En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à l’éperon : la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison étanche, c’est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l’eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres, séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche, ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres cinquante, et enfin un réservoir d’air de sept mètres cinquante, qui s’étendait jusqu’à l’étrave. Total, trente-cinq mètres de longueur.
Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d’obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute sécurité à bord du Nautilus, au cas où une voie d’eau se fût déclarée.
Je suivis le capitaine Nemo. à travers les coursives situées en abord, et j’arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits qui s’ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.
« Elle aboutit au canot, répondit-il.
— Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.
— Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui sert à la promenade et à la pêche.
— Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer ?
— Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. Cette échelle conduit à un trou d’homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot.
C’est par cette double ouverture que je m’introduis dans l’embarcation. On referme l’une, celle du Nautilus ; je referme l’autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les boulons, et l’embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. J’ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promène.
— Mais comment revenez-vous à bord ?
— Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c’est le Nautilus qui revient.
— À vos ordres !
— À mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un télégramme, et cela suffit.
— En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n’est plus simple ! »
Après avoir dépassé la cage de l’escalier qui aboutissait à la plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s’occupaient à le dévorer à belles dents. Puis, une porte s’ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes cambuses du bord.
Là, l’électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s’ouvrait une salle de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l’eau froide ou l’eau chaude, à volonté.
À la cuisine succédait le poste de l’équipage, long de cinq mètres. Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m’eût peut-être fixé sur le nombre d’hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus.
Au fond s’élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de la chambre des machines. Une porte s’ouvrit, et je me trouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo — ingénieur de premier ordre, à coup sûr — avait disposé ses appareils de locomotion.
Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient l’électricité. et la seconde, le mécanisme qui transmettait le mouvement à l’hélice.
Je fus surpris, tout d’abord, de l’odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. Le capitaine Nemo s’aperçut de mon impression.
« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par l’emploi du sodium ; mais ce n’est qu’un léger inconvénient. Tous les matins, d’ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand air. »
Cependant, j’examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du Nautilus.
« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j’emploie des éléments Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants. Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, expérience faite. L’électricité produite se rend à l’arrière, où elle agit par des électro-aimants de glande dimension sur un système particulier de leviers et d’engrenages qui transmettent le mouvement à l’arbre de l’hélice. Celle-ci. dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu’à cent vingt tours par seconde.
— Et vous obtenez alors ?
— Une vitesse de cinquante milles à l’heure. »
Il y avait là un mystère, mais je n’insistai pas pour le connaître. Comment l’électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d’une nouvelle sorte ? Était-ce dans sa transmission qu’un système de leviers inconnus pouvait accroître à l’infini ? C’est ce que je ne pouvais comprendre.
« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche pas à les expliquer. J’ai vu le Nautilus manœuvrer devant l’Abraham-Lincoln, et je sais à quoi m’en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir où l’on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite, à gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui s’évalue par des centaines d’atmosphères ? Comment remontez-vous à la surface de l’Océan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?
— Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après une légère hésitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. Venez dans le salon. C’est notre véritable cabinet de travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! »
Quelques chiffres
Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan, coupe et élévation du Nautilus. Puis il commença sa description en ces termes :
« Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous porte. C’est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte sensiblement la forme d’un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre. de tête en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau. à sa plus grande largeur, est de huit mètres. Il n’est donc pas construit tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée, pour que l’eau déplacée s’échappe aisément et n’oppose aucun obstacle a sa marche.
« Ces deux dimensions vous permettent d’obtenir par un simple calcul la surface et le volume du Nautilus. Sa surface comprend mille onze mètres carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents mètres cubes et deux dixièmes — ce qui revient à dire qu’entièrement immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.
« Lorsque j’ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous-marine, j’ai voulu, qu’en équilibre dans l’eau il plongeât des neuf dixièmes, et qu’il émergeât d’un dixième seulement.
Par conséquent, il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes, c’est-à-dire ne peser que ce même nombre de tonneaux. J’ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites.
« Le Nautilus se compose de deux coques, l’une intérieure, l’autre extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il résiste comme un bloc, comme s’il était plein. Son bordé ne peut céder ; il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets, et l’homogénéité de sa construction, due au parfait assemblage des matériaux, lui permet de défier les mers les plus violentes.
« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d’acier dont la densité par rapport à l’eau est de sept, huit dixièmes. La première n’a pas moins de cinq centimètres d’épaisseur, et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde enveloppe, la quille, haute de cinquante centimètres et large de vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et aménagements, les cloisons et les étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. Est-ce entendu ?
— C’est entendu, répondis-je.
— Donc, reprit le capitaine, lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces conditions, il émerge d’un dixième. Or, si j’ai disposé des réservoirs d’une capacité égale à ce dixième, soit d’une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les remplis d’eau, le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera complètement immergé. C’est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces réservoirs existent en abord dans les parties inférieures du Nautilus.
J’ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s’enfonçant vient affleurer la surface de l’eau.
— Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. Que vous puissiez affleurer la surface de l’Océan, je le comprends. Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d’eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré ?
— Parfaitement, monsieur.
— Donc, à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier, je ne vois pas comment vous pouvez l’entraîner au sein des masses liquides.
— Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l’on s’expose à de graves erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions de l’Océan, car les corps ont une tendance à devenir « fondriers ». Suivez mon raisonnement.
— Je vous écoute, capitaine.
— Lorsque j’ai voulu déterminer l’accroissement de poids qu’il faut donner au Nautilus pour l’immerger, je n’ai eu à me préoccuper que de la réduction du volume que l’eau de mer éprouve à mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes.
— C’est évident, répondis-je.
— Or, si l’eau n’est pas absolument incompressible, elle est, du moins, très peu compressible. En effet, d’après les calculs les plus récents, cette réduction n’est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur.
S’agit-il d’aller à mille mètres, je tiens compte alors de la réduction du volume sous une pression équivalente à celle d’une colonne d’eau de mille mètres, c’est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Cette réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. Je devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. L’augmentation ne sera conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes.
— Seulement ?
— Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or, j’ai des réservoirs supplémentaires capables d’embarquer cent tonneaux. Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux remonter à la surface et l’affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de vider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le Nautilus émerge du dixième de sa capacité totale. »
À ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n’avais rien à objecter.
« J’admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j’aurais mauvaise grâce à les contester, puisque l’expérience leur donne raison chaque jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle.
— Laquelle, monsieur ?
— Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par centimètre carré. De là une puissance…
— Que l’électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le capitaine Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes machines est à peu près infini. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d’eau se sont précipitées comme un torrent sur l’Abraham-Lincoln. D’ailleurs, je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres, et cela dans le but de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l’Océan à deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, j’emploie des manœuvres plus longues, mais non moins infaillibles.
— Lesquelles, capitaine ? demandai-je.
— Ceci m’amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le Nautilus.
— Je suis impatient de l’apprendre.
— Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d’un gouvernail ordinaire à large safran, fixé sur l’arrière de l’étambot, et qu’une roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui se manœuvrent de l’intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut horizontalement. Sont-ils inclinés, le Nautilus, suivant la disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou s’enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu’il me convient, ou remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus rapidement à la surface, j’embraye l’hélice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le Nautilus comme un ballon qui, gonflé d’hydrogène, s’élève rapidement dans les airs.
— Bravo ! capitaine, m’écriais-je. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?
— Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la partie supérieure de la coque du Nautilus, et que garnissent des verres lenticulaires.
— Des verres capables de résister à de telles pressions ?
— Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n’ont pas moins de vingt et un centimètres à leur centre, c’est-à-dire trente fois cette épaisseur.
— Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la lumière chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de l’obscurité des eaux…
— En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance.
— Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m’explique maintenant cette phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les savants ! À ce propos, je vous demanderai si l’abordage du Nautilus et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat d’une rencontre fortuite ?
— Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous de la surface des eaux, quand le choc s’est produit. J’ai d’ailleurs vu qu’il n’avait eu aucun résultat fâcheux.
— Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec l’Abraham-Lincoln ?…
— Monsieur le professeur, j’en suis fâché pour l’un des meilleurs navires de cette brave marine américaine mais on m’attaquait et j’ai dû me défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors d’état de me nuire — elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus prochain.
— Ah ! commandant, m’écriai-je avec conviction, c’est vraiment un merveilleux bateau que votre Nautilus !
— Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le capitaine Nemo, et je l’aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l’Océan, si sur cette mer, la première impression est le sentiment de l’abîme, comme l’a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du Nautilus, le cœur de l’homme n’a plus rien à redouter. Pas de déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la vapeur déchire ; pas d’incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et non de bois ; pas de charbon qui s’épuise, puisque l’électricité est son agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu’il est seul à naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu’il trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l’absolue tranquillité ! Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s’il est vrai que l’ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur, et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec quel abandon je me fie à mon Nautilus, puisque j’en suis tout à la fois le capitaine, le constructeur et l’ingénieur ! »
Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait son navire comme un père aime son enfant !
Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je ne pus me retenir de la lui faire.
« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?
— Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j’ai étudié à Londres, à Paris, à New York, du temps que j’étais un habitant des continents de la terre.
— Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable Nautilus ?
— Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m’est arrivé d’un point différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été forgée au Creusot, son arbre d’hélice chez Pen et C°, de Londres, les plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New York, etc. , et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers.
— Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter, les ajuster ?
— Monsieur le professeur, j’avais établi mes ateliers sur un îlot désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers c’est-à-dire mes braves compagnons que j’ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé notre Nautilus. Puis, l’opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j’aurais fait sauter, si je l’avais pu.
— Alors il m’est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif ?
— Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, le Nautilus en jauge quinze cents. Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d’art et les collections qu’il renferme.
— Une dernière question, capitaine Nemo.
— Faites, monsieur le professeur.
— Vous êtes donc riche ?
— Riche à l’infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les dix milliards de dettes de la France ! »
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma crédulité ? L’avenir devait me l’apprendre.
Le fleuve noir
La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d’hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphère d’un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l’unité, c’est-à-dire qu’il y a autant de milliards dans un quintillion que d’unités dans un milliard. Or, cette masse liquide, c’est à peu près la quantité d’eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de l’eau. L’Océan fut d’abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se soudèrent. formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d’hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties : l’Océan glacial arctique, l’Océan glacial antarctique, l’Océan indien, l’Océan atlantique, l’Océan pacifique.
L’Océan pacifique s’étend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de l’ouest a l’est entre l’Asie et l’Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C’est la plus tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marées médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l’Océan que ma destinée m’appelait d’abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
« Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la surface des eaux. »
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes commencèrent à chasser l’eau des réservoirs ; l’aiguille du manomètre marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus, puis elle s’arrêta.
« Nous sommes arrivés », dit le capitaine.
Je me rendis à l’escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j’arrivai sur la partie supérieure du Nautilus.
La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. L’avant et l’arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m’expliquai donc très naturellement que, malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière s’élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en partie fermées par d’épais verres lenticulaires : l’une destinée au timonier qui dirigeait le Nautilus, l’autre où brillait le puissant fanal électrique qui éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. À peine si le long véhicule ressentait les larges ondulations de l’Océan. Une légère brise de l’est ridait la surface des eaux. L’horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures observations.
Nous n’avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus d’Abraham-Lincoln. L’immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l’astre vint affleurer le bord de l’horizon. Tandis qu’il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait, et l’instrument n’eût pas été plus immobile dans une main de marbre.
« Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?… »
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude, qu’il contrôla par de précédentes observations d’angle horaires. Puis il me dit :
« Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest…
— De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du capitaine m’indiquerait peut-être sa nationalité.
— Monsieur, me répondit-il, j’ai divers chronomètres réglés sur les méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me servirai de celui de Paris. »
Cette réponse ne m’apprenait rien. Je m’inclinai, et le commandant reprit :
« Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest du méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord, c’est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. C’est aujourd’hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage d’exploration sous les eaux.
— Dieu nous garde ! répondis-je.
— Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse à vos études. J’ai donné la route à l’est-nord-est par cinquante mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer. »
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n’appartenir à aucune ? Cette haine qu’il avait vouée à l’humanité, cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui l’avait provoquée ? Etait-il un de ces savants méconnus, un de ces génies « auxquels on a fait du chagrin », suivant l’expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l’Américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire.
Moi que le hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m’accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n’avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m’avait jamais tendu la sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans l’Atlantique nord, un second dans l’Atlantique sud, un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans l’Océan indien sud. Il est même probable qu’un sixième courant existait autrefois dans l’Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d’Aral, réunies aux grands lacs de l’Asie, ne formaient qu’une seule et même étendue d’eau.
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l’un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte d’Asie, s’arrondit dans le Pacifique nord jusqu’aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l’Océan. C’est ce courant que le Nautilus allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l’immensité du Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent à la porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées devant leurs yeux.
« Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s’écria le Canadien. Au muséum de Québec ?
— S’il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l’hôtel du Sommerard !
— Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d’entrer, vous n’êtes ni au Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, et à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer.
— Il faut croire monsieur, puisque monsieur l’affirme. répliqua Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi.
— Étonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta force. il y a de quoi travailler ici. »
Je n’avais pas besoin d’encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur les vitrines. murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines, espèces des Cyprea Madagascariensis, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m’interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était, d’où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais pas, et je lui demandai ce qu’il avait entendu ou vu de son côté.
« Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n’ai pas même aperçu l’équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique aussi, lui ?
— Électrique !
— Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez me dire combien d’hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
— Je ne saurais vous répondre, maître Land. D’ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du Nautilus ou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d’œuvre de l’industrie moderne, et je regretterais de ne pas l’avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui se passe autour de nous.
— Voir ! s’écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles… »
— Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l’obscurité se fit subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s’éteignit, et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du Nautilus.
« C’est la fin de la fin ! dit Ned Land.
— Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je frémis, d’abord, à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d’un mille autour du Nautilus. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu’aux couchés inférieures et supérieures de l’Océan !
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l’emporte sur celle de l’eau de roche. Les substances minérales et organiques, qu’elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans certaines parties de l’Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres d’eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté, et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s’arrêter qu’à une profondeur de trois cents mètres.
Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus, l’éclat électrique se produisait au sein même des ondes. Ce n’était plus de l’eau lumineuse, mais de la lumière liquide.
Si l’on admet l’hypothèse d’Erhemberg, qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l’un de ses plus prodigieux spectacles, et j’en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De chaque côté, j’avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. L’obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d’un immense aquarium.
Le Nautilus ne semblait pas bouger. C’est que les points de repère manquaient. Parfois, cependant, les lignes d’eau, divisées par son éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous n’avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :
« Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez !
— Curieux ! curieux ! faisait le Canadien — qui oubliant ses colères et ses projets d’évasion, subissait une attraction irrésistible — et l’on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !
— Ah ! m’écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s’est fait un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !
— Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons !
— Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les connaissez pas.
— Moi ! un pêcheur ! s’écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s’éleva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d’une façon très différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de l’embranchement des vertébrés. On les a très justement définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des branchies et destinés à vivre dans l’eau ».
Ils composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en savait bien davantage, et maintenant, lié d’amitié avec Ned. il ne pouvait admettre qu’il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
« Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe.
— Si. répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
— Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.
Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux ?
— Peut-être bien, Conseil.
— Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
— Je ne m’en doute pas, répondit le Canadien.
— Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies affectent la forme d’un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c’est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche commune.
— Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
— Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l’abdomen et en arrière des pectorales, sans être attachées aux os de l’épaule — ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d’eau douce. Type : la carpe, le brochet.
— Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d’eau douce !
— Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l’épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.
— Excellent ! excellent ! s’écriait le harponneur, qui ne voulait considérer les poissons qu’au point de vue comestible.
— Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d’une peau épaisse et souvent gluante ordre qui ne comprend qu’une famille. Type : l’anguille, le gymnote.
— Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.
— Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites houppes. disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu’une famille. Type : les hippocampes, les pégases dragons.
— Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.
— Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l’os maxillaire est attaché fixement sur le côte de l’intermaxillaire qui forme la mâchoire, et dont l’arcade palatine s’engrène par suture avec le crâne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.
— Bons à déshonorer une chaudière ! s’écria le Canadien.
— Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
— Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous êtes très intéressant.
— Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne comprennent que trois ordres.
— Tant mieux, fit Ned.
— Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile, et dont les branchies s’ouvrent par des trous nombreux — ordre ne comprenant qu’une seule famille. Type : la lamproie.
— Faut l’aimer. répondit Ned Land.
— Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les squales.
— Quoi ! s’écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh bien, ami Conseil, dans l’intérêt des raies, je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le même bocal !
— Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes, comme à l’ordinaire, par une seule fente garnie d’un opercule ordre qui comprend quatre genres. Type : l’esturgeon.
— Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis, du moins. Et c’est tout ?
— Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres. en espèces, en variétés…
— Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau, voici des variétés qui passent !
— Oui ! des poissons, s’écria Conseil. On se croirait devant un aquarium !
