Le 8 février 1719, une chaise armoriée des trois fleurs de lis de France, avec le lambel d’Orléans au chef, entrait, précédée de deux piqueurs et d’un page, sous le porche roman de l’abbaye de Chelles, au moment où dix heures sonnaient.
Arrivée sous le péristyle, la chaise s’arrêta, le page avait déjà mis pied à terre, la portière fut donc ouverte sans retard, et les deux voyageurs qu’elle contenait descendirent.
Celui qui en sortit le premier était un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, de petite taille, assez replet, haut en couleur,bien dégagé dans ses mouvements, et ayant, dans tous ses gestes, un certain air de supériorité et de commandement.
L’autre, qui descendit lentement et un à un les trois degrés du marchepied, était petit aussi, mais maigre et cassé ; sa figure, sans être précisément laide, offrait, malgré l’esprit qui étincelait dans ses yeux et l’expression de malice qui relevait le coin de ses lèvres, quelque chose de désagréable ; il paraissait très-sensible au froid, qui, en effet, piquait assez vivement, et suivait son compagnon tout en grelotant sous un vaste manteau.
Le premier de ces deux hommes s’élança rapidement vers l’escalier et en escalada les marches en personne qui connaît les localités, passa dans une vaste antichambre en saluant plusieurs religieuses qui s’inclinèrent jusqu’à terre, et courut plutôt qu’il ne marcha vers un salon de réception situé aux entresols, et dans lequel, il faut le dire, on ne remarquait aucune trace de cette austérité qui est, d’ordinaire, la première condition de l’intérieur d’un cloître.
Le second, qui avait monté l’escalier lentement, passa par lesmêmes pièces, salua les mêmes religieuses, qui s’inclinèrentpresque aussi bas qu’elles l’avaient fait pour son compagnon, qu’ilfinit par rejoindre au salon, mais sans autrement se presser.
– Et maintenant, dit le premier des deux hommes,attends-moi ici en te réchauffant, j’entre chez elle, et, en dixminutes, j’en finis avec tous les abus que tu m’as signalés ;si elle nie et que j’aie besoin de preuves, je t’appelle.
– Dix minutes ! monseigneur, répondit l’homme aumanteau, il se passera plus de deux heures avant que Votre Altesseait seulement abordé le sujet de la visite. Oh ! madamel’abbesse de Chelles est un grand clerc ; l’ignorez-vous, parhasard ?
Et, en disant ces mots, il s’étendit sans façon dans un fauteuilqu’il avait tiré près du feu, et allongea ses jambes maigres surles chenets.
– Eh ! mon Dieu, non, reprit avec impatience celui quel’on qualifiait du titre d’Altesse, et, si je pouvais l’oublier, tute chargerais de me le rappeler, Dieu merci ! assez souvent.Diable d’homme, va ! pourquoi m’as-tu fait venir iciaujourd’hui, par ce vent et par cette neige ?
– Parce que vous n’avez pas voulu y venir hier,monseigneur.
– Hier, c’était impossible, j’avais rendez-vous justement àcinq heures avec milord Staer.
– Dans une petite maison de la rue des Bons-Enfants. Milordne demeure donc plus à l’hôtel de l’Ambassaded’Angleterre ?
– Monsieur l’abbé, je vous ai déjà défendu de me fairesuivre.
– Monseigneur, mon devoir est de vous désobéir.
– Eh bien ! désobéissez-moi, mais laissez-moi mentir àmon aise, sans avoir l’impertinence, pour me prouver que votrepolice est bien faite, de me faire remarquer que vous vousapercevez que je mens.
– Monseigneur peut être tranquille, je croirai désormaistout ce qu’il me dira.
– Je ne m’engage pas à vous rendre la pareille, monsieurl’abbé : car ici, justement, vous me paraissez avoir commisquelque erreur.
– Monseigneur, je sais ce que j’ai dit, et non-seulement jerépète ce que j’ai dit, mais je l’affirme.
– Mais regarde donc, pas de bruit, pas de lumière, une paixde cloître ; tes rapports sont mal faits, mon cher ; onvoit que nous sommes en retard avec nos agents.
– Hier, monseigneur, il y avait ici, où vous êtes, unorchestre de cinquante musiciens ; là-bas, où s’agenouille sidévotement cette jeune sœur converse, il y avait un buffet ;ce qu’il y avait sur ce buffet, je ne vous le dis pas, mais je lesais ; et, dans cette galerie, là, à gauche, où un modestesouper de lentilles et de fromage à la crème se prépare pour lessaintes filles du Seigneur, on dansait, on buvait et l’onfaisait…
– Eh bien ! que faisait-on ?
– Ma foi, monseigneur, on faisait l’amour à deux centspersonnes.
– Diable ! diable ! et tu es bien sûr de ce quetu me dis là ?
– Un peu plus sûr que si je l’avais vu de mes propresyeux ; voilà pourquoi vous faites bien de venir aujourd’hui,et pourquoi vous eussiez mieux fait encore de venir hier. Ce genrede vie là ne convient réellement pas à des abbesses,monseigneur.
– Non, n’est-ce pas, c’est bon pour des abbés, l’abbé.
– Je suis un homme politique, monseigneur.
– Eh bien ! ma fille est une abbesse politique, voilàtout.
– Oh ! qu’à cela ne tienne, monseigneur, laissonsfaire, si cela vous convient ; je ne suis pas chatouilleux enmorale, moi, vous le savez mieux que personne. Demain on mechansonnera, soit ; mais on m’a chansonné hier et on mechansonnera après-demain. Qu’est-ce qu’une chanson deplus ? La belle abbesse, d’oùviens-tu ? fera un pendant très-convenableà : Monsieur l’abbé, où allez-vous ?
– Allons, allons, c’est bien, attends-moi ici, je vaisgronder.
– Croyez-moi, monseigneur, si vous voulez faire de la bonnebesogne, grondez ici, grondez devant moi, je serai plus sûr de monaffaire ; si vous manquez de raisonnement ou de mémoire,faites moi signe et je viendrai à votre aide, soyez tranquille.
– Oui, tu as raison, dit le personnage qui s’était chargédu rôle de redresseur de torts, et dans lequel, nous l’espéronsbien, le lecteur a reconnu le régent Philippe d’Orléans. Oui, ilfaut que le scandale cesse… un peu au moins ; il faut quel’abbesse de Chelles, désormais, ne reçoive plus que deux fois lasemaine ; qu’on ne souffre plus cette cohue et ces danses, etque les clôtures soient rétablies, afin que le premier venu n’entreplus dans ce couvent comme un piqueur dans une forêt. Mademoiselled’Orléans est passée de la dissipation aux idées religieuses ;elle a quitté le Palais-Royal pour Chelles, et cela malgré moi, quiai fait tout ce que j’ai pu pour l’empêcher. Eh bien ! que,pendant cinq jours de la semaine, elle fasse l’abbesse, il luirestera encore deux jours pour faire la grande dame, il me sembleque c’est bien assez.
– Très-bien, monseigneur, très-bien vous commencez àenvisager la chose sous son véritable point de vue.
– N’est-ce pas ce que tu veux, dis ?
– C’est ce qu’il faut ; il me semble qu’une abbessequi a trente valets de pied, quinze laquais, dix cuisiniers, huitpiqueurs, une meute, qui fait des armes, qui joue de la basse, quisonne du cor, qui saigne, qui purge, qui fait des perruques, quitourne des pieds de fauteuil, qui tire des coups de pistolet et desfeux d’artifice ; il me semble, monseigneur, qu’une abbessecomme celle-là ne doit pas trop s’ennuyer d’être religieuse.
– Ah çà ! mais, dit le duc à une vieille religieusequi traversait le salon un trousseau de clefs à la main, n’a-t-ondonc pas fait prévenir ma fille de mon arrivée ? Je désireraissavoir si je dois passer chez elle ou l’attendre ici.
– Madame vient, monseigneur, répondit respectueusement lasœur en s’inclinant.
– C’est bien heureux ! murmura le régent quicommençait à trouver que la digne abbesse en agissait avec lui unpeu bien légèrement, et comme fille et comme sujette.
– Allons, monseigneur, rappelez-vous la fameuse parabole deJésus chassant les marchands du temple ; vous la savez, vousl’avez sue, ou vous deviez la savoir, car je vous l’ai apprise avecbien d’autres choses dans le temps que j’étais votreprécepteur ; chassez-moi un peu ces musiciens, ces pharisiens,ces comédiens et ces anatomistes, trois seulement de chaqueprofession, et cela nous fera une assez jolie escorte, je vous enréponds, pour nous accompagner au retour.
– N’aie pas peur, je me sens en verve de prêcher.
– Alors, répondit Dubois en se levant, cela tombe àmerveille, car la voici.
En effet, en ce moment même, une porte donnant dans l’intérieurdu couvent venait de s’ouvrir, et la personne si impatiemmentattendue apparaissait sur le seuil.
Disons, en deux mots, quelle était cette digne personne, quiétait parvenue, à force de folies, à soulever la colère de Philipped’Orléans, c’est-à-dire de l’homme le plus débonnaire et du père leplus indulgent de France et de Navarre.
Mademoiselle de Chartres, Louise-Adélaïde d’Orléans, était laseconde et la plus jolie des trois filles du régent ; elleavait une belle peau, un teint superbe, de beaux yeux, une belletaille et des mains délicates ; ses dents surtout étaientmagnifiques, et la princesse palatine, sa grand’mère, les compare àun collier de perles dans un écrin de corail.
De plus, elle dansait bien, chantait mieux encore, lisait lamusique à livre ouvert et accompagnait admirablement : elleavait eu pour maître de musique Cauchereau, l’un des premiersartistes de l’Opéra, avec lequel elle avait fait de plus rapidesprogrès que n’en font ordinairement les femmes et surtout lesprincesses ; il est vrai que mademoiselle d’Orléans mettaitune grande assiduité dans ses leçons ; bientôt peut-être lesecret de cette assiduité sera-t-il révélé au lecteur, comme il lefut à la duchesse sa mère.
Au reste, tous ses goûts étaient ceux d’un homme, et ellesemblait avoir changé de sexe et de caractère avec son frèreLouis ; elle aimait les chiens, les chevaux et lescavalcades ; toute la journée, elle maniait des fleurets,tirait le pistolet ou la carabine, faisait des feux d’artifice,n’aimant rien au monde de ce qui plaît aux femmes, et s’occupant àpeine de sa figure, qui, ainsi que nous l’avons dit, en valait lapeine.
Cependant, au milieu de tout cela, le talent que préféraitmademoiselle de Chartres était la musique ; elle portait saprédilection pour cet art jusqu’au fanatisme : rarement ellemanquait une des représentations de l’Opéra, où jouait son maîtreCauchereau, donnant à l’artiste des preuves de sa sympathie enapplaudissant comme une simple femme, et, un soir que cet artistes’était surpassé dans un grand air, elle alla même jusqu’às’écrier : « Ah ! bravo, bravo ! mon cherCauchereau. »
La duchesse d’Orléans trouva non-seulement l’encouragement unpeu vif, mais encore l’exclamation hasardée pour une princesse dusang. Elle décida que mademoiselle de Chartres savait assez demusique comme cela, et Cauchereau, bien payé de ses leçons, reçutl’avis que, l’éducation musicale de son élève étant terminée, iln’avait plus besoin de se présenter au Palais-Royal.
De plus, la duchesse invita sa fille à aller passer unequinzaine de jours au couvent de Chelles, dont l’abbesse, sœur dumaréchal de Villars, était une de ses amies.
Sans doute, ce fut pendant cette retraite que mademoiselle deChartres, qui faisait tout par sauts et par bonds, dit Saint-Simon,prit la résolution de renoncer au monde. Quoi qu’il en soit, versla semaine sainte de 1718, elle avait demandé à son père, qui lelui avait accordé, d’aller faire ses pâques à l’abbaye deChelles ; mais cette fois, les pâques faites, au lieu derevenir prendre au palais sa place de princesse du sang, elledemanda à rester à Chelles comme simple religieuse.
Le duc, qui trouvait qu’il avait déjà bien assez d’un moine danssa famille, c’est ainsi qu’il appelait son fils légitime Louis,sans compter un de ses fils naturels qui était abbé de Saint-Albin,fit tout ce qu’il put pour s’opposer à cette étrangevocation ; mais, sans doute parce qu’elle rencontrait cetteopposition, mademoiselle de Chartres s’entêta. Il fallutcéder ; et le 25 avril 1718 elle prononça ses vœux.
Alors le duc d’Orléans, pensant que sa fille, pour êtrereligieuse, n’en était pas moins princesse du sang, traita avecmademoiselle de Villars de son abbaye. Douze mille livres derentes, qu’on assura à la sœur du maréchal, firent l’affaire, etmademoiselle de Chartres, en son lieu et place, fut nommée abbessede Chelles, et elle occupait depuis un an ce poste élevé de siétrange façon, qu’elle avait, comme on l’a vu, soulevé lessusceptibilités du régent et de son premier ministre.
C’était donc cette abbesse de Chelles, si longtemps attendue,qui arrivait, se rendant enfin aux ordres de son père, non plusentourée de cette cour élégante et profane, qui avait disparu avecles premiers rayons du jour ; mais suivie, au contraire, d’uncortège de six religieuses vêtues de noir et portant des ciergesallumés, ce qui fit penser au régent que sa fille se soumettaitd’avance à ses désirs. Plus d’air de fête, plus de frivolité, plusde dévergondage ; mais, au contraire, des mines austères et leplus sombre appareil.
Cependant le régent pensa que le temps pendant lequel on l’avaitfait attendre avait bien pu être employé à préparer cette lugubrecérémonie.
– Je n’aime pas les hypocrisies, dit-il d’un ton bref, etje pardonne facilement les vices qu’on n’essaye pas de me cachersous des vertus. Tous ces cierges d’aujourd’hui m’ont bien l’air,madame, du reste des bougies d’hier. Voyons, avez-vous, cette nuit,fané toutes vos fleurs et fatigué tous vos convives, que vous nepuissiez aujourd’hui me montrer ni un seul bouquet ni un seulbaladin ?
– Monsieur, dit l’abbesse d’un ton grave, vous arrivez malsi vous venez chercher ici les distractions et les fêtes.
– Oui, je le vois, dit le régent en jetant un coup d’œilsur les spectres dont sa fille était accompagnée, et je vois aussique, si vous avez fait mardi-gras hier, vous l’enterrezaujourd’hui.
– Étiez-vous venu, monsieur, pour me faire subir uninterrogatoire ? En tout cas, ce que vous voyez doit répondreaux accusations que l’on aura portées contre moi près de VotreAltesse.
– Je venais vous dire, madame, reprit le régent, quicommençait à s’impatienter à l’idée qu’on voulait le prendre pourdupe ; je venais vous dire que le genre de vie que vous menezme déplaît : vos déportements d’hier vont mal à unereligieuse ; vos austérités d’aujourd’hui sont exagérées pourune princesse du sang. Choisissez, une bonne fois pour toutes,d’être abbesse ou altesse royale. On commence à fort mal parler devous dans le monde, et j’ai bien assez de mes ennemis, sans que, dufond de votre couvent, vous me lâchiez aussi les vôtres.
– Hélas ! monsieur, reprit l’abbesse d’un ton résigné,en donnant des festins, des bals et des concerts qu’on citait commeles plus beaux de Paris, je ne suis pas arrivée à plaire à cesennemis, ni à vous plaire à vous, ni à me plaire à moi-même, à plusforte raison, quand je vis recluse et retirée. Hier était mondernier rapport avec le monde ; ce matin, j’ai rompudéfinitivement avec lui ; et, aujourd’hui, ignorant votrevisite, j’avais pris un parti sur lequel je suis décidée à ne pasrevenir.
– Et lequel ? demanda le régent, se doutant qu’ilétait question de quelques-unes de ces nouvelles folies, sifamilières à sa fille.
– Approchez-vous de la fenêtre et regardez, ditl’abbesse.
Le régent, sur cette invitation, s’approcha en effet de lafenêtre, et il vit une cour au milieu de laquelle brûlait un grandfeu. En même temps, Dubois, curieux comme s’il eût été un véritableabbé, se glissait près de lui.
Devant ce feu passaient et repassaient des gens empressés quijetaient dans les flammes des objets de forme singulière.
– Qu’est-ce que cela ? demanda le régent à Dubois, quiparaissait aussi surpris que lui.
– Ce qui brille dans ce moment ? demanda l’abbé.
– Oui, reprit le régent.
– Ma foi, monseigneur, ça m’a tout l’air d’une basse.
– C’en est une en effet, dit l’abbesse, c’est la mienne,une excellente basse de Valeri.
– Et vous la brûlez ? s’écria le régent.
– Tous ces instruments sont des sources de perdition, ditl’abbesse d’un ton de componction qui indiquait le plus profondrepentir.
– Eh ! mais, voilà un clavecin, interrompit leduc.
– Mon clavecin, monsieur ; il était si parfait, qu’ilm’entraînait à des idées mondaines. Depuis ce matin je l’aicondamné.
– Et qu’est-ce que tous ces cahiers de papier avec lesquelson entretient le feu ? demanda Dubois, que ce spectacleparaissait intéresser au dernier point.
– Ma musique, que je fais brûler.
– Votre musique ? demanda le régent.
– Oui, et même la vôtre, dit l’abbesse. Regardez bien, etvous verrez passer à son tour votre opéradePanthée. Vous comprenez que, mon parti une foispris, l’exécution devait être générale.
– Ah çà ! mais, pour cette fois, vous êtes folle,madame ; allumer son feu avec de la musique, l’entretenir avecdes basses et des clavecins, c’est véritablement un trop grandluxe.
– Je fais pénitence, monsieur.
– Hum ! dites plutôt que vous renouvelez votre maison,et que tout cela est pour vous un moyen d’acheter de nouveauxmeubles, dégoûtée que vous êtes sans doute des anciens.
– Non, monseigneur, ce n’est rien de tout cela.
– Eh bien ! qu’est-ce donc ? parlez-moifranchement.
– Eh bien ! c’est que je m’ennuie de m’amuser, etqu’effectivement je songe à faire autre chose.
– Et qu’allez-vous faire ?
– Je vais, de ce pas, visiter, avec mes religieuses, lecaveau qui doit recevoir mon corps, et la place que j’occuperaidans ce caveau.
– Le diable m’emporte ! dit l’abbé ; pour cettefois, monseigneur, la tête lui tourne.
– Ce sera fort édifiant, n’est-ce pas, monsieur, continuagravement l’abbesse.
– Certes, et je ne doute même pas que, si cela se fait,reprit le duc, on n’en rie beaucoup plus que de vos soupers.
– Venez-vous, messieurs ? continua l’abbesse ; jevais me placer quelques instants dans ma bière : c’est unefantaisie que j’ai depuis fort longtemps.
– Eh ! vous avez bien le temps d’y être, madame, ditle régent. D’ailleurs, vous n’avez pas inventé cedivertissement ; et Charles-Quint, qui s’était fait moine,comme vous vous êtes faite religieuse, sans trop savoir pourquoi, yavait pensé avant vous.
– Ainsi vous ne m’accompagnez pas, monseigneur ? ditl’abbesse en s’adressant à son père.
– Moi ! dit le duc, qui n’avait pas la moindresympathie pour les idées sombres ; moi, aller voir des caveauxmortuaires ; moi, aller entendre un Deprofundis !… Non, pardieu ! et la seule chosequi me console de ne pouvoir échapper un jour au Deprofundis et au caveau ; c’est que j’espère, aumoins, que, ce jour-là, je n’entendrai l’un ni ne verrail’autre.
– Ah ! monsieur, dit l’abbesse d’un air scandalisé,vous ne croyez donc pas à l’immortalité de l’âme !
– Je crois que vous êtes folle à lier, ma fille. Diabled’abbé, va ! qui me promet une orgie, et qui m’amène à unenterrement.
– Ma foi, monseigneur, dit Dubois, je crois que j’aimaisencore mieux les extravagances d’hier, c’était plus rose.
L’abbesse salua et fit quelques pas vers la porte. Le duc etl’abbé se regardaient, ne sachant s’ils devaient rire oupleurer.
– Un mot encore, dit le duc à sa fille. Vous êtes-vous biendécidée pour cette fois, voyons ; ou n’est-ce qu’une fièvreque vous a communiquée votre confesseur ? Si vous êtes biendécidée, je n’ai rien à dire ; mais, si ce n’est qu’unefièvre, je veux qu’on vous guérisse, morbleu ! J’ai Moreau etChirac, que je paye pour me traiter moi et les miens.
– Monseigneur, reprit l’abbesse, vous oubliez que je saisassez de médecine pour que j’entreprenne de me guérir moi-même sije me croyais malade. Je puis donc vous assurer que je ne suis pasmalade ; je suis janséniste, voilà tout.
– Ah ! s’écria le duc, voici encore de la besogne dupère le Doux ; exécrable bénédictin, va !… Au moins,celui-là, je sais un régime qui le guérira.
– Et lequel ? demanda l’abbesse.
– La Bastille ! répondit le duc.
Et il sortit furieux, suivi de Dubois, qui riait de toutes sesforces.
– Tu vois, lui dit-il après un long silence et lorsqu’onapprocha de Paris, que tes rapports sont absurdes… J’avais bonnegrâce à sermonner ; c’est moi qui ai attrapé le sermon.
– Eh bien ! vous êtes un heureux père, voilà tout. Jevous fais mon compliment sur les réformes de votre fille cadette,mademoiselle de Chartres ; malheureusement, votre fille aînée,madame la duchesse de Berry…
– Oh ! celle-ci, ne m’en parle pas, Dubois ;c’est mon ulcère. Aussi, pendant que je suis de mauvaisehumeur…
– Eh bien ?
– J’ai bonne envie d’en profiter, pour finir avec elle d’unseul coup.
– Elle est au Luxembourg ?
– Je le crois.
– Allons donc au Luxembourg, monseigneur.
– Tu viens avec moi ?
– Je ne vous quitte pas de la nuit.
– Bah !
– J’ai des projets sur vous.
– Sur moi !
– Je vous mène à un souper.
– À un souper de femmes ?
– Oui.
– Combien y en aura-t-il ?
– Deux.
– Et combien d’hommes ?
– Deux.
– C’est donc une partie carrée ? demanda leprince.
– Justement.
– Et je m’y amuserai ?
– Je le crois.
– Prends garde, Dubois ; tu te charges là d’une granderesponsabilité.
– Monseigneur aime le nouveau ?
– Oui.
– L’inattendu ?
– Oui.
– Eh bien ! il en verra ; voilà tout ce que jepeux lui dire.
– Soit, répondit le régent, au Luxembourg d’abord… et puisaprès ?…
– Et puis après faubourg Saint-Antoine.
Et, sur cette détermination nouvelle, le cocher reçut l’ordre detoucher au Luxembourg au lieu de toucher au Palais-Royal.
Madame la duchesse de Berry, chez laquelle se rendait le régent,était, quoi qu’il en eût dit, la fille bien-aimée de son cœur.Prise, à l’âge de sept ans, d’une maladie que les médecins avaientjugée mortelle et abandonnée par eux, elle était retombée entre lesmains de son père, qui faisait un peu de médecine, comme on lesait, et qui, en la traitant à sa manière, était parvenu à lasauver. Dès lors, cet amour paternel du régent pour elle étaitdevenu de la faiblesse. À partir de cet âge, il avait laissé faireà cette enfant volontaire et hautaine tout ce qu’elle avait voulu.Son éducation, fort négligée, s’était ressentie de cet abandon à sapropre volonté ; ce qui n’avait pas empêché que Louis XIVne la choisît pour devenir la femme de son petit-fils le duc deBerry.
On sait comment la mort fondit tout à coup sur la triplepostérité royale, et comment moururent, en quelques années, legrand dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne et le duc deBerry.
Restée veuve à vingt ans, aimant son père d’une tendressepresque égale à celle qu’il lui avait vouée, ayant à choisir entrela société de Versailles et celle du Palais-Royal, la duchesse deBerry, belle, jeune, ardente au plaisir, n’avait pas hésité. Elleavait partagé les fêtes, les plaisirs et même quelquefois lesorgies du duc ; et soudain d’étranges calomnies, sortant à lafois de Saint-Cyr et de Sceaux, venant de madame de Maintenon et demadame du Maine, s’étaient répandues sur les relations du père etde la fille. Le duc d’Orléans, avec son insouciance ordinaire,avait laissé ces bruits devenir ce qu’ils pouvaient, et ces bruitsétaient devenus et sont restés de belles et bonnes accusationsd’inceste, qui, pour n’avoir aucun caractère historique aux yeuxdes hommes qui connaissent à fond cette époque, n’en sont pas moinsune arme aux mains des gens qui ont intérêt à noircir la conduitede l’homme privé pour diminuer la grandeur de l’hommepolitique.
Ce n’était pas tout. Par sa faiblesse sans cesse croissante, leduc d’Orléans avait encore accrédité ces bruits. Il avait donné àsa fille, qui avait déjà six cent mille livres de rente, quatrecent mille francs sur sa propre fortune, ce qui portait son revenuà un million. Il lui avait, en outre, abandonné leLuxembourg ; il avait attaché une compagnie de gardes à sapersonne ; enfin, ce qui avait exaspéré les prôneurs de lavieille étiquette, il n’avait fait que hausser les épaules lorsquela duchesse de Berry avait traversé Paris précédée de cymbales etde trompettes, ce qui avait scandalisé tous les honnêtes gens, etque rire lorsqu’elle avait reçu l’ambassadeur vénitien sur un trôneélevé de trois marches, ce qui avait manqué nous brouiller avec larépublique de Venise.
Il y avait plus : il était sur le point de lui accorder uneautre demande non moins exorbitante, qui, certainement, eût amenéun soulèvement dans la noblesse : c’était un dais à l’Opéra,lorsque, heureusement pour la tranquillité publique etmalheureusement pour le bonheur du régent, la duchesse de Berrys’était prise d’amour pour le chevalier de Riom.
Le chevalier de Riom était un cadet d’Auvergne, neveu oupetit-neveu du duc de Lauzun, qui était venu, en 1715, à Paris pourchercher fortune, et qui l’avait trouvée au Luxembourg. Introduitprès de la princesse par madame de Mouchy, dont il était l’amant,il n’avait pas tardé à exercer sur elle cette influence de familleque son oncle, le duc de Lauzun, avait, cinquante ans auparavant,exercée sur la grande Mademoiselle, et bientôt il avait été déclaréamant en titre, malgré l’opposition de son prédécesseur Lahaie,qu’on avait alors envoyé comme attaché à l’ambassade deDanemark.
La duchesse de Berry n’avait donc eu, de compte fait, que deuxamants, ce qui, on en conviendra, était presque de la vertu pourune princesse de ce temps-là : Lahaie, qu’elle n’avait jamaisavoué, et Riom, qu’elle proclamait tout haut. Ce n’était doncvéritablement point une cause suffisante à l’acharnement aveclequel on poursuivait la pauvre princesse. Mais il ne faut pointoublier que cet acharnement avait une autre cause, que noustrouvons consignée, non-seulement dans Saint-Simon, mais encoredans toutes les histoires de l’époque : c’est cette fatalepromenade dans Paris avec cymbales et clairons, ce malheureux trôneà trois marches sur lequel elle avait reçu l’ambassadeur deVenise ; enfin cette exorbitante prétention, ayant déjà unecompagnie de gardes, d’avoir encore un dais à l’Opéra.
Mais ce n’était pas cette indignation générale, soulevée par laprincesse, qui avait fort ému contre sa fille le duc d’Orléans,c’était l’empire qu’elle avait laissé prendre à son amant :Riom, élève de ce même duc de Lauzun, qui écrasait le matin la mainde la princesse de Monaco avec le talon des bottes qu’il se faisaittirer le soir par la fille de Gaston d’Orléans, et qui avait, àl’endroit des princesses, donné à son neveu de terriblesinstructions que celui-ci avait suivies à la lettre « Lesfilles de France, avait-il dit à Riom, veulent être menéesle bâton haut ; » et Riom, plein deconfiance dans l’expérience de son oncle, avait en effet si biendressé la duchesse de Berry, que celle-ci n’osait plus donner unefête sans son avis, paraître à l’Opéra sans sa permission, etmettre une robe sans son conseil.
Il en était résulté que le duc, qui aimait fort sa fille,s’était pris pour Riom, qui l’éloignait de lui, d’une haine aussiforte que celle que son caractère insoucieux lui permettait deressentir. Sous prétexte de servir les vues de la duchesse, ilavait donné un régiment à Riom, puis le gouvernement de la ville deCognac, puis enfin l’ordre de se rendre dans songouvernement ; ce qui commençait, pour toutes les personnesqui y voyaient un peu clair, à changer sa faveur en disgrâce.
Aussi la duchesse ne s’y était pas trompée ; elle étaitaccourue au Palais-Royal, quoique relevant de couches, et là, elleavait prié et supplié son père, mais inutilement ; puis alorselle l’avait boudé, grondé, menacé, mais inutilement encore. Enfin,elle était partie, menaçant le duc de toute sa colère, et luiaffirmant que, malgré son ordre, Riom ne partirait pas.
Le duc, le lendemain matin, avait, pour toute réponse, réitéré àRiom l’ordre de partir, et Riom lui avait respectueusement faitdire qu’il obéissait à l’instant même.
En effet, le même jour, qui était la veille de celui où noussommes arrivés, Riom avait ostensiblement quitté le Luxembourg, etle duc d’Orléans avait été prévenu par Dubois lui-même que lenouveau gouverneur, suivi de ses équipages, était parti à neufheures du matin pour Cognac.
Tout cela s’était passé sans que le duc d’Orléans revît safille ; aussi, lorsqu’il parlait de profiter de sa colère pouraller en finir avec elle, c’était bien plutôt un pardon qu’ilallait lui demander qu’une querelle qu’il allait lui faire.
Dubois, qui le connaissait, n’avait point été la dupe de cetteprétendue résolution ; mais Riom était parti pour Cognac,c’était tout ce que demandait Dubois. Il espérait, pendantl’absence, glisser quelque nouveau secrétaire de cabinet ou quelqueautre lieutenant des gardes, qui effacerait le souvenir de Riomdans le cœur de la princesse. Alors Riom recevrait l’ordre derejoindre, en Espagne, l’armée du maréchal de Berwick, et il n’enserait plus davantage question qu’il n’était de Lahaie enDanemark.
Tout cela n’était peut-être pas un projet bien moral ; maisau moins c’était un plan fort logique.
Nous ne savons pas si le ministre avait mis son maître de moitiédans ce plan.
Le carrosse s’arrêta devant le Luxembourg, qui était éclairécomme d’habitude. Le duc descendit et monta le perron avec savivacité ordinaire. Quant à Dubois, que la duchesse exécrait, ilresta pelotonné dans un coin de la voiture.
Au bout d’un instant, le duc reparut à la portière le visagetout désappointé.
– Ah ! ah ! monseigneur, dit Dubois, est-ce queVotre Altesse serait consignée, par hasard ?
– Non ; mais la duchesse n’est point auLuxembourg.
– Et où est-elle, aux Carmélites ?
– Elle est à Meudon.
– À Meudon ! au mois de février, et par un temps commecelui-ci ! Monseigneur, cet amour de campagne me paraîtsuspect.
– Et à moi aussi, je te l’avoue ; que diable peut-ellefaire à Meudon ?
– C’est facile à savoir.
– Comment cela ?
– Allons à Meudon.
– Cocher, à Meudon ! dit le régent en sautant dans lavoiture. Vous avez vingt-cinq minutes pour y arriver.
– Je ferai observer à monseigneur, dit humblement lecocher, que ses chevaux ont déjà fait dix lieues.
– Crevez-les ; mais soyez à Meudon dans vingt-cinqminutes.
Il n’y avait rien à répondre à un ordre si explicite.
Le cocher enveloppa son attelage d’un énergique coup de fouet,et les nobles bêtes, étonnées que l’on crût avoir besoin derecourir vis-à-vis d’elles à une pareille extrémité, repartirentd’un trot aussi rapide que si elles sortaient de l’écurie.
Pendant toute la route, Dubois fut muet, et le régentpréoccupé ; de temps en temps, l’un ou l’autre jetait unregard investigateur sur le chemin ; mais le chemin n’offraitaucune chose qui fût digne d’attirer l’attention du régent et deson ministre ; et l’on arriva à Meudon sans que rien pûtguider le duc dans le dédale de pensées contradictoires où il étaitplongé.
Cette fois, tous deux descendirent : l’explication entre lepère et la fille pouvait être longue, et Dubois désirait enattendre la fin dans un endroit plus commode qu’une voiture.
Sous le perron, ils trouvèrent le suisse en grande livrée. Commele duc était enveloppé de sa redingote fourrée, et Dubois de sonmanteau, il les arrêta. Le duc alors se fit reconnaître.
– Pardon, dit le suisse, mais j’ignorais qu’on attendîtmonseigneur.
– C’est bien, dit le duc ; attendu ou non, j’arrive.Faites prévenir la princesse par un valet de pied.
– Monseigneur est donc de la cérémonie ? demanda lesuisse, qui paraissait visiblement embarrassé, enfermé qu’il était,sans doute, dans une consigne sévère.
– Eh ! sans doute, que monseigneur est de lacérémonie, répondit Dubois coupant la parole au duc d’Orléans, quiallait demander de quelle cérémonie il était question ; et moiaussi, j’en suis.
– Alors je vais faire conduire monseigneur directement à lachapelle ?
Dubois et le duc se regardèrent en hommes qui n’y comprennentplus rien.
– À la chapelle ? demanda le duc.
– Oui, monseigneur ; car la cérémonie est commencéedepuis près de vingt minutes.
– Ah çà ! dit le régent en se penchant vers l’oreillede Dubois, est-ce que celle-ci aussi se fait religieuse ?
– Monseigneur, dit Dubois, gageons bien plutôt qu’elle semarie ?
– Mille dieux ! s’écria le régent, il ne manqueraitplus que cela.
Et il s’élança sur l’escalier, suivi de Dubois.
– Monseigneur ne veut donc pas que je le fasseconduire ? dit le suisse.
– C’est inutile, cria le régent, déjà en haut del’escalier, je connais le chemin.
Effectivement, avec cette agilité, si étonnante dans un homme desa corpulence, le régent traversait chambre et corridors, suivi deDubois, qui, cette fois, prenait à l’aventure ce diabolique intérêtde la curiosité, qui faisait de lui le Méphistophélès de cet autrechercheur de l’inconnu, qu’on appelait, non pas Faust, maisPhilippe d’Orléans.
Ils arrivèrent ainsi à la porte de la chapelle, qui paraissaitfermée, mais qui s’ouvrit au premier effort qu’ils firent pour lapousser.
Dubois ne s’était pas trompé dans ses conjectures.
Riom, revenu en cachette, après être parti ostensiblement, étaitavec la princesse à genoux devant l’aumônier particulier de madamela duchesse de Berry ; tandis que M. de Pons, parentde Riom, et le marquis de la Rochefoucault, capitaine des gardes dela princesse, tenaient le poële sur leur tête ;MM. de Mouchy et de Lauzun se tenaient, l’un à la gauchede la duchesse, l’autre à la droite de Riom.
– Décidément la fortune est contre nous, monseigneur, ditDubois ; nous sommes arrivés trop tard de deux minutes.
– Mordieu ! s’écria le duc exaspéré en faisant un pasvers le chœur, c’est ce que nous verrons.
– Chut ! monseigneur, dit Dubois, en ma qualitéd’abbé, c’est à moi de vous empêcher de commettre un sacrilège.Ah ! s’il était utile, je ne dis pas ; mais celui-ciserait en pure perte.
– Ah çà ! mais ils sont donc mariés ? demanda leduc, se reculant, sous l’action de Dubois, à l’ombre d’unecolonne.
– Tout ce qu’il y a de plus mariés, monseigneur, etmaintenant le diable lui-même ne les démarierait pas sansl’assistance du saint-père.
– Eh bien ! j’écrirai à Rome, dit le duc.
– Gardez-vous-en bien, monseigneur ! s’écriaDubois ; n’usez pas votre crédit pour une pareille chose, vousen aurez besoin quand il sera question de me faire nommercardinal.
– Mais, dit le régent, une pareille mésalliance estintolérable.
– Les mésalliances sont fort à la mode, dit Dubois, et l’onn’entend parler que de cela aujourd’hui : Sa MajestéLouis XIV s’est mésalliée en épousant madame de Maintenon, àlaquelle vous faites encore une pension comme à sa veuve. La grandeMademoiselle s’est mésalliée en épousant M. de Lauzun.Vous vous êtes mésallié en épousant mademoiselle de Blois, et àtelle enseigne que, lorsque vous avez annoncé ce mariage à laprincesse palatine votre mère, elle vous a répondu par un soufflet.Enfin, moi-même, monseigneur, ne m’étais-je pas mésallié enépousant la fille du maître d’école de mon village ? Vousvoyez bien, monseigneur, qu’après tant d’augustes exemples laprincesse, votre fille, peut bien se mésallier à son tour.
– Tais-toi, démon, dit le régent.
– D’ailleurs, continua Dubois, voyez-vous, monseigneur, lesamours de madame la duchesse de Berry commençaient à faire, grâceaux criailleries de l’abbé de Saint-Sulpice, plus de bruit qu’il neconvient ; c’était un scandale public, que ce mariage secret,qui sera connu demain de tout Paris, va faire cesser ;personne n’aura plus rien à dire, ni vous non plus. Décidément,monseigneur, votre famille se range.
Le duc d’Orléans fit entendre une imprécation terrible, àlaquelle Dubois répondit par un de ces ricanements queMéphistophélès lui eût enviés.
– Silence là-bas ! cria le suisse, qui ignorait quifaisait ce bruit, et qui voulait que les époux ne perdissent pas unmot de la pieuse exhortation que leur faisait l’aumônier.
– Silence donc, monseigneur, répéta Dubois, vous voyez bienque vous troublez la cérémonie !
– Tu vas voir, reprit le duc, que, si nous ne nous taisonspas, elle va nous faire mettre à la porte.
– Silence donc ! répéta le suisse en frappant la dalledu chœur de sa hallebarde, tandis que la duchesse de Berry envoyaitM. de Mouchy savoir qui causait ce scandale.
M. de Mouchy obéit aux ordres de la princesse, et,apercevant dans l’ombre deux personnes qui semblaient se cacher, ils’approcha des interrupteurs, la tête haute, d’un pas hardi.
– Qui donc fait ce bruit ? dit-il, et qui vous apermis, messieurs, d’entrer dans la chapelle ?
– Celui qui aurait bonne envie de vous en faire sortir touspar la fenêtre, répondit le régent, mais qui se contente, pour lemoment, de vous charger de donner l’ordre à M. de Riom derepartir à l’instant même pour Cognac, et d’intimer à la duchessede Berry la défense de se représenter jamais au Palais-Royal.
Et, à ces mots, le régent sortit en faisant signe à Dubois de lesuivre, et en laissant le duc de Mouchy et son gros ventre atterrésde cette apparition.
– Au Palais-Royal ! dit le prince en s’élançant danssa voiture.
– Au Palais-Royal ? reprit vivement Dubois ; nonpas, monseigneur, vous oubliez nos conventions ; je vous aisuivi, à la condition que vous me suivriez à votre tour. Cocher, aufaubourg Saint-Antoine.
– Va-t’en au diable ! je n’ai pas faim.
– Soit, Votre Altesse ne mangera pas.
– Je ne suis pas en train de m’amuser ?
– Soit, Votre Altesse ne s’amusera pas.
– Et que ferai-je alors, si je ne mange ni ne m’amuse.
– Votre Altesse verra manger et s’amuser les autres, voilàtout.
– Que veux-tu dire ?
– Je veux dire que Dieu est en train de faire des miraclespour vous, monseigneur ; et que, comme la chose ne lui arrivepas tous les jours, il ne faut pas abandonner la partie en si beauchemin ; nous en avons déjà vu deux ce soir : nous allonsassister à un troisième.
– À un troisième ?
– Oui, numero Deus imparegaudet ; le nombre impair plaît à Dieu. J’espère quevous n’avez pas oublié votre latin, monseigneur ?
– Explique-toi, voyons, dit le régent dont l’humeur n’étaitpas, pour le moment, tournée le moins du monde à laplaisanterie ; tu es assez laid, certainement, pour te poseren sphinx ; mais moi je ne suis pas assez jeune pour jouer lerôle d’Œdipe.
– Eh bien ! je disais donc, monseigneur, qu’aprèsavoir vu vos deux filles, qui étaient trop folles, faire leurpremier pas vers la sagesse, vous allez voir votre fils, qui étaittrop sage, faire son premier pas vers la folie.
– Mon fils Louis ?
– Votre fils Louis en personne ; il se dégourdit cettenuit même, monseigneur, et c’est à ce spectacle, si flatteur pourl’orgueil d’un père, que je vous ai convié.
Le duc secoua la tête d’un air de doute.
– Oh ! secouez la tête tant que vous voudrez,monseigneur, cela est ainsi, dit Dubois.
– Et de quelle façon se dégourdit-il ? demanda lerégent.
– De toutes les façons, monseigneur ; et c’est lechevalier de M*** que j’ai chargé de lui faire faire ses premièresarmes ; il soupe à cette heure en partie carrée avec lui etdeux femmes.
– Et quelles sont les femmes ? demanda le régent.
– Je n’en connais qu’une, le chevalier s’est chargéd’amener l’autre.
– Et il y a consenti !
– À belles baise-mains.
– Sur mon âme ! Dubois, dit le duc, je crois que, situ avais vécu du temps du roi Saint-Louis, tu aurais fini par lemener chez la Fillon de l’époque.
Un sourire de triomphe passa sur la figure de singe deDubois.
– Voilà, monseigneur, continua-t-il ; vous vouliez quemonsieur Louis tirât une fois l’épée, comme vous le faisiezautrefois, et comme vous avez encore la rage de le faireaujourd’hui, mes précautions sont prises pour cela.
– Vraiment ?
– Oui, le chevalier de M*** lui cherchera, en soupant, unebonne petite querelle d’Allemand, rapportez-vous-en à lui pourcela. Vous vouliez que M. Louis courût quelque bonne chanceamoureuse : s’il résiste à la sirène que je lui ai lâchée,c’est un saint Antoine.
– C’est toi qui l’as choisie ?
– Comment donc, monseigneur, quand il s’agit de l’honneurde votre famille, Votre Altesse sait que je ne m’en rapporte qu’àmoi. À cette nuit donc l’orgie, à demain le duel. Et demain soir,au moins, notre néophyte pourra signer Louis d’Orléans, sanscompromettre la réputation de son auguste mère : car on verraque le jeune homme est de votre sang, ce dont, le diablem’emporte ! à la singulière conduite qu’il mène, on seraittenté de douter.
– Dubois, tu es un misérable ! dit le duc en riantpour la première fois depuis qu’il avait quitté Chelles, et tu vasperdre le fils comme tu as perdu le père.
– Tant que vous voudrez, monseigneur, réponditDubois ; il faut qu’il soit prince, oui ou non ; qu’ilsoit homme ou qu’il soit moine ; qu’il se décide à l’un oul’autre parti, il en est temps. Vous n’avez qu’un fils,monseigneur, un fils qui a bientôt seize ans, un fils que vousn’envoyez pas à la guerre, sous prétexte qu’il est votre filsunique, et, en réalité, parce que vous ne savez pas comment il s’yconduirait…
– Dubois ! dit le régent.
– Eh bien ! demain, monseigneur, nous seronsfixés.
– Pardieu ! la belle affaire, dit le régent.
– Ainsi, reprit Dubois, vous croyez qu’il s’en tirera à sonhonneur ?
– Ah çà ! maraud, sais-tu bien que tu finis parm’insulter. Il semble que ce soit une chose véritablementimpossible que de rendre amoureux un homme de mon sang, et unmiracle bien extraordinaire que de faire mettre l’épée à la main àun prince de mon nom. Dubois, mon ami, tu es né abbé et tu mourrasabbé.
– Non pas, non pas, monseigneur ! s’écriaDubois ; peste ! je prétends à mieux que cela.
Le régent se mit à rire.
– Au moins tu as une ambition, toi : ce n’est pascomme cet imbécile de Louis qui ne désire rien ; et cetteambition me divertit plus que tu ne peux te l’imaginer.
– Vraiment ! dit Dubois ; je ne croyais pascependant être si bouffon.
– Eh bien ! c’était de la modestie, car tu es la plusamusante créature de la terre, quand tu n’en es pas la plusperverse ; aussi je te jure que le jour où tu serasarchevêque…
– Cardinal ! monseigneur.
– Ah ! c’est cardinal que tu veux être ?
– En attendant que je sois pape.
– Bon, eh bien ! ce jour-là, je te le jure…
– Le jour où je serai pape.
– Non ; le jour où tu seras cardinal, on rira bien auPalais-Royal, je te jure.
– On rira bien autrement dans Paris, allez,monseigneur ; mais, comme vous l’avez dit, je suis parfoisbouffon et je veux faire rire, voilà pourquoi je tiens à êtrecardinal.
Et, comme Dubois manifestait cette prétention le carrosse cessade rouler.
Le carrosse s’était arrêté dans le faubourg Saint-Antoine,devant une maison masquée par un grand mur derrière lequelmontaient plusieurs peupliers, comme pour cacher cette maison auxmurs eux-mêmes.
– Tiens ! dit le régent, c’est de ce côté, ce mesemble, que se trouve la petite maison de Nocé.
– Justement ; monseigneur a bonne mémoire. Je la luiai empruntée pour cette nuit.
– Et as-tu bien fait les choses, au moins, Dubois ? lesouper est-il digne d’un prince du sang ?
– Je l’ai commandé moi-même. Ah ! monsieur Louis nemanquera de rien : il est servi par les laquais de son père,il est traité par le cuisinier de son père, il fait l’amour àla…
– À la quoi ?…
– Vous le verrez vous-même, il faut bien que je vous laisseune surprise, que diable !
– Et les vins ?
– Des vins de votre propre cave, monseigneur ;j’espère que ces liqueurs de famille empêcheront le sang de mentir,car il ment depuis trop longtemps déjà.
– Tu n’as pas eu tant de peine à faire parler le mien,n’est-ce pas, corrupteur.
– Je suis éloquent, monseigneur ; mais il fautconvenir que vous étiez tendre. Entrons.
– Tu as donc la clef ?
– Pardieu !
Et Dubois tira de sa poche une clef qu’il fourra discrètementdans la serrure ; la porte tourna sans bruit sur ses gonds, etse referma sur le duc et sur son ministre sans avoir poussé lemoindre cri ; c’était une véritable porte de petite maison,connaissant son devoir vis-à-vis des grands seigneurs qui luifaisaient l’honneur de franchir son seuil.
On vit aux persiennes fermées quelques reflets de lumière, etles laquais en sentinelle dans le vestibule apprirent aux illustresvisiteurs que la fête était commencée.
– Tu triomphes, l’abbé ! dit le régent.
– Plaçons-nous vite, monseigneur, répondit Dubois, j’avoueque j’ai hâte de voir comment monsieur Louis s’en tire.
– Et moi aussi, dit le régent.
– Alors suivez-moi, et pas un mot.
Le régent suivit en silence Dubois dans un cabinet qui, par unegrande ouverture cintrée, communiquait avec la salle àmanger : cette ouverture était remplie de fleurs, à traversles tiges desquelles on pouvait parfaitement voir et entendre lesconvives.
– Ah ! ah ! dit le régent en reconnaissant lecabinet, je suis en pays de connaissance.
– Plus que vous ne croyez, monseigneur ; maisn’oubliez pas que, quelque chose que vous voyiez ou que vousentendiez, il faut vous taire, ou du moins parler bas.
– Sois tranquille.
Tous deux s’approchèrent de l’ouverture qui donnait sur la salledu festin, s’agenouillèrent sur un canapé et écartèrent les fleurspour ne rien perdre de ce qui allait se passer.
Le fils du régent, âgé de quinze ans et demi, était assis dansun fauteuil et faisait justement face à son père ; de l’autrecôté de la table, et tournant le dos aux deux curieux, était lechevalier de M… Deux femmes, d’une parure plus éblouissante queréservée, complétaient la partie carrée promise par Dubois aurégent : l’une était assise à côté du jeune prince, l’autre àcôté du chevalier.
L’amphitryon, qui ne buvait pas, pérorait ; la femme quiétait près de lui faisait la moue, et quand elle ne faisait pas lamoue bâillait.
– Ah çà ! dit en essayant de reconnaître la femmeplacée en face de lui (le duc était myope), il me semble que jeconnais cette figure-là.
Et il lorgna la femme avec plus d’attention encore. Dubois riaitsous cape.
– Mais, voyons donc, continua le régent, une femme bruneavec des yeux bleus !
– Une femme brune avec des yeux bleus, reprit Dubois.Allez, monseigneur.
– Cette taille ravissante, ces mains effilées.
– Allez toujours.
– Ce petit museau rose.
– Encore, allez.
– Mais, corbleu ! je ne me trompe pas, c’est laSouris !
– Allons donc !
– Comment, scélérat, tu as été justement choisir laSouris !
– Une fille des plus ravissantes, monseigneur, une nymphed’Opéra ; il m’a semblé que c’était ce qu’il y avait de mieuxpour dégourdir un jeune homme.
– C’était donc là la surprise que tu me ménageais, quand tum’as dit qu’il était servi par les laquais de son père, qu’ilbuvait les vins de son père et qu’il faisait l’amour à la…
– À la maîtresse de son père, oui, monseigneur, c’est biencela.
– Mais, malheureux ! s’écria le duc, c’est presque uninceste que tu as fait là !
– Bah ! dit Dubois, puisqu’on le lance…
– Et la drôlesse accepte de ces parties-là ?
– C’est son état, monseigneur.
– Et avec qui croit-elle être ?
– Avec un gentilhomme de province qui vient manger salégitime à Paris.
– Quelle est sa compagne ?
– Ah ! quant à cela, je n’en sais absolument rien. Lechevalier de M… s’est chargé de compléter la partie.
En ce moment, la femme qui était assise près du chevalier,croyant entendre chuchoter derrière elle, se retourna.
– Eh ! mais, s’écria Dubois stupéfait à son tour, jene me trompe pas !
– Quoi ?
– L’autre femme…
– Eh bien ! l’autre femme ?… demanda le duc.
La jolie convive se retourna de nouveau.
– C’est Julie ! s’écria Dubois. Lamalheureuse !
– Ah ! pardieu ! dit le duc, voilà qui rend lachose tout à fait complète : ta maîtresse et la mienne !Parole d’honneur, je donnerais bien des choses pour pouvoir rire àmon aise.
– Attendez, monseigneur, attendez.
– Eh bien ! es-tu fou ? Que diable vas-tu faire,Dubois ? Je t’ordonne de rester. Je suis curieux de voircomment tout cela finira.
– Je vous obéis, monseigneur, dit Dubois ; mais jevous déclare une chose.
– Laquelle ?
– C’est que je ne crois plus à la vertu desfemmes !
– Dubois, dit le régent en se renversant sur le canapépendant que Dubois en faisait autant, tu es adorable, ma paroled’honneur ! laisse-moi rire ou j’étouffe.
– Ma foi, monseigneur, rions, dit Dubois, mais rionsdoucement ; vous avez raison, il faut voir comment celafinira.
Et tous deux rirent le plus silencieusement qu’ils purent, aprèsquoi ils reprirent, à leur observatoire, la place qu’ils avaient uninstant abandonnée.
La pauvre Souris bâillait à se démonter la mâchoire.
– Savez-vous, monseigneur, dit Dubois, que monsieur Louisn’a pas l’air étourdi du tout ?
– C’est-à-dire que l’on croirait qu’il n’a pas bu.
– Et ces bouteilles vides que nous voyons là-bas, est-ceque vous croyez qu’elles ont fui toutes seules ?
– Tu as raison ; mais néanmoins il est bien grave, legentilhomme !
– Ayez donc patience ! tenez, il s’anime ;écoutez, il va parler.
En effet, le jeune duc se levant de son fauteuil, repoussa de lamain la bouteille que lui tendait la Souris.
– J’ai voulu voir, dit-il sentencieusement, ce que c’estqu’une orgie ; je l’ai vu, et me déclare tant soit peusatisfait. Un sage l’a dit : Ebrietas omne vitiumdeliquit.
– Que diable chante-t-il là ? dit le duc.
– Cela va mal, murmura Dubois.
– Comment ! monsieur, s’écria la voisine du jeune ducavec un sourire qui fit briller une rangée de dents plus jolies quedes perles, comment, vous n’aimez pas à souper ?
– Je n’aime plus manger ni boire, répondit monsieur Louis,quand je n’ai plus ni faim ni soif.
– Le sot ! murmura le régent.
Et il se retourna vers Dubois, qui se mordait les lèvres.
Le compagnon de monsieur Louis se mit à rire et luidit :
– Vous exceptez, je l’espère, de cette société noscharmantes convives ?
– Que voulez-vous dire, monsieur ?
– Ah ah ! il se fâche, dit le régent ;bon !
– Bon ! reprit Dubois.
– Je veux dire, monsieur, répondit le chevalier, que vousne ferez pas l’injure à ces dames de leur témoigner votre peud’empressement à jouir de leur compagnie, en vous retirantainsi.
– Il se fait tard, monsieur, dit Louis d’Orléans.
– Bah ! reprit le chevalier, il n’est pas encoreminuit.
– Et puis, reprit le duc cherchant une excuse, et puis… jesuis fiancé à quelqu’un.
Les dames éclatèrent de rire.
– Quel animal ! murmura Dubois.
– Eh bien ! fit le régent.
– Ah ! c’est vrai, j’oubliais ; pardon,Monseigneur.
– Mon cher, dit le chevalier, vous êtes province à fairefrémir.
– Ah çà ! demanda le régent, comment diable ce jeunehomme parle-t-il ainsi à un prince du sang ?
– Il est censé ne pas savoir qui il est, et le croire unsimple gentilhomme ; d’ailleurs, je lui ai dit de lepousser.
– Pardon ! monsieur, reprit le jeune prince, vousparlez, je crois ? et comme madame me parlait en même temps,je n’ai pas entendu ce que vous me disiez.
– Et vous voulez que je répète ce que j’ai dit ?répondit en ricanant le jeune homme.
– Vous me ferez plaisir.
– Eh bien ! je disais que vous étiez province à fairefrémir.
– Je m’en applaudis, monsieur, si cela doit me distinguerde certains airs parisiens de ma connaissance, répondit monsieurLouis.
– Allons, allons, pas mal riposté, dit le duc.
– Peuh !… fit Dubois.
– Si c’est pour moi que vous dites cela, monsieur, je vousrépondrai que vous n’êtes pas poli : ce qui ne serait encorerien vis-à-vis de moi, à qui vous pouvez rendre raison de votreimpolitesse, mais ce qui n’a point d’excuse près de ces dames.
– Ton provocateur va trop loin, l’abbé, dit le régentinquiet ; et, tout à l’heure, ils vont se couper la gorge.
– Eh bien ! nous les arrêterons, reprit Dubois.
Le jeune prince ne sourcilla point ; mais, se levant etfaisant le tour de la table, il s’approcha de son compagnon dedébauche, et lui parla à demi-voix.
– Vois-tu ? dit à Dubois le régent ému ; prenonsgarde, l’abbé ; que diable ! je ne veux pas qu’on me letue.
Mais Louis se contenta de dire au jeune homme :
– La main sur la conscience, monsieur, est-ce que vous vousamusez ici ? Quant à moi, je vous déclare que je m’ennuiehorriblement. Si nous étions seuls, je vous parlerais d’unequestion assez importante qui m’occupe en ce moment : c’estsur le sixième chapitre des Confessions de saintAugustin.
– Comment ! monsieur, dit le chevalier avec un air destupéfaction, qui, pour cette fois, n’était aucunement joué, vousvous occupez de religion ? c’est tôt, ce me semble…
– Monsieur, dit doctoralement le prince, il n’est jamaistrop tôt pour songer à son salut.
Le régent poussa un profond soupir ; Dubois se gratta lebout du nez.
– Foi de gentilhomme ! dit le prince, c’estdéshonorant pour la race ; les femmes vont s’endormir.
– Attendons, dit Dubois ; peut-être, si elless’endorment, s’enhardira-t-il.
– Ventrebleu ! dit le régent, s’il avait dûs’enhardir, ce serait déjà fait ; elle lui a lancé desœillades à ressusciter un mort… Et tiens, regarde, renversée commeelle l’est sur ce fauteuil, n’est-elle pas charmante ?
– Tenez, dit Louis, il faut que je vous consultelà-dessus : saint Jérôme prétend que la grâce n’est réellementefficace que lorsqu’elle arrive par la contrition.
– Le diable vous emporte ! s’écria le gentilhomme, sivous aviez bu, je dirais que vous avez le vin mauvais.
– Cette fois-ci, monsieur, reprit le jeune prince, ce seramon tour de vous faire observer que c’est vous qui êtes impoli, etje vous répondrais sur le même ton, si ce n’était pécher que deprêter l’oreille aux injures ; mais, Dieu merci, je suismeilleur chrétien que vous.
– Quand on soupe dans une petite maison, reprit lechevalier, il ne s’agit pas d’être bon chrétien, mais bon convive.Foin de votre société ! j’aimerais mieux saint Augustinlui-même, fût-ce après sa conversion.
Le jeune duc sonna, un laquais se présenta.
– Reconduisez et éclairez monsieur, dit-il d’un air deprince ; quant à moi, je partirai dans un quart d’heure.Chevalier, avez-vous votre voiture ?
– Non, ma foi.
– En ce cas-là, disposez de la mienne, dit le jeuneduc ; désespéré de ne pouvoir cultiver votre connaissance,mais, je vous l’ai dit, vos goûts ne sont pas les miens ;d’ailleurs, je retourne dans ma province.
– Pardieu ! dit Dubois, il serait curieux qu’ilrenvoyât son convive pour rester seul avec les deux femmes.
– Oui, dit le duc, cela serait curieux ; mais celan’est pas.
En effet, pendant que le duc et Dubois échangeaient quelquesmots, le chevalier s’était retiré, et Louis d’Orléans, resté seulavec les deux femmes, véritablement endormies, ayant tiré de lapoche de son habit un rouleau de papier, et de celle de sa veste unpetit crayon de vermeil, se mit à faire des annotations en margeavec une ardeur toute théologique, au milieu des plats encorefumants et des bouteilles à moitié vides.
– Si ce prince-là fait jamais ombrage à la branche aînée,dit le régent, j’aurai bien du malheur. Qu’on dise maintenant quej’élève mes enfants dans l’espoir du trône !
– Monseigneur, dit Dubois, je vous jure que j’en suismalade.
– Ah ! Dubois ! ma fille cadette janséniste, mafille aînée philosophe, mon fils unique théologien ; je suisendiablé, Dubois ! Ma parole d’honneur ; si je ne meretenais, je ferai brûler tous ces êtres malfaisants.
– Prenez garde, monseigneur, si vous les faites brûler, ondira que vous continuez le grand roi et la Maintenon.
– Qu’ils vivent donc ! mais comprends-tu,Dubois ? ce niais qui écrit déjà des in-folio, c’est à enperdre la tête. Tu verras que, quand je serai mort, il fera brûlermes gravures de Daphnis et de Chloé par le bourreau.
Pendant dix minutes à peu près, Louis d’Orléans continua sesannotations ; puis, lorsqu’il eut fini, il remit précieusementle manuscrit dans la poche de son habit, se versa un grand verred’eau, trempa dedans une croûte de pain, fit dévotieusement sapetite prière, et savoura avec une espèce de volupté ce souperd’anachorète.
– Des macérations ! murmura le régent audésespoir ; mais je te le demande, Dubois, qui diable lui adonc appris cela ?
– Ce n’est pas moi, monseigneur, dit Dubois ; quant àcela, je vous en réponds.
Le prince se leva et sonna de nouveau.
– La voiture est-elle de retour ? demanda-t-il aulaquais.
– Oui, monseigneur.
– C’est bien, je m’en vais ; quant à ces dames, vousvoyez qu’elles dorment. Quand elles s’éveilleront, vous vousmettrez à leurs ordres.
Le laquais s’inclina, et le prince sortit du pas d’un archevêquequi donne sa bénédiction.
– La peste t’étouffe de m’avoir fait assister à un pareilspectacle ! dit le régent au désespoir.
– Heureux père, répondit Dubois, trois fois heureux pèreque vous êtes, monseigneur ! vos enfants se font canoniserd’instinct, et l’on calomnie cette sainte famille ! Par monchapeau de cardinal, je voudrais que les princes légitimés fussentici !
– Eh bien ! dit le régent, je leur montrerais commentun père répare les torts de son fils… Viens, Dubois.
– Je ne vous comprends pas, monseigneur.
– Dubois, le diable m’emporte, la contagion te gagne.
– Moi ?
– Oui, toi !… Il y a là un souper dressé à manger… ily a là du vin débouché à boire… il y a là deux femmes endormies àréveiller… et tu ne comprends pas ! Dubois, j’ai faim ;Dubois, j’ai soif ; entrons et reprenons les choses où cetimbécile-là les a laissées. Comprends-tu, maintenant ?
– Ma foi, c’est une idée cela, dit Dubois en se frottantles mains ; et vous êtes le seul homme, monseigneur, qui soyeztoujours à la hauteur de votre réputation.
Les deux femmes dormaient toujours. Dubois et le régentquittèrent leur cachette, et entrèrent dans la salle à manger. Leprince alla s’asseoir à la place de son fils, et Dubois à celle duchevalier.
Le régent coupa les fils d’une bouteille de vin de Champagne, etle bruit, que fit le bouchon en sautant, réveilla lesdormeuses.
– Ah ! vous vous décidez donc à boire ? dit laSouris.
– Et toi à te réveiller, répondit le duc.
Cette voix frappa l’oreille de la pauvre femme comme eût faitune secousse électrique ; elle se frotta les yeux comme sielle n’eût pas été bien sûre d’être éveillée, se leva à demi, et,reconnaissant le régent, retomba sur son fauteuil en prononçantdeux fois le nom de Julie.
Quant à celle-ci, elle était comme fascinée par le regardrailleur et la tête grimaçante de Dubois.
– Allons, allons, la Souris, dit le duc, je vois que tu esbonne fille : tu m’as donné la préférence ; je t’ai faitinviter par Dubois à souper ; tu avais mille affaires à droiteet à gauche, et cependant tu as accepté.
La compagne de la Souris, plus effarouchée qu’elle encore,regardait Dubois, le prince et son amie, rougissait et perdaitcontenance.
– Qu’avez-vous donc, mademoiselle Julie ? demandaDubois ; est-ce que monseigneur se tromperait, et seriez-vous,par hasard, venues pour d’autres que pour nous ?
– Je ne dis pas cela, répondit mademoiselle Julie.
La Souris se mit à rire.
– Si c’est monseigneur, dit-elle, qui nous fait venir, ille sait bien, et n’a pas de questions à faire ; si ce n’estpas lui, il est indiscret, et alors je ne réponds pas.
– Eh bien ! quand je te le disais, l’abbé, s’écria leduc en riant comme par secousse, quand je te le disais, que c’étaitune fille d’esprit !
– Et moi, monseigneur, dit Dubois en versant à boire à cesdemoiselles et en effleurant un verre de vin de Champagne de seslèvres, quand je vous disais que le vin était excellent !
– Voyons, la Souris, dit le régent, est-ce que tu ne lereconnais pas, ce vin ?
– Ma foi, monseigneur, dit la danseuse, il en est du vincomme des amants.
– Oui, je comprends, tu ne peux pas avoir la mémoire assezlarge. Décidément, Souris, tu es non-seulement la plus brave, maisencore la plus honnête fille que je connaisse. Ah ! tu n’espas hypocrite, toi ! continua le duc en poussant unsoupir.
– Eh bien ! monseigneur, reprit la Souris, puisquevous le prenez comme cela…
– Eh bien ! quoi ?
– C’est moi qui vais vous interroger.
– Interroge, je répondrai.
– Vous connaissez-vous en rêves, monseigneur ?
– Je suis devin.
– Alors, vous pouvez m’expliquer le mien ?
– Mieux que personne, Souris. D’ailleurs, si je restaiscourt dans mon explication, voilà l’abbé, qui me compte deuxmillions par an pour certaines dépenses particulières qui ont pourbut de connaître les bons et les mauvais rêves que l’on fait dansmon royaume.
– Eh bien ?
– Eh bien ! si je restais court, l’abbé achèverait.Dis donc ton rêve.
– Monseigneur, vous savez que, lasses de vous attendre,Julie et moi, nous nous étions endormies ?
– Oui, je sais cela, vous vous en donniez même à cœur joiequand nous sommes entrés.
– Eh bien ! monseigneur, non-seulement je dormais,mais encore je rêvais.
– Vraiment !
– Oui, monseigneur. Je ne sais pas si Julie rêvait ou nerêvait pas ; mais, quant à moi, voilà ce que je croyaisvoir…
– Écoute, Dubois, cela m’a l’air de devenirintéressant ?
– À la place où est M. l’abbé, se trouvait un officierdont je ne m’occupais pas ; il me semblait qu’il était là pourJulie.
– Vous entendez, mademoiselle, dit Dubois ; voilà uneterrible accusation que l’on porte contre vous.
Julie, qui n’était pas forte, et que, par opposition à laSouris, dont elle partageait ordinairement les excursionsamoureuses, on avait nommée le Rat, au lieu de répondre se contentade rougir.
– Et, à ma place, demanda le duc, qu’y avait-il ?voyons.
– Ah ! voilà justement où j’en voulais venir, dit laSouris ; à la place où est monseigneur, il y avait, dans monrêve toujours…
– Parbleu ! dit le duc, c’est entendu !
– Il y avait un beau jeune homme de quinze à seizeans ; mais si singulier, qu’on eût dit une jeune fille, si cen’est qu’il parlait latin.
– Ah ! ma pauvre Souris, s’écria le duc, que me dis-tulà ?
– Enfin, après une heure de conversations théologiques, dedissertations des plus intéressantes sur saint Jérôme et saintAugustin, d’aperçus extrêmement lumineux sur Jansénius, ma foi,monseigneur, je l’avoue, il me sembla, dans mon rêve toujours, queje m’endormais.
– De sorte que, dans ce moment-ci, reprit le duc, tu rêvesque tu rêves ?
– Oui, et cela me paraît si compliqué, que, ma foi,curieuse d’avoir une explication, ne pouvant arriver à me la donnerà moi-même, jugeant qu’il est inutile de la demander à Julie, jem’adresse à vous, monseigneur, qui êtes un grand devin, vous mel’avez dit vous-même, pour obtenir cette explication…
– Souris, dit le duc en versant de nouveau à boire à savoisine, goûte sérieusement le vin ; je crois que tu ascalomnié ton palais.
– En effet, monseigneur, reprit la Souris après avoir vidéson verre, ce vin me rappelle certain vin que je n’avais encorebu…
– Qu’au Palais-Royal ?
– Ma foi, oui ?
– Eh bien ! si tu n’as bu de ce vin qu’auPalais-Royal, c’est qu’il n’y en a que là, n’est-ce pas ? Tues assez répandue dans le monde pour rendre cette justice à macave.
– Oh ! je la lui rends hautement et de grand cœur.
– Or, s’il n’y a de ce vin-là qu’au Palais-Royal, c’estdonc moi qui ai envoyé ce vin-là ici.
– Vous, monseigneur ?
– Moi ou Dubois, enfin ; tu sais bien qu’outre la clefde la bourse il a encore la clef de la cave.
– La clef de la cave, cela se peut, dit mademoiselle Julie,qui se décidait enfin à hasarder une parole ; mais celle de labourse, on ne s’en douterait guère.
– Entends-tu, Dubois ? s’écria le régent.
– Monseigneur, dit l’abbé, comme Votre Altesse a pu leremarquer, l’enfant ne parle pas souvent ; mais, quand elleparle par hasard, c’est comme saint Jean Bouche-d’Or, parsentences.
– Et, si j’ai envoyé ce vin-là ici, ce ne peut être quepour un duc d’Orléans !
– Mais il y en a deux, dit la Souris.
– Oui-da ! fit le régent.
– Le fils et le père : Louis d’Orléans, Philipped’Orléans.
– Tu brûles, la Souris, tu brûles !
– Comment ! s’écria la danseuse, en se renversant surson fauteuil et en éclatant de rire, comment, ce jeune homme, cettejeune fille, ce théologien, ce janséniste ?…
– Va donc.
– Que je voyais dans mon rêve ?
– Oui.
– Là, à votre place ?
– À l’endroit même où me voilà.
– C’est monseigneur Louis d’Orléans ?
– En personne.
– Ah ! monseigneur, reprit la Souris, que votre filsne vous ressemble guère, et que je suis bien aise de m’êtreréveillée !
– Ce n’est pas comme moi, dit Julie.
– Eh bien ! quand je vous le disais, monseigneur,s’écria Dubois. Julie, mon enfant, continua l’abbé, tu vaux tonpesant d’or.
– Alors, dit le régent, tu m’aimes donc toujours,Souris ?
– Le fait est que j’ai un faible pour vous,monseigneur.
– Malgré tes rêves ?
– Oui, monseigneur, et même quelquefois à cause de mesrêves.
– Ce n’est pas bien flatteur, si tous tes rêves ressemblentà celui de ce soir.
– Ah ! je prie Votre Altesse de croire que je n’ai pasle cauchemar toutes les nuits.
Et sur cette réponse, qui confirma encore son Altesse Royaledans son opinion, que la Souris était décidément une filled’esprit, le souper interrompu recommença de plus belle, et durajusqu’à trois heures du matin.
À laquelle heure, le régent ramena la Souris au Palais-Royal,dans le carrosse de son fils, tandis que Dubois reconduisait Juliechez elle dans la voiture de monseigneur.
Mais, avant de se coucher, le régent, qui n’avait quedifficilement vaincu la tristesse que, toute la soirée, il avaitessayé de combattre, écrivit une lettre, et sonna son valet dechambre.
– Tenez, lui dit-il, veillez à ce que cette lettre parte cematin même par un courrier extraordinaire et ne soit remise qu’enmain propre.
Cette lettre était adressée à madame Ursule, supérieuredes Ursulines de Clisson.
Trois nuits après cette nuit, où, pour y chercher desdésappointements successifs, nous avons vu le régent se rendre deParis à Chelles, de Chelles à Meudon, et de Meudon au faubourgSaint-Antoine, il se passait dans les environs de Nantes une scènedont nous ne pouvons omettre les moindres détails sans nuire àl’intelligence de cette histoire ; nous allons donc, en vertude notre privilége de romancier, transporter le lecteur avec noussur le lieu de cette scène.
Sur la route de Clisson, à deux ou trois lieues de Nantes, prèsde ce couvent fameux par le séjour d’Abailard, s’élevait une noireet longue maison entourée de ces arbres trapus et sombres dont laBretagne est couverte ; des haies sur la route, des haiesautour de l’enclos ; outre les murs, des haies partout, deshaies touffues, épaisses, impénétrables même au regard, et coupéeset interrompues seulement par une haute grille de bois surmontéed’une croix et qui servait de porte. Tel était l’aspect extérieurque cette maison, si bien gardée, présentait ; encore cettegrille unique ne donnait-elle entrée que sur un jardin, au fondduquel on voyait un mur, percé, à son tour, d’une petite porteétroite, massive et toujours fermée : de loin, cettedemeure ; grave et triste, semblait une prison pleine desombres douleurs ; de près, c’était un couvent, peuplé dejeunes augustines assujetties à une règle assez peu sévère, euégard aux mœurs de la province ; mais rigide, comparée auxmœurs de Versailles et de Paris.
La maison était donc inaccessible sur trois de ses faces ;mais la quatrième, et c’était la façade opposée à la route, dont,au reste, au-dessus des murs et des arbres, on ne pouvaitapercevoir que les toits, était appuyée à une large pièce d’eau,qui baignait le bas de la muraille ; à dix pieds au-dessus dela surface liquide et mouvante, étaient les fenêtres duréfectoire.
Ce petit lac, comme tout le reste du couvent, semblaitsoigneusement gardé ; il était entouré par de hautespalissades de bois qui disparaissaient, à l’extrémité de la pièced’eau, derrière des roseaux immenses dominant de larges feuilles denymphéa flottant à fleur d’eau, et dans les intervalles desquelless’épanouissaient de frais et suaves calices blancs et jaunes, quisemblaient des lis en miniature. Le soir, des volées d’oiseaux, etsurtout de sansonnets, s’abattaient dans ces roseaux, etbabillaient joyeusement jusqu’à ce que le soleil fût couché ;alors, avec les premières ombres de la nuit, le silence serépandait, et semblait pénétrer du dehors au dedans : unelégère vapeur s’amassait sur le petit lac, pareille à une fumée, etmontait, comme un blanc fantôme, dans l’obscurité, que troublaitseulement, de temps en temps, le coassement prolongé d’unegrenouille, le cri aigu d’une chouette ou le houhoulement prolongédu hibou.
Une seule grille de fer donnait sur le lac, et livrait en mêmetemps passage aux eaux d’une petite rivière qui alimentait lapetite pièce d’eau, et qui, du côté opposé, sortait par une grillepareille, mais solide, et ne s’ouvrant pas : quant à seglisser par-dessous la grille en descendant le cours de la rivièreou en le remontant, c’était chose parfaitement impossible, attenduque les barreaux s’enfonçaient bien avant dans son lit.
L’été, on voyait dormir entre les iris et les glayeuls unepetite barque de pêcheur qui s’amarrait à cette même grille, toutetapissée de clochettes d’eau et de liserons, qui dissimulaient,sous leur verte enveloppe, la rouille que l’humidité de lasituation avait amassée sur le fer.
Cette barque était celle du jardinier, qui s’en servait de tempsen temps pour aller jeter la ligne ou l’épervier dans les partiesles plus poissonneuses de l’étang, et qui alors donnait aux pauvresrecluses ennuyées le spectacle de la pêche.
Mais quelquefois aussi, l’été toujours, mais seulement par lesnuits les plus sombres, la grille de la rivière s’ouvraitmystérieusement ; un homme, silencieux et enveloppé d’unmanteau, descendait dans la petite barque, qui semblait se détachertoute seule du barreau où elle était amarrée, et qui, glissantalors sans bruit, sans secousse et comme poussée par un souffleinvisible, allait s’arrêter contre la muraille du couvent, justeau-dessous d’une des fenêtres grillées du réfectoire. Alors unpetit signal se faisait entendre, imitant ou le coassement de lagrenouille, ou le cri de la chouette, ou le houhoulement duchat-huant, et une jeune fille apparaissait à cette fenêtre, assezlargement grillée pour que sa blonde et charmante tête y passât,mais trop élevée pour que le jeune homme au manteau, malgré lesefforts réitérés qu’il avait faits, eût jamais pu atteindre jusqu’àsa main.
Il fallait donc se contenter d’une conversation bien timide etbien tendre, dont le bruissement de l’eau ou le frémissement de labrise emportaient encore la moitié. Puis, après une heure passéeainsi, commençaient les adieux, qui duraient une autre heure ;puis enfin, lorsque les jeunes gens étaient convenus d’une autrenuit et d’un signal différent, la barque s’éloignait, reprenant lechemin qu’elle avait suivi pour venir ; la grille se refermaitavec le même silence qu’elle s’était ouverte, et le jeune hommes’éloignait en envoyant un baiser vers la fenêtre, que la jeunefille repoussait avec un soupir.
Mais il ne s’agit plus maintenant de l’été ; nous sommes,comme nous l’avons dit, au commencement du mois de février duterrible hiver de 1719. Les beaux arbres touffus sont poudrés degivre ; les roseaux sont dépeuplés de leurs hôtes joyeux, quiont été chercher, les uns un climat plus tempéré, les autres unabri plus chaud. Les glayeuls et les nymphéas croupissent, noirciset abattus, sur les glaces verdâtres saupoudrées de neige. Quant àla maison noire, elle paraît plus funéraire encore, enveloppéequ’elle est de ce manteau blanc qui la couvre comme un linceul,depuis ses toits éblouissants de givre jusqu’à ses perrons ouatésde neige. On ne saurait donc plus traverser l’étang en bateau, carla glace en couvre la surface.
Et cependant, malgré cette nuit sombre, malgré ce froid piquant,malgré cette absence complète d’étoiles au ciel, un cavalier, seul,sans laquais, sortait par la grande porte de Nantes et s’aventuraitdans la campagne, suivant, non pas même la grande route qui conduitde Nantes à Clisson, mais un chemin de traverse qui venait aboutirà cette même route, à une centaine de pas des fossés. À peine surce chemin, il laissa tomber la bride sur le cou de sa monture,excellent cheval de race, qui, au lieu de courir étourdiment, commeeût fait un destrier moins bien dressé, se contenta de prendre untrot assez modéré pour lui laisser le loisir de poser ses piedsavec précaution et sécurité dans ce chemin, qui semblait uni commeun tapis de billard, mais qui était tout semé d’ornières et dequartiers de rochers, que recouvrait traîtreusement la neige.Pendant un quart d’heure à peu près, tout alla bien ; la bise,sans pouvoir s’opposer à la course du cavalier, faisait flotter lesplis de son manteau ; les arbres, squelettes noirs, fuyaient àdroite et à gauche comme des fantômes, tandis que la réverbérationde la neige, seule lumière qui guidât la marche aventureuse ducavalier, éclairait tout juste assez le chemin pour qu’il pût lesuivre ; mais bientôt, malgré les précautions instinctivesprises par le cheval, la pauvre bête butta contre un caillou etmanqua de s’abattre. Cependant ce mouvement eut la durée d’unéclair à peine : au premier sentiment qu’il eut de la bride,le cheval se releva ; mais son cavalier, quelle que fût sapréoccupation, s’aperçut qu’il commençait à boiter. D’abord il nes’en inquiéta point et continua sa route ; mais bientôt laclaudication devint plus marquée, et le jeune homme, pensant quequelque éclat de caillou était resté dans le sabot de sa monture etla blessait, descendit et examina le pied, qui lui parutnon-seulement déferré, mais même saignant. En effet, en regardantsur la neige, il vit une trace rougeâtre qui ne lui laissa aucundoute : son cheval était blessé.
Le jeune homme paraissait vivement contrarié de cet accident, etréfléchissait évidemment aux moyens d’y aviser, lorsqu’il crut,malgré le tapis de neige qui recouvrait le chemin, entendre lebruit d’une cavalcade. Il prêta l’oreille un instant pour s’assurerqu’il ne se trompait point ; puis, convaincu sans doute queplusieurs hommes à cheval faisaient même route que lui, et sentantque, si ces hommes étaient par hasard à sa poursuite, ils nepouvaient manquer de le rejoindre, il prit son parti à l’instantmême, remonta vivement sur son cheval, lui fit faire dix pas horsdu chemin, se rangea avec lui derrière quelques arbres renversés,mit son épée nue sous son bras, tira un pistolet de ses fontes etattendit. En effet, des cavaliers arrivaient à bride, et l’ondistinguait, malgré l’obscurité, leurs manteaux sombres et lecheval blanc de l’un d’eux. Ils étaient quatre et marchaient sansparler. De son côté, l’inconnu retenait son haleine, et le cheval,comme s’il eût compris le danger que courait son maître, demeuraitimmobile et silencieux comme lui. N’entendant aucun bruit, lacavalcade dépassa donc le groupe d’arbres qui cachait monture etcavalier ; et ce dernier se croyait déjà débarrassé de cesimportuns, quels qu’ils fussent, lorsque tout à coup la cavalcades’arrêta. Celui qui en paraissait le chef descendit, tira unelanterne sourde des plis de son manteau, et, faisant de la lumière,éclaira la route. Or, comme la route cessait d’offrir la tracequ’ils avaient suivie jusque-là, ils jugèrent qu’ils l’avaientdépassée, revinrent sur leurs pas, reconnurent l’endroit où lecheval et le cavalier avaient fait un écart, et, faisant alorsquelques pas en avant, celui qui portait la lanterne la dirigeavers le groupe d’arbres au milieu duquel il fut facile à la petitetroupe de distinguer alors, malgré leur silence et leur immobilité,un cavalier et son cheval.
Aussitôt le bruit de plusieurs pistolets qu’on armait se fitentendre.
– Holà ! messieurs, dit alors le cavalier au chevalblessé, prenant le premier la parole, qui êtes-vous et quevoulez-vous ?
– C’est bien lui, murmurèrent deux ou trois voix, nous nenous étions pas trompés.
Alors l’homme à la lanterne continua de s’avancer dans ladirection du cavalier inconnu.
– Un pas de plus, et je vous tue, monsieur, dit lecavalier ; nommez-vous donc, et à l’instant même, que je sacheà qui j’ai affaire.
– Ne tuez personne, monsieur de Chanlay, répondit l’homme àla lanterne d’une voix calme, et remettez, croyez-moi, vospistolets dans vos fontes.
– Ah ! c’est vous, marquis de Pontcalec ?répondit celui à qui on avait donné le nom de Chanlay.
– Oui, monsieur, c’est moi.
– Et que venez-vous faire ici, je vous prie ?
– Vous demander quelques explications sur votre conduite.Approchez donc et répondez, s’il vous plaît.
– L’invitation est faite d’une singulière façon, marquis.Ne pourriez-vous, si vous désirez que j’y réponde, la faire end’autres termes, et lui donner une autre forme ?
– Approchez, Gaston, dit une autre voix ; nous avonsréellement à vous parler, mon cher.
– À la bonne heure, dit Chanlay, je reconnais votre façonde faire, Montlouis ; mais j’avoue que je ne suis pas encorehabitué aux manières de M. de Pontcalec.
– Mes manières sont celles d’un franc et rude Breton, quin’a rien à cacher à ses amis, monsieur, répondit le marquis, et quine s’oppose pas à ce qu’on l’interroge aussi franchement qu’ilinterroge les autres.
– Je me joins à Montlouis, dit une autre voix, pour prierGaston de s’expliquer à l’amiable. Notre premier intérêt, ce mesemble, est de ne point nous faire la guerre entre nous.
– Merci ; du Couëdic, dit le cavalier ; c’est monavis aussi. En conséquence, me voici.
En effet, à ces paroles plus pacifiques, le jeune homme,remettant son pistolet dans sa fonte et son épée dans le fourreau,se rapprocha du groupe qui se tenait au milieu de la route, etattendait l’issue du pourparler.
– Monsieur de Talhouët, dit le marquis de Pontcalec du tond’un homme qui a acquis ou à qui on a concédé le droit de donnerdes ordres, veillez sur nous ; que personne n’approche sansque nous soyons prévenus.
M. de Talhouët obéit aussitôt, et commença de fairedécrire à son cheval un grand cercle tout autour du groupe, necessant pas un seul instant d’avoir l’œil et l’oreille au guet,comme il en avait reçu l’invitation.
– Et maintenant, dit le marquis de Pontcalec en remontant àcheval, éteignons notre lanterne, puisque nous avons trouvé notrehomme.
– Messieurs, dit alors le chevalier de Chanlay,permettez-moi de vous dire que tout ce qui se passe en ce moment mesemble étrange. C’est moi que vous suiviez réellement, à ce qu’ilparaît ; c’est moi que vous cherchiez, dites-vous ; vousm’avez trouvé, et vous pouvez éteindre votre lanterne. Voyons, quesignifie tout cela ? Si c’est une plaisanterie, l’heure et lelieu, je vous l’avoue, me paraissent mal choisis.
– Non, monsieur, répondit le marquis de Pontcalec de sonton dur et bref, ce n’est point une plaisanterie, c’est uninterrogatoire.
– Un interrogatoire ? dit le chevalier de Chanlay enfronçant le sourcil.
– C’est-à-dire une explication, dit Montlouis.
– Interrogatoire ou explication, reprit Pontcalec, peuimporte ; la circonstance est trop grave pour jouer sur lesens ou ergoter sur les mots. Interrogatoire ou explication, je lerépète, répondez donc à nos questions, monsieur de Chanlay.
– Vous commandez durement, marquis, reprit le chevalier deChanlay.
– Si je commande, c’est que j’en ai le droit. Suis-je votrechef ou ne le suis-je pas ?
– Si fait, vous l’êtes ; mais ce n’est pas une raisonpour oublier les égards qu’on se doit entre gentilshommes.
– Monsieur de Chanlay ! monsieur de Chanlay !toutes ces difficultés ressemblent fort à des échappatoires ;vous avez fait serment d’obéir, obéissez !
– J’ai fait serment d’obéir, monsieur, répondit lechevalier, mais non pas comme un laquais.
– Vous avez fait serment d’obéir comme un esclave ;obéissez donc, ou subissez les résultats de votredésobéissance.
– Monsieur le marquis !
– Voyons, mon cher Gaston, dit Montlouis, parle, je t’enprie ; le plus tôt sera le mieux. D’un mot, tu peux nous ôtertout soupçon de l’esprit.
– Tout soupçon ! s’écria Gaston, pâle et frémissant decolère ; vous me soupçonnez donc ?…
– Mais sans doute, que nous vous soupçonnons, repritPontcalec avec sa rude franchise. Croyez-vous, si nous ne voussoupçonnions pas, que nous nous serions amusés à nous mettre à vostrousses par un temps pareil ?
– Oh ! alors, c’est différent, marquis, réponditfroidement Gaston ; si vous me soupçonnez, dites vos soupçons,j’écoute.
– Chevalier, rappelez-vous les faits. Nous conspirions tousles quatre ensemble ; nous ne réclamions pas votre appui, vousêtes venu nous l’offrir, disant qu’outre le bien général que vousvouliez nous aider à faire vous aviez, vous, une offenseparticulière à venger. Vous êtes-vous présenté ainsi ?
– C’est vrai.
– Alors nous vous avons reçu, accueilli parmi nous comme unami, comme un frère ; nous vous avons dit toutes nosespérances, confié tous nos projets ; bien plus, vous avez étéélu par le sort pour frapper le coup le plus utile et le plusglorieux. Chacun de nous vous a offert alors de prendre votreplace, et vous avez refusé. Est-ce vrai ?
– Vous ne dites pas un mot qui ne soit l’exacte vérité,marquis.
– C’est ce matin que nous avons tiré au sort… ce soir vousdeviez être sur la route de Paris… Où vous trouvons-nous au lieu decela ? Sur celle de Clisson, où logent les plus mortelsennemis de l’indépendance bretonne, où loge le maréchal deMontesquiou, notre ennemi.
– Ah ! monsieur, fit dédaigneusement Gaston.
– Répondez par des paroles franches et non par deméprisants sourires ; répondez, monsieur de Chanlay, je vousl’ordonne, répondez.
– De grâce, Gaston, ajoutèrent à la fois du Couëdic etMontlouis, de grâce, répondez.
– Et sur quoi voulez-vous que je réponde ?
– Sur vos absences fréquentes depuis deux mois, sur lemystère dont vous enveloppez votre vie, refusant une ou deux foispar semaine de vous mêler à nos réunions nocturnes. Eh bien !Gaston, nous vous l’avouons franchement, toutes ces absences, tousces mystères, nous ont inquiétés. Eh bien ! un mot, Gaston, etnous serons rassurés.
– Vous voyez bien que vous étiez coupable, monsieur,puisque vous vous cachiez, au lieu de poursuivre votre route.
– Je ne poursuivais pas ma route, parce que mon chevals’est blessé ; vous pouvez bien le voir au sang qui tache laneige.
– Mais pourquoi vous cachiez-vous ?
– Parce que je voulais savoir, avant toute chose, quelsétaient les gens qui me poursuivaient… N’ai-je donc pas à craindred’être arrêté aussi bien que vous ?
– Enfin, où alliez-vous ?
– Si vous aviez poursuivi votre route et que vous m’eussiezsuivi à la trace, comme vous l’avez fait jusqu’ici, vous auriez vuque ce n’était point à Clisson.
– Ce n’est pas à Paris non plus ?
– Messieurs, ayez, je vous prie, confiance en moi etménagez mon secret… C’est un secret de jeune homme ; un secretoù non-seulement mon honneur, mais encore celui d’une autrepersonne, est engagé. Peut-être ne savez-vous pas combien madélicatesse est extrême, exagérée peut-être sur ce point-là.
– Alors, c’est donc un secret d’amour ? ditMontlouis.
– Oui, messieurs, et même un secret de premier amour,répondit Gaston.
– Défaites que tout cela ! s’écria Pontcalec.
– Marquis ! répéta Gaston avec hauteur.
– C’est trop peu dire, mon ami, reprit du Couëdic. Commentcroire que tu vas à un rendez-vous par ce temps abominable, et quece rendez-vous n’est pas à Clisson, quand, excepté le couvent desAugustines, il n’y a pas une seule maison bourgeoise à deux lieuesà la ronde ?
– Monsieur de Chanlay, dit le marquis de Pontcalec fortagité, vous avez fait le serment de m’obéir comme à votre chef etde vous dévouer corps et âme à notre sainte cause. Monsieur deChanlay, la partie que nous avons entreprise est grave ; nousy jouons nos biens, notre liberté, notre tête, et, plus que toutcela, notre honneur. Voulez-vous répondre catégoriquement etclairement aux questions que je vais vous adresser au nom de tous,répondre de manière à ne nous laisser aucun doute ? Sinon,monsieur de Chanlay, foi de gentilhomme, en vertu du droit de vieet de mort que vous m’avez donné librement et de votre proprevolonté sur vous-même ; foi de gentilhomme, je vous le répète,je vous casse la tête d’un coup de pistolet.
Un morne et profond silence accueillit ces paroles ; pasune voix ne s’éleva pour défendre Gaston. Il fixa ses yeux tour àtour sur chacun de ses amis, et chacun de ses amis détourna sesyeux des siens.
– Marquis, dit alors le chevalier d’une voix émue,non-seulement vous m’insultez en me soupçonnant, mais encore vousme percez le cœur en m’affirmant que je ne puis détruire cessoupçons qu’en vous initiant à mon secret. Tenez, ajouta-t-il entirant un portefeuille de sa poche, en écrivant dessus quelquesmots à la hâte avec un crayon et en déchirant la feuille surlaquelle ces mots étaient écrits ; tenez, voici ce secret quevous voulez savoir ; je le tiens d’une main et, de l’autre, jeprends un pistolet, que j’arme. Voulez-vous me faire réparation del’outrage dont vous venez de me couvrir ? ou, à mon tour, jevous donne ma foi de gentilhomme que je me fais sauter la cervelle.Moi mort, vous ouvrirez ma main et vous lirez ce billet ; vousverrez alors si je méritais un soupçon pareil !
Et Gaston approcha le pistolet de sa tempe avec cette froiderésolution qui indique que les effets vont suivre les paroles.
– Gaston ! Gaston ! s’écria Montlouis tandis quedu Couëdic lui saisissait le bras, arrête, au nom du ciel !Marquis, il le ferait comme il le dit ; pardonnez-lui, et ilvous dira tout. N’est-ce pas, Gaston, que tu n’auras point desecret pour tes frères, quand, au nom de leurs femmes et de leursenfants, tes frères te supplieront de tout leur dire ?
– Mais, certainement, dit le marquis, certainement que jelui pardonne, et, bien plus, que je l’aime ; il le sait bien,pardieu ! Qu’il nous prouve son innocence seulement, etaussitôt je lui fais toutes les réparations qui lui sontdues ; mais avant, rien. Il est jeune, il est seul au monde,il n’a pas, comme nous, des femmes, des mères et, des enfants dontil expose le bonheur et la fortune ; il ne risque que sa vie,et il en fait le cas que l’on en fait à vingt ans ; mais avecsa vie, il joue les nôtres ; et cependant qu’il dise un mot,un seul mot, qu’il nous présente une justification probable, et lepremier je lui ouvre mes bras.
– Eh bien ! marquis, dit Gaston après quelquessecondes de silence, suivez-moi donc, et vous serez satisfait.
– Et nous ? demandèrent Montlouis et du Couëdic.
– Venez aussi, messieurs ; vous êtes tousgentilshommes : je ne risque pas plus en confiant mon secret àquatre qu’à un seul.
Le marquis appela Talhouët, qui, pendant tout ce temps, avaitfait bonne garde, et qui vint se réunir au groupe et suivit lechevalier sans faire une seule question sur ce qui s’étaitpassé.
Alors les cinq hommes continuèrent leur chemin, mais pluslentement, car le cheval de Gaston boitait tout bas ; lechevalier, qui leur servait de guide, les conduisit vers le couventque nous connaissons déjà ; au bout d’une demi-heure, ilsarrivèrent sur les bords de la petite rivière. À dix pas de lagrille, Gaston s’arrêta :
– C’est ici, dit-il.
– Ici ?
– À ce couvent d’Augustines ?
– Ici même, messieurs ; il y a dans ce couvent unejeune fille que j’aime depuis un an, pour l’avoir vue à laprocession de la Fête-Dieu, à Nantes ; elle m’a remarquéaussi, je l’ai suivie, je l’ai épiée et je lui ai fait tenir unelettre.
– Mais comment la voyez-vous ? demanda le marquis.
– Cent louis ont mis le jardinier dans mes intérêts ;il m’a donné une double clef de cette grille. L’été, j’arrive enbateau jusqu’au bas des murs du couvent ; à dix pieds de lasurface de l’eau, est une petite fenêtre où elle m’attend. S’ilfaisait plus clair, vous pourriez la distinguer d’ici, et, malgrél’obscurité, moi, je la vois.
– Oui, je comprends bien comment vous faites l’été, repritle marquis, mais le bateau ne peut plus naviguer.
– C’est vrai, messieurs ; mais, à défaut du bateau, ily a ce soir une croûte de glace ; j’irai donc à elle sur laglace, ce soir : peut-être se brisera-t-elle sur mes pieds etm’engloutirai-je tant mieux, car alors, je l’espère, vos soupçonsme suivront et s’engloutiront avec moi.
– J’ai un poids énorme de moins sur la poitrine, ditMontlouis ; ah ! mon pauvre Gaston, que tu me rendsheureux : car, ne l’oublie pas, c’est moi et du Couëdic quiavons répondu de toi.
– Ah ! chevalier, s’écria le marquis, pardonnez-nous,embrassez-moi !
– Volontiers, marquis ; mais vous avez détruit unepartie de mon bonheur.
– Comment cela ?
– Hélas ! je voulais être seul à savoir que j’aimais,j’ai tant besoin d’illusion et de courage ! ne vais-je pas laquitter ce soir pour ne plus la revoir jamais ?
– Qui sait, chevalier ? il me semble que vousenvisagez l’avenir bien tristement.
– Je sais ce que je dis, Montlouis.
– Si vous réussissez, et, avec votre courage, votrerésolution et votre sang-froid, vous devez réussir,chevalier ; alors la France est libre ; alors la Francevous doit sa liberté, et vous serez maître de tout ce qu’il vousplaira.
– Ah ! marquis, si je réussis, ce sera pourvous ; quant à moi, mon sort est fixé.
– Allons donc, chevalier, du courage ! mais, enattendant, permettez que nous vous voyions agir un peu dans vosentreprises amoureuses.
– Encore de la défiance, marquis !
– Toujours, mon cher Gaston ; je me défie même de moi,et, c’est bien naturel, après l’honneur que vous m’avez tous faitde me nommer votre chef ; c’est sur moi que pèse toute laresponsabilité, je dois donc veiller sur vous malgré vous.
– En tous cas, marquis, regardez, je suis aussi presséd’arriver au pied de ce mur que vous de m’y voir arriver ; jene vous ferai donc pas plus longtemps attendre.
Gaston attacha son cheval à un arbre ; grâce à une planchejetée sur la petite rivière et formant un pont, il ouvrit lagrille, et, ayant suivi quelque temps les palissades, afin des’éloigner de l’endroit où le cours de la rivière empêchait l’eaude prendre, il posa son pied sur la glace, qui fit entendre toutd’abord un craquement sourd et prolongé.
– Au nom du ciel ! s’écria Montlouis en tempérantcependant sa voix, Gaston, pas d’imprudence.
– À la grâce de Dieu ! regardez, marquis.
– Gaston, dit Pontcalec, je vous crois, je vous crois.
– Eh bien ! voilà qui redouble mon courage, dit lechevalier.
– Et, maintenant, Gaston, un seul mot. Quandpartirez-vous ?
– Demain à pareille heure, marquis, j’aurai déjà, selontoute probabilité, fait vingt-cinq ou trente lieues sur la route deParis.
– Alors revenez, que nous vous embrassions et que nous vousdisions adieu. Venez, Gaston.
– Avec grand plaisir.
Et le chevalier revint sur ses pas, et fut tour à tour serrécordialement dans les bras des quatre cavaliers, qui attendirent,pour s’éloigner, qu’il fût arrivé au terme de sa course périlleuse,se tenant prêts à lui porter secours s’il lui arrivait malheurpendant le trajet.
Malgré les craquements de la glace, Gaston poursuivit hardimentson chemin ; car, à mesure qu’il approchait, il s’apercevaitd’une chose qui lui faisait battre le cœur : c’est que lespluies de l’hiver avaient fait hausser l’eau du petit lac, etqu’arrivé au pied de la muraille il allait sans doute pouvoiratteindre à cette fenêtre.
Il ne se trompait pas : arrivé au terme de son chemin, ilrapprocha ses mains l’une de l’autre, imita le cri du chat-huant,et la fenêtre s’ouvrit.
Aussitôt, douce récompense du danger qu’il avait couru, il vitapparaître, presque à la hauteur de la sienne, la charmante tête desa bien-aimée, tandis qu’une main douce et tiède cherchait etrencontrait sa main ; c’était la première fois : Gastonsaisit cette main avec transport et la couvrit de baisers.
– Gaston, vous voilà venu, malgré le froid et sans bateau,sur la glace, n’est-ce pas ? Je vous l’avais cependant biendéfendu dans ma lettre : à peine est-elle prise.
– Avec votre lettre sur mon cœur, Hélène, il me semblait necourir aucun danger. Mais qu’aviez-vous donc de si triste et de sisérieux à me dire ? Vous avez pleuré.
– Hélas ! mon ami, depuis ce matin je ne fais pasautre chose.
– Depuis ce matin, murmura Gaston avec un triste sourire,c’est étrange ! et moi aussi je pleurerais depuis ce matin sije n’étais pas un homme.
– Que dites-vous, Gaston ?
– Rien, mon amie. Voyons, revenons à vous, quels sont voschagrins, Hélène ? dites-moi cela.
– Hélas ! vous le savez, je ne m’appartiens pas ;je suis une pauvre orpheline élevée ici, n’ayant d’autre patrie,d’autre monde, d’autre univers que ce couvent ; je n’ai jamaisvu personne à qui je puisse appliquer le nom de père et demère ; je crois ma mère morte, et l’on m’a toujours dit monpère absent ; je dépends donc d’une puissance invisible quis’est révélée à notre supérieure seulement : ce matin, notrebonne mère m’a fait venir, et, les larmes aux yeux, m’a annoncé mondépart.
– Votre départ, Hélène ? vous quittez cecouvent ?
– Oui, ma famille me réclame, Gaston.
– Votre famille, mon Dieu ! que nous veut encore cenouveau malheur ?
– Oh ! oui, c’en est un, Gaston, quoique d’abord notrebonne mère m’en ait félicité comme d’une joie. Mais, moi, j’étaisheureuse dans ce couvent, je ne demandais pas davantage au Seigneurque d’y rester jusqu’au moment où je deviendrais votre femme. LeSeigneur dispose de moi autrement : que vais-jedevenir ?
– Et cet ordre qui vous enlève à votre couvent…
– N’admet ni discussion ni retard, Gaston. Hélas ! ilparaît que j’appartiens à une famille puissante ; il paraîtque je suis la fille d’un très-grand seigneur ; quand ma bonnemère m’a annoncé qu’il fallait la quitter, j’ai fondu en larmes, jeme suis jetée à ses genoux, je lui ai dit que je ne demandaisqu’une chose, c’était de ne la quitter jamais ; alors elles’est doutée qu’il y avait un autre motif que celui que je luidonnais, elle m’a pressée, interrogée. Pardonnez-moi, Gaston,j’avais besoin de confier mon secret à quelqu’un ; j’avaisbesoin d’être plainte et consolée ; je lui ai tout dit,Gaston : que je vous aimais et que vous m’aimiez, excepté lamanière dont nous nous voyons là ; j’avais peur, si je disaiscela, qu’on ne m’empêchât de vous voir une dernière fois, et jevoulais cependant bien vous dire adieu.
– Mais n’avez-vous pas dit, Hélène, quels étaient mesprojets sur vous, que, lié moi-même à une association qui disposede moi pour six mois, pour un an peut-être encore, le temps écoulé,le jour où je redevenais libre enfin, mon nom, ma main, ma fortune,toute ma vie enfin vous appartenait ?
– Je l’ai dit, Gaston, et voilà ce qui m’a fait penser quej’étais la fille de quelque grand seigneur, car alors la mèreUrsule m’a répondu : « Il faut oublier le chevalier, mafille ; car qui sait si votre nouvelle famille consentirait àcette union ? »
– Mais ne suis-je pas d’une des plus vieilles familles dela Bretagne ? et, sans que je sois riche, ma fortunen’est-elle pas indépendante ? Lui avez-vous fait, cetteobservation, Hélène ?
– Oh ! je lui ai dit : « Gaston me prenaitorpheline, sans nom, sans fortune ; on peut me séparer deGaston, ma mère, mais ce serait une cruelle ingratitude à moi del’oublier, je ne l’oublierai jamais. »
– Hélène, vous êtes un ange ! Et vous ne soupçonnezpas quels peuvent être les parents qui vous réclament, ce sortinconnu auquel vous êtes destinée ?
– Non, il paraît que c’est un secret profond, inviolable,d’où dépend tout mon bonheur à venir ; seulement, je vous ledis, Gaston, j’ai peur que ces parents ne soient de bien grandsseigneurs, car il m’a semblé, je me trompais sans doute, que notresupérieure elle-même me parlait, je ne sais comment vous dire,Gaston, me parlait avec respect.
– À vous, Hélène ?
– Oui.
– Allons, tant mieux, dit Gaston en poussant un soupir.
– Comment, tant mieux ! s’écria Hélène, Gaston, vousréjouiriez-vous de notre séparation ?
– Non, Hélène, mais je me réjouis de ce que vous trouvezune famille, au moment où vous alliez peut-être perdre un ami.
– Perdre un ami, Gaston ! mais je n’ai que vous d’ami,allais-je donc vous perdre ?
– J’allais du moins être forcé de vous quitter pour quelquetemps, Hélène.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire que le destin a mis à tâche de nous fairesemblables en tout, et que vous n’êtes pas la seule à ignorer ceque vous garde le lendemain.
– Gaston, Gaston, que signifie ce langageétrange ?
– Que moi aussi, Hélène, je suis poussé par une fatalité àlaquelle il faut que j’obéisse ; que moi aussi je suis soumisà une puissance supérieure et irrésistible.
– Vous ? ô mon Dieu !
– À une puissance qui me condamnera peut-être à vousabandonner dans huit jours, dans quinze jours, dans un mois ;non-seulement à vous abandonner, vous, mais encore à quitter laFrance.
– Ah ! que me dites-vous là, Gaston !
– Ce que dans mon amour, ou plutôt dans mon égoïsme, jen’avais pas osé vous dire encore ; j’allais au-devant del’heure où nous sommes arrivés, les yeux fermés ; ce matin mesyeux se sont ouverts : il faut que je vous quitte, Hélène.
– Mais pourquoi faire ? qu’avez-vous entrepris ?qu’allez-vous devenir ?
– Hélas ! nous avons chacun notre secret, Hélène, ditle chevalier en secouant tristement la tête ; que le vôtre nesoit pas aussi terrible que le mien, c’est tout ce que je demande àDieu.
– Gaston !
– N’avez-vous pas dit la première qu’il fallait nousséparer, Hélène ? la première n’avez-vous pas eu le courage derenoncer à moi ? eh bien, soyez bénie pour ce courage qui medonne l’exemple, car moi, oh ! moi, tenez, je ne l’avaispas.
Et, à ces mots, le jeune homme appuya de nouveau ses lèvres surla belle main qu’on n’avait pas songé à retirer un instant dessiennes ; et, malgré les efforts qu’il fit sur lui-même,Hélène s’aperçut qu’il pleurait amèrement.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !murmura-t-elle ; qu’avons-nous donc fait au ciel pour être simalheureux ?
À cette exclamation, Gaston releva la tête.
– Voyons, dit-il, comme se parlant à lui-même ;voyons, du courage. Il y a dans la vie de ces nécessités contrelesquelles il est inutile de se roidir ; obéissons donc chacunde notre côté, Hélène, obéissons sans lutte, sans murmure :peut-être désarmerons-nous le sort à force de résignation.Pourrai-je vous revoir encore avant votre départ ?
– Je ne le crois pas, je pars demain.
– Et quelle route prenez-vous ?
– Celle de Paris.
– Comment ! vous allez donc ?…
– Je vais à Paris.
– Grand dieu ! s’écria Gaston, et moi aussi !
– Et vous aussi, Gaston ?
– Et moi aussi ! et moi aussi, il faut que je parte,Hélène ; nous nous trompions, nous ne nous quittons pas.
– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! que me dites-vous là,Gaston ?
– Que nous avions tort d’accuser la Providence, et qu’ellese venge en nous accordant plus que nous n’eussions osé luidemander. Non-seulement nous pourrons nous voir tout le long de laroute, mais encore à Paris ; eh bien, à Paris, nous ne seronspas entièrement séparés. – Comment partez-vous ?
– Mais dans le carrosse du couvent, je crois, lequel doitvoyager par la poste ; mais à petites journées, pour ne pointme fatiguer.
– Avec qui partez-vous ?
– Avec une religieuse que l’on me donne pour m’accompagner,et qui reviendra au couvent lorsqu’elle m’aura remise aux mains despersonnes qui m’attendent.
– Alors tout va pour le mieux, Hélène ; moi, je suis àcheval, comme un voyageur étranger, inconnu ; chaque soir jevous parle, et, quand je ne parviens pas à vous parler, je vousvois du moins, Hélène ; nous ne sommes séparés qu’àmoitié.
Et les deux jeunes gens, avec cette impérissable confiance deleur âge dans l’avenir, après s’être abordés les larmes dans lesyeux et le trouble dans l’esprit, se quittèrent le sourire sur leslèvres et l’espérance dans le cœur.
Gaston traversa une seconde fois, et avec le même bonheur que lapremière, l’étang glacé, et s’achemina vers l’arbre où étaitattachée sa monture ; mais, au lieu de son cheval blessé, iltrouva celui de Montlouis, et, grâce à cette attention de son ami,il fut de retour à Nantes en moins de trois quarts d’heure, sansavoir fait aucune mauvaise rencontre.
Pendant le reste de la nuit, Gaston écrivit son testament, qu’ildéposa le lendemain chez un notaire de Nantes.
Il léguait tous ses biens à Hélène de Chaverny ; il lasuppliait, s’il venait à mourir, de ne point renoncer au monde pourcela, mais de laisser aller sa jeune et belle existence au coursqui lui était réservé ; seulement, comme il était le dernierde sa famille, il la priait, en souvenir de lui, de donner le nomde Gaston à son premier fils.
Puis il alla voir une dernière fois ses amis, et surtoutMontlouis, celui de tous avec lequel il était le plus lié, et qui,la veille, était celui des quatre qui l’avait le plussoutenu ; leur exprima toute la confiance qu’il avait dans lesuccès de l’entreprise, reçut de Pontcalec la moitié d’une pièced’or et une lettre qu’il devait remettre à un certain capitaine LaJonquière, correspondant des conjurés à Paris, lequel devait mettreGaston en relation avec les personnages importants qu’il allaitchercher dans la capitale ; prit dans sa valise tout ce qu’ilavait pu recueillir d’argent comptant, et, accompagné seulementd’un domestique, nommé Oven, qu’il avait depuis trois ans et auquelil croyait pouvoir se fier, il partit de Nantes, ses quatrecompagnons ayant jugé à propos de ne lui faire aucune compagnie, depeur d’éveiller les soupçons.
Il était midi. La route était belle ; un magnifique soleild’hiver s’était levé sur les champs éblouissants de neige ;des gouttes d’eau glacée pendant aux branches reflétaient lesrayons du jour comme des stalactites de diamants ; etcependant la longue route était à peu près déserte. Rien devant niderrière Gaston ne ressemblait à ce carrosse du couvent vert etnoir, et si bien connu de lui, dans lequel les bonnes augustines deClisson envoyaient chercher ou ramenaient les pensionnaires à leursfamilles. Gaston, suivi de son laquais, continuait son chemin,manifestant sur son visage cette gaieté mêlée d’angoisses quiétreint le cœur de l’homme à la vue des beautés de la nature, qu’unévénement fatal et inévitable peut bientôt lui faire perdre àjamais.
L’ordre des relais avait été arrêté jusqu’au Mans, avant departir de Nantes, entre Gaston et ses amis ; mais bien desraisons poussaient le jeune homme à intervertir cet ordre :d’abord la gelée, qui avait fait la route étincelante comme unmiroir, obstacle insurmontable, et que Gaston eût regardé comme telquand bien même il eût pu le surmonter, car il avait besoin, on sele rappelle, de ne pas aller trop vite. Seulement, pour sonlaquais, il feignit de se presser beaucoup ; mais, son cheval,à la première lancée, ayant fait deux écarts, et celui d’Ovens’étant abattu tout à fait, ce lui fut une occasion toute naturellede continuer sa route au pas.
Quant au laquais, dès le moment du départ, il parut beaucoupplus pressé que son maître. Il était vrai qu’il était de cetteclasse de gens qui désirent toujours arriver vite, vu que, n’ayantd’un voyage que les ennuis et les peines, ils veulent abréger lesvoyages le plus possible. Il adorait d’ailleurs Paris enperspective. Il ne l’avait jamais vu, c’est vrai ; mais on luien avait fait des rapports merveilleux, disait-il ; et, s’ilavait pu attacher des ailes aux pieds des deux chevaux, quoiqu’ilfût assez mauvais cavalier, la distance eût été franchie enquelques heures.
Gaston alla donc fort posément jusqu’à Oudon ; mais, siposément qu’il eût marché, le carrosse des augustines de Clissonavait marché moins vite encore. En ce temps-là, la poste desgrandes routes, excepté pour ceux qui pouvaient faire marcher, nonpas les chevaux, mais les postillons, le fouet à la main,ressemblait au roulage d’aujourd’hui, et des moins accélérésencore, surtout lorsqu’il s’agissait de voitures de dames.
Le chevalier fit halte à Oudon. Il y choisit l’aubergedu Char couronné, laquelle avait, sur la rue,deux fenêtres en saillie qui commandaient tout le chemin.D’ailleurs, il s’était informé et avait appris que cette auberge,illustre entre toutes les auberges de la ville, était lerendez-vous habituel de presque tous les coches.
Pendant qu’on préparait son dîner, – il pouvait être deux heuresde l’après-midi à peu près, – Gaston, malgré le froid, ensentinelle sur son balcon, ne perdit pas de vue un seul instant laroute ; mais il ne vit, aussi loin que la route pouvaits’étendre, que lourds fourgons et coches gorgés de monde. Quant àcette voiture verte et noire tant attendue, il n’en était pas lemoins du monde question.
Alors, dans son impatience, Gaston pensa qu’Hélène l’avaitprécédé et se trouvait peut-être déjà dans l’auberge. Enconséquence, il passa brusquement des fenêtres du devant à unefenêtre de derrière, donnant sur la cour, et de laquelle il pouvaitfacilement faire l’inspection des voitures placées sous lesremises. La voiture du couvent était absente ; mais il ne s’enarrêta pas moins quelque temps à son observatoire, car il vit sonlaquais parler activement à un homme vêtu de gris et quis’enveloppait d’un manteau taillé sur la forme des manteauxmilitaires. Cet homme, après sa conversation avec Oven, enfourchaun bon cheval de poste, et, malgré la neige et la glace, il partiten cavalier qui a ses raisons de marcher vite, dût-il, en marchantvite, risquer de se rompre le cou. Seulement il ne glissa ni netomba, et, au bruit que fit le cheval en s’éloignant, Gaston devinaqu’il se dirigeait vers Paris.
En ce moment, le laquais leva les yeux et vit son maître qui leregardait. Il devint fort rouge, et, comme un homme surpris enfaute, essaya de prendre un maintien en brossant les parements deson habit et en secouant la neige qu’il avait aux pieds. Gaston luifit signe de venir au-dessous de la fenêtre, et, quoique cet ordrelui fût évidemment désagréable, il obéit.
– À qui parlais-tu donc là, Oven ? demanda lechevalier.
– À un homme, monsieur Gaston, répondit celui-ci de cet airde niaiserie mêlé de malice particulier à nos paysans.
– Fort bien !… mais quel est cet homme ?
– Un voyageur, un soldat qui me demandait sa route,monsieur le chevalier.
– Sa route, pour aller où ?
– Pour aller à Rennes.
– Mais tu ne la sais pas, puisque tu n’es pas d’Oudon.
– Aussi j’ai été la demander à l’hôte, monsieur Gaston.
– Que ne la lui demandait-il lui-même ?
– Il avait eu une dispute avec lui à propos du prix de sondîner, et il ne lui voulait plus adresser la parole.
– Hum ! fit Gaston.
Rien n’était plus naturel que tout cela. Cependant Gaston rentradans sa chambre tout pensif. Cet homme, qui l’avait toujours servifidèlement, c’est vrai, était le neveu du premier valet de chambrede M. de Montaran, ancien gouverneur de Bretagne, que lesplaintes de la province avaient fait remplacer parM. de Montesquiou. C’était cet oncle qui avait fait àOven le brillant tableau de Paris qui lui avait fait naître au fonddu cœur un si grand désir de voir la capitale, désir qui, contretoute probabilité, allait se réaliser.
Mais bientôt, en y réfléchissant, les doutes que Gaston avaitconçus sur Oven se dissipèrent, et Gaston se demanda si, enavançant dans une voie où cependant il avait besoin de tout soncourage, il ne devenait pas de plus en plus timide. Cependant lenuage qui avait subitement couvert son front en voyant Oven causeravec l’homme en gris ne s’effaça point entièrement. D’ailleurs, ilavait beau regarder, la voiture verte et noire n’arrivait pas.
Il pensa un moment, – les cœurs les plus purs ont parfois de cesidées honteuses, – qu’Hélène avait choisi un détour pour se séparerde lui sans bruit et sans querelle ; mais bientôt il réfléchitqu’en voyage tout devient accident, et, par conséquent, retard. Ilse remit à table, quoique, depuis longtemps déjà, il eût achevé sonrepas ; et, comme Oven, qui venait d’entrer pour desservir, leregardait étonné :
– Du vin, – demanda Gaston, – sentant à son tour lanécessité de se donner un maintien, comme Oven l’avait sentilui-même un quart d’heure auparavant.
Oven avait déjà eu le soin d’enlever la bouteille à peineentamée et qui lui appartenait de droit. Aussi, regardant sonmaître, qui ordinairement était fort sobre, d’un airstupéfait :
– Du vin ? répéta-t-il.
– Eh oui, dit Gaston impatient, du vin ! je veuxboire… Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
– Rien, monsieur, répondit Oven.
Et il alla jusqu’à la porte transmettre l’ordre de son maître àun garçon, qui apporta une seconde bouteille.
Gaston se versa un verre de vin, le but, et s’en versa unsecond.
Oven ouvrait de grands yeux ébahis.
Enfin, pensant qu’il était de son devoir et de son intérêt enmême temps, puisque cette seconde bouteille lui appartenait commela première, d’arrêter son maître sur la pente funeste où celui-ciparaissait s’aventurer :
– Monsieur, lui dit-il, j’ai ouï raconter que boire par lefroid saisit beaucoup un cavalier ; vous oubliez que nousavons encore une longue route à faire, et que, plus nousattendrons, plus il fera froid ; sans compter que, si noustardions encore beaucoup, nous pourrions bien ne plus trouver dechevaux à la poste.
Gaston était plongé dans ses pensées, et ne répondit point lemoindre mot à cette observation, si juste qu’elle fût.
– Je ferai observer à monsieur, continua Oven, qu’il esttrois heures bientôt, et que la nuit vient à quatre heures etdemie.
Cette persistance de son laquais étonna Gaston.
– Tu es bien pressé, Oven, lui dit-il ; aurais-turendez-vous avec ce voyageur qui t’a demandé son chemin ?
– Monsieur sait bien que cela est impossible, répondit Ovensans se déconcerter, puisque ce voyageur allait à Rennes, et quenous allons, nous, à Paris.
Cependant, sous le regard fixe de son maître, Oven ne puts’empêcher de rougir, et Gaston ouvrait la bouche pour lui faireune autre question, lorsque le bruit d’une voiture venant de Nantesse fit entendre. Gaston courut à la fenêtre : c’était lavoiture verte et noire.
À cette vue, Gaston oublia tout, et, laissant Oven se remettretout à son aise, il s’élança hors de l’appartement.
Alors ce fut le tour d’Oven d’aller voir à la fenêtre quelimportant objet avait pu causer cette diversion dans l’esprit deson maître. Il courut au balcon et vit la voiture verte et noirequi s’arrêtait. Un homme couvert d’une grosse cape descenditd’abord du siège et ouvrit la portière ; puis il vit descendreune jeune femme enveloppée d’une mante noire ; puis une sœuraugustine. Les deux dames, en annonçant qu’elles partiraient aprèsle repas, demandèrent une chambre particulière.
Mais, pour arriver à cette chambre particulière, il leur fallaittraverser la salle publique où Gaston, indifférent en apparence, setenait debout près du poêle. Un coup d’œil rapide mais significatiffut échangé entre Hélène et le chevalier : et, à la grandesatisfaction de Gaston, dans l’homme à la grosse cape qui étaitdescendu du siège, il reconnut le jardinier du couvent, celui-làmême dont il tenait la clef de la grille. C’était, dans lescirconstances où l’on se trouvait, un heureux et puissantauxiliaire.
Cependant Gaston, avec un calme qui faisait honneur à sapuissance sur lui-même, laissa repasser le jardinier sans l’arrêterau passage ; mais, comme celui-ci traversait la cour etentrait dans l’écurie, il le suivit, car il avait hâte del’interroger. Une dernière crainte lui restait : c’est que lejardinier fût venu jusqu’à Oudon seulement et s’apprêtât àretourner immédiatement au couvent.
Mais, aux premiers mots, Gaston fut rassuré : le jardinieraccompagnait les deux femmes jusqu’à Rambouillet, terme momentanédu voyage d’Hélène ; puis il ramenait au couvent de Clisson lasœur Thérèse, c’était le nom de l’augustine, que la supérieuren’avait pas voulu laisser exposée seule aux dangers d’une si longueroute.
À la fin de cette conversation, qui avait eu lieu sur le seuilde la porte de l’écurie, Gaston leva les yeux et vit, à son tour,Oven qui le regardait. Cette curiosité de son laquais luidéplut.
– Que faites-vous donc là ? demanda le chevalier.
– J’attends les ordres de monsieur, dit Oven.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’un laquais désœuvréregardât par une fenêtre. Gaston se contenta donc de froncer lesourcil.
– Connaissez-vous ce garçon ! demanda Gaston aujardinier.
– Monsieur Oven, votre domestique ? répondit celui-ci,étonné de la question ; sans doute, je le connais, puisquenous sommes du même pays.
– Tant pis ! murmura Gaston.
– Oh ! c’est un brave garçon que monsieur Oven, repritle jardinier.
– N’importe ! dit Gaston ; pas un mot d’Hélène,je vous prie.
Le jardinier le lui promit. D’ailleurs, il était, plus quepersonne, intéressé à garder le secret sur ses relations avec lechevalier. La découverte du prêt de la clef eût immédiatement étésuivie de la perte de sa place ; et c’est une place excellentepour un homme qui sait la faire valoir, que la place de jardinierd’un couvent d’augustines.
Gaston rentra alors dans la salle commune, où il trouva Oven quil’attendait. Il fallait l’éloigner de là : il lui ordonna deseller les chevaux.
Le jardinier avait, pendant ce temps, pressé les postillons, etl’on n’avait fait que dételer et ratteler. La voiture était doncprête à partir et n’attendait plus que les voyageuses, qui, aprèsun court et frugal repas, car on était en un jour d’abstinence,traversèrent de nouveau la salle. À la porte, les deux damestrouvèrent Gaston, la tête découverte, se tenant prêt à leur offrirla main. Ces politesses de la part des jeunes seigneurs étaientfort de mise, à cette époque, à l’égard des jeunes filles ;d’ailleurs, même pour l’augustine, Chanlay n’était pas tout à faitinconnu. Elle reçut donc ses soins sans trop faire la duègne, et leremercia même par un gracieux sourire. Il va sans dire qu’aprèsavoir offert la main à la sœur Thérèse, Gaston eut le droit del’offrir à Hélène. C’était là, comme on comprend bien, où il avaitvoulu en arriver.
– Monsieur, dit Oven derrière le chevalier, les chevauxsont prêts.
– C’est bien ! répondit Gaston, je prends un verre devin et je pars.
Gaston salua une dernière fois les deux dames ; le cochepartit, tandis que Gaston remontait dans sa chambre, et, au grandétonnement de son laquais, se faisait apporter une troisièmebouteille, car la seconde avait disparu comme la première. Il estvrai que, du contenu des trois bouteilles, Gaston n’avait pas bu,en tout, un verre et demi de vin.
Cette nouvelle station à sa table fit encore gagner à Gaston unquart d’heure ; après quoi, n’ayant plus aucun motif dedemeurer à Oudon, et presque aussi pressé maintenant qu’Oven de seremettre eu route, il remonta à cheval et partit.
Ils n’avaient pas fait un quart de lieue, qu’au détour du cheminet à cinquante pas devant eux, ils virent la voiture verte etnoire, qui, ayant rompu la glace qui la couvrait, était siprofondément enfoncée dans une ornière, que, malgré les efforts dujardinier, qui soulevait la roue, et les exhortations accompagnéesde coups de fouet que le postillon adressait aux chevaux, lavoiture restait stationnaire.
C’était un véritable coup du ciel que cet accident. Gaston nepouvait laisser deux femmes dans un pareil embarras, surtoutlorsque le jardinier, reconnaissant son pays Oven, qui ne l’avaitpas reconnu sous son capuchon, fit un appel à son obligeance. Lesdeux cavaliers mirent donc pied à terre ; et, comme la bonnesœur augustine avait grand’peur, on ouvrit la portière : lesdeux femmes descendirent sur la route, et alors, avec le secourspuissant de Gaston et d’Oven, la voiture sortit du mauvais pas oùelle s’était mise. Les deux dames reprirent leur route, et l’oncontinua le chemin.
Seulement la connaissance était faite, et elle commençait par unservice rendu, ce qui mettait le chevalier en excellenteposition ; la nuit s’avançait, et sœur Thérèse s’étaittimidement informée au chevalier s’il croyait la route sûre. Lapauvre augustine, qui n’était jamais sortie de son couvent, croyaitles grandes routes infestées de voleurs. Gaston s’était bien gardéde la rassurer tout à fait ; à cet endroit seulement, il luiavait dit que, comme il faisait la même route qu’elle, et commeelle devait même s’arrêter à Ancenis, lui et son domestiqueescorteraient la voiture d’ici-là. Cette offre, qu’elle avaitregardée comme on ne peut plus galante, et qu’elle avait acceptéesans hésitation aucune, avait tout à fait rassuré la bonne sœurThérèse.
Pendant toute cette petite comédie, Hélène avait jouéadmirablement son rôle, ce qui prouve qu’une jeune fille, si simpleet si naïve qu’elle soit, porte en elle-même son instinct dedissimulation, qui n’attend que le moment favorable pour sedévelopper.
On avait aussitôt continué la route vers Ancenis ; or,comme la route était étroite, raboteuse et glissante, que, de plus,la nuit était promptement venue, Gaston avait continué son cheminen se tenant près de la portière, ce qui avait donné toute facilitéà sœur Thérèse de lui adresser quelques questions. Elle avait alorsappris que le jeune homme s’appelait le chevalier de Livry, étaitfrère d’une des pensionnaires les plus chéries des augustines,laquelle, depuis trois ans, avait épousé Montlouis, et, forte decette connaissance, sœur Thérèse ne voyait plus aucun inconvénientà accepter l’escorte du chevalier, opinion sur laquelle Hélène segarda bien de la faire revenir.
On s’arrêta à Ancenis, comme la chose avait été convenued’avance. Gaston, toujours avec la même politesse, et aussi la mêmeretenue, offrit la main aux deux femmes pour les aider à descendrede voiture. Le jardinier avait confirmé tout ce que Gaston avaitdit de sa parenté avec mademoiselle de Livry, de sorte que la sœurThérèse n’avait aucun soupçon ; elle trouvait même cegentilhomme fort convenable et fort poli, parce qu’il nes’approchait et ne s’éloignait qu’avec de profondes révérences.
Aussi, le lendemain, fut-elle fort joyeuse, lorsqu’au moment demonter en voiture elle le trouva déjà en selle, avec son laquais,dans la cour de l’auberge. Il va sans dire que le chevalier mitaussitôt pied à terre, et, avec les révérences accoutumées, offritla main aux deux dames pour monter en voiture. En accomplissant cetacte, Hélène sentit que son amant lui glissait dans la main unpetit billet ; un coup d’œil de la jeune fille lui annonçaqu’il aurait le soir même la réponse.
La route était encore plus mauvaise que la veille, aussi, commepar cette circonstance le besoin d’aide était devenu encore plusgrand, Gaston ne quittait pas d’un seul instant la voiture ; àchaque instant la roue s’enfonçait dans une ornière : tantôtil fallait prêter main-forte au postillon et au jardinier ;tantôt c’était une montée qui était trop rude, et il fallait queles dames descendissent ; aussi la pauvre augustine ne savaitcomment remercier Gaston.
– Mon Dieu ! disait-elle à chaque instant à Hélène,que serions-nous devenues, si Dieu n’avait envoyé à notre secoursce bon et excellent gentilhomme ?
Le soir, un peu avant d’arriver à Angers, Gaston demanda à cesdames quelle était l’auberge à laquelle elles comptaient descendre.L’augustine consulta un petit carnet sur lequel étaient écritesd’avance les différentes étapes qu’elles devaient faire, etrépondit qu’elle s’arrêteraient à la Hersed’Or. C’était par hasard aussi dans cet hôtel que logeaitle chevalier ; aussi envoya-t-il d’avance Oven pour retenirles logements.
En arrivant, Gaston eut son petit billet, qu’Hélène avait écritpendant le dîner, et qu’elle lui remit en descendant de carrosse.Hélas ! les pauvres enfants avaient déjà oublié tout ce quiavait été dit de part et d’autre pendant la nuit de l’entrevue à lafenêtre ; ils parlaient de leur amour comme s’il devait durersans cesse, et de leur bonheur comme s’il n’avait pas pour terme leterme même du voyage.
Quant à Gaston, il lut ce billet avec une profondetristesse ; lui ne se faisait pas illusion ; lui voyaitl’avenir comme il était réellement, c’est-à-dire désespéré. Liécomme il l’était par son serment à une conjuration, envoyé à Parispour accomplir une mission terrible, il prenait la joie qui luiarrivait comme un sursis au malheur ; mais le malheur étaittoujours là au bout de cette joie, menaçant et terrible.
Cependant il y avait des moments de la journée où tout celas’oubliait, c’étaient ceux où Gaston côtoyait la voiture ou donnaitle bras à Hélène pour gravir quelque côte ; c’étaient alorsdes regards si tendres échangés par les deux amants, que le cœurleur en fondait de bonheur ; c’étaient des mots compris d’euxseulement, et qui étaient des promesses d’amour éternel ;c’étaient des sourires célestes, qui, pour un instant, ouvraient leciel au pauvre chevalier. À chaque instant, la jeune fille passaitsa charmante tête par la portière, comme pour admirer la montagneou la vallée ; mais Gaston savait bien que c’était lui seulque son amie regardait, et que les montagnes et les vallées, sipittoresques qu’elles fussent, n’eussent point donné à ses yeux unesi adorable langueur.
La connaissance arrivée au point où elle en était, Gaston avaitmille motifs pour ne pas quitter la voiture, et il en profitalargement ; c’étaient, pour ce malheureux, à la fois lespremières et les dernières belles lueurs de sa vie. Il admirait,avec un sentiment d’amère révolte contre son destin, comment, engoûtant pour la première fois le bonheur, il allait en être àjamais privé ; il oubliait que c’était lui-même qui s’étaitlancé dans cette conspiration, qui maintenant l’enveloppait,l’étreignait de tous côtés, le forçait de suivre un chemin qui leconduirait à l’exil ou à l’échafaud, tandis que, s’embranchant avecce chemin, il en découvrait un autre riant et joyeux, qui l’eûtmené tout droit et sans secousse au bonheur. Il est vrai que,lorsqu’il s’était jeté dans cette conjuration fatale, il neconnaissait pas Hélène, et se croyait seul et isolé dans le monde.Le pauvre insensé, à vingt-deux ans, il avait cru que ce monde luiavait à tout jamais refusé ses joies, et l’avait impitoyablementdéshérité de ses plaisirs ! Un jour, il avait rencontréHélène, et, de ce moment, le monde lui était apparu comme il étaitvéritablement, c’est-à-dire plein de promesses pour qui saitattendre, plein de récompenses pour qui sait les mériter ;mais il était trop tard, Gaston était déjà entré dans une voie quine lui laissait pas la possibilité du retour : il fallaitaller en avant sans cesse, et atteindre, quel qu’il fût, le butheureux ou fatal, mais à coup sûr sanglant, vers lequel ilmarchait.
Aussi, dans ces derniers instants qui lui étaient donnés, rienn’échappait au pauvre chevalier, ni un serrement de main, ni un motdes lèvres, ni un soupir du cœur, ni le contact des pieds sous latable de l’auberge, ni le frôlement de la robe de laine, quieffleurait son visage lorsque Hélène montait en voiture, ni ladouce pression de son corps lorsqu’elle en descendait.
Dans tout ceci, comme on le pense bien, Oven était oublié, etles soupçons qui étaient venus à l’esprit de Gaston dans unemauvaise disposition d’humeur s’étaient envolés comme ces sombresoiseaux de la nuit qui disparaissent quand vient le soleil. Gastonn’avait donc pas vu que, d’Oudon au Mans, Oven avait causé encoreavec deux autres cavaliers pareils à celui qu’il avait vus partirle premier soir, et qui, comme celui-ci, reprenaient tous la routede Paris.
Mais Oven, qui n’était pas amoureux, ne perdait rien, lui, de cequi se passait entre Gaston et Hélène.
Cependant, à mesure qu’ils avançaient, Gaston devenait plussombre, car ce n’était plus par jour qu’il comptait, mais parheure ; déjà, depuis une semaine, on était en chemin, et, silentement qu’on eût marché, il fallait toujours finir par arriver.Aussi, lorsqu’en arrivant à Chartres, l’aubergiste, interrogé parsœur Thérèse, répondit de sa bonne grosse voix indifférente« Demain, en vous pressant un peu, vous pourrez atteindreRambouillet ; » il sembla à Gaston que c’était comme s’ileût dit « Demain vous serez séparés pour toujours. »
Hélène vit l’impression profonde que ces quelques mots, firentsur Gaston ; il devint si pâle, qu’elle fit un pas vers lui endemandant s’il se trouvait indisposé ; mais Gaston la rassuraavec un sourire, et tout fut dit.
Cependant Hélène avait ses doutes au fond du cœur. Hélas !la pauvre enfant aimait comme aiment les femmes quand elles aiment,c’est-à-dire avec la force ou plutôt avec la faiblesse de toutsacrifier à leur amour ; elle ne comprenait pas comment lechevalier, qui était un homme, ne trouvait pas quelque moyen decombattre cette injuste volonté du destin qui les séparait. Si bienque fussent fermées les portes du couvent à ces livres,pervertisseurs de la jeunesse, qu’on appelle des romans, il s’étaitbien glissé jusqu’à elle quelques volumes dépareillés dela Clélie ou du GrandCyrus, et elle avait vu comment les chevaliers et lesdemoiselles de l’ancien temps se tiraient d’affaires en pareil cas,c’est-à-dire en fuyant leurs persécuteurs, et en cherchant quelquevénérable ermite qui les mariait bel et bien devant une croix debois et un autel de pierre ; encore fallait-il souvent, pourarracher la jeune fille aux persécuteurs, séduire des gardiens,renverser des murailles, pourfendre des enchanteurs ou des génies,ce qui n’était pas chose facile et qui cependant s’accomplissaittoujours à la plus grande gloire de l’amant aimé. Or, rien de toutcela n’était à faire, ni gardiens à séduire, que la pauvresœur ; nulle muraille à renverser, puisqu’on n’avait qu’uneportière à ouvrir, aucun enchanteur ni géant à pourfendre, exceptéle jardinier, qui ne paraissait pas bien redoutable, et qui,d’ailleurs, s’il fallait en croire l’histoire de la clef de lagrille, était d’avance dans les intérêts du chevalier.
Hélène ne comprenait donc pas cette soumission passive auxdécrets de la Providence, et elle s’avouait à elle-même qu’elle eûtvoulu voir faire quelque chose au chevalier pour lutter contreeux.
Mais Hélène était injuste envers Gaston : les mêmes idées,à lui aussi, lui passaient par la tête, et, il faut l’avouer, letourmentaient cruellement. Il devinait, aux regards de la jeunefille, qu’il n’avait qu’un mot à dire pour qu’elle le suivît aubout du monde ; il avait de l’or plein sa valise : unsoir, au lieu de se coucher, Hélène pourrait descendre ; tousdeux alors n’avaient qu’à monter dans une vraie chaise traînée parde vrais chevaux de poste, et marcher comme on a marché de touttemps en payant bien : en deux jours, ils étaient au delà dela frontière, hors de toute poursuite, libres et heureux, non paspour une heure, pour un mois, pour un an, mais pour toujours.
Oui, mais il y avait un mot qui s’opposait à tout cela, unsimple assemblage de lettres, représentant un sens aux yeux decertains hommes, n’ayant aucune valeur auprès de certainsautres ; ce mot, c’était le mothonneur.
Gaston avait engagé sa parole vis-à-vis de quatre hommesd’honneur comme lui : ces hommes s’appelaient : dePontcalec, de Montlouis, du Couëdic et Talhouët ; il étaitdéshonoré s’il ne la tenait pas.
Aussi le chevalier était-il bien décidé à subir son malheur danstoute son étendue, mais à tenir sa parole ; il est vrai qu’àchaque fois qu’il remportait cette victoire sur lui-même unedouleur poignante lui déchirait le cœur.
C’était pendant un de ces combats qu’Hélène avait jeté sur luiun regard, et c’est au moment où il venait de remporter une de cesvictoires qu’il pâlit si fort qu’elle crut qu’il allait mourir.
Aussi s’attendait-elle bien positivement à ce que, le soir,Gaston agirait, ou du moins parlerait, car cette soirée était ladernière ; mais, à son grand étonnement, Gaston ne parla nin’agit ; aussi Hélène se coucha-t-elle le cœur serré et leslarmes aux yeux, convaincue qu’elle n’était point aimée comme elleaimait.
Elle se trompait fort, car cette nuit-là Gaston ne se coucha pasdu tout, et le jour le retrouva plus pâle et plus désespéré quejamais.
De Chartres, où la nuit, comme nous l’avons dit, s’était passéelugubre et pleine de larmes pour les deux amants, on partit lematin pour Rambouillet, route de Gaston, destination d’Hélène. ÀChartres, Oven avait encore causé avec un de ces cavaliers vêtus degris, qui semblaient des sentinelles posées sur la route, et plusjoyeux que jamais de se trouver si proche de Paris, qu’il désiraittant voir, il hâtait la marche du cortège.
On déjeuna dans un village ; le déjeuner fut silencieux.L’augustine songeait que le soir elle reprendrait la route de soncher couvent ; Hélène songeait que, Gaston se décidât-ilmaintenant, il était trop tard pour agir ; Gaston songeaitque, le soir même, il allait abandonner la douce compagnie de cettefemme aimée pour la terrible société d’hommes mystérieux etinconnus auxquels une œuvre fatale devait le lier à jamais.
Vers trois heures de l’après-midi, on arriva à une montée sirapide qu’il fallut mettre pied à terre ; Gaston offrit sonbras à Hélène, l’augustine prit celui du jardinier, et l’on gravitla pente. Les deux amants marchaient donc côte à côte ; leurscœurs débordaient ; Hélène, silencieuse, sentait les larmescouler le long de ses joues, Gaston sentait sa poitrine chargéed’un poids énorme, car lui ne pleurait pas, non que l’envie lui enmanquât, mais parce que, sous prétexte qu’il était un homme, iln’osait pleurer.
Ils arrivèrent au haut de la montée les premiers, et bien avantla vieille augustine ; et là, tout à coup, devant eux, àl’horizon, ils virent se dresser un clocher, et, autour de ceclocher, bon nombre de maisons qui se groupaient comme font desbrebis autour de leur berger.
C’était Rambouillet ; personne ne le leur dit, etcependant, en même temps et du même coup, tous deux ledevinèrent.
Gaston, quoique le plus oppressé, rompit le premier lesilence.
– Là-bas, dit-il en étendant la main vers ces clochers etces maisons, là-bas nos destinées vont se séparer peut-être pourjamais ; oh ! je vous en conjure, Hélène, conservez mamémoire, et, quelque événement qui arrive, ne la maudissezjamais.
– Vous ne me parlez jamais que de choses désespérées monami, dit Hélène ; j’ai besoin de courage, et, au lieu de m’endonner, vous me brisez le cœur. N’avez-vous donc rien à me dire,mon Dieu ! qui me fasse enfin un peu de joie ? Le présentest terrible, je le sais bien ; mais l’avenir est donc aussiterrible que le présent ? Enfin, l’avenir, c’est beaucoupd’années pour nous, et, par conséquent, beaucoup d’espoir. Noussommes jeunes, nous nous aimons ; n’y a-t-il donc pas moyen delutter contre la mauvaise destinée du moment ? Oh !tenez, Gaston, je sens en moi une force immense, et si vous medisiez… Mais, tenez, je suis insensée ; c’est moi qui souffreet c’est moi qui console.
– Je vous comprends, Hélène répondit Gaston en secouant latête, vous me demandez une promesse, rien qu’une promesse, n’est-cepas ? Eh bien voyez si je suis malheureux : je ne puispromettre ! Vous me demandez d’espérer, je désespère. Sij’avais seulement, je ne dirai pas vingt ans, dix ans, mais uneannée à moi, je vous l’offrirais, Hélène, et me regarderais commeun homme heureux ; mais il n’en est pas ainsi : du momentoù je vous quitte, vous me perdez et je vous perds ; à partirde demain matin, je ne m’appartiens plus.
– Malheureuse ! s’écria Hélène prenant les mots à lalettre ; m’auriez-vous trompée en me disant que vousm’aimiez ? Seriez-vous fiancé à une autre femme ?
– Pauvre amie, dit Gaston, sur ce point, au moins, je puisvous rassurer ; je n’ai pas d’autre amour que vous, je n’aipas d’autre fiancée que vous.
– Eh bien ! mais alors nous pouvons donc être encoreheureux, Gaston ; si j’obtenais de ma nouvelle famille qu’ellevous regardât comme mon mari ?
– Hélène, ne voyez-vous pas que chacune de vos paroles mebrise le cœur ?
– Mais, au moins, dites-moi quelque chose.
– Hélène, il est des devoirs auxquels on ne peut sesoustraire, des liens qu’on ne peut rompre !
– Je n’en connais pas ! s’écria la jeune fille. On mepromet une famille, de la richesse, un nom ; eh bien, dites unmot, Gaston ; dites-le, et je vous préfère à tout. Pourquoidonc vous, de votre côté, n’en feriez-vous pas autant ?
Gaston baissa la tête et ne répondit point. En ce momentl’augustine les rejoignit. La nuit commençait à tomber, aussi nevit-elle pas le visage bouleversé des deux jeunes gens.
Les femmes remontèrent en voiture, le jardinier se hissa sur sonsiége, et Gaston et Oven se remirent en selle ; puis oncontinua la route vers Rambouillet.
À une lieue de la ville, l’augustine appela elle-même Gaston,lequel se rapprocha davantage encore de la portière.
C’était pour lui faire observer que peut-être on viendraitau-devant d’Hélène, et que des visages étrangers, surtout desvisages d’hommes, seraient déplacés dans cette entrevue. Gastonavait aussi songé à cette circonstance, mais il n’avait pas eu lecourage d’en parler. Il s’approcha donc encore d’un pas. Hélèneattendait et espérait. Qu’attendait-elle et qu’espérait-elle ?elle l’ignorait elle-même.
Que la douleur porterait Gaston à quelque extrémité ; maisGaston se contenta de s’incliner profondément, remercia les damesd’avoir permis qu’il leur fît compagnie, et fit mine des’éloigner.
Hélène n’était pas une femme ordinaire ; elle vit, à l’airde Gaston, qu’il partait la mort dans le cœur.
– Est-ce adieu, ou est-ce au revoir ? dit-ellehardiment.
Le jeune homme se rapprocha tout palpitant.
– Au revoir ! dit-il, si vous me faites cethonneur.
Et il s’éloigna au grand trot.
Gaston s’était éloigné sans dire un seul mot sur l’adresse oùl’on se reverrait, ni sur les moyens de se revoir ; maisHélène pensa bien que c’était l’affaire d’un homme de s’occuper detout cela ; elle le suivit seulement des yeux jusqu’à ce qu’ileût disparu dans la nuit ; un quart d’heure après, elle entradans Rambouillet.
Alors l’augustine tira un papier de sa large poche, et lut, à lalueur du falot placé près de la portière, l’adressesuivante :
« Madame Desroches, hôtel du Tigreroyal. »
L’augustine transmit aussitôt les renseignements au postillon,et, dix minutes après, la voiture s’arrêtait à l’adressedésignée.
Aussitôt une femme qui attendait dans une chambre de l’hôtel quis’ouvrait sous la grande porte, sortit avec précipitation, s’avançavers la voiture, et, avec une révérence respectueuse, aida lesdames à sortir de leur chaise ; elle les guida ensuite pendantquelques pas dans une allée sombre, précédée d’un valet qui portaitdeux lanternes peintes.
Une porte s’ouvrit sur un vestibule de belle apparence, madameDesroches s’effaça, fit monter devant elle Hélène et sœur Thérèse,et les deux voyageuses, au bout de cinq minutes, se trouvèrentassises sur un sofa moelleux en face d’un feu clair etpétillant.
La chambre dans laquelle on se trouvait était belle, grande etmeublée avec recherche : le goût de l’époque, encore assezsévère, car on n’avait pas atteint le temps capricieux que nousavons baptisé du nom de rococo, s’y faisait sentir de touscôtés ; quant à l’architecture, elle appartenait au styletriste et majestueux du grand règne ; d’immenses glaces, avecleurs cadres dorés, s’élevaient au-dessus et en face de lacheminée, un lustre à girandoles dorées pendait au plafond, et deslions dorés servaient de garde-feu.
Dans ce salon, il y avait quatre portes.
La première était celle par laquelle on était entré.
La seconde conduisait à la salle à manger, qui se trouvait touteéclairée, toute chauffée et toute servie.
La troisième donnait dans une chambre à coucher, fort décemmentgarnie.
La quatrième était fermée, et ne s’ouvrit point.
Hélène admirait, sans s’étonner, toutes les magnificences, commeaussi le silence des valets, leur air calme et respectueux, sidifférent des joyeuses faces des hôteliers empressés qu’on avaitvus sur la route ; quant à l’augustine, elle marmottaitson Benedicite en convoitant le souper fumantsur la table, se félicitant tout bas que l’on ne fût pas dans unjour maigre.
Au bout d’un instant, madame Desroches, qui avait accompagné lesdeux voyageuses dans le salon, et qui ensuite les avait laisséesseules, rentra une seconde fois, et, s’approchant de l’augustine,lui remit une lettre que celle-ci ouvrit avec le plus grandempressement.
La lettre contenait l’avis suivant :
« La sœur Thérèse pourra passer la nuit à Rambouillet, ourepartir ce soir même à son gré ; elle recevra deux centslouis, gratification offerte par Hélène à son cher couvent, etabandonnera sa pensionnaire aux soins de madame Desroches, honoréede la confiance des parents d’Hélène. »
Au bas de cette lettre et en place de signature, était unchiffre que la sœur rapprocha d’un cachet imprimé sur une lettrequ’elle apportait de Clisson. Lorsque l’identité futconstatée :
– Allons, dit-elle, chère enfant, nous allons nous quitteraprès le souper.
– Comment, déjà ! s’écria Hélène, qui se rattachaitpar sœur Thérèse seulement à sa vie passée.
– Oui, mon enfant ; on m’offre bien, il est vrai, decoucher ici ; mais j’aime mieux, je vous le dis, repartir cesoir même, car j’ai grande hâte de rejoindre notre bonne maison deBretagne, où j’ai toutes mes habitudes et où rien ne manquera à majoie, sinon que vous n’y serez plus, ma chère enfant.
Hélène jeta, en pleurant, ses bras au cou de la bonnesœur : elle se rappelait sa jeunesse passée si doucement aumilieu de ces compagnes toutes dévouées à elle, soit que le respectleur eût été recommandé par la supérieure, soit qu’elle-même eût suse faire chérir, par un de ces miracles de la pensée que la sciencen’expliquera jamais ; les vieilles charmilles, le beau lac,les cloches augustines, lui revinrent à la mémoire, et toute cetteexistence, qu’elle regardait déjà comme un rêve perdu, repassajoyeuse et vivante devant ses yeux fermés.
La bonne sœur Thérèse, de son côté, pleurait à chaudes larmes,et cet événement inattendu lui avait si bien coupé l’appétit,qu’elle se relevait déjà pour partir sans avoir mangé, lorsquemadame Desroches rappela aux deux femmes que le souper était servi,et fit observer à sœur Thérèse que, si elle voyageait, commec’était son intention, toute la nuit, elle ne trouverait aucuneauberge ouverte, et, par conséquent, rien à manger jusqu’aulendemain matin ; elle l’invitait donc à prendre quelquechose, ou tout au moins à faire ses provisions.
Sœur Thérèse, convaincue par ce raisonnement plein de logique,se décida enfin à se mettre à table, et pria tant Hélène de luitenir compagnie, que celle-ci s’assit devant elle, mais sansqu’elle pût se décider à rien prendre. Quant à la religieuse, ellemangea à la hâte quelques fruits et but un demi verre de vind’Espagne, puis elle se leva et embrassa encore une fois Hélène,qui voulait l’accompagner au moins jusqu’à sa voiture, mais àlaquelle madame Desroches fit observer que, l’aubergedu Tigre royal étant pleine d’étrangers, ilserait inconvenant qu’elle quittât sa chambre et s’exposât à êtrevue.
Hélène, alors, demanda à revoir le jardinier qui leur avaitservi d’escorte ; le pauvre homme avait sollicité la faveur dedire adieu à la pensionnaire, mais il va sans dire qu’on s’étaitpeu préoccupé de ses sentimentales réclamations. Cependant, à peinemadame Desroches entendit-elle Hélène exprimer un désir en harmonieavec le sien, qu’elle le fit monter à son tour, et qu’il lui futpermis de voir encore une fois celle dont il croyait bien seséparer pour toujours.
Dans les moments suprêmes, et Hélène était arrivée à un de cesmoments, tous les objets ou toutes les personnes que l’on quittegrandissent et se rattachent au cœur ; aussi cette religieuseet ce pauvre jardinier étaient-ils devenus des amis pourelle ; elle eut donc toutes les peines du monde à les quitter,les rappelant au moment où ils allaient sortir, recommandant àl’une ses amies et à l’autre ses fleurs ; puis, au milieu detout cela, lui jetant quelques regards de remercîment qui avaientrapport à la clef de la grille.
Puis, comme madame Desroches vit qu’Hélène cherchait, maisinutilement, dans sa poche, car le peu d’argent qu’elle avait,était enfermé au fond de sa malle :
– Mademoiselle, lui demanda-t-elle, aurait-elle besoin dequelque chose ?
– Oui, dit Hélène, j’aurais voulu laisser un souvenir à cebrave homme.
Alors madame Desroches remit vingt-cinq louis à Hélène, qui,sans les compter, les glissa dans la main du jardinier, dont, àcette marque de générosité inattendue, les cris et les larmesredoublèrent.
Enfin il fallut se quitter ; la porte se referma sur eux.Hélène courut à la fenêtre : les volets étaient fermés, etl’on ne pouvait voir dans la rue ; Hélène écouta : uninstant après elle entendit le roulement d’une voiture ; ceroulement s’éloigna peu à peu et s’éteignit. En cessant del’entendre, Hélène tomba dans un fauteuil.
Alors madame Desroches s’approcha et fit observer à la jeunefille qu’elle s’était bien assise à table, mais qu’elle n’avaitrien pris. Hélène consentit à souper, non pas qu’elle eût faim,mais espérant avoir, le soir même, des nouvelles de Gaston, ellechercha à gagner du temps.
Elle se mit donc à table, invitant madame Desroches à en faireautant ; mais ce ne fut que sur les prières réitérées d’Hélèneque sa nouvelle dame de compagnie y consentit. Cependant, quellesque fussent les instances de la jeune fille, elle ne voulut pointmanger et se contenta de la servir.
Le souper terminé, madame Desroches marcha devant Hélène, et,lui montrant sa chambre à coucher, lui dit :
– Maintenant, mademoiselle, vous sonnerez, quand il vousplaira, pour appeler une femme de chambre qui se tient à vosordres, car vous saurez que, ce soir même, vous recevrezprobablement une visite.
– Une visite ! s’écria Hélène en interrompant madameDesroches.
– Oui, mademoiselle, reprit celle-ci, une visite de l’un devos parents.
– Et le parent est-il celui qui veille sur moi ?
– Depuis votre naissance, mademoiselle.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria Hélène en mettant lamain sur son cœur ; et vous dites qu’il va venir ?
– Je le crois, car il a grande hâte de vous connaître.
– Oh ! murmura Hélène ; oh ! il me sembleque je vais me trouver mal.
Madame Desroches courut à elle, et la soutint entre sesbras.
– Éprouvez-vous donc tant de frayeur, lui dit-elle, à voustrouver près de quelqu’un qui vous aime ?
– Ce n’est pas de la frayeur, dit Hélène, c’est dusaisissement ; je n’étais pas prévenue que ce serait ce soir,et cette nouvelle si importante, et que cependant vous m’aveztransmise sans ménagement, m’a tout étourdie.
– Mais ce n’est pas le tout, continua madame Desroches,cette personne est forcée de s’entourer du plus grand mystère.
– Et pourquoi cela ?
– Il m’est défendu de répondre à cette question,mademoiselle.
– Mon Dieu ! mais que signifient donc de pareillesprécautions vis-à-vis d’une pauvre orpheline comme moi ?
– Elles sont nécessaires, croyez-le bien.
– Mais enfin, en quoi consistent-elles ?
– D’abord vous ne pouvez voir le visage de cettepersonne : car, si par hasard vous la rencontriez plus tard,elle ne doit pas être reconnue de vous.
– Alors cette personne viendra donc masquée ?
– Non, mademoiselle ; mais on éteindra toutes leslumières.
– Et alors nous serons dans l’obscurité ?
– Oui.
– Mais vous resterez avec moi, n’est-ce pas, madameDesroches ?
– Non, mademoiselle, cela m’est expressément défendu.
– Par qui ?
– Par la personne qui doit vous venir voir.
– Mais cette personne, vous lui devez donc l’obéissanceabsolue ?
– Je lui dois plus que cela, mademoiselle : je luidois le plus profond respect.
– La personne qui viendra est donc de qualité ?
– C’est un des plus grands seigneurs de France.
– Et ce grand seigneur est mon parent ?
– Le plus proche.
– Au nom du ciel, madame Desroches, ne me laissez pas danscette incertitude sur ce point.
– J’ai déjà eu l’honneur de vous dire, mademoiselle, qu’ily avait certaines questions auxquelles il m’était expressémentdéfendu de répondre.
Et madame Desroches fit un pas pour se retirer.
– Vous me quittez ? s’écria Hélène.
– Je vous laisse à votre toilette.
– Mais, madame…
Madame Desroches fit alors une profonde révérence pleine decérémonie et de respect, et sortit, à reculons, en fermant la portede la chambre après elle.
Pendant que les choses que nous venons de raconter se passaientdans le pavillon de l’hôtel du Tigre royal, dans unechambre de l’hôtel même, un homme assis près d’un grand feusecouait ses bottes couvertes de neige et détachait les cordonsd’un large portefeuille.
Cet homme était vêtu d’un costume de piqueur, à la livrée dechasse de la maison d’Orléans : habit rouge et argenté,culottes de peau, longues bottes, chapeau à trois cornes galonnéd’argent ; l’œil vif, le nez long, pointu etbourgeonnant ; le front bombé et plein d’une franchise quedémentaient ses lèvres minces et serrées. Il feuilletait avec soin,sur une table posée devant lui, les papiers dont le portefeuilleétait gonflé.
Cet homme, par une habitude qui lui était particulière, parlaittout seul, ou plutôt marmottait entre ses dents des phrases qu’ilinterrompait par des exclamations et des jurements qui semblaientmoins appartenir au sens des paroles qu’il prononçait qu’à d’autrespensées qui lui traversaient instantanément l’esprit.
– Allons, allons, disait-il, monsieur de Montaran ne m’apoint trompé, et voilà mes Bretons à la besogne. Mais commentdiable est-il venu à si petites journées ? Parti le 11, àmidi ; arrivé le 21, à six heures du soir, seulement.Hum ! cela me cache probablement quelque nouveau mystère queva m’éclaircir le garçon que m’a recommandé monsieur de Montaran,et avec lequel mes gens se sont mis en rapport tout le long de laroute. – Holà ! quelqu’un.
Et, en même temps, l’homme à l’habit rouge agita une sonnetted’argent : un de ses coureurs, vêtus de gris, que nous avonsremarqués sur la route de Nantes, parut et salua.
– Ah ! c’est vous, Tapin, dit l’homme à l’habitrouge.
– Oui, monseigneur ; l’affaire étant importante, j’aivoulu venir en personne.
– Vous avez interrogé les hommes que vous aviez placés surla route ?
– Oui, monseigneur ; mais ils ne savent rien, que lesdifférentes étapes qui ont été successivement faites par notreconspirateur ; c’est, au reste, tout ce qu’on les avaitchargés d’apprendre.
– Oui, je vais tâcher d’en savoir davantage par ledomestique. Quel homme est-ce ?
– Mais, un de ces niais malins, moitié Normand, moitiéBreton ; une mauvaise pratique, en somme.
– Que fait-il en ce moment ?
– Il sert le souper de son maître.
– Qu’on a placé, comme je l’ai dit, dans une chambre aurez-de-chaussée ?
– Oui, monseigneur.
– Dans une chambre sans rideaux ?
– Oui, monseigneur.
– Et vous avez fait un trou au contre-vent ?
– Oui, monseigneur.
– Bien ; envoyez-moi ce valet, et tenez-vous toujoursprêt à portée de la main.
– Je suis là.
– À merveille.
L’homme à l’habit rouge tira de son gousset une montre de prixqu’il consulta.
– Huit heures et demie, dit-il ; à cette heure,monseigneur est de retour de Saint-Germain et demande Dubois. Or,comme on lui dit que Dubois n’y est pas, il se frotte les mains ets’apprête à faire quelque folie. Frottez-vous les mains,monseigneur, et faites votre escapade à loisir. Ce n’est pas àParis qu’est le danger, c’est ici. Ah ! nous verrons si cettefois vous vous moquerez encore de ma police secrète. Ah !voici notre homme.
En effet, en ce moment, M. Tapin introduisit Oven.
– Voici la personne demandée, dit-il.
Et, fermant la porte, il se retira aussitôt.
Oven resta debout et tremblant à la porte, tandis que Dubois,enveloppé dans un grand manteau qui ne laissait voir que le haut desa tête, fixait sur lui ses yeux de chat-tigre.
– Approche, mon ami, dit Dubois.
Malgré la cordialité de cette invitation, elle était faite d’unevoix si stridente, qu’Oven eût fort désiré être, pour le moment, àcent lieues de cet homme, qui le regardait d’une si étrangefaçon.
– Eh bien, dit Dubois, voyant qu’il ne bougeait non plusqu’une souche, ne m’as-tu pas entendu, maraud ?
– Si fait, monseigneur, dit Oven.
– Alors, pourquoi n’obéis-tu pas ?
– Je ne croyais pas que c’était à moi que vous faisiez cethonneur, de me dire de m’approcher.
Et Oven fit quelques pas vers la table.
– Tu as reçu cinquante louis pour me dire la vérité ?continua Dubois.
– Pardon, monseigneur, répondit Oven, à qui cetteinterrogation presque affirmative rendit une partie de sahardiesse, je ne les ai pas reçus… on me les a promis.
Dubois tira une poignée d’or de sa poche, compta cinquantelouis, et en fit une pile qu’il posa sur la table, où elle demeuratremblante et inclinée.
Oven regarda cette pile d’or avec une expression qu’on eût cruétrangère à ce regard terne et voilé.
– Bon ! dit Dubois, il est avare.
C’est qu’en effet ces cinquante louis avaient toujours paru àOven féeriques et invraisemblables ; il avait trahi son maîtresans les espérer, rien qu’en les désirant ; et, cependant, lescinquante louis promis étaient là, devant ses yeux.
– Est-ce que je puis les prendre ? demanda Oven enétendant la main vers la pile d’or.
– Un instant, dit Dubois, qui s’amusait à exciter cettecupidité que l’homme des villes eût cachée sans doute, mais que lepaysan montrait à découvert un instant ; nous allons faire unmarché.
– Lequel ? dit Oven.
– Voilà les cinquante louis promis.
– Je les vois bien, dit Oven en passant sa langue sur seslèvres comme fait un chien alléché.
– À chaque réponse que tu feras à mes questions, si laréponse est importante, j’ajoute dix louis, si elle est ridicule etstupide, j’en ôte dix.
Oven ouvrit de grands yeux ; le marché lui paraissaitévidemment arbitraire.
– Maintenant causons, dit Dubois ; d’oùviens-tu ?
– De Nantes, en droite ligne.
– Avec qui ?
– Avec M. le chevalier Gaston de Chanlay.
Cet interrogatoire se composant évidemment de questionspréparatoires, la pile restait la même.
– Attention ! dit Dubois en allongeant sa main maigreà la portée des louis.
– J’écoute de toutes mes oreilles, répondit Oven.
– Ton maître voyage-t-il sous son nom ?
– Il est parti sous son nom, mais il en a pris un autre enroute.
– Lequel ?
– Le nom de M. de Livry.
Dubois ajouta dix louis ; mais, comme ils ne pouvaienttenir sur la pile déjà trop haute, il en forma une seconde qu’ilplaça près de la première.
Oven jeta un cri de joie.
– Oh ! oh ! dit Dubois, ne te réjouis pas encore,nous ne sommes pas au bout. Attention. Y a-t-il unM. de Livry, à Nantes ?
– Non, monseigneur ; mais il y a une demoiselle deLivry.
– Qu’est-ce que cette demoiselle ?
– La femme de M. de Montlouis, un ami intime demon maître.
– Bon ! dit Dubois en ajoutant dix louis ; et quefaisait ton maître à Nantes ?
– Il faisait ce que font les jeunes seigneurs : ilchassait, il faisait des armes, il allait au bal.
Dubois retira dix louis. Oven sentit un frisson qui lui couraitpar tout le corps.
– Attendez donc, attendez donc ! dit-il ; ilfaisait encore autre chose.
– Ah ! voyons, dit Dubois, que faisait-il ?
– Il sortait la nuit une ou deux fois par semaine, quittantla maison à huit heures du soir, et ne rentrant d’habitude qu’àtrois ou quatre heures du matin.
– Bon ! fit Dubois ; et où allait-il ?
– Ça, je n’en sais rien, répondit Oven.
Dubois garda les dix louis dans sa main.
– Et depuis son départ, continua Dubois, qu’a-t-ilfait ?
– Il a passé par Oudon, par Ancenis, par le Mans, parNogent et par Chartres.
Dubois allongea la main, et, de ses doigts pointus, pinça dixautres louis.
Oven poussa un cri de sourde douleur.
– Et, en route, demanda Dubois, n’a-t-il fait connaissanceavec personne ?
– Avec une jeune pensionnaire des augustines de Clisson,laquelle voyageait avec une sœur du couvent, nommée sœurThérèse.
– Et comment appelait-on cette pensionnaire ?
– Mademoiselle Hélène de Chaverny.
– Hélène ! le nom promet ; et, sans doute, cettebelle Hélène est la maîtresse de ton maître ?
– Dame ! moi, je n’en sais rien, répondit Oven ;vous comprenez qu’il ne me l’a pas dit.
– Il est plein d’esprit ! dit Dubois en attaquant lapile, et en retranchant dix louis des cinquante.
Une sueur froide coulait sur le front d’Oven. Quatre réponsescomme celle-là, et il avait trahi son maître pour rien.
– Et ces dames vont à Paris avec lui ? continuaDubois.
– Non, monsieur, elles s’arrêtent à Rambouillet.
– Ah ! fit Dubois.
L’exclamation parut de bonne augure à Oven.
– Et même, continua-t-il, la bonne sœur Thérèse est déjàrepartie.
– Allons, dit Dubois, tout ceci n’est pas d’une grandeimportance ; mais il ne faut pas décourager lescommençants.
Et il ajouta dix louis à la pile.
– De sorte, reprit Dubois, que la jeune fille est restéeseule ?
– Non pas, dit Oven.
– Comment ! non pas ?
– Une dame de Paris l’attendait.
– Une dame de Paris ?
– Oui.
– Sais-tu son nom ?
– J’ai entendu sœur Thérèse l’appeler madame Desroches.
– Madame Desroches ! s’écria Dubois ; et ilrecommença une autre pile de louis ; tu dis madameDesroches ?
– Oui, reprit Oven rayonnant.
– Tu en es sûr ?
– Pardieu ! si j’en suis sûr ; à preuve que c’estune femme grande, maigre, jaune.
Dubois ajouta dix louis. Oven se repentit alors de ne pas avoirmis un intervalle entre chaque épithète ; il est évident qu’ilavait perdu vingt louis à sa précipitation.
– Grande, maigre, jaune, répéta Dubois ; c’est biencela.
– Quarante à quarante-cinq ans, ajouta Oven en attendantcette fois.
– C’est bien cela ! répéta Dubois en ajoutant dixautres louis.
– Habillée d’une robe de soie à grandes fleurs, continuaOven qui voulait tirer parti de tout.
– C’est bien, reprit Dubois, c’est bien.
Oven vit que son interrogateur en savait assez sur la femme, etil attendit.
– Et tu dis que ton maître a fait connaissance avec cettedemoiselle en route ?
– C’est-à-dire, monsieur, maintenant que j’y pense, jecrois que la connaissance était une comédie.
– Que veux-tu dire ?
– Je crois qu’ils se connaissaient avant de partir ;et tenez même, j’en suis sûr : c’est elle que mon maître aattendue trois heures à Oudon.
– Bien, dit Dubois en ajoutant dix louis ; allons,allons, on fera quelque chose de toi.
– Vous ne voulez plus rien savoir ? dit Oven enétendant la main vers les deux piles qui lui offraient trente louisde bénéfice, avec la figure d’un joueur qui désire fairecharlemagne.
– Un instant, dit Dubois, la jeune fille estjolie ?
– Comme un ange, dit Oven.
– Et, sans doute, ils se sont donné rendez-vous à Paris,ton maître et elle ?
– Non, monsieur ; je crois, au contraire, qu’ils sesont dit adieu pour toujours.
– Comédie encore.
– Je ne crois pas ; M. de Chanlay était troptriste quand ils se sont quittés.
– Et ils ne doivent pas se revoir ?
– Si fait, une dernière fois encore, je crois, et tout serafini.
– Allons, prends ton argent, et souviens-toi que, si tu disun mot, dix minutes après tu es mort.
Oven sauta sur les quatre-vingts louis, qui disparurent àl’instant, engloutis dans la poche profonde de sa culotte.
– Et maintenant, dit-il, je puis me sauver, n’est-cepas ?
– Te sauver, imbécile ! non pas ; à partir de cemoment, tu m’appartiens, car je t’ai acheté, et c’est à Parissurtout que tu me seras utile.
– En ce cas, je resterai, monsieur, je vous le promets, ditOven en poussant un profond soupir.
– Tu n’as pas besoin de le promettre, va.
En ce moment la porte s’ouvrit, et M. Tapin reparut levisage fort ébouriffé.
– Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda Dubois, qui seconnaissait en visages.
– Une chose fort importante, monseigneur ; maiséloignez cet homme.
– Retourne auprès de ton maître, dit Dubois ; et, s’ilécrit à qui que ce soit, souviens-toi que je suis on ne peut pluscurieux de connaître son écriture.
Oven, enchanté d’être libre pour le moment, salua et sortit.
– Eh bien, monsieur Tapin, dit Dubois, qu’y a-t-il ?voyons.
– Il y a, monseigneur, qu’après la chasse de Saint-GermainSon Altesse Royale, au lieu de retourner à Paris, s’est contentéed’y renvoyer ses équipages, et a donné l’ordre de partir pourRambouillet.
– Pour Rambouillet ! le régent vient àRambouillet ?
– Il y sera dans une demi-heure ; et il y serait déjàsi par bonheur, pressé par la faim, il n’était entré au châteaupour manger un morceau.
– Et que vient-il faire à Rambouillet ?
– Je n’en sais rien ; monseigneur, à moins que ce nesoit pour cette jeune fille, qui vient d’arriver avec unereligieuse, et qui est logée dans le pavillon de l’hôtel.
– Vous avez raison, Tapin, c’est pour elle, c’est pourelle-même ; madame Desroches, c’est bien cela. Saviez-vous quemadame Desroches était ici ?
– Non, monseigneur, je l’ignorais.
– Et vous êtes sûr qu’il va venir ? vous êtes sûrqu’on ne vous a pas fait un faux rapport, mon cher Tapin ?
– Oh ! monseigneur, c’est l’Éveillé que j’avais lâchéaprès Son Altesse Royale, et ce que l’Éveillé dit, voyez-vous,c’est l’Évangile.
– Vous avez raison, reprit Dubois, qui paraissait connaîtreà fond les qualités de celui dont on faisait l’éloge ; vousavez raison, si c’est l’Éveillé, il n’y a plus de doute.
– À telles enseignes que le pauvre garçon a fourbu soncheval, qui est tombé en entrant à Rambouillet, et qui n’a pu serelever.
– Trente louis pour le cheval ; l’homme gagnera dessusce qu’il pourra.
Tapin prit les trente louis.
– Mon cher, continua Dubois, vous connaissez la dispositiondu pavillon, n’est-ce pas ?
– À merveille.
– Quelle est-elle ?
– Il donne, d’un côté, sur la seconde cour del’auberge ; de l’autre côté, sur une ruelle déserte.
– Des hommes dans cette cour, des hommes dans cette ruelle,déguisés en palefreniers, en valets d’écurie, comme vousvoudrez ; qu’il n’y ait que monseigneur et moi qui puissionsentrer dans ce pavillon, monsieur Tapin : il y va de la vie deSon Altesse Royale.
– Soyez tranquille, monseigneur.
– Ah ! vous connaissez notre Breton ?
– Je l’ai vu descendre de cheval.
– Vos hommes le connaissent ?
– Tous : ils l’ont vu sur la route.
– Bien, je vous le recommande.
– Faut-il l’arrêter ?
– Peste ! gardez-vous-en bien, monsieur Tapin ;il faut le laisser aller, il faut le laisser faire, il faut luidonner beau jeu, afin qu’il fasse, qu’il agisse ; si nousl’arrêtions maintenant, il ne dirait rien, et notre conspirationavorterait. – Peste ! pas de cela, il faut qu’elleaccouche.
– De quoi, monseigneur ? demanda Tapin, qui paraissaitavoir avec Dubois certaines privautés.
– De ma mître d’archevêque, monsieur Lecocq, ditDubois ; et maintenant allez à votre affaire, moi je vais à lamienne.
Et tous deux quittèrent la chambre, et descendirent rapidementl’escalier ; mais, à la porte, ils se séparèrent, Lecocqremontant précipitamment la ville en suivant la rue de Paris, etDubois se glissant contre la muraille pour aller appliquer son œilde lynx au trou du contrevent.
Gaston venait de souper ; car, à son âge, fût-on amoureux,fût-on désespéré, la nature ne perd jamais ses droits, et il n’y aque les gens qui ont mauvais estomac qui, à vingt-cinq ans, nesoupent pas plus ou moins.
Il était appuyé sur la table et réfléchissait. La lumière de lalampe se reflétait tout entière sur son visage et servait à souhaitla curiosité de Dubois.
Aussi celui-ci le regardait-il, avec une attention singulière eteffrayante. Son œil intelligent s’était dilaté ; sa boucheironique se crispait sous un sourire fatal, et quiconque eûtsurpris ce sourire ou ce regard eût bien certainement cru voir ledémon qui, dans les ténèbres, voit une des victimes qui lui sontvouées marcher vers son but de perdition.
Et, tout en regardant, il murmurait, selon sonhabitude :
– Jeune, beau, l’œil noir, la lèvre orgueilleuse :c’est un Breton ; celui-là ne s’est pas encore corrompu, commemes conspirateurs de Cellamare, aux douces œillades des dames de lacour. Aussi, comme il y va, le démon !… Les autres neparlaient que d’enlever, de détrôner… Fadaises !… tandis quecelui-ci… Diable !…
Et cependant, continuait Dubois après une pause, je cherche envain la ruse sur ce front pur, le machiavélisme sur les coins decette bouche pleine de loyauté et de confiance. Il n’y a pourtantplus de doute à avoir : tout est arrangé pour surprendre lerégent dans son rendez-vous avec la vierge de Clisson. Qu’on dise àprésent que ces Bretons sont des têtes obtuses !…
Décidément, continua Dubois après un autre moment, ce n’est pascela, et je n’y suis point encore. Il est impossible que ce jeunehomme à l’œil triste, mais calme, s’apprête à tuer un autre hommedans un quart d’heure ; et quel homme ! le régent deFrance, le premier prince du sang ! Non, c’est impossible, etun pareil sang-froid ne se comprendrait pas.
Et pourtant, ajoutait Dubois, c’est bien cela ; le régentme fait secret de cette nouvelle amourette, à moi à qui il dittout. Il va chasser à Saint-Germain, annonce hautement qu’ilviendra coucher au Palais-Royal, puis tout à coup donnecontre-ordre et indique Rambouillet à son cocher. C’est àRambouillet que la jeune fille attend. Elle est reçue par madameDesroches : qu’attend-elle, si ce n’est le régent ? Etcette jeune fille est la maîtresse du chevalier.
Mais aussi, est-elle sa maîtresse ? Ah ! nous allonsle savoir. Voilà notre ami Oven, qui, après avoir été mettre ensûreté ses quatre-vingts louis, apporte du papier et de l’encre àson maître. Il va écrire ; à la bonne heure ! noussaurons donc quelque chose de positif. Et maintenant, repritDubois, voyons jusqu’à quel point nous pouvons compter sur cemaraud de valet.
Et il quitta son observatoire tout grelottant, car, ainsi qu’onse le rappelle, il ne faisait pas chaud.
Dubois s’arrêta sur l’escalier et attendit. Du degré où il setrouvait entièrement caché dans l’ombre, il découvrait la porte deGaston toute dans la lumière.
Au bout d’un instant, la porte s’ouvrit, et Oven parut. Ildemeura une seconde sur la porte, tournant et retournant sa lettreentre ses mains ; puis il parut prendre son parti et montal’escalier.
– Bon ! dit Dubois, il a mordu au fruit défendu, etmaintenant il est à moi.
Puis, arrêtant Oven sur l’escalier :
– C’est bien, dit-il, donne-moi la lettre que tum’apportais et attends ici.
– Comment savez-vous que je vous portais une lettre ?dit Oven tout ébahi.
Dubois haussa les épaules, lui prit la lettre des mains, etdisparut.
Rentré dans sa chambre, Dubois examina le sceau. Le chevalier,qui n’avait ni cire ni cachet, s’était servi de la cire de labouteille, et avait appuyé le chaton d’une bague sur la cire.
Dubois abaissa doucement la lettre au-dessus de la flamme de labougie, et le cachet fondit.
Alors il ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :
« Chère Hélène, votre courage a doublé le mien ;faites que je puisse entrer dans la maison, et alors vous saurezquels sont mes projets. »
– Ah ! ah ! dit Dubois, il paraît qu’elle ne lessait pas encore. Allons, les choses ne sont pas si avancées que jele croyais.
Il replia la lettre, choisit parmi les nombreuses bagues dontses doigts étaient chargés, et qu’il portait peut-être à cet effet,un chaton à peu près pareil à celui du chevalier, et, ayantapproché de nouveau la cire de la bougie, il recacheta fortproprement la lettre.
– Tiens, dit-il à Oven en la lui rendant, voici la lettrede ton maître ; va la porter fidèlement, rends-moi la réponse,et je te donne dix louis.
– Ah çà ! se dit Oven en lui-même, cet homme a doncune mine d’or ?
Et il partit tout courant.
Dix minutes après, il était de retour avec la lettre attendue.Celle-ci était écrite sur un joli petit papier parfumé, et cachetéd’un cachet chargé de la seule lettre H.
Dubois ouvrit une boîte, en tira une espèce de pâte, qu’il semit à pétrir pour prendre l’empreinte du sceau ; mais, en selivrant à cette occupation, il s’aperçut que la lettre était pliéede façon qu’on pouvait parfaitement, sans la décacheter, lire cequ’elle contenait.
– Allons, dit-il, c’est plus commode.
Et il fit bâiller la lettre et lut ce qui suit :
« La personne qui me fait venir de Bretagne vient, de soncôté, au-devant de moi, au lieu de m’attendre à Paris, tant elleest impatiente, dit-elle, de me voir ; je pense qu’ellerepartira cette nuit. Venez demain matin avant neuf heures ;je vous dirai tout ce qui se sera passé entre elle et moi, et nousverrons alors de quelle façon nous devons agir. »
– Ceci, dit Dubois, suivant toujours son idée, qui faisaitd’Hélène la complice du chevalier, me paraît plus clair.Peste ! quelle jeune personne délurée ! Si c’est commecela qu’on les élève aux augustines de Clisson, j’en ferai moncompliment à la supérieure. Et monseigneur qui, sur ses seize ans,va prendre cela pour une ingénue ! Oh ! il meregrettera ; je trouve mieux quand je cherche.
– Tiens, dit-il à Oven, voici tes dix louis et talettre : tu vois que c’est tout bénéfice.
Oven empocha les dix louis et porta la lettre. L’honnête garçonn’y comprenait rien, et se demandait ce que lui réservait Paris,puisqu’une pareille manne tombait déjà dans les faubourgs.
En ce moment, dix heures sonnaient, et, au bruit monotone etlent de l’horloge se mêlait le roulement sourd d’une voiture quis’approchait avec fracas. Dubois se mit à sa fenêtre et vit lavoiture s’arrêter à la porte de l’hôtel. Dans cette voiture seprélassait un gentilhomme fort convenable, qu’au premier coup d’œilDubois reconnut pour la Fare, le capitaine des gardes de SonAltesse Royale.
– Allons, allons, dit-il, il est encore plus prudent que jene le croyais ; mais où est-il, lui ?… Ah !ah !
Cette exclamation lui était arrachée par la vue d’un piqueurvêtu de la même livrée rouge qu’il cachait lui-même sous le grandmanteau dans lequel il était enveloppé, et qui suivait la voituresur un magnifique genet d’Espagne, sur lequel il n’était monté quedepuis peu d’instants ; car, tandis que, malgré le temps glacéqu’il faisait, les chevaux de la voiture étaient couverts d’écume,celui-là était à peine en haleine.
La voiture s’était arrêtée à la porte de l’hôtel, et tout lemonde s’empressait autour de la Fare, qui faisait le gros dos,demandant tout haut un appartement et un souper. Pendant ce temps,le piqueur descendait de cheval, jetait la bride aux mains d’unpage, et s’acheminait vers le pavillon.
– Bien ! bien ! dit Dubois, tout cela est limpidecomme de l’eau de roche ; mais comment, dans tout cela,n’a-t-on pas aperçu la figure du chevalier ? Est-il sipréoccupé de son poulet qu’il n’ait pas entendu la voiture ?Voyons un peu. Quant à vous, monseigneur, continua Dubois, soyeztranquille, je ne dérangerai pas votre tête-à-tête. Savourez donctout à votre aise ce commencement d’ingénuité qui promet de siheureuses suites… Ah ! monseigneur, on voit bien que vous avezla vue basse !…
Tout en monologuant, Dubois était descendu et avait repris placeà son observatoire.
Au moment où il approchait l’œil du contrevent, Gaston, aprèsavoir enfermé son billet dans son portefeuille, qu’il remit avecgrand soin dans sa poche, se leva.
– Ah ! sang-Dieu ! dit Dubois en étendantinstinctivement vers le chevalier ses griffes, qui ne rencontrèrentque la muraille ; sang-Dieu ! c’est ce portefeuille-làqu’il me faudrait. Ce portefeuille-là, je le payerais cher.Ah ! ah ! il s’apprête à sortir, notre gentilhomme ;il boucle son épée, il cherche son manteau. Où va-t-il ?voyons cela. Attendre Son Altesse Royale à la sortie ? Non,mordieu ! non ! ce n’est point là la figure d’un hommequi touche au moment d’en tuer un autre ; et je serais plutôttenté de croire que, pour ce soir, il se contentera de fairel’Espagnol sous les fenêtres de sa belle. Ah ! ma foi, s’ilavait cette bonne, idée, il y aurait peut-être moyen… Il seraitdifficile de rendre l’expression du sourire qui passa à ce momentsur le visage de Dubois. – Oui ; mais, dit-il, se répondant àlui-même, si j’allais attraper un bon coup d’épée dansl’entreprise, comme monseigneur rirait ! Mais bah ! iln’y a pas de danger ; nos hommes doivent être à leur poste,et, d’ailleurs, qui ne risque rien n’a rien.
Et, encouragé par cet aventureux proverbe, Dubois fit rapidementle tour de l’hôtel, afin de se présenter à une extrémité de laruelle, tandis que le chevalier se présenterait à l’autre, ensupposant que Gaston sortît pour se promener purement et simplementsous les fenêtres de sa maîtresse, ce que paraissait, au reste,indiquer l’expression triste, mais calme, de son visage.
Dubois ne s’était pas trompé. À l’entrée de la ruelle, il trouvamaître Tapin, qui, après avoir chargé l’Éveillé de l’intérieur dela cour, s’était mis en sentinelle à l’extérieur. En deux mots, ill’eut mis au courant de son projet. Celui-ci lui montra du doigt unde ses hommes couché sur les degrés d’une porte extérieure, tandisqu’un troisième, assis sur une borne, raclait une espèce deguimbarde, selon la coutume des chanteurs ambulants qui vontdemander l’aumône dans les auberges. Un quatrième devait êtreencore dans quelque autre endroit ; mais il était si biencaché, qu’on ne l’apercevait même pas.
Dubois, sûr d’être soutenu, s’enveloppa jusqu’au nez dans sonmanteau et s’aventura dans la ruelle.
À peine avait-il fait quelques pas dans cette espèce decoupe-gorge, qu’il aperçut une ombre qui s’avançait de l’autreextrémité. Cet homme avait tout l’air de la personne que cherchaitDubois.
Effectivement, à la première fois que les deux hommes passèrentl’un à côté de l’autre, Dubois reconnut le chevalier. Quant àcelui-ci, préoccupé de ses pensées, il ne chercha pas même à savoirqui l’avait croisé, et peut-être même n’avait-il pas vu qu’on lecroisait.
Ce n’était pas là l’affaire de Dubois ; il avait besoind’une belle et bonne querelle, et, voyant qu’on ne la lui cherchaitpas, il résolut de prendre l’initiative.
À cet effet, il revint sur ses pas, et, s’arrêtant devant lechevalier, qui, arrêté lui-même, cherchait à distinguer lesquellesdes quatre ou cinq fenêtres donnant sur la ruelle étaient celles dela chambre qu’habitait en ce moment Hélène.
– Hé ! l’ami, lui dit-il d’une voix rauque, quefaites-vous, s’il vous plaît, à cette heure, devant cettemaison ?
Gaston baissa les yeux du ciel à la terre, et, de la poésie deses pensées, retomba dans le matérialisme de la vie.
– Plaît-il, monsieur ? dit-il à Dubois, je crois quevous m’avez parlé.
– Oui, monsieur, répondit Dubois, je vous ai demandé ce quevous faisiez là.
– Passez votre chemin, dit le chevalier ; je nem’inquiète pas de vous, ne vous inquiétez pas de moi.
– Cela pourrait se faire ainsi, dit Dubois, si votreprésence ne me gênait point.
– Cette ruelle, tout étroite qu’elle est, est assez largepour nous deux, monsieur ; promenez-vous d’un côté, et je mepromènerai de l’autre.
– Mais il me plaît de m’y promener seul, à moi, ditDubois ; je vous inviterai donc à aller à d’autres croiséesque celles-ci. Il n’en manque pas à Rambouillet, choisissez.
– Et pourquoi ne pourrais-je pas regarder ces croisées,s’il me convient ? répondit Chanlay.
– Parce que ce sont celles de ma femme, repartitDubois.
– De votre femme ?
– Oui, de ma femme qui vient d’arriver de Paris, et delaquelle je suis fort jaloux, je vous en préviens.
– Diable ! murmura Gaston, c’est probablement le maride la personne chargée de veiller sur Hélène.
Et, par un retour subit sur lui-même, afin de se ménager cepersonnage important dont il pouvait avoir besoin plustard :
– Monsieur, dit-il en saluant poliment Dubois, s’il en estainsi, c’est autre chose ; je suis prêt à quitter la place,car je me promenais sans aucun but.
– Diable ! fit Dubois, voilà un conspirateur bienpoli ! Ce n’est pas mon compte, il me faut une querelle.
Gaston s’éloignait.
– Vous me trompez, monsieur, dit Dubois.
Le chevalier se retourna aussi vivement que si un serpent l’eûtmordu ; cependant, prudent à cause d’Hélène, prudent à causede la mission qu’il avait entreprise, il se contint.
– Monsieur, dit-il, est-ce parce que j’y mets des formesque vous doutez de ma parole ?
– Vous y mettez des formes parce que vous avez peur ;mais il n’en est pas moins vrai que je vous ai vu regarder à cettefenêtre.
– Peur ! moi, peur ! s’écria Chanlay, seretournant d’un seul bond en face de son antagoniste. N’avez-vouspas dit que j’avais peur, monsieur ?
– Je l’ai dit, répondit Dubois.
– Mais alors, reprit le chevalier, c’est donc une querelleque vous me cherchez ?
– Parbleu ! c’est visible, ce me semble. Ah çà !mais vous arrivez donc de Quimper-Corentin ?
– Pâques-Dieu ! s’écria Gaston en tirant son épée…Allons, monsieur, flamberge au vent !…
– Et vous, habit bas, s’il vous plaît ! dit Duboisjetant son manteau et s’apprêtant à en faire autant de sonhabit.
– Habit bas ! pourquoi faire ? demanda lechevalier.
– Parce que je ne vous connais pas, monsieur, et que lescoureurs de nuit ont parfois leurs habits prudemment doublés d’unecotte de mailles.
À peine Dubois avait-il prononcé ces mots, que le manteau etl’habit du chevalier étaient loin de lui ; mais au moment oùGaston, l’épée nue, s’élançait sur son adversaire, l’homme ivrealla rouler entre ses jambes, le joueur de guimbarde lui saisit lebras droit, l’exempt le bras gauche, et le quatrième, qu’on n’avaitpas vu, le prit à bras-le-corps.
– Un duel ! monsieur, criaient ces hommes, un duel,malgré la défense du roi !… Et ils l’entraînaient vers laporte sur les degrés de laquelle était couché l’homme ivre.
– Un assassinat ! murmurait Gaston entre ses dents,n’osant crier de peur de compromettre Hélène. Misérables !
– Monsieur, nous sommes trahis, disait Dubois tout enroulant en paquet l’habit et le manteau du chevalier et en lesmettant sous son bras ; mais nous nous retrouverons demain,soyez tranquille.
Et il courait à toutes jambes vers l’hôtel, tandis qu’onenfermait Gaston dans la salle basse.
Dubois monta les escaliers en deux sauts, et, s’enfermant danssa chambre, tira le précieux portefeuille de la poche duchevalier.
Dans une poche particulière, il renfermait un sequin brisé parla moitié, et un nom d’homme.
Le sequin était évidemment un signe de reconnaissance.
Le nom était sans doute celui de l’homme auquel Gaston étaitadressé, et qui s’appelait « le capitaine la Jonquière. »Le papier était en outre taillé d’une certaine façon.
– La Jonquière ! murmura Dubois, la Jonquière, c’estcela ; nous avons déjà l’œil sur lui. Très-bien !
Il feuilleta rapidement tout le reste du portefeuille ; iln’y avait pas autre chose.
– C’est peu, dit-il, mais c’est assez.
Il tailla un papier sur la forme de l’autre, prit le nom, puisil sonna.
On frappa doucement à la porte, la porte était fermée endedans.
– C’est vrai, dit Dubois, je l’avais oublié.
Et il alla ouvrir.
C’était M. Tapin.
– Qu’en avez-vous fait ? demanda Dubois.
– Il est enfermé dans la salle basse et gardé à vue.
– Reportez ce manteau et cet habit où il les a jetés, afinqu’il les retrouve à la même place ; faites-lui vos excuses,et le mettez dehors. Prenez garde que rien ne manque aux poches del’habit, ni le portefeuille, ni la bourse, ni le mouchoir ; ilest urgent qu’il n’ait aucun soupçon. Du même coup, vous merapporterez mon habit et mon manteau à moi, qui sont restés sur lechamp de bataille.
M. Tapin s’inclina jusqu’à terre, et se retira pouraccomplir les ordres qu’il venait de recevoir.
Toute cette scène, comme nous l’avons dit, s’était passée dansla ruelle qui s’étendait sous les fenêtres d’Hélène ; elleavait donc entendu le bruit de la rixe, et, comme, au milieu detoutes ces voix, elle avait cru entendre celle du chevalier, elles’était approchée avec inquiétude de la fenêtre, lorsqu’en cemoment même la porte de sa chambre s’ouvrit, et madame Desrochesentra.
Elle venait prier Hélène de passer au salon, la personne quidevait lui faire visite étant arrivée.
Hélène tressaillit, et se sentit prête à défaillir. Elle voulutinterroger ; mais la voix lui manqua. Elle suivit donc madameDesroches, muette et tremblante.
Le salon dans lequel l’introduisait sa conductrice était sanslumière aucune, toutes les bougies en avaient été soigneusementéteintes, et la cheminée seule, dans laquelle brillait encore unreste de feu, lançait sur le tapis une lueur imperceptible qui nemontait pas jusqu’au visage. Encore madame Desroches prit-elle unecarafe et versa-t-elle, sur cette flamme mourante, un peu d’eau quifit rentrer la chambre dans une complète obscurité.
Alors madame Desroches, après avoir recommandé à Hélène den’avoir aucune crainte, se retira.
Un instant après, la jeune fille entendit une voix derrièrecette quatrième porte, qui ne s’était pas encore ouverte.
Elle tressaillit au son de cette voix.
Elle fit, presque malgré elle, quelques pas dans la direction decette porte, et écouta avidement.
– Est-elle prête ? disait la voix.
– Oui, monseigneur, répondit madame Desroches.
– Monseigneur ? murmura Hélène qui donc, monDieu ! va venir ici ?
– Ainsi elle est seule ?
– Oui, monseigneur.
– Prévenue de mon arrivée ?
– Oui, monseigneur.
– Nous ne serons pas interrompus ?
– Monseigneur peut compter sur moi.
– Et pas de lumière ?
– Obscurité complète.
On entendit les pas qui se rapprochaient, puis ilss’arrêtèrent.
– Voyons, franchement, madame Desroches, dit la voix,l’avez-vous trouvée aussi jolie qu’on le dit ?
– Plus belle que ne le peut se figurer Votre Altesse.
– Votre Altesse ! mon Dieu ! que dit-elle donclà ? murmura la jeune fille, prête à s’évanouir.
Au même instant la porte du salon grinça sur les gondsdorés ; un pas assez lourd, bien qu’étouffé par un épaistapis, fit, en s’approchant, craquer le parquet ; Hélènesentit tout son sang qui affluait vers son cœur.
– Mademoiselle, dit la même voix, veuillez, je vous prie,me recevoir et m’entendre.
– Me voici, murmura Hélène presque mourante.
– Vous êtes effrayée ?
– Je l’avoue, mon… dirai-je monsieur oumonseigneur ?
– Dites : Mon ami.
En ce moment sa main toucha celle de l’inconnu.
– Madame Desroches, êtes-vous là ? s’écria Hélène ense reculant malgré elle.
– Madame Desroches, reprit la voix, dites à mademoisellequ’elle est aussi en sûreté ici que dans un temple, devantDieu.
– Oh ! monseigneur, je suis à vos pieds,pardonnez-moi.
– Mon enfant, relevez-vous et asseyez-vous ici. MadameDesroches, fermez toutes les portes. Et maintenant, continual’inconnu, revenant à Hélène, donnez-moi votre main, je vousprie.
Hélène étendit sa main, qui rencontra, pour la seconde fois,celle de l’étranger, mais qui ne s’éloigna plus.
– On dirait qu’il tremble aussi, murmura-t-elle.
– Voyons, qu’avez-vous, dit l’inconnu ; est-ce que jevous fais peur, chère enfant ?
– Non, répondit Hélène ; mais, en sentant votre mainserrer la mienne, une sensation étrange… un frémissementincompréhensible.
– Parlez-moi, Hélène, dit l’inconnu avec une expression detendresse infinie. Je sais déjà que vous êtes belle ; maisc’est la première fois que j’entends le son de votre voix. Parlez,je vous écoute.
– Mais vous m’avez donc déjà vue ? demandagracieusement Hélène.
– Vous rappelez-vous qu’il y a deux ans l’abbesse desaugustines fit faire votre portrait ?
– Oui, je me souviens, par un peintre qui vint tout exprèsde Paris, à ce qu’on m’assura.
– Ce peintre, c’est moi qui l’avais envoyé à Clisson.
– Et ce portrait vous était destiné ?
– Ce portrait, le voici, répondit l’inconnu en tirant de sapoche une miniature que l’on ne pouvait voir, mais qu’il fittoucher à Hélène.
– Mais quel intérêt pouvez-vous avoir à faire faire, etensuite à garder ainsi le portrait d’une pauvreorpheline ?
– Hélène, répondit l’inconnu après un instant de silence,je suis le meilleur ami de votre père.
– De mon père ! s’écria Hélène. Est-il doncvivant ?
– Oui.
– Et je le verrai un jour ?
– Peut-être.
– Oh ! soyez béni, reprit Hélène en serrant à son tourles mains de l’inconnu ; soyez béni, vous qui m’apportez cettebonne nouvelle.
– Chère enfant ! murmura l’inconnu.
– Mais, s’il vit, continua Hélène avec un léger sentimentde doute, comment donc a-t-il tant tardé à s’informer de safille ?
– Il avait de vos nouvelles tous les mois ; et,quoique de loin, il veillait sur vous, Hélène.
– Et cependant, reprit Hélène avec un accent de respectueuxreproche, vous l’avouerez vous-même, depuis seize ans il ne m’a pasvue.
– Croyez, reprit l’inconnu, qu’il a fallu desconsidérations de la plus haute importance pour qu’il se privât dece bonheur.
– Je vous crois, monsieur ; ce n’est point à moid’accuser mon père.
– Non ; mais c’est à vous de lui pardonner, s’ils’accuse lui-même.
– À moi de lui pardonner ! s’écria Hélène étonnée.
– Oui ; et ce pardon, qu’il ne peut vous demanderlui-même, chère enfant, c’est moi qui viens vous le demander en sonnom.
– Monsieur, dit Hélène, je ne vous comprends pas.
– Écoutez-moi donc, dit l’inconnu.
– J’écoute.
– Oui, mais d’abord rendez-moi votre main.
– La voici.
Il y eut un instant de silence, comme si l’inconnu voulait, d’unseul coup, rappeler tous ses souvenirs ; puis ilcontinua :
– Votre père avait un commandement dans les armées du feuroi ; à la bataille de Nerwinde, où il avait chargé à la têtede la maison du roi, un de ses écuyers, nomméM. de Chaverny, tomba près lui, percé d’une balle ;votre père voulut le secourir ; mais la blessure étaitmortelle, et le blessé, qui ne s’abusait pas sur sa position, luidit en secouant la tête : « Ce n’est pas à moi qu’il fautpenser, mais à ma fille. » Votre père lui serra la main ensigne de promesse, et le blessé, qui s’était soutenu sur un genou,retomba et mourut, comme s’il n’eût attendu que cette assurancepour fermer les yeux. Vous m’écoutez, n’est-ce pas, Hélène ?interrompit l’inconnu.
– Oh ! vous le demandez ? s’écria la jeunefille.
– En effet, continua le narrateur, la campagne terminée, lepremier soin de votre père fut de s’occuper de la petiteorpheline ; c’était une charmante enfant de dix à douze ans,qui promettait à cet âge d’être belle comme vous l’êtes à présent.La mort de M. de Chaverny, son père, lui enlevait toutappui et toute fortune ; votre père la fit entrer dans lecouvent de la Visitation des dames du faubourg Saint-Antoine, etannonça d’avance que, lorsque l’âge de la pourvoir serait venu,c’était lui seul qui se chargeait de la dot.
– Merci, mon Dieu ! s’écria Hélène ; merci dem’avoir fait la fille d’un homme qui tenait si fidèlement sapromesse.
– Attendez, Hélène, reprit l’inconnu, car voici le momentoù votre père va cesser de mériter vos éloges.
Hélène se tut, et l’inconnu continua :
– Votre père, en effet, comme il s’y était engagé, veillasur l’orpheline, qui atteignit sa dix-huitième année ; c’étaitalors une adorable jeune fille, aussi votre père sentit-il que sesvisites au couvent devenaient plus fréquentes et plus longues qu’ilne convenait. Votre père commençait à aimer sa pupille ; sonpremier mouvement fut de s’effrayer de cet amour, car il songeait àla promesse qu’il avait faite à M. de Chaverny blessé etmourant, et il comprenait que c’était la mal tenir que de séduiresa fille ; aussi, pour lui venir en aide, chargea-t-il lasupérieure de s’informer d’un parti convenable à mademoiselle deChaverny, et apprit-il d’elle que son neveu, jeune gentilhomme deBretagne, ayant vu sa pensionnaire, en venant la visiter elle-même,en était devenu amoureux, et s’était déjà ouvert à elle du granddésir qu’il aurait d’obtenir sa main.
– Eh bien, monsieur ? demanda Hélène, voyant quel’inconnu hésitait à continuer :
– Eh bien, l’étonnement de votre père fut grand, Hélène,lorsqu’il apprit de la bouche même de la supérieure quemademoiselle de Chaverny avait répondu qu’elle ne voulait pas semarier, et que son plus vif désir était de demeurer dans le couventoù elle avait été élevée, et que le jour le plus heureux de sa vieserait celui où elle y prononcerait ses vœux.
– Elle aimait quelqu’un, dit Hélène.
– Oui, mon enfant, répondit l’inconnu, vous l’avezdeviné ; hélas ! on ne peut fuir sa destinée.Mademoiselle de Chaverny aimait votre père ; longtemps, ellerenferma son secret dans son cœur ; mais un jour que votrepère la pressait de renoncer à cet étrange projet de prendre levoile, la pauvre enfant, ne pouvant y tenir plus longtemps, luiavoua tout. Fort contre son amour, tant qu’il n’avait pas cru sonamour partagé, il faiblit lorsqu’il vit qu’il n’avait plus qu’àdésirer pour obtenir ; ils étaient si jeunes tous deux !– votre père avait vingt-cinq ans à peine, mademoiselle de Chavernyn’en avait pas encore dix-huit, – qu’ils oublièrent le monde entierpour ne se souvenir que d’une chose, c’est qu’ils pouvaient êtreheureux.
– Mais, puisqu’ils s’aimaient ainsi, demanda Hélène,pourquoi ne se mariaient-ils pas ?
– Parce que, répondit l’inconnu, toute union étaitimpossible entre eux à cause de la distance qui les séparait ;ne vous a-t-on pas dit, Hélène, que votre père était un très-grandseigneur ?
– Hélas ! oui, répondit Hélène, je le sais.
– Pendant un an, continua l’inconnu, leur bonheur futentier et dépassa leurs propres espérances ; mais au bout d’unan, Hélène, vous vîntes au monde, et…
– Et ?… murmura timidement la jeune fille.
– Et votre naissance coûta la vie à votre mère.
Hélène éclata en sanglots.
– Oui, continua l’inconnu d’une voix émue par sessouvenirs, oui, pleurez, Hélène, pleurez votre mère, c’était unesainte et digne femme, dont, à travers ses chagrins, ses plaisirs,ses folies peut-être, votre père, je vous le jure, a gardé un noblesouvenir ; aussi reporta-t-il sur vous tout l’amour qu’ilavait pour elle.
– Et cependant, dit Hélène avec un léger accent dereproche, mon père a consenti à m’éloigner de lui ; etcependant, depuis ma naissance, mon père ne m’a pas revue.
– Hélène, reprit l’inconnu, sur ce point, pardonnez à votrepère, car, sur ce point, il n’y a pas de sa faute ; vousvîntes au monde en 1703, c’est-à-dire au moment le plus austère durègne de Louis XIV. Votre père était déjà tombé dans ladisgrâce du roi, ou plutôt dans celle de madame de Maintenon, pourvous peut-être plus encore que pour lui. Il se décida à vouséloigner ; il vous envoya en Bretagne, vous confia à la bonnemère Ursule, supérieure du couvent où vous avez été élevée. Enfin,le roi Louis XIV étant mort, et toutes choses ayant changé enFrance, il s’est décidé à vous faire venir près de lui ;pendant toute la route, au reste, vous avez dû remarquer que sasollicitude veillait sur vous, et, aujourd’hui même, quand il a suque vous deviez arriver à Rambouillet, eh bien, il n’a pas eu lecourage d’attendre à demain, il est venu au-devant de vous,Hélène.
– Ô mon Dieu ! s’écria Hélène, serait-ilvrai ?
– Et, en vous revoyant, ou plutôt en vous écoutant, il acru entendre votre mère ; même visage, même pureté dansl’expression, même accent dans la voix. Hélène ! Hélène !soyez plus heureuse qu’elle, c’est du fond de son cœur qu’il ledemande au ciel.
– Ô mon Dieu ! s’écria Hélène, cette émotion dansvotre main qui tremble… Monsieur, monsieur, vous dites que mon pèreest venu au-devant de moi ?
– Oui.
– Ici, à Rambouillet ?
– Oui.
– Vous dites qu’il a été heureux de me revoir ?
– Oh ! oui, bien heureux.
– Mais ce bonheur-là ne lui a point suffi, n’est-cepas ? il a voulu me parler, il a voulu me dire lui-mêmel’histoire de ma naissance, il a voulu que je pusse le remercier deson amour, tomber à ses genoux, lui demander sa bénédiction !Oh ! s’écria Hélène eu s’agenouillant. Oh ! je suis à vospieds, bénissez-moi, mon père !
– Hélène, mon enfant, ma fille ! s’écria l’inconnu,oh ! pas à mes genoux, dans mes bras, dans mes bras !
– Oh ! mon père, mon père ! murmura Hélène.
– Et cependant, continua l’inconnu, cependant j’étais venudans une autre intention : j’étais venu décidé à tout nier, àrester un étranger pour toi ; mais, en te sentant là, près demoi, en serrant ta main, en écoutant ta voix si douce, je n’en aipas eu la force. Seulement ne me fais pas repentir de ma faiblesse,et qu’un secret éternel…
– Par ma mère, je vous le jure ! s’écria Hélène.
– Eh bien, c’est tout ce qu’il faut, reprit l’inconnu.Maintenant, écoutez-moi, car il faut que je vous quitte.
– Oh ! déjà, mon père ?
– Il le faut.
– Ordonnez, mon père, j’obéis.
– Demain, vous partirez pour Paris ; la maison quivous est destinée vous attend. Madame Desroches, qui a mesinstructions, vous y conduira, et là, au premier moment que melaisseront mes devoirs, j’irai vous voir.
– Bientôt, n’est-ce pas, mon père ? car n’oubliez pasque je suis seule au monde.
– Le plus tôt que je pourrai.
Et, approchant une dernière fois ses lèvres du front d’Hélène,l’inconnu y déposa un de ces suaves et chastes baisers qui sontaussi doux au cœur d’un père qu’un baiser d’amour est doux au cœurd’un amant.
Dix minutes après, madame Desroches rentra, une bougie à lamain. Hélène était agenouillée, et priait, la tête appuyée sur unfauteuil. Elle leva les yeux, et, sans interrompre sa prière, fitsigne à madame Desroches de poser la bougie sur la cheminée. MadameDesroches obéit et se retira.
Hélène pria quelques minutes encore, puis elle se leva, regardatout autour d’elle, car il lui semblait sortir d’un rêve ;mais tous les objets témoins de cette entrevue de la jeune filleavec son père étaient encore là présents et parlants pour ainsidire. Cette bougie solitaire apportée par madame Desroches, et quin’éclairait qu’à peine l’appartement, cette porte, toujours ferméejusque-là, et qu’en se retirant madame Desroches avait laisséeentrouverte, et, plus que cela encore, l’émotion profondequ’éprouvait la jeune fille, lui faisaient comprendre que cen’était pas un rêve dont elle sortait, mais un grand et réelévénement qui venait de s’accomplir dans sa vie.
Puis, au milieu de tout cela, le souvenir de Gaston revenait àson esprit. Ce père qu’elle craignait tant de voir, ce père si bonet si affectueux, ce père qui avait tant aimé lui-même et tantsouffert de son amour, ne contraindrait certes pas sa volonté.D’ailleurs, Gaston, sans être d’une race ni historique ni illustre,était le dernier rejeton d’une des plus vieilles familles de laBretagne ; plus que tout cela, elle aimait Gaston à mourir sielle était séparée de lui ; et si son père l’aimaitvéritablement, son père ne voudrait pas sa mort.
Il y avait peut-être bien aussi de la part de Gaston quelqueempêchement ; mais ces obstacles ne pouvaient être que légersen comparaison de celui qui eût pu s’élever de son côté. Cetobstacle s’aplanirait donc comme les autres ; et cet avenir,que les jeunes gens avaient entrevu si sombre, déjà redevenu pourHélène plein d’espérance, redeviendrait bientôt pour tous deuxplein d’amour et de bonheur.
Hélène s’endormit sur ces riantes pensées, et de sa veillejoyeuse, passa à de doux rêves.
De son côté, Gaston, rendu à la liberté avec force excuses de lapart de ceux qui l’avaient arrêté, et qui prétendaient l’avoir prispour un autre, était allé ramasser, plein d’anxiété, son habit etson manteau, qu’il avait, à sa grande joie, retrouvés à la mêmeplace ; puis, accourant aussitôt à l’hôtel du Tigreroyal, il s’était soigneusement enfermé dans sa chambre,et avait précipitamment ouvert son portefeuille. Son portefeuilleétait dans le même état où il l’avait laissé, parfaitement intact,et, dans la poche particulière, il retrouva la moitié de la pièced’or et l’adresse du capitaine la Jonquière, que, pour plus desûreté même, il brûla aussitôt.
Puis, sinon plus joyeux, du moins plus tranquille, attribuantl’événement de sa soirée à l’un de ces mille accidents qui peuventassaillir un promeneur nocturne, il se retira dans sa chambre, et,après avoir donné à Oven ses instructions pour le lendemain, il secoucha, murmurant le nom d’Hélène, comme Hélène avait murmuré lesien.
Pendant ce temps, deux voitures partaient de l’hôteldu Tigre royal : la première, dans laquelleétaient deux gentilshommes en livrée de chasse, était ardemmentéclairée, et précédée et suivie de deux piqueurs à cheval.
La seconde, sans lanternes, et qui renfermait un simplevoyageur, enveloppé de son manteau, suivait la première à deuxcents pas de distance sans la perdre un instant de vue. À labarrière de l’Étoile seulement, elles se séparèrent ; et,tandis que la voiture ardemment éclairée s’arrêtait au pied dugrand escalier du Palais-Royal, la voiture sans lumière s’arrêtaità la petite porte de la rue de Valois.
Toutes deux, d’ailleurs, étaient arrivées sans accidents.
Quelles que fussent les fatigues de ses nuits, et qu’il les eûtpassées en courses ou en orgies, le duc d’Orléans ne changeait rienà la disposition de ses journées. Toutes les matinées étaientlivrées aux affaires, et les diverses sortes d’affaires avaientleurs jours. Ordinairement il commençait à travailler, seul ou avecDubois, avant même de s’habiller ; puis venait son lever, quiétait court, et pendant lequel il recevait peu de monde. Ce leverétait suivi d’audiences, qui, en général, le tenaient jusqu’à onzeheures ou midi ; puis venaient les chefs des conseils :la Vrillère d’abord, puis Leblanc, qui lui rendait compte de sesespionnages ; puis Torey, qui lui rapportait les lettresimportantes qu’il avait soustraites ; puis enfin le maréchalde Villeroy, avec lequel, dit Saint-Simon, il ne travaillait pas,mais piaffait. Sur les deux heures et demie, on lui apportait sonchocolat, la seule chose qu’il prît le matin, et qu’il prenaitdevant tout le monde, en causant et en riant. Ce repos, intervalledans sa journée, durait une demi-heure ; puis venaitl’audience des femmes. L’audience terminée, il passaitordinairement chez madame la duchesse d’Orléans, d’où il sortaitpour aller saluer le jeune roi, qu’il voyait invariablement unefois par jour, soit à une heure, soit à une autre, et qu’iln’abordait ou ne quittait qu’avec un air de respect et desrévérences qui apprenaient à chacun de quelle façon on devaitparler à un roi. Ce programme était augmenté, une fois la semaine,de la réception des ministres étrangers, et, les dimanches etfêtes, d’une messe dite et entendue dans la chapelleparticulière.
À six heures du soir, s’il y avait conseil, à cinq heures, s’iln’y en avait pas, tout était fini, et il n’était plus questiond’affaires. Le régent, alors, allait ou à l’Opéra ou chez madame deBerry ; mais cette dernière distraction avait besoin d’êtreremplacée par une autre, car, ainsi que nous l’avons vu aucommencement de cette histoire, il était brouillé avec sa fillebien-aimée à cause de son mariage avec Riom. Puis venait l’heure deces fameux soupers, lesquels ont fait tant de bruit, et qui avaientlieu, l’été à Saint-Cloud ou à Saint-Germain, et l’hiver auPalais-Royal.
Ces soupers se composaient de dix à quinze personnes, rarementmoins, rarement plus. À ces soupers, il y avait de tout. Leshabitués en hommes étaient le duc de Broglie, Noël, Brancas, Biron,Canillac ; puis quelques jeunes gens de traverse, comme lesappelle Saint-Simon, brillants par leur esprit ou par leursdébauches. Les femmes étaient mesdames de Parabère, de Phalaris, deSabran et d’Averne, quelque fille d’opéra en renom, chanteuse oudanseuse, souvent la duchesse de Berry. Il va sans dire que lapersonne de Son Altesse Royale ajoutait quelquefois à la licence deces soupers, mais n’en retranchait jamais rien.
C’était dans ces soupers, où régnait l’égalité la plus absolue,que rois, ministres, conseillers, dames de la cour, tout étaitpassé en revue, épluché, étrillé, fouillé. Là, la langue françaisearrivait à la liberté de la langue latine ; là, tout seracontait, se disait ou se faisait, pourvu que ce fûtspirituellement raconté, dit ou fait. Aussi ces soupers avaient-ilsun tel charme pour le régent, que, lorsque l’heure était venue etque le dernier convive était arrivé, derrière lui on fermait et onbarricadait les portes, et cela de telle façon, que, quelqueaffaire qui pût survenir, intéressât-elle le roi, intéressât-ellela France, intéressât-elle le régent lui-même, il était inutile detenter de percer jusqu’à lui : la clôture durait jusqu’aulendemain matin.
Quant à Dubois, il était rarement de ces soupers, que samauvaise santé lui défendait. Aussi était-ce le moment que sesennemis choisissaient pour le déchiqueter. Le duc d’Orléans riait àgorge déployée des attaques contre son ministre, et, comme lesautres, donnait son coup de bec, de griffe ou de dent à la carcassedécharnée de son ex-gouverneur. Dubois savait parfaitement que,pour la plupart du temps, c’était lui qui faisait les frais dusouper ; mais, comme il savait aussi que, le matin, le régentavait toujours et invariablement oublié ce qui s’était dit dans lanuit, il s’inquiétait peu de tous ces assauts qu’on livrait à soncrédit, démoli chaque nuit et croissant chaque jour.
C’est qu’aussi le régent, qui se sentait alourdi de jour enjour, savait qu’il pouvait compter sur la vigilance de Dubois.Dubois veillait quand le régent dormait, soupait ou courait.Dubois, qui semblait ne pouvoir se tenir sur les jambes, étaitinfatigable. Il était à la fois au Palais-Royal, à Saint-Cloud, auLuxembourg et à l’Opéra ; il était partout où était le régent,passant derrière lui comme une ombre, montrant sa figure de fouinedans un corridor, entre les deux portes d’un salon, derrière lecarreau d’une loge. Dubois enfin semblait avoir le don del’ubiquité.
En rentrant de sa course à Rambouillet, où nous l’avons vuveiller autour du régent avec tant de sollicitude et d’assiduité,il avait fait appeler maître Tapin, qui, monté sur un excellentcheval anglais et habillé en piqueur, s’était mêlé à la suite duprince et était revenu avec elle sans être reconnu, grâce àl’obscurité. Il avait causé avec lui une heure, lui avait donné sesinstructions pour le lendemain, avait dormi quatre ou cinq heures,puis enfin s’était levé, et, à sept heures, enchanté des avantagesqu’il avait conquis sur le régent, et dont il espérait bien tirerparti, il se présentait à la petite porte de la chambre à coucher,que le valet de chambre de Son Altesse Royale ouvrait toujours à sapremière réquisition, le duc d’Orléans ne fût-il pas seul.
Le régent dormait encore.
Dubois s’approcha de son lit, et le regarda quelque temps avecce sourire qui tenait à la fois du singe et du démon.
Enfin il se décida à l’éveiller.
– Holà ! monseigneur, holà ! éveillons-nous,cria-t-il.
Le duc d’Orléans ouvrit les yeux et vit Dubois, et, espérant sedébarrasser de lui par quelques-unes de ces rebuffades auxquellesson ministre était si bien habitué, qu’elles glissaient sur luicomme sur la toile cirée :
– Ah ! c’est toi, l’abbé, lui dit-il, va-t’en audiable !
Et il se retourna le nez contre le mur.
– Monseigneur, j’en viens ; mais il était trop pressépour me recevoir, et il m’a renvoyé à vous.
– Laisse-moi tranquille, je suis las.
– Je le crois bien ; la nuit a été orageuse, n’est-cepas ?
– Que veux-tu dire ? demanda le duc en se retournant àmoitié.
– Je dis que le métier que vous avez fait la nuit passée nevaut rien pour un homme qui donne des rendez-vous à sept heures dumatin.
– Je t’ai donné rendez-vous à sept heures,l’abbé ?
– Oui, monseigneur, hier matin, avant de partir pourSaint-Germain.
– C’est pardieu vrai ! dit le régent.
– Monseigneur ignorait que la nuit serait si fatigante.
– Fatigante !… J’étais sorti de table à septheures.
– Oui, mais après ?
– Eh bien, quoi, après ?
– Êtes-vous content au moins, monseigneur et la jeunepersonne valait-elle la course ?
– Quelle course ?
– Celle que monseigneur a faite hier soir, après son dîner,en sortant de table, à sept heures.
– Il semble, à t’entendre, qu’il soit bien rude de revenirde Saint-Germain ici.
– Monseigneur a raison : de Saint-Germain ici il n’y aqu’un pas ; mais il y a un moyen d’allonger la route.
– Lequel ?
– C’est de passer par Rambouillet.
– Tu rêves, l’abbé.
– Je rêve, soit, monseigneur. Alors je vais vous racontermon rêve : il prouvera à Votre Altesse que je m’occupe d’elleen rêvant.
– Quelque nouvelle baliverne ?
– Non pas. J’ai rêvé que monseigneur avait lancé le cerf aucarrefour du Treillage, et que l’animal, civilisé comme un cerf debonne maison, s’était fait battre gentiment dans quatre lieuescarrées ; après quoi il était allé se faire prendre àChambourcy.
– Jusque-là ton rêve ressemble assez à une vérité.Continue, l’abbé, continue.
– Après quoi, monseigneur est rentré à Saint-Germain, s’estmis à table à cinq heures et demie, et, en se mettant à table, aordonné qu’on lui tînt sa voiture sans armoiries prête et atteléede quatre chevaux, pour sept heures et demie.
– Allons, pas mal ! l’abbé, pas mal !
– À sept heures et demie, en effet, monseigneur a congédiétout son monde, excepté la Fare, avec lequel il est monté envoiture. Est-ce cela, monseigneur ?
– Va toujours, va !
– La voiture a pris la route de Rambouillet, où elle estarrivée à neuf heures trois quarts. Seulement, aux premièresmaisons de la ville, elle s’est arrêtée ; monseigneur estdescendu, on lui a présenté un cheval qui l’attendait, et, tandisque la Fare continuait son chemin vers l’auberge du Tigreroyal, monseigneur le suivait en piqueur.
– C’est ici que ton rêve s’embrouille, n’est-ce pas,l’abbé ?
– Non, monseigneur, pas trop.
– Continue donc alors.
– Eh bien, tandis que ce fat de la Fare faisait semblant demanger un mauvais souper qu’on lui servait en l’appelantExcellence, monseigneur remettait son cheval à un page et gagnaitun petit pavillon.
– Démon que tu es ! mais où étais-tu donccaché ?
– Moi, monseigneur, je n’ai pas quitté le Palais-Royal, oùj’ai dormi comme une marmotte ; et la preuve est que je vousraconte mon rêve.
– Et qu’y avait-il dans ce pavillon ?
– D’abord, à la porte, une horrible duègne, grande, jauneet sèche.
– Dubois, je te recommanderai à Desroches, et tu peux êtretranquille : la première fois qu’elle te rencontrera, ellet’arrachera les yeux.
– Puis, dans l’intérieur, ah ! dam ! dansl’intérieur…
– Ah ! voilà où tu n’as pas pu voir, mon pauvre abbé,même en rêve.
– Allons donc, monseigneur, vous me supprimeriez, jel’espère bien pour vous, mes cinq cent mille livres de policesecrète, si, grâce à eux, je ne voyais pas dans les intérieurs.
– Eh bien, qu’as-tu vu dans celui-ci ?
– Ma foi, monseigneur, une charmante petite Bretonne :seize à dix-sept ans, jolie comme les amours, et même plus jolieque certains amours, venant en droite ligne des augustines deClisson, accompagnée jusqu’à Rambouillet, d’une bonne vieille sœurdont la présence, un peu gênante, a été supprimée aussitôt,n’est-ce pas ?
– Dubois, j’ai souvent pensé que tu étais le diable, et quetu avais pris la forme d’un abbé pour me perdre.
– Pour vous sauver, monseigneur ! pour vous sauver,c’est moi qui vous le dis.
– Pour me sauver ! je ne m’en douterais pas.
– Eh bien ! voyons, continua Dubois, avec son sourirede démon, êtes-vous content de la petite, monseigneur ?
– Enchanté ! Dubois, elle est charmante.
– Pardieu ! vous l’avez fait venir d’assez loin pourcela, et, si elle était autrement, vous seriez volé.
Le régent fronça le sourcil ; mais, réfléchissant queDubois savait tout jusque-là, mais sans doute ignorait le reste,son froncement de sourcil se termina par un sourire.
– Allons, Dubois, dit-il, décidément tu es un grandhomme.
– Ah ! monseigneur, il n’y a plus que vous qui endoutiez, et cependant vous me disgraciez.
– Toi !…
– Sans doute, vous me cachez vos amours.
– Allons, ne te fâche pas ; Dubois.
– Il y aurait de quoi, cependant, monseigneur,convenez-en ?
– Pourquoi cela ?
– Parce que, sur ma parole, j’aurais trouvé aussi bien, etpeut-être mieux. Que diable ne me disiez-vous pas qu’il vousfallait une Bretonne ! on vous l’eût fait venir,monseigneur ! on vous l’eût fait venir !
– Vraiment ?
– Oh ! mon Dieu, oui ; j’en aurais trouvé àrevendre, des Bretonnes !
– De pareilles ?
– Et même de meilleures.
– L’abbé !…
– Parbleu ! voilà une fière occasion que vous avez euelà !
– Monsieur Dubois !…
– Vous croyez avoir mis la main sur un trésor,peut-être ?
– Holà ! Holà !
– Quand vous saurez ce que c’est que votre Bretonne, et àquoi vous vous exposez !
– Ne plaisantons pas, l’abbé, je t’en prie.
– Oh ! décidément, monseigneur, vous m’affligez.
– Que veux-tu dire ?
– Une apparence vous persuade, une nuit vous grise comme unécolier, et, le lendemain, il n’y a rien de comparable à lanouvelle venue. Elle est donc bien jolie, monseigneur, cette petitefille ?
– Charmante !
– Et sage ! la vertu même, on vous l’a triée sur cent,n’est-ce pas ?
– C’est comme tu le dis, mon cher.
– Eh bien, moi, je vous déclare, monseigneur, que vous êtesperdu.
– Moi ?
– Voici : votre Bretonne est une péronnelle.
– Silence, l’abbé !
– Comment, silence !
– Oui, pas un mot de plus ; je te le défends, repritle régent d’un air grave.
– Monseigneur, vous aussi, vous avez fait un mauvaisrêve ; laissez-moi vous l’expliquer.
– Monsieur Joseph, je vous enverrai à la Bastille.
– À la Bastille, tant que vous voudrez, monseigneur, maisvous n’en saurez pas moins que cette drôlesse…
– Est ma fille, monsieur l’abbé !
Dubois recula d’un pas, son sourire goguenard fit place à laplus profonde stupéfaction.
– Votre fille, monseigneur ! et à qui diable avez-vousfait celle-là ?
– À une honnête femme, l’abbé, qui a eu l’honneur de mourirsans t’avoir connu.
– Et l’enfant ?
– L’enfant a été cachée à tous les yeux, pour qu’elle nefût pas souillée par le regard des êtres venimeux comme toi.
Dubois s’inclina profondément, et se retira respectueusement etdans l’attitude d’un homme complètement désappointé ; lerégent le suivit d’un regard victorieux, jusqu’à ce qu’il eûtrefermé la porte.
Mais Dubois, comme on le sait, ne se désappointait pasfacilement, et il n’avait pas fermé cette porte qui le séparait durégent, qu’il avait déjà aperçu dans cette obscurité qui un instantavait voilé ses yeux une lumière qui, pour lui, valait le feu dejoie le plus brillant.
– Et moi qui disais, murmura-t-il en descendant l’escalier,que cette conspiration accoucherait de ma mître d’archevêque !imbécile que j’étais ! en la menant doucement, elle accoucherabel et bien de mon chapeau de cardinal.
À l’heure convenue, Gaston, fort impatient, s’était rendu chezHélène ; mais il lui fallut attendre quelque temps dansl’antichambre, car madame Desroches faisait des difficultés pourautoriser cette visite. Mais Hélène s’expliqua aussi clairement quefermement, et déclara que, se regardant comme maîtresse de jugerelle-même ce qui était convenable ou ce qui ne l’était pas, elleétait décidée à recevoir son compatriote, M. de Livry,qui venait prendre congé d’elle. On se rappelle queM. de Livry était le nom que Gaston s’était donné pendanttoute la route, et celui qu’il comptait garder, excepté pour ceuxavec lesquels l’affaire pour laquelle il venait à Paris allait lemettre en contact.
Madame Desroches se retira donc d’assez mauvaise humeur dans sachambre, essayant même d’entendre la conversation des jeunesgens ; mais Hélène, qui se douta de quelque surprise, allapousser elle-même la porte du corridor, à laquelle elle mit leverrou.
– Vous voilà, dit-elle, mon ami ! Je vousattendais ; je n’ai pas dormi cette nuit.
– Ni moi, Hélène ; mais laissez-moi admirer vosmagnificences.
Hélène sourit.
– Vous d’abord : cette robe de soie, cette coiffure…Que vous êtes belle ainsi !
– Vous n’avez pas l’air d’en être satisfait.
Gaston ne répondit pas, il continua son investigation.
– Cette tenture est riche, ces tableaux ont du prix ;de l’or, de l’argent aux corniches. Vos prospecteurs sont opulents,à ce qu’il paraît, Hélène.
– Je le crois, dit la jeune fille en souriant ; on m’adit cependant que cette tenture, ces dorures que vous admirez commemoi, sont vieilles, passées de modes et qu’on les remplacera par deplus belles.
– Je vois qu’Hélène va devenir une haute et puissante dame,dit Gaston en s’efforçant de sourire ; déjà elle me fait faireantichambre.
– Cher ami, ne le faisiez-vous pas là-bas, sur notre lac,quand votre bateau attendait des heures entières ?
– Vous étiez au couvent alors ; je n’attendais que lebon plaisir de votre mère abbesse.
– Ce titre est bien sacré, n’est-ce pas ?
– Oh oui !
– Il vous rassure, il vous impose le respect,l’obéissance.
– Sans doute.
– Eh bien, jugez de ma joie, ami : je retrouve ici lamême protection, le même amour, plus puissant encore, plus solide,plus durable.
– Quoi ? dit Gaston étonné.
– Je retrouve…
– Parlez, au nom du ciel.
– Mon père !
– Votre père !… Ah ! ma chère Hélène, je suisheureux, je partage votre joie. Quel bonheur !… un père qui vaveiller sur mon amie, sur ma femme !
– Veiller… de loin.
– Quoi ! se sépare-t-il de vous ?
– Hélas ! le monde, à ce qu’il paraît, noussépare.
– Est-ce un secret ?
– Pour moi-même ; car vous pensez bien que, s’il n’enétait pas ainsi, vous sauriez déjà tout. Pour vous, je n’ai pas desecret, Gaston.
– Un malheur de naissance… une proscription dans votrefamille, quelque obstacle passager ?
– Je l’ignore.
– C’est décidément un secret. Mais, dit-il en souriant, jecompte bien sur vous, et je vous permets même d’être discrète avecmoi, si votre père vous l’a ordonné. Cependant je questionneraiencore, vous ne vous fâcherez pas ?
– Oh non !
– Êtes-vous contente ? Est-ce un père dont vouspuissiez être fière ?
– Je le crois ; son cœur paraît noble et bon ; savoix est douce et harmonieuse.
– Sa voix… mais… vous ressemble-t-il ?
– Je ne sais… Je ne l’ai pas vu.
– Vous ne l’avez pas vu ?
– Non, sans doute… il faisait nuit.
– Votre père n’a pas cherché à voir sa fille !… vous,si belle !… Oh ! quelle indifférence !
– Mais, mon ami, il n’est pas indifférent ; il meconnaît bien, allez ; il a mon portrait, vous savez :celui qui vous a rendu si jaloux au printemps dernier.
– Mais je ne comprends pas.
– Il faisait nuit, vous dis-je.
– En ce cas, on allume les girandoles que voici, dit-ilavec un sourire plus froid.
– C’est bien quand on veut être vu ; mais quand on ases raisons pour se cacher…
– Que dites-vous là ? reprit Gaston rêveur ;quelles raisons un père a-t-il de se cacher de sa fille ?…
– D’excellentes, je crois ; et vous, un homme sérieux,vous pourriez le comprendre mieux que moi, pourtant je ne m’étonnepas…
– Oh ! ma chère Hélène, dit Gaston rêveur, quem’avez-vous raconté là ? Quelles terreurs vous venez de jeterdans mon âme !…
– Vous m’effrayez, avec vos terreurs.
– Dites-moi, de quoi vous a parlé votre père ?
– De l’amour si tendre qu’il a toujours eu pour moi.
Gaston fit un mouvement.
– Il m’a juré que désormais je vivrais heureuse, qu’ilvoulait faire cesser toute l’incertitude de mon sort passé, qu’ilmépriserait les considérations qui l’ont engagé jusqu’alors à merenier pour sa fille.
– Paroles… paroles !… Mais…, quel témoignage de cetamour vous a-t-il donné ?… Pardonnez mes questions insensées,Hélène ; j’entrevois un abîme de malheurs ; je voudraisque, pour un moment, votre candeur d’ange, dont je suis si fier,fit place à l’infernale sagacité du démon ; vous mecomprendriez, je n’aurais pas la honte de vous souiller de cetinterrogatoire si bas et si nécessaire, pourtant, à notre bonheur àvenir.
– Je ne comprends guère votre question ; autrement j’yrépondrais, Gaston.
– Vous a-t-il témoigné beaucoup d’affection ?
– Beaucoup, assurément.
– Mais enfin, dans ces ténèbres, pour causer, pour vousaborder ?…
– Il m’a pris par la main, et sa main tremblait plus que lamienne.
Gaston crispa de rage ses poings frémissants.
– Il vous a paternellement embrassée, n’est-cepas ?
– Un baiser au front… un baiser… un seul, que j’ai reçu àgenoux.
– Hélène ! s’écria-t-il, Hélène ! j’en crois mespressentiments ; vous êtes abusée, vous êtes victime d’unpiége infernal ! Hélène, cet homme, qui se cache, qui craintla lumière, qui vous appelle sa fille, n’est pas votrepère !
– Gaston, vous me brisez le cœur.
– Hélène, votre innocence ferait envie aux plus célestescréatures ; mais on abuse de tout sur la terre : lesanges ont été profanés et insultés par les hommes. Cet homme que jeconnaîtrai, que je saisirai, que je forcerai d’avoir confiance dansl’amour et l’honneur d’une si loyale fille comme vous êtes, me diras’il n’est pas le plus vil des hommes, et si je puis l’appeler monpère ou le tuer comme un infâme !
– Gaston, votre raison s’égare, que dites-vous là ?Qui peut vous faire soupçonner d’aussi affreuses trahisons ?et, puisque vous éveillez mes soupçons, puisque vous portez leflambeau sur ces ignobles dédales du cœur humain que je me refusaisà contempler, je vous parlerai avec la même franchise. Cet homme,comme vous dites, ne me tenait-il pas en son pouvoir ? Lamaison où je suis n’est-elle pas à lui ? les gens dont il m’aentourée ne sont-ils pas dévoués à ses ordres ?… Gaston, vousavez sur mon père une mauvaise pensée dont vous me demanderezpardon si vous m’aimez.
Gaston se jeta désespéré dans un fauteuil.
– Ami, ne me gâtez pas la seule joie pure que j’aie encoregoûtée, continua Hélène ; n’empoisonnez pas pour moi lebonheur d’une vie que j’ai souvent gémi de passer solitaire,abandonnée, sans autre affection que celle dont le ciel nouscommande d’être avares. Que l’amour filial me vienne endédommagement des remords que j’éprouve souvent de vous aimer avecune idolâtrie condamnable.
– Hélène, pardonnez-moi, s’écria Gaston ; oui, vousavez raison ; oui, je souille, par mon contact matériel, vosjoies si pures, l’affection peut-être si noble de votre père ;mais, mon amie, au nom de Dieu dont voici l’image sur cette toile,écoutez un peu les craintes de mon expérience et de mon amour. Cen’est pas la première fois que les criminelles passions du mondespéculent sur l’innocente crédulité ; l’argument que vousfaites valoir est faible : se hâter de vous témoigner un amoursi coupable était une maladresse dont ces habiles corrupteurs sontincapables ; mais déraciner peu à peu la vertu dans votrecœur, vous séduire par un luxe nouveau, par ces lumières riant àvotre âge ; accoutumer votre esprit au plaisir, vos sens à desimpressions nouvelles, vous tromper enfin par la persuasion, estune plus douce victoire que celle qui résulte de la violence.Oh ! chère Hélène, écoutez un peu ma prudence de vingt-cinqans ; je dis ma prudence, car ce n’est que mon amour quiparle, mon amour que vous verriez si humble, si dévoué, au moindresigne d’un père que je saurais être un véritable père pourvous.
Hélène baissa la tête à son tour et ne répondit pas.
– Je vous en supplie, continua Gaston, ne prenez aucunerésolution extrême ; mais surveillez tout ce qui vous entoure,défiez-vous des parfums qui vous sont donnés, du vin doré qu’onvous offre, du sommeil qui vous est promis. Veillez sur vous,Hélène, vous êtes mon honneur, mon bonheur, ma vie !
– Ami, je vous obéirai ; vous pouvez croire que celane m’empêchera pas d’aimer mon père.
– Et de l’adorer, si je me trompe, chère Hélène.
– Vous êtes un noble ami, mon Gaston… Nous voilà bienconcertés.
– À la moindre défiance, écrivez-moi.
– Vous écrire ! vous partez donc ?
– Je vais à Paris, pour ces affaires de famille dont vousconnaissez déjà quelque chose… Je logerai à l’hôteldu Muids-d’Amour, rue des Bourdonnais ;écrivez cette adresse, chère amie, et ne la montrez à qui que cesoit.
– Pourquoi tant de précautions ?
Gaston hésita.
– Parce que, si l’on connaissait votre défenseur dévoué,l’on pourrait, en cas de mauvaises intentions, déjouer ses projetsde secours.
– Allons, allons ! vous êtes aussi quelque peumystérieux, mon beau Gaston ; j’ai un père qui se cache, etun… amant… ce mot me coûte à dire… qui va se cacher…
– Mais celui-là, vous connaissez ses intentions, dit Gastonen essayant de rire pour cacher son trouble et sa rougeur.
– Ah ! madame Desroches revient… elle tourne le boutonde la première porte ; l’entretien lui semble trop long, ami.Je suis en tutelle… c’est comme au couvent.
Gaston, congédié, prit un baiser sur la main que son amie luitendait. Au même moment, madame Desroches parut. Hélène fit unerévérence très-cérémonieuse, que Gaston lui rendit avec la mêmemajesté. Madame Desroches attachait sur le jeune homme, pendantcette scène muette, des regards d’où devait résulter le plus exactsignalement que jamais espion ait pu faire en face d’unsuspect.
Gaston prit aussitôt la route de Paris. Oven l’attendait avecimpatience. Pour que ses louis ne sonnassent point dans sa boursede cuir, il les avait cousus dans la doublure de sa culotte depeau ; peut-être aussi voulait-il les rapprocher le pluspossible de lui-même.
Gaston, en trois heures, arriva dans Paris. Cette fois, Oven neput lui reprocher sa lenteur : hommes et chevaux étaientcouverts d’écume en entrant par la barrière de la Conférence.
Il y avait, comme notre lecteur a pu l’apprendre, à l’adressedonnée par Gaston à Hélène, dans la rue des Bourdonnais, uneauberge qui pouvait presque s’appeler un hôtel ; elle étaitassez garnie pour qu’on y pût loger et manger ; mais surtouton y pouvait boire.
Dans son entrevue nocturne avec Dubois, maître Tapin avait reçule fameux nom de la Jonquière et l’avait transmis à l’Éveillé,lequel l’avait transmis à tous les chefs de brigade, qui s’étaientmis à la recherche de l’officier suspect, et avaient commencé àfouiller, avec l’activité qui fait la principale vertu des suppôtsde police, tous les tripots et toutes les maisons équivoques deParis. La conspiration de Cellamare, que nous avons racontée dansnotre histoire du Chevalier d’Harmental, et quiest, au commencement de la Régence, ce que cette présente histoireest à sa fin, avait appris à tous les rechercheurs de complots quec’était là que l’on trouvait surtout les conspirateurs ; etcette affaire de Bretagne n’était que la queue de la conspirationespagnole. In cauda venenum, disait Dubois, quitenait à son latin. Quand on a été cuistre de collége, ne fût-cequ’une heure, il en reste quelque chose pendant tout le reste de lavie.
Chacun se mit donc en route ; mais, soit bonheur, soitadresse, ce fut encore maître Tapin qui, après deux heures d’unecourse échevelée dans les rues de la capitale, découvrit, dans larue des Bourdonnais, et aux armesdu Muids-d’Amour, la fameuse auberge dont nousavons parlé au commencement de ce chapitre, et qu’habitait, aufiguré comme au propre, ce fameux la Jonquière, qui, pour lemoment, était le cauchemar de Dubois.
L’hôte prit Tapin pour un vieux clerc de procureur, et, à sesquestions, répondit avec affabilité que c’était effectivement dansson hôtel que logeait le capitaine la Jonquière ; maisqu’étant rentré passé minuit, le brave capitaine dormait encore.Cela était d’autant plus excusable, qu’il était à peine six heuresdu matin.
Tapin n’en demandait pas davantage. C’était un homme droit etpresque algébrique, qui marchait de déduction en déduction. Lecapitaine la Jonquière dormait, donc il était couché ; ilétait couché, donc il habitait l’auberge.
Tapin revint directement au Palais-Royal. Il trouva Dubois quisortait de chez le régent, et que la perspective de son chapeaurouge, mettait en joyeuse humeur. Il ne lui avait fallu rien moinsque cette heureuse disposition d’esprit pour ne pas casser auxgages tous ses émissaires, qui lui avaient déjà mis sous lesverrous du Fort-l’Évêque une série de faux la Jonquière.
L’un était un capitaine de contrebande, nommé la Joncière.Celui-là avait été découvert et arrêté par l’Éveillé ; c’étaitencore celui dont le nom se rapprochait le plus du nomoriginal.
Un second était un certain la Jonquille, sergent aux gardesfrançaises. On avait recommandé aux mouchards les maisons malfamées ; or on avait trouvé maître la Jonquille dans unemaison de ce genre, et, victime d’un moment de faiblesse de sa partet d’erreur de celle des mouchards de l’abbé, il avait étéarrêté.
Un troisième s’appelait la Jupinière, était chasseur d’unegrande maison. Malheureusement le portier de cette grande maisonétait bègue, et le mouchard, qui était plein de bonne volonté,avait entendu la Jonquière au lieu de la Jupinière.
Il y avait déjà dix personnes arrêtées, quoique la moitié del’escouade à peine fût revenue. Il était donc probable que lesarrestations continuaient et qu’on allait passer en revue toutesles analogies nominales. Depuis l’ordre donné par Dubois,l’analogie régnait despotiquement à Paris.
Quand Dubois, qui, malgré sa bonne humeur, maugréait et juraitpour n’en pas perdre l’habitude, entendit le rapport de Tapin, ilse frotta le nez jusqu’à la rage : c’était bon signe.
– Alors, dit Dubois, c’est bien le capitaine la Jonquièreque tu as trouvé, toi ?
– Oui, monseigneur.
– Il se nomme bien la Jonquière ?
– Oui, monseigneur.
– L-a la, J-o-n Jon, q-u-i-è-r-e quière, la Jonquière,continua Dubois en répétant le mot.
– La Jon-qui-ère ? reprit maître Tapin.
– Un capitaine ?
– Oui, monseigneur.
– Un vrai capitaine ?
– J’ai vu son plumet.
Cette conclusion parut suffisante à Dubois pour le grade, maispas pour l’identité.
– Bon, dit-il, continuant ses questions, et quefait-il ?
– Il attend, il s’ennuie et il boit.
– Ça doit être cela, dit Dubois ; il attend, ils’ennuie et il boit.
– Et il boit, répéta Tapin.
– Et paye-t-il ? dit Dubois, attachant évidemment unegrande importance à cette dernière question.
– Très-bien, monseigneur.
– À la bonne heure ! Tapin, vous avez de l’esprit.
– Monseigneur, dit Tapin avec modestie, vous meflattez ; mais c’est tout simple : s’il n’avait pas payé,ce ne pouvait pas être un homme dangereux.
Nous avons déjà dit que maître Tapin était un gaillard plein delogique.
Dubois lui fit remettre dix louis à titre de gratification, luidonna de nouveaux ordres, laissa son secrétaire pour dire auxnouveaux mouchards, qui ne pouvaient manquer d’arriversuccessivement, qu’il y avait assez de la Jonquière commecela ; se fit habiller promptement, et s’achemina, à pied,vers la rue des Bourdonnais.
Dès six heures du matin, messire Voyer d’Argenson avait mis à ladisposition de Dubois une demi-douzaine d’estafiers déguisés engardes-françaises et munis d’instructions. Quelques-uns lesuivaient, d’autres l’avaient précédé.
Maintenant, disons un mot de l’intérieur de l’auberge danslaquelle nous allons introduire le lecteur.
Le Muids-d’Amour était, comme nous l’avonsdit, mi-partie hôtel, mi-partie cabaret. On y buvait, on ymangeait, on y couchait ; les chambres d’habitation étaient aupremier étage, les salles de taverne au rez-de-chaussée.
La principale de ces salles, qui était la salle commune, étaitmeublée de quatre tables de chêne, d’une quantité indéfinied’escabeaux et de rideaux rouges et blancs, vieille tradition destavernes. Quelques bancs le long des murailles, des verrestrès-nets sur un buffet, des images peintes, somptueusementencadrées de baguettes dorées, dont les unes représentaient lesdifférentes migrations du Juif-Errant, et les autres lacondamnation et l’exécution de Duchauffour ; le tout bruni parla fumée, et rendant, après l’avoir absorbée, une odeur de pipefort nauséabonde, complétait l’ensemble de ce respectable parloir,comme disent les Anglais, dans lequel roulait un gros homme àfigure rouge, de trente-cinq à quarante ans, et frétillait unepetite fille à figure pâle, de douze à quatorze ans.
C’était l’hôte du Muids-d’Amour et sa filleunique, laquelle devait hériter, après lui, de sa maison et de soncommerce, que, sous la direction paternelle, elle se mettait enétat de continuer.
Un marmiton fricotait dans la cuisine un ragoût qui répandaitune forte odeur de rognons au vin.
La salle était encore vide ; mais, au moment même où lapendule sonnait une heure de l’après-midi, un garde-françaiseentra, et, s’arrêtant sur le seuil, murmura :
– Rue des Bourdonnais,au Muids-d’Amour, dans la salle commune, unetable à gauche, s’asseoir et attendre.
Puis, en exécution de cette consigne, le digne défenseur de lapatrie, en sifflant un air de garde et en relevant sa moustacheavec un geste de coquetterie militaire tout à fait bien troussé,alla s’asseoir à l’endroit indiqué.
À peine y était-il et levait-il le poing pour en frapper latable, ce qui, dans la langue de toutes les tavernes du monde, veutdire : Du vin ! qu’un second garde-française, vêtuexactement de la même manière, surgit à son tour sur le seuil de laporte, marmotta quelques paroles, et, après un moment d’hésitation,vint s’asseoir près du premier.
Les deux soldats se regardèrent dans le blanc des yeux, puis ilslaissèrent échapper, chacun de son côté, cette doubleexclamation : Ah ! ah ! qui, dans tous les pays dumonde aussi, indique la surprise.
– C’est toi, Grippart ! dit l’un.
– C’est toi, l’Enlevant ! dit l’autre.
– Que viens-tu faire dans ce cabaret ?
– Et toi ?
– Je n’en sais rien.
– Ni moi non plus.
– Tu es donc ici…
– Par ordre supérieur.
– Tiens ! c’est comme moi.
– Et tu attends ?…
– Un homme qui doit venir.
– Avec un mot d’ordre.
– Et sur ce mot d’ordre ?…
– Injonction d’obéir, comme à maître Tapin lui-même.
– C’est cela, et, en attendant, on m’a donné une pistolepour boire.
– On m’a donné une pistole, mais on ne m’a pas dit deboire.
– Et dans le doute ?
– Dans le doute, comme dit le sage, je ne m’abstienspas.
– En ce cas, buvons.
Et la main, levée sur la table, retomba cette fois pour appelerl’hôte ; mais c’était chose inutile : l’hôte, qui avaitvu entrer les deux pratiques, et qui, à l’uniforme, avait reconnudes amateurs, se tenait debout, les jambes rapprochées, la maingauche à la couture de la culotte, la droite au bonnet decoton.
C’était un homme facétieux que l’hôtedu Muids-d’Amour.
– Du vin !… dirent les deux gardes-françaises.
– D’Orléans, ajouta l’un d’eux, qui paraissait plus gourmetque l’autre, il gratte, et je l’aime.
– Messieurs, dit l’hôte avec un affreux sourire, mon vin negratte pas, mais il n’en est que plus aimable.
Et il apporta une bouteille toute débouchée.
Les deux consommateurs remplirent leurs verres et burent. Puisils les posèrent sur la table avec une grimace d’expressiondifférente, mais qui, cependant, indiquait une même opinion.
– Que diable dis-tu donc que ton vin ne gratte pas ?Il déchire.
– Ah ! c’est un fier vin, messieurs, dit l’hôte.
– Oui, reprit le second garde-française, il n’y manque quede l’estragon.
L’hôte sourit en homme qui entend la plaisanterie.
– En voulez-vous une autre ? dit l’hôte.
– Si on la veut, on te la demandera.
L’hôte s’inclina, et, comprenant l’invitation, laissa les deuxsoldats à leurs affaires.
– Mais, dit l’un des soldats à l’autre, tu sais bienquelque chose de plus que ce que tu m’as dit, n’est-cepas ?
– Oh ! je sais qu’il s’agit d’un certain capitaine,dit l’autre.
– Oui, c’est cela ; mais, pour arrêter le capitaine,on nous prêtera main-forte, je présume ?
– Sans doute, deux contre un, ce n’est pas assez.
– Tu oublies l’homme à la consigne : voilà lamain-forte.
– Puisse-t-il en avoir deux, et des plus solides… Mais ilme semble que j’entends quelque chose.
– En effet, quelqu’un descend l’escalier.
– Chut !
– Silence !
Et les deux gardes-françaises, plus esclaves de leur consigneque s’ils eussent été de vrais soldats, se versèrent deux verrespleins, qu’ils burent, ayant chacun un œil sournoisement tournévers l’escalier.
Les deux observateurs ne s’étaient pas trompés. En effet, lesmarches d’un escalier que nous avons oublié de mentionner, et quimontait appuyé à la muraille, craquaient, pour le moment, sous unpoids assez respectable ; et les hôtes momentanés de la sallecommune purent apercevoir d’abord des jambes, ensuite un torse,puis une tête qui descendaient. Les jambes étaient chaussées de basde soie finement tirés et d’une culotte de casimir blanc ; letorse était vêtu d’un justaucorps bleu ; enfin la tête étaitcoiffée d’un chapeau à trois cornes, coquettement incliné surl’oreille. Un œil moins exercé que celui des gardes-françaisesaurait donc pu reconnaître dans ce total un capitaine, car sesépaulettes et son épée ne laissaient aucun doute sur le grade qu’iloccupait.
Ce capitaine, qui était bien le capitaine la Jonquière, était unhomme de cinq pieds deux pouces, assez gros, assez vif, et dontl’œil malin se reposait sur tout avec une sagacité merveilleuse. Oneût dit qu’il flairait les espions sous l’uniforme desgardes-françaises, car il leur tourna le dos tout d’abord enentrant ; puis il donna une allure toute particulière à saconversation avec l’hôte.
– En vérité, dit-il, j’aurais bien dîné ici, et cetteexcellente odeur de rognon sauté m’y avait fort invité ; maisde bons vivants m’attendent au Galoubet dePaphos. Peut-être viendra-t-on me demander centpistoles : un jeune homme de ma province qui me devait venirprendre ce matin, et que je ne puis attendre plus longtemps. S’ilvient, et qu’il se nomme, dites-lui que je serai dans une heureici ; qu’il veuille donc attendre.
– Fort bien, capitaine, répondit l’hôte.
– Hé ! du vin ! dirent les gardes.
– Ah ! ah ! murmura le capitaine en jetant uncoup d’œil en apparence insouciant sur ces buveurs, voici dessoldats qui ont un mince respect pour l’épaulette.
Puis, se retournant vers l’hôte :
– Servez ces messieurs ; vous voyez bien qu’ils sontpressés.
– Ah ! dit l’un d’eux en se levant, du moment quemonsieur le permet.
– Sans doute, sans doute, je le permets, dit la Jonquière,souriant des lèvres, tandis qu’il avait bonne envie de rosser lesdeux drilles dont la figure lui déplaisait ; mais, la prudencel’emportant, il fit quelques pas vers la porte.
– Mais, capitaine, fit l’hôte en l’arrêtant, vous ne m’avezpas dit le nom du gentilhomme qui doit venir vous demander tout àl’heure.
La Jonquière hésita. Un mouvement assez militaire d’un des deuxgardes, qui se retourna en croisant une jambe sur l’autre et enfrisant sa moustache, lui rendit quelque confiance ; en mêmetemps, le second fit sauter du bout du doigt le bouchon, et imita,avec sa bouche, la détonation d’une bouteille de vin deChampagne.
La Jonquière fut rassuré tout à fait.
– M. le chevalier Gaston de Chanlay, dit-il répondantà l’hôte.
– Gaston de Chanlay, répéta l’hôte ; diable !attendez, si j’allais oublier ce nom ! Gaston, Gascon,bon ; je me souviendrai de Gascon. Chanlay, bien ; je mesouviendrai de Chandelle.
– C’est cela, reprit gravement la Jonquière : Gasconde Chandelle. Je vous invite, mon cher hôte, à ouvrir un cours demnémonique, et, si toutes vos règles sont aussi sûres que celle-ci,je ne doute pas que vous ne fassiez fortune.
L’hôte sourit du compliment, et le capitaine la Jonquière sortitaprès avoir bien regardé autour de lui dans la rue, comme pourinterroger le temps, mais, en réalité, pour interroger le coin desportes et les angles des maisons.
Il n’avait pas fait cent pas dans la rue Saint-Honoré, verslaquelle il se dirigea, que Dubois se présenta au carreau d’abord,puis à la porte. Il avait croisé le capitaine la Jonquière ;mais, n’ayant jamais vu cet important personnage, il n’avait pu lereconnaître.
Ce fut donc avec une hardiesse tout effrontée qu’il apparut surle seuil, la main à son chapeau râpé, portant l’habit gris, lehaut-de-chausses brun, les bas drapés, enfin la tenue complète d’unmarchand de province.
Du premier coup, Dubois, après avoir jeté un regard rapide surles deux gardes-françaises, qui continuaient de boire dans leurcoin, avisa l’hôte qui arpentait sa salle parmi les bancs, lesescabeaux et les bouchons roulants.
– Monsieur, dit-il timidement, n’est-ce point ici que logele capitaine la Jonquière ? je voudrais parler à lui.
– Vous voudriez parler au capitaine la Jonquière ? ditl’hôte en examinant le nouveau venu de la tête aux pieds.
– Si c’était possible, dit Dubois, j’avoue que cela meferait plaisir.
– Est-ce bien à celui qui loge ici que vous avezaffaire ? dit l’hôte, qui ne reconnaissait aucunement, danscelui qui arrivait, celui qui était attendu.
– Je le crois, dit modestement Dubois.
– Un gros, court ?
– C’est cela.
– Buvant sec ?
– C’est cela.
– Et toujours prêt à jouer de la canne quand on ne fait pasà l’instant même ce qu’il demande ?
– C’est cela. Ce cher capitaine la Jonquière !
– Vous le connaissez donc ? demanda l’hôte.
– Moi ! pas le moins du monde, répondit Dubois.
– Ah ! c’est vrai ; car vous avez dû lerencontrer à la porte.
– Diable ! il est sorti, dit Dubois avec un mouvementde mauvaise humeur mal comprimé ; merci.
À l’instant même, s’apercevant de l’imprudence qu’il avaitfaite, il ramena sur son visage le plus aimable de tous lessourires.
– Oh ! mon Dieu, il n’y a pas cinq minutes, ditl’hôte.
– Mais il va revenir, sans doute ? demanda Dubois.
– Dans une heure.
– Voulez-vous me permettre de l’attendre,monsieur ?
– Certainement, pourvu que vous preniez quelque chose enl’attendant.
– Vous me donnerez des cerises à l’eau-de-vie, ditDubois ; je ne bois jamais de vin qu’à mes repas.
Les deux gardes-françaises échangèrent un sourire de suprêmedédain.
L’hôte s’empressa d’apporter un petit verre contenant lescerises demandées.
– Ah ! dit Dubois, il n’y en a que cinq ! àSaint-Germain-en-Laye on en donne six.
– C’est possible, monsieur, répondit l’hôte, c’est qu’àSaint-Germain il n’y a pas les droits d’entrée.
– C’est juste, dit Dubois, c’est parfaitement juste !j’oubliais les droits d’entrée, moi ; vous m’excusez,monsieur.
Et il se mit à grignoter une cerise, sans pouvoir s’empêcher,malgré son pouvoir sur lui-même, de faire une grimace des plusaccentuées.
L’hôte, qui le suivait des yeux, vit cette grimace avec unsourire de satisfaction.
– Et où loge-t-il, ce brave capitaine ? dit Dubois parmanière de conversation.
– Voilà la porte de sa chambre, dit l’hôte ; il apréféré être logé au rez-de-chaussée.
– Je conçois, murmura Dubois, les fenêtres donnent sur lavoie publique.
– Sans compter qu’il y a une porte qui s’ouvre sur la ruedes Deux-Boules.
– Ah ! il y a une porte qui s’ouvre sur la rue desDeux-Boules ? peste ! comme c’est commode cela ! Etle bruit que l’on fait ici ne l’incommode-t-il point ?
– Oh ! il a une seconde chambre là-haut ; ilcouche tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre.
– Comme Denys le Tyran, dit Dubois qui ne pouvait sedéfaire de ses citations latines ou historiques.
– Plaît-il ? fit l’hôte.
Dubois vit qu’il avait commis une nouvelle imprudence, et semordit les lèvres ; en ce moment, par bonheur, un desgardes-françaises demanda du vin, et l’hôte, toujours prompt à cetappel, s’élança hors de l’appartement.
Dubois le suivit des yeux ; puis, se retournant vers lesdeux gardes-françaises :
– Merci, vous autres, dit-il.
– Qu’y a-t-il, bourgeois ? demandèrent les gardes.
– France et Régent, réponditDubois.
– Le mot d’ordre ! s’écrièrent à la fois les deux fauxsoldats en se levant.
– Entrez dans cette chambre, dit Dubois montrant la chambrede la Jonquière, ouvrez la porte qui donne sur la rue desDeux-Boules, et cachez-vous derrière un rideau, sous une table,dans une armoire, où vous pourrez ; si j’aperçois l’oreilled’un de vous quand j’entrerai, je lui supprime ses appointementspour six mois.
Les deux gardes-françaises vidèrent leurs verres avec soin, enhommes qui ne veulent rien perdre des biens de la terre, etentrèrent vivement dans la chambre indiquée, tandis que Dubois, quis’apercevait qu’ils avaient oublié de payer, jetait une pièce dedouze sous sur la table ; puis, courant ouvrir la fenêtre, ets’adressant à un cocher de fiacre qui stationnait devant lamaison :
– L’Éveillé, dit-il, faites approcher le carrosse de lapetite porte qui donne dans la rue des Deux-Boules, et dites àTapin de monter quand je lui ferai signe en frappant avec lesdoigts au carreau. Il a ses instructions, allez.
Il referma la fenêtre, et, au même instant, on entendit le bruitde la voiture qui s’éloignait.
Il était temps, l’agile hôtelier rentrait ; au premier coupd’œil, il reconnut l’absence des gardes-françaises.
– Tiens ! dit-il, où sont-ils donc, meshommes ?
– Un sergent a frappé à la porte, qui les a appelés.
– Mais ils sont partis sans payer ! s’écrial’hôte.
– Non pas ; comme vous voyez, ils ont laissé une piècede douze sous sur la table.
– Diable ! douze sous, dit l’hôte ; je vends monvin d’Orléans huit sous la bouteille.
– Ah ! fit Dubois, ils ont pensé, sans doute, que,comme ils étaient militaires, vous feriez un petit rabais en leurfaveur.
– Enfin ! dit l’hôte, qui, trouvant sans doute encorele bénéfice raisonnable, se consolait facilement ; enfin, toutn’est pas perdu, et il faut s’attendre à ces choses-là dans notremétier.
– Vous n’avez point pareille chose à craindre,heureusement, avec le capitaine la Jonquière, reprit Dubois.
– Oh non, quant à lui, c’est la crème despensionnaires : il paye tout comptant et sans marchander. Ilest vrai qu’il ne trouve jamais rien de bon.
– Dame ! dit Dubois, cela peut être une manie.
– Vous avez trouvé le mot ; je le cherchais ;oui, c’est sa manie.
– Ce que vous me dites là de l’exactitude à payer ducapitaine, dit Dubois, me fait plaisir.
– Venez-vous lui demander de l’argent ? ditl’hôte ; en effet, il m’a dit qu’il attendait quelqu’un à quiil devait cent pistoles.
– Au contraire, dit Dubois, je lui apporte cinquantelouis.
– Cinquante louis ! peste ! reprit l’hôte, c’estun joli denier ; alors j’ai mal entendu : au lieu d’avoirà payer, il avait sans doute à recevoir. Vous nommeriez-vous parhasard le chevalier Gaston de Chanlay !
– Le chevalier Gaston de Chanlay ! s’écria Dubois avecune joie qu’il ne put maîtriser ; il attend le chevalierGaston de Chanlay ?
– Il me l’a dit du moins, dit l’hôte un peu étonné de lachaleur que mettait à sa question le mangeur de cerises, quicontinuait d’exécuter sa besogne avec les dernières grimaces d’unsinge qui gruge des amandes amères ; encore une fois, lechevalier Gaston de Chanlay, est-ce vous ?
– Non, je n’ai pas l’honneur d’être noble ; jem’appelle Moutonnet tout court.
– La noblesse n’y fait rien, dit l’hôte d’un tonsentencieux. On peut s’appeler Moutonnet et être un honnêtehomme.
– Oui, Moutonnet, reprit Dubois approuvant par un signe lathéorie de l’hôtelier ; Moutonnet, marchand de draps, àSaint-Germain-en-Laye.
– Et vous dites que vous avez cinquante louis à remettre aucapitaine ?
– Oui, monsieur, reprit Dubois en buvant consciencieusementle jus après avoir consciencieusement mangé les cerises.Imaginez-vous, monsieur, qu’en feuilletant les vieux registres demon père j’ai découvert, à la colonne du passif, qu’il devaitcinquante louis au père du capitaine la Jonquière. Alors je me suismis en campagne, monsieur, et je n’ai eu ni paix ni trêve qu’àdéfaut du père, qui est mort, je n’aie découvert le fils.
– Mais savez-vous, monsieur Moutonnet, reprit l’hôteémerveillé d’une si suprême délicatesse, qu’il n’y a pas beaucoupde débiteurs comme vous ?
– Voilà comme nous sommes, monsieur, de père en fils, et deMoutonnet en Moutonnet ; mais quand on nous doit aussi,ah !… nous sommes impitoyables ! Tenez, il y a ungaillard, un très-honnête homme, ma foi, qui devait à la maisonMoutonnet et fils cent soixante livres. Eh bien, mon grand-père l’afait fourrer en prison, et il y est resté, monsieur, pendant lestrois générations ; si bien qu’il y est trépassé. Voici à peuprès quinze jours, j’ai relevé les comptes, monsieur : cedrôle-là, pendant trente ans qu’il est resté sous les verrous, nousa coûté douze mille livres. N’importe, le principe a été maintenu.Mais je vous demande bien pardon, mon cher hôte, dit Dubois, qui,du coin de l’œil guignait la porte de la rue devant laquelle,depuis un instant, se tenait une ombre qui ressemblait assez àcelle de son capitaine ; je vous demande bien pardon de vousentretenir de toutes ces balivernes qui n’ont aucun intérêt pourvous ; d’ailleurs, voici une nouvelle pratique qui vousarrive.
– Eh ! justement, dit l’hôte, c’est la personne quevous attendez.
– Le brave capitaine la Jonquière ! s’écriaDubois.
– Lui.
– Venez donc, capitaine, dit l’hôte, vous êtes attendu.
Le capitaine n’était pas revenu de ses soupçons du matin ;dans la rue, il avait vu une foule de figures inaccoutumées qui luiavaient paru sinistres ; il rentrait donc plein de défiance.Aussi jeta-t-il un coup d’œil des plus investigateurs d’abord surl’endroit où il avait laissé les gardes-françaises, dont l’absencele rassura quelque peu, et ensuite sur le nouveau venu, qui nelaissait pas que de l’inquiéter. Mais les gens dont la consciencen’est pas tranquille finissent par trouver dans l’excès même deleurs inquiétudes du courage pour braver les pressentiments ;ou, pour mieux dire, ils se familiarisent avec leur peur et nel’écoutent plus. La Jonquière, rassuré d’ailleurs par la minehonnête du prétendu marchand drapier de Saint-Germain-en-Laye, lesalua gracieusement. De son côté, Dubois fit une révérence des pluscourtoises.
Alors la Jonquière, se retournant vers l’hôte, lui demanda sil’ami qu’il attendait était venu.
– Il n’est venu que monsieur, dit le chef d’hôtel ;mais vous ne perdez rien à ce changement de visite ; l’unvenait vous réclamer cent pistoles, l’autre vient vous apportercinquante louis.
La Jonquière, étonné, se retourna vers Dubois, qui supporta ceregard en donnant à son visage toute la niaise agréabilité dont ilétait susceptible.
Sans être précisément trompé, le capitaine la Jonquière futétourdi de l’histoire que Dubois lui répéta avec un aplombadmirable ; il sourit même à la restitution inattendue, parsuite de cet amour immodéré que les hommes ont généralement pourl’imprévu en matière de finances ; puis, touché de cettegénéreuse action d’un homme qui le cherchait par toute la terrepour lui payer un argent si peu attendu, il demanda à l’hôte unebouteille de vin d’Espagne, et invita Dubois à le suivre dans sachambre.
Dubois s’approcha de la fenêtre pour prendre son chapeau posésur une chaise, et, tandis que la Jonquière causait avec l’hôte,tambourina doucement sur le carreau.
En ce moment le capitaine se retourna.
– Mais je vous gênerai peut-être dans votre chambre ?dit Dubois donnant à son visage la plus riante expression qu’ilétait capable de prendre.
– Pas du tout, pas du tout, dit le capitaine ; la vueest gaie, nous regarderons passer, tout en buvant, le monde par lesfenêtres, et il y a de jolies dames dans la rue des Bourdonnais.Ah ! cela vous fait sourire, mon gaillard.
– Eh ! eh ! fit Dubois en se grattant le nez pardistraction.
Ce geste imprudent l’eût perdu dans un rayon moins éloigné duPalais-Royal ; mais, rue des Bourdonnais, il passainaperçu.
La Jonquière entra devant, l’hôte devant la Jonquière, lesbouteilles devant l’hôte. Dubois, qui venait le dernier, eut letemps de faire un signe d’intelligence à Tapin, qui apparaissaitdans la première chambre, suivi de deux hommes. Puis, Dubois, enhomme bien élevé, referma la porte derrière lui.
Les deux suivants de Tapin allèrent droit à la fenêtre, ettirèrent les rideaux de la salle commune, tandis que leur chef seplaçait derrière la porte de la chambre de la Jonquière de manièreà être masqué par elle, quand elle se développerait en s’ouvrant.L’hôte rentra presque aussitôt ; il avait servi le capitaineet M. Moutonnet, et, de plus, avait reçu du premier, quipayait toujours comptant, un écu de trois livres ; il venait,en conséquence, écrire cette recette sur son livre, et serrerl’argent dans son tiroir ; mais à peine eut-il ouvert etrefermé la porte, que Tapin, qui se tenait à l’affût, lui passa unmouchoir sur la bouche, lui abaissa son bonnet de coton jusqu’à sacravate, et l’emporta comme une plume dans un second fiacre quimasquait précisément la porte ; en même temps l’un des recorss’empara de la petite fille qui battait des œufs ; l’autreemporta, roulé dans une nappe, le marmiton, qui tenait la queue dela poêle, et, en un clin d’œil, l’hôte, sa fille et son gâte-sauce(qu’on me permette le nom consacré par l’usage et par la réalité),escortés des deux recors, roulèrent vers Saint-Lazare, conduitstrop rapidement, par deux chevaux trop bons, et par un cocher tropimpatient, pour que l’équipage qui les emportait fût réellement unfiacre.
Aussitôt Tapin, avec l’instinct d’un rat de police, fouilla dansl’armoire, au-dessus de la porte de la cuisine, prit un bonnet decoton, une veste de calicot et un tablier, puis il fit signe à unflâneur, qui se mirait dans les vitres, et qui entra vivement pourse transformer en un garçon cabaretier assez vraisemblable. En cemoment même, on entendit, dans la chambre du capitaine, un violenttapage, comme ferait celui d’une table qu’on renverserait et debouteilles et de verres que l’on briserait ; puis destrépignements, puis des jurons, puis le bruit d’une épée résonnantsur le carreau, puis rien.
Au bout d’une minute, le roulement d’un fiacre qui s’éloignaitpar la rue des Deux-Boules fit trembler la maison.
Tapin, qui d’un air inquiet avait prêté l’oreille, prêt às’élancer dans la chambre, son couteau de cuisine à la main, seredressa d’un air joyeux.
– Bien, dit-il, le tour est fait.
– Il était temps, maître, dit le garçon ; voilà unepratique.
Tapin crut d’abord que c’était le chevalier Gaston deChanlay ; mais il se trompait : ce n’était qu’une femmequi venait chercher une chopine de vin.
– Qu’est-il donc arrivé à ce pauvre monsieurBourguignon ? dit-elle, on l’emporte dans un fiacre, en bonnetde coton.
– Hélas ! ma chère dame, dit Tapin, un malheur auquelnous étions loin de nous attendre. Ce pauvre Bourguignon, au momentoù il s’y attendait le moins, en causant là, avec moi, vient d’êtrefrappé d’une apoplexie foudroyante.
– Bonté divine !
– Hélas ! reprit Tapin en levant les yeux au ciel,cela prouve, ma pauvre chère dame, que nous sommes tousmortels.
– Mais la petite fille qu’on emmène aussi ? continuala commère.
– Elle soignera son père, c’est son devoir.
– Mais le marmiton ? reprit la voisine, qui voulait enavoir le cœur net.
– Le marmiton leur fera la cuisine, c’est son métier.
– Seigneur, mon Dieu ! j’avais vu tout cela du bas dema porte, et je n’y comprends rien ; aussi, quoique je n’eneusse pas besoin, je venais vous acheter une chopine de blanc poursavoir à quoi m’en tenir.
– Eh bien, vous le savez, maintenant, ma chère dame.
– Mais qui êtes-vous ?
– Je suis Champagne, le cousin de Bourguignon ;j’arrivais ce matin du pays, par hasard ; je lui apportais desnouvelles de sa famille, tout à coup la joie, lesaisissement : ça lui a porté un coup, et bernique ! pluspersonne. Tenez, demandez à Grabigeon, continua Tapin, montrant sonaide de cuisine qui achevait l’omelette commencée par la fille del’hôte et par son marmiton.
– Oh ! mon Dieu, oui, cela s’est passé exactementcomme le raconte monsieur Champagne, répondit Grabigeon en essuyantune larme avec le manche de sa cuiller à pot.
– Pauvre monsieur Bourguignon ! alors vous croyezqu’il faut prier Dieu pour lui ?
– Il n’y a jamais de mal à prier Dieu, dit sentencieusementTapin.
– Ah ! un instant, un instant, dites donc !faites-moi bonne mesure, au moins.
Tapin fit un signe affirmatif, et servit en effet fortadroitement la voisine ; ce n’était pas chose difficile :il s’agissait purement et simplement de prodiguer le bien d’autrui.Bourguignon eût poussé des hurlements de douleur s’il eût vu lamesure que Tapin remplit à cette femme de bon vin de Mâcon, pourdeux sous.
– Allons, allons, dit-elle, je vais rassurer le quartier,qui commençait à s’émouvoir, et je vous promets de vous conserverma pratique, monsieur Champagne ; il y a même plus, simonsieur Bourguignon n’était pas votre cousin, je vous dirais ceque j’en pense.
– Oh ! dites, voisine, dites, ne vous gênez pas.
– Eh bien, je viens de m’apercevoir qu’il me volait commeun gueux. Le même pot que vous venez de m’emplir bord à bord pourdeux sous, c’est à peine s’il me l’emplissait pour quatre, lui.
– Voyez-vous cela ! dit Tapin.
– Oh ! monsieur Champagne, on a beau dire, voyez-vous,s’il n’y a pas de justice ici-bas, il y en a là-haut en tout :car c’est bien heureux que vous vous soyez trouvé là pour continuerson commerce.
– Je le crois bien, dit tout bas Tapin ; – heureuxpour ses clients.
Et il se hâta de congédier la femme, car il craignait de voirarriver celui que l’on attendait, et des explications pareillespouvaient sembler suspectes au nouveau venu.
En effet, au même moment, et comme l’horloge sonnait deux heuresdemie, la porte de la rue s’ouvrit, et un jeune homme de haute mineentra, couvert d’un manteau bleu semé de neige.
– C’est bien ici l’aubergedu Muids-d’Amour ? demanda le cavalier àTapin.
– Oui, monsieur.
– Et monsieur le capitaine la Jonquière loge ici ?
– Oui, monsieur.
– Est-il au logis, en ce moment ?
– Oui, monsieur, il vient justement de rentrer.
– Eh bien, prévenez-le, s’il vous plaît, de l’arrivée demonsieur le chevalier Gaston de Chanlay.
Tapin s’inclina, offrit au chevalier une chaise que celui-cirefusa, et entra dans la chambre du capitaine la Jonquière.
Gaston secoua la neige attachée à ses bottes, puis celle quimouchetait son manteau, et se mit à regarder, avec la curiositédésœuvrée de l’homme qui attend, les images qui tapissaient lesmurailles du cabaret, sans se douter qu’il y avait là, autour desfourneaux, trois ou quatre lames qu’un seul clignement d’yeux decet hôte si humble et si obligeant pouvait faire passer de leursfourreaux dans sa poitrine.
Au bout de cinq minutes, Tapin rentra, et, laissant la porteouverte, pour indiquer le chemin :
– Monsieur le capitaine la Jonquière, dit-il, est auxordres de monsieur le chevalier de Chanlay.
Gaston s’avança dans la chambre, parfaitement rangée et tenueavec un ordre tout militaire : dans cette chambre était celuique l’hôte lui présentait comme le capitaine la Jonquière, et, sansêtre un physionomiste bien exercé, il s’aperçut, ou qu’il fallaitque cet homme cachât habilement son jeu, ou que ce n’était pas unbien grand matamore.
Petit, sec, le nez bourgeonnant, l’œil gris ; ballottantdans un uniforme assez râpé et qui cependant le gênait auxentournures, attaché à une épée aussi longue que lui, tel apparut àGaston ce capitaine formidable pour lequel les instructions dumarquis de Pontcalec et des autres conjurés lui recommandaientd’avoir les plus grands égards.
– Cet homme est laid et a l’air d’un sacristain, pensaGaston.
Puis, comme cet homme s’avançait vers lui pour lerecevoir :
– C’est au capitaine la Jonquière, dit-il, que j’ail’honneur de parler ?
– À lui-même, dit Dubois métamorphosé en capitaine.
Puis, saluant à son tour :
– C’est monsieur le chevalier Gaston de Chanlay, reprit-il,qui veut bien me faire une visite ?
– Oui, monsieur, répondit Gaston.
– Vous avez les signes convenus ? demanda le fauxcapitaine la Jonquière.
– Voici la moitié de la pièce d’or.
– Et voici l’autre, dit Dubois.
On rapprocha les deux fragments du sequin, qui s’emboîtèrentparfaitement.
– Et maintenant, dit Gaston, voyons les deux papiers.
Gaston tira de sa poche le papier taillé de si bizarre façon,sur lequel était écrit le nom du capitaine la Jonquière.
Dubois tira aussitôt de sa poche un papier pareil, sur lequelétait écrit le nom du chevalier Gaston de Chanlay ; on les mitl’un sur l’autre. Ils étaient taillés exactement sur le mêmepatron, et les découpures intérieures se rajustaientparfaitement.
– À merveille ! dit Gaston, et maintenant leportefeuille.
Les portefeuilles de Gaston et du faux la Jonquière furentcomparés, ils étaient exactement pareils, et tous deux, quoiqu’ilsfussent neufs, contenaient un calendrier de l’année 1700,c’est-à-dire de dix-neuf ans antérieur à l’époque où l’on setrouvait. C’était une double précaution qui avait été prise de peurd’imitation.
Mais Dubois n’avait pas eu besoin d’imiter, il avait tout prissur le capitaine la Jonquière ; et, avec sa diaboliquesagacité et son infernal instinct, il avait tout deviné et tiréparti de tout.
– Et maintenant, monsieur ?… dit Gaston.
– Maintenant, reprit Dubois, nous pouvons causer de nospetites affaires ; n’est-ce point cela que vous voulez dire,chevalier ?
– Justement ; seulement sommes-nous ensûreté ?
– Comme si nous étions au fond d’un désert.
– Asseyons-nous donc, et causons.
– Volontiers, causons, chevalier.
Les deux hommes s’assirent de chaque côté d’une table surlaquelle il y avait une bouteille de xérès et deux verres.
Dubois en remplit un ; mais, au moment où il allait remplirl’autre, le chevalier étendit la main dessus, pour indiquer qu’ilne boirait pas.
– Peste ! dit Dubois en lui-même, il est mince etsobre, mauvais signe ; César se défiait de ces gens maigres etqui ne buvaient jamais de vin, et ces gens-là, c’étaient Brutus etCassius.
Gaston paraissait réfléchir, et de temps en temps jetait unregard de profonde investigation sur Dubois.
Dubois sirotait son verre de vin d’Espagne à petits coups, etsupportait parfaitement le regard du chevalier.
– Capitaine, dit enfin Gaston après un moment de silence,quand on entreprend, comme nous le faisons, une affaire danslaquelle on risque sa tête, il est bon, je crois, de se connaître,afin que le passé réponde de l’avenir. Montlouis, Talhouët, duCouëdic et Pontcalec sont mes introducteurs auprès de vous ;vous savez mon nom et ma condition. J’ai été élevé par un frère quiavait des motifs de haine personnelle contre le régent. Cettehaine, j’en ai hérité ; il en est résulté que, lorsque, voilàbientôt trois ans, la ligue de la noblesse s’est formée enBretagne, je suis entré dans la conjuration. Maintenant, j’ai étéchoisi par les conjurés bretons pour venir m’entendre avec ceux deParis, venir recevoir les instructions du baron de Valef, qui estarrivé d’Espagne, les transmettre au duc d’Olivarès, agent de SaMajesté Catholique à Paris, et m’assurer de son assentiment.
– Et que doit faire, dans tout cela, le capitaine laJonquière ? demanda Dubois, comme si c’était lui qui doutât del’identité du chevalier.
– Il doit me présenter au duc. Je suis arrivé il y a deuxheures ; j’ai vu monsieur Valef tout d’abord ; enfin, jeviens de me faire reconnaître à vous ; maintenant, monsieur,vous connaissez ma vie comme moi-même.
Dubois avait écouté en mimant chacune des impressions qu’ilrecevait, comme eût pu le faire le meilleur acteur ; puis,quand Gaston eût fini :
– Quant à moi, chevalier, dit-il en se renversant sur sachaise avec un air plein de noble indolence, je dois avouer que monhistoire est un peu plus longue et un peu plus accidentée que lavôtre. Cependant, si vous désirez que je vous la raconte, je meferai un devoir de vous obéir.
– Je vous ai dit, capitaine, reprit Gaston en s’inclinant,que, lorsqu’on en était où nous en sommes, une des premièresnécessités de la situation était de se bien connaître.
– Eh bien ! reprit Dubois, je me nomme, comme vous lesavez, le capitaine la Jonquière ; mon père était, ainsi quemoi, officier d’aventure ; c’est un métier où l’on gagnebeaucoup de gloire, mais où l’on amasse, en général, fort peud’argent. Mon glorieux père mourut donc en me laissant, pour touthéritage, sa rapière et son uniforme. Je ceignis la rapière, quiétait un peu longue, et j’endossai l’uniforme, qui était un peularge. C’est depuis ce temps, continua Dubois en faisant remarquerau chevalier l’ampleur de son justaucorps, que du reste lechevalier avait déjà remarqué ; c’est depuis ce temps que j’aicontracté l’habitude de ne pas être gêné dans mes mouvements.
Gaston s’inclina en signe qu’il n’avait rien à dire contre cettehabitude, et que, quoiqu’il fût plus serré dans son habit queDubois ne l’était dans le sien, il la tenait pour bonne.
– Grâce à ma bonne mine, continua Dubois, je fus reçu dansle Royal-Italien, qui, par économie d’abord, et ensuite parce quel’Italie n’était plus à nous, se recrutait, pour le moment, enFrance. J’y tenais donc une place fort distinguée comme anspessade,lorsque, la veille de la bataille de Malplaquet, j’eus avec monsergent une légère altercation à propos d’un ordre qu’il me donnaitdu bout de sa canne en l’air, au lieu de me le donner, comme lachose était convenable, le bout de la canne en bas.
– Pardon, dit Gaston, mais je ne comprends pas bien ladifférence que cela pouvait faire à l’ordre qu’il vous donnait.
– Cela fit cette différence, qu’en baissant sa canne ileffleura la corne de mon chapeau, lequel tomba à terre. Il résultade cette maladresse un petit duel, dans lequel je lui insinuai monsabre au travers du corps. Or, comme on m’eût incontestablementpassé par les armes si j’avais eu la complaisance d’attendre qu’onm’arrêtât, je fis demi-tour à gauche et je me réveillai lelendemain matin, le diable m’emporte si je sais comment cela sefit ! dans le corps d’armée du prince de Marlborough.
– C’est-à-dire que vous désertâtes, reprit le chevalier ensouriant.
– J’avais pour moi l’exemple de Coriolan et du grand Condé,continua Dubois, ce qui me parut une excuse suffisante aux yeux dela postérité. J’assistai donc comme acteur, je dois le dire,puisque nous avons promis de n’avoir rien de caché l’un pourl’autre ; j’assistai comme acteur à la bataille deMalplaquet ; seulement, au lieu de me trouver d’un côté duruisseau, je me trouvai de l’autre ; au lieu de tourner le dosau village, je l’avais en face de moi. Je crois que ce changementde place fut fort heureux pour votre serviteur : leRoyal-Italien laissa huit cents hommes sur le champ de bataille, macompagnie fut écharpée, mon camarade de lit coupé en deux par undes dix-sept mille coups de canon qu’on tira dans la journée. Lagloire dont feu mon régiment s’était couvert enchanta tellementl’illustre Marlborough, qu’il me fit enseigne sur le champ debataille. Avec un tel protecteur, je devais aller loin ; mais,sa femme, lady Marlborough, que le ciel la confonde, ayant eu,comme vous le savez, la maladresse de laisser tomber une jatted’eau sur la robe de la reine Anne, ce grand événement changea laface des choses en Europe, et dans le bouleversement qu’il amena,je me trouvai sans autre protecteur que mon mérite personnel et lesennemis qu’il m’avait faits.
– Et que devîntes-vous alors ? demanda Gaston, quiprenait un certain intérêt à la vie aventureuse du prétenducapitaine.
– Que voulez-vous ! cet isolement me conduisit, bienmalgré moi, à demander du service à Sa Majesté Catholique,laquelle, en son honneur, je dois le dire, accéda gracieusement àma demande. Au bout de trois ans, j’étais capitaine ; mais,sur une solde de trente réaux par jour, on nous en retenait vingt,tout en nous faisant valoir l’honneur infini que nous faisait leroi d’Espagne en nous empruntant notre argent. Comme ce mode deplacement ne me paraissait pas présenter la sécurité nécessaire, jedemandai à mon colonel la permission de quitter le service de SaMajesté Catholique et de revenir dans ma belle patrie, le toutaccompagné d’une recommandation quelconque, afin que l’on nem’inquiétât point par trop à l’endroit de mon affaire deMalplaquet. Le colonel m’adressa alors à Son Excellence le princede Cellamarre, lequel ayant reconnu en moi une certaine dispositionnaturelle à obéir aux ordres qu’on me donne sans les discuterjamais, lorsqu’ils me sont donnés d’une façon convenable etaccompagnés d’une certaine musique, allait m’employer activementdans la fameuse conspiration à laquelle il a donné son nom ;lorsque tout à coup l’affaire manqua, comme vous le savez, par ladouble dénonciation de la Fillon et d’un misérable écrivain nomméBuvat. Mais, comme Son Altesse pensa fort judicieusement que ce quiétait différé n’était pas perdu, il me recommanda à son successeur,auquel j’espère que mes petits services pourront être de quelqueutilité, et que je remercie de tout mon cœur de m’avoir offertcette occasion de faire la connaissance d’un cavalier aussiaccompli que vous. Faites donc état de moi, chevalier, comme devotre très-humble et très-obéissant serviteur.
– Ma demande se bornera, capitaine, répondit Gaston, à vousprier de me présenter au duc, le seul à qui mes instructions mepermettent de m’ouvrir, et à qui je dois rendre les dépêches dubaron de Valef. Je suivrai donc à la lettre mes instructions, etvous prierai, capitaine, de me présenter à Son Excellence.
– Aujourd’hui même, monsieur, dit Dubois, qui paraissaitavoir pris sa résolution ; dans une heure, si vous levoulez ; dans dix minutes, si c’est nécessaire.
– Le plus tôt possible.
– Écoutez, dit Dubois, je me suis un peu avancé quand jevous ai dit que je vous ferais voir Son Excellence dans une heure.À Paris, on n’est sûr de rien ; peut-être n’est-il pas prévenude votre arrivée, peut-être ne vous attend-il pas, peut-être ne letrouverai-je pas chez lui.
– Je comprends cela, j’aurai patience.
– Peut-être enfin, continua Dubois, serai-je empêché devenir vous reprendre.
– Pourquoi cela ?
– Pourquoi cela ? Peste ! chevalier, on voit bienque vous en êtes à votre premier voyage à Paris.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire, monsieur, qu’il y a, à Paris, troispolices, toutes différentes, toutes distinctes, et qui, cependant,s’entre-croisent et se réunissent quand il s’agit de tourmenter leshonnêtes gens qui ne demandent pas autre chose que le renversementde ce qui est, pour y mettre ce qui n’est pas : 1° La policedu régent, qui n’est pas bien à craindre ; 2° Celle de messireVoyer-d’Argenson. Heu ! celui-là, il a ses jours, ceux où ilest de mauvaise humeur, quand il a été mal gratté au couvent de laMadelaine du Tresnel ; 3° Il y a celle de Dubois… Ah celle-là,c’est autre chose… Maître Dubois est un grand…
– Un grand misérable ! reprit Gaston. Vous nem’apprenez rien là de nouveau, je le sais.
Dubois s’inclina avec son fatal sourire de singe.
– Eh bien, pour échapper à ces trois polices ?… ditGaston.
– Il faut beaucoup de prudence, chevalier…
– Instruisez-moi, alors, capitaine ; car vousparaissez plus au courant que moi. Moi, je vous l’ai dit, je suisun provincial, et pas autre chose.
– Eh bien, d’abord, il serait important que nous nelogeassions pas dans le même hôtel.
– Diable ! répondit Gaston, qui se rappelait l’adressedonnée à Hélène, voilà qui me contrarie ; j’avais des raisonspour désirer rester ici…
– Qu’à cela ne tienne, chevalier, c’est moi quidéménagerai… Prenez une de mes deux chambres : celle-ci oucelle du premier.
– Je préfère celle-ci.
– Vous avez raison : au rez-de-chaussée, fenêtre surune rue, porte secrète sur l’autre. Allons, allons, vous avez del’œil, et l’on fera quelque chose de vous.
– Revenons à notre affaire, dit le chevalier.
– Oui, c’est juste… Que disais-je ?
– Vous disiez que vous seriez peut-être empêché de venir meprendre vous-même.
– Oui ; mais, en ce cas, faites bien attention de nesuivre celui qui viendra vous chercher qu’à bonne enseigne.
– Dites-moi à quels signes je pourrai reconnaître qu’ilvient de votre part.
– D’abord, il faut qu’il ait une lettre de moi.
– Je ne connais pas votre écriture.
– C’est juste ; et je vais vous en donner unspécimen.
Dubois se mit à une table et écrivit les quelques lignessuivantes :
« Monsieur le chevalier,
« Suivez avec confiance l’homme qui vous remettra cebillet ; il est chargé par moi de vous conduire dans la maisonoù vous attendent M. le duc d’Olivarès et le capitaine laJonquière. »
– Tenez, continua-t-il en lui remettant le billet ; siquelqu’un venait en mon nom, il vous remettrait un autographepareil à celui-ci.
– Serait-ce assez !…
– Ce n’est jamais assez. Outre l’autographe, il vousmontrera la moitié de la pièce d’or, et, à la porte de la maison oùil vous conduira, vous lui demanderiez encore le troisième signe dereconnaissance.
– Qui serait ?…
– Qui serait le papier.
– C’est bien, dit Gaston. Avec ces précautions, c’est bienle diable si nous nous laissons prendre. Ainsi, maintenant,qu’ai-je à faire ?
– Maintenant, attendez. Vous ne comptez pas sortiraujourd’hui ?
– Non.
– Eh bien, tenez-vous coi et couvert dans cet hôtel, oùrien ne vous manquera. Je vais vous recommander à l’hôte.
– Merci.
– Mon cher monsieur Champagne, dit, en ouvrant la porte, laJonquière à Tapin, voici le chevalier de Chanlay qui reprend machambre ; je vous le recommande comme moi-même.
Puis, en la refermant :
– Ce garçon-là vaut son pesant d’or, monsieur Tapin, ditDubois à demi-voix. Que ni vous ni vos gens ne le perdent donc uninstant de vue ; vous m’en répondez sur votre tête.
Cependant Dubois, en quittant le chevalier, admirait, comme ilavait déjà eu si souvent l’occasion de le faire, le hasardprovidentiel qui lui mettait encore une fois entre les mains toutl’avenir du régent et de la France.
En traversant la salle commune, il reconnut l’Éveillé, quicausait avec Tapin, et lui fit signe de le suivre : c’étaitl’Éveillé, on se le rappelle, qui avait été chargé de fairedisparaître le vrai la Jonquière.
Arrivé dans la rue, Dubois s’informa avec intérêt de ce qu’étaitdevenu le digne capitaine. Dûment garrotté et bâillonné, il avaitété conduit au donjon de Vincennes, pour ne gêner aucune desmanœuvres du gouvernement.
Il y avait, à cette époque, une manière de système préventifadmirablement commode pour les ministres.
Éclairé sur ce point important, Dubois continua son chemin toutpensif ; la moitié de la besogne seulement était faite, etc’était la plus facile. Maintenant il fallait décider le régent àse remettre violemment dans un genre d’affaires qu’il avait enhorreur : la politique du guet-apens.
Dubois commença par s’informer de l’endroit où était le régent,et de ce que faisait le régent.
Le prince était dans son cabinet, non pas d’affaires, mais detravail, non pas de régent, mais d’artiste, achevant une gravure àl’eau forte, préparée par Humbert, son chimiste, lequel, à unetable voisine, embaumait un ibis par le procédé des Égyptiens,qu’il prétendait avoir retrouvé.
En même temps, un secrétaire lisait au prince une correspondancedont le chiffre était connu du régent seul.
Tout à coup, la porte s’ouvrit, au grand étonnement du régent,dont ce cabinet était le refuge, et, d’une voix sonore, l’huissierannonça :
– Monsieur le capitaine la Jonquière !
Le régent se retourna.
– La Jonquière ! dit-il, qu’est-ce que cela ?
Humbert et le secrétaire se regardèrent, étonnés qu’onintroduisît ainsi un étranger dans leur sanctuaire.
Au même moment, une tête pointue et allongée, assez semblable àcelle d’une fouine, se glissa dans l’entre-bâillement de laporte.
Le régent fut un instant sans reconnaître Dubois, tant il étaitbien déguisé ; mais enfin, ce nez pointu, qui n’avait pas sonsecond dans le royaume, le trahit.
L’expression d’une suprême hilarité remplaçait sur le visage duduc l’étonnement qui y avait apparu d’abord.
– Comment ! c’est toi, l’abbé ! dit Son Altesseen éclatant de rire. Et que signifie ce nouveaudéguisement ?
– Cela signifie, monseigneur, que je change de peau :de renard je me fais lion. Et maintenant, monsieur le chimiste etmonsieur le secrétaire, faites-moi le plaisir, vous, d’allerempailler votre oiseau ailleurs, vous, d’aller achever votre lettreautre part.
– Pourquoi cela ? demanda le régent.
– Parce que j’ai à parler à Votre Altesse d’affairesimportantes.
– Va-t’en au diable avec tes affaires ! l’heure estpassée, tu reviendras demain, dit le régent.
– Monseigneur, reprit Dubois, ne voudrait pas m’exposer àrester jusqu’à demain sous cette vilaine enveloppe ; jen’aurais qu’à mourir subitement. Fi donc ! je ne m’enconsolerais jamais !
– Arrange-toi comme tu voudras ; j’ai décidé que lereste de la journée serait consacré au plaisir.
– Eh bien, cela tombe à merveille : je viens vousproposer, à vous aussi, un déguisement.
– Un déguisement, à moi !… Que veux-tu dire,Dubois ? continua le régent, qui crut qu’il était questiond’une de ses mascarades ordinaires.
– Allons ! voilà l’eau qui vous vient à la bouche,monsieur Alain.
– Parle, qu’as-tu arrangé ?
– Renvoyez d’abord votre chimiste et votre secrétaire.
– Tu y tiens ?
– Absolument.
– Alors, puisque tu le veux…
Le régent congédia Humbert d’un geste amical, et le secrétaired’un signe de commandement. Tous deux sortirent.
– Et maintenant, voyons, dit le régent, que meveux-tu ?
– Je veux vous présenter, monseigneur, un jeune homme quiarrive de Bretagne, et qui m’est particulièrement recommandé ;un garçon charmant.
– Et comment l’appelles-tu ?
– Le chevalier Gaston de Chanlay.
– De Chanlay… reprit le régent en cherchant à rappeler sessouvenirs ; ce nom ne m’est pas tout à fait inconnu.
– Vraiment !
– Non, il me semble l’avoir entendu prononcerautrefois ; mais je ne me rappelle plus dans quellecirconstance. Et que vient faire à Paris ton protégé ?
– Monseigneur, je ne veux pas vous ôter la surprise de ladécouverte ; il vous le dira tout à l’heure à vous-même, cequ’il vient faire à Paris.
– Comment à moi-même ?
– Oui ; c’est-à-dire à Son Excellence le ducd’Olivarès, dont vous allez, s’il vous plaît, prendre la place. –Ah ! c’est un conspirateur fort discret que mon protégé ;et bien m’en a pris, grâce à ma police, toujours la même,monseigneur, qui vous a suivi à Rambouillet ; bien m’en apris, dis-je, d’être au courant des choses. Il était adressé, àParis, à un certain la Jonquière, lequel devait le présenter à SonExcellence le duc d’Olivarès. Vous comprenez maintenant, n’est-cepas ?
– Aucunement, je te l’avoue.
– Eh bien, j’ai été le capitaine la Jonquière ; maisje ne puis pas être à la fois le capitaine la Jonquière et SonExcellence.
– Et alors, tu as réservé ce rôle…
– À vous, monseigneur.
– Merci ! Ainsi tu veux qu’à l’aide d’un faux nom jesurprenne les secrets…
– De vos ennemis, interrompit Dubois. Pardieu ! lebeau crime ! Et puis, comme cela vous coûte beaucoup, à vous,de changer de nom et d’habits ! Comme vous n’avez pas déjà,grâce à de pareils moyens, surpris bien autre chose que dessecrets !… Mais rappelez-vous donc, monseigneur, que, grâce aucaractère aventureux dont le ciel vous a fait don, notre vie, àtous les deux, est une espèce de mascarade continuelle. Quediable ! monseigneur, après vous être appelé M. Alain etmaître Jean, vous pouvez bien, sans déroger, ce me semble, vousappeler le duc d’Olivarès.
– Mon cher, je ne demande pas mieux que de me déguiser,quand cette plaisanterie doit me procurer une distractionquelconque ; mais…
– Mais vous déguiser, continua Dubois, pour conserver lerepos à la France, pour empêcher des intrigants de bouleverser leroyaume, pour empêcher des assassins de vous poignarderpeut-être ! allons donc ! la chose est indigne devous ! je comprends cela !… Ah ! si c’était pourséduire cette petite quincaillière du pont Neuf, ou cette jolieveuve de la rue Saint-Augustin, je ne dis pas… Peste ! cela envaudrait la peine !
– Mais enfin, reprit le régent, voyons. Si, comme toujours,je cède à ce que tu me demandes, qu’en résultera-t-il ?
– Il en résultera que vous conviendrez peut-être, à la fin,que je ne suis pas un visionnaire, et que vous permettrez alorsqu’on veille sur vous, puisque vous ne voulez pas y veillervous-même.
– Mais, une fois pour toutes, si la chose n’en vaut pas lapeine, serai-je délivré de tes obsessions ?
– Sur l’honneur, je m’y engage.
– L’abbé, si cela t’était égal, j’aimerais mieux un autreserment.
– Oh ! que diable ! monseigneur, aussi, vous êtestrop difficile ; on jure par ce qu’on peut.
– Il est écrit que ce drôle-là n’aura jamais ledernier.
– Monseigneur consent ?
– Encore cette maussaderie !
– Peste ! vous verrez si c’en est une.
– Je crois, Dieu me pardonne, que tu en fais pourm’effrayer, des complots.
– Alors, ils sont bien faits ; vous verrezcelui-là.
– Tu en es content ?
– Je le trouve fort agréable.
– Si je n’ai pas peur, gare à toi !
– Monseigneur exige trop.
– Tu me flattes, tu n’es pas sûr de ta conspiration,Dubois.
– Eh bien, je vous jure, monseigneur, que vous jouirezd’une certaine émotion, et que vous vous trouverez heureux deparler par la bouche de Son Excellence.
Et Dubois, qui craignait que le régent ne revînt sur sa décisionencore mal consolidée, s’inclina et sortit.
Il n’était pas dehors depuis cinq minutes, qu’un courrier entraprécipitamment dans l’antichambre et remit une lettre à un page. Cepage le congédia et entra aussitôt chez le régent, qui, à la simpleinspection de l’écriture, laissa échapper un mouvement desurprise.
– Madame Desroches ! dit-il ; voyons, il y a doncdu nouveau !
Et, brisant précipitamment le cachet, il lut ce quisuit :
« Monseigneur,
« La jeune dame que vous m’avez confiée ne me paraît pas ensûreté ici. »
– Bah ! s’écria le régent.
Puis il continua :
« Le séjour de la ville, que Votre Altesse redoutait pourelle, vaut cent fois mieux que l’isolement, et je ne me sens pas laforce de défendre comme je le voudrais, ou plutôt comme il lefaudrait, la personne que Votre Altesse m’a fait l’honneur de meconfier. »
– Ouais ! fit le régent, les choses s’embrouillent, seme semble.
« Un jeune homme, qui avait déjà écrit hier à mademoiselleHélène, un instant avant votre arrivée, s’est présenté, ce matin,au pavillon ; je l’ai voulu éconduire ; mais mademoisellem’a ordonné si péremptoirement d’obéir et de me retirer, que, dansce regard enflammé, dans ce geste de reine, j’ai reconnu, n’endéplaise à Votre Altesse Royale, le sang qui commande. »
– Oui, oui ; dit le régent en souriant malgré lui,c’est bien ma fille !
Puis il ajouta :
– Quel peut être ce jeune homme ? un muguet qui l’auravue au parloir de son couvent ; si elle me disait son nomencore, cette folle de madame Desroches !
Et il reprit :
« Je crois, monseigneur, que ce jeune homme et mademoisellese sont déjà vus ; je me suis permis d’écouter, pour leservice de Votre Altesse, et, malgré la double porte, à un momentoù il haussait la voix, j’ai pu distinguer ces mots :
« Vous voir comme par le passé. »
« Que Votre Altesse Royale soit donc assez bonne pour mesauver du danger réel que court ma surveillance, et je la suppliede me transmettre un ordre positif, par écrit même, à l’abri duquelje puisse me retirer pendant les colères demademoiselle. »
– Diable ! continua le régent, voilà qui complique lasituation ; déjà de l’amour ; mais non, cela n’est paspossible ; élevée si sévèrement, si isolément, dans le seulcouvent de France peut-être où les hommes ne passent jamais leparloir, dans une province où l’on dit l’air des mœurs sipur ! non, c’est quelque aventure que ne comprend pas cetteDesroches, habituée aux roueries de la cour, et surexcitée sisouvent par les espiègleries de mes autres filles. Mais voyons, queme dit-elle encore ?
« P. S. Je viens de faire prendre des informations àl’hôtel du Tigre royal ; le jeune homme estarrivé hier, à sept heures du soir, c’est-à-dire trois quartsd’heure avant mademoiselle. Il venait par la route de Bretagne,c’est-à-dire par le chemin qu’elle suivait. Il voyage sous le nomde M. de Livry. »
– Oh ! oh ! fit le régent, ceci devient plusdangereux ; c’est tout un plan arrêté d’avance. Pardieu !Dubois rirait bien si je lui parlais de cette circonstance ;comme il me retournerait mes dissertations sur la pureté des jeunesfilles loin de Versailles ou de Paris ! Il faut espérer que,malgré sa police, le drôle ne saura rien de tout ceci. –Holà ! page.
Le page qui avait apporté la lettre rentra.
Le duc écrivit à la hâte quelques lignes.
– Le messager qui arrive de Rambouillet ?demanda-t-il.
– Attend la réponse, monseigneur, répondit le jeunehomme.
– C’est bien ; rendez-lui ce message, et qu’il reparteà l’instant même ; allez.
Le courrier, un instant après, faisait retentir dans la cour lesfers sonores de son cheval.
Quant à Dubois, tout en préparant l’entrevue de Gaston avec lafausse Excellence, il faisait in petto ce petitcalcul :
– Je tiens le régent par lui-même et par sa fille. Cetteintrigue de la jeune personne est sans conséquence ou sérieuse. Sielle est sans conséquence, je la brise en l’exagérant. Si elle estsérieuse, j’ai le mérite réel auprès du duc de l’avoir découverte.Seulement il ne faut pas frapper les deux coups à lafois : Bis repetita placent. Bon !voilà encore une citation ! cuistre que tu es, tu ne pourrasdonc jamais t’en déshabituer ! C’est dit, sauvons le ducd’abord, sa fille ensuite, et il y aura deux récompenses. Voyons,est-ce bien cela ? le duc d’abord ; oui, qu’une jeunefille succombe, personne n’en souffre ; qu’un homme meure, ettout un royaume est perdu : commençons par le duc.
Et, sur cette résolution, Dubois expédia un courrier très-presséà M. de Montaran, à Nantes.
Nous avons déjà dit que M. de Montaran était l’anciengouverneur de la Bretagne.
Quant à Gaston, son parti était pris : honteux d’avoir euaffaire à un homme de la trempe de la Jonquière, et d’être placévis-à-vis d’un pareil maraud dans une position subordonnée, il sefélicitait de communiquer désormais avec le chef plus digne del’entreprise, résolu, s’il trouvait dans ce rang la même bassesseet la même vénalité, de retourner à Nantes pour raconter à ses amisce qu’il avait vu et leur demander ce qu’il devait faire.
Pour Hélène, il n’hésitait plus, il connaissait le courageindomptable de cette enfant, son amour et sa loyauté. Il savait, àn’en pas douter, qu’elle mourrait plutôt que d’avoir à rougir, mêmeinvolontairement, devant son ami le plus cher. Il voyait avec joieque le bonheur de retrouver un père n’avait pas altéré sonaffection si dévouée et que la fortune présente ne lui avait pasfait oublier le passé. Mais aussi, d’un autre côté, ses craintes àl’égard de cette paternité mystérieuse ne le quittaient plus depuisqu’il était séparé d’Hélène. Quel roi, en effet, n’eût avoué unetelle fille, à moins que quelque chose de honteux n’y mîtobstacle ?
Gaston s’habilla avec soin. Il y a la coquetterie du plaisir etla coquetterie du danger. Il embellit sa jeunesse, si fraîche et sigracieuse déjà, de tout ce que le costume avantageux de l’époquepouvait donner d’attraits à un visage mâle encadré de beaux cheveuxnoirs. Sa jambe fine et nerveuse se dessinait sous la soie ;ses épaules et sa poitrine jouaient à l’aise sous le velours ;une plume blanche, après s’être arrondie sous la forme de sonchapeau, retombait sur son épaule ; et, en se regardant dansla glace, Gaston se sourit à lui-même et se trouva un conspirateurde fort bon air.
De son côté, le régent avait, par le conseil de Dubois, pris uncostume de velours noir, et enseveli dans une vaste cravate demalines la moitié de son visage, que le jeune homme eût pureconnaître d’après les portraits multipliés de l’époque. Quant àl’entrevue, elle devait avoir lieu dans une petite maison dufaubourg Saint-Germain, qui était occupée par une de sesmaîtresses, et qu’il avait invitée à l’évacuer. Entre les deuxcorps de logis était un pavillon isolé, fermé complètement à lalumière, et garni de lourdes tapisseries. C’est-là que le régent,transporté dans une berline fermée, qui sortit du Palais-Royal parles derrières, arriva vers les cinq heures, c’est-à-dire à la nuittombante.
Gaston était resté dans la chambre du rez-de-chaussée, ets’habillait, comme nous l’avons dit, tandis que maître Tapincontinuait de faire son apprentissage.
Aussi, vers le soir, savait-il aussi bien mesurer une chopineque son prédécesseur, et mieux même, car il avait compris que, dansles dédommagements qu’on payerait à maître Bourguignon, legaspillage figurerait au compte ; il comprenait donc que moinson gaspillerait, plus, lui Tapin, ferait des bénéfices. Aussi lapratique du matin fut-elle très-mal servie le soir, et seretira-t-elle fort mécontente.
Une fois habillé, Gaston, pour achever de se fixer sur lecaractère du capitaine la Jonquière, fit l’inventaire de sabibliothèque.
Elle se composait de trois sortes de livres : livresobscènes, livres d’arithmétique, livres de théorie. Parmi cesderniers, le Parfait Sergent Major était reliéd’une façon toute particulière, et paraissait avoir été énormémentlu ; puis venaient les mémoires du capitaine, mémoires dedépenses, bien entendu, tenus avec tout l’ordre d’un fourrier derégiment. – Tant de futilité ! – Il pensa que c’était unmasque à la Fiesque pour couvrir le visage du conspirateur.
Pendant que Gaston se livrait consciencieusement à cetinventaire appréciateur, un homme entra, introduit par Tapin, quil’annonça et le laissa aussitôt discrètement seul avec lechevalier. Aussitôt que la porte fut refermée, l’homme s’approchade Gaston, lui annonça que le capitaine la Jonquière, ne pouvantpas venir, l’avait envoyé à sa place. Gaston lui demanda la preuvede cette mission. L’inconnu tira d’abord une lettre du capitaineexactement dans les mêmes termes et de la même écriture que lespécimen qu’il avait entre les mains, puis, après la lettre, lamoitié de la pièce d’or ; Gaston reconnut dès lors que c’étaitbien l’envoyé attendu, et ne fit aucune difficulté de le suivre.Tous deux montèrent dans un carrosse exactement fermé, ce quin’avait rien d’étonnant, vu le motif de la course. Gaston vit qu’iltraversait la rivière au pont Neuf, et qu’il descendait lesquais ; mais, une fois entré dans la rue du Bac, il ne vitplus rien, car, au bout d’un instant, la voiture s’arrêta dans unecour, en face d’un pavillon. Alors, sans même que Gaston ledemandât, son compagnon tira de sa poche le papier taillé surlequel se trouvait le nom du chevalier, de sorte que, si celui-cieût conservé quelques doutes, ces doutes se fussent dissipés.
La portière s’ouvrit : Gaston et son compagnondescendirent, montèrent les quatre marches d’un perron, et setrouvèrent dans un vaste corridor circulaire, lequel enveloppait laseule pièce dont se composait le pavillon. Avant de soulever laportière, qui masquait une des entrées, Gaston se retourna pourchercher son guide, mais son guide avait déjà disparu. Le chevalierétait resté seul.
Le cœur lui battit violemment : ce n’était plus à un hommevulgaire qu’il allait parler. Il ne s’agissait plus de l’instrumentgrossier mis en œuvre : c’était la pensée du complot elle-mêmequ’il allait voir en face ; c’était l’idée de la rébellionfaite homme ; c’était le représentant d’un roi devant lequelil allait se trouver, lui représentant de la France ; ilallait parler, bouche à bouche, avec l’Espagne, et porter àl’étranger les offres d’une guerre commune contre sa patrie. Iljouait un royaume de moitié avec un autre royaume.
Une sonnette retentit au dedans.
Le bruit de cette sonnette fit frissonner Gaston. Il se regardadans une glace, il était pâle ; il s’appuya contre le mur, carses genoux fléchissaient ; mille pensées, qui ne lui étaientjamais venues, l’assaillirent en ce moment ; le pauvre garçonn’était pas au bout de ses souffrances.
La porte s’ouvrit, et Gaston se trouva devant un homme qu’ilreconnut pour la Jonquière.
– Encore ! murmura-t-il avec dépit.
Mais le capitaine, malgré son œil vif et exercé, ne parut pass’apercevoir du nuage qui obscurcissait le front du chevalier.
– Venez, chevalier, lui dit-il, on nous attend.
Alors Gaston, rassuré par l’importance même de l’action qu’ilentreprenait, s’avança d’un pas assez ferme sur le tapis quiassourdissait le bruit de ses pas. Il se fit l’effet d’une ombrecomparaissant devant une autre ombre.
En effet, muet et immobile, un homme, le dos tourné à la porte,un homme était assis ou plutôt enseveli dans un vastefauteuil ; on n’entrevoyait que ses jambes croisées l’une surl’autre. La lumière de la bougie unique, placée sur une table dansun candélabre de vermeil, et recouverte d’un abat-jour, n’éclairaitque la partie inférieure de son corps ; la tête et lesépaules, protégées par le jeu d’un écran, restaient dans lapénombre.
Gaston trouva les traits franchement accusés et le visage noble.C’était un gentilhomme qui se connaissait en gens de race, et ilcomprit tout de suite que celui-là n’était pas un capitaine laJonquière. La bouche était bienveillante, l’œil grand, hardi etfixe comme celui des rois et des oiseaux de proie ; il lut dehautes pensées sur ce front, une grande prudence et quelque fermetédans les contours fins de la partie inférieure du visage ;tout cela cependant au milieu de l’obscurité, et malgré la cravatede malines.
– Au moins, voilà l’aigle, se dit-il ; l’autre n’étaitque le corbeau, ou tout au plus que le vautour.
Le capitaine la Jonquière se tint respectueusement debout, en sefaisant gros des hanches pour avoir l’attitude martiale. L’inconnu,après avoir regardé quelque temps Gaston, qui le saluait ensilence, et cela avec la même attention que Gaston l’avait regardélui-même, se leva et salua à son tour fort dignement de la tête, etalla s’adosser à la cheminée.
– Monsieur est la personne dont j’ai eu l’honneur de parlerà Votre Excellence, dit la Jonquière ; monsieur le chevalierGaston de Chanlay.
L’inconnu s’inclina légèrement de nouveau, mais ne réponditpas.
– Mordieu ! lui souffla tout bas Dubois à l’oreille,si vous ne lui parlez pas, il ne répondra rien.
– Monsieur arrive de Bretagne, je crois ? réponditfroidement le duc.
– Oui, monseigneur, mais que Votre Excellence daigne mepardonner ; M. le capitaine la Jonquière lui a dit monnom, mais moi je n’ai pas encore l’honneur de savoir le sien ;excusez mon impolitesse, monseigneur, mais ce n’est pas moi quiparle, c’est le pays qui m’envoie.
– Vous avez raison, monsieur, dit vivement la Jonquière entirant d’un portefeuille placé sur la table un papier au bas duquels’étalait une large signature avec le sceau du roi d’Espagne.
Voici le nom, dit-il.
« Duc d’Olivarès, » lut Gaston.
Gaston se recula de deux pas par discrétion.
Puis, se retournant vers celui qu’on lui présentait, sansremarquer la légère rougeur qui colorait ses joues, il s’inclinarespectueusement.
– Et maintenant, monsieur, dit l’inconnu, vous n’hésiterezplus à parler, je présume.
– Je croyais avoir à écouter d’abord, répondit Gaston setenant encore sur la défensive.
– C’est vrai, monsieur ; toutefois c’est un dialogueque nous commençons, ne l’oubliez pas : chacun parle à sontour dans une conversation.
– Monseigneur, Votre Excellence me fait trop d’honneur, etje vais lui donner l’exemple de la confiance.
– J’écoute, monsieur.
– Monseigneur, les états de Bretagne…
– Les mécontents de Bretagne, interrompit en souriant lerégent, malgré un signe terrible de Dubois.
– Les mécontents sont si nombreux, reprit Gaston, qu’ilsdoivent être regardés comme les représentants de la province :cependant j’emploierai la locution que m’indique VotreExcellence ; les mécontents de Bretagne m’ont envoyé à vous,monseigneur, pour savoir les intentions de l’Espagne dans cetteaffaire.
– Sachons d’abord celles de la Bretagne, reprit lerégent.
– Monseigneur, l’Espagne peut compter sur nous ; ellea notre parole, et la loyauté bretonne est proverbiale.
– Mais à quoi vous engagez-vous vis-à-vis del’Espagne ?
– À seconder de notre mieux les efforts de la noblessefrançaise.
– Mais n’êtes-vous donc pas Français vous-mêmes ?
– Monseigneur, nous sommes Bretons. La Bretagne, réunie àla France par un traité, doit se regarder comme séparée d’elle dumoment où la France ne respecte pas le droit qu’elle s’étaitréservé par ce traité.
– Oui, je sais, la vieille histoire du contrat d’Anne deBretagne ; il y a bien longtemps que ce contrat a été signé,monsieur.
Le faux la Jonquière poussa le régent de toute sa force.
– Qu’importe, dit Gaston, si chacun de nous le sait parcœur ?
– Vous disiez donc alors que la noblesse bretonne étaitprête à seconder de son mieux la noblesse française. Et que veut lanoblesse française ?
– Substituer, en cas de mort de sa Majesté, le roid’Espagne au trône de France, comme seul et unique héritier deLouis XIV.
– Bien ! très-bien ! dit la Jonquière en fourrantses doigts jusqu’à la première phalange dans une tabatière de corneet en prisant avec une évidente satisfaction.
– Mais enfin, reprit le régent, vous parlez de toutes ceschoses comme si le roi était mort, et le roi ne l’est pas.
– Monsieur le grand Dauphin, monsieur le duc de Bourgogne,madame la duchesse de Bourgogne et leurs enfants, ont disparu d’unefaçon bien déplorable.
Le régent pâlit de colère ; Dubois se mit à tousser.
– On compte donc sur la mort du roi ? demanda leduc.
– Généralement, monseigneur, répondit le chevalier.
– Alors cela explique comment le roi d’Espagne espère,malgré la renonciation de ses droits, monter sur le trône deFrance, n’est-il pas vrai, monsieur ? Mais, parmi les gens quisont attachés à la régence, il pense trouver quelque opposition àses projets.
Le faux Espagnol appuya involontairement sur ces mots.
– Aussi, monseigneur, répondit le chevalier, on a prévu lecas.
– Ah ! fit Dubois, ah ! l’on a prévu lecas ; très-bien ! fort bien ! Quand je vous ledisais, monseigneur, que nos Bretons étaient des hommes précieux.Continuez, monsieur, continuez.
Malgré l’invitation encourageante de Dubois, Gaston garda lesilence.
– Eh bien, monsieur, dit le duc, dont la curiosités’excitait malgré lui, vous le voyez, j’écoute.
– Ce secret n’est pas le mien, monseigneur, répondit lechevalier.
– Alors, dit le duc, je n’ai pas la confiance de voschefs.
– Au contraire, monseigneur ; mais vous seull’avez.
– Je vous comprends, monsieur ; mais le capitaine estde nos amis, et je vous réponds de lui comme de moi.
– Mes instructions, monseigneur, portent que je ne m’enouvrirai qu’à vous seul.
– Mais, monsieur, je vous ai déjà dit que je répondais ducapitaine.
– En ce cas, reprit Gaston en s’inclinant, j’ai dit àmonseigneur tout ce que j’avais à lui dire.
– Vous entendez, capitaine, dit le régent ; veuillezdonc nous laisser seuls.
– Oui, monseigneur, répondit Dubois ; mais, avant devous quitter, moi aussi, j’aurais deux mots à vous dire.
Gaston se recula de deux pas par discrétion.
– Monseigneur, dit tout bas Dubois, poussez-le,mordieu ! tirez-lui toute l’affaire des entrailles ; vousn’aurez jamais occasion pareille. Eh bien, qu’en dites-vous, devotre Breton ? Il est gentil, n’est-ce pas ?
– Un charmant garçon, dit le régent… l’air tout à faitgentilhomme : des yeux pleins de fermeté et d’intelligence àla fois ; une tête fine.
– On la coupera d’autant mieux, marronna Dubois en segrattant le nez.
– Que dis-tu ?
– Rien, monseigneur, je suis exactement de votre avis.Monsieur de Chanlay, votre serviteur, et au revoir. Un autre sefâcherait de ce que vous n’avez pas voulu parler devant lui, mais,moi, je ne suis pas fier, et, pourvu que la chose tourne comme jel’entends ; peu m’importent les moyens.
Chanlay s’inclina légèrement.
– Allons, allons, dit Dubois, il paraît que je n’ai pasassez l’air d’un homme de guerre. Diable de nez, va ! c’estencore un de ses tours ; mais c’est égal, la tête estbonne.
– Monsieur, dit le régent lorsque Dubois eut fermé laporte, nous voilà seuls, et je vous écoute.
– Monseigneur, vous me comblez, dit Chanlay.
– Parlez, monsieur, reprit le régent.
Puis il ajouta en souriant :
– Vous devez comprendre mon impatience, n’est-cepas ?
– Oui, monseigneur, car Votre Excellence est sans douteétonnée de ne point encore avoir reçu d’Espagne certaine dépêcheque vous devez adresser au cardinal Olocroni.
– C’est vrai, monsieur, répondit le régent, faisant uneffort pour mentir, mais emporté par la situation.
– Je vais vous donner l’explication de ce retard,monseigneur. Le messager qui devait apporter cette dépêche esttombé malade et n’a pas quitté Madrid ; le baron de Valef, monami, qui d’occasion, se trouvait en Espagne, s’est alors offert. Ona hésité quelques jours ; enfin, comme on le connaissait pourun homme déjà éprouvé dans la conspiration de Cellamare, on la luia confiée.
– En effet, dit le régent, le baron de Valef a échappé debien peu aux émissaires de Dubois.
– Savez-vous, monsieur, qu’il y a eu un grand courage àessayer de renouer une œuvre ainsi rompue par la moitié ? Jesais, quant à moi, que, lorsque le régent a vu madame du Maine etle prince de Cellamare arrêtés, messieurs de Richelieu, dePolignac, de Malezieux, mademoiselle de Launay et Brigaud à laBastille, et ce misérable la Grange-Chancel aux îlesSainte-Marguerite, il a cru tout fini.
– Vous voyez qu’il s’est trompé, monseigneur.
– Mais vos conspirateurs de la Bretagne ne craignent-ilspas, en se soulevant en ce moment, de faire couper la tête auxconspirateurs de Paris que le régent tient sous sa main ?
– Tout au contraire, monseigneur ; ils espèrent lessauver, ou ils se feront une gloire de mourir avec eux.
– Comment cela, les sauver ?
– Revenons à la dépêche, s’il vous plaît,monseigneur ; je dois la remettre d’abord à Votre Excellence,et la voici.
– C’est juste.
Le régent prit la lettre ; mais, au moment de ladécacheter, voyant qu’elle était adressée à Son Excellence le ducd’Olivarès, il la posa sur la table sans l’ouvrir.
Chose étrange ! Et ce même homme brisait parfois, pour sonespionnage des postes, deux cents cachets par jour.
Il est vrai qu’alors il était avec Thorey ou Dubois, et non avecle chevalier de Chanlay.
– Eh bien, monseigneur… dit Chanlay, ne comprenant rien àl’hésitation du duc.
– Vous savez sans doute ce que contient cette dépêche,monsieur ?… demanda le régent.
– Peut-être pas mot pour mot, monseigneur ; mais jesais ce qui a été convenu, du moins.
– Voyons, dites. Je suis bien aise de savoir jusqu’à quelpoint vous êtes initié aux secrets du cabinet espagnol.
– Lorsqu’on se sera défait du régent, dit Gaston, sans voirle léger tressaillement qui, à ces paroles, agita soninterlocuteur, on fera provisoirement reconnaître le duc du Maine àsa place. M. le duc du Maine rompra à l’instant même le traitéde la quadruple alliance signé par ce misérable Dubois.
– Oh ! je suis vraiment fâché, interrompit le régent,que le capitaine la Jonquière ne soit plus là ; il aurait euplaisir à vous entendre parler ainsi… Continuez, monsieur,continuez.
– On jettera le prétendant, avec une flotte, sur les hôtesd’Angleterre. On mettra la Prusse, la Suède et la Russie aux prisesavec la Hollande. L’empire profitera de la lutte pour reprendreNaples et la Sicile, auxquels il a des droits par la maison deSouabe. On assurera le grand-duché de Toscane, prêt à rester sansmaître par l’extinction des Médicis, au second fils du roid’Espagne. On réunira les Pays-Bas catholiques à la France. Ondonnera la Sardaigne au duc de Savoie, Commachio au pape. On ferade la France l’âme de la grande ligue du Midi contre le Nord ;et, si Sa Majesté Louis XV vient à mourir, on couronneraPhilippe V roi de la moitié du monde.
– Oui, monsieur, je sais tout cela, dit le régent, et c’estle plan de la conspiration Cellamare remis à neuf ; mais il ya dans ce que vous m’avez dit d’abord une phrase que je necomprends pas bien.
– Laquelle, monseigneur ?… demanda Gaston.
– Celle-ci : « L’on se défera du régent. »Et comment s’en défera-t-on, monsieur ?
– L’ancien plan, comme vous le savez, monseigneur, avaitété de l’enlever et de le transporter dans la prison de Saragosseou la forteresse de Tolède.
– Oui ; et le plan a échoué par la surveillance duduc.
– Ce plan était impraticable ; mille obstacless’opposaient à ce que le duc arrivât à Tolède ou à Saragosse ;le moyen, je vous le demande, de faire traverser la France dans saplus grande largeur à un pareil prisonnier !
– C’était difficile, dit le duc. Aussi je n’ai jamaiscompris qu’un pareil moyen eût été adopté. Je vois avec plaisirqu’on y a fait une légère modification.
– Monseigneur, on séduit ses gardes, on s’échappe d’uneprison, on s’évade d’une forteresse ; puis on revient enFrance, on ressaisit le pouvoir perdu, et l’on fait écarteler ceuxqui ont exécuté l’enlèvement. Philippe V et Alberoni n’ontrien à craindre ; Son Excellence monseigneur le duc d’Olivarèsa regagné la frontière, et est hors de la portée de la main ;et, tandis que la moitié des conjurés échappe à la puissance durégent, l’autre moitié paye pour le tout.
– Cependant…
– Monseigneur, nous avons sous les yeux l’exemple de ladernière conspiration, et, vous le disiez vous-même tout à l’heure,MM. de Richelieu, de Polignac, de Malezieux, de Laval etBrigaud et mademoiselle de Launay sont encore à la Bastille.
– Ce que vous dites là, monsieur, est plein de logique,répondit le duc.
– Tandis qu’au contraire, continua le chevalier, en sedéfaisant du régent…
– Oui, l’on prévient son retour. On s’échappe d’une prison,on s’évade d’une forteresse ; mais on ne sort pas d’une tombe.Voilà ce que vous vouliez dire, n’est-ce pas ?
– Oui, monseigneur, répondit Gaston avec un légertremblement dans la voix.
– Alors, je comprends maintenant le but de votremission : vous êtes venu à Paris pour vous défaire durégent ?
– Oui, monseigneur.
– En le tuant ?
– Oui, monseigneur.
– Et c’est vous, monsieur, continua le régent en fixant sonregard profond sur le jeune homme, qui vous êtes offert devous-même pour cette sanglante mission ?
– Non, monseigneur ; jamais de moi-même je n’eussechoisi le rôle d’un assassin.
– Mais qui vous a forcé de jouer ce rôle, alors ?
– La fatalité, monseigneur.
– Expliquez-vous, monsieur.
– Nous formions un comité de cinq gentilshommes associés àla ligue bretonne, ligue partielle au milieu de la grandeassociation, et il avait été convenu entre nous que tout ce quenous ferions se déciderait à la majorité.
– Je comprends, dit le duc ; et la majorité a décidéqu’on assassinerait le régent ?
– C’est cela, monseigneur : quatre furent pourl’assassinat, un seul fut contre.
– Et celui qui fut contre ?… demanda le duc.
– Dussé-je perdre la confiance de Votre Excellence,monseigneur, c’était moi.
– Mais alors, monsieur, comment vous êtes-vous chargéd’accomplir un dessein que vous désapprouviez ?
– Il avait été décidé que le sort désignerait celui quidevait porter le coup.
– Et le sort ?…
– Tomba sur moi, monseigneur.
– Comment n’avez-vous pas refusé cette mission ?
– Le scrutin était secret ; nul ne connaissait monvote ; on m’eût pris pour un lâche.
– Et vous êtes venu à Paris…
– Dans le but qui m’est imposé.
– Comptant sur moi ?…
– Comme sur un ennemi du régent, pour m’aider à accomplirune entreprise qui, non-seulement touche si profondément auxintérêts de l’Espagne, mais encore qui sauve nos amis de laBastille.
– Courent-ils de si grands dangers que vous lecroyez ?
– La mort plane au-dessus d’eux ; le régent a despreuves, et il a dit de M. de Richelieu, qu’eût-il quatretêtes, il avait entre les mains de quoi les lui faire couper.
– Il a dit cela dans un moment de colère.
– Comment ! monseigneur, c’est vous qui défendez leduc ! c’est vous qui tremblez quand un homme se dévoue pour lesalut non-seulement de ses complices, mais encore de deuxroyaumes ! c’est vous qui hésitez à accepter ledévouement !
– Si vous échouez dans cette entreprise ?…
– Toute chose a son bon et son mauvais côté, monseigneur.Quand on n’a pas le bonheur d’être le sauveur de son pays, restel’honneur d’être le martyr de sa cause.
– Mais, faites-y attention, en vous facilitant les moyensd’arriver jusqu’au régent, je deviens votre complice.
– Et cela vous effraye, monseigneur ?
– Sans doute, car, vous arrêté…
– Eh bien, moi arrêté ?…
– On peut, à force de tortures, vous arracher les noms deceux…
Gaston interrompit le prince avec un geste et un sourire desuprême dédain.
– Vous êtes étranger, monseigneur, lui dit-il, et vous êtesEspagnol ; vous ne pouvez, par conséquent, savoir ce que c’estqu’un gentilhomme français. Je vous pardonne donc votre injure.
– Alors, on peut donc compter sur votre silence ?
– Pontcalec, du Couëdic, Talhouët et Montlouis en ont doutéun seul instant, et, depuis, ils m’en ont fait leurs excuses.
– C’est bien, monsieur, reprit le régent ; je songeraigravement, je vous le promets, à ce que vous venez de medire ; mais cependant, à votre place…
– À ma place ?
– Je renoncerais à cette entreprise.
– Je voudrais, pour beaucoup, n’y être point entré,monseigneur, je l’avoue : car, depuis que j’y suis entré, ungrand changement s’est fait dans ma vie. Mais j’y suis, il fautqu’elle s’accomplisse.
– Même quand je refuserais de vous seconder ? dit lerégent.
– Le comité breton a prévu ce cas, dit Gaston ensouriant.
– Et il a décidé ?…
– Que l’on passerait outre.
– Ainsi votre résolution ?…
– Est irrévocable, monseigneur.
– J’ai dit ce que je devais vous dire, reprit lerégent ; maintenant, puisque vous le voulez à toute force,poursuivez donc votre entreprise.
– Monseigneur, dit Gaston, vous paraissez vouloir vousretirer.
– Avez-vous encore quelque chose à me dire ?…
– Aujourd’hui, non ; mais demain, après-demain.
– N’avez-vous pas l’intermédiaire du capitaine ? En mefaisant prévenir par lui, je vous recevrai quand il vousplaira.
– Monseigneur, dit Gaston avec un accent de fermetémerveilleusement assorti avec sa pose noble et digne, parlonsfranc : pas d’intermédiaire semblable à celui-là. VotreExcellence et moi, si fort séparés que nous nous trouvions par lerang et le mérite, sommes égaux, du moins, devant l’échafaud quinous menace. L’avantage sur ce point est même à moi, car il estévident que je cours plus de dangers que vous. Cependant, vous êtesmaintenant, monseigneur, un conspirateur comme M. le chevalierde Chanlay, avec cette différence, que vous avez le droit, étant lechef, de voir tomber sa tête avant la vôtre. Qu’il me soit doncpermis de traiter d’égal à égal avec Votre Excellence, et de lavoir quand j’aurai besoin d’elle.
Le régent réfléchit un instant.
– Fort bien, dit-il ; cette maison n’est pas mademeure ; vous comprenez, je reçois peu chez moi depuis que laguerre est imminente ; ma position est précaire et délicate enFrance. Cellamare est emprisonné à Blois ; je ne suis qu’unespèce de consul, bon à protéger mes nationaux, et bon aussi àservir d’otage : je ne saurais donc user de trop deprécautions.
Le régent mentait avec effort, il cherchait la fin de chacune deses phrases.
– Écrivez donc poste restante, à cette adresse :« À monsieur André. » Vous ajouterez l’heure à laquellevous voulez me parler, et je me trouverai ici.
– À la poste ? reprit Gaston.
– Oui ; vous comprenez, c’est un délai de troisheures, voilà tout, pas davantage. À chaque levée, un homme à moiguette votre lettre et me l’apporte, s’il s’en trouve une ;trois heures après, vous vous présentez ici, et tout est dit.
– Votre Excellence en parle bien à son aise, dit en riantGaston ; mais je ne sais pas même où je suis ; je neconnais pas la rue, je ne sais pas le numéro de la maison ; jesuis venu de nuit : comment voulez-vous que je meretrouve ? Tenez, monseigneur, faisons mieux que cela ;vous m’avez demandé quelques heures pour réfléchir : prenezjusqu’à demain matin, et demain, à onze heures, envoyez-moichercher. Il faut que nous arrêtions bien fermement notre pland’avance, afin que notre plan ne manque pas comme ceux de cesconspirateurs de carrefour, dont une voiture mise en travers ou unepluie qui tombe dérange les poignards ou éteint la poudre.
– Eh bien, cela est pensé à merveille, dit le régent ;demain donc, monsieur de Chanlay, ici vers onze heures ; onira vous prendre chez vous, et nous n’aurons plus, dès lors, desecrets l’un pour l’autre.
– Votre Excellence daigne-t-elle agréer mes respects ?dit Gaston en s’inclinant.
– Adieu, monsieur, fit le régent en lui rendant sonsalut.
Le régent congédia Gaston, qui retrouva dans l’antichambre leguide qui l’avait amené. Le chevalier remarqua seulement qu’auretour il lui fallait traverser un jardin qu’il n’avait pas vu envenant, et qu’il sortait par une autre porte que celle par laquelleil était entré.
À cette autre porte, la même voiture attendait ; il y montaaussitôt, et à peine y eut-il pris sa place, qu’elle roularapidement vers la rue des Bourdonnais.
Ce n’était plus une illusion pour le chevalier. Un jour encore,deux peut-être, il allait falloir se mettre à l’œuvre, et quelleœuvre !
L’envoyé espagnol avait produit une profonde impression surGaston ; il y avait en lui un air de grandeur qui étonnaitcelui-ci. Gaston en était sûr, c’était bien un gentilhomme.
Puis une réminiscence étrange lui passait par l’esprit ; ily avait, entre ce front sévère et ces yeux étincelants et le frontpur et les doux yeux d’Hélène une de ces ressemblances vagues etlointaines qui donnent, à la pensée qui s’arrête sur elle,l’incohérence d’un songe. Gaston, sans s’en rendre compte,assimilait ces deux figures dans son souvenir, et, malgré lui, nepouvait les séparer.
Au moment où il allait se coucher, fatigué des émotions du jour,le pas d’un cheval retentit dans la rue ; la porte de l’hôteldu Muids-d’Amour s’ouvrit, et Gaston, de sonrez-de-chaussée, crut entendre un colloque animé ; maisbientôt la porte se referma, le bruit s’évanouit, et Gastons’endormit, comme on s’endort à vingt-cinq ans, lors même qu’on estamoureux et conspirateur.
Cependant Gaston ne s’était pas trompé : le cheval entenduavait bien réellement piétiné et henni ; le colloque avait eulieu ; la porte, s’était ouverte et refermée. Celui quiarrivait à cette heure était un bon paysan de Rambouillet, à quiune jeune et jolie femme avait donné deux louis pour porter unbillet en toute hâte à monsieur le chevalier Gaston de Chanlay, ruedes Bourdonnais, à l’hôtel du Muids-d’Amour.
La jeune et jolie femme, nous la connaissons.
Tapin prit la lettre, la retourna, la flaira ; puis,dénouant le tablier blanc serré autour de sa taille d’hôtelier, ilremit la garde de l’hôtel du Muids-d’Amour à sonpremier cuisinier, qui était un drôle fort intelligent, et courut,avec la vitesse de ses deux longues jambes, chez Dubois, quirentrait aussi de la maison de la rue du Bac.
– Oh ! oh ! dit Dubois, une lettre ! voyonscela.
Il décacheta, comme un habile escamoteur, à l’aide d’une vapeurbouillante, l’épître qu’on venait de lui remettre, et, en lisant lebillet, puis la signature, il éclata dans une joie immodérée.
– Bon ! excellent ! dit-il ; et voilà quimarche à merveille. Laissons aller les enfants, ils vont grandtrain ; mais nous tenons la bride, et ils n’iront que tant quenous voudrons.
Puis, se tournant vers le messager après avoir artistementrecacheté l’épître :
– Tiens, dit-il, rends cette lettre.
– Quand cela ? demanda Tapin.
– Tout de suite, dit Dubois.
Tapin fit un pas vers la porte.
– Non pas ; je réfléchis… reprit Dubois ; demainmatin, ce sera assez tôt.
– Maintenant, dit Tapin en saluant une seconde fois aumoment de sortir, m’est-il permis de faire à monseigneur uneobservation toute personnelle ?
– Parle, drôle.
– Comme agent de monseigneur, je gagne trois écus parjour.
– N’est-ce point assez, maroufle ?
– C’est assez comme agent, et je ne me plains pas ;mais, en vérité, Dieu ! ce n’est pas assez comme marchand devins. Oh ! le sot métier !
– Bois pour te distraire, animal.
– Depuis que j’en vends, je déteste le vin.
– Parce que tu vois comment on le fait ; mais bois duchampagne, bois du muscat, bois du vin de raisin, s’il en existe,c’est Bourguignon qui paye. À propos, il a eu une vraie attaque,ainsi ton mensonge n’est qu’une affaire de chronologie.
– Vraiment ! monseigneur ?
– Oui, la peur que tu lui as faite en est la cause ;tu voulais hériter de son fonds, pendard !
– Non, ma foi, monseigneur ; le métier est trop peudivertissant.
– Eh bien, j’ajoute trois écus par jour à ta solde, tantque tu le rempliras ; et après je te donne la boutique pourdoter ta fille aînée. Va, et apporte-moi souvent des lettrespareilles, tu seras le bienvenu.
Tapin revint à l’hôtel du Muids-d’Amour dumême pas qu’il avait été au Palais-Royal ; et, comme la choselui était recommandée, il attendit au lendemain pour remettre lalettre.
À six heures Gaston était sur pied. Il faut rendre cette justiceà maître Tapin, aussitôt qu’il entendit du bruit dans la chambre,il entra et remit la lettre à celui à qui elle était adressée.
En reconnaissant l’écriture, Gaston rougit et pâlit à lafois ; mais, à mesure qu’il lut, ce fut sa pâleur quiaugmenta.
Tapin faisait mine de ranger et le regardait du coin de l’œil.En effet, la nouvelle était sérieuse, voici ce que contenait lalettre :
« Mon ami, je reviens à votre avis, et peut-être aviez-vousraison ; en tout cas, j’ai peur. Une voiture vientd’arriver ; madame Desroches commande le départ ; j’aivoulu résister, on m’a enfermée dans ma chambre. Par bonheur, unpaysan passe pour faire abreuver son cheval ; je lui remetsdeux louis, et il promet de porter ce billet chez vous. J’entendsfaire les derniers préparatifs : dans deux heures, nouspartirons pour Paris.
« Une fois arrivée, je vous ferai tenir ma nouvelleadresse, dussé-je, si l’on me résiste, sauter par une fenêtre.
« Soyez tranquille : la femme qui vous aime se garderadigne d’elle et de vous. »
– Ah ! c’est cela, s’écria Gaston en achevant lalettre ; Hélène, je ne m’étais pas trompé. Huit heures dusoir, mon Dieu ! mais elle est partie ; mais elle estmême arrivée. Monsieur Bourguignon, pourquoi ne m’a-t-on pasapporté cette lettre tout de suite ?
– Son Excellence dormait, et l’on a attendu qu’elle seréveillât, répondit Tapin avec la plus exquise politesse.
Il n’y avait rien à répondre à un homme qui savait si bienvivre ; d’ailleurs, Gaston réfléchit qu’en s’emportant ilrisquait de révéler son secret ; il contint donc sa colère.Seulement une idée lui vint : il voulut alors guetter à labarrière l’entrée d’Hélène, qui pouvait n’être point encore arrivéeà Paris. Il s’habilla donc promptement, accrocha son épée, etpartit après avoir dit à Tapin :
– Au cas où monsieur le capitaine la Jonquière viendraitpour me chercher, dites-lui que je serai de retour à neufheures.
Gaston arriva tout en sueur à la barrière ; il n’avaitrencontré aucun fiacre, et avait fait la course à pied.
Pendant qu’il attend inutilement Hélène, qui était entrée àParis à deux heures du matin : jetons un coup d’œil enarrière.
Nous avons vu le régent recevant la lettre de madame Desroches,et renvoyant la réponse par le même messager ; en effet, ilétait urgent de prendre de promptes mesures et de soustraire Hélèneaux tentatives de ce monsieur de Livry.
Mais que pouvait être ce jeune homme ? Dubois seul sauraitle lui dire ; aussi, quand Dubois reparut pour accompagner,vers les cinq heures du soir, Son Altesse Royale à la rue duBac :
– Dubois, dit le régent, qu’est-ce qu’est monsieur de Livryde Nantes ?
Dubois se gratta le nez, car il voyait venir le régent.
– Livry… Livry… dit-il, attendez donc.
– Oui, Livry.
– C’est quelque Matignon, enté sur de la province.
– Bon ! ceci n’est pas une explication, l’abbé :c’est tout au plus une hypothèse.
– Et qui connaît cela, Livry ? ce n’est pas un nom.Faites venir M. d’Hozier.
– Imbécile !
– Mais, monseigneur, reprit Dubois, je ne m’occupe pas degénéalogie, moi ; je suis roturier indigne.
– C’est bien assez de niaiseries comme cela.
– Diable ! monseigneur ne plaisante pas sur les Livry,à ce qu’il paraît ; est-ce qu’il s’agirait de donner l’ordre àquelqu’un de la famille ? en ce cas, c’est autre chose, et jevais tâcher de vous trouver une belle origine.
– Va-t’en au diable ! et en y allant, envoie-moiNocé.
Dubois fit son sourire le plus agréable et sortit.
Dix minutes après, la porte s’ouvrit et Nocé parut.
C’était un homme de quarante ans, d’ailleurs extrêmementdistingué, grand, beau, froid, sec, spirituel et railleur ; undes compagnons, au reste, les plus fidèles et les plus aimés durégent.
– Monseigneur m’a fait demander, dit-il.
– Ah ! c’est toi, Nocé ! bonjour.
– Tous mes hommages à monseigneur, reprit Nocé ens’inclinant. Puis-je être bon à quelque chose à Son AltesseRoyale ?
– Oui, prête-moi ta maison du faubourg Saint-Antoine, maisbien vide, bien propre ; j’y mettrai des gens à moi ;surtout pas trop galante, entends-tu ?
– Pour une prude, monseigneur ?
– Oui, Nocé, pour une prude.
– Alors que ne louez-vous une maison en ville,monseigneur ? Les maisons du faubourg ont une atroceréputation, je vous en préviens.
– La personne que j’y veux mettre ne connaît pas même cesréputations-là, Nocé.
– Peste ! recevez-en mes compliments bien sincères,monseigneur.
– Mais silence, n’est-ce pas, Nocé ?
– Absolu.
– Ni fleurs ni emblèmes ; fais-moi décrocher toutesles peintures un peu trop agréables. Les trumeaux et les panneauxcomment sont-ils ?
– Les trumeaux et les panneaux peuvent rester, monseigneur,c’est très-décent.
– Vrai ?
– Oui, vrai ; c’est du Maintenon tout pur.
– Laissons donc les panneaux ; mais tu m’enréponds ?
– Monseigneur, je ne voudrais pas cependant prendre unepareille responsabilité ; je ne suis pas une prude, moi, etpeut-être serait-il plus prudent de tout faire gratter.
– Bah ! pour un jour, Nocé, ce n’est pas lapeine ; quelques mythologies, n’est-ce pas ?
– Heu ! fit Nocé.
– D’ailleurs, cela nous prendrait du temps, et à peineai-je quelques heures. Donne-moi les clefs tout de suite.
– Le temps de retourner chez moi, et, dans un quartd’heure, Votre Altesse Royale les aura.
– Adieu, Nocé ; ta main. Pas de guet, pas decuriosité, je te le recommande, je t’en prie.
– Monseigneur, je pars pour la chasse, et ne reviendrai quelorsque Votre Altesse Royale me rappellera.
– Tu es un digne compagnon. Adieu, à demain.
Sûr maintenant d’avoir une maison convenable où la fairedescendre, le régent écrivit aussitôt une seconde lettre à laDesroches, et lui envoya une berline avec ordre de ramener Hélène,après lui avoir lu, sans la lui montrer, la lettre qu’il venaitd’écrire.
Voici ce que contenait cette lettre :
« Ma fille, j’ai réfléchi, et veux vous avoir près de moi.Faites-moi le plaisir de suivre madame Desroches sans perdre uneseconde. À votre arrivée à Paris, vous recevrez de mesnouvelles.
« Votre pèreaffectionné. »
Hélène, à la lecture de cette lettre communiquée par madameDesroches, résista, pria, pleura ; mais cette fois, tout futinutile, et force lui fut d’obéir. Ce fut alors qu’elle profitad’un moment de solitude pour écrire à Gaston la lettre que nousavons lue, et pour la faire porter par le paysan à cheval. Puiselle partit, laissant encore une fois, avec douleur, cettehabitation qui lui était chère, parce qu’elle avait cru y retrouverun père, et qu’elle y avait reçu son amant.
Quant à Gaston, il s’était, comme nous l’avons dit, aussitôt lalettre reçue, empressé de courir à la barrière ; il faisaitpetit jour quand il y arriva. Plusieurs voitures passèrent, maisaucune ne renfermait Hélène. Peu à peu, le froid devenait plus vifet l’espoir s’en allait du cœur du jeune homme ; il reprit lechemin de l’hôtel, n’ayant plus d’autre chance que de trouver unelettre à son retour. Comme il traversait le jardin des Tuileries,huit heures sonnaient. Au même moment, Dubois entrait dans lachambre à coucher du régent, un portefeuille sous le bras et lamine triomphante.
– Ah ! c’est toi, Dubois, dit le régent en apercevantson ministre.
– Oui, monseigneur, répondit Dubois en tirant des papiersde son portefeuille. Eh bien, nos Bretons sont-ils toujoursgentils ?
– Qu’est-ce que ces papiers ? dit le régent, qui,malgré sa conversation de la veille, et peut-être à cause de cetteconversation, se sentait une sympathie secrète pour Chanlay.
– Oh ! rien du tout, dit Dubois. D’abord, un petitprocès-verbal de ce qui s’est passé hier soir entre M. lechevalier de Chanlay et Son Excellence monseigneur le ducd’Olivarès.
– Tu as donc écouté ?…, demanda le régent.
– Pardieu ! monseigneur, et que vouliez-vous donc queje fisse ?
– Et tu as entendu…
– Tout. Eh bien, monseigneur, que pensez-vous desprétentions de Sa Majesté Catholique ?
– Je pense qu’on dispose d’elle sans sa participation,peut-être.
– Et le cardinal Alberoni ! Tudieu ! monseigneur,comme ce gaillard-là vous manipule l’Europe ! Le prétendant enAngleterre ; la Prusse, la Suède et la Russie déchirant laHollande à belles dents ; l’empire reprenant Naples et laSicile ; le grand-duché de Toscane au fils dePhilippe V ; la Sardaigne au duc de Savoie ;Commachio au pape ; la France à l’Espagne. Eh bien ! maisvoilà un plan qui ne manque pas d’un certain grandiose pour êtresorti du cerveau d’un sonneur de cloches.
– Fumée que tous ces projets, reprit le duc, rêveries quetous ces plans !
– Et notre comité breton, demanda Dubois, est-ce aussi unefumée ?
– Je suis forcé de l’avouer, il existe réellement.
– Et le poignard de notre conspirateur est-ce aussi unerêverie ?
– Non. Je dois même dire qu’il m’a paru assezvigoureusement emmanché.
– Peste ! monseigneur, vous vous plaigniez, dansl’autre conspiration, de ne trouver que des conspirateurs à l’eaude rose ; eh bien ! mais il me semble que, pour cettefois, vous êtes servi à votre guise : ceux-ci n’y vont pas demain morte.
– Sais-tu, dit le régent tout pensif, que c’est unevigoureuse nature que celle de ce chevalier de Chanlay ?
– Ah ! bon ! il ne vous manquerait plus que devous prendre d’une belle admiration pour ce gaillard-là !Ah ! je vous connais, monseigneur, vous en êtes capable.
– Pourquoi donc est-ce toujours parmi ses ennemis, etjamais parmi ses serviteurs, qu’un prince rencontre des âmes decette trempe ?
– Ah ! monseigneur, parce que la haine est une passionet que le dévouement n’est souvent qu’une bassesse ; mais, simonseigneur veut quitter maintenant les hauteurs de la philosophie,pour redescendre à un simple travail matériel qui consiste à medonner deux signatures…
– Lesquelles ? demanda le régent.
– D’abord, un capitaine qu’il faut faire major.
– Le capitaine la Jonquière ?
– Oh ! non ; celui-là est un drôle que nousferons pendre en effigie aussitôt que nous n’en aurons plusbesoin ; mais, en attendant, monseigneur, il faut leménager.
– Et qui est ce capitaine ?
– Un brave officier que monseigneur a rencontré, il y ahuit jours, ou plutôt il y a huit nuits, dans une honnête maison dela rue Saint-Honoré.
– Que veux-tu dire ?
– Je vois bien qu’il faut que j’aide aux souvenirs demonseigneur ; monseigneur a si peu de mémoire !
– Voyons, parle, drôle ; avec toi on ne peut jamaisarriver au fait.
– Le voici en deux mots : Monseigneur est sorti il y ahuit nuits, comme nous disions, déguisé en mousquetaire, par lapetite porte de la rue de Richelieu, accompagné de Nocé et deSimiane.
– Oui, c’est vrai. Et que s’est-il passé rueSaint-Honoré ? Voyons !
– Vous voulez le savoir, monseigneur ?
– Oui, cela me ferait plaisir.
– Je n’ai rien à refuser à Votre Altesse.
– Parle donc, alors.
– Monseigneur le régent soupait dans cette maison de la rueSaint-Honoré.
– Toujours avec Nocé et Simiane ?
– Non, en tête-à-tête, monseigneur. Nocé et Simianesoupaient aussi, mais chacun de son côté.
– Continue.
– Monseigneur le régent soupait donc, et l’on en était audessert, lorsqu’un brave officier, qui se trompait de porteprobablement, frappa si obstinément à la sienne, que monseigneur,impatienté, sortit et rudoya quelque peu l’importun qui venait siintempestivement le déranger ; l’importun, qui était peuendurant de sa nature, à ce qu’il paraît, met l’épée à lamain ; sur quoi monseigneur, qui n’y regarde jamais à deuxfois pour faire une folie, tira galamment sa rapière et prêta lecollet à l’officier.
– Et le résultat de ce duel ? demanda le régent.
– Fut que monseigneur attrapa à l’épaule une égratignure,en échange de laquelle il fournit à son adversaire un fort jolicoup d’épée qui lui traversa la poitrine.
– Mais ce coup d’épée n’est pas dangereux, jel’espère ?… demanda avec intérêt le régent.
– Non, heureusement, le fer a glissé le long des côtes.
– Oh ! tant mieux !
– Mais ce n’est pas le tout.
– Comment ?
– Il paraît que monseigneur en voulait particulièrement àcet officier.
– Moi ! je ne l’avais jamais vu.
– Or, comme les princes ont besoin de voir les gens pourleur faire du mal, ils frappent à distance, eux.
– Que veux-tu dire ? voyons, achève.
– Je veux dire que je me suis informé, et que cet officierétait déjà capitaine depuis huit ans, lorsqu’à l’avènement aupouvoir de Votre Altesse il a été destitué.
– S’il a été destitué, c’est qu’il méritait de l’être.
– Ah ! tenez, monseigneur, voilà une idée : c’estde nous faire reconnaître comme infaillibles par le pape.
– Il aura commis quelque lâcheté.
– C’était un des plus braves soldats de l’armée.
– Quelque action indigne alors.
– C’était le plus honnête homme de la terre.
– Alors c’est une injustice à réparer.
– À merveille ! et voilà pourquoi j’avais préparé cebrevet de major.
– Donne, Dubois, donne ; tu as du bon parfois.
Un sourire diabolique rida la face de Dubois, qui justement ence moment tirait de son portefeuille un second papier.
Le régent le suivit des yeux avec inquiétude.
– Qu’est-ce que ce second papier ? demanda-t-il.
– Monseigneur, répondit Dubois, après une injusticeréparée, c’est une justice à faire.
– L’ordre d’arrêter le chevalier Gaston de Chanlay et de leconduire à la Bastille ! s’écria le régent. Ah drôle ! jecomprends maintenant, pourquoi tu m’alléchais avec une bonneaction. Mais un instant, dit le duc, ceci demande réflexion.
– Monseigneur pense-t-il que je lui propose un abus depouvoir ? demanda en riant Dubois.
– Non ; mais cependant…
– Monseigneur, continua Dubois en s’animant, quand on aentre les mains le gouvernement d’un royaume, il faut, avant touteschoses, gouverner.
– Mais il me semble cependant, monsieur le cuistre, que jesuis bien le maître !
– De récompenser, oui, mais à la condition de punir ;l’équilibre de la justice est faussé, monseigneur, quand uneéternelle et aveugle miséricorde pèse dans un des bassins de labalance. Agir comme vous voulez toujours le faire, et comme souventvous le faites, ce n’est pas être bon, c’est être faible. Voyons,dites, monseigneur, quelle sera la récompense de ceux qui ontmérité, si vous ne punissez pas ceux qui ont failli ?
– Alors, dit le régent avec d’autant plus d’impatiencequ’il se sentait défendre une noble, mais mauvaise cause, si tuvoulais que je fusse sévère, il ne fallait pas provoquer uneentrevue entre moi et ce jeune homme ; il ne fallait pas memettre à même de l’apprécier à sa valeur ; il fallait melaisser croire que c’était un conspirateur vulgaire.
– Oui ; et maintenant, parce qu’il s’est présenté àVotre Altesse sous une enveloppe romanesque, voilà votreimagination d’artiste qui bat la campagne. Que diable !monseigneur, il y a temps pour tout. Faites de la chimie avecHumbert, faites de la gravure avec Audran, faites de la musiqueavec la Fare, faites l’amour avec le monde entier ; mais, avecmoi, faites de la politique.
– Eh ! mon Dieu ! s’écria le régent, ma vieespionnée, torturée, calomniée comme elle l’est, vaut-elle donc lapeine que je la défende ?
– Mais ce n’est pas votre vie que vous défendez,monseigneur. Au milieu de toutes les calomnies qui vouspoursuivent, et contre lesquelles, Dieu merci ! vous devriezêtre cuirassé maintenant, l’accusation de lâcheté est la seule quevos plus cruels ennemis n’ont pas même tenté de jeter sur vous.Votre vie !… À Steinkerque, à Nerwinde et à Lérida, vous avezprouvé le cas que vous en faisiez ; votre vie !pardieu ! si vous étiez un simple particulier, un ministre oumême un prince du sang, et qu’un assassinat vous la reprît, ceserait le cœur d’un homme qui cesserait de battre, et voilàtout ; mais, à tort ou à raison, vous avez voulu occuper votreplace parmi les puissants du monde. À cet effet, vous avez brisé letestament de Louis XIV, vous avez chassé les bâtards du trône,où déjà ils avaient mis le pied ; vous vous êtes fait régentde France, c’est-à-dire la clef de voûte du monde. Vous tué, cen’est pas un homme qui tombe, c’est le pilier qui soutenaitl’édifice qui s’écroule ; alors l’œuvre laborieuse de nosquatre années de veilles et de luttes est détruite ! touts’ébranle autour de nous ! Jetez les yeux surl’Angleterre : le chevalier de Saint-George y va renouvelerles folles entreprises du prétendant ; jetez les yeux sur laHollande : la Prusse, la Suède et la Russie en font une vastecurée ; jetez les yeux sur l’Autriche : son aigle à deuxtêtes tire à elle Venise et Milan pour s’indemniser de la perte del’Espagne ; jetez les yeux sur la France, et la France n’estplus la France, mais la vassale de Philippe V ; enfin,jetez les yeux sur Louis XV, c’est-à-dire sur le dernierrejeton, ou plutôt sur le dernier débris du plus grand règne quiait illuminé le monde, et l’enfant, qu’à force de surveillance etde soins nous avons arraché au sort de son père, de sa mère et deses oncles, pour le faire asseoir sain et sauf sur le trône de sesancêtres ; cet enfant retombe aux mains de ceux qu’une loiadultère appelle effrontément à lui succéder. Ainsi, de tous côtés,meurtre, désolation, ruine et incendie, guerre civile et guerreétrangère. Et pourquoi cela ? Parce qu’il plaît à monseigneurPhilippe d’Orléans de se croire toujours major de la maison du roiou commandant de l’armée d’Espagne, et d’oublier qu’il a cesséd’être tout cela le jour où il est devenu régent deFrance !
– Tu le veux donc ! s’écria le régent en prenant uneplume.
– Un instant, monseigneur, dit Dubois. Il ne sera pas ditque, dans une affaire de cette importance, vous aurez cédé à mesobsessions ; j’ai dit ce que j’avais à dire. Maintenant jevous laisse seul ; faites ce que vous voudrez. Je vous laissece papier. J’ai quelques ordres à donner de mon côté ; dans unquart d’heure je reviendrai le prendre.
Et Dubois, à la hauteur cette fois de la situation où il setrouvait, salua le régent et sortit.
Resté seul, le duc tomba dans une profonde rêverie. Toute cetteaffaire, si sombre et si tenace, ce tronçon effrayant du serpentterrassé déjà dans la conspiration précédente, se dressait dansl’esprit du duc avec une foule de noires visions. Il avait bravé lefeu dans les batailles, il avait ri des enlèvements médités par lesEspagnols et les bâtards de Louis XIV ; mais, cette fois,une secrète horreur l’étreignait sans qu’il pût s’en rendrecompte.
Il se sentait épris d’une admiration involontaire pour ce jeunehomme dont le poignard était levé sur sa poitrine ; il lehaïssait dans certains moments, il l’excusait, il l’aimait presquedans d’autres.
Dubois, accroupi sur cette conspiration comme un singe infernalsur une proie agonisante, et fouillant de ses ongles actifsjusqu’au cœur du complot, lui paraissait armé d’une volonté etd’une intelligence sublimes. Lui, si courageux d’ordinaire, ilsentait qu’en cette circonstance il eût mal défendu sa vie. Iltenait la plume à la main ; l’ordre était là, sous ses yeux,et l’attirait.
– Oui, murmura-t-il, Dubois a raison ; il a dit vrai,et ma vie, qu’à chaque heure je joue sur un coup de dé, a cessé dem’appartenir. Hier encore, ma mère me disait ce qu’il vient de medire aujourd’hui. Qui sait ce qui arriverait du monde entier sij’allais mourir ? Ce qui est arrivé à la mort de mon aïeulHenri IV, pardieu ! Après avoir reconquis pied à pied sonroyaume, il allait, grâce à dix ans de paix, d’économie et depopularité, ajouter à la France l’Alsace, la Lorraine et lesFlandres peut-être ; tandis que, descendant les Alpes, le ducde Savoie, devenu son gendre, allait se tailler un royaume dans leMilanais, et, des rognures de ce royaume, enrichir la république deVenise et fortifier les ducs de Modène, de Florence et de Mantoue.Dès lors, la France se trouvait à la tête du mouvement européen.Tout était prêt pour cet immense résultat, couvé pendant toute lavie d’un roi législateur et soldat. Ce fut alors que le 13 maiarriva, qu’une voiture à la livrée royale passa rue de laFéronnerie, et que trois heures sonnèrent à l’horloge desInnocents !… En une seconde, tout fut détruit :prospérité passée, espérances à venir ! Il fallut un siècletout entier, un ministre qui s’appelât Richelieu et un roi quis’appelât Louis XIV, pour cicatriser au flanc de la France lablessure qu’y avait faite le couteau de Ravaillac… Oui, oui, Duboisa raison, s’écria le duc en s’animant, je dois abandonner ce jeunehomme à la justice humaine. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui lecondamne, les juges sont là, ils décideront. Et puis, ajouta-t-ilen souriant, n’ai-je pas toujours mon droit de grâce ?
Et, rassuré intérieurement par cette prérogative royale, qu’ilexerçait au nom de Louis XV, il signa vivement, et, sonnantson valet de chambre, il passa dans un autre appartement pourachever sa toilette.
Dix minutes après qu’il fut sorti de la chambre où cette scènevenait de se passer, la porte se rouvrit doucement. Dubois y passalentement et avec précaution sa tête de fouine, s’assura que lachambre était déserte, s’approcha doucement de la table devantlaquelle était assis le prince, jeta un coup d’œil rapide surl’ordre, sourit d’un sourire de triomphe en voyant que le régentavait signé, le plia lentement en quatre, le mit dans sa poche, etsortit à son tour avec un air de profonde satisfaction.
Lorsque Gaston, de retour de la barrière de la Conférence,rentra dans sa chambre de la rue des Bourdonnais, il vit laJonquière installé près du poêle, et dégustant une bouteille de vind’Alicante qu’il venait de décoiffer.
– Eh bien, chevalier, dit-il en apercevant Gaston, commenttrouvez-vous ma chambre, hein ? Elle est assez commode,n’est-ce pas ? Asseyez-vous donc, et goûtez de ce vin ;il vaut les meilleurs de Rousseau. Avez-vous connu Rousseau,vous ? Non, vous êtes de province, et l’on ne boit pas de vinen Bretagne ; on y boit du cidre, de la piquette, de la bière,je crois. Je n’ai pu y boire que de l’eau-de-vie, moi, c’est toutce que j’ai pu y trouver.
Gaston ne répondit rien, car Gaston n’avait pas même écouté ceque lui disait la Jonquière, tant il était préoccupé d’une seuleidée. Il se laissa tomber tout effaré sur une chaise en froissantdans la poche de son habit la première lettre d’Hélène.
– Où est-elle ? se demandait-il. Ce Paris immense,illimité, va peut-être me la garder éternellement. Oh ! c’esttrop de difficultés à la fois pour un homme qui n’a ni le pouvoirni l’expérience.
– À propos, dit la Jonquière, qui avait suivi dans le cœurdu jeune homme ses idées aussi facilement que si le corps quil’enveloppait eût été de verre ; à propos, chevalier, il y aici une lettre pour vous.
– De Bretagne ? demanda en tremblant le chevalier.
– Non pas, de Paris ; d’une charmante petite écriture,qui m’a tout l’air d’une écriture de femme, mauvaissujet !
– Où est-elle ? s’écria Gaston.
– Demandez cela à notre hôte. Quand je suis entré tout àl’heure, il la roulait entre ses doigts.
– Donnez, donnez ! s’écria Gaston en s’élançant dansla chambre commune.
– Que désire monsieur le chevalier ? demanda Tapinavec sa politesse accoutumée.
– Mais cette lettre.
– Quelle lettre ?
– La lettre que vous avez reçue pour moi.
– Ah ! pardon, monsieur ; c’est vrai, et moi quil’avais oubliée !
Et il tira la lettre de sa poche et la donna à Gaston.
– Pauvre imbécile ! disait pendant ce temps-là le fauxla Jonquière ; et ces niais-là se mêlent de conspirer !C’est comme ce d’Harmental. Ils veulent faire à la fois de lapolitique et de l’amour. Triples sots ! que ne vont-ils toutbonnement faire l’un chez la Fillon, ils n’iraient pas acheverl’autre en Grève. Au reste, mieux vaut qu’ils soient ainsi pournous, dont ils ne sont pas amoureux.
Gaston rentra tout joyeux, lisant, relisant, épelant la lettred’Hélène.
« Rue du faubourg Saint-Antoine, une maison blanche,derrière des arbres, des peupliers, je crois ; quant aunuméro, je n’ai pas pu le voir, mais c’est la trente et unième oula trente-deuxième maison à gauche en entrant, après avoir laissé àdroite un château flanqué de tours, qui ressemble à uneprison. »
– Oh ! s’écria Gaston, je le trouverai bien ; cechâteau, c’est la Bastille.
Il dit ces derniers mots de manière que Dubois les entendit.
– Parbleu ! je le crois bien que tu le trouveras, dità part lui Dubois, quand je devrais t’y conduire moi-même.
Gaston regarda sa montre : il avait encore plus de deuxheures à lui avant son rendez-vous à la maison de la rue duBac ; il reprit son chapeau, qu’il avait posé en entrant surune chaise, et s’apprêta à sortir.
– Eh bien, nous nous envolons donc ? demandaDubois.
– Une course indispensable.
– Et notre rendez-vous de onze heures ?
– Il n’en est pas neuf encore ; soyez tranquille, jeserai de retour.
– Vous n’avez pas besoin de moi ?
– Merci.
– Si vous prépariez quelque petit enlèvement, par hasard,je m’y entends assez bien, et je pourrais vous aider.
– Merci, dit Gaston en rougissant malgré lui, il n’est pasquestion de cela.
Dubois sifflota un air entre ses dents, en homme qui prend lesréponses pour ce qu’elles valent.
– Vous retrouverai-je ici ? demanda Gaston.
– Je ne sais ; peut-être ai-je aussi à rassurerquelque jolie dame qui s’intéresse à ma personne ; mais, entout cas, à l’heure dite, vous trouverez ici l’homme d’hier, avecla même voiture et le même cocher.
Gaston prit hâtivement congé de son compagnon. Au coin ducimetière des Innocents, il trouva un fiacre, monta dedans et sefit conduire rue Saint-Antoine.
À la vingtième maison, il descendit, ordonnant au cocher de lesuivre, puis il s’avança, explorant tout le côté gauche de la rue.Bientôt il se trouva en face d’un grand mur, que surmontait la cimede hauts et touffus peupliers. Cette maison correspondait si bienau signalement que lui avait donné Hélène, qu’il ne douta plus quece ne fût celle qui renfermait la jeune fille.
Mais là, la difficulté commençait : il n’y avait à cesmurailles aucune ouverture, il n’y avait à la porte ni marteau nisonnette. C’était chose inutile pour les gens du bel air quiavaient des coureurs galopant devant eux, lesquels frappaient lesportes qu’ils voulaient se faire ouvrir du pommeau d’argent deleurs cannes. Gaston se serait bien passé de coureur, et auraitbien frappé soit avec le pied, soit avec une pierre ; mais ilcraignait que des ordres n’eussent été donnés, et qu’il ne fûtconsigné à la porte. Il ordonna donc au cocher de s’arrêter, et,voulant prévenir, par un signal bien connu, Hélène qui était là, illongea une petite ruelle sur laquelle donnait le flanc de lamaison, et, se rapprochant le plus possible d’une fenêtre ouvertequi donnait sur le jardin, il porta ses mains à sa bouche, etimita, avec toute la force qu’il put lui donner, le cri duchat-huant.
Hélène tressaillit, elle reconnut ce cri, qui retentit à une oudeux lieues de distance dans les genêts de la Bretagne ; illui sembla qu’elle était encore au couvent des augustines deClisson, et que la barque, montée par le chevalier, et glissantsous l’effort silencieux, de l’aviron, allait aborder au-dessous desa fenêtre au milieu des roseaux et des nénufars ; ce cri, quimontait le long des murs, et qui parvenait jusqu’à son oreille, luiannonçait la présence attendue de Gaston ; aussi courut-elleaussitôt à la fenêtre : le jeune homme était là.
Hélène et lui échangèrent un signe qui voulait dire d’unepart : « Je vous attendais, » et de l’autre :« Me voilà ! » Puis, rentrant dans la chambre, elleagita une sonnette, qu’elle tenait de la munificence de madameDesroches, laquelle la lui avait donnée sans doute pour un toutautre usage, avec tant de force que non-seulement madame Desroches,mais encore la camérière et le valet de chambre accoururentprécipitamment.
– Allez ouvrir la porte de la rue, dit impérieusementHélène, il y a à cette porte quelqu’un que j’attends.
– Restez, dit madame Desroches au valet de chambre qui sepréparait à obéir, je veux voir moi-même quelle est cettepersonne.
– Inutile, madame, je sais qui elle est, et je vous ai déjàdit que je l’attendais.
– Mais cependant, si mademoiselle ne devait pas larecevoir ? reprit la duègne essayant de tenir bon.
– Je ne suis plus au couvent, madame, et ne suis pas encoreen prison, répondit Hélène, je recevrai qui bon me semblera.
– Mais au moins puis-je savoir quelle est cettepersonne ?
– Je ne vois aucun inconvénient à cela ; c’est la mêmepersonne que j’ai déjà reçue à Rambouillet.
– Monsieur de Livry ?
– Monsieur de Livry.
– J’ai reçu l’ordre positif de ne jamais laisser pénétrerce jeune homme jusqu’à vous.
– Et moi je vous donne celui de me l’amener à l’instantmême.
– Mademoiselle, vous désobéissez à votre père, reprit laDesroches, moitié colère, moitié respectueuse.
– Mon père n’a rien à voir ici, et surtout par vos yeux,madame.
– Cependant, qui est maître de votre sort ?
– Moi ! moi seule ! s’écria Hélène se révoltant àl’aspect de cette domination qu’on voulait exercer sur elle.
– Mademoiselle, je vous jure cependant que monsieur votrepère…
– Mon père m’approuvera, s’il est mon père.
Ce mot, lancé avec tout l’orgueil d’une impératrice, courbamadame Desroches sous l’accent de domination qu’ilrenfermait ; elle se retrancha dès lors dans un silence et uneimmobilité qu’imitèrent les valets présents à cette scène.
– Eh bien, dit Hélène, j’ai ordonné d’ouvrir laporte ; n’obéit-on pas quand je commande ?
Personne ne bougea, on attendait les ordres de lagouvernante.
Hélène sourit dédaigneusement, et, ne voulant pas commettre sonautorité avec cette valetaille, elle fit de la main un geste siimpérieux, que madame Desroches démasqua la porte devant laquelleelle se trouvait, et lui livra passage ; Hélène alorsdescendit, lente et digne, les escaliers, suivie de madameDesroches, pétrifiée de trouver une pareille volonté dans une jeunefille sortie depuis douze jours de son couvent.
– Mais c’est une reine ! dit la femme de chambre ensuivant madame Desroches ; quant à moi, je sais bien quej’allais ouvrir la porte si elle n’y était pas allée elle-même.
– Hélas ! dit la vieille gouvernante, voilà commeelles sont toutes dans la famille :
– Vous avez donc connu la famille ? demanda la femmede chambre tout étonnée.
– Oui, dit madame Desroches, qui s’aperçut qu’elle avaitété trop loin ; oui, j’ai connu autrefois le marquis sonpère.
Pendant ce temps, Hélène avait descendu les degrés du perron,avait traversé la cour, et s’était fait ouvrir la ported’autorité ; sur le seuil était Gaston.
– Venez, mon ami, lui dit Hélène.
Gaston la suivit ; la porte se referma derrière eux, et ilsentrèrent ensemble dans les appartements du rez-de-chaussée.
– Vous m’avez appelé, Hélène, et je suis accouru, lui ditle jeune homme ; avez-vous quelque chose à craindre ?quelque danger vous menace-t-il ?
– Regardez autour de vous, lui dit Hélène, et jugez.
Les deux jeunes gens étaient dans l’appartement où nous avonsintroduit le lecteur à la suite du régent et de Dubois, lorsquecelui-ci voulut le rendre témoin de la mise hors de page de sonfils. C’était un charmant boudoir, attenant à la salle à manger,avec laquelle, on s’en souvient, il communiquait, non-seulement pardeux portes, mais encore par une ouverture cintrée, toute masquéede fleurs des plus rares, des plus magnifiques, des plusparfumées ; le petit boudoir était tendu de satin bleu,parsemé de roses au feuillage d’argent ; les dessus de porte,de Claude Audran, représentaient l’histoire de Vénus, divisée enquatre tableaux : sa naissance, où elle surgit nue au sommetd’une vague ; ses amours avec Adonis ; sa rivalité avecPsyché, qu’elle faisait battre de verges ; et enfin, sonréveil dans les bras de Mars, sous les filets tendus par Vulcain.Les panneaux formaient d’autres épisodes de la même histoire ;mais tous si suaves de contours, si voluptueux d’expression, qu’iln’y avait pas à se tromper sur la destination de ce petitboudoir.
Les peintures que Nocé, dans l’innocence de son âme, avaitassuré au régent du pur Maintenon, avaient suffi cependant àeffaroucher la jeune fille.
– Gaston, dit-elle, aviez-vous donc raison de me dire de medéfier de cet homme qui se présentait à moi comme mon père ?En vérité, j’ai plus peur encore ici qu’à Rambouillet.
Gaston examina toutes ces peintures l’une après l’autre,rougissant et pâlissant successivement à l’idée qu’il y avait unhomme qui avait cru à la possibilité de surprendre les sensd’Hélène par de pareils moyens ; puis il passa dans la salle àmanger, l’examina dans tous ses détails comme il avait examiné leboudoir : c’était la continuation des mêmes peinturesérotiques et des mêmes intentions voluptueuses. Puis, de là, tousdeux descendirent au jardin, tout peuplé de statues et de groupesqui semblaient des épisodes de marbre oubliés dans les tableaux dupeintre. En rentrant, ils passèrent devant madame Desroches, qui neles avait pas perdus de vue, qui leva les mains au ciel d’un airdésespéré, et à qui il échappa de dire :
– Oh ! mon Dieu ! que penseramonseigneur !
Ces mots firent éclater l’orage longtemps contenu dans lapoitrine de Gaston.
– Monseigneur ! s’écria-t-il ; vous l’avezentendu, Hélène : monseigneur ! Vous aviez raison decraindre, et votre chaste instinct vous avertissait du danger. Noussommes ici dans la petite maison de quelqu’un de ces grandspervertis, qui achètent le plaisir aux dépens de l’honneur. Jamaisje n’ai vu ces demeures de perdition, Hélène ; mais je lesdevine. Ces tableaux, ces statues, ces fresques, ce demi-jourmystérieux qui se glisse à peine dans les chambres ; ces toursménagés pour le service, afin que la présence des valets ne gênepas les plaisirs du maître : voilà, croyez-moi, plus qu’iln’en faut pour me tout dire. Au nom du ciel, ne vous laissez pastromper davantage, Hélène. J’avais raison de prévoir le danger àRambouillet ; ici vous avez raison de le craindre.
– Mon Dieu ! dit Hélène, et si cet homme allaitvenir ; si, avec l’aide de ses valets, il allait nous retenirde force !
– Soyez tranquille, Hélène, dit Gaston ; ne suis-jepas là ?
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! renoncer àcette douce idée d’un père, d’un protecteur, d’un ami !
– Hélas ! et dans quel moment ! lorsque vousallez être seule au monde, dit Gaston, livrant, sans y songer, unepartie de son secret.
– Que dites-vous là, Gaston ! et que signifient cesparoles sinistres ?
– Rien… rien… reprit le jeune homme ; quelques motssans suite, qui me sont échappés et auxquels il ne faut attacheraucun sens.
– Gaston, vous me cachez quelque chose de terrible sansdoute, puisque au moment même où je perds mon père vous parlez dem’abandonner !
– Oh ! Hélène, je ne vous abandonnerai qu’avec lavie !
– Oh ! c’est cela, reprit la jeune fille ; vouscourez péril de la vie, et c’est en mourant que vous craignez dem’abandonner ! Gaston, vous vous trahissez ; vous n’êtesplus le Gaston d’autrefois. Me retrouver aujourd’hui vous a causéune joie contrainte ; m’avoir perdue hier ne vous a pas faitune immense douleur ; vous avez dans l’esprit des projets plusimportants que ceux que vous avez dans le cœur. Il y a quelquechose en vous, orgueil ou ambition, qui l’emporte sur votre amour.Tenez, en ce moment même vous pâlissez ! Vous me brisez lecœur par votre silence.
– Rien, rien, Hélène, je vous le jure. En effet, n’est-cepoint assez, pour me troubler, de tout ce qui nous arrive, de voustrouver seule et sans défense dans cette maison perfide, et de nesavoir comment vous protéger ? car, sans doute, cet homme estun homme puissant. En Bretagne, j’aurais des amis et deux centspaysans pour me défendre ; ici, je n’ai personne.
– N’est-ce que cela, Gaston ?
– C’est trop, ce me semble.
– Non, Gaston, car à l’instant même nous quitterons cettemaison.
Gaston pâlit ; Hélène baissa les yeux, et, laissant tombersa main entre les mains froides et humides de son amant :
– Devant tous ces gens qui nous regardent, dit-elle, sousles yeux de cette femme vendue, qui ne peut comploter contre moiqu’une trahison, Gaston, nous allons sortir ensemble.
Les yeux de Gaston lancèrent un éclair de joie ; puis, àl’instant même, une sombre pensée les voila comme un nuage.
– Ne suis-je pas votre femme, Gaston ? dit-elle ;mon honneur n’est-il point le vôtre ? Partons.
– Mais que faire, dit Gaston, où vous loger ?…
– Gaston, répondit Hélène, je ne sais rien, je ne puisrien ; j’ignore Paris, j’ignore le monde, je ne connais quemoi et vous. Eh bien, vous m’avez ouvert les yeux ; j’aidéfiance de tout et de tous, excepté de votre loyauté et de votreamour.
Le cœur de Gaston se brisait. Six mois auparavant, il eût payéde sa vie le généreux dévouement de la courageuse jeune fille.
– Hélène, réfléchissez, dit Gaston. Si nous nous trompions,si cet homme était véritablement votre père…
– Gaston, c’est vous qui m’avez appris à me défier de cepère ; vous l’oubliez.
– Oh ! oui, Hélène, oui ! s’écria le jeunehomme ; à tout prix, partons !
– Où allons-nous ? dit Hélène ; vous n’avez pasbesoin de répondre, Gaston ; que vous le sachiez, cela suffit.Une dernière prière cependant. Voici un Christ et une Vierge,singulièrement placés au milieu de ces fresques impures. Jurez surces saintes images de respecter l’honneur de votre femme.
– Hélène, répondit Gaston, je ne vous ferai pas l’injure defaire un pareil serment. L’offre que vous me faites la premièreaujourd’hui, j’ai hésité longtemps à vous la faire. Riche, heureux,sûr du présent, fortune, richesse, bonheur, j’eusse tout mis à vospieds, m’en rapportant à Dieu du soin de l’avenir ; mais, à cemoment suprême, je dois vous le dire : non, vous ne vous étiezpas trompée ; oui, il y a entre aujourd’hui et demain lachance d’un événement terrible. Ce que je puis vous offrir, je puisdonc vous le dire, Hélène : c’est, si je réussis, haute etpuissante position peut-être ; mais, si j’échoue, c’est lafuite, l’exil, la misère peut-être. M’aimez-vous assez, Hélène, ouaimez-vous assez votre honneur pour braver tout cela ?…
– Je suis prête, Gaston ; dites-moi de vous suivre, etje vous suis.
– Eh bien, Hélène, votre confiance ne sera pas trompée,soyez tranquille. Ce n’est pas chez moi que vous venez, mais chezune personne qui vous protégera, s’il en est besoin, et qui, en monabsence, remplacera le père que vous avez cru avoir retrouvé, etque vous avez, au contraire, perdu une seconde fois.
– Quelle est cette personne, Gaston ?… Ce n’est pas dela défiance, ajouta la jeune fille avec un charmant sourire, c’estde la curiosité.
– Quelqu’un qui ne peut rien me refuser, Hélène, dont lesjours sont attachés aux miens, dont la vie dépend de la mienne, etqui trouvera que je me fais payer bien peu en exigeant votre reposet votre sûreté.
– Encore des obscurités, Gaston ! En vérité, vous mefaites peur pour l’avenir.
– Ce secret est le dernier, Hélène. À partir de ce moment,toute ma vie sera pour vous à découvert.
– Merci, Gaston.
– Et maintenant je suis à vos ordres, Hélène.
– Allons !…
Hélène prit le bras du chevalier et traversa le salon.
Dans ce salon était madame Desroches, toute crispéed’indignation et griffonnant une lettre dont nous pouvons déjàpréjuger la destination.
– Mon Dieu ! mademoiselle, s’écria-t-elle, oùallez-vous ? que faites-vous ?
– Où je vais ?… je pars… Ce que je fais ?… jefuis une maison où mon honneur est menacé.
– Comment ! s’écria la vieille dame comme si unressort l’eût dressée sur ses jambes, vous sortez avec votreamant !
– Vous vous trompez, madame, répondit Hélène avec un accentplein de dignité, c’est avec mon mari.
Madame Desroches laissa tomber de terreur ses deux bras contreses flancs décharnés.
– Et maintenant, continua Hélène, si la personne que vousconnaissez me demande pour quelque entrevue, vous lui direz que,toute provinciale et pensionnaire que je suis, j’ai deviné lepiége, que j’y échappe, et que, si l’on me cherche, on trouvera dumoins à mes côtés un défenseur.
– Vous ne sortirez pas, mademoiselle ! s’écria madameDesroches, quand je devrais employer la violence.
– Essayez, madame, dit Hélène de ce ton royal qui semblaitlui être naturel.
– Holà ! Picard ! Couturier !Blanchot !
Les valets appelés accoururent.
– Le premier qui me barre la porte, je le tue ! ditfroidement Gaston en dégainant son épée bretonne.
– Quelle infernale tête ! s’écria la Desroches.Ah ! mesdemoiselles de Chartres et de Valois, que je vousreconnais bien là !
Les deux jeunes gens entendirent cette exclamation, mais sans lacomprendre.
– Nous partons, dit Hélène. N’oubliez point, madame, derépéter mot pour mot ce que je vous ai dit.
Et, suspendue au bras de Gaston, rouge de plaisir et de fierté,brave comme une amazone antique, la jeune fille commanda qu’onouvrît la porte de la rue. Le suisse n’osa résister ; Gastonprit Hélène par la main, ferma la porte, fit avancer le fiacre danslequel il était venu ; et, comme il vit qu’on s’apprêtait à lesuivre, il fit, quelques pas vers les assaillants en disant à hautevoix :
– Deux pas de plus, et je dis toute cette histoire, et jeme mets, moi et mademoiselle, sous la sauvegarde de l’honneurpublic.
La Desroches crut que Gaston connaissait le mystère, et craignitqu’il ne nommât les masques. Elle eut peur, et rentraprécipitamment, suivie de toute la valetaille.
Le fiacre intelligent partit au galop.
– Comment ! monseigneur, c’est vous ! s’écriaDubois en entrant dans le salon de la maison de la rue du Bac, eten y retrouvant le régent à la même place que la veille.
– Oui, c’est, moi, dit le régent. Qu’y a-t-il d’étonnant àcela ? N’ai-je pas ici rendez-vous à midi avec lechevalier ?
– Mais il me semblait que l’ordre que vous avez signé,monseigneur, mettait fin aux conférences.
– Tu te trompes, Dubois. J’ai voulu en avoir une dernièreavec ce pauvre jeune homme ; je veux essayer encore une foisde le faire renoncer à son projet.
– Et s’il y renonce ?
– Eh bien, s’il y renonce, tout sera fini ; il n’yaura pas eu de conspiration, il n’y aura pas eu deconspirateur : on ne punit pas l’intention.
– Avec un autre, je ne vous laisserais pas faire ;mais avec celui-là, je vous dis :« Allez ! »
– Tu crois qu’il poursuivra son projet ?
– Oh ! je suis tranquille. Seulement, quand il auraparfaitement refusé, n’est-ce pas ? quand vous serez bienconvaincu qu’il persiste dans son projet de vous assassiner bel etbien, vous me le livrerez, n’est-ce pas ?
– Oui, mais pas ici.
– Pourquoi pas ici ?
– Il vaut mieux, ce me semble, le faire arrêter à sonhôtel.
– Là-bas, au Muids-d’Amour, par Tapin etles gens de d’Argenson ! Impossible, monseigneur !l’esclandre de Bourguignon est encore fraîche ; le quartier aété toute la journée en rumeur. Je ne suis pas bien sûr, depuis queTapin donne stricte mesure, que l’on croie bien fermement àl’attaque d’apoplexie de son prédécesseur. En sortant d’ici, c’estmieux, monseigneur ; la maison est sourde et bien notée ;je crois avoir dit à Votre Altesse que c’était une de mesmaîtresses qui y demeurait. Quatre hommes en viendront facilement àbout, et sont déjà placés dans cette chambre. Je vais les fairechanger de côté, puisque Votre Altesse veut absolument levoir ; au lieu de l’arrêter en entrant, ils l’arrêteront ensortant, voilà tout. À la porte, une autre voiture que celle quil’aura amené sera toute prête et le conduira à la Bastille ;de cette façon, le cocher qui l’aura amené ne saura même pas cequ’il est devenu. Il n’y aura que mons Delaunay qui sera au courantde la chose ; et il est discret, lui, je vous en réponds.
– Fais comme tu l’entendras.
– Monseigneur sait que c’est assez mon habitude.
– Faquin que tu es !
– Mais il me semble que monseigneur ne se trouve pas tropmal de cette faquinerie-là ?
– Oh !… je sais que tu as toujours raison !…
– Mais les autres ?
– Quels autres ?
– Nos Bretons de là-bas : Pontcalec, du Couëdic,Talhouët et Montlouis ?
– Oh ! les malheureux !… tu sais leursnoms ?
– Et à quoi donc croyez-vous que j’aie passé mon temps, àl’hôtel du Muids-d’Amour ?
– Ils apprendront l’arrestation de leur complice.
– Par qui ?
– Mais en voyant qu’ils n’ont plus de correspondant àParis, ils se douteront bien qu’il est arrivé quelque chose.
– Bah ! Est-ce que le capitaine la Jonquière n’est paslà pour les rassurer ?
– C’est juste ; mais ils doivent connaîtrel’écriture ?
– Allons, allons, pas mal, et monseigneur commence à seformer ; mais Votre Altesse prend d’inutiles soins, comme ditRacine : à l’heure qu’il est, ces messieurs de Bretagnedoivent être arrêtés.
– Et qui a expédié l’ordre ?
– Moi, pardieu !… Je ne suis pas votre ministre pourrien… D’ailleurs, vous l’avez signé.
– Moi ? par exemple ! Es-tu fou ?
– Assurément. Ceux de là-bas ne sont ni plus ni moinscoupables que celui d’ici, et, en m’autorisant à faire arrêterl’un, vous m’avez autorisé à faire arrêter les autres.
– Et quand le porteur de cet ordre est-il doncparti ?
Dubois tira sa montre.
– Il y a juste trois heures. Ainsi, c’était une licencepoétique que je me permettais quand je disais à Votre Altessequ’ils devaient être arrêtés maintenant ; ils ne le seront quedemain matin.
– La Bretagne se fâchera, Dubois.
– Bah ! j’ai pris mes mesures.
– Les tribunaux bretons ne voudront pas juger leurscompatriotes.
– Le cas est prévu.
– Et, s’ils sont condamnés à mort, on ne trouvera pas debourreau pour les exécuter, et ce sera une seconde édition del’affaire de Chalais. C’est à Nantes, ne l’oublie pas, que cetteaffaire a eu lieu, Dubois. Je te le dis, les Bretons sontdifficiles à vivre.
– Dites à mourir, monseigneur ; mais c’est encore unpoint à régler avec les commissaires, dont voici la liste.J’enverrai trois ou quatre bourreaux de Paris, gens très-habitués àde nobles besognes, et qui ont gardé les bonnes traditions ducardinal de Richelieu.
– Diable ! Diable ! dit le régent, du sang sousmon règne ! je n’aime pas cela. Passe encore pour celui ducomte de Horn, qui était un voleur, et pour celui de Duchauffour,qui était un infâme. Je suis tendre, Dubois.
– Non, monseigneur, vous n’êtes pas tendre, vous êtesincertain et faible ; je vous le disais quand vous n’étiez quemon écolier, je vous le répète aujourd’hui que vous êtes mon maîtreLorsqu’on vous baptisa, les fées, vos marraines, vous firent tousles dons de la nature : force, beauté, courage et esprit. Uneseule, qu’on n’avait pas invitée, parce qu’elle était vieille etqu’on devinait probablement que vous auriez horreurs des vieillesfemmes, arriva la dernière et vous donna la facilité. Celle-là agâté tout.
– Et qui t’a fait ce beau conte ? Perrault ouSaint-Simon ?
– La princesse palatine, votre mère.
Le régent se mit à rire.
– Et qui nommerons-nous de cette commission ?demanda-t-il.
– Oh ! soyez tranquille, monseigneur : des gensd’esprit et de résolution, peu provinciaux, peu sensibles auxscènes de famille, vieillis dans la poussière des tribunaux, bienergotés, bien racornis, auxquels les Bretons ne feront pas peuravec leurs gros yeux méchants, et que les Bretonnes ne séduirontpas avec leurs beaux yeux humides.
Le régent ne répondit pas, et se contenta de hocher la tête etde remuer le pied.
– Après tout, continua Dubois en regardant ces signes demuette opposition, ces gens-là ne sont peut-être pas aussicoupables que nous le supposons. Qu’ont-ils comploté ?Récapitulons les faits. Bah ! des misères ! De fairerevenir les Espagnols en France, qu’est-ce que cela ?D’appeler mon roi Philippe V, renonciateurde sa patrie ; de briser toutes les lois de l’État… Ces bonsBretons !
– C’est bien, dit le régent avec hauteur ; je sais laloi nationale aussi bien que vous.
– Alors, monseigneur, si vous dites vrai, il ne vous resteplus qu’à approuver la nomination des commissaires que j’aichoisis.
– Combien y en a-t-il ?
– Douze.
– Qui se nomment ?
– Mabroul, Bertin, Barillon, Parissot, Brunet-d’Arcy,Pagon, Feydeau-de-Brou, Madorge, Héber-de-Buc, Saint-Aubin, deBeaussan et Aubry de Vallon.
– Ah ! ah ! tu avais raison, le choix estheureux. Et quel président donneras-tu à cette aimableassemblée ?
– Devinez, monseigneur.
– Prends garde ! il te faut un nom honnête, pourmettre à la tête de pareils ravageurs.
– J’en ai un, et des plus décents.
– Lequel ?
– Un nom d’ambassadeur.
– Cellamare, peut-être ?
– Ma foi, je crois que si vous vouliez le laisser sortir deBlois, il n’aurait rien à vous refuser, fût-ce de faire tomber latête de ses propres complices.
– Il est bien à Blois, qu’il y reste. Voyons, quel est tonprésident ?
– Château-Neuf.
– L’ambassadeur de Hollande ! l’homme du grandroi !… Pardieu ! Dubois, d’ordinaire je ne t’assomme pasde compliments ; mais, cette fois, tu as véritablement fait unchef-d’œuvre.
– Vous comprenez, monseigneur ; il sait que cesgens-là veulent faire une république, et lui qui est élevé à neconnaître que des sultans, et qui a pris la Hollande en horreur parl’horreur que Louis XIV avait des républiques, il a, ma foi,accepté de fort bonne grâce. Nous aurons Argram pour procureurgénéral, c’est un déterminé ; Cayet sera notre secrétaire.Nous allons vite en besogne, monseigneur, et cela sera bientôtfait, car la chose presse.
– Mais, au moins, Dubois, serons-nous tranquillesaprès ?
– Je crois bien ; nous n’aurons plus qu’à dormir dusoir au matin et du matin au soir, c’est-à-dire quand nous auronsfini la guerre d’Espagne, opéré la réduction des billets decaisse ; mais, pour cette dernière besogne, votre ami,M. Law, vous aidera. La réduction, c’est son affaire.
– Que d’ennuis, mon Dieu ! et où diable avais-je latête quand j’ambitionnais la régence !
– Je rirais bien aujourd’hui de voir M. du Marne sedépêtrer avec ses jésuites et ses Espagnols ; madame deMaintenon faisant sa petite politique avec Villeroy et Villars nousdésopilerait un peu la rate ; et Humbert dit que c’esttrès-bon de rire une fois par jour.
– À propos de madame de Maintenon, reprit Dubois, voussavez, monseigneur, qu’on dit que la bonne femme est très-malade etqu’elle ne passera pas la quinzaine ?
– Bah !
– Depuis la prison de madame du Maine et l’exil de monsieurson époux, elle dit que décidément le roi Louis XIV est bienmort, et s’en va toute pleurante le rejoindre.
– Ce qui ne te fait pas de peine, mauvais cœur !n’est-ce pas ?
– Ma foi je la déteste cordialement, je l’avoue :c’est elle qui m’a fait faire de si gros yeux par le feu roi, quandje lui ai demandé le chapeau rouge à propos de votre mariage ;et, corbleu ! ce n’était pas cependant chose facile àarranger, vous en savez quelque chose, monseigneur ; tant il ya que, si vous n’étiez pas là pour réparer les torts du roi à monégard, elle me faisait perdre ma carrière ; aussi, si j’avaispu fourrer son monsieur du Maine dans notre affaire deBretagne !… mais c’était impossible, parole d’honneur lepauvre homme est à demi fou de peur, si bien qu’il dit à tous ceuxqu’il rencontre : « À propos, savez-vous qu’on a vouluconspirer contre le gouvernement du roi et contre la personne durégent ? C’est honteux pour la France. Ah !… si tout lemonde était comme moi ! »
– On ne conspirerait pas, reprit le régent, la chose estcertaine.
– Il a renié sa femme, ajouta Dubois en riant.
– Et elle a renié son mari, répliqua le régent en riantaussi.
– Je me garderai bien de vous conseiller de les emprisonnerensemble, ils se battraient.
– Aussi, ai-je mis l’un à Doullens et l’autre à Dijon.
– Oui, d’où ils se mordent par lettres.
– Mettons tout cela dehors, Dubois.
– Pour qu’ils s’achèvent. Ah ! monseigneur, vous êtesun vrai bourreau, et l’on voit bien que vous avez juré la perte dusang de Louis XIV.
Cette audacieuse plaisanterie prouvait combien Dubois était sûrde son ascendant sur le prince ; car, de tout autre, elle eûtprovoqué un nuage plus sombre que celui qui, pour un instant, passasur le front du régent.
Dubois présenta l’arrêté nommant le tribunal à la signature dePhilippe d’Orléans, qui, cette fois, signa sans hésiter, et Dubois,joyeux au fond de l’âme, bien que très-calme en apparence, s’enalla tout préparer pour l’arrestation du chevalier.
En sortant de la maison du faubourg, Gaston se fit conduire àl’auberge du Muids-d’Amour, où l’on se rappellequ’une voiture devait l’attendre pour le conduire à la rue duBac ; non-seulement la voiture l’attendait, mais encore songuide de la veille. Gaston, qui ne voulait pas faire descendreHélène, demanda s’il lui était permis de continuer la route, avecle fiacre dans lequel il était venu ; l’homme mystérieux luirépondit qu’il n’y voyait pas d’inconvénient, et monta sur le siégeavec le cocher, auquel il donna l’adresse de la maison devantlaquelle il devait s’arrêter.
Pendant tout le trajet, Gaston, bourrelé de crainte et le cœurgros de soupirs, n’avait offert à Hélène, au lieu du couragequ’elle s’attendait à trouver en lui, que des tristesses sansbornes, dont le chevalier n’avait pas voulu lui donnerl’explication ; aussi, au moment d’entrer dans la rue du Bac,désespérée de trouver si peu de force dans celui sur lequel elleeût dû s’appuyer :
– Oh ! dit-elle, c’est à faire peur, toutes les foisque j’aurais confiance en vous.
– Avant peu, dit Gaston, vous verrez, Hélène, si j’agisdans votre intérêt.
Ils arrivèrent, la voiture s’arrêta.
– Hélène, dit Gaston, dans cette maison est celui qui vousservira de père ; souffrez que je monte le premier, et quej’aille lui annoncer votre visite.
– Ah ! mon Dieu ! s’écria Hélène frissonnantmalgré elle, et sans savoir pourquoi ; allez-vous donc melaisser seule ici ?
– Vous n’avez rien à craindre, Hélène ; d’ailleurs,dans un instant je viens vous reprendre.
La jeune fille lui tendit sa main, que Gaston pressa contre seslèvres ; lui-même se sentait ému d’un trouble involontaire, illui semblait, à lui aussi, qu’il avait tort de quitterHélène ; mais, en ce moment, la porte s’ouvrit, l’homme quiétait sur le siége ordonna au fiacre d’entrer ; la porte sereferma derrière lui, et Gaston comprit que, dans cette cour closede grands murs, Hélène ne courait aucun danger ; d’ailleurs iln’y avait plus à reculer. L’homme qui était venu le chercherau Muids-d’Amour ouvrait la portière ;Gaston serra une dernière fois la main de son amie, sauta à bas dela voiture, monta les marches du perron, suivant son guide, qui,comme la veille, l’introduisit dans le corridor ; arrivé là,il lui montra la porte du salon, et se retira après lui avoir ditqu’il pouvait frapper.
Gaston, qui savait qu’Hélène l’attendait, et qui, parconséquent, n’avait pas de temps à perdre, frappa aussitôt.
– Entrez, dit la voix du faux prince espagnol.
Gaston ne se trompa point à cette voix qui était profondémententrée dans sa mémoire ; il obéit, ouvrit la porte, et setrouva en présence du chef du complot ; mais, cette fois, iln’avait plus sa crainte première ; cette fois, il était biendécidé, et ce fut la tête haute et le front calme qu’il aborda lefaux duc d’Olivarès.
– Vous êtes exact, monsieur, dit celui-ci ; nousavions rendez-vous à midi, et voilà midi qui sonne.
En effet, le timbre d’une pendule placée derrière le régent, quise trouvait debout contre la cheminée, retentit douze fois.
– C’est que je suis pressé, monseigneur, dit Gaston ;le mandat dont je suis chargé me pèse ; j’ai peur d’avoir desremords. Cela vous étonne et vous inquiète, n’est-ce pas,monseigneur ? mais rassurez-vous, les remords d’un homme commemoi ne peuvent tourmenter que lui-même.
– En vérité, monsieur, s’écria le régent avec un sentimentde joie qu’il ne put cacher entièrement, je crois que vous semblezreculer.
– Vous vous trompez, monseigneur ; depuis que le sortm’a désigné pour frapper le prince, j’ai toujours marché en avant,et je ne m’arrêterai pas que ma mission ne soit accomplie.
– Monsieur, c’est que j’avais cru voir quelque hésitationdans vos paroles, et les paroles ont une grande valeur danscertaines bouches et dans certaines circonstances.
– Monseigneur, en Bretagne, c’est l’habitude de dire ce quel’on sent, mais c’est aussi l’habitude de faire ce que l’ondit.
– Alors vous êtes toujours décidé ?
– Plus que jamais, Excellence.
– C’est que, voyez-vous, reprit le régent, c’est qu’ilserait temps encore : le mal n’est pas fait, et…
– Vous appelez cela le mal, monseigneur, dit Gaston ensouriant d’un sourire triste ; comment l’appellerai-je donc,moi ?
– C’est aussi comme cela que je l’entends, reprit vivementle régent ; le mal est pour vous, puisque vous avez desremords.
– Il n’est pas généreux de m’accabler avec cetteconfidence, monseigneur : car à un homme d’un mérite moindreque Votre Excellence, je ne l’eusse certainement pas faite.
– Et moi, monsieur, c’est justement aussi parce que je vousapprécie à toute votre valeur que je vous dis qu’il est tempsencore de vous arrêter, que je vous demande si vous avez faittoutes vos réflexions, si vous vous repentez d’être mêlé à ces…
Le duc hésita un instant et reprit :
– À ces audacieuses entreprises. Ne craignez rien demoi ; je vous protégerai jusque dans l’abandon où vous nouslaisserez. Je ne vous ai vu qu’une fois, monsieur, mais je croisque je vous juge comme vous méritez d’être jugé : les hommesde cœur sont si rares, que tout le regret sera pour nous.
– Tant de bonté me confond, monseigneur, dit Gaston, qu’unsentiment d’imperceptible indécision mordait au fond du cœur,malgré les efforts de son courage. Mon prince, je n’hésite pas,seulement mes réflexions sont celles d’un duelliste qui va sur leterrain, bien décidé à tuer son ennemi, tout en déplorant lanécessité qui le force à supprimer un homme.
Gaston fit une pause d’un instant, pendant laquelle le regardardent de son interlocuteur plongea jusqu’au plus profond de sonâme afin de découvrir cette trace de faiblesse qu’il ycherchait ; puis il continua :
– Mais ici l’intérêt est si grand, si supérieur à toutesles faiblesses de notre nature, que je vais obéir à mes convictionset à mes amitiés sinon à mes sympathies, et que je me conduirai detelle sorte, monseigneur, que vous estimerez en moi jusqu’ausentiment de faiblesse momentanée qui a retenu mon bras pendant uneseconde.
– Fort bien, dit le régent ; mais comment vous yprendrez-vous ?
– J’attendrai jusqu’à ce que je le rencontre face à face,et alors je ne me servirai ni de l’arquebuse, comme a fait Poltrot,ni du pistolet, comme a fait Vitry ; je lui dirai :« Monseigneur, vous faisiez le malheur de la France, je voussacrifie au salut de la France ! » Et je lepoignarderai.
– Comme a fait Ravaillac, dit le duc sans sourciller etavec une sérénité qui fit passer un frisson dans les veines dujeune homme ; c’est bien !
Gaston baissa la tête sans répondre.
– Ce projet me paraît le plus sûr, répondit le duc, et jel’approuve. Il faut cependant que je vous fasse une dernièredemande. Si vous êtes pris et que l’on vous interroge ?…
– Votre Excellence sait ce qui arrive en pareil cas :on meurt, mais on ne répond pas ; et puisque vous m’avez citétout à l’heure Ravaillac, c’est, si j’ai bonne mémoire, ce qu’afait Ravaillac, et cependant Ravaillac n’était pas gentilhomme.
La fierté de Gaston ne déplut pas au régent, qui avait beaucoupde jeunesse dans le cœur et d’esprit chevaleresque dans latête ; d’ailleurs, habitué aux natures étiolées, basses etcourtisanesques qu’il coudoyait tous les jours, cette nature simpleet vigoureuse de Gaston était une nouveauté pour lui. Or on saitcombien le régent recherchait toute nouveauté.
Il réfléchit donc encore, et, comme si, n’étant pas décidé, ileût voulu gagner du temps :
– Je puis donc compter, dit-il, que vous serezimmuable ?
Gaston sembla étonné que son interlocuteur revint encorelà-dessus ; ce sentiment se traduisait dans ses regards :le régent s’en aperçut.
– Oui, dit-il du même ton, je le vois, vous êtesdécidé.
– Absolument, répondit le chevalier, et j’attends lesdernières instructions de Votre Seigneurie.
– Comment cela, mes dernières instructions ?
– Sans doute. Votre Excellence ne s’est pas encore engagéeavec moi, qui me suis mis tout d’abord à votre disposition ;je vous appartiens déjà corps et âme.
Le duc se leva.
– Eh bien, dit-il, puisqu’il faut absolument un dénoûment àcette entrevue, vous allez sortir par cette porte et traverser lepetit jardin qui entoure cette maison. Dans une voiture qui vousattend à la porte du fond, vous trouverez mon secrétaire qui vousremettra un laisser passer d’audience pour le régent ; deplus, vous serez garanti par ma parole.
– Voilà tout ce que je demandais sur ce point, monseigneur,reprit Gaston.
– Avez-vous encore autre chose à me dire ?
– Oui. Avant de faire mes adieux à Votre Seigneurie, que jen’aurai peut-être plus l’occasion de voir en ce monde, j’ai unegrâce à lui demander.
– Laquelle, monsieur ? répondit le duc. Dites,j’écoute.
– Monseigneur, reprit Gaston, ne vous étonnez pas sij’hésite un instant ; car ici il ne s’agit point d’un servicevulgaire ou d’une faveur personnelle : Gaston de Chanlay n’aplus besoin que d’un poignard, et le voici. Mais, en sacrifiant soncorps, il ne voudrait pas sacrifier son âme ; la mienne,monseigneur, est à Dieu d’abord, puis à une jeune fille que j’aimeavec idolâtrie. Triste amour, n’est-ce pas, que celui qui a grandisi près d’une tombe ! N’importe, abandonner cette enfant sipure et si tendre, ce serait tenter Dieu d’une manièreinsensée ; car je vois que parfois il nous éprouve cruellementet laisse souffrir même ses anges. J’ai donc aimé sur cette terreune adorable femme, que mon affection soutenait et protégeaitcontre des piéges infâmes. Moi mort ou disparu, quedeviendrait-elle ? Nos têtes tomberont, à nous, monseigneur,ce sont celles de simples gentilshommes ; mais vous,monseigneur, vous êtes un puissant lutteur soutenu par un puissantroi ; vous vaincrez la mauvaise fortune, vous. Eh bien, jeveux remettre en vos bras ce trésor de mon âme. Vous reporterez surmon amie toute la protection que vous me devez comme associé, commecomplice.
– Oui, monsieur, je vous le promets, répondit le régentprofondément ému.
– Ce n’est pas tout, monseigneur ; il peut m’arrivermalheur, et, ne pouvant lui laisser ma personne, je voudrais luilaisser mon nom pour appui. Moi mort, elle n’a plus defortune ; car elle est orpheline, monseigneur. J’ai fait, enquittant Nantes, un testament où je lui laisse tout ce que jepossède. Monseigneur, quand je mourrai, qu’elle soit veuve… est-cepossible ?
– Qui s’y oppose ?
– Personne ; mais je puis être arrêté demain, ce soir,en sortant de cette maison.
Le régent tressaillit à cet étrange pressentiment.
– Supposez que je sois conduit à la Bastille, croyez-vousque j’obtienne la grâce de l’épouser avant mon exécution ?
– J’en suis sûr.
– Vous emploierez-vous, de tout votre pouvoir, à me faireobtenir cette grâce ? Jurez-moi cela, monseigneur, pour que jebénisse votre nom, et qu’il ne m’échappe, dans les tortures, qu’uneaction de grâces quand je penserai à vous.
– Sur mon honneur, monsieur, je vous le promets, dit lerégent attendri ; cette jeune fille me sera sacrée ; ellehéritera, dans mon cœur, de toute l’affection qu’involontairementje ressens pour vous.
– Maintenant, monseigneur, encore un mot.
– Dites, monsieur, car je vous écoute avec une profondesympathie.
– Cette jeune fille ne sait rien de mon projet ; elleignore les causes qui m’ont amené à Paris, la catastrophe qui nousmenace, car je n’ai pas eu la force de lui dire tout cela.Dites-le-lui, vous, monseigneur. Préparez-la à cet événement. Quantà moi, je ne la reverrai que pour devenir son mari. Si je larevoyais au moment de frapper le coup qui me séparera d’elle, mamain tremblerait peut-être, et il ne faut pas que ma maintremble.
– Sur ma foi de gentilhomme, monsieur, dit le régent ému audelà de toute expression, je vous le répète, non-seulement cettejeune fille me sera sacrée, mais encore je ferai pour elle tout ceque vous désirez que je fasse.
– Maintenant, monseigneur, dit Gaston en se relevant,maintenant je suis fort.
– Et cette jeune fille, demanda le régent, oùest-elle ?
– En bas, dans la voiture, qui m’a amené. Laissez-moi meretirer, monseigneur, et dites-moi seulement où elle logera.
– Ici, monsieur. Cette maison qui n’est habitée parpersonne, et qui est on ne peut plus convenable pour une jeunefille, sera la sienne.
– Monseigneur, votre main.
Le régent tendit la main à Gaston, et peut-être allait-il fairequelque nouvelle tentative pour l’arrêter, lorsqu’une petite touxsèche qui retentit sous les fenêtres lui fit comprendre que Duboiss’impatientait.
Il fit donc un pas en avant pour indiquer à Gaston quel’audience était terminée.
– Monseigneur, encore une fois, dit Gaston, veillez survotre enfant. Elle est douce, belle et fière : c’est une deces riches et nobles natures comme vous en aurez rencontré bien peudans votre vie… Adieu, monseigneur, je vais trouver votresecrétaire.
– Et il faudra lui dire que vous allez tuer un homme ?dit le régent faisant un dernier effort pour retenir Gaston.
– Oui, monseigneur, répondit le chevalier. Seulement vousajouterez que je le tue pour sauver la France.
– Partez donc, monsieur, dit le duc en ouvrant une portequi donnait sur le jardin, et suivez l’allée que je vous aidite.
– Souhaitez-moi bonne chance, monseigneur.
– Ah ! l’enragé ! dit en lui-même le régent,voudrait-il encore me faire prier Dieu pour le succès de son coupde poignard ? Ah ! quant à cela, ma foi, non !
Gaston s’éloigna. Le sable, mêlé de neige, cria sous sespas.
Le régent le suivit quelque temps des yeux par la fenêtre ducorridor. Puis, quand il l’eut perdu de vue :
– Allons ! dit-il, il faut que chacun suive sonchemin… Pauvre garçon !
Et il rentra au salon, où il trouva Dubois, qui était rentré parune autre porte, et qui l’attendait.
Dubois avait sur le visage un air de malice et de satisfactionqui n’échappa point au régent. Le duc le regarda quelque temps sansparler, et comme pour chercher ce qui se passait dans l’esprit decet autre Méphistophélès.
Cependant ce fut Dubois qui rompit le premier le silence.
– Eh bien, monseigneur, dit-il au régent, vous en voicienfin débarrassé, du moins je l’espère.
– Oui, répondit le duc, mais d’une manière qui me déplaîtfort, Dubois. Je n’aime pas à jouer un rôle dans tes comédies, tule sais.
– C’est possible ; mais peut-être ne feriez-vous pasmal, monseigneur, de me donner un rôle dans les vôtres.
– Comment cela ?
– Oui ; elles réussiraient mieux, et les dénoûmentsseraient meilleurs.
– Je ne sais pas ce que tu veux dire, explique-moi… Voyons,parle… quelqu’un m’attend, qu’il faut que je reçoive.
– Oh ! là ! là ! monseigneur, recevez ;nous reprendrons la conversation plus tard. Maintenant le dénoûmentde votre comédie est fait, et il n’en serait ni meilleur nipire.
Et, sur ces mots, Dubois s’inclina avec ce respect railleur quele régent avait l’habitude de lui voir prendre quand, dans le jeuéternel qu’ils jouaient l’un contre l’autre, Dubois avait lesbelles cartes.
Aussi rien n’inquiétait-il si fort le régent que ce respectsimulé.
Il le retint.
– Voyons !… qu’y a-t-il encore ? et qu’as-tudécouvert de nouveau ? lui demanda-t-il.
– J’ai découvert que vous êtes un habile dissimulateur,peste !
– Cela t’étonne ?
– Non, cela me fait de la peine. Encore quelques pas danscet art, et vous faites des miracles ; vous n’aurez plusbesoin de moi, et vous me renverrez faire l’éducation de votrefils, qui a bon besoin, j’en conviens, d’un maître comme moi.
– Voyons, parle vite.
– C’est juste, monseigneur ; car, ici, il n’est plusquestion de votre fils, mais de votre fille.
– De laquelle ?
– Ah ! c’est vrai, nous en avons tant ! D’abord,l’abbesse de Chelles, puis madame de Berry, puis mademoiselle deValois, puis les autres, qui sont trop jeunes pour qu’on en parle,et, par conséquent, pour que j’en parle ; puis enfin cettecharmante fleur de Bretagne, ce genêt sauvage, qu’on voulaitécarter du souffle empoisonné de Dubois, de peur que ce souffle nela flétrît.
– Ose dire que je n’avais pas raison !
– Comment donc ! monseigneur, vous avez faitmerveille. Ne voulant pas de cet infâme Dubois, ce en quoi je vousapprouve, vous avez, l’archevêque de Cambrai étant mort, ététrouver à sa place le bon, le digne, le pur, le candide Nocé, etvous lui avez emprunté sa maison.
– Ah ! ah ! dit le régent, tu sais cela,toi !…
– Et quelle maison ! virginale comme son maître. Oui,monseigneur, oui, c’est plein de prudence et de raison. Cachonsbien à cet enfant le monde corrupteur ; éloignons d’elle toutce qui pourrait altérer sa naïveté primitive. C’est pourquoi nouslui donnons une demeure où l’on ne voit que Lédas, Érigones etDanaés pratiquant le culte de l’abomination sous le symbole decygnes, de grappes de raisin et de pluies d’or. Sanctuaire moral,où les prêtresses de la vertu, et toujours sous le prétexte de leuringénuité sans doute, prennent les plus ingénieuses, mais les moinspermises des attitudes.
– Et ce diable de Nocé qui m’avait juré qu’il n’y avait làque du Mignard !
– Ne connaissez-vous donc pas la maison,monseigneur ?
– Est-ce que je regarde toutes ces turpitudes,moi !
– Et puis vous êtes myope, c’est vrai.
– Dubois !
– Pour meubles, votre fille n’aura que des toilettesétranges, des canapés inintelligibles, des lits de reposmagiques ; pour livres… Ah ! ce sont les livres de frèreNocé surtout, qui sont connus pour l’instruction et la formation dela jeunesse, et qui font d’heureux pendants au bréviaire deM. de Bussy-Rabutin, dont je vous ai donné un exemplaire,monseigneur, le jour où vous avez eu douze ans !
– Serpent que tu es !
– Bref, la plus austère pruderie habite cet asile. Jel’avais choisi pour dégourdir le fils ; mais monseigneur etmoi ne voyons pas les choses du même œil il l’a choisi, lui, pourpurifier sa fille.
– Ah çà, Dubois, dit le régent, à la fin, vous mefatiguez.
– J’arrive au but, monseigneur (incedo ad finem).Au reste, mademoiselle votre fille eût dû se trouver très-bien duséjour de cette maison, car, comme toutes les personnes de votresang, c’est une personne fort intelligente.
Le régent frémit. Il devinait quelque triste nouvelle sous lepréambule tortueux et sous le sourire méchant et railleur deDubois.
– Eh bien, cependant, continua celui-ci, voyez ce que c’estque l’esprit de contradiction, monseigneur ; eh bien, ellen’est pas contente du logement que lui avait si paternellementchoisi Votre Altesse : elle déménage.
– Qu’est-ce à dire ?
– Je me trompe ; elle a même déménagé.
– Ma fille est partie ! s’écria le régent.
– Parfaitement, dit Dubois.
– Par où ?
– Par la porte, donc… Oh ! ce n’est pas une de cesdemoiselles qui s’évadent la nuit par les fenêtres. C’est biennotre sang, monseigneur ; et si j’en avais douté une seuleminute, j’en serais convaincu maintenant.
– Et madame Desroches ?
– Madame Desroches est au Palais-Royal ; je la quitteà l’instant. Elle venait annoncer cette nouvelle à VotreAltesse.
– Mais elle n’a donc rien pu empêcher ?
– Mademoiselle ordonnait.
– Il fallait faire fermer les portes par la valetaille. Lavaletaille ignorait que c’était ma fille, et n’avait aucune raisonpour lui obéir.
– La Desroches a eu peur de la colère de mademoiselle, maisla valetaille a eu peur de l’épée.
– De l’épée ! que dis-tu ? Tu es ivre,Dubois.
– Ah oui avec cela que je mène un régime à me griser :je ne bois que de l’eau de chicorée. Non, monseigneur, si je suisivre, c’est d’admiration pour la perspicacité de Votre Altessequand elle veut conduire une affaire à elle toute seule.
– Mais qu’as-tu parlé d’épée ? quelle épée voulais-tudire ?
– L’épée dont dispose mademoiselle Hélène, et quiappartient à un charmant jeune homme.
– Dubois !
– Qui l’aime beaucoup.
– Dubois, tu me rendras insensé !
– Et qui la suivit de Nantes à Rambouillet avec infinimentde galanterie.
– M. de Livry ?
– Tiens, vous savez son nom ! Alors je ne vousapprends donc rien, monseigneur.
– Dubois, je suis anéanti !
– Il y a de quoi, monseigneur. Mais voilà ce que c’est quede faire ses affaires soi-même, quand on a en même temps às’occuper de celles de la France.
– Mais enfin où est-elle ?
– Ah ! voilà ! où est-elle ? Est-ce que jele sais, moi !
– Dubois, c’est toi qui m’as appris sa fuite, c’est à toimaintenant de m’apprendre sa retraite. Dubois, mon cher Dubois, ilfaut que tu me retrouves ma fille.
– Ah ! monseigneur, que vous ressemblez furieusementaux pères de Molière et moi à Scapin !… Ah ! mon bonScapin, mon cher Scapin, mon petit Scapin, retrouve-moi mafille ! Monseigneur, j’en suis fâché, mais Géronte ne diraitpas mieux… Eh bien, soit ! on vous la cherchera votrefille ; on vous la trouvera, et on vous vengera de sonravisseur.
– Eh bien, retrouve-la-moi, Dubois, et demande-moi tout ceque tu voudras après.
– À la bonne heure ! voilà qui est parler !…
Le régent était tombé sur un fauteuil, la tête appuyée entre lesdeux mains. Dubois le laissait à sa douleur, en s’applaudissantd’une affection qui doublait l’empire qu’il avait déjà sur leduc.
Tout à coup, et tandis qu’il le regardait de ce souriremalicieux qui lui était habituel, on gratta doucement à laporte.
– Qui va là ? demanda Dubois.
– Monseigneur, dit une voix d’huissier derrière la porte,il y a là, en bas, dans le même fiacre qui a amené le chevalier,une jeune dame qui fait demander s’il ne descendra pas bientôt, etsi elle doit toujours attendre.
Dubois fit un bond et se précipita vers la porte ; mais ilétait trop tard. Le régent, à qui les paroles de l’huissier avaientrappelé la promesse solennelle qu’il venait de faire à Gaston,s’était levé tout d’un coup.
– Où allez-vous, monseigneur ? demanda Dubois.
– Recevoir cette jeune fille, dit le régent.
– C’est mon affaire, et non la vôtre. Oubliez-vous que vousm’avez abandonné cette conspiration ?
– Je t’ai abandonné le chevalier, c’est vrai ; maisj’ai promis au chevalier de servir de père à celle qu’il aime. J’aidonné ma parole, je la tiendrai. Puisque je lui tue son amant,c’est bien le moins que je la console.
– Je m’en charge, dit Dubois essayant de cacher sa pâleuret son agitation sous un de ces sourires diaboliques quin’appartenaient qu’à lui.
– Tais-toi, et ne bouge pas d’ici ! s’écria lerégent ; tu vas encore me faire quelque indignité.
– Que diable ! monseigneur, laissez-moi au moins luiparler.
– Je lui parlerai bien moi-même ; ce ne sont pas tesaffaires : je suis engagé personnellement, j’ai donné ma foide gentilhomme… Allons, silence, et demeure là.
Dubois se rongeait les poings ; mais, quand le régentparlait de ce ton, il fallait obéir. Il s’adossa au chambranle dela cheminée, et attendit.
Bientôt le frôlement d’une robe de soie se fit entendre.
– Oui, madame, dit l’huissier, c’est par ici.
– La voilà, dit le duc. Songe à une chose, Dubois :c’est que cette jeune fille n’est responsable en rien de la fautede son amant. En conséquence, tu entends, les plus grands égardspour elle.
Et puis, se retournant du côté d’où venait la voix :
– Entrez, ajouta-t-il.
À cette invitation, la portière s’ouvrit précipitamment ;la jeune femme fit un pas vers le régent, qui recula comme frappéde la foudre.
– Ma fille ! murmura-t-il en essayant de reprendre sonempire sur lui-même, tandis qu’Hélène, après avoir cherché de touscôtés Gaston des yeux, s’arrêtait et faisait une révérence.
Quant à Dubois, il est facile de se figurer la grimace qu’ilfaisait.
– Pardon, monsieur, dit Hélène ; mais peut-être mesuis-je trompée. Je cherchais un ami qui m’avait laissée en bas, etqui devait revenir me prendre. Voyant qu’il tardait, je me suishasardée à faire demander de ses nouvelles ; on m’a conduiteici, et peut-être est-ce une erreur de la part de l’huissier.
– Non, mademoiselle, dit le duc ; M. le chevalierde Chanlay me quitte à l’instant même, et je vous attendais.
Mais, tandis que le régent parlait, la jeune fille, préoccupéeau point d’oublier pour un instant Gaston, semblait faire un effortpour rappeler tous ses souvenirs.
Enfin, comme répondant à ses propres pensées :
– Oh ! mon Dieu ! que c’est étrange !s’écria-t-elle tout d’un coup.
– Qu’avez-vous ? demanda le régent.
– Oh ! oui, c’est bien cela.
– Achevez, dit le duc, car je ne puis comprendre ce quevous voulez me dire.
– Oh ! monsieur, dit Hélène toute tremblante, c’estsingulier comme votre voix m’a rappelé la voix d’une personne…
Hélène s’arrêta en hésitant.
– De votre connaissance ? demanda le régent.
– D’une personne avec laquelle je ne me suis trouvée qu’uneseule fois, mais dont l’accent est resté là, vivant dans moncœur.
– Et quelle était cette personne ? demanda le régent,tandis que Dubois haussait les épaules à cettedemi-reconnaissance.
– Cette personne disait qu’elle était mon père, réponditHélène.
– Je me félicite de ce hasard, mademoiselle, reprit lerégent ; car cette ressemblance de ma voix avec celle d’unepersonne qui doit vous être chère donnera peut-être plus de poids àmes paroles. Vous savez que M. le chevalier de Chanlay m’afait la grâce de me choisir pour votre protecteur.
– Du moins m’a-t-il fait entendre qu’il m’amenait chezquelqu’un qui pourrait me défendre du péril que je cours.
– Et quel péril courez-vous ? demanda le régent.
Hélène regarda autour d’elle, et ses yeux s’arrêtèrent avecinquiétude sur Dubois. Il n’y avait point à s’y tromper :autant la figure du régent lui était visiblement sympathique,autant celle de Dubois lui paraissait inspirer de défiance.
– Monseigneur, dit à demi-voix Dubois, qui ne s’abusait passur son expression, monseigneur, je crois que je suis de trop ici,et je me retire. D’ailleurs, vous n’avez plus besoin de moi,n’est-ce pas ?
– Non, mais j’en aurai besoin tout à l’heure ; net’éloigne donc pas.
– Je me tiendrai aux ordres de Votre Altesse.
Toute cette conversation eut lieu à voix trop basse pourqu’Hélène pût l’entendre ; d’ailleurs, par discrétion, elleavait fait un pas en arrière, et elle continuait de fixersuccessivement ses yeux sur chacune des portes, espérant que, parl’une d’elles, rentrerait enfin Gaston.
Ce fut une consolation pour Dubois de penser, en se retirant,que celle qui venait de lui jouer le mauvais tour de se retrouvertoute seule, serait au moins trompée dans son attente.
Quand Dubois fut sorti, le duc et Hélène respirèrent pluslibrement.
– Asseyez-vous, mademoiselle, dit le duc ; nous avonsà causer longuement, et j’ai bien des choses à vous dire.
– Monsieur, une seule d’abord, dit Hélène : lechevalier Gaston de Chanlay ne court aucun danger, n’est-cepas ?
– Nous reviendrons à lui tout à l’heure, mademoiselle.Parlons de vous d’abord. Il vous a amenée chez moi comme chez unprotecteur. Voyons, dites-moi, contre qui dois-je vousprotéger ?
– Tout ce qui m’arrive depuis quelques jours est siétrange, que je ne sais qui je dois craindre et à qui je dois mefier. Si Gaston était là…
– Oui, je comprends, et qu’il vous autorisât à tout medire, vous n’auriez plus de secrets pour moi. Mais, voyons :si je vous prouve que je sais à peu près tout ce qui vousconcerne ?
– Vous, monseigneur ?
– Oui, moi ! Ne vous appelez-vous pas Hélène deChaverny ? N’avez-vous pas été élevée entre Nantes et Clisson,au couvent des augustines ? Un jour, n’avez-vous pas reçu d’unprotecteur mystérieux, qui prend soin de vous, l’ordre de quitterle couvent où vous avez été élevée ? Ne vous êtes-vous pasmise en route accompagnée d’une sœur, à qui vous avez donné centlouis pour la récompenser de sa peine ? À Rambouillet, unefemme nommée madame Desroches ne vous attendait-elle pas ? Nevous a-t-elle pas annoncé la visite de votre père ? Le mêmesoir, n’est-il pas venu quelqu’un qui vous aimait, et qui a cru quevous l’aimiez ?…
– Oui, monsieur, c’est bien cela, dit Hélène étonnée qu’unétranger eût si bien retenu tous les détails de cette histoire.
– Puis, le lendemain, continua le régent,M. de Chanlay, qui vous avait suivie sous le nom deM. de Livry, n’est-il pas venu vous faire une visite àlaquelle a voulu vainement s’opposer votre gouvernante ?
– Tout cela est vrai, monsieur ; et je vois que Gastonvous a tout dit.
– Puis l’ordre est venu de partir pour Paris. Vous avezvoulu vous opposer à cet ordre, cependant il a fallu obéir. On vousa conduite dans une maison du faubourg Saint-Antoine ; maislà, la captivité vous est devenue insupportable.
– Vous vous trompez, monsieur, répondit Hélène ; cen’est point la captivité, c’est la prison.
– Je ne vous comprends pas.
– Gaston ne vous pas dit ses craintes, que j’ai repousséesd’abord, mais partagées ensuite ?
– Non, dites ; quelles craintes pouvez-vousavoir ?
– Mais, s’il ne vous l’a pas dit, comment vous le dirai-je,moi ?
– Y a-t-il quelque chose que l’on ne puisse pas dire à unami ?
– Ne vous a-t-il pas dit que cet homme, qu’au premier abordj’avais cru mon père…
– Que vous avez cru !…
– Oh ! oui, je vous le jure, monsieur ! enentendant le son de sa voix, en sentant ma main pressée dans lasienne, je n’ai eu d’abord aucun doute, et il a fallu presquel’évidence pour faire succéder la crainte à l’amour filial quiremplissait déjà mon cœur.
– Je ne vous comprends pas, mademoiselle, achevez. Commentavez-vous pu craindre un homme qui, d’après ce que vous me dites,paraissait avoir une si grande tendresse pour vous ?
– Vous ne comprenez pas, monsieur, que bientôt, comme vousl’avez dit, sous un prétexte frivole, on me fit venir deRambouillet à Paris, que l’on me mit dans cette maison du faubourgSaint-Antoine, et que cette maison parla plus clairement à mes yeuxque n’avaient pu le faire les craintes de Gaston ? Alors je mevis perdue. Toute cette tendresse feinte d’un père cachait lemanège d’un séducteur. Je n’avais d’autre ami que Gaston ; jelui écrivis, il vint.
– Ainsi, s’écria le régent au comble de la joie, lorsquevous quittiez cette maison, c’était pour fuir un séducteur, et nonpour suivre votre amant ?
– Oui, monsieur, si j’avais cru à la réalité de ce père,que je n’avais vu qu’une fois, et qui, pour me voir, s’étaitentouré de tant de mystères, je vous le jure, monsieur, rien nem’eût fait m’écarter de la ligne de mes devoirs.
– Oh ! chère enfant ! s’écria le duc avec unaccent qui fit tressaillir Hélène.
– Alors Gaston m’a parlé d’une personne qui n’avait rien àlui refuser, qui devait veiller sur moi, remplacer mon père. Il m’aemmenée ici, me disant qu’il allait revenir me prendre. Pendantplus d’une heure, j’ai attendu vainement. Enfin, craignant qu’il nelui fût arrivé quelque accident, je l’ai fait demander.
Le front du régent se rembrunit.
– Ainsi, dit-il, changeant la conversation, c’estl’influence, de Gaston qui vous a détournée de votre devoir, cesont ses craintes qui ont éveillé les vôtres.
– Oui ; il s’est effrayé pour moi du mystère quim’entoure, et il a prétendu que ce mystère cachait quelque projetqui devait m’être fatal.
– Mais encore, pour vous persuader, a-t-il dû vous donnerquelque preuve ?
– En fallait-il d’autre que cette maison infâme ! unpère eût-il conduit sa fille dans une pareille maison ?
– Oui, oui, murmura le régent, c’est vrai, il a eu tort.Mais convenez que, sans les suggestions du chevalier, vous, dansl’innocence de votre âme, vous n’eussiez rien soupçonné.
– Non, dit Hélène. Mais, heureusement, Gaston veillait surmoi.
– Croyez-vous donc, mademoiselle, tout ce que vous ditGaston ?
Hélène répondit :
– On se range facilement à l’avis des personnes qu’onaime.
– Et vous aimez le chevalier, mademoiselle ?
– Il y a près de deux ans, monsieur.
– Mais comment vous voyait-il dans le couvent ?
– La nuit, à l’aide d’une barque.
– Et il vous voyait souvent ?
– Toutes les semaines.
– Ainsi, vous l’aimez ?
– Oui, monseigneur, je l’aime.
– Mais comment avez-vous pu disposer de votre cœur, sachantque vous ne vous apparteniez pas à vous-même ?
– Depuis seize ans que je n’avais point entendu parler dema famille, devais-je penser qu’elle se révélerait tout à coup, oùplutôt qu’une odieuse manœuvre me tirerait de la retraite où jevivais si tranquille, pour essayer de me perdre ?
– Mais vous croyez donc toujours que cet homme vous amenti ? Vous croyez donc toujours qu’il n’était pas votrepère ?
– Hélas ! maintenant je ne sais plus que croire, etmon esprit se perd dans cette fiévreuse réalité que je suis tentée,à chaque instant, de prendre pour un rêve.
– Mais ce n’était pas votre esprit qu’il fallait consulter,Hélène, dit le régent ; c’était votre cœur. Près de cet homme,votre cœur ne vous avait-il donc rien dit ?
– Oh ! au contraire ! s’écria Hélène ; tantqu’il a été là, j’ai été convaincue : car jamais je n’avaiséprouvé une émotion pareille à celle que j’éprouvais.
– Oui, reprit le régent avec amertume ; mais, luiparti, ce sentiment a disparu, chassé par de plus fortesinfluences. C’est tout simple, cet homme n’était que votre père, etGaston était votre amant.
– Monsieur, dit Hélène en se reculant, vous me parlez d’unefaçon étrange.
– Pardon ! reprit le régent d’une voix plus douce, jem’aperçois que je me laisse entraîner par l’intérêt que je vousporte ; mais ce qui m’étonne surtout, mademoiselle, continuale régent le cœur oppressé, c’est qu’étant aimée deM. de Chanlay comme vous paraissez l’être, vous n’ayezpas eu sur lui cette influence de le faire renoncer à sesprojets.
– À ses projets, monsieur ! que voulez-vousdire ?
– Comment ! vous ignorez dans quel but il est venu àParis ?
– Je l’ignore, monsieur. Le jour où, les larmes aux yeux,je lui dis que j’étais forcée de quitter Clisson, il me dit que luiétait forcé de quitter Nantes ; et, lorsque je lui annonçaique je venais à Paris, ce fut avec un cri de joie qu’il me réponditqu’il allait suivre le même chemin.
– Ainsi, s’écria le régent le cœur soulagé d’un poidsénorme, ainsi vous n’êtes pas sa complice ?
– Sa complice ! s’écria Hélène effrayée ;oh ! mon Dieu ! que voulez-vous dire ?
– Rien, dit le régent, rien.
– Oh ! si, monsieur ; vous m’avez dit un mot quime révèle tout. Oui, je me demandais d’où venait ce changement dansle caractère de Gaston ; pourquoi, depuis un an, chaque foisque je lui parlais de notre avenir, son front s’assombrissait toutà coup ; pourquoi, avec un si triste sourire, il medisait : « Pensons au présent, Hélène, nul n’est sûr dulendemain ; » pourquoi enfin il tombait tout à coup dansdes rêveries profondes et silencieuses, et telles qu’on eût dit quequelque grand malheur le menaçait. Ah ! ce grand malheur, vousvenez de me le révéler d’un mot, monsieur. Là-bas, Gaston ne voyaitque des mécontents, les Mont-Louis, les Pontcalec, les Talhouët.Ah ! Gaston est venu à Paris pour conspirer ; Gastonconspire !
– Ainsi, vous, s’écria le régent, vous ne saviez rien decette conspiration ?
– Hélas ! monsieur, moi, je ne suis qu’une femme, et,sans doute, Gaston ne m’a pas jugée digne de partager un pareilsecret.
– Oh ! tant mieux ! tant mieux ! s’écria lerégent ; et maintenant, mon enfant, écoutez-moi, écoutez lavoix d’un ami, écoutez les conseils d’un homme qui pourrait êtrevotre père : laissez le chevalier se perdre sur la route où ils’engage, puisqu’il est temps encore pour vous de rester où vousêtes et de ne pas aller plus avant.
– Qui ? moi, monsieur ! s’écria Hélène ;moi, je l’abandonnerais au moment où vous dites vous-même qu’undanger que je ne connais pas le menace ! Oh ! non, non,monsieur ; nous sommes isolés tous deux en ce monde ; iln’a que moi, moi que lui. Gaston n’a plus de parents, moi je n’enai pas encore ; ou, si j’en ai, séparés de moi depuis seizeans, ils sont habitués à mon absence : nous pouvons donc nousperdre ensemble sans faire couler une larme. Oh ! je voustrompais, monseigneur, et, quelque crime que Gaston ait commis oudoive commettre, je suis sa complice.
– Ah ! murmura le régent d’une voix étouffée, mondernier espoir s’en va : elle l’aime.
Hélène se retourna avec étonnement vers cet inconnu quiparaissait prendre une part si vive à son chagrin. Le régent seremit.
– Mais, reprit-il, n’aviez-vous pas à peu près renoncé àlui, mademoiselle ? Ne lui aviez-vous pas dit l’autre jour, lejour où vous vous êtes quittés, que tout devait être fini entrevous, et que vous ne pouviez disposer ni de votre cœur ni de votrepersonne ?
– Oui, je lui ai dit tout cela, monseigneur ! s’écriala jeune fille avec exaltation, parce qu’à cette époque je lecroyais heureux, parce que j’ignorais que sa liberté, que sa viepeut-être fussent compromises. Il n’y eût alors que mon cœur quieût souffert, et ma conscience eût été tranquille. C’était unedouleur à braver, et non un remords à combattre. Mais, depuis queje le vois menacé, depuis que je le sais malheureux, je le sens, savie, c’est ma vie.
– Mais vous vous exagérez votre amour pour lui, sans doute,reprit le régent insistant pour qu’il ne lui restât aucun doute surles sentiments de sa fille ; cet amour ne résisterait pas àl’absence.
– À tout, monseigneur ! s’écria Hélène. Dansl’isolement où mes parents m’ont laissée, cet amour est devenu monespoir unique, mon bonheur, mon existence. Ah ! monseigneur,au nom du ciel, si vous avez quelque influence sur lui, et vousdevez en avoir, puisqu’il vous a confié, à vous, des secrets qu’ilme cache, obtenez de lui qu’il renonce à ces projets dont vous meparlez ; dites-lui ce que je n’ose lui dire à lui-même,c’est-à-dire que je l’aime au-dessus de toute expression ;dites-lui que son sort sera le mien ; que, lui exilé, jem’exile ; prisonnier, je me fais captive ; que, lui mort,je meurs. Dites-lui cela, monsieur, et ajoutez… ajoutez que vousavez compris, à mes l’armes et à mon désespoir, que je vous disaisla vérité.
– Oh la malheureuse enfant ! murmura le régent.
En effet, pour tout autre que pour lui, la situation d’Hélèneétait digne de pitié. À la pâleur qui s’était répandue sur sonvisage, on voyait qu’elle souffrait cruellement ; puis, touten parlant, ses larmes coulaient sans violence, sans sanglots,comme l’accompagnement naturel de ses paroles ; on voyaitqu’elle n’avait pas dit un mot qui ne fût sorti de son cœur,qu’elle n’avait pas pris un engagement qu’elle ne fût prête àtenir.
– Eh bien, dit le régent, soit, mademoiselle, je vouspromets de faire ce que je pourrai pour sauver le chevalier.
Hélène fit un mouvement pour se jeter aux genoux du duc, tant lacrainte du malheur dont était menacé Gaston pliait cette âme sifière. Le régent la reçut dans ses bras. Hélène alors frissonna detout son corps. Il y avait dans le contact de cet homme quelquechose qui semblait lui envelopper le cœur d’espérance et dejoie ; elle resta donc appuyée à son bras, sans faire aucunmouvement pour se relever.
– Mademoiselle, dit le régent après l’avoir regardéequelques instants avec une expression qui l’eût certes trahi si,dans ce moment, les yeux d’Hélène eussent rencontré lessiens ; mademoiselle, allons au plus pressé d’abord. Oui, jevous l’ai dit, Gaston court un danger, mais ce danger n’est pointimmédiat ; par conséquent songeons d’abord à vous, dont laposition est fausse et précaire. Vous êtes confiée à ma garde, etje dois, avant toute chose, m’acquitter de ce soin en bon père defamille. Avez-vous confiance en moi, mademoiselle ?
– Oh ! oui, puisque c’est Gaston qui m’a conduite àvous.
– Toujours Gaston ! murmura le régent à demi-voix.
Puis, revenant à Hélène :
– Vous habiterez, dit-il, cette maison qui est inconnue, etoù vous serez libre. Vous aurez pour société de bons livres et maprésence, qui ne vous manquera pas, si elle peut vous êtreagréable.
Hélène fit un mouvement.
– D’ailleurs, continua le duc, ce vous sera une occasion deparler du chevalier.
Hélène rougit, le régent continua :
– L’église du couvent voisin sera ouverte pour vous à touteheure, et, à la moindre crainte que vous auriez du genre de cellesque vous avez eues, le couvent lui-même vous serait un asile ;la supérieure est de mes amies.
– Oh monsieur, dit Hélène, vous me rassurezentièrement ; j’accepte cette maison que vous m’offrez, et lesbontés que vous nous témoignez, à Gaston et à moi, me rendrontvotre présence infiniment agréable.
Le régent s’inclina.
– Eh bien, mademoiselle, dit-il, considérez-vous donc icicomme chez vous. Il y a une chambre à coucher, je crois, attenant àce salon. La distribution du rez-de-chaussée est commode, et, dèsce soir, je vous enverrai deux religieuses du couvent ; ellesvous conviendront mieux que des femmes de chambre, sans doute.
– Oh ! oui, monsieur.
– Alors, continua le régent avec hésitation ; alorsvous avez donc à peu près renoncé… à votre père ?
– Ah ! monsieur, ne comprenez-vous pas que c’est parla crainte qu’il ne soit pas mon père ?…
– Cependant, reprit le régent, rien ne le prouve ;cette maison seule… je sais bien que c’est une forte préventioncontre lui ; mais peut-être ne la connaissait-ilpas !
– Oh ! reprit Hélène, c’est presque impossible.
– Enfin… s’il faisait de nouvelles démarches près de vous,s’il découvrait votre retraite, s’il vous réclamait, ou tout aumoins s’il demandait à vous voir ?…
– Monsieur, nous préviendrions Gaston, et d’après sonavis…
– C’est bien, dit le régent avec un souriremélancolique.
Et il tendit la main à la jeune fille ; puis il fitquelques pas vers la porte.
– Monsieur…, dit Hélène d’une voix si tremblante, qu’àpeine pouvait-on l’entendre.
– Désirez-vous encore quelque chose ? demanda le ducen se retournant.
– Et lui… pourrais-je le voir ?
Ces mots expirèrent sur les lèvres de la jeune fille plutôtqu’ils ne furent prononcés par elle.
– Oui, dit le duc ; mais pour vous-même, n’est-il pasconvenable que ce soit le moins possible ?
Hélène baissa les yeux.
– D’ailleurs, continua le duc, il est parti pour un voyage,et peut-être ne reviendra-t-il que dans quelques jours.
– Et, à son retour, je le verrai ? demanda Hélène.
– Je vous le jure, répondit le régent.
Dix minutes après, deux jeunes religieuses, suivies d’une sœurconverse, entraient chez Hélène et s’y installaient.
En sortant de chez sa fille, le régent avait demandéDubois ; mais on lui avait répondu qu’après avoir attendu SonAltesse plus d’une demi-heure Dubois était retourné auPalais-Royal.
En effet, en rentrant chez l’abbé, le duc le trouva travaillantavec ses secrétaires ; un portefeuille bourré de papiers étaitsur une table.
– Je demande mille millions de pardons à Votre Altesse, ditDubois en apercevant le duc ; mais, comme Votre Altessetardait et que la conférence pouvait fort traîner en longueur, jeme suis permis de transgresser ses ordres et de revenirtravailler.
– Tu as bien fait ; mais je veux te parler.
– À moi ?
– Oui, à toi.
– À moi seul ?
– Et oui, à toi seul.
– En ce cas, monseigneur veut-il aller m’attendre chez luiou passer dans mon cabinet ?
– Passons dans ton cabinet.
L’abbé fit de la main, en montrant la porte, un signerespectueux au régent. Le régent passa le premier, et Dubois lesuivit, après avoir mis sous son bras le portefeuille, préparéprobablement dans l’attente de la visite qu’il recevait.
Lorsqu’on fut dans le cabinet, le duc regarda tout autour delui.
– Ce cabinet est sûr ? demanda-t-il.
– Pardieu ! chaque porte est double et les muraillesont deux pieds d’épaisseur.
Le régent se laissa aller dans un fauteuil, et tomba dans unemuette et profonde rêverie.
– J’attends, monseigneur, dit au bout d’un instantDubois.
– L’abbé, dit le régent d’un ton bref et comme un hommedécidé à ne supporter, sur ce point, aucune observation, lechevalier est-il à la Bastille ?
– Monseigneur, répondit Dubois, il a dû y faire son entréedepuis une demi-heure à peu près.
– Écrivez à monsieur Delaunay, alors. Je désire qu’il soitélargi à l’instant même.
Dubois semblait s’attendre à cet ordre. Il ne lui échappa aucuneexclamation, il ne fit aucune réponse ; seulement il posa leportefeuille sur une table, l’ouvrit, en tira un dossier et se mità le feuilleter tranquillement.
– Vous m’avez entendu ? dit le régent après un momentde silence.
– Parfaitement, monseigneur, répondit Dubois.
– Obéissez donc, alors.
– Écrivez vous-même, monseigneur, répondit Dubois.
– Et pourquoi moi-même ? demanda le régent.
– Parce qu’on ne forcera jamais cette main, dit Dubois, àsigner la perte de Votre Altesse.
– Encore des phrases ! dit le régent impatienté.
– Non, pas de phrases, mais des faits, monseigneur.Monsieur de Chanlay est-il, oui ou non, un conspirateur ?
– Oui, certes ; mais ma fille l’aime.
– La belle raison pour le mettre en liberté !
– Ce n’en est peut-être pas une pour vous, l’abbé ;mais, pour moi, elle le fait sacré. Il sortira donc de la Bastilleà l’instant.
– Allez l’y chercher vous-même, je ne vous en empêche pas,monseigneur.
– Et vous, monsieur, vous saviez ce secret ?
– Lequel ?
– Que monsieur de Livry et le chevalier étaient une seuleet même personne.
– Eh bien, oui, je le savais. Après ?
– Vous avez voulu me tromper.
– J’ai voulu vous sauver de la sensiblerie où vous vousnoyez en ce moment. Le régent de France, déjà trop occupé de sesplaisirs et de ses caprices, ne pouvait tomber plus mal qu’enprenant de la passion ; et quelle passion encore !L’amour paternel, une passion affreuse ! Un amour ordinaire sesatisfait, et s’use par conséquent ; une tendresse de père estinsatiable, et surtout intolérable. Elle fera commettre à VotreAltesse des fautes que j’empêcherai, par la raison infinimentsimple que j’ai le bonheur de ne pas être père, moi ; ce dontje me félicite tous les jours, en voyant le malheur ou la bêtise deceux qui le sont.
– Et que me fait une tête de plus ou de moins !s’écria le régent ; ce Chanlay ne me tuera pas, une fois qu’ilsaura que c’est moi qui lui ai fait grâce.
– Non, mais il ne mourra pas non plus, pour rester quelquesjours à la Bastille, et il faut qu’il y reste.
– Et moi, je te dis qu’il en sortira aujourd’hui.
– Il le faut pour son propre honneur, continua Dubois commesi le régent n’eût pas prononce une parole ; car, s’il ensortait aujourd’hui, comme vous le voulez, il passerait, près deses complices, qui sont à cette heure à la prison de Nantes et quevous ne songez sans doute pas à en faire sortir comme lui, pour unespion et un traître auquel on a pardonné le crime en faveur de ladélation.
Le régent réfléchit.
– Et puis, continua Dubois, voilà comme vous êtes, vousautres rois ou princes régnants. Une raison, stupide comme toutesles raisons d’honneur, comme celle que je viens de vous donner,vous persuade et vous clôt la bouche ; mais vous ne voulez pascomprendre les grandes, les vraies, les bonnes raisons d’État. Queme fait à moi, que fait à la France, je vous le demande un peu, quemademoiselle Hélène de Chaverny, fille naturelle de monsieur lerégent, pleure et regrette monsieur Gaston de Chanlay, son amant.Dix mille mères, dix mille femmes, dix mille filles, pleureront,dans un an, leurs filles, leurs époux, leurs pères, tués au servicede Votre Altesse par l’Espagnol qui menace, qui prend votre bontépour de l’impuissance, et que l’impunité enhardit. Nous tenons lecomplot, il faut faire justice du complot. Monsieur de Chanlay,chef ou agent de ce complot, venant à Paris pour vous assassiner, –vous ne dirai pas non, il vous a, je l’espère, raconté la chose endétail, – est l’amant de votre fille. Tant pis ! c’est unmalheur qui tombe sur la tête de Votre Altesse. Mais il en esttombé bien d’autres, sans compter ceux qui tomberont. Oui, jesavais tout cela ; je savais qu’il était aimé ; je savaisqu’il s’appelait Chanlay, et non Livry. Oui, j’ai dissimulé ;mais c’était pour le faire châtier exemplairement, lui et sescomplices, parce qu’il faut qu’on sache, une bonne fois, que latête du régent n’est pas une de ces poupées de cible que l’oncherche à abattre par fanfaronnade ou par ennui, s’en allanttranquille et impuni quand on la manque.
– Dubois ! Dubois ! jamais je ne tuerai ma fillepour sauver ma vie ! et ce serait la tuer que de faire tomberla tête du chevalier. Ainsi, pas de prison, pas de cachot ;épargnons jusqu’à l’ombre de la torture à celui dont nous nepouvons tirer justice entière ; pardonnons, pardonnonscomplétement : pas plus de demi-pardon que dedemi-justice.
– Ah ! oui, pardonnons, pardonnons ! voilà legrand mot lâché ! Mais ne vous lassez-vous pas, monseigneur,de chanter éternellement ce mot sur tous les tons ?
– Eh ! Pardieu ! cette fois, le ton doit varier,du moins : car ce n’est pas par générosité. J’en atteste leciel, je voudrais pouvoir punir cet homme, qui est plus aimé, commeamant, que je ne le suis comme père, et qui m’enlève ma dernière etma seule fille ; mais, malgré moi, je m’arrête, je n’irai pasplus loin : Chanlay sera élargi.
– Chanlay sera élargi, oui, monseigneur ; monDieu ! qui s’y oppose ? Seulement, que ce soit plus tard…dans quelques jours. Quel mal lui faisons-nous, je vous ledemande ! Que diable ! il ne mourra pas pour une semainepassée à la Bastille. On vous le rendra, votre gendre, soyeztranquille. Mais laissez faire, et tâchez qu’on ne se moque pastrop de notre pauvre petit gouvernement. Songez donc qu’à l’heurequ’il est on instruit là-bas l’affaire des autres, et qu’onl’instruit rudement, encore. Eh bien, mais ces autres ont aussi desmaîtresses, des femmes, des mères… Vous en occupez-vous le moins dumonde ? Ah ! bien oui !… vous n’êtes pas si fou.Mais songez au ridicule, si cela vient à se savoir, que votre filleaimait celui qui devait vous poignarder. Les bâtards en rirontpendant un mois. C’est à ressusciter la Maintenon, qui se meurt, età la faire vivre un an de plus. Que diable ! patientez ;laissez le chevalier manger les poulets et boire le vin deM. Delaunay. Pardieu ! Richelieu y est bien, à laBastille. Eh bien, en voilà encore un qui est aimé d’une de vosfilles, ce qui n’empêche pas que vous ne l’embastilliez avec rage,lui. Pourquoi ? parce qu’il a été votre rival près de madamede Parabère, près de madame de Sabran, et ailleurs peut-être.
– Mais, enfin, dit le régent en interrompant Dubois, unefois qu’il sera bel et bien écroué à la Bastille, qu’enferas-tu ?
– Dame ! quand il ne ferait ce petit noviciat que pourarriver à en être plus digne de devenir notre gendre ! Àpropos, sérieusement, monseigneur, est-ce que Votre Altesse songe àlui faire une pareille fortune ?
– Eh ! mon Dieu ! est-ce que dans ce moment jesonge à quelque chose, Dubois ? Je ne voudrais pas rendre mapauvre Hélène malheureuse, voilà tout ; et, toutefois, jecrois que le lui donner pour mari, ce serait déroger, quoique lesChanlay soient de bonne famille.
– Les connaissez-vous donc, monseigneur ?Parbleu ! il ne nous manquerait plus que cela.
– J’ai entendu prononcer leur nom il y a longtemps ;mais je ne puis me rappeler en quelle occasion. En attendant, nousverrons ; et, bien que tu en dises, ta raison me décide ;je ne veux pas que cet homme passe pour un lâche. Mais souviens-toiaussi que je ne veux pas non plus qu’il soit maltraité.
– En ce cas, il est bien avec monsieur Delaunay ; maisvous ne connaissez pas la Bastille, monseigneur. Si vous en avieztâté une fois seulement, vous ne voudriez plus d’une maison decampagne. Sous le feu roi, c’était une prison ; oh monDieu ! oui, j’en conviens ; mais sous le règne débonnairede Philippe d’Orléans, c’est devenu une maison de plaisance.D’ailleurs, c’est là que, dans ce moment-ci, se trouve la meilleurecompagnie. Il y a tous les jours festins, bal, concert vocal. On yboit du vin de Champagne à la santé de monsieur le duc du Maine etdu roi d’Espagne. C’est vous qui payez. Aussi y souhaite-t-on touthaut votre mort et l’extinction de votre race. Pardieu !monsieur de Chanlay se trouvera là en pays de connaissances, et àson aise comme le poisson dans l’eau. Ah ! plaignez-le,monseigneur, car il est bien à plaindre, le pauvre jeunehomme !
– Oui, c’est cela, dit le duc enchanté de trouver un termemoyen ; et puis, nous verrons plus tard, d’après lesrévélations de la Bretagne…
Dubois éclata de rire.
– Les révélations de la Bretagne ! Ah !pardieu ! monseigneur, dit-il, je serais curieux de savoir ceque vous apprendront ces révélations, que vous n’ayez appris de labouche même du chevalier. Vous n’en savez pas encore assez,monseigneur ? Peste ! si c’était moi, j’en sauraistrop.
– Aussi, n’est-ce pas toi, l’abbé.
– Hélas ! malheureusement non, monseigneur ; car,si j’étais le duc d’Orléans régent, je me serais déjà faitcardinal… Mais ne parlons pas de cela ; la chose viendra entemps et lieu, je l’espère. D’ailleurs, je crois que j’ai trouvé unmoyen de dénouer l’affaire qui vous inquiète.
– Je me défie de tes moyens, l’abbé, je t’en avertis.
– Attendez donc, monseigneur. Vous ne tenez au chevalierque parce que votre fille y tient !
– Après ?
– Eh bien ; mais, si le chevalier payait d’ingratitudesa fidèle amante, hein ? La jeune personne est fière, ellerenoncerait d’elle-même à son Breton. Ce serait bien joué cela, ceme semble.
– Le chevalier cesser d’aimer Hélène ! elle… unange !… impossible !
– Il y a bien des anges qui ont passé par là, monseigneur.Puis la Bastille fait et défait tant de choses, et on s’y corromptsi vite, surtout dans la société qu’il y trouvera !
– Eh bien, nous verrons ; mais pas une démarche sansmon consentement.
– Ne craignez rien, monseigneur ; pourvu que ma petitepolitique aille son train, je vous promets de laisser bourgeonnertoute votre petite famille.
– Mauvais drôle ! dit le régent en riant, tu rendrais,sur mon honneur, Satan ridicule.
– Allons donc ! voilà enfin que vous me rendezjustice. Voulez-vous profiter de cela, monseigneur, pour examineravec moi les pièces que l’on m’envoie de Nantes ? Cela vousaffirmera dans vos bonnes dispositions.
– Oui ; mais auparavant fais-moi venir madameDesroches.
– Ah ! c’est juste.
Dubois sonna, et transmit l’ordre du régent.
Dix minutes après, madame Desroches entra humble etcraintive ; mais, au lieu de l’orage qu’elle attendait, ellereçut cent louis et un sourire.
– Je n’y comprends plus rien, dit-elle ; décidément ilparaît que la jeune personne n’était pas sa fille.
Il faut maintenant que nos lecteurs nous permettent de jeter uncoup d’œil en arrière, car nous avons, pour nous occuper des hérosprincipaux de notre histoire, laissé en Bretagne des personnagesqui méritent un certain intérêt. D’ailleurs, s’ils ne serecommandent pas comme ayant pris une part très-active au roman quenous écrivons, l’histoire est là qui les évoque de sa voixinflexible ; il faut donc que, pour le moment, nous subissionsles exigences de l’histoire.
La Bretagne avait pris, dès la première conspiration, une partactive au mouvement imprimé par les bâtards légitimés. Cetteprovince, qui avait donné des gages de sa fidélité aux principesmonarchiques, les poussait, en ce moment, non-seulement jusqu’àl’exagération, mais encore jusqu’à la démence, puisqu’ellepréférait le sang adultérin de son roi aux intérêts du royaume, etpuisqu’elle poussait son amour jusqu’au crime, ne craignant pasd’appeler à l’aide des prétentions de ceux qu’elle regardait commeses princes, des ennemis auxquels Louis XIV, pendant soixanteans, et la France pendant deux siècles, avaient fait une guerred’extermination.
En une soirée, on se le rappelle, nous avons vu paraître lesnoms principaux qui s’inscrivent pour personnifier cetterévolte : le régent l’avait caractérisée fort spirituellement,en disant qu’il tenait la tête et la queue ; mais il setrompait, il ne tenait réellement que la tête et le corps. La tête,c’était le conseil des légitimés, le roi d’Espagne et son imbécilleagent, le prince de Cellamare ; le corps, c’étaient ceshommes, braves et spirituels, qui peuplaient alors la Bastille.Mais ce qu’on ne tenait pas encore, c’était la queue, qui s’agitaitdans le rude pays de Bretagne, alors, comme aujourd’hui, si peuhabitué aux aventures de cour, alors, comme aujourd’hui, sidifficile à dompter : la queue, armée de dards, comme celle duscorpion, et qui était la seule à craindre.
Les chefs bretons renouvelaient alors le chevalier de Rohan,sous Louis XIV ; quand on dit le chevalier de Rohan,c’est parce qu’à toute conspiration il faut donner le nom d’unchef. À côté du prince, homme vaniteux et médiocre, et même avantle prince, étaient deux autres hommes plus forts que lui, l’uncomme exécution, l’autre comme pensée. Ces deux hommes étaientLatréaumont, simple gentilhomme de Normandie, et l’autre, AffiniusVanden-Enden, philosophe hollandais. Latréaumont voulait del’argent, aussi n’était-il que le bras ; Affinius voulait unerépublique, aussi était-il l’âme. De plus, cette république, il lavoulait enclavée dans le royaume de Louis XIV, pour faire unplus grand déplaisir au roi, qui haïssait les républicains, même àtrois cents lieues ; qui avait persécuté et fait périr legrand pensionnaire de Hollande, Jean de Wit, plus cruel en cela quele stathouder prince d’Orange, qui, en se déclarant ennemi dupensionnaire, vengeait des injures personnelles, tandis queLouis XIV n’avait éprouvé qu’amitié et dévouement de la partde ce grand homme.
Or, Affinius voulait une république en Normandie ; il enfaisait nommer protecteur le chevalier de Rohan ; les conjurésbretons voulaient venger leur province de quelques injures reçuessous la régence, et ils la décrétaient d’abord république, sauf àse choisir un protecteur, dût-il être Espagnol. Toutefois monsieurdu Maine eût eu beaucoup de chances.
Voici ce qui s’était passé en Bretagne.
Aux premières ouvertures des Espagnols, les Bretons prêtèrentl’oreille. Ils n’avaient point sujet de se mécontenter plus que lesautres provinces ; mais, à cette époque, les Bretons n’étaientpas encore ralliés hautement à la nationalité française. C’était,pour eux, une bonne guerre à faire ; ils ne voyaient pasd’autre but. Richelieu les avait sévèrement domptés ; ils nesentaient plus sa rude main et pensaient à s’émanciper sous Dubois.Ils commencèrent par prendre en haine les administrateurs que leurenvoya le régent. Une révolution a toujours commencé parl’émeute.
Montesquiou était chargé de tenir les états ; c’était unecharge de vice-roi. On entendait les griefs des peuples, et onpercevait leur argent. Les états se plaignirent beaucoup, mais ilsne donnèrent pas d’argent, parce que, disaient-ils, l’intendantleur déplaisait. Cette raison parut mauvaise à Montesquiou, hommedu vieux régime, accoutumé aux façons de Louis XIV.
– Vous ne pouvez offrir ces plaintes à Sa Majesté, dit-il,sans vous mettre dans l’attitude de la rébellion. Payez d’abord,vous vous plaindrez ensuite ; le roi écoutera vos doléances,mais il ne veut pas de vos antipathies contre un homme honoré deson choix.
Le fait est que monsieur de Montaran, dont la Bretagne croyaitavoir à se plaindre, n’avait de tort réel que d’être, à cetteépoque, intendant de la province. Tout autre eût déplu comme lui.Montesquiou n’accepta donc pas les conditions, et persista dans laperception du don gratuit. Les étatspersistèrent dans leur refus.
– Monsieur le maréchal, répliqua un député des états, vousoubliez sans doute que votre langage peut convenir à un général quitraite en pays conquis, mais ne saurait être accepté par des hommeslibres et investis de priviléges. Nous ne sommes ni des ennemis nides soldats : nous sommes citoyens et maîtres chez nous. Encompensation d’un service que nous demandons au roi, qui est denous ôter monsieur de Montaran, dont le peuple de ce pays n’aimepas la personne, nous accorderons avec plaisir l’impôt qu’on nousdemande : mais, si nous croyons voir que la cour veut mettrele gros lot du côté de ses exigences, nous resterons avec notreargent, et nous supporterons, tant que nous pourrons, le trésorierqui nous déplaît.
Monsieur de Montesquiou fit sa moue dédaigneuse, tourna lestalons aux députés, qui lui en firent autant, et chacun se retiradans sa dignité.
Seulement le maréchal voulut patienter : il se croyait desdispositions à la diplomatie ; il espérait que des réunionsparticulières remettraient en ordre ce que le sentiment d’esprit decorps avait si mal à propos embrouillé. Mais la noblesse bretonneest fière. Humiliée d’avoir été ainsi traitée par le maréchal, elleresta chez elle, et ne parut plus aux réceptions de ce seigneur,qui resta seul, fort désappointé, passant du mépris à la colère, etde la colère aux folles résolutions. C’est là que l’attendaient lesEspagnols.
Montesquiou, correspondant avec les autorités de Nantes, deQuimper, de Vannes, de Rennes, écrivit qu’il voyait bien qu’ilavait affaire à des mutins et à des rebelles ; mais qu’ilaurait le dernier, et que les douze mille hommes de son corpsd’armée apprendraient aux Bretons la vraie politesse et lavéritable grandeur d’âme.
Les états se réunirent : de la noblesse au peuple, il n’y aqu’un pas en cette province ; l’étincelle alluma la poudre,les citoyens s’associèrent. On annonça clairement à monsieur deMontesquiou que, s’il avait douze mille hommes, la Bretagne enrenfermait cent mille, qui apprendraient à ses soldats, avec despavés, des fourches, des mousquets même, à se mêler de ce qui lesregardait, mais pas d’autre chose.
Le maréchal s’assura qu’il y avait, en effet, cent milleassociés dans la province, et que chacun avait sa pierre ou sonarme. Il réfléchit, et les choses en demeurèrent là, fortheureusement pour le gouvernement de la régence. Alors la noblesse,se voyant respectée, s’adoucit, et formula très-convenablement saplainte. Mais, d’un autre côté, Dubois et le conseil de régence nevoulurent pas se dédire ; ils traitèrent cette supplique, demanifeste hostile, et s’en servirent à instrumenter.
Après la généralité, le détail arrive. Montaran, Montesquiou,Pontcalec, Talhouët, furent les champions qui se battirentréellement entre eux. Pontcalec, homme de cœur et d’exécution,s’était uni aux mécontents de la province, et, de ces élémentsencore informes, avait fécondé le germe du combat que nous avonsexaminé.
Il n’y avait plus à reculer ; la collision était imminente,mais la cour ne soupçonnait que la révolte pour l’impôt, elle nevoyait rien de l’affaire d’Espagne. Les Bretons, qui minaientsourdement la régence, criaient bien haut : « Àl’impôt ! au Montaran ! » pour qu’on n’entendît pasle bruit de leur sape et leurs complots antipatriotiques. Maisl’événement tourna contre eux ; le régent, qui peut passerpour un des plus habiles politiques de son siècle, devina le piégesans l’avoir aperçu. Il se douta que, derrière ce fantôme, sous cegrand voile local, il se cachait autre chose ; et, pour bienvoir cette autre chose, il laissa tomber, ou plutôt il enleva levoile. Il retira son Montaran, et donna gain de cause à laprovince. Aussitôt les conspirateurs furent démasqués : toutle monde était satisfait, eux seuls restèrent en vue etengagés ; les autres baissèrent pavillon, et demandèrentmerci.
Alors Pontcalec et ses amis formèrent le projet que nousconnaissons ; ils usèrent de moyens violents pour fairearriver à eux le but vers lequel ils ne pouvaient plus aller sansêtre découverts. La révolte n’avait plus de motifs, mais elle avaitencore des vestiges fumants. Ne pouvait-on, dans cette cendre,tiède encore, trouver l’étincelle qui rallumeraitl’incendie ?
L’Espagne veillait. Alberoni, battu par Dubois dans la fameuseaffaire de Cellamare, attendait sa revanche ; et, tout le sangde l’Espagne, tous les trésors préparés pour favoriser le complotde Paris, il n’hésitait pas à les envoyer en Bretagne, pourvu qu’ilfussent employés utilement. Seulement c’était tard. Il ne le crutpas, et ces agents le trompèrent. Pontcalec se figura querecommencer la guerre était possible ; mais alors la Francefaisait la guerre à l’Espagne. Il se figura que tuer le régentétait chose possible ; mais lui-même, et non Chanlay, devaitfaire ce que personne n’eût conseillé au plus cruel ennemi desFrançais à cette époque.
Il compta sur l’arrivée d’un vaisseau espagnol chargé d’armes etd’argent ; le vaisseau n’arriva pas. Il attendait lesnouvelles de Chanlay ; ce fut la Jonquière qui écrivit, etquel la Jonquière !…
Un soir, Pontcalec et ses amis étaient réunis dans une petitechambre de Nantes, près du vieux château. Leur contenance étaittriste, irrésolue. Du Couëdic annonça qu’il venait de recevoir unbillet, par lequel on l’engageait à prendre la fuite.
– J’en ai un pareil à vous montrer, dit Mont-Louis ;on me l’a glissé sous mon verre, à table, et ma femme, qui nes’attendait à rien, a été fort effrayée.
– Moi, dit Talhouët, j’attends et ne crains rien. Laprovince a repris du calme, les nouvelles de Paris sont bonnes.Tous les jours le régent fait sortir de la Bastille quelques-unsdes détenus de l’affaire d’Espagne.
– Et moi, messieurs, dit Pontcalec, je dois vous donnercommunication, puisque vous en parlez, d’un avis bizarre que j’aireçu aujourd’hui, Montrez-moi votre billet, du Couëdic ; vousle vôtre, Mont-Louis. Peut-être est-ce la même écriture, peut-êtrenous tend-on un piége.
– Je n’en crois rien ; car, si l’on nous veut loin,c’est pour que nous échappions à un danger quelconque ; ornous n’avons pas à craindre pour notre réputation, elle n’est pasen jeu. Les affaires de la Bretagne sont terminées pour tout lemonde ; votre frère, Talhouët, et votre cousin se sont enfuisen Espagne ; Solduc, Rohan, Kerantec, Sambilly, le conseillerau parlement, ont disparu ; pourtant on a trouvé naturelleleur appréhension ; c’est une simple cause de mécontentementqui les chasse. J’avoue que, si le billet se répétait, jepartirais.
– Nous n’avons rien à craindre, mon ami, dit Pontcalec, etmême, il faut le dire, jamais nos affaires n’ont été plusprospères. Voyez : la cour ne se méfie plus de rien, sans quoinous serions déjà inquiétés. La Jonquière a écrit hier ; ilannonce que Chanlay va partir pour la Muette, où le régent vitcomme un simple particulier, sans gardes, sans méfiance.
– Cependant vous êtes inquiet, répliqua du Couëdic.
– Je l’avoue ; mais ce n’est pas pour la raison quevous croyez.
– Qu’y a-t-il ?
– Quelque chose de personnel ?
– À vous ?
– À moi-même ; et, tenez, je ne saurais le dire àmeilleure compagnie et à des amis plus dévoués ou qui meconnaissent mieux : si jamais j’étais inquiété, si j’étais misdans l’alternative de rester ou de fuir pour échapper à un danger…eh bien, je resterais ; savez-vous pourquoi ?
– Non, parlez.
– J’ai peur.
– Vous, Pontcalec ! vous, peur ! Que veulent direces deux mots à côté l’un de l’autre ?
– Mon Dieu, oui, mes amis ; l’Océan est notresauvegarde ; il n’est pas un de nous qui ne trouve son salutsur une de ces mille embarcations qui croisent sur la Loire, dePaimbœuf à Saint-Nazaire ; mais ce qui, pour vous, est salut,pour moi est mort certaine.
– Je ne vous comprends pas, dit Talhouët.
– Vous m’effrayez, dit Mont-Louis.
– Écoutez donc, mes amis, dit Pontcalec.
Et il commença, au milieu de la plus religieuse attention, lerécit suivant ; car on savait que, pour que Pontcalec eûtpeur, il fallait que la chose en méritât la peine.
J’avais dix ans, et je vivais à Pontcalec, au milieu des bois,lorsqu’un jour, que nous avions résolu, mon oncle Crysogon, monpère et moi, d’aller faire une furetée de lapins à une garennedistante de cinq ou six lieues, nous trouvâmes, sur la bruyère, unefemme assise, et qui lisait. Si peu de nos paysans savent lire, quecette circonstance nous étonna fort. Nous nous arrêtâmes, enconséquence, devant elle, pour la regarder. Je la vois encore commesi c’était hier, quoi qu’il y ait près de vingt ans de cela. Elleportait le costume noir de nos Bretonnes, avec la coiffe blanche,et était assise sur une grosse gerbe de genêts en fleur qu’ellevenait de couper.
De notre côté, nous étions disposés ainsi : mon père étaitmonté sur un beau cheval bai-brun à crinière dorée ; mononcle, sur un cheval gris, jeune, vif et ardent, et moi sur un deces petits poneys blancs qui joignent aux ressorts d’acier de leursjarrets la douceur de la brebis blanche comme eux.
La femme leva les yeux de dessus son livre, et nous aperçutgroupés devant elle et la regardant avec curiosité.
En me voyant ferme sur mes étriers, près de mon père, quiparaissait fier de moi, cette femme se leva tout à coup, et,s’approchant de moi :
– Quel dommage ! dit-elle.
– Que signifie cette parole ? demanda mon père.
– Elle signifie que je n’aime pas ce petit cheval blanc,répondit la femme aux genêts.
– Et pourquoi cela, la mère ?
– Parce qu’il portera malheur à votre enfant, sire dePontcalec.
Nous sommes superstitieux, nous autres Bretons, vous le savez.De sorte que mon père, qui pourtant, vous le savez encore,Mont-Louis, était un esprit ferme et éclairé, s’arrêta, malgré lesinstances de mon oncle Crysogon, qui l’invitait à se remettre enmarche, et, tremblant à l’idée qu’il pourrait m’arriver quelquemalheur, ajouta :
– Cependant ce cheval est doux, bonne femme, et Clément lemanie très-bien pour son âge. Moi-même, j’ai souvent monté cettebonne petite bête pour me promener dans le parc, et ses alluressont d’une égalité parfaite.
– Je ne comprends rien à tout cela, marquis de Guer,répondit la bonne femme ; seulement, le bon petit cheval blancfera du mal à votre Clément : c’est moi qui vous le dis.
– Et comment pouvez-vous savoir cela ?
– Je le vois, répondit la vieille avec un accentsingulier.
– Mais quand cela ? demanda mon père.
– Aujourd’hui même.
Mon père pâlit ; moi-même j’eus peur. Mais mon oncleCrysogon, qui avait fait toutes les guerres de Hollande, et quiétait devenu esprit fort en se battant contre les huguenots, se mità rire à se renverser de cheval.
– Parbleu ! dit-il, voilà une bonne femme quicertainement s’entend avec les lapins de Savenay. Que dis-tu decela, Clément ? ne veux-tu pas retourner à la maison et tepriver de la chasse ?
– Mon oncle, répondis-je, j’aime mieux continuer ma routeavec vous.
– C’est que te voilà tout pâle et tout singulier. Aurais-tupeur, par hasard ?
– Je n’ai pas peur, répondis-je.
Je mentais ; car je sentais en moi-même un certainfrémissement qui ressemblait fort au sentiment que je tentais dedissimuler.
Mon père m’a avoué, depuis, que sans ces paroles de son frère,qui lui causèrent une fausse honte, et mes paroles, à moi, quichatouillèrent son amour-propre, il m’eût, ou renvoyé à pied à lamaison, ou fait donner le cheval d’un de ses gens. Mais quelmauvais exemple pour un enfant de mon âge, et surtout quel sujet deraillerie pour le vicomte, mon oncle !
Je restai donc sur le poney blanc. Deux heures après nous étionsà la garenne, et la chasse commença.
Tout le temps que dura la chasse, le plaisir nous fit oublier laprédiction ; mais la chasse terminée, quand nous nousretrouvâmes, mon père, mon oncle et moi :
– Eh bien, Clément, me dit mon oncle, te voilà encore surton poney ? Diable ! tu es un garçon hardi.
Je me mis à rire, et mon père aussi. En ce moment noustraversions une lande aussi plate et aussi unie que le carreau decette chambre. Pas d’obstacle à franchir, aucun objet capabled’effrayer des chevaux. Au même instant, néanmoins, mon poney fait,en avant, un bond qui m’ébranle ; puis, il se cabre violemmentet m’envoie, à quatre pas, rouler sur le sable. Mon oncle se mit àrire ; quant à mon père, il devint aussi pâle que lamort ; pour moi, je ne bougeai pas. Mon père sauta en bas deson cheval et me releva : j’avais la jambe cassée.
Dire la douleur de mon père et les cris de nos gens, cela seraitencore possible ; mais, quant au morne désespoir de mon oncle,il fut inexprimable : agenouillé près de moi, me déshabillantd’une main tremblante, me couvrant de caresses et de pleurs, il nedisait pas un mot qui ne fût une fervente prière ; et, pendanttout le trajet, mon père fut obligé de le consoler et del’embrasser ; mais à toutes ces caresses et à toutes cesconsolations, il ne répondait rien.
On fit venir le meilleur chirurgien de Nantes, lequel me déclaraen grand péril. Mon oncle demandait pardon toute la journée à mamère, et l’on remarqua que, pendant tout le temps que dura mamaladie, il avait entièrement changé de genre de vie : au lieude boire et chasser avec les officiers, au lieu de faire, sur sonlougre amarré à Saint-Nazaire, les belles parties de pêche dont ilétait si grand amateur, il ne quittait plus mon chevet.
La fièvre dura six semaines, et la maladie près de quatremois ; mais, enfin, je fus sauvé : je ne conservai mêmeaucune trace de l’accident. Lorsque je sortis pour la premièrefois, mon oncle m’accompagna en me donnant le bras ; mais,lorsque la promenade fut finie, il prit, les larmes aux yeux, congéde nous.
– Eh ! où allez-vous donc, Crysogon ? lui demandamon père tout étonné.
– J’ai fait vœu, répondit cet excellent homme, si notreenfant échappait à la mort, de me rendre chartreux, et je vaisexécuter cette promesse.
Alors ce fut un autre désespoir ; mon père et ma mèrejetèrent les hauts cris. Je me pendis au cou de mon oncle pour ledécider à ne pas nous quitter ; mais le vicomte était de ceshommes qui ne reculent jamais devant les paroles engagées et lesvigoureuses résolutions : les prières de mon père et de mamère furent vaines, et il resta inébranlable.
– Mon frère, dit-il, je ne savais pas que Dieu daignâtquelquefois se révéler aux hommes par des actes mystérieux. J’aidouté, je dois être puni. D’ailleurs, je ne veux pas que monplaisir en cette vie me prive d’un salut éternel.
À ces mots, le vicomte nous embrassa, mit son cheval au galop,et disparut ; puis il se renferma dans la Chartreuse deMorlaix. Deux ans après, les jeûnes, les macérations et leschagrins, avaient fait de ce bon vivant, de ce joyeux compagnon, decet ami dévoué, un cadavre anticipé et presque insensible. Enfin,au bout de trois ans de retraite, il mourut me laissant tous sesbiens.
– Diable ! voilà une effrayante histoire, dit duCouëdic en souriant ; mais elle a son bon et son mauvais côté,et la vieille avait oublié de te dire que ta jambe casséedoublerait ta fortune.
– Écoutez ! dit Pontcalec plus grave et plus sérieuxque jamais.
– Ah ! ah ! ce n’est point encore fini ? ditTalhouët.
– Nous sommes au tiers seulement.
– Continue ; nous écoutons.
– Vous avez tous entendu parler de l’étrange mort du baronde Caradec, n’est-ce pas ?
– Oui, notre ancien camarade de collége de Rennes, ditMont-Louis, que l’on a trouvé assassiné, il y a dix ans, dans laforêt de Châteaubriant.
– C’est cela. Écoutez ; mais faites attention que ceciest un secret, qui, jusqu’à présent, n’a été connu que de moi seul,et qui désormais ne doit être connu que de moi et de vous.
Les trois Bretons, qui, d’ailleurs, prenaient un grand intérêtau récit de Pontcalec, lui promirent que le secret qu’il allaitleur confier leur serait sacré.
– Eh bien, dit Pontcalec, cette grande amitié de collége,dont parle Mont-Louis, avait subi, entre Caradec et moi, quelquealtération à propos d’une rivalité. Nous aimions la même femme, etj’étais le préféré.
Un jour, j’avais décidé d’aller chasser le daim dans la forêt deChâteaubriant. Dès la veille, j’avais fait partir mes chiens et monpiqueur, qui devait détourner l’animal, et moi-même je m’acheminaisà cheval vers le rendez-vous, lorsque, sur la route, je vis marcherdevant moi un énorme fagot ; cela ne m’étonna point ;vous savez que c’est l’habitude que nos paysans portent sur leurdos des fagots plus gros et plus grands qu’eux, de sorte qu’ilsdisparaissent derrière leur charge, qui semble alors, quand on lesregarde de loin et qu’ils vous devancent, marcher toute seule.Bientôt le fagot qui me précédait s’arrêta ; une bonnevieille, en se tournant de mon côté, dessina son profil, et, sefaisant un point d’appui de sa charge même, se redressa sur lerevers de la route. À mesure que j’approchais, mes yeux nepouvaient se détacher de la bonne femme ; enfin, longtempsavant que je fusse arrivé devant elle, j’avais reconnu la sorcièrequi m’avait, sur la route de Savenay, prédit que mon petit chevalblanc me porterait malheur.
Mon premier mouvement, je l’avoue, fut de prendre un autrechemin, afin d’éviter la prophétesse de malheur ; mais ellem’avait déjà aperçu, et il me sembla qu’elle m’attendait avec unméchant sourire. J’avais dix ans de plus que lorsque sa premièremenace m’avait fait frissonner. J’eus honte de reculer, et jecontinuai mon chemin.
– Bonjour, vicomte de Pontcalec, me dit-elle, comment seporte le marquis de Guer ?
– Bien, bonne femme, lui répondis-je, et je serai asseztranquille sur sa santé jusqu’au moment où je le reverrai, si vousm’assurez qu’il ne lui arrivera rien pendant mon absence.
– Ah ! ah ! dit-elle en riant, vous n’avez pasoublié la lande de Savenay. Vous avez bonne mémoire, vicomte ;mais cela n’empêche pas que, si je vous donnais aujourd’hui un bonconseil, vous ne le suivriez pas plus que la première fois. L’hommeest aveugle.
– Et quel est ce conseil, voyons ?
– C’est de ne pas aller à la chasse aujourd’hui,vicomte.
– Et pourquoi cela ?
– C’est de retourner à Pontcalec sans faire un pas deplus.
– Je ne puis. J’ai donné à quelques amis rendez-vous àChâteaubriant.
– Tant pis, vicomte, tant pis : car il y aura du sangde versé à cette chasse.
– Le mien ?
– Le vôtre et celui d’un autre.
– Bah ! vous êtes folle.
– C’est ce que disait votre oncle Crysogon. Commentva-t-il, votre oncle Crysogon ?
– Ne savez-vous pas qu’il est mort, voilà bientôt sept ans,à la Chartreuse de Morlaix ?
– Pauvre cher homme ! dit la bonne femme ; ilétait comme vous, il a été longtemps sans vouloir croire ;mais enfin il a cru ; seulement c’était trop tard.
Je frissonnais malgré moi ; mais une mauvaise honte medisait au fond du cœur qu’il était lâche à moi de céder à depareilles craintes, et que, sans doute, le hasard seul avaitréalisé la première prédiction de la prétendue sorcière.
– Ah ! je vois bien qu’une première expérience ne vousa pas rendu plus sage, mon beau jeune homme, me dit-elle. Eh bien,allez à Châteaubriant, puisque vous le voulez à toute force ;mais au moins renvoyez à Pontcalec ce beau couteau de chasse sibrillant.
– Et avec quoi monsieur coupera-t-il le pied du daim ?dit mon domestique qui me suivait.
– Avec votre couteau, dit la vieille.
– Le daim est un animal royal, répondit le domestique, etil veut avoir le jarret coupé avec un couteau de chasse.
– D’ailleurs, repris-je, n’avez-vous pas dit que mon sangcoulerait ? cela veut dire que je serai attaqué ; et, sil’on m’attaque, il faut bien que je me défende.
– Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit lavieille ; mais ce que je sais, c’est qu’à votre place, monbeau gentilhomme, j’écouterais la pauvre vieille ; que jen’irais pas à Châteaubriant, et que, si j’y allais, ce serait aprèsavoir renvoyé mon couteau de chasse à Pontcalec.
– Est-ce que monsieur le vicomte écoutera cette vieillesorcière ? me dit mon domestique, qui sans doute avait peurd’être chargé de rapporter à Pontcalec l’arme fatale.
Si j’avais été seul, je serais revenu ; mais devant, mondomestique, étrange faiblesse de l’homme ! je ne voulus pasavoir l’air de reculer.
– Merci, ma bonne femme, lui dis-je ; mais je ne voisvéritablement, dans ce que vous dites, aucune raison de ne pasaller à Châteaubriant. Quant à mon couteau de chasse, je le garde.Si je suis attaqué, par hasard, il me faut bien une arme pour medéfendre.
– Allez donc, et défendez-vous, dit la vieille en branlantla tête ; on ne peut fuir sa destinée.
Je n’en entendis pas davantage, car j’avais mis mon cheval augalop ; cependant, au moment d’entrer dans un coude du chemin,je me retournai et je vis la bonne femme qui, ayant chargé sonfagot, avait lentement repris sa route.
Je tournai le coude et la perdis de vue.
Une heure après, j’étais dans la forêt de Châteaubriant, et jevous rejoignais, Mont-Louis et Talhouët, car vous étiez tous lesdeux de cette partie.
– Oui, c’est vrai, dit Talhouët, et je commence àcomprendre.
– Moi aussi, dit Mont-Louis.
– Mais moi, je ne sais rien, dit du Couëdic. Continuezdonc, Pontcalec, continuez.
– Nos chiens lancèrent le daim, et nous nous lançâmes,nous, sur leur trace ; mais nous ne chassions pas seuls dansla forêt, et l’on entendait au loin le bruit d’une autre meute, quiallait se rapprochant de nous. Bientôt nos deux chasses secroisèrent, et quelques-uns de mes chiens, se trompant de voie,partirent sur celle du daim chassé par la meute rivale. Jem’élançai après les chiens pour les rompre, ce qui m’éloigna devous autres, qui suiviez la partie de la meute qui n’avait pas faitdéfaut. Mais quelqu’un m’avait prévenu : j’entendis mes chienshurler sous les coups de fouet qu’on leur distribuait. Je redoublaide vitesse, et trouvai le baron de Caradec qui frappait sur eux àcoups redoublés. Je vous ai dit qu’il y avait entre nous quelquesmotifs de haine ; cette haine ne demandait qu’une occasionpour éclater en effets. Je lui demandai de quel droit il sepermettait de frapper mes chiens ; sa réponse fut plushautaine encore que ma demande. Nous étions seuls ; nousavions vingt ans, nous étions rivaux, nous nous haïssions ;chacun de nous avait une arme au côté ; nous tirâmes noscouteaux de chasse, nous nous précipitâmes l’un sur l’autre, etCaradec tomba de son cheval percé de part en part.
Vous dire ce qui se passa en moi lorsque je le vis tomber et setordre sur la terre qu’il ensanglantait dans les douleurs del’agonie, serait chose impossible. Je piquai mon cheval des deux,et pointai comme un fou à travers la forêt. J’entendais sonnerl’hallali du daim, et j’arrivai un des premiers. Seulement je merappelle, – vous le rappelez-vous, Mont-Louis ? – que vous medemandâtes d’où venait que j’étais si pâle.
– C’est vrai, dit Mont-Louis.
– Alors je me souvins du conseil de la sorcière, et mereprochai bien amèrement de ne pas l’avoir suivi : ce duelsolitaire et mortel me semblait quelque chose de pareil à unassassinat. Nantes et ses environs m’étaient devenusinsupportables, car tous les jours j’entendais parler de ce meurtrede Caradec. Il est vrai que personne ne me soupçonnait ; maisla voix secrète de mon cœur criait si fort, que, vingt fois, je fussur le point de me dénoncer moi-même.
Ce fut alors que je quittai Nantes, et que je fis le voyage deParis, non sans avoir cherché à revoir la sorcière ; mais jene connaissais ni son nom ni sa demeure, et je ne pus laretrouver.
– C’est étrange, dit Talhouët. Et depuis, l’as-tu revue,cette sorcière ?
– Attends, attends donc ! dit Pontcalec, car voici lachose terrible. Cet hiver, ou plutôt l’automne dernier, je dishiver, parce qu’il neigeait ce jour-là, bien que nous ne fussionsencore qu’en novembre, – je revenais de Guer, et j’avais ordonnéhalte à Pontcalec-des-Aulnes, après une journée pendant laquellej’avais chassé, avec deux de mes fermiers, la bécassine au marais.Nous arrivâmes transis de froid au rendez-vous, et nous trouvâmesun grand feu et un bon souper préparés.
En entrant, et pendant que je recevais les saluts et lescompliments de mes gens, j’aperçus, dans le coin de l’âtre, unevieille femme qui semblait dormir. Un large manteau de laine griseet noire enveloppait le fantôme.
– Qui est là ? demandai-je au fermier d’une voixaltérée, et en frémissant malgré moi.
– Une vieille mendiante, que je ne connais pas et qui al’air d’une sorcière, me dit-il ; mais elle était exténuée defroid, de fatigue et de faim. Elle m’a demandé l’aumône, je lui aidit d’entrer, et je lui ai donné un morceau de pain, qu’elle amangé en se chauffant ; après quoi elle s’est endormie.
La figure fit un mouvement dans le coin de la cheminée.
– Que vous est-il donc arrivé, monsieur le marquis, demandala femme du fermier, que vous êtes tout mouillé et que vosvêtements sont souillés de boue jusque sous les épaules ?
– Il y a, ma bonne Martine, répondis-je, que vous avezfailli vous chauffer et dîner sans moi, quoique vous ayez allumé cefeu et préparé ce repas à mon intention.
– Vraiment ! s’écria la bonne femme effrayée.
– Oh ! monsieur a manqué périr, dit le fermier.
– Et comment cela, Jésus Dieu ! mon bonseigneur ?
– En terre, tout vivant, ma chère Martine. Vous connaissezvos marais, ils sont pleins de tourbières ; je me suisaventuré sans sonder le terrain, et, tout à coup, ma foi, j’aisenti que j’enfonçais bel et bien ; de sorte que, sans monfusil, que j’ai mis en travers et qui a donné le temps à votre marid’arriver et de me tirer d’affaire, je me noyais dans la boue, cequi est non-seulement une cruelle, mais, bien pis que cela, unesotte mort.
– Oh ! monsieur le marquis, dit la fermière, au nom devotre famille, ne vous exposez pas ainsi.
– Laissez-le faire, laissez-le faire ! dit d’une voixsépulcrale l’espèce d’ombre accroupie dans le coin de la cheminée…Il ne mourra pas ainsi ; je le lui prédis.
Et, rabattant lentement la coiffe de sa mante grise, la vieillemendiante me montra le visage de cette femme qui, la première fois,sur la route de Savenay, la seconde, sur celle de Châteaubriant,m’était apparue pour me faire de si tristes prédictions.
Je restai immobile et comme pétrifié.
– Vous me reconnaissez, n’est-ce pas ? me dit-ellesans s’émouvoir.
Je baissai la tête en signe d’assentiment, mais sans avoir lecourage de répondre. Tout le monde faisait cercle autour denous.
– Non, non, continua-t-elle, rassurez-vous, marquis deGuer, vous ne mourrez pas ainsi.
– Et comment le savez-vous ? balbutiai-je avec lacertitude intérieure qu’elle le savait.
– Je ne puis vous le dire, car je l’ignore moi-même ;mais vous savez bien que je ne me trompe pas.
– Et comment mourrai-je ? demandai-je en rappelanttoutes mes forces pour lui faire cette question et tout monsang-froid pour écouter sa réponse.
– Vous mourrez par la mer, marquis, me répondit-elle.
– Comment cela ? demandai-je, et que voulez-vousdire ?
– J’ai dit ce que j’ai dit, et ne puis m’expliquerdavantage ; seulement, marquis, c’est moi qui vous le dis,défiez-vous de la mer.
Tous mes paysans s’entre-regardèrent d’un air effrayé ;quelques-uns marmottèrent des prières, d’autres firent le signe dela croix. Quant à la vieille, elle se retourna dans son coin,recouvrit sa tête de sa mante, et, comme si nous eussions parlé auxdolmens de Carnack, elle ne répondit plus une seule parole.
Peut-être les détails de cette scène s’effaceront-ils un jour dema mémoire, jamais l’impression qu’elle me produisit. Il ne meresta pas l’ombre d’un doute, et cette prédiction dans l’avenirprit pour moi l’aspect presque palpable d’une réalité. Oui,continua de Pontcalec, dussiez-vous me rire au nez comme le fit monbon oncle Crysogon, vous ne me ferez pas changer d’avis un instant,et vous ne m’ôterez pas de l’esprit que cette dernière prédictionse réalisera comme les deux autres, et que c’est par la mer que jedois mourir. Aussi je vous le déclare, les avis que nous avonsreçus fussent-ils vrais, fussé-je poursuivi par les exempts deDubois, y eût-il une barque sur le bord du rivage, et n’y eût-ilqu’à gagner Belle-Isle pour leur échapper, je suis si convaincu quela mer me doit être fatale, et qu’aucun genre de mort n’a depuissance sur moi, que je me remettrais aux mains de ceux qui mepoursuivraient, en leur disant : « Faites votre métier,messieurs, je ne mourrai pas de votre fait. »
Les trois Bretons avaient écouté en silence cette étrangedéclaration, qui tirait une certaine solennité de la circonstancedans laquelle on se trouvait.
– Alors, dit du Couëdic après un instant de silence, nousconcevons, mon cher ami, votre admirable courage : le genre demort auquel vous êtes réservé vous rend indifférent à tout dangerqui ne se rapproche pas de lui ; mais, prenez garde, sil’anecdote était connue, cela pourrait vous ôter de votre mérite,non pas à nos yeux, car nous vous connaissons, nous, bienréellement pour ce que vous êtes ; mais les autres diraientque vous vous êtes jeté dans cette conspiration parce que vous nepouvez être ni décapité, ni fusillé, ni tué par le poignard ;mais qu’il n’en serait pas ainsi si l’on noyait lesconspirateurs.
– Et peut-être diraient-ils vrai, répondit Pontcalec ensouriant.
– Mais nous, mon cher marquis, reprit Mont-Louis, nous quin’avons pas les mêmes causes de sécurité, ne serait-il pas bon quenous fissions quelque attention à l’avis qu’un ami inconnu nousdonne, et que nous quittassions Nantes ou même la France au plustôt ?
– Mais cet avis peut être faux, dit Pontcalec, et je necrois pas qu’on sache rien de nos projets à Nantes ni ailleurs.
– Et, selon toute probabilité, on n’en saura rien queGaston ait terminé son œuvre, dit Talhouët, et alors nous n’auronsplus rien à craindre que l’enthousiasme, et l’enthousiasme ne tuepas. Quant à vous, Pontcalec, n’approchez pas d’un port de mer, nevous embarquez jamais, et vous serez sûr de vivre aussi vieux queMathusalem.
La conversation eût continué sur ce ton de plaisanterie, malgréla gravité de la situation, si Pontcalec avait consenti à y mettrela moitié de l’entrain qu’y apportaient ses amis ; mais lasorcière était toujours là devant ses yeux, écartant le capuchon desa mante, et lui faisant, de sa voix sépulcrale, la fataleprédiction. D’ailleurs, comme ils en étaient là, plusieursgentilshommes, avec lesquels ils avaient rendez-vous et quifaisaient partie de la conspiration, entrèrent par des issuessecrètes et sous des costumes différents.
Ce n’était pas qu’on eût beaucoup à craindre de la policeprovinciale : celle de Nantes, quoique Nantes fût une des plusgrandes villes de France, n’était pas organisée de manière àinquiéter fort des conspirateurs, qui, d’ailleurs, avaient dans lalocalité l’influence du nom et de la position sociale ; ilfallait donc que le lieutenant de police de Paris, le régent ouDubois, envoyassent des espions spéciaux, que le défaut deconnaissance des lieux, la différence de l’habit, et même celle dela langue, rendaient facilement suspects à ceux qu’ils venaientsurveiller et qui, en général, savaient leur présence à l’heuremême où ils entraient dans la province, où ils mettaient les piedsdans les villes.
Quoique l’association bretonne fût nombreuse, nous ne nousoccuperons que des quatre chefs que nous avons nommés, ces quatrechefs ayant occupé les pages principales de l’histoire, étant lesplus considérables de la province, et, de noms, de fortunes, decourage et d’intelligence, dominant tous leurs autrescompagnons.
On s’occupa beaucoup, dans cette séance, d’une nouvelleopposition à un édit de Montesquiou, et de l’armement de tous lescitoyens bretons en cas de violence du maréchal. Ce n’était rienmoins, comme on le voit, que le commencement de la guerre civile.On l’aurait faite en déployant un étendard sacré. L’impiété de lacour du régent et les sacriléges de Dubois en étaient lesprétextes, et devaient susciter tous les anathèmes d’une provinceessentiellement religieuse contre un gouvernement si peu digne desuccéder, disaient les conspirateurs, au règne si fervent et sisévère de Louis XIV.
Cette levée de boucliers était d’autant plus facile à exécuter,que le peuple voulait mal de mort aux soldats qui étaient entrésdans le pays avec une espèce d’insolente confiance. Les officiers,consignés d’abord par le maréchal de Montesquiou, et qui neparticipaient pas à la vie agréable des gentilshommes de laprovince, s’abstenaient, par orgueil et par discipline, de toutrapport avec les mécontents, ce qui devait beaucoup leur coûter àeux-mêmes, attendu qu’à cette époque les officiers étaient frères,par le blason, des gentilshommes qui portaient l’épée commeeux.
Pontcalec déclara donc à ses compagnons de révolte le planarrêté par le comité supérieur, sans se douter qu’au moment même oùil prenait toutes ces mesures pour renverser le gouvernement lapolice de Dubois, qui les croyait chez eux, envoyait au domicile dechacun un détachement qui avait l’ordre de cerner la maison, et unexempt qui avait mission de les arrêter. Il en résulta que tousceux qui avaient pris part au conciliabule virent de loin briller àleurs portes les baïonnettes et les fusils des gardes, et purent,pour la plupart, prévenus du danger qu’ils couraient, échapper parune prompte fuite ; or ce n’était pas chose difficile pour euxque de trouver des retraites ; car, comme toute la provinceétait du complot, ils avaient des amis partout. D’ailleurs, richespropriétaires qu’ils étaient, ils furent accueillis par leursfermiers ou par leurs entrepositaires ; une grande partieréussit à gagner la mer, et à passer soit en Hollande, soit enEspagne, soit en Angleterre, malgré l’amitié que Dubois avaitcommencé de nouer entre les deux gouvernements.
Quant à Pontcalec et à du Couëdic, à Mont-Louis et à Talhouët,ils étaient, comme d’habitude, sortis ensemble ; mais, commeMont-Louis, dont la maison était la plus proche du lieu d’où ilssortaient, arrivait au bout de la rue où cette maison était située,ils aperçurent des lumières qui couraient à travers les fenêtresdes appartements, et une sentinelle qui, le mousquet en travers,barrait la porte.
– Oh ! oh ! dit Mont-Louis en s’arrêtant et enarrêtant de la main ses compagnons, qu’est-ce que cela, et que sepasse-t-il donc chez moi ?
– En effet, dit Talhouët, il y a quelque chose de nouveau,et tout à l’heure j’ai cru voir un poste devant l’hôtel deRouen.
– Comment ne nous as-tu rien dit ? demanda duCouëdic ; il me semble cependant que cela en valait bien lapeine.
– Ma foi ! dit Talhouët, j’ai eu peur de passer pourun alarmiste, et j’ai mieux aimé croire à une patrouille.
– Mais ceci est du régiment de Picardie, murmuraMont-Louis, qui avait fait quelques pas en avant, et qui, sur cetteremarque, refit le même chemin en arrière.
– Voilà, en effet, qui est bizarre, dit Pontcalec. Maisfaisons une chose : ma maison n’est qu’à quelques pas d’ici,prenons par cette ruelle qui y conduit, et, si ma maison est gardéecomme celle de Mont-Louis, alors il n’y aura plus de doute à avoir,et nous saurons à quoi nous en tenir.
Alors, marchant tous quatre en silence, et serrés les uns contreles autres pour être plus forts en cas d’attaque, ils arrivèrent àl’angle de la rue où demeurait Pontcalec et virent sa maisonnon-seulement gardée, mais occupée. Un détachement de vingt hommesrepoussait la foule qui commençait à s’attrouper.
– Pour cette fois, dit du Couëdic, cela passe laplaisanterie, et, à moins que le feu n’ait pris par hasard danstoutes nos maisons à la fois, je ne conçois rien à ces uniformesqui se mêlent de nos affaires. Quant à moi, votre serviteur, mestrès-chers, mais je déménage.
– Et moi aussi, dit Talhouët ; je vais passer àSaint-Nazaire et gagner le Croisic. Si vous m’en croyez, messieurs,vous viendrez avec moi ; je sais là un brick qui va partirpour Terre-Neuve, et dont le capitaine est un de mes serviteurs. Sil’air de terre devient trop mauvais, nous montons à bord, nousfilons au large, et vogue la galère !
– Allons, Pontcalec, dit Mont-Louis, oubliez un instantvotre sorcière, et venez avec nous.
– Non pas ; non pas ! dit Pontcalec en secouantla tête, je connais mon avenir de ce côté-là, et je ne me souciepas d’aller au-devant de lui ; puis, réfléchissez, messieurs,que nous sommes les chefs, et que c’est un singulier exemple quecette fuite anticipée, sans que nous sachions bien parfaitementencore si un danger réel nous menace. Il n’y a pas la moindrepreuve contre nous : la Jonquière est incorruptible ;Gaston est intrépide. Les lettres que nous avons reçues de lui hierencore nous disaient que, d’un moment à l’autre, tout seraitfini ; peut-être à cette heure a-t-il frappé le régent, et laFrance est-elle délivrée. Que penserait-on de nous si l’on peutdire qu’au moment où Gaston agissait, nous étions en fuite ?le mauvais exemple de notre désertion gâterait toute l’affaireici ; faites-y bien attention, messieurs, je ne vous donneplus un ordre en chef, mais un conseil de gentilhomme ; vousn’êtes donc pas forcés de m’obéir, car je vous délie de votreserment ; mais, à votre place, je ne partirais pas. Nous avonsdonné l’exemple du dévouement, le pis qui puisse nous arriver estde donner celui du martyre ; mais les choses n’en viendrontpas là, je l’espère. Si l’on nous arrête, le parlement de Bretagnenous jugera ; or, de quoi se compose le parlement deBretagne ? de nos amis ou de nos complices ; nous sommesplus en sûreté dans la prison dont ils tiennent la clef que sur unbrick dont le premier coup de vent fait le destin. D’ailleurs,avant que le parlement soit assemblé, la Bretagne tout entière serasoulevée. Jugés, nous sommes absous ; absous, nous sommestriomphants.
– Il a raison, dit Talhouët ; mon oncle, mes frères,toute ma famille, tous mes amis sont compromis avec moi ; jeme sauverai avec eux tous, ou je mourrai avec eux.
– Mon cher Talhouët, dit Mont-Louis, tout cela est bel etbon : mais, s’il faut vous le dire, j’ai plus méchante idéeque vous de cette affaire ; si nous sommes entre les mains dequelqu’un, c’est entre celles de Dubois. Dubois n’est pasgentilhomme, et, par conséquent, déteste ceux qui le sont ; jen’aime pas ces gens mixtes qui n’appartiennent à aucune classearrêtée, qui ne sont ni nobles, ni soldats, ni prêtres ;j’aimerais mieux un vrai gentilhomme, un soldat ou unfrocard ; au moins ces gens-là sont soutenus par l’autorité deleur profession, qui est un principe ; mais Dubois, il vavouloir faire de la raison d’État. Quant à moi, j’en appelle, commenous avons l’habitude de le faire, à la majorité, et, si notremajorité est pour la fuite, je vous l’avoue, je m’enfuirai de grandcœur.
– Et je serai ton compagnon, dit du Couëdic ;Montesquiou peut être mieux renseigné que nous ne le croyons, et sic’est Dubois qui nous tient, comme le pense Mont-Louis, nous auronsquelque peine, je crois, à nous tirer de ses griffes.
– Et moi, messieurs, je vous répète, dit Pontcalec, qu’ilfaut rester ; le devoir des chefs d’une armée est de se fairetuer à la tête de leurs soldats ; le devoir des chefs d’uncomplot est de se faire tuer à la tête d’une conspiration.
– Mon cher, dit Mont-Louis, permettez-moi de vous le dire,mais votre sorcière vous aveugle. Pour faire croire à la vérité desa prédiction, vous êtes prêt, le diable m’emporte ! à allervous noyer sans que personne vous y pousse. Je suis moinsenthousiaste de la pythonisse, je l’avoue, et, comme je ne connaispas le genre de mort qui m’est réservé, j’ai sur ce point quelquesinquiétudes.
– Vous vous trompez, Mont-Louis, dit gravement Pontcalec,ce qui me retient surtout c’est le devoir. D’ailleurs, si je nemeurs pas à la suite du procès, vous ne mourrez certes pas nonplus, car je suis votre chef, et, certes, devant les juges, jeréclamerai ce titre que j’abjure ici. Si je ne meurs pas de parDubois, vous ne mourrez pas non plus. Soyons logiques, de parDieu ! et ne nous sauvons pas comme un troupeau de moutons quicroit sentir le loup. Comment ! nous, des soldats, nousaurions peur de rendre une visite officielle au parlement ;car enfin voilà toute l’affaire : un bon procès, et pas autrechose. Des bancs garnis de robes noires, des souriresd’intelligence de l’accusé au juge et du juge à l’accusé. C’est unebataille que nous livre le régent, acceptons-la, et, lorsque leparlement nous aura absous, nous l’aurons bien autrement battu quesi nous avions mis en fuite toutes les troupes qu’il a enBretagne.
– Avant tout, messieurs, dit du Couëdic, Mont-Louis vientde faire une proposition, c’est de remettre notre décision à lamajorité. J’appuie Mont-Louis.
– C’est juste, dit Talhouët.
– Ce que j’en ai dit, reprit Mont-Louis, ce n’est pas quej’aie peur ; mais je ne voudrais pas aller me mettre dans lagueule du loup quand nous pouvons le museler.
– Ce que vous dites là est inutile, Mont-Louis, repritPontcalec ; nous savons tous quel homme vous êtes. Nousacceptons votre proposition, et je la mets aux voix.
Et, avec le même calme que Pontcalec formulait ses propositionsordinaires, il formula celle-ci, dont dépendaient sa vie et la viede ses amis :
– Que ceux qui sont d’avis, dit Pontcalec, de se soustrairepar la fuite au sort équivoque qui nous attend veuillent bien leverla main.
Du Couëdic et Mont-Louis levèrent la main.
– Nous sommes deux contre deux, dit Mont-Louis, l’épreuveest nulle ; laissons-nous donc aller à notre inspiration.
– Oui, dit Pontcalec, mais vous savez qu’en ma qualité deprésident, j’ai deux voix.
– C’est juste, dirent Mont-Louis et du Couëdic.
– Que ceux qui sont d’avis de rester lèvent donc la main,dit Pontcalec.
Et lui et Talhouët levèrent la main. Or, comme Pontcalec avaitune voix double, ces deux mains, qui comptèrent pour trois,fixèrent la majorité à leur avis.
Cette délibération en pleine rue et avec cette apparence desolennité eût pu paraître grotesque, si elle n’eût pas renfermé,dans son résultat, la question de la vie ou de la mort de quatredes premiers gentilshommes de la Bretagne.
– Allons, dit Mont-Louis, nous avions tort, à ce qu’ilparaît, mon cher du Couëdic ; et maintenant, marquis,ordonnez, nous obéirons.
– Regardez ce que je vais faire, dit Pontcalec, et, ensuitevous ferez ce que vous voudrez.
À ces mots, il marcha droit à sa maison, et ses trois amis lesuivirent. Arrivé devant sa porte, barrée, comme nous l’avons dit,par un piquet de gardes, il frappa sur l’épaule d’un soldat.
– Mon ami, lui dit-il, appelez votre officier, je vousprie.
Le soldat transmit l’ordre au sergent, qui appela soncapitaine.
– Que voulez-vous, monsieur ? demanda celui-ci.
– Je voudrais rentrer chez moi.
– Qui donc êtes-vous ?
– Je suis le marquis de Pontcalec.
– Silence ! dit l’officier à demi-voix ; silence,et taisez-vous ; fuyez sans perdre une seconde : je suisici pour vous arrêter.
Puis tout haut :
– On ne passe pas ! cria-t-il en repoussant lemarquis, devant lequel se referma la haie de soldats.
Pontcalec prit la main de l’officier, la lui serra, et luidit :
– Vous êtes un brave jeune homme, monsieur ! mais ilfaut que je rentre chez moi. Merci, et que Dieu vousrécompense !
L’officier, tout surpris, fit ouvrir les rangs, et Pontcalec,suivi de ses trois amis, traversa la cour de sa maison. Enl’apercevant, sa famille, rangée sur le perron, poussa des cris deterreur.
– Qu’y a-t-il ? demanda le marquis avec calme, et ques’est-il passé chez moi ?
– Il y a, monsieur le marquis, que je vous arrête, dit unexempt de la prévôté de Paris à Pontcalec tout souriant.
– Pardieu ! vous avez fait là un bel exploit, ditMont-Louis, et vous me paraissez encore un habile homme ! vousêtes exempt de la prévôté de Paris, et il faut que ce soient ceuxque vous êtes chargé d’arrêter qui viennent vous prendre aucollet !
L’exempt, tout interdit, salua ce gentilhomme qui raillait siagréablement dans un moment où tant d’autres eussent perdu laparole, et lui demanda son nom.
– Je suis M. de Mont-Louis, mon cher, répondit legentilhomme ; cherchez bien si vous n’avez pas aussi quelqueordre contre moi, et, si vous en avez un, mettez-le àexécution.
– Monsieur, dit l’exempt, saluant plus bas à mesure qu’ilétait plus étonné, ce n’est pas moi, mais mon camarade Duchevronqui est chargé de votre arrestation ; voulez-vous que je leprévienne ?
– Où est-il ? demanda Mont-Louis.
– Mais chez vous, je présume, où il vous attend.
– Je serais fâché de faire attendre plus longtemps un sigalant homme, dit Mont-Louis, et je vais aller le trouver. Merci,mon ami.
L’exempt avait perdu la tête et saluait jusqu’à terre.
Mont-Louis serra la main de Pontcalec, de Talhouët et de duCouëdic, leur dit quelques mots à l’oreille, et partit pour samaison, où il se fit arrêter comme l’avait fait Pontcalec.
Ainsi en usèrent à leur tour Talhouët et du Couëdic, si bienqu’à onze heures du soir la besogne était achevée.
La nouvelle de cette arrestation courut la nuit même par toutela ville. Cependant on n’en fut pas encore très-effrayé, car, aprèsle premier mouvement, qui était de dire : « On a arrêtéM. de Pontcalec et ses amis, » on ajoutaitsur-le-champ : « Oui, mais le parlement lesabsoudra. »
Mais le lendemain matin, les esprits et les visages changèrentfort lorsque l’on vit arriver à Nantes la commission parfaitementconstituée et à laquelle rien ne manquait, ainsi que nous l’avonsdit déjà, ni président, ni procureur du roi, ni secrétaire, ni mêmebourreaux.
Nous disons bourreaux, parce qu’au lieu d’un, il y en avaittrois.
Les gens les plus courageux sont quelquefois frappés de stupeurpar les grandes infortunes ; celle-ci tomba sur la provinceavec la puissance et la rapidité de la foudre ; aussi laprovince ne fit-elle pas un mouvement, ne jeta-t-elle pas uncri : on ne se révolte pas contre un fléau. Au lieu d’éclater,la Bretagne expira.
La commission s’installa le jour même de son arrivée ; ellefut surprise de ne pas recevoir grand accueil du parlement nigrande visite de la noblesse. Forte des pouvoirs dont elle étaitinvestie, elle devait s’attendre qu’on chercherait à la fléchirplutôt qu’à l’offenser ; mais la terreur était si grande, quechacun songeait à soi et se contentait de déplorer le sort desautres.
Voici dans quelles dispositions se trouvait la Bretagne trois ouquatre jours après l’arrestation de Pontcalec, de Mont-Louis, de duCouëdic et de Talhouët. Laissons cette moitié des conspirateursembarrassés à Nantes aux liens de Dubois, et voyons ce que Parisfaisait des siens à pareille époque.
Et maintenant, avec la permission du lecteur, il nous fautentrer à la Bastille, ce redoutable séjour que le passant lui-mêmene regardait qu’en tremblant, et qui, pour ses voisins, était unegêne et un épouvantail ; car souvent, la nuit, les cris desmalheureux à qui l’on donnait la torture perçaient les épaissesmurailles, traversaient l’espace et arrivaient jusqu’à eux, en leurenvoyant de sombres pensées ; à tel point que la duchesse deLesdiguières écrivait un jour, de la royale forteresse, que si legouverneur ne faisait taire les hurlements de ses patients quil’empêchaient de dormir, elle s’en plaindrait au roi.
Mais, à l’époque de la conspiration espagnole, et sous le règnedébonnaire de Philippe d’Orléans, on n’entendait plus ni cris nihurlements à la Bastille ; d’ailleurs la société y étaitchoisie, et les prisonniers qui l’habitaient à cette heure étaientgens de trop bon goût pour troubler le sommeil des dames.
Dans une chambre de la tour du Coin, au premier étage, unprisonnier avait été renfermé tout seul. La chambre était spacieuseet ressemblait à un immense tombeau éclairé par deux fenêtresornées d’un luxe inouï de grillage et de barreaux, par lesquelsfiltrait avaricieusement le jour du dehors ; une couchettepeinte, deux chaises de bois grossier, une table noire encomposaient tout l’ameublement ; quant aux murailles, ellesétaient couvertes de mille inscriptions bizarres que le prisonnierallait consulter de temps en temps, quand l’ennui l’écrasait de sesailes pesantes.
Il n’y avait pourtant qu’un jour et une nuit encore que leprisonnier était entré à la Bastille, et déjà il arpentait sa vastechambre, interrogeant les portes chevillées de fer, regardant parses grilles, attendant, écoutant, soupirant. Ce jour-là, qui étaitun dimanche, un pâle soleil argentait les nuages, et le prisonniervoyait avec un sentiment d’indéfinissable mélancolie passer, par laporte Saint-Antoine et le long du boulevard, les Parisiensendimanchés. Or il n’était pas difficile de remarquer que chaquepassant regardait la Bastille avec terreur et semblaitintérieurement se féliciter de n’y pas être. Un bruit de verrous etde gonds rouillés tira le prisonnier de cette sombreoccupation ; il vit entrer l’homme devant lequel on l’avaitconduit la veille, et qui lui avait fait signer un procès-verbald’écrou. Cet homme, âgé de trente ans à peu près, agréable defigure, affable de formes, poli de façons, était le gouverneur,M. Delaunay, qui fut père du Delaunay qui mourut à son posteen 89 et qui n’était pas encore né.
Le prisonnier, qui le reconnut, trouva cette visite toutenaturelle ; il ignorait combien cependant elle était rare pourles prisonniers ordinaires.
– Monsieur de Chanlay, dit le gouverneur en saluant, jeviens savoir si vous avez passé une bonne nuit, et si vous êtessatisfait de l’ordinaire de la maison et des manières desemployés.
C’était ainsi que M. Delaunay appelait les guichetiers etles porte-clefs. Nous avons dit que M. Delaunay était un hommefort poli.
– Oui, monsieur, répondit Gaston, et ces soins pour unprisonnier m’ont même étonné, je vous l’avoue.
– Le lit est vieux et dur, repartit le gouverneur, mais,tel qu’il est, le vôtre est encore des meilleurs, le luxe étantchose formellement interdite par nos règlements. Du reste,monsieur, votre chambre est la plus belle de la Bastille :elle a été habitée par M. le duc d’Angoulême, par M. lemarquis de Bassompierre et par les maréchaux de Luxembourg et deBiron. C’est là que je mets les princes, quand Sa Majesté me faitl’honneur de m’en envoyer.
– Ils ont un fort beau logement, dit en souriant Gaston,quoique assez mal meublé. Puis-je avoir des livres, du papier etdes plumes ?
– Des livres, monsieur, cela est fort défendu ici ;mais si cependant vous avez grande envie de lire, comme on passebeaucoup de choses à un prisonnier qui s’ennuie, vous me faitesl’honneur de venir me voir, vous mettez dans votre poche un desvolumes que moi, ma femme, laissons traîner ; vous le cachezavec soin à tous les yeux ; dans une seconde visite, vousprenez le volume suivant, et à cette petite soustraction, bienpardonnable de la part d’un prisonnier, le règlement n’a rien àvoir.
– Et pour du papier, des plumes et de l’encre ? ditGaston ; je voudrais surtout écrire.
– On n’écrit pas ici, monsieur, ou l’on n’écrit qu’au roi,à M. le régent, au ministre ou à moi ; mais on dessine,et je vous ferai, si vous le voulez, remettre des crayons et dupapier à dessin.
– Monsieur, dit Gaston en s’inclinant, veuillez me direcomment je pourrai reconnaître tant d’obligeance.
– En m’accordant à moi-même la demande que je viens vousfaire, monsieur ; car ma visite est intéressée : je viensvous demander si vous m’accorderez l’honneur de dîner avec moiaujourd’hui.
– Avec vous, monsieur ! mais, en vérité, vous mecomblez. De la société ! la vôtre surtout : je ne puisvous dire combien je suis sensible à tant de courtoisie, et je lareconnaîtrais par une éternelle reconnaissance si j’avais autrechose d’éternel devant moi que la mort.
– La mort… bon ! monsieur, vous êtes sinistre ;est-ce que l’on pense à ces choses-là quand on est bienvivant ; n’y pensez donc plus, et acceptez.
– Je n’y pense plus, monsieur, et j’accepte.
– À la bonne heure ! j’emporte votre parole, dit legouverneur en saluant de nouveau Gaston.
Et il sortit, laissant par sa visite le prisonnier plongé dansun nouvel ordre d’idées.
En effet, cette politesse, qui avait tout d’abord charmé lechevalier, lui parut moins franche à mesure que le noir de soncachot l’envahissait comme une ombre, dissipée d’abord par laprésence d’un interlocuteur et qui s’emparait de nouveau de sondomaine. Cette courtoisie n’avait-elle pas pour but de lui inspirerde la confiance et de lui donner l’occasion de se trahir et detrahir ses compagnons ? Il se rappelait les chroniqueslugubres de la Bastille, les piéges tendus aux prisonniers, etcette fameuse chambre des oubliettes dont on parlait tant, surtoutà cette époque où l’on commençait à se permettre de parler de tout,et que personne n’avait jamais vue sans y mourir. Gaston se sentaitseul, abandonné ; il avait le sentiment que le crime qu’ilavait voulu commettre méritait la mort ; et on lui prodiguaitles avances. Ces avances n’étaient-elles pas trop flatteuses ettrop étranges pour qu’elles ne cachassent point une embûche ?Enfin la Bastille faisait son œuvre habituelle : la prisonagissait sur le prisonnier, qui était devenu froid, soupçonneux,inquiet.
« On me prend pour un conspirateur de province, sedisait-il en lui-même, et on espère que, prudent dans mesinterrogatoires, je serai imprudent dans ma conduite ; on neconnaît pas mes complices, on ne peut les connaître, et on espèrequ’en me donnant des moyens de communiquer avec eux, de leur écrireou de prononcer leurs noms par inadvertance, on tirera quelquechose de moi. Il y a du Dubois et du d’Argensonlà-dessous. »
Puis les réflexions lugubres de Gaston ne s’arrêtaient pas là,il songeait à ses amis, qui attendaient qu’il eût agi pour agir, etqui, privés de ses nouvelles, n’allaient point savoir ce qu’ilétait devenu, ou qui, chose bien pire encore, sur de faussesnouvelles, peut-être, allaient agir et se perdre.
Ce n’était point le tout encore ; après ses amis, ou plutôtmême avant ses amis, venait sa maîtresse, la pauvre Hélène, isoléecomme lui, qu’il n’avait pas même pu présenter au duc d’Olivarès,son seul protecteur à venir, et qui lui-même, à cette heure, étaitpeut-être arrêté ou enfui. Alors qu’allait devenir Hélène, sansappui, sans soutien, et poursuivie par cet homme inconnu qui avaitété la chercher jusqu’au fond de la Bretagne ?
Cette idée tourmenta tellement Gaston, que, dans un accès dedésespoir, il alla se jeter sur son lit, déjà en révolte contre saprison, maudissant les portes et les barreaux qui le retenaient etfrappant du poing les pierres.
En ce moment, un grand bruit se fit à sa porte ; Gaston seleva précipitamment, courut au-devant de ce qui arrivait, et vitentrer M. d’Argenson avec un greffier ; derrière ces deuxpersonnages marchait une escouade imposante de soldats. Gastoncomprit qu’il s’agissait d’un interrogatoire.
D’Argenson, avec sa grosse perruque noire, ses gros yeux noirset ses gros sourcils noirs, ne fit qu’une médiocre impression surle chevalier. En entrant dans la conspiration, il y avait fait lesacrifice de son bonheur ; en entrant à la Bastille, il avaitfait le sacrifice de sa vie ; quand un homme est dans depareilles dispositions, il est difficile de l’effrayer. D’Argensonlui demanda mille choses auxquelles Gaston refusa de répondre,ripostant par des plaintes aux questions qu’on lui faisait, setenant pour arrêté injustement, et demandant des preuves afin devoir si l’on en avait. M. d’Argenson se fâcha, et Gaston luirit au nez comme un écolier.
Alors d’Argenson parla de la conjuration de Bretagne, seul griefqu’il eût encore articulé. Gaston fit l’étonné, écoutal’énumération de ses complices sans donner aucun signe d’adhésionni de dénégation ; puis, lorsque le magistrat eut fini, il leremercia fort poliment d’avoir bien voulu le mettre au courantd’événements qui lui étaient tout à fait inconnus. D’Argensoncommença à perdre une seconde fois patience, et se mit à tousser,comme c’était son habitude lorsque la colère le prenait.
Puis, comme il avait fait après son premier accès, il passa del’interrogatoire à l’accusation.
– Vous avez voulu tuer le régent ! dit-il tout à coupau chevalier.
– Comment savez-vous cela ? demanda froidementGaston.
– Il n’importe, puisque je le sais.
– Alors je vous répondrai comme Agamemnon àAchille :
« Pourquoi le demander, puisquevous le savez ? »
– Monsieur, je ne plaisante pas, dit d’Argenson.
– Ni moi non plus, répondit Gaston ; je cite Racine,voilà tout.
– Prenez garde, monsieur, dit d’Argenson ; vouspourriez vous trouver mal de ce système de défense.
– Croyez-vous que je me trouverai mieux d’avouer ce quevous me demandez ?
– Il est inutile de nier un fait qui est à maconnaissance.
– Alors permettez-moi de vous répéter en vile prose ce queje vous disais tout à l’heure dans un beau vers : À quoi bonm’interroger sur un projet que vous paraissez connaître mieux quemoi ?
– Je veux avoir des détails.
– Demandez à votre police, qui est si bien faite qu’ellelit les intentions jusqu’au plus profond des cœurs.
– Hum ! hum ! fit d’Argenson avec un accentrailleur et froid qui, malgré le courage de Gaston, fit unecertaine impression sur lui ; que diriez-vous maintenant si jevous demandais des nouvelles de votre ami la Jonquière ?
– Je dirais, répondit Gaston en pâlissant malgré lui, quej’espère qu’on n’a pas commis vis-à-vis de lui la même erreurqu’avec moi.
– Ah ! ah ! dit d’Argenson, à qui le mouvement deterreur de Gaston n’avait point échappé, ce nom vous touche, il mesemble. Vous connaissiez beaucoup M. la Jonquière ?
– Je le connais comme un ami, à qui mes amis m’avaientrecommandé, et qui devait me faire voir Paris.
– Oui, Paris et ses environs ; le Palais-Royal, la ruedu Bac, la Muette ; n’est-ce pas cela qu’il était surtoutchargé de vous faire voir ?
– Ils savent tout, se dit en lui-même Gaston.
– Eh bien, monsieur, reprit d’Argenson de son tongoguenard, ne savez-vous pas encore quelque vers de Racine quipuisse servir de réponse à cette question ?
– Peut-être en trouverais-je si je savais ce que vousvoulez dire ; certes j’ai voulu voir le Palais-Royal, carc’est une chose curieuse et dont j’avais beaucoup entenduparler ; quant à la rue du Bac, je la connais fort peu ;reste la Muette, que je ne connais pas du tout, n’y ayant jamaisété.
– Je ne dis pas que vous y ayez été, je dis que lecapitaine la Jonquière devait vous y conduire ; oserez-vous lenier ?
– Ma foi, monsieur, je ne nierai ni n’avouerai ; jevous renverrai tout bonnement à lui, et il vous répondra, sitoutefois il juge à propos de le faire.
– C’est inutile, monsieur, on le lui a demandé, et il arépondu.
Gaston sentit un frisson qui lui traversait le cœur. Il étaitévidemment trahi ; mais il était de son honneur de ne riendire : il garda donc le silence.
D’Argenson attendit un moment la réponse de Gaston ; puis,voyant qu’il restait muet :
– Voulez-vous qu’on vous confronte avec le capitaine laJonquière ? demanda-t-il.
– Vous me tenez, monsieur, répondit Gaston ; c’est àvous de faire de moi ce qui vous convient.
Mais, tout bas, le jeune homme se promettait, si on leconfrontait avec le capitaine, de l’écraser sous le poids de sonmépris.
– C’est bien, dit d’Argenson ; il me convient,puisque, comme vous le dites, je suis le maître, de vous appliquerpour le moment à la question ordinaire et extraordinaire.Savez-vous ce que c’est, monsieur ? dit d’Argenson en appuyantsur chaque syllabe, savez-vous ce que c’est que la questionordinaire et extraordinaire ?
Une sueur froide inonda les tempes de Gaston ; ce n’est pasqu’il craignît de mourir, mais la torture était bien autre choseque la mort : rarement on sortait des mains des bourreaux sansêtre défiguré ou estropié, et la plus douce de ces alternatives nelaissait pas que d’être fort cruelle pour un jeune homme devingt-cinq ans.
D’Argenson vit, comme à travers un cristal, ce qui se passaitdans le cœur de Gaston.
– Holà ! dit l’interrogateur.
Deux estafiers entrèrent.
– Voici monsieur, qui n’a pas de répugnance, à ce qu’ilparaît, pour la question ordinaire et extraordinaire, ditd’Argenson ; qu’on le conduise donc à la chambre.
– C’est l’heure sombre, murmura Gaston ; c’est l’heureque j’attendais et qui est venue. Ô mon Dieu ! donnez-moi ducourage !
Sans doute Dieu l’exauça ; car, après avoir fait de la têteun signe qui indiquait qu’il était prêt, il s’avança d’un pas fermevers la porte, et suivit les gardes qui marchaient devantlui ; derrière lui, venait d’Argenson.
Ils descendirent l’escalier de pierre, et passèrent devant lepremier cachot de la tour du Coin ; de là on fit traverserdeux cours à Gaston.
Au moment où il passait dans la seconde cour, quelquesprisonniers, voyant à travers leurs barreaux un gentilhomme beau,bien fait, et vêtu de façon élégante, lui crièrent :
– Holà ! monsieur on vous élargit donc,hein ?
Une voix de femme ajouta :
– Monsieur, si l’on vous interroge sur nous, une fois quevous allez être dehors, vous répondrez que nous n’avons riendit.
Une voix de jeune homme soupira :
– Vous êtes bien heureux, monsieur, vous allez revoir celleque vous aimez.
– Vous vous trompez, monsieur, répondit le chevalier, jevais subir la question.
Un silence terrible succéda à ces paroles ; puis le tristecortège continua son chemin, puis le pont-levis s’abaissa ; onle mit dans une chaise à porteurs grillée et fermée à clef, qui letransporta, sous bonne escorte, à l’Arsenal, séparé seulement de laBastille par un passage étroit.
D’Argenson avait pris les devants, et attendait déjà sonprisonnier dans la chambre des tortures.
Gaston vit une chambre basse, dont la pierre était découverte,et dont le carreau suintait l’humidité ; aux murs pendaientdes chaînes, des colliers, des cordages et d’autres instruments deformes bizarres ; des réchauds étaient dans le fond, des croixde Saint-André garnissaient les angles.
– Vous voyez ceci, dit d’Argenson en montrant au chevalierdeux anneaux scellés dans les dalles, à six pieds l’un de l’autre,et séparés par un banc de bois de trois pieds de haut ; cesanneaux sont ceux où l’on attache les pieds et la tête dupatient ; puis on lui passe ce tréteau sous les reins, demanière à ce que son ventre soit de deux pieds plus haut que labouche ; alors on lui entonne des pots d’eau qui contiennentdeux pintes chacun ; le nombre est fixé à huit pour laquestion ordinaire, et dix pour la question extraordinaire. Lorsquele patient refuse d’avaler, on lui serre le nez, de sorte qu’il nepeut plus respirer ; alors il ouvre la bouche et avale. Cettequestion, continua d’Argenson de l’air d’un beau parleur qui sedessine dans chaque détail de son récit, cette question est fortdésagréable, et cependant je ne voudrais pas dire que je luipréférasse celle des coins. On meurt de toutes deux, mais les coinsgâtent et déforment beaucoup le patient ; il est vrai quel’eau détruit la santé pour l’avenir lorsqu’on est absous ;mais c’est chose assez rare, vu qu’on parle toujours à la questionordinaire, si on est coupable, et presque toujours à la questionextraordinaire, même quand on ne l’est pas.
Gaston, pâle et immobile, regardait et écoutait.
– Préférez-vous les coins, chevalier ? dit d’Argenson.Holà ! les coins ! montrez les coins à monsieur.
Et un bourreau apporta cinq ou six coins encore tachés de sanget aplatis à leurs extrémités supérieures par les nombreux coups demaillet qu’ils avaient déjà subis.
– Voyez-vous, continua d’Argenson, voici la façon dontcette torture s’opère : on serre les genoux et les chevillesdu patient entre deux plaques de bois de chêne, et cela le plusfort que l’on peut ; puis un des hommes que vous voyez làplace un coin, – celui-ci, tenez, – entre les genoux, et le forced’entrer ; puis, après celui-là, un autre plus gros. Il y en ahuit pour la question ordinaire, et puis deux plus gros pour laquestion extraordinaire.
Et, en disant cela, il poussa du pied deux coins énormes.
– Ces coins-là, chevalier, je vous en préviens, brisent lesos comme du verre, et broient les chairs avec une douleurinsupportable.
– Assez ! monsieur, assez ! dit Gaston ; àmoins que vous n’ayez l’intention de doubler le supplice par ladescription du supplice lui-même. Mais si c’est seulement parobligeance et pour me guider dans mon choix que vous me donnezcette explication, comme vous devez mieux vous y connaître que moi,choisissez, je vous prie, celle des deux tortures qui doit me fairemourir le plus vite, et je vous serai fort reconnaissant.
D’Argenson jeta sur le chevalier un regard dans lequel il ne putcacher l’espèce d’admiration que lui causait la force de volonté dujeune homme.
– Voyons, lui dit-il ; parlez, que diable ! et onvous tiendra quitte de la question.
– Je ne dirai rien, monsieur, car je n’ai rien à dire.
– Ne faites pas le Spartiate, croyez-moi ; on criebeaucoup ; mais, entre les cris, on parle toujours un peu, àla torture.
– Essayez, dit Gaston.
L’air ferme et résolu du chevalier, malgré la lutte de lanature, lutte que l’on reconnaissait à sa pâleur et à un légertremblement nerveux qui l’agitait, donnait à d’Argenson la mesuredu courage de son prisonnier. Il avait l’habitude de ces sortes dechoses, son coup d’œil le trompait rarement : il vit qu’il netirerait rien de Gaston, et cependant il insista encore.
– Voyons, monsieur, lui dit-il, il en est temps encore, nenous forcez pas de rien entreprendre sur votre personne.
– Monsieur, dit Gaston, je vous jure, devant Dieu quim’entend, que, si vous me mettez à la question, au lieu de parlerje retiendrai mon haleine et m’étoufferai moi-même si la chose estpossible ; jugez donc si je céderai aux menaces, résolu que jesuis de ne pas céder à la douleur.
D’Argenson fit un signe aux tourmenteurs, qui s’approchèrent deGaston ; mais, au lieu de l’abattre, l’approche de ces hommessembla doubler sa force ; avec un sourire calme, il les aida àlui ôter son habit et dégrafa ses manchettes.
– Ce sera donc l’eau ? dit le bourreau.
– L’eau d’abord, répondit d’Argenson.
On passa les cordes dans les anneaux, on approcha les tréteaux,on remplit les vases : Gaston ne sourcilla point.
D’Argenson réfléchissait.
Après dix minutes de réflexion, qui durent paraître un siècle aujeune homme :
– Laissez aller monsieur, dit d’Argenson avec un grognementde dépit, et reconduisez-le à la Bastille.
Gaston était prêt à remercier le lieutenant de police, mais ilse retint. En le remerciant, il eût paru avoir peur. Il reprit doncson habit et son chapeau, rajusta ses manchettes, et rentra à laBastille par le même chemin.
– Ils n’ont pas voulu avoir de procès-verbal de tortureenvers un jeune gentilhomme, dit Gaston en lui-même, ils secontenteront de me juger et de me condamner à mort.
Mais, au moins, la menace de la question avait eu unavantage : l’idée de la mort paraissait maintenant simple etdouce au chevalier, débarrassée des supplices préliminaires dontM. le lieutenant de police avait pris la peine de lui faireune si exacte description.
Il y a plus : rentré dans sa chambre, il retrouva avecbonheur tout ce qui lui semblait horrible une heure auparavant. Lecachot était gai, la vue délicieuse ; les plus tristessentences écrites sur les murailles étaient des madrigaux,comparées aux menaces matérielles qu’offraient les parois de lachambre de la question, et il n’y eut pas jusqu’aux geôliers quiparurent à Gaston des gentilshommes de bonne mine en comparaisondes bourreaux.
Il y avait une heure à peine qu’il se reposait dans lacontemplation de ces objets, que la comparaison lui faisaitparaître joyeux, lorsque le major de la Bastille vint le chercher,suivi d’un porte-clefs.
– Je comprends, dit Gaston, l’invitation du gouverneur estsans doute un mot d’ordre que l’on donne, en pareil cas, pour ôterau prisonnier l’angoisse du supplice. Je vais traverser quelquechambre à oubliettes, y tomber et mourir. Que la volonté de Dieusoit faite !
Alors Gaston se leva d’un pas ferme, salua d’un sourire tristela chambre qu’il quittait, suivit le major, et, arrivé auxdernières grilles, s’étonna de n’être pas encore précipité. Plus dedix fois, il avait prononcé, pendant le trajet, le nom d’Hélène,pour mourir en le prononçant ; mais aucun accident n’avaitsuivi cette poétique et amoureuse invocation, et le prisonnier,après avoir tranquillement franchi le pont-levis, entra dans lacour du Gouvernement, puis dans le corps de logis même dugouverneur.
M. Delaunay vint au-devant de lui.
– Me donnez-vous votre parole d’honneur, chevalier, dit-ilà Gaston, de ne point penser à vous échapper d’ici tout le tempsque vous serez chez moi ?… Bien entendu, ajouta-t-il ensouriant, qu’une fois que vous serez reconduit à votre chambre,cette parole n’existe plus, et que c’est à moi alors à prendre mesprécautions pour m’assurer la continuation de votre compagnie.
– Je vous donne ma parole, monsieur, dit Gaston, mais dansla mesure que vous demandez.
– C’est bien ; entrez, monsieur, on vous attend.
Et le gouverneur conduisit Gaston dans un salon très-bienmeublé, quoiqu’à la mode de Louis XIV, qui commençait déjà àvieillir. Gaston fut tout ébloui de voir la société nombreuse etparfumée qui s’y trouvait.
– Monsieur le chevalier Gaston de Chanlay, que j’ail’honneur de vous présenter, messieurs, dit le gouverneur.
Puis, nommant, à son tour, chacune des personnes qui setrouvaient là :
– Monsieur le duc de Richelieu.
– Monsieur le comte de Laval.
– Monsieur le chevalier Dumesnil.
– Monsieur de Malezieux.
– Ah ! dit Gaston souriant et saluant, toute laconspiration de Cellamare.
– Moins M. et madame du Maine et le prince deCellamare, dit l’abbé Brigaud en saluant à son tour.
– Ah ! monsieur, dit Gaston d’un ton de reproche, vousoubliez le brave chevalier d’Harmental et la savante mademoisellede Launay.
– D’Harmental est retenu au lit par sa blessure, ditBrigaud.
– Quant à mademoiselle de Launay, dit le chevalier Dumesnilrougissant de plaisir en voyant entrer sa maîtresse, la voici,monsieur ; elle nous fait l’honneur de dîner avec nous.
– Veuillez me présenter, monsieur, dit Gaston ; entreprisonniers on ne fait pas grandes façons. Je compte donc sur votreobligeance.
Et le chevalier Dumesnil, prenant Gaston par la main, leprésenta à mademoiselle de Launay.
Cependant, quelque empire que Gaston eût sur lui-même, il nepouvait empêcher sa physionomie mobile d’exprimer un certainétonnement.
– Ah ! chevalier, dit le gouverneur, je vous yprends ; vous avez cru, comme les trois quarts des Parisiens,que je dévorais mes prisonniers, n’est-ce pas ?
– Non, monsieur, répondit Gaston en souriant ; maisj’ai cru, un instant, je l’avoue, que l’honneur que je vais avoirde dîner avec vous était remis à un autre jour.
– Comment cela ?
– Est-ce votre habitude, pour donner de l’appétit à vosprisonniers, monsieur, répliqua Gaston, de leur faire faire, avantle repas, la promenade que j’ai…
– Ah ! c’est juste, monsieur ! s’écriamademoiselle de Launay ; n’est-ce pas vous, tantôt, que l’onconduisait à la torture ?
– Moi-même, mademoiselle, répondit Gaston, et croyez qu’iln’aurait fallu rien moins qu’un empêchement aussi grand pour meretenir loin d’une si gracieuse compagnie.
– Ah ! chevalier, dit le gouverneur, de ces sortes dechoses il ne faut pas m’en vouloir : elles ne sont pas dans majuridiction. Dieu merci ! je suis un militaire et non un juge.Ne confondons pas les armes avec la toge, comme dit Cicéron. Monaffaire, à moi, est de vous garder, de vous empêcher de vousenfuir, et de vous rendre le séjour de la Bastille le plus agréablepossible, pour que vous vous y fassiez remettre et que vousreveniez de nouveau me désennuyer avec votre société. L’affaire demaître d’Argenson est de vous faire torturer, de vous fairedécapiter, de vous faire pendre, de vous faire rouer, de vous faireécarteler, s’il peut : restons chacun dans notre spécialité. –Mademoiselle de Launay, voilà qui nous annonce que nous sommesservis, dit le gouverneur, voyant qu’on ouvrait la porte à deuxbattants. Voulez-vous prendre mon bras ? – Pardon, chevalierDumesnil, vous me regardez comme un tyran, j’en suis sûr ;mais je suis le maître de la maison, et j’use de mes priviléges. –À table, messieurs ! à table !
– Oh ! l’horrible chose que la prison ! dit enrelevant délicatement ses manchettes le duc de Richelieu, placéentre mademoiselle de Launay et le comte de Laval : esclavage,fers, verrous, lourdes chaînes !
– Vous passerai-je de ce potage aux écrevisses ? ditle gouverneur.
– Oui, monsieur, volontiers, dit le duc ; votrecuisinier le fait à merveille, et je suis, en vérité, fâché que lemien n’ait pas conspiré avec moi : il aurait profité de sonséjour à la Bastille pour prendre des leçons du vôtre.
– Monsieur le comte de Laval, continua le gouverneur, vousavez du vin de Champagne près de vous : n’oubliez pas votrevoisine, je vous prie.
Laval se versa, d’un air sombre, un verre de vin de Champagne,et l’avala jusqu’à la dernière goutte.
– Je le tire directement d’Aï, dit le gouverneur.
– Vous me donnerez l’adresse de votre fournisseur, n’est-cepas, monsieur Delaunay ? dit Richelieu ; car si le régentne me fait pas couper mes quatre têtes, je ne veux plus boire quede celui là… Que voulez-vous ? je m’y suis acoquiné pendantles trois séjours que j’ai faits chez vous, et je suis un animald’habitude.
– En effet, dit le gouverneur, prenez exemple sur le duc deRichelieu, monsieur ; voilà un de mes fidèles ; aussi ila sa chambre ici, qu’on ne donne à personne en son absence, à moinsqu’il n’y ait tout à fait encombrement.
– Ce tyran de régent pourra bien nous forcer de garderchacun la nôtre, dit Brigaud.
– Monsieur l’abbé, découpez donc ces perdreaux, dit legouverneur ; j’ai toujours remarqué que les hommes d’Egliseexcellaient dans ce genre d’exercice.
– Vous me faites honneur, monsieur, dit Brigaud en plaçantdevant lui le plat d’argent où étaient les volatiles indiqués,qu’il se mit à désarticuler immédiatement avec une adresse quiprouvait que M. Delaunay était un bon observateur.
– Monsieur le gouverneur, dit le comte de Laval d’une voixfarouche à M. Delaunay, pourriez-vous me dire si c’est parvotre ordre qu’on est venu me réveiller à deux heures du matin, etm’expliquer ce que veut dire cette persécution !
– Ce n’est pas ma faute, monsieur le comte, mais celle deces messieurs et de ces dames, qui ne veulent pas absolumentdemeurer tranquilles, malgré les avis que je leur donne tous lesjours.
– Nous ! s’écrièrent tous les convives.
– Mais sans doute, vous ! reprit le gouverneur ;vous faites, dans vos chambres, mille infractions aux règlements.On me fait, à tout moment, des rapports de communications, decorrespondances, de billets.
Richelieu éclata de rire. Mademoiselle de Launay et le chevalierDumesnil rougirent jusqu’au blanc des yeux.
– Mais nous parlerons de tout cela au dessert, continua legouverneur. Monsieur le comte de Laval, je vous offre cette santé…Vous ne buvez pas, monsieur de Chanlay ?
– Non, monsieur, j’écoute.
– Dites que vous rêvez. On ne me trompe pas ainsi, moi.
– Et à quoi ? demanda Malezieux.
– À quoi voulez-vous que rêve un garçon de vingt-cinqans ? On voit bien que vous vous faites vieux, monsieur lepoëte. À sa maîtresse, pardieu !
– N’est-ce pas, monsieur de Chanlay, continua Richelieu,qu’il vaut mieux avoir la tête séparée du corps que le corps séparéde l’âme ?
– Ah ! bravo ! bravo ! s’écriaMalezieux ; joli, charmant, monsieur le duc ! j’en feraiun distique pour madame du Maine :
« Il vaut mieux séparer,n’est-il pas vrai, madame,
La tête de son corps que le corps deson âme ? »
– Que dites-vous de la pensée, depuis qu’elle est en vers,monsieur le duc ? dit Malezieux.
– Qu’elle vaut un peu moins que lorsqu’elle était en prose,monsieur le poëte, dit le duc.
– À propos, interrompit Laval, a-t-on des nouvelles de lacour, et sait-on comment va le roi ?
– Messieurs, messieurs, s’écria le gouverneur, pas depolitique, je vous en prie. Parlons beaux-arts, poésie,littérature, dessin, guerre, et même Bastille, si vousvoulez ; je préfère encore cela.
– Ah ! oui, parlons Bastille, dit Richelieu.Qu’avez-vous fait de Pompadour, monsieur le gouverneur ?
– Monsieur le duc, j’ai eu le grand regret qu’il m’aitforcé de le mettre au cachot.
– Au cachot ? demanda Gaston. Qu’avait donc fait lemarquis ?
– Il avait battu son guichetier.
– Depuis quand un gentilhomme ne peut-il donc plus battreses gens ? demanda Richelieu.
– Les guichetiers sont les gens du roi, monsieur le duc,répondit en souriant le gouverneur.
– Dites du régent, monsieur, répondit Richelieu.
– La distinction est subtile.
– Mais elle n’en est que plus juste.
– Vous passerai-je de ce chambertin, monsieur deLaval ? dit le gouverneur.
– Oui, monsieur, si vous voulez boire avec moi à la santédu roi.
– Je ne demande pas mieux, si vous voulez me faire raison,à votre tour, en buvant à la santé du régent.
– Monsieur le gouverneur, dit Laval, je n’ai plus soif.
– Je le crois bien, dit le gouverneur, vous venez de boireun plein verre de chambertin de la cave même de Son Altesse.
– Comment ! de Son Altesse ? Ce chambertin vientdu régent ?
– Il m’a fait l’honneur de me l’envoyer hier, sachant queparfois vous m’accordiez le plaisir de votre compagnie.
– En ce cas, s’écria Brigaud en jetant le contenu de sonverre sur le parquet, poison que ce chambertin !venenumfurens. Passez-moi de votre vin d’Aï, monsieurDelaunay.
– Portez cette bouteille à M. l’abbé, dit legouverneur.
– Oh ! oh ! dit Malezieux, l’abbé jette son vinsans vouloir le boire ! L’abbé, je ne vous croyais pas sifanatique de la bonne cause.
– Je vous approuve, l’abbé, dit Richelieu, si le vin estcontre vos principes ; seulement vous avez eu tort de lejeter : car, je le reconnais pour en avoir bu, il vienteffectivement des caves du régent, et vous n’en trouverez pas depareil ailleurs qu’au Palais-Royal. En avez-vous beaucoup, monsieurle gouverneur ?
– Six bouteilles seulement.
– Voyez, l’abbé, quel sacrilège vous avez commis. Quediable ! il fallait le passer à votre voisin, ou le remettredans la bouteille… c’était sa place, et non sur leparquet : vinum in amphoram, disait monpédagogue.
– Monsieur le duc, dit Brigaud, je me permettrai de vousdire une chose : c’est que vous ne savez pas si bien le latinque l’espagnol.
– Pas mal, l’abbé, dit Richelieu ; mais il y a encoreune langue que je sais moins bien que tout cela, et que je voudraisapprendre : c’est le français.
– Bah ! dit Malezieux, ce serait bien long et bienennuyeux, monsieur le duc ; et vous aurez plus court,croyez-moi, de vous faire recevoir de l’Académie.
– Et vous, monsieur le chevalier, dit Richelieu à Chanlay,parlez-vous aussi l’espagnol ?
– Le bruit court que je suis ici, monsieur le duc, réponditGaston, pour avoir fait abus de cette langue.
– Monsieur, dit le gouverneur, je vous en préviens, si nousretombons dans la politique, je serai forcé de quitter le dîner,quoique nous ne soyons qu’à l’entremets ; ce serait fâcheux,car vous seriez trop poli, je le crois, pour rester à table quandje n’y serai plus.
– Alors, dit Richelieu, dites à mademoiselle de Launay denous parler mathématiques : cela n’effarouchera personne.
Mademoiselle de Launay tressaillit comme quelqu’un que l’onréveille en sursaut : placée vis-à-vis du chevalier Dumesnil,elle s’était laissée aller avec lui à une simple conversation deregards, qui n’avait rien d’inquiétant pour le gouverneur, maisqui, en échange, rendait très-malheureux le lieutenant de laBastille, Maison-Rouge, lequel était fort amoureux de mademoisellede Launay et faisait tout ce qu’il pouvait pour plaire à saprisonnière, chose à laquelle malheureusement, comme on l’a vu, lechevalier Dumesnil était parvenu avant lui.
Grâce à l’allocution du gouverneur, le reste du repas fut fortdécent à l’endroit de Son Altesse Royale et de son ministre. Lesprisonniers, pour qui ces réunions tolérées, au reste, par lerégent, étaient une grande distraction, prirent sur eux de parlerd’autre chose, et Gaston put dire qu’un des dîners les pluscharmants et les plus spirituels qu’il eût jamais faits de sa vieétait ce dîner qu’il venait de faire à la Bastille.
D’ailleurs, sa curiosité était vivement excitée. Il était là enface de personnages dont les noms étaient doublement célèbres parleurs aïeux ou leurs talents ; célèbres par la récenteillustration que venait de leur donner la conspiration deCellamare. Au reste, chose rare, tous ces personnages, hommes à lamode, grands seigneurs, poëtes ou gens d’esprit, lui parurent à lahauteur de leur réputation.
Lorsque le dîner fut fini, le gouverneur fit reconduire un à unchaque prisonnier, qui le remercia de sa courtoisie, sanss’apercevoir que, malgré la parole donnée, les deux chambrescontiguës à la salle à manger étaient pleines de gardes, et que,pendant le repas, les convives étaient si étroitement gardés, qu’illeur eût été impossible de se faire passer le moindre billet.
Mais Gaston n’avait pas vu tout cela, et demeurait fortinterdit. Ce régime d’une prison dont on ne parlait qu’avec effroi,ce contraste de la scène qui s’était passée, deux heuresauparavant, dans la salle de la torture, où l’avait conduitd’Argenson, avec celle qui venait de se passer chez le gouverneur,bouleversait toutes ses idées. Lorsque son tour fut venu de seretirer, il salua M. Delaunay, et, reprenant la conversationoù il l’avait laissée le matin, lui demanda s’il ne serait paspossible d’avoir des rasoirs, ces instruments lui paraissant d’uneabsolue nécessité dans un lieu où l’on voyait si bonne et siélégante compagnie.
– Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, vous me voyezau désespoir de vous refuser une chose dont je comprends comme vousla nécessité ; mais il est contre tous les règlements de lamaison que les prisonniers se fassent la barbe, s’ils n’en ont lapermission de M. le lieutenant de police. Passez dans moncabinet, vous y trouverez du papier, des plumes et de l’encre. Vouslui écrirez, je lui ferai passer la lettre, et je ne doute pas quevous ne receviez bientôt la réponse que vous désirez.
– Mais, demanda le chevalier, ces messieurs avec lesquelsje viens de dîner, si bien vêtus et si bien rasés, sont doncprivilégiés ?
– Point du tout : il leur a fallu demander lapermission, comme vous allez le faire. M. de Richelieu,que vous avez vu si fraîchement coiffé et rasé, est resté un moisbarbu comme un patriarche.
– J’ai peine à concilier cette sévérité dans les petitsdétails avec la réunion pleine de liberté que je viens de voir.
– Monsieur, dit le gouverneur, moi aussi j’ai mespriviléges, mes priviléges qui ne vont pas jusqu’à vous donner desrasoirs, des plumes et des livres ; mais qui me laissent laliberté d’inviter à ma table ceux de mes prisonniers que je désirefavoriser ; en supposant toutefois, ajouta en souriantM. Delaunay, que cette invitation soit une faveur. Il est vraiqu’il m’est enjoint de rendre compte au lieutenant de police despropos qu’ils peuvent tenir contre le gouvernement ; mais, enne leur permettant pas de parler politique, je suis dispensé, commevous le voyez, de trahir l’hospitalité de ma table en rendantcompte de leur conversation.
– Et l’on ne craint pas, monsieur, demanda Gaston, quecette intimité entre vous et vos pensionnaires n’amène, de votrepart, des indulgences qui ne soient pas dans les intentions dugouvernement ?
– Je connais mes devoirs, monsieur, dit le gouverneur, etje me renferme dans leurs plus strictes limites. Tels que vous avezvu mes convives d’aujourd’hui, et sans qu’un seul songe à seplaindre de moi, ils ont déjà passé de leurs chambres au cachot, oùl’un d’eux est encore. Les ordres de la cour se suivent et ne seressemblent pas, monsieur. Je les reçois, je les accomplis, et meshôtes, qui savent que je n’y suis pour rien, et qu’au contraire jeles adoucis autant qu’il est en mon pouvoir, ne m’en tiennentaucunement rancune. J’espère que vous ferez ainsi, monsieur, si, ceque je n’ai aucune raison de prévoir d’ailleurs, quelque ordrem’arrivait qui ne fût pas selon vos désirs.
Gaston sourit avec mélancolie.
– La précaution n’est pas inutile, monsieur,reprit-il ; car je doute qu’on me laisse longtemps jouir duplaisir que j’ai eu aujourd’hui. En tout cas, je vous promets devous mettre en dehors de tous les tristes événements qui pourraientm’arriver.
– Vous avez sans doute quelque protecteur en cour ?demanda le gouverneur.
– Aucun, répondit Gaston.
– Quelque puissance bienfaisante qui veille survous ?
– Je n’en connais pas.
– Alors il faut compter sur le hasard, monsieur.
– Je ne l’ai jamais trouvé bon.
– Raison de plus pour qu’il se lasse de vous êtrecontraire.
– Et puis je suis Breton, ajouta le chevalier, et, enBretagne, nous ne croyons qu’en Dieu.
– Prenez que c’est cela que j’ai voulu dire, reprit legouverneur, lorsque je vous ai parlé du hasard.
Gaston fit sa demande, et se retira tout à fait charmé desfaçons et du caractère de M. Delaunay.
Déjà, la veille au soir, Gaston s’était informé si lesprisonniers pouvaient avoir de la lumière, et le guichetier, qu’ilavait fait venir à ce sujet, lui avait répondu négativement.Lorsque la nuit fut venue, et, à cette époque de l’année, ellevenait de bonne heure, il ne s’informa donc plus de rien, et secoucha tranquillement. Sa visite du matin à la chambre de latorture lui avait été une grande leçon de philosophie.
Aussi, soit insouciance juvénile, soit force de caractère, soit,plus que tout cela, besoin impérieux de la nature dans uneorganisation de vingt-cinq ans, s’endormit-il d’un profond sommeilquelque vingt minutes après s’être couché.
Il eût été difficile au chevalier de dire depuis combien detemps il dormait, lorsqu’il fut tout à coup réveillé en sursaut parle timbre d’une petite sonnette. Cette sonnette paraissait êtredans sa chambre ; mais, cependant, si grands qu’il ouvrit lesyeux, il ne voyait ni la sonnette ni celui qui l’agitait : ilest vrai qu’il faisait fort sombre, même le jour, dans la chambredu chevalier, et que la nuit, comme il est facile de le présumer,c’était bien autre chose encore.
Cependant la sonnette allait son train, sonnant doucement etavec précaution, comme une sonnette discrète et qui a peur d’êtreentendue. En s’orientant, Gaston crut remarquer que le bruit qu’ilentendait venait de sa cheminée.
Il se leva et s’approcha doucement de l’endroit où la sonnettefaisait entendre son petit tintement argentin. Il ne s’était pastrompé : le son venait de l’endroit en question.
Comme il était occupé à s’assurer de ce fait, il entenditfrapper au plancher sur lequel il marchait. On frappait avec uninstrument contondant et des coups suivis interrompus par desintervalles réguliers.
Il était évident que le bruit de la sonnette et les coups auplancher étaient des signaux, et que ces signaux lui venaient desprisonniers ses voisins.
Pour voir un peu plus clair à ce qu’il allait faire, Gaston allalever les rideaux de serge verte qui pendaient devant sa fenêtre,et qui lui interceptaient les rayons de la lune alors dans sonplein. Mais, en tirant les rideaux, il aperçut un objet pendu aubout d’une ficelle et qui s’agitait devant ses barreaux.
– Bon ! dit-il, il paraît que je vais avoir del’occupation ; mais chacun à son tour : il faut de larégularité, en prison surtout. Voyons ce que me veut la sonnette,d’abord ; c’est elle qui a la priorité.
Et Gaston revint à la cheminée, étendit la main, et sentitbientôt un cordon. Au bout de ce cordon était pendue la sonnette.Gaston tira de son côté ; mais la sonnette résista.
– Bon ! dit une voix qui arriva à lui, guidée par letuyau de la cheminée comme par un porte-voix ; – bon !vous y êtes ?
– Oui, répondit Gaston ; que me voulez-vous ?
– Parbleu ! ce que je veux ! je veux causer.
– Très-bien, dit le chevalier, causons.
– N’êtes-vous pas M. le chevalier Gaston de Chanlay,avec lequel j’ai eu l’honneur de dîner aujourd’hui chez legouverneur M. Delaunay ?
– Justement, monsieur.
– En ce cas, je suis votre serviteur.
– Et moi le vôtre.
– En ce cas, veuillez me dire, monsieur, où en sont lesaffaires de la Bretagne.
– Vous le voyez, monsieur, elles en sont à la Bastille.
– Bon ! fit la voix avec un accent dont elle nepouvait cacher le timbre joyeux.
– Pardon, dit Gaston, mais quel intérêt avez-vous,monsieur, à ce qui se passe en Bretagne ?
– C’est que, dit, la voix, quand les affaires de Bretagnevont mal, on nous traite bien, et que, lorsqu’elles prospèrent, onnous traite mal. Ainsi, l’autre jour, à propos de je ne sais quelleaffaire qui avait, prétendait-on, des ramifications avec la nôtre,nous avons tous été mis au cachot.
– Ah ! diable ! fit Gaston en lui-même, si vousne la savez pas, je la sais, moi.
Puis il ajouta :
– Eh bien, monsieur, rassurez-vous : elles vont mal,et voilà pourquoi nous avons eu l’honneur de dîner ensembleaujourd’hui.
– Eh ! monsieur, seriez-vous compromis ?
– J’en ai peur.
– Alors, recevez toutes mes excuses.
– C’est moi qui vous prie d’accepter les miennes. Mais j’aiun voisin au-dessous de moi qui s’impatiente et qui frappe à fendrele plancher, permettez-moi de lui répondre.
– Faites, monsieur, faites ; d’autant plus que, si mescalculs topographiques sont exacts, ce doit être le marquis dePompadour.
– Il ne me sera point facile de m’en assurer.
– Pas si difficile que vous le croyez.
– Et comment cela ?
– Ne frappe-t-il pas d’une façon singulière ?
– Oui. Cette façon de frapper cache-t-elle un sensquelconque ?
– Sans doute, c’est notre façon de nous entendre entrenous, quand nous n’avons pas le bonheur de communiquer directement,comme nous faisons ensemble à cette heure.
– Alors, monsieur, veuillez me donner la clef de lachose.
– Ce n’est pas difficile : chaque lettre a un rangdans l’alphabet, n’est-ce pas ?
– C’est incontestable.
– Il y a vingt-quatre lettres dans l’alphabet.
– Je ne les ai jamais comptées, mais je m’en rapporte àvous.
– Eh bien, un coup pour l’A, deux coups pour le B, troiscoups pour le C ; ainsi de suite.
– Je comprends ; mais, comme cette manière decorrespondre doit être un peu lente, et que je vois à ma fenêtreune ficelle qui a l’air de s’impatienter, je vais frapper un oudeux coups, pour faire comprendre à mon voisin de dessous que jel’ai entendu, et je vais aller à la ficelle.
– Allez, monsieur, allez, je vous en supplie ; car, sije ne me trompe, cette ficelle est fort importante pour moi. Maisauparavant frappez trois coups au plancher : en langage deBastille, cela veut dire patience ; le prisonnier attendraalors que vous lui donniez un nouveau signal.
Gaston frappa trois coups avec le pied de sa chaise, et, eneffet, il n’entendit plus de bruit au-dessous de lui.
Il profita de ce moment de répit pour aller à la fenêtre.
Ce n’était pas chose facile que d’atteindre à des barreauxscellés à l’intérieur d’un mur de cinq à six piedsd’épaisseur ; mais cependant, en approchant la table de lafenêtre, Gaston parvint à s’accrocher d’une main à la grille et àsaisir de l’autre la ficelle, ce dont elle se montra fortreconnaissante, en s’agitant doucement aussitôt qu’elle sentitqu’on s’occupait d’elle.
Gaston tira à lui le paquet, qui eut quelque peine à passer àtravers les barreaux.
Il contenait un pot de confitures et un livre.
Gaston vit qu’il y avait quelque chose d’écrit sur le papier dupot de confitures, mais il ne put lire à cause de l’obscurité.
La ficelle s’agitait toujours aussi gentiment, ce qui voulaitdire sans doute qu’elle attendait une réponse.
Gaston se souvint de la leçon de son voisin à la sonnette, pritun balai qu’il avait aperçu dans un coin et qui servait àépousseter les araignées, et frappa trois coups au plafond.
On se rappelle qu’en langue de Bastille trois coups voulaientdire patience.
Le prisonnier au paquet entendait probablement cette langue, àce qu’il paraît, car il retira à lui sa ficelle débarrassée de sonchargement.
Gaston revint à la cheminée.
– Eh ! monsieur ! dit-il.
– Me voilà. Eh bien ?
– Eh bien, je viens de recevoir par l’entremise de laficelle un livre et un pot de confitures.
– N’y a-t-il pas quelque chose d’écrit sur le pot deconfitures ou sur le livre ?
– Sur le livre, je n’en sais rien ; sur le pot deconfitures, j’en suis sûr. Malheureusement je ne puis lire à causede l’obscurité.
– Attendez, dit la voix, je vais vous envoyer de lalumière.
– Je croyais qu’il était défendu aux prisonniers d’enavoir ?
– Oui, mais je m’en suis procuré.
– Faites, monsieur, répondit Gaston, car je suis aussiimpatient que vous de voir ce que l’on m’écrit.
Et, comme il pensa que la nuit pourrait bien se passer enconversation entre lui et ses trois voisins, et qu’il ne faisaitpas chaud dans cette immense chambre, Gaston commença à serhabiller à tâtons.
Il venait d’achever, tant bien que mal, sa toilette lorsqu’ilvit sa cheminée s’éclairer peu à peu. La sonnette redescendait denouveau, soutenue par son cordon ; seulement elle s’étaittransformée en lanterne.
La transformation s’était faite de la manière la plussimple : la sonnette avait été retournée de manière à fairerécipient ; dans le récipient, on avait versé de l’huile, etdans l’huile brûlait une petite mèche.
Gaston, qui n’était pas encore habitué à la vie de prison et auximaginations qu’on y puise, trouva le moyen si ingénieux, qu’iloublia momentanément le livre et le pot de confitures.
– Monsieur, dit-il à son voisin, pourrais-je sansindiscrétion vous demander comment vous vous êtes procuré lesdifférents objets à l’aide desquels vous avez fabriqué cetteveilleuse ?
– Rien de plus simple, monsieur. J’ai demandé une sonnettepour appeler quand j’aurais besoin, et on me l’a accordée sansdifficulté. Puis j’ai économisé sur l’huile de mes déjeuners et demes dîners jusqu’à ce que j’en aie une bouteille pleine. J’ai faitdes mèches en effilant un de mes mouchoirs. J’ai ramassé un caillouen me promenant dans le préau. J’ai fait de l’amadou avec du lingebrûlé. J’ai volé un certain nombre d’allumettes en dînant chez legouverneur. Enfin j’ai battu le briquet avec un couteau que jepossède, et à l’aide duquel j’ai en outre pratiqué le trou parlequel nous correspondons.
– Recevez tous mes compliments, monsieur, dit Gaston ;vous êtes un homme plein d’invention.
– Je vous remercie du compliment, monsieur ; mais vousplairait-il maintenant de voir quel est le livre qu’on vous envoie,et ce qu’il y a d’écrit sur le papier du pot deconfitures ?
– Monsieur, le livre est un Virgile.
– C’est cela même, elle me l’avait promis ! s’écria lavoix avec un accent de bonheur qui étonna le chevalier, lequel necomprenait pas qu’un Virgile pût être attendu avec tantd’impatience.
– Maintenant, dit le prisonnier à la sonnette, passez, jevous prie, monsieur, au pot de confitures.
– Volontiers, dit Gaston.
Et il lut :
« Monsieur le chevalier,
« J’ai appris par M. le lieutenant du château que vousoccupiez la chambre du premier, qui a une fenêtre perpendiculaire àla mienne ; entre prisonniers, on se doit aide etsecours : mangez les confitures et faites passer par votrecheminée le Virgile ci-joint au chevalier Dumesnil, qui n’a, lui,de croisée que sur les cours. »
– C’est bien ce que j’attendais, dit le prisonnier à lasonnette ; et j’avais été prévenu au dîner que je devaisrecevoir ce message.
– Alors vous êtes le chevalier Dumesnil, monsieur ?demanda Gaston.
– Oui, monsieur, et bien votre serviteur, je vous prie dele croire.
– C’est moi qui suis le vôtre, répondit Gaston enriant : je vous ai l’obligation d’un pot de confitures, croyezque je ne l’oublierai pas.
– En ce cas, monsieur, veuillez détacher la sonnette etattacher le Virgile en son lieu et place.
– Mais, si vous n’avez pas la sonnette, dit Gaston, vous nepourrez pas lire.
– Oh ! ne vous inquiétez pas, monsieur, répondit leprisonnier, je vais fabriquer une autre lanterne.
Gaston, qui s’en rapportait à l’ingéniosité de son voisin,ingéniosité dont il lui avait donné la preuve, ne fit dès lorsaucune difficulté de se rendre à son désir ; il prit lasonnette, qu’il déposa sur le goulot d’une bouteille vide, etattacha au cordon le Virgile, dans lequel il avait eu soin dereplacer consciencieusement une lettre qui en était tombée.Aussitôt le cordon remonta joyeusement.
C’est incroyable comme en prison tous les objets paraissentdoués de vie et de sentiment.
– Merci, monsieur, dit le chevalier Dumesnil ; etmaintenant, si vous voulez répondre à votre voisin de dessous…
– Vous me rendez ma liberté, n’est-ce pas ? ditGaston.
– Oui, monsieur ; quoique tout à l’heure, je vous enpréviens, je ferai un nouvel appel à votre obligeance.
– Tout à vos ordres, monsieur. Vous dites donc, quant auxlettres de l’alphabet ?…
– Un coup pour A, vingt-quatre coups pour Z.
– Je vous remercie.
Le chevalier frappa avec le manche de son balai un coup sur leplancher, pour prévenir son voisin de dessous qu’il était prêt àentrer en conversation avec lui ; lequel voisin, qui sansdoute attendait le signal avec impatience, répondit aussitôt par unautre coup.
Au bout d’une demi-heure de coups échangés, les deux prisonniersétaient parvenus à se dire ceci :
– Bonsoir, monsieur ; comment vousnommez-vous ?
– Merci, monsieur ; je me nomme le chevalier Gaston deChanlay.
– Et moi, le marquis de Pompadour.
En ce moment, Gaston tourna, par hasard, les yeux vers lafenêtre, et vit la ficelle qui s’agitait d’une façonconvulsive.
Il frappa trois coups rapprochés ; en signe d’invitation àla patience, et se retourna vers son prisonnier de la cheminée.
– Monsieur, dit-il à Dumesnil, j’aurai l’honneur de vousfaire observer que la ficelle de la fenêtre paraît s’ennuyerprodigieusement.
– Priez-la de prendre patience, monsieur ; je suis àelle dans un instant.
Gaston renouvela, à l’endroit du plafond, le même manège qu’ilvenait d’accomplir à l’endroit du parquet.
Puis il revint à la cheminée.
Au bout d’un instant, le Virgile descendit.
– Monsieur, dit le chevalier Dumesnil, ayez la bontéd’attacher le Virgile à la ficelle : c’est lui qu’elleattend.
Gaston eut la curiosité de voir si le chevalier avait répondu àmademoiselle de Launay. Il ouvrit le Virgile : il n’y avaitpas de lettre dedans, mais quelques mots étaient soulignés aucrayon, et Gaston put lire : meosmores et carceris oblivia longa. Ilcomprit cette manière de correspondre, qui consistait à prendredans un livre un chapitre, et à souligner des mots qui, placés à lasuite les uns des autres, présentaient un sens. Le chevalierDumesnil et mademoiselle de Launay avaient choisi, comme tout àfait analogue à la circonstance et comme celui qui pouvait leurfournir le plus de mots en harmonie avec la situation de leur cœur,le quatrième livre de l’Énéide, qui traite,comme chacun sait, des amours de Didon et d’Enée.
– Bon ! dit Gaston en ouvrant sa fenêtre et enattachant le Virgile à la ficelle, il paraît que je suis devenu laboîte aux lettres.
Puis il poussa un profond soupir en songeant que lui n’avaitaucun moyen de correspondre avec Hélène, et que la pauvre enfantignorait complètement ce qu’il était devenu. Cela lui donna unepitié encore plus profonde pour les amours de mademoiselle deLaunay et du chevalier Dumesnil.
Aussi revint-il à la cheminée.
– Monsieur, dit-il, vous pouvez être tranquille :votre réponse est arrivée à bon port.
– Ah ! mille fois merci, chevalier, ditDumesnil ; maintenant, encore un mot, et je vous laisse dormirtranquillement.
– Oh ! ne vous gênez pas, monsieur ; j’ai pris unà-compte : dites donc ce que vous vouliez dire.
– Avez-vous causé avec le prisonnier qui est au-dessous devous ?
– Oui.
– Qui est-il ?
– C’est le marquis de Pompadour.
– Je m’en doutais. Que vous a-t-il dit encore ?
– Il m’a dit bonsoir, et m’a demandé comment jem’appelais ; mais il n’a pas eu le temps de me demander autrechose. Cette façon de correspondre est ingénieuse, mais elle n’estpas prompte.
– Il faut percer un trou, et alors vous communiquerezdirectement comme nous faisons.
– Percer un trou, et avec quoi ?
– Je vais vous prêter mon couteau.
– Merci.
– Quand cela ne servirait qu’à vous distraire, ce seraitdéjà quelque chose.
– Donnez.
– Le voilà.
Et le couteau, envoyé par la cheminée, tomba aux pieds deGaston.
– Maintenant, voulez-vous que je vous retourne votresonnette ? demanda le chevalier.
– Oui, car demain matin mes gardiens, en faisant leurvisite, s’apercevraient qu’elle me manque, et vous n’avez pasbesoin d’y voir clair, je présume, pour reprendre votreconversation avec Pompadour.
– Non, certes.
Et la sonnette, toujours transformée en lanterne, remonta par lacheminée.
– Maintenant, dit le chevalier, il vous faut quelque chosepour boire avec vos confitures, et je vais vous envoyer unebouteille de vin de Champagne.
– Merci, dit Gaston. Ne vous en privez pas pour moi ;je n’en fais pas un cas extrême.
– Alors vous la passerez, quand le trou sera fait, àPompadour, qui, sur ce chapitre-là, est tout le contraire de vous.Tenez, la voilà.
– Merci, chevalier.
– Bonne nuit.
– Bonne nuit.
Et le cordon remonta.
Gaston jeta encore un regard vers la fenêtre : la ficelleétait couchée, ou, sinon couchée, du moins rentrée chez elle.
– Ah ! dit-il en soupirant, la Bastille serait unparadis pour moi, si j’étais à la place du chevalier Dumesnil etque ma pauvre Hélène fût à celle de mademoiselle de Launay.
Puis il reprit avec Pompadour une conversation qui dura jusqu’àtrois heures du matin, et dans laquelle il lui apprit qu’il allaitpercer un trou au plancher pour tâcher d’avoir avec lui unecommunication plus directe.
Ainsi occupé, le jour, de ses interrogatoires et, la nuit, de lacorrespondance de ses voisins, perçant, dans les intervalles, untrou pour communiquer avec Pompadour, Gaston était plus inquietqu’ennuyé. D’ailleurs il avait découvert une autre source dedistractions. Mademoiselle de Launay, qui obtenait tout ce qu’elledésirait du lieutenant Maison-Rouge, pourvu qu’elle demandât leschoses qu’elle désirait avec un doux sourire, en avait obtenu dupapier et des plumes ; elle en avait naturellement envoyé auchevalier Dumesnil, lequel avait partagé son trésor avec Gaston,avec lequel il communiquait toujours, et Richelieu avec lequel ilétait parvenu à communiquer. Or Gaston avait eu l’idée, – lesBretons sont tous plus ou moins poëtes, – de faire des vers àHélène. De son côté, le chevalier Dumesnil en faisait pourmademoiselle de Launay, laquelle en faisait pour lechevalier ; si bien que la Bastille était devenue un véritableParnasse. Il n’y avait que Richelieu qui déshonorait la société enfaisant de la prose, et qui, par tous les moyens possibles,écrivait à ses amis et à ses maîtresses.
Le temps passait donc ; et puis d’ailleurs le temps passetoujours, même à la Bastille.
On avait demandé à Gaston s’il serait aise d’assister à lamesse, et comme, outre la distraction que la messe devait procurerà Gaston, il était essentiellement et profondément religieux, ilavait accepté de grand cœur. Le lendemain du jour où cetteproposition lui avait été faite, on vint donc le chercher.
La messe, à la Bastille, se célébrait dans une petite égliseayant, au lieu de chapelles, des cabinets séparés, lesquelsdonnaient par un œil-de-bœuf sur le chœur, de sorte que leprisonnier ne pouvait voir l’officiant qu’au moment de l’élévationet seulement par derrière. Quant à l’officiant, il ne voyait jamaisles prisonniers. On avait imaginé cette façon d’assister au servicedivin sous le règne du grand roi, parce qu’un jour un des détenusavait interpellé le prêtre et lui avait fait des révélationspubliques.
Gaston vit à la messe M. le comte de Laval etM. de Richelieu, qui avaient demandé d’assister auservice divin, non point comme Gaston par un sentiment religieux,mais, à ce qu’il paraissait, pour causer ensemble, car Gastonremarqua qu’agenouillés l’un près de l’autre, ils ne cessaient dechuchoter. M. de Laval paraissait avoir des nouvellestrès-importantes à communiquer au duc, et de temps en temps le ducjetait les yeux sur Gaston, ce qui prouvait qu’il n’était pasétranger à ces nouvelles.
Cependant, comme l’un et l’autre ne lui adressèrent la paroleque pour lui faire les politesses d’usage, Gaston se tint sur laréserve et ne leur fit aucune question.
La messe finie, on reconduisit les prisonniers chez eux :en traversant un corridor noir, Gaston croisa un homme quiparaissait un employé de la maison ; cet homme chercha la mainde Gaston et y glissa un petit papier.
Gaston mit nonchalamment la main dans la poche de sa veste et ylaissa le billet.
Mais, arrivé chez lui, aussitôt qu’il eût vu la porte serefermer sur son conducteur, il tira avidement le billet de sapoche. Il était écrit sur du papier à sucre avec la pointe d’uncharbon affilé, et contenait cette seule ligne :
« Feignez d’être malade d’ennui. »
Il sembla d’abord à Gaston que l’écriture du billet qui luiavait été remis dans le corridor noir ne lui était pasinconnue ; mais elle était si grossièrement tracée, qu’il luiétait bien difficile que les traits qu’il avait sous les yeuxpussent servir de guide à son souvenir. Il perdit donc peu à peucette idée, et attendit le soir avec impatience pour consulter lechevalier Dumesnil sur ce qu’il devait faire.
La nuit venue, il fit le signal d’usage ; le chevalier semit à son poste, et Gaston raconta ce qui lui était arrivé, endemandant à Dumesnil, qui avait un usage assez prolongé de laBastille, ce qu’il pensait du conseil que lui avait donné soncorrespondant inconnu.
– Ma foi ! lui répondit le chevalier, quoique je nesache pas où le conseil peut vous mener, suivez-le toujours, car ilne saurait vous nuire ; on vous donnera moins à mangerpeut-être ; mais voilà ce qui peut vous arriver de pis.
– Mais, dit Gaston, si l’on s’aperçoit que ma maladie estfeinte ?…
– Oh ! quant à cela, répondit le chevalier Dumesnil,il n’y a point de danger : le chirurgien de la Bastille estparfaitement ignorant en médecine, et ne s’apercevra de votre malque pour faire ce que vous ordonnerez vous-même ; peut-êtrealors vous permettra-t-on la promenade au jardin ; alors vousserez bien heureux, car c’est une grande distraction.
Gaston ne voulut pas s’en tenir là et consulta mademoiselle deLaunay, laquelle, soit logique, soit sympathie, fut exactement dumême avis que le chevalier. Seulement elle ajouta :
– Si l’on vous met à la diète, dites-le-moi, et je vousferai passer des poulets, des confitures et du vin de Bordeaux.
Quant à Pompadour, il ne répondit rien ; le trou n’étaitpas encore percé.
Gaston fit donc le malade, ne mangeant rien de ce qu’on luiapportait, et vivant des libéralités de sa voisine, dont il avaitaccepté les offres.
Vers la fin du second jour, M. Delaunay monta lui-même. Onlui avait rapporté que depuis quarante heures Gaston n’avait rienmangé. Il trouva le prisonnier dans son lit.
– Monsieur, lui dit-il, j’apprends que vous êtes souffrant,et je viens m’informer moi-même de l’état de votre santé.
– Vous êtes trop bon, monsieur, répondit Gaston ; ilest vrai que je suis souffrant.
– Qu’avez-vous ? demanda le gouverneur.
– Ma foi, monsieur, dit Gaston, je crois que vous ne mettezpas d’amour-propre à votre château : je m’ennuie à laBastille.
– Quoi ! depuis quatre ou cinq jours que vous yêtes ?
– Je me suis ennuyé dès la première heure.
– Et quel genre d’ennui éprouvez-vous ?
– Y en a-t-il plusieurs ?
– Sans doute ; on s’ennuie de sa famille.
– Je n’en ai pas.
– On s’ennuie de sa maîtresse.
Gaston poussa un soupir.
– On s’ennuie de son pays.
– Oui, c’est cela, dit Gaston, sentant bien qu’il fallaitqu’il s’ennuyât de quelque chose.
Le gouverneur parut réfléchir un moment.
– Monsieur, lui dit-il, depuis que je suis gouverneur de laBastille, je déclare que les seuls moments agréables que j’y aipassés sont ceux où j’ai été à même de rendre quelque service auxgentilshommes que le roi confie à mes soins. Je suis donc prêt àfaire quelque chose pour vous, si vous me promettez d’êtreraisonnable.
– Je vous le promets, monsieur.
– Je puis vous mettre en relations avec un de voscompatriotes, ou du moins avec un homme qui m’a paru parfaitementconnaître la Bretagne.
– Et cet homme est prisonnier comme moi ?
– Comme vous.
Un vague sentiment vint à l’esprit de Gaston que c’était cecompatriote dont parlait M. Delaunay qui lui avait faitremettre le billet dans lequel on l’invitait à faire le malade.
– Si vous voulez bien faire cela pour moi, dit Gaston, jevous en serai bien reconnaissant.
– Eh bien, demain je vous le ferai voir ; seulement,comme il m’est recommandé de le tenir fort sévèrement lui-même,vous ne pourrez passer qu’une heure avec lui ; et, comme il ya défense absolue pour lui de quitter sa chambre, c’est vous quil’irez trouver.
– Je ferai tout ce que vous désirerez, monsieur, réponditGaston.
– Alors, c’est décidé ; demain, à cinq heures,attendez-moi, moi ou le major de la place. Mais c’est à unecondition.
– Laquelle ?
– C’est que, dans l’attente de cette distraction, vousmangerez un peu aujourd’hui.
– Je ferai ce que je pourrai.
Gaston mangea un blanc de volaille et but deux doigts de vinpour tenir parole à M. Delaunay.
Le soir, il fit part au chevalier Dumesnil de ce qui s’étaitpassé entre lui et M. Delaunay.
– Ma foi ! lui dit celui-ci, vous êtes bienheureux : le comte de Laval a eu la même idée que vous, et laseule chose qu’il ait obtenue c’est d’être transporté dans unechambre de la tour du Trésor, où il me disait qu’il s’ennuyait àmourir, n’ayant d’autre distraction que de causer avecl’apothicaire de la Bastille.
– Diable ! dit Gaston, comment ne m’avez-vous pas ditcela plus tôt ?
– Je l’avais oublié.
Ce ressouvenir tardif du chevalier avait un peu troublé Gaston.Placé comme il l’était entre mademoiselle de Launay, le chevalierDumesnil et le marquis de Pompadour, avec lequel il allaitincessamment entrer en relation, sa position, moins l’inquiétudeque lui inspirait son sort et surtout celui d’Hélène, étaittolérable. Si on le transportait ailleurs, il ne pouvait manquerd’être attaqué par la maladie qu’il avait feint d’éprouver.
À l’heure convenue, le major de la Bastille, suivi d’unguichetier, vint chercher Gaston, auquel on fit traverser plusieurscours, et qui s’arrêta enfin avec ses conducteurs devant la tour duTrésor. Chaque tour, on le sait, avait son nom particulier.
Dans la chambre numéro 1 était un prisonnier près duquel onintroduisit Gaston. Cet homme, le dos tourné à la lumière, dormaittout habillé sur son lit de sangle. Les restes de son dîner étaientencore près de lui sur une table de bois vermoulu, et son costume,déchiré en plusieurs endroits, indiquait un homme du commun.
– Ouais ! dit Gaston, ont-ils donc pensé que j’aimaisà ce point la Bretagne, que le premier croquant venu, parce qu’ilétait de Rennes ou de Penmark, pût être élevé au rang de monPylade ? Oh ! non pas ; celui-ci est un peu tropdéguenillé et me paraît manger trop ; mais, comme au bout ducompte il ne faut pas être capricieux en prison, essayons toujoursde cette heure. Je raconterai l’aventure à mademoiselle de Launay,et elle la rimera pour le chevalier Dumesnil.
Le major et les guichetiers partis, Gaston resta seul avec leprisonnier, qui commença par se détirer longuement, puis bâillatrois ou quatre fois, se retourna, regarda sans rien voir dans lachambre, et fit craquer son lit en se secouant.
– Bon ! qu’il fait froid à cette mauditeBastille ! murmura-t-il en se grattant le nez avec fureur.
– Cette voix, ce geste ! pensa Gaston ; mais non,c’est lui-même, et je ne me trompe pas.
Et il s’approcha du lit.
– Tiens, tiens, tiens ! dit le prisonnier en laissantglisser ses jambes en bas de son lit, sur lequel il demeura assis,regardant Gaston d’un air étonné ; vous ici, monsieur deChanlay ?
– Le capitaine la Jonquière ! s’écria Gaston.
– Moi-même, c’est-à-dire non pas, je ne suis plus ce quevous dites. J’ai changé de nom depuis que nous ne nous sommesvus.
– Vous ?
– Oui, moi.
– Et vous vous appelez ?
– Première Trésor.
– Vous dites ?
– Première Trésor, pour vous servir,chevalier. C’est une habitude à la Bastille, le prisonnier prend lenom de sa chambre ; cela épargne aux guichetiers ledésagrément de retenir des noms qu’ils n’ont pas besoin de savoir,et qu’il serait dangereux pour eux de ne pas oublier. Cependant ily a des cas où cela varie : lorsque la Bastille est troppleine et qu’on met deux ou trois prisonniers ensemble, ilsprennent des numéros en double emploi, exemple : on m’a misici, je suis Première Trésor ; on vous ymettrait avec moi, vous seriez Première Trésorbis ; on y mettrait Son Excellence avec nous, ilserait Première Trésor ter, etc. Les guichetiersont une espèce de petite littérature latine à cet usage.
– Oui, je comprends, répondit Gaston qui avait regardéfixement la Jonquière pendant toute cette explication ; ainsivous voilà prisonnier.
– Parbleu ! vous le voyez bien. Je présume que ni vousni moi ne sommes ici pour notre plaisir.
– Alors nous sommes découverts.
– J’en ai peur.
– Grâce à vous !
– Comment ! grâce à moi ! s’écria la Jonquière enjouant le plus profond étonnement. Ne plaisantons pas, je vousprie.
– Vous avez fait des révélations, traître !
– Moi ? allons donc, jeune homme, vous êtes fou, et cen’est pas à la Bastille qu’il fallait vous mettre, c’est auxPetites-Maisons.
– Ne niez pas, M. d’Argenson me l’a dit.
– M. d’Argenson ! Ah ! pardieu !l’autorité est bonne. Et savez-vous ce qu’il m’a dit, àmoi ?
– Non.
– Il m’a dit que vous m’aviez dénoncé.
– Monsieur !
– Eh bien, après, monsieur !… N’allons-nous pas nouscouper la gorge parce que la police a fait son métier en mentantcomme un affreux arracheur de dents ?
– Mais enfin sur quoi a-t-il pu découvrir…
– Je vous le demande. Mais il y a un fait, c’est que sij’avais dit quelque chose je ne serais pas ici. Vous m’avez peuvu ; mais cependant vous avez dû deviner que je ne suis pasassez bête pour faire des aveux gratis. Les révélations se vendent,monsieur, et même se vendent bien par le temps qui court, et j’ensais que Dubois a achetées ou aurait achetées fort cher.
– Peut-être avez-vous raison, dit Gaston après avoirréfléchi. En tous cas, bénissons le hasard qui nous rassemble.
– Je le veux bien.
– Vous n’avez pas l’air enchanté, cependant.
– C’est que je ne le suis que modérément, je l’avoue.
– Capitaine !
– Ah ! mon Dieu ! quel mauvais caractère vousfaites.
– Moi ?
– Oui. Vous vous emportez toujours. Je tiens à ma solitude,moi ; il n’y a que la solitude qui ne parle pas.
– Monsieur !
– Encore ! Voyons, écoutez-moi. Croyez-vous, commevous le dites, que ce soit le hasard qui nous rassemble ?
– Et que voulez-vous que ce soit ?
– Parbleu ! quelque combinaison inconnue de nosgeôliers, de d’Argenson, de Dubois peut-être.
– N’est-ce donc pas vous qui m’avez écrit unbillet ?
– Un billet ! moi !…
– Dans lequel vous me disiez de feindre une maladied’ennui.
– Et sur quoi vous aurais-je écrit cela ? avecquoi ? par qui ?
Gaston parut réfléchir, et ce fut pendant ce temps que laJonquière le regarda de son petit œil vif et perçant.
– Tenez, dit le capitaine au bout d’un instant, je crois,moi, tout au contraire, que c’est à vous que nous devons le plaisirde nous trouver réunis à la Bastille.
– À moi, monsieur ?
– Oui, chevalier, vous êtes trop confiant. Je vous donnecet avis dans le cas où vous sortiriez d’ici, et surtout dans lecas où vous y resteriez.
– Merci.
– Avez-vous remarqué si vous étiez suivi ?
– Non.
– Quand on conspire, mon cher, il ne faut jamais regarderdevant soi, mais derrière soi.
Gaston avoua qu’il n’avait pas pris cette précaution.
– Et le duc, demanda la Jonquière, est-il arrêté ?
– Je n’en sais rien. J’allais vous le demander.
– Peste ! cela deviendrait inquiétant. Vous avezconduit une jeune femme chez lui ?
– Vous savez cela ?
– Eh ! mon cher, tout se sait. Ne serait-ce point ellequi aurait parlé ? Ah ! mon cher chevalier, lesfemmes ! les femmes !
– Celle-là est une vaillante, monsieur ; et, pour ladiscrétion, le courage et le dévouement, j’en réponds comme demoi-même.
– Oui, je comprends : nous l’aimons, donc elle est demiel et d’or. Diable de conspirateur que vous êtes, allez, de vousaviser de mener les femmes chez le chef du complot !
– Mais je vous dis d’abord que je ne lui ai rien confié, etqu’elle ne peut savoir, de mes secrets, que ce qu’elle en asurpris.
– La femme a l’œil vif et le nez fin.
– Et, sût-elle, au reste, mes projets comme moi-même, jesuis convaincu qu’elle n’en eût pas ouvert la bouche.
– Eh ! monsieur, sans compter la disposition qu’elle anaturellement à cet exercice, est-ce qu’on ne fait pas toujoursparler une femme ? On lui aura dit sans préparationaucune : « Votre amant, M. de Chanlay, va avoirle cou coupé, » – ce qui, du reste, est fort possible, soitdit entre parenthèses, chevalier, – si vous ne donnez quelquesexplications, – et je parie qu’elle parle encore.
– Il n’y a pas de danger, monsieur, elle m’aime trop.
– C’est pour cela, pardieu ! qu’elle aura jasé commeune pie et que nous voici tous les deux en cage. Enfin, ne parlonsplus de cela. Que faites-vous ici ?
– Je m’amuse.
– Vous vous amusez ! Ah ! bon, voilà de lachance !… Vous vous amusez ! et à quoi ?
– À faire des vers, à manger des confitures et à percer leplancher.
– Vous faites des trous dans le plâtre du roi ? dit laJonquière en se grattant le nez. Oh ! oh ! cela est bon àsavoir. Et M. Delaunay ne gronde pas ?
– M. Delaunay n’en sait rien, répondit Gaston ;d’ailleurs je ne suis pas seul, tout le monde ici perce quelquechose, l’un son plancher, l’autre sa cheminée, l’autre son mur.Est-ce que vous ne percez rien, vous ?
La Jonquière regarda Gaston pour voir s’il ne se moquait pas delui.
– Je vous dirai cela plus tard.
– Mais, voyons, reprit la Jonquière, parlons sérieusement,monsieur Gaston, êtes-vous condamné à mort ?
– Moi !
– Oui, vous.
– Comme vous dites cela !
– Mais c’est une habitude à la Bastille ; il y a icivingt condamnés à mort qui ne s’en portent pas plus mal.
– J’ai été interrogé.
– Vous voyez bien.
– Mais je ne crois pas que je sois encore condamné.
– Cela viendra.
– Mon cher capitaine, sans que cela paraisse, dit Gaston,savez-vous que vous êtes d’une gaieté folle ?
– Vous trouvez ?
– Oui.
– Et cela vous étonne ?
– Je ne vous savais pas si intrépide.
– Alors vous regretteriez la vie, vous ?
– Je l’avoue, car il ne me faut qu’une chose pour êtreheureux, c’est de vivre.
– Et vous vous êtes fait conspirateur ayant la chanced’être heureux ? Je ne vous comprends plus. Je croyais qu’onne conspirait qu’en désespoir de cause, comme on se marie quand onn’a pas d’autre ressource.
– Quand je suis entré dans cette conspiration, je n’aimaispas encore.
– Et une fois entré ?
– Je n’ai plus voulu en sortir.
– Bravo ! voilà ce que j’appelle du caractère. Vousa-t-on donné la question ?
– Non ; mais je puis dire qu’il s’en est fallu depeu.
– Alors vous l’aurez.
– Pourquoi cela ?
– Parce que je l’ai eue, moi, et qu’il y aurait injustice àce qu’on nous traitât différemment. Voyez comme tous ces drôles-làm’ont arrangé mes habits.
– Laquelle vous a-t-on donnée ? demanda Gastonfrissonnant encore au seul souvenir de ce qui s’était passé entrelui et d’Argenson.
– Celle de l’eau. On m’a fait boire un baril et demi. Monestomac était comme une outre. Je n’aurais jamais cru que lapoitrine de l’homme pouvait tenir tant de liquide sans éclater.
– Et vous avez beaucoup souffert ? demanda Gaston avecun intérêt mêlé d’anxiété personnelle.
– Oui, mais mon tempérament est robuste : lelendemain ; je n’y pensais plus. Il est vrai que depuis j’aibu beaucoup de vin. Si l’on vous applique à la question et que vousayez le choix, choisissez l’eau, cela nettoie. Toutes les boissonsqu’on nous donne quand nous sommes malades ne sont qu’un moyen plusou moins honnête de nous faire avaler de l’eau. Fagon dit que leplus grand médecin dont il ait entendu parler était le docteurSangrado. Malheureusement il n’a jamais existé que dans la tête deLesage : sans cela, il eût fait des miracles.
– Vous connaissez Fagon ? demanda Gaston étonné.
– Pardieu ! de réputation. D’ailleurs j’ai lu sesouvrages… Et comptez-vous persister à ne rien dire ?
– Sans doute.
– Vous avez raison. Je vous dirais bien, si vous regretteztant la vie que vous le disiez tout à l’heure, de dire quelquesmots tout bas en particulier à d’Argenson. Mais c’est un bavard,qui irait révéler votre confession à tout le monde.
– Je me tairai, monsieur, soyez tranquille. Il y a despoints sur lesquels je n’ai pas besoin d’être affermi.
– Je le crois, pardieu, bien ! Il paraît que vousmenez une vie de Sardanapale dans votre tour. Moi, je n’ai dans lamienne que M. le comte de Laval, qui prend trois lavements parjour. C’est un divertissement qu’il a inventé. Eh ! monDieu ! Les goûts sont si bizarres en prison ! Et puis, ilveut peut-être s’habituer à la question de l’eau, le dignehomme !
– Mais, reprit Gaston, ne me disiez-vous pas tout à l’heureque je serais certainement condamné ?
– Voulez-vous savoir toute la vérité ?
– Oui.
– Eh bien, d’Argenson m’a dit que vous l’étiez.
Gaston pâlit ; si brave que l’on soit, une pareillenouvelle produit toujours quelque émotion. La Jonquière remarqua cemouvement de physionomie, si léger qu’il fût.
– Cependant, dit-il, je crois que vous auriez la vie sauveen faisant quelques révélations.
– Pourquoi voulez-vous que je fasse ce que vous n’avez pasfait, vous ?
– Les caractères sont différents, et les positions aussi.Je ne suis plus jeune, moi ; je ne suis plus amoureux,moi ; je ne laisse pas de maîtresse dans les larmes, moi.
Gaston soupira.
– Vous voyez bien, continua la Jonquière, qu’il y a en nousdeux hommes bien différents. Où m’avez-vous jamais entendu soupirercomme vous soupirez en ce moment ?
– Si je meurs, dit Gaston, Son Excellence aura soind’Hélène.
– Et s’il est arrêté lui-même ?
– Vous avez raison.
– Alors ?
– Alors, Dieu sera là.
La Jonquière se gratta le nez.
– Décidément, vous êtes bien jeune, dit-il.
– Expliquez-vous.
– Supposons que Son Excellence ne soit point arrêtée.
– Eh bien ?
– Quel âge a Son Excellence ?
– Quarante-cinq à quarante-six ans, je présume.
– Supposez que Son Excellence devienne amoureux d’Hélène. –N’est-ce pas ainsi que vous nommez votre vaillante ?
– Le duc amoureux d’Hélène ! lui à qui je l’aiconfiée ! mais ce serait une infamie !
– Le monde est plein d’infamie ; il ne marche qu’aveccela.
– Oh ! je ne veux pas même m’arrêter à cettepensée.
– Je ne vous dis point de vous y arrêter, dit la Jonquièreavec son sourire diabolique ; je vous la donne, voilàtout ; faites-en ce que vous voudrez.
– Chut ! dit Gaston, on vient.
– Avez-vous demandé quelque chose ?
– Moi ? pas du tout.
– Alors c’est que le temps qu’on nous avait accordé pourvotre visite est écoulé.
Et la Jonquière se rejeta sur son lit avec précipitation.
Les verrous crièrent ; une porte s’ouvrit, puis une autre,enfin le gouverneur parut.
– Eh bien ! monsieur, dit le gouverneur à Gaston,votre compagnon vous convient-il ?
– Oui, monsieur, répondit Gaston, d’autant mieux que jeconnaissais M. le capitaine la Jonquière.
– Vous me dites là, répondit M. Delaunay en souriant,une chose qui rend ma tâche plus délicate. Mais cependant, puisqueje vous ai fait une offre, je ne reviendrai point sur mes pas. Jepermettrai une visite par jour, à l’heure qu’il vous plaira. Fixezl’heure : est-ce le matin ? est-ce le soir ?
Gaston, ne sachant ce qu’il devait répondre, regarda laJonquière.
– Dites cinq heures du soir, dit rapidement et tout bas laJonquière à Gaston.
– Le soir, à cinq heures, monsieur, s’il vous plaît, ditGaston.
– Comme aujourd’hui, alors ?
– Comme aujourd’hui.
– C’est bien ; il sera fait comme vous le désirez,monsieur.
Gaston et la Jonquière échangèrent un regard significatif, et lechevalier fut reconduit dans sa chambre.
Il était six heures et demie, et, par conséquent, il faisaitnuit obscure. Le premier soin du chevalier, en rentrant chez lui,fut, dès que la porte de sa chambre fut refermée, de courir à lacheminée.
– Eh ! chevalier ! dit-il.
Dumesnil répondit.
– J’ai fait ma visite.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai trouvé sinon un ami, du moins uneconnaissance.
– Un nouveau prisonnier ?
– Qui doit dater de la même époque que moi.
– Comment le nommez-vous ?
– Le capitaine la Jonquière.
– Attendez donc !
– Le connaissez-vous ?
– Mais oui.
– Alors rendez-moi un grand service ;qu’est-il ?
– Oh mais, un ennemi acharné du régent.
– Vous êtes sûr ?
– Comment donc ! il était de notre conspiration, ets’en est retiré parce qu’il était question d’enlever et nond’assassiner.
– Alors il était ?…
– Pour l’assassinat.
– C’est bien cela, murmura Gaston. Donc, reprit-il touthaut, c’est un homme à qui l’on peut se fier ?
– Si c’est le même dont j’ai entendu parler, et quidemeurait rue des Bourdonnais, au Muids-d’Amour.
– Justement, c’est cela.
– Alors c’est un homme sûr.
– Tant mieux, dit Gaston ; car cet homme tient entreses mains la vie de quatre braves gentilshommes.
– Dont vous êtes un, n’est-ce pas ? dit Dumesnil.
– Vous vous trompez, reprit Gaston, et je me suis mis endehors, car il paraît que pour moi tout est fini.
– Comment ! tout est fini ?
– Oui, je suis condamné.
– À quoi ?
– À mort.
Il se fit un moment de silence entre les interlocuteurs.
– Impossible ! reprit le premier le chevalierDumesnil.
– Et pourquoi cela, impossible ?
– Parce que, si j’ai bien compris, votre affaire serattache à la nôtre, n’est-ce pas ?
– Elle en est la suite.
– Eh bien…
– Eh bien ?
– Notre affaire étant en bon chemin, la vôtre ne peut allermal.
– Et qui vous a dit que votre affaire était en bonchemin ?
– Écoutez : car pour vous, mon cher voisin, pour vous,qui avez bien voulu consentir à être notre intermédiaire, nousn’avons plus de secrets.
– J’écoute, dit Gaston.
– Voilà ce que mademoiselle de Launay m’écrivait hier. Ellese promenait avec Maison-Rouge, qui, comme vous le savez, estamoureux d’elle, et dont nous nous moquons fort tous deux, mais quenous ménageons pour la grande utilité dont il nous est ; etcomme, sous prétexte de maladie, elle avait demandé, ainsi quevous, un médecin, il la prévint que celui de la Bastille était àses ordres. Or il faut vous dire que nous avons connu, d’une façonassez intime même, ce médecin de la Bastille, qui se nomme Herment.Cependant elle n’espérait pas en tirer grand’chose, car c’est unhomme fort craintif de sa nature. Lorsqu’il entra dans le jardin oùelle se promenait, et en lui donnant une consultation en plein air,il lui dit : « Espérez ! » – Dans labouche d’un autre, ce mot n’était rien ; dans la bouched’Herment, c’est beaucoup. – Or, du moment où l’on nous ditd’espérer, vous n’avez rien à craindre, vous, puisque nos deuxaffaires se rattachent si intimement l’une à l’autre.
– Cependant, reprit Gaston, à qui le mot semblait bienvague, la Jonquière paraissait bien sûr de ce qu’il disait.
En ce moment, Pompadour frappa avec son manche à balai.
– Pardon, dit Gaston à Dumesnil, mais le marquism’appelle ; peut-être a-t-il quelque nouvelle àm’annoncer.
Et Gaston alla à son trou, qu’en quelques coups de couteau ilrendit praticable.
– Dites donc, chevalier, dit Pompadour, demandez donc àDumesnil s’il ne saurait pas quelque chose de nouveau parmademoiselle de Launay ?
– Sur qui ?
– Sur l’un de nous. J’ai surpris quelques mots, que lemajor et le gouverneur ont échangés à ma porte ; j’ai entenduceux-ci : « Condamné à mort ! »
Gaston frissonna.
– Rassurez-vous, marquis, dit-il, j’ai tout lieu de croireque c’est de moi qu’il était question.
– Diable ! mon cher chevalier, cela ne me rassureraitpas du tout. D’abord, parce que nous avons fait connaissance etqu’on devient vite amis en prison ; ce qui fait que je seraisdésespéré qu’il vous arrivât quelque chose. Ensuite, parce que cequi vous arriverait à vous pourrait bien nous arriver à nous aussi,vu la ressemblance de nos deux affaires.
– Et vous croyez que mademoiselle de Launay pourrait noustirer d’incertitude ? demanda Gaston.
– Sans doute ; ses fenêtres donnent sur l’Arsenal.
– Après ?
– Après ? Elle aura bien vu s’il s’y est passé quelquechose de nouveau aujourd’hui.
– Eh ! justement, reprit Gaston, voilà qu’ellefrappe.
En effet, mademoiselle de Launay frappait deux coups au plafond,ce qui voulait dire :
– Attention !
Gaston répondit à mademoiselle de Launay en frappant un coup, cequi voulait dire :
– J’écoute !
Puis il alla ouvrir la fenêtre.
Un instant après, la ficelle descendit avec une lettre.
Gaston tira à lui la ficelle, prit la lettre, et alla au trou dePompadour.
– Eh bien ? dit le marquis.
– Une lettre, répondit Gaston.
– Que dit-elle ?
– Je n’en sais rien ; mais je vais la faire passer auchevalier Dumesnil, qui me le dira.
– Dépêchez-vous.
– Pardieu ! dit Gaston, croyez bien que je suis aussipressé que vous.
Et il courut à la cheminée.
– Le cordon ? cria-t-il.
– Vous avez une lettre ? dit Dumesnil.
– Oui. Avez-vous de la lumière ?
– Je viens d’en allumer.
– Descendez vite le cordon alors.
– Le voilà.
Gaston attacha la lettre qui remonta aussitôt.
– La lettre n’est pas pour moi, elle est pour vous, ditDumesnil.
– N’importe, lisez toujours. Vous me direz ce qu’il y adedans ; je n’ai pas de lumière, et vous perdriez beaucoup detemps à m’en descendre.
– Vous permettez ?
– Pardieu !
Il y eut un moment de silence.
– Eh bien ? dit Gaston.
– Diable ! fit Dumesnil.
– Mauvaises nouvelles, n’est-ce pas ?
– Dame ! jugez-en vous-même.
Et Dumesnil lut :
« Mon cher voisin,
« Il est arrivé, ce soir, des juges extraordinaires àl’Arsenal, et j’ai reconnu la livrée de d’Argenson. Nous en sauronsdavantage tout à l’heure, car je vais avoir la visite dumédecin.
« Envoyez de ma part mille choses à Dumesnil. »
– C’est bien cela que m’avait dit la Jonquière, repritGaston. Des juges extraordinaires ; c’est moi qu’ils ontjugé.
– Bah ! chevalier, dit Dumesnil d’une voix qu’ilessayait inutilement de faire rassurée, je crois que vous vousalarmez trop vite.
– Non pas, je sais à quoi m’en tenir ; et puis,tenez !
– Quoi ?
– On vient. Silence !
Et Gaston s’éloigna vivement de la cheminée.
La porte s’ouvrit : le major et le lieutenant, escortés dequatre soldats, venaient chercher Gaston.
Gaston profita de la lumière qu’ils apportaient pour mettre unpeu d’ordre dans sa toilette, puis il les suivit comme la premièrefois. On le fit entrer dans une chaise à porteurs bien close,précaution assez inutile, puisque, sur son passage, tous lessoldats ou gardiens se retournaient du côté de la muraille :c’était la consigne de la Bastille.
Le visage de d’Argenson était renfrogné comme de coutume. Sesaccesseurs n’avaient pas meilleur air que lui.
– Je suis perdu ! murmura Gaston. PauvreHélène !
Puis il releva la tête avec l’intrépidité d’un homme brave, qui,sachant que la mort va venir, lève la tête pour la voir arriver enface.
– Monsieur, dit d’Argenson, votre crime a été examiné parle tribunal dont je suis le président. On vous a permis, dans lesséances précédentes, de vous défendre. Si l’on n’a pas jugé àpropos de vous accorder un avocat, ce n’est point dans le but denuire à votre défense, mais, au contraire, parce qu’il est inutilede publier, vis-à-vis de vous, l’indulgence extrême d’un tribunalchargé d’être sévère.
– Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Gaston.
– Alors je serai plus clair, dit le lieutenant de police.Les débats eussent fait ressortir, même aux yeux de votredéfenseur, une chose incontestable, c’est que vous êtes unconspirateur et un assassin. Comment vouliez-vous que, ces deuxpoints établis, on usât d’indulgence avec vous ? Mais vousvoilà devant nous ; toutes facilités vous seront données pourvotre justification : si vous demandez un délai, vousl’aurez ; si vous désirez des recherches de pièces, ellesseront faites ; si vous parlez, enfin, vous avez la parole, eton ne vous la retirera point.
– Je comprends la bienveillance du tribunal, réponditGaston, et je l’en remercie. De plus, l’excuse qu’il me donne, pourl’absence d’un défenseur dont je n’ai pas besoin, me semblesuffisante. Je n’ai pas à me défendre.
– Vous ne voulez donc ni témoins, ni pièces, nidélais ?
– Je veux mon arrêt, voilà tout.
– Voyons, continua d’Argenson, pour vous-même, chevalier,ne vous entêtez pas ainsi, et faites quelques aveux.
– Je n’ai pas d’aveux à faire ; car, remarquez que,dans tous mes interrogatoires, vous n’avez pas même formulé uneaccusation précise.
– Et vous en voudriez une ?
– J’avoue que je ne serais pas fâché de savoir de quoi l’onm’accuse.
– Eh bien, je vais vous le dire : vous êtes venu àParis, délégué par la commission républicaine de Nantes ; vousêtes venu pour assassiner le régent. Vous étiez adressé à un nomméla Jonquière, votre complice, aujourd’hui condamné comme vous.
Gaston se sentait pâlir, car toutes ces accusations étaientvraies.
– Cela serait, monsieur, reprit-il, que vous ne pourriez lesavoir ; un homme qui veut commettre une telle action nel’avoue que lorsqu’elle est commise.
– Oui, mais ses complices l’avouent pour lui.
– C’est me dire que la Jonquière me dénonce ?
– La Jonquière ! il n’est pas question de laJonquière, mais des autres accusés.
– Des autres accusés ! s’écria Gaston ; y a-t-ildonc encore d’autres personnes arrêtées que moi et le capitaine laJonquière ?
– Mais oui : il y a MM. de Pontcalec, deTalhouët, de Mont-Louis et du Couëdic.
– Je ne vous comprends pas, dit Gaston avec un vague etprofond sentiment de terreur, non pour lui, mais pour ses amis.
– Comment ! vous ne comprenez pas queMM. de Pontcalec, de Talhouët, de Mont-Louis et duCouëdic ont été arrêtés, et qu’on leur fait leur procès en cemoment même à Nantes ?
– Arrêtés ! eux ! s’écria Gaston ;impossible !
– Ah ! oui, n’est-ce pas ? dit d’Argenson. Vouspensiez que la province se révolterait plutôt que de laisserarrêter ses défenseurs, comme vous dites, vous autres rebelles. Ehbien, la province n’a rien dit ; la province a continué derire, de chanter et de danser. Seulement, on s’informe déjà surquelle place de Nantes ils seront décapités, afin d’y louer desfenêtres.
– Je ne vous crois pas, monsieur, dit froidementGaston.
– Donnez-moi ce portefeuille dit d’Argenson à une espèce degreffier qui se tenait debout derrière lui.
– Tenez, monsieur, continua le lieutenant de police entirant successivement plusieurs papiers du portefeuille, voici lesactes d’arrestation, suivis des procès-verbaux. Doutez-vous despièces authentiques ?
– Tout cela ne dit point, monsieur, qu’ils m’aientaccusé.
– Ils ont dit tout ce que nous voulions savoir, et votreculpabilité résulte clairement de leurs interrogatoires.
– En ce cas, et s’ils ont dit tout ce que vous vouliezsavoir, vous n’avez plus besoin de mes aveux.
– Est-ce votre réponse définitive, monsieur ?
– Oui.
– Greffier, lisez le jugement.
Le greffier déroula un papier et lut, d’une voix nasillarde, dumême ton qu’il eût lu un simple exploit :
« Attendu qu’il résulte de l’instruction commencée le 19février, que messire Gaston-Éloy de Chanlay est venu de Nantes àParis dans l’intention de commettre, sur la personne de Son AltesseRoyale monseigneur le régent de France, un crime de meurtre, quidevait être suivi de révolte contre l’autorité du roi, lacommission extraordinaire, instituée pour connaître de ce crime, ajugé le chevalier de Chanlay digne du châtiment réservé auxcoupables de haute trahison et lèse-majesté, la personne deM. le régent étant inviolable comme personne royale.
« En conséquence :
« Ordonnons que M. le chevalier Gaston de Chanlay serapréalablement dégradé de ses titres et dignités ; déclaréignoble lui et sa postérité à perpétuité, ses biens confisqués, sesbois de haute futaie coupés à la hauteur de six pieds, et lui-mêmedécapité, à la requête des gens du roi, soit en place de Grève,soit en tout lieu qu’il plaira à M. le grand prévôtd’indiquer, sauf le pardon de Sa Majesté. »
Gaston écouta la lecture de sa condamnation avec la pâleur, maisaussi avec l’immobilité d’une statue de marbre.
– Et quand l’exécution aura-t-elle lieu ?demanda-t-il.
– Sitôt qu’il plaira à Sa Majesté, répondit le lieutenantde police.
Gaston sentit comme un grand serrement aux tempes, un nuagesanglant passa devant ses yeux. Il sentit que ses idées setroublaient, et demeura silencieux, pour ne pas dire quelque chosed’indigne de lui. Mais, si l’impression fut vive, elle futrapide : peu à peu la sérénité reparut sur son front, le sangremonta à ses joues, et une espèce de sourire dédaigneux retroussases lèvres.
– C’est bien, monsieur, dit-il ; à quelque moment quevienne l’ordre de Sa Majesté, il me trouvera prêt. Seulement, jevoudrais savoir si, avant de mourir, il me sera permis de voirquelques personnes qui me sont chères, et de demander une faveur auroi.
Les yeux de d’Argenson pétillèrent d’une joie maligne.
– Monsieur, dit-il, je vous avais prévenu qu’on voustraiterait avec indulgence ; vous pouviez donc me dire celaplus tôt, et la bonté de Sa Majesté ne se fût peut-être pas laissédevancer par une prière.
– Vous vous méprenez, monsieur, dit Gaston avec dignité. Jene demande à Sa Majesté qu’une faveur dont ma gloire et la siennene souffriront pas.
– Vous pourriez mettre celle du roi avant la vôtre,monsieur, dit un assesseur avec un ton qui sentait la chicane decour.
– Monsieur, répondit Gaston, je vais mourir, ma gloirecommencera plus tôt que celle de Sa Majesté.
– Que demandez-vous donc ? dit d’Argenson ;parlez, et je vous dirai tout de suite s’il y a chance qu’il soitfait droit à votre requête.
– Je demande d’abord que mes titres et dignités, quid’ailleurs sont peu de chose, ne soient pas éteints ni altérés, carje n’ai pas de postérité ; je meurs tout entier, et mon nomest la seule chose qui doive me survivre ; encore, comme iln’était que noble et non illustre, ne me survivra-t-il paslongtemps.
– Ceci est faveur toute royale, monsieur. Sa Majesté seulepeut répondre, et Sa Majesté répondra. Était-ce tout ce que vousdésiriez, monsieur ?
– Non, monsieur. Je désire encore une chose ; mais jene sais à qui en faire la demande ?
– À moi d’abord, monsieur ; puis, en ma qualité delieutenant de police, je verrai si je dois prendre sous maresponsabilité de vous accorder cette chose, ou s’il est nécessaireque j’en réfère à Sa Majesté.
– Eh bien, monsieur, dit Gaston, je désire qu’on m’accordela grâce de voir mademoiselle Hélène de Chaverny, pupille de SonExcellence M. le duc d’Olivarès, et M. le duclui-même.
D’Argenson, à cette demande, fit un geste singulier, que lechevalier interpréta comme une hésitation.
– Monsieur, se hâta d’ajouter Gaston, je les verrai où l’onvoudra, et aussi peu de temps que l’on voudra.
– C’est bien, monsieur, vous les verrez, ditd’Argenson.
– Ah ! monsieur ! s’écria Gaston en faisant unpas en avant comme pour lui prendre la main, vous me comblez dejoie.
– À une condition cependant, monsieur.
– Laquelle ? dites ; il n’est aucune conditioncompatible avec mon honneur que je n’accepte en échange d’une sigrande grâce.
– Vous ne parlerez à personne de votre condamnation ;et cela, sur votre parole de gentilhomme.
– Et je le ferai d’autant plus volontiers, monsieur,répondit Gaston, que l’une des deux personnes mourrait, à coup sûr,en l’apprenant.
– Alors voilà qui va bien. N’avez-vous plus rien àdire ?
– Non, monsieur ; sinon que je désire que vousattestiez que je n’ai rien dit.
– Vos dénégations sont inscrites aux procès-verbaux.Greffier, passez les pièces à monsieur, qu’il les lise et qu’il lessigne.
Gaston s’assit devant une table, et, tandis que d’Argenson etles juges, groupés autour de lui, causaient entre eux, il lut avecattention toutes les pièces du procès et repassa toutes lesréponses qu’il y avait faites depuis ses interrogatoires. Puis, lesayant trouvées conformes à ses souvenirs, il signa.
– Monsieur, dit Gaston, voici vos papiers en règle.Aurai-je l’honneur de vous revoir ?
– Je ne crois pas, répondit d’Argenson avec cette brutalitéqui en faisait l’épouvantail de tout prévenu et de toutcondamné.
– Alors, au revoir dans l’autre vie, monsieur.
D’Argenson s’inclina et fit le signe de la croix, selon l’usagedes juges qui prennent congé d’un homme qu’ils viennent decondamner à mort. Alors le major s’empara de Gaston et le ramenadans sa chambre.
Rentré dans sa chambre, Gaston fut obligé de répondre à Dumesnilet à Pompadour, qui avaient veillé, en attendant, pour avoir de sesnouvelles. Selon la promesse qu’il avait faite àM. d’Argenson, il ne dit pas un mot de l’arrêt qui lecondamnait à mort, et leur annonça simplement un interrogatoireplus grave que les autres. Seulement, comme il voulait, avant demourir, écrire quelques lettres, il demanda de la lumière auchevalier Dumesnil. Quant au papier et au crayon, on se rappellequ’il en avait obtenu du gouverneur pour dessiner.
Cette fois, Dumesnil lui descendit une bougie allumée ;chaque chose allait en progressant, comme on voit. Maison-Rouge nesavait rien refuser à mademoiselle de Launay, et mademoiselle deLaunay partageait tout avec son chevalier, qui, en bon camarade deprison, partageait ses richesses entre Gaston et Richelieu, sesvoisins.
Gaston, malgré la promesse que lui avait faite d’Argenson,doutait toujours qu’on lui permît de revoir Hélène ; mais ilsavait qu’on ne le laisserait pas mourir sans lui donner unconfesseur. Or il n’y avait aucun doute que ce confesseur neconsentît à exaucer le dernier vœu d’un mourant, en remettant deuxlettres à leur adresse.
Comme il allait se mettre à écrire, il entendit mademoiselle deLaunay donnant le signal qu’elle avait quelque chose à lui fairepasser.
C’était une lettre à son adresse. Cette fois, Gaston put lalire : il avait de la bougie.
La lettre était ainsi conçue :
« Notre ami, car vous êtes devenu notre ami, et il n’y aplus de secret pour vous, rendez compte à Dumesnil de ce fameuxespoir que j’avais conçu d’après le mot que m’avait ditHerment. »
Le cœur de Gaston palpita ; peut-être allait-il, lui aussi,trouver quelques motifs d’espoir dans cette lettre : ne luiavait-on pas dit que son sort ne pouvait être séparé de celui desconspirateurs de Cellamare ? Il est vrai que ceux qui luiavaient dit cela ne connaissaient pas sa conspiration à lui.
Il reprit donc :
« Il y a une demi-heure, le médecin est venu, accompagné deMaison-Rouge. Ce dernier me fit de si doux yeux, que j’en conçus leplus favorable augure. Cependant lorsque je lui demandai à parleren particulier ou au moins tout bas au médecin, il me fit degrandes difficultés, que je levai avec un sourire.
« – Au moins, dit-il, il est entendu que personne ne sauraque je me suis éloigné hors de la portée de la voix ; car,sans aucun doute, je perdrais ma place si quelqu’un était instruitde ma facilité.
« Ce ton d’amour et d’intérêt combinés ensemble me parut sigrotesque, que je lui promis en riant tout ce qu’il voulut. Vousvoyez comme je lui tiens parole.
« Il s’éloigna donc, et M. Herment s’approcha.
« Alors commença un dialogue où les gestes signifiaient unechose, tandis que la voix en disait une autre.
« – Vous avez de bons amis, dit Herment, des amis hautplacés et qui s’intéressent particulièrement à ce qui vousregarde.
« Je pensai naturellement à madame du Maine.
« – Ah ! monsieur, m’écriai-je, vous a-t-on chargé dequelque chose pour moi ?
« – Chut ! dit Herment, tirez-moi la langue.
« Vous jugez si le cœur me battait. »
Gaston mit la main sur son propre cœur, et s’aperçut qu’à luiaussi le cœur lui battait violemment.
« – Et qu’avez-vous à me remettre ?
« – Oh ! rien, moi-même ; mais on vous apporteral’objet convenu.
« – Mais quel est cet objet ? Dites, voyons !
« – On sait que les lits de la Bastille sont mauvais etsurtout mal couverts, et l’on m’a chargé de vous offrir…
« – Mais quoi, enfin ?
« – Un couvre-pieds.
« J’éclatai de rire ; le dévouement de mes amis sebornait à m’empêcher de m’enrhumer.
« – Mon cher monsieur Herment, lui dis-je, dans la positionoù je suis, il me semble que c’est plutôt de ma tête que de mespieds que mes amis devraient s’occuper.
« – C’est une amie.
« – Alors quelle est cette amie ?
« – Mademoiselle de Charolais, dit Herment en baissant lavoix de manière que j’entendisse à peine.
« Puis il se retira.
« Et moi, cher chevalier, je suis là, attendant lecouvre-pied de mademoiselle de Charolais.
« Racontez la chose à Dumesnil ; elle le ferarire. »
Gaston soupira tristement. La gaieté des gens qui l’entouraientpesait sur son cœur. Était-ce un nouveau supplice qu’on avaitinventé, que de lui défendre de confier son sort à qui que cefût ? il lui semblait qu’il eût trouvé une consolation dansles larmes que ses deux voisins eussent versées sur ses malheurs.Être plaint par deux cœurs qui s’aiment, quand on aime soi-même etqu’on va mourir, est un grand soulagement.
Aussi Gaston n’eut-il pas le courage de lire la lettre àDumesnil ; il la lui fit passer tout entière ; et uninstant après il entendit ses éclats de rire.
En ce moment même, il disait adieu à Hélène.
Après avoir passé une partie de la nuit à écrire, il s’endormit.À vingt-cinq ans, il faut toujours que l’on dorme, même quand on vas’endormir pour toujours.
Le matin, on apporta à Gaston son déjeuner à l’heure habituelle.Seulement Gaston remarqua qu’il était plus délicat que decoutume ; il sourit à cette attention suprême, et se rappelales soins qu’on avait, disait-on, pour les condamnés à mort.
Vers la fin du déjeuner le gouverneur entra.
Gaston, d’un coup d’œil rapide, interrogea son visage. C’étaitle même visage affable et plein de courtoisie. Lui aussiignorait-il donc la condamnation de la veille, ou était-ce unmasque qu’il portait ?
– Monsieur, dit le gouverneur, voulez-vous bien prendre lapeine de descendre dans la chambre du conseil ?
Gaston se leva. Il entendit comme un bourdonnement dans sesoreilles. Pour un condamné à mort, toute injonction qu’il necomprend pas lui paraît un acheminement vers le supplice.
– Puis-je savoir pourquoi l’on me fait descendre,monsieur ? demanda Gaston d’une voix d’ailleurs assez calmepour qu’il fût impossible d’y reconnaître son émotionintérieure.
– Mais pour y recevoir une visite, répondit le gouverneur.Hier, après l’interrogatoire, n’avez-vous pas demandé à M. lelieutenant de police la faveur de voir quelqu’un ?
Gaston tressaillit.
– Et c’est cette personne ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur.
Gaston ouvrait la bouche pour continuer l’interrogatoire, car ilvenait de se rappeler que ce n’était pas une, mais deux personnesqu’il attendait. Or on lui en annonçait une seule : laquelledes deux était venue ? Il n’eut point le courage de ledemander, et suivit silencieusement le gouverneur.
Le gouverneur conduisit Gaston dans la salle du conseil. En yentrant, Gaston jeta de tous côtés, un regard avide ; mais lasalle était entièrement déserte, et les officiers qui assistentd’ordinaire à ces sortes d’entrevues étaient eux-mêmes absents.
– Restez ici, monsieur, dit le gouverneur à Gaston ;la personne que vous attendez va venir.
M. Delaunay salua Gaston et sortit.
Gaston courut à la fenêtre, qui était grillée d’ailleurs commetoutes les fenêtres de la Bastille. Devant la fenêtre, il y avaitune sentinelle.
Comme il était penché pour regarder dans la cour, la portes’ouvrit. Au bruit qu’elle fit en s’ouvrant, Gaston se retourna etse trouva en face du duc d’Olivarès.
Ce n’était pas tout ce qu’il attendait, et cependant c’étaitdéjà beaucoup ; car, si on lui avait tenu parole pour le duc,il n’y avait aucun motif à ce qu’on lui manquât de parole pourHélène.
– Oh ! monseigneur, s’écria Gaston, que vous êtes bonde vous rendre à la prière d’un pauvre prisonnier !
– C’était un devoir pour moi, monsieur, répondit le duc.Puis, d’ailleurs, j’avais à vous remercier.
– Moi ! dit Gaston étonné ; et qu’ai-je donc faitqui mérite les remercîments de Votre Excellence ?
– Vous avez été interrogé, vous avez été conduit à la sallede la torture, on vous a fait comprendre qu’on vous ferait grâce sivous nommiez vos complices, et cependant vous avez gardé lesilence.
– C’était un engagement pris, et je l’ai tenu, voilàtout : cela ne vaut pas un remercîment, monseigneur.
– Et maintenant, monsieur, dites-moi, reprit le duc, si jepuis vous être bon à quelque chose.
– Avant tout, rassurez-moi sur vous-même, monseigneur.N’avez-vous point été inquiété ?
– Aucunement.
– Tant mieux.
– Et, si les conjurés de Bretagne sont aussi discrets quevous, je ne doute pas que mon nom ne soit pas même prononcé dansces malheureux débats.
– Oh ! je réponds d’eux, monseigneur, comme demoi-même. Mais vous, répondez-vous de la Jonquière ?
– De la Jonquière ? dit le duc embarrassé.
– Oui ; ne savez-vous pas que lui aussi estarrêté.
– Si fait, j’ai entendu dire quelque chose comme cela.
– Eh bien, monseigneur, je vous demande ce que vous enpensez ?
– Je ne puis rien vous dire là-dessus, monsieur, sinonqu’il a toute ma confiance.
– S’il a votre confiance, c’est qu’il en est digne ;voilà tout ce que je voulais savoir, monseigneur.
– Alors, monsieur, revenez à cette demande que vous alliezme faire.
– Votre Excellence a vu cette jeune fille que j’ai conduitechez elle ?
– Mademoiselle Hélène de Chaverny ; oui, monsieur, jel’ai vue.
– Eh bien, monseigneur, ce que je n’ai pas eu le temps devous dire alors, je vais vous le dire à cette heure : cettejeune fille, je l’aime depuis un an ! Le rêve de cette annéeavait été de consacrer ma vie à son bonheur… Je dis le rêve,monseigneur, car, lorsque j’étais éveillé, je savais bien que toutespoir de bonheur m’était défendu ; et cependant, pour donnerun nom, une position, une fortune à cette jeune fille, au moment oùj’ai été arrêté, elle allait devenir ma femme.
– Sans l’aveu de ses parents, sans le consentement de safamille ? dit le duc.
– Elle n’avait ni famille ni parents, monseigneur ;et, selon toute probabilité, elle allait être vendue à quelquegrand seigneur, lorsqu’elle a cru devoir quitter la personne qu’onavait placée près d’elle.
– Mais qui a pu vous faire croire que mademoiselle Hélènede Chaverny allait être victime d’un honteux marché ?
– Ce qu’elle m’a raconté elle-même d’un prétendu père quise cachait, de diamants qu’on lui avait offerts. Puis, savez-vousoù je l’ai retrouvée, monseigneur ? dans une de ces maisonsinfâmes destinées aux plaisirs de nos roués… elle, un ange decandeur et de pureté ! Bref, monseigneur, cette jeune filles’est enfuie avec moi, malgré les cris de sa gouvernante, en pleinjour, à la face des laquais qu’on avait placés autour d’elle ;elle est restée deux heures seule avec moi, et, quoiqu’elle soitpure encore comme au jour où elle reçut le premier baiser de samère, elle n’en est pas moins compromise à cette heure. – Eh bien,monseigneur, je voudrais que le mariage projeté s’accomplît.
– Dans la situation où vous êtes, monsieur ? demandale duc.
– Raison de plus, monseigneur.
– Mais peut-être vous faites-vous illusion sur la peine quivous est réservée.
– C’est probablement la même qui, en circonstance pareille,a frappé le comte de Chalais, le marquis de Cinq-Mars et lechevalier Louis de Rohan.
– Ainsi vous êtes préparé à tout, monsieur, même à lamort ?
– Je m’y étais préparé, monseigneur, du jour où je suisentré dans le complot : la seule excuse du conspirateur, c’estqu’en enlevant la vie aux autres il met la sienne au jeu.
– Et cette jeune fille, que gagnera-t-elle à cemariage ?
– Monseigneur, sans être riche, j’ai quelque fortune, elleest pauvre ; j’ai un nom, et elle n’en a pas. Je voudrais luilaisser mon nom et ma fortune, et, à cet effet, j’ai déjà faitdemander au roi que mes biens ne fussent pas confisqués, que monnom ne fût pas déclaré infâme ; quand on saura pour quellecause je fais ces deux demandes, sans doute on me les accordera. Sije meurs sans qu’elle soit ma femme, on la croira ma maîtresse, etelle est déshonorée, perdue ! et il n’y a plus d’avenir pourelle ; si, au contraire, par votre protection ou par celle devos amis, et cette protection je l’implore à mains jointes, noussommes unis, nul n’a rien à lui reprocher : le sang qui coulesur un échafaud politique ne tache point la famille ; aucunehonte ne rejaillira sur ma veuve, et, si elle ne vit pas heureuse,elle vivra du moins indépendante et honorée. Voici la grâce quej’avais à vous demander, monseigneur ; est-il en votre pouvoirde me l’obtenir ?
Le duc s’avança vers la porte par laquelle il était entré, etfrappa trois coups : la porte s’ouvrit, et le lieutenantMaison-Rouge parut.
– Monsieur le lieutenant, dit le duc, veuillez demander, dema part, à M. Delaunay si la jeune fille qui est à la porte,et qui attend dans mon carrosse, peut pénétrer jusqu’ici ? Ilsait que, comme la mienne, sa visite est autorisée. Vous aurez labonté de l’amener ici, n’est-ce pas ?
– Comment ! monseigneur, Hélène est là, à laporte ?
– Ne vous avait-on pas promis qu’elle viendrait ?
– Oh si ! mais, en vous voyant seul, j’avais perdutout espoir.
– J’avais voulu vous voir d’abord, présumant que vousauriez mille choses à me dire qu’elle ne devait pas entendre :car je sais tout, monsieur.
– Vous savez tout ! que voulez-vous dire ?
– Je sais qu’hier vous avez été appelé à l’Arsenal.
– Monseigneur !
– Je sais que vous y avez trouvé d’Argenson ; je saisqu’il vous a lu votre arrêt.
– Grand Dieu !
– Je sais que vous êtes condamné à mort enfin, et que l’ona exigé votre parole que vous ne le diriez à personne.
– Oh ! monseigneur, silence ! silence ! unmot de cela, et vous tuez Hélène !
– Soyez tranquille, monsieur. Mais, voyons, n’y a-t-il doncaucun moyen d’échapper à cette mort ?
– Il faudrait des jours pour préparer et exécuter un pland’évasion, et, Votre Excellence le sait, à peine si j’ai desheures.
– Aussi je ne vous parle point de cela. Je vous demande sivous n’avez aucune excuse à donner à votre crime ?
– À mon crime ! reprit Gaston, étonné qu’un complicese servît de cette expression.
– Eh ! mon Dieu ! oui, reprit le duc sereprenant, vous savez que c’est ainsi que les hommes appellent lemeurtre d’un homme ; seulement la postérité juge, et de cecrime fait quelquefois une grande action.
– Je n’ai aucune excuse à donner, monseigneur ; si cen’est que je crois la mort du régent nécessaire au bonheur de laFrance.
– Oui, reprit en souriant le duc ; mais vous comprenezbien que ce n’est point là une excuse à donner à Philipped’Orléans. J’aurais voulu quelque chose de personnel. Tout ennemipolitique que je sois du régent, je dois dire qu’il ne passe pointpour un méchant homme. On le dit miséricordieux, et nulle exécutioncapitale n’a été faite sous son règne.
– Vous oubliez le comte de Horn, roué en Grève.
– C’était un assassin.
– Mais que suis-je donc, moi, si ce n’est un assassin commele comte de Horn ?
– Avec cette différence que le comte de Horn assassinaitpour voler, lui.
– Je ne peux et ne veux rien demander au régent, ditGaston.
– Non pas vous personnellement, monsieur, je le sais, maisvos amis. Si vos amis avaient une excuse plausible à faire valoir,peut-être le prince irait-il lui-même au-devant de vosdésirs ; peut-être ferait-il grâce.
– Je n’en ai aucune, monseigneur.
– C’est impossible, monsieur, permettez-moi de vous ledire. Une résolution comme celle que vous avez prise ne naît pasdans le cœur d’un homme sans un motif quelconque, sans un sentimentde haine, sans un besoin de vengeance. Et tenez, je me le rappelle,vous l’avez dit au capitaine la Jonquière, qui me l’a redit :vous avez hérité d’une haine de famille. Voyons, dites-moi quelleétait la cause de cette haine ?
– Inutile, monseigneur, de vous fatiguer de tout cela.L’événement qui a donné lieu à cette haine n’aurait aucun intérêtpour Votre Excellence.
– N’importe, dites toujours.
– Eh bien, le régent a tué mon frère.
– Le régent a tué votre frère !… Quedites-vous ?… impossible… monsieur Gaston ! s’écria leduc d’Olivarès.
– Oui, tué ; si de l’effet on remonte à la cause.
– Expliquez-vous, parlez. Comment le régent a-t-ilpu ?…
– Mon frère, qui était plus âgé que moi de quinze ans etqui a remplacé près de moi mon père, mort trois mois avant manaissance, ma mère, morte pendant que j’étais au berceau ; monfrère était amoureux d’une jeune fille qui, par les ordres duprince, était élevée dans un couvent.
– Dans quel couvent, le savez-vous ?
– Non ; je sais seulement que c’était à Paris.
Le duc murmura quelques mots que Gaston n’écouta point ou ne putentendre.
– Mon frère, parent de l’abbesse de ce couvent, avait eul’occasion de voir cette jeune fille ; il en était devenuamoureux ; il l’avait demandée en mariage. On avait sollicitédu prince son agrément à cette union, et il avait fait semblant d’yconsentir, lorsque cette jeune fille, séduite par son prétenduprotecteur, disparut tout à coup. Pendant trois mois, mon frèreespéra la retrouver ; mais toutes ses recherches furentinutiles : il n’en eut aucune nouvelle, et, de désespoir, ilse fit tuer à la bataille de Ramillies.
– Et comment s’appelait cette jeune fille qu’aimait votrefrère ? demanda vivement le duc.
– Personne ne l’a jamais su, monseigneur ; dire sonnom, c’était le déshonorer.
– Plus de doute, c’était elle ! murmura le duc,c’était la mère d’Hélène. Et votre frère se nommait ?…ajouta-t-il tout haut.
– Olivier de Chanlay, monseigneur.
– Olivier de Chanlay… répéta tout bas le duc. Je savaisbien que ce nom de Chanlay ne m’était pas étranger.
Puis tout haut :
– Continuez, monsieur, dit-il, je vous écoute.
– Vous ne savez pas ce que c’est qu’une haine d’enfance,monseigneur, et dans un pays comme le nôtre surtout. J’aimais monfrère de tout l’amour que j’aurais eu pour nos parents. Un jour, jeme trouvai seul au monde. Je grandis dans l’isolement du cœur etdans l’espoir de la vengeance ; je grandis au milieu de gensqui me répétaient : « C’est le duc d’Orléans qui a tuéton frère. » Puis, un jour, ce duc d’Orléans devint régent deFrance. Vers le même temps, la ligue bretonne s’organisa. J’yentrai un des premiers. Vous savez le reste, monseigneur ;vous voyez qu’il n’y a rien dans tout cela qui soit bienintéressant pour Votre Excellence.
– Si fait, monsieur, et vous vous trompez sur ce point,reprit le duc ; malheureusement, monsieur, le régent a biendes fautes de ce genre à se reprocher.
– Vous comprenez donc, continua Gaston, qu’il faut que madestinée s’accomplisse, et que je ne puis rien demander à cethomme.
– Oui, monsieur, vous avez raison, dit le duc, il faut queles choses se fassent toutes seules, si elles se font.
En ce moment, la porte s’ouvrit et le lieutenant Maison-Rougereparut.
– Eh bien, monsieur ? demanda le duc.
– M. le gouverneur avait effectivement reçu deM. le lieutenant de police l’ordre de laisser communiquer leprisonnier avec mademoiselle Hélène de Chaverny. Faut-il que je lafasse monter ?
– Monseigneur…, dit Gaston en regardant le duc d’un airsuppliant.
– Oui, monsieur, répondit celui-ci, je comprends ; ladouleur et l’amour ont leur pudeur qui ne veut pas de témoins. Jeviendrai reprendre mademoiselle Hélène.
– La permission est pour une demi-heure seulement, ditMaison-Rouge.
– Je vous laisse, dit le duc ; je viendrai lareprendre dans une demi-heure.
Et il sortit après avoir salué Gaston.
Maison-Rouge fit alors sa ronde autour de la chambre, examinachaque porte, s’assura que les sentinelles étaient bien devant lesfenêtres, et sortit à son tour.
Un instant après, la porte se rouvrit et Hélène apparut pâle,tremblante et balbutiant des remercîments et des questions aulieutenant de la Bastille, qui la salua fort courtoisement et seretira sans lui répondre.
Ce fut alors seulement qu’en regardant autour d’elle Hélèneaperçut Gaston. Comme on avait fait pour le duc et contrairement àl’usage toujours suivi, on avait laissé les jeunes gens seuls.
Gaston courut à Hélène, Hélène à Gaston ; et, sans autreidée que leurs souffrances passées et que l’avenir si sombre, ilss’étreignirent avec ardeur.
– Enfin ! s’écria la jeune fille le visage inondé delarmes.
– Oui, enfin ! répéta Gaston.
– Hélas ! vous revoir ici, dans cette prison, murmuraHélène en regardant avec terreur autour d’elle ; ne paspouvoir vous parler librement, être surveillés, écoutéspeut-être !
– Ne nous plaignons pas, Hélène ; car il y a uneexception en notre faveur. Jamais un prisonnier n’a pu serrercontre son cœur une amie, une parente. Ordinairement, voyez-vous,Hélène, le visiteur est là-bas contre ce mur, le prisonnier àl’autre extrémité ; un soldat se tient au milieu de lachambre, et le sujet de la conversation est fixé d’avance.
– À qui devons-nous cette faveur ?
– Il faut bien que je le dise, Hélène, au régent, sansdoute ; car lorsque hier j’ai demandé à M. d’Argenson lapermission de vous voir, il a dit que cela dépassait ses pouvoirs,et qu’il lui fallait en référer au régent.
– Mais vous, Gaston, maintenant que je vous trouve, vousallez me raconter en détail ce qui s’est passé depuis un siècle delarmes et de souffrances. Ah ! dites-moi, mes pressentimentsne me trompaient donc point ! Vous conspiriez ! Oh !ne niez pas : je le savais.
– Eh bien, oui, Hélène. Vous le savez, nous autres Bretons,nous sommes constants dans nos haines comme dans nos amours ;une ligue s’est organisée en Bretagne, toute la noblesse y a prispart. Devais-je faire autrement que faisaient mes frères ? Jevous le demande Hélène, le devais-je ? le pouvais-je ? nem’eussiez-vous pas méprisé quand vous auriez vu toute la Bretagneen armes, et moi seul oisif, une cravache à la main, tandis que lesautres y tenaient une épée ?
– Oh ! non, non, vous avez raison, Gaston. Maispourquoi n’êtes-vous pas resté avec les autres enBretagne ?
– Les autres sont arrêtés comme moi, Hélène.
– Vous avez donc été dénoncés, trahis ?
– Probablement. Mais asseyez-vous là, Hélène ;laissez-moi vous regarder maintenant que nous sommes seuls,laissez-moi vous dire que vous êtes belle, laissez-moi vous direque je vous aime. Et vous, vous, Hélène, comment vous êtes-voustrouvée en mon absence ?… Le duc…
– Oh ! si vous saviez, Gaston, comme il a été bon pourmoi. Chaque soir, il m’est venu voir ; que de soins ! quede prévenances !
– Et, dit Gaston que le mot jeté au hasard par le faux laJonquière mordait au cœur en ce moment ; et, dans ses soins,dans ses prévenances, rien de suspect ?
– Que voulez-vous dire, Gaston ? demanda Hélène.
– Que le duc est encore jeune et que, comme je vous ledisais tout à l’heure, vous êtes bien belle.
– Oh ! grand Dieu ! oh ! non, non,Gaston ; cette fois, il n’y a pas à s’y tromper ; et,quand il était là, près de moi, aussi près que vous êtes vous-mêmeen ce moment, eh bien, il y avait des instants, Gaston, où jecroyais avoir retrouvé mon père.
– Pauvre enfant !
– Oui, par un hasard étrange et dont je ne puis me rendrecompte, il y a, dans la voix du duc et dans celle de cet homme quiest venu me voir à Rambouillet une ressemblance qui tout d’abordm’a frappée.
– Vous croyez ? dit Gaston distrait.
– Mais à quoi pensez-vous, mon Dieu ? DitHélène ; il me semble que vous n’écoutez pas ce que je vousdis.
– Moi, Hélène, moi ! quand chacune de vos parolesretentit au plus profond de mon cœur.
– Non, vous êtes inquiet. Oh ! Gaston, je comprendscela. Conspirer, c’est jouer sa vie. Mais, soyez tranquille,Gaston ; je l’ai dit au duc : si vous mourez, jemourrai.
Gaston tressaillit.
– Ange que vous êtes ! dit-il.
– Oh ! mon Dieu ! continua Hélène, comprenez-vousun supplice pareil ? Sentir que l’homme qu’on aime court undanger d’autant plus terrible qu’il est inconnu, sentir qu’on nepeut rien pour lui, rien au monde que verser des larmes inutiles,et cela quand on donnerait sa vie pour racheter lasienne !
Le visage de Gaston s’illumina d’un rayon de bonheur :c’était la première fois qu’il entendait de si douces parolessortir de la bouche de sa bien-aimée, et, sous l’impression d’unepensée qu’il paraissait mûrir depuis quelques instants :
– Si fait, mon Hélène, dit-il en lui prenant lesmains ; si fait, tu te trompes, car tu peux beaucoup pourmoi.
– Et que puis-je donc ? mon Dieu !
– Tu peux consentir à devenir ma femme, dit Gaston enregardant Hélène fixement.
Hélène tressaillit.
– Moi votre femme ? dit-elle.
– Oui, Hélène ; ce projet arrêté pendant que nousétions libres, tu peux le réaliser pendant ma captivité. Hélène, mafemme, ma femme devant Dieu et devant les hommes ! ma femmedans ce monde et dans l’autre, dans les temps et l’éternité !Voilà ce que d’un mot tu peux devenir pour moi, Hélène ;crois-tu donc que ce ne soit rien ?
– Gaston, dit Hélène en regardant fixement le jeune homme,vous me cachez quelque chose.
Ce fut Gaston qui tressaillit à son tour.
– Moi ! dit-il ; et que voulez-vous que je vouscache ?
– Vous m’avez dit vous-même que vous aviez vuM. d’Argenson hier.
– Oui, eh bien ?
– Eh bien, Gaston, dit en pâlissant Hélène, vous êtescondamné !
Gaston prit une résolution soudaine.
– Eh bien, oui, dit-il, je suis condamné à ladéportation ; et je voulais, égoïste que je suis, vousattacher à moi par des liens indissolubles avant de quitter laFrance.
– Gaston, dit Hélène, est-ce bien vrai ce que vous medites ?
– Oui. Aurez-vous bien le courage de devenir la femme d’unproscrit, Hélène ; de vous condamner à l’exil ?
– Tu le demandes, Gaston ! s’écria Hélène les yeuxrayonnant d’enthousiasme. L’exil ! Oh ! merci, monDieu ! Moi, qui eusse accepté avec toi une prison éternelle etqui me serais encore regardée comme trop heureuse ! Oh !je vais donc t’accompagner, je vais donc te suivre ! Cettecondamnation, mais songes-y, c’est un bonheur immense auprès decelle que nous redoutions. Moins la France, le monde tout entierest à nous. Oh ! Gaston… Gaston, nous pouvons encore êtreheureux !
– Oui, Hélène, oui, murmura Gaston avec effort.
– Mais sans doute, reprit Hélène ; mais juge donc quelsera mon bonheur ! La France, pour moi, c’est le pays où tuseras ! Ma patrie, c’est ton amour. J’aurai, je le sais bien,à te faire oublier la Bretagne, tes amis, tes rêves d’avenir ;mais je t’aimerai tant, vois-tu, que je te ferai oublier toutcela !
Gaston ne put que prendre les mains d’Hélène et les couvrir debaisers.
– Le lieu de ton exil est-il fixé ? repritHélène ; te l’a-t-on dit ? Quand pars-tu ? Nouspartirons ensemble, n’est-ce pas ? Mais répondsdonc !
– Mon Hélène, répondit Gaston, c’est impossible ; onnous sépare momentanément du moins. Je dois être conduit à lafrontière de France, je ne sais encore à laquelle ; une foishors du royaume, je suis libre, et alors tu viens me rejoindre.
– Oh ! mieux que cela, Gaston, s’écria Hélène, mieuxque cela : par le duc, je sais d’avance dans quel pays ilsveulent t’exiler, et, au lieu d’aller te rejoindre, je vais t’yattendre. En descendant de voiture, tu me trouveras là pour adoucirtes adieux à la France ; puis il n’y a que la mort qui soitsans retour : plus tard, le roi te fera grâce ; plustard, peut-être même l’action dont aujourd’hui l’on te punit seraune action qui méritera sa récompense. Alors nousreviendrons ; alors rien ne nous empêchera plus de retourneren Bretagne, ce berceau de notre amour, ce paradis de nossouvenirs. Oh ! reprit Hélène avec un accent d’amour mêléd’impatience, dis-moi donc que tu partages mon espoir, dis-moi doncque tu es content, dis-moi donc que tu es heureux !
– Oh ! oui, oui, Hélène ! s’écria Gaston. Oui, jesuis heureux, car c’est à cette heure seulement que je sais quelange m’a aimé. Oh oui, Hélène : je te le dis, une heure d’unamour pareil au tien et puis mourir, cela vaudrait mieux qu’unelongue vie sans être aimé.
– Eh bien, voyons, continua Hélène rattachant toute son âmeau nouvel avenir qui se présentait à elle ; maintenant quevont-ils faire ? me laisseront-ils revenir ici avant tondépart ? Quand et comment nous reverrons-nous ?Pourras-tu recevoir mes lettres ? Te permettront-ils de merépondre ? Demain matin, à quelle heure pourrai-je meprésenter à ta prison ?
– On m’a presque promis que notre mariage aurait lieu cesoir ou demain.
– Ici ! dans une prison ! dit Hélène enfrissonnant malgré elle.
– Quelque part qu’il ait lieu, Hélène, ne me liera-t-il pasà toi pour le reste de ma vie ?
– Mais, dit Hélène, si l’on te manquait de parole ? sil’on te faisait partir avant que je te revisse ?
– Hélas ! dit Gaston avec un serrement de cœurterrible, cela est encore possible, ma pauvre Hélène, et voilà ceque je crains.
– Oh ! mon Dieu ! crois-tu donc ton départ siproche ?
– Tu sais, Hélène, répondit Gaston, les prisonniers nes’appartiennent pas : d’un moment à l’autre on peut les venirprendre, les enlever.
– Oh ! qu’ils viennent, qu’ils viennent ! s’écriaHélène, plus tôt tu seras libre, plus tôt nous serons réunis. Jen’ai pas besoin d’être ta femme pour te suivre, pour aller tejoindre. Je connais la loyauté de mon Gaston, et de ce jour je teregarde comme mon époux devant Dieu. Oh ! pars bien vite, aucontraire, Gaston, car, tant qu’ils te tiendront sous ces mursépais et lourds, je craindrai pour ta vie ; pars, et dans huitjours nous serons réunis, sans absence qui nous menace, sanstémoins qui nous épient, réunis pour toujours.
En ce moment on ouvrit la porte.
– Oh ! mon Dieu ! déjà ! s’écria Hélène.
– Mademoiselle, dit le lieutenant, le temps accordé pourvotre visite est écoulé et au delà.
– Hélène ! dit Gaston en se cramponnant aux mains dela jeune fille avec un frissonnement nerveux dont il n’était pas lemaître.
– Eh bien, quoi, mon ami ? reprit Hélène en leregardant avec terreur ; qu’avez-vous ? vouspâlissez ?
– Moi !… non, non, rien ! reprit Gastonredevenant maître de lui-même à force de volonté, rien…
Et il baisa les mains d’Hélène en souriant.
– À demain, dit Hélène.
– Oui, à demain.
En ce moment, le duc parut à son tour sur le seuil de la porte.Le chevalier courut à lui.
– Monseigneur, lui dit Gaston en lui saisissant les mains,monseigneur, faites tout ce que vous pourrez pour obtenir qu’ellesoit ma femme. Mais si vous ne l’obtenez pas, jurez-moi qu’au moinselle sera votre fille.
Le duc serra les mains de Gaston ; il était tellement émuqu’il ne pouvait répondre.
Hélène s’approcha ; le chevalier se tut, craignant qu’ellen’entendît.
Il tendit une main à Hélène, qui lui tendit son front ; degrosses larmes silencieuses coulaient sur les joues de la jeunefille. Gaston fermait les yeux, pour ne pas pleurer en la voyantpleurer.
Enfin il fallut se quitter. Gaston et Hélène échangèrent un longet dernier regard.
Le duc tendit la main à Gaston.
C’était une chose étrange que cette sympathie entre deux hommesdont l’un était venu de si loin pour tuer l’autre.
La porte se referma, et Gaston tomba sur un fauteuil. Toutes lesforces du malheureux jeune homme étaient épuisées.
Au bout de dix minutes, le gouverneur rentra. Il venait chercherGaston pour le ramener dans sa chambre.
Gaston le suivit morne et silencieux, et, lorsque le gouverneurlui demanda s’il ne désirait rien, s’il n’avait besoin de rien, ilsecoua seulement la tête.
La nuit venue, mademoiselle de Launay fit le signal quiannonçait qu’elle avait quelque chose à communiquer à sonvoisin.
Gaston ouvrit la fenêtre, et tira à lui une lettre qui enrenfermait une autre.
Il se procura de la lumière par ses moyens ordinaires. Lapremière lettre était à son adresse.
« Cher voisin, lut-il.
« Le couvre-pieds n’était pas si méprisable que je lecroyais ; il contenait un petit papier sur lequel était écritle mot que m’avait déjà dit Herment :« Espérez. »
« De plus, il renfermait cette lettre pourM. de Richelieu. Faites-la passer à Dumesnil, qui la ferapasser au duc.
« Votre servante,
« DE LAUNAY. »
– Hélas ! dit Gaston avec un triste sourire, quand jene serai plus là, je leur manquerai bien !
Et il appela Dumesnil, auquel il fit passer la lettre.
En quittant la Bastille, le duc avait ramené Hélène chez elle enlui promettant de venir la voir, comme d’habitude, de huit à dixheures du soir, promesse dont Hélène lui eût eu une reconnaissanceplus grande encore si elle eût su que, le même soir, Son Altesseavait grand bal masqué à Monceaux.
En rentrant au Palais-Royal, le duc demanda Dubois ; on luirépondit qu’il était dans son cabinet et travaillait.
Le duc monta lestement les escaliers, selon sa coutume, et entradans l’appartement sans vouloir qu’on l’annonçât.
En effet, Dubois, assis devant une table, travaillait avec unetelle ardeur qu’il n’entendit même pas le duc, qui, après avoirouvert et refermé la porte, s’avança sur la pointe du pied, etregarda par-dessus son épaule à quelle sorte de travail il selivrait avec tant d’acharnement.
Il écrivait, sur une espèce de tableau, des noms avec desaccolades, avec une instruction détaillée en face de chaquenom.
– Que diable fais-tu donc là, l’abbé ? dit lerégent.
– Ah ! c’est vous, monseigneur ! pardon. Je nevous avais pas entendu venir…, sans quoi…
– Je ne te demande pas cela, dit le régent ; je tedemande ce que tu fais là ?
– Je signe les billets d’enterrement de nos amis deBretagne.
– Mais rien n’est décidé encore sur leur sort ; tu vascomme un fou, et la sentence de la commission…
– Je la connais, dit Dubois.
– Elle est donc rendue ?
– Non, mais je l’ai dictée avant son départ.
– Savez-vous que c’est odieux, l’abbé, ce que vous faiteslà !
– En vérité, monseigneur, vous êtes insupportable !Mêlez-vous de vos affaires de famille, et laissez-moi mes affairesd’État.
– Mes affaires de famille !
– Ah ! pour celles-là, je l’espère, je suis de bonnecomposition, ou, pardieu vous êtes bien difficile. Vous merecommandez M. Gaston de Chanlay, et, sur votrerecommandation, je lui fais une Bastille à l’eau de rose : desrepas succulents, des messes charmantes, un gouverneuradorable ; je lui laisse percer des trous dans vos plancherset dégrader vos murs, qui nous coûtent très-cher à réparer. Depuisson entrée, tout le monde est en fête : Dumesnil bavarde toutela journée par sa cheminée, mademoiselle de Launay pêche à la lignepar sa fenêtre, Pompadour boit du vin de Champagne. Il n’y a pasjusqu’à Laval qui ne prenne des lavements à tout rompre :trois par jour. Il n’y a rien à dire à cela, ce sont vos affairesde famille. Mais là-bas, en Bretagne, ah ! vous n’avez rien ày voir, monseigneur, et je vous défends d’y regarder, à moinstoutefois que vous n’ayez encore semé par là un quart de douzainede filles inconnues, ce qui est bien possible.
– Dubois, faquin !
– Ah ! vous croyez avoir tout dit quand vous m’avezappelé Dubois, et que vous avez ajouté l’épithète de faquin à monnom ; eh bien, faquin, tant qu’il vous plaira. Mais, enattendant, sans le faquin vous étiez assassiné.
– Eh bien, après ?
– Après ! Ah ! l’homme d’État ! eh bien,après j’étais pendu moi peut-être ; voilà d’abord uneconsidération ; ensuite madame de Maintenon était régente deFrance. Quelle facétie ! après !… Et dire que c’est unprince philosophe qui hasarde de pareilles naïvetés ! ÔMarc-Aurèle ! n’est-ce pas lui qui a dit cette absurdité,monseigneur : Populos esse demum felices, si regesphilosophi forent, aut philosophi reges ? En voilàun échantillon.
Et, ce disant, Dubois écrivait toujours.
– Dubois, dit le régent, tu ne connais pas cegarçon !
– Quel garçon ?
– Le chevalier.
– Vraiment ! Vous me le présenterez quand il seravotre gendre.
– Alors ce sera demain, Dubois.
L’abbé se retourna stupéfait, les deux mains appuyées aux brasde son fauteuil, et regardant le régent de ses petits yeux aussiécarquillés que le permettait l’exiguïté des paupières.
– Ah çà ! monseigneur, êtes-vous fou ?dit-il.
– Non, mais c’est un honnête homme, et les honnêtes genssont rares ; tu le sais mieux que personne, l’abbé.
– Honnête homme ! ah ! monseigneur, permettez-moide vous dire que vous entendez singulièrement l’honnêteté.
– Oui ; dans tous les cas, je ne crois pas que toi etmoi l’entendions de la même manière.
– Et qu’a-t-il fait de plus, l’honnête homme ? a-t-ilempoisonné le poignard avec lequel il devait vous frapper ? Ence cas, il n’y aurait rien à dire ; ce serait plus qu’unhonnête homme, ce serait un saint. Nous avons déjà saint JacquesClément, saint Ravaillac ; saint Gaston manque à notrecalendrier. Vite, vite, monseigneur, vous qui ne voulez pasdemander au pape le cardinalat pour votre ministre, demandez-lui lacanonisation pour votre assassin, et, pour la première fois devotre vie, vous serez logique.
– Dubois, je te dis qu’il y a peu d’hommes capables defaire ce qu’a fait ce jeune homme.
– Peste ! heureusement. S’il y en avait seulement dixen France, je vous déclare, monseigneur, que je donnerais madémission.
– Je ne parle pas de ce qu’il a voulu faire, dit le régent,je parle de ce qu’il a fait.
– Eh bien, qu’a-t-il fait ? Voyons, j’écoute. Je nedemande pas mieux que d’être édifié, moi.
– D’abord, il a tenu le serment qu’il a fait àd’Argenson.
– Oh ! cela, je n’en doute pas ; c’est un garçonfidèle à sa parole ; et, sans moi, il tenait aussi celui qu’ilavait fait à MM. de Pontcalec, Mont-Louis, Talhouët,etc.…, etc.
– Oui, mais l’un était plus difficile que l’autre ; ilavait juré de ne pas parler de sa condamnation à personne, et iln’en a pas parlé à sa maîtresse.
– Ni à vous ?
– À moi il m’en a parlé, parce que je lui ai dit qu’ilétait inutile de nier, et que je la connaissais. Alors il m’adéfendu de rien demander pour lui au régent, ne désirant obtenir,m’a-t-il dit, qu’une seule grâce.
– Laquelle, voyons ?
– Celle d’épouser Hélène, afin de lui laisser une fortuneet un nom.
– Bon ! il veut laisser une fortune et un nom à votrefille. Eh bien, mais il est poli, votre gendre !
– Oublies-tu que tout cela est un secret pourlui ?
– Qui sait ?
– Dubois, j’ignore dans quoi on t’a trempé les mains lejour où tu es venu au monde ; mais ce que je sais, c’est quetu salis tout ce que tu touches.
– Excepté les conspirateurs, monseigneur ; car il mesemble qu’en pareille circonstance, au contraire, je nettoie assezbien. Voyez les Cellamare ! hein ! comme cela a étélavé ! Dubois par ci, Dubois par là ! J’espère quel’apothicaire a joliment purgé la France de l’Espagne. Eh bien, ilen sera de même de nos Olivarès qu’il en a été de nos Cellamare. Iln’y a plus que la Bretagne d’engorgée ; une bonne médecine àla Bretagne, et tout sera fini.
– Dubois, tu plaisanterais avec l’Évangile.
– Pardieu ! j’ai commencé par là.
Le régent se leva.
– Allons, allons, monseigneur, dit Dubois, j’ai tort,j’oubliais que vous êtes à jeun. Voyons la fin de l’histoire.
– Eh bien, la fin de l’histoire est que j’ai promis dedemander cette autorisation au régent, et que le régentl’accordera.
– Le régent fera une sottise.
– Non, monsieur, il réparera une faute.
– Allons, bien ! il ne nous manquait plus que dedécouvrir que vous deviez une réparation àM. de Chanlay.
– Pas à lui, mais à son frère.
– Encore mieux ; mais ce gaillard-là, c’est l’agneaude la Fontaine ; et que lui avez-vous fait à cefrère ?
– Je lui ai enlevé une femme qu’il aimait.
– Laquelle ?
– La mère d’Hélène.
– Eh bien, pour cette fois vous avez eu tort, car si vousla lui aviez laissée, nous n’aurions pas aujourd’hui toute cettemauvaise affaire sur les bras.
– Nous l’avons, il faut nous en tirer du mieuxpossible.
– C’est à quoi je travaille… Et à quand le mariage,monseigneur ?
– À demain.
– Dans la chapelle du Palais-Royal ? Vous serez là encostume de chevalier de l’ordre, vous étendrez les deux mains surla tête de votre gendre ; une de plus qu’il n’en voulaitétendre vers vous. Ce sera on ne peut plus touchant.
– Non, cela ne se passera pas tout à fait ainsi. Ils semarieront à la Bastille, et je serai dans une chapelle où ils nepourront me voir.
– Eh bien, monseigneur, je demande à y être avec vous.C’est une cérémonie que je veux voir. On dit ces sortes de chosesfort attendrissantes.
– Non pas, tu me gênerais. Ta laide physionomie dénonceraitmon incognito.
– Votre belle physionomie est plus reconnaissable encore,monseigneur, dit Dubois en s’inclinant. Il y a des portraits deHenri IV et de Louis XIV à la Bastille.
– C’est bien flatteur.
– Monseigneur se retire ?
– Oui, j’ai donné un rendez-vous à Delaunay.
– Le gouverneur de la Bastille ?
– Oui.
– Allez, monseigneur, allez.
– À propos, te verra-t-on cette nuit à Monceaux ?
– Peut-être.
– As-tu ton déguisement ?
– J’ai mon costume de la Jonquière.
– Chut ! il n’est de misequ’au Muids-d’Amour, et à la rue du Bac.
– Monseigneur oublie la Bastille, où il a quelque succès.Sans compter, ajouta Dubois avec son sourire de singe, ceux qu’il yaura encore.
– C’est bien. Adieu, l’abbé.
– Adieu, monseigneur.
Le régent sortit.
Resté seul, Dubois s’agita sur son fauteuil, puis resta pensif,puis se gratta le nez, puis sourit.
C’était signe qu’il prenait une grande résolution.
En conséquence, il allongea la main vers la sonnette etsonna.
Un huissier entra.
– M. Delaunay, le gouverneur de la Bastille, va venirchez monseigneur le régent, dit-il ; guettez-le à sa sortie,et amenez-le-moi.
L’huissier s’inclina, et se retira sans répondre. Dubois seremit à son travail funèbre.
Au bout d’une demi-heure, la porte se rouvrit, et l’huissierannonça M. Delaunay.
Dubois lui remit une note très-détaillée.
– Lisez cela, lui dit Dubois. Je vous donne lesinstructions écrites, afin que vous n’ayez aucun prétexte pour vousen écarter.
Delaunay lut la note avec tous les signes d’une consternationcroissante.
– Ah ! monsieur, dit-il lorsqu’il eut fini, vousvoulez donc me perdre de réputation ?
– Comment cela ?
– Demain, lorsqu’on saura ce qui s’est passé…
– Qui le dira ? est-ce vous ?
– Non, mais monseigneur…
– Sera enchanté. Je vous réponds de lui.
– Un gouverneur de la Bastille !
– Tenez-vous à garder ce titre ?
– Sans doute.
– Faites ce que j’ordonne, alors.
– Il est cependant bien dur, quand on est surveillant, defermer les yeux et de se boucher les oreilles.
– Mon cher gouverneur, allez donc faire une visite dans lacheminée de M. Dumesnil, dans le plafond deM. de Pompadour, et dans la seringue deM. de Laval.
– Que dites-vous, monsieur ?… Serait-ilpossible ?… Mais vous me parlez là de choses que j’ignorecomplétement !
– Preuve que je sais mieux que vous ce qui se passe à laBastille ; et si je vous parlais des choses que vous savez,vous seriez bien plus étonné encore.
– Que pourriez-vous me dire ? demanda le pauvregouverneur tout interdit.
– Je pourrais vous dire qu’il y a aujourd’hui huit jours,un des fonctionnaires de la Bastille, et des plus haut placés même,a reçu, de la main à la main, cinquante mille livres pour laisserpasser deux marchandes à la toilette.
– Monsieur, c’était…
– Je sais qui c’était, ce qu’elles allaient faire, et cequ’elles ont fait : c’étaient mesdemoiselles de Valois et deCharolais. Ce qu’elles allaient faire ?… elles allaient voirM. le duc de Richelieu ; ce qu’elles ont fait ?…elles ont mangé des bonbons jusqu’à minuit dans la tour du Coin, oùelles comptent retourner demain, à telles enseignes qu’aujourd’huimademoiselle de Charolais en a fait donner avis àM. de Richelieu.
Delaunay pâlit.
– Eh bien, continua Dubois, croyez-vous que si je racontaisde ces sortes de choses au régent, qui est très-friand de scandale,comme vous savez, certain monsieur Delaunay serait longtempsgouverneur à la Bastille ? Mais non, je n’en souffle pas lemot ; je sais qu’il faut s’entr’aider les uns les autres. Jevous aide, monsieur Delaunay, aidez-moi donc.
– À vos ordres, monsieur, dit le gouverneur.
– Ainsi, c’est dit, je trouverai toutes chosesprêtes ?
– Je vous le promets, monsieur ; mais pas un mot àmonseigneur.
– Allons donc ! Adieu, monsieur Delaunay.
– Adieu, monsieur Dubois.
Et Delaunay se retira à reculons en faisant forcerévérences.
– Bon ! dit Dubois, et maintenant, monseigneur, à nousdeux ; et ; quand demain, vous voudrez marier votrefille, il ne vous manquera plus qu’une chose, ce sera votregendre…
*
* *
Au moment même où Gaston venait de faire passer à Dumesnil lalettre de mademoiselle de Launay, il entendit des pas dans lecorridor ; il se hâta d’inviter aussitôt le chevalier à neplus prononcer une parole, frappa du pied pour prévenir Pompadourde se tenir sur ses gardes, éteignit sa lumière, et jeta son habitsur une chaise, comme s’il commençait à se déshabiller.
En ce moment, la porte s’ouvrit et le gouverneur entra. Comme iln’avait pas l’habitude de visiter les prisonniers à cette heure-là,Gaston jeta un regard rapide et inquiet sur lui, et crut remarquerqu’il était troublé ; de plus, le gouverneur, qui paraissaitvouloir rester seul avec Gaston, prit la lampe des mains de celuiqui la portait. Le chevalier s’aperçut qu’en la posant sur la tablela main du gouverneur tremblait.
Les porte-clefs se retirèrent ; mais le prisonniers’aperçut qu’on avait placé deux soldats à sa porte.
Un frisson lui courut par tout le corps ; ces apprêtssilencieux avaient quelque chose de funèbre.
– Chevalier, dit le gouverneur, vous êtes un homme, et vousm’avez dit de vous traiter en homme ; j’ai appris ce soir quevotre arrêt vous avait été lu hier.
– Et vous venez me dire, n’est-ce pas, monsieur, dit Gastonavec cette fermeté qu’il reprenait toujours en face dudanger ; vous venez me dire, n’est-ce pas, que l’heure de monexécution est arrivée ?
– Non, monsieur ; mais je viens vous dire qu’elles’approche.
– Et quand doit-elle avoir lieu ?
– Puis-je vous dire la vérité, chevalier ?
– Je vous en serai reconnaissant, monsieur.
– Demain, au point du jour.
– Et où cela ?
– Sur la place de la Bastille.
– Merci, monsieur ; cependant j’avais un espoir.
– Lequel ?
– C’est qu’avant de mourir, je deviendrais l’époux de lajeune fille que vous avez conduite près de moi aujourd’hui.
– M. d’Argenson vous avait-il promis cettegrâce ?
– Non, monsieur ; il s’était engagé seulement à lademander au roi.
– Peut-être le roi aura-t-il refusé ?
– N’accorde-t-il donc jamais de pareilles grâces ?
– C’est rare, monsieur ; cependant la chose n’estpoint sans exemple.
– Monsieur, dit Gaston, je suis chrétien. J’espère qu’on neme refusera point un confesseur.
– Il est déjà ici.
– Puis-je le voir ?
– Dans quelques instants. Pour le moment, je le crois prèsde votre complice.
– Mon complice ! et quel complice ?
– Le capitaine la Jonquière.
– Le capitaine la Jonquière ! s’écria Gaston.
– Il est condamné comme vous, et sera exécuté avecvous.
– Le malheureux ! murmura le chevalier. Et moi qui lesoupçonnais !
– Chevalier, dit le gouverneur, vous êtes bien jeune pourmourir.
– La mort ne compte pas les années, monsieur ; Dieului dit de frapper, et elle obéit.
– Mais lorsqu’on peut écarter le coup qu’elle vous porte,c’est presque un crime de s’offrir à elle comme vous le faites.
– Que voulez-vous dire, monsieur ? je ne vouscomprends pas.
– Je veux dire que M. d’Argenson a dû vous laisserespérer…
– Assez, monsieur. Je n’ai rien à avouer, et je n’avouerairien.
En ce moment on frappa à la porte : le gouverneur allaouvrir.
C’était le major : il échangea quelques mots avecM. Delaunay.
Le gouverneur revint à Gaston, qui, debout et la main appuyée audossier d’une chaise, était pâle, mais paraissait tranquille.
– Monsieur, lui dit-il, le capitaine la Jonquière me faitdemander la permission de vous voir encore une dernière fois.
– Et vous la lui refusez ? répondit Gaston avec unsourire légèrement ironique.
– Non, monsieur, je la lui accorde, au contraire, dansl’espérance qu’il sera plus raisonnable que vous, et qu’il vousfait demander pour s’entendre avec vous sur les aveux que vousdevez faire.
– Si c’est dans ce but qu’il désire me voir, monsieur legouverneur, faites-lui répondre que je refuse de me rendre chezlui.
– Je vous dis cela, monsieur, reprit vivement legouverneur, mais je n’en sais rien ; peut-être sa demanden’a-t-elle d’autre but que de se retrouver avec un compagnond’infortune.
– En ce cas, monsieur, je consens.
– Je vais avoir l’honneur de vous conduire moi-même, dit legouverneur en s’inclinant.
– Je suis prêt à vous suivre, monsieur, réponditGaston.
M. Delaunay marcha le premier. Gaston vint derrière, et lesdeux soldats, qui étaient à la porte, vinrent derrière Gaston.
On traversa les mêmes corridors et les mêmes cours que lapremière fois ; enfin on s’arrêta devant la tour duTrésor.
M. Delaunay plaça les deux sentinelles devant la porte,puis il monta douze marches, toujours suivi de Gaston. Unporte-clefs, qu’il rencontra sur l’escalier, les introduisit tousdeux chez la Jonquière.
Le capitaine avait son même habit en lambeaux, et était couché,comme la première fois, sur son lit.
En entendant ouvrir sa porte, il se retourna, et, commeM. Delaunay marchait le premier, sans doute il ne vit que lui,et reprit sa première position.
– Je croyais M. l’aumônier de la Bastille près devous, capitaine ? dit M. Delaunay.
– Il y était, en effet, monsieur, mais je l’ai renvoyé.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que je n’aime pas les jésuites. Est-ce que vouscroyez, morbleu ! que j’ai besoin d’un prêtre pour bienmourir ?
– Bien mourir, monsieur, n’est pas mourir bravement ;c’est mourir chrétiennement.
– Si j’avais voulu un sermon, j’aurais gardé l’aumônier quis’en serait tiré aussi bien que vous ; mais j’avais demandéM. Gaston de Chanlay.
– Et le voilà, monsieur ; j’ai pour principe de nerien refuser à ceux qui n’ont plus rien à attendre.
– Ah ! c’est vous, chevalier ! dit la Jonquièreen se retournant, soyez le bienvenu.
– Capitaine, dit Gaston, je vois avec douleur que vousrefusez les secours de la religion.
– Vous aussi ! bon ! si vous dites encore un motlà-dessus l’un ou l’autre je vous déclare que je me faishuguenot.
– Pardon, capitaine, dit Gaston ; mais j’avais cru demon devoir de vous donner le conseil de faire ce que je feraimoi-même.
– Aussi je ne vous en veux pas, chevalier ; quand jeserai ministre, je proclamerai la liberté des cultes. Maintenant,monsieur Delaunay, continua la Jonquière en se grattant le nez,vous devez comprendre que lorsqu’on est sur le point d’entreprendreen tête-à-tête un voyage aussi long que celui que nous allons fairele chevalier et moi, on n’est pas fâché de causer un peu sanstémoins.
– Je vous comprends, monsieur, et je me retire. Chevalier,vous avez une heure à rester ici ; dans une heure on viendravous reprendre.
– Merci, monsieur, dit Gaston en s’inclinant en signe deremercîment.
Le gouverneur sortit, et Gaston l’entendit donner, en sortant,des ordres qui avaient sans doute pour but un redoublement desurveillance.
Gaston et la Jonquière se retrouvèrent seuls.
– Eh bien ? dit le capitaine.
– Eh bien, reprit Gaston, vous aviez raison, et vous mel’aviez bien dit.
– Oui, dit la Jonquière ; mais je suis exactementcomme cet homme qui tournait autour de Jérusalem encriant : Malheur ! Pendant sept jours,il tourna en criant ainsi, et, le septième jour, une pierre lancéedes murailles l’atteignit et le tua.
– Oui, je sais que vous êtes condamné aussi, et que nousdevons mourir ensemble.
– Ce qui vous contrarie un peu, n’est-ce pas ?
– Beaucoup ; car j’avais bien des raisons de tenir àla vie.
– On en a toujours.
– Oui ; mais moi plus qu’un autre.
– Alors, mon cher ami, je ne sais qu’un moyen.
– Faire des révélations ? Jamais !
– Non, mais fuir avec moi.
– Comment ! fuir avec vous !
– Oui, je décampe.
– Mais vous savez que notre exécution est fixée à demainmatin.
– Aussi je décampe cette nuit même.
– Vous fuyez, dites-vous ?
– Parfaitement.
– Et par où ? comment ?
– Ouvrez cette fenêtre.
– J’y suis.
– Secouez le barreau du milieu.
– Grand Dieu !
– Est-ce qu’il résiste ?
– Non, au contraire, il vient.
– À la bonne heure. Il m’a donné assez de peine, Dieumerci !
– Oh ! il me semble que c’est un rêve.
– Vous rappelez-vous que vous m’avez demandé si je nem’amusais pas aussi à percer quelque chose comme lesautres ?
– Oui ; mais vous m’avez répondu…
– Que je vous répondrais plus tard. Voilà ma réponse ;trouvez-vous qu’elle en vaille une autre ?
– Excellente ! mais comment descendre ?
– Aidez-moi.
– À quoi ?
– À fouiller dans ma paillasse.
– Une échelle de corde !
– Justement.
– Mais comment avez-vous pu vous la procurer ?
– Je l’ai reçue, avec une lime, dans un pâté de mauviettes,le jour même de mon arrivée.
– Capitaine, vous êtes décidément un grand homme.
– Je le sais bien. Sans compter encore que je suis un bonhomme ; car, enfin, je pourrais me sauver seul.
– Et vous avez pensé à moi !
– Je vous ai fait demander en disant que je voulaism’entendre avec vous pour faire des aveux. Je savais bien qu’en lesaffriandant, je leur ferais faire quelque sottise.
– Dépêchons-nous, capitaine, dépêchons-nous.
– Chut ! au contraire, faisons les choses lentement etsagement ; nous avons une heure devant nous, et il n’y a pascinq minutes que, le gouverneur est sorti.
– À propos, mais les sentinelles ?…
– Bah ! il fait noir.
– Mais le fossé, qui est plein d’eau ?…
– L’eau est gelée.
– Mais la muraille ?…
– Quand nous y serons, il sera temps de nous enoccuper.
– Faut-il attacher l’échelle ?
– Attendez-moi, je désire m’assurer par moi-même qu’elleest solide. Je tiens à mon échine, si pitoyable qu’elle soit, et nevoudrais pas me casser le cou en tâchant d’empêcher qu’on me lecoupe.
– Vous êtes le premier capitaine de l’époque, mon cher laJonquière.
– Bah ! j’en ai bien fait d’autres, allez, dit laJonquière en faisant le dernier nœud à son échelle.
– Est-ce fini ? demanda Gaston.
– Oui.
– Voulez-vous que je passe le premier ?
– Comme il vous plaira.
– Cela me plaît.
– Allez, en ce cas.
– Est-ce haut ?
– Quinze ou dix-huit pieds.
– Bagatelle !
– Oui, pour vous qui êtes jeune, mais pour moi c’est uneaffaire ; soyons donc prudents, je vous prie.
– Soyez tranquille.
En effet, Gaston descendit le premier, lentement et prudemment,suivi par la Jonquière, qui riait sous cape et maugréait chaquefois qu’il se meurtrissait les doigts ou que le vent balançaitl’échelle de corde.
– Quelle besogne pour le successeur des Richelieu et desMazarin ! murmurait Dubois entre ses dents. Il est vrai que jene suis pas encore cardinal ; c’est ce qui me sauve.
Gaston toucha l’eau ou plutôt la glace du fossé. Un instantaprès, la Jonquière était à ses côtés. La sentinelle, à moitiégelée, était dans sa guérite et n’avait rien vu.
– Maintenant suivez-moi, dit la Jonquière.
Gaston suivit le capitaine. De l’autre côté du fossé, uneéchelle les attendait.
– Vous avez donc des complices ? demanda Gaston.
– Parbleu ! croyez-vous que le pâté de mauviettes soitvenu tout seul ?
– Dites donc qu’on ne se sauve pas de la Bastille !s’écria Gaston tout joyeux.
– Mon jeune ami, dit Dubois en s’arrêtant au troisièmeéchelon, sur lequel il était déjà parvenu, croyez-moi, ne vousengagez pas à vous y faire remettre sans moi ; vous pourriezbien ne pas vous en tirer la seconde fois aussi heureusement que lapremière.
Ils continuèrent de monter au haut du mur, et, sur laplate-forme, se promenait une sentinelle ; mais, au lieu des’opposer à l’ascension des deux fugitifs, cette sentinelle offritla main à la Jonquière pour l’aider à atteindre laplate-forme ; puis tous trois, en silence et avec la rapiditéde gens qui connaissent la valeur des minutes, ils tirèrentl’échelle à eux et la replacèrent de l’autre côté de lamuraille.
La descente se fit avec le même bonheur que s’était faitel’ascension, et la Jonquière et Gaston se retrouvèrent dans unautre fossé gelé comme le premier.
– Maintenant, dit le capitaine, emportons cette échellepour ne pas compromettre le pauvre diable qui nous a aidés.
– Nous sommes donc libres ? demanda Gaston.
– Mais à peu près, répondit la Jonquière.
Cette nouvelle doubla la puissance de Gaston, qui prit l’échellesur son épaule et l’emporta.
– Peste ! chevalier, dit la Jonquière, feu Herculeétait peu de chose auprès de vous, ce me semble.
– Bah ! dit Gaston, en ce moment j’enlèverais laBastille.
Ils firent une trentaine de pas en silence, et se trouvèrentdans une ruelle du faubourg Saint-Antoine. Quoiqu’il fût neufheures et demie à peine, les rues étaient désertes, car la bisesoufflait violemment.
– Maintenant, mon cher chevalier, dit la Jonquière,faites-moi l’amitié de me suivre jusqu’au coin du faubourg.
– Je vous suivrais jusqu’en enfer.
– Non, pas si loin, s’il vous plaît ; car, pour plusgrande sûreté, nous allons tirer chacun de notre côté.
– Qu’est-ce que cette voiture ? demanda Gaston.
– La mienne.
– Comment, la vôtre ?
– Oui.
– Peste ! mon cher capitaine, une voiture à quatrechevaux ! vous voyagez comme un prince.
– À trois chevaux, chevalier, car il y a un de ces chevauxpour vous.
– Comment ! vous consentez ?
– Pardieu ! ce n’est pas le tout.
– Quoi ?
– Vous n’avez pas d’argent ?
– On m’a fouillé, et l’on m’a pris tout ce que je possédaissur moi.
– Voilà une bourse de cinquante louis.
– Mais, capitaine…
– Allons donc ! c’est l’argent de l’Espagne,prenez !
Gaston prit la bourse, tandis qu’un postillon dételait le chevalet l’amenait au chevalier.
– Maintenant, dit Dubois, où allez-vous ?
– En Bretagne, rejoindre mes compagnons.
– Vous êtes fou, mon cher. Vos compagnons sont condamnéscomme nous, et dans deux ou trois jours peut-être seront-ilsexécutés.
– Vous avez raison, dit Gaston.
– Allez en Flandre, dit la Jonquière, allez enFlandre : c’est un bon pays. En quinze ou dix-huit heures vousaurez gagné la frontière.
– Oui, dit Gaston d’un air sombre. Merci, je sais où jedois aller.
– Allons, bon voyage ! dit Dubois en montant dans savoiture ; il fait un vent à décorner des bœufs.
– Bon voyage, répondit Gaston.
Et tous deux se serrèrent une dernière fois la main ; puischacun gagna de son côté.
Le régent, selon son habitude, passait la soirée chez Hélène.Depuis quatre ou cinq jours, il n’y avait jamais manqué, et lesheures qu’il donnait à la jeune fille étaient ses heures heureuses.Mais, cette fois, la pauvre Hélène, que cette visite à son amantavait violemment émue, était revenue de la Bastille mortellementtriste.
– Mais, disait le régent, rassurez-vous, Hélène, c’estdemain que vous l’épouserez.
– Demain est loin, répondait la jeune fille.
– Hélène, reprenait le régent, croyez-en ma parole qui nevous a jamais manqué. Je vous réponds que demain arrivera fortheureusement pour vous et pour lui.
Hélène poussa un profond soupir.
En ce moment un domestique entra et parla bas au régent.
– Qu’y a-t-il ? demanda Hélène que le moindre incidentépouvantait.
– Rien, mon enfant, dit le duc ; c’est mon secrétairequi demande à me parler pour affaires pressées.
– Voulez-vous que je vous laisse ?
– Oui ; faites-moi ce plaisir pour un instant.
Hélène se retira dans sa chambre.
En même temps, la porte du salon s’ouvrit et Dubois entra toutessoufflé.
– D’où viens-tu encore, dit le régent, et dans cetéquipage ?
– Parbleu ! d’où je viens, dit Dubois, de laBastille.
– Et notre prisonnier ?
– Eh bien !
– A-t-on tout commandé pour son mariage ?
– Oui, monseigneur, tout absolument, excepté l’heure quevous n’avez pas dite.
– Eh bien, mettons cela à demain huit heures du matin.
– À huit heures du matin, reprit Dubois en calculant.
– Oui. Que calcules-tu ?
– Je calcule où il sera.
– Qui ?
– Le prisonnier.
– Comment ! le prisonnier ?
– Oui, demain à huit heures du matin, il sera à quarantelieues de Paris.
– Comment, à quarante lieues de Paris ?
– Au moins, s’il court toujours du train dont je l’ai vupartir.
– Que veux-tu dire ?
– Je veux dire, monseigneur, qu’il ne manque plus qu’unechose au mariage, c’est le mari.
– Gaston !…
– S’est enfui de la Bastille, il y a une demi-heure.
– Tu mens, l’abbé ; on ne se sauve pas de laBastille.
– Je vous demande pardon, monseigneur ; quand on estcondamné à mort on se sauve de partout.
– Il s’est sauvé sachant qu’il devait épouser demain cellequ’il aimait !
– Écoutez donc, monseigneur ; la vie est une chosefriande, et on y tient ; puis M. votre gendre a une têtefort agréable, et désire la garder sur ses épaules. Quoi de plusnaturel ?
– Et où est-il ?
– Où il est ? Peut-être vous apprendrai-je cela demainsoir ; mais, à cette heure, tout ce que je puis vous dire,c’est qu’il est bien loin ; et tout ce que je puis vousrépondre, c’est qu’il ne reviendra pas.
Le régent tomba dans une rêverie profonde.
– Mais, monseigneur, reprit Dubois, en vérité, votrenaïveté cause mon éternel étonnement ; il faudrait ne pasconnaître le cœur humain pour supposer qu’un homme condamné à mortrestera en prison quand il peut se sauver.
– Oh ! monsieur de Chanlay ! s’écria lerégent.
– Eh ! mon Dieu ! ce chevalier, ce héros, a faitcomme eût fait le dernier goujat ; et, en vérité, il a bienfait.
– Dubois, et ma fille ?
– Eh bien, votre fille, monseigneur ?…
– Elle en mourra, dit le régent.
– Eh non ! monseigneur. En apprenant à connaître lepersonnage, elle s’en consolera ; et vous la marierez àquelque petit prince d’Allemagne ou d’Italie… au duc de Modène, parexemple, dont mademoiselle de Valois ne veut pas.
– Dubois, et moi qui voulais lui faire grâce.
– Il se l’est faite à lui-même, il a trouvé la chose plussûre ; et, ma foi, j’avoue que j’en aurais fait autant.
– Oh ! toi, tu n’es pas gentilhomme ; toi, tun’avais pas fait de serment.
– Vous vous trompez, monseigneur, j’avais fait celuid’empêcher Votre Altesse de faire une sottise, et j’y airéussi.
– Allons, c’est bien, n’en parlons plus ; pas un motde tout cela devant Hélène. Je me charge de lui apprendre lanouvelle.
– Et moi de rattraper votre gendre.
– Non pas ! il est sauvé, qu’il en profite !
Au moment où le régent prononçait ces paroles, un bruit étrangeretentit dans la pièce voisine, et un huissier, entrantprécipitamment, annonça :
– M. le chevalier Gaston de Chanlay.
Cette annonce produisit un effet bien différent sur les deuxpersonnes qui l’entendirent. Dubois devint plus pâle qu’un mort, etson visage se crispa sous une expression de colère menaçante. Lerégent se leva dans un transport de joie qui couvrit, au contraire,sa figure d’une vive rougeur. Il y avait autant d’allégresse sur cevisage, rendu sublime par la confiance, que de fureur comprimée surla fine et astucieuse figure de Dubois.
– Faites entrer, dit le régent.
– Attendez au moins que je sorte, dit Dubois.
– Ah ! oui, c’est juste, il te reconnaîtrait.
Dubois se retira à pas lents et avec un grognement sourd, pareilà une hyène que l’on dérange de son festin et de ses amours. Ilentra dans la pièce voisine. Là il tomba plutôt qu’il ne s’assitsur un fauteuil placé devant une table éclairée de deux bougies etsur laquelle était tout ce qu’il fallait pour écrire. Cette vueparut faire naître en lui une idée nouvelle et terrible, car saphysionomie s’éclaira, et il sourit.
Il sonna, un huissier entra.
– Allez me chercher le portefeuille qui est dans mavoiture, dit-il.
Cet ordre fut exécuté à l’instant même. Dubois saisit à la hâtequelques papiers, les remplit précipitamment avec une expression dejoie sinistre, remit le tout au fond du portefeuille, puis, ayantfait avancer son carrosse, il ordonna de toucher auPalais-Royal.
Pendant ce temps, l’ordre donné par le régent s’exécutait, etles portes étaient ouvertes devant le chevalier.
Gaston entra vivement, et marcha droit au duc qui lui tendit lamain.
– Comment ! vous voilà, monsieur ? dit le ducessayant de donner à sa physionomie l’expression del’étonnement.
– Oui, monseigneur, dit Gaston, un miracle s’est opéré enma faveur par l’entremise du brave capitaine la Jonquière : ilavait tout préparé pour sa fuite ; il m’a fait demander sousprétexte de s’entendre avec moi sur nos aveux ; puis, quandnous avons été seuls, il m’a tout dit et nous nous sommes évadésensemble et heureusement.
– Et, au lieu de fuir, monsieur, de gagner lafrontière ; de vous mettre en sûreté, vous êtes revenu ici, aupéril de votre tête !
– Monseigneur, dit Gaston en rougissant, je dois l’avouer,la liberté m’a d’abord paru la plus belle et la plus précieusechose de la terre. Les premières gorgées d’air que j’ai respiréesm’ont enivré ; mais presque aussitôt, monseigneur, j’airéfléchi.
– À une chose, n’est-ce pas ?
– À deux, monseigneur.
– À Hélène que vous abandonniez ?
– Et à mes compagnons que je laissais sous le couteau.
– Et vous avez décidé alors…
– Que j’étais lié à leur cause jusqu’à ce que nos projetsfussent accomplis.
– Nos projets !
– Oui ! ne sont-ce pas les vôtres comme lesmiens ?
– Écoutez, monsieur, dit le régent, je crois que l’hommedoit demeurer dans la mesure de sa force. Il y a des choses queDieu semble lui défendre d’exécuter, des avertissements qui luidisent de renoncer à certains projets. Eh bien, je crois que c’estun sacrilége à lui que de méconnaître ces avertissements, que derester sourd à cette voix. Nos projets sont avortés,monsieur ; n’y pensons plus.
– Au contraire, monseigneur, dit Gaston d’un air sombre eten secouant la tête ; au contraire, pensons-y plus quejamais.
– Mais vous êtes donc furieux, monsieur ! dit lerégent en souriant ; à quoi songez-vous de vouloir persisterainsi dans une entreprise devenue si difficile maintenant, qu’elleest presque insensée ?
– Je songe, monseigneur, dit Gaston, je songe à nos amisarrêtés, jugés, condamnés, M. d’Argenson me l’a dit ; ànos amis qui attendent l’échafaud, et que la mort seule du régentpeut sauver ; à nos amis qui diraient, si je quittais laFrance, que j’ai acheté mon salut au prix de leur perte, et que lesportes de la Bastille se sont ouvertes devant mes délations.
– Ainsi, monsieur, vous sacrifiez tout à ce pointd’honneur, tout, même Hélène ?
– Monseigneur, s’ils vivent encore, il faut que je lessauve.
– Mais s’ils sont morts ? dit le régent.
– Alors c’est autre chose… répondit Gaston ; alors ilfaut que je les venge.
– Mais, que diable ! monsieur, reprit le duc, voilà,ce me semble, une idée un peu exagérée d’héroïsme. Il me semble quevous avez, pour votre compte, assez payé de votre personne.Croyez-moi, croyez-en un homme qui est reconnu pour assez bon jugeen matière d’honneur : vous êtes absous aux yeux du mondeentier, mon cher Brutus.
– Je ne le suis pas aux miens, monseigneur.
– Ainsi vous persistez ?
– Plus que jamais. Il faut que le régent meure ; et,ajouta-t-il d’une voix sourde, le régent mourra !
– Mais, auparavant, ne voulez-vous pas voir mademoiselle deChaverny ? dit le duc d’une voix légèrement altérée.
– Oui, monseigneur. Mais auparavant il faut que j’aie votreparole de m’aider dans mon projet. Songez donc, monseigneur, qu’iln’y a pas un instant à perdre ; que mes compagnons sontlà-bas, jugés et condamnés comme je l’étais. Monseigneur, dites-moitout de suite, avant que je voie Hélène, que vous ne m’abandonnezpas. Laissez-moi reprendre, en quelque sorte, un nouvel engagementavec vous. Je suis homme, j’aime, et par conséquent je suisfaible ; je vais avoir à lutter contre les larmes et contre mafaiblesse. Monseigneur, je ne verrai Hélène qu’à la condition quevous me promettrez de me faire voir le régent.
– Et si je refusais de prendre cet engagement ?
– Monseigneur, je ne reverrais pas Hélène. Je suis mortpour elle ; il est inutile qu’elle revienne à l’espoir pour lereperdre ; c’est bien assez qu’elle me pleure une fois.
– Et vous persistez toujours ?
– Oui ; avec moins de chances seulement.
– Mais alors que feriez-vous ?
– J’irais attendre le régent partout où il devrait aller,et je le frapperais partout où je le rencontrerais.
– Encore une fois, réfléchissez, dit le duc.
– Sur l’honneur de mon nom, reprit Gaston, je vous somme deme prêter votre appui, ou je vous déclare que je saurai m’enpasser.
– C’est bien, monsieur ; entrez chez Hélène, et voustrouverez ma réponse à votre retour.
– Où cela ?
– Dans cette chambre même.
– Et cette réponse sera selon mes désirs ?
– Oui.
Gaston passa chez Hélène ; la jeune fille était agenouilléedevant un crucifix, priant Dieu de lui rendre son amant. Au bruitque fit Gaston en ouvrant la porte, elle se retourna.
Elle crut que Dieu avait fait un miracle, et jeta un grand crien étendant les bras vers le chevalier, mais sans avoir la force dese relever.
– Oh ! mon Dieu ! dit-elle, est-ce lui ?est-ce son ombre ?
– C’est moi, Hélène, c’est bien moi ! s’écria le jeunehomme en s’élançant vers Hélène et en lui saisissant les deuxmains.
– Mais comment, toi… toi prisonnier ce matin… toi libre cesoir…
– Je me suis sauvé, Hélène.
– Et alors tu as pensé à moi, tu es accouru à moi, tu n’aspas voulu fuir sans moi… Oh ! que je reconnais bien là monGaston ! Eh bien, me voilà, mon ami, je suis prête ;emmène-moi où tu voudras, je suis à toi… je te suis…
– Hélène, dit Gaston, tu n’es pas la fiancée d’un hommeordinaire. Si je n’eusse rien eu de plus que les autres hommes, tune m’eusses pas aimé.
– Oh ! non, certes.
– Eh bien, Hélène ! aux âmes d’élite des devoirs plusgrands, et, par conséquent, des épreuves plus grandes sontimposées. J’ai à accomplir encore, avant d’être à toi, la missionpour laquelle je suis venu à Paris. Nous avons tous deux unedestinée fatale à subir… Que veux-tu, Hélène ? mais il en estainsi : notre vie ou notre mort ne tient plus qu’à un seulévénement, et, cet événement s’accomplira cette nuit même.
– Que dites-vous ?… s’écria la jeune fille.
– Écoutez, Hélène, répondit Gaston, si dans quatre heures,c’est-à-dire à la pointe du jour, vous n’avez pas de nouvelles demoi, Hélène, ne m’attendez plus. Croyez que ce qui vient de sepasser entre nous est un rêve. Et, si vous pouvez en obtenir lapermission, venez me revoir à la Bastille.
Hélène pâlit, ses bras retombèrent sans force à ses côtés.Gaston la prit par la main et la reconduisit devant son prie-Dieu,où elle s’agenouilla.
Puis l’embrassant au front comme eût fait un frère :
– Continuez de prier, Hélène, dit-il, car, en priant pourmoi, vous priez encore pour la Bretagne et pour laFrance !
Et il s’élança hors de la chambre.
– Hélas ! hélas ! murmura Hélène, sauvez-le, monDieu ! sauvez-le ! que m’importe le reste dumonde !
En rentrant au salon, Gaston trouva un huissier qui lui annonçaque le duc était parti, mais qui lui remit un billet de sapart.
Ce billet était conçu en ces termes :
« Il y a cette nuit bal masqué à Monceaux ; le régenty assistera. Il a l’habitude, de se retirer seul, vers une heure dumatin, dans une serre qu’il affectionne, et qui est située au boutde la galerie dorée. Là, d’ordinaire, personne n’entre que lui,parce qu’on connaît son habitude et qu’on la respecte. Le régentsera vêtu d’un domino de velours noir, sur le bras gauche duquelsera brodée une abeille d’or. Il cache ce signe dans un pli quandil désire rester inconnu. La carte que je joins à ce billet est unecarte d’ambassadeur ; avec cette carte vous serez admis,non-seulement au bal, mais encore dans cette serre, où vous aurezl’air d’aller chercher une entrevue secrète. Usez-en pour votrerencontre avec le régent. Ma voiture est en bas ; vous ytrouverez mon propre domino et le cocher est à vosordres. »
En lisant ce billet, qui lui ouvrait toutes les portes, et quile conduisait, pour ainsi dire, face à face avec celui qu’il devaitassassiner, une sueur froide passa sur le front de Gaston, et ils’appuya au dossier d’une chaise ; puis, comme s’il eût prisune résolution violente, il s’élança hors du salon, descenditrapidement l’escalier, et sauta dans la voiture en criant aucocher :
– À Monceaux !
Mais à peine eut-il quitté le salon, qu’une porte cachée dans laboiserie se rouvrit, et que le duc parut : il s’avançalentement vers la porte en face, qui était celle qui conduisaitchez Hélène, qui jeta un grand cri de joie en l’apercevant.
– Eh bien, lui dit le régent avec un triste sourire,êtes-vous contente, Hélène ?
– Oh ! c’est vous, monseigneur ! dit Hélène.
– Vous voyez, mon enfant, continua le régent, que mesprédictions se sont accomplies. Croyez-en ma parole,espérez !…
– Ah ! monseigneur, vous êtes donc un ange envoyé surla terre pour me tenir lieu du père que j’ai perdu ?
– Hélas ! dit le régent en souriant, je ne suis pas unange, ma chère Hélène ; mais, tel que je suis, je voustiendrai lieu, en effet, de père, et d’un père bien tendre.
Et, sur ces paroles, le duc prit la main de la jeune fille, etvoulut la baiser respectueusement mais elle leva la tête, et leslèvres du régent effleurèrent son front.
– Je vois que vous l’aimez beaucoup, dit-il.
– Monseigneur, soyez béni.
– Puisse votre souhait me porter bonheur ! dit lerégent.
Et, toujours souriant, il la quitta.
Puis, remontant en voiture :
– Touche au Palais-Royal, dit-il au cocher ; mais faisattention que tu n’as qu’un quart d’heure pour aller àMonceaux.
Le cocher brûla le pavé.
Au moment où la voiture entrait au grand galop sous lepéristyle, un courrier à cheval partait lui-même à fond detrain.
Dubois, l’ayant vu partir, ferma sa fenêtre et rentra dans lesappartements.
Pendant ce temps, Gaston roulait vers Monceaux.
Comme le lui avait dit le duc, il avait trouvé un masque et undomino dans la voiture : c’était un masque de velours noir etun domino de satin violet. Il mit l’un sur sa figure, l’autre surses épaules ; mais alors il pensa à une chose : c’estqu’il n’avait point d’armes.
En effet, en sortant de la Bastille, il était accouru dans larue du Bac, et maintenant il n’osait retourner à son ancienlogement, à l’hôtel du Muids-d’Amour, de peurd’être reconnu et arrêté. Il n’osait faire lever un coutelier, depeur d’inspirer des soupçons en achetant un poignard.
Il pensa qu’une fois arrivé à Monceaux, une arme quelconqueserait facile à se procurer.
Mais, à mesure qu’il approchait, ce qui lui manquait le plus, cen’était point l’arme, mais le courage. Il se faisait en lui uncombat terrible : l’orgueil et l’humanité étaient aux prises,et il fallait qu’il en revînt, de temps en temps, à se représenterses amis en prison, condamnés, menacés d’une mort cruelle etinfamante, pour que, ramené par un retour violent sur lui-même à sapremière résolution, il continuât son chemin.
Aussi, quand la voiture entra dans les cours de Monceaux ets’arrêta devant ce pavillon ardemment éclairé, malgré le froidglacial qu’il faisait, malgré la neige qui couvrait les lilaspoudreux, si tristes l’hiver, si beaux et si parfumés au printemps,Gaston sentit-il une sueur froide qui perçait sous son masque, etmurmura-t-il le mot : « Déjà ! »
Cependant la voiture était arrêtée, la portière venait des’ouvrir ; il fallait descendre. D’ailleurs on avait reconnule cocher particulier du prince, la voiture dont il se servait pourses courses secrètes, et chacun s’était élancé silencieux et prêt àobéir au premier ordre.
Gaston ne remarqua point cet empressement. Il descendit d’un pasassez ferme, quoique une espèce d’éblouissement passât sur sesyeux, et présenta sa carte.
Mais les laquais ouvrirent respectueusement leurs rangs devantlui, comme pour lui dire que cette formalité du billet d’entréeétait bien inutile.
C’était alors l’usage de se masquer, hommes et femmes, et, toutau contraire d’aujourd’hui, c’étaient plutôt encore les femmes queles hommes qui allaient à ces sortes de réunions le visagedécouvert. En effet, les femmes, à cette époque, non-seulementavaient l’habitude de parler librement, mais encore elles savaientparler. Le masque ne servait pas à cacher leur nullité : audix-huitième siècle, toutes les femmes avaient de l’esprit. Il neservait pas non plus à cacher l’infériorité du rang ; audix-huitième siècle, quand on était jolie, on était bien vitetitrée : témoin la duchesse de Châteauroux, la comtesseDubarry.
Gaston ne connaissait personne, et, cependant, d’instinct, ildevinait qu’il se trouvait au milieu de la plus délicate fleur dela société de cette époque. C’étaient, en hommes, les Noailles, lesBrancas, c’étaient les Broglie, les Saint-Simon, les Nocé, lesCanilhac, les Biron ; c’était, en femmes, société plus mêléepeut-être, mais certes non pas moins spirituelle, non pas moinsélégante, à part quelques grands noms qui boudaient à Sceaux et àSaint-Cyr, autour de madame du Maine et de madame de Maintenon,toute l’aristocratie, qui se ralliait autour du prince le plusbrave et le plus populaire de la famille royale. Il ne manquait àcette représentation du grand siècle écoulé que les bâtards deLouis XIV et un roi.
En effet, personne au monde, et ses ennemis eux-mêmes luirendaient cette justice, ne savait ordonner une fête comme lerégent. Ce luxe de bon goût, cette admirable profusion de fleursqui embaumaient les salons, ces millions de lumières quemultipliaient les glaces ; ces princes, ces ambassadeurs, cesfemmes adorablement belles et délicieusement enjouées, que l’oncoudoyait ; tout cela produisait son effet sur le jeuneprovincial, qui, de loin, n’avait vu dans le régent qu’un homme, etqui, depuis, le connaissait pour un roi, et pour un roi puissant,spirituel, gai, aimable, aimé, et surtout populaire etnational.
Gaston sentit que le parfum de tout ce luxe lui montait à latête et l’enivrait. Bien des yeux brillants sous le masque lepercèrent comme des poignards rougis. Son cœur bondissait parsoubresauts, lorsqu’en cherchant, parmi toutes ces têtes, celle àlaquelle ses coups étaient destinés, il apercevait un domino noir.Il allait coudoyant et heurtant, se laissant balancer comme unebarque sans avirons et sans voiles par ces flots qui roulaient toutautour de lui, s’inclinant et se relevant sous ces souffles depoésie sombre ou joyeuse qui l’enveloppaient, et passant, en uneseconde, du paradis à l’enfer.
Sans le masque qui cachait son visage et dérobait aux yeuxl’altération de sa physionomie, il n’eût pas fait quatre pas aumilieu de ces salles, sans qu’en le montrant du doigt on n’eûtdit : « Voilà un assassin ! »
C’est qu’il y avait quelque chose de lâche et de honteux, que nese cachait point Gaston, à venir chez un prince, son hôte, pourchanger ces lustres ardents en flambeaux funèbres, pour tacher desang ces tapisseries éblouissantes, pour éveiller la terreur aumilieu des bruissements de la fête : aussi, à cette pensée,son courage l’abandonna-t-il, et fit-il quelques pas vers uneporte.
– Je le tuerai dehors, dit-il, mais non pas ici.
Alors il se rappela l’indication que lui avait donnée le duc,cette carte qui devait lui ouvrir la serre isolée, et il murmuraentre ses dents :
– Il avait donc prévu que j’aurais peur du monde ; ilavait donc deviné que j’étais un lâche !
Cette porte, vers laquelle il s’était avancé, l’avait conduitvers une espèce de galerie où étaient dressés des buffets. Chacunvenait à ces buffets boire ou manger.
Gaston s’en approcha comme les autres ; non pas qu’il eûtfaim ou soif : mais, nous l’avons dit, il n’avait pasd’arme.
Il choisit un couteau long et effilé, et, après avoir jeté uncoup d’œil rapide autour de lui pour voir si personne ne leregardait, il le mit sous son domino avec un funèbre sourire.
– Un couteau ! murmura-t-il, un couteau ! Allons,la ressemblance avec Ravaillac sera complète. Il est vrai que c’estun petit-fils de Henri IV.
Cette pensée était formulée à peine dans son esprit, qu’en seretournant Gaston vit s’approcher de lui un masque vêtu d’un dominode velours bleu. À quelques pas derrière cet homme marchaient unefemme et un autre homme également masqués. Le domino bleu remarquaalors qu’on le suivait, et fit deux pas au-devant de ces masques,dit quelques mots à l’homme avec un ton d’autorité qui lui fitbaisser la tête d’un air respectueux, puis il revint à Chanlay.
– Vous hésitez ! dit-il à Gaston d’une voix bienconnue.
Gaston entr’ouvrit son domino d’une main, et montra au duc soncouteau qui brillait à l’autre.
– Je vois le couteau qui brille ; mais aussi je voisla main qui tremble.
– Eh bien, oui, monseigneur, c’est vrai, dit Gaston ;j’hésitais, je tremblais, je me sentais prêt à fuir. Mais vousvoilà, Dieu merci !
– Bon ! et ce féroce courage ? dit le duc de savoix moqueuse.
– Ce n’est pas que je l’aie perdu, monseigneur.
– Bon ! et qu’est-il donc devenu ?
– Monseigneur, je suis chez lui !
– Oui, mais vous n’êtes pas dans la serre.
– Pourriez-vous me le montrer auparavant, que je m’habitueà sa présence, que je m’exalte de la haine que j’ai pour lui ;car je ne sais comment le joindre au milieu de cette foule.
– Tout à l’heure, il était près de vous.
Gaston frissonna.
– Près de moi ! dit le jeune homme.
– Tout près de vous, comme j’y suis, reprit le ducsolennellement.
– J’irai dans la serre, monseigneur, j’irai.
– Faites donc.
– Un moment encore, monseigneur, que je me remette.
– Très-bien ; vous savez, la serre est là-bas, au boutde cette galerie ; tenez, les portes en sont fermées.
– Ne m’avez-vous pas dit, monseigneur, qu’en montrant cettecarte, les laquais me l’ouvriraient ?
– Oui, mais mieux vaut encore l’ouvrir vous-même ; leslaquais qui vous auraient introduit pourraient attendre votresortie. Si vous êtes agité ainsi avant de frapper, ce sera bienautre chose après ; puis le régent ne tombera peut-être passans se défendre, sans pousser un cri ; ils accourront, vousserez arrêté, et adieu votre espoir d’avenir. Songez à Hélène quivous attend.
Il est impossible d’exprimer ce qui se passait dans le cœur deGaston pendant ces paroles du duc, dont celui-ci paraissait suivrel’effet sur le visage et dans le cœur du jeune homme sans perdre unmouvement de l’un, sans perdre un battement de l’autre.
– Eh bien, demanda Gaston d’une voix sourde, que dois-jefaire ? conseillez-moi.
– Quand vous serez à la porte de la serre, celle qui donneen face de cette galerie tournant à gauche, voyez-vous ?
– Oui.
– Cherchez sous la serrure, et vous trouverez un boutonciselé ; poussez-le, et la porte s’ouvrira toute seule, àmoins d’être fermée en dedans ; mais le régent, qui ne sedoute de rien, n’aura pas pris cette précaution. Je suis entrévingt fois ainsi en audience particulière. S’il n’y est pas quandvous entrerez, attendez-le ; s’il y est, vous le reconnaîtrezbien à son domino noir et à l’abeille d’or.
– Oui, oui, je sais, monseigneur, dit Gaston sans savoir cequ’il disait.
– Je ne compte pas beaucoup sur vous ce soir, reprit leduc.
– Ah ! monseigneur, c’est que le moment approche, etqu’en une minute, je vais avoir changé toute ma vie passée en unavenir bien douteux, un avenir de honte peut-être, de remords aumoins.
– De remords ! reprit le duc ; lorsqu’onaccomplit une action que l’on croit juste, une action que commandela conscience, on n’a pas de remords. Doutez-vous donc de lasainteté de votre cause ?
– Non, monseigneur ; mais il vous est facile de parlerainsi à vous. Vous n’en êtes qu’à l’idée, moi j’en suis àl’exécution ; vous n’êtes que la tête, moi je suis le bras.Croyez-moi, monseigneur, ajouta Gaston d’une voix sombre et avec unaccent étouffé, c’est une chose terrible que de tuer un homme quise livre à nous sans défense et qui sourit à son meurtrier. Tenez,je me croyais courageux et fort ; mais il doit en être ainside tout conspirateur qui a pris l’engagement que j’ai pris. Dans unmoment d’effervescence, de fierté, d’enthousiasme ou de haine, on afait le serment fatal ; on a, entre soi et sa victime, toutl’espace du temps qui doit s’écouler. Puis, le serment prêté, lafièvre se calme, l’effervescence décroît, l’enthousiasme s’éteint,la haine diminue. On voit apparaître de l’autre côté de l’horizoncelui auquel on doit aller, et qui vient à vous ; chaque jourvous en rapproche ; et alors on frémit, car seulement alors oncomprend à quel crime on s’est engagé. Et cependant le tempsinexorable s’écoule, et, à chaque heure qui sonne, on voit lavictime qui fait un pas, jusqu’à ce qu’enfin l’intervalledisparaisse, et l’on se trouve alors face à face. Alors, alors,croyez-moi, monseigneur, les plus braves tremblent ; car unassassinat est toujours un assassinat, voyez-vous ! Alors ons’aperçoit qu’on n’est pas le ministre de sa conscience, maisl’esclave de son serment. On est parti le front haut, endisant : « Je suis élu ; » on arrive le frontcourbé, en disant : « Je suis maudit ! »
– Il est encore temps, monsieur, dit vivement le duc.
– Non, non, monseigneur ; vous savez bien, vous, qu’ily a une fatalité qui me pousse en avant. J’accomplirai ma tâche,quelque terrible qu’elle soit ; mon cœur frémira, mais ma mainrestera ferme. Oui, je vous le dis, s’il n’y avait pas là-bas mesamis qui attendent la vie du coup que je vais frapper, s’il n’yavait pas ici Hélène que je couvre de deuil si je ne la couvre desang, oh ! j’aimerais mieux l’échafaud, l’échafaud avec sonappareil et même sa honte ; car il ne punit pas : ilabsout.
– Allons ! dit le duc, c’est bien, je vois que voustremblerez, mais que vous agirez.
– N’en doutez pas, monseigneur ; priez pour moi, car,dans une demi-heure, tout sera fini.
Le duc fit un mouvement involontaire, en approuvant cependant dugeste, et il se perdit dans la foule.
Gaston trouva une fenêtre entrouverte ; elle donnait sur unbalcon. Il sortit, et s’y promena un instant pour éteindre, par lefroid, la fièvre qui faisait battre ses artères et refouler le sangqui l’aveuglait. Mais la flamme intérieure qui le consumait étaittrop vive, et elle continua de le dévorer. Il rentra alors dans lagalerie, fit quelques pas, s’avança vers la serre, puis revint,puis s’approcha de la porte, et mit la main sur le boutonciselé ; mais il lui sembla que plusieurs personnes, réuniesen groupe à quelque distance, le regardaient ; il revint surses pas, retourna à son balcon, et entendit sonner une heure àl’église voisine.
– Cette fois, murmura-t-il, le moment est venu, et il n’y apas à reculer. Mon Dieu ! je vous recommande mon âme. Adieu,Hélène, adieu !
Alors, d’un pas lent mais ferme, il fendit la presse, arrivadroit à la porte, pressa le ressort, et la porte s’ouvritsilencieusement devant lui. Un nuage passa sur ses yeux : ilse crut dans un nouveau monde. La musique n’arrivait plus à lui quecomme une mélodie lointaine pleine de charmes ; aux parfumsfactices des essences avait succédé le parfum si doux desfleurs ; au jour éblouissant de mille bougies, le délicieuxcrépuscule de quelques lampes d’albâtre perdues dans lefeuillage ; puis, à travers les feuilles luxuriantes desplantes des tropiques, on apercevait, au delà du vitrage de laserre, les arbres mornes et dépouillés, et la neige couvrant, auloin la terre comme un grand linceul.
Tout était changé, jusqu’à la température. Gaston s’aperçutseulement alors qu’un frisson parcourait ses veines. Il attribuacette impression soudaine à la hauteur des frises sous lesquellesmontaient, auprès des plus magnifiques orangers en fleur, lesmagnolias aux disques veloutés, les érables roses et les aloèspareils à des lances, tandis que les larges feuilles des plantesaquatiques dormaient dans des bassins d’eau si limpide qu’ellesemblait noire partout où ne tremblaient pas les reflets d’unedouce lumière.
Gaston avait d’abord fait quelques pas, puis il était restéimmobile. Le contraste de cette verdure avec ces salons dorésl’avait consterné. Il lui semblait plus difficile encore d’allierses pensées de meurtre avec cette suavité d’une nature enchantéebien qu’artificielle. Le sable mollissait sous ses pieds, douxcomme le plus doux tapis, et les jets d’eau, élancés jusqu’ausommet des plus grands arbres, faisaient entendre leur monotone etplaintive harmonie.
Cependant il continua d’avancer, suivant une espèce d’allée quifaisait des retours sur elle-même, comme fait un chemin tracé aumilieu d’un parc anglais. Gaston ne voyait que confusément, car sonœil trouble craignait d’y voir. Son regard interrogeait lesmassifs, craignant d’y distinguer une forme humaine. Parfois, aubruit que faisait derrière lui une feuille qui, se détachant de satige, tombait en tournoyant, il se retournait saisi d’une vagueterreur du côté de la porte, et croyait voir entrer la majestueusefigure noire dont ce rêve lui promettait la fatale visite.
Rien. Il avançait toujours.
Enfin, sous un catalpa aux larges feuilles, tout entouré derhododendrons luxuriants de fleurs adossés à des buissons oùs’épanouissaient, en jetant leurs parfums, des milliers de roses,il aperçut le fantôme noir assis sur un siége de mousse et le dostourné au côté d’où il venait.
Aussitôt, le sang, après lui avoir fait d’un coup bondirviolemment le cœur, monta à ses joues et bourdonna autour de sestempes, ses lèvres tremblèrent, sa main s’imprégna d’une sueurfroide, et il chercha machinalement un appui qu’il ne trouvapoint.
Le domino demeurait immobile.
Gaston recula malgré lui. Sa main gauche s’éloigna du manche ducouteau, qu’il serra avec le coude de son bras gauche. Tout à coup,il fit un effort désespéré, força ses jambes rebelles à marcher,comme s’il eût voulu rompre une entrave. Ses doigts crispésressaisirent et enveloppèrent de nouveau le manche du couteau, etil fit plusieurs pas vers le régent, en étouffant un gémissementtout prêt à s’échapper.
En ce moment, la figure fit un léger mouvement, et, sur son brasgauche, Gaston vit, non pas reluire, mais flamboyer l’abeille d’or,qui lui sembla un foyer brûlant, un soleil de flammes.
Puis, à mesure que le domino se tournait vers Gaston, les brasdu jeune homme se roidissaient, l’écume montait à ses lèvres, sesdents s’entrechoquaient, car un vague soupçon commençait à luiserrer le cœur. Soudain, il poussa un cri déchirant. Le dominos’était levé. Il n’avait pas de masque sur le visage, et ce visageétait celui du duc d’Olivarès.
Gaston, foudroyé, demeura livide et muet. Le régent ! caril n’y avait plus à en douter, le duc et le régent ne faisaientqu’un même homme ; le régent gardait son attitude majestueuseet calme. Il regardait fixement la main qui tenait le poignard, etle poignard tomba. Alors il regarda Gaston avec un sourire doux ettriste à la fois, et Gaston s’affaissa sur ses genoux comme unarbre tranché par la hache.
Ni l’un ni l’autre n’avait parlé. On n’entendait que le sourdgémissement qui brisait la poitrine de Gaston, et l’eau, qui, prèsd’eux, retombait uniformément dans l’eau.
– Relevez-vous, monsieur, dit le régent.
– Non, monseigneur ! s’écria Gaston en frappant laterre de son front. Oh ! non, c’est à vos pieds que je doismourir !
– Mourir ! Gaston ; vous voyez bien que vous êtespardonné !
– Oh ! monseigneur, par grâce, punissez-moi ; caril faut que vous me méprisiez bien fort pour me pardonner.
– Mais n’avez-vous pas deviné ? demanda le duc.
– Quoi ?
– La cause pour laquelle je vous pardonne.
Gaston, d’un coup d’œil en arrière, repassa toute sa vie :sa jeunesse triste et isolée, la mort désespérée de son frère, sonamour pour Hélène, ces jours si longs séparés d’elle, ces nuits sicourtes passées au-dessous de la fenêtre du couvent, le voyage àParis, la bonté du duc pour cette jeune fille, enfin cette clémenceinespérée ; mais, dans tout cela, il ne voyait rien, nedevinait rien.
– Remerciez Hélène, dit le duc, qui vit que le jeune hommecherchait inutilement la raison de ce qui lui arrivait ;remerciez Hélène, c’est elle qui vous sauve la vie.
– Hélène ! monseigneur… murmura Gaston.
– Je ne puis punir le fiancé de ma fille.
– Hélène est votre fille, monseigneur, et moi j’ai vouluvous tuer !
– Oui. Songez à ce que vous avez dit tout à l’heure :on part élu, on revient assassin, et quelquefois même on revientplus qu’assassin : vous le voyez, on revient parricide, car jesuis presque votre père, lui dit le duc en lui tendant la main.
– Monseigneur, ayez pitié de moi !
– Vous êtes un noble cœur, Gaston.
– Et vous un noble prince, monseigneur ! aussi je vousappartiens désormais corps et âme : tout mon sang pour unelarme d’Hélène, pour un vœu de Votre Altesse.
– Merci, Gaston, dit le duc en souriant ; je vousrendrai ce dévouement en bonheur.
– Moi, heureux par Votre Altesse ! Ah !monseigneur, Dieu se venge en permettant que vous me rendiez tantde biens en échangent du mal que j’ai voulu vous faire.
Le régent souriait à cette effusion de joie naïve, quand laporte s’ouvrit et donna passage à un domino vert. Le masques’avança lentement, et comme si Gaston eût deviné qu’il luiapportait la fin de son bonheur, il se recula devant lui ; àl’expression du visage du jeune homme, le duc devina qu’il sepassait quelque chose de nouveau, et se retourna.
– Le capitaine la Jonquière ! s’écria Gaston.
– Dubois ? murmura le duc, et son sourcil sefronça.
– Monseigneur dit Gaston en laissant tomber sa tête pâled’effroi dans ses deux mains, monseigneur, je suis perdu !Monseigneur, ce n’est plus moi qu’il faut sauver ; j’oubliaisici mon honneur, j’oubliais le salut de mes amis !
– De vos amis, monsieur ! dit froidement le duc ;je croyais que vous ne faisiez plus cause commune avec de pareilshommes ?
– Monseigneur, vous m’avez dit que j’étais un noblecœur ; eh bien, croyez-en ma parole : Pontcalec,Mont-Louis, Talhouët et du Couëdic sont de nobles cœurs commemoi.
– De nobles cœurs ! reprit le duc d’un air demépris.
– Oui, monseigneur, je répète ce que j’ai dit.
– Et savez-vous ce qu’ils ont voulu faire, pauvre enfant,qui fus leur mandataire aveugle, qui fus le bras qu’ils ont mis aubout de leur pensée ? Eh bien, ils ont voulu, ces noblescœurs, livrer leur patrie à l’étranger, ils ont voulu rayer laFrance du nombre des nations souveraines. Gentilshommes, ilsdevaient l’exemple du courage et de la loyauté ; ils ont donnécelui de la lâcheté et de la trahison ! – Eh bien, vous nerépondez pas, vous baissez les yeux. Si c’est votre poignard quevous cherchez, il est à vos pieds ; ramassez-le, il est encoretemps.
– Monseigneur, dit Gaston en joignant les mains, je renonceà mes idées d’assassinat, j’y renonce en les détestant ; jevous demande pardon, à genoux, de les avoir eues. Mais si vous nesauvez mes amis, je vous en prie, monseigneur, faites-moi mouriravec mes complices. Si je vis et qu’ils meurent, mon honneur meurtavec eux ; songez-y, monseigneur, l’honneur du nom que votrefille allait porter.
Le régent baissa la tête, et répondit :
– C’est impossible, monsieur ; ils ont trahi laFrance, ils mourront.
– Je mourrai donc, avec eux, reprit Gaston ; car, moiaussi, j’ai trahi la France comme eux, et, de plus, j’ai vouluassassiner Votre Altesse.
Le régent regarda Dubois ; le regard qu’ils échangèrentn’échappa point à Gaston : Dubois souriait, le jeune hommecomprit qu’il avait eu affaire à un faux la Jonquière comme à unfaux duc d’Olivarès.
– Non, dit Dubois en s’adressant à Gaston, vous ne mourrezpas pour cela, monsieur ; seulement vous comprendrez qu’il y ades crimes auxquels le régent a le pouvoir, mais n’a pas le droitde pardonner.
– Mais il me pardonnait bien, à moi ! s’écriaGaston.
– Mais vous êtes l’époux d’Hélène, vous, dit le duc.
– Vous vous trompez, monseigneur, je ne le suis pas, je nele serai jamais ; et, comme un pareil sacrifice entraîne lamort de celui qui le fait, je mourrai, monseigneur.
– Bah ! dit Dubois, on ne meurt plus d’amour ;c’était bon du temps de M. d’Urfé et de mademoiselle deScudéri.
– Oui, monsieur, peut-être avez-vous raison ; mais, entout temps, on meurt d’un coup de poignard.
Et à ces mots, Gaston se baissa et ramassa le couteau qui étaità ses pieds avec une expression à laquelle il n’y avait point à setromper.
Dubois ne bougea point, le régent fit un pas.
– Jetez cette arme, monsieur, dit-il avec hauteur.
Gaston en posa la pointe sur sa poitrine.
– Jetez ! vous dis-je, répéta le régent.
– La vie de mes amis, monseigneur ! dit Gaston.
Le régent se tourna vers Dubois, qui souriait toujours de sonsourire moqueur.
– C’est bien, dit le régent, ils vivront.
– Ah ! monseigneur ! s’écria Gaston en saisissantla main du régent et en essayant de la porter à ses lèvres ;monseigneur, vous êtes l’égal de Dieu sur la terre.
– Monseigneur, vous faites une faute irréparable, ditfroidement Dubois.
– Quoi ! s’écria Gaston étonné, monsieur est donc…
– L’abbé Dubois, pour vous servir, dit le faux la Jonquièreen s’inclinant.
– Oh ! monseigneur, dit Gaston, n’écoutez que la voixde votre cœur, je vous en supplie.
– Monseigneur, ne signez rien, reprit Dubois.
– Signez, monseigneur, signez répéta Gaston ; vousavez promis leur grâce, et, je le sais, votre promesse estsacrée.
– Dubois, je signerai, dit le duc.
– Votre Altesse l’a décidé ?
– J’ai engagé ma parole.
– C’est bien ; comme il plaira à Votre Altesse.
– Tout de suite, n’est-ce pas, monseigneur ? tout desuite ! s’écria Gaston. Je ne sais pourquoi je suis épouvantémalgré moi, monseigneur ; leur grâce ! leur grâce !je vous en supplie.
– Eh ! monsieur, dit Dubois, puisque Son Altesse l’apromise, qu’importent cinq minutes de plus ou cinq minutes demoins ?
Le régent regarda Dubois d’un air inquiet.
– Oui, vous avez raison, dit-il ; à l’instant même…Ton portefeuille, l’abbé, hâtons-nous, le jeune homme estimpatient.
Dubois s’inclina en signe d’assentiment, alla vers la porte del’orangerie, appela un laquais, prit son portefeuille, et présentaau régent une feuille de papier blanc, sur laquelle celui-ciécrivit un ordre qu’il signa.
– Et maintenant un courrier, dit le duc.
– Un courrier ! s’écria Gaston ; oh ! non,monseigneur, c’est inutile.
– Et comment cela ?
– Un courrier n’irait jamais assez vite ; j’iraimoi-même, si Votre Altesse le permet : chaque instant que jegagnerai sauvera un siècle d’angoisses à ces malheureux.
Dubois fronça le sourcil.
– Oui, en effet, vous avez raison, dit le régent, partezvous-même.
Il ajouta à voix basse :
– Et que cet ordre, surtout, ne vous quitte pas.
– Mais, monseigneur, dit Dubois, vous y mettez plusd’empressement que M. de Chanlay lui-même : vousoubliez, que s’il part ainsi, il y a quelqu’un, à Paris, qui va lecroire mort.
Ces mots frappèrent Gaston, et ils lui rappelèrent Hélène,Hélène qu’il avait laissée inquiète dans la crainte d’un grandévénement, Hélène, qui l’attendrait de minute en minute, et qui nelui pardonnerait jamais d’avoir quitté Paris sans la voir.
Aussi, en un instant, sa résolution fut prise ; il baisa lamain du régent, prit l’ordre sauveur, salua Dubois, et allaitsortir, lorsque le régent lui dit :
– Pas un mot à Hélène du secret que je vous ai dévoilé,n’est-ce pas, monsieur ? Laissez-moi le plaisir de luiapprendre moi-même que je suis son père : c’est la seulerécompense que je vous demande.
– Votre Altesse sera obéie, dit Gaston ému jusqu’auxlarmes.
Et, saluant de nouveau, il se précipita hors de la serre.
– Par ici, dit Dubois. Vous êtes tellement défait, qu’oncroirait que vous venez réellement d’assassiner quelqu’un, et quel’on vous arrêterait. Traversez ce bosquet ; au bout, voustrouverez, une allée qui vous conduira à la porte de la rue.
– Oh ! merci. Vous comprenez que tout retard…
– Certainement, peut être fatal. C’est pourquoi,ajouta-t-il tout bas, je vous indique le plus long. Allez.
Gaston sortit. Dubois le suivit quelque temps des yeux ;puis, lorsqu’il eut disparu, il se retourna vers le duc :
– Qu’avez-vous donc, monseigneur ? demanda-t-il. Vousme paraissez inquiet.
– Je le suis effectivement, Dubois, répondit le duc.
– Et pourquoi ?
– Tu n’as pas mis trop de résistance à cette bonneaction ; cela me tourmente.
Dubois sourit.
– Dubois ! s’écria le duc, tu trames quelquechose !
– Non, monseigneur, c’est tout tramé.
– Voyons, qu’as-tu fait encore ?
– Monseigneur, je connais Votre Altesse.
– Eh bien ?
– Je savais ce qui allait se passer.
– Après ?
– Qu’elle n’y tiendrait pas, tant qu’elle n’aurait passigné la grâce de tous ces drôles-là.
– Achève.
– Eh bien, j’ai envoyé de mon côté aussi un courrier.
– Toi ?
– Oui, moi. Est-ce que je n’ai pas le droit d’envoyer descourriers ?
– Si fait, mon Dieu ! Mais de quel ordre était porteurton courrier ?
– D’un ordre d’exécution.
– Et il est parti ?
Dubois tira sa montre :
– Voilà bientôt deux heures.
– Misérable !
– Ah ! monseigneur, toujours des gros mots. Chacun sesaffaires, que diable ! Sauvez M. de Chanlay, s’ilvous plaît, c’est votre gendre ; moi, je vous sauve.
– Oui, mais je connais Chanlay ; il arrivera avant toncourrier.
– Non, monseigneur.
– Deux heures ne sont rien pour un homme de cœur comme lui,qui dévorera l’espace, et il les aura bientôt regagnées.
– Si mon courrier n’avait que deux heures d’avance, ditDubois, M. de Chanlay le devancerait peut-être ;mais il en aura trois.
– Pourquoi cela ?
– Parce que le digne jeune homme est amoureux, et qu’en luidonnant une petite heure pour prendre congé de mademoiselle votrefille, je ne lui donne pas trop.
– Serpent !… Je comprends alors le sens de tes parolesde tout à l’heure.
– Il était dans un moment d’enthousiasme, il aurait puoublier son amour. Vous connaissez mon principe, monseigneur :il faut se défier des premiers mouvements, ce sont les bons.
– C’est un principe infâme !
– Monseigneur, on est diplomate ou on ne l’est pas.
– C’est bien, dit le régent en s’avançant vers la porte, jevais le faire prévenir.
– Monseigneur, dit Dubois en arrêtant le duc avec un accentde fermeté extrême, et en tirant un papier tout préparé de sonportefeuille, si vous faites cela, ayez la bonté d’accepterauparavant ma démission que voici. Plaisantons, je le veuxbien ; mais Horace a dit : Est modus inrebus. C’était un grand homme qu’Horace, sans compterencore que c’était un galant homme. Allons, monseigneur, assez depolitique pour ce soir. Rentrez au bal, et, demain soir, tout seraparfaitement arrangé ; la France sera débarrassée de quatre deses ennemis les plus acharnés, et il vous restera à vous un gendrefort gentil, que j’aime bien mieux que M. de Riom, foid’abbé.
Et, à ces mots, ils rentrèrent tous deux dans le bal :Dubois joyeux et triomphant, le duc triste et pensif, maisconvaincu que c’était son ministre qui avait raison.
Cependant Gaston était sorti de la serre le cœur épanoui par lajoie : ce poids immense, qui l’oppressait depuis lecommencement de la conspiration, et que l’amour d’Hélène avait tantde peine à soulever de temps en temps, venait de disparaître commesi un ange l’eût enlevé de dessus sa poitrine.
Puis, aux rêves de vengeance, rêves terribles et sanglants,succédaient les rêves d’amour et de gloire. Hélène n’était passeulement une femme de qualité charmante et pleine d’amour, c’étaitune princesse du sang royal, une de ces divinités dont les hommespayeraient la tendresse du plus pur de leur sang, si, faibles commedes mortelles, elles ne donnaient pas leur tendresse pour rien.
Et puis Gaston, non-seulement sans le vouloir, mais encoremalgré lui, sentait se réveiller dans un coin de son cœur, qu’ilcroyait tout à l’amour, les instincts endormis de l’ambition.Quelle brillante fortune que la sienne, et comme elle allait, enéclatant, faire envie aux Lauzun et aux Richelieu ! Plus deLouis XIV, imposant, comme à Lauzun, l’exil ou l’abandon de samaîtresse ; plus de père irrité, combattant les prétentionsd’un simple gentilhomme ; mais, au contraire, un amitout-puissant, avide de tendresse, ayant soif d’aimer une fille sipure et si noble ; puis une sainte émulation entre la fille etle gendre pour se rendre plus dignes l’un et l’autre d’appartenir àun si grand prince, à un vainqueur si clément.
Il semblait à Gaston que son cœur ne pouvait contenir tant dejoie : ses amis sauvés, son avenir assuré, Hélène fille durégent. Il pressa tellement chevaux et cocher, qu’en moins d’unquart d’heure, il était à la maison de la rue du Bac.
La porte s’ouvrit devant lui : un cri se fit entendre.Hélène, à la fenêtre du pavillon, attendait son retour ; elleavait reconnu la voiture, et s’élançait, joyeuse, à la rencontre deson ami.
– Sauvés ! s’écria Gaston en l’apercevant ;sauvés ! mes amis, moi, toi !
– Oh ! mon Dieu ! dit Hélène en pâtissant, tul’as donc tué ?
– Non, non, Dieu merci ! Oh ! Hélène, quel cœurque le cœur de cet homme, et quel homme que ce régent !Oh ! aime-le bien, Hélène. Tu l’aimeras aussi, n’est-cepas ?
– Explique-toi, Gaston.
– Viens, viens, et parlons de nous. Je n’ai que quelquesinstants à te donner, Hélène ; mais le duc te dira tout.
– Une chose avant toutes choses, dit Hélène. Quel est tonsort à toi, Gaston ?
– Le plus beau du monde, Hélène : ton époux, riche,honoré, Hélène ! Je suis fou de bonheur.
– Et tu me restes enfin ?
– Non, je pars, Hélène.
– Mon Dieu !
– Mais pour revenir.
– Encore séparés !
– Trois jours au plus, trois jours seulement. Je pars pouraller faire bénir ton nom, le mien, celui de notre protecteur, denotre ami.
– Mais où vas-tu ?
– À Nantes.
– À Nantes ?
– Oui, cet ordre renferme la grâce de Pontcalec, deMont-Louis, de Talhouët et du Couëdic ; ils sont condamnés àmort, comprends-tu ? et ils me devront la vie. Oh ! ne meretiens pas, Hélène, et songe à ce que tu as souffert tout àl’heure en m’attendant.
– Et, par conséquent, à ce que je vais souffrir encore.
– Non, mon Hélène ; car, cette fois, aucun obstacle,aucune crainte ; cette fois, tu es sûre que je reviendrai.
– Gaston, ne te verrai-je donc jamais qu’à de raresintervalles et pour quelques minutes ! Ah ! Gaston, j’aicependant bien besoin d’être heureuse, va !
– Tu le seras, sois tranquille.
– J’ai le cœur serré.
– Oh ! quand tu sauras tout !…
– Mais alors, dis-moi tout de suite ce que je doisapprendre plus tard…
– Hélène, c’est la seule chose qui manque à mon bonheur,que de tomber à tes pieds et de tout te dire… Mais j’ai promis…j’ai fait plus, j’ai juré.
– Toujours des secrets !
– Celui-là, du moins, est plein de bonheur.
– Oh ! Gaston !… Gaston ?… je tremble.
– Mais regarde-moi donc, Hélène ; regarde, et, envoyant tant de joie dans mes yeux, ose me dire encore que tu aspeur !
– Pourquoi ne m’emmènes-tu pas avec toi, Gaston ?
– Hélène !
– Je t’en prie, partons ensemble.
– Impossible.
– Pourquoi ?
– D’abord, parce qu’il faut que, dans vingt heures, je soisà Nantes.
– Je te suivrai, dussé-je mourir de fatigue.
– Ensuite, parce que ton sort ne t’appartient plus. Tu asici un protecteur à qui tu dois le respect et l’obéissance.
– Le duc ?
– Oui, le duc. Oh ! quand tu sauras ce qu’il a faitpour moi… pour nous…
– Laissons-lui une lettre, et il nous pardonnera.
– Non, non, il dirait que nous sommes deux ingrats, et ilaurait raison ; non, Hélène, tandis que je vais en Bretagne,rapide comme un ange sauveur, toi, tu resteras ici ; tuhâteras les préparatifs de notre mariage ; et moi, tout àcoup, j’arriverai, je t’appellerai ma femme, et, à tes pieds, je teremercierai alors à la fois du bonheur et de l’honneur que tu mefais.
– Tu me quittes, Gaston ! s’écria la jeune fille d’unevoix déchirante.
– Oh ! pas ainsi, Hélène, pas ainsi ! car je nete quitterais pas. Oh ! bien au contraire, sois joyeuse,Hélène, souris-moi, et dis-moi, en me tendant ta main si pure et siloyale : « Pars, pars, Gaston ; c’est ton devoir departir. »
– Oui, mon ami, dit Hélène ; peut-être devrais je tedire cela ; mais, en vérité, je n’en ai pas la force ;pardonne-moi.
– Oh ! Hélène, c’est mal, quand moi je suis sijoyeux.
– Que veux-tu, Gaston ? c’est plus fort que mavolonté. Gaston, tu emportes la moitié de ma vie avec toi, songes-ybien.
Gaston entendit sonner trois heures, et tressaillit.
– Adieu ! dit-il, adieu !
– Adieu ! murmura Hélène.
Et il lui serra encore une fois la main, qu’il baisa unedernière fois ; et, s’élançant hors de la chambre, courut versle perron, au bas duquel hennissaient les chevaux refroidis par levent glacé du matin.
Mais, au moment où il venait de descendre, il entendit lessanglots d’Hélène.
Il remonta rapidement et courut à elle ; elle était sur laporte de la chambre qu’il venait de quitter. Gaston l’enlaça dansses bras, et elle se suspendit toute défaillante à son cou.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, tu me quittesdonc, tu me quittes donc, Gaston ! Écoute bien ce que je tedis : nous ne nous reverrons plus !
– Pauvre amie ! pauvre folle ! s’écria le jeunehomme, le cœur serré malgré lui.
– Oui, folle… mais de désespoir, répondit Hélène.
Et ses larmes inondèrent le visage de Gaston.
Tout à coup, comme après un combat intérieur, elle colla seslèvres aux lèvres de son amant en l’étreignant avec ardeur ;puis, le repoussant doucement :
– Va, dit-elle, va, Gaston ; maintenant je puismourir.
Gaston répondit à ce baiser par des caresses passionnées. Maisen ce moment trois heures et demie sonnèrent.
– Encore une demi-heure qu’il faudra regagner !dit-il.
– Adieu ! adieu, Gaston ! pars, tu asraison ; tu devrais déjà être parti.
– Adieu, et à bientôt.
– Adieu, Gaston !
Et la jeune fille rentra silencieuse dans le pavillon, comme uneombre rentre dans son tombeau.
Quant à Gaston, il se fit conduire à la poste, demanda lemeilleur cheval, le fit seller, s’élança dessus, et sortit deParis, franchissant cette même barrière par laquelle il était entréquelques jours auparavant.
La commission nommée par Dubois s’était constituée enpermanence. Investie de pouvoirs illimités, ce qui, dans certainscas, veut dire fixés d’avance, elle siégea au château, soutenue parde forts détachements de troupes, qui s’attendaient à chaqueinstant à être attaqués par les mécontents.
Depuis l’arrestation des quatre gentilshommes, Nantes, terrifiéed’abord, s’était émue en leur faveur. La Bretagne entière attendaitun soulèvement ; mais, en attendant, elle ne se soulevaitpas.
Cependant les débats approchaient. La veille de l’audiencepublique, Pontcalec eut avec ses amis une conversationsérieuse.
– Voyons, dit Pontcalec, avons-nous fait, en paroles ou enaction, quelque imprudence ?
– Non ! dirent les trois gentilshommes.
– L’un de vous a-t-il fait l’aveu de nos projets à safemme, à son frère, à un ami ! Vous, Mont-Louis ?
– Non, sur l’honneur.
– Vous, Talhouët ?
– Non.
– Vous, du Couëdic ?
– Non.
– Alors ils n’ont contre nous ni preuves ni accusations.Personne ne nous a surpris, personne ne nous veut du mal.
– Mais, dit Mont-Louis, en attendant on nous juge.
– Sur quoi ? demanda Pontcalec.
– Sur des renseignements cachés, reprit Talhouët ensouriant.
– Et bien cachés, ajouta du Couëdic, puisqu’on n’enarticule pas un seul mot.
– Ils en seront pour leur courte honte, repritPontcalec ; et eux-mêmes, une belle nuit, nous forceront denous évader pour n’être pas forcés de nous libérer un beaujour.
– Je n’en crois rien, dit Mont-Louis, qui était celui desquatre amis qui avait toujours vu l’affaire sous son jour le plussombre, peut-être parce qu’il avait le plus à perdre d’eux tous,ayant une jeune femme et deux enfants qui l’adoraient ; jen’en crois rien : j’ai vu Dubois en Angleterre, j’ai causéavec lui. C’est une figure de fouine qui se lèche le museau quandelle a soif ; Dubois a soif, et nous sommes pris,messieurs : Dubois se désaltérera dans notre sang.
– Mais, répliqua du Couëdic, le parlement de Bretagne estlà, ce me semble.
– Oui, pour nous regarder trancher la tête, réponditMont-Louis.
Mais, à tout cela, il y avait un des quatre amis qui souriaittoujours : c’était Pontcalec.
– Messieurs, disait-il, messieurs, tranquillisez-vous. SiDubois a soif, tant pis pour Dubois, il deviendra enragé, voilàtout ; mais, cette fois encore, je vous en réponds, Dubois negoûtera pas de notre sang.
Et, en effet, dès l’abord, la tâche de la commission parutdifficile : pas d’aveux, pas de preuves, pas detémoignages ; la Bretagne riait au nez des commissaires, et,quand elle ne riait pas, c’était encore pis, elle menaçait.
Le président expédia un courrier à Paris pour exposer l’état deschoses et demander de nouvelles instructions.
« Jugez sur les projets, répondit Dubois ; on peutn’avoir rien fait, parce qu’on a été empêché, mais avoir projetébeaucoup : l’intention, en matière de rébellion, est réputéepour le fait. »
Armée de ce levier terrible, la commission renversa bientôttoute l’espérance de la province. Il y eut une séance terrible,dans laquelle les accusés passèrent tour à tour de la raillerie àl’accusation ; mais une commission bien composée, comme Duboisles savait faire quand il voulait s’en mêler, est cuirassée contreles rieurs et les gens fâchés.
En rentrant dans la prison, Pontcalec se félicitait des véritésque lui surtout avait dites aux juges.
– N’importe, dit Mont-Louis, nous sommes dans une mauvaiseaffaire : la Bretagne ne se révolte point.
– Elle attend notre condamnation, répondit Talhouët.
– Alors elle se révoltera trop tard, dit Mont-Louis.
– Mais notre condamnation ne peut avoir lieu, ditPontcalec. Voyons, franchement, pour nous, nous sommescoupables ; oui, mais sans preuves ; qui osera porter unarrêt contre nous ? la commission ?
– Non pas la commission, mais Dubois.
– Moi, j’ai grande envie de faire une chose, dit duCouëdic.
– Laquelle ?
– C’est, à la première séance, de crier : « Ànous, Bretons ! » J’ai, chaque fois, vu dans la salle bonnombre de figures amies. Eh bien, nous serons délivrés ou tués,mais, au moins, tout sera fini. J’aime mieux la mort qu’unepareille attente.
– Mais pourquoi risquer de se faire blesser par quelquesbire ? dit Pontcalec.
– Parce qu’on guérit de la blessure que fait un sbire, ditdu Couëdic, et qu’on ne guérit pas de celle que fait lebourreau.
– Bien dit, du Couëdic ! s’écria Mont-Louis, et je merange à ton avis.
– Mais, soyez donc tranquille, Mont-Louis, dit Pontcalec,vous n’aurez pas plus affaire au bourreau que moi.
– Ah ! oui, toujours la prédiction, reprit Mont-Louis.Vous savez que je ne m’y fie pas, Pontcalec.
– Et vous avez tort.
Mont-Louis et du Couëdic hochèrent la tête, mais Talhouëtapprouva.
– Mais cela est sûr, mes amis, continua Pontcalec. On nouscondamnera à l’exil ; nous serons forcés de nous embarquer, etje ferai naufrage en chemin. Voilà mon sort, mais le vôtre peutêtre différent ; demandez à faire la traversée sur un autrebâtiment que moi. Ou bien encore vous avez une autre chance, c’estque je tomberai du pont ou que je glisserai en montant un escalier.Bref, je périrai par la mer, vous le savez, voilà ce qui estpositif ; et je serais condamné à mort, on me conduirait àl’échafaud, que, si l’échafaud est dressé en terre ferme, vous meverrez, au pied de l’échafaud, aussi tranquille que me voilà.
Ce ton d’assurance donnait à penser aux trois amis ; on estsuperstitieux quand on espère : l’espoir n’est qu’unesuperstition.
Ils en vinrent à rire de l’effroyable rapidité avec laquelle onpoussait les débats. Ils ne savaient pas que Dubois expédiait deParis courrier sur courrier pour presser la marche de laprocédure.
Enfin le jour vint où le tribunal se déclara suffisammentéclairé.
Cette déclaration redoubla la belle humeur des amis, qui, cejour-là, furent plus mordants, plus railleurs et plus spirituelsqu’ils n’avaient jamais été.
La commission se retira en séance secrète pour délibérer.
Jamais débat ne fut plus orageux ; l’histoire a pénétré lessecrets de ces délibérations : quelques-uns des conseillers,moins hardis dans le mal ou moins ambitieux, se révoltèrent àl’idée de condamner des gens sur des présomptions ; car, àpart les révélations transmises par Dubois et de la véracitédesquelles ils pouvaient douter, aucune révélation n’avait étéfaite ; ceux-là exprimèrent hautement leur avis, mais lamajorité était dévouée à Dubois, et l’on en vint, dans le sein ducomité, à des querelles, à des injures, presque à un combat. Lesdébats durèrent onze heures, au bout desquelles la majoritéprononça.
La veille du jugement, une commission des notables habitants,des officiers bretons, des membres du parlement, était alléetrouver le bureau de la commission ministérielle, et développadevant elle des conclusions tendant à prouver que les Bretons nes’étaient pas révoltés de fait, que le choix du roi d’Espagne aupréjudice du duc d’Orléans était un droit ressortant de laconstitution même de l’État, qui préfère le petit-fils du roi auparent collatéral, et que la province, en matière de régence, avaitplus de droit de prononcer qu’un simple parlement.
La commission ministérielle, qui sentait qu’elle n’avait pointde bonne réponse à donner, ne répondit pas, et les députés seretirèrent pleins d’espoir.
Mais le jugement n’en fut pas moins rendu, non pas surl’instruction faite à Nantes, mais sur les instructions reçues deParis. Les commissaires joignirent, aux quatre chefs emprisonnés,seize autres gentilshommes contumaces, et déclarèrent :
« Que les accusés, reconnus coupables de projets de crimeset de lèse-majesté et de plans de félonie, seraient décapités, lesprésents de fait, les absents en effigie ; que les murailleset fortifications de leurs châteaux seraient démolies, leursmarques de seigneurie abattues, et leurs bois de haute futaie etavenues taillées à la hauteur de neuf pieds. »
Une heure après que cette sentence fut rendue, on donna augreffier l’ordre de la signifier aux condamnés.
L’arrêt avait été rendu à la suite de cette séance si orageusedont nous avons parlé, et où les accusés avaient trouvé de si vivesmarques de sympathie dans le public. Aussi, ayant battu les jugesen brèche sur tous les points de l’accusation, jamais n’avaient-ilseu si bon espoir.
Ils étaient assis dans la chambre commune et soupaient, serappelant tous les détails de la séance, lorsque tout à coup leurporte s’ouvrit, et que, dans l’ombre, se dessina la figure pâle etsévère du greffier.
L’apparition solennelle changea au même instant les proposplaisants en battements de cœur.
Le greffier s’avança lentement, tandis que le geôlier se tenaità la porte, et que, dans l’ombre du corridor, on voyait étincelerles canons des mousquets.
– Que nous voulez-vous, monsieur, demanda Pontcalec, et quesignifie ce sinistre appareil ?
– Messieurs, dit le greffier, je suis porteur de lasentence du tribunal ; agenouillez-vous pour l’entendre.
– Mais ce sont des sentences de mort seulement qu’on écouteà genoux, dit Mont-Louis.
– Agenouillez-vous, messieurs, répondit le greffier.
– C’est bon pour des coupables et des gens de peu des’agenouiller, dit du Couëdic. Nous sommes gentilshommes etinnocents, nous entendrons la sentence debout.
– Comme vous voudrez, messieurs ; seulementdécouvrez-vous, car je parle au nom du roi.
Talhouët, le seul qui eût son chapeau sur la tête, sedécouvrit.
Tous quatre se tinrent debout et découverts, appuyés les uns auxautres, le front pâle, mais le sourire sur les lèvres.
Le greffier lut toute la sentence sans qu’un seul murmure, unseul geste d’étonnement, le vînt interrompre.
Quand il eut fini :
– Pourquoi m’a-t-on dit, demanda Pontcalec, de déclarer lesdesseins de l’Espagne contre la France, et qu’on me laisseraitaller ? L’Espagne était pays ennemi, j’ai déclaré ce que jecroyais savoir de ses projets, et voilà qu’on nous condamne.Pourquoi cela ? La commission n’est donc composée que delâches qui tendaient des piéges aux accusés ?
Le greffier ne répondit pas.
– Mais, ajouta Mont-Louis, le régent a épargné tout Paris,complice de la conspiration de Cellamare. Pas une goutte de sangn’a coulé. Cependant ceux qui voulaient enlever le régent, le tuerpeut-être, étaient aussi coupables, au moins, que des gens contrelesquels aucune accusation sérieuse n’a pu être articulée. Noussommes donc choisis pour expier cette indulgence envers lacapitale ?
Le greffier ne répondit rien.
– Comprends donc une chose, Mont-Louis, dit duCouëdic ; il y a là-bas une vieille haine de famille contre laBretagne, et le régent, pour faire croire qu’il est de la famille,veut donner la preuve qu’il nous hait. Ce n’est pas nouspersonnellement que l’on frappe, c’est une province qui, depuistrois cents ans, réclame inutilement ses droits et ses priviléges,et que l’on veut faire coupable pour se débarrasser d’elle unebonne fois.
Le greffier gardait toujours le silence.
– Voyons, finissons-en, dit Talhouët. Nous sommescondamnés, c’est bien. Maintenant, y a-t-il ou n’y a-t-il pasl’appel ?
– Il n’y en a pas, messieurs, dit le greffier.
– Alors vous pouvez vous retirer, dit du Couëdic.
Le greffier salua et se retira, suivi des gardes quil’escortaient, et la porte de la prison se referma, lourde etbruyante, sur les quatre gentilshommes.
– Eh bien, dit Mont-Louis lorsqu’ils se retrouvèrentseuls.
– Eh bien ! nous sommes condamnés, dit Pontcalec. Jen’ai jamais dit, moi, qu’il n’y aurait pas arrêt, j’ai dit qu’iln’y aurait pas exécution, voilà tout.
– Je suis de l’avis de Pontcalec, dit Talhouët ; cequ’ils en ont fait, c’est pour effrayer la province et mesurer sapatience.
– D’ailleurs, dit du Couëdic, ils ne nous exécuteront passans que le régent ait ratifié la condamnation. Or, à moins decourrier extraordinaire, il faut deux jours pour aller à Paris, unjour pour examiner l’affaire et deux jours pour revenir, cela faitcinq jours. Nous avons donc cinq jours devant nous ; en cinqjours, il arrive bien des choses : la province, en apprenantnotre arrêt, se soulèvera.
Mont-Louis hocha la tête.
– Puis il y a Gaston, continua Pontcalec, que vous oublieztoujours, messieurs.
– J’ai bien peur que Gaston ne soit arrêté, messieurs, ditMont-Louis. Je connais Gaston, et, s’il était en liberté, nousaurions déjà entendu parler de lui.
– Tu ne nieras pas au moins, prophète de malheur, ditTalhouët, que nous n’ayons quelques jours devant nous.
– Qui sait encore ? dit Mont-Louis.
– Et puis la mer, dit Pontcalec ; la mer, quediable ! messieurs, vous oubliez toujours que je ne dois périrque par la mer.
– Eh bien, donc, messieurs, remettons-nous à table, dit duCouëdic, et un dernier verre à notre santé.
– Nous n’avons plus de vin, dit Mont-Louis, c’est mauvaissigne.
– Bah ! il en reste encore dans la cave, ditPontcalec.
Et il appela le geôlier.
Celui-ci, en entrant, trouva les quatre amis à table. Il lesregarda d’un air étonné.
– Eh bien, qu’y a-t-il donc de nouveau, maîtreChristophe ? dit Pontcalec.
Maître Christophe était de Guer et avait une vénération touteparticulière pour Pontcalec, son oncle Crysogon ayant été sonseigneur.
– Rien autre chose que ce que vous savez, messieurs,dit-il.
– Alors va nous chercher du vin.
– Ils veulent s’étourdir, dit le geôlier en sortant.Pauvres gentilshommes !
Mont-Louis seul entendit ce que venait de dire Christophe, etsourit tristement.
Un instant après, ils entendirent des pas qui se rapprochaientvivement de leur chambre. La porte s’ouvrit, et Christophe reparutsans aucune bouteille à la main.
– Eh bien, dit Pontcalec, le vin que nous t’avons demandé,où est-il ?
– Bonne nouvelle ! s’écria Christophe sans répondre àl’interpellation de Pontcalec. Bonne nouvelle, messieurs !
– Laquelle ? dit Mont-Louis en tressaillant.
– Le régent est mort ?
– La Bretagne se révolte ? ajouta du Couëdic.
– Non, messieurs, non ; car je n’oserais point appelercela de bonnes nouvelles.
– Eh bien, qu’y a-t-il donc ? dit Pontcalec.
– Il y a que M. de Châteauneuf vient dedécommander cent cinquante hommes qui stationnaient en armes sur laplace du Marché, ce qui avait effrayé tout le monde ; mais cescent cinquante hommes viennent de recevoir contre-ordre et rentrentdans leur caserne.
– Allons ! dit Mont-Louis, je commence à croire que cene sera pas pour ce soir.
En ce moment, six heures sonnaient.
– Eh bien, dit Pontcalec, une bonne nouvelle n’est pas uneraison pour que nous restions sur notre soif. Retourne nouschercher du vin.
Christophe sortit, et revint, dix minutes après, une bouteille àla main.
Les amis, qui étaient restés à table, remplirent les verres.
– À la santé de Gaston ! dit Pontcalec en échangeantun regard d’intelligence avec ses amis, pour lesquels ce toast seulétait compréhensible.
Et ils vidèrent leurs verres, excepté Mont-Louis, qui, au momentoù il portait le sien à sa bouche, s’arrêta.
– Eh bien, demanda Pontcalec, qu’y a-t-il ?
– Le tambour ! dit Mont-Louis en étendant la main dansla direction où il entendait le bruit.
– Eh bien ! dit Talhouët, n’as-tu pas entendu ce qu’adit maître Christophe ? Ce sont les troupes qui rentrent.
– Non pas, au contraire, ce sont les troupes quisortent ; ce n’est pas la retraite, c’est la générale.
– La générale ! dit Talhouët ; que diable celaveut-il dire ?
– Rien de bon, reprit Mont-Louis en secouant la tête.
– Christophe ? dit Pontcalec en se tournant vers legeôlier.
– Oui, messieurs, vous allez savoir ce que c’est, réponditcelui-ci ; dans un instant je reviens.
Il s’élança hors de la chambre, non pas cependant sans avoirsoigneusement fermé la porte derrière lui.
Les quatre amis demeurèrent dans le silence de l’anxiété. Aubout de dix minutes, la porte s’ouvrit et le geôlier reparut pâlede terreur.
– Un courrier vient d’entrer dans la cour du château,dit-il ; il arrivait de Paris, il a remis ses dépêches, etaussitôt les postes ont été doublés, et le tambour a battu danstoutes les casernes.
– Oh ! oh ! dit Mont-Louis, cela nousregarde.
– On monte l’escalier, dit le geôlier, plus tremblant etplus effrayé que ceux auxquels il s’adressait.
En effet, on entendit la crosse des mousquets retentir sur lesdalles du corridor, et, en même temps, les voix de plusieurspersonnes empressées se firent entendre.
La porte se rouvrit et le greffier reparut.
– Messieurs, dit-il, combien de temps désirez-vous pourmettre ordre à vos affaires en ce monde et subir votrecondamnation ?
Une profonde terreur glaça jusqu’aux assistants.
– Je veux, dit Mont-Louis, le temps que l’arrêt aille àParis et en revienne avec l’approbation du régent.
– Moi, dit Talhouët, je ne veux que le temps nécessaire àla commission pour se repentir de son iniquité.
– Quant à moi, dit du Couëdic, je voudrais qu’on laissât auministre de Paris le temps de commuer cette peine en celle de huitjours de détention, que nous méritons pour avoir agi un peulégèrement.
– Et vous, monsieur, dit gravement le greffier à Pontcalecqui gardait le silence, que demandez-vous ?
– Moi, dit Pontcalec parfaitement calme, je ne demandeabsolument rien.
– Alors, messieurs, dit le greffier, voici la réponse de lacommission : « Vous avez deux heures à vous pour songer àvos affaires spirituelles et temporelles ; il est six heureset demie, il faut, dans deux heures et demie, que vous soyez rendussur la place du Bouffay, où aura lieu l’exécution. »
Il se fit un grand silence ; les plus braves sentaient laterreur les prendre à la racine des cheveux.
Le greffier sortit sans que personne ait eu un mot à luirépondre ; seulement, les condamnés se regardèrent et seserrèrent la main.
Ils avaient deux heures.
Deux heures, dans le cours ordinaire de la vie, semblent parfoisdes siècles ; dans d’autres moments, deux heures semblent uneseconde.
Les prêtres arrivèrent, puis les soldats, puis lesbourreaux.
La situation devenait terrible. Pontcalec seul ne se démentaitpas, non que les autres manquassent de courage, mais ils manquaientd’espoir ; cependant Pontcalec les rassurait par le calme aveclequel il répondait, non-seulement aux prêtres, mais encore auxexécuteurs, qui s’étaient déjà saisis de leur proie.
On régla les préparatifs de cette terrible chose qu’on appellela toilette des condamnés. Les quatre patients devaient aller àl’échafaud vêtus de manteaux noirs, pour qu’aux yeux du peuple,dont on craignait toujours la rébellion, ils demeurassent confondusparmi les prêtres chargés de les exhorter.
Puis on agita la question de leur lier les mains ; questionsuprême !
Pontcalec répondit avec son sourire de sublimeconfiance :
– Eh ! pardieu ! laissez-nous les mains libres,nous irons sans nous révolter.
– Cela ne nous regarde pas, répondit l’exécuteur qui avaitaffaire à Pontcalec ; à moins d’ordre particulier, toutes lesdispositions sont les mêmes pour tous les condamnés.
– Et qui donne ces ordres ? demanda Pontcalec enriant ; est-ce le roi ?
– Non, monsieur le marquis, répondit l’exécuteur étonnéd’un pareil sang-froid dont jamais il n’avait vu d’exemple, cen’est pas le roi, c’est notre chef.
– Et où est votre chef ?
– C’est celui qui cause là-bas avec le geôlierChristophe.
– Faites-le venir alors, dit Pontcalec.
– Eh ! maître Lamer, cria l’exécuteur, voulez-vouspasser de ce côté ? il y a un de ces messieurs qui vousdemande.
La foudre tombant au milieu des quatre condamnés n’eût pasproduit un effet plus terrible que ce nom.
– Que dites-vous ? s’écria Pontcalec palpitant deterreur ; comment avez-vous dit ? quel nom avez-vousprononcé ?
– Lamer, monsieur, c’est notre chef.
Pontcalec, pâle et glacé, tomba sur une chaise, en attachant unindicible regard sur ses compagnons atterrés ; personne,autour d’eux, ne comprenait rien à ce muet abattement qui succédaitsi rapidement à cette grande confiance.
– Eh bien ! dit Mont-Louis s’adressant à Pontcalecavec un accent de doux reproche.
– Oui, messieurs, vous aviez raison, dit Pontcalec ;mais moi j’avais raison de croire à cette prédiction, car cetteprédiction s’accomplira comme les autres. Seulement, cette fois, jeme rends, et j’avoue que nous sommes perdus.
Et, par un mouvement spontané, les quatre condamnéss’embrassèrent en priant Dieu.
– Qu’ordonnez-vous ? demanda l’exécuteur.
– Inutile de lier les mains à ces messieurs, s’ils veulentdonner leur parole ; ils sont soldats et gentilshommes.
Cependant Gaston courait sur la route de Nantes, laissantderrière lui le postillon chargé, alors comme aujourd’hui, deretenir les chevaux au lieu de les faire avancer. Malgré ces deuxforces contraires, il faisait trois lieues à l’heure. Il avaitainsi traversé Sèvres et Versailles.
En arrivant à Rambouillet, et comme le jour commençait àparaître, il vit le maître de poste et les postillons empressésautour d’un cheval qu’on venait de saigner. Le cheval était étenduau milieu de la rue, couché sur le flanc, et soufflant avecpeine.
Gaston n’avait point fait d’abord attention à ce cheval, à cemaître de poste et à ces postillons.
Mais, en se mettant en selle lui-même, il entendit un desassistants qui disait :
– Au train dont il y va, il en tuera plus d’un d’ici àNantes.
Gaston allait partir ; mais, frappé d’une réflexion subiteet terrible, il s’arrêta et fit signe au maître de poste de luivenir parler.
Le maître de poste s’approcha.
– Qui donc est passé, demanda Gaston, allant si grand trainqu’il a mis ce pauvre animal en cet état ?
– Un courrier du ministère, répondit le maître deposte.
– Un courrier du ministère ! s’écria Gaston ; etvenait-il de Paris ?
– Venant de Paris.
– Depuis combien de temps, à peu près, est-ilpassé ?
– Voilà tantôt deux heures.
Gaston poussa un cri sourd qui ressemblait à un gémissement. Ilconnaissait Dubois… Dubois, qui l’avait joué sous le costume de LaJonquière. La bonne volonté du ministre lui revint alors à l’espritet l’épouvanta. Pourquoi ce courrier expédié en toute hâte justedeux heures avant lui !
– Oh ! j’étais trop heureux, pensa le jeune homme, etHélène avait bien raison de me dire qu’elle pressentait quelquegrand malheur. Oh ! je rattraperai ce courrier, et je sauraice qu’il porte, où j’y laisserai ma vie.
Et il s’élança comme une flèche.
Mais, dans tous ces doutes et dans toutes ces interrogations, ilavait encore perdu dix minutes, de sorte qu’en arrivant à lapremière poste, il était toujours de deux heures en arrière. Cettefois, le cheval du courrier avait résisté, mais c’était celui deGaston qui était prêt à tomber. Le maître de poste voulut fairequelques observations, mais Gaston laissa tomber deux ou troislouis, et repartit au galop.
À la prochaine poste, il avait gagné quelques minutes, maisvoilà tout. Le courrier qui le précédait ne ralentissait pas sacourse ; Gaston pressait la sienne, voilà tout. Cetteeffrayante rapidité doublait la défiance et la fièvre du jeunehomme.
– Oh ! si ! dit-il, j’arriverai en même temps quelui, si je ne parviens pas à le devancer.
Et il redoublait de vitesse, et il pressait son cheval, qui, àchaque poste, s’arrêtait, ruisselant de sueur et de sang, quand ilne tombait pas. À chaque poste, il apprenait que le courrier étaitpassé presque aussi rapide que lui ; mais il gagnait toujoursquelques minutes sur lui, et cela soutenait ses forces.
Les postillons, laissés bien loin derrière lui, plaignaient,malgré eux, ce beau jeune homme, au front pâle et à l’œil terne,qui courait ainsi sans prendre ni repos ni nourriture, toutruisselant de sueur, malgré le froid, et n’ayant que ces paroles àla bouche :
– Un cheval ! un cheval vite, un cheval !
Et, en effet, épuisé, sans autre force que celle du cœur, deplus en plus enivré par la rapidité de sa course et le sentiment dudanger, Gaston sentit sa tête tourner et son front se tendre ;la sueur de ses membres était mêlée de sang.
Étranglé par la soif et l’aridité de son gosier, il but un verred’eau froide à Ancenis. Depuis seize heures, c’était la premièrefois qu’il perdait une seconde.
Et, cependant, le courrier maudit avait encore une heure etdemie d’avance sur lui. En quatre-vingts lieues, Gaston n’avaitgagné que quarante ou cinquante minutes.
La nuit venait rapidement, et Gaston, croyant toujours voirapparaître quelque chose à l’horizon, essayait de percerl’obscurité avec son regard sanglant ; il s’avançait comme aumilieu d’un rêve, croyant entendre les cloches tinter, les canonsrouler, et les tambours bruire. Il avait la tête pleine de chantslugubres et de bruits sinistres. Il ne vivait plus de la vie deshommes ; sa fièvre le soutenait, il volait dans les airs.
Cependant il avançait toujours. Vers les huit heures du soir, ilaperçut enfin, à l’horizon, Nantes, comme une masse au milieu delaquelle quelques lumières brillaient comme des étoiles.
Il essaya de respirer, et, croyant que c’était sa cravate quil’étouffait, il la dénoua et la jeta par le chemin.
Ainsi monté sur un cheval noir, enveloppé d’un manteau noir,nu-tête depuis longtemps, – son chapeau était tombé, – Gastonressemblait à un cavalier fantastique se rendant à quelquesabbat.
En arrivant à la porte de Nantes, son cheval s’abattit, maisGaston ne perdit pas les étriers ; à l’aide de la bride, aveclaquelle il lui donna une violente secousse, à l’aide des éperonsqu’il lui enfonça dans le ventre, le cheval se releva.
La nuit était noire, personne ne paraissait sur les remparts,les sentinelles disparaissaient elles-mêmes dans l’obscurité ;on eût dit une ville déserte.
Pas plus de bruit que de monde. Nous avons dit que Nantes avaitl’air d’une ville déserte, nous nous trompions, Nantes avait l’aird’une ville morte.
Cependant, en passant sous la porte, une sentinelle jeta àGaston quelques mots qu’il n’entendit pas.
Il continua son chemin.
À la rue du Château, son cheval s’abattit une secondefois ; mais, cette fois, pour ne plus se relever.
Qu’importait à Gaston, cette fois, il était arrivé !
Il continua sa course à pied ; ses membres étaient brisés,et cependant il ne sentait pas la fatigue. Il tenait à la main lepapier qu’il froissait.
Une chose l’étonnait cependant, c’était, dans ce quartier sipopuleux, de ne rencontrer personne.
Mais, à mesure qu’il avançait, il entendait comme une rumeursourde venant de la place du Bouffay, en passant devant une longuerue dont l’extrémité donnait sur cette place.
Des lumières flamboyaient, éclairant une mer de têtes ;mais Gaston passa. C’était au château qu’il avait affaire, et lavision s’éteignit.
Enfin Gaston aperçut le château ; il vit le porche quis’ouvrait béant devant lui. La sentinelle placée sur le pont-levisvoulut l’arrêter ; mais Gaston, son ordre à la main, l’écartaviolemment et entra sous le guichet.
Des hommes causaient tristement, et, tout en causant, l’un d’euxessuyait des larmes.
Gaston comprit tout.
– Ordre de surseoir ! cria-t-il, ordre de…
La parole s’éteignit dans sa gorge ; mais les hommesavaient entendu mieux que cela, ils avaient vu le geste désespéréde Gaston.
– Allez donc ! allez donc ! crièrent-ils en luimontrant le chemin. Allez ! et peut-être arriverez-vous encoreà temps.
Aussitôt eux-mêmes se dispersèrent dans toutes lesdirections.
Gaston poursuivit sa route. Il traversa un corridor, puis desappartements vides, puis la grande salle, puis un autrecorridor.
De loin, à travers les barreaux, à la lueur des torches, ildécouvrait cette grande réunion d’hommes qu’il avait déjàentrevue.
Il venait de traverser le château tout entier ; il étaitarrivé sur une terrasse. Delà il découvrait l’esplanade, unéchafaud, des hommes ; tout autour, de la foule.
Gaston veut crier, on ne l’entend pas ; il agite sonmouchoir, on ne le voit pas. Un homme de plus monte surl’échafaud : Gaston jette un cri et se précipite.
Il a sauté du haut en bas du rempart ; une sentinelle veutl’arrêter, il la renverse ; une espèce d’escalier conduisait àla place, il prend cet escalier.
Au bas est une espèce de barricade en charrettes : Gastonse courbe, se glisse et passe entre les roues.
Au delà de la barricade, tous les grenadiers de Saint-Simon sontdisposés en haie. Gaston fait un effort désespéré, il enfonce lahaie, et se trouve dans l’enceinte.
Les soldats qui voient un homme, pâle, haletant, un papier à lamain, le laissent passer.
Tout à coup, il s’arrête comme frappé de la foudre.
Talhouët, il l’a reconnu, Talhouët vient de s’agenouiller surl’échafaud.
– Arrêtez ! arrêtez ! crie Gaston avec l’énergiedu désespoir.
Mais, en même temps, l’épée de l’exécuteur en chef flamboiecomme un éclair, puis on entend un coup sourd et mat, et un grandfrissonnement court par toute la foule.
Le cri du jeune homme s’est perdu dans le cri général, sorti devingt mille poitrines à la fois.
Gaston est arrivé une seconde trop tard. Talhouët est mort, et,lorsqu’il lève les yeux, il voit la tête de son ami à la main dubourreau.
Alors, noble cœur qu’il est, il comprend que, puisqu’un seul estmort, tous doivent mourir ; que nul n’acceptera une grâcearrivée trop tard d’une tête. Il regarde autour de lui : duCouëdic monte à son tour ; du Couëdic est vêtu d’un manteaunoir, il a la tête nue et le cou nu.
Gaston songe que lui aussi a un manteau noir, le cou nu et latête nue ; il se met à rire convulsivement.
Il voit ce qu’il lui reste à faire, comme on voit un paysagesinistre à la lueur de la foudre qui tombe.
C’est affreux, mais c’est grand.
Du Couëdic s’incline, mais, avant de s’incliner, ilcrie :
– Voilà comment on récompense les services des soldatsfidèles ; voilà comment vous tenez vos promesses, ô lâchesBretons !
Deux aides le font plier sur ses genoux. L’épée du bourreautournoie et étincelle une seconde fois, et du Couëdic roule près deTalhouët.
Le bourreau ramasse la tête, la montre au peuple, puis la placeà l’un des angles de l’échafaud en face de celle de Talhouët.
– À qui, maintenant ? demanda maître Lamer.
– Peu importe ! répondit une voix, pourvu queM. de Pontcalec passe le dernier ; c’est porté dansson arrêt.
– À moi alors, dit Mont-Louis, à moi !
Et Mont-Louis s’élance sur l’échafaud.
Mais, arrivé là, il s’arrête, ses cheveux se hérissent : enface de lui, à une fenêtre, il a vu sa femme et ses deuxenfants.
– Mont-Louis ! Mont-Louis ! crie sa femme aveccet accent déchirant d’un cœur qui se brise ; Mont-Louis, nousvoilà, regarde-nous !
Au même instant, tous les yeux se concentrent vers cettefenêtre. Soldats, bourgeois, prêtres, bourreaux, regardent du mêmecôté. Gaston profite de cette liberté de la mort qui règne autourde lui, s’élance vers l’échafaud et se cramponne à l’échelle, dontil monte les premiers degrés.
– Ma femme ! mes enfants ! crie Mont-Louis en setordant les bras de désespoir ; oh ! retirez-vous, ayezpitié de moi !
– Mont-Louis ! crie sa femme en lui présentant de loinle plus jeune de ses fils ; Mont-Louis, bénis tes enfants, etpeut-être que l’un deux te vengera un jour.
– Adieu, mes enfants, je vous bénis ! crie Mont-Louisen étendant les mains vers la fenêtre.
Ces, adieux funèbres percent la nuit, et retentissent comme uneffroyable écho dans le cœur des assistants.
– Assez, dit Lamer au patient, assez !
Puis, se retournant vers ses aides :
– Hâtez-vous, dit-il, ou le peuple ne nous laissera pasachever.
– Soyez tranquille, dit Mont-Louis ; le peuple mesauvât-il, je ne leur survivrais pas !
Et, du doigt, il montrait les têtes de ses compagnons.
– Ah ! je les avais donc bien jugés ! s’écriaGaston qui avait entendu ces paroles. Mont-Louis, martyr, prie pourmoi !
Mont-Louis se retourna : il lui semblait avoir entendu unevoix connue ; mais, au moment même, les bourreaux s’emparèrentde lui, et presque aussitôt un grand cri apprit à Gaston qu’il enétait de Mont-Louis comme des autres, et que son tour étaitarrivé.
Gaston s’élança : en un instant, il fut au sommet del’échelle, et plana à son tour, du haut de la plate-forme infâme,sur toute cette foule. Aux trois angles de l’échafaud étaient lestrois têtes de Talhouët, de du Couëdic et de Mont-Louis.
Il y avait alors dans le peuple une émotion étrange. L’exécutionde Mont-Louis, accompagnée des circonstances que nous avonsrapportées, avait bouleversé la foule. Toute cette place mouvante,et de laquelle s’élevaient des murmures et des imprécations, semblaà Gaston une vaste mer dont chaque vague était vivante. À cemoment, l’idée lui vint qu’il pouvait être reconnu, et que son nom,poussé par une seule bouche, pouvait l’empêcher d’exécuter sondessein. Aussitôt il tomba à genoux, et, saisissant lui-même lebillot, il y posa sa tête.
– Adieu, murmura-t-il, adieu, ma pauvre amie ! adieu,ma douce et chère Hélène ! Mon baiser nuptial va me coûter lavie, mais il ne me coûtera pas l’honneur. Hélas ! ce quartd’heure perdu dans tes bras aura fait tomber cinq têtes. Adieu,Hélène ! adieu !
L’épée du bourreau étincela.
– Et vous, mes amis, pardonnez-moi ! ajouta le jeunehomme.
Le fer s’abattit ; la tête roula d’un côté et le corps del’autre.
Alors Lamer prit la tête et la montra au peuple.
Mais aussitôt un grand murmure monta de la foule : personnen’avait reconnu Pontcalec.
Le bourreau se trompa à ce murmure. Il posa la tête de Gaston àl’angle qui était demeuré vide ; et, poussant du pied le corpsdans le tombereau où l’attendaient ceux de ses trois compagnons, ils’appuya sur sa longue épée en criant à haute voix :
– Justice est faite !
– Et moi donc ! s’écria une voix tonnante, et moidonc, est-ce qu’on m’oublie ?
Et Pontcalec s’élança à son tour sur l’échafaud.
– Vous ! s’écria Lamer en se reculant comme s’il eûtvu apparaître un fantôme ! Vous ! qui, vous !
– Moi, Pontcalec ; allons, me voilà, je suis prêt.
– Mais, dit le bourreau tout tremblant, en regardant l’unaprès l’autre les quatre angles de son échafaud ; mais j’aimes quatre têtes !
– Je suis le baron de Pontcalec, entends-tu ? c’estmoi qui dois mourir le dernier, et me voilà.
– Comptez, dit Lamer, aussi pâle que le baron, en luimontrant du bout de son épée les quatre angles de l’échafaud.
– Quatre têtes ! s’écria Pontcalec ;impossible !
En ce moment, dans l’une des quatre têtes, il reconnut la nobleet pâle figure de Gaston, qui semblait lui sourire jusque dans lamort. Et, à son tour, il recula d’effroi.
– Oh ! tuez-moi donc bien vite ! s’écria-t-ilavec des gémissements d’impatience. Voulez-vous donc me fairemourir mille fois !
Pendant ce temps, un des commissaires avait monté l’échelle àson tour, appelé par l’exécuteur en chef. Il jeta un coup d’œil surle patient.
– Monsieur est bien le baron de Pontcalec, dit lecommissaire ; faites votre besogne.
– Mais, s’écria le bourreau, vous le voyez bien, les quatretêtes sont là.
– Eh bien, cela en fera cinq ; ce qui abonde ne nuitpas.
Et le commissaire descendit les degrés en faisant signe auxtambours de battre.
Lamer chancelait sur les planches de son échafaud ; larumeur grossissait. C’était plus d’horreur que n’en pouvaitsupporter cette foule. Un long murmure courut sur la place ;des lumières s’éteignirent ; les soldats, repoussés, crièrentaux armes ; il y eut un instant de bruit et de confusion,pendant lequel plusieurs voix retentirent.
– À mort les commissaires ! à mort lesbourreaux ! criaient-elles.
Alors les canons du fort, chargés à mitraille, inclinèrent leursgueules vers le peuple.
– Que ferai-je ? dit Lamer.
– Frappez ! répondit la même voix qui avait toujourspris la parole.
Pontcalec se jeta à genoux. Les aides fixèrent sa tête sur lebillot. Alors les prêtres s’enfuirent avec horreur, les soldatstremblèrent dans les ténèbres, et Lamer frappa en détournant lesyeux pour ne pas voir la victime.
Dix minutes après, la place était vide, et les fenêtres ferméeset éteintes. L’artillerie et les fusiliers campaient autour del’échafaud démoli, et regardaient en silence les larges taches desang qui rougissaient le pavé.
Les religieux, auxquels on rapporta les corps, reconnurent aveceffroi qu’il y avait effectivement, comme l’avait dit Lamer, cinqcadavres au lieu de quatre. Un de ces cadavres tenait encore danssa main un papier froissé.
Ce papier était la grâce des quatre autres ! Alorsseulement tout fut expliqué, et le dévouement de Gaston, quin’avait pas eu de confidents, fut deviné.
Les religieux voulurent célébrer une messe ; mais leprésident Châteauneuf, qui craignait quelques troubles à Nantes,leur ordonna de la célébrer sans ornement et sans pompe.
Ce fut le jour du mercredi saint que les corps des suppliciésfurent ensevelis. Le peuple fut écarté de la chapelle où reposentleurs corps mutilés, dont la chaux, assure-t-on, conserva lamajeure partie.
Ainsi finit le drame de Nantes.
Quinze jours après les événements que nous venons de raconter,un carrosse vert, le même que nous avons vu arriver à Paris aucommencement de cette histoire, sortait par la même barrière qu’ilétait entré, et cheminait sur la route de Paris à Nantes. Une jeunefemme, pâle et presque mourante, y était assise aux côtés d’unesœur augustine, qui, chaque fois qu’elle tournait les yeux vers sacompagne, poussait un soupir et essuyait une larme.
Un homme à cheval guettait cette voiture un peu au delà deRambouillet. Il était enveloppé d’un grand manteau qui ne laissaitvoir que ses yeux.
Près de lui, était un autre homme enveloppé d’un manteau commelui.
Quand la voiture passa, il poussa un profond soupir, et deuxlarmes silencieuses tombèrent de ses yeux.
– Adieu, murmura-t-il ; adieu toute ma joie, adieutout mon bonheur ! adieu, Hélène ; adieu, monenfant !
– Monseigneur, dit l’homme qui était près de lui, il encoûte pour être un grand prince, et celui qui veut commander auxautres doit d’abord se vaincre lui-même. Soyez fort jusqu’au bout,monseigneur, et la postérité dira que vous avez été grand.
– Oh jamais je ne vous pardonnerai, monsieur, dit le régentavec un soupir si profond qu’il ressemblait à un gémissement, carvous avez tué mon bonheur.
– Eh bien ! travaillez donc pour les rois ! diten haussant les épaules le compagnon de cet hommeaffligé :Noli fidere principibus terrae neo filiiseorum.
Les deux hommes restèrent là jusqu’à ce que la voiture eûtdisparu à l’horizon, puis ils reprirent le chemin de Paris.
Huit jours après, la voiture entrait sous le porche desAugustines de Clisson ; à son arrivée, tout le couvents’empressa auprès de la voyageuse souffrante, pauvre fleur briséeau vent du monde.
– Venez, mon enfant, venez vivre avec nous, dit lasupérieure.
– Non pas vivre, ma mère, dit la jeune fille ; maismourir.
– Ne pensez qu’au Seigneur, mon enfant, dit la bonneabbesse.
– Oui, ma mère, au Seigneur, qui est mort pour le crime deshommes, n’est-ce pas ?
La supérieure la reçut dans ses bras sans lui faire d’autrequestion ; elle était habituée à voir passer les souffrancesde la terre, et à les plaindre sans leur demander qui les avaitfait souffrir.
Hélène reprit sa petite cellule dont elle avait été absente unmois à peine ; tout y était encore à la même place et commeelle l’avait laissé. Elle alla à la fenêtre ; le lac dormaittranquille et morne, seulement la glace qui le couvrait avaitdisparu sous les pluies, et, avec elle, la neige où, avant departir, la jeune fille avait revu l’empreinte des pas deGaston.
Le printemps vint ; tout se reprit à la vie, exceptéHélène. Les arbres qui formaient l’enceinte du petit lacverdirent ; les larges feuilles des nymphéas flottèrent encoreà la surface de l’eau ; les roseaux se redressèrent, et toutela peuplade des oiseaux chantants revint les habiter.
Il n’y eut point jusqu’à la grille qui ne se rouvrit pour donnerpassage au jardinier.
Hélène traversa encore l’été ; puis, au mois de septembre,elle mourut.
Le matin même de sa mort, la supérieure reçut une lettre quiarrivait de Paris par un courrier. Elle porta à l’agonisante cettelettre qui contenait ces seuls mots :
« Ma mère, obtenez de votre fille qu’elle pardonne aurégent. »
Hélène, implorée par la supérieure, pâlit à ce nom ; maiselle répondit :
– Oui, ma mère, je lui pardonne ! Mais c’est parce queje vais rejoindre celui qu’il a tué.
À quatre heures du soir, elle expira.
Elle avait demandé à être ensevelie à l’endroit même où Gastondétachait la barque avec laquelle il la venait voir.
Ses derniers vœux furent exaucés.