Partie 1
LES ANGLAIS AU PÔLE NORD
Chapitre 1 LE FORWARD
« Demain, à la marée descendante, le brick le Forward, capitaine, K.Z., second, Richard Shandon, partira de New Princes Docks pour une destination inconnue. »
Voilà ce que l’on avait pu lire dans le Liverpool Herald du 5 avril 1860.
Le départ d’un brick est un événement de peu d’importance pour le port le plus commerçant de l’Angleterre. Qui s’en apercevrait au milieu des navires de tout tonnage et de toute nationalité, que deux lieues de bassins à flot ont de la peine à contenir ?
Cependant, le 6 avril, dès le matin, une foule considérable couvrait les quais de New Princes Docks ; l’innombrable corporation des marins de la ville semblait s’y être donné rendez-vous. Les ouvriers des warfs environnants avaient abandonné leurs travaux, les négociants leurs sombres comptoirs,les marchands leurs magasins déserts. Les omnibus multicolores, quilongent le mur extérieur des bassins, déversaient à chaque minuteleur cargaison de curieux ; la ville ne paraissait plus avoirqu’une seule préoccupation : assister au départ duForward.
Le Forward était un brick de cent soixante-dixtonneaux, muni d’une hélice et d’une machine à vapeur de la forcede cent vingt chevaux. On l’eût volontiers confondu avec les autresbricks du port. Mais, s’il n’offrait rien d’extraordinaireaux yeux du public, les connaisseurs remarquaient en lui certainesparticularités auxquelles un marin ne pouvait se méprendre.
Aussi, à bord du Nautilus, ancré non loin, un groupe dematelots se livrait-il à mille conjectures sur la destination duForward.
– Que penser, disait l’un, de cette mâture ? il n’est pasd’usage, pourtant, que les navires à vapeur soient si largementvoilés.
– Il faut, répondit un quartier-maître à large figure rouge, ilfaut que ce bâtiment-là compte plus sur ses mâts que sur samachine, et s’il a donné un tel développement à ses hautes voiles,c’est sans doute parce que les basses seront souvent masquées.Ainsi donc, ce n’est pas douteux pour moi, le Forward estdestiné aux mers arctiques ou antarctiques, là où les montagnes deglace arrêtent le vent plus qu’il ne convient à un brave et solidenavire.
– Vous devez avoir raison, maître Cornhill, reprit un troisièmematelot. Avez-vous remarqué aussi cette étrave qui tombe droit à lamer ?
– Ajoute, dit maître Cornhill, qu’elle est revêtue d’untranchant d’acier fondu affilé comme un rasoir, et capable decouper un trois-ponts en deux, si le Forward, lancé àtoute vitesse, l’abordait par le travers.
– Bien sûr, répondit un pilote de la Mersey, car cebrick-là file joliment ses quatorze nœuds à l’heure avecson hélice. C’était merveille de le voir fendre le courant, quandil a fait ses essais. Croyez-moi, c’est un fin marcheur.
– Et à la voile, il n’est guère embarrassé non plus, repritmaître Cornhill ; il va droit dans le vent et gouverne à lamain ! Voyez-vous, ce bateau-là va tâter des mers polaires, ouje ne m’appelle pas de mon nom ! Et tenez, encore undétail ! Avez-vous remarqué la large jaumière par laquellepasse la tête de son gouvernail ?
– C’est ma foi vrai, répondirent les interlocuteurs de maîtreCornhill ; mais qu’est-ce que cela prouve ?
– Cela prouve, mes garçons, riposta le maître avec unedédaigneuse satisfaction, que vous ne savez ni voir niréfléchir ; cela prouve qu’on a voulu donner du jeu à la têtede ce gouvernail afin qu’il pût être facilement placé ou déplacé.Or, ignorez-vous qu’au milieu des glaces, c’est une manœuvre qui sereproduit souvent ?
– Parfaitement raisonné, répondirent les matelots duNautilus.
– Et d’ailleurs, reprit l’un d’eux, le chargement de cebrick confirme l’opinion de maître Cornhill. Je le tiensde Clifton qui s’est bravement embarqué. Le Forwardemporte des vivres pour cinq ou six ans, et du charbon enconséquence. Charbon et vivres, c’est là toute sa cargaison, avecune pacotille de vêtements de laine et de peaux de phoque.
– Eh bien, fit maître Cornhill, il n’y a plus à en douter ;mais enfin l’ami, puisque tu connais Clifton, Clifton ne t’a-t-ilrien dit de sa destination ?
– Il n’a rien pu me dire ; il l’ignore ; l’équipageest engagé comme cela. Où va-t-il ? Il ne le saura guère quelorsqu’il sera arrivé.
– Et encore, répondit un incrédule, s’ils vont au diable, commecela m’en a tout l’air.
– Mais aussi quelle paye, reprit l’ami de Clifton en s’animant,quelle haute paye ! cinq fois plus forte que la payehabituelle ! Ah ! sans cela, Richard Shandon n’auraittrouvé personne pour s’engager dans des circonstancespareilles ! Un bâtiment d’une forme étrange qui va on ne saitoù, et n’a pas l’air de vouloir beaucoup revenir ! Pour moncompte, cela ne m’aurait guère convenu.
– Convenu ou non, l’ami, répliqua maître Cornhill, tu n’auraisjamais pu faire partie de l’équipage du Forward.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que tu n’es pas dans les conditions requises, je me suislaissé dire que les gens mariés en étaient exclus. Or tu es dans lagrande catégorie. Donc, tu n’as pas besoin de faire la petitebouche, ce qui, de ta part d’ailleurs, serait un véritable tour deforce.
Le matelot, ainsi interpellé, se prit à rire avec ses camarades,montrant ainsi combien la plaisanterie de maître Cornhill étaitjuste.
– II n’y a pas jusqu’au nom de ce bâtiment, reprit Cornhill,satisfait de lui-même, qui ne soit terriblement audacieux !Le Forward[1] , Forwardjusqu’où ? Sans compter qu’on ne connaît pas son capitaine, àce brick-là ?
– Mais si, on le connaît, répondit un jeune matelot de figureassez naïve.
– Comment ! on le connaît ?
– Sans doute.
– Petit, fit Cornhill, en es-tu à croire que Shandon soit lecapitaine du Forward ?
– Mais, répliqua le jeune marin…
– Sache donc que Shandon est le commander[2] , pas autre chose ; c’est un braveet hardi marin, un baleinier qui a fait ses preuves, un solidecompère, digne en tout de commander, mais enfin il ne commandepas ; il n’est pas plus capitaine que toi ou moi, sauf monrespect ! Et quant à celui qui sera maître après Dieu à bord,il ne le connaît pas davantage. Lorsque le moment en sera venu, levrai capitaine apparaîtra on ne sait comment et de je ne sais quelrivage des deux mondes, car Richard Shandon n’a pas dit et n’a paseu la permission de dire vers quel point du globe il dirigerait sonbâtiment.
– Cependant, maître Cornhill, reprit le jeune marin, je vousassure qu’il y a eu quelqu’un de présenté à bord, quelqu’un annoncédans la lettre où la place de second était offerte à M.Shandon !
– Comment ! riposta Cornhill en fronçant le sourcil, tu vasme soutenir que le Forward a un capitaine àbord ?
– Mais oui, maître Cornhill.
– Tu me dis cela, à moi !
– Sans doute, puisque je le tiens de Johnson, le maîtred’équipage.
– De maître Johnson ?
– Sans doute ; il me l’a dit à moi-même !
– Il te l’a dit ? Johnson ?
– Non seulement il m’a dit la chose, mais il m’a montré lecapitaine.
– Il te l’a montré ! répliqua Cornhill stupéfait.
– Il me l’a montré.
– Et tu l’as vu ?
– Vu de mes propres yeux.
– Et qui est-ce ?
– C’est un chien.
– Un chien !
– Un chien à quatre pattes.
– Oui.
La stupéfaction fut grande parmi les marins duNautilus. En toute autre circonstance, ils eussent éclatéde rire. Un chien capitaine d’un brick de centsoixante-dix tonneaux ! il y avait là de quoi étouffer !Mais, ma foi, le Forward était un bâtiment siextraordinaire, qu’il fallait y regarder à deux fois avant de rire,avant de nier. D’ailleurs, maître Cornhill lui-même ne riaitpas.
– Et c’est Johnson qui t’a montré ce capitaine d’un genre sinouveau, ce chien ? reprit-il en s’adressant au jeune matelot.Et tu l’as vu ?…
– Comme je vous vois, sauf votre respect !
– Eh bien, qu’en pensez-vous ? demandèrent les matelots àmaître Cornhill.
– Je ne pense rien, répondit brusquement ce dernier, je ne penserien, sinon que le Forward est un vaisseau du diable, oude fous à mettre à Bedlam !
Les matelots continuèrent à regarder silencieusement leForward, dont les préparatifs de départ touchaient à leurfin ; et pas un ne se rencontra parmi eux à prétendre que lemaître d’équipage Johnson se fût moqué du jeune marin.
Cette histoire de chien avait déjà fait son chemin dans laville, et parmi la foule des curieux plus d’un cherchait des yeuxce captain-dog, qui n’était pas éloigné de le croire unanimal surnaturel.
Depuis plusieurs mois d’ailleurs, le Forward attiraitl’attention publique ; ce qu’il y avait d’un peuextraordinaire dans sa construction, le mystère qui l’enveloppait,l’incognito gardé par son capitaine, la façon dont Richard Shandonreçut la proposition de diriger son armement, le choix apporté à lacomposition de l’équipage, cette destination inconnue à peinesoupçonnée de quelques-uns, tout contribuait à donner à cebrick une allure plus qu’étrange.
Pour un penseur, un rêveur, un philosophe, au surplus, riend’émouvant comme un bâtiment en partance ; l’imagination lesuit volontiers dans ses luttes avec la mer, dans ses combatslivrés aux vents, dans cette course aventureuse qui ne finit pastoujours au port, et pour peu qu’un incident inaccoutumé seproduise, le navire se présente sous une forme fantastique, mêmeaux esprits rebelles en matière de fantaisie.
Ainsi du Forward. Et si le commun des spectateurs neput faire les savantes remarques de maître Cornhill, les on ditaccumulés pendant trois mois suffirent à défrayer les conversationsliverpooliennes.
Le brick avait été mis en chantier à Birkenhead,véritable faubourg de la ville, situé sur la rive gauche de laMersey, et mis en communication avec le port par le va-et-vientincessant des barques à vapeur.
Le constructeur, Scott & Co., l’un des plus habiles del’Angleterre, avait reçu de Richard Shandon un devis et un plandétaillé, où le tonnage, les dimensions, le gabarit dubrick étaient donnés avec le plus grand soin. On devinaitdans ce projet la perspicacité d’un marin consommé. Shandon ayantdes fonds considérables à sa disposition, les travaux commencèrent,et, suivant la recommandation du propriétaire inconnu, on allarapidement.
Le brick fut construit avec une solidité à touteépreuve ; il était évidemment appelé à résister à d’énormespressions, car sa membrure en bois de teack, sorte de chêne desIndes remarquable par son extrême dureté, fut en outre reliée parde fortes armatures de fer. On se demandait même dans le monde desmarins pourquoi la coque d’un navire établi dans ces conditions derésistance n’était pas faite de tôle, comme celle des autresbâtiments à vapeur. À cela, on répondait que l’ingénieur mystérieuxavait ses raisons pour agir ainsi.
Peu à peu le brick prit figure sur le chantier, et sesqualités de force et de finesse frappèrent les connaisseurs. Ainsique l’avaient remarqué les matelots du Nautilus, sonétrave faisait un angle droit avec la quille ; elle étaitrevêtue, non d’un éperon, mais d’un tranchant d’acier fondu dansles ateliers de R. Hawthorn de Newcastle. Cette proue de métal,resplendissant au soleil, donnait un air particulier aubrick, bien qu’il n’eût rien d’absolument militaire.Cependant un canon du calibre 16 fut installé sur le gaillardd’avant ; monté sur pivot, il pouvait être facilement pointédans toutes les directions ; il faut ajouter qu’il en était ducanon comme de l’étrave ; ils avaient beau faire tous lesdeux, ils n’avaient rien de positivement guerrier.
Mais si le brick n’était pas un navire de guerre, ni unbâtiment de commerce, ni un yacht de plaisance, car on ne fait pasdes promenades avec six ans d’approvisionnement dans sa cale,qu’était-ce donc ?
Un navire destiné à la recherche de l’Erebus et duTerror, et de sir John Franklin ? Pas davantage, caren 1859, l’année précédente, le commandant MacClintock était revenudes mers arctiques, rapportant la preuve certaine de la perte decette malheureuse expédition.
Le Forward voulait-il donc tenter encore le fameuxpassage du Nord-Ouest ? À quoi bon ? le capitaineMacClure l’avait trouvé en 1853, et son lieutenant Creswel eut lepremier l’honneur de contourner le continent américain du détroitde Behring au détroit de Davis.
Il était pourtant certain, indubitable pour des espritscompétents, que le Forward se préparait àaffronter la région des glaces. Allait-il pousser vers le pôle Sud,plus loin que le baleinier Wedell, plus avant que le capitaineJames Ross ? Mais à quoi bon, et dans quel but ?
On le voit, bien que le champ des conjectures fût extrêmementrestreint, l’imagination trouvait encore moyen de s’y égarer.
Le lendemain du jour où le brick fut mis à flot, samachine lui arriva, expédiée des ateliers de R. Hawthorn, deNewcastle.
Cette machine, de la force de cent vingt chevaux, à cylindresoscillants, tenait peu de place ; sa force était considérablepour un navire de cent soixante-dix tonneaux, largement voiléd’ailleurs, et qui jouissait d’une marche remarquable. Ses essaisne laissèrent aucun doute à cet égard, et même le maître d’équipageJohnson avait cru convenable d’exprimer de la sorte son opinion àl’ami de Clifton :
– Lorsque le Forward se sert en même temps de sesvoiles et de son hélice, c’est à la voile qu’il arrive le plusvite.
L’ami de Clifton n’avait rien compris à cette proposition, maisil croyait tout possible de la part d’un navire commandé par unchien en personne.
Après l’installation de la machine à bord, commença l’arrimagedes approvisionnements ; et ce ne fut pas peu de chose, car lenavire emportait pour six ans de vivres. Ceux-ci consistaient enviande salée et séchée, en poisson fumé, en biscuit et enfarine ; des montagnes de café et de thé furent précipitéesdans les soutes en avalanches énormes. Richard Shandon présidait àl’aménagement de cette précieuse cargaison en homme qui s’yentend ; tout cela se trouvait casé, étiqueté, numéroté avecun ordre parfait ; on embarqua également une très grandeprovision de cette préparation indienne nommée pemmican,et qui renferme sous un petit volume beaucoup d’élémentsnutritifs.
Cette nature de vivres ne laissait aucun doute sur la longueurde la croisière ; mais un esprit observateur comprenait deprime saut que le Forward allait naviguer dans les merspolaires, à la vue des barils de lime-juice[3] , de pastilles de chaux, des paquets demoutarde, de graines d’oseille et de cochléaria, en unmot, à l’abondance de ces puissants antiscorbutiques, dontl’influence est si nécessaire dans les navigations australes ouboréales. Shandon avait sans doute reçu avis de soignerparticulièrement cette partie de la cargaison, car il s’enpréoccupa fort, non moins que de la pharmacie de voyage.
Si les armes ne furent pas nombreuses à bord, ce qui pouvaitrassurer les esprits timides, la soute aux poudres regorgeait,détail de nature à effrayer. L’unique canon du gaillard d’avant nepouvait avoir la prétention d’absorber cet approvisionnement. Celadonnait à penser. II y avait également des scies gigantesques etdes engins puissants, tels que leviers, masses de plomb, scies àmain, haches énormes, etc., sans compter une recommandable quantitéde blasting-cylinders[4] , dontl’explosion eût suffi à faire sauter la douane de Liverpool. Toutcela était étrange, sinon effrayant, sans parler des fusées,signaux, artifices et fanaux de mille espèces.
Les nombreux spectateurs des quais de New Princes Docksadmiraient encore une longue baleinière en acajou, une pirogue defer-blanc recouverte de guttapercha, et un certain nombrede halkett-boats, sortes de manteaux en caoutchouc, quel’on pouvait transformer en canots en soufflant dans leur doublure.Chacun se sentait de plus en plus intrigué, et même ému, car avecla marée descendante le Forward allait bientôt partir poursa mystérieuse destination.
Voici le texte de la lettre reçue par Richard Shandon huit moisauparavant.
« Aberdeen, 2 août 1859
« Monsieur Richard Shandon,
« Liverpool,
« Monsieur,
« La présente a pour but de vous donner avis d’une remise deseize mille livres sterling[5] qui a étéfaite entre les mains de MM. Marcuart & Co., banquiers àLiverpool. Ci-joint une série de mandats signés de moi, qui vouspermettront de disposer sur lesdits MM. Marcuart, jusqu’àconcurrence des seize mille livres susmentionnées.
« Vous ne me connaissez pas. Peu importe. Je vous connais. Làest l’important.
« Je vous offre la place de second à bord du brickle Forward pour une campagne qui peut être longue etpérilleuse.
« Si, non, rien de fait. Si, oui, cinq cents livres[6] vous seront allouées comme traitement, età l’expiration de chaque année, pendant toute la durée de lacampagne vos appointements seront augmentés d’un dixième.
« Le brick le Forward n’existe pas. Vous aurezà le faire construire de façon qu’il puisse prendre la mer dans lespremiers jours d’avril 1860 au plus tard. Ci-joint un plan détailléavec devis. Vous vous y conformerez scrupuleusement. Le navire seraconstruit dans les chantiers de MM. Scott & Co., qui règlerontavec vous.
« Je vous recommande particulièrement l’équipage duForward ; il sera composé d’un capitaine, moi, d’unsecond, vous, d’un troisième officier, d’un maître d’équipage, dedeux ingénieurs[7] , d’un ice-master[8] , de huit matelots et de deux chauffeurs,en tout dix-huit hommes, en y comprenant le docteur Clawbonny decette ville, qui se présentera à vous en temps opportun.
« Il conviendra que les gens appelés à faire la campagne duForward soient Anglais, libres, sans famille,célibataires, sobres, car l’usage des spiritueux et de la bièremême ne sera pas toléré à bord, prêts à tout entreprendre comme àtout supporter. Vous les choisirez de préférence doués d’uneconstitution sanguine, et par cela même portant en eux à un plushaut degré le principe générateur de la chaleur animale.
« Vous leur offrirez une paye quintuple de leur paye habituelle,avec accroissement d’un dixième par chaque année de service. À lafin de la campagne, cinq cents livres seront assurées à chacund’eux, et deux mille livres[9] réservées àvous même. Ces fonds seront faits chez MM. Marcuart & Co., déjànommés.
« Cette campagne sera longue et pénible, mais honorable. Vousn’avez donc pas à hésiter, monsieur Shandon.
« Réponse, poste restante, à Gotteborg (Suède), aux initialesK.Z.
« P.-S. Vous recevrez, le 15 février prochain, un chien granddanois, à lèvres pendantes, d’un fauve noirâtre, rayétransversalement de bandes noires. Vous l’installerez à bord, etvous le ferez nourrir de pain d’orge mélangé avec du bouillon depain de suif[10] . Vous accuserez réception duditchien à Livourne (Italie), mêmes initiales que dessus.
« Le capitaine du Forward se présentera et se ferareconnaître en temps utile. Au moment du départ, vous recevrez denouvelles instructions.
« Le capitaine du Forward
« K.Z. »
Richard Shandon était un bon marin ; il avait longtempscommandé les baleiniers dans les mers arctiques, avec uneréputation solidement établie dans tout le Lancastre. Une pareillelettre pouvait à bon droit l’étonner ; il s’étonna donc, maisavec le sang-froid d’un homme qui en a vu d’autres.
Il se trouvait d’ailleurs dans les conditions voulues ; pasde femme, pas d’enfant, pas de parents : un homme libre s’il enfut. Donc, n’ayant personne à consulter, il se rendit tout droitchez MM. Marcuart & Co, banquiers.
« Si l’argent est là, se dit-il, le reste va tout seul. »
II fut reçu dans la maison de banque avec les égards dus à unhomme que seize mille livres attendent tranquillement dans unecaisse ; ce point vérifié, Shandon se fit donner une feuillede papier blanc, et de sa grosse écriture de marin il envoya sonacceptation à l’adresse indiquée.
Le jour même, il se mit en rapport avec les constructeurs deBirkenhead, et vingt-quatre heures après, la quille duForward s’allongeait déjà sur les tins du chantier.
Richard Shandon était un garçon d’une quarantaine d’années,robuste, énergique et brave, trois qualités pour un marin, carelles donnent la confiance, la vigueur et le sang-froid. On luireconnaissait un caractère jaloux et difficile ; aussi nefut-il jamais aimé de ses matelots, mais craint. Cette réputationn’allait pas, d’ailleurs, jusqu’à rendre laborieuse la compositionde son équipage, car on le savait habile à se tirer d’affaire.
Shandon craignait que le côté mystérieux de l’entreprise fût denature à gêner ses mouvements. « Aussi, se dit-il, le mieux est dene rien ébruiter ; il y aurait de ces chiens de mer quivoudraient connaître le parce que et le pourquoi de l’affaire, etcomme je ne sais rien, je serais fort empêché de leur répondre. CeK.Z. est à coup sûr un drôle de particulier ; mais au bout ducompte, il me connaît, il compte sur moi : cela suffit. Quant à sonnavire, il sera joliment tourné, et je ne m’appelle pas RichardShandon, s’il n’est pas destiné à fréquenter la mer glaciale. Maisgardons cela pour moi et mes officiers. »
Sur ce, Shandon s’occupa de recruter son équipage, en se tenantdans les conditions de famille et de santé exigées par lecapitaine.
Il connaissait un brave garçon très dévoué, bon marin, du nom deJames Wall. Ce Wall pouvait avoir trente ans, et n’en était pas àson premier voyage dans les mers du Nord. Shandon lui proposa laplace de troisième officier, et James Wall accepta les yeuxfermés ; il ne demandait qu’à naviguer, et il aimait beaucoupson état. Shandon lui conta l’affaire en détail, ainsi qu’à uncertain Johnson, dont il fit son maître d’équipage.
– Au petit bonheur, répondit James Wall ; autant celaqu’autre chose. Si c’est pour chercher le passage du Nord-Ouest, ily en a qui en reviennent.
– Pas toujours, répondit maître Johnson ; mais enfin cen’est pas une raison pour n’y point aller.
– D’ailleurs, si nous ne nous trompons pas dans nos conjectures,reprit Shandon, il faut avouer que ce voyage s’entreprend dans debonnes conditions. Ce sera un fin navire, ce Forward, et,muni d’une bonne machine, il pourra aller loin. Dix-huit hommesd’équipage, c’est tout ce qu’il nous faut.
– Dix-huit hommes, répliqua maître Johnson, autant quel’Américain Kane en avait à bord, quand il a fait sa fameuse pointevers le pôle.
– C’est toujours singulier, reprit Wall, qu’un particulier tenteencore de traverser la mer du détroit de Davis au détroit deBehring. Les expéditions envoyées à la recherche de l’amiralFranklin ont déjà coûté plus de sept cent soixante millelivres[11] à l’Angleterre, sans produire aucunrésultat pratique ! Qui diable peut encore risquer sa fortunedans une entreprise pareille ?
– D’abord, James, répondit Shandon, nous raisonnons sur unesimple hypothèse. Irons-nous véritablement dans les mers boréalesou australes, je l’ignore, il s’agit peut-être de quelque nouvelledécouverte à tenter. Au surplus, il doit se présenter un jour oul’autre un certain docteur Clawbonny, qui en saura sans doute pluslong, et sera chargé de nous instruire. Nous verrons bien.
– Attendons alors, dit maître Johnson ; pour ma part, jevais me mettre en quête de solides sujets, commandant ; etquant à leur principe de chaleur animale, comme dit le capitaine,je vous le garantis d’avance. Vous pouvez vous en rapporter àmoi.
Ce Johnson était un homme précieux ; il connaissait lanavigation des hautes latitudes, Il se trouvait en qualité dequartier-maître à bord du Phénix, qui fit partie desexpéditions envoyées en 1853 à la recherche de Franklin ; cebrave marin fut même témoin de la mort du lieutenant françaisBellot, qu’il accompagnait dans son excursion à travers les glaces.Johnson connaissait le personnel maritime de Liverpool, et se mitimmédiatement en campagne pour recruter son monde.
Shandon, Wall et lui firent si bien, que dans les premiers joursde décembre leurs hommes se trouvèrent au complet ; mais ce nefut pas sans difficultés ; beaucoup se tenaient alléchés parl’appât de la haute paye, que l’avenir de l’expédition effrayait,et plus d’un s’engagea résolument, qui vint plus tard rendre saparole et ses acomptes, dissuadé par ses amis de tenter unepareille entreprise. Chacun d’ailleurs essayait de percer lemystère, et pressait de questions le commandant Richard. Celui-ciles renvoyait à maître Johnson.
– Que veux-tu que je te dise, mon ami ? répondaitinvariablement ce dernier ; je n’en sais pas plus long quetoi. En tout cas, tu seras en bonne compagnie avec des lurons quine bronchent pas ; c’est quelque chose, cela ! ainsidonc, pas tant de réflexions : c’est à prendre ou àlaisser !
Et la plupart prenaient.
– Tu comprends bien, ajoutait parfois le maître d’équipage, jen’ai que l’embarras du choix. Une haute paye ; comme on n’en ajamais vu de mémoire de marin, avec la certitude de trouver un jolicapital au retour : il y a là de quoi allécher.
– Le fait est. répondaient les matelots, que cela est forttentant ! de l’aisance jusqu’à la fin de ses jours !
– Je ne te dissimulerai point, reprenait Johnson, que lacampagne sera longue, pénible, périlleuse ; cela estformellement dit dans nos instructions ; ainsi, il faut biensavoir à quoi l’on s’engage ; très probablement à tenter toutce qu’il est humainement possible de faire, et peut-être plusencore ! Donc, si tu ne te sens pas un cœur hardi, untempérament à toute épreuve, si tu n’as pas le diable au corps, situ ne te dis pas que tu as vingt chances contre une d’y rester, situ tiens en un mot à laisser ta peau dans un endroit plutôt quedans un autre, ici de préférence à là-bas, tourne-moi les talons,et cède ta place à un plus hardi compère !
– Mais au moins, maître Johnson, reprenait le matelot poussé aumur, au moins, vous connaissez le capitaine ?
– Le capitaine, c’est Richard Shandon, l’ami, jusqu’à ce qu’ils’en présente un autre.
Or, il faut le dire, c’était bien la pensée du commandant ;il se laissait facilement aller à cette idée, qu’au dernier momentil recevrait ses instructions précises sur le but du voyage, etqu’il demeurerait chef à bord du Forward. Il se plaisaitmême à répandre cette opinion, soit en causant avec ses officiers,soit en suivant les travaux de construction du brick, dontles premières levées se dressaient sur les chantiers de Birkenhead,comme les côtes d’une baleine renversée.
Shandon et Johnson s’étaient strictement conformés à larecommandation touchant la santé des gens de l’équipage ;ceux-ci avaient une mine rassurante, et ils possédaient un principede chaleur capable de chauffer la machine du Forward ;leurs membres élastiques, leur teint clair et fleuri les rendaientpropres à réagir contre des froids intenses. C’étaient des hommesconfiants et résolus, énergiques et solidement constitués ;ils ne jouissaient pas tous d’une vigueur égale ; Shandonavait même hésité à prendre quelques-uns d’entre eux, tels que lesmatelots Gripper et Garry, et le harponneur Simpson, qui luisemblaient un peu maigres ; mais, au demeurant, la charpenteétait bonne, le cœur chaud, et leur admission fut signée.
Tout cet équipage appartenait à la même secte de la religionprotestante ; dans ces longues campagnes, la prière en commun,la lecture de la Bible doit souvent réunir des esprits divers, etles relever aux heures de découragement ; il importe doncqu’une dissidence ne puisse pas se produire. Shandon connaissaitpar expérience l’utilité de ces pratiques, et leur influence sur lemoral d’un équipage ; aussi sont-elles toujours employées àbord des navires qui vont hiverner dans les mers polaires.
L’équipage composé, Shandon et ses deux officiers s’occupèrentdes approvisionnements ; ils suivirent strictement lesinstructions du capitaine, instructions nettes, précises,détaillées, dans lesquelles les moindres articles se trouvaientportés en qualité et quantité. Grâce aux mandats dont le commandantdisposait, chaque article fut payé comptant, avec une bonificationde 8 pour cent, que Richard porta soigneusement au crédit deK.Z.
Équipage, approvisionnements, cargaison, tout se trouvait prêten janvier 1860 ; le Forward prenait déjà tournure.Shandon ne passait pas un jour sans se rendre à Birkenhead.
Le 23 janvier, un matin, suivant son habitude, il se trouvaitsur l’une de ces larges barques à vapeur, qui ont un gouvernail àchaque extrémité pour éviter de virer de bord, et font incessammentle service entre les deux rives de la Mersey ; il régnaitalors un de ces brouillards habituels, qui obligent les marins dela rivière à se diriger au moyen de la boussole, bien que leurtrajet dure à peine dix minutes.
Cependant, quelque épais que fut ce brouillard, il ne putempêcher Shandon de voir un homme de petite taille, assez gros, àfigure fine et réjouie, au regard aimable, qui s’avança vers lui,prit ses deux mains, et les secoua avec une ardeur, une pétulance,une familiarité « toute méridionale » eût dit un Français.
Mais si ce personnage n’était pas du Midi, il l’avait échappébelle ; il parlait, il gesticulait avec volubilité ; sapensée devait à tout prix se faire jour au dehors, sous peine defaire éclater la machine. Ses yeux, petits comme les yeux del’homme spirituel, sa bouche, grande et mobile, étaient autant desoupapes de sûreté qui lui permettaient de donner passage à cetrop-plein de lui-même ; il parlait, il parlait tant et siallégrement, il faut l’avouer, que Shandon n’y pouvait riencomprendre.
Seulement, le second du Forward ne tarda pas àreconnaître ce petit homme qu’il n’avait jamais vu ; il se fitun éclair dans son esprit, et au moment où l’autre commençait àrespirer, Shandon glissa rapidement ces paroles :
– Le docteur Clawbonny ?
– Lui-même, en personne, commandant ! Voilà près d’un granddemi-quart d’heure que je vous cherche, que je vous demande partoutet à tous ! Concevez-vous mon impatience ! cinq minutesde plus, et je perdais la tête ! C’est donc vous, commandantRichard ? vous existez réellement ? vous n’êtes point unmythe ? votre main, votre main ! que je la serre encoreune fois dans la mienne ! Oui, c’est bien la main de RichardShandon ! Or, s’il y a un commandant Richard, il existe unbrick le Forward qu’il commande ; et s’il lecommande, il partira ; et, s’il part, il prendra le docteurClawbonny à son bord.
– Eh bien, oui, docteur, je suis Richard Shandon, il y a unbrick le Forward, et il partira !
– C’est logique, répondit le docteur, après avoir fait une largeprovision d’air à expirer ; c’est logique. Aussi, vous mevoyez en joie, je suis au comble de mes vœux ! Depuislongtemps, j’attendais une pareille circonstance, et je désiraisentreprendre un semblable voyage. Or, avec vous, commandant…
– Permettez, … fit Shandon.
– Avec vous, reprit Clawbonny sans l’entendre, nous sommes sûrsd’aller loin, et de ne pas reculer d’une semelle.
– Mais, … reprit Shandon.
– Car vous avez fait vos preuves, commandant, et je connais vosétats de service. Ah ! vous êtes un fier marin !
– Si vous voulez bien…
– Non, je ne veux pas que votre audace, votre bravoure et votrehabileté soient mises un instant en doute, même par vous ! Lecapitaine qui vous a choisi pour second est un homme qui s’yconnaît, je vous en réponds !
– Mais il ne s’agit pas de cela, fit Shandon impatienté.
– Et de quoi s’agit-il donc ? Ne me faites pas languir pluslongtemps !
– Vous ne me laissez pas parler, que diable ! Dites-moi,s’il vous plaît, docteur, comment vous avez été amené à fairepartie de l’expédition du Forward ?
– Mais par une lettre, par une digne lettre que voici, lettred’un brave capitaine, très laconique, mais trèssuffisante !
Et ce disant, le docteur tendit à Shandon une lettre ainsiconçue :
« Inverness, 22 janvier 1860.
« Au docteur Clawbonny, Liverpool.
« Si le docteur Clawbonny veut s’embarquer sur leForward, pour une longue campagne, il peut se présenter aucommander Richard Shandon, qui a reçu des instructions àson égard.
« Le capitaine du Forward,
« K.Z. »
– Et la lettre est arrivée ce matin, et me voilà prêt à prendrepied à bord du Forward.
– Mais au moins, reprit Shandon, savez-vous, docteur, quel estle but de ce voyage ?
– Pas le moins du monde ; mais que m’importe ? pourvuque j’aille quelque part ! On dit que je suis un savant ;on se trompe, commandant : je ne sais rien, et si j’ai publiéquelques livres qui ne se vendent pas trop mal, j’ai eu tort ;le public est bien bon de les acheter ! Je ne sais rien, vousdis-je, si ce n’est que je suis un ignorant. Or, on m’offre decompléter, ou, pour mieux dire, de refaire mes connaissances enmédecine, en chirurgie, en histoire, en géographie, en botanique,en minéralogie, en conchyliologie, en géodésie, en chimie, enphysique, en mécanique, en hydrographie ; eh bien, j’accepte,et je vous assure que je ne me fais pas prier !
– Alors, reprit Shandon désappointé, vous ne savez pas où vale Forward ?
– Si, commandant ; il va là où il y a à apprendre, àdécouvrir, à s’instruire, à comparer, où se rencontrent d’autresmœurs, d’autres contrées, d’autres peuples à étudier dansl’exercice de leurs fonctions ; il va, en un mot, là où je nesuis jamais allé.
– Mais plus spécialement ? s’écria Shandon.
– -Plus spécialement, répliqua le docteur, j’ai entendu direqu’il faisait voile vers les mers boréales. Eh bien, va pour leseptentrion !
– Au moins, demanda Shandon, vous connaissez soncapitaine ?
– Pas le moins du monde ! Mais c’est un brave, vous pouvezm’en croire.
Le commandant et le docteur étant débarqués à Birkenhead, lepremier mit le second au courant de la situation, et ce mystèreenflamma l’imagination du docteur. La vue du brick luicausa des transports de joie. Depuis ce jour, il ne quitta plusShandon, et vint chaque matin faire sa visite à la coque duForward.
D’ailleurs, il fut spécialement chargé de surveillerl’installation de la pharmacie du bord.
Car c’était un médecin, et même un bon médecin que ce Clawbonny,mais peu pratiquant. À vingt-cinq ans docteur comme tout le monde,il fut un véritable savant à quarante ; très connu de la villeentière, il devint membre influent de la Société littéraire etphilosophique de Liverpool. Sa petite fortune lui permettait dedistribuer quelques conseils qui n’en valaient pas moins pour êtregratuits ; aimé comme doit l’être un homme éminemment aimable,il ne fit jamais de mal à personne, pas même à lui ; vif etbavard, si l’on veut, mais le cœur sur la main, et la main danscelle de tout le monde.
Lorsque le bruit de son intronisation à bord du Forwardse répandit dans la ville, ses amis mirent tout en œuvre pour leretenir, ce qui l’enracina plus profondément dans son idée ;or, quand le docteur s’était enraciné quelque part, bien habile quil’eût arraché !
Depuis ce jour, les on dit, les suppositions, les appréhensionsallèrent croissant ; mais cela n’empêcha pas leForward d’être lancé le 5 février 1860. Deux mois plustard, il était prêt à prendre la mer.
Le 15 mars, comme l’annonçait la lettre du capitaine, un chiende race danoise fut expédié par le railway d’Édimbourg àLiverpool, à l’adresse de Richard Shandon. L’animal paraissaithargneux, fuyard, même un peu sinistre, avec un singulier regard.Le nom du Forward se lisait sur son collier de cuivre. Lecommandant l’installa à bord le jour même, et en accusa réception àLivourne aux initiales indiquées.
Ainsi donc, sauf le capitaine, l’équipage du Forwardétait complet. Il se décomposait comme suit
1° K.Z., capitaine. 2° Richard Shandon, commandant. 3° JamesWall, troisième officier. 4° Le docteur Clawbonny. 5° Johnson,maître d’équipage. 6° Simpson, harponneur. 7° Bell, charpentier. 8°Brunton, premier ingénieur. 9° Plover, second ingénieur. 10° Strong(nègre), cuisinier. 11° Foker, ice-master. 12° Wolsten,armurier. 13° Bolton, matelot, 14° Garry, id. 15° Clifton, id. 16°Gripper, id. 17° Pen, id. 18° Waren, chauffeur.
Le jour du départ était arrivé avec le 5 avril. L’admission dudocteur à bord rassurait un peu les esprits. Où le digne savant seproposait d’aller, on pouvait le suivre. Cependant la plupart desmatelots ne laissaient pas d’être inquiets, et Shandon, craignantque la désertion ne fît quelques vides à son bord, souhaitaitvivement d’être en mer. Les côtes hors de vue, l’équipage enprendrait son parti.
La cabine du docteur Clawbonny était située au fond de ladunette, et elle occupait tout l’arrière du navire. Les cabines ducapitaine et du second, placées en retour, prenaient vue sur lepont. Celle du capitaine resta hermétiquement close, après avoirété garnie de divers instruments, de meubles, de vêtements devoyage, de livres, d’habits de rechange, et d’ustensiles indiquésdans une note détaillée. Suivant la recommandation de l’inconnu, laclef de cette cabine lui fut adressée à Lubeck ; il pouvaitdonc seul entrer chez lui.
Ce détail contrariait Shandon, et ôtait beaucoup de chances àson commandement en chef. Quant à sa propre cabine, il l’avaitparfaitement appropriée aux besoins du voyage présumé, connaissantà fond les exigences d’une expédition polaire.
La chambre du troisième officier était placée dans le faux pont,qui formait un vaste dortoir à l’usage des matelots ; leshommes s’y trouvaient fort à l’aise, et ils eussent difficilementrencontré une installation aussi commode à bord de tout autrenavire. On les soignait comme une cargaison de prix ; un vastepoêle occupait le milieu de la salle commune.
Le docteur Clawbonny était, lui, tout à son affaire ; ilavait pris possession de sa cabine dès le 6 février, le lendemainmême de la mise à l’eau du Forward.
– Le plus heureux des animaux, disait-il, serait un colimaçonqui pourrait se faire une coquille à son gré ; je vais tâcherd’être un colimaçon intelligent.
Et, ma foi, pour une coquille qu’il ne devait pas quitter delongtemps, sa cabine prenait bonne tournure ; le docteur sedonnait un plaisir de savant ou d’enfant à mettre en ordre sonbagage scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses casiers, sesinstruments de précision, ses appareils de physique, sa collectionde thermomètres, de baromètres, d’hygromètres, d’udomètres, delunettes, de compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles,les poudres, les flacons de sa pharmacie de voyage très complète,tout cela se classait avec un ordre qui eut fait honte au BritishMuseum. Cet espace de six pieds carrés contenait d’incalculablesrichesses ; le docteur n’avait qu’à étendre la main, sans sedéranger, pour devenir instantanément un médecin, un mathématicien,un astronome, un géographe, un botaniste ou un conchyliologue.
Il faut l’avouer, il était fier de ces aménagements, et heureuxdans son sanctuaire flottant, que trois de ses plus maigres amiseussent suffi à remplir. Ceux-ci, d’ailleurs, y affluèrent bientôtavec une abondance qui devint gênante, même pour un homme aussifacile que le docteur, et, à l’encontre de Socrate, il finit pardire :
– Ma maison est petite, mais plût au ciel qu’elle ne fût jamaispleine d’amis !
Pour compléter la description du Forward, il suffira dedire que la niche du grand chien danois était construite sous lafenêtre même de la cabine mystérieuse ; mais son sauvagehabitant préférait errer dans l’entrepont et la cale dunavire ; il semblait impossible à apprivoiser, et personnen’avait eu raison de son naturel bizarre ; on l’entendait,pendant la nuit surtout, pousser de lamentables hurlements quirésonnaient dans les cavités du bâtiment d’une façon sinistre.
Était-ce regret de son maître absent ? Était-ce instinctaux approches d’un périlleux voyage ? Était-ce pressentimentdes dangers à venir ? Les matelots se prononçaient pour cedernier motif, et plus d’un en plaisantait, qui prenaitsérieusement ce chien-là pour un animal d’espèce diabolique.
Pen, homme fort brutal d’ailleurs, s’étant un jour élancé pourle frapper, tomba si malheureusement sur l’angle du cabestan, qu’ils’ouvrit affreusement le crâne. On pense bien que cet accident futmis sur la conscience du fantastique animal.
Clifton, l’homme le plus superstitieux de l’équipage, fit aussicette singulière remarque, que ce chien, lorsqu’il était sur ladunette, se promenait toujours du côté du vent ; et plus tard,quand le brick fut en mer et courut des bordées, lesurprenant animal changeait de place après chaque virement, et semaintenait au vent, comme l’eût fait le capitaine duForward.
Le docteur Clawbonny, dont la douceur et les caresses auraientapprivoisé un tigre, essaya vainement de gagner les bonnes grâcesde ce chien ; il y perdit son temps et ses avances.
Cet animal, d’ailleurs, ne répondait à aucun des noms inscritsdans le calendrier cynégétique. Aussi les gens du bord finirent-ilspar l’appeler Captain, car il paraissait parfaitement au courantdes usages du bord. Ce chien-là avait évidemment navigué.
On comprend dès lors la réponse plaisante du maître d’équipage àl’ami de Clifton, et comment cette supposition ne trouva pasbeaucoup d’incrédules ; plus d’un la répétait, en riant, quis’attendait à voir ce chien, reprenant un beau jour sa formehumaine, commander la manœuvre d’une voix retentissante.
Si Richard Shandon ne ressentait pas de pareilles appréhensions,il n’était pas sans inquiétudes, et la veille du départ, le 5 avrilau soir, il s’entretenait sur ce sujet avec le docteur, Wall etmaître Johnson, dans le carré de la dunette.
Ces quatre personnages dégustaient alors un dixième grog, leurdernier sans doute, car, suivant les prescriptions de la lettred’Aberdeen, tous les hommes de l’équipage, depuis le capitainejusqu’au chauffeur, étaient teetotalers, c’est-à-direqu’ils ne trouveraient à bord ni vin, ni bière, ni spiritueux, sice n’est dans le cas de maladie, et par ordonnance du docteur.
Or, depuis une heure, la conversation roulait sur le départ. Siles instructions du capitaine se réalisaient jusqu’au bout, Shandondevait le lendemain même recevoir une lettre renfermant sesderniers ordres.
– Si cette lettre, disait le commandant, ne m’indique pas le nomdu capitaine, elle doit au moins nous apprendre la destination dubâtiment. Sans cela, où le diriger ?
– Ma foi, répondait l’impatient docteur, à votre place, Shandon,je partirais même sans lettre ; elle saurait bien courir aprèsnous, je vous en réponds.
– Vous ne doutez de rien, docteur ! Mais vers quel point duglobe feriez-vous voile, s’il vous plaît ?
– Vers le pôle Nord, évidemment ! cela va sans dire, il n’ya pas de doute possible.
– Pas de doute possible ! répliqua Wall ; et pourquoipas vers le pôle Sud ?
– Le pôle Sud, s’écria le docteur, jamais ! Est-ce que lecapitaine aurait eu l’idée d’exposer un brick à latraversée de tout l’Atlantique ! prenez donc la peine d’yréfléchir, mon cher Wall.
– Le docteur a réponse à tout, répondit ce dernier.
– Va pour le Nord, reprit Shandon. Mais, dites-moi, docteur,est-ce au Spitzberg ? est-ce au Groënland ? est-ce auLabrador ? est-ce à la baie d’Hudson ? Si les routesaboutissent toutes au même but, c’est-à-dire à la banquiseinfranchissable, elles n’en sont pas moins nombreuses, et je seraisfort embarrassé de me décider pour l’une ou pour l’autre. Avez-vousune réponse catégorique à me faire, docteur ?
– Non, répondit celui-ci, vexé de n’avoir rien à dire ;mais enfin, pour conclure, si vous ne recevez pas de lettre, queferez-vous ?
– Je ne ferai rien ; j’attendrai.
– Vous ne partirez pas ! s’écria Clawbonny, en agitant sonverre avec désespoir.
– Non, certes.
– C’est le plus sage, répondit doucement maître Johnson, tandisque le docteur se promenait autour de la table, car il ne pouvaittenir en place. Oui, c’est le plus sage ; et cependant unetrop longue attente peut avoir des conséquences fâcheuses :d’abord, la saison est bonne, et si Nord il y a, nous devonsprofiter de la débâcle pour franchir le détroit de Davis ; enoutre, l’équipage s’inquiète de plus en plus ; les amis, lescamarades de nos hommes les poussent à quitter le Forward,et leur influence pourrait nous jouer un mauvais tour.
– Il faut ajouter, reprit James Wall, que si la panique semettait parmi nos matelots, ils déserteraient jusqu’audernier ; et je ne sais pas, commandant, si vous parviendriezà recomposer votre équipage.
– Mais que faire ? s’écria Shandon.
– Ce que vous avez dit, répliqua le docteur ; attendre,mais attendre jusqu’à demain avant de se désespérer. Les promessesdu capitaine se sont accomplies jusqu’ici avec une régularité debon augure ; il n’y a donc aucune raison de croire que nous neserons pas avertis de notre destination en temps utile ; je nedoute pas un seul instant que demain nous ne naviguions en pleinemer d’Irlande ; aussi, mes amis, je propose un dernier grog ànotre heureux voyage ; il commence d’une façon un peuinexplicable, mais avec des marins comme vous il a mille chancespour bien finir.
Et tous les quatre, ils trinquèrent une dernière fois.
– Maintenant, commandant, reprit maître Johnson, si j’ai unconseil à vous donner, c’est de tout préparer pour le départ ;il faut que l’équipage vous croie certain de votre fait. Demain,qu’il arrive une lettre ou non, appareillez ; n’allumez pasvos fourneaux ; le vent a l’air de bien tenir ; rien nesera plus facile que de descendre grand largue ; que le pilotemonte à bord ; à l’heure de la marée, sortez des docks ;allez mouiller au-delà de la pointe de Birkenhead ; nos hommesn’auront plus aucune communication avec la terre, et si cettelettre diabolique arrive enfin, elle nous trouvera là commeailleurs.
– Bien parlé, mon brave Johnson ! fit le docteur en tendantla main au vieux marin.
– Va comme il est dit ! répondit Shandon.
Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeilagité le lever du soleil.
Le lendemain, les premières distributions de lettres avaient eulieu dans la ville, et pas une ne portait l’adresse du commandantRichard Shandon.
Néanmoins, celui-ci fit ses préparatifs de départ, le bruit s’enrépandit immédiatement dans Liverpool, et, comme on l’a vu, uneaffluence extraordinaire de spectateurs se précipita sur les quaisde New Princes Docks.
Beaucoup d’entre eux vinrent à bord du brick, qui pourembrasser une dernière fois un camarade, qui pour dissuader un ami,qui pour jeter un regard sur le navire étrange, qui pour connaîtreenfin le but du voyage, et l’on murmurait à voir le commandant plustaciturne et plus réservé que jamais.
Il avait bien ses raisons pour cela.
Dix heures sonnèrent. Onze heures même. Le flot devait tombervers une heure de l’après-midi. Shandon, du haut de la dunette,jetait un coup d’œil inquiet à la foule, cherchant à surprendre lesecret de sa destinée sur un visage quelconque. Mais en vain. Lesmatelots du Forward exécutaient silencieusement sesordres, ne le perdant pas des yeux, attendant toujours unecommunication qui ne se faisait pas.
Maître Johnson terminait les préparatifs de l’appareillage, letemps était couvert, et la houle très forte en dehors desbassins ; il ventait du sud-est avec une certaine violence,mais on pouvait facilement sortir de la Mersey.
À midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avecagitation, lorgnant, gesticulant, impatient de la mer,comme il le disait avec une certaine élégance latine. Il se sentaitému, quoi qu’il pût faire. Shandon se mordait les lèvres jusqu’ausang.
En ce moment, Johnson s’approcha et lui dit :
– Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pasperdre de temps ; nous ne serons pas dégagés des docks avantune bonne heure.
Shandon jeta un dernier regard autour de lui, et consulta samontre. L’heure de la levée de midi était passée.
– Allez ! dit-il à son maître d’équipage.
– En route, vous autres ! cria celui-ci, en ordonnant auxspectateurs de vider le pont du Forward.
Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui seportait à la coupée du navire pour regagner le quai, tandis que lesgens du brick détachaient les dernières amarres.
Or, la confusion inévitable de ces curieux que les matelotsrepoussaient sans beaucoup d’égards fut encore accrue par leshurlements du chien. Cet animal s’élança tout d’un coup du gaillardd’avant à travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d’unevoix sourde.
On s’écarta devant lui ; il sauta sur la dunette, et, choseincroyable, mais que mille témoins ont pu constater, cedog-captain tenait une lettre entre ses dents.
– Une lettre ! s’écria Shandon ; mais il estdonc à bord ?
– Il y était sans doute, mais il n’y est plus, réponditJohnson en montrant le pont complètement nettoyé de cette fouleincommode.
– Captain ! Captain ! ici ! s’écriait le docteur,en essayant de prendre la lettre que le chien écartait de sa mainpar des bonds violents.
Il semblait ne vouloir remettre son message qu’à Shandonlui-même.
– Ici, Captain ! fit ce dernier.
Le chien s’approcha ; Shandon prit la lettre sansdifficulté, et Captain fit alors entendre trois aboiements clairsau milieu du silence profond qui régnait à bord et sur lesquais.
Shandon tenait la lettre sans l’ouvrir.
– Mais lisez donc ! lisez donc ! s’écria ledocteur.
Shandon regarda. L’adresse, sans date et sans indication delieu, portait seulement :
« Au commandant Richard Shandon, à bord du brick leForward. »
Shandon ouvrit la lettre, et lut :
« Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l’atteindrez le20 avril. Si le capitaine ne paraît pas à bord, vous franchirez ledétroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu’à labaie Melville.
« Le capitaine du Forward
« K.Z. »
Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit danssa poche et donna l’ordre du départ. Sa voix, qui retentit seule aumilieu des sifflements du vent d’est, avait quelque chose desolennel.
Bientôt le Forward fut hors des bassins, et, dirigé parun pilote de Liverpool, dont le petit cotre suivait à distance, ilprit le courant de la Mersey. La foule se précipita sur le quaiextérieur qui longe les Docks Victoria, afin d’entrevoir unedernière fois ce navire étrange. Les deux huniers, la misaine et labrigantine furent rapidement établis, et, sous cette voilure,le Forward, digne de son nom, après avoir contourné lapointe de Birkenhead, donna à toute vitesse dans la merd’Irlande.
Le vent, inégal mais favorable, précipitait avec force sesrafales d’avril. Le Forward fendait la mer rapidement, etson hélice, rendue folle, n’opposait aucun obstacle à sa marche.Vers les trois heures, il croisa le bateau à vapeur qui fait leservice entre Liverpool et l’île de Man, et qui porte les troisjambes de Sicile écartelées sur ses tambours. Le capitaine le hélade son bord, dernier adieu qu’il fut donné d’entendre à l’équipagedu Forward.
À cinq heures, le pilote remettait à Richard Shandon lecommandement du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plusprès, disparut bientôt dans le sud-ouest.
Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, àl’extrémité méridionale de l’île de ce nom. Pendant la nuit, la merfut très houleuse ; le Forward se comporta bien,laissa la pointe d’Ayr par le nord-ouest, et se dirigea vers lecanal du Nord.
Johnson avait raison ; en mer, l’instinct maritime desmatelots reprenait le dessus ; à voir la bonté du bâtiment,ils oubliaient l’étrangeté de la situation. La vie du bords’établit régulièrement. Le docteur aspirait avec ivresse le ventde la mer ; il se promenait vigoureusement dans les rafales,et pour un savant il avait le pied assez marin.
– C’est une belle chose que la mer, dit-il à maître Johnson, enremontant sur le pont après le déjeuner. Je fais connaissance unpeu tard avec elle, mais je me rattraperai.
– Vous avez raison, monsieur Clawbonny ; je donnerais tousles continents du monde pour un bout d’Océan. On prétend que lesmarins se fatiguent vite de leur métier ; voilà quarante ansque je navigue, et je m’y plais comme au premier jour.
– Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous lespieds, et, si j’en juge bien, le Forward se conduitgaillardement !
– Vous jugez bien, docteur, répondît Shandon qui rejoignit lesdeux interlocuteurs ; c’est un bon bâtiment, et j’avoue quejamais navire destiné à une navigation dans les glaces n’aura étémieux pourvu et mieux équipé. Cela me rappelle qu’il y a trente anspassés le capitaine James Ross allant chercher le passage duNord-Ouest…
– Montait la Victoire, dit vivement le docteur,brick d’un tonnage à peu près égal au nôtre, égalementmuni d’une machine à vapeur…
– Comment ! vous savez cela ?
– Jugez-en, repartit le docteur ; alors les machinesétaient encore dans l’enfance de l’art, et celle de laVictoire lui causa plus d’un retard préjudiciable ; lecapitaine James Ross, après l’avoir réparée vainement pièce parpièce, finit par la démonter, et l’abandonna à son premierhivernage.
– Diable ! fit Shandon ; vous êtes au courant, je levois.
– Que voulez-vous ? reprit le docteur ; à force delire, j’ai lu les ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, lesrapports de MacClure, de Kennedy, de Kane, de MacClintock, et ilm’en est resté quelque chose. J’ajouterai même que ce MacClintock,à bord du Fox, brick à hélice dans le genre dunôtre, est allé plus facilement et plus directement à son but quetous ses devanciers.
– Cela est parfaitement vrai, répondit Shandon ; c’est unhardi marin que ce MacClintock ; je l’ai vu à l’œuvre ;vous pouvez ajouter que comme lui nous nous trouverons dès le moisd’avril dans le détroit de Davis, et, si nous parvenons à franchirles glaces, notre voyage sera considérablement avancé.
– À moins, repartit le docteur, qu’il ne nous arrive comme auFox, en 1857, d’être pris dès la première année par lesglaces du nord de la mer de Baffin, et d’hiverner au milieu de labanquise.
– Il faut espérer que nous serons plus heureux, monsieurShandon, répondit maître Johnson ; et si avec un bâtimentcomme le Forward on ne va pas où l’on veut, il faut yrenoncer à jamais.
– D’ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est à bord, ilsaura mieux que nous ce qu’il faudra faire, et d’autant plus quenous l’ignorons complètement ; car sa lettre, singulièrementlaconique, ne nous permet pas de deviner le but du voyage.
– C’est déjà beaucoup, répondit Shandon assez vivement, deconnaître la route à suivre, et maintenant, pendant un bon mois,j’imagine, nous pouvons nous passer de l’intervention surnaturellede cet inconnu et de ses instructions. D’ailleurs, vous savez monopinion sur son compte.
– Hé ! hé ! fit le docteur ; je croyais commevous que cet homme vous laisserait le commandement du navire, et neviendrait jamais à bord ; mais….
– Mais ? répliqua Shandon avec une certainecontrariété.
– Mais, depuis l’arrivée de sa seconde lettre, j’ai dû modifiermes idées à cet égard.
– Et pourquoi cela, docteur ?
– Parce que si cette lettre vous indique la route à suivre, ellene vous fait pas connaître la destination du Forward ; or,il faut bien savoir où l’on va. Le moyen, je vous le demande,qu’une troisième lettre vous parvienne, puisque nous voilà enpleine mer ! Sur les terres du Groënland, le service de laposte doit laisser à désirer. Voyez-vous, Shandon, j’imagine que cegaillard-là nous attend dans quelque établissement danois, àHosteinborg ou Uppernawik ; il aura été là compléter sacargaison de peaux de phoques, acheter ses traîneaux et ses chiens,en un mot, réunir tout l’attirail que comporte un voyage dans lesmers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir un beau matinsortir de sa cabine, et commander la manœuvre de la façon la moinssurnaturelle du monde.
– Possible, répondit Shandon d’un ton sec ; mais, enattendant, le vent fraîchit, et il n’est pas prudent de risquer sesperroquets par un temps pareil.
Shandon quitta le docteur et donna l’ordre de carguer les voileshautes.
– Il y tient, dit le docteur au maître d’équipage.
– Oui, répondit ce dernier, et cela est fâcheux, car vouspourriez bien avoir raison, monsieur Clawbonny.
Le samedi vers le soir, le Forward doubla lemull[12] de Galloway, dont le phare futrelevé dans le nord-est ; pendant la nuit, on laissait lemull de Cantyre au nord, et à l’est le cap Fair sur lacôte d’Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick,prolongeant l’île Rathlin sur sa hanche de tribord, débouquait parle canal du Nord dans l’Océan.
C’était le dimanche, 8 avril ; les Anglais, et surtout lesmatelots, sont fort observateurs de ce jour ; aussi la lecturede la Bible, dont le docteur se chargea volontiers, occupa unepartie de la matinée.
Le vent tournait alors à l’ouragan et tendait à rejeter lebrick sur la côte d’Irlande ; les vagues furent trèsfortes, le roulis très dur. Si le docteur n’eut pas le mal de mer,c’est qu’il ne voulut pas l’avoir, car rien n’était plus facile. Àmidi, le cap Malinhead disparaissait dans le sud ; ce fut ladernière terre d’Europe que ces hardis marins dussent apercevoir,et plus d’un la regarda longtemps, qui sans doute ne devait jamaisla revoir.
La latitude par observation était alors de 55°57’, et lalongitude, d’après les chronomètres 7°40’[13] .
L’ouragan se calma vers les neuf heures du soir ; leForward, bon voilier, maintint sa route au nord-ouest. On putjuger pendant cette journée de ses qualités marines ; suivantla remarque des connaisseurs de Liverpool, c’était avant tout unnavire à voile.
Pendant les jours suivants, le Forward gagna rapidementdans le nord-ouest ; le vent passa dans le sud, et la mer futprise d’une grosse houle. Le brick naviguait alors souspleine voilure. Quelques pétrels et des puffins vinrent voltigerau-dessus de la dunette ; le docteur tua fort adroitement l’unde ces derniers, qui tomba heureusement à bord.
Simpson, le harponneur, s’en empara, et le rapporta à sonpropriétaire.
– Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il.
– Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami !
– Quoi ! vous allez manger cela ?
– Et vous en goûterez, mon brave, fit le docteur en riant.
– Pouah ! répliqua Simpson ; mais c’est huileux etrance comme tous les oiseaux de mer.
– Bon ! répliqua le docteur ; j’ai une manière à moid’accommoder ce gibier là, et si vous le reconnaissez après pour unoiseau de mer, je consens à ne plus en tuer un seul de ma vie.
– Vous êtes donc cuisinier, monsieur Clawbonny ? demandaJohnson.
– Un savant doit savoir un peu de tout.
– Alors, défie-toi, Simpson, répondit le maîtred’équipage ; le docteur est un habile homme, et il va nousfaire prendre ce puffin pour une groose[14] dumeilleur goût.
Le fait est que le docteur eut complètement raison de sonvolatile ; il enleva habilement la graisse qui est située toutentière sous la peau, principalement sur les hanches, et avec elledisparut cette rancidité et cette odeur de poisson dont on aparfaitement le droit de se plaindre dans un oiseau. Ainsi préparé,le puffin fut déclaré excellent, et par Simpson lui-même.
Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s’était rendu comptedes qualités de son équipage ; il avait analysé ses hommes unà un, comme doit le faire tout commandant qui veut parer auxdangers de l’avenir ; il savait sur quoi compter.
James Wall, officier tout dévoué à Richard, comprenait bien,exécutait bien, mais il pouvait manquer d’initiative ; autroisième rang, il se trouvait à sa place.
Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l’océanArctique, n’avait rien à apprendre en fait de sang-froid etd’audace.
Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient deshommes sûrs, esclaves du devoir et de la discipline.L’ice-master Foker, marin d’expérience, élevé à l’école deJohnson, devait rendre d’importants services.
Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être lesmeilleurs : Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur ;Garry, un garçon de trente-cinq ans, à figure énergique, mais unpeu pâle et triste.
Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moinsardents et moins résolus ; ils murmuraient volontiers. Grippermême avait voulu rompre son engagement au départ duForward ; une sorte de honte le retint à bord. Si leschoses marchaient bien, s’il n’y avait ni trop de dangers à courirni trop de manœuvres à exécuter, on pouvait compter sur ces troishommes ; mais il leur fallait une nourriture substantielle,car on peut dire qu’ils avaient le cœur au ventre. Quoiqueprévenus, ils s’accommodaient assez mal d’êtreteetotalers, et à l’heure du repas ils regrettaient lebrandy ou le gin ; ils se rattrapaient cependant sur le caféet le thé, distribués à bord avec une certaine prodigalité.
Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, et au chauffeurWaren, ils s’étaient contentés jusqu’ici de se croiser lesbras.
Shandon savait donc à quoi s’en tenir sur le compte dechacun.
Le 14 avril, le Forward vint à couper le grand courantdu gulf-stream qui, après avoir remonté le long de la côteorientale de l’Amérique jusqu’au banc de Terre-Neuve, s’inclinevers le nord-est et prolonge les rivages de la Norvège. On setrouvait alors par 51°37’ de latitude et 22°58’ de longitude, àdeux cents milles de la pointe du Groënland. Le temps serefroidit ; le thermomètre descendit à trente-deux degrés (0centigrades)[15] , c’est-à-dire au point decongélation.
Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hiversarctiques, avait revêtu son costume de mer, à l’instar des matelotset des officiers ; il faisait plaisir à voir avec ses hautesbottes dans lesquelles il descendait tout d’un bloc, son vastechapeau de toile huilée, un pantalon et une jaquette de mêmeétoffe ; par les fortes pluies et les larges vagues que lebrick embarquait, le docteur ressemblait à une sorted’animal marin, comparaison qui ne laissait pas d’exciter safierté.
Pendant deux jours, la mer fut extrêmement mauvaise ; levent tourna vers le nord-ouest et retarda la marche duForward. Du 14 au 16 avril, la houle demeura trèsforte ; mais le lundi, il survint une violente averse qui eutpour résultat de calmer la mer presque immédiatement. Shandon fitobserver cette particularité au docteur.
– Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les curieusesobservations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Sociétéroyale d’Edinburgh, dont j’ai l’honneur d’être membrecorrespondant. Vous voyez que pendant la pluie les vagues sont peusensibles, même sous l’influence d’un vent violent. Au contraire,avec un temps sec, la mer serait plus agitée par une brise moinsforte.
– Mais comment explique-t-on ce phénomène, docteur ?
– C’est bien simple ; on ne l’explique pas.
En ce moment, l’ice-master, qui faisait son quart dansles barres de perroquet, signala une masse flottante par tribord, àune quinzaine de milles sous le vent.
– Une montagne de glace dans ces parages ! s’écria ledocteur.
Shandon braqua sa lunette dans la direction indiquée, etconfirma l’annonce du pilote.
– Voilà qui est curieux ! dit le docteur.
– Cela vous étonne ? fit le commandant en riant.Comment ! nous serions assez heureux pour trouver quelquechose qui vous étonnât ?
– Cela m’étonne sans m’étonner, répondit en souriant le docteur,puisque le brick Ann de Poole, de Greenspond, futpris en 1813 dans de véritables champs de glace par lequarante-quatrième degré de latitude nord, et que Dayement, soncapitaine, les compta par centaines !
– Bon ! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendrelà-dessus !
– -Oh ! peu de chose, répondit modestement l’aimableClawbonny, si ce n’est que l’on a trouvé des glaces sous deslatitudes encore plus basses.
– Cela, vous ne me l’apprenez pas, mon cher docteur, car, étantmousse à bord du sloop de guerre le Fly…
– En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme quidirait avril, vous avez passé entre deux grandes îles de glacesflottantes, par le quarante-deuxième degré de latitude.
– Ah ! c’est trop fort ! s’écria Shandon.
– Mais c’est vrai ; je n’ai donc pas lieu de m’étonner,puisque nous sommes deux degrés plus au nord, de rencontrer unemontagne flottante par le travers du Forward.
– Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avecvous il n’y a qu’à tirer le seau.
– Bon ! je tarirai plus vite que vous ne pensez ; etmaintenant, si nous pouvons observer de près ce curieux phénomène,Shandon, je serai le plus heureux des docteurs.
– Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maîtred’équipage, la brise, il me semble, a une tendance à fraîchir.
– Oui, commandant, répondit Johnson ; nous gagnons peu, etles courants du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir.
– Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avrilen vue du cap Farewel, il faut marcher à la vapeur, ou bien nousserons jetés sur les côtes du Labrador. Monsieur Wall, veuillezdonner l’ordre d’allumer les fourneaux.
Les ordres du commandant furent exécutés ; une heure après,la vapeur avait acquis une pression suffisante ; les voilesfurent serrées, et l’hélice, tordant les flots sous ses branches,poussa violemment le Forward contre le vent dunord-ouest.
Bientôt des bandes d’oiseaux de plus en plus nombreux, despétrels, des puffins, des contre-maîtres, habitants de ces paragesdésolés, signalèrent l’approche du Groënland. Le Forwardgagnait rapidement dans le nord, en laissant sous le vent unelongue traînée de fumée noire.
Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin,l’ice-master signala la première vue du blink dela glace[16] . Il se trouvait à vingt milles aumoins dans le nord-nord-ouest. Cette bande d’un blanc éblouissantéclairait vivement, malgré la présence de nuages assez épais, toutela partie de l’atmosphère voisine de l’horizon. Les gensd’expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phénomène, etils reconnurent à sa blancheur que ce blink devait venird’un vaste champ de glace situé à une trentaine de milles au-delàde la portée de la vue, et provenait de la réflexion des rayonslumineux.
Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devintfavorable ; Shandon put établir une bonne voilure, et, parmesure d’économie, il éteignit ses fourneaux. Le Forward,sous ses huniers, son foc et sa misaine, se dirigea vers le capFarewel.
Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu à uneligne blanche peu épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchaitvivement entre les lignes de la mer et du ciel. Il dérivaitévidemment de la côte est du Groënland plutôt que du détroit deDavis, car les glaces se tiennent de préférence sur le bordoccidental de la mer de Baffin. Une heure après, leForward passait au milieu des pièces isolées duice-stream, et, dans la partie la plus compacte, lesglaces, quoique soudées entre elles, obéissaient au mouvement de lahoule.
Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire :c’était le Valkyrien, corvette danoise qui courait àcontre-bord du Forward et se dirigeait vers le banc deTerre-Neuve. Le courant du détroit se faisait sentir, et Shandondut forcer de voile pour le remonter.
En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnsonse trouvaient réunis sur la dunette, examinant la direction et laforce de ce courant. Le docteur demanda s’il était avéré que cecourant existât uniformément dans la mer de Baffin.
– Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voile ontbeaucoup de peine à le refouler.
– D’autant plus, ajouta James Wall, qu’on le rencontre aussibien sur la côte orientale de l’Amérique que sur la côteoccidentale du Groënland.
– Eh bien ! fit le docteur, voilà qui donne singulièrementraison aux chercheurs du passage du Nord-Ouest ! Ce courantmarche avec une vitesse de cinq milles à l’heure environ, et il estdifficile de supposer qu’il prenne naissance au fond d’ungolfe.
– Ceci est d’autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon,que, si ce courant va du nord au sud, on trouve dans le détroit deBehring un courant contraire qui coule du sud au nord, et doit êtrel’origine de celui-ci.
– D’après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre quel’Amérique est complètement détachée des terres polaires, et queles eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses côtes, jusquedans l’Atlantique. D’ailleurs, la plus grande élévation des eaux dupremier donne encore raison à leur écoulement vers les mersd’Europe.
– Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l’appui decette théorie ; et s’il y en a, ajouta-t-il avec une certaineironie, notre savant universel doit les connaître.
– Ma foi, répliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, sicela peut vous intéresser, je vous dirai que des baleines, blesséesdans le détroit de Davis, ont été prises quelque temps après dansle voisinage de la Tartarie, portant encore à leur flanc le harponeuropéen.
– Et à moins qu’elles n’aient doublé le cap Horn ou le cap deBonne-Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu’ellesaient contourné les côtes septentrionales de l’Amérique. Voilà quiest indiscutable, docteur.
– Si cependant vous n’étiez pas convaincu, mon brave Shandon,fit le docteur en souriant, je pourrais produire encore d’autresfaits, tels que ces bois flottés dont le détroit de Davis estrempli, mélèzes, trembles et autres essences tropicales. Or, noussavons que le gulf-stream empêcherait ces bois d’entrerdans le détroit ; si donc ils en sortent, ils n’ont pu ypénétrer que par le détroit de Behring.
– Je suis convaincu, docteur, et j’avoue qu’il serait difficileavec vous de demeurer incrédule.
– Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer ladiscussion. J’aperçois au large une pièce de bois d’une joliedimension ; si le commandant veut le permettre, nous allonspêcher ce tronc d’arbre, le hisser à bord, et lui demander le nomde son pays.
– C’est cela, fit le docteur ! l’exemple après larègle.
Shandon donna les ordres nécessaires ; le brick sedirigea vers la pièce de bois signalée, et, bientôt après,l’équipage la hissait sur le pont, non sans peine.
C’était un tronc d’acajou, rongé par les vers jusqu’à soncentre, circonstance sans laquelle il n’eût pas pu flotter.
– Voilà qui est triomphant, s’écria le docteur avecenthousiasme, car, puisque les courants de l’Atlantique n’ont pu leporter dans le détroit de Davis, puisqu’il n’a pu être chassé dansle bassin polaire par les fleuves de l’Amérique septentrionale,attendu que cet arbre-là croît sous l’Équateur, il est évidentqu’il arrive en droite ligne de Behring. Et tenez, messieurs, voyezces vers de mer qui l’ont rongé ; ils appartiennent auxespèces des pays chauds.
– II est certain, reprit Hall, que cela donne tort auxdétracteurs du fameux passage.
– Mais cela les tue tout bonnement, répondit le docteur. Tenez,je vais vous faire l’itinéraire de ce bois d’acajou : il a étécharrié vers l’océan Pacifique par quelque rivière de l’isthme dePanama ou du Guatemala ; de là, le courant l’a traîné le longdes côtes d’Amérique jusqu’au détroit de Behring, et, bon gré, malgré, il a dû entrer dans les mers polaires ; il n’est nitellement vieux ni tellement imbibé qu’on ne puisse assigner unedate récente à son départ ; il aura heureusement franchi lesobstacles de cette longue suite de détroits qui aboutit à la mer deBaffîn, et, vivement saisi par le courant boréal, il est venu parle détroit de Davis se faire prendre à bord du Forwardpour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande aucommandant la permission d’en garder un échantillon.
– Faites donc, reprit Shandon ; mais permettez-moi à montour de vous apprendre que vous ne serez pas le seul possesseurd’une épave pareille. Le gouverneur Danois de l’île de Disko…
– Sur la côte du Groënland, continua le docteur, possède unetable d’acajou faite avec un tronc pêché dans les mêmescirconstances ; je le sais, mon cher Shandon ; eh bien,je ne lui envie pas sa table, car, si ce n’était l’embarras,j’aurais là de quoi me faire toute une chambre à coucher.
Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec uneextrême violence ; le drift wood[17] semontra plus fréquemment ; l’approche de la côte offrait desdangers à une époque où les montagnes de glace sont fortnombreuses ; le commandant fit donc diminuer de voiles, etle Forward courut seulement sous sa misaine et satrinquette.
Le thermomètre descendit au-dessous du point de congélation.Shandon fit distribuer à l’équipage des vêtements convenables, unejaquette et un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des basde wadmel, comme en portent les paysans norvégiens. Chaquehomme fut également muni d’une paire de bottes de mer parfaitementimperméables.
Quant à Captain, il se contentait de sa fourrurenaturelle ; il paraissait peu sensible aux changements detempérature ; il devait avoir passé par plus d’une épreuve dece genre, et, d’ailleurs, un danois n’avait pas le droit de semontrer difficile. On ne le voyait guère, et il se tenait presquetoujours caché dans les parties les plus sombres du bâtiment.
Vers le soir, à travers une éclaircie de brouillard, la côte duGroënland se laissa entrevoir par 37°27’ de longitude ; ledocteur, armé de sa lunette, put un instant distinguer une suite depics sillonnés par de larges glaciers ; mais le brouillard sereferma rapidement sur cette vision, comme le rideau d’un théâtrequi tombe au moment le plus intéressant de la pièce.
Le Forward se trouva, le 20 avril au matin, en vue d’unice-berg haut de cent-cinquante pieds, échoué en cetendroit de temps immémorial ; les dégels n’ont pas prise surlui, et respectent ses formes étranges. Snow l’a vu ; JamesRoss, en 1829, en prit un dessin exact, et en 1851, le lieutenantfrançais Bellot, à bord du Prince Albert, le remarquaparfaitement. Naturellement le docteur voulut conserver l’image decette montagne célèbre, et il en fit une esquisse très réussie.
Il n’est pas surprenant que de semblables masses soientéchouées, et par conséquent s’attachent invinciblement ausol ; pour un pied hors de l’eau, elles ont à peu près deuxau-dessous, ce qui donnerait à celle-ci quatre-vingts brassesenviron de profondeur[18] .
Enfin, par une température qui ne fut à midi que de 12° (-11°centigrades), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperçutle cap Farewel. Le Forward arrivait au jour fixé ; lecapitaine inconnu, s’il lui plaisait de venir relever sa positionpar ce temps diabolique, n’aurait pas à se plaindre.
– Voilà donc, se dit le docteur, ce cap célèbre, ce cap si biennommé ![19] Beaucoup l’ont franchi comme nous,qui ne devaient jamais le revoir ! Est-ce donc un adieuéternel dit à ses amis d’Europe ? Vous avez passé là,Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz, Hudson,Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir aufoyer domestique, et ce cap a bien été pour vous le cap desAdieux !
Ce fut vers l’an 970 que des navigateurs partis del’Islande[20] découvrirent le Groënland. SébastienCabot, en 1498, s’éleva jusqu’au 56e degré de latitude ;Gaspard et Michel Cotréal, de 1500 à 1502, parvinrent au 60e, etMartin Frobisher, en 1576, arriva jusqu’à la baie qui porte sonnom.
À Jean Davis appartient l’honneur d’avoir découvert le détroiten 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisième voyage, ce hardinavigateur, ce grand pêcheur de baleines, atteignit lesoixante-treizième parallèle, à vingt-sept degrés du pôle.
Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607,Hudson, dont le nom fut attribué à cette vaste baie qui échancre siprofondément les terres d’Amérique, James Poole en 1611,s’avancèrent plus ou moins dans le détroit, à la recherche de cepassage du nord-ouest, dont la découverte eût singulièrement abrégéles voies de communication entre les deux mondes.
Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le détroit deLancastre ; il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719par Knight, Barlows, Waugham et Scrows, dont on n’a jamais eu denouvelles.
En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoyé à la rencontre ducapitaine Cook, qui tentait de remonter par le détroit de Behring,pointa jusqu’au 68e degré ; l’année suivante, Young s’élevadans le même but jusqu’à l’île des Femmes.
Vint alors James Ross qui fit, en 1818, le tour des côtes de lamer de Baffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de sesdevanciers.
Enfin en 1819 et 1820, le célèbre Parry s’élance dans le détroitde Lancastre, parvient à travers d’innombrables difficultés jusqu’àl’île Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[21] promise par acte du parlement auxmatelots anglais qui couperaient le cent-soixante-dixième méridienpar une latitude plus élevée que le soixante-dix-septièmeparallèle.
En 1826, Becchey touche à l’île Chamisso, James Ross hiverne, de1829 à 1833, dans le détroit du Prince Régent, et fait, entreautres travaux importants, la découverte du pôle magnétique.
Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissaitles côtes septentrionales de l’Amérique, da la rivière Mackensie àla pointe Turnagain ; le capitaine Back marchait sur sestraces de 1823 à 1835, et ces explorations étaient complétées en1839 par MM. Dease, Simpson et le docteur Rae.
Enfin, sir John Franklin, jaloux de découvrir le passage dunord-ouest, quitta l’Angleterre en 1845 sur l’Erebus et leTerror ; il pénétra dans la mer de Baffin, et depuis sonpassage à l’île Disko, on n’eut plus aucune nouvelle de sonexpédition.
Cette disparition détermina les nombreuses recherches qui ontamené la découverte du passage, et la reconnaissance de cescontinents polaires si profondément déchiquetés ; les plusintrépides marins de l’Angleterre, de la France, des États-Unis,s’élancèrent vers ces terribles parages, et, grâce à leurs efforts,la carte si tourmentée, si difficile de ce pays, put figurer enfinaux archives de la Société royale géographique de Londres.
La curieuse histoire de ces contrées se présentait ainsi àl’imagination du docteur, tandis qu’appuyé sur la lisse, il suivaitdu regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardisnavigateurs se pressaient dans son souvenir, et il croyaitentrevoir sous les arceaux glacés de la banquise les pâles fantômesde ceux qui ne revinrent pas.
Pendant cette journée, le Forward se fraya un cheminfacile parmi les glaces à demi brisées ; le vent était bon,mais la température très basse ; les courants d’air, en sepromenant sur les ice-fields[22] ,rapportaient leurs froides pénétrations.
La nuit exigea la plus sévère attention ; les montagnesflottantes se resserraient dans cette passe étroite ; on encomptait souvent une centaine à l’horizon ; elles sedétachaient des côtes élevées, sous la dent des vagues rongeanteset l’influence de la saison d’avril, pour aller se fondre ous’abîmer dans les profondeurs de l’Océan. On rencontrait aussi delongs trains de bois dont il fallait éviter le choc ; aussi lecrow’s-nest[23] fut misen place au sommet du mât de misaine ; il consistait en untonneau à fond mobile, dans lequel l’ice-master, en partieabrité contre le vent, surveillait la mer, signalait les glaces envue, et même, au besoin, commandait la manœuvre.
Les nuits étaient courtes ; le soleil avait reparu depuisle 31 janvier par suite de la réfraction, et tendait à se maintenirde plus en plus au-dessus de l’horizon. Mais la neige arrêtait lavue, et, si elle n’amenait pas l’obscurité, rendait cettenavigation pénible.
Le 21 avril, le cap Désolation apparut au milieu desbrumes ; la manœuvre fatiguait l’équipage ; depuisl’entrée du brick au milieu des glaces, les matelotsn’avaient pas eu un instant de repos ; il fallut bientôtrecourir à la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de cesblocs amoncelés.
Le docteur et maître Jonhson causaient ensemble sur l’arrière,pendant que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sacabine. Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin,auquel ses nombreux voyages avaient fait une éducation intéressanteet sensée. Le docteur le prenait en grande amitié, et le maîtred’équipage ne demeurait pas en reste avec lui.
– Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-cin’est pas comme tous les autres ; on l’a nommé laTerre-Verte[24] , mais il n’y a pas beaucoup desemaines dans l’année où il justifie son nom !
– Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, audixième siècle, cette terre n’avait pas le droit d’être appeléeainsi ? Plus d’une révolution de ce genre s’est produite dansnotre globe, et je vous étonnerais beaucoup en vous disant que,suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villagesflorissaient sur ce continent, il y a huit ou neuf centsans !
– Vous m’étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je nepourrais pas vous croire, car c’est un triste pays.
– Bon ! si triste qu’il soit, il offre encore une retraitesuffisante à des habitants, et même à des Européens civilisés.
– Sans doute ! À Disko, à Uppernawik, nous rencontreronsdes hommes qui consentent à vivre sous de pareils climats ;mais j’ai toujours pensé qu’ils y demeuraient par force, non pargoût.
– Je le crois volontiers ; cependant l’homme s’habitue àtout, et ces Groënlandais ne me paraissent pas être aussi àplaindre que les ouvriers de nos grandes villes ; ils peuventêtre malheureux, mais, à coup sûr, ils ne sont pointmisérables ; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pasma pensée ; en effet, s’ils n’ont pas le bien-être des paystempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouventévidemment des jouissances qu’il ne nous est pas donné deconcevoir !
– II faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel estjuste ; mais bien des voyages m’ont amené sur ces côtes, etmon cœur s’est toujours serré à la vue de ces tristessolitudes ; on aurait dû, par exemple, égayer les caps, lespromontoires, les baies par des noms plus engageants, car le capdes Adieux et le cap Désolation ne sont pas faits pour attirer lesnavigateurs !
– J’ai fait également cette remarque, répondit le docteur ;mais ces noms ont un intérêt géographique qu’il ne faut pasméconnaître ; ils décrivent les aventures de ceux qui les ontdonnés ; auprès des noms des Davis, des Baffin, des Hudson,des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre lecap Désolation, je trouve bientôt la baie de la Mercy ; le capProvidence fait pendant au port Anxiety, la baie Repulse[25] me ramène du cap Éden, et, quittant lapointe Turnagain[26] , jevais me reposer dans la baie du Refuge ; j’ai là, sous lesyeux, cette incessante succession de périls, d’échecs d’obstacles,de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms demon pays, et, comme une série de médailles antiques, cettenomenclature me retrace toute l’histoire de ces mers.
– Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous,dans notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de capsdu Désespoir !
– Je le souhaite, Johnson ; mais, dites-moi, l’équipageest-il un peu revenu de ses terreurs ?
– Un peu, monsieur ; et cependant, pour tout dire, depuisnotre entrée dans le détroit, on recommence à se préoccuper ducapitaine fantastique ; plus d’un s’attendait à le voirapparaître à l’extrémité du Groënland ; et jusqu’ici, rien.Voyons, monsieur Clawbonny, entre nous, est-ce que cela ne vousétonne pas an peu ?
– Si fait, Johnson.
– Croyez-vous à l’existence de ce capitaine ?
– Sans doute.
– Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de lasorte ?
– S’il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cethomme aura voulu entraîner l’équipage assez loin pour qu’il n’y eûtplus à revenir. Or, s’il avait paru à son bord au moment du départ,chacun voulant connaître la destination du navire, il aurait puêtre embarrassé.
– Et pourquoi cela ?
– Ma foi, s’il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s’ilveut pénétrer là où tant d’autres n’ont pu parvenir, croyez-vousqu’il eût recruté son équipage ? Tandis qu’une fois en route,on peut aller si loin, que marcher en avant devienne ensuite unenécessité.
– C’est possible, monsieur Clawbonny ; j’ai connu plus d’unintrépide aventurier dont le nom seul épouvantait, et qui n’eûttrouvé personne pour l’accompagner dans ses périlleusesexpéditions…
– Sauf moi, fit le docteur.
– Et moi après vous, répondit Johnson, et pour voussuivre ! Je dis donc que notre capitaine est sans doute dunombre de ces aventuriers-là. Enfin, nous verrons bien ; jesuppose que du côté d’Uppernawik ou de la baie Melville, ce braveinconnu viendra s’installer tranquillement à bord, et nousapprendra jusqu’où sa fantaisie compte entraîner le navire.
– Je le crois comme vous, Johnson ; mais la difficulté serade s’élever jusqu’à cette baie Melville ! voyez comme lesglaces nous entourent de toutes parts ! c’est à peine si elleslaissent passage au Forward. Tenez, examinez cette plaineimmense !
– Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nousappelons cela un ice-field, c’est-à-dire une surfacecontinue de glace dont on n’aperçoit pas les limites.
– Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus oumoins réunies par leurs bords ?
– Ceci est un pack ; s’il a une forme circulaire,nous l’appelons palch, et stream, quand cetteforme est allongée.
– Et là, ces glaces flottantes ?
– Ce sont des drift-ice ; avec un peu plus dehauteur, ce seraient des ice-bergs ou montagnes ;leur contact est dangereux aux navires, et il faut les éviter avecsoin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, uneprotubérance produite par la pression des glaces ; nousappelons cela un hummock ; si cette protubéranceétait submergée à sa base, nous la nommerions uncalf ; il a bien fallu donner des noms à tout celapour s’y reconnaître.
– Ah ! c’est véritablement un spectacle curieux, s’écria ledocteur en contemplant ces merveilles des mers boréales, etl’imagination est vivement frappée par ces tableauxdivers !
– Sans doute, répondit Johnson ; les glaçons prennentparfois des formes fantastiques, et nos hommes ne sont pasembarrassés pour les expliquer à leur façon.
– Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace !ne dirait-on pas une ville étrange, une ville d’Orient avec sesminarets et ses mosquées sous la pâle lumière de la lune ?Voici plus loin une longue suite d’arceaux gothiques qui nousrappellent la chapelle d’Henry VII ou le palais duParlement[27] .
– Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous lesgoûts ; mais ce sont des villes ou des églises dangereuses àhabiter, et il ne faut pas les ranger de trop près. Il y a de cesminarets-là qui chancellent sur leur base, et dont le moindreécraserait un navire comme le Forward.
– Et l’on a osé s’aventurer dans ces mers, reprit le docteur,sans avoir la vapeur à ses ordres ! Comment croire qu’unnavire à voile ait pu se diriger au milieu de ces écueilsmouvants ?
– On l’a fait cependant, monsieur Clawbonny ; lorsque levent devenait contraire, et cela m’est arrivé plus d’une fois, àmoi qui vous parle, on s’ancrait patiemment à l’un de cesblocs ; on dérivait plus ou moins avec lui ; mais enfinon attendait l’heure favorable pour se remettre en route ; ilest vrai de dire qu’à cette manière de voyager on mettait des mois,là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelquesjours.
– Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore às’abaisser.
– Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pourque ces masses se divisent et aillent se perdre dansl’Atlantique ; elles sont d’ailleurs plus nombreuses dans ledétroit de Davis, parce que les terres se rapprochent sensiblemententre le cap Walsingham et Holsteinborg ; mais au-delà dusoixante-septième degré, nous trouverons pendant la saison de maiet de juin des mers plus navigables.
– Oui ; mais il faut passer d’abord.
– Il faut passer, Monsieur Clawbonny ; en juin et juillet,nous eussions trouvé le passage libre, comme il arrive auxbaleiniers ; mais les ordres étaient précis ; on devaitse trouver ici en avril. Aussi je me trompe fort, ou notrecapitaine est un gaillard solidement trempé, qui a une idée ;il n’est parti de si bonne heure que pour aller loin. Enfin quivivra, verra.
Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans latempérature ; le thermomètre à midi n’indiquait plus que sixdegrés (-14° centigrades), et il régnait une brise du nord-ouestqui, tout en éclaircissant le ciel, aidait le courant à précipiterles glaces flottantes sur le chemin du Forward. Toutesn’obéissaient pas d’ailleurs à la même impulsion ; il n’étaitpas rare d’en rencontrer, et des plus hautes, qui, prises à leurbase par un courant sous-marin, dérivaient dans un sens opposé.
On comprend alors les difficultés de cette navigation ; lesingénieurs n’avaient pas un instant de repos ; la manœuvre dela vapeur se faisait sur le pont même, au moyen de leviers quil’ouvraient, l’arrêtaient, la renversaient instantanément, suivantl’ordre de l’officier de quart. Tantôt il fallait se hâter deprendre par une ouverture de champs de glace, tantôt lutter devitesse avec un ice-berg qui menaçait de fermer la seuleissue praticable ; ou bien quelque bloc, se renversant àl’improviste, obligeait le brick à reculer subitement pourne pas être écrasé. Cet amas de glaces entraînées, amoncelées,amalgamées par le grand courant du nord, se pressait dans la passe,et si la gelée venait à les saisir, elles pouvaient opposer auForward une infranchissable barrière.
Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans cesparages ; les pétrels et les contre-maîtres voltigeaient çà etlà, avec des cris assourdissants ; on comptait aussi un grandnombre de mouettes à tête grosse, à cou court, à bec comprimé, quidéployaient leurs longues ailes, et bravaient en se jouant lesneiges fouettées par l’ouragan. Cet entrain de la gent ailéeranimait le paysage.
De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtantavec bruit ; quelques cachalots à têtes énormes et renfléess’approchèrent du navire ; mais il ne fut pas question de leurdonner la chasse, bien que l’envie n’en manquât pas à Simpson leharponneur. Vers le soir, on vit également plusieurs phoques, qui,le nez au-dessus de l’eau, nageaient entre les grands blocs.
Le 22, la température s’abaissait encore ; leForward forçait de vapeur pour gagner les passesfavorables ; le vent s’était décidément fixé dans lenord-ouest ; les voiles furent serrées.
Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu àmanœuvrer. Après la lecture de l’office divin, qui fut faite parShandon, l’équipage se livra à la chasse des guillemots, dont ilprit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement préparés suivantla méthode clawbonnyenne, fournirent un agréable surcroît deprovisions à la table des officiers et de l’équipage.
À trois heures du soir, le Forward avait le Kin de Saelest-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertopsud-est-quart-d’est-demi-est ; la mer était forthouleuse ; de temps en temps, un vaste brouillard tombaitinopinément du ciel gris. Cependant, à midi, une observation exacteput être faite. Le navire se trouvait par 65°20’ de latitude et54°22’ de longitude. Il fallait gagner encore deux degrés pourrencontrer une navigation meilleure sur une mer plus libre.
Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce futune lutte continuelle avec les glaces ; la manœuvre de lamachine devint très fatigante ; à chaque minute, la vapeurétait subitement interrompue ou renversée, et s’échappait ensifflant par les soupapes.
Dans la brume épaisse, l’approche des ice-bergs sereconnaissait seulement à de sourdes détonations produites par lesavalanches ; le navire virait alors immédiatement ; onrisquait de se heurter à des masses de glace d’eau douce,remarquables par la transparence de leur cristal, et qui ont ladureté du roc. Richard Shandon ne manqua pas de compléter saprovision d’eau en embarquant chaque jour plusieurs tonnes de cetteglace.
Le docteur ne pouvait s’habituer aux illusions d’optique que laréfraction produisait dans ces parages ; en effet telice-berg lui apparaissait comme une petite masse blanchefort rapprochée, qui se trouvait à dix ou douze milles dubrick ; il tâchait d’accoutumer ses regards à cesingulier phénomène, afin de pouvoir rapidement corriger plus tardl’erreur de ses yeux.
Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace,soit par l’écartement des blocs les plus menaçants à l’aide delongues perches, l’équipage fut bientôt rompu de fatigues, etcependant, le vendredi 27 avril, le Forward était encoreretenu sur la limite infranchissable du cercle polaire.
Cependant le Forward parvint, en se glissantadroitement dans les passes, à gagner quelques minutes aunord ; mais, au lieu d’éviter l’ennemi, il faudrait bientôtl’attaquer ; les ice-fields de plusieurs millesd’étendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvementreprésentent souvent une pression de plus de dix millions detonnes, on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des sciesà glace furent donc installées à l’extérieur du navire, de manièreà pouvoir être mises immédiatement en usage.
Une partie de l’équipage acceptait philosophiquement ces durstravaux, mais l’autre se plaignait, si elle ne refusait pas encored’obéir. Tout en procédant à l’installation des instruments, Garry,Bolton, Pen, Gripper, échangeaient leurs différentes manières devoir.
– Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi ilme vient à la pensée que dans Water-Street, il y a une jolietaverne où l’on ne s’accote pas trop mal entre un verre de gin etune bouteille de porter. Tu vois cela d’ici,Gripper ?
– À te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisaitgénéralement profession de mauvaise humeur, je t’assure que je nevois pas cela d’ici.
– C’est une manière de parler, Gripper ; il est évident quedans ces villes de neige, qui font l’admiration de monsieurClawbonny, il n’y a pas le plus mince cabaret où un brave matelotpuisse s’humecter d’une ou deux demi-pintes de brandy.
– Pour cela, tu peux en être certain, Bolton ; et tu feraisbien d’ajouter qu’il n’y a même pas ici de quoi se rafraîchirproprement. Une drôle d’idée, de priver de tout spiritueux les gensqui voyagent dans les mers du nord !
– Bon ! répondit Garry ; as-tu donc oublié, Gripper,ce que t’a dit le docteur ? Il faut être sobre de touteboisson excitante, si l’on veut braver le scorbut, se bien porteret aller loin.
– Mais je ne demande pas à aller loin, Garry ; et je trouveque c’est déjà beau d’être venu jusqu’ici, et de s’obstiner àpasser là où le diable ne veut pas qu’on passe.
– Eh bien, on ne passera pas ! répliqua Pen. Quand je penseque j’ai déjà oublié le goût du gin !
– Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t’a dit le docteur.
– Oh ! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour ledire, on le dit. Reste à savoir si, sous prétexte de santé, on nes’amuse pas à faire l’économie du liquide.
– Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper.
– Allons donc ! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pourcela ; et s’il perd un peu de sa couleur à naviguer sous unpareil régime, Pen n’aura pas trop à se plaindre.
– Qu’est-ce que mon nez t’a fait ? répondit brusquement lematelot attaqué à son endroit sensible. Mon nez n’a pas besoin detes conseils ; il ne te les demande pas ; mêle-toi doncde ce qui regarde le tien !
– Allons ! ne te fâche pas. Pen, je ne te croyais pas lenez si susceptible. Hé ! je ne déteste pas plus qu’un autre unbon verre de whisky, surtout par une température pareille ;mais si, au bout du compte, cela fait plus de mal que de bien, jem’en passe volontiers.
– Tu t’en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part à laconversation ; eh bien, tout le monde ne s’en passe peut-êtrepas à bord !
– Que veux-tu dire, Waren ? reprit Garry en le regardantfixement.
– Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y ades liqueurs à bord, et j’imagine qu’on ne s’en prive pas beaucoupà l’arrière.
– Et qu’en sais-tu ? demanda Garry.
Waren ne sut trop que répondre ; il parlait pour parler,comme on dit.
– Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n’en saitrien.
– Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin aucommandant ; nous l’avons bien gagnée, et nous verrons cequ’il répondra.
– Je vous engage à n’en rien faire, répondit Garry.
– Et pourquoi ? s’écrièrent Pen et Gripper.
– Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel étaitle régime du bord, quand vous vous êtes embarqués ; il fallaity réfléchir à ce moment-là.
– D’ailleurs, répondit Bolton qui prenait volontiers le parti deGarry dont le caractère lui plaisait, Richard Shandon n’est pas lemaître à bord ; il obéit tout comme nous autres.
– Et à qui donc ? demanda Pen.
– Au capitaine.
– Ah ! toujours ce capitaine de malheur ! s’écria Pen.Et ne voyez-vous pas qu’il n’y a pas plus de capitaine que detaverne sur ces bancs de glace ? C’est une façon de nousrefuser poliment ce que nous avons le droit d’exiger.
– Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton ; et jeparierais deux mois de ma paye que nous le verrons avant peu.
– C’est bon, fit Pen ; en voilà un à qui je voudrais biendire deux mots en face !
– Qui parle du capitaine ? dit en ce moment un nouvelinterlocuteur.
C’était le matelot Clifton, passablement superstitieux etenvieux à la fois.
– Est-ce que l’on sait quelque chose de nouveau sur lecapitaine ? demanda-t-il.
– Non, lui fut-il répondu d’une seule voix.
– Eh bien, je m’attends à le trouver installé un beau matin danssa cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par où il seraarrivé.
– Allons donc ! répondit Bolton ; tu te figures,Clifton, que ce gaillard-là est un farfadet, un lutin comme il encourt dans les hautes terres d’Écosse !
– Ris tant que tu voudras, Bolton ; cela ne changera pasmon opinion. Tous les jours, en passant devant la cabine, je jetteun regard par le trou de la serrure, et l’un de ces matins jeviendrai vous raconter à qui ce capitaine ressemble, et comment ilest fait.
– Eh, par le diable, fit Pen, il sera bâti comme tout le monde,ton capitaine ! Et si c’est un gaillard qui veut nous mener oùcela ne nous plaît pas, on lui dira son fait.
– Bon, fit Bolton, voilà Pen qui ne le connaît même pas, et quiveut déjà lui chercher dispute !
– Qui ne le connaît pas, répliqua Clifton de l’air d’un hommequi en sait long ; c’est à savoir, s’il ne le connaîtpas !
– Que diable veux-tu dire ? demanda Gripper.
– Je m’entends.
– Mais nous ne t’entendons pas !
– Eh bien, est-ce que Pen n’a pas eu déjà des désagréments aveclui ?
– Avec le capitaine ?
– Oui, le dog-captain ; car c’est exactement lamême chose.
Les matelots se regardèrent sans trop oser répondre.
– Homme ou chien, fit Pen entre ses dents, je vous affirme quecet animal-là aura son compte un de ces jours.
– Voyons, Clifton, demanda sérieusement Bolton, prétends-tu,comme l’a dit Johnson en se moquant, que ce chien-là est le vraicapitaine ?
– Certes, répondit Clifton avec conviction ; et si vousétiez des observateurs comme moi, vous auriez remarqué les alluresétranges de cet animal.
– Lesquelles ? voyons, parle !
– Est-ce que vous n’avez pas vu la façon dont il se promène surlà dunette avec un air d’autorité, regardant la voilure du navire,comme s’il était de quart ?
– C’est vrai, fit Gripper ; et même un soir je l’aipositivement surpris les pattes appuyées sur la roue dugouvernail.
– Pas possible ! fit Bolton.
– Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il nequitte pas le bord pour aller se promener seul sur les champs deglace, sans se soucier ni des ours ni du froid ?
– C’est toujours vrai, fit Bolton.
– Est-ce que vous voyez cet animal-là, comme un honnête chien,rechercher la compagnie des hommes, rôder du côté de la cuisine, etcouver des yeux maître Strong quand il apporte quelque bon morceauau commandant ? Est-ce que vous ne l’entendez pas, la nuit,quand il s’en va à deux ou trois milles du navire, hurler de façonà vous donner froid dans le dos, ce qui n’est pourtant pas facile àressentir par une pareille température ? Enfin, est-ce quevous avez jamais vu ce chien-là se nourrir ? Il ne prend riende personne ; sa pâtée est toujours intacte, et, à moinsqu’une main ne le nourrisse secrètement à bord, j’ai le droit dedire que cet animal vit sans manger, Or, si celui-là n’est pasfantastique, je ne suis qu’une bête.
– Ma foi, répondit Bell le charpentier, qui avait entendu toutel’argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bienêtre !
Cependant les autres matelots se taisaient.
– Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faitesles incrédules, il y a à bord des gens plus savants que vous qui neparaissent pas si rassurés.
– Veux-tu parler du commandant ? demanda Bolton.
– Oui, du commandant et du docteur.
– Et tu prétends qu’ils sont de ton avis ?
– Je les ai entendus discuter la chose, et j’affirme qu’ils n’ycomprenaient rien ; ils faisaient mille suppositions qui neles avançaient guère.
– Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton ?demanda le charpentier.
– S’ils ne parlaient pas du chien, répondit Clifton mis au pieddu mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la même chose, etils avouaient que tout cela n’est pas naturel.
– Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir monopinion ?
– Parlez ! parlez ! fit-on de toutes parts.
– C’est qu’il n’y a pas et qu’il n’y aura pas d’autre capitaineque Richard Shandon.
– Et la lettre ? fit Clifton.
– La lettre existe réellement, répondit Bell ; il estparfaitement exact qu’un inconnu a armé le Forward pour unvoyage dans les glaces ; mais le navire une fois parti,personne ne viendra plus à bord.
– Enfin, demanda Bolton, où ira-t-il, le navire ?
– Je n’en sais rien ; à un moment donné, Richard Shandonrecevra le complément de ses instructions.
– Mais par qui ?
– Par qui ?
– Oui, comment ? dit Bolton qui devenait pressant.
– Allons, Bell, une réponse, dirent les autres matelots.
– Par qui ? comment ? Eh ! je n’en sais rien,répliqua le charpentier, embarrassé à son tour.
– Eh, par le captain-dog ! s’écria Clifton. Il adéjà écrit une première fois, il peut bien écrire une seconde.Oh ! si je savais seulement la moitié de ce que sait cetanimal-là, je ne serais pas embarrassé d’être premier lord del’Amirauté.
– Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t’en tiens à ton dire,que ce chien-là est le capitaine ?
– Oui, comme je l’ai dit.
– Eh bien, dit Pen d’une voix sourde, si cet animal-là ne veutpas crever dans la peau d’un chien, il n’a qu’à se dépêcher dedevenir un homme ; car, foi de Pen, je lui ferai sonaffaire.
– Et pourquoi cela ? demanda Garry.
– Parce que cela me plaît, répondit brutalement Pen ; et jen’ai de compte à rendre à personne.
– Assez causé, les enfants, cria maître Johnson en intervenantau moment où la conversation semblait devoir mal tourner ; àl’ouvrage, et que ces scies soient installées plus vite quecela ! Il faut franchir la banquise !
– Bon ! un vendredi ! répondit Clifton en haussant lesépaules. Vous verrez qu’on ne passe pas si facilement le cerclepolaire !
Quoi qu’il en soit, les efforts de l’équipage furent à peu prèsimpuissants pendant cette journée. Le Forward, lancé àtoute vapeur contre les ice-fields, ne parvint pas à lesséparer ; on fut obligé de s’ancrer pendant la nuit.
Le samedi, la température s’abaissa encore sous l’influence d’unvent de l’est ; le temps se mit au clair, et le regard puts’étendre au loin sur ces plaines blanches que la réflexion desrayons solaires rendait éblouissantes. À sept heures du matin, lethermomètre accusait huit degrés au-dessus de zéro (-22°centigrades).
Le docteur était tenté de rester tranquillement dans sa cabine àrelire des voyages arctiques ; mais il se demanda, suivant sonhabitude, ce qui lui serait le plus désagréable à faire en cemoment. Il se répondit que monter sur le pont par cettetempérature, et aider les hommes dans la manœuvre, n’avait rien detrès réjouissant. Donc, fidèle à sa règle de conduite, il quitta sacabine si bien chauffée et vint contribuer au halage du navire. Ilavait bonne figure avec les lunettes vertes au moyen desquelles ilpréservait ses yeux contre la morsure des rayons réfléchis, et dansses observations futures il eut toujours soin de se servir desnow-spectacles[28] pouréviter les ophtalmies très fréquentes sous cette latitudeélevée.
Vers le soir, le Forward avait gagné plusieurs millesdans le nord, grâce à l’activité des hommes et à l’habileté deShandon, adroit à profiter de toutes les circonstancesfavorables ; à minuit, il dépassait le soixante-sixièmeparallèle, et la sonde ayant rapporté vingt-trois brasses deprofondeur, Shandon reconnut qu’il se trouvait sur le bas-fond oùtoucha le Victory, vaisseau de Sa Majesté. La terres’approchait à trente milles dans l’est.
Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu’alors, se divisaet se mit en mouvement ; les ice-bergs semblaientsurgir de tous les points de l’horizon ; le brick setrouvait engagé dans une série d’écueils mouvants dont la forced’écrasement est irrésistible ; la manœuvre devint assezdifficile pour que Garry, le meilleur timonier, prît labarre ; les montagnes tendaient à se refermer derrière lebrick ; il fut donc nécessaire de traverser cetteflotte de glaces, et la prudence autant que le devoir commandait dese porter en avant. Les difficultés s’accroissaient del’impossibilité où se trouvait Shandon de constater la direction dunavire au milieu de ces points changeants, qui se déplaçaient etn’offraient aucune perspective stable.
Les hommes de l’équipage furent divisés en deux bordées detribord et de bâbord ; chacun d’eux, armé d’une longue perchegarnie d’une pointe de fer, repoussait les glaçons trop menaçants.Bientôt le Forward entra dans une passe si étroite, entredeux blocs élevés, que l’extrémité de ses vergues froissa cesmurailles aussi dures que le roc ; peu à peu il s’engagea dansune vallée sinueuse remplie du tourbillon des neiges, tandis queles glaces flottantes se heurtaient et se brisaient avec desinistres craquements.
Mais il fut bientôt constant que cette gorge était sansissue ; un énorme bloc, engagé dans ce chenal, dérivaitrapidement sur le Forward ; il parut impossible del’éviter, impossible également de revenir en arrière sur un chemindéjà obstrué.
Shandon, Johnson, debout à l’avant du brick,considéraient leur position. Shandon, de la main droite, indiquaitau timonier la direction à suivre, et de la main gauche iltransmettait à James Wall, posté près de l’ingénieur, ses ordrespour manœuvrer la machine.
– Comment cela va-t-il finir ? demanda le docteur àJohnson.
– Comme il plaira à Dieu, répondit le maître d’équipage.
Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu’àune encablure du Forward, et menaçait de le broyer souslui.
– Malheur et malédiction ! s’écria Pen avec un effroyablejuron.
– Silence ! s’écria une voix qu’il fut impossible dedistinguer au milieu de l’ouragan.
Le bloc parut se précipiter sur le brick, et il y eutun indéfinissable moment d’angoisses ; les hommes, abandonnantleurs perches, refluèrent sur l’arrière en dépit des ordres deShandon.
Soudain un bruit effroyable se fit entendre ; une véritabletrombe d’eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vagueénorme. L’équipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, fermeà sa barre, maintint le Forward en bonne voie, malgré soneffrayante embardée.
Et lorsque les regards épouvantés se portèrent vers la montagnede glace, celle-ci avait disparu ; la passe était libre, et audelà, un long canal, éclairé par les rayons obliques du soleil,permettait au brick de poursuivre sa route.
– Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m’expliquerez-vousce phénomène ?
– Il est bien simple, mon ami, répondit le docteur, et il sereproduit souvent ; lorsque ces masses flottantes se détachentles unes des autres à l’époque du dégel, elles voguent isolées etdans un équilibre parfait ; mais peu à peu, elles arriventvers le sud, où l’eau est relativement plus chaude ; leurbase, ébranlée par le choc des autres glaçons, commence à fondre, àse miner ; il vient donc un moment où le centre de gravité deces masses se trouve déplacé, et alors elles se culbutent.Seulement, si cet ice-berg se fût retourné deux minutesplus tard, il se précipitait sur le brick et l’écrasaitdans sa chute.
Le cercle polaire était enfin franchi ; le Forwardpassait le 30 avril, à midi, par le travers d’Holsteinborg ;des montagnes pittoresques s’élevèrent dans l’horizon de l’est. Lamer paraissait pour ainsi dire libre de glaces, ou plutôt cesglaces pouvaient être facilement évitées. Le vent sauta dans lesud-est, et le brick, sous sa misaine, sa brigantine, seshuniers et ses perroquets, remonta la mer de Baffin.
Cette journée fut particulièrement calme, et l’équipage putprendre un peu de repos ; de nombreux oiseaux nageaient etvoltigeaient autour du navire ; le docteur remarqua, entreautres, des Alca torda, presque semblables à la sarcelle, avec lecou, les ailes et le dos noirs et la poitrine blanche ; ilsplongeaient avec vivacité, et leur immersion se prolongeait souventau-delà de quarante secondes.
Cette journée n’eût été marquée par aucun incident nouveau, sile fait suivant, quelque extraordinaire qu’il paraisse, ne se fûtpas produit à bord.
Le matin, à six heures, en rentrant dans sa cabine après sonquart, Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cettesuscription :
« Au commandant Richard Shandon, à bord du Forward.
« Mer de Baffin. »
Shandon ne put en croire ses yeux ; mais avant de prendreconnaissance de cette étrange correspondance, il fit appeler ledocteur, James Wall, le maître d’équipage, et il leur montra cettelettre.
– Cela devient particulier, fit Johnson.
– C’est charmant ! pensa le docteur.
– Enfin, s’écria Shandon, nous connaîtrons donc ce secret…
D’une main rapide, il déchira l’enveloppe, et lut ce qui suit:
« Commandant,
« Le capitaine du Forward est content du sang-froid, del’habileté et du courage que vos hommes, vos officiers et vous,vous avez montré dans les dernières circonstances ; il vousprie d’en témoigner sa reconnaissance à l’équipage.
« Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, etde là vous tenterez de pénétrer dans le détroit de Smith.
« Le capitaine du Forward,
« K.-Z.
« Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham. »
– Et c’est tout ? s’écria le docteur.
– C’est tout, répondit Shandon.
La lettre lui tomba des mains.
– Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimérique ne parle même plusde venir à bord ; j’en conclus qu’il n’y viendra jamais.
– Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-ellearrivée ? »
Shandon se taisait.
– Monsieur Wall a raison, répondit le docteur, qui, ayantramassé la lettre, la retournait dans tous les sens ; lecapitaine ne viendra pas à bord, par une excellente raison…
– Et laquelle ? demanda vivement Shandon.
– C’est qu’il y est déjà, répondit simplement le docteur.
– Déjà ! s’écria Shandon ; que voulez-vousdire ?
– Comment expliquer sans cela l’arrivée de cettelettre ?
Johnson hochait la tête en signe d’approbation.
– Ce n’est pas possible ! fit Shandon avec énergie, jeconnais tous les hommes de l’équipage ; il faudrait doncsupposer qu’il se trouvât parmi eux depuis le départ dunavire ? Ce n’est pas possible, vous dis-je ! Depuis plusde deux ans, il n’en est pas un que je n’aie vu cent fois àLiverpool ; votre supposition, docteur, estinadmissible !
– Alors, qu’admettez-vous, Shandon ?
– Tout, excepté cela. J’admets que ce capitaine, ou un homme àlui, que sais-je ? a pu profiter de l’obscurité, dubrouillard, de tout ce que vous voudrez, pour se glisser àbord ; nous ne sommes pas éloignés de la terre ; il y ades kaïaks d’Esquimaux qui passent inaperçus entre lesglaçons ; on peut donc être venu jusqu’au navire, avoir remiscette lettre… le brouillard a été assez intense pour favoriser ceplan…
– Et pour empêcher de voir le brick, répondit ledocteur ; si nous n’avons pas vu, nous, un intrus se glisser àbord, comment, lui, aurait-il pu découvrir le Forward aumilieu du brouillard ?
– C’est évident, fit Johnson.
– J’en reviens donc à mon hypothèse, dit le docteur. Qu’enpensez-vous, Shandon ?
– Tout ce que vous voudrez, répondit Shandon avec feu, exceptéla supposition que cet homme soit à mon bord.
– Peut-être, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l’équipage unhomme à lui, qui a reçu ses instructions.
– Peut-être, fit le docteur.
– Mais qui ? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes,vous dis-je, et depuis longtemps.
– En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se présente,homme ou diable, on le recevra ; mais il y a un autreenseignement, ou plutôt un autre renseignement à tirer de cettelettre.
– Et lequel ? demanda Shandon.
– C’est que nous devons nous diriger non seulement vers la baieMelville, mais encore dans le détroit de Smith.
– Vous avez raison, répondit le docteur.
– Le détroit de Smith, répliqua machinalement RichardShandon.
– Il est donc évident, reprit Johnson, que la destination duForward n’est pas de rechercher le passage du nord-ouest,puisque nous laisserons sur notre gauche la seule entrée qui yconduise, c’est-à-dire le détroit de Lancastre. Voilà qui nousprésage une navigation difficile dans des mers inconnues.
– Oui, le détroit de Smith, répondit Shandon ; c’est laroute que l’Américain Kane a suivie en 1853, et au prix de quelsdangers ! Longtemps on l’a cru perdu sous ces latitudeseffrayantes ! Enfin, puisqu’il faut y aller, on ira !mais jusqu’où ? Est-ce au pôle ?
– Et pourquoi pas ? s’écria le docteur.
La supposition de cette tentative insensée fit hausser lesépaules au maître d’équipage.
– Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s’ilexiste, je ne vois guère, sur la côte du Groënland, que lesétablissements de Disko ou d’Uppernawik où il puisse nousattendre ; dans quelques jours, nous saurons donc à quoi nousen tenir.
– Mais, demanda le docteur à Shandon, n’allez-vous pas faireconnaître cette lettre à l’équipage ?
– Avec la permission du commandant, répondit Johnson, je n’enferais rien.
– Et pourquoi cela ? demanda Shandon.
– Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est denature à décourager nos hommes ; ils sont déjà fort inquietssur le sort d’une expédition qui se présente ainsi. Or, si on lespousse dans le surnaturel, cela peut produire de fâcheux effets, etau moment critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu’endites-vous, commandant ?
– Et vous, docteur, qu’en pensez-vous ? demandaShandon.
– Maître Johnson, répondit le docteur, me paraît sagementraisonner.
– Et vous, James ?
– Sauf meilleur avis, répondit Wall, je me range à l’opinion deces messieurs.
Shandon se prit à réfléchir pendant quelques instants ; ilrelut attentivement la lettre.
– Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fortbonne ; mais je ne puis l’adopter.
– Et pourquoi cela, Shandon ? demanda le docteur.
– Parce que les instructions de cette lettre sontformelles ; elles commandent de porter à la connaissance del’équipage les félicitations du capitaine ; or, jusqu’ici,j’ai toujours obéi aveuglément à ses ordres, de quelque façonqu’ils me fussent transmis, et je ne puis…
– Cependant…, reprit Johnson qui redoutait justement l’effet desemblables communications sur l’esprit des matelots.
– Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votreinsistance ; vos raisons sont excellentes, mais lisez : « Ilvous prie d’en témoigner sa reconnaissance à l’équipage. »
– Agissez donc en conséquence, reprit Johnson, qui étaitd’ailleurs un strict observateur de la discipline. Faut-ilrassembler l’équipage sur le pont ?
– Faites, répondit Shandon.
La nouvelle d’une communication du capitaine se répanditimmédiatement à bord. Les matelots arrivèrent sans retard à leurposte de revue, et le commandant lut à haute voix la lettremystérieuse.
Un morne silence accueillit cette lecture ; l’équipage sesépara en proie à mille suppositions ; Clifton eut de quoi selivrer à toutes les divagations de son imaginationsuperstitieuse ; la part qu’il attribua dans cet événement àCaptain-dog fut considérable, et il ne manqua plus de lesaluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage.
– Quand je vous disais, répétait-il aux matelots, que cet animalsavait écrire !
On ne répliqua rien à cette observation, et lui-même, Bell, lecharpentier, eût été fort empêché d’y répondre.
Cependant, il fut constant pour chacun qu’à défaut du capitaineson ombre ou son esprit veillait à bord ; les plus sages segardèrent désormais d’échanger entre eux leurs suppositions.
Le 1er mai, à midi, l’observation donna 68° pour la latitude, et56°32’ pour la longitude. La température s’était relevée, et lethermomètre marquait vingt-cinq degrés au-dessus de zéro (-4°centigrades)
Le docteur put s’amuser à suivre les ébats d’une ourse blancheet de ses deux oursons sur le bord d’un pack quiprolongeait la terre. Accompagné de Wall et de Simpson, il essayade lui donner la chasse dans le canot ; mais l’animal,d’humeur peu belliqueuse, entraîna rapidement sa progéniture aveclui, et le docteur dut renoncer à le poursuivre.
Le cap Chidley fut doublé pendant la nuit sous l’influence d’unvent favorable, et bientôt les hautes montagnes de Disko sedressèrent à l’horizon ; la baie de Godayhn, résidence dugouverneur général des établissements danois, fut laissée sur ladroite. Shandon ne jugea pas à propos de s’arrêter, et dépassabientôt les pirogues d’Esquimaux qui cherchaient à l’atteindre.
L’île Disko porte également le nom d’île de la Baleine ;c’est de ce point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin écrivitpour la dernière fois à l’amirauté, et c’est à cette île aussi que,le 27 août 1859, le capitaine MacClintock toucha à son retour,rapportant les preuves trop certaines de la perte de cetteexpédition.
La coïncidence de ces deux faits devait être remarquée par ledocteur ; ce triste rapprochement était fécond en souvenirs,mais bientôt les hauteurs de Disko disparurent à ses yeux.
Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les côtes,de ceux que les plus forts dégels ne parviennent pas àdétacher ; cette suite continue de crêtes se prêtait auxformes étranges et inattendues.
Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-estSanderson-Hope ; la terre fut laissée à une distance de quinzemilles sur tribord ; les montagnes paraissaient teintes d’unbistre rougeâtre. Pendant la soirée, plusieurs baleines de l’espècedes finners, qui ont des nageoires sur le dos, vinrent sejouer au milieu des trains de glace, rejetant l’air et l’eau parleurs évents.
Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voirpour la première fois le soleil raser le bord de l’horizon sans yplonger son disque lumineux ; depuis le 31 janvier, ses orbess’allongeaient chaque jour, et il régnait maintenant une clartécontinuelle.
Pour des spectateurs inhabitués, cette persistance du jour estsans cesse un sujet d’étonnement, et même de fatigue ; on nesaurait croire à quel point l’obscurité de la nuit est nécessaire àla santé des yeux ; le docteur éprouvait une douleur véritablepour se faire à cette lumière continue, rendue plus mordante encorepar la réflexion des rayons sur les plaines de glace.
Le 5 mai, le Forward dépassa le soixante-deuxièmeparallèle. Deux mois plus tard, il eût rencontré de nombreuxbaleiniers se livrant à la pêche sous ces latitudes élevées ;mais le détroit n’était pas encore assez libre pour permettre à cesbâtiments de pénétrer dans la mer de Baffin.
Le lendemain, le brick, après avoir dépassé l’île desFemmes, arriva en vue d’Uppernawik, l’établissement le plusseptentrional que possède le Danemark sur ces côtes.
Shandon, le docteur Clawbonny, Johnson, Foker et Strong, lecuisinier, descendirent dans la baleinière et se rendirent aurivage.
Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de raceesquimau, vinrent poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, ensa qualité de philologue, possédait un peu de danois qui suffit àétablir des relations fort amicales ; d’ailleurs, Foker,interprète de l’expédition en même temps qu’ice-master,savait une vingtaine de mots de la langue groënlandaise, et avecvingt mots on va loin, si l’on n’est pas ambitieux.
Le gouverneur est né à l’île Disko, et n’a jamais quitté sonpays natal ; il fit les honneurs de sa ville, qui se composede trois maisons de bois, pour lui et le ministre luthérien, d’uneécole, et de magasins dont les navires naufragés se chargent defaire l’approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neigedans lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouvertureunique.
Une grande partie de la population s’était portée au-devant duForward, et plus d’un naturel s’avança jusqu’au milieu dela baie dans son kaïak, long de quinze pieds, et large de deux auplus.
Le docteur savait que le mot esquimau signifiemangeur de poissons crus ; mais il savait aussi que ce nomest considéré comme une injure dans le pays ; aussi ne sefit-il pas faute de traiter les habitants de Groënlandais.
Et, cependant, à leurs vêtements huileux de peaux de phoques, àleurs bottes de même nature, à tout cet ensemble graisseux etinfect qui ne permet pas de distinguer les hommes des femmes, ilétait facile de reconnaître de quelle nourriture ces gens-làfaisaient usage ; d’ailleurs, comme chez tous les peuplesichthyophages, la lèpre les rongeait en partie, mais ils ne s’enportaient pas plus mal pour cela.
Le ministre luthérien et sa femme, avec lesquels le docteur sepromettait de causer plus spécialement, se trouvaient en tournée ducôté de Proven, au sud d’Uppernawik ; il fut donc réduit às’entretenir avec le gouverneur. Ce premier magistrat ne paraissaitpas fort lettré ; un peu moins, c’était un âne ; un peuplus, il savait lire.
Cependant le docteur l’interrogea sur le commerce, leshabitudes, les mœurs des Esquimaux, et il apprit, dans la languedes gestes, que les phoques valaient environ quarantelivres[29] rendus à Copenhague ; une peaud’ours se payait quarante dollars danois, une peau de renard bleu,quatre, et de renard blanc, deux ou trois dollars.
Le docteur voulut aussi, dans le but de compléter soninstruction personnelle, visiter une hutte d’Esquimaux ; on nese figure pas de quoi est capable un savant qui veut savoir ;heureusement l’ouverture de ces cahutes était trop étroite, etl’enragé ne put y passer. Il l’échappa belle, car rien de plusrepoussant que cet entassement de choses mortes ou vivantes, viandede phoque ou chair d’Esquimaux, poissons pourris et vêtementsinfects, qui meublent une cabane groënlandaise ; pas unefenêtre pour renouveler cet air irrespirable ; un trouseulement au sommet de la hutte, qui donne passage à la fumée, maisne permet pas à la puanteur de sortir.
Foker donna ces détails au docteur, et ce digne savant n’enmaudit pas moins sa corpulence. Il eût voulu juger par lui-même deces émanations sui generis.
– Je suis sûr, dit-il, que l’on s’y fait à la longue.
À la longue peint d’un seul mot le digne Clawbonny.
Pendant les études ethnographiques de ce dernier, Shandons’occupait, suivant ses instructions, de se procurer des moyens detransport sur les glaces ; il dut payer quatre livres untraîneau et six chiens, et encore les naturels firent desdifficultés pour s’en dessaisir.
Shandon eût également voulu engager Hans Christian, l’habileconducteur de chiens, qui fit partie de l’expédition du capitaineMacClintock ; mais ce Hans se trouvait alors dans le Groënlandméridional.
Vint alors la grande question à l’ordre du jour ; setrouvait-il à Uppernawik un Européen attendant le passage duForward ? Le gouverneur avait-il connaissance de cefait, qu’un étranger, vraisemblablement un Anglais, se fût fixédans ces parages ? À quelle époque remontaient ses dernièresrelations avec des navires baleiniers ou autres ?
À ces questions, le gouverneur répondit que pas un étrangern’avait débarqué sur cette partie de la côte depuis plus de dixmois.
Shandon se fit donner le nom des baleiniers arrivés en dernierlieu ; il n’en reconnut aucun. C’était désespérant.
– Vous m’avouerez, docteur, que c’est à n’y rien comprendre,dit-il à son compagnon. Rien au cap Farewel ! Rien à l’îleDisko ! Rien à Uppernawik !
– Répétez-moi encore dans quelques jours : Rien à la baie deMelville, mon cher Shandon, et je vous saluerai comme l’uniquecapitaine du Forward.
La baleinière revint au brick vers le soir, en ramenantles visiteurs ; Strong, en fait d’aliments nouveaux, s’étaitprocuré plusieurs douzaines d’œufs d’eider-ducks[30] , deux fois gros comme des œufs depoule et d’une couleur verdâtre. C’était peu, mais enfin trèsrafraîchissant pour un équipage soumis au régime de la viandesalée.
Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandonn’ordonna pas l’appareillage ; il voulut attendre encore unjour, et, par acquit de conscience, laisser le temps à tout êtrequelconque appartenant à la race humaine de rejoindre leForward ; il fit même tirer, d’heure en heure, la pièce de 16qui tonnait avec fracas au milieu des ice-bergs ;mais il ne réussit qu’à épouvanter des nuées demolly-mokes[31] et derotches[32] .Pendant la nuit, plusieurs fusées furent lancées dans l’air. Maisen vain. Il fallut se décider à partir.
Le 8 mai, à six heures du matin, le Forward, sous seshuniers, sa misaine et son grand perroquet, perdait de vuel’établissement d’Uppernawik et ces perches hideuses auxquellespendent, le long du rivage, des intestins de phoques et des pansesde daims.
Le vent soufflait du sud-est, et la température remonta àtrente-deux degrés (0 centigrades). Le soleil perçait lebrouillard, et les glaces se desserraient un peu sous son actiondissolvante.
Cependant la réflexion de ces rayons blancs produisit un effetfâcheux sur la vue de plusieurs hommes de l’équipage. Wolsten,l’armurier, Gripper, Clifton et Bell furent atteints desnow-blindness, sorte de maladie des yeux très commune auprintemps, et qui détermine chez les Esquimaux de nombreux cas decécité. Le docteur conseilla aux malades en particulier, et à tousses compagnons en général, de se couvrir la figure d’un voile degaze verte, et il fut le premier lui-même à suivre sa propreordonnance.
Les chiens achetés par Shandon à Uppernawik étaient d’une natureassez sauvage ; cependant ils s’acclimatèrent à bord, etCaptain ne prit pas trop mal avec ses nouveaux camarades ; ilsemblait connaître leurs habitudes. Clifton ne fut pas le dernier àfaire cette remarque, que Captain devait avoir eu déjà des rapportsavec ses congénères du Groënland. Ceux-ci, toujours affamés etréduits à une nourriture incomplète à terre, ne pensaient qu’à serefaire avec le régime du bord.
Le 9 mai, le Forward rasa à quelques encablures la plusoccidentale des îles Baffin. Le docteur remarqua plusieurs rochesde la baie entre les îles et la terre, de celles que l’on nommecrimson cliffs ; elles étaient recouvertes d’uneneige rouge comme du beau carmin, à laquelle le docteur Kane donneun origine purement végétale ; Clawbonny eût voulu considérerde plus près ce singulier phénomène, mais la glace ne permit pas des’approcher de la côte ; quoique la température tendît às’élever, il était facile de voir que les ice-bergs et lesice-streams s’accumulaient vers le nord de la mer deBaffin.
Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect différent, etd’immenses glaciers se profilaient à l’horizon sur un cielgrisâtre. Le 10, le Forward laissait sur la droite la baiede Hingston près du soixante-quatorzième degré de latitude ;le canal de Lancastre s’ouvrait dans la mer à plusieurs centainesde milles dans l’ouest.
Mais alors cette immense étendue d’eau disparaissait sous devastes champs, sur lesquels s’élevaient des hummoksréguliers comme la cristallisation d’une même substance. Shandonfit allumer ses fourneaux, et jusqu’au 11 mai le Forwardserpenta dans les pertuis sinueux, traçant avec sa noire fumée surle ciel la route qu’il suivait sur la mer.
Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à seprésenter ; les passes se fermaient par suite de l’incessantdéplacement des masses flottantes ; l’eau menaçait à chaqueinstant de manquer devant la proue du Forward, et s’ilvenait à être nipped[33] , il luiserait difficile de s’en tirer. Chacun le savait, chacun ypensait.
Aussi, à bord de ce navire sans but, sans destination connue,qui cherchait follement à s’élever vers le nord, quelques symptômesd’hésitation se manifestèrent ; parmi ces gens habitués à uneexistence de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts,regrettaient de s’être aventurés si loin. Il régnait déjà dans lesesprits une certaine démoralisation, accrue encore par les frayeursde Clifton, et les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen,Gripper, Waren et Wolsten.
Aux inquiétudes morales de l’équipage se joignaient alors desfatigues accablantes, car, le 12 mai, le brick se trouvaitenfermé de toutes parts ; sa vapeur était impuissante. Ilfallut s’ouvrir un chemin à travers les champs de glace. Lamanœuvre des scies était fort pénible dans cesfloes[34] qui mesuraient jusqu’à six et septpieds d’épaisseur ; lorsque deux entailles parallèlesdivisaient la glace sur une longueur d’une centaine de pieds, ilfallait casser la partie intérieure à coups de hache etd’anspect ; alors on élongeait des ancres fixées dans un troufait au moyen d’une grosse tarière ; puis la manœuvre ducabestan commençait, et on halait le navire à bras ; la plusgrande difficulté consistait à faire rentrer sous lesfloes les morceaux brisés, afin de livrer passage aubâtiment, et l’on devait les repousser au moyen de pôles,longues perches munies d’une pointe en fer.
Enfin, manœuvre de la scie, manœuvre du halage, manœuvre ducabestan, manœuvre des pôles, manœuvres incessantes,obligées, périlleuses, au milieu du brouillard ou des neigesépaisses, température relativement basse, souffrances ophtalmiques,inquiétudes morales, tout contribuait à affaiblir l’équipage duForward et à réagir sur son imagination.
Lorsque les matelots ont affaire à un homme énergique,audacieux, convaincu, qui sait ce qu’il veut, où il va, à quel butil tend, la confiance les soutient en dépit d’eux-mêmes ; ilssont unis de cœur avec leur chef, forts de sa propre force, ettranquilles de sa propre tranquillité. Mais à bord dubrick, on sentait que le commandant n’était pas rassuré,qu’il hésitait devant ce but et cette destination inconnus. Malgrél’énergie de son caractère, sa défaillance se traduisait à son insupar des changements d’ordres, des manœuvres incomplètes, desréflexions intempestives, mille détails qui ne pouvaient échapper àson équipage.
Et puis, Shandon n’était pas le capitaine de navire, le maîtreaprès Dieu ; raison suffisante pour qu’on en arrivât àdiscuter ses ordres : or, de la discussion au refus d’obéir, le pasest rapidement franchi.
Les mécontents rallièrent bientôt à leurs idées le premieringénieur, qui jusqu’ici restait esclave du devoir.
Le 16 mai, six jours après l’arrivée du Forward à labanquise, Shandon n’avait pas gagné deux milles dans le nord. Onétait menacé d’être pris par les glaces jusqu’à la saisonprochaine. Cela devenait fort grave.
Vers les huit heures du soir, Shandon et le docteur, accompagnésdu matelot Garry, allèrent à la découverte au milieu des plainesimmenses ; ils eurent soin de ne pas trop s’éloigner dunavire, car il devenait difficile de se créer des points de repèredans ces solitudes blanches, dont les aspects changeaientincessamment. La réfraction produisait d’étranges effets ; ledocteur en demeurait étonné ; là où il croyait n’avoir qu’unsaut d’un pied à faire, c’était cinq ou six pieds à franchir ;ou bien le contraire arrivait, et dans les deux cas le résultatétait une chute, sinon dangereuse, du moins fort pénible, sur ceséclats de glace durs et acérés comme du verre.
Shandon et ses deux compagnons allaient à la recherche de passespraticables ; à trois milles du navire, ils parvinrent nonsans peine à gravir un ice-berg qui pouvait mesurer troiscents pieds de hauteur. De là, leur vue s’étendit sur cet amasdésolé, semblable aux ruines d’une ville gigantesque, avec sesobélisques abattus, ses clochers renversés, ses palais culbutéstout d’une pièce. Un véritable chaos. Le soleil traînaitpéniblement ses orbes autour d’un horizon hérissé, et jetait delongs rayons obliques d’une lumière sans chaleur, comme si dessubstances athermanes se fussent placées entre lui et ce paysdévasté.
La mer paraissait entièrement prise jusqu’aux limites les plusreculées du regard.
– Comment passerons-nous ? dit le docteur.
– Je l’ignore, répondit Shandon, mais nous passerons, dût-onemployer la poudre à faire sauter ces montagnes ; je ne melaisserai certainement pas saisir par les glaces jusqu’au printempsprochain.
– Comme cela cependant arriva au Fox, à peu près dansces parages. Bah ! fit le docteur, nous passerons… avec un peude philosophie. Vous verrez, cela vaut toutes les machines dumonde !
– Il faut avouer, répondit Shandon, que cette année ne seprésente pas sous une apparence favorable.
– Cela n’est pas contestable, Shandon, et je remarque que la merde Baffin tend à se retrouver dans l’état où elle était avant1817.
– Est-ce que vous pensez, docteur, que ce qui est maintenant n’apas toujours été ?
– Non, mon cher Shandon ; il y a, de temps en temps devastes débâcles que les savants n’expliquent guère ; ainsi,jusqu’en 1817, cette mer demeurait constamment obstruée, lorsqu’unimmense cataclysme eut lieu, et rejeta dans l’Océan cesice-bergs, dont la plus grande partie vint s’échouer surle banc de Terre-Neuve. À partir de ce moment, la baie de Baffinfut à peu près libre, et devint le rendez-vous de nombreuxbaleiniers.
– Ainsi, demanda Shandon, depuis cette époque les voyages aunord furent plus faciles ?
– Incomparablement ; mais on remarque que depuis quelquesannées la baie tend à se reprendre encore, et menace de se fermer,pour longtemps peut-être, aux investigations des navigateurs.Raison de plus, donc, pour pousser aussi avant qu’il nous serapossible. Et cependant nous avons un peu l’air de gens quis’avancent dans des galeries inconnues, dont les portes sereferment sans cesse derrière eux.
– Me conseilleriez-vous de reculer ! demanda Shandon enessayant de lire au plus profond des yeux du docteur.
– Moi ! je n’ai jamais su mettre un pied derrière l’autre,et, dût-on ne jamais revenir, je dis qu’il faut marcher. Seulement,je tiens à établir que si nous faisons des imprudences, nous savonsparfaitement à quoi nous nous exposons.
– Et vous, Garry, qu’en pensez-vous ? demanda Shandon aumatelot.
– Moi, commandant, j’irais tout droit ; je pense commemonsieur Clawbonny ; d’ailleurs, vous ferez ce qu’il vousplaira ; commandez, nous obéirons.
– Tous ne parlent pas comme vous, Garry, reprit Shandon ;tous ne sont pas d’humeur à obéir ! Et s’ils refusentd’exécuter mes ordres ?
– Je vous ai donné mon avis, commandant, répondit Garry d’un airfroid, parce que vous me l’avez demandé ; mais vous n’êtes pasobligé de le suivre.
Shandon ne répondit pas ; il examina attentivementl’horizon, et redescendit avec ses deux compagnons sur les champsde glace.
Pendant l’absence du commandant, les hommes avaient exécutédivers travaux, de façon à permettre au navire d’éviter la pressiondes ice-fields. Pen, Clifton, Bolton, Gripper, Simson,s’occupaient de cette manœuvre pénible ; le chauffeur et lesdeux mécaniciens durent même venir en aide à leurs camarades, car,du moment que le service de la machine n’exigeait plus leurprésence, ils redevenaient matelots, et comme tels, ils pouvaientêtre employés à tous les services du bord. Mais cela ne se faisaitpas sans grande irritation.
– Je déclare en avoir assez, dit Pen, et si dans trois jours ladébâcle n’est pas arrivée, je jure Dieu que je me croise lesbras !
– Te croiser les bras, répondit Plower ; il vaut mieux lesemployer à revenir en arrière ! Est-ce que tu crois que noussommes d’humeur à hiverner ici jusqu’à l’année prochaine ?
– En vérité, ce serait un triste hiver, repartit Plower, car lenavire est exposé de toutes parts !
– Et qui sait, dit Brunton, si même au printemps prochain la mersera plus libre qu’elle ne l’est aujourd’hui ?
– Il ne s’agit pas de printemps prochain, répliqua Pen ;nous sommes au jeudi ; si dimanche, au matin, la route n’estpas libre, nous revenons dans le sud.
– Bien parlé ! dit Clifton.
– Ça vous va-t-il ? demanda Pen.
– Ça nous va, répondirent ses camarades.
– Et c’est juste, reprit Waren ; car si nous devonstravailler de la sorte et haler le navire à force de bras, je suisd’avis de le ramener en arrière.
– Nous verrons cela dimanche, fit Wolsten.
– Qu’on m’en donne l’ordre, reprit Brunton, et mes fourneauxseront bientôt allumés.
– Eh, reprit Clifton, nous les allumerons bien nous-mêmes.
– Si quelque officier, répondit Pen, veut se donner le plaisird’hiverner ici, libre à lui ; on l’y laisseratranquillement ; il ne sera pas embarrassé de se construireune hutte de neige pour y vivre en véritable Esquimau.
– Pas de ça, Pen, répliqua vivement Brunton ; nous n’avonspersonne à abandonner ; entendez-vous bien, vous autres ?Je crois, d’ailleurs, que le commandant ne sera pas difficile àdécider ; il m’a l’air fort inquiet déjà, et en lui proposantdoucement la chose…
– À savoir, reprit Plover ; Richard Shandon est un hommedur et entêté quelquefois ; il faudrait le tâteradroitement.
– Quand je pense, reprit Bolton avec un soupir de convoitise,que dans un mois nous pouvons être de retour à Liverpool !Nous aurons rapidement franchi la ligne des glaces dans lesud ! la passe du détroit de Davis sera ouverte aucommencement de juin, et nous n’aurons plus qu’à nous laisserdériver dans l’Atlantique.
– Sans compter, répondit le prudent Clifton, qu’en ramenant lecommandant avec nous, en agissant sous sa responsabilité, nos partset nos gratifications nous seront acquises ; or, si nousrevenions seuls, nous ne serions pas certains de l’affaire.
– Bien raisonné, dit Plover ; ce diable de Cliftons’exprime comme un comptable ! Tâchons de ne rien avoir àdébrouiller avec ces messieurs de l’Amirauté, c’est plus sûr, etn’abandonnons personne.
– Mais si les officiers refusent de nous suivre ? repritPen, qui voulait pousser ses camarades à bout.
On fut assez embarrassé pour répondre à une question posée aussidirectement.
– Nous verrons cela, quand le moment en sera venu, répliquaBolton ; il nous suffira d’ailleurs de gagner Richard Shandonà notre cause, et j’imagine que cela ne sera pas difficile.
– Il y a pourtant quelqu’un que je laisserai ici, fit Pen avecd’énormes jurons, quand il devrait me manger un bras !
– Ah ! ce chien, dit Plover.
– Oui, ce chien ! et je lui ferai son affaire avantpeu !
– D’autant mieux, répliqua Clifton, revenant à sa thèsefavorite, que ce chien-là est la cause de tous nos malheurs.
– C’est lui qui nous a jeté un sort, dit Plover.
– C’est lui qui nous a entraînés dans la banquise, réponditGripper.
– C’est lui qui a ramassé sur notre route, réplique Walsten,plus de glaces qu’on n’en vit jamais à pareille époque !
– Il m’a donné ces maux d’yeux, dit Brunton.
– Il a supprimé le gin et le brandy, répliqua Pen.
– Il est cause de tout ! s’écria l’assemblée en se montantl’imagination.
– Sans compter, répliqua Clifton, qu’il est le capitaine.
– Eh bien, capitaine de malheur, s’écria Pen, dont la fureursans raison s’accroissait avec ses propres paroles, tu as vouluvenir ici, et tu y resteras !
– Mais comment le prendre ? fit Plover.
– Eh ! l’occasion est bonne, répondit Clifton ; lecommandant n’est pas à bord ; le lieutenant dort dans sacabine ; le brouillard est assez épais pour que Johnson nepuisse nous apercevoir…
– Mais le chien ? s’écria Pen.
– Captain dort en ce moment près de la soute au charbon,répondit Clifton, et si quelqu’un veut…
– Je m’en charge, répondit Pen avec fureur.
– Prends garde, Pen ; il a des dents à briser une barre defer !
– -S’il bouge, je l’éventre, répliqua Pen, en prenant soncouteau d’une main.
Et il s’élança dans l’entre-pont, suivi de Waren, qui voulutl’aider dans son entreprise.
Bientôt ils revinrent tous les deux, portant l’animal dans leursbras, le museau et les pattes fortement attachés ; ilsl’avaient surpris pendant son sommeil, et le malheureux chien nepouvait parvenir à leur échapper.
– Hurrah pour Pen ! s’écria Plover.
– Et maintenant, qu’en vas-tu faire ? demanda Clifton.
– Le noyer, et s’il en revient jamais… répliqua Pen avec unaffreux sourire de satisfaction.
Il y avait à deux cents pas du navire un trou de phoques, sortede crevasse circulaire faite avec les dents de cet amphibie, ettoujours creusée de l’intérieur à l’extérieur ; c’est par làque le phoque vient respirer à la surface de la glace ; maisil doit prendre soin d’empêcher celle-ci de se refermer àl’orifice, car la disposition de sa mâchoire ne lui permet pas derefaire ce trou de l’extérieur à l’intérieur, et au moment dudanger, il ne pourrait échapper à ses ennemis.
Pen et Waren se dirigèrent vers cette crevasse, et là, malgréses efforts énergiques, le chien fut impitoyablement précipité dansla mer ; un énorme glaçon repoussé ensuite sur cette ouvertureferma toute issue à l’animal, ainsi muré dans sa prisonliquide.
– Bon voyage, capitaine ! s’écria le brutal matelot.
Peu d’instants après, Pen et Waren rentraient à bord. Johnsonn’avait rien vu de cette exécution ; le brouillards’épaississait autour du navire, et la neige commençait à tomberavec violence.
Une heure après, Richard Shandon, le docteur et Garryregagnaient le Forward.
Shandon avait remarqué dans la direction du nord-est une passedont il résolut de profiter. Il donna ses ordres enconséquence ; l’équipage obéit avec une certaineactivité ; il voulait faire comprendre à Shandonl’impossibilité d’aller plus avant, et d’ailleurs il lui restaitencore trois jours d’obéissance.
Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manœuvresdes scies et de halage furent menées avec ardeur ; leForward gagna près de deux milles dans le nord. Le 18, il setrouvait en vue de terre, à cinq ou six encablures d’un picsingulier, auquel sa forme étrange a fait donner le nom dePouce-du-Diable.
À cette même place, le Prince-Albert en 1851,l’Advance avec Kane en 1835, furent obstinément pris parles glaces pendant plusieurs semaines.
La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs déserts etdésolés, de vastes cirques d’ice-bergs dont quelques-unsdépassaient trois cents pieds de hauteur, les craquements desglaçons que l’écho reproduisait d’une façon sinistre, tout rendaiteffroyablement triste la position du Forward. Shandoncomprit qu’il fallait le tirer de là et le conduire plusloin ; vingt-quatre heures après, suivant son estime, il avaitpu s’écarter de cette côte funeste de deux milles environ. Mais cen’était pas assez. Shandon se sentait envahir par la crainte, et lasituation fausse où il se trouvait paralysait son énergie ;pour obéir à ses instructions et se porter en avant, il avait jetéson navire dans une situation excessivement périlleuse ; lehalage mettait les hommes sur les dents ; il fallait plus detrois heures pour creuser un canal de vingt pieds de long dans uneglace qui avait communément de quatre à cinq piedsd’épaisseur ; la santé de l’équipage menaçait déjà des’altérer. Shandon s’étonnait du silence de ses hommes et de leurdévouement inaccoutumé ; mais il craignait que ce calme neprécédât quelque orage prochain.
On peut donc juger de la pénible surprise, du désappointement,du désespoir même qui s’empara de son esprit, quand il s’aperçutque, par suite d’un mouvement insensible de l’ice-field,le Forward reperdait pendant la nuit du 18 au 19 tout cequ’il avait gagné au prix de tant de fatigues ; le samedimatin, il se retrouvait en face du Pouce-du-Diable, toujoursmenaçant, et dans une situation plus critique encore ; lesice-bergs se multipliaient et passaient comme des fantômesdans le brouillard.
Shandon fut complètement démoralisé ; il faut dire quel’effroi passa dans le cœur de cet homme intrépide et dans celui deson équipage. Shandon avait entendu parler de la disparition duchien ; mais il n’osa pas punir les coupables ; il eûtcraint de provoquer une révolte.
Le temps fut horrible pendant cette journée ; la neige,soulevée en épais tourbillons, enveloppait le brick d’unvoile impénétrable ; parfois, sous l’action de l’ouragan, lebrouillard se déchirait, et l’œil effrayé apercevait du côté de laterre ce Pouce-du-Diable dressé comme un spectre.
Le Forward ancré sur un immense glaçon, il n’y avaitplus rien à faire, rien à tenter ; l’obscurité s’accroissait,et l’homme de la barre n’eût pas aperçu James Wall qui faisait sonquart à l’avant.
Shandon se retira dans sa cabine en proie à d’incessantesinquiétudes ; le docteur mettait en ordre ses notes devoyage ; des hommes de l’équipage, moitié restait sur le pont,et moitié dans la salle commune.
À un moment où l’ouragan redoubla de violence, lePouce-du-Diable sembla se dresser démesurément au milieu dubrouillard déchiré.
– Grand Dieu ! s’écria Simpson en reculant avec effroi.
– Qu’est-ce donc ? dit Foker.
Aussitôt les exclamations s’élevèrent de toutes parts.
– Il va nous écraser !
– Nous sommes perdus !
– Monsieur Wall ! monsieur Wall !
– C’est fait de nous !
– Commandant ! commandant !
Ces cris étaient simultanément proférés par les hommes dequart.
Wall se précipita vers le gaillard d’arrière ; Shandon,suivi du docteur, s’élança sur le pont, et regarda.
Au milieu du brouillard entr’ouvert, le Pouce-du-Diableparaissait s’être subitement rapproché du brick ; ilsemblait avoir grandi d’une façon fantastique ; à son sommetse dressait un second cône renversé et pivotant sur sapointe ; il menaçait d’écraser le navire de sa masseénorme ; il oscillait, prêt à s’abattre. C’était un spectacleeffrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs matelots, sejetant sur la glace, abandonnèrent le navire.
– Que personne ne bouge ! s’écria le commandant d’une voixsévère ; chacun à son poste !
– Eh, mes amis, ne craignez rien, dit le docteur ; il n’y apas de danger ! Voyez, commandant, voyez, monsieur Wall, c’estun effet de mirage, et pas autre chose !
– Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répliqua maîtreJohnson ; ces ignorants se sont laissés intimider par uneombre.
Après les paroles du docteur, la plupart des matelots s’étaientrapprochés, et de la crainte passaient à l’admiration de cemerveilleux phénomène, qui ne tarda pas à s’effacer.
– Ils appellent cela du mirage, dit Clifton ; eh bien, lediable est pour quelque chose là dedans, vous pouvez m’encroire !
– C’est sûr, lui répondit Gripper.
Mais le brouillard, en s’entr’ouvrant, avait montré aux yeux ducommandant une passe immense et libre qu’il ne soupçonnaitpas ; elle tendait à l’écarter de la côte ; il résolut deprofiter sans délai de cette chance favorable ; les hommesfurent disposés de chaque côté du chenal ; des aussières leurfurent tendues, et ils commencèrent à remorquer le navire dans ladirection du nord.
Pendant de longues heures cette manœuvre fut exécutée avecardeur, quoique en silence ; Shandon avait fait rallumer lesfourneaux pour profiter de ce chenal si merveilleusementdécouvert.
– C’est un hasard providentiel, dit-il à Johnson, et si nouspouvons gagner seulement quelques milles, peut-être serons-nous àbout de nos peines ! Monsieur Brunton, activez le feu ;dès que la pression sera suffisante, vous me ferez prévenir. Enattendant, que nos hommes redoublent de courage ; ce seraautant de gagné. Ils ont hâte de s’éloigner duPouce-du-Diable ! eh bien ! nous profiterons de leursbonnes dispositions.
Tout d’un coup, la marche du brick fut brusquementsuspendue.
– Qu’y-a-t-il, demanda Shandon ? Wall, est-ce que nousavons cassé nos remorques ?
– Mais non, commandant, répondit Wall, en se penchant au-dessusdu bastingage ! hé ! voilà les hommes qui rebroussentchemin ; ils grimpent sur le navire ; ils ont l’air enproie à une étrange frayeur !
– Qu’est-ce donc ? s’écria Shandon, en se précipitant àl’avant du brick.
– À bord ! à bord ! s’écriaient les matelots avecl’accent de la plus vive terreur.
Shandon regarda dans la direction du nord, et frissonna malgrélui.
Un animal étrange, aux mouvements effrayants, dont la languefumante sortait d’une gueule énorme, bondissait à une encablure denavire ; il paraissait avoir plus de vingt pieds dehaut ; ses poils se hérissaient ; il poursuivait lesmatelots, se mettant en arrêt sur eux, tandis que sa queueformidable, longue de dix pieds, balayait la neige et la soulevaiten épais tourbillons. La vue d’un pareil monstre glaça d’effroi lesplus intrépides.
– C’est un ours énorme, disait l’un.
– C’est la bête du Gévaudan !
– C’est le lion de l’Apocalypse !
Shandon courut dans sa cabine prendre un fusil toujourschargé ; le docteur sauta sur ses armes, et se tint prêt àfaire feu sur cet animal qui, par ses dimensions, rappelait lesquadrupèdes antédiluviens.
Il approchait, en faisant des bonds immenses ; Shandon etle docteur firent feu en même temps, et soudain, la détonation deleurs armes, ébranlant les couches de l’atmosphère, produisit uneffet inattendu.
Le docteur regarda avec attention, et ne put s’empêcherd’éclater de rire.
– La réfraction ! dit-il.
– La réfraction ! s’écria Shandon.
Mais une exclamation terrible de l’équipage les interrompit.
– Le chien ! fit Clifton.
– Le dog-captain ! répétèrent ses camarades.
– Lui ! s’écria Pen, toujours lui !
En effet, c’était lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir àla surface du champ par une autre crevasse. En ce moment laréfraction, par un phénomène commun sous ces latitudes, lui donnaitdes dimensions formidables, que l’ébranlement de l’air avaitdissipées ; mais l’effet fâcheux n’en était pas moins produitsur l’esprit des matelots, peu disposés à admettre l’explication dufait par des raisons purement physiques. L’aventure duPouce-du-Diable, la réapparition du chien dans ces circonstancesfantastiques, achevèrent d’égarer leur moral, et les murmureséclatèrent de toutes parts.
Le Forward avançait rapidement sous vapeur entre lesice-fields et les montagnes de glace. Johnson tenaitlui-même la barre. Shandon examinait l’horizon avec sonsnow-spectacle ; mais sa joie fut de courte durée, car ilreconnut bientôt que la passe aboutissait à un cirque demontagnes.
Cependant, aux difficultés de revenir sur ses pas il préféra leschances de poursuivre sa marche en avant.
Le chien suivait le brick en courant sur la plaine,mais il se tenait à une distance assez grande. Seulement, s’ilrestait en arrière, on entendait un sifflement singulier qui lerappelait aussitôt.
La première fois que ce sifflement se produisit, les matelotsregardèrent autour d’eux ; ils étaient seuls sur le pont,réunis en conciliabule ; pas un étranger, pas uninconnu ; et cependant ce sifflement se fit encore entendre àplusieurs reprises.
Clifton s’en alarma le premier.
– Entendez-vous ? dit-il, et voyez-vous comme cet animalbondit quand il s’entend siffler ?
– C’est à ne pas y croire, répondit Gripper.
– C’est fini ! s’écria Pen.
– je ne vais pas plus loin. Pen a raison, répliqua Brunton.
– C’est tenter Dieu, tenter le diable, répondit Clifton.
– J’aime mieux perdre toute ma part de bénéfice que de faire unpas de plus. Nous n’en reviendrons pas, fit Bollon avecabattement.
L’équipage en était arrivé au plus haut point dedémoralisation.
– Pas un pas de plus ! s’écria Wolsten ; est-ce votreavis ?
– Oui, oui ! répondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton,allons trouver le commandant ; je me charge de lui parler.
Les matelots, en groupe serré, se dirigèrent vers la dunette.Le Forward pénétrait alors dans un vaste cirque quipouvait mesurer huit cents pieds de diamètre ; il étaitcomplètement fermé, à l’exception d’une seule issue, par laquellearrivait le navire.
Shandon comprit qu’il venait s’emprisonner lui-même. Mais quefaire ? Comment revenir sur ses pas ? II sentit toute saresponsabilité ; sa main se crispait sur sa lunette.
Le docteur regardait en se croisant les bras, et sans motdire ; il contemplait les murailles de glace, dont l’altitudemoyenne pouvait dépasser trois cents pieds. Un dôme de brouillarddemeurait suspendu au-dessus de ce gouffre.
Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant:
– Commandant, lui dit-il d’une voix émue, nous ne pouvons pasaller plus loin.
– Vous dites ? répondit Shandon, à qui le sentiment de sonautorité méconnue fit monter la colère au visage.
– Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assezfait pour ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pasaller plus avant.
– Vous êtes décidés ?… s’écria Shandon. Vous parlez ainsi,Bolton ! prenez garde !
– Vos menaces n’y feront rien, répondit brutalement Pen ;nous n’irons pas plus loin !
Shandon s’avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maîtred’équipage vint lui dire à voix basse :
– Commandant, si nous voulons sortir d’ici, nous n’avons pas uneminute à perdre. Voilà un ice-berg qui s’avance dans lapasse ; il peut boucher toute issue, et nous retenirprisonniers.
Shandon revint examiner la situation.
– Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vousautres, dit-il en s’adressant aux mutins. En attendant, virez debord !
Les marins se précipitèrent à leur poste. Le Forwardévolua rapidement ; les fourneaux furent chargés decharbon ; il fallait gagner de vitesse sur la montagneflottante. C’était une lutte entre le brick etl’ice-berg ; le premier courait vers le sud pourpasser, le second dérivait vers le nord, prêt à fermer toutpassage.
– Chauffez ! chauffez ! s’écria Shandon, à toutevapeur ! Brunton, m’entendez-vous ?
Le Forward glissait comme un oiseau au milieu desglaçons épars que sa proue tranchait vivement ; sous l’actionde l’hélice, la coque du navire frémissait, et le manomètreindiquait une tension prodigieuse de la vapeur ; celle-cisifflait avec un bruit assourdissant.
– Chargez les soupapes ! s’écria Shandon.
Et l’ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment.
Mais ces efforts désespérés devaient être vains ;l’ice-berg, saisi par un courant sous-marin, marchaitrapidement vers la passe ; le brick s’en trouvaitencore éloigné de trois encablures, quand la montagne, entrantcomme un coin dans l’intervalle libre, adhéra fortement à sesvoisines et ferma toute issue.
– Nous sommes perdus ! s’écria Shandon, qui ne put retenircette imprudente parole.
– Perdus ! répéta l’équipage.
– Sauve qui peut ! dirent les uns.
– À la mer les embarcations ! dirent les autres.
– À la cambuse ! s’écrièrent Pen et quelques-uns de sabande, et s’il faut nous noyer, noyons-nous dans le gin !
Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes qui rompaienttout frein. Shandon se sentit débordé ; il voulutcommander ; il balbutia, il hésita ; sa pensée ne put sefaire jour à travers ses paroles. Le docteur se promenait avecagitation. Johnson se croisait les bras stoïquement et setaisait.
Tout d’un coup une voix forte, énergique, impérieuse, se fitentendre et prononça ces paroles :
– Tout le monde à son poste ! paré à virer !
Johnson tressaillit, et, sans s’en rendre compte, il fitrapidement tourner la roue du gouvernail.
Il était temps ; le brick, lancé à toute vitesse,allait se briser sur les murs de sa prison.
Mais tandis que Johnson obéissait instinctivement, Shandon,Clawbonny, l’équipage, tous, jusqu’au chauffeur Waren qui abandonnases foyers, jusqu’au noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous setrouvèrent réunis sur le pont, et tous virent sortir de cettecabine, dont il avait seul la clef, un homme…
Cet homme, c’était le matelot Garry.
– Monsieur ! s’écria Shandon en pâlissant. Garry… vous… dequel droit commandez-vous ici ?…
– Duk, fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tantsurpris l’équipage.
Le chien, à l’appel de son vrai nom, sauta d’un bond sur ladunette, et vint se coucher tranquillement aux pieds de sonmaître.
L’équipage ne disait mot. Cette clef que devait posséder seul lecapitaine du Forward, ce chien envoyé par lui et quivenait pour ainsi dire constater son identité, cet accent decommandement auquel il était impossible de se méprendre, tout celaagit fortement sur l’esprit des matelots, et suffit à établirl’autorité de Garry.
D’ailleurs, Garry n’était plus reconnaissable ; il avaitabattu les larges favoris qui encadraient son visage, et sa figureressortait plus impassible encore, plus énergique, plusimpérieuse ; revêtu des habits de son rang déposés dans sacabine, il apparaissait avec les insignes du commandement.
Aussi, avec cette mobilité naturelle, l’équipage duForward, emporté malgré lui-même, s’écria d’une seule voix:
– Hurrah ! hurrah ! hurrah pour lecapitaine !
– Shandon, dit celui-ci à son second, faites rangerl’équipage ; je vais le passer en revue.
Shandon obéit, et donna ses ordres d’une voix altérée. Lecapitaine s’avança au-devant de ses officiers et de ses matelots,disant à chacun ce qu’il convenait de lui dire, et le traitantselon sa conduite passée.
Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, etd’une voix calme, il prononça les paroles suivantes :
– Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et madevise est celle de l’amiral Nelson : « L’Angleterre attend quechacun fasse son devoir[35] .
« Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plushardis aillent là où nous n’aurions pas été. Comme Anglais, je nesouffrirai pas, nous ne souffrirons pas que d’autres aient lagloire de s’élever plus au nord. Si jamais pied humain doit foulerla terre du pôle, il faut que ce soit le pied d’un Anglais !Voici le pavillon de notre pays. J’ai armé ce navire, j’ai consacréma fortune à cette entreprise, j’y consacrerai ma vie et la vôtre,mais ce pavillon flottera sur le pôle boréal du monde. Ayezconfiance. Une somme de mille livres sterling[36]vous sera acquise par chaque degré que nous gagnerons dans le nordà partir de ce jour. Or, nous sommes par le soixante-douzième, etil y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom d’ailleurs vousrépondra de moi. Il signifie énergie et patriotisme. Je suis lecapitaine Hatteras !
– Le capitaine Hatteras ! s’écria Shandon.
Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmil’équipage.
– Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancrésur les glaçons ; que les fourneaux s’éteignent, et que chacunretourne à ses travaux habituels. Shandon, j’ai à vous entretenirdes affaires du bord. Vous me rejoindrez dans ma cabine, avec ledocteur, Wall et le maître d’équipage. Johnson, faites rompre lesrangs.
Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette,pendant que Shandon faisait assurer le brick sur sesancres.
Qu’était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il unesi terrible impression sur l’équipage ?
John Hatteras, le fils unique d’un brasseur de Londres, mort sixfois millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrièremaritime, malgré la brillante fortune qui l’attendait. Non qu’ilfût poussé à cela par la vocation du commerce, mais l’instinct desdécouvertes géographiques le tenait au cœur ; il rêva toujoursde poser le pied là où personne ne l’eût posé encore. À vingt ansdéjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes maigres etsanguins : une figure énergique, à lignes géométriquement arrêtées,un front élevé et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci beaux,mais froids, des lèvres minces dessinant une bouche avare deparoles, une taille moyenne, des membres solidement articulés etmus par des muscles de fer, formaient l’ensemble d’un homme douéd’un tempérament à toute épreuve. À le voir, on le sentaitaudacieux, à l’entendre, froidement passionné ; c’était uncaractère à ne jamais reculer, et prêt à jouer la vie des autresavec autant de conviction que la sienne. Il fallait donc y regarderà deux fois avant de le suivre dans ses entreprises.
John Hatteras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui quifit un jour à un Français cette orgueilleuse réponse :
Le Français disait devant lui, avec ce qu’il supposait être dela politesse, et même de l’amabilité :
– Si je n’étais Français, je voudrais être Anglais.
– Si je n’étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudraisêtre Anglais !
On peut juger l’homme par la réponse.
Il eût voulu par-dessus tout réserver à ses compatriotes lemonopole des découvertes géographiques ; mais, à son granddésespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les sièclesprécédents, dans la voie des découvertes.
L’Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes auPortugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d’Andrada,la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au FrançaisJacques Cartier, les îles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, lecap de Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée,le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groënland, l’Islande, la merdu Sud, la Californie, le Japon, le Cambodge, le Pérou, leKamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroitde Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne,la Nouvelle-Hollande, la Louisiane, l’île de Jean-Mayen, à desIslandais, à des Scandinaves, à des Français, à des Russes, à desPortugais, à des Danois, à des Espagnols, à des Génois, à desHollandais, mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c’étaitun désespoir pour Hatteras de voir les siens exclus de cetteglorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandesdécouvertes des XVe et XVIe siècles.
Hatteras se consolait un peu en se reportant aux tempsmodernes ; les Anglais prenaient leur revanche avec Sturt,Donall Stuart, Burcke, Wills, King, Gray, en Australie, avecPalliser en Amérique, avec Haouran en Syrie, avec Cyril Graham,Wadington, Cummingham dans l’Inde, avec Barth, Burton, Speke,Grant, Livingston en Afrique.
Mais cela ne suffisait pas ; pour Hatteras, ces hardisvoyageurs étaient plutôt des perfectionneurs que desinventeurs ; il fallait donc trouver mieux, et John eûtinventé un pays pour avoir l’honneur de le découvrir.
Or, il avait remarqué que si les Anglais ne formaient pasmajorité parmi les découvreurs anciens, que s’il fallait remonter àCook pour obtenir la Nouvelle-Calédonie en 1774, et les îlesSandwich où il périt en 1778, il existait néanmoins un coin duglobe sur lequel ils semblaient avoir réuni tous leurs efforts.
C’étaient précisément les terres et les mers boréales du nord del’Amérique. En effet, le tableau des découvertes polaires seprésente ainsi :
La Nouvelle-Zemble, découverte par Willoughby en 1553. L’île deWeigatz – Barrough – 1556. La côte ouest du Groënland – Davis –1585. Le détroit de Davis – Davis – 1587. Le Spitzberg – Willoughby– 1596. La baie d’Hudson – Hudson – 1610. La baie de Baffin –Baffin – 1616.
Pendant ces dernières années, Hearne, Mackensie, John Ross,Parry, Franklin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease,Sompson, Rae, Inglefield, Belcher, Austin, Kellet, Moore, MacClure, Kennedy, MacClintock, fouillèrent sans interruption cesterres inconnues.
On avait bien délimité les côtes septentrionales de l’Amérique,à peu près découvert le passage du nord-ouest, mais ce n’était pasassez ; il y avait mieux à faire, et ce mieux, John Hatterasl’avait deux fois tenté en armant deux navires à ses frais ;il voulait arriver au pôle même, et couronner ainsi la série desdécouvertes anglaises par une tentative du plus grand éclat.
Parvenir au pôle, c’était le but de sa vie.
Après d’assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatterasessaya pour la première fois en 1846 de s’élever au nord par la merde Baffin ; mais il ne put dépasser le soixante-quatorzièmedegré de latitude ; il montait le sloopl’Halifax ; son équipage eut à souffrir des tourmentsatroces, et John Hatteras poussa si loin son aventureuse audace,que désormais les marins furent peu tentés de recommencer desemblables expéditions sous un pareil chef.
Cependant, en 1850, Hatteras parvint à enrôler sur la goélettele Farewel une vingtaine d’hommes déterminés, maisdéterminés surtout par le haut prix offert à leur audace. Ce futdans cette occasion que le docteur Clawbonny entra encorrespondance avec John Hatteras, qu’il ne connaissait pas, etdemanda à faire partie de l’expédition ; mais la place demédecin était prise, et ce fut heureux pour le docteur.
Le Farewel, en suivant la route prise par leNeptune, d’Aberdeen, en 1817, s’éleva au nord du Spitzbergjusqu’au soixante-seizième degré de latitude. Là, il falluthiverner ; mais les souffrances furent telles et le froid siintense, que pas un homme de l’équipage ne revit l’Angleterre, àl’exception du seul Hatteras, rapatrié par un baleinier danois,après une marche de plus de deux cents milles à travers lesglaces.
La sensation produite par ce retour d’un seul homme futimmense ; qui oserait désormais suivre Hatteras dans sesaudacieuses tentatives ? Cependant il ne désespéra pas derecommencer. Son père, le brasseur, mourut, et il devint possesseurd’une fortune de nabab.
Sur ces entrefaites, un fait géographique se produisit, quiporta le coup le plus sensible à John Hatteras.
Un brick, l’Advance, monté par dix-septhommes, armé par le négociant Grinnel, commandé par le docteurKane, et envoyé à la recherche de sir John Franklin, s’éleva, en1853, par la mer de Baffin et le détroit de Smith, jusqu’au-delà du82e degré de latitude boréale, plus près du pôle qu’aucun de sesdevanciers.
Or, ce navire était Américain, ce Grinnel était Américain, ceKane était Américain !
On comprendra facilement que le dédain de l’Anglais pour leYankee se changea en haine dans le cœur d’Hatteras ; ilrésolut de dépasser à tout prix son audacieux concurrent, etd’arriver au pôle même.
Depuis deux ans, il vivait incognito à Liverpool. Il passaitpour un matelot, il reconnut dans Richard Shandon l’homme dont ilavait besoin ; il lui fit ses propositions par lettre anonyme,ainsi qu’au docteur Clawbonny. Le Forward fut construit,armé, équipé. Hatteras se garda bien de faire connaître sonnom ; il n’eût pas trouvé un seul homme pour l’accompagner. Ilrésolut de ne prendre le commandement du brick que dansdes conjonctures impérieuses, et lorsque son équipage serait engagéassez avant pour ne pas recu-ler ; il avait en réserve, commeon l’a vu, des offres d’argent à faire à ses hommes, telles que pasun ne refuserait de le suivre jusqu’au bout du monde.
Et c’était bien au bout du monde, en effet, qu’il voulaitaller.
Or, les circonstances étant devenues critiques, John Hatterasn’hésita plus à se déclarer.
Son chien, son fidèle Duk, le compagnon de ses traversées, futle premier à le reconnaître, et heureusement pour les braves,malheureusement pour les timides, il fut bien et dûment établi quele capitaine du Forward était John Hatteras.
L’apparition de ce hardi personnage fut diversement appréciéepar l’équipage ; les uns se rallièrent complètement à lui, paramour de l’argent ou par audace ; d’autres prirent leur partide l’aventure, qui se réservèrent le droit de protester plustard ; d’ailleurs, résister à un pareil homme paraissaitdifficile actuellement. Chacun revint donc à son poste. Le 20 maiétait un dimanche, et fut jour de repos pour l’équipage.
Un conseil d’officiers se tint chez le capitaine ; il secomposa d’Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et dudocteur.
– Messieurs, dit le capitaine de cette voix à la fois douce etimpérieuse qui le caractérisait, vous connaissez mon projet d’allerjusqu’au pôle ; je désire connaître votre opinion sur cetteentreprise. Qu’en pensez-vous, Shandon ?
– Je n’ai pas à penser, capitaine, répondit froidement Shandon,mais à obéir.
Hatteras ne s’étonna pas de la réponse.
– Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous priede vous expliquer sur nos chances de succès.
– Eh bien, capitaine, répondit Shandon, les faits répondent pourmoi ; les tentatives de ce genre, ont échoué jusqu’ici ;je souhaite que nous soyons plus heureux.
– Nous le serons. Et vous, messieurs, qu’enpensez-vous ?
– Pour mon compte, répliqua le docteur, je crois votre desseinpraticable, capitaine ; et comme il est évident que desnavigateurs arriveront un jour ou l’autre à ce pôle boréal, je nevois pas pourquoi ce ne serait pas nous.
– Et il y a des raisons pour que ce soit nous, réponditHatteras, car nos mesures sont prises en conséquence, et nousprofiterons de l’expérience de nos devanciers. Et à ce propos,Shandon, recevez mes remerciments pour les soins que vous avezapportés à l’équipement du navire ; il y a bien quelquesmauvaises têtes dans l’équipage, que je saurai mettre à laraison ; mais, en somme, je n’ai que des éloges à vousdonner.
Shandon s’inclina froidement. Sa position à bord duForward, qu’il croyait commander, était fausse.Hatteras le comprit, et n’insista pas davantage.
– Quant à vous, messieurs, reprit-il en s’adressant à Wall et àJohnson, je ne pouvais m’assurer le concours d’officiers plusdistingués par leur courage et leur expérience.
– Ma foi, capitaine, je suis votre homme, répondit Johnson, etbien que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvezcompter sur moi jusqu’au bout.
– Et sur moi de même, dit James Wall.
– Quant à vous, docteur, je sais ce que vous valez…
– Eh bien, vous en savez plus que moi, répondit vivement ledocteur.
– Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vousappreniez sur quels faits incontestables s’appuie ma prétentiond’arriver au pôle. En 1817, le Neptune, d’Aberdeen,s’éleva au nord du Spitzberg jusqu’au quatre-vingt-deuxième degré.En 1826, le célèbre Parry, après son troisième voyage dans les merspolaires, partit également de la pointe du Spitzberg, et avec destraîneaux-barques monta à cent cinquante milles vers le nord. En1852, le capitaine Inglefield pénétra, dans l’entrée de Smith,jusque par soixante-dix-huit degrés trente-cinq minutes delatitude. Tous ces navires étaient anglais, et commandés par desAnglais, nos compatriotes.
Ici Hatteras fit une pause.
– Je dois ajouter, reprit-il d’un air contraint, et comme si lesparoles ne pouvaient quitter ses lèvres, je dois ajouter qu’en 1854l’Américain Kane, commandant le brick l’Advance,s’éleva plus haut encore, et que son lieutenant Morton, s’étantavancé à travers les champs de glace, fit flotter le pavillon desÉtats-Unis au-delà du quatre-vingt-deuxième degré. Ceci dit, je n’yreviendrai plus. Or, ce qu’il faut savoir, c’est que les capitainesdu Neptune, de l’Entreprise, del’Isabelle, de l’Advance constatèrent qu’à partirde ces hautes latitudes il existait un bassin polaire entièrementlibre de glaces.
– Libre de glaces ! s’écria Shandon, en interrompant lecapitaine ; c’est impossible !
– Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras,dont l’œil brilla un instant, que je vous cite des faits et desnoms à l’appui. J’ajouterai que pendant la station du commandantPenny, en 1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenantStewart se trouva également en présence d’une mer libre, et quecette particularité fut confirmée pendant l’hivernage de sir EdwardBelcher, en 1853, à la baie de Northumberland par soixante-seizedegrés et cinquante-deux minutes de latitude, etquatre-vingt-dix-neuf degrés et vingt minutes de longitude ;les rapports sont indiscutables, et il faudrait être de mauvaisefoi pour ne pas les admettre.
– Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont sicontradictoires…
– Erreur, Shandon, erreur ! s’écria le docteurClawbonny ; ces faits ne contredisent aucune assertion de lascience ; le capitaine me permettra de vous le dire.
– Allez, docteur ! répondit Hatteras.
– Eh bien, écoutez ceci, Shandon ; il résulte trèsévidemment des faits géographiques et de l’étude des lignesisothermes que le point le plus froid du globe n’est pas au pôlemême ; semblable au point magnétique de la terre, il s’écartedu pôle de plusieurs degrés. Ainsi les calculs de Brewster, deBergham et de quelques physiciens démontrent qu’il y a dans notrehémisphère deux pôles de froid : l’un serait situé en Asie parsoixante-dix-neuf degrés trente minutes de latitude nord, et parcent vingt degrés de longitude est ; l’autre se trouverait enAmérique par soixante dix-huit degrés de latitude nord et parquatre-vingt dix-sept degrés de longitude ouest. Ce dernier estcelui qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu’il se rencontre àplus de douze degrés au-dessous du pôle. Eh bien, je vous ledemande, pourquoi à ce point la mer ne serait-elle pas aussidégagée de glaces qu’elle peut l’être en été par lesoixante-sixième parallèle, c’est-à-dire au sud de la baie deBaffin ?
– Voilà qui est bien dit, répondit Johnson ; monsieurClawbonny parle de ces choses comme un homme du métier.
– Cela paraît possible, reprit James Wall.
– Chimères et suppositions ! hypothèses pures !répliqua Shandon avec entêtement.
– Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas :ou la mer est libre de glaces, ou elle ne l’est pas, et dans cesdeux suppositions rien ne peut nous empêcher de gagner le pôle. Sielle est libre, le Forward nous y conduira sanspeine ; si elle est glacée, nous tenterons l’aventure sur nostraîneaux. Vous m’accorderez que cela n’est pas impraticable ;une fois parvenus avec notre brick jusqu’auquatre-vingt-troisième degré, nous n’aurons pas plus de six centsmilles[37] à faire pour atteindre le pôle.
– Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quandil est constant qu’un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur lamer Glaciale, le long de la côte septentrionale de l’empire russe,avec des traîneaux tirés par des chiens, un espace de huit centsmilles en vingt-quatre jours ?
– Vous l’entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi sides Anglais peuvent faire moins qu’un Cosaque ?
– Non, certes ! s’écria le bouillant docteur.
– Non, certes ! répéta le maître d’équipage.
– Eh bien, Shandon ? demanda le capitaine.
– Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vousrépéter mes premières paroles : j’obéirai.
– Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situationactuelle ; nous sommes pris par les glaces, et il me paraîtimpossible de nous élever cette année dans le détroit de Smith.Voici donc ce qu’il convient de faire.
Hatteras déplia sur la table l’une de ces excellentes cartespubliées, en 1859, par ordre de l’Amirauté.
– Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nousest fermé, il n’en est pas de même du détroit de Lancastre, sur lacôte ouest de la mer de Baffin ; selon moi, nous devonsremonter ce détroit jusqu’à celui de Barrow, et de là jusqu’à l’îleBeechey ; la route a été cent fois parcourue par des navires àvoiles ; nous ne serons donc pas embarrassés avec unbrick à hélice. Une fois à l’île Beechey, nous suivrons lecanal Wellington aussi avant que possible, vers le nord, jusqu’audébouché de ce chenal qui fait communiquer le canal Wellington avecle canal de la Reine, à l’endroit même où fut aperçue la mer libre.Or, nous ne sommes qu’au 20 mai ; dans un mois, si lescirconstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et delà nous nous élancerons vers le pôle. Qu’en pensez-vous,messieurs ?
– C’est évidemment, répondit Johnson, la seule route àprendre.
– Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanchesoit consacré au repos ; vous veillerez, Shandon, à ce que leslectures de la Bible soient régulièrement faites ; cespratiques religieuses ont une influence salutaire sur l’esprit deshommes, et un marin surtout doit mettre sa confiance en Dieu.
– C’est bien, capitaine, répondit Shandon, qui sortit avec lelieutenant et le maître d’équipage.
– Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un hommefroissé que l’orgueil a perdu ; je ne peux plus compter surlui.
Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogueà la mer ; il alla reconnaître les ice-bergs dubassin, dont la largeur n’excédait pas deux cents yards[38] . Il remarqua même que par suite d’unelente pression des glaces, ce bassin menaçait de se rétrécir ;il devenait donc urgent d’y pratiquer une brèche, afin que lenavire ne fût pas écrasé dans cet étau de montagnes ; auxmoyens employés par John Hatteras, on vit bien que c’était un hommeénergique.
II fit d’abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et ilparvint au sommet d’un ice-berg ; il reconnut de làqu’il lui serait facile de se frayer un chemin vers lesud-ouest ; d’après ses ordres, on creusa un fourneau de minepresque au centre de la montagne ; ce travail, rapidementmené, fut terminé dans la journée du lundi.
Hatteras ne pouvait compter sur ses blasling-cylindersde huit à dix livres de poudre, dont l’action eût été nulle sur desmasses pareilles ; ils n’étaient bons qu’à briser les champsde glace ; il fit donc déposer dans le fourneau mille livresde poudre, dont la direction expansive fut soigneusement calculée.Cette mine, munie d’une longue mèche entourée de gutta-percha, vintaboutir au dehors. La galerie, conduisant au fourneau, fut remplieavec de la neige et des quartiers de glaçons, auxquels le froid dela nuit suivante devait donner la dureté du granit. En effet, latempérature, sous l’influence du vent d’est, descendit à douzedegrés (-11° centigrades).
Le lendemain, à sept heures, le Forward se tenait sousvapeur, prêt à profiter de la moindre issue. Johnson fut chargéd’aller mettre le feu à la mine ; la mèche avait été calculéede manière à brûler une demi-heure avant de communiquer le feu auxpoudres. Johnson eut donc le temps suffisant de regagner lebord ; en effet, dix minutes après avoir exécuté les ordresd’Hatteras, il revenait à son poste.
L’équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assezclair ; la neige avait cessé de tomber ; Hatteras, deboutsur la dunette avec Shandon et le docteur, comptait les minutes surson chronomètre.
À huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fitentendre, et beaucoup moins éclatante qu’on ne l’eût supposée. Leprofil des montagnes fut brusquement modifié, comme dans untremblement de terre ; une fumée épaisse et blanche fusa versle ciel à une hauteur considérable, et de longues crevasseszébrèrent les flancs de l’ice-berg, dont la partiesupérieure, projetée au loin, retombait en débris autour duForward.
Mais la passe n’était pas encore libre ; d’énormesquartiers de glace, arc-boutés sur les montagnes adjacentes,demeuraient suspendus en l’air, et l’on pouvait craindre quel’enceinte ne se refermât par leur chute.
Hatteras jugea la situation d’un coup d’œil.
– Wolsten ! s’écria-t-il.
L’armurier accourut.
– Capitaine ! fit-il.
– Chargez la pièce de l’avant à triple charge, dit. Hatteras, etbourrez aussi fortement que possible.
– Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets decanon ? dit le docteur.
– Non, répondit Hatteras. C’est inutile. Pas de boulet, Wolsten,mais une triple charge de poudre. Faites vite.
Quelques instants après, la pièce était chargée.
– Que veut-il faire sans boulet ? dit Shandon entre sesdents.
– On le verra bien, répondit le docteur.
– Nous sommes parés, capitaine, s’écria Wolsten.
– Bien, répondit Hatteras. Brunton ! cria-t-il àl’ingénieur, attention ! Quelques tours en avant.
Brunton ouvrit les tiroirs, et l’hélice se mit enmouvement ; le Forward s’approcha de la montagneminée.
– Visez bien à la passe, cria le capitaine à l’armurier.
Celui-ci obéit ; lorsque le brick ne fut plus qu’àune demi-encablure, Hatteras cria :
– Feu !
Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocsébranlés par la commotion atmosphérique furent précipités soudaindans la mer. Cette agitation des couches d’air avait suffi.
– À toute vapeur ! Brunton, s’écria Hatteras. Droit dans lapasse, Johnson.
Johnson tenait la barre ; le brick, poussé par sonhélice, qui se vissait dans les flots écumants, s’élança au milieudu passage libre alors. Il était temps. Le Forwardfranchissait à peine cette ouverture, que sa prison se refermaitderrière lui.
Le moment fut palpitant, et il n’y avait à bord qu’un cœur fermeet tranquille : celui du capitaine. Aussi l’équipage, émerveillé dela manœuvre, ne put retenir le cri de :
– Hourrah pour John Hatteras !
Le mercredi 23 mai, le Forward avait repris sonaventureuse navigation, louvoyant adroitement au milieu despacks et des ice-bergs, grâce à sa vapeur, cetteforce obéissante qui manqua à tant de navigateurs des merspolaires ; il semblait se jouer au milieu de ces écueilsmouvants ; on eût dit qu’il reconnaissait la main d’un maîtreexpérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, ilobéissait à la pensée de son capitaine.
La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures dumatin vingt-six degrés (-3° centigrades), à six heures du soirvingt-neuf degrés (-2° centigrades), et à minuit vingt-cinq degrés(-4° centigrades) ; le vent soufflait légèrement dusud-est.
Le jeudi, vers les trois heures du matin, le Forwardarriva en vue de la baie Possession, sur la côte d’Amérique, àl’entrée du détroit de Lancastre ; bientôt le cap Burney futentrevu. Quelques Esquimaux se dirigèrent vers le navire ;mais Hatteras ne prit pas le loisir de les attendre.
Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laisséssur la gauche, se perdirent dans la brume du soir ; celle-ciempêcha de relever le cap Hay, dont la pointe, très bassed’ailleurs, se confond avec les glaces de la côte, circonstance quirend souvent fort difficile la détermination hydrographique desmers polaires.
Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient entrès grand nombre. La latitude par observation donna 74°01’, et lalongitude, d’après le chronomètre, 77°15’.
Les deux montagnes de Catherine et d’Elisabeth élevaientau-dessus des nuages leur chaperon de neige.
Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur lacôte droite du détroit, et sur la gauche, l’Admiralty-Inlet, baieencore peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de seporter dans l’ouest. La mer devint assez forte, et souvent leslames balayèrent le pont du brick en y projetant desmorceaux de glace. Les terres de la côte nord offraient aux regardsde curieuses apparences avec leurs hautes tables presque nivelées,qui répercutaient les rayons du soleil.
Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin degagner au plus tôt l’île Beechey et l’entrée du canalWellington ; mais une banquise continue l’obligeait, à songrand déplaisir, de suivre les passes du sud.
Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d’unbrouillard sillonné de neige, le Forward se trouva par letravers du cap York ; une montagne d’une grande hauteur etpresque à pic le fit reconnaître ; le temps s’étant un peulevé, le soleil parut un instant vers midi, et permit de faire uneassez bonne observation : 74°4’ de latitude, et 84°23’ delongitude. Le Forward se trouvait donc à l’extrémité dudétroit de Lancastre.
Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie età suivre. Or, la position du brick était intéressante ence moment.
– J’aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais àl’impossible nul n’est tenu ; voyez, voici notre situationexacte.
Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.
– Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents,et formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit deBarrow, du canal de Wellington, et du passage du Régent ;c’est un point auquel ont nécessairement abouti tous lesnavigateurs de ces mers.
– Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassantpour eux ; c’est un véritable carrefour, comme vous dites,auquel viennent se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pasde poteaux indicateurs du vrai chemin ! Comment donc lesParry, les Ross, les Franklin, ont-ils fait ?
– Ils n’ont pas fait, docteur, ils se sont laissés faire : ilsn’avaient pas le choix, je vous assure ; tantôt le détroit deBarrow se fermait pour l’un, qui, l’année suivante, s’ouvrait pourl’autre ; tantôt le navire se sentait inévitablement entraînévers le passage du Régent. Il est arrivé de tout cela, que, par laforce des choses, on a fini par connaître ces mers siembrouillées.
– Quel singulier pays ! fit le docteur, en considérant lacarte ; comme tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux,sans aucun ordre, sans aucune logique ! Il semble que lesterres voisines du pôle Nord ne soient ainsi morcelées que pour enrendre les approches plus difficiles, tandis que dans l’autrehémisphère elles se terminent par des pointes tranquilles eteffilées comme le cap Horn, le cap de Bonne-Espérance et lapéninsule Indienne ! Est-ce la rapidité plus grande del’Équateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les terresextrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n’ont pu secondenser, s’agglomérer les unes aux autres, faute d’une rotationassez rapide ?
– Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rienne s’y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois auxsavants de découvrir ; ainsi, docteur, usez de lapermission.
– Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel venteffroyable règne dans ce détroit ? ajouta le docteur ens’encapuchonnant de son mieux.
– Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte denotre route.
– Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisserle chemin libre.
– Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours cequ’il doit. Voyez ! cette banquise paraît impénétrable. Enfin,nous essayerons d’arriver à l’île Griffith, puis de contournerl’île Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer parle canal de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher àl’île Beechey, afin d’y refaire ma provision de charbon.
– Comment cela ? répondit le docteur étonné.
– Sans doute ; d’après l’ordre de l’Amirauté, de grandesprovisions ont été déposées sur cette île, afin de pourvoir auxexpéditions futures, et, quoi que le capitaine MacClintock ait puprendre en août 1859, je vous assure qu’il en restera pournous.
– Au fait, dit le docteur, ces parages ont été explorés pendantquinze ans, et, jusqu’au jour où la preuve certaine de la perte deFranklin a été acquise, l’Amirauté a toujours entretenu cinq ou sixnavires dans ces mers. Si je ne me trompe, même, l’île Griffith,que je vois là sur la carte, presque au milieu du carrefour, estdevenue le rendez-vous général des navigateurs.
– Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition deFranklin a eu pour résultat de nous faire connaître ces lointainescontrées.
– C’est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreusesdepuis 1845. Ce ne fut qu’en 1848 que l’on s’inquiéta de ladisparition de l’Erebus et du Terror, les deuxnavires de Franklin. On voit alors le vieil ami de l’amiral, ledocteur Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada etremonter la rivière Coppermine jusqu’à la mer Polaire ; de soncôté, James Ross, commandant l’Entreprise etl’Investigator, appareille d’Uppernawik en 1848, et arriveau cap York où nous sommes en ce moment. Chaque jour, il jette à lamer un baril contenant des papiers destinés à faire connaître saposition ; pendant la brume, il tire le canon ; la nuit,il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de setenir toujours sous une petite voilure ; enfin il hiverne auport Léopold de 1848 à 1849 ; là, il s’empare d’une grandequantité de renards blancs, fait river à leur cou des colliers decuivre sur lesquels était gravée l’indication de la situation desnavires et des dépôts de vivres, et il les fait disperser danstoutes les directions ; puis au printemps, il commence àfouiller les côtes de North-Sommerset sur des traîneaux, au milieude dangers et de privations qui rendirent presque tous ses hommesmalades ou estropiés, élevant des cairns[39] dans lesquels il enfermait descylindres de cuivre, avec les notes nécessaires pour rallierl’expédition perdue ; pendant son absence, le lieutenantMacClure explorait sans résultat les côtes septentrionales dudétroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Rossavait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbresplus tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest,MacClintock qui découvrit les restes de Franklin.
– Deux bons et braves capitaines, aujourd’hui, deux bravesAnglais ; continuez, docteur, l’histoire de ces mers que vouspossédez si bien ; il y a toujours à gagner aux récits de cestentatives audacieuses.
– Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j’ajouterai qu’ilessaya de gagner l’île Melville plus à l’ouest ; mais ilfaillit perdre ses navires, et, pris par les glaces, il fut ramenémalgré lui jusque dans la mer de Baffin.
– Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgrélui !
– Il n’avait rien découvert, reprit le docteur ; ce fut àpartir de cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent desillonner ces mers, et qu’une prime de vingt mille livres[40] fut promise à toute personne quidécouvrirait les équipages de l’Erebus et duTerror. Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore,commandant l’Hérald et le Plover, tentaient depénétrer par le détroit de Behring. J’ajouterai que pendant lesannées 1850 et 1851, le capitaine Austin hiverna à l’îleCornwallis, le capitaine Penny explora sur l’Assistance etla Résolue le canal Wellington, le vieux John Ross, lehéros du pôle magnétique, repartit sur son yacht le Félixà la recherche de son ami, le brick lePrince-Albert fit un premier voyage aux frais de LadyFranklin, et enfin que deux navires américains expédiés par Grinnelavec le capitaine Haven, entraînés hors du canal de Wellington,furent rejetés dans le détroit de Lancastre. Ce fut pendant cetteannée que MacClintock, alors lieutenant d’Austin, poussa jusqu’àl’île Melville et au cap Dundac, points extrêmes atteints par Parryen 1819, et que l’on trouva à l’île Beechey des traces del’hivernage de Franklin en 1845.
– Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient étéinhumés, trois hommes plus chanceux que les autres !
– De 1851 à 1852, continua le docteur, en approuvant du geste laremarque d’Hatteras, nous voyons le Prince-Albertentreprendre un second voyage avec le lieutenant françaisBellot ; il hiverne à Batty-Bay dans le détroit du PrinceRégent, explore le sud-ouest de Sommerset, et en reconnaît la côtejusqu’au cap Walker. Pendant ce temps, l’Entreprise etl’Investigator, de retour en Angleterre, passaient sous lecommandement de Collinson et de Mac Clure, et rejoignaient Kelletet Moore au détroit de Behring ; tandis que Collinson revenaithiverner à Hong-Kong, MacClure marchait en avant, et, après troishivernages, de 1850 à 1851, de 1851 à 1852, de 1852 à 1853, ildécouvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur lesort de Franklin. De 1852 à 1853, une nouvelle expédition composéede trois bâtiments à voile, l’Assistance, le Résolute, leNorth-Star, et de deux bateaux à vapeur, le Pionnieret l’Intrépide, mit à la voile sous le commandement de sirEdward Belcher, avec le capitaine Kellet pour second ; sirEdward visita le canal de Wellington, hiverna à la baie deNorthumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet, poussantjusqu’à Bridport dans l’île de Melville, explorait sans succèscette partie des terres boréales. Mais alors le bruit se répanditen Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu des glaces,avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Écosse.Aussitôt, lady Franklin arme le petit steamer à hélicel’Isabelle, et le capitaine Inglefied, après avoir remontéla baie de Baffin jusqu’à la pointe Victoria par lequatre-vingtième parallèle, revient à l’île Beechey sans plus desuccès. Au commencement de 1855, l’américain Grinnel fait les fraisd’une nouvelle expédition, et le docteur Kane, cherchant à pénétrerjusqu’au pôle….
– Mais il ne l’a pas fait, s’écria violemment Hatteras, et Dieuen soit loué ! Ce qu’il n’a pas fait, nous leferons !
– Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j’en parle,c’est que cette expédition se rattache forcément aux recherches deFranklin. D’ailleurs, elle n’eut aucun résultat. J’allais omettrede vous dire que l’Amirauté, considérant l’île Beechey comme lerendez-vous général des expéditions, chargea en 1853 lesteamer le Phénix, capitaine Inglefied, d’ytransporter des provisions ; ce marin s’y rendit avec lelieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui, pour la secondefois, mettait son dévouement au service de l’Angleterre ; nouspouvons avoir des détails d’autant plus précis sur cettecatastrophe, que Johnson, notre maître d’équipage, fut témoin de cemalheur.
– Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, etsa mémoire est honorée en Angleterre.
– Alors, reprit le docteur, les navires de l’escadre Belchercommencent à revenir peu à peu ; pas tous, car sir Edward dutabandonner l’Assistance en 1854, ainsi que MacClure avaitfait de l’Investigator en 1853. Sur ces entrefaites, ledocteur Rae, par une lettre datée du 29 juillet 1854, et adresséede Repulse-Bay où il était parvenu par l’Amérique, fit connaîtreque les Esquimaux de la terre du roi Guillaume possédaientdifférents objets provenant de l’Erebus et duTerror ; pas de doute possible alors sur la destinée del’expédition ; le Phénix, le North-Star, et le navirede Collinson revinrent en Angleterre ; il n’y eut plus debâtiment anglais dans les mers arctiques. Mais si le gouvernementsemblait avoir perdu tout espoir, lady Franklin espérait encore, etdes débris de sa fortune elle équipa le Fox, commandé parMacClintock ; il partit en 1857, hiverna dans les parages oùvous nous êtes apparu, capitaine, parvint à l’île Beechey, le 11août 1858, hiverna une seconde fois au détroit de Bellot, repritses recherches en février 1859, le 6 mai, découvrit le document quine laissa plus de doute sur la destinée de l’Erebus et duTerror, et revint en Angleterre à la fin de la même année.Voilà tout ce qui s’est passé pendant quinze ans dans ces contréesfunestes, et depuis le retour du Fox, pas un navire n’estrevenu tenter la fortune au milieu de ces dangereusesmers !
– Eh bien, nous la tenterons ! répondit Hatteras.
Le temps s’éclaircit vers le soir, et la terre se laissadistinguer clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, quis’avance vers l’est, puis au sud, et est relié à la côte de l’ouestpar une langue de terre assez basse. La mer était libre de glaces àl’entrée du détroit du Régent ; mais, comme si elle eût voulubarrer la route du nord au Forward, elle formait unebanquise impénétrable au-delà du port Léopold.
Hatteras, très contrarié sans en rien laisser paraître, dutrecourir à ses pétards pour forcer l’entrée du port Léopold ;il l’atteignit à midi, le dimanche, 27 mai ; le brickfut solidement ancré sur de gros ice-bergs, qui avaientl’aplomb, la dureté et la solidité du roc.
Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de sonchien Duk, s’élança sur la glace, et ne tarda pas à prendre terre.Duk gambadait de joie ; d’ailleurs depuis la reconnaissance ducapitaine, il était devenu très sociable et très doux, gardant sesrancunes pour certains hommes de l’équipage, que son maîtren’aimait pas plus que lui.
Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises del’est y entassent généralement ; les terres coupées à picprésentaient à leur sommet de gracieuses ondulations de neige. Lamaison et le fanal, construits par James Ross, se trouvaient encoredans un certain état de conservation ; mais les provisionsparaissaient avoir été saccagées par les renards, et par les oursmême, dont on distinguait des traces récentes ; la main deshommes ne devait pas être étrangère à cette dévastation, carquelques restes de huttes d’Esquimaux se voyaient sur le bord de labaie.
Les six tombes, renfermant six des marins del’Entreprise et de l’Investigator, sereconnaissaient à un léger renflement de la terre ; ellesavaient été respectées par toute la race nuisible, hommes ouanimaux.
En mettant le pied pour la première fois sur les terresboréales, le docteur éprouva une émotion véritable ; on nesaurait se figurer les sentiments dont le cœur est assailli, à lavue de ces restes de maisons, de tentes, de huttes, de magasins,que la nature conserve si précieusement dans les pays froids.
– Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Rosslui-même nomma le Camp du Refuge. Si l’expédition de Franklin eûtatteint cet endroit, elle était sauvée. Voici la machine qui futabandonnée ici-même, et le poêle établi sur la plate-forme, auquell’équipage du Prince-Albert se réchauffa en 1851 ; les chosessont restées dans le même état, et l’on pourrait croire queKennedy, son capitaine, a quitté d’hier ce port hospitalier. Voicila chaloupe qui l’abrita pendant quelques jours, lui et les siens,car ce Kennedy, séparé de son navire, fut véritablement sauvé parle lieutenant Bellot qui brava la température d’octobre pour lerejoindre.
– Un brave et digne officier que j’ai connu, dit Johnson.
Pendant que le docteur recherchait avec l’enthousiasme d’unantiquaire les vestiges des précédents hivernages, Hatterass’occupait de rassembler les provisions et le combustible qui ne setrouvaient qu’en très petite quantité. La journée du lendemain futemployée à les transporter à bord. Le docteur parcourait le pays,sans trop s’éloigner du navire, et dessinait les points de vue lesplus remarquables. La température s’élevait peu à peu ; laneige amoncelée commençait à fondre. Le docteur fit une collectionassez complète des oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver,les molly-nochtes, le canard édredon, qui ressemble auxcanards ordinaires, avec la poitrine et le dos blancs, le ventrebleu, le dessus de la tête bleu, le reste du plumage blanc nuancéde quelques teintes vertes ; plusieurs d’entre eux avaientdéjà le ventre dépouillé de ce joli édredon dont le mâle et lafemelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut ausside gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne puten tirer un seul.
Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées où sontgravés les signes suivants [E I] 1849, qui indiquent lepassage de l’Entreprise et del’Investigator ; il poussa jusqu’au cap Clarence, àl’endroit même ou John et James Ross, en 1833, attendaient siimpatiemment la débâcle des glaces. La terre était jonchéed’ossements et de crânes d’animaux, et l’on distinguait encore lestraces d’habitation d’Esquimaux.
Le docteur avait eu l’idée d’élever un cairn au portLéopold, et d’y déposer une note indiquant le passage duForward et le but de l’expédition. Mais Hatteras s’yopposa formellement ; il ne voulait pas laisser derrière luides traces dont quelque concurrent eût pu profiter. Malgré sesbonnes raisons, le docteur fut obligé de céder à la volonté ducapitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâmer cet entêtement,car, en cas de catastrophe, aucun navire n’aurait pu s’élancer ausecours du Forward. Hatteras ne voulut pas se rendre à cesraisons. Son chargement étant terminé le lundi soir, il tentaencore une fois de s’élever au nord en forçant la banquise, maisaprès de dangereux efforts, il dut se résigner à redescendre lecanal du Régent ; il ne voulait à aucun prix demeurer au portLéopold qui, ouvert aujourd’hui, pouvait être fermé demain par undéplacement inattendu des ice-fields, phénomène trèsfréquent dans ces mers et dont les navigateurs doiventparticulièrement se défier.
Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, audedans il les ressentait avec une extrême violence ; ilvoulait aller au nord et se trouvait forcé de marcher au sud !où arriverait-il ainsi ? allait-il reculer jusqu’àVictoria-Harbour dans le golfe Boothia, où hiverna sir John Ross en1833 ? trouverait-il le détroit de Bellot libre à cetteépoque, et, contournant North-Sommerset, pourrait-il remonter parle détroit de Peel ? Ou bien, se verrait-il capturé pendantplusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé d’épuiser sesforces et ses approvisionnements ?
Ces craintes fermentaient dans sa tête ; mais il fallaitprendre un parti ; il vira de bord, et s’enfonça vers lesud.
Le canal du prince Régent conserve une largeur à peu prèsuniforme depuis le port Léopold jusqu’à la baie Adélaïde. LeForward marchait rapidement au milieu des glaçons, plusfavorisé que les navires précédents, dont la plupart mirent ungrand mois à descendre ce canal, même dans une saisonmeilleure ; il est vrai que ces navires, sauf le Fox,n’ayant pas la vapeur à leur disposition, subissaient les capricesd’un vent incertain et souvent contraire.
L’équipage se montrait généralement enchanté de quitter lesrégions boréales ; il paraissait peu goûter ce projetd’atteindre le pôle ; il s’effrayait volontiers desrésolutions d’Hatteras, dont la réputation d’audace n’avait rien derassurant. Hatteras cherchait à profiter de toutes les occasionsd’aller en avant, quelles qu’en fussent les conséquences. Etcependant dans les mers boréales, avancer c’est bien, mais il fautencore conserver sa position, et ne pas se mettre en danger de laperdre.
Le Forward filait à toute vapeur ; sa fumée noireallait se contourner en spirales sur les pointes éclatantes desice-bergs ; le temps variait sans cesse, passant d’unfroid sec à des brouillards de neige avec une extrême rapidité. Lebrick, d’un faible tirant d’eau, rangeait de près la côtede l’ouest ; Hatteras ne voulait pas manquer l’entrée dudétroit de Bellot, car le golfe de Boothia n’a d’autre sortie ausud que le détroit mal connu de la Fury et del’Hécla ; ce golfe devenait donc une impasse, si ledétroit de Bellot était manqué ou devenait impraticable.
Le soir, le Forward fut en vue de la baie d’Elwin, quel’on reconnut à ses hautes roches perpendiculaires ; le mardimatin, on aperçut la baie Batty, où, le 10 septembre 1851, lePrince-Albert s’ancra pour un long hivernage. Le docteur, salunette aux yeux, observait la côte avec intérêt. De ce pointrayonnèrent les expéditions qui établirent la configurationgéographique de North-Sommerset. Le temps était clair et permettaitde distinguer les profondes ravines dont la baie est entourée.
Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s’intéressaient àces contrées désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes,causait peu ; sa taciturnité s’accroissait avec la marche dubrick vers le sud ; il montait souvent sur ladunette, et là, les bras croisés, l’œil perdu dans l’espace, ildemeurait souvent des heures entières à fixer l’horizon. Sesordres, s’il en donnait, étaient brefs et rudes. Shandon gardait unsilence froid, et peu à peu se retirant en lui-même, il n’eut plusavec Hatteras que les relations exigées par les besoins duservice ; James Wall restait dévoué à Shandon, et modelait saconduite sur la sienne. Le reste de l’équipage attendait lesévénements, prêt à en profiter dans son propre intérêt. Il n’yavait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d’idéessi nécessaire pour l’accomplissement des grandes choses. Hatterasle savait bien.
On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers lesud ; on aperçut également un ours blanc qui fut salué dequelques coups de fusil sans succès apparent. Le capitaineconnaissait le prix d’une heure dans ces circonstances, et nepermit pas de poursuivre l’animal.
Le mercredi matin, l’extrémité du canal du Régent futdépassée ; l’angle de la côte ouest était suivi d’une profondecourbure de la terre. En consultant sa carte, le docteur reconnutla pointe de Sommerset-House ou pointe Fury.
– Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l’endroit même oùse perdit le premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815,pendant le troisième voyage que Parry faisait au pôle ; laFury fut tellement maltraitée par les glaces à son secondhivernage, que l’équipage dut l’abandonner et revenir en Angleterresur sa conserve l’Hécla.
– Avantage évident d’avoir un second navire, réponditJohnson ; c’est une précaution que les navigateurs polaires nedoivent pas négliger ; mais le capitaine Hatteras n’était pashomme à s’embarrasser d’un compagnon !
– Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson ? demandale docteur.
– Moi ? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyezsur la côte ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeauxd’une tente à demi pourrie.
– Oui, Johnson ; c’est là que Parry débarqua tous lesapprovisionnements de son navire, et, si ma mémoire est fidèle, letoit de la maison qu’il construisit était fait d’un hunierrecouvert par les manœuvres courantes de la Fury.
– Cela a dû bien changer depuis 1825.
– Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé etle salut de son équipage dans cette fragile demeure. En 1851,lorsque le prince Albert y envoya une expédition, cette maisonsubsistait encore ; le capitaine Kennedy la fit réparer, il ya neuf ans de cela. Il serait intéressant pour nous de la visiter,mais Hatteras n’est pas d’humeur à s’arrêter !
– Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny ; si letemps est l’argent en Angleterre, ici c’est le salut, et pour unjour de retard, une heure même, on s’expose à compromettre tout unvoyage. Laissons-le donc agir à sa guise.
Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nomde baie Creswell, fut coupée diagonalement par le Forward; depuis la pointe de la Fury, la côte s’élevait vers le nord enrochers perpendiculaires de trois cents pieds de hauteur ; ausud, elle tendait à s’abaisser ; quelques sommets neigeuxprésentaient aux regards des tables nettement coupées, tandis queles autres, affectant des formes bizarres, projetaient dans labrume leurs pyramides aiguës.
Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment desa clarté ; on perdit la terre de vue ; le thermomètreremonta à trente-deux degrés (0 centigrades), quelques gelinottesvoletaient çà et là, et des troupes d’oies sauvages pointaient versle nord ; l’équipage dut se débarrasser d’une partie de sesvêtements ; on sentait l’influence de la saison d’été dans cescontrées arctiques.
Vers le soir, le Forward doubla le cap Garry à un quartde mille du rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lorsil rangea la côte de près jusqu’à la baie Brentford. C’était souscette latitude que devait se rencontrer le détroit de Bellot,détroit que sir John Ross ne soupçonna même pas dans son expéditionde 1828 ; ses cartes indiquent une côte non interrompue, dontil a noté et nommé les moindres irrégularités avec le plus grandsoin ; il faut donc admettre qu’à l’époque de son explorationl’entrée du détroit, complètement fermée par les glaces, ne pouvaiten aucune façon se distinguer de la terre elle-même.
Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedydans une excursion faite en avril 1852 ; il lui donna le nomdu lieutenant Bellot, « juste tribut, dit-il, aux importantsservices rendus à notre expédition par l’officier français. »
Hatteras, en s’approchant de ce détroit, sentit redoubler sesinquiétudes ; en effet, le sort de son voyage allait sedécider ; jusqu’ici il avait fait plus que ses prédécesseurs,dont le plus heureux, MacClintock, mit quinze mois à atteindrecette partie des mers polaires ; mais c’était peu, et rienmême, s’il ne parvenait à franchir le détroit de Bellot ; nepouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqué jusqu’à l’annéesuivante.
Aussi il ne voulut s’en rapporter qu’à lui-même du soind’examiner la côte ; il monta dans le nid de pie, et il ypassa plusieurs heures de la matinée du samedi.
L’équipage se rendait parfaitement compte de la situation dunavire ; un profond silence régnait à bord ; la machineralentit ses mouvements ; le Forward se tint aussiprès de terre que possible ; la côte était hérissée de cesglaces que les plus chauds étés ne parviennent pas àdissoudre ; il fallait un œil habile pour démêler une entréeau milieu d’elles.
Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s’étantmontré un instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall uneobservation assez exacte qui lui fut transmise à voix haute.
Il y eut là une demi-journée d’anxiété pour tous les esprits.Mais soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantestombèrent du haut du mât de misaine :
– Le cap à l’ouest, et forcez de vapeur.
Le brick obéit instantanément ; il tourna sa prouevers le point indiqué ; la mer écuma sous les branches del’hélice, et le Forward s’élança à toute vitesse entredeux ice-streams convulsionnés.
Le chemin était trouvé ; Hatteras redescendit sur ladunette, et l’ice-master remonta à son poste.
– Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfinentrés dans ce fameux détroit ?
– Oui, répondit Hatteras en baissant la voix ; mais cen’est pas tout que d’y entrer, il faut encore en sortir.
Et sur cette parole, il regagna sa cabine.
– Il a raison, se dit le docteur ; nous sommes là commedans une souricière, sans grand espace pour manœuvrer, et s’ilfallait hiverner dans ce détroit !… Bon ! nous ne serionspas les premiers à qui pareille aventure arriverait, et où d’autresse sont tirés d’embarras nous saurions bien nous tirerd’affaire !
Le docteur ne se trompait pas. C’est à cette place même, dans unpetit port abrité nommé port Kennedy par MacClintock lui-même, quele Fox hiverna en 1858. En ce moment, on pouvaitreconnaître les hautes chaînes granitiques et les falaisesescarpées des deux rivages.
Le détroit de Bellot, d’un mille de large sur dix-sept milles delong, avec un courant de six à sept nœuds, est encaissé dans desmontagnes dont l’altitude est estimée à seize cents pieds ; ilsépare North-Sommerset de la terre Boothia ; les navires, onle comprend, n’y ont pas leurs coudées franches. LeForward avançait avec précaution, mais il avançait ; lestempêtes sont fréquentes dans cet espace resserré, et lebrick n’échappa pas à leur violence habituelle ; parordre d’Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furentenvoyées en bas, les mâts dépassés ; malgré tout, le navirefatigua énormément ; les coups de mer arrivaient par paquetsdans les rafales de pluie ; la fumée s’enfuyait vers l’estavec une étonnante rapidité ; on marchait un peu à l’aventureau milieu des glaces en mouvement ; le baromètre tomba àvingt-neuf pouces ; il était difficile de se maintenir sur lepont ; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le postepour ne pas souffrir inutilement.
Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépitdes tourbillons de neige et de pluie ; et il faut ajouter ledocteur, qui, s’étant demandé ce qui lui serait le plus désagréablede faire en ce moment, monta immédiatement sur le pont ; on nepouvait s’entendre, et à peine se voir ; aussi garda-t-il pourlui ses réflexions.
Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d’après sonestime, il devait se trouver à l’extrémité du détroit vers les sixheures du soir ; alors toute issue parut fermée ;Hatteras fut donc forcé de s’arrêter et s’ancra solidement à unice-berg ; mais il resta en pression toute lanuit.
Le temps fut épouvantable. Le Forward menaçait à chaqueinstant de rompre ses chaînes ; on pouvait craindre que lamontagne, arrachée de sa base sous les violences du vent d’ouest,ne s’en allât à la dérive avec le brick. Les officiersfurent constamment sur le qui-vive et dans des appréhensionsextrêmes ; aux trombes de neige se joignait une véritablegrêle ramassée par l’ouragan sur la surface dégelée des bancs deglace ; c’étaient autant de flèches aiguës qui hérissaientl’atmosphère.
La température s’éleva singulièrement pendant cette nuitterrible ; le thermomètre marqua cinquante-sept degrés (14°centigrades), et le docteur, à son grand étonnement, crutsurprendre dans le sud quelques éclairs suivis d’un tonnerre trèséloigné. Cela semblait corroborer le témoignage du baleinierScoresby, qui observa un pareil phénomène au-delà dusoixante-cinquième parallèle. Le capitaine Parry fut égalementtémoin de cette singularité météorologique en 1821.
Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec unerapidité surprenante ; la température retourna subitement aupoint de congélation ; le vent passa au nord et se calma. Onpouvait apercevoir l’ouverture occidentale du détroit, maisentièrement obstruée. Hatteras promenait un regard avide sur lacôte, se demandant si le passage existait réellement.
Cependant le brick appareilla, et se glissa lentemententre les ice-streams, tandis que les glaces s’écrasaientavec bruit sur son bordage ; les packs à cette époquemesuraient encore six à sept pieds d’épaisseur ; il fallaitéviter leur pression avec soin, car au cas où le navire y eûtrésisté, il aurait couru le risque d’être soulevé et jeté sur leflanc.
À midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifiquephénomène solaire, un halo avec deux parhélies ; le docteurl’observa et en prit les dimensions exactes ; l’arc extérieurn’était visible que sur une étendue de trente degrés de chaque côtédu diamètre horizontal ; les deux images du soleil sedistinguaient remarquablement ; les couleurs aperçues dans lesarcs lumineux étaient du dedans au dehors, le rouge, le jaune, levert, un bleuâtre très faible, enfin de la lumière blanche sanslimite extérieure assignable.
Le docteur se souvint de l’ingénieuse théorie de Thomas Youngsur ces météores ; ce physicien suppose que certains nuagescomposés de prismes de glace sont suspendus dansl’atmosphère ; les rayons du soleil qui tombent sur cesprismes sont décomposés sous des angles de soixante etquatre-vingt-dix degrés. Les halos ne peuvent donc se former pardes ciels sereins.
Le docteur trouvait cette explication fort ingénieuse.
Les marins, habitués aux mers boréales, considèrent généralementce phénomène comme précurseur d’une neige abondante. Si cetteobservation se réalisait, la situation du Forward devenaitfort difficile. Hatteras résolut donc de se porter en avant ;pendant le reste de cette journée et la nuit suivante, il ne pritpas un instant de repos, lorgnant l’horizon, s’élançant dans lesenfléchures, ne perdant pas une occasion de se rapprocher del’issue du détroit.
Mais, au matin, il dut s’arrêter devant l’infranchissablebanquise. Le docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l’emmenatout à fait à l’arrière, et ils purent causer sans crainte d’êtreentendus.
– Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d’aller plusloin.
– Impossible ? fit le docteur.
– Impossible ! Toute la poudre du Forward ne nousferait pas gagner un quart de mille !
– Que faire alors ? dit le docteur.
– Que sais-je ? Maudite soit cette funeste année qui seprésente sous des auspices aussi défavorables !
– Eh bien, capitaine, s’il faut hiverner, noushivernerons ! Autant vaut cet endroit qu’un autre !
– Sans doute, fit Halteras à voix basse ; mais il nefaudrait pas hiverner, surtout au mois de juin. L’hivernage estplein de dangers physiques et moraux. L’esprit d’un équipage selaisse vite abattre par ce long repos au milieu de véritablessouffrances. Aussi, je comptais bien n’hiverner que sous unelatitude plus rapprochée du pôle !
– Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fûtfermée.
– Elle qui s’est trouvée ouverte pour un autre, s’écria Hatterasavec colère, pour cet Américain, ce…
– Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l’interrompant àdessein ; nous ne sommes encore qu’au 5 juin ; ne nousdésespérons pas ; un passage soudain peut s’ouvrir devantnous ; vous savez que la glace a une tendance à se séparer enplusieurs blocs, même dans les temps calmes, comme si une forcerépulsive agissait entre les différentes masses qui lacomposent ; nous pouvons donc d’une heure à l’autre trouver lamer libre.
– Eh bien, qu’elle se présente, et nous la franchirons ! Ilest très possible qu’au-delà du détroit de Bellot nous ayons lafacilité de remonter vers le nord par le détroit de Peel ou lecanal de MacClintock, et alors…
– Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquonsd’être démontés de notre gouvernail par les glaces.
– Eh bien, répondit Hatteras, risquons-le ; je neconsentirai pas à le faire enlever ; je veux être prêt à touteheure de jour ou de nuit. Veillez, monsieur Wall, à ce qu’on leprotège autant que possible, en écartant les glaçons ; maisqu’il reste en place, vous m’entendez.
– Cependant, ajouta Wall…
– Je n’ai pas d’observations à recevoir, monsieur, ditsévèrement Hatteras. Allez.
Wall retourna vers son poste.
– Ah ! fit Hatteras avec un mouvement de colère, jedonnerais cinq ans de ma vie pour me trouver au nord ! Je neconnais pas de passage plus dangereux ; pour surcroît dedifficulté, à cette distance rapprochée du pôle magnétique, lecompas dort, l’aiguille devient paresseuse ou affolée, et changeconstamment de direction.
– J’avoue, répondit le docteur, que c’est une périlleusenavigation ; mais enfin, ceux qui l’ont entreprises’attendaient à ses dangers, et il n’y a rien là qui doive lessurprendre.
– Ah ! docteur ! mon équipage est bien changé, et vousvenez de le voir, les officiers en sont déjà aux observations. Lesavantages pécuniaires offerts aux marins étaient de nature àdécider leur engagement ; mais ils ont leur mauvais côté,puisque après le départ ils font désirer plus vivement leretour ! Docteur, je ne suis pas secondé dans mon entreprise,et si j’échoue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel matelotdont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de certainsofficiers… Ah ! ils le payeront cher !
– Vous exagérez, Hatteras.
– Je n’exagère rien ! Croyez-vous que l’équipage soit fâchédes obstacles que je rencontre sur mon chemin ? Aucontraire ! On espère qu’ils me feront abandonner mesprojets ! Aussi, ces gens ne murmurent pas, et tant que leForward aura le cap au sud, il en sera de même. Lesfous ! ils s’imaginent qu’ils se rapprochent del’Angleterre ! Mais si je parviens à remonter au nord, vousverrez les choses changer ! Je jure Dieu pourtant, que pas unêtre vivant ne me fera dévier de ma ligne de conduite ! Unpassage, une ouverture, de quoi glisser mon brick, quandje devrais y laisser le cuivre de son doublage, et j’aurai raisonde tout.
Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans unecertaine proportion. Suivant les prévisions du docteur, il y eut unchangement soudain pendant la soirée ; sous une influencequelconque de vent, de courant ou de température, lesice-fields vinrent à se séparer ; le Forwardse lança hardiment, brisant de sa proue d’acier les glaçonsflottants ; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers lessix heures, il débouqua du détroit de Bellot.
Mais quelle fut la sourde irritation d’Hatteras en trouvant lechemin du nord obstinément barré ! Il eut assez de force d’âmepour contenir son désespoir, et, comme si la seule route ouverteeût été la route préférée, il laissa le Forwardredescendre le détroit de Franklin ; ne pouvant remonter parle détroit de Peel, il résolut de contourner la terre du Prince deGalles, pour gagner le canal de MacClintock. Mais il sentait bienque Shandon et Wall ne pouvaient s’y tromper, et savaient à quois’en tenir sur son espérance déçue.
La journée du 6 juin ne présenta aucun incident ; le cielétait neigeux, et les pronostics du halo s’accomplissaient.
Pendant trente-six heures, le Forward suivit lessinuosités de la côte de Boothia, sans parvenir à se rapprocher dela terre du Prince de Galles ; Hatteras forçait de vapeur,brûlant son charbon avec prodigalité ; il comptait toujoursrefaire son approvisionnement à l’île Beechey ; il arriva lejeudi à l’extrémité du détroit de Franklin, et trouva encore lechemin du nord infranchissable.
C’était à le désespérer ; il ne pouvait plus même revenirsur ses pas ; les glaces le poussaient en avant, et il voyaitsa route se refermer incessamment derrière lui, comme s’il n’eûtjamais existé de mer libre là où il venait de passer une heureauparavant.
Ainsi, non seulement le Forward ne pouvait gagner aunord, mais il ne devait pas s’arrêter un instant, sous peine d’êtrepris, et il fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devantl’orage.
Le vendredi, 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, àl’entrée du détroit de James Ross, qu’il fallait éviter à toutprix, car il n’a d’issue qu’à l’ouest, et aboutit directement auxterres d’Amérique.
Les observations, faites à midi sur ce point, donnèrent 70°5’17”pour la latitude, et 96°46’45 » pour 1s longitude ; lorsque ledocteur connut ces chiffres, il les rapporta à sa carte, et vitqu’il se trouvait enfin au pôle magnétique, à l’endroit même oùJames Ross, le neveu de sir John, vint déterminer cette curieusesituation.
La terre était basse près de la côte, et se relevait d’unesoixantaine de pieds seulement en s’écartant de la mer de ladistance d’un mille.
La chaudière du Forward ayant besoin d’être nettoyée,le capitaine fit ancrer son navire à un champ de glace, et permitau docteur d’aller à terre en compagnie du maître d’équipage. Pourlui, insensible à tout ce qui ne se rattachait pas à ses projets,il se renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte dupôle.
Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre ;le premier portait un compas destiné à ses expériences ; ilvoulait contrôler les travaux de James Ross ; il découvritaisément le monticule de pierres à chaux élevé par cedernier ; il y courut ; une ouverture permettaitd’apercevoir à l’intérieur la caisse d’étain dans laquelle JamesRoss déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas un être vivantne paraissait avoir visité depuis trente ans cette côtedésolée.
En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plusdélicatement possible, se plaçait aussitôt dans une position à peuprès verticale sous l’influence magnétique ; le centred’attraction se trouvait donc à une très faible distance, sinonimmédiatement au-dessous de l’aiguille.
Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, àcause de l’imperfection de ses instruments, ne put trouver pour sonaiguille verticale qu’une inclinaison de 89°59’, c’est que levéritable point magnétique se trouvait réellement à une minute decet endroit. Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelquedistance de là il eut l’extrême satisfaction de voir soninclinaison de 90 degrés.
– Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde !s’écria-t-il en frappant la terre du pied.
– C’est bien ici ? demanda maître Johnson.
– Ici même, mon ami.
– Eh bien, alors, reprit le maître d’équipage, il fautabandonner toute supposition de montagne d’aimant ou de masseaimantée.
– Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sontles hypothèses de la crédulité ! Comme vous le voyez, il n’y apas la moindre montagne capable d’attirer les vaisseaux, de leurarracher leur fer, ancre par ancre, clou par clou ! et vossouliers eux-mêmes sont aussi libres qu’en tout autre point duglobe.
– Alors comment expliquer ?…
– On ne l’explique pas, Johnson ; nous ne sommes pas encoreassez savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact,mathématique, c’est que le pôle magnétique est ici même, à cetteplace !
– Ah ! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureuxde pouvoir en dire autant du pôle boréal !
– Il le dira, Johnson, il le dira.
– Dieu le veuille ! répondit ce dernier.
Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn surl’endroit précis où l’expérience avait eu lieu, et le signal derevenir leur ayant été fait, ils retournèrent à bord à cinq heuresdu soir.
Le Forward parvint à couper directement le détroit deJames Ross, mais ce ne fut pas sans peine ; il fallut employerla scie et les pétards ; l’équipage éprouva une fatigueextrême. La température était heureusement fort supportable, etsupérieure de trente degrés à celle que trouva James Ross àpareille époque. Le thermomètre marquait trente-quatre degrés (-2°centigrades).
Le samedi, on doubla le cap Félix, à l’extrémité nord de laterre du roi Guillaume, l’une des îles moyennes de ces mersboréales.
L’équipage éprouvait alors une impression forte etdouloureuse ; il jetait des regards curieux, mais tristes, surcette île dont il prolongeait la côte.
En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roiGuillaume, théâtre du plus terrible drame des temps modernes !A quelques milles dans l’ouest s’étaient à jamais perdusl’Erebus et le Terror.
Les matelots du Forward connaissaient bien lestentatives faites pour retrouver l’amiral Franklin et le résultatobtenu, mais ils ignoraient les affligeants détails de cettecatastrophe. Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte lamarche du navire, plusieurs d’entre eux, Bell, Bolton, Simpson,s’approchèrent de lui et se mêlèrent à sa conversation. Bientôtleurs camarades les suivirent, mus par une curiositéparticulière ; pendant ce temps, le brick filait avecune vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côtepassaient devant le regard comme un panorama gigantesque.
Hatteras arpentait la dunette d’un pas rapide ; le docteur,établi sur le pont, se vit entouré de la plupart des hommes del’équipage ; il comprit l’intérêt de cette situation, et lapuissance d’un récit fait dans de pareilles circonstances ; ilreprit donc en ces termes la conversation commencée avec Johnson:
– Vous savez, mes amis, quels furent les débuts deFranklin ; il fut mousse comme Cook et Nelson ; aprèsavoir employé sa jeunesse à de grandes expéditions maritimes, ilrésolut en 1845 de s’élancer à la recherche du passage dunord-ouest ; il commandait l’Erebus et leTerror, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec JamesRoss, en 1840, une campagne au pôle antarctique. L’Erebus,monté par Franklin, portait soixante-dix hommes d’équipage, tantofficiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, LeVesconte, pour lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtresd’équipage, et Stanley pour chirurgien. Le Terror comptaitsoixante-huit hommes, capitaine Crozier, lieutenants, LittleHogdson et Irving, maîtres d’équipage, Horesby et Thomas,chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire aux baies, aux caps, auxdétroits, aux pointes, aux canaux, aux îles de ces parages, le nomde la plupart de ces infortunés dont pas un n’a revu sonpays ! En tout cent trente-huit hommes ! Nous savons queles dernières lettres de Franklin sont adressées de l’île Disko etdatées du 12 juillet 1845. « J’espère, disait-il, appareiller cettenuit pour le détroit de Lancastre. » Que s’est-il passé depuis sondépart de la baie de Disko ? Les capitaines des baleiniers lePrince de Galles et l’Entreprise aperçurent unedernière fois les deux navires dans la baie Melville, et, depuis cejour, on n’entendit plus parler d’eux. Cependant nous pouvonssuivre Franklin dans sa marche vers l’ouest ; il s’engage parles détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l’île Beechey oùil passe l’hiver de 1845 à 1846.
– Mais comment a-t-on connu ces détails ? demanda Bell, lecharpentier.
– Par trois tombes qu’en 1850 l’expédition Austin découvrit surl’île. Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots deFranklin ; puis ensuite, à l’aide du document trouvé par lelieutenant Hobson du Fox, et qui porte la date du 25 avril1848. Nous savons donc qu’après leur hivernage, l’Erebuset le Terror remontèrent le détroit de Wellington jusqu’ausoixante-dix-septième parallèle ; mais au lieu de continuerleur route au nord, route qui n’était sans doute pas praticable,ils revinrent vers le sud…
– Et ce fut leur perte ! dit une voix grave. Le salut étaitau nord.
Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de ladunette, venait de lancer à son équipage cette terribleobservation.
– Sans doute, reprit le docteur, l’intention de Franklin étaitde rejoindre la côte américaine ; mais les tempêtesl’assaillirent sur cette route funeste, et le 12 septembre 1846,les deux navires furent saisis par les glaces, à quelques millesd’ici, au nord-ouest du cap Félix ; ils furent entraînésencore jusqu’au nord-nord-ouest de la pointe Victory ;là-même, fit le docteur en désignant un point de la mer. Or,ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril 1848.Que s’est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois ? qu’ont-ilsfait, ces malheureux ? Sans doute, ils ont exploré les terresenvironnantes, tenté tout pour leur salut, car l’amiral était unhomme énergique ! et, s’il n’a pas réussi…
– C’est que ses équipages l’ont trahi, dit Hatteras d’une voixsourde.
Les matelots n’osèrent pas lever les yeux ; ces parolespesaient sur eux.
– Bref, le fatal document nous l’apprend encore, sir JohnFranklin succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à samémoire ! dit le docteur en se découvrant.
Ses auditeurs l’imitèrent en silence.
– Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dixmois ? ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne sedécidèrent à les abandonner qu’en avril 1848 ; cent cinqhommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois étaientmorts ! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James élèvent uncairn à la pointe Victory, et ils y déposent leur dernierdocument. Voyez, mes amis, nous passons devant cette pointe !Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn,placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en1831 ! Voici le cap Jane Franklin ! voici la pointeFranklin ! voici la pointe Le Vesconte ! voici la baie del’Erebus, où l’on trouva la chaloupe faite avec les débrisde l’un des navires, et posée sur un traîneau ! Là furentdécouverts des cuillers d’argent, des munitions en abondance, duchocolat, du thé, des livres de religion ! Car les cent cinqsurvivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent enroute pour Great-Fish-River ! Jusqu’où ont-ils puparvenir ? ont-ils réussi à gagner la baie d’Hudson ?quelques-uns survivent-ils ? que sont-ils devenus depuis cedernier départ ?…
– Ce qu’ils sont devenus, je vais vous l’apprendre dit JohnHatteras d’une voix forte. Oui, ils ont tâché d’arriver à la baied’Hudson, et se sont fractionnés en plusieurs troupes ! Oui,ils ont pris la route du sud ! Oui, en 1854, une lettre dudocteur Rae apprit qu’en 1850 les Esquimaux avaient rencontré surcette terre du roi Guillaume un détachement de quarante hommes,chassant le veau marin, voyageant sur la glace, traînant un bateau,maigris, hâves, exténués de fatigues et de douleurs. Et plus tard,ils découvraient trente cadavres sur le continent, et cinq sur uneîle voisine, les uns à demi enterrés, les autres abandonnés sanssépulture, ceux-ci sous un bateau renversé, ceux-là sous les débrisd’une tente, ici un officier, son télescope à l’épaule et son fusilchargé près de lui, plus loin des chaudières avec les restes d’unrepas horrible ! À ces nouvelles, l’Amirauté pria la Compagniede la baie d’Hudson d’envoyer ses agents les plus habiles sur lethéâtre de l’événement. Ils descendirent la rivière de Back jusqu’àson embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal, Maconochie,pointe Ogle. Mais rien ! Tous ces infortunés étaient morts demisère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant deprolonger leur existence par les ressources épouvantables ducannibalisme ! Voilà ce qu’ils sont devenus le long de cetteroute du sud jonchée de leurs cadavres mutilés ! Ehbien ! voulez-vous encore marcher sur leurs traces ?
La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardented’Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L’équipage,surexcité par l’émotion en présence de ces terres funestes, s’écriatout d’une voix :
– Au nord ! au nord !
– Eh bien ! au nord ! le salut et la gloire sontlà ! au nord ! Le ciel se déclare pour nous ! levent change ! la passe est libre ! paré àvirer !
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre ;les ice-streams se dégageaient peu à peu ; leForward évolua rapidement et se dirigea en forçant de vapeurvers le canal de Mac-Clintock.
Hatteras avait eu raison de compter sur une mer pluslibre ; il suivait en la remontant la route présumée deFranklin ; il longeait la côte orientale de la terre du Princede Galles, suffisamment déterminée alors, tandis que la riveopposée est encore inconnue. Évidemment la débâcle des glaces versle sud s’était faite par les pertuis de l’est, car ce détroitparaissait être entièrement dégagé ; aussi le Forwardfut-il en mesure de regagner le temps perdu ; il força devapeur, si bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et lespoints extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glacesétaient encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçaitplus de manquer à la quille du Forward.
L’équipage paraissait avoir repris ses habitudes de disciplineet d’obéissance. Les manœuvres, rares et peu fatigantes, luilaissaient de nombreux loisirs. La température se maintenaitau-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raisondes plus grands obstacles de cette navigation.
Duk, familier et sociable, avait noué des relations d’une amitiésincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais commeen amitié il y a toujours un ami sacrifié à l’autre, il faut avouerque le docteur n’était pas l’autre. Duk faisait de lui tout cequ’il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître.Duk, d’ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelotset des officiers du bord ; seulement, par instinct sans doute,il fuyait la société de Shandon ; il avait aussi conservé unedent, et quelle dent ! contre Pen et Foker ; sa hainepour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche.Ceux-ci, d’ailleurs, n’osaient plus s’attaquer au chien ducapitaine, « à son génie familier », comme le disait Clifton.
En fin de compte, l’équipage avait repris confiance et se tenaitbien.
– Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que noshommes aient pris au sérieux les discours du capitaine ; ilsont l’air de ne plus douter du succès.
– Ils ont tort, répondit Shandon ; s’ils réfléchissaient,s’ils examinaient la situation, ils comprendraient que nousmarchons d’imprudence en imprudence.
– Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer pluslibre ; nous revenons vers des routes déjà reconnues ;n’exagérez-vous pas, Shandon ?
– Je n’exagère rien, Wall ; la haine, la jalousie, si vousle voulez, que m’inspire Hatteras, ne m’aveuglent pas.Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon ?
– Non, répondit Wall.
– Eh bien ! descendez-y, et vous verrez avec quellerapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, onaurait dû naviguer surtout à la voile, l’hélice étant réservée pourremonter les courants ou les vents contraires ; notrecombustible ne devait être employé qu’avec la plus sévèreéconomie ; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers etpour combien d’années nous pouvons être retenus ? MaisHatteras, poussé par cette frénésie d’aller en avant, de remonterjusqu’à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d’un pareildétail. Que le vent soit contraire ou non, il marche à toutevapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d’être fortembarrassés, sinon perdus.
– Dites-vous vrai, Shandon ? cela est gravealors !
– Oui, Wall, grave ; non seulement pour la machine qui,faute de combustible, ne nous serait d’aucune utilité dans unecirconstance critique, mais grave aussi, au point de vue d’unhivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peusonger au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dansle thermomètre[41] .
– Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compterenouveler son approvisionnement à l’île Beechey ; il doit ytrouver du charbon en grande quantité.
– Va-t-on où l’on veut dans ces mers, Wall ? peut-oncompter trouver tel détroit libre de glace ? Et s’il manquel’île Beechey, et s’il ne peut y parvenir, quedeviendrons-nous ?
– Vous avez raison, Shandon ; Hatteras me paraîtimprudent ; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelquesobservations à ce sujet ?
– Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume maldéguisée ; j’ai résolu de me taire ; je n’ai plus laresponsabilité du navire ; j’attendrai les événements ;on me commande, j’obéis, et je ne donne pas d’opinion.
– Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon,puisqu’il s’agit d’un intérêt commun, et que ces imprudences ducapitaine peuvent nous coûter fort cher à tous.
– Et si je lui parlais, Wall, m’écouterait-il ?
Wall n’osa répondre affirmativement.
– Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentationsde l’équipage.
– L’équipage, fit Shandon en haussant les épaules ; mais,mon pauvre Wall, vous ne l’avez donc pas observé ? il estanimé de tout autre sentiment que celui de son salut ! il saitqu’il s’avance vers le soixante-douzième parallèle, et qu’une sommede mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au-delà decette latitude.
– Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine apris là le meilleur moyen de tenir ses hommes.
– Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire qu’en l’absence de dangers ou de fatigues, parune mer libre, cela ira tout seul ; Hatteras les a pris parl’argent ; mais ce que l’on fait pour l’argent, on le faitmal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, lamisère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquelnous nous précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là sesouviennent encore d’une prime à gagner !
– Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussirapas ?
– Non, Wall, il ne réussira pas ; dans une pareilleentreprise, il faut entre les chefs une parfaite communautéd’idées, une sympathie qui n’existe pas. J’ajoute qu’Hatteras estun fou ; son passé tout entier le prouve ! Enfin, nousverrons ! il peut arriver des circonstances telles, que l’onsoit forcé de donner le commandement du navire à un capitaine moinsaventureux….
– Cependant, dit Wall, en secouant la tête d’un air de doute,Hatteras aura toujours pour lui…
– Il aura, répliqua Shandon en interrompant l’officier, il aurale docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu’à savoir, Johnson,un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine deraisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, lecharpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord !Non, Wall, Hatteras n’a pas la confiance de l’équipage, il le saitbien, il l’amorce par l’argent ; il a profité habilement de lacatastrophe de Franklin pour opérer un revirement dans ces espritsmobiles ; mais cela ne durera pas, vous dis-je ; et s’ilne parvient pas à atterrir à l’île Beechey, il est perdu !
– Si l’équipage pouvait se douter…
– Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas luicommuniquer ces observations ; il les fera de lui-même. En cemoment, d’ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route dunord. Mais qui sait si ce qu’Hatteras croit être une marche vers lepôle n’est pas un retour sur ses pas ? Au bout du canalMacClintock est la baie Melville, et là débouche cette suite dedétroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu’Hatteras y prennegarde ! le chemin de l’ouest est plus facile que le chemin dunord.
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions deShandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir untraître en lui.
Shandon raisonnait juste d’ailleurs, quand il attribuait lasatisfaction actuelle de l’équipage à cette perspective de dépasserbientôt le soixante-douzième parallèle. Cet appétit d’argents’empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le comptede chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaineet le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, ilrestait seize hommes sur le Forward. La prime étant demille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres etdemie[42] par tête et par degré. Si jamais onparvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient àchacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[43] ,c’est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huitmille livres[44] au capitaine ; mais il étaitassez riche pour se payer pareille promenade au pôle.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l’avidité de l’équipage,comme on peut le croire, et plus d’un aspirait à dépasser cettelatitude dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait dedescendre vers le sud.
Le Forward, dans la journée du 16 juin, rangea le capAworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers leciel ; la neige et la brume le faisaient paraître colossal enexagérant sa distance ; la température se maintenait àquelques degrés au-dessus de glace ; des cascades et descataractes improvisées se développaient sur les flancs de lamontagne ; les avalanches se précipitaient avec une détonationsemblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Lesglaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient uneimmense réverbération dans l’espace. La nature boréale aux prisesavec le dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Lebrick rasait la côte de fort près ; on apercevait surquelques rocs abrités de rares bruyères dont les fleurs roséessortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d’unecouleur rougeâtre, et les pousses d’une espèce de saule nain, quirampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, par ce fameux soixante-douzième degré delatitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l’une des extrémitésde la baie Ommaney ; le brick entra dans la baieMelville, surnommée la mer d’Argent par Bolton ; cejoyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bonClawbonny rit de grand cœur.
La navigation du Forward, malgré une forte brise dunord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât lesoixante-quatorzième degré de latitude. Il se trouvait au milieu dubassin de Melville, l’une des mers les plus considérables de cesrégions. Cette mer fut traversée pour la première fois par lecapitaine Parry dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là queson équipage gagna la prime de cinq mille livres promise par actedu gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu’il y avait deux degrés dusoixante-douzième au soixante-quatorzième : cela faisait déjà centvingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que lafortune dans ces parages était peu de chose, qu’on ne pouvait sedire riche qu’à la condition de boire sa richesse ; ilsemblait donc convenable d’attendre le moment où l’on rouleraitsous la table d’une taverne de Liverpool, pour se réjouir et sefrotter les mains.
Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n’était pasdépourvu de glaces ; on apercevait d’immensesice-fields prolongés jusqu’aux limites de l’horizon ;çà et là apparaissaient quelques ice-bergs, mais immobileset comme ancrés au milieu des champs glacés. Le Forwardsuivait à toute vapeur de larges passes où ses évolutionsdevenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sautant avecbrusquerie d’un point du compas à l’autre.
La variabilité du vent dans les mers arctiques est un faitremarquable, et souvent quelques minutes à peine séparent un calmeplat d’une tempête désordonnée. C’est ce qu’Hatteras éprouva le 23juin, au milieu même de l’immense baie.
Les vents les plus constants soufflent généralement de labanquise à la mer libre, et sont très froids. Ce jour-là, lethermomètre descendit de quelques degrés ; le vent sauta dansle sud, et d’immenses rafales passant au-dessus des champs deglace, vinrent se débarrasser de leur humidité sous la forme d’uneneige épaisse, Hatteras fit immédiatement carguer les voiles dontil aidait l’hélice, mais pas si vite cependant que son petitperroquet ne fût emporté en un clin d’œil.
Hatteras commanda ses manœuvres avec le plus grand sang-froid,et ne quitta pas le pont pendant la tempête ; il fut obligé defuir devant le temps et de remonter dans l’ouest. Le vent soulevaitdes vagues énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçonsde toutes formes arrachés aux ice-fieldsenvironnants ; le brick était secoué comme un jouetd’enfant, et les débris des packs se précipitaient sur sacoque ; par moment, il s’élevait perpendiculairement au sommetd’une montagne liquide ; sa proue d’acier, ramassant lalumière diffuse, étincelait comme une barre de métal enfusion ; puis il descendait dans un abîme, donnant de la têteau milieu des tourbillons de sa fumée, tandis que son hélice, horsde l’eau, tournait à vide avec un bruit sinistre et frappait l’airde ses branches émergées. La pluie, mêlée à la neige, tombait àtorrent.
Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se fairetremper jusqu’aux os ; il demeura sur le pont, en proie àtoute cette émouvante admiration qu’un savant sait extraire d’untel spectacle. Son plus proche voisin n’aurait pu entendre savoix ; il se taisait donc et regardait ; mais enregardant, il fut témoin d’un phénomène bizarre et particulier auxrégions hyperboréennes.
La tempête était circonscrite dans un espace restreint et nes’étendait pas à plus de trois ou quatre milles ; en effet, levent qui passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force,et ne peut porter loin ses violences désastreuses ; le docteurapercevait de temps à autre, par quelque embellie, un ciel sereinet une mer tranquille au-delà des ice-fields ; ilsuffisait donc au Forward de se diriger à travers lespasses pour retrouver une navigation paisible ; seulement, ilcourait risque d’être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient aumouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout dequelques heures à conduire son navire en mer calme, tandis que laviolence de l’ouragan, faisant rage à l’horizon, venait expirer àquelques encablures du Forward.
Le bassin de Melville ne présentait plus alors le mêmeaspect ; sous l’influence des vagues et des vents, un grandnombre de montagnes, détachées des côtes, dérivaient vers le nord,se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On pouvaiten compter plusieurs centaines ; mais la baie est fort large,et le brick les évita facilement. Le spectacle étaitmagnifique de ces masses flottantes, qui, douées de vitessesinégales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ decourse.
Le docteur en était à l’enthousiasme, quand Simpson, leharponneur, s’approcha et lui fit remarquer les teintes changeantesde la mer ; ces teintes variaient du bleu intense jusqu’auvert olive ; de longues bandes s’allongeaient du nord au sudavec des arêtes si vivement tranchées, que l’on pouvait suivrejusqu’à perte de vue leur ligne de démarcation. Parfois aussi, desnappes transparentes prolongeaient d’autres nappes entièrementopaques.
– Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cetteparticularité ? dit Simpson.
– Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait lebaleinier Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colorées :c’est que les eaux bleues sont dépourvues de ces milliardsd’animalcules et de méduses dont sont chargées les eauxvertes ; il a fait diverses expériences à ce sujet, et je l’encrois volontiers.
– Oh ! monsieur, il y a un autre enseignement à tirer de lacoloration de la mer.
– Vraiment ?
– Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si leForward était seulement un baleinier, je crois que nousaurions beau jeu.
– Cependant, répondit le docteur, je n’aperçois pas la moindrebaleine.
– Bon ! nous ne tarderons pas à en voir, je vous lepromets. C’est une fameuse chance pour un pêcheur de rencontrer cesbandes vertes sous cette latitude.
– Et pourquoi ? demanda le docteur, que ces remarquesfaites par des gens du métier intéressaient vivement.
– Parce que c’est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, quel’on pêche les baleines en plus grande quantité.
– Et la raison, Simpson ?
– C’est qu’elles y trouvent une nourriture plus abondante.
– Vous êtes certain de ce fait ?
– Oh ! je l’ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny,dans la mer de Baffin ; je ne vois pas pourquoi il n’en seraitpas de même dans la baie Melville.
– Vous devez avoir raison, Simpson.
– Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus dubastingage, regardez, monsieur Clawbonny.
– Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d’unnavire !
– Eh bien, répondit Simpson, c’est une substance graisseuse quela baleine laisse après elle. Croyez-moi, l’animal qui l’a produitene doit pas être loin !
En effet, l’atmosphère était imprégnée d’une forte odeur defraîchin. Le docteur se prit donc à considérer attentivement lasurface de la mer, et la prédiction du harponneur ne tarda pas à sevérifier. La voix de Foker se fit entendre au haut du mât.
– Une baleine, cria-t-il, sous le vent à nous !
Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée ;une trombe peu élevée qui jaillissait de la mer fut aperçue à unmille du brick.
– La voilà ! la voilà ! s’écria Simpson que sonexpérience ne pouvait tromper.
– Elle a disparu, répondit le docteur.
– On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire, ditSimpson avec un accent de regret.
Mais à son grand étonnement, et bien que personne n’eût osé ledemander, Hatteras donna l’ordre d’armer la baleinière ; iln’était pas fâché de procurer cette distraction à son équipage, etmême de recueillir quelques barils d’huile. Cette permission dechasse fut donc accueillie avec satisfaction.
Quatre matelots prirent place dans la baleinière ; Johnson,à l’arrière, fut chargé de la diriger ; Simpson se tint àl’avant, le harpon à la main. On ne put empêcher le docteur de sejoindre à l’expédition. La mer était assez calme. La baleinièredéborda rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à unmille du brick.
La baleine, munie d’une nouvelle provision d’air, avait plongéde nouveau ; mais elle revint bientôt à la surface et lança àune quinzaine de pieds ce mélange de vapeurs et de mucosités quis’échappe de ses évents.
– Là ! là ! fit Simpson, en indiquant un point à huitcents yards de la chaloupe.
Celle-ci se dirigea rapidement vers l’animal ; et lebrick, l’ayant aperçu de son côté, se rapprocha en setenant sous petite vapeur.
L’énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues,montrant son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleinemer ; une baleine ne nage pas vite, lorsqu’elle n’est paspoursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment.
La chaloupe s’approchait silencieusement en suivant ces eauxvertes dont l’opacité empêchait l’animal de voir son ennemi. C’estun spectacle toujours émouvant que celui d’une barque fragiles’attaquant à ces monstres ; celui-ci pouvait mesurer centtrente pieds environ, et il n’est pas rare de rencontrer entre lesoixante-douzième et le quatre-vingtième degrés des baleines dontla taille dépasse cent quatre-vingts pieds ; d’anciens,écrivains ont même parlé d’animaux longs de plus de sept centspieds ; mais il faut les ranger dans les espèces ditesd’imagination.
Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit unsigne de la main, les rames s’arrêtèrent, et, brandissant sonharpon, l’adroit marin le lança avec force ; cet engin, arméde javelines barbelées, s’enfonça dans l’épaisse couche de graisse.La baleine blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôtles quatre avirons furent relevés perpendiculairement ; lacorde, attachée au harpon et disposée à l’avant se déroula avec unerapidité extrême, et la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnsonla dirigeait adroitement.
La baleine dans sa course s’éloignait du brick ets’avançait vers les ice-bergs en mouvement ; pendantune demi-heure, elle fila ainsi ; il fallait mouiller la cordedu harpon pour qu’elle ne prît pas feu par le frottement. Lorsquela vitesse de l’animal parut se ralentir, la corde fut retirée peuà peu et soigneusement roulée sur elle-même ; la baleinereparut bientôt à la surface de la mer qu’elle battait de sa queueformidable ; de véritables trombes d’eau soulevées par elleretombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci serapprocha rapidement ; Simpson avait saisi une longue lance,et s’apprêtait à combattre l’animal corps à corps.
Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deuxmontagnes de glace laissaient entre elles. La poursuivre devenaitalors extrêmement dangereux.
– Diable, fit Johnson.
– En avant ! en avant ! Ferme, mes amis, s’écriaitSimpson possédé de la furie de la chasse ; la baleine est ànous !
– Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs,répondit Johnson en maintenant la chaloupe.
– Si ! si ! criait Simpson.
– Non, non, firent quelques matelots.
– Oui, s’écriaient les autres.
Pendant la discussion, la baleine s’était engagée entre deuxmontagnes flottantes que la houle et le vent tendaient àréunir.
La chaloupe remorquée menaçait d’être entraînée dans cette passedangereuse, quand Johnson, s’élançant à l’avant, une hache à lamain, coupa la corde.
Il était temps ; les deux montagnes se rejoignaient avecune irrésistible puissance, écrasant entre elles le malheureuxanimal.
– Perdu ! s’écria Simpson.
– Sauvés ! répondit Johnson.
– Ma foi, fit le docteur qui n’avait pas sourcillé, cela valaitla peine d’être vu !
La force d’écrasement de ces montagnes est énorme. La baleinevenait d’être victime d’un accident souvent répété dans ces mers.Scoresby raconte que dans le cours d’un seul été trente baleiniersont ainsi péri dans la baie de Baffin ; il vit un trois-mâtsaplati en une minute entre deux immenses murailles de glace, qui,se rapprochant avec une effroyable rapidité, le firent disparaîtrecorps et biens. Deux autres navires, sous ses yeux, furent percésde part en part, comme à coups de lance, par des glaçons aigus deplus de cent pieds de longueur, qui se rejoignirent à travers lesbordages.
Quelques instants après, la chaloupe accostait lebrick, et reprenait sur le pont sa place accoutumée.
– C’est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudentsqui s’aventurent dans les passes !
Le 25 juin, le Forward arrivait en vue du cap Dundas, àl’extrémité nord-ouest de la terre du Prince de Galles. Là, lesdifficultés s’accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. Lamer se rétrécit en cet endroit, et la ligne des îles Crozier,Young, Day, Lowther, Carret, rangées comme des forts au-devantd’une rade, obligent les ice-streams à s’accumuler dans ledétroit. Ce que le brick en toute autre circonstance eûtfait en une tournée lui prit du 25 au 30 juin ; il s’arrêtait,revenait sur ses pas, attendait l’occasion favorable pour ne pasmanquer l’île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se contentantde modérer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais l’éteindre,afin d’être en pression à toute heure de jour et de nuit.
Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l’état de sonapprovisionnement ; mais, certain de trouver du combustible àl’île Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesured’économie ; il était fort retardé par suite de son détourdans le sud ; et, s’il avait pris la précaution de quitterl’Angleterre dès le mois d’avril, il ne se trouvait pas plus avancémaintenant que les expéditions précédentes à pareille époque.
Le 30, on releva le cap Walker, à l’extrémité nord-est de laterre du Prince de Galles ; c’est le point extrême que Kennedyet Bellot aperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à traverstout le North-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, del’expédition Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitaillerson détachement.
Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d’un rougebrun ; de là, dans les temps clairs, la vue peut s’étendrejusqu’à l’entrée du canal Wellington. Vers le soir, on vit le capBellot séparé du cap Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellotfut ainsi nommé en présence du jeune officier français, quel’expédition anglaise salua d’un triple hurrah. En cet endroit, lacôte est faite d’une pierre calcaire jaunâtre, d’apparence trèsrugueuse ; elle est défendue par d’énormes glaçons que lesvents du nord y entassent de la façon la plus imposante. Elle futbientôt perdue de vue par le Forward, qui s’ouvrit autravers des glaces mal cimentées un chemin vers l’île Beechey, entraversant le détroit de Barrow.
Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas êtreentraîné au-delà de l’île, ne quitta guère son poste pendant lesjours suivants ; il montait fréquemment dans les barres deperroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuventfaire l’habileté, le sang-froid, l’audace, le génie même d’unmarin, il le fit pendant cette traversée du détroit. La chance, ilest vrai, ne le favorisait guère, car à cette époque il eût dûtrouver la mer à peu près libre. Mais enfin, en ne ménageant ni savapeur, ni son équipage, ni lui-même, il parvint à son but.
Le 3 juillet, à onze heures du matin, l’ice-mastersignala une terre dans le nord ; son observation faite,Hatteras reconnut l’île Beechey, ce rendez-vous général desnavigateurs arctiques. Là touchèrent presque tous les navires quis’aventuraient dans ces mers. Là Franklin établit son premierhivernage, avant de s’enfoncer dans le détroit de Wellington. LàCreswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir franchi quatrecent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit lePhénix et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouillaà l’île Beechey avant le Forward fut le Fox ;MacClintock s’y ravitailla, le 11 août 1855, et y répara leshabitations et les magasins ; il n’y avait pas deux ans decela ; Hatteras était au courant de ces détails.
Le cœur du maître d’équipage battait fort à la vue de cetteîle ; lorsqu’il la visita, il était alors quartier-maître àbord du Phénix ; Hatteras l’interrogea sur la dispositionde la côte, sur les facilités du mouillage, sur l’atterrissementpossible ; le temps se faisait magnifique ; latempérature se maintenait à cinquante-sept degrés (+14°centigrades).
– Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous yreconnaissez-vous ?
– Oui, capitaine, c’est bien l’île Beechey ! Seulement, ilnous faudra laisser porter un peu au nord ; la côte y est plusaccostable.
– Mais les habitations, les magasins ? dit Hatteras.
– Oh ! vous ne pourrez les voir qu’après avoir pristerre ; ils sont abrités derrière ces monticules que vousapercevez là-bas.
– Et vous y avez transporté des provisionsconsidérables ?
– Considérables, capitaine. Ce fut ici que l’Amirauté nousenvoya en 1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avecle steamer le Phénix et un transport chargé deprovisions, le Breadalbane ; nous apportions de quoiravitailler une expédition tout entière.
– Mais le commandant du Fox a largement puisé à cesprovisions en 1855, dit Hatteras.
– Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en resterapour vous ; le froid conserve merveilleusement, et noustrouverons tout cela frais et en bon état comme au premierjour.
– Les vivres ne me préoccupent pas, répondit Hatteras ;j’en ai pour plusieurs années ; ce qu’il me faut, c’est ducharbon.
– Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de milletonneaux ; ainsi vous pouvez être tranquille.
– Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette à la main,ne cessait d’observer la côte.
– Vous voyez cette pointe, reprit Johnson ; quand nousl’aurons doublée, nous serons bien près de notre mouillage. Oui,c’est bien de cet endroit que nous sommes partis pour l’Angleterreavec le lieutenant Creswell et les douze malades del’Investigator. Mais si nous avons eu le bonheur derapatrier le lieutenant du capitaine Mac-Clure, l’officier Bellot,qui nous accompagnait sur le Phénix, n’a jamais revu sonpays ! Ah ! c’est là un triste souvenir. Mais, capitaine,je pense que nous devons mouiller ici-même.
– Bien, répondit Hatteras.
Et il donna ses ordres en conséquence. Le Forward setrouvait dans une petite baie naturellement abritée contre lesvents du nord, de l’est et du sud, et à une encablure de la côteenviron.
– Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe,et vous l’enverrez avec six hommes pour transporter le charbon àbord.
– Oui, capitaine, répondit Wall.
– Je vais me rendre à terre dans la pirogue avec le docteur etle maître d’équipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nousaccompagner ?
– À vos ordres, répondit Shandon.
Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail dechasseur et de savant, prenait place dans la pirogue avec sescompagnons ; dix minutes plus tard, ils débarquaient sur unecôte assez basse et rocailleuse.
– Guidez-nous, Jobnson, dit Halteras. Vous yretrouvez-vous ?
– Parfaitement, capitaine ; seulement, voici un monumentque je ne m’attendais pas à rencontrer en cet endroit !
– Cela ! s’écria le docteur, je sais ce que c’est ;approchons-nous ; cette pierre va nous dire elle-même cequ’elle est venue faire jusqu’ici.
Les quatre hommes s’avancèrent, et le docteur dit en sedécouvrant :
– Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklinet de ses compagnons.
En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbrenoir au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 à MacClintock,pour être déposée à l’île Beechey. MacClintock s’acquittareligieusement de ce devoir, et il plaça cette table non loin d’unestèle funéraire érigée déjà à la mémoire de Bellot par les soins desir John Barrow.
Cette table portait l’inscription suivante :
« À la mémoire de FRANKLIN, CROZIER, FITZJAMES, et de tous leursvaillants frères officiers et fidèles compagnons qui ont souffertet péri pour la cause de la science et pour la gloire de leurpatrie. Cette pierre est érigée près du lieu où ils ont passé leurpremier hiver arctique et d’où ils sont partis pour triompher desobstacles ou pour mourir. Elle consacre le souvenir de leurscompatriotes et amis qui les admirent, et de l’angoisse maîtriséepar la foi de celle qui a perdu dans le chef de l’expédition leplus dévoué et le plus affectionné des époux. C’est ainsi qu’il lesconduisit au port suprême où tous reposent.
1855 »
Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines,parlait douloureusement au cœur ; le docteur, en présence deces regrets touchants, sentit les larmes venir à ses yeux. À laplace même où Franklin et ses compagnons passèrent, pleinsd’énergie et d’espoir, il ne restait plus qu’un morceau de marbrepour souvenir ; et malgré ce sombre avertissement de ladestinée, le Forward allait s’élancer sur la route del’Erebus et du Terror.
Hatteras s’arracha le premier à cette pénible contemplation, etgravit rapidement un monticule assez élevé et presque entièrementdépourvu de neige.
– Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nousapercevrons les magasins.
Shandon et le docteur les rejoignirent au moment où ilsatteignaient le sommet de la colline.
Mais, de là, leurs regards se perdirent sur de vastes plainesqui n’offraient aucun vestige d’habitation.
– Voilà qui est singulier, dit le maître d’équipage.
– Eh bien ! et ces magasins ? dit vivementHatteras.
– Je ne sais… je ne vois… balbutia Johnson.
– Vous vous serez trompés de route, dit le docteur.
– Il me semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu’àcet endroit même…
– Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nousaller ?
– Descendons, fit le maître d’équipage, car il est possible queje me trompe ! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoirede ces localités !
– Surtout, répondit le docteur, quand le pays est d’uneuniformité si monotone.
– Et cependant… murmura Johnson.
Shandon n’avait pas fait une observation. Au bout de quelquesminutes de marche, Johnson s’arrêta.
– Mais non, s’écria-t-il, non, je ne me trompe pas !
– Eh bien ? dit Hatteras en regardant autour de lui.
– Qui vous fait parler ainsi, Johnson ? demanda ledocteur.
– Voyez-vous ce renflement du sol ? dit le maîtred’équipage en indiquant sous ses pieds une sorte d’extumescencedans laquelle trois saillies se distinguaient parfaitement.
– Qu’en concluez-vous ? demanda le docteur.
– Ce sont-là, répondit Johnson, les trois tombes des marins deFranklin ! J’en suis sûr ! je ne me suis pas trompé, et àcent pas de nous devraient se trouver les habitations, et si ellesn’y sont pas… c’est que…
Il n’osa pas achever sa pensée ; Hatteras s’était précipitéen avant, et un violent mouvement de désespoir s’empara de lui. Làavaient dû s’élever en effet ces magasins tant désirés, avec cesapprovisionnements de toutes sortes sur lesquels il comptait ;mais la ruine, le pillage, le bouleversement, la destructionavaient passé là où des mains civilisées créèrent d’immensesressources pour les navigateurs épuisés. Qui s’était livré à cesdéprédations ? Les animaux de ces contrées, les loups, lesrenards, les ours ? Non, car ils n’eussent détruit que lesvivres, et il ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce debois, pas un morceau de fer, pas une parcelle d’un métalquelconque, et, circonstance plus terrible pour les gens duForward, pas un fragment de combustible ! Évidemmentles Esquimaux, qui ont été souvent en relation avec les navireseuropéens, ont fini par apprendre la valeur de ces objets dont ilssont complètement dépourvus ; depuis le passage duFox, ils étaient venus et revenus à ce lieu d’abondance,prenant et pillant sans cesse, avec l’intention bien raisonnée dene laisser aucune trace de ce qui avait été ; et maintenant,un long rideau de neige à demi fondue recouvrait le sol !
Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant latête. Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif eûtsurpris un méchant sourire sur ses lèvres.
En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wallarrivèrent. Ils comprirent tout. Shandon s’avança vers le capitaineet lui dit :
« Monsieur Hatteras, il me semble inutile de sedésespérer ; nous sommes heureusement à l’entrée du détroit deBarrow, qui nous ramènera à la mer de Baffin !
– Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusementà l’entrée du détroit de Wellington, et il nous conduira aunord !
– Et comment naviguerons-nous, capitaine ?
– À la voile, monsieur ! Nous avons encore pour deux moisde combustible, et c’est plus qu’il ne nous en faut pendant notreprochain hivernage.
– Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon…
– Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur, réponditHatteras.
Et tournant le dos à son second, il revint vers lebrick, et s’enferma dans sa cabine.
Pendant deux jours, le vent fut contraire ; le capitaine nereparut pas sur le pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé enparcourant l’île Beechey, il recueillit les quelques plantes qu’unetempérature relativement élevée laissait croître çà et là sur lesrocs dépourvus de neige, quelques bruyères, des lichens peu variés,une espèce de renoncule jaune, une sorte de plante semblable àl’oseille, avec des feuilles larges de quelques lignes au plus, etdes saxifrages assez vigoureux.
La faune de cette contrée était supérieure à cette flore sirestreinte ; le docteur aperçut de longues troupes d’oies etde grues qui s’enfonçaient dans le nord ; les perdrix, leseider-ducks d’un bleu noir, les chevaliers, sorted’échassiers de la classe des scolopax, desnorthern-divers, plongeurs au corps très long, de nombreuxptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, lesdovekies avec le corps noir, les ailes, tachetées deblanc, les pattes et le bec rouges comme du corail, les bandescriardes de kitty-wakes, et les gros loons auventre blanc, représentaient dignement l’ordre des oiseaux. Ledocteur fut assez heureux pour tuer quelques lièvres gris quin’avaient pas encore revêtu leur blanche fourrure d’hiver, et unrenard bleu que Duk força avec un remarquable talent. Quelquesours, habitués évidemment à redouter la présence de l’homme, ne selaissèrent pas approcher, et les phoques étaient extrêmementfuyards, par la même raison sans doute que leurs ennemis les ours.La baie regorgeait d’une sorte de buccin fort agréable à déguster.La classe des animaux articulés, ordre des diptères, famille desculicides, division des némocères, fut représentée par un simplemoustique, un seul, dont le docteur eut la joie de s’emparer aprèsavoir subi ses morsures. En qualité de conchyliologue, il fut moinsfavorisé, et il dut se borner à recueillir une sorte de moule etquelques coquilles bivalves.
La température, pendant les journées du 3 et du 4 juillet, semaintint à cinquante-sept degrés (+ 14° centigrades) ; ce futle plus haut point thermométrique observé pendant cette campagne.Mais le jeudi 5, le vent passa dans le sud-est, et fut accompagnéde violents tourbillons de neige. Le thermomètre tomba dans la nuitprécédente de vingt-trois degrés. Hatteras, sans se préoccuper desmauvaises dispositions de l’équipage, donna l’ordre d’appareiller.Depuis treize jours, c’est-à-dire depuis le cap Dundas, leForward n’avait pu gagner un nouveau degré dans le nord ;aussi le parti représenté par Clifton n’était pas satisfait ;ses désirs, il est vrai, se trouvèrent d’accord en ce moment avecla résolution du capitaine de s’élever dans le canal Wellington, etil ne fit pas de difficultés pour manœuvrer.
Le brick ne parvint pas sans peine à mettre à lavoile ; mais, ayant établi dans la nuit sa misaine, seshuniers et ses perroquets, Hatteras s’avança hardiment au milieudes trains de glace que le courant entraînait vers le sud.L’équipage se fatigua beaucoup dans cette navigation sinueuse, quil’obligeait souvent à contrebrasser la voilure.
Le canal Wellington n’a pas une très grande largeur ; ilest resserré entre la côte du Devon septentrional à l’est, et l’îleCornvallis à l’ouest ; cette île passa longtemps pour unepresqu’île. Ce fut sir John Franklin qui la contourna, en 1846, parsa côte occidentale, en revenant de sa pointe au nord du canal.
L’exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par lecapitaine Penny, sur les baleiniers Lady Franklin etSophie ; l’un de ses lieutenants, Stewart, parvenu au capBeecher, par 76°20’ de latitude, découvrit la mer libre. La merlibre ! Voilà ce qu’espérait Hatteras.
– Ce que Stewart a trouvé, je le trouverai, dit-il au docteur,et alors je pourrai naviguer à la voile vers le pôle.
– Mais, répondit le docteur, ne craignez-vous pas que votreéquipage…
– Mon équipage !… dit durement Hatteras.
Puis, à voix basse.
– Pauvres gens ! murmura-t-il au grand étonnement dudocteur.
C’était le premier sentiment de cette nature que celui-cisurprenait dans le cœur du capitaine.
– Mais non, reprit ce dernier avec énergie, il faut qu’ils mesuivent ! ils me suivront !
Cependant, si le Forward n’avait pas à craindre lacollision des ice-streams encore espacés, il gagnait peudans le nord, car les vents contraires l’obligèrent souvent às’arrêter. Il dépassa péniblement les caps Spencer et Innis, et, le10, le mardi, le soixante-quinzième degré de latitude fut enfinfranchi, à la grande joie de Clifton.
Le Forward se trouvait à l’endroit même où lesvaisseaux américains le Rescue et l’Advance,commandés par le capitaine de Haven, coururent de si terriblesdangers. Le docteur Kane faisait partie de cette expédition ;vers la fin de septembre 1850, ces navires, enveloppés par unebanquise, furent rejetés avec une puissance irrésistible dans ledétroit de Lancastre.
Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe à James Wall devantquelques-uns des hommes du brick.
– L’Advance et le Rescue, leur dit-il, furenttellement secoués, enlevés, ballottés par les glaces, qu’on dutrenoncer à conserver du feu à bord ; et cependant latempérature tomba jusqu’à dix-huit degrés au-dessous de zéro !Pendant l’hiver tout entier, les malheureux équipages furentretenus prisonniers dans la banquise, toujours préparés à l’abandonde leur navire, et pendant trois semaines ils n’ôtèrent même pasleurs habits ! Ce fut dans cette situation épouvantable,qu’après une dérive de mille milles[45] , ilsfurent drossés jusque dans le milieu de la mer de Baffin !
On peut juger de l’effet produit par ces récits sur le morald’un équipage déjà mal disposé.
Pendant cette conversation, Johnson s’entretenait avec ledocteur d’un événement dont ces parages avaient été lethéâtre ; le docteur, suivant sa demande, le prévint du momentprécis auquel le brick se trouvait par 75°30’ delatitude.
– C’est là ! c’est bien là ! s’écria Johnson ;voilà cette terre funeste !
Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du dignemaître d’équipage.
– Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit ledocteur.
– Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de cœuret de tant de courage !
– Et c’est ici, dites-vous, que cette catastrophe eutlieu ?
– Ici-même, sur cette partie de la côte du North-Devon !Oh ! il y a eu dans tout cela une très grande fatalité, et cemalheur ne serait pas arrivé, si le capitaine Pullen fût revenuplus tôt à son bord !
– Que voulez-vous dire ? Johnson.
– Écoutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez à quoi tientsouvent l’existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit unepremière campagne à la recherche de Franklin, en 1850 ?
– Oui, Johnson, sur le Prince-Albert.
– Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permissiond’embarquer sur le Phénix, à bord duquel je me trouvais enqualité de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions,avec le Breadalbane, transporter des approvisionnements àl’île Beechey.
– Ceux-là qui nous ont si malheureusement fait défaut !
– C’est cela même, monsieur Clawbonny. Nous arrivâmes à l’îleBeechey au commencement d’août ; le 10 de ce mois, lecapitaine Inglefleld quitta le Phénix pour rejoindre lecapitaine Pullen, séparé depuis un mois de son navire leNorth-Star. À son retour, il comptait expédier à sir EdwardBelcher, qui hivernait dans le canal de Wellington, les dépêches del’Amirauté. Or, peu après le départ de notre capitaine, lecommandant Pullen regagna son bord. Que n’y est-il revenu avant ledépart du capitaine Inglefield ! Le lieutenant Bellot,craignant que l’absence de notre capitaine ne se prolongeât, etsachant que les dépêches de l’Amirauté étaient pressées, offrit deles porter lui-même. Il laissa le commandement des deux navires aucapitaine Pullen, et partit le 12 août avec un traîneau et un canoten caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-maître duNorth-Star, trois matelots, Madden, David Hook, et moi.Nous supposions que sir Edward Belcher devait se trouver auxenvirons du cap Beecher, au nord du canal ; nous nousdirigeâmes donc de ce côté, dans notre traîneau, en serrant de prèsles rivages de l’est. Le premier jour, nous campâmes à trois millesdu cap Innis ; le lendemain, nous nous arrêtions sur unglaçon, à trois milles à peu près du cap Bowden. Pendant la nuit,claire d’ailleurs comme le jour, la terre étant à trois milles, lelieutenant Bellot résolut d’y aller camper ; il essaya de s’yrendre dans le canot de caoutchouc ; deux fois une violentebrise du sud-est le repoussa ; à leur tour, Harvey et Maddententèrent le passage et furent plus heureux ; ils s’étaientmunis d’une corde, et ils établirent une communication entre letraîneau et la côte ; trois objets furent transportés au moyende cette corde ; mais à une quatrième tentative, nous sentîmesnotre glaçon se mettre en mouvement ; monsieur Bellot cria àses compagnons de lâcher la corde, et nous fûmes entraînés, lelieutenant, David Hook et moi, à une grande distance de la côte. Ence moment, le vent soufflait avec force du sud-est, et il neigeait.Mais nous ne courions pas encore de grands dangers, et il pouvaitbien en revenir, puisque nous en sommes revenus, nousautres !
Johnson s’interrompit un instant en considérant cette côtefatale, puis il reprit :
– Après avoir perdu de vue nos compagnons, nous essayâmesd’abord de nous abriter sous la tente de notre traîneau, mais envain ; alors avec nos couteaux nous commençâmes à nous taillerune maison dans la glace. Monsieur Bellot s’assit une demi-heure,et s’entretint avec nous sur le danger de notre situation ; jelui dis que je n’avais pas peur. « Avec la protection de Dieu, nousrépondit-il, pas un cheveu ne tombera de notre tête. » Je luidemandai alors quelle heure il était ; il répondit : « Environsix heures et quart. » C’était six heures et quart du matin, lejeudi 18 août. Alors monsieur Bellot attacha ses livres et ditqu’il voulait aller voir comment la glace flottait ; il étaitparti depuis quatre minutes seulement, quand j’allai, pour lechercher, faire le tour du même glaçon sur lequel nous étionsabrités ; mais je ne pus le voir, et, en retournant à notreretraite, j’aperçus son bâton du côté opposé d’une crevassed’environ cinq toises de large, où la glace était toute cassée.J’appelai alors, mais sans réponse. À cet instant le vent soufflaittrès fort. Je cherchai encore autour du glaçon, mais je ne pusdécouvrir aucune trace du pauvre lieutenant.
– Et que supposez-vous ? demanda le docteur ému de cerécit.
– Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, levent l’emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, ilne put nager pour revenir à la surface ! Oh ! monsieurClawbonny, j’éprouvai là le plus grand chagrin de ma vie ! Jene voulais pas le croire ! Ce brave officier, victime de sondévouement ! car sachez que c’est pour obéir aux instructionsdu capitaine Pullen qu’il a voulu rejoindre la terre, avant cettedébâcle ! Brave jeune homme, aimé de tout le monde à bord,serviable, courageux ! il a été pleuré de toute l’Angleterre,et il n’est pas jusqu’aux Esquimaux eux-mêmes qui, apprenant ducapitaine Inglefield, à son retour à la baie de Pound, la mort dubon lieutenant, ne s’écrièrent en pleurant comme je le fais ici :pauvre Bellot ! pauvre Bellot !
– Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteurattendri par cette narration touchante, comment parvîntes-vous àregagner la terre ?
– Nous, monsieur, c’était peu de chose ; nous restâmesencore vingt-quatre heures sur le glaçon, sans aliments et sansfeu ; mais nous finîmes par rencontrer un champ de glaceéchoué sur un bas-fond ; nous y sautâmes, et, à l’aide d’unaviron qui nous restait, nous accrochâmes un glaçon capable de nousporter et d’être manœuvré comme un radeau. C’est ainsi que nousavons gagné le rivage, mais seuls, et sans notre braveofficier !
À la fin de ce récit, le Forward avait dépassé cettecôte funeste, et Johnson perdit de vue le lieu de cette terriblecatastrophe. Le lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord,et, deux jours après, les caps Grinnel et Helpman ; enfin, le14 juillet, on doubla la pointe Osborn, et, le 15, lebrick mouilla dans la baie Baring, à l’extrémité du canal.La navigation n’avait pas été très difficile ; Hatterasrencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcherprofita pour aller hiverner avec le Pionnier etl’Assistance jusqu’auprès du soixante dix-septième degré.Ce fut de 1852 à 1853, pendant son premier hivernage, car, l’annéesuivante, il passa l’hiver de 1853 à 1854 à cette baie Baring oùle Forward mouillait en ce moment.
Ce fut même à la suite des épreuves et des dangers les pluseffrayants qu’il dut abandonner son navire l’Assistance aumilieu de ces glaces éternelles.
Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devantles matelots démoralisés. Hatteras connut-il ou non cette trahisonde son premier officier ? Il est impossible de le dire ;en tout cas, il se tut à cet égard.
À la hauteur de la baie Baring se trouve un étroit chenal quifait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. Là,les trains de glace se trouvèrent fort pressés. Hatteras fit devains efforts pour franchir les passes du nord de l’îleHamilton ; le vent s’y opposait ; il fallait donc seglisser entre l’île Hamilton et l’île Cornwallis ; on perditlà cinq jours précieux en efforts inutiles. La température tendaità s’abaisser, et tomba même, le 19 juillet, à vingt-six degrés (-4°centigrades) ; elle se releva le jour suivant ; maiscette menace anticipée de l’hiver arctique devait engager Hatterasà ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance à se tenirdans l’ouest et s’opposait à la marche de son navire. Et cependant,il avait hâte de gagner le point où Stewart se trouva en présenced’une mer libre. Le 19, il résolut de s’avancer à tout prix dans lechenal ; le vent soufflait debout au brick, qui, avecson hélice, eût pu lutter contre ces violentes rafales chargées deneige, mais Hatteras devait avant tout ménager soncombustible ; d’un autre côté, la passe était trop large pourpermettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenircompte des fatigues de l’équipage, recourut à un moyen que lesbaleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Ilfit amener les embarcations à fleur d’eau, tout en les maintenantsuspendues à leurs palans sur les flancs du navire ; cesembarcations étant solidement amarrées de l’avant et de l’arrière,les avirons furent armés sur tribord des unes et sur bâbord desautres ; les hommes, à tour de rôle, prirent place à leursbancs de rameurs, et durent nager[46]vigoureusement de manière à pousser le brick contre levent. Le Forward s’avança lentement dans le chenal ;on comprend ce que furent les fatigues provoquées par ce genre detravaux ; les murmures se firent entendre. Pendant quatrejours, on navigua de la sorte jusqu’au 23 juin, où l’on parvint àatteindre l’île Baring dans le canal de la Reine.
Le vent restait contraire. L’équipage n’en pouvait plus. Lasanté des hommes parut fort ébranlée au docteur, et il crut voirchez quelques-uns les premiers symptômes du scorbut ; il nenégligea rien pour combattre ce mal terrible, ayant à sadisposition d’abondantes réserves de lime-juice et depastilles de chaux.
Hatteras comprit bien qu’il ne fallait plus compter sur sonéquipage ; la douceur, la persuasion fussent demeurées sanseffet ; il résolut donc de lutter par la sévérité, et de semontrer impitoyable à l’occasion ; il se défiaitparticulièrement de Richard Shandon, et même de James Wall, quicependant n’osait parler trop haut. Hatteras avait pour lui ledocteur, Jonhson, Bell, Simpson ; ces gens lui étaient dévouéscorps et âme ; parmi les indécis, il notait Foker, Bolton,Wolsten, l’armurier, Brunton, le premier ingénieur, qui pouvaient àun moment donné se tourner contre lui ; quant aux autres, Pen,Gripper, Clifton, Waren, ils méditaient ouvertement leurs projetsde révolte ; ils voulaient entraîner leurs camarades et forcerle Forward à revenir en Angleterre.
Hatteras vit bien qu’il ne pourrait plus obtenir de cet équipagemal disposé, et surtout épuisé de fatigue, la continuation desmanœuvres précédentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vuede l’île Baring sans faire un pas en avant. Cependant latempérature s’abaissait, et le mois de juillet sous ces hauteslatitudes se ressentait déjà de l’influence du prochain hiver. Le24, le thermomètre tomba à vingt-deux degrés (-6° centigrades). Layoung-ice, la glace nouvelle, se reformait pendant lanuit, et acquérait six à huit lignes d’épaisseur ; s’ilneigeait par-dessus, elle pouvait devenir bientôt assez forte poursupporter le poids d’un homme. La mer prenait déjà cette teintesale qui annonce la formation des premiers cristaux.
Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants ; siles passes venaient à se boucher, il serait forcé d’hiverner en cetendroit, loin du but de son voyage, et sans même avoir entrevucette mer libre dont il devait être si rapproché, suivant lesrapports de ses devanciers. Il résolut donc, coûte que coûte, de seporter en avant et de gagner quelques degrés dans le nord ;voyant qu’il ne pouvait employer ni les avirons avec un équipage àbout de forces, ni les voiles avec un vent toujours contraire, ildonna l’ordre d’allumer les fourneaux.
À ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord duForward.
– Allumer les fourneaux ! dirent les uns.
– Et avec quoi ? dirent les autres.
– Quand nous n’avons plus que deux mois de charbon dans leventre ! s’écria Pen.
– Et comment nous chaufferons-nous, l’hiver ? demandaClifton.
– Il nous faudra donc, reprit Gripper, brûler le navire jusqu’àsa ligne de flottaison ?
– Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis lepetit perroquet jusqu’au bout-dehors de beaupré ?
Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaitshésitaient à descendre dans la chambre de la machine.
– M’avez-vous entendu ? s’écria le capitaine d’une voixirritée.
Brunton se dirigea vers l’écoutille ; mais au moment dedescendre, il s’arrêta.
– N’y va pas, Brunton, dit une voix.
– Qui a parlé ? s’écria Hatteras.
– Moi ! fit Pen, en s’avançant vers le capitaine.
– Et vous dites ?… demanda celui-ci.
– Je dis…, je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous enavons assez, que nous n’irons pas plus loin, que nous ne voulonspas crever de fatigue et de froid pendant l’hiver, et qu’onn’allumera pas les fourneaux !
– Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettrecet homme aux fers.
– Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit…
– Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez,vous, je vous fais enfermer dans votre cabine et garder àvue !– Que l’on saisisse cet homme !m’entend-on ?
Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot que lacolère mettait hors de lui.
– Le premier qui me touche !… s’écria-t-il, en saisissantun anspect qu’il brandit au-dessus de sa tête.
Hatteras s’avança vers lui.
– Pen, dit-il d’une voix presque tranquille, un geste de plus,et je te brûle la cervelle !
En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur lematelot.
Un murmure se fit entendre.
– Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombemort.
En ce moment, Johnson et Bell désarmèrent Pen, qui ne résistaplus et se laissa conduire à fond de cale.
– Allez, Brunton, dit Hatteras.
L’ingénieur, suivi de Plover et de Waren, descendit à son poste.Hatteras revint sur la dunette.
– Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur.
– Jamais homme n’a été plus près de la mort, répondit simplementle capitaine.
Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante : lesancres du Forward furent levées ; celui-ci, coupantvers l’est, mit le cap sur la pointe Becher, et trancha de sonétrave les jeunes glaces déjà formées.
On rencontre entre l’île Baring et la pointe Becher un assezgrand nombre d’îles, échouées pour ainsi dire au milieu desice-fields ; les streams se pressaient engrand nombre dans les petits détroits dont cette partie de la merest sillonnée ; ils tendaient à s’agglomérer sous l’influenced’une température relativement basse ; des hummocksse formaient çà et là, et l’on sentait que ces glaçons déjà pluscompactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt, avec l’aidedes premières gelées, une masse impénétrable.
Le Forward chenalait donc, non sans une extrêmedifficulté, au milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec lamobilité qui caractérise l’atmosphère de ces régions, le soleilreparaissait de temps à autre ; la température remontait dequelques degrés ; les obstacles se fondaient comme parenchantement, et une belle nappe d’eau, charmante à contempler,s’étendait là où naguère les glaçons hérissaient toutes les passes.L’horizon revêtait de magnifiques teintes orangées sur lesquellesl’œil se reposait complaisamment de l’éternelle blancheur desneiges.
Le jeudi, 26 juillet, le Forward rasa l’île Dundas, etmit ensuite le cap plus au nord ; mais alors il se trouva faceà face avec une banquise, haute de huit à neuf pieds et formée depetits ice-bergs arrachés à la côte ; il fut obligéd’en prolonger longtemps la courbure dans l’ouest. Le craquementininterrompu des glaces, se joignant aux gémissements du navire,formait un bruit triste qui tenait du soupir et de la plainte.Enfin le brick trouva une passe et s’y avançapéniblement ; souvent, un glaçon énorme paralysait sa coursependant de longues heures ; le brouillard gênait la vue dupilote ; tant que l’on voit à un mille en avant, on peut parerfacilement les obstacles ; mais au milieu de ces tourbillonsembrumés, la vue s’arrêtait souvent à moins d’une encablure. Lahoule très forte fatiguait.
Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspectparticulier, comme s’ils eussent réfléchi les bancs de glace ;il y eut des jours où les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrentpas à franchir la brume tenace.
Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs crisassourdissants ; des phoques, paresseusement couchés sur lesglaçons en dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaientleurs longs cous au passage du navire ; celui-ci, en rasantleur demeure flottante, y laissa plus d’une fois des feuilles deson doublage roulées par le frottement.
Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août,la pointe Becher fut relevée dans le nord ; Hatteras passa cesdernières heures dans les barres de perroquet ; la mer libreentrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20’ de latitude, nepouvait être éloignée, et cependant, si loin qu’Hatteras promenâtses regards, il n’aperçut aucun indice d’un bassin polaire dégagéde glaces. Il redescendit sans mot dire.
– Est-ce que vous croyez à cette mer libre ? demandaShandon au lieutenant.
– Je commence à en douter, répondit James Wall.
– N’avais-je donc pas raison de traiter cette prétenduedécouverte de chimère et d’hypothèse ? Et l’on n’a pas voulume croire, et vous même, Wall, vous avez pris parti contremoi !
– On vous croira désormais, Shandon.
– Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.
Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujoursrenfermé depuis sa discussion avec le capitaine.
Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alorsétablir sa voilure et éteindre ses feux ; pendant plusieursjours, les plus pénibles manœuvres furent reprises parl’équipage ; à chaque instant, il fallait ou lofer ou laisserarriver, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marchedu brick ; les bras des vergues déjà roidis par lefroid couraient mal dans les poulies engorgées, et ajoutaientencore à la fatigue ; il fallut plus d’une semaine pouratteindre la pointe Barrow. Le Forward n’avait pas gagnétrente milles en dix jours.
Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l’hélice futremise en mouvement. Hatteras espérait encore trouver une meraffranchie d’obstacles, au-delà du soixante-dix-septième parallèle,telle que la vit Edward Belcher.
Et cependant, s’il s’en rapportait aux récits de Penny, cettepartie de mer qu’il traversait en ce moment aurait dû être libre,car, Penny, arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot lesbords du canal de la Reine jusqu’au soixante-dix-septièmedegré.
Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes ? oubien un hiver précoce venait-il s’abattre sur ces régionsboréales ?
Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couvertsde neiges éternelles ; le vent très violent brassait devantlui une mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain,le soleil se coucha pour la première fois, terminant enfin lalongue série des jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaientfini par s’habituer à cette clarté incessante ; mais lesanimaux en ressentaient peu l’influence ; les chiensgroënlandais se couchaient à l’heure habituelle, et Duk, lui-même,s’endormait régulièrement chaque soir, comme si les ténèbreseussent envahi l’horizon.
Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août,l’obscurité ne fut jamais profonde ; le soleil, quoiquecouché, donnait encore une lumière suffisante par réfraction.
Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le capFranklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le caplady Franklin ; ainsi, au point extrême atteint sans doute parce hardi navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulutque le nom de sa femme si dévouée fît face à son propre nom,emblème touchant de l’étroite sympathie qui les unittoujours !
Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union moraleentre deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines.
Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s’accoutumait déjà àsupporter les basses températures ; il demeurait presque sanscesse sur le pont, bravant le froid, le vent et la neige. Saconstitution, bien qu’il eût un peu maigri, ne souffrait pas desatteintes de ce rude climat. D’ailleurs, il s’attendait à d’autrespérils, et constatait avec gaieté même les symptômes précurseurs del’hiver.
– Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d’oiseauxqui émigrent vers le sud ! Comme ils s’enfuient à tire-d’aileen poussant leurs cris d’adieu !
– Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson ; quelque choseleur a dit qu’il fallait partir, et ils se sont mis en route.
– Plus d’un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de lesimiter !
– Ce sont des cœurs faibles, monsieur Clawbonny ; quediable ! ce qu’un oiseau ne peut faire, un homme doit letenter ! ces animaux-là n’ont pas un approvisionnement denourriture comme nous, et il faut bien qu’ils aillent chercher leurexistence ailleurs ! Mais des marins, avec un bon navire sousles pieds, doivent aller au bout du monde.
– Vous espérez donc qu’Hatteras réussira dans sesprojets ?
– Il réussira, monsieur Clawbonny.
– Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, neconserver qu’un seul compagnon fidèle…
– Nous serions deux !
– Oui, Johnson, répondit ce dernier en serrant la main du bravematelot.
La terre du Prince-Albert, que le Forward prolongeaiten ce moment, porte aussi le nom de terre Grinnel, et bienqu’Hatteras, en haine des Yankees, n’eût jamais consenti à luidonner ce nom, c’est cependant celui sous lequel elle est le plusgénéralement désignée. Voici d’où vient cette double appellation :en même temps que l’Anglais Penny lui donnait le nom dePrince-Albert, le commandant de la Rescue, le lieutenantde Haven, la nommait terre Grinnel en l’honneur du négociantaméricain qui avait fait à New-York les frais de sonexpédition.
Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série dedifficultés inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à lavapeur. Le 18 août, on releva le mont Britannia à peine visibledans la brume, et le Forward jeta l’ancre le lendemaindans la baie de Northumberland. Il se trouvait cerné de toutesparts.
Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentradans sa cabine, prit sa carte et la pointa avec soin ; il setrouvait par 76°57’ de latitude et 99°20’ de longitude,c’est-à-dire à trois minutes seulement du soixante-dix-septièmeparallèle. Ce fut à cet endroit même que sir Edward Belcher passason premier hivernage sur le Pionnier etl’Assistance. C’est de ce point qu’il organisa sesexcursions en traîneau et en bateau ; il découvrit l’île de laTable, les Cornouailles septentrionales, l’archipel Victoria et lecanal Belcher. Parvenu au-delà du soixante-dix-huitième degré, ilvit la côte s’incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir serelier au détroit de Jones, dont l’entrée donne sur la baie deBaffin. Mais dans le nord-ouest, au contraire, une mer libre, ditson rapport, « s’étendait à perte de vue ».
Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartesmarines où un large espace blanc figurait ces régions inconnues, etses yeux revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé deglaces.
« Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations deStewart, de Penny, de Belcher, il n’est pas permis de douter !il faut que cela soit ! Ces hardis marins ont vu, vu de leurspropres yeux ! peut-on révoquer leur assertion en doute ?Non ! – Mais si, cependant, cette mer, libre alors, par suited’un hiver précoce fut… Mais non, c’est à plusieurs annéesd’intervalle que ces découvertes ont été faites ; ce bassinexiste, je le trouverai ! je le verrai ! »
Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppaitle Forward ; du pont on apercevait à peine le haut de samâture. Cependant Hatteras fit descendre l’ice-master deson nid de pie, et prit sa place ; il voulait profiter de lamoindre éclaircie du ciel pour examiner l’horizon dunord-ouest.
Shandon n’avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant:
– Eh bien, Wall ! et cette mer libre ?
– Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n’avonsplus que pour six semaines de charbon dans nos soutes.
– Le docteur trouvera quelque procédé scientifique réponditShandon, pour nous chauffer sans combustible. J’ai entendu dire quel’on faisait de la glace avec du feu ; peut-être nousfera-t-il du feu avec de la glace.
Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.
Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelquesinstants. On vit Hatteras, de son poste élevé, promener vivementses regards vers l’horizon ; puis il redescendit, sans riendire, et donna l’ordre de se porter en avant ; mais il étaitfacile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois.
Le Forward leva l’ancre et reprit sa marche incertainevers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des hunierset de perroquet furent envoyées en bas avec tout leurgréement ; les mâts furent dépassés ; on ne pouvait pluscompter sur le vent variable, que la sinuosité des passes rendaitd’ailleurs à peu près inutile ; de larges taches blanchâtresse formaient çà et là sur la mer, semblables à des tachesd’huile ; elles faisaient présager une gelée générale trèsprochaine ; dès que la brise venait à tomber, la mer seprenait presque instantanément, mais au retour du vent cette jeuneglace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètredescendit à dix-sept degrés (-7° centigrades).
Lorsque le brick arrivait au fond d’une passe fermée,il faisait alors l’office de bélier, et se précipitait à toutevapeur sur l’obstacle qu’il enfonçait. Quelquefois on le croyaitdéfinitivement arrêté ; mais un mouvement inattendu desstreams lui ouvrait un nouveau passage, et il s’élançaithardiment ; pendant ces temps d’arrêt, la vapeur, s’échappantpar les soupapes, se condensait dans l’air froid et retombait enneige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marchedu brick ; les glaçons s’engageaient parfois dans lesbranches de l’hélice, et ils avaient une dureté telle que toutl’effort de la machine ne parvenait pas à les briser ; ilfallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyerdes hommes débarrasser l’hélice à l’aide de leviers etd’anspects ; de là, des difficultés, des fatigues et desretards.
Pendant treize jours il en fut ainsi ; le Forwardse traîna péniblement le long du détroit de Penny. L’équipagemurmurait, mais il obéissait ; il comprenait que revenir enarrière était maintenant impossible. La marche au nord offraitmoins de périls que la retraite au sud ; il fallait songer àl’hivernage.
Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation,et, un jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu’ilssavaient bien être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirsd’officier, ne craignit pas de laisser discuter devant luil’autorité de son capitaine.
– Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, quenous ne pouvons plus revenir sur nos pas.
– Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.
– Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songerqu’à l’hivernage ?
– C’est notre seule ressource ! On n’a pas voulu mecroire…
– Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son serviceaccoutumé, on vous croira.
– Comme je ne serai pas le maître… répliqua Shandon.
– Qui sait ? répliqua Pen. John Hatteras est libre d’alleraussi loin que bon lui semble, mais on n’est pas obligé de lesuivre.
– Il n’y a qu’à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyageà la mer de Baffin, et ce qui s’en est suivi !
– Et le voyage du Farewel, dit Clifton, qui est allé seperdre dans les mers du Spitzberg sous son commandement !
– Et dont il est revenu seul, répondit Gripper.
– Seul avec son chien, répliqua Clifton.
– Nous n’avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisirde cet homme, ajouta Pen.
– Ni de perdre les primes que nous avons si biengagnées !
On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée.
– Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré,ajouta-t-il, et nous n’en sommes pas loin, cela fera juste troiscent soixante-quinze livres pour chacun[47] , sixfois huit degrés !
– Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nousrevenons sans le capitaine ?
– Non, répondit Clifton, lorsqu’il sera prouvé que le retourétait devenu indispensable.
– Mais le capitaine… cependant…
– Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons uncapitaine, et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand uncommandant devient fou, on le casse et on en nomme un autre.N’est-ce pas, monsieur Shandon ?
– Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouvereztoujours en moi un cœur dévoué. Mais attendons les événements.
L’orage, on le voit, s’amassait sur la tête d’Hatteras ;celui-ci, ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant,marchait avec audace. En somme, s’il n’avait pas été maître de ladirection de son navire, celui-ci s’était vaillammentcomporté ; la route parcourue en cinq mois représentait laroute que d’autres navigateurs mirent deux et trois ans àfaire ! Hatteras se trouvait maintenant dans l’obligationd’hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des cœursforts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des espritsintrépides et bien trempés ! Sir John Ross et MacClure nepassèrent-ils pas trois hivers successifs dans les régionsarctiques ? ce qui s’était fait ainsi ne pouvait-on le faireencore ?
– Certes si, répétait Hatteras, et plus, s’il le faut !Ah ! disait-il avec regret au docteur, que n’ai-je pu forcerl’entrée de Smith, au nord de la mer de Baffin, je seraismaintenant au pôle !
– Bon ! répondait invariablement le docteur, qui eûtinventé la confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, surle quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu dusoixante-quinzième, il est vrai ; mais qu’importe ? sitout chemin mène à Rome, il est encore plus certain que toutméridien mène au pôle.
Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10°centigrades). La fin de la saison navigable arrivait ; leForward laissa l’île Exmouth sur tribord, et, trois joursaprès, il dépassa l’île de la Table, située au milieu du canalBelcher. À une époque moins avancée, il eût été possible peut-êtrede regagner par ce canal la mer de Baffin, mais alors il ne fallaitpas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré par les glaces,n’eût pas offert un pouce d’eau à la quille du Forward ;le regard s’étendait sur des ice-fields sans fin etimmobiles pour huit mois encore.
Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers lenord, mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de grosrouleaux, ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu’il fallaitredouter alors, par ces basses températures, c’était le calme del’atmosphère, car les passes se prenaient rapidement, et onaccueillait avec joie même les vents contraires. Une nuit calme, ettout était glacé.
Or, le Forward ne pouvait hiverner dans la situationactuelle, exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive ducanal ; un abri sûr est la première chose à trouver ;Hatteras espérait gagner la côte du Nouveau-Cornouailles, etrencontrer, au-delà de la pointe Albert, une baie de refugesuffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au nord avecpersévérance.
Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable,infranchissable, s’interposa entre le nord et lui ; latempérature s’abaissa à dix degrés (-12° centigrades). Hatteras, lecœur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent fois sonnavire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d’habileté.On pouvait le taxer d’imprudence, d’irréflexion, de folie,d’aveuglement, mais pour bon marin, il l’était, et parmi lesmeilleurs !
La situation du Forward devint véritablementpérilleuse ; en effet, la mer se refermait derrière lui, etdans l’espace de quelques heures, la glace acquérait une duretételle que les hommes couraient dessus et halaient le navire entoute sécurité.
Hatteras, ne pouvant tourner l’obstacle, résolut de l’attaquerde front ; il employa ses plus fortsblasting-cylinders, de huit à dix livres de poudre ;on commençait par trouer la glace dans son épaisseur ; onremplissait le trou de neige, après avoir eu soin de placer lecylindre dans une position horizontale, afin qu’une plus grandepartie de glace fût soumise à l’explosion ; alors on allumaitla mèche, protégée par un tube de gutta-percha.
On travailla donc à briser la banquise ; on ne pouvait lascier, car les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois,Hatteras put espérer passer le lendemain.
Mais, pendant la nuit, le vent fit rage ; la mer se soulevasous sa croûte glacée, comme secouée par quelque commotionsous-marine, et la voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots:
– Veille à l’arrière ! veille à l’arrière !
Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et cequ’il vit à la faveur du crépuscule était effrayant.
Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur lenavire avec la rapidité d’une avalanche.
– Tout le monde sur le pont ! s’écria le capitaine.
Cette montagne roulante n’était plus qu’à un demi-mille àpeine ; les glaçons se soulevaient, passaient les unspar-dessus les autres, se culbutaient, comme d’énormes grains desable emportés par un ouragan formidable ; un bruit terribleagitait l’atmosphère.
– Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l’un desplus grands dangers dont nous ayons été menacés.
– Oui, répondit tranquillement le docteur, c’est assezeffrayant
– Un véritable assaut qu’il nous faudra repousser, reprit lemaître d’équipage.
– En effet on dirait une troupe immense d’animaux antédiluviens,de ceux que l’on suppose avoir habité le pôle ! Ils sepressent ! Ils se hâtent à qui arrivera le plus vite.
– Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguësdont je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny.
– C’est un véritable siège, s’écria le docteur ; ehbien ! courons sur les remparts.
Et il se précipita vers l’arrière, où l’équipage armé deperches, de barres de fer, d’anspects, se préparait à repousser cetassaut formidable.
L’avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s’accroissant desglaces environnantes qu’elle entraînait dans son tourbillon ;d’après les ordres d’Hatteras, le canon de l’avant tirait à bouletspour rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta surle brick ; un craquement se fit entendre, et, commeil fut abordé par la hanche de tribord, une partie de sonbastingage se brisa.
– Que personne ne bouge ! s’écria Hatteras. Attention auxglaces !
Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible ; desglaçons pesant plusieurs quintaux escaladaient les murailles dunavire ; les plus petits, lancés jusqu’à la hauteur des hunes,retombaient en flèches aiguës, brisant les haubans, coupant lesmanœuvres. L’équipage était débordé par ces ennemis innombrables,qui, de leur masse, eussent écrasé cent navires comme leForward. Chacun essayait de repousser ces rocs envahissants,et plus d’un matelot fut blessé par leurs arrêtes aiguës, entreautres Bolton, qui eut l’épaule gauche entièrement déchirée. Lebruit prenait des proportions effrayantes. Duck aboyait avec rageaprès ces ennemis d’une nouvelle sorte. L’obscurité de la nuitaccrut bientôt l’horreur de la situation, sans cacher ces blocsirrités, dont la blancheur répercutait les dernières lueurs éparsesdans l’atmosphère.
Les commandements d’Hatteras retentissaient toujours au milieude cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avecdes glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme,s’inclinait sur bâbord, et l’extrémité de sa grande vergues’arc-boutait déjà contre le champ de glace, au risque de briserson mât.
Hatteras comprit le danger ; le moment étaitterrible ; le brick menaçait de se renverserentièrement, et la mâture pouvait être emportée.
Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alorss’élever le long de la coque ; il se soulevait avec uneirrésistible puissance ; il montait, il dépassait déjà ladunette ; s’il se précipitait sur le Forward, toutétait fini ; bientôt il se dressa debout, sa hauteur dépassantles vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.
Un cri d’épouvante s’échappa de toutes les poitrines. Chacunreflua sur tribord.
Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[48] . On le sentit enlevé, et pendant untemps inappréciable il flotta dans l’air, puis il inclina, retombasur les glaçons, et, là, fut pris d’un roulis qui fit craquer sescordages. Que se passait-il donc ?
Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui leprenaient à l’arrière, il franchissait l’infranchissable banquise.Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation,il retomba de l’autre côté de l’obstacle, sur un champ deglace ; il l’enfonça de son poids, et se retrouva dans sonélément naturel.
– La banquise est franchie ! s’écria Johnson, qui s’étaitjeté à l’avant du brick.
– Dieu soit loué ! répondit Hatteras.
En effet, le brick se trouvait au centre d’un bassin deglace ; celle-ci l’entourait de toutes parts, et, bien que laquille plongeât dans l’eau, il ne pouvait bouger ; mais s’ildemeurait immobile, le champ marchait pour lui.
– Nous dérivons, capitaine ! cria Johnson
– Laissons faire, répondit Hatteras.
Comment, d’ailleurs, eût-il été possible de s’opposer à cetentraînement ?
Le jour revint, et il fut bien constaté que, sous l’influenced’un courant sous-marin, le banc de glace dérivait vers le nordavec rapidité. Cette masse flottante emportait le Forward,cloué au milieu de l’ice-field, dont on ne voyait pas lalimite ; dans la prévision d’une catastrophe, dans le cas oùle brick serait jeté sur une côte ou écrasé par lapression des glaces, Hatteras fit monter sur le pont une grandequantité de provisions, les effets de campement, les vêtements etles couvertures de l’équipage ; à l’exemple de ce que fit lecapitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit entourerle bâtiment d’une ceinture de hamacs gonflés d’air de manière à leprémunir contre les grosses avaries ; bientôt la glace,s’accumulant sous l’influence d’une température de sept degrés(-14° centigrades) ; le navire fut entouré d’une muraille delaquelle sa mâture sortait seule.
Pendant sept jours, il navigua de cette façon ; la pointeAlbert, qui forme l’extrémité ouest du Nouveau-Cornouailles, futentrevue, le 10 septembre, et disparut bientôt ; on remarquaque le champ de glace inclina dans l’est à partir de ce moment. Oùallait-il de la sorte ? où s’arrêterait-on ? Qui pouvaitle prévoir ?
L’équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, le 15septembre, vers les trois heures du soir, l’ice-field,précipité sans doute sur un autre champ, s’arrêtabrusquement ; le navire ressentit une secousse violente,Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journée, consultasa carte ; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre envue, par 95°35’ de longitude et 78°15’ de latitude, au centre decette région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé lepôle du froid !
L’hémisphère austral est plus froid à parité de latitude quel’hémisphère boréal ; mais la température du Nouveau Continentest encore de quinze degrés au-dessous de celle des autres partiesdu monde ; et, en Amérique, ces contrées, connues sous le nomde pôle du froid, sont les plus redoutables.
La température moyenne pour toute l’année n’est que de deuxdegrés au-dessous de zéro (-19° centigrades). Les savants ontexpliqué cela de la façon suivante, et le docteur Clawbonnypartageait leur opinion à cet égard.
Suivant eux, les vents qui règnent avec la force la plusconstante dans les régions septentrionales de l’Amérique sont lesvents de sud-ouest ; ils viennent de l’océan Pacifique avecune température égale et supportable ; mais pour arriver auxmers arctiques, ils sont forcés de traverser l’immense territoireaméricain, couvert de neiges ; ils se refroidissent à soncontact et couvrent alors les régions hyperboréennes de leurglaciale âpreté.
Hatteras se trouvait au pôle du froid, au-delà des contréesentrevues par ses devanciers ; il s’attendait donc à un hiverterrible, sur un navire perdu au milieu des glaces, avec unéquipage à demi révolté. Il résolut de combattre ces dangers diversavec son énergie habituelle. Il regarda sa situation en face, et nebaissa pas les yeux.
Il commença par prendre, avec l’aide et l’expérience de Johnson,toutes les mesures nécessaires à son hivernage. D’après son calcul,le Forward avait été entraîné à deux cent cinquante millesde la dernière terre connue, c’est-à-dire leNouveau-Cornouailles ; il était étreint dans un champ deglace, comme dans un lit de granit, et nulle puissance humaine nepouvait l’en arracher.
Il n’existait plus une goutte d’eau libre dans ces vastes mersfrappées par l’hiver arctique. Les ice-fields sedéroulaient à perte de vue, mais sans offrir une surface unie. Loinde là. De nombreux ice-bergs hérissaient la plaine glacée,et le Forward se trouvait abrité par les plus hautsd’entre eux sur trois points du compas ; le vent du sud-estseul soufflait jusqu’à lui. Que l’on suppose des rochers au lieu deglaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant sonétat liquide, le brick eût été tranquillement à l’ancredans une jolie baie et à l’abri des coups de vent les plusredoutables. Mais quelle désolation sous cette latitude !quelle nature attristante ! quelle lamentablecontemplation !
Le navire, quelque immobile qu’il fût, dut être néanmoinsassujetti fortement au moyen de ses ancres ; il fallaitredouter les débâcles possibles ou les soulèvements sous-marins.Johnson, en apprenant cette situation du Forward au pôledu froid, observa plus sévèrement encore ses mesuresd’hivernage.
– Nous en verrons de rudes ! avait-il dit au docteur ;voilà bien la chance du capitaine ! aller se faire pincer aupoint le plus désagréable du globe ! Bah ! vous verrezque nous nous en tirerons.
Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplementravi de la situation. Il ne l’eût pas changée pour une autre !Hiverner au pôle du froid ! quelle bonne fortune !
Les travaux de l’extérieur occupèrent d’abord l’équipage ;les voiles demeurèrent enverguées au lieu d’être serrées à fond decale, comme le firent les premiers hiverneurs ; elles furentuniquement repliées dans leur étui, et bientôt la glace leur fitune enveloppe imperméable ; on ne dépassa même pas les mâts deperroquet, et le nid de pie resta en place. C’était un observatoirenaturel ; les manœuvres courantes furent seules retirées.
Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, quisouffrait de sa pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs,pesaient d’un poids considérable ; il ne reposait pas sur saligne de flottaison habituelle. Travail long et pénible. Au bout dequelques jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l’onprofita de cette circonstance pour l’examiner ; elle n’avaitpas souffert, grâce à la solidité de sa construction ;seulement son doublage de cuivre était presque entièrement arraché.Le navire, devenu libre, se releva de près de neuf pouces ; ons’occupa alors de tailler la glace en biseau suivant la forme de lacoque ; de cette façon, le champ se rejoignait sous la quilledu brick, et s’opposait lui-même à tout mouvement depression. Le docteur participait à ces travaux ; il maniaitadroitement le couteau à neige ; il excitait les matelots parsa bonne humeur. Il instruisait et s’instruisait. Il approuva fortcette disposition de la glace sous le navire.
– Voilà une bonne précaution, dit-il.
– Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n’yrésisterait pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte élever unemuraille de neige jusqu’à la hauteur du plat-bord ; et, sinous voulons, nous lui donnerons dix pieds d’épaisseur, car lesmatériaux ne manquent pas.
– Excellente idée, reprit le docteur ; la neige est unmauvais conducteur de la chaleur ; elle réfléchit au lieud’absorber, et la température intérieure ne pourra pas s’échapperau dehors.
– Cela est vrai, répondit Johnson ; nous élevons unefortification contre le froid, mais aussi contre les animaux, s’illeur prend fantaisie de nous rendre visite ; le travailterminé, cela aura bonne tournure, vous verrez ; noustaillerons dans cette masse de neige deux escaliers, donnant accèsl’un à l’avant, l’autre à l’arrière du navire ; une fois lesmarches taillées au couteau, nous répandrons de l’eau dessus ;cette eau se convertira en une glace dure comme du roc, et nousaurons un escalier royal.
– Parfait, répondit le docteur, et, il faut l’avouer, il estheureux que le froid engendre la neige et la glace, c’est-à-dire dequoi se protéger contre lui. Sans cela, on serait fortembarrassé.
En effet, le navire était destiné à disparaître sous une coucheépaisse de glace, à laquelle il demandait la conservation de satempérature intérieure ; un toit fait d’épaisses toilesgoudronnées et recouvertes de neige fut construit au dessus du pontsur toute sa longueur ; la toile descendait assez bas pourrecouvrir les flancs du navire. Le pont, se trouvant à l’abri detoute impression du dehors, devint un véritable promenoir ; ilfut recouvert de deux pieds et demi de neige ; cette neige futfoulée et battue de manière à devenir très dure ; là ellefaisait encore obstacle au rayonnement de la chaleur interne ;on étendit au-dessus d’elle une couche de sable, qui devint,s’incrustant, un macadamisage de la plus grande dureté.
– Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je mecroirais à Hyde-Park, et même dans les jardins suspendus deBabylone.
On fit un trou à feu à une distance assez rapprochée dubrick ; c’était un espace circulaire creusé dans lechamp, un véritable puits, qui devait être maintenu toujourspraticable ; chaque matin, on brisait la glace formée àl’orifice ; il devait servir à se procurer de l’eau en casd’incendie, ou pour les bains fréquents ordonnés aux hommes del’équipage par mesure d’hygiène ; on avait même soin, afind’épargner le combustible, de puiser l’eau dans des couchesprofondes, où elle est moins froide ; on parvenait à cerésultat au moyen d’un appareil indiqué par un savantfrançais[49] ; cet appareil, descendu à unecertaine profondeur, donnait accès à l’eau environnante au moyend’un double fond mobile dans un cylindre.
Habituellement, on enlève, pendant les mois d’hiver, tous lesobjets qui encombrent le navire, afin de se réserver de plus largesespaces ; on dépose ces objets à terre dans des magasins. Maisce qui peut se pratiquer près d’une côte est impossible à un naviremouillé sur un champ de glace.
Tout fut disposé à l’intérieur pour combattre les deux grandsennemis de ces latitudes, le froid et l’humidité ; le premieramenait le second, plus redoutable encore ; on résiste aufroid, on succombe à l’humidité ; il s’agissait donc de laprévenir.
Le Forward, destiné à une navigation dans les mersarctiques, offrait l’aménagement le meilleur pour un hivernage : lagrande chambre de l’équipage était sagement disposée ; on yavait fait la guerre aux coins où l’humidité se réfugied’abord ; en effet, par certains abaissements de température,une couche de glace se forme sur les cloisons, dans les coinsparticulièrement, et, quand elle vient à se fondre, elle entretientune humidité constante. Circulaire, la salle de l’équipage eûtencore mieux convenu ; mais enfin, chauffée par un vastepoêle, et convenablement ventilée, elle devait être trèshabitable ; les murs étaient tapissés de peaux de daims, etnon d’étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs qui s’ycondensent, et imprègnent l’atmosphère d’un principe humide.
Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officierseurent une salle commune plus grande, plus aérée, et chauffée parun poêle. Cette salle, ainsi que celle de l’équipage, étaitprécédée d’une sorte d’antichambre, qui lui enlevait toutecommunication directe avec l’extérieur. De cette façon, la chaleurne pouvait se perdre, et l’on passait graduellement d’unetempérature à l’autre. On laissait dans les antichambres lesvêtements chargés de neige ; on se frottait les pieds à desscrapers[50]installés au dehors, de manière à n’introduire avec soi aucunélément malsain.
Des manches en toile servaient à l’introduction de l’air destinéau tirage des poêles ; d’autres manches permettaient à lavapeur d’eau de s’échapper. Au surplus, des condensateurs étaientétablis dans les deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieude la laisser se résoudre en eau ; on les vidait deux fois parsemaine, et ils renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux deglace. C’était autant de pris sur l’ennemi.
Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen desmanches à air ; on reconnut qu’une petite quantité de charbonsuffisait à maintenir dans les salles une température de cinquantedegrés (+10° centigrades). Cependant Hatteras, après avoir faitjauger ses soutes, vit bien que même avec la plus grande parcimonieil n’avait pas pour deux mois de combustible.
Un séchoir fut installé pour les vêtements qui devaient êtresouvent lavés ; on ne pouvait les faire sécher à l’air, carils devenaient durs et cassants.
Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avecsoin ; la chambre qui la renfermait fut hermétiquementclose.
La vie du bord devint l’objet de sérieuses méditations ;Hatteras la régla avec le plus grand soin, et le règlement futaffiché dans la salle commune. Les hommes se levaient à six heuresdu matin ; les hamacs étaient exposés à l’air trois fois parsemaine ; le plancher des deux chambres fut frotté chaquematin avec du sable chaud ; le thé brûlant figurait à chaquerepas, et la nourriture variait autant que possible suivant lesjours de la semaine ; elle se composait de pain, de farine, degras de bœuf et de raisins secs pour les puddings, desucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viandeconservée, de bœuf et de porc salé, de choux, et de légumes auvinaigre ; la cuisine était située en dehors des sallescommunes ; on se privait ainsi de sa chaleur ; mais lacuisson des aliments est une source constante d’évaporation etd’humidité.
La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre denourriture ; sous ces latitudes élevées, on doit consommer leplus possible de matières animales. Le docteur avait présidé à larédaction du programme d’alimentation.
– Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il ;ils ont reçu les leçons de la nature et sont nos maîtres encela ; si les Arabes, si les Africains peuvent se contenter dequelques dattes et d’une poignée de riz, ici il est important demanger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu’à dix et quinzelivres d’huile par jour. Si ce régime ne vous plaît pas, nousdevons recourir aux matières riches en sucre et en graisse. En unmot, il nous faut du carbone, faisons du carbone ! c’est biende mettre du charbon dans le poêle, mais n’oublions pas d’enbourrer ce précieux poêle que nous portons en nous !
Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée àl’équipage ; chacun dut prendre tous les deux jours un bain decette eau à demi glacée, que procurait le trou à feu, excellentmoyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur donnaitl’exemple ; il le fit d’abord comme une chose qui devait luiêtre fort désagréable ; mais ce prétexte lui échappa bientôt,car il finit par trouver un plaisir véritable à cette immersiontrès hygiénique.
Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissancesentraînaient les gens de l’équipage au dehors par les grandsfroids, ils devaient prendre garde surtout à ne pas être frostbitten, c’est-à-dire gelés dans une partie quelconque ducorps ; si le cas arrivait, on se hâtait, à l’aide defrictions de neige, de rétablir la circulation du sang. D’ailleurs,les hommes, soigneusement vêtus de laine sur tout le corps,portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux dephoque qui sont parfaitement imperméables au vent.
Les divers aménagements du navire, l’installation du bord,prirent environ trois semaines, et l’on arriva au 10 octobre sansincident particulier.
Ce jour-là, le thermomètre s’abaissa jusqu’à trois degrés audessous de zéro (-16° centigrades). Le temps fut assez calme ;le froid se supportait facilement en l’absence de la brise.Hatteras, profitant de la clarté de l’atmosphère, alla reconnaîtreles plaines environnantes ; il gravit l’un des plus hautsice-bergs du nord, et n’embrassa dans le champ de salunette qu’une suite de montagnes de glaces etd’ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l’image duchaos sous son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant decalculer la longueur probable de sa captivité.
Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson,Johnson, Bell, ne manquaient pas de pourvoir le navire de viandefraîche. Les oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climatsmoins rigoureux. Les ptarmigans seuls, perdrix de rocherparticulières à cette latitude, ne fuyaient pas devantl’hiver ; on pouvait les tuer facilement, et leur grand nombrepromettait une réserve abondante de gibier.
Les lièvres, les renards, les loups, les hermines, les ours nemanquaient pas ; un chasseur français, anglais ou norvégienn’eût pas eu le droit de se plaindre ; mais ces animaux, trèsfarouches, ne se laissaient guère approcher ; on lesdistinguait difficilement d’ailleurs sur ces plaines blanches dontils possédaient la blancheur, car, avant les grands froids, ilschangent de couleur et revêtent leur fourrure d’hiver. Le docteurconstata, contrairement à l’opinion de certains naturalistes, quece changement ne provenait pas du grand abaissement de latempérature, car il avait lieu avant le mois d’octobre ; il nerésultait donc pas d’une cause physique, mais bien de la prévoyanceprovidentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques en mesurede braver la rigueur d’un hiver boréal.
On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer,animaux compris sous la dénomination générale de phoques ;leur chasse fut spécialement recommandée aux chasseurs, autant pourleurs peaux que pour leur graisse éminemment propre à servir decombustible. D’ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoinun excellent comestible ; on en comptait par centaines, et àdeux ou trois milles au nord du navire, le champ étaitlittéralement percé à jour par les trous de ces énormesamphibies ; seulement ils éventaient le chasseur avec uninstinct remarquable, et beaucoup furent blessés, qui s’échappèrentaisément en plongeant sous les glaçons.
Cependant, le 19, Simpson parvint à s’emparer de l’un d’eux àquatre cents yards du navire ; il avait eu laprécaution de boucher son trou de refuge, de sorte que l’animal futà la merci des chasseurs. Il se débattit longtemps, et, après avoiressuyé plusieurs coups de feu, il finit par être assommé. Ilmesurait neuf pieds de long ; sa tête de bull-dog, les seizedents de ses mâchoires, ses grandes nageoires pectorales en formed’ailerons, sa queue petite et munie d’une autre paire denageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille deschiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sacollection d’histoire naturelle, et sa peau pour les besoins àvenir, fit préparer l’une et l’autre par un moyen rapide et peucoûteux. Il plongea le corps de l’animal dans le trou à feu, et desmilliers de petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles dechair ; au bout d’une demi journée, le travail était accompli,et le plus adroit de l’honorable corporation des tanneurs deLiverpool n’eût pas mieux réussi.
Dès que le soleil a dépassé l’équinoxe d’automne, c’est-à-direle 23 septembre, on peut dire que l’hiver commence dans les régionsarctiques. Cet astre bienfaisant, après avoir peu à peu descendu audessous de l’horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant deses obliques rayons la crête des montagnes glacées. Le docteur luilança le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plusle revoir avant le mois de février.
Il ne faut pourtant pas croire que l’obscurité soit complètependant cette longue absence du soleil ; la lune vient chaquemois le remplacer de son mieux ; il y a encore lascintillation très claire des étoiles, l’éclat des planètes, defréquentes aurores boréales, et des réfractions particulières auxhorizons blancs de neige ; d’ailleurs, le soleil, au moment desa plus grande déclinaison australe, le 21 décembre, s’approcheencore de treize degrés de l’horizon polaire ; il règne donc,chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures. Seulement lebrouillard et les tourbillons de neige venaient souvent plonger cesfroides régions dans la plus complète obscurité.
Cependant, jusqu’à cette époque, le temps fut assezfavorable ; les perdrix et les lièvres seuls purent s’enplaindre, car les chasseurs ne leur laissaient pas un moment derepos ; on disposa plusieurs trappes à renard ; mais cesanimaux soupçonneux ne s’y laissèrent pas prendre ; plusieursfois même, ils grattèrent la neige au-dessous de la trappe, ets’emparèrent de l’appât sans courir aucun risque ; le docteurles donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire unsemblable cadeau.
Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrésau-dessous de zéro (-20° centigrades). Un ouragan d’une violenceextrême se déchaîna ; une neige épaisse s’empara del’atmosphère, ne permettant plus à un rayon de lumière d’arriver auForward. Pendant plusieurs heures, on fut inquiet du sortde Bell et de Simpson, que la chasse avait entraînés au loin ;ils ne regagnèrent le bord que le lendemain, après être restés unejournée entière couchés dans leur peau de daim, tandis quel’ouragan balayait l’espace au-dessus d’eux, et les ensevelissaitsous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et le docteureut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du sang.
La tempête dura huit longs jours sans interruption. On nepouvait mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journée,des variations de quinze et vingt degrés dans la température.
Pendant ces loisirs forcés, chacun vivait à part, les unsdormant, les autres fumant, certains s’entretenant à voix basse ets’interrompant à l’approche de Johnson ou du docteur ; iln’existait aucune liaison morale entre les hommes de cetéquipage ; ils ne se réunissaient qu’à la prière du soir,faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de la Bible et del’office divin.
Clifton s’était parfaitement rendu compte que, lesoixante-dix-huitième parallèle franchi, sa part de prime s’élevaità trois cent soixante-quinze livres[51] ;il trouvait la somme ronde, et son ambition n’allait pas au-delà.On partageait volontiers son opinion, et l’on songeait à jouir decette fortune acquise au prix de tant de fatigues.
Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni auxchasses, ni aux promenades. Il ne s’intéressait aucunement auxphénomènes météorologiques qui faisaient l’admiration du docteur.Il vivait avec une seule idée ; elle se résumait en trois mots: le pôle nord. Il ne songeait qu’au moment où le Forward,libre enfin, reprendrait sa course aventureuse.
En somme, le sentiment général du bord, c’était la tristesse.Rien d’écœurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui nerepose plus dans son élément naturel, dont les formes sont altéréessous ces épaisses couches de glace ; il ne ressemble à rien :fait pour le mouvement, il ne peut bouger ; on le métamorphoseen maison de bois, en magasin, en demeure sédentaire, lui qui saitbraver le vent et les orages ! Cette anomalie, cette situationfausse, portait dans les cœurs un indéfinissable sentimentd’inquiétude et de regret.
Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre lesnotes de voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle ; iln’était jamais désœuvré, et son égalité d’humeur ne changeait pas.Seulement il vit venir avec satisfaction la fin de la tempête, etse disposa à reprendre ses chasses accoutumées.
Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température decinq degrés au-dessous de zéro (-21° centigrades), il partit encompagnie de Johnson et de Bell ; les plaines de glace étaientunies ; la neige, répandue en grande abondance pendant lesjours précédents et solidifiée par la gelée, offrait un terrainassez propice à la marche ; un froid sec et piquant seglissait dans l’atmosphère ; la lune brillait avec uneincomparable pureté, et produisait un jeu de lumière étonnant surles moindres aspérités du champ ; les traces de pass’éclairaient sur leurs bords et laissaient comme une traînéelumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombress’allongeaient sur la glace avec une surprenante netteté.
Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui ; il lepréférait pour chasser le gibier aux chiens groënlandais, et celaavec raison ; ces derniers sont peu utiles en semblablecirconstance, et ne paraissent pas avoir le feu sacré de la racedes zones tempérées. Duk courait en flairant la route, et tombaitsouvent en arrêt sur des traces d’ours encore fraîches. Cependant,en dépit de son habileté, les chasseurs n’avaient pas rencontrémême un lièvre, au bout de deux heures de marche.
– Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d’émigrer vers lesud ? dit le docteur en faisant halte au pied d’unhummock.
– On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit lecharpentier.
– Je ne le pense pas pour mon compte, répondit Johnson ;les lièvres, les renards et les ours sont faits à cesclimats ; suivant moi, la dernière tempête doit avoir causéleur disparition ; mais avec les vents du sud, ils netarderont pas à revenir. Ah ! si vous me parliez de rennes oude bœufs musqués, ce serait autre chose.
– Et cependant, à l’île Melville, on trouve ces animaux-là partroupes nombreuses, reprit le docteur ; elle est située plusau sud, il est vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eude ce magnifique gibier à discrétion.
– Nous sommes moins bien partagés, répondit Bell ; si nouspouvions seulement nous approvisionner de viande d’ours, il nefaudrait pas nous plaindre.
– Voilà précisément la difficulté, répliqua le docteur ;c’est que les ours me paraissent fort rares et très sauvages ;ils ne sont pas encore assez civilisés pour venir au-devant d’uncoup de fusil.
– Bell parle de la chair de l’ours, reprit Johnson ; maisla graisse de cet animal est plus enviable en ce moment que sachair et sa fourrure.
– Tu as raison, Johnson, répondit Bell ; tu penses toujoursau combustible ?
– Comment n’y pas penser ? même en le ménageant avec laplus sévère économie, il ne nous en reste pas pour troissemaines !
– Oui, reprit le docteur, là est le véritable danger, car nousne sommes qu’au commencement de novembre, et février est le mois leplus froid de l’année dans la zone glaciale ; toutefois, àdéfaut de graisse d’ours, nous pouvons compter sur la graisse dephoques.
– Pas longtemps, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, cesanimaux-là ne tarderont pas à nous abandonner ; raison defroid ou d’effroi, ils ne se montreront bientôt plus à la surfacedes glaçons.
– Alors, reprit le docteur, je vois qu’il faut absolument serabattre sur les ours, et, je l’avoue, c’est bien l’animal le plusutile de ces contrées, car, à lui seul, il peut fournir lanourriture, les vêtements, la lumière et le combustible nécessairesà l’homme. Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien,il nous faut des ours, mon ami ; cherche ! voyons,cherche !
Duk, qui flairait la glace en ce moment, excité par la voix etles caresses du docteur, partit tout d’un coup avec la rapiditéd’un trait. Il aboyait avec vigueur, et malgré son éloignement, sesaboiements arrivaient avec force jusqu’aux chasseurs.
L’extrême portée du son par les basses températures est un faitétonnant ; il n’est égalé que par la clarté des constellationsdans le ciel boréal ; les rayons lumineux et les ondes sonoresse transportent à des distances considérables, surtout par lesfroids secs des nuits hyperboréennes.
Les chasseurs, guidés par ces aboiements lointains, se lancèrentsur les traces de Duk ; il leur fallut faire un mille, et ilsarrivèrent essoufflés, car les poumons sont rapidement suffoquésdans une semblable atmosphère. Duk demeurait en arrêt à cinquantepas à peine d’une masse énorme qui s’agitait au sommet d’unmonticule.
– Nous voilà servis à souhait ! s’écria le docteur enarmant son fusil.
– Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant ledocteur.
– Un ours singulier, fit Johnson, se réservant de tirer aprèsses deux compagnons.
Duk aboyait avec fureur. Bell s’avança d’une vingtaine de piedset fit feu ; mais l’animal ne parut pas être atteint, car ilcontinua de balancer lourdement sa tête.
Johnson, s’approcha à son tour, et, après avoir soigneusementvisé, il pressa la détente de son arme.
– Bon ! s’écria le docteur ; rien encore !Ah ! maudite réfraction ! nous sommes hors deportée ; on ne s’y habituera donc jamais ! Cet ours est àplus de mille pas de nous !
– En avant ! répondit Bell.
Les trois compagnons s’élancèrent rapidement vers l’animal quecette fusillade n’avait aucunement troublé ; il semblait êtrede la plus forte taille, et, sans calculer les dangers del’attaque, les chasseurs se livraient déjà à la joie de laconquête. Arrivés à une portée raisonnable, ils firent feu ;l’ours, blessé mortellement sans doute, fit un bond énorme et tombaau pied du monticule.
Duk se précipita sur lui.
– Voilà un ours, dit le docteur, qui n’aura pas été difficile àabattre.
– Trois coups de feu seulement, répondit Bell d’un airméprisant, et il est à terre.
– C’est même singulier, fit Johnson.
– À moins que nous ne soyons arrivés juste au moment où ilallait mourir de vieillesse, répondit le docteur en riant.
– Ma foi, vieux ou jeune, répliqua Bell, il n’en sera pas moinsde bonne prise.
En parlant de la sorte, les chasseurs arrivèrent au monticule,et, à leur grande stupéfaction, ils trouvèrent Duk acharné sur lecadavre d’un renard blanc !
– Ah ! par exemple, s’écria Bell, voilà qui estfort !
– En vérité, dit le docteur ! nous tuons un ours, et c’estun renard qui tombe !
Johnson ne savait trop que répondre.
– Bon ! s’écria le docteur avec un éclat de rire, mêlé dedépit ; encore la réfraction ! toujours laréfraction !
– Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny ? demanda lecharpentier.
– Eh oui, mon ami ; elle nous a trompés sur les dimensionscomme sur la distance ! elle nous a fait voir un ours sous lapeau d’un renard ! pareille méprise est arrivée plus d’unefois aux chasseurs dans des circonstances identiques !Allons ! nous en sommes pour nos frais d’imagination.
– Ma foi, répondit Johnson, ours ou renard, on le mangera toutde même. Emportons-le.
Mais, au moment où le maître d’équipage allait charger l’animalsur ses épaules :
– Voilà qui est plus fort ! s’écria-t-il.
– Qu’est-ce donc ? demanda le docteur.
– Regardez, monsieur Clawbonny, voyez ! il y a un collierau cou de cette bête !
– Un collier ? répliqua le docteur, en se penchant surl’animal.
En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieude la blanche fourrure du renard ; le docteur crut y remarquerdes lettres gravées ; en un tour de main, il l’enleva de cecou autour duquel il paraissait rivé depuis longtemps.
– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Johnson.
– Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuerun renard âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui futpris par James Ross en 1848.
– Est-il possible ! s’écria Bell.
– Cela n’est pas douteux ; je regrette que nous ayonsabattu ce pauvre animal ! Pendant son hivernage, James Rosseut l’idée de prendre dans des pièges une grande quantité derenards blancs ; on riva à leur cou des colliers de cuivre surlesquels étaient gravée l’indication de ses naviresl’Entreprise et l’Investigator, ainsi que celledes dépôts de vivres. Ces animaux traversent d’immenses étendues deterrain en quête de leur nourriture, et James Ross espérait quel’un d’eux pourrait tomber entre les mains de quelques hommes del’expédition Franklin. Voilà toute l’explication, et cette pauvrebête qui aurait pu sauver la vie de deux équipages, est venueinutilement tomber sous nos balles.
– Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson ;d’ailleurs, un renard de douze ans ! En tous cas, nousconserverons sa peau en témoignage de cette curieuse rencontre.
Johnson chargea la bête sur ses épaules. Les chasseurs sedirigèrent vers le navire en s’orientant sur les étoiles ;leur expédition ne fut pas cependant tout à faitinfructueuse ; ils purent abattre plusieurs couples deptarmigans.
Une heure avant d’arriver au Forward, il survint unphénomène qui excita au plus haut degré l’étonnement du docteur. Cefut une véritable pluie d’étoiles filantes ; on pouvait lescompter par milliers, comme les fusées dans un bouquet de feud’artifice d’une blancheur éclatante ; la lumière de la lunepâlissait. L’œil ne pouvait se lasser d’admirer ce phénomène quidura plusieurs heures. Pareil météore fut observé au Groënland parles Frères Moraves en 1799. On eut dit une véritable fête que leciel donnait à la terre sous ces latitudes désolées. Le docteur, deretour à bord, passa la nuit entière à suivre la marche de cemétéore, qui cessa vers les sept heures du matin, au milieu duprofond silence de l’atmosphère.
Les ours paraissaient décidément imprenables ; on tuaquelques phoques pendant les journées des 4, 5 et 6 novembre, puisle vent venant à changer, la température s’éleva de plusieursdegrés ; mais les drifts[52] de neigerecommencèrent avec une incomparable violence. Il devint impossiblede quitter le navire, et l’on eut fort à faire pour combattrel’humidité. À la fin de la semaine, les condensateurs recelaientplusieurs boisseaux de glace.
Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre,sous l’influence de certaines conditions atmosphériques, descendità vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centigrades). Ce futla plus basse température observée jusque-là. Ce froid eût étésupportable dans une atmosphère tranquille ; mais le ventsoufflait alors, et semblait fait de lames aiguës qui traversaientl’air.
Le docteur regretta fort d’être ainsi captif, car la neige,raffermie par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, etil eût pu tenter quelque lointaine excursion.
Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un telfroid amène vite l’essoufflement. Un homme ne peut alors produirele quart de son travail habituel ; les outils de ferdeviennent impossibles à manier ; si la main les prend sansprécaution, elle éprouve une douleur semblable à celle d’unebrûlure, et des lambeaux de sa peau restent attachés à l’objetimprudemment saisi.
L’équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à sepromener pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, où ilavait la permission de fumer, car cela était défendu dans la sallecommune.
Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait lesmurailles et les jointures du plancher ; il n’y avait pas unecheville, un clou de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrîtimmédiatement d’une couche glacée.
L’instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L’haleinedes hommes se condensait dans l’air et, sautant de l’état fluide àl’état solide, elle retomba en neige autour d’eux. À quelques piedsseulement des poêles, le froid reprenait alors toute son énergie,et les hommes se tenaient près du feu, en groupe serré.
Cependant, le docteur leur conseillait de s’aguerrir, de sefamiliariser avec cette température, qui n’avait certainement pasdit son dernier mot ; il leur recommandait de soumettre peu àpeu leur épiderme à ces cuissons intenses, et prêchaitd’exemple ; mais la paresse ou l’engourdissement clouait laplupart d’entre eux à leur poste ; ils n’en voulaient pasbouger, et préféraient s’endormir dans cette mauvaise chaleur.
Cependant, d’après le docteur, il n’y avait aucun danger às’exposer à un grand froid en sortant d’une salle chauffée ;ces transitions brusques n’ont d’inconvénient en effet que pour lesgens qui sont en moiteur ; le docteur citait des exemples àl’appui de son opinion, mais ses leçons étaient perdues ou à peuprès. Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentirl’influence de cette température. Il se promenait silencieusement,ni plus ni moins vite. Le froid n’avait-il pas prise sur sonénergique constitution ? Possédait-il au suprême degré ceprincipe de chaleur naturelle qu’il recherchait chez sesmatelots ? Était-il cuirassé dans son idée fixe, de manière àse soustraire aux impressions extérieures ? Ses hommes ne levoyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt-quatredegrés au-dessous de zéro ; il quittait le bord pendant desheures entières, et revenait sans que sa figure portât les marquesdu froid.
– Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson ; ilm’étonne moi-même ! il porte en lui un foyer ardent !C’est une des plus puissantes natures que j’aie étudiées de mavie !
– Le fait est, répondit Johnson, qu’il va, vient, circule enplein air, sans se vêtir plus chaudement qu’au mois de juin.
– Oh ! la question de vêtement est peu de chose, répondaitle docteur ; à quoi bon vêtir chaudement celui qui ne peutproduire la chaleur de lui-même ? C’est essayer d’échauffer unmorceau de glace en l’enveloppant dans une couverture delaine ! Mais Hatteras n’a pas besoin de cela ; il estainsi bâti, et je ne serais pas étonné qu’il fît véritablementchaud à ses côtés, comme auprès d’un charbon incandescent.
Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarquaque la glace mesurait plus de dix pieds d’épaisseur.
Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer demagnifiques aurores boréales ; de quatre heures à huit heuresdu soir, le ciel se colorait légèrement dans le nord ; puis,cette coloration prenait la forme régulière d’une bordure jaunepâle, dont les extrémités semblaient s’arc-bouter sur le champ deglace. Peu à peu, la zone brillante s’élevait dans le ciel suivantle méridien magnétique, et apparaissait striée de bandesnoirâtres ; des jets d’une matière lumineuse s’élançaient,s’allongeaient alors, diminuant ou forçant leur éclat ; lemétéore, arrivé à son zénith, se composait souvent de plusieursarcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou vertes dela lumière. C’était un éblouissement, un incomparable spectacle.Bientôt, les diverses courbes se réunissaient en un seul point, etformaient des couronnes boréales d’une opulence toute céleste.Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, lasplendide aurore pâlissait, les rayons intenses se fondaient enlueurs pâles, vagues, indéterminées, indécises, et le merveilleuxphénomène, affaibli, presque éteint, s’évanouissait insensiblementdans les nuages obscurcis du sud.
On ne saurait comprendre la féerie d’un tel spectacle, sous leshautes latitudes, à moins de huit degrés du pôle ; les auroresboréales, entrevues dans les régions tempérées, n’en donnent aucuneidée, même affaiblie ; il semble que la Providence ait vouluréserver à ces climats ses plus étonnantes merveilles.
Des parasélènes nombreuses apparaissaient également pendant ladurée de la lune, dont plusieurs images se présentaient alors dansle ciel, en accroissant son éclat souvent aussi, de simples haloslunaires entouraient l’astre des nuits, qui brillait au centre d’uncercle lumineux avec une splendide intensité.
Le 26 novembre, il y eut une grande marée, et l’eau s’échappaavec violence par le trou à feu ; l’épaisse couche de glacefut comme ébranlée par le soulèvement de la mer, et des craquementssinistres annoncèrent la lutte sous-marine ; heureusement lenavire tint ferme dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrentavec bruit ; d’ailleurs, en prévision de l’événement, Hatterasles avait fait assujettir.
Les jours suivants furent encore plus froids ; le ciel secouvrit d’un brouillard pénétrant ; le vent enlevait la neigeamoncelée ; il devenait difficile de voir si ces tourbillonsprenaient naissance dans le ciel ou sur lesice-fields ; c’était une confusion inexprimable.
L’équipage s’occupait de divers travaux à l’intérieur, dont leprincipal consistait à préparer la graisse et l’huile produites parles phoques ; elles se convertissaient en blocs de glace qu’ilfallait travailler à la hache ; on concassait cette glace enmorceaux, dont la dureté égalait celle du marbre ; on enrecueillit ainsi la valeur d’une dizaine de barils. Comme on levoit, toute espèce de vase devenait inutile ou à peu près ;d’ailleurs ils se seraient brisés sous l’effort du liquide que latempérature transformait.
Le 28, le thermomètre descendit à trente-deux degrés au dessousde zéro (-36° centigrades) ; il n’y avait plus que pour dixjours de charbon, et chacun voyait arriver avec effroi le moment oùce combustible viendrait à manquer.
Hatteras, par mesure d’économie, fit éteindre le poêle de ladunette, et dès lors, Shandon, le docteur et lui durent partager lasalle commune de l’équipage, Hatteras fut donc plus constamment enrapport avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hébétéset farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs reproches,leurs menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblaitsourd à toute observation. Il ne réclamait pas la place la plusrapprochée du feu. Il restait dans un coin, les bras croisés, sansmot dire.
En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis serefusaient à prendre le moindre exercice ; ils passaient lesjournées entières accoudés au poêle ou sous les couvertures de leurhamac ; aussi leur santé ne tarda pas à s’altérer ; ilsne purent réagir contre l’influence funeste du climat, et leterrible scorbut fit son apparition à bord.
Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps àdistribuer chaque matin le jus de citron et les pastilles dechaux ; mais ces préservatifs, si efficaces d’habitude,n’eurent qu’une action insensible sur les malades, et la maladie,suivant son cours, offrit bientôt ses plus horribles symptômes.
Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et lesmuscles se contractaient sous la douleur ! Leurs jambesenflaient extraordinairement et se couvraient de larges taches d’unbleu noirâtre ; leurs gencives sanglantes, leurs lèvrestuméfiées, ne livraient passage qu’à des sons inarticulés ; lamasse du sang complètement altérée, défibrinisée, ne transmettaitplus la vie aux extrémités du corps.
Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie ;bientôt Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leurhamac. Ceux que la maladie épargnait encore ne pouvaient fuir lespectacle de ces souffrances : il n’y avait pas d’autre abri que lasalle commune ; il y fallait demeurer ; aussi fut-ellepromptement transformée en hôpital, car sur les dix-huit marins duForward, treize furent en peu de jours frappés par lescorbut. Pen semblait devoir échapper à la contagion ; savigoureuse nature l’en préservait ; Shandon ressentit lespremiers symptômes du mal ; mais cela n’alla pas plus loin, etl’exercice parvint à le maintenir dans un état de santésuffisant.
Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dévouement,et son cœur se serrait en face de maux qu’il ne pouvait soulager.Cependant, il faisait surgir le plus de gaieté possible du sein decet équipage désolé ; ses paroles, ses consolations, sesréflexions philosophiques, ses inventions heureuses, rompaient lamonotonie de ces longs jours de douleur ; il lisait à voixhaute ; son étonnante mémoire lui fournissait des récitsamusants, tandis que les hommes encore valides entouraient le poêlede leur cercle pressé ; mais les gémissements des malades, lesplaintes, les cris de désespoir l’interrompaient parfois, et, sonhistoire suspendue, il redevenait le médecin attentif etdévoué.
D’ailleurs, sa santé résistait ; il ne maigrissaitpas ; sa corpulence lui tenait lieu du meilleur vêtement, et,disait-il, il se trouvait fort bien d’être habillé comme un phoqueou une baleine, qui, grâce à leurs épaisses couches de graisse,supportent facilement les atteintes d’une atmosphère arctique.
Hatteras, lui, n’éprouvait rien, ni au physique ni au moral. Lessouffrances de son équipage ne paraissaient même pas le toucher.Peut-être ne permettait-il pas à une émotion de se traduire sur safigure ; et cependant, un observateur attentif eût surprisparfois un cœur d’homme à battre sous cette enveloppe de fer.
Le docteur l’analysait, l’étudiait, et ne parvenait pas àclasser cette organisation étrange, ce tempérament surnaturel.
Le thermomètre baissa encore ; le promenoir du pont restaitdésert ; les chiens esquimaux l’arpentaient seuls en poussantde lamentables aboiements.
Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et quiveillait à son alimentation ; il était important de ne pas lelaisser s’éteindre ; dès que le feu venait à baisser, le froidse glissait dans la salle, la glace s’incrustait sur les murailles,et l’humidité, subitement condensée, retombait en neige sur lesinfortunés habitants du brick.
Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l’on atteignitle 8 décembre ; ce matin-là, le docteur alla consulter,suivant son habitude, le thermomètre placé à l’extérieur. Il trouvale mercure entièrement gelé dans la cuvette.
« Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro ! » se dit-ilavec effroi.
Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau decharbon du bord.
Il y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, etde la mort par le froid, apparut dans toute son horreur ; cedernier morceau de charbon brûlait avec un crépitementsinistre ; le feu menaçait déjà de manquer, et la températurede la salle s’abaissait sensiblement. Mais Johnson alla chercherquelques morceaux de ce nouveau combustible que lui avaient fourniles animaux marins, et il en chargea le poêle ; il y ajouta del’étoupe imprégnée d’huile gelée, et obtint bientôt une chaleursuffisante. L’odeur de cette graisse était fortinsupportable ; mais comment s’en débarrasser ? ilfallait s’y faire, Johnson convint lui-même que son expédientlaissait à désirer, et n’aurait aucun succès dans les maisonsbourgeoises de Liverpool.
– Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènerapeut-être de bons résultats.
– Et lesquels donc ? demanda le charpentier.
– Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sontfriands de ces émanations.
– Bon, répliqua Bell, et la nécessité d’avoir desours ?
– Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter surles phoques ; ils ont disparu et pour longtemps ; si lesours ne viennent pas à leur tour fournir leur part de combustible,je ne sais pas ce que nous deviendrons.
– Tu dis vrai, Johnson ; notre sort est loin d’êtreassuré ; cette situation est effrayante. Et si ce genre dechauffage vient à nous manquer… je ne vois pas trop le moyen…
– Il y en aurait encore un !…
– Encore un ? répondit Bell.
– Oui, Bell ! en désespoir de cause… mais jamais lecapitaine… Et cependant, il faudra peut-être en venir là.
Le vieux Johnson secoua tristement la tête, et tomba dans desréflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Ilsavait que ces morceaux de graisse, si péniblement acquis, nedureraient pas huit jours, malgré la plus sévère économie.
Le maître d’équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attiréspar ces exhalaisons fétides, furent signalés sous le vent duForward ; les hommes valides leur donnèrent lachasse ; mais ces animaux sont doués d’une vitesse remarquableet d’une finesse qui déjoue tous les stratagèmes ; il futimpossible de les approcher, et les balles les plus adroites nepurent les atteindre.
L’équipage du brick fut sérieusement menacé de mourirde froid ; il était incapable de résister quarante-huit heuresà une température pareille, qui envahirait la salle commune. Chacunvoyait venir avec terreur la fin du dernier morceau de combustible.Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir ; lefeu s’éteignit ; les matelots, rangés en cercle autour dupoêle, se regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeuraitimmobile dans son coin ; le docteur, suivant son habitude, sepromenait avec agitation ; il ne savait plus à quois’ingénier.
La température tomba subitement dans la salle à sept degrésau-dessous de zéro. (-22° centigrades)
Mais si le docteur était à bout d’imagination, s’il ne savaitplus que faire, d’autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon,froid et résolu, Pen, la colère aux yeux, et deux ou trois de leurscamarades, de ceux qui pouvaient encore se traîner, s’avancèrentvers Hatteras.
– Capitaine, dit Shandon.
Hatteras, absorbé par ses pensées, ne l’entendit pas.
– Capitaine ! répéta Shandon en le touchant de la main.
Hatteras se redressa.
– Monsieur, dit-il.
– Capitaine, nous n’avons plus de feu.
– Eh bien ? répondit Hatteras.
– Si votre intention est que nous mourions de froid, repritShandon avec une terrible ironie, nous vous prions de nous eninformer !
– Mon intention, répondit Hatteras d’une voix grave, est quechacun ici fasse son devoir jusqu’au bout.
– Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, réponditle second, c’est le droit à sa propre conservation. Je vous répèteque nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pasun de nous ne sera vivant !
– Je n’ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras.
– Eh bien ! s’écria violemment Pen, quand on n’a plus debois, on va en couper où il en pousse !
Hatteras pâlit de colère.
– Où cela ? dit-il.
– À bord, répondit insolemment le matelot.
– À bord ! reprit le capitaine, les poings crispés, l’œilétincelant.
– Sans doute, répondit Pen, quand le navire n’est plus bon àporter son équipage, on brûle le navire !
Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi unehache ; à la fin, cette hache était levée sur la tête dePen.
– Misérable ! s’écria-t-il.
Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu’il repoussa ; lahache, retombant à terre, entailla profondément la plancher.Johnson, Bell, Simpson, groupés autour d’Hatteras, paraissaientdécidés à le soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives,douloureuses, sortirent de ces cadres transformés en lits demort.
– Du feu ! du feu ! criaient les infortunés malades,envahis par le froid sous leurs couvertures.
Hatteras fit un effort sur lui-même, et, après quelques instantsde silence, il prononça ces mots d’un ton calme :
– Si nous détruisons notre navire, comment regagnerons-nousl’Angleterre ?
– Monsieur, répondit Johnson, on pourrait peut-être brûler sansinconvénient les parties les moins utiles, le plat-bord, lesbastingages…
– Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et,d’ailleurs, qui nous empêcherait de reconstruire un navire pluspetit avec les débris de l’ancien ?…
– Jamais ! répondit Hatteras.
– Mais… reprirent plusieurs matelots en élevant la voix…
– Nous avons de l’esprit-de-vin en grande quantité, réponditHatteras ; brûlez-le jusqu’à la dernière goutte.
– Eh bien, va pour de l’esprit-de-vin ! répondît Johnson,avec une confiance affectée qui était loin de son cœur.
Et, à l’aide de larges mèches, trempées dans cette liqueur dontla flamme pâle léchait les parois du poêle, il put élever dequelques degrés la température de la salle.
Pendant les jours qui suivirent cette scène désolante, le ventrevint dans le sud, le thermomètre remonta ; la neigetourbillonna dans une atmosphère moins rigide. Quelques-uns deshommes purent quitter le navire aux heures les moins humides dujour ; mais les ophtalmies et le scorbut retinrent la plupartd’entre eux à bord ; d’ailleurs, ni la chasse, ni la pêche nefurent praticables.
Au reste, ce n’était qu’un répit dans les atroces violences dufroid, et, le 25, après une saute de vent inattendue, le mercuregelé disparut de nouveau dans la cuvette de l’instrument ; ondut alors s’en rapporter au thermomètre à esprit-de-vin, que lesplus grands froids ne parviennent pas à congeler.
Le docteur, épouvanté, le trouva à soixante-six degrésau-dessous de zéro (-52° centigrades). C’est à peine s’il avaitjamais été donné à l’homme de supporter une telle température.
La glace s’étendait en longs miroirs ternis sur leplancher ; un épais brouillard envahissait la salle ;l’humidité retombait en neige épaisse ; on ne se voyaitplus ; la chaleur humaine se retirait des extrémités ducorps ; les pieds et les mains devenaient bleus ; la têtese cerclait de fer, et la pensée confuse, amoindrie, gelée, portaitau délire. Symptôme effrayant : la langue ne pouvait plus articulerune parole.
Depuis ce jour où on le menaça de brûler son navire, Hatterasrôdait pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, ilveillait. Ce bois, c’était sa chair à lui ! On lui coupait unmembre en en coupant un morceau ! Il était armé et faisaitbonne garde, insensible au froid, à la neige, à cette glace quiroidissait ses vêtements et l’enveloppait comme d’une cuirasse degranit. Duk, le comprenant, aboyait sur ses pas et l’accompagnaitde ses hurlements.
Cependant, le 25 décembre, il descendit à la salle commune. Ledocteur, profitant d’un reste d’énergie, alla droit à lui.
– Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu.
– Jamais ! fit Hatteras, sachant bien à quelle demande ilrépondait ainsi.
– Il le faut, reprit doucement le docteur.
– Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n’yconsentirai ! Que l’on me désobéisse, si l’on veut !
C’était la liberté d’agir donnée ainsi. Johnson et Bells’élancèrent sur le pont. Hatteras entendit le bois de sonbrick craquer sous la hache. Il pleura.
Ce jour-là, c’était le jour de Noël, la fête de la famille, enAngleterre, la soirée des réunions enfantines ! Quel souveniramer que celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encorevert ! Qui ne se rappelait ces longues pièces de viande rôtieque fournissait le bœuf engraissé pour cette circonstance ? Etces tourtes, ces minced-pies, où les ingrédients de toutessortes se trouvaient amalgamés pour ce jour si cher aux cœursanglais ? Mais ici, la douleur, le désespoir, la misère à sondernier degré, et pour bûche de Noël ces morceaux du bois d’unnavire perdu au plus profond de la zone glaciale !
Cependant, sous l’influence du feu, le sentiment et la forcerevinrent à l’esprit des matelots ; les boissons brûlantes dethé ou de café produisirent un bien-être instantané, et l’espoirest chose si tenace à l’esprit, que l’on se reprit à espérer. Cefut dans ces alternatives que se termina cette funeste année 1860,dont le précoce hiver avait déjoué les hardis projetsd’Hatteras.
Or, il arriva que précisément ce premier janvier 1861 fut marquépar une découverte inattendue. Il faisait un peu moins froid ;le docteur avait repris ses études accoutumées ; il lisait lesrelations de sir Edward Belcher sur son expédition dans les merspolaires. Tout d’un coup, un passage, inaperçu jusqu’alors, lefrappa d’étonnement ; il relut ; on ne pouvait s’yméprendre.
Sir Edward Belcher racontait qu’après être parvenu à l’extrémitédu canal de la Reine il avait découvert des traces importantes dupassage et du séjour des hommes.
« Ce sont, disait-il, des restes d’habitations bien supérieuresà tout ce que l’on peut attribuer aux habitudes grossières destribus errantes d’Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le solprofondément creusé ; l’aire de l’intérieur, recouvert d’unecouche épaisse de beau gravier, a été pavée. Des ossements derennes, de morses, de phoques, s’y voient en grande quantité.Nous y rencontrâmes du charbon. »
Aux derniers mots, une idée surgît dans l’esprit dudocteur ; il emporta son livre et vint le communiquer àHatteras.
– Du charbon ! s’écria ce dernier.
– Oui, Hatteras, du charbon ; c’est à dire le salut pournous !
– Du charbon ! sur cette côte déserte ! repritHatteras. Non, cela n’est pas possible !
– Pourquoi en douter, Hatteras ? Belcher n’eût pas avancéun tel fait sans en être certain, sans l’avoir vu de ses propresyeux.
– Eh bien, après, docteur ?
– Nous ne sommes pas à cent milles de la côte où Belcher vit cecharbon ! Qu’est-ce qu’une excursion de cent milles ?Rien. On a souvent fait des recherches plus longues à travers lesglaces, et par des froids aussi grands. Partons donc,capitaine !
– Partons ! s’écria Hatteras, qui avait rapidement pris sonparti, et, avec la mobilité de son imagination, entrevoyait deschances de salut.
Johnson fut aussitôt prévenu de cette résolution ; ilapprouva fort le projet ; il le communiqua à sescamarades ; les uns y applaudirent, les autres l’accueillirentavec indifférence.
– Du charbon sur ces côtes ! dit Wall, enfoui dans son litde douleur.
– Laissons-les faire, lui répondit mystérieusement Shandon.
Mais avant même que les préparatifs de voyage fussent commencés,Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude laposition du Forward. On comprend aisément l’importance dece calcul, et pourquoi cette situation devait être mathématiquementconnue. Une fois loin du navire, on ne saurait le retrouver sanschiffres certains.
Hatteras monta donc sur le pont ; il recueillit à diversmoments plusieurs distances lunaires, et les hauteurs méridiennesdes principales étoiles.
Ces observations présentaient de sérieuses difficultés, car, parcette basse température, le verre et les miroirs des instruments secouvraient d’une couche de glace au souffle d’Hatteras ; plusd’une fois ses paupières furent entièrement brûlées en s’appuyantsur le cuivre des lunettes.
Cependant, il put obtenir des bases très exactes pour sescalculs, et il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travailfut terminé, il releva la tête avec stupéfaction, prit sa carte, lapointa et regarda le docteur.
– Eh bien ? demanda celui-ci.
– Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement del’hivernage ?
– Mais par soixante-dix-huit degrés, quinze minutes de latitude,et quatre-vingt-quinze degrés, trente-cinq minutes de longitude,précisément au pôle du froid.
– Eh bien, ajouta Hatteras à voix basse, notre champ de glacedérive ! nous sommes de deux degrés plus au nord et plus àl’ouest, à trois cents milles au moins de votre dépôt decharbon !
– Et ces infortunés qui ignorent !… s’écria le docteur.
– Silence ! fit Hatteras en portant son doigt à seslèvres.
Hatteras ne voulut pas mettre son équipage au courant de cettesituation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachantentraînés vers le nord avec une force irrésistible, se fussentlivrés peut-être aux folies du désespoir. Le docteur le comprit, etapprouva le silence du capitaine.
Celui-ci avait renfermé dans son cœur les impressions que luicausèrent cette découverte. Ce fut son premier instant de bonheurdepuis ces longs mois passés dans sa lutte incessante contre leséléments. Il se trouvait reporté à cent cinquante milles plus aunord, à peine à huit degrés du pôle ! Mais cette joie, il lacacha si profondément, que le docteur ne put pas même lasoupçonner ; celui-ci se demanda bien pourquoi l’œild’Hatteras brillait d’un éclat inaccoutumé ; mais ce fut tout,et la réponse si naturelle à cette question ne lui vint même pas àl’esprit.
Le Forward, en se rapprochant du pôle, s’était éloignéde ce gisement de charbon observé par sir Edward Belcher ; aulieu de cent milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deuxcent cinquante milles vers le sud. Cependant, après une courtediscussion à cet égard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage futmaintenu.
Si Belcher avait dit vrai, et l’on ne pouvait mettre sa véracitéen doute, les choses devaient se trouver dans l’état où il lesavait laissées. Depuis 1853, pas une expédition nouvelle ne futdirigée vers ces continents extrêmes. On ne rencontrait que peu oupoint d’Esquimaux sous cette latitude. La déconvenue arrivée àl’île Beechey ne pouvait se reproduire sur les côtes duNouveau-Cornouailles. La basse température de ce climat conservaitindéfiniment les objets abandonnés à son influence. Toutes leschances se réunissaient donc en faveur de cette excursion à traversles glaces.
On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus,et les préparatifs furent faits par Johnson en conséquence.
Ses soins se portèrent d’abord sur le traîneau ; il étaitde forme groënlandaise, large de trente-cinq pouces et long devingt-quatre pieds. Les Esquimaux en construisent qui dépassentsouvent cinquante pieds en longueur. Celui-ci se composait delongues planches recourbées à l’avant et à l’arrière, et tenduescomme un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnaitun certain ressort de nature à rendre les chocs moins dangereux. Cetraîneau courait aisément sur la glace ; mais par les temps deneige, lorsque les couches blanches n’étaient pas encore durcies,on lui adaptait deux châssis verticaux juxtaposés, et, élevé de lasorte, il pouvait avancer sans accroître son tirage. D’ailleurs, enle frottant d’un mélange de soufre et de neige, suivant la méthodeesquimau, il glissait avec une remarquable facilité.
Son attelage se composait de six chiens ; ces animaux,robustes malgré leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir dece rude hiver ; leurs harnais de peau de daim étaient en bonétat ; on devait compter sur un tel équipage, que lesGroënlandais d’Uppernawik avaient vendu en conscience. À eux six,ces animaux pouvaient traîner un poids de deux mille livres, sansse fatiguer outre mesure.
Les effets de campement furent une tente, pour le cas où laconstruction d’une snow-house[53] seraitimpossible, une large toile de mackintosh, destinée às’étendre sur la neige, qu’elle empêchait de fondre au contact ducorps, et enfin plusieurs couvertures de laine et de peau debuffle. De plus, on emporta l’halkett-boat.
Les provisions consistèrent en cinq caisses de pemmicanpesant environ quatre cent cinquante livres ; on comptait unelivre de pemmican par homme et par chien ; ceux-ciétaient au nombre de sept, en comprenant Duk ; les hommes nedevaient pas être plus de quatre. On emportait aussi douze gallonsd’esprit-de-vin, c’est-à-dire cent cinquante livres à peu près, duthé, du biscuit en quantité suffisante, une petite cuisineportative, avec une notable quantité de mèches et d’étoupes, de lapoudre, des munitions, et quatre fusils à deux coups. Les hommes del’expédition, d’après l’invention du capitaine Parry, devaient seceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur ducorps et le mouvement de la marche maintenaient du café, du thé etde l’eau à l’état liquide.
Johnson soigna tout particulièrement la confection dessnow-shoes[54] , fixéessur des montures en bois garnies de lanières de cuir ; ellesservaient de patins ; sur les terrains entièrement glacés etdurcis, les mocassins de peau de daim les remplaçaient avecavantage ; chaque voyageur dut être muni de deux paires desunes et des autres.
Ces préparatifs, si importants, puisqu’un détail omis peutamener la perte d’une expédition, demandèrent quatre jours pleins.Chaque midi, Hatteras eut soin de relever la position de sonnavire ; il ne dérivait plus, et il fallait cette certitudeabsolue pour opérer le retour.
Hatteras s’occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre.C’était une grave décision à prendre ; quelques-uns n’étaientpas bons à emmener, mais on devait aussi regarder à les laisser àbord. Cependant, le salut commun dépendant de la réussite duvoyage, il parut opportun au capitaine de choisir avant tout descompagnons sûrs et éprouvés.
Shandon se trouva donc exclu ; il ne manifesta, d’ailleurs,aucun regret à cet égard. James Wall, complètement alité, nepouvait prendre part à l’expédition.
L’état des malades, au surplus, n’empirait pas ; leurtraitement consistait en frictions répétées et en fortes doses dejus de citron ; il n’était pas difficile à suivre, et nenécessitait aucunement la présence du docteur. Celui-ci se mit doncen tête des voyageurs, et son départ n’amena point la moindreréclamation.
Johnson eût vivement désiré accompagner le capitaine dans sapérilleuse entreprise ; mais celui-ci le prit à part, et d’unevoix affectueuse, presque émue :
– Johnson, lui dit-il, je n’ai de confiance qu’en vous. Vousêtes le seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il fautque je vous sache là pour surveiller Shandon et les autres. Ilssont enchaînés ici par l’hiver ; mais qui sait les funestesrésolutions dont leur méchanceté est capable ? Vous serez munide mes instructions formelles, qui remettront au besoin lecommandement entre vos mains. Vous serez un autre moi-même. Notreabsence durera quatre à cinq semaines au plus, et je seraitranquille, vous ayant là où je ne puis être. Il vous faut du bois,Johnson. Je le sais ! mais, autant qu’il sera possible,épargnez mon pauvre navire. Vous m’entendez, Johnson ?
– Je vous entends, capitaine, répondit le vieux marin, et jeresterai, puisque cela vous convient ainsi.
– Merci ! dit Hatteras en serrant la main de son maîtred’équipage, et il ajouta : Si vous ne nous voyez pas revenir,Johnson, attendez jusqu’à la débâcle prochaine, et tâchez depousser une reconnaissance vers le pôle. Si les autres s’yopposent, ne pensez plus à nous, et ramenez le Forward enAngleterre.
– C’est votre volonté, capitaine ?
– Ma volonté absolue, répondit Hatteras.
– Vos ordres seront exécutés, dit simplement Johnson.
Cette décision prise, le docteur regretta son digne ami, mais ildut reconnaître qu’Hatteras faisait bien en agissant ainsi.
Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, lecharpentier, et Simpson. Le premier, bien portant, brave et dévoué,devait rendre de grands services pour les campements sur laneige ; le second, quoique moins résolu, accepta cependant deprendre part à une expédition dans laquelle il pouvait être fortutile en sa double qualité de chasseur et de pêcheur.
Ainsi ce détachement se composa d’Hatteras, de Clawbonny, deBell, de Simpson et du fidèle Duk, c’étaient donc quatre hommes etsept chiens à nourrir. Les approvisionnements avaient été calculésen conséquence.
Pendant les premiers jours de janvier, la température semaintint en moyenne à trente-trois degrés au-dessous de zéro (-37ºcentigrades). Hatteras guettait avec impatience un changement detemps ; plusieurs fois il consulta le baromètre, mais il nefallait pas s’y fier ; cet instrument semble perdre sous leshautes latitudes sa justesse habituelle ; la nature, dans cesclimats, apporte de notables exceptions à ses lois générales :ainsi la pureté du ciel n’était pas toujours accompagnée de froid,et la neige ne ramenait pas une hausse dans la température ;le baromètre restait incertain, ainsi que l’avaient déjà remarquébeaucoup de navigateurs des mers polaires ; il descendaitvolontiers avec des vents du nord et de l’est ; bas, ilamenait du beau temps ; haut, de la neige ou de la pluie. Onne pouvait donc compter sur ses indications.
Enfin, le 5 janvier, une brise de l’est ramena une reprise dequinze degrés ; la colonne thermométrique remonta à dix-huitdegrés au-dessous de zéro (-28º centigrades). Hatteras résolut departir le lendemain ; il n’y tenait plus, à voir sous ses yeuxdépecer son navire ; la dunette avait passé tout entière dansle poêle.
Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l’ordre dudépart fut donné ; le docteur fit ses dernièresrecommandations aux malades ; Bell et Simpson échangèrent desilencieux serrements de main avec leurs compagnons. Hatterasvoulut adresser ses adieux à haute voix, mais il se vit entouré demauvais regards. Il crut surprendre un ironique sourire sur leslèvres de Shandon. Il se tut. Peut-être même hésita-t-il un instantà partir, en jetant les yeux sur le Forward.
Mais il n’y avait pas à revenir sur sa décision ; letraîneau chargé et attelé attendait sur le champ de glace ;Bell prit les devants ; les autres suivirent. Johnsonaccompagna les voyageurs pendant un quart de mille ; puisHatteras le pria de retourner à bord, ce que le vieux marin fitaprès un long geste d’adieu.
En ce moment, Hatteras, se retournant une dernière fois vers lebrick, vit l’extrémité de ses mâts disparaître dans lessombres neiges du ciel.
La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeaitl’équipage du traîneau. Duk l’aidait avec zèle, ne s’étonnant pastrop du métier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaientderrière, tandis que Bell, chargé d’éclairer la route, s’avançaiten tête, sondant les glaces du bout de son bâton ferré.
La hausse du thermomètre annonçait une neige prochaine ;celle-ci ne se fit pas attendre, et tomba bientôt en épais flocons.Ces tourbillons opaques ajoutaient aux difficultés du voyage ;on s’écartait de la ligne droite ; on n’allait pas vite ;cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles àl’heure.
Le champ de glace, tourmenté par les pressions de la gelée,présentait une surface inégale et raboteuse ; les heurts dutraîneau devenaient fréquents, et, suivant les pentes de la route,il s’inclinait parfois sous des angles inquiétants ; maisenfin on se tira d’affaire.
Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leursvêtements de peau taillés à la mode groënlandaise ; ceux-ci nebrillaient pas par la coupe, mais ils s’appropriaient auxnécessités du climat ; la figure des voyageurs se trouvaitencadrée dans un étroit capuchon impénétrable au vent et à laneige ; la bouche, le nez, les yeux, subissaient seuls lecontact de l’air, et il n’eût pas fallu les en garantir ; riend’incommode comme les hautes cravates et les cache-nez, bientôtroidis par la glace ; le soir, on n’eût pu les enlever qu’àcoups de hache, ce qui, même dans les mers arctiques, est unevilaine manière de se déshabiller. Il fallait au contraire laisserun libre passage à la respiration, qui devant un obstacle se fûtimmédiatement congelée.
L’interminable plaine se poursuivait avec une fatigantemonotonie ; partout des glaçons amoncelés sous des aspectsuniformes, des hummoks dont l’irrégularité finissait parsembler régulière, des blocs fondus dans un même moule, et desice-bergs entre lesquels serpentaient de tortueusesvallées ; on marchait, la boussole à la main ; lesvoyageurs parlaient peu. Dans cette froide atmosphère, ouvrir labouche constituait une véritable souffrance ; des cristaux deglace aigus se formaient soudain entre les lèvres, et la chaleur del’haleine ne parvenait pas à les dissoudre. La marche restaitsilencieuse, et chacun tâtait de son bâton ce sol inconnu. Les pasde Bell s’imprégnaient dans les couches molles ; on lessuivait attentivement, et, là où il passait, le reste de la troupepouvait se hasarder à son tour.
Des traces nombreuses d’ours et de renards se croisaient en toussens ; mais il fut impossible pendant cette première journéed’apercevoir un seul de ces animaux ; les chasser eût étéd’ailleurs dangereux et inutile : on ne pouvait encombrer letraîneau déjà lourdement chargé.
Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageursont soin de laisser des dépôts de vivres sur leur route ; illes placent dans des cachettes de neige à l’abri des animaux, sedéchargeant d’autant pour leur voyage, et, au retour, ilsreprennent peu à peu ces approvisionnements qu’ils n’ont pas eu lapeine de transporter.
Hatteras ne pouvait recourir à ce moyen sur un champ de glacepeut-être mobile ; en terre ferme, ces dépôts eussent étépraticables, mais non à travers les ice-fields, et lesincertitudes de la route rendaient fort problématique un retour auxendroits déjà parcourus.
À midi, Hatteras fit arrêter sa petite troupe à l’abri d’unemuraille de glace ; le déjeuner se composa depemmican et de thé bouillant ; les qualitésrevivifiantes de cette boisson produisirent un véritable bien-être,et les voyageurs ne s’en firent pas faute.
La route fut reprise après une heure de repos ; vingtmilles environ avaient été franchis pendant cette première journéede marche ; au soir, hommes et chiens étaient épuisés.
Cependant, malgré la fatigue, il fallut construire une maison deneige pour y passer la nuit ; la tente eût été insuffisante.Ce fut l’affaire d’une heure et demie. Bell se montra fortadroit ; les blocs de glace, taillés au couteau, sesuperposèrent avec rapidité, s’arrondirent en forme de dôme, et undernier quartier vint assurer la solidité de l’édifice, en formantclef de voûte ; la neige molle servait de mortier ; elleremplissait les interstices, et, bientôt durcie, elle fit un blocunique de la construction tout entière.
Une ouverture étroite, et par laquelle on se glissait enrampant, donnait accès dans cette grotte improvisée ; ledocteur s’y enfourna non sans peine, et les autres le suivirent. Onprépara rapidement le souper sur la cuisine à esprit-de-vin. Latempérature intérieure de cette snow-house était fortsupportable ; le vent, qui faisait rage au dehors, ne pouvaity pénétrer.
– À table ! s’écria bientôt le docteur de sa voix la plusaimable.
Et ce repas, toujours le même, peu varié mais réconfortant, seprit en commun. Quand il fut terminé, on ne songea plus qu’ausommeil ; les toiles de mackintosh, étendues sur lacouche de neige, préservaient de toute humidité. On fit sécher à laflamme de la cuisine portative les bas et les chaussures ;puis, trois des voyageurs, enveloppés dans leur couverture delaine, s’endormirent tour à tour sous la garde du quatrième ;celui-là devait veiller à la sûreté de tous, et empêcherl’ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, onrisquait d’être enterré vivant.
Duk partageait la chambre commune ; l’équipage de chiensdemeurait au dehors, et, après avoir pris sa part de souper, il seblottit sous une neige qui lui fit bientôt une imperméablecouverture.
La fatigue de cette journée amena un prompt sommeil. Le docteurprit son quart de veille à trois heures du matin ; l’ouraganse déchaînait dans la nuit. Situation étrange que celle de ces gensisolés, perdus dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont lesmurailles s’épaississaient sous les rafales !
Le lendemain matin, à six heures, la marche monotone futreprise ; toujours mêmes vallées, mêmes icebergs, uneuniformité qui rendait difficile le choix des points de repère.Cependant la température, s’abaissant de quelques degrés, renditplus rapide la course des voyageurs, en glaçant les couches deneige. Souvent on rencontrait certains monticules qui ressemblaientà des cairns ou à des cachettes d’Esquimaux ; ledocteur en fit démolir un pour l’acquit de sa conscience, et n’ytrouva qu’un simple bloc de glace.
– Qu’espérez-vous, Clawbonny ? lui disait Hatteras ;ne sommes-nous pas les premiers hommes à fouler cette partie duglobe ?
– Cela est probable, répondit le docteur, mais enfin quisait ?
– Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait lecapitaine ; j’ai hâte d’avoir rejoint mon navire, quand mêmece combustible si désiré viendrait à nous manquer.
– À cet égard, répondit le docteur, j’ai bon espoir.
– Docteur, disait souvent Hatteras, j’ai eu tort de quitterle Forward, c’est une faute ! la place d’un capitaineest à son bord, et non ailleurs.
– Johnson est là.
– Sans doute ! enfin… hâtons-nous !hâtons-nous !
L’équipage marchait rapidement ; on entendait les cris deSimpson qui excitait les chiens ; ceux-ci, par suite d’uncurieux phénomène de phosphorescence, couraient sur un solenflammé, et les châssis du traîneau semblaient soulever unepoussière d’étincelles. Le docteur s’était porté en avant pourexaminer la nature de cette neige, quand tout d’un coup, en voulantsauter un hummock, il disparut. Bell, qui se trouvaitrapproché de lui, accourut aussitôt.
– Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquiétude,pendant qu’Hatteras et Simpson le rejoignaient, oùêtes-vous ?
– Docteur ! fit le capitaine.
– Par ici ! au fond d’un trou, répondit une voixrassurante ; un bout de corde, et je remonte à la surface duglobe.
On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fondd’un entonnoir creux d’une dizaine de pieds ; il s’attacha parle milieu du corps, et ses trois compagnons le halèrent, non sanspeine.
– Êtes-vous blessé ? demanda Hatteras.
– Jamais ! il n’y a pas de danger avec moi, répondit ledocteur en secouant sa bonne figure toute neigeuse.
– Mais comment cela vous est-il arrivé ?
– Eh ! c’est la faute de la réfraction ! répondit-ilen riant, toujours la réfraction ! j’ai cru franchir unintervalle large d’un pied, et je suis tombé dans un trou profondde dix ! Ah ! les illusions d’optique ! ce sont lesseules illusions qui me restent, mes amis, mais j’aurai de la peineà les perdre ! Que cela vous apprenne à ne jamais faire un passans avoir sondé le terrain, car il ne faut pas compter sur sessens ! ici les oreilles entendent de travers et les yeuxvoient faux ! C’est vraiment un pays de prédilection.
– Pouvons-nous continuer notre route ? demanda lecapitaine.
– Continuons, Hatteras, continuons ! cette petite chute m’afait plus de bien que de mal.
La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurss’arrêtaient, après avoir franchi une distance de vingt-cinqmilles ; ils étaient harassés, ce qui n’empêcha pas le docteurde gravir une montagne de glace pendant la construction de lamaison de neige.
La lune, presque pleine encore, brillait d’un éclatextraordinaire dans le ciel pur ; les étoiles jetaient desrayons d’une intensité surprenante ; du sommet del’ice-berg la vue s’étendait sur l’immense plaine,hérissée de monticules aux formes étranges ; à les voir épars,resplendissant sous les faisceaux lunaires, découpant leurs profilsnets sur les ombres avoisinantes, semblables à des colonnes debout,à des fûts renversés, à des pierres tumulaires, on eût dit un vastecimetière sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequelvingt générations du monde entier se fussent couchées à l’aise pourle sommeil éternel.
Malgré le froid et la fatigue, le docteur demeura dans unelongue contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine àl’arracher ; mais il fallait songer au repos ; la huttede neige était préparée : les quatre voyageurs s’y blottirent commedes taupes et ne tardèrent pas à s’endormir.
Le lendemain et les jours suivants se passèrent sans ameneraucun incident particulier ; le voyage se faisait facilementou difficilement, avec rapidité ou lenteur, suivant les caprices dela température, tantôt âpre et glaciale, tantôt humide etpénétrante ; il fallait, selon la nature du sol, employer soitles mocassins, soit les chaussures à neige.
On atteignit ainsi le 15 janvier ; la lune, dans sondernier quartier, restait peu de temps visible ; le soleil,quoique toujours caché sous l’horizon, donnait déjà six heuresd’une sorte de crépuscule, insuffisant encore pour éclairer laroute ; il fallait la jalonner d’après la direction donnée parle compas. Puis Bell prenait la tête ; Hatteras marchait enligne droite derrière lui ; Simpson et le docteur, lesrelevant l’un par l’autre, de manière à n’apercevoir qu’Hatteras,cherchaient ainsi à se maintenir dans la ligne droite ; etcependant, malgré leurs soins, ils s’en écartaient parfois detrente et quarante degrés ; il fallait alors recommencer letravail des jalons.
Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait à peuprès cent milles dans le sud ; cette matinée fut consacrée àla réparation de divers objets de toilette et de campement ;la lecture du service divin ne fut pas oubliée.
À midi, l’on se remit en marche ; la température étaitfroide ; le thermomètre marquait seulement trente-deux degrésau-dessous de zéro (-36° centigrades), dans une atmosphère trèspure.
Tout à coup, et sans que rien pût faire présager ce changementsoudain, il s’éleva de terre une vapeur dans un état complet decongélation ; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dixpieds environ, et resta immobile ; on ne se voyait plus à unpas de distance ; cette vapeur s’attachait aux vêtementsqu’elle hérissait de longs prismes aigus.
Les voyageurs, surpris par ce phénomène dufrost-rime[55] ,n’eurent qu’une pensée d’abord, celle de se réunir ; aussitôtces divers appels se firent entendre :
– Oh ! Simpson !
– Bell ! par ici !
– Monsieur Clawbonny !
– Docteur !
– Capitaine ! où êtes-vous ?
Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras étendusdans ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception auregard. Mais ce qui devait les inquiéter, c’est qu’aucune réponsene leur parvenait ; on eût dit cette vapeur impropre àtransmettre les sons.
Chacun eut donc l’idée de décharger ses armes, afin de se donnerun signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait tropfaible, les détonations des armes à feu étaient trop fortes, carles échos s’en emparèrent, et, répercutées dans toutes lesdirections, elles produisaient un roulement confus, sans directionappréciable.
Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s’arrêta, et,se croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sanspeine, de retenir son traîneau. Bell revint sur ses pas, dont ilrechercha soigneusement les marques avec la main. Le docteur, seheurtant aux blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droiteet de gauche, coupant ses traces et s’égarant de plus en plus.
Au bout de cinq minutes, il se dit :
– Cela ne peut pas durer ! Singulier climat ! Un peutrop d’imprévu, par exemple ! On ne sait sur quoi compter,sans parler de ces prismes aigus qui vous déchirent la figure.Aho ! aho ! capitaine ! cria-t-il de nouveau.
Mais il n’obtint pas de réponse ; à tout hasard, ilrechargea son fusil, et malgré ses gants épais le froid du canonlui brûlait les mains. Pendant cette opération, il lui semblaentrevoir une masse confuse qui se mouvait à quelques pas delui.
– Enfin ! dit-il, Hatteras ! Bell !Simpson ! Est-ce vous ? Voyons, répondez !
Un sourd grognement se fit entendre.
« Haï ! pensa le bon docteur, qu’est cela ? »
La masse se rapprochait ; en perdant leur dimensionpremière, ses contours s’accusaient davantage. Une pensée terriblese fit jour à l’esprit du docteur.
« Un ours ! » se dit-il.
En effet, ce devait être un ours de grande dimension ;égaré dans le brouillard, il allait, venait, retournait sur sespas, au risque de heurter ces voyageurs dont certainement il nesoupçonnait pas la présence.
« Cela se complique ! » pensa le docteur en restantimmobile.
Tantôt il sentait le souffle de l’animal, qui peu après seperdait dans ce frost-rime ; tantôt il entrevoyaitles pattes énormes du monstre, battant l’air, et elles passaient siprès de lui que ses vêtements furent plus d’une fois déchirés pardes griffes aiguës ; il sautait en arrière, et alors la masseen mouvement s’évanouissait à la façon des spectresfantasmagoriques.
Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s’élever sousses pas ; s’aidant des mains, se cramponnant aux arêtes desglaçons, il gravit un bloc, puis deux ; il tâta du bout de sonbâton.
« Un ice-berg ! se dit-il ; si j’arrive ausommet, je suis sauvé. »
Et, ce disant, il grimpa avec une agilité surprenante àquatre-vingts pieds d’élévation environ ; il dépassait de latête le brouillard gelé, dont la partie supérieure se tranchaitnettement !
« Bon ! » se dit-il, et, portant ses regards autour de lui,il aperçut ses trois compagnons émergeant de ce fluide dense.
– Hatteras !
– Monsieur Clawbonny !
– Bell !
– Simpson !
Ces quatre cris partirent presque en même temps ; le ciel,allumé par un magnifique halo, jetait des rayons pâles quicoloraient le frost-rime à la façon des nuages, et lesommet des ice-bergs semblait sortir d’une masse d’argentliquide. Les voyageurs se trouvaient circonscrits dans un cercle demoins de cent pieds de diamètre. Grâce à la pureté des couchesd’air supérieures, par une température très froide, leurs paroless’entendaient avec une extrême facilité, et ils purent converser duhaut de leur glaçon. Après les premiers coups de fusil, chacund’eux n’entendant pas de réponse n’avait eu rien de mieux à faireque de s’élever au-dessus du brouillard.
– Le traîneau ! cria le capitaine.
– À quatre-vingts pieds au-dessous de nous, réponditSimpson.
– En bon état ?
– En bon état.
– Et l’ours ? demanda le docteur.
– Quel ours ? répondit Bell.
– L’ours que j’ai rencontré, qui a failli me briser lecrâne.
– Un ours ! fit Hatteras ; descendons alors.
– Mais non ! répliqua le docteur, nous nous perdrionsencore, et ce serait à recommencer.
– Et si cet animal se jette sur nos chiens ?… ditHatteras.
En ce moment, les aboiements de Duk retentirent ; ilssortaient du brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreillesdes voyageurs.
– C’est Duk ! s’écria Hatteras ! Il y a certainementquelque chose. Je descends.
Des hurlements de toute espèce sortaient alors de la masse,comme un concert effrayant ; Duk et les chiens donnaient avecrage. Tout ce bruit ressemblait à un bourdonnement formidable, maissans éclat, ainsi qu’il arrive à des sons produits dans une sallecapitonnée. On sentait qu’il se passait là, au fond de cette brumeépaisse, quelque combat invisible, et la vapeur s’agitait parfoiscomme la mer pendant la lutte des monstres marins.
– Duk ! Duk, s’écria le capitaine en se disposant à rentrerdans le frost-rime.
– Attendez ! Hatteras, attendez ! répondit ledocteur ; il me semble que le brouillard se dissipe.
Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l’eau d’un étangqui se vide peu à peu ; il paraissait rentrer dans le sol oùil avait pris naissance ; les sommets resplendissants desice-bergs grandissaient au-dessus de lui ; d’autres,immergés jusqu’alors, sortaient comme des îles nouvelles ; parune illusion d’optique facile à concevoir, les voyageurs, accrochésà leurs cônes de glace, croyaient s’élever dans l’atmosphère,tandis que le niveau supérieur du brouillard s’abaissait au-dessousd’eux.
Bientôt le haut du traîneau apparut, puis les chiens d’attelage,puis d’autres animaux au nombre d’une trentaine, puis de grossesmasses s’agitant, et Duk sautant, dont la tête sortait de la couchegelée et s’y replongeait tour à tour.
– Des renards ! s’écria Bell.
– Des ours, répondit le docteur ! un ! trois !cinq !
– Nos chiens ! nos provisions ! fit Simpson.
Une bande de renards et d’ours, ayant rejoint le traîneau,faisait une large brèche aux provisions. L’instinct du pillage lesréunissait dans un parfait accord ; les chiens aboyaient avecfureur, mais la troupe n’y prenait pas garde ; et la scène dedestruction se poursuivait avec acharnement.
– Feu ! s’écria le capitaine en déchargeant son fusil.
Ses compagnons l’imitèrent. Mais à cette quadruple détonationles ours, relevant la tête et poussant un grognement comique,donnèrent le signal du départ ; ils prirent un petit trot quele galop d’un cheval n’eût pas égalé, et, suivis de la bande derenards, ils disparurent bientôt au milieu des glaçons du nord.
La durée de ce phénomène particulier aux climats polaires avaitété de trois quarts d’heure environ ; les ours et les renardseurent le temps d’en prendre à leur aise ; ces provisionsarrivaient à point pour remettre ces animaux, affamés pendant cerude hiver ; la bâche du traîneau déchirée par des griffespuissantes, les caisses de pemmican ouvertes et défoncées,les sacs de biscuit pillés, les provisions de thé répandues sur laneige, un tonnelet d’esprit-de-vin aux douves disjointes et vide deson précieux liquide, les effets de campement dispersés, saccagés,tout témoignait de l’acharnement de ces bêtes sauvages, de leuravidité famélique, de leur insatiable voracité.
– Voilà un malheur, dit Bell en contemplant cette scène dedésolation.
– Et probablement irréparable, répondit Simpson.
– Évaluons d’abord le dégât, reprit le docteur, et nous enparlerons après.
Hatteras, sans mot dire, recueillait déjà les caisses et lessacs épars ; on ramassa le pemmican et les biscuitsencore mangeables ; la perte d’une partie de l’esprit-de-vinétait une chose fâcheuse ; sans lui, plus de boisson chaude,plus de thé, plus de café. En faisant l’inventaire des provisionsépargnées, le docteur constata la disparition de deux cents livresde pemmican, et de cent cinquante livres de biscuit ;si le voyage continuait, il devenait nécessaire aux voyageurs de semettre à demi-ration.
On discuta donc le parti à prendre dans ces circonstances.Devait-on retourner au navire, et recommencer cetteexpédition ? Mais comment se décider à perdre ces centcinquante milles déjà franchis ? Revenir sans ce combustiblesi nécessaire serait d’un effet désastreux sur l’esprit del’équipage ! Trouverait-on encore des gens déterminés àreprendre cette course à travers les glaces ?
Évidemment, le mieux était de se porter en avant, même au prixdes privations les plus dures.
Le docteur, Hatteras et Bell étaient pour ce dernierparti ; Simpson poussait au retour ; les fatigues duvoyage avaient altéré sa santé ; il s’affaiblissaitvisiblement ; mais enfin, se voyant seul de son avis, ilreprit sa place en tête du traîneau, et la petite caravane continuasa route au sud.
Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, lesincidents monotones du voyage se reproduisirent ; on avançaitplus lentement ; les voyageurs se fatiguaient ; lalassitude les prenait aux jambes ; les chiens de l’attelagetiraient péniblement ; cette nourriture insuffisante n’étaitpas faite pour réconforter bêtes et gens. Le temps variait avec samobilité accoutumée, sautant d’un froid intense à des brouillardshumides et pénétrants.
Le 18 janvier, l’aspect des champs de glace changeasoudain ; un grand nombre de pics, semblables à des pyramidesterminées par une pointe aiguë, et d’une grande élévation, sedressèrent à l’horizon ; le sol, à certaines places, perçaitla couche de neige ; il semblait formé de gneiss, de schisteet de quartz avec quelque apparence de roches calcaires. Lesvoyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette terre devaitêtre, d’après l’estimation, ce continent appelé leNouveau-Cornouailles.
Le docteur ne put s’empêcher de frapper d’un pied satisfait ceterrain solide ; les voyageurs n’avaient plus que cent millesà franchir pour atteindre le cap Belcher ; mais leurs fatiguesallaient singulièrement s’accroître sur ce sol tourmenté, semé deroches aiguës, de ressauts dangereux, de crevasses et deprécipices ; il fallait s’enfoncer dans l’intérieur desterres, et gravir les hautes falaises de la côte, à travers desgorges étroites dans lesquelles les neiges s’amoncelaient sur unehauteur de trente à quarante pieds.
Les voyageurs vinrent à regretter promptement le chemin à peuprès uni, presque facile, des ice-fields si propices auglissage du traîneau ; maintenant, il fallait tirer avecforce ; les chiens éreintés n’y suffisaient plus ; leshommes, forcés de s’atteler près d’eux, s’épuisaient à lessoulager ; plusieurs fois, il devint nécessaire de déchargerentièrement les provisions pour franchir des monticules extrêmementroides, dont les surfaces glacées ne donnaient aucune prise ;tel passage de dix pieds demanda des heures entières ; aussi,pendant cette première journée, on gagna cinq milles à peine surcette terre de Cornouailles, bien nommée assurément, car elleprésentait les aspérités, les pointes aiguës, les arêtes vives, lesroches convulsionnées de l’extrémité sud-ouest de l’Angleterre.
Le lendemain, le traîneau atteignit la partie supérieure desfalaises ; les voyageurs, à bout de forces, ne pouvantconstruire leur maison de neige, durent passer la nuit sous latente, enveloppés dans les peaux de buffle, et réchauffant leursbas mouillés sur leur poitrine. On comprend les conséquencesinévitables d’une pareille hygiène ; le thermomètre, pendantcette nuit, descendit plus bas que quarante-quatre degrés (-42°centigrades), et le mercure gela.
La santé de Simpson s’altérait d’une façon inquiétante ; unrhume de poitrine opiniâtre, des rhumatismes violents, des douleursintolérables, l’obligeaient à se coucher sur le traîneau qu’il nepouvait plus guider. Bell le remplaça ; il souffrait, mais sessouffrances n’étaient pas de nature à l’aliter. Le docteurressentait aussi l’influence de cette excursion par un hiverterrible ; cependant il ne laissait pas une plainte s’échapperde sa poitrine ; il marchait en avant, appuyé sur sonbâton ; il éclairait la route, il aidait à tout. Hatteras,impassible, impénétrable, insensible, valide comme au premier jouravec son tempérament de fer, suivait silencieusement letraîneau.
Le 20 janvier, la température fut si rude, que le moindre effortamenait immédiatement une prostration complète. Cependant lesdifficultés du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras etBell, s’attelèrent près des chiens ; des chocs inattendusavaient brisé le devant du traîneau ; on dut le raccommoder.Ces causes de retard se reproduisaient plusieurs fois par jour.
Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans laneige jusqu’à mi-corps, et suant au milieu d’un froid violent. Ilsne disaient mot. Tout à coup, Bell, placé près du docteur, se prendà regarder celui-ci avec effroi ; puis, sans prononcer uneparole, il ramasse une poignée de neige, et en frottevigoureusement la figure de son compagnon.
– Eh bien, Bell ! faisait le docteur en se débattant.
Mais Bell continuait et frottait de son mieux.
– Voyons ! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, lesyeux pleins de neige, êtes-vous fou ? Qu’y a-t-ildonc ?
– Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez,c’est à moi que vous le devrez !
– Un nez ! répliqua vivement le docteur en portant la mainà son visage.
– Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètementfrost-bitten ; votre nez était tout blanc quand jevous ai regardé, et sans mon traitement énergique vous seriez privéde cet ornement, incommode en voyage, mais nécessaire dansl’existence.
En effet, un peu plus le docteur avait le nez gelé ; lacirculation du sang s’étant heureusement refaite à propos, grâceaux vigoureuses frictions de Bell, tout danger disparut.
– Merci ! Bell, dit le docteur, et à charge derevanche.
– J’y compte, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier, etplût au ciel que nous n’eussions jamais de plus grands malheurs àredouter !
– Hélas, Bell ! reprit le docteur, vous faites allusion àSimpson ; le pauvre garçon est en proie à de terriblessouffrances.
– Craignez-vous pour lui ? demanda vivement Hatteras
– Oui, capitaine, reprit le docteur.
– Et que craignez-vous ?
– Une violente attaque de scorbut ; ses jambes enflent déjàet ses gencives se prennent ; le malheureux est là, couchésous les couvertures du traîneau, à demi gelé, et les chocsravivent à chaque instant ses douleurs ; je le plains,Hatteras, et je ne puis rien pour le soulager !
– Pauvre Simpson ! murmura Bell.
– Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou deux, reprit ledocteur.
– S’arrêter ! s’écria Hatteras, quand la vie de dix-huithommes tient à notre retour !
– Cependant… fit le docteur.
– Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras ; il nenous reste pas pour vingt jours de vivres ! Voyez si nouspouvons perdre un instant !
Ni le docteur, ni Bell, ne répondirent un seul mot, et letraîneau reprit sa marche un moment interrompue.
Le soir, on s’arrêta au pied d’un monticule de glace dans lequelBell tailla promptement une caverne ; les voyageurs s’yréfugièrent ; le docteur passa la nuit à soignerSimpson ; le scorbut exerçait déjà sur le malheureux sesaffreux ravages, et les souffrances amenaient une plaintecontinuelle sur ses lèvres tuméfiées.
– Ah ! monsieur Clawbonny !
– Du courage, mon garçon ! disait le docteur.
– Je n’en reviendrai pas ! je le sens ! je n’en puisplus ! j’aime mieux mourir !
À ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soinsincessants ; quoique brisé lui-même des fatigues du jour, ilemployait la nuit à composer quelque potion calmante pour lemalade ; mais déjà le lime-juice restait sans action,et les frictions n’empêchaient pas le scorbut de s’étendre peu àpeu.
Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau,quoiqu’il demandât à rester seul, abandonné, et qu’on le laissâtmourir en paix ; puis on reprenait cette marche effroyable aumilieu de difficultés sans cesse accumulées.
Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu’auxos ; la neige, le grésil, leur fouettaient le visage ;ils faisaient le métier de bête de somme, et n’avaient plus unenourriture suffisante.
Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant lesfatigues, toujours alerte, découvrant de lui-même la meilleureroute à suivre ; on s’en remettait à son merveilleuxinstinct.
Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d’une obscuritépresque complète, car la lune était nouvelle Duk avait pris lesdevants ; durant plusieurs heures on le perdit de vue ;l’inquiétude prit Hatteras, d’autant plus que de nombreuses tracesd’ours sillonnaient le sol ; il ne savait trop quel partiprendre, quand des aboiements se firent entendre avec force.
Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit lefidèle animal au fond d’une ravine.
Duk, en arrêt, immobile comme s’il eût été pétrifié, aboyaitdevant une sorte de cairn, fait de quelques pierres àchaux recouvertes d’un ciment de glace.
– Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c’estun cairn, il n’y a pas à s’y tromper.
– Que nous importe ? répondit Hatteras.
– Hatteras, si c’est un cairn, il peut contenir undocument précieux pour nous ; il renferme peut-être un dépôtde provisions, et cela vaut la peine d’y regarder.
– Et quel Européen aurait poussé jusqu’ici ? fit Hatterasen haussant les épaules.
– Mais à défaut d’Européens, répliqua le docteur, les Esquimauxn’ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y déposer lesproduits de leur pêche ou de leur chasse ? c’est assez leurhabitude, ce me semble.
– Eh bien ! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras ; maisje crains bien que vous n’en soyez pour vos peines.
Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigèrent vers lecairn. Duk continuait d’aboyer avec fureur. Les pierres àchaux étaient fortement cimentées par la glace ; mais quelquescoups ne tardèrent pas à les éparpiller sur le sol.
– Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur.
– Je le crois, répondit Bell.
Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt unecachette fut découverte ; dans cette cachette se trouvait unpapier tout humide. Le docteur s’en empara, le cœur palpitant.Hatteras accourut, prit le document et lut :
« Altam…, Porpoise, 13 déc… 1860, 12° long… 8°35’ lat…»
– Le Porpoise, dit le docteur.
– Le Porpoise, répéta Hatteras ! Je ne connais pasde navire de ce nom à fréquenter ces mers.
– Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, desnaufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois.
– Cela est certain, répondit Bell.
– Qu’allons-nous faire ? demanda le docteur.
– Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je nesais ce qu’est ce navire le Porpoise, mais je sais que lebrick le Forward attend notre retour.
Le voyage fut repris ; l’esprit de chacun s’emplissaitd’idées nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terresboréales est l’événement le plus grave qui puisse se produire.Hatteras fronçait le sourcil avec inquiétude.
« Le Porpoise ! se demandait-il ; qu’est-ceque ce navire ? Et que vient-il faire si près du pôle ?»
À cette pensée, un frisson le prenait en dépit de latempérature. Le docteur et Bell, eux, ne songeaient qu’aux deuxrésultats que pouvait amener la découverte de ce document : sauverleurs semblables ou être sauvés par eux.
Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrentbientôt, et ils ne durent songer qu’à leur propre situation, sidangereuse alors.
La situation de Simpson empirait ; les symptômes d’une mortprochaine ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n’ypouvait rien ; il souffrait cruellement lui-même d’uneophtalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu’à la cécité, s’il n’yprenait garde. Le crépuscule donnait alors une quantité suffisantede lumière, et cette lumière, réfléchie par les neiges, brûlait lesyeux ; il était difficile de se protéger contre cetteréflexion, car les verres des lunettes, se couvrant d’une croûteglacée, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallaitveiller avec soin aux moindres accidents de la route et les releverdu plus loin possible ; force était donc de braver les dangersde ophtalmie ; cependant le docteur et Bell, se couvrant lesyeux, laissaient tour à tour à chacun d’eux le soin de diriger letraîneau.
Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés ; le tiragedevenait de plus en plus pénible ; les difficultés du terrainne diminuaient pas ; on avait affaire à un continent de naturevolcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives ; lesvoyageurs avaient dû, peu à peu, s’élever à une hauteur de quinzecents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La températureétait la plus âpre ; les rafales et les tourbillons s’ydéchaînaient avec une violence sans égale, et c’était un tristespectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimesdésolées.
Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur ; cet éclatuniforme écœurait ; il enivrait, il donnait le vertige ;le sol semblait manquer et n’offrir aucun point fixe sur cetteimmense nappe blanche ; le sentiment éprouvé était celui duroulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied dumarin ; les voyageurs ne pouvaient s’habituer à cet effet, etla continuité de cette sensation leur portait à la tête. La torpeurs’emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, etsouvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis ;alors un chaos, un heurt inattendu, une chute même, les tirait decette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard.
Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentesabruptes ; leurs fatigues s’accrurent encore sur cesdéclivités glacées ; un faux pas, bien difficile à éviter,pouvait les précipiter dans des ravins profonds, et, là, ilseussent été perdus sans ressource.
Vers le soir, une tempête d’une violence extrême balaya lessommets neigeux ; on ne pouvait résister à la violence del’ouragan ; il fallait se coucher à terre ; mais latempérature étant fort basse, on risquait de se faire gelerinstantanément.
Bell, aidé d’Hatteras, construisit avec beaucoup de peine unesnow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent unabri ; là, on prit quelques pincées de pemmican et unpeu de thé chaud ; il ne restait pas quatre gallonsd’esprit-de-vin ; or il était nécessaire d’en user poursatisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisseêtre absorbée sous sa forme naturelle ; on est forcé de lafaire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peineau-dessous du point de congélation, elle ne peut êtremalfaisante ; mais au-delà du cercle polaire il en est toutautrement ; elle atteint une température si basse, qu’il n’estpas plus possible de la saisir avec la main qu’un morceau de ferrougi à blanc, et cela, quoiqu’elle conduise très mal lachaleur ; il y a donc entre elle et l’estomac une différencede température telle, que son absorption produirait une suffocationvéritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs tourmentsà se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacerl’eau et augmente la soif au lieu de l’apaiser. Les voyageurs nepouvaient donc étancher la leur qu’à la condition de fondre laneige en brûlant l’esprit-de-vin.
À trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteurprit le quart de veille ; il était accoudé dans un coin de lamaison, quand une plainte lamentable de Simpson appela sonattention ; il se leva pour lui donner ses soins, mais en selevant il se heurta fortement la tête à la voûte de glace ;sans se préoccuper autrement de cet incident, il se courba surSimpson et se mit à lui frictionner ses jambes enflées etbleuâtres ; après un quart d’heure de ce traitement, il voulutse relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien qu’il fûtagenouillé alors.
« Voilà qui est bizarre », se dit-il.
Il porta la main au-dessus de sa tête : la voûte baissaitsensiblement.
– Grand Dieu ! s’écria-t-il. Alerte, mes amis !
À ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et seheurtèrent à leur tour ; ils étaient dans une obscuritéprofonde.
– Nous allons être écrasés ! dit le docteur ; audehors ! au dehors !
Et tous les trois, traînant Simpson à travers l’ouverture, ilsquittèrent cette dangereuse retraite ; il était temps, car lesblocs de glace, mal assujettis, s’effondrèrent avec fracas.
Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de latempête, saisis par un froid d’une rigueur extrême. Hatteras sehâta de dresser la tente ; on ne put la maintenir contre laviolence de l’ouragan, et il fallut s’abriter sous les plis de latoile, qui fut bientôt chargée d’une couche épaisse de neige ;mais au moins cette neige, empêchant la chaleur de rayonner audehors, préserva les voyageurs du danger d’être gelés vivants.
Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain ; enattelant les chiens insuffisamment nourris, Bell s’aperçut quetrois d’entre eux avaient commencé à ronger leurs courroies decuir ; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient allerloin.
Cependant, la caravane reprit sa marche tant bien que mal ;il restait encore soixante milles à franchir avant d’atteindre lepoint indiqué.
Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup sescompagnons. Ceux-ci accoururent, et il leur montra d’un airstupéfait un fusil appuyé sur un glaçon.
– Un fusil ! s’écria le docteur.
Hatteras le prit ; il était en bon état et chargé.
– Les hommes du Porpoise ne peuvent être loin, dit ledocteur.
Hatteras, en examinant l’arme, remarqua qu’elle était d’origineaméricaine ; ses mains se crispèrent sur le canon glacé.
– En route ! en route ! dit-il d’une voix sourde.
On continua de descendre la pente des montagnes. Simpsonparaissait privé de tout sentiment ; il ne se plaignaitplus ; la force lui manquait.
La tempête ne discontinuait pas ; la marche du traîneaudevenait de plus en plus lente ; on gagnait à peine quelquesmilles par vingt-quatre heures, et, malgré l’économie la plusstricte, les vivres diminuaient sensiblement ; mais, tantqu’il en restait au-delà de la quantité nécessaire au retour,Hatteras marchait en avant.
Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puisune gourde ; celle-ci contenait de l’eau-de-vie, ou plutôt unmorceau de glace, au centre duquel tout l’esprit de cette liqueurs’était réfugié sous la forme d’une boule de neige ; elle nepouvait plus servir.
Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d’unegrande catastrophe ; il s’avançait par le seul cheminpraticable, ramassant les épaves de quelque naufrage horrible. Ledocteur examinait avec soin si de nouveaux cairns nes’offriraient pas à sa vue ; mais en vain.
De tristes pensées lui venaient à l’esprit : en effet, s’ildécouvrait ces infortunés, quels secours pourrait-il leurapporter ? Ses compagnons et lui commençaient à manquer detout ; leurs vêtements se déchiraient, leurs vivres devenaientrares. Que ces naufragés fussent nombreux, et ils périssaient tousde faim. Hatteras semblait porté à les fuir ! N’avait-il pasraison, lui sur qui reposait le salut de son équipage ?Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la sûretéde tous ?
Mais ces étrangers, c’étaient des hommes, leurs semblables,peut-être des compatriotes ! Si faible que fût leur chance desalut, devait-on la leur enlever ? Le docteur voulut connaîtrela pensée de Bell à cet égard. Bell ne répondit pas. Ses propressouffrances lui endurcissaient le cœur. Clawbonny n’osa pasinterroger Hatteras : il s’en rapporta donc à la Providence.
Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à touteextrémité ; ses membres déjà roidis et glacés, sa respirationhaletante qui formait un brouillard autour de sa tête, dessoubresauts convulsifs, annonçaient sa dernière heure. L’expressionde son visage était terrible, désespérée, avec des regards decolère impuissante adressés au capitaine. Il y avait là toute uneaccusation, toute une suite de reproches muets, mais significatifs,mérités peut-être !
Hatteras ne s’approchait pas du mourant. Il l’évitait, il lefuyait, plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même quejamais !
La nuit suivante fut épouvantable ; la tempête redoublaitde violence ; trois fois la tente fut arrachée, et ledrift de neige s’abattit sur ces infortunés, lesaveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus arrachés auxglaçons environnants. Les chiens hurlaient lamentablement ;Simpson restait exposé à cette cruelle température. Bell parvint àrétablir le misérable abri de toile, qui, s’il ne défendait pas dufroid, protégeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plusrapide, l’enleva une quatrième fois, et l’entraîna dans sontourbillon au milieu d’épouvantables sifflements.
– Ah ! c’est trop souffrir ! s’écria Bell.
– Du courage ! du courage ! répondit le docteur ens’accrochant à lui pour ne pas être roulé dans les ravins.
Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se relevaà demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait deses yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieude sa menace inachevée.
– Mort ! s’écria le docteur.
– Mort ! répéta Bell.
Hatteras, qui s’avançait vers le cadavre, recula sous laviolence du vent.
C’était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé parce climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, lepremier à payer de sa vie, après d’incalculables souffrances,l’entêtement intraitable du capitaine. Ce mort l’avait traitéd’assassin, mais Hatteras ne courba pas la tête sous l’accusation.Cependant, une larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sursa joue pâle.
Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur.Arc-bouté sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de cesrégions hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, etsinistre dans son effrayante immobilité.
Il demeura debout, sans bouger, jusqu’aux premières lueurs ducrépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier latempête qui mugissait autour de lui.
Le vent se calma vers six heures du matin, et, passantsubitement dans le nord, il chassa les nuages du ciel ; lethermomètre marquait trente-trois degrés au dessous de zéro (-37°centigrades). Les premières lueurs du crépuscule argentaient cethorizon qu’elles devaient dorer quelques jours plus tard.
Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d’unevoix douce et triste il leur dit :
– Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore dupoint signalé par sir Edward Belcher. Nous n’avons que le strictnécessaire de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ceserait nous exposer à une mort certaine, sans profit pour personne.Nous allons retourner sur nos pas.
– C’est là une bonne résolution, Hatteras, répondit ledocteur ; je vous aurais suivi jusqu’où il vous eût plut de memener, mais notre santé s’affaiblit de jour en jour ; à peinepouvons-nous mettre un pied devant l’autre ; j’approuvecomplètement ce projet de retour.
– Est-ce également votre avis, Bell ? demanda Hatteras.
– Oui, capitaine, répondit le charpentier.
– Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours derepos. Ce n’est pas trop. Le traîneau a besoin de réparationsimportantes. Je pense donc que nous devons construire une maison deneige, dans laquelle puissent se refaire nos forces.
Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l’ouvrage avecardeur ; Bell prit les précautions nécessaires pour assurer lasolidité de sa construction, et bientôt une retraite suffisantes’éleva au fond de la ravine où la dernière halte avait eulieu.
Hatteras s’était fait sans doute une violence extrême pourinterrompre son voyage ! tant de peines, de fatiguesperdues ! une excursion inutile, payée de la mort d’unhomme ! Revenir à bord sans un morceau de charbon !qu’allait devenir l’équipage ? qu’allait-il faire sousl’inspiration de Richard Shandon ? Mais Hatteras ne pouvaitlutter davantage.
Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs duretour ; le traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminuéd’ailleurs, et ne pesait pas deux cents livres. On raccommoda lesvêtements usés, déchirés, imprégnés de neige et durcis par lagelée ; des mocassins et des snow-shoes nouveauxremplacèrent les anciens mis hors d’usage. Ces travaux prirent lajournée du 29 et la matinée du 30 ; d’ailleurs, les troisvoyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pourl’avenir.
Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige etsur les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dontles singulières allures ne lui semblaient pas naturelles ;l’animal tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus quiparaissaient avoir entre eux un centre commun ; c’était unesorte d’élévation, de renflement du sol produit par différentescouches de glaces superposées ; Duk, en contournant ce point,aboyait à petit bruit, remuant sa queue avec impatience, regardantson maître et semblant l’interroger.
Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d’inquiétudeà la présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n’avaientpas encore eu le temps d’enterrer.
Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jourmême ; on devait repartir le lendemain matin des lecrépuscule.
Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent versle fond de la ravine ; l’éminence signalée par Duk offrait unemplacement favorable pour y déposer le cadavre ; il fallaitl’inhumer profondément pour le soustraire à la griffe des ours.
Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couchesuperficielle de neige molle, puis ils attaquèrent la glacedurcie ; au troisième coup de pioche, le docteur rencontra uncorps dur qui se brisa ; il en retira les morceaux, etreconnut les restes d’une bouteille de verre.
De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequelse trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé.
– Hein ? fit le docteur.
– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Bell en suspendantson travail.
Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt.
Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait decreuser l’épaisse couche de glace.
– Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt deprovisions ? dit le docteur.
– Cela y ressemble, répondit Bell.
– Continuez ! fit Hatteras.
Quelques débris d’aliments furent encore retirés, et une caisseau quart pleine de pemmican.
– Si c’est une cache, dit Hatteras, les ours l’ont certainementvisitée avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.
– Cela est à craindre, répondit le docteur, car…
Il n’acheva pas sa phrase ; un cri de Bell venait del’interrompre : ce dernier, écartant un bloc assez fort, montraitune jambe roide et glacée qui sortait par l’interstice desglaçons.
– Un cadavre ! s’écria le docteur.
– Ce n’est pas une cache, répondit Hatteras, c’est unetombe.
Le cadavre, mis à l’air, était celui d’un matelot d’unetrentaine d’années, dans un état parfait de conservation ; ilavait le vêtement des navigateurs arctiques ; le docteur neput dire à quelle époque remontait sa mort.
Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d’unhomme de cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace dessouffrances qui l’avaient tué.
– Ce ne sont pas des corps enterrés, s’écria le docteur ;ces malheureux ont été surpris par la mort, tels que nous lestrouvons.
– Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell.
– Continuez ! continuez ! disait Hatteras.
Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule deglace renfermait des cadavres humains !
– Ces gens ont été victimes de l’accident qui a failli nousarriver à nous-mêmes, dit le docteur ; leur maison de neiges’est affaissée. Voyons si quelqu’un d’eux ne respire pasencore !
La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisièmecorps, celui d’un homme de quarante ans ; il n’avait pasl’apparence cadavérique des autres ; le docteur se baissa surlui, et crut surprendre encore quelques symptômes d’existence.
– Il vit ! il vit ! s’écria-t-il.
Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige,tandis qu’Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée.
Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé ; ilne trouva sur lui aucune trace de blessure ; aidé de Bell, ille frictionna vigoureusement avec des étoupes imbibéesd’esprit-de-vin, et il sentit peu à peu la vie renaître ; maisl’infortuné était dans un état de prostration absolue, etcomplètement privé de la parole ; sa langue adhérait à sonpalais, comme gelée.
Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements ; ellesétaient vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer sesfrictions et revint vers Hatteras.
Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avaitfouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main unfragment à demi brûlé d’une enveloppe de lettre. On pouvait encorey lire ces mots :
« … tamont, …. orpoise… w-York »
« Altamont, s’écria le docteur ! du navire lePorpoise ! de New-York !
– Un Américain ! fit Hatteras en tressaillant.
– Je le sauverai ! dit le docteur, j’en réponds, et noussaurons le mot de cette épouvantable énigme.
Il retourna près du corps d’Altamont, tandis qu’Hatterasdemeurait pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappelerl’infortuné à la vie, mais non au sentiment ; il ne voyait, nin’entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait !
Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur
– Il faut cependant que nous partions.
– Partons, Hatteras ! le traîneau n’est pas chargé ;nous y transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons aunavire.
– Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons cescadavres.
Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de lamaison de neige ; le cadavre de Simpson vint remplacer lecorps d’Altamont.
Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un derniersouvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ilsreprirent leur marche vers le navire.
Deux des chiens d’attelage étant morts, Duk vint de lui-mêmes’offrir pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience etla résolution d’un Groënlandais.
Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retourprésenta à peu près les mêmes péripéties que l’aller. Seulement,dans ce mois de février, le plus froid de l’hiver, la glace offritpartout une surface résistante ; les voyageurs souffrirentterriblement de la température, mais non des tourbillons et duvent.
Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31janvier ; chaque jour il se maintenait davantage au-dessus del’horizon. Bell et le docteur étaient au bout de leurs forces,presque aveugles et à demi éclopés ; le charpentier ne pouvaitmarcher sans béquilles.
Altamont vivait toujours, mais dans un état d’insensibilitécomplète ; parfois on désespérait de lui, mais des soinsintelligents le ramenaient à l’existence ! Et cependant lebrave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-même, car sasanté s’en allait avec les fatigues.
Hatteras songeait au Forward ! à sonbrick ! Dans quel état allait-il le retrouver ?Que se serait-il passé à bord ? Johnson aurait-il pu résisterà Shandon et aux siens ? Le froid avait été terrible !Avait-on brûlé le malheureux navire ? ses mâts, sa carène,étaient-ils respectés ?
En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s’ileût voulu voir son Forward de plus loin.
Le 24 février, au matin, il s’arrêta subitement. À trois centspas devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus delaquelle se balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui seperdait dans les brumes grises du ciel !
– Cette fumée ! s’écria-t-il.
Son cœur battit à se briser.
– Voyez ! là-bas ! cette fumée ! dit-il à sesdeux compagnons qui l’avaient rejoint ; mon navirebrûle !
– Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui,repartit Bell. Ce ne peut être le Forward !
– Si, répondit le docteur, c’est lui ; il se produit unphénomène de mirage qui le fait paraître plus rapproché denous !
– Courons ! s’écria Hatteras en devançant sescompagnons.
Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s’élancèrentrapidement sur les traces du capitaine.
Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectaclehorrible ! le brick brûlait au milieu des glaces quise fondaient autour de lui ; les flammes enveloppaient sacoque, et la brise du sud rapportait à l’oreille d’Hatteras descraquements inaccoutumés.
À cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir ;il restait là, impuissant, en face de cet incendie qui tordaitle Forward dans ses flammes.
Cet homme était seul, et cet homme, c’était le vieuxJohnson.
Hatteras courut à lui.
– Mon navire ! mon navire ! demanda-t-il d’une voixaltérée.
– Vous ! capitaine ! répondit Johnson, vous !arrêtez ! pas un pas de plus !
– Eh bien ? demanda Hatteras avec un terrible accent demenace.
– Les misérables ! répondit Johnson ; partis depuisquarante-huit heures, après avoir incendié le navire.
– Malédiction ! s’écria Hatteras.
Alors une explosion formidable se produisit ; la terretrembla ; les ice-bergs se couchèrent sur le champ deglace ; une colonne de fumée alla s’enrouler dans les nuages,et le Forward, éclatant sous l’effort de sa poudrièreenflammée, se perdit dans un abîme de feu.
Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d’Hatteras.Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d’un coup.
– Mes amis, dit-il d’une voix énergique, les lâches ont pris lafuite ! les forts réussiront ! Johnson, Bell, vous avezle courage ; docteur, vous avez la science ; moi, j’ai lafoi ! le pôle nord est là-bas ! à l’œuvre donc, àl’œuvre !
Les compagnons d’Hatteras se sentirent renaître à ces mâlesparoles.
Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommeset ce mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous lequatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régionspolaires !
C’était un hardi dessein qu’avait eu le capitaine Hatteras des’élever jusqu’au nord, et de réserver à l’Angleterre, sa patrie,la gloire de découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marinvenait de faire tout ce qui était dans la limite des forceshumaines. Après avoir lutté pendant neuf mois contre les courants,contre les tempêtes, après avoir brisé les montagnes de glace etrompu les banquises, après avoir lutté contre les froids d’un hiversans précédent dans les régions hyperboréennes, après avoir résumédans son expédition les travaux de ses devanciers, contrôlé etrefait pour ainsi dire l’histoire des découvertes polaires, aprèsavoir poussé son brick le Forward au-delà desmers connues, enfin, après avoir accompli la moitié de la tâche, ilvoyait ses grands projets subitement anéantis ! La trahison ouplutôt le découragement de son équipage usé par les épreuves, lafolie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans uneépouvantable situation : des dix-huit hommes embarqués à bord dubrick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource,sans navire, à plus de deux mille cinq cents milles de leurpays !
L’explosion du Forward, qui venait de sauter devanteux, leur enlevait les derniers moyens d’existence.
Cependant, le courage d’Hatteras ne faiblit pas en présence decette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient,c’étaient les meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Ilavait fait appel à l’énergie, à la science du docteur Clawbonny, audévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans sonentreprise, il osa parler d’espoir dans cette situationdésespérée ; il fut entendu de ses vaillants camarades, et lepassé d’hommes aussi résolus répondait de leur courage à venir.
Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut serendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnonsarrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtrede la catastrophe.
Du Forward, de ce navire construit avec tant de soin,de ce brick si cher, il ne restait plus rien ; desglaces convulsionnées, des débris informes, noircis, calcinés, desbarres de fer tordues, des morceaux de câbles brûlant encore commedes boutefeux d’artillerie, et, au loin, quelques spirales de fuméerampant çà et là sur l’ice-field, témoignaient de laviolence de l’explosion. Le canon du gaillard d’avant, rejeté àplusieurs toises, s’allongeait sur un glaçon semblable à un affût.Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon decent toises ; la quille du brick gisait sous un amasde glaces ; les icebergs, en partie fondus à lachaleur de l’incendie, avaient déjà recouvré leur dureté degranit.
Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à sescollections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, àses livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richessesanéanties ! Il contemplait d’un œil humide cet immensedésastre, pensant, non pas à l’avenir, mais à cet irréparablemalheur qui le frappait si directement.
Il fut bientôt rejoint par Johnson ; la figure du vieuxmarin portait la trace de ses dernières souffrances ; il avaitdû lutter contre ses compagnons révoltés, en défendant le navireconfié à sa garde.
Le docteur lui tendit une main que le maître d’équipage serratristement.
– Qu’allons-nous devenir, mon ami ? dit le docteur.
– Qui peut le prévoir ? répondit Johnson.
– Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas audésespoir, et soyons hommes !
– Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avezraison ; c’est au moment des grands désastres qu’il fautprendre les grandes résolutions ; nous sommes dans une vilainepasse ; songeons à nous en tirer.
– Pauvre navire ! dit en soupirant le docteur ; jem’étais attaché à lui ; je l’aimais comme on aime son foyerdomestique, comme la maison où l’on a passé sa vie entière, et iln’en reste pas un morceau reconnaissable !
– Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage depoutres et de planches pût ainsi nous tenir au cœur !
– Et la chaloupe ? reprit le docteur en cherchant du regardautour de lui, elle n’a même pas échappé à ladestruction ?
– Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ontabandonnés, l’ont emmenée avec eux !
– Et la pirogue ?
– Brisée en mille pièces ! tenez, ces quelques plaques defer-blanc encore chaudes, voilà tout ce qu’il en reste.
– Nous n’avons plus alors que l’halkett-boat[56] ?
– Oui, grâce à l’idée que vous avez eue de l’emporter dans votreexcursion.
– C’est peu, dit le docteur.
– Les misérables traîtres qui ont fui ! s’écria Johnson.Puisse le ciel les punir comme ils le méritent !
– Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublierque la souffrance les a durement éprouvés ! Les meilleursseuls savent rester bons dans le malheur, là où les faiblessuccombent ! Plaignons nos compagnons d’infortune, et ne lesmaudissons pas !
Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instantssilencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.
– Qu’est devenu le traîneau ? demanda Johnson.
– Il est resté à un mille en arrière.
– Sous la garde de Simpson ?
– Non ! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à lafatigue.
– Mort ! s’écria le maître d’équipage.
– Mort ! répondit le docteur.
– L’infortuné ! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nousne devrions pas envier son sort !
– Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur,nous rapportons un mourant.
– Un mourant ?
– Oui ! le capitaine Altamont.
Le docteur fit en quelques mots au maître d’équipage le récit deleur rencontre.
– Un Américain ! dit Johnson en réfléchissant.
– Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen del’Union. Mais qu’est-ce que ce navire, le Porpoise,évidemment naufragé, et que venait-il faire dans cesrégions ?
– Il venait y périr, répondit Johnson ; il entraînait sonéquipage à la mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous depareils cieux ! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but devotre excursion a-t-il été atteint ?
– Ce gisement de charbon ! répondit le docteur.
– Oui, fit Johnson.
Le docteur secoua tristement la tête.
– Rien ? dit le vieux marin.
– Rien ! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous abrisés en route ! Nous n’avons pas même gagné la côte signaléepar Edward Belcher !
– Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible ?
– Non !
– Pas de vivres ?
– Non !
– Et plus de navire pour regagner l’Angleterre !
Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pourenvisager en face cette terrible situation.
– Enfin, reprit le maître d’équipage, notre position estfranche, au moins ! nous savons à quoi nous en tenir !Mais allons au plus pressé ; la température estglaciale ; il faut construire une maison de neige.
– Oui, répondit le docteur, avec l’aide de Bell, ce serafacile ; puis nous irons chercher le traîneau, nous ramèneronsl’Américain, et nous tiendrons conseil avec Hatteras.
– Pauvre capitaine ! fit Johnson, qui trouvait moyen des’oublier lui-même, il doit bien souffrir !
Le docteur et le maître d’équipage revinrent vers leurscompagnons.
Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant sonhabitude, muet et regardant l’avenir dans l’espace. Sa figure avaitrepris sa fermeté habituelle. À quoi pensait cet hommeextraordinaire ? Se préoccupait-il de sa situation désespéréeou de ses projets anéantis ? Songeait-il enfin à revenir enarrière puisque les hommes, les éléments, tout conspirait contre satentative ?
Personne n’eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pasau-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à sescôtés une température tombée à trente-deux degrés au-dessous dezéro ( 36° centigrades).
Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement ; ilsemblait inanimé ; son insensibilité pouvait lui coûter lavie ; il risquait de se faire geler tout d’un bloc.
Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvintnon sans peine à le tirer de sa torpeur.
– Allons, Bell, du courage ! lui dit-il ; ne te laissepas abattre ; relève-toi ; nous avons à causer ensemblede la situation, et il nous faut un abri ! As-tu donc oubliécomment se fait une maison de neige ? Viens m’aider,Bell ! Voilà un iceberg qui ne demande qu’à selaisser creuser ! Travaillons ! Cela nous redonnera cequi ne doit pas manquer ici, du courage et du cœur !
Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieuxmarin.
– Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendrala peine d’aller jusqu’au traîneau et le ramènera avec leschiens.
– Je suis prêt à partir, répondit le docteur ; dans uneheure, je serai de retour.
– L’accompagnez-vous, capitaine ? ajouta Johnson en sedirigeant vers Hatteras.
Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu laproposition du maître d’équipage, car il lui répondit d’une voixdouce :
– Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin…Il faut qu’avant la fin de la journée une résolution soit prise, etj’ai besoin d’être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vousjugerez convenable pour le présent. Je songe à l’avenir.
Johnson revint vers le docteur.
– C’est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oubliétoute colère ; jamais sa voix ne m’a paru si affable.
– Bien ! répondit le docteur ; il a repris sonsang-froid. Croyez-moi, Johnson, cet homme-là est capable de noussauver !
Ces paroles dites, le docteur s’encapuchonna de son mieux, et,le bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, aumilieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse.
Johnson et Bell se mirent immédiatement à l’ouvrage ; levieux marin excitait par ses paroles le charpentier, quitravaillait en silence ; il n’y avait pas à bâtir, mais àcreuser seulement un grand bloc ; la glace, très dure, rendaitpénible l’emploi du couteau ; mais, en revanche, cette duretéassurait la solidité de la demeure ; bientôt Johnson et Bellpurent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant au-dehors cequ’ils enlevaient à la masse compacte.
Hatteras marchait de temps en temps, et s’arrêtait court ;évidemment, il ne voulait pas aller jusqu’à l’emplacement de sonmalheureux brick.
Ainsi qu’il l’avait promis, le docteur fut bientôt deretour ; il ramenait Altamont étendu sur le traîneau etenveloppé des plis de la tente ; les chiens Groënlandais,maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurscourroies ; il était temps que toute cette troupe, bêtes etgens, prît nourriture et repos.
Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur,en furetant de côté et d’autre, eut le bonheur de trouver un petitpoêle que l’explosion avait à peu près respecté et dont le tuyaudéformé put être redressé facilement ; le docteur l’apportad’un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de glaceétait logeable ; on y installa le poêle ; on le bourraavec les éclats de bois ; il ronfla bientôt, et répandit unebienfaisante chaleur.
L’Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond surles couvertures ; les quatre Anglais prirent place au feu. Lesdernières provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thébrûlant, vinrent les réconforter tant bien que mal. Hatteras neparlait pas, chacun respecta son silence.
Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de lesuivre au-dehors.
– Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l’inventaire de cequi nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l’état denos richesses ; elles sont répandues çà et là ; il s’agitde les rassembler ; la neige peut tomber d’un moment àl’autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite lamoindre épave du navire.
– Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson ; vivreset bois, voilà ce qui a pour nous une importance immédiate.
– Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur,de manière à parcourir tout le rayon de l’explosion ;commençons par le centre, puis nous gagnerons la circonférence.
Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glacequ’avait occupé le Forward ; chacun examina avec soin, àla lumière douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut unevéritable chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas direle plaisir d’un chasseur, et le cœur lui battait fort quand ildécouvrait quelque caisse à peu près intacte ; mais la plupartétaient vides, et leurs débris jonchaient le champ de glace.
La violence de l’explosion avait été considérable. Un grandnombre d’objets n’étaient plus que cendre et poussière. Les grossespièces de la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées ;les branches rompues de l’hélice, lancées à vingt toises du navire,pénétraient profondément dans la neige durcie ; les cylindresfaussés avaient été arrachés de leurs tourillons ; lacheminée, fendue sur toute sa longueur et à laquelle pendaientencore des bouts de chaînes, apparaissait à demi écrasée sous unénorme glaçon ; les clous, les crochets, les capes de mouton,les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le métaldu brick s’était éparpillé au loin comme une véritablemitraille.
Mais ce fer, qui eût fait la fortune d’une tribu d’Esquimaux,n’avait aucune utilité dans la circonstance actuelle ; cequ’il fallait rechercher, avant tout, c’étaient les vivres, et ledocteur faisait peu de trouvailles en ce genre.
« Cela va mal, se disait-il ; il est évident que lacambuse, située près de la soute aux poudres, a dû être entièrementanéantie par l’explosion ; ce qui n’a pas brûlé doit êtreréduit en miettes. C’est grave, et si Johnson ne fait pas meilleurechasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons. »
Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, ledocteur parvint à recueillir quelques restes depemmican[57] , unequinzaine de livres environ, et quatre bouteilles de grès qui,lancées au loin sur une neige encore molle, avaient échappé à ladestruction et renfermaient cinq ou six pintes d’eau-de-vie.
Plus loin, il ramassa deux paquets de graines dechochlearia ; cela venait à propos pour compenser la perte dulime-juice, si propre à combattre le scorbut.
Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent.Ils se firent part de leurs découvertes ; elles étaientmalheureusement peu importantes sous le rapport des vivres : àpeine quelques pièces de viande salée, une cinquantaine de livresde pemmican, trois sacs de biscuit, une petite réserve dechocolat, de l’eau-de-vie et environ deux livres de café récoltégrain à grain sur la glace. Ni couvertures, ni hamacs, nivêtements, ne purent être retrouvés ; évidemment l’incendieles avait dévorés.
En somme, le docteur et le maître d’équipage recueillirent desvivres pour trois semaines au plus du strict nécessaire ;c’était peu pour refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite decirconstances désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatterasse voyait à la veille de manquer d’aliments.
Quant au combustible fourni par les épaves du navire, lesmorceaux de ses mâts et de sa carène, il pouvait durer troissemaines environ ; mais encore le docteur, avant de l’employerau chauffage de la maison de glace, voulut savoir de Johnson si, deces débris informes, on ne saurait pas reconstruire un petitnavire, ou tout au moins une chaloupe.
– Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d’équipage, iln’y faut pas songer ; il n’y a pas une pièce de bois intactedont on puisse tirer parti ; tout cela n’est bon qu’à nouschauffer pendant quelques jours, et après…
– Après ? dit le docteur.
– À la grâce de Dieu ! répondit le brave marin.
Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercherle traîneau ; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvreschiens fatigués, retournèrent sur le théâtre de l’explosion,chargèrent ces restes de la cargaison, si rares mais si précieux,et les rapportèrent auprès de la maison de glace ; puis, àdemi gelés, ils prirent place auprès de leurs compagnonsd’infortune.
Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendantquelques instants de ses brumes neigeuses ; les constellationsbrillèrent d’un vif éclat dans une atmosphère plus refroidie.
Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteurde quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant sesinstruments. Il voulait relever la position et savoir sil’ice-field n’avait pas encore dérivé.
Au bout d’une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle dela maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui nedevait pas être celle du sommeil.
Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grandeabondance ; le docteur dut se féliciter d’avoir entrepris sesrecherches dès la veille, car un vaste rideau blanc recouvritbientôt le champ de glace, et toute trace de l’explosion disparutsous un linceul de trois pieds d’épaisseur.
Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pieddehors ; heureusement, l’habitation était confortable, ou toutau moins paraissait-elle à ces voyageurs harassés. Le petit poêleallait bien, si ce n’est par de violentes rafales qui repoussaientparfois la fumée à l’intérieur ; sa chaleur procurait en outredes boissons brûlantes de thé ou de café, dont l’influence est simerveilleuse par ces basses températures.
Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom,éprouvaient un bien-être auquel ils n’étaient plus accoutumésdepuis longtemps ; aussi ne songeaient-ils qu’à ce présent, àcette bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant etdéfiant presque l’avenir, qui les menaçait d’une mort siprochaine.
L’Américain souffrait moins et revenait peu à peu à lavie ; il ouvrait les yeux, mais il ne parlait pasencore ; ses lèvres portaient les traces du scorbut et nepouvaient formuler un son ; cependant, il entendait, et futmis au courant de la situation. Il remua la tête en signe deremerciement ; il se voyait sauvé de son ensevelissement sousla neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre dequel court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dansquinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraientabsolument.
Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité ; il serapprocha du docteur, de Johnson et de Bell.
– Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble unerésolution définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, jeprierai Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte detrahison qui nous perd a été accompli.
– À quoi bon le savoir ? répondit le docteur ; le faitest certain, il n’y faut plus penser.
– J’y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après lerécit de Johnson, je n’y penserai plus.
– Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d’équipage.J’ai tout fait pour empêcher ce crime…
– J’en suis sûr, Johnson, et j’ajouterai que les meneurs avaientdepuis longtemps l’idée d’en arriver là.
– C’est mon opinion, dit le docteur.
– C’est aussi la mienne, reprit Johnson ; car presqueaussitôt après votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon,aigri contre vous, Shandon, devenu mauvais, et, d’ailleurs, soutenupar les autres, prit le commandement du navire ; je voulusrésister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit à peu près à saguise ; Shandon laissait agir ; il voulait montrer àl’équipage que le temps des fatigues et des privations était passé.Aussi, plus d’économie d’aucune sorte ; on fit grand feu dansle poêle ; on brûlait à même le brick. Les provisionsfurent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et,pour des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, jevous laisse à penser quel abus ils en firent ! Ce fut ainsidepuis le 7 jusqu’au 15 janvier.
– Ainsi, dit Hatteras d’une voix grave, ce fut Shandon quipoussa l’équipage à la révolte ?
– Oui, capitaine.
– Qu’il ne soit plus jamais question de lui. Continuez,Johnson.
– Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l’on forma le projetd’abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale dela mer de Baffin ; de là, avec la chaloupe, on devait courir àla recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissementsGroënlandais de la côte orientale. Les provisions étaientabondantes ; les malades, excités par l’espérance du retour,allaient mieux. On commença donc les préparatifs du départ ;un traîneau fut construit, propre à transporter les vivres, lecombustible et la chaloupe ; les hommes devaient s’y atteler.Cela prit jusqu’au 15 février. J’espérais toujours vous voirarriver, capitaine, et cependant je craignais votre présence ;vous n’auriez rien obtenu de l’équipage, qui vous eût plutôtmassacré que de rester à bord. C’était comme une folie de liberté.Je pris tous mes compagnons les uns après les autres ; je leurparlai, je les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d’unepareille expédition, en même temps que cette lâcheté de vousabandonner ! Je ne pus rien obtenir, même des meilleurs !Le départ fut fixé au 22 février. Shandon était impatient. Onentassa sur le traîneau et dans la chaloupe tout ce qu’ils purentcontenir de provisions et de liqueurs ; on fit un chargementconsidérable de bois ; déjà la muraille de tribord étaitdémolie jusqu’à sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier jour futun jour d’orgie ; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieude leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu aunavire. Je me battis contre eux, je luttai ; on me renversa,on me frappa ; puis ces misérables, Shandon en tête, prirentpar l’est et disparurent à mes regards ! Je restai seul ;que pouvais-je faire contre cet incendie qui gagnait le navire toutentier ? Le trou à feu était obstrué par la glace ; jen’avais pas une goutte d’eau. Le Forward, pendant deuxjours, se tordit dans les flammes, et vous savez le reste.
Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison deglace ; ce sombre tableau de l’incendie du navire, la perte dece brick si précieux, se présentèrent plus vivement àl’esprit des naufragés ; ils se sentirent en présence del’impossible ; et l’impossible, c’était le retour enAngleterre. Ils n’osaient se regarder, de crainte de surprendre surla figure de l’un d’eux les traces d’un désespoir absolu. Onentendait seulement la respiration pressée de l’Américain.
Enfin, Hatteras prit la parole.
– Johnson, dit-il, je vous remercie ; vous avez tout faitpour sauver mon navire ; mais, seul, vous ne pouviez résister.Encore une fois, je vous remercie, et ne parlons plus de cettecatastrophe. Réunissons nos efforts pour le salut commun. Noussommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l’un vautla vie de l’autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu’ilconvient de faire.
– Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur ; nousvous sommes tout dévoués, nos paroles viendront du cœur. Etd’abord, avez-vous une idée ?
– Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse.Mon opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaîtreavant tout votre avis.
– Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans descirconstances si graves, j’aurai une importante question à vousfaire.
– Parlez, Johnson.
– Vous êtes allé hier relever notre position ; eh bien, lechamp de glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la mêmeplace ?
– Il n’a pas bougé, répondit Hatteras. J’ai trouvé, comme avantnotre départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude,et quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour lalongitude.
– Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer laplus rapprochée dans l’ouest ?
– À six cents milles environ[58] ,répondit Hatteras.
– Et cette mer, c’est… ?
– Le détroit de Smith.
– Celui-là même que nous n’avons pu franchir au mois d’avrildernier ?
– Celui-là même.
– Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, etnous pouvons prendre une résolution en connaissance de cause.
– Parlez donc, dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur sesdeux mains.
Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder.
– Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, lemeilleur parti à suivre ?
– Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit lecharpentier : il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni uneheure, soit au sud, soit à l’ouest, et gagner la côte la plusprochaine… quand nous devrions employer deux mois auvoyage !
– Nous n’avons que pour trois semaines de vivres, réponditHatteras sans relever la tête.
– Eh bien, reprit Johnson, c’est en trois semaines qu’il fautfaire ce trajet, puisque là est notre seule chance de salut ;dussions-nous, en approchant de la côte, ramper sur nos genoux, ilfaut partir et arriver en vingt-cinq jours.
– Cette partie du continent boréal n’est pas connue, réponditHatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, desglaciers qui barreront complètement notre route.
– Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisantepour ne pas tenter le voyage ; nous souffrirons, et beaucoup,c’est évident ; nous devrons restreindre notre nourriture austrict nécessaire, à moins que les hasards de la chasse…
– Il ne reste plus qu’une demi-livre de poudre, réponditHatteras.
– Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute lavaleur de vos objections, et je ne me berce pas d’un vain espoir.Mais je crois lire dans votre pensée ; avez-vous un projetpraticable ?
– Non, répondit le capitaine, après quelques instantsd’hésitation.
– Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur ;nous sommes gens à vous suivre jusqu’au bout, vous le savez ;mais ne faut-il pas en ce moment abandonner toute espérance de nousélever au pôle ? La trahison a brisé vos plans ; vousavez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser,non contre la perfidie et la faiblesse des hommes ; vous avezfait tout ce qu’il était humainement possible de faire, et vousauriez réussi, j’en suis certain ; mais dans la situationactuelle, n’êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et même,pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagnerl’Angleterre ?
– Eh bien, capitaine ! demanda Johnson à Hatteras, quiresta longtemps sans répondre.
Enfin, le capitaine releva la tête et dit d’une voix contrainte:
– Vous croyez-vous donc assurés d’atteindre la côte du détroit,fatigués comme vous l’êtes, et presque sans nourriture ?
– Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendrapas à nous ; il faut l’aller chercher. Peut-êtretrouverons-nous plus au sud des tribus d’Esquimaux avec lesquellesnous pourrons entrer facilement en relation.
– D’ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans ledétroit quelque bâtiment forcé d’hiverner ?
– Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit estpris, ne pouvons-nous en le traversant atteindre la côteoccidentale du Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soitdu cap York, gagner quelque établissement danois ? Enfin,Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ deglace ! La route de l’Angleterre est là-bas, au sud, et nonici, au nord !
– Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, etpartir sans retard. Jusqu’ici, nous avons trop oublié notre pays etceux qui nous sont chers !
– C’est votre avis, Johnson ? demanda encore une foisHatteras.
– Oui, capitaine.
– Et le vôtre, docteur ?
– Oui, Hatteras.
Hatteras restait encore silencieux ; sa figure, malgré lui,reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décisionqu’il allait prendre se jouait le sort de sa vie entière ;s’il revenait sur ses pas, c’en était fait à jamais de ses hardisdesseins ; il ne fallait plus espérer renouveler une quatrièmetentative de ce genre.
Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:
– J’ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdreun instant ; il faut charger le traîneau de toutes nosprovisions, et emporter le plus de bois possible. Une route de sixcents milles dans ces conditions est longue, j’en conviens, maisnon infranchissable ; nous pouvons, ou plutôt, nous devronsfaire vingt milles[59] parjour, ce qui en un mois nous permettra d’atteindre la côte,c’est-à-dire vers le 25 mars…
– Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelquesjours ?
– Qu’espérez-vous ? répondit Johnson.
– Que sais-je ? Qui peut prévoir l’avenir ? Quelquesjours encore ! C’est d’ailleurs à peine de quoi réparer vosforces épuisées ! Vous n’aurez pas fourni deux étapes, quevous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vousabriter !
– Mais une mort horrible nous attend ici ! s’écriaBell.
– Mes amis, reprit Hatteras d’une voix presque suppliante, vousvous désespérez avant l’heure ! Je vous proposerais dechercher au nord la route du salut, que vous refuseriez de mesuivre ! Et pourtant, n’existe-t-il pas près du pôle destribus d’Esquimaux comme au détroit de Smith ? Cette merlibre, dont l’existence est pourtant certaine, doit baigner descontinents. La nature est logique en tout ce qu’elle fait. Eh bien,on doit croire que la végétation reprend son empire là où cessentles grands froids. N’est-ce pas une terre promise qui nous attendau nord, et que vous voulez fuir sans retour ?
Hatteras s’animait en parlant ; son esprit surexcitéévoquait les tableaux enchanteurs de ces contrées d’une existencesi problématique.
– Encore un jour, répétait-il, encore une heure !
Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et sonardente imagination, se sentait émouvoir peu à peu ; il allaitcéder ; mais Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à laraison et au devoir.
– Allons. Bell, dit-il, au traîneau !
– Allons ! répondit Bell.
Les deux marins se dirigèrent vers l’ouverture de la maison deneige.
– Oh ! Johnson ! vous ! vous ! s’écriaHatteras. Eh bien ! partez, je resterai ! jeresterai !
– Capitaine ! fit Johnson, s’arrêtant malgré lui.
– Je resterai, vous dis-je ! Partez ! abandonnez-moicomme les autres ! Partez… Viens, Duk, nous resterons tous lesdeux !
Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnsonregarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire ; le meilleurparti était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées.Le docteur allait s’y résoudre, quand il se sentit toucher lebras.
Il se retourna. L’Américain venait de quitter sescouvertures ; il rampa sur le sol ; il se redressa enfinsur ses genoux, et de ses lèvres malades il fit entendre des sonsinarticulés.
Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence.Hatteras, lui, s’approcha de l’Américain et l’examinaattentivement. Il essayait de surprendre des paroles que lemalheureux ne pouvait prononcer. Enfin, après cinq minutesd’efforts, celui-ci fit entendre ce mot :
– Porpoise.
– Le Porpoise ! s’écria le capitaine.
L’Américain fit un signe affirmatif.
– Dans ces mers ? demanda Hatteras, le cœur palpitant.
Même signe du malade.
– Au nord ?
– Oui ! fit l’infortuné.
– Et vous savez sa position ?
– Oui !
– Exacte ?
– Oui ! dit encore Altamont.
Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scèneimprévue étaient palpitants.
– Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade ; il nous fautconnaître la situation de ce navire ! Je vais compter lesdegrés à voix haute, vous m’arrêterez par un signe.
L’Américain remua la tête en signe d’acquiescement.
– Voyons, dit Hatteras, il s’agit des degrés de longitude. —Centcinq ? Non. —Cent six ? Cent sept ? Cent huit ?– C’est bien à l’ouest ?
– Oui, fit l’Américain.
– Continuons. —Cent neuf ? Cent dix ? Centdouze ? Cent quatorze ? Cent seize ? Centdix-huit ? Cent dix-neuf ? Cent vingt… ?
– Oui, répondit Altamont.
– Cent vingt degrés de longitude ? fit Hatteras. Et combiende minutes ? – Je compte…
Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont luifit signe de s’arrêter.
– Bon ! dit Hatteras. —Passons à la latitude. Vousm’entendez ? – Quatre-vingts ? Quatre-vingt-un ?Quatre-vingt-deux ? Quatre-vingt-trois ?
L’Américain l’arrêta du geste.
– Bien ! – Et les minutes ? Cinq ? Dix ?Quinze ? Vingt ? Vingt-cinq ? Trente ?Trente-cinq ?
Nouveau signe d’Altamont, qui sourit faiblement.
– Ainsi, reprit Hatteras d’une voix grave, le Porpoisese trouve par cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, etquatre-vingt-trois degrés et trente-cinq minutes delatitude ?
– Oui ! fit une dernière fois l’Américain en retombant sansmouvement dans les bras du docteur ?
Cet effort l’avait brisé.
– Mes amis, s’écria Hatteras, vous voyez bien que le salut estau nord, toujours au nord ! Nous serons sauvés !
Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parutsubitement frappé d’une idée terrible. Sa figure s’altéra, et il sesentit mordre au cœur par le serpent de la jalousie.
Un autre, un Américain, l’avait dépassé de trois degrés sur laroute du pôle ! Pourquoi ? Dans quel but ?
Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées parAltamont, avaient complètement changé la situation desnaufragés ; auparavant, ils se trouvaient hors de tout secourspossible, sans espoir sérieux de gagner la mer de Baffin, menacésde manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corpsfatigués, et maintenant, à moins de quatre cents milles[60] de leur maison de neige, un navireexistait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-être lesmoyens de continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras,le docteur, Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir étési près du désespoir ; ce fut de la joie, presque dudélire.
Mais les renseignements d’Altamont étaient encore incomplets, etaprès quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cetteprécieuse conversation ; il lui présenta ses questions sousune forme qui ne demandait pour toute réponse qu’un simple signe detête, ou un mouvement des yeux.
Bientôt il sut que le Porpoise était un trois-mâtsaméricain, de New York, naufragé au milieu des glaces, avec desvivres et des combustibles en grande quantité ; quoique couchésur le flanc, il devait avoir résisté, et il serait possible desauver sa cargaison.
Altamont et son équipage l’avaient abandonné depuis deux mois,emmenant la chaloupe sur un traîneau ; ils voulaient gagner ledétroit de Smith, atteindre quelque baleinier, et se fairerapatrier en Amérique ; mais peu à peu les fatigues, lesmaladies frappèrent ces infortunés, et ils tombèrent un à un sur laroute. Enfin, le capitaine et deux matelots restèrent seuls d’unéquipage de trente hommes, et si lui, Altamont, survivait, c’étaitvéritablement par un miracle de la Providence.
Hatteras voulut savoir de l’Américain pourquoi lePorpoise se trouvait engagé sous une latitude aussiélevée.
Altamont fit comprendre qu’il avait été entraîné par les glacessans pouvoir leur résister.
Hatteras, anxieux, l’interrogea sur le but de son voyage.
Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage dunord-ouest.
Hatteras n’insista pas davantage, et ne posa plus aucunequestion de ce genre.
Le docteur prit alors la parole :
– Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre àretrouver le Porpoise ; au lieu de nous aventurer vers lamer de Baffin, nous pouvons gagner par une route moins longue d’untiers un navire qui nous offrira toutes les ressources nécessairesà un hivernage.
– Il n’y a pas d’autre parti à prendre, répondit Bell.
– J’ajouterai, dit le maître d’équipage, que nous ne devons pasperdre un instant ; il faut calculer la durée de notre voyagesur la durée de nos provisions, contrairement à ce qui se faitgénéralement, et nous mettre en route au plus tôt.
– Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur ; enpartant demain, mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars auPorpoise, sous peine de mourir de faim. Qu’en pensez-vous,Hatteras ?
– Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, etpartons. Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne lesupposons.
– Pourquoi cela ? répliqua le docteur. Cet homme paraîtêtre certain de la situation de son navire.
– Mais, répondit Hatteras, si le Porpoise a dérivé surson champ de glace, comme a fait le Forward ?
– En effet, dit le docteur, cela a pu arriver !
Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d’unedérive, dont eux-mêmes avaient été victimes.
Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre audocteur qu’il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir del’Américain, et après un grand quart d’heure de circonlocutions etd’hésitations, il acquit cette certitude que le Porpoise,échoué près d’une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit derochers.
Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais ;cependant elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, àmoins que Bell ne parvînt à construire un petit navire avec lesmorceaux du Porpoise. Quoi qu’il en soit, le plus presséétait de se rendre sur le lieu même du naufrage.
Le docteur fit encore une dernière question à l’Américain :celui-ci avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude dequatre-vingt-trois degrés ?
– Non, répondit Altamont.
La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départfurent commencés ; Bell et Johnson s’occupèrent d’abord dutraîneau ; il avait besoin d’une réparation complète ; lebois ne manquant pas, ses montants furent établis d’une façon plussolide ; on profitait de l’expérience acquise pendantl’excursion au sud ; on savait le côté faible de ce mode detransport, et comme il fallait compter sur des neiges abondantes etépaisses, les châssis de glissage furent rehaussés.
À l’intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouvertepar la toile de la tente et destinée à l’Américain ; lesprovisions, malheureusement peu considérables, ne devaient pasaccroître beaucoup le poids du traîneau ; mais en revanche, oncompléta la charge avec tout le bois que l’on put emporter.
Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec laplus scrupuleuse exactitude ; de ses calculs il résulta quechaque voyageur devait se réduire à trois quarts de ration pour unvoyage de trois semaines. On réserva ration entière aux quatrechiens d’attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit à saration complète.
Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil etde repos qui se fit impérieusement sentir dès sept heures dusoir ; mais, avant de se coucher, les naufragés se réunirentautour du poêle, dans lequel on n’épargna pas le combustible ;les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ilsn’étaient plus habitués depuis longtemps ; dupemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café netardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compter à demi avecl’espérance qui leur revenait si vite et de si loin.
À sept heures du matin, les travaux furent repris, et setrouvèrent entièrement terminés vers les trois heures du soir.
L’obscurité se taisait déjà ; le soleil avait reparuau-dessus de l’horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnaitencore qu’une lumière faible et courte ; heureusement, la lunedevait se lever à six heures et demie, et, par ce ciel pur, sesrayons suffiraient à éclairer la route. La température, quis’abaissait sensiblement depuis quelques jours, atteignit enfintrente-trois degrés au-dessous de zéro (– 37° centigrades).
Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l’idéede se mettre en route, bien que les cahots dussent accroître sessouffrances ; il avait fait comprendre au docteur que celui-citrouverait à bord du Porpoise les antiscorbutiques sinécessaires à sa guérison.
On le transporta donc sur le traîneau ; il y fut installéaussi commodément que possible ; les chiens, y compris Duk,furent attelés ; les voyageurs jetèrent alors un dernierregard sur ce lit de glace, où fut le Forward. Les traitsd’Hatteras parurent empreints un instant d’une violente pensée decolère, mais il redevint maître de lui-même, et la petite troupe,par un temps très sec, s’enfonça dans la brume dunord-nord-ouest.
Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant laroute, le docteur et le maître d’équipage aux côtés du traîneau,veillant et poussant au besoin, Hatteras à l’arrière, rectifiant laroute et maintenant l’équipage dans la ligne de Bell.
La marche fut assez rapide ; par cette température trèsbasse, la glace offrait une dureté et un poli favorables auglissage ; les cinq chiens enlevaient facilement cette charge,qui ne dépassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et bêtess’essoufflaient rapidement et durent s’arrêter souvent pourreprendre haleine.
Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disquerougeâtre des brumes de l’horizon. Ses calmes rayons se firent jourà travers l’atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glacesréfléchirent avec pureté ; l’ice-field présentaitvers le nord-ouest une immense plaine blanche d’une horizontalitéparfaite. Pas un pack, pas un hummock. Cettepartie de la mer semblait s’être glacée tranquillement comme un lacpaisible.
C’était un immense désert, plat et monotone.
Telle est l’impression que ce spectacle fit naître dans l’espritdu docteur, et il la communiqua à son compagnon.
– Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson ;c’est un désert, mais nous n’avons pas la crainte d’y mourir desoif !
– Avantage évident, reprit le docteur ; cependant cetteimmensité me prouve une chose : c’est que nous devons être fortéloignés de toute terre ; en général, l’approche des côtes estsignalée par une multitude de montagnes de glaces, et pas unice-berg n’est visible autour de nous.
– L’horizon est fort restreint par la brume, réponditJohnson.
– Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champplat qui menace de ne pas finir.
– Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c’est une dangereusepromenade que la nôtre ? On s’y habitue, on n’y pense pas,mais enfin, cette surface glacée sur laquelle nous marchons ainsirecouvre des gouffres sans fond !
– Vous avez raison, mon ami, mais nous n’avons pas à craindred’être engloutis ; la résistance de cette blanche écorce parces froids de trente-trois degrés est considérable ! Remarquezqu’elle tend de plus en plus à s’accroître, car, sous ceslatitudes, la neige tombe neuf jours sur dix, même en avril, mêmeen mai, même en juin, et j’estime que sa plus forte épaisseur nedoit pas être éloignée de mesurer trente ou quarante pieds.
– Cela est rassurant, répondit Johnson.
– En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de laSerpentine-river[61] quicraignent à chaque instant de sentir le sol fragile manquer sousleurs pas : nous n’avons pas un pareil danger à redouter.
– Connaît-on la force de résistance de la glace ? demandale vieux marin, toujours avide de s’instruire dans la compagnie dudocteur.
– Parfaitement, répondit ce dernier ; qu’ignore-t-onmaintenant de ce qui peut se mesurer dans le monde, sauf l’ambitionhumaine ! N’est-ce pas elle, en effet, qui nous précipite versce pôle boréal que l’homme veut enfin connaître ? Mais, pouren revenir à votre question, voici ce que je puis vous répondre. Àl’épaisseur de deux pouces, la glace supporte un homme ; àl’épaisseur de trois pouces et demi, un cheval et soncavalier ; à cinq pouces, une pièce de huit ; à huitpouces, de l’artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dixpouces, une armée, une foule innombrable ! Où nous marchons ence moment, on bâtirait la douane de Liverpool ou le palais duparlement de Londres.
– On a de la peine à concevoir une pareille résistance, ditJohnson ; mais tout à l’heure, monsieur Clawbonny, vousparliez de la neige qui tombe neuf jours sur dix en moyenne dansces contrées ; c’est un fait évident ; aussi je ne leconteste pas ; mais d’où vient toute cette neige, car, lesmers étant prises, je ne vois pas trop comment elles peuvent donnernaissance à cette immense quantité de vapeur qui forme lesnuages.
– Votre observation est juste, Johnson : aussi, suivant moi, laplus grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevonsdans ces régions polaires est faite de l’eau des mers des zonestempérées ; il y a tel flocon qui, simple goutte d’eau d’unfleuve de l’Europe, s’est élevé dans l’air sous forme de vapeur,s’est formé en nuage, et est enfin venu se condenser jusqu’ici : iln’est donc pas impossible qu’en la buvant, cette neige, nous nousdésaltérions aux fleuves mêmes de notre pays.
– C’est toujours cela, répondit le maître d’équipage.
En ce moment, la voix d’Hatteras, rectifiant les erreurs de laroute, se fit entendre et interrompit la conversation. La brumes’épaississait et rendait la ligne droite difficile à garder.
Enfin la petite troupe s’arrêta vers les huit heures du soir,après avoir franchi quinze milles ; le temps se maintenait ausec ; la tente fut dressée ; on alluma le poêle ; onsoupa, et la nuit se passa paisiblement.
Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par letemps. Leur voyage se fit sans difficultés pendant les jourssuivants, quoique le froid devînt extrêmement violent et que lemercure demeurât gelé dans le thermomètre. Si le vent s’en fûtmêlé, pas un des voyageurs n’eût pu supporter une semblabletempérature. Le docteur constata dans cette occasion la justessedes observations de Parry, pendant son excursion à l’île Melville.Ce célèbre marin rapporte qu’un homme convenablement vêtu peut sepromener impunément à l’air libre par les grands froids, pourvu quel’atmosphère soit tranquille ; mais, dès que le plus légervent vient à souffler, on éprouve à la figure une douleur cuisanteet un mal de tête d’une violence extrême qui bientôt est suivi demort. Le docteur ne laissait donc pas d’être inquiet, car un simplecoup de vent les eût tous glacés jusqu’à la moelle des os.
Le 5 mars, il fut témoin d’un phénomène particulier à cettelatitude : le ciel étant parfaitement serein et brillant d’étoiles,une neige épaisse vint à tomber sans qu’il y eût apparence denuage ; les constellations resplendissaient à travers lesflocons qui s’abattaient sur le champ de glace avec une éléganterégularité. Cette neige dura deux heures environ, et s’arrêta sansque le docteur eût trouvé une explication suffisante de sachute.
Le dernier quartier de la lune s’était alors évanoui ;l’obscurité restait profonde pendant dix-sept heures survingt-quatre ; les voyageurs durent se lier entre eux au moyend’une longue corde, afin de ne pas se séparer les uns desautres ; la rectitude de la route devenait presque impossibleà garder.
Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par unevolonté de fer, commençaient à se fatiguer ; les haltesdevenaient plus fréquentes, et pourtant il ne fallait pas perdreune heure, car les provisions diminuaient sensiblement.
Hatteras relevait souvent la position à l’aide d’observationslunaires et stellaires. En voyant les jours se succéder et le butdu voyage fuir indéfiniment, il se demandait parfois si lePorpoise existait réellement, si cet Américain n’avait pasle cerveau dérangé par les souffrances, ou même si, par haine desAnglais, et se voyant perdu sans ressource, il ne voulait pas lesentraîner avec lui à une mort certaine.
Il communiqua ses suppositions au docteur ; celui-ci lesrejeta absolument, mais il comprit qu’une fâcheuse rivalitéexistait déjà entre le capitaine anglais et le capitaineaméricain.
« Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation», se dit-il.
Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne setrouvaient encore qu’au quatre-vingt-deuxième degré delatitude ; leurs forces étaient épuisées, et ils étaientencore à cent milles du navire ; pour surcroît de souffrances,il fallut réduire les hommes au quart de ration, pour conserver auxchiens leur ration entière.
On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources dela chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudreet six balles ; en vain avait-on tiré sur quelques lièvresblancs et des renards, très rares d’ailleurs : aucun d’eux ne futatteint.
Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux poursurprendre un phoque étendu sur la glace ; il le blessa deplusieurs balles ; l’animal, ne pouvant s’échapper par sontrou déjà fermé, fut bientôt pris et assommé : il était de fortetaille ; Johnson le dépeça adroitement, mais l’extrêmemaigreur de cet amphibie offrit peu de profit à des gens qui nepouvaient se résoudre à boire son huile, à la manière desEsquimaux.
Cependant, le docteur essaya courageusement d’absorber cettevisqueuse liqueur : malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir.Il conserva la peau de l’animal, sans trop savoir pourquoi, parinstinct de chasseur, et la chargea sur le traîneau.
Le lendemain, 16, on aperçut quelques ice-bergs et desmonticules de glace à l’horizon. Était-ce l’indice d’une côteprochaine, ou seulement un bouleversement del’ice-field ? Il était difficile de savoir à quois’en tenir.
Arrivés à l’un de ces hummocks, les voyageurs enprofitèrent pour s’y creuser une retraite plus confortable que latente, à l’aide du couteau à neige[62] , et,après trois heures d’un travail opiniâtre, ils purent s’étendreenfin autour du poêle allumé.
Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiensharassés de fatigue : lorsque la neige tombe abondamment, elle peutservir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleurnaturelle. Mais, à l’air, par ces froids secs de quarante degrés,les pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps.
Johnson, qui faisait un excellent dog driver[63] , essaya de nourrir ses chiens aveccette viande noirâtre du phoque que les voyageurs ne pouvaientabsorber, et, à son grand étonnement, l’attelage s’en fit unvéritable régal ; le vieux marin, tout joyeux, apprit cetteparticularité au docteur.
Celui-ci n’en fut aucunement surpris ; il savait que dansle nord de l’Amérique les chevaux font du poisson leur principalenourriture, et de ce qui suffisait à un cheval herbivore, un chienomnivore pouvait se contenter à plus forte raison.
Avant de s’endormir, bien que le sommeil devînt une impérieusenécessité pour des gens qui s’étaient traînés pendant quinze millessur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de lasituation actuelle, sans en atténuer la gravité.
– Nous ne sommes encore qu’au quatre-vingt-deuxième parallèle,dit-il, et les vivres menacent déjà de nous manquer !
– C’est une raison pour ne pas perdre un instant, réponditHatteras ! Il faut marcher ! les plus forts traînerontles plus faibles.
– Trouverons-nous seulement un navire à l’endroit indiqué ?répondit Bell, que les fatigues de la route abattaient malgrélui.
– Pourquoi en douter ? répondit Johnson ; le salut del’Américain répond du nôtre.
Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger denouveau Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d’unevoix faible ; il confirma tous les détails précédemmentdonnés ; il répéta que le navire, échoué sur des roches degranit, n’avait pu bouger, et qu’il se trouvait par 126° 15’ delongitude et 83° 35’ de latitude
– Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors ledocteur ; la difficulté n’est pas de trouver lePorpoise, mais d’y arriver.
– Que reste-t-il de nourriture ? demanda Hatteras.
– De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit ledocteur.
– Eh bien, il faut arriver en trois jours ! diténergiquement le capitaine.
– Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nousréussissons, nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons étéfavorisés par un temps exceptionnel. La neige nous a laissé quinzejours de répit, et le traîneau a pu glisser facilement sur la glacedurcie. Ah ! que ne porte-t-il deux cents livresd’aliments ! nos braves chiens auraient eu facilement raisonde cette charge ! Enfin, puisqu’il en est autrement, nous n’ypouvons rien.
– Avec un peu de chance et d’adresse, répondit Johnson, nepourrait-on pas utiliser les quelques charges de poudre quirestent ? Si un ours tombait en notre pouvoir, nous serionsapprovisionnés de nourriture pour le reste du voyage.
– Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rareset fuyards ; et puis, il suffit de songer à l’importance ducoup de fusil pour que l’œil se trouble et que la main tremble.
– Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell.
– Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de monadresse ; cependant, vienne l’occasion, je ferai de mon mieux.En attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper demiettes de pemmican, tâchons de dormir, et dès le matinnous reprendrons notre route.
Quelques instants plus tard, l’excès de la fatigue l’emportantsur toute autre considération, chacun dormait d’un sommeil assezprofond.
Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla sescompagnons ; les chiens furent attelés au traîneau, etcelui-ci reprit sa marche vers le nord.
Le ciel était magnifique, l’atmosphère d’une extrême pureté, latempérature très basse ; quand le soleil parut au-dessus del’horizon, il avait la forme d’une ellipse allongée ; sondiamètre horizontal, par suite de la réfraction, semblait êtredouble de son diamètre vertical ; il lança son faisceau derayons clairs, mais froids, sur l’immense plaine glacée. Ce retourà la lumière, sinon à la chaleur, faisait plaisir.
Le docteur, son fusil à la main, s’écarta d’un mille ou deux,bravant le froid et la solitude ; avant de s’éloigner, ilavait mesuré exactement ses munitions ; il lui restait quatrecharges de poudre seulement et trois balles, pas davantage. C’étaitpeu, quand on considère qu’un animal fort et vivace comme l’ourspolaire ne tombe souvent qu’au dixième ou au douzième coup defusil.
Aussi l’ambition du brave docteur n’allait-elle pas jusqu’àrechercher un si terrible gibier ; quelques lièvres, deux outrois renards eussent fait son affaire et produit un surcroît deprovisions très suffisant.
Mais pendant cette journée, s’il aperçut un de ces animaux, ouil ne put pas l’approcher, ou, trompé par la réfraction, il perditson coup de fusil. Cette journée lui coûta inutilement une chargede poudre et une balle.
Ses compagnons, qui avaient tressailli d’espoir à la détonationde son arme, le virent revenir la tête basse. Ils ne dirent rien.Le soir, on se coucha comme d’habitude, après avoir mis de côté lesdeux quarts de ration réservés pour les deux jours suivants.
Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On nemarchait pas on se traînait ; les chiens avaient dévoréjusqu’aux entrailles du phoque, et ils commençaient à ronger leurscourroies.
Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur,ayant encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n’osa plusrisquer sa dernière balle et son avant-dernière charge depoudre.
Le soir, on fit halte de meilleure heure ; les voyageurs nepouvaient plus mettre un pied devant l’autre, et, quoique la routefût éclairée par une magnifique aurore boréale, ils durents’arrêter.
Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée,fut bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de cesinfortunés, ils étaient perdus.
Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnsonréfléchissait sans mot dire, mais le docteur ne se désespérait pasencore.
Johnson eut l’idée de creuser quelques trappes pendant lanuit ; n’ayant pas d’appât à y mettre, il comptait peu sur lesuccès de son invention, et il avait raison, car le matin, enallant reconnaître ses trappes, il vit bien des traces de renards,mais pas un de ces animaux ne s’était laissé prendre au piège.
Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours detaille colossale qui flairait les émanations du traîneau à moins decinquante toises. Le vieux marin eut l’idée que la Providence luiadressait cet animal inattendu pour le tuer ; sans réveillerses compagnons, il s’élança sur le fusil du docteur et gagna ducôté de l’ours.
Arrivé à bonne distance, il le mit en joue ; mais, aumoment de presser la détente, il sentit son bras trembler ;ses gros gants de peau le gênaient. Il les ôta rapidement et saisitson fusil d’une main plus assurée.
Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts,brûlée par le froid du canon, y restait adhérente, tandis quel’arme tombait à terre et partait au choc, en lançant sa dernièreballe dans l’espace.
Au bruit de la détonation, le docteur accourut ; il comprittout. Il vit l’animal s’enfuir tranquillement ; Johnson sedésespérait et ne pensait plus à ses souffrances.
– Je suis une véritable femmelette ! s’écriait-il, unenfant qui ne sait pas supporter une douleur ! Moi !moi ! à mon âge !
Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vousfaire geler ; tenez, vos mains sont déjà blanches ;venez ! venez !
– Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny !répondait le maître d’équipage. Laissez-moi !
– Mais venez donc, entêté ! venez donc ! il serabientôt trop tard !
Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente lui fitmettre les deux mains dans une jatte d’eau que la chaleur du poêleavait maintenue liquide, quoique froide ; mais à peine lesmains de Johnson y furent-elles plongées que l’eau se congelaimmédiatement à leur contact.
– Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sansquoi j’aurais été obligé d’en venir à l’amputation.
Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d’une heure,mais non sans peine, et il fallut des frictions réitérées pourrappeler la circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Ledocteur lui recommanda surtout d’éloigner ses mains du poêle, dontla chaleur eût amené de graves accidents.
Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner ; dupemmican, de la viande salée, il ne restait rien. Pas unemiette de biscuit ; à peine une demi-livre de café ; ilfallut se contenter de cette boisson brûlante, et on se remit enmarche.
– Plus de ressources ! dit Bell à Johnson, avec unindicible accent de désespoir.
– Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin ; il esttout-puissant pour nous sauver !
– Ah ! ce capitaine Hatteras ! reprit Bell, il a purevenir de ses premières expéditions, l’insensé ! mais decelle-ci il ne reviendra jamais, et nous ne reverrons plus notrepays !
– Courage, Bell ! J’avoue que le capitaine est un hommeaudacieux, mais auprès de lui il se rencontre un autre homme habileen expédients.
– Le docteur Clawbonny ? dit Bell.
– Lui-même ! répondit Johnson.
– Que peut-il dans une situation pareille ? répliqua Bellen haussant les épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux deviande ? Est-ce un dieu, pour faire des miracles ?
– Qui sait ! répondit le maître d’équipage aux doutes deson compagnon. J’ai confiance en lui.
Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendantlequel il ne pensait même plus.
Cette journée fut de trois milles à peine : le soir, on nemangea pas ; les chiens menaçaient de se dévorer entre eux :les hommes ressentaient avec violence les douleurs de la faim.
On ne vit pas un seul animal. D’ailleurs, à quoi bon ? onne pouvait chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître,à un mille sous le vent, l’ours gigantesque qui suivait lamalheureuse troupe.
– Il nous guette ! pensa-t-il : il voit en nous une proieassurée !
Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons : le soir, on fit lahalte habituelle, et le souper ne se composa que de café. Lesinfortunés sentaient leurs yeux devenir hagards, leur cerveau seprendre, et, torturés par la faim, ils ne pouvaient trouver uneheure de sommeil ; des rêves étranges et des plus douloureuxs’emparaient de leur esprit.
Sous une latitude où le corps demande impérieusement à seréconforter, les malheureux n’avaient pas mangé depuis trente-sixheures, quand le matin du mardi arriva. Cependant, animés par uncourage, une volonté surhumaine, ils reprirent leur route, poussantle traîneau que les chiens ne pouvaient tirer.
Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés.
Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujoursénergique, il employa les supplications, les prières, pour déciderses compagnons à se relever : c’était demanderl’impossible !
Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans unice-berg. Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaientl’air de creuser leur tombe.
– Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non defroid.
Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute latroupe s’y blottit.
Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnonsdemeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorted’hallucination ; il rêva d’ours gigantesque.
Ce mot, souvent répété par lui, attira l’attention du docteur,qui, tiré de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoiil parlait d’ours, et de quel ours il s’agissait.
– L’ours qui nous suit, répondit Johnson.
– L’ours qui nous suit ? répéta le docteur.
– Oui, depuis deux jours !
– Depuis deux jours ! Vous l’avez vu ?
– Oui, il se tient à un mille sous le vent.
– Et vous ne m’avez pas prévenu, Johnson ?
– À quoi bon ?
– C’est juste, fit le docteur ; nous n’avons pas une seuleballe à lui envoyer.
– Ni même un lingot, un morceau de fer, un clouquelconque ! répondit le vieux marin.
Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit aumaître d’équipage :
– Vous êtes certain que cet animal nous suit ?
– Oui, monsieur Clawbonny. Il compte sur un repas de chairhumaine ! Il sait que nous ne pouvons pas luiéchapper !
– Johnson ! fit le docteur, ému de l’accent désespéré deson compagnon.
– Sa nourriture est assurée, à lui ! répliqua lemalheureux, que le délire prenait ; il doit être affamé, et jene sais pas pourquoi nous le faisons attendre !
– Johnson, calmez-vous !
– Non, monsieur Clawbonny ; puisque nous devons y passer,pourquoi prolonger les souffrances de cet animal ? Il a faimcomme nous ; il n’a pas de phoque à dévorer ! Le Ciel luienvoie des hommes ! eh bien, tant mieux pour lui !
Le vieux Johnson devenait fou ; il voulait quitter lamaison de glace. Le docteur eut beaucoup de peine à le contenir,et, s’il y parvint, ce fut moins par la force que parce qu’ilprononça les paroles suivantes avec un accent de profondeconviction :
– Demain, dit-il, je tuerai cet ours !
– Demain ! fit Johnson, qui semblait sortir d’un mauvaisrêve.
– Demain !
– Vous n’avez pas de balle !
– J’en ferai.
– Vous n’avez pas de plomb !
– Non, mais j’ai du mercure !
Et, cela dit, le docteur prit le thermomètre ; il marquaità l’intérieur cinquante degrés au-dessus de zéro (+ 10°centigrades). Le docteur sortit, plaça l’instrument sur un glaçonet rentra bientôt. La température extérieure était de cinquantedegrés au-dessous de zéro (-47° centigrades).
– À demain, dit-il au vieux marin ; dormez, et attendons lelever du soleil.
La nuit se passa dans les souffrances de la faim ; seul, lemaître d’équipage et le docteur purent les tempérer par un peud’espoir.
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi deJohnson, se précipita dehors et courut au thermomètre ; toutle mercure s’était réfugié dans la cuvette, sous la forme d’uncylindre compact. Le docteur brisa l’instrument et en retira de sesdoigts, prudemment gantés, un véritable morceau de métal très peumalléable et d’une grande dureté. C’était un vrai lingot.
– Ah ! monsieur Clawbonny, s’écria le maître d’équipage,voilà qui est merveilleux ! Vous êtes un fier homme !
– Non, mon ami, répondit le docteur, je suis seulement un hommedoué d’une bonne mémoire et qui a beaucoup lu.
– Que voulez-vous dire ?
– Je me suis souvenu à propos d’un fait relaté par le capitaineRoss dans la relation de son voyage : il dit avoir percé uneplanche d’un pouce d’épaisseur avec un fusil chargé d’une balle demercure gelé ; si j’avais eu de l’huile à ma disposition,c’eût été presque la même chose, car il raconte également qu’uneballe d’huile d’amande douce, tirée contre un poteau, le fendit etrebondit à terre sans avoir été cassée.
– Cela n’est pas croyable !
– Mais cela est, Johnson ; voici donc un morceau de métalqui peut nous sauver la vie ; laissons-le à l’air avant denous en servir, et voyons si l’ours ne nous a pas abandonnés.
En ce moment, Hatteras sortit de la hutte ; le docteur luimontra le lingot et lui fit part de son projet ; le capitainelui serra la main, et les trois chasseurs se mirent à observerl’horizon.
Le temps était clair. Hatteras, s’étant porté en avant de sescompagnons découvrit l’ours à moins de six cents toises.
L’animal, assis sur son derrière, balançait tranquillement latête, en aspirant les émanations de ces hôtes inaccoutumés.
– Le voilà ! s’écria le capitaine.
– Silence ! fit le docteur.
Mais l’énorme quadrupède, lorsqu’il aperçut les chasseurs, nebougea pas. Il les regardait sans frayeur ni colère. Cependant ildevait être fort difficile de l’approcher.
– Mes amis, dit Hatteras, il ne s’agit pas ici d’un vainplaisir, mais de notre existence à sauver. Agissons en hommesprudents.
– Oui, répondit le docteur, nous n’avons qu’un seul coup defusil à notre disposition. Il ne faut pas manquer l’animal ;s’il s’enfuyait, il serait perdu pour nous, car il dépasse unlévrier à la course.
– Eh bien, il faut aller droit à lui, répondit Johnson ; onrisque sa vie ! qu’importe ? je demande à risquer lamienne.
– Ce sera moi ! s’écria le docteur.
– Moi ! répondit simplement Hatteras.
– Mais, s’écria Johnson, n’êtes-vous pas plus utile au salut detous qu’un vieux bonhomme de mon âge ?
– Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire ; jene risquerai pas ma vie plus qu’il ne faudra ; il serapossible, au surplus, que je vous appelle à mon aide.
– Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cetours ?
– Si j’étais certain de l’abattre, dût-il m’ouvrir le crâne, jele ferais, docteur, mais à mon approche il pourrait s’enfuir. C’estun être plein de ruse ; tâchons d’être plus rusés que lui.
– Que comptez-vous faire ?
– M’avancer jusqu’à dix pas sans qu’il soupçonne maprésence.
– Et comment cela ?
– Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé lapeau du phoque que vous avez tué ?
– Elle est sur le traîneau.
– Bien ! regagnons notre maison de glace, pendant queJohnson restera en observation.
Le maître d’équipage se glissa derrière un hummock quile dérobait entièrement à la vue de l’ours.
Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliersbalancements en reniflant l’air.
Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison.
– Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent lesphoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils lesguettent au bord des crevasses pendant des journées entières et lesétouffent dans leurs pattes dès qu’ils apparaissent à la surfacedes glaces. Un ours ne peut donc s’effrayer de la présence d’unphoque. Au contraire.
– Je crois comprendre votre projet, dit le docteur ; il estdangereux.
– Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine :il faut donc l’employer. Je vais revêtir cette peau de phoque et meglisser sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargezvotre fusil et donnez-le moi.
Le docteur n’avait rien à répondre : il eût fait lui-même ce queson compagnon allait tenter ; il quitta la maison, enemportant deux haches, l’une pour Johnson, l’autre pour lui ;puis, accompagné d’Hatteras, il se dirigea vers le traîneau.
Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cettepeau, qui le couvrait presque tout entier.
Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernièrecharge de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercurequi avait la dureté du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, ilremit l’arme à Hatteras, qui la fit disparaître sous la peau duphoque.
– Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson ; je vaisattendre quelques instants pour dérouter mon adversaire.
– Courage, Hatteras ! dit le docteur.
– Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant moncoup de feu.
Le docteur gagna rapidement l’hummock derrière lequelse tenait Johnson.
– Eh bien ? dit celui-ci.
– Eh bien, attendons ! Hatteras se dévoue pour noussauver.
Le docteur était ému ; il regarda l’ours, qui donnait dessignes d’une agitation plus violente, comme s’il se fût sentimenacé d’un danger prochain.
Au bout d’un quart d’heure, le phoque rampait sur laglace ; il avait fait un détour à l’abri des gros blocs pourmieux tromper l’ours ; il se trouvait alors à cinquante toisesde lui. Celui-ci l’aperçut et se ramassa sur lui-même, cherchantpour ainsi dire à se dérober.
Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements duphoque, et, s’il n’eût été prévenu, le docteur s’y fût certainementlaissé prendre.
– C’est cela ! c’est bien cela ! disait Johnson à voixbasse.
L’amphibie, tout en gagnant du côté de l’animal, ne semblait pasl’apercevoir : il paraissait chercher une crevasse pour sereplonger dans son élément.
L’ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers luiavec une prudence extrême ; ses yeux enflammés respiraient laplus ardente convoitise ; depuis un mois, deux mois peut-être,il jeûnait, et le hasard lui envoyait une proie assurée.
Le phoque ne fut bientôt plus qu’à dix pas de son ennemi ;celui-ci se développa tout d’un coup, fit un bond gigantesque, et,stupéfait, épouvanté, s’arrêta à trois pas d’Hatteras, qui,rejetant en arrière sa peau de phoque, un genou en terre, le visaitau cœur.
Le coup partit, et l’ours roula sur la glace.
– En avant ! en avant ! s’écria le docteur.
Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre ducombat.
L’énorme bête s’était redressée, frappant l’air d’une patte,tandis que de l’autre elle arrachait une poignée de neige dont ellebouchait sa blessure.
Hatteras n’avait pas bronché : il attendait, son couteau à lamain. Mais il avait bien visé, et frappé d’une balle sûre, avec unemain qui ne tremblait pas ; avant l’arrivée de ses compagnons,son couteau était plongé tout entier dans la gorge de l’animal, quitombait pour ne plus se relever.
– Victoire ! s’écria Johnson.
– Hurrah ! Hatteras ! hurrah ! fit ledocteur.
Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en secroisant les bras.
– À mon tour d’agir, dit Johnson ; c’est bien d’avoirabattu ce gibier, mais il ne faut pas attendre que le froid l’aitdurci comme une pierre ; nos dents et nos couteaux n’ypourraient rien ensuite.
Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dontles dimensions atteignaient presque celles d’un bœuf ; ellemesurait neuf pieds de longueur, sur six pieds decirconférence ; deux énormes crocs longs de trois poucessortaient de ses gencives.
Johnson l’ouvrit et ne trouva que de l’eau dans sonestomac ; l’ours n’avait évidemment pas mangé depuislongtemps ; cependant il était fort gras et pesait plus dequinze cents livres ; il fut divisé en quatre quartiers, dontchacun donna deux cents livres de viande, et les chasseurstraînèrent toute cette chair jusqu’à la maison de neige, sansoublier le cœur de l’animal, qui, trois heures après, battaitencore avec force.
Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur cetteviande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de lafaire griller.
Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait été frappé du froidqui y régnait ; il s’approcha du poêle et le trouvacomplètement éteint ; les occupations de la matinée, lesémotions mêmes, avaient fait oublier à Johnson ce soin dont ilétait habituellement chargé.
Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il nerencontra pas une seule étincelle parmi les cendres déjàrefroidies.
– Allons, un peu de patience ! se dit-il.
Il revint au traîneau chercher de l’amadou, et demanda sonbriquet à Johnson.
– Le poêle est éteint, lui dit-il.
– C’est de ma faute, répondit Johnson.
Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l’habitudede le serrer ; il fut surpris de ne pas l’y trouver.
Il tâta ses autres poches, sans plus de succès ; il rentradans la maison de neige, retourna en tous sens la couverture surlaquelle il avait passé la nuit, et ne fut pas plus heureux.
– Eh bien ? lui criait le docteur.
Johnson revint et regarda ses compagnons.
– Le briquet, ne l’avez-vous pas, monsieur Clawbonny ?dit-il.
– Non. Johnson.
– Ni vous, capitaine ?
– Non, répondit Hatteras.
– Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur.
– Eh bien, je ne l’ai plus… murmura le vieux marin enpâlissant.
– Plus ! s’écria le docteur, qui ne put s’empêcher detressaillir.
Il n’existait pas d’autre briquet, et cette perte pouvait amenerdes conséquences terribles.
– Cherchez bien, Johnson, dit le docteur.
Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guettél’ours, puis au lieu même du combat où il l’avait dépecé ;mais il ne trouva rien. Il revint désespéré. Hatteras le regardasans lui faire un seul reproche.
– Cela est grave, dit-il au docteur.
– Oui, répondit ce dernier.
– Nous n’avons pas même un instrument, une lunette dont nouspuissions enlever la lentille pour nous procurer du feu.
– Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, carles rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer del’amadou.
– Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim aveccette viande crue ; puis nous reprendrons notre marche, etnous tâcherons d’arriver au navire.
– Oui ! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui,cela serait possible à la rigueur. Pourquoi pas ? On pourraitessayer…
– À quoi songez-vous ? demanda Hatteras.
– Une idée qui me vient…
– Une idée ! s’écria Johnson. Une idée de vous ! Noussommes sauvés alors !
– Réussira-t-elle, répondit le docteur, c’est unequestion !
– Quel est votre projet ? dit Hatteras.
– Nous n’avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.
– Comment ? demanda Johnson.
– Avec un morceau de glace que nous taillerons.
– Quoi ? vous croyez ?…
– Pourquoi pas ? il s’agit de faire converger les rayons dusoleil vers un foyer commun, et la glace peut nous servir à celacomme le meilleur cristal.
– Est-il possible ? fit Johnson.
– Oui, seulement je préférerais de la glace d’eau douce à laglace d’eau salée ; elle est plus transparente et plusdure.
– Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant unhummock à cent pas à peine, ce bloc d’aspect presquenoirâtre et cette couleur verte indiquent…
– Vous avez raison ; venez, mes amis ; prenez votrehache, Johnson.
Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui setrouvait effectivement formé de glace d’eau douce.
Le docteur en fit détacher un morceau d’un pied de diamètre, etil commença à le tailler grossièrement avec la hache ; puis ilen rendit la surface plus égale au moyen de son couteau ;enfin il le polit peu à peu avec sa main, et il obtint bientôt unelentille transparente comme si elle eût été faite du plusmagnifique cristal.
Alors il revint à l’entrée de la maison de neige ; là, ilprit un morceau d’amadou et commença son expérience.
Le soleil brillait alors d’un assez vif éclat ; le docteurexposa sa lentille de glace aux rayons qu’il rencontra surl’amadou.
Celui-ci prit feu en quelques secondes.
– Hurrah ! hurrah ! s’écria Johnson, qui ne pouvait encroire ses yeux. Ah ! monsieur Clawbonny ! monsieurClawbonny !
Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie ; il allait etvenait comme un fou.
Le docteur était rentré dans la maison ; quelques minutesplus tard, le poêle ronflait, et bientôt une savoureuse odeur degrillade tirait Bell de sa torpeur.
On devine combien ce repas fut fêté ; cependant le docteurconseilla à ses compagnons de se modérer ; il leur prêchad’exemple, et, tout en mangeant, il reprit la parole.
– Nous sommes aujourd’hui dans un jour de bonheur, dit-il ;nous avons des provisions assurées pour le reste de notre voyage.Pourtant il ne faut pas nous endormir dans les délices de Capoue,et nous ferons bien de nous remettre en chemin.
– Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huitheures du Porpoise, dit Altamont, dont la paroleredevenait presque libre.
– J’espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons dequoi faire du feu ?
– Oui, répondit l’Américain.
– Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur,elle laisserait à désirer les jours où il n’y a pas de soleil, etces jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés dupôle !
– En effet, répondit Altamont avec un soupir ; à moins dequatre degrés ! mon navire est allé là où jamais bâtiment nes’était aventuré avant lui !
– En route ! commanda Hatteras d’une voix brève.
– En route ! répéta le docteur en jetant un regard inquietsur les deux capitaines.
Les forces des voyageurs s’étaient promptement refaites ;les chiens avaient eu large part des débris de l’ours, et l’onreprit rapidement le chemin du nord.
Pendant la route, le docteur voulut tirer d’Altamont quelqueséclaircissements sur les raisons qui l’avaient amené si loin, maisl’Américain répondit évasivement.
– Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l’oreille du vieuxmaître d’équipage.
– Oui ! répondit Johnson.
– Hatteras n’adresse jamais la parole à l’Américain, et celui-ciparaît peu disposé à se montrer reconnaissant ! Heureusement,je suis là.
– Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankeerevient à la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.
– Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doitsoupçonner les projets d’Hatteras !
– Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseinsque lui ?
– Qui sait, Johnson ? Les Américains sont hardis etaudacieux ; ce qu’un Anglais a voulu faire, un Américain a pule tenter aussi !
– Vous pensez qu’Altamont ?…
– Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation deson bâtiment sur la route du pôle donne à réfléchir.
– Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgrélui !
– Il le dit ! oui, mais j’ai cru surprendre un singuliersourire sur ses lèvres.
– Diable ! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheusecirconstance qu’une rivalité entre deux hommes de cette trempe.
– Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situationpourrait amener des complications graves, sinon unecatastrophe !
– J’espère qu’Altamont n’oubliera pas que nous lui avons sauvéla vie !
– Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour ? J’avoue quesans nous il n’existerait plus ; mais sans lui, sans sonnavire, sans ces ressources qu’il contient, quedeviendrions-nous ?
– Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j’espère qu’avecvotre aide tout ira bien.
– Je l’espère aussi, Johnson.
Le voyage se poursuivit sans incident ; la viande d’ours nemanquait pas, et on en fit des repas copieux ; il régnait mêmeune certaine bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux sailliesdu docteur et à son aimable philosophie ; ce digne hommetrouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement àtirer des faits et des choses. Sa santé continuait d’êtrebonne ; il n’avait pas trop maigri, malgré les fatigues et lesprivations ; ses amis de Liverpool l’eussent reconnu sanspeine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.
Pendant la matinée du samedi, la nature de l’immense plaine deglace vint à se modifier sensiblement ; les glaçonsconvulsionnés, les packs plus fréquents, leshummocks entassés démontraient que l’ice-fieldsubissait une grande pression ; évidemment, quelque continentinconnu, quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dûproduire ce bouleversement. Des blocs de glace d’eau douce, plusfréquents et plus considérables, indiquaient une côteprochaine.
Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et ledocteur brûlait du désir d’en enrichir les cartes de l’hémisphèreboréal. On ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtesinconnues et d’en former le tracé de la pointe du crayon ;c’était le but du docteur, si celui d’Hatteras était de fouler deson pied le pôle même, et il se réjouissait d’avance en songeantaux noms dont il baptiserait les mers, les détroits, les baies, lesmoindres sinuosités de ces nouveaux continents. Certes, dans cetteglorieuse nomenclature, il n’omettait ni ses compagnons, ni sesamis, ni « Sa Gracieuse Majesté », ni la famille royale ; maisil ne s’oubliait pas lui-même, et il entrevoyait un certain « capClawbonny » avec une légitime satisfaction.
Ces pensées l’occupèrent toute la journée. On disposa lecampement du soir, suivant l’habitude, et chacun veilla à tour derôle pendant cette nuit passée près de terres inconnues.
Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par lespattes de l’ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrentau nord, en inclinant un peu vers l’ouest ; le chemin devenaitplus difficile ; on marchait vite cependant.
Altamont, du haut du traîneau, observait l’horizon avec uneattention fébrile ; ses compagnons étaient en proie à uneinquiétude involontaire. Les dernières observations solairesavaient donné pour latitude exacte 83° 35’ et pour longitude 120°15’ ; c’était la situation assignée au navire américain ;la question de vie ou de mort allait donc recevoir sa solutionpendant cette journée.
Enfin, vers les deux heures de l’après-midi, Altamont, sedressant tout debout, arrêta la petite troupe par un criretentissant, et, montrant du doigt une masse blanche que toutautre regard eût confondue avec les ice-bergsenvironnants, il s’écria d’une voix forte :
– Le Porpoise !
Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche desRameaux, pendant lequel les rues des villages et des villes del’Europe sont jonchées de fleurs et de feuillage ; alors lescloches retentissent dans les airs et l’atmosphère se remplit deparfums pénétrants.
Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse ! quelsilence ! Un vent âpre et cuisant, pas une feuille desséchée,pas un brin d’herbe !
Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissancepour les voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressourcesdont la privation les eût condamnés à une mort prochaine.
Ils pressèrent le pas ; les chiens tirèrent avec plusd’énergie, Duk aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôtau navire américain.
Le Porpoise était entièrement enseveli sous laneige ; il n’avait plus ni mât, ni vergue, ni cordage ;tout son gréement fut brisé à l’époque du naufrage. Le navire setrouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisiblesalors. Le Porpoise, couché sur le flanc par la violence duchoc, sa carène entrouverte, paraissait inhabitable.
C’est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent,après avoir pénétré non sans peine à l’intérieur du navire. Ilfallut déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grandpanneau ; mais, à la joie générale, on vit que les animaux,dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respecté leprécieux dépôt de provisions.
– Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourritureassurés, cette coque ne me paraît pas logeable.
– Eh bien, il faut construire une maison de neige, réponditHatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent.
– Sans doute, reprit le docteur ; mais ne nous pressonspas, et faisons bien les choses. À la rigueur, on peut se caserprovisoirement dans le navire ; pendant ce temps, nousbâtirons une solide maison, capable de nous protéger contre lefroid et les animaux. Je me charge d’en être l’architecte, et vousme verrez à l’œuvre !
– Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, réponditJohnson ; installons-nous ici de notre mieux, et nous feronsl’inventaire de ce que renferme ce navire ; malheureusement,je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en tropmauvais état pour nous permettre de construire une embarcation.
– Qui sait ? répondit le docteur ; avec le temps et laréflexion, on fait bien des choses ; maintenant, il n’est pasquestion de naviguer, mais de se créer une demeure sédentaire : jepropose donc de ne pas former d’autres projets et de faire chaquechose à son heure.
– Cela est sage, répondit Hatteras ; commençons par le pluspressé.
Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneauet firent part de leurs idées à Bell et à l’Américain. Bell sedéclara prêt à travailler ; l’Américain secoua la tête enapprenant qu’il n’y avait rien à faire de son navire ; mais,comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s’en tintau projet de se réfugier d’abord dans le Porpoise et deconstruire une vaste habitation sur la côte.
À quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installéstant bien que mal dans le faux pont ; au moyen d’espars et dedébris de mâts, Bell avait installé un plancher à peu prèshorizontal ; on y plaça les couchettes durcies par la gelée,que la chaleur d’un poêle ramena bientôt à leur état naturel.Altamont, appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peineau coin qui lui avait été réservé. En mettant le pied sur sonnavire, il laissa échapper un soupir de satisfaction qui ne parutpas de trop bon augure au maître d’équipage.
– Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu’ilnous invite !
Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçaitde changer, sous l’influence des coups de vent de l’ouest ; lethermomètre placé à l’extérieur marqua vingt-six degrés (-32°centigrades).
En somme, le Porpoise se trouvait placé au-delà du pôledu froid et sous une latitude relativement moins glaciale, quoiqueplus rapprochée du nord.
On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l’ours, avec desbiscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses dethé ; puis la fatigue l’emporta, et chacun s’endormit d’unprofond sommeil.
Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peutard. Leurs esprits suivaient la pente d’idées nouvelles ;l’incertitude du lendemain ne les préoccupait plus ; ils nesongeaient qu’à s’installer d’une confortable façon. Ces naufragésse considéraient comme des colons arrivés à leur destination, et,oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu’à secréer un avenir supportable.
– Ouf ! s’écria le docteur en se détirant les bras, c’estquelque chose de n’avoir point à se demander où l’on couchera lesoir et ce que l’on mangera le lendemain.
– Commençons par faire l’inventaire du navire, réponditJohnson.
Le Porpoise avait été parfaitement équipé etapprovisionné pour une campagne lointaine.
L’inventaire donna les quantités de provisions suivantes : sixmille cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secspour les puddings ; deux mille livres de bœuf et decochon salé ; quinze cents livres de pemmican ;sept cents livres de sucre, autant de chocolat ; une caisse etdemie de thé, pesant quatre-vingt seize livres : cinq cents livresde riz ; plusieurs barils de fruits et de légumesconservés ; du lime-juice en abondance, des grainesde cochléaria, d’oseille, de cresson ; trois centsgallons de rhum et d’eau-de-vie. La soute offrait une grandequantité de poudre, de balles et de plomb ; le charbon et lebois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soinles instruments de physique et de navigation, et même une fortepile de Bunsen, qui avait été emportée dans le but de faire desexpériences d’électricité.
En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaientsuffire à cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière.Toute crainte de mourir de faim ou de froid s’évanouissait.
– Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, etrien ne nous empêchera de remonter jusqu’au pôle.
– Jusqu’au pôle ! répondit Hatteras en tressaillant.
– Sans doute, reprit le docteur ; pendant les mois d’été,qui nous empêchera de pousser une reconnaissance à travers lesterres ?
– À travers les terres, oui ! mais à travers lesmers ?
– Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches duPorpoise ?
– Une chaloupe américaine, n’est-ce pas ? réponditdédaigneusement Hatteras, et commandée par cet Américain !
Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pasnécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc lesujet de la conversation.
– Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nosapprovisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins poureux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas, et nouspouvons nous installer très commodément. J’espère, Bell, ajouta ledocteur en s’adressant au charpentier, que vous allez vousdistinguer, mon ami ; d’ailleurs, je pourrai vous donnerquelques bons conseils.
– Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell ; aubesoin, je ne serais pas embarrassé de construire, au moyen de cesblocs de glace, une ville tout entière avec ses maisons et sesrues…
– Eh ! il ne nous en faut pas tant ; prenons exemplesur les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson : ilsconstruisent des forts qui les mettent à l’abri des animaux et desIndiens ; c’est tout ce qu’il nous faut ;retranchons-nous de notre mieux ; d’un côté l’habitation, del’autre les magasins, avec une espèce de courtine et deux bastionspour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour cettecirconstance mes connaissances en castramétation.
– Ma foi ! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pasque nous ne fassions quelque chose de beau sous votredirection.
– Eh bien, mes amis, il faut d’abord choisir notreemplacement ; un bon ingénieur doit avant tout reconnaître sonterrain. Venez-vous, Hatteras ?
– Je m’en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine.Faites, tandis que je vais remonter la côte.
Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, futlaissé à bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur lecontinent.
Le temps était orageux et épais ; le thermomètre à midimarquait onze degrés au-dessous de zéro (-23° centigrades) ;mais, en l’absence du vent, la température restait supportable.
À en juger par la disposition du rivage, une mer considérable,entièrement prise alors, s’étendait à perte de vue versl’ouest ; elle était bornée à l’est par une côte arrondie,coupée d’estuaires profonds et relevée brusquement à deux centsyards de la plage ; elle formait ainsi une vaste baie hérisséede ces rochers dangereux sur lesquels le Porpoise fitnaufrage ; au loin, dans les terres, se dressait une montagnedont le docteur estima l’altitude à cinq cents toises environ. Versle nord, un promontoire venait mourir à la mer, après avoir couvertune partie de la baie. Une île d’une étendue moyenne, ou mieux unîlot, émergeait du champ de glace à trois milles de la côte, desorte que, n’eût été la difficulté d’entrer dans cette rade, elleoffrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même, dans uneéchancrure du rivage, un petit havre très accessible aux navires,si toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l’océanArctique. Cependant, suivant les récits de Belcher et de Penny,toute cette mer devait être libre pendant les mois d’été.
À mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaired’un diamètre de deux cents pieds environ ; il dominait labaie sur trois de ses côtés, et le quatrième était fermé par unemuraille à pic haute de vingt toises ; on ne pouvait yparvenir qu’au moyen de marches évidées dans la glace. Cet endroitparut propre à asseoir une construction solide, et il pouvait sefortifier aisément ; la nature avait fait les premiersfrais ; il suffisait de profiter de la disposition deslieux.
Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillantà la hache les blocs de glace ; il se trouvait parfaitementuni. Le docteur, après avoir reconnu l’excellence de l’emplacement,résolut de le déblayer des dix pieds de neige durcie qui lerecouvraient ; il fallait en effet établir l’habitation et lesmagasins sur une base solide.
Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, ontravailla sans relâche ; enfin le sol apparut ; il étaitformé d’un granit très dur à grain serré, dont les arêtes vivesavaient l’acuité du verre ; il renfermait en outre des grenatset de grands cristaux de feldspath, que la pioche fitjaillir.
Le docteur donna alors les dimensions et le plan de lasnow-house[64] ;elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dixpieds de haut ; elle était divisée en trois chambres, unsalon, une chambre à coucher et une cuisine ; il n’en fallaitpas davantage. À gauche se trouvait la cuisine ; à droite, lachambre à coucher ; au milieu, le salon.
Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux nemanquaient pas ; les murailles de glace devaient être assezépaisses pour résister aux dégels, car il ne fallait pas risquer dese trouver sans abri, même en été.
À mesure que la maison s’élevait, elle prenait bonnetournure ; elle présentait quatre fenêtres de façade, deuxpour le salon, une pour la cuisine, une autre pour la chambre àcoucher ; les vitres en étaient faites de magnifiques tablesde glace, suivant la mode esquimaude, et laissaient passer unelumière douce comme celle du verre dépoli.
Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s’allongeait uncouloir semblable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans lamaison ; une porte solide enlevée à la cabine duPorpoise le fermait hermétiquement. La maison terminée, ledocteur fut enchanté de son ouvrage ; dire à quel styled’architecture cette construction appartenait eut été difficile,bien que l’architecte eût avoué ses préférences pour le gothiquesaxon, si répandu en Angleterre ; mais il était question desolidité avant tout ; le docteur se borna donc à revêtir lafaçade de robustes contreforts, trapus comme des piliersromans ; au-dessus, un toit à pente roide s’appuyait à lamuraille de granit. Celle-ci servait également de soutien auxtuyaux des poêles qui conduisaient la fumée au-dehors.
Quand le gros œuvre fut terminé, on s’occupa de l’installationintérieure. On transporta dans la chambre les couchettes duPorpoise ; elles furent disposées circulairement autourd’un vaste poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoiresfurent installés aussi dans le salon qui servait de salle àmanger ; enfin la cuisine reçut les fourneaux du navire avecleurs divers ustensiles. Des voiles tendues sur le sol formaienttapis et faisaient aussi fonction de portières aux portesintérieures qui n’avaient pas d’autre fermeture.
Les murailles de la maison mesuraient communément cinq piedsd’épaisseur, et les baies des fenêtres ressemblaient à desembrasures de canon.
Tout cela était d’une extrême solidité ; que pouvait-onexiger de plus ? Ah ! si l’on eût écouté le docteur, quen’eût-il pas fait au moyen de cette glace et de cette neige, qui seprêtent si facilement à toutes les combinaisons ! Il ruminaittout le long du jour mille projets superbes qu’il ne songeait guèreà réaliser, mais il amusait ainsi le travail commun par lesressources de son esprit.
D’ailleurs, en bibliophile qu’il était, il avait lu un livreassez rare de M. Kraft, ayant pour titre : Descriptiondétaillée de la maison de glace construite à Saint-Pétersbourg, enjanvier 1740, et de tous les objets qu’elle renfermait. Et cesouvenir surexcitait son esprit inventif. Il raconta même un soir àses compagnons les merveilles de ce palais de glace.
– Ce que l’on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, nepouvons-nous le faire ici ? Que nous manque-t-il ? Rien,pas même l’imagination !
– C’était donc bien beau ? demanda Johnson.
– C’était féerique, mon ami ! La maison construite parordre de l’impératrice Anne, et dans laquelle elle fit faire lesnoces de l’un de ses bouffons, en 1740, avait à peu près lagrandeur de la nôtre ; mais, au-devant de sa façade, sixcanons de glace s’allongeaient sur leurs affûts ; on tiraplusieurs fois à boulet et à poudre, et ces canons n’éclatèrentpas ; il y avait également des mortiers taillés pour desbombes de soixante livres ; ainsi nous pourrions établir aubesoin une artillerie formidable : le bronze n’est pas loin, et ilnous tombe du ciel. Mais où le goût et l’art triomphèrent, ce futau fronton du palais, orné de statues de glace d’une grandebeauté ; le perron offrait aux regards des vases de fleurs etd’orangers faits de la même matière ; à droite se dressait unéléphant énorme qui lançait de l’eau pendant le jour et du naphteenflammé pendant la nuit. Hein ! quelle ménagerie complètenous ferions, si nous le voulions bien !
– En fait d’animaux, répliqua Johnson, nous n’en manquerons pas,j’imagine, et, pour n’être pas de glace, ils n’en seront pas moinsintéressants !
– Bon, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nousdéfendre contre leurs attaques ; mais, pour en revenir à mamaison de Saint-Pétersbourg, j’ajouterai qu’à l’intérieur il yavait des tables, des toilettes, des miroirs, des candélabres, desbougies, des lits, des matelas, des oreillers, des rideaux, despendules, des chaises, des cartes à jouer, des armoires avecservice complet, le tout en glace ciselée, guillochée, sculptée,enfin un mobilier auquel rien ne manquait.
– C’était donc un véritable palais ? dit Bell.
– Un palais splendide et digne d’une souveraine ! Ah !la glace ! Que la Providence a bien fait de l’inventer,puisqu’elle se prête à tant de merveilles et qu’elle peut fournirle bien-être aux naufragés !
L’aménagement de la maison de neige prit jusqu’au 31 mars ;c’était la fête de Pâques, et ce jour fut consacré au repos ;on le passa tout entier dans le salon, où la lecture de l’officedivin fut faite, et chacun put apprécier la bonne disposition de lasnow-house.
Le lendemain, on s’occupa de construire les magasins et lapoudrière ; ce fut encore l’affaire d’une huitaine de jours,en y comprenant le temps employé au déchargement complet duPorpoise, qui ne se fit pas sans difficulté, car latempérature très basse ne permettait pas de travailler longtemps.Enfin, le 8 avril, les provisions, le combustible et les munitionsse trouvaient en terre ferme et parfaitement à l’abri ; lesmagasins étaient situés au nord, et la poudrière au sud du plateau,à soixante pieds environ de chaque extrémité de la maison ;une sorte de chenil fut construit près des magasins ; il étaitdestiné à loger l’attelage Groënlandais, et le docteur l’honora dunom de « Dog-Palace ». Duk, lui, partageait la demeure commune.
Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Soussa direction, le plateau fut entouré d’une véritable fortificationde glace qui le mit à l’abri de toute invasion ; sa hauteurfaisait une escarpe naturelle, et, comme il n’avait ni rentrant nisaillant, il était également fort sur toutes les faces. Le docteur,en organisant ce système de défense, rappelait invinciblement àl’esprit le digne oncle Tobie de Sterne, dont il avait la doucebonté et l’égalité d’humeur. Il fallait le voir calculant la pentede son talus intérieur, l’inclinaison du terre-plein et la largeurde la banquette ; mais ce travail se faisait si facilementavec cette neige complaisante, que c’était un véritable plaisir, etl’aimable ingénieur put donner jusqu’à sept pieds d’épaisseur à samuraille de glace ; d’ailleurs, le plateau dominant la baie,il n’eut à construire ni contre-escarpe, ni talus extérieur, niglacis ; le parapet de neige, après avoir suivi les contoursdu plateau, prenait le mur du rocher en retour et venait se souderaux deux côtés de maison. Ces ouvrages de castramétation furentterminés vers le 15 avril. Le fort était au complet, et le docteurparaissait très fier de son œuvre.
En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtempscontre une tribu d’Esquimaux, si de pareils ennemis se fussentjamais rencontrés sous une telle latitude ; mais il n’y avaitaucune trace d’êtres humains sur cette côte ; Hatteras, enrelevant la configuration de la baie, ne vit jamais un seul restede ces huttes qui se trouvent communément dans les paragesfréquentés des tribus groënlandaises ; les naufragés duForward et du Porpoise paraissaient être lespremiers à fouler ce sol inconnu.
Mais, si les hommes n’étaient pas à craindre, les animauxpouvaient être redoutables, et le fort, ainsi défendu, devaitabriter sa petite garnison contre leurs attaques.
Pendant ces préparatifs d’hivernage, Altamont avait reprisentièrement ses forces et sa santé ; il put même s’employer audéchargement du navire. Sa vigoureuse constitution l’avait enfinemporté, et sa pâleur ne put résister longtemps à la vigueur de sonsang.
On vit renaître en lui l’individu robuste et sanguin desÉtats-Unis, l’homme énergique et intelligent, doué d’un caractèrerésolu, l’Américain entreprenant, audacieux, prompt à tout ;il était originaire de New York, et naviguait depuis son enfance,ainsi qu’il l’apprit à ses nouveaux compagnons ; son navire lePorpoise avait été équipé et mis en mer par une société deriches négociants de l’Union, à la tête de laquelle se trouvait lefameux Grinnel.
Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, dessimilitudes de caractère, mais non des sympathies. Cetteressemblance n’était pas de nature à faire des amis de ces deuxhommes ; au contraire. D’ailleurs un observateur eût fini pardémêler entre eux de graves désaccords ; ainsi, tout enparaissant déployer plus de franchise, Altamont devait être moinsfranc qu’Hatteras ; avec plus de laisser-aller, il avait moinsde loyauté ; son caractère ouvert n’inspirait pas autant deconfiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ciaffirmait son idée une bonne fois, puis il se renfermait en elle.L’autre, en parlant beaucoup, ne disait souvent rien.
Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère del’Américain, et il avait raison de pressentir une inimitié future,sinon une haine, entre les capitaines du Porpoise et duForward.
Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu’un seul àcommander. Certes, Hatteras avait tous les droits à l’obéissance del’Américain, les droits de l’antériorité et ceux de la force. Maissi l’un était à la tête des siens, l’autre se trouvait à bord deson navire. Cela se sentait.
Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d’abordentraîné vers le docteur ; il lui devait la vie, mais lasympathie le poussait vers ce digne homme plus encore que lareconnaissance. Tel était l’inévitable effet du caractère du digneClawbonny ; les amis poussaient autour de lui comme les blésau soleil. On a cité des gens qui se levaient à cinq heures dumatin pour se faire des ennemis ; le docteur se fût levé àquatre sans y réussir.
Cependant il résolut de tirer parti de l’amitié d’Altamont pourconnaître la véritable raison de sa présence dans les merspolaires. Mais l’Américain, avec tout son verbiage, répondit sansrépondre, et il reprit son thème accoutumé du passage dunord-ouest.
Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif,celui-là même que craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamaismettre les deux adversaires aux prises sur ce sujet ; mais iln’y parvint pas toujours. Les plus simples conversations menaçaientde dévier malgré lui, et chaque mot pouvait faire étincelle au chocdes intérêts rivaux.
Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée,le docteur résolut de l’inaugurer par un repas splendide ; unebonne idée de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent leshabitudes et les plaisirs de la vie européenne. Bell avaitprécisément tué quelques ptarmigans et un lièvre blanc, le premiermessager du printemps nouveau.
Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de laQuasimodo, par un beau temps très sec ; mais le froid ne sehasardait pas à pénétrer dans la maison de glace ; les poêlesqui ronflaient en auraient eu facilement raison.
On dîna bien ; la chair fraîche fit une agréable diversionau pemmican et aux viandes salées ; un merveilleuxpudding confectionné de la main du docteur eut leshonneurs de tous ; on en redemanda ; le savant maîtrecoq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n’eût pasdéshonoré les cuisines du grand chancelier d’Angleterre.
Au dessert, les liqueurs firent leur apparition ;l’Américain n’était pas soumis au régime des Anglaistee-totalers[65] ; il n’y avait donc aucune raison pour qu’il se privât d’unverre de gin ou de brandy ; les autres convives, gens sobresd’ordinaire, pouvaient sans inconvénient se permettre cetteinfraction à leur règle ; donc, par ordonnance du médecin,chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les toastsportés à l’Union, Hatteras s’était tu simplement.
Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur letapis.
– Mes amis, dit-il, ce n’est pas tout d’avoir franchi lesdétroits, les banquises, les champs de glace, et d’être venusjusqu’ici ; il nous reste quelque chose à faire. Je viens vousproposer de donner des noms à cette terre hospitalière, où nousavons trouvé le salut et le repos ; c’est la coutume suiviepar tous les navigateurs du monde, et il n’est pas un d’eux qui yait manqué en pareille circonstance ; il faut donc à notreretour rapporter, avec la configuration hydrographique des côtes,les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires quiles distinguent. Cela est de toute nécessité.
– Voilà qui est bien parlé, s’écria Johnson ; d’ailleurs,quand on peut appeler toutes ces terres d’un nom spécial, cela leurdonne un air sérieux, et l’on n’a plus le droit de se considérercomme abandonné sur un continent inconnu.
– Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie lesinstructions en voyage et facilite l’exécution des ordres ;nous pouvons être forcés de nous séparer pendant quelqueexpédition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver sonchemin que de savoir comment il se nomme.
– Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d’accord àce sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms àdonner, et n’oublions ni notre pays, ni nos amis dans lanomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux sur une carte, rienne me fait plus de plaisir que de relever le nom d’un compatrioteau bout d’un cap, à côté d’une île ou au milieu d’une mer. C’estl’intervention charmante de l’amitié dans la géographie.
– Vous avez raison, docteur, répondit l’Américain, et, de plus,vous dites ces choses-là d’une façon qui en rehausse le prix.
– Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre.
Hatteras n’avait pas encore pris part à la conversation ;il réfléchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s’étantfixés sur lui, il se leva et dit :
– Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense— en ce moment, Hatteras regardait Altamont — il me paraîtconvenable de donner à notre habitation le nom de son habilearchitecte, du meilleur d’entre nous, et de l’appelerDoctor’s-House.
– C’est cela, répondit Bell.
– Bien ! s’écria Johnson, la Maison du Docteur !
– On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour ledocteur Clawbonny !
Un triple hurrah fut poussé d’un commun accord, auquel Duk mêlades aboiements d’approbation.
– Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsiappelée en attendant qu’une terre nouvelle nous permette de luidécerner le nom de notre ami.
– Ah ! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre étaitencore à nommer, le nom de Clawbonny lui irait àmerveille !
Le docteur, très ému, voulut se défendre par modestie ; iln’y eut pas moyen ; il fallut en passer par là. Il fut doncbien et dûment arrêté que ce joyeux repas venait d’être pris dansle grand salon de Doctor’s-House, après avoir été confectionné dansla cuisine de Doctor’s-House, et qu’on irait gaiement se coucherdans la chambre de Doctor’s-House.
– Maintenant, dit le docteur, passons à des points plusimportants de nos découvertes.
– Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nousenvironne, et dont pas un navire n’a encore sillonné les flots.
– Pas un navire ! il me semble cependant, dit Altamont, quele Porpoise ne doit pas être oublié, à moins qu’il ne soitvenu par terre, ajouta-t-il railleusement.
– On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rocherssur lesquels il flotte en ce moment.
– Vraiment, Hatteras, dit Altamont d’un air piqué ; mais, àtout prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s’éparpiller dansles airs, comme a fait le Forward ?
Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteurintervint.
– Mes amis, dit-il, il n’est point question ici de navires, maisd’une mer nouvelle…
– Elle n’est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjànommée sur toutes les cartes du pôle. Elle s’appelle l’Océanboréal, et je ne crois pas qu’il soit opportun de lui changer sonnom ; plus tard, si nous découvrons qu’elle ne forme qu’undétroit ou un golfe, nous verrons ce qu’il conviendra de faire.
– Soit, fit Hatteras.
– Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presqued’avoir soulevé une discussion grosse de rivalités nationales.
– Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, repritHatteras. Je ne sache pas qu’elle ait un nom quelconque sur lescartes les plus récentes !
En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissapas les yeux et répondit :
– Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.
– Me tromper ! Quoi ! cette terre inconnue, ce solnouveau…
– A déjà un nom, répondit tranquillement l’Américain.
Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient.
– Et quel est ce nom ? demanda le docteur, un peu étonné del’affirmation de l’Américain.
– Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c’est l’habitude, pourne pas dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continentauquel il aborde le premier. Il me semble donc qu’en cette occasionj’ai pu, j’ai dû user de ce droit incontestable…
– Cependant… dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froidcassant d’Altamont.
– Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que lePorpoise n’ait pas atterri sur cette côte, et même enadmettant qu’il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardantHatteras, cela ne peut faire question.
– C’est une prétention que je ne saurais admettre, réponditgravement Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moinsdécouvrir, et ce n’est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sansnous d’ailleurs, où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nousimposer des conditions ? À vingt pieds sous laneige !
– Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l’Américain, sans monnavire, que seriez-vous en ce moment ? Morts de faim et defroid !
– Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons,un peu de calme, tout peut s’arranger. Écoutez-moi.
– Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourranommer toutes les autres terres qu’il découvrira, s’il endécouvre ; mais ce continent m’appartient ! je nepourrais même admettre la prétention qu’il portât deux noms, commela terre Grinnel, nommée également terre du Prince-Albert, parcequ’un Anglais et un Américain la reconnurent presque en même temps.Ici, c’est autre chose ; mes droits d’antériorité sontincontestables. Aucun navire, avant le mien, n’a rasé cette côte deson plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n’a mis le pied surce continent ; or, je lui ai donné un nom, et il legardera.
– Et quel est ce nom ? demanda le docteur.
– La Nouvelle-Amérique, répondit Altamont.
Les poings d’Hatteras se crispèrent sur la table. Mais, faisantun violent effort sur lui-même, il se contint.
– Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu’un Anglais aitjamais foulé ce sol avant un Américain ?
Johnson et Bell se taisaient, bien qu’ils fussent non moinsirrités que le capitaine de l’impérieux aplomb de leurcontradicteur. Mais il n’y avait rien à répondre.
Le docteur reprit la parole, après quelques instants d’unsilence pénible :
– Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de lajustice ; elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes,et ne nous laissons pas aller à de mauvais sentiments. La prioritéd’Altamont me paraît incontestable. Il n’y a pas à ladiscuter ; nous prendrons notre revanche plus tard, etl’Angleterre aura bonne part dans nos découvertes futures. Laissonsdonc à cette terre le nom de la Nouvelle-Amérique. Mais Altamont,en la nommant ainsi, n’a pas, j’imagine, disposé des baies, descaps, des pointes, des promontoires qu’elle contient, et je ne voisaucun empêchement à ce que nous nommions cette baie la baieVictoria ?
– Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s’étend là-bas dans lamer porte le nom de cap Washington.
– Vous auriez pu, monsieur, s’écria Hatteras hors de lui,choisir un nom moins désagréable à une oreille anglaise.
– Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamontavec beaucoup de fierté.
– Voyons ! voyons ! répondit le docteur, qui avaitfort à faire pour maintenir la paix dans ce petit monde, pas dediscussion à cet égard ! qu’il soit permis à un Américaind’être fier de ses grands hommes ! honorons le génie partoutoù il se rencontre, et puisque Altamont a fait son choix, parlonsmaintenant pour nous et les nôtres. Que notre capitaine…
– Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terreaméricaine, je désire que mon nom n’y figure pas.
– C’est une décision irrévocable ? dit le docteur.
– Absolue, répondit Hatteras.
Le docteur n’insista pas.
– Eh bien, à nous, dit-il en s’adressant au vieux marin et aucharpentier ; laissons ici quelque trace de notre passage. Jevous propose d’appeler l’île que nous voyons à trois milles aularge île Johnson, en l’honneur de notre maître d’équipage.
– Oh ! fit ce dernier, un peu confus, monsieurClawbonny !
– Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l’ouest,nous lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier yconsent !
– C’est trop d’honneur pour moi, répondit Bell.
– C’est justice, répondit le docteur.
– Rien de mieux, fit Altamont.
– Il ne nous reste donc plus que notre fort à baptiser, repritle docteur ; là-dessus, nous n’aurons aucune discussion ;ce n’est ni à Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria, ni àWashington, que nous devons d’y être abrités en ce moment, mais àDieu, qui, en nous réunissant, nous a sauvés tous. Que ce fort soitdonc nommé le Fort-Providence !
– C’est justement trouvé, repartit Altamont.
– Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien !Ainsi donc, en revenant de nos excursions du nord, nous prendronspar le cap Washington, pour gagner la baie Victoria, de là leFort-Providence, où nous trouverons repos et nourriture dansDoctor’s-House !
– Voilà qui est entendu, répondit le docteur ; plus tard,au fur et à mesure de nos découvertes, nous aurons d’autres noms àdonner, qui n’amèneront aucune discussion, je l’espère ; car,mes amis, il faut ici se soutenir et s’aimer ; nousreprésentons l’humanité tout entière sur ce bout de côte ; nenous abandonnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlentles sociétés ; réunissons-nous de façon à rester forts etinébranlables contre l’adversité. Qui sait ce que le Ciel nousréserve de dangers à courir, de souffrances à supporter avant derevoir notre pays ! Soyons donc cinq en un seul, et laissonsde côté des rivalités qui n’ont jamais raison d’être, ici moinsqu’ailleurs. Vous m’entendez, Altamont ? Et vous,Hatteras ?
Les deux hommes ne répondirent pas, mais le docteur fit commes’ils eussent répondu.
Puis on parla d’autre chose. Il fut question de chasses àorganiser pour renouveler et varier les provisions deviandes ; avec le printemps, les lièvres, les perdrix, lesrenards même, les ours aussi, allaient revenir ; on résolutdonc de ne pas laisser passer un jour favorable sans pousser unereconnaissance sur la terre de la Nouvelle-Amérique.
Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravitles rampes assez roides de cette muraille de rochers contrelaquelle s’appuyait Doctor’s-House ; elle se terminaitbrusquement par une sorte de cône tronqué. Le docteur parvint, nonsans peine, à son sommet, et de là son regard s’étendit sur unevaste étendue de terrain convulsionné, qui semblait être lerésultat de quelque commotion volcanique ; un immense rideaublanc recouvrait le continent et la mer, sans qu’il fût possible deles distinguer l’un de l’autre.
En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes lesplaines environnantes, le docteur eut une idée, et qui le connaîtne s’en étonnera guère.
Son idée, il la mûrit, il la combina, il la creusa, il en futtout à fait maître en rentrant dans la maison de neige, et il lacommuniqua à ses compagnons.
– Il m’est venu à l’esprit, leur dit-il, d’établir un phare ausommet de ce cône qui se dresse au-dessus de nos têtes.
– Un phare ? s’écria-t-on.
– Oui, un phare ! Il aura un double avantage, celui de nousguider la nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursionslointaines, et celui d’éclairer le plateau pendant nos huit moisd’hiver.
– À coup sûr, répondit Altamont, un semblable appareil seraitune chose utile ; mais comment l’établirez-vous ?
– Avec l’un des fanaux du Porpoise.
– D’accord ; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe devotre phare ? Est-ce avec de l’huile de phoque ?
– Non pas ! la lumière produite par cette huile ne jouitpas d’un pouvoir assez éclairant ; elle pourrait à peinepercer le brouillard.
– Prétendez-vous donc tirer de notre houille l’hydrogène qu’ellecontient, et nous faire du gaz d’éclairage ?
– Bon ! cette lumière serait encore insuffisante, et elleaurait le tort grave de consommer une partie de notrecombustible.
– Alors, fit Altamont, je ne vois pas…
– Pour mon compte, répondit Johnson, depuis la balle de mercure,depuis la lentille de glace, depuis la construction duFort-Providence, je crois M. Clawbonny capable de tout.
– Eh bien ! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre dephare vous prétendez établir ?
– C’est bien simple, répondit le docteur, un phareélectrique.
– Un phare électrique !
– Sans doute ; n’aviez-vous pas à bord du Porpoiseune pile de Bunsen en parfait état ?
– Oui, répondit l’Américain.
– Évidemment, en les emportant, vous aviez en vue quelqueexpérience, car rien ne manque, ni les fils conducteursparfaitement isolés, ni l’acide nécessaire pour mettre les élémentsen activité. Il est donc facile de nous procurer de la lumièreélectrique. On y verra mieux, et cela ne coûtera rien.
– Voilà qui est parfait, répondit le maître d’équipage, et moinsnous perdrons de temps…
– Eh bien, les matériaux sont là, répondit le docteur, et en uneheure nous aurons élevé une colonne de glace de dix pieds dehauteur, ce qui sera très suffisant.
Le docteur sortit ; ses compagnons le suivirent jusqu’ausommet du cône ; la colonne s’éleva promptement et fut bientôtcouronnée par l’un des fanaux du Porpoise.
Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui serattachaient à la pile ; celle-ci, placée dans le salon de lamaison de glace, était préservée de la gelée par la chaleur despoêles. De là, les fils montaient jusqu’à la lanterne du phare.
Tout cela fut installé rapidement, et on attendit le coucher dusoleil pour jouir de l’effet. À la nuit, les deux pointes decharbon, maintenues dans la lanterne à une distance convenable,furent rapprochées, et des faisceaux d’une lumière intense, que levent ne pouvait ni modérer ni éteindre, jaillirent du fanal.C’était un merveilleux spectacle que celui de ces rayonsfrissonnants dont l’éclat, rivalisant avec la blancheur desplaines, dessinait vivement l’ombre de toutes les sailliesenvironnantes. Johnson ne put s’empêcher de battre des mains.
– Voilà M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil, àprésent !
– Il faut bien faire un peu de tout, répondit modestement ledocteur.
Le froid mit fin à l’admiration générale, et chacun alla seblottir sous ses couvertures.
La vie fut alors régulièrement organisée. Pendant les jourssuivants, du 15 au 20 avril, le temps fut très incertain ; latempérature sautait subitement d’une vingtaine de degrés, etl’atmosphère subissait des changements imprévus, tantôt imprégnéede neige et agitée par les tourbillons, tantôt froide et sèche aupoint que l’on ne pouvait mettre le pied au-dehors sansprécaution.
Cependant, le samedi, le vent vint à tomber ; cettecirconstance rendait possible une excursion ; on résolut doncde consacrer une journée à la chasse pour renouveler lesprovisions.
Dès le matin, Altamont, le docteur, Bell, armés chacun d’unfusil à deux coups, de munitions suffisantes, d’une hachette, etd’un couteau à neige pour le cas où il deviendrait nécessaire de secréer un abri, partirent par un temps couvert.
Pendant leur absence, Hatteras devait reconnaître la côte etfaire quelques relevés. Le docteur eut soin de mettre le phare enactivité ; ses rayons luttèrent avantageusement avec lesrayons de l’astre radieux ; en effet, la lumière électrique,équivalente à celle de trois mille bougies ou de trois cents becsde gaz, est la seule qui puisse soutenir la comparaison avecl’éclat solaire.
Le froid était vif, sec et tranquille. Les chasseurs sedirigèrent vers le cap Washington ; la neige durcie favorisaitleur marche. En une demi-heure, ils franchirent les trois millesqui séparaient le cap du Fort-Providence. Duk gambadait autourd’eux.
La côte s’infléchissait vers l’est, et les hauts sommets de labaie Victoria tendaient à s’abaisser du côté du nord. Cela donnaità supposer que la Nouvelle-Amérique pourrait bien n’être qu’uneîle ; mais il n’était pas alors question de déterminer saconfiguration.
Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s’avancèrentrapidement. Nulle trace d’habitation, nul reste de hutte ; ilsfoulaient un sol vierge de tout pas humain.
Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les troispremières heures, mangeant sans s’arrêter ; mais leur chassemenaçait d’être infructueuse. En effet, c’est à peine s’ils virentdes traces de lièvre, de renard ou de loup. Cependant, quelquessnow-birds[66] ,voltigeant çà et là, annonçaient le retour du printemps et desanimaux arctiques.
Les trois compagnons avaient dû s’enfoncer dans les terres pourtourner des ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaientau Bell-Mount ; mais, après quelques retards, ils parvinrent àregagner le rivage ; les glaces n’étaient pas encore séparées.Loin de là, la mer restait toujours prise ; cependant destraces de phoques annonçaient les premières visites de cesamphibies, qui venaient déjà respirer à la surface del’ice-field. Il était même évident, à de largesempreintes, à de fraîches cassures de glaçons, que plusieursd’entre eux avaient pris terre tout récemment.
Ces animaux sont très avides des rayons du soleil, et ilss’étendent volontiers sur les rivages pour se laisser pénétrer parsa bienfaisante chaleur.
Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons.
– Remarquons cette place avec soin, leur dit-il ; il estfort possible que, l’été venu, nous rencontrions ici des phoquespar centaines ; ils se laissent facilement approcher dans lesparages peu fréquentés des hommes, et on s’en empare aisément. Maisil faut bien se garder de les effrayer, car alors ils disparaissentcomme par enchantement et ne reviennent plus ; c’est ainsi quedes pêcheurs maladroits, au lieu de les tuer isolément, les ontsouvent attaqués en masse, avec bruit et vociférations, et ontperdu ou compromis leur chargement.
– Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leurhuile ? demanda Bell.
– Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux lesmangent ; ils en vivent, et ces morceaux de phoque, qu’ilsmélangent dans le sang et la graisse, n’ont rien d’appétissant.Après tout, il y a manière de s’y prendre, et je me chargerais d’entirer de fines côtelettes qui ne seraient point à dédaigner pourqui se ferait à leur couleur noirâtre.
– Nous vous verrons à l’œuvre, répondit Bell ; je m’engage,de confiance, à manger de la chair de phoque tant que cela vousfera plaisir. Vous m’entendez, monsieur Clawbonny ?
– Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous feraplaisir. Mais vous aurez beau faire, vous n’égalerez jamais lavoracité du Groënlandais, qui consomme jusqu’à dix et quinze livresde cette viande par jour.
– Quinze livres ! fit Bell. Quels estomacs !
– Des estomacs polaires, répondit le docteur, des estomacsprodigieux, qui se dilatent à volonté, et, j’ajouterai, qui secontractent de même, aptes à supporter la disette commel’abondance. Au commencement de son dîner, l’Esquimau estmaigre ; à la fin, il est gras, et on ne le reconnaîtplus ! Il est vrai que son dîner dure souvent une journéeentière.
– Évidemment, dit Altamont, cette voracité est particulière auxhabitants des pays froids ?
– Je le crois, répondit le docteur ; dans les régionsarctiques, il faut manger beaucoup ; c’est une des conditionsnon seulement de la force, mais de l’existence. Aussi, la Compagniede la baie d’Hudson attribue-t-elle à chaque homme ou huit livresde viande, ou douze livres de poisson, ou deux livres depemmican par jour.
– Voilà un régime réconfortant, dit le charpentier.
– Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien,gavé de la sorte, ne fournit pas une quantité de travail supérieureà celle d’un Anglais nourri de sa livre de bœuf et de sa pinte debière.
– Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux.
– Sans doute, mais cependant un repas d’Esquimaux peut à bondroit nous étonner. Aussi, à la terre Boothia, pendant sonhivernage, Sir John Ross était toujours surpris de la voracité deses guides ; il raconte quelque part que deux hommes, deux,entendez-vous, dévorèrent pendant une matinée tout un quartier debœuf musqué ; ils taillaient la viande en longuesaiguillettes, qu’ils introduisaient dans leur gosier ; puischacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait contenir,le passait à son compagnon ; ou bien, ces gloutons, laissantpendre des rubans de chair jusqu’à terre, les avalaient peu à peu,à la façon du boa digérant un bœuf, et comme lui étendus tout deleur long sur le sol !
– Pouah ! lit Bell ; les dégoûtantes brutes !
– Chacun a sa manière de dîner, répondit philosophiquementl’Américain.
– Heureusement ! répliqua le docteur.
– Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir estsi impérieux sous ces latitudes, je ne m’étonne plus que, dans lesrécits des voyageurs arctiques, il soit toujours question derepas.
– Vous avez raison, répondit le docteur, et c’est une remarqueque j’ai faite également : cela vient de ce que non seulement ilfaut une nourriture abondante, mais aussi de ce qu’il est souventfort difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et,par suite, on en parle toujours.
– Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, enNorvège, dans les contrées les plus froides, les paysans n’ont pasbesoin d’une alimentation aussi substantielle : un peu de laitage,des œufs, du pain d’écorce de bouleau, quelquefois du saumon,jamais de viande ; et cela n’en fait pas moins des gaillardssolidement constitués.
– Affaire d’organisation, répondit le docteur, et que je ne mecharge pas d’expliquer. Cependant, je crois qu’une seconde ou unetroisième génération de Norvégiens, transplantés au Groënland,finirait par se nourrir à la façon groënlandaise. Et nous-mêmes,mes amis, si nous restions dans ce bienheureux pays, nousarriverions à vivre en Esquimaux, pour ne pas dire en gloutonsfieffés.
– Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim à parler de lasorte.
– Ma foi non, répondit Altamont, cela me dégoûterait plutôt etme ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh ! mais, jecrois que nous allons pouvoir nous mettre à l’épreuve. Je me trompefort, ou j’aperçois là-bas, étendue sur les glaçons, une masse quime paraît animée.
– C’est un morse ! s’écria le docteur ; silence, et enavant !
En effet, un amphibie de la plus forte taille s’ébattait à deuxcents yards des chasseurs ; il s’étendait et se roulaitvoluptueusement aux pâles rayons du soleil.
Les trois chasseurs se divisèrent de manière à cerner l’animalpour lui couper la retraite, ils arrivèrent ainsi à quelques toisesde lui en se dérobant derrière les hummocks, et ils firentfeu.
Le morse se renversa sur lui-même, encore plein devigueur ; il écrasait les glaçons, il voulait fuir ; maisAltamont l’attaqua à coups de hache et parvint à lui trancher sesnageoires dorsales. Le morse essaya une défense désespérée ;de nouveaux coups de feu l’achevèrent, et il demeura étendu sansvie sur l’ice-field rougi de son sang.
C’était un animal de belle taille ; il mesurait près dequinze pieds de long depuis son museau jusqu’à l’extrémité de saqueue, et il eût certainement fourni plusieurs barriquesd’huile.
Le docteur tailla dans la chair les parties les plussavoureuses, et il laissa le cadavre à la merci de quelquescorbeaux qui, à cette époque de l’année, planaient déjà dans lesairs.
La nuit commençait à venir. On songea à regagner leFort-Providence ; le ciel s’était entièrement purifié, et, enattendant les rayons prochains de la lune, il s’éclairait demagnifiques lueurs stellaires.
– Allons, en route, dit le docteur ; il se fait tard ;en somme, notre chasse n’a pas été très heureuse ; mais, dumoment où il rapporte de quoi souper, un chasseur n’a pas le droitde se plaindre. Seulement, prenons par le plus court, et tâchons dene pas nous égarer ; les étoiles sont là pour nous indiquer laroute.
Cependant, dans ces contrées où la polaire brille droitau-dessus de la tête du voyageur, il est malaisé de la prendre pourguide ; en effet, quand le nord est exactement au sommet de lavoûte céleste, les autres points cardinaux sont difficiles àdéterminer : la lune et les grandes constellations vinrentheureusement aider le docteur à fixer sa route.
Il résolut, pour abréger son chemin, d’éviter les sinuosités durivage et de couper au travers des terres ; c’était plusdirect, mais moins sûr : aussi, après quelques heures de marche, lapetite troupe fut complètement égarée.
On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace,de s’y reposer, et d’attendre le jour pour s’orienter, dût-onrevenir au rivage, afin de suivre l’ice-field ; maisle docteur, craignant d’inquiéter Hatteras et Johnson, insista pourque la route fût continuée.
– Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper : il estdoué d’un instinct qui se passe de boussole et d’étoile. Suivons-ledonc.
Duk marchait en avant, et on s’en fia à son intelligence. On eutraison ; bientôt une lueur apparut au loin dansl’horizon ; on ne pouvait la confondre avec une étoile, qui nefût pas sortie de brumes aussi basses.
– Voilà notre phare ! s’écria le docteur.
– Vous croyez, monsieur Clawbonny ? dit le charpentier.
– J’en suis certain. Marchons.
À mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plusintense, et bientôt ils furent enveloppés par une traînée depoussière lumineuse ; ils marchaient dans un immense rayon, etderrière eux leurs ombres gigantesques, nettement découpées,s’allongeaient démesurément sur le tapis de neige.
Ils doublèrent le pas, et, une demi-heure après, ilsgravissaient le talus du Fort-Providence.
Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec unecertaine inquiétude. Ceux-ci furent enchantés de retrouver un abrichaud et commode. La température, avec le soir, s’étaitsingulièrement abaissée, et le thermomètre placé à l’extérieurmarquait soixante-treize degrés au-dessous de zéro (-31°centigrades).
Les arrivants, exténués de fatigue et presque gelés, n’enpouvaient plus ; les poêles heureusement marchaientbien ; le fourneau n’attendait plus que les produits de lachasse ; le docteur se transforma en cuisinier et fit grillerquelques côtelettes de morse. À neuf heures du soir, les cinqconvives s’attablaient devant un souper réconfortant.
– Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau,j’avouerai que le repas est la grande chose d’un hivernage ;quand on est parvenu à l’attraper, il ne faut pas bouderdevant !
Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put répondreimmédiatement au charpentier ; mais le docteur lui fit signequ’il avait bien raison.
Les côtelettes de morse furent déclarées excellentes, ou, si onne le déclara pas, on les dévora jusqu’à la dernière, ce qui valaittoutes les déclarations du monde.
Au dessert, le docteur prépara le café, suivant sonhabitude ; il ne laissait à personne le soin de distiller cetexcellent breuvage ; il le faisait sur la table, dans unecafetière à esprit-de-vin, et le servait bouillant. Pour soncompte, il fallait qu’il lui brûlât la langue, ou il le trouvaitindigne de passer par son gosier. Ce soir-là il l’absorba à unetempérature si élevée, que ses compagnons ne purent l’imiter.
– Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont.
– Jamais, répondit-il.
– Vous avez donc le palais doublé en cuivre ? répliquaJohnson.
– Point, mes amis ; je vous engage à prendre exemple surmoi. Il y a des personnes, et je suis du nombre, qui boivent lecafé à la température de cent trente et un degrés (+55°centigrades).
– Cent trente et un degrés ! s’écria Altamont ; maisla main ne supporterait pas une pareille chaleur !
– Évidemment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plusde cent vingt-deux degrés (+50° centigrades) dans l’eau ; maisle palais et la langue sont moins sensibles que la main, et ilsrésistent là où celles-ci ne pourraient y tenir.
– Vous m’étonnez, dit Altamont.
– Eh bien, je vais vous convaincre.
Et le docteur, ayant pris le thermomètre du salon, en plongea laboule dans sa tasse de café bouillant ; il attendit quel’instrument ne marquât plus que cent trente et un degrés, et ilavala sa liqueur bienfaisante avec une évidente satisfaction.
Bell voulut l’imiter bravement et se brûla à jeter les hautscris.
– Manque d’habitude, dit le docteur.
– Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quellessont les plus hautes températures que le corps humain soit capablede supporter ?
– Facilement, répondit le docteur ; on l’a expérimenté, etil y a des faits curieux à cet égard. Il m’en revient un ou deux àla mémoire, et ils vous prouveront qu’on s’accoutume à tout, même àne pas cuire où cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que desfilles de service au four banal de la ville de La Rochefoucauld, enFrance, pouvaient rester dix minutes dans ce four, pendant que latempérature s’y trouvait à trois cents degrés (+ 132° centigrades),c’est-à-dire supérieure de quatre-vingt-neuf degrés à l’eaubouillante, et tandis qu’autour d’elles des pommes et de la viandegrillaient parfaitement.
– Quelles filles ! s’écria Altamont.
– Tenez, voici un autre exemple qu’on ne peut mettre en doute.Neuf de nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander,Blagdin, Home, Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips,supportèrent une température de deux cent quatre-vingt-quinzedegrés (+ 128° centigrades), pendant que des œufs et un roastbeefcuisaient auprès d’eux.
– Et c’étaient des Anglais ! dit Bell avec un certainsentiment de fierté.
– Oui, Bell, répondit le docteur.
– Oh ! des Américains auraient mieux fait, fitAltamont.
– Ils eussent rôti, dit le docteur en riant.
– Et pourquoi pas ? répondit l’Américain.
– En tout cas, ils ne l’ont pas essayé ; donc je m’en tiensà mes compatriotes. J’ajouterai un dernier fait, incroyable, sil’on pouvait douter de la véracité des témoins. Le duc de Raguse etle docteur Jung, un Français et un Autrichien, virent un Turc seplonger dans un bain qui marquait cent soixante-dix degrés (+78°centigrades).
– Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les fillesdu four banal, ni nos compatriotes !
– Pardon, répondit le docteur ; il y a une grandedifférence entre se plonger dans l’air chaud ou dans l’eauchaude ; l’air chaud amène une transpiration qui garantit leschairs, tandis que dans l’eau bouillante on ne transpire pas, etl’on se brûle. Aussi la limite extrême de température assignée auxbains n’est-elle en général que de cent sept degrés (+42°centigrades). Il fallait donc que ce Turc fût un homme peuordinaire pour supporter une chaleur pareille !
– Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc latempérature habituelle des êtres animés ?
– Elle varie suivant leur nature, répondit le docteur ;ainsi les oiseaux sont les animaux dont la température est la plusélevée, et, parmi eux, le canard et la poule sont les plusremarquables ; la chaleur de leur corps dépasse cent dixdegrés (+43° centigrades), tandis que le chat-huant, par exemple,n’en compte que cent quatre (+40° centigrades), puis viennent ensecond lieu les mammifères, les hommes ; la température desAnglais est en général de cent un degrés (+37° centigrades).
– Je suis sûr que M. Altamont va réclamer pour les Américains,dit Johnson en riant.
– Ma foi, dit Altamont, il y en a de très chauds ; mais,comme je ne leur ai jamais plongé un thermomètre dans le thorax ousous la langue, il m’est impossible d’être fixé à cet égard.
– Bon ! répondit le docteur, la différence n’est passensible entre hommes de races différentes, quand ils sont placésdans des circonstances identiques et quel que soit leur genre denourriture ; je dirai même que la température humaine est àpeu près semblable à l’équateur comme au pôle.
– Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la même iciqu’en Angleterre ?
– Très sensiblement, répondit le docteur ; quant aux autresmammifères, leur température est, en général, un peu supérieure àcelle de l’homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi quele lièvre, l’éléphant, le marsouin, le tigre ; mais le chat,l’écureuil, le rat, la panthère, le mouton, le bœuf, le chien, lesinge, le bouc, la chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin,le plus favorisé de tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (+40° centigrades).
– C’est humiliant pour nous, fit Altamont.
– Viennent alors les amphibies et les poissons, dont latempérature varie beaucoup suivant celle de l’eau. Le serpent n’aguère que quatre-vingt-six degrés (+30° centigrades), la grenouillesoixante-dix (+25° centigrades), et le requin autant dans un milieuinférieur d’un degré et demi ; enfin les insectes paraissentavoir la température de l’eau et de l’air.
– Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n’avait pas encore prisla parole, et je remercie le docteur de mettre sa science à notredisposition ; mais nous parlons là comme si nous devions avoirdes chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas plus opportun decauser du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et quellesont été les plus basses températures observées jusqu’ici ?
– C’est juste, répondit Johnson.
– Rien n’est plus facile, reprit le docteur, et je peux vousédifier à cet égard.
– Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.
– Mes amis, je ne sais que ce que m’ont appris les autres, et,quand j’aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà doncce que je puis vous dire touchant le froid, et sur les bassestempératures que l’Europe a subies. On compte un grand nombred’hivers mémorables, et il semble que les plus rigoureux soientsoumis à un retour périodique tous les quarante et un ans à peuprès, retour qui coïncide avec la plus grande apparition des tachesdu soleil. Je vous citerai l’hiver de 1364, où le Rhône gelajusqu’à Arles ; celui de 1408, où le Danube fut glacé danstout son cours et où les loups traversèrent le Cattégat à piedsec ; celui de 1509, pendant lequel l’Adriatique et laMéditerranée furent solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, etla Baltique prise encore au 10 avril ; celui de 1608, qui vitpérir en Angleterre tout le bétail ; celui de 1789, pendantlequel la Tamise fut glacée jusqu’à Gravesend, à six lieuesau-dessous de Londres ; celui de 1813, dont les Français ontconservé de si terribles souvenirs ; enfin, celui de 1829, leplus précoce et le plus long des hivers du XIXe siècle. Voilà pourl’Europe.
– Mais ici, au-delà du cercle polaire, quel degré la températurepeut-elle atteindre ? demanda Altamont.
– Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvéles plus grands froids qui aient jamais été observés, puisque lethermomètre à alcool a marqué un jour soixante-douze degrésau-dessous de zéro (-58° centigrades), et, si mes souvenirs sontexacts, les plus basses températures reconnues jusqu’ici par lesvoyageurs arctiques ont été seulement de soixante et un degrés àl’île Melville, de soixante-cinq degrés au port Félix, et desoixante-dix degrés au Fort-Reliance (-56°7 centigrades).
– Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver,et cela mal à propos !
– Vous avez été arrêtés ? dit Altamont en regardantfixement le capitaine.
– Dans notre voyage à l’ouest, se hâta de dire le docteur.
– Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maximaet les minima de températures supportées par l’homme ont un écartde deux cents degrés environ ?
– Oui, répondit le docteur ; un thermomètre exposé à l’airlibre et abrité contre toute réverbération ne s’élève jamais à plusde cent trente-cinq degrés au-dessus de zéro (+57° centigrades), demême que par les grands froids il ne descend jamais au-dessous desoixante-douze degrés (-58° centigrades). Ainsi, mes amis, vousvoyez que nous pouvons prendre nos aises.
– Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s’éteindresubitement, est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froidplus considérable ?
– Le soleil ne s’éteindra pas, répondit le docteur ; mais,vînt-il à s’éteindre, la température ne s’abaisserait pasvraisemblablement au-dessous du froid que je vous ai indiqué.
– Voilà qui est curieux.
– Oh ! je sais qu’autrefois on admettait des milliers dedegrés pour les espaces situés en dehors de l’atmosphère ;mais, après les expériences d’un savant français, Fourrier, il afallu en rabattre ; il a prouvé que si la terre se trouvaitplacée dans un milieu dénué de toute chaleur, l’intensité du froidque nous observons au pôle serait bien autrement considérable, etqu’entre la nuit et le jour il existerait de formidablesdifférences de température ; donc, mes amis, il ne fait pasplus froid à quelques millions de lieues qu’ici même.
– Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température del’Amérique n’est-elle pas plus basse que celle des autres pays dumonde ?
– Sans doute, mais n’allez pas en tirer vanité, répondit ledocteur en riant.
– Et comment explique-t-on ce phénomène ?
– On a cherché à l’expliquer, mais d’une façon peusatisfaisante ; ainsi, il vint à l’esprit d’Halley qu’unecomète, ayant jadis choqué obliquement la terre, changea laposition de son axe de rotation, c’est-à-dire de ses pôles ;d’après lui, le pôle Nord, situé autrefois à la baie d’Hudson, setrouva reporté plus à l’est, et les contrées de l’ancien pôle, silongtemps gelées, conservèrent un froid plus considérable, que delongs siècles de soleil n’ont encore pu réchauffer.
– Et vous n’admettez pas cette théorie ?
– Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale del’Amérique ne l’est pas pour la côte occidentale, dont latempérature est plus élevée. Non ! il faut constater qu’il y ades lignes isothermes différentes des parallèles terrestres, etvoilà tout.
– Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu’il est beau decauser du froid dans les circonstances où nous sommes.
– Juste, mon vieux Johnson : nous sommes à même d’appeler lapratique au secours de la théorie. Ces contrées sont un vastelaboratoire ou l’on peut faire de curieuses expériences sur lesbasses températures ; seulement, soyez toujours attentifs etprudents ; si quelque partie de votre corps se gèle,frottez-la immédiatement de neige pour rétablir la circulation dusang, et si vous revenez près du feu, prenez garde, car vouspourriez vous brûler les mains ou les pieds sans vous enapercevoir ; cela nécessiterait des amputations, et il fauttâcher de ne rien laisser de nous dans les contrées boréales. Surce, mes amis, je crois que nous ferons bien de demander au sommeilquelques heures de repos.
– Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.
– Qui est de garde près du poêle ?
– Moi, répondit Bell.
– Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car ilfait ce soir un froid de tous les diables.
– Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, etcependant, voyez donc ! le ciel est tout en feu.
– Oui, répondit le docteur en s’approchant de la fenêtre, uneaurore boréale de toute beauté ! Quel magnifiquespectacle ! je ne me lasse vraiment pas de le contempler.
En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques,auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention ;il avait remarqué, d’ailleurs, que leur apparition était toujoursprécédée de perturbations de l’aiguille aimantée, et il préparaitsur ce sujet des observations destinées au WeatherBook[67] .
Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendusur sa couchette, s’endormit d’un tranquille sommeil.
La vie au pôle est d’une triste uniformité. L’homme se trouveentièrement soumis aux caprices de l’atmosphère, qui ramène sestempêtes et ses froids intenses avec une désespérante monotonie. Laplupart du temps, il y a impossibilité de mettre le pied dehors, etil faut rester enfermé dans les huttes de glace. De longs mois sepassent ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable existence detaupe.
Le lendemain, le thermomètre s’abaissa de quelques degrés, etl’air s’emplit de tourbillons de neige, qui absorbèrent toute laclarté du jour. Le docteur se vit donc cloué dans la maison et secroisa les bras ; il n’y avait rien à faire, si ce n’est àdéboucher toutes les heures le couloir d’entrée, qui pouvait setrouver obstrué, et à repolir les murailles de glace, que lachaleur de l’intérieur rendait humides ; mais lasnow-house était construite avec une grande solidité etles tourbillons ajoutaient encore à sa résistance, en accroissantl’épaisseur de ses murs.
Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirésdu navire avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces «Docks des marchandises », comme les appelait le docteur. Or, bienque ces magasins fussent situés à soixante pas à peine de lamaison, cependant, par certains jours de drift, il étaitpresque impossible de s’y rendre ; aussi une certaine quantitéde provisions devait toujours être conservée dans la cuisine pourles besoins journaliers.
La précaution de décharger le Porpoise avait étéopportune. Le navire subissait une pression lente, insensible, maisirrésistible, qui l’écrasait peu à peu ; il était évidentqu’on ne pourrait rien faire de ces débris. Cependant le docteurespérait toujours en tirer une chaloupe quelconque pour revenir enAngleterre ; mais le moment n’était pas encore venu deprocéder à sa construction.
Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraientdans une profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur sonlit ; Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardaitbien de les tirer de leur somnolence, car il craignait toujoursquelque querelle fâcheuse. Ces deux hommes s’adressaient rarementla parole.
Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujourssoin de guider la conversation et de la diriger de manière à ne pasmettre les amours-propres en jeu ; mais il avait fort à fairepour détourner les susceptibilités surexcitées. Il cherchait,autant que possible, à instruire, à distraire, à intéresser sescompagnons ; quand il ne mettait pas en ordre ses notes devoyage, il traitait à haute voix les sujets d’histoire, degéographie ou de météorologie qui sortaient de la situationmême ; il présentait les choses d’une façon plaisante etphilosophique, tirant un enseignement salutaire des moindresincidents ; son inépuisable mémoire ne le laissait jamais àcourt ; il faisait application de ses doctrines aux personnesprésentes ; il leur rappelait tel fait qui s’était produitdans telle circonstance, et il complétait ses théories, par laforce des arguments personnels.
On peut dire que ce digne homme était l’âme de ce petit monde,une âme de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et dejustice. Ses compagnons avaient en lui une confiance absolue ;il imposait même au capitaine Hatteras, qui l’aimaitd’ailleurs ; il faisait si bien de ses paroles, de sesmanières, de ses habitudes, que cette existence de cinq hommesabandonnés à six degrés du pôle semblait toute naturelle ;quand le docteur parlait, on croyait l’écouter dans son cabinet deLiverpool.
Et cependant, combien cette situation différait de celle desnaufragés jetés sur les îles de l’océan Pacifique, ces Robinsonsdont l’attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs.Là, en effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait milleressources variées ; il suffisait, dans ces beaux pays, d’unpeu d’imagination et de travail pour se procurer le bonheurmatériel ; la nature allait au-devant de l’homme ; lachasse et la pêche suffisaient à tous ses besoins ; les arbrespoussaient pour lui, les cavernes s’ouvraient pour l’abriter, lesruisseaux coulaient pour le désaltérer : de magnifiques ombrages ledéfendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le terriblefroid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis ; unegraine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait unemoisson quelques mois plus tard. C’était le bonheur complet endehors de la société. Et puis, ces îles enchantées, ces terrescharitables se trouvaient sur la route des navires ; lenaufragé pouvait toujours espérer d’être recueilli, et il attendaitpatiemment qu’on vînt l’arracher à son heureuse existence.
Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelledifférence ! Cette comparaison, le docteur la faisaitquelquefois, mais il la gardait pour lui, et surtout il pestaitcontre son oisiveté forcée.
Il désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre sesexcursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sanscrainte, car il prévoyait des scènes graves entre Hatteras etAltamont. Si jamais on poussait jusqu’au pôle, qu’arriverait-il dela rivalité de ces deux hommes ?
Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu cesrivaux à une entente sincère, à une franche communiond’idées ; mais réconcilier un Américain et un Anglais, deuxhommes que leur origine commune rendait plus ennemis encore, l’unpénétré de toute la morgue insulaire, l’autre doué de l’espritspéculatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tâche rempliede difficultés !
Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrencedes hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait seretenir, non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais,mais de s’attrister sur les faiblesses humaines.
Il causait souvent de ce sujet avec Johnson ; le vieuxmarin et lui s’entendaient tous les deux à cet égard ; ils sedemandaient quel parti prendre, par quelles atténuations arriver àleur but, et ils entrevoyaient bien des complications dansl’avenir.
Cependant, le mauvais temps continuait ; on ne pouvaitsonger à quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallaitdemeurer jour et nuit dans la maison de neige. On s’ennuyait, saufle docteur, qui trouvait toujours moyen de s’occuper.
– Il n’y a donc aucune possibilité de se distraire ? dit unsoir Altamont. Ce n’est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte,comme des reptiles enfouis pour tout un hiver.
– En effet, répondit le docteur ; malheureusement, nous nesommes pas assez nombreux pour organiser un système quelconque dedistractions !
– Ainsi, reprit l’Américain, vous croyez que nous aurions moinsà faire pour combattre l’oisiveté, si nous étions en plus grandnombre ?
– Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passél’hiver dans les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen dene pas s’ennuyer.
– Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir commentils s’y prenaient ; il fallait des esprits véritablementingénieux pour extraire quelque gaieté d’une situation pareille.Ils ne se proposaient pas des charades à deviner, jesuppose !
– Non, mais il ne s’en fallait guère, répondit le docteur ;et ils avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandescauses de distraction : la presse et le théâtre.
– Quoi ! ils avaient un journal ? repartitl’Américain.
– Ils jouaient la comédie ? s’écria Bell.
– Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi,pendant son hivernage à l’île Melville, le commandant Parryproposa-t-il ces deux genres de plaisir à ses équipages, et laproposition eut un succès immense.
– Eh bien, franchement, répondit Johnson, j’aurais voulu êtrelà ; ce devait être curieux.
– Curieux et amusant, mon brave Johnson ; le lieutenantBeechey devint directeur du théâtre, et le capitaine Sabinerédacteur en chef de la Chronique d’hiver ou Gazette de laGéorgie du Nord.
– Bons titres, fit Altamont.
– Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819jusqu’au 20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents del’hivernage, les chasses, les faits divers, les accidents demétéorologie, la température ; il renfermait des chroniquesplus ou moins plaisantes ; certes, il ne fallait pas chercherlà l’esprit de Sterne ou les articles charmants du DailyTelegraph ; mais enfin, on s’en tirait, on sedistrayait ; les lecteurs n’étaient ni difficiles ni blasés,et jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable àexercer.
– Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître desextraits de cette gazette, mon cher docteur ; ses articlesdevaient être gelés depuis le premier mot jusqu’au dernier.
– Mais non, mais non, répondit le docteur ; en tout cas, cequi eût paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool,ou à l’Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipagesenfouis sous les neiges. Voulez-vous en juger ?
– Comment ! votre mémoire vous fournirait aubesoin ?…
– Non, mais vous aviez à bord du Porpoise les voyagesde Parry, et je n’ai qu’à vous lire son propre récit.
– Volontiers ! s’écrièrent les compagnons du docteur.
– Rien n’est plus facile.
Le docteur alla chercher dans l’armoire du salon l’ouvragedemandé, et il n’eut aucune peine à y trouver le passage enquestion.
– Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la Gazette de laGéorgie du Nord. C’est une lettre adressée au rédacteur enchef :
« C’est avec une vraie satisfaction que l’on a accueilli parminous vos propositions pour l’établissement d’un journal. J’ai laconviction que, sous votre direction, il nous procurera beaucoupd’amusements et allègera de beaucoup le poids de nos cent jours deténèbres.
« L’intérêt que j’y prends, pour ma part, m’a fait examinerl’effet de votre annonce sur l’ensemble de notre société, et jepuis vous assurer, pour me servir des expressions consacrées dansla presse de Londres, que la chose a produit une sensation profondedans le public.
« Le lendemain de l’apparition de votre prospectus, il y a eu àbord une demande d’encre tout à fait inusitée et sans précédent. Letapis vert de nos tables s’est vu subitement couvert d’un déluge derognures de plumes, au grand détriment d’un de nos servants, qui,en voulant les secouer, s’en est enfoncé une sous l’ongle.
« Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n’a pas eumoins de neuf canifs à aiguiser.
« On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poidsinaccoutumé de pupitres à écrire, qui depuis deux mois n’avaientpas vu le jour, et l’on dit même que les profondeurs de la cale ontété ouvertes à plusieurs reprises, pour donner issue à maintesrames de papier qui ne s’attendaient pas à sortir sitôt de leurrepos.
« Je n’oublierai pas de vous dire que j’ai quelques soupçonsqu’on tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui,manquant du caractère de l’originalité complète, n’étant pas tout àfait inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmerque pas plus tard qu’hier soir on a vu un auteur, penché sur sonpupitre, tenant d’une main un volume ouvert du Spectateur,tandis que de l’autre il faisait dégeler son encre à la flammed’une lampe ! Inutile de vous recommander de vous tenir engarde contre de pareilles ruses ; il ne faut pas que nousvoyions reparaître dans la Chronique d’hiver ce que nosaïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d’un siècle. »
– Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé salecture ; il y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, etl’auteur de la lettre devait être un garçon dégourdi.
– Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voicimaintenant un avis qui ne manque pas de gaieté :
« On désire trouver une femme d’âge moyen et de bonne renommée,pour assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal de la Géorgie septentrionale ». On lui donnera unsalaire convenable, et elle aura du thé et de la bière àdiscrétion. S’adresser au comité du théâtre.– N.B. Uneveuve aura la préférence. »
– Ma foi, ils n’étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, ditJohnson.
– Et la veuve s’est-elle rencontrée ? demanda Bell.
– On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voiciune réponse adressée au Comité du théâtre :
« Messieurs, je suis veuve ; j’ai vingt-six ans, et je puisproduire des témoignages irrécusables en faveur de mes mœurs et demes talents. Mais, avant de me charger de la toilette des actricesde votre théâtre, je désire savoir si elles ont l’intention degarder leurs culottes, et si l’on me fournira l’assistance dequelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablementleurs corsets. Cela étant, messieurs, vous pouvez compter sur votreservante.
« A. B. »
« P. S. Ne pourriez-vous substituer l’eau-de-vie à lapetite bière ? »
– Ah ! bravo ! s’écria Altamont. Je vois d’ici cesfemmes de chambre qui vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaientgais, les compagnons du capitaine Parry.
– Comme tous ceux qui ont atteint leur but, réponditHatteras.
Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation,puis il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, nevoulant pas s’appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre salecture.
– Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulationsarctiques ; on pourrait le varier à l’infini ; maisquelques-unes de ces observations sont assez justes ; jugez-en:
« Sortir le matin pour prendre l’air, et, en mettant le piedhors du vaisseau, prendre un bain froid dans le trou ducuisinier.
« Partir pour une partie de chasse, approcher d’un rennesuperbe, le mettre en joue, essayer de faire feu et éprouverl’affreux mécompte d’un raté, pour cause d’humidité del’amorce.
« Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans lapoche, et, quand l’appétit se fait sentir, le trouver tellementdurci par la gelée qu’il peut bien briser les dents, mais non êtrebrisé par elles.
« Quitter précipitamment la table en apprenant qu’un loup passeen vue du navire, et trouver au retour le dîner mangé par lechat.
« Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utilesméditations, et en être subitement tiré par les embrassements d’unours. »
– Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serionspas embarrassés d’imaginer quelques autres désagrémentspolaires ; mais, du moment qu’il fallait subir ces misères,cela devenait un plaisir de les constater.
– Ma foi, répondit Altamont, c’est un amusant journal que cetteChronique d’hiver, et il est fâcheux que nous ne puissionsnous y abonner !
– Si nous essayions d’en fonder un, dit Johnson.
– À nous cinq ! dit Clawbonny ; nous ferions tout auplus des rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombresuffisant.
– Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête dejouer la comédie, répondit Altamont.
– Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc unpeu du théâtre du capitaine Parry ; y jouait-on des piècesnouvelles ?
– Sans doute ; dans le principe, deux volumes embarqués àbord de l’Hécla furent mis à contribution, et lesreprésentations avaient lieu tous les quinze jours ; maisbientôt le répertoire fut usé jusqu’à la corde ; alors desauteurs improvisés se mirent à l’œuvre, et Parry composa lui-même,pour les fêtes de Noël, une comédie tout à fait en situation ;elle eut un immense succès, et était intitulée Le Passage duNord-Ouest ou La Fin du Voyage.
– Un fameux titre, répondit Altamont ; mais j’avoue que sij’avais à traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé dudénouement.
– Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment celafinira ?
– Bon ! s’écria le docteur, pourquoi songer au dernieracte, puisque les premiers marchent bien ? Laissons faire laProvidence, mes amis ; jouons de notre mieux notre rôle, etpuisque le dénouement appartient à l’auteur de toutes choses, ayonsconfiance dans son talent ; il saura bien nous tirerd’affaire.
– Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson ; il esttard, et puisque l’heure de dormir est venue, dormons.
– Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur.
– Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dansma couchette ! et puis, j’ai l’habitude de faire de bonsrêves ; je rêve de pays chauds ! de sorte qu’à vrai direla moitié de ma vie se passe sous l’équateur, et la seconde moitiéau pôle.
– Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuseorganisation.
– Comme vous dites, répondit le maître d’équipage.
– Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de fairelanguir plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiquesl’attend. Allons nous coucher.
Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint àchanger ; le thermomètre baissa sensiblement, et les habitantsde Doctor’s-House s’en aperçurent au froid qui se glissait sousleurs couvertures ; Altamont, de garde auprès du poêle, eutsoin de ne pas laisser tomber le feu, et il dut l’alimenterabondamment pour maintenir la température intérieure à cinquantedegrés au-dessus de zéro (+10° centigrades).
Ce refroidissement annonçait la fin de la tempête, et le docteurs’en réjouissait ; les occupations habituelles allaient êtrereprises, la chasse, les excursions, la reconnaissance desterres ; cela mettrait un terme à cette solitude désœuvrée,pendant laquelle les meilleurs caractères finissent pars’aigrir.
Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure etse fraya un chemin à travers les glaces amoncelées jusqu’au cône duphare.
Le vent avait sauté dans le nord ; l’atmosphère étaitpure ; de longues nappes blanches offraient au pied leur tapisferme et résistant.
Bientôt les cinq compagnons d’hivernage eurent quittéDoctor’s-House ; leur premier soin fut de dégager la maisondes masses glacées qui l’encombraient ; on ne s’yreconnaissait plus sur le plateau ; il eût été impossible d’ydécouvrir les vestiges d’une habitation ; la tempête, comblantles inégalités du terrain, avait tout nivelé ; le sol s’étaitexhaussé de quinze pieds, au moins.
Il fallut procéder d’abord au déblaiement des neiges, puisredonner à l’édifice une forme plus architecturale, raviver seslignes engorgées et rétablir son aplomb. Rien ne fut plus faciled’ailleurs, et, après l’enlèvement des glaces, quelques coups ducouteau à neige ramenèrent les murailles à leur épaisseurnormale.
Au bout de deux heures d’un travail soutenu, le fond de granitapparut ; l’accès des magasins de vivres et de la poudrièreredevint praticable.
Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de chosespouvait se reproduire d’un jour à l’autre, on refit une nouvelleprovision de comestibles qui fut transportée dans la cuisine. Lebesoin de viande fraîche se faisait sentir à ces estomacssurexcités par les salaisons ; les chasseurs furent doncchargés de modifier le système échauffant d’alimentation, et ils sepréparèrent à partir.
Cependant, la fin d’avril n’amenait pas le printempspolaire ; l’heure du renouvellement n’avait pas sonné ;il s’en fallait de six semaines au moins ; les rayons dusoleil, trop faibles encore, ne pouvaient fouiller ces plaines deneige et faire jaillir du sol les maigres produits de la floreboréale. On devait craindre que les animaux ne fussent rares,oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quelques couples deptarmigans, un jeune renard même eussent figuré avec honneur sur latable de Doctor’s-House, et les chasseurs résolurent de chasseravec acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil.
Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d’explorer le pays.Altamont, à en juger par ses habitudes, devait être un chasseuradroit et déterminé, un merveilleux tireur, bien qu’un peu vantard.Il fut donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans songenre, en ayant l’avantage d’être moins hâbleur.
Les trois compagnons d’aventure remontèrent par le cône de l’estet s’enfoncèrent au travers des immenses plaines blanches ;mais ils n’eurent pas besoin d’aller loin, car des tracesnombreuses se montrèrent à moins de deux milles du fort ; delà, elles descendaient jusqu’au rivage de la baie Victoria, etparaissaient enlacer le Fort-Providence de leurs cerclesconcentriques.
Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseursse regardèrent.
– Eh bien ! dit le docteur, cela me semble clair.
– Trop clair, répondit Bell ; ce sont des tracesd’ours.
– Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me paraîtpêcher aujourd’hui par une qualité.
– Laquelle ? demanda le docteur.
– L’abondance, répondit l’Américain.
– Que voulez-vous dire ? reprit Bell.
– Je veux dire qu’il y a là les traces de cinq ours parfaitementdistinctes, et cinq ours, c’est beaucoup pour cinqhommes !
– Êtes-vous certain de ce que vous avancez ? dit ledocteur.
– Voyez et jugez par vous-même : voici une empreinte qui neressemble pas à cette autre ; les griffes de celles-ci sontplus écartées que les griffes de celles-là. Voici les pas d’un oursplus petit. Comparez bien, et vous trouverez dans un cerclerestreint les traces de cinq animaux.
– C’est évident, dit Bell, après avoir examinéattentivement.
– Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoureinutile, mais au contraire se tenir sur ses gardes ; cesanimaux sont très affamés à la fin d’un hiver rigoureux ; ilspeuvent être extrêmement dangereux ; et puisqu’il n’est pluspossible de douter de leur nombre…
– Ni même de leurs intentions, répliqua l’Américain.
– Vous croyez, dit Bell, qu’ils ont découvert notre présence surcette côte ?
– Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passéed’ours ; mais alors pourquoi ces empreintes s’étendent-ellescirculairement, au lieu de s’éloigner à perte de vue ?Tenez ! ces animaux-là sont venus du sud-est, ils se sontarrêtés à cette place, et ils ont commencé ici la reconnaissance duterrain.
– Vous avez raison, dit le docteur ; il est même certainqu’ils sont venus cette nuit.
– Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont ;seulement, la neige a recouvert leurs traces.
– Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces oursont attendu la fin de la tempête ; poussés par le besoin, ilsont gagné du côté de la baie, dans l’intention de surprendrequelques phoques, et alors ils nous auront éventés.
– C’est cela même, répondit Altamont ; d’ailleurs, il estfacile de savoir s’ils reviendront la nuit prochaine.
– Comment cela ? dit Bell.
– En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours ;et si demain nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bienévident que le Fort-Providence est le but auquel tendent cesanimaux.
– Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nousen tenir.
Les trois chasseurs se mirent à l’œuvre, et, en grattant laneige, ils eurent bientôt fait disparaître les piétinements sur unespace de cent toises à peu près.
« Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bêtes-là aient punous sentir à une pareille distance ; nous n’avons brûléaucune substance graisseuse de nature à les attirer.
– Oh ! répondit le docteur, les ours sont doués d’une vueperçante et d’un odorat très subtil ; ils sont, en outre, trèsintelligents, pour ne pas dire les plus intelligents de tous lesanimaux, et ils ont flairé par ici quelque chose d’inaccoutumé.
– D’ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête,ils ne se sont pas avancés jusqu’au plateau ?
– Alors, répondit l’Américain, pourquoi se seraient-ils arrêtéscette nuit à cette limite ?
– Oui, il n’y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, etnous devons croire que peu à peu ils rétréciront le cercle de leursrecherches autour du Fort-Providence.
– Nous verrons bien, répondit Altamont.
– Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, maisayons l’œil au guet.
Les chasseurs veillèrent avec attention ; ils pouvaientcraindre que quelque ours ne fût embusqué derrière les monticulesde glace ; souvent même ils prirent les blocs gigantesquespour des animaux, dont ces blocs avaient la taille et la blancheur.Mais, en fin de compte, et à leur grande satisfaction, ils enfurent pour leurs illusions.
Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard sepromena inutilement depuis le cap Washington jusqu’à l’îleJohnson.
Ils ne virent rien ; tout était immobile et blanc ;pas un bruit, pas un craquement.
Ils rentrèrent dans la maison de neige.
Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, etl’on résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuitvint ; rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fitentendre qui pût signaler l’approche d’un danger.
Le lendemain, dès l’aube, Hatteras et ses compagnons, bienarmés, allèrent reconnaître l’état de la neige ; ilsretrouvèrent des traces identiques à celles de la veille, mais plusrapprochées. Évidemment, les ennemis prenaient leurs dispositionspour le siège du Fort-Providence.
« Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur.
– Ils ont même fait une pointe en avant, réponditAltamont ; voyez ces pas qui s’avancent vers le plateau ;ils appartiennent à un puissant animal.
– Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson ; ilest évident qu’ils ont l’intention de nous attaquer.
– Cela n’est pas douteux, répondit le docteur ; évitons denous montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avecsuccès.
– Mais où peuvent être ces damnés ours ? s’écria Bell.
– Derrière quelques glaçons de l’est, d’où ils nousguettent ; n’allons pas nous aventurer imprudemment.
– Et la chasse ? fit Altamont.
– Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur ;effaçons de nouveau les traces les plus rapprochées, et nousverrons demain matin si elles se sont renouvelées. De cette façon,nous serons au courant des manœuvres de nos ennemis.
Le conseil du docteur fut suivi, et l’on revint se caserner dansle fort ; la présence de ces terribles bêtes empêchait touteexcursion. On surveilla attentivement les environs de la baieVictoria. Le phare fut abattu ; il n’avait aucune utilitéactuelle et pouvait attirer l’attention des animaux ; le fanalet les fils électriques furent serrés dans la maison ; puis, àtour de rôle, chacun se mit en observation sur le plateausupérieur.
C’étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir ; mais lemoyen d’agir autrement ? On ne pouvait pas se compromettredans une lutte si inégale, et la vie de chacun était trop précieusepour la risquer imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien,seraient peut-être dépistés, et, s’ils se présentaient isolémentpendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance desuccès.
Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau :il y avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d’être un peusur le qui-vive.
La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussentdonné signe d’existence. Le lendemain, on alla reconnaître lestraces avec un vif sentiment de curiosité, qui fut suivid’exclamations d’étonnement.
Il n’y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loinson tapis intact.
– Bon ! s’écria Altamont. les ours sont dépistés ! ilsn’ont pas eu de persévérance ! ils se sont fatiguésd’attendre ! ils sont partis ! Bon voyage ! etmaintenant, en chasse !
– Eh ! eh ! répliqua le docteur, qui sait ? Pourplus de sûreté, mes amis, je vous demande encore un jour desurveillance. Il est certain que l’ennemi n’est pas revenu cettenuit, du moins de ce côté…
– Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons àquoi nous en tenir.
– Volontiers, dit le docteur.
Mais on eut beau relever avec soin tout l’espace dans un rayonde deux milles, il fut impossible de retrouver la moindretrace.
– Eh bien, chassons-nous ? demanda l’impatientAméricain.
– Attendons à demain, répondit le docteur.
– À demain donc, répondit Altamont, qui avait de la peine à serésigner.
On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut,pendant une heure, aller reprendre son poste d’observation.
Quand le tour d’Altamont arriva, il alla relever Bell au sommetdu cône.
Dès qu’il fut parti, Hatteras appela ses compagnons autour delui. Le docteur quitta son cahier de notes, et Johnson sesfourneaux.
On pouvait croire qu’Hatteras allait causer des dangers de lasituation ; il n’y pensait même pas.
– Mes amis, dit-il, profitons de l’absence de cet Américain pourparler de nos affaires : il y a des choses qui ne peuvent leregarder et dont je ne veux pas qu’il se mêle.
Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pasoù il voulait en venir.
– Je désire, dit-il, m’entendre avec vous sur nos projetsfuturs.
– Bien, bien, répondit le docteur ; causons, puisque noussommes seuls.
– Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard,le moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à cequ’il conviendrait d’entreprendre pendant l’été ?
– Et vous, capitaine ? demanda Johnson.
– Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s’écoule, quine me trouve en présence de mon idée, j’estime que pas un de vousn’a l’intention de revenir sur ses pas ?…
Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate.
– Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j’iraijusqu’au pôle nord ; nous en sommes à trois cent soixantemilles au plus. Jamais hommes ne s’approchèrent autant de ce butdésiré, et je ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir touttenté, même l’impossible. Quels sont vos projets à cetégard ?
– Les vôtres, répondit vivement le docteur.
– Et les vôtres. Johnson ?
– Ceux du docteur, répondit le maître d’équipage.
– À vous de parler. Bell, dit Hatteras.
– Capitaine, répondit le charpentier, nous n’avons pas defamille qui nous attende en Angleterre, c’est vrai, mais enfin lepays, c’est le pays ! ne pensez-vous donc pas auretour ?
– Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après ladécouverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne seront pasaccrues, car, en remontant, nous nous éloignons des points les plusfroids du globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible etdes provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serionscoupables de ne pas être allés jusqu’au bout.
– Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion,capitaine.
– Bien, répondit Hatteras. Je n’ai jamais douté de vous. Nousréussirons, mes amis, et l’Angleterre aura toute la gloire de notresuccès.
– Mais il y a un Américain parmi nous, dit Johnson.
Hatteras ne put retenir un geste de colère à cetteobservation.
– Je le sais, dit-il d’une voix grave.
– Nous ne pouvons l’abandonner ici, reprit le docteur.
– Non ! nous ne le pouvons pas ! réponditmachinalement Hatteras.
– Et il viendra certainement !
– Oui ! il viendra ! mais qui commandera ?
– Vous, capitaine.
– Et si vous m’obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-ild’obéir ?
– Je ne le pense pas, répondit Johnson ; mais enfin s’il nevoulait pas se soumettre à vos ordres ?…
– Ce serait alors une affaire entre lui et moi.
Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteurreprit la parole.
– Comment voyagerons-nous ? dit-il.
– En suivant la côte autant que possible, répondit Hatteras.
– Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela estprobable ?
– Eh bien, nous la franchirons.
– De quelle manière ? nous n’avons pas d’embarcation. »
Hatteras ne répondit pas ; il était visiblementembarrassé.
– On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avecles débris du Porpoise.
– Jamais ! s’écria violemment Hatteras.
– Jamais ! fit Johnson.
Le docteur secouait la tête ; il comprenait la répugnancedu capitaine.
– Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le boisd’un navire américain serait américaine.
– Mais, capitaine… reprit Johnson.
Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en cemoment. Il fallait réserver cette question pour un moment plusopportun : le docteur, tout en comprenant les répugnancesd’Hatteras, ne les partageait pas, et il se promit bien de fairerevenir son ami sur une décision aussi absolue.
Il parla donc d’autre chose, de la possibilité de remonter lacôte directement jusqu’au nord, et de ce point inconnu du globequ’on appelle le pôle boréal.
Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation,jusqu’au moment où elle se termina brusquement, c’est-à-dire àl’entrée d’Altamont.
Celui-ci n’avait rien à signaler.
La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Lesours avaient évidemment disparu.
Le lendemain, il fut question d’organiser une chasse, à laquelledevaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier ;les traces inquiétantes ne s’étaient pas renouvelées, et les oursavaient décidément renoncé à leur projet d’attaque, soit parfrayeur de ces ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leureût révélé la présence d’êtres animés sous ce massif de neige.
Pendant l’absence des trois chasseurs, le docteur devait pousserjusqu’à l’île Johnson, pour reconnaître l’état des glaces et fairequelques relevés hydrographiques. Le froid se montrait très vif,mais les hiverneurs le supportaient bien ; leur épiderme étaitfait à ces températures exagérées.
Le maître d’équipage devait rester à Doctor’s-House, en un motgarder la maison.
Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ ;ils s’armèrent chacun d’un fusil à deux coups, à canon rayé et àballes coniques ; ils prirent une petite provision depemmican, pour le cas où la nuit les surprendrait avant lafin de leur excursion ; ils portaient en outre l’inséparablecouteau à neige, le plus indispensable outil de ces régions, et unehachette s’enfonçait dans la ceinture de leur jaquette en peau dedaim.
Ainsi équipés, vêtus, armés, ils pouvaient aller loin, et,adroits et audacieux, ils devaient compter sur le bon résultat deleur chasse.
Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk lesprécédait en gambadant ; ils remontèrent la colline de l’est,tournèrent le cône du phare et s’enfoncèrent dans les plaines dusud bornées par le Bell-Mount.
De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d’unsignal d’alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, demanière à gagner les glaces multiformes qui hérissaient la baieVictoria.
Le maître d’équipage demeura seul au Fort-Providence, mais nonoisif. Il commença par donner la liberté aux chiens Groënlandaisqui s’agitaient dans le Dog-Palace ; ceux-ci, enchantés,allèrent se rouler sur la neige. Johnson ensuite s’occupa desdétails compliqués du ménage. Il avait à renouveler le combustibleet les provisions, à mettre les magasins en ordre, à raccommodermaint ustensile brisé, à repriser les couvertures en mauvais état,à refaire des chaussures pour les longues excursions de l’été.L’ouvrage ne manquait pas, et le maître d’équipage travaillait aveccette habileté du marin auquel rien n’est étranger des métiers detoutes sortes.
En s’occupant, il réfléchissait à la conversation de laveille ; il pensait au capitaine et surtout à son entêtement,très héroïque et très honorable après tout, de ne pas vouloir qu’unAméricain, même une chaloupe américaine atteignît avant lui ou aveclui le pôle du monde.
« Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passerl’océan sans bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous,il faudra bien se rendre à la nécessité de naviguer. On ne peut pasfaire trois cents milles à la nage, fût-on le meilleur Anglais dela terre. Le patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avonsencore du temps devant nous ; M. Clawbonny n’a pas dit sondernier mot dans la question ; il est adroit ; et c’estun homme à faire revenir le capitaine sur son idée. Je gage mêmequ’en allant du côté de l’île, il jettera un coup d’œil sur lesdébris du Porpoise et saura au juste ce qu’on en peutfaire. »
Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaientquitté le fort depuis une heure, quand une détonation forte etclaire retentit à deux ou trois milles sous le vent.
« Bon ! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelquechose, et sans aller trop loin, puisqu’on les entend distinctement.Après cela, l’atmosphère est si pure ! »
Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coupsur coup.
– Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit.
Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore.
– Six coups ! fit Johnson ; leurs armes sontdéchargées maintenant. L’affaire a été chaude ! Est-ce que parhasard ?…
À l’idée qui lui vint, Johnson pâlit ; il quitta rapidementla maison de neige et gravit en quelques instants le coteaujusqu’au sommet du cône.
Ce qu’il vit le fit frémir.
– Les ours ! s’écria-t-il.
Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes,poursuivis par cinq animaux gigantesques ; leurs six ballesn’avaient pu les abattre ; les ours gagnaient sur eux ;Hatteras, resté en arrière, ne parvenait à maintenir sa distanceentre les animaux et lui qu’en lançant peu à peu son bonnet, sahachette, son fusil même. Les ours s’arrêtaient, suivant leurhabitude, pour flairer l’objet jeté à leur curiosité, et perdaientun peu de ce terrain sur lequel ils eussent dépassé le cheval leplus rapide.
Ce fut ainsi qu’Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leurcourse, arrivèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils selaissèrent glisser avec lui jusqu’à la maison de neige.
Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau lecapitaine avait dû parer un coup de patte qui lui fut violemmentporté.
En un clin d’œil, Hatteras et ses compagnons furent renfermésdans la maison. Les animaux s’étaient arrêtés sur le plateausupérieur formé par la troncature du cône.
– Enfin, s’écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plusavantageusement, cinq contre cinq !
– Quatre contre cinq ! s’écria Johnson d’une voixterrifiée.
– Comment ? fit Hatteras.
– Le docteur ! répondit Johnson, en montrant le salonvide.
– Eh bien !
– Il est du côté de l’île !
– Le malheureux ! s’écria Bell.
– Nous ne pouvons l’abandonner ainsi, dit Altamont.
– Courons ! fit Hatteras.
Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps dela refermer ; un ours avait failli lui briser le crâne d’uncoup de griffe.
– Ils sont là ! s’écria-t-il.
– Tous ? demanda Bell.
– Tous ! répondit Hatteras.
Altamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla lesbaies avec des morceaux de glace enlevés aux murailles de lamaison. Ses compagnons l’imitèrent sans parler ; le silence nefut interrompu que par les jappements sourds de Duk.
Mais, il faut le dire, ces hommes n’avaient qu’une seulepensée ; ils oubliaient leur propre danger et ne songeaientqu’au docteur. À lui, non à eux. Pauvre Clawbonny ! si bon, sidévoué, l’âme de cette petite colonie ! pour la première fois,il n’était pas là ; des périls extrêmes, une mort épouvantablepeut-être l’attendaient, car, son excursion terminée, ilreviendrait tranquillement au Fort-Providence et se trouverait enprésence de ces féroces animaux.
Et nul moyen pour le prévenir !
– Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit êtresur ses gardes ; vos coups de feu répétés ont dû l’avertir, etil ne peut manquer de croire à quelque événementextraordinaire.
– Mais s’il était loin alors, répondit Altamont, et s’il n’a pascompris ? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu’ilrevienne sans se douter du danger ! Les ours sont abrités parl’escarpe du fort, et il ne peut les apercevoir !
– Il faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant sonretour, répondit Hatteras.
– Mais comment ? fit Bell.
La réponse à cette question était difficile. Tenter une sortieparaissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir,mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles,si l’idée leur en prenait ; ils savaient à quoi s’en tenir surle nombre et la force de leurs adversaires, et il leur serait aiséd’arriver jusqu’à eux.
Les prisonniers s’étaient postés dans chacune des chambres deDoctor’s-House afin de surveiller toute tentative d’invasion ;en prêtant l’oreille, ils entendaient les ours aller, venir,grogner sourdement, et gratter de leurs énormes pattes lesmurailles de neige.
Cependant il fallait agir ; le temps pressait. Altamontrésolut de pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur lesassaillants ; en quelques minutes, il eut creusé une sorte detrou dans le mur de glace ; il y introduisit son fusil ;mais, à peine l’arme passa-t-elle au-dehors, qu’elle lui futarrachée des mains avec une puissance irrésistible, sans qu’il pûtfaire feu.
– Diable ! s’écria-t-il, nous ne sommes pas de force.
Et il se hâta de reboucher la meurtrière.
Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n’enfaisait prévoir le terme. Les chances d’une sortie furent encorediscutées ; elles étaient faibles, puisque les ours nepouvaient être combattus séparément. Néanmoins, Hatteras et sescompagnons, pressés d’en finir, et, il faut le dire, très confusd’être ainsi tenus en prison par des bêtes, allaient tenter uneattaque directe, quand le capitaine imagina un nouveau moyen dedéfense.
Il prit le poker[68] quiservait à Johnson à dégager ses fourneaux et le plongea dans lebrasier du poêle ; puis il pratiqua une ouverture dans lamuraille de neige, mais sans la prolonger jusqu’au-dehors, et demanière à conserver extérieurement une légère couche de glace.
Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge àblanc. Hatteras prit la parole et dit :
– Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours,qui ne pourront la saisir, et à travers la meurtrière il serafacile de faire un feu nourri contre eux, sans qu’ils puissent nousarracher nos armes.
– Bien imaginé ! s’écria Bell, en se postant prèsd’Altamont.
Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l’enfonçarapidement dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact,siffla avec un bruit assourdissant. Deux ours accoururent,saisirent la barre rougie et poussèrent un hurlement terrible, aumoment ou quatre détonations retentissaient coup sur coup.
– Touchés ! s’écria l’Américain.
– Touchés ! riposta Bell.
– Recommençons, dit Hatteras, en rebouchant momentanémentl’ouverture.
Le poker fut plongé dans le fourneau ; au bout de quelquesminutes, il était rouge.
Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoirrechargé les armes ; Hatteras rétablit la meurtrière et yintroduisit de nouveau le poker incandescent.
Mais cette fois une surface impénétrable l’arrêta.
– Malédiction ! s’écria l’Américain.
– Qu’y a-t-il ? demanda Johnson.
– Ce qu’il y a ! il y a que ces maudits animaux entassentblocs sur blocs, qu’ils nous murent dans notre maison, qu’ils nousenterrent vivants !
– C’est impossible !
– Voyez, le poker ne peut traverser ! cela finit par êtreridicule, à la fin !
Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situationempirait. Les ours en bêtes très intelligentes, employaient cemoyen pour étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons demanière à rendre toute fuite impossible.
– C’est dur ! dit le vieux Johnson d’un air très mortifié.Que des hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais desours !
Après cette réflexion, deux heures s’écoulèrent sans amener dechangement dans la situation des prisonniers ; le projet desortie était devenu impraticable ; les murailles épaissiesarrêtaient tout bruit extérieur. Altamont se promenait avecl’agitation d’un homme audacieux qui s’exaspère de trouver undanger supérieur à son courage. Hatteras songeait avec effroi audocteur, et au péril très sérieux qui le menaçait à son retour.
– Ah ! s’écria Johnson, si M. Clawbonny étaitici !
– Eh bien ! que ferait-il ? répondit Altamont.
– Oh ! il saurait bien nous tirer d’affaire !
– Et comment ? demanda l’Américain avec humeur.
– Si je le savais, répondit Johnson, je n’aurais pas besoin delui. Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en cemoment !
– Lequel ?
– Celui de prendre quelque nourriture ! cela ne peut pasnous faire de mal. Au contraire. Qu’en pensez-vous, monsieurAltamont ?
– Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier,quoique la situation soit bien sotte, pour ne pas direhumiliante.
– Je gage, dit Johnson, qu’après dîner, nous trouverons un moyenquelconque de sortir de là.
On ne répondit pas au maître d’équipage, mais on se mit àtable.
Johnson, élevé à l’école du docteur, essaya d’être philosophedans le danger, mais il n’y réussit guère ; ses plaisanterieslui restaient dans la gorge. D’ailleurs, les prisonnierscommençaient à se sentir mal à leur aise ; l’airs’épaississait dans cette demeure hermétiquement fermée ;l’atmosphère ne pouvait se refaire à travers le tuyau des fourneauxqui tiraient mal, et il était facile de prévoir que, dans un tempsfort limité, le feu viendrait à s’éteindre ; l’oxygène,absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à l’acidecarbonique, dont on connaît l’influence mortelle.
Hatteras s’aperçut le premier de ce nouveau danger ; il nevoulut point le cacher à ses compagnons.
– Alors, il faut sortir à tout prix ! réponditAltamont.
– Oui ! reprit Hatteras ; mais attendons lanuit ; nous ferons un trou à la voûte, cela renouvellera notreprovision d’air ; puis, l’un de nous prendra place à ce poste,et de là il fera feu sur les ours.
– C’est le seul parti à prendre, répliqua l’Américain.
Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l’aventure, et,pendant les heures qui suivirent, Altamont n’épargna pas sesimprécations contre un état de choses dans lequel, disait-il, « desours et des hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas leplus beau rôle ».
La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlirdans cette atmosphère pauvre d’oxygène.
À huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusilsfurent chargés avec soin, et l’on pratiqua une ouverture dans lavoûte de la snow-house.
Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s’entirait adroitement, quand Johnson, quittant la chambre à coucher,dans laquelle il se tenait en observation, revint rapidement versses compagnons.
Il semblait inquiet.
– Qu’avez-vous ? lui demanda le capitaine.
– Ce que j’ai ? rien ! répondit le vieux marin enhésitant, et pourtant.
– Mais qu’y a-t-il ? dit Altamont.
– Silence ! n’entendez-vous pas un bruitsingulier ?
– De quel côté ?
– Là ! il se passe quelque chose dans la muraille de lachambre !
Bell suspendit son travail ; chacun écouta.
Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produitdans le mur latéral ; on faisait évidemment une trouée dans laglace.
– On gratte ! fit Johnson.
– Ce n’est pas douteux, répondit Altamont.
– Les ours ? dit Bell.
– Oui ! les ours, dit Altamont.
– Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin ; ilsont renoncé à nous étouffer !
– Ou ils nous croient étouffés ! reprit l’Américain, que lacolère gagnait très sérieusement.
– Nous allons être attaqués, fit Bell.
– Eh bien ! répondit Hatteras, nous lutterons corps àcorps.
– Mille diables ! s’écria Altamont, j’aime mieuxcela ! j’en ai assez pour mon compte de ces ennemisinvisibles ! on se verra et on se battra !
– Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil ; c’estimpossible dans un espace aussi étroit.
– Soit ! à la hache ! au couteau !
Le bruit augmentait ; on entendait distinctementl’éraillure des griffes ; les ours avaient attaqué la murailleà l’angle même où elle rejoignait le talus de neige adossé aurocher.
– L’animal qui creuse, dit Johnson, n’est pas maintenant à sixpieds de nous.
– Vous avez raison, Johnson, répondit l’Américain ; maisnous avons le temps de nous préparer à le recevoir !
L’Américain prit sa hache d’une main, son couteau del’autre ; arc-bouté sur son pied droit, le corps rejeté enarrière, il se tint en posture d’attaque. Hatteras et Belll’imitèrent. Johnson prépara son fusil pour le cas où l’usage d’unearme à feu serait nécessaire.
Le bruit devenait de plus en plus fort ; la glace arrachéecraquait sous la violente incision de griffes d’acier.
Enfin une croûte mince sépara seulement l’assaillant de sesadversaires ; soudain, cette croûte se fendit comme le cerceautendu de papier sous l’effort du clown, et un corps noir, énorme,apparut dans la demi-obscurité de la chambre.
Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper.
– Arrêtez ! par le Ciel ! dit une voix bienconnue.
– Le docteur ! le docteur ! s’écria Johnson.
C’était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vintrouler au milieu de la chambre.
– Bonjour, mes braves amis, dit-il en se relevant lestement.
Ses compagnons demeurèrent stupéfaits ; mais à lastupéfaction succéda la joie ; chacun voulut serrer le dignehomme dans ses bras ; Hatteras, très ému, le retint longtempssur sa poitrine. Le docteur lui répondit par une chaleureusepoignée de main.
– Comment, vous, monsieur Clawbonny ! dit le maîtred’équipage.
– Moi, mon vieux Johnson, et j’étais plus inquiet de votre sortque vous n’avez pu l’être du mien.
– Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par unebande d’ours ? demanda Altamont ; notre plus vive crainteétait de vous voir revenir tranquillement au Fort-Providence, sansvous douter du danger.
– Oh ! j’avais tout vu, répondit le docteur ; voscoups de fusil m’ont donné l’éveil ; je me trouvais en cemoment près des débris du Porpoise ; j’ai gravi unhummock ; j’ai aperçu les cinq ours qui vouspoursuivaient de près ; ah ! quelle peur j’ai ressentiepour vous ! Mais enfin votre dégringolade du haut de lacolline et l’hésitation des animaux m’ont rassurémomentanément ; j’ai compris que vous aviez eu le temps devous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je me suisapproché, tantôt rampant, tantôt me glissant entre lesglaçons ; je suis arrivé près du fort, et j’ai vu ces énormesbêtes au travail, comme de gros castors ; ils battaient laneige, ils amoncelaient les blocs, en un mot ils vous muraient toutvivants. Il est heureux que l’idée ne leur soit pas venue deprécipiter des blocs de glace du sommet du cône, car vous auriezété écrasés sans merci.
– Mais, dit Bell, vous n’étiez pas en sûreté, monsieurClawbonny ; ne pouvaient-ils abandonner la place et revenirvers vous ?
– Ils n’y pensaient guère ; les chiens Groënlandais, lâchéspar Johnson, sont venus plusieurs fois rôder à petite distance, etils n’ont pas songé à leur donner la chasse ; non, ils secroyaient sûrs d’un gibier plus savoureux.
– Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.
– Oh ! il n’y a pas de quoi être fier. Quand j’ai comprisla tactique des ours, j’ai résolu de vous rejoindre. Il fallaitattendre la nuit, par prudence ; aussi, dès les premièresombres du crépuscule, je me suis glissé sans bruit vers le talus,du côté de la poudrière. J’avais mon idée en choisissant cepoint ; je voulais percer une galerie. Je me suis donc mis autravail ; j’ai attaqué la glace avec mon couteau à neige, unfameux outil, ma foi ! Pendant trois heures j’ai pioché, j’aicreusé, j’ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, maisarrivé…
– Pour partager notre sort ? dit Altamont.
– Pour nous sauver tous ; mais donnez-moi un morceau debiscuit et de viande ; je tombe d’inanition.
Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectablemorceau de bœuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé àrépondre aux questions dont on le pressait.
– Nous sauver ! avait repris Bell.
– Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponsepar un vigoureux effort des muscles staphylins.
– Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvonsnous en aller par le même chemin.
– Oui-da, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cetteengeance malfaisante, qui finira par découvrir nos magasins et lespiller !
– Il faut demeurer ici, dit Hatteras.
– Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoinsde ces animaux.
– Il y a donc un moyen ? demanda Bell.
– Un moyen sûr, répondit le docteur.
– Je le disais bien, s’écria Johnson en se frottant lesmains ; avec M. Clawbonny, jamais rien n’est désespéré ;il a toujours quelque invention dans son sac de savant.
– Oh ! oh ! mon pauvre sac est bien maigre, mais enfouillant bien…
– Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer parcette galerie que vous avez creusée ?
– Non, j’ai eu soin de reboucher solidement l’ouverture ;et maintenant, nous pouvons aller d’ici à la poudrière sans qu’ilss’en doutent.
– Bon ! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptezemployer pour nous débarrasser de ces ridiculesvisiteurs ?
– Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail estdéjà fait.
– Comment cela ?
– Vous le verrez. Mais j’oublie que je ne suis pas venu seulici.
– Que voulez-vous dire ? demanda Johnson.
– J’ai là un compagnon à vous présenter.
Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie lecorps d’un renard fraîchement tué.
– Un renard ! s’écria Bell.
– Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, etvous verrez que jamais renard n’aura été tué plus à propos.
– Mais enfin, quel est votre dessein ? demandaAltamont.
– J’ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter lesours tous ensemble avec cent livres de poudre.
On regarda le docteur avec surprise.
– Mais la poudre ? lui demanda-t-on.
– Elle est au magasin.
– Et le magasin ?
– Ce boyau y conduit. Ce n’est pas sans motif que j’ai creuséune galerie de dix toises de longueur ; j’aurais pu attaquerle parapet plus près de la maison, mais j’avais mon idée.
– Enfin, cette mine, où prétendez-vous l’établir ? demandal’Américain.
– À la face même de notre talus, c’est-à-dire au point le pluséloigné de la maison, de la poudrière et des magasins.
– Mais comment y attirer les ours tous à la fois ?
– Je m’en charge, répondit le docteur ; assez parlé,agissons. Nous avons cent pieds de galerie à creuser pendant lanuit ; c’est un travail fatigant ; mais à cinq, nous nousen tirerons en nous relayant. Bell va commencer, et pendant cetemps nous prendrons quelque repos.
– Parbleu ! s’écria Johnson plus j’y pense, plus je trouvele moyen de M. Clawbonny excellent.
– Il est sûr, répondit le docteur.
– Oh ! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts,et je me sens déjà leur fourrure sur les épaules.
– À l’ouvrage donc !
Le docteur s’enfonça dans la galerie sombre, et Bell lesuivit ; où passait le docteur, ses compagnons étaient assurésde se trouver à l’aise. Les deux mineurs arrivèrent à la poudrièreet débouchèrent au milieu des barils rangés en bon ordre. Ledocteur donna à Bell les indications nécessaires ; lecharpentier attaqua le mur opposé, sur lequel s’épaulait le talus,et son compagnon revint dans la maison.
Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dixpieds à peu près, dans lequel on pouvait s’avancer en rampant. Aubout de ce temps, Altamont vint le remplacer, et dans le même tempsil fit à peu près le même travail ; la neige, retirée de lagalerie, était transportée dans la cuisine, où le docteur lafaisait fondre au feu, afin qu’elle tînt moins de place.
À l’Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures,c’est-à-dire vers les huit heures du matin, la galerie étaitentièrement ouverte.
Aux premières lueurs de l’aurore, le docteur vint considérer lesours par une meurtrière qu’il pratiqua dans le mur du magasin àpoudre.
Ces patients animaux n’avaient pas quitté la place. Ils étaientlà, allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur factionavec une persévérance exemplaire ; ils rôdaient autour de lamaison, qui disparaissait sous les blocs amoncelés. Mais un momentvint pourtant où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, car ledocteur les vit tout à coup repousser les glaçons qu’ils avaiententassés.
– Bon ! dit-il au capitaine, qui se trouvait près delui.
– Que font-ils ? demanda celui-ci.
– Ils m’ont tout l’air de vouloir démolir leur ouvrage etd’arriver jusqu’à nous ! Mais un instant ! ils serontdémolis auparavant. En tout cas, pas de temps à perdre.
Le docteur se glissa jusqu’au point où la mine devait êtrepratiquée ; là, il fit élargir la chambre de toute la largeuret de toute la hauteur du talus ; il ne resta bientôt plus àla partie supérieure qu’une écorce de glace épaisse d’un pied auplus ; il fallut même la soutenir pour qu’elle ne s’effondrâtpas.
Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l’office depoteau ; le cadavre du renard fut attaché à son sommet, et unelongue corde, nouée à sa partie inférieure, se déroula à travers lagalerie jusqu’à la poudrière.
Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans troples comprendre.
– Voici l’appât, dit-il, en leur montrant le renard.
Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenircent livres de poudre.
– Et voici la mine, ajouta-t-il.
– Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en mêmetemps que les ours ?
– Non ! nous sommes suffisamment éloignés du théâtre del’explosion ; d’ailleurs, notre maison est solide ; sielle se disjoint un peu, nous en serons quittes pour larefaire.
– Bien, répondit Altamont ; mais maintenant commentprétendez-vous opérer ?
– Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu quisoutient la croûte de la glace au-dessus de la mine ; lecadavre du renard apparaîtra subitement hors du talus, et vousadmettrez sans peine que des animaux affamés par un long jeûnen’hésiteront pas à se précipiter sur cette proie inattendue.
– D’accord.
– Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je faissauter d’un seul coup les convives et le repas.
– Bien ! bien ! s’écria Johnson, qui suivaitl’entretien avec un vif intérêt.
Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandaitaucune explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoirjusqu’au bout.
– Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votremèche avec une précision telle que l’explosion se fasse au momentopportun ?
– C’est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerairien.
– Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur ?
– Non.
– Vous ferez donc simplement une traînée de poudre ?
– Point ! cela pourrait rater.
– Il faudra donc que quelqu’un se dévoue et aille mettre le feuà la mine ?
– S’il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avecempressement, je m’offre volontiers.
– Inutile, mon digne ami, répondit le docteur, en tendant lamain au vieux maître d’équipage, nos cinq existences sontprécieuses, et elles seront épargnées, Dieu merci.
– Alors, fit l’Américain, je renonce à deviner.
– Voyons, répondit le docteur en souriant, si l’on ne se tiraitpas d’affaire dans cette circonstance, à quoi servirait d’avoirappris la physique ?
– Ah ! fit Johnson rayonnant, la physique !
– Oui ! n’avons-nous pas ici une pile électrique et desfils d’une longueur suffisante, ceux-là mêmes qui servaient à notrephare ?
– Eh bien ?
– Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nousplaira, instantanément et sans danger.
– Hurrah ! s’écria Johnson.
– Hurrah ! répétèrent ses compagnons, sans se soucierd’être ou non entendus de leurs ennemis.
Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galeriedepuis la maison jusqu’à la chambre de la mine. Une de leursextrémités demeura enroulée à la pile, et l’autre plongea au centredu tonnelet, les deux bouts restant placés à une petite distancel’un de l’autre.
À neuf heures du matin, tout fut terminé. Il était temps ;les ours se livraient avec furie à leur rage de démolition.
Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans lemagasin à poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée aupoteau. Il prit place à son poste.
– Maintenant, dit le docteur à ses compagnons, préparez vosarmes, pour le cas où les assiégeants ne seraient pas tués dupremier coup, et rangez-vous auprès de Johnson : aussitôt aprèsl’explosion, faites irruption au-dehors.
– Convenu, répondit l’Américain.
– Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuventfaire ! nous nous sommes aidés ! que le Ciel nousaide !
Hatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Ledocteur resta seul près de la pile.
Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait:
– Attention !
– Tout va bien, répondit-il.
Johnson tira vigoureusement la corde ; elle vint à lui,entraînant le pieu ; puis, il se précipita à la meurtrière etregarda.
La surface du talus s’était affaissée. Le corps du renardapparaissait au-dessus des débris de glace. Les ours, surprisd’abord, ne tardèrent pas à se précipiter en groupe serré sur cetteproie nouvelle.
– Feu ! cria Johnson.
Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre sesfils ; une explosion formidable eut lieu ; la maisonoscilla comme dans un tremblement de terre ; les murs sefendirent. Hatteras, Altamont et Bell se précipitèrent hors dumagasin à poudre, prêts à faire feu.
Mais leurs armes furent inutiles ; quatre ours sur cinq,englobés dans l’explosion, retombèrent çà et là en morceaux,méconnaissables, mutilés, carbonisés, tandis que le dernier, à demirôti, s’enfuyait à toutes jambes.
– Hurrah ! hurrah ! hurrah ! s’écrièrent lescompagnons de Clawbonny, pendant que celui-ci se précipitait ensouriant dans leurs bras.
Les prisonniers étaient délivrés ; leur joie se manifestapar de chaudes démonstrations et de vifs remerciements au docteur.Le vieux Johnson regretta bien un peu les peaux d’ours, brûlées ethors de service ; mais ce regret n’influa pas sensiblement sursa belle humeur.
La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s’étaitfort ressentie de l’explosion. On la débarrassa des blocs entasséspar les animaux, et ses murailles furent rejointoyées. Le travailse fit rapidement, à la voix du maître d’équipage, dont les bonneschansons faisaient plaisir à entendre.
Le lendemain, la température s’améliora singulièrement, et, parune brusque saute de vent, le thermomètre remonta à quinze degrésau-dessus de zéro (-9° centigrades). Une différence si considérablefut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise dusud ramenait avec elle les premiers indices du printempspolaire.
Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours ;le thermomètre, à l’abri du vent, marqua même trente et un degrésau-dessus de zéro (-1° centigrades), des symptômes de dégel vinrentà se manifester.
La glace commençait à se crevasser ; quelquesjaillissements d’eau salée se produisaient çà et là, comme les jetsliquides d’un parc anglais ; quelques jours plus tard, lapluie tombait en grande abondance.
Une vapeur intense s’élevait des neiges ; c’était de bonaugure, et la fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Ledisque pâle du soleil tendait à se colorer davantage et traçait desspirales plus allongées au-dessus de l’horizon ; la nuitdurait trois heures à peine.
Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans, lesoies boréales, les pluviers, les gelinottes, revenaient parbandes ; l’air s’emplissait peu à peu de ces crisassourdissants dont les navigateurs du printemps dernier sesouvenaient encore. Des lièvres, que l’on chassa avec succès,firent leur apparition sur les rivages de la baie, ainsi que lasouris arctique, dont les petits terriers formaient un systèmed’alvéoles régulières.
Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous cesanimaux commençaient à perdre le poil ou la plume blanche del’hiver pour revêtir leur parure d’été ; ils se «printanisaient » à vue d’œil, tandis que la nature laissait poindreleur nourriture sous forme de mousses, de pavots, de saxifrages etde gazon nain. On sentait toute une nouvelle existence percer sousles neiges décomposées.
Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemisaffamés ; les renards et les loups arrivèrent en quête de leurproie ; des hurlements lugubres retentirent pendant la courteobscurité des nuits.
Le loup de ces contrées est très proche parent du chien ;comme lui, il aboie, et souvent de façon à tromper les oreilles lesplus exercées, celles de la race canine, par exemple ; on ditmême que ces animaux emploient cette ruse pour attirer les chienset les dévorer. Ce fait fut observé sur les terres de la baied’Hudson, et le docteur put le constater à laNouvelle-Amérique ; Johnson eut soin de ne pas laisser courirses chiens d’attelage, qui auraient pu se laisser prendre à cepiège.
Quant à Duk, il en avait vu bien d’autres, et il était trop finpour aller se jeter dans la gueule du loup.
On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours ; lesprovisions de viandes fraîches furent abondantes ; on tua desperdrix, des ptarmigans et des ortolans de neige, qui offraient unealimentation délicieuse. Les chasseurs ne s’éloignaient pas duFort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-mêmeau-devant du coup de fusil ; il animait singulièrement par saprésence ces plages silencieuses, et la baie Victoria prenait unaspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.
Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furentremplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrèsvisibles ; le thermomètre remonta à trente-deux degrésau-dessus de zéro (0° centigrades) ; les torrents commencèrentà mugir dans les ravines, et des milliers de cataractess’improvisèrent sur le penchant des coteaux.
Le docteur, après avoir déblayé une acre de terrain, y sema desgraines de cresson, d’oseille et de cochléaria, dontl’influence antiscorbutique est excellente ; il voyait déjàsortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout à coup,et avec une inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dansson empire.
En une seule nuit, et par une violente brise du nord, lethermomètre reperdit près de quarante degrés ; il retomba àhuit degrés au-dessous de zéro (-22° centigrades). Tout fut gelé :oiseaux, quadrupèdes, amphibies, disparurent parenchantement ; les trous à phoques se refermèrent, lescrevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de granit, et lescascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs pendiculesde cristal.
Ce fut un véritable changement à vue ; il se produisit dansla nuit du 11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nezau-dehors par cette gelée foudroyante, il faillit l’y laisser.
– Oh ! nature boréale, s’écria le docteur un peudésappointé, voilà bien de tes coups ! Allons ! j’enserai quitte pour recommencer mes semis.
Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avaithâte de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.
– En avons-nous pour longtemps de cette température ?demanda Johnson.
– Non, mon ami, non, répondit Clawbonny ; c’est le derniercoup de patte du froid ! vous comprenez bien qu’il est icichez lui, et on ne peut guère le chasser sans qu’il résiste.
– Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage.
– Oui ! mais j’aurais dû m’y attendre, répliqua le docteur,et ne pas sacrifier mes graines comme un ignorant, d’autant plusque je pouvais, à la rigueur, les faire pousser près des fourneauxà la cuisine.
– Comment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement detempérature ?
– Sans doute, et sans être sorcier ! Il fallait mettre messemis sous la protection immédiate de saint Mamert, de saintPancrace et de saint Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13de ce mois.
– Par exemple, docteur, s’écria Altamont, vous allez me direquelle influence les trois saints en question peuvent avoir sur latempérature ?
– Une très grande, si l’on en croit les horticulteurs, qui lesappellent « les trois saints de glace. »
– Et pourquoi cela, je vous prie ?
– Parce que généralement il se produit un froid périodique dansle mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température alieu du 11 au 13 de ce mois. C’est un fait, voilà tout.
—Il est curieux, mais l’explique-t-on ? demandal’Américain.
– Oui, de deux manières : ou par l’interposition d’une grandequantité d’astéroïdes[69] à cetteépoque de l’année entre la terre et le soleil, ou simplement par ladissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairementune très grande quantité de chaleur. Ces deux causes sontplausibles ; faut-il les admettre absolument ? Jel’ignore ; mais, si je ne suis pas certain de la valeur del’explication, j’aurais dû l’être de l’authenticité du fait, nepoint l’oublier, et ne pas compromettre mes plantations.
Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre,le froid fut très intense pendant le reste du mois de mai ;les chasses durent être interrompues, non pas tant par la rigueurde la température que par l’absence complète du gibier ;heureusement, la réserve de viande fraîche n’était pas encoreépuisée, à beaucoup près.
Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelleinactivité ; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leurexistence monotone ne fut marquée que par un seul incident, unemaladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper lecharpentier inopinément ; à ses amygdales fortement tuméfiéeset à la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put seméprendre sur la nature de ce terrible mal ; mais il setrouvait là dans son élément, et la maladie, qui n’avait pas comptésur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le traitement suivipar Bell fut très simple, et la pharmacie n’était pas loin ;le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glacedans la bouche du malade ; en quelques heures, la tuméfactioncommença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatreheures plus tard, Bell était sur pied.
Comme on s’émerveillait de la médication du docteur :
– C’est ici le pays des angines, répondit-il ; il faut bienque le remède soit auprès du mal.
– Le remède et surtout le médecin, ajouta Johnson, dans l’espritduquel le docteur prenait des proportions pyramidales.
Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d’avoir avec lecapitaine une conversation importante : il s’agissait de fairerevenir Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sansemporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois,enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Lecapitaine, si absolu dans ses idées, s’était formellement prononcécontre l’emploi d’une embarcation faite des débris du navireaméricain.
Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, etcependant il importait que ce point fût promptement décidé, car lemois de juin amènerait bientôt l’époque des grandes excursions.Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras àpart, et, avec son air de douce bonté, il lui dit :
– Hatteras, me croyez-vous votre ami ?
– Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, etmême le seul.
– Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil quevous ne me demandez pas, le regarderez-vous commedésintéressé ?
– Oui, car je sais que l’intérêt personnel ne vous a jamaisguidé ; mais où voulez-vous en venir ?
– Attendez, Hatteras, j’ai encore une demande à vous faire. Mecroyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pourmon pays ?
Hatteras fixa le docteur d’un œil surpris.
– Oui, répondit-il, en l’interrogeant du regard sur le but de sademande.
– Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur ; jeconçois votre ambition, je la partage ; mais, pour parvenir àce but, il faut faire le nécessaire.
– Eh bien, jusqu’ici, n’ai-je pas tout sacrifié pourréussir ?
– Non, Hatteras, vous n’avez pas sacrifié vos répulsionspersonnelles, et en ce moment je vous vois prêt à refuser lesmoyens indispensables pour atteindre le pôle.
– Ah ! répondit Hatteras, vous voulez parler de cettechaloupe, de cet homme…
– Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, etexaminons cette question sous toutes ses faces. La côte surlaquelle nous venons d’hiverner peut être interrompue ; rienne nous prouve qu’elle se prolonge pendant six degrés aunord ; si les renseignements qui vous ont amené jusqu’ici sejustifient, nous devons, pendant le mois d’été, trouver une vasteétendue de mer libre. Or, en présence de l’océan Arctique, dégagéde glace et propice à une navigation facile, comment ferons-nous,si les moyens de le traverser nous manquent ?
Hatteras ne répondit pas.
– Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nordsans pouvoir y parvenir ?
Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.
– Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à sonpoint de vue moral. Je conçois qu’un Anglais sacrifie sa fortune etson existence pour donner à l’Angleterre une gloire de plus !Mais parce qu’un canot fait de quelques planches arrachées à unnavire américain, à un bâtiment naufragé et sans valeur, auratouché la côte nouvelle ou parcouru l’océan inconnu, celapourra-t-il réduire l’honneur de la découverte ? Est-ce que sivous aviez rencontré vous-même, sur cette plage, la coque d’unnavire abandonné, vous auriez hésité à vous en servir ?N’est-ce pas au chef seul de l’expédition qu’appartient le bénéficede la réussite ? Et je vous demande si cette chaloupe,construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis laquille jusqu’au plat-bord ?
Hatteras se taisait encore.
– Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n’est pas lachaloupe qui vous tient au cœur, c’est l’homme.
– Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je lehais de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jetésur mon chemin…
– Pour vous sauver !
– Pour me perdre ! Il me semble qu’il me nargue, qu’ilparle en maître ici, qu’il s’imagine tenir ma destinée entre sesmains et qu’il a deviné mes projets. Ne s’est-il pas dévoilé toutentier quand il s’est agi de nommer ces terres nouvelles ?A-t-il jamais avoué ce qu’il était venu faire sous ceslatitudes ? Vous ne m’ôterez pas de l’esprit une idée qui metue : c’est que cet homme est le chef d’une expédition dedécouverte envoyée par le gouvernement de l’Union.
– Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cetteexpédition cherchait à gagner le pôle ? L’Amérique nepeut-elle pas tenter, comme l’Angleterre, le passage dunord-ouest ? En tout cas, Altamont ignore absolument vosprojets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n’en avonsdit un seul moi devant lui.
– Eh bien, qu’il les ignore toujours !
– Il finira nécessairement par les connaître, car nous nepouvons pas le laisser seul ici ?
– Et pourquoi ? demanda le capitaine avec une certaineviolence ; ne peut-il demeurer au Fort-Providence ?
– Il n’y consentirait pas, Hatteras ; et puis abandonnercet homme que nous ne serions pas certains de retrouver au retour,ce serait plus qu’imprudent, ce serait inhumain ; Altamontviendra, il faut qu’il vienne ! mais, comme il est inutile delui donner maintenant des idées qu’il n’a pas, ne lui disons rien,et construisons une chaloupe destinée en apparence à lareconnaissance de ces nouveaux rivages.
Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de sonami ; celui-ci attendait une réponse qui ne se faisaitpas.
– Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de sonnavire ? dit enfin le capitaine.
– Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous ; vousconstruiriez cette chaloupe malgré lui, et il n’aurait plus rien àprétendre.
– Fasse donc le Ciel qu’il refuse ! s’écria Hatteras.
– Avant un refus, répondit le docteur, il faut unedemande ; je me charge de la faire.
En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena laconversation sur certains projets d’excursions pendant les moisd’été, destinées à faire le relevé hydrographique des côtes.
– Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez desnôtres ?
– Certes, répondit l’Américain, il faut bien savoir jusqu’oùs’étend cette terre de la Nouvelle-Amérique.
Hatteras regardait son rival fixement pendant qu’il répondaitainsi.
– Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleuremploi possible des débris du Porpoise ; construisons doncune chaloupe solide et qui nous porte loin.
– Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nousnous mettrons à l’ouvrage.
Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent auPorpoise ; le bois ne manquait pas ; l’anciennechaloupe du trois-mâts, défoncée par le choc des glaçons, pouvaitencore fournir les parties principales de la nouvelle. Lecharpentier se mit donc immédiatement à l’œuvre ; il fallaitune embarcation capable de tenir la mer, et cependant assez légèrepour pouvoir être transportée sur le traîneau. Pendant les derniersjours de mai, la température s’éleva ; le thermomètre remontaau degré de congélation ; le printemps revint pour tout debon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs vêtementsd’hiver.
Les pluies étaient fréquentes ; la neige commença bientôt àprofiter des moindres déclivités du terrain pour s’en aller enchutes et en cascades.
Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs deglace donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c’étaitpour lui la liberté.
Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande questiondu bassin polaire, c’est ce qu’il espérait savoir avant peu. De làdépendait tout le succès de son entreprise.
Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle lessymptômes de décomposition des glaces s’accusèrent plusmanifestement, il mit la conversation sur ce sujet si intéressantde la mer libre.
Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, ettrouva comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sadoctrine. D’ailleurs ses conclusions ne manquaient pas dejustesse.
– Il est évident, dit-il, que si l’Océan se débarrasse de sesglaces devant la baie Victoria, sa partie méridionale seraégalement libre jusqu’au Nouveau-Cornouailles et jusqu’au canal dela Reine. Penny et Belcher l’ont vu tel, et ils ont certainementbien vu.
– Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rienn’autorisait à mettre en doute la bonne foi de ces illustresmarins ; on tentait vainement d’expliquer leur découverte parun effet du mirage ; mais ils se montraient trop affirmatifspour ne pas être certains du fait.
– J’ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui pritalors la parole ; le bassin polaire s’étend non seulement dansl’ouest, mais aussi dans l’est.
– On peut le supposer, en effet, répondit Hatteras.
– On doit le supposer, reprit l’Américain, car cette mer libre,que les capitaines Penny et Belcher ont vue près des côtes de laterre Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l’a également aperçuedans le détroit qui porte le nom de ce hardi savant !
– Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchementHatteras, et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait.
– Il est supposable, du moins, dit Altamont.
– Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter unediscussion inutile. Ce que pense Altamont doit être lavérité ; à moins de dispositions particulières des terrainsenvironnants, les mêmes effets se produisent sous les mêmeslatitudes. Aussi, je crois à la mer libre dans l’est aussi bien quedans l’ouest.
– En tout cas, peu nous importe ! dit Hatteras.
– Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l’Américain, quel’indifférence affectée du capitaine commençait à échauffer, celapourra avoir pour nous une certaine importance !
– Et quand, je vous prie ?
– Quand nous songerons au retour.
– Au retour ! s’écria Hatteras. Et qui y pense ?
– Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêteronsquelque part, je suppose.
– Où cela ? fit Hatteras.
Pour la première fois, cette question était directement posée àl’Américain. Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter netla discussion.
Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sademande.
– Où cela ? fit-il en insistant.
– Où nous allons ! répondit tranquillement l’Américain.
– Et qui le sait ? dit le conciliant docteur.
– Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulonsprofiter du bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter degagner la mer de Kane ; elle nous mènera plus directement à lamer de Baffin.
– Vous croyez ? fit ironiquement le capitaine.
– Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers boréalesdevenaient praticables, on s’y rendrait par ce chemin, qui est plusdirect. Oh ! c’est une grande découverte que celle du docteurKane !
– Vraiment ! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu’ausang.
– Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser àchacun son mérite.
– Sans compter qu’avant ce célèbre marin, reprit l’Américainobstiné, personne ne s’était avancé aussi profondément dans lenord.
– J’aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglaisont le pas sur lui !
– Et les Américains ! fit Altamont.
– Les Américains ! répondit Hatteras.
– Que suis-je donc ? dit fièrement Altamont.
– Vous êtes, répondit Hatteras d’une voix à peine contenue, vousêtes un homme qui prétend accorder au hasard et à la science unemême part de gloire ! Votre capitaine américain s’est avancéloin dans le nord, mais le hasard seul…
– Le hasard ! s’écria Altamont ; vous osez dire queKane n’est pas redevable à son énergie et à son savoir de cettegrande découverte ?
– Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n’est pas un nomà prononcer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, lesRoss, les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livré lepassage du nord-ouest à l’Anglais Mac Clure…
– Mac Clure ! riposta vivement l’Américain, vous citez cethomme, et vous vous élevez contre les bénéfices du hasard ?N’est-ce pas le hasard seul qui l’a favorisé ?
– Non, répondit Hatteras en s’animant, non ! C’est soncourage, son obstination à passer quatre hivers au milieu desglaces…
– Je le crois bien, répondit l’Américain ; il était pris,il ne pouvait revenir, et il a fini par abandonner son navirel’Investigator pour regagner l’Angleterre !
– Mes amis, dit le docteur…
– D’ailleurs, reprit Altamont en l’interrompant, laissonsl’homme, et voyons le résultat. Vous parlez du passage dunord-ouest : eh bien, ce passage est encore à trouver !
Hatteras bondit à cette phrase ; jamais question plusirritante n’avait surgi entre deux nationalités rivales !
Le docteur essaya encore d’intervenir.
– Vous avez tort, Altamont, dit-il.
– Non pas ! je soutiens mon opinion, reprit l’entêté ;le passage du nord-ouest est encore à trouver, à franchir, si vousl’aimez mieux ! Mac Clure ne l’a pas remonté, et jamais,jusqu’à ce jour, un navire parti du détroit de Behring n’est arrivéà la mer de Baffin !
Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondreà l’Américain ?
Cependant Hatteras se leva et dit :
– Je ne souffrirai pas qu’en ma présence la gloire d’uncapitaine anglais soit plus longtemps attaquée !
– Vous ne souffrirez pas ! répondit l’Américain en selevant également, mais les faits sont là, et votre puissance ne vapas jusqu’à les détruire.
– Monsieur ! fit Hatteras, pâle de colère.
– Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme ! nousdiscutons un point scientifique !
Le bon Clawbonny ne voulait voir qu’une discussion de science làoù la haine d’un Américain et d’un Anglais était en jeu.
– Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras,qui n’écoutait plus rien.
– Et moi, je parlerai ! riposta l’Américain.
Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.
– Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez deprendre la parole ! je le veux, dit-il ; les faits mesont connus comme à vous, mieux qu’à vous, et vous m’accorderez quej’en puis parler sans partialité.
– Oui ! oui ! firent Bell et Johnson, quis’inquiétèrent de la tournure de la discussion, et créèrent unemajorité favorable au docteur.
– Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vousécouteront, et cela nous instruira tous.
– Parlez donc ! fit l’Américain.
Hatteras reprit sa place en faisant un signe d’acquiescement, etse croisa les bras.
– Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit ledocteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j’omets ou sij’altère un détail.
– Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, etvous pouvez conter sans rien craindre.
– Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, quis’était levé pour aller chercher les pièces du procès ; ilsera facile d’y suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrezjuger en connaissance de cause.
Le docteur étala sur la table l’une de ces excellentes cartespubliées par ordre de l’Amirauté, et qui contenait les découvertesles plus modernes faites dans les régions arctiques ; puis ilreprit en ces termes :
– En 1848, vous le savez, deux navires, l’Herald,capitaine Kellet, et le Plover, commandant Moore, furentenvoyés au détroit de Behring pour tenter d’y retrouver les tracesde Franklin ; leurs recherches demeurèrentinfructueuses ; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure,qui commandait l’Investigator, navire sur lequel il venaitde faire la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Ilétait suivi du capitaine Collinson, son chef, qui montaitl’Entreprise ; mais il le devança, et, arrivé audétroit de Behring, il déclara qu’il n’attendrait pas pluslongtemps, qu’il partirait seul sous sa propre responsabilité, et,entendez-moi bien, Altamont, qu’il découvrirait Franklin ou lepassage.
Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.
– Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué unedernière fois avec le Plover, Mac Clure s’enfonça dans lesmers de l’est par une route à peu près inconnue ; voyez, c’està peine si quelques terres sont indiquées sur cette carte. Le 30août, le jeune officier relevait le cap Bathurst ; le 6septembre, il découvrait la terre Baring qu’il reconnut depuisfaire partie de la terre de Banks, puis la terre duPrince-Albert ; alors il prit résolument par ce détroitallongé qui sépare ces deux grandes îles, et qu’il nomma le détroitdu Prince-de-Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageuxnavigateur ! Il espérait déboucher dans le bassin de Melvilleque nous avons traversé, et il avait raison de l’espérer ;mais les glaces, à l’extrémité du détroit, lui opposèrent uneinfranchissable barrière. Alors, arrêté dans sa marche, Mac Clurehiverne de 1850 à 1851, et pendant ce temps il va au travers de labanquise s’assurer de la communication du détroit avec le bassin deMelville.
– Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.
– Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiersde Mac Clure parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terrede Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat lecap Walker au nord. En juillet, aux premiers dégels, Mac Cluretente une seconde fois d’entraîner l’Investigator dans lebassin de Melville ; il s’en approche à vingt milles, vingtmilles seulement ! mais les vents l’entraînentirrésistiblement au sud, sans qu’il puisse forcer l’obstacle.Alors, il se décide à redescendre le détroit du Prince-de-Galles età contourner la terre de Banks pour tenter par l’ouest ce qu’il n’apu faire par l’est ; il vire de bord ; le 18, il relèvele cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrés plushaut ; puis, après une lutte effroyable avec lesice-bergs, il demeure soudé dans le passage de Banks, àl’entrée de cette suite de détroits qui ramènent à la mer deBaffin.
– Mais il n’a pu les franchir, répondit Altamont.
– Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26septembre, il prit ses positions d’hiver dans la baie de la Mercy,au nord de la terre de Banks, et y demeura jusqu’en 1852 ;avril arrive ; Mac Clure n’avait plus d’approvisionnements quepour dix-huit mois. Cependant, il ne veut pas revenir ; ilpart, traverse en traîneau le détroit de Banks et arrive à l’îleMelville. Suivons-le. Il espérait trouver sur ces côtes les naviresdu commandant Austin envoyés à sa rencontre par la mer de Baffin etle détroit de Lancastre ; il touche le 28 avril àWinter-Harbour, au point même où Parry hiverna trente-trois ansauparavant ; mais de navires, aucun ; seulement, ildécouvre dans un cairn un document par lequel il apprendque Mac Clintock, le lieutenant d’Austin, avait passé là l’annéeprécédente, et était reparti. Où un autre eût désespéré, Mac Clurene désespère pas. Il place à tout hasard dans le cairn unnouveau document, où il annonce son intention de revenir enAngleterre par le passage du nord-ouest qu’il a trouvé, en gagnantle détroit de Lancastre et la mer de Baffin. Si l’on n’entend plusparler de lui, c’est qu’il aura été entraîné au nord ou à l’ouestde l’île Melville ; puis il revient, non découragé, à la baiede la Mercy refaire un troisième hivernage, de 1852 à 1853.
– Je n’ai jamais mis son courage en doute, répondit Altamont,mais son succès.
– Suivons-le encore, répondit le docteur. Au mois de mars,réduit à deux tiers de ration, à la suite d’un hiver très rigoureuxoù le gibier manqua. Mac Clure se décida à renvoyer en Angleterrela moitié de son équipage, soit par la mer de Baffin, soit par larivière Mackensie et la baie d’Hudson ; l’autre moitié devaitramener l’Investigator en Europe. Il choisit les hommesles moins valides, auxquels un quatrième hivernage eût étéfuneste ; tout était prêt pour leur départ, fixé au 15 avril,quand le 6, se promenant avec son lieutenant Creswell sur lesglaces, Mac Clure aperçut, accourant du nord et gesticulant, unhomme, et cet homme, c’était le lieutenant Pim, du Herald,le lieutenant de ce même capitaine Kellet, qu’il avait laissé deuxans auparavant au détroit de Behring, comme je vous l’ai dit encommençant. Kellet, parvenu à Winter-Harbour, avait trouvé ledocument laissé à tout hasard par Mac Clure ; ayant appris dela sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya sonlieutenant Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant étaitsuivi d’un détachement de marins du Herald, parmi lesquelsse trouvait un enseigne de vaisseau français, M. de Bray, quiservait comme volontaire dans l’état-major du capitaine Kellet.Vous ne mettez pas en doute cette rencontre de noscompatriotes !
– Aucunement, répondit Altamont.
– Eh bien, voyons ce qui va arriver désormais, et si ce passagedu nord-ouest aura été réellement franchi. Remarquez que si l’onreliait les découvertes de Parry à celles de Mac Clure, ontrouverait que les côtes septentrionales de l’Amérique ont étécontournées.
– Pas par un seul navire, répondit Altamont.
– Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure allavisiter le capitaine Kellet à l’île Melville ; il fit en douzejours les cent soixante-dix milles qui séparaient la baie de laMercy de Winter-Harbour ; il convint avec le commandant duHerald de lui envoyer ses malades, et revint à sonbord ; d’autres croiraient avoir assez fait à la place de MacClure, mais l’intrépide jeune homme voulut encore tenter lafortune. Alors, et c’est ici que j’appelle votre attention, alorsson lieutenant Creswell, accompagnant les malades et les infirmesde l’Investigator, quitta la baie de la Mercy, gagnaWinter-Harbour, puis de là, après un voyage de quatre centsoixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin, l’îlede Beechey, et quelques jours après, avec douze de ses hommes, ilprit passage à bord du Phénix.
– Où je servais alors, dit Johnson, avec le capitaineInglefield, et nous revînmes en Angleterre.
– Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait àLondres, après avoir franchi tout l’espace compris entre le détroitde Behring et le cap Farewell.
– Eh bien, fit Hatteras, être arrivé d’un côté, être sorti parl’autre, cela s’appelle-t-il « avoir passé ? »
– Oui, répondit Altamont, mais en franchissant quatre centsoixante-dix milles sur les glaces.
– Eh ! qu’importe ?
– Tout est là, répondit l’Américain. Le navire de Mac Clurea-t-il fait la traversée, lui ?
– Non, répondit le docteur, car, après un quatrième hivernage,Mac Clure dut l’abandonner au milieu des glaces.
– Eh bien, dans un voyage maritime, c’est au vaisseau et non àl’homme de passer. Si jamais la traversée du nord-ouest doitdevenir praticable, c’est à des navires et non à des traîneaux. Ilfaut donc que le navire accomplisse le voyage, ou à défaut dunavire, la chaloupe.
– La chaloupe ! s’écria Hatteras, qui vit une intentionévidente dans ces paroles de l’Américain.
– Altamont, se hâta de dire le docteur, vous faites unedistinction puérile, et, à cet égard, nous vous donnons toustort.
– Cela ne vous est pas difficile, messieurs, réponditl’Américain, vous êtes quatre contre un. Mais cela ne m’empêcherapas de garder mon avis.
– Gardez-le donc, s’écria Hatteras, et si bien, qu’on nel’entende plus.
– Et de quel droit me parlez-vous ainsi ? repritl’Américain en fureur.
– -De mon droit de capitaine ! répondit Hatteras aveccolère.
– Suis-je donc sous vos ordres ? riposta Altamont.
– Sans aucun doute ! et malheur à vous, si…
Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il était temps ;les deux ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait lecœur bien gros.
Cependant, après quelques paroles de conciliation, Altamont allase coucher en sifflant l’air national du Yankee Doodle,et, dormant ou non, il ne dit pas un seul mot.
Hatteras sortit de la tente et se promena à grands pasau-dehors ; il ne rentra qu’une heure après, et se coucha sansavoir prononcé une parole.
Le 29 mai, pour la première fois, le soleil ne se couchapas ; son disque vint raser le bord de l’horizon, l’effleura àpeine et se releva aussitôt ; on entrait dans la période desjours de vingt-quatre heures. Le lendemain, l’astre radieux parutentouré d’un halo magnifique, cercle lumineux brillant de toutesles couleurs du prisme ; l’apparition très fréquente de cesphénomènes attirait toujours l’attention du docteur ; iln’oubliait jamais d’en noter la date, les dimensions etl’apparence ; celui qu’il observa ce jour-là présentait, parsa forme elliptique, des dispositions encore peu connues. Bientôttoute la gent criarde des oiseaux reparut ; des bandesd’outardes, des troupes d’oies du Canada, venant des contréeslointaines de la Floride ou de l’Arkansas, filaient vers le nordavec une étonnante rapidité et ramenaient le printemps sous leursailes. Le docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ouquatre grues précoces et même une cigogne solitaire.
Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l’action dusoleil ; l’eau salée, répandue sur l’ice-field parles crevasses et les trous de phoque, en hâtait ladécomposition ; mélangée à l’eau de mer, la glace formait unesorte de pâte sale à laquelle les navigateurs arctiques donnent lenom de « slush ». De larges mares s’établissaient sur lesterres qui avoisinaient la baie, et le sol débarrassé semblaitpousser comme une production du printemps boréal.
Le docteur reprit alors ses plantations : les graines ne luimanquaient pas ; d’ailleurs il fut surpris de voir une sorted’oseille poindre naturellement entre les pierres desséchées, et iladmirait cette force créatrice de la nature qui demande si peu pourse manifester. Il sema du cresson, dont les jeunes pousses, troissemaines plus tard, avaient déjà près de dix lignes delongueur.
Les bruyères aussi commencèrent à montrer timidement leurspetites fleurs d’un rosé incertain et presque décoloré, d’un rosedans lequel une main inhabile eût mis trop d’eau. En somme, laflore de la Nouvelle-Amérique laissait à désirer ; cependantcette rare et craintive végétation faisait plaisir à voir ;c’était tout ce que pouvaient donner les rayons affaiblis dusoleil, dernier souvenir de la Providence, qui n’avait pascomplètement oublié ces contrées lointaines.
Enfin, il se mit à faire véritablement chaud ; le 15 juin,le docteur constata que le thermomètre marquait cinquante-septdegrés au-dessus de zéro (+ 14° centigrades) ; il ne voulaitpas en croire ses yeux, mais il lui fallut se rendre àl’évidence ; le pays se transformait ; des cascadesinnombrables et bruyantes tombaient de tous les sommets caressés dusoleil ; la glace se disloquait, et la grande question de lamer libre allait enfin se décider. L’air était rempli du bruit desavalanches qui se précipitaient du haut des collines dans le fonddes ravins, et les craquements de l’ice-field produisaientun fracas assourdissant.
On fit une excursion jusqu’à l’île Johnson ; ce n’étaitréellement qu’un îlot sans importance, aride et désert ; maisle vieux maître d’équipage ne fut pas moins enchanté d’avoir donnéson nom à ces quelques rochers perdus en mer. Il voulut même legraver sur un roc élevé, et pensa se rompre le cou.
Hatteras, pendant ces promenades, avait soigneusement reconnules terres jusqu’au-delà du cap Washington ; la fonte desneiges modifiait sensiblement la contrée ; des ravins et descoteaux apparaissaient là où le vaste tapis blanc de l’hiversemblait recouvrir des plaines uniformes.
La maison et les magasins menaçaient de se dissoudre, et ilfallait souvent les remettre en bon état ; heureusement lestempératures de cinquante-sept degrés sont rares sous ceslatitudes, et leur moyenne est à peine supérieure au point decongélation.
Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe était déjà fort avancéeet prenait bonne tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaientà sa construction, quelques grandes chasses furent tentées quiréussirent bien. On parvint à tuer des rennes ; ces animauxsont très difficiles à approcher ; cependant Altamont mit àprofit la méthode des Indiens de son pays ; il rampa sur lesol en disposant son fusil et ses bras de manière à figurer lescornes de l’un de ces timides quadrupèdes, et de cette façon,arrivé à bonne portée, il put les frapper à coup sûr.
Mais le gibier par excellence, le bœuf musqué, dont Parry trouvade nombreux troupeaux à l’île Melville, ne paraissait pas hanterles rivages de la baie Victoria. Une excursion lointaine fut doncrésolue, autant pour chasser ce précieux animal que pourreconnaître les terres orientales. Hatteras ne se proposait pas deremonter au pôle par cette partie du continent, mais le docteurn’était pas fâché de prendre une idée générale du pays. On sedécida donc à faire une pointe dans l’est du Fort-Providence.Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement de la partie.
Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomètremarquant quarante et un degrés (+ 5° centigrades) dans uneatmosphère tranquille et pure, les trois chasseurs, armés chacund’un fusil à deux coups, de la hachette, du couteau à neige, etsuivis de Duk, quittèrent Doctor’s-House à six heures dumatin ; ils étaient équipés pour une excursion qui pouvaitdurer deux ou trois jours ; ils emportaient des provisions enconséquence.
À huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaientfranchi une distance de sept milles environ. Pas un être vivantn’était encore venu solliciter un coup de fusil de leur part, etleur chasse menaçait de tourner à l’excursion.
Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaientau-delà des limites du regard ; des ruisseaux nés d’hier lessillonnaient en grand nombre, et de vastes mares, immobiles commedes étangs, miroitaient sous l’oblique éclat du soleil. Les couchesde glace dissoute livraient au pied un sol appartenant à la grandedivision des terrains sédimentaires dus à l’action des eaux, et silargement étendus à la surface du globe.
On voyait cependant quelques blocs erratiques d’une nature fortétrangère au sol qu’ils recouvraient, et dont la présences’expliquait difficilement ; mais les schistes ardoisés, lesdivers produits des terrains calcaires, se rencontraient enabondance, et surtout des espèces de cristaux curieux,transparents, incolores et doués de la réfraction particulière auspath d’Islande.
Mais, bien qu’il ne chassât pas, le docteur n’avait pas le tempsde faire le géologue ; il ne pouvait être savant qu’au pas decourse, car ses compagnons marchaient rapidement. Cependant ilétudiait le terrain, et il causait le plus possible, car, sans lui,un silence absolu eût régné dans la petite troupe. Altamont n’avaitaucune envie de parler au capitaine, qui ne désirait pas luirépondre.
Vers les dix heures du matin, les chasseurs s’étaient avancésd’une douzaine de milles dans l’est ; la mer se cachaitau-dessous de l’horizon ; le docteur proposa une halte pourdéjeuner. Ce repas fut pris rapidement ; au bout d’unedemi-heure, la marche recommença.
Le sol s’abaissait alors par des rampes douces ; certainesplaques de neige conservées, soit par l’exposition, soit par ladéclivité des rocs, lui donnaient une apparence moutonneuse ;on eût dit des vagues déferlant en pleine mer par une fortebrise.
La contrée présentait toujours des plaines sans végétation quepas un être animé ne paraissait avoir jamais fréquentées.
– Décidément, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pasheureux dans nos chasses ; je conviens que le pays offre peude ressources aux animaux ; mais le gibier des terres boréalesn’a pas le droit d’être difficile, et il aurait pu se montrer pluscomplaisant.
– Ne nous désespérons pas, répondit le docteur ; la saisond’été commence à peine, et si Parry a rencontré tant d’animauxdivers à l’île Melville, il n’y a aucune raison pour n’en pastrouver ici.
– Cependant nous sommes plus au nord, répondit Hatteras.
– Sans doute ; mais le nord n’est qu’un mot dans cettequestion ; c’est le pôle du froid qu’il faut considérer,c’est-à-dire cette immensité glaciale au milieu de laquelle nousavons hiverné avec le Forward ; or, à mesure que nousmontons, nous nous éloignons de la partie la plus froide duglobe ; nous devons donc retrouver au-delà ce que Parry, Rosset d’autres navigateurs rencontrèrent en deçà.
– Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu’ici nousfaisons plutôt métier de voyageurs que de chasseurs !
– Patience, répondit le docteur, le pays tend à changer peu àpeu, et je serai bien étonné si le gibier nous manque dans lesravins où la végétation aura trouvé moyen de se glisser.
– Il faut avouer, répliqua l’Américain, que nous traversons unecontrée bien inhabitée et bien inhabitable !
– Oh ! bien inhabitable, c’est un gros mot, repartit ledocteur ; je ne crois pas aux contrées inhabitables ;l’homme, à force de sacrifices, en usant génération sur génération,et avec toutes les ressources de la science agricole, finirait parfertiliser un pareil pays !
– Vous pensez ? fit Altamont.
– Sans doute ! si vous alliez aux contrées célèbres despremiers jours du monde, aux lieux où fut Thèbes, où fut Ninive, oùfut Babylone, dans ces vallées fertiles de nos pères, il voussemblerait impossible que l’homme y eût jamais pu vivre, etl’atmosphère même s’y est viciée depuis la disparition des êtreshumains. C’est la loi générale de la nature qui rend insalubres etstériles les contrées où nous ne vivons pas comme celles où nous nevivons plus. Sachez-le bien, c’est l’homme qui fait lui-même sonpays, par sa présence, par ses habitudes, par son industrie, jedirai plus, par son haleine ; il modifie peu à peu lesexhalaisons du sol et les conditions atmosphériques, et il assainitpar cela même qu’il respire ! Donc, qu’il existe des lieuxinhabités, d’accord, mais inhabitables, jamais.
En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes,marchaient toujours, et ils arrivèrent à une sorte de vallon,largement découvert, au fond duquel serpentait une rivière à peuprès dégelée ; son exposition au midi avait déterminé sur sesbords et à mi-côte une certaine végétation. Le sol y montrait unevéritable envie de se fertiliser ; avec quelques pouces deterre végétale, il n’eût pas demandé mieux que de produire. Ledocteur fit observer ces tendances manifestes.
– Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants nepourraient-ils, à la rigueur, s’établir dans cette ravine ?Avec de l’industrie et de la persévérance, ils en feraient toutautre chose, non pas les campagnes des zones tempérées, je ne dispas cela, mais enfin un pays présentable. Eh ! si je ne metrompe, voilà même quelques habitants à quatre pattes ! Lesgaillards connaissent les bons endroits.
– Ma foi, ce sont des lièvres polaires, s’écria Altamont, enarmant son fusil.
– Attendez, s’écria le docteur, attendez, chasseur enragé !Ces pauvres animaux ne songent guère à fuir ! Voyons,laissez-les faire ; ils viennent à nous !
En effet, trois ou quatre jeunes lièvres, gambadant parmi lespetites bruyères et les mousses nouvelles, s’avançaient vers cestrois hommes, dont ils ne paraissaient pas redouter laprésence ; ils accouraient avec de jolis airs naïfs, qui neparvenaient guère à désarmer Altamont.
Bientôt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci lescaressa de la main en disant :
– Pourquoi des coups de fusil à qui vient chercher descaresses ? La mort de ces petites bêtes nous est bieninutile.
– Vous avez raison, docteur, répondit Hatteras ; il fautleur laisser la vie.
– Et à ces ptarmigans qui volent vers nous ! s’écriaAltamont, à ces chevaliers qui s’avancent gravement sur leurslongues échasses !
Toute une gent emplumée venait au-devant des chasseurs, nesoupçonnant pas ce péril que la présence du docteur venait deconjurer. Duk lui-même, se contenant, demeurait en admiration.
C’était un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolisanimaux qui couraient, bondissaient et voltigeaient sansdéfiance ; ils se posaient sur les épaules du bonClawbonny ; ils se couchaient à ses pieds ; ilss’offraient d’eux-mêmes à ces caresses inaccoutumées ; ilssemblaient faire de leur mieux pour recevoir chez eux ces hôtesinconnus ; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris,s’appelaient l’un l’autre, et il en venait des divers points de laravine ; le docteur ressemblait à un charmeur véritable. Leschasseurs continuèrent leur chemin en remontant les berges humidesdu ruisseau, suivis par cette bande familière, et, à un tournant duvallon, ils aperçurent un troupeau de huit ou dix rennes quibroutaient quelques lichens à demi enterrés sous la neige, animauxcharmants à voir, gracieux et tranquilles, avec ces andouillersdentelés que la femelle portait aussi fièrement que le mâle ;leur pelage, d’apparence laineuse, abandonnait déjà la blancheurhivernale pour la couleur brune et grisâtre de l’été ; ils neparaissaient ni plus effrayés ni moins apprivoisés que les lièvresou les oiseaux de cette contrée paisible. Telles durent être lesrelations du premier homme avec les premiers animaux, au jeune âgedu monde.
Les chasseurs arrivèrent au milieu du troupeau sans que celui-cieût fait un pas pour fuir ; cette fois, le docteur eutbeaucoup de peine à contenir les instincts d’Altamont ;l’Américain ne pouvait voir tranquillement ce magnifique gibiersans qu’une ivresse de sang lui montât au cerveau. Hatterasregardait d’un air ému ces douces bêtes, qui venaient frotter leursnaseaux sur les vêtements du docteur, l’ami de tous les êtresanimés.
– Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pasvenus pour chasser ?
– Pour chasser le bœuf musqué, répondait Clawbonny, et pas autrechose ! Nous ne saurions que faire de ce gibier ; nosprovisions sont suffisantes ; laissez-nous donc jouir de cespectacle touchant de l’homme se mêlant aux ébats de ces paisiblesanimaux et ne leur inspirant aucune crainte.
– Cela prouve qu’ils ne l’ont jamais vu, dit Hatteras.
– Évidemment, répondit le docteur, et de cette observation onpeut tirer la remarque suivante : c’est que ces animaux ne sont pasd’origine américaine.
– Et pourquoi cela ? dit Altamont.
– S’ils étaient nés sur les terres de l’Amérique septentrionale,ils sauraient ce qu’on doit penser de ce mammifère bipède et bimanequ’on appelle l’homme, et, à notre vue, ils n’auraient pas manquéde s’enfuir ! Non, il est probable qu’ils sont venus du nord,qu’ils sont originaires de ces contrées inconnues de l’Asie dontnos semblables ne se sont jamais approchés, et qu’ils ont traverséles continents voisins du pôle. Ainsi, Altamont, vous n’avez pointle droit de les réclamer comme des compatriotes.
– Oh ! répondit Altamont, un chasseur n’y regarde pas de siprès, et le gibier est toujours du pays de celui qui letue !
– Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod ! pour mon compte,je renoncerais à tirer un coup de fusil de ma vie, plutôt que dejeter l’effroi parmi cette charmante population. Voyez ! Duklui-même fraternise avec ces jolies bêtes. Croyez-moi, restonsbons, quand cela se peut ! La bonté est une force !
– Bien, bien, répondit Altamont, qui comprenait peu cettesensibilité, mais je voudrais vous voir avec votre bonté pour toutearme au milieu d’une bande d’ours et de loups !
– Oh ! je ne prétends point charmer les bêtes féroces,répondit le docteur ; je crois peu aux enchantementsd’Orphée ; d’ailleurs, les ours et les loups ne viendraientpas à nous comme ces lièvres, ces perdrix et ces rennes.
– Pourquoi pas, répondit Altamont, s’ils n’avaient jamais vud’hommes ?
– Parce que ces animaux-là sont naturellement féroces, et que laférocité, comme la méchanceté, engendre le soupçon ; c’est uneremarque que les observateurs ont pu faire sur l’homme aussi bienque sur les animaux. Qui dit méchant dit méfiant, et la crainte estfacile à ceux-là qui peuvent l’inspirer.
Cette petite leçon de philosophie naturelle terminal’entretien.
Toute la journée se passa dans cette ravine, que le docteurvoulut appeler l’Arcadie-Boréale, à quoi ses compagnons nes’opposèrent nullement, et, le soir venu, après un repas quin’avait coûté la vie à aucun des habitants de cette contrée, lestrois chasseurs s’endormirent dans le creux d’un rocher disposétout exprès pour leur offrir un confortable abri.
Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se réveillèrentaprès la nuit passée dans la plus parfaite tranquillité. Le froid,sans être vif, les avait un peu piqués aux approches dumatin ; mais, bien couverts, ils avaient dormi profondément,sous la garde des animaux paisibles.
Le temps se maintenant au beau, ils résolurent de consacrerencore cette journée à la reconnaissance du pays et à la recherchedes bœufs musqués. Il fallait bien donner à Altamont la possibilitéde chasser un peu, et il fut décidé que, quand ces bœufs seraientles animaux les plus naïfs du monde, il aurait le droit de lestirer. D’ailleurs, leur chair, quoique fortement imprégnée de musc,fait un aliment savoureux, et les chasseurs se réjouissaient derapporter au Fort-Providence quelques morceaux de cette viandefraîche et réconfortante.
Le voyage n’offrit aucune particularité pendant les premièresheures de la matinée ; le pays, dans le nord-est, commençait àchanger de physionomie ; quelques ressauts de terrain,premières ondulations d’une contrée montueuse, faisaient présagerun sol nouveau. Cette terre de la Nouvelle-Amérique, si elle neformait pas un continent, devait être au moins une îleimportante ; d’ailleurs, il n’était pas question de vérifierce point géographique.
Duk courait au loin, et il tomba bientôt en arrêt sur des tracesqui appartenaient à un troupeau de bœufs musqués ; il pritalors les devants avec une extrême rapidité et ne tarda pas àdisparaître aux yeux des chasseurs.
Ceux-ci se guidèrent sur ses aboiements clairs et distincts,dont la précipitation leur apprit que le fidèle chien avait enfindécouvert l’objet de leur convoitise.
Ils s’élancèrent en avant, et, après une heure et demie demarche, ils se trouvèrent en présence de deux animaux d’assez fortetaille et d’un aspect véritablement redoutable ; cessinguliers quadrupèdes paraissaient étonnés des attaques de Duk,sans s’en effrayer d’ailleurs ; ils broutaient une sorte demousse rose qui veloutait le sol dépourvu de neige. Le docteur lesreconnut facilement à leur taille moyenne, à leurs cornes trèsélargies et soudées à la base, à cette curieuse absence de mufle, àleur chanfrein busqué comme celui du mouton et à leur queue trèscourte : l’ensemble de cette structure leur a fait donner, par lesnaturalistes, le nom d’« ovibos », mot composé quirappelle les deux natures d’animaux dont ils tiennent. Une bourrede poils épaisse et longue, et une sorte de soie brune et fineformaient leur pelage.
À la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardèrent pas àprendre la fuite, et ceux-ci les poursuivirent à toutes jambes.
Mais les atteindre était difficile à des gens qu’une coursesoutenue d’une demi-heure essouffla complètement. Hatteras et sescompagnons s’arrêtèrent.
– Diable ! fit Altamont.
– Diable est le mot, répondit le docteur, dès qu’il putreprendre haleine. Je vous donne ces ruminants-là pour desAméricains, et ils ne paraissent pas avoir de vos compatriotes uneidée très avantageuse.
– Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs, réponditAltamont.
Cependant les bœufs musqués, ne se voyant plus poursuivis,s’arrêtèrent dans une posture d’étonnement. Il devenait évidentqu’on ne les forcerait pas à la course ; il fallait doncchercher à les cerner ; le plateau qu’ils occupaient alors seprêtait à cette manœuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler cesanimaux, descendirent par les ravines avoisinantes, de manière àtourner le plateau. Altamont et le docteur se cachèrent à l’une deses extrémités derrière des saillies de roc, tandis qu’Hatteras, enremontant à l’improviste par l’extrémité opposée, devait lesrabattre sur eux.
Au bout d’une demi-heure, chacun avait gagné son poste.
– Vous ne vous opposez pas cette fois à ce qu’on reçoive cesquadrupèdes à coups de fusil ? dit Altamont.
– Non ! c’est de bonne guerre, répondit le docteur, qui,malgré sa douceur naturelle, était chasseur au fond de l’âme.
Ils causaient ainsi, quand ils virent les bœufs musquéss’ébranler, Duk à leurs talons ; plus loin, Hatteras, poussantde grands cris, les chassait du côté du docteur et de l’Américain,qui s’élancèrent bientôt au-devant de cette magnifique proie.
Aussitôt, les bœufs s’arrêtèrent, et, moins effrayés de la vued’un seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras ; celui-ci lesattendit de pied ferme, coucha en joue le plus rapproché des deuxquadrupèdes, fit feu, sans que sa balle, frappant l’animal en pleinfront, parvînt à enrayer sa marche. Le second coup de fusild’Hatteras ne produisit d’autre effet que de rendre ces bêtesfurieuses ; elles se jetèrent sur le chasseur désarmé et lerenversèrent en un instant.
– Il est perdu ! s’écria le docteur.
Au moment où Clawbonny prononça ces paroles avec l’accent dudésespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secoursd’Hatteras ; puis il s’arrêta, luttant contre lui-même etcontre ses préjugés.
– Non ! s’écria-t-il, ce serait une lâcheté !
Il s’élança vers le théâtre du combat avec Clawbonny.
Son hésitation n’avait pas duré une demi-seconde.
Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l’âme del’Américain, Hatteras le comprit, lui qui se fût laissé tuer plutôtque d’implorer l’intervention de son rival. Toutefois, il eut àpeine le temps de s’en rendre compte, car Altamont apparut près delui.
Hatteras, renversé à terre, essayait de parer les coups decornes et les coups de pieds des deux animaux ; mais il nepouvait prolonger longtemps une pareille lutte.
Il allait inévitablement être mis en pièces, quand deux coups defeu retentirent ; Hatteras sentit les balles lui raser latête.
– Hardi ! s’écria Altamont, qui rejetant loin de lui sonfusil déchargé, se précipita sur les animaux irrités.
L’un des bœufs, frappé au cœur, tomba foudroyé ; l’autre,au comble de la fureur, allait éventrer le malheureux capitainelorsque Altamont, se présentant face à lui, plongea entre sesmâchoires ouvertes sa main armée du couteau à neige ; del’autre, il lui fendit la tête d’un terrible coup de hache.
Cela fut fait avec une rapidité merveilleuse, et un éclair eûtilluminé toute cette scène.
Le second bœuf se courba sur ses jarrets et tomba mort.
– Hurrah ! hurrah ! s’écria Clawbonny.
Hatteras était sauvé.
Il devait donc la vie à l’homme qu’il détestait le plus aumonde ! Que se passa-t-il dans son âme en cet instant ?Quel mouvement humain s’y produisit qu’il ne putmaîtriser ?
C’est là l’un de ces secrets du cœur qui échappent à touteanalyse.
Quoi qu’il en soit, Hatteras, sans hésiter, s’avança vers sonrival et lui dit d’une voix grave :
– Vous m’avez sauvé la vie, Altamont.
– Vous aviez sauvé la mienne, répondit l’Américain.
Il y eut un moment de silence ; puis Altamont ajouta :
– Nous sommes quittes, Hatteras.
– Non. Altamont, répondit le capitaine ; lorsque le docteurvous a retiré de votre tombeau de glace, j’ignorais qui vous étiez,et vous m’avez sauvé au péril de vos jours, sachant qui jesuis.
– Eh ! vous êtes mon semblable, répondit Altamont, et quoiqu’il en ait, un Américain n’est point un lâche !
– Non, certes, s’écria le docteur, c’est un homme comme vous,Hatteras !
– Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous estréservée !
– La gloire d’aller au pôle Nord ! dit Altamont.
– Oui ! fit le capitaine avec un accent superbe.
– Je l’avais donc deviné ! s’écria l’Américain. Vous avezdonc osé concevoir un pareil dessein ! Vous avez osé tenterd’atteindre ce point inaccessible ! Ah ! c’est beau,cela ! Je vous le dis, moi, c’est sublime !
– Mais vous, demanda Hatteras d’une voix rapide, vous ne vousélanciez donc pas, comme nous, sur la route du pôle ?
Altamont semblait hésiter à répondre.
– Eh bien ? fit le docteur.
– Eh bien, non ! s’écria l’Américain. Non ! la véritéavant l’amour-propre ! Non ! je n’ai pas eu cette grandepensée qui vous a entraînés jusqu’ici. Je cherchais à franchir,avec mon navire, le passage du nord-ouest, et voilà tout.
– Altamont, dit Hatteras en tendant la main à l’Américain, soyezdonc notre compagnon de gloire, et venez avec nous découvrir lepôle Nord !
Ces deux hommes serrèrent alors, dans une chaleureuse étreinte,leur main franche et loyale.
Quand ils se retournèrent vers le docteur, celui-cipleurait.
– Ah ! mes amis, murmura-t-il en s’essuyant les yeux,comment mon cœur peut-il contenir la joie dont vous leremplissez ! Ah ! mes chers compagnons, vous avezsacrifié, pour vous réunir dans un succès commun, cette misérablequestion de nationalité ! Vous vous êtes dit que l’Angleterreet l’Amérique ne faisaient rien dans tout cela, et qu’une étroitesympathie devait nous lier contre les dangers de notreexpédition ! Si le pôle Nord est atteint, n’importe qui l’auradécouvert ! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d’êtreAméricains ou Anglais, quand on peut se vanter d’êtrehommes !
Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemisréconciliés ; il ne pouvait calmer sa joie ; les deuxnouveaux amis se sentaient plus rapprochés encore par l’amitié quele digne homme leur portait à tous deux. Clawbonny parlait, sanspouvoir se contenir, de la vanité des compétitions, de la folie desrivalités, et de l’accord si nécessaire entre des hommes abandonnésloin de leur pays. Ses paroles, ses larmes, ses caresses, toutvenait du plus profond de son cœur.
Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième foisHatteras et Altamont.
– Et maintenant, dit-il, à l’ouvrage, à l’ouvrage ! Puisqueje n’ai été bon à rien comme chasseur, utilisons mes autrestalents.
Et il se mit en train de dépecer le bœuf, qu’il appelait « lebœuf de la réconciliation », mais si adroitement, qu’il ressemblaità un chirurgien pratiquant une autopsie délicate.
Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout dequelques minutes, l’adroit praticien eut retiré du corps del’animal une centaine de livres de chair appétissante ; il enfit trois parts, dont chacun se chargea, et l’on reprit la route deFort-Providence.
À dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayonsobliques du soleil, atteignirent Doctor’s-House, où Johnson et Bellleur avaient préparé un bon repas.
Mais, avant de se mettre à table, le docteur s’était écrié d’unevoix triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse :
– Mon vieux Johnson, j’avais emmené avec moi un Anglais et unAméricain, n’est-il pas vrai ?
– Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d’équipage.
– Eh bien, je ramène deux frères.
Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont ; ledocteur leur raconta ce qu’avait fait le capitaine américain pourle capitaine anglais, et, cette nuit-là, la maison de neige abritacinq hommes parfaitement heureux.
Le lendemain, le temps changea ; il y eut un retour aufroid ; la neige, la pluie et les tourbillons se succédèrentpendant plusieurs jours.
Bell avait terminé sa chaloupe ; elle répondaitparfaitement au but qu’elle devait remplir ; pontée en partie,haute de bord, elle pouvait tenir la mer par un gros temps, avec samisaine et son foc ; sa légèreté lui permettait d’être haléesur le traîneau sans peser trop à l’attelage de chiens.
Enfin, un changement d’une haute importance pour les hiverneursse préparait dans l’état du bassin polaire. Les glaces commençaientà s’ébranler au milieu de la baie ; les plus hautes,incessamment minées par les chocs, ne demandaient qu’une tempêteassez forte pour s’arracher du rivage et former desice-bergs mobiles. Cependant Hatteras ne voulut pasattendre la dislocation du champ de glace pour commencer sonexcursion. Puisque le voyage devait se faire par terre, peu luiimportait que la mer fût libre ou non ; il fixa donc le départau 25 juin ; d’ici là, tous les préparatifs pouvaient êtreentièrement terminés. Johnson et Bell s’occupèrent de remettre letraîneau en parfait état ; les châssis furent renforcés et lespatins refaits à neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leurexcursion de ces quelques semaines de beau temps que la natureaccorde aux contrées hyperboréennes. Les souffrances seraient doncmoins cruelles à affronter, les obstacles plus faciles àvaincre.
Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaceslaissèrent entre elles quelques passes libres dont on profita pouressayer la chaloupe dans une promenade jusqu’au cap Washington. Lamer n’était pas absolument dégagée, il s’en fallait ; maisenfin elle ne présentait plus une surface solide, et il eût étéimpossible de tenter à pied une excursion à travers lesice-fields rompus.
Cette demi-journée de navigation permit d’apprécier les bonnesqualités nautiques de la chaloupe.
Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d’unincident curieux. Ce fut la chasse d’un phoque faite par un oursgigantesque ; celui-ci était heureusement trop occupé pourapercevoir la chaloupe, car il n’eût pas manqué de se mettre à sapoursuite ; il se tenait à l’affût auprès d’une crevasse del’ice-field par laquelle le phoque avait évidemmentplongé. L’ours épiait donc sa réapparition avec la patience d’unchasseur ou plutôt d’un pêcheur, car il péchait véritablement. Ilguettait en silence ; il ne remuait pas ; il ne donnaitaucun signe de vie.
Mais, tout d’un coup, la surface du trou vint à s’agiter ;l’amphibie remontait pour respirer ; l’ours se coucha tout deson long sur le champ glacé et arrondit ses deux pattes autour dela crevasse.
Un instant après, le phoque apparut, la tête hors del’eau ; mais il n’eut pas le temps de l’y replonger ; lespattes de l’ours, comme détendues par un ressort, se rejoignirent,étreignirent l’animal avec une irrésistible vigueur, etl’enlevèrent hors de son élément de prédilection.
Ce fut une lutte rapide ; le phoque se débattit pendantquelques secondes et fut étouffé sur la poitrine de son gigantesqueadversaire ; celui-ci, l’emportant sans peine, bien qu’il fûtd’une grande taille, et sautant légèrement d’un glaçon à l’autrejusqu’à la terre ferme, disparut avec sa proie.
– Bon voyage ! lui cria Johnson ; cet ours-là a un peutrop de pattes à sa disposition.
La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avaitménagée entre les glaces.
Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons dumoment fixé pour leur départ.
Hatteras pressait les derniers préparatifs ; il avait hâtede quitter cette Nouvelle-Amérique, cette terre qui n’était passienne et qu’il n’avait pas nommée ; il ne se sentait pas chezlui.
Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effetsde campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaientdeux cents livres de viande salée, trois caisses de légumes et deviandes conservées, cinquante livres de saumure et delime-juice, cinq quarters[70] defarine, des paquets de cresson et de cochléaria, fournispar les plantations du docteur ; en y ajoutant deux centslivres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages,en y comprenant la chaloupe, l’halket-boat et le poids dutraîneau, c’était une charge de près de quinze cents livres àtraîner, et fort pesante pour quatre chiens ; d’autant plusque, contrairement à l’habitude des Esquimaux, qui ne les font pastravailler plus de quatre jours de suite, ceux-ci, n’ayant pas deremplaçants, devaient tirer tous les jours ; mais lesvoyageurs se promettaient de les aider au besoin, et ils necomptaient marcher qu’à petites journées ; la distance de labaie Victoria au pôle était de trois cent cinquante-cinq milles auplus[71] , et, à douze milles[72] parjour, il fallait un mois pour la franchir ; d’ailleurs,lorsque la terre viendrait à manquer, la chaloupe permettraitd’achever le voyage sans fatigues, ni pour les chiens, ni pour leshommes.
Ceux-ci se portaient bien ; la santé générale étaitexcellente ; l’hiver, quoique rude, se terminait dans desuffisantes conditions de bien-être ; chacun, après avoirécouté les avis du docteur, échappa aux maladies inhérentes à cesdurs climats. En somme, on avait un peu maigri, ce qui ne laissaitpas d’enchanter le digne Clawbonny ; mais on s’était fait lecorps et l’âme à cette âpre existence, et maintenant ces hommesacclimatés pouvaient affronter les plus brutales épreuves de lafatigue et du froid sans y succomber.
Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôleinaccessible, après quoi il ne serait plus question que du retour.La sympathie qui réunissait maintenant les cinq membres del’expédition devait les aider à réussir dans leur audacieux voyage,et pas un d’eux ne doutait du succès de l’entreprise.
En prévision d’une expédition lointaine, le docteur avait engagéses compagnons à s’y préparer longtemps d’avance et à « s’entraîner» avec le plus grand soin.
– Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d’imiter lescoureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres après deux joursd’entraînement, et de vingt-cinq après cinq jours ; mais enfinil faut faire quelque chose afin de se placer dans les meilleuresconditions possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premierprincipe de l’entraînement est de supprimer la graisse chez lecoureur comme chez le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, detranspirations et d’exercices violents ; ces gentlemen saventqu’ils perdront tant par médecine, et ils arrivent à des résultatsd’une justesse incroyable ; aussi, tel qui avantl’entraînement ne pouvait courir l’espace d’un mille sans perdrehaleine, en fait facilement vingt-cinq après ! On a cité uncertain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sanss’arrêter.
– Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyonspas très gras, s’il faut encore maigrir…
– Inutile, Johnson ; mais, sans exagérer, on ne peut nierque l’entraînement n’ait de bons effets ; il donne aux os plusde résistance, plus d’élasticité aux muscles, de la finesse àl’ouïe, et de la netteté à la vue ; ainsi, ne l’oublionspas.
Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23juin ; c’était un dimanche, et ce jour fut consacré à un reposabsolu.
L’instant du départ approchait, et les habitants duFort-Providence ne le voyaient pas arriver sans une certaineémotion. Cela leur faisait quelque peine au cœur de laisser cettehutte de neige, qui avait si bien rempli son rôle de maison, cettebaie Victoria, cette plage hospitalière où s’étaient passés lesderniers mois de l’hivernage. Retrouverait-on ces constructions auretour ? Les rayons du soleil n’allaient-ils pas achever defondre leurs fragiles murailles ?
En somme, de bonnes heures s’y étaient écoulées ! Ledocteur, au repas du soir, rappela à ses compagnons ces émouvantssouvenirs, et il n’oublia pas de remercier le Ciel de sa visibleprotection.
Enfin l’heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tôt pour selever de grand matin. Ainsi s’écoula la dernière nuit passée auFort-Providence.
Le lendemain, dès l’aube, Hatteras donna le signal du départ.Les chiens furent attelés au traîneau ; bien nourris, bienreposés, après un hiver passé dans des conditions trèsconfortables, ils n’avaient aucune raison pour ne pas rendre degrands services pendant l’été. Ils ne se firent donc pas prier pourrevêtir leur harnachement de voyage.
Bonnes bêtes, après tout, que ces chiens Groënlandais ;leur sauvage nature s’était formée peu à peu ; ils perdaientde leur ressemblance avec le loup, pour se rapprocher de Duk, cemodèle achevé de la race canine : en un mot, ils secivilisaient.
Duk pouvait certainement demander une part dans leuréducation ; il leur avait donné des leçons de bonne compagnieet prêchait d’exemple ; en sa qualité d’Anglais, trèspointilleux sur la question du « cant », il fut longtempsà se familiariser avec des chiens « qui ne lui avaient pas étéprésentés », et, dans le principe, il ne leur parlait pas ;mais, à force de partager les mêmes dangers, les mêmes privations,la même fortune, ces animaux de race différente frayèrent peu à peuensemble. Duk, qui avait bon cœur, fit les premiers pas, et toutela gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d’amis.
Le docteur caressait les Groënlandais, et Duk voyait sansjalousie ces caresses distribuées à ses congénères.
Les hommes n’étaient pas en moins bon état que lesanimaux ; si ceux-ci devaient bien tirer, les autres seproposaient de bien marcher.
On partit à six heures du matin, par un beau temps ; aprèsavoir suivi les contours de la baie, et dépassé le cap Washington,la route fut donnée droit au nord par Hatteras ; à septheures, les voyageurs perdaient dans le sud le cône du phare et leFort-Providence.
Le voyage s’annonçait bien, et mieux surtout que cetteexpédition entreprise en plein hiver à la recherche ducharbon ! Hatteras laissait alors derrière lui, à bord de sonnavire, la révolte et le désespoir, sans être certain du but verslequel il se dirigeait ; il abandonnait un équipage à demimort de froid ; il partait avec des compagnons affaiblis parles misères d’un hiver arctique ; lui, l’homme du nord, ilrevenait vers le sud ! Maintenant, au contraire, entouréd’amis vigoureux et biens portants, soutenu, encouragé, poussé, ilmarchait au pôle, à ce but de toute sa vie ! Jamais hommen’avait été plus près d’acquérir cette gloire immense pour son payset pour lui-même !
Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées parla situation présente ? Le docteur aimait à le supposer, etn’en pouvait guère douter à le voir si ardent. Le bon Clawbonny seréjouissait de ce qui devait réjouir son ami, et, depuis laréconciliation des deux capitaines, de ses deux amis, il setrouvait le plus heureux des hommes, lui auquel ces idées de haine,d’envie, de compétition, étaient étrangères, lui la meilleure descréatures ! Qu’arriverait-il, que résulterait-il de cevoyage ? Il l’ignorait ; mais enfin il commençait bien.C’était beaucoup.
La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dansl’ouest par une suite de baies au-delà du cap Washington ; lesvoyageurs, pour éviter cette immense courbure, après avoir franchiles premières rampes de Bell-Mount, se dirigèrent vers le nord, enprenant par les plateaux supérieurs. C’était une notable économiede route ; Hatteras voulait, à moins que des obstaclesimprévus de détroit et de montagne ne s’y opposassent, tirer uneligne droite de trois cent cinquante milles depuis leFort-Providence jusqu’au pôle.
Le voyage se faisait aisément ; les plaines élevéesoffraient de vastes tapis blancs, sur lesquels le traîneau, garnide ses châssis soufrés, glissait sans peine, et les hommes,chaussés de leurs snow-shoes, y trouvaient une marche sûreet rapide.
Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (+ 3° centigrades).Le temps n’était pas absolument fixé, tantôt clair, tantôtembrumé ; mais ni le froid ni les tourbillons n’eussent arrêtédes voyageurs si décidés à se porter en avant.
La route se relevait facilement au compas ; l’aiguilledevenait moins paresseuse en s’éloignant du pôle magnétique ;elle n’hésitait plus ; il est vrai que, le point magnétiquedépassé, elle se retournait vers lui, et marquait pour ainsi direle sud à des gens qui marchaient au nord ; mais cetteindication inverse ne donnait lieu à aucun calcul embarrassant.
D’ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement biensimple, qui évitait de recourir constamment à la boussole ;une fois la position établie, les voyageurs relevaient, par lestemps clairs, un objet exactement placé au nord et situé deux outrois milles en avant ; ils marchaient alors vers lui jusqu’àce qu’il fût atteint ; puis ils choisissaient un autre pointde repère dans la même direction, et ainsi de suite. De cettefaçon, on s’écartait très peu du droit chemin.
Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison devingt milles par douze heures ; le reste du temps étaitconsacré aux repas et au repos ; la tente suffisait àpréserver du froid pendant les instants du sommeil.
La température tendait à s’élever ; la neige fondaitentièrement par endroits, suivant les caprices du sol, tandis qued’autres places conservaient leur blancheur immaculée ; degrandes flaques d’eau se formaient çà et là, souvent de vraisétangs, qu’un peu d’imagination eût fait prendre pour deslacs ; les voyageurs s’y enfonçaient parfois jusqu’àmi-jambes ; ils en riaient, d’ailleurs ; le docteur étaitheureux de ces bains inattendus.
– L’eau n’a pourtant pas la permission de nous mouiller dans cepays, disait-il ; cet élément n’a droit ici qu’à l’état solideet à l’état gazeux ; quant à l’état liquide, c’est unabus ! Glace ou vapeur, très bien ; mais eau,jamais !
La chasse n’était pas oubliée pendant la marche, car elle devaitprocurer une alimentation fraîche ; aussi Altamont et Bell,sans trop s’écarter, battaient les ravines voisines ; ilstiraient des ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques lièvresgris ; ces animaux passaient peu à peu de la confiance à lacrainte, ils devenaient très fuyards et fort difficiles àapprocher.
Sans Duk, les chasseurs en eussent été souvent pour leurpoudre.
Hatteras leur recommandait de ne pas s’éloigner de plus d’unmille, car il n’avait ni un jour ni une heure à perdre, et nepouvait compter que sur trois mois de beau temps.
Il fallait, d’ailleurs, que chacun fût à son poste près dutraîneau, quand un endroit difficile, quelque gorge étroite, desplateaux inclinés, se présentaient à franchir ; chacun alorss’attelait ou s’accotait au véhicule, le tirant, le poussant, ou lesoutenant ; plus d’une fois, on dut le décharger entièrement,et cela ne suffisait pas à prévenir des chocs, et par conséquentdes avaries, que Bell réparait de son mieux.
Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageursrencontrèrent un lac de plusieurs acres d’étendue, et encoreentièrement glacé par suite de son orientation à l’abri dusoleil ; la glace était même assez forte pour supporter lepoids des voyageurs et du traîneau. Cette glace paraissait daterd’un hiver éloigné, car ce lac ne devait jamais dégeler, par suitede sa position ; c’était un miroir compacte sur lequel lesétés arctiques n’avaient aucune prise ; ce qui semblaitconfirmer cette observation, c’est que ses bords étaient entourésd’une neige sèche, dont les couches inférieures appartenaientcertainement aux années précédentes.
À partir de ce moment, le pays s’abaissa sensiblement, d’où ledocteur conclut qu’il ne pouvait avoir une grande étendue vers lenord ; d’ailleurs, il était très vraisemblable que laNouvelle-Amérique n’était qu’une île et ne se développait pasjusqu’au pôle. Le sol s’aplanissait peu à peu ; à peine dansl’ouest quelques collines nivelées par l’éloignement et baignéesdans une brume bleuâtre.
Jusque-là, l’expédition se faisait sans fatigue ; lesvoyageurs ne souffraient que de la réverbération des rayonssolaires sur les neiges ; cette réflexion intense pouvait leurdonner des snow-blindness[73]impossibles à éviter. En tout autre temps, ils eussent voyagé lanuit, pour éviter cet inconvénient ; mais alors la nuitmanquait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdaitbeaucoup de son éclat, lorsqu’elle était sur le point de serésoudre en eau.
La température s’éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrésau-dessus de zéro (+ 7° centigrades) ; cette hausse duthermomètre fut accompagnée d’une pluie abondante, que lesvoyageurs reçurent stoïquement, avec plaisir même ; ellevenait accélérer la décomposition des neiges ; il fallutreprendre les mocassins de peau de daim, et changer le mode deglissage du traîneau. La marche fut retardée sans doute ;mais, en l’absence d’obstacles sérieux, on avançait toujours.
Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierresarrondies ou plates, à la façon des galets usés par le remous desvagues, et alors il se croyait près du bassin polaire ;cependant la plaine se déroulait sans cesse à perte de vue.
Elle n’offrait aucun vestige d’habitation, ni huttes, nicairns, ni caches d’Esquimaux ; les voyageurs étaientévidemment les premiers à fouler cette contrée nouvelle ; lesGroënlandais, dont les tribus hantent les terres arctiques, nepoussaient jamais aussi loin, et cependant, en ce pays, la chasseeût été fructueuse pour ces malheureux, toujours affamés ; onvoyait parfois des ours qui suivaient sous le vent la petitetroupe, sans manifester l’intention de l’attaquer ; dans lelointain, des bœufs musqués et des rennes apparaissaient par bandesnombreuses ; le docteur aurait bien voulu s’emparer de cesderniers pour renforcer son attelage ; mais ils étaient trèsfuyards et impossibles à prendre vivants.
Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pourabattre un bœuf musqué de moyenne taille, après avoir donné à sescompagnons une haute idée de son sang-froid et de sonadresse ; c’était vraiment un merveilleux chasseur, et ledocteur, qui s’y connaissait, l’admirait fort. Le bœuf fut dépecéet fournit une nourriture fraîche et abondante.
Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bienreçus ; les moins gourmands ne pouvaient s’empêcher de jeterdes regards de satisfaction sur les tranches de chair vive. Ledocteur riait lui-même, quand il se surprenait en extase devant cesopulents morceaux.
– Ne faisons pas les petites bouches, disait-il ; le repasest une chose importante dans les expéditions polaires.
– Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d’un coup de fusilplus ou moins adroit !
– Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, etl’on songe moins à manger lorsqu’on sait le pot-au-feu en train debouillir régulièrement sur les fourneaux de la cuisine.
Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint trèsaccidenté, comme s’il eût été soulevé par une commotionvolcanique ; les cônes, les pics aigus se multiplièrent àl’infini et atteignirent de grandes hauteurs.
Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence etdégénéra bientôt en un véritable ouragan ; elle s’engouffraità travers les rochers couronnés de neige et parmi des montagnes deglace, qui, en pleine terre, affectaient cependant des formesd’hummocks et d’ice-bergs ; leur présencesur ces plateaux élevés demeura inexplicable, même au docteur, quicependant expliquait tout.
À la tempête succéda un temps chaud et humide ; ce fut unvéritable dégel ; de tous côtés retentissait le craquement desglaçons, qui se mêlait au bruit plus imposant des avalanches.
Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base descollines, et même de parler haut, car le bruit de la voix pouvait,en agitant l’air, déterminer des catastrophes ; ils étaienttémoins de chutes fréquentes et terribles qu’ils n’auraient pas eule temps de prévoir ; en effet, le caractère principal desavalanches polaires est une effrayante instantanéité ; ellesdiffèrent en cela de celles de la Suisse ou de la Norvège ;là, en effet, se forme une boule, peu considérable d’abord, qui, segrossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec unerapidité croissante, dévaste les forêts, renverse les villages,mais enfin emploie un temps appréciable à se précipiter ; or,il n’en est pas ainsi dans les contrées frappées par le froidarctique ; le déplacement du bloc de glace y est inattendu,foudroyant ; sa chute n’est que l’instant de son départ, etqui le verrait osciller dans sa ligne de protection seraitinévitablement écrasé par lui ; le boulet de canon n’est pasplus rapide, ni la foudre plus prompte ; se détacher, tomber,écraser ne fait qu’un pour l’avalanche des terres boréales, et celaavec le roulement formidable du tonnerre, et des répercussionsétranges d’échos plus plaintifs que bruyants.
Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-ilparfois de véritables changements à vue ; le pays semétamorphosait ; la montagne devenait plaine sous l’attractiond’un brusque dégel ; lorsque l’eau du ciel, infiltrée dans lesfissures des grands blocs, se solidifiait au froid d’une seulenuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrésistibleexpansion, plus puissante encore en se faisant glace qu’en devenantvapeur, et le phénomène s’accomplissait avec une épouvantableinstantanéité.
Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau etses conducteurs ; les précautions prises, tout danger futévité. D’ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contreforts, decroupes, d’ice-bergs, n’avait pas une grande étendue, ettrois jours après, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dansles plaines plus faciles.
Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveauphénomène, qui pendant longtemps excita les patientes recherchesdes savants des deux mondes ; la petite troupe suivait unechaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, quiparaissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur ; or,son versant oriental était couvert de neige, mais d’une neigeentièrement rouge.
On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et mêmele premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Ledocteur se hâta sinon de rassurer, au moins d’instruire sescompagnons ; il connaissait cette particularité des neigesrouges, et les travaux d’analyse chimique faits à leur sujet parWollaston, de Candolle et Baüer ; il raconta donc que cetteneige se rencontre non seulement dans les contrées arctiques, maisen Suisse, au milieu des Alpes ; de Saussure en recueillit unenotable quantité sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitainesRoss, Sabine, et d’autres navigateurs en rapportèrent de leursexpéditions boréales.
Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substanceextraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette colorationprovenait uniquement de la présence de corpusculesorganiques ; longtemps les chimistes se demandèrent si cescorpuscules étaient d’une nature animale ou végétale ; maisils reconnurent enfin qu’ils appartenaient à la famille deschampignons microscopiques du genre « Uredo », que Baüerproposa d’appeler « Uredo nivalis ».
Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fitvoir à ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds deprofondeur, et il leur donna à calculer ce qu’il pouvait y avoir,sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont lessavants comptèrent jusqu’à quarante-trois mille dans un centimètrecarré.
Cette coloration, d’après la disposition du versant, devaitremonter à un temps très reculé, car ces champignons ne sedécomposent ni par l’évaporation ni par la fusion des neiges, etleur couleur ne s’altère pas.
Le phénomène, quoique expliqué, n’en était pas moinsétrange ; la couleur rouge est peu répandue par largesétendues dans la nature ; la réverbération des rayons dusoleil sur ce tapis de pourpre produisait des effetsbizarres ; elle donnait aux objets environnants, aux rochers,aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s’ils eussentété éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige sefondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à coulerjusque sous les pieds des voyageurs.
Le docteur, qui n’avait pu examiner cette substance, lorsqu’ill’aperçut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, enprit ici à son aise, et il en recueillit précieusement plusieursbouteilles.
Ce sol rouge, ce « Champ de Sang », comme il l’appela, ne futdépassé qu’après trois heures de marche, et le pays reprit sonaspect habituel.
La journée du 4 juillet s’écoula au milieu d’un brouillard trèsépais. La route au nord ne put être maintenue qu’avec la plusgrande difficulté ; à chaque instant, il fallait la rectifierau compas. Aucun accident n’arriva heureusement pendantl’obscurité ; Bell seulement perdit ses snow-shoes,qui se brisèrent contre une saillie de roc.
– Ma foi, dit Johnson, je croyais qu’après avoir fréquenté laMersey et la Tamise on avait le droit de se montrer difficile enfait de brouillards, mais je vois que je me suis trompé !
– Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torchescomme à Londres ou à Liverpool !
– Pourquoi pas ? répliqua le docteur ; c’est une idée,cela ; on éclairerait peu la route, mais au moins on verraitle guide, et nous nous dirigerions plus directement.
– Mais, dit Bell, comment se procurer des torches ?
– Avec de l’étoupe imbibée d’esprit-de-vin et fixée au bout denos bâtons.
– Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long àétablir.
Un quart d’heure après, la petite troupe reprenait sa marche auxflambeaux au milieu de l’humide obscurité.
Mais si l’on alla plus droit, on n’alla pas plus vite, et cesténébreuses vapeurs ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet ;la terre s’étant alors refroidie, un coup de vent du nord vintemporter tout ce brouillard comme les lambeaux d’une étoffedéchirée.
Aussitôt, le docteur releva la position et constata que lesvoyageurs n’avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huitmilles par jour.
Le 6, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l’on partitde bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche àl’avant, sondant le terrain et éventant le gibier ; Duk lesaccompagnait ; le temps, avec son étonnante mobilité, étaitredevenu très clair et très sec, et, bien que les guides fussent àdeux milles du traîneau, le docteur ne perdait pas de vue un seulde leurs mouvements.
Il fut donc fort étonné de les voir s’arrêter tout d’un coup etdemeurer dans une posture de stupéfaction ; ils semblaientregarder vivement au loin, comme des gens qui interrogentl’horizon.
Puis, se courbant vers le sol, ils l’examinaient avec attentionet se relevaient surpris. Bell parut même vouloir se porter enavant ; mais Altamont le retint de la main.
– Ah ça ! que font-ils donc ? dit le docteur àJohnson.
– Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit levieux marin, et je ne comprends rien à leurs gestes.
– Ils ont trouvé des traces d’animaux, répondit Hatteras.
– Cela ne peut être, dit le docteur.
– Pourquoi ?
– Parce que Duk aboierait.
– Ce sont pourtant bien des empreintes qu’ils observent.
– Marchons, fit Hatteras ; nous saurons bientôt à quoi nousen tenir.
Johnson excita les chiens d’attelage, qui prirent une allureplus rapide.
Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, etHatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell etd’Altamont.
En effet, des traces d’hommes, visibles, incontestables etfraîches comme si elles eussent été faites la veille, se montraientéparses sur la neige.
– Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras.
– En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leursraquettes.
– Vous croyez ? dit Altamont.
– Cela est certain.
– Eh bien, et ce pas ? reprit Altamont en montrant uneautre trace plusieurs fois répétée.
– Ce pas ?
– Prétendez-vous qu’il appartienne à un Esquimau ?
Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait ; lamarque d’un soulier européen, avec ses clous, sa semelle et sontalon, était profondément creusée dans la neige ; il n’y avaitpas à en douter, un homme, un étranger, avait passé là.
– Des Européens ici ! s’écria Hatteras.
– Évidemment, fit Johnson.
– Et cependant, dit le docteur, c’est tellement improbable qu’ilfaut y regarder à deux fois avant de se prononcer.
Le docteur examina donc l’empreinte deux fois, trois fois, et ilfut bien obligé de reconnaître son origine extraordinaire.
Le héros de Daniel de Foe ne fut pas plus stupéfait enrencontrant la marque d’un pied creusée sur le sable de sonîle ; mais si ce qu’il éprouva fut de la crainte, ici ce futdu dépit pour Hatteras. Un Européen si près du pôle !
On marcha en avant pour reconnaître ces traces ; elles serépétaient pendant un quart de mille, mêlées à d’autres vestiges deraquettes et de mocassins ; puis elles s’infléchissaient versl’ouest.
Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s’il fallaitles suivre plus longtemps.
– Non, répondit Hatteras. Allons…
II fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait deramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et surl’origine duquel il n’y avait pas à se méprendre. C’étaitl’objectif d’une lunette de poche.
– Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute laprésence d’un étranger sur cette terre !…
– En avant ! s’écria Hatteras.
Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun lesuivit ; le traîneau reprit sa marche un momentinterrompue.
Chacun surveillait l’horizon avec soin, sauf Hatteras, qu’unesourde colère animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, commeon risquait de tomber dans un détachement de voyageurs, il fallaitprendre ses précautions ; c’était véritablement jouer demalheur que de se voir précédé sur cette route inconnue ! Ledocteur, sans éprouver la colère d’Hatteras, ne pouvait se défendred’un certain dépit, malgré sa philosophie naturelle. Altamontparaissait également vexé ; Johnson et Bell grommelaient entreleurs dents des paroles menaçantes.
– Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune boncœur.
– Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d’Altamont, quesi nous trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire unvoyage au pôle !
– Et cependant, répondit Bell, il n’y a pas moyen de douter…
– Non, répliqua le docteur ; j’ai beau retourner l’aventuredans mon esprit, me dire que c’est improbable, impossible, il fautbien se rendre ; ce soulier ne s’est pas empreint dans laneige sans avoir été au bout d’une jambe et sans que cette jambeait été attachée à un corps humain. Des Esquimaux, je lepardonnerais encore, mais un Européen !
– Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver leslits retenus dans l’auberge du bout du monde, ce serait vexant.
– Particulièrement vexant, répondit Altamont.
– Enfin, on verra, fit le docteur
Et l’on se remit en marche.
Cette journée s’accomplit sans qu’un fait nouveau vînt confirmerla présence d’étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique,et l’on prit enfin place au campement du soir.
Un vent assez, violent ayant sauté dans le nord, il avait falluchercher pour la tente un abri sûr au fond d’un ravin ; leciel était menaçant ; des nuages allongés sillonnaient l’airavec une grande rapidité ; ils rasaient le sol d’assez près,et l’on avait de la peine à les suivre dans leur courseéchevelée ; parfois, quelques lambeaux de ces vapeurstraînaient jusqu’à terre, et la tente ne se maintenait contrel’ouragan qu’avec la plus grande difficulté.
– Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après lesouper.
– Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit ledocteur ; prenons nos précautions, et assurons la tente avecde grosses pierres.
– Vous avez raison, monsieur Clawbonny ; si l’ouraganentraînait notre abri de toile, Dieu sait où nous pourrions lerattraper.
Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pourparer à ce danger, et les voyageurs fatigués essayèrent dedormir.
Mais cela leur fut impossible ; la tempête s’étaitdéchaînée et se précipitait du sud au nord avec une incomparableviolence ; les nuages s’éparpillaient dans l’espace comme lavapeur hors d’une chaudière qui vient de faire explosion ; lesdernières avalanches, sous les coups de l’ouragan, tombaient dansles ravines, et les échos renvoyaient en échange leurs sourdesrépercussions ; l’atmosphère semblait être le théâtre d’uncombat à outrance entre l’air et l’eau, deux éléments formidablesdans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille.
L’oreille surexcitée percevait dans le grondement général desbruits particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chutedes corps pesants, mais bien le craquement clair des corps qui sebrisent ; on entendait distinctement des fracas nets etfrancs, comme ceux de l’acier qui se rompt, au milieu desroulements allongés de la tempête.
Ces derniers s’expliquaient naturellement par les avalanchestordues dans les tourbillons, mais le docteur ne savait à quoiattribuer les autres.
Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquelsl’ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plusde violence, les voyageurs échangeaient leurs suppositions.
– Il se produit là, disait le docteur, des chocs, comme si desice-bergs et des ice-fields se heurtaient.
– Oui, répondait Altamont, on dirait que l’écorce terrestre sedisloque tout entière. Tenez, entendez-vous ?
– Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, jecroirais véritablement à une rupture des glaces.
– En effet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s’expliquerautrement.
– Nous serions donc arrivés à la côte ? dit Hatteras.
– Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur ;tenez, ajouta-t-il après un craquement d’une violence extrême, nedirait-on pas un écrasement de glaçons ? Nous pourrions bienêtre fort rapprochés de l’Océan.
– S’il en est ainsi, reprit Hatteras, je n’hésiterai pas à melancer au travers des champs de glace.
– Oh ! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d’être brisésaprès une tempête pareille. Nous verrons demain ; quoi qu’ilen soit, s’il y a quelque troupe d’hommes à voyager par une nuitpareille, je la plains de tout mon cœur.
L’ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucundes hôtes de la tente ne put prendre un instant de sommeil ;la nuit se passa dans une profonde inquiétude.
En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, unetempête, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Ledocteur aurait bien voulu aller au-dehors reconnaître l’état deschoses ; mais comment s’aventurer dans ces ventsdéchaînés ?
Heureusement, l’ouragan s’apaisa dès les premières heures dujour ; on put enfin quitter cette tente qui avait vaillammentrésisté ; le docteur, Hatteras et Johnson se dirigèrent versune colline haute de trois cents pieds environ ; ils lagravirent assez facilement.
Leurs regards s’étendirent alors sur un pays métamorphosé, faitde roches vives, d’arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace.C’était l’été succédant brusquement à l’hiver chassé par latempête ; la neige, rasée par l’ouragan comme par une lameaffilée, n’avait pas eu le temps de se résoudre en eau, et le solapparaissait dans toute son âpreté primitive.
Mais où les regards d’Hatteras se portèrent rapidement, ce futvers le nord. L’horizon y paraissait baigné dans des vapeursnoirâtres.
– Voilà qui pourrait bien être l’effet produit par l’Océan, ditle docteur.
– Vous avez raison, fit Hatteras, la mer doit être là.
– Cette couleur est ce que nous appelons le « blink »de l’eau libre, dit Johnson.
– Précisément, reprit le docteur.
– Eh bien, au traîneau ! s’écria Hatteras, et marchons àcet Océan nouveau !
– Voilà qui vous réjouit le cœur, dit Clawbonny aucapitaine.
– Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme ; avantpeu, nous aurons atteint le pôle ! Et vous, mon bon docteur,est-ce que cette perspective ne vous rend pas heureux ?
– Moi ! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur desautres !
Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneaupréparé, on leva le campement. La route fut reprise ; chacuncraignait de retrouver encore les traces de la veille ; mais,pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas étrangers ouindigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivaità la côte.
– La mer ! la mer ! dit-on d’une seule voix.
– Et la mer libre ! s’écria le capitaine. Il était dixheures du matin.
En effet, l’ouragan avait fait place nette dans le bassinpolaire ; les glaces, brisées et disloquées, s’en allaientdans toutes les directions ; les plus grosses, formant desice-bergs, venaient de « lever l’ancre », suivantl’expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avaitsubi un rude assaut de la part du vent ; une grêle de lamesminces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur lesrochers environnants. Le peu qui restait de l’ice-field àl’arasement du rivage paraissait pourri ; sur les rocs, oùdéferlait le flot, s’allongeaient de larges algues marines et destouffes d’un varech décoloré.
L’Océan s’étendait au-delà de la portée du regard, sansqu’aucune île, aucune terre nouvelle, vînt en limiterl’horizon.
La côte formait dans l’est et dans l’ouest deux caps quiallaient se perdre en pente douce au milieu des vagues ; lamer brisait à leur extrémité, et une légère écume s’envolait parnappes blanches sur les ailes du vent, le sol de laNouvelle-Amérique venait ainsi mourir à l’Océan polaire, sansconvulsions, tranquille et légèrement incliné ; ils’arrondissait en baie très ouverte et formait une rade forainedélimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du rocfaisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas :il pénétrait dans les terres par le large lit d’un ruisseau, cheminordinaire des neiges fondues après l’hiver, et torrentueux en cemoment.
Hatteras, après s’être rendu compte de la configuration de lacôte, résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, delancer la chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et del’embarquer pour les excursions à venir.
Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut doncdressée, et après un repas réconfortant, les travauxcommencèrent ; pendant ce temps, le docteur prit sesinstruments pour aller faire son point et déterminer le relevéhydrographique d’une partie de la baie.
Hatteras pressait le travail ; il avait hâte departir ; il voulait avoir quitté la terre ferme et pris lesdevants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer.
À cinq heures du soir, Johnson et Bell n’avaient plus qu’à secroiser les bras. La chaloupe se balançait gracieusement dans lepetit havre, son mât dressé, son foc halé bas et sa misaine sur lescargues ; les provisions et les parties démontées du traîneauy avaient été transportées ; il ne restait plus que la tenteet quelques objets de campement à embarquer le lendemain.
Le docteur, à son retour, trouva ces apprêts terminés. En voyantla chaloupe tranquillement abritée des vents, il lui vint à l’idéede donner un nom à ce petit port, et proposa celui d’Altamont.
Cela ne fit aucune difficulté, et chacun trouva la propositionparfaitement juste.
En conséquence, le port fut appelé Altamont-Harbour.
Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situé par 87° 05’de latitude et 118° 35’ de longitude à l’orient de Greenwich,c’est-à-dire à moins de 3° du pôle.
Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents millesdepuis la baie Victoria jusqu’au port Altamont.
Le lendemain matin, Johnson et Bell procédèrent à l’embarquementdes effets de campement. À huit heures, les préparatifs de départétaient terminés. Au moment de quitter cette côte, le docteur seprit à songer aux voyageurs dont on avait rencontré les traces,incident qui ne laissait pas de le préoccuper.
Ces hommes voulaient-ils gagner le nord ? avaient-ils àleur disposition quelque moyen de franchir l’océan polaire ?Allait-on encore les rencontrer sur cette route nouvelle ?
Aucun vestige n’avait, depuis trois jours, décelé la présence deces voyageurs et certainement, quels qu’ils fussent, ils nedevaient point avoir atteint Altamont-Harbour. C’était un lieuencore vierge de tout pas humain.
Cependant, le docteur, poursuivi par ses pensées, voulut jeterun dernier coup d’œil sur le pays, et il gravit une éminence hauted’une centaine de pieds au plus ; de là, son regard pouvaitparcourir tout l’horizon du sud.
Arrivé au sommet, il porta sa lunette à ses yeux. Quelle fut sasurprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines,mais à quelques pas de lui ! Cela lui parut fortsingulier ; il examina de nouveau, et enfin il regarda salunette…. L’objectif manquait.
– L’objectif ! s’écria-t-il.
On comprend la révélation subite qui se faisait dans sonesprit ; il poussa un cri assez fort pour que ses compagnonsl’entendissent, et leur anxiété fut grande en le voyant descendrela colline à toutes jambes.
– Bon ! qu’y a-t-il encore ? demanda Johnson.
Le docteur, essoufflé, ne pouvait prononcer une parole ;enfin, il fit entendre ces mots :
– Les traces… les pas… le détachement !…
– Eh bien, quoi ? fit Hatteras… des étrangersici ?
– Non !… non !… reprenait le docteur… l’objectif… monobjectif… à moi….
Et il montrait son instrument incomplet.
– Ah ! s’écria l’Américain… vous avez perdu ?…
– Oui !
– Mais alors, ces traces…
– Les nôtres, mes amis, les nôtres ! s’écria le docteur.Nous nous sommes égarés dans le brouillard ! Nous avons tournéen cercle, et nous sommes retombés sur nos pas !
– Mais cette empreinte de souliers ? dit Hatteras.
– Les souliers de Bell, de Bell lui-même, qui, après avoir casséses snow-shoes, a marché toute une journée dans laneige.
– C’est parfaitement vrai, dit Bell.
Et l’erreur fut si évidente que chacun partit d’un éclat derire, sauf Hatteras, qui n’était cependant pas le moins heureux decette découverte.
– Avons-nous été assez ridicules ! reprit le docteur, quandl’hilarité fut calmée. Les bonnes suppositions que nous avonsfaites ! Des étrangers sur cette côte ! allonsdonc ! Décidément, il faut réfléchir ici avant de parler.Enfin, puisque nous voilà tirés d’inquiétude à cet égard, il nenous reste plus qu’à partir.
– En route ! dit Hatteras.
Un quart d’heure après, chacun avait pris place à bord de lachaloupe, qui, sa misaine déployée et son foc hissé, débordarapidement d’Altamont-Harbour.
Cette traversée maritime commençait le mercredi 10juillet ; les navigateurs se trouvaient à une distance trèsrapprochée du pôle, exactement cent soixante quinze milles[74] ; pour peu qu’une terre fût situéeà ce point du globe, la navigation par mer devait être trèscourte.
Le vent était faible, mais favorable. Le thermomètre marquaitcinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades) ; ilfaisait réellement chaud.
La chaloupe n’avait pas souffert du voyage sur letraîneau ; elle était en parfait état, et se manœuvraitfacilement. Johnson tenait la barre ; le docteur, Bell etl’Américain s’étaient accotés de leur mieux parmi les effets devoyage, disposés partie sur le pont, partie au-dessous.
Hatteras, placé à l’avant, fixait du regard ce point mystérieuxvers lequel il se sentait attiré avec une insurmontable puissance,comme l’aiguille aimantée au pôle magnétique. Si quelque rivage seprésentait, il voulait être le premier à le reconnaître. Cethonneur lui appartenait réellement.
Il remarquait d’ailleurs que la surface de l’Océan polaire étaitfaite de lames courtes, telles que les mers encaissées enproduisent. Il voyait là l’indice d’une terre prochaine, et ledocteur partageait son opinion à cet égard.
Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait sivivement rencontrer un continent au pôle nord. Quel désappointementil eût éprouvé à voir la mer incertaine, insaisissable, s’étendrelà où une portion de terre, si petite qu’elle fût, était nécessaireà ses projets ! En effet, comment nominer d’un nom spécial unespace d’océan indéterminé ? Comment planter en pleins flotsle pavillon de son pays ? Comment prendre possession au nom deSa Gracieuse Majesté d’une partie de l’élément liquide ?
Aussi, l’œil fixe, Hatteras, sa boussole à la main, dévorait lenord de ses regards.
Rien, d’ailleurs, ne limitait l’étendue du bassin polairejusqu’à la ligne de l’horizon ; il s’en allait au loin seconfondre avec le ciel pur de ces zones. Quelques montagnes deglace, fuyant au large, semblaient laisser passage à ces hardisnavigateurs.
L’aspect de cette région offrait de singuliers caractèresd’étrangeté. Cette impression tenait-elle à la disposition d’espritde voyageurs très émus et supranerveux ? Il est difficile dese prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes quotidiennes, adépeint cette physionomie bizarre de l’Océan ; il en parlecomme en parlait Penny, suivant lequel ces contrées présentent unaspect « offrant le contraste le plus frappant d’une mer animée pardes millions de créatures vivantes. »
La plaine liquide, colorée des nuances les plus vagues del’outre-mer, se montrait également transparente et douée d’unincroyable pouvoir dispersif, comme si elle eût été faite decarbure de soufre. Cette diaphanéité permettait de la fouiller duregard jusqu’à des profondeurs incommensurables ; il semblaitque le bassin polaire fût éclairé par-dessous à la façon d’unimmense aquarium ; quelque phénomène électrique, produit aufond des mers, en illuminait sans doute les couches les plusreculées. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un abîme sansfond.
À la surface de ces eaux étonnantes, les oiseaux volaient enbandes innombrables, pareilles à des nuages épais et gros detempêtes. Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs,ils offraient dans leur ensemble tous les spécimens de la grandefamille aquatique, depuis l’albatros, si commun aux contréesaustrales jusqu’au pingouin des mers arctiques, mais avec desproportions gigantesques. Leurs cris produisaient unassourdissement continuel. À les considérer, le docteur perdait sascience de naturaliste ; les noms de ces espèces prodigieuseslui échappaient, et il se surprenait à courber la tête, quand leursailes battaient l’air avec une indescriptible puissance.
Quelques-uns de ces monstres aériens déployaient jusqu’à vingtpieds d’envergure ; ils couvraient entièrement la chaloupesous leur vol, et il y avait là par légions de ces oiseaux dont lanomenclature ne parut jamais dans l’« Index Ornithologus »de Londres.
Le docteur était abasourdi, et, en somme, stupéfait de trouversa science en défaut.
Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel,glissait à la surface de cet océan paisible, il rencontrait desproductions non moins étonnantes du règne animal, et, entre autres,des méduses dont la largeur atteignait jusqu’à trente pieds ;elles servaient à la nourriture générale de la gent aérienne, etflottaient comme de véritables îlots au milieu d’algues et devarechs gigantesques. Quel sujet d’étonnement ! Quelledifférence avec ces autres méduses microscopiques observées parScoresby dans les mers du Groënland, et dont ce navigateur évaluale nombre à vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huitbilliards de milliards dans un espace de deux millescarrés[75] !
Enfin, lorsqu’au-delà de la superficie liquide le regardplongeait dans les eaux transparentes, le spectacle n’était pasmoins surnaturel de cet élément sillonné par des milliers depoissons de toutes les espèces ; tantôt ces animauxs’enfonçaient rapidement au plus profond de la masse liquide, etl’œil les voyait diminuer peu à peu, décroître, s’effacer à lafaçon des spectres fantasmagoriques ; tantôt, quittant lesprofondeurs de l’Océan, ils remontaient en grandissant à la surfacedes flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrayésde la présence de la chaloupe ; ils la caressaient au passagede leurs nageoires énormes ; là où des baleiniers deprofession se fussent à bon droit épouvantés, les navigateursn’avaient pas même la conscience d’un danger couru, et cependantquelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient à deformidables proportions.
Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux ; lenarwal, fantastique comme la licorne, armé de sa défenselongue, étroite et conique, outil merveilleux qui lui sert à scierles champs de glace, poursuivait les cétacés plus craintifs ;des baleines innombrables, chassant par leurs évents des colonnesd’eau et de mucilage, remplissaient l’air d’un sifflementparticulier, le nord-caper à la queue déliée, aux larges nageoirescaudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse, senourrissant dans sa course d’animaux rapides comme lui, de gades oude scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse,engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolentscomme elle.
Plus au fond, les baleinoptères au museau pointu, lesanarnacks Groënlandais allongés et noirâtres, lescachalots géants, espèce répandue au sein de toutes les mers,nageaient au milieu des bancs d’ambre gris, ou se livraient desbatailles homériques qui rougissaient l’Océan sur une surface deplusieurs milles ; les physales cylindriques, le grostegusik du Labrador, les dauphins à dorsale en lame desabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, leschevaux, les ours marins, les lions, les éléphants de mersemblaient paître les humides pâturages de l’Océan, et le docteuradmirait ces animaux innombrables aussi facilement qu’il eût faitdes crustacés et des poissons à travers les bassins de cristal duZoological-Garden.
Quelle beauté, quelle variété, quelle puissance dans lanature ! Comme tout paraissait étrange et prodigieux au seinde ces régions circumpolaires !
L’atmosphère acquérait une surnaturelle pureté ; on l’eûtdite surchargée d’oxygène ; les navigateurs aspiraient avecdélices cet air qui leur versait une vie plus ardente ; sansse rendre compte de ce résultat, ils étaient en proie à unevéritable combustion, dont on ne peut donner une idée, mêmeaffaiblie ; leurs fonctions passionnelles, digestives,respiratoires, s’accomplissaient avec une énergie surhumaine ;les idées, surexcitées dans leur cerveau, se développaient jusqu’augrandiose : en une heure, ils vivaient la vie d’un jour entier.
Au milieu de ces étonnements et de ces merveilles, la chaloupevoguait paisiblement au souffle d’un vent modéré que les grandsalbatros activaient parfois de leurs vastes ailes.
Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue lacôte de la Nouvelle-Amérique. Les heures de la nuit sonnaient pourles zones tempérées comme pour les zones équinoxiales ; maisici, le soleil, élargissant ses spirales, traçait un cerclerigoureusement parallèle à celui de l’Océan. La chaloupe, baignéedans ses rayons obliques, ne pouvait quitter ce centre lumineux quise déplaçait avec elle.
Les êtres animés des régions hyperboréennes sentirent pourtantvenir le soir, comme si l’astre radieux se fût dérobé derrièrel’horizon. Les oiseaux, les poissons, les cétacés disparurent.Où ? Au plus profond du ciel ? Au plus profond de lamer ? Qui l’eût pu dire ? Mais, à leurs cris, à leurssifflements, au frémissement des vagues agitées par la respirationdes monstres marins, succéda bientôt la silencieuseimmobilité ; les flots s’endormirent dans une insensibleondulation, et la nuit reprit sa paisible influence sous lesregards étincelants du soleil.
Depuis le départ d’Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagné undegré dans le nord ; le lendemain, rien ne paraissait encore àl’horizon, ni ces hauts pics qui signalent de loin les terres, nices signes particuliers auxquels un marin pressent l’approche desîles ou des continents.
Le vent tenait bon sans être fort ; la mer était peuhouleuse ; le cortège des oiseaux et des poissons revint aussinombreux que la veille ; le docteur, penché sur les flots, putvoir les cétacés quitter leur profonde retraite et monter peu à peuà la surface de la mer ; quelques ice-bergs, et çà etlà des glaçons épars, rompaient seuls l’immense monotonie del’Océan.
Mais, en somme, les glaces étaient rares, et elles n’auraient pugêner la marche d’un navire. Il faut remarquer que la chaloupe setrouvait alors à dix degrés au-dessus du pôle du froid, et, aupoint de vue des parallèles de température, c’est comme si elle eûtété à dix degrés au-dessous. Rien d’étonnant, dès lors, que la merfût libre à cette époque, comme elle le devait être par le traversde la baie de Disko, dans la mer de Baffin. Ainsi donc, un bâtimentaurait eu là ses coudées franches pendant les mois d’été.
Cette observation a une grande importance pratique ; eneffet, si jamais les baleiniers peuvent s’élever dans le bassinpolaire, soit par les mers du nord de l’Amérique, soit par les mersdu nord de l’Asie, ils sont assurés d’y faire rapidement leurcargaison, car cette partie de l’Océan paraît être le vivieruniversel, le réservoir général des baleines, des phoques et detous les animaux marins.
À midi, la ligne d’eau se confondait encore avec la ligne duciel ; le docteur commençait à douter de l’existence d’uncontinent sous ces latitudes élevées.
Cependant, en réfléchissant, il était forcément conduit à croireà l’existence d’un continent boréal ; en effet, aux premiersjours du monde, après le refroidissement de la croûte terrestre,les eaux, formées par la condensation des vapeurs atmosphériques,durent obéir à la force centrifuge, s’élancer vers les zoneséquatoriales et abandonner les extrémités immobiles du globe. De làl’émersion nécessaire des contrées voisines du pôle, Le docteurtrouvait ce raisonnement fort juste.
Et il semblait tel à Hatteras.
Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumesde l’horizon. Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchaitdans la couleur des eaux, dans la forme des vagues, dans le souffledu vent, les indices l’une terre prochaine. Son front se penchaiten avant, et qui n’eût pas connu ses pensées l’eût admiré,cependant, tant il y avait dans son attitude d’énergiques désirs etd’anxieuses interrogations.
Le temps s’écoulait au milieu de cette incertitude. Rien ne semontrait à cette circonférence si nettement arrêtée. Pas un pointqui ne fût ciel ou mer. Pas même à la surface des flots, un brin deces herbes terrestres qui firent tressaillir le cœur de ChristopheColomb marchant à la découverte de l’Amérique.
Hatteras regardait toujours.
Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indécise,mais sensiblement élevée, apparut au-dessus du niveau de lamer ; on eût dit un panache de fumée ; le ciel étaitparfaitement pur : donc cette vapeur ne pouvait s’expliquer par unnuage ; elle disparaissait par instants, et reparaissait,comme agitée.
Hatteras fut le premier à observer ce phénomène ; ce pointindécis, cette vapeur inexplicable, il l’encadra dans le champ desa lunette, et pendant une heure encore il l’examina sansrelâche.
Tout à coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint auregard, car il étendit le bras vers l’horizon, et d’une voixéclatante il s’écria :
– Terre ! terre !
À ces mots, chacun se leva comme mû par une commotionélectrique.
Une sorte de fumée s’élevait sensiblement au-dessus de lamer.
– Je vois ! je vois ! s’écria le docteur.
– Oui ! certes… oui, fit Johnson.
– C’est un nuage, dit Altamont.
– Terre ! terre ! répondit Hatteras avec uneinébranlable conviction.
Les cinq navigateurs examinèrent encore avec la plus grandeattention.
Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur éloignementrend indécis, le point observé semblait avoir disparu. Enfin lesregards le saisirent de nouveau, et le docteur crut même surprendreune lueur rapide à vingt ou vingt-cinq milles dans le nord.
– C’est un volcan ! s’écria-t-il.
– Un volcan ? fit Altamont.
– Sans doute.
– Sous une latitude si élevée !
– Et pourquoi pas ? reprit le docteur ; l’Islanden’est-elle pas une terre volcanique et pour ainsi dire faite devolcans ?
– Oui ! l’Islande, reprit l’Américain ; mais si prèsdu pôle !
– Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross,n’a-t-il pas constaté, sur le continent austral, l’existence del’Erebus et du Terror, deux monts ignivomes enpleine activité par cent soixante-dix degrés de longitude etsoixante-dix-huit degrés, de latitude ? Pourquoi donc desvolcans n’existeraient-ils pas au pôle Nord ?
– Cela est possible, en effet, répondit Altamont.
– Ah ! s’écria le docteur, je le vois distinctement : c’estun volcan !
– Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus.
– Le vent commence à venir de bout, dit Johnson.
– Bordez la misaine, et au plus près.
Mais cette manœuvre eut pour résultat d’éloigner la chaloupe dupoint observé, et les plus attentifs regards ne purent lereprendre.
Cependant on ne pouvait plus douter de la proximité de la côte.C’était donc là le but du voyage entrevu, sinon atteint, etvingt-quatre heures ne se passeraient pas, sans doute, sans que cenouveau sol fût foulé par un pied humain. La Providence, après leuravoir permis de s’en approcher de si près, ne voudrait pas empêcherces audacieux marins d’y atterrir.
Cependant, dans les circonstances actuelles, personne nemanifesta la joie qu’une semblable découverte devaitproduire ; chacun se renfermait en lui-même et se demandait ceque pouvait être cette terre du pôle. Les animaux semblaient lafuir ; à l’heure du soir, les oiseaux, au lieu d’y chercher unrefuge, s’envolaient dans le sud à tire-d’ailes ! Était-elledonc si inhospitalière qu’une mouette ou un ptarmigan n’y pussenttrouver asile ? Les poissons eux-mêmes, les grands cétacés,fuyaient rapidement cette côte à travers les eaux transparentes.D’où venait ce sentiment de répulsion, sinon de terreur, commun àtous les êtres animés qui hantaient cette partie duglobe ?
Les navigateurs avaient subi l’impression générale ; ils selaissaient aller aux sentiments de leur situation, et, peu à peu,chacun d’eux sentit le sommeil alourdir ses paupières.
Le quart revenait à Hatteras ! Il prit la barre ; ledocteur, Altamont, Johnson et Bell, étendus sur les bancs,s’endormirent l’un après l’autre, et bientôt ils furent plongésdans le monde des rêves.
Hatteras essaya de résister au sommeil ; il ne voulait rienperdre de ce temps précieux ; mais le mouvement lent de lachaloupe le berçait insensiblement, et il tomba malgré lui dans uneirrésistible somnolence.
Cependant l’embarcation marchait à peine ; le vent neparvenait pas à gonfler sa voile détendue. Au loin, quelquesglaçons immobiles dans l’ouest réfléchissaient les rayons lumineuxet formaient des plaques incandescentes en plein Océan.
Hatteras se prit à rêver. Sa pensée rapide erra sur toute sonexistence ; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesseparticulière aux songes, qu’aucun savant n’a encore pucalculer ; il fit un retour sur ses jours écoulés ; ilrevit son hivernage, la baie Victoria, le Fort-Providence, laMaison-du-Docteur, la rencontre de l’Américain sous les glaces.
Alors il retourna plus loin dans le passé ; il rêva de sonnavire, du Forward incendié, de ses compagnons, destraîtres qui l’avaient abandonné. Qu’étaient-ils devenus ? Ilpensa à Shandon, à Wall, au brutal Pen. Où étaient-ils ?Avaient-ils pu gagner la mer de Baffin à travers lesglaces ?
Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il seretrouva à son départ d’Angleterre, à ses voyages précédents, à sestentatives avortées, à ses malheurs. Alors il oublia sa situationprésente, sa réussite prochaine, ses espérances à demi réalisées.De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses.
Pendant deux heures ce fut ainsi ; puis, sa pensée repritun nouveau cours ; elle le ramena vers le pôle ; il sevit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et déployant lepavillon du Royaume-Uni.
Tandis qu’il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleurolivâtre, montait sur l’horizon et assombrissait l’Océan.
On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité lesouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendréesdans les contrées équatoriales viennent se condenser au-dessus desimmenses glaciers du nord, et appellent avec une irrésistibleviolence des masses d’air pour les remplacer. C’est ce qui peutexpliquer l’énergie des tempêtes boréales.
Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnonss’étaient arrachés à leur sommeil, prêts à manœuvrer.
La mer se soulevait en lames hautes, à base peudéveloppée ; la chaloupe, ballottée par une violente houle,plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointed’une vague aiguë, en s’inclinant sous des angles de plus dequarante-cinq degrés.
Hatteras avait repris d’une main ferme la barre, qui jouait avecbruit dans la tête du gouvernail ; quelquefois, cette barre,violemment prise dans une embardée, le repoussait et le courbaitmalgré lui. Johnson et Bell s’occupaient sans relâche à vider l’eauembarquée dans les plongeons de la chaloupe.
– Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, ditAltamont en se cramponnant à son banc.
– Il faut s’attendre à tout ici, répondit le docteur.
Ces paroles s’échangeaient au milieu des sifflements de l’air etdu fracas des flots, que la violence du vent réduisait à uneimpalpable poussière liquide ; il devenait presque impossiblede s’entendre.
Le nord était difficile à tenir ; les embruns épais nelaissaient pas entrevoir la mer au-delà de quelques toises ;tout point de repère avait disparu.
Cette tempête subite, au moment où le but allait être atteint,semblait renfermer de sévères avertissements ; elleapparaissait à des esprits surexcités comme une défense d’allerplus loin. La nature voulait-elle donc interdire l’accès dupôle ? Ce point du globe était-il entouré d’une fortificationd’ouragans et d’orages qui ne permettait pas d’enapprocher ?
Cependant, à voir la figure énergique de ces hommes, on eûtcompris qu’ils ne céderaient ni au vent ni aux flots, et qu’ilsiraient jusqu’au bout.
Ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort àchaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas,trempés sous une pluie tiède, et mouillés par les paquets de merque la tempête leur jetait au visage ; aux sifflements del’air se mêlaient parfois de sinistres cris d’oiseaux.
Mais au milieu même d’une recrudescence du courroux des flots,vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent setut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si lahoule ne l’eût pas soulevée pendant douze heures. L’ouragansemblait avoir respecté cette partie de l’Océan polaire.
Que se passait-il donc ? Un phénomène extraordinaire,inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut témoin pendant sesvoyages aux mers groënlandaises.
Le brouillard, sans se lever, s’était fait étrangementlumineux.
La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, unimmense feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mât,la voile, les agrès se dessinaient en noir sur le fondphosphorescent du ciel avec une incomparable netteté ; lesnavigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayonstransparents, et leurs figures se coloraient de refletsenflammés.
L’accalmie soudaine de cette portion de l’Océan provenait sansdoute du mouvement ascendant des colonnes d’air, tandis que latempête, appartenant au genre des cyclones[76] ,tournait avec rapidité autour de ce centre paisible.
Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l’espritd’Hatteras.
– Le volcan ! s’écria-t-il.
– Est-ce possible ? fit Bell.
– Non ! non ! répondit le docteur ; nous serionsétouffés si ses flammes s’étendaient jusqu’à nous.
– C’est peut-être son reflet dans le brouillard, fitAltamont.
– Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions près deterre, et, dans ce cas, nous entendrions les fracas del’éruption.
– Mais alors ?… demanda le capitaine.
– C’est un phénomène cosmique, répondit le docteur, phénomènepeu observé jusqu’ici !… Si nous continuons notre route, nousne tarderons pas à sortir de cette sphère lumineuse pour retrouverl’obscurité et la tempête.
– Quoi qu’il en soit, en avant ! répondit Hatteras.
– En avant ! s’écrièrent ses compagnons, qui ne songèrentmême pas à reprendre haleine dans ce bassin tranquille.
La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mâtétincelant ; les avirons plongèrent dans les vagues ardenteset parurent soulever des flots d’étincelles faites de gouttes d’eauvivement éclairées.
Hatteras, la boussole à la main, reprit la route du nord ;peu à peu le brouillard perdit de sa lumière, puis de satransparence ; le vent fit entendre ses rugissements àquelques toises, et bientôt la chaloupe, se couchant sous uneviolente rafale, rentra dans la zone des tempêtes.
Mais l’ouragan avait heureusement tourné d’un point vers le sud,et l’embarcation put courir vent arrière, allant droit au pôle,risquant de sombrer, mais se précipitant avec une vitesseinsensée ; recueil, rocher ou glaçon, pouvait surgir à chaqueinstant des flots, et elle s’y fût infailliblement mise enpièces.
Cependant, pas un de ces hommes n’élevait une objection ;pas un ne faisait entendre la voix de la prudence. Ils étaient prisde la folie du danger. La soif de l’inconnu les envahissait. Ilsallaient ainsi non pas aveugles, mais aveuglés, trouvantl’effroyable rapidité de cette course trop faible au gré de leurimpatience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbabledirection, au milieu des vagues écumant sous le fouet de latempête.
Cependant l’approche de la côte se faisait sentir ; il yavait dans l’air des symptômes étranges.
Tout à coup le brouillard se fendit comme un rideau déchiré parle vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l’éclair, on putvoir à l’horizon un immense panache de flammes se dresser vers leciel.
– Le volcan ! le volcan !…
Ce fut le mot qui s’échappa de toutes les bouches ; mais lafantastique vision avait disparu ; le vent, sautant dans lesud-est, prit l’embarcation par le travers et l’obligea de fuirencore cette terre inabordable.
– Malédiction ! fit Hatteras en bordant sa misaine ;nous n’étions pas à trois milles de la côte !
Hatteras ne pouvait résister à la violence de la tempête ;mais, sans lui céder, il biaisa dans le vent, qui se déchaînaitavec un emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe serenversait sur le côté, à faire craindre que sa quille n’émergeâttout entière ; cependant elle finissait par se relever sousl’action du gouvernail, comme un coursier dont les jarretsfléchissent et que son cavalier relève de la bride et del’éperon.
Hatteras, échevelé, la main soudée à sa barre, semblait êtrel’âme de cette barque et ne faire qu’un avec elle, ainsi quel’homme et le cheval au temps des centaures.
Soudain, un spectacle épouvantable s’offrit à ses regards.
À moins de dix toises, un glaçon se balançait sur la cimehouleuse des vagues ; il descendait et montait comme lachaloupe ; il la menaçait de sa chute, et l’eût écrasée à latoucher seulement.
Mais, avec ce danger d’être précipité dans l’abîme, s’enprésentait un autre non moins terrible ; car ce glaçon,courant à l’aventure, était chargé d’ours blancs, serrés les unscontre les autres, et fous de terreur.
– Des ours ! des ours ! s’écria Bell d’une voixétranglée.
Et chacun, terrifié, vit ce qu’il voyait.
Le glaçon faisait d’effrayantes embardées ; quelquefois ils’inclinait sous des angles si aigus, que les animaux roulaientpêle-mêle les uns sur les autres. Alors ils poussaient desgrognements qui luttaient avec les fracas de la tempête, et unformidable concert s’échappait de cette ménagerie flottante.
Que ce radeau de glace vînt à culbuter, et les ours, seprécipitant vers l’embarcation, en eussent tenté l’abordage.
Pendant un quart d’heure, long comme un siècle, la chaloupe etle glaçon naviguèrent de conserve, tantôt écartés de vingt toises,tantôt prêts à se heurter ; parfois l’un dominait l’autre, etles monstres n’avaient qu’à se laisser choir. Les chiensGroënlandais tremblaient d’épouvante. Duk restait immobile.
Hatteras et ses compagnons étaient muets ; il ne leurvenait pas même à l’idée de mettre la barre dessous pour s’écarterde ce redoutable voisinage, et ils se maintenaient dans leur routeavec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus del’étonnement que de la terreur, s’emparait de leur cerveau ;ils admiraient, et ce terrifiant spectacle complétait la lutte deséléments.
Enfin, le glaçon s’éloigna peu à peu, poussé par le vent auquelrésistait la chaloupe avec sa misaine bordée à plat, et il disparutau milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa présencepar les grognements éloignés de son monstrueux équipage.
En ce moment, il y eut redoublement de la tempête, ce fut undéchaînement sans nom des ondes atmosphériques ;l’embarcation, soulevée hors des flots, se prit à tournoyer avecune vitesse vertigineuse ; sa misaine arrachée s’enfuit dansl’ombre comme un grand oiseau blanc ; un trou circulaire, unnouveau Maëlstrom, se forma dans le remous des vagues, lesnavigateurs, enlacés dans ce tourbillon, coururent avec unerapidité telle que ses lignes d’eau leur semblaient immobiles,malgré leur incalculable rapidité. Ils s’enfonçaient peu à peu. Aufond du gouffre, une aspiration puissante, une succion irrésistiblese faisait, qui les attirait et les engloutissait vivants.
Ils s’étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d’un regardeffaré. Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentimentindéfinissable de l’abîme !
Mais, tout d’un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement.Son avant domina les lignes du tourbillon ; la vitesse dontelle était douée la projeta hors du centre d’attraction, et,s’échappant par la tangente de cette circonférence qui faisait plusde mille tours à la seconde, elle fut lancée au-dehors avec lavitesse d’un boulet de canon.
Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renversés sur leursbancs.
Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu.
Il était deux heures du matin.
Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant destupeur.
– Hatteras ? dit le docteur.
– Disparu ! firent Johnson et Bell.
– Perdu !
Ils regardèrent autour d’eux. Rien n’apparaissait sur cette merhouleuse. Duk aboyait avec un accent désespéré ; il voulait seprécipiter au milieu des flots, et Bell parvenait à peine à leretenir.
– Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, ettentons tout au monde pour retrouver notre infortunécapitaine !
Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre,et la chaloupe errante revint au vent.
Johnson et Bell se mirent à nager vigoureusement ; pendantune heure, on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha,mais en vain ! Le malheureux Hatteras, emporté par l’ouragan,était perdu.
Perdu ! si près du pôle ! si près de ce but qu’iln’avait fait qu’entrevoir !
Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes ; Duk joignitses lamentables aboiements à sa voix ; mais rien ne réponditaux deux amis du capitaine. Alors une profonde douleur s’empara deClawbonny ; sa tête retomba sur ses mains, et ses compagnonsl’entendirent pleurer.
En effet, à cette distance de la terre, sans un aviron, sans unmorceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagnévivant la côte, et si quelque chose de lui touchait enfin cetteterre désirée, ce serait son cadavre tuméfié et meurtri.
Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route aunord et lutter contre les dernières fureurs de la tempête.
À cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s’apaisa ;la houle tomba peu à peu ; le ciel reprit sa clarté polaire,et, à moins de trois milles, la terre s’offrit dans toute sasplendeur.
Ce continent nouveau n’était qu’une île, ou plutôt un volcandressé comme un phare au pôle boréal du monde.
La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierresbrûlantes et de quartiers de rocs incandescents ; ellesemblait s’agiter sous des secousses réitérées comme unerespiration de géant ; les masses projetées montaient dans lesairs à une grande hauteur, au milieu des jets d’une flamme intense,et des coulées de lave se déroulaient sur ses flancs en torrentsimpétueux ; ici, des serpents embrasés se faufilaient entreles roches fumantes ; là, des cascades ardentes retombaient aumilieu d’une vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de feu, forméde mille rivières ignées, se jetaient à la mer par une embouchurebouillonnante.
Le volcan paraissait n’avoir qu’un cratère unique d’oùs’échappait la colonne de feu, zébrée d’éclairs transversaux ;on eût dit que l’électricité jouait un rôle dans ce magnifiquephénomène.
Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache defumée, rouge à sa base, noir à son sommet. Il s’élevait avec uneincomparable majesté et se déroulait largement en épaissesvolutes.
Le ciel, à une grande hauteur, revêtait une couleurcendrée ; l’obscurité éprouvée pendant la tempête, et dont ledocteur n’avait pu se rendre compte, venait évidemment des colonnesde cendres déployées devant le soleil comme un impénétrable rideau.Il se souvint alors d’un fait semblable survenu en 1812, à l’île dela Barbade, qui, en plein midi, fut plongée dans les ténèbresprofondes, par la masse des cendres rejetées du cratère de l’îleSaint-Vincent.
Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesuraitmille toises de hauteur, à peu près l’altitude de l’Hécla.
La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l’horizon unangle de onze degrés environ.
Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que lachaloupe s’en approchait. Il ne présentait aucune trace devégétation. Le rivage même lui faisait défaut, et ses flancstombaient à pic dans la mer.
– Pourrons-nous atterrir ? dit le docteur.
– Le vent nous porte, répondit Altamont.
– Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nouspuissions prendre pied !
– Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson ; mais noustrouverons bien de quoi loger notre embarcation ; c’est toutce qu’il nous faut.
– Allons donc ! répondit tristement Clawbonny.
Le docteur n’avait plus de regards pour cet étrange continentqui se dressait devant lui. La terre du pôle était bien là, maisnon l’homme qui l’avait découverte !
À cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l’action desfeux souterrains. L’île qu’elle entourait pouvait avoir huit à dixmilles de circonférence, pas davantage, et, d’après l’estime, ellese trouvait très près du pôle, si même l’axe du monde n’y passaitpas exactement.
Aux approches de l’île, les navigateurs remarquèrent un petitfjord en miniature suffisant pour abriter leur embarcation ;ils s’y dirigèrent aussitôt, avec la crainte de trouver le corps ducapitaine rejeté à la côte par la tempête !
Cependant, il semblait difficile qu’un cadavre s’yreposât ; il n’y avait pas de plage, et la mer déferlait surdes rocs abrupts ; une cendre épaisse et vierge de toute tracehumaine recouvrait leur surface au-delà de la portée desvagues.
Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deuxbrisants à fleur d’eau, et là elle se trouva parfaitement abritéecontre le ressac.
Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent ; lepauvre animal appelait le capitaine dans son langage ému, il leredemandait à cette mer sans pitié, à ces rochers sans écho. Ilaboyait en vain, et le docteur le caressait de la main sans pouvoirle calmer, quand le fidèle chien, comme s’il eût voulu remplacerson maître, fit un bond prodigieux et s’élança le premier sur lesrocs, au milieu d’une poussière de cendre qui vola en nuage autourde lui.
– Duk ! ici, Duk ! fit le docteur.
Mais Duk ne l’entendit pas et disparut. On procéda alors audébarquement ; Clawbonny et ses trois compagnons prirentterre, et la chaloupe fut solidement amarrée.
Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quandles aboiements de Duk retentirent à quelque distance avec uneénergie inaccoutumée ; ils exprimaient non la colère, mais ladouleur.
– Écoutez, fit le docteur.
– Quelque animal dépisté ? dit le maître d’équipage.
– Non ! non ! répondit le docteur en tressaillant,c’est de la plainte ! ce sont des pleurs ! le corpsd’Hatteras est là.
À ces paroles, les quatre hommes s’élancèrent sur les traces deDuk, au milieu des cendres qui les aveuglaient ; ilsarrivèrent au fond d’un fjord, à un espace de dix pieds sur lequelles vagues venaient mourir insensiblement.
Là, Duk aboyait auprès d’un cadavre enveloppé dans le pavillond’Angleterre.
– Hatteras ! Hatteras ! s’écria le docteur en seprécipitant sur le corps de son ami.
Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre.
Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpitersous sa main.
– Vivant ! vivant ! s’écria-t-il.
– Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m’ajeté la tempête, vivant sur l’île de la Reine !
– Hurrah pour l’Angleterre ! s’écrièrent les cinq hommesd’un commun accord.
– Et pour l’Amérique ! reprit le docteur en tendant unemain à Hatteras et l’autre à l’Américain.
Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bienune autre.
Pendant les premiers instants, ces braves gens furent toutentiers au bonheur de revoir leur capitaine ; ils sentaientleurs yeux inondés de larmes.
Le docteur s’assura de l’état d’Hatteras. Celui-ci n’était pasgrièvement blessé. Le vent l’avait porté jusqu’à la côte, oùl’abordage fut fort périlleux ; le hardi marin, plusieurs foisrejeté au large, parvint enfin, à force d’énergie, à se cramponnerà un morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus desflots.
Là, il perdit connaissance, après s’être roulé dans sonpavillon, et il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duket au bruit de ses aboiements.
Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, aubras du docteur, le chemin de la chaloupe.
– Le pôle ! le pôle Nord ! répétait-il enmarchant.
– Vous êtes heureux ! lui disait le docteur.
– Oui, heureux ! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas cebonheur, cette joie de se trouver ici ? Cette terre que nousfoulons, c’est la terre du pôle ! Cette mer que nous avonstraversée, c’est la mer du pôle ! Cet air que nous respirons,c’est l’air du pôle ! Oh ! le pôle Nord ! le pôleNord !
En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltationviolente, à une sorte de fièvre, et le docteur essayait en vain dele calmer. Ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire, et sespensées bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cetétat de surexcitation aux épouvantables périls que le capitainevenait de traverser.
Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l’on s’occupa dechercher un lieu de campement.
Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leurchute avait arrangés en forme de caverne ; Johnson et Bell yapportèrent les provisions et lâchèrent les chiensGroënlandais.
Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas ; la toilede la tente servait de nappe ; le déjeuner, composé depemmican, de viande salée, de thé et de café, s’étalait àterre et ne demandait qu’à se laisser dévorer.
Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l’île fûtfait ; il voulait savoir exactement à quoi s’en tenir sur saposition.
Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et,après observation, ils obtinrent, pour la position précise de lagrotte, 89° 59’ 15 de latitude. La longitude, à cette hauteur,n’avait plus aucune importance, car tous les méridiens seconfondaient à quelques centaines de pieds plus haut.
Donc, en réalité, l’île se trouvait située au pôle Nord, et lequatre-vingt-dixième degré de latitude n’était qu’à quarante-cinqsecondes de là, exactement à trois quarts de mille[77] , c’est-à-dire vers le sommet duvolcan.
Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu’il fût consignédans un procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dansun cairn sur la côte.
Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rédigea ledocument suivant, dont l’un des exemplaires figure maintenant auxarchives de la Société royale géographique de Londres.
« Ce 11 juillet 1861, par 89° 59’ 15 » de latitudeseptentrionale, a été découverte « l’île de la Reine », au pôleNord, par le capitaine Hatteras, commandant le brick leForward, de Liverpool, qui a signé, ainsi que sescompagnons.
« Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir àl’Amirauté.
« Signé : John HATTERAS, commandant du Forward ;docteur CLAWBONNY ; ALTAMONT, commandant du Porpoise; JOHNSON, maître d’équipage ; BELL, charpentier. »
– Et maintenant, mes amis, à table ! dit gaiement ledocteur.
Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s’asseyait àterre.
– Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables ettoutes les salles à manger du monde pour dîner par 89° 59’ et 15 delatitude boréale !
Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situationprésente ; les esprits étaient en proie à cette prédominanteidée du pôle Nord. Dangers bravés pour l’atteindre, périls àvaincre pour en revenir, s’oubliaient dans ce succès sansprécédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni lesEuropéens, ni les Américains, ni les Asiatiques n’avaient pu fairejusqu’ici, venait d’être accompli.
Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand ilraconta tout ce que sa science et son inépuisable mémoire purentlui fournir à propos de la situation actuelle.
Ce fut avec un véritable enthousiasme qu’il proposa de portertout d’abord un toast au capitaine.
– À John Hatteras ! dit-il.
– À John Hatteras ! firent ses compagnons d’une seulevoix.
– Au pôle Nord ! répondit le capitaine, avec un accentétrange, chez cet être jusque-là si froid, si contenu, etmaintenant en proie à une impérieuse surexcitation.
Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis dechaleureuses poignées de main.
– Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plusimportant de notre époque ! Qui eût dit que cette découverteprécéderait celles du centre de l’Afrique ou de l’Australie !Vraiment, Hatteras, vous êtes au-dessus des Sturt et desLivingstone, des Burton et des Barth ! Honneur àvous !
– Vous avez raison, docteur, répondit Altamont ; il sembleque, par les difficultés de l’entreprise, le pôle Nord devait êtrele dernier point de la terre à découvrir. Le jour où ungouvernement eût absolument voulu connaître le centre de l’Afrique,il y eût réussi inévitablement à prix d’hommes et d’argent ;mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait seprésenter des obstacles absolument infranchissables.
– Infranchissables ! s’écria Hatteras avec véhémence, iln’y a pas d’obstacles infranchissables, il y a des volontés plus oumoins énergiques, voilà tout !
– Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c’est bien. Mais enfin,monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle ade particulier ?
– Ce qu’il a, mon brave Johnson, il a qu’il est le seul point duglobe immobile pendant que tous les autres points tournent avec uneextrême rapidité.
– Mais je ne m’aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyonsplus immobiles ici qu’à Liverpool !
– Pas plus qu’à Liverpool vous ne vous apercevez de votremouvement ; cela tient à ce que, dans ces deux cas, vousparticipez vous-même à ce mouvement ou à ce repos ! Mais lefait n’en est pas moins certain. La terre est douée d’un mouvementde rotation qui s’accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvementest supposé s’opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôleNord et au pôle Sud. Eh bien ! nous sommes à l’une desextrémités de cet axe nécessairement immobile.
– Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement,nous restons en repos ?
– À peu près, car nous ne sommes pas absolument aupôle !
– Vous avez raison, docteur ! dit Hatteras d’un ton graveet en secouant la tête, il s’en faut encore de quarante-cinqsecondes que nous ne soyons arrivés au point précis !
– C’est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nousconsidérer comme immobiles.
– Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaquepoint de l’équateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues parheure !
– Et cela sans en être plus fatigués ! fit Bell.
– Justement ! répondit le docteur.
– Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement derotation, la terre n’est-elle pas douée d’un autre mouvement autourdu soleil ?
– Oui, un mouvement de translation qu’elle accomplit en unan.
– Est-il plus rapide que l’autre ? demanda Bell.
– Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons aupôle, il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsidonc, notre prétendue immobilité n’est qu’une chimère : immobilespar rapport aux autres points du globe, oui ; mais par rapportau soleil, non.
– Bon ! dit Bell avec un accent de regret comique, moi quime croyais si tranquille ! il faut renoncer à cetteillusion ! On ne peut décidément pas avoir un instant de reposen ce monde.
– Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson ; et nousapprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de cemouvement de translation ?
– Elle est considérable, répondit le docteur ; la terremarche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu’un bouletde vingt-quatre, qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toisespar seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues sixdixièmes par seconde ; vous le voyez, c’est bien autre choseque le déplacement des points de l’équateur.
– Diable ! fit Bell, c’est à ne pas vous croire, monsieurClawbonny ! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand ileût été si facile de rester immobiles, si Dieu l’avaitvoulu !
– Bon ! fit Altamont, y pensez-vous, Bell ! Alors,plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d’automne, plusd’été, plus d’hiver !
– Sans compter un résultat tout simplement épouvantable !reprit le docteur.
– Et lequel donc ? dit Johnson.
– C’est que nous serions tombés sur le soleil !
– Tombés sur le soleil ! répliqua Bell avec surprise.
– Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s’arrêter,la terre serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jourset demi.
– Une chute de soixante-quatre jours ! répliquaJohnson.
– Ni plus ni moins, répondit le docteur ; car il y a unedistance de trente-huit millions de lieues à parcourir.
– Quel est donc le poids du globe terrestre ? demandaAltamont.
– Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions detonneaux.
– Bon ! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien àl’oreille ! on ne les comprend plus !
– Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes decomparaison qui vous resteront dans l’esprit : rappelez-vous qu’ilfaut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et troiscent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.
– Tout cela est écrasant ! fit Altamont.
– Écrasant, c’est le mot, répondit le docteur ; mais jereviens au pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cettepartie de la terre n’aura été plus opportune, si toutefois cela nevous ennuie pas.
– Allez, docteur, allez ! fit Altamont.
– Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisirà enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s’instruire, jevous ai dit que le pôle était un point immobile par rapport auxautres points de la terre. Eh bien, ce n’est pas tout à faitvrai.
– Comment ! dit Bell, il faut encore en rabattre ?
– Oui, Bell, le pôle n’occupe pas toujours la même placeexactement ; autrefois, l’étoile polaire était plus éloignéedu pôle céleste qu’elle ne l’est maintenant. Notre pôle est doncdoué d’un certain mouvement ; il décrit un cercle en vingt-sixmille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, dontje vous parlerai tout à l’heure.
– Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle sedéplaçât un jour d’une plus grande quantité ?
– Eh ! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchezà une grande question que les savants débattirent longtemps à lasuite d’une singulière découverte.
– Laquelle donc ?
– Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d’un rhinocéros surles bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d’un éléphant surles côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds serencontraient-ils sous une pareille latitude ? De là, étrangerumeur parmi les géologues, qui n’étaient pas aussi savants que lefut depuis un Français, M. Élie de Beaumont, lequel démontra queces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que lestorrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavreslà où on les avait trouvés. Mais, comme cette explication n’étaitpas encore émise, devinez ce qu’inventa l’imagination dessavants ?
– Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant.
– Oui, de tout pour expliquer un fait ; eh bien, ilssupposèrent que le pôle de la terre avait été autrefois àl’équateur, et l’équateur au pôle.
– Bah !
– Comme je vous le dis, et sérieusement ; or, s’il en eûtété ainsi, comme la terre est aplatie au pôle de plus de cinqlieues, les mers, transportées au nouvel équateur par la forcecentrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois hautes commel’Himalaya ; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire,la Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, le Groënland, laNouvelle-Bretagne, eussent été ensevelis sous cinq lieues d’eau,tandis que les régions équatoriales, rejetées au pôle, auraientformé des plateaux élevés de cinq lieues.
– Quel changement ! fit Johnson.
– Oh ! cela n’effrayait guère les savants.
– Et comment expliquaient-ils ce bouleversement ? demandaAltamont.
– Par le choc d’une comète. La comète est le « Deus esmachina » ; toutes les fois qu’on est embarrassé encosmographie, on appelle une comète à son secours. C’est l’astre leplus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d’unsavant, il se dérange pour tout arranger !
– Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, cebouleversement est impossible ?
– Impossible !
– Et s’il arrivait ?
– S’il arrivait, l’équateur serait gelé en vingt-quatreheures !
– Bon ! s’il se produisait maintenant, dit Bell, on seraitcapable de dire que nous ne sommes pas allés au pôle.
– Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l’immobilité de l’axeterrestre, il en résulte donc ceci : c’est que si nous étionspendant l’hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire uncercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour del’équinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je netiens pas compte de la réfraction), il nous paraîtrait exactementcoupé en deux par l’horizon, et monterait peu à peu en formant descourbes très allongées ; mais ici, il y a cela de remarquableque, dès qu’il a paru, il ne se couche plus ; il reste visiblependant six mois ; puis son disque vient raser de nouveaul’horizon à l’équinoxe d’automne, au 22 septembre, et, dès qu’ils’est couché, on ne le revoit plus de tout l’hiver.
– Vous parliez tout à l’heure de l’aplatissement de la terre auxpôles, dit Johnson ; veuillez donc m’expliquer cela, monsieurClawbonny.
– Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours dumonde, vous comprenez qu’alors son mouvement de rotation dutrepousser une partie de sa masse mobile à l’équateur, où la forcecentrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre eût étéimmobile, elle fût restée une sphère parfaite ; mais, parsuite du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente uneforme, ellipsoïdale, et les points du pôle sont plus rapprochés ducentre que les points de l’équateur de cinq lieues un tiersenviron.
– Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener aucentre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire poury arriver ?
– Comme vous le dites, mon ami.
– Eh bien, capitaine, c’est autant de chemin de fait !Voilà une occasion dont il faut profiter…
Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n’était pas à laconversation, ou bien il l’écoutait sans l’entendre.
– Ma foi ! répondit le docteur, au dire de certainssavants, ce serait peut-être le cas de tenter cette expédition.
– Ah ! vraiment ! fit Johnson.
– Mais laissez-moi finir, reprit le docteur ; je vousraconterai cela plus tard ; je veux vous apprendre d’abordcomment l’aplatissement des pôles est la cause de la précession deséquinoxes, c’est-à-dire pourquoi, chaque année, l’équinoxe duprintemps arrive un jour plus tôt qu’il ne le ferait, si la terreétait parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce quel’attraction du soleil s’opère d’une façon différente sur la partierenflée du globe située à l’équateur, qui éprouve alors unmouvement rétrograde. Subséquemment, c’est ce qui déplace un peu cepôle, comme je vous l’ai dit plus haut. Mais, indépendamment de ceteffet, l’aplatissement devrait en avoir un plus curieux et pluspersonnel, dont nous nous apercevrions si nous étions doués d’unesensibilité mathématique.
– Que voulez-vous dire ? demanda Bell.
– C’est que nous sommes plus lourds ici qu’à Liverpool.
– Plus lourds ?
– Oui ! nous, nos chiens, nos fusils, nosinstruments !
– Est-il possible ?
– Certes, et par deux raisons : la première, c’est que noussommes plus rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent,nous attire davantage : or, cette force attractive n’est autrechose que la pesanteur. La seconde, c’est que la force de rotation,nulle au pôle, étant très marquée à l’équateur, les objets ont làune tendance à s’écarter de la terre ; ils y sont donc moinspesants.
– Comment ! dit Johnson, sérieusement, nous n’avons doncpas le même poids en tous lieux ?
– Non, Johnson ; suivant la loi de Newton, les corpss’attirent en raison directe des masses, et en raison inverse ducarré des distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus prèsdu centre d’attraction, et, sur une autre planète, je pèserais plusou moins, suivant la masse de la planète.
– Quoi ! fit Bell, dans la lune ?…
– Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres àLiverpool, ne serait plus que de trente-deux.
– Et dans le soleil ?
– Oh ! dans le soleil, je pèserais plus de cinq millelivres !
– Grand Dieu ! fit Bell, il faudrait un cric alors poursoulever vos jambes ?
– Probablement ! répondit le docteur, en riant del’ébahissement de Bell ; mais ici la différence n’est passensible, et, en déployant un effort égal des muscles du jarret,Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey.
– Oui ! mais dans le soleil ? répétait Bell, qui n’enrevenait pas.
– Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceciest que nous sommes bien où nous sommes, et qu’il est inutile decourir ailleurs.
– Vous disiez tout à l’heure, reprit Altamont, que ce seraitpeut-être le cas de tenter une excursion au centre de laterre ! Est-ce qu’on a jamais pensé à entreprendre un pareilvoyage ?
– Oui, et cela termine ce que j’ai à vous dire relativement aupôle. Il n’y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plusd’hypothèses et de chimères. Les anciens, fort ignorants encosmographie, y plaçaient le jardin des Hespérides. Au Moyen Âge,on supposa que la terre était supportée par des tourillons placésaux pôles, sur lesquels elle tournait ; mais, quand on vit lescomètes se mouvoir librement dans les régions circumpolaires, ilfallut renoncer à ce genre de support. Plus tard, il se rencontraun astronome français, Bailly, qui soutint que le peuple policé etperdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. Enfin, denos jours, on a prétendu qu’il existait aux pôles une immenseouverture, d’où se dégageait la lumière des aurores boréales, etpar laquelle on pourrait pénétrer dans l’intérieur du globe ;puis, dans la sphère creuse, on imagina l’existence de deuxplanètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de laforte pression qu’il éprouvait.
– On a dit tout cela ? demanda Altamont.
– Et on l’a écrit, et très sérieusement. Le capitaine Synness,un de nos compatriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Aragode tenter le voyage ! Mais ces savants refusèrent.
– Et ils firent bien.
– Je le crois. Quoi qu’il en soit, vous voyez, mes amis, quel’imagination s’est donné libre carrière à l’endroit du pôle, etqu’il faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité.
– D’ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n’abandonnaitpas son idée.
– Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant devoir le vieux marin peu convaincu, et, s’il y a une ouvertureparticulière pour aller au centre de la terre, nous ironsensemble !
Après cette conversation substantielle, chacun, s’arrangeant deson mieux dans la grotte, y trouva le sommeil.
Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire nedormit-il pas ?
Le but de sa vie n’était-il pas atteint ? N’avait-il pasaccompli les hardis projets qui lui tenaient au cœur ?Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l’agitation dans cette âmeardente ? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis,Hatteras retomberait dans une sorte d’abattement, et que ses nerfsdétendus aspireraient au repos ? Après le succès, il semblaitmême naturel qu’il fût pris de ce sentiment de tristesse qui suittoujours les désirs satisfaits.
Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n’était cependantpas la pensée du retour qui l’agitait ainsi. Voulait-il aller plusloin encore ? Son ambition de voyageur n’avait-elle doncaucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce qu’il enavait fait le tour ?
Quoi qu’il en soit, il ne put dormir. Et cependant cettepremière nuit passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L’îleétait absolument inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphèreenflammée, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poissonsous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourdsronflements de la montagne à la tête de laquelle s’échevelaient despanaches de fumée incandescente.
Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent,ils ne trouvèrent plus Hatteras auprès d’eux. Inquiets, ilsquittèrent la grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur unroc. Son regard demeurait invariablement fixé sur le sommet duvolcan. Il tenait à la main ses instruments ; il venaitévidemment de faire le relevé exact de la montagne.
Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la paroleavant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut lecomprendre.
– En route ! lui dit le docteur, qui l’examinait d’un œilattentif, en route ; allons faire le tour de notre île ;nous voilà prêts pour notre dernière excursion.
– La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix desgens qui rêvent tout haut ; oui, la dernière, en effet. Maisaussi, reprit-il avec une grande animation, la plusmerveilleuse !
Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pouren calmer les bouillonnements intérieurs.
En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent ;Hatteras parut alors sortir de son état d’hallucination.
– Mes amis, dit-il d’une voix émue, merci pour votre courage,merci pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumainsqui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre !
– Capitaine, dit Johnson, nous n’avons fait qu’obéir, et c’est àvous seul qu’en revient l’honneur.
– Non ! non ! reprit Hatteras avec une violenteeffusion, à vous tous comme à moi ! à Altamont comme à noustous ! comme au docteur lui-même ! Oh ! laissez moncœur faire explosion entre vos mains ! Il ne peut pluscontenir sa joie et sa reconnaissance !
Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons quil’entouraient. Il allait, il venait, il n’était plus maître delui.
– Nous n’avons fait que notre devoir d’Anglais, disait Bell.
– Notre devoir d’amis, répondit le docteur.
– Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n’ont pas su leremplir. Quelques-uns ont succombé ! Pourtant, il faut leurpardonner, à ceux qui ont trahi comme à ceux qui se sont laissésentraîner à la trahison ! Pauvres gens ! je leurpardonne. Vous m’entendez, docteur !
– Oui, répondit le docteur, que l’exaltation d’Hatterasinquiétait sérieusement.
– Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petitefortune qu’ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent.Non ! rien ne sera changé à mes dispositions, et ils serontriches… s’ils revoient jamais l’Angleterre !
Il eût été difficile de ne pas être ému de l’accent avec lequelHatteras prononça ces paroles.
– Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, ondirait que vous faites votre testament.
– Peut-être, répondit gravement Hatteras.
– Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existencede gloire, reprit le vieux marin.
– Qui sait ? fit Hatteras.
Ces mots furent suivis d’un assez long silence. Le docteurn’osait interpréter le sens de ces dernières paroles.
Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d’une voixprécipitée, qu’il contenait à peine, il reprit :
– Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu’ici, etcependant il reste beaucoup à faire.
Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profondétonnement.
– Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pasau pôle même !
– Comment cela ? fit Altamont.
– Par exemple ! s’écria le docteur, qui craignait dedeviner.
– Oui ! reprit Hatteras avec force, j’ai dit qu’un Anglaismettrait le pied sur le pôle du monde ; je l’ai dit, et unAnglais le fera.
– Quoi ?… répondit le docteur.
– Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu,reprit Hatteras avec une animation croissante, et là où il est,j’irai !
– Mais c’est le sommet de ce volcan ! dit le docteur.
– J’irai.
– C’est un cône inaccessible !
– J’irai.
– C’est un cratère béant, enflammé !
– J’irai.
L’énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça cesderniers mots ne peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits ;ils regardaient avec terreur la montagne qui balançait dans l’airson panache de flammes.
Le docteur reprit alors la parole ; il insista ; ilpressa Hatteras de renoncer à son projet ; il dit tout ce queson cœur put imaginer, depuis l’humble prière jusqu’aux menacesamicales ; mais il n’obtint rien sur l’âme nerveuse ducapitaine, pris d’une sorte de folie qu’on pourrait nommer « lafolie polaire ».
Il n’y avait plus que les moyens violents pour arrêter cetinsensé, qui courait à sa perte. Mais, prévoyant qu’ils amèneraientdes désordres graves, le docteur ne voulut les employer qu’à ladernière extrémité.
Il espérait d’ailleurs que des impossibilités physiques, desobstacles infranchissables, arrêteraient Hatteras dans l’exécutionde son projet.
– Puisqu’il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.
– Oui, répondit le capitaine, jusqu’à mi-côte de lamontagne ! Pas plus loin ! Ne faut-il pas que vousrapportiez en Angleterre le double du procès-verbal qui attestenotre découverte, si… ?
– Pourtant !…
– C’est décidé, répondit Hatteras d’un ton inébranlable, et,puisque les prières de l’ami ne suffisent pas, le capitainecommande.
Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelquesinstants après, la petite troupe, équipée pour une ascensiondifficile, et précédée de Duk, se mit en marche.
Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deuxdegrés (+ 11° centigrades). L’atmosphère s’imprégnait largement dela clarté particulière à ce haut degré de latitude. Il était huitheures du matin.
Hatteras prit les devants avec son brave chien ; Bell etAltamont, le docteur et Johnson le suivirent de près.
– J’ai peur, dit Johnson.
– Non, non, il n’y a rien à craindre, répondit le docteur, noussommes là.
Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomieparticulière, qui était l’imprévu, la nouveauté, la jeunesse !Ce volcan ne paraissait pas vieux, et des géologues auraient puindiquer une date récente à sa formation.
Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaientque par un miracle d’équilibre. La montagne n’était, à vrai dire,qu’un amoncellement de pierres tombées de haut. Pas de terre, pasla moindre mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace devégétation. L’acide carbonique, vomi par le cratère, n’avait encoreeu le temps de s’unir ni à l’hydrogène de l’eau, ni à l’ammoniaquedes nuages, pour former, sous l’action de la lumière, les matièresorganisées.
Cette île, perdue en mer, n’était due qu’à l’agrégationsuccessive des déjections volcaniques ; c’est ainsi queplusieurs montagnes du globe se sont formées ; ce qu’elles ontrejeté de leur sein a suffi à les construire. Tel l’Etna, qui adéjà vomi un volume de lave plus considérable que sa masseelle-même ; tel encore le Monte-Nuovo, près de Naples,engendré par des scories dans le court espace de quarante-huitheures.
Cet amas de roches dont se composait l’île de la Reine étaitévidemment sorti des entrailles de la terre ; il avait au plushaut degré le caractère plutonien. À sa place s’étendait autrefoisla mer immense, formée, dès les premiers jours, par la condensationdes vapeurs d’eau sur le globe refroidi ; mais, à mesure queles volcans de l’ancien et du nouveau monde s’éteignirent ou, pourmieux dire, se bouchèrent, ils durent être remplacés par denouveaux cratères ignivomes.
En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudièresphéroïdale. Là, sous l’influence du feu central, s’engendrent desquantités immenses de vapeurs emmagasinées à une tension demilliers d’atmosphères, et qui feraient sauter le globe sans lessoupapes de sûreté ménagées à l’extérieur.
Ces soupapes sont les volcans ; quand l’une se ferme,l’autre s’ouvre, et, à l’endroit des pôles, où, sans doute parsuite de l’aplatissement, l’écorce terrestre est moins épaisse, iln’est pas étonnant qu’un volcan se soit inopinément formé par lesoulèvement du massif au-dessus des flots.
Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étrangesparticularités ; son pied foulait un tuf volcanique et desdépôts ponceux faits de scories, de cendres, de roches éruptives,semblables aux syénites et aux granits de l’Islande.
Mais, s’il attribuait à l’îlot une origine presque moderne,c’est que le terrain sédimentaire n’avait pas encore eu le temps des’y former.
L’eau manquait aussi. Si l’île de la Reine eût compté plusieurssiècles d’existence, des sources thermales auraient jailli de sonsein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n’ytrouvait pas une molécule liquide, mais les vapeurs qui s’élevaientdes ruisseaux de laves semblaient être absolument anhydres.
Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elleapparut un jour, telle elle pouvait disparaître un autre, ets’immerger de nouveau au fond de l’Océan.
À mesure que l’on s’élevait, l’ascension devenait de plus enplus difficile ; les flancs de la montagne se rapprochaient dela perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes précautionspour éviter les éboulements. Souvent des colonnes de cendres setordaient autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, oudes torrents de lave leur barraient le passage. Sur quelquessurfaces horizontales, les ruisseaux, refroidis et solidifiés à lapartie supérieure, laissaient sous leur croûte durcie la laves’écouler en bouillonnant. Chacun devait donc sonder pour éviterd’être plongé tout à coup dans ces matières en fusion.
De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de rochesrougies au sein des gaz enflammés ; quelques-unes de cesmasses éclataient dans l’air comme des bombes, et leurs débris sedispersaient dans toutes les directions à d’énormes distances.
On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de lamontagne était entourée, et combien il fallait être fou pour latenter.
Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et,dédaignant le secours de son bâton ferré, il gravissait sanshésiter les pentes les plus raides.
Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau dedix pieds de largeur environ ; un fleuve incandescentl’entourait, après s’être bifurqué à l’arête d’un roc supérieur, etne laissait qu’un passage étroit par lequel Hatteras se glissaaudacieusement.
Là, il s’arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors ilsembla mesurer du regard l’intervalle qui lui restait àfranchir ; horizontalement, il ne se trouvait pas à plus decent toises du cratère, c’est-à-dire du point mathématique dupôle ; mais, verticalement, c’était encore plus de quinzecents pieds à gravir.
L’ascension durait déjà depuis trois heures ; Hatteras nesemblait pas fatigué ; ses compagnons se trouvaient au bout deleurs forces.
Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteurrésolut d’empêcher à tout prix Hatteras de s’élever plus haut. Ilessaya d’abord de le prendre par la douceur, mais l’exaltation ducapitaine allait jusqu’au délire ; pendant la route, il avaitdonné tous les signes d’une folie croissante, et qui l’a connu, quil’a suivi dans les phases diverses de son existence, ne peut enêtre surpris. À mesure qu’Hatteras s’élevait au-dessus de l’Océan,sa surexcitation s’accroissait ; il ne vivait plus dans larégion des hommes ; il croyait grandir avec la montagneelle-même.
– Hatteras, lui dit le docteur, assez ! nous n’en pouvonsplus.
– Demeurez donc, répondit le capitaine d’une voix étrange ;j’irai plus haut !
– Non ! ce que vous faites est inutile ! vous êtes iciau pôle du monde !
– Non ! non ! plus haut !
– Mon ami ! c’est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny.Ne me reconnaissez-vous pas ?
– Plus haut ! plus haut ! répétait l’insensé.
– Eh bien, non ! nous ne souffrirons pas…
Le docteur n’avait pas achevé ces mots qu’Hatteras, par uneffort surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors dela portée de ses compagnons.
Ceux-ci poussèrent un cri ; ils croyaient Hatteras abîmédans le torrent de feu ; mais le capitaine était retombé del’autre côté, suivi par son chien Duk, qui ne voulait pas lequitter.
Il disparut derrière un rideau de fumée, et l’on entendit savoix qui décroissait dans l’éloignement.
– Au nord ! au nord ! criait-il. Au sommet du montHatteras ! Souvenez-vous du mont Hatteras !
On ne pouvait songer à rejoindre le capitaine ; il y avaitvingt chances pour rester là où il avait passé avec ce bonheur etcette adresse particulière aux fous ; il était impossible defranchir ce torrent de feu, impossible également de le tourner.Altamont tenta vainement de passer ; il faillit périr envoulant traverser le fleuve de lave ; ses compagnons durent leretenir malgré lui.
– Hatteras ! Hatteras ! s’écriait le docteur.
Mais le capitaine ne répondit pas, et les aboiements à peinedistincts de Duk retentirent seuls dans la montagne.
Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles à traversles colonnes de fumée et sous les pluies de cendre. Tantôt sonbras, tantôt sa tête sortaient du tourbillon. Puis il disparaissaitet se montrait plus haut accroché aux rocs. Sa taille diminuaitavec cette rapidité fantastique des objets qui s’élèvent dansl’air. Une demi-heure après, il semblait déjà rapetissé demoitié.
L’atmosphère s’emplissait des bruits sourds du volcan ; lamontagne résonnait et ronflait comme une chaudièrebouillante ; on sentait ses flancs frissonner. Hatterasmontait toujours. Duk le suivait.
De temps en temps, un éboulement se produisait derrière eux, etquelque roc énorme, pris d’une vitesse croissante et rebondissantsur les crêtes, allait s’engouffrer jusqu’au fond du bassinpolaire.
Hatteras ne se retournait même pas. Il s’était servi de sonbâton comme d’une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Sescompagnons épouvantés ne perdaient pas un de ses mouvements. Sesdimensions devenaient peu à peu microscopiques, et Duk paraissaitréduit à la taille d’un gros rat.
Il y eut un moment où le vent rabattit sur eux un vaste rideaude flamme. Le docteur poussa un cri d’angoisse ; mais Hatterasréapparut, debout, agitant son drapeau.
Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d’uneheure. Une heure de lutte avec les rocs vacillants, avec lesfondrières de cendre dans lesquelles ce héros de l’impossibledisparaissait jusqu’à mi-corps. Tantôt il se hissait, ens’arc-boutant des genoux et des reins contre les anfractuosités dela montagne, et tantôt, suspendu par les mains à quelque arêtevive, il oscillait au vent comme une touffe desséchée.
Enfin il arriva au sommet du volcan, à l’orifice même ducratère. Le docteur eut alors l’espoir que le malheureux, parvenu àson but, en reviendrait peut-être, et n’aurait plus que les dangersdu retour à subir. Il poussa un dernier cri :
– Hatteras ! Hatteras !
L’appel du docteur fut tel qu’il remua l’Américain jusqu’au fondde l’âme.
– Je le sauverai ! s’écria Altamont.
Puis, d’un bond, franchissant le torrent de feu au risque d’ytomber, il disparut au milieu des roches.
Clawbonny n’avait pas eu le temps de l’arrêter.
Cependant Hatteras, parvenu à la cime de la montagne, s’avançaitau-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierrespleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animalsemblait déjà saisi par l’attraction vertigineuse de l’abîme,Hatteras agitait son pavillon, qui s’éclairait de refletsincandescents, et le fond rouge de l’étamine se développait enlongs plis au souffle du cratère.
Hatteras le balançait d’une main. De l’autre, il montrait auzénith le pôle de la sphère céleste. Cependant, il semblaithésiter. Il cherchait encore le point mathématique où se réunissenttous les méridiens du globe et sur lequel, dans son entêtementsublime, il voulait poser le pied.
Tout d’un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un criterrible de ses compagnons monta jusqu’au sommet de la montagne.Une seconde, un siècle ! s’écoula. Clawbonny crut son amiperdu et enseveli à jamais dans les profondeurs du volcan. MaisAltamont était là, Duk aussi. L’homme et le chien avaient saisi lemalheureux au moment où il disparaissait dans l’abîme. Hatterasétait sauvé, sauvé malgré lui, et, une demi-heure plus tard, lecapitaine du Forward, privé de tout sentiment, reposaitentre les bras de ses compagnons désespérés.
Quand il revint à lui, le docteur interrogea son regard dans unemuette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui del’aveugle qui regarde sans voir, ne lui répondit pas.
– Grand Dieu ! dit Johnson, il est aveugle !
– Non ! répondit Clawbonny, non ! Mes pauvres amis,nous n’avons sauvé que le corps d’Hatteras ! Son âme estrestée au sommet de ce volcan ! Sa raison est morte !
– Fou ! s’écrièrent Johnson et Altamont consternés.
– Fou ! répondit le docteur.
Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Trois heures après ce triste dénouement des aventures ducapitaine Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots setrouvaient réunis dans la grotte au pied du volcan.
Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu’ilconvenait de faire.
– Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre séjour àl’île de la Reine ; la mer est libre devant nous ; nosprovisions sont en quantité suffisante ; il faut repartir etregagner en toute hâte le Fort-Providence, où nous hiverneronsjusqu’à l’été prochain.
– C’est aussi mon avis, répondit Altamont ; le vent estbon, et dès demain nous reprendrons la mer.
La journée se passa dans un profond abattement. La folie ducapitaine était d’un présage funeste, et, quand Johnson, Bell,Altamont reportaient leurs idées vers le retour, ils s’effrayaientde leur abandon, ils s’épouvantaient de leur éloignement. L’âmeintrépide d’Hatteras leur faisait défaut.
Cependant, en hommes énergiques, ils s’apprêtèrent à lutter denouveau contre les éléments, et contre eux-mêmes, si jamais ils sesentaient faiblir.
Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furentembarqués, et bientôt tout fut prêt pour le départ.
Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, ledocteur, suivant les intentions d’Hatteras, fit élever uncairn au point même où le capitaine avait abordél’île ; ce cairn fut fait de gros blocs superposés,de façon à former un amer parfaitement visible, si toutefois leshasards de l’éruption le respectaient.
Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simpleinscription
« JOHN HATTERAS 1861 »
Le double du document fut déposé à l’intérieur du cairndans un cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignagede la grande découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochersdéserts.
Alors les quatre hommes et le capitaine — un pauvre corps sansâme –, et son fidèle Duk, triste et plaintif, s’embarquèrent pourle voyage du retour. Il était dix heures du matin. Une nouvellevoile fut établie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filantvent arrière, quitta l’île de la Reine, et le soir, le docteur,debout sur son banc, lança un dernier adieu au mont Hatteras, quiflamboyait à l’horizon.
La traversée fut très rapide ; la mer, constamment libre,offrit une navigation facile, et il semblait vraiment qu’il fûtplus aisé de fuir le pôle que d’en approcher.
Mais Hatteras n’était pas en état de comprendre ce qui sepassait autour de lui ; il demeurait étendu dans la chaloupe,la bouche muette, le regard éteint, les bras croisés sur lapoitrine, Duk couché à ses pieds. Vainement le docteur luiadressait la parole. Hatteras ne l’entendait pas.
Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la merpeu houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le ventdu nord.
Le 15 juillet, ils eurent connaissance d’Altamont-Harbour dansle sud ; mais, comme l’Océan polaire était dégagé sur toute lacôte, au lieu de traverser en traîneau la terre de laNouvelle-Amérique, ils résolurent de la contourner et de gagner parmer la baie Victoria.
Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espaceque les voyageurs avaient mis quinze jours à passer avec leurtraîneau, ils en mirent huit à peine à le franchir en naviguant,et, après avoir suivi les sinuosités d’une côte frangée de fjordsnombreux dont ils déterminèrent la configuration, ils arrivèrent lelundi soir, 23 juillet, à la baie Victoria.
La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s’élançavers le Fort-Providence. Mais quelle dévastation ! LaMaison-du-Docteur, les magasins, la poudrière, les fortifications,tout s’en était allé en eau sous l’action des rayons solaires, etles provisions avaient été saccagées par les animauxcarnassiers.
Triste et décevant spectacle !
Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions,et ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L’impossibilitéd’y passer l’hiver devint évidente. En gens habitués à prendrerapidement leur parti, ils se décidèrent donc à gagner la mer deBaffin par le plus court.
– Nous n’avons pas d’autre parti à suivre, dit le docteur ;la mer de Baffin n’est pas à six cents milles ; nous pouvonsnaviguer tant que l’eau ne manquera pas à notre chaloupe, gagner ledétroit de Jones, et de là des établissements danois.
– Oui, répondit Altamont, réunissons ce qui nous reste deprovisions, et partons.
En cherchant bien, on trouva quelques caisses depemmican éparses çà et là, et deux barils de viandeconservée, qui avaient échappé à la destruction. En somme, unapprovisionnement pour six semaines et de la poudre en suffisantequantité. Tout cela fut promptement rassemblé ; on profita dela journée pour calfater la chaloupe, la remettre en état, et lelendemain, 24 juillet, la mer fut reprise.
Le continent, vers le quatre-vingt-troisième degré de latitude,s’infléchissait dans l’est. Il était possible qu’il rejoignît cesterres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et leLincoln-Septentrional, qui forment la ligne côtière de la mer deBaffin. On pouvait donc tenir pour certain que le détroit de Joness’ouvrait sur les mers intérieures, à l’imitation du détroit deLancastre.
La chaloupe navigua dès lors sans grandes difficultés ;elle évitait facilement les glaces flottantes. Le docteur, enprévision de retards possibles, réduisit ses compagnons àdemi-ration de vivres ; mais, en somme, ceux-ci ne sefatiguaient pas beaucoup, et leur santé se maintint en bonétat.
D’ailleurs, ils n’étaient pas sans tirer quelques coups defusil ; ils tuèrent des canards, des oies, des guillemets, quileur fournirent une alimentation fraîche et saine. Quant à leurréserve liquide, ils la refaisaient facilement aux glaçons d’eaudouce qu’ils rencontraient sur la route, car ils avaient toujourssoin de ne pas s’écarter des côtes, la chaloupe ne leur permettantpas d’affronter la pleine mer.
À cette époque de l’année, le thermomètre se tenait déjàconstamment au-dessous du point de congélation ; le temps,après avoir été souvent pluvieux, se mit à la neige et devintsombre ; le soleil commençait à raser de près l’horizon, etson disque s’y laissait échancrer chaque jour davantage. Le 30juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour la première fois,c’est-à-dire qu’ils eurent une nuit de quelques minutes.
Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefoisdes courses de soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatreheures ; on ne s’arrêtait pas un instant ; on savaitquelles fatigues à supporter, quels obstacles à franchir la routede terre présenterait, s’il fallait la prendre, et ces mersresserrées ne pouvaient tarder à se rejoindre ; il y avait desjeunes glaces reformées çà et là. L’hiver succède inopinément àl’été sous les hautes latitudes ; il n’y a ni printemps niautomne ; les saisons intermédiaires manquent. Il fallait doncse hâter.
Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, onaperçut les premières étoiles dans les constellations du zénith. Àpartir de ce jour, un brouillard régna sans cesse, qui gênaconsidérablement la navigation.
Le docteur, en voyant multiplier les symptômes de l’hiver,devint très inquiet ; il savait quelles difficultés Sir JohnRoss éprouva pour gagner la mer de Baffin, après l’abandon de sonnavire ; et même, le passage des glaces tenté une premièrefois, cet audacieux marin fut forcé de revenir à son navire etd’hiverner une quatrième année ; mais au moins il avait unabri pour la mauvaise saison, des provisions et du combustible. Sipareil malheur arrivait aux survivants du Forward, s’illeur fallait s’arrêter ou revenir sur leurs pas, ils étaientperdus ; le docteur ne dit rien de ses inquiétudes à sescompagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dansl’est.
Enfin, le 15 août, après trente jours d’une navigation assezrapide, après avoir lutté depuis quarante-huit heures contre lesglaces qui s’accumulaient dans les passes, après avoir risqué centfois leur frêle chaloupe, les navigateurs se virent absolumentarrêtés, sans pouvoir aller plus loin ; la mer était prise detoutes parts, et le thermomètre ne marquait plus en moyenne quequinze degrés au-dessus de zéro (-9° centigrades).
D’ailleurs, dans tout le nord et l’est, il fut facile dereconnaître la proximité d’une côte à ces petites pierres plates etarrondies, que les flots usent sur le rivage ; la glace d’eaudouce se rencontrait aussi plus fréquemment.
Altamont fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et ilobtint 77° 15’ de latitude et 85° 02’ de longitude.
– Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte ;nous avons atteint le Lincoln-Septentrional, précisément au capEden ; nous entrons dans le détroit de Jones ; avec unpeu plus de bonheur, nous l’aurions trouvé libre jusqu’à la mer deBaffin. Mais il ne faut pas nous plaindre. Si mon pauvre Hatteraseût rencontré d’abord une mer si facile, il fût arrivé rapidementau pôle. Ses compagnons ne l’eussent pas abandonné, et sa tête nese serait pas perdue sous l’excès des plus terriblesangoisses !
– Alors, dit Altamont, nous n’avons plus qu’un parti à prendre :abandonner la chaloupe et rejoindre en traîneau la côte orientaledu Lincoln.
– Abandonner la chaloupe et rejoindre le traîneau, bien,répondit le docteur ; mais, au lieu de traverser le Lincoln,je propose de franchir le détroit de Jones sur les glaces et degagner le Devon-Septentrional.
– Et pourquoi ? demanda Altamont.
– Parce que plus nous nous approcherons du détroit de Lancastre,plus nous aurons de chances d’y rencontrer des baleiniers.
– Vous avez raison, docteur ; mais je crains bien que lesglaces ne soient pas encore assez unies pour nous offrir un passagepraticable.
– Nous essaierons, répondit Clawbonny.
La chaloupe fut déchargée ; Bell et Johnsonreconstruisirent le traîneau ; toutes ses pièces étaient enbon état ; le lendemain, les chiens y furent attelés, et l’onprit le long de la côte pour gagner l’ice-field.
Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peurapide ; Altamont avait eu raison de se défier de l’état de laglace ; on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallutsuivre la côte du Lincoln.
Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent àl’entrée du détroit du Glacier ; là, ils s’aventurèrent surl’ice-field, et le lendemain ils atteignirent l’îleCobourg, qu’ils traversèrent en moins de deux jours au milieu desbourrasques de neige.
Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs deglace, et enfin, le 24 août, ils mirent le pied sur leDevon-Septentrional.
– Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu’àtraverser cette terre et à gagner le cap Warender à l’entrée dudétroit de Lancastre.
Mais le temps devint affreux et très froid ; les rafales deneige, les tourbillons reprirent leur violence hivernale ; lesvoyageurs se sentaient à bout de forces. Les provisionss’épuisaient, et chacun dut se réduire au tiers de ration, afin deconserver aux chiens une nourriture proportionnée à leurtravail.
La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage ;cette terre du Devon-Septentrional était extrêmementaccidentée ; il fallut franchir les monts Trauter par desgorges impraticables, en luttant contre tous les élémentsdéchaînés. Le traîneau, les hommes et les chiens faillirent yrester, et, plus d’une fois, le désespoir s’empara de cette petitetroupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues d’uneexpédition polaire. Mais, sans qu’ils s’en rendissent compte, cespauvres gens étaient usés moralement et physiquement ; on nesupporte pas impunément dix-huit mois d’incessantes fatigues et unesuccession énervante d’espérances et de désespoirs. D’ailleurs, ilfaut le remarquer, l’aller se fait avec un entraînement, uneconviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureuxse traînaient avec peine ; on peut dire qu’ils marchaient parhabitude, par un reste d’énergie animale presque indépendante deleur volonté.
Ce ne fut que le 30 août qu’ils sortirent enfin de ce chaos demontagnes, dont l’orographie des zones basses ne peut donner aucuneidée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur nesuffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentaitdéfaillir lui-même.
Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnéepar le soulèvement primitif de la montagne.
Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos ;les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devantl’autre ; deux des chiens d’attelage étaient mortsd’épuisement.
On s’abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrésau-dessous de zéro (– 19° centigrades) ; personne n’eut lecourage de dresser la tente.
Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l’extrêmeparcimonie mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plusde huit jours ; le gibier devenait rare et regagnait pourl’hiver de moins rudes climats. La mort par la faim se dressaitdonc menaçante devant ses victimes épuisées.
Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritableabnégation, profita d’un reste de force et résolut de procurer parla chasse quelque nourriture à ses compagnons.
Il prit son fusil, appela Duk et s’engagea dans les plaines dunord ; le docteur, Johnson et Bell le virent s’éloignerpresque indifféremment. Pendant une heure, ils n’entendirent pasune seule fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenirsans qu’un seul coup eût été tiré ; mais l’Américain accouraitcomme un homme épouvanté.
– Qu’y a-t-il ? lui demanda le docteur.
– Là-bas ! sous la neige ! répondit Altamont avec unaccent d’effroi en montrant un point de l’horizon.
– Quoi ?
– Toute une troupe d’hommes !…
– Vivants ?
– Morts… gelés… et même…
L’Américain n’osa achever sa pensée, mais sa physionomieexprimait la plus indicible horreur.
Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrentle moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d’Altamont,vers cette partie de la plaine qu’il indiquait du geste.
Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d’uneravine profonde, et là, quel spectacle s’offrit à leurvue !
Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc,sortaient çà et là de la couche de neige ; ici un bras, là unejambe, plus loin des mains crispées, des têtes conservant encoreleur physionomie menaçante et désespérée !
Le docteur s’approcha, puis il recula, pâle, les traitsdécomposés, pendant que Duk aboyait avec une sinistreépouvante.
– Horreur ! horreur ! fit-il.
– Eh bien ? demanda le maître d’équipage.
– Vous ne les avez pas reconnus ? fit le docteur d’une voixaltérée.
– Que voulez-vous dire ?
– Regardez !
Cette ravine avait été naguère le théâtre d’une dernière luttedes hommes contre le climat, contre le désespoir, contre la faimmême, car, à certains restes horribles, on comprit que lesmalheureux s’étaient repus de cadavres humains, peut-être d’unechair encore palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnuShandon, Pen, le misérable équipage du Forward ; lesforces firent défaut, les vivres manquèrent à ces infortunés ;leur chaloupe fut brisée probablement par les avalanches ouprécipitée dans un gouffre, et ils ne purent profiter de la merlibre ; on peut supposer aussi qu’ils s’égarèrent au milieu deces continents inconnus. D’ailleurs, des gens partis sousl’excitation de la révolte ne pouvaient être longtemps unis entreeux de cette union qui permet d’accomplir les grandes choses. Unchef de révoltés n’a jamais qu’une puissance douteuse entre lesmains. Et, sans doute, Shandon fut promptement débordé.
Quoi qu’il en soit, cet équipage passa évidemment par milletortures, mille désespoirs, pour en arriver à cette épouvantablecatastrophe ; mais le secret de leurs misères est enseveliavec eux pour toujours dans les neiges du pôle.
– Fuyons ! fuyons ! s’écria le docteur.
Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre.L’horreur leur rendit une énergie momentanée. Ils se remirent enmarche.
À quoi bon s’appesantir sur les maux qui frappèrent sans relâcheles survivants de l’expédition ? Eux-mêmes, ils ne purentjamais retrouver dans leur mémoire le souvenir détaillé des huitjours qui s’écoulèrent après l’horrible découverte des restes del’équipage.
Cependant, le 9 septembre, par un miracle d’énergie, ils setrouvèrent au cap Horsburg, à l’extrémité duDevon-Septentrional.
Ils mouraient de faim ; ils n’avaient pas mangé depuisquarante-huit heures, et leur dernier repas fut fait de la chair deleur dernier chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et levieux Johnson se sentait mourir.
Ils étaient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie,c’est-à-dire sur le chemin de l’Europe. À trois milles de la côte,les flots libres déferlaient avec bruit sur les vives arêtes duchamp de glace.
Il fallait attendre le passage problématique d’un baleinier, etcombien de jours encore ?…
Mais le ciel prit ces malheureux en pitié, car, le lendemain,Altamont aperçut distinctement une voile à l’horizon.
On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions denavires, quelles craintes d’une espérance déçue ! Le bâtimentsemble s’approcher et s’éloigner tour à tour. Ce sont desalternatives horribles d’espoir et de désespoir, et trop souvent,au moment où les naufragés se croient sauvés, la voile entrevues’éloigne et s’efface à l’horizon.
Le docteur et ses compagnons passèrent par toutes cesépreuves ; ils étaient arrivés à la limite occidentale duchamp de glace, se portant, se poussant les uns les autres, et ilsvoyaient disparaître peu à peu ce navire, sans qu’il eût remarquéleur présence. Ils l’appelaient, mais en vain !
Ce fut alors que le docteur eut une dernière inspiration de cetindustrieux génie qui l’avait si bien servi jusqu’alors.
Un glaçon, pris par le courant, vint se heurter contrel’ice-field.
– Ce glaçon ! fit-il, en le montrant de la main.
On ne le comprit pas.
– Embarquons ! embarquons ! s’écria-t-il.
Ce fut un éclair dans l’esprit de tous.
– Ah ! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny !répétait Johnson en embrassant les mains du docteur.
Bell, aidé d’Altamont, courut au traîneau ; il en rapportal’un des montants, le planta dans le glaçon comme un mât et lesoutint avec des cordes ; la tente fut déchirée pour formertant bien que mal une voile. Le vent était favorable ; lesmalheureux abandonnés se précipitèrent sur le fragile radeau etprirent le large.
Deux heures plus tard, après des efforts inouïs, les derniershommes du Forward étaient recueillis à bord du HansChristien, baleinier danois, qui regagnait le détroit deDavis.
Le capitaine reçut en homme de cœur ces spectres qui n’avaientplus d’apparence humaine ; à la vue de leurs souffrances, ilcomprit leur histoire ; il leur prodigua les soins les plusattentifs, et il parvint à les conserver à la vie.
Dix jours après ; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et lecapitaine Hatteras débarquèrent à Korsœur, dans le Seeland, enDanemark ; un bateau à vapeur les conduisit à Kiel ; delà, par Altona et Hambourg, ils gagnèrent Londres, où ilsarrivèrent le 13 du même mois, à peine remis de leurs longuesépreuves.
Le premier soin du docteur fut de demander à la Société royalegéographique de Londres la faveur de lui faire unecommunication ; il fut admis à la séance du 15 juillet.
Que l’on s’imagine l’étonnement de cette savante assemblée, etses hurrahs enthousiastes après la lecture du documentd’Hatteras.
Ce voyage, unique dans son espèce, sans précédent dans lesfastes de l’histoire, résumait toutes les découvertes antérieuresfaites au sein des régions circumpolaires ; il reliait entreelles les expéditions des Parry, des Ross, des Franklin, des MacClure ; il complétait, entre le centième et le cent quinzièmeméridiens, la carte des contrées hyperboréennes, et enfin ilaboutissait à ce point du globe inaccessible jusqu’alors, au pôlemême.
Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n’éclata au seinde l’Angleterre stupéfaite !
Les Anglais sont passionnés pour ces grands faitsgéographiques ; ils se sentirent émus et fiers, depuis le lordjusqu’au cokney, depuis le prince-merchant jusqu’àl’ouvrier des docks.
La nouvelle de la grande découverte courut sur tous les filstélégraphiques du Royaume-Uni avec la rapidité de la foudre ;les journaux inscrivirent le nom d’Hatteras en tête de leurscolonnes comme celui d’un martyr, et l’Angleterre tressaillitd’orgueil.
On fêta le docteur et ses compagnons, qui furent présentés à SaGracieuse Majesté par le Lord Grand-Chancelier en audiencesolennelle.
Le gouvernement confirma les noms d’île de la Reine, pour lerocher du pôle Nord, de mont Hatteras, décerné au volcan lui-même,et d’Altamont-Harbour, donné au port de la Nouvelle-Amérique.
Altamont ne se sépara plus de ses compagnons de misère et degloire, devenus ses amis ; il suivit le docteur, Bell etJohnson à Liverpool, qui les acclama à leur retour, après les avoirsi longtemps crus morts et ensevelis dans les glaceséternelles.
Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse àcelui qui la méritait entre tous. Dans la relation de son voyage,intitulée : « The English at the North-Pole », publiéel’année suivante par les soins de la Société royale de géographie,il fit de John Hatteras l’égal des plus grands voyageurs, l’émulede ces hommes audacieux qui se sacrifient tout entiers aux progrèsde la science.
Cependant, cette triste victime d’une sublime passion vivaitpaisiblement dans la maison de santé de Sten-Cottage, près deLiverpool, où son ami le docteur l’avait installé lui-même. Safolie était douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus,et sa parole semblait s’être en allée avec sa raison. Un seulsentiment le rattachait au monde extérieur, son amitié pour Duk,dont on n’avait pas voulu le séparer.
Cette maladie, cette « folie polaire », suivait donctranquillement son cours et ne présentait aucun symptômeparticulier, quand, un jour, le docteur Clawbonny, qui visitait sonpauvre malade, fut frappé de son allure.
Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidèlechien qui le regardait d’un œil doux et triste, se promenait chaquejour pendant de longues heures ; mais sa promenades’accomplissait invariablement suivant un sens déterminé et dans ladirection d’une certaine allée de Sten-Cottage. Le capitaine, unefois arrivé à l’extrémité de l’allée, revenait à reculons.Quelqu’un l’arrêtait-il ? il montrait du doigt un point fixedans le ciel. Voulait-on l’obliger à se retourner ? ils’irritait, et Duk, partageant sa colère, aboyait avec fureur.
Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et ilcomprit bientôt le motif de cette obstination singulière ; ildevina pourquoi cette promenade s’accomplissait dans une directionconstante, et, pour ainsi dire, sous l’influence d’une forcemagnétique.
Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers leNord.