Chapitre 1 LE ROI
– Ici, Triboulet !
Le roi François Ier, d’une voix joyeuse, a jeté ce bref et dédaigneux appel.
L’être tordu, bossu, difforme, à qui l’on parle ainsi, a tressailli ; ses yeux ont lancé un éclair de haine douloureuse. Puis sa face tourmentée, soudain, se fend d’un ricanement ; il s’avança en imitant le furieux aboi d’un dogue.
– Çà, bouffon, que signifient ces aboiements ? demande le roi, les sourcils froncés.
– Votre Majesté me fait l’honneur de m’adresser la parole comme à un de ses chiens ; je lui réponds comme un chien : c’est une façon de me faire comprendre,sire !
Et Triboulet salue, courbé en deux. Les quelques gentilshommes qui sont là éclatent en folles huées.
– À plat ventre ! crie l’un d’eux, un chien, ça secouche, Triboulet !
– Ça mord quelquefois, monsieur de la Châtaigneraie. Témoince coup de croc que vous a donné Jarnac… sous forme d’unsoufflet !
– Misérable insolent ! rugit La Châtaigneraie.
– La paix ! commande le roi en riant. Or, maître fou,parle sans déguiser : Comment me trouves-tuaujourd’hui ?
Debout devant l’immense miroir, présent de la Républiquevénitienne, le roi François Ier se contemple ets’admire, tandis que deux valets empressés achèvent d’ajuster satoque de velours noir à plume blanche, son pourpoint de satincerise et son habit de fourrures.
– Sire, répond Triboulet, vous êtes beau comme le seigneurPhébus !
– Pourquoi comme Phébus ? interroge le monarque.
– Parce que, comme celle de Phébus, la tête de VotreMajesté est entourée de rayons ; seulement, les rayons sontfigurés par les poils blancs de votre barbe et de voscheveux !
Triboulet recule en secouant sa marotte et en faisant grincerson ricanement. Les gentilshommes murmurent, indignés de tantd’audace ; mais le roi a ri, et ils rient plus fort que leroi, plus fort que Triboulet.
François Ier redresse sa haute taille aux épaulesd’athlète, son buste large, fait pour les lourdes armures.
Il se tourna vers ses gentilshommes :
– Et toi, Essé, comment me trouves-tu ?
– Jamais Votre Majesté ne me parut plus alerte ; ellerajeunit de jour en jour !
– Comte ! comte ! glapit Triboulet, vous allezfaire croire au roi qu’il retombe en enfance. Cela viendra, mais iln’a que cinquante ans encore, que diable !
– Et toi, Sansac ? demande le roi.
– Votre Majesté demeure un modèle d’élégance…
– Oui, interrompt le fou ; cependant, vous ne vousmettez pas une bosse au ventre pour mieux imiter la proéminenteélégance du ventre royal ! Moi, au moins, j’en ai une audos !
Les courtisans dardèrent sur lui des regards haineux auxquels ilriposta par des grimaces. Le roi se mit à rire.
– Sire, s’écria alors La Châtaigneraie avec dépit, VotreMajesté daignera-t-elle nous expliquer d’où lui vient aujourd’huisa belle gaieté ?…
– Pardieu ! cria aigrement Triboulet, le roi songe àla paix que lui a imposée son cousin l’empereur : il ne perdque la Flandre et l’Aragon, l’Artois et le Milanais. Il n’y a pasde quoi pleurer, je pense !
– Bouffon !…
– Non ?… Ce n’est pas cela ?… Le roi songepeut-être aux massacres qui se font pour Notre Mère l’Église… LaProvence noyée dans le sang !… Moi aussi, cela me rend toutjoyeux !…
– Silence ! gronda le roi, tout pâle devant cesspectres que le fou venait d’évoquer.
Et il se hâta de reprendre :
– Messieurs, grande expédition ce soir !… Ah !j’ai cinquante ans ! Ah ! on dit que je me faisvieux ! ajouta-t-il fiévreusement, comme pour s’étourdir. Nousallons voir ! Après Marignan, on disait : Brave commeFrançois ! Je veux qu’on dise encore, et toujours :Jeune comme François ! Galant comme François !Par Notre-Dame, rions, mes amis, puisque la vie est si douce et queles femmes sont si belles dans notre pays de France…
– Jour de Dieu, mes amis ! L’amour ! Ah ! ladivine musique de ce mot : J’aime !… Si voussaviez comme elle est belle dans sa candeur, et comme ses dix-septprintemps mettent à son front d’ange une auréole de pureté !…Et c’est cela qui m’enflamme et jette dans mes veines des torrentsde feu ! C’est cette pureté qui brille en son regard, c’esttoute cette virginité qui me tente, m’attire, m’affole !…
Devant cette soudaine confession qui éclatait sur les lèvres deFrançois Ier, les courtisans se taisaient, anxieux… Quiétait cette jeune vierge qu’aimait le roi ? Le monarque,maintenant, se promenait avec agitation. De nouveau, le grandmiroir attira son regard.
– Non, je n’ai pas cinquante ans ! Je suis sijeune ! Je le sens aux puissants battements de mon cœur, àl’amour qui délire dans ma tête. J’aime, et je veux qu’ellem’aime !…
– Et si elle ne veut pas vous aimer, elle ? interrogeaTriboulet avec un ricanement où il y avait une sourde angoisse.
– Elle m’aimera ! car tel est mon bon plaisir… Cesoir !… à dix heures… Vous serez là… Vous m’aiderez…
– Certes, sire ! s’écria d’Essé ; mais que vadire la belle Mme Ferron quand elle saura…
– La Ferron ! Elle m’ennuie ! Ellem’assomme ! Je n’en veux plus ! Elle est devenue unechaîne pour moi !
– Une belle ferronnière ! exclamaTriboulet.
– Triboulet, le mot est impayable, s’écria le roi épanoui.Il faut le donner à Marot pour qu’il l’enchâsse en quelque ballade…La belle Ferronnière !… Charmant !
– Je donnerai le mot à Marot, dit Triboulet. Mais voussignerez la ballade, sire !
– Triboulet, tu seras de l’expédition, ce soir ?reprit François qui feignit de n’avoir pas entendu cette allusion àses plagiats.
– Pardieu, mon prince ! Il ferait beau voir le roi deFrance faire une sottise qui ne serait pas contresignée par sonbouffon !
Retiré dans l’embrasure d’une fenêtre, Triboulet regardaittomber la nuit sur les constructions à demi achevées du nouveauLouvre. Et, en lui-même, le bouffon songeait :
– Il a dit : une jeune vierge de dix-sept ans… Quipeut être cette enfant ?… J’ai peur !…
Une expression de crainte, de douleur et d’angoisse mortelle sefigeait sur son visage tourmenté. Quels redoutables problèmess’agitaient dans ce pauvre cœur ?
– Quant à la Ferron, continuait François Ier…quant à Madeleine Ferron, je vais de ce pas chez elle… Et je luiménage une surprise telle que jamais plus il n’y aura possibilitéde renouer la ferronnière !…
– Voyons la surprise ? demanda Sansac.
À ce moment la porte de la chambre royale s’ouvrit. Un hommevêtu de noir, livide de figure, apparut.
– Voici M. le comte de Monclar, déclama Triboulet qui, ense retournant, reprit son masque de joie sardonique, voici M. legrand audiencier, grand prévôt de Paris, maître austère de notrepolice, justement redouté de MM. les truands, tire-laine,sabouleux[1] et suppôts de Galilée !…
Le comte de Monclar s’était avancé vers le roi, devant lequel ildemeura incliné.
– Parlez, monsieur, dit François Ier.
– Sire, je viens vous soumettre la liste des demandesd’audiences, afin que Votre Majesté me désigne ceux de ses sujetsqu’elle daignera recevoir. Il y a d’abord le sieur Etienne Dolet,imprimeur à l’enseigne de la Dolouère d’or.
– Je ne veux pas le recevoir, fit durement lemonarque. Vous aurez à surveiller étroitement cet homme qui ad’étranges accointances avec les nouvelles sectes qui empoisonnentmon royaume… Ensuite ?
– Maître François Rabelais…
– Qu’il aille au diable ! Et qu’il prenne garde, luiaussi ! Notre patience royale a des bornes… Ensuite ?
– Vénérable et vénéré dom Ignace de Loyola…
Le front du roi devient soucieux.
– Je recevrai demain le vénérable Père.
– Pardieu ! glapit Triboulet. Après les robes defemmes, notre sire n’aime rien tant que les robes demoines !
– C’est tout pour les audiences, sire, reprit le comte deMonclar, mais… Sire, la Cour des Miracles devient une intolérablepeste, qui menace d’empoisonner Paris. Il y a que toute la rueSaint-Denis devient inhabitable ; que les rues desMauvais-garçons, des Francs-Bourgeois, de la Grande et PetiteTruanderie envahissent les rues saines ; que l’audace desmalandrins dépasse les limites et qu’il faut faire un exemple. Deuxhommes méritent la corde : un certain Lanthenay et un autrequ’on nomme Manfred… Que faut-il en faire ?
– Prenez ces deux hommes et pendez-les !
Triboulet battit des mains :
– À la bonne heure ! On manque de distractions àParis. C’est à peine s’il y a eu cinq pendaisons hier et huitaujourd’hui !…
Puis l’homme noir sortit, dans un grand silence. Seul, Tribouletcria :
– Salut à l’archange du Gibet !…
– Ce pauvre Monclar ! dit le roi. Voilà vingt ansqu’il en veut fort à tous ces Égyptiens et Argotiers qu’il accused’avoir volé et peut-être tué son jeune fils… Mais maintenant queles affaires de l’État sont réglées, occupons-nous des nôtres. Aulogis Ferron… en attendant l’expédition de ce soir !
Et François Ier, suivi de ses gentilshommes, sortitde la chambre royale, fredonnant une ballade…
Il est huit heures. La nuit est d’un noir d’encre. Il vente unvent froid de fin d’octobre qui souffle en rafales.
C’est près de l’enclos des Tuileries.
Là se dresse une maison isolée : le nid qui abrita lesamours du roi et de la belle Mme Ferron. Au premier, unefenêtre faiblement éclairée brille comme une discrète étoile.
La chambre est aménagée pour les longues étreintes passionnéesqu’avive et surexcite un savant décor. Le lit monumental ressembleà un vaste et profond autel édifié pour le perpétuel recommencementd’un sacrifice érotique.
Sur un fauteuil, aux bras du roi François Ier, assisesur ses genoux, une femme dont aucun voile ne gaze la splendideimpudeur, tend ses lèvres et murmure :
– Encore un baiser, mon François…
Cette femme est jeune. Elle est souverainement belle. La nuditémarmoréenne de sa chair éclatante et rose, la ligne harmonieuse deson corps cambré en une pose lascive, le rayonnement de ses cheveuxblonds épars sur ses épaules, l’ardeur veloutée de ses yeuxbrûlants, la palpitation précipitée de son sein que soulève lapassion, cet ensemble merveilleux exalte le roi. Ce n’est plus unefemme. Ce n’est plus la belle Mme Ferron. C’est Vénuselle-même ! c’est Aphrodite superbe d’impudicité…
– Encore un baiser, mon roi…
Les deux bras nerveux de François se nouent autour de la taillesouple ; il pâlit, la saisit, l’emporte à demi pâmée, et rouleprès d’elle, sur le lit profond…
Au dehors, du fond de l’ombre, un homme contemple la fenêtreéclairée… Immobile, insensible aux morsures du froid, blême, lestraits contractés, cet homme regarde, de ses yeux pleins dedésespoir…
Il balbutie d’incohérentes paroles :
– On a menti ! c’est impossible ! Madeleine ne metrahit pas ! elle n’est pas dans cette maison ! Madeleinem’aime ! Madeleine est pure… Celui qui est venu aujourd’hui meprévenir en a menti ! Et pourtant, malheureux, je suis là,guettant, pleurant, attendant que cette porte s’ouvre !…
Dans la chambre, le roi François Ier, maintenant,s’apprête à partir.
– Vous reviendrez bientôt, mon François ? soupire lajeune femme.
– Par le ciel ! Il faudrait n’avoir pas d’âme !Ce sera bientôt, je le jure… Adieu, ma mie… Avez-vous faitattention à ce coffret d’argent que je vous ai rapporté ?
– Qu’importe, mon roi !… Revenez bientôt.
– Bientôt, certes ! C’est Benvenuto Cellini qui l’aciselé tout exprès pour vous.
– Oh ! si vous veniez à me manquer, mon douxamant !
– J’ai placé dedans un collier de perles qui siéra à ravirà votre divin cou d’albâtre… Adieu, ma mie…
Un dernier baiser… Le roi François Ier descend…
Sur le seuil de la porte ouverte, il s’arrête, scrute la nuit,entrevoit les silhouettes de ses courtisans qui l’attendent… Ilsourit et s’avance à leur rencontre…
– La surprise, Sire ? demande Essé.
– Vous allez voir !…
À ce moment, une ombre se détache de la nuit… L’homme vient versle groupe des gentilshommes… Il jette des yeux hagards sur cesseigneurs… Qui est, parmi eux, le traître ?… Qui lui a volé safemme ?…
– Vous êtes Ferron ? raille FrançoisIer.
L’homme fait un effort, cherche à reconnaître celui qui parle,ses mains se crispent comme pour un étranglement.
– Et vous ? grince-t-il… et toi ? Quies-tu ? qui es-tu ?…
Tout à coup, ses bras retombent.
– Le roi ! Le roi ! bégaye l’homme, écrasé.
Un rire lui répond… Il sent qu’on glisse un objet dans sa main…Il demeure un instant stupide d’horreur et de désespoir… Et quandil revient à lui, quand ses poings se relèvent dans une résolutionsuprême, le groupe des seigneurs a disparu dans la nuit…
Le roi et ses courtisans se sont arrêtés à vingt pas de là,curieux de ce qui va se passer.
– Comment trouvez-vous la surprise ? demande leroi.
– Admirable ! Le Ferron fait merveilleusefigure !…
– Bah ! ricane le roi. Il se consolera avec le prix ducollier que je viens de laisser là-haut.
L’amant de Madeleine vient de remettre à Ferron la clef dela maison où s’est consommé l’adultère !… C’est la« surprise » préparée par le Roi-Chevalier !
Un râle, un sanglot d’abominable souffrance déchire sa gorge…Soudain, une main le touche à l’épaule.
– Me voici, maître Ferron, murmure quelqu’un. Fidèle aurendez-vous…
Ferron regarde d’un œil hébété…
– Le bourreau !… exclame-t-il avec un frisson dejoie.
– Pour vous servir, mon maître. Vous m’avez dit :« Viens à huit heures, à l’enclos des Tuileries. Il y aura dela besogne pour toi. » Je suis venu !
Ferron essuie la sueur qui coule de son front… Puis il saisit lamain du bourreau :
– Ce que je t’ai demandé tantôt… es-tu décidé à lefaire ?… Tu n’hésiteras pas ?…
– Puisque vous allez me payer !…
– Il s’agit d’une femme… entends-tu ?
– Homme ou femme, c’est bon ! Puisque vous mepayez !
– Tout est prêt ?… La voiture ?…
– Là, dans l’angle de la Tuilerie…
– Bon ! halète Ferron. Tu ne mens pas ? Tu n’aspas peur ? Tu feras la chose ?
– À onze heures et demie, on m’ouvrira la porteSaint-Denis : j’y connais quelqu’un. À minuit, homme ou femme,tout sera fini !…
– Attends ici, alors ! Attends !
Ferron s’élance vers la mystérieuse et coquette maison.
En haut, Madeleine Ferron, avec des gestes languides, s’habilleet songe à ce qu’elle va raconter à son mari, là-bas, dans le logismarital, pour expliquer sa longue absence…
Car elle aime !… Follement, de toute son âme, de tout soncorps, elle aime !
Et de ses lèvres humides, de ses yeux noyés de tendresse,Madeleine Ferron sourit doucement à sa propre image que lui renvoiele grand miroir devant lequel elle s’est placée. Tout à coup, seslèvres se glacent…
Elle demeure sans voix, sans un geste. Invinciblement ses yeux,agrandis par la terreur, s’attachent à une image que lui renvoiemaintenant le miroir… l’image de l’homme qui vient d’ouvrir laporte, et blême, pareil à un spectre, s’est arrêté dansl’encadrement… l’image de Ferron !…
Le mari est là avec son regard glacial qu’elle sent peser sur sanuque frissonnante !…
Par un suprême effort d’énergie, Madeleine parvient àreconquérir un peu de sang-froid. Elle se retourne, en même tempsque Ferron entre tout à fait et ferme la porte…
– Comment êtes-vous ici ? murmure-t-elleangoissée.
Ferron veut répondre… La parole confuse qui s’exhale de seslèvres n’est qu’un râle… Alors, il fait un geste… Il montre la clefque lui a remise François Ier, et qu’il tient encore àla main. Cette clef, Madeleine la reconnaît.
Une idée terrible traverse son cerveau : Ferron a guetté leroi !… Ferron a tué le roi !… Sa terreur tombe. Ellebondit sur son mari. Elle saisit ses deux poignets.
– Cette clef ! hurle-t-elle, cette clef !…Comment l’avez-vous eue !…
Ferron devine sa pensée. D’une secousse, il se débarrasse del’étreinte de Madeleine et il la repousse. Elle va tomber près dela fenêtre, reprise de terreur devant cet homme qui s’avance surelle, les poings levés, en râlant :
– Malheureuse ! Je connais ton infamie et lasienne ! Cette clef ! C’est lui qui me l’a remise !C’est ton amant ! C’est le roi !
Affolée, Madeleine se relève, ouvre la fenêtre, se penche.
Folie !… Ce n’est pas possible !… Son François n’a puêtre infâme à ce point ! Son roi va accourir à sonappel !
– À moi, mon François ! clame-t-elle.
Cette fois, le roi répond. De sa voix railleuse, ilcrie :
– J’ai brisé ma ferronnière… Adieu ma mie !… Adieu, mabelle Ferronnière !…
La voix du roi François Ier s’éloigne, chantant saballade favorite, et se perd parmi des rires étouffés. Plusrien : un silence tragique !
Madeleine, pétrifiée, hébétée, est frappée de vertige… Touts’effondre autour d’elle… son cœur se brise… un immense dégoûtl’envahit… elle se penche, écumante, et de sa bouche crispéejaillit une farouche insulte :
– Roi de France !… Lâche !… Lâche !…
Et elle retombe en arrière, comme une masse.
Perron, une minute, la contemple avec une tranquillité pluseffrayante que sa colère.
Enfin, il s’accroupit près d’elle, le menton dans ses mains,perdu dans une muette extase de désespérance.
L’horrible tête-à-tête du mari, fou de douleur, et de la femmeévanouie dure longtemps.
Le tintement d’une horloge éveille Ferron…
– Onze heures ! crie une voix, dehors.
La voix du bourreau !… Ferron la reconnaît…
Ses yeux errent autour de lui… Sur une table, il aperçoit lecoffret d’argent, merveille de ciselure florentine, laissé par leroi… Il sourit affreusement, s’empare du bijou…
Alors, il se penche sur Madeleine, la soulève, l’emporte…
En bas, la voiture est là qui attend…
Ferron y jette sa femme. Puis il se tourne vers le bourreau etlui tend le coffret d’argent.
– Voici le « paiement », dit-il d’un ton sinistrequi souligne la double entente de ce mot.
Le bourreau saisit avidement le coffret, le contemple et pousseun grognement de joie. Alors il saute sur le siège.
Ferron monte dans la voiture qui démarre aussitôt…
La course infernale éveille des échos de ferraille dans les ruesnoires… la voiture s’engouffre sous la porte Saint-Denis qui s’estouverte à un signal…
Hors les murs, la route est défoncée, barrée de fondrières… lavoilure se met au pas, s’avance péniblement vers un point noir,là-bas, sur une éminence…
Dans la voiture, Madeleine est revenue de son évanouissement.Elle se débat, supplie :
– Grâce ! Où me conduisez-vous ?Grâce !…
Là-bas, sur l’éminence, le point noir s’élargit, s’amplifie, sedessine… et la voiture s’arrête.
Ferron saute à terre, entraînant Madeleine.
– Grâce ! Au secours ! François !François ! pleure la femme adultère à qui la terreur faitoublier, à ce moment, l’infamie de celui qu’elle adorait.
– Oui ! rugit Ferron. Appelle-le ! Où est-il, tonFrançois ? Où est-il le chevalier qui m’a fait prévenir de tatrahison ? Où est-il, l’amant qui te livre au bourreau ?Où est-il ? Patience, Madeleine ! Je le retrouverai, j’enjure ma haine et mon désespoir ! Et alors, ce serahorrible ! Toi d’abord… Lui ensuite !…
Et il la pousse dans les bras du bourreau.
La malheureuse jette autour d’elle un regard affolé.
– Dieu du ciel ! balbutie-t-elle. Oùsuis-je ?
Devant elle se dresse une étrange, une fantastique maçonnerievers laquelle le bourreau la traîne… Et son cri d’épouvante déchirelamentablement la nuit :
– Horreur !… Le gibet de Montfaucon !
– Où est-il, ton amant ? Que fait-il leRoi-Chevalier ?…
– Grâce ! Pitié ! crie-t-elle encore.
Cherchons la réponse à cette ironique et sinistre question dumari… Que faisait François Ier ?…
Vers dix heures, comme tout dormait au Louvre, le roi, retirédans sa chambre, attendait l’arrivée des trois courtisans favorisdont il avait coutume de dire :
– Essé, Sansac, La Châtaigneraie et moi, nous sommes quatregentilshommes.
Il était seul avec Triboulet. Celui-ci jouait un air de rebec,tandis que François Ier, tout joyeux de l’expéditionamoureuse qui se préparait, se promenait avec impatience.
– Gillette !… Elle s’appelle GilletteChantelys !… Jour de Dieu ! Le joli nom pour une si joliefille ! murmurait-il.
Et il ajoutait, dans le fond de sa pensée :
– Ah ! Je l’aime vraiment !… Jamais je n’éprouvaidésir aussi intense, et jamais sensation plus douce et plus ardentene caressa mon cœur !…
– Voici les trois quarts de roi ! s’écriaTriboulet.
Essé, La Châtaigneraie et Sansac faisaient leur entrée.
– Sommes-nous prêts, messieurs ?
– Nous sommes toujours prêts, Sire, pour le service deVotre Majesté, dit Sansac.
– Mais, ajouta La Châtaigneraie, le roi ne nous a pasencore dit où nous allons.
– Messieurs, nous allons à l’enclos du Trahoir, près la rueSaint-Denis. C’est là que gîte le bel oiseau qu’il s’agit dedénicher… L’oiseau s’appelle Gillette… et…
François Ier ne put achever, un cri d’angoisse,semblable au cri de détresse d’une bête blessée à mort, venait deretentir… Ce cri, Triboulet l’avait poussé…
– Qu’a donc le bouffon ? ricana Sansac.
– Rien, messieurs, rien… moins que rien… j’ai laissé tomberce rebec… et l’émotion…
Triboulet était blême. Il fit un effort qui eût paru sublime àquiconque eût pu lire dans ce cœur.
– Que disait donc le roi ? demanda-t-il.
– Le roi disait que nous allons à l’enclos du Trahoir,répondit François Ier.
– À l’enclos du Trahoir ! s’écria-t-il. Votre Majestén’y songe pas !…
– Qu’est-ce à dire, bouffon !
– Mais, Sire, rappelez-vous ce que disait M. de Monclar…les truands en révolte… l’enclos du Trahoir est si près de la Courdes Miracles !… Non, non, Sire, vous ne commettrez pas cettefolie…
– Çà ! perds-tu la tête ?
– Sire, attendez à demain !… Je vous le demande engrâce ! Demain le grand prévôt aura saisi les plus dangereuxde ces coquins… demain, Sire… pas ce soir !…
– Triboulet est fou, messieurs : il devientraisonnable.
– Raisonnable, oui, Sire. Mes paroles sont dictées par dejustes craintes… Sire !… Sire !… n’allez pas ce soir àl’enclos du Trahoir…
– Du danger ? Par Notre-Dame, voilà qui complète leplaisir de l’expédition ! Venez, messieurs ! Viens,Triboulet !
D’un bond. Triboulet se jeta devant lui :
– Sire ! Sire !… Daignez m’écouter… Songez à ceque vous allez faire, Sire !… Une enfant de dix-septans ! Votre Majesté aura, pitié… Quoi. Sire ! Vous avezles dames de la Cour, les bourgeoises… Cette pauvre petite… Tenez,Sire, je ne la connais pas, mais cela me fait une étrange peine…Tant de charme, de jeunesse et de pureté ! Vous l’avez ditvous-même… Oh ! Sire ! grâce pour cetteenfant ?…
Il y eut un éclat de rire général.
– Triboulet, que de vertu ! pouffa le roi.
Le malheureux fou tordait ses mains.
– Sire ! sire ! reprit-il, qui vous dit que cetteenfant n’a pas une mère !… Songez à l’affreux désespoir…
– Rassure-toi ! fit le roi en riant de plus belle.Elle n’a pas de mère !…
– Ou un père, peut-être ! continua Triboulet d’unevoix tremblante. Un père !… Oh ! Sire ! Pensez audeuil abominable qui eut atteint votre cœur paternel, si…
– Misérable ! rugit le roi, blanc de fureur,oserais-tu quelque sacrilège comparaison !
Sa main lourde s’abattit sur l’épaule du bouffon qui tomba surses genoux.
– Non ! non ! Sire, clama le malheureux. Loin demoi la pensée d’assimiler un cœur de roi à un cœur d’homme !…Mais, Sire, si pourtant cette enfant a un père !… Oh !songez à ce que va souffrir cet homme ! Songez que vous allezle tuer, Sire !
– Assez, bouffon !… Venez, messieurs !…
– Sire, je suis à vos genoux !
– Jour de Dieu !
– Le chien devient enragé, dit Sansac.
Triboulet se redressa péniblement. Le roi voulut l’écarter.
– Sire, dit Triboulet, tuez-moi. Moi vivant, vous n’irezpas au Trahoir.
– Sansac, appelez mon capitaine.
L’instant d’après, le capitaine des gardes apparut.
– Bervieux, commanda le roi, arrêtez mon bouffon !
– Sire ! sanglota Triboulet d’une voix brisée,Sire ! faites-moi jeter dans un cachot, mais écoutez-moi, parpitié !… Je vais vous dire… vous allez savoir…
Bervieux avait fait un signe. En une seconde, le bouffon futsaisi, entraîné… Deux minutes plus tard, il était enfermé dans unesalle basse du Louvre.
Pendant quelques instants, Triboulet demeura immobile, frappé destupeur. Puis, tout à coup, il se mit à tourner dans sa prison, enpoussant de lamentables clameurs.
Puis, enfin, il tomba tout de son long sur les dalles et ilpleura ! Il sanglota ! Il pria, supplia !…
Le capitaine de Bervieux qui, surpris de cette arrestation,avait écouté à la porte, raconta plus tard à son lieutenantMontgomery qu’il n’avait jamais entendu pareils accents delamentation, et qu’il avait dû s’en aller pour ne pas se mettre àpleurer.
– Sans pitié !… grondait Triboulet en labourant lesdalles de ses ongles saignants. Ce roi est sans pitié !…Pouvais-je lui dire ! Il se serait ri de moi !… ô maGillette !… ô mon ange candide et pur !… Pouvais-je luidire, à ce monstre, que tu es toute ma vie !… que nosdestinées sont indéliables… depuis le jour où, pauvre enfantperdue, tu apparus si pitoyable au bouffon enchaîné que raillaitune ville entière !… depuis l’heure bénie où ton regard depitié fut le rayon céleste qui éclaira mon enfer !… Mafille !… Je vous assure. Sire, qu’elle est devenue ma fille, àmoi, qui n’ai ni père, ni mère, ni femme, ni amante, ni enfant, nirien au monde !… Rendez-moi ma fille ! Pitié,Sire !
Au matin, on pénétra dans la salle basse. On trouva Tribouletévanoui. Chose affreuse : sur sa figure, insensible et raidie,coulaient lentement des larmes qui tombaient une à une et roulaientsur les dalles.
Le roi François Ier courait à l’enclos du Trahoir. Il marchait,rapide et silencieux, souriant à son rêve d’amour.
Ses compagnons respectaient sa rêverie…
Soudain, comme ils débouchaient dans la rue Saint-Denis, unefemme à peine vêtue, malgré le froid, les croisa sans les voir. Etsa voix s’éleva, stridente :
– François ! François ! Qu’as-tu fait de notrefille !… de ta fille !…
Le roi s’arrêta, pâle et frissonnant. D’un geste instinctif, ilramena son manteau sur son visage… comme s’il eût craint d’être vupar la femme, malgré la nuit profonde.
– Oh ! cette voix ! murmura-t-il éperdu. Où ai-jeentendu cette voix sinistre !…
La femme était déjà passée, se dirigeant vers la porteSaint-Denis. Au loin sa voix retentit encore dans lanuit :
– François ! François ! Où est notrefille ?
Et elle balbutia un nom, un nom de jeune fille… un nom queFrançois Ier n’entendit pas.
– Ce n’est rien, Sire, dit La Châtaigneraie, c’est unefolle bien connue dans ce quartier de Paris, elle réclame sa filleà tout venant. On l’appelle Margentine. Margentine la Folle… ouMargentine la Blonde.
– Margentine ! murmura le roi. Margentine !… Lecrime de ma jeunesse !
Il s’absorbait une minute en des pensées amères sans doute… carson front se plissait…
– Allons, messieurs ! dit-il brusquement.
Quelques minutes plus tard, ils passaient devant la rue de laCroix-du-Trahoir, et, cent pas plus loin, s’arrêtaient devant unemaisonnette à toit pointu, entourée d’un jardin.
– C’est là ! fit le roi. Convenons nos gestes.
Laissons le roi de France préparer une infamie nouvelle.Pénétrons dans la maison…
Dans une chambre, près d’une haute cheminée où quelques tisonsachevaient de se consumer, une jeune fille, assise en un fauteuil,filait au rouet. En face d’elle, plongée dans un vaste siège,dormait une vieille femme.
La salle s’ornait d’un bahut, d’une armoire, d’une table à piedssculptés et de quelques belles chaises. Il régnait là uneatmosphère de calme infini, dans le silence que scandaient lescoups lents du balancier dans l’horloge.
La jeune fille était vêtue de blanc.
Elle avait des cheveux d’un blond doré d’une exquise tonalité.Toute sa personne respirait une idéale pureté.
Parfois, elle arrêtait son rouet. Son regard se perdait en unerapide rêverie. Alors son sein se soulevait, et elle murmurait enrougissant :
– Dame Marceline m’assure qu’il s’appelle Manfred… Jamaisje n’oublierai ce nom.
Et puis, elle continuait :
– Comme il a l’air doux et fier… Comme ses yeux m’ontpénétrée d’une émotion, que je ne connaissais pas…
La matrone s’éveilla et, jetant un regard effaré sur l’horloge,s’écria :
– Déjà si tard !… Ah ! Gillette, c’est mal…
– Je n’ai pas voulu vous éveiller, dame Marceline.
– Vite… à votre chambre !… Si votre père savait quevous veillez après le couvre-feu !…
– C’est vrai ! Pauvre père !…
Gillette prit le flambeau et se dirigea vers la porte de sachambre.
– Seigneur Jésus ! exclama tout à coup la vieille enpâlissant, on dirait qu’on marche dans le jardin !…
– C’est le vent qui soulève les feuilles…
Gillette achevait à peine ces mots que la porte s’ouvritviolemment, et quatre hommes apparurent. Dame Marceline s’affaissadans le fauteuil où elle s’évanouit…
Gillette avait pâli…
– Je vois que vous portez l’épée, messieurs, dit-elle d’unevoix qui tremblait légèrement ! C’est une honte que desgentilshommes pénètrent ainsi dans une maison comme des malandrins…Sortez !
– Jour de Dieu ! Qu’elle est belle ainsi !s’écria le roi. Et, s’avançant, la toque à la main :
– Belle enfant, quel inexpiable crime que d’encourir votrecolère ! Vous pardonnerez quand vous saurez quel amour vousavez inspiré et quel homme vous aime.
– Monsieur ! Monsieur ! Sortez ! dit-elletoute frémissante d’indignation et d’effroi.
– Sortir ! Soit ! Mais avec vous ! Oh !si tu savais, enfant, comme je t’aime ! Veux-tu lafortune ?
– Horreur ! Infamie ! À moi ! Àl’aide !
Le roi, brusquement, la saisit dans ses bras.
Elle eut un cri d’épouvante, essaya de se débattre.
Mais l’athlétique ravisseur déjà l’emportait en courant.
– À moi ! au secours ! À l’aide !
Fou de passion, la main brutale, François Iercherchait à étouffer les cris de la jeune fille.
– À l’aide ! au secours ! gémit Gillette.
– Que quelqu’un ose donc te venir en aide ! grondaFrançois Ier, furieusement.
– Holà ! cria dans la nuit une voix jeune qui résonnasoudain comme une fanfare. Holà ! Quels sont ces truandsd’enfer qui font pleurer les femmes ! Je vais, du plat de monépée, vous montrer comme on traite les larrons !
– Au large ! cria Sansac, ou tu es mort !
– Il me plait d’être à l’étroit, moi ! répondit lavoix. Épée contre épée ! Par le ciel ! ce sont desgentilshommes ! Voleurs de femmes, est-ce la corde ou lebillot que vous choisissez ?
Celui qui parlait ainsi apparut alors dans le faible rayon delumière de la fenêtre. C’était un jeune homme de fière mine, l’œilhardi, la bouche fine, arquée par un sourire plein d’un narquoisdédain…
François Ier, devant cette soudaine rencontre,s’était arrêté, avait déposé à terre la jeune fille qu’il continuade maintenir par un poignet.
Gillette entrevit le jeune homme… un sourire d’extase voltigeasur ses lèvres… elle murmura un nom… et, à bout de forces, selaissa glisser contre le mur du jardin.
– Sus à l’insolent ! hurla le roi.
Un rire éclatant lui répondit.
Les trois courtisans dégainèrent, traitant leur adversairede : manant, laquais et ribaud.
La longue rapière de l’inconnu flamboya. Et sa voix railleusepétilla :
– Par les cornes du diable, messieurs ! Vous êtes tropgénéreux ! Manant ! laquais ! ribaud ! Quellemonnaie d’impertinences ! Vous me prêtez trop, vraiment !Mais je suis bon payeur… Gare ! je rembourse ! Voici pourmanant ! Ramassez, monsieur !
Sansac poussa un hurlement : l’épée de l’inconnu venait delui traverser le bras droit…
La Châtaigneraie et d’Essé se précipitèrent, l’épée haute…
Il y eut de rapides froissements de fer, et la voix mordante dujeune homme s’éleva encore :
– La dette est déjà plus légère… Gare ! Je vais payerlaquais ! Voici pour laquais,monsieur ! Prenez sans crainte !
– Jour de Dieu ! cria le roi. Prends garde !
– Ne craignez rien pour monsieur ! ripostal’inconnu ; il va être payé. Je sais payer, vous dis-je !Quarte, prime ou tierce, je paie toujours ! Quelle monnaiefaut-il à monsieur ? Un joli coup droit ! Gare !maraud est payé !
La Châtaigneraie, touché à la poitrine, s’affaissa. Alorsl’inconnu marcha droit au roi.
– Lâchez cette femme, larron, ordonna-t-il.
– Misérable ! rugit le roi, sais-tu qui jesuis ?
– Tu es un félon qui, traîtreusement, la nuit, se glissedans les demeures pour y jeter la honte.
– Damnation ! Tu seras pendu !
– À moins que je ne te cloue à ce mur…
– Insensé ! Tu m’obliges à l’écraser de la révélationde mon nom… Mais c’est ta mort ! Sache-le donc, achevaFrançois Ier d’une voix tonnante. Sache-le, ce nomredou[té !][2]
– Et moi, riposta l’âpre voix de l’inconnu, moi, je suisManfred, premier et dernier du nom… Manfred sans famille, sans pèreni mère, sans sou ni maille, sans feu ni lieu… Manfred, roi desgueux !…
– Un truand !… s’exclama François Ier,ironique.
– Un homme, monsieur !
– Et moi qui me mettais en colère ! L’aventure estplaisante !
– Prenez garde qu’elle ne devienne tragique !
Les paroles se croisaient, duel fantastique d’un hère inconnuavec le plus redoutable monarque du monde…
– Plus un mot, mon maître ! poursuivit FrançoisIer.
– Donnons donc la parole aux épées !
– Va ! Je te fais grâce !
– Dégainez, monsieur ! Ce que pèse l’épée de Paviedevant la rapière d’un gueux, nous allons le savoir !
– Allons donc, truand ! Tu es au bourreau !
– Et vous, à ma merci !
Le roi pâlit.
– Écoute ! fit-il, plus hautain, plus dédaigneuxencore : pour la dernière fois, au large ! Et tu auras lavie sauve !
– Pour la dernière fois, monsieur, écoutez ceci !…
Manfred fit un pas. Son bras s’allongea… le bout de son doigtvint se poser sur la poitrine de François Ier.
– Dans un instant, acheva le jeune homme, ma dague varemplacer mon doigt si tu ne lâches cette jeune fille !
Le doigt pesa comme une pointe de fer.
Une seconde, François plongea son regard dans les yeux deManfred. Et, dans ces yeux, il lut une si violente résolution quele frisson de la mort le toucha à la nuque…
Le roi de France eut peur ! Et sa main crispée sur lepoignet de la jeune fille, lentement, se desserra…
Blême, chancelant, il recula d’un pas… Sous la poussée de cedoigt de fer qui pesait sur sa poitrine, il recula !…
Manfred, alors, laissa tomber son bras.
– Allez, sire ! dit-il avec un calme inouï.
– Truand ! murmura le roi, tu fais le brave parce queles suppôts t’entourent sans doute au fond de l’ombre !…
Alors, une idée de bravade stupéfiante, insensée, traversal’esprit du jeune homme. Et ces paroles retentirent, sur un tond’intraduisible insolence :
– En plein jour, devant vos gardes, sire, je viendrai vousrépéter que tout homme qui violente une femme est unlâche !
– Tu viendras ? rugit le roi.
– Je viendrai en votre Louvre !…
Manfred, alors, se tourna vers la jeune fille qui avait assistéà cette scène, tremblante et glacée de terreur.
– Ne craignez plus rien, dit-il d’une voix très douce.
Elle leva sur lui des yeux troublés et répondit :
– Je suis rassurée… depuis que vous êtes là…
Manfred tressaillit.
– Venez, dit-il simplement.
Il prit le bras de la jeune fille et l’entraîna après s’êtreassuré d’un coup d’œil qu’il n’était pas suivi.
Il était loin de penser, d’ailleurs, que le roi de France pûtdescendre à une besogne d’espion !
Trois cents pas plus loin, il s’arrêta devant une petite maisonde bourgeoise apparence et heurta le marteau de fer par deux coupsprécipités. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit ;un homme, jeune encore, au visage énergique, au front pensif,apparut, un flambeau à la main.
– J’ai reconnu votre façon de frapper, dit cet homme.Entrez, cher ami, et dites-moi qui vous amène…
– Maître Dolet, fit gravement le jeune homme, je viens vousdemander l’hospitalité pour cette enfant…
– Qu’elle soit la bienvenue ! Je vais réveiller mafemme et ma fille Avette… Entrez… la maison est à vous…
Gillette fit un pas et son doux visage apparut en plein dans lalumière du flambeau. Manfred la vit et ses yeux éblouis s’emplirentd’une admiration passionnée…
La jeune fille, cependant, murmurait :
– Comment vous remercier, monsieur…
À ce moment, une sourde rumeur se fit entendre. Le jeune homme,sans répondre à Gillette, saisit la main du maître de lamaison.
– Mon noble ami, dit-il, jurez-moi que vous aurez soin decette enfant comme de votre propre fille…
– Je vous le jure, ami !
– Merci, maître Dolet, s’écria Manfred… Et maintenant,vite, fermez votre porte !… À bientôt !…
Il s’élança au dehors et s’enfonça dans l’ombre, du côté de laporte Saint-Denis…
François Ier était demeuré un instant immobile, les yeux fixéssur le groupe formé par Manfred et Gillette…
Bientôt ils disparurent…
Alors, sans jeter un regard sur ses courtisans évanouis, mortspeut-être, sans une hésitation, il se mit en marche.
Cette besogne d’espion nocturne dont Manfred l’avait jugéincapable, le roi l’accomplissait !… De loin, il assista al’entrée de Gillette dans la maison de Dolet… puis il vit la portese refermer… il entrevit Manfred qui s’éloignait…
Alors il s’approcha, s’arrêta devant la maison.
Soudain, angoissé, il prêta l’oreille.
La rumeur que Manfred avait entendue s’approchait rapidement…François Ier s’enfonça derrière une borne cavalière etattendit, frémissant.
L’instant d’après, une troupe d’hommes apparut.
Ils marchaient en rangs serrés, s’éclairant de lanternes…
Le roi eut un tressaillement profond. Ce n’était pas unerévolte ! C’était le guet de Paris !…
Il s’élança, avec un rauque soupir de joie, et posa sa main surl’épaule de l’homme qui marchait en tête.
– Le roi ! exclama le chef qui se découvrit et, d’ungeste, arrêta sa troupe. Sire, quelle imprudence !…
– Silence, Monclar !… Écoutez… ce truand… ceManfred…
– Je suis sur sa piste, sire… J’ai fait barrer les rues… ledrôle ne peut m’échapper…
– Il est la, dit le roi d’une voix où toute sa hainecomprimée fit explosion, devant vous… à cinq cents pas à peine…Monclar, prenez cet homme !… qu’il meure !… Dès cettenuit… qu’il meure supplicié… Je veux un horrible supplice… Vite.Monclar, courez !…
Le grand prévôt fit un signe. Son lieutenant vint se rangerderrière François Ier avec douze hommes d’escorte.
Puis, le comte de Monclar partit au pas de course, suivi dureste de sa troupe – une quarantaine de soldats – dans la directionindiquée par François Ier.
Le roi eut un sourire, terrible de cruauté froide.
Alors il se tourna vers le lieutenant du grand prévôt.
– Monsieur, ordonna-t-il, frappez à cette porte… L’officierobéit… le marteau résonna.
La porte demeura fermée…
Un nouveau coup de marteau plus violent…
Encore le silence !…
L’officier interrogea le roi d’un regard.
– Qu’on défonce cette porte ! dit FrançoisIer.
Les soldats s’avancèrent…
En cet instant, un cri lugubre déchira la nuit :
– François ! François ! Qu’as-tu fait de notrefille ?…
Le roi frissonna… blêmit…
– Oh ! murmura-t-il. La folle !…Margentine !…
Oui ! C’était la folle ! C’était Margentine laBlonde !… Elle errait dans les rues noires, la pauvremère !… Et elle criait son éternelle douleur. Elle demandaitsa fille.
Elle la revoyait en imagination, cette fille, perdue depuis prèsde douze longues années !…
Elle apparut, les cheveux dénoués, à demi-nue, et s’arrêtadevant François Ier. Elle hésita une seconde.
– Monsieur… peut-être l’avez-vous rencontrée… dites… unetoute petite fillette, monsieur… six ans… blonde… frêle… sidélicate… dehors… par un temps pareil… Oh ! dites,monsieur !… Voulez-vous que je vous dise son nom… un joli nom…Elle s’appelle Gillette… Gillette, vous dis-je !…
Ces derniers mots produisirent sur François Ier unprodigieux effet… ! Il oublia ce qui l’entourait, ne vit plusque Margentine… sa maîtresse !…
– Gillette !… bégaya-t-il. Ta fille !…Dieu ! Dieu ! Ces choses sont possibles !…
La mère, sans doute, ne l’entendit pas, toute à sa démence. Desa voix infiniment douce, pareille à une caresse, ellecontinuait :
– Gillette… un joli nom… n’est-ce pas ?… Voilà dutemps que je la cherche… C’est à Blois que je l’ai perdue…Connaissez-vous Blois’?… Elle a six ans, la pauvre mignonne… ÀBlois, je vous dis… Là, j’ai aimé…
Et soudain, violente, farouche :
– François !… Où est ta fille ?…
– Oh ! murmurait François anéanti. Ceci est affreux…C’est ma fille que j’aime… C’est sur ma fille que j’ai porté lesmains… C’est ma fille qui est là !…
Il regarda avidement la folle… Il allait lui parler,peut-être !…
Peut-être une flamme jaillie des lointaines amours de sajeunesse allait-elle éclairer les ténèbres de sa pensée !
À ce moment, un roulement sourd. Quelque chose passa dans ungrand tumulte, une voiture lancée au galop, courant avec on nesavait quoi de mystérieux et de sinistre, comme si elle eût emportéle secret d’un drame abominable…
Margentine vit la voilure. Une idée nouvelle frappa sa pauvrecervelle, et elle, s’élança, avec une clameur :
– On m’enlève ma fille !…
Un instant plus tard, elle avait disparu.
Pétrifié, François Ier regardait…
Les soldats n’osaient faire un geste.
Il paraît que l’officier a écrit plus tard qu’il avait vu le roifaire un mouvement comme pour s’élancer à son tour, puis, qu’ils’était arrêté, passant ses deux mains sur son front, poussant dessoupirs semblables à des sanglots, murmurant des chosesinintelligibles où on ne distinguait que ces mots prononcés dans untremblement :
– Oh !… mais c’est monstrueux… je sens que je l’aimeencore… malheureux !
Que se passait-il donc dans ce cœur ?… Quelle émouvantelutte s’y livraient l’amour sensuel et l’amour paternel ?…
Quand le roi parut revenir à lui-même, l’officier se hasarda àlui demander :
– Sire, que faut-il faire ?
– Monsieur, répondit le roi d’une voix étrange, effrayante,je vous ai dit de faire enfoncer cette porte !…
Manfred, sans courir, marchait d’un bon pas. Son oreille exercéemesurait de seconde en seconde la distance qui le séparait des gensdu guet. Il les avait devinés et avait souri dédaigneusement. À lapremière rue, il voulut tourner… Mais, dans l’ombre, il fit luiredes piques.
Il haussa les épaules et continua alors droit devant lui.
– Il paraît que monsieur le grand prévôt s’amuse !
La deuxième rue était barrée…
– Ah ! ah ! La farce continue !…
La troisième, la suivante, toutes les rues aboutissant à lagrande artère se hérissaient de piques…
– Bon ! fit Manfred, les grands honneurs ! Parissous les armes à mon passage !
Derrière lui, il entendit le gros du guet qui se mettait àcourir.
Devant lui, la porte Saint-Denis, fermée à cette heure ! Ilétait pris !… Il allait mourir !…
Un instant, sa pensée se reporta vers cette jeune fille qu’ilvenait de confier à maître Dolet…
– Allons ! dit-il en riant, je n’étais pas né pourl’existence paisible et les amours bourgeoises ! Gueux jesuis, gueux je vais mourir… Mais, par tous les diables ! ce nesera pas sans découdre quelques-uns de ces vilainslimiers !
D’un geste que lui eussent envié les preux des temps dechevalerie, il tira sa longue rapière et il se prépara, non à ladéfense, mais à l’attaque…
– En avant ! tonna la voix de Monclar. Levoilà !
– Pas encore ! rugit Manfred. Il allait foncer, l’épéehaute…
À cette seconde, des cris retentirent parmi les gens de police…un roulement de tonnerre ébranla le pavé… une voiture lancée à fondde train apparut, filant droit sur la porte, bousculant etrenversant les policiers…
La porte Saint-Denis fut ouverte… Par qui ?Pourquoi ?
C’est ce que ne voulut jamais avouer le sergent d’armes à quifut fait un procès dans lequel on ne trouva aucune trace decomplicité avec Manfred.
Celui-ci vit la voiture s’engouffrer sous le monument… Ce fut unéclair… D’un bond, il se rua vers la porte, assomma d’un coup depommeau un soldat qui tentait de lui barrer le passage, et s’élançadans la campagne…
Il fit une centaine de pas en courant, puis s’arrêta, se tournavers Paris…
– Morbleu ! Qu’il fait bon vivre !
On ne le poursuivait pas ! Alors il eut un riresilencieux :
– Quand je vous le disais, monsieur de Monclar, que ce neserait pas pour ce soir !… C’est égal, ajouta-t-il, je doisune fière chandelle au conducteur de cette voiture…
En parlant ainsi, il avait regardé du côté où la voiture s’étaitengagée. Il ne la vit pas, mais il entendit le bruit de ferraillede ses roues qui grinçaient péniblement sur la côte de Montfaucon.Il se mit à la suivre de loin.
Au bout de vingt minutes, le bruit de roues cessa.
– Étrange ! murmura Manfred, on dirait qu’elle s’estarrêtée au pied du grand gibet !
Il se rapprocha rapidement… se glissa derrière des touffes deronces… et ce qu’il vit alors… ce qu’il entrevit le fit frissonnerd’étonnement et d’épouvante…
Là, à quelques pas de lui, se dressait la formidable machine demort… une femme se débattait en criant grâce, dans les bras d’unhomme qui l’entraînait vers le gibet…
Manfred assistait à l’horrible scène sans pouvoir jeter un cri,faire un geste…
Tout à coup, il vit le corps de la femme qui se balançait dansle vide… L’homme remontait sur le siège de la voiture, et celle-ci,s’ébranlant lourdement, s’enfuyait vers le village deMontmartre.
– Horreur ! balbutia Manfred éperdu.
S’élancer, alors, escalader le soubassement de maçonnerie,soulever la femme dans ses bras, couper la corde du tranchant deson poignard, redescendre, déposer la malheureuse sur le sol… toutcela s’exécuta comme en un cauchemar et dura quelques secondes.
À genoux près de la femme, Manfred posa la main sur son sein… Lecœur battait… Alors, il regarda de près et ne put retenir un crid’admiration :
– Qu’elle est belle, malgré sa pâleur !…
Peu à peu, l’inconnue reprenait ses sens… elle ouvrait des yeuxétonnés, emplis encore d’épouvante…
– Vous êtes sauvée, Madame, dit-il.
Elle regarda autour d’elle… et, soudain, se rappela.
– Sauvée ! répéta-t-elle, – non avec ce ravissementd’extase qui suit les grands dangers évités, mais avec uneeffrayante expression de haine. Sauvée ! Je vis !… Oui,je vis !… Oh ! malheur au lâche maintenant !…Malheur à toi, François !… La vengeance de Madeleine va êtreassez horrible pour que dans les siècles futurs on en parle encore…Monsieur, reprit-elle soudain, je vous dois infiniment plus que lavie… Votre nom ?…
– Manfred, madame…
– Si vous êtes pauvre, si vous êtes persécuté, si voussouffrez, si vous avez besoin d’un dévouement, venez quand il vousplaira, venez à la petite maison de l’enclos des Tuileries, etnommez-vous… cela suffira !…
À ces mots, Madeleine Ferron s’élança et disparut dans lesténèbres, laissant le jeune homme stupéfait.
Au moment où il allait se mettre à la poursuite de l’étrangefemme, poussé par une irrésistible curiosité, il crut voir desombres s’agiter à une trentaine de pas.
C’étaient les sbires de Monclar… Ils s’avançaient enrampant…
Manfred s’appuya au soubassement du gibet, avec le suprêmeespoir que peut-être ils passeraient sans le voir.
Ce soubassement était creusé en manière de cave… Or, dans cettecave, immonde charnier, cachot des morts, dernière prison dessuppliciés, on jetait les cadavres des malandrins pendus au gibetde Montfaucon…
En s’appuyant au mur, Manfred sentit qu’il était contre uneporte de fer. Sous sa poussée, la porte céda…
Il eut un instant d’hésitation… puis, la sueur au front, ilrecula, s’enfonça dans le cachot des morts !…
Sous ses pas, il entendit des craquements…
C’étaient des squelettes qu’il écrasait… Il s’arrêta, le cœurbroyé par une angoisse telle qu’il n’en avait jamais éprouvée… à lapensée de ces bras décharnés, de ces têtes qui le regardaient deleurs yeux vides…
Et cela devint si poignant que, tout à coup, il marcha vers laporte de fer… il suffoquait !… Il lui fallait de l’air à toutprix ! Au risque d’une bataille contre quarantesbires !…
À ce moment, il vit une ombre se dresser devant l’ouverture, unemain s’allongea. La porte fut violemment fermée.
Et Manfred, pétrifié, frappé d’une terreur sans nom, entendit legrand prévôt jeter cet ordre :
– Dix hommes pour garder cette porte nuit et jour ! Onn’ouvrira que dans huit jours, quand le truand sera mort !
Maître Dolet, le célèbre imprimeur, avait ses ateliers dansl’enceinte de l’Université, sur la montagne Sainte-Geneviève, àl’enseigne de la Dolouère d’Or. Mais il habitaitrue Saint-Denis, avec sa femme, Julie, et sa fille, Avette.
Mme Dolet était une femme de trente-cinq ans, d’unebelle intelligence, d’une haute bonté. Elle secondait son mari dansses travaux, et était pour lui la compagne idéale, l’ange du foyer,la consolatrice dans les heures de trouble et de désespérance,comme le savant traducteur en avait eu déjà de si douloureuses danssa vie.
Avette était une jeune fille de dix-huit ans. Elle était svelteet gracieuse. Mais elle avait un caractère ferme et droit, unenature vibrante, un cœur délicat et tendre…
Telle était la famille où un hasard de la vie agitée de cettesombre époque avait jeté Gillette Chantelys.
Après le départ précipité de Manfred, Etienne Dolet avaitsoigneusement refermé sa porte, l’avait barrée d’une chaîne et, setournant vers Gillette toute tremblante :
– Ici, mon enfant, vous êtes en sûreté… Ne tremblez doncpas ainsi… Julie ! Avette ! appela-t-il à haute voix.
Les deux femmes, réveillées déjà par le bruit, s’étaienthabillées en toute hâte. Elles apparurent en haut d’un bel escalierde bois qui conduisait à l’étage supérieur.
– Avette, dit gravement Dolet, mon ami Manfred est presquele frère de ton fiancé Lanthenay… Il nous fait l’honneur de nousconfier cette jeune fille… Aime-la donc comme si elle était tasœur.
En quelques mots, il mit sa femme au courant de ce qui venait dese passer. Et déjà les deux femmes comblaient Gillette de leurscaresses…
– Comme vous êtes belle ! disait Avette. Savez-vousque nous vous connaissons bien ?…
– Vous aussi, vous êtes belle ! dit Gillette avec unesincère et naïve admiration.
– Manfred est donc votre ami ?… Quel bonheur !…Il est si brave… et si bon… Lanthenay l’aime tant !…
– Je ne le connais que depuis tout à l’heure !répondit Gillette en rougissant… mais je l’avais vuquelquefois…
– Je crois en effet qu’il est bien brave… Il m’a sauvé d’ungrand péril… Jamais je ne l’oublierai !
Elle joignit les mains avec force, par un geste nerveux.
– Oh ! ajouta Gillette, dans un mouvement de réactionde son effroi, ces inconnus qui sont entrés soudainement… et cethomme qui m’insulte, qui me saisit… qui m’emporte !… Oh !cet homme surtout ! J’en ai peur !…
– Chère enfant !… Ne craignez plus rien !…
– Oh ! non, n’est-ce pas, madame… je n’ai plus rien àredouter ?…
– Vous êtes en parfaite sûreté ici, reprit Etienne Dolet. Àce moment, le marteau de la porte résonna impérieusement. Gillettedevint blanche comme une morte.
Julie et Avette se tournèrent vers Etienne Dolet avec un regardd’interrogation angoissée.
Très calme, le maître imprimeur fit un geste pour recommander lesilence aux trois femmes.
Puis il souleva une tenture, ouvrit une porte… une sorte deréduit apparut… C’est là que Dolet mettait sur des rayons leslivres précieux qu’il imprimait.
On frappa une deuxième fois plus violemment.
Avette entraîna Gillette dans le réduit… Dolet laissa retomberla tenture. Julie était demeurée près de lui. Il alla écouter à laporte et il entendit une voix qui le fit tressaillir… une voixqu’il reconnut !…
Des chocs terribles ébranlèrent alors la porte.
Etienne Dolet s’était retourné vers une étincelante panoplied’armes qui ornait l’un des panneaux de bois.
Mais après un instant de méditation, il secoua la tête. Alors ilpoussa un fauteuil au milieu de la salle. Il le tourna vers laporte de la rue, il s’assit, et la figure empreinte d’un calmemajestueux, il attendit !
Soudain, dans un bruit de bois qui se déchire, la porte céda.Plusieurs hommes firent irruption dans la salle…
Dolet était demeuré assis…
– Qu’est-ce à dire, messieurs ! dit-il de sa voiximposante et digne. Comment, en pleine ville, on assiège unpaisible logis ! On défonce une porte ! Prenez garde,messieurs, je me plaindrai au roi, qui dans sa hautejustice…
– Maître Dolet ! interrompit soudain la voixmême que l’imprimeur avait reconnue au dehors, c’est par mon ordreque mes gens sont entrés ici…
– Le roi ! fit Dolet avec le même calmeimpassible.
Il se leva et s’inclina profondément.
– Votre Majesté est la bienvenue dans ma demeure. Cettevisite en dépit des circonstances où elle se fait, demeurera unéternel honneur pour le logis et le fidèle sujet qui l’habite…Daigne Votre Majesté prendre sa place en ce fauteuil… Julie, prendsla coupe d’or vermeil, prends ce vieux vin de Bourgogne qui date dela naissance de notre fille. Hâte-toi d’offrir à notre sire lesmarques de l’hospitalité auxquelles il a droit…
– C’est bien, c’est bien, maître ! dit le roi.
– Ah ! sire ! reprit l’imprimeur, jamais je ne meconsolerai d’avoir fait attendre Votre Majesté… Si j’avais su quelauguste visiteur frappait à ma porte ! Si, tout au moins,Monsieur avait crié la parole devant laquelle tout bon sujets’incline : « Au nom du roi ! »
– C’est vrai, balbutia le lieutenant, j’ai omis de crier« Au nom du roi ! » mais…
– Silence ! commanda François Ier. MaîtreDolet, je ne vous incrimine pas. Venons donc au fait. Vous avezreçu tout à l’heure la courte visite d’un homme… une espèce… ungueux… nommé Manfred…
– Oui, sire, dit Dolet : c’est mon ami…
– Votre ami ! Vous avez de singulièresamitiés !
– Ah ! sire, on aura fait, sans doute, quelque méchantrapport à Votre Majesté sur ce jeune homme ! Jamais cœur plusloyal ne battit dans poitrine plus chevaleresque ! J’avouequ’il a la tête un peu chaude… Mais il possède par-dessus tout unequalité qui le ferait certainement priser du roi qui s’yconnaît : c’est le courage !
– Assez maître !… Ce… noble chevalier s’arrangera avecmon grand prévôt… Il a amené ici une jeune fille’?…
– Oui, sire.
– Cette jeune fille est encore dans votremaison ?…
– Oui, sire.
– Maître Dolet, amenez-la-moi à l’instant…
– Non, sire.
– De la rébellion ! gronda le roi.
– De l’honneur, sire. J’aime mieux encourir votre colèreque votre mépris. J’ai fait serment, sire, que cette enfant nesortirait pas d’ici. Que penserait Votre Majesté de celui de sessujets qui parjurerait la parole donnée ?
Le roi garda un instant le silence.
– Maître, fit-il avec colère, vos paroles me prouvent unedernière fois ce que je savais déjà : que vous êtes animé d’unmauvais esprit et que l’autorité sacrée du roi n’a pas plus deprise sur votre obéissance que l’autorité vénérée de l’Église…Cependant, je comprends le sentiment qui vous a poussé, – je veuxbien oublier ce que je viens d’entendre… Cette jeune fille,maître !
Le lieutenant et les soldats écoutaient cette conversation avecune stupéfaction grandissante.
Et ils frémirent d’indignation lorsque Dolet répondit :
– Sire, à ce que Votre Majesté vient d’entendre, je n’airien à ajouter, rien à retrancher.
– Qu’on fouille cette maison ! tonna FrançoisIer. Qu’on, saisisse cet homme ! Qu’on le traîne àla Bastille !…
Julie poussa un cri de terreur et voulut se jeter au cou de sonmari. Mais déjà celui-ci était entouré de gardes… La malheureusefemme, violemment repoussée, alla retomber sur le fauteuil.
À ce moment, la tenture du réduit se souleva.
Gillette parut, très pâle, mais très ferme, et s’avança vers leroi qui, bouleversé, en proie à une foule de sentimentscontradictoires, la regardait avec une avide curiosité.
– Ma fille ! murmura-t-il d’une voix si basse quepersonne ne l’entendit.
– Sire ! dit alors Gillette d’une voix qui tremblait àpeine, j’ignore la cause de la persécution dont je suis victime…J’attends que vous me l’appreniez !
Un silence de mort s’établit dans la salle. Dolet, entouré desoldats, jeta un regard d’admiration sur Gillette… Quant au roi, ilpâlissait et rougissait coup sur coup…
– Mon enfant, balbutia-t-il enfin… je vous donne ma parolede gentilhomme et de roi que vous serez respectée… que pas un mot,pas un geste offensant… Gillette, il faut que vous veniez auLouvre !…
Une idée perverse traversa tout à coup son cerveau.
– Vous viendrez au Louvre, ou maître Dolet ira à laBastille… Choisissez !
– Sire ! sire ! s’écria Dolet, vous abusez del’innocence de cette enfant ! Ceci est odieux !
– Silence ! ou par le ciel, maître Dolet, votredernière heure est venue ! Ma patience est à bout !…
– Sire, un mot ! cria Gillette en s’élançant au-devantdes soldats. Je vous suis si vous faites grâce à l’homme de couragequi veut bien, en cette minute mortelle, servir de père à celle quin’a point de père !…
À ces mots, François Ier, qui pas un instant n’avaitperdu Gillette des yeux, et qui manifestait d’incompréhensiblesrevirements de physionomie, de geste et de voix, FrançoisIer tressaillit et pâlit.
– Celle qui n’a point de père !balbutia-t-il.
Il fit un signe : les soldats s’écartèrent d’Etienne Dolet.Puis il s’avança et prit la main de Gillette. La jeune fillefrissonna. Elle eut un brusque mouvement d’effroi.
– Mon enfant, dit le roi – et il appuya sur cemot, et sa parole trembla étrangement – mon enfant, je vous inspiredonc de l’horreur ?… Ne redoutez rien, je vous en prie… Maparole royale vous est un garant dont nul au monde, jusqu’ici, n’adouté !…
– Sire, je vous suis ! répondit-elle avec fermeté.
Le maître imprimeur voulut intervenir une dernière fois… maisdéjà le roi, conduisant Gillette par la main, franchissait le seuilde la porte.
– Infamie ! gronda Dolet, les poings serrés.
Le lendemain, la porte du vaste et somptueux cabinet où FrançoisIer avait coutume de recevoir ses courtisans ne s’ouvrait point. Leroi méditait…
D’étranges bruits circulaient dans le Louvre…
On se racontait qu’une jeune fille d’une éclatante beauté avaitété amenée dans la nuit au Louvre, que les dames d’honneur avaientété réveillées, qu’un appartement avait été mis à la disposition decette inconnue…
Les uns souriaient et demandaient ce qu’en pensaitMme la duchesse d’Étampes, favorite en titre du roiFrançois. D’autres hochaient gravement la tête… On disait le roifort troublé… Chose extraordinaire : il ne s’était pointcouché. M. de Bassignac, son valet de chambre, avait passé la nuitdans l’antichambre, attendant vainement les ordres de SaMajesté.
À l’aube[3] , le roi s’était rendu dans son cabinet,défendant qu’on le dérangeât. Le roi s’était approché du grand feuclair qui brillait et pétillait dans la vaste cheminée. Il tendaitsa main vers la flamme, comme s’il eût eu grand froid. Par moments,il grelottait.
Il était sombre, pensif, mâchonnait de sourdes paroles.
– C’est ma fille !… murmurait-il.
Et une sorte de stupeur mêlée de colère et d’angoisse sepeignait sur son visage pâli.
Tout à coup, il appela… Bassignac se précipita.
– Qu’on délivre mon bouffon, dit tranquillement FrançoisIer, et qu’il soit ici, dans une heure. Faites venir mongarde des sceaux…
Cinq minutes plus tard, le garde des sceaux était devant leroi.
– Monsieur, dit celui-ci, vous allez me préparer et meprésenter à signer des lettres de noblesse pour…
Il s’arrêta, hésita, reprit sa promenade saccadée…
Et ce ne fut qu’au bout de dix longues minutes que le roireprit, d’une voix précipitée :
– Pour demoiselle Gillette Chantelys… je la crée duchesse…en attendant !… Mettez sur les lettres que je lui donne mesdomaines de Fontainebleau… Allez, monsieur !…
Le garde des sceaux sortit sans mot dire, et aussitôt l’étrangenouvelle de cet événement se répandit dans le Louvre comme unetraînée de poudre.
Le roi avait poussé un soupir de soulagement.
Puis il reprit sa place devant le feu, et plongé dans uneméditation obstinée, il perdit la notion du temps… Une voix,soudain, le fit tressaillir…
– Sire, vous m’avez commandé de venir vous trouver… mevoici.
– Qui est entré ?… Qui parle sans monordre ?…
Il se retourna et demeura stupéfait : Triboulet étaitdevant lui…
– C’est toi, bouffon !…
– Non, sire. L’homme qui est devant vous n’est pas lebouffon du roi : c’est Fleurial[4] , honnêtesujet, venu pour demander justice…
Le roi examina Triboulet avec un profond étonnement.
Triboulet était méconnaissable. Il avait, dans la chambre qu’ilhabitait au Louvre dépouillé son costume de bouffon. Il était vêtucomme un bourgeois aisé qui eût été en deuil ; son habit dedrap noir, son pourpoint de velours, la toque noire qu’il tenait àla main faisaient ressortir l’effrayante pâleur de son visage. Unesérénité douloureuse remplaçait le masque d’ironie acerbe que luiconnaissait le roi. Sa voix aigre était devenue grave. Il se tenaitdroit et ferme… C’est à peine si on s’apercevait alors qu’il avaitune épaule déviée…
– Bouffon, dit-il, avec ce sourire de dédain qui lui étaithabituel, bouffon, je te pardonne ton incartade d’hier, à conditionpourtant que tu ne continues pas cette farce… Va, bouffon, vareprendre tes insignes, et reviens aussitôt. Tu me distrairas… Jem’ennuie, ce matin…
Triboulet avait écoulé, les yeux baissés.
– Sire, qu’avez-vous fait de ma filleGillette ?
En un instant le roi fut debout.
Il saisit violemment le bras de Triboulet.
– Misérable fou ! bégaya-t-il d’une voix presqueinintelligible, tu dis… répète… tu oses dire !
– Sire, le désespoir d’un père ne connaît pas les limitesde l’audace. Je dis : sire, qu’avez-vous fait de Gillette, mafille ?
Le roi secoua frénétiquement le bras de Triboulet.
– Ta tête au bourreau, dit-il, vil bouffon, si jamais quique ce soit au monde a entendu ce que tu viens de dire !
– Sire ! Mon enfant ! Je veux monenfant !
Triboulet s’exaltait… D’une voix plus basse, plus formidable defureur concentrée, le roi ajouta :
– Tu mens ! Tu mens ! Gillette n’est pas,Gillette ne peut pas être la fille d’un bouffon !
– Pourquoi, sire ? Pourquoi ? interrompitTriboulet.
– Parce qu’elle est fille de roi, entends-tu, misérable…parce qu’elle est ma fille… à moi !
Triboulet chancela, saisi de vertige. Une joie immense etdélirante, une douleur mortelle : ces deux sentiments seruèrent ensemble, à la même seconde sur son cœur affolé.
La joie !… Gillette était respectée, Gillette était pure…puisque le roi, son ravisseur, était son père !
La douleur !… Gillette n’était plus sa fille, à lui…puisqu’elle était la fille de François Ier.
Et tout d’abord, la joie remporta, déborda en tumulte.
Il se laissa tomber à genoux, écrasé sur le parquet.
– Sire ! Oh ! Sire ! Soyez béni ! Commevous êtes noble et généreux de me faire savoir que mon enfant… monpauvre ange… si pur… n’a pas subi la déchéance ! Elle estpure… Ah ! je n’en puis plus de joie ! Cela mesuffoque ! Je vous bénis, sire ! Étais-je bête !Étais-je stupide ! Moi qui croyais qu’un caprice… un amourpoussait un roi vers ma fillette ! Triple niais !Sacrilège ! C’était un père qui voulait sa fille !N’est-ce pas naturel ? Elle est pure ! Ce n’étaient pasdes regards de désir qui étaient tombés sur elle !Sauvée ! Ah ! sire ! Peut-on, sans mourir, éprouverdes joies pareilles…
Triboulet sanglotait doucement.
Et, tandis que le roi, sombre, convulsé à l’évocation de sonamour… de son caprice ! regardait Triboulet écroulé àses pieds, le malheureux continuait :
– Fille de roi ! Parbleu ! Je m’en doutais !Elle est si belle… C’est une couronne qu’il faut à cefront-là ! Et ces beaux cheveux d’or, mademoiselle,croyez-vous qu’ils vont resplendir sous les perles et lesdiamants ! Vous êtes la fille d’un roi ! Ah !ah ! Que dites-vous de cela ? Vous vous imaginiez êtreune pauvre fille perdue… recueillie par un bourgeois médiocre… Ehbien, pas du tout, mademoiselle ! Vous êtes la fille duroi !…
– Relève-toi, bouffon ! prononça le roi.
Une affreuse angoisse étreignit le cœur de Triboulet.
Envolée, sa joie ! Effondrée, la surhumaine joie !
Et ceci, avec une effrayante lucidité, se dressa devant sonesprit :
Gillette était la fille du roi. Et lui, lebouffon du roi !
Il était debout, maintenant, suivant d’un œil qui eût attendrides tigres la marche saccadée de François Ier qui, lesmains au dos, la tête penchée, allait et venait.
– Raconte-moi tout, dit alors le roi. Tout ! N’ometspas un détail… Où, quand, comment l’as-tu connue ?…
– Voilà, sire, dit Triboulet avec volubilité. Vous vousrappelez Mantes ? Il y a dix ans… un jour… vous passiez danscette ville… Je commis je ne sais quelle impertinence… Cela sepassait dans la rue… près d’une vieille porte en ruine, d’oùpendaient deux énormes chaînes. Alors, sire, en manière de punitionplaisante, vous me fîtes attacher à ces chaînes, et vous ordonnâtesde m’y laisser deux jours… Vous vous rappelez, sire ?… Moi, jem’en souviendrais pendant des siècles… Heure bénie où je fusenchaîné à la vieille porte de Mantes, et exposé à la ville entièreen objet de dérision… Vous rappelez-vous, sire ?
– Passe ! dit François Ier.
– Je fus donc enchaîné, sire… Oh ! Je ne me plainspas… vous eûtes mille fois raison… La ville entière défila devantmoi… J’étais mortellement triste… Les hommes riaient… les enfantspoussaient des huées et me jetaient des pierres… Voyez-vous, sire,j’ai encore la cicatrice, là… au-dessus du sourcil droit… une despierres…
Le doigt de Triboulet se posa sur la cicatrice. Le roi demeuraglacial.
– Heureuse blessure ! C’est pour vous dire, sire… Jeme rappelle encore ceci : une très jolie femme excita sonchien contre moi… le chien vint en grondant s’arrêter près de moi…Je le regardai… et alors, il me lécha les mains, sire… La joliefemme le battit… pauvre bête !
– Passe ! dit le roi d’une voix sourde.
– C’est pour vous expliquer, sire… je n’ai pas oublié undétail… Pas de danger que j’oublie… jamais ! jamais ! Lesoir venait… Je me sentais triste à la mort… La cruauté des hommesm’épouvantait… Il y avait devant moi plus de cinq cents personnes,femmes, seigneurs, bourgeois, enfants… et les huées redoublaient,lorsque, tout à coup, je vis venir à moi… une fillette, sire…figurez-vous un petit ange… des cheveux sur ses épaules, descheveux qui étaient comme une auréole… des yeux si doux… si douxque ma gorge se serre, rien qu’à me rappeler cette ineffabledouceur… La foule disait : « C’est Gillette… C’est lapetite marchande de lys… c’est Gillette Chantelys. » En effet,elle tenait une grosse gerbée de lys dans ses deux bras… Elle vintvers moi… Ah ! sire… un flot de méchanceté monta à ma têteenfiévrée… Je grondai : « Que veux-tu, toi aussi !Tu viens me frapper, dis ? » Elle me sourit, laissatomber sa gerbe de lys… et puis, elle essuya mon visage… J’étaistremblant, bouleversé… Alors, elle s’appuya contre moi, regardantla foule de ses yeux clairs, comme pour me défendre, me protéger…Et la foule cria : Noël ! Et les hommes applaudirent… desfemmes pleurèrent…
Triboulet s’arrêta encore ; l’émotion l’étouffait.
– Continue ! dit froidement FrançoisIer.
– Que vous dire, Majesté !… Le lendemain, lorsque jefus détaché, Gillette vint à moi et, avec un geste d’une grâceadorable, m’offrit un de ses lys… Pauvre lys flétri ! Je l’aigardé dans un vieux livre d’images… Et ! parfois encore,lorsque mon cœur saigne, je vais le regarder et déposer un baisersur sa blancheur jaunie… J’interrogeai la petite marchande… Ellem’apprit qu’elle venait de Blois… que depuis plus d’un an ellehabitait Mantes… seule, toute seule… vivant de la charité publique…Elle ne se souvenait presque plus de sa mère… disparue ! Ellen’avait jamais connu son père… Je lui demandai si elle voulaitvenir avec moi… Elle leva vers moi un regard profond et medit : « Oui… parce que vous êtes malheureux commemoi… » Dès lors, elle devint mon enfant chérie. Peu à peu,elle oublia l’incident qui avait lié nos destinées… elle ne vitplus en moi que son père adoptif… Elle me croit un bon bourgeois deParis… Je l’ai élevée… dans cette petite maison de l’enclos duTrahoir… où je vais la voir dès que je puis m’échapper du Louvre.Elle est ma consolation suprême, ma joie ; un seul de sesregards me transporte lorsque j’ai bien souffert ; il suffitque ses deux bras se nouent autour de mon cou et qu’elle m’appelle« Père ! » pour que j’oublie souffrance,terre et ciel ! Voilà tout, sire.
François Ier jeta sur Triboulet un regard où il yavait une inexprimable expression d’un sentiment confus qui étaitpeut-être de la jalousie, ou peut-être de l’orgueil froissé… Ilgarda quelques minutes le silence, tandis que Triboulet l’examinaitavec une angoisse grandissante…
Le roi, enfin, s’arrêta devant lui, et glacial,méprisant :
– C’est bien… tu peux aller revêtir ta livrée…
Voilà tout ce que François Ier trouvait à répondre àce père !…
Triboulet ne broncha pas.
– M’as-tu entendu, bouffon ?…
– Sire ! Vous n’avez donc pas entendu, vous, le cri demon cœur ! Je ne vous ai donc pas fait comprendre queGillette… c’est ma vie !…
– Bouffon ! Je te pardonne d’avoir osé toucher, nefût-ce que du bout des doigts, la fille du roi de France… Tu nesavais pas… Mais que ce soit fini !… Gillette n’est plus… Quejamais tes yeux ne se lèvent désormais sur la nouvelle duchesse… laduchesse de Fontainebleau ! Je te défends de lui dire unmot ! Il y va de ta tête…
– Sire ! balbutia Triboulet… Ce n’est paspossible…
– Assez !… Que la pensée même efface jusqu’au souvenirdu passé !
– Oh ! défendez-moi donc de penser et de sentir !Arrachez-moi le cœur !
– Un mot de plus, bouffon, – et c’est la Bastille pour lerestant de tes jours.
Le bouffon frissonna. La Bastille… L’éternelleséparation !
– Oh ! sanglota-t-il, éperdu, ne plus la revoir… Êtreà jamais séparé d’elle… Sire ! sire ! je ferai ce quevous voudrez ! Laissez-moi ici… Par pitié ! Laissez-moila voir… Tenez, sire, je ne lui parlerai plus ! La voirseulement ! Ne fût-ce que de loin !
– Tu la verras. Dans quelques jours, je donne une fête pourla présenter à la cour… Tu seras de la fête, Triboulet. Il n’y apas de fête complète sans bouffon !
– Je serai de la fête ! balbutia le malheureux.
– Sans doute ! ricana le roi.
– Et il faudra que je remplisse mon office devantelle ?
– Pourquoi non ?
François Ier éprouvait une cruelle jouissance dusupplice qu’il infligeait à son fou. C’était sa vengeance.Triboulet, un bouffon, un être méprisé, l’objet de l’universelledérision, Triboulet avait pu serrer Gillette dans ses bras !Triboulet était aimé comme un père !
Il fallait faire à jamais rentrer le misérable fou dans sonombre… Il fallait creuser entre lui et la fille du roi un abîmeinfranchissable…
La duchesse de Fontainebleau frémirait de honte… quand ellesaurait que celui qu’elle appelait « son père »s’appelait Triboulet !
– Rappelle-toi ce que je t’ai dit, reprit le roi avec lemême calme dédaigneux : qu’un seul mot, qu’un seul de tesregards révèle à qui que ce soit le passé que tu m’as raconté, etc’est pour toi la Bastille, sinon la corde ! La duchesse deFontainebleau, la fille du roi, n’a rien de commun avec la petiteGillette Chantelys…
– Faire le bouffon devant elle ! murmura Tribouletqui, peut-être, n’avait pas entendu… impossible ! Être insultédevant elle ! Bafoué devant elle ! Non…
Et il supplia :
– Sire, plaise à Votre Majesté de me relever de ma charge…J’aime mieux disparaître… ne plus la voir !
Le roi, qui avait repris sa promenade, s’arrêta, tourna le dos àTriboulet, et, sans même le regarder, ordonna :
– Bouffon… sois ici dans dix minutes, avec ta livrée…
– Sire !… Vous n’avez donc pas de cœur !
Le roi se retourna vers le bouffon :
– Va !…
Triboulet, hagard, pâle comme un mort, recula lentement…disparut… Vaincu ? Nous le saurons bientôt !
… … … … … … .
Au moment où Triboulet, chancelant de désespoir, se retirait etallait remettre sa livrée de bouffon, le comte de Monclar entraitdans l’antichambre et demandait audience. Quelques instants plustard, il entrait chez le roi.
– Eh bien ! ce truand ? demanda FrançoisIer avec une réelle angoisse d’impatience.
– Il est pris, sire.
– Pris ! s’écria François Ier rayonnant…Bravo, Monclar !… J’espère que vous avez pendu le drôle séancetenante !…
– J’ai fait mieux, sire ! dit le grand prévôt avec unsourire sinistre. Votre Majesté m’avait demandé quelque bonsupplice pour ce misérable…
– Voyons le supplice… Je sais que vous êtes expert.
– J’ai enfermé l’homme dans le charnier de Montfaucon, ditle grand prévôt avec une tranquillité terrible ; j’ai placédix gardes devant la porte de fer, et j’ai commandé qu’on n’ouvrîtpas avant huit jours… Votre Majesté trouve-t-elle que le suppliceest suffisant ?
– Horrible ! murmura le roi, qui devint un peupâle.
– Si Votre Majesté le désire, je vais faire ouvrir, et ledrôle sera pendu au-dessus… du logis qu’il occupe en ce moment.
– Croyez-vous qu’il souffrira longtemps ?
– Pas plus de quatre à cinq jours… la faim et la soif tuentassez vite… j’ai fait sur ce sujet de curieuses expériences…Faut-il ouvrir, sire ?
– Puisque c’est commencé, balbutia le roi… autant cettemort… qu’une autre !
– C’est mon avis, dit froidement Monclar.
– N’en parlons plus, comte !
– Il suffit, sire… Votre Majesté a promis de recevoir levénérable père Ignace de Loyola…
– C’est vrai… Faites-le introduire…
Cette sombre physionomie du comte de Monclar sollicite notrecuriosité ; malgré l’importance capitale de l’entrevue qui eutlieu entre le roi et Loyola, et que nous aurons à raconter, suivonsdonc le grand prévôt.
M. de Monclar sortit du Louvre, a cheval, escorté par unevingtaine de gens d’armes. Il n’avait pas la figure d’un méchant oud’un cruel : ses traits étaient figés, pétrifiés, semblait-il,hors de toute sensibilité.
Ses yeux n’étaient point durs : seulement on n’y voyaitjamais de flamme humaine.
Sa parole n’était ni âpre ni forte : elle était morne.
Il disait au bourreau : « Pendez cette femme » dumême ton qu’il disait à son valet de chambre :« Habillez-moi. »
Les plus braves avaient peur devant cette sinistrereprésentation de la Vindicte. Paris tremblait quand il passait,morne, indifférent à la terreur qu’il inspirait.
On disait le grand prévôt brave jusqu à la témérité. À diversesreprises, il avait pénétré seul, sans armes, dans les bouges d’oùon ne sortait pas vivant… Il apparaissait quelquefois dans descabarets mal famés, et, à son aspect, un silence de morts’établissait.
En réalité, le comte de Monclar ne connaissait pas la peur,parce que la peur est un sentiment – et que peut-être il n’y avaitplus en lui un seul sentiment vivant.
De vrai, c’était un cadavre qui marchait, parlait, et il y avaitbeaucoup de superstition dans la terreur qui se répandait autour delui comme une atmosphère spéciale.
Triboulet l’avait appelé : L’Archange dugibet !
Cette esquisse rapide – et que peut-être on trouvera trop longue– était nécessaire. Passons… M. de Monclar marchait à dixpas en avant de l’officier qui commandait son escorte. Il contournal’ensemble de ruelles qui venaient se dégorger dans la Cour desMiracles comme autant de ruisseaux putrides aboutissant à uncloaque.
Comme il allait, au tournant de l’une de ces ruelles, s’engagerdans la rue Saint-Denis, une femme, accroupie dans une encoignure,se dressa toute droite, et le regarda fixement. Le grand prévôtperçut la sensation de ce regard attaché sur lui, et cela l’étonna,lui qui faisait baisser tous les yeux, hormis ceux du roi sonmaître…
Il arrêta son cheval, examina la femme.
C’était une vieille, sans âge fixe. Elle était en haillons…
Elle ne baissa pas les yeux. Il n’y avait d’ailleurs dans sonregard ni menace ni prière ni insolence.
– Que me veux-tu ? demanda le grand prévôt.
– Rien, monseigneur…
– Qui es-tu ?
– Une femme qui souffre et qui attend.
– Comment t’appelles-tu ?
– Je n’ai pas de nom… on m’appelle la Gypsie.
– Il me semble te reconnaître.
– Vraiment, monseigneur !
Il y eut quelque chose comme une joie sourde dans l’accent deces mots.
– Je te reconnais maintenant, reprit le grand prévôt. C’esttoi qui vint un jour me supplier d’épargner une sorte de bohémienque j’ai fait pendre.
– Vous avez une prodigieuse mémoire, monseigneur. Ces faitsremontent à plus de vingt ans.
– C’est vrai ! murmura Monclar. J’ai trop de mémoire…Oh ! si je pouvais oublier ! oublier !
Et il reprit à haute voix :
– Même, le jour de la pendaison, tu te jetas sur lebourreau et le mordis cruellement… Tu fus graciée…
– J’avais oublié, monseigneur… Vraiment votre mémoirem’étonne moi-même ! Moi qui passe dans ma tribu pour garderune impression merveilleuse du passé…
– Le bohémien fut pendu ! continua Monclar.
– C’était mon fils, monseigneur…
Elle dit cela très simplement, sans haine aucune.
– Et maintenant, que veux-tu ?
– Rien, monseigneur !
– Pourquoi me regardes-tu quand je passe ?
– C’est une habitude chez moi… voilà tout.
Le grand prévôt pressa les flancs de son cheval.
– Monseigneur ! dit la vieille.
– Allons, parle… je savais bien que tu avais quelque choseà dire.
– On m’a assuré que vous vouliez faire arrêterLanthenay.
– Tu le connais ?
– Assez pour m’intéresser à lui… Et puis, surtout, jem’intéresse à une jeune fille… nommée Avette… la fille d’unimprimeur… Ces deux enfants s’adorent, monseigneur. C’est pourquoije vous prie, monseigneur. Si Lanthenay est pendu, Avette en serabien triste… et son père aussi…
La prière était si peu une prière que le grand prévôteut la rapide intuition que la vieille machinait peut-être autrechose que le bonheur d’Avette et de Lanthenay. Il dédaigna derépondre et poussa son cheval.
Cette fois, la Gypsie n’essaya plus de l’arrêter. Mais si lecomte de Monclar se fût retourné, il eût sans doute frissonné deterreur, sous le regard de haine effroyable que lui dardaitl’étrange vieille. :.
Le grand prévôt songeait :
– Le renseignement est bon ! Lanthenay reçu chezDolet ! Nous ferons d’une pierre deux coups…
Au moment où Monclar et son escorte disparaissaient au tournantde la rue Saint-Denis, un jeune homme sortit d’une maison, et,apercevant la Gypsie, s’avança vers elle.
Le jeune homme, en approchant de la vieille, eut un regard depitié et de répulsion à la fois. Il la toucha à l’épaule. Elle eutun tressaillement violent, comme si, d’un rêve lointain, elle eûtété trop vite ramenée à la réalité.
– Lanthenay ! balbutia-t-elle en passant sa main sèchesur son front creusé d’innombrables petites rides.
– Que faisais-tu là, mère Gypsie ? demanda lejeune homme, d’une voix douce et grave.
– Rien, mon enfant. Tu sais, j’aime à vaguer parles rues, c’est un souvenir de ma vie errante de jadis, alors quej’allais sur les grandes routes avec mon homme.
– Pauvre mère Gypsie ! Tu ne te décideras donc pas àhabiter une maison convenable… à t’habiller… à vivre en paix… àchercher enfin un peu de bien-être et de bonheur !… Tu saispourtant que je t’offre tout cela, bonne mère !… Viens habiteravec moi… je te ferai la vie douce, et je t’arrangerai unevieillesse reposée…
– Oui, oui… Je sais que tu m’as gardé une bellereconnaissance, mon enfant… tu es un bon cœur…
– N’est-ce pas vous qui m’avez recueilli… pauvre orphelinque j’étais… abandonné du ciel et des hommes !
– C’est vrai… Et tu es aussi le seul lien qui me rattache àla vie… je n’aime plus que toi au monde !…
La vieille fixa sur le jeune homme un étrange regard. Celui-ciressentit une soudaine sensation d’angoisse qu’il avait déjàmaintes fois éprouvée devant la Gypsie.
Cette sensation, il la dissimula, et reprit, avec la même voixde pitié :
– Pauvre Gypsie… Vous m’aimez bien… je suis votreenfant…
– Mon enfant précieux ! oui, précieux ! Tu nesais pas à quel point tu m’es précieux !… Si quelqu’un tefaisait du mal, vois-tu, je serais capable de le tuer…
– Calmez-vous, mère… Je suis de taille à me défendre…
– Ta main !
Elle s’empara de la main du jeune homme qui, malgré toutel’affection qu’il cherchait à s’imposer, ne put se défendre d’ungeste de répulsion.
– Je vois dans ta main des choses bien curieuses, monenfant, disait la vieille, très attentive en apparence à salecture.
– Voyons ! fit Lanthenay, en souriant aveccontrainte.
– Tu aimes ! Tu es aimé ! Tu seras heureux !Un beau mariage viendra couronner votre amour… Tu vivras longtemps,en dépit des méchants…
– Bonne mère ! c’est votre cœur…
– Mais non, mais non ! C’est dans ta main !…
– Soit ! Allons, à bientôt, mère… Avez-vous besoind’argent ?
– Non. Tu m’en donnas avant-hier, assez pour un mois.
– Prenez toujours, mère. On ne sait ce qui peut arriver… Jesouffrirais tant de vous savoir dans la gêne !…
Et il glissa une bourse arrondie dans la main de Gypsie. Puis,faisant un effort, il se pencha, l’embrassa sur la joue et s’enalla en murmurant :
– Pauvre Gypsie ! Qu’ai-je donc au fond du cœur pouréprouver une telle répugnance à faire l’aumône d’une caressefiliale à celle qui est ma mère adoptive ?
La Gypsie le regardait s’en aller. Chose étrange… le regard dontelle accompagna Lanthenay était identiquement le même qu’elle avaitjeté au comte de Monclar !
Cependant, le grand prévôt, poursuivant son chemin, était sortide la ville ; un temps de trot de quelques minutes leconduisit au gibet de Montfaucon.
Les hommes de garde qu’il avait laissés étaient à leur postedevant la porte de fer.
– L’homme ? interrogea-t-il.
– Monseigneur, il ne bouge pas. On ne l’entend pas…
– Est-il donc déjà étouffé ?…
– C’est fort possible, monseigneur.
– Pour plus de sûreté, n’ouvrons que dans quelques jours,comme je l’ai dit… On vous relèvera tantôt… Faites bonnegarde !
– Soyez tranquille, monseigneur ! Il faudra que letruand se change en taupe pour pouvoir s’en aller…
Le grand prévôt contempla une minute, d’un œil terne, cetteporte de fer derrière laquelle il évoqua l’effroyable drame decette agonie d’un homme parmi les squelettes… puis, ayant fait undernier geste de recommandation, il tourna bride, regagna Paris et,une demi-heure plus tard, mit pied à terre dans la cour de sonhôtel, situé rue Saint-Antoine, en face de la Bastille.
Le comte de Monclar monta à son appartement…
Il ouvrit une chambre aux meubles couverts de poussière, auxtentures fanées. À l’un des panneaux de cette chambre étaitaccroché un tableau de grande dimension. Il représentait une jeunefemme d’une éclatante beauté. Près de la femme, un jeune enfant dequatre à cinq ans, debout, appuyé aux genoux de sa mère, frais etrose, souriait…
Le comte de Monclar s’arrêta devant ce tableau.
Alors, la physionomie rigide de cet homme se détendit,s’amollit, ses yeux mornes semblèrent se mettre à vivre…
Il se laissa tomber à genoux. Ses bras se tendirent vers letableau, et un sanglot étouffé souleva sa poitrine.
Avant de revenir au Louvre où nous retrouverons Gillette, auLouvre où le roi était en conférence avec Ignace de Loyola, il estindispensable que nous indiquions ce que devenaient deuxpersonnages dont les faits et gestes ne sauraient nous êtreindifférents.
C’est Ferron ; c’est sa femme Madeleine.
Ferron était entré dans Paris par la porte Montmartre, au petitjour, après avoir congédié son aide sinistre, et erre toute la nuità l’aventure parmi les bois qui s’étendaient entre les murs de laville et le petit village de Montmartre. Ferron paraissait trèscalme.
La terrible exécution de la nuit avait apaisé sa colère.
Il traversa Paris de ce pas lent et indifférent d’un bonbourgeois qui fait sa promenade matinale ; il allait sanssavoir, se laissait porter sans chercher de direction.
Tout à coup, il s’arrêta en tressaillant : il était devantla maison de l’enclos des Tuileries.
Il l’examina avec une maladive curiosité. Dans le petit jourgris et triste de cette matinée, cette maison lui apparaissaitlamentable, sinistre.
La porte était restée entr’ouverte. Il entra, machinalement nesongeant même pas à refermer la porte sur lui. Il se mit aussitôt àvisiter le logis qui comprenait un rez-de-chaussée et un premierétage.
Quel étrange intérêt le poussait à cette visite ? Quellecuriosité d’esprit malade ?… Il est certain que Ferron, unefois entré, n’eût renoncé pour rien au monde à repaître sa douleurdes preuves accumulées de la trahison.
Il inventoriait avec une apparente tranquillité, passait dans lasalle à manger luxueuse, ornée de dressoirs sculptés, hochait latête en examinant un couvert de vermeil où était gravé un F.
– François ! murmura-t-il.
Et tout à l’instant, il songeait :
– Si pourtant cela voulait dire Ferron !…
Ainsi, même à ce moment, même après l’exécution, même après cequ’il avait vu, ce que le mari cherchait surtout, c’était peut-êtreune preuve d’innocence…
Il continua, inspecta un grand cabinet où il y avait unefontaine, – tout un appareil de toilette compliqué où l’eau jouaitle grand rôle, contrairement aux habitudes de l’époque. Là, lespreuves furent flagrantes.
Il monta, entra dans la chambre à coucher, comme il était entrédans la nuit, doucement, sans bruit…
Rien n’avait été dérangé à cette chambre.
Ferron se revit, accroupi, près de sa femme évanouie.
Il reconstitua toute la scène.
– Voilà, mâchonna-t-il entre ses dents ; lorsque jesuis entré, elle achevait de s’habiller… Elle était devant cetteglace… comme ça… ses bras arrondis au-dessus de sa tête pourarranger ses cheveux…
Le malheureux, en parlant ainsi, s’était placé devant le miroir,et telle était la tension de son esprit qu’il en arrivait àexécuter les gestes qu’il indiquait.
– Oui, oui, poursuivit-il, la ribaude faisait des grâcesdevant ce miroir… pendant que moi… Ah ! l’infâme ! Maisaussi lorsque je suis entré… quelle épouvante sur sa figure !Ce qu’elle a dû souffrir, lorsque, au fond du miroir, elle a vu laporte s’ouvrir lentement, et que je suis apparu…
« Oh ! bégaya-t-il soudain en jetant un regardd’invincible terreur sur le miroir… mais je deviens fou !Voici que la porte s’ouvre !… comme pour elle !… Quivient ?… Qui entre ?… Une femme !… Horreur surhorreur !… C’est Madeleine !… C’est le spectre de lamorte !…
– Bonjour, monsieur Ferron ! dit une voix calme.
En effet, la porte venait de s’ouvrir.
Madeleine venait d’apparaître, comme Ferron lui avait apparudans la nuit ; comme Ferron, elle s’arrêtait un moment dansl’encadrement ; comme Ferron, elle refermait ensuite la porteet s’avançait d’un pas tranquille…
Ferron, secoué de frissons, les dents serrées, les cheveuxhérissés, muet, se sentait entraîné vers les dernières limites dela peur…
– Bonjour, monsieur Ferron ! répéta-t-elle.
Et, du bout du doigt, le toucha à l’épaule. Il fit un bondprodigieux, et, les mains tendues, au paroxysme de l’effroisuperstitieux, il balbutia :
– Qui es-tu ? Tu es son spectre, n’est-ce pas ?Tu viens te venger, morte, comme je me suis vengé sur elle…vivante !
– Vous me faites pitié, monsieur, dit-elle de cette voixcalme que Ferron lui connaissait bien. Ce n’est pas un spectre quiest devant vous… C’est Madeleine, c’est votre femme, vivante, trèsvivante… Votre bourreau a mal fait sa besogne, mon cher.
– Vivante ! hurla Ferron.
Il se précipita, saisit Madeleine :
– Vivante… Oui, vivante !… C’est bien elle !C’est la ribaude !… Arrachée à la mort par je ne sais quelmiracle d’enfer, elle revient du premier coup à la maison de soncrime… Gueuse !… Est-ce le roi que tu espérais trouverici ? Ou peut-être quelque truand ! Car tu as dû teprostituer à qui voulait te prendre !… Vivante !…Ah ! ah ! mais nous allons voir si je serai plus adroitque le bourreau, moi !…
Il se jeta sur la porte qu’il ferma à double tour de clef.Madeleine s’assit paisiblement.
– Vous dites des folies, mon cher. Je suis venue ici pourvous trouver, vous !
– Moi !…
– Vous ! Ma première idée a été que vous viendriezici. Je ne me suis pas trompée, puisque vous voilà… Si j’avais eupeur de vous, je ne serais pas entrée… Voulez-vous que nouscausions ?…
– Parle !… Qu’as-tu à dire ? Comment vas-tuessayer de te justifier ?…
– Vous ne me comprenez pas, fit-elle avec impatience. Jen’ai pas à me justifier. Je ne vous aimais pas. J’aimais François,roi de France, et me suis donnée à lui sans arrière-pensée. C’estun grand malheur pour vous que vous ayez appris la chose… Je vousen plains sincèrement, car si je ne vous ai jamais aimé d’amour,j’ai toujours eu pour vous une affection réelle… Vous le voyez,monsieur : pas de justification ; j’ai aimé… avec toutmon cœur et mon corps…
– Et tu oses me dire cela, à moi ! Ton imprudence vajusque là que tu te glorifies de ton crime !
– Je ne m’en glorifie pas. Je cherche à vous prouver quenous devons causer franchement, et je commence par de lafranchise…
– Par du cynisme !
– Si vous y tenez, mettons que je suis cynique. Je vousrépète ma question, et vous préviens que tout à l’heure il seratrop tard : voulez-vous que nous causions ?
– Je te préviens, moi, que tu ne sortiras pas d’icivivante… Maintenant, parle ! Emploie les dernières minutes deta vie à mentir, comme tu y as employé toute ta vie !
Un râle s’étrangla dans sa gorge. Il souffrait atrocement.
Et ce dont il souffrait le plus à cette minute, c’étaitjustement de ce que Madeleine ne mentait pas, n’essayait pas unejustification qui lui eût permis de feindre la confiance… qui luieût permis le pardon !
Une seconde, il s’était vu serrant dans ses bras la femmerepentante. Car cet infortuné adorait la belle créature.
– Monsieur, reprit Madeleine, vous m’avez prise tout àl’heure pour un spectre… Il y a là un peu de vrai… Je ne suis plusune femme… Je ne suis plus Madeleine… J’en suis même à me demanders’il me reste un seul sentiment humain, sauf un seul que je vaisvous dire… Vous dites que vous allez me tuer… Je ne tiens plus à lavie… Il m’est indifférent de mourir… D’ailleurs, ajouta-t-elle avecun sourire livide, je connais maintenant la mort !…
Ferron écoutait avec stupeur.
– Vous voulez me tuer : j’y consens pourvu que ce soitplus tard, quand nous aurons accompli ensemble la besogne que jerêve.
– Quelle besogne ? grogna Ferron.
– Vous n’avez donc songé qu’à vous venger sur moiseule ? fit-elle avec un méprisant sourire.
– Soyez tranquille !… Je vous ai dit quel’autre aurait son tour.
– Vrai ? s’écria Madeleine en se levant. Vous haïssezassez le roi de France pour essayer de vous venger ?…
– Je vous l’ai dit : Vous, d’abord… lui, ensuite…
Ferron, sans s’en douter, ne tutoyait plus sa femme.
– Alors, dit-elle, en retombant dans sa morne tranquillité,nous pourrons nous entendre… Car la haine, c’est l’unique sentimentqui demeure vivant en moi… Tout le reste est mort !…
– Malheureuse ! râla Ferron.
– Qu’avez-vous, monsieur ?… Ce que je vous dis là estpour vous plaire…
– Malheureuse !… Vous me parlez de votre haine !Et cela me fait autant de mal, cela me torture autant qu’un aveud’amour…
– Vous n’y êtes pas, monsieur, dit-elle froidement. Je nehais pas le roi de France pour m’avoir délaissée. Je ne suis pasl’amante abandonnée chez qui l’amour prend un moment la forme de lahaine… Ma haine à moi est faite de mépris… Je hais le roi de Franceparce qu’il a été lâche alors que je le croyaischevaleresque ! Je le hais parce qu’il a détruit l’idole quej’avais élevée en mon cœur, et qu’en brisant lui-même cette idole,il a fait de mon cœur une ruine ! Je hais ! Jeméprise ! Je veux me venger… Voulez-vous unir votre désespoirà ma haine ?
Ferron, depuis quelques instants, paraissait ne plus écouterMadeleine.
– Comment êtes-vous vivante ? dit-il très bas.
Madeleine eut un geste d’impatience.
– Hé ! monsieur, vous revenez encore à cela ? Ilsuffit que je sois vivante !… La corde était mauvaise… elles’est brisée… je suis revenue à moi… voilà tout… Répondez-moimaintenant… Supposez Madeleine morte… Celle qui est devant vous estseulement une forme de vengeance. Je vous offre mon aide. Envoulez-vous ?…
Ferron, sans répondre, bondit sur elle.
– Le bourreau s’est trompé, gronda-t-il, mais moi je ne metromperai pas !… Tu vas mourir… Tu vas…
Il n’acheva pas, s’affaissant avec un cri d’agonie…
Au moment où il étendait les bras pour saisir Madeleine,celle-ci s’était violemment reculée, après un geste foudroyant…elle venait de frapper Ferron à la gorge d’un coup de poignard…
Ferron, tombé comme une masse, essayait encore de se traînervers elle pour la saisir… et sa bouche, avec du sang, vomissait desuprêmes insultes.
Madeleine se pencha sur lui. Son bras se leva et s’abattit.
Cette fois, le poignard avait pénétré en plein dans le côtédroit de la poitrine.
Ferron, foudroyé, talonna violemment le parquet sur lequels’incrustèrent ses ongles. Puis il se tint immobile…
– Mort ! dit froidement Madeleine en se relevant.
… … … … … … .
Madeleine Ferron demeura toute la journée dans la petite maisonde l’enclos des Tuileries, dont elle avait fermé portes etvolets.
Elle passa et repassa cent fois près du cadavre sans en éprouveraucune gêne : elle l’enjambait, voilà tout.
Un plan de vengeance mûrissait dans son cerveau.
Le soir vint, la nuit se fit. Madeleine descendit au jardin.Elle saisit une bêche et commença à creuser la terre, dans unangle… Elle travaillait méthodiquement, sans hâte.
Vers dix heures, le trou fut assez grand. Alors, elle remonta,saisit le cadavre par les pieds et le traîna… la tête frappantsourdement chaque marche de l’escalier…
Quand elle fut arrivée au bord du trou, elle jeta un derniercoup d’œil sur Ferron, et l’instant d’après, le cadavre gisait aufond de la fosse…
À minuit, le trou était comblé, piétiné.
Madeleine Ferron s’enveloppa alors d’un ample manteau, rabattitle capuchon sur sa tête, et sortit de la maison dont elle fermasoigneusement la porte.
Nous sommes maintenant au Louvre, dans ce somptueux cabinetqu’affectionnait François Ier. Le roi avait donné l’ordred’introduire Ignace de Loyola.
Celui-ci parut, et son premier regard apprit à François qu’ilavait devant lui un rude lutteur : regard de flamme, jailli dedeux yeux noirs qui ne se baissaient pas.
Le roi était debout.
– Vous avez désiré me parler, dit-il avec la sourde colèrede se voir si peu roi devant le redoutable moine. Je vousécoute ! que me voulez-vous ?
– Tout d’abord, sire, vous donner la bénédictionpontificale que je vous apporte de Rome ! ; réponditLoyola levant la dextre avec une sorte de majesté impérieuse.
– Roi de France, dit-il, fils aîné de l’Église, au nom dusouverain pontife de la chrétienté qui m’en a donné mission, au nomdu Saint-Père, roi des rois, je vous bénis !
Surpris, vaincu par le geste autoritaire, FrançoisIer s’inclina soudain, dans un presque agenouillement,sous la menaçante bénédiction. Puis il se releva, hautain, etdit :
– Le roi de France accepte avec grand bonheur labénédiction du Saint-Père. Maintenant, parlez, monsieur…
Et François Ier, s’asseyant dans un vaste fauteuil,se renversa sur le dossier, et regarda fixement Loyola, tandis quesa main, qui pendait par-dessus le bras du siège, tiraillaitdistraitement les oreilles d’un magnifique lévrier.
Loyola se mordit les lèvres. Ses yeux se firent durs.
– Sire, dit-il, je ne vous apporte pas seulement labénédiction du Saint-Père : je vous apporte aussi l’écho deses justes craintes… Le pape, sire, jette un regard de tristesse etd’angoisse sur cette France qu’il aime tant…
– Par Notre-Dame ! monsieur, si fort que le pape aimemon royaume, il serait étrange qu’il l’aimât plus quemoi !
Loyola parut n’avoir pas entendu et poursuivit :
– La France, pays chrétien, la France de saint Louisdevient le réceptacle impur du schisme et de l’hérésie… Oh !sire, continua-t-il avec une force croissante, la cour de Rome rendun hommage mérité aux intentions et aux actes de VotreMajesté : ce qui se passe en Provence…
– Dix mille cadavres d’hérétiques ! interrompit leroi.
– Sont insuffisants ! répondit Loyola.
Sa voix tomba avec un bruit de hache.
Le roi, debout, frémissant, les bras croisés,ripostait :
– Dites tout de suite que vous voulez voir la Francedépeuplée !
– Nous voulons la France grande et forte, sire. Nousvoulons Votre Majesté plus grande et plus forte encore ! Unroi se diminue et court à l’abîme dès qu’il oublie qu’il tient sonautorité de Dieu seul. Un royaume est bien près des pirescataclysmes lorsque la foi y est rongée par la lèpre impure duschisme… Ah ! sire, ce n’est pas avec de fades discours qu’onsert le Maître de toutes choses, mon Maître à moi, votre Maître àvous. Jésus veut que l’on croie fortement. Et la foi vivante,sincère, s’impose…
– Comment ? Dites-le donc…
– Par la force !…
– La force ! murmura le roi.
– Sire, poursuivit ardemment Loyola, on vous appelle lePère des lettres, le protecteur des arts… et ces épithètes desfaiseurs de vers vous font peut-être oublier qu’un monarque estatteint dans sa politique autant que l’Église dans son essence,lorsque triomphent les perversions des scribes… Moi, sire, onm’appelle le Chevalier de la Vierge. Ce titre m’est infinimentprécieux. Mais j’en revendique un autre. Je veux être le Chevalierde Jésus. L’ordre de Jésus, que j’ai fondé, domptera la rébellion,écrasera le schisme, et réduira l’hérésie à néant. La bataille quis’engage entre la foi et l’incrédulité sera, sire, une autrebataille de géants. Mais pour triompher, sire, pour que Jésusdomine l’univers, il faut tout d’abord que les princes dépositairesde l’autorité divine, agissent avec la foi, c’est-à-dire avec laForce ! À ce prix l’Église sera sauvée. À ce prix aussi, lestrônes des rois seront à jamais consolidés… Quiconque sera contrenous périra… Quiconque sera avec nous sera glorifié… Roi de France,voulez-vous être puissant ? Soyez avec nous !…
François Ier se promenait avec agitation.
– Hé ! monsieur, s’écria-t-il, qui vous dit que je nesuis pas avec l’Église ? N’ai-je pas assez fait ?… Quantà mon trône, n’en prenez cure… Par le ciel, l’épée qui fut àMarignan est de bonne trempe encore !
– Vous oubliez, sire, que cette épée a été àMadrid !
Le roi pâlit. Les deux hommes se regardèrent : le roifrémissant de honte à cette brutale évocation de sacaptivité ; Loyola rayonnant d’audace.
– Pardieu ! monsieur, vous prenez ici de singulièresfaçons ! s’écria François. Ces moines se croient vraimentnécessaires au monde… On leur montrera qu’on sait se passerd’eux…
– Sont-ce là les paroles que je dois rapporter àRome ?
– Morbleu ! Rapportez au Saint-Père que charbonnierest maître chez soi, et que j’entends demeurer maître en monroyaume !
– Daigne donc Votre Majesté pardonner mon importunité, ditLoyola glacial. Je me retire. J’espère être plus heureux auprès deS. M. l’empereur Charles !
Loyola fit une salutation et se dirigea vers la porte.
– Demeurez, monsieur, dit sourdement FrançoisIer.
Loyola se retourna, grave et sévère. Le roi était vaincu.
– Que me voulez-vous ? Parlez sans ambages !…
La voix de Loyola, d’âpre et dure qu’elle était, se fit soudaintrès douce et, avec un sourire, il répondit :
– Votre Majesté demeure le fils bien-aimé de l’Église…Sire, le schisme ne se répandrait pas, l’hérésie serait viteétouffée si une science maudite…
– L’imprimerie !…
– Vous l’avez dit, sire. L’imprimerie, si elle restaitentre nos mains, serait un puissant moyen de propagationévangélique… mais il est des hommes qui, sournoisement, s’enservent pour répandre le mépris de toute autorité… Ce sont ceshommes, sire, que je viens dénoncer…
– Vous voulez parler de Rabelais ?
– Pas encore, sire. Sans doute il est déjà suspect. Mais onne sait encore si c’est un bouffon qui s’amuse, ou si, derrière sesbouffonneries grossières, il ne se cache pas quelque profondepensée de maléfice… Nous le saurons ! on l’observe, on lemettra à l’épreuve… Non, celui dont je veux parler est célèbre parsa science et son éloquence… C’est lui qui répand en France deslatins dont il s’est fait le traducteur, et Votre Majesté sait quechaque mot des littératures païennes recèle une impureté, masqueune hérésie ! Or, le roi de France protège cet homme, nousassure-t-on. Que dis-je, sire, c’est par privilège, c’est parbrevet royal que cet homme peut, au cœur même de Paris, exercer sonart abominable !…
– Etienne Dolet ! s’écria le roi dans un éclat decolère qui surprit Loyola. Ah ! pour celui-là, monsieur, jecrois que vous avez raison.
– Lui-même, sire, affirma Loyola… Vous me voyez toutheureux des excellentes dispositions où je crois voir Votre Majestéà l’égard de cet homme.
Mais déjà le roi s’était repris.
– Que lui reproche-t-on ? demanda-t-il froidement.S’il faut lui enlever son privilège, ce sera chose faite…
– Sire, cet homme est jeune, hardi, entreprenant. Il estdoué de dangereuses qualités. Le démon lui a donné l’éloquence quipersuade. Il a mis sur sa figure un masque d’honnêteté, de dignitéqui impose le respect aux âmes naïves et crédules. Enlevez sonbrevet à cet homme : demain, il n’en continuera pas moins àrépandre l’erreur !…
– Que voulez-vous donc ?… demanda FrançoisIer.
– Qu’il meure !… répondit Loyola.
– Monsieur, vous vous croyez en Espagne ! Ici on netue pas.
– Non, sire, mais on juge… et on exécute !
– Pour juger, il faut un crime !
– Le crime est patent, sire. Je vous le dénonce !J’accuse l’imposteur Étienne Dolet d’avoir imprimé pour le comptede l’imposteur Calvin un livre infâme : moi, chevalier de laVierge, j’affirme que l’audace des démons va, dans cet abjectvolume, jusqu’à nier le mystère de l’Immaculée Conception.
– Par Notre-Dame !… si cela était !…
– Que Votre Majesté, dans trois ou quatre jours, fasseopérer une fouille chez cet homme, et on trouvera le livre dedamnation que je vous dénonce !
– C’est bien, monsieur, cela sera fait… Allez dire à Romeque le roi de France est toujours très glorieux de son titre defils aîné de l’Église…
Loyola s’inclina profondément et sortit du cabinet royal. Quantà François Ier, quiconque eût pu lire dans son esprit sefût demandé lequel l’emportait en lui, de la joie qu’il éprouvait àse venger des hautaines résistances d’Étienne Dolet, ou del’humiliation sourde que lui causait l’éclatante victoire remportéepar Loyola sur cette autorité royale dont il était si jaloux…
Les caméristes agenouillées autour de Gillette achevaientd’arranger les plis de sa robe de brocart blanc.
Et, vêtu de ce somptueux costume dont le tableau du Titien nousdonne les détails, une chaîne d’or au cou, François Ierattendait que Gillette fût prête…
Il la regardait de ses yeux troublés où s’éveillait une flammeétrange, et un vague sourire arquait ses lèvres dédaigneuses,sensuelles…
– Remontez un peu les dentelles de la coiffe, ordonna-t-il…Là… C’est bien… Le collier de perles descend un peu trop bas… Bien…C’est parfait…
Gillette était prête. Le roi fit un geste : les caméristeset les dames d’honneur se retirèrent.
– Sire ! balbutia la jeune fille qui pâlit en sevoyant seule avec François Ier.
– Mon enfant, dit le roi sans bouger de sa place,aurez-vous donc toujours peur de moi ? Mon altitude n’est-elledonc pas assez respectueuse, assez paternelle ?N’oublierez-vous donc jamais cette nuit de folie où j’ai pu…Ah ! je ne savais pas alors qui vous étiez !
– Sire ! vos bontés me touchent, dit Gillette avec unesimplicité ferme. Mais je ne me sentirai tout à fait rassurée quelorsque vous m’aurez conduite auprès de mon père…
– Celui que vous appelez votre père n’a aucun droit à cetitre, fit durement François Ier.
– Encore cette affreuse parole ! Je sais bien, sire,que ce bon M. Fleurial n’est pas mon père… mais il mérite millefois que je l’appelle ainsi… c’est lui qui m’a sauvée des misèresde la vie… qui m’a aimée avec tant de délicatesse de cœur !Oh ! si vous le connaissiez, sire !
– Gillette ! fit le roi avec agitation, il faut doncque je vous révèle une chose que vous ignorez encore… votre père…votre vrai père est retrouvé.
Gillette n’eut pas une exclamation, pas un geste ému.
Elle répondit avec la même simplicité devant laquelle sebrisaient les menaces et les prières du roi depuis qu’elle étaitenfermée au Louvre :
– Sire, si mon vrai père est retrouvé, le mieux qui puisselui arriver, c’est de ne pas me voir… Car je ne saurais me résoudreà donner mon affection à l’homme qui…
– Taisez-vous, Gillette ! interrompit François. Neprononcez pas d’irrévocables paroles qui pourraient blesser au cœurvotre père… Car votre père est devant vous.
– Vous, sire !
Il y eut dans cette exclamation un étonnement violent, del’effroi, de la répulsion, et ces sentiments que n’adoucissaitaucune émotion attendrie étaient si apparents que ce fut avec unesorte de découragement que le roi acheva :
– Moi, Gillette. N’éprouvez-vous donc aucune joie à voirvotre père ?
– Sire, dit Gillette – et sa voix trembla –pardonnez-moi ! Habitué à penser librement, il m’estimpossible de simuler une affection qui est bien loin de moncœur…
– Vous êtes cruelle, Gillette. Quoi ! Je vous apprendsque je suis votre père, et vos bras ne se tendent pas versmoi !
Gillette recula de deux pas et secoua la tête, obstinée.
– Sire, rendez-moi mon père ! dit-elle.
– Votre père, malheureuse enfant !
Le roi serra les poings. Il se heurtait à une volonté qu’iln’eût jamais soupçonnée en cette frêle jeune fille. Il éprouvait unétonnement sans bornes de la froideur, – de l’indifférence quiaccueillait sa révélation… Et il eut ce mot :
– À défaut de tendresse, l’orgueil d’être la fille du roidevrait…
– L’orgueil ! Ah ! sire… l’orgueil d’apprendreque ma mère est sans doute quelque infortunée que le caprice royalbrisa un jour ! L’orgueil de savoir que je suis une enfant duhasard… fille de roi… fille de manant… ceci ou cela pouvait êtrevrai ! L’orgueil de savoir que mon père ne peut avouer sapaternité à la face de tous et qu’il est obligé de cacher le titrenaturel de sa fille sous un titre de duchesse ! Sire ! jesuis une pauvre fille… Je souffre en votre Louvre !Laissez-moi m’en aller…
Ces paroles, qui révélaient au roi les secrètes pensées de lajeune fille, lui prouvaient qu’elle avait dû longuement méditer sursa situation d’enfant perdue… Cette attitude imprévue de la jeunefille était si loin de ce qu’il avait imaginé qu’il restait là toutinterdit sous ce titre de père dont il avait espéré écraserGillette…
– Ainsi, balbutia-t-il en s’approchant, voilà comment vousaccueillez le secret que je viens de vous révéler !
– Sire ! s’écria Gillette avec force, Votre Majestén’oubliera jamais, j’espère, qu’elle m’a donné sa parole de roi etde gentilhomme de n’approcher de moi qu’autant que je ledésirerais !
Le roi s’arrêta. Il faut que nous le disions : ce ne futpas de l’humiliation qu’il éprouva à cette minute, ce fut unecontrariété perverse. Qui sait ? Peut-être FrançoisIer oubliait-il qu’il était le père !
Il eut un sourire amer.
– Ne parlons plus de tout cela… dit-il froidement.
– Sire ! reprit-elle avec la même douceur obstinée,quand me renverrez-vous à mon père ? Quand pourrai-je levoir ?
– Vous renvoyer à lui ? Jamais ! Le voir ?Tout à l’heure !
Il y avait une telle menace de méchanceté dans ces derniers motsque Gillette frémit…
Déjà le roi s’était retourné, avait posé sur sa tête sa toque àplume blanche et frappé sur un timbre. Les dames d’honneurapparurent. Alors François Ier s’avança vers la jeunefille :
– Votre main, duchesse, que je vous conduise en la salle dela fête…
Les doigts tremblants de Gillette s’appuyèrent légèrement sur lamain de François Ier…
Tous deux s’avancèrent. La porte fut grande ouverte…
Une bouffée d’harmonies, de chuchotements, de rires parvintjusqu’à Gillette, très pâle.
L’immense salle rutilait, flamboyait sous les feux de ses sixcents flambeaux de cire. Les orchestres de violes, de violons, demandolines et de hautbois donnaient la mesure aux couples qui setenaient par la main, évoluaient, se courbaient en de savantesrévérences…
La cohue des gentilshommes et des dames de la cour tournoyaitlentement, et parmi cette cohue étincelante, alanguie par lesparfums et la musique, chatoyante de soie et de velours éclatants,Triboulet, sa marotte à la main, allait de groupe en groupe,ricaneur et sombre…
À un bout de la salle, un fauteuil sous un dais : c’étaitla place du roi.
Un homme encore jeune, entouré de quelques seigneurs, promenaitsa mélancolie ennuyée. C’était le dauphin Henri.
Comme un officier passait auprès de lui, il l’appela :
– Monsieur de Montgomery…
– Monseigneur !
– Je lisais ce matin qu’Amadis de Gaule savait un coup delance qui tuait sûrement… On m’affirme que vous connaissez un coupsemblable…
– Quand monseigneur m’en donnera l’ordre, ma faible scienceest à sa disposition…
Le futur Henri II fit un geste d’ennui et congédia l’officier. Àgauche du trône royal, une femme d’une majestueuse beauté étaitvenue s’asseoir, jetant un regard altier à une autre femme déjàassise non loin de là…
C’était Diane de Poitiers, maîtresse en titre du dauphin.
Et celle qu’elle provoquait du regard, c’était Anne de Pisseleu,duchesse d’Étampes, maîtresse en titre du roi.
– C’est étonnant comme les fards vieillissent cette pauvreduchesse ! dit Diane de Poitiers aux gentilshommes quil’entouraient.
– Mme Diane engraisse, faisait observer laduchesse d’Étampes à ses fidèles ; c’était jadis une statue demarbre… c’est maintenant une statue de graisse !
– Voici la mûre, ricana Triboulet en désignant Diane dePoitiers à un gentilhomme.
La duchesse d’Étampes sourit.
– Et voici la blette ! acheva le bouffon en désignantla duchesse.
– Que chante cet insolent ? s’écria celle-ci qui avaitparfaitement entendu.
– Madame, dit Triboulet, je vous comparais à l’ablette, àla gentille ablette de Seine, jeune et frétillante.
Triboulet pirouetta, se perdit au loin…
En lui-même, il songeait :
– Dois-je fuir ? Dois-je sauter par l’une de cesfenêtres et me briser le crâne sur les pavés de la cour ? Elleva venir ! Elle va me voir !
– Mon cher Chabot, disait Diane de Poitiers, queraconte-t-on ?… qu’il est arrivé quelque mésaventure àcertains de vos amis ?
De l’œil, elle désignait La Châtaigneraie, Essé et Sansac qui,mal remis de leurs blessures et tout blêmes encore, avaientpourtant voulu paraître à la fête afin qu’on ne pût dire qu’ilsavaient été blessés.
Guy de Chabot de Jarnac, le gentilhomme interpellé, retroussa samoustache et répondit :
– On dit, madame, que Marot va composer une ballade quis’appellera la Ballade des Trois éclopés…
– Savez-vous, madame, dit La Châtaigneraie à haute voix ens’adressant à la duchesse d’Étampes, le dernier bruit quicourt ? On dit, madame, que le roi songe à se défaire de sonbouffon Triboulet.
– À se défaire de moi ! intervint Triboulet. Je plainsla cour, la ville et la France en ce cas. Plus de bouffon, plus deroi ! Plus de Triboulet, plus de Français !
– Hé ! fou, qui te dit qu’il n’y aura plus debouffon ? Tu seras remplacé, voilà tout !
– Par qui ? demanda la duchesse qui vit venir lecoup.
– Par M. de Jarnac en personne !
Il y eut des éclats de rire autour de Mme Anne,tandis que des « Jour de Dieu ! », des« Ventrebleu ! », des« Corbleu ! » éclataient autour de MmeDiane.
Les deux rivales se lancèrent un sourire plein de fiel.
– Je proteste ! glapit Triboulet. Je réclame le droitde désigner mon successeur moi-même !
Et le malheureux songeait :
– Oh ! fuir ! m’enfoncer dans les entrailles dela terre !
– Désigne-le donc ! fit le jeune Saint-Trailles qui,avec le vicomte de Lézignan et Jarnac, formait le trio de Diane dePoitiers, tandis que Sansac, d’Essé et La Châtaigneraie composaientcelui de la duchesse d’Étampes.
– Le roi en personne ! déclama Triboulet.
– Ce bouffon va trop loin, fit une jeune femme d’uneadmirable beauté qui prenait peu de part à ce tournoi et quis’appelait Catherine de Médicis, femme du dauphin Henri.
– Et puisque le roi devient mon successeur, je demande àprendre sa place. À lui la marotte, à moi la couronne !
– N’est-ce pas que ce bouffon est insupportable ? ditCatherine en adressant son plus doux sourire à Diane de Poitiers,la maîtresse de son mari.
– Mais, acheva Triboulet, si la couronne gagne au change,je plains ma pauvre marotte !
À ce moment, une voix éclata et cria :
– Messieurs, le roi !
Triboulet donna un coup d’œil désespéré vers l’entrée de lasalle immense où, en un instant, s’établit un grand silence…François Ier entrait, tenant Gillette par la main.
– Messieurs, dit le roi, saluez la duchesse deFontainebleau…
Il y a une longue ondulation des échines, parmi des froissementsde soie… et, dans le coin des deux maîtresses, des ricanementssourds.
– À vieux roi, jeune maîtresse ! murmura Diane dePoitiers.
Cependant, parmi les hommes, c’était une stupéfaction admirativeà voir tant de grâce et de charme.
Elle s’avançait très droite, sans répondre à aucun des saluts,comme si ces hommes se fussent adressés à une autre. Elle nebaissait pas les yeux… mais ces yeux ne voyaient personne danscette foule.
Cependant, le roi, qui de sa haute taille dominait la cohue,conduisait Gillette de groupe en groupe.
– Monsieur mon fils, dit-il au dauphin, voici la duchessede Fontainebleau. Aimez-la comme une sœur…
Ces paroles causèrent une stupéfaction qui se répercutajusqu’aux extrémités de la salle en un murmure d’étonnement. Ledauphin esquissa un salut ennuyé, puis, tournant le dos, il prit ledos d’un gentilhomme et s’éloigna.
Le roi venait de faire signe que la fête continuait. Il avaitconduit Gillette à un fauteuil près duquel prirent place ses troisdames d’honneur, et lui-même s’était assis non loin de là,dédaignant le trône qui lui avait été préparé.
François Ier ne la perdait pas de vue.
– Adorable nuit de joie et de fête ! dit-il assez hautpour être entendu d’elle. Comme le cœur se dilate à respirer cesparfums, à voir ces chatoiements de la soie sous les feux, àadmirer tant de beautés différentes… Mais qui dira jamais la fêtequi est au-dedans de moi-même ? Ô douceur d’un sentiment queje ne connaissais pas encore !…
La jeune fille ne fît pas un geste qui indiquât au roi qu’elleavait entendu et compris.
– N’est-ce pas que cette fête est charmante, monsieur deMonclar ?
– Charmante, sire ! répondit Monclar. Et il fit un paspour se retirer.
– Ne vous éloignez pas, Monclar, dit vivement le roi, jevais avoir besoin de vous. Au fait, mais il me semble qu’il nousmanque quelque chose ou quelqu’un.
– Sire, il ne doit rien nous manquer depuis que vous êteslà !
– Si fait, par Notre-Dame ! Il nous manquequelqu’un ! Où est mon bouffon ? Je veux voir monbouffon !
Une dizaine de gentilshommes se précipitèrent encriant :
– Triboulet ! Triboulet !… Au roi,Triboulet !
Indifférente à tout ce bruit qui se faisait autour d’elle, à cesmilliers de regards jaloux ou admirateurs qui demeuraient fixés surelle, Gillette semblait un corps sans âme, une statue qu’on eûtplacée là…
Le roi cria plus fort que les gentilshommes :
– Triboulet ! Bouffon ! Je vais te fairefouetter !…
Les danses furent suspendues. Dames et seigneurs se prêtèrent àcet incident qui créait un jeu dans la fête : chercherTriboulet pour l’amener au roi !
Et, soudain, il y eut une tempête de rires, une énorme etgrotesque acclamation…
– Le voilà ! Le voilà !
– En triomphe !
En un clin d’œil, Triboulet fut saisi, enlevé, portétriomphalement par cinquante gentilshommes ou dames qui sedisputaient à qui aurait un bras ou une jambe.
Livide, le bouffon se laissait faire sans opposer de résistance.Les rires, les vivats, les clameurs formèrent un tonnerre lorsqueTriboulet fut déposé devant le roi.
– Sire, nous l’avons trouvé à genoux…
– Tout seul dans une salle…
– Pleurant tout son saoul…
– C’est une farce !
– Ce Triboulet ! Il n’y a que lui !…
– Aller pleurer à genoux dans un coin, loin de la fête…
La voix de Triboulet retentit, terrible, presquesinistre :
– C’était pour vous faire rire, messeigneurs !
– Bravo ! Vivat ! Au fou ! ViveTriboulet !
– Silence ! commanda le roi. Écartez-vous, messieurs,que chacun puisse voir mon bouffon… Approchez, monsieurFleurial !
Gillette fut secouée d’un frisson. Elle se tourna versTriboulet. Elle le vit. Elle le reconnut.
En un instant, cette enfant douée d’une si exquise délicatessede cœur, d’une si belle et si noble intelligence, compritl’effroyable comédie qu’avait préparée le roi.
Il faut dire que Gillette ne s’était jamais inquiétée de ce quefaisait celui qu’elle appelait son père. Elle s’étonnait bien qu’ilne demeurât pas dans la maison de l’enclos du Trahoir, mais ellen’avait jamais interrogé ce bon M. Fleurial et avait gardé pourelle les suppositions par quoi elle avait cherché à expliquer cequ’il y avait d’anormal dans cette situation…
L’explication lui était enfin donnée, brutalement.
M. Fleurial n’était autre que le fameux Triboulet.
Son père adoptif était un bouffon de cour.
Elle avait attaché son regard sur Triboulet… Mais celui-ci ne laregardait pas. Héroïque, intrépide, il s’était dit :
– Elle ne me reconnaîtra pas ! Je ne veux pas qu’elleme reconnaisse !
Et maintenant, il était devant le roi, plus courbé, plus bossuque jamais, exagérant la torsion de ses jambes, faisant ce rêve dese transformer en bête, s’essayant au surhumain effort d’être sicomplètement Triboulet qu’il fût impossible à Gillette dereconnaître en lui Fleurial…
– Bouffon, s’écria le roi, comme s’il eût feint une grandecolère, que faisais-tu loin de la fête ? Pourquoi n’étais-tupas à ta charge qui est de nous faire rire ?
Triboulet voulut répondre… Mais sa voix ne produisit qu’un râle…Il eut un ricanement effrayant et agita à grand bruit ses grelotspour qu’on n’entendît pas son sanglot…
Ce sanglot, Gillette l’entendit, elle seule !
Sur le visage convulsé par la grimace du rire, elle fut seule àvoir les larmes… Elle eut une inspiration sublime…
Elle se leva tout à coup et s’avança vers Triboulet… Un silencede stupeur s’abattit soudain sur la foule…
Souriante, dans l’attitude même qu’elle avait eue jadis, àMantes, comme si vraiment un phénomène de mémoire lui eût remissous les yeux la scène qu’elle avait depuis longtemps oubliée, elles’avança vers Triboulet et essuya son visage ruisselant de sueur etde larmes.
Le roi s’était levé, furieux. Mais avant qu’il eût pu faire ungeste. Gillette s’était appuyée sur Triboulet chancelant de douleuret de joie, et tournée vers la cohue silencieuse, elle dit de savoix claire et ferme :
– Nobles dames et gentilshommes, tout à l’heure on m’aprésentée à vous… À mon tour de vous faire une présentation…
Pâle et résolue, elle saisit la main de Triboulet :
– Dames et seigneurs, je vous présente mon père…
Le front rayonnant, l’esprit perdu, les mains tremblantes,Triboulet balbutia :
– Ô ma fille adorée !
Et il s’affaissa évanoui aux pieds de Gillette… Un long murmureparcourut les rangs de l’immense assemblée. Murmure destupéfaction, murmure d’effroi aussi… Car le roi, blanc de colère,s’avançait à son tour. Gillette le regardait, résolue à mourir surplace.
– Qu’on emporte ce drôle ! gronda le roi.
Triboulet fut saisi et emporté sans que Gillette fît ungeste : son père était vengé maintenant !…
– Madame, dit alors le roi, quelle est cette étrangefolie ?
– Cette folie est une vérité, sire. Vous lesavez !
La fureur de François Ier parut sur le pointd’éclater.
Mais il se contint et, habitué à commander à sa physionomie, ileut soudain un sourire qui rassura la foule, mais qui fit tremblerceux qui le connaissaient.
– Je veux que l’on s’amuse ! cria-t-il d’un ton riant.Jour de Dieu, messieurs, que signifient ces figures decarême ! Allons, vite ! que les dansescontinuent !
Et tout aussitôt, il ajouta, pour être entendu de son entourageimmédiat :
– La duchesse de Fontainebleau a eu un éblouissement… Elley est sujette… bien que les médecins affirment que le cas n’est pasd’une gravité redoutable… Demain, il n’y paraîtra plus !
Un geste acheva de faire comprendre sa pensée…
Déjà, la fête reprenait à grand bruit, et déjà aussi le bruit serépandait que la nouvelle venue était sujette à des crises defolie. Ainsi s’expliquaient son altitude lors de son entrée dans lasalle, la fixité de son regard étrange.
– C’est bien fait ! pensèrent les femmes.
– Quel dommage ! chuchotèrent les hommes.
Et ce fut tout. Gillette avait parfaitement entendu ce qu’avaitdit le roi. Elle avait compris. Mais, dédaignant de répondre, elleavait regagné son siège et repris son indifférente attitude.
Le roi paraissait déjà avoir oublié l’incident, et riait avecses familiers… mais un orage grondait dans sa tête… Il songeait auxmoyens de briser le caractère indomptable de la jeune fille… de lafaçonner, de la plier à sa guise…
Elle était sa fille. Il l’aimait comme telle.
Son amour s’était transformé ; il se l’affirmait du moins.Ou Gillette oublierait Triboulet, ou il la briserait !
Tout à coup, il eut un sourire… D’un geste, il appela Sansac,Essé et La Châtaigneraie.
– Eh bien ! demanda-t-il aux trois favoris, où en sontces blessures ?
– Guéries, sire, répondirent-ils d’une seule voix.
– C’est que le truand n’y allait pas de main morte !Tudieu, quels coups ! Il faut que ce soit une finelame !
– Oh ! sire, dit La Châtaigneraie, le misérable nous asurpris !
– Je le sais. Et d’ailleurs, avec ces gens de sac et decorde, il faut s’attendre à tout…
– À propos, reprit le roi, qu’est donc devenu ce truand,Monclar ?
– Quel truand, sire ?
– Ce Manfred que vous vouliez pendre !
Gillette joignit les mains…
De la scène douloureuse, le roi la faisait entrer violemmentdans la scène tragique. Après l’avoir atteinte dans sa piétéfiliale, on cherchait à la frapper dans son amour.
– Mais, répondit Monclar, Votre Majesté le saitbien !
– Eh bien, comte, faites comme si je ne le savais pas.D’ailleurs, ces messieurs ne savent pas, eux… L’histoire estamusante et mérite d’être contée en pleine fête… Elle vous paraîtrad’autant plus drôle, messieurs, que le fier-à-bras, fanfaron commetous ses pareils, avait juré de me venir trouver en pleinLouvre ! Parlez, Monclar…
Et le roi jeta sur Gillette un coup d’œil empreint d’une froidecruauté.
– Eh bien, sire, j’ai donc poursuivi le truand. Il s’estmis à fuir, et un moment j’ai cru qu’il allait m’échapper… il aprofité d’un singulier incident, que je suis en train d’éclaircir,pour franchir la porte Saint-Denis… Mais je l’ai rattrapé… Or,messieurs, savez-vous où il s’était réfugié ?… Au gibet deMontfaucon !
Gillette étouffa un faible cri, qui fut couvert par l’éclat derire des courtisans. Le comte de Monclar continua :
– Se voyant cerné, pris ou sur le point de l’être, letruand n’a rien trouvé de mieux que de se cacher dans lecharnier !… Alors j’ai tout simplement fermé la porte defer.
– Bravo ! Bien trouvé ! s’écrièrent avecconviction Sansac, Essé et La Châtaigneraie.
– Il y a de cela combien de jours ? demanda leroi.
– C’est aujourd’hui le septième jour, sire. Le misérableest certainement mort à l’heure qu’il est.
– Et vous dites que cet homme s’appelle ? Rappelez-moidonc son nom…
– Manfred, sire.
À cette minute même, le roi vit Gillette qui se levait.
Elle avait fixé ses yeux vers un point de la foule ; sesbras esquissaient un mouvement vague comme pour se tendre versquelqu’un.
François Ier suivit la direction de ce regard. Ilsaisit le bras du grand prévôt.
– Morbleu, monsieur ! lui dit-il d’une voixconcentrée, les gens que vous tuez se portent assez bien… à moinsque ce ne soit là une ombre, un fantôme… Regardez !
Monclar regarda et devint pâle comme un mort.
Au milieu de la cohue des seigneurs, un homme vêtu de veloursnoir, la main appuyée sur la garde d’une longue rapière, s’avançaiten écartant les groupes, marchant droit vers le roi. Et cet homme,c’était Manfred !
Gillette l’aperçut la première. Elle le vit à l’instant même où,épouvantée par le récit de Monclar, elle allait crier au roi sondésespoir et son amour…
Le roi le vit venir à son tour, et, pétrifié, médusé,semblait-il, le regarda venir sans pouvoir proférer un cri.
Monclar, seul, gardait son sang-froid.
Il fit un signe à Bervieux, le capitaine des gardes, et luiglissa quelques mots à l’oreille.
À ce moment, celui que l’on croyait mort était arrivé près dufauteuil où le roi, muet de stupeur, demeurait sans geste. Manfreds’inclina avec une bonne grâce hautaine.
– Sire, dit-il à haute voix, je vous ai promis de venirvous dire en votre Louvre que tout homme est un lâche, qui violenteune femme… je tiens parole !…
Dépeindre la stupéfaction qui saisit les courtisans, et jusqu’àMonclar devant une si audacieuse provocation adressée au roilui-même serait œuvre vaine…
Il s’était fait un grand cercle autour de Manfred. Debout, lesyeux calmes, et même tristes, eût-on dit, il n’avait dans sonattitude ni insolence ni arrogance.
Le roi était blême. Monclar tonna :
– Bervieux ! qu’attendez-vous ?
Mais ces paroles semblèrent briser le lien de stupeur quienchaînait le roi.
Il étendit le bras vers les gardes accourus.
– Laissez ! ordonna-t-il.
Et, redevenu maître de lui, il ajouta avec majesté :
– Je veux voir jusqu’à quel point d’insolence et derébellion il est possible à un homme vivant de se hausser, dans monroyaume, dans mon Louvre, devant le roi.
Il darda sur Manfred un regard tel que les courtisans reculèrentde terreur.
– Est-ce tout ce que tu avais à dire ?Parle !
– Sire, j’avais à ajouter ceci : lorsque je vous aiparlé ainsi, près de l’enclos du Trahoir, je croyais bien faire… jeme suis trompé…
– Ah ! ah ! tu as peur, mon maître !
Manfred haussa les épaules :
– Serais-je là !… Allons donc, sire, vous le savezbien que je n’ai pas peur !… Je dis que je me suis trompé,parce que j’ai supposé à ce moment-là qu’on faisait violence à uneinnocente jeune fille !… Je m’étais trompé. Entendez-vous,vous tous ? Et vous aussi, madame ! J’ai cru que vousétiez une jeune fille… Je ne savais pas que vous n’attendiez quel’occasion de tomber dans les bras du premier venu ! Cepremier venu fut un roi ! Riche aubaine ! Maîtresse duroi, acheva-t-il dans un terrible éclat de rire, je vous salue, etvous, sire, je vous demande pardon d’avoir retardé de deux heuresvotre impatience légitime !
Ivre de fureur, François Ier avait fait un geste.
– Qu’on le prenne ! hurla-t-il. Je vous lelivre ! En chasse ! Sus à la bête ! Qu’elle soitlacérée en morceaux !
Gillette, écrasée de désespoir, était tombée à la renverse,comme morte… Deux cents gentilshommes se précipitèrent, l’épée à lamain, en criant :
– À mort ! À mort !
– Arrière, valets de bourreaux, laquais de rois, et decourtisanes !
La voix de Manfred tonna ces paroles. Sa flamboyante rapièredécrivit un foudroyant moulinet. Et il s’accula à un coin, décidé àmourir là.
Nos lecteurs ont sans doute la légitime curiosité d’apprendrecomment notre héros s’était tiré du charnier de Montfaucon pourtenir sa parole de venir en plein Louvre dire son fait au roi deFrance.
Revenons donc de quelques jours en arrière, c’est-à-dire aumoment même où le grand prévôt, ayant violemment fermé la porte defer du charnier, s’écriait :
– On n’ouvrira que lorsque le truand sera mort !
Manfred, nous l’avons dit, ne put tout d’abord se défendre d’unesorte de terreur. Sa première pensée fut :
– Je vais subir la plus effroyable agonie que puisse rêverl’imagination humaine dans le délire des cauchemars… Mourirlentement de faim et de soif… ici ! parmi ces cadavres… et,vivant encore, prendre place parmi les morts ! Il vaut mieuxen finir tout de suite ! Je ne me laisserai pas mourir… jevais me tuer !
Il avait tiré son poignard et, du bout du pouce, en tâtait lefil ; puis il s’assura que la pointe n’était pas émoussée. Sonbras se leva… Nous sommes forcés d’avouer qu’à cette minutesuprême. Manfred eut l’amer regret de la vie ; un soupirgonfla sa poitrine et ses yeux se voilèrent d’une larme.
– Pauvre hère ! murmura-t-il. C’est décidémentennuyeux de mourir si jeune, alors que je me sens une si bonneenvie de vivre ! Hélas ! je n’ai pourtant fait de mal àpersonne ! Il me semble que je m’arrangerai toujours pour êtreutile, défendre les plus faibles et prêter la force de mon bras àceux qui n’ont point de force ! Pourtant, je vais mourir… etj’ai le cœur plein d’une image que je regrette avec une telleardeur qu’il me semble en éprouver un vrai désespoir ! Adieula vie, adieu, Gillette !
En même temps qu’il levait le bras, Manfred leva la tête par unmouvement naturel…
Et son bras ne s’abattit point sur sa poitrine.
Ce bras retomba lentement, tandis que les yeux du jeune hommerestaient fixés là-haut, vers la voûte du charnier…
Qu’avait-il donc vu ? Pourquoi l’aube d’une espérance follese leva-t-elle soudain dans son esprit ?
Manfred avait simplement vu une faible et pâle rayure de lumièreblafarde… Un filet de lumière, si imperceptible qu’il soit, devientun événement énorme lorsque c’est dans un cachot que cette lumièrepénètre.
Le gibet de Montfaucon était en fort mauvais état.
Ce soubassement de maçonnerie dont nous avons parlé, et dans lesflancs duquel était creusée la cave qui servait de charnier,menaçait ruine.
Or, ce qu’avait vu Manfred, c’était un peu de la lumière grisediffuse dans la nuit, et qui filtrait a travers une crevasse.
– Par les cornes du diable ! par la bedaine du bon roiFrançois qu’il serre si fort pour paraître encore jeune ! parla figure de carême de M. de Monclar ! il me semble que je nesuis pas tout à fait mort encore !
Maintenant, il voulait vivre.
– Ce n’est pas le tout que d’avoir entrevu le ciel, repritManfred, il s’agit d’y atteindre. Et le ciel, en cette occurrence,n’est autre que la voûte de cet enfer, laquelle voûte se trouve àdouze bonnes coudées au-dessus de ma tête…
Il se mit à réfléchir. Comment atteindre à la voûte ?…
Il commença par faire le tour de cette hideuse tombe qui luiservait de cachot, et, partant de la porte de fer, se mit à longerla muraille, en la tâtant de ses mains.
La muraille était lisse. Rien qui lui permît d’essayer uneescalade quelconque ! L’humidité qui suintait le long despierres achevait de rendre impraticable toute tentative.
Plus d’une fois, dans ce court voyage autour de son tombeau,Manfred frissonna en trébuchant contre quelque squelette…
La nuit était opaque… C’était presque un bonheur pour lui… carle spectacle qu’il eût eu sous les yeux si la cave se fût éclairéel’eût sans aucun doute réduit à l’impuissance en le frappantd’horreur.
Le nez en l’air, les yeux fixes, le front plissé, Manfredconsidéra un instant cette vague lueur qui lui était apparue commeune aube d’espérance…
Il lui fallut se rendre à l’effrayante évidence : il n’yavait aucun moyen humainement possible de se hisser au plafond… Ileût fallu pour cela entreprendre quelque travail de géant, comme decreuser des degrés dans le granit… et Manfred comprit qu’il seraitmort de faim bien avant d’avoir pu entamer la muraille…
Un bruit de voix lui parvint : c’étaient les soldats quicausaient entre eux en maudissant la corvée qui leur était imposée.Manfred frappa du poing à la porte…
Le sergent qui commandait le poste laissé par Monclars’approcha.
– Vas-tu te taire, suppôt du diable ! Non content denous faire passer la nuit dehors, tu nous romps lesoreilles !
– Mon ami, dit Manfred, un mot… un seul…approchez-vous !… Êtes-vous le chef ?…
– Oui. Après ?
– Voulez-vous gagner cent pistoles ?
– Oui-dà ! Quand vous m’en offririez mille ! Pourêtre pendu… Merci !
Le sergent s’éloigna en ricanant.
– Croyez-vous qu’il a essayé de m’acheter, de mesuborner ! cria-t-il. Vous êtes tous témoins que j’ai refuséles deux mille pistoles que ce truand vient de m’offrir !
En lui-même, le digne homme songeait que son zèle seraitrécompensé en raison directe de la somme refusée par lui… Manfredentendit ces paroles et comprit que de ce côté-là aussi, toutetentative serait vaine.
Alors l’idée de suicide se présenta de nouveau à sa pensée. Ilse donna deux heures de répit.
Si, au bout de deux heures, il n’avait rien trouvé, il setuerait. Pouvait-il, du moins, résister encore deux heures dans cecloaque où l’air ne pénétrait que par les crevasses du plafond, etoù d’affreuses exhalaisons transformaient l’atmosphère qu’ilrespirait en un poison mortel ?
Une rage le saisit… Il se mit à travailler furieusement,fébrilement, pour essayer de démanteler la porte, en creusant lapierre autour des gonds…
Sous les coups précipités de sa dague, la pierre commençabientôt à s’effriter et un peu d’espoir revint encore soutenir lesforces du jeune homme. Il n’avait pas de but précis.
Il entrevoyait vaguement que peut-être il pourrait arriver àjeter bas la porte… alors il se ruerait sur les gardes etpasserait… ou serait tué. Mais surtout, il travaillait pouréchapper à l’horrible impression d’angoisse…
Déjà l’air lui manquait, il respirait avec difficulté… Le pauvrejeune homme sentit que bientôt il allait tomber et que l’agonieallait commencer…
À ce moment, un bruit de voiture qui approche le frappa.Venait-on du côté du gibet ? Qui venait ?…
Le cœur de Manfred se mit à battre à se rompre lorsqu’il compritque la voiture s’arrêtait près des soldats de garde.
Et une bouffée de folle espérance le ranima soudain lorsqu’ilentendit une voix parler aux soldats. La voix disait :
– Pourriez-vous me dire si les portes de Paris sontouvertes à cette heure ?
Ces banales paroles, cette question si simple secouèrent Manfredd’un frisson de joie étrange.
Peut-être, au son de la voix, eut-il l’intuition rapide quecelui qui parlait était un homme bon et brave, un fort, unvaillant ! Il abandonna le furieux travail entrepris…
Et de toute sa voix, il clama :
– À moi, monsieur ! Qui que vous soyez… aide etassistance !…
… … … … … … .
Manfred ne s’était pas trompé : c’était bien une lourdevoiture de voyage qui venait de s’arrêter près du poste desoldats.
Dans cette voiture, il y avait un homme et une femme. L’hommeparaissait une quarantaine d’années, bien qu’à le regarder de près,sa figure dénonçât un âge plus avancé.
Cet inconnu était de moyenne taille, svelte encore, maigre,nerveux, avec des yeux d’une grande finesse, et un aird’insoucieuse bravoure qui était en lui remarquable.
La femme, jeune encore, était d’une beauté que lui eût enviéeDiane de Poitiers – la beauté la plus accomplie et la mieuxconservée de son temps. La visible tristesse répandue sur lestraits purs et nobles de cette femme, loin de déparer cette beauté,s’harmonisait admirablement avec le type de son visage…
Achevons de renseigner le lecteur en disant que sur le siège del’énorme véhicule haut perché sur ses roues, comme les carrosses devoyage de cette époque, il y avait un postillon. – et près dupostillon, un homme à figure basanée, à longues moustachesgrisonnantes qui lui donnaient un air assez terrible.
Lorsque la voiture avait approché du gibet, le voyageur s’étaitpenché à la portière et avait ainsi interpellé l’homme juché prèsdu postillon :
– Spadacape !
– Monseigneur ?
– Par quel diable de chemin nous fais-tu passer ?…C’est bien là Montfaucon, si je m’en rapporte aux souvenirs de monenfance !…
– Dame, monseigneur ! répondit celui qui portait cetétrange nom de Spadacape, je ne connais pas les environs de Pariscomme ceux de Rome, moi !
Le voyageur qu’on appelait « monseigneur » s’étaittourné à l’intérieur vers la femme qui l’accompagnait et lui avaitdit :
– Ne regardez pas, chère âme… Fermez vos beaux yeux…
– Je les ferme, dit la dame qui obéit d’instinct ;mais pourquoi ?
– Parce que nous passons devant quelque chose de très laid,de très impur et que je ne veux pas que la pureté de votre regarden soit troublée…
– Je ne regarderai pas, cher ami…
Ces choses furent dites très doucement de part et d’autre. Etcette douceur était de celles qui révèlent de profondes tendresses…C’est alors que le voyageur, s’adressant au sergent d’armes, luiavait demandé :
– Savez-vous si les portes de Paris sont ouvertes à cetteheure ?
Le sergent ouvrit la bouche pour répondre.
Mais cette réponse ne vint pas ; un cri, une clameurlugubre, comme sortie des entrailles du sol, venue d’une tombe,retentit, et fit frissonner la dame :
– Qui que vous soyez !… Aide et assistance !…
… … … … … … .
Sans une seconde de réflexion, l’inconnu ouvrit violemment laportière de son carrosse et sauta à terre.
– Quelle est cette voix ? demanda-t-il d’un tonrude.
– Celle d’un scélérat enfermé là !…
Le sergent montra la porte de fer. Le voyageur eut un gested’horreur.
– Là ! dit-il. Là !… Mais c’est lecharnier !…
– Oui, monsieur.
– Et vous dites que là on a enfermé une créaturehumaine !… c’est monstrueux, cela !
– Monsieur, vous vous mêlez là de choses dangereuses ;je vous préviens que M. le grand prévôt n’aime guère qu’on lecontrôle…
– À moi ! reprit la voix, plus déchirante, plussinistre…
– Par le ciel ! s’écria l’étranger, quoi que cet hommeait fait, le châtiment dépasse les bornes permises…
– Assez, monsieur ! dit le sergent. Aularge !
L’inconnu toisa le soldat d’un tel air que celui-ci repritaussitôt :
– Excusez-moi, c’est la consigne… Et vous avez tort de vousintéresser à un tel malandrin.
– Il y a des malandrins qui sont des gens de cœur etd’esprit, murmura l’étranger ! il y a d’honnêtes gens qui sontdignes de la corde.
– À moi ! À moi ! Oh ! qu’on me mette devantvingt hommes armés ! Qu’on me tue au grand jour !Monsieur, si vous avez un fils, si vous avez un cœur de père, àl’aide !
– Morbleu ! Ce n’est pas là le cri d’un ribaud !…Cela me remue jusqu’aux entrailles ! Sergent, il faut délivrerce malheureux… Ce châtiment est par trop inhumain !
– Ça, monsieur, êtes-vous fou ? Au large, vousdis-je.
Le sergent fit un signe ; ses hommes se rangèrent près delui. Le voyageur haussa les épaules et se tourna vers lavoiture :
– Spadacape ! Défonce-moi cette porte !
– Bien, monseigneur…
Celui qui s’appelait Spadacape sauta à terre, à son tour, et sedirigea droit sur la porte du charnier.
– Holà, monsieur ! cria-t-il. Rangez-vous : jevais défoncer !
Spadacape s’était baissé, avait soulevé d’un violent effort uneénorme pierre, un vrai moellon détaché du mur ; il la levaitau-dessus de sa tête et, la balançant un instant, la lançait àtoute volée contre la porte.
On entendit un bruit métallique répercuté sourdement…
Le sergent avait poussé un juron de fureur et s’était précipitévers Spadacape. Le voyageur le saisit au poignet, l’arrêta net, etlui dit doucement :
– Laissez faire, mon ami… Sans quoi, il pourrait vous encuire.
– Rébellion ! hurla le sergent en frottant son poignetmeurtri par la formidable pression qu’il venait d’éprouver.Rébellion ! On fait violence aux soldats du roi !Sus !
Un deuxième coup asséné sur la porte retentissait à cet instant.Avec des jurons et des cris de fureur, les soldats s’étaientélancés. Mais ils s’arrêtèrent, stupéfaits…
L’étranger avait tout à coup tiré son épée, – une vraie rapière,longue, solide, étincelante.
Et cette rapière décrivait un tel moulinet, une si fantastiquesarabande d’éclairs menaçants que les soldats en étaient muetsd’étonnement, d’admiration et de terreur…
L’étranger, tout en manœuvrant, s’était placé de façon àprotéger Spadacape. Celui-ci, pendant ce temps, continuait sabesogne et, à toute volée, à coups redoublés, lançait son moelloncontre la porte…
Les soldats tourbillonnaient autour de l’étranger à laflamboyante rapière, essayaient de lui porter coup sur coup… Maisces coups étaient parés… l’inconnu semblait s’être mis à l’abriderrière des éclairs…
Bientôt, même, il passa de la défensive à l’attaque… La rapièrepointa, tourbillonna, frappa d’estoc et de taille, si bien qu’avecdes hurlements d’effroi et de fureur, les soldats reculèrentd’abord, puis s’enfuirent à cent pas de là, tout penauds, au momentmême où la porte du charnier tombait avec un bruit infernal…
Manfred, d’un bond, fut dehors. Il apparut, l’épée à la main, lafigure convulsée. D’une large aspiration, il huma l’air pur, puis,d’une voix tonnante :
– À nous, maintenant ! Approchez ! Fussiez-vousvingt ! fussiez-vous cent ! Je me sens de force à tenirtête à tous les suppôts du Monclar d’enfer !…
L’étranger regardait avec une réelle admiration ce jeune homme àla male stature, à la physionomie fine et loyale, et luidit :
– Fuyez, monsieur, ne vous attardez pas !
– Fuir ? M’en aller, tout au plus ! Et m’enaller, non par crainte de ces misérables lièvres, mais parinvincible horreur de ce lieu… Mais quelle que soit ma hâte,monsieur, je ne m’en irai pas avant de vous avoir dit combien jevous admire et vous aime de votre intervention…
– Croyez-moi, jeune homme, mettez-vous à l’abri…
– Par la morbleu !… Sur mille qui fussent passés, pasun n’eût fait ce que vous avez fait pour délivrer un homme qui,peut-être, est un grand scélérat puisqu’il est condamné à un aussiabominable supplice ! Ah ! monsieur, ceci est grand etvraiment digne des héros de la chevalerie… Votre main, je vousprie !
L’étranger tendit sa main. Manfred la saisit.
Et avant que l’inconnu eût pu s’en défendre, il avait portécette main à ses lèvres et l’avait baisée.
S’étant incliné, Manfred se redressa et fixa un regard fier surcelui à qui il venait de rendre un tel hommage, lui qui ne baissaitla tête devant personne.
– Monsieur, dit-il, voulez-vous me dire votrenom ?
L’étranger fut sur le point de répondresympathiquement :
– Et vous ? Comment vous appelez-vous ?
Mais il réfléchit que demander son nom à un homme poursuivi,traqué, ce serait indigne de lui… Et, très simplement, ilrépondit :
– Je m’appelle le chevalier de Ragastens.
– Le chevalier de Ragastens… murmura Manfred. Jamais,jamais je n’oublierai ni le nom ni la physionomie…
Et, faisant un geste d’adieu, il s’élança légèrement, et bientôtdisparut derrière des bouquets de ronces que le soleil levantéclairait de ses premiers rayons.
Pendant quelques minutes, le chevalier de Ragastens regarda,pensif, du côté par où Manfred avait disparu…
Puis il secoua la tête, poussa un soupir, et remonta en voiture,tandis que Spadacape escaladait le siège.
Terrorisés, les soldats avaient assisté de loin à toute cettescène, sans oser intervenir. Le chevalier de Ragastens, enremontant dans le carrosse qui s’ébranla aussitôt, avait pris lesmains de la dame. Sans doute celle-ci avait en lui une de cesprodigieuses confiances comme certains êtres d’élite savent eninspirer à la femme qui les a compris…
Car, pendant toute la bagarre, elle n’avait pas jeté un cri,elle avait gardé les yeux fermés.
– Chère Béatrix, dit-il, voici que nous arrivons dansParis…
– Paris ! répondit la dame. Je ne sais pourquoi… j’aipeur… pour vous, mon aimé… peur de ce sombre Paris !
Sans répondre, le chevalier pressa les mains de la dame pour larassurer… Ses yeux se perdirent au loin.
– Paris ! murmura le chevalier de Ragastens.Paris ! Terre de mon enfance ! Je te revois avecémotion ! Paysages de ma jeunesse, je vous salue !Puissé-je retrouver celui que je veux chercher dans les profondeursde Paris !
… … … … … … .
Après le départ de la voiture, les soldats revinrent près duvaste soubassement du gibet et tinrent conseil. Le sergent tint celangage :
– Pleutres ! manchots ! couards ! valets decuisine ! cancres ! gibier faisandé ! bonnesfemmes ! Est-ce la hallebarde ou la quenouille que vousportez ?
Les soldats, bien que très vexés de la phénoménale épithète de« bonnes femmes » ne bronchèrent pas et reçurentstoïquement l’averse d’éloquence.
– Ce n’est pas tout, reprit le sergent. Vous ne méritez pasque je m’égosille à vous traiter selon vos mérites. Mais qu’est-cequi va être pendu, dans cette affaire ? Pas moi ! Car jedirai que vous avez fui…
Un grognement parcourut le rang des hallebardiers.
– Oui ! Vous serez pendus !
– Vous aussi ! s’écria l’un des soldats.
Le sergent ne le savait que trop. Il feignit de n’avoir pasentendu l’exclamation et se hâta de continuer :
– Au fond, vous êtes de bons drilles. Nous avons vidéensemble pas mal de bouteilles ; nous avons fait la guerreensemble et couru de compagnie par monts et par vaux. Aussi, jeveux vous sauver…
Il y eut un murmure approbatif.
– Écoutez, acheva le sergent. Je ne dirai rien, moi. Sivous vous taisez sur ce qui vient d’arriver, qui le saura ? M.le grand prévôt croira que le truand achève de pourrir dans cetrou. Il n’ira pas y voir. Donc, gardons le silence.
Les soldats jurèrent de se taire, et nous pouvons affirmer lasincérité de leur serment.
– Il ne reste plus qu’à faire disparaître les traces del’événement, termina le sergent qui, d’un geste expressif, désignala porte défoncée…
On se mit aussitôt à l’œuvre, et, après deux heures d’un travailacharné, la porte se trouva réparée, remise en place, et l’œil deM. de Monclar lui-même n’eût distingué aux abords du gibet lamoindre trace de ce qui venait de se passer. Lorsque le grandprévôt vint faire sa ronde, il trouva les soldats à leur poste,montant leur garde avec un zèle et une attention vraiment dignes deses éloges…
Revenons maintenant à Manfred. À peine délivré, il n’eut qu’unepensée : courir chez Etienne Dolet. La seule précaution qu’ildaigna prendre fut de rentrer par la porte Montmartre au lieu derentrer par la porte Saint-Denis.
– Je vous attendais, Manfred, dit gravement Etienne Doleten voyant entrer le jeune homme chez lui.
– Cette jeune fille ? interrogea Manfred avecangoisse.
– Partie avec le roi.
Manfred hocha la tête et répéta machinalement :
– Ah ! ah ! partie avec le roi… c’estparfait…
Il s’assit dans un fauteuil, très pâle, et éclata de rire.
– Savez-vous où j’ai passé la nuit ? Je vous le donneen mille !
Dolet qui, très soucieux, se promenait en méditant, jeta unregard profond sur le jeune homme :
– Mon cher ami, lui dit-il de cette voix pénétrante quiétait un des charmes de cet homme si charmant, mon cher Manfred,pourquoi ne m’interrogez-vous pas sur ce qui s’est passé ?Pourquoi feignez-vous une insouciance qui est loin de votrecœur ? Ne suis-je plus votre ami ?
Manfred saisit la main du savant.
– Morbleu ! Qui dit cela ? Je vous dois tout,maître Dolet ! Vous m’avez instruit, vous avez ouvert monesprit à l’intelligence des choses et des hommes !… Quant à lajeune fille… je ne sais même pas son nom (il mentait)… jel’ai vue cette nuit pour la première fois (autremensonge)… C’est bien simple : Je vois une femme queviolente un misérable truand. Je fonce sur le truand qui, parhasard, se trouve être le roi de France. Je lui enlève la jeunefille… Vous en eussiez fait autant… Je vous l’amène, par pitié poursa jeunesse, et je vous la confie… Elle est partie ? C’est quetel a été son bon plaisir, selon la nouvelle formule inventée parnotre sire le roi dans les édits qu’il fait crier… L’événement estdes plus maigres… Je suis sûr de vous, Dolet. Je ne vous fais pasl’injure de vous demander des détails ; car, si elle eût voulurester… contre une armée, vous l’eussiez défendue… Si elle estpartie, c’est qu’elle l’a voulu. Partie avec le roi… C’est dansl’ordre !
– Soit ! N’en parlons plus pour le moment, dit Dolet,que la sourde exaltation de Manfred étonnait et effrayait,cependant, il est un point que vous devez connaître… il lefaut : le roi est entré ici par violence… J’ai résisté à sesordres… il m’a fait arrêter… cette jeune fille n’a consenti à lesuivre que pour m’éviter la Bastille…
– Admirable dévouement d’une âme candide ! Cher ami,pardonnez-moi. Je frémis quand je songe que pour une inconnue vousavez risqué la Bastille. Et cela, par ma faute ! Ah !Dolet, je ne me le pardonnerai pas. J’ai attiré sur vous la colèrede François… Je sens que d’étranges malheurs vont sortir de cetteaventure… Et tout cela, pour une fille qui ne demandait qu’à êtreviolentée !
Manfred, réellement bouleversé par cette idée qu’il venaitd’émettre, se leva et fit quelques pas dans la salle.
– Mais nous lutterons ! reprit-il avec une âpreviolence. Que les sbires de François et de Monclar osent toucher àun cheveu de votre tête !… Qu’ils osent ! !
– Calmez-vous, Manfred. Je ne crois pas qu’il y ait dedanger immédiat. Quant à cette jeune fille…
– Assez sur ce sujet, maître ! Je la déteste, depuisce que je viens d’apprendre. Et je me déteste encore plus de vousl’avoir amenée… Au revoir, maître. Lanthenay est-il au courant deces faits ?
– Il sort d’ici et est très inquiet de vous.
– Je cours le rassurer et me concerter avec lui pourétablir une surveillance autour de votre maison.
Le jeune homme rajusta sa toque à plume noire, sortit et prit lechemin de la rue Froidmantel où était son logis.
Il habitait là avec celui qu’il appelait Lanthenay. Nous auronsbientôt à expliquer quelle amitié unissait ces deux jeunes hommeset d’où était née cette amitié.
Le logis de la rue Froidmantel, situé à quelques pas du Louvre,était pauvre. On n’y voyait que les meubles indispensables. Il secomposait de deux pièces mal éclairées, une pour Lanthenay, l’autrepour Manfred.
– Toi ! s’écria Lanthenay en voyant entrer sonami.
– Moi-même ! Je sors de chez Satan et viens de passerla nuit en l’une de ses meilleures hôtelleries.
– Explique-toi…
– Tu connais le charnier de Montfaucon ? Eh bien,c’est là que ce bon M. de Monclar avait eu l’originale[5] pensée de me faire jeter.
Lanthenay frissonna.
– Cet homme accumule sur sa tête des haines dontl’explosion sera terrible pour lui, dit-il sourdement.
Quelle lamentable fatalité faisait se dresser l’un en face del’autre, menaçants, farouches, implacables, ces deux hommes dontl’un s’appelait le comte de Monclar et l’autre Lanthenay ?Nous ne tarderons pas à le savoir…
Le front dans la main, Lanthenay réfléchit quelques secondes.Puis il secoua la tête…
– Et comment en es-tu sorti ? reprit-il.
– Toute une histoire ! Je te raconterai, dit Manfred,qui fouillait dans un garde-manger, en tirait un pâté, du pain, unebouteille, les éléments d’un déjeuner sommaire qu’il se mit àdévorer à belles dents.
– Ça, causons maintenant ! reprit-il. Je t’annonce quej’ai un rendez-vous sérieux.
– Un duel ?
– Nenni !
– Une femme ?
– Ah ! ah ! Ne me parle pas de femmes, moncher…
– Alors ?
– Un rendez-vous avec le roi de France en son Louvre, pourlui dire à la face de sa cour qu’il est un lâche.
– Tu deviens fou, Manfred…
– Et que je vais ce soir au Louvre… Tum’accompagneras ?
– Si tu vois une utilité quelconque à ce que nous nousfaisions tuer ce soir, je t’accompagne… Mais commence par meraconter en détail tout ce qui t’arrive.
Manfred se lança dans un récit très circonstancié qu’il débitaavec volubilité.
– Eh bien ? acheva Manfred. Tu m’accompagnes ?Note que, pour la première fois de notre vie, je suis obligé derenouveler une question de ce genre.
– Manfred, dit Lanthenay, je vais d’abord te demander unepreuve de la confiance que tu peux avoir en moi.
– Est-il besoin de preuves ? Je crois en toi mieuxqu’en moi-même. Toutefois, parle.
– Eh bien, je te demande de n’aller au Louvre que d’iciquelques jours… quand je te le dirai.
– Ce que tu me demandes là est plus grave que tu ne crois…Mais puisque tu m’as pris en traître en faisant appel à maconfiance, c’est dit : j’attendrai…
– Merci, frère ! s’écria Lanthenay avec une véritableeffusion. Je te promets de ne pas te faire languir… Mais ce n’estpas tout : jure-moi de ne pas bouger d’ici jusqu’au jour…
– Pour cela, oui. Je m’ennuie. Je ne saurais que faired’ici là… Je vais passer mon temps à dormir… oui, c’est cela… voilàla bonne occupation quand…
Il hésita. Lanthenay acheva :
– Quand on a des chagrins d’amour !
– Qui t’a dit ? s’écria Manfred.
Lanthenay lui prit la main :
– Manfred, c’est mal… Tu me caches tes peines…
– Où prends-tu que j’aie des peines ? Ah ça ! nesuis-je plus le cavalier battant le pavé de Paris jusqu’en sesrecoins mal famés ? Ai-je cessé d’être l’assidu client de ladélicieuse Mme Grégoire et l’amateur intrépide de sonpetit Suresnes qu’elle débite de ses mains blanches etpotelées ! Vive Mme Grégoire, morbleu ! Ets’il faut que j’ajoute quelques pousses nouvelles aux cornes quej’ai plantées sur le front de l’excellent Grégoire, je veux, pourte faire rire, Lanthenay, le transformer en dix-cors. Despeines ! Regarde-moi, ami ! Et dis-moi si je ne suis pasencore l’enragé coureur de rues, le cauchemar de messieurs lesbourgeois, la lièvre maligne du grand prévôt, maudit par lesmoines, conspué par les prêtres, aimé des femmes, redouté desmaris, faisant sonner sa bonne lame et chanter son rire libre…celui, enfin, que maître Alcofribas, maître des maîtres, prince desphilosophes, roi des sages, rieur gigantesque, appelle par amitiéet véritable affection Messire Jean des Entommeures !
– Je te regarde, Manfred, et je t’admire, grand cœur que tues ! Tu gardes pour toi les chagrins et ne veux partager avecmoi que tes joies…
– Tu me fais réellement trop magnifique. Sois tranquille,lorsque j’aurai un chagrin sérieux, tu en auras ta part.
– N’est-ce donc pas un chagrin sérieux que d’aimer sansespoir ?
– Aimer ! Sans espoir… murmura Manfred.
– Pardonne-moi, frère, s’écria Lanthenay. Aux plaies ducœur, il faut le fer chaud. Je t’ai fait mal… dis ?… Allons,laisse pleurer tes yeux, cela te soulagera… Tu aimes, pauvre ami.Tu aimes sans espoir… Et ce m’est une douleur atroce que de nepouvoir prendre pour moi la moitié de ton mal… Mais va ! À tonâge, les chagrins d’amour sont vite étouffés. Jeune, hardi, fier etbeau comme tu es, tu peux choisir parmi les plus belles, parmi lesplus grandes dames… Tu oublieras !
Manfred, maintenant, la tête sur l’épaule de son ami, pleuraitdoucement, sans bruit.
– Que je suis malheureux ! dit-il.
– Tu l’aimes donc bien ?
Manfred fit oui de la tête.
– Je le savais, va ! depuis longtemps ! Cetamour, je l’ai vu éclore et grandir dans ton cœur, alors quepeut-être tu l’ignorais encore toi-même ! Quand je te voyaisendosser ton beau pourpoint de velours noir, et poser sur ta têteta toque à grande plume noire, quand je te voyais fourbir lapoignée d’acier de ta rapière, et que tu sortais ensuite, sans medire où tu allais, je me disais : « Manfred va passerdevant l’enclos du Trahoir ! » Et je souriais, fou quej’étais ! Mais pouvais-je prévoir la catastrophe !J’étais heureux de te voir aimer cette pure et noble enfant dont leregard me semblait un poème de poésie naïve et tendre… Je faisaisdes rêves… Je la voyais auprès de mon Avette…
– C’est fini ! dit brusquement Manfred. La pure jeunefille était une courtisane !
– Tu accuses à la légère, Manfred.
– Allons donc ! Si elle ne l’était pas, elle en avaitl’âme ! Elle est d’ailleurs excusable, ajouta-t-il amèrement.Songe donc ! Aimée d’un roi ! N’en parlons plus ! Tul’as dit : cela s’oublie, ces choses-là ! Par tous lesdiables, il me semble que j’ai pleuré ! C’est du dernierbouffon !
Lanthenay considéra attentivement son ami.
– Pauvre ami ! songea-t-il. Il est plus profondémenttouché que je ne croyais !
Et tout haut :
– Je te laisse… Je ne te recommande pas d’essayer de n’ypas songer… ce serait inutile…
– Je n’y songe plus !… Va, mon cher, et tâche de hâterl’heure où je devrai me rendre au Louvre, puisque tu désires quej’attende… Tu dois avoir de bonnes raisons pour cela…
– Tu en jugeras, le moment venu, Manfred…
Lanthenay parti, Manfred se jeta tout habillé sur son lit ettomba presque aussitôt dans un sommeil de plomb.
Quelques jours s’écoulèrent…
Ce furent pour Manfred des journées d’un morne ennui. Ce reposforcé convenait mal à celle nature exubérante, et perdant enfinpatience, il se préparait un jour à sortir lorsque Lanthenay luidit :
– C’est pour ce soir…
– Enfin !… J’en avais assez d’aiguiser le fil de marapière… Sais-tu qu’elle me brûle dans la main !…
– Il y a ce soir grande fête au Louvre, reprit Lanthenay.Il n’est bruit que de cela par la ville. On dit que le roi vaprésenter à la cour une nouvelle venue… on l’appelle la duchesse deFontainebleau…
Et il étudiait la physionomie de Manfred.
– Mon cher, dit froidement celui-ci, cette duchesse m’atout l’air de s’appeler Gillette Chanlelys de son vrai nom… Allons,merci, ami ! Tu m’as choisi un beau jour ! Parbleu !Je serai de la fête ! Elle ne serait pas complète sansmoi…
– Toujours aussi amoureux ! songea Lanthenay.
– Tu m’accompagnes ? reprit Manfred.
– Non… J’ai justement un rendez-vous, ce soir, qu’il m’estimpossible de remettre…
– Ah ! tu as un rendez-vous ?… La raison estsérieuse, en effet ! Va, mon ami, va à ton rendez-vous…pendant que je vais me faire tuer au Louvre !
– Manfred, au nom de notre amitié, de la prudence !…Va au Louvre, puisque tu es décidé à cette insigne folie… mais…
– Sois tranquille, interrompit violemment le jeune homme,je serai prudent… d’une prudence telle que tu en serasétonné !…
– Manfred, dit Lanthenay avec émotion, il se passe en cemoment quelque chose de grave entre nous deux… Tu es en train dedouter de moi !…
– Nullement, mon cher. Tu as un rendez-vous… j’en ai unautre… c’est tout simple : chacun ses affaires…
– Manfred !… Ne suis-je plus ton frère ?…
– Non ! dit nettement Manfred.
– Manfred ! s’écria Lanthenay en ouvrant ses bras.
Manfred s’approcha de Lanthenay et prononça :
– Lâche !…
Lanthenay ne broncha pas. Seulement il devint très pâle, unfrisson convulsif le secoua, comme s’il eût fait quelque prodigieuxeffort pour ne pas répondre… Il avait baissé la tête. Lorsqu’il lareleva, il vit Manfred qui, lentement, sortait…
Il était environ quatre heures.
La rue Froidmantel était à deux pas du Louvre.
Manfred s’y rendit directement. Il demeura une heure dansl’encoignure d’une porte située en face la principale porte duLouvre. Ses yeux s’étaient attachés sur ce vaste ensemble debâtiments et de jardins qu’était alors la royale demeure. Le cœurde Manfred battait fortement et une colère furieuse montait à satête.
Enfin, il s’en alla et se retrouva vers neuf heures du soir aufond d’un cabaret plein d’étudiants, devant une bouteille pleine etun verre vide. La tête dans la main, il réfléchissait. Il songeait,non avec tristesse, mais avec une colère croissante.
Et il nous est vraiment impossible de ne pas essayer de résumerici cette rêverie :
– Rire est le propre de l’homme ! Maître Rabelais adit cela. Qu’a-t-il voulu signifier ? Je le soupçonne des’être un peu moqué du monde… Rire ! Vraiment ! la choseest facile à dire, non à faire. Rire ! Je le voudrais bien,morbleu ! Mais j’ai le cœur broyé, l’esprit malade…Amour ? Un mot ! Amitié ? un autre mot ! J’aivoulu voir ce qu’il y avait dans l’un et dans l’autre J’ai trouvénéant. Lanthenay était mon frère. Sur un signe de lui, sansexplications, sans demandes ni réponses, je me fusse fait tuer,uniquement parce qu’il m’eût dit : Manfred, il faut que tumeures pour que je sois heureux… Oui, oui ! C’était monfrère ! Il le disait du moins. Et je le croyais. Un dangergrave se présente. J’appelle mon frère, et il me répond :« Je ne puis pas : j’ai affaire ailleurs… » J’ai vuune fille… je l’ai regardée… je crois bien qu’elle m’a regardéaussi… Par l’enfer, j’y pense ! Si elle ne m’avait pas regardéde ses yeux si doux, l’aurais-je aimée !… Elles’amusait !… Tiens ! Une petite fille qui vit retirée,qui s’ennuie, sans aucun doute… il lui faut quelque distraction…Passe un homme qui est prêt à se donner… Que faire pour sedistraire ? On prendra le cœur de l’homme, et on s’en fera unjouet… Passe ensuite un roi !… Le roi n’a qu’à dire :« Viens ! » et la fille le suit ! C’estadmirable. Et plus admirable encore est ma folie. Que vais-jedevenir, cependant ? Hum ! Il me reste la ressource de mefaire tuer. Mais, par les cornes de Satan, je veux me faire debelles funérailles en nombreuse et honnête compagnie… Paris rirademain ! Il faut que la fête du Louvre soit un événement donton parle ! et pour cette fois, maître Rabelais aura eu raisonde dire qu’il faut rire !…
Il reboucla son épée et sortit du cabaret.
Une demi-heure plus tard, il était devant le Louvre…
Comment put-il franchir les nombreuses barrières hérissées degardes ?
Lui-même, interrogé plus tard sur ce point, ne put se rienrappeler de précis. Il eut seulement la sensation qu’il traversaitd’abord, dans la rue, dans du noir, sous la pluie, un grouillementénorme de peuple accouru pour contempler les murs derrière lesquelss’amusait le roi ; puis soudain, ce fut l’impression d’uneautre cohue, étincelante, celle-là, dans le rayonnement desflambeaux, dans la tiède atmosphère d’une salle immense.
Dès son entrée dans la salle, Manfred vit le roi et Gillette. Ilmarcha droit sur eux… Gillette, à ce moment précis, entenditMonclar raconter comment il avait enfermé Manfred dans le charnierde Montfaucon. Manfred la vit se lever toute droite… Il vit sesyeux si doux s’attacher sur lui avec une expression de joieinfinie… Sa colère se déchaîna dès lors. Car l’hypocrisie de ceregard lui apparaissait flagrante…
Il est bon de noter en passant que Manfred et Gillette, hormisles quelques mots qu’ils avaient échangé, du Trahoir au logis deDolet, ne s’étaient jamais parlé… Mais les amants ont un langagespécial qui leur permet de tout se dire avant que d’avoir prononcéeune parole.
Au véritable cri que Manfred lut dans les yeux de Gillette, ilrépondit par un regard qu’il crut charger de mépris et de haine etqui n’était que plein de douleur…
Il arriva devant le roi.
On a vu quelle avait été son apostrophe audacieuse et violentepour le roi, méprisable et insultante pour Gillette.
François Ier debout, blême de fureur et de rage,avait fait un signe à ses gentilshommes. Ce signe voulaitdire :
– Prenez cet homme ! Je vous le livre !
Au signe du roi, accompagné de paroles que la colère rendaitrauques, il y eut une formidable poussée…
Des mains se tendirent pour saisir au collet l’insolent, pendantque Gillette, agonisante de douleur, écrasée de honte, tombait dansles bras de ses femmes.
– Au truand ! Tue ! tue !… Àmort !…
– Arrière, chiens de basse-cour ! tonna Manfred.
Dans le même instant, et avant que le cercle se fût complètementfermé autour de lui, il avait tiré sa flamboyante rapière etfonçant tête baissée, s’était acculé dans un coin… Deux cents épéesjetèrent leurs lueurs sous les feux de la fête. Et déjà, les plusrapprochés de Manfred lui portaient coup sur coup ; de secondeen seconde, on entendit des bruits secs d’acier qui se brise :c’étaient les fines épées de parade qui se brisaient sous le fouetde la rapière manœuvrée en un vertigineux moulinet… Du sang coulaitdevant Manfred, quatre ou cinq gentilshommes étaient tombés,blessés… les épées, maintenant, l’assaillaient de toutes parts… Ilétait blessé à la main, au bras et au cou ; le sang luiruisselait sur la poitrine. Sa toque était tombée. Échevelé, lesyeux flamboyants, les dents serrées, ramassé comme un fauve, ilétait effrayant à voir…
Toute cette scène avait duré quelques secondes à peine… Un cride triomphe retentit soudain.
Manfred, blessé une fois de plus, était tombé sur ses genoux. M.de Saint-Trailles, le plus près de lui, le visait au visage, tandisque La Châtaigneraie et Sansac cherchaient à lui percer lapoitrine. À genoux, ramassé dans son angle, il les tenait encore àdistance.
À ce moment, une clameur sinistre, une clameur semblable auroulement du tonnerre et au bruit de l’océan à marée montante sefit entendre dans les salles voisines.
Des coups d’arquebuses éclatèrent…
La fumée envahit la salle de la fête.
Des hurlements, des jurons rugis dans toutes les languesconnues… puis, un piétinement énorme… le cri d’alarme du grandprévôt dominant un instant le tumulte déchaîné… les ordres etcontre-ordres criés par M. de Bervieux et M. de Montgomery auxgardes, les hallebardiers entrant dans la salle, en désordre, commerefoulés par un mascaret… puis aussitôt une véritable trombehumaine, une foule d’êtres inouïs, fantastiques, hurlant, sedémenant, agitant des coutelas, des massues, accourant derrière unesorte de géant qui portait un quartier de charogne au bout d’unepique en guise de drapeau…
C’était la Cour des Miracles qui envahissait leLouvre !
Une foule hideuse, un grouillement de difformités, une assembléede loqueteux à faces farouches, une armée d’effrayants soldats enguenilles, les uns manchots, les autres boiteux, d’autres bossus,d’autres avec des figures de monstres, borgnes, goitreux, quatre oucinq mille forcenés se ruant en tourbillon, pareils à un cauchemarréalisé par Callot, des bandes serrées, hérissées de choses quibrillaient sinistrement, dévalaient, les uns sur les autres…
Cela s’était formé dans la rue, parmi le peuple…
Le cyclone s’était abattu sur le Louvre…
Les deux cents gardes placés à la grande porte furent balayéscomme des fétus… En hâte, Monclar avait placé devant le roi un fortpeloton de gardes, la hallebarde croisée…
Mais les truands n’y prêtèrent aucune attention.
Ils allaient, faisant le vide devant eux…
Il y eut une fuite éperdue de gentilshommes terrifiés par cettefantastique invasion… ceux qui essayaient de résister, saisis,lancés comme des paquets hors de la route suivie par le cycloned’hommes…
Dans tout cela, des cris d’épouvante de femmes quis’évanouissent, des bruits sourds de meubles qui se renversent, desdétonations d’arquebuses, des menaces apocalyptiques, desgémissements, des râles…
Manfred allait succomber, lorsque la fuite soudaine desgentilshommes lui apparut comme un incident de rêve… Il ouvrit lesyeux…
Il vit la trombe d’hommes qui s’abattait dans la salle.
Parmi eux, en avant, un homme, l’épée à la main, courait verslui. La figure de Manfred s’illumina.
– Lanthenay !… Mon frère !… Ô mon frère,pardon !
Et il s’évanouit. En un clin d’œil il fut saisi, soulevé,emporté… Le flot humain se retira… Il y eut une rumeur qui alladécroissant puis, soudain, un grand silence glacial pesa sur leLouvre…
L’irruption des truands avait été un coup de foudre. Leur départfut un évanouissement. Des ombres surgies on ne savait d’oùrentraient dans l’ombre. C’était tout.
… … … … … … .
De Bervieux, capitaine des gardes, s’arrachait les cheveux, etle désespoir de ce soldat était terrible. On l’entenditrépéter :
– Mon épée est déshonorée… je n’ai plus qu’àmourir !
Montgomery, son lieutenant, s’était constamment tenu près dudauphin Henri, l’épée nue.
Le dauphin avait regardé passer le torrent avec une sorte deflegme, un peu pâle seulement.
Et quand tout avait été fini, il avait dit àMontgomery :
– Monsieur, quand je serai roi, je vous ferai capitaine demes gardes.
– Et Bervieux, monseigneur ? avait répondu Montgomeryqui, en lui-même, songea : C’est ce que je voulais !
– Bervieux ! Regardez-le ! Il pleure comme unefemme !
– Monseigneur, avait, répondu Montgomery, la chose a été siimprévue ! Il n’y avait au Louvre que la garde d’honneur. Lerégiment des Suisses vient d’arriver et occupe toutes les ruesavoisinantes. Mais il est un peu tard.
Montgomery avait ajouté :
– Pour arrêter une pareille invasion, monseigneur, il eûtfallu l’épée de Roland !
Le dauphin sourit et s’approcha de la dauphine, MmeCatherine, qui n’avait pas bougé de sa place.
– Vous n’avez pas eu peur, madame ? luidemanda-t-il.
Catherine de Médicis leva un regard sur son mari.
– Peur ? dit-elle. Si fait, monsieur… pourvous !
– Mme la dauphine aime tant monseigneur !dit Diane de Poitiers qui, elle aussi, n’avait pas voulureculer.
– Je ne suis pas la seule, dit Catherine de Médicis.
Et elle lança à la maîtresse du dauphin un sourire mortel.
Dans un autre coin, la duchesse d’Étampes racontait qu’un truandl’avait rudoyée au moment où elle se levait pour se jeter au-devantdu roi et protéger Sa Majesté…
Un grand nombre de gentilshommes essuyaient leurs épées teintesde sang. Plusieurs étaient blessés. Quant aux truands qu’on avaitvu tomber blessés, et peut-être morts, ils avaient disparu :le flot humain les avait emportés…
Essé, Sansac et La Châtaigneraie, toujours ensemble, s’étaientbattus comme des lions, et ce fut certainement à eux que le roiavait dû de ne pas être balayé lui-même par la tourmente comme unfétu. Jarnac, Lézignan et Saint-Trailles racontaient à qui voulaitles entendre qu’ils avaient tué une vingtaine de ces argotiers.
Le roi s’était retiré dans son cabinet où il était en grandeconférence avec son grand prévôt.
François Ier se promenait avec agitation et il avaitdes éclats de voix qu’on entendait de loin malgré les tentures.
– Jour de Dieu ! grondait-il en martelant du poing unepetite table qui se disloquait sous les coups, voilà donc où nousen sommes, monsieur le grand prévôt !… Je vous charged’arrêter un misérable truand ; vous venez m’affirmer qu’ilest pris, et au moment où vous me dites qu’il agonise, il apparaîten plein Louvre et m’insulte ! J’ai une armée ! J’ai unepolice ! Et nul ne sait que le Louvre va être envahi !Nul n’est là pour s’opposer à l’invasion ! Dites-moi donc quele roi de France n’est pas plus en sûreté dans son Palais que ledernier des manants dans sa chaumine en pays conquis ! Oùsommes-nous ? Suis-je encore le roi ? Mais parlez donc,monsieur !
Monclar, plus livide, plus sinistre que jamais, regardait le roide ses yeux fixes et vitreux, sans courber la tête.
– Sire, dit-il froidement, je vous ai demandé de détruirede fond en comble la Cour des Miracles. J’ai été accueilli par dessourires. Peut-être le roi se décidera-t-il maintenant.
– Monsieur !…
– Sire ! Suis-je encore le grand prévôt de VotreMajesté ? Si je ne le suis plus, que Votre Majesté me fassearrêter ; mes explications seraient inutiles. Si je le suisencore, daigne Votre Majesté m’écouter avec calme…
– Avec calme ! Vraiment ! interrompit le roi avecune croissante violence. C’est à croire à une gageure ! Ainsil’autorité royale est ébranlée et on me demande d’être calme !Ah ! monsieur, je trouve que vous l’êtes par trop ! Mais,par Notre-Dame ! il faudra que cela change ! Et pourcommencer…
Le roi s’interrompit par un violent coup de poing qu’il assénasur la table ; le léger meuble s’effondra…
– Bassignac ! cria François Ier, oublianttoute étiquette.
Le valet de chambre apparut tout tremblant.
– Qu’on m’amène le capitaine des gardes !…
Bervieux entra aussitôt.
– J’attendais, sire, dit-il avec fermeté.
– Bervieux, qui était l’officier de garde à la grandeporte ?
– M. de Bervieux, sire, mon fils.
– Faites-vous remettre son épée. Dès demain, on commenceraà instruire son procès…
– Sire… le grand coupable… c’est moi… De grâce…
– Allez, monsieur.
De Bervieux sortit en chancelant.
– Que disiez-vous, monsieur de Monclar ? reprit leroi, calmé par cette exécution.
– Je disais, sire, répondit le grand prévôt, qu’il fautguérir Paris de cette pustule qui s’appelle la Cour des Miracles…Il faut détruire les masures ignobles de toute la truanderie, ilfaut prendre leurs habitants en masse, hommes, femmes et enfants,commencer un procès énorme qui frappera le monde de terreur, etfaire édifier dix mille potences afin qu’il ne reste plus rien desinfâmes qui ont commis le sacrilège de ce soir.
François Ier regarda Monclar avec admiration.
– Ainsi, dit-il, vous pendriez tout ? Même lesenfants ?
– L’exécution des pères et des mères ne servirait à rien,si on laissait vivre des enfants qui portent en eux le poisondiabolique… le poison qui tuera la royauté, sire ! je veuxdire l’esprit de révolte…
Avec son ordinaire mobilité d’esprit, François Ierqui l’instant d’avant était livide de fureur, devint tout à coupenjoué et plaisanta :
– Où mettrez-vous les dix mille potences ? Savez-vousque ce sera un beau spectacle… Ah ! monsieur de Monclar, vousêtes poète à vos heures, – un terrible poète…
– Sire, me donnez-vous carte blanche ?
– Allez, Monclar. Je vous livre Paris. Soyez sanspitié…
Monclar s’inclina ; un peu de rose fugitif monta à sesjoues livides : le rêve d’une monstrueuse extermination passadevant ses yeux. Comme il allait se retirer, il chancela et faillits’affaisser. Il se retint à un meuble.
– Qu’avez-vous, Monclar ? s’écria le roi.
– Peu de chose, sire. Pardon… cette faiblesse est indignede moi.
Il se redressa avec effort… Alors seulement le roi s’aperçut quele pourpoint du grand prévôt était ensanglanté.
– Mais vous êtes blessé !…
– Oui, sire…
– Et vous ne le disiez pas !…
– Nous avions à parler de choses plus urgentes, sire.
– C’est l’un de ces Égyptiens, n’est-ce pas ?
– Oui, sire… l’un des plus dangereux, celui dont j’ai parléà Votre Majesté. Il s’appelle Lanthenay…
Monclar sortit d’un pas raidi.
Le roi murmura avec un sourire :
– Je plains ce Lanthenay !
À ce moment, Bassignac entra vivement, tout agile.
– Qu’est-ce ? demanda François.
– Sire ! M. de Bervieux, votre capitaine, vient de setuer. Le roi demeura un instant silencieux.
– C’est bien, dit-il froidement. Allez dire à M. deMontgomery qu’il arrête M. de Bervieux, le fils, et qu’il vienneensuite me trouver…
Toute la nuit, Paris fut sillonné de patrouilles à cheval, ensorte que les bourgeois épouvantés ne purent fermer l’œil. Lelendemain matin, des forces imposantes se déployèrent autour duLouvre.
Si les bourgeois dormirent mal, le roi de France ne dormit pasdu tout.
Il passa la nuit à se retourner dans son lit, laissant oscillersa pensée entre ces deux pôles magnétiques qui, chacun à leur tour,la sollicitaient fortement :
Triboulet, – Manfred.
Et toujours cette pensée revenait à Gillette, comme au pointd’attache du pendule d’oscillation.
Pour Triboulet, la solution se présentait assez simple : onle jetterait en quelque Bastille. Pour Manfred, le problème n’étaiten somme qu’un problème de police : il s’agissait de prendrele truand et de le rouer vif. Voilà ce que se disait FrançoisIer.
Mais tout en s’affirmant qu’il avait ainsi résolu la question aumieux de ses intérêts, il sentait qu’il y avait autrechose !
Non ! Tout ne serait pas fini parce que son bouffon iraitfinir ses jours en un cachot et parce que Manfred serait exposé augrand échafaud de la place de Grève !
Leur mort ne pourrait panser la double blessure qui venaitd’être faite à son cœur…
Gillette aimait Triboulet ! Gillette aimaitManfred !
Ces deux vérités apparaissaient au roi, aveuglantes.
En vain. Fleurial avait-il été montré à Gillette comme un vilbouffon de cour. Gillette n’avait vu en lui que son père !
En vain Manfred avait-il gravement insulté la jeune fille devantune nombreuse assemblée… Dans les yeux de Gillette, le roi avait lul’amour… Et lui, roi, avait vu sa passion dédaignée !… Lui, levrai père, avait été repoussé.
Ces deux sentiments – l’amour et l’affection paternelle, – selivraient en lui une sorte de combat dont il ne se rendait pascompte.
Soyons justes : François Ier était convaincu quel’amour sensuel avait été aussitôt étouffé en lui-même parl’affection paternelle. Il le croyait… Mais sa haine contreManfred, cette haine qu’il sentait croître de minute en minute,venait peut-être lui donner un démenti.
Alors qu’il se jurait de châtier en Manfred l’audacieuxargotier, l’insolent, le révolté, il est hors de doute qu’ilpoursuivait surtout en ce jeune homme l’amant, celui qui étaitaimé… François Ier était un type de reîtrepolicé.
Sous le vernis brillant de son imagination, sous le faste de sesprétentions à la poésie et aux arts, ce qu’on trouvait en lui,c’était l’homme de la bataille.
On en a fait un ténor. C’était surtout un tueur.
Comme à tous les reîtres de toute époque et de tous pays, laquestion féminine lui apparaissait d’une extrême simplicité :Il aimait une femme ? Il la prenait. Il ne l’aimaitplus ? Il la rejetait du pied dans le néant. Il y avait unobstacle entre lui et sa passion ? Il supprimaitl’obstacle.
Qu’était-ce que Gillette aux yeux de l’homme de Marignan ?Une toute petite fille, un jouet.
Il y avait en lui une passion qui s’exaspérait de résistance. Ilcherchait à se persuader que c’était de la passion paternelle. Et,pour être juste, il est probable qu’il le croyait sincèrement,incapable qu’il était de lire en soi-même…
Aussi, lorsqu’il crut avoir trouvé la solution définitive, il nese dit pas une seconde qu’il allait commettre une monstruosité, pasplus qu’il n’avait cru en commettre une en faisant prévenir Ferronde la trahison de Madeleine et en lui remettant lui-même la clef dela maison où se consommait la trahison.
Au matin, il fit venir ses trois fidèles.
Essé, Sansac et La Châtaigneraie, à peu près guéris de leursblessures, avaient passé la nuit au Louvre, de même que beaucoupd’autres courtisans, pour défendre le roi en cas d’un retouroffensif des truands.
Ils présentèrent leurs compliments au roi, qui les laissa dire,paraissant méditer, assis dans un grand fauteuil.
Tout à coup, le roi demanda :
– La Châtaigneraie, comment trouves-tu la duchesse deFontainebleau ?
– Sire, dit La Châtaigneraie, je trouve que Mllela duchesse de Fontainebleau est bien belle…
– Bien belle ! fit le roi en hochant la tête. Cela estvrai. Et toi, Sansac ?
– C’est-à-dire, sire, que je la trouve admirable.
– Admirable n’est pas de trop. Et toi, Essé ?
– Sire, j’en ai les yeux encore tout éblouis.
– Fort bien. Ainsi, tous les trois vous êtes d’accord pourtrouver que la duchesse est une belle personne, digne d’êtreaimée ?
Cette fois, ce fut avec inquiétude que les courtisans seregardèrent. Avaient-ils parlé trop vite ? Fallait-il déclarerque Gillette était une insignifiante beauté ? Le tout était desavoir ce qu’en pensait réellement le roi.
Celui-ci, heureusement, les tira d’embarras.
– Eh bien, cela prouve, dit-il, que vous avez de bons yeux.Maintenant, écoutez bien : je donne à la duchesse mes domainesde Fontainebleau, et j’ai l’intention de la marier au plus tôt.
L’inquiétude des courtisans se changea en stupéfaction… Lanouvelle duchesse n’était donc pas la maîtresse du roi ? Oubien, est-ce qu’il en avait déjà assez ?
– J’ai cherché un mari pour elle, reprit le roi en selevant… et je ne vois que l’un de vous trois…
– Sire ! s’écrièrent les courtisans émerveillés.
– Oui, oui ! Ce sera l’un de vous trois… Lequel ?Je ne sais pas encore. Il faudra que celui-là ait fait sespreuves…
– Sire ! Nous sommes prêts à tout entreprendre pourmériter une telle faveur…
Le roi garda un instant le silence.
Puis, d’une voix indifférente, il prononça :
– La duchesse de Fontainebleau épousera celui de vous troisqui m’amènera, mort ou vif, le truand qu’on appelleManfred !
Les trois courtisans s’inclinèrent et murmurèrent des mots degratitude que le roi interrompit :
– Messieurs, j’ai dit et ne m’en dédirai pas. Celui de voustrois qui m’amènera cet insolent, celui-là sera l’époux de laduchesse.
– Sire ! Quand faut-il que nous nous mettions encampagne ?
– Tout de suite ! répondit le roi.
… … … … … … .
Le soir de ce même jour, les trois amis étaient attablés enl’auberge de la Devinière.
Cette auberge, sise en plein centre de la vie parisienne,c’est-à-dire à l’embouchure de la rue Saint-Denis, était tenue parles époux Grégoire : le mari, un peu bilieux et quinteux, grasà lard, toujours flamboyant devant les grands feux de l’âtreimmense où rôtissaient des volailles variées. C’était un bravehomme, ou du moins ce qu’on a toujours appelé un brave homme,c’est-à-dire s’occupant de vendre son vin le plus cher possible, etne se mêlant de rien au monde que d’augmenter son pécule sou àsou ; la femme, Mme Grégoire, accorte commère àl’œil luisant, admirablement potelée, avec des rondeurs exubérantessans trop d’exagération, et des fossettes un peu partout : àses joues, à son menton, aux coudes de ses bras blancs toujoursnus.
On venait fort à l’auberge de la Devinière pour y boire d’uncertain vin d’Anjou mis à la mode par Rabelais.
Le couple Grégoire s’adornait d’un rejeton qui lui était survenupar la grâce du diable. Le rejeton, âgé d’une quinzaine d’années,en paraissait douze, étant un peu chétif, malingre, maigre, malvenu – mais malin comme un singe. On l’appelait Landry, et lesclients de l’auberge avaient complété ce nom en y adjoignant uneallusion à la petite taille du gamin :Landry-Cul-de-Lampe.
Donc, ce soir-là, en l’auberge de la Devinière, Sansac, LaChâtaigneraie et Essé vinrent s’attabler devant une bouteille devin d’Anjou. Il y avait une salle commune, grande, belle, ornée decuivres, encombrée de tables bien cirées et d’escabeaux sculptés.Mais il y avait aussi d’étroites salles pour les buveurs quitenaient à s’enivrer dans la solitude. C’est dans l’un de cescabinets que les trois inséparables s’étaient installés, leurservice au Louvre étant terminé.
– Toute la question, dit Sansac, continuant uneconversation déjà commencée en cours de route, est de savoirsi…
Il s’interrompit, cherchant les mots. Les deux autrescomprirent.
– Oui, fit Essé. Car on dit que…
– Morbleu ! s’écria La Châtaigneraie. Il n’y en aaucune preuve ! C’est cette vieille pie-grièche de Diane quifait courir ce bruit ; mais la duchesse de Brézé devrait bientenir sa langue. Et tout à coup, cynique, il déclara :
– Et puis, après tout, quand cela serait !
– Ah ! pardon, dit Essé, je ne tiens pas à épouser lesmaîtresses des autres…
– Même quand l’autre s’appelle François de Valois,roi de France, et donne en dot les domaines deFontainebleau ?
Les trois hommes se regardèrent. Sansac reprit :
– Je ne sais pas de quoi nous nous occupons là. À quoi bonépiloguer sur un détail que nous ignorons ? Acceptons-nous,oui ou non ?
– Moi, j’accepte ! dit La Châtaigneraie.
– Moi aussi, dit Essé.
– Moi aussi ! compléta Sansac.
Alors, s’étant ainsi déchargés du souci moral qui ne les avaitd’ailleurs que médiocrement tourmentés, les trois amis se mirent àrire. Ils vidèrent leurs verres et firent venir du vin. Alors, LaChâtaigneraie continua :
– Il est bien entendu, n’est-ce pas, que nous combinons nosefforts pour nous emparer du truand. Chacun de nous, seul,échouerait peut-être. À nous trois, nous réussirons sûrement.
– Convenu ! répondirent les deux autres.
– Il ne reste plus qu’à désigner celui de nous trois quiépousera la belle. Le moyen que je vous ai proposé…
– Nous va à merveille !
– Des dés ! commanda La Châtaigneraie.
Mme Grégoire, empressée, avenante, apporta elle-mêmele jeu de dés à ses clients de choix.
Puis, la porte refermée, Sansac saisit le cornet.
– Je commence ! dit-il.
Il agita les dés fortement et les jeta sur la table.
– Onze ! cria-t-il avec une profonde émotion.
– À moi, dit Essé.
Pâle d’angoisse, il jeta les dés :
– Quatre !
D’Essé se leva et lança le cornet contre le mur.
– À moi ! dit La Châtaigneraie, en ramassant le cornetet en agitant les dés. Un instant, cependant : si j’amèneonze, moi aussi ?
– Tout sera à recommencer ! s’écria d’Essé.
– À recommencer entre La Châtaigneraie et moi, voilàtout ! affirma brutalement Sansac.
La Châtaigneraie se décida tout à coup.
– Douze ! lança-t-il d’une voix rauque.
Sansac poussa un effroyable juron.
Triomphant, La Châtaigneraie proclama :
– C’est donc moi qui épouserai Gillette, duchesse deFontainebleau, le jour où nous aurons pris le truand !
Les deux autres firent oui de la tête, d’un signe furieux.Alors, tous trois rebouclèrent leurs épées et sortirent del’auberge de la Devinière.
Dans la nuit où eut lieu la fantastique invasion du Louvre parles truands, la Cour des Miracles présentait un spectacle vraimentcurieux.
Au centre du vaste quadrilatère formé par des lignes de maisonslépreuses, avait été plantée la haute pique surmontée d’un quartierde charogne : le drapeau !
Des torches de résine brûlaient ; des feux avaient étéallumés ; deux tonneaux de vin hissés sur des tables, ettournait la canelle[6] quivoulait ; il y avait foule autour des feux ; de nombreuxblessés se faisaient panser par des femmes ; trois morts quiavaient été emportés étaient exposés sur des tables autourdesquelles de vieilles femmes chantaient des lamentations etcélébraient les vertus des défunts. Après une pareille équipée, lestruands éprouvaient la sourde inquiétude d’une nouvelle batailletoute proche ; ils n’imaginaient pas que les choses pussent enrester là ; tout le royaume d’Argot et d’Égypte était sur ladéfensive ; les hommes n’avaient pas dépouillé leursarmes ; les femmes formaient hâtivement des barricades devanttoutes les ruelles qui venaient se déverser dans ce réservoir. Dessentinelles avancées avaient été posées autour de la citadellecentrale, et il y en avait partout, jusqu’au pied du Louvremême.
Manfred avait été transporté dans une des maisons de la Courmême. Dans une chambre sommairement meublée, Lanthenay était assisprès d’un lit où Manfred, étendu, se laissait panser par la vieillefemme que nous avons entrevue et que nous continuons à appeler laGypsie.
Activement, elle enduisait les blessures d’un onguent qu’elleavait composé, plaçait des bandelettes et des compresses avec uneagilité et une délicatesse telles que le blessé sentait à peinel’effleurement des doigts.
– C’est fini ! dit tout à coup la Gypsie. Trois joursd’immobilité suffiront.
Et, avec un haussement d’épaules, elle ajouta :
– Ce ne sont pas des blessures d’épée ; ce sont despiqûres d’épingles.
Manfred approuva de la tête.
– Nos hommes frappent mieux, quand ils frappent, continuala vieille qui semblait se perdre dans une rêverie.
Manfred avait fixé ses yeux sur son ami. Entre les deux hommes,il n’y avait eu aucune explication.
Au premier moment, ils s’étaient embrassés, et les parolesn’avaient pas eu à intervenir… c’était tout.
– Ainsi, reprit la Gypsie, le grand prévôt estblessé ?
– Blessé ! répondit Lanthenay.
– Par toi ? Bien certainement par toi ? En es-tubien sûr, mon fils ?
La vieille parlait avec une étrange douceur. Il est à remarquerqu’elle ne prodiguait pas à Lanthenay ce nom de « fils »qu’elle venait de lui donner. Elle ne l’appelait ainsi que danscertaines occasions très rares.
– J’en suis tout à fait sûr ! dit Lanthenay.
– C’est admirable ! reprit la vieille.
Elle hocha lentement la tête et murmura entre sesdents :
– Oui ! les destinées ont de ces conjonctionsmystérieuses… Vraiment, ceci est admirable…
Elle continua avec une soudaine inquiétude :
– Mais la blessure est-elle dangereuse ?
– Je ne crois pas, dit Lanthenay.
Et la Gypsie prononça ces paroles dont ni Manfred ni Lanthenayne comprirent le sens :
– C’est qu’il ne faut pas qu’il meure… je ne veux pas…ce ne serait pas juste !
… … … … … … .
Il est indispensable que nous placions ici un incident qui n’apu trouver place dans notre récit, et qui a une importancecapitale.
Nos lecteurs ont deviné que les truands avaient été entraînéspar Lanthenay à l’assaut du Louvre.
En effet, dès le premier instant. Lanthenay avait compris que larésolution de Manfred était inébranlable.
Que faire ? L’accompagner au Louvre ? C’était la mortassurée pour tous les deux. Or, Lanthenay était amoureux : ilvoulait vivre. Il ne consentait à mourir que s’il n’y avait pasd’autre issue à la situation. Il avait dès lors entreprisl’audacieuse tentative d’invasion.
Pendant les quelques jours où Manfred demeura enfermé au logisde la rue Froidmantel, Lanthenay avait passé son temps à essayer deconvaincre les principaux chefs des truands : le roi deThunes, le duc d’Égypte, l’empereur de Galilée, et les plusimportants de leurs comtes et suppôts, personnages avec lesquelsnous aurons sans doute à lier connaissance.
Lanthenay eut à lutter contre une vive résistance : laproposition paraissait follement téméraire, et ces hardiscompagnons ne se risquaient à certains coups d’audace qu’à bonescient, et pour le bon motif, c’est-à-dire pour le profit qu’il yavait à retirer d’une expédition.
En désespoir de cause. Lanthenay avait réclamé l’assembléegénérale de toute la truanderie. Cette assemblée eut lieu la veilledu jour où Manfred alla au Louvre.
Tout à coup, les suppôts, comtes, clercs et massiers,personnages déguenillés, hideux, farouches, parcoururent les rangsde l’assemblée, et, en quelques minutes, avec une prodigieuserapidité, tous, jusqu’au dernier des francs-mitoux[7] , furent au courant du but de laréunion.
Il s’éleva un grand murmure, cette sourde rumeur de gens quidiscutent. Cela dura dix minutes.
Alors les grands chefs parlèrent à tour de rôle.
D’abord le roi de Thunes. Ce roi s’appelait Tricot.
Il exerçait le jour l’honorable et lucrative profession demendiant, et la nuit la profession plus honorable et plus lucrativeencore de voleur. Ce cumul ne le fatiguait pas trop, et luilaissait même des loisirs pour composer des ballades qu’il chantaiten ses heures de bonne humeur.
Il se hissa sur un tonneau et dit, d’une voix forte :
– Nous aimons notre frère Manfred. Mais que va-t-il faireau Louvre ? Qu’irions-nous y faire nous-mêmes ? Nous nevoulons pas nous engager dans une aventure qui peut avoir uneterrible issue et des conséquences encore plus terribles pour lapaix de notre royaume. J’ai dit.
Ce bref discours, prononcé d’une voix éraillée, ponctué degestes violents, fut accueilli par un grand silence.
On attendait que tous les chefs eussent parlé. Lanthenay, qui setenait au pied du trône, se mordait les lèvres avec angoisse.
Le duc d’Égypte parla dans le même sens que Tricot.
L’empereur de Galilée se prononça aussi pour l’abstention.
Alors, la rumeur éclata, les discussions recommencèrent danstous les groupes.
L’immense majorité de cette foule était décidée à passer outreet à se porter en masse au secours de Manfred.
Mais telle était l’autorité des chefs que pas une voix n’osaits’élever pour protester contre leur décision.
Tout à coup, un remous se fit près du trône de Tricot.
On vit une ombre grêle surgir près du roi de Thunes.
Elle apparut soudain dans la lumière des torches.
– La Gypsie !
Cette exclamation retentit de toutes parts.
Et un silence étrange se fit.
La scène présentait alors une sorte de grandeur sauvage :la place où dix mille êtres, hommes et femmes en haillons, facesviolentes ou livides, physionomies terribles ou blafardes,grouillent autour des feux ; tout autour, les maisons à toitsaigus, les fenêtres à minuscules vitraux plombés sur lesquels lesflambeaux de résine accrochent des lueurs rouges ; au centre,le trône du roi de Thunes, autour duquel des gens montent la garde,armés de coutelas, bizarrement vêtus de loques sordides ; prèsde là, les figures fantastiques du duc d’Égypte et de l’empereur deGalilée ; sur le tout, un silence pesant d’où monte lapalpitation de dix mille poitrines qui respirent…
La vieille Gypsie s’était dressée. De sa voix perçante,accentuée par une farouche énergie, les mots martelés par unviolent besoin de convaincre, elle dit :
– Écoutez-moi, vous tous ! J’ai à vous dire des chosesqui sont dans mon cœur et qui sont certainement dans les vôtresaussi. On vient de vous parler non pas comme à des hommes, maiscomme à des femelles dignes d’être vendues au marché. Vous l’avezsupporté. Vous êtes des lâches !
La Gypsie garda un instant le silence. Une sorte de halètementpassa, rapide comme un frisson, sur cette foule compacte quiécoutait avec une attention profonde.
Debout, ses cheveux gris au vent, ses bras maigres levés dans ungeste de malédiction, la Gypsie apparaissait comme un géniesurnaturel à ces imaginations élémentaires et sa maigre silhouetteéclairée par les feux rouges, avec des coins d’ombre violemmentaccusés, évoquait sur les truands assemblés, guerriers nocturnes,l’esprit des batailles qui vient planer sur toute réunionarmée.
Son apostrophe fit oublier les sages conseils du roi de Thunes.Ses insultes clamées d’une voix aigre chatouillèrent agréablementces épidermes comme des caresses.
– Il n’en est pas un ici qui ne sente son cœur éclater decolère et de honte à la pensée qu’un de nos frères sera venu envain nous demander assistance. Et pour qui ?… Pour lemeilleur, le plus vaillant ! Hommes, écoutez-moi. Voici ce queje dis : mon fils Lanthenay vient vous dire que mon filsManfred court un grave danger. Si vous n’entendez pas cette voix,les femmes m’entendront. J’irai au Louvre à la tête de vosribaudes ! J’ai dit.
Ces paroles produisirent un effet prodigieux.
La menace de la Gypsie parlant d’entraîner au Louvre lesribaudes de la Cour des Miracles provoqua un enthousiasmeindescriptible.
Le roi de Thunes, le mendiant Tricot, fit un geste. À l’instantmême, le silence s’abattit sur la Cour des Miracles.
Le roi de Thunes demanda :
– Vous voulez aller au Louvre ?
La même acclamation retentit.
– C’est bien ! Nous irons au Louvre !…
La Gypsie, ayant obtenu ce qu’elle voulait, avait sauté à bas dutonneau qui lui avait servi de tribune ; elle s’approchavivement de Lanthenay, lui prit la main :
– Tu vois ? Sans moi, tu n’obtenais rien…
– C’est vrai, mère Gypsie.
– Souviens-toi bien, reprit-elle d’une voix étrange :c’est grâce à moi que tu vas envahir le Louvre et porterune main sacrilège sur l’autorité royale…
Lanthenay frissonna. Elle ajouta tout à coup :
– Peut-être te rencontreras-tu avec le grand prévôt…
– Peut-être !
– Et ce sera grâce à moi !
Lanthenay s’éloigna. La vieille le suivit un instant des yeux.Une joie terrible pétillait dans ses yeux.
… … … … … … .
Nous avons insisté sur cet incident : d’abord pour lecurieux tableau de cette assemblée de truands, ensuite pour établiravec netteté que ce fut, en effet, grâce à la Gypsie que seproduisirent ces deux événements capitaux :
L’invasion du Louvre par les truands.
Le grand prévôt blessé par Lanthenay.
Il est temps que nous donnions satisfaction à la légitimecuriosité de nos lecteurs en essayant de démêler un peu le passé deces deux jeunes hommes que nous connaissons sous les noms deManfred et Lanthenay.
Un jour, il y avait de cela bien des années, était entrée dansParis une troupe de bohémiens composée du père, de la mère, d’ungrand gaillard d’une vingtaine d’années, et enfin d’un petitgarçon.
Ces gens venaient d’Italie. Arrivés à Paris, ces bohémiensaboutirent naturellement à la Cour des Miracles.
Là, ils s’installèrent en un logement sordide. Pourtant, ilsétaient assez riches, d’après ce que racontèrent quelques voisins.On entendit plus d’une fois la bohémienne compter de l’or. On lavit changer assez souvent des ducats à l’effigie du pape AlexandreBorgia. Tout aussitôt, et sans perdre de temps, la famille s’étaitd’ailleurs mise à travailler. Le père s’en allait par les rues deParis, vendant de petits paniers d’osier qu’il fabriquait lui-mêmeavec une habileté consommée, un art délicat. La mère disait labonne aventure. Le fils travaillait la nuit, exerçant lafructueuse et noble profession de tire-laine. Quant au petitgarçon, il demeurait à la maison avec la bohémienne à qui on donnace nom : la Gypsie. Cet enfant s’appelait Manfred.
De toute évidence, il n’était ni de la famille, ni de la race deces nomades. Il avait les traits fins, la peau blanche bien quelégèrement halée par la course au grand air. Il y avait dans saphysionomie éveillée, dans ses grands yeux doux et ardents, dans saparole impérative on ne savait quoi de gracieux, de câlin, detendre et de vif qui le firent adorer de toute la Cour desMiracles.
Interrogée sur cet enfant, la Gypsie gardait un silence prudent.Parfois, cependant, elle répondait qu’elle avait eu l’enfant d’unefamille italienne qui, trop malheureuse pour l’élever, s’en étaitdébarrassé en le vendant à la première troupe de bohémiens quipassait.
Cette explication avait paru plus que suffisante aux insoucieuxhabitants de la Cour des Miracles, et le passé de Manfred demeuraobscur.
Nous devons toutefois noter qu’un jour il vint à la cour deFrance une grande dame qui s’appelait la duchesse de Ferrare et quin’était autre, disait-on, que la fille du pape Alexandre Borgia.Cette dame demeura huit jours à Paris, puis s’en retourna enItalie. Or, il a été établi que la Gypsie alla voir la duchesse deFerrare, dont elle avait appris l’arrivée on ne sait trop comment.Elle eut une assez longue conférence avec elle. Cet incident passad’ailleurs inaperçu au moment où il se produisit.
Le petit Manfred, élevé dans la Cour des Miracles, admiré parles truands, grandissait en force, en grâce et beauté.
Tout à coup, un événement soudain vint jeter un trouble dansl’existence relativement paisible de ces bohémiens : le filsde la Gypsie fut arrêté. La bohémienne avait pour ce fils unepassion exclusive. L’amour maternel était chez elle un sens pousséà l’extrême acuité.
Elle fût morte volontiers pour éviter un chagrin à son enfant.Elle n’avait pour l’homme dont elle partageait la vie qu’uneaffection modérée ; quant au jeune Manfred, il lui étaitindifférent. Mais elle adorait son fils ; toute sa vie tenaitdans cette adoration.
Les motifs de l’arrestation du bohémien nous sontinconnus ; il est probable qu’il avait été pris détroussantquelque bourgeois attarde au détour d’une ruelle. Toujours est-ilqu’il fut condamné à être pendu par le col jusqu’à ce que morts’ensuivît.
Dépeindre la douleur furieuse de la Gypsie nous entraîneraithors de notre sujet. Disons seulement que cette douleur affecta uneforme terrible. Elle rôda nuit et jour auprès de la prison,implorant les gardiens, promettant des trésors si on lui rendaitson fils. Elle put un jour approcher du grand prévôt et se crutsauvée : celui-là avait le droit de faire grâce !
Le grand prévôt écouta avec une attention soutenue lasupplication de cette mère qui sanglotait à ses pieds. Tout cequ’un être humain peut trouver de touchant pour en attendrir unautre, la Gypsie le trouva et le lui dit.
Quand elle eut fini de parler, le grand prévôt lui tourna le dossans une réponse.
Le lendemain, le jeune bohémien fut pendu.
La Gypsie assista à l’exécution jusqu’à la fin.
Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas.
Seulement, elle demanda que le corps de son fils lui fûtremis ; cela lui fut refusé : il y avait une sépulturespéciale pour les suppliciés, et nous avons vu en quel cimetière onjetait les pendus de Montfaucon.
Alors la Gypsie demanda qu’on lui laissât embrasser le cadavrede son fils. Elle fut repoussée sur l’ordre du grand prévôt, quecette femme finissait par ennuyer.
Alors, la Gypsie s’en alla.
Elle reprit ses occupations ordinaires, et bientôt il futévident qu’elle avait oublié le terrible épisode.
Le contraire eût étonné ce monde spécial où une pendaisonn’était, somme toute, qu’un médiocre incident.
Une année environ s’écoula…
Un matin on vit que Manfred avait un compagnon. Un petit garçonde son âge, c’est-à-dire d’environ quatre ans, pleurait dans lelogis de la Gypsie.
D’où sortait cet enfant ?
La bohémienne, interrogée sur ce point par les massiers de laCour des Miracles, personnages qui exerçaient une surveillance,répondit que l’enfant lui avait été donné.
– Par qui ?
– Par des gens… une famille…
– Quelles gens ? Comment s’appellent-ils ?
– Lanthenay ! répondit la bohémienne au hasard, ce nomd’un village qu’elle avait jadis traversé lui étant tout à couprevenu en mémoire.
Le nom de Lanthenay, que la bohémienne avait ainsi jeté, demeuraà l’enfant. Quant à sa présence au logis de la Gypsie, personne n’ysongea plus.
Il était là, comme poussé subitement sur le sol fangeux de laCour : on l’acceptait sans plus d’explications.
Celui qui portait ce nom de village que la bohémienne lui avaitdonné au hasard était un très bel enfant avec des yeux doux et degrands cheveux blonds bouclés.
Pendant les premiers jours, il pleura beaucoup en appelant samère. Il faut dire que la Gypsie fit tout ce qu’elle put pourapaiser le désespoir du pauvre petit.
Ceux qui la voyaient prendre cet enfant dans ses bras, le serrercontre son sein, le regarder avec des yeux où brillait une joielointaine, profonde, se figurèrent que la bohémienne étaitprobablement la mère du petit Lanthenay.
Dès lors s’expliqua l’indifférence de la Gypsie lorsque son filsfut pendu : elle raccrochait son existence à cet enfantqu’elle avait eu sans aucun doute de quelque seigneur français. Carl’enfant ne portait aucune marque de la race de bohème, et laGypsie était à cette époque assez belle pour avoir pu mériter uncaprice.
Voilà donc quelle était exactement la situation :
Il y avait le bohémien qu’on ne voyait jamais ; labohémienne, consolée de la pendaison de son fils, et ces deuxenfants, – Manfred, Lanthenay, – tous deux d’origine inconnue.
Le petit Lanthenay avait rapidement oublié sa douleur.
Peu à peu, il cessa d’appeler sa mère absente.
Il se hasarda à jouer avec Manfred, qui lui faisait des avancesd’amitié. Il en vint à courir dans les ruelles de la Cour desMiracles, où son petit compagnon le guida.
Puis le passé s’effaça de son esprit. Vers l’âge de dix ans, oneût bien surpris Lanthenay en lui apprenant qu’il n’avait pastoujours vécu parmi les bohémiens.
Un jour, tout naturellement, il s’était mis à appeler labohémienne « mère »…
Ce jour-là, la joie de la Gypsie fut immense.
Elle n’en laissa pourtant rien paraître.
Signalons encore ce menu fait : la Gypsie paraissait aimerLanthenay ; elle faisait tout ce qu’il fallait pour donner àl’enfant l’illusion complète qu’il était vraiment aimé ; maisjamais ses lèvres pâles ne se posèrent sur le front ou sur lesjoues de l’enfant. Jamais le maternel baiser n’apprit à Lanthenayqu’il avait une mère.
Tout ceci posé, on comprendra l’étroite amitié qui finit parunir Manfred et Lanthenay. Ils grandirent ensemble, dans uneprofonde ignorance de tout, excepté de la science des armes et desexercices du corps.
Ils avaient quinze ans – ou à peu près – et déjà leurs taillesdéveloppées par de rudes exercices, leurs physionomies étincelantesd’audace leur assuraient une sorte de domination sur les jeunesgens de la Cour des Miracles.
Nous devons ici rapporter un singulier incident qui se place àcette époque.
Un jour, la Gypsie retint Lanthenay au moment où il s’apprêtaità sortir pour rejoindre Manfred.
Et, sans préparation, comme une chose arrêtée d’avance, elle luidit :
– Il est temps que tu te mettes à travailler.
Travailler !… Lanthenay entendait ce mot pour la premièrefois. Il jeta un regard surpris sur celle qu’il appelait« mère ».
– Travailler ?… À quoi ?… Que faut-ilfaire ?…
– Cherche !… Tout le monde travaille parmi nous…
– Faut-il me mettre à fabriquer des paniersd’osier ?
La Gypsie lui saisit la main.
– À quoi te servirait-il, alors, que les plus habiles denos hommes t’aient enseigné à manier la dague ? À quoi teservirait-il de porter une rapière et de savoir si bien t’escrimeravec l’acier ?
Elle jetait un regard profond sur l’adolescent.
– Que faire ? murmura-t-il, réellement désolé de nepouvoir donner tout de suite satisfaction à la Gypsie.
– Écoute ! reprit-elle d’une voix ardente. Nous sommesici dans le royaume d’argot. Il n’y a qu’un travail possible pourun véritable argotier comme toi. Car tu en es un, ajouta-t-elleavec lenteur, comme avec une intime satisfaction. Tu es un vraifils de truand… Tu seras toi-même un truand accompli. Si jeune, tues déjà redouté dans la Cour des Miracles. Sois-le aussi hors denotre royaume. Vois nos hommes… Que font-ils ?… Lorsque tombele crépuscule, ils sortent de leur logis, et, la nuit venue,entrent dans Paris… Le lendemain matin, ils reviennent… et ils ontde l’argent… Veux-tu que je prie quelqu’un de ces braves det’enseigner l’art de guerroyer, la nuit, en pays ennemi ?…
Lanthenay comprit. Un trouble étrange bouleversa son esprit. Ilétait de bohème… Il était d’argot…
– Eh bien, réponds ! reprit la bohémienne.
– Mère Gypsie…
Il s’arrêta, hésitant.
– Pourquoi, aujourd’hui, m’appelles-tu « mèreGypsie » ?… Tu m’as toujours jusqu’ici appelé« mère ».
Oui ! Pourquoi cette adjonction au nom demère ? Y avait-il une brisure dans l’affection dujeune homme ? Pour tout dire, il ne savait pas. Le mot luiétait venu sans qu’il y songeât.
Elle le regardait avec une véritable angoisse.
– Je ne suis donc plus ta mère ?dit-elle.
Il jeta sur elle un regard troublé. Il eût voulu la rassurer, laconsoler, l’embrasser… Il ne pouvait pas !… Machinalement, ilmurmura :
– Mère Gypsie !…
Elle eut un sourire livide et lâcha la main de Lanthenay qu’ellepressait fortement dans les siennes.
– Écoute-moi, dit-elle alors de cette voix lente etgutturale qu’elle avait aux heures de ses violentes émotions, tu esmon fils… Tu n’es pas né, il est vrai, de mon sang ; je net’ai pas porté dans mon sein… Mais tu es mon fils… Ton père t’aabandonné… c’était un pauvre homme… ta mère est morte trois joursaprès ta naissance… Je t’ai recueilli, je t’ai élevé, je me suisattachée à toi profondément… plus encore qu’à Manfred. Quedis-je ? Manfred n’est pour moi qu’un étranger que j’ai élevépar pitié… Mais toi, Lanthenay, tu es mon fils… oui… mon fils…
Elle répétait le mot, y insistait, comme pour le faire entrerdans l’esprit du jeune homme.
– Je sais, dit-il, tout ce que vous avez fait pour moi. Etje me sens pour vous une gratitude qui ne finira qu’avec mavie.
– De la gratitude ! murmura-t-elle amèrement.
Il y eut entre eux deux un silence embarrassé.
– Quant à ce que vous me proposez, reprit-il, jeréfléchirai, mère…
Il prononça le mot avec une sorte de répulsion qui l’étonna, lebouleversa.
– Tu réfléchiras ! s’écria-t-elle. Écoute : jesuis une fille de bohème, moi ! je suis jeune encore, malgrémes cheveux déjà gris… Mais, bien que jeune, j’ai vu de près unefoule de choses que des vieillards n’ont pas vues. J’ai appris àlire dans le cœur des hommes ; j’ai étudié ; j’aicomparé. La vie a été arrangée pour que nous autres, nous soyonséternellement misérables, et pour que, de notre misère, soit bâtile bonheur des heureux du monde… Est-ce que cela ne te révoltepas ?… Regarde-toi ! Tu as la force, tu as la beauté, tuas l’audace, tu as le courage et l’intelligence… Et pourtant,qu’es-tu ? Rien !… Que peux-tu être ? Rien !…Est-ce que cela ne t’indigne pas ?… Moi, mon fils, j’ai vu deprès les hommes, et je te le dis : celui qui ne se révoltepas, celui-là est un lâche. Or, tu n’es pas un lâche… Quecrains-tu ?… Moi, je ne crains rien… Je n’ai pas peur de lamort… Et toi, Lanthenay, tu n’as pas peur non plus. Je le sais.J’ai pesé ton cœur. Je sais ce qu’il vaut… Que se passe-t-il doncen toi ? Pourquoi n’accueilles-tu pas mes paroles avec lestransports que j’attendais ?
Ce qui se passait en lui ?…
Lanthenay eût été bien embarrassé de le dire.
Disons simplement que ce jeune homme était une nature fine etdélicate à qui répugnaient les moyens grossiers proposés par labohémienne.
Cet entretien n’eut pas de suite. Lanthenay s’échappa enpromettant de songer à la proposition.
Il y songea, en effet, en parla longuement avec Manfred, et tousdeux furent d’accord pour conclure qu’ils ne seraient pas desargotiers.
Cependant, leur influence dans le royaume d’argot allaitgrandissant. D’où venait cette influence ?
L’argot et l’Égypte n’avaient qu’un culte, celui de labravoure.
Or, nul n’était aussi brave que Manfred et Lanthenay.
Un jour, une ribaude devait être pendue pour nous ne savons tropquel méfait. Manfred et Lanthenay, assistés de quelques hardiscompagnons, tombèrent sur l’escorte qui conduisait l’infortunée àla potence.
Le fait était inouï. L’attaque fut si impétueuse, si imprévueque la masse du peuple accouru au spectacle s’enfuit de toutesparts ; les soldats de l’escorte, effarés, croyant à unesédition, se mirent à charger la foule qui s’enfuyait, et quand ilsrevinrent à la charrette où était attachée la condamnée, celle-ciavait disparu.
Une nuit, le guet ramassa et entraîna deux pauvres diables,sortes de matamores, avec leurs toques à plume gigantesque et leursmanteaux troués ; on les appelait Fanfare et Cocardère.Manfred et Lanthenay rencontrèrent la patrouille qui emmenait lesdeux argotiers. Ils la chargèrent aussitôt et s’escrimèrent si bienque, quelques minutes plus tard, Fanfare et Cocardère étaientlibres.
On citait des deux jeunes gens cent traits pareils accomplistantôt par l’un, tantôt par l’autre, tantôt par les deuxensemble.
Ces prouesses avaient fortement impressionné l’imagination destruands parmi lesquels vivaient Manfred et Lanthenay. On ne pouvaitleur faire qu’un reproche ; il est vrai qu’il étaitgrave !
Jamais ils n’avaient voulu se mêler d’une expédition nocturnecontre la bourse des passants.
Achevons en disant que les truands avaient un préféré parmi cesdeux préférés : c’était Manfred.
Lanthenay, plus calme, plus réfléchi, plus froid ; Manfred,emporté, batailleur, querelleur, grand buveur et grand coureur defilles. Lanthenay avait cette physionomie spéciale des gens surlesquels pèse un malheur insoupçonné ; on ne pouvait pas direqu’il était d’humeur triste ; mais il y avait en lui unegravité inquiète comme s’il eût senti rôder près de lui le malheur…comme s’il eût la confuse intuition de quelque effroyablecatastrophe toute proche ; Manfred paraissaitinsoucieux ; il était cependant d’une sensibilitéextrême ; les sentiments, chez lui, se haussaient par bondsjusqu’aux sommets.
Ces différences apparentes suffisent pour expliquer que Manfredfût le préféré des truands ; il n’en était pas un parmi euxqui ne fût prêt à se faire tuer pour lui ; il n’était pas uneribaude dans tout le royaume d’argot qui ne soupirât secrètementpour lui. Il était le véritable roi des truands, comme il l’avaitdéclaré lui-même avec une sorte de vantardise naïve etcharmante ; le roi de Thunes, Tricot lui-même, ne lui parlaitqu’avec respect, et il faut dire tout de suite que ce personnagesupportait avec impatience l’autorité morale du jeune homme.
Quelles étaient les ressources de nos deux héros à l’époque oùnous les rencontrons ? De quoi vivaient-ils ?
Pour Lanthenay, la réponse était facile. Lanthenay était devenul’associé de maître Etienne Dolet, le célèbre imprimeur. Un jour,alors qu’ils avaient environ une douzaine d’années, les deuxgamins, courant, errant, musant par les rues, s’étaient égarésjusqu’au delà des ponts, vers la montagne Sainte-Geneviève.
Le hasard les amena devant une boutique.
Sur le seuil, assis sur des escabeaux, deux hommes examinaientavec attention des feuilles de parchemin sur lesquelles étaienttracés des signes bizarres.
Les deux enfants, hissés sur la pointe du pied, regardaient avecune profonde admiration.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Manfred.
– Des écritures ! répondit Lanthenay.
Les deux hommes se retournèrent et sourirent à la mine éveillée,aux yeux intelligents et à l’admirative physionomie des gamins. Or,de ces deux hommes, l’un, et le plus jeune, était maître Dolet.
L’autre était Rabelais corrigeant l’épreuve d’une édition duLivre seigneurial qui portait ce titre : La vieinestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composéepar l’abstracteur de quintessence.
Rabelais interrogea ces deux enfants qui regardaient lesécritures avec tant d’admiration. Leurs réponses lefrappèrent. Dolet les fit entrer dans la boutique et leur montrades images qui les stupéfièrent…
Le lendemain, ils revinrent « pour voir les images »,puis les jours suivants. Peu à peu le maître imprimeur s’attacha àces deux gamins, et il entreprit de commencer leur éducation.Jamais élèves plus attentifs n’écoutèrent avec plus d’admirationleur maître…
Lanthenay, surtout, devint un vrai savant et trouva desperfectionnements à l’art naissant de l’imprimerie.
Hâtons-nous d’ajouter que, très vite, il s’intéressa surtout àl’imprimerie parce que maître Dolet avait une fille.
Lanthenay était donc devenu l’associé du maître imprimeur. Quantà Manfred, il rêvait d’autres destinées.
Il rêvait gloire et batailles et n’attendait que l’occasionpropice de s’aventurer en quelque guerre.
En attendant, comment vivait-il ?
Disons tout d’abord que les deux jeunes gens habitaient ensemblerue Froidmantel un logis très modeste. Ce que gagnait Lanthenaysuffisait à leurs besoins communs. Mais force nous est d’ajouterque Manfred augmentait parfois le pécule d’une somme imprévue, deprovenance plutôt bizarre.
Il arrivait que quelque truand de marque priait le jeune hommede lui enseigner quelque bon coup d’épée. Manfred ne se faisait pasprier.
Nous devons déclarer qu’avec son insouciance il n’y voyait pasmalice. Généralement il retrouvait, après la leçon, une ou deuxpièces d’or dans son pourpoint.
Était-ce à lui de juger les truands parmi lesquels il avait étéélevé, qui l’avaient tant aimé et choyé ?
En acceptant ces pièces d’or qui sentaient le fagot d’une lieue,Manfred était peut-être poussé par quelque délicat sentiment.Peut-être ne voulait-il pas faire comprendre au donateur ladistance qui le séparait de lui… Où peut-être, tout simplement, nefaisait-il là-dessus aucune réflexion, la morale, à cette époque,étant bien loin d’être aussi « perfectionnée » qu’à lanôtre, où, tous, nous sentons et comprenons par éducation intensivecombien il est mal de prendre une part de bien-être à qui en atrop. Manfred ne comprenait peut-être pas cela, lui !
Nous laissons le lecteur libre de choisir entre les deuxexplications, et nous n’irons pas plus loin dans ce plaidoyer.
Telle était la situation exacte de Manfred et de Lanthenay aumoment où nous lions connaissance avec ces deux personnages.
Le soir même où Sansac, La Châtaigneraie et Essé firent enl’auberge de la Devinière la partie de dés à laquelle nous avonsassisté, une scène bizarre se passait non loin de là, dans unemaison de l’une des ruelles qui avoisinaient le Louvre.
Trois hommes causaient, dans une chambre retirée. Ou plutôt,l’un des trois, assis dans un fauteuil, parlait.
Et les deux autres debout, dans une attitude respectueuse,répondaient aux questions qui leur étaient posées d’une voixhautaine et impérative.
Celui qui était assis n’était autre que le vénérable et vénérépère Ignace de Loyola, dont la réputation de force, de courage etde sainteté commençait à se répandre dans le monde. Les deux autresétaient deux vulgaires moines, dont l’un s’appelait Thibaut etl’autre Lubin. Ils étaient assez connus dans la ville etl’Université. Marot les a chansonnés quelque peu.
Loyola achevait de lire une lettre où les deux moines luiétaient recommandés ; de temps à autre, il jetait sur eux unregard furtif.
– C’est bien, dit-il, en achevant sa lecture. J’ai besoin,pour une mission qui touche directement les intérêts de l’Église,de deux hommes saintement courageux et intelligents. On m’assureque vous avez les qualités requises, mes frères…
– Deo gratias ! murmurèrent les moines ens’inclinant aussi profondément que le leur permettait la rotonditéde leur ventre.
Loyola se leva et fit quelques pas en méditant.
Il revint se placer devant les deux moines.
– Savez-vous, leur dit-il, qu’il est permis de mentir dansl’intérêt et pour la gloire de Dieu ?…
Frère Lubin et frère Thibaut se regardèrent effarés, sedemandant si ce n’était pas là un piège que leur tendait leredoutable père.
– Non, vénérable père, nous ne le savions pas encore !répondit à tout hasard frère Lubin.
– Eh bien ! vous le saurez dès maintenant. Savez-vousqu’aucune action n’est condamnable, si elle tend au bien del’Église et à la gloire de Dieu ?… Je dis aucune action :même le vol, même le meurtre…
La stupéfaction des moines fit place à une sorte de terreur. EtLoyola continua :
– Il faut qu’on le sache ! Tout est permis, tout estjuste, tout est bon qui conduit au triomphe de Jésus et de laVierge. Si la fin proposée est bonne, tous les moyens sont bons.Entendez-vous, mes frères ?…
– Nous entendons, vénérable Père, balbutièrent les moinesterrorisés.
– Oui ! mais comprenez-vous ?…
– Nous tâcherons de comprendre…
– Les temps sont proches, s’écria Loyola, l’Église estmenacée ; ses dogmes sont contestés ; le schismeexécrable s’est produit… Notre mère porte au flanc la blessurehideuse ; une fois de plus Jésus est flagellé ; une foisde plus, la Vierge pleure des larmes de sang…
Frère Lubin et frère Thibaut opinaient de la tête. Loyola sepromenait avec agitation. Sa physionomie de combattant farouches’illuminait d’un feu sombre…
– Or, continua-t-il, que sommes-nous ?… Dessoldats ! pas autre chose. Soldats du Christ ! soldats dela Vierge !… défenseurs d’élite, troupe sacrée qui doitveiller autour du monument auguste édifié par Pierre ;gardiens de l’Église. Que dis-je ! Devons-nous attendre quel’ennemi soit sur nous ?… Non, non ! Plus de cesfaiblesses indignes… Jésus veut être défendu… et la défensecomporte l’attaque… C’est nous, cette fois, qui marcherons surl’ennemi et pénétrerons dans ses rangs épouvantés…
Les deux moines firent le signe de croix et commencèrent à serapprocher tout doucement de la porte…
– Eh bien ! mes frères, dit tout à coup Loyola,puisque nous constituons une armée qui doit vaincre ou mourir, nousdevons agir en soldats, c’est-à-dire employer toutes les ruses dessoldats en campagne.
Que font les soldats ? Ils essaient de tromper l’ennemi,lui tendent des embûches ; la ruse et la force, voilà les deuxéléments de victoire. C’est donc la ruse et la force qu’il fautemployer. Avez-vous compris ?…
– La ruse ! balbutia Thibaut.
– La force ! bégaya frère Lubin.
– Écoutez-moi ! vous êtes choisis pour une missiondélicate. Vous êtes désignés pour pénétrer chez l’ennemi et luidresser une embûche à la suite de laquelle nous remporterons unegrande victoire…
Les deux moines se regardèrent avec cet air de résignationsuprême qui signifiait clairement :
– Cette fois, mon frère, nous sommes perdus !
Loyola avait ouvert un meuble. Il en sortit un livre. C’était unvolume de petite dimension, comprenant une cinquantaine de pagesseulement. Il le déposa sur la table et rouvrit à la première pagequi portait le titre.
– Lisez ! fit-il impérieusement.
Thibaut et Lubin se penchèrent ensemble et lurent :
Mensonge, fausseté
inutilité
du dogme de l’immaculéeconception
démontrés avec preuves
par
Messire CALVIN
–––
Ouvrage imprimé à Paris
par privilège, et avec autorisationroyale,
par maître ÉTIENNE DOLET.
Les deux moines, ayant lu, se redressèrent en faisant le signede la croix et en donnant toutes les marques d’une profondeindignation.
– Vous avez lu ? demanda Loyola. Qu’enpensez-vous ?
– Abomination ! gronda frère Thibaut.
– Sacrilège ! rugit frère Lubin.
– Que croyez-vous que mérite l’auteur de ce livremonstrueux ?
– La mort !
– Et celui qui l’a imprimé ?
– La mort !
– Oui !… la mort en place publique, la mort parsupplice.
Loyola rêvait :
– Voici donc la machine de guerre que j’ai préparée… Oui,la ruse est juste, quand il s’agit de frapper l’ennemi !… J’aimoi-même écrit ce livre, et j’ai trouvé, accumulé les preuves… Il ya donc des preuves de la fausseté du dogme !… Preuvesapparentes, preuves qui m’ont été soufflées par l’espritsupérieur ; oui c’est moi qui ait écrit cela ! C’est surnos presses secrètes que ce livre a été imprimé !… La ruse estbonne… elle sera infaillible…
Les deux moines, les yeux clos, attendaient, non sansfrémissement, ce qui allait résulter de cette rêverie.
– Ce livre impie, reprit Loyola à haute voix… il faut qu’ilsoit trouvé en la place même où il est naturel qu’on le trouve.Écoutez-moi. Je vais être clair et précis. Vous connaissez sansdoute l’imprimeur Dolet ?…
– Nous le connaissons sans le connaître, dit Lubin.
– Nous étions loin de nous douter… ajouta Thibaut.
– Nous ne l’avons jamais vu de près !conclurent-ils.
Loyola fronça le sourcil.
– On m’a assuré, et je tiens la chose pour vraie, que vousaviez été à diverses reprises chez lui, et qu’il vous faisait bonaccueil, vous faisant goûter de son vin…
Les deux moines tombèrent à genoux.
– Grâce, vénérable père ! gémit Thibaut.
– Nous ne savions pas que cet hérétique imprimait depareilles horreurs ! dit Lubin.
– Relevez-vous, ordonna durement Loyola.
Les moines obéirent, et, tranquillement, à la grandestupéfaction de ses auditeurs, il continua :
– Si vous avez été choisis pour tendre à l’ennemi del’Église le piège où il va tomber, c’est justement parce que vousavez été reçus chez Dolet. Voici ce qu’il faut faire. Il faut allerchez lui, pas plus tard que demain, en son logis de rueSaint-Denis. N’est-ce pas là qu’il vous fit goûter de sonvin ?
– Confiteor ! murmurèrent les moines.
– Ce vin était-il bon ? demanda Loyola avec un étrangesourire.
– Délectable ! affirmèrent-ils.
– Tout est donc pour le mieux, et il faut admirer les voiesdu Seigneur qui a permis que ce mécréant possédât d’un vindélectable, qui a voulu ensuite que vous fussiez les hommes de goûtayant pour ce vin toute l’affection désirable. Admirez, mesfrères ! Par la volonté divine, vous avez été invités à boirede ce nectar afin qu’un jour vous puissiez entrer chez l’hérétique,et, tout en savourant une bouteille de ce vin, glisser adroitementce livre parmi les livres du logis… Est-ce compris ?…
Les deux moines se regardèrent avec stupéfaction.
Le savant auteur des Commentaires de la langue latineaimait en effet se délasser de ses travaux d’érudition par quelquebonne rasade prise en compagnie de joyeux lurons. Il ne faudraitpas se représenter Dolet comme un type de savant à lunettes et àdistractions.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, en pleine force desanté, un peu grave peut-être, mais n’éprouvant pas la moindrehorreur pour le bon rire que lui recommandait tant son ami intimeRabelais.
Ce serait aussi une erreur de s’imaginer que le maître imprimeuréprouvait une répulsion violente contre l’Église et sesreprésentants. Etienne Dolet était un libre esprit.
Il est certain qu’il ne croyait pas.
Voilà tout ce qu’on peut dire.
Frère Lubin et frère Thibaut, aux heures de ses délassements,l’avaient plus d’une fois distrait de leurs boutades. Jamais iln’entamait avec eux de controverse religieuse, pas plus d’ailleursqu’avec qui ce fût.
Or, donc, les moines avaient parfaitement compris la propositiondu vénérable père Ignace de Loyola.
Il s’agissait tout simplement d’envoyer au bûcher l’homme quiles avait reçus dans sa maison avec courtoisie, et même avecquelque amitié.
Nous disons qu’ils furent consternés. Mais nous ne disons pasqu’ils songèrent un seul instant à se révolter contre le rôleabominable qui leur était dévolu. Loyola lut sur leurs visages leursoumission épouvantée.
– Ainsi, reprit-il, dès demain, mes frères, vous vousrendrez chez l’hérétique imposteur…
Ils firent oui de la tête.
– Il vous invite à boire de ce vin… Et, tout doucement,sans qu’il y prenne garde, vous glissez le livre sur un rayonquelconque, puis vous sortez tout aussitôt, prétextant uneaffaire…
– Ainsi ferons-nous ! dit frère Thibaut.
– Voici le livre ! fit Loyola.
Frère Thibaut prit le volume, en donnant toutes les marques derépulsion qu’il croyait nécessaires, et il le cacha sous son amplerobe…
– Allez ! dit simplement Loyola en étendant le brasdans un geste de commandement.
Il est nécessaire que nous revenions pour quelques instants à labelle Ferronnière. Nos lecteurs ont assisté à la terrible scène oùMadeleine tua son mari Perron à coups de poignard. Nous l’avons vuecreuser une fosse dans un coin de son jardin, de ses petites mainsblanches maniant avec ardeur la lourde bêche de fossoyeur… Nousl’avons vue jeter le cadavre dans le trou… puis, ce trou comblé,nous l’avons vue sortir de la petite maison où tant de charmantesheures d’amour s’étaient écoulées et où venait de se dérouler cedrame…
Suivons Madeleine Ferron qui, enveloppée d’un manteau, s’en vade la maison d’amour, maison de crime.
– Je ne suis plus une femme, avait dit Madeleine ; jesuis une forme de la Vengeance…
Aucun regret du malheureux qu’elle venait de tuer. Aucuneimpression nerveuse de la scène du meurtre. Et même aucun souvenirde la scène de Montfaucon : le bourreau l’entraînant… luipassant la corde au cou…
Tout s’effaçait en elle.
Et veut-on savoir ce qui subsistait encore dans sa mémoire etfortifiait de seconde en seconde sa haine ?
C’était le rire de François Ier, et cet éclat de rirequ’elle avait entendu dans la nuit, au moment où, affolée, elle sepenchait à la fenêtre pour crier :
– À moi, mon François !
Ce rire elle l’avait dans l’oreille, comme une obsessionmaladive. Elle se souvenait avec une effrayante netteté de laballade que le roi chantait en s’éloignant.
Et maintenant, sa pensée de haine et de vengeance s’accompagnaitdu rythme doux et plaisant de la ritournelle favorite du roiFrançois…
Elle s’enfonça dans le dédale de ruelles étroites et sombres quiavoisinaient l’église Saint-Eustache.
Elle s’arrêta en l’une de ces ruelles.
Cela s’appelait la rue Traînée.
Vers le milieu de cet étroit boyau qui longeait l’un des côtésde l’église, une maison se dressait, un peu isolée des autres pardeux étroits passages qui la ceignaient.
Elle avait l’apparence d’une bonne maison de moyennebourgeoisie, possédait un pignon et des fenêtres ogivales à vitrauxépais.
Qui habitait cette maison ?
Une femme qu’on appelait la Maladre – nous ne savons troppourquoi… peut-être parce qu’elle avait dû être, à un moment,internée en quelque maladrerie.
Cette femme n’avait pas d’âge. La figure ravagée par la petitevérole, ses yeux bordés de rouge, son crâne sans cheveux… qu’ellecachait continuellement sous un béguin serré, sa taille exiguë, lalongueur de ses doigts crochus en faisaient un type répugnant.
Cependant, la Maladre recevait de nombreuses visites.
La maison se composait d’un rez-de-chaussée et de deuxétages.
En entrant, lorsque la porte toujours soigneusement close avaitété ouverte au visiteur, on se trouvait dans un couloir au fondduquel commençait l’escalier qui conduisait aux étages supérieurs.Vers le milieu du couloir à gauche, une porte s’ouvrait sur unesalle de buverie, assez semblable à la plupart des cabarets del’époque.
Là, des servantes versaient aux visiteurs de l’hypocras et desvins capiteux. Ces servantes, à peine vêtues, ou plutôt assezdévêtues, s’asseyaient sans façon sur les genoux des buveurs,entouraient leurs cous de leurs bras et leur murmuraient àl’oreille des paroles plus capiteuses encore que les vins qu’ellesleur versaient.
De temps à autre, l’un des buveurs disparaissait avec l’une desservantes. Voilà ce qu’était la maison de la Maladre. Or, c’est àcette maison que vint frapper Madeleine Ferron !
Bien qu’il fût tard, il y avait encore une douzaine de buveursdans la salle commune. La plupart étaient ivres et bégayaient auxribaudes des déclarations grotesques…
Deux ou trois s’étaient endormis sur les bancs de bois à dossiersculpté ; l’un d’eux avait roulé à terre.
Sur les tables, parmi les pots d’étain et les cruches de grès,des épées qu’on avait dégrafées.
On ne chantait pas, c’était défendu.
Mais on s’interpellait à haute voix, avec des rires avinés, lesvitraux et les volets étant assez épais pour que le bruit ne pûtattirer le guet.
L’un des buveurs d’hypocras n’était pas ivre. C’était un hommed’une trentaine d’années, à la figure blafarde, aux yeuxprofondément tristes, au visage ravagé par quelque souffranceinconnue… Cet homme s’appelait Jean le Piètre.
Lorsqu’une des servantes passait près de lui, cheveux épars,poitrine nue, jupon troussé, les yeux de Jean le Piètres’enflammaient et suppliaient :
– Mésange ! murmurait-il. Tu ne veux doncpas !
La belle fille secouait la tête avec un frisson derépulsion.
– Merci ! répondait-elle avec son rire. Je ne veux pasmourir de male mort…
Jean le Piètre baissait la tête et serrait les poings avec unerage convulsive !
Et, à toutes, il tendait vaguement les bras, implorant unbaiser… Et toutes lui disaient de ces réponses qui le faisaients’écrouler sur son escabeau, plus blême, avec de sourds jurons derage impuissante…
Madeleine Ferron, avons-nous dit, frappa à la porte de lamaison. En même temps, elle rabattit son capuchon et s’en couvritle visage.
À l’intérieur, un homme, sorte de laquais qui veillaitcontinuellement à la porte, ouvrit un judas et étouffa uneexclamation de surprise en constatant que le visiteur nocturnequ’il s’attendait à dévisager était une visiteuse.
– Une femme ! murmura-t-il, stupéfait. Une femmeici ! L’aventure est admirable ! Peut-être unerecrue ?…
Et au lieu d’ouvrir il grimpa à l’étage supérieur.
Quelques instants plus tard, la Maladre venait coller son œil aujudas, hésita une seconde, puis se décida à ouvrir, avec ce gestequi signifie :
– Après tout, nous verrons bien ! Madeleine Ferronentra et dit :
– Vous êtes la Maladre ?
– Oui. Et vous ?
– Je veux vous parler seule à seule.
– Venez.
La minute d’après, Madeleine se trouva dans une chambre àcoucher d’aspect sordide.
Madeleine eut un mouvement de révolte devant cette affreusefemme. Mais presque aussitôt elle se remit.
La voix rieuse, la voix persécutrice du roi FrançoisIer résonnait à ses oreilles. Toute la scène de lâchetépassa devant ses yeux ; le dégoût, l’horreur et la haine, denouveau, anéantirent en elle la femme pour ne laisser subsister quela « forme de vengeance ».
La Maladre la regardait avec une curiosité aiguë.
– Fi ! le vilain capuchon qui m’empêche d’admirer lejoli visage de ma nouvelle amie ! dit-elle en esquissant dehideuses grâces.
– Que vous importe mon visage !
– Cependant, ma mie, il faut bien que je le voie… si vousvoulez… que nous nous entendions…
– Que croyez-vous donc ?…
– Que vous voulez demeurer parmi nous, la belleenfant !
Madeleine eut un tressaut indicible de dégoût. La Maladreajouta :
– À en juger d’après ce que je puis deviner de votrebeauté, je vous garantis un beau succès…
Frémissante, Madeleine murmura :
– Ô roi !… Je descends à l’abîme !… Je me senstomber en un océan de fange… la mort que je cherche est impure ethideuse… mais je t’entraînerai avec moi… je t’éclabousserai de mahonte… et ma mort sera ta mort…
– Eh bien ? demanda la Maladre, surprise. Ne craignezrien, mon enfant… Ici, vous êtes dans une bonne maison, je m’envante, et qui n’a rien de commun avec tels cabarets mal famés…
– Je ne viens pas pour ce que vous croyez, dit brusquementMadeleine…
En elle-même, elle songea amèrement :
– Je viens empoisonner ma beauté pour m’en faire unearme !…
– Que voulez-vous donc ? reprit la Maladre.
– D’abord, prenez ceci, dit Madeleine.
La Maladre s’empara avidement du sachet plein d’or que luitendait son étrange visiteuse. Elle leva un regard stupéfait surMadeleine, cherchant à deviner son visage…
– Je vous achète votre silence, continua Madeleine ;vous voyez que je le paye fort cher… Mais si jamais un mot…
– Madame, protesta la Maladre, je vous suis, dévouée corpset âme. Quant à me taire… voyez-vous… il y a longtemps que j’y suishabituée… Si j’avais voulu parler… je me serais fait pendre !C’est qu’il en est venu ici, des hauts personnages… des marquis etdes princes !… et même… des rois !…
Madeleine eut un long tressaillement.
– Le roi ! balbutia-t-elle.
La Maladre se pencha et murmura :
– Vous avez été si généreuse avec moi… Je puis bien toutvous dire… Oui, madame, le roi est venu… et il vient encore… il abeau prendre un costume de bourgeois… je le reconnais au premiercoup d’œil…
– Le roi ! répéta Madeleine.
Et, tandis que la Maladre enthousiasmée par les pièces d’or selançait en un récitatif étrange, plein de sous-entendus et de motscrus, la belle Ferronnière, tombée en une rêverie douloureuse, serépétait :
– Il vient ici !…
– Parlez donc sans aucune crainte, achevait la Maladre.Aussitôt dit, aussitôt oublié : c’est juré… juré sur la grandecroix de Saint-Eustache qui protège ma maison.
– Écoutez-moi, dit tout à coup Madeleine, approchez-vousque je vous parle bas… à l’oreille. Le front dans les deux mains,éperdue, emportée par une tempête de haine, Madeleine parla, ouplutôt elle grinça… avec un accent tel que la Maladre en devintlivide…
– Oh madame… balbutia-t-elle. Est-ce possible !…Quoi !… Vous voulez…
– Je veux !…
– C’est horrible, madame, songez-y…
– Je veux !…
– Quand ?
– Tout de suite, si possible… demain au plus tard…
– Je puis tout de suite, madame… mais…
– Va donc ! Qu’attends-tu ? gronda Madeleine.Misérable sorcière, tu ne vois donc pas l’atroce souffrance que tum’infliges à prolonger mon agonie !
– Attendez, madame… prononça la Maladre.
Elle sortit, appela. Et au laquais accouru :
– Envoie-moi Jean le Piètre !…
Quelques instants plus tard, Jean le Piètre apparaissait et laMaladre le faisait entrer dans une chambre…
– Mésange ne veut pas de toi ?…
– Non.
– Spérance ne veut pas de toi ?
– Non.
– La Borgnesse ne veut pas de toi ?
– Non.
– Ni les miennes ni aucune ribaude. Toutes ont peur,n’est-ce pas ?
– Oui ! dit Jean le Piètre avec un soupir dedésespoir.
– Et toi, tu veux une ribaude ?
Jean le Piètre joignit les mains avec extase…
– Sais-tu que ton contact tuera sûrement lamalheureuse ?
– Je vais bien mourir, moi ! gronda-t-il.
– Attends ici !…
La Maladre courut à sa chambre, prit sa visiteuse par la main etl’entraîna…
– Madame… une dernière fois…
– Silence !…
– Vous voulez ?
– Je veux !…
– Entrez là !…
La belle Ferronnière eut ce mouvement de recul qu’ont lescondamnés quand s’approche le bourreau, puis, dardant vers desciels inconnus un regard de malédiction suprême, elle poussaviolemment la porte et entra…
Ce matin-là le vénérable père Ignace de Loyola eut uneconférence avec le comte de Monclar, grand prévôt de Paris.
Il y avait de l’inquisiteur dans l’âme de Monclar.
Il y avait du policier dans l’âme de Loyola et c’est pour celaque tous deux semblaient si bien s’entendre durant leurentretien.
– Ce Dolet, disait Loyola, est une vraie plaie pour votrebeau pays de France…
– Hélas, vénérable père, le roi est faibleparfois !
– Oui ! oui ! Il veut jouer au savant, au poète…Comme si les rois devaient être autre chose que la main de ferappesantie par Dieu sur les peuples ! Les peuples, mon chermonsieur de Monclar, ont une tendance néfaste à la rébellion contrenotre sainte autorité, les rois doivent être nos agents… ou sinonnous briserons les rois eux-mêmes !…
– Cet imprimeur, continua Loyola, contribue plus quequiconque à répandre un art maudit dans le monde. Nous tueronsl’imprimerie, nous commençons par tuer les imprimeurs…
– Dolet se tient sur ses gardes, vénéré père.
– Je le sais, monsieur le grand prévôt. Mais l’esprit duSeigneur veille en nous et nous suscite les légitimes stratagèmespar quoi l’imposteur doit périr. Il faut que Dolet meure. Il fautque sa mort soit un exemple en France.
– J’attends vos ordres…
– Rendez-vous donc au logis particulier de l’imprimeur.Allez-y avec une suffisante escorte, dès maintenant. Quand, deloin, vous aurez vu sortir de la maison deux moines qui s’appellentfrère Thibaut et frère Lubin…
– Je les connais…
– Alors, il sera temps. Entrez chez Dolet, au nom du roi.Fouillez les rayons de ses bibliothèques ; vous trouverez unlivre de damnation où le mystère de l’Immaculée conception estbassement et lâchement nié…
– Horreur ! murmura Monclar.
– Il faut que ce livre soit trouvé devant de nombreuxtémoins…
– Cela sera fait ainsi…
– Dès que vous avez trouvé le livre, vous arrêtezl’imprimeur ; vous l’incarcérez en quelque solidecachot ; le reste me regarde. Allez, monsieur le grand prévôt…hâtez-vous… C’est à peu près l’heure où frère Thibaut et frèreLubin doivent agir…
Monclar s’inclina profondément.
– J’oserai vous demander une grâce, dit-il.
– Elle vous est accordée… parlez !…
– Depuis de nombreuses années, je souffre, en moncœur ; un fils que j’idolâtrais m’a été arraché… et sansdoute, il a été tué… sa mère… la femme que j’adorais… est morte dechagrin… Depuis, ces choses ne peuvent sortir de mon souvenir…
Le grand prévôt, courbé devant le moine eut un râle…
– Vénérable père, de telles douleurs sont intolérableslorsque le temps n’a pu les apaiser… J’ai pensé…
– Parlez sans crainte, dit Loyola.
– Eh bien ! mon audace est grande sans doute… maisj’ai pensé que la bénédiction du Saint-Père, si elle m’étaitaccordée, soulagerait mon âme…
– Cela est certain ! Achevez…
– J’ose donc vous supplier d’intercéder auprès de SaSainteté, à votre prochain voyage à Rome, afin qu’elle daignem’accorder l’immense faveur que je sollicite.
Loyola demeura un moment pensif. Il étudiait Monclar.
– Cet homme-là est une force, pensa-t-il, car il a lafoi…
Alors il se leva et redressa sa haute taille.
– À genoux, comte ! dit-il gravement.
Le grand prévôt tomba sur ses genoux.
– Je suis parti du Vatican, porteur de deux bénédictionspontificales, continua le moine. L’une était pour le roi deFrance ; elle est donnée. L’autre était pour Sa MajestéCharles… Comte de Monclar, vous êtes aujourd’hui plus utile àl’Église que l’Empereur… l’Empereur attendra !
Monclar palpitant se prosterna tandis que Loyola, la dextrelevée, murmurait au nom du pape la formule de bénédictionpontificale.
Une heure plus tard, le grand prévôt était posté aux abords dulogis de Dolet. Les alentours étaient gardés : Une escorteétait cachée dans une maison voisine.
Monclar n’attendit pas longtemps. Il y avait dix minutes à peinequ’il avait achevé d’organiser la souricière lorsqu’il vit frèreLubin et frère Thibaut sortir de chez le maître imprimeur.Aussitôt, il fit un signe.
La rue se remplit de soldats, les abords du logis Dolet furentoccupés, au grand étonnement des passants. Le grand prévôt entradans la maison qui fut aussitôt envahie.
– Au nom du roi ! proclama Monclar. Qu’on fouillecette maison de fond en comble et qu’on saisisse tous les livresmanuscrits ou imprimés qui s’y trouvent !
… … … … … … .
Voici comment frère Lubin et frère Thibaut accomplirent leurmission. En sortant de la maison où le terrible Loyola leur avaitconfié le livre maudit, les deux moines se mirent à marcherrapidement. Ils avaient hâte de mettre une bonne distance entre euxet le rude combattant qui les avait effrayés.
La nuit noire n’était atténuée dans les rues par aucunelanterne. Les deux moines n’étaient qu’à demi rassurés.
Ce n’est pas qu’ils fussent peureux ; mais, somme toute, àpareille heure, ils eussent préféré être dans leurs cellules.
Vers six heures du soir, leur supérieur les avait appelés etleur avait donné une lettre en leur enjoignant de la porteraussitôt, d’écouter avec attention ce que leur dirait ledestinataire de la lettre, et, enfin, il les assura qu’ils avaientpermission de rentrer à l’heure qu’ils pourraient.
Le couvent de frère Lubin et frère Thibaut était situé du côtéde la Bastille-Saint-Antoine, non loin de l’hôtel du grandprévôt.
– Que pensez-vous du vénérable père ? demandaLubin.
– Je pense, frère Thibaut, qu’il a une façon de parler quidonne froid dans le dos… Et vous ?
– Moi, frère Lubin, cette éloquence-là m’a ouvertl’appétit. Il me semble que je suis à jeun depuis trois jours…
– Miséricorde ! s’écria tout à coup frère Lubin, nevoyez-vous rien là, au fond de cette ombre ?
Les deux moines s’arrêtèrent, tremblants, puis arc-boutés l’unsur l’autre, s’avancèrent avec précaution et franchirent sansencombre l’endroit suspect : il n’y avait rien.
– Je le savais bien ! triompha Thibaut. Continuonsnotre chemin.
Et frère Thibaut, cette fois s’avança le premier.
– Ouais ! s’écria frère Lubin, que faites-vous, monfrère ?
– Mais vous le voyez… je me hâte vers le couvent.
– Vous errez, mon frère, vous entrez dans la rueSaint-Denis… Votre chemin est par ici…
– La rue Saint-Denis ! Vous êtes bien sûr ?
– À moins que d’avoir la berlue, voici notre chemin.
– C’est vrai, soupira Thibaut… Mais dites-moi, mon frère,n’est-ce pas dans cette rue Saint-Denis que se trouve l’auberge dela Devinière ?
– Si fait ! répondit Lubin.
– Vous la connaissez, mon frère ?
– Un peu… Je m’y arrêtai un jour…
– C’est comme moi…
À ce moment les deux moines s’arrêtèrent : ils étaientdevant l’auberge de la Devinière !
– Je ne sais comment la chose s’est faite ! dit frèreThibaut.
– Nous avons sans doute continué à nous tromper…
– Cela me paraît évident. Rebroussons chemin.
– Rebroussons, mon frère.
En parlant ainsi, frère Lubin et frère Thibaut franchissaient leseuil de l’auberge, et l’instant d’après, ils se trouvaientattablés.
Cependant l’entrée des deux moines avait provoqué quelquesmouvements dans la salle commune, parmi les écoliers et soldatsattablés. Mme Grégoire, souriante, s’était avancée versles dignes visiteurs et leur demandait ce qu’ils voulaientboire.
– Manger d’abord, dame Grégoire. Nous sommes à jeun.
– Boire ensuite ; nous avons soif…
Le menu fut aussitôt dressé : une omelette au lard, unpâté, un poulet et quelques flacons de vin d’Anjou.
Frère Lubin et frère Thibaut attaquèrent avec ce courage et cetentrain qui les distinguaient.
À la table la plus rapprochée de celle des moines, deux hommesvidaient un broc de vin.
Ces deux hommes parlaient haut, avec de grands gestes, et secampaient en des poses héroïques.
Frère Lubin et frère Thibaut, cependant, avaient commencé leurrepas, sous l’œil bienveillant de Mme Grégoire, toujoursaccorte, et sans s’inquiéter des deux truands qui cuvaient prèsd’eux, car les deux personnages ressemblaient fort à destruands.
Et qu’eussent dit, qu’eussent pensé les moines s’ils eussententendu la conversation de leurs voisins, conversation à voixbasse, entremêlée de paroles criées bien haut.
– Comte de Cocardère !… disait l’un.
– Marquis Fanfare ?…
– Que vous semble de ce vin ?… (As-tu remarqué lesdeux moines, près de nous ?)
– Je dis, mon cher marquis, que cette chère MmeGrégoire nous gâte décidément. (Oui, je les vois, morbleu !C’est le diable qui nous les envoie !)
– Je vous fais un autre broc au Biribi, comte deCocardère ! (Ils doivent avoir l’escarcelle bien garnie.)Mme Grégoire ! Un jeu de Biribi !…
Le jeu fut apporté, la partie commença.
– Marquis, je vais vous battre. Tenez-vous bien. (À enjuger par le divin souper qu’ils ont commandé, les drôles sontriches.) À vous, marquis !…
– Du tout, mon cher ! Je suis en veine, et je vousbats ! (Si nous allions les attendre en quelqueencoignure ?)
À ce moment, frère Thibaut et frère Lubin poussèrent ensemble uncri lamentable.
– C’est un énorme rat ! hurla le premier.
– C’est un suppôt de Lucifer ! rugit l’autre.
– Il me grimpe aux jambes !…
– Il me dévore les entrailles !…
Grégoire et sa femme, leurs servantes et plusieurs clients seprécipitèrent sur les moines.
Ceux-ci s’étaient levés ensemble pour fuir la bête inconnue quiles tourmentait sournoisement depuis une minute.
Dans ce mouvement, à la stupéfaction de tous, la table futsoulevée, la vaisselle, les bouteilles, tout alla rouler à terredans un grand bruit. Et on s’aperçut alors que les robes des deuxmoines avaient été cousues l’une à l’autre. En sorte qu’au momentoù les frères se levèrent, les robes jointes soulevèrent la tableet la basculèrent.
– Sortilège ! Maléfice ! gémirent les deuxreligieux.
On vit Landry Cul-de-Lampe, le propre fils de maître Grégoire,sortir « à quatre pattes » de dessous la table…
– Misérable gamin ! rugit Grégoire. Tu vas recevoir lafessée !…
Mais déjà le « misérable gamin » avait bondi etdisparaissait au fond de la cuisine, non sans avoir gratifiél’assistance de ses grimaces les plus choisies.
– Traiter ainsi deux vénérables religieux ! grondaGrégoire, tandis que Mme Grégoire se hâtait d’opérer, aumoyen des ciseaux, la séparation des deux robes.
Le désordre fut réparé. Frère Thibaut et frère Lubin revenus decette chaude alerte, se remirent à leur souper.
Pendant l’algarade, le comte de Cocardère et le marquis Fanfareavaient gagné tout doucement la porte en oubliant de solder leurdépense.
– Ce Landry est un vrai petit Satanas ! disait frèreThibaut.
– Rien qu’un bon flacon de Saumurois ne pourra me remettred’une telle émotion ! ajouta frère Lubin.
La bouteille de Saumurois fut demandée, apportée et aussitôtvidée.
– Ce n’est pas tout, compère ! dit alors frèreThibaut, que dirons-nous au révérend père supérieur ?
– Bah ! Ne sommes-nous pas en mission ? Nousdirons que nous avons rencontré l’ennemi et que nous avons dû endécoudre…
– Ce sera un mensonge, frère Lubin.
– Oui, un mensonge, frère Thibaut… Mais que nous a enseignéle vénérable père Loyola, je vous prie ? Que le mensonge estpermis quand il s’agit de sauver les intérêts de l’Église…
– Cependant…
– Oseriez-vous, frère Thibaut, oseriez-vous, Thibaldefrater, vous rebeller contre l’autorité du révérendissimeLoyola, cette lumière de notre Église !
– À Dieu ne plaise, frère Lubin.
– Or, si nous mentons au révérend supérieur, n’est-ce pasdans l’intérêt de l’Église ? En effet, que sommes-nous en cemoment ? Deux soldats de l’Église… Nous punir, ce serait punirl’Église elle-même. Donc, en nous évitant la punition par un pieuxmensonge, nous l’évitons à l’Église… et, du même coup, nous évitonsun péché mortel au révérend supérieur qui aurait frappé l’Église ennous frappant !
– Comme vous parlez bien, compère Lubin ! s’écriaThibaut enthousiasmé par cette argumentation limpide.
Et pour ne pas demeurer en reste, il poursuivit,intrépide :
– J’ajouterai, frère Lubin, que le vénérable Loyola nous apositivement affirmé que nous étions des soldats… Or, que font lessoldats ? Surtout en temps de guerre et d’expédition, commenous sommes ?… Ils doivent bien…
– Manger mieux encore !
– Pour être en force et santé, frère Lubin !
– Car sans force, comment s’attaquer à l’ennemi ?…
Les deux moines, en vrais soldats, se levèrent d’un airbelliqueux pour se retirer. L’auberge était vide.
– Cela fait un écu, une livre et huit deniers, dit maîtreGrégoire en s’avançant avec son sourire le plus engageant.
– Benedicat vos Dominus ! répondirent lesmoines qui, sur Grégoire soudain courbé, levèrent ensemble desdextres menaçantes.
– Un poulet rissolé à point ! murmurait le malheureuxhôtelier.
– Benedicat ! reprirent plus fortement lesmoines.
– Une omelette aux lardillons, digne d’un estomac royal,larmoya Grégoire.
– Benedicat ! Benedicat ! tonnèrent lesmoines.
En même temps, ils avaient ouvert la porte et s’éclipsaient dansla nuit, tandis que Grégoire, furieux, grondait :
– Que le diable fourchu emporte les moines et leursbénédictions ! Je serais forcé bientôt de fermer boutique side telles aubaines m’advenaient souvent !
Dans la rue, frère Thibaut et frère Lubin s’en allaient, selonle mot que maître Rabelais devait leur appliquer, dodelinant de latête et barytonnant à qui mieux mieux…
– La charité, pour l’amour de Dieu ! firent soudaindes voix rudes.
Et deux ombres se dressèrent soudain devant les moinesépouvantés.
– Que voulez-vous, messieurs ? bégaya frèreThibaut.
– De l’argent !…
– Miséricorde ! Notre escarcelle est vide…
– On n’a point l’escarcelle vide quand on dîneprincièrement comme vous venez de le faire chez Grégoire !
Les moines reconnurent alors les deux hommes de mauvaise minequi buvaient près d’eux en l’auberge de la Devinière.
– Messieurs ! s’écria frère Lubin d’une voixtremblante, nous sommes des religieux ; nous avons fait vœu depauvreté…
– De l’argent ! ou vous êtes morts !
L’éclair des deux dagues aiguisées acheva de terroriser lesmoines qui tombèrent à genoux. Déjà Cocardère et Fanfare lesfouillaient activement.
– Rien ! s’écria Fanfare avec un juron désappointé, encessant de fouiller frère Lubin.
– Rien ! répéta Cocardère, qui avait fouillé frèreThibaut ; rien ! sinon ce méchant livre à dire lamesse.
– Le livre ! gémit frère Thibaut. Le livremaudit !…
– Ce sera toujours bon à vendre en quelque échoppe del’Université, continua Cocardère, qui fit disparaître le livre.Allez, mes frères, allez ! Nous sommes de bons diables, aufond, et nous ne voulons pas la mort du pécheur…
– Nous ne sommes point des pécheurs… dit frère Thibaut enreprenant quelque courage.
– Si fait, vous péchez par absence de deniers ! Allezen paix, toutefois, mais ne retombez plus dans le même péché…
– Messieurs ! Messieurs ! Rendez le livre !s’écria Thibaut, désespéré.
Un éclat de rire, qui sonna à leurs oreilles d’une façondémoniaque, fut la seule réponse des truands qui disparurent dansla nuit.
– Nous sommes perdus ! murmura frère Lubin.
– Que va dire le vénérable Loyola ?…
– Ah ! frère Thibaut, c’est votre gourmandise qui estcause de ce malheur ! C’est vous qui m’avez entraîné àl’auberge…
– C’est vous qui ouvrîtes la porte, frère Lubin. Moi, je nevoulais que passer devant pour renifler l’odeur de larôtisserie.
Tout en se disputant et se consolant de leur mieux, les deuxmoines se dirigeaient à grands pas vers leur couvent.
– Mais, j’y songe ! s’écria tout à coup frère Thibauten se frappant le front. De quoi sommes-nous chargés ?… Desubrepticement déposer un livre chez maître Dolet, l’imprimeur…
– Pas davantage ! confirma frère Lubin.
– Eh bien ! nous déposerons un missel… un beau misseltout neuf, avec imageries…
– Idée sublime, frère Thibaut.
– Un livre en vaut un autre, frère Lubin !
– Et comme nous avons maintenant l’ordre de mentir…
– Nous mentirons en disant que nous avons bien déposé lelivre…
– Et encore ne sera-ce qu’un demi-mensonge…
– Ce qui nous donne droit à une autre moitié de mensonge,par surcroît…
Telle fut la mémorable conversation que tinrent frère Lubin etfrère Thibaut avant de rentrer en leur couvent.
… … … … … … .
La fouille opérée le lendemain chez Étienne Dolet ne donna pasle résultat attendu. On trouva des épreuves du Livreseigneurial de maître François Rabelais, des traductions deCicéron ; on trouva un livre intitulé les Gestes deFrançois de Valois, roi de France ; on trouva lesCommentaires de la langue latine ; on trouva aussi unbeau missel tout neuf et proprement relié ; mais on ne trouvapas le livre de damnation où était contesté le dogme de l’ImmaculéeConception.
Frère Lubin et frère Thibaut, longuement interrogés par Loyola,jurèrent qu’ils avaient bien déposé le livre.
Comme ils parlaient avec une évidente sincérité, comme, d’autrepart, on les avait bien vus sortir de chez l’imprimeur à l’heureconvenue, Loyola conclut que Dolet avait aperçu le livre et l’avaitfait disparaître à temps.
Les moines ne furent pas inquiétés et admirèrent les bons effetsdu mensonge. Étienne Dolet ne fut pas arrêté. Mais Loyola vit danscet incident une nouvelle preuve de l’adresse infernale d’ÉtienneDolet.
Celui qui s’intitulait lui-même Chevalier de la Vierge leva lesyeux vers un tableau qui représentait une Vierge mystique.
Ce n’était pas un tableau de maître. Ce n’était pas un de ceschefs-d’œuvre que nous a légués cette époque fulgurante de génies,sombre de luttes affreuses. C’était une naïve enluminure de quelquemoine espagnol[8] .
La Vierge était représentée debout sur une boule qui figuraitl’univers. De ses pieds nus, elle écrasait un serpent quiredressait la tête et essayait vainement de mordre. Elle portaitune couronne de reine. Elle était raide et guindée dans les plis desa robe de soie. Il y avait du défi dans ses yeux et sa bouchesouriait durement.
– Ô reine ! murmura Loyola. Reine de victoire !Reine de triomphe ! En ton nom et au nom de ton fils, nousaurons la victoire et nous dominerons le monde, comme tu es là, ledominant ! Symbole de force ! Synthèse depuissance ! Ton fils Jésus doit être le maître, et l’Ordre deJésus doit triompher ! Que sont les peuples ? Que sontles princes ? Que sont les rois ? Tes serviteurs… nosserviteurs !
Le regard de Loyola devint menaçant et jeta des éclairs.
– Dolet a traduit Platon, continua-t-il. Et dans satraduction, cette parole impie s’étale, impudente et cynique :Après la mort, tu ne seras rien du tout…
Il garda un instant le silence.
Ses yeux se fermèrent et il poursuivit :
– Ô terreur ! Ne rien être après la mort !Descendre au vertigineux abîme du non-être ! S’incorporer aunéant ! Quoi ! Je sens en moi la force de soulever unmonde ! Je vois que je domine l’humanité comme les pics de laMaladetta dominent la plaine ! Nautonnier au bras puissant, jepuis imprimer une direction nouvelle au vaisseau del’univers ! Et tout cela s’effondrera dans la pourriturefinale ! La poussière de mon laquais, celle du dernier manant,de la dernière brute courbée sur la charrue serait semblable à lapoussière d’Ignace de Loyola ! Oui, oui, je sais bien…Mémento homo, quia pulvis es… Il est juste que le troupeaudes hommes s’abaisse dans l’humilité… Mais il est bon que lesconducteurs de troupeaux se haussent en leur orgueil… L’orgueil estla parure du génie…
Longtemps, le moine médita.
La conclusion de sa rêverie fut :
– Il faut que Dolet meure !
Huit jours s’étaient écoulés depuis la nuit de fête que signalala mémorable invasion du Louvre par les truands de la Cour desMiracles. Huit jours ! Et Triboulet n’avait pas été jeté en uncachot de Conciergerie ou de Bastille, Triboulet était encore auLouvre !
Que s’était-il passé dans l’esprit de FrançoisIer ?
Cette âme primitive et fruste de batailleur avait-elle ététouchée d’un beau mouvement de générosité ?
Peut-être n’a-t-on pas oublié la scène où Gillette, s’avançantvers Triboulet éperdu, avait pris la main du bouffon, et devanttoute la cour assemblée, s’était écriée :
– Voici mon père !
– Qu’on emporte ce drôle ! avait riposté FrançoisIer.
Gillette n’avait pas fait un geste pour s’opposer àl’arrestation de celui qu’elle considérait comme son vrai père…
Le lendemain, François Ier fit venir M. deMontgomery, son nouveau capitaine des gardes.
M. de Bervieux, chargé d’arrêter son propre fils, coupable den’avoir pu arrêter à la porte le flot des truands, avait préféré sesuicider. Car un pareil procès ne pouvait se terminer que par unecondamnation à mort, ou tout au moins une détentionperpétuelle…
Quant à Bervieux le fils, au moment où on voulut l’arrêter, ilavait disparu. On le chercha en vain.
Peut-être aurons-nous l’occasion de retrouver ce jeune hommequi, la tête perdue, le cœur ulcéré par la nouvelle de la mort deson père, avait pris la fuite en roulant dans sa tête des projetsde vengeance.
Donc, le roi fit venir M. de Montgomery et commença par luiposer cette question :
– Monsieur, vous êtes désormais le capitaine de mes gardes.Qu’auriez-vous fait, aux lieu et place de Bervieux ?
– Sire, je n’eusse pas hésité. Il n’y a plus de famillequand le roi commande. J’eusse arrêté mon fils !
Le roi garda le silence, et le pli dédaigneux de son sourireinquiéta le courtisan.
– M. de Bervieux, reprit François Ier, a agi envrai chevalier. Son courage, en cette occasion, est un trait dignede Plutarque…
– Sire ! balbutia Montgomery.
– Placé dans l’alternative ou de me désobéir ou de conduireson fils à l’échafaud, il s’est tué… C’est d’un grand cœur…
Montgomery, atterré, baissa la tête.
– Mais vous, monsieur, acheva le roi, vous êtes plusmagnanime encore. Vous eussiez arrêté votre enfant. Votre parole detout à l’heure est une vraie parole de capitaine… Quand le roicommande, il n’y a plus de famille ! C’est fort bien,monsieur.
– Sire ! fit Montgomery qui rayonna de plaisir, mondévouement au roi est ma seule raison d’être…
– Je compte sur ce dévouement, monsieur de Montgomery. Vousêtes un bon soldat et je suis content de vous.
– Sire, l’obéissance absolue est notre premier devoir, ànous autres.
– Vous doublerez le nombre des gardes à toutes les portesdu palais. Vous remplacerez partout les hallebardiers par desarquebusiers, et à la première tentative de rébellion, feu,monsieur, feu sans pitié !…
– Soyez tranquille, sire. Je réponds de la sécurité de SaMajesté… J’ai fait placer déjà deux canons dans la grande cour, et,par la porte ouverte, le peuple ébahi voit leurs gueules chargées.Cela fait un très bon effet…
– Je vois que je puis compter sur vous, monsieur !Allez, monsieur… votre vigilance sera récompensée.
Montgomery s’inclina très bas.
– À propos, fit le roi au moment où le capitaine des gardesallait se retirer, vous prendrez Triboulet, mon bouffon, et leferez conduire à la Conciergerie…
À ce moment, la tenture de la porte se souleva et Gilletteapparut. Le roi, qui était assis, s’était levé avec empressement.Il avait pris Gillette par la main et l’avait conduite à un siège,en déployant ces manières de galanterie qui ne le quittaient jamaisdès qu’il se trouvait en présence d’une femme.
– Gillette ! murmura-t-il avec ardeur. Vous venez metrouver de votre plein gré… C’est un moment de bien douce joie pourmon cœur de père.
Il appuya sur le mot père. Et peut-être était-ilsincère.
Mais dans cette voix qui lui parlait à l’oreille, Gillettereconnut, ou crut reconnaître, le son même de la voix du ravisseur,alors qu’elle se débattait dans sa petite maison du Trahoir.
Elle refusa de s’asseoir et eut un mouvement de recul effrayé.Dépité, le roi s’assit dans le grand fauteuil qui lui étaitfamilier et la considéra silencieusement.
– Sire, dit alors Gillette, ce n’est pas sans de grandsdébats avec moi-même que je hasarde cette démarche…
– Qu’elle est belle ! songeait FrançoisIer, dont le visage s’empourprait… Et c’est mafille !… Ah ! pourquoi la folle a-t-elle parlé ?Est-ce bien sûr, après tout ?…
Et cette idée soudaine, foudroyante, que Gillette n’étaitpeut-être pas sa fille, fit battre violemment son cœur et mitune flamme insensée dans ses yeux.
– Parlez, Gillette, dit-il.
– Sire, dit-elle, je viens vous demander la grâce de monpère !…
– La grâce du bouffon ! La grâce de Triboulet !Jamais ! Tout ce que vous voudrez, Gillette, hormiscela !
– Sire… cette nuit, j’ai tremblé lorsque je vous ai entendudonner l’ordre d’arrêter mon père…
– Toujours ce nom dans votre bouche, Gillette ! fitdurement François Ier. Prenez garde qu’il ne portemalheur au bouffon ! Vous m’insultez, Gillette, en appelantainsi ce misérable objet de dérision, devant moi… votrepère !… Souvenez-vous que vous êtes la duchesse deFontainebleau, fille du roi de France !
Ces paroles torturaient le cœur de la pauvre petite. Mais lecourage de cette enfant était extraordinaire.
– Sire, ce bouffon a eu pitié de moi, continua-t-elle avecune morne amertume. Je ne suis point fille de roi, et point ne veuxl’être. Celui que vous appelez un objet de dérision, sans craindrede me broyer le cœur, je l’appellerai mon père tant qu’il merestera un souffle de vie !…
– Que voulez-vous donc ?… Parlez !…
– Tout à l’heure, en entrant ici, je vous ai entenduordonner qu’il fût traîné à la Conciergerie… Sire, je vous suppliede révoquer cet ordre barbare… Que vous a fait ce pauvre homme sibon, si humble et si grand dans son humilité ?… Il n’a commisd’autre crime que de me rencontrer un jour toute seule, abandonnéede tous… et même de ceux qui m’avaient donné le jour… et dem’abriter de son affection, de me réconforter… de me sauver despires misères… Voilà son crime, sire !… Et puisque vousinvoquez aujourd’hui une paternité si longtemps oubliée, nedevriez-vous pas aimer Fleurial pour m’avoir tant aimée ?…
Le roi sentait se déchaîner en lui l’orage de l’amour.
– Oh !… Si Margentine pouvait avoir menti !… SiGillette pouvait n’être pas ma fille !…
Et déjà, il comprenait confusément que l’inceste l’épouvantaitmoins… qu’il glissait aux subtilités de conscience qui luipermettraient d’assouvir sa passion triomphante…
Il se leva et saisit la main de la jeune fille.
– Enfant, murmura-t-il d’une voix trouble, ne comprends-tupas que je déteste ce bouffon parce que tu l’aimes !… Moi, leroi de France, j’en suis réduit à être jaloux de mon Fou !…J’envie sa marotte et ses grelots, puisque tu les as regardés avecdouceur… tandis que tu me réserves toute la sévérité de tonregard !… Je suis jaloux, Gillette… Jaloux ! Comprends-tucela ?…
Il s’oubliait maintenant, la tête perdue. Il oubliait ce décorumroyal, ces apparences de galanterie et ces manières de preuxchevalier dont il aimait à se parer…
– Jaloux de Triboulet ! gronda-t-il, tandis queGillette épouvantée essayait vainement de se dégager. Et si cen’était que celui-là encore !… Mais il y a l’autre !…L’autre !… un truand, un gueux, un misérable insolent,celui-là, tu l’aimes aussi ! Et cela me torture !Ah ! quelles sont donc tes pensées pour que tu en arrives àchoisir un Triboulet pour père et un Manfred pour amant ! Tul’as dit, tu ne peux être une fille de roi !…
– Ah ! Vous me faites mal ! cria Gillette dont lepoignet, en effet, était meurtri par l’étreinte du roi…
Il n’entendit pas et continua, enflammé, délirant :
– Mais je t’aime ainsi !… Quel sortilège m’as-tujeté !… Ô Gillette, j’aime jusqu’au mépris que je lis dans teschers yeux !… J’aime l’horreur même que tu me témoignes en cemoment ! Je t’aime ! Je veux que tu m’aimes !
– C’est abominable ! C’est monstrueux !
– Oui ! Vois comme il faut que je t’aime pourconsentir à passer pour un monstre à tes yeux…
– Oh ! mais vous êtes lâche !… À moi !… Àmoi !…
– Je veux que tu m’aimes ! À ce prix, la grâce deManfred, Gillette ! À ce prix, la grâce deTriboulet !…
– Au prix de ma vie, sire, mais non au prix de mondéshonneur ! cria Gillette.
Et, d’un effort désespéré, elle se dégagea, bondit en arrière,et l’instant d’après, le roi la vit acculée à la fenêtre,frémissante, un poignard à la main.
– Qu’ai-je fait ! murmura-t-il.
– Ce que vous avez fait, sire ! Vous avez creusé entrevous et moi un abîme que rien ne saura combler…
– Gillette !…
– Sire, je suis venue en suppliante vous demander la grâcede mon père…
– Jamais ! gronda le roi chez qui le délire de lafureur remplaçait maintenant le délire de la passion…
– Cette grâce, je l’exige ! dit Gillette d’une voix siimpérieuse que le roi s’arrêta net, interdit, songeant avec unesorte de farouche orgueil :
– Fille de roi !…
– Sire ! continuait Gillette exaltée, faites venirvotre capitaine et révoquez l’ordre que vous avez donné tout àl’heure, ou, j’en jure mon affection filiale, je me tue à vospieds !…
Le roi regarda Gillette. Il la vit décidée !… Avec cetteprodigieuse duplicité de physionomie qui rendait insaisissable sapensée, il prit soudain un air enjoué et s’écriagaiement :
– Jour de Dieu, ma chère duchesse !… Il n’est pasbesoin de tant de paroles ni de si terribles gestes… Vos désirssont des ordres pour moi… Est-ce qu’un père peut résister auxprières de son enfant ?…
– Monsieur de Montgomery !… cria-t-il.
Bassignac apparut, fit un signe, puis s’éclipsa, tandis queGillette et le roi se regardaient étrangement.
– Remettez cette dague en sa place, dit gravement FrançoisIer. Vous avez ma parole, Gillette !…
Au même moment, le capitaine des gardes entra.
– Monsieur de Montgomery, dit le roi, où estTriboulet ?…
– Dans la cour, sire, entre huit gardes qui vont leconduire à la Conciergerie, selon les ordres de Votre Majesté…
– Mme la duchesse de Fontainebleau fait à cedrôle l’honneur de s’intéresser à lui… Pour cette fois, il en seraquitte pour la peur… Triboulet est libre, monsieur.Allez !
– Appelez Mme de Saint-Albans, continua le roi.
La première dame d’honneur de la duchesse de Fontainebleau fitson entrée, toute tremblante des suites de ce qu’elle appelait lecoup de tête de la petite duchesse.
– Madame de Saint-Albans, reconduisez la duchesse à sonappartement, et, ajouta le roi d’une voix significative, veillezbien sur elle… Je crois que sa santé a fort besoin d’êtresurveillée de près.
Puis le roi tendit son poing à Gillette qui y appuya deux doigtset la reconduisit jusqu’à la porte de son cabinet, où il lui baisala main en disant :
– Adieu, duchesse… Je serai toujours heureux de satisfairevos désirs.
– Adieu, sire ! dit Gillette d’une voix profonde.
Tout dormait dans le Louvre silencieux et obscur. Onze heuresvenaient de sonner à Saint-Germain-l’Auxerrois.
Le long d’un couloir qu’emplissaient de profondes ténèbres, deuxombres se traînaient… lentement, avec d’infinies précautions…
Les deux ombres pénétrèrent dans une pièce faiblement éclairée.À la lueur du flambeau qui brûlait, abrité par un écran, les deuxpersonnages se regardèrent.
L’un d’eux était Triboulet.
L’autre, l’une des dames d’honneur de la duchesse deFontainebleau, Mlle Jeanne de Croizille.
La pièce où ils se trouvaient était l’antichambre desappartements de la duchesse de Fontainebleau.
– Elle vous attend ! murmura Jeanne de Croizille.Ah ! monsieur, je ne sais à quoi je m’expose !… Mais jen’ai pu la voir si triste… Car moi-même, je souffre en moncœur…
Triboulet fit un geste de compassion. Il était méconnaissable.Ces huit jours l’avaient transformé. Le pli sardonique de sa boucheavait disparu. Ses yeux exprimaient l’immense inquiétude d’un êtrequi se demande quel malheur va fondre sur lui…
– Il faut attendre minuit ! dit la dame d’honneur. Àminuit, tout le monde se retire par le fond… Cette porte-ci devraitêtre fermée… C’est moi qui en garde la clef.
– Pauvre Gillette ! murmura Triboulet.Prisonnière !
– Ce ne serait rien, s’il n’y avait pas Mme deSaint-Albans…
– Mme de Saint-Albans !… Cette guenonédentée qui ne peut se consoler d’être vieille, qui en veutmortellement à tout ce qui a moins de cinquante ans…
Il s’assit, la tête dans ses deux mains, et murmura :
– Minuit n’arrivera donc pas, ce soir !…
Mlle de Croizille – une délicieuse brune de dix-huitans – le regardait avec compassion.
– Mais, reprit Triboulet, comment avez-vous pu vousintéresser assez à la malheureuse enfant pour risquer ce que vousfaites, mademoiselle ?
– Je vous l’ai dit, monsieur… moi aussi je souffre…
– Vous souffrez !… Il n’y a donc que les bons quisouffrent sur cette terre !… Cette cour de damnation ne voitdonc que le triomphe et le bonheur des méchants !… Oh !si je pouvais !… je donnerais dix ans de ma vie, mademoiselle,pour faire cesser ce chagrin qui attriste vos beaux yeux… Mais nepuis-je savoir ?…
– Hélas ! monsieur, c’est bien simple : j’étaisfiancée à Luc de Bervieux !…
– Pauvre enfant !… Pauvres enfants !…
Jeanne de Croizille avait mis sa main devant ses yeux pourcacher ses larmes.
À ce moment, minuit sonna au clocher tout proche.
– Silence ! recommanda la dame d’honneur qui éteignitle flambeau.
Puis Jeanne de Croizille prit Triboulet par la main et luidit :
– Venez !…
Jeanne de Croizille traversa deux pièces plongées dansl’obscurité. Enfin, elle ouvrit une porte.
Et dans cette clarté, Triboulet éperdu vit Gillette debout,vêtue de blanc, pareille à une apparition auréolée…
– Ma fille !… Mon enfant chérie !balbutia-t-il.
– Père ! dit Gillette en donnant à ce nom plus dedouceur et de tendresse, et plus de fermeté aussi comme pour biensignifier que rien n était changé dans leurs situations.
L’instant d’après, Triboulet était assis, Gillette sur sesgenoux, ses bras autour du cou du bouffon…
– Que je te voie ! répétait Triboulet en prenant dansses deux mains la tête blonde de la jeune fille. Oui, c’est bientoi ! Je ne rêve pas ! Tu es là… si belle, toujours, avecton sourire qui me transporte… Pâlie, par exemple, et maigrie. Tuas souffert, dis… d’être séparée de ton vieux père… Tu as pleuré…pleuré pour moi !… (Gillette rougit.)
– Mon père !…
– Oui, oui… Appelle-moi ainsi… Dis-moi que je suis encoreton père !… Peut-on concevoir plus merveilleuseaventure !… Mon enfant apprend qu’elle est fille du roi… etc’est moi, le bouffon, qu’elle appelle son père !… Ah !ça ! qu’ai-je fait pour être si heureux !…
– Pauvre père !… Vous êtes si bon !…
– Ainsi, cela ne t’a rien fait de savoir que c’était moi,Triboulet ! que cet homme exécré, c’était moi ! que ceméchant bossu, cet être difforme dont on redoute la mauvaiselangue, c’était moi !… Que ce bouffon maudit, conspué,toujours à l’affût de l’épigramme, c’était moi !
– Père, je vous ai toujours vu si bon !…
– Bon pour toi, méchant pour les autres ! Écoute…j’avais mon excuse, aussi ! Tu ne sais pas comme ce métier debouffon est terrible… tu ne sais pas la lâcheté des hommes, tu nesais pas à combien de coups de poignard dans mon cœur répondaientmes coups d’épingle…
– Père… qu’ai-je besoin de savoir tout cela…
– C’est un horrible métier !… Et tu ne m’en veuxpas !… Ah ! que j’ai souffert ! que j’aitremblé !…
– Et c’est pour moi ! pour m’élever ! pour fairede la pauvre abandonnée une demoiselle enviée dans laville !
– Mon métier, mon vil et lâche métier, Gillette, je lefaisais avec bonheur, puisqu’il me permettait de te rendreheureuse, puisque chacun des affronts que je dévorais, la honte aucœur, se payait d’une libéralité qui me permettait de satisfaire unde tes caprices… Mais si j’ai souffert et tremblé, Gillette, c’estque je vivais dans la terreur continuelle… Si elle reconnaissait enmoi Triboulet !… Cette pensée m’assassinait, vois-tu… C’estfini, puisque tu me souris, mon doux trésor !… Oh !laisse mon pauvre cœur se dégonfler… Quand je venais à la maison,je passais deux heures devant un miroir à essayer de me redresser,à tâcher de faire disparaître de mon visage le pli de moquerie quemes méchancetés y ont imprimé… Et pourtant, dans la rue, il mesemblait que chacun allait dire : « Celui-ci est lefameux Triboulet à la langue de vipère ! »
Gillette serra plus fort ses bras autour du cou deTriboulet.
– Te rappelles-tu un jour ? Marceline, devant moi,devant toi, parla de Triboulet… Elle prétendit l’avoir vu !…Et enfin, elle ajouta : « Il est bossu… commemonsieur ! » Te souviens-tu ?… Je me détournai,j’avais les yeux pleins de larmes, et l’épouvante fit pâlir monvisage…
– Ne songez plus à ces choses, père ! Vous l’avezdit : c’est fini…
– Oui, fini… Écoute !… Tu souffres, n’est-cepas ? Tu étouffes dans cette cage dorée ?
– Oui, père ! murmura Gillette.
– Et le roi, ton père ? car c’est ton père,Gillette…
– Il me fait horreur ! répondit-elle tout bas.
– Alors ? fit Triboulet en examinant Gillette avec uneprofonde attention, tu ne veux pas rester ici ?… Tu ne veuxpas être duchesse ?…
– Non… oh ! père… notre petite maison, mes oiseaux…mon jardin… mes fleurs… et vous !…
Triboulet tremblait. Une joie infinie délectait son cœur, silongtemps martyrisé.
– Mais, reprit-il, tenace, songes-y, mon enfant… ma filleadorée… C’est un rêve splendide que tu interromps… une réalité plussplendide encore que tu abandonnes… Le roi…
– Oh ! ne me parlez pas de lui ! balbutiaGillette.
– Pourquoi ?… C’est ton père, Gillette !
– Lui ! oh ! non, non !…
Et une rougeur empourpra le visage de la jeune fille.
– Le misérable ! éclata Triboulet. Je devine !…Il a osé jeter sur toi des regards criminels !… Tu as lu sapensée turpide à travers ses réticences, et sous le masquehypocrite de sa paternité… Ô roi ! Rends grâces au ciel que tun’aies pas eu le temps d’accomplir ton abominable dessein… car, jele jure sur la tête adorée de mon enfant, tu fusses tombé sous lescoups de ton bouffon !… Gillette, mon enfant, il fautfuir…
– Oh ! oui !… fuir au plus tôt…
– Écoute… j’ai de l’argent… J’arriverai à corrompre quelquegarde qui nous ouvrira l’une des portes… puis, nous partironsaussitôt… nous irons en Suisse… en Italie… où tu voudras… nousrecommencerons là une existence ignorée et paisible… jusqu’à cequ’il te plaise de choisir pour compagnon de ta vie et de lamienne…
Gillette secoua vivement la tête.
– Tu ne veux pas entendre parler de mariage ? fitgaiement Triboulet. Soit ! J’y gagne, moi, mademoiselle. Noussortirons donc de ce pays maudit… nous irons loin, bien loin deParis…
Gillette appuya sa tête sur l’épaule de Triboulet.
– Non ! murmura-t-elle dans un souffle.
– Tu ne veux pas quitter Paris ?
– Non, mon père…
– Pourquoi ? fit-il d’une voix tremblante.
Elle ferma ses beaux yeux et des larmes perlèrent.
– Tu pleures ?… Que se passe-t-il, Gillette ?… Tupleures !… Et je suis là, stupidement joyeux, à te raconterdes sornettes… Tu as un chagrin… un grand chagrin… Vaillante commeje te sais, tu ne pleurerais pas… Qu’as-tu, Gillette ?…
Elle ne put répondre et ses larmes redoublèrent.
– Gillette, supplia Triboulet éperdu devant cette douleurmuette ; mon enfant bien-aimée… Raconte à ton vieux père…Pleure, ma fille !… Pleure, va… C’est dans mon cœur paternelque tes larmes tombent une à une… Ne me dis rien… les parolesseraient vaines… pleure seulement. Oh !… voir pleurer Gilletteet ne rien pouvoir !… Je ne connaissais pas encore cettedouleur-là… Gillette, mon trésor, dis-moi, dis-moi.
Et d’une voix si faible qu’à peine il entendit, Gillettemurmura :
– Il ne m’aime pas…
– Il ne t’aime pas ! balbutia Triboulet enpâlissant.
– Il me méprise…
– Qui ?… Dis-moi qui ?
– Il croit que j’ai volontairement suivi le roi…
Des sanglots la secouèrent et elle murmura :
– Que je suis malheureuse !… Oh ! ce regard qu’ilm’a jeté ! Ce regard pèse sur mon cœur etl’étouffe !…
– Mais qui ? qui donc ? haleta Tribouletbouleversé.
– Ce jeune homme… balbutia-t-elle.
– Quel jeune homme ?… Parle ! oh !parle ! Il t’a fait du chagrin ! Tu dis qu’il ne t’aimepas ! C’est impossible !
– Voilà, père… il passait souvent devant l’enclos duTrahoir… il y passait aux heures mêmes où je me mettais à lafenêtre…
– Ensuite ? soupira Triboulet.
– Alors… il me regardait… et j’avais cru deviner…oh !… il ne m’aime pas, il ne m’a jamais aimée !
Elle éclata en sanglots.
– Et toi… tu l’aimes ? interrogea Triboulet.
Elle répondit oui de la tête, d’un signe désespéré.
– Achève de m’éclairer, mon enfant… Ce jeune homme… comments’appelle-t-il ?
– C’est lui qui m’a tirée des mains du roi… le soir où… ils’appelle, je crois… Manfred.
Triboulet fut secoué d’un frisson et devint très pâle.
– Manfred ! s’écria-t-il sourdement. Un chef detruands !
– Que dites-vous, mon père ? Un chef detruands ?
Gillette avait jeté un cri déchirant et son regard fiévreuxl’interrogeait.
– Ne t’effraie pas… je me trompe… peut-être… C’estsûr ! Je dois me tromper… maudite langue !
– Oh ! non, père, c’est la vérité… Je devine tout àprésent… Je comprends la soudaine arrivée de ces hommes terribles…de ces démons… ils venaient défendre leur chef… Et je l’aime !Je l’aime !
Elle tomba sur un siège, secouée de sanglots.
– Chef de truands ! Je l’aime !… Et mon malheurvient de ce qu’il ne m’aime pas ! Si vous l’aviez vu,père ! Si vous l’aviez entendu parler au roi comme un autreroi ! Si vous saviez comme le roi de France me paraissaitpetit auprès de lui ! Qu’importe qu’on l’appelle truand, s’ila l’âme généreuse… Ah ! père, son bras est fort et son regardsi doux !
Elle parlait maintenant à mots hachés et laissait éclater cetamour qui couvait en son cœur…
Nous devons le déclarer : pas un instant l’ombre d’une deces paternelles jalousies, qui parfois s’élèvent dans l’esprit deshommes, ne vint altérer l’affection absolue de Triboulet. Il nesouffrit pas d’apprendre que Gillette avait un amour au cœur. Il nesongea pas davantage à s’émouvoir de ce que cet amour s’adressait àun hors la loi…
Ce qui effraya ce pur et sublime dévouement, ce fut la penséeque l’homme aimé de Gillette courait un danger mortel. Depuis huitjours, il eu avait entendu parler, de ce Manfred. Il savait quelsordres avaient été donnés…
Il reprit machinalement :
– Tu dis qu’il ne t’aime pas !
– J’en suis sûre, père, répondit Gillette désespérée. Etprise du besoin de parler encore de lui, elle raconta en détailtoute l’histoire de leurs silencieuses amours, ses attentes, sajoie lorsqu’il venait, ses larmes lorsqu’il ne passait pas… tout,jusqu’à la scène de l’enlèvement empêché par Manfred… l’attituded’Etienne Dolet… le départ au Louvre… enfin l’arrivée du jeunehomme apparaissant en pleine fête… son audace… ses paroles de défi.Triboulet écouta avec une profonde attention.
Et quand elle eut fini :
– Tu dis qu’il ne t’aime pas ?
– Hélas ! père…
– Et moi, je dis qu’il t’adore… L’amour seul peut inspirerde ces coups de folie… Tiens-toi prête, mon enfant, demain jeviendrai te prendre à la même heure… laisse-moi faire… nousfuirons, tu seras heureuse, je te le jure par ce que j’ai de pluscher au monde, par ta tête adorée.
– Il m’aime ! Il m’aime ! Est-cepossible ?
Ce même soir, vers les neuf heures, deux femmes sortirent duLouvre par une porte dérobée.
Elles étaient suivies à distance respectueuse par troisgentilshommes armés en guerre, cuirassés de peau de daim, la mainsur le manche de la dague, l’œil en éveil.
Ces gentilshommes, c’étaient : Guy de Chabot de Jarnac,Lésignan et Saint-Trailles, les trois fidèles de la duchessed’Étampes, maîtresse en titre du roi François Ier.
L’une des deux femmes n’était autre que la duchesse d’Étampeselle-même. L’autre était une de ses suivantes.
La duchesse s’avançait donc, s’appuyant au bras de sa suivante,avec une mine effarouchée et de petits frissons de terreur fortexcusables d’ailleurs en un temps où Paris, dès là nuit tombante,appartenait aux coupe-jarrets, tire-laine et truands de toutessortes.
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, avait alors tout près decinquante ans.
Tandis que Diane avait conservé une beauté marmoréenne qui lafaisait comparer à une Diane chasseresse antique, tandis qu’elle selivrait à tous les exercices violents, faisant tous les jours troisou quatre heures de courses à cheval, active, entreprenante, aimantla chasse, le bain glacé, et domptant la vieillesse voisine par uneénergie toujours en éveil, Anne de Pisseleu avait recours auxartifices féminins, se gardait d’un courant d’air comme de lapeste, mettant un masque et des gants parfumés d’onguents pourdormir, et, enfin, cherchait par un art consommé à « réparerdes ans l’irréparable outrage ».
Diane frappait d’admiration.
Anne ensorcelait par ses manières câlines.
Toutes deux, d’ailleurs, par des procédés si différents,conservèrent jusqu’à la mort leur beauté dont les poètes du tempsparlent avec un certain enthousiasme.
Il y avait entre ces deux femmes une haine mortelle.
Diane qui, peut-être, avait été la maîtresse de FrançoisIer, avait manœuvré pour s’emparer fortement du cœur etdes sens du dauphin Henri, esprit faible qui passait son existenceà rêver des choses épiques de l’ancienne chevalerie.
Henri appartenait maintenant corps et âme à Diane de Poitiersdevant laquelle Catherine de Médicis s’inclinait, ou faisaitsemblant de s’incliner en attendant quelque éclatante revanche.
Or, Henri, c’était le futur roi, c’était le soleil levant.C’était l’avenir. Si François Ier mourait, Dianedevenait la véritable reine de France.
Elle avait donc pour elle tout le parti des jeunes et desambitieux, les Guise, les Montmorency, enfin tous ceux quibrûlaient de jouer un rôle dans l’État, et déjà spéculaient surl’apparente faiblesse d’Henri.
La duchesse d’Étampes, demeurée fidèle au roi, voyait soninfluence décroître de jour en jour. Elle n’avait plus de raisond’être à la cour de France que dans l’amour de FrançoisIer. Or, François Ier était volage ; ilcourait de la brune à la blonde ; Anne pardonnait tout, àcondition de demeurer la maîtresse officielle, et même nous dironsqu’elle s’ingéniait à se rendre indispensable au roi, en luifacilitant des amours de rencontre multiples, afin qu’il nes’enlisât point dans un amour durable.
Que l’on considère un instant cette figure : Anne dePisseleu, tremblant de vieillir, vivant dans la terreur d’un coupd’air qui pouvait lui donner une fluxion et la défigurer… Que l’onimagine ses désespoirs ambitieux à chaque nouvelle conquête du roi…Que l’on observe qu’elle haïssait profondément Diane, et que sachute définitive, c’était le triomphe définitif de sa rivale à lacour…
Et maintenant, nos lecteurs comprendront que l’arrivée deGillette fut un coup de foudre pour cette femme, qu’elle trembla etque, pour se débarrasser d’un tel obstacle, elle envisageafroidement la nécessité d’un crime.
Qu’était-ce que cette petite fille à la radieuse beauté qui,tout à coup, bouleversait la cour de France, dont tous les hommesétaient amoureux et toutes les femmes jalouses ?
D’où sortait-elle ? Un mystère entourait sa vie.
Une seule chose rassurait un peu la duchesse d’Étampes : detoute évidence, la nouvelle venue avait l’esprit dérangé ;l’étrange scène où Gillette avait déclaré reconnaître son père dansle bouffon Triboulet en était une preuve.
Oui, mais le roi la créait duchesse de Fontainebleau. Le roi luidonnait ses domaines, un palais, déclarait qu’elle avait le droitd’entrer chez lui à toute heure.
Frappée coup sur coup de ces désastres, Anne de Pisseleu étudiaquelques jours l’énigmatique figure de la petite duchesse etconclut que sa folie était feinte, qu’elle cachait de redoutablesambitions…
C’est à ces choses que réfléchissait la duchesse d’Étampes en sedirigeant dans des ruelles obscures et marchant aussi vite que lelui permettait la nuit.
La duchesse d’Étampes s’arrêta dans une sorte de boyau étroit,infect, avec son ruisseau gras coulant au milieu, avec ses maisonslépreuses dont les toits en auvent laissaient à peine entrevoir unerayure du ciel.
– C’est là ! murmura-t-elle. À moins qu’elle n’aitdisparu… depuis ma dernière visite…
La ruelle se trouvait aux confins de la Cour des Miracles.
La maison était hideuse, effrayante… La duchesse frissonna… Lestrois gentilshommes, la voyant s’arrêter, l’avaient rejointe.
– Madame, quelle imprudence ! murmura Jarnac.
– Avez-vous peur ? dit-elle avec cet aplomb des femmesqui préfèrent se transporter tout de suite au-delà des limites dela peur.
– Comment n’aurions-nous point peur en vous voyant vousexposer ainsi ?
– Il le faut, cher ami, répondit-elle avec une certainefermeté. Attendez-moi ici !
Elle s’élança aussitôt et se mit à grimper à tâtons un escalierde bois très raide. Au haut de l’escalier, des jointures d’uneporte, filtrait un peu de lumière obscure.
La duchesse poussa la porte : elle était ouverte.
Qui donc habitait là, assez insoucieux ou inconscient pour nepas barricader sa porte après huit heures du soir ?
La duchesse d’Étampes entra dans le taudis étroit et sombrequ’éclairait un lumignon fumeux.
Pour tout meuble, il y avait là une table, un escabeau, quelquesustensiles de cuisine sommaires.
Dans l’angle le plus reculé de la porte, sur une natte, unefemme était accroupie plutôt que couchée, les jambes sous unemauvaise couverture, le buste à peu près nu, malgré le froid, lescheveux épars…
Cette malheureuse était belle. Elle était jeune encore.
Elle fixa sur sa visiteuse un regard empreint d’une mornecuriosité, puis, sans paraître s’en occuper davantage, reprit lecours de ses lamentables rêveries… La duchesse d’Étampes se penchavers elle et murmura :
– Margentine ! Veux-tu que je te fasse retrouver tafille ?
À ces mots, la femme parut sortir soudain d’une profondeléthargie ; elle bondit, jeta des yeux hagards sur laduchesse, et balbutia :
– Qui parle de ma fille ? Où est-elle ? Je veuxla voir !
– Vous la verrez, Margentine, si vous êtes sage…
– Ma fille ! oh ! ma fille ! Elle est morte…Je le sais… mais elle doit revenir…
– Margentine…
– Qui m’appelle ? Qui sait mon nom ?
– Voyons, ne me reconnaissez-vous pas ?… regardez-moi…Je suis déjà venue plusieurs fois vous voir… je vous ai laissé del’or…
La folle examina attentivement sa visiteuse…
– Oui, oui… Vous êtes la belle dame… si bonne et si douce…Je vous aime bien… Oui… vous m’avez donné de l’or… je mesouviens…
– En voici encore, Margentine.
La duchesse tendit à la folle une bourse dont les maillesscintillèrent. La folle saisit cette bourse et eut un rire d’aiseen la caressant de ses doigts.
– Jadis, murmura-t-elle, j’avais des bourses pareilles, jeportais des robes magnifiques, en soie brochée d’or etd’argent ; j’étais comme une reine…
Et, tout à coup, laissant tomber la bourse à sespieds :
– Ma fille… Madame, que voulez-vous que je fasse de cet or…puisque je n’ai plus ma fille…
– Je te dis, Margentine, que je te rendrai ta fille.
La folle saisit les deux mains de la duchesse et la fixa.
– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.
– Qui je suis ! Écoute-moi, Margentine. Je suis unefemme qui souffre ce que tu as souffert un jour…
– Vous avez donc perdu votre enfant ? ditMargentine.
La duchesse secoua la tête.
– Écoute… Tâche de bien comprendre… Te souviens-tu deBlois ?
– Blois ! répéta Margentine avec un long frissondouloureux. Oh ! ne me parlez pas de Blois ! Oh !l’auberge ! les rires des gentilshommes ! L’affreuse nuitde douleur et d’horreur ! Non ! non ! Je ne veuxpas…
– Tu étais heureuse, tu étais aimée, adorée… ou du moins,tu le croyais… Tu aimais, toi ! Je le sais, Margentine, parceque ton amour, alors, me fit souffrir… Oui… tu étais ardente etsincère dans ton amour pour François…
– François ! gronda sourdement la folle avec un accentde haine indicible.
– Oui… François ! Tu ne savais pas encore qui étaitl’homme que tu aimais, voilà tout ! Pauvre fille… tu avaisdonné ta beauté sans compter… et tu croyais que cela dureraittoujours… Te souviens-tu ?
Margentine eut un gémissement.
– Vous me torturez ! dit-elle à voix basse.
– Tu vois que je te connais, si tu ne me connais pas !Écoute encore. Margentine. Un jour, tu attendais le bien-aimé dansla petite maison qui abritait vos amours dans la campagne de Blois.Et, parfois, un sourire de joie et d’orgueil se jouait sur teslèvres, car tu écoulais le tressaillement de tes entrailles.Margentine, tu allais être mère…
– Grâce ! râla l’infortunée dont les souvenirs évoquésavec cette netteté de détails se réveillaient, implacables…
– Une femme se présenta devant toi…
La duchesse d’Étampes s’arrêta, hésitante. Elle n’osaajouter :
– Cette femme, c’était moi !
– Une femme ! s’écria Margentine. Oh ! je mesouviendrai d’elle toute la vie ! Son sourire me glaça…
– Cette femme, continua la duchesse, te remit une lettre deton amant… Il te signifiait en quelques mots qu’il ne t’aimait pluset que tu ne le reverrais jamais…
– Oh ! murmura l’infortunée, que se passe-t-il dans matête ? Voilà que je me souviens, maintenant ! Oh !mes pensées ! On dirait des mortes qui se lèvent de leurtombeau !
– Lorsque la femme t’eut lu la lettre – car toi tu nesavais pas lire, – tu devins comme folle… tu t’élanças… tu couruspartout où tu croyais pouvoir le rencontrer… Tu pleurais à chaudeslarmes… et, pendant ce temps, sous le coup de ta douleur, untravail profond et hâtif s’accomplissait dans tes entrailles… Surle soir, comme tu passais affolée devant une auberge, tu tombasdans la rue… La méchante femme, qui t’avait suivie pas à pas,appela les aubergistes et leur donna de l’argent… tu fustransportée dans une chambre de l’auberge…
– Ma fille ! gémit Margentine en se cachant les yeuxde ses mains comme pour ne pas revoir la scène évoquée…
– Margentine, poursuivit la duchesse impitoyable, tu fusplacée sur un lit, et alors commença le calvaire de ta maternité…Pendant des heures, tu te tordis dans les crises, et tandis que toncorps pantelait, tandis que tes flancs se déchiraient, dans unepièce voisine tu entendais le bruit des verres et des chansons, leséclats de rire des gentilshommes en joie… et lorsque vint la minutesuprême, Margentine, en même temps que le premier vagissement de tafille… tu entendis… oui ! tu reconnus parmi les rieurs la voixde ton amant, la voix de François !
Margentine poussa un cri déchirant.
– Oh ! supplia-t-elle, taisez-vous !taisez-vous !…
– Insensée ! Ne vois-tu pas que j’essaie de te rendrela raison !… Écoute ! Écoute encore… Toute sanglante,avec ton enfant dans les bras, par un prodige de force, tu bondisde ta couche de douleur… tu t’élanças… tu ouvris une porte… tu visdes hommes assemblés autour d’une table… Parmi eux, François… unverre à la main… une femme sur ses genoux… – la femme qui t’avaitremis la lettre !… – tu tombas à la renverse, évanouie…presque morte !… Quand tu revins à toi, des jours et des jourss’étaient écoulés… Depuis, tu n’as jamais revu ni François… ni lafemme !…
– Et ma fille ! hurla Margentine, se tordant lesmains.
– Ce François… l’aimes-tu encore ?…
– Je le hais ! Je le hais !…
– Et cette femme ! Cette femme plus coupable quelui !…
– Oh ! je la hais… De toute mon âme !…
– Eh bien, Margentine, veux-tu le moyen de tevenger ?
– Ma fille ! Je veux ma fille !…
– Écoute ! reprit la duchesse avec impatience, cettefemme a une fille, une grande et belle jeune fille…
– Il n’y a donc du bonheur que pour les méchants…
– Cette jeune fille, je vais te l’amener… Tu en feras ceque tu voudras !…
Margentine grinça des dents.
– Je la tuerai !… Je lui ferai souffrir tout ce quej’ai souffert !… Je veux que la mère en meure, quand ellesaura…
Les yeux de la duchesse d’Étampes jetèrent une sombre lueur.
– Quant à ta fille, je te promets qu’elle seraretrouvée.
– Ma fille est morte, dit-elle.
Puis, sans transition :
– Oh ! madame, vous êtes si bonne !… Une enfantde six ans, madame… bien facile à reconnaître… elle a des cheveuxblonds et des yeux d’ange…
– Tu la reverras, te dis-je !… Mais l’autre… la fillede la mauvaise femme…
– Je la tuerai ! dit Margentine d’un ton qui fitfrémir la duchesse d’Étampes.
Déjà Margentine, sans plus faire attention à sa visiteuse,s’était affaissée dans son coin et, la tête dans les deux mains,chantait à demi-voix, sur un air très gai qui paraissait d’uneinfinie tristesse, une ballade avec laquelle, jadis, elle avaitbercé son enfant…
La duchesse d’Étampes lui jeta un profond regard puis elleretrouva son escorte… Une demi-heure plus tard, elle était rentréeau Louvre sans encombre. Personne ne sut jamais rien de la visiteétrange que venait de faire la duchesse d’Étampes, hormis sasuivante, Jarnac, Saint-Trailles et Lésignan, lesquels n’ensoufflèrent mot…
Bien que laissé en liberté, Triboulet était étroitementsurveillé. François Ier avait cédé devant la menace de Gillette,mais sa haine contre le bouffon s’en était accrue.
Maintenant la passion se déchaînait dans l’âme du roi.
Que Gillette fût sa fille, il arrivait à en douter.
Quel témoignage y avait-il, après tout ?… Celui d’unefolle ! Un mot échappé à Margentine, sans qu’on pût préciserau juste de qui elle avait voulu parler. Et le roi invoquait desdates, des ressemblances… Et lorsque les dates, les physionomiessoigneusement étudiées lui avaient prouvé que Gillette était safille, il s’affirmait violemment qu’elle ne l’était pas, qu’elle nepouvait l’être…
Il voulait Gillette ! Elle serait à lui ! Le reste, ilvoulait l’oublier…
Triboulet dut à cet état d’esprit d’échapper pour cette fois aucachot et peut-être à la mort… Mais le roi n’attendait que lemoment propice pour exercer contre son bouffon quelque cruellevengeance.
Ce moment, ce serait celui où Gillette serait devenue samaîtresse. Alors, sa menace même de se tuer demeurerait sans effet…Qu’importait qu’elle se tuât alors ?…
Le lendemain de cette nuit où nous avons vu Jeanne de Croizilleintroduire Triboulet auprès de Gillette, le bouffon était dans sachambre, méditant sur ce qu’il ferait…
– Ce Manfred ! songeait-il. Cet homme qu’elle aime, ilfaut que je le voie, que je le connaisse…
Il y avait dans l’œil clair du bouffon une sorte de joiemalicieuse et tendre, en même temps que de l’inquiétude.
– Comment sortir d’ici ? reprit-il en son monologue.Si ce n’était que moi… ce serait tôt fait… mais l’enfant ?…Comment échapper à la surveillance ?… comment lui éviterl’émotion d’une fuite dangereuse ?… Il faut que la chose sefasse tout naturellement, sans secousse…
Machinalement, il prit une viole et se mit à jouer un air, touten réfléchissant à la situation.
Il connaissait à fond le Louvre.
Mais il savait aussi qu’il était surveillé.
Il se promenait librement partout ; on ne lui demandaitplus d’exercer son métier de bouffon ; le roi ne l’appelaitjamais pour lui dire :
– Je m’ennuie ; fais-moi rire, bouffon.
Mais partout où il allait, il sentait un regard peser surlui ; il avait constaté que toutes les issues étaientgardées.
Une fois, il s’était approché de la grande porte, d’un airindifférent, comme il faisait quand il lui arrivait de sortir duLouvre, avant la terrible scène. L’officier de garde s’étaitaussitôt avancé vers lui en lui disant :
– Retournez, s’il vous plaît, monsieur !
Le « monsieur » parut très grave à Triboulet, et surce mot il jugea de la sévérité des ordres qui avaient été donnés àson égard.
– Et si j’avançais, officier ? dit-il.
– Je serais obligé de vous faire saisir séance tenante.
– Et si je ne me laissais pas saisir ?
– Je vous passerais mon épée au travers du corps…
– Peste, monsieur l’officier ! Si c’était, au moins,au travers de ma bosse !… Mais au travers du corps !… J’ytiens, à ma guenille de corps, si contrefaite qu’ellesoit !…
Et Triboulet s’éloigna en donnant tous les signes d’une frayeurcomique qui fit rire aux éclats l’officier.
Bientôt il sortit de sa chambre, emportant sa viole. Il erradans le Louvre, s’écartant de plus en plus des bâtiments habitéspar le roi, les princes et princesses et la foule des domestiques,des courtisans, officiers, grands-veneurs, fauconniers, tout unpeuple qui vivait là.
Il traversa les nouvelles constructions que FrançoisIer faisait élever pour remplacer la partie du vieuxLouvre qu’il avait fait abattre. Une trentaine d’ouvriers étaienten train de mettre en place deux énormes cariatides, au moyen depalans… Un homme surveillait l’opération avec un soin et uneinquiétude visibles.
– Voilà de beaux morceaux de pierre, maître Jean Goujon,dit Triboulet. Vous êtes vraiment un habile homme… Et pour quoifaire, ces cariatides ?
– Voyez-vous cette ligne de pierres de taille qui vontformer balcon ?… C’est pour soutenir tout cela ! réponditle sculpteur que les compliments de Triboulet avaient touché.
– Et pour soutenir le trône de France, quelle cariatidesvotre bon ciseau sculpterait-il, maître ?…
Jean Goujon, ébahi de la question, ne répondit pas etgrommela :
– Plus fou que les fous, celui qui écoute lesfous !…
Ayant franchi l’espace encombré de plâtras, de poutres et depierres, Triboulet parvint à cette partie du Louvre qui se trouvaitau bord de la Seine et qui était déserte…
Là, dans un angle solitaire, il y avait une petite porte basse.La porte franchie, on se trouvait presque aussitôt sur la berge, oùdes peupliers séculaires dressaient leurs cimes sonores dans leciel gris.
Au pied des peupliers, il y avait une sorte de taverneconstruite en planches, où les mariniers et passeurs, maîtres debacs et bachots venaient boire.
Or, si Triboulet, au lieu d’être enfermé dans le Louvre, se fûttrouvé sur la berge à ce moment, il eût assisté à un spectacle quilui eût paru bizarre.
D’abord, la misérable taverne, au lieu d’être pleine demariniers, lui fût apparue remplie de gens à mine louche, portantdes rapières fort longues et fort aiguisées – enfin, des hommesayant l’apparence de vrais coupe-jarrets.
Ensuite, ce qui eût porté au comble l’étonnement de Triboulet,c’eût été d’apercevoir parmi ces gens de sac et de corde, aux yeuxluisants et aux vêtements délabrés, deux ou trois gentilshommes quileur distribuaient de l’argent. Enfin, si, piqué de curiosité,Triboulet eût attendu la sortie de ces gentilshommes, et qu’il leseût suivis un instant, il eût peut-être surpris les paroles qu’ilséchangeaient :
– Et tu es sûr qu’il viendra ?
– Il est venu hier, il a rôdé plus d’une heure parlà ; il est venu avant-hier ; il est venu le soird’avant… Pourquoi ne viendrait-il pas ce soir ?
– Alors il n’y a qu’à prévenir M. le grand prévôt…
– Tu dis des bêtises. C’est nous qui devons fairel’opération, et si je savais que M. de Monclar veut s’en mêler, jel’enfermerais chez lui !
Voilà ce qu’eût vu et entendu Triboulet. Mais Triboulet ne vitet n’entendit rien de tout cela pour la raison qu’il n’était passur la berge, mais bien prisonnier dans l’intérieur du Louvre, etfort occupé à ce moment-là à examiner attentivement la petite portebasse de laquelle nous l’avons vu s’approcher peu à peu.
Devant cette porte, un soldat se promenait lentement, de cet airmorne et ennuyé qu’ont tous les factionnaires depuis qu’il y a desportes à garder et des factionnaires pour les garder. Ce soldatétait un colosse.
Il portait une grande barbe rousse en éventail. Il avait desyeux d’un bleu faïence, un front bas, une physionomie limpide,douce, enfantine et terrible. Il devait tuer sans savoir qu’iltuait.
Tout à coup, le colosse s’arrêta net et gronda dans sa barbeépaisse, avec un fort accent allemand :
– Seigneur Jésus, Marie et tous les saints ! qu’est-ceque j’entends là !
Ce qu’entendait le digne Allemand, c’était un air de viole…
Ce fut d’abord sur son visage un étonnement qui confinait à lastupéfaction… puis du ravissement… puis une sorte d’extase… Lesmains jointes, la poitrine oppressée, les yeux pleins de larmes, lefactionnaire écoutait, un peu penché en avant…
Et l’air continuait en sourdine, comme venu de très loin,apportant au colosse un parfum du pays absent, évoquant devant sesyeux avec une intense précision les montagnes où s’était écouléeson adolescence, les chalets de bois dont la cheminée fume, lescimes neigeuses qui se perdent dans le ciel d’un bleu profond… toutun paysage enchanteur où passent des troupeaux mugissants et desjeunes filles aux tresses blondes, avec des yeux bleus très doux etdes jupes rouges très courtes…
– Le Ranz des vaches ! murmura le colosse.
Et ses yeux s’obscurcissaient, et il se prit à sangloterdoucement[9] .
– Le Ranz des vaches ! oh ! c’est le Ranz desvaches !
L’air s’arrêta tout à coup et Triboulet parut.
– Eh bien, dit-il, êtes-vous content, mon braveLudwig ?
– Content, monsieur Triboulet ! C’est-à-dire que, pourentendre encore cet air-là, je donnerais bien un an de masolde…
– Oui, oui ! Vous êtes un bon Suisse ! Cela vousrappelle le Righi, n’est-ce pas ?
– Non, cela me rappelle la Jungfrau…
– Ah ! ah ! fit Triboulet avec admiration. LaJungfrau, et non pas le Righi !
– Oui ! C’est dans la Jungfrau que je suis né…
– Et c’est là que vous voudriez bien être en ce moment, aulieu de vous morfondre devant cette porte derrière laquelle il n’ya rien !
– Porte que je dois garder, monsieur Triboulet… surtoutcontre vous ! dit l’Allemand soudain rappelé au sentiment desa faction.
– Et dites-moi, reprit Triboulet, combien de temps durevotre garde ?
– On va me relever dans une heure. Je m’en voudrais de tuerun homme qui joue si bien le Ranz des Vache ».
– Lui aussi ! pensa Triboulet. Vous voyez,mon cher Ludwig, je ne m’approche pas… je n’ai pas envie de m’enaller… Le roi tient trop à moi, et je tiens trop à SaMajesté !
– À la bonne heure, monsieur Triboulet.
Triboulet cessa de parler et s’écarta de quelques pas, puispréluda sur son instrument. Puis la mélopée montagnarde, une foisencore, se développa.
Ludwig écoutait de tout son être. Plus doux, plus puissantencore que tout à l’heure, le charme opérait. Lorsqu’il eutterminé, Triboulet se rapprocha vivement du colosse.
– Ludwig, demanda-t-il à voix basse, comment s’appellecelle qui t’attend là-bas, dans tes montagnes ?…
– Elle s’appelle Catherine… Mais commentsavez-vous ?…
– Et si tu pouvais la rejoindre ?
– Oh ! ce serait le paradis sur terre.
– Te marier avec elle, hein ? Avoir une maison, à toi…une maison de bois sur la lisière de la belle forêt de sapins quisent si bon le goudron… non loin du vallon au fond duquel seprécipite la cascade en écumant…
– Mais vous y avez donc été ! s’écria Ludwig.
– Autour de la maison, il y aurait un jardin… et tu auraisun troupeau qui reviendrait le soir au son des clochettes de lavache conductrice, tandis que le cornemusier du village jouerait leRanz… Alors tu rentrerais, et ta Catherine te serrerait dans sesbras…
– Monsieur ! Monsieur ! Vous me rendezfou !… Monsieur Triboulet ! sanglota Ludwig.
– Tout cela, Ludwig, tu peux le réaliser à ta prochainefaction, je t’apporte mille écus de six livres…
– Mille écus de six livres ! De quoi avoir une maison,une laiterie et les meubles, et les instruments, et un jardin et unpré !
– Et Catherine ! Mille beaux écus de six livresparisis !
– Six mille livres parisis ! Le bonheur !l’amour !
– Il ne s’agit que de m’ouvrir la porte…
– Monsieur Triboulet…
– Mille écus de six livres !
– Grâce !
Triboulet, sans répondre, attaqua le Ranz des vaches.
Lorsque les dernières notes eurent expiré dans l’air triste etmaussade, le colosse passa ses deux mains sur son front, et d’unevoix rauque prononça :
– Je serai de faction entre onze heures du soir et deuxheures du matin…
– Bien ! Je serai ici à minuit avec les mille livres.Tu ouvriras ?
– Oui !
Triboulet s’enfuit… transporté de joie.
Il se montra partout et déclara aux gentilshommes qui lequestionnaient sur sa disgrâce que, le lendemain, il irait se jeteraux pieds du roi pour obtenir sa rentrée en faveur. Vers neufheures, il était dans sa chambre, achevant ses préparatifs.
– Dans ce sac, l’argent du bon Ludwig… Ah ! ce manteaupour l’enfant… Ces nuits de brouillard sont terribles… Cette bonnedague à ma ceinture… Ah ! ah ! cher monsieur Ludwig,voulez-vous nous ouvrir, s’il vous plaît ? Nous partons envoyage, avec mademoiselle que voici… mademoiselle mafille !
Dix heures sonnèrent, puis onze heures…
– Attention ! murmura Triboulet, Mlle deCroizille va venir me chercher… je tremble… lâche que jesuis ! Non, je ne tremble plus, je ne veux pas trembler…
À ce moment, une rumeur retentit dans les couloirs du Louvre.Triboulet pâlit. Il ouvrit sa porte et saisit au bras une femme quicourait, un flambeau à la main…
– Que se passe-t-il ? demanda Triboulet.
– Il se passe que la duchesse de Fontainebleau a disparu duLouvre !
Triboulet lâcha le bras de la femme et tomba comme une masse,comme foudroyé, en poussant une sourde imprécation dedésespoir…
Ce soir-là, dans l’étroit logis de la Cour des Miracles oùManfred avait été soigné et rapidement guéri par les baumes et lesonguents de la Gypsie, les deux amis – les deux frères – étaientseuls…
Pensif, Lanthenay s’accouda à la fenêtre et fixa son regard surle ciel noir, comme s’il eût attendu le lever d’un astre oul’éclair d’une inspiration. Derrière lui, à pas pressés, Manfredmarchait dans la chambre, la lèvre crispée par un ironique sourire,ce sourire à la fois hautain et amer qui semblait défier sadestinée.
Depuis la scène de l’invasion du Louvre, depuis cette minuteépique où Lanthenay avait emporté dans ses bras Manfred sanglant,ils ne s’étaient rien dit du sujet qui les préoccupait tous deux.Mais ils étaient habitués à lire ouvertement dans leurs yeux.Lanthenay savait que la pensée de son frère luttait, en une lutteterrible, de tous les instants, contre un amour impossible ettriomphant.
Manfred savait que Lanthenay ne songeait qu’aux moyens de leguérir. Ils se taisaient… Mais ils sentaient que l’heure étaitvenue où il faudrait parler…
– À quoi songes-tu ? attaqua Manfred avec uneimpatience mal dissimulée. Ce n’est pas un soir à faire del’astronomie, j’imagine. Regarde ce ciel. Est-il assez noir !Où sont les étoiles ? Elles se cachent, les gueuses… car iln’y a pas assez de noir dans mon cœur !
– Manfred !
– Eh ! oui… par les cornes de Lucifer, il semble quele ciel même me refuse l’aumône d’un sourire !
Il reprit sa promenade saccadée.
– À quoi songes-tu toi-même ? dit alors Lanthenay decette voix grave et lente qui lui était habituelle. Tu tournes dansta cage, mon pauvre lion malade !
– Je marche, voilà tout ! Je marche pour ne pasm’asseoir ; observe que tout à l’heure je m’étais assis pourne pas marcher… Mais quoi ! Assis ou debout, éveillé ouendormi, je m’ennuie, frère… je m’ennuie atrocement.
– Manfred, calme-toi, je t’en prie ! fit Lanthenay,alarmé par la visible exaspération de son ami.
– Écoute… J’ai hier, ou avant-hier, je ne sais plus aujuste, tant les heures se ressemblent… j’ai rencontré deux moines…Ils m’ont demandé le chemin de leur couvent… Étaient-ilsgris ? Ou l’étais-je moi-même ? Je leur ai dit leurchemin en les tenant à distance, car je n’aime pas cette engeance…Alors ils m’ont béni…
– Amen ! fit Lanthenay qui essaya de rire.
– Écoute encore !… Je suis allé vider un vieux flaconà la taverne que la femme de Grégoire emplit de ses charmes…Pendant qu’elle me remplissait mon verre, elle m’a embrassé sur leslèvres… Le vieux vin et le baiser ont laissé sur mes lèvres un goûtd’âcre fadeur qui m’écœure…
– Impertinent ! je le dirai à la belle MmeGrégoire !
– Écoute encore !… Comme j’errais à la nuit tombante,j’ai vu Jean le Piètre sortir de chez la Maladre. Il me doit lavie, tu sais ? L’an passé, je le tirai de l’eau en plongeantdans la Seine au moment où il allait se noyer… Depuis, il me saluetoujours de loin, et humblement. Eh bien, Jean le Piètre est venu àmoi et m’a pris les deux mains. Cette effusion m’a surpris. Je l’airegardé. Il pleurait… Pourquoi ? C’est la joie, m’a-t-il dit…une grande joie qui m’est venue. Et il est parti en courant. Lajoie de Jean le Piètre m’a tourné sur le cœur comme un vinempoisonné…
Il s’arrêta, haletant… Son poing se tendit vers les massesd’ombres profondes, à travers la fenêtre…
– Ô Paris ! Paris de honte ! Paris decrime ! Paris des catins et des enjôleuses qui piétinent lescœurs ! Ô Paris, tu m’ennuies, tu m’assommes, toi, tesmaisons, tes rues, tes hommes et tes jeunes filles menteuses,voleuses, impudentes, cyniques, chair banale offerte au dernierenchérisseur… Et quand ce dernier enchérisseur est un roi…
Manfred saisit une bouteille et à toute volée la lança contre lemur. Puis, soudain, comme si la bouteille brisée en mille morceauxeût brisé aussi quelque chose en lui, sa colère furieuse tomba.
Lanthenay le vit atrocement malheureux. Une immense pitiél’envahit, et il se résolut au sacrifice devant lequel sa tendressereculait depuis plusieurs jours…
– Ton mal n’est pas grave, dit-il en affectant un tonléger, et le remède est à ta portée. Paris t’ennuie ? Le mondeest grand…
– Que dis-tu ? fit Manfred en tressaillant.
– Que tu es libre, frère ! Que le monde, c’estl’inconnu qui s’ouvre devant toi ! Que tu as un bon cheval,une bonne épée, et que l’Europe est pleine de rumeurs de bataille…qu’il y a partout des moutons à défendre contre des loups… et que…cela t’amuserait peut-être…
La voix de Lanthenay devint tremblante. Manfred éclata ensanglots.
Au même instant ils étaient dans les bras l’un de l’autre, etleur fraternelle étreinte les tint enlacés un moment.
– Ô frère, que tu es bon ! dit Manfred… Ainsi, tu asdeviné ! Tu as compris ! Oh ! pardonne-moi de tequitter ! Je n’y tiens plus, vois-tu ! Je mourraisici…
Et il ajouta tout bas :
– Si près d’elle !
– De quel côté iras tu ? se hâta de demanderLanthenay.
– Que sais-je ? répondit fiévreusement Manfred… LeNord ou le Midi… les pluies ou le soleil… Tout me sera bon… pourvuque la pluie qui rafraîchira mon front ne soit pas la pluie quimouillera ses cheveux… pourvu que le même soleil ne nous éclairepas… elle et moi !
– Frère ! frère !… prends garde !…
– Et puis, tiens, en réalité, j’ai caressé un rêve, tout demême : je veux voir l’Italie… l’Italie m’attire…Pourquoi ? Je ne sais !… Mais dans les rares moments oùla Gypsie cause librement, lorsqu’elle parle de l’Italie… de Rome…oh ! Rome surtout… et qu’elle en fait la description, il mesemble que je revois un tableau familier…
Il s’arrêta tout à coup, puis, se parlant à lui-même :
– Oui… Il faut que je voie l’Italie… etRome !
– Quand pars-tu ? demanda Lanthenay.
Et comme Manfred gardait le silence, il ajouta :
– Pars demain… veux-tu ?…
– Demain !…
– Oui, frère ! N’est-ce point chose arrêtée dans tonesprit ?
– Ah ! Lanthenay, mon frère ! s’écria Manfred,comme, avec délices, j’eusse entrepris un autre voyage !comme, avec bonheur, j’eusse été plus loin que l’Italie et Rome,plus loin que les confins du monde et de la vie, si je n’avais eupeur de mourir en songeant que tu allais pleurer !
Ces deux admirables amis se regardèrent avec admiration. Puis,comme si tout eût été dit, Manfred ceignit son épée et posa sur satête sa toque à plume noire.
– Tu sors ? demanda Lanthenay inquiet.
– Un peu d’air… Au surplus, ne crains rien. Cette nuit sanslune est faite pour les truands comme nous ! Les bourgeois ontpeur, le guet se cache, le roi François dort en son Louvre etl’illustre Monclar médite au fond de son hôtel. Paris est à nousjusqu’à demain matin.
Lanthenay jeta un regard sur le ciel.
– La nuit sera claire dans deux heures, quand la lune seraassez haute et que le vent aura balayé ces nuages… Veux-tu demoi ?
– Ne crains rien ! répondit Manfred simplement.
Lanthenay soupira. Les deux amis échangèrent une poignée demain. Puis Manfred s’éloigna… Où allait-il ?
Où vont les amoureux qui ont juré de fuir à jamais la femmedétestée et adorée ? Sous quelles fenêtres vont-ils rôder, lanuit ? Vers quelle maison silencieuse sont-ils poussés commemalgré eux ? Manfred allait au Louvre !
Oh ! cette Gillette qu’il avait chérie avec tant deconfiance et d’ardeur, avec une tendresse si profonde et siingénue !
Il allait donc l’arracher de son cœur… Il allait donc lui jeterde loin un éternel adieu ! Il la méprisait.
Elle s’était vendue pour un titre…, Et il allait vers elle, versl’ombre du grand palais où elle dormait… Il y allait sans but, sansespoir, sans pensée, avec le seul désir d’être un peu plus prèsd’elle pour une heure… Après, ce serait fini. Après, il fuirait… Ilétoufferait cet amour insensé !…
Comme il se disait ces choses mornes et contradictoires, ilarriva devant le Louvre imposant et sombre.
Lentement, il se mit à faire le tour du Louvre, et parvint surla berge, son regard flamboyant cherchant à voir les fenêtreséclairées : il en vit !
Au loin, par delà les jardins, deux fenêtres brillaient d’unelueur clignotante comme un sourire ironique.
Pourquoi Manfred eut-il soudain la conviction que là, dans cettechambre éclairée, se trouvait le roi !
Vraiment, il le vit ! Il vit Gillette !
Le roi la serrait dans ses bras… et elle ! elle éprouvaitun orgueil abject à se livrer à cet amant qui était roi !
Cette scène qu’il imaginait avec la puissance de création quedonne la jalousie tortura Manfred. Puis, tout à coup sa colères’affaissa…
La douleur l’emporta dans son cœur, Et il eut la terreur del’existence affreusement vide qu’il allait vivre, maintenant…seul ! loin d’elle !
– Ô Gillette ! murmura-t-il sourdement.
Et il détourna son regard que voilait une larme.
À ce moment même, les gros nuages qui couraient au cielsemblèrent se déchirer, un rayon de lune éclaira vivement lepaysage du vieux Paris.
Une barque descendait la Seine.
Une barque, à pareille heure, c’était un événementextraordinaire, et peut-être redoutable.
D’un bond, Manfred se mit à couvert dans la zone d’ombre épaissedes peupliers séculaires qui murmuraient tristement. De là, ilregarda ce bateau qui descendait.
Trois rameurs le manœuvraient avec une hâte vigoureuse et sûre.Un jeune homme était assis à l’arrière…
La barque se rapprocha soudain de la rive. Elle avait dépasséManfred et abordait presque en face la baraque de planches que nousavons signalée en un précédent chapitre.
– Des habitués de la taverne aux mariniers ! songeaManfred.
Mais, à ce moment, l’homme qui était assis à l’arrière du bateause leva pour sauter sur la berge. Il était à quinze pas de Manfred.Celui-ci le reconnut.
– M. le marquis de Sansac ! murmura-t-il.
Voici, très exactement, ce qui se passa à cet instantprécis :
Manfred jeta les yeux sur ces fenêtres éclairées où il imaginaitque se trouvaient le roi et Gillette ; puis, dans un mouvementmachinal, ce regard se reporta sur Sansac.
En même temps que le regard, toute la colère accumulée dans lecœur de Manfred rejaillit sur Sansac.
Cédant à une impulsion violente et irraisonnée, il s’avança enpleine lumière, et de cette voix âpre et mordante qui lui étaithabituelle lorsqu’une émotion plus douce ne la brisait pas, ils’écria avec un rire d’insultes :
– Salut et honneur à monsieur le marquis de Sansac, fleurde gentilhommerie ! Marquis, quelle jolie fille venez-vousd’enlever ce soir ?… oh ! pas pour vous !… pourvotre maître !… À quel prix ?… François est-ilgénéreux ?…
Soudain, la porte de la taverne aux mariniers s’ouvrit.
– Sus ! sus ! crièrent des voix.
En même temps, une douzaine d’hommes s’élancèrent avec un grandcliquetis d’armes. Sansac, d’un geste, leur désignait Manfred.
– Par l’enfer ! rugit celui-ci. Ces gentilshommes sontplus lâches encore que je ne supposais…
Et tirant sa rapière avec une sorte de joie farouche :
– Voilà enfin une occasion de faire le grand voyage que jerêvais… Adieu, mon frère Lanthenay !…
Et la rapière se mit à décrire le terrible moulinet qui luiétait familier. Un cri sourd… puis encore un cri… une exclamationde rage… une malédiction… c’étaient autant de blessures que lemoulinet faisait autour de lui.
Lentement, Manfred avançait vers l’enclos des Tuileries,songeant que parmi les détours et recoins de la fabrique de tuiles,il trouverait un endroit propice à une défense désespérée. Lescoupe-jarrets, stupéfaits, attaquaient avec moins d’audace et,déjà, ils se tenaient à distance respectueuse.
– Mais foncez donc, misérables ! vociféraSansac !
Ce fut Manfred qui fonça.
Le choc fut effrayant. La rapière voltigea, siffla, frappa depointe et de taille : trois hommes tombèrent.
– Vous êtes un mauvais bandit, cria Manfred à Sansacécumant ; vous ne savez pas choisir les bons assassins !…Encore un !… Ça fait huit !…
Huit des coupe-jarrets gisaient sur le sable. Les autress’enfuirent dans toutes les directions. Manfred, appuyé sur sonépée, poussa un éclat de rire homérique ; mais deux hommess’avancèrent à ce moment près de Sansac.
– Riez ! marquis, mais riez donc avec moi !fit-il.
– Tu ne riras pas longtemps ! gronda Sansac qui, trèsbravement, s’avança alors, l’épée haute, sur Manfred.
Manfred se vit sur le côté d’une petite maison qu’entourait unjardin enclos de murs, percés d’une porte basse.
Ce fut à cette porte que Manfred s’accota ; car les deuxhommes qui venaient d’apparaître escortaient Sansac, l’épée nue,et, cette fois, ce fut silencieusement, avec une rage froide, quel’attaque eut lieu.
– Le trio est complet ! cria Manfred de sa voix defanfare. Je me disais aussi : je ne vois que l’un des troisfélons… Bonsoir, monsieur d’Essé, voleur de filles ! Bonsoir,monsieur de La Châtaigneraie, truand blasonné ! Peste, mesdrôles ! J’ai donc, l’autre soir, omis de vous rembourserquelque monnaie ?…
– Courage ! À la rescousse ! hurla LaChâtaigneraie. Cinq ou six des stipendiés, voyant les troisgentilshommes attaquer Manfred, accoururent.
À ce moment, Sansac tomba lourdement.
Essé et La Châtaigneraie poussèrent un cri de fureur :
– Démon !…
– Capons[10] !
– À mort ! À mort !…
Manfred avait devant lui sept épées. En tête des assaillants, LaChâtaigneraie et Essé. Les coupe-jarrets attaquaient avec frénésie.La rapière de Manfred parait… mais ne portait plus de coups, ellesuffisait à peine à parer.
Il y eut quelques secondes d’un combat silencieux et féroce.Manfred se vit perdu.
Un étrange sourire erra sur ses lèvres…
– Il est à nous ! rugit La Châtaigneraie en portant uncoup de pointe furieux à Manfred.
Le coup frappa dans le vide et La Châtaigneraie poussa unhorrible juron de fureur.
Manfred venait de disparaître. La porte contre laquelles’appuyait Manfred s’était tout à coup ouverte.
Instinctivement, sentant du terrain derrière lui, le jeune hommeavait rompu et franchi la porte en maintenant en respect sesadversaires. Aussitôt, la porte s’était refermée…
Des hurlements, des insultes, des vociférations…
Et, dans le jardin, sous la clarté de la lune, Manfred quis’incline devant une femme.
C’est cette femme qui a ouvert la porte et l’a referméebrusquement. Et cette femme, c’est Madeleine Ferron !…
De sa fenêtre, elle a tout vu ! Elle a assisté à toute labataille ! Elle a vu l’attaque des coupe-jarrets, leur fuiteéperdue… Une admiration lui est venue pour cet inconnu qui, seul,bataille contre une quinzaine d’assaillants.
Et lorsqu’il s’est appuyé à la petite porte de son jardin,lorsqu’elle a compris que sous la nouvelle attaque, il va peut-êtresuccomber, elle est descendue en toute hâte…
De l’autre côté de la muraille, les coupe-jarrets couraient,cherchant un passage pour pénétrer dans le jardin.
– Enfonçons la porte, dit Essé.
Mais La Châtaigneraie, soucieux, lui montra les cadavres quiparsemaient la berge…
– La partie est perdue pour ce soir, dit-il avec une ragefroide. En retraite !…
Madeleine Ferron avait saisi la main de Manfred, comme pour luicommander le silence. Tout ce coin qui, pendant ces dix minutes,avait été plein de cliquetis d’épées, retomba au calme paisible dela nuit, et rien n’indiqua le drame qui venait de se dérouler…rien, sinon les cadavres.
Madeleine, alors, entraîna le jeune homme qui, ayant remis sonépée au fourreau, la suivit sans résistance.
Quelques secondes plus tard, il se trouva dans une piècediscrètement éclairée, d’un luxe élégant.
– Où suis-je ? pensa Manfred.
Et jetant sur Madeleine un regard pénétrant :
– Madame, dit-il d’une voix ardente, êtes-vous une femme ouune fée ?… Vous êtes plutôt quelque bienfaisant génie quis’est plu à me sauver… Sans vous, j’étais mort… ou presque !ajouta-t-il avec un sourire d’orgueil.
– Je ne suis point une fée, dit sérieusement Madeleine. Jesuis femme…
Le ton grave de cette étrange réponse frappa Manfred.
– Une femme ! s’écria-t-il. En ce cas, la meilleure etla plus belle qui soit dans Paris !
– Belle ? murmura Madeleine ; oui… pour quelquesjours encore… Bonne ! ne vous y fiez pas !
– Fussiez-vous méchante, fussiez-vous scélérate, vous êtessi belle, madame, que pour vous je me damnerai »… Quiêtes-vous ?… Oh ! je veux le savoir !…
Madeleine prit un flambeau et l’éleva de façon à bien éclairerson visage.
– Ne me reconnaissez-vous pas ? demanda-t-elledoucement. Moi, je vous ai reconnu tout de suite.
Debout, le bras levé supportant ce flambeau dans un geste à lafois noble et gracieux de statue antique, avec cette lumière quitombait sur la profusion de ses magnifiques cheveux blonds, letorse cambré, la lèvre humide, Madeleine était dans une de cesminutes fugitives de souveraine beauté où les femmes deviennent desdéesses.
Manfred la contemplait avec une admiration éperdue…
– Et vous aussi, continua-t-elle avec la même douceur, vousm’avez reconnue tout de suite… je le vois dans vos yeux… La scèneterrible qui nous a mis en contact une fois est un de cesinoubliables souvenirs qui ne sortent jamais de l’esprit…
– Madame… croyez…
– Taisez-vous ! De vous à moi, pas de feintesinutiles… Vous m’avez reconnue, et la générosité de votre cœur vousinspire seule de m’ignorer… Je me nommerai donc… Je suis lamorte du gibet de Montfaucon…
– Eh bien, oui ! Je vous ai reconnue, madame… C’estvotre beauté. Et à défaut même de cette adorable figure quej’entrevis un instant, eussé-je pu oublier le son de votre voixenveloppante comme une tiède caresse d’amante…
Il se leva et poursuivit :
– « … Si vous êtes pauvre, si vous êtes persécuté, sivous souffrez, si vous avez besoin d’un dévouement, venez quand ilvous plaira, à quelque heure que ce soit… Venez à la petite maisonde l’enclos des Tuileries et nommez-vous… cela suffira… » Vousvoyez que je me souviens, madame… J’ignore pourquoi vous voulezvous appeler la Morte. Le secret de la tragique pensée quivous inspire, je le respecte… Mais pour moi, madame, vous êtes laVie…
– Malheureux ! murmura-t-elle sourdement, je porte enmoi la Mort !…
Il continua, fiévreux, emporté par une fougue dont il ne serendait pas compte lui-même :
– Pourquoi vous ai-je sauvée ? Pourquoi m’avez-voussauvé à mon tour ? Ah madame, est-ce que ce double événementne vous paraît pas avoir « une significationprodigieuse ?… Est-ce qu’il ne vous semble pas, comme à moi,que nos destinées devaient se rencontrer et se fondre ?… Cesoir, je ne venais pas ici… Je sors… j’arrive sur la berge dufleuve… je suis attaqué par une nuée de malandrins… je me défends…je subis une nouvelle attaque… et lorsque je crois que tout estfini, il faut que ce soit précisément à votre maison que jem’adosse ! il faut que ce soit vous qui m’ouvriez l’issuelibératrice !… Est-ce là du simple hasard ? Non, non,madame… qui sait si, mystérieusement, sans que je le veuille, jen’ai pas été guidé vers vous par un instinct puissant !… Etqu’est-ce que cet instinct, sinon de l’amour…
Il s’arrêta court. Ce mot l’effara brusquement.
– L’amour ! balbutia-t-il. Oui, madame, del’amour !… Je vous aime ! Je le sens… c’est fini… je veuxvous aimer…
Il avait pris les mains de Madeleine et les pétrissait dans lessiennes. Et Madeleine, vaincue par cette fougue d’amour quiéclatait, se laissait faire, l’esprit perdu…
On eût dit, par instants, que les brûlantes paroles du jeunehomme ne s’adressaient pas à elle, que ce regard de flammecherchait une image absente.
Mais qu’importait ! Cet amour sous lequel couvait un mornedésespoir l’exaltait, la transportait…
Un instant, elle essaya d’évoquer la figure de FrançoisIer… Mais Manfred était là, si jeune et sirayonnant !…
La seconde qui suivit fut ineffable… Ils étaient dans les brasl’un de l’autre… leurs lèvres se joignirent avec fureur, et tousdeux, dans le même instant, eurent cette intuition terrible que cebaiser n’allait ni à l’un ni à l’autre…
Ce fut le choc de deux désespoirs. Et ils étaientsincères ! Elle ne songeait pas à François Ier. Ilne songeait pas à Gillette.
Mais elle pensait :
– Oh ! aimer ! aimer encore ! Revivre sousces chaudes caresses ! Renaître à une nouvelle vie de moncœur !
Et lui songeait :
– Je l’oublierai ! Cette femme si belle me versera lephiltre d’oubli… Je l’aime ! Je veux l’aimer !
Tous deux sentaient leur tête s’égarer.
– Je t’aime ! balbutia-t-il en la serrant nerveusementdans ses bras.
– Je t’aime ! répondit-elle, secouée d’un frisson devolupté.
Leurs yeux se fermèrent dans une extase.
Puis la passion délira soudain en eux et se déchaîna…
– Sois à moi ! haleta Manfred.
– Oui ! à toi ! à toi ! murmura-t-elle,expirante.
Mais tout à coup, comme il l’étreignait, comme elle allaitsuccomber et se donner tout entière, elle eut un violentrecul ; un cri rauque d’affreux désespoir lui échappa ;de ses deux mains tendues, elle repoussa Manfred.
– Va-t’en ! Va-t’en !…
– M’en aller ! fit-il avec un ricanement farouche. Tues folle !… Tu es à moi !…
– Jamais !… Oh ! malheureuse !malheureuse !…
– Tu es à moi ! poursuivit-il avec une exaltationcroissante.
Et il chercha à l’enlacer…
Hagarde, livide, Madeleine se mit à sangloter :
– Malheureuse ! Malheureuse !…
Et cela était triste comme une plainte d’enfant qui va mourir.Manfred s’arrêta.
Il passa ses deux mains sur son visage inondé de sueur etregarda autour de lui avec étonnement.
– Où suis-je ? murmura-t-il… J’ai fait un rêve… unrêve d’amour… Où est Gillette ?…
Il vit cette femme prostrée qui pleurait. Et alors, il compritque dans la vie de cette femme, il y avait le secret d’un désespoirpareil au sien…
Puis il se pencha, la toucha à l’épaule.
– Madame… dit-il d’une voix très douce.
Elle secoua violemment la tête et, dans un râle :
– Allez-vous-en… fuyez… ne revenez jamais…jamais !
– Je reviendrai, pensa Manfred. Je veux savoir…
Et simplement, d’un ton de commisération, il dit :
– Adieu, madame…
Quelques secondes plus tard, il était dehors, courant comme unfou. Madeleine, seule, répétait sa plainte uniforme etlamentable :
– Malheureuse !… Malheureuse !…
Le lendemain matin, Manfred fit ses adieux à Lanthenay. Celui-ciavait voulu monter à cheval pour escorter son ami jusqu’à lapremière étape. Mais Manfred avait exigé de partir seul. La Gypsieavait assisté à la discussion avec un intérêt qu’elle étaitparvenue à dissimuler.
– Je ne t’accompagnerai donc pas, dit tristementLanthenay.
– Cela vaut mieux ainsi, dit la Gypsie avec une voix siétrange que Lanthenay tressaillit.
– Pourquoi ? demanda-t-il vivement.
– Je serais trop seule… Qui sait si Manfred net’entraînerait pas au loin… Oui, je serais trop seule…
Et s’adressant à Manfred :
– Tu vas où ?…
– En Italie.
– En Italie ! fit-elle lentement.
On a vu que Manfred avait toujours été indifférent à la Gypsie.Le grand intérêt dans l’existence de la bohémienne, c’étaitLanthenay…
– Que je t’accompagne au moins jusqu’aux portes, repritcelui-ci. On ne sait ce qui peut arriver…
– Que veux-tu qu’il arrive ? M. de Monclar est tropbon prévôt pour supposer que je vais en plein jour traverser Parisà cheval et franchir la porte comme un bon marchand qui s’en vafaire ses achats…
Les adieux furent brefs. Manfred, à cheval, sortit de la Courdes Miracles. À une centaine de pas stationnait un carrosse.
Manfred n’était guère en situation d’esprit de s’occuper de quoique ce fût qui ne fût pas sa pensée.
Mais un carrosse, en un tel endroit, en ce misérable quartier oùtoute marque de fortune pouvait passer pour une sorte de défi et deprovocation, était un spectacle si inattendu que Manfred se penchasur sa selle.
Dans l’intérieur du carrosse, une femme semblait attendre, unefemme très belle, avec un air très doux et une vague tristesserépandue sur sa physionomie.
– Passez votre chemin ! dit une voix rude.
Celui qui lui avait parlé ainsi était assis sur le siège ducarrosse. Manfred le regarda curieusement ; cela lui semblaitvraiment un phénomène qu’on osât lui parler ainsi.
– Veux-tu que je te descende de ton siège parl’oreille ? demanda-t-il tranquillement.
L’homme roula des yeux féroces.
– Par saint Pancrace ! cria-t-il en italien, je vaiste montrer comment on descend un cavalier de sa monture,moi !
Il allait s’élancer en effet.
– Spadacape ! dit impérieusement la dame, del’intérieur du carrosse.
Spadacape s’arrêta court. Et Manfred allait se livrer à quelqueraillerie bien sentie, lorsqu’il vit les yeux de la dame se fixersur lui d’un air de muette prière.
De ce geste gracieux et un peu emphatique qui lui étaithabituel, il souleva sa toque à plume noire, s’inclina en mettantdans son attitude tout ce qu’il put y mettre de respect ému, etpassa.
La dame suivit Manfred des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu aucoin d’une ruelle. À ce moment, de la maison devant laquelle lecarrosse était arrêté, sortit un homme.
C’était celui-là même que nous avons déjà entrevu près du gibetde Montfaucon, – celui que Spadacape appelait« monseigneur » et qui avait dit à Manfreddélivré :
– Je suis le chevalier de Ragastens.
Le chevalier de Ragastens monta dans le carrosse qui s’éloignaaussitôt.
La dame l’interrogea du regard, avidement. Et le chevalier deRagastens secoua la tête d’un air découragé.
Manfred traversait Paris au petit trot, passant au paslorsqu’une charrette encombrait le chemin, s’écartant pour ne paséclabousser les femmes, regardant fixement, d’un air de suprêmedéfi, les gens du guet que parfois il rencontrait, – enfin, neprenant aucune des précautions que Lanthenay lui avait longuementénumérées.
Et il y avait dans ses yeux une rayonnante insolence contre leshommes, une ironie furieuse contre la destinée. Il montait unmagnifique bai brun qu’il dirigeait avec l’aisance d’un cavalierconsommé.
Plus d’une marquise, du fond de sa chaise à porteur, le suivitdes yeux avec admiration. Plus d’une femme du peuple allant auxprovisions se retourna le cœur battant.
C’était vraiment un beau cavalier, bien que son costume sobre, –pourpoint de velours et cuirasse de cuir fauve, – n’offrit rien dece brillant qui distinguait les gentilshommes de la cour.
Il franchit les portes sans encombre et en eut comme un regret.Le chef du poste qui gardait la porte le salua même, et Manfredrendit le salut avec un sourire railleur.
Hors la porte, il mit son cheval au galop et s’arrêta sur uneéminence… De là, il jeta un long regard sur Paris.
Il partait pour un long voyage… pour la vie d’aventures le longdes grands chemins… Quand reviendrait-il ?
Et, malgré lui, il pensait que ce serait bientôt ! Ce futdu bout des lèvres, sans conviction, qu’il murmura :
– Peut-être ne reverrai-je jamais mon vieuxParis !
Dans ce vaste horizon de toits, de tourelles, de pignons, declochers et clochetons, il ne voyait qu’une masse sombre : laligne confuse des bâtiments du Louvre.
Et, cette fois, ce fut avec une profonde amertume que l’adieusuprême monta du fond de son cœur :
– Adieu, Gillette !
C’est que, présent à Paris ou loin de la ville, il lui semblaitque maintenant sa vie se séparait à jamais de celle deGillette…
Et pourtant ! Mais non ! Plus de rêves insensés !Plus d’amour qui torture ! Plus rien que la joie de courir enliberté, au gré de sa fantaisie !
Il fit demi-tour et partit à fond de train dans la direction deMeudon…
– Là, songeait-il attendri, je trouverai la paroleconsolante de celui qui a éclairé mon esprit, de celui dont lavaste et prodigieuse pensée a formulé cet amer et puissant défi aumalheur qui menace les hommes à leur naissance : Rire estle propre de l’homme !
La route s’enfonçait presque aussitôt sous la haute futaie d’uneforêt qui s’étageait en frondaisons roussies jusqu’aux bords de laSeine, – forêt séculaire, forêt superbe, profonde et mystérieuse,dont les bois de Meudon sont aujourd’hui les derniers vestiges…
Le sol était jonché de feuilles mortes. Une tristesse infinie sedégageait de ce paysage sur lequel l’hiver tout proche avait jetéun voile de désolation.
Manfred arriva bientôt à Meudon. Le village s’accotait à laforêt. À ses pieds coulait la Seine ouatée de brumes.
Dans l’air mélancolique montait la chanson d’un maréchalferrant, scandée par les coups de marteau argentins sur l’enclume.Manfred vit la clarté rouge au fond de la forge ; il vit lemaréchal qui frappait sur un fer d’où jaillissaient desétincelles…
Devant la porte, des enfants jouaient…
Une femme, jeune et joufflue, les regardait en souriant.
Manfred envia cette paix sereine et poussa un soupir.
Deux cent pas plus loin, il s’arrêta devant une maison isolée,sise à mi-côte et tournée au soleil levant.
Elle était petite et avenante.
Au rez-de-chaussée de cette maison, c’était une grande bellesalle à manger avec un âtre immense où des sarments enflammés setordaient, sifflaient et pétillaient.
L’ameublement était très simple, hormis un magnifique dressoirchargé de vaisselles et de bouteilles de vin.
Au milieu, une table couverte d’une nappe éblouissante. Troiscouverts étaient mis, en bel ordre. Une servante, jeune, jolie,accorte et plaisante, tournait autour de cette table, en juponcourt, et les bras à demi nus. À trois pas de la table, un hommeentre deux âges, la tête penchée sur l’épaule, les yeux plissés,regardait, ou, pour mieux dire, étudiait en connaisseur le travailde la servante.
– Gertrude, mon enfant, le surtout n’est pas convenablementplacé. Peste ! Il faut qu’on le voie… c’est un cadeau de notresire le bon roi François… Malheureuse enfant !Qu’aperçois-je ? Tu n’as pas mis les couvertsd’argent ?
– Dame, mon maître…
– Des couverts en étain ! Fille stupide, panurgienne,stulte…
– Stulte ! s’écria la servante ébahie.
– Oui, stulte ! Stulta es ! Mais tu nesais donc pas, quintessence de naïveté, que je reçois aujourd’huides rois à ma table !
– Sainte Marie ! bégaya Gertrude qui, de saisissement,pâlit, rougit, verdit, et finalement laissa tomber la corbeilled’argenterie.
– Des rois ! Quels rois, donc !murmura-t-elle.
– Des rois, des princes, des empereurs, des maîtresparfaits en philosophie, théosophie, morosophie, logicosophie,lexicosophie, et enfin toutes les sciences par quoi les hommes sonttout doucettement conduits à l’abêtissement suprême… Mets lescouverts d’argent, ma fille. Et maintenant, dis-moi : cettepoularde que j’allai choisir moi-même entre les cent poulardes dela Justine, la fermière… j’espère qu’elle sera dorée à souhait,croustillante quant à la peau, juteuse et bien en point quant àl’intérieur farci de ces excellents marrons…
– La poularde, notre maître ? Pour ce qui est de lapoularde, je crois que ces messieurs les rois et empereurs enseront satisfaits.
– Bene ! Et ce pâté d’anguilles que tu confectionnashier de tes mains potelées…
– Pour ce qui est du pâté, il achève de refroidir…
– Et ce chapelet de grives que Gargantua eût déclaréessublimes à voir, et qui, j’espère, seront plus sublimes encore sousla dent ?
– Pour ce qui est des grives, écoutez-les chanter, monmaître, dans la casserole…
– Chanson parfaite et odeur superdélectable. Et les œufspour l’omelette, ma fille ?
– Je fus les quérir il y a une heure dans lepoulailler.
– Benissime. Rappelle-toi que l’omelette veut être saisiepar une flamme haute et claire. Elle demande à cuire en moins detemps qu’il n’en faut pour un Pater, et exige d’êtreservie brûlante et fumante…
– Voilà bien des exigences qu’a l’omelette…
– Tout étant en règle quant à la mangeaille et ripaille, jem’en vais de ce pas dans la cave songer à la buverie…
L’homme ayant ainsi parlé jeta un dernier regard sur la tablescintillante, et sortit dans le jardin pour entrer dans sa cave, unpanier à la main.
Il aperçut alors Manfred qui, ayant mis pied à terre, attachaitson cheval près de la porte d’entrée.
– Ah ! Ah ! voici du renfort ! Tu arrives àpoint pour m’aider, maître Jean des Entommeures !
– Vous aider à quoi, maître Rabelais ?
C’était Rabelais, en effet. L’auteur du Livreseigneurial, celui qui s’appelait lui-même abstracteur dequintessence, paraissait alors une cinquantaine d’années.
C’était un homme étrange qui disait aux garçons et jeunesfilles :
– Aimez-vous ! Hardi, n’ayez crainte ! Plus vousvous aimerez et plus la nature sera contente. Fabriquez-moi à ladouzaine de ces marmots joufflus…
Aux pauvres hères qui passaient devant sa porte, ildisait :
– Entrez, buvez et mangez…
Aux princes et hauts personnages qui venaient le voir parcuriosité ou pour le consulter sur quelque maladie, il racontaitdes apologues qui cachaient à peine de dures vérités, si bien queplusieurs l’avaient pris en haine.
À tous, il disait :
– Riez ! Vous ne rirez jamais assez ! Le rire estsain ; l’homme doit rire s’il veut vivre longtemps…
Et pourtant, on ne le voyait pas trop rire. Il y avait plutôtdans son œil une sorte d’attendrissement.
Il aimait à organiser des fêtes devant sa porte par les beauxsoirs d’été. Il faisait venir le ménétrier, le hissait sur unetable ou un tonneau, et la danse commençait. Il faisait boire lesjeunes gens, et les regardait danser en tortillant sa barbiche…
– Vous aider à quoi ? avait dit Manfred.
Et le ton de sa voix était tel que Rabelais, surpris, le regardafixement, longuement.
– Oh ! oh ! quelle est cette figure decarême ? dit-il enfin. M’aider à quoi ?… À quoi, parBacchus, si ce n’est à choisir quelques flacons, en cette cave quetu honoras de plus d’une visite…
– Je n’ai pas soif…
– Tu n’as pas soif ! Et depuis quand est-ce une raisonpour ne pas fêter quelque peu le jus de la treille ? Ehquoi ! serais-tu brouillé avec mon clos de laDevinière ?
En parlant ainsi, Rabelais étudiait attentivement la physionomiedu jeune homme.
– Maître, dit tout à coup Manfred, je viens vous faire mesadieux…
– Tes adieux ! Tu pars donc ? As-tu dit adieu,aussi, à la belle gaîté qui faisait que je t’aimais et chérissaisentre tous ? As-tu dit adieu à cet éclat de jeunessedébordante de vie ?… N’es-tu plus Jean des Entommeures, grandbuveur, conteur et si bon vivant qu’on se sentait revivre à soncontact ? Ne mérites-tu plus ce nom que je te donnai paramitié ?…
– Non, maître, dit Manfred en s’efforçant de sourire, vousle voyez, je ne ressemble plus à messire Jean des Entommeures dontvous vouliez que je prenne le nom…
– C’est ma foi vrai, mon fils… Tu n’es plus la copie de cemoine moinant de moinerie, bien fendu en gueule, grand conteurd’exploits, réconfortant les cocus et si plaisant à voir et àentendre. Que t’arrive-t-il donc ?
– Il m’arrive que je pars au loin, très loin… et que j’ensuis triste…
– N’est-ce que cela ? Reste, alors !
– Non, maître, il faut que je parte…
– Pas avant d’avoir dîné une fois encore avec moi.
– Maître… protesta Manfred.
– Ne dis pas de fadaises, mon fils, et crois-en ton vieuxmaître. Tu as un gros chagrin qui ne demande qu’à sortir. Eh bien,tu vas dîner, bien dîner, je te le jure, et mieux boire… Aprèscela, nous verrons… Allons, viens, prends-moi ce panier… etdescendons ensemble à la cave.
Dans la cave, Rabelais se mit à fureter, inspectant les bonscoins, soulevant des lattes, et, de temps à autre, passant avecmille précautions une bouteille à Manfred qui la mettait dans lepanier.
– D’abord, ces deux bouteilles de vin d’Anjou, disaitRabelais… Mettons-en quatre pour mieux faire… Ensuite, ce vieux vinvenu des côtes généreuses de la Bourgogne… prenons-en sixbouteilles… et enfin, pour clore cette fête du gosier, terminonspar le feu de mai, c’est-à-dire par ces quatre flacons de mon closde la Devinière ; au total, cela nous fait quatorzeflacons ; or, nous serons quatre : savoir, toi, moi, etdeux autres personnes qui vont arriver d’un instant à l’autre.
– Quelles sont ces deux personnes ? demanda Manfredavec indifférence.
– Écoute, tu vas assister à une farce mirobolante etsupercoquentieuse, une farce énorme, une farce telle que, dans lessiècles des siècles, je veux qu’on dise : C’était un fameuxfarceur que maître Rabelais !
– Voyons la farce ?…
– Tu as entendu parler de ce terrible moine qui s’appelleIgnace de Loyola et qui veut détruire dans les bûchers tous lessectateurs de la religion nouvelle ?
– Oui… C’est une grande calamité que de tels hommesviennent au monde.
– Je vois que tu connais l’homme. Maintenant, as-tu entenduparler du chef de la religion nouvelle ?…
– Messire Calvin !
– Oui, Calvin !… Ignace de Loyola donnerait vingt ansde sa vie pour tenir Calvin à sa merci. Calvin consentirait à périrdans les supplices pourvu que Loyola meure en même temps. La haineque ces deux hommes se sont vouée est épouvantable… Ils brûlent dudésir de se tuer… Ce sont deux puissants cerveaux, et chacun d’euxaspire à la domination de l’Église, et par là à la domination deshommes… Eh bien ! les deux personnes qui vont dîner à ma tablesont Ignace de Loyola et Calvin !
Manfred jeta sur Rabelais un regard d’admiration.
– Maître, dit Manfred, ne craignez-vous pas que la hainequ’ils se portent l’un à l’autre ne retombe un jour survous ?…
– Bah ! ils ne peuvent me détester plus qu’ils ne medétestent, et j’ai l’orgueil de penser que ces redoutables manieursde foules et de consciences me redoutent, moi, l’humbledocteur !…
Et, devenu pensif, Rabelais ajouta lentement, comme s’il se fûtparlé à lui-même :
– Ce sont des hommes de ténèbres, et moi j’aime la lumière.Ils me craignent comme les hiboux craignent ce qui est trop clair.Ils me haïssent. Et pourtant ! Quel crime fut le mien ?J’ai toujours prêché que la vie humaine est respectable et que lascience doit sauver un jour l’humanité… Oui, oui… voilà le vraicrime pour eux ! Il faut que l’humanité demeure ignorante,parce que les conducteurs de peuples trouvent dans l’ignorance leplus puissant auxiliaire à leur despotisme.
Manfred, étonné, écoutait ces paroles dont la hardiesse faisaitpalpiter son cœur.
– Maître, prenez garde ! murmura-t-il.
– Écoute, mon fils… Ignace de Loyola est un sublimedespote. Il rêve d’étreindre l’univers de ses mains puissantes…Calvin est un despote révolté. Il veut, lui aussi, être un maître.La lutte entre ces deux hommes commence peut-être une longuebataille entre les peuples… et qui sait quel siècle en verra lafin !… Qui sait si dans cinq cents ans, il n’y aura pas encoredes successeurs de Loyola pour menacer du bûcher et de la cheminéesoufrée quiconque n’adorera pas leur Dieu… c’est-à-dire leurtyrannie !… Qui sait s’il n’y aura pas des successeurs deCalvin pour prêcher une manière d’adorer ce même Dieu, pourlaquelle il faudra que le sang coule !… Et moi, je dis :Ô science ! comme tu es encore loin du cerveau deshommes ! Ô lumière ! comme tes voies sont lentes !Mais comme ton triomphe, si éloigné qu’il nous paraisse, apporte deconsolations au penseur solitaire !…
Rabelais, ayant ainsi parlé, se baissa soudain, ramassa unebouteille couverte d’une vénérable poussière, et la tendit àManfred :
– Ajoute encore celle-ci, dit-il.
Puis il reprit :
– J’ai reçu, il y a deux jours, la visite du révérendIgnace de Loyola. Et il m’a dit qu’il venait saluer en moi une desplus belles réputations de sagesse qui soient en Europe. Alors jel’ai prié d’honorer ma modeste table, et il a accepté à conditionque nul ne sache !… Comprends-tu ? Il faut qu’un jour ilpuisse m’accuser sans avoir à rougir devant moi de vouloir tuer sonhôtel… Calvin est venu hier me dire qu’il avait grand désir de meconvertir aux clartés nouvelles, c’est-à-dire à la méthode nouvellede prononcer l’Oremus ! Lui aussi a accepté de mangerà ma table, et lui aussi m’a prié de taire son nom !…
Le bruit d’un carrosse qui s’arrêtait à la porte du jardininterrompit Rabelais. Il sortit rapidement de la cave et s’avança àrencontre d’un cavalier de haute mine, l’air hautain, les yeuxnoirs pleins de feu, qui s’avançait en disant avec une menaçanteironie :
– Salut à maître Alcofribas, prince de la science…
Rabelais s’inclina et répondit :
– Qu’est-ce que ma pauvre science auprès de la forte foiqui vous anime, messire ?…
– Senor della Cruz, interrompit vivement Loyola.
– La foi du senor della Cruz, reprit en souriant Rabelais,écrase la science d’Alcofribas.
– Vous n’avez donc pas la foi, maître ? demandaLoyola.
– Que serais-je si je n’avais pas la foi ! s’écriaRabelais. Mais je ne suis qu’un homme et vous êtes un saint…
À ce moment, un deuxième carrosse vint s’arrêter près de lamaison. Un homme parut…
Il avait le visage pâle et bilieux ; il était très maigre,presque décharné, ses yeux brillaient d’un éclat insoutenable et,sur ce visage émacié, semblaient deux phares brûlant dans la nuit.Cet homme, c’était Calvin.
Il vit que Rabelais n’était point seul et, tout de suite, d’unevoix glaciale, tranchante, il dit :
– Roger de Bures, gentilhomme picard, salue maître Rabelaiset la compagnie qui l’entoure.
Rabelais prit une main de Loyola et une main de Calvin, etdit :
– Le ciel me tiendra en joie jusqu’à la fin de mes jourspour avoir permis que je visse de mes propres yeux cette chosemerveilleuse entre toutes : le senor della Cruz et le seigneurRoger de Bures, deux illustres maîtres, réunis sous mon humbletoit…
Puis, se tournant vers Manfred, il ajouta :
– Celui-ci, mes hôtes, est un de mes élèves les pluschers : c’est Jean des Entommeures en personne.
– Je croyais, dit Loyola, que Jean des Entommeures était lenom d’un personnage de votre Livre seigneurial.
– Aussi est-ce par pure affection et plaisanterie que monmaître m’appelle ainsi, dit Manfred ; quant à mon vrai nom,senor, permettez que je le tienne secret. Vous savez sans doutemieux que personne qu’on a souvent besoin d’un masque auvisage.
Loyola regarda fixement ce jeune homme qui parlait avec une sibelle insolence provocante.
Cependant, on était entré dans la salle à manger, et chacunavait pris place autour de la table sur laquelle Gertrude,tremblante d’émotion, venait de déposer la fameuse omelette. Et,déjà, Rabelais avait rempli les verres.
Il levait le sien en faisant miroiter le rubis liquide, lelevant à hauteur de ses yeux attendris, et il disait :
– À vous, senor della Cruz, illustre lumière, flambeau del’Espagne ; à vous, seigneur Roger de Bures, maître essciences théologiques ; à toi, mon bien-aimé Jean, à tous, jebois en mon âme et conscience, en souhaitant du fond de mon cœurque la paix descende en vous avec l’amour des hommes, vos frères…nos frères…
Il vida son verre d’un trait… Manfred l’imita avec une sorte defurie et se versa aussitôt une nouvelle rasade qu’il vida jusqu’àla dernière goutte.
Loyola et Calvin avaient à peine mouillé leurs lèvres sur lebord de leurs verres. Ils s’observaient.
– Donc, fit Loyola en regardant fixement celui qui sefaisait appeler Roger de Bures, monsieur s’occupe de sciencesthéologiques ?
– N’est-ce pas la science des sciences ? Connaître levrai Dieu et la vraie manière de l’adorer ?
– Rome nous enseigne comment nous devons adorer Jésus et laVierge, dit Loyola d’un ton de voix qui sonnait la bataille.
Calvin pinça ses lèvres minces et, acerbe, riposta :
– La vérité est dans Rome ; mais elle est hors de Romeaussi.
– Voilà bien l’esprit d’hérésie ! On en arrive àcontester l’autorité des docteurs de la foi ! Prenez garde,monsieur, de tomber en quelque monstrueuse erreur et de glisser auxidées nouvelles. Rappelez-vous saint Augustin qui voulaitapprofondir les mystères. Qu’arriva-t-il à saint Augustin ? ilvit un enfant sur le sable du rivage. L’enfant avait fait un petittrou dans le sable ; il puisait de l’eau de mer avec unecoquille et la versait dans le trou… « Que fais-tulà ? » demanda le saint. – « Je veux, dit l’enfant,mettre là toute l’eau de l’Océan ! » Et comme saintAugustin souriait, l’ange car c’était un ange, se prit àdire : « Il me sera plus facile de transvaser toute l’eaude la mer avec cette coquille, en ce petit trou, plutôt qu’à toid’approfondir le mystère… » Et il s’évapora.
Calvin haussa les épaules.
– Dieu a permis que l’homme pût étudier et éclairer safoi…
– Il faut croire ! dit violemment Loyola.Malheur à qui ne croit pas ! Malheur à qui veutcomprendre ! Allez à Rome, monsieur ! Et prosternez-vousaux pieds du sublime pontife qui régit la chrétienté…
– Est-il besoin d’aller si loin, dit Calvin, pour constaterla corruption des cardinaux, la simonie des évêques et lapourriture du vieux monde chrétien !
Loyola pâlit et jeta un regard foudroyant sur Rabelais qui,paisiblement, dit à Manfred :
– Tu bois trop de ce vieux vin de Bourgogne, mon fils. Aveccette aile de poularde, attaque mon vin de la Devinière…
Alors Loyola ramena son regard sur Calvin.
– Voilà l’hérésie ! s’écria-t-il.
– Voilà la réforme ! dit Calvin d’une voix âpre.
– Voilà l’ennemi ! Nous le dompterons, par leciel !
– La vérité vaincra l’erreur, lorsque nous agirons épuré lareligion !
– Rome est divine, monsieur !
– Rome est en ruines !
– Avant que Rome tombe, elle aura fourni un levier poursoulever le monde !
– Et si la foi est morte, quel sera le levier ?
– La Peur ! répondit Loyola. Et, violemment, ilcontinua :
– Puisque le monde ne veut plus croire, nousterroriserons le monde. Jésus veut être adoré. Il le sera.
– Et nous, nous détruirons l’imposture. Nous trancherons lemembre qu’a pourri la gangrène afin de sauver le corps. Et lecorps, c’est la foi ! Ce qui est pourri, c’est la religion…Nous jetterons l’Église à bas pour édifier un temple nouveau, et enface de Rome, nous dresserons Genève !
– Genève ! foyer d’hérésie et d’impureté !
– Dites : foyer de lumière !
Les deux hommes étaient debout, sombres tous deux, figurant deuxsystèmes de despotisme en présence.
Entre eux Rabelais, qui les regardait avec un sourire où il yavait peut-être plus d’amertume que de gaieté.
Et, assis sur son siège, Manfred, dédaigneux d’une telledispute, était justement le symbole de cette révolte desconsciences qui exaspérait Ignace de Loyola.
– Messires, dit Rabelais en étendant ses deux bras dans unesorte de bénédiction, vous, senor della Cruz, et vous, seigneurRoger de Bures, veuillez m’écouler.
Les deux adversaires s’assirent par politesse pour leur hôte,mais en se jetant des regards menaçants.
– Est-il besoin de tant de controverses ? repritRabelais : Le monde a foi en l’être supérieur, éternel etomnicréateur. La nature entière est son domaine. La forêt est leplus beau des temples ; les monts sont des colonnes autrementbelles que les pauvres colonnes de Notre-Dame ; l’Océan est àlui seul une immense rêverie d’amour et de foi ; messires,pourquoi ne pas laisser l’humanité aimer et prier à sa guise ?Pourquoi lui imposer des règles dans un sentiment qui est si élevé,si vaste, si puissant que toute règle est presque une insulte à samajesté ?
– Et l’Écriture ? s’écria aigrement Calvin.
– Voilà bien l’idée nouvelle des philosophes, dit à sontour Loyola. Je m’étonne qu’un homme revêtu de votre caractère osesoutenir de pareilles théories et d’aussi abominables conceptionsde l’esprit religieux…
– Je m’incline devant votre haute sagesse, mon hôte, ditRabelais. Mais j’ai parlé dans un esprit d’universelleconciliation. Et j’estime que Dieu, s’il voit dans nos consciences,doit être plus satisfait de mes paroles de paix que de voscontroverses guerrières.
– Parce que vous concevez Dieu comme un être faible. Parceque vous n’avez pas compris Jésus qui est toute la force en mêmetemps que toute la douceur. Dieu est fort ! Sachez-le. Et ilveut que ses ministres soient forts… Monsieur le curé, je suisheureux de saluer en vous une des lumières de la philosophiemoderne, ajouta Loyola avec une sourde menace à peinedissimulée ; mais, je dois vous le déclarer, ce sont toutesces philosophies qui sont la cause du mal dont souffre… quedis-je ! dont meurt la chrétienté.
Calvin secoua la tête, approbateur. Lui aussi était contre les« philosophies ». Il voulait une religion.
Rabelais leur versa un verre de son clos de la Devinière.
– Buvez, mes frères, dit-il avec une souverainegravité…
Et l’accent fut tel que les deux antagonistes saisirent en effetleurs verres et, cette fois, le vidèrent d’un trait.
Alors Rabelais eut un sourire de satisfaction malicieuse.Loyola, plus fougueux, reprit :
– Ces philosophies, je leur déclare une guerre à mort. Cesera avant peu l’extermination des hérésies et de la science. Lascience est maudite. L’ignorance est sacrée. En Espagne, nous avonscommencé à traquer les faiseurs de livres. En France, j’ai obtenudu roi chrétien François de Valois que les mêmes poursuites soientcommencées. Malheur ! trois fois malheur aux hérétiques et auxsavants ! Il y a à Paris un homme de perdition : EtienneDolet… Nous voulons tuer la science. Pour tuer la science, noustuerons l’imprimerie. Pour tuer l’imprimerie, nous tuerons Dolet.(Manfred serra les poings.) Il y a à Paris un foyer depestilence morale, je veux dire de révolte : la Cour desMiracles, qui n’est pas seulement le cloaque des mendiants et destruands, qui est aussi la fournaise profonde où bouillonnentsourdement les révoltes contre les autorités sacrées. Nousdétruirons de fond en comble la Cour des Miracles. (Manfredpâlit.) C’est une guerre qui commence, je vous le déclare. Ilfaudra choisir entre la croix et le bûcher. Ou la croix dominera lemonde, ou le monde deviendra un véritable bûcher !…
– La croix dominera le monde, dit alors Calvin, mais ceuxqui la présentent aux peuples sont des hommes pervers. Il faut denouveaux prêtres.
– Malheureux ! Oseriez-vous contester l’autorité dupape ?
– Je la nie ! dit Calvin froidement.
Loyola se leva. Il était blême de fureur.
– Messire, dit-il à Rabelais, en quel guet-apensm’avez-vous attiré ?…
– Eh quoi ! s’écria Rabelais. Vous êtes tous deux desintelligences supérieures et vous ne pouvez respecter en chacun devous la pensée adverse !… La pensée n’est-elle pas sacrée,elle aussi ! Vous offensez le Dieu que vous prétendezservir !…
– Adieu ! fit brusquement Loyola.
Il sortit en toute hâte.
Dans le jardin, où Rabelais l’accompagna, il demanda :
– Comment s’appelle ce Roger de Bures ?…
– Je ne lui connais pas d’autre nom…
– Voulez-vous que je vous le dise, son vrai nom ?…
– Je l’attends avec curiosité…
– Calvin !…
– Serait-ce possible !
– Calvin l’impie ! Calvin l’hérétique ! Calvinest en France ! Calvin est à Paris ! Et la France nes’abîme pas sous quelque cataclysme !
– Calmez-vous, vénérable père…
– Vous avez raison, dit soudain Loyola en prenant un visagesouriant. Ce malheureux n’est peut-être qu’égaré… Tâchez de leramener à la vraie foi…
– J’y tâcherai…
– Est-il chez vous pour quelque temps ?
– Peut-être pour deux ou trois jours… Mais j’ignorais… Vousm’avez ouvert les yeux… Je ne veux pas que mon toit abritel’hérésie…
– Gardez-vous de le renvoyer, dit vivement Loyola. Faitesau contraire tout ce que vous pourrez pour l’endoctriner quelquepeu…
– Je vais m’y employer…
– Quelle victoire si vous pouviez le ramener àl’Église !
– Vous me montrez ma voie !…
– Je suis sûr que si vous avez avec lui un entretien, dèsce soir même vous aurez déjà obtenu un résultat…
– J’ose l’espérer…
– Adieu donc, messire. Je pars… Je retourne au fond de monmonastère méditer dans le silence et la prière la parole divine quenous sommes chargés de répandre.
– Et moi, je vais méditer votre parole, illustre maître. Cejour sera un des plus beaux et des plus nobles de ma vie… Jeconserverai le verre que vous avez touché, et nul au monde n’yposera plus ses lèvres…
Loyola monta dans sa voiture qui partit aussitôt. En hâte,Rabelais rentra dans la salle à manger.
– Savez-vous comment s’appelle l’homme qui sortd’ici ? demanda-t-il à Calvin.
– Quel qu’il soit, c’est un être de mort !…
– Il s’appelle Ignace de Loyola.
– Lui !… Je l’avais presque deviné !…
– Si vous m’en croyez…
– Je comprends : je vais prendre à l’instant même lechemin de Genève…
Rabelais sourit. Hâtivement, Calvin fit ses adieux à son hôte etdeux minutes plus tard son carrosse partait à fond de train. AlorsRabelais eut un rire large et sonore.
– Que dis-tu de la farce ? demanda-t-il à Manfred quibouclait son épée.
– Je dis, maître, que vous venez de vous faire deux ennemisterribles. Ils ne vous pardonneront jamais.
– Bah ! je ne les crains pas… J’ai pour moi le roi…J’ai mieux encore… j’ai ma conscience… Mais maintenant que noussommes seuls, buvons quelques verres de ce vin qui réconforte, etparlons un peu de ton voyage…
– Mon voyage est terminé, maître ; je rentre àParis !
– Tu vas chez Dolet ?…
– D’abord ! Et puis à la Cour des Miracles !Votre Loyola parle de tout exterminer, de tout pourfendre, de toutbrûler… Peut-être ne se doute-t-il pas qu’il y a des gens décidés àse défendre… Ah ! maître, je m’ennuyais, je revis !Bataille, puisqu’on veut la bataille ! Guerre à mort, puisquec’est par la guerre qu’on prétend nous dompter ! Sous peu,maître, vous entendrez parler de grandes choses !…
Manfred se dirigea à son tour vers la porte du jardin, sautalégèrement sur son cheval et partit au galop.
Rabelais, mélancoliquement, remplit son verre et le fit miroiterun instant à la lumière.
Puis, lentement, il le but, le savoura. Et il murmura :
– Est-il vraiment possible que les hommes passent leur vieà s’entre-déchirer quand il y a tant de sujets de réjouissance encommun !
En l’hôtel seigneurial qu’elle habitait à Paris, dans la chambresomptueuse où elle travaillait à un ouvrage de tapisserie, laprincesse Béatrix laissa tout à coup tomber l’étoffe brodée… Depuisde longues heures, elle y appliquait ses doigts pour distraire sonesprit. Mais elle n’en avait plus le courage Sa douleur secrètedébordait.
Des larmes montèrent à ses yeux, inondèrent ses joues. Son fils,qui lui rendrait son fils ?
Pendant vingt ans elle avait fouillé toute l’Italie, semantl’or, tandis que Ragastens, l’époux de son cœur, courait les piresaventures pour trouver un renseignement, une piste. Finalement, surun propos vague tenu par un bohémien, dans un cabaret de Naples,ils étaient venus à Paris. Ils avaient recommencé leursrecherches.
Maintenant, elle désespérait. Il était mort, sans doute.
À cette atroce pensée, un sanglot convulsif agita sa poitrine.Un bruit de pas pressés lui fit lever la tête.
Dès le matin, infatigable, Ragastens était parti battre le pavé.Maintenant, le voilà qui revenait.
Quelles nouvelles apportait-il ?
Elle essuya rapidement son visage pour ne pas qu’il vit qu’elleavait pleuré et s’élança au-devant de lui.
Il ouvrait la porte au même instant. Sa figure apparut en pleinelumière. Elle était bouleversée. Joie ? Douleur ? Béatrixne put deviner tout de suite.
– Qu’y a-t-il ? Parle, parle vite, mon bien-aimé.
– Calme-toi, chère femme. Il n’y a rien… encore. Calme-toi,je te dirai tout.
Elle fit un violent effort pour se maîtriser.
– Je t’écoute, murmura-t-elle.
– Sois forte, Béatrix. Je ne sais pas moi-même si c’est uneespérance ou une déception que je t’apporte ; ce matin, jesuis revenu vers la Cour des Miracles. Je ne sais ce qui m’attirede ce côté. Si notre fils est à Paris, il me semble que c’est làque je le trouverai.
– C’est là que le bohémien de Naples l’avait vu.
– Là qu’il avait vu un jeune homme dont il ne savait pas lenom, et que l’on disait être un enfant volé. J’ai battu avecSpadacape toutes les rues environnantes, m’asseyant dans toutes lestavernes, causant, interrogeant.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai appris d’un garde de nuit, car les truandsobservent un silence farouche, j’ai appris qu’il y a de longuesannées une bohémienne amena à la Cour des Miracles…
– Achève, je t’en supplie !
– Non pas un enfant, mais deux enfants volés.
– En même temps ?
– On n’a pu me dire.
La princesse Béatrix se leva et courut jeter ses deux brasautour du cou de son mari.
– L’un des deux est notre fils !
Il la reconduisit jusqu’à son fauteuil.
– C’est l’espoir qui me soutient comme il te soutienttoi-même, dit-il… Après avoir reçu ces renseignements, j’ai faitune tentative suprême pour avoir accès dans la Cour des Miracles.J’ai parlementé, offert une fortune… Efforts inutiles ! Cestruands ont des sentinelles qui ne se laissent pas corrompre. Ilsm’ont ricané au visage. « Le roi lui-même n’entre pointici », m’a dit l’un d’eux… Ils n’ont pas voulu me recevoir enami. Tant pis pour eux ! Je reviendrai en ennemi ! Etcette fois, je passerai ! Le roi de France est pour moi…
– Crois-tu que François Ier fera droit à tarequête ?
– J’en suis sûr. Il sait mon influence auprès de la missionitalienne qui vient d’arriver à la cour de France…
– Attendre encore ! murmura la pauvre femme.
– Oui ! attendre encore ! Mais je n’ai pas toutdit… Je revenais, pressé par l’heure de l’audience royale,lorsqu’au détour d’une rue sombre j’entendis le bruit d’un sanglotsi étrangement douloureux que je m’arrêtai ; une voix s’éleva,une voix de femme qui priait, qui implorait ! Cette voixdisait un nom, un seul qui résumait toute la souffrance et toutl’espoir de l’être malheureux qui le jetait au vent, le nom del’homme qui viendrait en sauveur s’il entendait cet appel.
– Ce nom ? Ce nom ? balbutia Béatrixhaletante.
Ragastens mit un genou à terre devant elle et lui entoura lataille de ses deux bras.
– J’ai deviné, je crois. Mais dis-moi ce nom, monbien-aimé, j’ai besoin de l’entendre. Quel nom jetait cettevoix ?
– La voix criait : Manfred !
Elle eut un long tressaillement.
– Manfred ? Elle disait Manfred ? Es-tusûr ? As-tu bien entendu ? Mais alors Manfred vit !Notre enfant vit ! Tu ne t’es pas trompé, au moins ? Tusais, quelquefois, on a des hallucinations. C’était bien Manfred,Manfred !
– C’était bien Manfred, dit Ragastens, très pâle. Le cri nevenait pas de loin. Je l’ai entendu très distinctement.
– Et qu’as-tu fait alors ?
– J’ai écouté, fit-il avec accablement. Dans lademi-obscurité qui règne éternellement dans ce quartier misérable,il était difficile de discerner d’où venait ce cri… Mais la voixs’était tue.
– Et qu’as-tu fait alors ? reprit Béatrix.
– J’ai cherché, j’ai dit à une femme le cri que j’avaisentendu. Je lui ai dit que le cri semblait venir d’un taudis àquelques pas de sa propre demeure… Elle m’a répondu que la femmequi habitait là était une folle nommée la Margentine, qui vivaitseule… « Elle crie souvent, a-t-elle ajouté. Nous n’y prêtonspas attention. Elle n’est pas méchante… » Je lui aidemandé : « Êtes-vous sûre que cette femme viveseule ? – Sûre. Je la connais depuis des années. Tout le mondesait que la Margentine vit seule comme une bête. »
– Et qu’as-tu fait alors ? répéta Béatrix.
– Je suis allé à la maison de la fille et j’ai frappé. Aubout d’un instant, sur l’escalier en ruines, j’ai vu se dresser lasilhouette affreuse d’une femme échevelée qui me regardait avec unair sauvage… Je lui ai dit : « Une voix appelait ici toutà l’heure. Était-ce vous qui appeliez ? » Alors elle amis le doigt sur sa bouche et m’a répondu ; « Chut !Ne réveillez pas le secret de Blois. Je ris et vous me feriezpleurer » En partant, je lui ai donné une pièce d’or, Unelueur de raison a traversé ses yeux. « J’en ai d’autres, biend’autres. Je suis riche maintenant. La bonne dame m’a jeté unebourse toute pleine de pièces d’or semblables… » Et je suisparti ! termina Ragastens avec un geste de lassitudeprofonde.
Depuis un instant, Béatrix n’écoutait plus.
– Cette maison, dit-elle, cette maison de la folle,n’est-elle pas voisine de la rue des Francs-Archers ?
Ragastens eut un geste de surprise.
– Dans la rue même. C’est la seconde ou la troisième.Comment sais-tu cela ?
– Écoute, l’autre matin, tu m’avais permis det’accompagner. J’étais restée dans la berline avec Spadacape tandisque tu fouillais le quartier. Un jeune homme passa à cheval. Je nele vis pas, mais il échangea quelques mots avec Spadacape et savoix remua jusqu’aux libres intimes de mon être. Quand je mepenchai à la portière, il était déjà loin. Ce jeune homme dont lavoix a trouvé de si profondes correspondances dans mon cœur demère, sortant de ce quartier, de cette rue, où tu as entendu tout àl’heure une autre voix l’appeler, crier : Manfred ?Ah ! a-t-il passé si près de moi sans que je l’appelle et lepresse dans mes bras ? C’était lui !
Elle regardait Ragastens de ses yeux anxieux.
– Peut-être, murmura-t-il. Demain, je reviendrai et,dussé-je fouiller toutes les maisons les unes après les autres, jesaurai qui appelait Manfred.
– Demain ! fit Béatrix d’un ton de reproche.
– Mon amie, il faut que je me rende maintenant à l’audiencedu roi. C’est toujours pour notre fils.
– Va. Mais peux-tu me laisser Spadacape ? J’en auraibesoin peut-être.
– Il restera auprès de toi, répondit Ragastens ens’éloignant.
Béatrix le suivit des yeux avec une tendresse infinie.
– Si je le retrouvais, moi ! murmurait-elle.
Elle appela Spadacape.
La duchesse d’Étampes, en rentrant au Louvre après sonexpédition au logis de Margentine, s’était rendue aux appartementsqu’occupait la duchesse de Fontainebleau.
Les appartements avaient une double issue ; d’un côté, onentrait par cette antichambre où Mlle de Croizille avaitintroduit Triboulet. De l’autre, on sortait par une arrière-piècepar où se retiraient les suivantes de la duchesse de Fontainebleau.C’est dans cette arrière-pièce que pénétra la duchesse d’Étampes.Près d’une cheminée, Mme de Saint-Albans, enfouie dansun fauteuil, sommeillait.
La duchesse la toucha au bras. La vieille dame se leva, saluaprofondément, et attendit d’être questionnée, tout comme si Anne dePisseleu eût été la reine de France.
– Eh bien, ma bonne Saint-Albans ?
– Le bouffon est venu la nuit dernière…
– Racontez-moi cela, fit la duchesse en s’asseyant.
– Le bouffon a été introduit par Mlle deCroizille…
– Encore une qui trahit !
Mme de Saint-Albans eut un venimeux sourire.Mlle de Croizille était jeune et jolie : doubleraison pour être détestée de la vieille.
– Donc le bouffon est entré… la jeune duchesse s’est jetéedans ses bras, en l’appelant mon père, et patati, et patata,qu’elle ne se plaisait point au Louvre, qu’elle vouait s’en aller…Tous les deux ont beaucoup pleuré…
Anne de Pisseleu était stupéfaite.
– Ainsi, c’était donc vrai ! dit-elle. Elle est lafille de Triboulet. Elle ne mentait pas, elle n’était pas follelorsqu’elle le prenait par la main devant toute la cour ets’écriait : Voici mon père !
– Il faut croire que c’est bien la vérité, crut devoirponctuer la Saint-Albans.
– Ensuite ? demanda la duchesse.
– Ensuite ? Le bouffon doit revenir ce soir même àminuit, et ils doivent fuir.
– Ce soir ! Tout à l’heure ! Pourquoi nem’avez-vous pas prévenue dans la journée, vieille sotte !
– Je ferai observer à madame la duchesse que je n’ai pas euun instant l’occasion de lui parler en secret.
– Taisez-vous !… Ah ! au fait… Vous ne devez pasêtre seule ici ?…
– J’ignore ce que veut dire madame la duchesse, dit lavieille en faisant de louables efforts pour rougir.
– Où cachez-vous votre amoureux… Alais le Mahu ?
– Madame… balbutia la Saint-Albans.
– Allons donc ! Vous voyez bien que je suis pressée… Àce moment, la porte d’un cabinet s’ouvrit et un officier s’avançavers la duchesse, s’inclina et dit :
– Me voici aux ordres de madame la duchesse. C’était Alaisle Mahu, officier subalterne de la garde du roi. Il frisait lacinquantaine. Il était pauvre et attendait depuis trente ans uneoccasion favorable de faire fortune.
C’était un homme sans scrupules, décidé à tout. Il était basofficier. Il eût été tout aussi bien truand. Mme deSaint-Albans, vieille, prude, hargneuse et désespérée de n’avoirjamais été aimée, lui payait assez cher l’illusion d’amour que luiapportait le reître.
Alais le Mahu, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, était venudemander cinquante pistoles à sa maîtresse. Elle avait trouvé lasomme exagérée. Et la discussion durait encore lorsque la duchessed’Étampes arrivant, l’officier n’avait eu que le temps de se jeterdans un cabinet et la vieille de tomber dans un fauteuil où elleavait simulé le sommeil des enfants candides…
Alais le Mahu avait donc écouté l’entretien de sa maîtresse avecla duchesse d’Étampes et s’était dit :
– Voilà peut-être mes cinquante pistoles trouvées…
Alors, il avait ouvert la porte du réduit où il s’était réfugiéet s’était avancé vers la duchesse.
Le premier mot de celle-ci fut :
– Monsieur Le Mahu, voulez-vous gagner centpistoles ?
Le Mahu jeta un regard de triomphant dédain à Mme deSaint-Albans et tomba à genoux.
La réponse était éloquente.
– Bien, monsieur, dit la duchesse. Tenez-vous prêt. C’estcent pistoles que vous viendrez chercher demain chez moi. Etpeut-être y en aura-t-il d’autres à gagner.
– Ma fortune est faite, enfin ! songea l’officier quieut un éblouissement.
Et tout haut, il ajouta :
– Que faut-il faire ?
– D’abord me jurer la discrétion.
– Sur mon honneur.
– Laissez votre honneur tranquille, monsieur. Vous me jurezd’être discret. Je paierai votre silence. Mais si vous parlez,souvenez-vous qu’il y a des cachots à la Bastille…
La duchesse d’Étampes examina cette figure de brute.
– Vous sentez-vous, dit-elle, assez de force pour empêcherquelqu’un de crier ?
Alais le Mahu sortit de son pourpoint une écharpe, etlaconiquement répondit :
– Voici le bâillon…
– Bien ! Êtes-vous assez fort pour obliger cequelqu’un à vous accompagner, en le menaçant au besoin ?
Alais le Mahu tira sa dague et la montra à la duchesse.
Celle-ci eut un sombre regard et un frisson :
– Non… un crime inutile est une sottise… J’aime mieux autrechose…
– Le quelqu’un est-il vigoureux ? demanda Alais leMahu.
– C’est une jeune femme… une jeune fille.
Le reître sourit. Il pénétra dans le cabinet, puis en sortitaussitôt avec un paquet de cordelettes.
– Je la lierai et l’emporterai sur mon dos…
– Eh bien, tenez-vous prêt. Si j’appelle, entrez là !Courez, sus à la jeune duchesse de Fontainebleau, liez-la,bâillonnez-la… et puis après nous verrons…
– Et si vous n’appelez pas ?
– Alors, vous me verrez sortir… et vousm’accompagnerez…
– Je suis prêt, madame ; pour votre service, jebraverais la colère du roi lui-même…
Ces paroles prouvèrent à la duchesse qu’Alais le Mahu étaitpeut-être plus dangereux qu’il n’en avait l’air, et qu’à l’occasionil voudrait peut-être jouer du secret qu’on lui confiait.
La duchesse d’Étampes entra alors chez Gillette.
Gillette, après s’être laissée déshabiller par les servantes,s’était aussitôt préparée à la fuite dès qu’elle avait été seule.Elle était maintenant habillée, couverte d’un manteau, et, debout,le cœur battant, elle attendait…
Soudain elle entendit un léger bruit derrière elle.
Elle se retourna et vit la duchesse d’Étampes. Elle pâlit.
Anne de Pisseleu s’avança vivement vers elle, lui prit les deuxmains, et, avec une hâte fébrile, à voix basse :
– Vite, mon enfant ! Heureusement, vous êtesprête ! Votre père vous attend…
– Madame… balbutia Gillette.
Gillette ne connaissait pas la duchesse d’Étampes. Sa soudainearrivée, les paroles qu’elle venait de prononcer lui causèrent uneémotion extraordinaire.
La duchesse d’Étampes comprit qu’il fallait la convaincre toutde suite.
– Je suis la duchesse d’Étampes, dit-elle… Écoutez-moi. Jesuis la maîtresse du roi… Ne rougissez pas de ma franchise… nousn’avons pas le temps de faire de la pruderie… J’occupe à la cour deFrance une situation qui ne tient qu’à un fil. Puissanteaujourd’hui, je suis déchue si demain le roi se détourne de moi.Comprenez-vous ? Le roi se détournera de moi si vous restezici… Votre père, qui est au courant des choses de la cour et qui enconnaît tous les secrets, est venu se jeter à mes pieds… je suisparvenue à le faire sortir du Louvre… À votre tour !
Étourdie, bouleversée, Gillette était déjà convaincue.
– Mon père est donc hors du Louvre ? demanda-t-ellepalpitante.
– Il vous attend à cent pas du palais. J’ai pu fairepréparer un carrosse qui vous emmènera où vous voudrez… L’essentielpour moi est que vous vous éloigniez… Pardonnez-moi, mon enfant, devous parler aussi crûment… mais, pour Dieu ! ne perdons pas detemps…
– Je suis prête à vous suivre, dit Gillette.
– Venez donc, mon enfant ! Venez !
En toute hâte, Gillette suivit la duchesse d’Étampes quil’entraîna à l’endroit où attendait Alais le Mahu.
Quelques minutes plus tard, l’officier se faisait reconnaître duposte qui gardait l’une des portes du Louvre.
– Où est mon père ? demanda Gillette dès qu’elle sevit dehors.
– Venez, venez ! répondit la duchesse enl’entraînant.
Alais le Mahu marchait à trois pas derrière elle.
– Mon père ! Je veux voir mon père ! s’écriaGillette.
– Vous allez le voir à l’instant… venez !
La jeune fille eut une légère résistance.
– Monsieur le Mahu ! appela la duchesse.
Alais le Mahu accourut.
– Aidez donc mademoiselle à marcher…
Au ton de la voix, le reître comprit. Il saisit brutalementGillette par le bras et l’entraîna avec violence.
– Madame ! s’écria la malheureuse enfant, où meconduisez-vous ? Oh ! cet homme me fait mal !
Cette fois, la duchesse ne répondit pas. Gillette eut cettesensation foudroyante qu’on l’entraînait vers quelque chose deformidable.
– À moi ! cria-t-elle. À moi !
Ce fut le dernier cri qu’elle put jeter dans la nuit : d’untour de main, en homme expert, Alais le Mahu venait de labâillonner solidement.
Vingt minutes plus tard, la duchesse d’Étampes s’arrêtait dansla rue des Francs-Archers… Sur ses indications, l’officier monta etbientôt redescendit avec Margentine.
La duchesse prit la main de la folle.
– Tu vois cette jeune fille ? dit-elle.
– Je la vois…
– C’est la fille de la méchante femme qui t’a fait tantsouffrir… Je te la donne…
– Et ma fille, à moi ?…
– Tu la verras… En attendant, venge-toi sur cettefille…
Alors, le Mahu débâillonna Gillette. Et Margentine la folle,s’approchant d’elle, la saisit ; Gillette, frémissante, sentitun bras qui s’enroulait autour de sa taille et qui la guidait,l’entraînait vers un trou d’ombre.
– Madame ! balbutia-t-elle.
Et elle recula. Instinctivement, elle se dirigea vers la porte.Elle eût tout donné à cette heure pour marcher librement dans l’airpur de la nuit, pour voir le ciel. Elle se sentait dans uneterrible prison, où elle étouffait déjà.
– Madame, je veux sortir, je veux…
Mais elle n’avait pas terminé qu’elle se sentit enlevée comme unpetit enfant par deux bras nerveux.
C’était la folle qui l’avait prise et qui, triomphalement, avecun rire silencieux, montait l’escalier, légère.
Arrivée sur le seuil du taudis, elle ouvrit ses bras et laissatomber Gillette.
Margentine, d’une allure souple de félin, allait et venait dansla chambre. Elle ferma au verrou l’unique porte qui donnait surl’escalier. Puis elle alluma une lampe qu’elle prit dans sa main etapprocha de la fillette terrifiée.
– Je veux voir si vous êtes belle, dit Margentine.
Sa voix frémissait d’une joie intérieure qu’elle ne parvenaitpas à dissimuler toute. Un air de santé et de jeunesse était venusur son visage. Elle répéta :
– Je veux savoir si vous êtes belle !
Elle alla déposer la lampe et revint vers Gillette.
– Vous êtes belle ! Vous êtes bien belle !fit-elle.
Et Gillette tressaillit. Elle sentait que sa beauté mêmerendrait plus implacable cette créature méchante dont les regardsaigus s’emplissaient de fureur.
– J’étais belle aussi autrefois. Aussi belle que vous. Mongalant me disait que j’étais la plus jolie fille du monde.
Elle s’approcha d’un geste brusque :
– Que reste-t-il de ma beauté ?
– Je vous en prie, madame, balbutia la jeune fille.
– Ah ! Ah ! que reste-t-il de ma beauté ?Elle a passé dans l’orage. Margentine la folle est plus folle qu’onne croit. Elle dit qu’elle a été belle !
Elle éclata d’un rire long, voluptueux et sinistre.
Dans son trouble, Gillette n’avait jusque-là rien remarqué de cequi lui eût appris à quel épouvantable péril l’avait jetée la hained’Anne de Pisseleu.
Elle se demandait seulement pourquoi cette femme lui voulait dumal. Maintenant, elle comprenait !… La duchesse d’Étampesl’avait livrée à une folle pour être sûre que la torture seraitappliquée impitoyablement !…
Margentine allait et venait dans la pièce étroite, tournantautour de Gillette. Sa voix s’éleva de nouveau :
– Quel âge avez-vous, la belle demoiselle ?
– Dix-sept ans.
Un éclair de raison traversa son esprit.
Sérieuse un instant, elle répéta :
– Dix-sept ans !
Puis son visage prit soudain un air d’angoisse.
– Et comment vous appelez-vous ?
Gillette sentit un peu d’espoir renaître dans son âme. La voixde la folle était plus douce. Elle ne riait plus de ce rire férocequi lui glaçait le sang. Elle ne l’enveloppait plus de ces regardssauvages qui la pénétraient toute.
Le calcul de la duchesse ne serait-il pas trompé ? Lafolle, étendue sur un tapis, semblait rêver. Gillette fit appel àtout son courage :
– Je m’appelle Gillette, madame. Gillette, c’est un jolinom, n’est-ce pas ?
D’un bond, Margentine s’était mise debout, jetée sur elle.
Elle lui prit les poignets dans ses mains nerveuses et approchason visage jusqu’à toucher celui de la jeune fille.
– Menteuse ! Menteuse ! hurla-t-elle.Gillette ! Tu t’appelles Gillette, toi ? Ose répétercela ! Ose le dire encore !
– Madame !
– Gillette ! toi ! Arrière ! Me crois-tufolle, donc ?
D’un geste furieux, elle planta ses doigts, pareils à desgriffes, dans la chevelure blonde de la jeune fille qui poussa uncri de douleur.
– Écoute, reprit-elle d’une voix haletante. Es-tu ma fille,toi ?
Elle se mit à rire en la regardant de ses yeux hagards.
– Es-tu ma fille, toi ? Tu n’oses pas, tu n’oses pas,tu vois bien que tu n’oses pas le dire ! Ah ! ah !tu t’appelles Gillette et tu n’es pas ma fille !
Elle parut réfléchir et se recueillir. Tout à coup, elle joignitses deux mains comme pour une prière.
– Gillette a six ans ! Ma fille Gillette a sixans ! Elle est jolie, fine, blonde et douce. Elle a des yeuxbleus. Elle a une chevelure dorée qui tombe sur son cou et sur sesépaules. Elle me dit : « Maman, je t’aime ! »et elle s’endort tous les soirs dans mes bras. Elle ne sait rien dema vie, mais elle voit que j’ai de la peine. Alors elle m’embrasse,et je n’ai plus de peine, et je suis plus heureuse que la reinequand je la borde dans son petit lit. Voilà ce qu’elle est. Es-tuGillette ?
Devant cette douleur si profonde et si vraie, Gillette,bouleversée, sentit des larmes de pitié monter à ses yeux.
– Ah ! si vous souffrez, madame, balbutia-t-elle,pourquoi me haïssez-vous, moi qui souffre aussi ?
Mais Margentine parut n’avoir pas entendu.
– Si tu n’es pas Gillette, où donc est-elle ? Je nel’ai pas vue aujourd’hui, ni hier, ni le jour qui a précédé hier.Où donc est-elle ? Je la cherche et je ne la trouve pas. J’aifait tant de pas que je suis épuisée. Qui me l’a prise ? Sielle était morte, je le saurais. Ne me dites pas qu’elle est morte.Des voix que j’entends m’ont souvent guidée vers elle, et puis desobstacles se dressaient au moment où j’allais l’atteindre. Paris mela cache. François me la cache. Il la veut pour son plaisir. Lafille après la mère. Quand il l’aura déshonorée, il la rejettera,comme il m’a rejetée. François ! François ! Tu paierastes crimes. La beauté se vengera. L’amour se vengera. Une femmevengera les vierges que tu as prises comme des jouets.
– Madame, reprit Gillette avec une infinie douceur,pourquoi désespérez-vous de retrouver votre fille ? Peut-êtrela retrouverez-vous bientôt.
L’humeur de la folle avait changé déjà.
– Chut ! fit-elle très bas. On va me la ramener. Onest venu, on me l’a dit… On m’a dit : tu feras cela et je teramènerai ta fille. Je ferai ce qu’on m’a dit et j’attendrai.
– Que vous a-t-on demandé en échange de votre fille ?interrogea-t-elle en essayant de raffermir sa voix.
– De te faire souffrir, répondit froidement Margentine.
– Et vous le ferez ?
Elle entendit pour toute réponse un ricanement aigu.
– Madame, vous ferez cette chose atroce simplement parcequ’une femme qui me hait vous l’a ordonné ?
Margentine secoua la tête :
– Non, non. Je le ferai parce que je t’exècre, parce qu’ente faisant souffrir, je me vengerai de la femme qui m’a faitsouffrir… je me vengerai de ta mère !…
– Ma mère !…
Ce fut un tel cri que Margentine frémit et qu’une lueur deraison traversa la nuit de son cerveau.
– Ma mère ! s’écria Gillette en joignant les mains.Vous la connaissez donc !…
– Si je la connais ! dit la folle dans une explosionde haine. Écoute… j’aimais celui qui m’aimait… il s’appelaitFrançois… cette femme… ta mère… elle est venue… et dès lors j’aipleuré… Tu vois bien que je dois la haïr…
Ces paroles incohérentes épouvantèrent Gillette. Margentine lasaisit par les deux poignets qu’elle serra vigoureusement.
– Si je connais ta mère !… C’est elle qui m’a apportéla lettre où François me disait qu’il ne m’aimait plus ! C’estelle qui était sur les genoux de François, lorsque je l’ai vu riantet buvant avec ses amis… Et tu me demandes si je connais tamère !… Mais tu es donc folle !…
Ses doigts crispés broyaient les poignets de Gillette… La jeunefille fit un effort suprême pour se dégager.
– Une folle ! balbutia-t-elle. Elle va me tuer !…Elle se raidit et, d’une voix d’épouvante, appela :
– Manfred ! À moi, Manfred !…
Ce nom lui vint aux lèvres, sans qu’elle eût voulu le prononcer…La folle, plus fort, lui serrait les poignets…
Gillette eut un faible gémissement, puis tomba sur ses genoux,puis s’affaissa sur le plancher, évanouie de terreur plus encoreque de douleur.
… … … … … … .
Margentine regarda la jeune fille écroulée à ses pieds, inerte,comme morte.
Très droite, immobile, elle semblait rêver. Mais son visagetendu, l’expression angoissée de ses yeux, le tremblement de toutson corps démentaient cette apparence.
Non, elle ne rêvait pas. Elle essayait de se souvenir. Un éclairde raison venait de traverser sa conscience obscure.
Cette belle créature inoffensive et douce, pourquoi laferait-elle souffrir ? Est-ce qu’on ne pouvait pas lui rendresa fille sans que cette joie fût payée par les larmes d’une autremère ?
L’enfant qui gisait brisée sur le sol nu, sa mère la cherchaitpeut-être comme elle-même avait cherché Gillette.
Sa raison, tombée dans un trou noir, voulait remonter, émerger àla surface, et luttait douloureusement contre les forces obscuresqui la ramenaient à l’abîme.
Si elle n’avait pas perdu Gillette, si le temps ne s’était pasarrêté, un jour, pour marquer l’éternité de sa douleur, quel âgeaurait-elle ?
Sans doute, elle serait grande. Ce serait une jeune fille queles garçons suivraient de regards énamourés.
– Elle aurait…
Margentine essaya de compter. Elle avait désappris et jeta unregard irrité sur le corps qui gisait devant elle dans la mêmeattitude abandonnée et douloureuse.
– Dix-sept ans ! murmura-t-elle.
Une flamme féroce s’alluma dans ses yeux.
C’était pour la faire souffrir que cette fille d’enferressemblait à Gillette et s’appelait comme elle. C’était pour lafaire souffrir que sa voix ressemblait à la voix de l’enfant quis’endormait à son cou, penchant sa tête blonde.
Mais sa méchanceté serait punie. Elle était venue braverMargentine. Eh bien ! Margentine se vengerait.
D’ailleurs, c’était l’ordre de la bonne dame.
Oui, Margentine se vengerait terriblement.
Elle ne la tuerait pas. La mort va trop vite.
Elle chercherait, elle trouverait un supplice terrible, cruel,infini.
Elle s’accroupit aux pieds de la fillette, et, immobile commeelle, elle chercha.
Des heures s’écoulèrent. L’aube se leva, brumeuse.
Tout à coup, Margentine se dressa, rigide, farouche.
Elle avait trouvé. Elle tenait sa vengeance. La bonne dameserait heureuse et lui ramènerait Gillette à coup sûr.
– Vite ! vite ! murmura-t-elle.
À pas sourds, elle courut dans un coin de la chambre et prit unelongue corde. Puis elle revint à Gillette.
Elle rapprocha les deux pieds de la jeune fille, glissa lacorde, les attacha de façon à immobiliser complètement ses jambes.Elle prit ensuite les mains, les ramena sur la poitrine et lesattacha pareillement.
Gillette n’avait pas ouvert les yeux, pas poussé uneplainte.
La folle jeta sur ce corps étendu un regard satisfait.
Elle pouvait sortir maintenant. Sa prisonnière ne s’envoleraitpas.
Margentine, avant de s’en aller, prit la bourse pleine d’or.Elle était assez riche pour payer sa vengeance.
Alors elle s’élança au dehors. Où alla-t-elle ? Quefit-elle pendant cette absence ? Une heure s’écoula.
La folle revint enfin en courant. Si on lui avait enlevé savengeance, elle sentait que son cœur se briserait.
Depuis qu’elle avait conçu l’idée de faire expier sa souffranceà la créature qu’elle tenait en son pouvoir, elle ne vivait plusque pour cette œuvre de haine.
Un regard la rassura. Gillette n’avait pas bougé.
Tranquille dès lors, elle s’assit.
Mais tout de suite elle se mit au travail. Quelle que fût safatigue, elle ne pouvait plus attendre.
De sa poche, elle tira d’abord un morceau de feutre qu’elledécoupa pour lui donner la forme d’un masque.
Avec des ciseaux, elle fit deux trous pour les yeux.
Pour quelle mascarade ces préparatifs singuliers ?
Puis elle sortit d’un petit sac, où elle l’avait précieusementcaché, un petit flacon qu’elle regarda avec amour.
Elle l’avait payé au poids de l’or.
Quel remède apportait-il donc ? Quel malguérissait-il ?
Lentement, avec précaution, elle étendit le contenu du flaconsur le feutre, humectant toutes les parties.
Un frémissement agita les membres de Gillette.
Elle ouvrit les yeux. Mais une sorte de torpeur succédant à celong évanouissement la tint immobile.
Elle essayait de se souvenir.
Comment était-elle venue là ? Que faisait-elle dans cettechambre sordide ? Qu’est-ce donc qui la blessait ? Ellese sentait froissée, meurtrie.
Dans un violent effort, elle voulut se redresser et retombaimpuissante. Sa tête heurta durement le plancher.
Tout absorbée par sa besogne mystérieuse, Margentine n’entenditpas, ne vit pas…
La terreur rendit pleine conscience à Gillette.
Elle s’était évanouie, et, pendant son évanouissement, onl’avait attachée.
Gillette eut le pressentiment qu’elle allait être soumise à uneépouvantable épreuve et se sentit défaillir.
Pendant quelques minutes, elle lutta contre sa terreur. Maisbientôt elle fut vaincue. Il lui parut que l’incertitude était plusaffreuse que la réalité.
– Madame, balbutia-t-elle.
Margentine la regarda sans répondre.
– Madame, pourquoi m’avez-vous attachée ? Je vouspromets de ne pas essayer de fuir.
Et, doucement, elle ajouta :
– Ces cordes me font mal… Voulez-vous medétacher ?
Margentine ne répondit pas.
Elle se leva, s’approcha, se mit à genoux et pencha son visagesur celui de la jeune fille.
– Tu vois… je travaille… c’est pour toi, dit-elle.
– Pour moi ?
– Je te fais un masque…
– Je ne comprends pas, murmura Gillette éperdue.
– Écoute… M’écoutes-tu ?…
Gillette répondit d’un battement de paupières.
– Je te hais ! je te hais parce que tu es la fille decelle que je hais de toute mon âme ! J’ai voulu faire souffrirà ta mère ce que ta mère m’a fait souffrir !Comprends-tu ? Ah ! tu ne comprends pas ? Peuimporte ! J’ai voulu faire pleurer ta mère comme j’ai pleuré.J’ai fait ce masque !
Elle agita d’un geste triomphal le feutre humide.
– J’ai fait ce masque que je te mettrai tout à l’heure,sous lequel je cacherai ton visage pour ne plus le voir jamais telqu’il est maintenant…
Joyeuse, elle courut chercher un miroir et l’approcha du visagede Gillette.
– Regarde-toi dans ce miroir, fille d’imposture !Regarde-toi bien et admire-toi une dernière fois ! Tu esbelle ! On t’a dit souvent que tu étais belle !Regarde-toi bien ! Tu ne seras plus jamais belle !
– Plus jamais belle ! s’exclama Gillette en secouantla tête. Hélas ! que m’importe la beauté maintenant !
La folle n’entendit pas ces paroles.
– Dans trois jours, dit-elle, ce masque sera parfait Lesorcier napolitain qui m’a vendu l’onguent me l’a dit : troisjours pour que le feutre soit imbibé. Tu as encore trois jours àt’admirer… Après ce sera fini ; je te ramènerai à ta mère,j’ôterai ton masque et je lui dirai :
– Regarde ce que j’ai fait de ta fille… Ce sera affreux, etje rirai…
… … … … … … .
Ces trois journées, Gillette les vécut comme un rêve effrayant.La folle ne s’absenta pas une minute. Elle ne la quitta pas desyeux.
La nuit même, Gillette sentait peser sur elle ce regardétrangement clair et profond qui l’épouvantait.
Dans le jour, lorsque Margentine s’approchait d’elle, elle sereculait jusque dans une encoignure…
Alors la terreur l’affolait. Elle appelait Manfred, de cettevoix faible et tremblante qu’ont les enfants qui souffrent. Mais ilfaut dire que la folle ne la toucha pas.
Seulement, elle avait suspendu son masque à un clou.
Et parfois, elle allait le regarder en hochant la tête…
Le jour entrait avec peine dans ce cabinet tendu de noir où ilsemblait qu’un deuil éternel fût descendu.
Ici tout était rigide et désespéré. Et c’était pourquoi M. deMonclar affectionnait cette pièce. Le matin, il y travaillait,rédigeant les ordres implacables qui garnissaient de pendus lespotences de Paris.
Le soir, il s’y reposait avec une volupté amère.
Et précisément, à l’heure où nous pénétrons auprès de lui, M. deMonclar ne travaille ni ne se repose.
Il revit le passé. Avant que son cœur se fût ossifié, il étaitun homme pareil aux autres hommes.
Quelle catastrophe l’a donc ainsi transformé en bêtefauve ? Lentement, son regard sûr se lève vers le tableau quidomine sa table :
C’est une jeune femme d’éclatante beauté, donnant la main à unenfant tout petit, mais qui a déjà l’air grave et fier, avec unfront plein de lumineuse intelligence.
Un coup discret frappé à la porte le rappelle à lui.
Son terrible regard ne va-t-il pas faire reculer le visiteur quise hasarde dans cette chambre si pleine de mystère ? Mais non.L’inconnu n’a ni crainte ni hésitation.
Un sourire obséquieux erre sur ses lèvres. Il a coutume devenir. Il est habitué à l’intimité effroyable de M. de Monclar. Ila droit à un bon accueil. Pour humble qu’il soit, il a rendu plusd’un service au grand prévôt. Ce n’est pas un ami certes. C’est uncomplice.
– Tite le Napolitain ! murmura Monclar.
Étrange figure que celle de Tite le Napolitain !…
Arrivé d’Italie quelques années auparavant, il s’était installénon loin du Louvre, dans une petite boutique sur laquelle quelquesherbes pendues au bout d’un bâton ne manquaient pas d’attirerl’attention des passants. Des curieux lui demandèrent ce quesignifiaient ces herbes.
Tite répliqua qu’il les avait apportées de pays très lointainset qu’elles guérissaient toutes les maladies.
À la suite de cette déclaration, la boutique ne désemplit paspendant plusieurs semaines. Puis le vide se fit…
De temps en temps, Tite renouvelait les herbes qui lui servaientd’enseigne. Mais personne n’en achetait plus.
Même on fuyait la boutique comme si elle eût été pestiférée. Cen’était pas seulement parce que les herbes ne guérissaient pas.Tite vendait une autre marchandise qui faisait peur, il vendait lamort. On le dénonça au grand prévôt, qui le manda auprès delui.
On ne sut jamais ce que se dirent les deux hommes. Mais Titerevint à sa boutique avec un paisible sourire et ne fut pasinquiété.
L’indignation populaire prit une autre forme. On le hua, on lepoursuivit avec des bâtons et des pierres.
Tite ne se plaignit pas. Il attendit.
Sur ces entrefaites, une étrange épidémie s’abattit sur lesenfants du quartier. Les plus illustres docteurs ne savaient quelnom lui donner. Trois enfants en moururent.
À partir de ce jour on laissa le guérisseur tranquille.
Sa boutique, d’ailleurs, ne s’ouvrait plus que rarement le jour.Mais il advenait de temps à autre que les voisins entendaient lanuit frapper contre le volet à petits coups.
Tite regardait par un judas et allait ouvrir.
Les visites de ces clients de nuit étaient sans doutefructueuses, car on affirmait qu’il avait placé des sommes énormeschez des banquiers.
Petit, sans âge, maigre, les cheveux noirs lustrés, le frontfuyant, la face glabre, avec des yeux à la fois aigus et fuyants,un nez mince et osseux, une hanche déjetée, Tite le Napolitain eûtété risible s’il n’avait fait peur.
En le voyant, on se sentait en face d’une force mauvaise de lanature.
– Je ne dérange pas monsieur le grand prévôt ?dit-il.
– Jamais, Tite, puisque tu m’apportes toujours unenouvelle.
– La nouvelle d’aujourd’hui est importante.
Il parlait avec lenteur. Un observateur se serait rendu comptequ’il les vendait au poids de l’or.
– Et bien, parle.
– J’ai reçu cette nuit une étonnante visite dont ma modesteboutique restera étrangement honorée.
– Quelqu’un de la cour ?
– Quelqu’un de tout-puissant à la cour, ou qui le fut.
M. de Monclar ne posa pas de question nouvelle. Ilréfléchissait. C’était une de ses rares distractions de découvrirles secrets sur la piste desquels le mettait l’Italien.
– Ou qui le fut… Une femme ?
– Une femme.
– Mme la duchesse d’Étampes ?
– La sagacité de Votre Seigneurie est merveilleuse !s’exclama l’Italien.
– Et que voulait la duchesse ?
– Vous savez, monsieur, que Mme de Saint-Albansest en prison depuis trois jours, depuis la disparitioninexplicable… mais passons. Eh bien, la duchesse d’Étampes voulaitenvoyer quelques fruits à Mme de Saint-Albans pouradoucir sa captivité…
M. de Monclar eut un haut-le-corps.
Disons tout. Ce n’était pas l’envoi qui lui paraissaitsingulier. Il avait vu trop d’amitiés de cour se délier de cettesimple et tragique façon pour être surpris. C’était la raison del’envoi qu’il ne saisissait pas. Pourquoi la duchesse d’Étampesvoulait-elle se défaire de Mme deSaint-Albans ?
– La duchesse n’a rien dit d’autre ?
– Rien, si ce n’est qu’il fallait que l’envoi fût faitaujourd’hui même, aujourd’hui sans faute.
– Tu as promis ?
– J’ai promis.
– Et maintenant ?…
– Maintenant, monsieur le grand prévôt, je viens vousdemander conseil.
M. de Monclar eut un imperceptible sourire.
– Tu n’oses rien sans moi ?
– Rien, depuis le jour où je me suis voué au service deVotre Seigneurie.
Le grand prévôt pesa un instant dans son esprit les conséquencesde ce qu’il allait dire. S’il interdisait l’envoi, il sauvaitMme de Saint-Albans, à laquelle il ne tenait guère. S’ill’autorisait, il aurait contre la duchesse d’Étampes, dont ilpercerait tôt ou tard les motifs, une arme redoutable.
– Tite, dit-il d’une voix grave, je ne saurais moi-mêmealler contre les ordres de la duchesse d’Étampes… Envoie lesfruits !
– Cette bonne Mme de Saint-Albans ! murmural’Italien.
Ce fut l’oraison funèbre de la vieille dame d’honneur.
M. de Monclar observa que Tite ne se retirait pas.
– L’autre nouvelle maintenant ? dit-il.
– Votre Seigneurie a deviné, fit le souple Italien. Elleest moins grave : j’ai retrouvé M. de Sansac.
– Ah !
– Blessé et défiguré, il se cache dans une petite maison deVincennes.
– Il se cache ! fit. M. de Monclar surpris.
– Il était vain de sa personne, un peu fat même, M. deSansac. Un coup de poignard lui a fendu le visage du menton aufront, il est hideux.
– Le roi en sera fâché, reprit la voix indifférente dugrand prévôt. Un duel ?
– Une rixe et même un guet-apens.
– Tendu à M. de Sansac ?
– Tendu par M. de Sansac.
– Explique-toi.
– M. de Sansac et huit ou dix reîtres ont voulu estocaderun jeune homme oui déplaît à M. de Sansac. Le jeune homme s’estbien défendu.
– Tu connais son nom ?
– Votre Seigneurie le connaît également et sera fâchéed’apprendre qu’il est sorti sain et sauf de la bagarre.
– Dis-le vite.
– Manfred !… à moins que ce ne soitLanthenay !…
– Lanthenay !… s’écria sourdement M. de Monclar.
Un peu de sang était monté à ses joues.
– Cela fait trop souvent que je le trouve sur ma route,gronda-t-il. Non, je ne regrette pas qu’il soit sain et sauf, je leprendrai et le ferai rouer vif.
– Dangereux, hasarda Tite.
– Dangereux… pourquoi ?
– Les truands aiment ces deux hommes, et ils sont unearmée.
– Souviens-toi de ceci, dit M. de Monclar en lui donnantcongé, contre l’armée des truands, dussé-je conduire toute unearmée royale, je ne laisserai pas pierre sur pierre dans leurroyaume. Manfred et Lanthenay seront roués en place de Grève.
Ces derniers mots, prononcés avec une sourde énergie, il ceignitson épée et se dirigea vers le Louvre.
On l’introduisit immédiatement. Le visage sombre et congestionnéde François Ier se détendit en le voyant.
– Mon cher grand prévôt, lui dit-il avec une particulièreaffabilité, je vous attendais avec impatience. Vous avez à votredisposition Mme de Saint-Albans et Mlle deCroizille. Combien vous faudra-t-il pour retrouver la duchesse deFontainebleau ?
– Il est des disparus, sire, que l’on ne retrouvejamais.
– Vous ne voulez pas dire, monsieur de Monclar…
– Sire, alors qu’un truand tient Votre Majesté en échec etmassacre ses amis, pourquoi Votre Majesté ne serait-elle pas tenueen échec par une cabale de cour ?
Le front du roi se rembrunit.
– Vous me parlez d’un ton étrange ! Qui donc me tienten échec ? De quel ami me parlez-vous ?
– Sire, je parle de M. de Sansac, gravement blessé etdéfiguré pour la vie par un coup de poignard d’un truand qui adéfié Votre Majesté ici même, dans son Louvre.
– Manfred !
– Lui-même. Et un autre qui a osé plus encore :Lanthenay.
Les yeux du roi lancèrent un éclair.
– Monsieur de Monclar, dit-il avec hauteur, s’il est vraique j’ai été bravé par ces manants, n’était-ce donc point au grandprévôt de l’empêcher ?
– Non, sire, puisque vous ne lui en donnez pas lesmoyens.
– Que vous faut-il donc ?
– Un régiment, sire, et l’ordre de raser la Cour desMiracles.
– Cet ordre…
François hésita un instant. Il ne se sentait pas si assuré surson trône qu’un mouvement populaire ne pût le rejeter dans la boueet le sang.
– Sire, ne le donnez pas si vous n’êtes résolu à allerjusqu’au bout et si la colère de quelques-uns effraie le vainqueurde Marignan.
– Assez, monsieur, vous avez cet ordre. Vous aurez lestroupes qu’il vous plaira de prendre. Allez !
Étienne Dolet penchait sur un manuscrit grec son front têtu oùla pensée, la volonté, l’effort continu avaient creusé une rideprofonde. Auprès de lui, droite sur un tabouret, la tête inclinéeseulement dans une pose gracieuse, Avette s’appliquait fort à unetapisserie. Le père et la fille, très absorbés, ne prêtaient aucuneattention aux bruits lointains du dehors.
– Ne te fatigue pas, fillette, disait Dolet de temps àautre.
Mais, plus souvent encore, Avette se levait et, d’un gestesilencieux, allait poser sa main fraîche sur le front brûlant deDolet.
– Tu as assez travaillé aujourd’hui, père ; je veuxque tu fermes tes livres.
Mais le grand penseur ne cédait point à la loi de sa fille. Ilrépondait :
– Je n’ai pas jeté assez de graines ; je n’ai pas faitassez de lumière.
Elle soupirait, et il reprenait son œuvre.
Jeune encore, dans toute la force de l’âge, Dolet mettait unehâte singulière, une sorte de volonté farouche à terminer lestravaux qu’il avait mis en train.
– Les heures me sont comptées, disait-il quelquefois. Il nes’expliquait pas davantage.
Cependant, ce jour-là, ce fut lui qui s’interrompit, au momentoù Avette lui apportait une lampe.
Quatre heures sonnaient. L’après-midi était obscur.
– Je suis surpris, fillette, que nous n’ayons vu Lanthenay.Il m’avait promis de venir.
– S’il a promis, il viendra, fit simplement la jeunefille.
Il y avait tout un poème d’amour et de confiance dans cettepetite phrase.
– Certes. À moins, pourtant, qu’il n’en soit empêché.
– Qu’est-ce qui pourrait l’en empêcher ?
– Le sais-je, moi ? Une toute petite chose,peut-être.
Elle secoua la tête avec un beau sourire :
– Non, père, non. Une toute petite chose n’arrêtera pasLanthenay sur le chemin de cette maison.
Ce fut le tour de Dolet de sourire :
– Tu supposes donc que le charme qui l’attire ici estpuissant ?
– J’en suis sûre, fit-elle avec une adorable moue.
– Orgueilleuse créature ! plaisanta-t-il.
Debout à coté de lui, elle mit une main sur son épaule.
– Non, père, je ne suis point orgueilleuse ; je suissûre que si Lanthenay m’entendait, il ne me dirait pas que je suisvaine.
– Il le penserait.
Elle secoua la tête, devenue grave.
– Il ne le penserait pas non plus, il me dirait que j’airaison d’avoir confiance. S’il n’était digne de respect autant qued’amour, je l’aimerais moins. Et toi aussi, père. D’ailleurs,pourquoi me taquines-tu ? Tu penses de lui autant de bien quemoi-même.
– C’est le plus loyal garçon que la terre ait porté, dit lavoix grave de Dolet, et lorsque je devrai te quitter, je luilaisserai sans appréhension le soin de te rendre heureuse.
– Pourquoi me dis-tu cela, père ? murmura-t-elle.
– Parce que si tu es encore une enfant par l’âge, tu esdéjà une femme par la réflexion et le cœur, ma fille chérie.
– Pour cela seulement ?
– Je n’ai aucune autre raison.
On frappa doucement à la porte.
– Dois-je ouvrir ? demanda Avette.
– Ouvre ! dit Dolet.
Deux secondes plus tard, Lanthenay apparaissait, accompagné deManfred.
– On commençait à s’inquiéter de toi, mon fils ! ditDolet avec un bon sourire. Prenez place, ami Manfred.
Lanthenay avait serré Avette dans ses bras puis Lanthenays’assit et jeta un coup d’œil à Dolet.
– Mon enfant, dit celui-ci, va rejoindre ta mère quicuisine bravement. Ton aide ne sera pas de trop, car nous avons cesoir deux bons amis à notre table.
Avette obéit, non sans avoir adressé un furtif baiser du boutdes doigts au jeune homme qui ne le rendit pas, préoccupé qu’ilétait par une évidente inquiétude.
– Tu as quelque chose de grave à me dire ? fit Doletdès qu’ils furent seuls.
– Oui, père… Manfred va parler pour moi…
Dolet tourna vers Manfred un regard interrogateur.
– Je viens de Meudon, dit celui-ci.
– Maître Rabelais n’est pas venu ici depuis plus de quinzejours, c’est mal… Comment va-t-il ?…
– Maître, dit Manfred sans répondre, j’ai dîné là-bas avecdeux hommes redoutables…
– Oh ! oh ! il faut qu’ils soient en effetredoutables pour que vous en soyez ému…
– Jugez-en : l’un s’appelle Calvin et l’autre Ignacede Loyola…
– Ignace de Loyola ! dit Dolet, tressaillant.
– Oui ! c’est ce nom seul qui vous frappe… et c’est eneffet cet homme seul qu’il faut craindre pour l’instant…
Manfred se rapprocha de Dolet.
– Maître, dit-il à voix basse, il faut fuir.
– Fuir !… Moi !…
– Oui. Je sais tout ce que vous pouvez me dire… Je saisl’esprit de bataille et de sacrifice qui vous anime. Mais je nesais à quelles manœuvres tortueuses se livre ce Loyola. Et j’aipeur !… Écoutez, maître. Cet homme se vante d’avoir l’oreilledu roi. Et ce doit être vrai. Loyola veut votre mort.
Dolet se leva.
– Je le savais, dit-il simplement. Loyola est un grandesprit… Je l’ai suivi pas à pas, je connais ses travaux… et ce serama gloire, à moi, que d’avoir pu inquiéter un pareil homme !Il veut ma mort ! Ou plutôt il veut la mort de l’imprimerie.Ce qu’il veut frapper en moi, c’est la science et le livre…
– Père, il faut fuir !…
– Jamais ! dit Dolet avec une ferme douceur. Lareligion des despotes a eu ses martyrs. La science qui affranchirales hommes doit avoir les siens…
Lanthenay, à son tour, se leva, prit la main de Dolet et luimontra la porte par où était sortie Avette. Etienne Doletpâlit.
– Ma femme ! murmura-t-il. Mon enfant !…
– Père, dit Lanthenay, croyez-vous avoir le droit desacrifier ces deux êtres de douceur et d’amour ? Croyez-vousque vous puissiez sans remords mettre dans leur vie une pareillecatastrophe ?…
Dolet se mit à marcher avec agitation. Peu à peu, il secalma.
– Loyola, reprit-il, est un de ces hommes fameux quiimpriment sur l’humanité la marque indélébile de leur vouloir.Seulement, ce qu’ils veulent, c’est leur propre glorification, etnon le bonheur commun. Ce sont ces hommes qui arrêtent, durant dessiècles, la marche de la vérité ou la font dévier… L’humanité vavers un idéal si lointain, si profond qu’à peine on l’oseconcevoir. Par moment, elle ressent un choc, puis, quand lasecousse est finie, elle passe, croyant que la route est toujoursdroite devant elle… Elle a dévié… l’écart, faible au départ,devient immense au bout de cinquante ans, de cent ans… Et alors, ilfaut une révolution dans les esprits et les mœurs pour quel’humanité rejoigne sa route… Oui, certes, ce Loyola est un fléausemblable à ces grands tueurs. Il tue à sa façon. Ce qu’il y a deterrible en lui, c’est qu’il ne veut pas tuer seulement le corps,c’est l’esprit qu’il veut atteindre…
Paisiblement, Dolet développait sa pensée.
Sa physionomie était redevenue sereine. Manfred et Lanthenay leregardaient avec une admiration attendrie.
Dolet reprit :
– Je te remercie, mon fils, de m’avoir rappelé que mesdevoirs sont multiples. Tu as raison, je ne dois pas sacrifier mafemme et ma fille… Je fuirai…
– Quand cela ? demanda vivement Lanthenay.
– Dès demain…
– C’est dès maintenant, c’est tout de suite qu’il fautfuir ! dit Manfred.
– Rien ne presse… les voies de Loyola sont lentes… Demain,il sera temps…
Dolet jeta autour de lui un long regard.
– Ce soir, dit-il, nous mangerons ensemble. Je veux qu’unefois encore nous soyons réunis dans ce décor que j’avais appris àaimer… ce dressoir, les sculptures de cet escalier et une table auxjambes torses, chargée de mes livres préférés, et ces tapisseries…Je veux dire adieu à tout cela… Il ne me manquera que maîtreAlcofribas…
À ce moment, un coup violent frappé à la porte le fittressaillir. Manfred alla ouvrir, la dague à la main.
– J’ai cru que je n’arriverais jamais ! s’écria unevoix joyeuse. Cette mule est aussi entêtée que messire Calvin etaussi astucieuse que notre grand Loyola…
– Maître Rabelais ! s’écria Dolet dont la figures’éclaira.
– En personne ! À moins que ce ne soit Satanas !Car il faut être Satanas pour entreprendre de pareils voyages.
– Il faut que le motif qui vous a poussé hors votreermitage soit des plus graves…
– Je vois à vos figures, dit Rabelais, que vous avez déjàagité la question qui m’amène.
– Oui, fit Dolet, je suis décidé à fuir…
– Bon ! Je respire… et respire d’autant mieux quel’odeur qui sort de la cuisine me paraît digne d’un nase royal.Mais achevons d’abord… Donc, aujourd’hui, après le départ de cependard (il désignait Manfred), je songeais tout doucement à unefoule de choses, et déjà j’échafaudais dans ma tête quelquechapitre bien et dûment philosophé à ajouter au livre dePantagruel, lorsque… mais que diable sentent donc les casseroles dedame Julie ?
– Ce sont tout simplement des alouettes bardées de lard etcuisant dans leur jus au fond d’une casserole… dit Étienne Dolet ensouriant. Ma femme y excelle…
– La digne femme ! Savez-vous, maître Dolet, que jeplace l’alouette même avant la bécassine ? Bardée de lard, ilfaut la laisser mijoter en son jus. C’est un crime d’y adjoindretelles sauces barbares…
– Maître Rabelais, fit Dolet, la nouvelle que vous apportezdoit être sérieuse, et bien redoutable pour moi.
– La voici, sans plus : une vingtaine de gens d’armesse sont abattus tout à l’heure sur ma maison ; ils venaientarrêter messire Calvin. Celui-ci courait depuis trois heures sur laroute de Genève. Mais la promptitude du coup m’a fait craindrequ’on n’eût agi par ici en même temps qu’à Meudon. Croyez-moi, ami,il est grand temps.
– Dès demain ! fit Dolet.
Rabelais devint pensif.
– Demain est bien loin ! dit-il.
– J’ai résolu de partir demain, reprit Dolet avec fermeté.Pas un mot devant les femmes. Lanthenay et Manfred, soyez ici à dixheures du matin. Je vous confie ce que j’ai de plus précieux aumonde. Moi, je serai parti dès l’aube.
– Nous serons là pour vous escorter, dit Lanthenay.
– Non, mon ami… Je vous en prie… faites comme jedésire.
– Ordonnez, père !
– Donc, je pars à l’aube et je tâche de gagner la Suisse.De là je descendrai en Italie, je m’arrêterai à Florence.Lanthenay, dans huit jours, vous partez à votre tour et vous merejoignez avec les deux chères créatures que je vous confie…Maintenant, disons-nous adieu, et plus un mot sur tout ceci…
Un quart d’heure plus tard, ils étaient tous réunis autour de latable éblouissante sous la lumière de la lampe, et qui les eûtentendus deviser gaiement, n’eût pu se douter du drame qui agitaitleurs pensées.
Manfred et Lanthenay se retirèrent vers minuit.
Quant à Rabelais, on lui avait préparé un lit, comme c’était lacoutume dans la maison toutes les fois qu’il s’attardait à discuterphilosophie avec Dolet.
À l’aube, Dolet se leva.
– Je vais en l’Université corriger des épreuves, dit-il àsa femme.
Il serra les mains de Rabelais et sortit. Julie le vit partirsans la moindre inquiétude. Souvent, Dolet se rendait, dès l’aube,à son imprimerie installée dans l’Université. Quant à Avette, elledormait profondément.
Étienne Dolet avait, pendant la nuit, mûri son projet de fuite.Il comptait sortir à pied de Paris, gagner le premier village venu,acheter un cheval et se diriger en droite ligne sur la Suisse.
Il faisait encore nuit lorsqu’il se trouva dans la rue. À centpas de sa maison, deux ombres se détachèrent d’un mur, et l’instantd’après, Manfred et Lanthenay le rejoignaient.
– Je n’étais pas tranquille, dit Lanthenay ; toute lanuit nous avons monté la garde dans la rue…
– Chers amis !
– Il était temps que vous partiez ! dit à son tourManfred. Des gens suspects ont rodé autour de la maison, et dansdeux heures, peut-être eût-il été trop tard…
– C’est vrai ! confirma Lanthenay. Et rien ne prouveque nous ne sommes pas suivis…
Tous les trois s’arrêtèrent et inspectèrent les environs d’unlong regard. La rue était paisible, toutes les maisons closes, avecquelques fenêtres par-ci par-là où tremblotait la lumière dequelque matinale ménagère.
– Il faut nous séparer, dit résolument Dolet.
– C’est mon avis, ajouta Manfred. On remarquera plusfacilement trois hommes qu’un seul.
– Père, dit alors Lanthenay, vous laissez sous ma gardedame Julie et Avette. Ne pensez-vous pas qu’il est prudent de lesemmener loger ailleurs que dans cette maison vers laquelle les gensdu roi se dirigent peut-être en ce moment ?
– Crois-tu donc qu’on oserait tourmenter des femmes ?s’écria Dolet en s’arrêtant. S’il en est ainsi…
– Je ne le pense pas ! dit vivement Lanthenay. C’est àvous, à vous seul qu’on en veut. Mais enfin, ne vaut-il pas mieuxleur éviter une émotion inutile ?
– Tu as raison, mon fils…
– Bien ! Dans une heure, elles seront à l’abri…
– Quittons-nous donc, mes amis… Lanthenay, mon fils, tu asen dépôt ce que j’ai de plus cher au monde…
Trop ému pour répondre, Lanthenay se jeta dans les bras deDolet. Puis, Dolet serra les mains de Manfred et s’éloigna.
– Tout est tranquille, observa Manfred, j’ai bonespoir.
– Oui ! mais comme tu le disais tout à l’heure, ilétait temps ! Nous allons prendre Avette et sa mère et lesconduire à la Cour des Miracles. C’est là qu’elles seront le plusen sûreté, en attendant le départ…
– C’est mon avis.
À ce moment un homme apparut.
Il marchait dans la direction qu’avait prise Dolet. Il titubaitet chantait à demi-voix une chanson à boire.
– Hum ! fit Manfred, est-il bien aussi ivre qu’il veutle paraître ?
Il alla droit au pochard et lui mit la main sur l’épaule.
– Il est bien tôt, fit-il, pour chanter ainsi.
– Holà ! s’écria le pochard d’une voix éraillée,est-ce que vous voulez payer a boire ? Tiens !Tiens ! C’est l’illustre Manfred !
– Tricot ! s’exclama Manfred.
C’était, en effet, ce Tricot que nos lecteurs ont pu entrevoirun instant dans la Cour des Miracles.
– Le roi de Thune vous salue, reprit le truand en éclatantde rire. Voulez-vous boire avec Ma Majesté ?
– Rentre cuver ton vin, dit Lanthenay rassuré. Manfred etLanthenay s’éloignèrent, laissant l’ivrogne continuer àchanter.
Il leur suffisait que ce fût Tricot pour être sûrs qu’ilsn’avaient pas rencontré un acolyte du grand prévôt…
À peine eurent-ils disparu que Tricot se tut subitement, seredressa, et cette fois, sans tituber, se mit à courir dans ladirection par où s’était éloigné Dolet.
À vingt pas de la maison de l’imprimeur, Manfred et Lanthenayaperçurent un rôdeur qui, en les voyant, s’avança vers eux enpleurnichant :
– La caritá, signor mio !
– Va-t’en demander la charité au diable ! fit Manfred.Le mendiant parut avoir compris, et s’éloigna en gémissant.
Les deux jeunes gens frappèrent à la porte de Dolet sans pluss’occuper du mendiant. Celui-ci s’était jeté dans une encoignureet, de là, examina attentivement les faits et gestes de Manfred etde Lanthenay. Il les vit entrer dans la maison.
Et alors il s’élança vers l’hôtel du grand prévôt.
Ce mendiant, c’était Tite le Napolitain.
… … … … … … .
Étienne Dolet se dirigeait du même pas tranquille et ferme versles portes de Paris.
Il se disait qu’il atteindrait la porte juste au moment où elles’ouvrirait, et ne se hâtait pas.
Il avait franchi les ponts et traversé l’Université.
Là, le silence et le calme régnaient plus profondément que dansla ville déjà éveillée. Les étudiants, se couchant tard, selevaient tard dans la matinée, et l’heure des cours seule pouvaitles arracher au sommeil.
Dolet passa devant son imprimerie. Son cœur se serra à la penséede tous les travaux qu’il allait laisser inachevés.
Dolet voulut jeter un dernier coup d’œil dans ce couloir au fondduquel se trouvait la porte d’entrée.
Il eut un tressaillement de surprise et d’inquiétude :mystère ?
Au fond du couloir, la porte était ouverte. La grande salle del’imprimerie apparaissait béante, vaguement éclairée, avec sagrande presse en bois…
Deux hommes allaient et venaient dans la salle.
Dolet les reconnut.
– Frère Thibaut et frère Lubin, murmura-t-il.
Étienne Dolet avait cette bravoure froide qui mesure le dangeret qui va droit à l’obstacle, une fois qu’elle a résolu de marcher.Il entra sans bruit dans le couloir, s’arrêta près de la porte etconstata que les deux moines étaient seuls. Ils se livraient à unsingulier travail.
Ils avaient ouvert un ballot qui semblait contenir des livres etdes brochures, ils prenaient des paquets de ces livres et lesdisposaient régulièrement sur des rayons.
Dolet s’avança.
– Merci, mes frères, dit-il de sa voix calme ; j’avaisjustement recommandé qu’on mît ce matin un peu d’ordre sur cesrayons… Frère Thibaut qui tenait une pile de livres la laissatomber de saisissement. Frère Lubin qui rangeait les livres sur unrayon se retourna. Tous deux, stupides d’étonnement, demeurèrentsans un mot, très pâles.
– Or ça, reprit Dolet, depuis quand les religieuxforcent-ils les portes ? Comment êtes-vous entrésici ?…
– Grâce, pardon, maître ! larmoya frère Thibaut.
– Comment êtes-vous entrés ? continua Dolet.Répondez ! ou je vais vous traiter comme des larrons de nuit,et vous ne sortirez pas d’ici vivants !
L’éclair d’une dague qui brilla sous le manteau de Doletpersuada aux dignes gredins que la menace était sérieuse.
– On nous a ouvert ! dit piteusement frèreThibaut.
– Et que faites-vous ici ? Qui vous aouvert ?
En parlant ainsi, Dolet se baissa vers le ballot éventré d’oùles moines tiraient les livres qu’ils rangeaient siméthodiquement.
Il prit un de ces livres et pâlit.
– Oh ! les infâmes ! murmura-t-il.
Tous ces volumes étaient des livres de la religionnouvelle[11] . On encourait la prisonperpétuelle à posséder un de ces livres maudits. Et quand celui quiles possédait était un imprimeur, c’était la mort.
Dolet comprit. Il laissa tomber sur les moines un regardméditatif, ou il n’y avait plus de haine, mais une sorted’étonnement douloureux.
– Et je vous ai reçus à ma table ! dit-il. Et vousêtes venus chez moi en amis, la main tendue…
Les deux moines se regardèrent, éperdus.
– Maître, balbutia Thibaut, on nous a forcés…
– Forcés ! Qui a pu vous forcer à être infâmes !…Parlez ! mais parlez donc, misérables !
La main de Dolet s’était abattue sur l’épaule du moine qu’ellebroyait d’une puissante étreinte.
– Le vénérable Ignace de Loyola ! cria enfin frèreThibaut, dans un hurlement de douleur.
Dolet repoussa violemment le moine, qui roula avec ungémissement. Frère Lubin s’était tapi dans un coin obscur.
Dolet se croisa les bras et sa tête tomba sur sa poitrine.
Il n’avait plus de colère contre les deux moines, comparsesindignes de sa pensée, rouages dans le formidable engrenage dehaine où il se sentait pris…
Sa colère allait frapper plus haut, jusqu’à ce Loyola qui lepoursuivait, jusqu’à ce roi François qui, après lui avoir juréamitié, après lui avoir donné un privilège d’imprimeur, laissaitmaintenant agir les sinistres agents de ténèbres, – parlâcheté !
Un furieux désir de lutte lui venait. Il se sentait de taille àtenir tête à Loyola lui-même. Il ne voulait plus fuir.
Tout à coup il redressa la tête, et ses yeux étincelèrentd’audace. Il prit trois des livres du ballot maudit et les cachasous son manteau. Il irait au Louvre. Il pénétrerait coûte quecoûte auprès du roi, dénoncerait le guet-apens, jetterait leslivres aux pieds du roi et dirait :
– Sire, est-ce que nous sommes maintenant à la merci d’unfanatique espagnol ? Est-ce que de pareilles abominationspourront être impunément commises sous vos yeux par un étranger quirêve de faire brûler la « moitié de la France par l’autremoitié » ?
Sans plus s’occuper des moines épouvantés, il se dirigea vers lecouloir qui aboutissait à la rue.
Au bout, la rue apparaissait dans la clarté grise du matin. Et,dans la rue, Dolet aperçut une douzaine de gens du guet, appuyéssur leurs hallebardes.
– Trop tard ! murmura Dolet.
Il voulut refermer la porte, geste instinctif de défense… Laporte résista, et il aperçut alors un homme, une sorte de mendiantà qui plus d’une fois il avait fait l’aumône. Le mendiant,arc-bouté contre la porte, la tenait ouverte.
Et ce mendiant, c’était Tricot, le roi de Thune.
Au même instant, les hommes du guet pénétraient en masse dans lecouloir, faisaient irruption dans la salle, et la seconde d’après,Dolet, les mains attachées au dos par une chaînette de fer, voyaitl’officier s’incliner devant lui et lui présenter un papier.
– Excusez-moi, monsieur, dit l’officier, je vous arrête parordre du roi.
– C’est bon ! grommela une voix ; qu’on fouillel’imprimerie !
Dolet tourna la tête vers celui qui venait de parler et reconnutle grand prévôt. Près de Monclar se tenait un homme drapé jusqu aumenton dans un ample manteau, et le visage couvert d’un masque.
– Qu’on fouille aussi M. Dolet ! dit cet homme.
– Si on fouillait votre conscience, dit Dolet d’une voixqui ne tremblait pas, on y trouverait plus de pensées criminellesqu’on ne va trouver ici de livres proscrits… apportés par vossoins, monsieur de Loyola !
L’homme au masque tressaillit.
Mais Monclar s’était tourné vers une sorte de greffier, quis’apprêtait à noter les incidents de l’arrestation.
– Écrivez, dit-il, écrivez qu’une science maudite etdémoniaque a permis à l’accusé de reconnaître le très vénérablepère Ignace de Loyola, bien qu’il fût soigneusement masqué, commechacun peut le constater. Écrivez que l’accusé a outragé avecignominie le très vénéré père…
– Écrivez aussi, fit Dolet, que le grand prévôt de Paris,représentant le roi de France, vient de se rendre complice d’uneinfamie.
Cependant l’officier avait entr’ouvert le manteau de Dolet. Ilen sortit les trois livres que le malheureux venait d’y mettrequelques instants auparavant pour les porter à FrançoisIer. Loyola s’en empara avidement et poussa un cri detriomphe.
– Voyez ! dit-il à Monclar. L’accusé ne peut nier. Ilavait sur lui trois exemplaires que sans doute il s’apprêtait àporter à quelque pauvre égaré… Encore une âme de sauvée,heureusement !
– Écrivez ! dit Monclar au greffier.
Dolet avait fermé les yeux pour n’y pas laisser voirl’indignation qui le bouleversait…
Le ballot apporté par frère Thibaut et frère Lubin était là… Leslivres furent saisis et empaquetés, puis mis sous sceau royal.
– L’official, inquisiteur de la foi, jugera, prononça d’unevoix grave Ignace de Loyola.
– Et vous, riposta Dolet, qui vous jugera ?…
– Allons, marchez, monsieur, dit doucement l’officier ensaisissant le bras d’Étienne Dolet.
– Où me conduisez-vous ?
– À la Conciergerie, répondit Loyola.
Dolet se tourna vers lui.
– Monsieur, dit-il lentement, vous triomphez. Ou plutôt, cequi triomphe aujourd’hui, c’est l’esprit de scélératesse. Au nom duDieu qui ordonna la bonté et l’amour du prochain comme la premièredes vertus, vous allez, semant les ruines, tuant et brûlant. Vouscommettez en ce moment un nouveau crime. Vous en accumulerezd’autres. Vos successeurs, reprenant la hideuse tradition demeurtres et d’étouffement que vous inaugurez, essaieront decompléter votre œuvre. Vous voulez tuer la science, l’éternelle etimmuable vérité… Eh bien, moi, Etienne Dolet, victime de votreimposture et de votre haine, prisonnier enchaîné, je vous ledis : vos crimes seront vains. Votre scélératesse est vaine.Vous le savez comme moi, et c’est cela qui vous donnera, à vous etaux vôtres, la punition qui peut vous atteindre : c’est laconscience que vous vous débattez en vain ! qu’en vain vouséteignez toutes les lumières, la vérité suprême luira sur leshommes. Après les siècles d’abjection et d’ignorance viendront lessiècles où la pensée affranchie prendra son essor vers les sereinesrégions de la science. Vous allez me tuer, mais vous aussi vousmourrez. Un jour viendra où votre nom sera le synonyme d’opprobreet de honte, et où les hommes, fraternellement, lèveront un regardattendri sur la mémoire de Dolet ! Voilà ce que je voulaisvous dire.
« Méditez mes paroles dans la nuit de votre conscience.Allons, monsieur, dit-il à l’officier, conduisez-moi à laConciergerie, pendant que M. de Loyola va s’enfermer lui-même dansune prison de honte et de rage… »
Étienne Dolet fut aussitôt entraîné.
Ignace de Loyola avait saisi la main de Monclar.
– Monsieur, dit-il d’une voix brûlante, si cet hommes’évade, c’est vous qui serez brûlé en son lieu etplace !…
Une demi-heure plus tard, Étienne Dolet était poussé dans uncachot de quelques pieds carrés et fut enchaîné solidement à lamuraille.
– Ô vérité, murmura-t-il, comme tu es loinencore !…
Puis l’image de sa femme Julie et d’Avette passa devant sesyeux. Alors cet homme de fer s’attendrit.
Ses yeux se voilèrent. Et sa pensée prononça ces deux mots,comme une suprême prière d’agonisant :
– Ma femme ! Ma fille !
Triboulet achevait de s’habiller.
Ce soir-là, François Ier avait résolu de paraître uninstant dans la somptueuse salle où se réunissaient ses courtisans.Depuis trois jours que Gillette avait disparu, on s’inquiétaitfort, à la Cour, de l’air morose et de la tristesse du roi. EtFrançois, passé maître dans l’art de dissimuler, voulait montrer àtous un visage riant.
Triboulet, qui rôdait dans tout le palais, l’oreille et l’œilaux aguets, avait appris par Bassignac que Sa Majesté daignerait semontrer.
Il revêtit son costume de bouffon, aux couleurs du roi deFrance. À sa ceinture, il attacha la vessie.
Sur sa tête, il posa le bonnet pointu à longues oreilles etcrête de drap rouge, insigne de maître ès folie. Enfin, il saisitsa marotte. Tout résonnant de grelots, fardé, la bosse renforcéed’étoffe, l’arc de ses jambes exagéré, il se dirigea vers le royalappartement. Une sombre expression d’audace donnait à son visage unéclat particulier.
Triboulet avait résolu de savoir ce que le roi avait fait deGillette ; car, dans son esprit, c’était FrançoisIer qui avait fait enlever la jeune fille. Ou le roiparlerait, ou lui, Triboulet, le tuerait ! Le bouffon avaitfait le sacrifice de sa vie. Son cœur ne battait pas plus vite quejadis, lorsqu’il entrait dans la chambre royale où, par privilègeattaché à son état, il pouvait pénétrer sans y être mandé, de mêmequ’il pouvait parler en présence du roi sans être interrogé. Uneimplacable résolution lui tenait lieu de tout autre sentiment.
Le long des couloirs, il rencontra force gentilshommes qui luiprodiguèrent des félicitations sur sa rentrée en grâce. Car lebouffon était redouté.
Triboulet ne répondait que par monosyllabes.
Quelques instants plus tard, il entrait dans la salle où le roitenait sa cour, ce soir-là.
La rumeur s’en répandit aussitôt :
– Triboulet ! Triboulet qui revient !
– Triboulet, ta marotte s’ennuyait donc ? demandaitd’Essé.
– Oui ! de ne plus vous voir !…
– Triboulet, as-tu bien gonflé ta vessie ? plaisantale vieux marquis d’Annezay.
– Oui !… gonflée de vide… comme votre tête !répondit Triboulet.
Et il caressa sa vessie attachée à sa ceinture… mais ce que samain toucha sous l’étoffe du vêtement, ce fut le manche d’un courtpoignard.
Sautillant, rampant, secouant sa marotte, bousculant les uns,bousculé par les autres, Triboulet se glissait de groupe en groupe,et passa en ricanant devant François Ier. Le roisouriait en causant à voix basse avec la duchesse d’Étampes.
– De quoi parlent-ils ? songea le bouffon.D’elle, peut-être !… Comme il a l’airheureux !…
La figure de Triboulet se convulsa.
Le roi l’aperçut à ce moment. Ses yeux lancèrent un éclair. Maisil entrait dans sa volonté de paraître paisible et joyeux. Laprésence du bouffon ne pourrait que confirmer la cour dans cettecroyance que le roi déjà ne songeait plus à la duchesse deFontainebleau.
En réalité, François Ier roulait des pensées devengeance. Selon lui, c’était Triboulet qui avait fait sortirGillette du Louvre. Et si le bouffon n’était pas arrêté encore,s’il n’était pas jeté en quelque oubliette pour y mourir de faim etde soif, c’est que le roi voulait d’abord lui arracher sonsecret.
Il prit donc son air le plus souriant et s’écria :
– Te voilà donc, maître fou !… Que ta folie soit labienvenue…, car, par Notre-Dame ! la cour de France devienttrop morose depuis quelques jours !…
– Sire, ce n’est pas de ma faute si on ne rit pas davantageau Louvre ! Et d’ailleurs, les sujets de rire abondent… Riez,messieurs, mais riez donc ! Le roi veut qu’on rie, et moi jeris tout le premier, par obéissance.
Triboulet éclata de rire en effet. Heureusement pour lui, dansle bruit des bravos, ce rire se perdit.
Car il eût glacé de terreur tous les assistants, ce rire funèbrequi ressemblait à quelque effroyable menace.
La duchesse d’Étampes fut la seule à avoir entrevu la vérité.Pendant que les courtisans se disséminaient, elle se pencha vers leroi, et, dans une de ces lueurs d’audace folle dont elle avaitdonné plusieurs exemples, demanda assez haut pour être entendue dubouffon :
– Sire, avons-nous enfin des nouvelles de cette pauvrepetite duchesse ?
Triboulet eut un rugissement intérieur et ses yeux se fixèrentardemment sur le roi.
Or, ce qu’il vit le bouleversa d’étonnement.
À la question de la duchesse d’Étampes, le roi n’avait pas souriavec cet air conquérant que Triboulet lui connaissait bien. Le roiavait pâli !… Une expression de douleur s’était étendue surson visage !
La foudre tombée aux pieds de Triboulet ne lui eût pas causé unecommotion plus violente… Et que fut-ce lorsque le roi réponditd’une voix sombre et haletante :
– Demandez à mon bouffon, madame ! Il en sait pluslong que le roi sur ce sujet !
Triboulet connaissait admirablement bien FrançoisIer. Il le savait comédien dans ses intrigues de courautant qu’il était violent dans ses intrigues d’amour. Il étaithabitué à lire sur le front du roi ses pensées les plussecrètes.
Et cette fois, de toute évidence, le roi étaitsincère !…
Il s’approcha, se pencha comme il lui arrivait souvent lorsqu’ilvoulait dire au roi quelque plaisanterie un peu forte.
– Sire, murmura-t-il, tandis qu’il souriait par un héroïqueeffort, sire, arrachez-moi le cœur pour y lire la vérité… Je vousjure sur ma vie, sur la vie de ma fille, que j’ignore où elleest !…
Le roi sourit, pour la cour, comme s’il eût entendu quelquechose de très amusant. Et sur le même ton, il répondit :
– Et moi, je te donne ma parole de roi que je ne sais cequ’elle est devenue !
En d’autres temps, Triboulet, bouffon, se fût éperdumentenorgueilli de ce qui lui arrivait. Le roi lui parlait comme à unégal ! Le roi souffrait à cœur ouvert devant lui !… Leroi descendait de son trône, ou plutôt il y haussait sonbouffon ! Que s’était-il donc passé ?
Tout simplement ceci que l’amour affecte les mêmes formes dejoie et de douleur dans le cœur de tous les hommes.
François Ier donnant sa parole royale au bouffonn’était plus le roi ; c’était l’amant qui, sincèrement,souffrait et éprouvait une joie amère à dire sa souffrance au seulêtre qui pût être sincère à ce moment-là…
Tout de suite, François Ier se reprit… D’ailleurs,Triboulet, déjà, s’était élancé à travers les groupes de courtisansque sa faveur évidente faisait respectueux…
– Monsieur Triboulet, lui dit Montgomery qui s’arrêta aupassage, souvenez-vous que j’ai tardé à vous conduire à laBastille, assez pour donner au roi le temps de la réflexion.
– Monsieur de Montgomery, vous m’avez rendu un service telque je ne l’oublierai de ma vie… Trouvez-vous tout à l’heure aucorps de garde, et nous causerons de ce que je pourrais dire au roiqui vous soit agréable.
Il tourna le dos, et Montgomery, radieux, se mit à réfléchir àce qu’il pourrait bien demander.
Cependant Triboulet parcourait activement les groupes decourtisans disséminés dans la salle. Il cherchait quelqu’un. Commeil passait près de Diane de Poitiers, celle-ci dit auxgentilshommes qui l’entouraient :
– Voici mon Triboulet qui court après la petite duchessesurnommée Mlle la Vertu…
– Je risque fort de ne pas la trouver, dit Triboulet enriant d’un rire amer.
– Pourquoi, bouffon ?
– Parce que vous êtes là, madame, et qu’il est impossiblede trouver là où vous êtes celle que vous venez de désigner…Mlle Vertu !…
– Plus insolent que jamais ! gronda ungentilhomme.
– Laissez donc ! fit dédaigneusement Diane dePoitiers, qui cacha sous un sourire la rage que la réponse ambiguëde Triboulet lui avait mise au cœur.
Le bouffon s’était déjà éloigné, écoutant ce qui se disait, sefigurant que tout le monde devait nécessairement parler deGillette, s’approchant des groupes, en recevant parfois desrebuffades auxquelles il répondait par quelque riposte acérée. Toutà coup, dans une encoignure, seul, les bras croisés, la figurelivide, il aperçut Monclar.
– Celui-là sait la vérité ! pensa-t-il avecangoisse.
Il s’approcha, salua :
– Votre très humble serviteur, monsieur le grandprévôt !
Monclar laissa tomber sur lui un regard morne et reprit sarêverie sans daigner répondre.
Triboulet se plaça près de lui, croisa les bras, comme lui, etprit une attitude mélancolique, si bien que plusieurs seigneurs,voyant ce spectacle, éclatèrent de rire.
– Là ! fit Triboulet, j’en étais sûr !… Avez-vousremarqué, monsieur le grand prévôt, qu’une douleur humaine excitetoujours de la gaîté parmi les hommes ?
– Pour un fou, ce n’est pas mal, daigna enfin déclarer legrand prévôt.
– Ma folie, dit Triboulet, fait assez bien auprès de votresagesse. Nous tenons, monsieur de Monclar, les deux bouts de lachaîne que traîne cette cour ; le premier maillon touche àTriboulet, c’est-à-dire à la marotte et au rire qui résonne,sinistre, parce qu’il cache des larmes ; le dernier maillontouche à Monclar, c’est-à-dire au gibet, c’est-à-dire à la douleurqui laisse tomber son masque de rire.
Le grand prévôt jeta un regard étonné sur le bouffon.
– Pourquoi me parlez-vous ainsi ?
– Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, comme d’habitude ?…Vous n’osez répondre, monsieur… Eh bien ! je vais vous ledire, moi ! Vous savez que je souffre, vous à qui on ne cacherien ! Et ma douleur vous paraît respectable, parce que voussouffrez aussi !
– Qui vous a dit ?…
– Vous souffrez ! Et jamais je n’avais aussi biencompris votre douleur ! Ah ! sans doute, vos nuits sonthantées par le spectre de la femme jeune, adorable, éclatante debeauté, que tua le chagrin ! Et dans vos rêves aussi passe latête blonde de l’enfant perdu, de l’enfant mort depuis des ans.Vous faites peur à tout le monde, monsieur le grand prévôt… et àmoi, vous me faites pitié !
– Assez ! gronda Monclar. Que mevoulez-vous ?…
– Vous dire que moi aussi j’ai un cœur ! que moi aussij’ai eu une enfant ! à défaut de femme à chérir ; toutel’affection de mon âme, tout ce qu’il y avait d’amour dans mon êtres’était concentré sur une tête !… Eh bien, monsieur le grandprévôt, n’aurez-vous pas pitié de ma douleur, à moi, comme j’aipitié de la vôtre ?…
Ce bouffon parlait ainsi, librement, à cet homme sinistre etredoutable qu’était Monclar… Monclar ne fut pas humilié.
Il avait trop pleuré dans sa vie pour s’arrêter à si peu.
– Que voulez-vous ? demanda-t-il avec une singulièredouceur.
– Savoir si c’est le roi qui a fait enlever mafille !
– Ce n’est pas le roi ! dit gravement Monclar.
Triboulet devint méditatif. Il redressa la tête.
– Je ne vous demande pas qui !… Dans la situationd’esprit où vous êtes, vous me l’auriez déjà dit.
– Oui ! dit Monclar.
– Adieu, monsieur de Monclar…
Triboulet fendit la foule des courtisans, sortit de la salle,gagna rapidement sa chambre et se défit de son costume de bouffon.Il ceignit autour de ses reins une ceinture qu’il prit toutepréparée dans un coffre : elle contenait de l’or. Puis il jetaun manteau sur ses épaules, s’assura que son poignard jouait biendans sa gaine et gagna le corps de garde. Là il trouvaMontgomery.
– Sortons du Louvre, lui dit-il très naturellement, nouscauserons avec plus de liberté.
Triboulet était prisonnier dans le Louvre.
Montgomery lui-même avait transmis à tous les postes les ordressévères que le roi lui avait donnés à ce sujet.
Mais, de toute évidence, le bouffon était rentré en grâce. Lecapitaine des gardes avait pu le constater de ses propres yeux. Laproposition de Triboulet n’éveilla aucun soupçon dans son esprit.Il le prit familièrement par le bras, et tous deux franchirent laporte. La rue était sombre. Quelques pauvres diables attendaient,selon l’habitude, toutes les fois qu’il y avait fête au Louvre, lasortie des dames en falbalas et des seigneurs en habit de cour,dans l’espoir de gagner quelque menue monnaie en faisant avancer lecarrosse de Mme la marquise ou de M. le maréchal…Montgomery, d’un geste menaçant, écarta ces manants quiencombraient la chaussée.
– Nous voici à l’aise pour causer, mon cher monsieurFleurial, dit-il alors.
– Plus loin ! répondit Triboulet qui se mit à marcherà grands pas.
Et bientôt il ajouta :
– Commencez toujours à m’expliquer ce que vous voulez…
– Et vous me promettez d’en parler au roi ?
– Pas plus tard que demain matin.
– J’ai toujours dit que vous étiez un honnête homme,monsieur Fleurial…
– Appelez-moi donc Triboulet… J’aime ce nom. Il a quelquechose de tourmenté, d’âpre et de rude qui me convient…
– Mon cher monsieur Fleurial…
– Tandis que Fleurial sent les champs, la poésie etl’idylle. Or, ce ne sont pas des fleurs que je porte, mais bien desépines…
– Seriez-vous malheureux ! exclama le capitaine.
– Malheureux ? qui dit cela ?… Nul n’est plusheureux que moi, monsieur de Montgomery… Je viens de reconquérir lafaveur royale, je veux m’en servir pour le bien de mes amis… dontvous êtes… Que pourrais-je souhaiter de plus ?…
– C’est vrai, monsieur Fleurial.
– Dites donc Triboulet, morbleu !
– Soit ! Eh bien, Triboulet, mon ami, voici ce que jevoudrais obtenir de cette faveur royale que vous affirmez sijustement avoir reconquise…
– Ne voyez-vous rien au détour de cette ruelle ?
– Rien… c’est un jeu d’ombres…
– Je vais y voir… On ne sait qui peut nous écouter…
Triboulet s’élança vivement vers le coin de ruelle qu’il venaitde désigner.
Montgomery le suivit sans se hâter et en grommelant :
– Au diable soit le visionnaire !… Eh bien,Triboulet !
Le bouffon ne répondit pas.
– Triboulet ! appela avec inquiétude Montgomery.
Même silence.
– L’aurait-on tué ? songea le capitaine qui tira sadague… Triboulet !… Où êtes-vous ?…
– Je suis là ! répondit de loin la voix deTriboulet.
– Je vous rejoins alors… Attendez-moi !…
– Inutile, cher capitaine. Ne vous donnez pas cette peine…Adieu ! Dites au roi demain matin que vous avez bien voulum’escorter hors du Louvre jusqu’ici, et vous êtes sûr d’obtenirtout ce que vous voudrez !
– Ah ! misérable ! s’écria Montgomery qui compritalors…
Il s’élança dans la direction où il avait entendu la voix deTriboulet lui faire cet ironique adieu.
Mais là, cinq ou six ruelles étroites se croisaient,s’enchevêtraient… Montgomery chercha pendant une heure…
Puis, haletant, fou de rage et de fureur, il rentra au Louvre etpénétra dans la salle toute rayonnante de lumières, juste au momentoù François Ier le faisait demander. Montgomerys’approcha du roi.
– Plus près, dit François Ier.
Montgomery fit deux pas et se pencha vers le roi assis dans songrand fauteuil.
– Monsieur, dit François Ier à voix basse, vousne perdrez pas de vue mon bouffon Triboulet.
– Bien, sire…
– Vous attendrez qu’il se soit retiré en sa chambre…
– Oui, sire…
– Alors, tout doucement et sans bruit, vous le réveillerezs’il dort, vous le ferez monter en quelque solide carrosse et leconduirez à la Bastille Saint-Antoine…
François Ier, convaincu que le bouffon ignorait laretraite de Gillette, se vengeait et se débarrassait à la fois dubouffon en le faisant jeter en un cachot.
– Les ordres de Votre Majesté seront exécutés, ditMontgomery, qui, malgré toute son assurance, ne put s’empêcher depâlir.
– J’y compte, dit le roi d’une voix sombre. Vousrecommanderez à M. le gouverneur de la Bastille de mettre sonnouvel hôte en une chambre assez éloignée de tout pour qu’on nepuisse entendre rire mon bouffon, s’il veut rire, ni parler s’ilveut parler…
– Ni pleurer, sire ! J’ai compris…
– Enfin, si par hasard les geôliers oubliaient complètementle prisonnier…
– C’est-à-dire s’ils oubliaient de lui porter à boire et àmanger, sire…
– Prenez-le comme vous voudrez… mais enfin, si Tribouletétait oublié des hommes en son cachot, et qu’il n’eût plus derefuge qu’en la miséricorde divine, eh bien, il n’y aurait pas demal à ce qu’on laissât le bouffon se débrouiller avecDieu !
… … … … … … .
Le lendemain matin, Montgomery se fit introduire par Bassignacdans la chambre de François Ier. Le roi était enconférence avec son grand prévôt. Montgomery trouva le roi fortsombre.
– Eh bien, monsieur ? demanda vivement le roi.
– Sire, tout s’est passé comme Votre Majesté l’avaitordonné, répondit Montgomery avec l’audace désespérée d’un hommequi joue sa fortune et sa vie sur une carte.
En effet, que le grand prévôt eût seulement la pensée d’allerfaire un tour à la Bastille, et qu’il en vînt par hasard à causerde Triboulet, ou que même il crût devoir renforcer de son autoritéles ordres laissés par le capitaine, et Montgomery payait de satête l’audacieux mensonge par quoi il essayait de sesauver[12] !
– Nous avons pris l’homme, continua Montgomery, en jetantun regard sournois sur Monclar, et à l’heure qu’il est, sire, s’iln’est pas tout à fait oublié de Dieu, il l’est certainement deshommes !
– Et qu’a-t-il dit ? demanda FrançoisIer.
– Sire… je n’ose.
– Des injures, sans doute ?
– Non pas, sire.
– Eh bien ! parlez…
– Sire, puisque vous l’ordonnez… Il a dittextuellement : Dites au roi demain matin que vous m’avezescorté hors du Louvre, jusqu’ici, et vous êtes sûr d’obtenir toutce que vous voudrez.
Quelle que fût son effronterie, ce ne fut pas sans trembler queMontgomery attendit la réponse du roi.
– Il a dit cela ? fit François Ier rêveur.Eh bien, le drôle ne s’est pas trompé ; vous m’avez rendu unservice que je n’oublierai pas… Allez, monsieur.
Montgomery s’inclina jusqu’à terre et sortit.
Triboulet s’était rapidement éloigné. Il connaissaitadmirablement son Paris, et, même en pleine nuit, à cette époque oùil fallait se faire escorter de porteurs de torches ou delanternes, il se dirigeait sans la moindre hésitation dans ledédale des ruelles qui enlaçaient le Louvre comme d’un inextricableréseau.
Il parvint ainsi à la rue des Francs-Archers qu’il arpentajusqu’au bout. Là il voulut passer outre.
Mais deux ombres menaçantes se dressèrent devant lui.
Il se trouvait sur les confins de la Cour des Miracles.
L’instant d’après, les deux ombres furent sur lui ; il sesentit saisi par les deux bras.
Deux voix rauques, menaçantes, demandèrent ensemble :
– Qui êtes-vous ?
– Un ami ! répondit fermement Triboulet.
– Un ami ! s’écria l’un des truands ; vous n’êtesni franc-bourgeois, ni courtaud, ni sabouleux, ni piètre[13] .
– Ni capon, poursuivit l’autre ; ni orphelin, ninarquois, ni rifodé[14] , nipolisson, ni calot, ni franc-mitou…
Triboulet attendait patiemment la fin de l’énumération àlaquelle se livraient les deux truands.
– Tu l’entends, Fanfare ? reprit l’un desargotiers.
– Il me fait rire, Cocardère !
– Laissez donc mon pourpoint tranquille, dit Triboulet avecdouceur ; je vous préviens que vous ne trouverez rien…
En effet, les doigts agiles des truands avaient déjà commencéleur besogne, et leur bavardage étourdissant n’avait d’autre butque de distraire celui qu’ils considéraient déjà comme une bonneaubaine.
– Que voulez-vous ? reprirent-ils en chœur.
– Parler à un de vos chefs.
– Bah ! Vous en connaissez donc un ?
– Peut-être !
– À qui voulez-vous parler ? demanda Cocardère avecmoins de rudesse.
– À celui de vos chefs qui s’appelle Manfred…
– Manfred ! exclamèrent les deux truands avec unrespect non dissimulé. Que lui voulez-vous ?
– Cela ne vous regarde pas… Dites-lui simplement que jesuis quelqu’un qui vient du Louvre, cela suffira. Et il y aura pourchacun de vous un bel écu à la salamandre[15] .
– Tiens ! Tiens ! Vous disiez que vous n’aviezpoint d’argent.
– J’ai dit que vous ne le trouveriez pas. Allez, si vousm’en croyez.
– Bon ! On y va. Reste ici, Fanfare. Cocardères’élança et disparut dans la nuit.
Dix minutes plus tard, il était de retour. Quelqu’unl’accompagnait. Et ce quelqu’un, c’était Manfred.
D’une voix dont il essayait vainement de dissimuler l’émotion,le jeune homme demanda :
– Vous dites que vous venez du Louvre ?
– Oui ! dit Triboulet en essayant de distinguer dansles ténèbres celui qui lui parlait. Êtes-vous celui qu’on appelleManfred ?
– C’est moi, fit Manfred avec agitation. Et vous, quiêtes-vous ?
– Vous le saurez tout à l’heure quand nous seronsseuls…
Manfred hésita quelques secondes.
– Et, reprit-il, vous venez de la part dequelqu’un ?
– Non ! Mais je vous apporte des nouvelles qui vousintéresseront peut-être.
– Venez ! s’écria Manfred.
Triboulet tira deux écus de sa ceinture et en tendit un a chacundes deux truands qui se découvrirent, s’inclinèrent jusqu’à terreet répondirent :
– Merci, mon prince !
Manfred entraîna Triboulet et, cent pas plus loin, le fit entrerdans une maison dont il monta l’escalier éclairé par une lampe. Auhaut de l’escalier, il le fit entrer dans une chambre spacieuse etmeublée avec un confort qui pouvait passer pour un luxe exorbitanten un pareil quartier.
Dans cette chambre, un jeune homme se promenait avec uneagitation fébrile, pâle, les poings serrés.
C’était Lanthenay.
Écroulée dans un fauteuil, une femme sanglotait doucement,tandis qu’une jeune fille, debout près d’elle, la tenaitétroitement enlacée et mêlait ses larmes aux siennes. Ces deuxfemmes, c’étaient Mme Dolet et sa fille Avette.
Triboulet se découvrit, et d’une voix grave :
– La paix soit avec vous… Le roi François est donc passépar ici, puisque j’y vois de telles douleurs ?…
– Le roi n’est point passé par ici, répondit Lanthenay avecla même gravité ; mais c’est par lui qu’est arrivé le malheurqui nous frappe.
Triboulet fit un geste de commisération, puis suivit Manfred,qui l’entraînait dans une pièce voisine. Le jeune homme lui désignaun siège et demanda :
– Monsieur, me ferez-vous l’honneur de me dire qui vousêtes ?
Ardemment, Triboulet étudiait la physionomie de Manfred. C’étaitdonc là l’homme qu’aimait sa Gillette !
Il eût a ce moment donné dix ans de sa vie pour pouvoir liredans son cœur, deviner sa pensée, connaître sa vie, soncaractère…
Dans les yeux assurés, il lut la fermeté et la décision ;sur le front large, il lut l’intelligence ; sur l’arc dusourire, il lut la bonté, et la poitrine large, respirant avecpuissance, lui dit que cet homme était brave…
Manfred était le type accompli de ce qu’on appelait un cavalier.C’est à peine si la vie qu’il avait menée jusque-là avait mis unpeu de dureté dans son regard. Il avait cette mâle élégance etcette souplesse de l’homme rompu à tous les exercicesviolents ; mais en même temps l’intelligence qui rayonnaitdans ses yeux mettait un monde entre lui et les reîtres del’époque. Une noble simplicité dans le geste achevait d’en faire unde ces hommes pour qui, dès le premier abord, se manifestent lesplus chaudes sympathies.
Sous le regard inquisiteur et ardent de Triboulet, Manfredattendait avec patience, mais non sans embarras.
– Monsieur, reprit-il enfin avec un commencement de colère,je n’ai guère l’habitude de me prêter à des examens aussi minutieuxque celui auquel vous vous livrez en ce moment sur ma personne.Quels que soient les mobiles de votre curiosité, je vous préviensqu’elle commence à me lasser. Je vous ai prié de me dire qui vousêtes. Moi, je suis Manfred, et je regrette, ajouta-t-il non sansamertume, de n’avoir pas un nom plus complet à vous dire… Et vous,monsieur ?
Lentement, Triboulet répondit :
– Moi, monsieur, je m’appelle : le père deGillette…
Manfred devint très pâle. Il étouffa un léger cri.
Ses bras se tendirent comme dans un geste instinctif.
Mais, au même instant, toute sa haine et toute sa douleur –c’est-à-dire tout son amour – se révoltèrent en lui. L’image du roiet de Gillette enlacés passa devant ses yeux. Et avec une froideurglaciale, il répondit :
– Ce m’est bien de l’honneur de connaître le père de lamaîtresse du…
– Malheureux ! ne blasphémez pas ! tonnaTriboulet. Il s’était redressé, tout palpitant.
– Puissiez-vous, ajouta-t-il, ne pas pleurer des larmes desang l’abominable soupçon que vous faites peser sur la plus pureenfant… Adieu, monsieur… Je me suis trompé. Excusez-moi…
Il se dirigea vers la porte.
Mais, d’un bond, Manfred se plaça entre cette porte etTriboulet. Il le saisit par les deux poignets, et d’une voix basse,sifflante, brisée d’émotion :
– Que dites-vous ? que dites-vous ?
– Je dis que vous avez blasphémé l’innocence du lys…
– Vous dites que Gillette n’est point au roi !Répétez ! oh ! par grâce… répétez ! affirmez-lemoi !… jurez-le moi !
– Je dis que Gillette est la pureté immaculée…
Manfred, d’un grand cri, appela Lanthenay.
– Qu’y a-t-il ? interrogea celui-ci en accourant.
Et il jeta un regard de menace sur Triboulet.
Manfred se jeta dans ses bras.
– Ce qu’il y a, frère ! Ce qu’il y a ! Il y a queje l’ai injustement soupçonnée, que je suis un grand misérable, etque jamais je n’ai été aussi heureux qu’en ce moment.
– Frère, dit Lanthenay gravement, je suis aussi heureux quetoi…
Et c’était sublime, ce qu’il disait là. Car, à deux pas de lui,celle qu’il adorait sanglotait sans qu’il y eût de consolationpossible à son désespoir… Manfred revint à Triboulet et lui pritles mains :
– Elle est au Louvre ?
– Elle n’y est plus ! On l’a enlevée…
– Enlevée ! dit Manfred en frémissant. Qui cela ?Quand ?
– Quand ? Il y a trois jours… Qui ? Je l’ignore.J’ai d’abord soupçonné le roi… mais j’ai acquis la conviction quede ce crime-là, du moins, il est innocent…
– Enlevée ! enlevée ! murmurait Manfred en sepromenant avec agitation. Oh ! je la retrouverai, moi !Et je l’ai soupçonnée ! Misérable que je suis ! Oui, oui,je la retrouverai… dussé-je mettre Paris à feu et à sang…
Puis, revenant tout à coup à Triboulet :
– Mais pourquoi êtes-vous venu me dire cela… àmoi ?
– Parce qu’elle m’a parlé de vous…
– Elle vous a parlé de moi ! balbutia Manfred.
– Oui… en pleurant…
– Achevez ! oh ! achevez !
– Elle pleurait parce que vous la méprisiez… parce que vousne l’aimiez pas !
– Puissance d’enfer ! Je ne l’aimais pas ! Etvous dites qu’elle a pleuré ? Mais alors… Oh ! alors…
– Eh bien, oui, dit doucement Triboulet.
L’instant d’après, Manfred était dans les bras de Triboulet,balbutiant des mots sans suite, l’appelant son père, se livrant àtoutes ces charmantes extravagances qu’on ne commet qu’une foisdans sa vie… à cette heure unique où, du désespoir furieux den’être pas aimé, on passe tout à coup à la merveilleuse certitudede l’être !
… … … … … … .
Lorsque ces effusions se furent calmées, l’entretien prit unetournure plus positive et plus active. Lanthenay avait voulu seretirer auprès des deux malheureuses femmes.
– Frère, lui dit Manfred en le retenant, pardonne-moi cemoment de joie égoïste… Je ne devrais pas me réjouir… mais c’estplus fort que moi…
– Si tu ne te réjouissais pas du bonheur qui l’arrive,avait répondu Lanthenay, c’est donc que tu n’aurais pas assez decœur pour t’intéresser au malheur qui m’incombe…
– Quel est ce malheur ? demanda Triboulet.
– Voici, dit Manfred : mon ami Lanthenay, mon frère,aime la fille de l’illustre Étienne Dolet.
– L’imprimeur ?
– Oui. Il aime donc sa fille et en est aimé. Un mariagedevait bientôt unir ces deux amants si bien faits l’un pourl’autre. Or, une épouvantable catastrophe vient de s’appesantir surla famille Dolet… Ce grand homme vient d’être arrêté et incarcéré àla Conciergerie par suite des dénonciations calomnieuses d’un moineespagnol…
– Ignace de Loyola ! s’écria Triboulet.
– Lui-même. Comment savez-vous ?
– Un jour je me trouvais dans le cabinet du roi…
– Vous vous trouviez dans le cabinet du roi ?interrompit Lanthenay, surpris.
– Cela vous étonne, n’est-ce pas ? Je ne suis en effetni gentilhomme ni domestique de Sa Majesté… Je suis plus haut etplus bas que tout cela…
– Expliquez-vous, je vous prie, dit Manfred, étonné à sontour par l’amertume de la voix de Triboulet.
– Messieurs, reprit celui-ci en souriant tristement, si jeme trouvais ce jour-là dans le cabinet royal, c’est que mesfonctions m’y appelaient tous les jours…
Il eut un instant d’hésitation à peine sensible ; puis,très simplement, il ajouta :
– Messieurs, je suis le bouffon du roi…
– Triboulet ! s’écrièrent les deux jeunes gens.
Et, malgré eux, il y eut dans leur exclamation une sorte decuriosité et d’antipathie…
– Oui, dit Triboulet en relevant la tête… Ce nom estsynonyme de bassesse et de méchanceté… Ne vous en défendez pas,jeunes gens. Mon nom vous effraie, et vous vous dites en cemoment : Voilà donc ce vil bouffon qui pour faire rire sonroi, n’a pas hésité à empoisonner une foule d’existences par sestraits… Hélas ! messieurs, vous ne savez pas tout ce que monrire acerbe cachait de douleurs ignorées…
– Nous ne vous jugeons pas, dit doucement Lanthenay.
Triboulet secoua la tête et se tourna vers Manfred.
– Rassurez-vous, dit-il en souriant, je vous ai dit tout àl’heure que je m’appelais « le père deGillette ». Ce n’est là qu’une façon de parler. En réalité, sij’ai concentré sur elle depuis bien des années tout ce que mon cœurpeut contenir d’affection, Gillette n’est pas ma fille…
– Monsieur, dit Manfred, ému par l’accent poignant de cesparoles, qui que vous soyez, je vous bénis pour la joie immense quevous m’avez apportée ; qui que vous soyez, je vous aimepuisque vous aimez Gillette !
– Il y a donc sur terre des hommes que le mensonge n’apoint pervertis, et que la méchanceté n’a pas touchés de son aileimpure ! s’écria Triboulet.
Et il tendit ses deux mains que les jeunes gens pressèrent avecune chaude sympathie.
– Où en étais-je ? fit alors Triboulet. Car nousn’avons pas de temps à perdre…
– Vous disiez que vous vous trouviez un jour dans lecabinet du roi…
– Ah ! oui… On annonça M. de Loyola. Le roi me fitsigne de me retirer. J’avais alors toutes sortes de raisons pour neperdre ni un geste ni une parole de François Ier… carcela se passait le surlendemain de la scène de l’enclos duTrahoir…
Manfred tressaillit.
– Donc, je me retirai dans une pièce voisine ; mais delà j’entendis et vis tout : le moine espagnol demanda la têtede Dolet… et le roi promit de laisser faire si on arrivait àprouver la culpabilité de l’imprimeur… Loyola se fit fort d’établircette culpabilité…
– Mais enfin, s’écria Lanthenay, le roi sait que Dolet n’ajamais abusé du privilège qui lui a été concédé, que ses pressesn’ont jamais imprimé de livres défendus…
Triboulet saisit le bras du jeune homme.
– Ne vous fiez pas plus au roi, lui dit-il d’une voixsombre, que vous ne pourriez vous fier à la planche pourrie pourpasser un pont… Le roi est lâche… Je le connais… Brave dans labataille, courageux quand il s’agit de manier un estramaçon et dese ruer à la tête de ses escadrons sur un parti de cavaliers, iltremble dès qu’il se trouve en présence d’un esprit supérieur… ÀMadrid, pendant sa captivité, il a tremblé devant Charles. AuLouvre, il a tremblé devant Loyola… L’empereur représentait uneforce que François Ier ignore : la diplomatie.Loyola représentait une force que François redoute :l’Église !
– Que faire ? que faire ? Oh ! s’il arrivemalheur à Dolet, ce Loyola payera cher sa tristevictoire !
– Messieurs, dit alors Triboulet, tâchons de voir clairdans la situation, et, pour cela, résumons-la…
Manfred et Lanthenay, d’une seule voix, répondirent :
– Parlez…
– Nous nous trouvons en présence de deux drames biendistincts, reprit Triboulet. D’une part, M. Étienne Dolet arrêté,emprisonné à la Conciergerie ; d’autre part, Gillette enlevéedu Louvre…
– Ajoutez ceci, continua Manfred, que la Cour des Miraclesest menacée…
– Il faut donc nous en écarter au plus tôt…
– Nous prétendons, au contraire, nous y attacher plus quejamais. Les truands de la Cour des Miracles n’ont pas hésité àenvahir le Louvre pour me défendre… Si je les abandonnaismaintenant, je serais un lâche.
Lanthenay approuva de la tête.
– Soit ! dit Triboulet. Nous avons donc un tripleeffort à accomplir : retrouver Gillette, délivrer Dolet,défendre la Cour des Miracles…
– C’est cela même.
– Deux systèmes peuvent s’employer, poursuivitTriboulet ; le premier consiste à nous unir tous pouraccomplir chacun de ces travaux d’Hercule, c’est-à-dire que tousles trois, avec toutes les ressources dont chacun de nous peutdisposer, nous nous mettrions à la recherche de Gillette, puis nousentreprendrions la délivrance de Dolet…
– Voyons l’autre système…
– Ce sera sans doute celui que nous adopterons ; eneffet, chacun des travaux que nous voulons accomplir est égalementurgent. Cela consisterait donc à attaquer de front la délivrance deDolet et la recherche de Gillette… Alors, nous serions obligés denous partager la besogne.
– C’est en effet cette méthode qu’il faut adopter, ditLanthenay ; ce que je veux tenter pour tirer Dolet de laConciergerie ne souffre aucun délai ; d’autre part, il estimpossible que Manfred remette ses recherches d’un seul jour… Donc,agissons chacun de notre côté, en convenant toutefois que chacun denous, en cas de besoin, demeure à la disposition des autres…
– Voilà qui est entendu…
– Je retourne donc auprès de Mme Dolet pourtâcher de faire entrer un peu d’espoir dans son cœur…
Lanthenay passa aussitôt dans la pièce voisine.
– Moi, dit Triboulet, je m’installe ici… Vous trouverezbien pour moi un logis quelconque…
– Dans cette maison même, dit Manfred… là… prés de lachambre que j’occupe…
Triboulet comprit :
Manfred voulait toujours l’avoir près de lui. Sans doute, ilbrûlait de lui poser une foule de questions à propos de Gillette.Alors il prit la main du Jeune homme et lui dit :
– Ce n’est pas tout… Avant de nous mettre à la recherche deGillette, il est une chose que vous devez connaître.
– Dites ! fit avidement Manfred.
– Je vous ai dit que Gillette n’était point ma fille…
– En effet… Connaîtriez-vous son père ?
– Je le connais !
– Qui est-ce ?
– François Ier, roi de France.
– Que dites-vous là ?
– Je dis que Gillette est la fille du roi de France…
– Mais comment le savez-vous ? demanda Manfred.
– C’est lui-même qui me l’a dit ! Écoutez…
Triboulet raconta alors à Manfred la scène qui s’était passéeentre lui et François Ier. Manfred écouta avec uneattention que l’on concevra facilement.
– Mais ce roi est donc le dernier des misérables !s’écria-t-il lorsque Triboulet eut fini son récit. Comment !Il sait, il proclame lui-même que Gillette est sa fille, et il veutla violenter… il l’enlève… Oh ! J’ai bien jugé son attitude lesoir où je lui ai arraché Gillette ! C’était celle d’un amantaffolé, non celle d’un père qui retrouve son enfant…
– Peut-être ne le savait-il pas à ce moment-là !
– Oh ! il y a là un mystère…
– Que nous éclaircirons ensemble…
– Et elle ! Que dit-elle ? quepense-t-elle ? De se savoir la fille d’un roi, cela n’a-t-ilpoint changé quelque chose à son cœur ?
– Vous la connaissez mal. Elle a horreur du roi…
– Pourtant, c’est son père…
– Oui ! Mais là nous nous trouvons devant un autremystère qui ne peut s’expliquer que par un bouleversement de laraison…
– Ainsi, dit Manfred, il a poursuivi Gillette dans leLouvre comme il la poursuivait dans l’enclos du Trahoir…
– Elle était de taille à se défendre, répondit Tribouletavec orgueil. L’enfant est courageuse…
Ce matin-là, M. le chevalier de Ragastens fut reçu en audiencepar le roi François Ier. Il se rendit au Louvre à cheval, revêtu dece magnifique costume des seigneurs florentins qu’il rehaussait pardes détails guerriers.
Le roi savait la grande influence que le chevalier de Ragastensavait sur l’ambassade italienne en ce moment à Paris. Il fit doncun charmant accueil au chevalier et déploya vis-à-vis de lui cettebonne grâce qui lui assurait la sympathie de ceux qui ignoraientcombien elle était factice et superficielle.
– Vous portez un nom français, monsieur le chevalier, luidit-il ; laissez-moi regretter de ne pas vous compter parmiles gentilshommes de cette cour où le courage est considéré commela vertu suprême.
Le chevalier s’inclina.
– Sire, dit-il en souriant, je suis un peu comme César, quipréférait être le premier au village que le second à Rome…
– Ce qui veut dire ? demanda François Ierétonné de l’aisance et des manières de hautaine distinction duchevalier.
– Que là-bas, dans cette principauté d’Alma que je gouverneselon mon cœur plutôt que selon la politique admise, je suis lepremier en toutes choses, même en courage… tandis qu’ici, Je neviendrais qu’après Votre Majesté, en rang et en vertu.
Il y avait dans cette phrase un compliment comme les aimaitFrançois Ier. Mais il y avait aussi un sentimentd’inexprimable fierté.
« Ainsi, pensa le roi, si cet homme vivait à ma cour, il seplacerait dans son esprit immédiatement après moi ! »
– Monsieur, dit-il, je vois que vous rendez à chacun lajustice qui lui est due. Mais puis-je savoir comment vous vous êtesétabli en Italie ? Est-ce à la suite des campagnes du feu roi…que Dieu ait son âme !
– Non, sire… Seulement, voilà : je me suis trouvé unbeau matin sur la chaussée de la rue Saint-Antoine, sans sou nimaille, n’ayant pour tout bien au monde qu’une méchante épée,beaucoup d’appétits, encore plus d’illusions, un désir énorme devoir le monde et d’y conquérir ma place au soleil, et, enfin,quelques peccadilles qui m’avaient mis au plus mal avec lesprédécesseurs de votre grand prévôt… Je jetai donc un regard sur lemonde, sire… Je vis que je n’arriverais à rien de bon en France oùtrop de gens, mieux endentés que moi, trouvaient à peine à manger…Je partis donc en Italie. Là, on se battait ; là, la penséehumaine était en pleine ébullition comme ce Vésuve que j’ai vu unjour de près… Je fis comme les autres : Je me battis et jefinis, à la force du poignet, par conquérir… Mais je vous ennuiepeut-être, sire ?
Le roi François écoutait avec étonnement cet homme qui, avec laplus grande simplicité, disait des choses qui ressemblaient à unelégende des temps héroïques.
– Allez, monsieur, répondit-il, vous m’intéressezprodigieusement. Vous disiez que vous aviez fini par conquérir…
– Un gîte pour mes vieux jours, et une affection pour moncœur…
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire une principauté, ce qui était bien, et unefemme adorable, ce qui était mieux…
– Parbleu, monsieur, s’écria le roi, vous me plaisezsingulièrement. Vous avez désiré me voir… Puis-je quelque chosepour vous ? Je crains que non, car un homme qui sait si biense servir lui-même doit peu laisser aux autres le soin de sonbonheur…
Le front du chevalier de Ragastens se rembrunit.
– Sire, dit-il, Votre Majesté peut beaucoup pour moi… Etpuisque je la vois si bien disposée à mon égard…
– Parlez, monsieur, parlez sans crainte. Si ce que vousvoulez ne dépend que de moi, vous l’avez…
– Merci, sire ! Je reprends donc où je l’ai laissé cerécit auquel Votre Majesté fait l’honneur insigne de s’intéresser…Après une période assez agitée, mon bonheur était sans nuage, etlorsque je descendais en moi-même, effrayé de ce bonheur, je medemandais par quelle catastrophe j’allais l’expier… La catastrophene tarda point à se produire… J’avais un fils… Vous dire, sire, cequi s’était concentré d’espoirs et d’amour serait impossible… Ilfaudrait, pour cela, que j’arrive à vous faire comprendre la forced’amour que recèle le cœur de celle qui a daigné consentir àpartager mon existence… Ce fils, sire, nous a été enlevé.
– Sans doute des jaloux de ce bonheur dont vousparliez ?
– Oui, sire… Et, chose horrible, le crime fut commis parune femme…
– Une femme !… Quelque maîtresse abandonnée ?
– Non, sire… Mais ne parlons pas de cette malheureuse,sire : elle est morte. Malheureusement, en mourant, elle aemporté son secret avec elle… Je reviens à mon fils, sire :nous avons fouillé l’Italie pour le retrouver. C’était notre uniqueenfant. Depuis sa disparition, notre foyer est sans joie, carjamais la naissance d’un autre enfant n’est venue nous apporter uneconsolation… Nous allions renoncer, la princesse et moi, àd’inutiles recherches, lorsque j’appris que l’enfant volé avait étéconduit à Paris et qu’il vivait probablement encore… Aussitôt,sire, nous nous mîmes en route.
– Eh bien ? demanda le roi.
– Eh bien, sire, voici où l’intervention de Votre Majestépeut nous rendre la vie avec l’espoir… Ce fils, sire, avait étédonné à des bohémiens. Ces bohémiens ayant traversé la Francevinrent s’installer à la Cour des Miracles…
– À la Cour des Miracles ! Ah ! ah !…Bassignac, regarde donc si M. le comte de Monclar ne se trouvepoint au Louvre…
– Sire, répondit le valet de chambre, M. le grand prévôtvient d’arriver à l’instant même…
– Eh bien ! dis-lui d’entrer, que je l’attends.
L’instant d’après, Monclar fit son entrée dans le cabinet royaloù François Ier donnait audience. Il salua le chevalierétranger, et, silencieusement, s’effaça dans un angle obscur.
– Hum ! pensa Ragastens en rendant son salut au grandprévôt, qu’est-ce que c’est que cette figure de carême ?…
– Monsieur de Monclar, dit le roi, veuillez écouterattentivement ce que dit M. le chevalier de Ragastens… Pour quevous soyez au courant, sachez que le chevalier a eu un enfant qu’onlui a volé…
Monclar fit un mouvement. De livide qu’elle était, sa figuredevint couleur de cendre…
– Or, continua le roi, le chevalier a appris que son filsse trouvait à Paris, et probablement à la Cour des Miracles. C’estbien cela, chevalier ?
– C’est bien cela, sire… Je continue donc… J’ai inutilementessayé de pénétrer dans la Cour des Miracles, afin de me livrer auxrecherches nécessaires. Sire, je vous demande pardon de mafranchise, mais il est plus facile de voir le roi dans son Louvreque de voir MM. les truands et argotiers dans leur Louvre, àeux !
– Tout cela va changer ! dit le roi.
– Eh bien, donc, continua Ragastens, ayant inutilementessayé de pénétrer à la Cour des Miracles, je venais demander àVotre Majesté les moyens d’y entrer…
François Ier fut assez embarrassé de répondre à cettedemande précise. Car, pour répondre, il lui fallait avouer sonimpuissance. Il était obligé de déclarer que la Cour des Miraclesétait un royaume dans le royaume… Il se tourna vers le grandprévôt :
– Que pensez-vous de cela, monsieur de Monclar ?
Le comte sortit du coin d’ombre d’où il avait tout à son aiseétudié la figure de Ragastens.
– Il y a deux moyens, dit-il, pour M. le chevalier,d’entrer à la Cour des Miracles et d’y faire la perquisition qu’ilest venu faire à Paris… M. le chevalier veut-il répondre auxquelques questions que je vais lui adresser ?
– Faites, monsieur, dit froidement Ragastens.
– Quel âge, exactement, aurait le fils qu’on vous a enlevé…si toutefois il vit encore ?…
– Exactement vingt-deux ans.
– Vingt-deux ans, murmura Monclar… le mien en auraitvingt-sept… À quelle époque le rapt a-t-il eu lieu ?
– Exactement le 14 d’octobre de l’an 1503…
– Avez-vous une possibilité de reconnaître votreenfant ?… Un signe, un bijou, un n’importe quoi ?…
– Rien ! dit Ragastens.
– Hum ! ce sera difficile…
– Voyons toujours vos deux moyens d’entrer à la Cour desMiracles, dit le roi qui s’intéressait à cette histoire plus qu’iln’eût voulu le dire.
– Eh bien, sire, le premier moyen, le voici : VotreMajesté n’ignore pas que la Cour des Miracles comporte troisgrandes divisions : l’empire de Galilée, le duché d’Égypte etle royaume d’Argot. Mais l’empereur de Galilée et le duc d’Égyptene sont guère que des personnages inférieurs en comparaison du roid’Argot, qui jouit d’une grande et réelle autorité sur les truands.Or, ce roi d’Argot est en ce moment une façon de misérable quis’appelle Tricot. Or, ce Tricot, sire, j’en ai fait ma créature… Ilest à nous.
– Ah ! bravo, Monclar !
Le grand prévôt eut dans l’œil un éclair d’orgueil qui, uneseconde, illumina sa sombre physionomie.
– Comment avez-vous fait ? reprit le roi.
– J’ai surexcité en lui une passion qui y était déjà :l’envie…
– L’envie ! Que pouvait donc envier ce vilcroquant ?
– Il enviait, jalousait, mais au point d’en être malade, unhomme ou plutôt deux hommes, dont l’ascendant et le prestige surles argotiers, bohémiens et égyptiens battaient en brèche sa propreautorité… J’ai appris ce détail par une bohémienne qu’on appelle laGypsie. La Gypsie, donc, est venue me dire que Tricot, roi de Thuneet d’Argot, ferait tout ce que je voudrais si on le débarrassaitdes deux hommes qu’il redoute… J’ai fait venir ce Tricot. Et nousavons fait notre petit pacte…
– Fi ! Monclar ! dit le roi en riant. Vous vouscompromettez avec Satan !
– Pour le bien et le service de Votre Majesté, réponditMonclar.
– Je sais, je sais… continuez.
– Ce Tricot, je l’ai déjà mis à l’épreuve. C’est grâce àlui que trous avons pu mettre la main sur Étienne Dolet au momentmême où il allait quitter Paris. C’est désormais un homme sûr.
Monclar s’arrêta un instant, comme perdu dans ses pensées.
– Voilà donc, reprit-il en secouant la tête, un excellentmoyen pour M. de Ragastens de pénétrer à la Cour des Miracles. Jele mettrai en relations avec Tricot. Sous l’égide du roi d’Argot,M. le chevalier visitera de fond en comble le royaume et sesdépendances.
Si forte que fut son envie d’entrer à la Cour des Miracles, ilrépugnait fort à Ragastens d’entrer en relations avec un coquinaussi hideux que Tricot.
– Voyons l’autre moyen, dit-il.
– L’autre moyen, fit Monclar, touche à certains projets queSa Majesté a formés relativement à la Cour des Miracles…
– Allez, Monclar, dit le roi, M. de Ragastens est de nosamis.
– En ce cas, voici : nous allons envahir la Cour desMiracles, à main armée, et détruire ce nid de truands… Si M. lechevalier veut être de l’expédition, il y aura de beaux coups àdonner et à recevoir.
– Ce moyen me séduirait assez, dit Ragastens. Mais sebattre contre de pauvres diables… j’avoue que j’ai jusqu’ici choisides ennemis plus sérieux…
– On voit que vous connaissez mal ces « pauvresdiables »… Ils sont armés de bonnes arquebuses et ils ont deschefs redoutables. Pour vous en donner une idée, j’en avais prisun… le plus indomptable de tous, je l’avais enfermé dans une prisond’où il me semblait impossible qu’il pût s’évader… la prison avaitune porte de fer… douze hommes gardaient cette porte… Eh bien, ils’est évadé !
– Diable ! c’est un maître homme…
– Dites-lui le nom de la prison, Monclar, cela achèvera deformer son opinion…
– Cette prison, monsieur, c’était le charnier deMont-faucon…
– Le charnier de Montfaucon ! s’écria Ragastens.
– Oui, dit le roi ; n’est-ce pas que l’idée étaitingénieuse ?…
– Très ingénieuse, sire, dit Ragastens en se remettant.
Et en lui-même il songea :
– Eh bien, j’en fais de belles, moi ! Voilà que jem’amuse à délivrer les chefs de truands !… Pourtant, ce jeunehomme…
– Eh bien, que décidez-vous, monsieur de Ragastens ?demanda le roi.
– Sire, si vous le permettez, je m’entendrai avec M. legrand prévôt.
– Je vous y autorise, chevalier… Monsieur de Monclar, vousvous tiendrez à la disposition de M. de Ragastens… Chevalier, jesuis heureux d’avoir pu vous être utile… Je veux que vous soyez demes amis…
– Sire, dit Ragastens en s’inclinant, je vous suis toutdévoué, et jamais je n’oublierai l’accueil que Votre Majesté adaigné me faire.
– Bon ! Je suis homme à vous rappeler ces paroles…
– Quand il conviendra à Votre Majesté…
– Eh bien… dit François Ier avec hésitation… ilest possible qu’un jour je retourne en Italie… Adieu, chevalier… Nepartez pas de Paris sans être venu me dire si vous avez réussi.
– Votre Majesté m’accable de ses bontés, dit Ragastens.
Et il se retira en songeant :
– En Italie ?… Oui-dà !… La leçon de Parisdevrait pourtant lui suffire…
Monclar l’avait accompagné jusque dans la cour du Louvre. Aumoment où Ragastens allait mettre le pied à l’étrier, le grandprévôt lui dit :
– Monsieur le chevalier, à quelque moment que ce soit, monhôtel vous sera ouvert.
– Merci, monsieur le grand prévôt, dit Ragastens qui se miten selle… J’aurai l’honneur de vous faire visite dès cetaprès-midi, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
– Le roi m’a ordonné de me tenir à votre disposition. Usezdonc de moi sans crainte d’abuser.
– Merci encore !…
Et Ragastens rassembla les rênes de son cheval.
– À propos, dit-il tout à coup, dites-moi donc le nom de cechef de truands…
– Lequel ?…
– Celui qui a pu miraculeusement s’évader du charnier deMontfaucon… Cet homme m’intéresse…
– Il se nomme Manfred, dit simplement Monclar.
Ragastens devint très pâle et il fut saisi d’un tremblementconvulsif. Heureusement, Monclar, préoccupé, ne s’aperçut pas decette étrange émotion.
Et lui-même demanda :
– Dans les questions que je vous ai faites, j’en ai oubliéune qui a son importance : je voudrais savoir le petit nom del’enfant que vous cherchez…
Ragastens avait eu le temps de se remettre. Il répondit de savoix la plus naturelle :
– Il s’appelle Louis… Je lui avais donné ce nom enl’honneur du feu roi Louis douzième…
… … … … … … .
Le chevalier de Ragastens se hâta de regagner l’hôtel qu’ilavait loué pour la durée du séjour qu’il comptait faire à Paris. Iléprouvait ce bizarre sentiment de la peur après coup, qui est undes plus remarquables phénomènes de l’action réflexe.
C’était cette sensation qui avait saisi Ragastens.
Il se répétait en tremblant :
– J’ai été sur le point, cent fois dans cet entretien, dedire que mon enfant s’appelle Manfred…
Et, tout à coup, il se demanda :
– Ah ça ! mais je crois donc que mon fils ne seraitautre que ce Manfred ?… Quelle preuve y a-t-il ?… Il y apeut-être deux ou trois cents Manfred dans Paris…
Il arriva à son hôtel et se précipita vers l’appartement de safemme. Mais les domestiques lui dirent que Mme laprincesse était sortie de fort bonne heure en compagnie de l’hommede confiance de Monseigneur…
… … … … … … .
Dans la matinée, en effet, dès que le chevalier de Ragastens eutquitté l’hôtel, la princesse Béatrix avait fait venir Spadacape etlui avait donné certains ordres que le fidèle serviteur s’étaitempressé d’exécuter.
Dix minutes plus tard, la princesse quittait l’hôtel dans unechaise toute simple que traînait un seul cheval.
Seulement Spadacape avait pris place près du postillon. EtSpadacape était armé jusqu’aux dents. Outre le long poignard qu’ilportait à la ceinture et qui ne le quittait jamais – affaired’habitude ! – il avait placé sous le siège deux pistoletstout armés d’avance, avec des provisions pour les recharger. Enfin,dans l’intérieur même de la chaise, il avait dissimulé unearquebuse, et, en travers de ses genoux, il tenait une rapière quieût fait envie à plus d’un truand.
Le digne Spadacape n’avait jamais pu se défaire de certainesvieilles coutumes. Il ne sortait jamais qu’armé en guerre, comme autemps où, dans les rues de Rome soulevée, il suivait pas à pas sonmaître.
À peine eut-il pris place près du cocher qu’il lui donna l’ordrede se diriger vers la rue des Francs-Archers.
On ne tarda pas à y arriver, et la voiture s’arrêta à l’entréede la rue. La princesse Béatrix mit bravement pied à terre.
Spadacape l’accompagnait, et, certes, l’aspect formidable duserviteur armé en guerre ne contribua pas peu à assurer la sécuritéde la vaillante femme.
Au bruit de cette voiture qui s’arrêtait en pareil endroit, destêtes curieuses s’étaient en effet montrées dans l’entrebâillementdes portes ; des figures menaçantes se profilèrent, et en delouches coins d’ombre, Spadacape vit luire des yeux qui brillaientde convoitise en s’arrêtant sur les bijoux dont était parée laprincesse selon la mode du temps, mode de tous les temps pour lesfemmes !
Des femmes vêtues de haillons sordides se montrèrent.
Ce fut à elles que Béatrix s’adressa :
– Avait-on entendu des cris ? Avait-on entendu unevoix appeler à l’aide ?
Les réponses furent unanimes.
On n’avait rien entendu. Ou, du moins, si quelqu’un avait crié,appelé au secours, ces cris étaient choses si fréquente que nul n’yavait prêté la moindre attention.
En vain Béatrix précisa, répéta les détails que lui avait donnésle chevalier de Ragastens. Il fut bientôt évident que cettepopulation, toujours sur le qui-vive, ne dirait rien et garderaitun silence prudent. Tout en interrogeant, la princesse et Spadacapes’avançaient.
Et au fur et à mesure qu’ils avançaient, les figures menaçantesqu’avait remarquées Spadacape devenaient plus nombreuses.
– Madame, murmura-t-il, je crois qu’il est temps de reveniren arrière.
Spadacape avait peur.
Seul, il eût sans doute essayé de franchir ces groupes qui lesdévisageaient avec une si malveillante curiosité.
La princesse ne fit pas d’objections et revint sur ses pas,interrogeant à droite et à gauche, toujours sans résultat Tout àcoup, comme elle passait devant une maison plus triste et plusdélabrée encore que les autres, un cri déchirant retentit.
– Qui demeure dans cette maison ? demanda la princessea une vieille femme qui passait.
La vieille femme s’arrêta, tressaillit et fixa longuementBéatrix.
– Avez-vous entendu, bonne femme ? dit celle-ci :qui demeure dans cette maison ?…
– Je ne sais pas, répondit froidement la bohémienne.
Car c’était une bohémienne, une de ces sorcières qui pullulaientà la Cour des Miracles.
– Vous venez d’Italie, dit-elle avec un singuliersourire.
– En effet, répondit la princesse étonnée.
– Eh bien, madame, vous ne trouverez pas ce que vouscherchez, ou du moins il sera trop tard quand vous aureztrouvé.
La princesse, stupéfaite, allait sommer la bohémienned’expliquer ses paroles, mais la vieille sorcière s’éloignarapidement dans la direction de la Cour des Miracles, et, à cemoment même, un dernier cri, plus déchirant que le premier,retentit dans la maison…
– Entrons là ! dit résolument Béatrix.
– Je crois que c’est inutile, madame, dit Spadacape, jeviens d’interroger un de ces enfants ; il me dit que c’est unefolle qui crie ainsi… Il paraît que c’est son habitude…
– N’importe ! Entrons !…
Et, arec une décision qui révélait en elle la femme habituée àaffronter le danger, Béatrix s’enfonça dans la sombre allée, et semit à monter un escalier de bois, aux marches disloquées.
Un troisième cri se fit entendre au moment où la princesse etSpadacape atteignaient la dernière marche de l’escalier. Ils setrouvèrent devant une porte fermée.
Derrière cette porte, ils entendirent des piétinements, desmeubles remués…
– Le masque ! le masque ! vociférait une voixstridente.
– Grâce, madame ! répondait une voix plus jeune.
Bouleversée, la princesse se tourna vers Spadacape.
– Il se commet un crime là-dedans, dit-elle.
Spadacape, sans répondre, essaya d’ouvrir la porte sans succès.Alors, il frappa trois coups violents.
– À moi ! à moi ! cria de l’intérieur une voixéperdue. Oh ! je suis sauvée… C’est Manfred qui vient…
Puis on n’entendit plus rien. Béatrix avait jeté un cri de joieet d’épouvante tout à la fois.
– C’est là ! c’est là ! dit-elle éperdue.
Spadacape passa son poignard dans la fente de la serrure et ilappuya son épaule contre la porte, pesant de toutes les forces deson être… Un craquement se fit entendre…
– Vite ! vite ! répétait la princesse… Oh !on n’entend plus rien !
À ce moment la porte céda, la serrure sauta, et Spadacape bondità l’intérieur, suivi de la princesse Béatrix…
Près de la fenêtre, une jeune fille, debout, retranchée derrièreune table qu’elle avait tirée à elle… En arrière de la table, etessayant de l’escalader pour atteindre la jeune fille, une femmeaux yeux hagards, agitait un objet informe et répétait avecl’obstination de la folie :
– Le masque ! le masque !…
Spadacape se jeta sur cette femme, tandis que la jeune fille,épuisée par la lutte qu’elle venait de soutenir, tombait à genouxet tendait les mains vers la princesse Béatrix. Celle-ci courut àla malheureuse, la soutint de ses deux bras, et, toute bouleverséed’émotion, lui murmura :
– Ne craignez plus rien, mon enfant, je suis une amie…
– Une amie ! balbutia Gillette avec un sourire dereconnaissance. Oui ! une amie ! Je le vois à votre beauvisage…
Et elle s’évanouit à demi, tandis que Béatrix cherchait à laréconforter. Cependant, Spadacape avait saisi Margentine la folle.Celle-ci poussa un cri sauvage, puis éclata de rire.
– Vous venez m’aider à lui mettre le masque ?dit-elle.
Elle agitait un morceau de feutre humide qui exhalait un parfumviolent. Spadacape était Italien.
À Rome, il avait longtemps fréquenté le monde mystérieux desempoisonneuses, des bohémiennes… il connaissait peut-être le parfumspécial qu’exhalait le feutre, car il pâlit et murmura un juronitalien.
Il saisit le poignet de la folle et le tordit dans ses doigts.La folle se mit à hurler de fureur, puis lâcha le feutre queSpadacape, d’un coup de pied, poussa jusqu’au fond de lachambre.
– Tenez-vous tranquille, dit-il alors, ou je vous lie lesmains…
– Je veux lui mettre le masque ! cria la folle.
– Pourquoi ?
– Pour qu’elle ne soit plus belle ! Pour que je ne lavoie plus comme elle est ! Pour que personne ne puisse plus lareconnaître !… Je veux lui mettre le masque !…
– Eh bien, vous le lui mettrez demain ! Je vousaiderai !…
– Bien vrai ?…
– Je le jure !…
La folle éclata de rire. Puis, tout à coup, comme si ses idéeseussent été violemment bouleversées et que tout ce qui venait de sepasser eût disparu de sa mémoire, elle se laissa tomber dans uncoin, s’accroupit, et, d’une voix étrangement douce, se mit àchanter une vieille berceuse.
– Pauvre femme ! murmura Béatrix qui ne la perdait pasde vue.
Gillette revenait à elle à ce moment.
– Mon enfant, dit la princesse, êtes-vous assez forte pourme suivre ?
– Oh ! oui, madame… Emmenez-moi… oh ! j’aipeur !…
– N’ayez plus peur, maintenant…
Elle jeta son bras autour de la taille de la jeune fille etl’entraîna vers la porte. Margentine les vit. Elle se redressa avecun hurlement terrible :
– Alors, vous l’emmenez !… Je ne veux pas !… Quiêtes-vous ? Pourquoi êtes-vous venue ici ?…
Béatrix se tourna vers la folle que contenait Spadacape.
– Calmez-vous, madame… dit-elle. Je ne vous veux aucunmal…
Et sa voix contenait une telle expression de bonté que la folle,interdite, balbutiante, se laissa tomber à genoux.
– Si vous me l’enlevez, que vais-je devenir ?…
– Pauvre femme ! murmura Béatrix.
– Oh ! madame, dit alors Gillette, ne m’abandonnezpas !…
– Non, non, mon enfant… je ne vous abandonnerai pas… Mais,reprit-elle en s’adressant à Margentine, vous semblez regretter ledépart de cette jeune fille, et pourtant vous vouliez lui faire dumal…
– Pourquoi me parlez-vous si doucement ? gronda lafolle. Qui êtes-vous ?…
Béatrix répondit :
– Je suis une mère affligée… Comprenez-vous ?
– Une mère affligée !… Pourquoi ?…
– Parce que je cherche mon enfant que j’ai perdu…
La folle la regarda d’un air étrange. Ses yeux s’emplirent delarmes.
– Ah ! dit-elle, vous cherchez votre enfant… Eh bien,alors, vous devez avoir pitié de moi, madame, car moi aussi jecherche mon enfant… Et savez-vous ? On m’a promis de me rendrema fille si je voulais faire beaucoup de mal à celle-ci… J’ai unefille, madame ! Où est-elle ? Voilà ce que je ne saispas, moi. Qui sait si elle n’est pas morte !…
Margentine cacha sa tête dans ses deux mains et, sourdement,avec des sanglots convulsifs, répéta :
– Morte ! morte !…
– Pauvre infortunée ! pensa Béatrix.
Elle hésita un instant. Puis, comme la folle semblait s’anéantirdans la douleur que lui causait l’idée de mort qui s’était évoquéeen elle, Béatrix entraîna doucement Gillette, après avoir fait unsigne à Spadacape.
Celui-ci déposa sur la table boiteuse du pauvre logis une boursepleine d’or, puis, après avoir attendu quelques minutes poursurveiller la folle, il descendit à son tour l’escalier etrejoignit la princesse au moment où elle faisait monter Gillettedans sa chaise…
Spadacape reprit son poste près du cocher et la voitures’éloigna grand train dans la direction de l’hôtel.
… … … … … … .
Au moment où la chaise de Béatrix quittait la rue desFrancs-Archers, un homme et une femme, cachés dans une desnombreuses encoignures de cette ruelle dont les maisons malalignées formaient une foule d’angles rentrants et sortants,dévisagèrent avec curiosité la princesse et la jeune fille… Or,cette femme, c’était la même qui avait fait a Béatrix une sisingulière prédiction : c’était la Gypsie.
Et l’homme, c’était Tite le Napolitain.
– Et vous êtes sûre de ce que vous dites ? demanda leNapolitain lorsque la voiture eut disparu.
La Gypsie haussa les épaules.
– Va, mon fils, dit-elle, va… Si tu es un garçonintelligent, comme je le crois, tu profiteras du renseignement queje te donne.
Elle jeta un regard perçant sur Tite et ajoutalentement :
– Je crois que certains personnages payeraient cher poursavoir ce que je viens de te dire…
– Quels personnages ? demanda le Napolitain de son airle plus naïf.
– Que sais-je !… Le grand prévôt, par exemple…
– Pourquoi me parlez-vous de lui, mère Gypsie ?… Je nele connais pas ! s’exclama vivement Tite.
– Je ne dis pas que tu connais le grand prévôt…
– Je suis un trop pauvre gueux pour oser aborder un pareilhomme.
– Cela va sans dire. Je ne citais le grand prévôt que commeun exemple… Mais je suis sûre qu’il fait partie de ces personnagesqui donneraient beaucoup à qui viendrait leur dire que la mère deManfred est à Paris et cherche son fils !…
– Et vous êtes sûre de ne pas vous tromper ?…
– J’ai vu la comtesse Alma, mère de la princesse. J’aiconnu le comte Alma. J’ai vécu huit jours près de la princesse etde son mari, le chevalier de Ragastens, à l’époque où leur fils futenlevé.
– Vous devez en savoir long sur cet enlèvement, mèreGypsie ?
– Pas plus que ce que je t’en dis… pas plus que tu n’ensais sur M. de Monclar, grand prévôt de Paris…
– Cela suffit, mère Gypsie !… Je verrai… Jeréfléchirai… la chose est grave…
La Gypsie s’éloigna lentement. Au moment où elle allaitdisparaître à l’endroit où la rue débouchait sur la Cour desMiracles, elle se retourna et vit Tite le Napolitain qui courait àtoutes jambes vers l’autre extrémité de la rue.
Elle eut un sourire et murmura :
– Dans une heure, le grand prévôt sera au courant…
… … … … … … .
Dans la voiture, Gillette avait saisi les mains de la princesseBéatrix :
– Madame, s’était-elle écriée, comment pourrai-je vousremercier ! Vous me sauvez la vie…
– Taisez-vous, mon enfant… reposez-vous… tout à l’heure,nous causerons. Pourtant, laissez-moi vous poser une question… uneseule…
– Dites, madame…
– C’est bien vous qui appeliez au secours et qui prononciezun nom…
– Ce nom… balbutia Gillette en rougissant.
– C’était Manfred !
– Oui, madame, répondit simplement la jeune fille. C’estbien moi !…
– C’est bien, dit Béatrix en tressaillant de joie… Ne ditesplus rien… Tout à l’heure, nous verrons…
En arrivant à l’hôtel, la princesse Béatrix trouva Ragastensqui, revenu du Louvre, attendait son retour avec impatience et nonsans inquiétude. La princesse, radieuse, mit son mari au courantdes recherches qu’elle avait entreprises et lui présenta la jeunefille.
Ragastens ne fit aucun reproche à sa femme et ne lui fit pasremarquer qu’elle avait commis une grosse imprudence : avecBéatrix, de pareils reproches étaient inutiles.
Il se contenta de la serrer tendrement dans ses bras en luidisant :
– Tu es plus brave, plus entreprenante que moi… Alors il setourna vers la jeune fille et lui offrit la main pour passer dansla magnifique salle à manger de l’hôtel. À table, Ragastens etBéatrix se gardèrent d’adresser à Gillette des questions quepourtant ils brûlaient de lui poser. Pour ces deux êtres sidélicats, Gillette n’était à ce moment que leur invitée qu’ilsavaient le devoir de distraire et d’intéresser. Mais Gillettecomprit ce qui se passait dans leur esprit, et, s’adressant à laprincesse :
– Madame, lui dit-elle, je me sens assez forte pour quenous parlions de choses qui vous intéressent, je crois… si, dumoins, je puis vous fournir les renseignements dont vous avezbesoin…
– Chère enfant ! M. le chevalier et moi, nous avons,en effet, grand intérêt à savoir certaines choses, ou, du moins,une chose sur laquelle vous nous répondrez ce que vous savez… Maisavant d’aborder cette question, voulez-vous nous dire comment il sefait que vous étiez aux mains de cette folle ? Vous n’avezdonc plus vos parents ?…
– J’ai encore mon père, madame…
– Et votre père ?… interrogea Béatrix.
– Mon père, madame, s’appelle M. Fleurial : c’est lebouffon du roi François Ier. À la cour, on l’a surnomméTriboulet…
Ragastens et Béatrix se regardèrent avec étonnement.
Mais déjà Gillette, reprenant, racontait en quelques motscomment elle avait projeté avec Triboulet de se sauver du Louvre,et comment une dame qu’elle ne connaissait pas avait réussi àl’entraîner.
– Vous sauver du Louvre ! s’écria Ragastens. Mais vousy étiez donc prisonnière !…
Gillette hésita avant de répondre…
– Mon enfant, dit vivement Béatrix, il y a là sans doutequelque secret qui vous chagrine à dire… Ne parlez qu’autant quecela ne vous embarrasse pas…
– J’avoue, en effet, dit Gillette en pâlissant, que celam’embarrasserait de vous expliquer pourquoi j’étais prisonnière auLouvre… Je ne songe pas sans grande terreur au malheur qui eût pume frapper !…
– Pauvre petite !… Mais s’il en est ainsi, votre pèreignore où vous êtes et ce que vous êtes devenue !
– Hélas ! madame, c’est en ce moment mon plus cruelchagrin. Mon père a pour moi une si grande affection que je redouteje ne sais quel malheur pour lui… Qu’a-t-il dû penser lorsqu’il nem’a plus trouvée !…
– Je me charge de le prévenir, dit vivement Ragastens.
– Oh ! monsieur ; mon père vous bénira…
– Dès aujourd’hui, j’irai au Louvre… Rassurez-vous.
– Oui ! Mais lui-même y est prisonnier, monsieur… Et,ajouta-t-elle, si vous parvenez à le voir, il vous dira pourquoitous les deux nous étions gardés à vue dans ce palais…
– Ne songez plus à tout cela, mon enfant… M. le chevalierde Ragastens verra votre père, et, ou je me trompe fort, iltrouvera le moyen de vous réunir l’un à l’autre…
– Si cela était possible ! fit Gillette en serrant sesmains avec force…
– Tout ce qu’un homme peut faire, je le ferai ;affirma Ragastens… Et Mme la princesse vous est témoinque j’ai assez l’habitude de tenir parole.
Trop émue pour répondre, elle jeta un profond regard dereconnaissance à Béatrix, qui l’embrassa tendrement.
– Le moment est venu, dit alors la princesse qui ne s’étaitcontenue jusque-là que par un effort véritablement héroïque, devous poser une question qui nous intéresse, mon mari et moi, auplus haut degré…
Ragastens, plus calme en apparence, était non moins ému.
– Parlez, madame, s’écria Gillette ; je serais siheureuse de vous être utile !
– Eh bien, voici, dit Béatrix. Lorsque vous étiez aupouvoir de cette malheureuse folle, il vous est arrivé d’appelerquelqu’un à votre secours…
– Manfred, s’écria Gillette comme malgré elle.
– Oui ! Vous avez prononcé ce nom, dit la princesseavec agitation… Eh bien, mon enfant, nous sommes venus à Paris pourchercher quelqu’un qui porte ce nom. Ce Manfred que vous appeliez…que vous connaissez…
– Madame, balbutia Gillette, je le connais à peine…
– Et vous l’appeliez ainsi ! s’écria Ragastensétonné.
Mais au vif incarnat qui avait soudain coloré les joues deGillette, Béatrix avait entrevu la vérité. Elle fit un signe àRagastens qui s’éloigna. Alors elle attira à elle la jeune fille etmurmura :
– Parlez-moi comme à votre mère, mon enfant… Vousl’aimez ?
– Oui ! dit Gillette dans un souffle…
– Vous dites que vous le connaissez à peine ?
– Il passait parfois devant mes fenêtres…
– Mais vous lui avez parlé ? Pardonnez-moi, monenfant… Cet interrogatoire vous pèse sans doute…
– Non, madame, répondit naïvement Gillette, puisque nousparlons de lui…
Béatrix eut un sourire et demeura pensive. Gillettecontinua :
– Je n’ai parlé à Manfred qu’une seule fois dans ma vie…c’est le soir où il m’a sauvée… d’un affreux danger, madame… monpère vous dira lequel.
– Et, dites-moi, mon enfant… quel âge peut-ilavoir ?
– De vingt à vingt-cinq ans, madame…
– Encore une question… la plus grave de toutes… Ce jeunehomme… a-t-il un père, une mère ? Dans les quelques mots quevous avez échangés avec lui, a-t-il dit quoi que ce soit qui vousfasse supposer qu’il ne connaît pas ses parents ?
– Rien, madame… J’ignore tout de lui… sinon qu’il étaitbrave jusqu’à la témérité…
Béatrix appela le chevalier de Ragastens et lui fit part desrésultats de l’entretien. Ragastens, de son côté, mit la princesseau courant de l’audience qu’il avait eue le matin du roi, etannonça qu’il allait se rendre chez le grand prévôt.
Il fut résolu que Gillette demeurerait dans l’hôtel jusqu’ànouvel ordre. Et la princesse entraîna aussitôt la jeune fille pourl’installer dans la chambre qu’elle lui destinait, et aussi pourcauser du sujet qui lui tenait tant à cœur.
Quant à Ragastens, vers deux heures de l’après-midi, il monta àcheval et, suivi de Spadacape faisant fonction d’écuyer, prit lechemin de la Bastille Saint-Antoine, près de laquelle était situél’hôtel du grand prévôt.
À peine Ragastens eut-il mis pied à terre dans la cour del’hôtel et se fut-il nommé que les laquais, avec de grandesdémonstrations de respect, le conduisirent au vaste et sombrecabinet du comte de Monclar. Le chevalier se sentit froid dans ledos lorsqu’il pénétra dans ces appartements glacés d’où toute viesemblait s’être retirée, et où des valets vêtus de noir glissaientcomme des ombres silencieuses.
– C’est l’antichambre de la Bastille !murmura-t-il.
Le grand prévôt s’était avancé à sa rencontre, ce qu’il nefaisait pour personne. Il s’aperçut de l’impression sinistrequ’éprouvait Ragastens.
– Monsieur le chevalier, dit-il, excusez la tristesse quirègne dans cette maison… Les murs qui nous entourent finissent parprendre un peu de notre physionomie.
– Ce qui signifie, monsieur le comte, que vous avez quelquegrand sujet de tristesse ?
– Oui, monsieur… Mais prenez ce siège, je vous prie, etparlons de l’affaire qui vous amène à Paris. Le grand prévôt n’apas le droit d’être un homme…
Ragastens, pour la deuxième fois, frissonna. Monclar avaitprononcé ces paroles sur un ton si profondément convaincu qu’ilétait évident qu’il avait émis une vérité sinistre : cen’était pas un homme, c’était une machine à exécuter…
– Je plains les malheureux qui ont dû passer par les mainsde ce spectre ! songea Ragastens en s’asseyant.
– Monsieur le chevalier, reprit Monclar, Sa Majesté m’aordonné de me tenir à votre disposition. J’attends donc que vousm’indiquiez les décisions que vous avez dû prendre…
– Ma décision est prise, répondit Ragastens. Il me répugnefort d’entrer en contact avec ce roi d’Argot…
– Pour le service du roi ! interrompit Monclar.
– C’est possible, monsieur le comte. Mais, vous savez,j’arrive de loin. Voilà plus de vingt ans que je vis loin de laFrance. Peut-être ma pensée n’est-elle pas des plus orthodoxes.Mais il est certain que je ne pense pas tout à fait comme vous surce sujet. Tricot, chef de truands, ne m’intéresserait peut-être pasbeaucoup ; il me serait sans doute indifférent. Mais Tricot,chef de truands et trahissant les truands, m’apparaît comme unecanaille…
Monclar fit un geste qui signifiait :
– Peu importe au fond… Passons !
– Donc, reprit Ragastens, Tricot me répugne. Mais si fortqu’il me répugne et qu’il m’indigne, j’aime encore mieux avoirrecours à lui que de tirer l’épée contre des gens qui ne m’ont rienfait…
– Ainsi, dit lentement Monclar, le cas échéant, vous neseriez pas des nôtres pour forcer ce nid de brigands ?
– Hé ! monsieur ! ces brigands font leursaffaires et je fais les miennes !
– N’en parlons plus. Sa Majesté sera désolée de ne pas vouscompter parmi les défenseurs du droit et de la justice…
– On m’a assuré, dit Ragastens avec hauteur, que Sa Majesténe prisait rien tant que la droiture, même avant le droit ! Sicela est, le roi de France comprendra et approuvera monabstention…
Monclar se mordit les lèvres.
– Revenons donc à Tricot, dit-il de sa voix morne. Quanddésirez-vous que je vous mette en relations avec lui ?
– Mais le plus tôt possible…
Le grand prévôt frappa sur un timbre. Un huissier apparut, vêtude noir comme tous les domestiques de l’hôtel.
– Faites venir l’homme qui attend, dit-il.
L’huissier disparut et, quelques instants plus tard, rouvrit laporte et introduisit Tricot.
– C’est là notre homme ? demanda Ragastens.
Monclar fit un signe de tête.
Tricot s’avançait, l’échine courbée : son œil sournois sefixait sur Ragastens avec une curiosité qui eût pu paraître étrangeà celui-ci s’il eût été moins préoccupé.
– Tricot, dit Monclar, voici un seigneur étranger qui, depassage à Paris, désire visiter les curiosités de la Ville et del’Université. Il veut voir la Cour des Miracles. Te charges-tu del’introduire dans ton royaume, et réponds-tu qu’il n’arrivera riende mal à ce noble seigneur ?
Tricot s’inclina comme s’il eût voulu s’aplatir.
– Je réponds de montrer à monseigneur tout ce qu’il y ad’intéressant à voir dans la Cour des Miracles, dit-il. Et jeréponds qu’il ne lui arrivera aucun mal… à moins…
– À moins ? interrogea Monclar avec une sévérité quieût pu paraître exagérée à Ragastens.
À moins, répondit Tricot, que nous ne trouvions sur notrepassage deux bandits… deux vrais bandits…
– Bah ! fit Monclar. Y a-t-il donc quelqu’un à la Courdes Miracles qui échappe à ton autorité, maître Tricot ?
– Oui, monseigneur, ces deux-là, justement !
– Et qu’ont-ils donc de si terrible ?
– Monseigneur, ce sont deux indomptables truands.Monseigneur me rendra cette justice : depuis que j’ail’honneur de lui appartenir, j’ai fait pas mal de conversions. Lesplus pervers de ces gens ont écouté mes conseils. Seuls les deuxdont je vous parle sont demeurés inaccessibles à tout bonsentiment…
Tricot continua :
– Ces deux misérables ne cessent d’organiser des crimes quemalheureusement leur incontestable courage leur permet d’accomplir.Je puis certifier à monseigneur que pas un bourgeois n’a étéattaqué et dévalisé depuis deux mois, que pas une maison n’a étéattaquée la nuit sans que ces eux coquins y soient pour quelquechose…
– Oui, je sais, affirma Monclar. Mes renseignements sontprécis à cet égard.
– Donc, reprit Tricot, je réponds de tout, si nous nerencontrons ni Lanthenay…
– Lanthenay ? interrogea Ragastens.
– Oui, dit froidement Monclar, c’est l’un de cesredoutables truands dont Tricot vient de nous faire un portraitplutôt atténué…
– Si nous ne rencontrons ni Lanthenay, acheva Tricot, niManfred…
– Manfred ! exclama sourdement Ragastens.
– Qu’avez-vous, monsieur le chevalier ? fit Monclaravec intérêt. Vous pâlissez…
– Nullement ! dit Ragastens. Continuez, mon brave,vous m’intéressez… Vous disiez que ce Manfred…
– Ce Manfred, monseigneur, est le plus fieffé coquin que laterre ait porté, ou du moins que la Cour des Miracles ait jamaisvu. Tenez, monsieur, je l’ai vu poignarder sous mes yeux une pauvrefemme qui ne lui remettait pas assez vite la somme qu’il réclamait.Mais il a fait pis encore !
Ici, Tricot s’arrêta un instant.
– Poursuivez, ordonna Monclar. Vous voyez bien que ce nobleétranger s’intéresse à ce que vous dites…
Ragastens fit un signe d’assentiment, et Tricotreprit :
– Je ne suis moi-même qu’un gueux, et, bien que je merepente amèrement du mal que j’ai pu faire, je sais bien que je nevaux pas grand’chose… Mais je jure que jamais je n’eusse fait ceque j’ai vu faire à Manfred !
– Qu’est-ce donc ? demanda Monclar.
– Monseigneur, je ne vous l’ai jamais raconté, parce que lachose est par trop horrible. Mais il faut bien tout de même que jedise la vérité… Eh bien ! Manfred est l’assassin de samère !
Ragastens se leva tout droit.
Ce mot « sa mère » lui portait un coup terrible.
– Ah ! monseigneur, se hâta de poursuivre Tricot, lachose vous indigne, n’est-ce pas ?
– Allez toujours ! dit Ragastens en reprenant saplace.
– Voici comment la chose s’est faite. Un jour, il y a deuxans, Manfred vint trouver son père… Il lui réclama une somme que levieillard cachait et où il puisait lentement pour ses pauvresbesoins journaliers… Le bonhomme résista… Manfred saisit un bâtonet commença à rouer de coups l’infortuné vieillard.
– Son père !
– Oui ! son père ! répéta Tricot. Alors la mèrevoulut s’interposer. Manfred, au comble de la fureur, sortit sonpoignard et frappa la pauvre femme…
– Sa mère !
– Oui, monseigneur, sa mère ! Ce fut juste à ce momentque j’arrivai, trop tard, malheureusement. L’infortunée mourut uneheure plus tard. Quant au père de Manfred, il mourut de chagrinmoins de trois mois après sa femme. N’est-ce pas que c’esthorrible, monseigneur ?
– Horrible, en effet, dit Ragastens. Mais, dites-moi,êtes-vous bien sûr que cet homme et cette femme étaient bien lepère et la mère de… ce Manfred ?
– Pourquoi ne l’auraient-ils pas été ? demanda Monclaren regardant fixement Ragastens.
– Ce forfait me paraît tellement hors nature…
– Ah ! monsieur le chevalier, s’écria ironiquement legrand prévôt, on voit bien que vous connaissez mal ces pauvres genscontre lesquels vous hésitez à tirer l’épée ! Ils sontcapables des pires crimes et l’exemple que vient de vous citerTricot n’est pas unique en son genre…
Tricot approuva de la tête et continua :
– Je puis affirmer de la façon la plus formelle que laPierrotte était bien la mère de Manfred.
– La Pierrotte ?
– Oui… la femme de Pierrot le sabotier… celle que Manfred aassassinée… Mais, ajouta Tricot avec un hideux sourire, je ne suispas tout à fait sûr que Pierrot fût le père… ou du moins l’uniquepère… On disait que la Pierrotte avait été assez jolie dans sontemps…
– C’est bien, maître Tricot, interrompit Monclar, nousn’avons pas besoin de détails… Monsieur le chevalier, voulez-vousdonner vos ordres à cet homme ?
– C’est inutile, dit Ragastens en se levant.
– Que dites-vous ?
– Que je renonce à visiter la Cour des Miracles.
– Monseigneur, s’écria Tricot, je suis désolé… j’aipeut-être exagéré un peu la puissance de Lanthenay et de Manfred…Je les tiendrai en respect… n’ayez pas peur…
– Misérable drôle ! murmura le chevalier.
– C’est que j’y perds, moi ! larmoya Tricot. Jecomptais sur la générosité de monsieur le chevalier qui n’eut pasmanqué de récompenser mon zèle…
Tricot tendit la main et fixa sur Ragastens un œil effronté.
– Une récompense de coups de fouet ! pensa lechevalier.
Et se tournant vers le grand prévôt :
– Monsieur le comte, ne trouvez-vous pas que ce drôle abusede la permission que vous lui avez donnée de respirer le même airque vous ?
Monclar fit un geste et Tricot s’enfuit en donnant toutes lesmarques d’une soumission épouvantée.
Mais, avant de disparaître, il jeta un dernier regard sur lechevalier, et ce regard était chargé de haine.
– Ah ! tu m’as humilié ! gronda-t-il ;ah ! tu viens chercher ton fils à la Cour des Miracles et tucommences par bafouer le roi d’Argot ! ah ! tu es le pèrede ce Manfred que j’exècre… Eh bien, tu vas voir ce qu’il en coûtede s’attirer la haine du drôle que je suis !
– Ouf ! je n’y tenais plus ! s’écria Ragastens.Quelle sinistre figure de bandit ! Comment pouvez-vousemployer de pareils coquins, monsieur le comte !
– Le grand prévôt doit tout savoir, et, pour cela, tous lesmoyens sont bons… Mais revenons à vous, monsieur le chevalier…Est-ce que les récits de Tricot, que je sais d’ailleurs trèsvéridiques, vous ont fait changer d’avis ?
– Mais oui, je l’avoue ! dit Ragastens. Je vaisréfléchir à nouveau, et j’aurai l’honneur de venir, d’ici quelquesjours, vous communiquer le résultat de mes réflexions.
– Je suis entièrement à votre service, dit Monclar avecempressement. À propos, monsieur le chevalier, où êtes-vousdescendu ? Vous comprenez, si j’apprends du nouveau en ce quiconcerne votre fils Louis… c’est bien Louis, n’est-cepas ?
– C’est bien là le nom que nous lui avions donné, ditRagastens, que le ton du grand prévôt fit tressaillir.
– Eh bien, donc, si j’apprends du nouveau, il faut que jepuisse vous faire prévenir à toute heure…
– Excellente idée ! J’ai loué pour trois mois un hôteldans la rue des Canettes, non loin de Notre-Dame.
– Mais je connais cette maison, dit Monclar avecéton-nement ; c’est un logis seigneurial qui appartient auxMontmorency, je crois…
– En effet, dit simplement Ragastens. L’endroit estfastueux, j’en conviens, mais c’est encore une pauvre demeure pourMme de Ragastens, habituée aux vastes et somptueuxpalais de l’Italie…
Le grand prévôt s’inclina sans répondre.
– Adieu donc, monsieur le comte, reprit Ragastens avecbonhomie, et attendez-vous à ma visite d’ici peu…
Le grand prévôt s’inclina sans répondre. Ragastens se hâta demonter à cheval et prit la direction de son hôtel.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées depuis son départ que legrand prévôt, à son tour, montait dans son carrosse et donnaitl’ordre à son cocher de toucher au Louvre.
Au moment où la portière du carrosse se refermait, Tricot, quis’était tenu dissimulé jusque-là dans une écurie, s’approcha,l’échine courbée.
– Ai-je bien dit tout ce qu’il fallait dire,monseigneur ? demanda-t-il à voix basse.
– Oui, tu as bonne mémoire, et tu n’as rien oublié. Passece soir chez mon intendant et fais-toi compter dix écus d’or ;on sera prévenu et ta demande sera accueillie. Seulement, tupartageras avec Tite… Il est juste que le zèle de ce garçon soitrécompensé.
– Monseigneur, dit Tricot, je toucherai les dix écus et lesremettrai au Napolitain sans en distraire un denier.
– Qu’est-ce à dire, mon drôle ? Trouverais-tu la sommeinsuffisante ?
– La somme est magnifique, dit avec un sourire ironique leroi de Thune, mais je ferai humblement observer à monseigneur quesi j’avais voulu de l’argent, beaucoup d’argent, ce n’est pas auservice du grand prévôt et du roi que je l’eusse cherché…
– C’est juste ! Les truands rançonnent Paris ;les massiers de la Cour des Miracles rançonnent les truands, et toitu rançonnes les massiers…
– De cette façon, chacun y trouve son compte,monseigneur !
– Eh bien, que veux-tu donc ?
– Monseigneur m’a promis qu’en récompense de mes servicesj’assisterais à l’exécution de Manfred et de Lanthenay, le jourprochain où ils rendront au diable leur âme infernale. J’osedemander plus et mieux, monseigneur.
– Parle !
– Je demande, ce jour-là, à remplacer le bourreau…
Monclar n’eut pas un frémissement. Il se contenta de jeter surTricot un coup d’œil curieux. Une aussi effroyable haine luisemblait un cas digne d’être noté.
– Nous verrons, répondit-il.
– Monseigneur, vie pour vie ! Je vous donne lamienne ; donnez-moi celle de ces deux hommes… ou sinon…
Monclar réfléchit un instant, la tête baissée.
Quand il releva les yeux sur Tricot, il lut sur le visage dutruand une si intense anxiété de haine que, cette fois, il ne puts’empêcher de frissonner.
– Eh bien, dit-il de sa voix de sépulcre, c’estentendu !
– Merci, monseigneur ! dit Tricot en s’inclinant.
Sur un signe de Monclar, le carrosse partit grand train, etmoins d’un quart d’heure plus tard, le grand prévôt entrait dans lecabinet de François Ier.
– Quelles nouvelles ? demanda le roi avec anxiété.Êtes-vous sur une bonne piste ?
– Hélas ! sire, pas encore !… Je n’ai aucune idéede ce qu’a pu devenir Mme la duchesse deFontainebleau…
Le roi poussa un soupir.
– Avez-vous interrogé la vieille Saint-Albans ?
– Oui, sire, dit Monclar.
Et quelque chose comme un sourire livide apparut sur ses lèvresblêmes. Il ajouta :
– C’est en effet de ce côté que se trouve lavérité !
– Eh bien ?
– Eh bien, sire, il faut que la Saint-Albans ait agi pourquelque personnage réellement puissant… car elle est muette commela tombe.
– Par Notre-Dame ! gronda le roi, pensez-vousréellement que quelqu’un, à la cour, ait un intérêt à fairedisparaître Gillette ?
– Je ne pense rien, sire. Je dis seulement que laSaint-Albans est muette… elle qui est si bavarde…
– Eh bien, monsieur, dit tout à coup le roi, que fait-onaux gens qui ne veulent pas parler, alors qu’ils ont quelque choseà dire ? On les…
François Ier s’arrêta, hésitant encore.
– Sire, dit froidement Monclar, les gens qui refusent deparler, on les met sur le chevalet de torture. Est-ce cela queVotre Majesté a voulu me dire ?
– Pourquoi cette vieille folle s’obstine-t-elle ?
– Il suffit, sire ! Demain, la Saint-Albansparlera…
– Faites comme vous l’entendrez, Monclar ! Mais je neveux pas de cabales autour de moi. Jour de Dieu ! malheur àcelui ou à celle qui a osé se jouer de moi à ce point…
– Mme la duchesse d’Étampes est perdue !songea Monclar qui s’inclina devant le roi.
– Allez, Monclar, reprit François Ier, ethâtez-vous de terminer cette affaire.
– Sire, je ferai au mieux des intérêts de Votre Majesté.Mais, en venant au Louvre, c’est d’une autre affaire que jecomptais entretenir le roi… L’affaire de la Cour desMiracles !
Le roi fit un geste d’ennui.
– Tenez, Monclar, dit-il avec cet air de bonhomie qu’ilprenait parfois, tenez-vous beaucoup à exterminer lestruands ?
– Je n’y tiens pas du tout, sire, dit le grand prévôt avecune froideur glaciale. Je tiens à ce que la Majesté sacrée de monroi ne soit pas impunément bafouée…
– Allons, Monclar ! Avouez que vous prêchez un peupour votre saint. Vous en voulez énormément aux argotiers que voussoupçonnez d’avoir tué votre fils. C’est d’un bon sentiment,parbleu !… Mais, en somme, êtes-vous bien sûr que les truandssoient coupables de cet horrible crime ?…
Monclar garda le silence. Le roi continua :
– Songez au coup terrible que vous porteriez à la majestéroyale que vous prétendez défendre, si vous ne réussissiezpas ! Les truands sont nombreux, bien armés… Et puis, la Courdes Miracles nous rend des services. Le bourgeois et le manant ontpeur ; et, ayant peur, ils cherchent notre protection. Quisait si le jour où ils n’auraient plus peur du truand, le bourgeoiset le manant ne commenceraient pas à avoir moins peur duroi ?
– Votre Majesté raisonne en profond politique, ditMonclar.
– Ainsi, vous m’approuvez ? fit vivement le roi.
– Moi, sire ? Ai-je le droit d’approuver ou dedésapprouver Votre Majesté ? Je demande des ordres, et je lesexécute, voilà tout ! Que suis-je, moi ? Une machine.Votre Majesté m’ordonne de laisser en paix le truand Manfred quiest venu l’insulter en plein Louvre…
– Monclar !
– Le truand Manfred, qui est peut-être celui que nouscherchons… l’homme qui a enlevé ou fait enlever la duchesse deFontainebleau…
– Jour de Dieu ! si cela était…
– Votre Majesté m’ordonne de ne pas toucher à cet hommequi, dans trois jours, aura quitté Paris avec son père…
– Que dites-vous ? Expliquez-vous !
– Sire, c’est bien simple. Je dois d’abord dire à VotreMajesté que j’ai reçu la visite de M. de Ragastens…
– En quoi le chevalier est-il mêlé à tout ceci ?
– En ceci : que M. le chevalier de Ragastens est venuà Paris pour visiter la Cour des Miracles, et que je lui ai demandés’il ne consentirait pas à nous aider de son épée en cas debataille avec les truands… M. le chevalier a nettement refusé. Sonépée n’est pas à votre service, sire.
François Ier fronça les sourcils.
– C’est bien, dit-il. Ceci m’indique l’attitude que je doisavoir désormais vis-à-vis de cet aventurier.
– M. le chevalier de Ragastens est encore mêlé à tout cela,sire, en ce sens qu’il cherche son enfant… un fils qu’on lui avolé… et que j’ai trouvé ce fils, moi !
– Qui est-ce ?
– Le truand Manfred, sire !
– Vous êtes sûr ? s’écria le roi, bondissant.
– Aussi sûr que le chevalier de Ragastens ne va pas tarderà trouver son fils ; aussi sûr qu’il va l’emmener aveclui ; aussi sûr que le truand Manfred sera impunément venuvous braver dans votre Louvre !
– Assez, Monclar ! Quand voulez-vous marcher contre laCour des Miracles ?
– Je vois que Votre Majesté revient aux véritablessentiments de force et de fierté qui conviennent à un roi… Toutesnos dispositions sont prises. Le coup de main réussirainfailliblement. Je réponds de tout.
– Bien ! La date ?
– Sire, je vous la dirai demain !
Là-dessus, Monclar prit congé du roi et regagna son hôtel entoute hâte.
En sortant de l’hôtel du grand prévôt, Ragastens avait pris entoute hâte le chemin de la rue des Canettes. Spadacape trottaitderrière lui à la distance que lui imposait le respect. Sans soucide l’étiquette, le chevalier l’appela près de lui.
– As-tu, par hasard, remarqué dans la maison que nousvenons de quitter, certaine figure sinistre…
– Cheveux poivre et sel, œil en dessous, trapu, échinesouple, toque de drap vert…
– C’est tout à fait le portrait de mon homme…
– Non seulement je l’ai remarqué, continua Spadacape, maisencore je me proposais de vous en parler au plus tôt.
– Ah ! ah !
– Oui, monseigneur. Figurez-vous que je venais d’attacherles chevaux aux anneaux qui surmontent la borne cavalière,lorsqu’un homme tout de noir vêtu s’approcha de moi, me dit être lemajordome de M. le grand prévôt, et, d’une façon très civile,m’invita à trinquer avec lui à votre santé et à celle de sonmaître…
– Tu t’empressas d’accepter, je pense ?
– Oui, monsieur. Je suivis à l’office le brave majordome,qui, pour être vêtu de deuil, ne laisse pas que d’être assezjovial… Il déboucha fort proprement une bouteille d’un certain vinblanc qui m’a rappelé le chianti que nous buvions jadis… Or, nousen étions au troisième verre, et le digne majordome se préparait àdéboucher une deuxième bouteille, lorsqu’est entré à l’officel’homme dont vous me parlez. Il était escorté d’un autre individu,qu’au premier coup d’œil j’ai reconnu pour un de mes compatriotes,et même j’oserais affirmer qu’il est de Naples…
– Continue, Spadacape, dit Ragastens.
– Je cherche à me rappeler exactement la conversation queces deux misérables ont eue ensemble. Cet entretien m’a d’autantplus frappé que les drôles ne prenaient aucune précaution pour nepas être entendus. Ils causaient en italien, d’ailleurs, et il estprobable qu’ils ont supposé qu’ils ne seraient pas compris. Voicidonc, autant que je m’en souvienne, ce qu’ils se sontdit :
« – Je crois que je tiens mon Manfred, cette fois, disaitl’homme à la toque de drap vert.
– Tricot, observa Ragastens. C’est son nom…
Spadacape continua :
« – L’étranger est là-haut ? demanda leNapolitain.
« – Oui, répondit celui que vous appelez Tricot, et M. legrand prévôt va lui donner du fil à retordre…
« – Que vas-tu gagner à tout cela ?
« – De pouvoir me venger de Manfred. Mais toi ?
« – Moi, contenterai de quelques beaux écus. Avec monaffaire de la duchesse d’Étampes, je vais arrondir un peu mon petitmagot… »
– Là-dessus, acheva Spadacape, les drôles se sont peut-êtreaperçus que je les écoutais, car ils ont gardé subitement lesilence, et d’ailleurs, quelques instants plus tard, on est venuchercher celui que vous nommez Tricot.
Ragastens avait attentivement écouté. Il ne dit plus rienjusqu’au moment où ils arrivèrent dans la rue des Canettes.
Seulement, en mettant pied à terre dans la cour de l’hôtel, ildit à Spadacape :
– Que penses-tu de cet hôtel ?
– Je pense qu’il est magnifique et tout à fait digne devous, monseigneur.
– Oui, mais le grand prévôt sait que je demeure ici…
– Eh bien, monseigneur ?
– Eh bien, j’ai toutes sortes de bonnes raisons pour ne pasloger plus longtemps à une adresse que connaît M. de Monclar…Spadacape, tu vas te mettre en quête d’une maison solitaire et oùnous soyons en sûreté. Pour tout le monde, y compris le conciergede l’hôtel, nous continuons à demeurer ici… Est-cecompris ?
– Dès ce soir, monseigneur pourra coucher ailleurs que dansl’hôtel.
– Va donc, Spadacape, et tâche de faire vite…
Spadacape sortit aussitôt, mais cette fois à pied, un piéton seperd facilement dans la foule.
Ragastens trouva la princesse Béatrix qui l’attendait avec uneimpatience facile à concevoir.
Le chevalier se contenta de lui dire qu’il n’avait rien puarrêter de positif avec le grand prévôt.
Deux choses l’avaient vivement frappé. D’abord la conversationque Spadacape avait surprise, et qui, si obscure qu’elle fût, luilaissait cependant entrevoir il ne savait quel complot entre legrand prévôt et le roi de Thune, Tricot.
Ensuite, l’insistance extraordinaire que le même Tricot avaitmise à affirmer qu’il avait parfaitement connu le père et la mèrede Manfred.
Enfin, Tricot avait chargé Manfred de tous les crimes.
Or, Ragastens n’avait vu Manfred qu’une minute, il est vrai,mais cette minute lui avait suffit pour juger le jeune homme.
Non, on n’a point ces yeux clairs et francs et cette physionomieouverte, lorsqu’on est capable de pareils crimes !
Ragastens eût donné sa tête à couper que, bien loin d’avoirassassiné sa mère, Manfred n’était même pas le truand détrousseurde bourgeois qu’avait dépeint Tricot.
Alors, pourquoi le charger ainsi ?
Sans qu’il pût rien conclure de précis, Ragastens comprit qu’ilse tramait contre Manfred et peut-être contre lui-même un complotqu’il voulait déjouer. Pour cela, il fallait qu’il fût libre de sesmouvements. De là la résolution de ne plus habiter l’hôtel ;il soupçonnait fort le grand prévôt et se disait que la premièrepensée du chef de la police parisienne serait de faire surveillerétroitement la rue des Canettes.
Ragastens en était là de ses réflexions lorsqu’il s’approchad’une fenêtre qui donnait sur la rue.
Tout de suite, son regard tomba sur un mendiant dont laphysionomie le fit tressaillir. Le mendiant était installé non loinde l’hôtel, dans une encoignure de porte. C’était un manchot. Deplus, il devait être borgne, car il portait un bandeau noir qui luicachait l’œil gauche.
Ragastens descendit aussitôt, sortit de l’hôtel comme un flâneuret s’arrangea de façon à passer près du mendiant qui, sansostentation, rabattit sa toque sur son front.
Le chevalier, en arrivant devant le mendiant, s’arrêta et sefouilla comme s’il eût cherché quelque monnaie.
– Pauvre homme ! dit-il en jetant une pièce blanchedans la sébile du mendiant ; comment avez-vous perdu votrebras ?
– À la guerre, mon doux seigneur, répondit l’homme d’unevoix sourde.
– Et vous avez perdu un œil aussi ?… Voilà bien desmalheurs…
– Je n’ai jamais eu de chance…
– Allons, prenez courage…
– Que le ciel vous récompense, mon digneseigneur !
Ragastens s’éloigna tout doucement, fit un tour dans les ruesavoisinantes, et rentra à l’hôtel. Le mendiant était à la mêmeplace, bien que la nuit commençât à tomber.
– Cette fois, plus de doute ! pensa Ragastens. Legrand prévôt me fait surveiller. Donc il a intérêt à ce que je nevoie pas ce jeune homme qui s’appelle Manfred… Mais quel peut êtrecet intérêt ? Voilà où je me perds !… En attendant, j’aibonne envie de casser les reins à cette canaille qu’il m’envoiepour m’espionner !…
Le mendiant, en effet, n’était autre que Tricot. À ce moment,Spadacape rentra.
– As-tu trouvé ? lui demanda vivement Ragastens.
– Oui, monseigneur, et je crois que ce que j’ai trouvé feraprécisément votre affaire…
– Bien… Tu vas nous conduire…
Ragastens attendit une heure encore que la nuit fût tout à faittombée. Puis il prévint Béatrix qui, sans émettre la moindreobjection, s’apprêta à suivre son mari avec cette confiance infiniequ’elle avait en lui.
La princesse et Gillette montèrent dans un carrosse qui reçutl’ordre de marcher au pas. Ragastens et Spadacape devaient suivre àpied. Un laquais devait venir à vingt pas, conduisant deux chevauxen main.
Ces dispositions furent prises dans la cour de l’hôtel, avantque la porte cochère ne fût ouverte. Le carrosse sortit alors.Puis, aussitôt, Ragastens et Spadacape.
Spadacape avait indiqué au cocher les rues par lesquelles ildevait passer, se réservant de le guider au fur et à mesure qu’onavancerait.
Ragastens, en sortant de l’hôtel, jeta un coup d’œil en arrière,et vit que le mendiant était toujours à la même place. Il marchajusqu’au bout de la rue. Là, il s’arrêta tout à coup et seretourna.
Le mendiant s’était mis en marche, lui aussi, et se jetait dansune encoignure d’ombre, mais trop tard !
Ragastens fit un signe à Spadacape et marcha droit au mendiant.Celui-ci s’aplatit contre un mur, comme s’il eût voulu ydisparaître.
– Eh bien, mon brave, dit Ragastens, avez-vous fait bonnerecette ?
– Pas trop, mon gentilhomme, murmura l’homme.
– Et votre bras, comment va-t-il ?…
– Mon bras !…
– Oui… votre bras que vous tenez replié pour faire croireque vous êtes manchot… Et votre œil ?… Tenez, votre bandeau vatomber…
En même temps Ragastens, d’un revers de main, envoya rouler dansla boue la toque du mendiant et lui arracha le bandeau noir…
– Vous faites là un métier peu royal, monsieur le roid’Argot ! poursuivit Ragastens d’une voix railleuse.
Tricot avait ramassé sa toque en étouffant un cri de rage.
– Voulez-vous un conseil ? poursuivit le chevalier. Jevais par ici… allez par là !… Et tâchez de ne pas vousretrouver sur mon chemin, car, par le diable ton patron, jet’écraserais comme une vilaine limace que tu es…
– Je ne comprends pas, monseigneur ! balbutiaTricot.
– C’est bon ! Je ne te demande pas de comprendre. Jete demande de filer, de disparaître…
Ragastens accompagna ces mots d’un geste si menaçant que Tricot,cette fois, eut peur et détala.
Ragastens et Spadacape demeurèrent quelques minutes en placepour s’assurer que Tricot était bien parti.
Puis, sûrs de ne pas être suivis, ils rejoignirent en toute hâtele carrosse et sautèrent sur leurs chevaux.
Spadacape prit au grand trot la tête et marcha en guide.Ragastens trottait en arrière-garde.
Le couvre-feu sonnait lorsque Spadacape, d’un geste, indiquaqu’on était arrivé. Ragastens regarda autour de lui.
Il se vit dans un endroit désert et passablement lugubre, nonloin de la Seine. Devant lui, une petite maison, porte et voletsclos. À sa droite, une fabrique de tuiles…
– L’enclos des Tuileries ! murmura-t-il. L’endroit estbon.
Et il mit pied à terre.
Spadacape avait frappé à la porte qui s’ouvrit. Une femmeapparut, une petite lampe à la main. La princesse Béatrix la vit etne put s’empêcher de frissonner.
Ragastens, Béatrix, Gillette et Spadacape entrèrent dans unesorte de parloir élégamment meublé.
– Je vais vous montrer votre appartement, dit la jeunefemme.
– Madame, dit alors Ragastens, mon serviteur vous a-t-ildit que je désirais louer toute la maison ?
– Aussi aurez-vous toute la maison, monsieur. Dès demain,je cesserai de loger ici, et vous pourrez y demeurer autant que bonvous semblera…
– Avez-vous fait le prix ? Et pour combien detemps ?
– Peu importe le prix, monsieur. Votre serviteur m’a ditque vous cherchiez un endroit sûr et désert. Je ne sais si je mesuis trompée, mais j’ai cru comprendre que vous aviez à redouterquelque entreprise de la part des gens du roi… cela m’a suffi pourm’engager à vous offrir l’hospitalité, et de cœur…
Cette femme parlait d’une voix sourde.
Elle paraissait rongée par quelque douleur secrète. Et pourtantelle n’inspirait pas la sympathie. C’était plutôt un sentiment deterreur qui se dégageait autour d’elle.
Gillette, instinctivement, s’était serrée contre Béatrix.
– Madame, dit Ragastens étonné, je vous remercie del’hospitalité que vous nous offrez avec tant de bonne grâce. Maisvous vous trompez sur les motifs qui m’ont fait rechercher unemaison un peu isolée… Madame que voici n’est pas habituée autumulte des rues fréquentées…
La dame jeta un regard perçant sur Ragastens.
– C’est sans doute pour cela, dit-elle avec un sourireglacé, que vous êtes armés jusqu’aux dents… Mais ne craignez rien.Si vous ne vous cachez pas, peu m’importe au fond. Cette maison eûtété inhabitée à partir de demain. Il ne m’intéresse nullementqu’elle le soit ou qu’elle ne le soit pas… Si, au contraire, vousvous cachez, si, en vous donnant l’hospitalité, j’ai pu causerquelque préjudice au roi ou à ses gens, eh bien ! alors, tantmieux !…
– Vous parlez bien hardiment du roi de France, madame, etcela devant des inconnus… Qui vous dit que vos paroles ne sont pasrecueillies en ce moment par des amis de FrançoisIer ?
– Et quand cela serait ! dit la dame d’une voixstridente. Je ne crains rien, monsieur !… Vous n’êtes pas deceux qui trahissent… je le vois à votre air.
Ragastens s’inclina sans répondre et se promit de surveiller deprès les faits et gestes de l’étrange hôtesse.
La visite de la maison le convainquit d’ailleurs qu’il n’eût pumieux tomber.
Seulement, Ragastens remarqua qu’il n’y avait, dans cettemaison, ni domestique ni femme de chambre.
La femme vivait donc seule ?
– Un dernier mot, dit Ragastens au moment où la visites’achevait. Où et quand dois-je vous faire tenir le prix du loyer,quel qu’il soit ?
Il espérait ainsi apprendre le nom de la mystérieuse femme.
– Quand vous voudrez. Ici-même, répondit celle-ci.
– Vous viendrez donc ?
– Je ne crois pas que je revienne jamais ici !dit-elle de cette même voix sourde qui avait étonné lechevalier.
– Mais alors ?
– Alors, si vous tenez absolument à payer le loyer del’hospitalité que je vous offre, vous déposerez votre argent,tenez… là… sur cette cheminée, en vous en allant….
Sur ces mots, la dame fit une révérence à Béatrix et se retirad’un pas léger… Elle disparut comme une ombre.
– Singulière femme ! murmura Ragastens. Est-ce unefolle ? Est-ce plutôt quelque infortunée dont une violentedouleur a brisé la vie ?…
La dame qui avait si généreusement offert l’hospitalité àRagastens tint parole : dès le lendemain, elle sortit de lamaison. Une heure plus tard, elle frappait à une porte, dans uneruelle qui longeait l’église Saint-Eustache.
Et la maison où elle venait de frapper, c’était la maison de laMaladre… Et cette femme, c’était la belle Ferronnière.
Paris, à cette époque, était riche en prisons ; chaqueprison était riche elle-même en cachots de toutes sortes.
Au Louvre même, plusieurs souterrains avaient été aménagés pourrecevoir les malheureux que la haine de quelque seigneur, dequelque évêque, ou un caprice royal condamnaient à la mort lentepar privation d’air et d’espace.
La collection des prisons du Grand-Châtelet était admirable.
Il y avait le « Paradis », ainsi nommé parce qu’on ysouffrait comme en enfer, la « Grièche », la« Gourdaine », les « Oubliettes », « lePuits »… La plupart de ces cachots étaient presquecontinuellement à demi pleins d’eau.
Mais le triomphe, c’était le cachot qui portait ce nomsinistre : Fin d’Aise ! Fin d’Aise était remplide reptiles.
On avait soin, de temps à autre, de renouveler la collection desvipères et des crapauds qui s’y nourrissaient des orduresentassées. Au Petit-Châlelet, il y avait aussi un remarquableassortiment de cachots.
Pendant que nous y sommes, mentionnons encore la Bastille, quiservait de forteresse défensive pour la Porte-Saint-Antoine etcontenait nombre de chambres de réclusion, des basses fossesfétides où les infortunés qu’on y enfermait mouraient rapidement deconsomption.
Parmi toutes ces prisons, lieux de détention et de torture,sinistres in-pace où l’on mourait oublié du monde, laprison de la Conciergerie tenait un rang des plus honorables. Elleétait située dans la Cité et faisait partie des bâtiments duPalais.
Elle n’avait rien à envier à ses voisines du Grand et duPetit-Châtelet, possédant sa chambre de tortures, ses bassesfosses, ses oubliettes et son puits aux reptiles.
Le concierge de cette prison, chef de la juridiction dubailliage du Palais, était un nommé Gilles le Mahu, qui était lepropre frère de cet officier du Louvre que nos lecteurs n’ontpeut-être pas oublié : Alais le Mahu.
L’un tâchait donc de faire son chemin en assassinant quelque peules gens, pourvu qu’un de ses supérieurs lui en donnât l’ordre –agrémenté bien entendu d’un raisonnable paiement ; et l’autretâchait d’assurer sa vie en gardant sous clef les gens qui devaientmourir…
Ainsi la famille se complétait et les deux frères formaient ladouble expression d’une même entreprise : tuer pour vivre.
M. Gilles le Mahu habitait à l’angle de la tour carrée unappartement où il vivait en garçon.
C’était un homme gras et fleuri, à trogne vermeille, qui nedétestait pas le bon vin et avait, au besoin, le mot pour rire. Letemps qu’il ne passait pas à tourmenter ses prisonniers, il lepassait à manger, à boire et à dormir. En dehors de ces quatreoccupations bien comptées, M. le Mahu n’existait pas.
C’est dans l’un des cachots de la Conciergerie qu’Étienne Doletavait été enfermé. Sur les indications de Loyola lui-même, et surles ordres précis du grand prévôt, l’imprimeur n’avait été jeté nidans une oubliette, ni dans une basse fosse, ni dans le puits auxreptiles.
Cette générosité envers un ennemi qui était si peu à ménagerdemande une explication : Étienne Dolet n’était pas destiné às’éteindre au fond de sa prison, sans que sa disparition laissâtplus de traces que celle de la pierre tombant dans quelque étanglugubre.
Non, non… Le vénérable Ignace de Loyola avait au contraireformellement établi que la mort de Dolet devait servir à larégénération d’une foule de pécheurs en les frappant d’une terreursalutaire.
C’est au plein jour et devant le peuple de Paris assemblé qu’onvoulait faire mourir le malheureux.
De là la nécessité de ne pas l’assassiner en prison ; de làpar conséquent la nécessité de ne pas traiter trop durementl’imprimeur promis à l’holocauste.
On se contenta donc de l’enfermer en un simple cachot quin’avait d’autre désagrément que d’être situé à quelques piedsau-dessous du niveau de la Seine.
En sorte que par suite des infiltrations, l’eau de la rivièrevenait ruisseler sur les murs de ce cachot, et que l’infortuné enavait jusqu’au-dessus des chevilles.
Il va sans dire qu’on ne négligea aucune des précautionsnécessaires pour éviter une évasion, c’est-à-dire qu’Étienne Doletfut enchaîné au mur.
Son cachot ne recevait un peu d’air que par une étroite lucarnequi s’ouvrait sur un corridor. Et, dans ce corridor, on avait placétrois gardes qui avaient ordre de ne se séparer jamais sous aucunprétexte. De cette façon, non seulement ils pouvaient se prêtermain forte en cas d’alerte, mais encore, si l’un d’eux eût euquelque velléité de se laisser acheter par le prisonnier, les deuxautres étaient là pour le dénoncer à l’instant. Du corridor, ondescendait dans le cachot par six marches de pierre.
Au ras de la porte était percée une sorte de chatière.
Une fois par jour, cette chatière s’ouvrait pendant quelquessecondes. Dolet voyait passer une main. Cette main déposait laration quotidienne de pain noir, – mélange de farine de seigle,d’orge et de paille ; – puis la même main poussait un brocplein d’eau, la provision pour vingt-quatre heures. Pain et brocétaient placés sur la marche la plus élevée. Dolet, enchaîné,devait, pour les atteindre, traverser son cachot en tirant sur sachaîne. Quand il était au bout de la chaîne, il lui fallait sepencher en avant et allonger le bras pour saisir le pain et lebroc. Pour le pain, cela allait encore. Mais il arrivait parfoisqu’en essayant de saisir le broc, il le renversait, et alors il luifallait se passer de boire jusqu’au lendemain.
Un jour que ce malheur lui arriva, la fièvre l’avait saisi, etune soif ardente le dévorait… Dolet était fier… Déjà, les deux outrois fois où il lui était arrivé de renverser sa provision d’eau,il n’avait ni appelé, ni prié, préférant la tourmente de la soifaux tourments de l’humiliation. Mais ce jour-là, il avait lafièvre. Et ce fut justement cette fièvre qui fut cause dumalheur.
Dolet avait épuisé sa provision depuis plusieurs heuresdéjà ; il mourait de soif ; sa gorge enflammée se serraitjusqu’à l’étouffement. Il compta les pulsations de son pouls pourcompter les secondes qui le séparaient de l’instant où la chatières’ouvrirait. Ce moment arriva enfin…
Dolet se précipita, négligea les précautions qu’il prenaittoujours ; le broc fut renversé.
Pendant la première heure, l’infortuné ne dit rien… Puis, peu àpeu, ses forces s’épuisèrent… Le délire vint… Alors, il ne sut plusoù il était, ni ce qu’il faisait, ni ce qu’il disait.
Il implora, offrit une fortune pour un verre d’eau. Les troisgeôliers, dans leur corridor, entendirent ces plaintes. Et cesêtres d’airain frissonnèrent…
L’un d’eux, enfin, alla conter la chose à M. le Mahu.
– Eh quoi ? répondit le digne homme, il se plaint den’avoir pas d’eau ! Il y en a plus d’un pied sur les dalles ducachot !
Et maître Le Mahu se mit à rire, enchanté de son esprit.
– Au fait, pensa le geôlier, il n’a qu’à boire de cetteeau-là ! Elle n’est peut-être pas très claire… mais quand on abien soif…
Il y avait déjà douze jours qu’Étienne Dolet se désespérait dansson cachot, lorsqu’un matin il vit la porte s’ouvrir ; lesgeôliers entrèrent et, sans lui adresser un mot, ouvrirent lecadenas de sa chaîne.
Puis il fut saisi par les deux bras et entraîné.
Dolet tressaillit de joie.
– Sans doute, pensa-t-il, on me conduit devant les juges.Or, le jugement, c’est la liberté, puisque je n’ai rienfait !
Cet espoir qu’il allait être jugé se confirma dans son espritlorsqu’il vit qu’on le faisait entrer dans un autre cachot et qu’onlui donnait des vêtements propres.
Il se hâta de s’en revêtir et en éprouva une joie bienconcevable.
Dolet, revêtu de ses nouveaux habits, regarda le cachot où onvenait de le pousser. C’était, en comparaison de celui qu’ilquittait, un lieu de délices.
D’abord, les dalles étaient sèches, ce cachot étant situé aupremier étage de la Conciergerie. Ensuite on y avait de l’air et dela lumière, en faible quantité il est vrai, cette lumière filtrantà travers le grillage serré d’une meurtrière où l’on eût à peine pupasser le bras… Enfin, on y entendait les bruits du dehors, et cefut avec délices que Dolet prêta l’oreille à ces mille bruits quilui rappelaient la vie alors qu’il sortait de la tombe.
Dans un coin du cachot, il y avait une botte de paille toutefraîche. Enfin, par un luxe exorbitant, il y avait un escabeau debois et une table.
Il sembla à Dolet qu’il ressuscitait.
De plus, cette amélioration inespérée dans le traitement qu’onlui faisait subir lui paraissait une preuve certaine qu’on allaitle remettre en liberté…
En attendant, la porte du cachot s’était refermée.
Deux heures s’écoulèrent. Dolet s’était jeté, avec une profondesensation de bien-être, sur la paille fraîche, et s’y était endormid’un sommeil de plomb.
Depuis son entrée à la Conciergerie, il était devenuméconnaissable. Il avait affreusement maigri. Son visage étaitd’une pâleur de cire, tandis que les lèvres et les pommettesdemeuraient rouges, d’un rouge de feu, sous l’action de la fièvrequi le dévorait.
Dolet fut réveillé tout à coup. Une main rude le secouait.
Il se leva et vit un homme qui le regardait avec un sourirebéat. C’était M. Le Mahu.
Six gardes armés d’arquebuses étaient rangés devant la porte,bien que cette porte fût fermée.
Dolet se leva avec un empressement joyeux ; cette fois onallait le conduire à ses juges…
– Où le jugement va-t-il avoir lieu ?demanda-t-il.
– Le jugement ? fit M. Le Mahu en accentuant sonsourire. Quel jugement ?
– Mais… le mien !
– Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit M. leconcierge, toujours souriant.
Dolet, accablé, tomba sur l’escabeau.
La réponse du geôlier lui portait un coup terrible.
– Voyons, reprit Le Manu avec bienveillance, vous n’avezrien à réclamer ?
– Je réclame des juges…
– Eh ! que diable, vous en aurez, des juges… Vous êtesbien pressé d’aller vous faire condamner, l’ami !
M. Le Mahu se mit à rire, tant cette idée lui parut drôle que leprisonnier avait hâte d’être condamné. Il s’essuya les yeux etreprit :
– Ce n’est pas cela que je vous demande !… Vousreconnaissez que vous êtes bien logé depuis votre entrée en cetteprison, bien nourri, n’est-ce pas, et que tous les égardscompatibles avec votre position vous sont dévolus ? vousn’avez rien à réclamer ?
– Rien ! fit Dolet.
– Je vous crois ! Peste ! de la paille toutefraîche ! Ah ! ces marauds de geôliers vont meruiner…
Du cachot plein d’eau, pas un mot. Le Mahu semblait affecter decroire que Dolet n’avait pas été changé de cachot.
– Vous allez, continua-t-il, recevoir une visite. Je vousengage, dans votre intérêt, à écouter les exhortations du sainthomme qui va venir.
Ayant ainsi parlé, M. Gilles Le Mahu se retira. La journée sepassa sans que la visite se produisît.
Étienne Dolet se perdit en suppositions de toutes sortes sur lesmotifs qui avaient amené ce changement de traitement et sur cettevisite qu’il devait recevoir… Elle eut lieu le lendemain. Dans lamatinée, Dolet vit la porte s’ouvrir, et M. Le Mahu entrer denouveau, précédant un homme à qui il prodiguait les marques d’unrespect exagéré.
L’homme, qui était couvert d’un manteau monacal et d’uncapuchon, fit un signe ; Le Mahu murmura :
– Mon révérend, ne craignez-vous pas que le prisonnier nese livre à quelque violence…
– Je veux rester seul ! répondit le moine d’une voixsourde, mais dont l’accent agita Dolet d’un profondtressaillement.
Le Mahu s’inclina, puis se hâta de disparaître.
Le moine alla un instant coller son oreille à la porte, écoutales pas de Le Mahu et des gardes qui se retiraient. Alors il setourna vers Étienne Dolet et rabattit son capuchon.
Il est ici nécessaire que nous revenions de quelques jours enarrière.
Le surlendemain de l’arrestation d’Étienne Dolet, le vénérableIgnace de Loyola avait demandé au roi de France une nouvelleaudience, qui lui avait été aussitôt accordée.
Le moine se présenta au Louvre, à l’heure qui lui avait étéindiquée, il fut introduit dans ce cabinet où nous avons vuFrançois Ier se courber sous la menaçante bénédiction dufondateur de l’ordre de Jésus.
– Eh bien, êtes-vous content, messire ? demanda leroi ; votre Dolet est en prison…
– Votre Majesté doit être plus contente que moi, réponditLoyola.
– Pourquoi cela, monsieur ?
– Les livres trouvés chez Dolet ne laissent aucun doute surles faits et gestes de cet homme. Je frémis en songeant au nombred’infortunés qu’il a dû pervertir en les détournant de notre saintereligion. Or, somme toute, Votre Majesté est plus intéressée quemoi à ce que ses sujets demeurent fidèles à la vraie tradition…
– Vous avez raison, dit gravement François. Quoi qu’il ensoit, l’imprimeur est hors d’état de nuire.
– J’en rends grâce au ciel, et aussi à la fermeté du roi…Mais ce n’est pas tout…
– Qu’est-ce encore ? dit le roi avec une inquiétudenon dissimulée.
– Que Votre Majesté se rassure, je ne viens pas luidemander une autre arrestation, bien que…
– Bien que ? Achevez, messire… Par Notre-Dame, je suisdécidé à tout pour arracher de mon royaume les ferments de révolteet d’impiété qui s’y sont glissés…
– En ce cas, sire, il est un homme que vous devriez, dès cesoir, faire coucher à la Conciergerie ou à la Bastille… c’estRabelais.
– Rabelais ! Ce digne docteur dont les livres m’onttant amusé !
– Lui-même, sire. Mais je vous en causerai plus tard, siVotre Majesté daigne le permettre. Je travaille au bien del’Église, sire… C’est donc que je travaille au bien des rois qui,sans l’Église, seraient peu de chose.
– Vous parlez là comme un homme de robe.
– Sire, dit Loyola en s’inclinant, je parle comme un hommeconvaincu par l’étude et l’expérience que l’autorité des rois nes’appuie sur rien de stable si elle ne s’appuie sur l’autorité del’Église. Mais je passe, et j’arrive à la demande que je voulaisvous adresser… Sire, je désire un sauf-conduit ou laissez-passerpour que je puisse visiter à toute heure, et autant de fois que jele jugerai convenable, notre prisonnier de laConciergerie…
– Notre ! s’écria le roi avec dépit, et furieux encorede la leçon que le terrible moine venait de lui faire ; ditesdonc votre prisonnier…
– Sire, dit Loyola avec une sombre expression de menace, jevois que nous nous entendons mal. Donnez donc l’ordre de relâcherM. Dolet, et tout sera dit…
– Eh ! jour de Dieu ! Je le relâcherai si tel estmon bon plaisir ! Ces livres, après tout, est-il bien certainqu’il les ait imprimés ?… Je connais Dolet. C’est un espritindomptable, et s’il eût imprimé les livres maudits qu’on a trouvéschez lui, il l’eût proclamé !
À ce moment-là, si Loyola eût hésité un instant, c’en étaitfait : François Ier faisait relâcher Dolet. Lemoine comprit la révolte qui bouillonnait dans l’esprit du roi.
– Sire ! dit-il lentement, je jure que les livresmaudits ont été imprimés par Dolet. Faut-il aller dire à Rome quela parole sacrée de l’envoyé du pape a été mise en balance avec laparole d’un hérétique impur ? Le Saint-Père se verra-t-ilexposé à cet affront incroyable que son autorité soit méconnue à cepoint ?…
François Ier, frémissant, courba la tête.
La guerre avec la papauté, c’était la guerre avec l’empereurCharles-Quint, avec l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, avec toutel’Europe ameutée contre lui.
– Je vous crois, monsieur, répondit-il. Mais il ne mefallait pas moins que votre parole pour me convaincre… Que medemandiez-vous donc ?
– La permission de visiter notre prisonnier, ditLoyola, implacable.
– Pourquoi ces visites ?
– Pour convertir ce malheureux. Songer, sire, à l’éclatantevictoire que remporterait l’Église, et par conséquent la royauté,si l’imprimeur abjurait son impiété, s’il se déclarait publiquementcoupable, s’il mourait enfin en acceptant les secours spirituels denos prêtres ! Ce serait un magnifique résultat,sire !
– Mais l’obtiendrez-vous ? Dolet est têtu…
– Je réponds du succès, sire, surtout si l’ordre est donnéau gouverneur de la Conciergerie de se conformer en tous points àmes prescriptions.
– En somme, vous voulez pleins pouvoirs pour torturerDolet ? Eh bien, soit ! finit-il par dire. Je donnerai àMonclar les ordres nécessaires.
– Sire, à quoi bon faire savoir à des tiers ce que je veuxentreprendre ? J’ai préparé un ordre sur lequel Votre Majestén’a qu’à mettre sa signature et son sceau.
Loyola tendit au roi un papier qui contenait ces mots :
« Ordre au bailli de la Conciergerie, concierge des prisonsdu palais, de laisser entrer le porteur des présentes, de le fairecommuniquer avec tel prisonnier qu’il jugera bon, et de seconformer de tous points aux ordres qu’il donnera. »
François Ier signa et apposa le sceau particulierdont il se servait pour authentiquer les pièces secrètes.
Loyola serra le précieux papier, remercia le roi avec cettebonne grâce cavalière qu’il employait lorsqu’il était content, etse hâta de sortir du Louvre.
… … … … … … .
Loyola s’était logé dans une masure située au fond d’uncul-de-sac appelé le Trou-Punais.
Le Trou-Punais s’ouvrait à l’extrémité de la rue de la Huchette.Celle-ci aboutissait d’une part à la ruelle des Études, et del’autre au quai de Gloriette situé sur la rive gauche du petit brasde la Seine.
Loyola se trouvait ainsi parfaitement caché, à l’abri desimportuns, et, en même temps, il était au centre de ses opérations,près du Louvre, près de Notre-Dame, près du Châtelet.
Le Trou-Punais se composait d’une dizaine de sordides maisonshabitées par des mariniers, des débardeurs et de pauvres fillesqui, le soir, allaient rôder aux étalages des boutiques du pontSaint-Michel, dans l’espoir d’attirer l’attention de quelque gardeou de quelque étudiant.
C’est dans la dernière de ces maisons, celle qui formait le fonddu cul-de-sac, qu’habitait Loyola.
Quelques jours après la visite que Loyola avait faite au Louvre,vers quatre heures et demie, c’est-à-dire à peu près au moment où,dans l’auberge de la Devinière, on commençait àallumer les lampes, deux habitués de l’endroit buvaientsilencieusement de l’hydromel, assis à une table située non loin dela rôtisserie.
C’étaient Fanfare et Cocardère. Les deux truands étaientlugubres et poussaient à tour de rôle des soupirs qui, s’ils neconstituaient pas une conversation intéressante, n’en étaient pasmoins éloquents.
En effet, ces soupirs étaient accompagnés de regards enflammésque les deux mélancoliques buveurs dardaient sur les poulets qui,enfilés en chapelet, tournaient et grésillaient devant le feu dehaute flamme.
Depuis quelques jours, il devenait impossible de gagner sapropre vie. Soit que les bourgeois fussent devenus plus prudents,soit que le guet eut redoublé de vigilance, nos deux fripons enétaient réduits à la portion congrue. Au surplus, d’étrangesmouvements se faisaient autour de la Cour des Miracles. On voyaitrôder des officiers qui semblaient calculer quelque problème destratégie. Même, le grand prévôt s’était montré, à diversesreprises, dans les ruelles avoisinantes.
Assis à califourchon sur la borne cavalière qui ornait l’un descôtés de la porte, Landry, le fils de Mme Grégoire,s’amusait à interpeller les passants, sans souci des innombrablestaloches dont le menaçait le digne M. Grégoire.
– Tiens, s’écria tout à coup le gamin, voici frère Thibautet frère Lubin ! Je parie qu’ils viennent de chez Marie laBigorne ! Bonjour, frère Thibaut ! Bonjour, frèreLubin ! Comment ! vous n’entrez pas ? Reniflez-moicette odeur d’alouette à la casserole ! Entrez, mes frères,entrez !
Une gifle retentissante arrêta net l’éloquence intempestive dugamin. Cette gifle lui était administrée par la propre main demaître Grégoire, qui ne tenait nullement à la visite des moines,mauvais payeurs autant qu’ils étaient grands mangeurs et intrépidesbuveurs.
Landry se laissa tomber de sa borne en poussant des hurlementslamentables, mais aussi en criant de plus belle, pour faire enragerson père :
– Entrez, mes frères ! Il y a du lièvre, il y a dupâté tout frais de ce matin, il y a des poulardes comme on n’en ajamais vu…
Grégoire voulu s’élancer pour bâillonner le gamin… Mais,hélas ! il était trop tard. Frère Thibaut et frère Lubin, aumot de lièvre, avaient dressé l’oreille. Au mot de pâté, ilss’étaient regardés d’un œil attendri ; au mot de poulardes,ils avaient passé leurs langues sur leurs lèvres. Et maintenant,ils s’avançaient, dignes et majestueux, vers l’auberge en laquelleils firent leur entrée en bénissant les buveurs.
À peine entrés, ils s’attablèrent. Fanfare et Cocardère, en lesapercevant, avaient tressailli.
– Ce sont nos deux moines de l’autre soir, dit Fanfare.
– Oui, des gueux ! Nous ne leur prîmes qu’un méchantlivre !
– Ils sont plus heureux que nous… Maître Grégoire leur faitcrédit !
À ce moment même, ledit Grégoire s’avançait vers les moines entortillant le coin de son tablier blanc.
– Mes révérends, demanda-t-il d’un air embarrassé, quefaut-il vous servir ?…
– Mais… à dîner ! répondit Thibaut.
– Votre fils nous a parlé de certaines poulardes…
– Et de certaines alouettes à la casserole…
Grégoire étouffa un gémissement et tendit son poing vers lejeune Landry qui lui tirait la langue.
C’était chose grave que de s’attirer la colère des moines.
Mais c’était chose non moins grave que de n’être pas payé.Grégoire balança un moment dans sa tête les inconvénients etavantages de l’héroïque résolution qu’il venait de prendre.
– Mes révérends, dit-il, passe encore de vous donner àboire, mais il m’est impossible de vous servir à dîner si je nesuis pas payé… C’est une règle que j’impose à tous… demandez à cesmessieurs…
– Hélas ! il n’est que trop vrai ! répondirentFanfare et Cocardère.
– Donc, mes révérends, croyez bien que je connais etapprécie à son juste prix l’honneur que vous daignez faire à monhumble maison, et cet honneur, certes, suffirait pour payeramplement…
Grégoire s’arrêta tout à coup au beau milieu de la phraseenchevêtrée qu’il avait commencée. Il s’arrêta, les yeux arrondis,non qu’il manquât de souffle, mais parce que ce qu’il voyaitbouleversait ses idées et ses résolutions.
En effet, aux premiers mots de l’aubergiste, frère Thibaut avaitfouillé dans son escarcelle et en avait tiré une poignée de piècesd’or et d’argent.
– Oh ! oh ! s’écria Grégoire.
Il retira son bonnet, salua jusqu’à terre, se retourna et envoyaun coup de pied au garçon de salle :
– Faquin ! Ne vois-tu pas que les révérends veulentdîner !
En un instant, la nappe se couvrit de mets les plus succulents,et les deux moines attaquèrent leur dîner résolument.
Mais Grégoire n’avait pas été le seul à arrondir les yeux desurprise : Fanfare et Cocardère n’avaient perdu ni un geste niun mot de toute cette scène.
– As-tu vu ? demanda Fanfare à voix basse.
– Silence ! Et sortons ! répondit Cocardère.
Les deux truands, au bout de quelques minutes, payèrent lamesure d’hydromel qu’ils venaient de boire et sortirent sansaffectation.
– Ils ont donc fait fortune ? demanda Cocardère unefois dehors.
– Peu importe ! L’essentiel est que leur fortune passede leurs mains dans les nôtres.
– En effet, frère ! D’ailleurs, la chose nous estdue.
– Oui. Ces misérables moines se sont moqués de nous unefois : à notre tour, maintenant ! Attendons…
L’attente fut longue : le dîner des moines se prolongeajusqu’à six heures.
Mais rien n’est patient comme un chasseur à l’affût.
Enfin, les truands aperçurent frère Thibaut et frère Lubin quisortaient de l’auberge, plus majestueux encore, si nous osons dire,qu’ils n’y étaient entrés.
Les deux moines, de ce pas solennel et trop assuré des gens quicraignent de ne pas être assez assurés, se dirigèrent du côté de laSeine. Les passants étaient encore nombreux.
Cocardère et Fanfare, sur la piste des moines, attendaientl’instant favorable pour se jeter sur eux. Ils les virent traverserla Seine et entrer dans la rue de la Huchette.
– Où diable vont-ils par là ? Leur couvent est del’autre côté…
– Nous verrons bien…
La nuit était suffisante : le moment était venud’opérer.
Mais, à l’instant où les truands allaient s’élancer, les deuxmoines disparurent soudain dans le Trou-Punais.
Cocardère et Fanfare arrivèrent juste à temps pour voir lesmoines entrer dans la maison du fond.
– Attendons-les, s’écria Fanfare. Il n’est si bonne visitequi ne prenne fin. Et si gourmande que soit la ribaude, elle enlaissera toujours un peu pour nous au fond de l’escarcelle.
… … … … … … .
Frère Thibaut et frère Lubin avaient monté un escalier, avec uneassurance qui prouvait qu’ils en avaient l’habitude. En haut del’escalier, ils frappèrent à une porte d’une certaine façon.Aussitôt, la porte s’ouvrit. Ils entrèrent et saluèrentprofondément l’homme qui venait d’ouvrir.
– Vous voilà, dit Ignace de Loyola. Je suis content devous…
– Vous êtes trop bon, révérend père…
– Non, non… Vous avez admirablement réussi l’expédition deslivres. Grâce à vous, mes frères, l’Église vient de remporter uneéclatante victoire.
– Deo gratias !
– Oui… Grâces au Seigneur, mes frères. Mais aussi, grâcesvous soient rendues, à vous qui avez trouvé chez cet imprimeur leslivres maudits…
Les moines se regardèrent avec stupéfaction.
– À vous, continua Loyola, qui, ayant trouvé ces livres deperdition, n’avez pas hésité à les dénoncer au grand prévôt… touteschoses, mes frères, dont vous témoignerez devant l’official…
– Mais…
– Vous en témoignerez, vous dis-je ! Voudriez-vous,mes frères, vous soustraire à la juste admiration que le monde aurapour votre courage et votre sagacité ?
– Nous témoignerons ! s’écrièrent les deux moines,épouvantés par le regard de Loyola.
– À propos, reprit celui-ci, vous a-t-on remis certainesomme ?
– Oui, mon révérend…
– Prenez encore ceci, fit Loyola.
Il alla ouvrir un secrétaire, en sortit une bourse arrondie etla tendit à frère Thibaut qui, tout effaré qu’il fût, ne laissa pasque de la faire disparaître sous sa robe…
– Il y en aura d’autres ! poursuivit Loyola. Je saisque vous ne détestez pas les fins morceaux et le bon vin…
– Oh ! mon révérend…
– Il n’y a pas de mal à cela, du moment que c’est dansl’intérêt de l’Église…
– Au fait, dit frère Lubin, c’est bien dans l’intérêt del’Église…
– En effet, ajouta frère Thibaut, nous avons besoin deforces…
– Vous voyez bien ! Donc, mes frères, si voustémoignez convenablement de l’exacte vérité que je viens de vousdire…
– Nous témoignerons !
– Et si vous gardez sur tout ceci le plus profondsecret…
– Nous serons muets, révérend père !
– En ce cas, je vous jure que vous aurez de quoi rendreautant de visites que vous voudrez à l’auberge de laDevinière…
Les moines échangèrent un autre regard de stupéfaction enconstatant que le révérend était si bien renseigné.
– Dans le cas contraire, acheva Loyola, vous serez rouésvifs…
Thibaut et Lubin flageolèrent sur leurs jambes.
– Allez, mes frères, allez en paix…
Tous trois sortirent, Loyola escortant les deux moines. Parvenuà l’endroit où le cul-de-sac du Trou-Punais se dégorgeait dans larue de la Huchette, Loyola s’arrêta.
– Vous allez par là, mes frères, dit-il en leur indiquantle côté de la rue qui s’enfonçait vers les quais.
– Oui, révérend père, c’est notre chemin pour rentrer ennotre couvent.
– Bien. Moi, je vais par ici. N’oubliez rien…
– Non, non, mon révérend, dit frère Thibaut, nous Jureronsque nous avons bien trouvé chez ce maudit imprimeur les livresque…
– Silence ! fit Loyola en regardant autour de lui avecinquiétude.
Et il ajouta sévèrement :
– Souvenez-vous aussi de savoir vous taire !
Sur ce mot, il s’enfonça vers la ruelle des Étuves, tandis queles deux moines prenaient le chemin des quais.
– Encore un mensonge qu’il nous demande, dit frère Lubinlorsqu’ils furent seuls.
– C’est pour le bien de l’Église ! répondit frèreThibaut.
– N’empêche que voilà bien des aventures pour de pauvresreligieux comme nous. Toutes ces émotions m’affaiblissent…
– Il me semble, mon frère, qu’une bonne bouteille viendraità point pour combattre cette faiblesse…
– C’est, en effet, un souverain remède…
– Voici justement là-bas un cabaret qui me paraît fortengageant.
– Oui, mon frère ; et ce nous sera une occasion devérifier le contenu de la bourse.
Les deux moines se dirigèrent vers le cabaret signalé.
Mais ils n’avaient pas fait deux pas qu’ils furent soudainrenversés dans le ruisseau. Il leur sembla à tous deux qu’une bêteinconnue leur tombait sur le dos. Ils s’affaissèrent et roulèrentsous le choc avec un long gémissement. Les deux moines aperçurentun instant deux ombres qui se penchaient sur eux ; ils eurentla rapide sensation que des griffes légères leur couraient sur lecorps ; puis, soudain, les ombres s’évanouirent.
– À l’aide ! hurla frère Thibaut.
– Au meurtre ! Au feu ! vociféra frère Lubin.
Mais comme personne ne se montrait, et comme, d’autre part, ilsn’avaient eu d’autre mal que la peur, les deux frères se mirent surleur séant, et se regardèrent ébaubis.
– Que nous arrive-t-il donc ? dit Lubin.
– Par la Vierge et les saints, nous avons dû rencontrer leMalin !
– Bah ! Croyez-vous ?
– Qui voulez-vous que ce soit ?
– Je crois plutôt, reprit Lubin, que nous avons dûtrébucher.
– Et ces ombres que nous avons aperçues ? Et cesgriffes qui se sont promenées sur mon corps ?
– Illusions et chimères ! fit Lubin en se relevant.Quoi qu’il en soit, nous sommes sains et saufs. C’estl’essentiel.
– Oui ; mais l’émotion…
– Raison de plus pour nous hâter vers ce joli cabaret.
Quelques instants plus tard, les deux moines entraient en effetdans ce que frère Lubin appelait un joli cabaret et qui n’étaitguère qu’une taverne borgne.
Thibaut et Lubin vidèrent consciencieusement leurs deuxbouteilles : une chacun, ce n’était pas de trop.
Puis ils appelèrent l’hôtelier, figure sinistre qui les avaitaccueillis avec une grimace de jubilation, tant étaient rares lesclients.
– Cela fera deux livres, dit cet homme.
– C’est cher, fit Thibaut, mais enfin…
Et il se fouilla. Le cabaretier tendait la main. Frère Thibautse fouilla longtemps, et ayant confessé en pâlissant qu’il avaitperdu sa bourse, ce fut au tour de Lubin de se fouiller.
Mais l’opération ne fut pas plus fructueuse de ce côté.
– Volés ! murmura Lubin.
– Dépouillés ! gémit Thibaut.
– Mon argent ! gronda le cabaretier.
Les deux moines se levèrent ensemble, et, selon leur coutume enpareille occurrence, se mirent à bénir à tour de bras tout enbattant en retraite vers la porte. Mais ce cabaretier était sansdoute un païen de la pire espèce car, loin de courber la tête sousles bénédictions des deux moines, il s’élança vers un balai qu’ilsaisit et leva avec une promptitude qui parut aux moines du plusmauvais augure…
– Oseriez-vous bien frapper des religieux ? s’écriaLubin.
– Mon argent ! hurla le cabaretier.
– Nous n’en avons pas, hélas, mon frère ! Ces motsn’eurent pas été plutôt prononcés que le balai s’abattit avec unbruit sourd sur le dos de Lubin, puis sur celui de Thibaut. Lecabaretier enragé frappait comme un sourd. Et plus les moinescriaient, plus il frappait. Tant et si bien que le manche du balaise brisa enfin, et que, d’une dernière bourrade, le cabaretierenvoya rouler au milieu de la rue les tristes frères confus,épouvantés, hagards et n’y comprenant goutte…
Fanfare et Cocardère avaient franchi les ponts et s’étaientinstallés dans une taverne où ils étaient sûrs de trouver bonaccueil et n’avaient aucune indiscrétion à redouter, – la taverneétant un rendez-vous d’argotiers.
Là ils se partagèrent séance tenante la bourse que Loyola avaitdonnée aux moines, et le contenu de leurs escarcelles.
– Puisse Lucifer nous envoyer tous les jours des moines àdévaliser ! murmura Fanfare. Nous voilà riches… Qu’allons-nousfaire, mon compère ?
– Dîner d’abord ! répondit Cocardère qui, exhibant unécu de six livres et le montrant de loin au cabaretier, commandaaussitôt un somptueux festin.
Après le plantureux dîner qui les dédommageait enfin du longcarême auquel les avait condamnés une impitoyable fatalité, lesdeux fripons se regardèrent avec ce sourire de béatitude quidevrait être réservé, s’il y avait une justice ici-bas, auxhonnêtes gens à qui leur conscience et la loi ne reprochent rien,ou presque rien.
– Qui diable eût jamais pu supposer que les dignes frèresétaient si riches ! dit Fanfare.
– M’est avis, répondit Cocardère, que l’homme noir est pourquelque chose dans cette richesse-là…
– L’homme noir ?…
– Oui ; celui qui est sorti avec les moines de lamaison du Trou-Punais…
– Ah ! ah ! Ce serait donc quelque riche seigneurqui emploierait frère Lubin et frère Thibaut ?
Cocardère secoua la tête :
– Je le crois plutôt homme d’église…
– Bon. Mais à quoi peut-il bien employer de pareilsimbéciles ? Ce serait nous, je ne dis pas…
– Peut-être, dit Cocardère, à des besognes que nousn’accepterions pas, nous autres truands !…
– Un exemple ?
– Que sais-je, moi !… As-tu entendu l’homme ?
– Non ; je n’écoutais pas, je regardais.
– Moi, j’ai regardé et écouté.
– Que disait donc l’homme ?
– Il recommandait aux moines de ne rien oublier ; etl’un d’eux a répondu qu’il saurait bien jurer qu’il avait trouvéles livres chez l’imprimeur…
– L’imprimeur !… S’agirait-il de maîtreDolet ?
– Peut-être bien. Il faut que nous rapportions cetteconversation à Lanthenay. Tu sais combien il est désespéré depuisl’arrestation de maître Dolet… Et celui-ci n’est-il pas accusé,dit-on, d’avoir imprimé de mauvais livres ?…
– Qu’est-ce que cela peut bien être que des mauvaislivres ?…
– Ça ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c’est lebonheur et le malheur de ceux qui ont risqué leur vie pour nous…Pour Manfred et Lanthenay, je me ferais hacher… Or, le moine aparlé d’un imprimeur et de livres. S’il ne s’agit pas de maîtreDolet, je serai bien surpris.
– Allons donc à l’instant tout raconter à Lanthenay… Voicijustement Tricot, il va nous conseiller.
– Tricot ! cria Fanfare, viens boire avec nous.
– Quel bourgeois avez-vous dévalisé, méchants gueux ?fit Tricot en riant.
– Ce n’est pas un bourgeois, dit Cocardère. Mais peuimporte. Nous avons de quoi payer notre écot et le tien.
– Voilà qui va bien, répondit Tricot en s’asseyant près deCocardère et en vidant d’un trait le verre que celui-ci venait deremplir.
– Mais ce n’est pas tout, reprit Cocardère.
– Bah ! fit ironiquement Tricot ; auriez-vousdécouvert un moyen de dévaliser le couvent des Minimes[16] ?
– Non pas !
– Ou de battre monnaie comme le roi de France ?
– Encore moins… Mais écoute… Il s’agit d’un ami… un frère…bien qu’il ne soit pas des nôtres.
– Qui cela ? fit Tricot en fronçant les sourcils.
– Lanthenay !
Tricot pâlit un peu et ses sourcils se froncèrent.
– Ah ! oui, un frère, dit-il. Eh bien ?
Cocardère raconta en détail l’expédition qu’il venaitd’accomplir si brillamment avec son compère Fanfare.
Il n’omit rien, hormis toutefois le total de la somme, insistantsurtout sur les paroles qu’il avait surprises.
Tricot avait écouté avec une profonde attention.
– Tout cela me paraît de peu d’importance, finit-il pardire.
– Ainsi, ton avis est qu’il est inutile de prévenirLanthenay ?
– Je ne dis pas cela ! Fais comme tu voudras… Je disseulement que la chose me paraît insignifiante… Adieu… J’ai affairedehors.
Et Tricot, se levant sans précipitation, fit lentement le tourde la salle, puis sortit.
– Eh bien, dit alors Cocardère, je ne suis pas de l’avis deTricot.
– Pourtant, Tricot est un rude homme…
– Oui, c’est un malin ; mais il n’est pas infaillible,et je crois que cette fois il se trompe. Allons tout dire àLanthenay !…
… … … … … … .
On a vu qu’Ignace de Loyola avait pris le chemin del’Université.
Mais bientôt, bifurquant à main droite, il redescendit vers laSeine et s’avança vers le Petit-Châtelet.
Loyola marchait lentement, tête basse, Il méditait…
Depuis qu’il avait arraché à la faiblesse de FrançoisIer l’ordre qui mettait Étienne Dolet à sa merci, lemoine n’avait pas encore pris de résolution ferme.
Seulement, dans cette journée même, il s’était rendu à laConciergerie et avait prévenu messire Gilles Le Mahu qu’il feraitle lendemain une visite au prisonnier.
En même temps il avait exhibé l’ordre signé par le roi.
Puis il avait posé au sujet de Dolet diverses questionsauxquelles M. Le Mahu avait répondu de son mieux.
En s’en allant, Loyola avait simplement ajouté :
– Pour la visite que je vais lui faire, il serait bon quele prisonnier fût placé dans un cachot convenable.
– Ce sera fait, révérend père… avait répondu Le Mahu.
Loyola avait hésité un instant, puis il avait dit :
– Je serai peut-être accompagné de quelqu’un…
– Seule ou accompagnée, Votre Révérence sera labienvenue.
– À propos, y a-t-il une chambre de question à laConciergerie ?
– Comment donc ! Il y a tout ce qu’il faut…
Et Le Mahu s’était redressé avec fierté.
– Bien, bien… avait dit Loyola avec indifférence.
Nous suivrons maintenant le moine dans sa promenade nocturne. Ilméditait et réfléchissait aux questions qu’il poserait le lendemainà Étienne Dolet, aux aveux qu’il désirait obtenir, et,méthodiquement, préparait l’ordre de l’entretien qu’il voulaitavoir avec le prisonnier.
Il était neuf heures lorsque Loyola pénétra dans une ruelle quiavoisinait le Petit-Châtelet et s’arrêta devant une maison à unseul étage et d’apparence assez pauvre.
Il leva le marteau de fer qui attenait à la porte. Un judass’ouvrit.
– Que demandez-vous ? fit une voix rude.
– Maître Ledoux.
– Qui êtes-vous ?
– Cela ne vous regarde pas ; je veux parler à maîtreLedoux, par ordre du roi.
Le judas se referma. Loyola entendit un bruit de verrous et dechaînes qu’on décrochait. Enfin la porte s’entr’ouvrit.
– Entrez ! dit l’homme.
Loyola entra et se trouva dans une allée au bout de laquelle,conduit par l’homme, il pénétra dans une vaste salle.
– Maître Ledoux ? demanda le moine.
– C’est moi ! dit l’homme.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, petit, trapu, avecun cou de taureau, des mains énormes et une figure bestialecouverte d’une barbe embroussaillée.
Cet être représentait un symbole de force brutale.
De l’homme, l’examen de Loyola passa à la salle.
Il paraît que celui qu’on appelait maître Ledoux était frileux.Devant la cheminée, il y avait un banc de bois à dossier. Au milieude la salle, il y avait une table sur laquelle traînaient lesrestes du dîner de maître Ledoux.
Mais ce qui attirait invinciblement le regard dans cette salle,ce qui captivait l’attention du visiteur en lui donnant uneimpression pénible, difficile à supporter, c’étaient les murs. Cesmurs étaient peints en rouge sang de bœuf.
Tout autour de la salle et le long des murs, courait une bandede bois également rouge, sur laquelle, de distance en distance,étaient plantés des clous.
Et à ces clous étaient accrochés en bon ordre une fouled’ustensiles proprement tenus ; car ils brillaient, et lesflammes du foyer y jetaient des éclairs rouges.
C’était toute une collection de haches.
Il y en avait d’énormes, à double tranchant ; il y en avaitde petites, massives et lourdes. C’étaient des tenailles de toutesdimensions, des marteaux d’une forme bizarre, de larges épées… Toutcela luisait et grouillait.
L’homme regardait son visiteur en dessous, avec une sorte detimidité farouche. Les yeux de Loyola se ramenèrent enfin surmaître Ledoux.
– Il est possible qu’on ait besoin de vous demain.
– Montrez-moi d’abord l’ordre, fit l’homme sourdement.Loyola déplia un papier que l’homme lut à la lueur du foyer. Car iln’y avait dans la salle ni lampe ni flambeau quelconque.
– C’est bien ! dit Ledoux en rendant le papier àLoyola.
– Il s’agit, dit celui-ci, de quelque chose de très grave.Le prisonnier est d’importance…
Ledoux fit un geste qui signifiait clairement que, pour lui,tous les prisonniers se ressemblaient.
– Il s’agira de procéder en douceur, reprit Loyola.
Ledoux eut un sourire terrible.
– Je connais mon métier, dit-il.
– Ainsi, vous serez prêt ?
– Je suis toujours prêt du moment que j’ai l’ordre.
– Quelqu’un viendra vous chercher. Vous le suivrez… il vousconduira…
– À quoi le reconnaîtrai-je ?
– Il vous dira : Au nom du chevalier de la Vierge.Ledoux s’inclina. Et Loyola sortit après avoir jeté un dernierregard sur Ledoux.
Dans ce regard, il y avait comme une étrange sympathie.
Lentement, Loyola reprit le chemin du Trou-Punais.
Il y arriva vers dix heures et demie.
Tout rêveur, il s’engagea dans l’allée de la maison et ouvrit laporte du logis qu’il s’était choisi.
Étant entré, il voulut refermer la porte derrière lui ;elle résista. Loyola se retourna et se vit en présence d’un hommecouvert d’un manteau, la toque enfoncée sur les yeux. Loyola étaitd’une bravoure audacieuse.
– Que voulez-vous ? demanda-t-il froidement.
– Vous parler, monsieur de Loyola, répondit l’inconnu.
– Qui êtes-vous ?
– Le fils d’Étienne Dolet !
L’homme qui venait de parler ainsi poussa alors le verrou de laporte et se défit de son manteau, qu’il jeta sur une chaise.
– J’ignorais, dit Loyola sans que la moindre émotion semanifestât dans son attitude, j’ignorais que M. Étienne Dolet eûtun fils…
– Je vais vous expliquer, monsieur, pourquoi j’emploie ceterme, dit le jeune homme avec une froideur menaçante.
Loyola ne le connaissait nullement. Mais il admira enconnaisseur la taille souple, les yeux audacieux de Lanthenay, quenos lecteurs ont deviné à ses premières paroles.
– Je prévois, dit alors Loyola, que notre conversationpourra peut-être se prolonger quelque peu. Veuillez donc vousasseoir.
Mais Lanthenay refusa d’un signe de tête, et se contentad’appuyer sa main nerveuse au dossier du fauteuil.
En même temps, avec une rapidité qui prouvait qu’il avaitl’habitude de cette manœuvre, Loyola s’était dépouillé de sa robede moine qu’il laissa tomber et repoussa du pied dans un coin. Ilapparut alors en cavalier, la poitrine couverte d’une cuirasse enpeau de daim, botté, l’épée au côté, et sa main, négligemment, semit à jouer avec le manche en argent bruni d’un poignard qu’ilportait à la ceinture.
– Permettez-moi, dit-il, d’user du droit qu’a tout hommefatigué de s’asseoir en un bon fauteuil…
Il se jeta en effet dans un fauteuil, croisa les jambes, fixa unregard ironique sur Lanthenay, et dit :
– Je vous écoute, monsieur… bien que votre façon de vousprésenter chez les gens, surtout à pareille heure, soit plutôtinsolite. Qu’avez-vous à me dire ?
– Monsieur, dit Lanthenay, je vois que vous essayez desurprendre sur mon visage l’étonnement que vous supposez que jedois éprouver à voir surgir un cavalier…
– Alors que vous pensiez trouver un religieux sansdéfense ?
– Je pensais en effet trouver un vil frocard ;l’étonnement que vous espériez existe sous forme d’une joieréelle ; je vois, monsieur, que je pourrai vous tuer sansremords.
– Ah ! ah ! Vous êtes donc venu dans l’intentionde me tuer ?
– Oui, dit nettement Lanthenay… à moins, cependant, quenous ne nous entendions…
– J’en doute, mon cher, dit tranquillement Loyola qui, avecla pointe de son poignard qu’il venait de dégainer, grattaitpaisiblement ses ongles… Mais vous vous annonciez comme le fils deM. Dolet ?…
– Vous allez comprendre la valeur de ce terme, monsieur deLoyola. Étienne Dolet est mon maître vénéré. C’est lui qui m’ainstruit. Je lui dois le peu que je sais. À force de l’écouter,monsieur, ce flambeau de science a fini par jeter quelques lueursdans les ténèbres de mon ignorance… Mais ce n’est pas tout…L’illustre savant a une fille que j’aime et qui m’aime… La date denotre mariage était déjà fixée. Cet amour, monsieur, était ma seuleraison de vivre. Le grand homme que vous avez fait jeter à laConciergerie avait daigné m’accepter pour gendre et m’avait ouvertsa maison. J’étais de la famille. Comprenez-vous, maintenant, quej’aie le droit de me dire le fils d’Étienne Dolet ?…
– Je ne vous conteste pas ce droit, monsieur…
– Je m’appelle Lanthenay.
– Lanthenay ? fit Loyola avec un singulier sourire. Ilme semble avoir entendu parler de vous… Attendez donc… mais oui,par M. le comte de Monclar !
– C’est possible, dit froidement Lanthenay.
– Le grand prévôt s’intéresse à vous, jeune homme ;c’est d’ailleurs sa fonction de s’occuper activement de tout cequ’il y a à Paris de truands, argotiers et spadassins. Je vois enoutre que M. Dolet avait eu la main heureuse dans le choix d’ungendre. À la fille d’un tel hérétique, il ne fallait qu’un truandpour mari. Tout cela s’harmonise admirablement. Oui, oui, monsieurLanthenay, qui sortez de la Cour des Miracles, vous êtes bien ledigne fils de M. Dolet qui est à la Conciergerie. Tout cela setouche…
Lanthenay avait écouté sans un geste d’impatience.
– Monsieur de Loyola, dit-il lorsque le moine espagnol eutfini de parler, tout à l’heure, vous ai-je assuré, j’ai éprouvé unevéritable joie en constatant que vous n’étiez pas le simple moineque je croyais trouver. Je vous affirme que lorsque je vous ai vuune épée et un poignard, j’ai été aussi très rassuré. Quevoulez-vous ? La conscience d’un truand a de ces bizarreries.Maintenant, monsieur, laissez-moi vous dire que j’éprouve une joieplus grande encore…
– Et la cause de cette joie ?
– En venant vous trouver, je m’attendais à voir un moine,mais un moine d’intelligence supérieure. On m’avait dit, Doletlui-même m’avait affirmé que Loyola était un homme d’envergure… Or,monsieur, vous cherchez à m’écraser par un mépris apparent que vousn’éprouvez pas. Vous tirez entre le nom du grand prévôt et le mienun trait d’union qui a la prétention d’être mortifiant. Je vousvois donc plus petit qu’on ne vous avait dépeint à moi. Vous êtes,monsieur, une intelligence ordinaire. De là ma joie. Car ce m’eûtété un regret que de supprimer une vraiment haute et belleintelligence.
Loyola se mordit les lèvres et fit un geste.
– Au surplus, acheva Lanthenay, si vous étiez la belleintelligence qu’on suppose, vous choisiriez une autre philosophieque celle qui vous a attiré. Vous ne prêcheriez pas le meurtre desinnocents qui ne croient pas ce que vous croyez ou feignez decroire…
– Jeune homme, dit gravement Loyola, n’abordez pas cesredoutables problèmes…
– Vous avez raison, monsieur. Et j’en viens au fait de mavisite. La haine que vous portez à Étienne Dolet…
– Je vous arrête là, s’écria le moine en se levant. Je n’aipoint de haine contre Dolet…
– Monsieur, la plaisanterie a des bornes, et vous tombezdans l’odieux. Mais j’admets même que vous n’avez nulle hainecontre mon malheureux maître. Oh ! Je sais tout ce que vouspourriez dire à ce sujet… Que l’intérêt seul de la religion vouspousse, que vos sentiments personnels ne comptent pas… Donc, c’estentendu, vous ne haïssez pas Dolet, et vous voulez le tuer… Ehbien, moi, monsieur, je ne vous hais pas, mais j’aime Dolet. Et jeveux vous empêcher de l’assassiner…
– Et comment vous y prendrez-vous ?
– En vous faisant une proposition loyale.
– Voyons la proposition…
– Signez un ordre d’élargissement pour Dolet.
– Vous supposez donc que ma signature suffirait ?
– Non, monsieur. Mais si vous déclarez par écrit que vousavez commis un crime abominable en faisant porter par frère Thibautet frère Lubin des livres que vous avez ensuite accusé lemalheureux Dolet d’avoir imprimés… si vous déclarez celaloyalement, si vous ajoutez que vous vous repentez de ce crimemonstrueux, et que vous suppliez le roi de France de faire relâcherDolet innocent et honnête homme s’il en fût, si vous faites cela,monsieur, il est certain que mon maître et ami sera remis enliberté.
Loyola garda quelques instants un sombre silence.
– Est-ce là tout ? demanda-t-il. Si c’est tout,peut-être me rendrai-je à vos prières… Jeune homme, je suis touchéde votre affection pour Dolet, de votre amour pour sa fille…
– Non, monsieur, ce ne serait pas tout, dit tranquillementle jeune homme, car vous seriez capable de signer le papier, et,dès que j’aurais le dos tourné, de courir prévenir M. de Monclar.Il faudrait consentir encore à me suivre jusqu’à une voiture quinous attend sur le quai de Gloriette. Vous monteriez paisiblementdans cette voiture, et quatre de mes amis vous escorteraientjusqu’à une maison où vous demeureriez pendant quelques jours,c’est-à-dire pendant le temps nécessaire pour que Dolet soit mis enliberté et qu’il puisse gagner la frontière la plus proche…
– Et si je ne consens à rien de tout cela ?
– Alors, monsieur, je serai forcé de vous tuer.
– Qu’y gagnerez-vous ?
– D’avoir vengé votre victime.
Loyola se taisait, rêveur, examinant le jeune homme dont levisage calme ne trahissait aucune émotion.
– Décidez-vous, monsieur, dit Lanthenay.
– Je suis tout décidé, monsieur. Je refuse tout, et vous neme tuerez pas.
En disant ces mots, Loyola fit un bond prodigieux pour s’élancersur Lanthenay. Ses veux noirs flamboyaient, et un rictus de fureur,soulevant le coin de ses lèvres, découvrait ses dents blanches etaiguës.
– Meurs, gronda-t-il, comme mourra ton maître impie !En même temps, le poignard s’abattit sur Lanthenay.
Mais celui-ci se jeta de côté.
L’arme ne fit que déchirer la manche de son pourpoint.
– Ah ! misérable ! cria-t-il. Et moi qui hésitaisà te frapper !
En un clin d’œil, il avait tiré son épée.
Loyola, avec un rugissement de colère et de rage, jeta sonpoignard inutile et dégaina son épée.
Au même instant, les deux lames se touchèrent, et les deuxadversaires, en garde, se mesurèrent du regard.
– À la bonne heure ! fit Lanthenay. Tout à l’heure,monsieur, vous aviez une figure d’homme… Vous étiez masqué, sansdoute… maintenant vous avez une face de tigre, et cela vous vaadmirablement…
Loyola, cependant, attaquait avec furie… Le cliquetis des épéesdura dix minutes.
Lanthenay, fidèle à une tactique qui lui avait déjà plus d’unefois réussi, laissait son adversaire s’épuiser, et, de temps àautre, l’excitait encore par quelque parole cinglante.
Tout à coup, il vit que Loyola commençait à faiblir. Son poignetse raidissait. Alors, ce fut à son tour d’attaquer.
Il le fit avec sa froideur habituelle et, coup sur coup, portaquelques bottes terribles. Loyola ne dut son salut qu’à un reculprécipité.
L’instant d’après, il se trouva acculé dans un coin de lachambre. Lanthenay, sur une double feinte suivie d’un dégagé plusrapide que la foudre, se fendit à fond.
L’épée pénétra dans les chairs de l’épaule, qu’elle traversa, etsa pointe alla se briser contre la muraille.
Loyola demeura une seconde debout, sa main crispée sur la gardede son épée. Puis, tout à coup, il lâcha son épée, battit l’air deses bras, et s’affaissa, inanimé…
Lanthenay essuya la lame tronquée de son épée teinte de sang. Ilétait aussi tranquille que si ce terrible drame ne se fût pasdéroulé à l’instant même.
Seulement, il était un peu pâle en regardant Loyola.
– Je pense qu’il ne fera plus de mal à personne,murmura-t-il.
Il s’agenouilla, défit la cuirasse de peau et le pourpoint deLoyola, et découvrit la blessure.
La pointe avait pénétré au-dessus de la cuirasse et la lameavait traversé l’épaule de part en part. La blessure étaitterrible, bien qu’elle saignât à peine.
Lanthenay, de la main, chercha l’emplacement du cœur. Ce cœurbattait à coups très lents et très faibles.
– Il vit encore ! pensa-t-il.
Et il demeura un instant pensif…
La tentation lui vint, violente, d’achever le blessé d’un coupde poignard. Pendant quelques secondes, il tourmenta le manche desa dague… Puis, doucement, il repoussa dans le fourreau l’acier àmoitié sorti.
– Non, dit-il presque à haute voix, ceci est au-dessus demes forces…
Il hésita encore une minute.
– D’ailleurs, reprit-il, s’il n’est pas tout à fait mort,il n’en vaut guère mieux…
Et, pour se confirmer dans cette opinion, il posa à nouveau samain sur le cœur du blessé. Cette fois, il écarta davantage lepourpoint. Dans ce mouvement qu’il fit, sa main, tout à coup,froissa un papier. Lanthenay s’en saisit, le déplia, le parcourutd’un regard, et contint à grand’peine le rugissement de joie quimontait à ses lèvres.
C’était le laissez-passer signé par François Ier.
– Dolet est sauvé ! murmura-t-il avec une puissanteallégresse qui le lit trembler et pâlir.
Il jeta alors les yeux autour de lui, aperçut la robe de moineet le capuchon que Loyola avait repoussés du pied dans un coin. Ils’en saisit, roula le tout en un paquet, et s’élança au dehors.
Le lendemain, Lanthenay, revêtu de la robe de Loyola, lecapuchon rabattu sur les yeux, se présentait à la porte de laConciergerie. Au respect et à l’empressement des gardes, il compritque Loyola avait dû faire des visites à la prison. Quelquesinstants plus tard, il se trouvait en présence de M. Gilles LeMahu.
– Je vois, s’écria celui-ci, que Votre Révérence vientseule… Elle a renoncé à se faire accompagner comme elle en avaitl’intention hier…
– Oui, dit Lanthenay.
– Mon révérend, désirez-vous voir le prisonnier ?
– Oui…
– Je vais vous accompagner…
– L’ordre que j’ai me donne pleins pouvoirs, dit alorsLanthenay en modifiant sa voix qu’il chercha à faire sourde le pluspossible.
– En effet, mon révérend, répondit Le Mahu en ouvrant uneporte. Pleins pouvoirs ! Excepté, toutefois, de faire sortirnotre homme !
Et Le Mahu se mit à rire aux éclats.
– Tout ce que vous voudrez, répéta-t-il, excepté del’emmener faire un tour sur les bords de la Seine…
Et comme la plaisanterie lui paraissait tout à faitréjouissante, il continua :
– D’ailleurs, mon révérend, vous tenez trop à sa santé. Lecher homme risquerait une fluxion de poitrine, par le froid qu’ilfait…
Ayant ri copieusement, M. Le Mahu passa dans un corridor endisant :
– Je montre le chemin à Votre Révérence.
Lanthenay répondit par un signe de tête. Tous deux s’avancèrent,escortés de gardes.
– Je tiens à être seul avec le prisonnier, fitLanthenay.
– Comme vous voudrez, mon révérend… mais c’est peut-êtredangereux.
– J’ai des choses graves à dire…
– C’est bien… Si toutefois vous aviez besoin de secours…vous appelleriez en frappant fortement contre la porte…
– C’est cela…
– Selon le désir de Votre Révérence, j’ai mis le prisonnierdans un cachot convenable. Le drôle ne pourra pas se plaindre…
Lanthenay, cependant, notait soigneusement le chemin parcouru,comptait les pas, et fixait dans sa tête la topographie exacte dela prison.
– Vous l’avez changé de cachot ? dit-il entressaillant.
– Oui, mon révérend.
– Eh bien, à dater d’aujourd’hui, il ne faut plus qu’ilsoit changé…
– Entendu, révérend père… Nous y sommes.
M. Le Mahu fit signe au porte-clefs. Celui-ci ouvrit une portemassive dont les verrous grincèrent.
– Entrez, mon révérend, dit Le Mahu à voix basse, et, aupremier geste de cet homme, appelez !…
Lanthenay entra. La porte se referma, sans toutefois qu’onrepoussât les verrous.
Le jeune homme écouta un instant, pour s’assurer que Le Mahus’éloignait réellement, puis, se tournant vers Étienne Dolet, illaissa tomber son capuchon et tendit ses bras. Il fallut à Dolettoute la puissance qu’il avait sur lui-même pour ne pas jeter uncri qui les eût perdus tous les deux. Les deux hommess’étreignirent silencieusement.
Puis Dolet entraîna Lanthenay dans l’angle de son cachot le pluséloigné de la porte.
Son premier mot, prononcé à voix basse, fut :
– Julie ?
– Désespérée, mais vaillante.
– Avette ?
– En bonne santé toutes deux !
– Comment as-tu fait ?
– J’ai tué Loyola.
Dolet eut un long frisson d’admiration pour l’homme qui, trèssimplement, continuait :
– Je l’ai tué, ou du moins mortellement blessé ; jelui ai pris un papier signé du roi et vous mettant à sa merci, jeme suis revêtu de sa robe, et je suis venu…
– Ô mon fils ! mon fils ! murmura Dolet enétreignant la main de Lanthenay.
– Mais vous ? demanda celui-ci.
– Ne parlons pas de moi. J’ai horriblement souffert.
– Oui, reprit fiévreusement Lanthenay ; ne perdons pasde temps en paroles inutiles… Père… je suis venu pour voussauver.
– Comment ?
Lanthenay se défit vivement de sa robe de moine et la présenta àDolet. Celui-ci eut un nouveau regard d’admiration pourLanthenay.
– Comme je suis fier de toi ! dit-il, et comme Je suissûr que mon Avette sera heureuse avec toi !
– Vite, père !
Dolet haussa les épaules.
– Vous refusez !
– Oui…
– Vous êtes utile… moi, non !
– Tu es une vie humaine, j’en suis une autre, voilàtout.
Cela avait été bref, poignant, sublime.
Lanthenay comprit que jamais Dolet ne consentirait.
Et, à ce moment, cette pensée lui traversa l’esprit :
– Comment ai-je pu croire qu’il consentirait !
Il reprit :
– Il faut donc chercher un autre moyen.
– Oui, mon fils : n’importe quoi ; tout ce que tuvoudras, excepté sauver ma vie en sacrifiant la tienne.
Lanthenay était livide.
– Père, il y a un moyen, finit-il par dire.
– Lequel ?
Lanthenay glissa un poignard dans la main de Dolet.
– Voici, dit-il rapidement. J’appelle. On vient ouvrir.Nous sortons ensemble en tuant tout ce qui s’oppose à notre fuite.Dehors, Manfred et vingt hommes résolus sont postés en face de lagrande porte et nous attendent. Nous crions. Ils nous entendront,et, alors, ils se ruent sur la porte… Nous avons convenu tout celacette nuit, pour le cas où vous n’accepteriez pas de sortirseul…
– Ce moyen me paraît assez raisonnable, dit froidementDolet. Embrasse-moi, mon fils.
Dolet et Lanthenay échangèrent la suprême accolade. Puis, Dolet,le poignard à la main, demanda :
– Tu es prêt, mon fils ?
– Je suis prêt, père !…
– Eh bien, appelle !
Lanthenay marcha résolument à la porte sur laquelle il frappa àgrands coups de poing.
– À moi ! à moi ! cria-t-il.
Aussitôt, des pas retentirent dans le corridor…
– Attention ! dit Lanthenay.
La porte fut violemment ouverte. Cinq ou six gardesapparurent.
– Place ! rugit Lanthenay qui s’élança, le poignard àla main.
Dolet bondit derrière lui.
– Arrête ! arrête ! vociférèrent les gardes.
Mais, profitant de la stupéfaction qui avait un instant paralyséles soldats, Dolet et Lanthenay s’étaient jetés dans le corridor enune course éperdue.
Lanthenay était un esprit méthodique. Ce qui s’était une foisgravé dans sa tête n’en sortait plus. L’itinéraire qu’il avaitsuivi avec Gilles Le Manu était rigoureusement présent à samémoire. Il n’eut pas une hésitation. Deux minutes plus tard, ilarrivait, toujours accompagné de Dolet et toujours poursuivi par lameute hurlante des gardes, à un grand vestibule où se trouvait laporte de la prison…
À gauche de la porte, il y avait un corps de garde, et dans cecorps de garde, vingt soldats en armes.
Dolet et Lanthenay s’élancèrent vers la porte.
Les soldats en masse se jetèrent entre eux et cette porte, lahallebarde croisée. Gilles Le Mahu apparut effaré, tremblant etblême, balbutiant :
– Mon révérend… mon révérend…
– À nous, Manfred ! hurla Lanthenay.
À ce cri, il se fit un étrange mouvement dans la rue. Des gensde mauvaise mine qui rôdaient autour de la prison se ruèrent sur laporte. Manfred, en tête, tira sa large épée et se précipita encriant :
– Tue ! tue ! pille !
À ce moment, une troupe nombreuse de cavaliers déboucha au grandtrot sur la rue.
À la tête de ces cavaliers galopait le grand prévôt.
La veille de ce jour, pendant la nuit, se produisait unévénement qu’il nous est impossible de passer sous silence.
Depuis quelques jours, depuis surtout, que Montgomery avaitarrêté Triboulet pour le conduire à la Bastille – du moins selon lerécit que le capitaine en fit au roi, et nous savons ce qu’il yavait de vrai dans ce récit – depuis quelques jours donc, SaMajesté était plus morose que jamais. En effet, Monclar ne luiapportait aucune nouvelle de Gillette.
Le grand prévôt avait tout d’abord pensé à obligerMme de Saint-Albans à dire ce qu’elle savait surl’enlèvement de la duchesse de Fontainebleau. Au fond, ilconnaissait la réponse que lui ferait la vieille damed’honneur.
Mais cette réponse, il la lui fallait officielle, afin depouvoir accuser nettement la duchesse d’Étampes.
Monclar s’était donc rendu à la Bastille pour« interroger » Mme de Saint-Albans.
Soit que le gouverneur eût eu pitié de la pauvre femme, un peufolle mais pas méchante, soit qu’il eût subi d’occultes influences,Mme de Saint-Albans avait été placée dans une chambretrès convenable, meublée d’un lit, un véritable lit, d’une table etd’un fauteuil.
De plus, la prisonnière avait permission de faire venir dudehors ses repas et toutes sortes de confiseries qu’elle adorait.La bonne vieille passait donc son temps à croquer des bonbons enattendant d’être délivrée, chose qui ne pouvait tarder, d’aprèsl’assurance formelle que lui en avait donnée Mme laduchesse d’Étampes.
Or, dans la matinée même du jour où M. de Monclar avait pris larésolution de « questionner » la vieille dame, on avaitapporté à la Bastille un panier de fruits pour elle. Et comme legouverneur avait donné une fois pour toutes l’ordre de laisserentrer telles victuailles qu’il plairait à Mme deSaint-Albans de se faire envoyer, le panier de fruits avait étéaussitôt porté à sa chambre.
Le grand prévôt était arrivé à la Bastille sur l’heure de midiet avait exposé au gouverneur qu’il avait l’intention dequestionner un peu Mme de Saint-Albans.
– Pauvre femme ! avait murmuré le gouverneur.
Mais il avait aussitôt ajouté :
– À vos ordres, monsieur le comte. C’est l’heure du dînerde Mme de Saint-Albans, et je doute qu’elle soitsatisfaite de ce supplément de repas que vous lui apportez.
Sur ce, le gouverneur avait donné l’ordre de tenir tout prêtdans la chambre des questions.
Le tourmenteur spécialement attaché à la Bastille s’étaitaussitôt rendu à son poste et avait commencé, en sifflotant un airde chasse, à faire chauffer les fers.
Pendant ce temps, M. de Monclar avait accompagné le gouverneurjusqu’à la chambre de la prisonnière.
– Si elle veut parler tout de suite, avait dit legouverneur, qui était dans son genre une façon de philanthrope,cela lui évitera la peine de descendre dans la chambre desquestions, qui est dans les sous-sols, et fort humide…
Le grand prévôt s’était incliné sans sourire, ce qui avait glacénet l’éloquence philanthropique du gouverneur. On avait ouvert laporte. Mme de Saint-Albans était assise à sa table et nese leva pas lorsqu’on ouvrit la porte.
– Elle s’est endormie après son dîner ! dit legouverneur.
Et il toucha la vieille dame à l’épaule. Mme deSaint-Albans ne bougea pas. Le gouverneur alors se pencha sur elleet la regarda. Il poussa un cri.
Mme de Saint-Albans était blanche comme la cire.
– Vite ; un médecin ! ordonna le gouverneur.Cette malheureuse se meurt !
Monclar se pencha à son tour.
Puis il se releva en disant froidement :
– C’est inutile : Mme de Saint-Albans estmorte…
– Morte ! fit sourdement le gouverneur, réellement émucette fois, à la pensée qu’on allait peut-être le rendreresponsable de cet accident.
– Oui, dit Monclar avec le même flegme, elle est bienmorte, allez ! Voilà la question terminée…
Il jeta un regard terne sur la table. Il aperçut le panier auxfruits. Un singulier sourire erra sur ses lèvres minces.
– Quel malheur ! se lamentait le gouverneur. Croyezbien, monsieur le grand prévôt, que tout a été fait, cependant,pour que la prisonnière n’eût pas trop à souffrir.
– Voilà de beaux fruits ! dit froidement Monclar endésignant le panier qui était sur la table.
Le gouverneur fixa un profond regard sur le grand prévôt. Maisle visage de celui-ci était impénétrable.
– Quand les a-t-on apportés ? continua Monclar.
– Ce matin même ! dit un garde ; j’étais au postequand on a remis le panier à la geôle…
– Et qui les a apportés ?
– Un jeune homme…
– Brun ? les yeux en dessous ? les cheveuxnoirs ?
– C’est cela même, monseigneur.
– Tite ! songea Monclar. Ah ! Mmed’Étampes, avec un pareil secret, je me charge de vous conduire oùje voudrai !…
Il reprit à haute voix :
– Et ce jeune homme a-t-il dit de quelle part il apportaitces fruits à Mme de Saint-Albans ?
– Non, monseigneur. Il a simplement remis le panier.
– Personne n’a mangé de ces fruits ?
– Non, monseigneur.
– Monsieur le gouverneur, dit Monclar, je vous conseillevivement de n’y pas goûter…
– Monsieur le comte, balbutia le gouverneur, vous croyezdonc…
– Chut ! Je ne crois rien. Je vous conseillesimplement de faire disparaître ces fruits.
– Qu’on porte cette corbeille chez moi ! ordonna legouverneur. Je détruirai moi-même ces fruits dans le feu…
Un garde s’empara de la corbeille, et, non sans précaution,l’emporta…
Monclar sortit alors, suivi du gouverneur quirépétait :
– Pauvre femme !… Et quel malheur !…
– Oui, fit le grand prévôt… juste le jour où j’avais besoinde l’interroger…
– Mon cher comte, dit le gouverneur avec inquiétude, vousne pensez pas que j’y sois pour quelque chose ?
– Allons donc !… vous plaisantez… la Saint-Albans estmorte, il n’y a qu’à l’enterrer, voilà tout !
– Oui, voilà tout ! appuya joyeusement legouverneur.
Monclar se rendit au Louvre.
– Mme la duchesse d’Étampes l’échappebelle ! songeait-il.
En passant dans un corridor, devant une porte entrebâillée, ilsembla au grand prévôt qu’il entendait comme un murmure de voixderrière cette porte.
Curieux par tempérament et par métier, Monclar poussa doucementla porte et passa la tête dans l’entrebâillement.
Au fond de la pièce, dans une embrasure de fenêtre, deuxpersonnes causaient à voix basse. Monclar tressaillit : de cesdeux personnes, l’une était la duchesse d’Étampes, et l’autre Alaisle Mahu, cet officier subalterne que nous avons vu à l’œuvre.
– Voilà qui est curieux, pensa le grand prévôt.
Il retira sa tête et écouta attentivement. Mais quelle que fûtsa bonne volonté, il ne put entendre un seul mot de ce qui sedisait. Un mouvement, un froufrou de la robe soyeuse de la duchesseindiqua au comte que l’entretien était terminé. Il se glissarapidement le long du corridor, et, lorsque la duchesse sortit, ilavait disparu au détour du fond.
Le grand prévôt ruminait :
– Quel lien peut-il y avoir entre ce Le Mahu, pauvrediable, et la puissante duchesse ? Cet homme est à vendre auplus offrant… Est-ce que la duchesse est en train del’acheter ? Pour quelle besogne ? Le drôle est sansconscience et sans scrupule, capable de tout… Ou plutôt, nel’a-t-elle pas déjà acheté ? Mais pourquoi ?
Tout à coup, le grand prévôt se frappa le front et sourit.
– C’est enfantin, se dit-il. Le Mahu était le valet de cœurde la vieille Saint-Albans ! Maintenant je reconstitueraisl’enlèvement de Gillette comme si j’y avais assisté.
Et lorsqu’il se trouva en présence du roi, Monclar put luidire :
– Sire, Mme de Saint-Albans est morte ce matind’une colique ; je n’ai donc pu lui faire appliquer laquestion, mais j’ai sous la main quelqu’un qui en sait probablementautant qu’elle, et ce quelqu’un parlera.
Le roi répondit par un geste de presque indifférence.
François Ier renonçait-il donc à retrouverGillette ?
Nullement. Plus que jamais il était épris d’elle, et le troubleoù le jetait la question assez obscure de savoir si elle était biensa fille ne faisait que l’exciter davantage.
Le roi songeait à Gillette… Mais il songeait aussi à uneautre : le roi était amoureux… Le roi avait uncaprice !
Vers neuf heures du soir, selon leur habitude, La Châtaigneraieet d’Essé entrèrent dans la chambre de François Ier.Quant à Sansac, il avait disparu. Seuls, ses deux amis eussent pudire ce qu’il était devenu, mais ils gardaient à ce sujet unsilence obstiné.
Bassignac, premier valet de chambre, achevait d’habiller le roiqui était préoccupé.
Un caprice d’amour était pour lui une grande affaire.
– Venez, messieurs, dit-il, quand il fut prêt.
– Où allons-nous, sire ? demanda La Châtaigneraie.
– Où nous avons été hier, où nous avons été avant-hier…
D’Essé et La Châtaigneraie se regardèrent en souriant.
Les trois hommes sortirent du Louvre par une porte dérobée dontle roi avait seul la clef et s’acheminèrent aussitôt vers l’égliseSaint-Eustache. Le roi mit bien une demi-heure à franchir l’espacequi sépare le Louvre de Saint-Eustache, et qui demande cinqminutes…
Il réfléchissait profondément.
Et toutes ses réflexions se résumèrent par ce mot :
– Pardieu, messieurs, il n’est duchesse ni princesse quim’ait résisté comme cette ribaude !
– C’est qu’elle ne sait pas à qui elle a affaire,sire !
– Et je veux qu’elle continue à l’ignorer.
– Bien, sire… mais nous sommes arrivés…
Le roi leva la tête et se vit devant une porte close. Il eut unfrémissement qui l’agita de la tête aux pieds.
– Par Notre-Dame, fit-il en essayant de sourire, je tremblecomme à mon premier rendez-vous !
Et il frappa lui-même du poing avec violence… La porte s’ouvritaussitôt. On entendit des éclats de rire, des chants d’ivrogne… Leroi était chez la Maladre !
– Entrez, mes jeunes seigneurs ! fit une voix defemme. Au mot de jeunes, François Ier seredressa en souriant.
– Mettez-nous en quelque coin où nous soyons tranquilles,dit-il.
La femme ouvrit une porte, et les trois hommes entrèrent dansune pièce presque luxueusement meublée.
– C’est la chambre des princes ! dit la femme avec unsourire empressé.
– Oh ! oh ! fit François Ier, maispour nous, pauvres gentilshommes de province, c’est tropbeau !
– Bah ! entrez tout de même…
– C’est bon. Apporte-nous du vin…
– Et qu’il nous soit servi par la main des grâces !dit La Châtaigneraie.
Ils s’installèrent dans des sièges larges et bas, dont le boisétait garni de coussins de velours.
– Par la Mort-Dieu, le cœur me bat ! dit François.
– Mais c’est donc un véritable amour, sire ? ditd’Essé.
– D’abord, mon cher, n’oubliez pas que ce mot est de tropici ; je suis un pauvre gentilhomme ; ensuite, pourquoine serait-ce pas de l’amour ? Ce cou flexible, ces seins deneige, ces beaux bras si admirablement tournés… pourquoi ces chosesmerveilleuses ne m’inspireraient-elles point de l’amour ?Eh ! messieurs, qu’est-ce que l’amour, sinon un perpétuelrecommencement du désir ! Or, je désire cette femme, je la…mais la voici !
Trois femmes entraient en effet à ce moment dans la pièce. L’uned’elles s’appelait Mésange ; la deuxième, Fauvette. Leurscostumes n’avaient rien de cette réserve qui peut effaroucher deshommes en joie. Leurs robes légères et soyeuses ne tenaient qu’àune agrafe. En sorte qu’à peine assises sur les genoux de LaChâtaigneraie et de d’Essé, elles se trouvaient à moitié dévêtues.On les entendit aussitôt rire gentiment en versant du vin blancdans les gobelets d’étain des gentilshommes.
En effet, Mésange et Fauvette ne s’y étaient pas trompées :elles avaient été tout droit à d’Essé et à La Châtaigneraie,laissant leur compagne se diriger vers le troisièmegentilhomme.
Pour en finir tout de suite avec cette scène sur laquelle nousne saurions insister et que notre seul désir d’être exact nousoblige à esquisser, disons que cinq minutes plus tard, les deuxfolles créatures avaient disparu avec leurs compagnons. Peut-êtreles deux gentilshommes s’étaient-ils arrangés pour que le roi fûtlibre le plus tôt possible…
Quant à la troisième jeune femme, elle s’était assise en face deFrançois. Elle était masquée d’une sorte de loup noir. Mais cemasque de velours ne servait qu’à rehausser l’éclat de ses lèvreset la blancheur neigeuse de son sein qui était à découvert.
D’admirables cheveux blonds tombaient sur ses épaules nues etlui faisaient un manteau que lui eût envié Diane de Poitiers,pourtant si fière de sa magnifique chevelure.
Comme nous l’avons dit, cette femme s’était assise en face deFrançois Ier, et non près de lui.
Le roi s’était soulevé, avait salué avec cette altière bonnegrâce qui ne l’abandonnait jamais devant une femme, et saisissantla petite main de la femme masquée, avait déposé un ardent baisersur le poignet délicat. Puis il se rassit, saisit le broc d’étainrempli de vin blanc qu’elle avait apporté, et versa lui-même àboire dans les gobelets.
– Ces mains adorables ne sont point faites pour servir,dit-il.
– Ah ! monsieur, vous me parlez comme à une duchesse,et je ne suis pourtant qu’une humble bourgeoise…
– Une bourgeoise ! exclama le roi.
– C’est trop encore, n’est-ce pas ?… Je dirai donc unemalheureuse ribaude…
– Non, non, ma belle enfant ! Vous n’êtes point uneribaude. Vos manières, vos paroles aisées, le son de votre voix sidouce malgré le soin que vous prenez de la travestir, comme vousmasquez votre visage, tout me prouve que vous êtes femme dequalité…
– Peut-être ! dit gravement la femme.
– Mais ne consentirez-vous point à retirer ce masque ?Ne m’admettrez-vous pas au bonheur de contempler votrebeauté ?…
– Non, monsieur, c’est un vœu que j’ai fait de demeurermasquée…
– Toujours ?…
– Non pas ! Ce serait trop cruel ! dit la femmeen riant.
– Oui ! Cruel pour ceux que vous privez ainsi d’unadmirable spectacle…
– Je suis belle, en effet, dit tranquillement l’étrangeribaude ; mais rassurez-vous, monsieur, mon vœu prend fin dansquelques heures…
– Dans quelques heures !… Ah ! si j’étais roi,madame, je donnerais jusqu’à ma couronne pour être celui quidénouera les cordons de ce masque et le fera tomber !
La ribaude éclata de rire.
– Vous riez, méchante ? dit le roi.
– Je ris parce qu’on m’a si souvent dit des choses de cegenre ! Il est étonnant, monsieur, que les hommes emploientpour nous séduire les mêmes expressions, ou presque…
– Mais vous, madame, parmi ceux qui vous ont fait depareilles déclarations, n’en avez-vous aimé aucun ?
– J’en ai aimé un, répondit la ribaude en redevenant grave,un seul.
– Mort-diable ! Que n’ai-je été celui-là !…
La ribaude eut un étrange sourire.
– Et cet homme si heureux, comment s’appelait-il ? fitFrançois Ier.
– Tenez-vous beaucoup à le savoir ? demanda-t-ellecoquettement.
– Si j’y tiens ! Le nom d’un rival est aussi importantau cœur de qui aime que le nom de la maîtresse !
– Eh bien, mon gentilhomme, je n’ai jamais su son nom… jene connais que son prénom… il s’appelait François.
– François !… Mais moi aussi je m’appelleFrançois !
– Comme mon amant !… Comme le roi deFrance !…
– Oui, ma belle enfant… Comme le roi… Et je suis sûr que leroi voudrait pousser plus loin la similitude de situation… s’ilavait l’heur de vous connaître… Mais revenons à cet homme… à ceFrançois… Vous ne l’aimez plus ?
– Il est mort ! dit la ribaude d’une voix qui fittressaillir le roi.
Et elle ajouta :
– Je l’ai tué.
Le roi tressaillit. En même temps, elle vida d’un trait songobelet de vin et François Ier surprit un éclair dansles yeux de la ribaude qui flamboyèrent au fond de leurs trous develours noir. Mais loin d’avoir abattu sa passion, cet incident nefit que l’exciter. Cette femme avait tué !… C’est qu’elledevait éprouver de bien violentes passions !
– Vous l’avez tué, dit-il en saisissant par-dessus la tablela main de la femme masquée ; et vous me dites celasimplement… Savez-vous que vous êtes bien imprudente…
– Comment cela, monsieur ?
– Si, par hasard, au lieu d’être le pauvre gentilhomme quevous supposez… j’étais…
– Eh bien ? dit-elle avidement.
– Si j’étais le grand prévôt, par exemple ?
Elle éclata de rire.
– Que feriez-vous donc ?
– Mais il me semble que mon devoir serait de vous arrêterséance tenante ; votre procès serait instruit, et, dans unequinzaine, ce corps si charmant, cet adorable corps que j’ai làdevant mon admiration, se balancerait au bout de l’une des cordesde Montfaucon !
Ce fut au tour de la ribaude de tressaillir.
– Montfaucon ! murmura-t-elle sourdement.
Mais se remettant aussitôt, elle ajouta :
– En ce cas, monsieur, vous seriez presque aussi lâche quele François dont je vous parle…
– Remarquez bien, ma belle enfant, que j’ai dit : Sij’étais le grand prévôt… Heureusement, je ne suis pas le grandprévôt, ni rien d’approchant, et le secret que vous m’avez confiéest aussi en sûreté dans ma conscience que dans votre cœur.D’ailleurs, fussé-je même le grand prévôt, que j’aimerais mieuxtrahir mon devoir…
– Ah ! fit-elle avec une sombre ironie, on voit quevous êtes galant homme !
– Et vous dites, reprit le roi, que votre amant a étélâche ?…
– Ai-je dit cela ?
– Il me semble…
– Si je l’ai dit, cela est… bien que le terme de lâche soitencore trop pauvre pour exprimer mon sentiment…
– Oh ! oh ! que vous a donc fait ce pauvrehomme ? s’écria François Ier en riant. Sans douteil fut volage ?…
– Vous voulez savoir ce qu’il m’a fait ? Eh bien, jevais vous le dire… Puisque j’ai commencé une confidence, il fautque je l’achève… Et puis… vous me plaisez… achevât-ellelanguissamment.
– Mort-Dieu ! si cela était !…
Et François Ier, ivre de passion, attira à lui laribaude qui, cette fois, résista faiblement. L’instant d’après,elle se trouvait assise sur ses genoux, ses bras noués autour ducou du roi… et leurs lèvres s’unirent dans un baiser violent…
– Tu m’aimes donc un peu ? demanda le roi,palpitant.
– Je vous l’ai dit… vous me plaisez, voilà tout.
– Viens ! oh ! viens !…
– Non !
– Mais je t’aime, moi ! Mais je te veux !…Viens.
– Tout à l’heure ! Vous ne voulez donc pas entendremon histoire ?…
– Ah ! oui, ton histoire… que m’importe !Princesse ou ribaude, Je t’aime telle que tu es… Viens !…
– Laissez-moi ! fit-elle en se défendant simaladroitement que sa robe légère se déchira du haut en bas etqu’elle apparut resplendissante dans sa nudité de marbre…
Fou de passion, délirant, le roi la saisit, l’enleva dans sesdeux bras, traversa la pièce en courant, et enfonça d’un coup depied une porte qui donnait sur une chambre à coucher… Deux heuress’écoulèrent.
La Châtaigneraie et d’Essé étaient revenus dans la salle avecMésange et Fauvette. En constatant que le roi avait disparu avec laribaude masquée, ils eurent un sourire.
– Noël ! fit La Châtaigneraie en riant. Le sacrifices’est accompli !
– Pourvu qu’il n’en sorte pas quelque futur baron ayantdroit de s’asseoir sur la dernière marche du trône ! ajoutad’Essé.
– Bah ! notre ami n’en est plus à compter… un deplus !…
À ce moment, on entendit un cri qui ressemblait à un cri deterreur.
La Châtaigneraie et d’Essé se regardèrent, tout pâles.
– Par le diable ! on dirait la voix du roi !…
Les deux hommes se précipitèrent vers la porte derrière laquelleavait retenti le cri. Mais, à cet instant, la porte s’ouvrit le roiparut. Il était livide…
– Partons, messieurs, dit-il d’une voix tremblante.
Ils sortirent tous les trois, si empressés que leur départressemblait à une fuite.
– Sire, demanda La Châtaigneraie quand ils furent dehors,nous expliquerez-vous…
– Cette femme, messieurs… cette ribaude…
– Eh bien, sire ?…
– Ce n’était pas une femme… c’était un spectre !
Les deux gentilshommes se regardèrent d’un air qui voulaitdire :
– Est-ce que le roi deviendrait fou ?
Mais François Ier avait pris à grands pas le chemindu Louvre. Ils le suivirent tout étonnés, et, quelques minutes plustard, ils arrivaient à la petite porte dérobée où le roi leur donnacongé en disant :
– Bonsoir, messieurs… Pas un mot sur cette aventure…jamais, entendez-vous !
Voici ce qui s’était passé : le roi, on vient de le voir,avait entraîné la ribaude dans la chambre à coucher voisine de lasalle où il se trouvait.
Nous pénétrons dans cette chambre au moment où FrançoisIer achevait de s’ajuster, et où la ribaude, lasse etlanguissante, étendue sur un lit, se reposait dans une attitudenonchalante, pleine d’un charmant abandon.
Le roi vint s’asseoir, tout habillé, sur le bord du lit.
– Voyons, dit-il, ne veux-tu pas, maintenant, retirer tonmasque ? Jour de Dieu ! ma toute belle, il n’y a qu’unefemme au monde, et c’est toi !…
– Vous mentez, monsieur ! dit la ribaude.
– Non, non, je te le jure !
– Sur quoi ?
– Sur mon honneur de gentilhomme…
Elle eut un rire funèbre qui fit frissonner le roi.
– Vous n’êtes point gentilhomme, dit-elle.
Il eut un froncement de sourcils. Mais, se ravisant aussitôt, ilsongea :
– Bah ! Il vaut mieux encore qu’elle croie ce qu’elledit là !…
Il reprit :
– Ne disais-tu pas tout à l’heure que ton vœu prenait fincette nuit même ?
– Oui, mon doux seigneur… Car j’avais fait vœu de gardermon masque jusqu’au jour où je trouverais un homme qui me feraitoublier… l’autre…
– Tu es adorable !… Mais voyons… cet autre, tu lui enas donc bien voulu ?
– Je l’ai haï, et je le hais encore… oh ! d’une hainemortelle, bien que ma haine soit satisfaite à cette heure…
– C’est vrai, tu m’as dit que tu l’avais tué…
– Oui, je l’ai empoisonné.
François Ier fit la grimace.
– J’eusse mieux aimé un coup de poignard, dit-il.
– Aussi bien eussé-je employé le poignard si cet homme eûtmérité mieux que le poison… s’il eut été gentilhomme. Mais c’étaitun lâche, et j’ai employé pour lui l’arme, des lâches…
– Conte-moi cela.
– Ah ! ah ! vous voulez bien, maintenant,connaître mon histoire ?
– Mais oui, ma belle. D’ailleurs, tout ce qui te touchem’intéresse.
– Eh bien, donc, sachez que j’étais, il y a quelquesannées, une pauvre jeune fille sans la moindre fortune et n’ayantpour elle que sa beauté… Ma mère venait de mourir, presque dans lamisère… morte sous mes yeux, désespérée de me laisser seule aumonde sans argent, sans amis, sans parents… Pauvre mère !j’aurais dû mourir avec elle !
– Mais elle est fort lugubre, ton histoire ;Mort-Dieu, j’aimerais mieux parler d’amour…
– Attendez, mon gentilhomme ; tout à l’heure vousallez la trouver bien plus lugubre encore… J’étais fière, je nevoulais pas écouter les propositions qu’on me faisait. Quevoulez-vous, monsieur, la fierté, c’est la richesse des pauvresgens… Il faut vous dire que beaucoup de seigneurs et de bourgeoism’offrirent de m’enrichir pour me posséder, mais que pas un n’eûtvoulu de moi pour épouse. Un seul consentit ce sacrifice. C’étaitun bourgeois, riche, considéré, estimé ; il eût été échevins’il l’eût voulu ; mais cet homme dédaignait une foule dechoses qu’aiment les autres hommes. Il vint donc à moi et medit : « Voulez-vous être ma femme ? Je suis trèsriche ; je vous enrichirai ; je vous mettrai à l’abri desinsultes et, en échange, je ne vous demande rien… Vous ne serez mafemme que de nom… Seulement, si un jour, dans un an, dans cinq ans,votre cœur a un battement d’affection pour moi, vous me le direz,et je serai largement récompensé… »
La ribaude s’arrêta, en proie à une émotion terrible.
– Par Notre-Dame ! s’écria le roi, ce bourgeois s’estconduit en gentilhomme…
– Vous le calomniez, monsieur ! dit gravement laribaude.
Et avant que François Ier eût pu relever ce mot amer,elle poursuivit :
– J’acceptai les offres de cet homme loyal et si vraimentsupérieur par sa bonté. Il n’était plus jeune ; il n’était pasbeau, mais je me jurai de me forcer à l’aimer ; ou, si tout aumoins je n’y arrivais pas, de lui donner la pieuse illusion del’amour. Nous fûmes mariés. Je feignis pendant deux mois deréfléchir à ma situation et de débattre avec moi-même si je devaisdevenir sa femme. Lui, cependant, s’ingéniait à me faire la viedouce et agréable. J’essayai de l’aimer, sincèrement. Et j’y seraispeut-être parvenue. En attendant, je lui accordai un soir lasuprême récompense qu’il ne me demandait pas. Je me donnai à lui,sinon avec amour, du moins avec une joie véritable. Hélas !que ne lui suis-je demeurée fidèle !
La ribaude s’arrêta encore, la gorge déchirée par une sorte derâle.
– Eh là ! s’écria gaiement François Ier,c’eût été péché, vraiment !
– Vous trouvez, mon gentilhomme ?
– Quand une femme est divinement faite, comme tu l’es,c’est un devoir pour elle que de tromper son mari !
– Ainsi fut fait, monsieur, riposta la ribaude d’une voixâpre. Un jour, un gentilhomme, une façon de prince, quelqu’un detrès haut placé enfin, se trouva sur mon chemin. Je l’aimai tout desuite, sans savoir qui il était…
– Ah ! ah ! c’était le fameux François ?
– Tout juste ! Celui qui s’appelait comme vous…
– Et comme le roi de France ! acheva FrançoisIer en éclatant de rire.
– Oui… comme le roi lui-même !
– Et tu dis que c’était un prince ?
– Il me le dit, du moins. Et longtemps je le crus, jusqu’aujour où je m’aperçus que le prince n’était qu’un manant, avec uneâme de laquais…
– Tu es sévère pour ce pauvre diable… N’est-ce pas assez del’avoir tué ?
– C’est la colère qui m’emporte… vous avez raison… Je parlecomme si vraiment il était là, devant moi, assis sur le bord de celit, à la place où vous êtes… Et alors, je me figure qu’ilm’entend… Et j’ai envie de lui crier mon mépris plus fort que mahaine, et de lui dire : François, tu as vainement pris l’habitet le titre de prince. Sache que je t’ai deviné, tu es plus manantque le dernier manant, et tu as l’âme d’un laquais !
– Jour de Dieu, ma belle, tes jolis doigts ont des griffesde tigresse !
En effet, en parlant comme elle venait de le faire, la ribaudes’était tout à coup soulevée ; elle était à genoux, souple,ramassée, pareille vraiment à une jolie tigresse ; elle avaitsaisi une main de François Ier et ses ongles acéréss’incrustaient dans cette main.
– Oh ! pardon ! fit-elle en revenant à elle. J’aiquelquefois de ces délires de rage…
– Griffé par toi, c’est encore un plaisir, dit galamment leroi. Mais continue…
– Où en étais-je ? Ah ! je rencontrai donc cegentilhomme… Et je l’aimai, parce que je crus lire dans ses yeux unvéritable amour. Je l’aimai parce que ses paroles avaient un accentde sincérité qui me transportait. C’était un prodigieux comédien…Ce ne fut pas son titre qui me séduisit. J’eusse préféré le savoirpauvre et d’humble naissance. Je l’aimai avec toute mon âme, avectoute la fougue d’un cœur vierge…
Depuis quelques instants, la ribaude avait sauté à bas du lit.Elle avait commencé à s’habiller.
François Ier remarqua qu’elle revêtait un costume decavalier. Il suivait d’un œil amusé les détails de cette opération,sans songer à s’étonner. La ribaude continua :
– Je fus donc parjure au malheureux qui m’avait donné savie, qui m’avait fait une existence de douceur et d’élégance, oùtous mes caprices étaient satisfaits avant que d’avoir étéexprimés… Je n’avais pas de remords, ou, si j’en eus, ils furentvite étouffés par l’amour.
– Et il t’abandonna, n’est-ce pas ?
– Oui. Cela vous fait rire ?
– Avoue qu’il n’y a pas de quoi pleurer…
– C’est étonnant ! Vous parlez comme il parlait…
Cette fois, la voix de la ribaude eut une si étrange intonationque François Ier frémit et qu’une vague inquiétudecommença à s’infiltrer dans son esprit.
Mais déjà elle continuait :
– S’il n’avait fait que de l’abandonner, ce serait peu dechose… J’en fusse morte de chagrin, voilà tout… Or, jevis !
– Que t’a-t-il fait, alors ? fit le roi devenu sérieuxet attentif.
– Un jour, mon amant eut assez de moi… Nos rendez-vousétaient dans une petite maison écartée… Le jour où mon amant eutassez de moi, au lieu de m’abandonner, comme vous disiez, au lieude me signifier mon congé, au lieu enfin de se comporter simplementcomme une bête repue…
– Eh bien !… Achève donc !…
– Eh bien, il s’en fut trouver mon mari…
François Ier, qui était assis sur le bord du lit, seleva d’un bond et marcha sur la ribaude qui achevait de placer sursa tête une toque en velours noir.
– Que dis-tu là ? s’écria-t-il.
– Ah ! ah ! mon récit commence à vous intéresser,n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas tout, attendez… Le prince àl’âme de laquais, savez-vous ce qu’il fit ? Il remit à monmari la clef de la petite maison d’amour ! Il lui indiqual’heure du rendez-vous !
Livide, cloué au plancher, incapable de faire un geste, FrançoisIer murmura :
– Madeleine Ferron…
Elle n’entendit pas.
– Le lâche vint au rendez-vous, puis il s’en alla, assouvide mes caresses, et, en s’en allant, s’assura que mon mari étaitlà… Oui, il était là, l’infortuné… Il entra, voulut se jeter surmoi… J’appelai mon amant à mon secours… et je l’entendis quiéclatait de rire… Attendez ! attendez ! Ce n’est pastout… Mon mari avait amené quelqu’un avec lui… Et ce quelqu’un,c’était le bourreau ! Le bourreau, entendez-vous ! Je fusentraînée à Montfaucon… J’y fus pendue…
– Pendue ! bégaya le roi hagard.
– Oui, pendue ! Attendez, ce n’est pas tout ! Jerevins à la petite maison d’amour…
– Elle revint ! murmura le roi glacé d’horreur.
Par une prodigieuse habileté, la ribaude passait en effet soussilence l’épisode de l’intervention de Manfred et n’expliquait pascomment, pendue, elle avait pu revenir à la maison de l’enclos desTuileries.
– Je revins à la maison d’amour, continua-t-elle en cessantde déguiser sa voix, j’y trouvai mon mari, et je fus obligée de letuer… Alors, désespérée, ulcérée, je jurai de me venger du lâche…Et ma vengeance fut horrible… Je l’attirai à un rendez-vous… jesurexcitai ses sens… et il me baisa sur les lèvres… Or, savez-vousce que j’avais fait ?… Je m’étais empoisonnée ! Meslèvres distillaient un poison qui ne pardonne pas ! Quiconqueme touchait était condamné à mourir !
Flamboyante et terrible, elle s’avança sur le roi qui, médusé,croyait rêver quelque abominable cauchemar. Et d’une voixinfiniment douce, elle demanda :
– Maintenant, mon doux amant, maintenant, François, roi deFrance, veux-tu toujours que je retire mon masque ? Tiens…Dénoue-le !
Elle pencha sa tête. Le roi eut un violent recul et poussa ungrand cri. Il couvrit ses yeux de ses deux mains.
Il entendit un rire infernal, puis le glissement d’un pas… etregarda autour de lui. Madeleine Ferron avait disparu.
Avec un gémissement d’épouvante, titubant comme un homme ivre,François Ier se jeta sur la porte qu’il ouvrit, etaperçut La Châtaigneraie et d’Essé qui accouraient vers lui.
Nous avons assisté à la conversation qui eut lieu entreCocardère, Fanfare et Tricot. On se souvient que Cocardère avaitdemandé les conseils du roi d’Argot et que celui-ci, sans avoirrien répondu de précis, était sorti du cabaret.
– Si M. de Loyola apprend que ces deux imbéciles ontsurpris ce qu’il a dit, il pourra peut-être prendre des mesures enconséquence. Il faut, de plus, qu’il sache que Lanthenay va êtreprévenu par Cocardère. Oui, mais où trouver le digne père ?Ainsi ruminait Tricot tout en se dirigeant vers le Trou-Punais.
Il savait que là, à l’embranchement du cul-de-sac et de la ruede la Huchette, les deux truands avaient écouté les moines. Maisc’était tout ce qu’il savait.
Loyola avait employé Tricot à l’arrestation de Dolet.
Tricot, qui haïssait Lanthenay, haïssait du même coup tous ceuxqui aimaient le jeune homme.
Il avait donc servi Loyola avec un zèle dont M. de Monclar luiavait fait grand éloge. Mais le moine n’avait pas confié au roid’Argot le secret de sa retraite.
Arrivé au Trou-Punais, Tricot fut donc fort embarrassé.
Dans laquelle de ces maisons devait-il entrer ?… Et, unefois entré, à quelle porte devait-il frapper ?…
Tout à coup, il se remit à marcher rapidement et, cette fois,dans la direction de la Bastille.
Ne trouvant pas de solution convenable, Tricot avait résolud’aller tout raconter au grand prévôt. Il arriva à l’hôtel de M. deMonclar vers dix heures et demie. Tout dormait dans l’hôtel. Toutesles fenêtres étaient obscures.
Mais Tricot avait ses grandes et petites entrées dans la maisondu chef de la police royale. Promu au grade honorable d’agentsecret et d’espion, il avait barre sur les valets et laquais del’hôtel qui le redoutaient fort.
Tricot heurta donc d’une façon particulière le marteau d’unepetite porte percée à gauche de la porte cochère.
Au bout de quelques minutes, un judas glissa silencieusementdans ses coulisses et une voix rogue demanda :
– Qui êtes-vous ? Que demandez-vous à pareilleheure ?
– Je suis Tricot, pour vous servir, mon digne concierge,répondit le roi d’Argot d’un ton goguenard, et je désire parler àMgr le grand prévôt pour affaire qui presse.
La porte s’ouvrit instantanément. Tricot attendit dix minutes,au bout desquelles un valet vint le chercher.
Quelques instants plus tard, le truand était introduit dans lecabinet du grand prévôt. Assis près d’un grand feu, M. de Monclarsemblait méditer. Au moment où Tricot entra, il releva la tête etlui fit signe de s’approcher.
– Parlez, Tricot, qu’y a-t-il ?
– Il y a, monseigneur, que deux mauvais chenapans de laCour des Miracles ont surpris, au coin du Trou-Punais et de la ruede la Huchette, une conversation entre M. de Loyola et frèresThibaut et Lubin. De cette conversation, il résulte que les livrestrouvés chez Étienne Dolet y ont été déposés par l’ordre de M. deLoyola. Or, monseigneur, les deux chenapans en question m’ont ditqu’ils allaient prévenir Lanthenay…
On voit que Tricot employait pour parler au grand prévôt cestyle bref qui constitue le style des rapports.
– Il faut les en empêcher, dit vivement le grandprévôt.
– Monseigneur, cela m’est difficile, à moins de medécouvrir. D’ailleurs la chose doit être faite à l’heure qu’ilest.
– C’est bien. Tricot, vous êtes un fidèle serviteur. Vouspouvez vous retirer. Demain je mettrai à profit votre excellentavis.
– Monseigneur me permet-il de lui donner un conseil aprèslui avoir donné un avis ?
– Parlez, fit le grand prévôt en fronçant les sourcils.
– Eh bien, monseigneur, je connais Lanthenay, dit Tricotavec un effroyable accent de haine. Il n’attendra pas jusqu’àdemain, lui ! J’ignore où habite M. de Loyola, mais Lanthenayle sait peut-être !… Et alors, dès que mes deux drôles luiauront parlé, il sautera sur sa rapière ou sa dague et courra chezM. de Loyola. Alors, si Monseigneur y va demain, il sera peut-êtretrop tard… à moins qu’il ne soit trop tard dèsmaintenant !
Le grand prévôt se leva en disant :
– Décidément, vous êtes un homme précieux, Tricot.
– Monseigneur se rappelle-t-il ce qu’il m’a promis ?fit Tricot en se courbant sous l’éloge.
– Oui, oui, sois tranquille… Je n’oublie rien !
Et faisant signe au roi d’Argot de le suivre, Monclar descenditdans la cour de l’hôtel. Au fond de cette cour, à droite desécuries, et en arrière du petit bâtiment qui servait de logis ausuisse, il y avait des corps de garde où veillaient une douzaine decavaliers armés d’arquebuses.
M. de Monclar prit avec lui quatre de ces gardes, fit donner unemonture à Tricot, et monta à cheval. La petite troupe, précédéed’un laquais qui portait une torche, sortit de l’hôtel ets’achemina aussitôt vers le Trou-Punais.
Tricot n’ignorait pas qu’il était fort exposé à être reconnu dequelque truand, maraudeur nocturne, qui n’eût pas manqué des’étonner de le voir en pareille compagnie et de donner l’alarme àla Cour des Miracles, auquel cas le roi d’Argot savait ce quil’attendait.
On parvint rapidement à la rue de la Huchette.
À quelques pas du Trou-Punais, Monclar arrêta sa troupe, mitpied à terre, fit éteindre la torche et s’avança vers le fond ducul-de-sac.
Il avait appelé Tricot d’un geste, et Tricot le suivait.
M. de Loyola n’avait jamais dit au grand prévôt en quel lieu ilgîtait. Il lui avait seulement indiqué un couvent de bénédictinscomme son adresse officielle pour tout le temps qu’il demeurerait àParis. Mais M. de Monclar était homme de précautions, et il s’étaitdit qu’il aurait peut-être à arrêter le moine espagnol pour lequelle roi ne manifestait qu’une médiocre sympathie, tout en leredoutant fort. Le grand prévôt avait donc mis un homme auxtrousses de M. de Loyola et n’avait pas tardé à savoir où ilfaudrait frapper, le cas échéant.
M. de Monclar entra donc sans hésitation dans la maison oùLanthenay était entré lui-même à la suite de Loyola. Il montal’escalier, toujours suivi de Tricot.
Au haut de l’escalier, il vit une porte entr’ouverte parlaquelle filtrait un mince rayon de lumière. Monclar poussadoucement la porte, entra et fit quelques pas dans la pièce. Sonregard tomba au même instant sur Loyola étendu, livide, commemort.
– Que vous avais-je dit, monseigneur ? murmuraTricot.
– Et tu crois que c’est Lanthenay qui a porté cecoup-là ? demanda Monclar en se penchant pour examiner de prèsla blessure.
– J’en suis aussi sûr, monseigneur, que je suis sûr d’êtreassassiné par cet homme s’il apprend que je vous ai conduit ici… Dureste, à défaut d’autres indications, voilà une blessure qui m’endirait long.
– Il n’est pas tout à fait mort, fit Monclar.
Et, se relevant, il chercha des yeux autour de lui. Sur unetable, il aperçut une écritoire ; il écrivit quelques mots surune feuille et, la remettant à Tricot :
– Va dire à un cavalier de l’escorte de porter ceci auLouvre, de faire réveiller à l’instant le chirurgien du roi, et del’accompagner ici…
Tricot disparut. Monclar s’assit dans un fauteuil.
Une heure s’écoula pendant laquelle le grand prévôt, immobile,songeait, les yeux fixés sur Loyola.
Enfin, des pas retentirent dans l’escalier. Tricot apparut,précédant un gros homme à figure apoplectique qui soufflait de lacourse qu’il venait de faire. C’était le chirurgien de FrançoisIer.
– Pardieu, monsieur le comte, dit-il, il ne fallait rienmoins qu’un ordre de vous…
– Service du roi ! dit sèchement Monclar.
– De quoi s’agit-il ?
– Voyez…
Monclar, du doigt, désigna le moine espagnol.
– Qui est cet homme ? demanda le chirurgien.
– Vous ne le connaissez pas ?… Eh bien, tantmieux ! Contentez-vous de savoir que cet homme a reçu un jolicoup d’épée…
Le chirurgien n’écoutait plus. Il s’était agenouillé près deLoyola et examinait la blessure mise à nu par Lanthenay. L’examendura dix longues minutes, pendant lesquelles Monclar avait reprissa place dans son fauteuil, tandis que Tricot, la lampe à la main,éclairait l’opérateur.
– Quoi qu’il soit, dit enfin le chirurgien, il faut que cecavalier ait l’âme chevillée au corps… Il a eu, du reste, unechance inouïe… Approchez-vous, monsieur le comte.
Monclar s’approcha et se pencha.
– Tenez, continua le chirurgien, voyez-vous ce caillot desang qui s’est coagulé aux lèvres de la blessure ? C’est cecaillot qui a sauvé le blessé. Sans lui, il n’aurait plus, àl’heure qu’il est, une goutte de sang dans le corps… S’il enréchappe, la convalescence ne sera pas longue…
– S’il en réchappe ?… Croyez-vous qu’ilvivra ?
– Je n’en sais rien encore… Allons, aidez-moi à letransporter… Il y a bien un lit dans ce logis ?
Monclar ouvrit au hasard l’une des portes qui donnait dans lapièce.
– Ici, dit-il.
C’était là, en effet, la chambre à coucher de Loyola.
Le chirurgien saisit le blessé par les épaules ; Tricot leprit par les jambes. Loyola fut déposé sur le lit sans qu’il eûtencore donné signe de vie.
– Je vais faire un pansement, dit le chirurgien, qui se mità opérer, en commençant par laver la blessure.
Peut-être la fraîcheur ranima-t-elle Loyola, car il ouvrit lesyeux et poussa un soupir, mais, presque aussitôt, il retomba danssa léthargie, vers trois heures, le chirurgien se retira en disantqu’il n’y avait plus rien à faire pour le moment, et qu’ilreviendrait le lendemain matin.
– Mais qui va le garder jusque-là ? demanda-t-il.
– Moi, répondit Monclar.
Le chirurgien s’en alla tout étonné, tandis que Monclars’installait dans un fauteuil.
Au petit jour, le blessé commença à gémir sourdement.
Le grand prévôt s’approcha vivement du lit, espérant que Loyolalui dirait quelques mots. Mais le moine n’ouvrit pas les yeux etcontinua de pousser des plaintes faibles jusqu’au moment où lechirurgien, étant revenu, recommença le pansement et fit absorberune potion au blessé.
Immédiatement après la nouvelle opération, le blessé rouvrit lesyeux et, cette fois, ce fut un regard intelligent qui se fixa surle grand prévôt.
Il y avait de la joie et de l’angoisse dans ce regard.
– Vous êtes content de me voir ? demanda Monclar.
Le blessé fit signe de la tête qu’il était en effet heureux dela présence du grand prévôt.
– Comment vous sentez-vous ?
– Fort ! répondit Loyola.
Et bien qu’il eût prononcé ce mot étrange d’une voix faiblecomme un souffle, on sentait dans l’accent une inébranlableconviction et une volonté formidable.
– Pouvez-vous parler ? fit avec empressement Monclar.Vous répondrez par un seul mot à chaque question. Qui vous ablessé ? Un truand nommé Lanthenay ?
– Oui ! dit Loyola avec étonnement.
– Pourquoi a-t-il voulu vous tuer ?
– Dolet !
Ce mot valait toute une explication. Le grand prévôt lacomprit.
Mais Loyola fixait de nouveau sur lui un regard angoissé. Ilfaisait un violent effort pour parler.
– Ne vous inquiétez pas, dit Monclar ; j’ai compris…Ce Lanthenay a des attaches avec l’imprimeur, et il a supposé, bienà tort, que vous étiez cause de l’arrestation de Dolet… Il s’estvengé… Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ?… Vous avez autrechose à dire ?…
– Oui…
– Il vous a peut-être dit des choses que vous voulez merépéter ?…
– Le… laissez-passer ! murmura Loyola avec effort.
– Le laissez-passer ! exclama Monclar.
Loyola désigna sa poitrine d’un regard.
– Vous aviez un laissez-passer dans votrepourpoint ?…
Loyola ferma les yeux en signe d’assentiment. Le chirurgien,délicatement, fouilla le pourpoint.
– Il n’y a aucun papier, déclara-t-il.
Loyola eut un éclair de rage dans les yeux.
– Qui avait signé ce laissez-passer ? demandaMonclar.
– Le roi !
– Mais pour passer où ?…
– Conciergerie !…
– Ah ! ah ! Vous aviez un laissez-passer pourvoir Étienne Dolet ?
– Oui !…
– Je comprends tout ! s’écria Monclar. Lanthenay aurasu que vous aviez ce laissez-passer. Il est venu vous tuer pours’en emparer ! Il l’a !… Et, sans doute, il s’en estservi…
– Courez ! ordonna le moine dans un dernier effortd’énergie.
Et il s’évanouit. Monclar se précipita au dehors. Une demi-heureplus tard, à la tête d’une forte troupe de cavaliers, il couraitvers la Conciergerie.
La tentative d’Étienne Dolet était un de ces actes comme ledésespoir seul peut en inspirer. On a vu qu’ils étaient parvenusjusqu’au vestibule au fond duquel s’ouvrait la grande ported’entrée de la Conciergerie. Ainsi, quelques pas encore, et ilsétaient libres !
C’est à ce moment que les gardes du corps s’étaient rangésprécipitamment devant la porte en croisant la hallebarde ; àce moment, aussi, que Gilles le Mahu était apparu effaré, demandantce qui se passait ; à ce moment enfin que Lanthenay avaitcrié :
– À moi, Manfred !…
Manfred stationnait dans la rue, avec une vingtaine d’hommesdisséminés.
À l’appel de Lanthenay, il avait, de son côté, crié :
– À moi, l’Argot !…
Et il s’était jeté, l’épée à la main, dans l’intérieur de laprison. Les truands le suivirent.
Dolet et Lanthenay se ruèrent sur la barrière vivante desgardes, et une mêlée terrible commença dans le vestibule. Lestruands bondissaient comme des démons, et chaque fois que l’und’eux levait et abaissait son bras, un garde tombait, frappé àmort… Cinq ou six cadavres et autant de blessés étaient déjàétendus sur les dalles rouges de sang. La barrière deshallebardiers se disloquait, craquait… Lanthenay saisit tout à couple bras de Dolet et fonça tête baissée… Ils allaient passer.
– En avant ! hurla Manfred en poignardant le sergentdes hommes d’armes.
Lanthenay se précipita. À ce moment, une rumeur emplit la rue.On entendit les ordres brefs du grand prévôt ; lesarquebusiers à cheval venaient d’arriver, et, rangés dans la rue,en face de la porte, apprêtaient leurs armes.
Lanthenay s’était jeté, entraînant Dolet, dans l’ouverturelaissée libre par la mort du sergent qui venait de tomber.
– Sauvé ! rugit-il.
Mais, au même instant, il éprouva une violente secousse, et, laseconde d’après, il se trouva au delà des gardes, parmi les hommesde Manfred, tandis que Dolet, violemment saisi par Gilles Le Mahu,demeurait dans l’intérieur… Cinq ou six gardes entourèrent aussitôtl’imprimeur, tandis que les autres, faisant volte-face,s’escrimaient contre les truands.
– Malheur, malheur sur nous ! rugit Lanthenay.
Il voulut se jeter sur les hallebardes.
Manfred le saisit à bras-le-corps.
– Libres, nous pouvons encore le sauver ! dit-ilrapidement. En retraite !…
Un coup de tonnerre retentit, comme en réponse à ce mot.C’étaient les arquebusiers qui tiraient ensemble.
On entendit la voix de Monclar qui ordonnait de charger lesarquebuses.
– En avant ! vociféra Manfred en se retournant vers larue.
Il regarda autour de lui : ils n’étaient plus qu’unedizaine. Lanthenay se sentit entraîné comme en rêve. L’instantd’après, il se retrouva dans la rue…
– En joue ! commanda Monclar.
La situation était effroyable pour les truands…
Rangés en peloton serré, les arquebusiers visaient le petitgroupe qui venait de franchir la porte…
Manfred, dans ce moment qui eut la durée d’un éclair, vit qu’ilsallaient tous mourir là… Il jeta autour de lui le regard furieux dusanglier acculé, et aperçut Monclar qui déjà levait le bras pourcommander le feu. D’un bond, Manfred fut sur lui. Et les truands,les hallebardiers, les gardes, les bourgeois penchés à toutes lesfenêtres virent un spectacle extraordinaire. Manfred venait desauter sur la croupe du cheval de Monclar. Il levait le poignardsur le grand prévôt.
– Qu’un seul fasse feu, gronda-t-il, et je tue le grandprévôt comme un chien !
– Feu !… commanda Monclar impassible.
– Bas les armes ! rugit Manfred en posant la pointe deson poignard sur la gorge de Monclar stupéfait.
Les arquebusiers reposèrent leurs armes.
Les truands, entraînant Lanthenay, se jetèrent vers la Seine enune course éperdue. Alors, Manfred sauta du cheval et, à son tour,s’en alla.
– Feu ! feu donc ! hurla Monclar.
Cette fois, les arquebusiers tirèrent. Manfred entendit autourde lui les balles qui s’aplatissaient contre les murs des maisons.Une seconde plus tard, il tournait le coin d’une ruelle etdisparaissait. Monclar, dans toute cette mêlée, n’avait pas eu untressaillement.
Gilles Le Mahu se précipitait vers lui :
– Ah ! monseigneur, quelle alerte !…
– Le prisonnier ? interrogea Monclar.
– Il est là ! triompha Le Mahu. Je suis arrivé juste àtemps pour le saisir au péril de ma vie…
– C’est bon… Mettez-le aux fers…
Le grand prévôt se tourna alors vers les arquebusiers.
– Monsieur, dit-il à l’officier qui les commandait,pourquoi n’avez-vous pas obéi à mon ordre de faire feu ?
– Pour vous sauver la vie. Monseigneur, dit l’officier.
– Vous vous êtes mêlé là d’une chose qui ne vous regardaitpas. Remettez votre épée à votre lieutenant.
L’officier remit son épée à son subalterne. Sur un signe dugrand prévôt, il fut entouré par quatre arquebusiers.
– Emmenez ce rebelle ! dit froidement Monclar.
– Où cela, Monseigneur ? demanda le lieutenant.
– À la Bastille !
– Merci, monsieur ! s’écria l’officier. La leçon estbonne, et, une autre fois, je vous laisserai tuer…
Monclar ne répondit pas et, mettant pied à terre, entra dans laConciergerie.
– Comment cela s’est-il passé ? demanda-t-il à M. LeMahu. Soyez bref.
Le geôlier en chef de la Conciergerie raconta comment il avaitla veille reçu la visite du révérend père Loyola qui lui avaitmontré un ordre signé de la propre main du roi, et comment, le jourmême, M. de Loyola était revenu et s’était fait introduire dans lecachot d’Étienne Dolet. Le digne concierge ne comprenait pas encoreque sous la robe et le capuchon du moine, c’était un autre queLoyola qui était entré dans le cachot.
Monclar haussa les épaules.
– Menez-moi auprès du prisonnier, dit-il.
Dolet avait été réintégré dans un cachot où on l’avait enchaîné.Toutefois, ce nouveau cachot, étant situé au rez-de-chaussée,n’était pas inondé, et le prisonnier n’avait à y subir que latorture de cette chaîne qui le prenait aux poignets et auxchevilles : adoucissement considérable qu’il devait àl’effarement de M. Le Mahu qui, dans le premier moment, n’avaitplus songé qu’à faire enfermer le prisonnier dans la cellule laplus proche…
– Vous avez voulu vous sauver ? demanda le grandprévôt en entrant. C’est donc que vous êtes coupable ?
Tous les chefs de police, juges, questionneurs, à toutesépoques, ont eu de ces logiques profondes. Sans laisser à Dolet letemps de répondre, Monclar continua :
– Vous avez toutefois une excuse : c’est que vous avezété entraîné par cet homme…
– Vous vous trompez, c’est moi qui l’ai entraîné, ditDolet. Lui n’était venu que pour me donner une marque d’amitié…
– Il n’en est pas moins coupable, et mérite la corde.
Étienne Dolet regarda le grand prévôt, se demandant dans quelleintention il lui parlait ainsi.
– Vous pouvez, continua Monclar, adoucir votre sort àvous-même, et vous éviter une condamnation sévère…
Dolet garda le même silence.
– Je vais vous dire comment, poursuivit Monclar… Maissachez d’abord que vous serez sûrement condamné à mort… Le seulpoint qui me paraisse douteux encore est de savoir si on vous tuerapar la pendaison ou par le feu.
Dolet frissonna.
– Vous pouvez vivre, dit vivement Monclar, et même obtenirvotre liberté en faisant ce que je vais vous dire…
– Parlez, monsieur.
– Eh bien, cet homme qui est venu doit avoir confiance envous, n’est-ce pas ?… Attirez-le ici par les moyens que jevous indiquerai, et vous êtes sauf ; votre vie pour celle deLanthenay.
Dolet leva sur Monclar un regard calme et serein et, sanscolère, murmura :
– Vous me faites pitié…
– Vous n’acceptez pas ?… Bien, bien… L’heure viendraoù vous regretterez cette minute…
Le grand prévôt jeta sur Etienne Dolet un dernier regard danslequel il y avait peut-être de l’admiration. Il le salua avec uneglaciale politesse, puis il sortit.
Le lendemain matin de cette nuit où avait eu lieu entre FrançoisIer et Madeleine Ferron la terrible scène que nous avons essayé dedécrire, maître Rabelais méditait dans sa salle à manger, au coind’un bon feu de sarments.
– Le pauvre Dolet est perdu, songeait-il. Et ce serabientôt mon tour. Peut-être serait-il à propos que j’allasse faireun tour hors de ce beau pays de France…
Il se leva et s’approcha d’une fenêtre, qu’il entr’ouvrit.
– Beau pays, ma foi ! murmura-t-il avec ironie. Desbrouillards, des arbres dénudés, dont les branches frissonnent etcraquent sous le vent. Je suis sûr que le soleil d’Italie hâteraitla guérison de ce vieux rhumatisme qui, précisément, me faitsouffrir… On respire assez mal par ici…
Il referma sa fenêtre et alla se rasseoir près du feu, attirantà lui une petite table chargée de livres.
– Pauvre Dolet ! murmura-t-il encore… Décidément, jepartirai… Quand ?… Eh ! pardieu, au plus tôt, dèsdemain !
À ce moment, le bruit d’un carrosse qui approchait le fittressaillir.
– Diable ! Diable ! fit-il en reposant la plumed’oie qu’il venait de saisir… Cette voiture viendrait-elleici ?
Le carrosse s’arrêta devant la porte… Rabelais pâlit.
– Allons ! pensa-t-il, j’ai trop attendu… commeDolet !
On frappa à la porte.
– Ouvrez, dit-il à la servante, d’un air de résignation.Ouvrez, ma mie, car on vient au nom du roi.
La servante ouvrit, et un officier entra.
– Maître Rabelais, dit-il en se découvrant, je viens de lapart de Sa Majesté.
– Jésus Dieu ! s’écria la servante, notre maître estsorcier pour le coup ! Je ne voulais pas le croire…
– Tais-toi et va-t’en au diable ! fit Rabelais. Elleme ferait pendre, la carogne, avec ses histoires desorcellerie !… Monsieur, je suis prêt à vous suivre.
– Sa Majesté vous en saura gré…
– Je vous suis.
Rabelais s’enveloppa d’un manteau et monta dans le carrosse avecl’officier. La voiture partit au galop.
– C’est bien cela, songea Rabelais. On m’arrête… Je suisperdu !
Il s’accota dans un coin et ferma les yeux pour se livrer à sesrêveries qui n’eurent rien de plaisant. Ce fut en vain quel’officier, ennuyé de la longueur du chemin, jeta des amorces à laconversation. Rabelais ne répondit que par des grognements. Lecarrosse s’arrêta enfin :
– Nous voici au Louvre, dit l’officier. Réveillez-vous,maître.
– Au Louvre ! s’écria le savant ; vous êtes sûrque nous ne sommes ni à la Bastille, ni à la Conciergerie, ni auGrand-Châtelet ?… Oui, ma foi… voilà bien le Louvre !
Mais aussitôt, il réfléchit que le Louvre possédait des prisonset des cachots où l’on détenait les prisonniers politiques.
– Oh ! murmura-t-il, mon cas est plus grave encore quecelui de Dolet !
On lui fit monter des escaliers, parcourir des couloirs, et ilarriva enfin dans une antichambre remplie de courtisans et degardes. Tout le monde s’écarta respectueusement pour lui faireplace. Bassignac, le valet de chambre, l’aperçut et courut à sarencontre.
– Venez, maître, venez vite !
– Eh ! qu’y a-t-il donc, pour l’amour deDieu !
Bassignac ne répondit pas et poussa Rabelais dans unechambre : il se trouva en présence de FrançoisIer.
Dans la nuit, le roi était rentré au Louvre, en quittant lamaison de la Maladre, et avait regagné sa chambre sans être aperçu.Coutumier de ces expéditions nocturnes, il s’arrangeait pour éviterd’être vu, non qu’il voulût sauvegarder la dignité royale – il sejugeait au-dessus de cette dignité même – mais il tenait à s’éviterles questions de là duchesse d’Étampes, fort jalouse et sur lequi-vive.
Hormis donc ses confidents intimes, nul n’était dans le secretde ses aventures amoureuses. Une fois rentré, FrançoisIer se regarda dans une glace et se vit fort pâle.
Pourtant il se remettait peu à peu de cette terreursuperstitieuse qu’il avait éprouvée.
– Non, non ! fit-il, ce n’est point à un spectre quej’ai eu affaire ! Elle était bien vivante !… Etcependant, ajouta-t-il avec un frisson, elle portait en elle lamort !… Quoi ! Je serais empoisonné ! La corruptionserait donc entrée dans mon être comme elle m’en a fait l’affreusemenace !…
Il y avait au Louvre plusieurs médecins.
Mais François Ier n’avait confiance en aucund’eux.
Il se promena quelque temps avec agitation, puis finit par secoucher, et s’endormit d’un sommeil fiévreux.
À la pointe du jour, il fut sur pied et ordonna d’envoyerchercher sur-le-champ Rabelais[17] .
– Si quelqu’un peut me sauver, songea-t-il, ce nepeut être que lui.
– Sire, dit Rabelais, me voici aux ordres de Votre Majesté,bien que je sois étonné de l’honneur qui m’est réservé, et que jene m’attendisse point à venir ici…
– Qu’attendiez-vous donc, maître ?
– Je m’attendais à rejoindre Étienne Dolet, sire…
Mais Rabelais continua hardiment :
– J’ai encouru les mêmes haines que mon malheureux ami,sire ; j’avais donc tout lieu de croire que je subirais lemême traitement.
– De quelles haines voulez-vous parler ?
– De la haine d’un étranger qui est venu souffler parminous un vent de mort : de M. de Loyola, homme vénérable sansdoute, mais que son zèle emporte un peu trop loin… Sire, ne vousfâchez pas, et laissez-moi parler, puisque vous m’avez faitl’honneur de m’appeler… honneur dont j’étais désaccoutumé depuisquelque temps.
Le roi sentit le reproche.
– Parlez, mon bon Rabelais, fit-il avec cette câlinerie devoix où il excellait quand il avait besoin des gens ; parlezsans contrainte…
– Sire, s’écria Rabelais, dont l’œil pétilla de joie, siVotre Majesté me dit cela de bon cœur, je crois que mon pauvre amiest sauvé…
– Ainsi, Dolet est votre ami ?
– Oui, sire, dit le philosophe avec une étrange fermeté, etje m’honore de cette amitié, presque autant que de la bienveillanceroyale…
– Il me semble que vous exagérez, maître !…
– Non, sire, puisque Votre Majesté m’a commandé de parlersans contrainte. Je disais donc que M. de Loyola a conçu une haineexorbitante contre Étienne Dolet. Et pourquoi cette haine ?Parce que Dolet est un savant. Mais, sire, est-il juste qu’un hommesoit puni parce qu’il a trop d’esprit ? En ce cas, VotreMajesté doit prendre garde !
Le roi sourit du compliment qui avait sa valeur venant d’unhomme tel que Rabelais.
– Il n’y a pas d’autre grief contre Dolet, continuaRabelais. Qu’a-t-il fait ? On a trouvé chez lui des livresdéfendus ? Une bible traduite en français ? Mais, sire,je jure que Dolet n’a pas imprimé ces livres, et qu’on les asecrètement déposés chez lui par méchanceté, par haine !Ah ! sire, continua-t-il, enhardi par la visible bienveillancedu roi, Votre Majesté est trop magnanime pour permettre de telscrimes. Que ce M. de Loyola s’en aille faire le tourmenteur en sonpays ! L’Espagne est la patrie des sombres philosophies et desreligions atroces. Notre pays à nous est un pays de clarté ;nous n’aimons guère les pensées aussi compliquées et aussidétournées. Nul, en France, ne comprendra le malheur qui frappeÉtienne Dolet, et votre règne, sire, en sera comme assombri…
Rabelais était beau à ce moment. Il avait dépouillé ce masque demalicieuse gaieté qui lui était habituel. Il savait tout ce qu’ilrisquait à parler au roi avec tant de hardiesse, mais sa profondeaffection pour Dolet l’emportait.
– Calmez-vous, maître, nous penserons à tout cela…
– Sire, je vois que Votre Majesté est émue. Je devinequ’elle frappe Dolet à contre-cœur, et que le moine espagnol ne luiinspire pas toute sympathie.
– Eh pardieu, c’est la vérité même !… Et s’il nevenait au nom du pape…
– Sire, sauvez Dolet !…
– Allons… nous verrons…
– Sire, songez donc que c’est une grâce que je vousdemande… une grâce, sire, c’est un mouvement spontané du cœur…demain, peut-être, vous aurez oublié le malheureux qui expie aufond d’un cachot le crime d’avoir déplu au mandataire d’unsouverain étranger…
François Ier avait besoin de Rabelais.
En outre, la vérité nous oblige à dire qu’il n’avait nulle hainepersonnelle contre Dolet. Enfin, il n’était pas fâché de montrerqu’à l’occasion il saurait échapper à l’humiliante tutelle del’Église.
Toutes ces raisons réunies firent qu’il écouta Rabelais avecplus de faveur qu’il n’eût fait en un autre moment.
– Voyons, maître, dit-il, vous qui êtes d’Église, vous quiavez la foi et qui êtes versé dans l’étude des dogmes, vous avez puétudier de près cet homme. M’en répondez-vous ?
– Sur ma tête, soit, comme de moi-même. Dolet est une âmepure et une fière intelligence. C’est un des hommes qui honorent leplus dignement le règne de Votre Majesté…
– Eh bien ! qu’il soit libre !
– Eh ! sire, ce mouvement vous sera compté dansl’histoire, je vous en réponds !
– Aujourd’hui même, je donnerai des ordres pour que Doletsoit remis en liberté. Cette histoire de livres est assez obscure,au fond… N’en parlons plus, vous avez ma parole, maître… Et tenez…comme gage de ma parole, prenez ceci.
En parlant ainsi, François Ier, aux yeux de Rabelaisétonné, retira une chaîne d’or qu’il portait au cou et la tendit ausavant docteur qui s’inclina très bas pour recevoir ce don royal ets’en para aussitôt. Cette chaîne était un joyau de grand prix. Ellese composait de mailles dont chacune était formée par quatre petitsanneaux d’or[18] . Cela faisait quatre chaînes pourune.
Rabelais remercia, et s’apprêtait à prendre congé lorsque le roilui dit :
– Maintenant que nous avons arrangé les affaires de M.Dolet, voulez-vous, maître, que nous nous occupions un peu desmiennes ?
– Sire, je suis à vos ordres. Si je vous ai tout d’abordparlé de mon pauvre ami, c’est que la douleur et l’indignationm’ont emporté… Que Votre Majesté me pardonne.
– Il fait bon être de vos amis, dit le roi avec bonhomie.Suis-je un peu le vôtre ?
– Ah ! sire, vous n’ignorez pas quel fut toujours mondévouement…
– Ce dévouement irait-il jusqu’à vous pousser à demeurerici ? Maître Rabelais, il faut vous installer au Louvre… et,dans quelque temps, lorsque j’irai à Fontainebleau, il faudra m’ysuivre. Vous serez traité selon vos mérites, maître, c’est-à-direcomme un prince. On ira chercher vos livres et vos papiers. Vousserez ici au mieux pour travailler… Acceptez-vous ?
– Rien ne me coûte pour le service du roi, ditRabelais.
Et, en lui-même, il songea :
– J’avais deviné juste : on m’arrête ; bien qu’onme dore la cage, ce n’en sera pas moins une cage.
– Mon cher Rabelais, reprit le roi, je suis malade.
– Malade, sire ! Votre Majesté veut rire !…
– Non, de par Notre-Dame ! Et jamais je ne fus si prèsde la mort… une mort affreuse ! Ah ! maître, vous nepouvez comprendre la force déprimante de cette sensation terriblequ’on porte la mort en soi ! On se regarde dans une glace, onse voit fort, avec toutes les apparences de la santé… on se ditqu’il est impossible que ce corps si vigoureux renferme les germesdestructeurs… et, en même temps, on sait qu’on est condamné !Dans un mois, dans trois mois, dans quelques jours, l’horrible malaura fait son œuvre… Les apparences trompeuses seront tombées commeun masque de fête ; l’ulcère apparaîtra… et, lentement, peu àpeu, minute par minute, on verra s’étendre la lèpre dévorante, onsentira gagner de proche en proche dans les fibres secrètes,jusqu’à ce que l’on meure damné, convulsé de souffrances,l’épouvantable poison qu’on s’est infiltré dans une minute dedélire.
– Le poison ! s’écria Rabelais en considérant avecstupéfaction le roi qui, blême, la sueur au front, frissonnait deterreur devant l’évocation qu’il venait lui-même de dépeindre avecl’âpre éloquence de la sincérité.
– Oui, maître, le poison ! Le plus hideux des poisons,puisqu’il ne pardonne pas et qu’il ne tue pas tout de suite,puisque de l’assassinat il fait une monstrueuse agonie, le poisonque versent des lèvres vermeilles, le poison que Vénus infâmedistille dans un mortel baiser…
– Palsambleu, sire ! Voilà une métaphore que mon amiClément Marot paierait un écu la lettre ! s’écriaRabelais.
Quelle que fût son angoisse, le roi, qui, comme on sait, avaitdes prétentions à la littérature, eut un pâle sourire.
– Mais, continua Rabelais, Votre Majesté est-elle bien sûrede ce qu’elle avance ?… Je ne vois aucun symptôme, aucunindice qui permette de supposer…
– Voilà ce qu’il y a d’affreux, mon maître ! Nul, ence moment, excepté une seule personne au monde, ne peut se douterque je suis atteint. Et pourtant, je le sais, moi !
– De quand date la chose, sire ?
– De cette nuit même.
– Impossible ! Le roi peut se rassurer. Le mal dontparle Votre Majesté ne se peut déclarer qu’après une assez longuepériode de travail insensible. C’est même là ce qui fait la forceredoutable de ce poison… Sire, pour continuer la brillantemétaphore que vous avez employée[19] , jevous dirai qu’il faut bien une douzaine de jours pour ressentir lespremières amertumes du baiser de la Vénus infâme…
Le roi secoua tristement la tête. Il se promena quelque temps ensilence, puis, revenant à Rabelais :
– Maître, je vais vous confier un important secret.
– Sire, dit Rabelais, je suis plus médecin que confesseur,vous le savez ; cependant, en cette occurrence, je n’oublieraipas que je suis l’un et l’autre.
– Aussi bien c’est aux deux que je m’adresse… Supposezdonc, maître, qu’une femme jeune, belle, ait un puissant motif dehaine contre moi… Cette femme s’arrange pour que je la voie ;elle surexcite mon admiration ; elle se dérobe pendant troisjours, puis, tout à coup, s’abandonne… Me suivez-vousbien ?
– J’écoute attentivement, sire, et crois comprendre lavérité : cette femme vous avoue qu’elle porte le germe dupoison mortel, alors que vous avez triomphé ! Est-ce cela,sire ?
– Oui ! ou presque… à un détail près… Cette femmen’avoue pas, elle proclame ! Elle m’annonce qu’elle s’estempoisonnée, afin de m’empoisonner à mon tour !
– Ceci est effrayant, sire !
– Et pourtant, c’est l’exacte vérité. Elle n’a pas menti…J’ai senti, j’ai compris qu’en elle la haine l’emportaitvéritablement sur l’amour de la vie et le respect de sa beauté.Elle meurt… mais elle m’entraîne dans la tombe !
– Atroce, murmura le philosophe profondémentimpressionné.
– Eh bien, maître, je vous le demande : dans l’étatactuel de la science, pouvez-vous me sauver ? Ah !sauvez-moi, Rabelais ! J’ai tant de choses à faireencore ! Mourir ! Mourir sans avoir repris ma revanchecontre l’empereur Charles ! Mourir, alors que ma têtebouillonne de projets, et que je puis encore étonner lemonde ! Sauve-moi, Rabelais, fais-moi vivre, et je veux que mareconnaissance royale éclipse en grandeur l’énormité du forfait decette femme, en magnificence tout ce que les monarques les plusmagnifiques ont pu imaginer… Peux-tu me sauver ?
– Sire, dit Rabelais d’une voix ferme, la réponse estimpossible en ce moment, mais tout ce que la science peut tenter,je le tenterai. Tout à l’heure, je l’avoue, j’ai eu en moi-même unmoment d’humeur lorsque Votre Majesté m’a demandé de m’installerprès d’elle. Maintenant, si elle ne m’en avait donné l’ordre, c’estmoi qui le lui demanderais. Je ne vous quitte plus, sire. À nousdeux, nous regardons la mort en face et nous lui portons un suprêmedéfi.
Le roi eut un éclair de joie dans les yeux et murmura :
– Je suis sauvé !
François Ier fit alors ouvrir la porte de sa chambre et lescourtisans entrèrent en masse pour assister à son grand lever,c’est-à-dire qu’ils furent admis à l’honneur de contempler lesvalets de chambre opérant sur la personne du roi, sous la hautedirection de Bassignac.
Le roi fut ce matin-là d’une humeur charmante, bien qu’àdiverses reprises une inquiétude soudaine parût le troubler. Onparla de la grande expédition qu’on allait faire contre lestruands, et dont tous les seigneurs de la cour voulaient être, pardistraction.
– Par Dieu, messieurs, je veux en être aussi !… Maischut ! Je ne veux pas que la chose se sache… lorsque le rois’amuse, nul que ses fidèles ne doit le savoir.
Chacun renchérit alors, le roi ayant déclaré que ce serait unamusement que de percer des poitrines de truands. Montgomery, lecapitaine des gardes, déclara qu’il fallait allumer un grandbrasier au beau milieu de la Cour des Miracles, et voir la figureque feraient les ribaudes en regardant griller leurs amants.
– Ce sera magnifique, dit le comte de Jarnac ; il nemanquera que Triboulet à la fête.
– Qu’est devenu le bouffon ? demanda un autre.
Montgomery pâlit.
– Messieurs, dit le roi, Triboulet voyage ; vous lereverrez bientôt.
Puis il donna rendez-vous à La Châtaigneraie et à d’Essé pourcinq heures. Il demanda si le grand prévôt était là.
Mais, contre son habitude, M. de Monclar n’était pas encorearrivé au Louvre. La journée se passa sans incident.
Rabelais avait été installé dans un fort bel appartement, et onavait mis deux domestiques à sa disposition, outre un courrier quiétait chargé d’aller lui chercher tout ce dont il avait besoin.
Vers quatre heures, on annonça le grand prévôt au roi qui le fitintroduire aussitôt.
– Je vous attendais, Monclar, dit le roi avec bonnehumeur.
– J’étais retenu par le service de Votre Majesté, réponditle grand prévôt.
– Vous voilà pardonné. Mais, dites-moi, Monclar, êtes-vousbien sûr que ce Dolet soit un aussi grand criminel que le dit lerévérend Loyola ?
– Je ne comprends pas bien votre question, sire…
– Je vais me faire comprendre… je désire que M. ÉtienneDolet soit relâché sur l’heure…
– C’est impossible, sire ! dit le grand prévôt.
– Oh ! oh ! monsieur ; faut-il dire alorsnon pas que je désire, mais que je veux ?
– En ce cas, sire, je vais aller de ce pas faire mettre enliberté l’homme qui a aujourd’hui même tenté de s’évader, qui a tuéou blessé une dizaine de gardes, qui a fait assassiner Sa Révérencele père Ignace de Loyola, et qui, enfin, s’est abouché avec leschefs de la Cour des Miracles pour susciter des rébellions contrel’autorité royale… J’y vais, sire.
Et Monclar fit un pas de retraite.
– Tête de sang ! s’écria le roi. Que signifie toutecette histoire ? Parlez, monsieur !
– Cela signifie exactement ce que je viens d’avoirl’honneur de dire à Votre Majesté. Le prisonnier Dolet a faillis’enfuir de la Conciergerie, grâce à la complicité de l’un de cestruands qui ont envahi le Louvre…
– Contez-moi cela, Monclar…
– C’est précisément ce que je voulais faire lorsque VotreMajesté m’a signifié l’ordre de faire relâcher Étienne Dolet.J’arrive de la Conciergerie ; il y a eu meurtre, tentatived’évasion, rébellion et bataille…
Le roi, tout pâle, fit signe à Monclar de s’expliquer.
– Sire, dit le grand prévôt, je commence par l’incident leplus affreux de toute cette échauffourée : le révérend Loyolase meurt sans doute à l’heure qu’il est…
– Assassiné ! murmura le roi, qui songea auxcomplications que cet événement allait amener.
– Assassiné par un chef de truands, par ce Lanthenay qui aeu l’audace de pénétrer à main armée dans le palais pour nousarracher celui qui venait ici l’insulte à la bouche.
– Il faut, Monclar, que le châtiment soit terrible. Je luipardonnerais, au fond, son coup d’audace, car j’aime les beauxcoups d’épée et les gens de courage… mais s’il a osé porter la mainsur le saint homme que nous avait envoyé le Souverain Pontife… oui,je vous le dis, il faut que le châtiment soit prompt etexemplaire !
– Et pour commencer, Votre Majesté veut faire relâcherl’homme qu’il voulait arracher à votre justice royale !
Le roi demeura méditatif, songeant à la parole qu’il avaitdonnée à Rabelais.
La fureur l’emporta en lui sur toute considération.
– J’avais promis la grâce de Dolet, dit-il d’un ton rude,mais la main qui se tendait vers le prisonnier pour le retirer deson cachot peut aussi l’y maintenir. L’official jugera cethomme !
– Sire, laissez-moi vous dire que la clémence est unmédiocre moyen d’asseoir l’autorité des rois. Il faut que lamajesté royale apparaisse aux peuples, environnée d’éclairs.
– Oui, oui… je sais que vous êtes un sombre justicier,Monclar… Mais continuez…
– Eh bien, sire, vous aviez donné au révérend père Loyolaun ordre de laissez-passer… Le truand a sans doute appris que lerévérend Loyola possédait ce laissez-passer. Il s’est rendu chezlui cette nuit, et l’a traîtreusement frappé d’un coup d’épée pourlui voler ce papier… Armé de la précieuse signature de VotreMajesté, le misérable, sous les habits du révérend, a pu entrer àla Conciergerie…
– Mais ce sont donc des hommes bien hardis ! s’écriale roi, non sans admiration.
– Capables de tout, sire, hormis de faire le bien… Entré àla Conciergerie et introduit dans le cachot de Dolet, Lanthenaypouvait tout oser… Le poignard à la main, tous les deux se sontjetés à travers les couloirs, et ils allaient gagner la rue lorsqueje suis arrivé à temps…
– C’est bien, Monclar, je sais qu’on peut compter sur votrevigilance…
– Ainsi, Votre Majesté révoque l’ordre qu’elle me donnaittout à l’heure ?
– Oui, comte…
– Et quant à ce Lanthenay…
– Ne l’avez-vous pas saisi ?
– Il m’a échappé, sire, grâce à l’intervention de soncomplice Manfred.
– De rudes hommes ! fit le roi pensif.
– De grands scélérats, sire.
– Eh bien, n’avez-vous pas organisé quelque chose comme uneexpédition contre eux ?
– Oui, sire, tout est prêt.
– Et quand attaquez-vous ?
– Ce soir… À minuit, sire.
– Tout est bien ; minuit est une heure qui meconvient… Allez, Monclar, et ne manquez pas de me donner desnouvelles de M. de Loyola deux fois par jour.
– Je porte ces bonnes paroles au révérend, sire. Et je suisconvaincu que la haute bienveillance du roi ne contribuera pas peuà guérir le saint homme, si toutefois la miséricorde divine adécidé de le laisser encore sur cette terre, où il accomplit de sigrands bienfaits…
Monclar sortit sur un geste amical du roi.
– Il me semble, songea celui-ci, que mon grand prévôtporte, un bien vif intérêt à ce Loyola que Notre-Dame confonde… Cetimbécile de truand ne pouvait-il frapper plus juste ? Ilfaudra que je voie ce qu’il y a dans cette étrange amitié du moineet de Monclar…
Vers six heures, comme le roi le leur avait commandé, LaChâtaigneraie et d’Essé vinrent au Louvre et se présentèrent dansla chambre royale.
Cette fois, Sansac les accompagnait. Le roi l’embrassa et luifit de grandes démonstrations d’amitié.
– Mais comme ils t’ont bien arrangé, mon pauvreSansac ! dit-il en regardant le gentilhomme qui venait deretirer un masque de soie qu’il portait sur le visage.
Ce visage était maintenant hideux. Une énorme balafre lemarquait du front au menton d’une large cicatrice.
– Oui, dit amèrement Sansac, je suis à jamais défiguré etobligé, quand je sors, de porter ce masque pour ne pas faire peuraux femmes…
– Je te plains, dit sincèrement le roi… Toi qui étais sifier de ta beauté et que l’on comparait à Apollon !
– Je me vengerai, sire, dit Sansac d’une voix concentrée.C’est même pour me venger que je me suis décidé à sortir de montrou où je me cache maintenant et d’où je ne me hasarde que lanuit, comme les hiboux… On dit que ce soir doit avoir lieu lemassacre des truands. Je veux en être, par le diable ! Etmalheur au Manfred s’il me tombe sous la main, comme jel’espère !
– Nous en serons tous, dit le roi. Mort-Dieu ! je veuxt’aider, Sansac. Mais avoue que ce fut là un beau coup d’estoc…
– Eh ! sire, je ne le sais que trop !
– Bataille, donc ! Nos épées se rouillent. Et bien quel’ennemi soit pour ainsi dire indigne de nos coups, ce seratoujours une nuit d’agrément pour nous faire patienter…
– Sire, dit La Châtaigneraie, je vois avec bonheur qu’il nereste plus rien à Votre Majesté de son inquiétude de cettenuit…
Le roi, subitement, redevint sombre. Il cherchait à s’étourdirpour oublier l’affreuse angoisse qu’il avait dépeinte à Rabelais.Il dit un effort pour paraître calme.
– Plus rien, répondit-il… Mais cela me fait penser àl’objet de notre rendez-vous. Suivez-moi, messieurs.
Hâtivement, le roi s’enveloppa d’un manteau, et tous les quatreétant descendus, quittèrent le Louvre. Une fois dehors, le roi semit à marcher en tête ; les trois gentilshommes le suivaient àquelques pas.
– Où diable nous conduit-il ? murmura LaChâtaigneraie.
– Mais il me semble, dit Essé, que nous allons versl’enclos des Tuileries.
– Bon ! Veut-il donc se réconcilier avec la BelleFerronnière ?
– Elle lui pardonnera difficilement.
– Bah ! Elle serait encore trop heureuse !conclut La Châtaigneraie.
Sansac ne disait rien ; il songeait à sa vengeance, et lesamours du roi le laissaient maintenant indifférent.
C’était bien vers l’enclos des Tuileries que se dirigeait leroi. Lui aussi, comme Sansac, était silencieux et songeait à unevengeance dont il ne confierait le soin à personne.
Il s’était dit que Madeleine Ferron reviendrait peut-être à lamaison de leurs anciens rendez-vous.
Cet espoir lui restait, au fond, que Madeleine avait peut-êtrementi, qu’elle s’était vantée en assurant qu’elle s’était inoculél’épouvantable mal. Il l’interrogerait. Par violence ou persuasion,il lui arracherait la vérité. Et si la certitude lui étaitdémontrée de l’irréparable malheur, il la saisirait de ses propresmains, la jetterait en pâture au grand prévôt, et il imaginait dessupplices raffinés…
Au bout d’un petit quart d’heure, le roi s’arrêta.
On se trouvait devant la maison de Madeleine Ferron.
À droite, les bâtiments de la fabrique de tuiles se profilaienten noir sur le ciel noir ; à gauche, c’étaient des champsdéserts.
Les trois gentilshommes s’étaient arrêtés à distance mais le roileur lit signe d’approcher.
La façade de la maison était sombre.
– Nous allons entrer là, dit le roi.
– Nous entrons tous ? fit La Châtaigneraie étonné.
– Oui… Si j’ai bien compris le caractère de la personne queje viens chercher ici, nous ne serons pas trop de quatre pour ladompter.
Le roi prononça ces paroles sur un ton qui fit frissonner lesgentilshommes.
– Quelle est donc cette personne, sire ?
– Vous verrez.
– Faut-il heurter à la porte ? demanda d’Essé.
– Non pas !… Tâchons d’entrer sans esclandre…
François Ier se mit à faire le tour de la maison etarriva à la petite porte du jardin, que Madeleine Ferron avaitouverte un soir pour faire entrer Manfred.
– Reconnais-tu cette porte ? demanda d’Essé à LaChâtaigneraie.
– Parbleu ! Nous sommes quatre ici qui la connaissent,bien que pour des motifs différents.
– Que dites-vous ? fit le roi.
– Nous disons que c’est près d’ici que Sansac a reçu cebeau coup de tranchant sur la figure.
Cependant le roi avait tiré de son pourpoint une petite clefavec laquelle il essayait d’ouvrir.
– Il faut que la serrure ait été changée, dit-il, aprèsquelques essais infructueux.
– Le mur n’est pas très haut, sire, dit Sansac.
– Ma foi, le moyen est primitif, mais à défautd’échelle…
– Votre Majesté se risque ?
– Oui… faites-moi la courte échelle, et attendez-moiici.
– Mais si un danger imprévu…
– Je vous appellerais.
La Châtaigneraie et d’Essé unirent leurs mains entrelacées, leroi y posa le pied, s’élança et atteignit aisément le faite dumur.
À ce moment, François Ier oubliait ses angoisses, etla terreur du mal dont il se croyait atteint, et l’expéditioncontre les truands, et Monclar, et Dolet, et Loyola. Il en arrivaitmême à oublier presque le but de sa visite à la mystérieusemaison : le roi était en plein dans son élément ;l’aventure le séduisait ; le seul fait de pénétrer nuitammentdans une maison en escaladant un mur comme un maraudeur luiprocurait la sensation d’un plaisir particulier.
Ses compagnons, habitués dès longtemps aux manières du roi, nefurent en aucune façon étonnés de le voir exécuter cette manœuvre.François Ier, assis sur la crête du mur, s’apprêta àsauter dans le jardin. Mais, au même instant, il s’arrêta.
Ses yeux venaient de tomber sur une fenêtre éclairée.
Cette fenêtre était au rez-de-chaussée. Et ses vitraux n’étaientpas assez épais pour empêcher de distinguer tout à fait ce qui sepassait dans la pièce où se trouvait la lumière. Or, FrançoisIer ayant jeté un regard plein de curiosité sur lafenêtre vit où entrevit une chose qui dut le stupéfier, car il eutde la peine à étouffer un cri de surprise.
Il regarda plus attentivement, comme s’il eût douté du premiertémoignage. Il fut cette fois convaincu.
Il sauta, non du côté du jardin, mais du côté extérieur. Ilsemblait très ému, et saisit la main de La Châtaigneraie.
– Elle ! murmura-t-il ; elle ici !
– N’est-ce donc pas une femme que Votre Majesté comptaitvoir ?
– Oui ! Mais non celle que je viens de voir…
Et sans plus s’occuper de l’étonnement que ces bizarres parolesavaient provoqué chez le gentilhomme, le roi revint rapidement versla façade, et cette fois, il heurta lui-même.
– Que voulez-vous ? demanda-t-on d’un ton rude.
– Voir le maître de céans, répondit le roi.
– Revenez au grand jour.
– C’est tout de suite que je veux le voir, fit le roi.
En même temps, il monta les quelques degrés qui conduisaient àla porte. Au même instant, les trois gentilshommes se présentèrentpour escorter le roi.
– Holà ! s’écria l’homme aux grandes moustaches. Sivous êtes d’honnêtes gens, retirez-vous sans tarder. Si vous êtesvenus avec de mauvaises intentions, il va vous en coûtercher ! Et l’homme tira de sa ceinture un long poignard en semettant en garde.
– Rengainez, Spadacape, fit une voix sonore. Quedésirez-vous, messieurs ?
Un homme s’avançait au-devant du roi.
– Eh ! pardieu, monsieur le chevalier de Ragastens, jevous félicite de vous faire si bien garder !
– Le roi ! murmura le chevalier de Ragastens. Arrière,Spadacape. Pardonnez, sire ! Mais qui eût pu prévoir l’insignehonneur que vous réservez à cet humble logis… Daigne Votre Majestéentrer dans cette pièce…
Ragastens ouvrit une porte.
– Merci, chevalier, dit le roi. Mais il me semble avoirentendu causer, lorsqu’on a ouvert la porte… ne voulez-vous pas quepour un moment je fasse partie de la société que vous avez chezvous ?
– Sire, fit Ragastens stupéfait, il n’y a d’autre sociétéici que celle de Mme la princesse de Ragastens-Alma, etd’une pauvre jeune fille…
– Je serai honoré d’être admis auprès de ces dames, fit leroi avec un sourire.
Il n’y avait pas moyen de se dérober à un pareil honneur. EtRagastens se dirigea avec empressement vers la porte de la pièce oùle roi, du haut de son mur, avait si curieusement regardé à traversles vitraux.
Au moment d’ouvrir la porte, il se tourna vers le roi.
– Votre Majesté ne désire peut-être pas êtrereconnue ? Sous quel nom dois-je l’annoncer ?
– Annoncez le roi de France, dit simplement FrançoisIer.
Mais le chevalier n’eut pas besoin d’obéir à cette étrangeinvitation. À peine eut-il ouvert la porte et à peine Françoisfut-il entré dans la pièce qu’une jeune fille qui se trouvait auxcôtés de la princesse Béatrix s’écria :
– Le roi ! Le roi !
Gillette, en prononçant ces mots d’une voix pleine de terreur,fixait des yeux hagards sur François Ier.
Le roi salua les deux femmes avec cette aisance qu’il savaitrendre ou impertinente ou gracieuse à son gré. Béatrix s’étaitlevée et fixait un regard presque sévère, sur le roi.
– Madame, dit celui-ci sans que sa voix trahît la réelle etprofonde émotion qu’il éprouvait, voulez-vous pardonner au premierchevalier de France de troubler un instant ce calme repos où vousdeviez être ? Je passais avec ces gentilshommes devant cettemaison, et m’étant souvenu que M. de Ragastens l’habitait, je n’aipu m’empêcher de frapper à sa porte pour lui dire une fois de plusen quelle singulière estime je le tiens. J’ajoute maintenant quej’envie son bonheur d’avoir lié sa destinée à une dame d’aussigrand air et de beauté aussi accomplie.
– Sire, répondit Béatrix avec un accent de dignité quiamena une rougeur sur les joues du roi, si peu habitué qu’il fût àrougir, sire, c’est sans doute un hasard plus honorable encorequ’extraordinaire qui a voulu que le roi de France se promenât parles chemins dans le simple appareil d’un bourgeois, passât devantcette maison et apprît que M. le chevalier de Ragastens ydemeurait. Mais quelles que soient les intentions véritables deVotre Majesté, le roi est le bienvenu dans ce logis… Gillette,aidez-moi à offrir à Sa Majesté les rafraîchissements qui nesauraient lui être présentés par d’autres mains que les nôtres…
Béatrix, en parlant ainsi, saisit vivement Gillette par le braset essaya de l’entraîner. Mais François Ier, déjà,s’inclinait devant elle et disait :
– Agréez mille grâces, princesse, de votre courtoisaccueil. Je vous supplie de demeurer. J’ai à vous dire des chosesqui ne souffrent aucun retard.
Il se tourna vers les trois gentilshommes qui s’étaient arrêtésà l’entrée de la porte.
– Messieurs, dit-il, veuillez m’attendre.
– Spadacape, dit Ragastens, ayez soin de nos illustreshôtes.
En même temps il fit un signe à Spadacape qui répondit par unclignement d’œil qu’il surveillerait étroitement lesgentilshommes.
Ceux-ci suivirent l’intendant dans une pièce voisine.
Le roi se tourna alors vers Béatrix et Ragastens.
– Asseyez-vous, dit-il, en redoublant de bonne grâce. Jesuis votre hôte, et il ne saurait être question d’étiquette.
– Sire !… fit Ragastens en s’inclinant, Votre Majesténous accable…
– Non, non… Je veux que chacun prenne un siège. Et puisqueMme la princesse, ajouta-t-il avec un sourireinquiétant, a bien voulu reconnaître que je me trouvais dans lesimple appareil d’un bourgeois, je veux être traité enbourgeois…
Béatrix, sur un signe du roi, obéit. Quant à Gillette, elletomba dans un fauteuil plutôt qu’elle ne s’y assit.
Ragastens, seul, persista à demeurer debout, et refusa d’obéir àla flatteuse invitation du roi ; non seulement il témoignaitainsi de son respect, mais encore il se trouvait plus libre de sesmouvements en cas d’action précipitée.
– Chevalier, dit alors le roi, nous n’avons pas oublié quevous êtes venu à Paris pour y retrouver votre fils, et nous nousintéressons vivement aux résultats de vos recherches. Ont-ellesabouti ?
– Hélas ! non, sire… Je n’ai aucun indice encore.
– Pourtant, M. le grand prévôt a dû se mettre à votredisposition ?
– Le comte de Monclar a fait tout ce qui dépendait de lui,sire. Et il me convient de rendre hommage à sa bonne volonté.
– Mais ne disiez-vous pas que vous vouliez pénétrer à laCour des Miracles ?
– C’est là en effet qu’il m’est permis d’espérer quelquerenseignement.
– Je viens vous en offrir les moyens.
Gillette, voyant que François Ier affectait de ne pasla reconnaître, se remettait peu à peu.
– Cette nuit, reprit le roi, le grand prévôt tente unesorte d’expédition contre les truands de la Cour des Miracles. Cesgens ont à leur tête deux redoutables bandits appelés Manfred etLanthenay…
Il fallut à Béatrix toute la puissance qu’elle avait surelle-même pour ne pas jeter un cri. Elle pâlit, cependant. Mais leroi ne remarqua pas celle pâleur, car il n’avait prononcé ces deuxnoms que pour en étudier l’effet sur Gillette. Celle-ci tremblait,et sans un regard de Ragastens qui lui disait d’espérer, elle sefût jetée aux pieds du roi.
– Ces deux bandits, continua le roi avec un sourire cruel,seront pendus demain matin, sans procès. Je vous invite à lapendaison, Madame, et vous aussi, ma belle demoiselle… C’est biencurieux spectacle…
– Sire, se hâta de répondre Ragastens, dans l’état d’espritoù nous nous trouvons, les spectacles les plus curieux ne sauraientnous intéresser. Votre Majesté daignera nous excuser de ne pasaccepter sa gracieuse invitation…
– Je comprends… Enfin, si vous changez d’avis, je puistoujours vous dire que le bandit Lanthenay sera pendu en place deGrève. Quant à Manfred, nous lui avons choisi un autre endroit quilui rappellera d’agréables souvenirs… Il sera pendu à laCroix-du-Trahoir.
Gillette devint livide.
– Mais, sire, s’écria Ragastens en plaisantant, il mesemble que Votre Majesté se hâte un peu trop de nous inviter à lafête. Qui prouve que ces deux… ah ! ma foi, j’ai oublié leursnoms !… qui prouve qu’ils seront pris ?
Gillette comprit et jeta un regard de reconnaissance auchevalier.
– La bête est lancée, reprit le roi avec son même sourirejovial et sinistre ; l’hallali va sonner. La Cour des Miraclesest enveloppée d’un réseau étroit que le grand prévôt a établipatiemment depuis dix jours. En outre, nous avons des intelligencesdans la place… Quoi qu’il en soit, chevalier, l’expédition prometd’être des plus amusantes. Toute ma cour en sera. Et pardieu, J’enserai aussi… Chevalier, soyez des nôtres, et vous avez la uneexcellente occasion d’entrer à la Cour des Miracles…
– J’accepte avec reconnaissance, sire.
– Vous acceptez, fit le roi avec étonnement.
– Sans doute, sire… Tirons donc l’épée, contre cesredoutables ennemis. Après Marignan, la victoire de la Cour desMiracles embellira le règne de Votre Majesté.
À ce moment, on entendit heurter le marteau de la ported’entrée. Quelques instants s’écoulèrent ; puis un homme àfigure basanée, à longues moustaches grisonnantes entr’ouvrit laporte.
Le roi se mordit les lèvres.
– Monsieur le chevalier, dit-il, vous avez beaucoupd’esprit. Ainsi, c’est donc entendu, vous êtes desnôtres ?
– Ah ! sire, je n’aurai garde de manquer à lafête…
– C’est bien… Le rendez-vous est au Louvre, pour onzeheures ; l’attaque aura lieu à minuit…
– Sire, à onze heures, je serai au Louvre.
– Faites mieux, chevalier, venez-vous-en avec nous…
– Que Votre Majesté me pardonne ! Mais avant de merendre au Louvre, il faut, de toute nécessité, que je sois quelquepart, à dix heures.
– Et cela ne peut-il se remettre ?
– Impossible, sire.
Le roi regarda autour de lui. Si ses gentilshommes eussent étéprès de lui à ce moment, il eût sans doute fait arrêter Ragastens.Mais il réfléchit qu’il ne serait peut-être pas le plus fort et quecette maison cachait peut-être un nombre d’hommes suffisant pourmettre en déroule ses trois compagnons et lui-même.
Il fit donc un geste aimable et continua :
– Chacun à ses affaires. Il suffit que vous me promettiezd’être en même temps que nous à la Cour des Miracles…
– Sire, je vous le jure.
– J’aime cette ardeur, dit le roi de plus en plus étonné.Au surplus, je comprends que vous ne manquiez pas une pareilleoccasion. Je ne connais rien de douloureux comme la situation d’unpère et d’une mère qui cherchent leur enfant. Madame, vous me voyezprêt à tout entreprendre pour vous aider…
Le roi avait prononcé ces mots d’un ton grave.
– D’ailleurs, reprit-il tout aussitôt, il y a, jel’avouerai, un peu d’égoïsme dans ce que je dis là. Si je me metsainsi à votre disposition…
– Bienfait que je n’oublierai de ma vie, sire !s’écria Béatrix avec une réelle émotion.
– Si je m’intéresse aussi vivement à vos recherches, c’estque je comprends, pour les avoir éprouvées, toutes les angoissesqui doivent vous troubler…
– Vous, sire !
– Moi, madame ! Pour être roi, en suis-je pas moins unhomme ? Et qui vous dit que moi aussi je n’ai pas eu un enfantqui m’a été ravi ? Qui vous dit que, moi aussi, je ne me suispas livré pendant des années aux mêmes recherches que vous tentezen ce moment…
– Sire, fit Ragastens, notre surprise…
– Oui, je sais. Vous vous dites qu’un roi est à l’abri desmalheurs qui peuvent frapper les autres hommes… Eh bien, cela n’estpas ! J’ai souffert comme vous ! Que dis-je ? J’aisouffert plus que vous !… car, après avoir longtemps cherchémon enfant, je l’ai trouvée, et par un malheur plus affreux quetout ce que vous pouvez imaginer, mon enfant m’a renié, mon enfantn’a pas voulu me reconnaître pour père ; mon enfant s’estenfuie du Louvre où je l’avais amenée… Écoutez-moi jusqu’au bout…Je vous ai promis de vous aider à retrouver votre fils… Aidez-moi,vous, à faire revenir ma fille au Louvre… Vous le pouvez, car monenfant, ma fille… elle est là sous vos yeux… la voici !…
À ces mots, le roi désignait Gillette qui poussa un faiblegémissement et couvrit son visage de ses deux mains. Béatrix, d’unmouvement spontané, avait couru à la jeune fille comme pour laprotéger, et lui glissait dans l’oreille :
– Ne craignez rien, mon enfant…
– Vous ne répondez pas, chevalier, fit le roi avec unesourde colère.
– Sire, dit Ragastens, ma réponse est toute simple :je serais un père dénaturé si j’essayais un seul instant de retenircette jeune fille… C’est à vous de parler, Gillette, et de dires’il vous convient de suivre Sa Majesté…
– Et si, comme son attitude le laisse supposer, elle refusede me suivre ? éclata François Ier. Chevalier,prenez bien garde à ce que vous allez dire et faire !…
– Oh ! sire, je suis certain d’avance de l’approbationdu roi qui s’appelle… que le monde appelle le roi-chevalier. Sicette jeune fille refuse de sortir d’ici, je dirai et ferai ce quedirait et ferait Votre Majesté. Je dirai : Mon enfant,l’hospitalité qui vous est due est trois fois sacrée et je nefaillirai point à cette hospitalité…
– Ah ! prenez garde, monsieur ! Si je passe outreaux volontés d’une fillette… comme c’est mon droit de père et deroi !…
– Sire, je demanderais alors à Votre Majesté de me laisserréfléchir jusqu’à demain.
– Sansac ! hurla le roi.
Il se fit un mouvement dans la pièce voisine. L’instant d’après,les trois gentilshommes apparurent.
– Que l’un de vous coure au Louvre, ordonna le roi d’unevoix que la fureur faisait trembler. Amenez-moi une compagnie degardes, s’il le faut.
– Spadacape, dit Ragastens d’un ton grave, nul ne doitsortir d’ici que par mon ordre…
– Jour de Dieu, monsieur, vous êtes en état de rébellion.La Châtaigneraie, arrêtez monsieur !
– Sire, s’écria Ragastens, un mot avant que des actesirréparables s’accomplissent. Je supplie Votre Majesté d’yréfléchir. Si je le veux, sur un signe de moi, ces troisgentilshommes vont être désarmés à l’instant. Il ne restera au roique l’inutile colère de ne pas voir ses ordres exécutés, et à moique la douleur d’avoir si mal répondu à la haute bienveillance quevous me témoigniez tout à l’heure…
Le roi fit un geste de rage et regarda autour de lui avecinquiétude, s’attendant à voir une douzaine de spadassins surgirtout à coup et l’entourer.
– C’est bien, je ne veux violenter personne…
Sur un signe de lui, ses trois compagnons rengainèrent les épéesqu’ils avaient à moitié tirées des fourreaux, et se retirèrent dansle vestibule qui précédait la pièce où se passait cette scène. Maisils laissèrent la porte ouverte.
– Chevalier, dit alors François Ier, nonseulement j’excuse votre scrupule, mais je l’approuve. Je nedemanderai pas à cette enfant de me suivre au Louvre. Je ne saisque trop quelle serait sa réponse, bien que cette réponse soitprofondément injuste… Je compte sur le temps pour amener ma fille àdes sentiments plus naturels. Je me retire, ne voulant me souvenir,en cette soirée, que de votre fierté, chevalier, de votre bonnegrâce, madame… Adieu… Heureux qui peut compter des amis tels quevous !…
Le roi salua et sortit de la pièce, précédé par Ragastens quiavait saisi un flambeau pour éclairer Sa Majesté. Au moment dequitter la maison, le roi se tourna vers le chevalier.
– Ainsi, dit-il d’un ton riant, vous êtes des nôtres, cesoir ? Vous en avez fait le serment, je crois…
– Et je le renouvelle à Votre Majesté : je serai cettenuit à la Cour des Miracles.
Le roi se mit en route, escorté de ses gentilshommes, tandis queRagastens rentrait dans la maison. Mais il n’eut pas fait vingt pasqu’il s’arrêta :
– La Châtaigneraie, et vous, d’Essé, demeurez ici ensurveillance. Si quelqu’un tente de sortir, n’hésitez pas,tuez ! Dans une demi-heure, je suis de retour. Viens,Sansac.
François Ier s’élança dans la direction duLouvre.
La Châtaigneraie se posta devant la porte d’entrée.
D’Essé se mit à la petite porte du jardin.
Moins d’une demi-heure plus tard, comme il l’avait annoncé, leroi était revenu. Le grand prévôt l’accompagnait. Unedemi-compagnie de suisses les suivait.
Silencieusement, la maison fut enveloppée. Alors, Monclars’approcha de la porte, frappa et prononça :
– Au nom du roi !
Un silence de mort. Monclar recommença à frapper. Mêmesilence.
– Enfoncez la porte ! dit le roi.
Des soldats s’approchèrent avec des leviers que le grand prévôtavait fait apporter, car c’était un homme de prudence et deprécaution.
En dix minutes, la porte fut défoncée.
La maison envahie fut visitée du haut en bas jusque dans sesmoindres recoins. Elle était déserte.
– Monclar, dit le roi, de cette voix calme et légèrementtremblante qui était l’indice d’une colère blanche, Monclar, il mefaut ce Ragastens.
– Vous l’aurez, sire. Mais, en attendant, il y a pour VotreMajesté un moyen de punir cet insolent gentilhomme, en le frappantau cœur.
– Dites ! fit avidement le roi.
– Ce Manfred, sire, que nous allons prendre et pendre…
– Eh bien ?
– Eh bien ! c’est le fils du chevalier deRagastens.
Le roi ne put retenir une exclamation de joie presque sauvage.Il donna le signal du départ et on rentra précipitamment auLouvre.
– Tout est bien prêt ? demanda-t-il au grandprévôt.
– Soyez sans crainte, sire !
– Si nous attaquions tout de suite ?
– Impossible, sire, avant minuit.
– Pourquoi ?
– Parce que le signal doit partir de la Cour des Miracleselle-même. Trois coups d’arquebuse nous préviendront que nouspouvons avancer…
– Qui les tirera ?
– Le roi d’Argot ! dit Monclar non sans un certainorgueil.
– Vous êtes un admirable prévôt de police, fit le roi.
Monclar s’inclina, satisfait.
Il ne travaillait guère qu’en dilettante et pour se distraire dela sombre préoccupation qui l’obsédait. Aussi éprouvait-il d’unéloge royal cette joie rapide qu’éprouve l’artiste qui voit admirerson œuvre par un connaisseur.
… … … … … … .
En rentrant dans ses appartements, le roi trouva maître Rabelaisqui l’attendait. Le visage du savant docteur avait une gravitésévère qui gêna François Ier.
– Maître, lui dit-il, nous causerons demain. Ce soir, noussommes préoccupés d’une affaire importante qui sollicite toutenotre attention.
– Eh ! sire, quelle affaire plus importante que lasanté… la vie !
– C’est donc de la maladie en question que vous voulez meparler ?… Venez…
Il entraîna Rabelais dans sa chambre.
– Parlez, mon bon Rabelais, dit-il, quand ils furentseuls.
– Sire, je crois avoir trouvé un moyen de prévenir le mal.Ce poison n’est redoutable que parce que son œuvre est d’abordignorée. L’être est atteint par lui dans ses sources vives. Il agitavec une certaine lenteur. Et lorsque, du fond des organes, ilapparaît à la surface et dénonce ainsi sa présence, alors il esttrop tard ! La mort est inévitable, et cette mort est vraimentatroce…
Le roi ne put s’empêcher de frissonner, repris par la terreurqu’il était parvenu à oublier un moment.
– Il est alors trop tard, dit-il, mais si on sait… avantqu’il ne se dénonce… si le savant combat l’odieux ennemi avantqu’il n’ait pu se fortifier ?
– C’est cela que je voulais vous dire. C’est ce moyend’attaquer le mal encore faible et incapable de résistance que j’aitrouvé… Je vais passer la nuit à préparer le médicament que demainmatin absorbera Votre Majesté.
– Tu me sauves, Rabelais ! s’écria le roi dans uneexplosion de joie. Tu me ranimes… Aussi, demande ce que tuveux…
– Sire, je suis payé d’avance ; en m’accordant lagrâce de Dolet, Votre Majesté a fait pour moi infiniment plus queje ne vais faire pour elle… Cher Dolet ! Cher ami ! Sivous saviez quel noble cœur ! Si vous aviez comme moi assistéau désespoir de sa femme et de sa fille ! Comme ils doiventêtre heureux maintenant qu’il est libre ! Car il est libre,n’est-ce pas, sire ? N’est-ce pas que votre royale parole aprévalu contre le complot des méchants ? N’est-ce pas que cetaffreux Monclar a abusé de ma crédulité en m’affirmant tout àl’heure que Dolet était dans son cachot et que l’official lejugerait !
Le roi, maussade et sombre, avait écouté Rabelais sans dire unmot, sans faire un geste.
– Sire, reprit le docteur, après un instant de silence,j’attends que Votre Majesté me rassure…
– Écoutez, maître, fit brusquement François Ier,je vous ai, il est vrai, donné ma parole…
– Mais Votre Majesté l’a reprise ! éclata Rabelais. Dequoi s’agit-il, après tout ? De la vie d’un homme ! Dudésespoir de toute une famille ? Peu de chose, envérité !
– Eh ! par la mort-dieu, pourquoi votre Dolet nes’est-il pas tenu tranquille ? Au moment où je vous ai promissa liberté, j’ignorais ce qu’il avait fait, au moment même où vousme parliez en sa faveur !
– Je sais, sire ! Je sais tout ! Dolet a tenté defuir. Voilà un grand crime ! Lorsque Votre Majesté étaitdétenue à Madrid, n’eût-elle pas saisi l’occasion de fuir enpassant à travers une armée s’il eût fallu ! Quoi, sire !On prend un innocent ! Pour le perdre, on machine contre luiun complot qui devrait envoyer ses auteurs à Montfaucon si lajustice royale ne voyait ses bienfaisants rayons obscurcis par lahaine des pervers ! Donc, on saisit cet homme, on l’enfermedans un cachot ! On lui met les fers aux pieds ! Pendantdix jours, il demeure au fond de l’horrible cloaque, ayant de l’eaujusqu’aux chevilles, souffrant de la faim, de la soif, enfiévré,l’imagination éperdue ! Et lorsqu’un moyen de salut est offertà ce malheureux, on veut qu’il le repousse ! On lui fait uncrime d’avoir voulu sortir c son enfer !
– Sa tentative ne sera pas retenue au procès, dit vivementle roi, dans l’espoir d’apaiser Rabelais. On ne retiendra quel’accusation d’hérésie. J’en donnerai l’ordre. Vous entendez, moncher maître ? Je vous le jure.
– Votre Majesté est vraiment généreuse, continua le savantemporté par l’indignation. On ne retiendra que l’accusation quipeut envoyer Dolet au bûcher ! Ah ! sire !sire ! Vous voulez donc que l’histoire proclame un jour que levainqueur de Marignan fut vaincu par un Loyola !… Car ne nouspayons pas de mots, sire ! C’est à Loyola que vous sacrifiezDolet ! Vous craignez que le misérable moine ne vous suscitequelque querelle avec le Saint-Siège ! Sire, voulez-vous qu’ondise que vous avez eu peur ?
Le roi crispa les poings et fut sur le point d’éclater.
Mais il réfléchit que Rabelais tenait pour ainsi dire sa vie. Etlui qui s’indignait de cette accusation de peur que l’illustresavant lui jetait avec sa rude éloquence, il eut vraiment peur.
– Maître, se contenta-t-il de dire avec un sourire,reprenez vos esprits. Vous outrepassez, il me semble !
– Pardon, sire, fit Rabelais violemment ému. N’en accusezque ma douleur.
Cette douleur devait être en effet bien forte, car Rabelais, ence moment, pleurait silencieusement. Le roi détourna la tête. Lasombre figure de Loyola passa dans son esprit.
– Attendez ! dit-il tout à coup.
– Sire, cria Rabelais, obéissez à votre cœur magnanime…
Le roi passa rapidement dans la pièce voisine où se tenaient enpermanence Bassignac et quelques seigneurs. Le grand prévôt étaitlà.
François Ier l’entraîna dans un coin.
– Monclar, lui dit-il, comment va ce bon M. deLoyola ? Vous savez que je m’intéresse fort à sa blessure quenous allons venger tout à l’heure, j’espère.
Monclar eut un mince sourire. Il savait que Rabelais était dansla chambre royale ; il comprit ce qui se passait dans l’espritdu roi.
– C’est un miracle, sire, dit-il. Mais il est certain quele saint homme ne succombera pas !
– Ah ! fit simplement le roi. Et il rentra dans sachambre.
– Si je lui avais annoncé que Loyola était perdu, pensaMonclar, il me renouvelait l’ordre de relâcher Dolet.
– Eh bien, fit le roi à Rabelais, je viens pour vous defaire l’impossible.
– Vous sauvez Dolet, sire ? Ah ! merci, mon nobleroi !
– Eh ! non, par Notre-Dame ! Je veux dire quej’ai fait une dernière démarche pour voir s’il n’y aurait pas moyende sauver votre protégé… Eh bien, l’official est déjà saisi del’affaire. Il faut désormais aller jusqu’au bout.
– Pourquoi, sire ? Pourquoi ? demandaRabelais.
– Ceci est de la grande politique, mon maître ; il n’yaurait plus de respect en France pour la justice et la religion, sila religion et la justice n’étaient inflexibles dans leurmarche…
Rabelais, cette fois, se tut. Il était vaincu. Il parlaitd’humanité, d’équité, – et le roi lui répondait : raisond’État.
Il comprit que Dolet était à jamais sacrifié, et dédaigna derépondre à François Ier qui, pour ne pas s’aliéner ledocteur, lui disait :
– Rassurez-vous, maître. S’il est indispensable que Doletsoit condamné, malgré même cette innocence que vous invoquez, je mefais fort de lui avoir vie sauve…
Le philosophe, écrasé par la formidable montagne d’iniquitésqu’il avait tenté de soulever, courba les épaules, en signe desalut ou en signe de désespoir.
– Ce médicament ? reprit le roi avec la timidité de lahonte.
– Je vais y travailler, sire.
– Et vous me promettez, maître, qu’il sera prêt demainmatin ?
– Je vous le promets, sire.
– Je retiens votre parole.
– Jamais je n’y ai failli, sire !
Sur ce mot qui cingla François Ier, Rabelaiss’inclina, sortit de la chambre royale et alla, le cœur broyé,s’enfermer dans le laboratoire qu’il avait fait établir à lahâte…
Au moment où Rabelais sortait de la chambre du roi, une scènequi, pour être muette et n’être jouée que par un seul personnage,n’en est pas moins d’une importance considérable, se passait dansl’une des pièces qui avoisinaient la chambre royale.
Une courte description topographique est ici nécessaire. Onparvenait aux appartements du roi après avoir franchi cinq ou siximmenses salles où François Ier avait déployé le fastemagnifique dont il cherchait à éblouir ses visiteurs de marque etqui convenait d’ailleurs à son tempérament.
Des peintures du Titien, de Raphaël, du Pérugin décoraient lespanneaux et les plafonds de ces vastes salons de réception. Donc,après avoir traversé ces pièces, où une foule de courtisans, degardes, d’officiers allaient et venaient, où attendaient lesambassadeurs, où éclataient le luxe et la force du maître de laFrance, on arrivait à une sorte d’étroit couloir transversal.
Là commençaient les appartements particuliers du roi.
Une antichambre, d’abord, où étaient admis les familiers dumonarque ; puis, sur la droite de cette antichambre ets’ouvrant sur elle, le cabinet du roi ; à gauche, deux salons.Après le cabinet venait la chambre à coucher. Au delà, c’étaitl’appartement du dauphin.
Un mur barrait là le petit couloir dont nous venons de parler.Il résultait de cette disposition que l’appartement du dauphinattenait à celui du roi, mais que pour passer de l’un à l’autre, ilfallait faire un assez long détour.
Pour le roi, le Louvre finissait au mur du fond de sa chambre.Pour le dauphin, c’était à ce mur que le Louvre commençait. Or, lapièce que ce mur séparait de la chambre royale était une sorte decabinet, à demi salon, qui se trouvait lui-même séparé del’appartement du dauphin par un autre couloir.
C’est dans ce cabinet que le dauphin Henri conférait assezsouvent avec celle qu’il appelait son Égérie ou sa Sagesse,c’est-à-dire avec Diane de Poitiers, sa maîtresse. Maintenant,pénétrons dans le cabinet du dauphin au moment même où Rabelaisfaisait une suprême tentative pour sauver Etienne Dolet.
Une femme était assise contre la muraille du fond.
Elle avait soulevé une partie de la tapisserie de velourscramoisi, et avait mis à découvert un trou circulaire grillagé.
La femme était seule dans le cabinet.
Elle avait collé son oreille au grillage de ce trou.
Et qui se fût approché à ce moment eût entendu le murmuredistinct de deux voix qui étaient celles de Rabelais et de FrançoisIer. Ainsi, du cabinet du dauphin, on entendait tout cequi se disait dans la chambre du roi.
Qui avait fait percer ce trou ?…
Il est infiniment probable qu’avant d’être la maîtresse d’Henri,Diane de Poitiers avait été celle de François Ier.
Diane avait toujours été une femme de plus de tête que de cœur.Sa prodigieuse beauté, que par un singulier privilège de la natureelle garda jusqu’à la mort, avait servi à sa diplomatie et à sonambition beaucoup plus qu’à ses amours. Était-ce elle qui jadisavait fait percer le mur pour surveiller le roi ? C’est trèspossible.
Toujours est-il qu’elle seule connaissait l’existence de cettesorte d’oreille indiscrète toujours ouverte pour recueillir lesparoles de François Ier.
Nous avons déjà dit quelques mots du caractère de cette froideambitieuse. Complétons-les en ajoutant que les rêveries secrètes deDiane l’emportaient à des imaginations que nul n’eût pu soupçonner.Peut-être rêva-t-elle de s’asseoir sur le trône de France aux côtésdu futur roi Henri. Il est certain, en tout cas, que du vivant mêmede François Ier, elle prépara son pouvoir et sonautorité pour le jour où le dauphin serait couronné.
Ainsi donc, tandis que la duchesse d’Étampes était prête àcommettre un crime pour prolonger la vie du roi, sans lequel elletombait dans le néant, Diane, au contraire, était prête à envisagerde sang-froid la nécessité de faire disparaître ce même roi. Luimort, c’était le dauphin, son amant, qui montait sur le trône… Etalors !… que ne pouvait-elle espérer, elle qui avait pris surle faible cerveau d’Henri un si terrible ascendant !…
Ce n’était point par hasard que Diane de Poitiers se trouvaitdans le cabinet du dauphin à l’heure où le roi avait avec Rabelaisl’entretien que nous avons rapporté.
En effet, il est à peine besoin d’indiquer, après ce qui vientd’être dit, que Diane avait ses espions jusque dans l’antichambrede François Ier. Chaque matin, à son lever, elle étaitmise au courant de ce qui se faisait ou se disait d’intéressantchez le roi, et elle préparait sa journée en conséquence. C’estainsi que le matin de ce jour, elle avait appris que FrançoisIer avait en toute hâte envoyé chercher maîtreRabelais.
Diane avait tressailli, et s’était dit aussitôt :
– Le roi est sûrement malade… Toute la question est desavoir si la chose est sérieuse.
Elle n’ignorait pas la confiance absolue que le monarque avaiten la science du médecin, et que celui-ci, à diverses reprises,avait dû son salut à cette confiance égoïste plutôt qu’à l’amitiédouteuse de François Ier.
Elle s’empressa de gagner le cabinet mystérieux et de prendreplace auprès du treillis qui recouvrait le trou.
Lorsque Rabelais arriva et fut introduit dans la chambre royale,elle ne perdit pas un mot de ce qui se disait.
Le soir, prévenue, selon les ordres qu’elle avait donnés, queRabelais se trouvait dans l’antichambre royale, elle courutreprendre son poste. La conversation du matin lui avait paru sansdoute tellement intéressante qu’elle ne voulait rien perdre decelle du soir. Elle écouta avec indifférence tout ce qui fut dit ausujet d’Étienne Dolet.
Mais lorsque Rabelais parla du médicament qu’il croyait capabled’arrêter le mal, elle eut un faible tressaillement.
– Est-ce que cet espoir va s’évanouir ?songea-t-elle.
L’entretien était terminé depuis plus de dix minutes, et Dianede Poitiers, pensive, était à la même place, méditant, le visagedur, les yeux fixes.
Enfin elle poussa un soupir, se leva, rabattit la tapisserie develours qui cachait le treillis et regagna son appartement. CarDiane de Poitiers, en qualité de première dame d’honneur de ladauphine, avait sa chambre au Louvre, et bien que l’étiquette nel’obligeât pas à y coucher, elle y passait la plupart de sesnuits.
Rentrée chez elle, Diane reprit la rêverie qu’elle avaitcommencée dans le cabinet du dauphin. Peut-être eut-elle quelquedébat avec elle-même, peut-être essaya-t-elle de repousser l’idéequi, vague d’abord, se précisait dans son esprit avec uneeffrayante netteté… car plusieurs fois, elle fut sur le point defrapper du marteau pour appeler, et, à chaque fois, elle reposa surla table le petit marteau d’or ouvragé que sa main avait saisi.
Enfin une expression d’indomptable résolution s’étendit sur sonvisage qui, bientôt, reprit cette fermeté sereine qui lui étaithabituelle. Elle frappa. Un valet accourut.
– Voyez si M. de Jarnac est au Louvre, dit-elle. S’il n’yest pas, qu’on l’envoie chercher et qu’il vienne à l’instant.
Le valet disparut, silencieux et rapide ; car cette femmeavait le talent de se faire servir et obéir avec le mêmeempressement que si elle eût été la reine.
Une heure plus tard, Jarnac arriva.
À peine Guy de Chabot de Jarnac fut-il auprès d’elle qu’ellecommença avec lui une longue conversation.
… … … … … … .
Revenons maintenant à maître François Rabelais… En quittant leroi, il avait regagné le laboratoire qu’on lui avait préparé. Là,Rabelais se commanda d’oublier sa douleur et son désespoir ;il dompta, pour ainsi dire, son indignation et s’efforça deconquérir le calme du savant qui va tenter la solution d’undifficile problème.
Et ce ne fut que lorsqu’il se sentit maître de lui, en pleinepossession de sa lucidité d’esprit, qu’il murmura :
– Je tiens la vie de ce roi dans mes mains. Si je veux ceremède de sauveur ne sera pas ; le roi mourra… Oui ! maisje ne suis pas un assassin… Puisque le remède est possible, mondevoir est de le fabriquer… Advienne que pourra !
Alors, il se mit à travailler. Patiemment, il fit des essais,compulsa des livres, dosa des poudres et du liquide… Vers onzeheures, il entendit qu’il se faisait un grand bruit dans le Louvre.Mais tout entier à son travail, il ne prêta à ces bruits aucuneattention.
Il continua ses opérations avec le calme et la lenteur d’unminutieux opérateur, et il eût été impossible de saisir sur sonvisage la trace des émotions qui l’avaient bouleversé. À deuxheures, il répandit dans les cendres chaudes de sa cheminée lesliquides et les poudres qu’il avait employés. Le résultat de sontravail tenait dans un flacon de la contenance d’une demi-pinte.C’était un liquide de couleur brune, semblable à un sirop. Sur leflacon, il colla un carré de papier sur lequel il avait écrit cesmots :
Médicament préparé par François Rabelais, docteur, pour S.M. le roi.
Ce flacon, il le posa au milieu de la table, bien en vue.
Alors il s’assit et se mit à réfléchir, le front dans la main.Quelles pensées s’agitèrent à ce moment sous ce front bosselé d’oùl’intelligence semblait s’irradier ? Sans doute son esprits’élevait graduellement vers les hauts sommets de l’indulgence, ledernier mot de la sagesse humaine. Il pardonnait à celui quin’avait point voulu pardonner. Il se plaçait plus haut que lapassion de l’amitié, dominait les ressentiments de son cœur, et,ayant pris la plume au bout de quelques minutes de réflexion, voicice qu’il écrivit :
« Sire,
« Près de la présente lettre, on trouvera la bouteillecontenant le remède que j’ai préparé pour Votre Majesté. Je m’envais, sire. Je quitte le Louvre, et sans doute la France, parcequ’il me serait impossible de vous revoir sans vous demander encorepourquoi vous laissez assassiner Dolet, sachant qu’il est innocent,et parce qu’il vous serait impossible de me donner une réponseselon l’équité.
« Je pouvais m’en aller sans vous sauver. Je n’avais pourcela qu’à imiter votre exemple. Je ne vous tuai point mais je vouslaissais mourir. J’ai pensé que mon droit d’homme n’allait pointjusqu’à ce point. Puissiez-vous penser que votre droit de roi vajusqu’à arracher l’innocent au complot des méchants !
« Votre Majesté absorbera un doigt du vin que j’ai composé,tous les jours trois fois ; savoir, le matin, à jeun ; àmidi, quelques instants avant qu’on ne serve les viandes, et lesoir, deux heures après le dîner. Ces opérations devront durer neufjours ; la quantité du liquide préparé est justementsuffisante. J’affirme à Votre Majesté que si elle veut bien suivredès demain matin ces prescriptions, l’effet du poison qu’elleredoute sera annulé, dans le cas où cette femme aurait dit lavérité. Dans le cas contraire, c’est-à-dire si le roi n’est pasatteint par le mal, le médicament n’aura aucun effet nuisible.
« Il sera bon, pendant ces neuf journées, que Sa Majestégarde la chambre, se tienne au chaud, en exagérant le plus possiblela chaleur, pour amener d’abondantes sueurs, lesquelles aideront àexpulser les esprits morbides. Le soir, en son lit, Sa Majestédevra absorber, après la potion, une tisane de bourrache, afind’accentuer encore la sueur.
« Pour combattre l’affaiblissement que ces sueurs aurontprovoqué, Sa Majesté, ces neuf jours écoulés, aura soin de seréconforter de viandes de boucherie.
« Pendant les neuf journées, le roi devra s’abstenir devin, hydromel, hypocras, et en général toutes boissons excitantes,ainsi que de venaisons.
« Adieu, sire. Je quitte avec chagrin le pays où je suisné, avec joie le royaume où d’aussi effrayantes injustices sontpossibles. »
Rabelais signa et cacheta cette lettre, qu’il avait écrite d’uneferme écriture et qu’il avait relue pour s’assurer qu’il n’omettaitaucun détail. Puis il écrivit la suscription :
À Sa Majesté le roi, enson Louvre.
Et il plaça la lettre debout contre la bouteille. Il fit alorsun paquet de quelques papiers et s’apprêta à sortir. ÀSaint-Gcrmain-l’Auxerrois, deux heures sonnèrent.
… … … … … … .
À peu près au moment où Rabelais écrivait sa lettre, Diane dePoitiers, assise en un bon fauteuil au coin du feu, les yeuxfermés, semblait dormir.
Un silence extraordinaire pesait sur le Louvre.
Dans la soirée, Diane avait donné congé à ses femmes de chambre,disant qu’elle ne se coucherait pas et qu’elle ne pourrait prendrede repos avant que Sa Majesté et Mgr le dauphin fussent revenus del’expédition contre la Cour des Miracles.
Une fois seule, elle s’était installée près de la cheminée oùbrûlait un bon feu, car le froid était vif ; mais au moment oùnous pénétrons dans sa chambre, elle ne dormait pas, bien qu’elleparût avoir succombé au sommeil.
À la lueur des flambeaux de cire allumés sur la cheminée, sabeauté ferme ne prenait pas ce caractère d’abandon et de douceurque le repos eût dû lui donner ; au contraire, sa boucheparaissait plus dure encore, et un pli qui barrait son front purindiquait la tension de son esprit.
On gratta légèrement à la porte. Vivement, elle alla ouvrir.Jarnac entra.
– Vous avez pu vous évader ? demanda-t-elle ensouriant.
– Je me suis tiré de la bagarre après quelques coupsd’estocade donnés devant le roi qui m’a vu. Si dans une heure jepuis aller reprendre ma place près de lui, il sera avéré que jen’ai pu être cette nuit au Louvre, puisque j’étais à la Cour desMiracles.
Diane demeura un instant pensive.
– Et ces truands ? dit-elle enfin. Sedéfendent-ils ?
– Je suis parti comme l’attaque commençait à peine.
– Mais enfin, la chose est peut-être plus dangereuse qu’onne pense ?
– Dangereuse pour qui ? fit Jarnac en regardantfixement Diane de Poitiers.
– Mais… pour ceux qui attaquent…
– Pour… le roi, par exemple ?
– Le roi, le dauphin, vous-même…
– Madame, si vous voulez me demander ce que j’en pense, jene crois pas que le roi puisse être tué ou même blessé dans cetteaffaire.
– Pourquoi cela, s’écria Diane, se découvrant ainsi.
Jarnac sourit. Il avait deviné la pensée de Diane.
– Mais, dit-il, parce que le roi ne peut s’aventurer dansune bagarre de ce genre. C’est déjà trop qu’il y figure, et je nesais quel étrange intérêt a pu l’y pousser. Mais il est certainqu’il ne voudra pas s’exposer. Les truands ne sont pas un ennemidigne de ses coups.
– Vous avez raison, murmura Diane. Mais il est pour le roides ennemis plus redoutables que les truands ou que les soldats deCharles cinquième.
– De quels ennemis parlez-vous, madame ?
– La vieillesse… la maladie…
– Le roi est vigoureux…
– Mais enfin s’il mourait, ce qu’à Dieu ne plaise…
– Vous seriez reine, madame, dit Jarnac, plus reine queMme la dauphine.
– C’est-à-dire en situation de disposer des places et deshonneurs, n’est-ce pas ?
Jarnac s’inclina.
– Et vous, mon cher comte, que seriez-vous, si ce malheurfrappait le royaume ?
– Moi, madame ? Je serais sans doute le pauvregentilhomme que je suis. Qu’ai-je à gagner ou à perdre à la mort duroi ?
– Ainsi, vous pensez que vos amis vous oublieraientalors !
Jarnac garda le silence. Diane de Poitiers comprit qu’avec unpareil homme, il ne fallait pas parler à demi-mot.
– Donc, reprit-elle, vous pensez que vos amis vousoublieraient. Vous pensez que j’oublierais, moi, que vous avez étémon plus ferme soutien ! Mais comme j’aurais plus que jamaisintérêt à me conserver votre appui, je n’aurais garde de vousoublier, moi ! Et mon premier acte, comte, serait de vousdemander : Que voulez-vous ? Que désirez-vous ?… Querépondriez-vous alors ?…
– Oh ! en ce cas, si les choses se passaient commevous dites, si l’événement dont nous parlons se produisait, et quevous me demandiez ce qui pourrait me faire plaisir, je vousrépondrais, madame, que je ne désire rien, mais que si mon épée degentilhomme peut dignement vous servir aujourd’hui, elle nepourrait alors être mise dignement à votre service que si elleportait la poignée d’or ciselé des épées de connétable…
– La première charge militaire du royaume ! fit Dianeen tressaillant.
– Quand je songe à ce pauvre savant que vous m’avez demandéd’égorger… le diable ait mon âme si je sais pourquoi !… je nepuis m’empêcher, madame, d’éprouver un frisson de pitié…
– Et pour calmer ce frisson, mon cher Guy ? Que vousfaut-il ? Une promesse ? Vous l’avez. Vous pouvez comptersur moi…
– Hélas madame, je vois que nous ne nous comprenons pas.Que me demandez-vous ? D’entrer dans la chambre de maîtreRabelais et de le poignarder, mais de le poignarder si bien qu’ilne puisse plus jamais guérir personne. Moi, j’accours, la dagueaiguisée… Mais, vraiment, devant l’énormité de l’acte, j’ai peur,je l’avoue… ou plutôt la pitié m’arrête ! Un remords anticipé,si vous voulez… Ah ! si je portais sur moi la preuve absolue,la preuve écrite par exemple, que c’est malgré moi que j’ai frappéle digne docteur, oh ! alors, je crois que j’aurais raison demes remords…
Diane écoutait, les sourcils froncés. Elle courut à un petitmeuble qui lui servait de secrétaire, et se retournant versJarnac :
– Dictez, fit-elle d’un ton bref…
– Oh ! quelques lignes suffiront, dit Jarnac quis’approcha. Il faudrait, par exemple, écrire quelque chose commececi : « C’est par mon ordre que le comte Guy de Chabotde Jarnac a poignardé maître François Rabelais, qui, ainsi une j’enai eu les preuves, complotait contre la sûreté de l’État ; enobéissant comme un fidèle serviteur, M. de Jarnac a donc rendu àl’État un signalé service dont il doit être récompensé par le titrede connétable. »
Diane de Poitiers avait écrit sans hésitation.
Elle signa et remit le papier à Jarnac qui le lut, le pliasoigneusement et le fit aussitôt disparaître.
– Avec ce papier, vous pouvez me perdre, comte ! ditgravement Diane. Il m’est impossible de vous donner une marque plusabsolue de ma confiance.
– Confiance d’autant plus sûrement placée, madame, que jeme perdrais moi-même infailliblement si jamais l’idée absurde etodieuse d’employer cette arme contre vous me passait par latête.
Et il ajouta d’un air sérieux :
– Mais rassurez-vous, madame. Je me suis donné à vous unefois pour toutes. Si la précaution que je viens de prendre m’a parunécessaire, c’est que le titre que j’ambitionne est excessif… et jecraignais qu’un jour vous ne voulussiez m’accorder une autrerécompense. Or, c’est celle-là que je veux, et pas d’autre.
– Vous l’aurez, comte. Mais il est temps…
– Je suis prêt, madame.
– Venez donc…
Diane sortit de sa chambre, suivie de Jarnac.
Elle marchait d’un pas ferme et tranquille, et qui l’eûtrencontrée eût été bien loin de supposer que cette femme allait àun double assassinat.
Diane s’arrêta devant une porte.
– C’est là, murmura-t-elle. Quand tout sera fini, vousm’appellerez. Je veux prendre moi-même ce qu’il y a à prendre chezRabelais.
Jarnac fit un signe d’assentiment et gratta à la porte. Comme onne répondait pas, Diane lui dit :
– Il dort sans doute. Frappez !
Jarnac frappa du poing et appela :
– Maître Rabelais…
En même temps, il posa machinalement la main sur le bouton de laporte qu’il tourna, et, à son grand étonnement, il vit la portes’ouvrir : la chambre était éclairée.
Il eut une sueur froide, et, pendant une seconde, cette penséelui vint que Rabelais avait surpris sa conversation avec Diane,qu’il se tenait sur ses gardes, qu’il allait se dresser devant luien disant :
– Pourquoi voulez-vous me tuer ? Que vous ai-jefait ?
Diane s’aperçut de cette hésitation.
– Allez donc ! murmura-t-elle.Qu’attendez-vous ?
Jarnac dégaina son poignard et entra.
– Personne ! dit-il.
Diane pâlit et entra précipitamment.
Si Rabelais était absent, son plan s’écroulerait. Rabelaisverrait le roi, lui remettrait le médicament sauveur et FrançoisIer vivrait. C’est-à-dire que le dauphin Henri demeuraitdauphin au lieu d’être roi. C’est-à-dire qu’elle-même continuait àêtre la maîtresse d’un homme sans autorité, au lieu de devenirreine, tout au moins une reine occulte !
Elle jeta autour d’elle un regard de flamme, et certes, siRabelais eût apparu à ce moment, elle l’eût étranglé de ses propresmains… Mais ce regard tomba sur la table. Elle vit la lettre deboutcontre le flacon, et bondit.
Le cœur palpitant, elle lut la suscription que portait labouteille :
– Médicament préparé par François Rabelais, docteur, pourSa Majesté le roi.
Elle lut la suscription de la lettre et poussa une exclamationde joie sourde.
Saisissant la lettre et la bouteille, elle retourna en courantdans sa chambre.
Là, elle congédia Jarnac, qui l’avait suivie…
Une fois seule, elle ouvrit résolument la lettre et la dévorad’un coup d’œil. Puis elle la relut mot à mot comme pour biens’assurer qu’elle ne rêvait pas…
Alors, sa physionomie un instant bouleversée reprit cet air dedignité calme et ferme qu’elle avait toujours.
Elle s’assit, la lettre à la main, dans le fauteuil qu’elleoccupait tout à l’heure. À ce moment, elle eut sans doute cettesuprême rêverie que doivent avoir ceux qui vont supprimer uneexistence humaine.
Elle songea qu’elle tuait le roi plus sûrement qu’avec unpoignard ou une balle d’arquebuse, et que ni le roi ni personne aumonde ne pourrait se dresser devant elle en l’appelant :
– Assassin !…
Personne ?… Elle eut un tressaillement en se rappelant lepapier qu’elle venait de signer à Jarnac.
Mais elle se rasséréna, se disant peut-être que puisqu’elletuait le roi, elle pouvait bien tuer Jarnac !
Alors, elle se pencha vers le foyer et y laissa tomber la lettrede Rabelais. Le parchemin se tordit, siffla, et bientôt fut réduiten cendres.
Puis elle versa dans les cendres tout le contenu de labouteille, en mélangeant les cendres pour faciliter l’absorption duliquide.
Puis, de ses mains aristocratiques, elle rinça la bouteille, etjamais goton de cuisine ne s’acquitta mieux de cette besogne. Ellegratta soigneusement le papier que Rabelais avait collé sur leverre, et enfin, ouvrant la fenêtre, elle jeta au loin, dans lanuit, la bouteille qui avait contenu la vie du roi.
Elle écouta… Au bout d’un instant, elle entendit le bruit de labouteille qui se brisait en mille éclats…
Alors, tranquille et sereine, elle referma sa fenêtre et revintprendre sa place auprès du feu.
François Ier était condamné !
Après le départ de François Ier et de ses trois compagnons,Ragastens était rentré dans la maison.
– Il faut que nous partions d’ici à l’instant même, dit-ilà Spadacape ; dans une demi-heure, il y aura cinquante gardespour cerner la maison.
– C’est mon avis, monseigneur, dit froidement Spadacape,mais où aller ?
– Oui !… Où aller ?…
L’hôtel que le chevalier avait loué était surveillé, il en avaiteu la preuve. Il ne connaissait personne à Paris à qui il pûtdemander l’hospitalité.
Ils se trouvaient dans le couloir qui aboutissait à la pièce oùétait entré François Ier. Au milieu de ce couloircommençait l’escalier qui conduisait à l’étage supérieur.
– Je sais bien, reprit Ragastens, qu’il est désagréable etpeu sûr d’aller loger à l’auberge, mais tout vaut mieux que dedemeurer ici.
– Il faut pourtant y rester, dit tout à coup une voix.Ragastens et Spadacape tressaillirent et levèrent les yeux en mêmetemps vers le haut de l’escalier d’où la voix était partie. Ilsaperçurent alors un jeune cavalier enveloppé d’un manteau et levisage caché par un loup de velours noir. Il se tenait debout surla marche la plus élevée.
– Qui êtes-vous ? fit Ragastens d’un ton menaçant.Parlez sur l’heure. Il y va de votre vie !
En même temps, il retint Spadacape qui allait s’élancer dansl’escalier.
– Je tiens peu à la vie, dit le mystérieux cavalier, etpourtant ma tâche n’est pas entièrement terminée. J’ai encorequelque chose à faire, ou quelque chose à voir avant de mourir.Mais je ne suis pas votre ennemi… et même, depuis quelquesinstants, je suis votre ami…
En parlant ainsi, le cavalier laissa tomber son manteau etretira son masque.
– Chevalier, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas ?
– Vous, madame ! fit Ragastens stupéfait enreconnaissant la dame à qui il avait loué la maison.
C’était en effet Madeleine Ferron. Elle descendit.
– Tout s’explique, n’est-ce pas ? fit-elle avec unsourire.
– Pardon, madame… ce qui ne s’explique pas, c’est que voussoyez dans cette maison sans que personne vous ait vue entrer.
– J’ai une double clef de toutes les portes, dit-elletranquillement. Je m’étais juré de ne plus revenir ici, et je croisvous l’avoir dit ; mais, la nuit dernière, il s’est passé unévénement grave après lequel j’ai voulu voir si quelque chose queje supposais ne se produirait pas dans cette maison… Ne cherchezpas à comprendre… Je suis donc venue à quatre heures de la nuit…j’ai assez l’habitude de ne faire du bruit que lorsque je le veuxbien… J’ai pu gagner une des chambres d’en haut sans vousoccasionner le moindre dérangement… et me voilà !
– Madame, dit alors Ragastens, les moments sontprécieux…
– Oui, je suis intervenue au moment où vous parliez de vousréfugier en une auberge quelconque… Mauvais moyen ! Vous n’yserez pas depuis douze heures que le grand prévôt connaîtra votreretraite…
– Vous avez donc mieux à me proposer ?
– Oui ; venez !
Ragastens suivit sans hésitation l’étrange femme.
Elle ouvrit une porte et descendit un escalier qui conduisaitaux caves. Spadacape éclairait au moyen du flambeau que lechevalier avait pris pour escorter le roi.
Madeleine Ferron atteignit un assez large caveau et s’arrêta.Des futailles étaient rangées contre le mur.
Dans les coins, des bouteilles en bon ordre, maintenues par deslattes.
– Mais, dit Ragastens, il est certain que cette caven’échappera pas à la visite qui va être faite.
Madeleine sourit.
Elle alla à l’une des futailles, et appuya fortement sur labonde. On entendit le léger déclic d’un ressort ; le fond dela futaille s’ouvrit comme une porte, et l’intérieur apparut commeun couloir circulaire, comme un boyau où il fallait entrer en secourbant.
Madeleine s’y engagea et parvint, suivie de Ragastens et deSpadacape, à un deuxième caveau dont il était impossible desoupçonner l’existence.
Ce caveau, assez spacieux d’ailleurs, était parqueté et aménagécomme une chambre très confortable. Il y avait un lit, desfauteuils, une table, des flambeaux. L’air y était renouvelé parune cheminée d’appel qui allait se perdre au toit de la maison.
– Croyez-vous qu’on viendra vous chercher ici ?demanda Madeleine en souriant.
– Vous avez raison, madame, et je rends mille grâces à mabienfaitrice inconnue. Nous serons ici en parfaite sûreté.
– J’ai fait construire et aménager ce caveau, et j’aimoi-même imaginé la futaille à ressort.
– Je n’aurais garde de vous questionner, madame ;cependant, je vous avoue que tout ce que vous me dites excite auplus haut point ma curiosité…
– C’est bien simple, cette maison m’a été donnée par…quelqu’un qui me fut bien cher…
– Et c’est contre ce quelqu’un que vous aviez imaginé depareilles précautions ?
– Non ! contre un autre… qui avait peut-être desdroits sur moi, et dont j’eus à me défier du jour même où la maisonme fut donnée…
Ragastens s’inclina, comprenant à peu près qu’il y avait unesombre intrigue d’amour et de haine sous les réticences de sonhôtesse.
Madeleine avait baissé la tête, comme absorbée en de péniblesréflexions. Mais bientôt elle la releva et ajouta :
– Je ne pensais pas alors que ce refuge dût un jour avoirune pareille utilité ; quoi qu’il en soit, je suis heureuse devous l’offrir. Seulement, ajouta-t-elle, je serai obligée de vousdemander l’hospitalité pour tout le temps que durera la visiteredoutée…
– Nous sommes ici chez vous, madame, dit Ragastens, etc’est nous qui acceptons votre hospitalité, loin de vous ladonner.
Cela dit, Ragastens, fit signe à Spadacape de demeurer auprès del’inconnue pour lui tenir compagnie, et sortit du caveau. Dixminutes plus tard, il reparut, accompagné cette fois de Béatrix etde Gillette.
Béatrix s’avança vers Madeleine.
– Madame, dit-elle de cette voix musicale qui la faisait siséduisante, le chevalier, mon mari, m’a dit quelle immenseobligation nous vous devons. Voulez-vous que je sois votre amie etme permettre de vous embrasser ?
À ces mots, l’inconnue devint très pâle et se recula avec,eût-on dit, un geste de terreur.
– Pardonnez-moi, madame, dit enfin Madeleine d’une voixoppressée ; je ne suis pas digne de l’amitié que vousm’offrez… Non… je n’en suis pas digne… Ne m’interrogez pas, je vousen supplie… Considérez-moi comme votre humble servante… Mais,soyez-en sûre, je n’oublierai jamais la douceur de votre voix…jamais !
– Pauvre femme ! murmura Béatrix. Comme elle a dûsouffrir !
Madeleine n’entendit pas ces mots. Elle était occupée à fermerl’entrée du boyau, opération bien simple d’ailleurs, et quis’exécutait en poussant un ressort à l’intérieur de la futaille. Leressort de la bonde ouvrait. Celui de l’intérieur fermait.
Elle revint alors dans la chambre, ou plutôt dans le caveau, ets’assit à l’écart, le visage caché dans son manteau, comme pourbien s’isoler.
Les autres personnages rassemblés là gardaient également lesilence. Gillette était pâle, mais ferme.
Ragastens s’assurait à tout hasard du bon fonctionnement de deuxpistolets que Spadacape avait descendus, et les armait. On attenditainsi vingt minutes.
– Les voici ! fit tout à coup Madeleine Ferron. Il estnécessaire qu’aucun de nous ne bouge ni ne parle. Éteignez leflambeau. Il suffirait d’un filet de lumière pour dénoncer cerefuge. Ragastens éteignit le flambeau de cire.
L’obscurité fut opaque.
Posté devant le boyau, l’épée à la main, le pistolet à saportée, Ragastens attendait… Le bruit de la porte qu’on défonçait,la rumeur des pas qui envahissaient la maison lui apprirent tour àtour ce qui se passait.
Puis, des voix se rapprochèrent. On descendait dans la cave… Cefurent trois secondes d’anxiété terrible pendant lesquelles Béatrixet Gillette se tinrent par les mains…
Puis, peu à peu, les bruits diminuèrent d’intensité.
La cave fut évacuée.
– Nous sommes sauvés, dit tranquillement Madeleine.
En effet, la rumeur qui continua quelques minutes encore dansles autres parties de la maison s’éteignit à son tour, et bientôtun grand silence apprit à Ragastens que les gens du roi étaientpartis.
– Ne bougez pas, dit Madeleine Ferron.
Elle se glissa au dehors, remonta l’escalier de la cave etparcourut rapidement la maison ; par les fenêtres, elleinspecta les environs. Alors, elle revint.
– Plus personne, dit-elle avec une gaieté fiévreuse.Suivez-moi maintenant. Vous ne pensez pas, j’espère, à rester danscette maison ? Croyez-moi, celui qui est venu ce soir a contrevous dès maintenant une haine qui se traduira par quelque terriblevengeance…
– Vous voulez parler du roi ? fit Ragastensétonné.
– Oui, dit-elle en s’efforçant de garder toute la fermetéde sa voix, je parle du roi…
– Mais cette maison n’est-elle pas maintenant l’abri leplus sûr, puisqu’on suppose que je n’y suis plus ?
– Oui, on suppose que vous n’y êtes plus, mais on supposequ’une autre personne y sera tôt ou tard, et cette personne, onviendra encore ici dans l’espoir de la trouver… Dès demain,peut-être, le roi reviendra.
– Madame, je vous écoute sans vous comprendre ; maisvous nous avez déjà témoigné une telle sympathie que je n’hésitepas à me fier à vos conseils.
– Venez donc… Je vais vous conduire dans une retraite plussûre que celle-ci.
– Un dernier mot, madame. Laissez-moi vous demander lesraisons qui vous poussent à vous intéresser à nous…
– Je vous l’ai dit à notre première entrevue : il mesuffit que vous soyez haï du roi de France pour que je veuille voussauver.
Elle prononça ces paroles avec un accent de haine indomptable.Ragastens demeura pensif.
L’idée lui vint alors pour la première fois que c’étaitpeut-être cette femme que le roi était venu chercher ; quec’était peut-être le roi qui était le donateur de la maison.
Mais, au surplus, trop de pensées d’un autre ordre préoccupaientson esprit pour qu’il s’appesantît sur ce sujet.
– Nous sommes prêts à vous suivre, répondit-il.
– Partons donc au plus tôt.
Elle s’enveloppa aussitôt de son manteau, remit son loup develours sur son visage et sortit de la maison.
Gillette et Béatrix, couvertes de leurs capuches, Ragastens etSpadacape, armés de poignards et de pistolets, sortirent à leurtour. Il fallait marcher à pied.
Gillette y était habituée. Et quant à Béatrix, elle était tropbrave pour s’effrayer de traverser Paris à pied, à neuf heures dusoir, bien que ce fût à peu près le moment où les rôdeurss’emparaient de la chaussée.
On marcha dans cet ordre : Madeleine Ferron en tête,ouvrant la marche, et allant seule, selon son désir formel. PuisBéatrix et Gillette escortées de Ragastens. Spadacape venaitderrière, en soutien, la rapière nue sous le bras. Dans les ruesplongées dans une obscurité complète, on ne rencontra de loin enloin que quelque bourgeois accompagné d’un porteur de falot bienarmé.
Car c’était alors une véritable expédition que de sortir dansles rues après le couvre-feu.
On parvint ainsi à la rue Saint-Denis qui, étant l’une desgrandes artères de Paris, paraissait un peu plus animée,c’est-à-dire que quelques cabarets y étaient encore ouverts et que,parfois, une bande de jeunes seigneurs ou d’étudiants passait enchantant à tue-tête.
De temps à autre, aussi, des patrouilles du guet défilaientcomme des ombres silencieuses, la hallebarde ou le mousquet àl’épaule, la poitrine cuirassée. Madeleine Ferron s’arrêta devantune grande belle maison de bourgeois, confortable et aisée, avecson pignon, ses fenêtres sur la rue, ses toits aigus surmontés degirouettes qui grinçaient au vent.
Au loin le cri mélancolique du veilleur de nuit retentit uninstant. Madeleine avait ouvert la porte qui permettait d’entrerdans l’enclos entourant la maison.
C’était l’une des propriétés de Ferron. Il ne l’habitait pas. Etle malheureux était en train de l’aménager comme un hôtel deseigneur au moment de son affreuse aventure.
Madeleine entra dans un spacieux vestibule où commençait unlarge escalier de pierre très beau avec sa rampe de fer à volutesforgées. Elle monta.
Au premier, c’était un magnifique appartement composé deplusieurs pièces déjà meublées.
Madeleine y pénétra.
– Ici, dit-elle, personne ne viendra vous chercher. Lemaître de cette maison est mort.
Et bien qu’elle eût prononcé ces mots d’une voix tranquille,Ragastens crut comprendre qu’il y avait quelque drame terriblecaché dans ces simples paroles :
« Le maître de cette maison est mort. »
– Madame, dit le chevalier réellement ému, je voudraispouvoir vous offrir mieux qu’un remerciement banal… Puis-je quelquechose pour vous ?
Madeleine secoua la tête, et un éclair de triomphe passa dansses yeux.
– Tout ce qui pouvait être fait pour moi, je l’ai accompli,répondit-elle. Ainsi, monsieur, ne vous mettez pas en peine.Demeurez dans cette maison tant que vous le jugerez utile ouagréable. Vous y êtes entièrement chez vous, d’autant mieux,ajouta-t-elle en souriant, que personne n’en a les clefs en double,pas même moi…
À ces mots, elle salua cavalièrement, et, avant que Ragastens etBéatrix fussent revenus de leur surprise, elle avait disparu.
– Singulière femme ! dit le chevalier.
– Elle a beaucoup souffert et souffre beaucoup encore…J’eusse donné beaucoup pour connaître son chagrin et essayer de laconsoler…
– N’y pensons plus, pour le moment du moins. Chère amie,installez-vous comme vous pourrez avec cette enfant… Il faut que jesorte avec Spadacape.
Béatrix tressaillit.
– Vous allez à la Cour des Miracles ? dit-elle enpâlissant.
– Il le faut. J’ai deux heures à moi pour essayer de voirce jeune homme qui porte le nom de notre fils.
Gillette joignit les mains.
– Oh ! sauvez-le ! s’écria-t-elle.
– J’y tâcherai, mon enfant. Allons, adieu ! Eh !per bacco, comme disait feu notre ennemi Borgia, nous enavons vu bien d’autres !
Béatrix contint l’émotion qui l’étreignait. Ragastens, de soncôté, ne voulut point paraître ému. Il serra sa femme dans sesbras, embrassa aussi Gillette, et sortit précipitamment, accompagnéde Spadacape.
À ce moment, il était un peu plus de dix heures[20] .