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Anna Karénine – Tome II

Anna Karénine – Tome II

de Lev Nikolayevich Tolstoy

Partie 1

« Je me suis réservé à la vengeance. » dit le Seigneur.

Chapitre 1

Les Karénine continuèrent à vivre sous le même toit, à se rencontrer chaque jour, et à rester complètement étrangers l’un à l’autre. Alexis Alexandrovitch se faisait un devoir d’éviter les commentaires des domestiques en se montrant avec sa femme, mais il dînait rarement chez lui. Wronsky ne paraissait jamais : Anna le rencontrait au dehors, et son mari le savait.

Tous les trois souffraient d’une situation qui eût été intolérable si chacun d’eux ne l’avait jugée transitoire. Alexis Alexandrovitch s’attendait à voir cette belle passion prendre fin, comme toute chose en ce monde, avant que son honneur fût ostensiblement entaché ; Anna, la cause de tout le mal, et sur qui les conséquences en pesaient le plus cruellement,n’acceptait sa position que dans la conviction d’un dénouement prochain. Quant à Wronsky, il avait fini par croire comme elle.

Vers le milieu de l’hiver, Wronsky eut unesemaine ennuyeuse à traverser. Il fut chargé de montrer Pétersbourgà un prince étranger, et cet honneur, que lui valurent sonirréprochable tenue et sa connaissance des langues étrangères, luiparut fastidieux. Le prince voulait être à même de répondre auxquestions qui lui seraient adressées au retour sur son voyage, etprofiter cependant de tous les plaisirs spécialement russes. Ilfallait donc l’instruire le matin et l’amuser le soir. Or ce princejouissait d’une santé exceptionnelle, même pour un prince, et ilétait arrivé, grâce à des soins minutieusement hygiéniques de sapersonne, à supporter des fatigues excessives, tout en restantfrais comme un grand concombre hollandais, vert et luisant. Ilavait beaucoup voyagé, et l’avantage incontestable qu’ilreconnaissait aux facilités de communication modernes, était depouvoir s’amuser de façons variées. En Espagne, il avait donné dessérénades, courtisé des Espagnoles, et joué de la mandoline ;en Suisse, il avait chassé le chamois ; en Angleterre, sautédes haies en habit rouge et parié de tuer 200 faisans ; enTurquie, il avait pénétré dans un harem ; aux Indes, ils’était promené sur des éléphants, et maintenant il tenait àconnaître les plaisirs de la Russie.

Wronsky, en sa qualité de maître descérémonies, organisa, non sans peine, le programme desdivertissements ; c’étaient les blinis [1], lescourses de trotteurs, la chasse à l’ours, les parties de troïka,les Bohémiennes, les réunions intimes dans lesquelles on lançait auplafond des plateaux chargés de vaisselle. Le prince s’assimilaitces divers plaisirs avec une rare facilité, et s’étonnait, aprèsavoir tenu une Bohémienne sur ses genoux, et brisé tout ce qui luitombait sous la main, que l’entrain russe s’arrêtât là. Au fond, cequi l’amusa le plus, ce furent les actrices françaises, lesdanseuses et le champagne.

Wronsky connaissait les princes, engénéral ; mais, soit qu’il eût changé dans les derniers temps,soit que l’intimité de celui qu’on le chargeait de divertir futparticulièrement pénible, cette semaine lui sembla cruellementlongue. Il éprouva l’impression d’un homme préposé à la garde d’unfou dangereux qui redouterait son malade, et craindrait pour sapropre raison ; malgré la réserve officielle où il seretranchait, il rougit plus d’une fois de colère en écoutant lesréflexions du prince sur les femmes russes qu’il daigna étudier. Cequi irritait le plus violemment Wronsky dans ce personnage, c’étaitde trouver en lui comme un reflet de sa propre individualité, et cemiroir n’avait rien de flatteur. L’image qu’il y voyait était celled’un homme bien portant, très soigné, fort sot et enchanté de sapersonne, d’humeur égale avec ses supérieurs, simple et bon enfantavec ses égaux, froidement bienveillant envers ses inférieurs, maisgardant toujours l’aisance et les façons d’un« gentleman ». Wronsky se comportait exactement de même,et s’en était fait un mérite jusque-là ; mais comme il jouaitauprès du prince un rôle inférieur, ces airs dédaigneuxl’exaspérèrent. « Quel sot personnage ! Est-il possibleque je lui ressemble ! » pensait-il. Aussi, au bout de lasemaine, fut-il soulagé de quitter ce miroir incommode sur le quaide la gare, où le prince, en partant pour Moscou, lui adressa sesremerciements. Ils revenaient d’une chasse à l’ours, et la nuits’était passée à donner une brillante représentation de l’audacerusse.

Chapitre 2

 

Wronsky trouva en rentrant chez lui un billetd’Anna : « Je suis malade et malheureuse,écrivait-elle ; je ne puis sortir et ne puis me passer pluslongtemps de vous voir. Venez ce soir, Alexis Alexandrovitch seraau conseil de sept heures à dix. »

Cette invitation, faite malgré la défenseformelle du mari, lui sembla étrange ; mais il finit pardécider qu’il irait chez Anna.

Depuis le commencement de l’hiver, Wronskyétait colonel, et depuis qu’il avait quitté le régiment il vivaitseul. Après son déjeuner il s’étendit sur un canapé, et le souvenirdes scènes de la veille se lia d’une façon bizarre dans son esprità celui d’Anna, et d’un paysan qu’il avait rencontré à lachasse ; il finit par s’endormir, et, quand il se réveilla, lanuit était venue. Il alluma une bougie avec une impression deterreur qu’il ne put s’expliquer. « Que m’est-il arrivé ?qu’ai-je vu de si terrible en rêve ? » se demanda-t-il.« Oui, oui, le paysan, un petit homme sale, à barbeébouriffée, faisait je ne sais quoi courbé en deux, et prononçaiten français des mots étranges. Je n’ai rien rêvé d’autre, pourquoicette épouvante ? » Mais, en se rappelant le paysan etses mots français incompréhensibles, il se sentit frissonner de latête aux pieds. « Quelle folie ! » pensa-t-il enregardant sa montre. Il était plus de huit heures et demie ;il appela son domestique, s’habilla rapidement, sortit, et,oubliant complètement son rêve, ne s’inquiéta plus que de sonretard.

En approchant de la maison Karénine il regardaencore sa montre, et vit qu’il était neuf heures moins dix. Uncoupé attelé de deux chevaux gris était arrêté devant leperron ; il reconnut la voiture d’Anna. « Elle vient chezmoi », se dit-il, « cela vaut bien mieux. Je détestecette maison, mais cependant je ne veux pas avoir l’air de mecacher » ; et avec le sang-froid d’un homme habitué dèsl’enfance à ne pas se gêner, il quitta son traîneau et monta leperron. La porte s’ouvrit, et le suisse, portant un plaid, fitavancer la voiture. Quelque peu observateur que fût Wronsky, laphysionomie étonnée du suisse le frappa ; il avança cependantet vint presque se heurter à Alexis Alexandrovitch. Un bec de gazplacé à l’entrée du vestibule éclaira en plein sa tête pâle etfatiguée. Il était en chapeau noir, et sa cravate blancheressortait sous un col de fourrure. Les yeux mornes et ternes deKarénine se fixèrent sur Wronsky ; celui-ci salua, et AlexisAlexandrovitch, serrant les livres, leva la main à son chapeau etpassa. Wronsky le vit monter en voiture sans se retourner, prendrepar la portière le plaid et la lorgnette que lui tendait le suisse,et disparaître.

« Quelle situation ! » pensaWronsky entrant dans l’antichambre les yeux brillants decolère ; « si encore il voulait défendre son honneur, jepourrais agir, traduire mes sentiments d’une façonquelconque ; mais cette faiblesse et cette lâcheté !…J’ai l’air de venir le tromper, ce que je ne veux pas. »

Depuis l’explication qu’il avait eue avec Annaau jardin Wrede, les idées de Wronsky avaient beaucoupchangé ; il avait renoncé à des rêves d’ambition incompatiblesavec sa situation irrégulière, et ne croyait plus à la possibilitéd’une rupture ; aussi était-il dominé par les faiblesses deson amie et par ses sentiments pour elle. Quant à Anna, aprèss’être donnée tout entière, elle n’attendait rien de l’avenir quine lui vînt de Wronsky. Celui-ci entendit, en franchissantl’antichambre, des pas qui s’éloignaient, et comprit qu’ellerentrait au salon après s’être tenue aux aguets pour l’attendre.« Non, s’écria-t-elle en le voyant entrer, cela ne peutcontinuer ainsi ! » Et au son de sa propre voix ses yeuxse remplirent de larmes.

« Qu’y a-t-il, mon amie ?

– Il y a que j’attends, que je suis à latorture depuis deux heures ; mais non, je ne veux pas techercher querelle. Si tu n’es pas venu, c’est que tu as eu quelqueempêchement sérieux ! Non, je ne te gronderai plus. »

Elle lui posa ses deux mains sur les épaules,et le regarda longtemps de ses yeux profonds et tendres, quoiquescrutateurs. Elle le regardait pour tout le temps où elle nel’avait pas vu, comparant, comme toujours, l’impression du momentaux souvenirs qu’il lui avait laissés, et, comme toujours, sentantque l’imagination l’emportait sur la réalité.

Chapitre 3

 

« Tu l’as rencontré ? demanda-t-ellequand ils furent assis sous la lampe près de la table du salon.C’est ta punition pour être venu si tard.

– Comment cela s’est-il fait ? Nedevait-il pas aller au conseil ?

– Il y a été, mais il en est revenu pourrepartir je ne sais où. Ce n’est rien, n’en parlons plus ;dis-moi où tu as été, toujours avec le prince ? »

(Elle connaissait les moindres détails de savie.)

Il voulut répondre que, n’ayant pas dormi dela nuit, il s’était laissé surprendre par le sommeil, mais la vuede ce visage ému et heureux lui rendit cet aveu pénible, et ils’excusa sur l’obligation de présenter son rapport après le départdu prince.

« C’est fini maintenant ? Il estparti ?

– Oui, Dieu merci ; tu ne saurais croirecombien cette semaine m’a paru insupportable.

– Pourquoi ? N’avez-vous pas mené la viequi vous est habituelle, à vous autres jeunes gens ? dit-elleen fronçant le sourcil, et prenant, sans regarder Wronsky, unouvrage au crochet qui se trouvait sur la table.

– J’ai renoncé à cette vie depuis longtemps,répondit-il, cherchant à deviner la cause de la transformationsubite de ce beau visage. Je t’avoue, ajouta-t-il en souriant etdécouvrant ses dents blanches, qu’il m’a été souverainementdéplaisant de revoir cette existence, comme dans unmiroir. »

Elle lui jeta un coup d’œil peu bienveillantet garda son ouvrage en main, sans y travailler.

« Lise est venue me voir ce matin ;…elles viennent encore chez moi, malgré la comtesse Lydie,… et m’araconté vos nuits athéniennes. Quelle horreur !

– Je voulais dire…

– Que vous êtes odieux, vous autreshommes ! Comment pouvez-vous supposer qu’une femmeoublie ? – dit-elle, s’animant de plus en plus, et dévoilantainsi, la cause de son irritation, – et surtout une femme qui,comme moi, ne peut connaître de ta vie que ce que tu veux bien luien dire ? Et puis-je savoir si c’est la vérité ?

– Anna ! ne me crois-tu donc plus ?T’ai-je jamais rien caché ?

– Tu as raison ; mais si tu savaiscombien je souffre ! dit-elle, cherchant à chasser sescraintes jalouses. Je te crois, je te crois ; qu’avais-tuvoulu me dire ? »

Il ne put se le rappeler. Les accès dejalousie d’Anna devenaient fréquents, et quoi qu’il fît pour ledissimuler, ces scènes, preuves d’amour pourtant, lerefroidissaient pour elle. Combien de fois ne s’était-il pas répétéque le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; etmaintenant qu’il se sentait passionnément aimé, comme peut l’êtreun homme auquel une femme a tout sacrifié, le bonheur semblait plusloin de lui qu’en quittant Moscou.

« Eh bien, dis ce que tu avais à me diresur le prince, reprit Anna ; j’ai chassé le démon (ilsappelaient ainsi, entre eux, ses accès de jalousie) ; tu avaiscommencé à me raconter quelque chose : En quoi son séjourt’a-t-il été désagréable ?

– Il a été insupportable, répondit Wronsky,cherchant à retrouver le fil de sa pensée. Le prince ne gagne pas àêtre vu de près. Je ne saurais le comparer qu’à un de ces animauxbien nourris qui reçoivent des prix aux expositions, ajouta-t-ild’un air contrarié qui parut intéresser Anna.

– C’est un homme instruit cependant, qui abeaucoup voyagé ?

– On dirait qu’il n’est instruit que pouravoir le droit de mépriser l’instruction, comme il méprise du restetout, excepté les plaisirs matériels.

– Mais ne les aimez-vous pas tous, cesplaisirs ? dit Anna avec un regard triste qui le frappaencore.

– Pourquoi le défends-tu ainsi ?demanda-t-il en souriant.

– Je ne le défends pas, il m’est tropindifférent pour cela, mais je ne puis m’empêcher de croire que sicette existence t’avait tant déplu, tu aurais pu te dispenserd’aller admirer cette Thérèse en costume d’Ève.

– Voilà le diable qui revient ! ditWronsky attirant vers lui pour la baiser une des mains d’Anna.

– Oui, c’est plus fort que moi ! tu net’imagines pas ce que j’ai souffert en t’attendant ! Je necrois pas être jalouse au fond ; quand tu es là, je tecrois ; mais quand tu es au loin à mener cette vieincompréhensible pour moi… »

Elle s’éloigna de lui et se prit à travaillerfébrilement, en filant avec son crochet des mailles de laineblanche que la lumière de la lampe rendait brillantes.

« Raconte-moi comment tu as rencontréAlexis Alexandrovitch, demanda-t-elle tout à coup d’une voix encorecontrainte.

– Nous nous sommes presque heurtés à laporte.

– Et il t’a salué comme cela ? »Elle allongea son visage, ferma à demi les yeux, et changeal’expression de sa physionomie à tel point que Wronsky ne puts’empêcher de reconnaître Alexis Alexandrovitch. Il sourit, et Annase mit à rire, de ce rire frais et sonore qui faisait un de sesgrands charmes.

« Je ne le comprends pas, ditWronsky ; j’aurais compris qu’après votre explication à lacampagne il eût rompu avec toi et m’eût provoqué en duel, maiscomment peut-il supporter la situation actuelle ? On voitqu’il souffre.

– Lui ? dit-elle avec un sourireironique… mais il est très heureux.

– Pourquoi nous torturons-nous tous quand toutpourrait s’arranger ?

– Cela ne lui convient pas. Oh ! que jela connais cette nature, faite de mensonges ! Qui doncpourrait, à moins d’être insensible, vivre avec une femme coupable,comme il vit avec moi, lui parler comme il me parle, latutoyer ? »

Et elle imita la manière de dire de sonmari : « Toi, ma chère Anna ».

« Ce n’est pas un homme, te dis-je :c’est une poupée. Si j’étais à sa place, il y a longtemps quej’aurais déchiré en morceaux une femme comme moi, au lieu de luidire : « Toi, ma chère Anna » ; mais ce n’estpas un homme : c’est une machine ministérielle. Il ne comprendpas qu’il ne m’est plus rien, qu’il est de trop. Non, non, neparlons pas de lui !

– Tu es injuste, chère amie, dit Wronsky encherchant à la calmer ; mais non, ne parlons plus delui : parlons de toi, de ta santé ; qu’a dit ledocteur ? »

Elle le regardait avec une gaieté railleuse etaurait volontiers continué à tourner son mari en ridicule, mais ilajouta :

« Tu m’as écrit que tu étaissouffrante : cela tient à ton état, je pense ? Quandce sera-t-il ? »

Le sourire railleur disparut des lèvres d’Annaet fit place à une expression pleine de tristesse.

« Bientôt, bientôt… Tu dis que notreposition est affreuse et qu’il faut en sortir. Si tu savais ce queje donnerais pour pouvoir t’aimer librement ! Je ne tefatiguerais plus de ma jalousie ; mais bientôt, bientôt, toutchangera, et pas comme nous le pensons. »

Elle s’attendrissait sur elle-même, les larmesl’empêchèrent de continuer, et elle posa sa main blanche, dont lesbagues brillaient à la lumière de la lampe, sur le bras deWronsky.

« Je ne comprends pas, dit celui-ci,quoiqu’il comprît fort bien.

– Tu demandes quand ce sera ? Bientôt, etje n’y survivrai pas ; – elle parlait précipitamment. – Je lesais, je le sais avec certitude. Je mourrai, et je suis trèscontente de mourir et de vous débarrasser tous les deux demoi. »

Ses larmes coulaient, tandis que Wronskybaisait ses mains et cherchait, en la calmant, à cacher sa propreémotion.

« Il vaut mieux qu’il en soit ainsi,dit-elle en lui serrant vivement la main.

– Mais quelles sottises que tout cela, ditWronsky en relevant la tête et reprenant son sang-froid. Quellesabsurdités !

– Non, je dis vrai.

– Qu’est-ce qui est vrai ?

– Que je mourrai. Je l’ai vu en rêve.

– En rêve ? – et Wronsky se rappelainvolontairement le mougik de son cauchemar.

– Oui, en rêve, continua-t-elle ; il y adéjà longtemps de cela. Je rêvais que j’entrais en courant dans machambre pour y prendre je ne sais quoi ; je cherchais, tusais, comme on cherche en rêve, et dans le coin de ma chambrej’apercevais quelque chose debout.

– Quelle folie ! commentcrois-tu… ? »

Mais elle ne se laissa pas interrompre :ce qu’elle racontait lui semblait trop important.

« Et ce quelque chose se retourne, et jevois un petit mougik, sale, à barbe ébouriffée ; je veux mesauver, mais il se penche vers un sac dans lequel il remue unobjet. »

Elle fit le geste de quelqu’un fouillant dansun sac ; la terreur était peinte sur son visage, et Wronsky,se rappelant son propre rêve, sentit cette même terreurl’envahir.

« Et tout en cherchant il parlait vite,vite, en français, en grasseyant, tu sais : « Il faut lebattre, le fer, le broyer, le pétrir ». Je cherchai àm’éveiller, mais ne me réveillai qu’en rêve, en me demandant ce quecela signifiait. J’entendis alors quelqu’un me dire :« En couches, vous mourrez en couches, ma petite mère ».Et enfin je revins à moi.

– Quelles absurdités ! dit Wronsky,dissimulant mal son émotion.

– N’en parlons plus, sonne, je vais faireservir du thé ; reste encore, nous n’en avons plus pourlongtemps. »

Mais elle s’arrêta, et tout à coup l’horreuret l’effroi disparurent de son visage, qui prit une expression dedouceur attentive et sérieuse. Wronsky ne comprit rien d’abord àcette transfiguration soudaine : elle venait de sentir une vienouvelle s’agiter dans son sein.

Chapitre 4

 

Après la rencontre avec Wronsky, AlexisAlexandrovitch, comme c’était son projet, s’était rendu àl’Opéra-Italien ; il y entendit deux actes, parla à tous ceuxà qui il devait parler, et, en rentrant chez lui, alla droit à sachambre, après avoir constaté l’absence de tout paletot d’uniformedans le vestibule.

Contre son habitude, au lieu de se coucher, ilmarcha de long en large jusqu’à trois heures du matin ; lacolère le tenait éveillé, car il ne pouvait pardonner à sa femme den’avoir pas rempli la seule condition qu’il lui eût imposée, cellede ne pas recevoir son amant chez elle. Puisqu’elle n’avait pastenu compte de cet ordre, il devait la punir, exécuter sa menace,demander le divorce, et lui retirer son fils. Cette menace n’étaitpas d’une exécution aisée, mais il voulait tenir parole : lacomtesse Lydie avait souvent fait allusion à ce moyen de sortir desa déplorable situation, et le divorce était devenu récemment d’unefacilité pratique si perfectionnée qu’Alexis Alexandrovitchentrevoyait la possibilité d’éluder les principales difficultés deforme.

Un malheur ne venant jamais seul, il éprouvaittant d’ennuis relativement à la question soulevée par lui sur lesétrangers, qu’il se sentait depuis quelque temps dans un étatd’irritation perpétuelle. Il passa la nuit sans dormir, sa colèregrandissant toujours, et ce fut avec une véritable exaspérationqu’il quitta son lit, s’habilla à la hâte, et se rendit chez Annaaussitôt qu’il la sut levée. Il craignait de perdre l’énergie dontil avait besoin, et ce fut en quelque sorte à deux mains qu’ilporta la coupe de ses griefs, afin qu’elle ne débordât pas enroute.

Anna, qui croyait connaître à fond son mari,fut saisie en le voyant entrer le front sombre, les yeux tristementfixés devant lui sans la regarder, et les lèvres serrées avecmépris. Jamais elle n’avait vu autant de décision dans sonmaintien. Il entra sans lui souhaiter le bonjour, et alla droit ausecrétaire, dont il ouvrit le tiroir.

« Que vous faut-il ? s’écriaAnna.

– Les lettres de votre amant.

– Elles ne sont pas là, » dit-elle enfermant le tiroir. Mais il comprit au mouvement qu’elle fit, qu’ilavait deviné juste, et, repoussant brutalement sa main, il s’emparadu portefeuille dans lequel Anna gardait ses papiersimportants ; malgré les efforts de celle-ci pour le reprendre,il la tint à distance.

« Asseyez-vous, j’ai besoin de vousparler », dit-il, et il mit le portefeuille sous son bras etle serra si fortement du coude que son épaule en futsoulevée !

Anna le regarda, étonnée et effrayée.

« Ne vous avais-je pas défendu derecevoir votre amant chez vous ?

– J’avais besoin de le voir pour… »

Elle s’arrêta, ne trouvant pas d’explicationplausible.

« Je n’entre pas dans ces détails, etn’ai aucun désir de savoir pourquoi une femme a besoin de voir sonamant.

– Je voulais seulement, dit-elle rougissant etsentant que la grossièreté de son mari lui rendait son audace…Est-il possible que vous ne sentiez pas combien il vous est facilede me blesser ?

– On ne blesse qu’un honnête homme ou unehonnête femme, mais dire d’un voleur qu’il est un voleur, n’est quela constatation d’un fait.

– Voilà un trait de cruauté que je ne vousconnaissais pas.

– Ah, vous trouvez un mari cruel lorsqu’illaisse à sa femme une liberté entière, sous la seule condition derespecter les convenances ? Selon vous, c’est de lacruauté ?

– C’est pis que cela, c’est de la lâcheté, sivous tenez à le savoir, s’écria Anna avec emportement, et elle seleva pour sortir.

– Non, – cria-t-il d’une voix perçante, laforçant à se rasseoir, et lui prenant le bras ; ses grandsdoigts osseux la serraient si durement qu’un des bracelets d’Annas’imprima en rouge sur sa peau. – De la lâcheté ? celas’applique à celle qui abandonne son fils et son mari pour unamant, et n’en mange pas moins le pain de ce mari. »

Anna baissa la tête ; la justesse de cesparoles l’écrasait ; elle n’osa plus, comme la veille, accuserson mari d’être de trop, et elle réponditdoucement :

« Vous ne pouvez juger ma position plussévèrement que je ne la juge moi-même ; mais pourquoi medites-vous cela ?

– Pourquoi je vous le dis ? continua-t-ilavec colère : c’est afin que vous sachiez que, puisque vous netenez aucun compte de ma volonté, je vais prendre les mesuresnécessaires pour mettre fin à cette situation.

– Bientôt, bientôt, elle se terminerad’elle-même, dit Anna les yeux pleins de larmes à l’idée de cettemort qu’elle sentait prochaine, et maintenant si désirable.

– Plus tôt même que vous et votre amant nel’aviez imaginé ! Ah ! vous cherchez la satisfaction despassions sensuelles…

– Alexis Alexandrovitch ! C’est, peugénéreux, peu convenable de frapper quelqu’un à terre !

– Oh ! vous ne pensez jamais qu’àvous ; les souffrances de celui qui a été votre mari vousintéressent peu ; qu’importe que sa vie soit bouleversée,qu’il souffre… »

Dans son émotion, Alexis Alexandrovitchparlait si vite qu’il bredouillait, et ce bredouillement parutcomique à Anna, qui se reprocha cependant aussitôt de pouvoir êtresensible au ridicule dans un moment pareil. Pour la première fois,et pendant un instant, elle comprit la souffrance de son mari et leplaignit. Mais que pouvait-elle dire et faire, sinon se taire etbaisser la tête ? Lui aussi se tut, puis reprit d’une voixsévère, en soulignant des mots qui n’avaient aucune importancespéciale :

« Je suis venu vous dire… »

Elle jeta un regard sur lui, et, se rappelantson bredouillement, se dit : « Non, cet homme aux yeuxmornes, si plein de lui-même, ne peut rien sentir, j’ai été lejouet de mon imagination. »

« Je ne puis changer, murmura-t-elle.

– Je suis venu vous prévenir que je partaispour Moscou, et que je ne rentrerai plus dans cette maison ;vous apprendrez les résolutions auxquelles je me serai arrêté, parl’avocat qui se chargera des préliminaires du divorce. Mon fils irachez une de mes parentes, ajouta-t-il, se rappelant avec effort cequ’il voulait dire relativement à l’enfant.

– Vous prenez Serge pour me faire souffrir,balbutia-t-elle en levant les yeux sur lui ; vous ne l’aimezpas, laissez-le-moi !

– C’est vrai, la répulsion que vous m’inspirezrejaillit sur mon fils : mais je le garderai néanmoins.Adieu. »

Il voulut sortir, elle le retint.

« Alexis Alexandrovitch, laissez-moiSerge, dit-elle encore : je ne vous demande que cela ;laissez-le jusqu’à ma délivrance… »

Alexis Alexandrovitch rougit, repoussa le brasqui le retenait et partit sans répondre.

Chapitre 5

 

Le salon de réception de l’avocat célèbre chezlequel se rendit Alexis Alexandrovitch était plein de mondelorsqu’il y entra. Trois dames, l’une vieille, l’autre jeune et latroisième appartenant visiblement à la classe des marchands, yattendaient, ainsi qu’un banquier allemand portant au doigt unegrosse bague, un marchand à longue barbe, et un tchinovnick revêtude son uniforme, avec une décoration au cou ; l’attente avaitévidemment été longue pour tous.

Deux secrétaires écrivaient en faisant grincerleurs plumes ; l’un d’eux tourna la tête d’un air mécontentvers le nouvel arrivé et, sans se lever, lui demanda en clignantdes yeux :

« Que désirez-vous ?

– Je voudrais parler à M. l’avocat.

– Il est occupé, – répondit sévèrement lesecrétaire en désignant avec sa plume ceux qui attendaientdéjà ; et il se remit à écrire.

– Ne trouvera-t-il un pas moment pour merecevoir ? demanda Alexis Alexandrovitch.

– M. l’avocat n’a pas un instant deliberté ; il est toujours occupé, veuillez attendre.

– Ayez la bonté de lui passer ma carte »,dit Alexis Alexandrovitch avec dignité, voyant que l’incognitoétait impossible à garder.

Le secrétaire prit la carte, l’examina d’unair mécontent, et sortit.

Alexis Alexandrovitch approuvait en principela réforme judiciaire, mais critiquait certains détails, autantqu’il était capable de critiquer une institution sanctionnée, parle pouvoir suprême ; en toutes choses il admettait l’erreurcomme un mal inévitable, auquel on pouvait dans certains cas porterremède ; mais la position importante faite aux avocats parcette réforme avait toujours été l’objet de sa désapprobation, etl’accueil qu’on lui faisait ne détruisait pas ses préventions.

« M. l’avocat va venir », diten rentrant le secrétaire.

Effectivement, au bout de deux minutes, laporte s’ouvrit, et l’avocat parut, escortant un vieux jurisconsultemaigre.

L’avocat était un petit homme chauve, trapu,avec une barbe noire tirant sur le roux, un front bombé, et de grossourcils clairs. Sa toilette, depuis sa cravate et sa chaîne demontre double, jusqu’au bout de ses bottines vernies, était celled’un jeune premier. Sa figure était intelligente et vulgaire, samise prétentieuse et de mauvais goût.

« Veuillez entrer », dit-il en setournant vers Alexis Alexandrovitch, et, le faisant passer devantlui, il ferma la porte.

Il avança un fauteuil près de son bureauchargé de papiers, pria Alexis Alexandrovitch de s’asseoir, et,frottant l’une contre l’autre ses mains courtes et velues, ils’installa devant le bureau dans une pose attentive. Mais, à peineassis, une mite vola au-dessus de la table, et le petit homme, avecune vivacité inattendue, la happa au vol ; puis il reprit bienvite sa première attitude.

« Avant de commencer à vous expliquer monaffaire, dit Alexis Alexandrovitch suivant d’un œil étonné lesmouvements de l’avocat, permettez-moi de vous faire observer que lesujet qui m’amène doit rester secret entre nous. »

Un imperceptible sourire effleura les lèvresde l’avocat.

« Si je n’étais pas capable de garder unsecret, je ne serais pas avocat, dit-il ; mais si vous désirezêtre assuré…

Alexis Alexandrovitch jeta un regard sur luiet crut remarquer que ses yeux gris pleins d’intelligence avaienttout deviné.

« Vous connaissez mon nom ?

– Je sais combien vos services sont utiles àla Russie », répondit en s’inclinant l’avocat, après avoirattrapé une seconde mite.

Alexis Alexandrovitch soupira ; il sedécidait avec peine à parler ; mais, lorsqu’il eut commencé,il continua sans hésitation, de sa voix claire et perçante, eninsistant sur certains mots.

« J’ai le malheur, commença-t-il, d’êtreun mari trompé. Je voudrais rompre légalement par un divorce lesliens qui m’unissent à ma femme, et surtout séparer mon fils de samère. »

Les yeux gris de l’avocat faisaient leurpossible pour rester sérieux ; mais Alexis Alexandrovitch neput se dissimuler qu’ils étaient pleins d’une joie qui ne provenaitpas uniquement de la perspective d’une bonne affaire : c’étaitde l’enthousiasme, du triomphe, quelque chose comme l’éclat qu’ilavait remarqué dans les yeux de sa femme.

« Vous désirez mon aide pour obtenir ledivorce ?

– Précisément ; mais je risque peut-êtred’abuser de votre attention, car je ne suis préalablement venu quepour vous consulter ; je tiens à rester dans de certainesbornes, et renoncerais au divorce s’il ne pouvait se concilier avecles formes que je veux garder.

– Oh ! vous demeurerez toujoursparfaitement libre », répondit l’avocat.

Le petit homme, pour ne pas offenser sonclient par une gaieté que son visage cachait mal, fixa ses yeux surles pieds d’Alexis Alexandrovitch, et, quoiqu’il aperçût du coin del’œil une mite voler, il retint ses mains, par respect pour lasituation.

« Les lois qui régissent le divorce mesont connues dans leurs traits généraux, dit Karénine, maisj’aurais voulu savoir les diverses formes usitées dans lapratique.

– En un mot vous désirez apprendre par quellesvoies vous pourriez obtenir un divorce légal ? » ditl’avocat entrant avec un certain plaisir dans le ton de sonclient ; et, sur un signe affirmatif de celui-ci, il continua,en jetant de temps en temps un regard furtif sur la figure d’AlexisAlexandrovitch que l’émotion tachetait de plaques rouges :

« Le divorce, selon nos lois, – il eutune nuance de dédain pour : nos lois, – est possible, commevous le savez, dans les trois cas suivants… – Qu’onattende ! » s’écria-t-il à la vue de son secrétaire quientr’ouvrait la porte. Il se leva cependant, alla lui dire quelquesmots et revint s’asseoir ; « … dans les trois cassuivants ; défaut physique d’un des époux, disparition de l’und’eux pendant cinq ans, – il pliait, en faisant cette énumération,ses gros doigts velus l’un après l’autre, – et enfin l’adultère (ilprononça ce mot d’un ton satisfait). Voilà le côté théorique ;mais je pense qu’en me faisant l’honneur de me consulter c’est lecôté pratique que vous désirez connaître ? Aussi, le cas dedéfaut physique et d’absence d’un des conjoints n’existant pas,autant que j’ai pu le comprendre… ? »

Alexis Alexandrovitch inclina affirmativementla tête.

« Reste l’adultère de l’un des deuxépoux, auquel cas l’une des parties doit se reconnaître coupableenvers l’autre, faute de quoi il ne reste que le flagrant délit. Cedernier cas, j’en conviens, se rencontre rarement dans lapratique. »

L’avocat se tut et regarda son client de l’aird’un armurier qui expliquerait à un acheteur l’usage de deuxpistolets de modèles différents, en lui laissant la liberté duchoix. Alexis Alexandrovitch gardant le silence, ilcontinua :

« Le plus simple, le plus raisonnable,est, selon moi, de reconnaître l’adultère par consentement mutuel.Je n’oserais parler ainsi à tout le monde, mais je suppose que nousnous comprenons. »

Alexis Alexandrovitch était si troublé quel’avantage de la dernière combinaison que lui proposait l’avocatlui échappait complètement, et l’étonnement se peignit sur sonvisage ; l’homme de loi vint aussitôt à son aide.

« Je suppose que deux époux ne puissentplus vivre ensemble : si tous deux consentent au divorce, lesdétails et les formalités deviennent sans importance. Ce moyen estle plus simple et le plus sûr. »

Alexis Alexandrovitch comprit cette fois, maisses sentiments religieux s’opposaient à cette mesure.

« Dans le cas présent ce moyen est horsde question, dit-il. Des preuves, comme une correspondance,peuvent-elles établir indirectement l’adultère ? Cespreuves-là sont en ma possession. »

L’avocat fit en serrant les lèvres uneexclamation tout à la fois de compassion et de dédain.

« Veuillez ne pas oublier que lesaffaires de ce genre sont du ressort de notre haut clergé, dit-il.Nos archiprêtres aiment fort à se noyer dans de certains détails, –ajouta-t-il avec un sourire de sympathie pour le goût de ces bonsPères, – et les preuves exigent des témoins. Si vous me faitesl’honneur de me confier votre affaire, il faut me laisser le choixdes mesures à prendre. Qui veut la fin, veut les moyens. »

Alexis Alexandrovitch se leva, très pâle,tandis que l’avocat courait encore vers la porte répondre à unenouvelle interruption de son secrétaire.

« Dites-lui donc que nous ne sommes pasdans une boutique », cria-t-il avant de revenir à sa place, etil attrapa chemin faisant une mite en murmurant tristement :« Jamais mon reps n’y résistera ! »

« Vous me faisiez, l’honneur de medire… ?

– Je vous écrirai à quel parti je m’arrête,répondit Alexis Alexandrovitch s’appuyant à la table, et puisque jepuis conclure de vos paroles que le divorce est possible, je vousserais obligé de me faire connaître vos conditions.

– Tout est possible si vous voulez bien melaisser une entière liberté d’action, dit l’avocat éludant ladernière question. Quand puis-je compter sur une communication devotre part ? demanda-t-il en reconduisant son client, avec desyeux aussi brillants que ses bottes.

– Dans huit jours. Vous aurez alors la bontéde me faire savoir si vous acceptez l’affaire, et à quellesconditions.

– Parfaitement. »

L’avocat salua respectueusement, fit sortirson client, et, resté seul, sa joie déborda ; il était sicontent qu’il fit, contrairement à tous ses principes, un rabais àune dame habile dans l’art de marchander. Il oublia même les mites,résolu à recouvrir, l’hiver suivant, son meuble de velours, commechez son confrère Séganine.

Chapitre 6

 

La brillante victoire remportée par AlexisAlexandrovitch dans la séance du 17 août avait eu des suitesfâcheuses. La nouvelle commission, nommée pour étudier la situationdes populations étrangères, avait agi avec une promptitude quifrappa Karénine ; au bout de trois mois elle présentait déjàson rapport ! L’état de ces populations se trouvait étudié auxpoints de vue politique, administratif, économique, ethnographique,matériel et religieux. Chaque question était suivie d’une réponseadmirablement rédigée et ne pouvant laisser subsister aucun doute,car ces réponses n’étaient pas l’œuvre de l’esprit humain, toujourssujet à l’erreur, mais d’une bureaucratie pleine d’expérience. Cesréponses se basaient sur des données officielles, telles querapports des gouverneurs et des archevêques, basés eux-mêmes surles rapports des chefs de district et des surintendantsecclésiastiques, basés à leur tour sur les rapports desadministrations communales et des paroisses de campagne. Commentdouter de leur exactitude ? Des questions commecelles-ci : « Pourquoi les récoltes sont-ellesmauvaises ? » et « Pourquoi les habitants decertaines localités s’obstinent-ils à pratiquer leurreligion ? » questions que la machine officielle pouvaitseule résoudre, et auxquelles des siècles n’auraient pas trouvé deréponses, furent clairement résolues, conformément aux opinionsd’Alexis Alexandrovitch.

Mais Strémof, piqué au vif, avait imaginé unetactique à laquelle son adversaire ne s’attendait pas :entraînant plusieurs membres du comité à sa suite, il passa tout àcoup dans le camp de Karénine, et, non content d’appuyer lesmesures proposées par celui-ci avec chaleur, il en proposad’autres, dans le même sens, qui dépassèrent de beaucoup lesintentions d’Alexis Alexandrovitch.

Poussées à l’extrême, ces mesures parurent siabsurdes, que le gouvernement, l’opinion publique, les damesinfluentes, les journaux, furent tous indignés, et leurmécontentement rejaillit sur le père de la commission,Karénine.

Enchanté du succès de sa ruse, Strémof prit unair innocent, s’étonna des résultats obtenus, et se retranchaderrière la foi aveugle que lui avait inspirée le plan de soncollègue. Alexis Alexandrovitch, quoique malade et très affecté detous ces ennuis, ne se rendit pas. Une scission se produisit ausein du comité ; les uns, avec Strémof, expliquèrent leurerreur par un excès de confiance, et déclarèrent les rapports de lacommission d’inspection absurdes ; les autres, avec Karénine,redoutant cette façon révolutionnaire de traiter une commission, lasoutinrent. Les sphères officielles, et même la société, virents’embrouiller cette intéressante question à tel point, que lamisère et la prospérité des populations étrangères devinrentégalement problématiques. La position de Karénine, déjà minée parle mauvais effet que produisaient ses malheurs domestiques, parutchanceler. Il eut alors le courage de prendre une résolutionhardie : au grand étonnement de la commission il déclara qu’ildemandait l’autorisation d’aller étudier lui-même ces questions surles lieux, et, l’autorisation lui ayant été accordée, il partitpour un gouvernement lointain.

Ce départ fit grand bruit, d’autant plus qu’ilrefusa officiellement les frais de déplacement fixés à douzechevaux de poste.

Alexis Alexandrovitch passa par Moscou et s’yarrêta trois jours.

Le lendemain de son arrivée, comme il venaitde rendre visite au général gouverneur, il s’entendit héler, dansla rue des Gazettes, à l’endroit où se croisent en grand nombre lesvoitures de maîtres et les isvostchiks, et, se retournant à l’appeld’une voix gaie et sonore, il aperçut Stépane Arcadiévitch sur letrottoir. Vêtu d’un paletot à la dernière mode, le chapeau avançantsur son front brillant de jeunesse et de santé, il appelait avecune telle persistance, que Karénine dut s’arrêter. Dans la voiture,à la portière de laquelle Stépane Arcadiévitch s’appuyait, étaitune femme en chapeau de velours avec deux enfants ; ellefaisait des gestes de la main en souriant amicalement. C’étaientDolly et ses enfants.

Alexis Alexandrovitch ne comptait pas voir demonde à Moscou, le frère de sa femme moins que personne ;aussi voulut-il continuer son chemin après avoir salué ; maisOblonsky fit signe au cocher d’arrêter et courut dans la neigejusqu’à la voiture.

« Depuis quand es-tu ici ? N’est-cepas un péché de ne pas nous prévenir ? J’ai vu hier soir chezDusseaux le nom de Karénine sur la liste des arrivants, et l’idéene m’est pas venue que ce fût toi, dit-il en passant sa tête à laportière et en secouant la neige de ses pieds en les frappant l’uncontre l’autre. Comment ne pas nous avoir avertis ?

– Le temps m’a manqué, je suis très occupé,répondit sèchement Alexis Alexandrovitch.

– Viens voir ma femme, elle le désirebeaucoup. »

Karénine ôta le plaid qui recouvrait sesjambes frileuses et, quittant sa voiture, se fraya un chemin dansla neige jusqu’à celle de Dolly.

« Que se passe-t-il donc, AlexisAlexandrovitch, pour que vous nous évitiez ainsi ? ditcelle-ci en souriant.

– Charmé de vous voir, répondit Karénine d’unton qui prouvait clairement le contraire. Et votre santé ?

– Que fait ma chère Anna ? »

Alexis Alexandrovitch murmura quelques mots etvoulut se retirer, mais Stépane Arcadiévitch l’en empêcha.

« Sais-tu ce que nous allons faire ?Dolly, invite-le à dîner pour demain avec Kosnichef et Pestzoff,l’élite de l’intelligence moscovite.

– Venez, je vous en prie, dit Dolly, nous vousattendrons à l’heure qui vous conviendra, à cinq, à six heures,comme vous voudrez. Et ma chère Anna, il y a si longtemps…

– Elle va bien, murmura encore AlexisAlexandrovitch en fronçant le sourcil. Très heureux de vous avoirrencontrée. »

Et il regagna sa voiture.

« Vous viendrez ? » cria encoreDolly. Karénine répondit quelques mots qui ne parvinrent pasjusqu’à elle.

« J’entrerai chez toidemain ! » cria aussi Stépane Arcadiévitch.

Alexis Alexandrovitch s’enfonça dans savoiture comme s’il eût voulu y disparaître.

« Quel original ! » dit StépaneArcadiévitch à Dolly ; et regardant sa montre il fit un petitsigne d’adieu caressant à sa femme et à ses enfants, et s’éloignad’un pas ferme.

« Stiva, Stiva ! lui cria Dolly enrougissant.

Il se retourna.

« Et l’argent pour les paletots desenfants ?

– Tu diras que je passerai. »

Et il disparut, saluant gaiement au passagequelques personnes de connaissance.

Chapitre 7

 

Le lendemain, c’était un dimanche, StépaneArcadiévitch, entra au Grand-Théâtre pour y assister à larépétition du ballet ; et, profitant de la demi-obscurité descoulisses, il offrit à une jolie danseuse qui débutait sous saprotection la parure de corail qu’il lui avait promise la veille.Il eut même le temps d’embrasser le visage radieux de la jeunefille, et de convenir avec elle du moment où il viendrait laprendre, après le ballet, pour l’emmener souper. Du théâtre,Stépane Arcadiévitch se rendit au marché pour y choisir lui-même dupoisson et des asperges pour le dîner, et à midi il était chezDusseaux, où trois voyageurs de ses amis avaient eu l’heureuse idéede se loger : Levine, de retour de son voyage, un nouveau cheffraîchement débarqué à Moscou pour une inspection, et enfin sonbeau-frère Karénine.

Stépane Arcadiévitch aimait à biendîner ; mais ce qu’il préférait encore, c’était d’offrir chezlui à quelques convives choisis un petit repas bien ordonné. Lemenu qu’il combinait ce jour-là lui souriait : du poisson bienfrais, des asperges, et comme pièce de résistance un simple maissuperbe roastbeef. Quant aux convives, il comptait réunir Kitty etLevine et, afin de dissimuler cette rencontre, une cousine et lejeune Cherbatzky ; le plat de résistance parmi les invitésdevait être Serge Kosnichef, le philosophe moscovite, joint àKarénine, l’homme d’action pétersbourgeois. Pour servir de traitd’union entre eux, il avait encore invité Pestzoff, un charmantjeune homme de cinquante ans, enthousiaste, musicien, bavard,libéral, qui mettrait tout le monde en train.

La vie souriait en ce moment à StépaneArcadiévitch ; l’argent rapporté par la vente du bois n’étaitpas entièrement dépensé ; Dolly depuis quelque temps étaitcharmante : tout aurait été pour le mieux, si deux choses nel’avaient désagréablement impressionné, sans toutefois troubler sabelle humeur : d’abord l’accueil sec de son beau-frère :en rapprochant la froideur d’Alexis Alexandrovitch de certainsbruits qui étaient parvenus jusqu’à lui sur les relations de sasœur avec Wronsky, il devinait un incident grave entre le mari etla femme. Le second point noir était l’arrivée du nouveau chefauquel on faisait une réputation inquiétante d’exigence et desévérité. Infatigable au travail, il passait encore pour êtrebourru, et absolument opposé aux tendances libérales de sonprédécesseur, tendances que Stépane Arcadiévitch avait partagées.La première présentation avait eu lieu la veille, en uniforme, etOblonsky avait été si cordialement reçu qu’il jugeait de son devoirde faire une visite non officielle. Comment serait-il reçu cettefois ? il s’en préoccupait, mais sentait instinctivement quetout s’arrangerait parfaitement. « Bah ! pensait-il, nesommes-nous pas tous pécheurs ? pourquoi nous chercherait-ilnoise ? »

Stépane Arcadiévitch entra d’abord chezLevine. Celui-ci était debout au milieu de sa chambre, et prenaitavec un paysan la mesure d’une peau d’ours.

« Ah ! vous en avez tué un !cria Stépane Arcadiévitch en entrant. La belle pièce ! Uneourse ! Bonjour, Archip ! – et s’asseyant en paletot eten chapeau il tendit la main au paysan.

– Ôte donc ton paletot et reste un moment, ditLevine.

– Je n’ai pas le temps, je suis entré pour uninstant, – répondit Oblonsky, ce qui ne l’empêcha pas dedéboutonner son paletot, puis de l’ôter, et de rester toute uneheure à bavarder avec Levine sur sa chasse et sur d’autressujets.

– Dis-moi ce que tu as fait àl’étranger : où as-tu été ? demanda-t-il lorsque lepaysan fut parti.

– J’ai été en Allemagne, en France, enAngleterre, mais seulement dans les centres manufacturiers et pasdans les capitales. J’ai vu beaucoup de choses intéressantes.

– Oui, oui, je sais, tes idées d’associationsouvrières.

– Oh non, il n’y a pas de question ouvrièrepour nous : la seule question importante pour la Russie estcelle des rapports du travailleur avec la terre ; elle existebien là-bas aussi, mais les raccommodages y sont impossibles,tandis qu’ici… »

Oblonsky écoutait avec attention.

« Oui, oui, il est possible que tu aiesraison, mais l’essentiel est de revenir en meilleuredisposition ; tu chasses l’ours, tu travailles, tut’enthousiasmes, tout va bien. Cherbatzky m’avait dit t’avoirrencontré sombre et mélancolique, ne parlant que de mort.

– C’est vrai, je ne cesse de penser à la mort,répondit Levine, tout est vanité, il faut mourir ! J’aime letravail, mais quand je pense que cet univers, dont nous nouscroyons les maîtres, se compose d’un peu de moisissure couvrant lasurface de la plus petite des planètes ! Quand je pense quenos idées, nos œuvres, ce que nous croyons faire de grand, sontl’équivalent de quelques grains de poussière !…

– Tout cela est vieux comme le monde,frère !

– C’est vieux, mais quand cette idée devientclaire pour nous, combien la vie paraît misérable ! Quand onsait que la mort viendra, qu’il ne restera rien de nous, les chosesles plus importantes semblent aussi mesquines que le fait detourner cette peau d’ours ! C’est pour ne pas penser à la mortqu’on chasse, qu’on travaille, qu’on cherche à sedistraire. »

Stépane Arcadiévitch sourit et regarda Levinede son regard caressant :

« Tu vois bien que tu avais tort entombant sur moi parce que je cherchais des jouissances dans lavie ! Ne sois pas si sévère, ô moraliste !

– Ce qu’il y a de bon dans la vie… réponditLevine s’embrouillant. Au fond je ne sais qu’une chose, c’est quenous mourrons bientôt.

– Pourquoi bientôt ?

– Et sais-tu ? la vie offre, il est vrai,moins de charme quand on pense ainsi à la mort, mais elle a plus decalme.

– Il faut jouir de son reste, au contraire…Mais, dit Stépane Arcadiévitch en se levant pour la dixième fois,je me sauve.

– Reste encore un peu ! dit Levine en leretenant ; quand nous reverrons-nous maintenant ? Je parsdemain.

– Et moi qui oubliais le sujet quim’amène ! Je tiens absolument à ce que tu viennes dîner avecnous aujourd’hui ; ton frère sera des nôtres, ainsi que monbeau-frère Karénine.

– Il est ici ? – demanda Levine, mourantd’envie d’avoir des nouvelles de Kitty ; il savait qu’elleavait été à Pétersbourg au commencement de l’hiver, chez sa sœurmariée à un diplomate. – Tant pis, pensa-t-il : qu’elle soitrevenue ou non, j’accepterai.

– Viendras-tu ?

– Certainement.

– À cinq heures, en redingote. »

Et Stépane Arcadiévitch se leva et descenditchez son nouveau chef. Son instinct ne l’avait pas trompé ;cet homme terrible se trouva être un bon garçon, avec lequel ildéjeuna et s’attarda à causer, si bien qu’il était près de quatreheures lorsqu’il entra chez Alexis Alexandrovitch.

Chapitre 8

 

Alexis Alexandrovitch, en rentrant de lamesse, passa toute la matinée chez lui. Il avait deux affaires àterminer ce jour-là : d’abord à recevoir une députationd’étrangers, puis une lettre à écrire à son avocat, comme il le luiavait promis.

Il discuta longuement avec les membres de ladéputation, les entendit exposer leurs réclamations et leursbesoins, leur traça un programme dont ils ne devaient à aucun prixse départir dans leurs démarches auprès du gouvernement, etfinalement les adressa à la comtesse Lydie, qui devait les guider àPétersbourg : la comtesse avait la spécialité des députations,et s’entendait mieux que personne à les piloter. Quand il eutcongédié son monde, Alexis Alexandrovitch écrivit à son avocat, luidonna ses pleins pouvoirs, et lui envoya trois billets de Wronskyet un d’Anna, trouvés dans le portefeuille.

Au moment de cacheter sa lettre, il entenditla voix sonore de Stépane Arcadiévitch demandant au domestique sison beau-frère recevait, et insistant pour être annoncé.

« Tant pis, pensa Alexis Alexandrovitch,ou plutôt tant mieux, je lui dirai ce qui en est, et il comprendraque je ne puis dîner chez lui.

– Fais entrer, cria-t-il en rassemblant sespapiers et les serrant dans un buvard.

– Tu vois bien que tu mens, – dit la voix deStépane Arcadiévitch au domestique, et, ôtant son paletot tout enmarchant, il entra chez Alexis Alexandrovitch.

– Je suis enchanté de te trouver,commença-t-il gaiement, j’espère…

– Il m’est impossible d’y aller »,répondit sèchement Alexis Alexandrovitch, recevant son beau-frèredebout, sans l’engager à s’asseoir, résolu à adopter avec le frèrede sa femme les relations froides qui lui semblaient seulesconvenables depuis qu’il était décidé au divorce. C’était oublierl’irrésistible bonté de cœur de Stépane Arcadiévitch. Il ouvrittout grands ses beaux yeux brillants et clairs.

« Pourquoi ne peux-tu pas venir ? Tune veux pas le dire ? demanda-t-il en français avec quelquehésitation. Mais c’est chose promise, nous comptons surtoi !

– C’est impossible, parce que nos rapports defamille doivent être rompus.

– Comment cela ? Pourquoi ? ditOblonsky avec un sourire.

– Parce que je songe à divorcer d’avec mafemme, votre sœur. Je dois… »

La phrase n’était pas achevée que StépaneArcadiévitch, contrairement à ce qu’attendait son beau-frère,s’affaissait en poussant un grand soupir dans un fauteuil.

« Alexis Alexandrovitch, ce n’est paspossible, s’écria-t-il avec douleur.

– C’est cependant vrai.

– Pardonne-moi, je n’y puis croire. »

Alexis Alexandrovitch s’assit ; ilsentait que ses paroles n’avaient pas produit le résultat voulu, etqu’une explication, même catégorique, ne changerait rien à sesrapports avec Oblonsky.

« C’est une cruelle nécessité, mais jesuis forcé de demander le divorce, reprit-il.

– Que veux-tu que je te dise ! teconnaissant pour un homme de bien, et Anna pour une femme d’élite,– excuse-moi de ne pouvoir changer mon opinion sur elle, – je nepuis croire à tout cela : il y a là quelque malentendu.

– Oh ! si ce n’était qu’unmalentendu !

– Permets, je comprends, mais je t’en supplie,ne te hâte pas.

– Je n’ai rien fait avec précipitation, ditfroidement Alexis Alexandrovitch ; mais dans une questionsemblable on ne peut prendre conseil de personne : je suisdécidé.

– C’est affreux ! soupira StépaneArcadiévitch ; je t’en conjure : si, comme je lecomprends, l’affaire n’est pas encore entamée, ne fais rien avantd’avoir causé avec ma femme. Elle aime Anna comme une sœur, ellet’aime, et c’est une femme de sens. Par amitié pour moi, cause avecelle. »

Alexis Alexandrovitch se tut etréfléchit ; Stépane Arcadiévitch respecta son silence ;il le regardait avec sympathie.

« Pourquoi ne pas venir dîner avec nous,au moins aujourd’hui ? Ma femme t’attend. Viens luiparler ; c’est, je t’assure, une femme supérieure. Parle-lui,je t’en conjure.

– Si vous le désirez à ce point,j’irai, » dit en soupirant Alexis Alexandrovitch.

Et pour changer de conversation il demanda àStépane Arcadiévitch ce qu’il pensait de son nouveau chef, un hommeencore jeune, dont l’avancement rapide avait étonné. AlexisAlexandrovitch ne l’avait jamais aimé, et il ne pouvait se défendred’un sentiment d’envie, naturel chez un fonctionnaire sous le coupd’un insuccès.

« C’est un homme qui paraît être fort aucourant des affaires et très actif.

– Actif, c’est possible, mais à quoiemploie-t-il son activité ? est-ce à faire du bien ou àdétruire ce que d’autres ont fait avant lui ? Le fléau denotre gouvernement, c’est cette bureaucratie paperassière dontAnitchkine est un digne représentant.

– En tout cas, il est très bon enfant,répondit Stépane Arcadiévitch. Je sors de chez lui, nous avonsdéjeuné ensemble, et je lui ai appris à faire une boisson, tu sais,avec du vin et des oranges. »

Stépane Arcadiévitch consulta sa montre.

« Hé bon Dieu, il est quatre heurespassées ! et j’ai encore une visite à faire ! C’estconvenu, tu viens dîner, n’est-ce pas ? tu nous ferais, à mafemme et à moi, un vrai chagrin en refusant. »

Alexis Alexandrovitch reconduisit sonbeau-frère tout autrement qu’il ne l’avait accueilli.

« Puisque j’ai promis, j’irai,répondit-il mélancoliquement.

– Merci, et j’espère que tu ne le regretteraspas. »

Et, tout en remettant son paletot, Oblonskysecoua le domestique par la tête et sortit.

Chapitre 9

 

Cinq heures avaient sonné lorsque le maître dela maison rentra et rencontra à sa porte Kosnichef et Pestzoff. Levieux prince Cherbatzky, Karénine, Tourovtzine, Kitty et le jeuneCherbatzky étaient déjà réunis au salon. La conversation ylanguissait. Dolly, préoccupée du retard de son mari, ne parvenaitpas à animer son monde, que la présence de Karénine, en habit noiret cravate blanche selon l’usage pétersbourgeois, glaçaitinvolontairement.

Stépane Arcadiévitch s’excusa gaiement et,avec sa bonne grâce habituelle, changea en un clin d’œil l’aspectlugubre du salon ; il présenta ses invités l’un à l’autre,leur fournit un sujet de conversation, la russification de laPologne, installa le vieux prince auprès de Dolly, complimentaKitty sur sa beauté, et alla jeter un coup d’œil sur la table etsur les vins.

Levine le rencontra à la porte de la salle àmanger.

« Suis-je en retard ?

– Peux-tu ne pas l’être ! réponditOblonsky en le prenant par le bras.

– Tu as beaucoup de monde ? Qui ?demanda Levine, rougissant involontairement et secouant avec songant la neige qui couvrait son chapeau.

– Rien que la famille. Kitty est ici. Viens,que je te présente à Karénine. »

Lorsqu’il sut, à n’en pas douter, qu’il allaitse trouver en présence de celle qu’il n’avait pas revue depuis lasoirée fatale, sauf pendant sa courte apparition en voiture, Levineeut peur.

« Comment sera-t-elle ? Commeautrefois ? Si Dolly avait dit vrai ? Et pourquoin’aurait-elle pas dit vrai ? » pensa-t-il.

« Présente-moi à Karénine, je t’enprie », parvint-il enfin à balbutier, entrant au salon avec lecourage du désespoir.

Elle était là, et tout autre que par lepassé !

Au moment où Levine entra, elle le vit, et sajoie fut telle que, tandis qu’il saluait Dolly, la pauvre enfantcrut fondre en larmes. Levine et Dolly s’en aperçurent. Rougissant,pâlissant pour rougir encore, elle était si troublée que ses lèvrestremblaient. Levine s’approcha pour la saluer ; elle luitendit une main glacée avec un sourire qui aurait passé pour calme,si ses yeux humides n’eussent été si brillants.

« Il y a bien longtemps que nous ne noussommes vus, s’efforça-t-elle de dire.

– Vous ne m’avez pas vu, mais moi je vous aiaperçue en voiture, sur la route de Yergoushovo, venant du cheminde fer, répondit Levine rayonnant de bonheur.

– Quand donc ? demanda-t-elleétonnée.

– Vous alliez chez votre sœur, dit Levine,sentant la joie l’étouffer. « Comment, pensa-t-il, ai-je pucroire à un sentiment qui ne fût pas innocent dans cette touchantecréature ? Daria Alexandrovna a eu raison. »

Stépane Arcadiévitch vint lui prendre le braspour l’amener vers Karénine.

« Permettez-moi de vous faire faireconnaissance, dit-il en les présentant l’un à l’autre.

– Enchanté de vous retrouver ici, ditfroidement Alexis Alexandrovitch en serrant la main de Levine.

– Hé quoi, vous vous connaissez ? demandaOblonsky avec étonnement.

– Nous avons fait route ensemble pendant troisheures, dit en souriant Levine, et nous nous sommes quittés aussiintrigués qu’au bal masqué, moi du moins.

– Vraiment ?… Messieurs, veuillez passerdans la salle à manger », dit Stépane Arcadiévitch en sedirigeant vers la porte.

Les hommes le suivirent et s’approchèrentd’une table où était servie la zakouska, composée de six espècesd’eaux-de-vie, d’autant de variétés de fromages, ainsi que decaviar, de hareng, de conserves, et d’assiettées de pain français,coupé en tranches minces.

Les hommes mangèrent debout autour de la tableet, en attendant le dîner, la russification de la Polognecommençait à languir. Au moment de quitter le salon, AlexisAlexandrovitch démontrait que les principes élevés introduits parl’administration russe pouvaient seuls obtenir ce résultat.Pestzoff soutenait qu’une nation ne peut s’en assimiler une autrequ’à condition de l’emporter en densité de population. Kosnichef,avec certaines restrictions, partageait les deux avis, et pourclore cette conversation trop sérieuse par une plaisanterie, ilajouta en souriant :

« Le plus logique, pour nous assimilerles étrangers, me semblerait donc être d’avoir autant d’enfants quepossible. C’est là où mon frère et moi sommes en défaut, tandis quevous, messieurs, et surtout Stépane Arcadiévitch, agissez en bonspatriotes. Combien en avez-vous ? » demanda-t-il àcelui-ci en lui tendant un petit verre à liqueur.

Chacun rit, Oblonsky plus que personne.

« Fais-tu encore de la gymnastique ?dit Oblonsky en prenant Levine par le bras, et, sentant les musclesvigoureux de son ami se tendre sous le drap de la redingote :Quel biceps ! tu es un vrai Samson.

– Pour chasser l’ours, il faut, je suppose,être doué d’une force remarquable ? » demanda AlexisAlexandrovitch, dont les notions sur cette chasse étaient del’ordre le plus vague.

Levine sourit :

« Nullement : un enfant peut tuer unours ; – et il recula avec un léger salut pour faire place auxdames qui s’approchaient de la table.

– On m’a dit que vous veniez de tuer unours ? dit Kitty, cherchant à piquer de sa fourchette unchampignon récalcitrant, et découvrant un peu son joli bras enrejetant la dentelle de sa manche. Y a-t-il vraiment des ours chezvous ? » ajouta-t-elle en tournant à demi vers lui sajolie tête souriante.

Combien ces paroles, peu remarquables parelles-mêmes, ce son de voix, ces mouvements de mains, de bras et detête, avaient de charme pour lui ! Il y voyait une prière, unacte de confiance, une caresse douce et timide, une promesse, uneespérance, même une preuve d’amour qui l’étouffait de bonheur.

« Oh non, nous avons été chasser dans legouvernement de Tver, et c’est en revenant de là que j’ai rencontréen wagon votre beau-frère, le beau-frère de Stiva, dit-il ensouriant. La rencontre a été comique. »

Et il raconta gaiement et plaisamment comment,après avoir veillé la moitié de la nuit, il était entré de force,en touloupe, dans le wagon de Karénine.

« Le conducteur voulait m’éconduire àcause de ma tenue ; j’ai du me fâcher, et vous, monsieur,dit-il en se tournant vers Karénine, après m’avoir un moment jugésur mon costume, avez pris ma défense, ce dont je vous ai été bienreconnaissant.

– Les droits des voyageurs au choix de leursplaces sont trop peu déterminés en général, dit AlexisAlexandrovitch en s’essuyant le bout des doigts avec son mouchoir,après avoir mangé une fine tranche de pain et de fromage.

– Oh, j’ai bien remarqué votre hésitation,répondit en souriant Levine : c’est pourquoi je me suis hâtéd’entamer un sujet de conversation sérieux pour faire oublier mapeau de mouton. »

Kosnichef, qui causait avec la maîtresse de lamaison tout en prêtant l’oreille à la conversation, tourna la têtevers son frère. « D’où lui viennent ces airsconquérants ? » pensa-t-il.

Et en effet il semblait que Levine se sentîtpousser des ailes ! Car elle l’écoutait,elle prenait plaisir à l’entendre parler ; tout autreintérêt disparaissait devant celui-là. Il était seul avec elle, nonseulement dans cette chambre, mais dans l’univers entier, etplanait à des hauteurs vertigineuses, tandis qu’en bas, au-dessousd’eux, s’agitaient ces excellentes gens, Oblonsky, Karénine, et lereste de l’humanité.

Stépane Arcadiévitch, en plaçant son monde àtable, sembla complètement oublier Levine et Kitty, puis, serappelant soudain leur existence, il les mit l’un auprès del’autre.

Le dîner, servi avec élégance, car StépaneArcadiévitch y tenait beaucoup, réussit complètement. Le potageMarie-Louise, accompagné de petits pâtés qui fondaient dans labouche, fut parfait, et Matvei, avec deux domestiques en cravateblanche, fit le service adroitement et sans bruit.

Le succès ne fut pas moindre au point de vuede la conversation : tantôt générale, tantôt particulière,elle ne tarit pas, et lorsque, le dîner fini, on quitta la table,Alexis Alexandrovitch lui-même était dégelé.

Chapitre 10

 

Pestzoff, qui aimait à discuter une question àfond, n’avait pas été content de l’interruption de Kosnichef ;il trouvait qu’on ne lui avait pas suffisamment laissé expliquer sapensée.

« En parlant de la densité de lapopulation, je n’entendais pas en faire le principe d’uneassimilation, mais seulement un moyen, dit-il dès lepotage en s’adressant spécialement à Alexis Alexandrovitch.

– Il me semble que cela revient au même,répondit Karénine avec lenteur. À mon sens, un peuple ne peut avoird’influence sur un autre peuple qu’à la condition de lui êtresupérieur en civilisation…

– Voilà précisément la question, interrompitPestzoff avec une ardeur si grande qu’il semblait mettre toute sonâme à défendre ses opinions. Comment doit-on entendre cettecivilisation supérieure ? Qui donc, parmi les diverses nationsde l’Europe, prime les autres ? Est-ce le Français, l’Anglaisou l’Allemand qui nationalisera ses voisins ? Nous avons vufranciser les provinces rhénanes : est-ce une preuved’infériorité du côté des Allemands ? Non, il y a là une autreloi, cria-t-il de sa voix de basse.

– Je crois que la balance penchera toujours ducôté de la véritable civilisation.

– Mais quels sont les indices de cettevéritable civilisation ?

– Je crois que tout le monde les connaît.

– Les connaît-on réellement ? demandaSerge Ivanitch en souriant finement. On croit volontiers, pour lemoment, qu’en dehors de l’instruction classique la civilisationn’existe pas ; nous assistons sur ce point à de furieuxdébats, et chaque parti avance des preuves qui ne manquent pas devaleur.

– Vous êtes pour les classiques, SergeIvanitch ? dit Oblonsky… Vous offrirai-je dubordeaux ?

– Je ne parle pas de mes opinionspersonnelles, répondit Kosnichef avec la condescendance qu’ilaurait éprouvée pour un enfant, en avançant son verre. Je prétendsseulement que, de part et d’autre, les raisons qu’on allègue sontbonnes, continua-t-il en s’adressant à Karénine. Par mon éducationje suis classique ; ce qui ne m’empêche, pas de trouver queles études classiques n’offrent pas de preuves irrécusables de leursupériorité sur les autres.

– Les sciences naturelles prêtent tout autantà un développement pédagogique de l’esprit humain, reprit Pestzoff.Voyez l’astronomie, la botanique, la zoologie avec l’unité de seslois !

– C’est une opinion que je ne sauraispartager, répondit Alexis Alexandrovitch. Peut-on nier l’heureuseinfluence sur le développement de l’intelligence de l’étude desformes du langage ? La littérature ancienne est éminemmentmorale, tandis que, pour notre malheur, on joint à l’étude dessciences naturelles des doctrines funestes et fausses qui sont lefléau de notre époque. »

Serge Ivanitch allait répondre, mais Pestzoffl’interrompit de sa grosse voix pour démontrer chaleureusementl’injustice de ce jugement ; lorsque Kosnichef put enfinparler, il dit en souriant à Alexis Alexandrovitch :

« Avouez que le pour et le contre desdeux systèmes seraient difficiles à établir si l’influence morale,disons le mot, antinihiliste, de l’éducation classique ne militaitpas en sa faveur ?

– Sans le moindre doute.

– Nous laisserions le champ plus libre auxdeux systèmes si nous ne considérions pas l’éducation classiquecomme une pilule, que nous offrons hardiment à nos patients contrele nihilisme. Mais sommes-nous bien sûrs des vertus curatives deces pilules ? »

Le mot fit rire tout le monde, principalementle gros Tourovtzine, qui avait vainement cherché à s’égayerjusque-là.

Stépane Arcadiévitch avait eu raison decompter sur Pestzoff pour entretenir la conversation, car à peineKosnichef eut-il clos la conversation en plaisantant qu’ilreprit :

« On ne saurait même accuser legouvernement de se proposer une cure, car il reste visiblementindifférent aux conséquences des mesures qu’il prend ; c’estl’opinion publique qui le dirige. Je citerai comme exemple laquestion de l’éducation supérieure des femmes. Elle devrait êtreconsidérée comme funeste : ce qui n’empêche pas legouvernement d’ouvrir les cours publics et les universités auxfemmes. »

Et la conversation s’engagea aussitôt surl’éducation des femmes.

Alexis Alexandrovitch fit remarquer quel’instruction des femmes était trop confondue avec leurémancipation, et ne pouvait être jugée funeste qu’à ce point devue.

« Je crois, au contraire, que ces deuxquestions sont intimement liées l’une à l’autre, dit Pestzoff. Lafemme est privée de droits parce qu’elle est privée d’instruction,et le manque d’instruction tient à l’absence de droits. N’oublionspas que l’esclavage de la femme est si ancien, si enraciné dans nosmœurs, que bien souvent nous sommes incapables de comprendrel’abîme légal qui la sépare de nous.

– Vous parlez de droits, dit Serge Ivanitchquand il parvint à placer un mot : est-ce le droit de remplirles fonctions de juré, de conseiller municipal, de président detribunal, de fonctionnaire public, de membre duparlement ?

– Sans doute.

– Mais si les femmes peuventexceptionnellement remplir ces fonctions, il serait plus juste dedonner à ces droits le nom de devoirs ? Unavocat, un employé de télégraphe, remplit un devoir. Disons donc,pour parler logiquement, que les femmes cherchent desdevoirs, et dans ce cas nous devons sympathiser à leurdésir de prendre part aux travaux des hommes.

– C’est juste, appuya AlexisAlexandrovitch : le tout est de savoir si elles sont capablesde remplir ces devoirs.

– Elles le seront certainement aussitôtqu’elles seront plus généralement instruites, dit StépaneArcadiévitch ; nous le voyons…

– Et le proverbe ? demanda le vieuxprince, dont les petits yeux moqueurs brillaient en écoutant cetteconversation. Je puis me le permettre devant mes filles :« La femme a les cheveux longs… »

– C’est ainsi qu’on jugeait les nègres avantleur émancipation ! s’écria Pestzoff mécontent.

– J’avoue que ce qui m’étonne, dit SergeIvanitch, c’est de voir les femmes chercher de nouveaux devoirs,quand nous voyons malheureusement les hommes éluder autant quepossible les leurs !

– Les devoirs sont accompagnés dedroits ; les honneurs, l’influence, l’argent, voilà ce quecherchent les femmes, dit Pestzoff.

– Absolument comme si je briguais le droitd’être nourrice et trouvais mauvais qu’on me refusât, tandis queles femmes sont payées pour cela, » dit le vieux prince.

Tourovtzine éclata de rire, et Serge Ivanitchregretta de n’être pas l’auteur de cette plaisanterie ; AlexisAlexandrovitch lui-même se dérida.

« Oui, mais un homme ne peut allaiter,tandis qu’une femme… dit Pestzoff.

– Pardon ; un Anglais, à bord d’unnavire, est arrivé à allaiter lui-même son enfant, dit le vieuxprince, qui se permettait quelques libertés de langage devant sesfilles.

– Autant d’Anglais nourrices, autant de femmesfonctionnaires, dit Serge Ivanitch.

– Mais les filles sans famille ? demandaStépane Arcadiévitch qui, en soutenant Pestzoff, avait pensé toutle temps à la Tchibisof, sa petite danseuse.

– Si vous scrutez la vie de ces jeunes filles,s’interposa ici Daria Alexandrovna avec une certaine aigreur, voustrouverez certainement qu’elles ont abandonné une famille danslaquelle des devoirs de femmes étaient à leur portée. »

Dolly comprenait instinctivement à quel genrede femmes Stépane Arcadiévitch faisait allusion.

« Mais nous défendons un principe, unidéal, riposta Pestzoff de sa voix tonnante. La femme réclame ledroit d’être indépendante et instruite ; elle souffre de sonimpuissance à obtenir l’indépendance et l’instruction.

– Et moi je souffre de n’être pas admis commenourrice à la maison des enfants trouvés », répéta le vieuxprince, à la grande joie de Tourovtzine, qui en laissa choir uneasperge dans sa sauce par le gros bout.

Chapitre 11

 

Seuls Kitty et Levine n’avaient pris aucunepart à la conversation.

Au commencement du dîner, quand on parla del’influence d’un peuple sur un autre, Levine fut ramené aux idéesqu’il s’était faites à ce sujet ; mais elles s’effacèrent bienvite, comme n’offrant plus aucun intérêt ; il trouva étrangequ’on pût s’embarrasser de questions aussi oiseuses.

Kitty, de son côté, aurait dû s’intéresser àla discussion sur les droits des femmes, car, non seulement elles’en était souvent occupée à cause de son amie Varinka, dont ladépendance était si rude, mais pour son propre compte, dans le casoù elle ne se marierait pas. Souvent sa sœur et elle s’étaientdisputées à ce sujet. Combien peu cela l’intéressaitmaintenant ! Entre Levine et elle s’établissait une affinitémystérieuse qui les rapprochait de plus en plus, et leur causait unsentiment de joyeuse terreur, au seuil de la nouvelle vie qu’ilsentrevoyaient.

Questionné par Kitty sur la façon dont ill’avait aperçue en été, Levine lui raconta qu’il revenait desprairies, par la grand’route, après le fauchage.

« C’était de très grand matin. Vousveniez sans doute de vous réveiller, votre maman dormait encoredans son coin. La matinée était superbe. Je marchais en medemandant : « Une voiture à quatre chevaux ? Quicela peut-il être ? » C’étaient quatre bons chevaux avecdes grelots. Et tout à coup, comme un éclair, vous passez devantmoi. Je vous vois à la portière : vous étiez assise, commecela, tenant à deux mains les rubans de votre coiffure de voyage,et vous sembliez plongée dans de profondes réflexions. Combienj’aurais voulu savoir, ajouta-t-il en souriant, à quoi vouspensiez ! Était-ce quelque chose de bienimportant ? »

« Pourvu que je n’aie pas étédécoiffée ! » pensa Kitty. Mais, en voyant le sourireenthousiaste qui faisait rayonner Levine, elle se rassura surl’impression qu’elle avait produite, et répondit en rougissant etriant gaiement :

« Je n’en sais vraiment plus rien.

– Comme Tourovtzine rit de bon cœur ! ditLevine admirant la gaieté de ce gros garçon, dont les yeux étaienthumides et le corps soulevé par le rire.

– Le connaissez-vous depuis longtemps ?demanda Kitty.

– Qui ne le connaît !

– Et vous n’en pensez rien de bon ?

– C’est trop dire ; mais il n’a pasgrande valeur.

– Voilà une opinion injuste que je vous priede rétracter, dit Kitty. Moi aussi je l’ai autrefois maljugé ; mais c’est un être excellent, un cœur d’or.

– Comment avez-vous fait pour apprécier soncœur ?

– Nous sommes de très bons amis. L’hiverdernier, peu de temps après…, après que vous avez cessé de venirnous voir, dit-elle d’un air un peu coupable, mais avec un sourireconfiant, les enfants de Dolly ont eu la scarlatine, et un jour,par hasard, Tourovtzine est venu faire visite à ma sœur. Lecroiriez-vous, dit-elle en baissant la voix, il en a eu pitié aupoint de rester à garder et à soigner les petits malades !Pendant trois semaines il a fait l’office de bonne d’enfants. – Jeraconte à Constantin Dmitritch la conduite de Tourovtzine pendantla scarlatine, dit-elle en se penchant vers sa sœur.

– Oui, il a été étonnant ! – réponditDolly en regardant Tourovtzine avec un bon sourire ; Levine leregarda aussi et s’étonna de ne pas l’avoir compris jusque-là.

– Pardon, pardon, jamais je ne jugerailégèrement personne ! » s’écria-t-il gaiement, exprimantcette fois bien sincèrement ce qu’il éprouvait.

Chapitre 12

 

La discussion sur l’émancipation des femmesoffrait des côtés épineux à traiter devant des dames ; aussil’avait-on laissée tomber. Mais, à peine le repas terminé, Pestzoffs’adressa à Alexis Alexandrovitch, et entreprit de lui expliquercette question au point de vue du l’inégalité des droits entreépoux dans le mariage ; la raison principale de cetteinégalité tenant, selon lui, à la différence établie par la loi etpar l’opinion publique entre l’infidélité de la femme et celle dumari.

Stépane Arcadiévitch offrit précipitamment uncigare à Karénine.

« Non, je ne fume pas, – réponditcelui-ci tranquillement, et, comme pour prouver qu’il ne redoutaitpas cet entretien, il se retourna vers Pestzoff avec son sourireglacial.

– Cette inégalité tient, il me semble, au fondmême de la question, – dit-il, et il se dirigea vers lesalon ; mais ici Tourovtzine l’interpella encore.

– Avez-vous entendu l’histoire dePriatchnikof ? demanda-t-il, animé par le champagne, etprofitant du moment impatiemment attendu de rompre un silence quilui pesait. Wasia Priatchnikof ? – et il se tourna vers AlexisAlexandrovitch comme vers le principal convive, avec un bon souriresur ses grosses lèvres rouges et humides. – On m’a raconté ce matinqu’il s’était battu à Tver avec Kwitzky, et qu’il l’atué. »

La conversation s’engageait fatalement cejour-là de façon à froisser Alexis Alexandrovitch ; StépaneArcadiévitch s’en apercevait, et voulait emmener sonbeau-frère.

« Pourquoi s’est-il battu ? demandaKarénine sans paraître s’apercevoir des efforts d’Oblonsky pourdistraire son attention.

– À cause de sa femme ; il s’estbravement conduit, car il a provoqué son rival, et l’a tué.

– Ah ! » fit Alexis Alexandrovitchlevant les sourcils d’un air indifférent, et il quitta lachambre.

Dolly l’attendait dans un petit salon depassage, et lui dit avec un sourire craintif :

« Combien je suis heureuse que vous soyezvenu ! J’ai besoin de vous parler. Asseyons-nousici. »

Alexis Alexandrovitch, conservant l’aird’indifférence que lui donnaient ses sourcils soulevés, s’assitauprès d’elle.

« D’autant plus volontiers, dit-il, queje voulais de mon côté m’excuser de devoir vous quitter ; jepars demain matin. »

Daria Alexandrovna, fermement convaincue del’innocence d’Anna, se sentait pâlir et trembler de colère devantcet homme insensible et glacial, qui se disposait froidement àperdre son amie.

« Alexis Alexandrovitch, dit-elle,rassemblant toute sa fermeté pour le regarder bien en face avec uncourage désespéré ; je vous ai demandé des nouvelles d’Anna etvous n’avez pas répondu ; que devient-elle ?

– Je pense qu’elle se porte bien, DariaAlexandrovna, répondit Karénine sans la regarder.

– Pardonnez-moi si j’insiste sans en avoir ledroit, mais j’aime Anna comme une sœur ; dites-moi, je vous enconjure, ce qui se passe entre vous et elle, et ce dont vousl’accusez ! »

Karénine fronça les sourcils et baissa la têteen fermant presque les yeux :

« Votre mari vous aura communiqué, jepense, les raisons qui m’obligent à rompre avec Anna Arcadievna,dit-il en jetant un coup d’œil mécontent sur Cherbatzky, quitraversait la chambre.

– Je ne crois pas, et ne croirai jamais toutcela !… » murmura Dolly en serrant ses mains amaigriesavec un geste énergique. Elle se leva vivement et touchant de lamain la manche d’Alexis Alexandrovitch : « On noustroublera ici, venez par là, je vous en prie. »

L’émotion de Dolly se communiquait àKarénine ; il obéit, se leva, et la suivit dans la chambred’étude des enfants, où ils s’assirent devant une table couverted’une toile cirée, entaillée de coups de canif.

« Je ne crois à rien de tout cela !répéta Dolly, cherchant à saisir ce regard qui fuyait le sien.

– Peut-on nier des faits, DariaAlexandrovna ? dit-il en appuyant sur le dernier mot.

– Mais quelle faute a-t-elle commise ? dequoi l’accusez-vous ?

– Elle a manqué à ses devoirs et trahi sonmari. Voilà ce qu’elle a fait.

– Non, non, c’est impossible ! non, Dieumerci, vous vous trompez ! » s’écria Dolly pressant sestempes de ses deux mains en fermant les yeux.

Alexis Alexandrovitch sourit froidement dubout des lèvres ; il voulait ainsi prouver à Dolly, et seprouver à lui-même, que sa conviction était inébranlable Mais àcette chaleureuse intervention sa blessure se rouvrit, et, quoiquele doute ne lui fût plus possible, il répondit avec moins defroideur :

« L’erreur est difficile quand c’est lafemme qui vient elle-même déclarer au mari que huit années demariage et un fils ne comptent pour rien, et qu’elle veutrecommencer la vie.

– Anna et le vice ! comment associer cesdeux idées, comment croire… ?

– Daria Alexandrovna ! – dit-il aveccolère, regardant maintenant sans détour le visage ému de Dolly, etsentant sa langue se délier involontairement, – j’aurais beaucoupdonné pour pouvoir encore douter ! jadis le doute était cruel,mais le présent est plus cruel encore. Quand je doutais, j’espéraismalgré tout. Maintenant je n’ai plus d’espoir, et cependant j’aid’autres doutes ; j’ai pris mon fils en aversion ; je medemande parfois s’il est le mien. Je suis trèsmalheureux ! »

Dolly, dès qu’elle eut rencontré son regard,comprit qu’il disait vrai ; elle eut pitié de lui, et sa foidans l’innocence de son amie en fut ébranlée.

« Mon Dieu, c’est affreux ! maisêtes-vous vraiment décidé au divorce ?

– J’ai pris ce dernier parti parce que je n’envois pas d’autre à prendre. Le plus terrible dans un malheur de cegenre, c’est qu’on ne peut pas porter sa croix comme dans touteautre infortune, une perte, une mort, dit-il en devinant la penséede Dolly. On ne peut rester dans la position humiliante qui vousest faite, on ne peut vivre à trois !

– Je comprends, je comprends parfaitement, –répondit Dolly baissant la tête. Elle se tut, et ses propreschagrins domestiques lui revinrent à la pensée ; mais tout àcoup elle joignit les mains avec un geste suppliant et, levantcourageusement son regard vers Karénine :

– Attendez encore, dit-elle. Vous êteschrétien. Pensez à ce qu’elle deviendra si vousl’abandonnez !

– J’y ai pensé, beaucoup pensé, DariaAlexandrovna ; – il la regarda avec des yeux troubles, et sonvisage se couvrit de plaques rouges. Dolly le plaignait maintenantdu fond du cœur. – Lorsqu’elle m’a annoncé mon déshonneurelle-même, je lui ai donné la possibilité de se réhabiliter ;j’ai cherché à la sauver. Qu’a-t-elle fait alors ? Elle n’amême pas tenu compte de la moindre des exigences, du respect desconvenances ! On peut, ajouta-t-il en s’échauffant, sauver unhomme qui ne veut pas périr, mais avec une nature corrompue aupoint de voir le bonheur dans sa perte même, que voulez-vous qu’onfasse ?

– Tout, sauf le divorce.

– Qu’appelez-vous tout ?

– Songez donc qu’elle ne serait plus la femmede personne ! Elle serait perdue ! C’estaffreux !

– Qu’y puis-je faire ? répondit Karénine,haussant les épaules et les sourcils ; – et le souvenir de sadernière explication avec sa femme le ramena subitement au mêmedegré de froideur qu’au début de l’entretien. – Je vous suis trèsreconnaissant de votre sympathie, mais je suis forcé de vousquitter, ajouta-t-il en se levant.

– Non, attendez ! Vous ne devez pas laperdre ; écoutez-moi, je vous parlerai par expérience. Moiaussi je suis mariée et mon mari m’a trompée ; dans majalousie et mon indignation, moi aussi j’ai voulu tout quitter…Mais j’ai réfléchi, et qui est-ce qui m’a sauvée ? Anna.Maintenant mes enfants grandissent, mon mari revient à sa famille,comprend ses torts, se relève, devient meilleur, je vis… j’aipardonné : pardonnez aussi !… »

Alexis Alexandrovitch écoutait, mais lesparoles de Dolly restaient sans effet sur lui, car dans son âmegrondait la colère qui l’avait décidé au divorce. Il répondit d’unevoix haute et perçante :

« Je ne puis, ni ne veux pardonner, ceserait injuste. Pour cette femme j’ai fait l’impossible, et elle atout traîné dans la boue qui paraît lui convenir. Je ne suis pas unméchant homme et n’ai jamais haï personne ; mais, elle, je lahais de toutes les forces de mon âme, et je ne saurais luipardonner parce qu’elle m’a fait trop de mal ! »

Et des larmes de colère tremblèrent dans savoix.

« Aimez ceux qui vous haïssent »,murmura Dolly presque honteuse.

Alexis Alexandrovitch sourit avec mépris.Cette parole, il la connaissait, mais elle ne pouvait s’appliquer àsa situation.

« On peut aimer ceux qui vous haïssent,mais non ce qu’on hait. Pardonnez-moi de vous avoir troublée ;à chacun suffit sa peine ! » Et, retrouvant son empiresur lui-même, Karénine prit congé de Dolly avec calme etpartit.

Chapitre 13

 

Levine résista à la tentation de suivre Kittyau salon quand on quitta la table, dans la crainte de lui déplairepar une assiduité trop marquée ; il resta avec les hommes, etprit part à la conversation générale : mais, sans regarderKitty, il ne perdait aucun de ses mouvements, il devinait jusqu’àla place qu’elle occupait au salon. Tout d’abord il remplit, sansle moindre effort, la promesse qu’il avait faite d’aimer sonprochain et de n’en penser que du bien. La conversation tomba surla commune en Russie, que Pestzoff considérait comme un ordre dechoses nouveau, destiné à servir d’exemple au reste du monde.Levine était aussi peu de son avis que de celui de Serge Ivanitch,qui reconnaissait et niait, tout à la fois, la valeur de cetteinstitution, mais il chercha à les mettre d’accord en adoucissantles termes dont ils se servaient, sans qu’il éprouvât le moindreintérêt pour la discussion. Son unique désir était de voir chacunheureux et content. Une personne, la seule désormais importantepour lui, s’était approchée de la porte ; il sentit un regardet un sourire fixés sur lui et fut obligé de se retourner. Elleétait là, debout avec Cherbatzky, et le regardait.

« Je pensais que vous alliez vous mettreau piano ? dit-il en s’approchant d’elle ; voilà ce quime manque à la campagne : la musique.

– Non ; nous étions simplement venus vouschercher, et je vous remercie d’avoir compris, répondit-elle en lerécompensant d’un sourire. Quel plaisir y a-t-il à discuter ?on ne convainc jamais personne.

– Combien c’est vrai !… »

Levine avait tant de fois remarqué que, dansles longues discussions, de grands efforts de logique et unedépense de paroles considérable ne produisent le plus souvent aucunrésultat, qu’il sourit de bonheur en entendant Kitty deviner etdéfinir sa pensée avec cette concision. Cherbatzky s’éloigna, et lajeune fille s’approcha d’une table de jeu, s’assit, et se mit àtracer des cercles sur le drap avec de la craie.

« Bon Dieu ! j’ai couvert la tablede mes griffonnages, dit-elle en déposant la craie, après un momentde silence, avec un mouvement qui indiquait l’intention de selever.

– Comment ferai-je pour rester sanselle ? pensa Levine avec terreur.

– Attendez, dit-il en s’asseyant près de latable. Il y a longtemps que je voulais vous demander unechose. »

Elle le regarda de ses yeux caressants, maisun peu inquiets.

« Demandez.

– Voici », dit-il, prenant la craie etécrivant les lettres q, v, a, d, c, e, i, e, i, a, o,t ? qui étaient les premières des mots :« Quand vous avez dit c’est impossible, était-ce impossiblealors ou toujours ? » Il était peuvraisemblable que Kitty pût comprendre cette question compliquée.Levine la regarda néanmoins de l’air d’un homme dont la viedépendait de l’explication de cette phrase.

Elle réfléchit sérieusement, appuya le frontsur sa main, et se mit à déchiffrer avec attention, interrogeantparfois Levine des yeux.

« J’ai compris, dit-elle enrougissant.

– Quel est ce mot ? demanda-t-ilindiquant l’i du mot impossible.

– Cette lettre signifie impossible.Le mot n’est pas juste », répondit-elle.

Il effaça brusquement ce qu’il avait écrit, etlui tendit la craie. Elle écrivit : a, j, n, p, r,d.

Dolly apercevant sa sœur la craie en main, unsourire timide et heureux sur les lèvres, levant les yeux versLevine qui se penchait sur la table en attachant un regard brillanttantôt sur elle, tantôt sur le drap, se sentit consolée de saconversation avec Alexis Alexandrovitch ; elle vit Levinerayonner de joie ; il avait compris la réponse :« Alors je ne pouvais répondredifféremment. »

Il regarda Kitty d’un air craintif etinterrogateur.

« Alors seulement ?

– Oui, répondit le sourire de la jeunefille.

– Et… maintenant ? demanda-t-il.

– Lisez, je vais vous avouer ce que jesouhaiterais ; et vivement elle traça les premières lettresdes mots : « Que vous puissiez pardonner etoublier. »

À son tour il saisit la craie de ses doigtsémus et tremblants, et répondit de la même façon : « Jen’ai jamais cessé de vous aimer ».

Kitty le regarda et son sourire s’arrêta.

« J’ai compris, murmura-t-elle.

– Vous jouez au secrétaire ? dit le vieuxprince, s’approchant d’eux ;… mais si tu veux venir authéâtre, il est temps de partir. »

Levine se leva et reconduisit Kitty jusqu’à laporte. Cet entretien décidait tout : Kitty avait avoué qu’ellel’aimait, et lui avait permis de venir le lendemain matin parler àses parents.

Chapitre 14

 

Kitty partie, Levine sentit l’inquiétude legagner ; il eut peur, comme de la mort, des quatorze heuresqui lui restaient à passer avant d’arriver à ce lendemain où il lareverrait. Pour tromper le temps, il éprouvait le besoin impérieuxde ne pas rester seul, de parler à quelqu’un. Stépane Arcadiévitch,qu’il eût voulu garder, allait soi-disant dans le monde, mais enréalité au ballet. Levine ne put que lui dire qu’il était heureux,et n’oublierait jamais, jamais, ce qu’il lui devait.

« Hé quoi ? tu ne parles donc plusde mourir ? dit Oblonsky en serrant la main de son ami d’unair attendri.

– Non ! » répondit celui-ci.

Dolly aussi le félicita presque en prenantcongé de lui, ce qui déplut à Levine : nul ne devait sepermettre de faire allusion à son bonheur. Pour éviter la solitude,il s’accrocha à son frère.

« Où vas-tu ?

– À une séance.

– Puis-je t’accompagner ?

– Pourquoi pas, dit en souriant SergeIvanitch. Que t’arrive-t-il aujourd’hui ?

– Ce qui m’arrive ? le bonheur, réponditLevine en baissant la glace de la voiture. Tu permets ?J’étouffe. Pourquoi ne t’es-tu jamais marié ? »

Serge Ivanitch sourit :

« Je suis enchanté, c’est une charmantefille, commença-t-il.

– Non, ne dis rien, rien ! » s’écriaLevine, le prenant par le collet de sa pelisse et lui couvrant lafigure de sa fourrure. « Une charmante fille »… quellesparoles banales ! et combien peu elles répondaient à sessentiments !

Serge Ivanitch éclata de rire, ce qui ne luiarrivait pas souvent. « Puis-je dire au moins que je suis biencontent ?

– Demain, mais pas un mot de plus, rien, rien,silence. Je t’aime beaucoup… De quoi sera-t-il question aujourd’huià la réunion ? » demanda Levine sans cesser desourire.

Ils étaient arrivés. Pendant la séance, Levineécouta le secrétaire bégayer le protocole qu’il ne comprenaitpas ; mais on lisait sur le visage de ce secrétaire que cedevait être un bon, aimable et sympathique garçon ; cela sevoyait à la manière dont il bredouillait et se troublait en lisant.Puis vinrent les discours. On discutait sur la réduction decertaines sommes et sur l’installation de certains conduits. SergeIvanitch attaqua deux membres de la commission, et prononça contreeux un discours triomphant. Après quoi un autre personnage sedécida, à la suite d’un accès de timidité, à répondre en peu demots d’une façon charmante, quoique pleine de fiel. À son tourSwiagesky s’exprima noblement et éloquemment. Levine écoutaittoujours et sentait bien que les sommes réduites, les conduits etle reste n’avaient rien de sérieux, que c’était un prétexte pourréunir d’aimables gens qui s’entendaient à merveille. Personnen’éprouvait de gêne, et Levine remarqua avec étonnement, grâce à delégers indices auxquels jadis il n’aurait fait aucune attention,qu’il pénétrait maintenant les pensées de chacun des assistants,lisait dans leurs âmes, et voyait combien c’étaient d’excellentesnatures. Et il sentait que l’objet de leurs préférences était lui,Levine, qu’ils aimaient tous. Ils semblaient, ceux même qui ne leconnaissaient pas, lui parler, le regarder d’un air caressant etaimable.

« Eh bien, es-tu content ? demandaSerge Ivanitch.

– Très content, jamais je n’aurais cru que cefût aussi intéressant. »

Swiagesky s’approcha des deux frères etengagea Levine à venir prendre une tasse de thé chez lui.« Charmé », répondit celui-ci oubliant ses anciennespréventions, et il s’informa aussitôt deMme Swiagesky et de sa sœur. Et par une étrangefiliation d’idées, comme la belle-sœur de Swiagesky l’avait faitpenser au mariage, il en conclut que personne n’écouterait aussivolontiers qu’elle et sa sœur le récit de son bonheur. Aussi fut-ilenchanté de l’idée d’aller les voir.

Swiagesky le questionna sur ses affaires, serefusant toujours à admettre qu’on pût découvrir quelque chose quin’eût déjà été découvert en Europe, mais sa thèse ne contrarianullement Levine. Swiagesky devait être dans le vrai sur tous lespoints, et Levine admira la douceur et la délicatesse aveclesquelles il évita de le prouver trop nettement.

Les dames furent charmantes : Levine crutdeviner qu’elles savaient tout, et qu’elles prenaient part à sajoie, mais que par discrétion elles évitaient d’en parler. Il restatrois heures, causant de sujets variés, et faisant allusion tout letemps à ce qui remplissait son âme, sans remarquer qu’il ennuyaitses hôtes mortellement et qu’ils tombaient de sommeil. EnfinSwiagesky le reconduisit en bâillant jusqu’à l’antichambre, fortétonné de l’attitude de son ami. Levine rentra à l’hôtel entre uneheure et deux heures du matin, et s’épouvanta à la pensée de passerdix heures seul, en proie à son impatience. Le garçon de service,qui veillait dans le corridor, lui alluma des bougies et allait seretirer, lorsque Levine l’arrêta. Ce garçon s’appelait Yégor :jamais jusque-là il n’avait fait attention à lui ; mais ils’aperçut soudain que c’était un brave homme, intelligent, etsurtout plein de cœur.

« Dis donc, Yégor, c’est dur de ne pasdormir !

– Que faire ! c’est notre métier, on a lavie plus douce chez les maîtres, mais on y a moins deprofits. »

Il se trouva que Yégor était père d’unefamille de quatre enfants, trois garçons et une fille, qu’ilcomptait marier à un commis bourrelier.

À ce propos Levine communiqua à Yégor sesidées sur l’amour dans le mariage, et lui fit remarquer qu’enaimant on est toujours heureux parce que notre bonheur est ennous-mêmes. Yégor écouta attentivement et comprit évidemment lapensée de Levine, mais il la confirma par une réflexioninattendue ; c’est que lorsque lui, Yégor, avait servi de bonsmaîtres, il avait toujours été content d’eux, et qu’actuellementencore il était content de son maître, quoique ce fût unFrançais.

« Quel excellent homme ! »pensa Levine. « Et toi, Yégor, aimais-tu ta femme quand tut’es marié ?

– Comment ne l’aurais-je pasaimée ! » répondit Yégor. Et Levine remarqua combienYégor mettait d’empressement à lui dévoiler ses plus intimespensées.

« Ma vie aussi a été extraordinaire,commença-t-il, les yeux brillants, gagné par l’enthousiasme deLevine comme on est gagné par la contagion du bâillement ;depuis mon enfance… » Mais la sonnette retentit ; Yégorsortit, Levine se retrouva seul. Bien qu’il n’eût presque pas dîné,qu’il eût refusé le thé et le souper chez Swiagesky, il n’aurait pumanger, et, après une nuit d’insomnie, il ne songeait pas àdormir ; il étouffait dans sa chambre, et malgré le froid ilouvrit un vasistas, et s’assit sur une table en face de la fenêtre.Au-dessus des toits couverts de neige s’élevait la croix ciseléed’une église, et plus haut encore la constellation du Cocher. Touten aspirant l’air qui pénétrait dans sa chambre, il regardaittantôt la croix, tantôt les étoiles, s’élevant comme dans un rêveparmi les images et les souvenirs évoqués par son imagination.

Vers quatre heures du matin, des pasretentirent dans le corridor ; il entr’ouvrit sa porte et vitun joueur attardé rentrant du club. C’était un nommé Miaskine queLevine connaissait ; il marchait en toussant, sombre etrenfrogné. « Pauvre malheureux ! » pensa Levine,dont les yeux se remplirent de larmes de pitié ; il voulutl’arrêter pour lui parler et le consoler, mais, se rappelant qu’ilétait en chemise, il retourna s’asseoir pour se baigner dans l’airglacé et regarder cette croix de forme étrange, significative pourlui dans son silence, et au-dessus d’elle la belle étoile brillantequi montait à l’horizon.

Vers sept heures, les frotteurs commencèrent àfaire du bruit, les cloches sonnèrent un office matinal, et Levinesentit que le froid le gagnait. Il ferma la fenêtre, fit satoilette et sortit.

Chapitre 15

 

Les rues étaient encore désertes lorsqueLevine se trouva devant la maison Cherbatzky ; tout le mondedormait et la porte d’entrée principale était fermée. Il retourna àl’hôtel et demanda du café. Le garçon qui le lui apporta n’étaitplus Yégor ; Levine voulut entamer la conversation ;malheureusement, on sonna et le garçon sortit ; il essaya deprendre son café, mais sans pouvoir avaler le morceau de kalatchqu’il mit dans sa bouche ; il remit alors son paletot etretourna à la maison Cherbatzky. On commençait seulement à selever ; le cuisinier partait pour le marché. Bon gré mal gré,il fallut se résoudre à attendre une couple d’heures. Levine avaitvécu toute la nuit et toute la matinée dans un complet étatd’inconscience et au-dessus des conditions matérielles del’existence ; il n’avait ni dormi ni mangé, s’était exposé aufroid pendant plusieurs heures presque sans vêtements, et nonseulement il était frais et dispos, mais il se sentait affranchi detoute servitude corporelle, maître de ses forces, et capable desactions les plus extraordinaires, comme de s’envoler dans les airsou de faire reculer les murailles de la maison. Il rôda dans lesrues pour passer le temps qui lui restait à attendre, consultant samontre à chaque instant, et regardant autour de lui. Ce qu’il vitce jour-là, il ne le revit jamais ; il fut surtout frappé pardes enfants allant à l’école, des pigeons au plumage changeant,voletant des toits au trottoir, des saikis [2], saupoudrées de farine qu’une maininvisible exposa sur l’appui d’une fenêtre. Tous ces objetstenaient du prodige : l’enfant courut vers un des pigeons etregarda Levine en souriant ; le pigeon secoua ses ailes etbrilla au soleil au travers d’une fine poussière de neige, et unparfum de pain chaud se répandit par la fenêtre où apparurent lessaikis. Tout cela réuni produisit sur Levine une impression si vivequ’il se prit à rire et à pleurer de joie. Après avoir fait ungrand tour par la rue des Gazettes et la Kislowka, il rentra àl’hôtel, s’assit, posa sa montre devant lui, et attendit quel’aiguille approchât de midi. Lorsque enfin il quitta l’hôtel, desisvoschiks l’entourèrent avec des visages heureux, se disputant àqui lui offrirait ses services. Évidemment, ils savaient tout. Ilen choisit un, et pour ne pas froisser les autres, leur promit deles prendre une autre fois ; puis il se fit conduire chez lesCherbatzky. L’isvoschik était charmant avec le col blanc de sachemise ressortant de son caftan, et serrant son cou vigoureux etrouge ; il avait un traîneau commode, plus élevé que lestraîneaux ordinaires (jamais Levine ne retrouva son pareil), atteléd’un bon cheval qui faisait de son mieux pour courir, mais quin’avançait pas. L’isvoschik connaissait la maison Cherbatzky ;il s’arrêta devant la porte en arrondissant les bras et se tournavers Levine avec respect, en disant « prrr » à soncheval. Le suisse des Cherbatzky savait tout, biencertainement ; cela se voyait à son regard souriant, à lafaçon dont il dit :

« Il y a longtemps que vous n’êtes venu,Constantin Dmitritch ! »

Non seulement il savait tout, mais il étaitplein d’allégresse et s’efforçait de cacher sa joie. Levine sentitune nuance nouvelle à son bonheur en rencontrant le bon regard duvieillard.

« Est-on levé ?

– Veuillez entrer. Laissez-nous cela ici, –ajouta le suisse en souriant, lorsque Levine voulut revenir sur sespas pour prendre son bonnet de fourrure. Cela devait avoir unesignification quelconque.

– À qui annoncerai-je monsieur ? »demanda un laquais.

Ce laquais, quoique jeune, nouveau dans lamaison, et avec des prétentions à l’élégance, était très obligeant,très empressé, et devait avoir aussi tout compris.

« Mais à la princesse, au prince, »répondit Levine.

La première personne qu’il rencontra futMlle Linon, qui traversait la salle avec de petitesboucles rayonnantes comme son visage. À peine lui eut-il adresséquelques paroles, qu’un frôlement de robe se fit entendre près dela porte ; Mlle Linon disparut à ses yeux, etil fut envahi par la terreur de ce bonheur qu’il sentaitvenir ; la vieille institutrice se hâta de sortir, et aussitôtdes petits pieds légers et rapides coururent sur le parquet, et sonbonheur, sa vie, la meilleure partie de lui-même, s’approcha. Ellene marchait pas, c’était quelque force invisible qui la portaitvers lui. Il vit deux yeux limpides, sincères, remplis de cettemême joie qui lui remplissait le cœur ; ces yeux, rayonnant deplus en plus près de lui, l’aveuglement presque de leur éclat. Ellelui posa doucement ses deux mains sur les épaules… Accourue verslui, elle se donnait, ainsi, tremblante et heureuse… Il la serradans ses bras.

Elle aussi, après une nuit sans sommeil,l’avait attendu toute la matinée. Ses parents étaient heureux etcomplètement d’accord. Elle avait guetté l’arrivée de son fiancé,voulant être la première à lui annoncer leur bonheur ;honteuse et confuse, elle ne savait trop comment réaliser sonprojet : aussi, en entendant les pas de Levine et sa voix,s’était-elle cachée derrière la porte pour attendre queMlle Linon sortit. Alors, sans s’interrogerdavantage, elle était venue à lui…

« Allons maintenant trouver maman, »dit-elle en lui prenant la main.

Longtemps il ne put proférer une parole, nonqu’il craignît d’amoindrir ainsi l’intensité de son bonheur, maisparce qu’il sentait les larmes l’étouffer. Il lui prit la main etla baisa.

« Est-ce vrai ? dit-il enfin d’unevoix étranglée. Je ne puis croire que tu m’aimes ! »

Elle sourit de ce « tu » et de lacrainte avec laquelle il la regarda.

« Oui, répondit-elle lentement enappuyant sur ce mot. Je suis si heureuse ! »

Sans quitter sa main, elle entra avec lui ausalon ; la princesse en les apercevant se prit, toutesuffoquée, à pleurer, et aussitôt après à rire ; puis, courantà Levine avec une énergie soudaine, elle le saisit par la tête, etl’embrassa en l’arrosant de ses larmes.

« Ainsi tout est fini ! je suiscontente. Aime-la. Je suis heureuse, Kitty !

– Vous avez vite arrangé les choses, – dit levieux prince, cherchant à paraître calme ; mais Levine vit sesyeux remplis de larmes.

– Je l’ai désiré longtemps, toujours, dit leprince en attirant Levine vers lui ! Et quand cette écerveléesongeait…

– Papa ! s’écria Kitty en lui fermant labouche de ses mains…

– C’est bon, c’est bon ! je ne dirairien, fit-il. Je suis très… très… heu… Dieu que je suisbête !… »

Et il prit Kitty dans ses bras, baisant sonvisage, ses mains, et encore son visage, en la bénissant d’un signede croix.

Levine éprouva un sentiment d’amour nouveau etinconnu pour le vieux prince quand il vit avec quelle tendresseKitty baisait longuement sa grosse main robuste.

Chapitre 16

 

La princesse s’était assise dans son fauteuil,silencieuse et souriante ; le prince s’assit auprèsd’elle ; Kitty, debout près de son père, lui tenait toujoursla main. Tout le monde se taisait.

La princesse ramena la première leurssentiments et leurs pensées aux questions de la vie réelle. Chacund’eux en éprouva, au premier moment, une impression étrange etpénible.

« À quand la noce ? Il faudraannoncer le mariage et faire les fiançailles. Qu’en penses-tu,Alexandre ?

– Voilà le personnage principal, auquel ilappartient de décider, dit le prince en désignant Levine.

– Quand ? répondit celui-ci enrougissant. Demain, si vous me demandez mon avis ; aujourd’huiles fiançailles, demain la noce.

– Allons donc, mon cher, pas de folies.

– Eh bien, dans huit jours.

– Ne dirait-on pas vraiment qu’il devientfou ?

– Mais pourquoi pas ?

– Et le trousseau ? dit la mère, souriantgaiement de cette impatience.

– Est-il possible qu’un trousseau et tout lereste soient indispensables ? pensa Levine avec effroi. Aprèstout, ni le trousseau, ni les fiançailles, ni le reste, ne pourrontgâter mon bonheur ! » Il jeta un regard sur Kitty, etremarqua que l’idée du trousseau ne la froissait aucunement.« Il faut croire que c’est nécessaire », se dit-il.« Je conviens que je n’y entends rien, j’ai simplement exprimémon désir, murmura-t-il en s’excusant.

– Nous y réfléchirons ; maintenant nousferons les fiançailles et nous annoncerons le mariage. »

La princesse s’approcha de son mari,l’embrassa, et voulut s’éloigner, mais il la retint pourl’embrasser en souriant à plusieurs reprises, comme un jeuneamoureux. Les deux vieux époux semblaient troublés, et prêts àcroire que ce n’était pas de leur fille qu’il s’agissait, maisd’eux-mêmes. Quand ils furent sortis, Levine s’approcha de safiancée et lui tendit la main ; il avait repris possession delui-même et pouvait parler ; il avait d’ailleurs bien deschoses sur le cœur, mais il ne put rien dire de ce qu’ilvoulait.

« Je savais que cela serait ainsi :au fond de l’âme, j’en étais persuadé, sans avoir jamais osél’espérer. Je crois que c’est de la prédestination.

– Et moi, répondit Kitty, alors même…, elles’arrêta, puis continua en le regardant résolument de ses yeuxsincères ; … alors même que je repoussais mon bonheur, je n’aijamais aimé que vous ; j’ai été entraînée. Il faut que je vousle demande : Pourrez-vous l’oublier ?

– Peut-être vaut-il mieux qu’il en ait étéainsi. Vous aussi devez me pardonner, car je dois vousavouer… »

Il s’était décidé (c’était ce qu’il avait surle cœur) à lui confesser dès les premiers jours : d’abord,qu’il n’était pas aussi pur qu’elle, puis, qu’il n’était pascroyant. Il pensait de son devoir de lui faire ces aveux, quelquecruels qu’ils fussent.

« Non, pas maintenant, plus tard,ajouta-t-il.

– Mais dites-moi tout, je ne crains rien, jeveux tout savoir, c’est entendu…

– Ce qui est entendu, interrompit-il, c’estque vous me prenez tel que je suis ; vous ne vous dédirezplus ?

– Non, non. »

Leur conversation fut interrompue parMlle Linon, qui vint féliciter son élève favoriteavec un sourire tendre qu’elle cherchait à dissimuler ; ellen’avait pas encore quitté le salon que les domestiques voulurent àleur tour offrir leurs félicitations. Les parents et amisarrivèrent ensuite, et ce fut là le début de cette périodebienheureuse et absurde dont Levine ne fut quitte que le lendemainde son mariage.

Bien qu’il se sentît toujours gêné et mal àl’aise, cette tension d’esprit n’empêcha pas son bonheur degrandir ; il s’était imaginé que, si le temps qui précédaitson mariage ne sortait pas absolument des traditions ordinaires, safélicité en serait atteinte ; mais, quoiqu’il fît exactementce que chacun faisait en pareil cas, au lieu de diminuer, cettefélicité prenait des proportions extraordinaires.

« Maintenant, faisait remarquerMlle Linon, nous aurons des bonbons tant que nousvoudrons » ; et Levine courait acheter des bonbons.

« Je vous conseille de prendre desbouquets chez Famine » » disait Swiagesky, et il couraitchez Famine.

Son frère fut d’avis qu’il devait emprunter del’argent pour les cadeaux et les autres dépenses du moment.

« Les cadeaux ?vraiment ? » et il partait, au galop, acheter des bijouxchez Fulda. Chez le confiseur, chez Famine, chez Fulda, chacunsemblait l’attendre, et chacun semblait heureux et triomphant commelui ; chose remarquable, son enthousiasme était partagé deceux mêmes qui autrefois lui avaient paru froids etindifférents ; on l’approuvait en tout, on traitait sessentiments avec délicatesse et douceur, on partageait la convictionqu’il exprimait d’être l’homme le plus heureux de la terre, parceque sa fiancée était la perfection même. Et Kitty éprouvait desimpressions analogues.

La comtesse Nordstone s’étant permis uneallusion aux espérances plus brillantes qu’elle avait conçues pourson amie, Kitty se mit en colère, et protesta si vivement del’impossibilité pour elle de préférer personne à Levine, que lacomtesse convint qu’elle avait raison. Depuis lors elle nerencontra jamais Levine en présence de sa fiancée sans un sourireenthousiaste.

Un des incidents les plus pénibles de cetteépoque de leur vie fut celui des explications promises. Sur l’avisdu vieux prince, Levine remit à Kitty un journal contenant sesaveux écrits jadis à l’intention de celle qu’il épouserait. Desdeux points délicats qui le préoccupaient, celui qui passa presqueinaperçu fut son incrédulité : croyante elle-même et incapablede douter de sa religion, le manque de piété de son fiancé laissaKitty indifférente ; ce cœur que l’amour lui avait faitconnaître, renfermait ce qu’elle avait besoin d’y trouver ;peu lui importait qu’il qualifiât l’état de son âme d’incrédulité.Mais le second aveu lui fit verser des larmes amères.

Levine ne s’était pas décidé à cetteconfession sans un grand combat intérieur ; il s’y étaitrésolu parce qu’il ne voulait pas de secrets entre eux ; maisil ne s’était pas identifié aux impressions d’une jeune fille àcette lecture. L’abîme qui séparait son misérable passé de cettepureté de colombe lui apparut, lorsque, entrant un soir dans lachambre de Kitty avant d’aller au spectacle, il vit son charmantvisage baigné de larmes ; il comprit alors le mal irréparabledont il était cause et en fut épouvanté.

« Reprenez ces terribles cahiers,dit-elle, repoussant les feuilles posées sur sa table. Pourquoi meles avez-vous donnés ! Au reste, cela vaut mieux,ajouta-t-elle prise de pitié à la vue du désespoir de Levine. Maisc’est affreux, affreux ! »

Il baissa la tête, incapable d’un mot deréponse.

« Vous ne me pardonnerez pas !murmura-t-il.

– Si, j’ai pardonné ; mais c’estaffreux ! »

Cet incident n’eut cependant pas d’autre effetque d’ajouter une nuance de plus à son immense bonheur, il encomprit encore mieux le prix après ce pardon.

Chapitre 17

 

En rentrant dans sa chambre solitaire, AlexisAlexandrovitch se rappela involontairement une à une lesconversations du dîner et de la soirée ; les paroles de Dollyn’avaient réussi qu’à lui donner sur les nerfs. Appliquer lespréceptes de l’Évangile à une situation comme la sienne, étaitchose trop difficile pour être traitée aussi légèrement ;d’ailleurs, cette question, il l’avait jugée, et jugéenégativement. De tout ce qui s’était dit ce jour-là, c’étaitl’expression de cet honnête imbécile de Tourovtzine qui avait leplus vivement frappé son imagination :

« Il s’est bravement conduit, car il aprovoqué son rival et l’a tué. »

Évidemment cette conduite était approuvée detous, et si on ne l’avait pas dit ouvertement, c’était par purepolitesse.

« À quoi bon y penser ? la questionn’était-elle pas résolue ? » et Alexis Alexandrovitch nesongea plus qu’à préparer son départ et sa tournéed’inspection.

Il se fit servir du thé, prit l’indicateur deschemins de fer, et y chercha les heures de départ pour organiserson voyage.

En ce moment le domestique lui apporta deuxdépêches. Alexis Alexandrovitch les ouvrit ; la première luiannonçait la nomination de Strémof à la place que lui-même avaitambitionnée. Karénine rougit, jeta le télégramme, et se prit àmarcher dans la chambre. « Quos vult perdere Jupiterdementat », se dit-il, appliquant quos à tousceux qui avaient contribué à cette nomination. Il était moinscontrarié de n’avoir pas été lui-même nommé, que de voir Strémof,ce bavard, ce phraseur, à cette place ; ne comprenaient-ilspas qu’ils se perdaient, qu’ils compromettaient leur« prestige » avec des choix semblables !

« Quelque autre nouvelle du mêmegenre », pensa-t-il avec amertume en ouvrant la secondedépêche. Elle était de sa femme ; son nom « Anna »au crayon bleu lui sauta aux yeux : « Je meurs, je voussupplie d’arriver, je mourrai plus tranquille si j’ai votrepardon ».

Il lut ces mots avec un sourire de mépris etjeta le papier à terre. « Quelque nouvelle ruse », tellefut sa première impression. « Il n’est pas de supercherie dontelle ne soit capable ; elle doit être sur le pointd’accoucher, et il s’agit de ses couches… Mais quel peut être sonbut ? Rendre la naissance de l’enfant légale ? mecompromettre ? empêcher le divorce ? La dépêche dit« je meurs »… Il relut le télégramme, et cette fois lesens réel de son contenu le frappa. Si c’était vrai ? si lasouffrance, l’approche de la mort, l’amenaient à un repentirsincère ? et si, l’accusant de vouloir me tromper, je refusaisd’y aller ? cela serait non seulement cruel, mais maladroit,et me ferait sévèrement juger. »

« Pierre, une voiture, je pars pourPétersbourg », cria-t-il à son domestique.

Karénine décida qu’il verrait sa femme, quitteà repartir aussitôt si la maladie était feinte ; dans le cascontraire, il pardonnerait, et, s’il arrivait trop tard, au moinspourrait-il lui rendre les derniers devoirs.

Ceci résolu, il n’y pensa plus pendant levoyage.

Alexis Alexandrovitch rentra à Pétersbourgfatigué de sa nuit en chemin de fer ; il traversa laPerspective encore déserte, regardant devant lui, au travers dubrouillard matinal, sans vouloir réfléchir sur ce qui l’attendaitchez lui. Il n’y pouvait songer qu’avec l’idée persistante quecette mort couperait court à toutes les difficultés. Desboulangers, des isvoschiks de nuit, des dvorniks balayant lestrottoirs, des boutiques fermées, passaient comme un éclair devantses yeux : il remarquait tout, et cherchait à étoufferl’espérance qu’il se reprochait d’éprouver. Arrivé devant samaison, il vit un isvoschik, et une voiture avec un cocher endormi,arrêtés à la porte d’entrée. Devant le vestibule, AlexisAlexandrovitch fit encore un effort de décision, arraché, luisemblait-il, du coin le plus reculé de son cerveau, et qui seformulait ainsi : « Si elle me trompe, je resterai calmeet repartirai ; si elle a dit vrai, je respecterai lesconvenances. »

Avant même que Karénine eût sonné, le suisseouvrit la porte ; le suisse avait un air étrange, sanscravate, vêtu d’une vieille redingote, et chaussé depantoufles.

« Que fait madame ?

– Madame est heureusement accouchéehier. »

Alexis, Alexandrovitch s’arrêta toutpâle ; il comprenait combien il avait vivement souhaité cettemort.

« Et sa santé ? »

Korneï, le domestique, descendaitprécipitamment l’escalier en tenue du matin.

« Madame est très faible,répondit-il ; une consultation a eu lieu hier, et le docteurest ici en ce moment.

– Prends mes effets », dit AlexisAlexandrovitch, un peu soulagé en apprenant que tout espoir de mortn’était pas perdu ; et il entra dans l’antichambre.

Un paletot d’uniforme pendait auporte-manteau ; Alexis Alexandrovitch le remarqua etdemanda :

« Qui est ici ?

– Le docteur, la sage-femme et le comteWronsky. »

Karénine pénétra dans l’appartement, personneau salon : lorsqu’il y entra, le bruit de ses pas fit sortirdu boudoir la sage-femme, en bonnet à rubans lilas. Elle vint àAlexis Alexandrovitch, et, le prenant par la main avec lafamiliarité que donne le voisinage de la mort, elle l’entraîna versla chambre à coucher.

« Dieu merci, vous voilà ! elle neparle que de vous, toujours de vous, dit-elle.

– Apportez vite de la glace ! »disait dans la chambre à coucher la voix impérative du docteur.

Dans le boudoir, assis sur une petite chaisebasse, Alexis Alexandrovitch aperçut Wronsky pleurant, le visagecouvert de ses mains ; il tressaillit à la voix du docteur,découvrit sa figure, et se trouva devant Karénine ; cette vuele troubla tellement qu’il se rassit en renfonçant sa tête dans sesépaules, comme s’il eût espéré disparaître ; il se levacependant, et, faisant un grand effort de volonté, ildit :

« Elle se meurt, les médecins assurentque tout espoir est perdu. Vous êtes le maître. Mais accordez-moila permission de rester ici. Je me conformerai d’ailleurs à votrevolonté. »

En voyant pleurer Wronsky, AlexisAlexandrovitch éprouva l’attendrissement involontaire que luicausaient toujours les souffrances d’autrui ; il détourna latête sans répondre, et s’approcha de la porte.

La voix d’Anna se faisait entendre dans lachambre à coucher, vive, gaie, avec des intonations très justes.Alexis Alexandrovitch entra et s’approcha de son lit. Elle avait levisage tourné vers lui, les joues animées, les yeuxbrillants ; ses petites mains blanches, sortant des manches desa camisole, jouaient avec le coin de sa couverture. Non seulementelle semblait fraîche et bien portante, mais dans la dispositiond’esprit la plus heureuse ; elle parlait vite et haut, enaccentuant les mots avec précision et netteté.

« Car Alexis, je parle d’AlexisAlexandrovitch (n’est-il pas étrange et cruel que tous deux senomment Alexis ?), Alexis ne m’aurait pas refusé, j’auraisoublié, il aurait pardonné… pourquoi n’arrive-t-il pas ? Ilest bon, il ignore lui-même combien il est bon. Mon Dieu, mon Dieu,quelle angoisse ! Donnez-moi vite de l’eau ! Mais celan’est pas bon pour elle… ma petite fille ! Alors donnez-luiune nourrice ; j’y consens ; cela vaut même mieux. Quandil viendra, elle lui ferait mal à voir : Éloignez-la.

– Anna Arcadievna, il est arrivé, levoilà ! dit la sage-femme, essayant d’attirer son attentionsur Alexis Alexandrovitch.

– Quelle folie ! continua Anna sans voirson mari. Donnez-moi la petite, donnez-la ! Il n’est pasencore arrivé. Vous prétendez qu’il ne pardonnera pas parce quevous ne le connaissez pas. Personne ne le connaissait. Moi seule…ses yeux, il faut les connaître, ceux de Serge sont tout pareils,c’est pourquoi je ne puis plus les voir. A-t-on servi à dîner àSerge ? Je sais qu’on l’oubliera. Lui, ne l’oublieraitpas ! Qu’on transporte Serge dans la chambre du coin, et queMariette couche auprès de lui. »

Soudain elle se tut, prit un air effrayé, etleva les bras au-dessus de sa tête comme pour détourner uncoup : elle avait reconnu son mari.

« Non, non, dit-elle vivement, je ne lecrains pas, je crains la mort. Alexis, approche-toi. Je me dépêcheparce que le temps me manque, je n’ai plus que quelques minutes àvivre, la fièvre va reprendre et je ne comprendrai plus rien.Maintenant je comprends, je comprends tout et je voistout. »

Le visage ridé d’Alexis Alexandrovitch exprimaune vive souffrance ; il voulut parler, mais sa lèvreinférieure tremblait si fort qu’il ne put articuler un mot, et sonémotion lui permit à peine de jeter un regard sur lamourante ; il lui prit la main et la tint entre lessiennes ; chaque fois qu’il tournait la tête vers elle, ilvoyait ses yeux fixés sur lui avec une douceur et une humilitéqu’il ne leur connaissait pas.

« Attends, tu ne sais pas… attendez,attendez… » elle s’arrêta, cherchant à rassembler ses idées.« Oui, reprit-elle, oui ! oui ! oui ! Voilà ceque je voulais dire. Ne t’étonne pas. Je suis toujours la même…mais il y en a une autre en moi, dont j’ai peur ; c’est ellequi l’a aimé, lui, je voulais te haïr et je ne pouvaisoublier celle que j’étais autrefois. Maintenant je suis moi toutentière, vraiment moi, pas l’autre. Je meurs, je sais que jemeurs : demande-le-lui. Je le sens maintenant ; les voilàces poids terribles aux mains, aux pieds, aux doigts. Mesdoigts ! ils sont énormes… mais tout cela finira vite… Uneseule chose m’est indispensable ; pardonne-moi, pardonne-moitout à fait ! Je suis criminelle : mais la bonne de Sergeme l’a dit : une sainte martyre… quel était donc sonnom ? était pire que moi. J’irai à Rome, il y a là un désert,je n’y gênerai personne, je ne prendrai que Serge et ma petitefille… non, tu ne peux pas me pardonner ! je sais bien quec’est impossible ! Va-t’en, va-t’en, tu es tropparfait ! »

Elle le tenait d’une de ses mains brûlantes etl’éloignait de l’autre.

L’émotion d’Alexis Alexandrovitch devenait siforte qu’il ne se défendit plus, il sentit même cette émotion setransformer en un apaisement moral qui lui parut un bonheur nouveauet inconnu. Il n’avait pas cru que cette loi chrétienne qu’il avaitprise pour guide de sa vie, lui ordonnait de pardonner et d’aimerses ennemis ; et cependant le sentiment de l’amour et dupardon remplissait son âme. Agenouillé près du lit, le front appuyéà ce bras dont la fièvre le brûlait au travers de la camisole, ilsanglotait comme un enfant. Elle se pencha vers lui, entoura de sonbras la tête chauve de son mari, et leva les yeux avec un air dedéfi :

« Le voilà, je le savais bien !Adieu maintenant, adieu à tous… les voilà revenus ! Pourquoine s’en vont-ils pas ? Ôtez-moi donc toutes cesfourrures ! »

Le docteur la recoucha doucement sur sesoreillers et lui couvrit les bras de la couverture. Anna se laissafaire sans résistance, regardant toujours devant elle, de ses yeuxbrillants.

« Rappelle-toi que je n’ai demandé queton pardon, je ne demande rien de plus ; pourquoi donclui ne vient-il pas ? dit-elle vivement en regardantdu côté de la porte : Viens, viens ! donne-lui lamain. »

Wronsky s’approcha du lit, et, en revoyantAnna, il se cacha le visage de ses mains.

« Découvre ton visage, regarde-le, c’estun saint ! dit-elle. Oui, découvre, découvre ton visage !répéta-t-elle d’un air irrité. Alexis Alexandrovitch, découvre-luile visage, je veux le voir. »

Alexis Alexandrovitch prit les mains deWronsky, et découvrit son visage défiguré par la souffrance etl’humiliation.

« Donne-lui la main,pardonne-lui. »

Alexis Alexandrovitch tendit la main sanschercher à retenir ses larmes.

« Dieu merci, Dieu merci, dit-elle,maintenant tout est prêt. J’étendrai un peu les jambes, commecela ; c’est très bien. Que ces fleurs sont donc laides, ellesne ressemblent pas à des violettes, dit-elle en désignant lestentures de sa chambre. Mon Dieu, mon Dieu, quand celafinira-t-il ! Donnez-moi de la morphine, docteur ! de lamorphine. Oh, mon Dieu, mon Dieu ! »

Et elle s’agita sur son lit.

Les médecins disaient qu’avec cette fièvretout était à craindre. La journée se passa dans le délire etl’inconscience. Vers minuit la malade n’avait presque plus depouls : on attendait la fin à chaque instant.

Wronsky rentra chez lui ; mais ilretourna le lendemain matin prendre des nouvelles ; AlexisAlexandrovitch vint à sa rencontre dans l’antichambre et luidit : « Restez : peut-être vousdemandera-t-elle », puis il le mena lui-même dans le boudoirde sa femme. Dans la matinée, l’agitation, la vivacité de penséeset de paroles reparurent pour se terminer encore par un étatd’inconscience. Le troisième jour offrit le même caractère et lesmédecins reprirent espoir. Ce jour-là, Alexis Alexandrovitch entradans le boudoir où se tenait Wronsky, ferma la porte et s’assit enface de lui.

« Alexis Alexandrovitch, dit Wronskysentant une explication approcher, je suis incapable de parler etde comprendre. Ayez pitié de moi ! Quelle que soit votresouffrance, croyez bien que la mienne est encore plusterrible. »

Il voulut se lever, mais Alexis Alexandrovitchle retint et lui dit : « Veuillez m’écouter, c’estindispensable ; je suis forcé de vous expliquer la nature dessentiments qui me guident et me guideront encore, afin de vouséviter toute erreur par rapport à moi. Vous savez que je m’étaisdécidé au divorce et que j’avais fait les premières démarches pourl’obtenir ? je ne vous cacherai pas qu’en commençant cesdémarches j’ai hésité, possédé que j’étais du désir de me venger.En recevant la dépêche qui m’appelait, ce désir subsistait. Jedirai plus, je souhaitais sa mort, mais… » il se tut uninstant, réfléchissant à l’opportunité de dévoiler toute sa pensée« … mais je l’ai revue, je lui ai pardonné, et sansrestriction. Le bonheur de pouvoir pardonner m’a clairement montrémon devoir. J’offre l’autre joue au soufflet, je donne mon derniervêtement à celui qui me dépouille, je ne demande qu’une chose àDieu, de me conserver la joie du pardon ! »

Les larmes remplissaient ses yeux : sonregard lumineux et calme frappa Wronsky.

« Voilà ma situation. Vous pouvez metraîner dans la boue et me rendre la risée du monde, mais jen’abandonnerais pas Anna pour cela, et ne lui adresserais pas dereproche, continua Alexis Alexandrovitch ; mon devoirm’apparaît clair et précis : je dois rester avec elle, jeresterai. Si elle désire vous voir, vous serez averti, mais jecrois qu’il vaut mieux vous éloigner pour le moment. »

Karénine se leva ; des sanglotsétouffaient sa voix : Wronsky se leva aussi, courbé en deux,et regardant Karénine en dessous, sans se redresser ;incapable de comprendre des sentiments de ce genre, il s’avouaitcependant que c’était là un ordre d’idées supérieur, inconciliableavec une conception vulgaire de la vie.

Chapitre 18

 

Après cet entretien, lorsque Wronsky sortit dela maison Karénine, il s’arrêta sur le perron, se demandant où ilétait et ce qu’il avait à faire ; humilié et confus, il sesentait privé de tout moyen de laver sa honte, jeté hors de la voieoù il avait marché jusque-là fièrement et aisément. Toutes lesrègles qui avaient servi de bases à sa vie, et qu’il croyaitinattaquables, se trouvaient fausses et mensongères. Le maritrompé, ce triste personnage qu’il avait considéré comme unobstacle accidentel, et parfois comique, à son bonheur, venaitd’être élevé par elle à une hauteur qui inspirait le respect, et,au lieu de paraître ridicule, s’était montré simple, grand etgénéreux. Wronsky ne pouvait se dissimuler que les rôles étaientintervertis ; il sentait la grandeur, la droiture de Karénineet sa propre bassesse ; ce mari trompé apparaissait magnanimedans sa douleur, tandis que lui-même se trouvait petit etmisérable. Mais ce sentiment d’infériorité à l’égard d’un hommequ’il avait injustement méprisé, n’était qu’une faible partie de sadouleur.

Ce qui le rendait profondément malheureux,c’était la pensée de perdre Anna pour toujours ! Sa passion unmoment refroidie s’était réveillée plus violente que jamais.Pendant sa maladie il avait appris à la mieux connaître, et ilcroyait ne l’avoir encore jamais aimée ; il faudrait la perdremaintenant qu’il la connaissait et l’aimait réellement, la perdreen lui laissant le souvenir le plus humiliant ! Il serappelait avec horreur le moment ridicule et odieux où AlexisAlexandrovitch lui avait découvert le visage, tandis qu’il lecachait de ses mains. Debout, immobile sur le perron de la maisonKarénine, il semblait n’avoir plus conscience de ce qu’ilfaisait.

« Appellerai-je un isvoschik ?demanda le suisse.

– Oui, un isvoschik. »

Rentré chez lui, après trois nuits d’insomnie,Wronsky s’étendit sans se déshabiller sur un divan, les brascroisés au-dessus de sa tête. Les réminiscences, les pensées, lesimpressions les plus étranges se succédaient dans son esprit avecune rapidité et une lucidité extraordinaires. Tantôt c’était unepotion qu’il voulait donner à la malade, et il faisait déborder lacuiller ; tantôt il apercevait les mains blanches de lasage-femme ; puis, la singulière attitude d’AlexisAlexandrovitch agenouillé par terre près du lit.

« Dormir ! oublier ! » sedisait-il avec la calme résolution de l’homme bien portant qui saitqu’il peut, s’il se sent fatigué, s’endormir à volonté ; sesidées s’embrouillèrent, il se sentit tomber dans l’abîme del’oubli. Tout à coup, au moment où il échappait à la vie réellecomme si les vagues d’un océan se fussent refermées au-dessus de satête, une violente secousse électrique sembla faire tressaillir soncorps sur les ressorts du divan, et il se trouva à genoux, les yeuxaussi ouverts que s’il n’eût pas songé à dormir, n’éprouvant plusla moindre lassitude.

« Vous pouvez me traîner dans laboue. »

Ces mots d’Alexis Alexandrovitch résonnaient àson oreille ; il le voyait devant lui, il voyait aussi levisage enfiévré d’Anna, et ses yeux brillants regardant avectendresse, non plus lui, mais son mari ; il voyait sa proprephysionomie absurde et ridicule, lorsque Alexis Alexandrovitchavait écarté ses mains de sa figure, et, se rejetant en arrière surle divan en fermant les yeux :

« Dormir ! oublier ! » serépéta-t-il.

Alors le visage d’Anna, tel qu’il lui étaitapparu le soir mémorable des courses, se dessinait plus rayonnantencore, malgré ses yeux fermés.

« C’est impossible, et ne sera pas ;comment veut-elle effacer cela de son souvenir ? Je ne puisvivre ainsi ! Comment nous réconcilier ? » Ilprononçait ces mots tout haut sans en avoir conscience, cetterépétition machinale empêchant pendant quelques secondes lessouvenirs et les images qui assiégeaient son cerveau de serenouveler. Mais les doux moments du passé et les humiliationsrécentes reprenaient vite leur empire. « Découvre tonvisage », disait la voix d’Anna, il écartait les mains, etsentait à quel point il avait dû paraître humilié et ridicule.

Wronsky resta ainsi couché, cherchant lesommeil sans espoir de le trouver, et murmurant quelque bribe dephrase pour écarter les nouvelles et désolantes hallucinationsqu’il croyait pouvoir empêcher de surgir. Il écoutait sa proprevoix répéter avec une étrange persistance : « Tu n’as passu l’apprécier, tu n’as pas su l’apprécier ; tu n’as pas suprofiter, tu n’as pas su profiter. »

« Que m’arrive-t-il ? deviendrais-jefou ? » se demanda-t-il. « Peut-être. Pourquoidevient-on fou ? et pourquoi se suicide-t-on ? » Et,tout en se répondant à lui-même, il ouvrait les yeux, regardantavec étonnement à côté de lui un coussin brodé par sa belle-sœurWaria ; il chercha à fixer la pensée de Waria dans sonsouvenir en jouant avec le gland du coussin ; mais une idéeétrangère à celle qui le torturait était un martyre de plus.« Non, il faut dormir. » Et, approchant le coussin de satête, il s’y appuya, et fit effort pour tenir ses yeux fermés.Soudain il se rassit en tressaillant encore : « Tout estfini pour moi, que me reste-t-il à faire ? » Et sonimagination lui représenta vivement la vie sans Anna.

« L’ambition ? Serpouhowskoï ?le monde ? la cour ? » Tout cela pouvait avoir unsens autrefois, mais n’en avait plus maintenant. Il se leva, ôta saredingote, dénoua sa cravate pour permettre à sa large poitrine derespirer plus librement, et se prit à arpenter la chambre.« C’est ainsi qu’on devient fou, se répétait-il, ainsi qu’onse suicide… pour éviter la honte », ajouta-t-il lentement.

Il alla vers la porte, qu’il ferma ;puis, le regard fixe et les dents serrées, il s’approcha de latable, prit un revolver, l’examina, l’arma et réfléchit. Il restadeux minutes immobile, le revolver en main, la tête baissée, sonesprit tendu en apparence vers une seule pensée.« Certainement », se disait-il, et cette décisionsemblait le résultat logique d’une suite d’idées nettes etprécises ; mais au fond il tournait toujours dans ce mêmecercle d’impressions que depuis une heure il parcourait pour lacentième fois… « Certainement », répéta-t-il, sentantdéfiler encore cette série continue de souvenirs d’un bonheurperdu, d’un avenir rendu impossible, et d’une honteécrasante ; et, appuyant le revolver au côté gauche de sapoitrine, il serra fortement la main et pressa la détente. Le coupviolent qu’il reçut dans la poitrine le fit tomber, sans qu’il eûtentendu la moindre détonation. En cherchant à se retenir au rebordde la table, il lâcha le revolver, vacilla et s’affaissa à terre,regardant autour de lui avec étonnement ; sa chambre luisemblait méconnaissable ; les pieds contournés de sa table, lacorbeille à papier, la peau de tigre sur le sol, il nereconnaissait rien. Les pas de son domestique accourant au salonl’obligèrent à se maîtriser, il comprit avec effort qu’il était parterre, et en voyant du sang sur ses mains et sur la peau de tigreil eut conscience de ce qu’il avait fait.

« Quelle sottise ! je me suismanqué », murmura-t-il en cherchant de la main le pistolet,qui était tout près de lui ; il perdit l’équilibre et tomba denouveau baigné dans son sang.

Le valet de chambre, un personnage élégant quise plaignait volontiers à ses amis de la délicatesse de ses nerfs,fut si terrifié à la vue de son maître, qu’il le laissa gisant, etcourut chercher du secours.

Au bout d’une heure, Waria, la belle-sœur deWronsky, arriva, et avec l’aide de trois médecins qu’elle avaitfait chercher, elle réussit à coucher le blessé, dont elle seconstitua la garde-malade.

Chapitre 19

 

Alexis Alexandrovitch n’avait pas prévu le casoù, après avoir obtenu son pardon, sa femme se rétablirait. Cetteerreur lui apparut dans toute sa gravité deux mois après sonretour, de Moscou ; mais s’il l’avait commise, ce n’était pasparce qu’il avait, par hasard, méconnu jusque-là son propre cœur.Près du lit de sa femme mourante, il s’était livré, pour lapremière fois de sa vie, à ce sentiment de commisération pour lesdouleurs d’autrui, contre lequel il avait toujours lutté, comme onlutte contre une dangereuse faiblesse. Le remords d’avoir souhaitéla fin d’Anna, la pitié qu’elle lui inspirait, mais par-dessus toutle bonheur même du pardon, avaient transformé les angoisses moralesd’Alexis Alexandrovitch en une paix profonde, et changé une sourcede souffrance en une source de joie : tout ce qu’il avait jugéinextricable dans sa haine et dans sa colère devenait clair etsimple, maintenant qu’il aimait et pardonnait.

Il avait pardonné à sa femme et laplaignait ; depuis l’acte de désespoir de Wronsky, il leplaignait aussi. Son fils, dont il se reprochait de n’avoir prisaucun soin, lui faisait peine, et, quant à la nouvelle née, cequ’il éprouvait pour elle était plus que de la pitié, c’étaitpresque de la tendresse. En voyant ce pauvre petit être débile,négligé pendant la maladie de sa mère, il s’en était occupé,l’avait empêché de mourir, et, sans s’en douter, s’y était attaché.La bonne et la nourrice le voyaient entrer plusieurs fois par jourdans la chambre des enfants, et, intimidées d’abord, s’étaient peuà peu habituées à sa présence. Il restait parfois une demi-heure àcontempler le visage rouge et bouffi de l’enfant qui n’était pas lesien, à suivre les mouvements de son front plissé, à le voir sefrotter les yeux du revers de ses petites mains aux doigtsrecourbés ; et, dans ces moments-là, Alexis Alexandrovitch sesentait tranquille, en paix avec lui-même, et ne voyait riend’anormal à sa situation, rien qu’il éprouvât le besoin dechanger.

Et cependant plus il allait, plus il serendait compte qu’on ne lui permettrait pas de se contenter decette situation qui lui semblait naturelle, et qu’elle ne seraitadmise de personne.

En dehors de la force morale, presque sainte,qui le guidait intérieurement, il sentait l’existence d’une autreforce brutale, mais toute-puissante, qui dirigeait sa vie malgrélui, et ne lui accorderait pas la paix. Chacun autour de luisemblait interroger son attitude, ne pas la comprendre, et attendrede lui quelque chose de différent.

Quant à ses rapports avec sa femme, ilsmanquaient de naturel et de stabilité.

Lorsque l’attendrissement causé par l’approchede la mort eut cessé, Alexis Alexandrovitch remarqua combien Annale craignait, redoutait sa présence, et n’osait le regarder enface ; elle paraissait toujours poursuivie d’une penséequ’elle n’osait exprimer : c’est qu’elle aussi pressentait lacourte durée des relations actuelles, et que, sans savoir quoi,elle attendait quelque chose de son mari.

Vers la fin de février, la petite fille, qu’onavait nommée Anna, du nom de sa mère, tomba malade. AlexisAlexandrovitch l’avait vue un matin avant de se rendre auministère, et avait fait chercher le médecin ; en rentrant àquatre heures, il aperçut dans l’antichambre un beau laquaisgalonné, tenant un manteau doublé de fourrure blanche.

« Qui est là ? demanda-t-il.

– La princesse Élisabeth FédorovnaTverskoï, » répondit le laquais, et Alexis Alexandrovitch crutremarquer qu’il souriait.

Pendant toute cette pénible période, AlexisAlexandrovitch avait noté un intérêt très particulier pour lui etsa femme de la part de leurs relations mondaines, surtoutféminines. Il remarquait chez tous cet air joyeux, mal dissimulédans les yeux de l’avocat, et qu’il retrouvait dans ceux dulaquais. Quand on le rencontrait et qu’on lui demandait desnouvelles de sa santé, on le faisait avec une sorte de satisfactiontransparente ; ses interlocuteurs lui paraissaient tous ravis,comme s’ils allaient marier quelqu’un.

La présence de la princesse ne pouvait êtreagréable à Karénine ; il ne l’avait jamais aimée, et elle luirappelait de fâcheux souvenirs ; aussi passa-t-il directementdans l’appartement des enfants.

Dans la première pièce, Serge, couché sur latable et les pieds sur une chaise, dessinait en bavardant gaiement.La gouvernante anglaise qui avait remplacé la Française peu aprèsla maladie d’Anna, était assise près de l’enfant, un ouvrage aucrochet à la main ; aussitôt qu’elle vit entrer Karénine, ellese leva, fit une révérence, et remit Serge sur ses pieds.

Alexis Alexandrovitch caressa la tête de sonfils, répondit aux questions de la gouvernante sur la santé demadame, et demanda l’opinion du docteur sur l’état debaby.

« Le docteur n’a rien trouvé defâcheux : il a ordonné des bains.

– Elle souffre cependant, dit AlexisAlexandrovitch, écoutant crier l’enfant dans la chambrevoisine.

– Je crois, monsieur, que la nourrice n’estpas bonne, répondit l’Anglaise d’un air convaincu.

– Qu’est-ce qui vous le fait croire ?

– J’ai vu cela chez la comtesse Pahl,monsieur. On soignait l’enfant avec des médicaments, tandis qu’ilsouffrait simplement de la faim ; la nourrice manquait delait. »

Alexis Alexandrovitch réfléchit et, au bout dequelques instants, entra dans la seconde pièce. La petite fillecriait, couchée sur les bras de sa nourrice, la tête renversée,refusant le sein, et sans se laisser calmer par les deux femmespenchées sur elle.

« Cela ne va pas mieux ? demandaAlexis Alexandrovitch.

– Elle est très agitée, répondit à mi-voix labonne.

– Miss Edwards croit que la nourrice manque delait, dit-il.

– Je le crois aussi, AlexisAlexandrovitch.

– Pourquoi ne l’avoir pas dit ?

– À qui le dire ? Anna Arcadievna esttoujours malade », répondit la bonne d’un air mécontent.

La bonne était depuis longtemps dans lamaison, et ces simples paroles frappèrent Karénine comme uneallusion à sa position.

L’enfant criait de plus en plus fort, perdanthaleine et s’enrouant. La bonne fit un geste désolé, reprit lapetite à la nourrice, et la berça pour la calmer.

« Il faudra prier le docteur d’examinerla nourrice, » dit Alexis Alexandrovitch.

La nourrice, une femme de belle apparence,élégamment vêtue, effrayée de perdre sa place, souritdédaigneusement, tout en marmottant et en couvrant sa poitrine, àl’idée qu’on pût la soupçonner de manquer de lait. Ce sourire parutégalement ironique à Alexis Alexandrovitch. Il s’assit sur unechaise, triste et accablé, et suivit des yeux la bonne quicontinuait à promener l’enfant. Quand elle l’eut remis dans sonberceau, et qu’ayant arrangé le petit oreiller elle se futéloignée, Alexis Alexandrovitch se leva, et à son tour s’approchasur la pointe des pieds, du même air accablé ; il regardasilencieusement la petite, et tout à coup un sourire déplissa sonfront ; puis il sortit doucement.

En rentrant dans la salle à manger il sonna etenvoya de nouveau chercher le médecin. Mécontent de voir sa femmes’occuper si peu de ce charmant enfant, il ne voulait pas entrerchez elle, ni rencontrer la princesse Betsy ; mais sa femmepouvait s’étonner qu’il ne vint pas selon son habitude : ilfit donc violence à ses sentiments et se dirigea, vers la porte. Laconversation suivante frappa malgré lui son oreille, tandis qu’ilapprochait, un épais tapis étouffant le bruit de ses pas.

« S’il ne partait pas, je comprendraisvotre refus et le sien » Mais votre mari doit être au-dessusde cela, disait Betsy.

– Il n’est pas question de mon mari, mais demoi, ne m’en parlez plus ! répondait la voix émue d’Anna.

– Cependant vous ne pouvez pas ne pas désirerrevoir celui qui a failli mourir pour vous…

– C’est pour cela que je ne veux pas lerevoir. »

Karénine s’arrêta effrayé comme uncoupable ; il aurait voulu s’éloigner sans être entendu ;mais, réfléchissant que cette fuite manquait de dignité, ilcontinua son chemin en toussant : les voix se turent et ilentra dans la chambre.

Anna en robe de chambre grise, ses cheveuxnoirs coupés, était assise sur une chaise longue. Toute sonanimation disparut, comme d’ordinaire, à la vue de son mari ;elle baissa la tête et jeta un coup d’œil inquiet sur Betsy ;celle-ci, vêtue à la dernière mode, un petit chapeau planant sur lehaut de sa tête, comme un abat-jour sur une lampe, en robe gorge depigeon, ornée de biais de nuance tranchante sur le corsage et lajupe, était placée à côté d’Anna. Elle tenait sa longue tailleplate aussi droite que possible, et accueillit AlexisAlexandrovitch d’un salut accompagné d’un sourireironique :

« Ah ! fit-elle, l’air étonné. Jesuis ravie de vous rencontrer chez vous. Vous ne vous montrez nullepart, et je ne vous ai pas vu depuis la maladie d’Anna. J’ai apprispar d’autres vos soucis ! Oui, vous êtes un mariextraordinaire ! » Elle lui adressa un regard qui devaitêtre l’équivalent d’une récompense à Karénine pour sa conduiteenvers sa femme.

Alexis Alexandrovitch salua froidement et,baisant la main de sa femme, s’enquit de sa santé.

« Il me semble que je vais mieux,répondit-elle, évitant son regard.

– Vous avez cependant une animationfiévreuse, dit-il, insistant sur le dernier mot.

– Nous avons trop causé, dit Betsy, je sensque c’est de l’égoïsme de ma part et je me sauve. »

Elle se leva, mais Anna devenue toute rouge laretint vivement par le bras :

« Non, restez, je vous en prie, je doisvous dire, à vous… » elle se tourna vers son mari, la rougeurlui montant au cou et au visage. « Je ne puis et ne veux rienvous cacher… »

Alexis Alexandrovitch baissa la tête enfaisant craquer ses doigts.

« Betsy m’a dit que le comte Wronskydésirait venir chez nous avant son départ pour Tashkend, pourprendre congé. »

Elle parlait vite, sans regarder son mari,pressée d’en finir, « J’ai répondu que je ne pouvais pas lerecevoir.

– Vous avez répondu, ma chère, que celadépendait d’Alexis Alexandrovitch, corrigea Betsy.

– Mais non, je ne puis le recevoir, et cela nemènerait… » elle s’arrêta tout à coup, interrogeant son maridu regard ; il avait détourné la tête. « En un mot, je neveux… »

Alexis Alexandrovitch se rapprocha d’elle etfit le geste de lui prendre la main.

Le premier mouvement d’Anna fut de retirer samain de celle de son mari, mais elle se domina et la lui serra.

« Je vous remercie de votreconfiance… » commença-t-il ; mais, en regardant laprincesse, il s’interrompit.

Ce qu’il pouvait juger et décider facilement,livré à sa propre conscience, lui devenait impossible en présencede Betsy, en qui s’incarnait pour lui cette force brutaleindépendante de sa volonté, et maîtresse cependant de sa vie :devant elle il ne pouvait éprouver aucun sentiment généreux.

« Eh bien, adieu, ma charmante »,dit Betsy en se levant. Elle embrassa Anna et sortit :Karénine la reconduisit.

« Alexis Alexandrovitch, dit Betsy,s’arrêtant au milieu du boudoir pour lui serrer encore la maind’une façon significative, je vous connais pour un hommesincèrement généreux, et je vous estime et vous aime tant, que jeme permets un conseil, quelque désintéressée que je sois dans laquestion. Recevez-le ; Alexis Wronsky est l’honneur même, etil part pour Tashkend.

– Je vous suis très reconnaissant de votresympathie et de votre conseil, princesse ; le tout est desavoir si ma femme peut ou veut recevoir quelqu’un, c’est cequ’elle décidera. »

Il prononça ces mots avec dignité en soulevantses sourcils comme d’habitude ; mais il sentit aussitôt que,quelles que fussent ses paroles, la dignité était incompatible avecla situation qui lui était faite. Le sourire ironique et méchantavec lequel Betsy accueillit sa phrase le lui prouvaitsuffisamment.

Chapitre 20

 

Après avoir pris congé de Betsy, AlexisAlexandrovitch rentra chez sa femme ; celle-ci était étenduesur sa chaise longue, mais, en entendant revenir son mari, elle sereleva précipitamment et le regarda d’un air effrayé. Il s’aperçutqu’elle avait pleuré.

« Je te suis très reconnaissant de taconfiance, dit-il doucement, répétant en russe la réponse qu’ilavait faite en français devant Betsy. (Cette façon de la tutoyer enrusse irritait Anna malgré elle.) – Je te suis reconnaissant de tarésolution, car je trouve comme toi que, du moment où le comteWronsky part, il n’y a aucune nécessité de le recevoir ici.D’ailleurs…

– Mais puisque je l’ai dit, à quoi bon revenirlà-dessus ? » interrompit Anna avec une irritationqu’elle ne sut pas maîtriser. « Aucune nécessité,pensa-t-elle, pour un homme qui a voulu se tuer, de dire adieu à lafemme qu’il aime, et qui de son côté ne peut vivre sanslui ! »

Elle serra les lèvres, et baissa son regardbrillant sur les mains aux veines gonflées de son mari, quecelui-ci frottait lentement l’une contre l’autre.

« Ne parlons plus de cela, ajouta-t-elleplus calme.

– Je t’ai laissé pleine liberté de décidercette question, et je suis heureux de voir… recommença AlexisAlexandrovitch.

– Que mes désirs sont conformes aux vôtres,acheva vivement Anna, agacée de l’entendre parler si lentement,quand elle savait à l’avance tout ce qu’il avait à dire.

– Oui, confirma-t-il, et la princesse Tverskoïse mêle très mal à propos d’affaires de famille pénibles, ellesurtout…

– Je ne crois rien de ce que l’on raconte, ditAnna, je sais seulement qu’elle m’aime sincèrement. »

Alexis Alexandrovitch soupira et se tut ;Anna jouait nerveusement avec la cordelière de sa robe de chambreet le regardait de temps en temps avec ce sentiment de répulsionphysique dont elle s’accusait, sans pouvoir le vaincre. Tout cequ’elle souhaitait en ce moment était d’être débarrassée de saprésence.

« Je viens de faire chercher le docteur,dit Karénine.

– Pourquoi faire ? Je me porte bien.

– C’est pour la petite qui criebeaucoup : on croit que la nourrice a peu de lait.

– Pourquoi ne m’as-tu pas permis de nourrir,quand j’ai supplié qu’on me laissât essayer ? Malgré tout(Alexis Alexandrovitch comprit ce qu’elle entendait par malgrétout), c’est un enfant, et on la fera mourir. – Elle sonna etse fit apporter la petite. – J’ai voulu nourrir, on ne me l’a paspermis, et on me le reproche maintenant.

– Je ne reproche rien…

– Si fait, vous me le reprochez ! MonDieu, pourquoi ne suis-je pas morte ! Pardonne-moi, je suisnerveuse, injuste, dit-elle, tâchant de se dominer. Maisva-t’en. »

« Non cela ne saurait durer ainsi »,se dit Alexis Alexandrovitch en sortant de la chambre de safemme.

Jamais encore il n’avait été aussi vivementfrappé de l’impossibilité de prolonger aux yeux du monde une tellesituation ; jamais non plus la répulsion de sa femme, et lapuissance de cette force mystérieuse qui s’était emparée de sa viepour la diriger en contradiction avec les besoins de son âme, nelui étaient apparues avec cette évidence !

Le monde et sa femme exigeaient de lui unechose qu’il ne comprenait pas bien, mais cette chose éveillait dansson cœur des sentiments de haine qui troublaient son repos etdétruisaient le mérite de sa victoire sur lui-même. Anna, selonlui, devait rompre avec Wronsky, mais si tout le monde jugeaitcette rupture impossible, il était prêt à tolérer leur liaison, àcondition de ne pas déshonorer les enfants et de ne pas bouleversersa propre existence.

C’était mal, moins mal cependant que de vouerAnna à une position honteuse et sans issue, que de le priver, lui,de tout ce qu’il aimait. Mais il sentait son impuissance dans cettelutte, et savait à l’avance qu’on l’empêcherait d’agir sagement,pour l’obliger à faire le mal que tout le monde jugeaitnécessaire.

Chapitre 21

 

Betsy n’avait pas encore quitté la salle àmanger, que Stépane Arcadiévitch parut sur le pas de la porte. Ilvenait de chez Eliséef, où l’on avait reçu des huîtresfraîches.

« Princesse ! vous ici ! Quellecharmante rencontre ! Je viens de chez vous.

– La rencontre ne sera pas longue ; jepars, répondit en souriant Betsy, tandis qu’elle boutonnait sesgants.

– Un moment, princesse, permettez-moi debaiser votre main avant que vous vous gantiez. Rien ne me plaîtautant, en fait de retour aux anciennes modes, que l’usage debaiser la main aux dames. »

Il prit la main de Betsy.

« Quand nous reverrons-nous ?

– Vous n’en êtes pas digne, répondit Betsy enriant.

– Oh que si ! car je deviens un hommesérieux : non seulement j’arrange mes propres affaires, maisencore celles des autres, dit-il avec importance.

– Vraiment ? j’en suis charmée »,répondit Betsy comprenant qu’il s’agissait d’Anna.

Et, rentrant dans la salle à manger, elleentraîna Oblonsky, dans un coin.

« Vous verrez qu’il la fera mourir,murmura-t-elle d’un ton convaincu ; impossible d’y tenir…

– Je suis bien aise que vous pensiez ainsi,répondit Stépane Arcadiévitch en hochant la tête avec unecommisération sympathique. C’est pourquoi je suis àPétersbourg.

– La ville entière ne parle que de cela,dit-elle ; cette situation est intolérable. Elle dessèche àvue d’œil. Il ne comprend pas que c’est une de ces femmes dont lessentiments ne peuvent être traités légèrement. De deux chosesl’une, ou bien il doit l’emmener et agir énergiquement ; oubien il doit divorcer. Mais l’état actuel la tue.

– Oui… oui… précisément, soupira Oblonsky. Jesuis venu pour cela, c’est-à-dire pas tout à fait. Je viens d’êtrenommé chambellan, et il faut remercier qui de droit ; maisl’essentiel est d’arranger cette affaire.

– Que Dieu vous y aide ! » ditBetsy.

Stépane Arcadiévitch reconduisit la princessejusqu’au vestibule, lui baisa encore la main au-dessus du gant, aupoignet, et après lui avoir décoché une plaisanterie dont elle pritle parti de rire, afin de ne pas être obligée de se fâcher, il laquitta pour aller voir sa sœur. Anna était en larmes. StépaneArcadiévitch, malgré sa brillante humeur, passa tout naturellementde la gaieté la plus exubérante au ton d’attendrissement poétiquequi convenait à la disposition d’esprit de sa sœur. Il lui demandacomment elle se portait et comment elle avait passé la journée.

« Très mal, très mal ! le soir commele matin, le passé comme l’avenir, tout va mal, répondit-elle.

– Tu vois les choses en noir. Il fautreprendre courage, regarder la vie en face. C’est difficile, je lesais, mais…

– J’ai entendu dire que certaines femmesaiment ceux qu’elles méprisent, commença tout à coup Anna :moi, je le hais à cause de sa générosité. Je ne puis vivre aveclui. Comprends-moi, c’est un effet physique, qui me met hors demoi. Je ne puis plus vivre avec lui ! Que faut-il que jefasse ? J’ai été malheureuse, j’ai cru qu’on ne pouvait l’êtredavantage, mais ceci dépasse tout ce que j’avais pu imaginer.Conçoit-on que, le sachant bon, parfait, et sentant toute moninfériorité, je le haïsse néanmoins ? Il ne me resteabsolument qu’à… » Elle voulait ajouter « mourir »,mais son frère ne la laissa pas achever.

« Tu es malade et nerveuse, crois bienque tu vois tout avec exagération. Il n’y a là rien de siterrible. »

Et Stépane Arcadiévitch, devant un désespoirsemblable, souriait sans paraître grossier ; son sourire étaitsi plein de bonté et d’une douceur presque féminine, que, loin defroisser, il calmait et attendrissait ; ses paroles agissaientà la façon d’une lotion d’huile d’amandes douces. Anna l’éprouvabientôt.

« Non, Stiva, dit-elle, je suis perdue,perdue ! Je suis plus que perdue, car je ne puis dire encoreque tout soit fini, je sens, hélas ! le contraire, je me faisl’effet d’une corde trop tendue qui doit rompre nécessairement.Mais la fin n’est pas encore venue et sera terrible !

– Non, non, la corde peut être doucementdétendue. Il n’existe pas de situation sans une issuequelconque.

– J’y ai pensé et repensé, je n’en voisqu’une… »

Il comprit à son regard épouvanté qu’elle nevoyait comme issue que la mort, et l’interrompit encore.

« Non, écoute-moi ; tu ne peux jugerde ta position comme moi. Laisse-moi te dire franchement mon avis.(Il sourit encore avec précaution, de son sourire onctueux.) Jeprends les choses du commencement : Tu as épousé un homme plusâgé que toi de vingt ans, et tu t’es mariée sans amour, ou du moinssans connaître l’amour. C’était une erreur, j’en conviens.

– Une erreur terrible ! dit Anna.

– Mais, je le répète, c’est là un faitaccompli. Tu as eu ensuite le malheur d’aimer un autre que tonmari ; c’était un malheur, mais c’est également un faitaccompli. Ton mari l’a su et t’a pardonné. (Après chaque phrase ils’arrêtait comme pour lui donner le temps de la réplique, mais ellese taisait.) Maintenant la question se pose ainsi : peux-tucontinuer à vivre avec ton mari, le désires-tu ? ledésire-t-il ?

– Je ne sais rien, rien.

– Tu viens de dire toi-même que tu ne pouvaisplus l’endurer…

– Non, Je ne l’ai pas dit. Je le nie. Je nesais et ne comprends rien.

– Mais permets…

– Tu ne saurais comprendre. Je me suisprécipitée la tête la première dans un abîme, et je ne dois pas mesauver. Je ne le puis pas.

– Tu verras que nous t’empêcherons de tomberet de te briser. Je te comprends. Je sens que tu ne peux prendresur toi d’exprimer tes sentiments, tes désirs.

– Je ne désire rien, rien, sinon que tout celafinisse.

– Crois-tu qu’il ne s’en aperçoive pas ?Crois-tu qu’il ne souffre pas aussi ? Et que peut-il résulterde toutes ces tortures ? Le divorce au contraire résoudraittout. »

Stépane Arcadiévitch n’avait pas achevé sanspeine, et, son idée principale énoncée, il regarda Anna pour enobserver l’effet.

Elle secoua la tête négativement sansrépondre, mais son visage rayonna un instant d’un éclair de beauté,et il en conclut que si elle n’exprimait pas son désir, c’est quela réalisation lui en paraissait trop séduisante.

« Vous me faites une peine extrême !combien je serais heureux d’arranger cela ! dit StépaneArcadiévitch en souriant avec plus de confiance. Ne dis rien !Si Dieu me permettait d’exprimer tout ce que j’éprouve ! Jevais le trouver. »

Anna le regarda de ses yeux brillants etpensifs, et ne répondit pas.

Chapitre 22

 

Stépane Arcadiévitch entra dans le cabinet deson beau-frère avec le visage solennel qu’il cherchait à prendrelorsqu’il présidait une séance de son conseil. Karénine, les brasderrière le dos, marchait de long en large dans la chambre,réfléchissant aux mêmes questions que sa femme et sonbeau-frère.

« Je ne te gêne pas ? – demandaStépane Arcadiévitch, subitement troublé à la vue deKarénine ; et, pour dissimuler ce trouble, il sortit de sapoche, un porte-cigarettes nouvellement acheté, le flaira et ensortit une cigarette.

– Non. As-tu besoin de quelque chose ?demanda Alexis Alexandrovitch sans empressement.

– Oui… je désirais… je voulais… oui, jevoulais causer avec toi », dit Stépane Arcadiévitch étonné dese sentir intimidé.

Ce sentiment lui sembla si étrange, siinattendu, qu’il n’y reconnut pas la voix de la conscience luidéconseillant une mauvaise action ; et, dominant cetteimpression, il dit en rougissant :

« J’avais l’intention de te parler de masœur et de votre situation à tous deux. »

Alexis Alexandrovitch sourit avec tristesse,regarda son beau-frère, et, sans lui répondre, s’approcha de latable, où il prit une lettre commencée qu’il lui tendit.

« Je ne cesse d’y songer. Voici ce quej’ai essayé de lui dire, pensant que je m’exprimerais mieux parécrit, car ma présence la rend irritable », dit-il en luidonnant la lettre.

Stépane Arcadiévitch prit le papier et regardaavec étonnement les yeux ternes de son beau-frère fixés sur lui,puis il lut :

« Je sais combien ma présence vous est àcharge ; quelque pénible qu’il me soit de le reconnaître, jele constate, et je sens qu’il ne saurait en être autrement. Je nevous fais aucun reproche. Dieu m’est témoin que pendant votremaladie j’ai résolu d’oublier le passé et de commencer une nouvellevie. Je ne me repens pas, je ne me repentirai jamais de ce que j’aifait alors ; c’était votre salut, le salut de votre âme que jesouhaitais ; je n’ai pas réussi. Dites-moi vous-même ce quivous rendra le repos et le bonheur, et je me soumets à l’avance ausentiment de justice qui vous guidera. »

Oblonsky rendit la lettre à son beau-frère etcontinua à le considérer avec perplexité, sans trouver un mot àdire. Ce silence était si pénible que les lèvres de StépaneArcadiévitch en tremblaient convulsivement tandis qu’il regardaitfixement Karénine.

« Je vous comprends, finit-il parbalbutier.

~ Que veut-elle ? c’est ce que jesouhaiterais savoir.

– Je crains qu’elle ne s’en rende pas compte.Elle n’est pas juge dans la question, dit Stépane Arcadiévitch,cherchant à se remettre. Elle est écrasée, littéralement écrasée,par ta grandeur d’âme ; si elle lit ta lettre, elle seraincapable d’y répondre et ne pourra que courber encore plus latête.

– Mais alors que faire ? Comments’expliquer ? Comment connaître ses désirs ?

– Si tu me permets de t’exprimer mon avis,c’est à toi à indiquer nettement les mesures que tu croisnécessaires pour couper court à cette situation.

– Par conséquent tu trouves qu’il faut ycouper court ? interrompit Karénine, mais comment ?ajouta-t-il en passant la main devant ses yeux avec un geste qui nelui était pas habituel. Je ne vois pas d’issue possible !

– Toute situation, quelque pénible qu’ellesoit, en a une, dit Oblonsky se levant et s’animant peu à peu. Tuparlais du divorce autrefois… Si tu t’es convaincu qu’il n’y a plusde bonheur commun possible entre vous…

– Le bonheur peut être compris de façonsdifférentes : Admettons que je consente à tout ; commentsortirons-nous de là ?

– Si tu veux mon avis… – dit StépaneArcadiévitch avec le même sourire onctueux qu’il avait employé avecsa sœur, et ce sourire était si persuasif, que Karénine,s’abandonnant à la faiblesse qui le dominait, fut tout disposé àcroire son beau-frère. – Jamais elle ne dira ce qu’elle désire.Mais il est une chose qu’elle peut souhaiter, continua StépaneArcadiévitch, c’est de rompre des liens qui ne peuvent que luirappeler de cruels souvenirs. Selon moi, il est indispensable derendre vos rapports plus clairs, et ce ne peut être qu’en reprenantmutuellement votre liberté.

– Le divorce ! interrompit avec dégoûtAlexis Alexandrovitch.

– Oui, le divorce, je crois, répéta StépaneArcadiévitch en rougissant. À tous les points de vue, c’est leparti le plus sensé lorsque deux époux se trouvent dans lasituation où vous êtes. Que faire lorsque la vie commune devientintolérable ? et cela peut souvent arriver… »

Alexis Alexandrovitch soupira profondément etse couvrit les yeux.

« Il n’y a qu’une seule chose à prendreen considération, celle de savoir si l’un des deux époux veut seremarier ? Sinon c’est fort simple », continua StépaneArcadiévitch de plus en plus délivré de sa contrainte.

Alexis Alexandrovitch, la figure bouleverséepar l’émotion, murmura quelques paroles inintelligibles. Ce quisemblait si simple à Oblonsky, il l’avait tourné et retourné millefois dans sa pensée, et, au lieu de le trouver simple, il lejugeait impossible. Maintenant que les conditions du divorce luiétaient connues, sa dignité personnelle, autant que le respect dela religion, lui défendaient d’assumer l’odieux d’un adultèrefictif, et encore plus de vouer au déshonneur une femme aimée, àlaquelle il avait pardonné.

Et d’ailleurs, que deviendrait leurfils ? le laisser à la mère était impossible ; cette mèredivorcée aurait une nouvelle famille dans laquelle la position del’enfant serait intolérable. Quelle éducation recevrait-il ?Le garder, c’était un acte de vengeance qui lui répugnait. Mais,avant tout, ce qui rendait le divorce inadmissible à ses yeux,c’était l’idée qu’en y consentant il contribuerait à la perted’Anna : les paroles de Dolly, à Moscou, lui restaient gravéesdans l’âme : « en divorçant il ne pensait qu’àlui ». Ces mots, maintenant qu’il avait pardonné et qu’ils’était attaché aux enfants, avaient pour lui une significationtoute particulière. Rendre à Anna sa liberté, c’était lui ôter ledernier appui dans la voie du bien, et la pousser à l’abîme. Unefois divorcée, il savait bien qu’elle s’unirait à Wronsky par unlien coupable et illégal, car le mariage ne se rompt, selonl’Église, que par la mort.

« Et qui sait si, au bout d’un an oudeux, il ne l’abandonnera pas, et si elle ne se jettera pas dansune nouvelle liaison », pensait Alexis Alexandrovitch,« et c’est moi qui serais responsable de sachute ! » Non, le divorce n’était pas tout simple, commele disait son beau-frère.

Il n’admettait donc pas un mot de ce quedisait Stépane Arcadiévitch ; il avait cent arguments pourréfuter de semblables raisonnements, et pourtant il l’écoutait,sentant que ces paroles étaient la manifestation de cette forceirrésistible qui dominait sa vie, et à laquelle il finirait par sesoumettre.

« Reste à savoir dans quelles conditionstu consentiras au divorce, car elle n’osera rien te demander ets’en remettra complètement à ta générosité. »

« Pourquoi tout cela, mon Dieu, monDieu ? » pensa Alexis Alexandrovitch ; il se couvritla figure des deux mains comme l’avait fait Wronsky.

« Tu es ému, je le comprends, mais si tuy réfléchis…

– Et si on te soufflette sur la joue gauche,présente la droite, et si on te vole ton manteau, donne encore tarobe, pensait Alexis Alexandrovitch. – Oui, oui ! cria-t-ild’une voix presque perçante, je prends la honte sur moi, je renoncemême à mon fils… mais ne vaudrait-il pas mieux laisser toutcela ? Au reste, fais ce que tu veux. »

Et, se détournant de son beau-frère pourn’être pas vu de lui, il s’assit près de la fenêtre. Il étaithumilié, honteux, et cependant heureux de se sentir moralementau-dessus de toute humiliation.

Stépane Arcadiévitch, touché, se taisait.

« Alexis Alexandrovitch, crois bienqu’elle appréciera ta générosité. Telle était sans doute la volontéde Dieu », ajouta-t-il. Puis, sentant aussitôt qu’il disait làune sottise, il retint avec peine un sourire.

Alexis Alexandrovitch voulut répondre ;des larmes l’en empêchèrent.

Lorsque Oblonsky quitta le cabinet de sonbeau-frère, il était sincèrement ému, ce qui ne l’empêchait pasd’être enchanté d’avoir arrangé cette affaire : à cettesatisfaction se joignait l’idée d’un calembour qu’il comptait faireà sa femme et à ses amis intimes.

« Quelle différence y a-t-il entre moi etun feld-maréchal ? ou quelle ressemblance y a-t-il entre unfeld-maréchal et moi ? Je chercherai cela, pensa-t-il ensouriant. »

Chapitre 23

 

La blessure de Wronsky était dangereuse,quoiqu’elle n’eût pas atteint le cœur ; il fut pendantplusieurs jours entre la vie et la mort. Quand pour la premièrefois il se trouva en état de parler, sa belle-sœur, Waria, étaitdans sa chambre.

« Waria ! lui dit-il en la regardantsérieusement, je me suis blessé involontairement. Dis-le à tout lemonde ; sinon ce serait trop ridicule ! »

Waria se pencha vers lui sans répondre,examinant son visage avec un sourire de bonheur ; les yeux dublessé n’étaient plus fiévreux, mais leur expression étaitsévère.

« Dieu merci ! répondit-elle, tu nesouffres pas ?

– Un peu de ce côté-ci, dit-il en indiquant sapoitrine.

– Permets-moi alors de changer tonpansement. »

Il la regarda faire, et quand elle eutfini :

« Tu sais, dit-il, que je n’ai plus ledélire ; fais en sorte, je t’en supplie, qu’on ne dise pas queje me suis tiré un coup de pistolet avec intention.

– Personne ne le dit. J’espère cependant quetu renonceras à tirer sur toi accidentellement ? dit-elle avecson sourire interrogateur.

– Probablement, mais mieux auraitvalu… »

Et il sourit d’un air sombre.

Malgré ces paroles, Wronsky, lorsqu’il futhors de danger, eut le sentiment qu’il s’était délivré d’une partiede ses souffrances. Il s’était, en quelque sorte, lavé de sa honteet de son humiliation ; désormais il pourrait penser aveccalme à Alexis Alexandrovitch, reconnaître sa grandeur d’âme sansen être écrasé. Il pouvait, en outre, reprendre son existencehabituelle, regarder les gens en face et se rattacher aux principesdirigeants de sa vie : ce qu’il ne parvenait pas à s’arracherdu cœur, malgré tous ses efforts, c’était le regret, voisin dudésespoir, d’avoir perdu Anna pour toujours, fermement résolud’ailleurs, maintenant qu’il avait racheté sa faute enversKarénine, à ne pas se placer entre l’épouse repentante et son mari.Mais le regret ne pouvait s’effacer, non plus que le souvenir desinstants de bonheur trop peu appréciés autrefois, et dont le charmele poursuivait sans cesse. Serpouhowskoï imagina de lui fairedonner une mission à Tashkend, et Wronsky accepta cette propositionsans la moindre hésitation. Mais, plus le moment du départapprochait, plus le sacrifice qu’il faisait au devoir lui semblaitcruel.

« La revoir encore une fois, puiss’enterrer, mourir », pensait-il ; et en faisant savisite d’adieu à Betsy il lui exprima ce vœu.

Celle-ci partit aussitôt en ambassadriceauprès d’Anna, mais rapporta un refus.

« Tant mieux, pensa Wronsky, en recevantcette réponse : cette faiblesse m’aurait coûté mes dernièresforces. »

Le lendemain matin, Betsy arriva chez luielle-même, annonçant qu’elle avait appris par Oblonsky qu’AlexisAlexandrovitch consentait au divorce, et que, par conséquent, rienn’empêchait plus Wronsky de voir Anna.

Sans plus songer à ses résolutions, sanss’informer à quel moment il pourrait la voir, ni où se trouvait lemari, oubliant même de reconduire Betsy, Wronsky courut chez lesKarénine. Il enjamba l’escalier, entra précipitamment, traversa, encourant presque, l’appartement, entra dans la chambre d’Anna, et,sans même se demander si la présence d’un tiers ne devait pasl’arrêter, il la prit dans ses bras et couvrit de baisers sesmains, son visage et son cou.

Anna s’était préparée à le revoir et avaitpensé à ce qu’elle lui dirait ; mais elle n’eut pas le tempsde parler : la passion de Wronsky l’emporta. Elle aurait voulule calmer, se calmer elle-même, mais ce n’était pas possible ;ses lèvres tremblaient, et longtemps elle ne put rien dire.

« Oui, tu m’as conquise, je suis à toi,parvint-elle enfin à dire en serrant la main de Wronsky contre sapoitrine.

– Cela devait être ! et tant que nousvivrons cela sera ; je le sais maintenant.

– C’est vrai, répondit-elle palissant de plusen plus, tout en entourant de ses bras la tête de Wronsky.Cependant ce qui nous arrive a quelque chose de terrible après cequi s’est passé.

– Tout cela s’oubliera, nous allons être siheureux ! Si notre amour avait besoin de grandir, ilgrandirait parce qu’il a quelque chose de terrible », dit-ilen relevant la tête et montrant ses dents blanches dans unsourire.

Elle ne put lui répondre que par un regard deses yeux aimants ; puis, lui prenant la main, elle s’encaressa le visage et ses pauvres cheveux coupés.

« Je ne te reconnais plus avec tescheveux ras. Tu es bien belle ! Un vrai petit garçon !Mais comme tu es pâle !

– Oui, je suis encore très faible,répondit-elle en souriant ; et ses lèvres se reprirent àtrembler.

– Nous irons en Italie, tu te rétabliras.

– Est-il possible que nous puissions êtrecomme mari et femme, seuls, à nous deux ? dit-elle en leregardant dans les yeux.

– Je ne suis étonné que d’une chose, c’est quecela n’ait pas toujours été.

– Stiva dit qu’il consent à tout,mais je n’accepte pas sa générosité, dit-elle, regardant d’un airpensif par-dessus la tête de Wronsky. Je ne veux pas du divorce, jen’y tiens plus. Je me demande seulement ce qu’il décidera parrapport à Serge. »

Comment dans ce premier moment de leurrapprochement pouvait-elle penser à son fils et au divorce ?Wronsky n’y comprenait rien.

« Ne parle pas de cela, n’y pense pas, –dit-il, tournant et retournant la main d’Anna dans la sienne pourramener son attention vers lui ; mais elle ne le regardaittoujours pas.

– Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte,cela valait bien mieux ! » dit-elle, et des larmesinondaient son visage ; elle essaya pourtant de sourire pourne pas l’affliger.

Autrefois Wronsky aurait cru impossible de sesoustraire à la flatteuse et périlleuse mission de Tashkend, maismaintenant, sans hésitation aucune, il la refusa ; puis, ayantremarqué que ce refus était mal interprété en haut lieu, il donnasa démission.

Un mois plus tard, Alexis Alexandrovitchrestait seul dans son appartement avec son fils, et Anna partaitavec Wronsky pour l’étranger en refusant le divorce.

Partie 2

Chapitre 1

 

La princesse Cherbatzky croyait impossible decélébrer le mariage avant le grand carême, à cause du trousseau,dont la moitié à peine pouvait être terminée jusque-là,c’est-à-dire en cinq semaines ; elle convenait cependant qu’onrisquait d’être arrêté par un deuil si l’on attendait jusqu’àPâques, car une vieille tante du prince était fort malade. On pritdonc un moyen terme en décidant que le mariage aurait lieu avant lecarême, mais qu’on ne recevrait qu’une partie du trousseauimmédiatement, et le reste après la noce. Le jeune couple comptaitpartir pour la campagne aussitôt après la cérémonie, et n’avait pasbesoin de grand’chose. La princesse s’indignait de trouver Levineindifférent à toutes ces questions : toujours comme à moitiéfou, il continuait à croire son bonheur et sa personne le centre,l’unique but de la création ; ses affaires ne le préoccupaienten rien, il s’en remettait aux soins de ses amis, persuadé qu’ilsarrangeraient tout pour le mieux. Son frère Serge, StépaneArcadiévitch et la princesse le dirigeaient absolument ; il secontentait d’accepter ce qu’on lui proposait.

Son frère emprunta l’argent dont il avaitbesoin ; la princesse lui conseilla de quitter Moscou après lanoce, Stépane Arcadiévitch fut d’avis qu’un voyage à l’étrangerserait convenable. Il consentait toujours. « Ordonnez ce qu’ilvous plaira, pensait-il, je suis heureux, et, quoi que vousdécidiez, mon bonheur ne sera ni plus ni moins grand. » Mais,quand il fit part à Kitty de l’idée de Stépane Arcadiévitch, il vitavec étonnement qu’elle n’approuvait pas ce projet et qu’elle avaitdes plans d’avenir bien déterminés. Elle savait à Levine desintérêts sérieux chez lui, dans sa terre, et ces affaires qu’ellene comprenait ni ne cherchait à comprendre, lui paraissaientcependant fort importantes ; aussi ne voulait-elle pas d’unvoyage à l’étranger, et tenait-elle à s’installer dans leurvéritable résidence. Cette décision très arrêtée surprit Levine,et, toujours indifférent aux détails, il pria Stépane Arcadiévitchde présider, avec le goût qui le caractérisait, aux embellissementsde sa maison de Pakrofsky. Cela lui semblait rentrer dans lesattributions de son ami.

« À propos, dit un jour StépaneArcadiévitch, après avoir tout organisé à la campagne, as-tu tonbillet de confession ?

– Non, pourquoi ?

– On ne se marie pas sans cela.

– Aïe, aïe, aie ! s’écria Levine, maisvoilà neuf ans que je ne me suis confessé ! Et je n’y aiseulement pas songé !

– C’est joli ! dit en riant StépaneArcadiévitch : et tu me traites de nihiliste ! Mais celane peut se passer ainsi : il faut que tu fasses tesdévotions.

– Quand ? nous n’avons plus que quatrejours ! »

Stépane Arcadiévitch arrangea cette affairecomme les autres, et Levine commença ses dévotions. Incrédule pourson propre compte, il n’en respectait pas moins la foi d’autrui, ettrouvait dur d’assister et de participer à des cérémoniesreligieuses sans y croire. Dans sa disposition d’esprit attendrieet sentimentale, l’obligation de dissimuler lui était odieuse. –Quoi ! railler des choses saintes, mentir, quand son cœurs’épanouissait, quand il se sentait en pleine gloire !était-ce possible ? Mais quoi qu’il fît pour persuader àStépane Arcadiévitch qu’on découvrirait bien un moyen d’obtenir unbillet sans qu’il fût forcé de se confesser, celui-ci restainflexible.

« Qu’est-ce que cela te fait ? deuxjours seront vite passés, et tu auras affaire à un brave petitvieillard qui t’arrachera cette dent sans que tu t’endoutes. »

Pendant la première messe à laquelle ilassista, Levine fit de son mieux pour se rappeler les impressionsreligieuses de sa jeunesse qui, entre seize et dix-sept ans,avaient été fort vives ; il n’y réussit pas. Il entrepritalors de considérer les formes religieuses comme un usage ancien,vide de sens, à peu près comme l’habitude de faire des visites-, iln’y parvint pas davantage, car, ainsi que la plupart de sescontemporains, il était absolument dans le vague au point de vuereligieux, et, incapable de croire, il l’était également de doutercomplètement. Cette confusion de sentiments lui causa une honte etune gêne extrêmes pendant le temps consacré à ses dévotions :agir sans comprendre était, lui criait sa conscience, une actionmauvaise et mensongère.

Pour n’être pas en contradiction tropflagrante avec ses convictions, il chercha d’abord à attribuer unsens quelconque au service divin avec ses différents rites, mais,s’apercevant qu’il critiquait au lieu de comprendre, il s’efforçade ne plus écouter, et de s’absorber dans les pensées intimes quil’envahissaient pendant ses longues stations à l’église. – Lamesse, les vêpres et les prières du soir se passèrent ainsi ;le lendemain matin il se leva de meilleure heure, et vint à jeunvers huit heures pour les prières du matin et la confession.L’église était déserte ; il n’y vit qu’un soldat qui mendiait,deux vieilles femmes et les desservants. Un jeune diacre vint à sarencontre ; son dos long et maigre se dessinait en deuxmoitiés bien nettes sous sa mince soutanelle ; il s’approchad’une petite table près du mur et commença la lecture des prières.Levine l’écoutant répéter à la hâte d’une voix monotone, et en lesabrégeant, les mots : « Seigneur, ayez pitié denous », comme un refrain, resta debout, derrière lui,cherchant à se défendre d’écouter et de juger, pour ne pasinterrompre ses propres pensées. – « Quelle expression elle adans les mains », pensa-t-il, se rappelant la soirée de laveille passée avec Kitty dans un coin du salon près d’une table.Leur conversation n’avait rien eu de palpitant ; elles’amusait à ouvrir et à refermer sa main en l’appuyant sur latable, tout en riant de cet enfantillage. Il se rappela avoir baisécette main et en avoir examiné les lignes. « Encore ayezpitié de nous », pensa Levine faisant des signes de croixet saluant jusqu’à terre, tout en remarquant les mouvements souplesdu diacre qui se prosternait devant lui. « Ensuite elle a prisma main et à son tour l’a examinée. – Tu as une fameusemain », m’a-t-elle dit. Il regarda sa main, puis celle dudiacre aux doigts écourtés. « Maintenant ce sera bientôt fini.Non, voilà la prière qui recommence. Si, il se prosterne jusqu’àterre : c’est la fin. »

Le diacre reçut un billet de trois roubles,discrètement glissé dans sa manche, et s’éloigna rapidement enfaisant résonner ses bottes neuves sur les dalles de l’églisedéserte ; il disparut derrière l’autel après avoir promis àLevine de l’inscrire pour la confession. Au bout d’un instant, ilreparut et lui fit signe. Levine s’avança vers le jubé. Il montaquelques marches, tourna à droite, et aperçut le prêtre, un petitvieillard à barbe presque blanche, au bon regard un peu fatigué,debout près du lutrin, feuilletant un missel. Après un léger salutà Levine il commença la lecture des prières, puis s’inclina jusqu’àterre en finissant :

« Le Christ assiste, invisible, à votreconfession, dit-il se retournant vers Levine et désignant lecrucifix. Croyez-vous à tout ce que nous enseigne la Sainte Égliseapostolique ? continua-t-il en croisant ses mains sousl’étole.

– J’ai douté, je doute encore de tout »,dit Levine d’une voix qui résonna désagréablement à son oreille, etil se tut.

Le prêtre attendit quelques secondes, puisfermant les yeux et parlant très vite :

« Douter est le propre de la faiblessehumaine, nous devons prier le Seigneur tout-puissant de vousfortifier. Quels sont vos principaux péchés ? »

Le prêtre parlait sans la moindre interruptionet comme s’il eût craint de perdre du temps.

« Mon péché principal est le doute, quine me quitte pas ; je doute de tout et presque toujours.

– Douter est le propre de la faiblessehumaine, répéta le prêtre, employant les mêmes mots ; de quoidoutez-vous principalement ?

– De tout. Je doute parfois même del’existence de Dieu, – dit Levine presque malgré lui, effrayé del’inconvenance de ces paroles. Mais elles ne semblèrent pasproduire sur le prêtre l’impression qu’il redoutait.

– Quels doutes pouvez-vous donc avoir del’existence de Dieu ? » demanda-t-il avec un sourirepresque imperceptible.

Levine se tut.

« Quels doutes pouvez-vous avoir sur leCréateur quand vous contemplez ses œuvres ? Qui a décoré lavoûte céleste de ses étoiles, orné la terre de toutes sesbeautés ? Comment ces choses existeraient-elles sans leCréateur ? » Et il jeta à Levine un regardinterrogateur.

Levine sentit l’impossibilité d’une discussionphilosophique avec un prêtre, et répondit à sa dernièrequestion :

« Je ne sais pas.

– Vous ne savez pas ? Mais alors pourquoidoutez-vous que Dieu ait tout créé ?

– Je n’y comprends rien, répondit Levinerougissant et sentant l’absurdité de réponses qui, dans le casprésent, ne pouvaient être qu’absurdes.

– Priez Dieu, ayez recours à lui ; lesPères de l’Église eux-mêmes ont douté et demandé à Dieu defortifier leur foi. Le démon est puissant et nous devons luirésister. Priez Dieu, priez Dieu », répéta le prêtre trèsvite.

Puis il garda un moment le silence comme s’ileût réfléchi.

« Vous avez, m’a-t-on dit, l’intention decontracter mariage avec la fille de mon paroissien et filsspirituel le prince Cherbatzky ? ajouta-t-il avec un sourire.C’est une jeune fille accomplie.

– Oui, » répondit Levine rougissant pourle prêtre. « Quel besoin a-t-il de faire de semblablesquestions en confession ? » se demanda-t-il.

Le prêtre continua :

« Vous songez au mariage, et peut-êtreDieu vous accordera-t-il une postérité. Quelle éducationdonnerez-vous à vos petits enfants si vous ne parvenez pas àvaincre les tentations du démon qui vous suggère le doute ? Sivous aimez vos enfants, vous leur souhaiterez non seulement larichesse, l’abondance et les honneurs, mais encore, en bon père, lesalut de leur âme et les lumières de la vérité, n’est-il pasvrai ? Que répondrez-vous donc à l’enfant innocent qui vousdemandera : « Père, qui a créé tout ce qui m’enchante surla terre, l’eau, le soleil, les fleurs, les plantes ? »Lui répondrez-vous : « Je n’en sais rien » ?Pouvez-vous ignorer ce que Dieu, dans sa bonté infinie, vousdévoile ? Et si l’enfant vous demande : « Qu’est-cequi m’attend au delà de la tombe ? » Que lui direz-vous,si vous ne savez rien ? Comment lui répondrez-vous ?L’abandonnerez-vous aux tentations du monde, au diable ? Celan’est pas bien ! » dit-il s’arrêtant et baissant la têtede côté pour regarder Levine de ses bons yeux, doux etmodestes.

Levine se tut, non qu’il craignît cette foisune discussion malséante, mais parce que personne ne lui avaitencore posé de pareilles questions, et que jusqu’à ce que sesenfants fussent en état de les lui faire, il pensait avoirsuffisamment le temps d’y réfléchir.

« Vous abordez une phase de la vie,continua le prêtre, où il faut choisir sa route et s’y tenir. PriezDieu qu’il vous aide et vous soutienne dans sa miséricorde ;et pour conclure : Notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ, tepardonnera, mon fils, dans sa bonté et sa générosité pour notrehumanité… » Et le prêtre, terminant les formules del’absolution, le congédia après lui avoir donné sa bénédiction.

Levine rentra heureux ce jour-là à l’idée dese voir délivré d’une situation fausse sans avoir été obligé dementir. Il emporta d’ailleurs du petit discours de ce bon vieillardl’impression vague qu’au lieu d’absurdités il avait entendu deschoses valant la peine d’être approfondies.

« Pas maintenant naturellement,pensa-t-il, mais plus tard. » Levine sentait vivement en cemoment qu’il avait dans l’âme des régions troubles etobscures ; en ce qui concernait la religion surtout, il étaitexactement dans le cas de Swiagesky et de quelques autres, dont lesincohérences d’opinions le frappaient désagréablement.

La soirée que Levine passa auprès de safiancée chez Dolly fut très gaie ; il se compara, en causantavec Stépane Arcadiévitch, à un chien qu’on dresserait à sauter autravers d’un cerceau, et qui, heureux d’avoir enfin compris saleçon, voudrait, dans sa joie, sauter sur la table et la fenêtre enagitant la queue.

Chapitre 2

 

La princesse et Dolly observaient strictementles usages établis : aussi ne permirent-elles pas à Levine devoir sa fiancée le jour du mariage ; il dîna à son hôtel avectrois célibataires réunis chez lui par le hasard : c’étaientKatavasof, un ancien camarade de l’Université, maintenantprofesseur de sciences naturelles, que Levine avait rencontré etemmené dîner ; Tchirikof, son garçon d’honneur, juge de paix àMoscou, un compagnon de chasse à l’ours, et enfin SergeIvanitch.

Le dîner fut très animé. Serge Ivanitch étaitde belle humeur, et l’originalité de Katavasof l’amusabeaucoup ; celui-ci, se voyant goûté, fit des frais, etTchirikof soutint gaiement la conversation.

« Ainsi, voilà notre ami ConstantinDmitrich, disait Katavasof avec son parler lent de professeurhabitué à s’écouter, quel garçon de moyens, jadis !, je parlede lui au passé, car il n’existe plus. Il aimait la science enquittant l’Université, il prenait intérêt à l’humanité ;maintenant il emploie une moitié de ses facultés à se faireillusion, et l’autre à donner à ses chimères une apparence deraison.

– Jamais je n’ai rencontré d’ennemi du mariageplus convaincu que vous, dit Serge Ivanitch.

– Non pas, je suis simplement partisan de ladivision du travail. Ceux qui ne sont propres à rien sont bons pourpropager l’espèce. Les autres doivent contribuer au développementintellectuel, au bonheur de leurs semblables. Voilà mon opinion. Jesais qu’il y a une foule de gens disposé à confondre ces deuxbranches de travail ; mais je ne suis pas du nombre.

– Que je serais donc heureux d’apprendre quevous êtes amoureux ! s’écria Levine. Je vous en prie,invitez-moi à votre noce.

– Mais je suis déjà amoureux.

– Oui, des mollusques. Tu sais, dit Levine setournant vers son frère, Michel Seminitch écrit un ouvrage sur lanutrition et…

– Je vous en prie, n’embrouillez pas leschoses ! Peu importe ce que j’écris, mais il est de fait quej’aime les mollusques.

– Cela ne vous empêcherait pas d’aimer unefemme.

– Non, c’est ma femme qui s’opposerait à monamour pour les mollusques.

– Pourquoi cela ?

– Vous le verrez bien. Vous aimez en ce momentla chasse, l’agronomie ; eh bien, attendez.

– J’ai rencontré Archip aujourd’hui, ditTchirikof ; il prétend qu’on trouve à Prudnov des quantitésd’élans, même des ours.

– Vous les chasserez sans moi.

– Tu vois bien, dit Serge Ivanitch. Quant à lachasse à l’ours, tu peux bien lui dire adieu : ta femme ne tela permettra plus. »

Levine sourit. L’idée que sa femme luidéfendrait la chasse lui parut si charmante qu’il aurait volontiersrenoncé à jamais au plaisir de rencontrer un ours.

« L’usage de prendre congé de sa vie degarçon n’est pas vide de sens, dit Serge Ivanitch. Quelque heureuxqu’on se sente, on regrette toujours sa liberté.

– Avouez que, semblable au fiancé de Gogol, onéprouve l’envie de sauter par la fenêtre.

– Certainement, mais il ne l’avouera pas, ditKatavasof avec un gros rire.

– La fenêtre est ouverte… partons pourTver ! On peut trouver l’ourse dans sa tanière. Vrai, nouspouvons encore prendre le train de cinq heures, dit en souriantTchirikof.

– Eh bien, la main sur la conscience, réponditLevine, souriant aussi, je ne puis découvrir dans mon âme lamoindre trace de regret de ma liberté perdue.

– Votre âme est un tel chaos que vous n’yreconnaissez rien pour le quart d’heure, dit Katavasof. Attendezqu’il y fasse plus clair, vous verrez alors. Vous êtes un sujet quilaisse peu d’espoir ! Buvons donc à sa guérison. »

Après le dîner, les convives, devant changerd’habit avant la noce, se séparèrent.

Resté seul, Levine se demanda encore s’ilregrettait réellement la liberté dont ses amis venaient de parler,et cette idée le fit sourire. « La liberté ? pourquoi laliberté ? Le bonheur pour moi consiste à aimer, à vivre de sespensées, de ses désirs à elle, sans aucune liberté. Voilà lebonheur ! »

« Mais puis-je connaître ses pensées, sesdésirs, ses sentiments ? » Le sourire disparut de seslèvres. Il tomba dans une profonde rêverie et se sentit tout à coupfrappé de crainte et doute. « Et si elle ne m’aimaitpas ? si elle m’épousait uniquement pour se marier ? sielle faisait cela sans même en avoir conscience ? Peut-êtrereconnaîtra-t-elle son erreur et comprendra-t-elle, après m’avoirépousé, qu’elle ne m’aime pas et ne peut pas m’aimer ? »Et les pensées les plus blessantes pour Kitty lui vinrent à lapensée ; il se reprit, comme un an auparavant, à éprouver uneviolente jalousie contre Wronsky ; il se reporta, comme à unsouvenir de le veille, à cette soirée où il les avait vus ensemble,et la soupçonna de ne pas lui avoir tout avoué.

« Non, pensa-t-il avec désespoir ensautant de sa chaise, je ne puis en rester là ; je vais allerla trouver, je lui parlerai, et lui dirai encore pour la dernièrefois : « Nous sommes libres, ne vaut-il pas mieux nousarrêter ? tout est préférable au malheur de la vie entière, àla honte, à l’infidélité ! » Et, hors de lui, plein dehaine contre l’humanité, contre lui-même, contre Kitty, il courutchez elle.

Il la trouva assise sur un grand coffre,occupée à revoir avec sa femme de chambre des robes de toutes lescouleurs étalées par terre et sur les dossiers des chaises.

« Comment ! s’écria-t-elle,rayonnante de joie à sa vue. C’est toi, c’est vous ? (jusqu’àce dernier jour elle lui disait tantôt toi, tantôtvous). Je ne m’y attendais pas ! Je suis en train defaire le partage de mes robes de jeune fille.

« Ah ! c’est très bien !répondit-il en regardant la femme de chambre d’un air sombre.

– Va-t-en, Donnischa, je t’appellerai, – ditKitty ; et aussitôt que celle-ci fut sortie : – Qu’ya-t-il ? – Elle était frappée du bouleversement de son fiancéet se sentait prise de terreur.

– Kitty, je suis à la torture ! »lui dit-il avec désespoir, s’arrêtant devant elle pour lire dansses yeux d’un air suppliant. Ces beaux yeux aimants et limpides luimontrèrent aussitôt combien ses craintes étaient chimériques, maisil éprouvait le besoin impérieux d’être rassuré.

« Je suis venu te dire qu’il n’est pasencore trop tard : que tout peut encore être réparé.

– Quoi ? Je ne comprends pas.Qu’as-tu ?

– J’ai… ce que j’ai cent fois dit et pensé… Jene suis pas digne de toi. Tu n’as pu consentir à m’épouser.Penses-y ! Tu te trompes peut-être. Penses-y bien. Tu ne peuxpas m’aimer… Si… mieux vaut l’avouer… continua-t-il sans laregarder. Je serai malheureux, n’importe ; qu’on dise ce quel’on voudra ; tout vaut mieux que le malheur !…maintenant, tandis qu’il est encore temps…

– Je ne comprends pas, répondit-elle en leregardant effrayée, que veux-tu ? te dédire, rompre ?

– Oui, si tu ne m’aimes pas.

– Tu deviens fou ! – s’écria-t-elle,rouge de contrariété. Mais la vue du visage désolé de Levine arrêtasa colère, et, repoussant les robes qui couvraient les chaises,elle se rapprocha de lui.

– À quoi penses-tu ? dis-moi tout.

– Je pense que tu ne saurais m’aimer. Pourquoim’aimerais-tu ?

– Mon Dieu ! qu’y puis je ?dit-elle, et elle fondit en larmes.

– Qu’ai-je fait ! » s’écria-t-ilaussitôt, et se jetant à ses genoux il couvrit ses mains debaisers.

Quand la princesse, au bout de cinq minutes,entra dans la chambre, elle les trouva complètement réconciliés.Kitty avait convaincu son fiancé de son amour. Elle lui avaitexpliqué qu’elle l’aimait parce qu’elle le comprenait à fond, parcequ’elle savait qu’il devait aimer, et que tout ce qu’il aimaitétait bon et bien.

Levine trouva l’explication parfaitementclaire. Quand la princesse entra, ils étaient assis côte à côte surle grand coffre, examinant les robes, et discutant sur leurdestination. Kitty voulait donner à Dountacha la robe brune qu’elleportait le jour où Levine l’avait demandé en mariage, et celui-ciinsistait pour qu’elle ne fût donnée à personne, et que Dountachareçût la bleue.

« Mais comment ne comprends-tu pasqu’étant brune le bleu ne lui sied pas ? J’ai pensé à toutcela… »

En apprenant pourquoi Levine était venu, laprincesse se fâcha tout en riant, et le renvoya s’habiller, carCharles allait venir coiffer Kitty.

« Elle est assez agitée comme cela,dit-elle ; elle ne mange rien ces jours-ci, aussienlaidit-elle à vue d’œil : et tu viens encore la troubler detes folies ! Allons, sauve-toi, mon garçon. »

Levine rentra à l’hôtel, honteux et confus,mais rassuré. Son frère, Daria Alexandrovna et Stiva, en grandetoilette, l’attendaient déjà pour le bénir avec les images saintes.Il n’y avait pas de temps à perdre. Dolly devait rentrer chez elle,y prendre son fils pommadé et frisé pour la circonstance ;l’enfant était chargé de porter l’icone devant la mariée. Ensuiteil fallait envoyer une voiture au garçon d’honneur, tandis quel’autre, qui devait conduire Serge Ivanitch, retournerait àl’hôtel. Les combinaisons les plus compliquées abondaient cejour-là. Il fallait se hâter, car il était déjà six heures etdemie.

La cérémonie de la bénédiction manqua desérieux. Stépane Arcadiévitch prit une pose solennelle et comique àcôté de sa femme, souleva l’icone et obligea Levine à seprosterner, pendant qu’il le bénissait avec un sourire affectueuxet malin ; il finit par l’embrasser trois fois, ce que fitaussi en toute hâte Daria Alexandrovna, pressée de partir, etabsolument embrouillée dans ses arrangements de voiture.

« Voilà ce que nous ferons, tu vas allerle chercher dans notre voiture, et peut-être Serge Ivanitch,aura-t-il la bonté de venir tout de suite et de renvoyer lasienne…

– Parfaitement, avec grand plaisir.

– Nous viendrons ensemble. Les bagagessont-ils expédiés ? demanda Stépane Arcadiévitch.

– Oui, » répondit Levine, et il appelason domestique pour s’habiller.

Chapitre 3

 

L’église, brillamment illuminée, étaitencombrée de monde, surtout de femmes : celles qui n’avaientpu pénétrer à l’intérieur se bousculaient aux fenêtres et secoudoyaient en se disputant les meilleures places.

Plus de vingt voitures se rangèrent à la filedans la rue, sous l’inspection de gendarmes. Un officier de police,indifférent au froid, se tenait en uniforme sous le péristyle où,les uns après les autres, des équipages déposaient tantôt desfemmes en grande toilette relevant les traînes de leurs robes,tantôt des hommes se découvrant pour pénétrer dans le saint lieu.Les lustres et les cierges allumés devant les images inondaient delumière les dorures de l’iconostase sur fond rouge, les ciseluresdes images, les grands chandeliers d’argent, les encensoirs, lesbannières du chœur, les degrés du jubé, les vieux missels noirciset les vêtements sacerdotaux. Dans la foule élégante qui se tenaità droite de l’église, on causait à mi-voix avec animation, et lemurmure de ces conversations résonnait étrangement sous la voûteélevée. Chaque fois que la porte s’ouvrait avec un bruit plaintif,le murmure s’arrêtait, et l’on se retournait dans l’espoir de voirenfin paraître les mariés. Mais la porte s’était déjà ouverte plusde dix fois pour livrer passage soit à un retardataire qui allaitse joindre au groupe de droite, soit à quelque spectatrice assezhabile pour tromper ou attendrir l’officier de police. Amis etsimple public avaient passé par toutes les phases del’attente ; on n’avait d’abord attaché aucune importance auretard des mariés ; puis on s’était retourné de plus en plussouvent, se demandant ce qui pouvait être survenu ; enfinparents et invités prirent l’air indifférent de gens absorbés parleurs conversations, comme pour dissimuler le malaise qui lesgagnait.

L’archidiacre, afin de prouver qu’il perdaitun temps précieux, faisait de temps en temps trembler les vitres entoussant avec impatience ; les chantres ennuyés essayaientleurs voix dans le chœur ; le prêtre envoyait sacristains etdiacres s’informer de l’arrivée du cortège, et apparaissaitlui-même à une des portes latérales, en soutane lilas avec uneceinture brodée. Enfin une dame ayant consulté sa montre dit à savoisine : « Cela devient étrange ! » Etaussitôt tous les invités exprimèrent leur étonnement et leurmécontentement. Un des garçons d’honneur alla aux nouvelles.

Pendant ce temps, Kitty en robe blanche, longvoile et couronne de fleurs d’oranger, attendait vainement ausalon, en compagnie de sa sœur Lwof et de sa mère assise [3], que le garçon d’honneur vint l’avertirde l’arrivée de son fiancé.

De son côté, Levine en pantalon noir, maissans gilet ni habit, se promenait de long en large dans sa chambred’hôtel, ouvrant la porte à chaque instant pour regarder dans lecorridor, puis rentrait désespéré et s’adressait avec des gestesdésolés à Stépane Arcadiévitch, qui fumait tranquillement.

« A-t-on jamais vu homme dans unesituation plus absurde ?

– C’est vrai, confirmait Stépane Arcadiévitchavec son sourire calme. Mais, sois tranquille, on l’apportera toutde suite.

– Oui-da ! disait Levine contenant sarage à grand’peine. Et dire qu’on n’y peut rien avec ces misérablesgilets ouverts. Impossible ! ajoutait-il, regardant leplastron de sa chemise tout froissé. Et si mes malles sont déjà auchemin de fer ? criait-il hors de lui.

– Tu mettras la mienne.

– J’aurais dû commencer par là.

– Attends, cela s’arrangera. »

Lorsque, sur l’ordre de Levine, il avaitemballé et fait porter chez les Cherbatzky, d’où ils devaient êtreexpédiés au chemin de fer, tous les effets de son maître, le vieuxdomestique Kousma n’avait pas pensé à mettre de côté une chemisefraîche. Celle que Levine portait depuis le matin n’était pasmettable ; envoyer chez les Cherbatzky était trop long ;pas de magasins ouverts, c’était dimanche. On fit prendre unechemise chez Stépane Arcadiévitch ; elle parut ridiculementlarge et courte. En désespoir de cause, il fallut envoyer ouvrirles malles chez les Cherbatzky. Ainsi, tandis qu’on l’attendait àl’église, le malheureux marié se débattait dans sa chambre comme unanimal féroce en cage.

Enfin le coupable Kousma se précipita horsd’haleine dans la chambre, une chemise à la main.

« Je suis arrivé juste à temps, onemportait les malles », s’écria-t-il.

Trois minutes après, Levine courait à toutesjambes dans le corridor, sans regarder sa montre pour ne pasaugmenter ses tourments.

« Tu n’y changeras rien, lui disaitStépane Arcadiévitch qui suivait à loisir en souriant. Quand je tedis que tout s’arrangera.

Chapitre 4

 

« Ce sont eux. Le voilà. Lequel ?Est-ce le plus jeune ? Et elle, vois donc, on la dirait à demimorte ! » murmurait-on dans la foule, lorsque Levineentra avec sa fiancée.

Stépane Arcadiévitch raconta à sa femme lacause du retard, et on chuchota en souriant parmi les invités.Quant à Levine, il ne remarquait rien ni personne, et ne quittaitpas sa fiancée des yeux. Kitty était beaucoup moins jolie qued’habitude sous sa couronne de mariée, et on la trouva généralementenlaidie ; mais tel n’était pas l’avis de Levine. Il regardaitsa coiffure élevée, son voile blanc, ses fleurs, la garniture de sarobe encadrant virginalement son cou long et mince, et ledécouvrant un peu par devant, sa taille remarquablement fine, etelle lui parut plus belle que jamais. Ce n’était cependant pas sarobe de Paris qui le charmait, ni l’ensemble d’une parure quin’ajoutait rien à sa beauté : c’était l’expression de cecharmant visage, son regard, ses lèvres avec leur innocenteexpression de sincérité, gardée en dépit de tout cet apparat.

« J’ai pense que tu t’étais enfui, luidit-elle en souriant.

– Ce qui m’est arrivé est si bête, que je suishonteux d’en parler ! répondit-il rougissant et se tournantvers Serge Ivanitch.

– Elle est bonne, ton histoire dechemise ! dit celui-ci hochant la tête avec un sourire.

– Oui, oui, répondit Levine, sans comprendreun mot de ce qu’on lui disait.

– Kostia, voici le moment de prendre unedécision suprême, vint lui dire Stépane Arcadiévitch feignant ungrand embarras ; la question est grave et tu vas en appréciertoute l’importance. On me demande si les cierges doivent être neufsou entamés ; la différence est de dix roubles, ajouta-t-il, sepréparant à sourire. J’ai pris une décision, mais je ne sais si tul’approuveras. »

Levine comprit qu’il s’agissait d’uneplaisanterie, mais ne parvint pas à sourire.

« Que décides-tu ? neufs ouentamés ? voilà la question.

– Oui, oui, neufs.

– Parfaitement ! la question esttranchée, dit Stépane Arcadiévitch souriant. – Que l’homme est doncpeu de chose dans ces sortes de situations ! murmura-t-il àTchirikof, tandis que Levine s’approchait de sa fiancée après luiavoir jeté un regard éperdu.

– Attention, Kitty ! pose la première lepied sur le tapis, lui dit la comtesse Nordstone en s’approchant…Vous en faites de belles ! ajouta-t-elle, s’adressant àLevine.

– Tu n’as pas peur ? demanda MariaDmitriewna, une vieille tante.

– N’as-tu pas un peu froid ? Tu es pâle.Baisse-toi un moment ! » dit madame Lwof, levant sesbeaux bras pour réparer un petit désordre survenu à la coiffure desa sœur.

Dolly s’approcha à son tour et voulut parler,mais l’émotion lui coupa la parole, et elle se mit à rirenerveusement.

Kitty regardait ceux qui l’entouraient d’unair aussi absent que Levine.

Pendant ce temps, les desservants avaientrevêtu leurs habits sacerdotaux, et le prêtre, accompagné dudiacre, vint se placer devant le pupitre posé à l’entrée des portessaintes : il adressa à Levine quelques mots, que celui-ci necomprit pas.

« Prenez la main de votre fiancée etapprochez », lui souffla le garçon d’honneur.

Incapable de saisir ce qu’on réclamait de lui,Levine faisait le contraire de ce qu’on lui disait. Enfin, aumoment où, découragés, les uns et les autres voulaient l’abandonnerà sa propre inspiration, il comprit que de sa main droite il devaitprendre, sans changer de position, la main droite de sa fiancée. Leprêtre fit alors quelques pas et s’arrêta devant le pupitre. Lesparents et les invités suivirent le jeune couple ; il seproduisit un murmure de voix et un froufrou de robes. Quelqu’un sebaissa pour arranger la traîne de la mariée, puis un silence siprofond régna dans l’église, qu’on entendait les gouttes de ciretomber des cierges.

Le vieux prêtre, en calotte, ses cheveuxblancs, brillants comme de l’argent, retenus derrière les oreilles,retira ses petites mains ridées de dessous sa lourde chasubled’argent ornée d’une croix d’or, et s’approcha du pupitre, où ilfeuilleta le missel.

Stépane Arcadiévitch vint doucement lui parlerà l’oreille, fit un signe à Levine, et se retira.

Le prêtre alluma deux cierges ornés de fleurs,et, tout en les tenant de la main gauche, sans s’inquiéter de lacire qui en dégouttait, il se tourna vers le jeune couple. C’étaitce même vieillard qui avait confessé Levine. Après avoir regardé ensoupirant les mariés de ses yeux tristes et fatigués, il bénit dela main droite le fiancé, puis, avec une nuance particulière dedouceur, posa ses doigts sur la tête baissée de Kitty, leur remitles cierges, s’éloigna lentement et prit l’encensoir.

« Tout cela est-il bienréel ? » pensait Levine jetant un coup d’œil à sa fiancéequ’il voyait de profil, et remarquant au mouvement de ses lèvres etde ses cils qu’elle sentait son regard. Elle ne leva pas la tête,mais il comprit, à l’agitation de la ruche remontant jusqu’à sapetite oreille rose, qu’elle étouffait un soupir, et vit sa main,emprisonnée dans un long gant, trembler en tenant le cierge.

Tout s’effaça aussitôt de son souvenir, sonregard, le mécontentement de ses amis, sa sotte histoire dechemise, il ne sentit plus qu’une émotion mêlée de terreur et dejoie.

L’archidiacre en dalmatique de drap d’argent,un bel homme aux cheveux frisés des deux côtés de la tête,s’avança, leva l’étole de ses deux doigts avec un geste familier,et s’arrêta devant le prêtre.

« Bénissez-nous, Seigneur »,entonna-t-il lentement, et les paroles résonnèrent solennellementdans l’air.

« Que le Seigneur vous bénisse maintenantet dans tous les siècles des siècles », répondit d’une voixdouce et musicale le vieux prêtre continuant à feuilleter.

Et le répons, chanté par le chœur invisible,emplit l’église d’un son large et plein, qui grandit pour s’arrêterune seconde et mourir doucement.

On pria, comme d’habitude, pour le reposéternel et le salut des âmes, pour le synode et l’empereur, puisaussi pour les serviteurs de Dieu, Constantin et Catherine.

« Prions le Seigneur de leur envoyer sonamour, sa paix et son secours », sembla demander toutel’église par la voix de l’archidiacre.

Levine écoutait ces paroles et en étaitfrappé. « Comment ont-ils compris que ce dont j’avaisprécisément besoin était de secours, oui de secours ? Quesais-je, que puis-je sans secours ? » pensa-t-il, serappelant ses doutes et ses récentes terreurs.

Quand le diacre eut terminé, le prêtre setourna vers les mariés, un livre à la main :

« Dieu éternel qui réunis par un lienindissoluble ceux qui étaient séparés, bénis ton serviteurConstantin et ta servante Catherine, et répands tes bienfaits sureux. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, à présent ettoujours comme dans tous les siècles des siècles… »

« Amen », chanta encore le chœurinvisible.

« – Qui réunis par un lien indissolubleceux qui étaient séparés ! Combien ces paroles profondesrépondent à ce que l’on éprouve en ce moment ! – Lecomprend-elle, comme moi ? » pensa Levine.

À l’expression du regard de Kitty, il conclutqu’elle comprenait comme lui ; mais il se trompait :absorbée par le sentiment qui envahissait et remplissait de plus enplus son cœur, elle avait à peine suivi le service religieux. Elleéprouvait la joie profonde de voir enfin s’accomplir ce qui,pendant six semaines, l’avait tour à tour rendue heureuse etinquiète. Depuis le moment où, vêtue de sa petite robe brune, elles’était approchée de Levine pour se donner silencieusement toutentière, le passé, elle le sentait, avait été arraché de son âme etavait fait place à une existence autre, nouvelle, inconnue, sansque sa vie extérieure fût cependant changée. Ces six semainesavaient été une époque bienheureuse et tourmentée. Espérances etdésirs, tout se concentrait sur cet homme qu’elle ne comprenait pasbien, vers lequel le poussait un sentiment qu’elle comprenait moinsencore, et qui, l’attirant et l’éloignant alternativement, luiinspirait pour son passé à elle une indifférence complète etabsolue. Ses habitudes d’autrefois, les choses qu’elle avaitaimées, et jusqu’à ses parents, que son insensibilité affligeait,rien ne lui était plus ; et, tout en s’effrayant de cedétachement, elle se réjouissait du sentiment qui en était cause.Mais cette vie nouvelle, qui n’avait pas encore commencé, s’enfaisait-elle une idée précise ? Aucunement ; c’était uneattente douce et terrible du nouveau, de l’inconnu, et cetteattente, ainsi que le remords de ne rien regretter du passé,allaient avoir une fin ! Elle avait peur, c’était naturel,mais le moment présent n’était cependant que la sanctification del’heure décisive qui remontait à six semaines.

Le prêtre, en se retournant vers le pupitre,saisit avec difficulté le petit anneau de Kitty pour le passer à lapremière jointure du doigt de Levine.

« Je t’unis, Constantin, serviteur deDieu, à Catherine, servante de Dieu », et il répéta la mêmeformule en passant un grand anneau au petit doigt délicat deKitty.

Les mariés cherchaient à comprendre ce quel’on voulait d’eux, mais se trompaient chaque fois, et le prêtreles corrigeait à voix basse. On souriait, on chuchotait autourd’eux tandis qu’ils restaient sérieux et graves.

« Ô Dieu qui, dès le commencement dumonde, as créé l’homme, continua le prêtre, et lui as donné lafemme pour être son aide inséparable, bénis ton serviteurConstantin et ta servante Catherine, unis les esprits de ces époux,et verse dans leurs cœurs la foi, la concorde etl’amour. »

Levine sentait sa poitrine se gonfler, deslarmes involontaires monter à ses yeux, et toutes ses pensées surle mariage, sur l’avenir, se réduire à néant. Ce quis’accomplissait pour lui avait une portée incomprise jusqu’ici, etqu’il comprenait moins que jamais.

Chapitre 5

 

Tout Moscou assistait au mariage. Dans cettefoule de femmes parées et d’hommes en cravates blanches ou enuniformes, on chuchotait discrètement, les hommes surtout, car lesfemmes étaient absorbées par leurs observations sur les milledétails, pleins d’intérêt pour elles, de cette cérémonie.

Un petit groupe d’intimes entourait la mariée,et dans le nombre se trouvaient ses deux sœurs : Dolly et labelle madame Lwof arrivée de l’étranger.

« Pourquoi Mary est-elle en lilas à unmariage ? c’est presque du deuil, disaitMme Korsunsky.

– Avec son teint, c’est seyant, répondit laDrubetzky. Mais pourquoi ont-ils choisi le soir pour lacérémonie ? cela sent le marchand.

– C’est plus joli. Moi aussi, je me suismariée le soir, dit la Korsunsky soupirant et se rappelant combienelle était belle ce jour-là et combien son mari était ridiculementamoureux ! Tout cela était bien changé !

– On prétend que ceux qui ont été garçonsd’honneur plus de dix fois dans leur vie, ne se marient pas ;j’ai voulu m’assurer de cette façon contre le mariage, mais laplace était prise », dit le comte Seniavine à la jeuneprincesse Tcharsky, qui avait des vues sur lui.

Celle-ci ne répondit que par un sourire. Elleregardait Kitty et pensait à ce qu’elle ferait quand, à son tour,elle serait avec Seniavine dans cette situation ; combien ellelui reprocherait alors ses plaisanteries !

Cherbatzky confiait à une vieille demoiselled’honneur de l’impératrice son intention de poser la couronne surle chignon de Kitty pour lui porter bonheur.

« Pourquoi ce chignon ?répondit-elle, bien décidée si le monsieur veuf, qu’elle voulaitépouser, se soumettait au mariage, à se marier très simplement. Jen’aime pas ce faste. »

Serge Ivanitch plaisantait avec sa voisine etprétendait que si l’usage de voyager après le mariage étaitrépandu, cela tenait à ce que les mariés semblaient généralementhonteux de leur choix.

« Votre frère peut être fier, lui. Elleest ravissante. Vous devez lui porter envie !

– J’ai passé ce temps-là, DariaDmitrievna, » répondit-il, et son visage exprima une tristessesoudaine.

Stépane Arcadiévitch racontait à sa belle-sœurson calembour sur le divorce.

« Il faudrait arranger sa couronne,répondit celle-ci sans écouter.

– Quel dommage qu’elle soit enlaidie, disaitla comtesse Nordstone à Mme Lwof. Malgré tout, ilne vaut pas son petit doigt, n’est-ce pas ?

– Je ne suis pas de votre avis, il me plaîtbeaucoup, et non pas seulement en qualité de beau-frère, réponditMme Lwof. Comme il a bonne tenue ! C’est sidifficile en pareil cas de ne pas être ridicule. Lui n’est niridicule ni raide, on sent qu’il est touché.

– Vous vous attendiez à ce mariage ?

– Presque. Il l’a toujours aimée.

– Eh bien, nous allons voir qui des deuxmettra le premier le pied sur le tapis. J’ai conseillé à Kitty decommencer.

– C’était inutile, réponditMme Lwof : dans notre famille nous sommestoutes soumises à nos maris.

– Moi, j’ai fait exprès de prendre le pas surle mien. Et vous, Dolly ? »

Dolly les entendait sans répondre ; elleétait émue, des larmes remplissaient ses yeux, et elle n’aurait puprononcer une parole sans pleurer. Heureuse pour Kitty et pourLevine, elle faisait des retours sur son propre mariage, et, jetantun regard sur le brillant Stépane Arcadiévitch, elle oubliait laréalité, et ne se souvenait plus que de son premier et innocentamour. Elle pensait aussi à d’autres femmes, ses amies, qu’elle serappelait à cette heure unique et solennelle de leur vie, où ellesavaient renoncé avec joie au passé et abordé un mystérieux avenir,l’espoir et la crainte dans le cœur. Au nombre de ces mariées ellerevoyait sa chère Anna, dont elle venait d’apprendre les projets dedivorce ; elle l’avait vue aussi, couverte d’un voile blanc,pure comme Kitty sous sa couronne de fleurs d’oranger. Etmaintenant ? – « C’est affreux ! »murmura-t-elle.

Les sœurs et les amies n’étaient pas seules àsuivre avec intérêt les moindres incidents de la cérémonie ;des spectatrices étrangères étaient là, retenant leur haleine dansla crainte de perdre un seul mouvement des mariés, et répondantavec ennui aux plaisanteries ou aux propos oiseux des hommes,souvent même ne les entendant pas.

« Pourquoi est-elle si émue ? Lamarie-t-on contre son gré ?

– Contre son gré ? un si bel homme.Est-il prince ?

– Celle en satin blanc est la sœur. Écoute lediacre hurler : « Qu’elle craigne son mari ».

– Les chantres sont-ils de Tchoudof [4] ?

– Non, du synode.

– J’ai interrogé le domestique. Il dit que sonmari l’emmène dans ses terres. Il est riche à faire peur, dit-on.C’est pour cela qu’on l’a mariée.

– Ça fait un joli couple.

– Et vous qui prétendiez, Marie Wassiliewna,qu’on ne portait plus de crinolines. Voyez donc celle-là, en robepuce, une ambassadrice, dit-on, comme elle est arrangée ! Vousvoyez bien ?

– Quel petit agneau sans tache, que la mariée.On dira ce qu’on voudra, on se sent ému. »

Ainsi parlaient les spectatrices assezadroites pour avoir dépassé la porte.

Chapitre 6

 

À ce moment, un des officiants vint étendre aumilieu de l’église un grand morceau d’étoffe rose, pendant que lechœur entonnait un psaume d’une exécution difficile et compliquée,où la basse et le ténor se répondaient ; le prêtre fit unsigne aux mariés en leur indiquant le tapis.

Ils connaissaient tous deux le préjugé quiveut que celui des époux dont le pied se pose le premier sur letapis, devienne le vrai chef de la famille, mais ni Levine ni Kittyne se le rappelèrent, Les remarques échangées autour d’eux leuréchappèrent également.

Un nouvel office commença, Kitty écouta lesprières et chercha, sans y parvenir, à les comprendre. Plus lacérémonie avançait, plus son cœur débordait d’une joie triomphantequi empêchait son attention de se fixer.

On pria Dieu pour « que les époux eussentle don de sagesse et une nombreuse postérité », on rappela« que la première femme avait été tirée de la côted’Adam », « que la femme devait quitter son père et samère pour ne faire qu’un avec son époux » ; on pria Dieu« de les bénir comme Isaac et Rébecca, Moïse et Séphora, et deleur faire voir leurs enfants jusqu’à la troisième et la quatrièmegénération ».

Quand le prêtre présenta les couronnes et queCherbatzky, avec ses gants à trois boutons, soutint en tremblotantcelle de la mariée, on lui conseilla de toutes parts, à mi-voix, dela poser complètement sur la tête de Kitty.

« Mettez-la-moi », murmura celle-cien souriant.

Levine se tourna de son côté, et, frappé durayonnement de son visage, il se sentit, comme elle, heureux etrasséréné.

Ils écoutèrent, la joie au cœur, la lecture del’épître et le roulement de la voix du diacre au dernier vers, fortapprécié du public étranger qui l’attendait avec impatience. Ilsburent avec joie l’eau et le vin tièdes dans la coupe, et suivirentpresque gaiement le prêtre lorsqu’il leur fit faire le tour dupupitre en tenant leurs mains dans les siennes. Cherbatzky etTchirikof, soutenant les couronnes, suivaient les mariés etsouriaient aussi, tout en trébuchant sur la traîne de la mariée.L’éclair de joie allumé par Kitty se communiquait, semblait-il, àtoute l’assistance. Levine était convaincu que le diacre et leprêtre en subissaient la contagion comme lui.

Les couronnes ôtées, le prêtre lut lesdernières prières et félicita le jeune couple. Levine regarda Kittyet crut ne l’avoir encore jamais vue aussi belle ; c’était labeauté de ce rayonnement intérieur qui la transformait ; ilvoulut parler, mais s’arrêta, craignant que la cérémonie ne fût pasencore terminée. Le prêtre lui dit doucement, avec un bonsourire :

« Embrassez votre femme, et vous,embrassez votre mari », et il leur reprit les cierges.

Levine embrassa sa femme avec précaution, luiprit le bras et sortit de l’église, ayant l’impression nouvelle etétrange de se sentir tout à coup rapproché d’elle. Il n’avait pascru jusqu’ici à la réalité de tout ce qui venait de se passer, etne commença à y ajouter foi que lorsque leurs regards étonnés etintimidés se rencontrèrent ; il sentit alors que, bienréellement, ils ne faisaient plus qu’un.

Le même soir, après souper, les jeunes mariéspartirent pour la campagne.

Chapitre 7

 

Wronsky et Anna voyageaient ensemble en Europedepuis trois mois ; ils avaient visité Venise, Rome, Naples,et venaient d’arriver dans une petite ville italienne où ilscomptaient séjourner quelque temps.

Un imposant maître d’hôtel, aux cheveux bienpommadés et séparés par une raie qui partait du cou, en habit noir,large plastron de batiste, et breloques se balançant sur un ventrerondelet, répondait dédaigneusement, les mains dans ses poches, auxquestions que lui adressait un monsieur.

Des pas sur l’escalier de l’autre côté duperron firent retourner le brillant majordome, et lorsqu’il aperçutle comte russe, locataire du plus bel appartement de l’hôtel, ilretira respectueusement ses mains de ses poches, et prévint lecomte, en saluant, que le courrier était venu annoncer quel’intendant du palais, pour lequel on était en négociations,consentait à signer le bail.

« Très bien, dit Wronsky. Madame est-elleà la maison ?

– Madame était sortie, mais elle vient derentrer », répondit le maître d’hôtel.

Wronsky ôta son chapeau mou à larges bords,essuya de son mouchoir son front et ses cheveux rejetés en arrièrequi dissimulaient sa calvitie, puis voulut passer, tout en jetantun regard distrait sur le monsieur arrêté à le contempler.

« Monsieur est russe et vous ademandé », dit le maître d’hôtel.

Wronsky se retourna encore une fois, ennuyé àl’idée de ne pouvoir éviter les rencontres, et content cependant detrouver une distraction quelconque : ses yeux et ceux del’étranger s’illuminèrent :

« Golinitchef !

– Wronsky ! »

C’était effectivement Golinitchef, un camaradede Wronsky au corps des pages : il y appartenait au partilibéral et en était sorti avec un grade civil sans aucune intentiond’entrer au service. Depuis leur sortie du corps ils ne s’étaientrencontrés qu’une seule fois.

Wronsky, lors de cette unique rencontre, avaitcru comprendre que son ancien camarade méprisait, du haut de sesopinions extra-libérales, la carrière militaire ; il l’avait,en conséquence, traité froidement et avec hauteur, ce qui avaitlaissé Golinitchef indifférent, mais ne leur avait pas donné ledésir de se revoir. Et cependant ce fut avec un cri de joie qu’ilsse reconnurent. Peut-être Wronsky ne se douta-t-il pas que la causedu plaisir qu’il avait à retrouver Golinitchef était le profondennui qu’il éprouvait ; mais, oubliant le passé, il lui tenditla main, et l’expression un peu inquiète de la physionomie deGolinitchef fit place à une satisfaction manifeste.

« Enchanté de te rencontrer ! ditWronsky avec un sourire amical qui découvrit ses belles dents.

– On m’a dit ton nom, je ne savais pas sic’était toi ; très, très heureux…

– Mais entre donc. Que fais-tu ici ?

– J’y suis depuis plus d’un an. Jetravaille.

– Vraiment ? dit Wronsky avec intérêt.Entrons donc. »

Et selon l’habitude propre aux Russes deparler français quand ils ne veulent pas être compris de leursdomestiques, il dit en français :

« Tu connaisMme Karénine ? nous voyageons ensemble,j’allais chez elle ». Et tout en parlant il examinait laphysionomie de Golinitchef.

– Ah ! Je ne savais pas (il le savaitparfaitement), répondit celui-ci avec indifférence.

– Y a-t-il longtemps que tu es ici ?

– Depuis trois jours », répondit Wronsky,continuant à observer son camarade.

« C’est un homme bien élevé, qui voit leschoses dans leur véritable jour ; on peut le présenter àAnna », se dit-il, interprétant favorablement la façon dontGolinitchef venait de détourner la conversation.

Depuis qu’il voyageait avec Anna, Wronsky, àchaque rencontre nouvelle, avait éprouvé le même sentimentd’hésitation ; généralement les hommes avaient compris lasituation « comme elle devait être comprise ». Il eût étéembarrassé de dire ce qu’il entendait par là. Au fond, cespersonnes ne cherchaient pas à comprendre, et se contentaient d’unetenue discrète, exempte d’allusions et de questions, comme font lesgens bien élevés en présence d’une situation délicate etcompliquée.

Golinitchef était certainement de ceux-là, etlorsque Wronsky l’eût présenté à Anna, il fut doublement content del’avoir rencontré, son attitude étant correcte autant qu’on pouvaitle désirer, et ne lui coûtant visiblement aucun effort.

Golinitchef ne connaissait pas Anna, dont labeauté et la simplicité le frappèrent. Elle rougit en voyant entrerles deux hommes, et cette rougeur enfantine plut infiniment aunouveau venu. Il fut charmé de la façon naturelle dont elleabordait sa situation, appelant Wronsky par son petit nom, etdisant qu’ils allaient s’installer dans une maison qu’on décoraitdu nom de palazzo, de l’air d’une personne qui veut éviter toutmalentendu devant un étranger.

Golinitchef, qui connaissait AlexisAlexandrovitch, ne put s’empêcher de donner raison à cette femmejeune, vivante et pleine d’énergie ; il admit, ce qu’Anna necomprenait guère elle-même, qu’elle pût être heureuse et gaie touten ayant abandonné son mari et son fils, et perdu sa bonnerenommée.

« Ce palazzo est dans le guide, ditGolinitchef. Vous y verrez un superbe Tintoret de sa dernièremanière.

– Faisons une chose : le temps estsuperbe, retournons le voir, dit Wronsky, s’adressant à Anna.

– Très volontiers, je vais mettre mon chapeau.Vous dites qu’il fait chaud ? » dit-elle sur le pas de laporte, se retournant vers Wronsky et rougissant encore.

Wronsky comprit qu’Anna, ne sachant pas aujuste qui était Golinitchef, se demandait si elle avait eu avec luile ton qu’il fallait.

Il la regarda, longuement, tendrement, etrépondit :

« Non, trop chaud. »

Anna devina qu’il était satisfait d’elle, etlui répondant par un sourire, sortit de son pas vif etgracieux.

Les amis se regardèrent avec un certainembarras, Golinitchef comme un homme qui voudrait exprimer sonadmiration sans oser le faire, Wronsky comme quelqu’un qui désireun compliment et le redoute.

« Ainsi, tu t’es fixé ici ? ditWronsky pour entamer une conversation quelconque. Tu t’occupestoujours des mêmes études ?

– Oui, j’écris la seconde partie des Deuxorigines, répondit Golinitchef tout épanoui à cette question,ou pour être plus exact, je prépare et j’assemble mes matériaux. Cesera beaucoup plus vaste que la première partie. On ne veut pascomprendre chez nous, en Russie, que nous sommes les successeurs deByzance… » Et il commença une longue dissertation.

Wronsky fut confus de ne rien savoir de cetouvrage dont l’auteur parlait comme d’un livre connu, puis, àmesure que Golinitchef développait ses idées, il y prit intérêt,quoiqu’il remarquât avec peine l’agitation nerveuse qui s’emparaitde son ami ; ses yeux s’animaient en réfutant les arguments deses adversaires, et sa figure prenait une expression irritée ettourmentée.

Wronsky se rappela Golinitchef au corps despages : c’était alors un garçon de petite taille, maigre, vif,bon enfant, plein de sentiments élevés, et toujours le premier desa classe. Pourquoi était-il devenu si irritable ? Pourquoisurtout, lui un homme du meilleur monde, se mettait-il sur la mêmeligne que des écrivailleurs de profession qui le poussaient àbout ? En valaient-ils la peine ? Wronsky se prenaitpresque de compassion pour lui.

Golinitchef, plein de son sujet, ne remarquamême pas l’entrée d’Anna. Celle-ci, en toilette de promenade, uneombrelle à la main, s’arrêta près des causeurs, et Wronsky futheureux de s’arracher au regard fixe et fébrile de soninterlocuteur, pour porter avec amour les yeux sur l’élégantetaille de son amie.

Golinitchef eut quelque peine à reprendrepossession de lui-même. Mais Anna sut vite le distraire par saconversation aimable et enjouée. Elle le mit peu à peu sur lechapitre de la peinture, dont il parla en connaisseur ; ilsarrivèrent ainsi à pied jusqu’au palais, et le visitèrent.

« Une chose m’enchante particulièrementdans notre nouvelle installation, dit Anna en rentrant : c’estque tu auras un bel atelier ; – elle tutoyait Wronsky en russedevant Golinitchef, qu’elle considérait déjà comme devant fairepartie de leur intimité dans la solitude où ils vivaient.

– Est-ce que tu t’occupes de peinture ?demanda celui-ci, se tournant avec vivacité vers Wronsky.

– J’en ai beaucoup fait autrefois, et m’y suisun peu remis maintenant, répondit Wronsky en rougissant.

– Il a un véritable talent, s’écria Annarailleuse ; je ne suis pas bon juge, mais je le sais par desconnaisseurs sérieux. »

Chapitre 8

 

Cette première période de délivrance morale etde retour à la santé fut pour Anna une époque de joieexubérante ; l’idée du mal dont elle était cause ne parvintpas à empoisonner son ivresse. Ne devait-elle pas à ce malheur unbonheur assez grand pour effacer tout remords ? Aussi n’yarrêtait-elle pas sa pensée. Les événements qui avaient suivi samaladie, depuis sa réconciliation avec Alexis Alexandrovitchjusqu’à son départ de la maison conjugale, lui paraissaient uncauchemar maladif, dont son voyage, seule avec Wronsky, l’avaitdélivrée. Pourquoi revenir sur ce terrible souvenir ?« Après tout, se disait-elle, et ce raisonnement lui donnaitun certain calme de conscience, le tort que j’ai causé à cet hommeétait fatal, inévitable, mais du moins je ne profiterai pas de sonmalheur. Puisque je le fais souffrir, je souffrirai aussi ; jerenonce à tout ce que j’aime, à tout ce que j’apprécie le plus aumonde, mon fils et ma réputation. Puisque j’ai péché, je ne mériteni le bonheur ni le divorce, et j’accepte la honte ainsi que ladouleur de la séparation. »

Anna était sincère en raisonnant de lasorte ; mais au fond jusqu’ici elle n’avait connu ni cettesouffrance ni cette honte qu’elle se croyait prête à subir commeune expiation. Wronsky et elle évitaient tous deux, depuis qu’ilsétaient à l’étranger, des rencontres qui auraient pu les placerdans une situation fausse : les quelques personnes aveclesquelles ils étaient entrés en relations, avaient feint decomprendre leur position mieux qu’ils ne la comprenaient eux-mêmes.Quant à la séparation d’avec son fils, Anna s’en souffrait pasencore cruellement : passionnément attachée à sa petite fille,une enfant ravissante, elle ne pensait que rarement à Serge.

Plus elle vivait avec Wronsky, plus il luidevenait cher ; sa présence continuelle était un enchantementtoujours nouveau. Chacun des traits de son caractère lui semblaitbeau ; tout, jusqu’à son changement de tenue, depuis qu’ilavait quitté l’uniforme, lui plaisait comme à une enfant éperdumentamoureuse. Chacune de ses paroles, de ses pensées, portait unvéritable cachet de grandeur et de noblesse. Elle s’effrayaitpresque de cette admiration excessive et n’osait la lui avouer, decrainte qu’en lui faisant constater ainsi sa propre infériorité ilne se détachât d’elle, et rien ne lui semblait terrible commel’idée de perdre son amour. Cette terreur, du reste, n’étaitnullement justifiée par la conduite de Wronsky : jamais il netémoignait le moindre regret d’avoir sacrifié à sa passion unecarrière dans laquelle il eût certainement joué un rôleconsidérable ; jamais, non plus, il ne s’était montré aussirespectueux, aussi préoccupé de la crainte qu’Anna souffrit de saposition. Lui, cet homme si absolu, n’avait pas de volonté devantelle, et ne cherchait qu’à deviner ses moindres désirs. Commentn’aurait-elle pas été reconnaissante, et n’aurait-elle pas senti leprix d’attentions aussi constantes ? Parfois cependant elleéprouvait involontairement une certaine lassitude à se trouverl’objet de cette incessante préoccupation.

Quant à Wronsky, malgré la réalisation de sesplus chers désirs, il n’était pas pleinement heureux. Éternelleerreur de ceux qui croient trouver leur satisfaction dansl’accomplissement de tous leurs vœux, il ne possédait que quelquesparcelles de cette immense félicité rêvée par lui. Un moment, quandil s’était vu libre de ses actions et de son amour, son bonheuravait été complet ; – mais bientôt une certaine tristesses’empara de lui. Il chercha, presque sans s’en douter, un nouveaubut à ses désirs, et prit des caprices passagers pour desaspirations sérieuses.

Employer seize heures de la journée àl’étranger, hors du cercle de devoirs sociaux qui remplissaient savie à Pétersbourg, n’était pas aisé. Il ne fallait plus penser auxdistractions qu’il avait pratiquées dans ses précédentsvoyages ; un projet de souper avec des amis avait provoquéchez Anna un véritable accès de désespoir ; il ne pouvait pasrechercher les relations russes ou indigènes, et, quant auxcuriosités du pays, outre qu’il les connaissait déjà, il n’yattachait pas, en qualité de Russe et d’homme d’esprit,l’importance excessive d’un Anglais.

Comme un animal affamé se précipite sur lanourriture qui lui tomba sous la dent, Wronsky se jetait doncinconsciemment sur tout ce qui pouvait lui servir de pâture,politique, peinture, livres nouveaux.

Il avait, dans sa jeunesse, montré desdispositions pour la peinture, et, ne sachant que faire de sonargent, s’était composé une collection de gravures. Ce fut à l’idéede peindre qu’il s’arrêta, afin de donner un aliment à sonactivité. Le goût ne lui manquait pas, et il y joignait un dond’imitation qu’il confondait avec des facultés artistiques. Tousles genres lui étaient bons : peinture historique oureligieuse, paysage, il se croyait capable de tout aborder. Il nerecherchait pas l’aspiration directement dans la vie, dans lanature, car il ne comprenait l’une et l’autre qu’entrevues àtravers les incarnations de l’art, mais il exécutait assezfacilement des pastiches passables. L’école française, dans sesœuvres gracieuses et décoratives, exerçant sur lui une certaineséduction, il commença un portrait d’Anna dans ce goût. Elleportait le costume italien, et tous ceux qui virent ce portrait enparurent aussi contents que l’auteur lui-même.

Chapitre 9

 

Le vieux palazzo un peu délabré dans lequelils vinrent s’établir, entretint Wronsky dans une agréableillusion ; il crut avoir subi une métamorphose, et s’êtretransformé d’un propriétaire russe, colonel en retraite, en unamateur éclairé des arts, faisant modestement de la peinture, etsacrifiant le monde et ses ambitions à l’amour d’une femme.L’antique palais prêtait à ces chimères, avec ses hauts plafondspeints, ses murs couverts de fresques et de mosaïques, ses grandsvases sur les cheminées, et les consoles, ses épais rideaux jaunesaux fenêtres, ses portes sculptées et ses vastes sallesmélancoliques ornées de tableaux.

Son nouveau rôle satisfit Wronsky quelquetemps ; il fit la connaissance d’un professeur de peintureitalien, avec lequel il peignit des études d’après nature. Ilentreprit en même temps des recherches sur le moyen âge en Italie,qui lui inspirèrent un intérêt si vif pour cette époque, qu’ilfinit par porter des chapeaux mous moyen âge, et par se draper àl’antique dans son plaid, ce qui, du reste, lui allait fortbien.

« Connais-tu le tableau deMikhaïlof ? » dit un matin Wronsky à Golinitchef quientrait chez lui, et il lui tendit un journal russe contenant unarticle sur cet artiste qui venait d’achever une toile déjàcélèbre, et vendue avant d’être terminée. Il vivait dans cette mêmeville, dénué de secours et d’encouragements. L’article blâmaitsévèrement le gouvernement et l’Académie d’abandonner ainsi unartiste de talent.

« Je le connais, réponditGolinitchef ; il ne manque certainement pas de mérite, maisses tendances sont absolument fausses. Ce sont toujours cesconceptions du Christ et de la vie religieuse à la façon d’Ivanof,Strauss, Renan.

– Quel est le sujet du tableau ? demandaAnna.

– Le Christ devant Pilate. Le Christ est unJuif de la nouvelle école réaliste la plus pure. »

Et cette question touchant à un de ses sujetsfavoris, Golinitchef continua à développer ses idées :

« Je ne comprends pas qu’ils puissenttomber dans une erreur aussi grossière. Le type du Christ a étébien défini dans l’art par les maîtres anciens. S’ils éprouvent lebesoin de représenter un sage ou un révolutionnaire, que neprennent-ils Socrate, Franklin, Charlotte Corday, – tous ceuxqu’ils voudront, – mais pas le Christ. C’est le seul auquel l’artne doive pas oser toucher, et…

– Est-il vrai que ce Mikhaïlof soit dans lamisère ? demanda Wronsky, qui pensait qu’en qualité de Mécèneil devait songer à aider l’artiste, sans trop se préoccuper de lavaleur de son tableau. Ne pourrions-nous lui demander de faire leportrait d’Anna Arcadievna ?

– Pourquoi le mien ? répondit celle-ci.Après le tien je n’en veux pas d’autre. Faisons plutôt celui d’Anny(elle nommait ainsi sa fille) ou celui-là… », ajouta-t-elledésignant la belle nourrice italienne qui venait de descendrel’enfant au jardin, et jetait un regard furtif du côté de Wronsky.Cette Italienne dont Wronsky admirait la beauté et le « typemoyen âge » et dont il avait peint la tête, était le seulpoint noir dans la vie d’Anna. Elle craignait d’en être jalouse, etse montrait d’autant meilleure pour cette femme et son petitgarçon.

Wronsky regarda aussi par la fenêtre, puis,rencontrant les yeux d’Anna, il se tourna vers Golinitchef.

« Tu connais ce Mikhaïlof ?

– Je l’ai rencontré. C’est un original sansaucune éducation, – un de ces nouveaux sauvages comme on en voitsouvent maintenant, – vous savez, – ces libres penseurs qui versentd’emblée dans l’athéisme, le matérialisme, la négation de tout. –Autrefois, continua Golinitchef sans laisser Wronsky et Anna placerun mot, autrefois le libre penseur était un homme élevé dans desidées religieuses, morales, n’ignorant pas les lois qui régissentla société, et arrivant à la liberté de la pensée, après bien desluttes ; mais nous possédons maintenant un nouveau type, leslibres penseurs qui grandissent sans avoir jamais entendu parlerdes lois de la morale et de la religion, qui ignorent que certainesautorités puissent exister, et qui ne possèdent que le sentiment dela négation : en un mot, des sauvages. Mikhaïlof est deceux-là. Fils d’un maître d’hôtel de Moscou, il n’a reçu aucuneéducation. Entré à l’Académie avec une certaine réputation, il avoulu s’instruire, car il n’est pas sot, et dans ce but s’estadressé à la source de toute science : les journaux et lesrevues. Dans le bon vieux temps, si un homme, – disons un Français,– avait l’intention de s’instruire, que faisait-il ? ilétudiait les classiques, les prédicateurs, les poètes tragiques,les historiens, les philosophes, – et vous comprenez tout letravail intellectuel qui en résultait pour lui. Mais chez nous,c’est bien plus simple, on s’adresse à la littérature négative etl’on s’assimile très facilement un extrait de cette science-là. –Et encore, il y a vingt ans, cette même littérature portait destraces de la lutte contre les autorités et traditions séculaires dupassé, et ces traces de lutte enseignaient encore l’existence deces choses-là. Mais maintenant on ne se donne même plus la peine decombattre le passé, on se contente des mots : sélection,évolution, lutte pour l’existence, néant ; cela suffit à tout.Dans mon article…

– Savez-vous ce qu’il faut faire, dit Annacoupant court résolument au verbiage de Golinitchef, après avoiréchangé un regard avec Wronsky, allons voir votrepeintre… »

Golinitchef y consentit volontiers, et,l’atelier de l’artiste se trouvant dans un quartier éloigné, ilss’y firent mener en voiture.

Une heure plus tard, Anna, Golinitchef etWronsky arrivaient en calèche devant une maison neuve et laide. Lesvisiteurs envoyèrent leur carte à Mikhaïlof, avec prière d’êtreadmis à voir son tableau.

Chapitre 10

 

Mikhaïlof était au travail, comme toujours,quand on lui remit les cartes du comte Wronsky et de Golinitchef.La matinée s’était passée à peindre dans son atelier, mais, enrentrant chez lui, il s’était mis en colère contre sa femme, quin’avait pas su s’arranger avec une propriétaire exigeante.

« Je t’ai dit vingt fois de ne pas entreren discussion avec elle. Tu es une sotte achevée, mais tu l’estriplement quand tu te lances dans des explications italiennes.

– Pourquoi ne songes-tu pas auxarriérés ? ce n’est pas ma faute, à moi : si j’avais del’argent…

– Laisse-moi la paix, au nom du ciel ! –cria Mikhaïlof, la voix pleine de larmes, et il se retira dans sachambre de travail, séparée par une cloison de la pièce commune, enferma la porte à clef, et se boucha les oreilles. – Elle n’a pas lesens commun ! » se dit-il, s’asseyant à sa table et semettant avec ardeur à la tâche.

Jamais il ne faisait de meilleure besogne quelorsque l’argent manquait, et surtout lorsqu’il venait de sequereller avec sa femme. Il avait commencé l’esquisse d’un homme enproie à un accès de colère ; ne la retrouvant pas, il rentrachez sa femme, l’air bourru, sans la regarder, et demanda à l’aînédes enfants le dessin qu’il leur avait donné. Après bien desrecherches, on le trouva, sali, couvert de taches de bougie. Ill’emporta tel quel, le plaça sur sa table, l’examina à distance enfermant à demi les yeux, puis sourit avec un geste satisfait.

« C’est ça, c’est ça ! »murmura-t-il, prenant un crayon et dessinant rapidement. Une destaches de bougie donnait à son esquisse un aspect nouveau.

Tout en crayonnant il se souvint du mentonproéminent de l’homme auquel il achetait des cigares, et aussitôtson dessin prit cette même physionomie énergique et accentuée, etl’esquisse cessa d’être une chose vague, morte, pour s’animer etdevenir vivante. Il en rit de plaisir. Comme il achevaitsoigneusement son dessin, on lui apporta les deux cartes.

« J’y vais à l’instant »,répondit-il.

Puis il rentra chez sa femme.

« Voyons, Sacha, ne sois pas fâchée,dit-il avec un sourire tendre et en même temps craintif, tu as eutort, j’ai eu tort aussi. J’arrangerai les choses. » Et,réconcilié avec sa femme, il endossa un paletot olive à collet develours, prit son chapeau, et se rendit à l’atelier, vivementpréoccupé de la visite de ces grands personnages russes, venus encalèche pour voir son atelier.

Au fond, son opinion sur le tableau qui s’ytrouvait exposé se résumait ainsi : personne n’était capabled’en produire un pareil. Ce n’est pas qu’il le crût supérieur auxRaphaëls, mais il était sûr d’y avoir mis tout ce qu’il voulait ymettre, et défiait les autres d’en faire autant. Cependant, malgrécette conviction, qui datait pour lui du jour où l’œuvre avait étécommencée, il attachait une importance extrême au jugement dupublic, et l’attente de ce jugement l’émouvait jusqu’au fond del’âme. Il attribuait à ses critiques une profondeur de vues qu’ilne possédait pas lui-même, et s’attendait à leur voir découvrirdans son tableau des côtés neufs, qu’il n’y avait pas encoreremarqués. Tout en avançant à grandes enjambées, il fut frappé,malgré ses préoccupations, de l’apparition d’Anna, doucementéclairée, debout dans l’ombre du portail, causant avec Golinitchef,et regardant approcher l’artiste qu’elle cherchait à examiner deloin. Celui-ci, sans même en avoir conscience, enfouit aussitôtcette impression dans quelque coin de son cerveau, pour s’en servirun jour, comme du menton de son marchand de cigares.

Les visiteurs, déjà désenchantés sur le comptede Mikhaïlof par les récits de Golinitchef, le furent plus encorepar l’extérieur du peintre. De taille moyenne et trapue, Mikhaïlofavec sa démarche agitée, son chapeau marron, son paletot olive etson pantalon étroit démodé, produisait une impression que lavulgarité de sa longue figure et le mélange de timidité et deprétention à la dignité qui s’y peignaient, ne contribuaient pas àrendre favorable.

« Faites-moi l’honneur d’entrer »,dit-il, cherchant à prendre un air indifférent, tandis qu’ilintroduisait ses visiteurs et leur ouvrait la porte del’atelier.

Chapitre 11

 

À peine entrés, Mikhaïlof jeta un nouveau coupd’œil sur ses hôtes ; la tête de Wronsky, aux pommetteslégèrement saillantes, se grava instantanément dans sonimagination, car le sens artistique de cet homme travaillait endépit de son trouble, et amassait sans cesse des matériaux. Sesobservations fines et justes s’appuyaient sur d’imperceptiblesindices. Celui-ci (Golinitchef) devait être un Russe fixé enItalie. Mikhaïlof ne savait ni son nom, ni l’endroit où il l’avaitrencontré, encore moins s’il lui avait jamais parlé ; mais ilse rappelait sa figure comme toutes celles qu’il voyait, et sesouvenait de l’avoir déjà classé dans l’immense catégorie desphysionomies pauvres d’expression, malgré leur faux aird’originalité. Un front très découvert et beaucoup de cheveux parderrière donnaient à cette tête une individualité purementapparente, tandis qu’une expression d’agitation puérile seconcentrait dans l’étroit espace qui séparait les deux yeux.Wronsky et Anna devaient, selon Mikhaïlof, être des Russes dedistinction, riches et ignorants des choses de l’art, comme tousles Russes riches qui jouent à l’amateur et au connaisseur.

« Ils ont certainement visité lesgaleries anciennes, et, après avoir parcouru les ateliers descharlatans allemands et des imbéciles préraphaélistes anglais, ilsme font l’honneur d’une visite pour compléter leur tournée »,pensa-t-il. – La façon dont les dilettantes examinent les ateliersdes peintres modernes, lui était bien connue : il savait queleur seul but est de pouvoir dire que l’art moderne prouvel’incontestable supériorité de l’art ancien. Il s’attendait à toutcela, et le lisait dans l’indifférence avec laquelle ses visiteurscausaient entre eux en se promenant dans l’atelier, et regardaientà loisir les bustes et les mannequins, tandis que le peintredécouvrait son tableau.

Malgré cette prévention et l’intime convictionque des Russes riches et de haute naissance ne pouvaient être quedes imbéciles et des sots, il déroulait des études, levait lesstores, et dévoilait d’une main troublée son tableau.

« Voici, dit-il, s’éloignant du tableauet le désignant du geste aux spectateurs. – C’est le Christ devantPilate. – Mathieu, chapitre XXVII. » Il sentit ses lèvrestrembler d’émotion, et se recula pour se placer derrière ses hôtes.Pendant les quelques secondes de silence qui suivirent, Mikhaïlofregarda son tableau d’un œil indifférent, comme s’il eût été l’undes visiteurs. Malgré lui, il attendait un jugement supérieur, unesentence infaillible, de ces trois personnes qu’il venait demépriser l’instant d’avant. Oubliant sa propre opinion, aussi bienque les mérites incontestables qu’il reconnaissait à son œuvredepuis trois ans, il la voyait du regard froid et critique d’unétranger, et n’y trouvait plus rien de bon. Combien les phrasespoliment hypocrites qu’il allait entendre seraient méritées,combien ses hôtes auraient raison de le plaindre et de se moquer delui, une fois sortis !

Ce silence, qui ne dura cependant pas au delàd’une minute, lui parut d’une longueur intolérable, et, pourl’abréger et dissimuler son trouble, il fit l’effort d’adresser laparole à Golinitchef.

« Je crois avoir eu l’honneur de vousrencontrer, dit-il, jetant des regards inquiets tantôt sur Anna,tantôt sur Wronsky, pour ne rien perdre du jeu de leursphysionomies.

– Certainement ; nous nous sommesrencontrés chez Rossi, le soir où cette demoiselle italienne, lanouvelle Rachel, a déclamé ; vous en souvient-il ? »répondit légèrement Golinitchef, détournant ses regards sans lemoindre regret apparent.

Il remarqua cependant que Mikhaïlof attendaitune appréciation, et ajouta :

« Votre œuvre a beaucoup progressé depuisla dernière fois que je l’ai vue, et maintenant, comme alors, jesuis très frappé de votre Pilate. C’est bien là un homme bon,faible, tchinovnick jusqu’au fond de l’âme, qui ignore absolumentla portée de son action. Mais il me semble… »

Le visage mobile de Mikhaïlof s’éclaircit, sesyeux brillèrent, il voulut répondre : mais l’émotion l’enempêcha et il feignit un accès de toux. Cette observation dedétail, juste, mais de nulle valeur pour lui, puisqu’il tenait enmince estime l’instinct artistique de Golinitchef, le remplissaitde joie.

Du coup il se prit d’affection pour son hôte,et passa subitement de l’abattement à l’enthousiasme. Soudain sontableau retrouva pour lui sa vie si complexe, et si profonde.

Wronsky et Anna causaient à voix basse, commeon le fait aux expositions de peinture, pour ne pas risquer defroisser l’auteur, et surtout pour ne pas laisser entendre une deces remarques si facilement absurdes lorsqu’on parle d’art.Mikhaïlof crut à une impression favorable sur son tableau et serapprocha d’eux.

« Quelle admirable expression a ceChrist ! » dit Anna, pensant que cet éloge ne pouvaitêtre qu’agréable à l’artiste, puisque le Christ formait lepersonnage principal du tableau. Elle ajouta : « On sentqu’il a pitié de Pilate. »

C’était encore une des mille remarques justeset banales qu’on pouvait faire. La tête du Christ devait exprimerla résignation à la mort, le sentiment d’un profonddésenchantement, d’une paix surnaturelle, d’un sublime amour, parconséquent aussi la pitié pour ses ennemis ; Pilate letchinovnick devait forcément représenter la vie charnelle, paropposition au Christ, type de la vie spirituelle, et par conséquentavoir l’aspect d’un vulgaire fonctionnaire ; mais le visage deMikhaïlof s’épanouit néanmoins.

« Et comme c’est peint ! quel airautour de cette figure ! on en pourrait faire le tour, ditGolinitchef, voulant montrer par cette observation qu’iln’approuvait pas le côté réaliste du Christ.

– Oui, c’est une œuvre magistrale ! ditWronsky. Quel relief dans ces figures du second plan. Voilà del’habileté de main ! ajouta-t-il se tournant vers Golinitchefet faisant allusion à une discussion dans laquelle il s’était avouédécouragé par les difficultés pratiques de l’art.

– C’est tout à fait remarquable ! »dirent Golinitchef et Anna. Mais la dernière observation de Wronskypiqua Mikhaïlof, il fronça le sourcil et regarda Wronsky d’un airmécontent ; il ne comprenait pas bien le mot« habileté ». Souvent il avait remarqué, même dans leséloges qu’on lui adressait, qu’on opposait cette habileté techniqueau mérite intrinsèque de l’œuvre, comme s’il eût été possible depeindre une mauvaise composition avec talent !

« La seule remarque que j’oserai faire sivous me le permettez… dit Golinitchef.

– Faites-la, de grâce, répondit Mikhaïlof,souriant sans gaieté.

– C’est que vous avez peint un homme Dieu etnon le Dieu fait homme. Du reste, je sais que c’était là votreintention.

– Je ne puis peindre le Christ que tel que jele comprends, dit Mikhaïlof d’un air sombre.

– Dans ce cas, excusez un point de vue quim’est particulier ; votre tableau est si beau que cetteobservation ne saurait lui faire du tort… Prenons Ivanof pourexemple. Pourquoi ramène-t-il le Christ aux proportions d’unefigure historique ? Il ferait aussi bien de choisir un thèmenouveau, moins rebattu.

– Mais si ce thème-là est le plus grand detous pour l’art ?

– En cherchant, on trouverait bien autrechose. L’art, selon moi, ne souffre pas la discussion ; orcette question se pose devant le tableau d’Ivanof : est-ce unDieu ? et l’unité de l’impression se trouve ainsidétruite.

– Pourquoi cela ? Il me semble que cettequestion ne peut plus se poser pour des hommes éclairés »,répondit Mikhaïlof.

Golinitchef n’était pas de cet avis et, fortde son idée, battit le peintre dans une discussion où celui-ci nesut pas se défendre.

Chapitre 12

 

Anna et Wronsky, regrettant le bavardagesavant de leur ami, échangeaient des regards ennuyés ; ilsprirent enfin le parti de continuer seuls la visite de l’atelier,et s’arrêtèrent devant un petit tableau.

« Quel bijou ! c’est charmant !dirent-ils tous deux d’une même voix.

– Qu’est-ce qui leur plaît tant ! »pensa Mikhaïlof. Il avait complètement oublié ce tableau, faitdepuis trois ans. Une fois une toile achevée, il ne la regardaitplus volontiers, et n’avait exposé celle-ci que parce qu’un Anglaisdésirait l’acheter.

– Ce n’est rien ; une ancienne étude,dit-il.

– Mais c’est excellent ! » repritGolinitchef, subissant très sincèrement le charme du tableau.

Deux enfants pêchaient à la ligne à l’ombred’un cytise. L’aîné, tout absorbé, retirait prudemment sa ligne del’eau ; le plus jeune, couché dans l’herbe, appuyait sur sonbras sa tête blonde ébouriffée, en regardant l’eau de ses grandsyeux pensifs. À quoi pensait-il ?

L’enthousiasme produit par cette étude ramenaun peu Mikhaïlof à sa première émotion, mais il redoutait lesvaines réminiscences du passé, et voulut conduire ses hôtes vers untroisième tableau. Wronsky lui déplut en demandant si l’étude étaità vendre ; cette question d’argent lui parut inopportune et ilrépondit en fronçant les sourcils :

« Il est exposé pour la vente. »

Les visiteurs partis, Mikhaïlof s’assit devantson tableau du Christ et de Pilate, et repassa mentalement tout cequi avait été dit et sous-entendu par eux. Chose étrange ! lesobservations qui semblaient avoir tant de poids en leur présence,et quand lui-même se mettait à leur point de vue, perdaientmaintenant toute signification. En examinant son œuvre de sonregard d’artiste, il rentra dans la pleine conviction de saperfection et de sa haute valeur, et revint par conséquent à ladisposition d’esprit nécessaire pour continuer son travail.

La jambe du Christ en raccourci avaitcependant un défaut ; il saisit sa palette et, tout encorrigeant cette jambe, regarda sur le second plan la tête de Jean,qu’il considérait comme le dernier mot de la perfection, et que lesvisiteurs n’avaient même pas remarquée. Il essaya d’y toucheraussi, mais pour bien travailler il devait être moins ému, ettrouver un juste milieu entre la froideur et l’exaltation. Pour lemoment, l’agitation l’emportait ; il voulut couvrir sontableau, s’arrêta, soulevant la draperie d’une main, et sourit avecextase à son saint Jean. Enfin, s’arrachant à grand’peine à sacontemplation, il laissa retomber le rideau, et retourna chez luifatigué mais heureux.

Wronsky, Anna et Golinitchef rentrèrentgaiement au palazzo, causant de Mikhaïlof et de ses tableaux. Lemot talent revenait souvent dans leur conversation ;ils entendaient par là, non-seulement un don inné, presquephysique, indépendant de l’esprit et du cœur, mais quelque chose deplus étendu, dont le sens vrai leur échappait. « Du talent,disaient-ils, certes il en a, mais ce talent n’est pas suffisammentdéveloppé, faute de culture intellectuelle, défaut propre à tousles artistes russes. »

Chapitre 13

 

Wronsky acheta le petit tableau et décida mêmeMikhaïlof à faire le portrait d’Anna. L’artisan vint au jourindiqué et commença une esquisse, qui, dès la cinquième séance,frappa Wronsky par sa ressemblance, et par un sentiment très fin dela beauté du modèle. « Je lutte depuis si longtemps sansparvenir à rien, disait Wronsky en parlant de son portrait d’Anna,et lui n’a qu’à la regarder pour la bien rendre ; voilà ce quej’appelle savoir son métier. »

« Cela viendra avec la pratique, »disait Golinitchef pour le consoler ; car à ses yeux Wronskyavait du talent, et possédait d’ailleurs une instruction qui devaitélever en lui le sentiment de l’art. Au reste, les convictions deGolinitchef étaient corroborées par le besoin qu’il avait deséloges et de la sympathie de Wronsky pour ses proprestravaux ; c’était un échange de bas procédés.

Mikhaïlof, hors de son atelier, paraissait unautre homme ; au palazzo surtout, il se montra respectueuxavec affectation, soigneux d’éviter toute intimité avec des gensqu’au fond il n’estimait plus. Il n’appelait Wronsky que« Votre Excellence » et, malgré les invitations réitéréesd’Anna, n’accepta jamais à dîner, et ne se montra qu’aux heures desséances. Anna fut plus aimable pour lui que pour d’autres ;Wronsky le traita avec une politesse exquise et désira avoir sonopinion sur ses tableaux ; Golinitchef ne négligea aucuneoccasion de lui inculquer des idées saines sur l’art :Mikhaïlof n’en resta pas moins froid. Anna sentait cependant qu’illa regardait volontiers, quoiqu’il évitât toute conversation ;quant aux conseils demandés par Wronsky, il se retrancha dans unsilence obstiné, regarda les tableaux sans mot dire, et ne cachapas l’ennui que lui causaient les discours de Golinitchef.

Cette sourde hostilité produisit une pénibleimpression, et l’on se trouva mutuellement soulagé lorsque, lesséances terminées, Mikhaïlof cessa de venir au palazzo, laissant ensouvenir de lui un admirable portrait. Golinitchef fut le premier àexprimer l’idée que le peintre était envieux de Wronsky.

« Ce qui le rend furieux, c’est de voirun homme riche, haut placé, comte par-dessus le marché, ce qui lesvexe toujours, arriver sans se donner grand’peine à faire aussibien, peut-être mieux que lui ; il a consacré sa vie à lapeinture, mais vous, vous possédez une culture d’esprit à laquelledes gens comme Mikhaïlof n’arriveront jamais. »

Wronsky, tout en prenant le parti du peintre,donnait au fond raison à son ami, car, dans sa conviction intime,il trouvait très naturel qu’un homme dans une situation inférieurelui portât envie.

Les deux portraits d’Anna auraient dûl’éclairer et lui montrer la différence qui existait entreMikhaïlof et lui ; il la comprit assez pour renoncer au sienen le déclarant superflu, et se contenter de son tableau moyen âge,dont il était aussi satisfait que Golinitchef et Anna, parce qu’ilressemblait, beaucoup plus que tout ce que faisait Mikhaïlof, à untableau ancien.

L’artiste, de son côté, malgré l’attrait quele portrait d’Anna avait eu pour lui, fut heureux d’être délivrédes discours de Golinitchef et des œuvres de Wronsky ; on nepouvait certes pas empêcher celui-ci de s’amuser, les dilettantesayant malheureusement le droit de peindre ce que bon leursemble : mais il souffrait de ce passe-temps d’amateur. Nul nepeut défendre à un homme de se pétrir une poupée de cire et del’embrasser, mais qu’il n’aille pas la caresser devant deuxamoureux ! La peinture de Wronsky lui produisait un effetd’insuffisance analogue ; elle le blessait, lefroissait : il la trouvait ridicule et pitoyable.

L’engouement de Wronsky pour la peinture et lemoyen âge fut du reste de courte durée ; il eut assezd’instinct artistique pour ne pas achever son tableau, etreconnaître tristement que les défauts, peu apparents au début,devenaient criants à mesure qu’il avançait. Il était dans le cas deGolinitchef, qui, tout en sentant le vide de son esprit, senourrissait volontairement d’illusions, et s’imaginait mûrir sesidées et assembler des matériaux. Mais là où celui-ci s’aigrissaitet s’irritait, Wronsky restait parfaitement calme : incapablede se tromper lui-même, il abandonna simplement la peinture avec sadécision de caractère habituelle, sans chercher à se justifier ni às’expliquer.

Mais la vie sans occupation devint viteintolérable dans cette petite ville, le palazzo lui parut tout àcoup vieux et sale ; les taches des rideaux prirent un aspectsordide, les fentes dans les mosaïques, les écaillures descorniches, l’éternel Golinitchef, le professeur italien et levoyageur allemand devinrent tous intolérablement ennuyeux, etWronsky sentit l’impérieux besoin de changer d’existence.

Anna fut étonnée de ce prompt désenchantement,mais consentit bien volontiers à retourner en Russie habiter lacampagne.

Wronsky voulait passer par Pétersbourg pour yconclure un acte de partage avec son frère, et Anna pour y voir sonfils. L’été devait se passer pour eux dans la grande terrepatrimoniale de Wronsky.

Chapitre 14

 

Levine était marié depuis près de trois mois.Il était heureux, mais autrement qu’il ne l’avait pensé, et, malgrécertains enchantements imprévus, se heurtait à chaque pas à quelquedésillusion. La vie conjugale était très différente de ce qu’ilavait rêvé ; semblable à un homme qui, ayant admiré la marchecalme et régulière d’un bateau sur un lac, voudrait le dirigerlui-même, il sentait la différence qui existe entre la simplecontemplation et l’action. Il ne suffisait pas de rester assis sansfaux mouvements, il fallait encore songer à l’eau sous ses pieds,diriger l’embarcation, soulever d’une main novice les ramespesantes.

Jadis, étant encore garçon, il avait souventri intérieurement des petites misères de la vie conjugale :querelles, jalousies, mesquines préoccupations. Jamais rien desemblable ne se produirait dans son ménage, jamais son existenceintime ne ressemblerait à celle des autres. Et voilà que ces mêmespetitesses se reproduisaient toutes, et prenaient, quoi qu’il fît,une importance indiscutable.

Comme tous les hommes, Levine s’était imaginérencontrer les satisfactions de l’amour dans le mariage, sans yadmettre aucun détail prosaïque ; l’amour devait lui donner lerepos après le travail, sa femme devait se contenter d’être adorée,et il oubliait absolument qu’elle aussi avait des droits à unecertaine activité personnelle. Grande fut sa surprise de voir cettepoétique et charmante Kitty capable de songer, presque dès lespremiers jours de leur mariage, au mobilier, à la literie, aulinge, au service de la table, au cuisinier. La façon dont elleavait refusé de voyager pour venir s’installer à la campagne,l’avait frappé pendant leurs fiançailles ; maintenant il sesentait froissé de constater qu’après plusieurs mois l’amour nel’empêchait pas de s’occuper des côtés matériels de la vie, et illa plaisantait à ce sujet.

Malgré tout, il l’admirait, et s’amusait de lavoir présider à l’installation de la maison avec les nouveauxmeubles arrivés de Moscou, faire poser des rideaux, organiser leschambres d’amis à l’intention de Dolly, diriger la nouvelle femmede chambre et le vieux cuisinier, entrer en discussion avec AgatheMikhaïlovna, et lui retirer la garde des provisions. Le vieuxcuisinier souriait doucement en recevant des ordres fantaisistes,impossibles à exécuter ; Agathe Mikhaïlovna secouait la têted’un air pensif devant les nouvelles mesures décrétées par sa jeunemaîtresse. Levine les regardait, et quand Kitty venait, moitiériant, moitié pleurant, se plaindre à lui de ce que personne ne laprenait au sérieux, il trouvait sa femme charmante, mais étrange.Il ne comprenait rien au sentiment de métamorphose qu’elleéprouvait en se voyant maîtresse d’acheter des montagnes debonbons, de dépenser et de commander ce qu’elle voulait, habituéequ’elle avait été chez ses parents à restreindre sesfantaisies.

Elle se préparait avec joie à l’arrivée deDolly avec ses enfants, aux gâteries qu’elle aurait pour lespetits. Les détails du ménage l’attiraient invinciblement, et,comme en prévision des mauvais jours, elle faisait instinctivementson petit nid à l’approche du printemps. Ce zèle pour desbagatelles, très contraire à l’idéal de bonheur exalté rêvé parLevine, fut par certains côtés une désillusion, tandis que cettemême activité, dont le but lui échappait, mais qu’il ne pouvaitvoir sans plaisir, lui semblait sous d’autres aspects unenchantement inattendu.

Les querelles furent aussi dessurprises ! Jamais Levine ne se serait imaginé qu’entre safemme et lui d’autres rapports que ceux de la douceur, du respect,de la tendresse, pussent exister ; et voici que dès lespremiers jours ils se disputèrent ! Kitty déclara qu’iln’aimait que lui-même, et fondit en larmes avec des gestesdésespérés.

La première de ces querelles survint à lasuite d’une course que fit Levine à une nouvelle ferme ; ilresta absent une demi-heure de plus qu’il n’avait dit, s’étantégaré en voulant rentrer par le plus court. Kitty occupaitexclusivement sa pensée tandis qu’il approchait de la maison, et,tout en cheminant, il s’enflammait à l’idée de son bonheur, de satendresse pour sa femme. Il accourut au salon dans un état d’espritanalogue à celui qu’il avait éprouvé le jour de sa demande enmariage. Un visage sombre, qu’il ne connaissait pas,l’accueillit ; il voulut embrasser Kitty, elle lerepoussa.

« Qu’as-tu ?

– Tu t’amuses, toi… » commença-t-elle,voulant se montrer froidement amère.

Mais à peine eut-elle ouvert la bouche, quel’absurde jalousie qui l’avait tourmentée pendant qu’elleattendait, assise sur le rebord de la fenêtre, éclata en paroles dereproches. Il comprit alors clairement, pour la première fois, cequ’il n’avait compris jusque-là que confusément, que la limite quiles séparait était insaisissable, et qu’il ne savait plus oùcommençait et où finissait sa propre personnalité. Ce fut undouloureux sentiment de scission intérieure. Jamais pareilleimpression ne lui revint aussi vive. Il voulait se disculper,prouver à Kitty son injustice ; il eût été porté par habitudeà rejeter les torts sur elle, mais il l’aurait ainsi irritéedavantage, en augmentant leur dissentiment. Rester sous le coupd’une injustice était cruel, la froisser sous prétexte dejustification était plus fâcheux encore. Comme un homme luttant àmoitié endormi avec un mal douloureux qu’il voudrait s’arracher,constate au réveil que ce mal est au fond de lui-même, ilreconnaissait que la patience était l’unique remède.

La réconciliation fut prompte. Kitty, sansl’avouer, se sentait dans son tort, et se montra si tendre que leuramour n’en fut que plus grand. Malheureusement ces difficultés serenouvelèrent souvent pour des raisons aussi futiles qu’imprévues,et parce qu’ils ignoraient encore mutuellement ce qui pour l’un etl’autre avait de l’importance. Ces premiers mois furent difficilesà passer ; ils n’étaient de bonne humeur ni l’un ni l’autre,et la cause la plus puérile suffisait à provoquer unemésintelligence, dont la cause leur échappait ensuite. Chacun d’euxtiraillait de son côté la chaîne qui les liait, et cette lune demiel, dont Levine attendait des merveilles, ne leur laissa, enréalité, que des souvenirs pénibles. Tous deux cherchèrent par lasuite à effacer de leur mémoire les mille incidents regrettables,presque ridicules, de cette période pendant laquelle ils setrouvèrent si rarement dans un état d’esprit normal.

La vie ne devint plus régulière qu’à leurretour de Moscou, où ils firent un court séjour dans le troisièmemois qui suivit leur mariage.

Chapitre 15

 

Ils étaient rentrés chez eux et jouissaient deleur solitude. Levine, installé à son bureau, écrivait ;Kitty, vêtue d’une robe violette, chère à son mari, parce qu’ellel’avait portée dans les premiers jours de leur mariage, faisait dela broderie anglaise, assise sur le grand divan de cuir quimeublait la cabinet de travail, comme du temps du grand-père et dupère de Levine. Celui-ci jouissait de la présence de sa femme touten réfléchissant et en écrivant ; ses travaux sur latransformation des conditions agronomiques de la Russie n’avaientpas été abandonnés ; mais s’ils lui avaient paru misérablesjadis, comparés à la tristesse qui assombrissait sa vie,maintenant, en plein bonheur, il les trouvait insignifiants.Autrefois l’étude lui était apparue comme le salut :actuellement elle évitait à sa vie un bien-être trop uniformémentlumineux. En relisant son travail, Levine constata avec plaisirqu’il avait de la valeur, malgré certaines idées exagérées, et ilparvint à combler bien des lacunes en reprenant à nouveaul’ensemble de la question. Dans un chapitre qu’il refitcomplètement, il traitait des conditions défavorables faites àl’agriculture en Russie ; la pauvreté du pays ne tenait pasuniquement, selon lui, au partage inégal de la propriété foncièreet à de fausses tendances économiques, mais surtout à uneintroduction prématurée de la civilisation européenne ; leschemins de fer, œuvre politique et non économique, produisaient unecentralisation exagérée, le développement du luxe, – et parconséquent la création, au détriment de l’agriculture, d’industriesnouvelles, – l’extension exagérée du crédit, et la spéculation. Ilcroyait que l’accroissement normal de la richesse d’un paysn’admettait ces signes de civilisation extérieure qu’autant quel’agriculture y avait atteint un degré de développementproportionnel.

Tandis que Levine écrivait, Kitty songeait àl’attitude étrange de son mari, la veille de leur départ de Moscou,à l’égard du jeune prince Tcharsky qui, avec assez peu de tact, luiavait fait un brin de cour. « Il est jaloux, pensait-elle. MonDieu, qu’il est gentil et bête ! s’il savait l’effet qu’ils meproduisent tous ! exactement le même que Pierre lecuisinier ! » Et elle jeta un regard de propriétaire surla nuque et le cou vigoureux de son mari.

« C’est dommage de l’interrompre, mais ilaura la temps de travailler plus tard : je veux voir safigure, sentira-t-il que je le regarde ? Je veux qu’il seretourne… » Et elle ouvrit les yeux tout grands, comme pourdonner plus de force à son regard.

« Oui, ils attirent à eux la meilleuresève et donnent un faux semblant de richesse », murmuraLevine, quittant sa plume en sentant le regard de sa femme fixé surlui. Il se retourna :

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-ilsouriant et se levant.

– Il s’est retourné, pensa-t-elle. – Rien, jevoulais te faire retourner ; – et elle le regardait avec ledésir de deviner s’il était mécontent d’avoir été dérangé.

– Que c’est bon d’être à nous deux ! Pourmoi au moins, dit-il en s’approchant d’elle, radieux debonheur.

– Je me trouve si bien ici que je n’irai plusnulle part, surtout pas à Moscou.

– À quoi pensais-tu ?

– Moi ! je pensais… Non, non, va-t’enécrire, ne te laisse pas distraire, répondit-elle avec une petitemoue, j’ai besoin de couper maintenant tous ces œillets-là, tuvois ? »

Et elle prit ses ciseaux à broder.

« Non, dis-moi à quoi tu songes,répéta-t-il, s’asseyant près d’elle et suivant les mouvements deses petits ciseaux.

– À quoi je pensais ? à Moscou et àtoi.

– Comment ai-je fait pour mériter cebonheur ? Ce n’est pas naturel, dit-il en lui baisant lamain.

– Moi, plus je suis heureuse, plus je trouveque c’est naturel.

– Tu as une petite mèche, dit-il en luitournant la tête avec précaution.

– Une mèche ? laisse-la tranquille :nous nous occupons de choses sérieuses. »

Mais les choses sérieuses étaientinterrompues, et lorsque Kousma vint annoncer le thé, ils seséparèrent brusquement comme des coupables.

Resté seul, Levine serra ses cahiers dans unnouveau buvard acheté par sa femme, se lava les mains dans unlavabo élégant, aussi acheté par elle, et, tout en souriant à sespensées, hocha la tête avec un sentiment qui ressemblait à unremords. Sa vie était devenue trop molle, trop gâtée. C’était unevie de Capoue dont il se sentait un peu honteux. « Cetteexistence ne vaut rien, pensait-il. Voilà bientôt trois mois que jeflâne. Pour la première fois je me suis mis à travailleraujourd’hui, et à peine ai-je commencé que j’y ai renoncé. Jenéglige même mes occupations ordinaires, je ne surveille plus rien,je ne vais nulle part. Tantôt j’ai du regret de la quitter, tantôtje crains qu’elle ne s’ennuie : moi qui croyais que jusqu’aumariage l’existence ne comptait pas, et ne commençait réellementqu’après ! Et voilà bientôt trois mois que je passe mon tempsd’une façon absolument oisive. Cela ne doit pas continuer. Ce n’estpas de sa faute à elle, et on ne saurait lui faire le moindrereproche. J’aurais dû montrer de la fermeté, défendre monindépendance d’homme, car on finirait par prendre de mauvaiseshabitudes… »

Un homme mécontent se défend difficilement derejeter sur quelqu’un la cause de ce mécontentement. Aussi Levinesongeait-il avec tristesse que, si la faute n’en était pas à safemme (il ne pouvait l’accuser), c’était celle de son éducation.« Cet imbécile de Tcharsky par exemple, elle n’avait pas mêmesu le tenir en respect. » En dehors de ses petits intérêts deménage (ceux-là, elle les soignait), de sa toilette et de sabroderie anglaise, rien ne l’occupait. « Aucune sympathie pourmes travaux, pour l’exploitation ou pour les paysans, pas de goûtmême pour la lecture ou la musique, et cependant elle est bonnemusicienne. Elle ne fait absolument rien et se trouve néanmoinstrès satisfaite. »

Levine, en la jugeant ainsi, ne comprenait pasque sa femme se préparait à une période d’activité qui l’obligeraità être tout à la fois femme, mère, maîtresse de maison, nourrice,institutrice ; il ne comprenait pas qu’elle s’accordât cesheures d’insouciance et d’amour, parce qu’un instinct secretl’avertissait de la tâche qui l’attendait, tandis que lentementelle apprêtait son nid pour l’avenir.

Chapitre 16

 

Levine trouva, en remontant, sa femme assisedevant son nouveau service à thé, lisant une lettre de Dolly, carelles entretenaient une correspondance suivie, et AgatheMikhaïlovna, du thé devant elle, installée à côté de sa jeunemaîtresse.

« Voyez, notre dame m’a ordonné dem’asseoir ici », dit la vieille femme en regardant Kitty avecaffection.

Ces derniers mots prouvèrent à Levine la find’un drame domestique entre Kitty et Agathe Mikhaïlovna ;malgré le chagrin qu’elle avait causé à celle-ci en s’emparant desrênes du gouvernement, Kitty, victorieuse, était arrivée à se fairepardonner.

« Tiens, voici une lettre pour toi, ditKitty en tendant à son mari une lettre dépourvue d’orthographe.C’est, je crois, de cette femme, tu sais… de ton frère, je ne l’aipas lue. Celle-ci vient de Dolly : figure-toi qu’elle a menéGricha et Tania à un bal d’enfants chez les Sarmatzky. Tania étaiten marquise. »

Mais Levine ne l’écoutait pas ; il priten rougissant la lettre de Marie Nicolaevna, l’ancienne maîtressede Nicolas, et la parcourut ; elle lui écrivait pour laseconde fois. Dans la première lettre elle disait que Nicolasl’avait chassée sans qu’elle eût rien à se reprocher, et ajoutait,avec une naïveté touchante, qu’elle ne demandait aucun secours,quoique réduite à la misère, mais que la pensée de NicolasDmitritch la tuait ; que deviendrait-il, faible comme ill’était ? elle suppliait son frère de ne pas le perdre de vue.La seconde lettre était sur un ton différent. Elle disait avoirretrouvé Nicolas à Moscou et en être partie avec lui pour une villede province où il avait obtenu une place ; là, s’étantquerellé avec un de ses chefs, il avait repris le chemin deMoscou ; mais, tombé malade en route, il ne se relèveraitprobablement plus. « Il vous demande constamment, etd’ailleurs nous n’avons plus d’argent, » écrivait-elle.

« Lis donc ce que Dolly écrit de toi, –commença Kitty, mais, voyant la figure bouleversée de son mari,elle se tut. – Qu’y a-t-il, qu’arrive-t-il ?

– Elle m’écrit que Nicolas, mon frère, semeurt ; je vais partir. »

Kitty changea de visage : Dolly, Tania enmarquise, tout était oublié.

« Quand donc partiras-tu ?

– Demain.

– Puis-je t’accompagner ?demanda-t-elle.

– Kitty, quelle idée ! répondit-il sur unton de reproche.

– Comment quelle idée ? dit-elle froisséede voir sa proposition reçue de si mauvaise grâce. Pourquoi donc nepartirais-je pas avec toi ? je ne te gênerais en rien. Je…

– Je pars parce que mon frère se meurt, ditLevine. Qu’as-tu à faire là-bas… ?

– Ce que tu y feras toi-même. »

« Dans un montent si grave pour moi, ellene songe qu’à l’ennui de rester seule », pensa Levine, etcette réflexion l’affligea.

« C’est impossible », répondit-ilsévèrement.

Agathe Mikhaïlovna, voyant les choses segâter, déposa sa tasse et sortit. Kitty ne le remarqua même pas. Leton de son mari l’avait d’autant plus blessée qu’il n’attachaitévidemment aucune importance à ses paroles.

« Je te dis, moi, que si tu pars, je parsaussi ; je t’accompagnerai certainement, dit-elle vivement etavec colère. Je voudrais bien savoir pourquoi ce seraitimpossible ! pourquoi dis-tu cela ?

– Parce que Dieu sait où, dans quelle auberge,je le trouverai, par quelles routes j’arriverai jusqu’à lui. Tu neferas que me gêner, dit Levine, cherchant à garder sonsang-froid.

– Aucunement. Je n’ai besoin de rien ; oùtu peux aller, je peux aller aussi, et…

– Quand ce ne serait qu’à cause de cettefemme, avec laquelle tu ne peux te trouver en contact.

– Pourquoi ? je n’ai rien à savoir detoutes ces histoires, ce ne sont pas mes affaires. Je sais que lefrère de mon mari se meurt, que mon mari va le voir, et que jel’accompagne pour…

– Kitty ! ne te fâche pas, et songe quedans un cas aussi grave il m’est douloureux de te voir mêler à monchagrin une véritable faiblesse, la crainte de rester seule. Si tut’ennuies, va à Moscou.

– Voilà comme tu es ! tu me supposestoujours des sentiments mesquins, s’écria-t-elle étouffée par deslarmes de colère. Je ne suis pas faible… Je sens qu’il est de mondevoir de rester avec mon mari dans un moment pareil, et tu veux meblesser en te méprenant volontairement sur mon compte.

– Mais c’est affreux de devenir ainsiesclave ! – cria Levine en se levant de table, incapable dedissimuler son mécontentement ; au même instant, il compritqu’il se fustigeait lui-même.

– Pourquoi alors t’es-tu marié ? tuserais libre : pourquoi, si tu te repens déjà ? » EtKitty se sauva au salon.

Quand il vint la rejoindre, ellesanglotait.

Il chercha d’abord des paroles, non pour lapersuader, mais pour la calmer ; elle ne l’écoutait pas etn’admettait aucun de ses arguments ; il se baissa vers elle,prit une de ses mains récalcitrantes, la baisa, baisa ses cheveux,et encore sa main, elle se taisait toujours. Mais quand, enfin, illui prit la tête entre ses deux mains et l’appela« Kitty », elle s’adoucit, pleura, et la réconciliationse fit aussitôt.

On décida de partir ensemble. Levine sedéclara persuadé qu’elle tenait uniquement à se rendre utile, etqu’il n’y avait rien d’inconvenant à la présence de MarieNicolaevna auprès de son frère ; mais au fond du cœur il s’envoulait, et il en voulait à sa femme ; chose étrange, lui quin’avait pu croire au bonheur d’être aimé d’elle, se sentait presquemalheureux de l’être trop ! Mécontent de sa propre faiblesse,il s’effrayait à l’avance du rapprochement inévitable entre safemme et la maîtresse de son frère. L’idée de les voir dans la mêmechambre le remplissait d’horreur et de dégoût.

Chapitre 17

 

L’hôtel de province où se mourait NicolasLevine était un de ces établissements de construction récente,ayant la prétention d’offrir à un public peu habitué à cesraffinements modernes la propreté, le confort et l’élégance, maisque ce même public avait vite transformé en un cabaret mal tenu.Tout y produisit à Levine un effet pénible : le soldat enuniforme sordide servant de suisse et fumant une cigarette dans levestibule, l’escalier de fonte, sombre et triste, le garçon enhabit noir couvert de taches, la table d’hôte ornée de son affreuxbouquet de fleurs en cire, grises de poussière, l’état général dedésordre et de malpropreté, et jusqu’à une activité pleine desuffisance, qui lui parut tenir du ton à la mode introduit par leschemins de fer : tout cet ensemble ne cadrait en rien avec cequi les attendait, et ils y trouvaient un contraste pénible avecleur bonheur de si fraîche date.

Les meilleures chambres se trouvèrentoccupées. On leur offrit une chambre malpropre en leur enpromettant une autre pour le soir. Levine y conduisit sa femme,vexé de voir ses prévisions si vite réalisées, et d’être forcé des’occuper de l’installer au lieu de courir vers son frère.

« Va, va vite ! » dit-elle d’unair contrit.

Il sortit sans mot dire et se heurta près dela porte à Marie Nicolaevna qui venait d’apprendre son arrivée.Elle n’avait pas changé depuis Moscou : c’était la même robede laine, laissant à découvert son cou et ses bras, et la mêmeexpression de bonté sur son gros visage grêlé.

« Eh bien ? commentva-t-il ?

– Très mal. Il ne se lève plus, et vous attendtoujours. Vous… vous êtes avec votre épouse ? »

Levine ne se douta pas tout d’abord de ce quila rendait confuse, mais elle s’expliqua aussitôt :

« Je m’en irai à la cuisine ; ilsera content, il se rappelle l’avoir vue à l’étranger. »

Levine comprit qu’il s’agissait de sa femme etne sut que répondre.

« Allons, allons ! »dit-il.

Mais à peine avait-il fait un pas, que laporte de sa chambre s’ouvrit, et Kitty parut sur le seuil. Levinerougit de contrariété en voyant sa femme dans une aussi fausseposition, mais Marie Nicolaevna rougit bien plus encore ; et,se serrant contre le mur, prête à pleurer, elle enveloppa ses mainsrouges de son petit châle pour se donner une contenance.

Levine s’aperçut de l’expression de curiositéavide qui se peignit dans le regard jeté par Kitty sur cette femmeincompréhensible pour elle, et presque terrible ; ce futl’affaire d’une seconde.

« Eh bien, qu’y a-t-il ?demanda-t-elle à son mari.

– Nous ne pouvons rester à causer dans lecouloir ! répondit Levine d’un ton irrité.

– Eh bien, entrez, dit Kitty se tournant versMarie Nicolaevna, qui battait en retraite ; puis, voyant l’aireffrayé de son mari : ou plutôt allez, allez et faites-moichercher », ajouta-t-elle en rentrant dans sa chambre. Levinese rendit chez son frère.

Il croyait le trouver dans l’état d’illusionpropre aux phtisiques, et qui l’avait frappé lors de sa dernièrevisite, plus faible aussi et plus maigre, avec des indices d’unefin prochaine, mais se ressemblant encore. Il pensait bien être émude pitié pour ce frère aimé, et retrouver, plus fortes même, lesterreurs que lui avait naguère fait éprouver l’idée de samort ; mais ce qu’il vit fut très différent de ce qu’ilattendait.

Dans une petite chambre sordide, sur les mursde laquelle bien des voyageurs avaient dûment craché, et qu’unemince cloison séparait mal d’une autre chambre où l’on causait,dans une atmosphère étouffée et malsaine, il aperçut, sur unmauvais lit, un corps légèrement abrité sous une couverture. Surcette couverture s’allongeait une main énorme comme un râteau, ettenant d’une façon étrange par le poignet à une sorte de fuseaulong et mince. La tête, penchée sur l’oreiller, laissait apercevoirdes cheveux rares que la sueur collait aux tempes, et un frontpresque transparent.

« Est-il possible que ce cadavre soit monfrère Nicolas ? » pensa Levine ; mais, enapprochant, le doute cessa ; il lui suffit de jeter un regardsur les yeux qui accueillirent son entrée, pour reconnaîtrel’affreuse vérité.

Nicolas regarda son frère avec des yeuxsévères. Ce regard rétablit les rapports habituels entre eux :Constantin y sentit comme un reproche, et eut des remords de sonbonheur.

Il prit la main de son frère ; celui-cisourit, mais ce sourire imperceptible ne changea pas la dureté desa physionomie.

« Tu ne t’attendais pas à me trouverainsi, parvint-il à prononcer avec peine.

– Oui… non… répondit Levine s’embrouillant.Comment ne m’as-tu pas averti plus tôt ? avant monmariage ? J’ai fait une véritable enquête pour tetrouver. »

Il voulait parler pour éviter un silencepénible, mais son frère ne répondait pas et le regardait sansbaisser les yeux, comme s’il eût pesé chacune de ses paroles ;Levine se sentait embarrassé. Enfin il annonça que sa femme étaitavec lui et Nicolas en témoigna sa satisfaction, ajoutant toutefoisqu’il craignait de l’effrayer. Un silence suivit : tout à coupNicolas se mit à parler, et, à l’expression de son visage, Levinecrut qu’il avait quelque chose d’important à lui communiquer, maisc’était pour accuser le médecin et regretter de ne pouvoirconsulter une célébrité de Moscou. Levine comprit qu’il espéraittoujours.

Au bout d’un moment, Levine se leva,prétextant le désir d’amener sa femme, mais en réalité afin de sesoustraire, au moins pendant quelques minutes, à ces cruellesimpressions.

« C’est bon, je vais faire un peunettoyer et aérer ici : Macha, viens mettre de l’ordre, dit lemalade avec effort, et puis tu t’en iras », ajouta-t-il enregardant son frère d’un air interrogateur.

Levine sortit sans répondre, mais à peine dansle corridor il se repentit d’avoir promis d’amener sa femme ;en songeant à ce qu’il avait souffert, il résolut de lui persuaderque cette visite était superflue. « Pourquoi la tourmentercomme moi ? » pensa-t-il.

« Eh bien ? quoi ? demandaKitty effrayée.

– C’est horrible ? pourquoi es tuvenue ? » Kitty regarda son mari en silence pendant uninstant ; puis, le prenant par le bras, elle lui dittimidement :

« Kostia ! mène-moi vers lui, cesera moins dur pour nous deux. Mène-moi et laisse-moi aveclui ; comprends donc que d’être témoin de ta douleur et den’en pas voir la cause, m’est plus cruel que tout. Peut-être luiserai-je utile, et à toi aussi. Je t’en prie, permets-lemoi ! » Elle suppliait comme s’il se fût agi du bonheurde sa vie.

Levine dut consentir à l’accompagner et,chemin faisant, oublia complètement Marie Nicolaevna.

Kitty marchait légèrement, et montrait à sonmari un visage courageux et plein d’affection ; en entrant,elle s’approcha du lit, de façon à ne pas forcer le malade àdétourner la tête ; puis sa jeune main fraîche prit l’énormemain du mourant, et, usant du don propre aux femmes de manifesterune sympathie qui ne blesse pas, elle se mit à lui parler avec unedouce animation :

« Nous nous sommes rencontrés à Soden,sans nous connaître, dit-elle. Pensiez-vous alors que jedeviendrais votre sœur ?

– Vous ne m’auriez pas reconnu, n’est-cepas ? – dit-il ; son visage s’était illuminé d’un sourireen la voyant entrer.

– Oh que si ! comme vous avez eu raisonde nous appeler ! il ne se passait pas de jour que Kostia nese souvînt de vous, et ne s’inquiétât d’être sansnouvelles. »

L’animation du malade dura peu. Kitty n’avaitpas fini de parler, que l’expression de reproche sévère du mourantpour celui qui se porte bien reparut sur son visage.

« Je crains que vous ne soyez bien malici, continua la jeune femme, évitant le regard fixé sur elle, pourexaminer la pièce. – Il faudra demander une autre chambre et nousrapprocher de lui », dit-elle à son mari.

Chapitre 18

 

Levine ne pouvait rester calme en présence deson frère, mais les détails de l’affreuse situation à laquelle ilne voyait pas de remède échappaient à ses yeux et à son attentiontroublée.

Frappé de la saleté de la chambre, du désordreet du mauvais air qui y régnaient, des gémissements du malade,l’idée ne lui venait pas qu’il pût s’enquérir de la façon dont sespauvres membres étaient couchés, sous la couverture, de chercher àle soulager matériellement pour qu’il fût moins mal, sinonmieux ; la seule pensée de ces détails le faisait frissonner,et le malade, sentant instinctivement cette convictiond’impuissance, s’en irritait. Aussi Levine ne faisait-il qu’entreret sortir de la chambre sous divers prétextes, malheureux auprès deson frère, plus malheureux encore loin de lui, et incapable derester seul.

Kitty comprit les choses tout autrement :dès qu’elle fut près du malade, elle le prit en pitié, et dans soncœur de femme cette compassion, loin de produire la terreur ou ledégoût, la porta au contraire à s’informer de tout ce qui pouvaitadoucir ce triste état. Persuadée qu’il était de son devoir de luiporter secours, elle ne doutait pas qu’il ne fût possible de lesoulager, et elle se mit à l’œuvre sans tarder. Les détails quirépugnaient à son mari furent précisément ceux qui attirèrent sonattention. Elle fit chercher un médecin, envoya à la pharmacie,occupa sa femme de chambre et Marie Nicolaevna à balayer,épousseter, laver ; elle-même leur prêta la main. Elle fitapporter ou emporter ce qu’il fallait ; sans s’inquiéter deceux qu’elle rencontrait sur son chemin, elle allait et venait desa chambre à celle de son beau-frère, déballant les choses quimanquaient : draps, taies d’oreillers, serviettes,chemises.

Le domestique qui servait le dîner de la tabled’hôte répondit plusieurs fois à son appel d’un ton de mauvaisehumeur, mais elle donnait ses ordres avec une si douce autorité,qu’il les exécutait quand même. Levine n’approuvait pas tout cemouvement ; il n’en voyait pas le but, et craignait d’irriterson frère, mais celui-ci restait calme et indifférent, quoiqu’unpeu confus, et suivait avec intérêt les gestes de la jeune femme.Lorsque Levine rentra de chez le médecin où Kitty l’avait envoyé,il vit, en ouvrant la porte, qu’on changeait le linge du malade.L’énorme dos aux épaules proéminentes, les côtes et les vertèbressaillantes se trouvaient découverts, tandis que Marie Nicolaevna etla domestique s’embrouillaient dans les manches de la chemise, etne parvenaient pas à y faire entrer les longs bras décharnés deNicolas. Kitty ferma vivement la porte sans regarder du côté de sonbeau-frère, mais celui-ci poussa un gémissement, et elle se hâtad’approcher.

« Faites vite, dit-elle.

– N’approchez pas, murmura avec colère lemalade, je m’arrangerai seul…

– Que dites-vous ? » demandaMarie.

Mais Kitty entendit et comprit qu’il étaithonteux et confus de se montrer dans cet état.

« Je ne vois rien ! dit-ellel’aidant à introduire son bras dans la chemise. Marie Nicolaevna,passez de l’autre côté du lit et aidez-nous. Va, dit-elle à sonmari, prendre dans mon sac un petit flacon et apporte-le-moi ;pendant ce temps, nous terminerons de ranger. »

Quand Levine revint avec le flacon, le maladeétait couché, et tout, autour de lui, avait pris un autre aspect.Au lieu de l’air étouffé qu’on respirait auparavant, Kittyrépandait, en soufflant dans un petit tube, une bonne odeur devinaigre aromatisé. La poussière avait disparu, un tapis s’étendaitsous le lit ; sur une petite table étaient rangées les fiolesde médecine, une carafe, le linge nécessaire et la broderieanglaise de Kitty ; sur une autre table, près du lit, unebougie, la potion et des poudres. Le malade lavé, peigné, étendudans des draps propres, et soutenu par plusieurs oreillers, étaitrevêtu d’une chemise blanche, dont le col entourait son couextraordinairement maigre. Une expression d’espérance se lisaitdans ses yeux, qui ne quittaient pas Kitty.

Le médecin trouvé au club par Levine n’étaitpas celui qui avait mécontenté Nicolas ; il auscultasoigneusement le malade, hocha la tête, écrivit une ordonnance, etdonna des explications détaillées sur la façon de lui administrerdes remèdes et de le nourrir. Il conseilla des œufs frais, presquecrus, et de l’eau de Seltz avec du lait chaud à une certainetempérature. Lorsqu’il fut parti, le malade dit à son frèrequelques mots dont il ne comprit que les derniers, « taKatia », mais à son regard Levine comprit qu’il en faisaitl’éloge. Il appela ensuite Katia, comme il la nommait :

« Je me sens beaucoup mieux, luidit-il ; avec vous je me serais guéri. Tout est si bienmaintenant ! » Il chercha à porter jusqu’à ses lèvres lamain de sa belle-sœur, mais, craignant de lui être désagréable, secontenta de la caresser. La jeune femme serra affectueusement cettemain entre les siennes.

« Tournez-moi du côté gauche maintenant,et allez tous dormir », murmura-t-il.

Kitty seule comprit ce qu’il disait, parcequ’elle pensait sans cesse à ce qui pouvait lui être utile.

« Tourne-le sur le côté, dit-elle à sonmari, je ne puis le faire moi-même, et ne voudrais pas en chargerle domestique. Pouvez-vous le soulever ? demanda-t-elle àMarie Nicolaevna.

– J’ai peur », répondit celle-ci.

Levine, quoique terrifié de soulever ce corpseffrayant sous sa couverture, subit l’influence de sa femme, etpassa ses bras autour du malade avec un air résolu que celle-ci luiconnaissait bien. L’étrange pesanteur de ces membres épuisés lefrappa. Tandis qu’à grand’peine il changeait son frère de place,Nicolas entourant son cou de ses bras décharnés, Kitty retournavivement les oreillers, afin de mieux coucher le malade.

Celui-ci retint une main de son frère dans lasienne et l’attira vers lui ; le cœur manqua à Levinelorsqu’il le sentit la porter à ses lèvres pour la baiser. Il lelaissa faire cependant, puis, secoué par les sanglots, sortit de lachambre sans pouvoir proférer un mot.

Chapitre 19

 

« Il a découvert aux simples et auxenfants ce qu’il a caché aux sages », pensa Levine causantquelques moments après avec sa femme. – Ce n’est pas qu’il se crûtun sage en citant ainsi l’Évangile ; mais, sans s’exagérer laportée de son intelligence, il ne pouvait douter que la pensée dela mort l’impressionnât autrement que sa femme et AgatheMikhaïlovna. Cette pensée terrible, d’autres esprits virilsl’avaient sondée comme lui, de toutes les forces de leur âme ;il avait lu leurs écrits, mais eux aussi ne semblaient pas ensavoir aussi long que sa femme et sa vieille bonne. Ces deuxpersonnes, si dissemblables du reste, avaient sous ce rapport uneressemblance parfaite. Toutes deux savaient, sans éprouver lemoindre doute, le sens de la vie et de la mort, et, quoiquecertainement incapables de répondre aux questions qui fermentaientdans l’esprit de Levine, elles devaient s’expliquer de la mêmefaçon ces grands faits de la destinée humaine, et partager leurcroyance à ce sujet avec des millions d’êtres humains. Pour preuvede leur familiarité avec la mort, elles savaient approcher lesmourants, et ne les craignaient pas, tandis que Levine et ceux quipouvaient, comme lui, longuement discourir sur le thème de la mortn’avaient pas eu ce courage et ne se sentaient pas capables desecourir un moribond ; seul auprès de son frère, Constantin sefût contenté de le regarder, et d’attendre sa fin avec épouvante,sans rien faire pour la retarder.

La vue du malade le paralysait ; il nesavait plus ni parler, ni regarder, ni marcher. – Parler de chosesindifférentes lui semblait blessant ; parler de chosestristes, de mort, impossible ; se taire ne valait pas mieux.« Si je le regarde, il va croire que j’ai peur ; si je nele regarde pas, il croira que mes pensées sont ailleurs. Marchersur la pointe des pieds l’agacera, marcher librement semblebrutal. »

Kitty ne pensait à rien de tout cela et n’enavait pas le temps ; uniquement occupée de son malade, elleparaissait avoir une idée nette de ce qu’il fallait faire, et elleréussissait dans ce qu’elle tentait.

Elle racontait des détails sur son mariage,sur elle-même, lui souriait, le plaignait, le caressait, lui citaitdes cas de guérison et le remontait ainsi ; d’où lui venaientces lumières particulières ? Et Kitty, non plus qu’AgatheMikhaïlovna, ne se contentait pas de soins physiques, ni d’actespurement matériels : toutes deux se préoccupaient d’unequestion plus haute : en parlant du vieux serviteur qui venaitde mourir, Agathe Mikhaïlovna avait dit : « Dieu merci,il a communié et a été administré ; Dieu donne à tous une finpareille ! » Kitty, de son côté, trouva moyen dès lepremier jour de disposer son beau-frère à recevoir les sacrements,et cela au milieu de ses préoccupations de linge, de potions et depansements.

Rentré dans sa chambre à la fin de la journée,Levine s’assit, la tête basse, confus, ne sachant que faire,incapable de songer à souper, à s’installer, à rien prévoir horsd’état même de parler à sa femme ; Kitty, au contraire,montrait une animation extraordinaire ; elle fit apporter àsouper, défit elle-même les malles, aida à dresser les lits,qu’elle n’oublia pas de saupoudrer de poudre de Perse. Elle avaitl’excitation et la rapidité de conception qu’éprouvent les hommesbien doués à la veille d’une bataille, ou d’une heure grave etdécisive de leur vie lorsque l’occasion de montrer leur valeur seprésente.

Minuit n’avait pas sonné que tout étaitproprement rangé et organisé ; leur chambre d’hôtel offraitl’aspect d’un appartement intime : près du lit de Kitty, surune table couverte d’une serviette blanche, se dressait son miroir,avec ses brosses et ses peignes.

Levine trouvait impardonnable de manger, dedormir, même de parler ; chacun de ses mouvements luiparaissait inconvenant. Elle, au contraire, rangeait ses menusobjets sans que son activité eût rien de blessant ni de gêné.

Ils ne purent manger cependant, et restèrentlongtemps assis avant de se résoudre à se coucher.

« Je suis bien contente de l’avoir décidéà recevoir demain l’extrême-onction, dit Kitty en peignant sescheveux parfumés devant son miroir de voyage, en camisole de nuit.Je n’ai jamais vu administrer, mais maman m’a raconté qu’on disaitdes prières pour demander la guérison.

– Crois-tu donc une guérison possible ?demanda Levine, regardant la raie de la petite tête ronde de Kittydisparaître dès qu’elle retirait le peigne.

– J’ai questionné le docteur ; il prétendqu’il ne peut vivre plus de trois jours. Mais qu’ensavent-ils ? – Je suis contente de l’avoir décidé, dit-elle enregardant son mari. – Tout peut arriver », ajouta-t-elle avecl’expression particulière, presque rusée, que prenait son visage enparlant de religion.

Jamais, depuis la conversation qu’ils avaienteue étant fiancés, ils ne s’étaient entretenus de questionsreligieuses, mais Kitty n’en continuait pas moins à aller àl’église et à prier avec la tranquille conviction de remplir undevoir ; malgré l’aveu que son mari s’était cru obligé de luifaire, elle le croyait fermement aussi bon chrétien, peut-être mêmemeilleur, qu’elle ; il plaisantait, croyait-elle, ens’accusant du contraire, comme lorsqu’il la taquinait sur sabroderie anglaise :

« Les honnêtes gens font des reprises surleurs trous, disait-il, et toi tu fais des trous parplaisir. »

« Oui, cette femme, Maria Nicolaevna,n’aurait jamais su le décider, dit Levine. Et je dois l’avouer, jesuis bien heureux que tu sois venue ; tu as introduit unordre, une propreté… Il lui prit la main sans oser la baiser(n’était-ce pas une profanation que ce baiser presque en face de lamort ?), mais, regardant ses yeux brillants, il la lui serrad’un air contrit.

« Tu aurais trop souffert tout seul,dit-elle, cachant ses joues devenues rouges de satisfaction, enlevant les bras pour rouler ses cheveux et les attacher sur lesommet de la tête. – Elle ne sait pas, tandis que, moi, j’ai apprisbien des choses à Soden.

– Y a-t-il donc des malades comme luilà-bas ?

– Plus malades encore.

– Tu ne saurais croire le chagrin quej’éprouve à ne plus le voir tel qu’il était dans sa jeunesse ;c’était un si beau garçon ! mais je ne le comprenais pasalors !

– Je te crois ; je sens que nousaurions été amis, dit-elle ; et elle se retourna leslarmes aux yeux vers son mari, effrayée d’avoir parlé au passé.

– Vous l’auriez été, répondit-iltristement ; c’est un de ces hommes dont on peut dire avecraison qu’il n’était pas fait pour ce monde.

– En attendant, n’oublions pas que nous avonsbien des journées de fatigue en perspective ; il faut nouscoucher », dit Kitty en consultant sa montremicroscopique.

Chapitre 20

 

Le malade fut administré le lendemain. Nicolaspria avec ferveur pendant la cérémonie ; une supplicationpassionnée et pleine d’espérance se lisait dans ses grands yeuxfixes sur l’image sainte, qu’on avait placée sur une table à jeu,couverte d’une serviette à ramages.

Levine fut effrayé de le voir ainsi, car ilsavait que le déchirement de quitter cette vie, à laquelle iltenait, en serait plus cruel. Il connaissait d’ailleurs les idéesde son frère, savait que son scepticisme ne résultait pas du désirde s’affranchir de la religion pour vivre plus librement ; sescroyances religieuses avaient été ébranlées par les théoriesscientifiques modernes ; son retour à la foi n’était donc paslogique, ni normal : dû uniquement à une espérance insensé deguérison, il ne pouvait être que temporaire et intéressé. Kittyavait rendu cet espoir plus vivace par ses récits de guérisonsextraordinaires. – Levine était tourmenté de ces pensées enregardant le visage plein d’espoir de son frère, son poignetamaigri se soulevant à grand’peine jusqu’à son front chauve pourfaire un signe de croix, ses épaules décharnées, et cette poitrineessoufflée qui ne pouvait plus contenir la vie qu’implorait lemalade. Pendant la cérémonie, Levine fit ce qu’il avait fait centfois, tout incrédule qu’il était :

« Guéris cet homme si tu existes,disait-il en s’adressant à Dieu, et tu nous sauveras tousdeux. »

Le malade se sentit tout à coup beaucoup mieuxaprès avoir été administré ; pendant plus d’une heure il netoussa pas une seule fois ; il assurait, en souriant etbaisant la main de Kitty avec des larmes de reconnaissance, qu’ilne souffrait pas et sentait revenir ses forces et son appétit. –Quand on lui apporta sa soupe, il se releva lui-même, et demandaune côtelette ; quelque impossible que fût la guérison, Levineet Kitty passèrent cette heure dans une espèce d’agitation debonheur craintif.

« Il va mieux. Beaucoup mieux !

– C’est étonnant.

– Pourquoi ce serait-il étonnant ! – Ilva certainement mieux », se chuchotaient-ils en souriant.

L’illusion ne dura pas. Après un sommeilpénible d’une demi-heure, le malade fut réveillé par une quinte detoux. Les espérances s’évanouirent aussitôt pour tous, pour lemalade lui-même. Oubliant ce qu’il avait cru une heure avant, ethonteux même de se le rappeler, il se fit apporter un flacon d’iodeà respirer.

Levine le lui apporta, et son frère le regardadu même air passionné dont il avait regardé l’image, pour se faireconfirmer les paroles du docteur, qui attribuait à l’iode desvertus miraculeuses.

« Kitty n’est pas là ? murmura-t-ilde sa voix enrouée lorsque Levine eut, à contre-cœur, répété lesparoles du médecin.

– Non ? alors je puis parler. – J’ai jouéla comédie pour elle. – Elle est si gentille ! mais nous deux,ne pouvons nous tromper. Voilà en quoi j’ai foi », dit-il,serrant la fiole de ses mains osseuses et aspirant l’iode.

Vers huit heures du soir, pendant que Levineet sa femme prenaient le thé dans leur chambre, ils virent accourirMarie Nicolaevna tout essoufflée. Elle était pâle et ses lèvrestremblaient. « Il se meurt ! balbutia-t-elle. J’ai peur,il va mourir ! »

Tous deux coururent chez Nicolas ; ilétait assis, appuyé de côté sur son lit, la tête baissée, et sonlong dos ployé.

« Qu’éprouves-tu ? demanda Levinedoucement, après un moment de silence.

– Je m’en vais ! murmura Nicolas, tirantà grand’peine les sons de sa poitrine, mais prononçant nettementencore. – Sans relever la tête, il tourna les yeux du côté de sonfrère, dont il ne pouvait apercevoir le visage. Katia,va-t’en ! » murmura-t-il encore.

Levine obligea doucement sa femme àsortir.

« Je m’en vais, répéta encore lemourant.

– Pourquoi t’imagines-tu cela ? demandaLevine pour dire quelque chose.

– Parce que je m’en vais, répéta Nicolas commes’il eût pris ce mot en affection. C’est fini. »

Marie Nicolaevna s’approcha de lui.

« Couchez-vous, vous serez mieux,dit-elle.

– Bientôt je serai couché tranquillement,mort, murmura-t-il avec une espèce d’ironie irritée. Eh bien !couchez-moi si vous voulez. »

Levine remit son frère sur le dos, s’assitauprès de lui, et, respirant à peine, examina son visage. Lemourant avait les yeux fermés, mais les muscles de son fronts’agitaient de temps en temps comme s’il eût profondément réfléchi.Malgré lui, Levine chercha à comprendre ce qui pouvait se passerdans l’esprit du moribond ; ce visage sévère, et le jeu desmuscles au-dessus des sourcils, semblaient indiquer que son frèreentrevoyait des mystères qui restaient cachés pour les vivants.

« Oui, oui… murmura lentement le mouranten faisant de longues pauses ; attendez, c’est cela !dit-il soudain, comme si tout s’était éclairai pour lui. ÔSeigneur ! » Et il soupira profondément.

Marie Nicolaevna posa la main sur ses pieds.« Il se refroidit », dit-elle à voix basse.

Le malade resta longtemps immobile, mais ilvivait et soupirait par instants ; fatigué de la tension de sapensée, Levine sentait qu’il n’était plus à l’unisson dumourant ; il n’avait plus la force de penser à la mort ;les idées les plus disparates lui venaient à l’esprit ; il sedemandait ce qu’il allait avoir à faire : lui fermer les yeux,l’habiller, commander le cercueil ? Chose étrange : il sesentait froid et indifférent ; le seul sentiment qu’iléprouvât était plutôt de l’envie, son frère avait désormais unecertitude à laquelle lui, Levine, ne pouvait prétendre. Longtempsil resta près de lui, attendant la fin ; elle ne venait pas.La porte s’entr’ouvrit et Kitty parut ; il se leva pourl’arrêter, mais aussitôt le mourant s’agita.

« Ne t’en va pas », dit-il étendantla main. Levine prit cette main dans la sienne et fit un gestemécontent à sa femme pour la renvoyer.

Tenant toujours cette main mourante, Levineattendit une demi-heure, une heure, puis encore une heure. Il avaitcessé de penser à la mort et songeait à Kitty ; quefaisait-elle ? Qui pouvait bien demeurer dans la chambrevoisine ? Le docteur avait-il une maison à lui ? Puis ileut faim et sommeil. Doucement il dégagea sa main pour toucher lespieds du mourant ; ils étaient froids, mais Nicolas respiraittoujours. Levine essaya de se lever sur la pointe des pieds ;aussitôt le malade s’agita et répéta : « Ne t’en vapas ».

 

Le jour parut, et la situation restait lamême. Levine se leva doucement, dégagea sa main, et, sans regarderle malade, rentra dans sa chambre, se coucha et s’endormit : àson réveil, au lieu d’apprendre la mort de son frère, on lui ditqu’il avait repris connaissance, s’était assis dans son lit, avaitdemandé à manger, qu’il ne parlait plus de la mort, mais exprimaitl’espoir de guérir, et témoignait encore plus d’irritation et detristesse qu’à l’ordinaire. Personne ne parvint, ce jour-là, à lecalmer ; il accusait tout le monde de ses souffrances,réclamait un célèbre médecin de Moscou, et, à toutes les questionsqu’on lui faisait sur son état, répondait qu’il souffrait d’unefaçon intolérable.

Cette irritation ne fit qu’augmenter ;Kitty elle-même fut impuissante à l’adoucir, et Levine s’aperçutqu’elle souffrait physiquement et moralement, quoiqu’elle ne voulûtpas en convenir. L’attendrissement causé par l’approche de la morts’était mêlé à d’autres sentiments. Tous savaient la fininévitable, voyaient le malade mort à moitié, et en étaient venus àsouhaiter la fin aussi prompte que possible : ils n’encontinuaient pas moins à donner des potions, à faire chercher lemédecin et des remèdes ; mais ils se mentaient à eux-mêmes, etcette dissimulation était plus douloureuse à Levine qu’aux autresparce qu’il aimait Nicolas plus tendrement, et que rien n’étaitplus contraire à sa nature que le manque de sincérité.

Levine, longtemps poursuivi du désir deréconcilier ses deux frères, avait écrit à Serge Ivanitch ;celui-ci lui répondit, et Levine lut la lettre au malade :Serge ne pouvait venir, mais il demandait pardon à son frère entermes touchants.

Nicolas ne dit rien.

« Que dois-je lui écrire, demanda Levine.J’espère que tu ne lui en veux pas ?

– Aucunement ! répondit le malade d’unton contrarié ; écris-lui qu’il m’envoie ledocteur. »

Trois jours cruels passèrent ainsi ; lemourant restait dans le même état. Tous ceux qui l’approchaientn’avaient plus qu’un désir, sa fin ; le malade seul nel’exprimait pas, et continuait à se fâcher contre le médecin, àprendre ses remèdes, et à parler de rétablissement. Dans les raresmoments où, absorbé par l’opium, il s’oubliait un instant, ilconfessait dans un demi-sommeil ce qui pesait à son âme comme àcelle des autres : « Ah ! si cela pouvaitfinir ! »

Ces souffrances, toujours plus intenses,faisaient leur œuvre en le préparant à mourir ; chaquemouvement était une douleur ; pas un membre de ce pauvre corpsqui ne causât une torture ; les souvenirs même, lesimpressions, les pensées du passé, répugnaient au malade ; lavue de ceux qui l’entouraient, leurs discours, tout lui faisaitmal : chacun le sentait ; on n’osait faire un mouvementlibrement, exprimer un vœu ou une pensée ; la vie seconcentrait pour tous dans le sentiment des souffrances du mourant,et dans le désir ardent de l’en voir délivré.

Il touchait à ce moment suprême où la mortdevait lui paraître souhaitable comme un dernier bonheur ;tout, jusqu’à la faim, la fatigue, la soif, ces sensations quijadis, après avoir été souffrance ou privation, lui causaient unecertaine jouissance, n’étaient plus que douleur ; il nepouvait aspirer qu’à être débarrassé du principe même de ses maux,de son corps torturé ; sans trouver de paroles pour exprimerce désir, il continuait, par habitude, à réclamer ce qui lesatisfaisait autrefois. « Couchez-moi sur l’autre côté »,demandait-il, et, aussitôt couché, il voulait revenir à sa positionpremière. « Donnez-moi du bouillon. Remportez-le. Racontezquelque chose au lieu de vous taire » ; et sitôt qu’onparlait, il reprenait une expression de fatigue, d’indifférence etde dégoût.

Kitty tomba malade une dizaine de jours aprèsson arrivée, et le docteur déclara que c’était l’effet des émotionset de la fatigue ; il prescrivit le calme et le repos. Elle seleva cependant après le dîner et se rendit, comme d’habitude, chezle malade avec son ouvrage. Nicolas la regarda sévèrement et souritavec dédain quand elle lui dit avoir été souffrante. Toute lajournée il ne cessa de se moucher et de gémir plaintivement.

« Comment vous sentez-vous ? luidemanda-t-elle.

– Plus mal, répondit-il avec peine. Jesouffre.

– Où souffrez-vous ?

– Partout.

– Vous verrez que cela finiraaujourd’hui, » dit Marie Nicolaevna à voix basse.

Levine la fit taire, croyant que son frère,dont l’ouïe était très sensible, pourrait l’entendre ; il setourna vers le mourant, qui avait entendu, mais sur lequel ces motsn’avaient produit aucune impression, car son regard restait graveet fixe.

« Qu’est-ce qui vous le faitcroire ? demanda Levine, emmenant Marie Nicolaevna dans lecorridor.

– Il se dépouille.

– Comment cela ?

– Ainsi », dit-elle en tirant sur lesplis de sa robe de laine. Levine remarqua effectivement que toutela journée le malade avait tiré ses couvertures comme s’il eûtvoulu s’en dépouiller.

Marie Nicolaevna avait prédit juste.

Vers le soir, Nicolas n’eut plus la force desoulever ses bras, et son regard immobile prit une expressiond’attention concentrée qui ne changea pas lorsque son frère etKitty se penchèrent vers lui, afin qu’il pût les voir. Kitty fitvenir le prêtre pour dire les prières des agonisants.

Pendant la cérémonie, le malade,qu’entouraient Levine, Kitty et Marie Nicolaevna, ne donna aucunsigne de vie ; mais avant la fin des prières il poussa tout àcoup un soupir, s’étendit et ouvrit les yeux. Le prêtre posa lacroix sur ce front glacé, et lorsqu’il eut achevé ses oraisons,resta debout en silence, près du lit, touchant de ses doigtsl’énorme main du mourant.

« C’est fini », dit-il enfin,voulant s’éloigner ; alors les lèvres de Nicolas eurent unléger tressaillement, et du fond de sa poitrine sortirent cesparoles qui résonnèrent nettement dans le silence :

« Pas encore… Bientôt… »

Une minute après, le visage s’éclaircit ;un sourire se dessina sous la moustache, et les femmess’empressèrent de commencer la dernière toilette.

Toute l’horreur de Levine pour la terribleénigme de la mort se réveilla avec la même intensité que pendant lanuit d’automne où son frère était venu le voir. Plus que jamais ilcomprit son incapacité à sonder ce mystère, et la terreur de lesentir si près de lui et si inévitable. La présence de sa femmel’empêcha de tomber dans le désespoir, car malgré ses terreurs iléprouvait le besoin de vivre et d’aimer. L’amour seul le sauvait etdevenait d’autant plus fort et plus pur qu’il était menacé. Et àpeine eut-il vu s’accomplir ce mystère de mort, qu’auprès de lui unautre miracle d’amour et de vie, également insondable, s’accomplità son tour.

Le docteur déclara que Kitty étaitenceinte.

Chapitre 21

 

Dès que Karénine eut compris, grâce à Betsy età Oblonsky, que tous, et Anna la première, attendaient de lui qu’ildélivrât sa femme de sa présence, il se sentit absolumenttroublé : incapable d’une décision personnelle, il remit sonsort entre les mains de tiers trop heureux d’avoir à s’en mêler, etfut prêt à accepter tout ce qu’on lui proposa.

Il ne revint à la réalité qu’au lendemain dudépart d’Anna, lorsque l’Anglaise lui fit demander si elle devaitdîner à table ou dans la chambre des enfants.

Pendant les premiers jours qui suivirent ledépart d’Anna, Alexis Alexandrovitch continua ses réceptions, serendit au conseil, et dîna chez lui comme d’habitude ; toutesles forces de son âme n’avaient qu’un but : paraître calme etindifférent. Il fit des efforts surhumains pour répondre auxquestions des domestiques relativement aux mesures à prendre pourl’appartement d’Anna et ses affaires, de l’air d’un homme préparéaux événements, et qui n’y voit rien d’extraordinaire. Deux joursil réussit à dissimuler sa souffrance, mais le troisième ilsuccomba. Un commis introduit par le domestique apporta une facturequ’Anna avait oublié de solder :

« Votre Excellence voudra bien nousexcuser, dit le commis, et nous donner l’adresse de Madame, sic’est à elle que nous devons nous adresser. »

Alexis Alexandrovitch sembla réfléchir, sedétourna, et s’assit près d’une table ; longtemps il restaainsi, la tête appuyée sur sa main, essayant de parler sans yparvenir.

Korneï, le domestique, comprit son maître etfit sortir le commis.

Resté seul, Karénine sentit qu’il n’avait plusla force de lutter, fit dételer sa voiture, ferma sa porte et nedîna pas à table.

Le dédain, la cruauté qu’il croyait lire surle visage du commis, du domestique, de tous ceux qu’il rencontrait,lui devenaient insupportables. S’il avait mérité le mépris publicpar une conduite blâmable, il aurait pu espérer qu’une conduitemeilleure lui rendrait l’estime du monde ; mais il n’était pascoupable, il était malheureux, d’un malheur odieux, honteux. Et leshommes se montreraient d’autant plus implacables qu’il souffraitdavantage ; ils l’écraseraient, comme les chiens achèvententre eux une pauvre bête qui hurle de douleur. Pour résister àl’hostilité générale, il devrait cacher ses plaies : hélas,deux jours de lutte l’avaient déjà épuisé ! Et personne à quiconfier sa souffrance ! pas un homme dans tout Pétersbourg quis’intéressât à lui ! qui eût quelque égard, non plus pour lepersonnage haut placé, mais pour le mari désespéré !

Alexis Alexandrovitch avait perdu sa mère àl’âge de dix ans ; il ne se souvenait pas de son père ;son frère et lui étaient restés orphelins avec une très modiquefortune ; leur oncle Karénine, un homme influent, très estimédu défunt empereur, se chargea de leur éducation. Après de bonnesétudes au Gymnase et à l’Université, Karénine débuta brillamment,grâce à cet oncle, dans la carrière administrative, et se vouaexclusivement aux affaires. Jamais il ne se lia d’amitié avecpersonne ; son frère seul lui tenait au cœur ; maiscelui-ci, entré aux Affaires étrangères, et envoyé en mission horsde Russie peu après le mariage d’Alexis Alexandrovitch, était mortà l’étranger.

Karénine, nommé gouverneur en province, y fitla connaissance de la tante d’Anna, une femme fort riche, quimanœuvra habilement pour rapprocher de sa nièce ce gouverneur,jeune, sinon comme âge, du moins au point de vue de sa positionsociale. Alexis Alexandrovitch se vit un jour dans l’alternative dechoisir entre une demande en mariage ou une démission. Longtemps ilhésita, trouvant autant de raisons contre ou pour le mariage ;mais il ne put cette fois appliquer sa maxime favorite :« Dans la doute, abstiens-toi. » Un ami de la tanted’Anna lui fit entendre que ses assiduités avaient compromis lajeune fille, et qu’en homme d’honneur il devait se déclarer.

C’est ce qu’il fit, et dès lors il reporta sursa fiancée d’abord, puis sur sa femme, la somme d’affection dont sanature était capable.

Cet attachement exclut chez lui tout autrebesoin d’intimité. Il avait de nombreuses relations, pouvaitinviter à dîner de grands personnages, leur demander un service,une protection pour quelque solliciteur ; il pouvait mêmediscuter et critiquer librement les actes du gouvernement devant uncertain nombre d’auditeurs, mais là se bornaient ses rapports decordialité.

Les seules relations familières qu’il eût àPétersbourg étaient son chef de cabinet et son médecin. Le premier,Michel Wassiliévitch Sludine, un galant homme, simple, bon etintelligent, paraissait plein de sympathie pour Karénine ;mais la hiérarchie du service avait mis entre eux une barrière quiarrêtait les confidences. Aussi, après avoir signé les papiersqu’il lui apportait, Alexis Alexandrovitch trouva-t-il impossible,en regardant Sludine, de s’ouvrir à lui. Sa phrase :« Vous savez mon malheur » était sur ses lèvres ; ilne put la prononcer, et se borna, en le congédiant, à la formulehabituelle : « Vous aurez la bonté de me préparer cetravail… »

Le docteur, dont Karénine savait lessentiments bienveillants, était fort occupé, et il semblait qu’ilse fût conclu un pacte tacite entre eux, par lequel tous deux sesupposaient surchargés de besogne et forcés d’abréger leursentretiens.

Quant aux amies, et à la principale d’entreelles, la comtesse Lydie, Karénine n’y songeait même pas. Lesfemmes lui faisaient peur, et il n’éprouvait pour elle que del’éloignement.

Chapitre 22

 

Mais si Alexis Alexandrovitch avait oublié lacomtesse Lydie, celle-ci pensait à lui. Elle arriva précisément àcette heure de désespoir solitaire où, la tête entre ses mains, ils’était affaissé immobile et sans force. Elle n’attendit pas qu’onl’annonçât et pénétra dans le cabinet de Karénine.

« J’ai forcé la consigne, dit-elle,entrant à pas rapides, essoufflée par l’émotion et l’agitation. Jesais tout ! Alexis Alexandrovitch, mon ami ! » Etelle lui serra la main entre les siennes et le regarda de ses beauxyeux profonds.

Karénine se leva, dégagea sa main en fronçantle sourcil, et lui avança un siège.

« Veuillez vous asseoir ; je nereçois pas parce que je suis souffrant, comtesse, dit-il, leslèvres tremblantes.

– Mon ami ! » répéta la comtessesans le quitter des yeux ; ses sourcils se relevèrent de façonà dessiner un triangle sur son front, et cette grimace enlaiditencore sa figure jaune, naturellement laide.

Alexis Alexandrovitch comprit qu’elle étaitprête à pleurer de compassion, et l’attendrissement le gagna ;il saisit sa main potelée et la baisa.

« Mon ami ! dit-elle encore d’unevoix entrecoupée par l’émotion : vous ne devez pas vousabandonner ainsi à votre douleur ; elle est grande, mais ilfaut chercher à la calmer !

– Je suis brisé, tué, je ne suis plus unhomme ! dit Alexis Alexandrovitch, abandonnant la main de lacomtesse, tout en regardant toujours ses yeux remplis delarmes ; ma situation est d’autant plus affreuse que je netrouve ni en moi, ni hors de moi, d’appui pour me soutenir.

– Vous trouverez cet appui, non pas en moi,quoique je vous supplie de croire à mon amitié, dit-elle ensoupirant, mais en lui ! Notre appui est dansson amour ; son joug est léger,continua-t-elle avec ce regard exalté que Karénine lui connaissaitbien. Il vous entendra et vous aidera ! »

Ces paroles furent douces à AlexisAlexandrovitch, quoiqu’elles témoignassent d’une exaltationmystique, nouvellement introduite à Pétersbourg.

« Je suis faible, anéanti ; je n’airien prévu autrefois et ne comprends plus rienmaintenant !

– Mon ami !

– Ce n’est pas la perte que je fais, continuaAlexis Alexandrovitch, que je pleure. Ah non ! mais je ne puisme défendre d’un sentiment de honte aux yeux du monde pour lasituation qui m’est faite ! C’est mal et je n’y puis rien…

– Ce n’est pas vous qui avez accompli l’actede pardon si noble qui m’a comblée d’admiration, c’estlui ; aussi n’avez-vous pas à en rougir », ditla comtesse en levant les yeux avec enthousiasme.

Karénine s’assombrit et, serrant ses mainsl’une contre l’autre, en fit craquer les jointures.

« Si vous saviez tous les détails !dit-il de sa voix perçante. Les forces de l’homme ont des limites,et j’ai trouvé la limite des miennes, comtesse. Ma journée entières’est passée en arrangements domestiques découlant (ilappuya sur le mot) de ma situation solitaire. Les domestiques, lagouvernante, les comptes, ces misères me dévorent à petitfeu ! Hier à dîner,… c’est à peine si je me suiscontenu ; je ne pouvais supporter le regard de mon fils. Iln’osait pas me faire de questions, et moi je n’osais pas leregarder. Il avait peur de moi… mais ce n’est rien encore… »Karénine voulut parler de la facture qu’on lui avait apportée, savoix trembla et il s’arrêta. Cette facture sur papier bleu, pour unchapeau et des rubans, était un souvenir poignant ! Il seprenait en pitié en y songeant.

« Je comprends », mon ami, jecomprends tout, dit la comtesse. L’aide et la consolation, vous neles trouverez pas en moi : mais si je suis venue, c’est pourvous offrir mes services, essayer de vous délivrer de ces petitssoucis misérables auxquels vous ne devez pas vous abaisser ;c’est une main de femme qu’il faut ici. Me laisserez-vousfaire ? »

Karénine se tut et lui serra la main avecreconnaissance !

« Nous nous occuperons tous deux deSerge. Je ne suis pas très entendue quant aux choses de la viepratique, mais je m’y mettrai et serai votre ménagère. Ne meremerciez pas, je ne le fais pas de moi-même…

– Comment ne serais-je pasreconnaissant !

– Mais, mon ami, ne cédez pas au sentimentdont vous parliez tout à l’heure ; comment rougir de ce qui aété le plus haut degré de la perfection chrétienne ?« Celui qui s’abaisse sera élevé. » Et ne me remerciezpas. Remerciez Celui qu’il faut prier. En Lui seul nous trouveronsla paix, la consolation, le salut, l’amour ! »

Elle leva les yeux au ciel, et AlexisAlexandrovitch comprit qu’elle priait.

Cette phraséologie, qu’il trouvait autrefoisdéplaisante, paraissait aujourd’hui à Karénine naturelle etcalmante. Il n’approuvait pas l’exaltation à la mode ;sincèrement croyant, la religion l’intéressait principalement aupoint de vue politique : aussi les enseignements nouveaux luiétaient-ils antipathiques par principe. La comtesse, que cesnouvelles doctrines enthousiasmaient, n’avait pas son approbation,et, au lieu de discuter sur ce sujet, il détournait généralement laconversation et ne répondait pas. Mais cette fois il la laissaparler avec plaisir, sans la contredire, même intérieurement.

« Je vous suis bien reconnaissant pourvos paroles et vos promesses », dit-il quand elle eut fini deprier.

La comtesse serra encore la main de sonami.

« Maintenant je me mets à l’œuvre,dit-elle, effaçant en souriant les traces de larmes sur son visage.Je vais voir Serge, et ne m’adresserai à vous que dans les casgraves. »

La comtesse Lydie se leva et se remit auprèsde l’enfant ; là, tout en baignant de ses larmes les joues dupetit garçon effrayé, elle lui apprit que son père était un saint,et que sa mère était morte.

La comtesse remplit sa promesse et se chargeaeffectivement des détails du ménage, mais elle n’avait rien exagéréen avouant son incapacité pratique. Ses ordres ne pouvaientraisonnablement s’exécuter, aussi ne s’exécutaient-ils pas, et legouvernement de la maison tomba insensiblement entre les mains duvalet de chambre Korneï. Celui-ci habitua peu à peu son maître àécouter, pendant sa toilette, les rapports qu’il jugeait utile delui faire. L’intervention de la comtesse n’en fut pas moinsutile ; son affection et son estime furent pour Karénine unsoutien moral, et, à sa grande consolation, elle parvint presque àle convertir ; du moins changea-t-elle sa tiédeur en unechaude et ferme sympathie pour l’enseignement chrétien tel qu’il serépandait depuis peu à Pétersbourg. Cette conversion ne fut pasdifficile.

Karénine, comme la comtesse, comme tous ceuxqui préconisaient les idées nouvelles, était dénué d’uneimagination profonde, c’est-à-dire de cette faculté de l’âme grâceà laquelle les mirages de l’imagination même exigent pour se faireaccepter une certaine conformité avec la réalité. Ainsi il nevoyait rien d’impossible ni d’invraisemblable à ce que la mortexistât pour les incrédules, et non pour lui ; à ce que lepéché fût exclu de son âme, parce qu’il possédait une foi pleine etentière dont seul il était juge ; à ce que, dès ce monde, ilpût considérer son salut comme certain.

La légèreté, l’erreur de ces doctrines lefrappaient néanmoins par moments ; il sentait alors combien lajoie causée par l’irrésistible sentiment qui l’avait poussé aupardon était différente de celle qu’il éprouvait maintenant que leChrist habitait son âme. Mais quelque illusoire que fût cettegrandeur morale, elle lui était indispensable dans son humiliationactuelle ; il éprouvait l’impérieux besoin de dédaigner, duhaut de cette élévation imaginaire, ceux qui le méprisaient, et ilse cramponnait à ses nouvelles convictions comme à une planche desalut.

Chapitre 23

 

La comtesse Lydie avait été mariée fortjeune ; d’un naturel exalté, elle rencontra dans son mari unbon enfant très riche, très haut placé, et fort dissolu. Dès lesecond mois de leur mariage, son mari la quitta, répondant à seseffusions de tendresse par un sourire ironique, presque méchant,que personne ne parvint à s’expliquer, la bonté du comte étantconnue et la romanesque Lydie n’offrant aucune prise à la critique.Depuis lors, les époux, sans être séparés, vécurent chacun de leurcôté, le mari n’accueillant jamais sa femme qu’avec un sourire amerqui resta une énigme.

La comtesse avait depuis longtemps renoncé àadorer son mari, mais elle était toujours éprise de quelqu’un etmême de plusieurs personnes à la fois, hommes et femmes,généralement de ceux qui attiraient l’attention d’une façonquelconque. Ainsi elle s’éprit de chacun des nouveaux princes ouprincesses qui s’alliaient à la famille impériale, puis elle aimasuccessivement un métropolitain, un grand vicaire et un simpledesservant ; ensuite un journaliste, trois slavophiles etKomissarof, puis un ministre, un docteur, un missionnaire anglaiset enfin Karénine. Ces amours multiples, et leurs différentesphases de chaleur ou de refroidissement, ne l’empêchaient en riend’entretenir les relations les plus compliquées, tant à la cour quedans le monde. Mais du jour où elle prit Karénine sous saprotection, qu’elle s’occupa de ses affaires domestiques et de ladirection de son âme, elle sentit qu’elle n’avait jamaissincèrement aimé que lui ; ses autres amours perdirent toutevaleur à ses yeux. D’ailleurs, en analysant ses sentiments passés,et en les comparant à celui qu’elle ressentait maintenant,pouvait-elle ne pas reconnaître que jamais elle ne se serait éprisede Komissarof s’il n’eût sauvé la vie de l’empereur, ni de Ristitshsi la question slave n’avait pas existé ? tandis qu’elleaimait Karénine pour lui-même, pour sa grande âme incomprise, pourson caractère, pour le son de sa voix, son parler lent, son regardfatigué et ses mains blanches et molles, aux veines gonflées. Nonseulement elle se réjouissait à l’idée de le voir, mais encore ellecherchait, sur le visage de son ami, une impression analogue à lasienne. Elle tenait à lui plaire, autant par sa personne que par saconversation ; elle ne s’était jamais mise en frais detoilette. Plus d’une fois elle se surprit réfléchissant à ce quiaurait pu être s’ils eussent été libres tous deux ! Quand ilentrait, elle rougissait d’émotion, et ne pouvait réprimer unsourire ravi lorsqu’il lui disait quelque parole aimable.

Depuis plusieurs jours la comtesse étaitvivement troublée : elle avait appris le retour d’Anna et deWronsky. Comment épargner à Alexis Alexandrovitch la torture derevoir sa femme ? Comment éloigner de lui l’odieuse pensée quecette affreuse femme respirait dans la même ville que lui, etpouvait à chaque instant le rencontrer ?

Lydie Ivanovna fit faire une enquête pourconnaître les plans de ces « vilaines gens », comme ellenommait Anna et Wronsky. Le jeune aide de camp, ami de Wronsky,chargé de cette mission avait besoin de la comtesse pour obtenir,grâce à son appui, la concession d’une affaire. Il vint donc luiapprendre qu’après avoir terminé leurs arrangements ils comptaientrepartir le lendemain, et Lydie Ivanovna commençait à se rassurer,lorsqu’on lui apporta un billet dont elle reconnut aussitôtl’écriture : c’était celle d’Anna Karénine. L’enveloppe, enpapier anglais épais comme une écorce d’arbre, contenait unefeuille oblongue et jaune, ornée d’un immense monogramme ; lebillet répandait un parfum délicieux :

« Qui l’a apporté ?

– Un commissionnaire d’hôtel. »

Longtemps la comtesse resta debout sans avoirle courage de s’asseoir pour lire ; l’émotion lui renditpresque un de ses accès d’asthme. Enfin, lorsqu’elle se fut calmée,elle ouvrit le billet suivant, écrit en français :

« Madame la comtesse,

« Les sentiments chrétiens dont votre âmeest remplie me donnent l’audace impardonnable, je le sens, dem’adresser à vous. Je suis malheureuse d’être séparée de mon fils,et vous demande en grâce la permission de le voir une fois avantmon départ. Si je ne m’adresse pas directement à AlexisAlexandrovitch, c’est pour ne pas donner à cet homme généreux ladouleur de s’occuper de moi. Connaissant votre amitié pour lui,j’ai pensé que vous me comprendriez : m’enverrez-vous Sergechez moi ? préférez-vous que je vienne à l’heure que vousm’indiquerez, ou me ferez-vous savoir comment et dans quel endroitje pourrais le voir ? Un refus me semble impossible lorsque jesonge à la grandeur d’âme de celui à qui il appartient de décider.Vous ne sauriez imaginer ma soif de revoir mon enfant, ni parconséquent comprendre l’étendue de ma reconnaissance pour l’appuique vous voudrez bien me prêter dans cette circonstance.

« Anna. »

Tout dans ce billet irrita la comtesseLydie : son contenu, les allusions à la grandeur d’âme deKarénine, et surtout le ton d’aisance qui y régnait.

« Dites qu’il n’y a pas deréponse » ; et, ouvrant aussitôt son buvard, elle écrività Karénine qu’elle espérait bien le rencontrer vers une heure auPalais ; c’était jour de fête : on allait féliciter lafamille impériale.

« J’ai besoin de vous entretenir d’uneaffaire grave et triste ; nous conviendrons au Palais du lieuoù je pourrai vous voir. Le mieux serait chez moi, où je feraipréparer votre thé. C’est indispensable. Il nousimpose sa croix, mais Il nous donne aussi la force de laporter », ajouta-t-elle pour le préparer dans une certainemesure.

La comtesse écrivait de deux à trois billetspar jour à Alexis Alexandrovitch ; elle aimait ce moyen, à lafois élégant et mystérieux, d’entretenir avec lui des rapports quela vie habituelle rendait trop simples à son gré.

Chapitre 24

 

Les félicitations étaient terminées. Tout ense retirant, on causait des dernières nouvelles, des récompensesaccordées ce jour-là, et des mutations de places pour quelqueshauts fonctionnaires.

« Que diriez-vous si la comtesse MarieBorisovna était nommée au ministère de la guerre et la princesseWatkesky chef de l’état-major ? disait un petit vieillardgrisonnant, en uniforme couvert de broderies, à une grande et belledemoiselle d’honneur qui le questionnait sur les nouveauxchangements.

– Dans ce cas, je dois être nommée aide decamp ? dit la jeune fille souriant.

– Vous ? votre place est indiquée. Vousfaites partie du département des cultes et on vous donne pour aideKarénine.

– Bonjour, prince ! fit le petitvieillard, serrant la main à quelqu’un qui s’approchait de lui.

– Vous parliez de Karénine ? demanda leprince.

– Lui et Poutiatof ont été décorés de l’ordred’Alexandre Newsky.

– Je croyais qu’il l’avait déjà ?

– Non. Regardez-le, – dit le petit vieillard,indiquant de son tricorne brodé Karénine, debout dans l’embrasured’une porte, et causant avec un des membres influents du conseil del’Empire ; il portait l’uniforme de cour avec son nouveaucordon rouge en sautoir. – N’est-il pas heureux et content comme unsou neuf ? – Et le vieillard s’arrêta pour serrer la main à unsuperbe et athlétique chambellan qui passait.

– Non, il a vieilli, fit le chambellan.

– C’est l’effet des soucis. Il passe sa vie àécrire des projets. Tenez, en ce moment il ne lâchera pas sonmalheureux interlocuteur avant de lui avoir tout expliqué, pointpar point.

– Comment, vieilli ? Il fait despassions. La comtesse Lydie doit être jalouse de sa femme.

– Je vous en prie, ne parlez pas de lacomtesse Lydie.

– Y a-t-il du mal à être éprise deKarénine ?

– Madame Karénine est-elle vraimentici ?

– Pas ici, au Palais, mais à Pétersbourg. Jel’ai rencontrée hier avec Alexis Wronsky, bras dessus bras dessous,à la Morskaïa.

– C’est un homme qui n’a pas… » commençale chambellan, mais il s’interrompit pour faire place et saluer aupassage une personne de la famille impériale.

Tandis qu’on critiquait et ridiculisait ainsiAlexis Alexandrovitch, celui-ci barrait le chemin à un membre duconseil de l’Empire et, sans bouger d’une ligne, lui expliquaittout au long un projet financier.

Alexis Alexandrovitch, presque en même tempsqu’il avait été abandonné par sa femme, s’était trouvé dans lasituation, pénible pour un fonctionnaire, de voir s’arrêter lamarche ascendante de sa carrière. Seul peut-être, il nes’apercevait pas qu’elle fût terminée. Sa position était encoreimportante, il continuait à faire partie d’un grand nombre decomités et de commissions, mais il paraissait être de ceux dont onn’attend plus rien ; il avait fait son temps. Tout ce qu’ilproposait semblait vieux, usé, inutile. Loin d’en juger ainsi,Karénine croyait au contraire apprécier les actes du gouvernementavec plus de justesse depuis qu’il avait cessé d’en fairedirectement partie, et pensait de son devoir d’indiquer certainesréformes à introduire. Il écrivit une brochure, peu après le départd’Anna, sur les nouveaux tribunaux, la première de toutes cellesqu’il devait composer sur les branches les plus diverses del’administration. Et que de fois, satisfait de lui-même et de sonactivité, ne songea-t-il pas au texte de saint Paul :« Celui qui a une femme songe aux biens terrestres ;celui qui n’en a pas ne songe qu’au service du Seigneur. »

L’impatience bien visible du membre du conseilne troublait en rien Karénine, mais il s’interrompit au moment oùun prince de la famille impériale vint à passer, et soninterlocuteur en profita pour s’esquiver.

Resté seul, Alexis Alexandrovitch baissa latête, chercha à rassembler ses idées et, jetant un regard distraitautour de lui, se dirigea vers la porte, où il pensait rencontrerla comtesse.

« Comme ils ont l’air forts et bienportants, se dit-il, regardant au passage le cou vigoureux duprince, serré dans son uniforme, et le beau chambellan aux favorisparfumés. – Il n’est que trop vrai, tout est mal en ce monde.

« Alexis Alexandrovitch ! cria lepetit vieillard, dont les yeux brillaient méchamment, tandis queKarénine passait en saluant froidement. Je ne vous ai pas encorefélicité. Et il désigna la décoration.

– Je vous remercie infiniment. C’est un beaujour que celui-ci », répondit Karénine, appuyant, selon sonhabitude, sur le mot beau.

Il savait que ces messieurs se moquaient delui, mais, n’attendant d’eux que des sentiments hostiles, il yétait fort indifférent.

Les épaules jaunes de la comtesse et ses beauxyeux pensifs lui apparurent et l’attiraient de loin ; il sedirigea vers elle avec un sourire.

La toilette de Lydie Ivanovna lui avait coûtédes efforts d’imagination, comme toutes celles que dans cesderniers temps elle prenait le soin de composer, car ellepoursuivait un but bien différent de celui qu’elle se proposaittrente ans auparavant. Jadis elle ne songeait qu’à se parer, etn’était jamais trop élégante selon son goût ; maintenant ellecherchait à rendre le contraste supportable entre sa personne et satoilette ; elle y parvenait aux yeux d’Alexis Alexandrovitch,qui la trouvait charmante. La sympathie, la tendresse de cettefemme, étaient pour lui un refuge unique contre l’animositégénérale ; du milieu de cette foule hostile, il se sentaitattiré vers elle comme une plante par la lumière.

« Je vous félicite », dit-elle,portant ses regards sur la décoration.

Karénine haussa les épaules et ferma les yeuxà demi.

La comtesse savait que ces distinctions, sansqu’il en voulût convenir, lui causaient une de ses joies les plusvives.

« Que fait notre ange ?demanda-t-elle, faisant allusion à Serge.

– Je ne puis dire que j’en sois trèssatisfait, répondit Alexis Alexandrovitch, levant les sourcils etouvrant les yeux. Sitnikof ne l’est pas davantage (c’était lepédagogue chargé de Serge). Comme je vous le disais, je trouve enlui une certaine froideur pour les questions essentielles quidoivent toucher toute âme humaine, même celle d’un enfant. »Et Alexis Alexandrovitch entama le sujet qui, après les questionsadministratives, le touchait le plus, l’éducation de son fils.Jamais, jusque-là, les questions d’éducation ne l’avaientintéressé ; mais, ayant senti la nécessité de suivrel’instruction de son fils, il avait consacré un certain temps àétudier des livres de pédagogie et des ouvrages didactiques, afinde se former un plan d’études, que le meilleur instituteur dePétersbourg fut ensuite chargé de mettre en pratique.

« Oui, mais le cœur ! Je trouve àcet enfant le cœur de son père, et avec cela peut-il êtremauvais ? dit la comtesse d’un air sentimental.

– Peut-être… Pour moi, je remplis mon devoir,c’est tout ce que je puis faire.

– Vous viendrez chez moi ? dit lacomtesse après un moment de silence ; nous avons à causerd’une chose triste pour vous. J’aurais donné tout au monde pourvous épargner certains souvenirs ; d’autres ne pensent pas demême : j’ai reçu une lettre d’elle. Elle est ici, àPétersbourg. »

Alexis Alexandrovitch tressaillit, mais sonvisage prit aussitôt l’expression de mortelle immobilité quiindiquait son impuissance absolue à traiter un pareil sujet.

« Je m’y attendais, » dit-il.

La comtesse le regarda avec exaltation, etdevant cette grandeur d’âme des larmes d’admiration jaillirent deses yeux.

Chapitre 25

 

Lorsque Alexis Alexandrovitch entra dans leboudoir de la comtesse Lydie, décoré de portraits et de vieillesporcelaines, il n’y trouva pas son amie. Elle changeait detoilette.

Sur une table ronde était posé un service àthé chinois près d’une bouilloire à esprit-de-vin.

Alexis Alexandrovitch examina les innombrablescadres qui ornaient la chambre, s’assit près d’une table et y pritun Évangile.

Le frôlement d’une robe de soie vint ledistraire.

« Enfin, nous allons être un peutranquilles, dit la comtesse en se glissant avec un sourire ému,entre la table et le divan ; nous pourrons causer en prenantnotre thé. »

Après quelques paroles destinées à lepréparer, elle tendit, en rougissant, le billet d’Anna àKarénine.

Il lut, et garda longtemps le silence.

« Je ne me crois pas le droit de luirefuser, dit-il enfin, levant les yeux avec une certainecrainte.

– Mon ami ! vous ne voyez le mal nullepart !

– Je trouve, au contraire, le mal partout.Mais serait-il juste de… ? »

Son visage exprimait l’indécision, le désird’un conseil, d’un appui, d’un guide dans une question aussiépineuse.

« Non, interrompit Lydie Ivanovna. Il y ades limites à tout. Je comprends l’immoralité, dit-elle sans aucunevéracité, puisqu’elle ignorait pourquoi les femmes pouvaient êtreimmorales, mais ce que je ne comprends pas, c’est la cruauté, etenvers qui ? Envers vous ! Comment peut-elle rester dansla même ville que vous ? On n’est jamais trop vieux pourapprendre, et moi j’apprends tous les jours à comprendre votregrandeur et sa bassesse.

– Qui de nous jettera la premièrepierre ! dit Karénine visiblement satisfait du rôle qu’iljouait. Après avoir tout pardonné, puis-je la priver de ce qui estun besoin de son cœur, son amour pour l’enfant… ?

– Est-ce bien de l’amour, mon ami ? Toutcela est-il sincère ? Vous avez pardonné, et vous pardonnezencore, je le veux bien ; mais avons-nous le droit de troublerl’âme de ce petit ange ? Il la croit morte ; il prie pourelle, et demande à Dieu le pardon de ses péchés ; quepenserait-il maintenant ?

– Je n’y avais pas songé », dit AlexisAlexandrovitch en reconnaissant la justesse de ce raisonnement.

La comtesse se couvrit le visage de ses mains,et garda le silence. Elle priait.

« Si vous demandez mon avis, dit-elleenfin, vous ne donnerez pas cette permission. Ne vois-je pascombien vous souffrez, combien votre blessure saigne ?Admettons que vous fassiez abstraction de vous-même, mais où celavous mènera-t-il ? Vous vous préparez de nouvelles souffranceset un trouble nouveau pour l’enfant ! Si elle était encorecapable de sentiments humains, elle serait la première à le sentir.Non, je n’éprouve aucune hésitation, et si vous m’y autorisez, jelui répondrai. »

Alexis Alexandrovitch y consentit et lacomtesse écrivit en français la lettre suivante :

« Madame,

« Votre souvenir peut donner lieu, de lapart de votre fils, à des questions auxquelles on ne sauraitrépondre sans obliger l’enfant à juger ce qui doit rester sacrépour lui.

« Vous voudrez donc bien comprendre lerefus de votre mari dans un esprit de charité chrétienne. Je priele Tout-Puissant de vous être miséricordieux.

« Comtesse Lydie. »

Cette lettre atteignit le but secret que lacomtesse se cachait à elle-même : elle blessa Anna jusqu’aufond de l’âme. Karénine, de son côté, rentra chez lui troublé, neput reprendre ses occupations habituelles, ni retrouver la paixd’un homme qui possède la grâce et se sent élu.

La pensée de cette femme, si coupable enverslui, et pour laquelle il avait agi comme un saint, au dire de lacomtesse, n’aurait pas dû le troubler, et cependant il n’était pastranquille. Il ne comprenait rien de ce qu’il lisait, et neparvenait pas à chasser de son esprit les réminiscences cruelles dupassé ; il se rappelait comme un remords l’aveu d’Anna auretour des courses. Pourquoi n’avait-il alors exigé d’elle que lerespect des convenances ? Pourquoi n’avait-il pas provoquéWronsky en duel ? C’était ce qui le troublait par-dessus tout.Et la lettre écrite à sa femme, son inutile pardon, les soinsdonnés à l’enfant étranger, tout lui revenait à la mémoire etbrûlait son cœur de honte et de confusion.

« Mais en quoi suis-je donccoupable ? » se demandait-il. À cette question ensuccédait toujours une autre : comment aimaient, comment semariaient les hommes de la trempe des Wronsky, des Oblonsky, deschambellans à la belle prestance ? Il évoquait une série deces êtres vigoureux, sûrs d’eux-mêmes, forts, qui avaient toujoursattiré sa curiosité et son attention.

Quelque effort qu’il fît pour chasser desemblables pensées et se rappeler que, le but de son existencen’étant pas ce monde mortel, la paix et la charité devaient seuleshabiter son âme, il souffrait comme si le salut éternel n’eût étéqu’une chimère. Heureusement, la tentation ne fut pas longue etAlexis Alexandrovitch reconquit bientôt la sérénité et l’élévationd’esprit grâce auxquelles il parvenait à oublier ce qu’il voulaitéloigner de sa pensée.

Chapitre 26

 

« Eh bien, Kapitonitch ? – dit lepetit Serge, rentrant rose et frais de la promenade, la veille deson jour de naissance, tandis que le vieux suisse, souriant du hautde sa grande taille, le débarrassait de sa capote ; – letchinovnik au bandeau est-il venu ? Papa l’a-t-ilreçu ?

– Oui, à peine le chef de cabinet est-ilarrivé que je l’ai annoncé, répondit le suisse en clignant gaiementd’un œil. Permettez que je vous déshabille.

– Serge, Serge, appela le précepteur, arrêtédevant la porte qui conduisait aux appartements intérieurs,déshabillez-vous vous-même. »

Mais Serge, quoiqu’il entendît la voix grêlede son précepteur, n’y faisait aucune attention ; debout prèsdu suisse, il le tenait par la ceinture et le regardait de tous sesyeux.

« Et papa a-t-il fait ce qu’ildemandait ? »

Le suisse fit un signe affirmatif.

Ce tchinovnik enveloppé d’un bandeauintéressait Serge et le suisse ; il était venu sept fois sansêtre admis, et Serge l’avait rencontré un jour dans le vestibule,gémissant auprès du suisse, qu’il suppliait de le faire recevoir,disant qu’il ne lui restait qu’à mourir avec ses septenfants ; depuis lors, l’enfant se préoccupait du pauvrehomme.

« Avait-il l’air content ?demanda-t-il.

– Je crois bien, il est parti presque ensautant.

– A-t-on apporté quelque chose ? demandale petit garçon après un moment de silence.

– Oh oui, monsieur, dit à demi-voix le suisseen hochant la tête, il y a quelque chose de la part de lacomtesse. »

Serge comprit qu’il s’agissait d’un cadeaupour son jour de naissance.

« Que dis-tu ? où ?

– Korneï l’a porté chez papa, ce doit être unebelle chose !

– De quelle grandeur ? Commeça ?

– Plus petit, mais c’est beau.

– Un livre ?

– Non, c’est quelque chose. Allez, allez,Wassili Loukitch vous appelle, dit le suisse, entendant venir leprécepteur et dégageant doucement la petite main gantée qui letenait à la ceinture.

– Dans une minute, Wassili Loukitch »,dit Serge avec ce sourire aimable et gracieux dont le sévèreprécepteur subissait lui-même l’influence.

Serge était joyeux, et tenait à partager avecson ami le suisse un bonheur de famille que venait de lui apprendrela nièce de la comtesse Lydie pendant leur promenade au Jardind’été. Cette joie lui paraissait encore plus grande depuis qu’il yjoignait celle du tchinovnik et du cadeau ; « en ce beaujour, tout le monde devait être heureux, » pensait-il.

« Sais-tu ? Papa a reçu l’ordred’Alexandre Newsky.

– Comment ne le saurais-je pas ? on estdéjà venu le féliciter.

– Est-il content ?

– Comment ne pas être content d’une faveur del’empereur ! N’est-ce pas une preuve qu’on l’a méritée »,dit le vieux suisse gravement.

Serge réfléchit, tout en continuant àconsidérer le suisse, dont le visage lui était connu dans lesmoindres détails, le menton surtout, entre ses deux favoris gris,que personne n’avait jamais vu comme Serge de bas en haut.

« Eh bien ! et ta fille ? Ya-t-il longtemps qu’elle n’est venue ? »

La fille du suisse faisait partie du corps deballet.

« Où trouverait-elle le temps de venir unjour ouvrable ? elles ont aussi leurs leçons, et vous lesvôtres, monsieur. »

En rentrant dans sa chambre, Serge, au lieu dese mettre à ses devoirs, raconta à son précepteur toutes sessuppositions sur le cadeau qu’on lui avait apporté ; ce devaitêtre une locomotive, « Qu’en pensez-vous ? »demanda-t-il ; mais Wassili Loukitch ne pensait qu’à la leçonde grammaire qui devait être préparée pour le professeur qu’onattendait à deux heures.

« Dites-moi seulement, Wassili Loukitch,demanda l’enfant assis à sa table de travail et tenant son livreentre ses mains, qu’y a-t-il au-dessus d’Alexandre Newsky. Voussavez que papa est décoré ? »

Le précepteur répondit qu’il y avaitWladimir.

« Et au-dessus ?

– Au-dessus de tout, Saint-André.

– Et au-dessus ?

– Je ne sais pas.

– Comment vous ne savez pas nonplus ? » Et Serge, appuyé sur sa main, se prit àréfléchir.

Les méditations de l’enfant étaient trèsvariées ; il s’imaginait que son père allait peut-être encoreêtre décoré des ordres de Wladimir et de Saint-André, et qu’ilallait, par conséquent, être bien plus indulgent pour la leçond’aujourd’hui ; puis il se disait qu’une fois grand il feraitun sorte de mériter toutes les décorations, même celles qu’oninventerait au-dessus de Saint-André. À peine un nouvel ordreserait-il institué qu’il s’en rendrait digne tout de suite.

Ces réflexions firent passer le temps si viteque, lorsque vint l’heure de la leçon, il ne savait rien, et leprofesseur parut non seulement mécontent, mais affligé. Serge enfut peiné ; sa leçon, quoi qu’il fît, n’entrait pas dans satête ! En présence du professeur cela marchait encore, car, àforce d’écouter et de croire qu’il comprenait, il s’imaginaitcomprendre, mais, resté seul, tout s’embrouillait et seconfondait.

Il saisit un moment où son maître cherchaitquelque chose dans son livre pour lui demander :

« Michel Ivanitch, quand sera votrefête ?

– Vous feriez mieux de penser à votretravail ; quelle importance un jour de fête a-t-il pour unêtre raisonnable ? C’est un jour comme un autre, qu’il fautemployer à travailler. »

Serge regarda avec attention son professeur,examina sa barbe rare, ses lunettes descendues sur son nez, et seperdit dans des réflexions si profondes qu’il n’entendit plus riendu reste de sa leçon ; son maître pouvait-il croire ce qu’ildisait ? Au ton dont il parlait, cela paraissaitimpossible.

« Mais pourquoi s’entendent-ils tous pourme dire de la même façon les choses les plus ennuyeuses et les plusinutiles ? Pourquoi celui-ci me repousse-t-il et nem’aime-t-il pas ? » se demandait l’enfant sans trouver deréponse.

Chapitre 27

 

Après la leçon du professeur vint celle dupère ; Serge, en attendant, jouait avec son canif, accoudé àsa table de travail, et se plongeait dans de nouvellesméditations.

Une de ses occupations favorites consistait àchercher sa mère pendant ses promenades ; il ne croyait pas àla mort en général, et surtout pas à celle de sa mère, malgré lesaffirmations de la comtesse et de son père. Aussi pensait-il lareconnaître dans toutes les femmes grandes, brunes et un peufortes ; son cœur se gonflait de tendresse, les larmes luivenaient aux yeux, il s’attendait à ce qu’une de ces damess’approchât de lui, levât son voile ; alors il reverrait sonvisage ; elle l’embrasserait, lui sourirait, il sentirait ladouce caresse de sa main, reconnaîtrait son parfum et pleurerait dejoie, comme un soir où il s’était roulé à ses pieds parce qu’ellele chatouillait, et qu’il avait tant ri en mordillant sa mainblanche, couverte de bagues. Plus tard, la vieille bonne luiapprit, par hasard, que sa mère vivait, mais que son père et lacomtesse disaient le contraire parce qu’elle était devenueméchante ; ceci parut encore plus invraisemblable à Serge, quil’attendit et la chercha de plus belle. Ce jour-là, au Jardind’été, il avait aperçu une dame en voile lilas, et son cœur battitbien fort lorsqu’il lui vit prendre le même sentier que lui ;puis tout à coup la dame avait disparu. Serge sentait sa tendressepour sa mère plus vive que jamais, et, les yeux brillants,regardait devant lui en tailladant la table de son canif.

« Voilà papa qui vient ! » luidit Wassili Loukitch.

Serge sauta de sa chaise, courut baiser lamain de son père, et chercha quelque signe de satisfaction sur sonvisage à propos de sa décoration.

« As-tu fait une bonnepromenade ? » demanda Alexis Alexandrovitch, s’asseyantdans un fauteuil et ouvrant un volume de l’Ancien Testament.

Quoiqu’il eût souvent dit à Serge que toutchrétien devait connaître l’Ancien Testament imperturbablement, ilavait souvent besoin de consulter le livre pour ses leçons, etl’enfant s’en apercevait.

« Oui, papa, je me suis beaucoup amusé,dit Serge s’asseyant de travers et balançant sa chaise, chosedéfendue. J’ai vu Nadinka (une nièce de la comtesse que celle-ciélevait) et elle m’a dit qu’on vous avait donné une nouvelledécoration. En êtes-vous content, papa ?

– D’abord ne te balance pas ainsi, dit AlexisAlexandrovitch, et ensuite sache que ce qui doit nous être cher,c’est le travail par lui-même, et non la récompense. Je voudrais tefaire comprendre cela. Si tu ne recherches que la récompense, letravail te paraîtra pénible, mais si tu aimes le travail, tarécompense sera toute trouvée. » Et Alexis Alexandrovitch serappela qu’en signant le même jour cent dix-huit papiers différentsil n’avait eu pour soutien, dans cette ingrate besogne, que lesentiment du devoir.

Les yeux brillants et gais de Serges’obscurcirent devant le regard de son père.

Il sentait que celui-ci prenait, en luiparlant, un ton particulier, comme s’il se fût adressé à un de cesenfants imaginaires qui se trouvent dans les livres, et auxquelsSerge ne ressemblait en rien ; il y était habitué, et faisaitde son mieux pour feindre une analogie quelconque avec ces petitsgarçons exemplaires.

« Tu me comprends, j’espère ?

– Oui, papa », répondit l’enfant jouantson petit personnage.

La leçon consistait en une récitation dequelques versets de l’Évangile, et une répétition du commencementde l’Ancien Testament ; la récitation ne marchait pas mal.Mais tout à coup, Serge fut frappé de l’aspect du front de sonpère, qui formait un angle presque droit près des tempes, et il dittout de travers la fin de son verset, Alexis Alexandrovitch conclutqu’il ne comprenait rien de ce qu’il récitait, et en futirrité ; il fronça le sourcil, et se prit à expliquer ce queSerge ne pouvait avoir oublié, pour l’avoir entendu répéter tant defois. L’enfant, effrayé, regardait son père et ne pensait qu’à unechose : faudrait-il lui répéter ses explications, ainsi qu’ill’exigeait parfois ? Cette crainte l’empêchait de comprendre.Heureusement le père passa à la leçon d’histoire sainte. Sergeraconta passablement les faits eux-mêmes, mais lorsqu’il dutexpliquer ce qu’ils signifiaient, il resta court et fut puni pourn’avoir rien su. Le moment le plus critique fut celui où il dutréciter la série des patriarches antédiluviens ; il ne serappelait plus qu’Énoch ; c’était son personnage favori dansl’histoire sainte et il rattachait à l’élévation de ce patriarcheaux cieux une longue suite d’idées qui l’absorba complètement,tandis qu’il regardait fixement la chaîne de montre de son père etun bouton à moitié déboutonné de son gilet.

Serge qui ne croyait pas à la mort de ceuxqu’il aimait, n’admettait pas non plus qu’il dût mourirlui-même : cette pensée invraisemblable et incompréhensible dela mort lui avait cependant été confirmée par des personnes qui luiinspiraient confiance ; la bonne elle-même avouait, un peucontre son gré, que tous les hommes mouraient. Mais alors pourquoiÉnoch n’était-il pas mort ? et pourquoi d’autres que lui nemériteraient-ils pas de monter vivants au ciel comme lui ? Lesméchants, ceux que Serge n’aimait pas, pouvaient bien mourir, maisles bons pouvaient être dans le cas d’Énoch.

« Eh bien, ces patriarches ?

– Énoch,… Énos.

– Tu les as déjà nommés. C’est mal, Serge,très mal : si tu ne cherches pas à t’instruire des chosesessentielles à un chrétien, qu’est-ce donc qui t’occupera ?dit le père se levant. Ton maître n’est pas plus satisfait que moi,je suis donc forcé de te punir. »

Serge travaillait mal en effet, et cependantce n’était pas un enfant mal doué ; il était au contraire fortsupérieur à ceux que son maître lui citait en exemple : s’ilne voulait pas apprendre ce qu’on lui enseignait, c’est qu’il ne lepouvait pas, et cela, parce que son âme avait des besoins trèsdifférents de ceux que lui supposaient ses maîtres. À neuf ans, cen’était qu’un enfant, mais il connaissait son âme et la défendaitcontre tous ceux qui voulaient y pénétrer sans la clef de l’amour.On lui reprochait de ne rien vouloir apprendre, et il brûlaitcependant du désir de savoir, mais il s’instruisait auprès deKapitonitch, de sa vieille bonne, de Nadinka, de WassiliLoukitch.

Serge fut donc puni ; il n’obtint pas lapermission d’aller chez Nadinka ; mais cette punition tourna àson profit. Wassili Loukitch était de bonne humeur, et lui enseignal’art de construire un petit moulin à vent. La soirée se passa àtravailler et à méditer sur le moyen de se servir d’un moulin pourtournoyer dans les airs, en s’attachant aux ailes. Il oublia samère, mais la pensée de celle-ci lui revint dans son lit, et ilpria à sa façon pour qu’elle cessât de se cacher et lui fit unevisite le lendemain, anniversaire de sa naissance.

« Wassili Loukitch, savez-vous ce quej’ai demandé à Dieu par-dessus le marché ?

– De mieux travailler ?

– Non.

– De recevoir des joujoux ?

– Non, vous ne devinerez pas. C’est unsecret ! Si cela arrive, je vous le dirai… Vous ne saveztoujours pas ?

– Non, vous me le direz, dit Wassili Loukitchen souriant, ce qui lui arrivait rarement. Allons, couchez-vous,j’éteins la bougie.

– Je vois bien mieux ce que j’ai demandé dansma prière quand il n’y a plus de lumière. Tiens, j’ai presque ditmon secret ! » fit Serge en riant gaiement.

Serge crut entendre sa mère et sentir saprésence quand il fut dans l’obscurité. Elle était debout près delui, et le caressait de son regard plein de tendresse ; puisil vit un moulin, un couteau, puis tout se confondit dans sa petitetête, et il s’endormit.

Chapitre 28

 

Wronsky et Anna étaient descendus dans un desprincipaux hôtels de Pétersbourg ; Wronsky se logea aurez-de-chaussée, Anna prit au premier, avec l’enfant, la nourriceet sa femme de chambre, un grand appartement composé de quatrepièces.

Dès le premier jour de son retour, Wronskyalla voir son frère ; il y rencontra sa mère, venue de Moscoupour ses affaires. Sa mère et sa belle-sœur le reçurent commed’habitude, le questionnèrent sur son voyage, causèrent d’amiscommuns, mais ne firent aucune allusion à Anna. Son frère, en luirendant visite le lendemain, fut le premier à parler d’elle. AlexisWronsky saisit l’occasion pour lui expliquer qu’il considérait laliaison qui l’unissait à Mme Karénine comme unmariage : ayant le ferme espoir d’obtenir un divorce quirégulariserait leur situation, il désirait que leur mère et sabelle-sœur comprissent ses intentions.

« Le monde peut ne pas m’approuver, celam’est indifférent, ajouta-t-il, mais si ma famille tient à resteren bons termes avec moi, il est nécessaire qu’elle entretienne desrelations convenables avec ma femme. »

Le frère aîné, toujours fort respectueux desopinions de son cadet, laissa le monde résoudre cette questiondélicate, et se rendit sans protester chezMme Karénine avec Alexis.

Malgré son expérience du monde, Wronskytombait dans une étrange erreur : lui, qui mieux qu’un autre,devait comprendre que la société leur resterait fermée, il sefigura, par un bizarre effet d’imagination, que l’opinion publique,revenue d’antiques préjugés, avait dû subir l’influence du progrèsgénéral. « Sans doute, il ne faut pas compter sur le mondeofficiel, pensait-il, mais nos parents, nos amis, comprendront leschoses telles qu’elles sont. »

Une des premières femmes du monde qu’ilrencontra fut sa cousine Betsy. « Enfin, s’écria-t-ellejoyeusement ! et Anna ? Où êtes-vous descendus ?J’imagine aisément le vilain effet que doit vous produirePétersbourg après un voyage comme le vôtre. Et le divorce ?est-ce arrangé ? »

Cet enthousiasme tomba dès que Betsy appritque le divorce n’était pas encore obtenu, et Wronsky s’enaperçut.

« Je sais bien qu’on me jettera lapierre, dit-elle, mais je viendrai voir Anna. Vous ne restez paslongtemps ? »

Elle vint, en effet, le jour même, mais elleavait changé de ton ; elle sembla insister sur son courage etla preuve de fidélité et d’amitié qu’elle donnait à Anna ;après avoir causé des nouvelles du jour, elle se leva au bout dedix minutes, et dit en partant :

« Vous ne n’avez toujours pas dit à quandle divorce ? Mettons que moi, je jette mon bonnet par-dessusles moulins, mais je vous préviens que d’autres n’en feront pasautant, et que vous trouverez des collets-montés qui vous battrontfroid… Et c’est si facile maintenant ! Ça se fait. Ainsi vouspartez vendredi ? Je regrette que nous ne puissions nous voird’ici là. »

Le ton de Betsy aurait pu édifier Wronsky surl’accueil qui leur était réservé ; il voulut cependant faireencore une tentative dans sa famille. Il pensait bien que sa mère,si ravie d’Anna à leur première rencontre, serait inexorable pourcelle qui venait de briser la carrière de son fils, mais Wronskyfondait les plus grandes espérances sur Waria, sa belle-sœur :celle-ci ne jetterait certes pas la pierre à Anna, et viendraitsimplement et tout naturellement la voir.

Dès le lendemain, l’ayant trouvée seule, ils’ouvrit à elle.

« Tu sais, Alexis, combien je t’aime,répondit Waria après l’avoir écouté, et combien je te suis dévouée,mais si je me tiens à l’écart, c’est que je ne puis être d’aucuneutilité à Anna Arcadievna (elle appuya sur les deux noms). Ne croispas que je me permette de la juger, j’aurais peut-être agi commeelle à sa place ; je ne veux entrer dans aucun détail,ajouta-t-elle timidement en voyant s’assombrir le visage de sonbeau-frère, mais il faut bien appeler les choses par leur nom. Tuvoudrais que j’allasse la voir pour la recevoir ensuite chez moi,afin de la réhabiliter dans la société ? Mais je ne puis lefaire. Mes filles grandissent, je suis forcée, à cause de mon mari,de vivre dans le monde. Suppose que j’aille chez Anna Arcadievna,je ne puis l’inviter chez moi, de crainte qu’elle ne rencontre dansmon salon des personnes autrement disposées que moi. N’est ce pasde toute façon la blesser ?… Je ne puis la relever…

– Mais je n’admets pas un instant qu’elle soittombée, et je ne voudrais pas la comparer à des centaines de femmesque vous recevez ! interrompit Wronsky se levant, persuadé quesa belle-sœur ne céderait pas.

– Alexis, je t’en prie, ne te fâche pas, cen’est pas ma faute, dit Waria avec un sourire craintif.

– Je ne t’en veux pas, mais je souffredoublement, dit-il, s’assombrissant de plus en plus, je regrettenotre amitié brisée, ou du moins bien atteinte, car tu doiscomprendre que tel sera pour nous l’inévitable résultat. »

Il la quitta sur ces mois, et, comprenantenfin l’inutilité de nouvelles tentatives. Il résolut de seconsidérer comme dans une ville étrangère et d’éviter touteoccasion de froissements nouveaux.

Une des choses qui lui furent le plus péniblefut d’entendre partout son nom associé à celui d’AlexisAlexandrovitch ; chaque conversation finissait par rouler surKarénine, et s’il sortait, c’était encore lui qu’il rencontrait, oudu moins il se le figurait, comme une personne affligée d’un doigtmalade croit le heurter à tous les meubles.

D’autre part, l’attitude d’Anna lechagrinait ; il la voyait dans une disposition morale étrange,incompréhensible, qu’il ne lui connaissait pas ; tour à tourtendre et froide, elle était toujours irritable et énigmatique.Évidemment quelque chose la tourmentait, mais, au lieu d’êtresensible aux froissements dont Wronsky souffrait douloureusement,et qu’avec sa finesse de perception ordinaire elle aurait dûressentir comme lui, elle paraissait uniquement préoccupée dedissimuler ses soucis, et parfaitement indifférente au reste.

Chapitre 29

 

La pensée dominante d’Anna, en rentrant àPétersbourg, était d’y voir son fils : possédée de cette idée,du jour où elle quitta l’Italie, sa joie augmenta à mesure qu’elleapprochait de Pétersbourg. C’était chose simple et naturelle,croyait-elle, de revoir l’enfant en vivant dans la même ville quelui ; mais dès son arrivée elle sentit qu’une entrevue neserait pas facile à obtenir.

Comment s’y prendre ? Aller chez son mariau risque de n’être pas admise et de s’attirer peut-être unaffront ? Écrire à Alexis Alexandrovitch ? C’étaitimpossible, et cependant elle ne saurait se contenter de voir sonfils en promenade, elle avait trop de baisers, de caresses à luidonner, trop de choses à lui dire ! La vieille bonne de Sergeaurait pu lui venir en aide, mais elle n’habitait plus la maisonKarénine. Deux jours se passèrent ainsi en incertitudes et entergiversations ; le troisième jour, ayant appris lesrelations d’Alexis Alexandrovitch avec la comtesse Lydie, elle sedécida à écrira à celle-ci.

Ce fut pour elle une déception cruelle que devoir revenir son messager sans réponse. Jamais elle ne se sentitblessée, humiliée à ce point, et cependant elle comprenait que lacomtesse pouvait avoir raison. Sa douleur fut d’autant plus vivequ’elle n’avait à qui la confier.

Wronsky ne la comprendrait même pas ; iltraiterait la chose comme de peu d’importance, et rien que l’idéedu ton froid dont il en parlerait le lui faisait paraître odieux.Mais la crainte de le haïr était la pire de toutes. Aussirésolut-elle de lui cacher soigneusement ses démarches par rapportà l’enfant.

Toute la journée elle s’ingénia à imaginerd’autres moyens de joindre son fils, et se décida enfin au pluspénible de tous : écrire directement à son mari. Au moment oùelle commençait sa lettre, on lui apporta la réponse de la comtesseLydie. Elle s’était résignée au silence, mais l’animosité, l’ironiequ’elle lut entre les lignes de ce billet, la révoltèrent.

« Quelle cruauté ! quellehypocrisie ! pensa-t-elle ; ils veulent me blesser ettourmenter l’enfant ! Je ne les laisserai pas faire !elle est pire que moi : du moins, moi, je ne menspas ! »

Aussitôt elle prit le parti d’aller lelendemain, anniversaire de la naissance de Serge, chez sonmari ; d’y voir l’enfant en achetant les domestiques coûte quecoûte, et de mettre un terme aux mensonges absurdes dont on letroublait.

Anna commença par courir acheter des joujouxet fit son plan : elle viendrait le matin de bonne heure,avant qu’Alexis Alexandrovitch fût levé ; elle aurait del’argent tout prêt pour le suisse et le domestique, afin qu’on lalaissât monter sans lever son voile, sous prétexte de poser sur lelit de Serge des cadeaux envoyés par son parrain. Quant à cequ’elle dirait à son fils, elle avait beau y penser, elle nepouvait rien préparer.

Le lendemain matin, vers huit heures, Annadescendit de voiture et sonna à la porte de son anciennedemeure.

« Va donc voir qui est là. On dirait unedame », dit Kapitonitch à son aide, un jeune garçon qu’Anna neconnaissait pas, en apercevant par la fenêtre une dame voilée surle perron ; le suisse était en déshabillé du matin. Anna, àpeine entrée, glissa un billet de trois roubles dans la main dugarçon et murmura : « Serge,… Serge Alexéitch »,puis elle fit quelques pas en avant.

Le remplaçant du suisse examina l’assignat etarrêta la visiteuse à la seconde porte.

« Qui demandez-vous ? »dit-il.

Elle n’entendit rien et ne répondit pas.

Kapitonitch, remarquant le trouble del’inconnue, sortit de sa loge et lui demanda ce qu’elledésirait.

« Je viens, de la part du princeSkaradoumof, voir Serge Alexéitch.

– Il n’est pas encore levé », répondit lesuisse, examinant attentivement la dame voilée.

Anna ne se serait jamais attendue à être ainsitroublée par l’aspect de cette maison où elle avait vécu neuf ans.Des souvenirs doux et cruels s’élevèrent dans son âme, et un momentelle oublia pourquoi elle était là.

« Veuillez attendre, » dit le suisseen la débarrassant de son manteau. Au même moment il la reconnut etsalua profondément.

« Que Votre Excellence veuille bienentrer », lui dit-il.

Elle essaya de parler, mais la voix lui manquaet, jetant un regard suppliant au vieillard, elle monta l’escalierrapidement. Kapitonitch chercha à la rattraper et monta derrièreelle, accrochant ses pantoufles à chaque marche.

« Le précepteur n’est peut-être pashabillé. Je vais le prévenir. »

Anna montait toujours l’escalier bien connu,ne comprenant rien à ce que disait le vieillard.

« Par ici, à gauche. Excusez si tout esten désordre. Il a changé de chambre, disait le suisse essoufflé.Que Votre Excellence veuille attendre un moment ; je vaisregarder. » Et, ouvrant une grande porte, il disparut.

Anna s’arrêta, attendant.

« Il vient de se réveiller », dit lesuisse sortant par la même porte.

Et comme il parlait, Anna entendit unbâillement d’enfant, et rien qu’au son de ce bâillement ellereconnut son fils et le vit devant elle.

« Laisse-moi, laisse-moientrer ! » balbutia-t-elle, entrant précipitamment.

À droite de la porte, sur le lit, un enfant enchemise de nuit, son petit corps penché en avant, achevait debâiller en s’étirant ; ses lèvres se fermèrent en dessinant unsourire à moitié endormi, et, toujours souriant, il retombadoucement sur son oreiller.

« Mon petit Serge », murmura-t-elleapprochant du lit sans être entendue.

Depuis qu’ils étaient séparés, et dans seseffusions de tendresse pour l’absent, Anna revoyait toujours sonfils à quatre ans, à l’âge où il avait été le plus gentil.Maintenant il ne ressemblait même plus à celui qu’elle avaitquitté : il était devenu grand et maigre. Comme son visage luiparut allongé avec ses cheveux courts ! et ses grandsbras ! Il avait bien changé, mais c’était toujours lui, laforme de sa tête, ses lèvres, son petit cou et ses épauleslarges.

« Mon petit Serge ! »répéta-t-elle à l’oreille de l’enfant.

Il se souleva sur son coude, tourna sa têteébouriffée et, cherchant à comprendre, ouvrit les yeux. Pendantquelques secondes il regarda d’un œil interrogateur sa mèreimmobile près de lui, sourit de bonheur et, les yeux encore à demifermés par le sommeil, se jeta, non plus sur son oreiller, maisdans ses bras.

« Serge ! mon cher petitgarçon ! » balbutia-t-elle, étouffée par les larmes,serrant ce corps mignon dans ses deux bras.

« Maman ! » murmura-t-il,remuant entre les mains de sa mère, comme pour mieux en sentir lapression.

Il saisit le dossier du lit d’une main,l’épaule de sa mère de l’autre et tomba sur elle. Son visage sefrottait contre le cou et la poitrine d’Anna, qu’enivrait ce chaudparfum de l’enfant à demi endormi.

« Je savais bien, fit-il entr’ouvrant lesyeux, c’est mon jour de naissance : je savais bien que tuviendrais. Je vais tout de suite me lever. »

Et, tout en parlant, il s’assoupit.

Anna le dévorait des yeux ; elleremarquait les changements survenus en son absence, reconnaissaitmalaisément ces jambes, devenues si longues, ces joues amaigries,ces cheveux qui formaient de petites boucles sur la nuque, là oùelle l’avait si souvent embrassé. Elle serrait tout cela contre soncœur, et les larmes l’empêchaient de parler.

« Pourquoi pleures-tu, maman ?demanda-t-il tout à fait réveillé… Pourquoi pleures-tu ?répéta-t-il, prêt à pleurer lui-même.

– Moi ? Je ne pleurerai plus… c’est dejoie. Il y a si longtemps que je ne t’ai vu ! C’est fini,fini, dit-elle renfonçant ses larmes et se détournant. Maintenanttu vas t’habiller, – fit-elle après s’être un peu calmée, et, sansquitter la main de Serge, elle s’assit près du lit, sur une chaiseoù étaient préparés les vêtements de l’enfant… Commentt’habilles-tu sans moi ? Comment… ? – elle voulait parlersimplement et gaiement, mais n’y parvenait pas, et se détournaencore.

– Je ne me lave plus à l’eau froide, papa l’adéfendu : tu n’as pas vu Wassili Loukitch ? Il va venir.Tiens, tu es assise sur mes affaires ! »

Et Serge pouffa de rire. Elle le regarda etsourit.

« Maman, ma chérie ! s’écria-t-il sejetant de nouveau dans ses bras comme s’il eût mieux compris ce quilui arrivait, en la voyant sourire.

« Ôte cela, » dit-il, lui enlevantson chapeau. Et, la voyant tête nue, il se reprit àl’embrasser.

« Qu’as-tu pensé de moi ? As-tu cruque j’étais morte ?

– Jamais je ne l’ai cru.

– Tu ne l’as pas cru, mon chéri ?

– Je savais, je savais bien ! »dit-il en répétant sa phrase favorite, et, saisissant la main quicaressait sa chevelure, il en appuya la paume sur sa petite boucheet se mit à la baiser.

Chapitre 30

 

Wassili Loukitch, pendant ce temps, était fortembarrassé ; il venait d’apprendre que la dame dont la visitelui avait paru extraordinaire était la mère de Serge, cette femmequi avait abandonné son mari et qu’il ne connaissait pas, puisqu’iln’était entré dans la maison qu’après son départ. Devait-ilprévenir Alexis Alexandrovitch ? Réflexion faite, il résolutde remplir strictement son devoir en allant lever Serge à l’heurehabituelle, sans s’inquiéter de la présence d’une personne tierce,fût-elle la mère. Mais la vue des caresses de la mère et del’enfant, le son de leurs voix et de leurs paroles, lui firentchanger d’avis. Il hocha la tête, soupira et referma doucement laporte. « J’attendrai encore dix minutes », se dit-il,toussant légèrement en s’essuyant les yeux.

Une vive émotion régnait parmi lesdomestiques ; ils savaient tous que Kapitonitch avait laisséentrer leur maîtresse, et qu’elle se trouvait dans la chambre del’enfant ; ils savaient aussi que leur maître entraitd’habitude chaque matin chez Serge à neuf heures ; chacund’eux sentait que les époux ne devaient pas se rencontrer, qu’ilfallait les en empêcher.

Korneï, le valet de chambre, descendit chez lesuisse pour demander pourquoi on avait introduit Anna, et,apprenant que Kapitonitch lui-même l’avait escortée jusqu’en haut,il lui adressa une verte réprimande. Le suisse garda un silenceobstiné, mais, lorsque le valet de chambre déclara qu’il méritaitd’être chassé, le vieillard sauta en l’air, et, s’approchant deKorneï avec un geste énergique :

« Oui-da, tu ne l’aurais pas laisséeentrer, toi ! dit-il. Après avoir servi dix ans et n’avoirentendu que de bonnes paroles, tu lui aurais dit maintenant :ayez la bonté de sortir ! Tu comprends la politique, toi, enfine mouche. Ce que tu n’oublieras pas, par exemple, c’est de volermonsieur et de traîner ses pelisses !

– Soldat ! répondit Korneï avec mépris,et il se tourna vers la bonne, qui entrait en ce moment. Soyezjuge, Marie Efimovna : il a laissé entrer Madame, sans riendire à personne, et tout à l’heure Alexis Alexandrovitch, quand ilsera levé, ira dans la chambre des enfants.

– Quelle affaire, quelle affaire ! dit labonne. Mais Korneï Wassilitch, trouvez donc un moyen de retenirMonsieur pendant que je courrai la prévenir et la faire sortir.Quelle affaire ! »

Quand la bonne entra chez l’enfant, Sergeracontait à sa mère comment Nadinka et lui étaient tombés englissant d’une montagne de glace, et avaient fait trois culbutes.Anna écoutait le son de la voix, regardait le visage, le jeu de laphysionomie de son fils, palpait ses petits bras, mais necomprenait rien de ce qu’il disait. Il faudrait le quitter, s’enaller, elle ne comprenait, ne sentait que cela. Elle avait entendules pas de Wassili Loukitch et sa petite toux discrète, etmaintenant elle entendait approcher la bonne, mais, incapable debouger et de parler, elle restait immobile comme une statue.

« Madame, ma colombe ! murmura lavieille femme s’approchant d’Anna et lui baisant les épaules et lesmains. Voilà une joie envoyée de Dieu à celui que nous fêtonsaujourd’hui ! Vous n’êtes pas changée du tout.

– Ah ! Niania, ma chère, je ne voussavais pas dans la maison, dit Anna, revenant à elle pour unmoment.

– Je ne demeure plus ici, je vis chez mafille, mais je suis venue ce matin féliciter Serge, AnnaArcadievna, ma colombe ! »

La vieille femme se prit à pleurer et à baiserde nouveau la main de son ancienne maîtresse.

Serge, les yeux brillants de joie, tenaitd’une main sa mère et de l’autre sa bonne, en trépignant de sespetits pieds nus sur le tapis. La tendresse de sa chère bonne poursa mère le ravissait.

« Maman, elle vient souvent me voir, etquand elle vient… » Mais il s’arrêta en voyant la bonnechuchoter quelque chose à sa mère, et le visage de celle-ciexprimer la frayeur et comme de la honte.

Anna s’approcha de son fils.

« Mon chéri ! » luidit-elle.

Jamais elle ne put prononcer le motadieu, mais, à l’expression de son visage, l’enfantcomprit.

« Mon cher, cher petit Koutia !murmura-t-elle, employant un surnom qu’elle lui donnait lorsqu’ilétait tout petit. Tu ne m’oublieras pas ; ta mè… » ellene put achever.

Combien de choses elle regretta ensuite den’avoir pas su lui dire, et dans ce moment elle était incapable derien trouver, rien exprimer ! Mais Serge comprit tout ;il sentit que sa mère l’aimait et qu’elle était malheureuse :il comprit même ce que la bonne lui avait chuchoté, il avaitentendu les mots : « Toujours vers neuf heures », ilsavait qu’il s’agissait de son père et qu’il ne devait pasrencontrer sa mère. Mais ce qu’il ne comprit pas, c’était pourquoila frayeur et la honte se peignaient sur le visage de celle-ci.

Elle n’était pas coupable, et semblaitcraindre et rougir : de quoi ? Il aurait voulu faire unequestion, mais il n’osa pas interroger, car il voyait sa mèresouffrir et elle lui faisait trop de peine ! Il se serracontre elle en murmurant :

« Ne t’en va pas encore. Il ne viendrapas de sitôt. »

Sa mère s’éloigna d’elle un instant pour leregarder et tâcher de comprendre s’il pensait bien ce qu’ildisait ; à l’air effrayé de l’enfant, elle sentit qu’ilparlait bien réellement de son père.

« Serge, mon ami, dit-elle,aime-le : il est meilleur que moi, et je suis coupable enverslui. Quand tu seras grand, tu jugeras.

– Personne n’est meilleur que toi, s’écrial’enfant avec des sanglots désespérés, et, s’accrochant aux épaulesde sa mère, il la serra de toute la force de ses petits brastremblants.

– Ma petite âme, mon chéri ! »balbutia Anna, et elle fondit en larmes comme un enfant.

En ce moment la porte s’ouvrit, et WassiliLoukitch entra ; on entendait déjà d’autres pas, et la bonneeffrayée tendit à Anna son chapeau en lui disant tout bas :« Il vient ». Serge se laissa tomber sur son lit ensanglotant et se couvrant le visage de ses mains ; Anna leslui retira pour baiser encore ses joues baignées de larmes, etsortit d’un pas précipité. Alexis Alexandrovitch venait à sarencontre ; il s’arrêta en la voyant et courba la tête.

Quoiqu’elle eût affirmé, une minuteauparavant, qu’il était meilleur qu’elle, le regard rapide qu’ellejeta sur toute la personne de son mari ne réveilla en elle qu’unsentiment de haine, de mépris et de jalousie par rapport à sonfils. Elle baissa rapidement son voile et sortit presque encourant.

Dans sa hâte, elle avait laissé dans lavoiture les joujoux choisis la veille avec tant de tristesse etd’amour, et les rapporta à l’hôtel.

Chapitre 31

 

Anna, quoiqu’elle s’y fût préparée à l’avance,ne s’attendait pas aux violentes émotions que lui causa la vue deson fils ; revenue à l’hôtel, elle se demandait pourquoi elleétait là. « Oui, tout est bien fini, je suis seule !« se disait-elle ôtant son chapeau et se laissant tomber dansun fauteuil près de la cheminée. Et, regardant fixement une penduleposée entre les fenêtres, au-dessus d’une console, elle s’absorbadans ses réflexions.

La femme de chambre française qu’elle avaitramenée de l’étranger entra pour prendre ses ordres ; Annaparut étonnée et répondit : « Plus tard ». Undomestique, qui vint demander si elle désirait déjeuner, reçut lamême réponse.

La nourrice italienne entra à son tour,portant l’enfant qu’elle venait d’habiller : la petite, envoyant sa mère, lui sourit, battant l’air de ses menottes poteléesà la façon d’un poisson agitant ses nageoires ; elle frappaitles plis empesés de sa jupe brodée et se tendait vers Anna, qui nelui résista pas. Baisant les joues fraîches et les jolies épaulesde sa fille, elle la laissa s’accrocher à un de ses doigts avec descris de joie, la prit dans ses bras, et la fit sauter sur sesgenoux ; mais la vue même de cette charmante créaturel’obligea à constater la différence qu’elle établissait dans soncœur entre elle et Serge.

Toutes les forces d’une tendresse inassouvies’étaient jadis concentrées sur son fils, l’enfant d’un hommequ’elle n’aimait cependant pas, et jamais sa fille, née dans lesplus tristes conditions, n’avait reçu la centième partie des soinsprodigués par elle à Serge. La petite fille ne lui représentaitd’ailleurs que des espérances, tandis que Serge était presque unhomme, connaissant déjà la lutte avec ses sentiments et sespensées ; il aimait sa mère, la comprenait, la jugeaitpeut-être…, pensa-t-elle, se rappelant les paroles de sonfils ; et maintenant elle était séparée de lui, moralementaussi bien que matériellement, et à cette situation elle ne voyaitpas de remède !

Après avoir rendu la petite à sa nourrice etles avoir congédiées, Anna ouvrit un médaillon contenant leportrait de Serge au même âge que sa sœur, puis elle cherchad’autres portraits de lui dans un album : la dernière, lameilleure photographie, représentait Serge à cheval sur une chaise,en blouse blanche, la bouche souriante, les sourcils un peufroncés ; la ressemblance était parfaite. Elle voulut, de sesdoigts nerveux, tirer le portrait de l’album pour le comparer avecd’autres, mais elle n’y parvenait pas. Pour dégager la carte de soncadre, elle la poussa à l’aide d’une autre photographie prise auhasard.

C’était un portrait de Wronsky fait à Rome, encheveux longs et chapeau mou.

« Le voilà », se dit-elle et, en leregardant, elle se rappela soudain qu’il était l’auteur de toutesses souffrances.

Elle n’avait pas pensé à lui de toute lamatinée, mais la vue de ce mâle et noble visage, qu’elleconnaissait et aimait tant, fit monter un flot d’amour à soncœur.

« Où est-il ? Pourquoi melaisse-t-il seule ainsi en proie à ma douleur ? » sedemanda-t-elle avec amertume, oubliant qu’elle lui dissimulait avecsoin tout ce qui concernait son fils. Aussitôt elle l’envoya prierde monter, et attendit, le cœur serré, les paroles de tendressedont il chercherait à la consoler. Le domestique revint lui direque Wronsky avait du monde et qu’il faisait demander si ellepouvait le recevoir avec le prince Yavshine, nouvellement arrivé àPétersbourg. « Il ne viendra pas seul, et il ne m’a pas vuedepuis hier, au moment de dîner ! » pensa-t-elle ;« je ne pourrai rien lui dire, puisqu’il sera avecYavshine » Et une idée cruelle lui traversa l’esprit :« S’il avait cessé de m’aimer ! »

Elle repassa aussitôt dans sa mémoire tous lesincidents des jours précédents ; elle y trouvait desconfirmations de cette pensée terrible. La veille, il n’avait pasdîné avec elle ; il n’habitait pas le même appartement, etmaintenant il venait en compagnie, comme s’il eût craint untête-à-tête.

« Mais son devoir est de me l’avouer, lemien de m’éclairer ! Si c’est vrai, je sais ce qui me reste àfaire », se dit-elle, bien que hors d’état d’imaginer cequ’elle deviendrait si l’indifférence de Wronsky était prouvée.Cette terreur voisine du désespoir lui donna une certainesurexcitation ; elle sonna sa femme de chambre, passa dans soncabinet de toilette, et prit un soin extrême à s’habiller, comme siWronsky, devenu indifférent, avait dû redevenir amoureux à la vuede sa toilette et de sa coiffure. La sonnette retentit avantqu’elle fût prête.

En entrant au salon, ce fut Yavshine qu’elleaperçut d’abord, examinant les portraits de Serge qu’elle avaitoubliés sur la table.

« Nous sommes d’anciennes connaissances,lui dit-elle, allant vers lui et posant sa petite main dans la mainénorme du géant tout confus (cette timidité semblait bizarre,contrastant avec la taille gigantesque et le visage accentué deYavshine). Nous nous sommes vus l’année dernière aux courses…Donnez, dit-elle, reprenant à Wronsky par un mouvement rapide lesphotographies de son fils qu’il regardait, tandis que ses yeuxbrillants lui jetaient un regard significatif… Les courses de cetteannée ont-elles réussi ? Nous avons vu les courses à Rome, auCorso. Mais vous n’aimez pas la vie à l’étranger ?ajouta-t-elle avec un sourire caressant. Je vous connais, et,quoique nous nous soyons peu rencontrés, je connais vos goûts.

– J’en suis fâché, car mes goûts sontgénéralement mauvais », dit Yavshine mordant sa moustachegauche.

Après un moment de conversation, Yavshine,voyant Wronsky consulter sa montre, demanda à Anna si elle comptaitrester longtemps à Pétersbourg et, prenant son képi, se leva,déployant ainsi son immense personne.

« Je ne crois pas, répondit-elle, et elleregarda Wronsky d’un air troublé.

– Alors nous ne nous reverrons plus ? ditYavshine se tournant vers Wronsky : où dînes-tu ?

– Venez dîner avec moi, – dit Anna d’un tondécidé ; et, contrariée de ne pouvoir dissimuler sa confusiontoutes les fois que sa situation fausse s’affirmait devant unétranger, elle rougit. – Le dîner ici n’est pas bon, mais du moinsvous vous verrez ; de tous ses camarades de régiment, vousêtes celui que préfère Alexis.

– Enchanté, – répondit Yavshine avec unsourire qui prouva à Wronsky qu’Anna lui plaisait beaucoup.Yavshine prit congé et sortit, Wronsky resta en arrière.

– Tu pars aussi ? lui demanda-t-elle.

– Je suis déjà en retard. – Va toujours, je terejoins », cria-t-il à son ami.

Elle lui prit la main et, sans le quitter desyeux, chercha ce qu’elle pourrait bien dire pour le retenir.

« Attends, j’ai quelque chose à tedemander, et pressant la main de Wronsky contre sa joue. Je n’aipas eu tort de l’inviter à dîner ?

– Tu as très bien fait, répondit-il avec unsourire tranquille.

– Alexis, tu n’as pas changé pour moi ?demanda-t-elle en lui serrant la main entre les siennes. Alexis, jen’en puis plus ici. Quand partons-nous ?

– Bientôt, bientôt : tu n’imagines pascombien à moi aussi la vie me pèse, – et il retira sa main.

– Eh bien, va, va ! » dit-elle d’unton blessé et elle s’éloigna précipitamment.

Chapitre 32

 

Quand Wronsky rentra à l’hôtel, Anna n’y étaitpas ; on lui dit qu’elle était sortie avec une dame ;cette façon de s’absenter sans dire où elle allait, jointe à l’airagité, au ton dur dont elle lui avait retiré les photographies deson fils devant Yavshine, fit réfléchir Wronsky. Il se décida à luidemander une explication, et l’attendit au salon. Anna ne rentrapas seule, elle amena une de ses tantes, une vieille fille, laprincesse Oblonsky, avec qui elle avait fait des emplettes :sans remarquer l’air inquiet et interrogateur de Wronsky, Anna semit à raconter gaiement ce qu’elle avait acheté dans lamatinée ; mais il lisait une tension d’esprit dans ses yeuxbrillants quand furtivement elle le regardait, et une agitationfébrile dans ses mouvements qui l’inquiétèrent et letroublèrent.

Le couvert était disposé pour quatre, et onallait se mettre à table, lorsqu’on annonça Toushkewitch, venu dela part de la princesse Betsy, avec une commission pour Anna.

Betsy s’excusait de n’être pas venue lui direadieu ; elle était souffrante, et priait Anna de venir lavoir, entre sept heures et demie et neuf heures. Wronsky regardaAnna, comme pour lui faire remarquer qu’en lui désignant une heureon avait pris les mesures nécessaires afin qu’elle ne rencontrâtpersonne ; Anna sembla n’y faire aucune attention.

« Je regrette infiniment de n’être paslibre précisément entre sept heures et demie et neuf heures,dit-elle avec un imperceptible sourire.

– La princesse le regretterabeaucoup !

– Moi aussi.

– Vous allez probablement entendre laPatti ? demanda Toushkewitch.

– La Patti ? Vous me donnez une idée. –J’irais certainement si je pouvais me procurer une loge.

– Je puis vous en avoir une.

– Je vous en serais très obligée, ditAnna ; mais ne voulez-vous pas dîner avecnous ? »

Wronsky haussa légèrement les épaules ;il ne comprenait rien à la manière d’agir d’Anna. Pourquoiavait-elle amené la vieille princesse, pourquoi gardait-elleToushkewitch à dîner, et surtout pourquoi voulait-elle uneloge ? Pouvait-elle, dans sa position, aller à l’Opéra un jourd’abonnement ? elle y rencontrerait le monde entier ! Illa regarda sérieusement, mais elle lui répondit par un regardmoitié désolé, moitié railleur, dont il ne put saisir lasignification. Pendant le dîner Anna fut très animée, et semblafaire des coquetteries tantôt à l’un, tantôt à l’autre de sesconvives ; Toushkewitch alla chercher la loge en sortant detable, et Yavshine descendit fumer avec Wronsky ; au bout d’uncertain temps celui-ci remonta, et trouva Anna en toilette de soieclaire, corsage décolleté, avec des dentelles encadrant et faisantressortir l’éclatante beauté de sa tête.

« Vous allez vraiment au théâtre ?lui dit-il, cherchant à ne pas la regarder.

– Pourquoi me le demandez-vous de cet airterrifié ? répondit-elle, froissée de ce qu’il ne la regardaitpas. Je ne vois pas pourquoi je n’irais pas ! »

Elle semblait ne pas comprendre lasignification des mots.

« Évidemment, il n’y a aucune raison pourcela, dit-il en fronçant les sourcils.

– C’est précisément ce que je dis, fit-elle,ne voulant rien entendre à l’ironie de cette réponse, et mettanttranquillement un long gant parfumé.

– Anna, au nom du ciel ! qu’est-ce quivous prend ?… lui dit-il, cherchant à la réveiller, commel’avait tenté naguère plus d’une fois son mari.

– Je ne comprends pas ce que vous mevoulez.

– Vous savez bien que vous ne pouvez pas yaller.

– Pourquoi ? Je n’y vais pas seule ;la princesse a été changer de toilette etm’accompagnera. »

Il leva les épaules, découragé.

« Ne savez-vous donc pas… ?commença-t-il.

– Mais je ne veux rien savoir ! dit-elle,presque en criant, Je ne le veux pas, je ne me repens en rien de ceque j’ai fait ; non, non, et non : si c’était àrecommencer, je recommencerais. Il n’y a qu’une chose importantepour vous et moi, c’est de savoir si nous nous aimons. Le reste estsans valeur. Pourquoi vivons-nous ici séparés ? Pourquoi nepuis-je aller où bon me semble ? Je t’aime, et tout m’estégal, dit-elle en russe avec un regard particulier et pour luiincompréhensible, si tu n’es pas changé à mon égard ; pourquoine me regardes-tu pas ? »

Il la regarda, il vit sa beauté et la parurequi lui allait si bien ; mais cette beauté et cette éléganceétaient précisément ce qui l’irritait.

« Vous savez bien que mes sentiments nesauraient changer ; mais je vous supplie de ne passortir », lui dit-il encore en français, l’œil froid, maisd’une voix suppliante.

Elle ne remarqua que le regard et réponditd’un air fâché :

« Et moi, je vous prie de m’expliquerpourquoi je ne dois pas sortir.

– Parce que cela peut vous attirer des… – ilse troubla.

– Je ne comprends pas : Toushkewitchn’est pas compromettant, et la princesse n’est pas plus mal qu’uneautre. Ah ! la voilà ! »

Chapitre 33

 

Wronsky, pour la première fois de sa vie,éprouva un mécontentement voisin de la colère. Ce qui lecontrariait surtout c’était de ne pouvoir s’expliquer ouvertement,de ne pouvoir dira à Anna qu’en paraissant dans cette toilette àl’Opéra, avec une personne comme la princesse, elle jetait le gantà l’opinion publique, se reconnaissait pour une femme perdue, etrenonçait, par conséquent, à rentrer dans le monde.

« Comment ne le comprend-elle pas ?Qu’est-ce qui se passe en elle ? » se disait-il. Et,tandis que son estime pour le caractère d’Anna baissait, lesentiment de sa beauté grandissait.

Rentré dans son appartement, il s’assit toutsoucieux auprès de Yavshine qui buvait un mélange d’eau de Seltz etde cognac, ses longues jambes étendues sur une chaise. Wronskyimita son exemple.

« Tu dis le cheval de Louskof ?c’est une belle bête que je te conseille d’acheter, commençaYavshine, jetant un coup d’œil sur le visage sombre de soncamarade. La croupe est fuyante, mais quelles jambes et quelletête ! on ne saurait mieux trouver.

– Aussi je pense bien le prendre, »répondit Wronsky.

Tout en causant avec son ami, la pensée d’Annane le quittait pas, et involontairement il écoutait ce qui sepassait dans le corridor, et regardait la pendule.

« Anna Arcadievna fait dire qu’elle estpartie pour le théâtre », annonça un domestique.

Yavshine versa encore un petit verre dansl’eau gazeuse, l’avala et se leva en boutonnant son uniforme.

« Eh bien ? partons-nous ?dit-il souriant à moitié sous ses longues moustaches, et montrantainsi qu’il comprenait la cause de la contrariété de Wronsky, sansy attacher d’importance.

– Je n’irai pas, répondit Wronskytristement.

– Moi j’ai promis, je dois y aller ; aurevoir ! si tu te ravises, prends le fauteuil de Krasinski quiest libre, ajouta-t-il en sortant.

– Non, j’ai à travailler. »

« On a des ennuis avec sa femme, mais,avec une maîtresse c’est encore pis », pensa Yavshine enquittant l’hôtel.

Wronsky, resté seul, se leva et se prit àmarcher de long en large.

« C’est aujourd’hui le 4eabonnement : mon frère y sera avec sa femme, avec ma mèreprobablement, c’est-à-dire tout Pétersbourg ! elle entre en cemoment, ôte sa fourrure, et la voilà devant tout le monde !Toushkewitch, Yavshine, la princesse Barbe ! Eh bien, etmoi ? ai-je peur ? ou ai-je donné à Toushkewitch le droitde la protéger ? De quelque façon qu’on s’y prenne, c’estabsurde, c’est absurde ! Et pourquoi me met-elle dans cettesotte position ? » dit-il avec un geste désolé. Cemouvement accrocha le guéridon sur lequel était posé le plateauavec le cognac et l’eau de Seltz, et faillit le faire tomber ;Wronsky, en voulant le rattraper, le renversa complètement :il sonna et donna un coup de pied à la table.

« Si tu veux rester chez moi, n’oubliepas ton service, dit-il au valet de chambre qui parut ; quececi n’arrive plus, pourquoi n’es-tu pas venu emportercela ? »

Le valet de chambre, se sentant innocent,voulut se justifier, mais un coup d’œil sur son maître lui prouvaqu’il valait mieux se taire ; et, s’excusant bien vite, ils’agenouilla sur le tapis pour relever les débris des verres et descarafes.

« Ce n’est pas ton affaire, appelle ungarçon, et prépare mon habit. » Il sonna, fit apporter sonhabit, et à neuf heures et demie il entrait à l’Opéra. Le spectacleétait commencé.

Le « Kapelldiener » ôta à Wronsky sapelisse, et, en le reconnaissant, l’appela « VotreExcellence ».

Le corridor était vide, sauf deux valets depied tenant des fourrures et écoutant aux portes ; onentendait l’orchestre accompagnant avec soin une voix defemme : la porte s’entr’ouvrit pour donner passage à un autreKapelldiener chargé de placer les spectateurs, et la phrase chantéefrappa l’oreille de Wronsky. Il ne put entendre la fin, la portes’étant refermée, mais, aux applaudissements qui suivirent, ilcomprit que la cadence était terminée.

Les bravos duraient encore quand il pénétradans la salle, brillamment éclairée ; sur la scène, lacantatrice, décolletée et couverte de diamants, saluait ensouriant, et se penchait pour ramasser, avec l’aide du ténor quilui donnait la main, de nombreux bouquets.

Un monsieur admirablement pommadé lui tendaitun écrin en allongeant ses bras, et le public entier, loges etparterre, criait, applaudissait et se levait pour mieux voir.Wronsky s’avança au milieu du parterre, s’arrêta et examina lepublic, moins soucieux que jamais de la scène, du bruit et de toutce troupeau de spectateurs entassé dans la salle.

C’étaient les mêmes dames dans les loges avecles mêmes officiers derrière elles, les mêmes femmes multicolores,les mêmes uniformes et les mêmes habits noirs ; au paradis, lamême foule malpropre ; et dans toute cette salle comble unequarantaine de personnes, hommes et femmes, représentaient seulesle monde. L’attention de Wronsky se porta sur cesoasis.

L’acte venait de finir ; Wronsky s’avançavers les premiers rangs de fauteuils, et s’arrêta près de la rampeà côté de Serpouhowskoï qui, l’ayant aperçu de loin, l’appelaitd’un sourire.

Wronsky n’avait pas encore vu Anna et ne lacherchait pas, mais, à la direction que prenaient les regards, ilse douta de l’endroit où elle se trouvait. Il craignait pis encore,et tremblait d’apercevoir Karénine ; heureusement celui-ci nevint pas au théâtre ce jour-là.

« Comme tu es reste peu militaire, luidit Serpouhowskoï ; on dirait un diplomate, un artiste…

– Oui, en rentrant à la maison j’ai endossél’habit, répondit Wronsky souriant et prenant lentement salorgnette.

– C’est en quoi je t’envie ; quand jerentre en Russie, je t’avoue que je remets ceci à regret, dit-il entouchant ses aiguillettes. Je pleure ma liberté. »

Serpouhowskoï avait depuis longtemps renoncé àpousser Wronsky dans la carrière militaire, mais il l’aimaittoujours, et se montra particulièrement aimable pour lui cesoir-là.

« Il est fâcheux que tu aies manqué lepremier acte. »

Wronsky examina avec sa lorgnette lesbaignoires et le premier rang ; tout à coup la tête d’Anna luiapparut, fière et d’une beauté frappante, dans son cadre dedentelles, auprès d’une dame à turban et d’un vieillard chauve etclignant des yeux ; Anna occupait la cinquième baignoire, àvingt pas de lui ; assise sur le devant de la loge, ellecausait avec Yavshine en se détournant un peu. L’attache de sanuque avec ses belles et opulentes épaules, le rayonnement contenude ses yeux et de son visage, tout la lui rappelait telle qu’ill’avait vue, jadis, au bal de Moscou. Mais les sentiments que luiinspirait sa beauté n’étaient plus les mêmes : ils n’avaientrien de mystérieux ; aussi, tout en subissant son charme plusvivement encore, se sentait-il presque froissé de la voir sibelle ; il ne douta pas qu’elle ne l’eût aperçu, quoiqu’ellene le fit pas paraître.

Lorsque au bout d’un instant Wronsky dirigeade nouveau sa lorgnette vers la loge, il vit la princesse Barbe,très rouge, rire d’un air forcé en regardant fréquemment labaignoire voisine ; Anna, frappant de son éventail fermé lerebord de la toge, regardait au loin, avec l’intention évidente dene pas remarquer ce qui se passait à côté d’elle. Quant à Yavshine,son visage exprimait les mêmes impressions qu’en perdant aujeu ; il ramenait de plus en plus sa moustache gauche dans labouche, fronçait le sourcil, et regardait de travers dans la logevoisine.

Dans cette loge se trouvaient les Kartasof,que Wronsky connaissait, et avec lesquels Anna avait aussi été enrelations ; Mme Kartasof, une petite femmemaigre, était debout, tournant le dos à Anna, et mettait une sortiede bal que lui tendait son mari ; son visage était pâle,mécontent ; elle semblait parler avec agitation ; lemari, un gros monsieur chauve, jetait des regards sur Anna, enfaisant de son mieux pour calmer sa femme.

Quand celle-ci eut quitté la loge, le mari s’yattarda, cherchant à rencontrer le regard d’Anna pour la saluer,mais elle ne voulut pas le remarquer et se pencha en arrière,s’adressant à la tête rasée de Yavshine courbé vers elle. Kartasofsortit sans avoir salué, et la loge resta vide.

Wronsky ne comprit rien à cette petite scène,mais se rendit parfaitement compte qu’Anna venait d’êtrehumiliée ; il vit, à l’expression de son visage, qu’ellerassemblait ses dernières forces pour soutenir son rôle jusqu’aubout, et pour garder l’apparence du calme le plus absolu. Ceux quiignoraient son histoire, qui ne pouvaient entendre les expressionsindignées de ses anciennes amies sur cette audace à paraître ainsi,dans tout l’éclat de sa beauté et de sa parure, n’auraient pusoupçonner que cette femme passait par les mêmes impressions dehonte qu’un malfaiteur au poteau d’infamie.

Vivement troublé, Wronsky se rendit dans laloge de son frère, avec l’espoir d’y recueillir quelques détails.Il traversa avec intention le parterre du côté opposé à la loged’Anna, et se heurta en sortant à son ancien colonel, qui causaitavec deux personnes. Wronsky entendit prononcer le nom de Karénine,et remarqua la hâte du colonel à l’appeler à haute voix de son nom,en regardant significativement ses interlocuteurs.

« Ah ! Wronsky ! Quand teverrons-nous au régiment ? nous ne te ferons pas grâce d’unbanquet. Tu es à nous jusqu’au bout des ongles, toi, dit lecolonel.

– Je n’en aurai pas le temps cette fois, je leregrette vivement », répondit Wronsky, montant rapidementl’escalier qui conduisait à la loge de son frère.

La vieille comtesse sa mère était dans laloge, avec ses petites boucles d’acier. Waria et la jeune princesseSarokine se promenaient dans le corridor ; en apercevant sonbeau-frère, Waria reconduisit sa compagne auprès de sa mère et,prenant le bras de Wronsky, entama le sujet qui l’intéressait, avecune émotion qu’il avait rarement remarquée en elle.

« Je trouve que c’est lâche et vil ;Mme Kartasof n’avait aucun droit de le faire.Mme Karénine…

– Mais qu’y a-t-il ? je ne sais rien.

– Comment, tu n’as rien entendu ?

– Tu comprends bien que je serai le dernier àsavoir quelque chose.

– Y a-t-il une plus méchante créature au mondeque cette Kartasof !

– Mais qu’a-t-elle fait !

– C’est mon mari qui me l’a raconté :elle a insulté Mme Karénine. Son mari lui a adresséla parole d’une loge à l’autre ; on dit qu’elle lui a fait unescène, s’est permis tout haut une expression offensante, et s’enest allée.

– Comte, votre maman vous appelle, dit lajeune princesse Sarokine entr’ouvrant la porte de la loge.

– Je t’attends toujours, lui dit sa mèresouriant ironiquement ; on ne te voit plus du tout. »

Le fils sentit qu’elle ne pouvait dissimulersa satisfaction.

« Bonjour, maman, je venais chez vous,répondit-il froidement.

– Eh quoi ? tu ne vas pas faire la cour àMme Karénine ? ajouta-t-elle quand la jeunefille se fut éloignée ; elle fait sensation. On oublie laPatti pour elle.

– Maman, je vous ai priée de ne pas me parlerde cela, répondit-il d’un air sombre.

– Je dis ce que tout le monde dit. »

Wronsky ne répondit pas et, après avoiréchangé quelques mots avec la jeune princesse, sortit. Il rencontrason frère à la porte.

« Ah ! Alexis ! dit le frère,quelle vilenie ! c’est une sotte, rien de plus… je voulaisaller voir Mme Karénine. Allonsensemble. »

Wronsky ne l’écoutait pas, il descenditl’escalier rapidement, sentant qu’il avait un devoir à accomplir,mais lequel ?

Agité par la colère, furieux de la fausseposition dans laquelle Anna les avait mis tous deux, il se sentaitcependant plein de pitié pour elle.

En se dirigeant du parterre vers la baignoired’Anna, il vit Strémof accoudé à la loge, causant avec elle.

« Il n’y a plus de ténors, disait-il, lemoule en est brisé. »

Wronsky salua et s’arrêta pour parler àStrémof.

« Vous êtes venu tard, il me semble, etvous avez manqué le meilleur morceau, dit Anna à Wronsky, d’un airqui lui parut moqueur.

– Je suis un juge médiocre, répondit-il, laregardant sévèrement.

– Comme le prince Yavshine, dit-elle ensouriant, qui trouve que la Patti chante trop fort.

– Merci », dit-elle, prenant de sa petitemain emprisonnée dans un long gant le programme que lui tendaitWronsky ; et au même moment son beau visage tressaillit ;elle se leva et se retira dans le fond de la loge.

Le dernier acte commençait à peine, lorsqueWronsky, voyant la loge d’Anna vide, se leva, quitta le parterre etrentra à l’hôtel.

Anna aussi était rentrée ; Wronsky latrouva telle qu’elle était au théâtre, assise sur le premierfauteuil venu, près du mur, regardant devant elle. En voyant entrerWronsky, elle jeta sans bouger un coup d’œil sur lui.

« Anna, lui dit-il…

– C’est toi, toi qui es cause de tout !s’écria-t-elle, se levant, des larmes de rage et de désespoir dansla voix.

– Je t’ai priée, suppliée de n’y pas aller, jesavais que tu te préparais une épreuve peu agréable…

– Peu agréable ! s’écria-t-elle,horrible ! Quand je vivrais cent ans, je ne l’oublierais pas.Elle a dit qu’on se déshonorait à être assise près de moi.

– Ce sont les paroles d’une sotte, maispourquoi risquer de les entendre, pourquoi s’y exposer… ?

– Je hais ta tranquillité. Tu n’aurais pas dûme pousser à cela ; si tu m’aimais…

– Anna ! à quel propos mettre ici monamour en jeu ?

– Oui, si tu m’aimais comme je t’aime, si tusouffrais comme moi… » dit-elle, le regardant avec uneexpression de terreur.

Elle lui fit pitié, et il protesta de sonamour, parce qu’il voyait bien que c’était le seul moyen de lacalmer ; mais au fond du cœur il lui en voulait.

Elle, au contraire, buvait ces sermentsd’amour qu’il croyait banni de répéter, et se tranquilliserait peuà peu.

Deux jours après ils partirent pour lacampagne, complètement réconciliés.

Partie 3

Chapitre 1

 

Daria Alexandrovna accepta la proposition quelui firent les Levine de passer l’été chez eux, car sa maison deYergoushovo tombait en ruines ; Stépane Arcadiévitch, retenu àMoscou par ses occupations, approuva fort cet arrangement, ettémoigna un vif regret de ne pouvoir venir que de loin en loin.Outre les Oblonsky et leur troupeau d’enfants, les Levine eurent lavisite de la vieille princesse, qui se croyait indispensable auprèsde sa fille à cause de la situation de celle-ci ; ilseurent encore Warinka, l’amie de Kitty à Soden, et Serge Ivanitch,qui, seul parmi les hôtes de Pakrofsky, représenta la familleLevine, bien qu’il ne fût Levine qu’à moitié : Constantin,quoique fort attaché à tous ceux qui logeaient sous son toit, sesurprit à regretter un peu ses habitudes d’autrefois, en constatantque « l’élément Cherbatzky », comme il l’appelait, étaitbien envahissant. La vieille maison, déserte si longtemps, n’avaitpresque plus de chambre inoccupée ; chaque jour, en se mettantà table, la princesse comptait les convives, afin de ne pas risquerd’être treize, et Kitty, en bonne ménagère, mit tous ses soins às’approvisionner de poulets et de canards, pour satisfaire auxappétits de ses hôtes, que l’air de la campagne rendait exigeants.La famille était à table, et les enfants projetaient d’allerchercher des champignons avec la gouvernante et Warinka, lorsque,au grand étonnement de tous, Serge Ivanitch témoigna le désir defaire partie de l’expédition.

« Permettez-moi d’aller avec vous, dit-ilen s’adressant à Warinka.

– Avec plaisir », répondit celle-ci enrougissant. Kitty échangea un regard avec Dolly. Cette propositionconfirmait une idée qui les préoccupait depuis quelque temps.

Après le dîner les deux frères causèrent, touten prenant la café, mais Kosnichef surveillait la porte parlaquelle les promeneurs devaient sortir, et, dès qu’il aperçutWarinka, en robe de toile, un mouchoir blanc sur la tête, ilinterrompit la conversation, avala le fond de sa tasse, ets’écria : « Me voilà, me voilà, BarbeAndrevna. »

« Que dites-vous de ma Warinka ?N’est-ce pas qu’elle est charmante ? dit Kitty, s’adressant àson mari et à sa sœur, de façon à être entendue de SergeIvanitch.

– Tu oublies toujours ton état, Kitty ;il est imprudent de crier ainsi », interrompit la princesse,sortant précipitamment du salon. Warinka revint sur ses pas enentendant réprimander son amie ; elle était animée, émue ettroublée ; Kitty l’embrassa et lui donna mentalement sabénédiction.

« Je serais très heureuse si certainechose arrivait, lui murmura-t-elle.

– Venez-vous avec nous ? demanda la jeunefille à Levine pour dissimuler son embarras.

– Oui, jusqu’aux granges ; j’ai denouvelles charrettes à examiner. Et toi, où seras-tu ?demanda-t-il à sa femme.

– Sur la terrasse. »

Chapitre 2

 

Sur cette terrasse où les dames seréunissaient volontiers après le dîner, on se livrait ce jour-là àune grave occupation. Outre la confection habituelle d’objetsvariés destinés à la layette, on y faisait des confitures d’aprèsun procédé pratiqué chez les Cherbatzky, mais inconnu de la vieilleAgathe Mikhaïlovna. Celle-ci, rouge, les cheveux en désordre, lesmanches relevées jusqu’au coude, tournait, de fort mauvaise humeur,la bassine à confitures, au-dessus d’un petit fourneau portatif,tout en faisant intérieurement des vœux pour que la framboisebrûlât. La vieille princesse, auteur de ces innovations et sesentant maudite en conséquence, surveillait du coin de l’œil lesmouvements de la ménagère, sans cesser de causer avec ses fillesd’un air indifférent. La conversation des trois femmes tomba surWarinka, et Kitty, pour n’être pas comprise d’Agathe Mikhaïlovna,exprima en français l’espoir d’apprendre que Serge Ivanitch s’étaitdéclaré.

« Qu’en pensez-vous, maman ?

– Je pense que ton beau-frère a le droit deprétendre aux meilleurs partis de la Russie, quoiqu’il ne soit plusde la première jeunesse ; quant à elle, c’est une personneexcellente…

– Mais songez donc, maman, que Serge, avec sasituation dans le monde, n’a aucun besoin d’épouser une femme àcause de ses relations ou de sa fortune ; ce qu’il lui faut,c’est une jeune fille douce, intelligente, aimante… Oh ! ceserait si bien ! quand ils vont rentrer de leur promenade, jelirai tout dans leurs yeux ! Qu’en dis-tu, Dolly ?

– Ne t’agite donc pas ainsi, cela ne te vautrien, reprit la princesse.

– Maman, comment papa vous a-t-il demandée enmariage ? dit tout à coup Kitty, fière, en sa qualité de femmemariée, de pouvoir aborder ces sujets importants avec sa mère commeavec une égale.

– Mais très simplement, répondit la princessedont le visage s’illumina à ce souvenir.

– Vous l’aimiez avant qu’il se fûtdéclaré ?

– Certainement. Tu crois donc que vous avezinventé quelque chose de nouveau ? Cela s’est décidé, commetoujours, par des regards et des sourires. – Kostia t’a-t-il riendit de si particulier ?

– Oh ! lui, il a écrit sa déclarationavec de la craie. Qu’il y a longtemps de cela déjà !

– J’y pense, reprit Kitty après un silencependant lequel les trois femmes avaient été préoccupées des mêmespensées : ne faudrait-il pas préparer Serge à l’idée queWarinka a eu un premier amour ?

– Tu te figures que tous les hommes attachentautant d’importance à cela que ton mari, reprit Dolly. Je suis sûreque le souvenir de Wronsky le tourmente encore !

– C’est vrai, dit Kitty avec un regardpensif.

– Qu’y a-t-il là qui puisse l’inquiéter ?demanda la princesse, disposée à la susceptibilité dès que sasurveillance maternelle semblait mise en question. Wronsky t’a faitla cour, mais à quelle jeune fille ne la fait-on pas ?

– Quel bonheur pour Kitty qu’Anna soitsurvenue, fit remarquer Dolly, et comme les rôles sontintervertis ! Anna était heureuse alors, tandis que Kitty secroyait à plaindre. J’ai souvent songé à cela !

– Il est bien inutile de penser à cette femmesans cœur, s’écria la princesse qui ne se consolait pas d’avoirLevine pour gendre au lieu de Wronsky.

– Certes oui, et quant à moi je ne veux pas ypenser du tout, reprit Kitty, entendant le pas bien connu de sonmari sur l’escalier.

– À qui ne veux-tu plus penser ? »demanda Levine, paraissant sur la terrasse. Personne ne luirépondit, et il ne réitéra pas sa question.

« Je regrette de troubler votreintimité », dit-il, vexé de sentir qu’il interrompait uneconversation qu’on ne voulait pas poursuivre devant lui, et pendantun instant il se trouva à l’unisson de la vieille bonne, furieusede subir la domination des Cherbatzky.

Il s’approcha cependant de Kitty ensouriant.

« Viens-tu au-devant des enfants ?J’ai fait atteler.

– Tu ne prétends pas secouer Kitty en char àbancs, j’imagine ?

– Nous irons au pas, princesse. » Levinen’avait pu se décider, comme ses beaux-frères, à nommer laprincesse maman, quoiqu’il l’aimât et la respectât ; il auraitcru porter atteinte au souvenir de sa mère. Cette nuance froissaitla princesse.

« Alors j’irai à pied, dit Kitty selevant pour prendre le bras de son mari.

– Eh bien, Agathe Mikhaïlovna, vos confituresréussissent-elles, grâce à la nouvelle méthode ? demandaLevine en souriant à la ménagère pour la dérider.

– On prétend qu’elles sont bonnes, mais selonmoi elles sont trop cuites.

– Au moins ne tourneront-elles pas, AgatheMikhaïlovna, dit Kitty, devinant l’intention de son mari, et voussavez qu’il n’y a plus de glace dans la glacière. Quant à vossalaisons, maman assure n’en avoir jamais mangé de meilleures,ajouta-t-elle, ajustant en souriant le fichu dénoué de laménagère.

– Ne me consolez pas, madame, répondit AgatheMikhaïlovna regardant Kitty d’un air encore fâché, il me suffit devous voir avec lui pour être contente. »

Cette façon familière de désigner son maîtretoucha Kitty.

« Venez nous montrer les bons endroitspour trouver des champignons. » La vieille hocha la tête ensouriant. « On voudrait vous garder rancune qu’on ne lepourrait pas », semblait dire ce sourire.

« Suivez mon conseil, mettez au-dessus dechaque pot de confiture un rond de papier imbibé de rhum, et vousn’aurez pas besoin du glace pour les conserver », dit laprincesse.

Chapitre 3

 

Kitty avait remarqué le mécontentementpassager qui s’était si vivement traduit dans la physionomie de sonmari : aussi fut-elle bien aise de se trouver un moment seuleavec lui. Ils prirent les devants sur la route poudreuse, toutesemée d’épis et de grains, et Levine oublia vite l’impressionpénible qu’il avait éprouvée, pour jouir du sentiment pur et encoresi nouveau de la présence de la femme aimée ; sans avoir rienà lui dire, il désirait entendre le son de la voix de Kitty, voirses yeux, auxquels son état donnait un regard particulier dedouceur et de sérieux.

« Appuie-toi sur moi, tu te fatiguerasmoins.

– Je suis si heureuse d’être seule un momentavec toi ! j’aime les miens, mais je regrette nos soiréesd’hiver à nous deux. Sais-tu de quoi nous parlions quand tu esvenu ?

– De confitures ?

– Oui, mais aussi de demandes en mariage, deSerge et de Warinka. Les as-tu remarqués ? Qu’enpenses-tu ? ajouta-t-elle, se tournant vers son mari pour levoir bien en face.

– Je ne sais que penser ; Serge m’atoujours étonné. Tu sais qu’il a jadis été amoureux d’une jeunefille qui est morte ; c’est un de mes souvenirsd’enfance ; depuis lors, je crois que les femmes n’existentplus pour lui.

– Mais Warinka ?

– Peut-être… je ne sais… Serge est un hommetrop pur, qui ne vit que par l’âme…

– Tu veux dire qu’il est incapable de deveniramoureux, dit Kitty, exprimant à sa façon l’idée de son mari.

– Je ne dis pas cela, mais il n’a pas defaiblesses, et c’est ce que je lui envie, malgré mon bonheur. Il nevit pas pour lui-même, c’est le devoir qui le guide, aussi a-t-ille droit d’être tranquille et satisfait.

– Et toi ? pourquoi serais-tu mécontentde toi ? demanda-t-elle avec un sourire ; elle savait quel’admiration exagérée de son mari pour Serge Ivanitch, et sondécouragement de lui-même, tenaient tout à la fois au sentimentexcessif de son bonheur et à un désir incessant de devenirmeilleur.

– Je suis trop heureux, je n’ai rien àsouhaiter en ce monde, si ce n’est que tu ne fasses pas de fauxpas, et quand je me compare à d’autres, à mon frère surtout, jesens toute mon infériorité.

– Mais ne penses-tu pas toujours à tonprochain, dans ton exploitation, dans ton livre ?

– Je le fais superficiellement, comme unetâche dont je cherche à me débarrasser. Ah ! si je pouvaisaimer mon devoir comme je t’aime. C’est toi qui es lacoupable !

– Voudrais-tu changer avec Serge ? neplus aimer que ton devoir et le bien général ?

– Certes non. Au reste je suis trop heureuxpour raisonner juste… Ainsi tu crois que la demande aura lieuaujourd’hui ? demanda-t-il après un moment de silence. Tiens,voilà le char à bancs qui nous rejoint.

– Kitty, tu n’es pas fatiguée ? cria laprincesse.

– Pas le moins du monde, maman. »

La promenade se continua à pied.

Chapitre 4

 

Warinka parut très attrayante ce jour-là àSerge Ivanitch ; tout en marchant à ses côtés, il se rappelace qu’il avait entendu dire de son passé et ce qu’il avait remarquélui-même de bon et d’aimable en elle. Son cœur éprouvait unsentiment particulier, ressenti une seule fois, jadis, dans sapremière jeunesse, et l’impression de joie causée par la présencede la jeune fille fut un instant si vive qu’en mettant dans lepanier de celle-ci un champignon monstre qu’il venait de trouver,leurs yeux se rencontrèrent dans un regard trop expressif.

« Je vais chercher des champignons avecindépendance, dit-il, craignant de succomber comme un enfant àl’entraînement du moment, car je m’aperçois que mes trouvaillespassent inaperçues. » – « Pourquoi résisterais-je,pensa-t-il quittant la lisière du bois pour s’enfoncer dans laforêt, où, tout en allumant son cigare, il se livra à sesréflexions ? Le sentiment que j’éprouve n’est pas de lapassion, c’est une inclination naturelle, à ce qu’il me semble, etqui n’entraverait ma vie en rien. Ma seule objection sérieuse aumariage est la promesse que je me suis faite, en perdant Marie, derester fidèle à son souvenir. » Cette objection, SergeIvanitch le sentait bien, ne touchait qu’un rôle poétique qu’iljouait aux yeux du monde. Aucune femme, aucune jeune fille, nerépondait mieux que Warinka a tout ce qu’il cherchait dans cellequ’il épouserait. Elle avait le charme de la jeunesse sansenfantillage, l’usage du monde sans aucun désir d’y briller, unereligion élevée et basée sur de sérieuses convictions. De plus,elle était pauvre, sans famille, et n’imposerait pas, comme Kitty,une nombreuse parenté à son mari. Et cette jeune fille l’aimait.Quelque modeste qu’il fût, il s’en apercevait. La différence d’âgeentre eux ne serait pas un obstacle ; Warinka n’avait-elle pasdit une fois, qu’un homme de cinquante ans ne passait pour unvieillard qu’en Russie ; en France, c’était « la force del’âge ». Or, à quarante ans, il était « un jeunehomme ». Lorsqu’il entrevit la taille souple et gracieuse deWarinka entre les vieux bouleaux, son cœur se serra joyeusement,et, décidé à s’expliquer, il jeta son cigare et s’avança vers lajeune fille.

Chapitre 5

 

« Barbe Andrevna, dans ma jeunesse jem’étais fait un idéal de la femme que je serais heureux d’avoirpour compagne ; ma vie s’est passée jusqu’ici sans larencontrer, vous seule réalisez mon rêve. Je vous aime et vousoffre mon nom. »

Ces paroles sur les lèvres, Serge Ivanitchregardait Warinka agenouillée dans l’herbe à dix pas de lui, etdéfendant un champignon contre les attaques de Gricha afin de leréserver aux plus petits.

« Par ici, par ici, il y en a desquantités, criait-elle de sa jolie voix bien timbrée. Elle ne seleva pas à l’approche de Kosnichef, mais tout, dans sa personne,témoignait de la joie de le revoir.

– Avez-vous trouvé quelque chose ? luidemanda-t-elle, tournant son aimable visage souriant vers lui.

– Rien du tout », répondit-il.

Après avoir indiqué les bons endroits auxenfants, elle se leva et rejoignit Serge ; ils firentsilencieusement quelques pas ; Warinka, étouffée parl’émotion, se doutait de ce que Kosnichef avait sur le cœur. Tout àcoup, quoiqu’elle n’eût guère envie de parler, elle rompit lesilence pour dire presque involontairement :

« Si vous n’avez rien trouvé, c’est qu’ily a toujours moins de champignons dans l’intérieur du bois que surla lisière. »

Kosnichef soupira sans répondre, cette phraseinsignifiante lui déplaisait ; ils continuèrent à marcher,s’éloignant toujours plus des enfants. Le moment était propice pourune explication, et Serge Ivanitch, en voyant l’air troublé et lesyeux baissés de la jeune fille, s’avoua même qu’il l’offensait ense taisant ; il s’efforça de se rappeler ses réflexions sur lemariage, mais, au lieu des paroles qu’il avait préparées, ildemanda :

« Quelle différence y a-t-il entre uncèpe et un mousseron ? »

Les lèvres de Warinka tremblèrent enrépondant :

« Il n’y a de différence que dans lepied. » Tous deux sentirent que c’en était fait ; lesmots qui devaient les unir ne seraient pas prononcés, et l’émotionviolente qui les agitait se calma peu à peu.

« Le pied du mousseron fait penser à unebarbe noire mal rasée, dit tranquillement Serge Ivanitch.

– C’est vrai », répondit Warinka avec unsourire. Puis leur promenade se dirigea involontairement du côtédes enfants. Warinka était confuse et blessée, mais cependantsoulagée. Serge Ivanitch repassait dans son esprit sesraisonnements sur le mariage, et les trouvait faux. Il ne pouvaitêtre infidèle au souvenir de Marie.

« Doucement, enfants, doucement »,cria Levine voyant les enfants se précipiter vers Kitty avec descris de joie.

Derrière les enfants parurent Serge Ivanitchet Warinka ; Kitty n’eut pas besoin de questionner ; ellecomprit, à leur ton calme et un peu honteux, que l’espoir dont ellese berçait ne se réaliserait pas.

« Cela ne prend pas », dit-elle àson mari en rentrant.

Chapitre 6

 

On se réunit sur la terrasse, pendant que lesenfants prenaient le thé ; l’impression qu’il s’était passé unfait important, quoique négatif, pesait sur tout le monde, et pourdissimuler l’embarras général on causa avec une animation forcée.Serge Ivanitch et Warinka semblaient deux écoliers qui auraientéchoué à leurs examens ; Levine et Kitty, plus amoureux quejamais l’un de l’autre, se sentaient confus de leur bonheur, commed’une allusion indiscrète à la maladresse de ceux qui ne savaientpas être heureux.

Stépane Arcadiévitch, et peut-être le vieuxprince, devaient arriver par le train du soir.

« Alexandre ne viendra pas, croyez-moi,disait la princesse : il prétend qu’on ne doit pas troubler laliberté de deux jeunes mariés.

– Papa nous abandonne ; grâce à ceprincipe, nous ne le voyons plus, dit Kitty ; et pourquoi nousconsidère-t-il comme de jeunes mariés, quand nous sommes déjàd’anciens époux ? »

Le bruit d’une voiture dans l’avenueinterrompit la conversation.

« C’est Stiva, cria Levine, et je voisquelqu’un auprès de lui, ce doit être papa ; Gricha, couronsau-devant d’eux. »

Mais Levine se trompait ; le compagnon deStépane Arcadiévitch était un beau gros garçon, coiffé d’un béretécossais avec de longs rubans flottants, nommé Vassia Weslowsky,parent éloigné des Cherbatzky et un des ornements du beau monde deMoscou et Pétersbourg. Weslowsky ne fut aucunement troublé dudésenchantement causé par sa présence ; il salua gaiementLevine, lui rappela qu’ils s’étaient rencontrés autrefois, etenleva Gricha pour l’installer dans la calèche.

Levine suivit à pied : contrarié de nepas voir le prince, qu’il aimait, il l’était plus encore del’intrusion de cet étranger dont la présence était parfaitementinutile ; cette impression fâcheuse s’accrut en voyant Vassiabaiser galamment la main de Kitty devant les personnes assembléessur le perron.

« Nous sommes cousins, votre femme etmoi, et d’anciennes connaissances, dit le jeune homme, serrant uneseconde fois la main de Levine.

– Eh bien, demanda Oblonsky tout en saluant sabelle-mère et en embrassant sa femme et ses enfants, y a-t-il dugibier ? Nous arrivons avec des projets meurtriers, Weslowskyet moi. Comme te voilà bonne mine, Dolly ! » dit-il,baisant la main de celle-ci et la lui caressant d’un gesteaffectueux.

Levine, si heureux tout à l’heure, considéraitcette scène avec humeur.

« Qui ces mêmes lèvres ont-elles embrasséhier, pensait-il, et de quoi Dolly est-elle si contente,puisqu’elle ne croit plus à son amour ? » Il fut vexé del’accueil gracieux fait à Weslowsky par la princesse ; lapolitesse de Serge Ivanitch pour Oblonsky lui parut hypocrite, caril savait que son frère ne tenait pas Stépane Arcadiévitch en hauteestime. Warinka, à son tour, lui fit l’effet d’une saintenitouche, capable de se mettre en frais pour un étranger,tandis qu’elle ne songeait qu’au mariage. Mais son mécontentementfut au comble quand il vit Kitty répondre au sourire de cepersonnage qui considérait sa visite comme un bonheur pourchacun ; c’était le confirmer dans cette sotte prétention.

Il profita du moment où l’on rentrait encausant avec animation pour s’esquiver. Kitty, s’étant aperçue dela mauvaise humeur de son mari, courut après lui, mais il larepoussa, déclarant avoir affaire au bureau, et disparut. Jamaisses occupations n’avaient eu plus d’importance à ses yeux que cejour-là.

Chapitre 7

 

Levine rentra lorsqu’on le fit avertir que lesouper était servi ; il trouva Kitty et Agathe Mikhaïlovnadebout sur l’escalier, se concertant sur les vins à offrir.

« Pourquoi tout ce« fuss » [5], qu’onserve le vin ordinaire.

– Non, Stiva n’en boit pas. Qu’as-tu,Kostia ? » demanda Kitty, cherchant à le retenir ;mais il ne l’écouta pas, et continua son chemin à grands pas versle salon, où il se hâta de prendre part à la conversation.

« Eh bien, allons-nous demain à lachasse ? lui demanda Stépane Arcadiévitch.

– Allons-y, je vous en prie, dit Weslowskypenché sur sa chaise et assis sur l’une de ses jambes.

– Volontiers ; avez-vous déjà chassécette année ? répondit Levine s’adressant à Vassia avec unefausse cordialité que Kitty lui connaissait. Je ne sais si noustrouverons des bécasses, mais les bécassines abondent. Il faudrapartir de bonne heure ; cela ne te fatiguera pas,Stiva ?

– Jamais ; je suis prêt si tu veux à nepas dormir de la nuit.

– Ah oui, vous en êtes capable, dit Dolly avecune certaine ironie, aussi bien que d’empêcher le sommeil desautres. Pour moi, qui ne soupe pas, je me retire.

– Non, Dolly, s’écria Stépane Arcadiévitch,allant s’asseoir auprès de sa femme, reste un moment encore, j’aitant de choses à te raconter. Sais-tu que Weslowsky a vuAnna ? Elle habite à 70 verstes d’ici seulement ; il irachez elle en nous quittant ; je compte y aller aussi.

– Vraiment, vous avez été chez AnnaArcadievna ? » demanda Dolly à Vassinka qui s’étaitrapproché des dames et s’était placé à côté de Kitty à la table dusouper.

Levine, tout en causant avec la princesse etWarinka, s’aperçut de l’animation de ce petit groupe ; il crutà un entretien mystérieux, et la physionomie de sa femme enregardant la jolie figure de Vassinka lui sembla exprimer unsentiment profond.

« Leur installation est superbe,racontait celui-ci avec vivacité, et l’on se sent à l’aise chezeux. Ce n’est pas à moi de les juger.

– Que comptent-ils faire ?

– Passer l’hiver à Moscou, je crois.

– Ce serait charmant de se réunir là-bas.Quand y seras-tu ? demanda Oblonsky au jeune homme.

– En juillet.

– Et toi ? demanda-t-il à sa femme.

– Quand tu seras parti ; j’irai seule,cela ne gênera personne, et je tiens à voir Anna ; c’est unefemme que je plains et que j’aime.

– Parfaitement, répondit Stépane Arcadiévitch.Et toi, Kitty ?

– Moi ? qu’irais-je faire chezelle ? dit Kitty, que cette question fit rougir decontrariété.

– Vous connaissez Anna Arcadievna ?demanda Weslowsky, c’est une femme bien séduisante.

– Oui, répondit Kitty rougissant toujoursplus ; et, jetant un coup d’œil à son mari, elle se leva pouraller le rejoindre. « Ainsi tu vas demain à lachasse ? » lui demanda-t-elle.

La jalousie de Levine, en voyant Kitty rougir,ne connut plus de bornes, et sa question lui sembla une preuved’intérêt pour ce jeune homme dont elle était évidemment éprise, etqu’elle désirait occuper agréablement.

« Certainement, répondit-il d’une voixcontrainte qui lui fit horreur à lui-même.

– Passez plutôt la journée de demain avecnous ; Dolly n’a guère profité de la visite de sonmari. »

Levine traduisit ainsi ces mots :« Ne me sépare pas de lui, tu peux t’en aller, mais laisse-moijouir de la présence enchanteresse de cet aimable étranger. »Vassinka, sans soupçonner l’effet produit par sa présence, s’étaitlevé de table pour rejoindre Kitty, avec un sourire caressant.

« Comment ose-t-il se permettre de laregarder ainsi ! » pensa Levine, pâle de colère.

« À demain la chasse, n’est-cepas ? » demanda innocemment Vassinka, et il s’assitencore de travers sur une chaise, en repliant, selon son habitude,une de ses jambes sous lui.

Emporté par la jalousie, Levine se voyait déjàdans la situation d’un mari trompé, qu’une femme et son amantcherchent à exploiter dans l’intérêt de leurs plaisirs. Néanmoinsil causa avec Weslowsky, le questionna sur son attirail de chasse,et lui promit d’un air affable d’organiser leur départ pour lelendemain. La vieille princesse vint mettre un terme aux torturesde son gendre en conseillant à Kitty d’aller se coucher ;mais, pour achever d’exaspérer Levine, Vassinka, souhaitant lebonsoir à la maîtresse de la maison, tenta de lui baiser lamain.

« Ce n’est pas reçu chez nous », ditbrusquement Kitty en retirant sa main.

Comment avait-elle donné le droit à ce jeunehomme de se permettre de pareilles familiarités ? et commentpouvait-elle aussi maladroitement lui témoigner sadésapprobation ?

Oblonsky, mis en gaieté par quelques verres debon vin, se sentait d’humeur poétique.

« Pourquoi vas-tu te coucher par ce tempssplendide, Kitty ? vois la lune qui se lève, c’est l’heure dessérénades. Vassinka a une voix charmante, et a apporté deuxnouvelles romances qu’il pourrait nous chanter avec BarbeAndrevna. »

Longtemps après que chacun se fut retiré,Levine, enfoncé dans un fauteuil et gardant un silence obstiné,entendait encore ses hôtes chanter les nouvelles romances dans lesallées du jardin. Kitty, l’ayant vainement interrogé sur la causede sa mauvaise humeur, finit par lui demander en souriant sic’était Weslowsky qui en était la cause. Cette question le fits’expliquer. Debout devant sa femme, les yeux brillants sous sessourcils froncés, les mains serrées contre sa poitrine comme s’ileût voulu comprimer sa colère, la voix tremblante, il lui dit, d’unair qui eut été dur si sa physionomie n’avait exprimé une aussivive souffrance : « Ne me crois pas jaloux, ce mot merévolte : pourrais-je tout à la fois croire en toi et êtrejaloux ? mais je suis blessé, humilié qu’on ose te regarderainsi !

– Comment m’a-t-il donc regardée, – demandaKitty, cherchant de bonne foi à se rappeler les moindres incidentsde la soirée. Elle avait trouvé l’attitude de Vassinka, au souper,un peu familière, mais n’osa pas l’avouer. – Une femme dans monétat peut-elle être attrayante ?

– Tais-toi, s’écria Levine se prenant la têteà deux mains : tu pourrais donc, si tu te sentaisséduisante…

– Mais non, Kostia, dit-elle, affligée de levoir ainsi souffrir, tu sais bien que personne n’existe pour moi endehors de toi. Veux-tu que je m’enferme loin de tout lemonde ? »

Après avoir été froissée de cette jalousie quilui gâtait jusqu’aux distractions les plus innocentes, elle étaitprête à renoncer à tout pour le calmer.

« Tâche de comprendre le ridicule de masituation : ce garçon est mon hôte, et en dehors de cettesotte galanterie et de l’habitude de s’asseoir sur sa jambe, jen’ai rien d’inconvenant à lui reprocher ; il se croitcertainement le ton le plus exquis. Je suis donc forcé de memontrer aimable, et…

– Mais, Kostia, tu t’exagères les choses,interrompit Kitty, fière au fond du cœur de se sentir aussipassionnément aimée.

– Et lorsque tu es pour moi l’objet d’unculte, que nous sommes si heureux, ce misérable aurait le droit… Aureste, ce n’est peut-être pas un misérable ; mais pourquoinotre bonheur serait-il à sa merci ?

– Écoute, Kostia, je crois que je sais ce quit’a contrarié.

– Quoi ? demanda Levine troublé.

– Tu nous as observés pendant le souper, – etelle lui raconta l’entretien mystérieux qui lui avait parususpect.

– Kitty, s’écria-t-il en voyant le visage pâleet ému de sa femme, je te fatigue, je t’épuise. Je suis un fou.Comment ai-je pu me torturer l’esprit d’une pareilleniaiserie !

– Tu me fais peine !

– Peine ? moi ? je suis absurde, etpour me punir je vais accabler ce garçon des amabilités les plusirrésistibles, dit Levine, baisant les mains de sa femme. Tu vasvoir ! »

Chapitre 8

 

Deux équipages de chasse attendaient à laporte le lendemain matin, avant que les dames fussent levées.Laska, près du cocher, tout émue et comprenant les projets de sonmaître, désapprouvait le retard des chasseurs. Le premier qui parutfut Vassinka Weslowsky, en blouse verte, serrée à la taille par uneceinture de cuir odorant, chaussé de bottes neuves, coiffé de sonbéret à rubans, un fusil anglais à la main.

Laska sauta vers lui pour le saluer et luidemander à sa façon si les autres allaient venir ; mais, sevoyant incomprise, elle retourna à son poste et attendit, la têtepenchée et l’oreille aux aguets. Enfin la porte s’ouvrit avecfracas pour laisser passer Crac, le « pointer » deStépane Arcadiévitch, bondissant au-devant de celui-ci.

« Tout beau, tout beau », criaOblonsky gaiement, cherchant à éviter les pattes du chien qui, danssa joie, s’accrochait à la gibecière.

Il était grossièrement chaussé, portait unpantalon usé, un paletot court et un chapeau défoncé ; enrevanche son fusil était du plus récent modèle, et son carnierainsi que sa cartouchière défiaient toute critique. Vassinkacomprit que le dernier mot de l’élégance, pour un chasseur, étaitde tout subordonner à l’attirail même de la chasse ; il sepromit d’en faire, son profit une autre fois, et jeta un regardd’admiration sur Stépane Arcadiévitch.

« Notre hôte est en retard, fit-ilremarquer.

« Il a une jeune femme, dit en souriantOblonsky.

– Et quelle charmante femme !

– Il sera rentré chez elle, car je l’ai vuprêt à partir. »

Stépane Arcadiévitch avait deviné juste.Levine était retourné vers Kitty pour lui faire répéter qu’elle luipardonnait son absurdité de la veille, et pour lui demander d’êtreprudente. Kitty fut obligée de jurer qu’elle ne lui en voulait pasde s’absenter pendant deux jours, et de promettre un bulletin desanté pour le lendemain. Ce départ ne plaisait guère à la jeunefemme, mais elle s’y résigna gaiement en voyant l’entrain etl’animation de son mari.

« Mille excuses, messieurs ! criaLevine accourant vers ses compagnons. A-t-on emballé ledéjeuner ? Va-t-en, Laska, à ta place ! »

À peine montait-il en voiture qu’il fut arrêtépar le vacher, qui le guettait au passage pour le consulter ausujet des génisses, puis par le charpentier, dont il dut rectifierles idées erronées sur la façon de construire un escalier. Enfin onpartit, et Levine, heureux de se sentir débarrassé de ses soucisdomestiques, éprouva une joie si vive qu’il aurait voulu se taireet ne songer qu’aux émotions qui l’attendaient. Trouverait-on dugibier ? Laska tiendrait-elle tête à Crac ? Lui-même nese déconsidérerait-il pas comme chasseur, devant cetétranger ? Oblonsky avait des préoccupations analogues ;seul Weslowsky ne tarissait pas, et Levine, en l’écoutant bavarder,se reprocha ses injustices de la veille. C’était vraiment un bongarçon, auquel on ne pouvait guère reprocher que de considérer sesongles soignés et sa tenue élégante comme autant de preuves de sonincontestable supériorité. Du reste, simple, gai, bien élevé,prononçant admirablement le français et l’anglais : Levinel’eût autrefois pris en amitié.

À peine eurent-ils fait trois verstes, queVassia s’aperçut de l’absence de son portefeuille et de sescigares ; le portefeuille contenant une somme assez ronde, ilvoulut s’assurer qu’il l’avait oublié à la maison.

« Laissez-moi monter votre cheval devolée (c’était un cheval cosaque sur lequel il galopait enimagination au travers des steppes), et je serai vite deretour.

– Inutile de vous déranger, mon cocher ferafacilement la course, » répondit Levine, calculant que lepoids de Vassinka représentait six pouds.

Le cocher fut dépêché en quête duportefeuille, et Levine prit les rênes.

Chapitre 9

 

« Explique-nous ton plan, demanda StépaneArcadiévitch.

– Le voici : nous nous rendonsdirectement aux marais de Gvosdef, à vingt verstes d’ici, on noustrouverons certainement du gibier. En y arrivant vers le soir, nouspourrons profiter de la fraîcheur pour chasser ; nouscoucherons chez un paysan, et demain nous entreprendrons le grandmarais.

– N’y a-t-il rien sur la route ?

– Si fait, il y a deux bons endroits, maiscela nous retarderait, et il fait trop chaud. »

Levine comptait réserver pour son usageparticulier ces chasses voisines de la maison ; mais rienn’échappait à l’œil exercé d’Oblonsky, et, en passant devant unpetit marais, il s’écria :

« Arrêtons-nous ici.

– Oh oui, arrêtons-nous, Levine »,supplia Vassia.

Il fallut se résigner. Les chiens s’élancèrentaussitôt, et Levine resta à garder les chevaux. Une poule d’eau etun vanneau que tua Weslowsky furent tout ce qu’on trouva, et Levinese sentit un peu consolé.

Comme les chasseurs remontaient en voiture,Vassinka tenant gauchement son fusil et son vanneau d’une main, uncoup retentit et les chevaux se cabrèrent ; c’était la chargedu fusil de Weslowsky, qui heureusement ne blessa personne ets’enfonça dans le sol. Ses compagnons n’eurent pas le courage de legronder, tant il se montra désespéré ; mais ce désespoir fitbientôt place à une gaieté folle à l’idée de leur panique et de labosse que s’était faite Levine en se heurtant à son fusil. Malgréles remontrances de leur hôte, on descendit encore au secondmarais. Cette fois, Vassinka, après avoir tué une bécasse, pritLevine en pitié et offrit de le remplacer près des voitures. Levinene résista pas, et Laska, qui gémissait sur l’injustice du sort,s’élança d’un bond vers les endroits giboyeux, avec une gravité qued’insignifiants oiseaux de marais ne parvinrent pas à ébranler.Elle fit quelques tours en cherchant une piste, puis s’arrêtasoudain, et Levine, le cœur battant, la suivit en marchantprudemment.

« Pile ! » cria-t-il.

Une bécasse s’éleva ; il la visait déjà,lorsque le bruit de pas avançant lourdement dans l’eau, et les crisde Weslowsky le firent retourner. Le coup était manqué ! À sagrande stupéfaction, Levine aperçut alors les voitures et leschevaux à moitié enfoncés dans la vase ; Vassinka leur avaitfait quitter la grande route pour le marais, afin de mieux assisterà la chasse.

« Que le diable l’emporte ! murmuraLevine.

– Pourquoi avancer jusque là ? »demanda-t-il sèchement au jeune homme, après avoir hélé le cocherpour l’aider à dégager les chevaux.

Non seulement on lui gâtait sa chasse et l’onrisquait d’abîmer les chevaux, mais ses compagnons le laissèrentdételer et ramener les pauvres bêtes en lieu sec, sans lui offrirde l’aider ; il est vrai que ni Stépane Arcadiévitch niWeslowsky n’avaient la moindre notion de l’art d’atteler. Enrevanche, le coupable fit de son mieux pour dégager le char àbancs, et dans son zèle lui enleva une aile. Cette bonne volontétoucha Levine, qui se reprocha sa mauvaise humeur, et pour ladissimuler il donna l’ordre de déballer le déjeuner.

« Bon appétit, bonne conscience. Cepoulet va tomber jusqu’au fond de mes bottes, dit Vassia rassérénéen dévorant son second poulet. Nos malheurs sont finis,messieurs ; tout nous réussira désormais, mais en punition demes méfaits je demande à monter sur le siège et à vous servird’automédon. »

Malgré les protestations de Levine, quicraignait pour ses chevaux, il dut le laisser faire, et la gaietécontagieuse de Weslowsky chantant des romances, et imitant unAnglais conduisant un « four-in-hand », finit par legagner.

Ils atteignirent Gvosdef riant etplaisantant.

Chapitre 10

 

En approchant du but de leur expédition,Levine et Oblonsky eurent la même pensée, celle de se débarrasserde leur incommode compagnon.

« Le beau marais, s’écria StépaneArcadiévitch, lorsque après une course folle ils arrivèrent encoreen pleine chaleur du jour : remarquez-vous les oiseaux deproie ? c’est toujours un indice de gibier.

– Le marais commence à cet îlot, messieurs,expliqua Levine tout en examinant son fusil ; et il leurindiqua un point plus foncé qui tranchait sur l’immense plainehumide, fauchée par endroits. – Nous nous séparerons en deux campssi vous voulez bien, en nous dirigeant vers ce bouquetd’arbres ; puis de là nous gagnerons le moulin. Il m’estarrivé de tuer ici jusqu’à dix-sept bécasses.

– Eh bien, prenez la droite, dit StépaneArcadiévitch d’un air indifférent, il y a plus d’espace pourdeux ; moi, je prendrai la gauche.

– C’est ça, repartit Vassia, vous verrez quenous serons les plus forts. »

Force fut à Levine d’accepter cet arrangement,mais, après l’aventure du coup de fusil, il se méfiait de soncompagnon de chasse, et lui recommanda de ne pas rester enarrière.

« Ne vous occupez pas de moi, je ne veuxpas vous gêner », dit celui-ci.

Les chiens partirent, se rapprochant, puiss’éloignant, et cherchant la piste chacun de son côté ; Levineconnaissait les allures de Laska, et croyait déjà entendre le cride la bécasse.

« Pif, paf ! »

C’était Vassinka tirant sur des canards ;une demi-douzaine de bécasses s’élevèrent les unes après lesautres, et Oblonsky, profitant du moment, en abattit deux ;Levine fut moins heureux. Stépane Arcadiévitch releva son gibierd’un air satisfait, et s’éloigna par la gauche en sifflant sonchien, tandis que Levine rechargeait son fusil, laissant Weslowskytirer à tort et à travers. Lorsque Levine manquait son premiercoup, il perdait facilement son sang-froid et compromettait sachasse ; c’est ce qui lui arriva ce jour-là. Les bécassesétaient si nombreuses que rien n’eût été plus facile que de réparerune première maladresse, mais plus il allait, moins il était calme.Laska regardait les chasseurs d’un air de doute et de reproche, etcherchait mollement. Dans le lointain, chacun des coups de fusild’Oblonsky semblait porter, et sa voix criant : « Crac,apporte », arrivait jusqu’à eux, tandis que le carnier deLevine, quand ils atteignirent une prairie appartenant à despaysans, et située au milieu des marais, ne contenait que troispetites pièces, dont l’une revenait à Vassia.

« Hé, les chasseurs ! cria un paysanassis près d’une télègue dételée, et levant au-dessus de sa têteune bouteille d’eau-de-vie qui brilla au soleil. Venez boire uncoup avec nous !

– Que disent-ils ? demanda Weslowsky.

– Ils nous offrent de boire avec eux ;ils se seront partagé les prairies. J’accepterais bien, – ajoutaLevine, non sans arrière-pensée, espérant tenter Vassia.

– Mais pourquoi veulent-ils nousrégaler ?

– En signe de réjouissance probablement ;allez-y, cela vous amusera.

– Allons, c’est curieux.

– Vous trouverez ensuite votre chemin jusqu’aumoulin, – cria Levine, enchanté de voir Vassinka s’éloigner, courbéen deux, butant de ses pieds fatigués contre les mottes de terre,et tenant languissamment son fusil de son bras alourdi.

– Viens aussi toi », cria le paysan àLevine.

Un verre d’eau-de-vie n’eut pas été de trop,car Levine se sentait las et relevait avec peine ses pieds du solmarécageux, mais il aperçut Laska en arrêt, et oublia sa fatiguepour la rejoindre. La présence de Vassinka lui avait porté malheur,croyait-il, mais, celui-ci parti, la chasse ne fut pas plusheureuse, et cependant le gibier ne manquait pas. Quand ilatteignit le point où Oblonsky devait le rejoindre, il avait cinqmisérables oiseaux dans sa gibecière.

Crac précédait son maître d’un airtriomphant ; derrière le chien apparut Stépane Arcadiévitch,couvert de sueur, traînant la jambe, mais son carnier débordant degibier.

« Quel marais ! s’écria-t-il.Weslowsky a dû te gêner. Rien n’est plus incommode que de chasser àdeux avec un chien », ajouta-t-il pour adoucir l’effet de sontriomphe.

Chapitre 11

 

Levine et Oblonsky trouvèrent Weslowsky déjàinstallé dans l’izba où ils devaient souper. Assis sur un banc,auquel il se cramponnait des deux mains, il faisait tirer sesbottes couvertes de vase, par un soldat, frère de leur hôtesse.

« Je viens d’arriver, dit-il, riant deson rire communicatif ; ces paysans ont été charmants.Figurez-vous qu’après m’avoir fait boire et manger ils n’ont rienvoulu accepter. Et quel pain ! quelle eau-de-vie !

– Pourquoi vous auraient-ils fait payer ?remarqua le soldat, ils ne vendent pas leur eau-de-vie. »

Les chasseurs ne se laissèrent par rebuter parla saleté de l’izba, que leurs bottes et les pattes de leurs chiensavaient souillée d’une boue noirâtre, et soupèrent avec un appétitqu’on ne connaît qu’à la chasse ; puis, après s’être nettoyés,ils allèrent se coucher dans une grange à foin où le cocher leuravait préparé des lits.

La nuit tombait, mais l’envie de dormir neleur venait pas, et l’enthousiasme de Vassinka pour l’hospitalitédes paysans, la bonne odeur du foin, et l’intelligence des chienscouchés à leurs pieds, les tint éveillés.

Oblonsky leur raconta une chasse à laquelle ilavait assisté l’année précédente chez Malthus, un entrepreneur dechemins de fer, riche à millions.

Il décrivit les immenses marais gardés dugouvernement de Tver, les dog-cars, les tentes dressées pour ledéjeuner.

« Comment ces gens-là ne te sont-ils pasodieux ? dit Levine se soulevant sur son lit de foin ;leur luxe est révoltant, ils s’enrichissent à la façon des fermiersd’eau-de-vie d’autrefois, et se moquent du mépris public, sachantque leur argent mal acquis les réhabilitera.

– C’est bien vrai ! s’écria Weslowsky.Oblonsky accepte leurs invitations par bonhomie, mais cet exempleest imité.

– Vous vous trompez, reprit Oblonsky ; sije vais chez eux, c’est que je les considère comme de richesmarchands ou de riches propriétaires, qui doivent la richesse àleur travail et à leur intelligence.

– Qu’appelles-tu travail ? Est-ce de sefaire donner une concession et de la rétrocéder ?

– Certainement, en ce sens que si personne neprenait cette peine, nous n’aurions pas de chemins de fer.

– Peux-tu assimiler ce travail à celui d’unhomme qui laboure, et d’un savant qui étudie ?

– Non, mais il n’en a pas moins un résultat, –des chemins de fer. Il est vrai que tu ne les approuves pas.

– Ceci est une autre question, mais jemaintiens que lorsque la rémunération est en disproportion avec letravail, elle est malhonnête. – Ces fortunes sont scandaleuses.Le roi est mort, vive le roi ; nous n’avons plus defermes, mais les chemins de fer et les banques y suppléent.

– Tout cela peut être vrai, mais qui peuttracer la limite exacte du juste et de l’injuste ? Pourquoi,par exemple, mes appointements sont-ils plus forts que ceux de monchef de bureau, qui connaît les affaires mieux que moi ?

– Je ne sais pas.

– Pourquoi gagnes-tu, disons cinq milleroubles, là où, avec plus de travail, notre hôte, le paysan, engagne cinquante ? Et pourquoi Malthus ne gagnerait-il pas plusque ses piqueurs ? Au fond, je ne puis m’empêcher de croireque la haine qu’inspirent ces millionnaires tient simplement à del’envie.

– Vous allez trop loin, interrompitWeslowsky ; on ne leur envie pas leurs richesses, mais on nepeut se dissimuler qu’elles ont un côté ténébreux.

– Tu as raison, reprit Levine, en taxantd’injustes mes cinq mille roubles de bénéfice : j’ensouffre.

– Mais pas au point de donner ta terre aupaysan, dit Oblonsky qui, depuis quelque temps, lançait volontiersdes pointes à son beau-frère, avec lequel, depuis qu’ils faisaientpartie de la même famille, ses relations prenaient une nuanced’hostilité.

– Je ne la donne pas parce que je ne sauraiscomment m’y prendre pour me déposséder, et qu’ayant une famillej’ai des devoirs envers elle, et ne me reconnais pas le droit de medépouiller.

– Si tu considères cette inégalité comme uneinjustice, il est de ton devoir de la faire cesser.

– Je tâche d’y parvenir en ne faisant rienpour l’accroître.

– Quel paradoxe !

– Oui, cela sent le sophisme, ajoutaWeslowsky. Hé, camarade, cria-t-il à un paysan qui entr’ouvrait laporte en la faisant crier sur ses gonds : vous ne dormez doncpas encore, vous autres ?

– Oh non, mais je vous croyais endormis ;puis-je entrer prendre un crochet dont j’ai besoin ? dit-il enmontrant les chiens et se glissant dans la grange.

– Où dormirez-vous ?

– Nous gardons nos chevaux au pâturage.

– La belle nuit ! s’écria Vassinka,apercevant dans l’encadrement formé par la porte la maison et lesvoitures dételées, éclairées par la lune. D’où viennent ces voix defemmes ? »

– Ce sont les filles d’à côté.

– Allons nous promener, Oblonsky ; jamaisnous ne pourrons dormir.

– Il fait si bon ici !

– J’irai seul, dit Vassinka se levant et sechaussant à la hâte. Au revoir, messieurs ; si je m’amuse, jevous appellerai. Vous avez été trop aimables à la chasse pour queje vous oublie.

– C’est un brave garçon, n’est-ce pas ?dit Oblonsky à Levine quand Vassinka et le paysan furentsortis.

– Oui, – répondit Levine, suivant toujours lefil de sa pensée : comment se faisait-il que deux hommessincères et intelligents l’accusassent de sophisme alors qu’ilexprimait ses sentiments aussi clairement que possible ?

– Quoi qu’on fasse, reprit Oblonsky, il fautprendre son parti et reconnaître soit que la société a raison, soitqu’on profite de privilèges injustes, et, dans ce dernier cas,faire comme moi : en profiter avec plaisir.

– Non, si tu sentais l’iniquité de cesprivilèges, tu n’en jouirais pas ; moi du moins, je ne lepourrais pas.

– Au fait, pourquoi n’irions-nous pas faire untour ? dit Stépane Arcadiévitch, fatigué de cetteconversation. Allons-y, puisque nous ne dormons pas.

– Non, je reste.

– Est-ce aussi par principe ? demandaOblonsky, cherchant sa casquette à tâtons.

– Non, mais qu’irais-je fairelà-bas ?

– Tu es dans une mauvaise voie, dit StépaneArcadiévitch ayant trouvé ce qu’il cherchait.

– Pourquoi ?

– Parce que tu prends un mauvais pli avec tafemme. J’ai remarqué l’importance que tu attachais à obtenir sonautorisation pour t’absenter pendant deux jours. Cela peut êtrecharmant à titre d’idylle, mais cela ne peut durer. L’homme doitmaintenir son indépendance ; il a ses intérêts, dit Oblonskyouvrant la porte.

– Lesquels ? ceux de courir après desfilles de ferme ?

– Si cela l’amuse. Ma femme ne s’en trouverapas plus mal, pourvu que je respecte le sanctuaire de lamaison ; mais il ne faut pas se lier les mains.

– Peut-être, répondit sèchement Levine en seretournant. Demain je pars avec l’aurore et ne réveilleraipersonne, je vous en préviens.

– Messieurs, venez vite ! vint leur direVassinka. Charmante ! c’est moi qui l’ai découverte, unevéritable Gretchen », ajouta-t-il d’un air approbateur.

Levine fit semblant de sommeiller et leslaissa s’éloigner ; il resta longtemps sans pouvoirs’endormir, écoutant les chevaux manger leur foin, le paysan partiravec son fils aîné pour garder les bêtes aux pâturages ; puisle soldat se coucha dans le foin, de l’autre côté de la grange,avec son petit neveu. L’enfant faisait à voix basse des questionssur les chiens, qui lui semblaient des bêtes terribles :l’oncle le fit bientôt taire, et le silence ne fut plus troublé quepar ses ronflements.

Levine, tout en restant sous l’impression desa conversation avec Oblonsky, pensait au lendemain :« Je me lèverai avec le soleil, je saurai garder monsang-froid ; il y a des bécasses en quantité ; enrentrant peut-être trouverai-je un mot de Kitty. Oblonsky n’a-t-ilpas raison de me reprocher de m’efféminer avec elle ? Qu’yfaire ? » Il entendit, tout en dormant, ses compagnonsrentrer, et ouvrit une seconde les yeux pour les voir éclairés parla lune dans l’entrebâillement de la porte.

« Demain avec l’aurore, messieurs »,leur dit-il, et il se rendormit.

Chapitre 12

 

Le lendemain, il fut impossible de réveillerVassia, couché sur le ventre et dormant à poings fermés ;Oblonsky refusa également de se lever, et Laska elle-même, blottieen rond dans le foin, étira paresseusement ses pattes de derrièreavant de se décider à suivre son maître. Levine se chaussa, pritson fusil et sortit avec précaution. Les cochers dormaient près desvoitures, les chevaux sommeillaient ; il faisait à peinejour.

« Pourquoi vous lever si matin, petitpère ? demanda une vieille femme en sortant de l’izba etl’accostant amicalement comme une bonne connaissance.

– Je vais à la chasse ; par où faut-ilpasser pour gagner le marais ?

– Suis le sentier derrière nos granges »,dit la vieille femme, et elle le conduisit elle-même pour le mettreen bon chemin.

Laska courait devant, et Levine la suivitallègrement, interrogeant le ciel et comptant atteindre le maraisavant que le soleil fût levé. La lune, visible encore quand ilavait quitté la grange, s’effaçait peu à peu ; l’étoile dumatin se distinguait à peine, et des points d’abord vagues àl’horizon prenaient des contours plus distincts ; c’étaientdes tas de blé. Les moindres sons se percevaient nettement dans lecalme absolu de l’air, et une abeille, en frôlant l’oreille deLevine, lui parut siffler comme une balle.

Des vapeurs blanches, d’où ressortaient,semblables à des îlots, des bouquets de cytise, indiquaient legrand marais au bord duquel des hommes et des enfants enveloppés decaftans dormaient profondément, après avoir veillé. Les chevauxpaissaient encore, faisant résonner leurs chaînes et, effrayés parLaska, se jetèrent du côté de l’eau en barbotant de leurs piedsliés.

Le chien leur jeta un regard moqueur enregardant son maître.

Quand Levine eut dépassé les paysans endormis,il examina la capsule de son fusil, et donna un coup de siffletpour indiquer à Laska qu’ils entraient en chasse. Elle partitaussitôt, ravie et affairée, flairant sur le sol mouvant, parmid’autres parfums connus, cette odeur d’oiseau qui la troublait plusque toute autre. Afin de mieux sentir la direction du gibier, elles’éloigna et se mit sous le vent, galopant doucement pour pouvoirbrusquement s’arrêter ; bientôt sa course se ralentit, carelle ne suivait plus une piste, elle tenait le gibierlui-même ; il était là en abondance, mais où ? La voix dumaître retentit du côté opposé : « Laska,ici ! » Elle s’arrêta hésitante, fit semblant d’obéir,mais revint à l’endroit qui l’attirait, traçant des cercles pour sefixer enfin, sûre de son fait, et tremblante d’émotion, devant unmonticule. Ses jambes trop basses l’empêchaient de voir, mais sonflair ne la trompait pas. Immobile, la gueule entr’ouverte, lesoreilles dressées, elle respirait, avec peine, jouissant del’attente, et regardant son maître sans oser tourner la tête.Celui-ci, croyait-elle, avançait lentement ; il courait aucontraire, butant contre des mottes de terre et regardant avec desyeux qu’elle trouvait terribles ; car, avec une superstitionde chasseur, ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était de manquerson premier coup. En approchant, il vit ce que Laska ne pouvait queflairer, une bécasse cachée entre deux monticules.

« Pile », cria-t-il.

« Ne se trompe-t-il pas ? pensaLaska, je les sens, mais je ne les vois pas ; si je bouge, jene saurai plus où les prendre. »

Mais, encouragée par un coup de genou de sonmaître, elle se lança éperdue et ne sachant plus ce qu’ellefaisait.

Une bécasse se leva aussitôt, et l’on entenditle bruit de son vol ; Levine tira ; l’oiseau s’abattit,frappant l’herbe humide de sa poitrine blanche ; une secondebécasse eut le même sort.

« Bonne besogne, Laska », dit Levinemettant le gibier tout chaud dans son charnier.

Le soleil était levé quand Levine s’avançadans le marais ; la lune ne semblait plus qu’un point blancdans l’espace, toutes les étoiles avaient disparu. Les flaquesd’eau argentées par la rosée reflétaient maintenant de l’or ;l’herbe prenait une nuance d’ambre ; les oiseaux des maraiss’agitaient dans les buissons, des vautours perchés sur les tas deblé regardaient leur domaine d’un air mécontent, et les corneillesvoletaient dans les champs. La fumée du fusil blanchissait l’herbeverte comme une traînée de lait. Un des dormeurs avait déjà remisson caftan, et des enfants ramenaient les chevaux sur la route.

« Petit oncle, cria un des gamins àLevine, il y a aussi des canards par ici, nous en avons vuhier. »

Levine éprouva un certain plaisir à tuerencore deux bécasses devant l’enfant.

Chapitre 13

 

La superstition du premier coup de fusil ne setrouva pas vaine ; Levine rentra vers dix heures fatigué,affamé, mais enchanté, après avoir parcouru une trentaine deverstes, tué dix-neuf bécasses et un canard, que, faute de placedans son carnier, il suspendit à sa ceinture. Ses compagnons, levésdepuis longtemps, avaient eu le loisir de mourir de faim enl’attendant, puis de déjeuner.

Le sentiment d’envie de Stépane Arcadiévitch àla vue de ces petites bêtes, la tête penchée, repliées surelles-mêmes, si différentes de ce qu’elles étaient sur les marais,causa un certain plaisir à Levine. Pour comble de bonheur, iltrouva un billet de Kitty.

« Je vais à merveille, écrivait-elle, etsi tu ne me crois pas suffisamment gardée, rassure-toi en apprenantque Marie Wlasiewna est ici (c’était la sage-femme, un personnagenouveau et fort important dans la famille). Elle me trouve enparfaite santé, et restera quelques jours avec nous ; ainsi nete presse pas de revenir si tu t’amuses. »

La chasse et ce billet effacèrent dansl’esprit de Levine deux incidents moins agréables : le premierétait l’état de fatigue du cheval de volée, surmené la veille etrefusant de manger ; le second, plus grave, de ne plus rientrouver des nombreuses provisions données par Kitty au départ.Levine comptait particulièrement sur des petits pâtés, dont ilcroyait déjà sentir le fumet : en rentrant, ils avaient tousdisparu, aussi bien que les poulets et la viande ; les osavaient été dévorés par les chiens.

« Parlez-moi de cet appétit ! »dit Oblonsky, désignant Vassinka. Je ne puis me plaindre du mien,mais celui de ce jeune homme le dépasse.

Levine, agacé et prêt à pleurer decontrariété, ne put s’empêcher de s’écrier :

« On aurait vraiment pu songer à melaisser quelque chose ! »

Il dut se contenter de lait, que son cocheralla lui chercher, mais, sa faim apaisée, il fut confus d’avoirtémoigné si vivement son désappointement, et se moqua le premier desa colère.

Le même soir, après une dernière chasse oùVassinka fit quelques prouesses, les trois compagnons reprirent lechemin de la maison, et y arrivèrent la nuit. Le retour fut trèsgai ; Weslowsky ne cessa de rire et de plaisanter en serappelant ses aventures avec les jeunes filles et lespaysans ; Levine, en paix avec son hôte, se sentit délivré deses mauvais sentiments envers lui.

Chapitre 14

 

Vers dix heures du matin, après avoir fait saronde à la ferme, Levine frappait à la porte de Vassinka.

« Entrez, dit celui-ci, excusez-moi, maisje termine mes ablutions.

– Ne vous gênez pas. Avez-vous biendormi ?

– Comme un mort.

– Que prenez-vous le malin, du café ou duthé ?

– Ni l’un ni l’autre, je déjeune à l’anglaise.Je suis honteux d’être ainsi en retard ! Ces dames sont sansdoute levées ? Ne serait-ce pas le moment de faire unepromenade ? vous me montrerez vos chevaux ? »

Levine y consentit volontiers ; ilsfirent le tour du jardin, examinèrent l’écurie, firent un peu degymnastique, et rentrèrent au salon.

« Nous avons eu une chasse bien amusante,dit Weslowsky s’approchant de Kitty installée près du samovar. Queldommage que les dames soient privées de ceplaisir ! »

« Il faut bien qu’il dise un mot à lamaîtresse de la maison », pensa Levine, déjà ennuyé de l’airconquérant du jeune homme.

La princesse causait avec la sage-femme etSerge Ivanitch sur la nécessité d’installer sa fille à Moscou pourl’époque de sa délivrance, et elle appela son gendre pour luiparler de cette grave question. Rien ne froissait Levine autant quecette attente banale d’un événement aussi extraordinaire que lanaissance d’un fils, car ce serait un fils. Il n’admettait pas quecet invraisemblable bonheur, entouré de tant de mystère pour lui,fût discuté comme un fait très ordinaire par ces femmes qui encomptaient l’échéance sur leurs doigts ; leurs entretiens,aussi bien que les objets de layette, le blessaient, et ildétournait l’oreille comme autrefois quand il devait songer auxpréparatifs de son mariage.

La princesse ne comprenait rien à cesimpressions, et voyait dans cette indifférence apparente del’étourderie et de l’insouciance ; aussi ne lui laissait-ellepas de repos ; elle venait de charger Serge Ivanitch dechercher un appartement, et tenait à ce que Constantin donnât sonavis.

« Faites ce que bon vous semble,princesse, je n’y entends rien.

– Mais il faut décider l’époque à laquellevous rentrerez à Moscou.

– Je l’ignore ; ce que je sais, c’est quedes millions d’enfants naissent hors de Moscou.

– Dans ce cas…

– Kitty fera ce qu’elle voudra.

– Kitty ne doit pas entrer dans des détailsqui pourraient l’effrayer ; rappelle-toi que Nathalie Galizineest morte en couches ce printemps, faute d’un bon accoucheur.

– Je ferai ce que vous voudrez », répétaencore Levine, d’un air sombre, et il cessa d’écouter sabelle-mère ; son attention était ailleurs.

« Cela ne peut durer ainsi »,pensait-il, jetant de temps en temps un coup d’œil sur Vassinkapenché, vers Kitty, et sur sa femme troublée et rougissante. Lapose de Weslowsky lui parut inconvenante, et, comme l’avant-veille,il tomba soudain des hauteurs du bonheur le plus idéal dans unabîme de haine et de confusion. Le monde lui devintinsupportable.

« Comme tu descends tard, dit en cemoment Oblonsky, étudiant la physionomie de Levine, à Dolly quientrait au salon.

– Macha a mal dormi et m’a fatiguée »,répondit Daria Alexandrovna.

Vassinka se leva un instant, salua et serassit pour reprendre sa conversation avec Kitty ; il luiparlait encore d’Anna, discutant la possibilité d’aimer dans cesconditions extralégales, et, quoique l’entretien déplût à la jeunefemme, elle était trop inexpérimentée et trop naïve pour savoir ymettre un terme et dissimuler la gêne à la fois et l’espèce deplaisir que lui causaient les attentions du jeune homme. La craintede la jalousie de son mari contribuait à son émotion, car ellesavait d’avance qu’il interpréterait mal chacune de ses paroles,chacun de ses gestes.

« Où vas-tu, Kostia ? luidemanda-t-elle d’un air coupable en le voyant sortir d’un pasdélibéré.

– Je vais parler à un mécanicien allemand venuen mon absence », répondit-il sans la regarder, convaincu del’hypocrisie de sa femme.

À peine fut-il dans son cabinet qu’il entenditle pas bien connu de Kitty descendant l’escalier avec uneimprudente vivacité. Elle frappa à sa porte.

« Que veux-tu ? Je suis occupé,dit-il sèchement.

– Excusez-moi, fit Kitty entrant et,s’adressant à l’Allemand : j’ai un mot à dire à monmari. »

Le mécanicien voulut sortir, mais Levinel’arrêta.

« Ne vous dérangez pas.

– Je ne voudrais pas manquer le train de troisheures », fit remarquer l’Allemand.

Sans lui répondre, Levine sortit avec sa femmedans le corridor.

« Que voulez-vous ? lui demanda-t-ilfroidement en français, sans vouloir remarquer son visage contractépar l’émotion.

– Je… je voulais te dire que cette vie est unsupplice…, murmura-t-elle.

– Il y a du monde à l’office, ne faites pas descènes », dit-il avec colère.

Kitty voulut l’entraîner dans une piècevoisine, mais Tania y prenait une leçon d’anglais ; ellel’emmena au jardin.

Un jardinier y nettoyait les allées ; peusoucieuse de l’effet que pouvait produire sur cet homme son visagecouvert de larmes, Kitty avança rapidement, suivie de son mari, quisentait comme elle le besoin d’une explication et d’un tête-à-tête,afin de rejeter loin d’eux le poids de leur tourment.

« Mais c’est un martyre qu’une existencepareille ! pourquoi souffrons-nous ainsi, qu’ai-je fait ?dit-elle lorsqu’ils eurent atteint un banc dans une alléeisolée.

– Avoue que son attitude avait quelque chosede blessant, d’inconvenant ? lui demanda Levine, serrant sapoitrine à deux mains comme l’avant-veille.

– Oui… répondit-elle, d’une voix tremblante,mais ne vois-tu pas, Kostia, que ce n’est pas ma faute ?J’avais voulu dès le matin le remettre à sa place… Mon Dieu,pourquoi sont-ils tous venus ! nous étions siheureux ! » Et les sanglots étouffèrent sa voix.

Le jardinier, quand il les revit peu aprèsavec des visages calmes et heureux, ne comprit pas ce qui avait puse passer de joyeux sur ce banc isolé.

Chapitre 15

 

Sa femme rentrée dans son appartement, Levinese rendit chez Dolly et la trouva très excitée, arpentant sachambre de long en large, et grondant la petite Macha, qui, deboutdans un coin, pleurait à chaudes larmes.

« Tu resteras là toute la journée, sansdîner, sans poupées, et tu n’auras pas de robe neuve, disait-elle,à bout de châtiments.

– Qu’a-t-elle fait ? demanda. Levine,contrarié d’arriver mal à propos, car il voulait consulter sabelle-sœur.

– C’est une mauvaise fille ! Ah !combien je regrette miss Elliott ; cette gouvernante est unevraie machine ! Figure-toi… »

Et elle raconta les méfaits de la coupableMacha.

« Je ne vois là rien de bien grave, c’estune gaminerie…

– Mais, qu’as-tu, toi ? tu as l’air ému,que s’est-il passé ? » demanda Dolly.

Et au ton dont elle fit ces questions, Levinesentit qu’il serait compris.

« Nous venons de nous quereller avecKitty, c’est la seconde fois depuis l’arrivée de Stiva. »

Dolly le regarda de ses yeux intelligents.

« La main sur la conscience, dis-moi sice jeune homme a un ton qui puisse non seulement être désagréable,mais intolérable pour un mari ?

« Que veux-tu que je te dise… Selon lesidées reçues dans le monde, il se conduit comme tous les jeunesgens, il fait la cour à une jeune femme, et un mari homme du mondeen serait flatté.

– C’est ça, tu l’as remarqué ?

– Non seulement moi, mais Stiva m’a fait,après le thé, la même remarque.

– Alors me voilà tranquille, je vais lechasser, dit Levine.

– As-tu perdu l’esprit ? s’écria Dollyavec terreur, à quoi penses-tu, Kostia ?… Va, dit-elle,s’interrompant pour se tourner vers l’enfant prête à quitter soncoin, va trouver Fanny… Je t’en prie, laisse-moi parler àStiva ; il l’emmènera, on peut lui dire qu’on attend dumonde…

– Non, non, je ferai l’exécution moi-même,cela m’amusera… Allons, Dolly, pardonne-lui », dit-il enmontrant la petite criminelle debout près de sa mère, la tête basseet n’osant aller chez Fanny.

L’enfant, voyant sa mère radoucie, se jetadans ses bras en sanglotant, et Dolly lui posa tendrement sa mainamaigrie sur la tête.

« Il n’y a rien de commun entre ce garçonet nous », pensa Levine, se mettant en quête de Vassinka.

Dans le vestibule, il donna l’ordre d’attelerla calèche.

« Les ressorts se sont cassés hier,répondit le domestique. »

– Alors le tarantass, mais au plusvite. »

Vassinka mettait des guêtres pour monter àcheval, la jambe posée sur une chaise, lorsque Levine entra. Levisage de celui-ci avait une expression particulière, aussiWeslowsky ne put se dissimuler que son « petit brin decour » n’était pas à sa place dans cette famille ; il sesentit aussi mal à l’aise que peut l’être un jeune homme dumonde.

« Vous montez à cheval en guêtres ?lui demanda Levine, s’emparant d’une baguette qu’il avait cueilliele matin en faisant de la gymnastique.

– Oui, c’est plus propre », réponditVassinka, achevant de boutonner sa guêtre.

C’était au fond un si bon enfant, que Levinese sentit honteux en remarquant la soudaine timidité de sonhôte.

« Je voulais… – il s’arrêta confus, maiscontinua en se rappelant sa scène avec Kitty… – je voulais vousdire que j’ai fait atteler.

– Pourquoi ? où allons-nous ?demanda Vassinka étonné.

– Pour vous mener à la gare, dit Levine d’unair sombre.

– Partez-vous ? est-il survenu quelquechose ?

– Il est survenu que j’attends du monde,continua Levine, cassant sa baguette de plus en plusvivement ; ou plutôt non, je n’attends personne, mais je vousprie de partir : interprétez mon impolitesse comme bon voussemblera. »

Vassinka se redressa avec dignité.

« Veuillez m’expliquer…

– Je n’explique rien, et vous ferez mieux dene pas me questionner », dit Levine lentement, tâchant derester calme et d’arrêter le tremblement convulsif de ses traits,mais continuant à briser sa baguette. Le geste et la tension desmuscles dont Vassinka avait éprouvé la vigueur le matin même, enfaisant de la gymnastique, convainquirent celui-ci mieux que desparoles. Il haussa les épaules, sourit dédaigneusement, salua etdit :

« Pourrai-je voir Oblonsky ?

– Je vais vous l’envoyer, répondit Levine, quece haussement d’épaules n’offensa pas ; que lui reste-t-ild’autre à faire ? » pensa-t-il.

« Mais cela n’a pas le sens commun, c’estdu dernier ridicule ! s’écria Stépane Arcadiévitch lorsqu’ilrejoignit Levine au jardin, après avoir appris de Weslowsky qu’ilétait chassé. Quelle mouche t’a piquée ? Si ce jeunehomme… »

La place piquée se trouvait encore si sensibleque Levine interrompit son beau-frère dans les explications qu’ilvoulait lui donner.

« Ne prends pas la peine de disculper cejeune homme ; je suis désolé, aussi bien à cause de toi que delui, mais il se consolera facilement, tandis que pour ma femme etpour moi sa présence devenait intolérable.

– Jamais je ne t’aurais cru capable d’uneaction semblable ; on peut être jaloux, mais pas à cepoint ! »

Levine lui tourna le dos, et continua àmarcher dans l’allée, en attendant le départ. Bientôt il entenditun bruit de roues, et vit passer au travers des arbres Vassinkaassis sur du foin (le tarantass n’avait pas même de siège), lesrubans de son béret flottant derrière lui à la moindresecousse.

« Qu’est-ce encore ? » pensaLevine voyant le domestique sortir en courant de la maison pourarrêter la véhicule : c’était afin d’y placer le mécanicienqu’on avait oublié, et qui prit place, en saluant, auprès deVassinka.

Serge Ivanitch et la princesse furent outrésde la conduite de Levine ; lui-même se sentait ridicule ausuprême degré ; mais, en songeant à ce que Kitty et luiavaient souffert, il s’avoua qu’au besoin il eût recommencé. On seretrouva le soir avec une recrudescence de gaieté, comme desenfants après une punition, ou des maîtres de maison au lendemaind’une réception officielle pénible ; chacun se sentaitsoulagé, et Dolly fit rire Warinka aux larmes, en lui racontantpour la troisième fois, et toujours avec de nombreusesamplifications, ses propres émotions. Elle avait, disait-elle,réservé en l’honneur de leur hôte une paire de délicieuses bottinestoutes neuves ; le moment de les produire était venu ;elle entrait au salon, lorsqu’un bruit de ferraille dans l’avenuel’attira à la fenêtre. Quel spectacle s’offrait à sa vue !Vassinka lui-même, son petit béret, ses rubans flottants, sesromances et ses guêtres, ignominieusement assis sur du foin !Si du moins on lui avait attelé une voiture ! mais non !Tout à coup on l’arrête… Dieu merci ! on s’est ravisé, on apris pitié de lui… Pas du tout : c’est un gros Allemand qu’onajoute à son malheur ! Décidément, l’effet des bottines étaitmanqué !

Chapitre 16

 

Daria Alexandrovna, tout en craignant d’êtredésagréable aux Levine, qui redoutaient un rapprochement avecWronsky, tenait à aller voir Anna pour lui prouver que sonaffection n’avait pas varié. Le petit voyage qu’elle projetaitoffrait certaines difficultés, et, afin de ne pas gêner sonbeau-frère, elle voulut louer des chevaux au village. Dès queLevine en fut averti, il vint adresser de vifs reproches à sabelle-sœur.

« Pourquoi t’imagines-tu me faire de lapeine en allant chez Wronsky ? Quand d’ailleurs cela serait,tu m’affligerais plus encore en te servant d’autres chevaux que desmiens ; ceux qu’on te louera ne pourront jamais faire 70verstes d’une traite. »

Dolly finit par se soumettre, et au jourindiqué, Levine lui ayant fait préparer un relais à mi-chemin, ellese mit en route, sous la protection du teneur de livres, qu’onavait, pour plus de sécurité, placé près du cocher en guise devalet de pied. L’attelage n’était pas beau, mais capable de fournirune longue course, et Levine, outre qu’il accomplissait un devoird’hospitalité, économisait ainsi à Dolly une dépense lourde dansl’état actuel de ses finances.

Le jour commençait à poindre quand DariaAlexandrovna partit ; bercée par l’allure régulière deschevaux, elle s’assoupit, et ne se réveilla qu’au relais ; làelle prit du thé chez le riche paysan où Levine, en allant chezSwiagesky, s’était autrefois arrêté, et, après s’être reposée enbavardant avec le vieillard et les jeunes femmes, elle continua sonvoyage.

Dolly, dans sa vie occupée et absorbée par sesdevoirs maternels, avait peu le temps de réfléchir ; aussicette course solitaire de quatre heures lui fournit-elle une rareoccasion de méditer sur son passé et de le considérer sous sesdifférents aspects.

Elle pensa d’abord à ses enfants, recommandésaux soins de sa mère et de sa sœur (c’était sur celle-ci qu’ellecomptait particulièrement). « Pourvu que Macha ne fasse plusde sottises, que Gricha n’aille pas attraper quelque coup de piedde cheval, et que Lili ne se donne pas d’indigestion ! »se dit-elle. D’autres préoccupations, plus importantes, succédèrentà ces petits soucis du moment : elle devait changerd’appartement en rentrant à Moscou, il faudrait rafraîchir lesalon ; sa fille aînée aurait besoin d’une fourrure pourl’hiver ! Puis vinrent d’autres questions graves :Comment ferait-elle pour continuer convenablement l’éducation desenfants ? Les filles l’inquiétaient peu, mais lesgarçons ? Elle avait pu s’occuper elle-même de Gricha cet été,parce que par extraordinaire sa santé ne l’en avait pasempêchée ; mais qu’une grossesse survînt… Et elle songea qu’ilétait injuste de considérer les douleurs de l’enfantement comme lesigne de la malédiction qui pèse sur la femme :

« C’est si peu de chose, comparé auxmisères de la grossesse ! » Et elle se rappela sadernière épreuve en ce genre et la perte de son enfant ! Cesouvenir lui remit en mémoire son entretien avec la jeune femme,fille du vieux paysan chez qui elle avait pris le thé ;interrogée sur le nombre de ses enfants, la paysanne avait réponduque sa fille unique était morte pendant le carême.

« Tu en es bien triste ?

– Oh non ; le grand-père ne manque pas depetits-enfants, et celle-là n’était qu’un souci de plus. Quepeut-on faire avec un nourrisson sur les bras ? C’est unobstacle à tout. »

Cette réponse avait paru révoltante à Dollydans la bouche d’une femme dont la physionomie exprimait labonté.

« En résumé, pensa-t-elle, se rappelantses quinze années de mariage, ma jeunesse s’est passée à avoir malau cœur, à me sentir maussade, dégoûtée de tout, et à paraîtrehideuse, car si notre jolie Kitty enlaidit pour le moment, combienn’ai-je pas dû être affreuse ! » Et elle tressaillit ensongeant à ses souffrances, à ses longues insomnies, aux misères del’allaitement, à l’énervement et à l’irritabilité qui enrésultaient ! puis, c’étaient les maladies des enfants, lesmauvais penchants à combattre, les frais d’éducation, le latin etses difficultés, et, pis que tout, la mort ! Son cœur de mèresaignait cruellement encore de la perte de son dernier-né, enlevépar le croup ; elle se rappela sa douleur solitaire devant cepetit front blanc, entouré de cheveux frisés, de cette boucheétonnée et entr’ouverte, au moment où retombait le couvercle ducercueil rose brodé d’argent. Elle avait été seule à pleurer, etl’indifférence générale lui avait été une douleur de plus.

« Et pourquoi tout cela ? quel serale résultat de cette vie pleine de soucis, si ce n’est une famillepauvre et mal élevée ? Qu’aurais-je fait cet été si les Levinene m’avaient invitée à venir chez eux ? Mais, quelqueaffectueux et délicats qu’ils soient, ils ne pourront recommencer,car à leur tour ils auront des enfants qui rempliront la maison.Papa s’est presque dépouillé pour nous, lui non plus ne pourra pasm’aider ; comment arriverai-je à faire des hommes de mesfils ? Il faudra chercher des protections, m’humilier, car jene puis compter sur Stiva ; ce que je puis espérer de plusheureux, c’est qu’ils ne tournent pas mal ; et que desouffrances pour en arriver là ! » Les paroles de lajeune paysanne avaient du vrai dans leur cynisme naïf.

« Approchons-nous, Philippe ?demanda-t-elle au cocher pour écarter ces pénibles pensées.

– Il nous reste sept verstes à partir duvillage. »

La calèche traversa un petit pont où lesmoissonneuses, la faucille sur l’épaule, s’arrêtèrent pour laregarder passer. Tous ces visages semblaient gais, contents, pleinsde vie et de santé.

« Chacun vit et jouit de l’existence, sedit Dolly tandis que la vieille calèche montait au trot une petitecôte, moi seule me fais l’effet d’une prisonnière momentanémentmise en liberté. Ma sœur Nathalie, Warinka, ces femmes, Anna,savent toutes ce que c’est que l’existence, moi je l’ignore. Etpourquoi accuse-t-on Anna ? Si je n’avais pas aimé mon mari,j’en aurais fait autant. Elle a voulu vivre, n’est-ce pas un besoinque Dieu nous a mis au cœur ? Moi-même n’ai-je pas regrettéd’avoir suivi ses conseils au lieu de me séparer de Stiva ?qui sait ? j’aurais pu recommencer l’existence, aimer, êtreaimée ! Ce que je fais est-il plus honorable ? Jesupporte mon mari, parce qu’il m’est nécessaire, voilà tout !J’avais encore quelque beauté alors ! » Et elle vouluttirer de son sac un petit miroir de voyage, mais la crainte d’êtresurprise par les deux hommes sur le siège l’arrêta ; sansavoir besoin de se regarder, elle se rappela qu’elle pouvait plaireencore, et pensa à l’amabilité de Serge Ivanitch, au dévouement dubon Tourovtzine qui, par amour pour elle, l’avait aidée à soignerses enfants pendant la scarlatine ; elle se rappela même untout jeune homme, sur le compte duquel Stiva la taquinait. Et lesromans les plus passionnés, les plus invraisemblables seprésentèrent à son imagination.

« Anna a eu raison, elle est heureuse,elle fait le bonheur d’un autre ; elle doit être belle,brillante, pleine d’intérêt pour toute chose, comme par lepassé. » Un sourire effleura les lèvres de Dolly poursuivanten pensée un roman analogue à celui d’Anna, dont elle seraitl’héroïne ; elle se représenta le moment où elle avouait toutà son mari, et se mit à rire en songeant à la stupéfaction deStiva.

Chapitre 17

 

Le cocher héla des paysans assis sur lalisière d’un champ de seigle près de télègues dételées.

« Avance donc, fainéant ! »cria-t-il.

Le paysan qui vint à son appel, un vieillardau dos voûté, les cheveux retenus autour de la tête par une mincelanière de cuir, approcha de la calèche.

« La maison seigneuriale ? chez lecomte ? répéta-t-il, prenez le premier chemin à gauche, voustomberez dans l’avenue qui y mène. Mais qui demandez-vous ? lecomte lui-même ?

– Sont-ils chez eux ? mon ami, dit Dollyne sachant trop comment demander Anna.

– Ils doivent y être, car il arrive du mondetous les jours, dit le vieux, désireux de prolonger laconversation. Et vous autres, qui êtes-vous ?

– Nous venons de loin, fit le cocher ;ainsi nous approchons ? »

À peine allait-il repartir que des voixcrièrent :

« Arrête, arrête ; les voicieux-mêmes. » On voyait quatre cavaliers et un tilburydébouchant sur la route.

C’était Wronsky, Anna, Weslowsky et un groom àcheval ; la princesse Barbe et Swiagesky suivaient envoiture ; ils étaient tous venus pour voir fonctionner unemoissonneuse à vapeur.

Anna, sa jolie tête coiffée d’un chapeaud’homme, d’où s’échappaient les mèches frisées de ses cheveuxnoirs, montait avec aisance un cob anglais. Dolly, d’abordscandalisée de la voir à cheval, parce qu’elle y attachait une idéede coquetterie peu convenable dans une situation fausse, fut sifrappée de la parfaite simplicité de son amie, que ses préventionss’évanouirent. Weslowsky accompagnait Anna sur un cheval decavalerie plein de feu ; Dolly, en le voyant, ne put réprimerun sourire. Wronsky les suivait sur un pur sang bai foncé, et legroom fermait la marche.

Le visage d’Anna s’illumina en reconnaissantla petite personne blottie dans un coin de la vieille calèche, et,poussant un cri de joie, elle mit son cob au galop, sautalégèrement de cheval sans l’aide de personne, en voyant Dollydescendre, et, ramassant sa jupe, courut au-devant d’elle.

« Dolly ! quel bonheurinespéré ! dit-elle embrassant la voyageuse et la regardantavec un sourire reconnaissant. Tu ne saurais croire le bien que tume fais ! Alexis, dit-elle se tournant vers le comte, qui, luiaussi, avait mis pied à terre : quel bonheur ! »

Wronsky souleva son chapeau gris ets’approcha.

« Votre visite nous rend bienheureux », dit-il avec un accent particulier desatisfaction.

Vassinka agita son béret sans quitter samonture.

« C’est la princesse Barbe, fit Anna,répondant à un regard interrogateur de Dolly en voyant approcher letilbury.

– Ah ! » répondit celle-ci, dont levisage exprima involontairement un certain mécontentement.

La princesse Barbe, une tante de son mari, nejouissait pas de la considération de sa famille ; son amour duluxe l’avait mise sous la dépendance humiliante de parents riches,et c’était à cause de la fortune de Wronsky qu’elle s’étaitmaintenant accrochée à Anna. Celle-ci remarqua la désapprobation deDolly et rougit en trébuchant sur son amazone.

L’échange de politesses entre DariaAlexandrovna et la princesse fut assez froid ; Swiageskys’informa de son ami Levine, l’original, et de sa jeune femme,puis, après un regard jeté sur la vieille calèche, il offrit auxdames de monter en tilbury.

« Je prendrai ce véhicule pour rentrer,et la princesse vous ramènera parfaitement ; elle conduit trèsbien.

– Oh non, interrompit Anna, restez où vousêtes, je rentrerai avec Dolly. »

Jamais Daria Alexandrovna n’avait rien vud’aussi brillant que ces chevaux et cet équipage ; mais ce quila frappa plus encore, ce fut l’espèce de transfiguration d’Anna,qu’un œil moins affectueusement observateur que le sien n’eûtpeut-être pas remarquée ; pour elle, Anna resplendissait del’éclat de cette beauté fugitive que donne à une femme la certituded’un amour partagé ; toute sa personne, depuis les fossettesde ses joues et le pli de sa lèvre, jusqu’à son ton amicalementbrusque lorsqu’elle permit à Weslowsky de monter son cheval,respirait une séduction dont elle semblait avoir conscience.

Les deux femmes éprouvèrent un moment de gênequand elles furent seules. Anna se sentait mal à l’aise sous leregard questionneur de Dolly, et celle-ci, depuis la réflexion deSwiagesky, était confuse de la pauvreté de son équipage. Les hommessur le siège partageaient cette impression, mais Philippe, lecocher, résolu de protester, eut un sourire ironique en examinantle trotteur noir attelé au tilbury : « Cette bête-làpouvait être bonne pour le « promenage », mais incapablede fournir quarante verstes par la chaleur », décida-t-ilintérieurement en manière de consolation.

Les paysans quittèrent leurs télègues afin decontempler la rencontre des amis.

« Ils sont bien aises tout de même de serevoir, remarqua le vieux.

– Regarde donc cette femme en pantalons, ditun autre en montrant Weslowsky sur la selle de dame.

– Dites donc, enfants, nous ne dormironsplus.

– C’est fini, fit le vieux en regardant leciel ; l’heure est passée, à l’ouvrage. »

Chapitre 18

 

Anna, en regardant Dolly fatiguée, ridée etcouverte de poussière, fut sur le point de lui dire qu’elle latrouvait maigrie ; mais l’admiration pour sa propre beautéqu’elle lut dans les yeux de sa belle-sœur, l’arrêta :

« Tu m’examines ? dit-elle avec unsoupir ; tu te demandes comment, dans ma position, je puisparaître aussi heureuse ? J’avoue que je le suis d’une façonimpardonnable. Ce qui s’est passé en moi tient del’enchantement ; je suis sortie de mes misères comme on sortd’un cauchemar ; et quel réveil ! surtout depuis que noussommes ici ! – et elle regarda Dolly avec un sourirecraintif.

– Tu me fais plaisir en me parlantainsi ; je suis heureuse pour toi, répondit Daria Alexandrovnaplus froidement qu’elle ne l’aurait voulu. – Mais pourquoi nem’as-tu pas écrit ?

– Je n’en ai pas eu le courage.

– Pas le courage avec moi ? Si tu savaiscombien… – et Dolly allait lui parler de ses réflexions pendant levoyage, lorsque l’idée lui vint que le moment était mal choisi. –Nous causerons plus tard, ajouta-t-elle. Qu’est-ce que cetteréunion de bâtiments, on dirait une petite ville ?demanda-t-elle, désignant des toits verts et rouges apparus autravers des arbres.

– Dis-moi ce que tu penses de moi, continuaAnna sans répondre à sa question.

– Je ne pense rien. Je t’aime et t’ai toujoursaimée ; lorsqu’on aime ainsi une personne, on l’aime tellequ’elle est, non telle qu’on la voudrait. »

Anna détourna les yeux et les ferma à demi,comme pour mieux réfléchir au sens de ces mots.

« Si tu avais des péchés, ils te seraientremis en faveur de ta visite et de ces bonnes paroles, – dit-elle,interprétant favorablement la réponse de sa belle-sœur et tournantvers elle un regard mouillé de larmes ; Dolly lui serrasilencieusement la main.

– Ces toits sont ceux des dépendances, desécuries, des haras, répondit-elle à une seconde interrogation de lavoyageuse. Voici où commence le parc. Alexis aime cette terre, quiavait été fort abandonnée, et à mon grand étonnement il se prend depassion pour l’agronomie. C’est une si riche nature ! il netouche à rien qu’il n’y excelle ; ce sera un agronomeexcellent, économe, presque avare ; il ne l’est qu’enagriculture, car il ne compte plus lorsqu’il s’agit de dépenserpour d’autres objets des milliers de roubles. Vois-tu ce grandbâtiment ? C’est un hôpital, son dada du moment,dit-elle avec le sourire d’une femme parlant des faiblesses d’unhomme aimé. Sais-tu ce qui le lui a fait construire ? Unreproche d’avarice de ma part, à propos d’une querelle avec despaysans pour une prairie qu’ils réclamaient. L’hôpital est chargéde me prouver l’injustice de mon reproche ; c’est unepetitesse, si tu veux, mais je ne l’en aime que mieux. Voilà lechâteau, il date de son grand-père, et rien n’y a été changéextérieurement.

– C’est superbe ! s’écriainvolontairement Dolly à la vue d’un édifice décoré d’une cotonnadeet entouré d’arbres séculaires.

– N’est-ce pas ? du premier étage la vueest splendide. »

La calèche roula sur la route unie de la courd’honneur ornée de massifs d’arbustes, que des ouvriers entouraienten ce moment de pierres grossièrement taillées ; on s’arrêtasous un péristyle couvert.

« Ces messieurs sont déjà arrivés, ditAnna voyant emmener des chevaux de selle. N’est-ce pas que ce sontde jolies bêtes ? Voilà le cob, mon favori… Où est lecomte ? demanda-t-elle à deux laquais en livrée, sortis pourles recevoir. Ah ! les voici, ajouta-t-elle en apercevantWronsky et Weslowsky venant à leur rencontre.

– Où logerons-nous la princesse ? demandaWronsky en se tournant vers Anna après avoir baisé la main deDolly ; dans la chambre à balcon ?

– Oh non ! c’est trop loin ; dans lachambre du coin, nous serons plus près l’une de l’autre. J’espèreque tu resteras quelque temps avec nous, dit-elle à Dolly. Un seuljour ? C’est impossible.

– Je l’ai promis à cause des enfants, réponditcelle-ci, troublée de la chétive apparence de son pauvre petit sacde voyage et de la poussière dont elle se sentait couverte.

– Oh ! c’est impossible, Dolly, machérie ; enfin nous en reparlerons. Montons cheztoi. »

La chambre qui lui fut offerte avec desexcuses, parce que ce n’était pas la chambre d’honneur, avait unameublement luxueux qui rappela à Dolly les hôtels les plussomptueux de l’étranger.

« Combien je suis heureuse de te voirici, chère amie, répéta encore Anna, s’asseyant en amazone auprèsde sa belle-sœur. Parle-moi de tes enfants : Tania doit êtreune grande fille ?

– Oh oui, répondit Dolly, étonnée de parler sifroidement de ses enfants. Nous sommes tous chez les Levine, ettrès heureux d’y être.

– Si j’avais su que vous ne me méprisiez pas,je vous aurais tous priés de venir ici ; Stiva est un ancienami d’Alexis, dit Anna en rougissant.

– Oui, mais nous sommes si bien là-bas,répondit Dolly confuse.

– Le bonheur de te voir me fait déraisonner,dit Anna l’embrassant tendrement. Mais promets-moi d’être franche,de ne rien me cacher de ce que tu penses de moi, maintenant que tuassisteras à ma vie telle qu’elle est. Ma seule idée, vois-tu, estde vivre sans faire de mal à personne qu’à moi-même, ce qui m’estbien permis ! Nous causerons de tout cela à loisir ;maintenant je vais passer une robe et t’envoyer la femme dechambre. »

Chapitre 19

 

Dolly, restée seule, examina sa chambre enfemme qui connaissait le prix des choses. Jamais elle n’avait vu unluxe comparable à celui dont elle était témoin depuis sa rencontreavec Anna ; tout au plus savait-elle, par la lecture de romansanglais, qu’on vivait ainsi en Angleterre ; mais en Russie, àla campagne, cela n’existait nulle part. Le lit à sommierélastique, la table de toilette en marbre, les bronzes sur lacheminée, les tapis, les rideaux, tout était neuf, et de ladernière élégance.

La femme de chambre pimpante qui vint offrirses services était mise avec beaucoup plus de recherche que Dolly,qui se sentit confuse de sortir devant elle de son sac ses menusobjets de toilette, notamment une camisole de nuit reprisée,choisie par erreur parmi les plus vieilles. Chez elle, cesraccommodages avaient leur mérite, car ils représentaient unepetite économie, mais ils l’humilièrent en présence de cettebrillante camériste. Heureusement celle-ci fut rappelée par samaîtresse, et, à la grande satisfaction de Dolly, Annouchka,l’ancienne femme de chambre d’Anna, qui l’avait accompagnée jadis àMoscou, prit sa place. Annouchka, ravie de revoir DariaAlexandrovna, bavarda tant qu’elle put sur le compte de sa chèredame et de la tendresse du comte, malgré les efforts de Dolly pourl’arrêter.

« J’ai été élevée avec Anna Arcadievna,et l’aime plus que tout au monde ; il ne m’appartient pas dela juger, et le comte est un mari… »

L’entrée d’Anna en robe de batiste d’unecoûteuse simplicité mit un terme à ces épanchements ; Annaavait repris possession d’elle-même et semblait se retrancherderrière un ton calme et indifférent.

« Comment va ta fille ? lui demandaDolly.

– Anny ? très bien, veux-tu lavoir ? Je te la montrerai. Nous avons eu bien des ennuis avecsa nourrice italienne, une brave femme, mais si bête !Cependant, comme la petite lui est très attachée, il a fallu lagarder.

– Mais qu’avez-vous fait… ? commençaDolly, voulant demander le nom que portait l’enfant ; elles’arrêta en voyant le visage d’Anna s’assombrir. L’avez-voussevrée ?

– Ce n’est pas là ce que tu voulais dire,répondit celle-ci, comprenant la réticence de sa belle-sœur, tupensais au nom de l’enfant, n’est-ce pas ? Le tourmentd’Alexis, c’est qu’elle n’en a pas d’autre que celui deKarénine ; – et elle ferma les yeux à demi, une nouvellehabitude que Dolly ne lui connaissait pas. – Nous reparlerons detout cela, viens que je te la montre. »

La « nursery », une chambre haute,spacieuse et bien éclairée, était organisée avec le même luxe quele reste de la maison. Les procédés les plus nouveaux pourapprendre aux enfants à ramper et à marcher, les baignoires,balançoires, petites voitures, tout y était neuf, anglais, etvisiblement coûteux.

L’enfant en chemise, assise dans un fauteuilet servie par une fille de service russe, qui partageaitprobablement son repas, mangeait une soupe dont toute sa petitepoitrine était mouillée ; ni la bonne ni la nourrice n’étaientprésentes ; on entendait dans la pièce voisine le jargonfrançais qui leur permettait de se comprendre.

La bonne anglaise parut dès qu’elle entenditla voix d’Anna et se répandit en excuses, quoiqu’on ne lui adressâtaucun reproche. C’était une grande femme à boucles blondes, qu’elleagitait en parlant, d’une physionomie mauvaise, qui déplut àDolly ; à chaque mot d’Anna, elle répondait : « Yes,mylady ».

Quant à l’enfant, ses cheveux noirs, son airde santé et son amusante façon de ramper firent la conquête deDaria Alexandrovna ; sa robe retroussée par derrière, sesbeaux yeux regardant les spectatrices d’un air satisfait, commepour leur prouver qu’elle était sensible à leur admiration, lapetite fille avançait énergiquement à l’aide des pieds et desmains, semblable à un joli animal.

Mais l’atmosphère de la nursery avait quelquechose de déplaisant ; comment Anna pouvait elle garder unebonne d’un extérieur aussi peu « respectable » ?Cela tenait-il à ce qu’aucune personne convenable n’eût consenti àentrer dans une famille irrégulière ? Dolly crut remarquerégalement qu’Anna était presque une étrangère dans ce milieu ;elle ne put trouver aucun des joujoux de l’enfant, et, chosebizarre, elle ne savait pas même le nombre de ses dents !

« Je me sens inutile ici, dit Anna ensortant, relevant la traîne de sa robe pour ne pas accrocherquelque jouet. Quelle différence avec l’aîné !

– J’aurais cru, au contraire…, commença Dollytimidement.

– Oh non ! tu sais que j’ai revuSerge ? dit-elle regardant fixement devant elle comme si elleeût cherché quelque chose dans le lointain. Mais je suis comme unecréature mourant de faim qui se trouverait devant un festin et nesaurait par où commencer. Tu es ce festin pour moi ! avec qui,sinon avec toi, pourrais-je parler à cœur ouvert ? Aussi ne teferai-je grâce de rien quand nous pourrons causer tranquillement.Il faut que je te fasse l’esquisse de la société que tu trouverasici. D’abord la princesse Barbe ; je sais ton opinion et cellede Stiva sur son compte, mais elle a du bon, je t’assure, et je luisuis très obligée. Elle m’a été d’un grand secours à Pétersbourg,où un chaperon m’était indispensable ; tu net’imagines pas combien ma position offrait de difficultés !Mais revenons à nos hôtes ; tu connais Swiagesky, le maréchaldu district ? il a besoin d’Alexis, qui, avec sa fortune, peutacquérir une grande influence si nous vivons à la campagne ;puis Toushkewitch, que tu as vu chez Betsy, mais qui a reçu soncongé ; comme dit Alexis, c’est un homme fort agréable si onle prend pour ce qu’il veut paraître ; la princesse Barbe letrouve très comme il faut. Enfin Weslowsky que tu connaisaussi, un bon garçon ; il nous a conté sur les Levine unehistoire invraisemblable, ajouta-t-elle en souriant ; il esttrès gentil et très naïf. Je tiens à toute cette société ;parce que les hommes ont besoin de distraction, et qu’il faut unpublic à Alexis, afin qu’il ne trouve pas le temps de désirer autrechose. Nous avons aussi l’intendant, un Allemand qui entend sonaffaire, l’architecte, le docteur, un jeune homme qui n’est pasabsolument nihiliste, mais tu sais, un de ces hommes qui mangentavec leur couteau… Une petite cour, enfin. »

Chapitre 20

 

« Eh bien, la voilà cette Dolly que vousdésiriez tant voir, dit Anna à la princesse Barbe, installée devantun métier à broder sur la grande terrasse qui descendait au jardin.Elle ne veut rien prendre avant le dîner, mais tâchez de la fairedéjeuner pendant que je vais chercher ces messieurs. »

La princesse fit un accueil gracieux etlégèrement protecteur à Dolly ; elle lui expliqua aussitôt sesraisons pour venir en aide à Anna, qu’elle avait toujours aimée,dans cette période transitoire si pénible.

« Dès que son mari aura consenti audivorce, je me retirerai dans ma solitude, mais actuellement,quelque pénible que cela soit, je reste et n’imite pas lesautres (elle désignait par là sa sœur, la tante qui avaitélevé Anna, et avec laquelle elle vivait dans une constanterivalité). Ils font un ménage parfait, et leur intérieur est sijoli, si comme il faut. Tout à fait à l’anglaise. On se réunit lematin au breakfast, et puis on se sépare. Chacun fait ce qu’ilveut. On dîne à sept heures. Stiva a eu raison de t’envoyer ;il fera sagement de rester en bons termes avec eux. Le comte esttrès influent par sa mère. Et puis il est fort généreux. On t’aparlé de l’hôpital ? ce sera admirable ; tout vient deParis. »

Cette conversation fut interrompue par Anna,qui revint sur la terrasse, suivie des messieurs qu’elle avaittrouvés dans la salle de billard.

Le temps était superbe ; les moyens de sedivertir ne manquaient pas, et il restait plusieurs heures à passeravant le dîner.

« Une partie de lawn-tennis, proposaWeslowsky.

– Il fait trop chaud ; faisons plutôt untour dans le parc, et promenons Daria Alexandrovna en bateau pourlui montrer le paysage », dit Wronsky.

Weslowsky et Toushkewitch allèrent préparer lebateau, et les deux dames, accompagnées du comte et de Swiagesky,suivirent les allées du parc.

Dolly, loin de jeter la pierre à Anna, étaitdisposée à l’approuver, et, ainsi qu’il arrive aux femmesirréprochables que l’uniformité de leur vie lasse quelquefois, elleenviait même un peu cette existence coupable, entrevue àdistance ; mais, transportée dans ce milieu étranger, parmices habitudes d’élégance raffinée qui lui étaient inconnues, elleéprouva un véritable malaise. D’ailleurs, tout en excusant Anna,qu’elle aimait sincèrement, la présence de celui qui l’avaitdétournée de ses devoirs la froissait, et le chaperonnagede la princesse Barbe, pardonnant tout parce qu’elle partageait leluxe de sa nièce, lui semblait odieux. Wronsky, en aucun temps, nelui avait inspiré de sympathie ; elle le croyait fier, et nelui voyait d’autre raison pour justifier sa fierté que larichesse ; malgré tout il lui imposait en qualité de maître demaison, et elle se sentait humiliée devant lui, comme devant lafemme de chambre en tirant la camisole rapiécée de son sac. N’osantguère lui faire un compliment banal sur la beauté de soninstallation, elle était assez gênée de trouver un sujet deconversation en marchant à son côté ; faute de mieuxcependant, elle risqua quelques paroles d’admiration sur l’aspectdu château.

« Oui, l’architecture en est d’un bonstyle, répondit le comte.

– La cour d’honneur était-elle ainsi dessinéeautrefois ?

– Oh non ! si vous l’aviez vue auprintemps ! et peu à peu, d’abord froidement, puis avecentrain, il fit remarquer à Dolly les divers embellissements dontil était l’auteur ; les éloges de son interlocutrice luicausèrent un visible plaisir.

– Si vous n’êtes pas fatiguée, nous pourronsaller jusqu’à l’hôpital ? dit-il en regardant Dolly, pours’assurer que cette proposition ne l’ennuyait pas. – Veux-tu,Anna ?

– Certainement, répondit celle-ci, mais il nefaut cependant pas laisser ces messieurs se morfondre dans lebateau ; il faut les prévenir. – C’est un monument qu’il élèveà sa gloire, dit-elle en s’adressant à Dolly, avec le même sourireque lorsque, pour la première fois, elle lui avait parlé del’hôpital.

– Une fondation capitale, » ditSwiagesky ; et aussitôt, pour n’avoir pas l’air d’un flatteur,il ajouta : « Je m’étonne que vous, si préoccupé de laquestion sanitaire, ne l’ayez jamais été de celle des écoles.

– C’est devenu si commun ! réponditWronsky, et puis je me suis laissé entraîner. Par ici,mesdames. » Et il les conduisit par une allée latérale.

Dolly, en quittant le jardin, se trouva devantun grand édifice en briques rouges, d’une architecture assezcompliquée, et dont le toit étincelait au soleil ; une autreconstruction s’élevait à côté.

« L’ouvrage avance rapidement, remarquaSwiagesky ; la dernière fois que je suis venu, le toit n’étaitpas encore posé.

– Ce sera terminé pour l’automne, carl’intérieur est presque achevé, dit Anna.

– Que construisez-vous de nouveau ?

– Un logement pour le médecin et unepharmacie », répondit Wronsky ; et, voyant approcherl’architecte, il alla le rejoindre en s’excusant auprès des dames.L’entretien fini, il offrit à Dolly de visiter l’intérieur dubâtiment.

Un large escalier de fonte conduisait aupremier étage, où d’immenses fenêtres éclairaient de belleschambres aux murs recouverts de stuc, dont les parquets restaientseuls à terminer.

Wronsky expliqua la distribution des pièces,le système de ventilation et de chauffage, fit admirer auxvisiteurs les baignoires en marbre et les lits à sommier, lesbrancards pour transporter les malades et les fauteuils roulants.Swiagesky, et surtout Dolly étonnée de tout ce qu’elle voyait,faisaient de nombreuses questions et ne dissimulaient pas leuradmiration.

« Cet hôpital sera le seul de son genreen Russie », remarqua Swiagesky, très capable d’apprécier lesperfectionnements introduits par le comte.

Dolly s’intéressa à tout. Wronsky, heureux del’approbation qu’on lui témoignait et plein d’une animationsincère, lui fit une impression excellente. « Il est vraimentbon et digne d’être aimé », pensa-t-elle, et elle compritAnna.

Chapitre 21

 

« La princesse doit être fatiguée, et leschevaux ne l’intéressent peut-être guère, – fit remarquer Wronsky àAnna, qui proposait de montrer à Dolly le haras, où Swiageskyvoulait voir un étalon. – Allez-y ; moi, je ramènerai laprincesse à la maison ; et si vous le permettez, ajouta-t-ilen s’adressant à Dolly, nous causerons un peu chemin faisant.

– Bien volontiers, car je ne me connais pas enchevaux, » répondit celle-ci, comprenant à la physionomie deWronsky qu’il voulait lui parler en particulier. Effectivement,lorsque Anna se fut éloignée, il dit en regardant Dolly de ses yeuxsouriants :

« Je ne me trompe pas, n’est-ce pas, envous croyant une sincère amie d’Anna ? » Et il ôta sonchapeau pour s’essuyer le front.

Dolly fut prise d’inquiétude ;qu’allait-il lui demander ? De venir chez eux avec sesenfants ? De former un cercle à Anna quand elle viendrait àMoscou ? Peut-être allait-il lui parler de Kitty ou deWeslowsky ?

« Anna vous aime tendrement, dit le comteaprès un moment de silence : prêtez-moi l’appui de votreinfluence sur elle. – Dolly considéra le visage sérieux eténergique de Wronsky sans répondre. – Si de toutes les amies d’Annavous avez été la seule à venir la voir, – je ne compte pas laprincesse Barbe, – ce n’est pas, je le sais bien, que vous jugieznotre situation normale, c’est que vous aimez assez Anna pourchercher à lui rendre cette situation supportable. Ai-jeraison ?

– Oui, mais…

– Personne ne ressent plus cruellement que moiles difficultés de notre vie, dit Wronsky s’arrêtant et forçantDolly à en faire autant, et vous l’admettrez aisément si vous mefaites l’honneur de croire que je ne manque pas de cœur.

– Certainement ; mais ne vousexagérez-vous pas ces difficultés ? dit Dolly, touchée de lasincérité avec laquelle il lui parlait : dans le monde celapeut être pénible…

– C’est l’enfer ! Rien ne peut vousdonner l’idée des tortures morales qu’a subies Anna àPétersbourg.

– Mais ici ? et puisque ni elle ni vousn’éprouvez le besoin d’une vie mondaine ?

– Quel besoin puis-je en avoir ! s’écriaWronsky avec mépris.

– Vous vous en passez facilement et vous enpasserez peut-être toujours ; quant à Anna, d’après ce qu’ellea eu le temps de me dire, elle se trouve parfaitementheureuse. » Et, tout en parlant, Dolly fut frappée de l’idéequ’Anna avait pu manquer de franchise.

« Oui, mais ce bonheur durera-t-il ?dit Wronsky ; j’ai peur de ce qui nous attend dans l’avenir.Avons-nous bien ou mal agi ?… Le sort en est jeté, nous sommesliés pour la vie. Nous avons un enfant et pouvons en avoird’autres, auxquels la loi réserve des sévérités qu’Anna ne veut pasprévoir, parce que, après avoir tant souffert, elle a besoin derespirer. Enfin ma fille est celle de Karénine ! dit-il ens’arrêtant devant un banc rustique où Dolly s’était assise…

– Qu’il me naisse un fils demain, ce seratoujours un Karénine, qui ne pourra hériter ni de mon nom ni de mesbiens ! Comprenez-vous que cette pensée me soit odieuse ?Eh bien, Anna ne veut pas m’entendre. Je l’irrite… Et voyez ce quien résulte. J’ai ici un but d’activité qui m’intéresse, dont jesuis fier ; ce n’est pas un pis aller, bien au contraire, maispour travailler avec conviction il faut travailler pour d’autresque pour soi, et je ne puis avoir de successeurs ! Concevezles sentiments d’un homme qui sait que ses enfants et ceux de lafemme qu’il adore ne lui appartiennent pas, qu’ils ont pour pèrequelqu’un qui les hait, et ne voudra jamais les connaître. N’est-cepas horrible ? »

Il se tut, en proie à une vive émotion.

« Mais que peut faire Anna ?

– Vous touchez au sujet principal de notreentretien, dit le comte, cherchant à reprendre du calme. Anna peutobtenir le divorce. Votre mari y avait fait consentirM. Karénine, et je sais qu’il ne s’y refuserait pas, mêmeactuellement, si Anna lui écrivait. Cette condition est évidemmentune de ces cruautés pharisaïques dont les êtres sans cœur sontseuls capables, car il sait la torture qu’il lui impose, mais Annadevrait passer par-dessus ces finesses de sentiment ; il y vade son bonheur, de celui des enfants, sans parler de moi. Et voilàpourquoi je m’adresse à vous, princesse, comme à une amie quipouvez nous sauver. Aidez-moi à persuader Anna de la nécessité dedemander le divorce.

– Bien volontiers, dit Dolly, se rappelant sonentretien avec Karénine ; mais comment n’y songe-t-elle pasd’elle-même ? – pensa-t-elle. Et le clignement d’yeux d’Annalui revint à l’esprit ; cette habitude nouvelle lui semblacoïncider avec des préoccupations intimes qu’elle cherchaitpeut-être à éloigner d’elle, à effacer complètement de sa vue sic’était possible.

– Oui, certainement, je lui parlerai »,répéta Dolly, répondant au regard reconnaissant de Wronsky. Et ilsse dirigèrent vers la maison.

Chapitre 22

 

« Le dîner va être servi, et nous noussommes à peine vues, dit Anna en rentrant, cherchant à lire dansles yeux de Dolly ce qui s’était passé entre elle et Wronsky. Jecompte sur ce soir ; et maintenant il faut changer detoilette, car nous nous sommes salies dans notre visite àl’hôpital. »

Dolly sourit : elle n’avait apportéqu’une robe ; mais, pour opérer un changement quelconque à satoilette, elle attacha un nœud à son corsage, mit une dentelle dansses cheveux, et se fit donner un coup de brosse.

« C’est tout ce que j’ai pu faire,dit-elle en riant à Anna, lorsque celle-ci vint la chercher aprèsavoir revêtu une troisième toilette.

– Nous sommes très formalistes ici, dit Annapour excuser son élégance ; Alexis est ravi de ton arrivée, jecrois qu’il s’est épris de toi. »

Les messieurs, en redingote noire, attendaientréunis au salon, ainsi que la princesse Barbe, et l’on passabientôt dans la salle à manger.

Le dîner et le service de table intéressèrentDolly ; en qualité de maîtresse de maison, elle savait querien ne se fait bien, même dans un ménage modeste, sans unedirection, et, à la façon dont le comte lui offrit le choix entredeux potages, elle comprit que cette direction supérieure venait delui. Anna ne s’occupait que de la conversation, et s’acquittait decette tâche avec son tact habituel, cherchant un mot pour chacun,chose difficile avec des convives appartenant à des sphères aussidifférentes.

Après avoir effleuré diverses questions,auxquelles le médecin, l’architecte et l’intendant purent prendrepart, la causerie devint plus intime, et Dolly éprouva un vifmouvement de contrariété en entendant Swiagesky prendre à partieles jugements bizarres de Levine sur le rôle des machines enagriculture.

« Peut-être monsieur Levine n’a-t-iljamais vu les machines qu’il critique, autrement je ne m’expliquepas son point de vue.

– Un point de vue turc, dit Anna ensouriant à Weslowsky.

– Je ne saurais défendre des jugements que jene connais pas, répondit Dolly toute rouge, mais ce que je puisvous affirmer, c’est que Levine est un homme éminemment éclairé, etqu’il saurait vous expliquer ses idées s’il était ici.

– Oh ! nous sommes d’excellents amis,reprit en souriant Swiagesky, mais il est un peu toqué.Ainsi il considère les semstvos comme parfaitement inutiles, et neveut pas y prendre part.

– Voilà bien notre insouciance russe !s’écria Wronsky : plutôt que de nous donner la peine decomprendre nos nouveaux devoirs, nous trouvons plus simple de lesnier.

– Je ne connais pas d’homme qui remplisse plusstrictement ses devoirs, dit Dolly, irritée du ton de supérioritéde son hôte.

– Pour ma part je suis très reconnaissant del’honneur qu’on me fait, grâce à Nicolas Ivanitch, de m’élire jugede paix honoraire ; le devoir de juger les affaires d’unpaysan me semble aussi important que tout autre : c’est maseule façon de m’acquitter envers la société des privilèges dont jejouis comme propriétaire terrien. »

Dolly compara l’assurance de Wronsky auxdoutes de Levine sur les mêmes sujets, et, comme elle aimaitcelui-ci, dans sa pensée elle lui donna raison.

« Ainsi nous pouvons compter sur vouspour les élections, dit Swiagesky ; il sera peut-être prudentde partir avant le 8. Si vous me faisiez l’honneur de venir chezmoi, comte ?

– Pour ma part, remarqua Anna, je suis del’avis de monsieur Levine, quoique probablement pour des motifsdifférents ; les devoirs publics me semblent se multiplieravec exagération ; depuis six mois que nous sommes ici, Alexisfait déjà partie de la tutelle, du jury, de la municipalité, quesais-je encore ? et là où les fonctions s’accumulent à cepoint, elles doivent forcément devenir une pure question de forme.– Vous avez certainement vingt charges différentes ! »dit-elle en se tournant vers Swiagesky.

Sous ce ton de plaisanterie, Dolly démêla unepointe d’irritation, et lorsqu’elle vit l’expression résolue de laphysionomie du comte et la précipitation de la princesse Barbe àchanger de conversation, elle comprit qu’on touchait à un sujetdélicat.

Après le dîner, qui eut le caractère de luxe,mais aussi de formalisme et d’impersonnalité que Dolly connaissaitpour l’avoir rencontré dans des dîners de cérémonie, on passa surla terrasse. Une partie de lawn-tennis fut commencée. Dolly s’yessaya, mais y renonça vite et, pour n’avoir pas l’air des’ennuyer, chercha à s’intéresser au jeu des autres ; Wronskyet Swiagesky étaient des joueurs sérieux, Weslowsky, au contraire,jouait fort mal, mais ne cessait de rire et de pousser descris ; sa familiarité avec Anna déplut à Dolly, qui trouva uneaffectation d’enfantillage à toute cette scène. Elle se faisaitl’effet de jouer la comédie avec des acteurs, qui tous lui étaientsupérieurs. Un désir passionné de revoir ses enfants, de reprendrece joug du foyer dont elle avait pensé tant de mal le matin même,s’emparait d’elle ; aussi résolut-elle de repartir dès lelendemain, quoiqu’elle fut venue dans l’intention de rester unecouple de jours. Rentrée dans sa chambre après le thé et unepromenade en bateau, elle éprouva un véritable soulagement à seretrouver seule, et aurait préféré ne pas voir Anna.

Chapitre 23

 

Au moment où elle allait se mettre au lit, laporte s’ouvrit et Anna entra, vêtue d’un peignoir blanc. Toutesdeux, dans le courant de la journée, sur le point d’aborder unequestion intime, s’étaient dit : « Plus tard, quand nousserons seules » ; et maintenant il leur sembla qu’ellesn’avaient plus rien à se confier.

« Que devient Kitty ? demanda enfinAnna, assise près de la fenêtre et regardant Dolly d’un air humble.Dis-moi la vérité : m’en veut-elle ?

– Oh non ! répondit Dolly ensouriant.

– Elle me hait, me méprise ?

– Non plus ; mais tu sais, il y a deschoses qui ne se pardonnent pas.

– C’est vrai ! dit Anna en se tournantvers la fenêtre ouverte. Ai-je été coupable dans tout cela ?et qu’appelle-t-on être coupable ? Pouvait-il en êtreautrement ? croirais-tu possible de n’être pas la femme deStiva ?

– Je ne sais que te répondre, mais toi…

– Kitty est-elle heureuse ? Son mari,assure-t-on, est un excellent homme.

– C’est trop peu dire ; je n’en connaispas de meilleur.

– Tant mieux.

– Mais parle-moi de toi, dit Dolly. J’ai causéavec… ; – elle ne savait comment nommer Wronsky.

– Avec Alexis, oui, et je me doute de votreconversation. Voyons, dis-moi ce que tu penses de moi, de mavie.

– Je ne puis ainsi te répondre d’un mot.

– Tu n’en peux juger complètement, parce quetu nous vois entourés de monde, tandis qu’au printemps nous étionsseuls. Ce serait le bonheur suprême pour moi que de vivre ainsi àdeux ! Mais je crains qu’il ne prenne l’habitude de quittersouvent la maison, et alors figure-toi ce que serait la solitudepour moi ! Oh, je sais ce que tu vas dire, ajouta-t-elle envenant s’asseoir auprès de Dolly ; certainement je ne leretiendrai pas de force, mais aujourd’hui ce sont des courses,demain des élections, et moi pendant ce temps… De quoi avez-vouscausé ensemble ?

– D’un sujet que j’aurais abordé avec toi sansqu’il m’en parlât : de la possibilité de rendre ta situationrégulière. Tu sais ma manière de voir à ce sujet, mais enfin mieuxvaudrait le mariage.

– C’est-à-dire le divorce ? BetsyTverskoï m’a fait la même observation. Ah ! ne crois pas quej’établisse de comparaison entre vous : c’est la femme laplus dépravée qui existe. Enfin, que t’a-t-il dit ?

– Qu’il souffre pour toi et pour lui ; sic’est de l’égoïsme, il vient d’un sentiment d’honneur ; lecomte voudrait légitimer sa fille, être ton mari, avoir des droitssur toi.

– Quelle femme peut appartenir à son mari pluscomplètement que je ne lui appartiens ? Je suis sonesclave !

– Mais il ne voudrait pas te voirsouffrir.

– Est-ce possible ! et puis !…

– Et puis légitimer ses enfants, leur donnerson nom.

– Quels enfants ? – et Anna ferma à demiles yeux.

– Mais Anny et ceux que tu pourras avoirencore…

– Oh ! il peut être tranquille, je n’enaurai plus.

– Comment peux-tu répondre de cela ?

– Parce que je ne veux plus en avoir – et,malgré son émotion, Anna sourit de l’expression d’étonnement, denaïve curiosité et d’horreur qui se peignit sur le visage de Dolly.– Après ma maladie, le docteur m’a dit…

– C’est impossible ! » s’écria Dollyouvrant de grands yeux et contemplant Anna avec stupéfaction. Cequ’elle venait d’apprendre confondait toutes ses idées, et lesdéductions qu’elle en tira furent telles, que bien des pointsmystérieux pour elle jusqu’ici lui parurent s’éclaircir subitement.N’avait-elle pas rêvé quelque chose d’analogue pendant sonvoyage ?… et maintenant cette réponse trop simple à unequestion compliquée l’épouvantait !

« N’est-ce pas immoral ?demanda-t-elle après un moment de silence.

– Pourquoi ? N’oublie pas que j’ai lechoix entre un état de souffrance et la possibilité d’être uncamarade pour mon mari, car je le considère comme tel ; si lepoint est discutable en ce qui te concerne, il ne l’est pas pourmoi. Je ne suis sa femme qu’autant qu’il m’aime, et il me fautentretenir cet amour. »

Dolly était en proie aux réflexions sansnombre que ces confidences faisaient naître dans son esprit.« Je n’ai pas cherché à retenir Stiva, pensait-elle, maiscelle qui me l’a enlevé y a-t-elle réussi ? elle étaitpourtant jeune et jolie, ce qui n’a pas empêché Stiva de la quitteraussi ! Et le comte sera-t-il retenu par les moyens qu’emploieAnna ? ne trouvera-t-il pas, quand il le voudra, une femmeplus séduisante encore ? » Elle soupira profondément.

« Tu dis que c’est immoral, reprit Anna,sentant que Dolly la désapprouvait, mais songe donc que mes enfantsne peuvent être que de malheureuses créatures destinées à rougir deleurs parents, de leur naissance ?

– C’est pourquoi tu dois demander ledivorce. »

Anna ne l’écoutait pas, elle voulait allerjusqu’au bout de son argumentation.

« La raison m’a été donnée pour ne pasprocréer des infortunés ; s’ils n’existent pas, ils neconnaissent pas le malheur ; mais, s’ils existent poursouffrir, la responsabilité en retombe sur moi. »

« Comment peut-on être coupable à l’égardde créatures qui n’existent pas ? » pensait Dolly ensecouant la tête pour chasser l’idée bizarre que pour Grisha, sonbien-aimé, il aurait peut-être mieux valu ne pas naître.

« Je t’avoue que, selon moi, c’est mal,dit-elle avec une expression de dégoût.

– Songe à la différence qui existe entre nousdeux : pour toi, il ne peut s’agir que de savoir si tu désiresencore avoir des enfants ; pour moi, il s’agit de savoir s’ilm’est permis d’en avoir. »

Dolly se tut, et elle comprit tout à coupl’abîme qui la séparait d’Anna ; entre elles certainesquestions ne pouvaient plus être discutées.

Chapitre 24

 

« Raison de plus pour régulariser lasituation, si c’est possible.

– Oui, si c’est possible, réponditAnna sur un ton tout différent, de calme et de douceur.

– On me disait que ton mari y consentait.

– Dolly, ne parlons pas de cela.

– Comme tu veux, répondit celle-ci, frappée dela douleur profonde qui se peignit sur les traits d’Anna ; nevois-tu pas les choses trop en noir ?

– Nullement, je suis heureuse et contente.Je fais même des passions ; – as-tu remarquéWeslowsky ?

– Le ton de Weslowsky me déplaît fort, à direvrai.

– Pourquoi ? l’amour-propre d’Alexis enest chatouillé, voilà tout, et pour moi je fais de cet enfant ceque je veux, comme toi avec Grisha ; non, Dolly, je ne voispas tout en noir, mais je cherche à ne rien voir, tant jetrouve tout terrible.

– Tu as tort, tu devrais faire lenécessaire.

– Quoi ? épouser Alexis ? Crois-tudonc réellement que je n’y songe pas ? Mais quand cette pensées’empare de moi, elle m’affole, et je ne parviens à me calmerqu’avec de la morphine, dit-elle en se levant, puis marchant delong en large en s’arrêtant par moments. Mais d’abord il neconsentira pas au divorce, parce qu’il est sous l’influence de lacomtesse Lydie.

– Il faut essayer, dit Dolly avec douceur,suivant Anna des yeux, le cœur plein de sympathie.

– Admettons que j’essaye, que je l’implorecomme une coupable, admettons même qu’il consente. » Anna,arrivée près de la fenêtre, s’arrêta pour arranger lesrideaux : « Et mon fils ? me le rendra-t-on ?Non, il grandira chez ce père que j’ai quitté, en apprenant à memépriser ! Conçois-tu que j’aime presque également, certesplus que moi-même, ces deux êtres qui s’excluent l’un l’autre,Serge et Alexis ? » Elle revint au milieu de la chambreen serrant ses mains contre sa poitrine, et se pencha vers Dolly,tremblante d’émotion sous ce regard mouillé de larmes.

« Je n’aime qu’eux au monde et ne puisles réunir ! Le reste m’est égal ! Cela finira d’unefaçon quelconque, mais je ne puis, je ne veux pas aborder ce sujet.Tu ne saurais imaginer ce que je souffre ! »

Elle s’assit près de Dolly et lui prit lamain.

« Ne me méprise pas, je ne le méritepas ; mais plains-moi, car il n’y a pas de femme plusmalheureuse… » Et elle se mit à pleurer.

Quand Anna l’eut quittée, Dolly pria, puis secoucha ; ses pensées se tournèrent involontairement vers lamaison, les enfants ; jamais elle n’avait aussi vivement senticombien ce petit monde à elle lui était cher et précieux !Elle décida que rien ne la retiendrait plus longtemps éloignée, etqu’elle partirait le lendemain.

Anna, dans son cabinet de toilette, prit unverre et y versa quelques gouttes d’une potion contenantprincipalement de la morphine ; une fois calmée, elle entratranquillement dans sa chambre à coucher.

Wronsky la regarda attentivement, cherchantsur sa physionomie quelque indice de la conversation qu’elle avaiteue avec Dolly ; mais tout ce qu’il y vit fut cette grâceséductrice dont il subissait toujours le charme. Il attenditqu’elle parlât.

« Je suis contente que Dolly te plaise,dit-elle simplement.

– Mais je la connais depuis longtemps, c’estune femme excellente, quoique excessivement terre à terre.Je n’en suis pas moins très content de sa visite. »

Il regarda encore Anna d’un air interrogateuret lui prit la main ; elle lui sourit et ne voulut pascomprendre cette question.

Malgré les instances réitérées de ses hôtes,Dolly fit le lendemain ses préparatifs de départ, et la vieillecalèche, avec son attelage dépareillé, s’arrêta sous lepéristyle.

Daria Alexandrovna prit froidement congé de laprincesse Barbe et des messieurs ; la journée passée en communne les avait pas rapprochés. Anna seule était triste ;personne, elle le savait, ne viendrait plus réveiller lessentiments que Dolly avait remués dans son âme, et quireprésentaient ce qu’elle avait de meilleur ; bientôt la viequ’elle menait en étoufferait les derniers vestiges.

Dolly respira librement lorsqu’elle se trouvaen pleins champs, et, curieuse de connaître les impressions desdomestiques, elle allait les interroger, quand Philippe le cocherse retourna.

« Pour des richards, ce sont desrichards, dit-il d’un air moins sombre qu’en partant, mais leschevaux n’ont reçu, en tout et pour tout, que trois mesuresd’avoine : de quoi ne pas crever de faim. Nous ne ferions pascela chez nous.

– C’est un maître avare, confirma le teneur delivres.

– Mais ses chevaux sont beaux ?

–. Oui, quant à cela il n’y a rien à dire, etla nourriture aussi est bonne ; mais, je ne sais si cela vousa fait le même effet, Daria Alexandrovna, je me suis ennuyé, – etil tourna son honnête figure vers elle.

– Moi aussi, je me suis ennuyée. Crois-tu quenous arriverons ce soir ?

– Il le faudra bien. »

Dolly ayant retrouvé ses enfants en bonnesanté ressentit une meilleure impression de son voyage ; elledécrivit avec animation le luxe et le bon goût de l’installation deWronsky, la cordialité de la réception qui lui avait été faite, etn’admit aucune observation critique.

« Il faut, pour les comprendre, les voirchez eux, – disait-elle, oubliant volontairement le malaise qu’elleavait ressenti, – et je sais maintenant qu’ils sontbons. »

Chapitre 25

 

Wronsky et Anna passèrent à la campagne la finde l’été et une partie de l’automne, sans faire aucune démarchepour régulariser leur situation, mais résolus à rester chez eux.Rien de ce qui constitue le bonheur ne leur manquait enapparence ; ils étaient riches, jeunes, bien portants, ilsavaient un enfant, leurs occupations leur plaisaient, et cependantaprès le départ de leurs hôtes ils sentirent que leur vie devaitforcément subir quelque modification.

Anna continuait à prendre le plus grand soinde sa personne et de sa toilette ; elle lisait beaucoup, etfaisait venir de l’étranger les ouvrages de valeur que citaient lesrevues ; aucun des sujets pouvant intéresser Wronsky ne luirestait indifférent ; douée d’une mémoire excellente, ellel’étonnait par ses connaissances agronomiques et architecturales,puisées dans des livres ou des journaux spéciaux, et l’habituait àla consulter sur toute chose, même sur des questions de sport oud’élève de chevaux. L’intérêt qu’elle prenait à l’installation del’hôpital était très sérieux, et elle y apportait des idéespersonnelles qu’elle savait faire exécuter. Le but de sa vie étaitde plaire à Wronsky, de lui remplacer ce qu’il avait quitté pourelle, et celui-ci, touché de ce dévouement, savait l’apprécier. Àla longue cependant, l’atmosphère de tendresse jalouse dont ellel’enveloppait l’oppressa, et il éprouva le besoin d’affirmer sonindépendance ; son bonheur eût été complet, croyait-il, si,chaque fois qu’il voulait quitter la maison, il n’eût éprouvé de lapart d’Anna une vive opposition.

Quant au rôle de grand propriétaire auquel ils’était essayé, il y prenait un véritable goût, et se découvraitdes aptitudes sérieuses pour l’administration de ses biens. Ilsavait entrer dans les détails, défendre obstinément ses intérêts,écouter et questionner son intendant allemand sans se laisserentraîner par lui à des dépenses exagérées, accepter parfois lesinnovations utiles, surtout lorsqu’elles étaient de nature à fairesensation autour de lui ; mais jamais il ne dépassait leslimites qu’il s’était tracées. Grâce à cette conduite prudente, etmalgré les sommes considérables que lui coûtaient ses bâtisses,l’achat de ses machines et d’autres améliorations, il ne risquaitpas de compromettre sa fortune. »

Le gouvernement de Kachine, où étaient situéesles terres de Wronsky, de Swiagesky, d’Oblonsky, de Kosnichef et enpartie celles de Levine, devait tenir au mois d’octobre sonassemblée provinciale, et procéder à l’élection de ses maréchaux.Ces élections, à cause de certaines personnalités marquantes qui yprenaient part, attiraient l’attention générale ; on sepréparait à y venir de Moscou, de Pétersbourg, même de l’étranger.Wronsky aussi avait promis d’y assister.

L’automne était venu, sombre, pluvieux etsingulièrement triste à la campagne.

La veille de son départ, le comte vintannoncer d’un ton froid et bref qu’il s’absentait pour quelquesjours, tout préparé à une lutte dont il tenait à sortirvainqueur ; sa surprise fut grande en voyant Anna prendrecette nouvelle avec beaucoup de calme et se contenter de luidemander l’époque exacte de son retour.

« J’espère que tu ne t’ennuieras pas, –dit-il, scrutant la physionomie d’Anna, et se méfiant de la facultéqu’elle possédait de se renfermer complètement en elle-mêmelorsqu’elle prenait quelque résolution extrême.

– Oh non ! Je viens de recevoir unecaisse de livres de Moscou, cela m’occupera. »

« C’est un nouveau ton qu’elle veutadopter », pensa-t-il, et il eut l’air de croire à lasincérité de cette apparence de raison.

Il partit donc sans autre explication, ce quine leur était jamais arrivé ; et, tout en espérant que saliberté serait à l’avenir respectée par Anna, il emportait unevague inquiétude. Tous deux gardèrent une impression pénible decette petite scène.

Chapitre 26

 

Levine était rentré à Moscou en septembre pourles couches de sa femme, et y avait déjà passé un mois, lorsqueSerge Ivanitch l’invita à l’accompagner aux élections auxquelles ilse rendait. Constantin hésitait, quoiqu’il eût des affaires detutelle à régler pour sa sœur dans le gouvernement deKachine ; mais Kitty, voyant qu’il s’ennuyait en ville, lepressa de partir et, pour l’y décider tout à fait, lui fit faire ununiforme de délégué de la noblesse : cette dépense trancha laquestion.

Au bout de six jours de démarches à Kachine,l’affaire de tutelle n’avait pas fait un pas, parce qu’elledépendait en partie du maréchal dont la réélection se préparait. Letemps se passait en longues conversations avec des gens excellents,très désireux de rendre service, mais qui ne pouvaient rien, lemaréchal restant inabordable ; ces allées et venues sansrésultat ressemblaient aux efforts inutiles qu’on fait enrêve ; mais Levine, que le mariage avait rendu plus patient,cherchait à ne pas s’exaspérer ; il appliquait cette mêmepatience à comprendre les manœuvres électorales qui agitaientautour de lui tant d’hommes honnêtes et estimables, et faisait deson mieux pour approfondir ce qu’il avait autrefois traité silégèrement.

Serge Ivanitch ne négligea rien pour luiexpliquer le sens et la portée des nouvelles élections, auxquellesil s’intéressait particulièrement. Snetkof, le maréchal actuel,était un homme de la vieille roche, fidèle aux habitudes du passé,qui avait gaspillé une fortune considérable le plus honnêtement dumonde, et dont les idées arriérées ne cadraient pas avec lesbesoins du moment ; il tenait, comme maréchal, de fortessommes entre les mains, et les affaires les plus graves, telles queles tutelles, la direction de l’instruction publique, etc.,dépendaient de lui. Il s’agissait de le remplacer par un hommenouveau, actif, imbu d’idées modernes, capable d’extraire dusemstvo les éléments de « self-government » qu’il pouvaitfournir, au lieu d’y apporter un esprit de caste qui en dénaturaitle caractère. Le riche gouvernement de Kachine pouvait, si onsavait user des forces qui y étaient concentrées, servir d’exempleau reste de la Russie, et les nouvelles élections deviendraientainsi d’une haute importance. À la place de Snetkof on mettraitSwiagesky, ou mieux encore Newedowsky, un homme éminent, autrefoisprofesseur, et ami intime de Serge Ivanitch. Les états provinciauxfurent ouverts par un discours du gouverneur, qui engagea lanoblesse à n’envisager les élections qu’au point de vue du bienpublic et du dévouement au monarque, ainsi que le gouvernement deKachine l’avait toujours pratiqué. Le discours fut très bienaccueilli ; les délégués de la noblesse entourèrent legouverneur quand il quitta la salle, et l’on se rendit à lacathédrale pour y prêter serment. Le service religieuximpressionnait toujours Levine, qui fut touché d’entendre cettefoule de vieillards et de jeunes gens répéter solennellement lesformules du serment.

Plusieurs jours se passèrent en réunions et endiscussions relativement à un système de comptabilité que le partide Serge Ivanitch semblait aigrement reprocher au maréchal. Levinefinit par demander à son frère si l’on soupçonnait Snetkof dedilapidations.

« Nullement, c’est un très dignehomme ; mais il faut mettre un terme à cette façon patriarcalede diriger les affaires. »

La séance pour l’élection des maréchaux dedistrict fut orageuse ; elle se termina par la réélection deSwiagesky, qui offrit le même soir un grand dîner.

Chapitre 27

 

L’élection principale, celle du maréchal degouvernement, n’eut lieu que le sixième jour. La foule se pressaitdans les deux salles, où les débats s’agitaient sous le portrait del’empereur.

Les délégués de la noblesse s’étaient divisésen deux groupes, les vieux et les nouveaux ; parmi les vieuxon ne voyait que des uniformes passés de mode, courts de taille,serrés aux entournures, comme si leurs possesseurs avaient beaucoupgrandi ; quelques uniformes de marine et de cavalerie de trèsancienne date s’y remarquaient aussi ; les nouveaux portaientau contraire des uniformes larges d’épaules, longs de taille, desgilets blancs, et parmi eux on distinguait quelques uniformes decour.

Levine avait suivi son frère dans la petitesalle où l’on fumait devant un buffet ; il tâchait de suivrela conversation dont Kosnichef était l’âme, et de comprendrepourquoi deux maréchaux de district hostiles à Snetkof tenaient àlui faire poser sa candidature. Oblonsky, en tenue de chambellan,vint se joindre à ce groupe après avoir déjeuné.

« Nous tenons la position, dit-il enarrangeant ses favoris, après avoir écouté Swiagesky et lui avoirdonné raison. Un district suffit, et si Swiagesky s’en mêlait, ceserait de l’affectation. »

Tout le monde semblait comprendre, sauf Levinequi seul n’y entendait rien ; pour s’éclairer il prit le brasde Stépane Arcadiévitch, et lui exprima son étonnement de voir desdistricts hostiles demander au vieux maréchal de poser sacandidature.

« O sancta simplicitas ! réponditOblonsky : ne comprends-tu pas que, nos mesures étant prises,il faut que Snetkof se présente, car, s’il se désistait, le vieuxparti pourrait choisir un candidat et dérouter nos combinaisons. Ledistrict de Swiagesky faisant opposition, il y aura toujoursballottage, et nous en profiterons pour proposer le candidat denotre choix. »

Levine ne comprit qu’à demi et aurait continuéses questions, si des clameurs parties de la grande salle n’eussentattiré son attention.

Chapitre 28

 

La discussion semblait fort vive sous leportrait de l’empereur ; mais Levine, gêné par ses voisins, nedistinguait que la voix douce du vieux maréchal, celle de Kosnichefet le ton aigre d’un député de la noblesse. Serge, en réponse à cedernier, et pour calmer l’agitation générale, demanda au secrétairele texte même de la loi, dont il fit lecture, afin de prouver aupublic qu’en cas de divergence d’opinion on devait aller auxvoix.

Un gros monsieur aux moustaches teintes, serrédans son uniforme, l’interrompit en s’approchant de la table, etcria :

« Aux voix ! aux voix ! pas dediscussions ! » C’était demander la même chose, mais dansun esprit d’hostilité qui ne fit qu’augmenter les clameurs ;le maréchal réclama le silence ; des cris partaient de touscôtés, et les visages comme les paroles semblaient surexcités.Levine comprit, avec l’aide de son frère, qu’il s’agissait devalider les droits d’électeur d’un délégué accusé de se trouversous le coup d’un jugement ; une voix de moins pouvaitdéplacer la majorité : c’est pourquoi l’agitation était sivive. Levine, péniblement frappé de voir cette irritation haineuses’emparer d’hommes qu’il estimait, préféra à ce triste spectacle lavue des domestiques qui servaient au buffet dans la petite salle.Il allait adresser la parole à un vieux maître d’hôtel à favorisgris, qui connaissait toute la province, lorsqu’on vint l’appelerpour voter.

Une boule blanche lui fut remise en rentrantdans la grande salle, et il fut poussé vers la table où Swiagesky,l’air important et ironique, présidait aux votes. Levine,déconcerté et ne sachant que faire de sa boule, lui demanda àdemi-voix :

« Que faut-il que jefasse ? »

La question était intempestive et fut entenduedes personnes présentes ; aussi reçut-elle de Swiagesky cetteréponse sévère :

« Ce que vous dicteront vosconvictions, » Levine, rouge et embarrassé, déposa son vote,au hasard.

Les nouveaux eurent gain decause ; le vieux maréchal posa sa candidature, prononça undiscours ému, et, acclamé de son parti, se retira les larmes auxyeux. Levine, debout près de la porte de la salle, le vit passer,accablé, mais se hâtant de sortir ; la veille il était allé letrouver pour son affaire de tutelle, et se rappelait l’air digne etrespectable du vieillard, sa grande maison d’aspect seigneurial,avec ses vieux meubles, ses vieux serviteurs, sa vieille etexcellente femme coiffée d’un bonnet à coques et parée d’un châleturc ; son jeune fils, le cadet de la famille, était entréchez son père pour lui souhaiter le bonjour et lui baiseraffectueusement la main. C’était ce même homme, couvert maintenantde décorations, qui fuyait comme un animal traqué.

« J’espère que vous nous restez, ditLevine, cherchant à lui dire quelque chose d’agréable.

– J’en doute, répondit le maréchal en jetantautour de lui un regard troublé. Je suis vieux et fatigué, que deplus jeunes prennent ma place. »

Et il disparut par une petite porte.

Chapitre 29

 

La salle, longue et étroite, où se trouvait lebuffet, se remplissait de monde, et l’agitation allait croissant,car le moment décisif approchait ; les chefs de partis, quisavaient à quoi s’en tenir sur le nombre des votants, étaient lesplus animés ; les autres cherchaient à se distraire, et sepréparaient à la lutte en mangeant, fumant et arpentant lasalle.

Levine ne fumait pas et n’avait pasfaim ; afin d’éviter ses amis, parmi lesquels il venaitd’apercevoir Wronsky en uniforme d’écuyer de l’empereur, il seréfugia près d’une fenêtre, et, tout en examinant les groupes quise formaient, il prêta l’oreille à ce qu’on disait autour de lui.Au milieu de cette foule il distingua, vêtu d’un antique uniformede général de l’état-major, le vieux propriétaire à moustachesgrises qu’il avait vu jadis chez Swiagesky ; leurs yeux serencontrèrent et ils se saluèrent cordialement.

« Charmé de vous revoir, dit levieillard ; certes oui je me rappelle le plaisir de vous avoirvu chez Nicolas Ivanitch.

– Comment vont vos affaires decampagne ?

– Mais toujours avec perte, répondit levieillard doucement et d’un air convaincu, comme si ce résultatétait le seul qu’il admît. Et vous, comment se fait-il que vouspreniez part à notre coup d’État ? La Russie entièreparaît s’y être donné rendez-vous ; nous avons jusqu’à deschambellans, peut-être des ministres, dit-il en désignant Oblonsky,dont la haute taille imposante faisait sensation.

– Je vous avoue, répondit Levine, que je necomprends pas grand’chose à l’importance de ces élections de lanoblesse. »

Le vieillard le regarda étonné.

« Mais qu’y a-t-il à comprendre ? etquelle importance peuvent-elles avoir ? C’est une institutionen décadence, qui se prolonge par la force d’inertie. Voyez tousces uniformes : vous avez devant vous des juges de paix, desemployés, non des gentilshommes.

– Pourquoi, en ce cas, venez-vous auxassemblées ?

– Par habitude, pour entretenir des relations,par une sorte d’obligation morale ; j’y joins aussi unequestion d’intérêt personnel : mon gendre a besoin d’un coupd’épaule, il faut tâcher de l’aider à obtenir une place… Maispourquoi des personnages comme ceux-ci y viennent-ils ? – etil indiqua l’orateur dont le ton aigre avait frappé Levine pendantles débats qui précédèrent le vote.

– C’est une génération nouvelle degentilshommes.

– Pour être nouveaux, ils le sont, maispeut-on compter parmi les gentilshommes ceux qui attaquent lesdroits de la noblesse ?

– Puisque, selon vous, c’est une institutiontombée en désuétude ?…

– Il y a des institutions vieillies quidoivent être respectées et traitées doucement. Nous ne valonspeut-être pas grand’chose, mais nous n’en avons pas moins durémille ans. Supposez que vous traciez un nouveau jardin :irez-vous couper l’arbre séculaire qui s’est attardé sur votreterrain ? Non, vous tracerez vos allées et vos corbeilles defleurs de façon à garder intact le vieux chêne ; celui-là nerepousserait pas en un an. Eh bien et vos affaires àvous !

– Elles ne sont pas brillantes, et me donnenttout au plus 5 pour 100.

– Sans compter vos peines, qui vaudraientcependant bien aussi une rémunération. – Je vous en dirai autant,trop heureux si j’ai mes 5 pour 100.

– Pourquoi persévérons-nous alors ?

– Oui, pourquoi ? par habitude, jesuppose. Moi, par exemple, qui sais d’avance que mon fils uniquesera un savant et non un agriculteur, je m’obstine en dépit detout ! J’ai même planté un verger cette année.

– On dirait que nous nous sentons un devoir àremplir envers la terre, car pour ma part il y a longtemps que jene me fais plus illusion sur les profits de mon travail.

– J’ai, dit le vieillard, un marchand pourvoisin ; l’autre jour il est venu me faire visite ; nousavons parcouru la ferme, puis le jardin, et après avoir toutadmiré : « Votre domaine est en ordre, m’a-t-il dit, maisce que je ne comprends pas, c’est que vous ne rasiez pas lestilleuls de votre jardin ; ils ne font qu’épuiser votre terre,et le bois s’en vendrait bien. À votre place je m’endéferais. »

– Il le ferait certainement, – dit Levine ensouriant, car ce genre de raisonnement lui était connu, – et duprix qu’il en tirerait, il achèterait du bétail, ou bien un lopinde terre, qu’il affermerait aux paysans ; et il se ferait unepetite fortune là où nous serons trop heureux de garder notre terreintacte et de pouvoir la léguer à nos enfants.

– Vous êtes marié, m’a-t-on dit ?

– Oui, répondit Levine avec une orgueilleusesatisfaction. N’est-il pas étonnant que nous restions ainsiattachés à la terre, comme les vestales de l’antiquité au feusacré ? »

Le vieillard sourit sous ses moustachesblanches.

« D’aucuns, comme notre ami Swiagesky etle comte Wronsky, prétendent faire de l’industrie agricole ;mais jusqu’ici cela n’a servi qu’à manger son capital.

– Pourquoi n’arrivons-nous pas à faire commele marchand ? demanda Levine frappé de cette idée.

– À cause de notre manie d’entretenir le feusacré, comme vous dites : c’est un instinct de caste. Lespaysans ont le leur : un bon paysan s’obstinera à louer leplus de terre possible, et, qu’elle soit bonne au mauvaise, illabourera quand même.

– Nous sommes tous pareils ! dit Levine.Je suis bien enchanté de vous avoir rencontré, ajouta-t-il envoyant approcher Swiagesky.

– Nous nous retrouvons pour la première foisdepuis le jour où nous avons fait connaissance chez vous, fit levieillard en s’adressant à Swiagesky.

– Et vous venez certainement de médire dunouvel ordre des choses, répondit celui-ci en souriant.

– Il faut bien se soulager le cœur. »

Chapitre 30

 

Swiagesky prit Levine par le bras ets’approcha avec lui d’un groupe d’amis parmi lesquels il devintimpossible d’éviter Wronsky, debout entre Oblonsky et Kosnichef, etregardant approcher les nouveaux venus.

« Enchanté, dit-il en tendant la main àLevine ; nous nous sommes rencontrés chez la princesseCherbatzky, il me semble ?

– Je me rappelle parfaitement notrerencontre », répondit Levine, qui devint pourpre et se tournaaussitôt vers son frère pour lui parler.

Wronsky sourit et s’adressa à Swiagesky sanstémoigner aucun désir de poursuivre son entretien avecLevine ; mais celui-ci, gêné de sa grossièreté, cherchait unmoyen de la réparer.

« Où en êtes-vous ? demanda-t-il àson frère.

– Snetkof a l’air d’hésiter.

– Quelle candidature proposera-t-on s’il sedésiste ?

– Celle qu’on voudra, répondit Swiagesky.

– La vôtre peut-être ?

– Certainement non, repartit Nicolas Ivanitchen jetant un regard inquiet sur le personnage au ton aigre qui setenait près de Kosnichef.

– Si ce n’est pas la vôtre, ce sera celle deNewedowsky, continua Levine tout en sentant qu’il s’aventurait surun terrain dangereux.

– En aucun cas !, répondit le monsieurdésagréable, qui se trouva être Newedowsky lui-même, auquelSwiagesky se hâta de présenter Levine.

Un silence suivit, pendant lequel Wronskyregarda distraitement Levine ; et pour lui adresser quelqueparole insignifiante il lui demanda comment il se faisait que,vivant toujours à la campagne, il ne fût pas juge de paix.

« Parce que les justices de paix mesemblent une institution absurde, répondit Levine.

– J’aurais cru le contraire, fit Wronskyétonné.

– À quoi servent les juges de paix. Il nem’est pas arrivé une fois en huit ans de les voir juger autrementque mal – et il se mit fort maladroitement à citer quelquesfaits.

– Je ne te comprends pas, dit Serge Ivanitch,lorsque après cette sortie ils quittèrent la salle du buffet pouraller voter. Tu manques absolument de tact politique ; je tevois en bons termes avec notre adversaire Snetkof, et voilà que tute fais un ennemi du comte Wronsky ! Ce n’est pas que jetienne à son amitié, car je viens de refuser son invitation àdîner, mais il est inutile de se le rendre hostile ! Puis tufais des questions indiscrètes à Newedowsky…

– Tout cela m’embrouille, et je n’y attacheaucune importance, dit Levine d’un air sombre.

– C’est possible ; mais quand tu t’ymets, tu gâtes tout. »

Levine se tut et ils entrèrent dans la grandesalle.

Le vieux maréchal s’était décidé à poser sacandidature, bien qu’il sentît le succès incertain et qu’il sûtqu’un district ferait opposition.

Au premier tour de scrutin il eut une fortemajorité, et entra pour recevoir les félicitations générales aumilieu des acclamations de la foule.

« C’est fini ? dit Levine à sonfrère.

– Cela commence au contraire, réponditcelui-ci en souriant : le candidat de l’opposition peut avoirplus de voix. »

Cette finesse avait échappé à Levine ;elle le jeta dans une sorte de mélancolie ; se croyant inutileet inaperçu, il retourna dans la petite salle, y demanda à mangeret, pour ne pas rentrer dans la foule, fit un tour dans lestribunes. Elles étaient pleines de dames, d’officiers, deprofesseurs, d’avocats ; Levine y entendit vanter l’éloquencede son frère ; mais là encore il chercha vainement àcomprendre ce qui pouvait ainsi émouvoir et exciter d’honnêtesgens. Las et attristé, il descendit l’escalier, voulant réclamer safourrure au vestiaire et partir, lorsqu’on vint encore le chercherpour voter. Le candidat qu’on opposait à Snetkof était ce mêmeNewedowsky dont le refus lui avait semblé si catégorique. C’est luiqui l’emporta, ce dont les uns furent ravis, et d’autresenthousiastes, tandis que le vieux maréchal dissimulait à peine sondépit. Lorsque Newedowsky parut dans la salle, on l’accueillit avecles mêmes acclamations qui tout à l’heure avaient salué legouverneur et le vieux maréchal lui-même.

Chapitre 31

 

Wronsky offrit un grand dîner au nouvel élu etau parti qui triomphait avec lui.

Le comte, en venant assister aux élections,avait voulu affirmer aux yeux d’Anna son indépendance et êtreagréable à Swiagesky ; il avait tenu également à remplir lesdevoirs qu’il s’imposait à titre de grand propriétaire. Ce qu’il nesoupçonnait guère, c’était l’intérêt passionné qu’il prendrait auxélections et le succès avec lequel il y jouerait son rôle. Il avaitréussi tout d’abord à s’attirer la sympathie générale, et il ne setrompait pas en croyant qu’il inspirait déjà de la confiance. Cetteinfluence subite était due en partie à la belle maison qu’iloccupait en ville, et que lui cédait un vieux camarade, ledirecteur de la banque de Kachine, à un excellent cuisinier, à sesliens de camaraderie avec le gouverneur, mais surtout aux manièressimples et affables qui lui gagnaient les cœurs, malgré laréputation de fierté qu’on lui faisait. Tous ceux qui l’avaientapproché ce jour-là, à l’exception de Levine, semblaient disposés àlui rendre hommage et à lui attribuer le succès de Newedowsky. Iléprouva un certain orgueil en se disant que dans trois ans, s’ilétait marié, rien ne l’empêcherait de se présenter lui-même auxélections, et involontairement il se souvint du jour où, aprèsavoir assisté au triomphe de son jockey, il s’était décidé à courirde sa personne. À table il plaça à sa droite le gouverneur, enhomme respecté par la noblesse, dont il s’était attiré lessuffrages par son discours, mais qui pour Wronsky n’était rien deplus que Maslof Katka, un camarade du corps des pages, qu’iltraitait en protégé et cherchait à mettre à son aise ; à sagauche il avait placé Newedowsky, un homme jeune, au visageimpénétrable et dédaigneux, pour lequel il se montra pleind’égards.

Malgré son insuccès partiel, Swiagesky étaitravi de voir son parti triompher, et raconta avec verve pendant ledîner divers incidents des élections où le pauvre vieux maréchaljouait un rôle ridicule. Oblonsky, content de la satisfactiongénérale, s’amusait franchement ; aussi, lorsque après lerepas on envoya des dépêches de tous côtés, en expédia-t-il une àDolly, « pour leur faire plaisir, à tous », comme il leconfia à ses voisins. Mais Dolly, en recevant le télégramme,regretta en soupirant le rouble qu’il coûtait, et comprit que sonmari avait bien dîné, car c’était une de ses faiblesses que defaire jouer le télégraphe après.

On porta des toasts avec des vins excellentsqui n’avaient rien de russe, on salua le nouveau maréchal du titred’excellence, titre dont malgré son air indifférent ilétait charmé comme l’est une jeune mariée de s’entendre appelermadame. La santé de « notre aimable hôte » futaussi proclamée, ainsi que celle du gouverneur.

Jamais Wronsky ne se serait attendu à setrouver en province le centre d’une réunion aussi distinguée.

Vers la fin du dîner la gaieté redoubla, et legouverneur pria Wronsky d’assister à un concert organisé par safemme au profit de nos frères. (C’était avant la guerre deSerbie.)

« On dansera après, et tu verras notrebeauté, qui est remarquable.

– Not in my line », répondit ensouriant Wronsky, mais il promit d’y aller.

Au moment où l’on allumait des cigares ensortant de table, le valet de chambre de Wronsky s’approcha de lui,portant un billet sur un plateau :

« De la campagne ; un messagerl’apporte à l’instant. »

Le billet était d’Anna, et avant de l’ouvrirWronsky savait déjà ce qu’il renfermait ; il avait promis derentrer le vendredi, mais, les élections s’étant prolongées, il setrouvait encore absent le samedi ; la lettre devait êtrepleine de reproches et avoir devancé celle qu’il avait expédiée laveille pour expliquer son retard. Le contenu du billet fut pluspénible encore qu’il ne s’y attendait ; Anny était trèsmalade, et le médecin craignait une inflammation.

« Je perds la tête à moi touteseule ; la princesse Barbe, au lieu d’une aide, n’est qu’unembarras. Je t’attendais avant-hier soir, et t’envoie un messagerpour savoir ce que tu deviens ; je serais venue moi-même si jen’avais craint de t’être désagréable. Donne une réponse quelconque,afin que je sache ce que je dois faire. »

L’enfant était gravement malade et elle avaitvoulu venir elle-même !

Le contraste de cet amour exigeant et del’amusante réunion qu’il fallait quitter frappa désagréablementWronsky : pourtant il partit la nuit même par le premiertrain.

Chapitre 32

 

Anna, avant le départ de Wronsky pour lesélections, s’était promis de faire les plus grands efforts poursupporter stoïquement la séparation ; mais le regard froid etimpérieux avec lequel il lui annonça qu’il s’absentait, la blessa,et ses bonnes résolutions en furent ébranlées. Elle commenta ceregard dans la solitude, et l’expliqua d’une façonhumiliante : « Certainement il a le droit de partir quandet comme bon lui semble ; tous les droits d’ailleurs ne lesa-t-il pas, tandis que je n’en ai aucun ; c’est peu généreux àlui de me le montrer. Mais comment me l’a-t-il fait sentir ?par un regard dur ?… C’est un tort bien vague… cependant il neme regardait pas ainsi jadis, et cela prouve qu’il se refroidit àmon égard. »

Pour s’étourdir elle chercha à se distraire enaccumulant des occupations qui remplissaient ses journées ; lanuit elle prenait de la morphine. Au milieu de ces réflexions, ledivorce lui apparut comme un moyen d’empêcher Wronsky del’abandonner, car le divorce impliquait le mariage, et elle résolutde ne plus résister sur ce point comme elle avait toujours fait, lapremière fois qu’il lui en reparlerait.

Cinq jours se passèrent ainsi ; pour tuerle temps elle faisait des promenades avec la princesse, visitaitl’hôpital, et surtout lisait. Mais le sixième jour, en voyant queWronsky ne rentrait pas, ses forces faiblirent ; sa petitefille tomba malade sur ces entrefaites, trop légèrement pour quel’inquiétude parvînt à la distraire. D’ailleurs Anna avait beaufaire, elle ne pouvait feindre pour cette enfant des sentimentsqu’elle n’éprouvait pas.

Le soir du sixième jour, sa terreur d’êtrequittée par Wronsky devint si vive qu’elle voulut partir, mais ellese contenta du billet qu’elle envoya par un exprès. Dès lelendemain matin elle regretta ce mouvement de vivacité en recevantun mot de Wronsky qui lui expliquait son retard. Aussitôt lacrainte de le revoir s’empara d’elle ; commentsupporterait-elle la sévérité de son regard en apprenant que safille n’avait pas été sérieusement malade ? Malgré tout, sonretour était un bonheur ; il regretterait peut-être sa libertéet trouverait sa chaîne pesante, mais il serait là, elle le verraitet ne le perdrait pas de vue.

Assise sous la lampe, elle lisait un livrenouveau de Taine, écoutant au dehors les rafales du vent, ettendant l’oreille ou moindre bruit pour épier l’arrivée du comte.Après s’être trompée plusieurs fois, elle entendit distinctement lavoix du cocher et le roulement de la voiture sous le péristyle. Laprincesse Barbe, qui faisait une patience, l’entendit également.Anna se leva ; elle n’osait pas descendre comme elle l’avaitfait deux fois déjà, et, rouge, confuse, inquiète de l’accueilqu’elle recevrait, elle s’arrêta. Toutes ses susceptibilitéss’étaient évanouies, elle ne redoutait plus que le mécontentementde Wronsky et, vexée de se rappeler que la petite allait àmerveille, elle en voulait à l’enfant de s’être rétablie au momentmême où elle expédiait sa lettre. Mais, à l’idée qu’elle allait lerevoir, lui, toute autre pensée disparut, et lorsque le son de savoix parvint jusqu’à elle, la joie l’emporta : elle courutau-devant de son amant.

« Comment va Anny ? demanda-t-ilavec inquiétude du bas de l’escalier, la voyant rapidementdescendre ; il s’était assis pour se faire débarrasser de sesbottes fourrées.

– Bien mieux.

– Et toi ? »

Elle lui saisit les deux mains et l’attiravers elle sans le quitter des yeux.

« J’en suis bien aise », dit-ilfroidement, examinant une toilette qu’il savait avoir été mise pourlui.

Ces attentions lui plaisaient, mais elles luiplaisaient depuis trop longtemps ; et l’expression d’immobilesévérité que redoutait Anna s’arrêta sur son visage.

« Comment vas-tu ? »demanda-t-il en lui baisant la main après s’être essuyé la barbe,que le froid avait mouillée.

« Tant pis, pensa Anna : pourvuqu’il soit ici, tout m’est égal, et quand je suis là, il n’ose pasne pas m’aimer. »

La soirée se passa gaiement en présence de laprincesse, qui se plaignit qu’Anna prenait de la morphine.

« Je n’y puis rien, mes penséesm’empêchent de dormir ; quand il est là, je n’en prendspresque jamais. »

Wronsky raconta les divers épisodes del’élection, et Anna sut le questionner habilement et l’amener àparler de ses succès ; à son tour elle raconta ce qui s’étaitpassé en l’absence de Wronsky et ne lui dit que des choses quipouvaient lui plaire.

Lorsqu’ils se retrouvèrent seuls, Anna vouluteffacer l’impression désagréable produite par sa lettre, et, plussûre d’elle-même, elle dit :

« Avoue que tu as été mécontent de malettre et que tu n’y as pas cru ?

– Oui, répondit-il, – et, malgré la tendressequ’il lui témoignait, elle comprit qu’il ne pardonnait pas. – Talettre était étrange : Anny, m’écrivais-tu, t’inquiétait, etcependant tu voulais venir toi-même ?

– L’un et l’autre étaient vrais.

– Je n’en doute pas.

– Si, tu en doutes ; je vois que tu esfâché.

– Pas du tout ; mais ce qui me contrarie,c’est que tu ne veuilles pas admettre des devoirs…

– Quels devoirs ? celui d’aller auconcert ?

– N’en parlons plus.

– Pourquoi ne plus en parler ?

– Je veux dire qu’il peut se rencontrer desdevoirs impérieux ; ainsi il faudra que j’aille à Moscou pouraffaires… mais, Anna, pourquoi t’irriter ainsi quand tu sais que jene puis vivre sans toi ?

– Si c’est ainsi, dit Anna changeantsubitement de ton, si tu arrives un jour pour repartir lelendemain, si tu es fatigué de cette vie…

– Anna, ne sois pas cruelle ; tu sais queje suis prêt à te sacrifier tout. »

Elle continua sans l’écouter :

« Quand tu iras à Moscou, jet’accompagnerai : je ne reste pas seule ici. Vivons ensembleou séparons-nous.

– Je ne demande qu’à vivre avec toi, mais pourcela il faut…

– Le divorce ? J’écrirai. Je reconnaisque je ne puis continuer à vivre ainsi ; je te suivrai àMoscou.

– Tu dis cela d’un air de menace, mais c’esttout ce que je souhaite », dit Wronsky en souriant.

Le regard du comte en prononçant ces parolesaffectueuses, restait glacial comme celui d’un homme exaspéré parla persécution :

« Quel malheur ! » disait ceregard, et elle le comprit. Jamais l’impression qu’elle ressentiten ce moment ne s’effaça de son esprit.

Anna écrivit à Karénine pour lui demander ledivorce, et vers la fin de novembre, après s’être séparée de laprincesse Barbe, que ses affaires rappelaient à Pétersbourg, ellevint s’installer à Moscou avec Wronsky.

Partie 4

Chapitre 1

 

Les Levine étaient à Moscou depuis deux mois,et le terme fixé par les autorités compétentes pour la délivrancede Kitty se trouvait dépassé sans que rien fît présager undénouement prochain ; aussi commençait-on à se préoccuper dansl’entourage de la jeune femme. Tandis que Levine voyait approcherle moment fatal avec terreur, Kitty gardait tout son calme ;cet enfant qu’elle attendait existait déjà pour elle ; ilmanifestait même son indépendance en la faisant parfoissouffrir ; mais cette douleur étrange et inconnue n’amenaitqu’un sourire sur ses lèvres ; elle sentait naître en son cœurun amour nouveau. Jamais son bonheur ne lui avait paru aussicomplet, jamais elle ne s’était sentie plus gâtée, plus choyée detous les siens : pourquoi aurait-elle hâté de ses vœux la find’une situation qu’on savait lui rendre si douce ? Le seulcôté fâcheux qu’elle constatât dans leur vie moscovite était lechangement survenu dans le caractère de son mari : elle letrouvait inquiet, ombrageux, oisif, agité sans but ; était-cel’homme qu’elle avait connu toujours utilement occupé à lacampagne, et dont elle admirait la dignité tranquille et lacordiale hospitalité ? Elle ne le reconnaissait plus et cettetransformation lui causait, un sentiment voisin de la pitié. Lajeune femme était seule du reste à éprouver cette compassion, carelle s’avouait que rien dans son mari n’excitait la commisération,et quand elle se plaisait à étudier l’effet qu’il produisait ensociété, c’était plutôt sa jalousie qui risquait d’être mise enéveil. Mais, tout en reprochant à Levine son incapacité às’accommoder d’une existence nouvelle, Kitty reconnaissait queMoscou lui offrait peu de ressources. Quelles occupationspouvait-il s’y créer ? Il n’aimait ni les cartes ni lacompagnie des viveurs comme Oblonsky, ce dont elle rendait grâcesau ciel ; le monde ne l’amusait pas : pour s’y plaire ilaurait dû rechercher la société des femmes ; que luirestait-il donc en dehors du corde monotone de la famille ?Levine avait bien songé à terminer son livre, et commencé desrecherches dans les bibliothèques publiques, mais il avoua à Kittyqu’il se déflorait à lui-même l’intérêt de son travail lorsqu’il enparlait, et d’ailleurs le temps lui manquait pour rien faire desérieux.

Les conditions particulières de leur vie deMoscou eurent en revanche un résultat inattendu, celui de fairecesser leurs querelles ; la crainte que tous deux avaientéprouvée de voir renaître des scènes de jalousie se trouva vaine,même à la suite d’un incident imprévu, la rencontre de Wronsky.Kitty, en compagnie de son père, le rencontra un jour chez samarraine la princesse Marie Borissowna. En retrouvant ces traitsautrefois si connus, elle sentit son cœur battre à l’étouffer, etson visage devenir pourpre ; mais ce fut le seul reprochequ’elle eut à s’adresser, car son émotion ne dura qu’une seconde.Le vieux prince se hâta d’entamer une discussion animée avecWronsky, et l’entretien n’était pas achevé que Kitty aurait pusoutenir la conversation elle-même sans que son sourire oul’intonation de sa voix eût prêté aux critiques de son mari, dontelle subissait l’invisible surveillance. Elle échangea quelquesmots avec Wronsky, sourit lorsqu’il appela l’assemblée de Kachine« notre parlement », pour montrer qu’elle comprenait laplaisanterie, puis s’adressa à la vieille princesse, et ne tournala tête que lorsque Wronsky se leva pour partir : elle luirendit alors son salut simplement et poliment.

Le vieux prince ne fit, en sortant, aucuneremarque sur cette rencontre ; mais Kitty comprit à une nuanceparticulière de tendresse qu’il était content d’elle, et lui futreconnaissante de son silence. Elle aussi était satisfaite d’avoirété maîtresse de ses sentiments au point de revoir Wronsky presqueavec indifférence.

« J’ai regretté ton absence, dit-elle àson mari en lui racontant cette entrevue, ou du moins j’auraisvoulu que tu pusses me voir par le trou de la serrure, car devanttoi je serais devenue trop rouge, et n’aurais peut-être pasconservé mon aplomb ; vois comme je rougismaintenant ! »

Et Levine, d’abord plus rouge qu’elle, etl’écoutant d’un air sombre, se calma devant le regard sincère de safemme, et lui fit, comme elle le désirait, quelques questions. Ildéclara même qu’à l’avenir il ne se conduirait plus aussi sottementqu’aux élections, et ne fuirait plus Wronsky.

« C’est un sentiment si pénible que decraindre la vue d’un homme et de le considérer comme unennemi », dit-il.

Chapitre 2

 

« N’oublie pas de faire une visite auxBohl, rappela Kitty à son mari, lorsque avant de sortir il entravers onze heures du matin dans sa chambre. Je sais que tu dînes auclub avec papa, mais que fais-tu ce matin ?

– Je vais chez Katavasof.

– Pourquoi de si bonne heure ?

– Il m’a promis de me faire faire laconnaissance d’un savant de Pétersbourg, Métrof, avec lequel jevoudrais causer de mon livre.

– Et après ?

– Au tribunal, pour l’affaire de ma sœur.

– Tu n’iras pas au concert ?

– Que veux-tu que j’y aille faire toutseul ?

– Je t’en prie, vas-y, on donne deux œuvresnouvelles qui t’intéresseront.

– En tout cas, je rentrerai avant dîner pourte voir.

– Mets ta redingote pour pouvoir passer chezles Bohl.

– Est-ce bien nécessaire ?

– Certainement, le comte est venu lui-mêmechez nous.

– J’ai tellement perdu l’habitude des visites,que je me sens tout honteux ;’il me semble toujours qu’on vame demander de quel droit un étranger comme moi, qui ne vient paspour affaires, s’introduit dans une maison. »

Kitty se mit à rire.

« Tu faisais bien des visites quand tuétais garçon ?

– C’est vrai, mais ma confusion était lamême » ; et, baisant la main sa femme, il allait sortir,lorsque celle-ci l’arrêta :

« Kostia, sais-tu qu’il ne me reste plusque cinquante roubles ? Je ne fais pas de dépenses inutiles,il me semble, ajouta-t-elle en voyant le visage de son mari serembrunir ; cependant l’argent disparaît si vite qu’il fautque notre organisation pèche de quelque côté.

– Nullement, répondit Levine avec une petitetoux qu’elle savait être un signe de contrariété. J’entrerai à laBanque, D’ailleurs j’ai écrit à l’intendant de vendre le blé et detoucher d’avance le loyer du moulin. L’argent ne manquera pas.

– Je regrette parfois d’avoir écoutémaman ; je vous fatigue tous à m’attendre, nous dépensons unargent fou : pourquoi ne sommes-nous pas restés à lacampagne ? Nous y étions si bien !

– Moi, je ne regrette rien de ce que j’ai faitdepuis notre mariage.

– Est-ce vrai ? dit-elle en le regardantbien en face. À propos, sais-tu que la position de Dolly n’est plustenable ? nous en avons causé hier avec maman et Arsène (lemari de sa sœur Nathalie) et ils ont décidé que vous parleriezsérieusement à Stiva, car papa n’en fera rien.

– Je suis, prêt à suivre l’avis d’Arsène, maisque veux-tu que nous y fassions ? En tout cas, j’entrerai chezles Lvof, et peut-être alors irai-je au concert avecNathalie. »

Le vieux Kousma, qui remplissait en ville lesfonctions de majordome, apprit à son maître en le reconduisantqu’un des chevaux boitait. Levine avait cherché, en s’installant àMoscou, à s’organiser une écurie convenable qui ne lui coûtât pastrop cher ; mais il fut obligé de reconnaître que des chevauxde louage étaient moins dispendieux, car pour ménager ses bêtes ilprenait des isvoschiks à chaque instant. C’est ce qu’il fit encorece jour-là, s’habituant peu à peu à trancher d’un mot lesdifficultés qui représentaient une dépense. Le premier billet decent roubles lui avait seul été pénible à dépenser : ils’agissait d’acheter des livrées aux domestiques, et, en songeantque cent roubles représentaient les gages de deux ouvriers àl’année, ou de trois cents journaliers, Levine avait demandé si leslivrées étaient indispensables. Le profond étonnement de laprincesse et de Kitty à cette question lui ferma la bouche. Ausecond billet de cent roubles (pour l’achat des provisionsnécessaires à un grand dîner de famille) il hésita moins, quoiqu’ilsupputât encore mentalement le nombre de mesures d’avoinereprésenté par cet argent. Depuis lors, les billets s’envolaient,pareils à de petits oiseaux ; Levine ne demanda plus si leplaisir acheté par son argent était proportionné au mal qu’ildonnait à gagner, il oublia ses principes arrêtés sur le devoir devendre son blé au plus haut prix possible, il ne songea même plus àse dire que le train qu’il menait l’endetterait promptement.

Avoir de l’argent à la Banque pour subveniraux besoins journaliers du ménage fut dorénavant son seulobjectif ; jusqu’ici il n’avait pas été gêné, mais la demandede Kitty venait de le troubler ! Comment se procurerait-il del’argent plus tard ? Plongé dans ces réflexions, il monta enisvoschik et se rendit chez Katavasof.

Chapitre 3

 

Levine s’était beaucoup rapproché de soncamarade d’Université ; tout en admirant son jugement,« il pensait que la netteté des conceptions de Katavasofdécoulait de la pauvreté de nature de son ami ; Katavasofpensait que l’incohérence d’idées de Levine provenait d’un manquede discipline dans l’esprit ; mais la clarté de Katavasofplaisait à Levine, et la richesse d’une pensée indisciplinée chezce dernier était agréable à l’autre ». Le professeur avaitdécidé Levine à lui lire une partie de son ouvrage ; frappépar l’originalité de quelques points de vue, il proposa à Levine dele mettre en rapports avec un savant éminent, le professeur Métrof,qui se trouvait momentanément à Moscou, et auquel il avait parlédes travaux de son ami.

La présentation se fit très cordialement cejour-là. Métrof, homme aimable et bienveillant, commença paraborder la question à l’ordre du jour : le soulèvement duMontenegro ; il parla de la situation politique, et citaquelques paroles significatives prononcées par l’Empereur et qu’iltenait de source certaine ; ce à quoi Katavasof opposa desparoles d’un sens diamétralement opposé et de source égalementcertaine, laissant Levine libre de choisir entre les deuxversions.

« Monsieur est l’auteur d’un travail surl’économie rurale, dont l’idée fondamentale me plaît beaucoup en maqualité de naturaliste. Il tient compte du milieu dans lequell’homme vit et se développe, ne l’envisage pas en dehors des loiszoologiques, et l’étudie dans ses rapports avec la nature.

– C’est fort intéressant, dit Métrof.

– Mon but était simplement d’écrire un livred’agronomie, dit Levine en rougissant, mais malgré moi, en étudiantl’instrument principal, le travailleur, je suis arrivé à desconclusions fort imprévues. »

Et Levine développa ses idées, tout en tâtantprudemment le terrain, car il savait à Métrof des opinions opposéesà l’enseignement politico-économique du moment, et doutait du degréde sympathie qu’il lui accorderait.

« En quoi le Russe, selon vous,diffère-t-il des autres peuples en tant que travailleur ?Est-ce au point de vue que vous qualifiez de zoologique, ou à celuides conditions matérielles dans lesquelles il setrouve ? »

Cette façon de poser la question prouvait àLevine une divergence d’idées absolue ; il continua néanmoinsà exposer sa thèse, qui consistait à démontrer que le peuple russene peut avoir les mêmes rapports avec la terre que les autresnations européennes, par ce fait qu’il se sent d’instinctprédestiné à coloniser d’immenses espaces encore incultes.

« Il est aisé de se tromper sur lesdestinées générales d’un peuple en formant des conclusionsprématurées, remarqua Métrof en interrompant Levine, et quant à lasituation du travailleur, elle dépendra toujours de ses rapportsavec la terre et le capital. »

Et, sans donner à Levine le temps derépliquer, il lui expliqua en quoi ses propres opinions différaientde celles qui avaient cours. Levine n’y comprit rien, et ne cherchamême pas à comprendre ; pour lui, Métrof, comme tous leséconomistes, n’étudiait la situation du peuple russe qu’au point devue du capital, du salaire et de la rente, tout en convenant que,pour la plus grande partie de la Russie, la rente était nulle, lesalaire consistait à ne pas mourir de faim, et le capital n’étaitreprésenté que par des outils primitifs. Métrof ne différait desautres représentants de l’école que par une théorie nouvelle sur lesalaire, qu’il démontra longuement. Après avoir essayé d’écouter,d’interrompre pour exprimer son idée personnelle, et prouver ainsicombien peu ils pouvaient s’entendre, Levine finit par laisserparler Métrof, flatté au fond de voir un homme aussi savant leprendre pour confident de ses idées, et lui témoigner autant dedéférence ; il ignorait, que l’éminent professeur, ayantépuisé ce sujet avec son entourage habituel, n’était pas fâché detrouver un auditeur nouveau, et qu’il aimait d’ailleurs à causerdes questions qui le préoccupaient, trouvant qu’une démonstrationorale contribuait à lui en élucider à lui-même certains points.

« Nous allons nous mettre enretard », fit enfin remarquer Katavasof consultant samontre.

« Il y a aujourd’hui séanceextraordinaire à l’Université à l’occasion du jubilé de cinquanteans de Swintitch, ajouta-t-il en s’adressant à Levine ; j’aipromis de parler sur ses travaux zoologiques. Viens avec nous, cesera intéressant.

– Oui, venez, dit Métrof, et après la séancefaites-moi le plaisir de venir chez moi pour me lire votreouvrage ; je l’écouterai avec plaisir.

– C’est une ébauche indigne d’être produite,mais je vous accompagnerai volontiers. »

Quand ils arrivèrent à l’Université, la séanceétait déjà commencée ; six personnes entouraient une tablecouverte d’un tapis, et l’une d’elles faisait une lecture ;Katavasof et Métrof prirent place autour de la table ; Levines’assit auprès d’un étudiant et lui demanda à voix basse ce qu’onlisait.

« La biographie. »

Levine écouta machinalement la biographie, etapprit diverses particularités intéressantes sur la vie du savantdont on fêtait le souvenir. Après ce morceau vint une pièce devers, puis Katavasof lut d’une voix puissante une notice sur lestravaux de Swintitch. Après cette lecture, Levine, voyant l’heureavancer, s’excusa auprès de Métrof de ne pouvoir passer chez lui ets’esquiva ; il avait eu le temps, pendant la séance, deréfléchir à l’inutilité d’un rapprochement avec l’économistepétersbourgeois ; s’ils étaient destinés l’un et l’autre àtravailler avec fruit, ce ne pouvait être qu’en poursuivant leursétudes chacun de son côté.

Chapitre 4

 

Lvof, le mari de Nathalie, chez lequel Levinese rendit en quittant l’Université, venait de se fixer à Moscoupour y surveiller l’éducation de ses jeunes fils ; lui-mêmeavait fait ses études à l’étranger, et avait passé sa vie dans lesprincipales capitales de l’Europe, où l’appelaient des fonctionsdiplomatiques. Malgré une différence d’âge assez considérable etdes opinions très dissemblables, ces deux hommes s’étaient prisd’amitié l’un pour l’autre.

Levine trouva son beau-frère en tenued’intérieur, lisant avec un pince-nez, debout devant unpupitre ; le visage de Lvof, d’une expression encore pleine dejeunesse, et auquel une chevelure frisée et argentée donnait un airaristocratique, s’éclaira d’un sourire en voyant entrer Levine, quine s’était pas fait annoncer.

« J’allais envoyer prendre des nouvellesde Kitty, dit-il ; comment va-t-elle ? et il avança unfauteuil américain à bascule. Mettez-vous là, vous y serez mieux.Avez-vous lu la circulaire du Journal deSaint-Pétersbourg ? Elle est fort bien »,demanda-t-il avec un léger accent français.

Levine raconta ce qui lui avait été dit desbruits en circulation à Pétersbourg, et, après avoir épuisé laquestion politique, il conta son entretien avec Métrof, et laséance de l’Université.

« Combien je vous envie vos relationsavec cette société de professeurs et de savants ! dit Lvof quil’avait écouté avec le plus vif intérêt. Je ne pourrais, il estvrai, en profiter comme vous, faute de temps et d’une instructionsuffisante.

– Je me permets de douter de ce dernier point,répondit en souriant Levine, que cette humilité toucha par sasimplicité.

– Vous ne sauriez croire à quel point je leconstate, maintenant que je m’occupe de l’éducation de mesfils ; non seulement il s’agit de me rafraîchir la mémoire,mais il me faut refaire mes études. Vous en riez ?

– Bien au contraire, vous me servez d’exemplepour l’avenir, et j’apprends en vous voyant avec vos enfantscomment il me faudra remplir mes devoirs envers les miens.

– Oh ! l’exemple n’a rien deremarquable.

– Si fait, car jamais je n’ai vu d’enfantsmieux élevés que les vôtres. »

Lvof ne dissimula pas un sourire desatisfaction. En ce moment la belle Mme Lvof, entoilette de promenade, les interrompit.

« Je ne vous savais pas ici, dit-elle àLevine ; comment va Kitty ? Vous savez que je dîne avecelle aujourd’hui ? »

Les plans de la journée furent discutés entreles époux, et Levine s’offrit pour accompagner sa belle-sœur auconcert. Au moment de partir il se rappela la commission de Kittyau sujet de Stiva.

« Oui, je sais, dit Lvof, maman veut quenous lui fassions de la morale, mais que puis-je luidire ?

– Eh bien, je m’en charge », s’écriaLevine en souriant, et il courut rejoindre sa belle-sœur, quil’attendait au bas de l’escalier, enveloppée de ses fourruresblanches.

Chapitre 5

 

On exécutait ce jour-là deux œuvres nouvellesà la matinée musicale qui se donnait dans la salle del’Assemblée : une fantaisie sur le Roi Lear de lasteppe et un quatuor dédié à la mémoire de Bach. Levine avaitun grand désir de se former une opinion sur ces œuvres écrites dansun esprit nouveau, et, pour ne subir l’influence de personne, ilalla s’adosser à une colonne, après avoir installé sa belle-sœur,décidé à écouter consciencieusement et attentivement. Il évita dese laisser distraire par les gestes du chef d’orchestre, par lestoilettes des dames, par la vue de toutes ces physionomies oisives,venues au concert pour tout autre chose que la musique. Il évitasurtout les amateurs et les connaisseurs, qui parlent sivolontiers, et debout, les yeux fixés dans l’espace, il s’absorbadans une profonde attention. Mais plus il écoutait la fantaisie surle Roi Lear, plus il sentait l’impossibilité de s’enformer une idée nette et précise ; sans cesse la phrasemusicale, au moment de se développer, se fondait en une autrephrase, ou s’évanouissait, en laissant pour unique impression celled’une pénible recherche d’instrumentation. Les meilleurs passagesvenaient mal à propos, et la gaîté, la tristesse, le désespoir, latendresse, le triomphe, se succédaient avec l’incohérence desimpressions d’un fou, pour disparaître de même.

Levine, quand le morceau se terminabrusquement, fut étonné de la fatigue que cette tension d’espritlui avait causée ; il se fit l’effet d’un sourd quiregarderait danser, et, en écoutant les applaudissements del’auditoire, il voulut comparer ses impressions à celles de genscompétents.

On se levait de tous côtés pour se rapprocheret causer dans l’entr’acte des deux morceaux, et il put joindrePestzoff, qui parlait à l’un des principaux connaisseurs demusique.

« C’est étonnant ! disait Pestzof desa voix de basse. Bonjour, Constantin Dmitrich. Le passage le plusriche en couleur, le plus sculptural, dirais-je, est celui oùCordelia apparaît, où la femme, « das ewig Weibliche »,entre en lutte avec la fatalité. N’est-ce pas ?

– Pourquoi Cordelia ? demanda timidementLevine qui avait absolument oublié qu’il s’agissait du roiLear.

– Cordelia apparaît, voyez-vous ? ditPestzof indiquant le programme à Levine, qui n’avait pas remarquéle texte de Shakespeare traduit en russe, et imprimé sur le reversdu programme. On ne peut suivre sans cela. » L’entr’acte sepassa à discuter les mérites et les défauts des tendanceswagnériennes, Levine s’efforçant de démontrer que Wagner avait tortd’empiéter sur le domaine des autres arts, Pestzof voulant prouverque l’art est un, et que pour arriver à la grandeursuprême il faut que toutes les manifestations en soient réunies enun seul faisceau.

L’attention de Levine était épuisée ; iln’écouta plus le second morceau, dont la simplicité affectée futcomparée par Pestzof à une peinture préraphaëlique, et aussitôtaprès le concert il se hâta de rejoindre sa belle-sœur. En sortant,après avoir rencontré des personnes de connaissance avec lesquellesil échangea les mêmes remarques politiques et musicales, il aperçutle comte Bohl, et la visite qu’il devait faire lui revint àl’esprit.

« Allez-y bien vite, dit Nathalie, àlaquelle il confia ses remords, et qu’il devait accompagner à uneséance publique d’un comité slave. Peut-être la comtesse nereçoit-elle pas. Vous viendrez ensuite me rejoindre. »

Chapitre 6

 

« On ne reçoit peut-être pas ?demanda Levine en entrant dans le vestibule de la maison Bohl.

– Si fait, veuillez entrer », répondit lesuisse en ôtant résolument la fourrure du visiteur.

« Quel ennui ! pensa Levine quiretirait un de ses gants en soupirant, et tournait mélancoliquementson chapeau entre ses mains. Que vais-je leur dire ? et quesuis-je venu faire ici ! »

Dans le premier salon il rencontra la comtessequi donnait d’un air sévère des ordres à un domestique ; sonvisage se radoucit en apercevant Levine, et elle le pria d’entrerdans un boudoir où ses deux filles causaient avec un officiersupérieur. Levine entra, salua, s’assit près d’un canapé, et posason chapeau entre ses genoux.

« Comment va votre femme ? Vousvenez du concert ? nous n’avons pu y aller », dit une desjeunes filles.

La comtesse parut, s’assit sur le canapé et,se tournant vers Levine, reprit la série des mêmes questions :la santé de Kitty, le concert, et ajouta, pour varier, quelquesdétails sur la mort subite d’une amie.

« Avez-vous été hier à l’Opéra ?

– Oui.

– La Lucca a été superbe. »

Et ainsi de suite jusqu’à ce que l’officiersupérieur se levât, saluât et sortît.

Levine fit mine de suivre cet exemple, mais unregard étonné de la comtesse le retint : le moment n’était pasvenu. Il se rassit, tourmenté de la sotte figure qu’il faisait, etde plus en plus incapable de trouver un sujet de conversation.

« Irez-vous à la séance du comité ?demanda la comtesse : on dit qu’elle sera intéressante.

– J’ai promis d’y aller chercher mabelle-sœur. »

Nouveau silence, pendant lequel les troisdames échangèrent un regard.

« Il doit être temps de partir »,pensa Levine, et il se leva. Les dames ne le retinrent plus, luiserrèrent la main et le chargèrent de mille choses pour safemme.

Le suisse, en lui remettant sa pelisse, luidemanda son adresse, et l’inscrivit gravement dans un superbe livrerelié.

« Au fond, tout cela m’est bien égal,pensa Levine, mais, bon Dieu, qu’on a l’air bête ! et combientout cela est inutile et ridicule. »

Il alla chercher sa belle-sœur, la ramena chezlui, y trouva Kitty en bonne santé, et se rendit au club, où ildevait rejoindre son beau-père.

Chapitre 7

 

Levine n’avait pas remis le pied au clubdepuis le temps où, après avoir terminé ses études, il passa unhiver à Moscou ; mais ses souvenirs à demi effacés seréveillèrent devant le grand perron, au fond de la vaste courcirculaire, lorsqu’il vit le suisse lui ouvrir, en le saluant, laporte d’entrée et l’inviter à quitter ses galoches et sa fourrureavant de monter au premier. Comme autrefois il éprouva une espècede bien-être auquel se joignait le sentiment de se trouver en bonnecompagnie.

« Voilà longtemps que nous n’avons eu leplaisir de vous voir, dit le second suisse qui le reçut au haut del’escalier et auquel tous les membres du club, ainsi que toute leurparenté, étaient connus. Le prince vous a inscrit hier ;Stépane Arcadiévitch n’est pas encore arrivé. »

Levine, en entrant dans la salle à manger,trouva les tables presque entièrement occupées ; parmi lesconvives il reconnut des figures amies : le vieux prince,Swiagesky, Serge Ivanitch, Wronsky ; et tous, jeunes et vieux,semblaient avoir déposé leurs soucis au vestiaire avec leursfourrures, pour ne plus songer qu’à jouir des douceurs de lavie.

« Tu viens tard, dit le vieux prince,tendant la main à son gendre par-dessus l’épaule et en souriant.Comment va Kitty ? ajouta-t-il en introduisant un coin de saserviette dans une boutonnière de son gilet.

– Elle va bien et dîne avec ses deuxsœurs.

– Tant mieux ; tiens, va vite te mettre àcette table là-bas, ici tout est pris, dit le prince en prenantavec précaution une assiettée d’ouha [6] de lamain d’un domestique.

– Par ici, Levine, » cria une voixjoviale du fond de la salle. C’était Tourovtzine assis près d’unjeune officier et gardant deux places qu’il destinait à Oblonsky età Levine. Celui-ci prit avec plaisir une des chaises réservées, etse laissa présenter au jeune officier.

« Ce Stiva est toujours en retard.

– Le voici.

– Tu viens d’arriver, n’est-ce pas ?demanda Oblonsky à Levine lorsqu’il fut près de lui. Allons prendreun verre d’eau-de-vie. »

Et avant de commencer leur dîner les deux amiss’approchèrent d’une grande table sur laquelle unezakouska des plus variées était dressée ; StépaneArcadiévitch trouva moyen néanmoins de demander un hors-d’œuvrespécial, qu’un laquais en livrée s’empressa de lui procurer.

Aussitôt après le potage on fit servir duchampagne ; Levine avait faim, il mangea et but avec un grandplaisir, s’amusant de bon cœur des conversations de ses voisins. Onraconta des anecdotes un peu légères, on se porta des toastsréciproques en faisant disparaître les bouteilles de champagnel’une après l’autre ; on parla chevaux, courses, et l’on citale trotteur de Wronsky, Atlas, qui venait de gagner un prix.

« Et voilà l’heureux propriétairelui-même », dit Stépane Arcadiévitch vers la fin du dîner, serenversant en arrière sur sa chaise, pour tendre la main à Wronskyqu’accompagnait un colonel de la Garde d’une staturegigantesque ; Wronsky se pencha vers Oblonsky, lui murmurad’un air de bonne humeur quelques mots à l’oreille, et avec unsourire aimable tendit la main à Levine.

« Enchanté de vous rencontrer, luidit-il, je vous ai cherché dans toute la ville après lesélections : vous aviez disparu.

– C’est vrai, je me suis esquivé le même jour.Nous venons de parler de votre trotteur, je vous en fais moncompliment.

– N’élevez-vous pas aussi des chevaux decourse ?

– Moi, non ; mais mon père avait uneécurie, et par tradition je m’y connais.

– Où as-tu dîné ? demanda Oblonsky.

– À la seconde table derrière lescolonnes.

– On l’a accablé de félicitations ; c’estjoli, un second prix impérial ! Ah ! si je pouvais avoirla même chance au jeu ! dit le grand colonel.

– C’est Yavshine », dit Tourovtzine àLevine en voyant le géant se diriger vers la chambre diteinfernale.

Wronsky s’attabla près d’eux, et, sousl’influence du vin et de l’atmosphère sociable du club, Levinecausa cordialement avec lui ; heureux de ne plus sentir dehaine contre son ancien rival, il fit même une allusion à larencontre qui avait eu lieu chez la princesse Marie Borisowna.

« Marie Borisowna ? quellefemme ! s’écria Stépane Arcadiévitch, et il conta sur lavieille dame une anecdote qui fit rire tout le monde, etprincipalement Wronsky.

– Eh bien, messieurs, si nous avons fini,sortons, » dit Oblonsky.

Chapitre 8

 

Levine quitta la salle à manger avec unsingulier sentiment de légèreté dans les mouvements, et rencontrason beau-père dans le salon voisin.

« Que dis-tu de ce temple del’indolence ? demanda le vieux prince en prenant son gendresous le bras ; viens faire un tour.

– Je ne demande pas mieux, car celam’intéresse.

– Moi aussi, mais autrement que toi. Quand tuvois des bonshommes comme ceux-ci, dit-il en montrant un vieuxmonsieur voûté, à la lèvre tombante, qui avançait péniblementchaussé de bottes de velours, tu crois volontiers qu’ils sont nésgâteux, et cela te fait sourire ; tandis que moi je lesregarde en me disant qu’un de ces jours je traînerai la patte commeeux ! »

Tout en causant et en saluant leurs amis aupassage, les deux hommes traversèrent les salons où l’on jouait auxcartes et aux échecs, pour arriver au billard, où un groupe dejoueurs s’était rassemblé autour de quelques bouteilles dechampagne ; ils jetèrent un coup d’œil à la chambreinfernale : Yavshine, entouré de parieurs, y était déjàinstallé. Ils entrèrent avec précaution dans la salle delecture : un homme jeune et de méchante humeur y feuilletaitdes journaux sous la lampe, près d’un général chauve absorbé par salecture. Ils pénétrèrent également dans une pièce que le princeavait surnommée le « salon des gens d’esprit », et ytrouvèrent trois messieurs discourant sur la politique.

« Prince, on vous attend », vintannoncer un des partenaires de la partie du vieux prince, qui lecherchait de tous côtés.

Resté seul, Levine écouta encore les troismessieurs ; puis, se rappelant toutes les conversations dumême genre entendues depuis le matin, il éprouva un ennui siprofond qu’il se sauva pour chercher Tourovtzine et Oblonsky, aveclesquels au moins on ne s’ennuyait pas.

Ceux-ci étaient restés dans la salle debillard, où Stépane Arcadiévitch et Wronsky causaient dans un coinprès de la porte.

« Ce n’est pas qu’elle s’ennuie, maiscette indécision l’énerve, » entendit Levine en passant. Ilvoulut s’éloigner, mais Stiva l’appela.

– Ne t’en va pas, Levine, dit-il, les yeuxhumides comme il les avait toujours après un momentd’attendrissement ou après boire, et ce jour-là c’était l’un etl’autre.

– C’est mon meilleur, mon plus cher ami,dit-il en s’adressant à Wronsky, et, comme toi aussi tu m’es cher,je voudrais vous rapprocher et vous voir amis ; vous êtesdignes de l’être.

– Il ne nous reste qu’à nous embrasser,répondit Wronsky gaiement, offrant à Levine une main que celui-ciserra avec cordialité.

– Enchanté, enchanté !

– Du champagne, cria Oblonsky à undomestique.

– Je le suis également, dit Wronsky ; –cependant malgré cette mutuelle satisfaction ils ne surent quedire.

– Tu sais qu’il ne connaît pas Anna, fitremarquer Oblonsky, et je veux le lui présenter.

– Elle en sera ravie, répondit Wronsky ;je vous aurais priés de partir immédiatement, mais je suis inquietde Yavshine et je veux le surveiller.

– Il est en train de perdre ?

– Tout ce qu’il possède ; moi seul aiquelque influence sur lui, dit Wronsky. » Et au bout d’unmoment il les quitta pour rejoindre son ami.

« Pourquoi n’irions-nous pas chez Annasans lui ? dit Oblonsky en prenant Levine par le bras quandils furent seuls. Il y a longtemps que je lui promets de t’amener.Que fais-tu ce soir ?

– Rien de particulier ; allons-y, si tule désires.

– Parfait. Fais avancer ma voiture », ditOblonsky en s’adressant à un laquais.

Et les deux hommes quittèrent le billard.

Chapitre 9

 

« La voiture du princeOblonsky ! » cria le suisse d’une voix tonnante.

La voiture avança, les deux amis y montèrent,et l’impression de bien-être physique et moral éprouvée par Levineà son entrée au club persista tant qu’ils restèrent dans lacour ; mais les cris des isvoschiks dans la rue, les secoussesde l’équipage et l’aspect de l’enseigne rouge d’un cabaret borgnele ramenèrent à la réalité ; il se demanda s’il avait raisond’aller chez Anna ? Que dirait Kitty ? StépaneArcadiévitch, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans l’espritde son compagnon, coupa court à ses méditations.

« Combien je suis heureux de te la faireconnaître ! Tu sais que Dolly le désire depuis longtemps. Lvofaussi va chez elle. Bien qu’elle soit ma sœur, je ne peux pas nierla haute supériorité d’Anna : c’est une femmeremarquable ; malheureusement sa situation est plus triste quejamais.

– Pourquoi cela ?

– Nous négocions un divorce, son mari yconsent, mais il surgit des difficultés à cause de l’enfant, etdepuis trois mois l’affaire n’avance pas. Dès que le divorce auraété prononcé, elle épousera Wronsky, et sa position deviendra aussirégulière que la tienne ou la mienne.

– En quoi consistent cesdifficultés ?

– Ce serait trop long à te les raconter. Quoiqu’il en soit, la voilà depuis trois mois à Moscou, où elle estconnue de tout le monde, et elle n’y voit pas d’autre femme queDolly, parce qu’elle ne veut s’imposer à personne. Croirais-tu quecette sotte de princesse Barbe lui a fait entendre qu’elle laquittait par convenance ? Une autre qu’Anna se trouveraitperdue, mais tu vas voir si elle s’est au contraire organisé unevie digne et bien remplie.

– À gauche, en face de l’église », criaOblonsky au cocher, se penchant par la fenêtre et rejetant safourrure en arrière, malgré douze degrés de froid.

« N’a-t-elle donc pas une fille dont elles’occupe ?

– Tu ne connais pas d’autre rôle à la femmeque celui de couveuse ! Certainement oui, elle s’occupe de safille, mais elle n’en fait pas parade. Ses occupations sont d’unordre intellectuel : elle écrit. Je te vois sourire, et tu astort ; ce qu’elle écrit est destiné à la jeunesse, elle n’enparle à personne, sinon à moi qui ai montré le manuscrit àVarkouef, l’éditeur. Comme il écrit lui-même, il s’y connaît, et àson avis c’est une chose remarquable. Ne t’imagine pas au moinsqu’elle pose pour le bas-bleu. Anna est avant tout une femme decœur. Elle s’est aussi chargée d’une petite Anglaise et de safamille.

– Par philanthropie ?

– Pourquoi y chercher un ridicule ? Cettefamille est celle d’un dresseur anglais, très habile dans sonmétier, que Wronsky a employé ; le malheureux, perdu deboisson, a abandonné femme et enfants ; Anna s’est intéresséeà cette infortunée et a fini par se charger des enfants, mais passeulement pour leur donner de l’argent, car elle enseigne elle-mêmele russe à un des garçons afin de le faire entrer au gymnase, etgarde la petite fille chez elle. »

La voiture entra en ce moment dans unecour ; Stépane Arcadiévitch sonna à la porte devant laquelleils s’étaient arrêtés, et, sans demander si on recevait, sedébarrassa de sa fourrure dans le vestibule. Levine, de plus enplus inquiet sur la convenance de la démarche qu’il faisait, imitacependant cet exemple. Il se trouva très rouge en se regardant aumiroir, mais, sûr de ne pas être gris, il monta l’escalier à lasuite d’Oblonsky. Un domestique les reçut au premier et, questionnéfamilièrement par Stépane Arcadiévitch, répondit que madame étaitdans le cabinet du comte avec M. Varkouef.

Ils traversèrent une petite salle à manger enboiserie et entrèrent dans une pièce faiblement éclairée, où unréflecteur placé près d’un grand portrait répandait une lumièretrès douce sur l’image d’une femme aux épaules opulentes, auxcheveux noirs frisés, au sourire pensif, au regard troublant.Levine demeura fasciné : une créature aussi belle ne pouvaitexister dans la réalité. C’était le portrait d’Anna fait parMikhaïlof en Italie.

« Je suis charmée… » dit une voixqui s’adressait évidemment au nouveau venu. C’était Anna, qui,dissimulée par un treillage de plantes grimpantes, se levait pouraccueillir ses visiteurs. Et dans la demi-obscurité da la chambreLevine reconnut l’original du portrait, en toilette simple etmontante, qui ne prêtait pas au déploiement de sa beauté, maisayant ce charme souverain si bien compris de l’artiste.

Chapitre 10

 

Elle s’avança vers lui et ne dissimula pas leplaisir que lui causait sa visite ; avec l’aisance et lasimplicité d’une femme du meilleur monde, elle lui tendit unepetite main énergique, le présenta à Varkouef et lui nomma la jeunefille assise avec son ouvrage près de la table.

« Je suis très heureuse de faire votreconnaissance, car il y a longtemps que vous ne m’êtes plus unétranger, grâce à Stiva et à votre femme. Je n’oublierai jamaisl’impression que celle-ci m’a faite ; on ne peut comparercette charmante personne qu’à une jolie fleur ; et j’apprendsqu’elle sera bientôt mère ? »

Elle parlait sans se presser, regardant tour àtour Levine et son frère, et mettant son nouveau visiteur à l’aise,comme s’ils se fussent connus depuis leur enfance.

Oblonsky lui demanda si on pouvait fumer.

« C’est pour cela que nous nous sommesréfugiés dans le cabinet d’Alexis », répondit-elle en avançantun porte-cigarettes d’écaille à Levine, après y avoir pris unecigarette.

« Comment vas-tu aujourd’hui ? ditStiva.

– Pas mal ; un peu nerveuse, commetoujours.

– N’est-ce pas qu’il est beau ? ditStépane Arcadiévitch, remarquant l’admiration de Levine pour leportrait.

– Je n’ai rien vu de plus parfait.

– Ni de plus ressemblant », ajoutaVarkouef.

Le visage d’Anna brilla d’un éclat toutparticulier lorsque, pour comparer le portrait à l’original, Levinela regarda attentivement ; celui-ci rougit, et pour cacher sontrouble demanda à Mme Karénine quand elle avait vuDolly.

« Dolly ? je l’ai vue avant-hier,très montée contre les professeurs de Grisha au gymnase, qu’elleaccuse d’injustice ; nous causions tout à l’heure avecM. Varkouef des tableaux de Votchenko ; lesconnaissez-vous ?

– Oui, » répondit Levine, et laconversation s’engagea sur les nouvelles écoles de peinture et surles illustrations qu’un peintre français venait de faire de laBible. Anna causait avec esprit, mais sans aucune prétention,s’effaçant volontiers pour faire briller les autres, et, au lieu dese torturer comme il l’avait fait le matin, Levine trouva agréableet facile soit de parler, soit d’écouter. À propos du réalismeexagéré que Varkouef reprochait à la peinture française, Levine fitremarquer que le réalisme était une réaction, jamais la conventiondans l’art n’ayant été poussée aussi loin qu’en France.

« Ne plus mentir devient de lapoésie », dit-il, et il se sentit heureux de voir Anna rire enl’approuvant.

« Ce que vous dites là caractériseégalement la littérature, reprit-elle, Zola, Daudet ; il enest peut-être toujours ainsi : on commence par rêver des typesimaginaires, un idéal de convention, mais, les combinaisons faites,ces types paraissent ennuyeux et froids, et l’on retombe dans lenaturel.

– C’est juste, dit Varkouef.

– Ainsi vous venez du club ? » ditAnna à son frère, se penchant vers lui pour lui parler à voixbasse.

« Voilà une femme ! » pensaLevine absorbé dans la contemplation de cette physionomie mobile,qui en causant avec Stiva exprimait tour à tour la curiosité, lacolère et la fierté ; mais l’émotion d’Anna futpassagère ; elle ferma les yeux à demi comme pour recueillirses souvenirs, et, se tournant vers la petite Anglaise :

« Please, order the tea in thedrawing-room », dit-elle.

L’enfant se leva et sortit.

« A-t-elle bien passé son examen ?demanda Stépane Arcadiévitch.

– Parfaitement ; c’est une jeune fillepleine de moyens et d’un naturel charmant.

– Tu finiras par la préférer à ta proprefille.

– Voilà bien un jugement d’homme !Peut-on comparer ces deux affections ? J’aime ma fille d’unefaçon, celle-ci d’une autre.

– Ah ! si Anna Arcadievna voulaitdépenser au profit d’enfants russes la centième partie del’activité qu’elle consacre à cette petite Anglaise, quels servicesson énergie ne rendrait-elle pas ! Elle accomplirait degrandes choses.

– Que voulez-vous ? cela ne se commandepas. Le comte Alexis Kyrilovitch (elle regarda Levine d’un airtimide en prononçant ce nom, et celui-ci lui répondit par un regardapprobateur et respectueux) m’a fort encouragée à visiter lesécoles à la campagne ; j’ai essayé, mais n’ai jamais pu m’yintéresser. Vous parlez d’énergie ? mais la base de l’énergie,c’est l’amour, et l’amour ne se donne pas à volonté. Je serais fortembarrassée de vous dire pourquoi je me suis attachée à cettepetite Anglaise, je n’en sais rien. »

Elle regarda encore Levine comme pour luiprouver qu’elle ne parlait que dans le but d’obtenir sonapprobation, sûre d’avance cependant qu’ils se comprenaient.

« Combien je suis de votre avis, s’écriacelui-ci : on ne saurait mettre son cœur dans ces questionsscolaires ; aussi les institutions philanthropiquesrestent-elles généralement lettre morte.

– Oui, dit Anna après un moment de silence, jen’ai jamais réussi à aimer tout un ouvroir de vilaines petitesfilles, je n’ai pas le cœur assez large ; pas même maintenantoù j’aurais tant besoin d’occupation ! » ajouta-t-elled’un air triste et en s’adressant à Levine, quoiqu’elle parlât àson frère. Puis, fronçant le sourcil, comme pour se reprocher cettedemi-confidence, elle changea de conversation.

« Vous avez la réputation d’être un assezmédiocre citoyen, dit-elle en souriant à Levine, mais je vous aitoujours défendu.

– De quelle façon ?

– Cela dépendait des attaques. Mais si nousallions prendre le thé, fit-elle en se levant et prenant un livrerelié sur la table.

– Donnez-le-moi, Anna Arcadievna, dit Varkouefen montrant le livre.

– Non, c’est trop peu de chose.

– Je lui en ai parlé, murmura StépaneArcadiévitch en désignant Levine.

– Tu as eu tort, mes écrits ressemblent à cespetits ouvrages faits par des prisonniers, qu’on nous vendaitjadis ; ce sont des œuvres de patience… » Levine futfrappé du besoin de sincérité de cette femme remarquable, commed’un charme de plus ; elle ne voulait pas dissimuler lesépines de sa situation, et ce beau visage prit une expression gravequi l’embellit encore. Levine jeta un dernier coup d’œil aumerveilleux portrait, tandis qu’Anna prenait le bras de son frère,et un sentiment de tendresse et de pitié s’empara de lui.Mme Karénine laissa les deux hommes passer ausalon, et resta en arrière pour causer avec Stiva. De quoi luiparlait-elle ? Du divorce ? De Wronsky ? Levine émun’entendit rien de ce que lui raconta Varkouef sur le livre écritpar la jeune femme. On causa pendant le thé ; les sujetsintéressants ne tarissaient pas, et tous les quatre semblaientdéborder d’idées ; mais on s’arrêtait pour laisser parler sonvoisin, et tout ce qui se disait prenait pour Levine un intérêtspécial. Il écoutait Anna, admirait son intelligence, la culture deson esprit, son tact, son naturel, et cherchait à pénétrer lesreplis de sa vie intime, de ses sentiments. Lui, si prompt à lajuger et si sévère jadis, ne songeait plus qu’à l’excuser, et lapensée qu’elle n’était pas heureuse, et que Wronsky ne lacomprenait pas, lui serrait le cœur. Il était plus de onze heureslorsque Stépane Arcadiévitch se leva pour partir ; Varkouefles avait déjà quittés depuis quelque temps. Levine se leva aussi,mais à regret ; il croyait être là depuis un momentseulement !

« Adieu, lui dit Anna en retenant une deses mains dans les siennes avec un regard qui le troubla. Je suiscontente que la glace soit rompue. Dites à votre femme que jel’aime comme autrefois, et si elle ne peut me pardonner masituation, dites-lui combien je souhaite que jamais elle ne vienneà la comprendre. Pour pardonner, il faut avoir souffert, et queDieu l’en préserve !

– Je le lui dirai », répondit Levine enrougissant.

Chapitre 11

 

« Pauvre et charmante femme ! »pensa Levine en se retrouvant dans la rue à l’air glacé de lanuit.

« Que t’avais-je dit ? lui demandaOblonsky en le voyant conquis : n’avais-je pasraison ?

– Oui, répondit Levine d’un air pensif, cettefemme est vraiment remarquable, et la séduction qu’elle exerce netient pas seulement à son esprit : on sent qu’elle a du cœur.Elle fait peine !

– Dieu merci, tout s’arrangera j’espère ;mais que ceci te prouve qu’il faut se méfier des jugementstéméraires. Adieu, nous allons de côtés différents. »

Levine rentra chez lui, subjugué par le charmed’Anna, cherchant à se rappeler les moindres incidents de lasoirée, et persuadé qu’il comprenait cette personne supérieure.

Kousma en ouvrant la porte apprit à son maîtreque Catherine Alexandrovna se portait bien, et que ses sœursvenaient à peine de la quitter ; il lui remit en même tempsdeux lettres, et Levine les parcourut aussitôt. L’une était de sonintendant, qui ne trouvait pas acheteur pour le blé à un prixconvenable ; l’autre de sa sœur, qui lui reprochait denégliger son affaire de tutelle.

« Eh bien, nous vendrons au-dessous denotre prix, pensa-t-il tranchant légèrement la premièrequestion ; quant à ma sœur, elle est dans son droit en megrondant, mais le temps passe si rapidement que je n’ai pas trouvéle moyen d’aller au tribunal aujourd’hui, et j’en avais cependantl’intention. »

Il se jura d’y aller le lendemain et, sedirigeant vers la chambre de sa femme, jeta un coup d’œilrétrospectif sur sa journée : qu’avait-il fait, sinon causer,toujours causer ? Aucun des sujets abordés ne l’eût occupé àla campagne, ils ne prenaient d’importance qu’ici, et, quoique cesentretiens n’eussent rien de répréhensible, il se sentit comme unremords au fond du cœur en se rappelant son attendrissement demauvais aloi sur Anna.

Kitty était triste et rêveuse ; le dînerdes trois sœurs avait été gai ; cependant, Levine ne rentrantpas, la soirée leur avait paru longue.

« Qu’es-tu devenu ? luidemanda-t-elle, remarquant un éclat suspect dans ses yeux, mais segardant bien de le dire pour ne pas arrêter son expansion.

– J’ai rencontré Wronsky au club et j’en suisbien aise ; cela s’est passé naturellement, et dorénavant iln’y aura plus de gêne entre nous, quoique mon intention ne soit pasde rechercher sa société. » Et tout en disant ces mots ilrougit, car pour « ne pas rechercher sa société » ilavait été chez Anna en sortant du club. « Nous nous plaignonsdes tendances du peuple à l’ivrognerie, mais je crois que leshommes du monde boivent tout autant, et ne se bornent pas à segriser les jours de fête. »

Kitty s’intéressait beaucoup plus à la causede la rougeur subite de son mari qu’aux tendances du peuple àl’ivrognerie ; aussi reprit-elle ses questions :

« Qu’as-tu fait après le dîner ?

– Stiva m’a tourmenté pour l’accompagner chezAnna Arcadievna », répondit-il, rougissant de plus en plus etne doutant pas cette fois du peu de convenance de sa visite.

Les yeux de Kitty lancèrent des éclairs, maiselle se contint et dit simplement :

« Ah !

– Tu n’es pas fâchée ? Stiva me l’ademandé avec tant d’insistance, et je savais que Dolly le désiraitégalement.

– Oh non ! répondit-elle avec un regardqui ne prédisait rien de bon.

– C’est une charmante femme qu’il fautplaindre, continua Levine, et il raconta la vie que menait Anna, ettransmit ses souvenirs à Kitty.

– De qui as-tu reçu unelettre ? »

Il le lui dit et, trompé par ce calmeapparent, passa dans son cabinet pour se déshabiller. Quand ilrentra, Kitty n’avait pas bougé ; assise à la même place, ellele regarda approcher et fondit en larmes.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-ilinquiet, comprenant la cause de ces pleurs.

– Tu t’es épris de cette affreuse femme, jel’ai vu à tes veux, elle t’a déjà ensorcelé. Et pouvait-il en êtreautrement ? Tu as été au club, tu as trop bu, où pouvais-tualler de là, sinon chez une femme comme elle ? Non, cela nesaurait durer ainsi : demain nous repartons. »

Levine eut fort à faire pour adoucir sa femme,et n’y parvint qu’en promettant de ne plus retourner chez Anna,dont la pernicieuse influence, jointe à un excès de champagne,avait troublé sa raison. Ce qu’il confessa avec plus de sincéritéfut le mauvais effet que lui produisait cette vie oisive passée àboire, manger et bavarder. Ils causèrent fort avant dans la nuit,et ne parvinrent à s’endormir que vers trois heures du matin, assezréconciliés pour retrouver le sommeil.

Chapitre 12

 

Après avoir pris congé de ses visiteurs, Annase mit à arpenter les appartements de long en large. Elle ne sedissimulait pas que depuis un certain temps ses rapports avec leshommes s’empreignaient d’une coquetterie presque involontaire, ets’avouait qu’elle avait fait son possible pour tourner la tête àLevine ; mais, quoique celui-ci lui eût plu, et qu’elletrouvât, comme Kitty, un rapport secret entre lui et Wronsky,malgré certains contrastes extérieurs, ce n’est pas à lui qu’ellesongea. Une seule et même pensée la poursuivait.

« Pourquoi, puisque j’exerce uneattraction aussi sensible sur un homme marié, amoureux de sa femme,n’en ai-je plus sur lui ? Pourquoi devient-il si froid ?Il m’aime encore cependant, mais quelque chose nous divise !Il n’est pas rentré de la soirée, sous prétexte de surveillerYavshine. Yavshine est-il un enfant ? Il ne ment pourtantpas ; ce qu’il tient à me prouver, c’est qu’il prétend garderson indépendance ; je ne le conteste pas, mais qu’a-t-ilbesoin de l’affirmer ainsi ? Ne peut-il donc comprendrel’horreur de la vie que je mène ? cette longue expectatived’un dénouement qui ne vient pas ? Toujours aucuneréponse ! et que puis-je faire ? que puis-je entreprendreen attendant ? Rien, sinon me contenir, ronger mon frein, meforger des distractions ! Et qu’est-ce que ces Anglais, ceslectures, ce livre, sinon autant de tentatives pour m’étourdir,comme la morphine que je prends la nuit ! Son amour seul mesauverait ! » dit-elle, et des larmes de pitié sur sonpropre sort lui jaillirent des yeux.

Un coup de sonnette bien connu retentit, etaussitôt Anna, s’essuyant les yeux, feignit le plus grand calme, ets’assit près de la lampe avec un livre ; elle tenait àtémoigner son mécontentement, non à laisser voir sa douleur.Wronsky ne devait pas se permettre de la plaindre : c’estainsi qu’elle-même provoquait la lutte qu’elle reprochait à sonamant de vouloir engager. Wronsky entra, l’air content et animé,s’approcha d’elle, et lui demanda gaiement si elle ne s’était pasennuyée.

« Oh non, c’est une chose dont je me suisdéshabituée. Stiva et Levine sont venus me voir.

– Je le savais ; Levine teplaît-il ? demanda-t-il en s’asseyant près d’elle.

– Beaucoup ; ils viennent à peine departir. Qu’as-tu fait de Yavshine ?

– Quelle terrible passion que le jeu ! Ilavait gagné 17 000 roubles, et j’étais parvenu à l’emmener,lorsqu’il m’a échappé ; en ce moment, il reperd tout.

– Alors pourquoi le surveiller ? – ditAnna relevant la tête brusquement et rencontrant le regard glacé deWronsky ; – après avoir dit à Stiva que tu restais avec luipour l’empêcher de jouer, tu as bien fini parl’abandonner ?

– D’abord je n’ai chargé Stiva d’aucunecommission, puis je n’ai pas l’habitude de mentir, répondit-il avecla froide résolution de lui résister, et enfin j’ai fait ce qu’ilme convenait de faire. »

« Anna, Anna, pourquoi cesrécriminations ? » ajouta-t-il après un moment desilence, tendant sa main ouverte vers elle, dans l’espoir qu’elle yplacerait la sienne. Un mauvais esprit la retint.

« Certainement tu as fait comme tul’entendais, qui en doute ; mais pourquoi appuyerlà-dessus ? » répondit-elle, tandis que Wronsky retiraitsa main d’un air plus résolu encore.

« C’est une question d’entêtement,d’opiniâtreté pour toi, dit-elle, il s’agit de savoir qui d’entrenous l’emportera. Si tu savais combien, lorsque je te vois ainsihostile, je me sens sur le bord d’un abîme, combien j’ai peur demoi-même ! » Et, prise de pitié pour son triste sort,elle détourna la tête afin de lui cacher ses sanglots.

« Mais à quel propos tout cela ? ditWronsky effrayé de ce désespoir, et se penchant vers Anna pour luiprendre la main et la baiser. Peux-tu me reprocher de chercher desdistractions au dehors ? Est-ce que je ne fuis pas la sociétédes femmes ?

– Il ne manquerait plus que cela !

– Voyons, dis-moi ce qu’il faut que je fassepour te rendre heureuse, je suis prêt à tout pour t’épargner unedouleur ! dit-il, ému de la voir si malheureuse.

– Ce n’est rien, répondit-elle, la solitude,les nerfs ; n’en parlons plus. Raconte-moi ce qui s’est passéaux courses ; tu ne m’en as encore rien dit », fit-elle,cherchant à dissimuler l’orgueil qu’elle éprouvait d’avoir obligéce caractère absolu à plier devant elle.

Wronsky demanda à souper et, tout en mangeant,lui raconta les incidents de la course ; mais au son de savoix, à son regard de plus en plus froid, Anna comprit qu’ellepayait la victoire qu’elle venait de remporter, et qu’il ne luipardonnait pas les mots : « J’ai peur de moi-même, je mesens sur le bord d’un abîme ». C’était une arme dangereusedont il ne fallait plus se servir ; il s’élevait entre euxcomme un esprit de lutte, elle le sentait, et n’était pasmaîtresse, non plus que Wronsky, de le dominer.

Chapitre 13

 

Quelques mois auparavant, Levine n’aurait pascru possible de s’endormir paisiblement après une journée commecelle qu’il venait de passer ; mais on s’habitue à tout,surtout lorsqu’on voit les autres faire de même. Il dormait donctranquille, sans souci de ses dépenses exagérées, de son tempsgaspillé, de ses excès au club, de son absurde rapprochement avecun homme jadis amoureux de Kitty, et de sa visite, plus absurdeencore, à une personne qui, après tout, n’était, qu’une femmeperdue. Le bruit d’une porte qu’on entr’ouvrait le réveilla ensursaut ; Kitty n’était pas auprès de lui, et derrière leparavent qui divisait la chambre, il aperçut de la lumière.

« Qu’y a-t-il Kitty, est-cetoi ?

– Ce n’est rien, répondit celle-ciapparaissant une bougie à la main, et lui souriant d’un airsignificatif. Je me sens un peu souffrante.

– Quoi ? cela commence ?s’écria-t-il effrayé, cherchant ses vêtements pour s’habiller auplus vite.

– Non, non, ce n’est rien, c’est déjàpassé », dit-elle le retenant de ses deux mains ; ets’approchant du lit elle éteignit la bougie et se recoucha. Levineétait si fatigué que, malgré la frayeur qu’il avait éprouvée envoyant sa femme apparaître une lumière à la main, il se rendormitaussitôt ; quant aux pensées qui durent agiter cette chèreâme, tandis qu’elle restait ainsi couchée auprès de lui, dansl’attente du moment le plus solennel qui pût marquer la vie d’unefemme, il n’y réfléchit que plus tard. Vers sept heures, Kitty,partagée entre la crainte de l’éveiller et le désir de lui parler,finit par lui toucher l’épaule.

« Kostia, n’aie pas peur, ce n’est rien,mais je crois qu’il vaut mieux faire chercher LisavetaPetrovna. » Elle ralluma la bougie, et Levine l’aperçut assisedans son lit, s’efforçant de tricoter.

« Je t’en prie, ne t’effraye pas, je n’aipas peur du tout », dit-elle voyant l’air terrifié de sonmari, et elle lui prit la main pour la presser contre son cœur etses lèvres.

Levine sauta à bas du lit, enfila sa robe dechambre, et, toujours sans quitter sa femme des yeux, s’accabla desplus amers reproches en se rappelant la scène de la veille. Ce chervisage, ce regard, cette expression charmante qu’il aimait tant,lui apparurent sous un jour nouveau. Jamais cette âme candide ettransparente ne s’était ainsi dévoilée à lui, et, désespéré dedevoir s’en aller, il ne pouvait s’arracher, à la contemplation deces traits animés d’une joyeuse résolution.

Kitty aussi le regardait ; mais tout àcoup ses sourcils se plissèrent, elle attira son mari vers elle, etse serra contre sa poitrine, comme sous l’étreinte d’une vivedouleur. Le premier mouvement de Levine en voyant cette souffrancemuette fut encore de s’en croire coupable ; le regard plein detendresse de Kitty le rassura ; loin de l’accuser ellesemblait l’aimer davantage et, tout en gémissant, être fière desouffrir ; il sentit qu’elle atteignait à une hauteur desentiments qu’il ne pouvait comprendre.

« Va, dit-elle un moment après, je nesouffre plus ; amène-moi Lisaveta Petrovna, j’ai déjà envoyéchez maman. » Et à son grand étonnement Levine la vitreprendre son ouvrage après avoir sonné sa femme de chambre. Il latrouva marchant et prenant des dispositions pour l’arrangement desa chambre, lorsqu’il rentra après s’être habillé à la hâte etavoir fait atteler.

« Je vais chez le docteur, j’ai faitprévenir la sage-femme, ne faut-il rien de plus ? Ah oui,Dolly. »

Elle le regardait sans écouter et lui fit ungeste de la main.

« Oui, oui, va », fit-elle. Etpendant qu’il traversait le salon il crut entendre une plainte.

« C’est elle qui gémit ! »pensa-t-il, et se prenant la tête à deux mains il se sauva encourant. « Seigneur, ayez pitié de nous, pardonnez-nous,aidez-nous ! » disait-il du fond du cœur ; et, lui,l’incrédule, ne connaissant plus ni scepticisme ni doute, invoquaCelui qui tenait en son pouvoir son âme et son amour.

Le cheval n’était pas attelé ; pour nepas perdre de temps et occuper ses forces et son attention, ilpartit à pied donnant l’ordre au cocher de le suivre.

Au coin de la rue il aperçut un petit traîneaud’isvoschik arrivant au trot de son maigre cheval, et amenantLisaveta Petrovna en manteau de velours, la tête enveloppée d’unchâle.

« Dieu merci ! » murmura-t-il,apercevant avec bonheur le visage blond de la sage-femme devenusérieux et grave. Il courut au-devant de l’isvoschik etl’arrêta.

« Pas plus de deux heures ? ditLisaveta Petrovna ; alors ne pressez pas trop le docteur etprenez en passant de l’opium à la pharmacie.

– Vous croyez que tout se passera bien ?demanda-t-il. Que Dieu nous aide ! » Et, voyant arriverson cocher, il monta en traîneau et se rendit chez le docteur.

Chapitre 14

 

Le docteur dormait encore, et un domestique,absorbé par le nettoyage de ses lampes, déclara que son maîtres’étant couché tard avait défendu de l’éveiller.

Levine d’abord troublé finit par se décider àaller à la pharmacie, se promettant de rester calme, mais de nerien négliger pour atteindre son but, qui était d’emmener ledocteur. À la pharmacie, on commença par lui refuser de l’opiumavec autant d’indifférence que le domestique du docteur en avait euà réveiller son maître ; Levine insista, nomma le médecin quil’envoyait, la sage-femme, finit par obtenir le médicament, mais, àbout de patience, arracha la fiole des mains du pharmacien quil’étiquetait, l’enveloppait et la ficelait avec un soinexaspérant.

Le docteur dormait toujours, et cette fois sondomestique secouait les tapis. Résolu à garder son sang-froid,Levine tira alors un billet de dix roubles de son portefeuille, et,le mettant dans la main de l’inflexible serviteur, lui assura quePierre Dmitritch ne le gronderait pas, ayant promis de venir àtoute heure du jour ou de la nuit. Combien ce Pierre Dmitritch, siinsignifiant d’ordinaire, devenait aux yeux de Levine un personnageimportant !

Le domestique, que ces argumentsconvainquirent, ouvrit alors un salon d’attente, et bientôt onentendit dans la pièce voisine le docteur tousser et répondre qu’ilallait se lever. Trois minutes ne s’étaient pas écoulées queLevine, hors de lui, frappait à la porte de la chambre àcoucher.

« Pierre Dmitritch, au nom du ciel,excusez-moi, mais elle souffre depuis plus de deuxheures !

– Me voilà, me voilà, – répondit le docteur,et au son de sa voix Levine comprit qu’il souriait.

– Ces gens-là n’ont pas de cœur, pensa-t-il enentendant le docteur faire sa toilette : il peuttranquillement se peigner et se laver quand une question de vie oude mort s’agite peut-être en ce moment !

– Bonjour, Constantin Dmitritch, dit ledocteur en entrant paisiblement au salon ; que se passe-t-ildonc ? »

Levine commença aussitôt un récit long etcirconstancié, chargé d’une foule de détails inutiles, ens’interrompant à chaque instant pour presser le docteur departir ; aussi crut-il que celui-ci se moquait de luilorsqu’il proposa d’abord de prendre du café.

« Je vous comprends, ajouta le médecin ensouriant ; mais croyez-moi, rien ne presse, et nous autresmaris faisons triste figure dans ces cas-là. Le mari d’une de mesclientes se sauve d’habitude à l’écurie.

– Mais pensez-vous que cela se passebien ?

– J’ai tout lieu de le croire.

– Vous allez venir, n’est-ce pas ? ditLevine apercevant la domestique avec un plateau.

– Dans une petite heure.

– Au nom du ciel !

– Eh bien, laissez-moi prendre mon café et j’yvais tout de suite. »

Mais, en voyant le docteur procéderflegmatiquement à son déjeuner, Levine n’y tint plus.

« Je me sauve, dit-il ; jurez-moi devenir dans un quart d’heure.

– Accordez-moi une demi-heure.

– Parole d’honneur ? »

Levine trouva la princesse à la porte,arrivant de son côté, et tous deux se rendirent auprès de Kittyaprès s’être embrassés, les larmes aux yeux.

Depuis qu’en s’éveillant il avait compris lasituation, Levine, bien décidé à soutenir le courage de sa femme,s’était promis de renfermer ses impressions et de contenir son cœurà deux mains ; ignorant la durée possible de cette épreuve, ilcroyait s’être fixé un terme considérable en prenant la résolutionde tenir bon pendant cinq heures. Mais, quand en rentrant au boutd’une heure il trouva Kitty souffrant toujours, la crainte de nepouvoir résister au spectacle de ces tortures s’empara de lui, etil se prit à invoquer le ciel afin de ne pas défaillir. Cinq heuress’écoulèrent, l’état restait le même, et, le cœur déchiré, il vitsa terreur grandir avec les souffrances de Kitty ; peu à peules conditions habituelles de la vie disparurent, la notion dutemps cessa d’exister, et, selon que sa femme se cramponnaitfiévreusement à lui, ou qu’elle le repoussait avec un gémissement,les minutes lui semblaient des heures, ou les heures des minutes.Lorsque la sage-femme demanda de la lumière, il fut tout surpris devoir le soir arrivé. Comment cette journée avait-elle passé ?il n’aurait su le dire ; tantôt il s’était vu auprès de Kittyagitée et plaintive, puis calme, et presque souriante, cherchant àle rassurer ; il se trouvait ensuite auprès de la princesse,rouge d’émotion, ses boucles grises défrisées, et se mordant leslèvres pour ne pas pleurer ; il avait aussi vu Dolly, ledocteur fumant de grosses cigarettes, la sage-femme avec un visagesérieux mais rassurant, le vieux prince arpentant la salle à mangerd’un air sombre. Les entrées, les sorties, tout se confondait danssa pensée ; la princesse et Dolly se trouvaient avec lui dansla chambre de Kitty, puis tout à coup ils étaient tous transportésdans un salon où une table servie faisait son apparition. Onl’employait à remplir des commissions ; il déménageait avecprécaution des divans, des tables, et apprenait qu’il venait depréparer son propre lit pour la nuit. On l’envoyait demanderquelque chose au docteur, et celui-ci lui répondait et lui parlaitdes désordres impardonnables de la Douma [7] ; ilse transportait chez la princesse, décrochait une image sainte danssa chambre avec l’aide d’une vieille camériste, y brisait unepetite lampe, et entendait la vieille bonne le consoler de cetaccident, et l’encourager au sujet de sa femme. Comment tout celaétait-il arrivé ? Pourquoi la princesse lui prenait-elle lamain d’un air de compassion ? Pourquoi Dolly cherchait-elle àle faire manger avec forces raisonnements ? Pourquoi ledocteur lui-même lui offrait-il des pilules en le regardantgravement ?

Il se sentait dans le même état moral qu’un anauparavant, près du lit de mort de Nicolas ; l’attente de ladouleur, comme actuellement celle du bonheur, le transperçaitau-dessus du niveau habituel de l’existence à des hauteurs d’où ildécouvrait des sommets plus élevés encore, et son âme criait versDieu avec la même simplicité, la même confiance qu’au temps de sonenfance.

Sa vie, pendant ces longues heures, lui sembladédoublée ; une moitié se passait au pied du lit de Kitty,l’autre chez lui, dans son cabinet, à parler de chosesindifférentes ; et toujours un sentiment de culpabilités’emparait de lui lorsqu’un gémissement arrivait à sonoreille ; il se levait, courait alors vers sa femme, serappelait en chemin qu’il n’y pouvait rien, voulait l’aider, lasoutenir, et se reprenait à prier.

Chapitre 15

 

Les bougies achevaient de brûler dans leursbobèches, et Levine assis près du docteur l’entendait discourir surle charlatanisme des magnétiseurs, lorsqu’un cri, qui n’avait riend’humain, retentit ; il resta pétrifié sans oser bouger,regardant le docteur avec épouvante. Celui-ci pencha la tête, commepour mieux écouter, et sourit d’un air d’approbation. Levine enétait venu à ne plus s’étonner de rien, il se dit :« Cela doit être ainsi » ; mais pour s’expliquer cecri il rentra sur la pointe des pieds dans la chambre de la malade.Évidemment quelque chose de nouveau s’y passait ; il lereconnut à la grave expression du visage pâle de la sage-femme, quine quittait pas des yeux Kitty. La pauvre petite tourna la têtevers lui, et chercha de sa main moite la main de son mari, qu’ellepressa sur son front.

« Reste, reste, je n’ai pas peur,dit-elle d’une voix saccadée. Maman, ôtez-moi mes bouclesd’oreilles. Lisaveta Petrovna, ce sera bientôt fini, n’est-cepas ? »

Tandis qu’elle parlait encore, son visage sedéfigura tout à coup, et le même cri épouvantable retentit.

Levine se prit la tête à deux mains et sesauva de la chambre.

« Ce n’est rien, tout va bien, »,lui murmura Dolly. Mais on avait beau dire, il savait maintenantque tout était perdu ; appuyé au chambranle de la porte, il sedemandait si ce pouvait être Kitty qui poussait des hurlementspareils ; il ne songeait à l’enfant que pour en avoirhorreur ; il ne demandait même plus à Dieu la vie de sa femme,mais de mettre un terme à d’aussi atroces souffrances.

« Docteur, mon Dieu, qu’est-ce que celaveut dire ? dit-il en saisissant le bras du docteur quientrait.

– C’est la fin », répondit celui-ci d’unton si sérieux qu’il comprit que Kitty se mourait. Ne sachant plusque devenir, il rentra dans la chambre à coucher, croyant mouriravec sa femme, et ne la reconnaissant plus dans la créaturetorturée qui gisait devant lui. Soudain, les cris cessèrent :il n’y pouvait croire ! On chuchota, avec des allées et venuesdiscrètes, et la voix de sa femme, murmurant avec uneindéfinissable expression de bonheur : « C’estfini ! » parvint jusqu’à lui. Il leva la tête ; ellele regardait, une main affaissée sur la couverture, belle d’unebeauté surnaturelle, et cherchant à lui sourire.

Les cordes trop tendues se rompirent et,sortant de ce monde mystérieux et terrible où il s’était agitépendant vingt-deux heures, Levine se sentit rentrer dans la réalitéd’un lumineux bonheur ; il fondit en larmes, et des sanglotsqu’il était loin de prévoir le secouèrent si violemment qu’il neput parler. À genoux près de sa femme, il appuyait ses lèvres surla main de Kitty, tandis qu’au pied du lit s’agitait entre lesmains de la sage-femme, semblable à la lueur vacillante d’unepetite lampe, la faible flamme de vie de cet être humain quientrait dans le monde avec des droits à l’existence, au bonheur, etqui, une seconde auparavant, n’existait pas.

« Il vit, il vit, ne craignez rien, etc’est un garçon », entendit Levine, pendant que d’une maintremblante Lisaveta Petrovna frictionnait le dos du nouveau-né.

« Maman, c’est bien vrai ? »demanda Kitty.

La princesse ne répondit que par unsanglot.

Comme pour ôter le moindre doute à sa mère,une voix s’éleva au milieu du silence général ; et cette voixétait un cri tout particulier, hardi, décidé, presque impertinent,poussé par ce nouvel être humain.

Levine, quelques moments auparavant, auraitcru sans hésitation, si quelqu’un le lui eût dit, que Kitty étaitmorte, lui aussi, que leurs enfants étaient des anges, et qu’ils setrouvaient en présence de Dieu ; et maintenant qu’il rentraitdans la réalité, il dut faire un prodigieux effort pour admettreque sa femme vivait, qu’elle allait bien, et que ce petit êtreétait son fils. Le bonheur de savoir Kitty sauvée étaitimmense : mais pourquoi cet enfant ? d’oùvenait-il ? Cette idée lui parut difficile à accepter, et ilfut longtemps sans pouvoir s’y habituer.

Chapitre 16

 

Le vieux prince, Serge Ivanitch et StépaneArcadiévitch se trouvaient réunis le lendemain vers dix heures chezLevine pour y prendre des nouvelles de l’accouchée. Levine secroyait séparé de la veille par un intervalle de cent ans ; ilécoutait les autres parler, et faisait effort pour descendrejusqu’à eux, sans les offenser, des hauteurs auxquelles il planait.Tout en causant de choses indifférentes, il pensait à sa femme, àl’état de sa santé, à son fils, à l’existence duquel il ne croyaittoujours pas. Le rôle de la femme dans la vie avait pris pour luiune grande importance depuis son mariage, mais la place qu’elle yoccupait en réalité, dépassait maintenant toutes sesprévisions.

« Fais-moi savoir si je puisentrer », dit le vieux prince en le voyant sauter de son siègepour aller voir ce qui se passait chez Kitty.

Elle ne dormait pas ; coiffée de rubansbleus, et bien arrangée dans son lit, elle était étendue, les mainsposées sur la couverture, causant à voix basse avec sa mère. Sonregard brilla en voyant approcher son mari, son visage avait lecalme surhumain qu’on remarque dans la mort, mais, au lieu d’unadieu, elle souhaitait la bienvenue à une vie nouvelle. L’émotionde Levine fut si vive qu’il détourna la tête.

« As-tu un peu dormi ?demanda-t-elle. Moi, j’ai sommeillé, et je me sens sibien ! »

L’expression de son visage changea subitementen entendant venir l’enfant.

« Donnez-le-moi, que je le montre à sonpère, dit-elle à la sage-femme.

– Nous allons nous montrer dès que nous auronsfait notre toilette, » répondit celle-ci en emmaillotantl’enfant au pied du lit.

Levine regarda le pauvre petit avec de vainsefforts pour se découvrir des sentiments paternels ; il futcependant pris de pitié en voyant la sage-femme manier ces membresgrêles, et fit un geste pour l’arrêter.

« Soyez tranquille, dit celle-ci enriant, je ne lui ferai pas de mal » ; et, après avoirarrangé son poupon comme elle l’entendait, elle le présenta avecfierté en disant : « C’est un enfantsuperbe ! »

Mais cet enfant superbe, avec son visagerouge, ses yeux bridés, sa tête branlante, n’inspira à Levine qu’unsentiment de pitié et de dégoût. Il s’attendait à tout autre chose,et se détourna tandis que la sage-femme le posait sur les bras deKitty. Tout à coup celle-ci se mit à rire, l’enfant avait pris lesein.

« C’est assez maintenant », dit lasage-femme au bout d’un moment, mais Kitty ne voulut pas lâcher sonfils, qui s’endormit près d’elle.

« Regarde-le maintenant », dit-elleen tournant l’enfant vers son père, au moment où le petit visageprenait une expression plus vieillotte encore pour éternuer. Levinese sentit prêt à pleurer d’attendrissement ; il embrassa safemme et quitta la chambre. Combien les sentiments que luiinspirait ce petit être étaient différents de ceux qu’il avaitprévus ! Il n’éprouvait ni fierté ni bonheur, mais une pitiéprofonde, une crainte si vive que cette pauvre créature sansdéfense ne souffrit, qu’en la voyant éternuer il n’avait pu sedéfendre d’une joie imbécile.

Chapitre 17

 

Les affaires de Stépane Arcadiévitchtraversaient une phase critique ; il avait dépensé les deuxtiers de l’argent rapporté par la vente du bois, et le marchand nevoulait plus rien avancer ; Dolly, pour la première fois de savie, avait refusé sa signature lorsqu’il s’était agi de donner unreçu pour escompter le dernier tiers du payement : ellevoulait dorénavant affirmer ses droits sur sa fortunepersonnelle.

La situation devenait fâcheuse, mais StépaneArcadiévitch ne l’attribuait qu’à la moitié de son traitement, etse reprochait, en voyant plusieurs de ses camarades occuper desfonctions rémunératrices, de s’endormir et de se laisser oublier.Aussi se mit-il en quête de quelque bonne place bien rétribuée, etvers la fin de l’hiver il crut l’avoir trouvée. C’était une de cesplaces, comme on en rencontre maintenant, variant de mille àcinquante mille roubles de rapport annuel, et exigeant desaptitudes si variées, en même temps qu’une activité siextraordinaire, que, faute de trouver un homme assez richement douépour la remplir, on se contente d’y mettre un hommehonnête. Stépane Arcadiévitch l’était dans toute la forcedu terme, selon la société moscovite, car pour Moscou l’honnêteté adeux formes : elle consiste à savoir tenir tête adroitementaux sphères gouvernementales, aussi bien qu’à ne pas frustrer sonprochain.

Oblonsky pouvait cumuler cette position avecses fonctions actuelles, et y gagner une augmentation de revenus desept à dix mille roubles ; mais tout dépendait du bon vouloirde deux ministres, d’une dame et de deux Israélites qu’il devaitaller solliciter à Pétersbourg, après avoir mis en campagne lesinfluences dont il disposait à Moscou. Ayant en outre promis à Annade voir Karénine au sujet du divorce, il extorqua à Dolly cinquanteroubles, et partit pour la capitale.

Reçu par Karénine, il dut commencer par subirl’exposé d’un projet de réforme sur le relèvement des financesrusses, en attendant le moment de placer son mot sur ses projetspersonnels et ceux d’Anna.

« C’est fort juste, dit-il lorsque AlexisAlexandrovitch, arrêtant sa lecture, ôta le pince-nez sans lequelil ne pouvait plus lire, pour regarder son beau-frère d’un airinterrogateur ; c’est fort juste dans le détail, mais leprincipe dirigeant de notre époque n’est-il pas, en définitive, laliberté ?

– Le principe nouveau que j’expose embrasseégalement celui de la liberté, répondit Alexis Alexandrovitch enremettant son pince-nez pour indiquer dans son élégant manuscrit unpassage concluant ; car si je réclame le systèmeprotectionniste, ce n’est pas pour l’avantage du petit nombre, maispour le bien de tous, des basses classes comme des classes élevées,et c’est là ce qu’ils ne veulent pas comprendre, ajouta-t-il enregardant Oblonsky par-dessus son pince-nez, absorbés qu’ils sontpar leurs intérêts personnels, et si aisément satisfaits de phrasescreuses. »

Stépane Arcadiévitch savait que Karénine étaitau bout de ses démonstrations lorsqu’il interpellait ceuxqui s’opposaient aux réformes qu’il élaborait ; aussi nechercha-t-il pas à sauver le principe de la liberté, et attendit-ilqu’Alexis Alexandrovitch se tût, en feuilletant son manuscrit d’unair pensif.

« À propos, dit Oblonsky après un momentde silence, je te prierais, dans le cas où tu rencontreraisPomorsky, de lui dire un mot pour moi ; je voudrais être nommémembre de la commission des agences réunies du Crédit mutuel et desChemins de fer du sud. » Stépane Arcadiévitch savait nommersans se tromper la place à laquelle il aspirait.

« Pourquoi veux-tu cetteplace ? » demanda Karénine, craignant une contradictionavec ses plans de réforme ; mais le fonctionnement de cettecommission était si compliqué, et les projets de réforme deKarénine si vastes, qu’on ne pouvait à première vue s’en rendrecompte.

« Le traitement est de neuf milleroubles, et mes moyens…

– Neuf mille roubles ! répéta Karénine,se rappelant qu’un des points sur lesquels il insistait étaitl’économie. Ces appointements exagérés sont, comme je le prouvedans ma brochure, une preuve de la défectuosité de notre« assiette » économique.

– Un directeur de banque touche bien dix milleroubles, et un ingénieur jusqu’à vingt mille ; ce ne sont pasdes sinécures.

– Selon moi, ces traitements doivent êtreconsidérés au même point de vue que le prix d’une marchandise, etpar conséquent être soumis aux mêmes lois d’offre et dedemande ; or si je vois deux ingénieurs également capables,ayant fait au corps les mêmes études, recevoir l’un quarante milleroubles, tandis que l’autre se contente de deux mille ; et sid’autre part je vois un hussard, qui ne possède aucune connaissancespéciale, devenir directeur d’une banque avec des appointementsphénoménaux, je conclus qu’il y a là un vice économique d’unedésastreuse influence sur le service de l’État.

– Tu conviendras cependant qu’il est essentielde faire occuper ces postes par des hommes honnêtes,interrompit Stépane Arcadiévitch, appuyant sur ce dernier mot.

– C’est un mérite négatif, répondit AlexisAlexandrovitch, insensible à la signification moscovite de ceterme.

– Fais-moi le plaisir néanmoins d’en parler àPomorsky.

– Volontiers, mais il me semble que Bolgarinedoit être plus influent.

– Bolgarine est bien disposé », se hâtade dire Oblonsky rougissant, en se rappelant avec un certainmalaise la visite qu’il avait faite le matin même à cet Israélite,et la façon dont lui, prince Oblonsky, descendant de Rurick, avaitfait antichambre pour être, après une longue attente, reçu avec unepolitesse obséquieuse qui cachait mal le triomphe de Bolgarine,fier de se voir sollicité par un prince.

Il avait presque essuyé un refus, mais ne s’ensouvenait que maintenant, tant il avait cherché à l’oublier, et enrougissait involontairement.

Chapitre 18

 

« Il me reste encore une chose à tedemander, tu devines laquelle : Anna… », dit StépaneArcadiévitch, repoussant les souvenirs désagréables de sapensée.

Le visage de Karénine prit à ce nom uneexpression de rigidité cadavérique.

« Que voulez-vous encore de moi ?dit-il se retournant sur son fauteuil et fermant son pince-nez.

– Une décision quelconque, AlexisAlexandrovitch ; je m’adresse à toi, non comme – il allaitdire au « mari trompé » et s’arrêta pour articuler avecpeu d’à-propos – à l’homme d’État, mais comme au chrétien, àl’homme de cœur. Aie pitié d’elle.

– De quelle façon ? demanda Karéninedoucement.

– Elle te ferait peine si tu la voyais ;sa situation est cruelle.

– Je croyais, dit tout à coup Karénine d’unevoix perçante, qu’Anna Arcadievna avait obtenu tout ce qu’ellesouhaitait ?

– Ne récriminons pas, AlexisAlexandrovitch ; le passé ne nous appartient plus ; cequ’elle attend maintenant, c’est le divorce.

– J’avais cru comprendre qu’au cas où jegarderais mon fils, Anna Arcadievna refusait le divorce ? Monsilence équivalait donc à une réponse, car je considère cettequestion comme jugée, dit-il en s’animant de plus en plus.

– Ne nous échauffons pas, de grâce, ditStépane Arcadiévitch touchant le genou de son beau-frère ;récapitulons plutôt. Au moment de votre séparation, avec unegénérosité inouïe, tu lui laissais ton fils et acceptais ledivorce ; elle s’est alors sentie trop coupable envers toi,trop humiliée, pour accepter : mais l’avenir lui a prouvéqu’elle s’était créé une situation intolérable.

– La situation d’Anna Arcadievna nem’intéresse en rien, dit Karénine en levant les sourcils.

– Permets-moi de ne pas le croire, réponditOblonsky avec douceur ; mais en admettant qu’elle ait, selontoi, mérité de souffrir, le fait est que nous sommes tousmalheureux, et que nous te supplions de la prendre en pitié ;à qui ses souffrances profitent-elles ?

– En vérité, ne dirait-on pas que c’est moique vous en accusez ?

– Mais non, dit Stépane Arcadiévitch, touchantcette fois le bras de Karénine comme s’il eût espéré l’adoucir parses gestes. Je veux simplement te faire comprendre que tu ne peuxrien perdre à ce que sa position s’éclaircisse. D’ailleurs tu l’aspromis ; laisse-moi arranger la chose, tu n’auras pas à t’enoccuper.

– Mon consentement a été donné autrefois, etj’ai pu croire qu’Anna Arcadievna aurait à son tour la générositéde comprendre… (les lèvres tremblantes de Karénine purent à peineproférer ces mots).

– Elle ne demande plus l’enfant, elle nedemande que le moyen de sortir de l’impasse où elle setrouve ; le divorce devient pour elle une question de vie oude mort ; elle se serait peut-être soumise, si elle n’avait euconfiance en ta promesse, et si depuis six mois qu’elle est àMoscou elle n’y vivait dans la fièvre de l’attente. Sa situationest celle d’un condamné à mort qui aurait depuis six mois la cordeau cou, et ne saurait s’il doit attendre sa grâce ou le coup final.Aie pitié d’elle, et quant aux scrupules…

– Je ne parle pas de cela, interrompitKarénine avec dégoût, mais j’ai peut-être promis plus que je nesuis en mesure de tenir.

– Tu refuses alors !

– Je ne refuse jamais le possible, mais jedemande le temps de réfléchir ; vous professez d’être unlibre-penseur, mais moi qui suis croyant, je ne puis éluder la loichrétienne dans une question aussi grave.

– Notre Église n’admet-elle donc pas ledivorce ? s’écria Stépane Arcadiévitch sautant de sonsiège.

– Pas dans ce sens.

– Alexis Alexandrovitch, je ne te reconnaisplus ! dit Oblonsky après un moment de silence. Est-ce toi quidisais autrefois : « Après le manteau il faut encoredonner la robe », et maintenant…

– Je vous serais obligé de couper court à cetentretien, dit Karénine se levant tout a coup, tremblant de tousses membres.

– Pardonne-moi de t’affliger, réponditOblonsky confus, et lui tendant la main ; mais il fallait bienremplir la mission dont j’étais chargé. »

Karénine mit sa main dans celle de StépaneArcadiévitch et dit après avoir réfléchi un instant :

« Vous aurez ma réponse définitiveaprès-demain ; il faut que je cherche ma voie. »

Chapitre 19

 

Stépane Arcadiévitch allait sortir, lorsque levalet de chambre annonça :

« Serge Alexeivitch.

– Qui est-ce ? demanda Oblonsky ;mais c’est Serge, fit-il se ravisant, et moi qui croyais qu’ils’agissait de quelque directeur du département. Anna m’a prié de levoir, » pensa-t-il.

Et il se souvint de l’air craintif et tristedont Anna lui avait dit : « Tu le verras, et tu pourrassavoir ce qu’il fait, où il est, qui prend soin de lui. Et Silva,si c’était possible, avec le divorce… ! » Il avaitcompris l’ardent désir d’obtenir la garde de l’enfant ; mais,après la conversation qu’il venait d’avoir, c’était hors dequestion ; il n’en fut pas moins content de revoir Serge,quoique Karénine se fût hâté de le prévenir qu’on ne lui parlaitpas de sa mère.

« Il a été gravement malade après leurdernière entrevue ; nous avons craint un moment pour savie ; aussi, maintenant qu’il s’est remis et bien fortifié auxbains de mer, ai-je suivi le conseil du docteur en le mettant enpension. L’entourage de camarades de son âge exerce une heureuseinfluence sur lui, il va à merveille et travaille bien.

– Mais ce n’est plus un enfant, c’est vraimentun homme ! » s’écria Stépane Arcadiévitch, voyant entrerun beau garçon robuste, vêtu d’une veste d’écolier, qui courut sansaucune timidité vers son père ; Serge salua son oncle comme unétranger, puis en le reconnaissant il se détourna, et tendit sesnotes à son père.

« C’est bien, dit celui-ci, tu peux allerjouer.

– Il a grandi et maigri et perdu son airenfantin, remarqua Stépane Arcadiévitch en souriant ; tesouviens-tu de moi ?

– Oui, mon oncle », répondit l’enfant,qui se sauva le plus vite possible.

Depuis un an que Serge avait revu sa mère, sessouvenirs s’étaient peu à peu effacés, et la vie qu’il menait,entouré d’enfants de son âge, y contribuait ; il repoussaitmême ces souvenirs comme indignes d’un homme, et, personne ne luiparlant de sa mère, il en avait conclu que ses parents étaientbrouillés, et qu’il devait s’habituer à l’idée de rester avec sonpère ; la vue de son oncle le troubla ; il craignit deretomber dans une sensibilité qu’il avait appris à redouter, etpréféra ne pas songer au passé. Stépane Arcadiévitch le trouvajouant sur l’escalier en quittant le cabinet de Karénine, etl’enfant se montra plus communicatif hors de la présence de sonpère ; il se laissa questionner sur ses leçons, ses jeux, sescamarades, répondit à son oncle d’un air heureux, et celui-ci, enadmirant ce regard vif et gai, si semblable à celui de sa mère, neput s’empêcher de lui demander :

« Te rappelles-tu ta mère ?

– Non », répondit l’enfant devenantpourpre, et son oncle ne parvint plus à le faire causer.

Lorsque le précepteur trouva Serge unedemi-heure sur l’escalier, il ne put démêler s’il pleurait ou s’ilboudait.

« Vous êtes-vous fait mal ?demanda-t-il.

– Si je m’étais fait mal, personne ne s’endouterait, répondit l’enfant.

– Qu’avez-vous donc ?

– Rien ; laissez-moi ; pourquoi neme laisse-t-on pas tranquille ; qu’est-ce que cela peut leurfaire si je me souviens ou si j’oublie ? » Et l’enfantsemblait défier le monde entier.

Chapitre 20

 

Stépane Arcadiévitch ne consacra pas sonséjour à Pétersbourg exclusivement à ses affaires ; il venait,disait-il, « s’y remonter », car Moscou, en dépit de sescafés chantants et de ses tramways, n’en restait pas moins uneespèce de marécage dans lequel on s’embourbait moralement. Lerésultat forcé d’un séjour trop prolongé dans cette eau stagnanteétait de s’y affaisser de corps et d’esprit ; Oblonskylui-même y tournait à l’aigre, se querellait avec sa femme, sepréoccupait de sa santé, de l’éducation de ses enfants, des menusdétails du service ; il en venait même à s’inquiéter d’avoirdes dettes !

Aussitôt qu’il mettait le pied à Pétersbourg,il reprenait goût à l’existence et oubliait ses ennuis. On yentendait si différemment la vie et les devoirs envers lafamille ! Le prince Tchetchensky ne venait-il pas de luiraconter, le plus simplement du monde, qu’ayant deux ménages iltrouvait fort avantageux d’introduire son fils légitime dans safamille de cœur, afin de le déniaiser. Aurait-on compris cela àMoscou ? Ici on ne s’embarrassait pas des enfants à la façonde Lvof : ils allaient à l’école ou en pension, et on nerenversait pas les rôles en leur donnant une place exagérée dans lafamille. Le service de l’État s’y faisait aussi dans des conditionssi différentes ! On pouvait se créer des relations, desprotections, arriver à faire carrière !

Stépane Arcadiévitch avait rencontré un de sesamis, Bortniansky, dont la position grandissait rapidement ;il lui parla de la place qu’il convoitait.

« Quelle singulière idée as-tu d’avoirrecours à ces Juifs ! Ce sont toujours là de vilainesaffaires.

– J’ai besoin d’argent ; il faut trouverde quoi vivre.

– Mais ne vis-tu donc pas ?

– Oui, mais avec des dettes.

– En as-tu beaucoup ? demanda Bortnianskyavec sympathie.

– Oh oui ! Vingt milleroubles ! »

Bortniansky éclata de rire :« Heureux mortel ! J’ai un million et demi dedettes ! Je ne possède pas un sou, et, comme tu peux t’enapercevoir, je vis quand même. »

Cet exemple était confirmé par beaucoupd’autres.

Et comme on rajeunissait à Pétersbourg !Stépane Arcadiévitch y éprouvait le même sentiment que son oncle,le prince Pierre, à l’étranger.

« Nous ne savons pas vivre ici, disait cejeune homme de soixante ans ; à Bade je me sens renaître, jem’égaye à dîner, les femmes m’intéressent, je suis fort etvigoureux. Rentré en Russie pour y retrouver mon épouse, et à lacampagne encore, je tombe à plat, je ne quitte plus ma robe dechambre. Adieu les jeunes beautés ! je suis vieux, je pense àmon salut. Pour me refaire, il faut Paris. »

Le lendemain de son entrevue avec Karénine,Stépane Arcadiévitch alla voir Betsy Tverskoï, avec laquelle sesrelations étaient assez bizarres. Il avait l’habitude de lui fairela cour en riant et de lui tenir des propos assez lestes ;mais ce jour-là, sous l’influence de l’air de Pétersbourg, il seconduisit avec tant de légèreté, qu’il fut heureux de voir laprincesse Miagkaïa interrompre un tête-à-tête qui commençait à legêner, n’ayant aucun goût pour Betsy.

« Ah ! vous voilà, dit la grosseprincesse en l’apercevant, et que fait votre pauvre sœur ?Depuis que des femmes qui font cent fois pis qu’elle, lui jettentla pierre, je l’absous complètement. Comment Wronsky ne m’a-t-ilpas avertie de leur passage à Pétersbourg ? J’aurais menévotre sœur partout. Faites-lui mes amitiés et parlez-moid’elle.

– Sa position est fort pénible, »commença Stépane Arcadiévitch.

Mais la princesse, qui poursuivait son idée,l’interrompit : « Elle a d’autant mieux fait que c’étaitpour planter là cet imbécile, – je vous demande pardon, – votrebeau-frère, qu’on a toujours voulu faire passer pour un aigle. Moiseule ai toujours protesté, et l’on est de mon avis, maintenantqu’il s’est lié avec la comtesse Lydie et Landau. Cela me gêned’être de l’avis de tout le monde.

– Vous allez peut-être m’expliquer uneénigme ; hier, à propos du divorce, mon beau-frère m’a ditqu’il ne pouvait me donner de réponse avant d’avoir réfléchi, et unmatin je reçois une invitation de Lydie Ivanovna pour passer lasoirée ?

– C’est bien cela, s’écria la princesseenchantée : ils consulteront Landau.

– Qui est Landau ?

– Comment, vous ne savez pas ? Le fameuxJules Landau, le clairvoyant ? Voilà ce que l’ongagne à vivre en province ! Landau était commis de magasin àParis ; il vint un jour chez un médecin, s’endormit dans lesalon de consultation, et pendant son sommeil donna les conseilsles plus surprenants aux assistants. La femme de Youri Milidinskyl’appela auprès de son mari malade ; selon moi il ne lui afait aucun bien, car Milidinsky reste tout aussi malade que devant,mais sa femme et lui sont toqués de Landau, l’ont promené partout àleur suite, et l’ont amené en Russie. Naturellement on s’est jetésur lui ici ; il traite tout le monde, il a guéri la princesseBessoubof, qui, par reconnaissance, l’a adopté.

– Comment cela ?

– Je dis bien adopté ; il nes’appelle plus Landau, mais prince Bessoubof. Lydie, que j’aime dureste beaucoup malgré sa tête à l’envers, n’a pas manqué de secoiffer de Landau, et rien de ce qu’elle et Karénine entreprennentne se décide sans l’avoir consulté ; le sort de votre sœur estdonc entre les mains de Landau, comte Bessoubof. »

Chapitre 21

 

Après un excellent dîner chez Bortniansky,suivi de quelques verres de cognac, Stépane Arcadiévitch se renditchez la comtesse Lydie un peu plus tard que l’heure indiquée.

« Y a-t-il du monde chez lacomtesse ? demanda-t-il au suisse en remarquant auprès dupaletot bien connu de Karénine un bizarre manteau à agrafes.

– Alexis Alexandrovitch Karénine et le comteBessoubof, répondit gravement le suisse.

– La princesse Miagkaïa avait raison, pensaOblonsky en montant l’escalier ; c’est une femme à cultiver,que la princesse ; elle a une grande influence, et pourraitpeut-être dire un mot à Pomorsky. »

La nuit n’était pas encore venue, mais dans lepetit salon de la comtesse Lydie les stores étaient baissés, etelle-même, assise près d’une table éclairée par une lampe, causaità voix basse avec Karénine, tandis qu’un homme pâle et maigre, avecdes jambes grêles et une tournure féminine, de longs cheveuxretombant sur le collet de sa redingote, et de beaux yeuxbrillants, se tenait à l’autre bout de la pièce, examinant lesportraits suspendus au mur. Oblonsky, après avoir salué lamaîtresse de la maison, se retourna involontairement pour examinerce singulier personnage.

« Monsieur Landau, » dit la comtessedoucement et avec une précaution qui frappa Oblonsky.

Landau s’approcha aussitôt, posa sa mainhumide dans celle d’Oblonsky, auquel la comtesse le présenta, etreprit son poste près des portraits. Lydie Ivanovna et Karénineéchangèrent un regard.

« Je suis très heureuse de vous voiraujourd’hui, dit la comtesse à Oblonsky, en lui désignant un siège.Vous remarquez, ajouta-t-elle à mi-voix, que je vous l’ai présentésous le nom de Landau, mais vous savez qu’il se nomme comteBessoubof ? Il n’aime pas ce titre.

– On m’a dit qu’il avait guéri la princesseBessoubof ?

– Oui ; elle est venue me voiraujourd’hui, dit la comtesse en s’adressant à Karénine, et faitpitié à voir ; cette séparation lui porte un coupaffreux !

– Le départ est donc décidé ?

– Oui, il va à Paris, il a entendu une voix,dit Lydie Ivanovna regardant Oblonsky.

– Une voix ! vraiment ! répétacelui-ci, sentant qu’il fallait user d’une grande prudence dans unesociété où se produisaient d’aussi étranges incidents.

– Je vous connais depuis longtemps, dit lacomtesse à Oblonsky après un moment de silence : « Lesamis de nos amis sont nos amis » ; mais pour êtrevraiment amis, il faut se rendre compte de ce qui se passe dansl’âme de ceux qu’on aime, et je crains que vous n’en soyez pas làavec Alexis Alexandrovitch. Vous comprenez ce que je veuxdire ? fit-elle en levant ses beaux yeux rêveurs vers StépaneArcadiévitch.

– Je comprends en partie que la positiond’Alexis Alexandrovitch… répondit Oblonsky ne comprenant pas dutout et désireux de rester dans les généralités.

– Oh ! je ne parle pas des changementsextérieurs… dit gravement la comtesse, suivant d’un regard tendreKarénine qui s’était levé pour rejoindre Landau ; c’est l’âmequi est changée, et je crains fort que vous n’ayez pas suffisammentréfléchi à la portée de cette transformation.

– Nous avons toujours été amis, et je puis mefigurer maintenant en traits généraux… dit Oblonsky, répondant auregard profond de la comtesse par un regard caressant, tout ensongeant à celui des deux ministres auprès duquel elle pourrait leplus efficacement le servir.

– Cette transformation ne saurait porteratteinte à son amour pour le prochain, au contraire, elle l’élève,l’épure ; mais je crains que vous ne compreniez pas.

– Pas tout à fait, comtesse ; sonmalheur…

– Oui, son malheur est devenu la cause de sonbonheur, puisque son cœur s’est éveillé à Lui », dit-elle enplongeant ses yeux pensifs dans ceux de son interlocuteur.

« Je crois qu’on pourra la prier deparler à tous les deux », pensa Oblonsky.

« Certainement, comtesse, mais ce sontdes questions intimes qu’on n’ose pas aborder.

– Au contraire, nous devons nousentr’aider.

– Sans aucun doute, mais les différences deconviction, et d’ailleurs… dit Oblonsky avec son sourireonctueux.

– Je crois qu’il va s’endormir », ditAlexis Alexandrovitch s’approchant de la comtesse pour lui parler àvoix basse.

Stépane Arcadiévitch se retourna ; Landaus’était assis près de la fenêtre, le bras appuyé sur un fauteuil,et la tête baissée ; il la releva et sourit d’un air enfantinen voyant les regards tournés vers lui.

« Ne faites pas attention, dit lacomtesse avançant un siège à Karénine. J’ai remarqué que lesMoscovites, les hommes surtout, étaient fort indifférents enmatière de religion.

– J’aurais cru le contraire, comtesse.

– Mais vous-même, dit Alexis Alexandrovitchavec son sourire fatigué, vous me semblez appartenir à la catégoriedes indifférents ?

– Est-il possible de l’être ! s’écriaLydie Ivanovna.

– Je suis plutôt dans l’attente, réponditOblonsky avec son plus aimable sourire, mon heure n’est pas encorevenue. »

Karénine et la comtesse se regardèrent.

« Nous ne pouvons jamais connaître notreheure, ni nous croire prêts, dit Alexis Alexandrovitch ; lagrâce ne frappe pas toujours le plus digne, témoin Saül.

– Pas encore, murmura la comtesse suivant desyeux les mouvements du Français qui s’était rapproché.

– Me permettez-vous d’écouter ?demanda-t-il.

– Certainement, nous ne voulions pas vousgêner ; prenez place, dit la comtesse tendrement.

– L’essentiel est de ne pas fermer les yeux àla lumière, continua Alexis Alexandrovitch.

– Et quel bonheur n’éprouve-t-on pas à sentirsa présence constante dans notre âme !

– On peut essentiellement être incapable des’élever à une hauteur semblable, dit Stépane Arcadiévitch,convaincu que les hauteurs religieuses n’étaient pas son fait, maiscraignant d’indisposer une personne qui pouvait parler àPomorsky.

– Vous voulez dire que le péché nous enempêche ? Mais c’est une idée fausse. Le péché n’existe pluspour celui qui croit.

– Oui, mais la foi sans les œuvres n’est-ellepas lettre morte ? dit Stépane Arcadiévitch, se rappelantcette phrase de son catéchisme.

– Le voilà ce fameux passage de l’épître desaint Jacques qui a fait tant de mal ! s’écria Karénine enregardant la comtesse, comme pour lui rappeler de fréquentesdiscussions sur ce sujet. Que d’âmes n’aura-t-il pas éloignées dela foi !

– Ce sont nos moines qui prétendent se sauverpar les œuvres, les jeûnes, les abstinences, etc., dit la comtessed’un air de souverain mépris.

– Le Christ, en mourant pour nous, nous sauvepar la foi, reprit Karénine.

– Vous comprenez l’anglais ? demandaLydie Ivanovna, et sur un signe affirmatif elle se leva pourprendre une brochure sur une étagère.

– Je vais vous lire « Safe andhappy » ou « Under the wing ! » dit-elle eninterrogeant Karénine du regard. C’est très court, ajouta-t-elle envenant se rasseoir. Vous verrez le bonheur surhumain qui remplitl’âme croyante ; ne connaissant plus la solitude, l’hommen’est plus malheureux. Connaissez-vous Mary Sanine ? voussavez son malheur ? Elle a perdu son fils unique ! Ehbien, depuis qu’elle a trouvé sa voie, son désespoir s’est changéen consolation ; elle remercie Dieu de la mort de son enfant.Tel est le bonheur que donne la foi !

– « Oh oui ! certainement… murmuraStépane Arcadiévitch, heureux de pouvoir se taire pendant lalecture, et de ne pas risquer ainsi de compromettre sesaffaires.

« Je ferai mieux de ne rien demanderaujourd’hui », pensa-t-il.

« Cela vous ennuiera, dit la comtesse àLandau, car vous ne savez pas l’anglais.

« Oh ! je comprendrai, »répondit celui-ci avec un sourire.

Alexis Alexandrovitch et la comtesse seregardèrent et la lecture commença.

Chapitre 22

 

Stépane Arcadiévitch était fortperplexe ; après la monotonie de la vie moscovite, celle dePétersbourg offrait des contrastes si vifs qu’il en étaittroublé ; il aimait la variété, mais l’eût préférée plusconforme à ses habitudes, et se sentait égaré dans cette sphèreabsolument étrangère ; tout en écoutant la lecture et envoyant les yeux de Landau fixés sur lui, il éprouva une certainelourdeur de tête. Les pensées les plus diverses se pressaient dansson cerveau sous le regard du Français, qui lui semblait à la foisnaïf et rusé. « Mary Sanine est heureuse d’avoir perdu sonfils… Ah ! si je pouvais fumer !… Pour être sauvé ilsuffit de croire… Les moines n’y entendent rien, mais la comtessele sait bien… Pourquoi ai-je si mal à la tête ? Est-ce à causedu cognac ou de l’étrangeté de cette soirée ? Je n’ai riencommis d’incongru jusqu’ici, mais je n’oserai rien demanderaujourd’hui. On prétend qu’elle oblige à réciter des prières, ceserait par trop ridicule. Quelles inepties lit-elle là ? Mais,elle a un accent excellent. Landau Bessoubof, pourquoiBessoubof ? » Ici il se surprit dans la mâchoire unmouvement qui allait tourner au bâillement ; il dissimula cetaccident en arrangeant ses favoris, mais fut pris de la terreur des’endormir et peut-être de ronfler. La voix de la comtesse parvintjusqu’à lui, disant « Il dort », et il tressaillit d’unair coupable ; ces paroles se rapportaient heureusement àLandau qui dormait profondément, ce qui réjouit vivement lacomtesse.

« Mon ami, dit-elle, appelant ainsiKarénine dans l’enthousiasme du moment, donnez-lui la main.Chut », fit-elle à un domestique qui entrait pour la troisièmefois au salon avec un message.

Landau dormait, ou feignait de dormir, la têteappuyée au dossier de son fauteuil, et faisant de faibles gestesavec sa main posée sur ses genoux, comme s’il eût voulu attraperquelque chose. Alexis Alexandrovitch mit la main dans celle dudormeur ; Oblonsky, complètement réveillé, regardait tantôtl’un, tantôt l’autre, et sentait ses idées s’embrouiller de plus enplus.

« Que la personne qui est arrivée ladernière, celle qui demande, qu’elle sorte, qu’elle sorte… murmurale Français sans ouvrir les yeux.

– Vous m’excuserez, mais vous entendez, dit lacomtesse ; revenez à dix heures, mieux encore demain.

– Qu’elle sorte ! répéta le Français avecimpatience.

– C’est moi, n’est-ce pas ? »demanda Oblonsky ahuri ; et sur un signe affirmatif ils’enfuit sur la pointe des pieds, et se sauva dans la rue commes’il eût fui une maison pestiférée. Pour reprendre son équilibremental, il causa et plaisanta longuement avec un isvoschik, se fitconduire au théâtre français, et termina sa soirée au restaurantavec du champagne. Malgré tous ses efforts, le souvenir de cettesoirée l’oppressait.

En rentrant chez son oncle Oblonsky, où ilétait descendu, il trouva un billet de Betsy, l’engageant à venirreprendre l’entretien interrompu le matin, ce qui lui fit faire lagrimace. Un bruit de pas sur l’escalier l’interrompit dans sesméditations, et lorsqu’il sortit de sa chambre pour se rendrecompte de ce tapage, il aperçut son oncle, si rajeuni par sonvoyage à l’étranger, qu’on le ramenait complètement ivre.

Oblonsky, contre son habitude, ne s’endormitpas aisément ; ce qu’il avait vu et entendu dans la journée letroublait ; mais la soirée de la comtesse dépassait le resteen étrangeté.

Le lendemain il reçut de Karénine un refuscatégorique au sujet du divorce, et comprit que cette décisionétait l’œuvre du Français et des paroles qu’il avait prononcéespendant son sommeil vrai ou feint.

Chapitre 23

 

Rien ne complique autant les détails de la viequ’un manque d’accord entre époux ; on voit des familles ensubir les fâcheuses conséquences au point de demeurer des annéesentières dans un lieu déplaisant et incommode, par suite desdifficultés que la moindre décision à prendre pourraitsoulever.

Wronsky et Anna en étaient là ; lesarbres des boulevards avaient eu le temps de se couvrir defeuilles, et les feuilles de se ternir de poussière, qu’ilsrestaient encore à Moscou, dont le séjour leur était odieux à tousdeux. Et cependant aucune cause grave de mésintelligence n’existaitentre eux, en dehors de cette irritation latente qui poussait Annaà de continuelles tentatives d’explication, et Wronsky à luiopposer une réserve glaciale. De jour en jour l’aigreuraugmentait ; Anna considérait l’amour comme le but unique dela vie de son amant, et ne comprenait celui-ci qu’à ce point devue ; mais ce besoin d’aimer, inhérent à la nature du comte,devait se concentrer sur elle seule, sinon elle le soupçonnaitd’infidélité, et dans son aveugle jalousie s’en prenait à toutesles femmes. Tantôt elle redoutait les liaisons grossières,accessibles à Wronsky en qualité de célibataire, tantôt elle seméfiait des femmes du monde, et notamment de la jeune fille qu’ilpourrait épouser dans le cas d’une rupture. Cette crainte avait étééveillée dans son esprit par une confidence imprudente du comte,celui-ci ayant blâmé, un jour d’abandon, le manque de tact de samère, qui s’était imaginé de lui proposer d’épouser la jeuneprincesse Sarokine. La jalousie amenait Anna à accumuler les griefsles plus divers contre celui qu’au fond elle adorait : c’étaitlui qu’elle rendait responsable de leur séjour prolongé à Moscou,de l’incertitude dans laquelle elle vivait, et surtout de sadouloureuse séparation d’avec son fils. De son côté, Wronsky,mécontent de la position fausse dans laquelle Anna avait trouvé bonde s’opiniâtrer, lui en voulait d’en aggraver encore lesdifficultés de toutes façons. S’il survenait quelque rare moment detendresse, Anna n’en éprouvait aucun apaisement, et n’y voyait, dela part du comte, que l’affirmation blessante d’un droit.

Le jour baissait. Wronsky assistait à un dînerde garçons, et Anna s’était réfugiée pour l’attendre dans lecabinet de travail, où le bruit de la rue l’incommodait moins quedans le reste de l’appartement.

Elle marchait de long en large, repassant danssa mémoire le sujet de leur dernier dissentiment, s’étonnantelle-même qu’une cause aussi futile eût dégénéré en une scènepénible. À propos de la protégée d’Anna, Wronsky avait tourné enridicule les gymnases de femmes, prétendant que les sciencesnaturelles seraient d’une médiocre utilité à cette enfant. Annaavait aussitôt appliqué cette critique à ses propres occupations,et, afin de piquer Wronsky à son tour, avait répondu :

« Je ne comptais certes pas sur votresympathie, mais je me croyais en droit d’attendre mieux de votredélicatesse. »

Le comte avait rougi et, pour achever defroisser Anna, s’était permis de dire :

« J’avoue que je ne comprends rien àvotre engouement pour cette petite fille ; il me déplaît, jen’y vois qu’une affectation. »

L’observation était dure et injuste, et elles’attaquait aux laborieux efforts d’Anna pour se créer uneoccupation qui l’aidât à supporter sa triste position.

« Il est bien malheureux que lessentiments grossiers et matériels vous soient seulsaccessibles », avait-elle reparti en quittant la chambre.

Cette discussion ne fut pas reprise ;mais tous deux sentirent qu’ils n’oubliaient pas ; une journéeentière passée dans la solitude avait cependant fait réfléchirAnna, et, malheureuse de la froideur de son amant, elle prit larésolution de s’accuser elle-même, afin d’amener à tout prix uneréconciliation.

« C’est mon absurde jalousie qui me rendirritable ; mon pardon obtenu, nous partirons pour lacampagne, et là je me calmerai, pensa-t-elle. Je sais bien qu’enm’accusant d’affecter de la tendresse pour une étrangère, il mefait le reproche de ne pas aimer ma fille. Hé, que sait-il del’amour qu’un enfant peut inspirer ? Se doute-t-il de ce queje lui ai sacrifié en renonçant à Serge ? S’il cherche à meblesser, c’est qu’il ne m’aime plus, qu’il en aime uneautre… » Mais, s’arrêtant sur cette pente fatale, elle fiteffort pour sortir du cercle d’idées qui l’affolait, et donnal’ordre de monter ses malles, afin de commencer ses préparatifs dedépart. Wronsky rentra à dix heures.

Chapitre 24

 

« Votre dîner a-t-il réussi ?demanda Anna, allant au-devant du comte d’un air conciliant.

– Comme ils réussissent d’ordinaire, réponditcelui-ci, remarquant aussitôt cette disposition d’esprit favorable.Que vois-je, on emballe ! ajouta-t-il en apercevant lesmalles. Voilà qui est gentil !

– Oui, mieux vaut nous en aller ; lapromenade que j’ai faite aujourd’hui m’a donné le désir deretourner à la campagne. D’ailleurs nous n’avons rien qui nousretienne ici.

– Je ne demande qu’à partir ; fais servirle thé pendant que je change d’habit. Je reviens àl’instant. »

L’approbation relative au départ avait étédonnée d’un ton de supériorité blessant ; on aurait dit que lecomte parlait à un enfant gâté dont il excusait les caprices ;le besoin de lutter se réveilla aussitôt dans le cœur d’Anna ;pourquoi se ferait-elle humble devant cette arrogance ? Ellese contint cependant, et quand il rentra, elle lui raconta aveccalme les incidents de la journée et ses plans de départ.

« Je crois que c’est une inspiration,dit-elle ; au moins couperai-je court à cette éternelleattente ; je veux devenir indifférente à la question dudivorce. N’est-ce pas ton avis ?

– Certainement, répondit-il, remarquant avecinquiétude l’émotion d’Anna.

– Raconte-moi à ton tour ce qui s’est passé àvotre dîner, dit-elle après un moment de silence.

– Le dîner était fort bon, répondit le comte,et il lui nomma ceux qui y avaient assisté ; à la suite nousavons eu des régates, mais comme on trouve toujours à Moscou lemoyen de se rendre ridicule, on nous a exhibé la maîtresse denatation de la reine de Suède.

– Comment cela ? Elle a nagé devantvous ? demanda Anna, se rembrunissant.

– Oui, et dans un affreux costume rouge,c’était hideux. Quel jour partons-nous ?

– Peut-on imaginer une plus sotteinvention ? Y a-t-il quelque chose de spécial dans sa façon denager ?

– Pas du tout, c’était simplement absurde.Alors tu as fixé le départ ? »

Anna secoua la tête comme pour en chasser uneobsession.

« Le plus tôt sera le mieux ; jecrains de n’être pas prête demain ; mais après-demain.

– Après-demain est dimanche. Je serai obligéd’aller chez maman. – Wronsky se troubla involontairement en voyantles yeux d’Anna fixer un regard soupçonneux sur lui, et ce troubleaugmenta la méfiance de celle-ci ; elle oublia la maîtresse denatation de la reine de Suède pour ne plus s’inquiéter que de laprincesse Sarokine, qui habitait aux environs de Moscou avec lavieille comtesse.

– Ne peux-tu y aller demain ?

– C’est impossible, à cause d’une procurationque je dois faire signer à ma mère, et de l’argent qu’elle doit meremettre.

– Alors nous ne partirons pas du tout.

– Pourquoi cela ?

– Dimanche ou jamais.

– Mais cela n’a pas le sens commun !s’écria Wronsky étonné.

– Pour toi, parce que tu ne penses qu’à toi,et que tu ne veux pas comprendre ce que je souffre ici. Jane, leseul être qui m’intéressât, tu as trouvé moyen de m’accuserd’hypocrisie à son égard ! Selon toi je pose, j’affecte dessentiments qui n’ont rien de naturel. Je voudrais bien savoir cequi pourrait être naturel dans la vie que je mène ! »

Elle eut peur de sa violence, et ne se sentaitpourtant pas la force de résister à la tentation de lui prouver sestorts.

« Tu ne m’as pas compris, repritWronsky : j’ai voulu dire que cette tendresse subite ne meplaisait pas.

– Ce n’est pas vrai, et pour quelqu’un qui sevante de sa droiture…

– Je n’ai ni l’habitude de me vanter ni cellede mentir, dit-il réprimant la colère qui grondait en lui ; etje regrette fort que tu ne respectes pas…

– Le respect a été inventé pour dissimulerl’absence de l’amour ; or, si tu ne m’aimes plus, tu feraisplus loyalement de l’avouer.

– Mais c’est intolérable ! cria presquele comte, s’approchant brusquement d’Anna ; ma patience a desbornes, pourquoi la mettre ainsi à l’épreuve ? dit-ilcontenant les paroles amères prêtes à lui échapper.

– Que voulez-vous dire par là ?demanda-t-elle, épouvantée du regard haineux qu’il tourna verselle.

– C’est moi qui vous demanderai ce que vousprétendez de moi !

– Que puis-je prétendre, si ce n’est de n’êtrepas abandonnée comme vous avez l’intention de le faire ? Aureste, la question est secondaire. Je veux être aimée, et si vousne m’aimez plus, tout est fini. »

Elle se dirigea vers la porte.

« Attends, dit Wronsky en la retenant parle bras : de quoi s’agit-il entre nous ? Je demande à nepartir que dans trois jours, et tu réponds à cela que je mens etque je suis un malhonnête homme.

– Oui et je le répète ; un homme qui mereproche les sacrifices qu’il m’a faits (c’était une allusion àd’anciens griefs) est plus que malhonnête, c’est un être sanscœur.

– Décidément, ma patience est à bout, »dit Wronsky, et il la laissa partir.

Anna rentra dans sa chambre d’un paschancelant et s’affaissa sur un fauteuil.

« Il me hait, c’est certain ; il enaime une autre, c’est plus certain encore ; tout est fini, ilfaut fuir ; mais comment ? »

Les pensées les plus contradictoiresl’assaillirent. Où aller ? chez sa tante qui l’avaitélevée ? chez Dolly, ou simplement à l’étranger ? Cetterupture serait-elle définitive ? Que faisait-il dans soncabinet ? Que diraient Alexis Alexandrovitch et le monde dePétersbourg ? Une idée vague, qu’elle ne parvenait pas àformuler, l’agitait ; elle se rappela un mot dit par elle àson mari après sa maladie : « pourquoi ne suis-je pasmorte ! » et aussitôt ces paroles réveillèrent lesentiment qu’elles avaient exprimé jadis. « Mourir, oui, c’estla seule manière d’en sortir ; ma honte, le déshonneurd’Alexis Alexandrovitch et celui de Serge, tout s’efface avec mamort ; il me pleurera alors, me regrettera,m’aimera ! ». Un sourire d’attendrissement sur elle-mêmeeffleura ses lèvres tandis qu’elle ôtait machinalement les baguesde ses doigts.

« Anna, dit une voix près d’elle, qu’elleentendit sans lever la tête, je suis prêt à tout, partonsaprès-demain. »

Wronsky était entré doucement, et lui parlaitavec affection.

« Eh bien ?

– Fais comme tu veux, répondit-elle incapablede se maîtriser plus longtemps, et elle fondit en larmes.

– Quitte-moi, quitte-moi ! murmura-t-elleà travers ses sanglots, je m’en irai, je ferai plus ! quesuis-je ? une femme perdue, une pierre à ton cou. Je ne veuxpas te tourmenter davantage. Tu en aimes une autre, je tedébarrasserai de moi. »

Wronsky la supplia de se calmer, jura qu’iln’existait pas la moindre cause à sa jalousie, protesta de sonamour.

« Pourquoi nous torturerainsi ? » lui demanda-t-il. Anna crut remarquer deslarmes dans ses yeux et dans sa voix, et, passant soudain de lajalousie à la tendresse la plus passionnée, elle couvrit de baisersla tête, le cou et les mains de son amant.

Chapitre 25

 

La réconciliation était complète. Dès lelendemain Anna, sans fixer définitivement le jour du départ, enactiva les apprêts, elle était occupée à retirer divers objetsd’une malle ouverte, et à les empiler sur les bras d’Annouchka,lorsque Wronsky entra, habillé pour sortir, malgré l’heure encorematinale.

« Je vais immédiatement chez maman,peut-être pourra-t-elle m’envoyer l’argent, et dans ce cas, nouspartirons demain. »

L’allusion à cette visite troubla les bonnesdispositions d’Anna.

« Non, ce n’est pas la peine ; je neserai pas prête moi-même. »

Et aussitôt elle se demanda pourquoi ledépart, impossible la veille, devenait admissible ce matin.

« Fais comme tu en avais eu l’intention,ajouta-t-elle, et maintenant va déjeuner, je te rejoins. »

Quand elle entra dans la salle à manger,Wronsky mangeait un bifteck.

« Cet appartement meublé me devientodieux, et la campagne m’apparaît comme la terre promise »,dit-elle d’un ton animé ; mais, en voyant le valet de chambreentrer pour demander le reçu d’une dépêche, son visage s’allongea.Il n’y avait rien d’étonnant cependant à ce que Wronsky reçût untélégramme.

« De qui la dépêche ?

– De Stiva, répondit sans empressement lecomte.

– Pourquoi ne me l’as-tu pas montrée ?Quel secret y a-t-il entre mon frère et moi ?

– Stiva a la manie du télégraphe ;qu’avait-il besoin de m’envoyer une dépêche pour lui dire que rienn’était décidé ?

– Pour le divorce ?

– Oui ; il prétend ne pas pouvoir obtenirde réponse définitive ; tiens, vois toi-même ».

Anna prit la dépêche d’une maintremblante ; la fin en était ainsi conçue : « Peud’espoir, mais je ferai le possible et l’impossible ».

« Ne t’ai-je pas dit hier que celam’était indifférent ? Aussi était-il parfaitement inutile deme rien cacher. – Il en use ainsi peut-être pour sescorrespondances avec des femmes, pensa-t-elle. – Je souhaiteraisque cette question t’intéressât aussi peu que moi.

– Elle m’intéresse parce que j’aime les chosesnettement définies.

– Pourquoi ? Qu’as-tu besoin du divorcesi l’amour existe ?

– Toujours l’amour ! pensa Wronsky avecune grimace. Tu sais bien que, si je le souhaite, c’est à cause detoi et des enfants.

– Il n’y aura plus d’enfants.

– Tant pis, je le regrette.

– Tu ne penses qu’aux enfants et pas à moi,dit-elle, oubliant qu’il venait de dire « à cause de toi etdes enfants », et mécontente de ce désir d’avoir des enfantscomme d’une preuve d’indifférence pour sa beauté.

– Au contraire, je pense à toi, car je suispersuadé que ton irritabilité tient principalement à la fausseté deta position, répondit-il d’un ton froid et contrarié.

– Je ne comprends pas que ma situation puisseêtre cause de mon irritabilité, dit-elle, voyant un juge terriblela condamner par les yeux de Wronsky ; cette situation meparaît parfaitement claire, ne suis-je pas absolument en tonpouvoir ?

– Oui, mais tu te méfies de ma liberté.

– Oh ! quant à cela, tu peux êtretranquille, fit-elle se versant du café, et remarquant combien sesgestes, et jusqu’à sa façon d’avaler, donnaient sur les nerfs deWronsky. Je me préoccupe peu des projets de mariage de ta mère.

– Nous ne parlons pas d’elle.

– Si fait, et tu peux m’en croire, une femmesans cœur, qu’elle soit jeune ou vieille, ne m’intéresse guère.

– Anna, je te prie de respecter ma mère.

– Une femme qui ne comprend pas en quoiconsiste l’honneur pour son fils n’a pas de cœur.

– Je te réitère la prière de ne pas parler dema mère d’une façon irrespectueuse », répéta le comte élevantla voix et regardant Anna sévèrement.

Elle supporta ce regard sans lui répondre, etse rappelant ses caresses de la veille : « Quellescaresses banales ! » pensa-t-elle.

« Tu n’aimes pas ta mère, ce sont desphrases et encore des phrases.

– Si c’est ainsi, il faut…

– Il faut prendre un parti, et quant à moi, jesais ce qu’il me reste à faire », dit-elle, se disposant àquitter la chambre, lorsque la porte s’ouvrit et livra passage àYavshine. Elle s’arrêta aussitôt et lui souhaita le bonjour.Pourquoi dissimulait-elle ainsi devant un étranger qui tôt ou tarddevait tout apprendre ? C’est ce qu’elle n’aurait puexpliquer ; mais elle se rassit et demandatranquillement :

« Vous a-t-on payé votre argent ?(Elle savait que Yavshine venait de gagner au jeu une grossesomme.)

– Je le recevrai probablement dans la journée,répondit le géant, remarquant qu’il était entré mal à propos. Quandpartez-vous ?

– Après-demain, je pense, dit Wronsky.

– N’avez-vous jamais pitié de vos malheureuxadversaires ? continua Anna s’adressant toujours aujoueur.

– C’est une question que je ne me suis pasposée, Anna Arcadievna. Ma fortune tout entière est là, fit-ilmontrant sa poche ; mais, riche en ce moment, je puis êtrepauvre en sortant du club ce soir. Celui qui joue avec moi megagnerait volontiers jusqu’à ma chemise : c’est cette luttequi fait le plaisir.

– Mais si vous étiez marié, qu’en dirait votrefemme ?

– Aussi bien, je ne compte pas me marier,répondit Yavshine en riant.

– Et vous n’avez jamais étéamoureux ?

– Oh Seigneur ! combien de fois !mais toujours de façon à ne pas manquer ma partie. »

Un amateur de chevaux, venant pour affaires,entra sur ces entrefaites, et Anna quitta la salle à manger.

Avant de sortir, Wronsky passa chez elle, etchercha quelque chose sur la table. Elle feignit de ne pasl’apercevoir, mais, honteuse de cette dissimulation :

« Que vous faut-il ? luidemanda-t-elle en français.

– Le certificat d’origine du cheval que jeviens de vendre, répondit Wronsky d’un ton qui signifiait plusclairement que des paroles : « Je n’ai pas le tempsd’entamer des explications qui ne mèneraient à rien ».« Je ne suis pas coupable, pensait-il : tant pis pourelle, si elle veut se punir. » Il crut cependant en quittantla chambre qu’elle l’appelait.

« Qu’y a-t-il, Anna ?demanda-t-il.

– Rien, répondit celle-ci froidement.

– Tant pis », se dit-il encore.

En passant devant une glace il aperçut unvisage si décomposé que l’idée de s’arrêter pour consoler Anna luivint, mais trop tard, il était déjà loin. Sa journée se passa toutentière hors de la maison, et, lorsqu’il rentra, la femme dechambre lui apprit qu’Anna Arcadievna avait la migraine et priaitqu’on ne la dérangeât pas.

Chapitre 26

 

Jamais encore une journée ne s’était écouléesans amener une réconciliation, et cette fois leur querelle avaitressemblé à une rupture. Pour s’éloigner comme Wronsky l’avaitfait, malgré l’état de désespoir auquel il l’avait vue réduite,c’est qu’il la haïssait, qu’il en aimait une autre. Les mots cruelssortis de la bouche du comte revenaient tous à la mémoire d’Anna,et dans son imagination s’aggravaient de propos grossiers dont ilétait incapable.

« Je ne vous retiens pas, luifaisait-elle dire, vous pouvez partir ; puisque vous ne teniezpas au divorce, c’est que vous comptiez retourner chez votre mari.S’il vous faut de l’argent, vous n’avez qu’à déclarer la somme.

« Mais hier encore il me jurait qu’iln’aimait que moi !… C’est un homme honnête et sincère, sedisait-elle le moment d’après. Ne me suis-je déjà pas désespéréeinutilement bien des fois ? »

Elle passa toute la journée, sauf une visitede deux heures qu’elle fit à la famille de sa protégée, enalternatives de doute et d’espérance ; lasse d’attendre toutela soirée, elle finit par rentrer dans sa chambre, en recommandantà Annouchka de la dire souffrante. « S’il vient malgré tout,c’est qu’il m’aime encore ; sinon, c’est fini, et je sais cequ’il me reste à faire. »

Elle entendit le roulement de la calèche surle pavé quand le comte rentra, son coup de sonnette et son colloqueavec Annouchka ; puis ses pas s’éloignèrent, il rentra dansson cabinet, et Anna comprit que le sort en était jeté. La mort luiapparut alors comme l’unique moyen de punir Wronsky, de triompherde lui et de reconquérir son amour. Le départ, le divorce,devenaient choses indifférentes : l’essentiel était lechâtiment.

Elle prit sa fiole d’opium et versa la doseaccoutumée dans un verre ; en avalant le tout il était sifacile d’en finir ! Couchée, les yeux ouverts, elle suivit surle plafond l’ombre de la bougie qui achevait de brûler dans unbougeoir, et dont la lumière tremblante se confondait par momentsavec l’ombre du paravent qui divisait la chambre.

Que penserait-il quand elle auraitdisparu ? Que de remords il éprouverait ! « Commentai-je pu lui parler durement ? se dirait-il, la quitter sansune parole d’affection, et elle n’est plus, elle nous a quittéspour jamais ! » Tout à coup l’ombre du paravent semblachanceler et gagner tout le plafond, les autres ombres serejoignirent, vacillèrent, et se confondirent dans une obscuritécomplète. « La mort ! » pensa-t-elle avec effroi, etune terreur si profonde s’empara de tout son être que, cherchantdes allumettes d’une main tremblante, elle resta quelque temps àrassembler ses idées sans savoir où elle se trouvait ; deslarmes de joie lui inondèrent le visage lorsqu’elle comprit qu’ellevivait encore. « Non, non, tout plutôt que la mort ! Jel’aime, il m’aime aussi, ces mauvais jours passeront ! »Et pour échapper à ses frayeurs elle prit la bougie, et se sauvadans le cabinet de Wronsky.

Il y dormait d’un paisible sommeil, qu’ellecontempla longuement, en pleurant d’attendrissement ; maiselle se garda bien de le réveiller, il l’aurait regardée de son airglacial, et elle-même n’eût pas résisté au besoin de se justifieret de l’accuser. Elle rentra donc dans sa chambre, prit une doubledose d’opium, et s’endormit d’un sommeil pesant qui ne lui ôta pasle sentiment de ses souffrances. Vers le matin elle eut uncauchemar affreux : comme autrefois elle vit un petit moujikébouriffé prononcer d’inintelligibles paroles en remuant quelquechose, et ce quelque chose lui sembla d’autant plus terrifiant quel’homme l’agitait au-dessus de sa tête à elle, sans avoir l’air dela remarquer. Une sueur froide l’inonda.

À son réveil les événements de la veille luirevinrent confusément à l’esprit.

« Que s’est-il passé de sidésespéré ? pensa-t-elle, une querelle ? ce n’est pas lapremière. J’ai prétexté une migraine et il n’a pas voulu medéranger, voilà tout. Demain nous partons ; il faut le voir,lui parler et hâter le départ. »

Aussitôt levée, elle se dirigea vers lecabinet de Wronsky ; mais, en traversant le salon, le bruitd’une voiture s’arrêtant à la porte attira son attention, et la fitregarder par la fenêtre. C’était un coupé : une jeune fille enchapeau clair, penchée à la portière, donnait des ordres à un valetde pied ; celui-ci sonna, on parla dans le vestibule ;puis quelqu’un monta, et Anna entendit Wronsky descendre l’escalieren courant. Elle le vit sortir tête nue sur le perron, s’approcherde la voiture, prendre un paquet des mains de la jeune fille, etsourire en lui parlant. Le coupé s’éloigna et Wronsky remontavivement.

Cette petite scène dissipa soudain l’espèced’engourdissement qui pesait sur l’âme d’Anna, et les impressionsde la veille lui déchirèrent le cœur plus douloureusement quejamais. Comment avait-elle pu s’abaisser au point de rester un jourde plus sous ce toit !

Elle entra dans le cabinet du comte pour luidéclarer la résolution qu’elle avait prise.

« La princesse Sarokine et sa fille m’ontapporté l’argent et les papiers de ma mère que je n’avais puobtenir hier, dit celui-ci tranquillement, sans avoir l’air deremarquer l’expression sombre et tragique de la physionomie d’Anna.Comment te sens-tu ce matin ? »

Debout au milieu de la chambre, elle leregarda fixement, tandis qu’il continuait à lire sa lettre, lefront plissé, après avoir jeté les yeux sur elle.

Anna, sans parler, tourna lentement surelle-même et sortit de la chambre ; il pouvait encore laretenir, mais il la laissa dépasser le seuil de la porte.

« À propos, s’écria-t-il au moment oùelle allait disparaître, c’est bien décidément demain que nouspartons ?

– Vous, mais non pas moi, répondit-elle.

– Anna, la vie dans ces conditions estimpossible.

– Vous, pas moi, répéta-t-elle encore.

– Cela n’est plus tolérable !

– Vous… vous en repentirez », dit-elle etelle sortit.

Effrayé du ton désespéré dont elle avaitprononcé ces derniers mots, le premier mouvement de Wronsky fut dela suivre ; mais il réfléchit, se rassit et, irrité de cettemenace inconvenante, murmura en serrant les dents :« J’ai essayé de tous les moyens. Il ne me reste quel’indifférence » ; et il s’habilla afin de se rendre chezsa mère pour lui faire signer une procuration.

Anna l’entendit quitter son cabinet et lasalle à manger, s’arrêter dans l’antichambre pour y donner quelquesordres relatifs au cheval qu’il venait de vendre ; elleentendit avancer la calèche et ouvrir la porte d’entrée ;quelqu’un remonta précipitamment l’escalier, elle courut à lafenêtre, et vit Wronsky prendre des mains de son valet de chambreune paire de gants oubliée, puis toucher le dos du cocher, lui direquelques mots, et, sans lever les yeux vers la fenêtre, serenverser dans sa pose habituelle au fond de la calèche, encroisant une jambe sur l’autre. Au tournant de la rue il disparutaux yeux d’Anna.

Chapitre 27

 

« Il est parti, c’est fini ! »se dit-elle debout à la fenêtre ; et l’impression d’horreurcausée la nuit par son cauchemar et par la bougie qui s’éteignaitl’envahit tout entière. Elle eut peur de rester seule, sonna etcourut au-devant du domestique.

« Informez-vous de l’endroit où le comtes’est fait conduire.

– Aux écuries, répondit le valet, et l’ordre aété donné de prévenir madame que la calèche allait rentrer etserait à sa disposition.

– C’est bon, je vais écrire un mot que vousporterez immédiatement aux écuries. »

Elle s’assit et écrivit :

« Je suis coupable, mais, au nom de Dieu,reviens, nous nous expliquerons, j’ai peur ! »

Elle cacheta, remit le billet au domestique,et dans sa crainte de rester seule se rendit chez sa petitefille.

« Je ne le reconnais plus ! où sontses yeux bleus et son joli sourire timide ? »pensa-t-elle apercevant la belle enfant aux yeux noirs au lieu deSerge, que dans la confusion de ses idées elle s’attendait àvoir.

La petite, assise près d’une table, y tapait àtort et à travers avec un bouchon ; elle regarda sa mère, quise plaça auprès d’elle et lui prit le bouchon des mains pour lefaire tourner. Le mouvement des sourcils, le rire sonore del’enfant, rappelaient si vivement Wronsky, qu’Anna n’y puttenir ; elle se leva brusquement et se sauva. « Est-ilpossible que tout soit fini ! Il reviendra, pensa-t-elle, maiscomment m’expliquera-t-il son animation, son sourire en luiparlant ? J’accepterai tout, sinon je ne vois qu’un remède, etje n’en veux pas ! » Douze minutes s’étaient écoulées.« Il a reçu ma lettre et va revenir dans dix minutes. Et s’ilne revenait pas ? C’est impossible. Il ne doit pas me trouveravec des yeux rouges, je vais me baigner la figure. Et macoiffure ? » Elle porta les mains à sa tête, elle s’étaitcoiffée sans en avoir conscience. « Qui est-ce ? sedemanda-t-elle en apercevant dans une glace son visage défait etses yeux étrangement brillants. C’est moi ! » Et ellecrut encore sentir sur ses épaules les récents baisers de sonamant ; elle frissonna et porta une de ses mains à seslèvres : « Deviendrais-je folle ? »pensa-t-elle avec effroi, et elle se sauva dans la chambre oùAnnouchka rangeait sa toilette.

« Annouchka, fit-elle ne sachant quedire.

– Vous voulez aller chez DariaAlexandrovna ? » dit la femme de chambre, pour luisuggérer une idée.

« Quinze minutes pour aller, quinze pourrevenir, il va être ici. » Elle regarda sa montre. « Maiscomment a-t-il pu me quitter ainsi ! » Elle s’approcha dela fenêtre, peut-être avait-elle fait une erreur de calcul, et ellese remit à compter les minutes depuis son départ.

Au moment où elle voulait consulter la penduledu salon, un équipage s’arrêta devant la porte ; c’était lacalèche, mais personne ne montait l’escalier et elle entendit desvoix dans le vestibule.

« Monsieur le comte était déjà parti pourla gare de Nijni, vint-on lui apprendre en lui remettant sonbillet.

– Qu’on porte immédiatement cette lettre aucomte à la campagne de sa mère, et qu’on me rapporte aussitôt laréponse.

« Que deviendrai-je en attendant ?J’irai chez Dolly, pour ne pas devenir folle. Ah ! je puisencore télégraphier ! »

Et elle écrivit la dépêche suivante :

« J’ai absolument besoin de vous parler,revenez vite. »

Elle vint ensuite s’habiller et, le chapeausur la tête, s’arrêta devant Annouchka, dont les petits yeux gristémoignaient une vive sympathie.

« Annouchka ! ma chère ! quedevenir ? murmura-t-elle en se laissant tomber sur un fauteuilavec un sanglot.

– Il ne faut pas vous agiter ainsi, AnnaArcadievna ; faites un tour de promenade, cela vousdistraira ; ces choses-là arrivent.

– Oui, je vais sortir ; si en mon absenceon apportait une dépêche, tu l’enverrais chez Doria Alexandrovna,dit-elle cherchant à se maîtriser, ou plutôt non, jerentrerai. »

« Je dois m’abstenir de toute réflexion,m’occuper, sortir, quitter cette maison surtout »,pensa-t-elle écoutant avec frayeur les battements précipités de soncœur ; et elle monta vivement en calèche.

« Chez la princesseOblonsky ! » dit-elle au cocher.

Chapitre 28

 

Le temps était clair ; une pluie finetombée dans la matinée faisait encore étinceler au soleil de mailes toits des maisons, les dalles des trottoirs et les cuirs deséquipages. Il était trois heures, le moment le plus animé de lajournée.

Anna, doucement bercée par la calèchequ’entraînaient rapidement deux trotteurs gris, jugea différemmentsa situation en repassant au grand air les événements des derniersjours. L’idée de la mort ne l’épouvanta plus autant, et en mêmetemps elle ne lui parut plus aussi inévitable. Ce qu’elle sereprocha fut l’humiliation à laquelle elle s’était abaissée.« Pourquoi m’accuser comme je l’ai fait ? ne puis-je doncvivre sans lui ? » Et, laissant cette question sansréponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes.« Comptoir et dépôt. – Dentiste. – Oui, je vais me confesser àDolly ; elle n’aime pas Wronsky ; ce sera dur de toutavouer, mais je le ferai ; elle m’aime, je suivrai sonconseil. Je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. –Philipof, – des kalatchis ; – on dit qu’il en envoie la pâtejusqu’à Pétersbourg ; l’eau de Moscou est meilleure ; –les puits de Miatichtchy… » Et elle se souvint d’avoir passédans cette localité en se rendant autrefois au couvent de Troïtzaen pèlerinage avec sa tante. « On y allait en voiture dans cetemps-là ; était-ce vraiment moi, avec des mains rouges ?Que de choses qui me paraissaient alors des rêves du bonheurirréalisables me semblent misérables aujourd’hui ; et dessiècles ne sauraient me ramener à l’innocence d’alors ! Quim’eût dit l’abaissement dans lequel je tomberais ! Mon billetl’aura fait triompher… Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais etpourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et depeindre ? – Modes et robes. »

Un passant la salua, c’était le marid’Annouchka. « Nos parasites, comme dit Wronsky ;pourquoi les nôtres ?… Ah ! si on pouvait arracher lepassé avec ses racines ! mais c’est impossible, tout au pluspeut-on feindre d’oublier ! » Et cependant, en serappelant son passé avec Alexis Alexandrovitch, elle constataqu’elle en avait aisément perdu le souvenir. « Dolly medonnera tort, puisque c’est le second que je quitte. Ai-je laprétention d’avoir raison ? » Et elle sentit les larmesla gagner.

« De quoi ces jeunes filles peuvent-ellesparler en souriant ? d’amour ? elles ne savent pascombien c’est triste et misérable… Le boulevard et desenfants ; trois petits garçons jouent aux chevaux… Serge, monpetit Serge ! je perdrais tout que je ne te retrouveraispas ! Oh ! s’il ne revient pas, tout est bienperdu ! Peut-être aura-t-il manqué le train et leretrouverai-je à la maison… Tu as besoin de t’humilierencore ? » se dit-elle avec un reproche pour safaiblesse. « Non, je vais entrer chez Dolly, je luidirai : je suis malheureuse, je souffre, je l’ai mérité, maisviens-moi en aide !… Oh ! ces chevaux, cette calèche quilui appartiennent, je me fais horreur de m’en servir. Bientôt je neles reverrai plus ! »

Et, tout en se torturant ainsi le cœur, ellearriva chez Dolly et monta l’escalier.

« Y a-t-il du monde ? demanda-t-elledans l’antichambre.

– Catherine Alexandrovna Levine »,répondit le domestique.

« Kitty, cette Kitty dont Wronsky étaitamoureux, pensa Anna, qu’il regrette de ne pas avoir épousée,tandis qu’il déplore le jour où il m’a rencontrée ! »

Les deux sœurs étaient en conférence au sujetdu nourrisson de Kitty, lorsqu’on leur annonça Anna ; Dollyseule vint la recevoir au salon.

« Tu ne pars pas encore ? je voulaisprécisément passer chez toi aujourd’hui ; j’ai une lettre deStiva.

– Nous avons reçu une dépêche, répondit Annase retournant pour voir si Kitty venait.

– Il écrit qu’il ne comprend rien à cequ’Alexis Alexandrovitch exige, mais qu’il ne partira pas sansobtenir une réponse définitive.

– Tu as du monde ?

– Oui, Kitty, répondit Dolly troublée ;elle est dans la chambre des enfants ; tu sais qu’elle relèvede maladie ?

– Je le sais. Peux-tu me montrer la lettre deStiva ?

– Certainement, je vais te la chercher… AlexisAlexandrovitch ne refuse pas, au contraire ; Stiva a bonespoir, dit Dolly s’arrêtant sur le seuil de la porte.

– Je n’espère et ne désire rien. – Kittycroirait-elle au-dessous de sa dignité de me rencontrer ?pensa Anna restée seule ; elle a peut-être raison, mais ellequi a été éprise de Wronsky n’a pas le droit de me faire la leçon.Je sais bien qu’une femme honnête ne peut me recevoir ; je luiai tout sacrifié, et voilà ma récompense ! Ah ! que je tehais ! pourquoi suis-je venue ici ! J’y suis plus malencore que chez moi. » Elle entendit les voix des deux sœursdans la pièce voisine : « Et que vais-je dire àDolly ? réjouir Kitty du spectacle de mon malheur ?d’ailleurs Dolly ne comprendra rien… Si je tiens à voir Kitty,c’est pour lui prouver que je suis insensible à tout, que jeméprise tout. »

Dolly rentra avec la lettre ; Anna laparcourut et la lui rendit.

« Je savais cela, dit-elle, et ne m’ensoucie plus.

– Pourquoi ? J’ai bon espoir », fitDolly en examinant Anna avec attention ; jamais elle nel’avait vue dans une semblable disposition d’esprit. « Queljour pars-tu ? »

Anna forma les yeux à demi et regarda devantelle sans répondre.

« Kitty a-t-elle peur de moi ?demanda-t-elle au bout d’un moment en jetant un coup d’œil vers laporte.

– Quelle idée ! mais elle nourrit et nes’en tire pas encore très bien… Elle est enchantée au contraire, etva venir, répondit Dolly qui se sentait gênée de faire un mensonge.Tiens, la voilà. »

Kitty n’avait effectivement pas voulu paraîtreen apprenant l’arrivée d’Anna ; Dolly était cependant parvenueà la raisonner et, faisant effort sur elle-même, la jeune femmeentra au salon, et en rougissant s’approcha d’Anna pour lui tendrela main.

« Je suis charmée, fit-elle d’une voixémue, » et toutes ses préventions contre cette méchante femmetombèrent à la vue du beau visage sympathique d’Anna.

– J’aurais trouvé naturel votre refus de mevoir, dit Anna : je suis faite à tout. Vous avez été malade,me dit-on ; je vous trouve effectivement changée. »

Kitty attribua le ton sec d’Anna à la gêne quelui causait la fausseté de sa situation, et le cœur de la jeunefemme se serra de compassion.

Elles causèrent de la maladie de Kitty, de sonenfant, de Stiva, mais l’esprit d’Anna était visiblementabsent.

« Je suis venue te faire mes adieux,dit-elle à Dolly en se levant.

– Quand pars-tu ? »

Sans lui répondre, Anna se tourna vers Kittyavec un sourire.

« Je suis bien aise de vous avoir revue,j’ai tant entendu parler de vous, même par votre mari. Vous savezqu’il est venu me voir ? il m’a beaucoup plu, ajouta-t-elleavec une intention mauvaise. Où est-il ?

– À la campagne, répondit Kitty enrougissant.

– Faites-lui bien mes amitiés, n’y manquezpas.

– Je les ferai certainement, dit naïvementKitty avec un regard de compassion.

– Adieu, Dolly ! fit Anna en embrassantcelle-ci.

– Elle est toujours aussi séduisante que parle passé, fit remarquer Kitty à sa sœur quand celle-ci rentra aprèsavoir reconduit Anna jusqu’à la porte. Et comme elle estbelle ! mais il y a en elle quelque chose d’étrange qui faitpeine, beaucoup de peine.

– Je ne la trouve pas aujourd’hui dans sonétat normal. J’ai cru qu’elle allait fondre en larmes dansl’antichambre. »

Chapitre 29

 

Remontée dans sa calèche, Anna se sentit plusmalheureuse que jamais ; son entrevue avec Kitty réveillaitdouloureusement en elle le sentiment de sa déchéance morale, etcette souffrance vint s’ajouter aux autres. Sans trop savoir cequ’elle disait, elle donna au cocher l’ordre de la ramener chezelle.

« Elles m’ont regardée comme un êtreétrange et incompréhensible !… Que peuvent se dire cesgens-là ? ont-ils la prétention de se communiquer ce qu’ilséprouvent ? pensa-t-elle en voyant deux passants causerensemble ; – on ne peut partager avec un autre ce qu’onressent ! Moi qui voulais me confesser à Dolly ! J’ai euraison de me taire ; mon malheur l’aurait réjouie au fond,bien qu’elle l’eût dissimulé ; elle trouverait juste de mevoir expier ce bonheur qu’elle m’a envié. Et Kitty ? Celle-làeût été plus contente encore, car je lis dans son cœur : elleme hait, parce que j’ai plu à son mari ; à ses yeux je suisune femme sans mœurs, qu’elle méprise. Ah ! si j’avais été cequ’elle pense, avec quelle facilité j’aurais tourné la tête à sonmari ! La pensée m’en est venue, j’en conviens. – Voilà unhomme enchanté de sa personne, se dit-elle à l’aspect d’un grosmonsieur au teint fleuri venant à sa rencontre, et la saluant d’unair gracieux pour s’apercevoir qu’il ne la connaissait pas. – Il meconnaît autant que le reste du monde ! puis-je me vanter de meconnaître moi-même ? Je ne connais que mes appétits,comme disent les français… Ces gamins convoitent de mauvaisesglaces, se dit-elle à la vue de deux enfants arrêtés devant unmarchand qui déposait à terre un seau à glaces, et s’essuyait lafigure du coin d’un torchon ; tous nous aimons les friandises,et faute de bonbons on désire de méchantes glaces, comme Kitty qui,ne pouvant épouser Wronsky, s’est contentée de Levine ; elleme déteste, et me jalouse ; de mon côté je lui porte envie.Ainsi va le monde – Futkin, coiffeur ; « je mefais coiffer par Futkin… » ; je le ferai rire avec cettebêtise », pensa-t-elle, pour se rappeler aussitôt qu’ellen’avait plus personne à faire rire. On sonne les vêpres ; cemarchand fait ses signes de croix avec une telle hâte qu’on diraitqu’il a peur de les perdre. Pourquoi ces églises, ces cloches, cesmensonges ? pour dissimuler que nous nous haïssons tous, commeces isvoschiks qui s’injurient. Yavshine a raison de dire :« Il en veut à ma chemise, moi à la sienne ».

Entraînée par ses pensées, elle oublia unmoment sa douleur et fut surprise quand la calèche s’arrêta. Lesuisse, en venant au-devant d’elle, la fit rentrer dans laréalité.

« Y a-t-il une réponse ?

– Je vais m’en informer, dit le suisse, et ilrevint un moment après avec une enveloppe de télégramme, Annalut :

« Je ne puis rentrer avant dixheures.

« Wronsky. »

– Et le messager ?

– Il n’est pas encore de retour. »

Un besoin vague de vengeance s’éleva dansl’âme d’Anna, et elle monta l’escalier en courant. « J’iraimoi-même le trouver, pensa-t-elle, avant de partir pour toujours.Je lui dirai son fait. Jamais je n’ai haï personne autant que cethomme ! » Et, apercevant un chapeau de Wronsky dansl’antichambre, elle frissonna avec aversion. Elle ne réfléchissaitpas que la dépêche lui était une réponse à la sienne, et non aumessage envoyé par un exprès, que Wronsky ne pouvait encore avoirreçu. « Il est chez sa mère, pensa-t-elle, causant gaiement,sans nul souci des souffrances qu’il inflige… » Et, voulantfuir les horribles pensées qui l’envahissaient dans cette maisondont les murs l’écrasaient de leur terrible poids : « Ilfaut partir bien vite, se dit-elle sans savoir où elle devaitaller, prendre le chemin de fer, le poursuivre, l’humilier… »Consultant l’indicateur, elle y lut que le train du soir partait à8 heures 2 minutes. « J’arriverai à temps. »

Et, faisant atteler des chevaux frais à lacalèche, elle se hâta de mettre dans un petit sac de voyage lesobjets indispensables à une absence de quelques jours ;décidée à ne pas rentrer, elle roulait mille projets dans sa tête,et résolut, après la scène qui se passerait à la gare ou chez lacomtesse, de continuer sa route par le chemin de fer de Nijni, pours’arrêter dans la première ville venue.

Le dîner était servi, mais la nourriture luifit horreur ; elle remonta dans la calèche aussitôt que lecocher eut attelé, irritée de voir les domestiques s’agiter autourd’elle.

« Je n’ai pas besoin de toi, Pierre,dit-elle au valet de pied qui se disposait à l’accompagner.

– Qui prendra le billet ?

– Eh bien, viens si tu veux, cela m’estégal », répondit-elle contrariée.

Pierre sauta sur le siège et donna l’ordre aucocher d’aller à la gare de Nijni.

Chapitre 30

 

« Voilà mes idées quis’éclaircissent ! se dit Anna lorsqu’elle se retrouva encalèche, roulant sur le pavé inégal. À quoi ai-je pensé en dernierlieu ? Ah oui, aux réflexions de Yavshine sur la lutte pour lavie et sur la haine qui seule unit les hommes… Qu’allez-vouschercher en guise de plaisir ? » pensa-t-elle,interpellant mentalement une joyeuse société installée dans unevoiture à quatre chevaux, et allant évidemment s’amuser à lacampagne ; « vous ne vous échapperez pas àvous-mêmes ! » Et, voyant à quelques pas de là un ouvrierivre emmené par un garde de police : « Ceci ferait mieuxl’affaire. Nous en avons aussi essayé, du plaisir, le comte Wronskyet moi, et nous nous sommes trouvés bien au-dessous des joiessuprêmes auxquelles nous aspirions ! » Et pour lapremière fois Anna dirigea sur ses relations avec le comte cettelumière éclatante qui tout à coup lui révélait la vie.« Qu’a-t-il cherché en moi ? Les satisfactions de lavanité plutôt que celles de l’amour ! » Et les paroles deWronsky, l’expression de chien soumis que prenait son visage auxpremiers temps de leur liaison, lui revenaient en mémoire pourconfirmer cette pensée. « Il cherchait par-dessus tout letriomphe du succès ; il m’aimait, mais principalement parvanité. Maintenant qu’il n’est plus fier de moi, c’est fini ;m’ayant pris tout ce qu’il pouvait me prendre, et ne trouvant plusde quoi se vanter, je lui pèse, et il n’est préoccupé que de ne pasmanquer extérieurement d’égards envers moi. S’il veut le divorce,c’est dans ce but. Il m’aime peut-être encore, maiscomment ? « The zest is gone ». Au fond du cœuril sera soulagé d’être délivré de ma présence. Tandis que mon amourdevient de jour en jour plus égoïstement passionné, le siens’éteint peu à peu ; c’est pourquoi nous n’allons plusensemble. J’ai besoin de l’attirer à moi, lui de me fuir ;jusqu’au moment de notre liaison nous allions l’un au-devant del’autre, maintenant c’est en sens inverse que nous marchons. Ilm’accuse d’être ridiculement jalouse, je m’en accuse aussi, mais lavérité, c’est que mon amour ne se sent plus satisfait. » Dansle trouble qui la possédait, Anna changea de place dans la calèche,remuant involontairement les lèvres comme si elle allait parler.« Si je pouvais, je chercherais à lui être une amieraisonnable, et non une maîtresse passionnée que sa froideurexaspère ; mais je ne puis me transformer. Il ne me trompepas, j’en suis certaine, il n’est pas plus amoureux de Kitty que dela princesse Sarokine, mais qu’est-ce que cela me fait ? Dumoment que mon amour le fatigue, qu’il n’éprouve plus pour moi ceque j’éprouve pour lui, que me font ses bons procédés ? Jepréférerais presque sa haine ; là où cesse l’amour, commencele dégoût, et cet enfer je le subis…

« Qu’est-ce que ce quartierinconnu ? des montagnes, des maisons, toujours des maisons,habitées par des gens qui se haïssent les uns les autres…

« Que pourrait-il m’arriver qui medonnerait encore du bonheur ? Supposons qu’AlexisAlexandrovitch consente au divorce, qu’il me rende Serge, quej’épouse Wronsky ? » Et en songeant à Karénine Anna levit devant elle, avec son regard éteint, ses mains veinées de bleu,ses phalanges qui craquaient, et l’idée de leurs rapports, jadisqualifiés de tendres, la fit tressaillir d’horreur.« Admettons que je sois mariée ; Kitty merespectera-t-elle pour cela ? Serge ne se demandera-t-il paspourquoi j’ai deux maris ? Wronsky changera-t-il pourmoi ? peut-il encore s’établir entre lui et moi des relationsqui me donnent, je ne dis pas du bonheur, mais des sensations quine soient pas une torture ? Non, se répondit-elle sanshésiter, la scission entre nous est trop profonde ; je faisson malheur, il fait le mien, nous n’y changerons plus rien !– Pourquoi cette mendiante avec son enfant, s’imagine-t-elleinspirer la pitié ? Ne sommes-nous pas tous jetés sur cetteterre pour souffrir les uns par les autres ? Des écoliers quirentrent du gymnase… mon petit Serge !… lui aussi j’ai crul’aimer, mon affection pour lui m’attendrissait moi-même. J’aipourtant vécu sans lui, échangeant son amour contre celui d’unautre, et, tant que cette passion pour l’autre a été satisfaite, jene me suis pas plainte de l’échange. » Elle était presquecontente d’analyser ses sentiments avec cette implacable clarté.« Nous en sommes tous là, moi, Pierre, le cocher, tous cesmarchands, les gens qui vivent au bord du Volga et qu’on attire parces annonces collées au mur, partout, toujours…

– Faut-il prendre le billet pourObiralowka ? » demanda Pierre en approchant de lagare.

Elle eut peine à comprendre cette question,ses pensées étaient ailleurs et elle avait oublié ce qu’elle venaitfaire.

« Oui », répondit-elle enfin, luitendant sa bourse et descendant de calèche, son petit sac rouge àla main.

Les détails de sa situation lui revinrent à lamémoire pendant qu’elle traversait la foule pour se rendre à lasalle d’attente ; assise sur un grand divan circulaire, enattendant le train, elle repassa dans sa pensée les différentesrésolutions auxquelles elle pouvait se fixer ; puis elle sereprésenta le moment où elle arriverait à la station, le billetqu’elle écrirait à Wronsky, ce qu’elle lui dirait en entrant dansle salon de la vieille comtesse, où peut-être en ce moment il seplaignait des amertumes de sa vie. L’idée qu’elle aurait encore puvivre heureuse traversa son cerveau ;… combien il était durd’aimer et de haïr tout à la fois ! combien surtout son pauvrecœur battait à se rompre !…

Chapitre 31

 

Un coup de sonnette retentit, quelques jeunesgens bruyants et d’apparence vulgaire passèrent devant elle ;Pierre traversa la salle, s’approcha pour l’escorter jusqu’auwagon ; les hommes groupés près de la porte firent silence enla voyant passer ; l’un d’eux murmura quelques mots à sonvoisin, ce devait être une grossièreté. Anna prit place dans unwagon de première, et déposa son sac sur le siège de drap grisfané ; Pierre souleva son chapeau galonné avec un sourireidiot en signe d’adieu, et s’éloigna. Le conducteur ferma laportière. Une dame ridiculement attifée, et qu’Anna déshabilla enimagination pour s’épouvanter de sa laideur, courait le long duquai suivie d’une petite fille riant avec affectation.

« Cette enfant est grotesque et déjàprétentieuse », pensa Anna, et pour ne voir personne elles’assit du côté opposé de la voiture.

Un petit moujik sale, en casquette, d’oùs’échappaient des touffes de cheveux ébouriffés, passa près de lafenêtre, se penchant au-dessus de la voie.

« Cette figure ne m’est pasinconnue », pensa Anna, et tout à coup elle se rappela soncauchemar, et recula avec épouvante vers la porte du wagon que leconducteur ouvrait pour faire entrer un monsieur et une dame.

« Vous désirez sortir ? »

Anna ne répondit pas, et personne ne putremarquer sous son voile la terreur qui la glaçait. Elle serassit ; le couple prit place en face d’elle, examinantdiscrètement, quoique avec curiosité, les détails de sa toilette.Le mari demanda la permission de fumer et, l’ayant obtenue, fitremarquer à sa femme en français qu’il éprouvait encore plus lebesoin de parler que celui de fumer ; ils échangeaient tousdeux des observations stupides dans le but d’attirer l’attentiond’Anna et de lier conversation avec elle, Ces gens-là devaient sedétester ; d’aussi tristes monstres pouvaient-ilsaimer ?

Le bruit, les cris, les rires qui succédèrentau second coup de sonnette, donnèrent à Anna l’envie de se boucherles oreilles ; qu’est-ce qui pouvait bien faire rire ?Après le troisième signal la locomotive siffla, le train s’ébranla,et le monsieur fit un signe de croix. « Que peut-il bienentendre par là ? » pensa Anna, détournant les yeux d’unair furieux, pour regarder par-dessus la tête de la dame les wagonset les murs de la gare qui passaient devant la fenêtre ; lemouvement devint plus rapide, les rayons du soleil couchantparvinrent jusqu’à la voiture, et une légère brise se joua dans lesstores.

Anna, oubliant ses voisins, respira l’airfrais, et reprit le cours de ses réflexions :

« À quoi pensais-je ? à ce que mavie, de quelque façon que je me la représente, ne peut être quedouleur ; nous sommes tous voués à la souffrance, et necherchons que le moyen de nous le dissimuler. Mais lorsque lavérité nous crève les yeux ?

« La raison a été donnée à l’homme pourrepousser ce qui le gêne », dit la dame en français, enchantéede sa phrase.

Ces paroles répondaient à la penséed’Anna.

« Repousser ce qui le gêne »,répéta-t-elle, et un coup d’œil jeté sur l’homme et sa maigremoitié lui fit comprendre que celle-ci devait se considérer commeune créature incomprise, et que son gros mari ne l’en dissuadaitpas et en profitait pour la tromper. Anna plongeait dans les replisles plus intimes de leurs cœurs ; mais cela manquaitd’intérêt, et elle continua à réfléchir.

Elle suivit la foule en arrivant à la station,cherchant à éviter le grossier contact de ce monde bruyant, ets’attardant sur le quai pour se demander ce qu’elle allait faire.Tout lui paraissait maintenant d’une exécution difficile ;poussée, heurtée, curieusement observée, elle ne savait où seréfugier. Enfin elle eut l’idée d’arrêter un employé pour luidemander si le cocher du comte Wronsky n’était pas à la stationavec un message.

« Le comte Wronsky ? tout à l’heureon est venu chercher la princesse Sarokine et sa fille. Commentest-il ce cocher ? »

Au même moment Anna vit s’avancer vers elleson envoyé, le cocher Michel, en beau caftan neuf, portant unbillet avec importance, et fier d’avoir rempli sa mission.

Anna brisa le cachet, et son cœur se serra enlisant :

« Je regrette que votre billet ne m’aitpas trouvé à Moscou. Je rentrerai à dix heures.

« WRONSKI. »

« C’est cela, je m’y attendais »,dit-elle avec un sourire sardonique.

« Tu peux t’en retourner à lamaison », dit-elle s’adressant au jeune cocher ; elleprononça ces mots lentement et doucement ; son cœur battait àse rompre et l’empêchait de parler. « Non, je ne te permettraiplus de me faire ainsi souffrir », pensa-t-elle, s’adressantavec menace à celui qui la torturait, et elle continua à longer lequai.

« Où fuir, mon Dieu ! » sedit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette etsa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si ellen’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne laquittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elles’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avecun monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venueschercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pourregarder passer Anna. Celle-ci hâta le pas ; un convoi demarchandises approchait qui ébranla le quai ; elle se crut denouveau dans un train en marche. Soudain elle se souvint de l’hommeécrasé le jour où pour la première fois elle avait rencontréWronsky à Moscou, et elle comprit ce qui lui restait à faire.Légèrement et rapidement elle descendit les marches, qui de lapompe, placée à l’extrémité du quai, allaient jusqu’aux rails, etmarcha au-devant du train. Elle examina froidement la grande rouede la locomotive, les chaînes, les essieux, cherchant à mesurer del’œil la distance qui séparait les roues de devant du premierwagon, des roues de derrière.

« Là, se dit-elle, regardant l’ombreprojetée par le wagon sur le sable mêlé de charbon qui recouvraitles traverses, là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée detous et de moi-même. »

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peineà détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sousle premier wagon ; elle attendit le second. Un sentimentsemblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire unplongeon dans la rivière, s’empara d’elle, et elle fit un signe decroix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule desouvenirs de jeunesse et d’enfance ; la vie avec ses joiesfugitives brilla un moment devant elle ; mais elle ne quittapas des yeux le wagon, et lorsque le milieu, entre les deux roues,apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans ses épaules et,les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, commeprête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Oùsuis-je ? pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effortpour se rejeter en arrière ; mais une masse énorme,inflexible, la frappa sur la tête, et l’entraîna par le dos.« Seigneur, pardonne-moi ! » murmura-t-elle sentantl’inutilité de la lutte. Un petit moujik, marmottant dans sa barbe,se pencha du marchepied du wagon sur la voie. Et la lumière, quipour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec sestourments, ses trahisons et ses douleurs, déchirant les ténèbres,brilla d’un éclat plus vif, vacilla et s’éteignit pourtoujours.

Partie 5

Chapitre 1

 

Deux mois s’étaient écoulés, et, quoiqu’on eûtatteint la moitié de l’été Serge Ivanitch n’avait pas encore quittéMoscou pour prendre son temps de repos habituel à la campagne. Unévénement important venait de s’accomplir pour lui, la publicationd’un livre sur les formes gouvernementales en Europe et en Russie,fruit d’un labeur de six ans. L’introduction, ainsi que quelquesfragments de cet ouvrage, avaient déjà paru dans des revues ;mais, quoique son travail n’eût plus l’attrait de la nouveauté,Serge Ivanitch s’attendait néanmoins à ce qu’il fît sensation.

Des semaines se passèrent cependant sansqu’aucune émotion vînt agiter le monde littéraire. Quelques amis,hommes de science, parlèrent à Kosnichef de son livre, parpolitesse, mais la société proprement dite était préoccupée dequestions trop différentes, pour accorder la moindre attention àune publication de ce genre ; quant aux journaux, la seulecritique qui parût dans une feuille sérieuse fut de nature àmortifier l’auteur.

Cet article n’était qu’un choix de citations,habilement combinées pour démontrer que le livre entier, avec seshautes prétentions, n’offrait qu’un tissu de phrases pompeuses, quine semblaient pas toujours intelligibles, ainsi que le témoignaientles fréquents points d’interrogation du critique ; le plusdur, c’est que celui-ci, quoique médiocrement instruit, était trèsspirituel.

Serge Ivanitch, malgré sa bonne foi, ne songeapas un instant à vérifier la justesse de ces remarques ; ilcrut à une vengeance, et se rappela avoir rencontré l’auteur del’article chez son libraire, et avoir relevé l’ignorance d’une deses observations.

Au mécompte de voir le travail de six annéespasser ainsi inaperçu, se joignait pour Kosnichef une sorte dedécouragement causé par l’oisiveté, qui succédait pour lui à lapériode d’agitation, due à la publication de son livre.Heureusement l’attention publique se portait en ce moment vers laquestion slave, avec un enthousiasme qui gagnait les meilleursesprits. Kosnichef avait trop de sens pour ne pas reconnaître quecet entraînement présentait des côtés puérils, et qu’il offrait detrop nombreuses occasions aux personnalités vaniteuses de se mettreen évidence ; il ne professait pas non plus une confianceabsolue dans les récits exagérés des journaux ; mais il futtouché par le sentiment unanime de sympathie ressenti par toutesles classes de la société pour l’héroïne des Serbes et desMonténégrins. Cette manifestation de l’opinion publique lefrappa.

« Le sentiment national, disait-il,pouvait enfin se produire au grand jour », et plus il étudiaitce mouvement dans son ensemble, plus il lui découvrait desproportions grandioses, destinées à marquer dans l’histoire de laRussie. Son livre et ses déceptions furent oubliés ! et il seconsacra si complètement à l’œuvre commune, qu’il atteignait lamoitié de l’été sans avoir pu se dégager assez complètement de sesnouvelles occupations pour aller à la campagne. Il résolut, coûteque coûte, de s’accorder une quinzaine de jours pour se plongerdans la vie des champs, afin d’assister aux premiers signes de ceréveil national, auquel la capitale et toutes les grandes villes del’empire croyaient fermement.

Katavasof profita de l’occasion pour tenir lapromesse qu’il avait faite à Levine de venir chez lui, et les deuxamis se mirent en route le même jour.

Chapitre 2

 

Les abords de la gare de Koursk étaientencombrés de voitures amenant des volontaires et ceux qui leurfaisaient escorte ; des dames portant des bouquets attendaientles héros du jour pour les saluer, et la foule les suivait jusquedans l’intérieur de la gare.

Parmi les dames munies de bouquets, il s’entrouva une qui connaissait Serge Ivanitch, et, en le voyantparaître, elle lui demanda en français s’il accompagnait desvolontaires.

« Je pars pour la campagne, chez monfrère, princesse, j’ai besoin de me reposer ; mais vous,ajouta-t-il avec un léger sourire, ne quittez pas votreposte ?

– Il le faut bien. Est-il vrai, dites-moi, quenous en ayons déjà expédié huit cents ?

– Nous en avons expédié plus de mille, et nouscomptons ceux qui ne sont pas directement partis de Moscou.

– Je le disais bien, s’écria la dameenchantée, et les dons ? n’est-ce pas qu’ils ont atteintpresque un million ?

– Plus que cela, princesse.

– Avez-vous lu le télégramme ? on aencore battu les Turcs. À propos, savez-vous qui partaujourd’hui ? le comte Wronsky ! dit la princesse d’unair triomphant, avec un sourire significatif.

– Je l’avais entendu dire, mais je ne savaispas qu’il partait aujourd’hui.

– Je viens de l’apercevoir, il est ici avec samère ; au fond il ne pouvait rien faire de mieux.

– Oh ! certainement. »

Pendant cette conversation, la foule seprécipitait dans la salle du buffet, où un monsieur, le verre enmain, tenait aux volontaires un discours, qu’il termina en lesbénissant d’une voix émue au nom de « notre mèreMoscou ». La foule répondit par des vivats, et Serge Ivanitch,ainsi que sa compagne, furent presque renversés par lesmanifestations de l’enthousiasme public.

« Qu’en dites-vous, princesse ? criatout à coup au milieu de la foule la voix ravie de StépaneArcadiévitch, se frayant un chemin dans la mêlée. N’est-ce pasqu’il a bien parlé ? Bravo ! c’est vous, Serge Ivanitch,qui devriez leur dire quelques paroles d’approbation, ajoutaOblonsky de son air caressant, en touchant le bras deKosnichef.

– Oh non ! je pars.

– Où allez-vous ?

– Chez mon frère.

– Alors vous verrez ma femme ; dites-luique vous m’avez rencontré, que tout est « all right »,elle comprendra ; dites-lui aussi que je suis nommé membre dela commission, elle sait ce que c’est, je lui ai déjà écrit.Excusez, princesse, ce sont les petites misères de la vie humaine,dit-il en se tournant vers la dame. Vous savez que la Miagkaïa, pasLise, mais Bibiche, envoie mille fusils et douze sœursinfirmières ! Le saviez-vous ?

– Oui, répondit froidement Kosnichef.

– Quel dommage que vous partiez ! nousdonnons demain un dîner d’adieu à deux volontaires, Bartalansky dePétersbourg et notre Weslowsky, qui, à peine marié, part déjà.C’est beau, n’est-ce pas ? »

Et sans remarquer qu’il n’intéressait en rienses interlocuteurs, Oblonsky continua à bavarder.

« Que dites-vous ? »s’écria-t-il lorsque la princesse lui eut appris que Wronskypartait par le premier train ; une teinte de tristesse sepeignit momentanément sur sa joyeuse figure ; mais il oubliavite les larmes qu’il avait versées sur le corps de sa sœur, pourne voir en Wronsky qu’un héros et un vieil ami ; il courut lerejoindre.

« Il faut lui rendre justice malgré sesdéfauts, dit la princesse lorsque Stépane Arcadiévitch se futéloigné, c’est une nature slave par excellence. Je crains cependantque le comte n’ait aucun plaisir à le voir. Quoi qu’on dise, cemalheureux Wronsky me touche ; tâchez de causer un peu aveclui en voyage.

– Certainement, si j’en trouve l’occasion.

– Il ne m’a jamais plu, mais je trouve que cequ’il fait maintenant rachète bien des torts. Vous savez qu’ilemmène un escadron à ses frais ? »

La sonnette retentit et la foule se pressavers les portes.

« Le voici », dit la princessemontrant à Kosnichef Wronsky, vêtu d’un long paletot, la têtecouverte d’un chapeau à larges bords, et donnant le bras à sa mère.Oblonsky les suivait en causant avec animation ; il avaitprobablement signalé la présence de Kosnichef, car Wronsky setourna du côté indiqué, et souleva silencieusement son chapeau,découvrant un front vieilli et ravagé par la douleur. Il disparutaussitôt sur le quai.

Les hourras et l’hymne national chanté enchœur retentirent jusqu’au départ du train ; un jeunevolontaire, de taille élevée, aux épaules voûtées et à l’airmaladif, répondait au public avec ostentation, en agitant sonbonnet de feutre et un bouquet au-dessus de sa tête ; derrièrelui, deux officiers et un homme âgé coiffé d’une vieille casquettesaluaient plus modestement.

Chapitre 3

 

Kosnichef, après avoir pris congé de laprincesse, entra avec Katavasof, qui venait de le rejoindre, dansun wagon bourré de monde.

L’hymne national accueillit encore lesvolontaires à la station suivante, et ceux-ci répondirent par lesmêmes saluts ; ces ovations étaient trop familières à SergeIvanitch, et le type des volontaires trop connu, pour qu’iltémoignât la moindre curiosité ; mais Katavasof, que sesétudes tenaient éloignés de ce milieu, prit intérêt à ces scènesnouvelles pour lui, et interrogea son compagnon au sujet desvolontaires. Serge Ivanitch lui conseilla de les étudier dans leurwagon à la station suivante, et Katavasof suivit cet avis.

Il trouva les quatre héros assis dans un coinde la voiture, causant bruyamment, et se sachant l’objet del’attention générale ; le grand jeune homme voûté parlait plushaut que les autres, sous l’influence de trop nombreuses libations,et racontait une histoire à un officier en petite tenue d’uniformeautrichien ; le troisième volontaire, en uniforme d’artilleur,était assis auprès d’eux sur un coffre, et le quatrième dormait.Katavasof apprit que le jeune homme maladif était un marchand, qui,à peine âgé de vingt-deux ans, était parvenu à manger une fortuneconsidérable, et croyait s’être attiré l’admiration du monde entieren partant pour la Serbie. C’était un enfant gâté, perdu de santéet plein de suffisance ; il fit la plus mauvaise impression auprofesseur.

Le second ne valait guère mieux ; ilavait essayé de tous les métiers, et parlait de toute chose sur unton tranchant et avec la plus complète ignorance.

Le troisième, au contraire, plut à Katavasofpar sa modestie et sa douceur ; la présomption et la faussescience de ses compagnons lui imposaient, et il se tenait sur laréserve.

« Qu’allez-vous faire en Serbie ?lui demanda le professeur.

– J’y vais, comme tout le monde, essayer de merendre utile.

– On y manque d’artilleurs.

– Oh ! j’ai si peu servi dansl’artillerie ! » Et il raconta que, n’ayant pu subir sesexamens, il avait dû quitter l’armée comme sous-officier.

L’impression produite par ces personnagesétait peu favorable ; un vieillard en uniforme militaire, quiles écoutait avec Katavasof, ne semblait guère plus édifié quelui ; il trouvait difficile de prendre au sérieux ces hérosdont la valeur militaire se puisait surtout dans leurs gourdes devoyage ; mais, devant la surexcitation actuelle des esprits,il était imprudent de se prononcer franchement ; le vieuxmilitaire, interrogé, par Katavasof sur l’impression que luifaisaient les volontaires, se borna donc à répondre en souriant desyeux :

« Que voulez-vous, il faut deshommes ! » Et, sans approfondir mutuellement leurssentiments à ce sujet, ils causèrent des nouvelles du jour et de lafameuse bataille où les turcs devaient tous être anéantis.

Katavasof n’en dit pas plus long à SergeIvanitch tandis qu’il reprenait sa place auprès de lui : iln’eut pas le courage de son opinion.

Les chœurs, les acclamations, les bouquets etles quêteuses se retrouvèrent à la ville suivante ; onaccompagna les volontaires au buffet comme à Moscou, mais avec unenuance d’enthousiasme moindre.

Chapitre 4

 

Pendant l’arrêt du train, Serge Ivanitch sepromena sur le quai, et passa devant le compartiment de Wronsky,dont les stores étaient baissés ; au second tour il aperçut lavieille comtesse près de la fenêtre. Elle l’appela.

« Vous voyez que je l’accompagne jusqu’àKoursk.

– On me l’a dit, répondit Kosnichef,s’arrêtant à la portière du wagon ; et il ajouta en remarquantl’absence de Wronsky : il fait là une belle action.

– Hé, que vouliez-vous qu’il fît après sonmalheur !

– Quel horrible événement !

– Mon Dieu ! par où n’ai-je paspassé ! Mais entrez, dit la vieille dame, et elle fit uneplace à Kosnichef auprès d’elle. Si vous saviez ce que j’aisouffert ! Pendant six semaines il n’a pas ouvert la bouche,et mes supplications seules le décidaient à manger ; nouscraignions qu’il n’attentât à ses jours ; vous savez qu’il adéjà failli mourir une fois pour elle ? Oui, dit la vieillecomtesse, dont le visage s’assombrit à ce souvenir, cette femme estmorte comme elle avait vécu, lâchement et misérablement.

– Ce n’est pas à nous de la juger, comtesse,répondit Serge Ivanitch avec un soupir, mais je conçois que vousayez souffert.

– Ne m’en parlez pas ! Mon fils étaitchez moi, dans ma terre des environs de Moscou où je passais l’été,lorsqu’on lui a apporté un billet auquel il a immédiatement donnéréponse. Personne ne se doutait qu’elle fût à la gare. Le soir, enmontant dans ma chambre, j’appris de mes femmes qu’une dame s’étaitjetée sous un train de marchandises. J’ai aussitôt compris, et monpremier mot a été : « Qu’on n’en parle pas aucomte ! » Mais on l’avait déjà averti, son cocher était àla gare au moment du malheur, et avait tout vu. J’ai couru chez monfils, il était comme un fou ; sans prononcer un mot il estparti. Je ne sais ce qu’il a trouvé, mais en revenant ilressemblait à un mort, je ne l’aurais pas reconnu.« Prostration complète », a dit le docteur. Plus tard ila manqué perdre la raison. Vous avez beau dire, cette femme-làétait mauvaise. Comprenez-vous une passion de ce genre ?qu’a-t-elle voulu prouver par sa mort ? elle a troublél’existence de deux hommes d’un rare mérite, son mari et mon fils,et s’est perdue elle-même.

– Qu’a fait le mari ?

– Il a repris la petite. Au premier momentAlexis a consenti à tout ; maintenant il se repent d’avoirabandonné sa fille à un étranger, mais peut-il s’en charger ?Karénine est venu à l’enterrement, nous sommes parvenus à éviterune rencontre entre lui et Alexis. Pour le mari cette mort est unedélivrance ; mais mon pauvre fils qui avait tout sacrifié àcette femme, moi, sa position, sa carrière,… l’achever ainsi !Non, quoi que vous en disiez, c’est la fin d’une créature sansreligion. Que Dieu me pardonne, mais, en songeant au mal qu’elle afait à mon fils, je ne puis que maudire sa mémoire.

– Comment va-t-il maintenant ?

– C’est cette guerre qui nous a sauvés. Je n’ycomprends pas grand’chose, et la guerre me fait peur, d’autant plusqu’on dit que ce n’est pas très bien vu à Pétersbourg, mais je n’enremercie pas moins le ciel. Cela l’a remonté. Son ami Yavshine estvenu l’engager à l’accompagner en Serbie ; il y va, lui, parcequ’il s’est ruiné au jeu ; les préparatifs du départ ontoccupé, distrait, Alexis. Causez avec lui, je vous en prie, il estsi triste ! Et pour comble d’ennui il a une rage de dents.Mais il sera heureux de vous voir ; il se promène de l’autrecôté de la voie. »

Serge Ivanitch promit de causer avec le comte,et se dirigea vers le côté de la voie où se trouvait Wronsky.

Chapitre 5

 

Parmi les ballots entassés sur le quai desmarchandises, Wronsky marchait comme un fauve dans sa cage, sur unétroit espace où il ne pouvait faire qu’une vingtaine de pas ;les mains enfoncées dans les poches de son paletot, il passa devantSerge Ivanitch sans avoir l’air de le reconnaître ; maiscelui-ci était au-dessus de toute susceptibilité ; Wronskyremplissait selon lui une grande mission, il devait être soutenu etencouragé. Kosnichef s’approcha donc, et le comte, ayant fixé lesyeux sur lui, s’arrêta et lui tendit cordialement la main.

« Vous préfériez peut-être ne pas mevoir ? mais vous excuserez mon insistance : je tenais àvous offrir mes services, dit Serge Ivanitch.

– Personne ne peut me faire moins de mal àvoir que vous, répondit Wronsky ; pardonnez-moi, la viem’offre si peu de côtés agréables.

– Je le conçois ; cependant une lettrepour Ristitch ou pour Milan vous serait peut-être de quelqueutilité ? continua Kosnichef frappé de la profonde souffrancequ’exprimait le visage du comte.

– Oh non ! répondit celui-ci, faisanteffort pour comprendre. Voulez-vous que nous marchions unpeu ? ces wagons sont si étouffants ! Une lettre ?non, merci ! en a-t-on besoin pour se faire tuer ?…peut-être aux Turcs dans ce cas-là… ajouta-t-il souriant du boutdes lèvres, tandis que son regard gardait la même expression dedouleur amère.

– Il vous serait plus facile d’entrer enrelations avec des hommes préparés pour l’action. Au reste, faitescomme vous l’entendez, mais je voulais vous dire combien j’ai étéheureux d’apprendre la décision que vous avez prise ; vousrelèverez dans l’opinion publique ces volontaires si attaqués.

– Mon seul mérite, répondit Wronsky, est de nepas tenir à la vie ; quant à l’énergie, je sais qu’elle ne mefera pas défaut, et c’est un soulagement pour moi que d’appliquer àun but utile cette existence qui m’est à charge… et il fit un gested’impatience causé par la douleur de sa dent malade.

– Vous allez renaître à une vie nouvelle, fitSerge Ivanitch touché, permettez-moi de vous le prédire, car sauverdes frères opprimés est un but pour lequel on peut aussi dignementvivre que mourir. Que Dieu vous donne plein succès, et qu’il rendeà votre âme le calme dont elle a besoin.

– Je ne suis plus qu’une ruine », murmurale comte lentement, serrant la main que lui tendait Kosnichef.

Il se tut, vaincu par la douleur persistantequi le gênait pour parler, et ses yeux se fixèrent machinalementsur la roue du tender, qui avançait en glissant lentement etrégulièrement sur les rails. À cette vue, sa souffrance physiquecessa subitement, effacée par la torture du cruel souvenir que larencontre d’un homme qu’il n’avait pas revu depuis son malheur,réveillait en lui. Elle lui apparut tout à coup, ou dumoins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un foudans la caserne, près du chemin de fer, où on l’avait transportée,il aperçut son corps ensanglanté, étendu sans pudeur aux yeux detous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucleslégères autour des tempes, était rejetée en arrière, les yeux àdemi clos ; les lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes àproférer encore leur terrible menace, et lui prédire, comme à leurdernière entrevue, « qu’il se repentirait ».

Il avait beau depuis lors évoquer leurpremière rencontre, à la gare aussi ; chercher à la revoirdans sa beauté poétique et charmante, alors que, débordant de vieet de gaieté, elle allait au-devant du bonheur et savait ledonner : c’était son image irritée et animée d’un implacablebesoin de vengeance, qu’il revoyait toujours, et les joies du passéen restaient empoisonnées à jamais… Un sanglot ébranla tout sonêtre !

Après un moment de silence, le comte s’étantremis échangea encore quelques paroles avec Kosnichef sur l’avenirde la Serbie, puis, au signal du départ, les deux hommes seséparèrent.

Chapitre 6

 

Serge Ivanitch, ne sachant pas quand il luiserait possible de partir, n’avait pas voulu s’annoncer à l’avancepar le télégraphe ; il fut donc obligé de se contenter d’untarantass de louage trouvé à la station ; aussi son compagnonet lui atteignirent-ils Pakrofsky, vers midi, noirs depoussière.

Kitty, du balcon où elle était assise avec sonpère et sa sœur, reconnut son beau-frère et courut au-devant desvoyageurs.

« Vous devriez rougir d’arriver ainsisans nous prévenir, dit-elle en tendant son front à SergeIvanitch.

– Vous voyez que nous avons pu éviter de vousdéranger. Et voilà notre ami Michel Somenitch que je vousamène.

– Ne me confondez pas avec un nègre, dit enriant Katavasof ; quand je serai lavé, vous verrez que j’aifigure humaine, – et ses dents blanches brillaient dans sa figureempoussiérée.

– Kostia va être bien content ; il est àla ferme, mais il ne tardera pas à rentrer.

– Toujours à ses affaires, tandis que nousautres ne connaissons plus que la guerre de Serbie ! Je suiscurieux de connaître l’opinion de mon ami à ce sujet ; il nedoit pas évidemment penser comme tout le monde.

– Mais je crois que si, répondit Kitty, un peuconfuse, regardant Serge Ivanitch. Je vais le faire chercher. Nousavons papa pour le moment, qui revient de l’étranger. »

Et la jeune femme, profitant de la liberté demouvements dont elle avait si longtemps été privée, se hâtad’installer ses hôtes, de faire prévenir son mari, et de courirauprès de son père resté sur la terrasse.

« C’est Serge Ivanitch qui nous amène leprofesseur Katavasof.

– Oh ! par cette chaleur ! que cesera lourd !

– Du tout, papa, il est très aimable et Kostial’aime beaucoup. Va les entretenir, chère amie, dit-elle à sa sœur,pendant que je cours auprès du petit ; comme un fait exprès,je ne l’ai pas nourri depuis ce matin, il doit s’impatienter. Cesmessieurs ont rencontré Stiva à la gare. »

Le lien qui unissait la mère à l’enfantrestait encore si intime qu’elle devinait les besoins de son filsavant même d’avoir entendu son vigoureux cri d’impatience.

Kitty hâta le pas.

« Donnez-le-moi, donnez vite »,dit-elle, aussi impatientée que son nourrisson, et gourmandant labonne qui s’attardait à attacher le bonnet de l’enfant.

Enfin, après un dernier cri désespéré deMitia, qui, dans sa hâte de téter, ne savait plus par où s’yprendre, la mère et l’enfant, calmés tous deux, respirèrent, etKitty sourit en voyant son fils lui jeter un regard presque rusésous son bonnet tandis qu’il gonflait en mesure ses petitesjoues.

« Croyez-moi, Catherine Alexandrovna, mapetite mère, il me connaît, dit la vieille Agathe Mikhaïlovna qu’onne pouvait tenir éloignée de la chambre de l’enfant.

– C’est impossible ; s’il vousconnaissait, il me connaîtrait bien aussi », répondit Kitty ensouriant. Mais, malgré cette dénégation, elle savait, au fond deson âme, combien ce petit être comprenait de choses ignorées dureste du monde, et auxquelles sa mère n’aurait rien compris sanslui. Pour tous, surtout pour son père, Mitia était une petitecréature humaine à laquelle il ne fallait que des soinsphysiques ; pour sa mère, c’était un être doué de facultésmorales, et elle en aurait eu long à raconter sur leurs rapports decœur.

« Vous verrez bien quand il seréveillera, insista la vieille femme.

– C’est bon, c’est bon, mais pour le momentlaissez-le s’endormir. »

Chapitre 7

 

Agathe Mikhaïlovna s’éloigna sur la pointe despieds, la bonne baissa le store, chassa les mouches cachées sous lerideau de mousseline du berceau et, armée d’une longue branche debouleau, s’assit auprès de sa maîtresse, pour continuer à faire laguerre aux insectes.

Mitia, tout en fermant peu à peu les paupièresau sein de sa mère, faisait avec son bras potelé des gestes quitroublaient Kitty, partagée entre le désir de l’embrasser et celuide le voir s’endormir.

Au-dessus de sa tête elle entendait un murmurede voix et le rire sonore de Katavasof.

« Les voilà qui s’animent,pensa-t-elle ; mais c’est ennuyeux que Kostia ne soit paslà ; il se sera encore attardé auprès des abeilles ; jesuis contrariée parfois qu’il y aille si souvent, et cependant celale distrait, Il est bien plus gai qu’au printemps ; à Moscouj’avais peur de le voir si sombre ; quel drôled’homme ! »

Kitty connaissait la cause du tourment de sonmari, que ses doutes rendaient malheureux ; et, quoiqu’ellepensât, dans sa foi naïve, qu’il n’y a pas de salut pourl’incrédule, le scepticisme de celui dont l’âme lui était si chèrene l’inquiétait nullement.

« Pourquoi lit-il tous ces livres dephilosophie où il ne trouve rien ? puisqu’il désire la foi,pourquoi ne l’a-t-il pas ? Il réfléchit trop, et s’ils’absorbe dans des méditations solitaires, c’est que nous ne sommespas à sa hauteur. La visite de Katavasof lui fera plaisir, il aimeà discuter avec lui… » Et aussitôt les pensées de la jeunefemme se reportèrent sur l’installation de ses hôtes. Fallait-illeur donner une chambre commune ou les séparer ?… Une craintesoudaine la fit tressaillir au point de déranger Mitia :« La blanchisseuse n’a pas rapporté le linge… pourvu qu’AgatheMikhaïlovna n’aille pas donner du linge qui a déjàservi !… » Et le rouge monta au front de Kitty.

« Il faudra m’en assurer moi-même »,pensa-t-elle, et elle se reprit à songer à son mari. « Oui,Kostia est incrédule, mais je l’aime mieux ainsi que s’ilressemblait à Mme Stahl, ou à moi quand j’étais àSoden ; jamais il ne sera hypocrite. »

Un trait de bonté de son mari lui revintvivement à la mémoire : quelques semaines auparavant, StépaneArcadiévitch avait écrit une lettre de repentir à sa femme, lasuppliant de lui sauver l’honneur en vendant sa terre deYergoushovo pour payer ses dettes.

Dolly, tout en méprisant son mari, avait étéau désespoir, et par pitié pour lui s’était décidée à se défaired’une partie de cette terre ; Kitty se rappela l’air timideavec lequel Kostia était venu la trouver pour lui proposer un moyend’aider Dolly sans la blesser : c’était de lui céder la partqui leur revenait de cette propriété.

« Peut-on être incrédule avec ce cœurchaud et cette crainte d’affliger même un enfant ! Jamais ilne pense qu’aux autres ; Serge Ivanitch trouve fort naturel dele considérer comme son intendant, sa sœur aussi ; Dolly etses enfants n’ont d’autre appui que lui. Il croit même de sondevoir de sacrifier son temps aux paysans qui viennent sans cessele consulter… »

« Oui, ce que tu pourras faire de mieuxsera de ressembler à ton père », murmura-t-elle en touchant deses lèvres la joue de son fils, avant de le remettre aux mains desa bonne.

Chapitre 8

 

Depuis le moment où, auprès de son frèremourant, Levine avait entrevu le problème de la vie et de la mort àla lumière des convictions nouvelles, comme il les nommait, qui devingt à trente-quatre ans avaient remplacé les croyances de sonenfance, la vie lui était apparue plus terrible encore que la mort.D’où venait-elle ? que signifiait-elle ? pourquoi nousétait-elle donnée ? L’organisme, sa destruction,l’indestructibilité de la matière, les lois de la conservation etdu développement des forces, ces mots et les théories scientifiquesqui s’y rattachaient, étaient sans doute intéressants au point devue intellectuel, mais quelle serait leur utilité dans le courantde l’existence ?

Et Levine, semblable à un homme qui, par untemps froid, aurait échangé une chaude fourrure contre un vêtementde mousseline, sentait, non par le raisonnement, mais par tout sonêtre, qu’il était nu, dépouillé, et destiné à périrmisérablement.

Dès lors, sans rien changer à sa vieextérieure, et sans presque en avoir conscience, Levine ne cessad’éprouver la terreur de son ignorance, tristement persuadé que cequ’il appelait ses convictions, loin de l’aider à s’éclairer, luirendaient inaccessibles ces connaissances dont il éprouvait unbesoin si impérieux.

Le mariage, ses joies et ses devoirs nouveauxétouffèrent complètement ces pensées ; mais elles luirevinrent avec une persistance croissante après les couches de safemme, lorsqu’il vécut à Moscou sans occupations sérieuses.

La question se posait ainsi pour lui :« Si je n’accepte pas les explications que m’offre lechristianisme sur le problème de mon existence, où en trouverai-jed’autres ? » Et il scrutait ses convictions scientifiquesaussi inutilement qu’il eût fouillé une boutique de jouets ou undépôt d’armes afin d’y trouver de la nourriture.

Involontairement, inconsciemment, il cherchaitdans ses lectures, dans ses conversations, et jusque dans lespersonnes qui l’entouraient, un rapport quelconque avec le sujetqui l’absorbait.

Un fait l’étonnait et le préoccupaitspécialement : pourquoi les hommes de son monde, qui, pour laplupart, avaient remplacé comme lui la foi par la science,semblaient-ils éprouver aucune souffrance morale et vivreparfaitement satisfaits et contents ? N’étaient-ils passincères ? ou bien la science répondait-elle plus clairementpour eux à ces questions troublantes ? Et il se prenait àétudier ces hommes et les livres qui pouvaient contenir lessolutions tant désirées.

Il découvrit cependant qu’il avait commis unelourde erreur en partageant avec ses camarades d’Université l’idéeque la religion n’existait plus ; ceux qu’il aimait le mieux,le vieux prince, Lvof, Serge Ivanitch, Kitty, conservaient la foide leur enfance, cette foi que lui-même avait jadis partagée ;les femmes en général, et le peuple tout entier, croyaient.

Il se convainquit ensuite que lesmatérialistes, dont il partageait les opinions, ne donnaient àcelles-ci aucun sens particulier, et, loin d’expliquer cesquestions, sans la solution desquelles la vie lui paraissaitimpossible, ils les écartaient pour en résoudre d’autres qui lelaissaient, lui, fort indifférent, telles que le développement del’organisme, la définition mécanique de l’âme, etc.

Pendant la maladie de sa femme, Levine avaitéprouvé une étrange sensation ; lui, l’incrédule, avait prié…et prié avec une foi sincère ; mais, aussitôt rentré dans lecalme, il sentait sa vie inaccessible à une semblable dispositionde l’âme. À quel moment la vérité lui était-elle apparue ?Pouvait-il admettre qu’il se fût trompé ? De ce que, en lesanalysant froidement, ses élans vers Dieu retombaient en poussière,devait-il les considérer comme une preuve de faiblesse ? C’eûtété rabaisser des sentiments dont il appréciait la grandeur… Cettelutte intérieure lui pesait douloureusement, et il cherchait detoutes les forces de son être à en sortir.

Chapitre 9

 

Accablé de ces pensées, il lisait et méditait,mais le but désiré semblait s’éloigner de plus en plus.

Convaincu de l’inutilité de chercher dans lematérialisme une réponse à ses doutes, il relut, pendant lesderniers temps de son séjour à Moscou et à la campagne, Platon,Spinoza, Kant, Schelling, Hegel et Schopenhauer ; ceux-cisatisfaisaient sa raison tant qu’il les lisait ou qu’il opposaitleurs doctrines à d’autres enseignements, surtout aux théoriesmatérialistes ; malheureusement, dès qu’il cherchait,indépendamment de ces guides, l’application à quelque pointdouteux, il retombait dans les mêmes perplexités. Les termesesprit, volonté, liberté, substance, n’offraient uncertain sens à son intelligence qu’autant qu’il suivait la filièreartificielle des déductions de ces philosophes et se prenait aupiège de leurs subtiles distinctions ; mais, considéré dupoint de vue de la vie réelle, l’échafaudage croulait, et il nevoyait plus qu’un assemblage de mots sans rapport aucun avec ce« quelque chose » plus nécessaire dans la vie que laraison.

Schopenhauer lui donna quelques jours de calmepar la substitution qu’il fit en lui-même du mot amour àce que ce philosophe appelle volonté ; cet apaisementfut de courte durée.

Serge Ivanitch lui conseilla de lire Homiakof,et, bien que rebuté par la recherche exagérée de style de cetauteur, et par ses tendances excessives à la polémique, il futfrappé de lui voir développer l’idée suivante : « L’hommene saurait atteindre seul à la connaissance de Dieu, la vraielumière étant réservée à une réunion d’âmes animées du même amour,à l’Église ». Cette pensée ranima Levine… Combien il trouvaitplus facile d’accepter l’Église établie sainte et infaillible,puisqu’elle a Dieu pour chef, avec ses enseignements sur laCréation, la Chute et la Rédemption, et d’arriver par elle à Dieu,que de sonder l’impénétrable mystère de la divinité, pours’expliquer ensuite la Création, la Chute, etc.

Hélas, après avoir lu, à la suite de Homiakof,une histoire de l’Église écrite par un écrivain catholique, ilretomba douloureusement dans ses doutes ! L’Église grecqueorthodoxe et l’Église catholique, toutes deux infaillibles dansleur essence, s’excluaient mutuellement ! et la théologien’offrait pas de fondements plus solides que laphilosophie !

Durant tout ce printemps il ne fut paslui-même et traversa des heures cruelles.

« Je ne puis vivre sans savoir ce que jesuis et dans quel but j’existe ; puisque je ne puis atteindreà cette connaissance, la vie est impossible », se disaitLevine.

« Dans l’infinité du temps, de lamatière, de l’espace, une cellule organique se forme, se soutientun moment, et crève… Cette cellule, c’est moi ! »

Ce sophisme douloureux était l’unique, lesuprême résultat du labeur de la pensée humaine pendant dessiècles ; c’était la croyance finale, sur laquelle se basaientles recherches les plus récentes de l’esprit scientifique, c’étaitla conviction régnante ; Levine, sans qu’il sût au justepourquoi, et simplement parce que cette théorie lui semblait laplus claire, s’en était involontairement pénétré.

Mais cette conclusion lui paraissait plusqu’un sophisme : il y voyait l’œuvre dérisoire de quelqueesprit du mal ; s’y soustraire était un devoir, le moyen des’en affranchir se trouvait au pouvoir de chacun… Et Levine, aimé,heureux, père de famille, éloigna soigneusement de sa main toutearme, comme s’il eût craint de céder à la tentation de mettre fin àson supplice.

Il ne se tua cependant pas et continua à vivreet à lutter.

Chapitre 10

 

Autant Levine était moralement troublé par ladifficulté d’analyser le problème de son existence, autant ilagissait sans hésitation dans la vie journalière. Il reprit sestravaux habituels à Pakrofsky vers le mois de juin : ladirection des terres de sa sœur et de son frère, ses relations avecses voisins et ses paysans ; il y joignit cette année unechasse aux abeilles, qui l’occupa et la passionna. L’intérêt qu’ilprenait aux affaires s’était limité ; il n’y apportait pluscomme autrefois des vues générales, dont l’application lui avaitcausé bien des déceptions, et se contentait de remplir ses nouveauxdevoirs, averti par un secret instinct que de cette façon ilagissait pour le mieux. Jadis l’idée de faire une action bonne etutile lui causait à l’avance une douce impression de joie, maisl’action en elle-même ne réalisait jamais ses espérances, et il seprenait très vite à douter de l’utilité de ses entreprises.Maintenant, il allait droit au fait, sans joie mais sansindécision, et les résultats obtenus se trouvaient satisfaisants.Il creusait son sillon dans le sol avec l’inconscience de lacharrue. Au lieu de discuter certaines conditions de la vie, il lesacceptait comme aussi indispensables que la nourriture journalière.Vivre à l’exemple de ses ancêtres, poursuivre leur œuvre afin de laléguer à son tour à ses enfants, il voyait là un devoirindiscutable, et savait qu’afin d’atteindre ce but la terre devaitêtre fumée, labourée, les bois ensemencés sous sa propresurveillance, sans qu’il eût le droit de se décharger de cettepeine sur les paysans, en leur affermant son domaine. Il savaitégalement qu’il devait aide et protection à son frère, à sa sœur,aux nombreux paysans qui venaient le consulter, comme à des enfantsqu’on lui aurait confiés ; sa femme et Dolly avaient égalementdroit à son temps, et tout cela remplissait surabondamment cetteexistence dont il ne comprenait pas le sens quand il yréfléchissait. Chose étrange, non seulement son devoir luiapparaissait bien défini, mais il n’avait plus de doutes sur lamanière de le remplir dans les cas particuliers de la viequotidienne ; ainsi il n’hésitait pas à louer des ouvriersaussi bon marché que possible, mais il savait qu’il ne devait pasles louer à l’avance ni au-dessous du prix normal ; ilavançait de l’argent à un paysan pour le tirer des griffes d’unusurier, mais ne faisait pas grâce des redevances arriérées ;il punissait sévèrement les vols de bois, mais se serait faitscrupule d’arrêter le bétail du paysan pris en flagrant délit depâturage sur ses prairies ; il retenait les gages d’un ouvrierforcé, à cause de la mort de son père, d’abandonner le travail enpleine moisson, mais il entretenait et nourrissait les vieuxserviteurs hors d’âge ; il laissait attendre les paysans pouraller embrasser sa femme en rentrant, mais il n’aurait pas voulualler à ses ruches avant de les recevoir. Il n’approfondissait pasce code personnel, et redoutait les réflexions qui auraiententraîné des doutes et troublé la vue claire et nette de sondevoir. Ses fautes trouvaient d’ailleurs un juge sévère dans saconscience toujours en éveil, et qui ne lui faisait pas grâce.

C’est ainsi qu’il vécut, suivant la routetracée par la vie, toujours sans entrevoir la possibilité des’expliquer le mystère de l’existence, et torturé de son ignoranceau point de craindre le suicide.

Chapitre 11

 

Le jour de l’arrivée de Serge Ivanitch àPakrofsky avait été plein d’émotions pour Levine.

On était au moment le plus occupé de l’année,à celui qui exige un effort de travail et de volonté qu’onn’apprécie pas suffisamment, parce qu’il se reproduitpériodiquement et n’offre que des résultats fort simples.Moissonner, rentrer les idées, faucher, labourer, battre le grain,ensemencer, ce sont des travaux qui n’étonnent personne, mais, pourarriver à les accomplir dans le court espace de temps accordé parla nature, il faut que du petit au grand chacun se mette àl’œuvre ; il faut que pendant trois à quatre semaines on secontente de pain, d’oignons et de kvas, qu’on ne dorme que pendantquelques heures, qu’on ne s’arrête ni jour ni nuit, et ce phénomènese réalise chaque année dans toute la Russie.

Levine se sentait à l’unisson du peuple ;il allait aux champs de grand matin, rentrait déjeuner avec safemme et sa belle-sœur, puis retournait à la ferme, où ilinstallait une nouvelle batteuse. Et, tout en surveillant l’ouvrageou en causant avec son beau-père et les dames, la même question lepoursuivait : « Qui suis-je ? où suis-je ?pourquoi ? »

Debout près de la grange fraîchementrecouverte de chaume, il regardait la poussière produite par labatteuse danser dans l’air, la paille se répandre au dehors surl’herbe ensoleillée, tandis que les hirondelles se réfugiaient sousla toiture, et que les travailleurs se pressaient dans l’intérieurassombri de la grange.

« Pourquoi tout cela ? pensait-il,pourquoi suis-je là à les surveiller, et eux, pourquoi font-ilspreuve de zèle devant moi ? Voilà ma vieille amie Matrona (unegrande femme maigre qu’il avait guérie d’une brûlure, et quiratissait vigoureusement le sol), je l’ai guérie, c’est vrai, maissi ce n’est aujourd’hui, ce sera dans un an, ou dans dix ans, qu’ilfaudra la porter en terre, tout comme cette jolie fille adroite quifait l’élégante, comme ce cheval fatigué attelé au manège, commeFedor qui surveille la batteuse et commande avec tant d’autoritéaux femmes, – et il en sera de même de moi… Pourquoi ? »et machinalement, tout en réfléchissant, il consultait sa montreafin de fixer la tâche aux ouvriers.

L’heure du dîner ayant sonné, Levine laissales travailleurs se disperser, et, s’appuyant à une belle meule deblé préparé pour les semences, il engagea la conversation avecFedor, et le questionna au sujet d’un riche paysan nommé Platon,qui se refusait à louer le champ jadis mis en association, et qu’unpaysan avait exploité l’année précédente.

« Le prix est trop élevé, ConstantinDmitritch, dit Fedor.

– Mais puisque Mitiouck le payait l’andernier ?

– Platon ne payera pas le même prix queMitiouck, dit l’ouvrier d’un ton du mépris ; le vieux Platonn’écorcherait pas son prochain ; il a pitié du pauvre monde etferait crédit au besoin.

– Pourquoi ferait-il crédit ?

– Les hommes ne sont pas tous pareils :tel vit pour son ventre, comme Mitiouck, toi pour son âme, pourDieu, comme le vieux Platon.

– Qu’appelles-tu vivre pour son âme, pourDieu ? cria presque Levine.

– C’est bien simple : vivre selon Dieu,selon la vérité. On n’est pas tous pareils, c’est sûr. Vous, parexemple, Constantin Dmitritch, vous ne feriez pas de tort non plusau pauvre monde.

– Oui…, oui… adieu ! » balbutiaLevine en proie à une vive émotion, et, prenant sa canne, il sedirigea vers la maison. « Vivre pour Dieu, selon la vérité…,pour son âme », ces paroles du paysan trouvaient un écho dansson cœur ; et des pensées confuses, mais qu’il sentaitfécondes, s’agitèrent en lui, échappées de quelque recoin de sonêtre où elles avaient été longtemps comprimées, pour l’éblouird’une clarté nouvelle.

Chapitre 12

 

Levine avança à grands pas sur la route, sousl’empire d’une sensation toute nouvelle ; les paroles dupaysan avaient produit dans son âme l’effet d’une étincelleélectrique, et l’essaim d’idées vagues, obscures, qui n’avait cesséde le posséder, même en parlant de la location de son champ, semblase condenser pour remplir son cœur d’une inexplicable joie.

« Ne pas vivre pour soi, mais pourDieu !… Quel Dieu ? N’est-il pas insensé de prétendre quenous ne devions pas vivre pour nous, c’est-à-dire pour ce qui nousplaît et nous attire, mais pour Dieu, que personne ne comprend etne sauvait définir ?… Cependant, ces paroles insensées, je lesai comprises, je n’ai pas douté de leur vérité, je ne les aitrouvées ni fausses ni obscures,… je leur ai donné le même sens quece paysan, et n’ai peut-être jamais rien compris aussiclairement.

« Fedor prétend que Mitiouck vit pour sonventre ; je sais ce qu’il entend par là ; nous tous,êtres de raison, nous vivons de même. Mais Fedor dit aussi qu’ilfaut vivre pour Dieu, selon la vérité, et je le comprendségalement… Moi, et des millions d’hommes, riches et pauvres, sageset simples, dans le passé comme dans le présent, nous sommesd’accord sur un point : c’est qu’il faut vivre pour le« bien ». – La seule connaissance claire, indubitable,absolue, que nous possédions est celle-là, – et ce n’est pas par leraisonnement que nous y parvenons, – car le raisonnement l’exclut,parce qu’elle n’a ni cause ni effet. Le « bien », s’ilavait une cause, cesserait d’être le bien, tout comme s’il avaitune sanction, – une récompense…

« Ceci, je le sais, nous le savonstous.

« Et moi qui cherchais un miracle pour meconvaincre ? – Le voilà, le miracle, je ne l’avais pasremarqué, tandis qu’il m’enserre de toutes parts !… En peut-ilêtre de plus grand ?…

« Aurais-je vraiment trouvé la solutionde mes doutes ? Vais-je cesser de souffrir ? » etLevine suivit la route poudreuse, insensible à la fatigue et à lachaleur ; suffoqué par l’émotion, et n’osant croire ausentiment d’apaisement qui pénétrait son âme, il s’éloigna du grandchemin pour s’enfoncer dans les bois et s’y étendre à l’ombre d’untremble, sur l’herbe touffue. – Là, découvrant son front baigné desueur, il poursuivit le cours de ses réflexions, tout en examinantles mouvements d’un insecte qui gravissait péniblement la tiged’une plante.

« Il faut me recueillir, résumer mesimpressions, comprendre la cause de mon bonheur…

« J’ai cru jadis qu’il s’opérait dans moncorps, comme dans celui de cet insecte, une évolution de lamatière, conformément à certaines lois physiques, chimiques etphysiologiques : évolution, lutte incessante, qui s’étend àtout, aux arbres, aux nuages, aux nébuleuses… Mais à quoiaboutissait cette évolution ? La lutte avec l’infiniétait-elle possible ?… Et je m’étonnais, malgré de suprêmesefforts, de ne rien trouver dans cette voie qui me dévoilât le sensde ma vie, de mes impulsions, de mes aspirations… Ce sens, il estpourtant si vif et si clair en moi qu’il fait le fond même de monexistence ; et lorsque Fedor m’a dit : « Vivre pourDieu et son âme », – je me suis réjoui autant qu’étonné de lelui voir définir. Je n’ai rien découvert, je savais déjà…, j’aisimplement reconnu cette force qui autrefois m’a donné la vie et mela rend aujourd’hui. Je me sens délivré de l’erreur… Je vois monmaître !… »

Et il se remémora le cours de ses penséespendant les deux dernières années, du jour où l’idée de la mortl’avait frappé à la vue de son frère malade. C’est alors qu’ilavait clairement compris que l’homme, n’ayant d’autre perspectiveque la souffrance, la mort et l’oubli éternel, il devait, souspeine de se suicider, arriver à s’expliquer le problème del’existence, de façon à ne pas y voir la cruelle ironie de quelquegénie malfaisant. Mais, sans réussir à se rien expliquer, il nes’était pas tué, s’était marié, et avait connu des joies nouvelles,qui le rendaient heureux quand il ne creusait pas ces penséestroublantes.

« Que prouvait cette inconséquence ?Qu’il vivait bien, tout en pensant mal. Sans le savoir, il avaitété soutenu par ces vérités de la foi sucées avec le lait, que sonesprit méconnaissait. Maintenant il comprenait tout ce qu’il leurdevait…

« Que serais-je devenu si je n’avais suqu’il fallait vivre pour Dieu, et non pour la satisfaction de mesbesoins ? J’aurais volé, menti, assassiné… Aucune des joiesque la vie me donne n’aurait existé pour moi… J’étais à larecherche d’une solution que la réflexion ne peut résoudre, n’étantpas à la hauteur du problème ; la vie seule, avec laconnaissance innée du bien et du mal, m’offrait une réponse. Etcette connaissance, je ne l’ai pas acquise, je n’aurais su où laprendre, elle m’a été donnée comme tout le reste. Leraisonnement m’aurait-il jamais démontré que je devais aimer monprochain au lieu de l’étrangler ? – Si, lorsqu’on me l’aenseigné dans mon enfance, je l’ai aisément cru, c’est que je lesavais déjà. L’enseignement de la raison, c’est la lutte pourl’existence, cette loi qui exige que tout obstacle àl’accomplissement de nos désirs soit écrasé ; la déduction estlogique, – tandis qu’il n’y a rien de raisonnable à aimer sonprochain. Ô orgueil et sottise, pensa-t-il, ruse del’esprit !… oui, ruse et scélératesse del’esprit !… »

Chapitre 13

 

Levine se souvint d’une scène récente entreDolly et ses enfants ; ceux-ci, livrés un jour à eux-mêmes,s’étaient amusés à faire des confitures dans une tasse au-dessusd’une bougie, et à se lancer du lait à la figure. Leur mère lesprit sur le fait, les gronda devant leur oncle, et chercha à leurfaire comprendre que si les tasses venaient à manquer ils nesauraient comment prendre leur thé, que s’ils gaspillaient leurlait ils n’en auraient plus et souffriraient de la faim. – Levinefut frappé du scepticisme avec lequel les enfants écoutèrent leurmère ; ses raisonnements les laissèrent froids, ils neregrettaient que leur jeu interrompu. C’est qu’ils ignoraient lavaleur des biens dont ils jouissaient, et ne comprenaient pasqu’ils détruisaient en quelque sorte leur subsistance.

« Tout cela est bel et bon, sedisaient-ils probablement, mais ce qu’on nous donne est-il donc siprécieux ? C’est toujours la même chose, aujourd’hui commedemain, tandis qu’il est amusant de faire des confitures sur unebougie et de se lancer du lait à la figure ; c’est nouveau etle jeu est de notre invention. » « N’est-ce pas ainsi quenous agissons, que j’ai agi pour ma part, en voulant pénétrer parle raisonnement les secrets de la nature et le problème de la viehumaine ? N’est-ce pas ce que font les philosophes avec leursthéories ? Ne voit-on pas clairement dans le développement dechacune d’elles le vrai sens de la vie humaine tel que l’entendFedor le paysan ? – Elles y ramènent toutes, mais par une voieintellectuelle souvent équivoque. Qu’on laisse les enfants seprocurer eux-mêmes leur subsistance, et, au lieu de faire desgamineries, ils mourront de faim… Qu’on nous laisse, nous autres,livrés à nos idées, à nos passions, sans la connaissance de notreCréateur, sans le sentiment du bien et du mal moral… Quelsrésultats obtiendra-t-on ? – Si nous ébranlons nos croyances,c’est parce que, pareils aux enfants, nous sommes rassasiés. Moichrétien, élevé dans la foi, comblé des bienfaits du christianisme,vivant de ces bienfaits sans en avoir conscience, comme ces mêmesenfants j’ai cherché à détruire l’essence de ma vie… Mais à l’heurede la souffrance c’est vers Lui que j’ai crié, et je sensque mes révoltes puériles me sont pardonnées.

« Oui, la raison ne m’a rienappris ; ce que je sais m’a été donné,révélé par le cœur, et surtout par la foi dans lesenseignements de l’Église…

« L’Église ? répéta Levine, seretournant et regardant au loin le troupeau qui descendait vers larivière.

« Puis-je vraiment croire à tout cequ’enseigne l’Église ? » dit-il pour s’éprouver ettrouver un point qui troublât sa quiétude. Et il se rappela lesdogmes qui lui avaient paru étranges… La création ?… Maiscomment était-il parvenu à s’expliquer l’existence ?… Lediable, le péché ?… Comment s’était-il expliqué le mal ?…La Rédemption ?… »

Aucun de ces dogmes ne lui sembla porteratteinte aux seules fins de l’homme, la foi en Dieu, au bien ;– tous concouraient, au contraire, au miracle suprême, celui quiconsiste à permettre aux millions d’êtres humains qui peuplent laterre, jeunes et vieux, paysans et empereurs, sages et simples, decomprendre les mêmes vérités, pour en composer cette vie de l’âmeuniquement digne d’être vécue…

Couché sur le dos, il considéra le cielau-dessus de sa tête. « Je sais bien, pensa-t-il, que c’estl’immensité de l’espace et non une voûte bleue qui s’étendau-dessus de moi, – mais mon œil ne perçoit que la voûte arrondie,et voit plus juste qu’en cherchant par delà. »

Levine cessa de réfléchir ; il écouta lesvoix mystérieuses qui semblaient joyeusement s’agiter en lui.

« Est-ce vraiment la foi ? sedit-il, n’osant croire à son bonheur. Mon Dieu, je teremercie ! » Et des larmes de reconnaissance coulèrent deses yeux.

Chapitre 14

 

Une petite télègue apparut au loin ets’approcha du troupeau ; Levine reconnut son cocher quiparlait au berger ; bientôt il entendit le son des roues et lehennissement de son cheval, – mais, plongé dans ses méditations, ilne songea pas à se demander ce qu’on lui voulait.

« Madame m’envoie, cria le cocher deloin ; Serge Ivanitch et un monsieur étranger sontarrivés. »

Levine monta aussitôt en télègue et prit lesrênes.

Longtemps, comme après un rêve, il ne putrevenir à lui. Assis près du cocher, il regardait son cheval,pensait à son frère, et sa femme, que sa longue absence avaitpeut-être inquiétée, à l’hôte inconnu qu’on lui amenait, et sedemandait si ses relations avec les siens n’allaient pas subir unemodification.

« Je ne veux plus de froideur avec monfrère, plus de querelles avec Kitty, ni d’impatience avec lesdomestiques ; je vais être cordial pour mon nouvelhôte. »

Et, retenant son cheval qui ne demandait qu’àcourir, il chercha une bonne parole à adresser à son cocher, qui setenait immobile près de lui, ne sachant que faire de ses mainsoisives.

« Veuillez prendre à gauche, il y a untronc à éviter, dit Ivan en ce moment, touchant les rênes quetenait son maître.

– Fais-moi le plaisir de me laisser tranquilleet de ne pas me donner de leçons, » répondit Levine agacécomme il l’était dès qu’on se mêlait de ses affaires ; etaussitôt il comprit que son nouvel état moral n’exerçait aucuneinfluence sur son caractère. »

Un peu avant d’arriver, il aperçut Grisha etTania courant au-devant de lui.

« Oncle Kostia ! maman, grand-papa,Serge Ivanitch et encore quelqu’un viennent à votre rencontre.

– Qui est ce quelqu’un ?

– Un monsieur affreux, qui fait de grandsgestes avec les bras, comme cela, dit Tania, imitant Katavasof.

– Est-il vieux ou jeune ? demanda Levineen riant ; – pourvu que ce ne soit pas unfâcheux ! » pensa-t-il.

Au tournant du chemin il reconnut Katavasof,marchant en tête des autres, et agitant les bras ainsi que l’avaitremarqué Tania.

Katavasof aimait à parler philosophie de sonpoint de vue de naturaliste, et Levine avait souvent discuté aveclui à Moscou en laissant parfois à son adversaire l’illusion del’avoir convaincu. Une de ces discussions lui revint à la mémoire,et il se promit de ne plus exprimer légèrement ses pensées. Ils’informa de sa femme lorsqu’il eut rejoint ses hôtes.

« Elle s’est installée dans le bois avecMitia, trouvant qu’il faisait trop chaud dans la maison, réponditDolly ; – cette nouvelle contraria Levine, qui trouvaittoujours dangereux d’emmener l’enfant si loin.

– Cette jeune femme ne sait qu’inventer, ditle vieux prince ; elle transporte son fils d’un coin àl’autre ; je lui ai conseillé d’essayer de la cave àglace.

– Elle nous rejoindra aux ruches ; ellecroyait que tu y étais, ajouta Dolly, c’est le but de notrepromenade.

– Que fais-tu de bon ? demanda SergeIvanitch à son frère en le retenant.

– Rien de particulier, et toi ? Nousrestes-tu quelque temps ? nous t’avons longtemps attendu.

– Une quinzaine, j’ai fort à faire àMoscou. »

Les regards des deux frères se croisèrent, etLevine baissa les yeux sans trouver de réponse ; voulantéviter la guerre de Serbie et la question slave, afin de ne pasretomber dans des discussions qui eussent troublé les rapportssimples et cordiaux qu’il souhaitait conserver avec Serge Ivanitch,il lui demanda des nouvelles de son livre.

Kosnichef sourit.

« Personne n’y songe, moi moins qu’unautre. – Vous verrez que nous aurons de la pluie, DariaAlexandrovna, dit-il en montrant des nuages qui s’amoncelaientau-dessus des arbres. »

Levine s’approcha de Katavasof.

« Quelle bonne idée vous avez eue de nousvenir, dit-il.

– J’en avais le désir depuis longtemps ;nous allons bavarder à loisir. Avez-vous lu Spencer ?

– Pas jusqu’au bout, il m’est inutile.

– Comment cela ? Vous m’étonnez.

– Je veux dire qu’il ne m’aidera pas plus queles autres à résoudre certaines questions. Au reste, nous enreparlerons, ajouta Levine, frappé de la gaîté qu’exprima laphysionomie de Katavasof ; puis, craignant de se laisserentraîner à discuter, il conduisit ses hôtes par un étroit sentierjusqu’à une prairie non fauchée, et les installa, à l’ombre dejeunes trembles, sur des bancs préparés à cet effet ; lui-mêmealla chercher du pain, du miel et des concombres dans l’izba auprèsde laquelle étaient disposées les ruches. Du mur où il étaitsuspendu, il détacha un masque en fil de fer, s’en couvrit la tête,et, les mains cachées dans ses poches, il pénétra dans l’enclosréservé aux abeilles, où les ruches, rangées par ordre, avaientpour lui chacune une histoire. Là, au milieu des insectesbourdonnants, il fut heureux de se retrouver seul un moment pourréfléchir et se recueillir ; il sentait la vie réellereprendre ses droits et rabaisser ses pensées. N’avait-il déjà pastrouvé moyen de gronder son cocher, de se montrer froid pour sonfrère, et de dire des choses inutiles à Katavasof ?

« Serait-il possible que mon bonheurn’eût été qu’une impression fugitive qui se dissipera sans laisserde traces ? »

Mais, en rentrant en lui-même, il retrouva sesimpressions intactes ; un phénomène s’était évidemmentaccompli dans son âme ; la vie réelle, qu’il venaitd’effleurer, n’avait fait que répandre un nuage sur ce calmeintérieur. De même que les abeilles en bourdonnant autour de lui,et en l’obligeant à se défendre, ne portaient pas atteinte à sesforces physiques, ainsi, sa nouvelle liberté résistait aux légèresattaques qu’y avaient faites les incidents des dernièresheures.

Chapitre 15

 

« Sais-tu, Kostia, avec qui SergeIvanitch vient de voyager ? dit Dolly après avoir donné àchacun de ses enfants sa part de concombres et de miel. AvecWronsky : il se rend en Serbie.

– Il n’y va pas seul, il y mène à ses fraistout un escadron, ajouta Katavasof.

– Voilà qui lui convient ! réponditLevine. Mais expédiez-vous encore des volontaires ? »ajouta-t-il en regardant son frère.

Serge Ivanitch, occupé à dégager une abeilleprise dans du miel au fond d’une tasse, ne répondit pas.

« Comment, si nous en expédions !s’écria Katavasof mordant au concombre ; si vous nous aviezvus hier !

– Je vous en supplie, expliquez-moi où vonttous ces héros, et contre qui ils guerroient ! demanda levieux prince en s’adressant à Kosnichef.

– Contre les Turcs, répondit celui-ci sourianttranquillement et remettant sur ses pattes son abeilledélivrée.

– Mais qui donc a déclaré la guerre auxTurcs ? Seraient-ce la comtesse Lydie etMme Stahl ?

– Personne n’a déclaré la guerre, mais,touchés des souffrances de nos frères, nous cherchons à leur veniren aide.

– Ce n’est pas là ce qui étonne le prince, ditLevine en prenant le parti de son beau-père, mais il trouve étrangeque, sans y être autorisés par le gouvernement, des particuliersosent prendre part à une guerre.

– Pourquoi des particuliers n’auraient ils pasce droit ? Expliquez-nous votre théorie, demandaKatavasof.

– Ma théorie, la voici : faire la guerreest si terrible qu’aucun homme, sans parler ici de chrétiens, n’ale droit d’assumer la responsabilité de la déclarer ; cettetache incombe aux gouvernements ; les citoyens doivent mêmerenoncer à toute volonté personnelle lorsqu’une déclaration deguerre devient inévitable. Le bon sens suffit en dehors de toutescience politique, pour indiquer que c’est là exclusivement unequestion d’État. »

Serge Ivanitch et Katavasof avaient desréponses toutes prêtes.

« C’est ce qui vous trompe, dit d’abordce dernier : lorsqu’un gouvernement ne comprend pas la volontédes citoyens, la société impose la sienne.

– Tu n’expliques pas suffisamment le cas,interrompit Serge Ivanitch en fronçant le sourcil. Ici il ne s’agitpas d’une déclaration de guerre, mais d’une démonstration desympathie humaine, chrétienne. On assassine nos frères, et nonseulement des hommes, mais des femmes, des enfants, desvieillards ; le peuple russe révolté vole à leur aide pourarrêter ces horreurs. Suppose que tu voies un ivrogne battre unecréature sans défense dans la rue : demanderas-tu si la guerreest déclarée pour lui porter secours ?

– Non, mais je n’assassinerais pas à montour.

– Tu irais jusque-là.

– Je n’en sais rien, peut-être tuerais-je dansl’entraînement du moment ; mais dans le cas présent je ne voispas d’entraînement.

– Tu n’en vois peut-être pas, mais tout lemonde ne pense pas de même, repartit Serge Ivanitchmécontent : le peuple conserve la tradition des frèresorthodoxes qui gémissent sous le joug de l’infidèle, et il s’estréveillé.

– C’est possible, répondit Levine sur un tonconciliant, seulement je n’aperçois rien de semblable, autour demoi. Je n’éprouve rien de pareil non plus, quoique je fasse partiedu peuple.

– J’en dirais autant, fit le vieux prince. Cesont les journaux que j’ai lus à l’étranger qui m’ont révélél’amour subit de la Russie entière pour les frères slaves, jamaisje ne m’en étais douté, car jamais ils ne m’ont inspiré la moindretendresse. À dire vrai, je me suis tout d’abord inquiété de monindifférence, et l’ai attribuée aux eaux de Carlsbad, mais depuismon retour je vois que je ne suis pas seul de mon espèce.

– Les opinions personnelles sont de peud’importance quand la Russie entière se prononce.

– Mais le peuple ne sait rien du tout.

– Si papa, – interrompit Dolly, occupéejusque-là de son petit monde, auquel le vieux gardien des abeillesprenait un vif intérêt. – Vous rappelez-vous, dimanche, àl’église ?

– Eh bien ? que s’est-il passé àl’église ? Les prêtres ont ordre de lire au peuple un papierauquel personne ne comprend un mot. Si les paysans soupirentpendant la lecture, c’est qu’ils se croient au sermon, et s’ilsdonnent leurs kopeks, c’est qu’ils s’imaginent qu’on leur parle desauver des âmes. Mais comment ? c’est ce qu’ils ignorent.

– Le peuple ne saurait ignorer sadestinée ; il en a l’intuition, et dans des moments commeceux-ci il le témoigne, » dit Serge Ivanitch fixant avecassurance les yeux sur le vieux garde debout au milieu d’eux, unejatte de miel à la main, et regardant ses maîtres d’un air doux ettranquille, sans rien comprendre à leur conversation. Il se crutcependant obligé de hocher la tête en se voyant observé, et dedire :

« C’est comme cela, bien sûr.

– Interrogez-le, dit Levine, vous verrez où ilen est. As-tu entendu parler de la guerre, Michel ?demanda-t-il au vieillard ; tu sais, ce qu’on vous a ludimanche à l’église ? Faut-il nous battre pour leschrétiens ? qu’en penses-tu ?

– Qu’avons-nous à penser ? Notre empereurAlexandre Nicolaevitch pensera pour nous ; il sait ce qu’ildoit faire. Faut-il apporter encore du pain ? demanda-t-il ense tournant vers Dolly pour lui montrer Grisha qui dévorait unecroûte.

– Qu’avons-nous affaire de l’interroger, ditSerge Ivanitch, quand nous voyons des hommes par centainesabandonner ce qu’ils possèdent, sacrifier leurs derniers sous,s’engager eux-mêmes, et accourir de tous les coins de la Russiepour le même motif ? Me diras-tu que cela ne signifierien ?

– Cela signifie, selon moi, que surquatre-vingts millions d’hommes il s’en trouvera toujours descentaines, et même des milliers, qui, n’étant bons à rien pour unevie régulière, se jetteront dans la première aventure venue, qu’ils’agisse de suivre Pougatchef ou d’aller en Serbie, dit Levine ens’échauffant.

– Ce ne sont pas des aventuriers qui seconsacrent à cette œuvre, mais les dignes représentants de lanation, s’écria Serge Ivanitch avec susceptibilité, comme s’ils’agissait d’une question personnelle Et les dons ? N’est-cepas aussi une façon pour le peuple de témoigner savolonté ?

– C’est si vague le mot peuple !Peut-être un sur mille parmi les paysans comprend-il, mais le restedes quatre-vingts millions fait comme Michel, et non seulement ilsne témoignent pas leur volonté, mais ils n’ont pas la plus légèrenotion de ce qu’ils pourraient avoir à témoigner.Qu’appellerons-nous donc le vœu du peuple ? »

Chapitre 16

 

Serge Ivanitch, habile en dialectique, abordaun autre côté de la question.

« Il est évident que, ne possédant pas lesuffrage universel, nous ne saurions obtenir l’opinion de la nationpar voie arithmétique ; mais il y a d’autres moyens de laconnaître. Je ne dis rien de ces courants souterrains qui ontébranlé la masse du peuple, mais en considérant la société dans unsens plus restreint : vois, dans la classe intelligente,combien sur ce terrain les partis les plus hostiles se fondent enun seul ! Il n’y a plus de divergence d’opinions, tous lesorganes sociaux s’expriment de même, tous ont compris la forceélémentaire qui donne à la nation son impulsion !

– Que les journaux disent tous la même chose,c’est vrai, dit le vieux prince, mais les grenouilles aussi, saventcrier avant l’orage.

– Je ne sais ce que la presse a de commun avecdes grenouilles, et ne m’en fais pas le défenseur ; je parlede l’unanimité d’opinion dans le monde intelligent.

– Cette unanimité a sa raison d’être,interrompit le vieux prince. Voilà mon cher gendre, StépaneArcadiévitch, que l’on nomme membre d’une commission quelconque,avec huit mille roubles d’appointements et rien à faire, – ce n’estun secret pour personne, Dolly, – croyez-vous, et c’est un homme debonne foi, qu’il ne parvienne pas à prouver que la société nesaurait se passer de cette place ? Les journaux en fontautant ; la guerre doublant la vente des feuilles publiques,ils vous soutiendront la question slave et l’instinct national.

– Vous êtes injuste.

– Alphonse Kerr était dans le vrailorsqu’avant la guerre de France il proposait aux partisans de laguerre de faire partie de l’avant-garde et d’essuyer le premierfeu.

– Nos rédacteurs auraient là du plaisir, diten riant Katavasof.

– Mais leur fuite gênerait les autres, fitDolly.

– Rien n’empêcherait de les ramener au feu àcoups de fouet, reprit le prince.

– Ceci n’est qu’une plaisanterie d’un goûtdouteux, mais l’unanimité de la presse est un symptôme heureuxqu’il faut constater ; les membres d’une société ont tous undevoir à remplir, et les hommes qui réfléchissent accomplissent leleur en donnant une expression à l’opinion publique. Il y a vingtans, tout le monde se serait tu ; aujourd’hui, la voix dupeuple russe, demandant à venger ses frères, se faitentendre ; c’est un grand pas d’accompli, une preuve deforce.

– Le peuple est certainement prêt à bien dessacrifices quand il s’agit de son âme, mais il est question ici detuer les Turcs ! dit Levine, rattachant involontairement cetentretien à celui du matin.

– Qu’appelez-vous son âme ? Pour unnaturaliste, c’est un terme vague. Qu’est-ce que l’âme ?demanda Katavasof en souriant.

– Vous le savez bien.

– Parole d’honneur, je ne m’en doute pas,reprit le professeur en riant aux éclats.

– « Je n’apporte pas la paix, mais leglaive », a dit Notre-Seigneur, fit Serge Ivanitch, citant unmot de l’Évangile qui avait toujours troublé Levine.

– C’est comme cela, c’est vrai, répéta levieux gardien toujours debout au milieu d’eux, et répondant à unregard jeté sur lui par hasard.

– Allons, vous êtes battu, mon petitpère », s’écria gaiement Katavasof.

Levine rougit, non de se sentir battu, maisd’avoir encore cédé au besoin de discuter. Convaincre SergeIvanitch était impossible, se laisser convaincre par lui l’étaittout autant. Comment admettre le droit que s’arrogeait une poignéed’hommes, son frère parmi eux, de représenter avec les journaux lavolonté de la nation, alors que cette volonté exprimait vengeanceet assassinat, et lorsque toute leur certitude s’appuyait sur lesrécits suspects de quelques centaines de mauvais sujets en quêted’aventures ? Rien ne continuait pour lui cesassertions ; jamais le peuple ne considérerait la guerre commeun bienfait, quelque but qu’on se proposât. Si l’opinion publiquepassait pour infaillible, pourquoi la Révolution et la Commune nedeviendraient-elles pas aussi légitimes que la guerre au profit desSlaves ?

Levine aurait voulu exprimer ces pensées, maisil songea que la discussion irriterait son frère, et qu’ellen’aboutirait à rien ; il attira donc l’attention de ses hôtessur la pluie qui les menaçait.

Chapitre 17

 

Le prince et Serge Ivanitch montèrent entélègue, tandis que le reste de la société hâtait le pas ;mais les nuages bas et noirs, chassés par le vent, s’amoncelaientsi vite et semblaient courir avec une si grande rapidité, qu’à deuxcents pas de la maison l’averse devint imminente.

Les enfants couraient en avant, poussant, touten riant, des cris de frayeur ; Dolly, gênée par sesvêtements, essaya de les suivre ; les hommes, retenant avecpeine leurs chapeaux, faisaient de grandes enjambées… ; enfin,au moment où de grosses gouttes commençaient à tomber, on atteignitle logis.

« Où est Catherine Alexandrovna ?demanda Levine à la vieille ménagère qui sortait du vestibule,chargée de plaids et de parapluies.

– Nous pensions qu’elle était avec vous.

– Et Mitia ?

– Au bois probablement, avec sabonne. »

Levine saisit les plaids et se mit àcourir.

Dans ce court espace de temps, le ciel s’étaitobscurci comme pendant une éclipse, et le vent, soufflant avecviolence, faisait voler les feuilles, tournoyer les branches desbouleaux, ployer les arbres, les plantes et les fleurs, barrantobstinément le passage à Levine. Les champs et la forêtdisparaissaient derrière une nappe de pluie, et tous ceux quel’orage surprenait dehors couraient se mettre à l’abri.

Luttant vigoureusement contre la tempête pourpréserver ses plaids, Levine, penché en avant, avançait de sonmieux : il croyait déjà apercevoir des formes blanchesderrière un chêne bien connu, lorsque soudain une lumière éclatanteenflamma le sol devant lui, tandis qu’au-dessus de sa tête, lavoûte céleste sembla s’effondrer.

Dès qu’il put ouvrir ses yeux éblouis, ilchercha le chêne à travers l’épais rideau formé par l’averse, etremarqua, à sa grande terreur, que la cime en avait disparu.

« La foudre l’aura frappé ! »eut-il te temps de se dire, et aussitôt il entendit le bruit del’arbre s’écroulant avec fracas.

« Mon Dieu, mon Dieu ! pourvu qu’ilsn’aient pas été touchés ! murmura-t-il glacé de frayeur, et,quoiqu’il sentit aussitôt l’absurdité de cette prière, désormaisinutile puisque le mal était fait, il la répéta néanmoins, nesachant rien de mieux… Il se dirigea vers l’endroit où Kitty setenait d’habitude ; elle n’y était pas, mais il l’entendit quiappelait du côté opposé ; elle s’était réfugiée sous un vieuxtilleul ; là, penchée ainsi que la bonne au-dessus de l’enfantcouché dans sa petite voiture, elles l’abritaient de la pluie.

Levine, aveuglé par les éclairs et l’averse,finit enfin par apercevoir ce petit groupe, et courut aussi viteque le lui permettaient ses chaussures remplies d’eau.

« Vivants ! que Dieu soitloué ! Mais peut-on commettre une pareille imprudence !cria-t-il furieux à sa femme, qui tournait vers lui son visagemouillé.

– Je t’assure qu’il n’y a pas de mafaute ; nous allions partir lorsque…

– Puisque vous êtes sains et saufs, Dieumerci ! Je ne sais plus ce que je dis ! »

Puis, ramassant à la hâte le petit bagage del’enfant, Levine remit son fils à la bonne, et, prenant le bras desa femme, l’entraîna en lui serrant doucement la main, honteux del’avoir grondée.

Chapitre 18

 

Malgré la déception qu’il ressentit enconstatant que sa régénération morale n’apportait aucunemodification favorable dans sa nature, Levine n’en éprouva pasmoins tout le reste de la journée une plénitude de cœur qui lecombla de joie. Il ne prit qu’une faible part à la conversation,mais le temps se passa gaiement, et Katavasof fit la conquête desdames par la tournure originale de son esprit. Mis en verve parSerge Ivanitch, il les amusa en leur racontant ses études sur lesmœurs et la physionomie des mouches mâles et femelles, ainsi quesur leur genre de vie dans les appartements. Kosnichef, à son tour,reprit la question slave, qu’il développa d’une façonintéressante ; la journée s’acheva donc agréablement, sansdiscussions irritantes, et, la température s’étant rafraîchie aprèsl’orage, on ne quitta pas la maison.

Kitty, obligée d’aller retrouver son fils pourlui donner son bain, se retira à regret, et, quelques minutesaprès, on vint avertir Levine qu’elle le demandait. Inquiet, il seleva aussitôt, malgré l’intérêt qu’il prenait à la théorie de sonfrère sur l’influence que l’émancipation de quarante millions deSlaves aurait pour l’avenir de la Russie.

Que pouvait-on lui vouloir ? on ne leréclamait jamais auprès de l’enfant qu’en cas d’urgence. Mais soninquiétude, aussi bien que la curiosité éveillée en lui par lesidées de son frère, disparurent dès qu’il se retrouva seul unmoment, et son bonheur intime lui revint, vif et profond comme lematin, sans qu’il eût besoin de le ranimer par la réflexion. Lesentiment était devenu plus puissant que la pensée, il traversa laterrasse et aperçut deux étoiles brillantes au firmament.

« Oui, se dit-il en regardant le ciel, jeme rappelle avoir pensé qu’il y avait une vérité dans l’illusion decette voûte que je contemplais, mais quelle était la pensée restéeinachevée dans mon esprit ?… » Et en entrant dans lachambre de l’enfant il se la rappela.

« Pourquoi, si la principale preuve del’existence de Dieu est la révélation intérieure qu’il donne àchacun de nous du bien et du mal, cette révélation serait-ellelimitée à l’Église chrétienne ? Et ces millions deBouddhistes, de Musulmans, qui cherchent également lebien ?… » La réponse à cette question devait exister,mais il ne put se la formuler avant d’entrer.

Kitty, les manches retroussées, penchéeau-dessus de la baignoire où elle maintenait d’une main la tête del’enfant tandis qu’elle l’épongeait de l’autre, se tourna vers sonmari en l’entendant approcher.

« Viens vite ! Agathe Mikhaïlovnaavait raison, il nous reconnaît. »

L’événement était important : pour s’enassurer complètement, on soumit Mitia à diverses épreuves ; onfit monter une cuisinière qu’il n’avait jamais vue. L’expériencefut concluante ; l’enfant refusa de regarder l’étrangère, etsourit à sa mère et à sa bonne. Levine lui-même était ravi.

« Je suis bien contente de voir que tucommences à l’aimer, dit Kitty lorsqu’elle eut bien installé sonfils sur ses genoux après son bain. Je commençais à m’attristerquand tu disais que tu ne ressentais rien pour lui.

– Ce n’est pas là ce que je voulais dire, maisil m’a causé une déception.

– Comment cela ?

– Je m’attendais à ce qu’il me révélât unsentiment nouveau, et tout au contraire c’est de la pitié, dudégoût, et surtout de la frayeur qu’il m’a inspirés. Je n’ai biencompris que je l’aimais qu’aujourd’hui, après l’orage. »

Kitty sourit de joie.

« Tu as eu bien peur ? moiaussi ; mais j’ai plus peur encore, maintenant que je me rendscompte du danger que nous avons couru. J’irai regarder le chênedemain…, et maintenant retourne vers tes hôtes. Je suis si contentede te voir en bons rapports avec ton frère. »

Chapitre 19

 

Levine, en quittant sa femme, reprit le coursde ses pensées, et, au lieu de rentrer au salon, s’accouda sur labalustrade de la terrasse.

La nuit venait, et le ciel, pur au midi,restait orageux du côté opposé ; de temps en temps un éclairéblouissant, suivi d’un sourd grondement, faisait disparaître auxyeux de Levine les étoiles et la voie lactée qu’il considérait,écoutant les gouttes de pluie tomber en cadence du feuillage desarbres ; les étoiles reparaissaient ensuite peu à peu,reprenant leur place comme si une main soigneuse les eût rajustéesau firmament.

« Quelle est la crainte qui metrouble ? se demandait-il, sentant une réponse dans son âme,sans pouvoir encore la définir.

« Oui, les lois du bien et du malrévélées au monde sont la preuve évidente, irrécusable, del’existence de Dieu ; ces lois, je les reconnais au fond demon cœur, m’unissant ainsi bon gré mal gré à tous ceux qui lesreconnaissent comme moi, et cette réunion d’êtres humainspartageant la même croyance s’appelle l’Église. Et les Hébreux, lesMusulmans, les Bouddhistes ? se dit-il, revenant à ce dilemmequi lui semblait dangereux. Ces millions d’hommes seraient-ilsprivés du plus grand des bienfaits, de celui qui, seul, donne unsens à la vie ? »

Il réfléchit. « Mais la question que jeme pose là est celle des rapports des diverses croyances del’humanité entière avec la Divinité ? C’est la révélation deDieu à l’Univers avec ses planètes et ses nébuleuses, que jeprétends sonder ? Et c’est au moment où un savoir certain,quoique inaccessible à la raison, m’est révélé, que je m’obstineencore à faire intervenir la logique ?

« Je sais que les étoiles ne marchentpas, se dit-il, remarquant le changement survenu dans la positionde l’astre brillant qu’il voyait s’élever au-dessus des bouleaux,mais, ne pouvant m’imaginer la rotation de la terre en voyant lesétoiles changer de place, j’ai raison de dire qu’elles marchent. –Les astronomes auraient-ils rien compris, rien calculé, s’ilsavaient pris en considération les mouvements compliqués et variésde la terre ? Leurs étonnantes conclusions sur les distances,les poids, les mouvements et les révolutions des corps célestesn’ont-elles pas toutes été basées sur les mouvements apparents desastres autour de la terre immobile, ces mêmes mouvements dont jesuis témoin, comme des millions d’hommes l’ont été pendant dessiècles, et qui peuvent toujours être vérifiés ? Et, de mêmeque les conclusions des astronomes eussent été fausses et inexactess’ils ne les avaient pas basées sur leurs observations du cielapparent, relativement à un seul méridien et à un seul horizon, demême toutes mes conclusions sur la connaissance du bien et du malseraient privées de sens si je ne les rapportais à la révélationque m’en a faite le christianisme, et que je pourrai toujoursvérifier dans mon âme. Les rapports des autres croyances avec Dieuresteront pour moi insondables, et je n’ai pas le droit de lesscruter. »

« Tu n’es pas rentré ? dit tout àcoup la voix de Kitty, tu n’as rien qui te préoccupe ?demanda-t-elle en examinant attentivement le visage de son mari àla clarté des étoiles. Un éclair sillonnant l’horizon le lui fitvoir calme et heureux.

« Elle me comprend, pensa-t-il en lavoyant sourire ; elle sait à quoi je pense ; faut-il lelui dire ? » Mais au moment où il allait parler, Kittyl’interrompit.

« Je t’en prie, Kostia, dit-elle, vajeter un coup d’œil dans la chambre de Serge pour voir si tout yest en ordre. Cela me gêne d’y aller.

– Fort bien, j’y vais », répondit Levineen se levant pour l’embrasser.

« Non, mieux vaut me taire, pensa-t-iltandis que la jeune femme rentrait au salon ; ce secret n’ad’importance que pour moi seul, et mes paroles ne sauraientl’expliquer. – Ce sentiment nouveau ne m’a ni changé, ni ébloui, nirendu heureux comme je le pensais ; de même que pour l’amourpaternel il n’y a eu ni surprise ni ravissement ; mais cesentiment s’est glissé dans mon âme par la souffrance, désormais ils’y est fermement implanté, et quelque nom que je cherche à luidonner, c’est la foi.

« Je continuerai probablement àm’impatienter contre mon cocher, à discuter inutilement, à exprimermal à propos mes idées ; je sentirai toujours une barrièreentre le sanctuaire de mon âme et l’âme des autres, même celle dema femme ; je rendrai toujours celle-ci responsable de mesterreurs pour m’en repentir aussitôt. Je continuerai à prier, sanspouvoir m’expliquer pourquoi je prie, mais ma vie intérieure aconquis sa liberté ; elle ne sera plus à la merci desévénements, et chaque minute de mon existence aura un sensincontestable et profond, qu’il sera en mon pouvoir d’imprimerchacune de mes actions : celui du bien. »

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

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