Bel Ami

Il se pencha vers lui et, frémissant de l’envie de
le saisir au cou pour l’étrangler, il lui dit, les
dents serrées :
– Ayez donc au moins le courage de votre
infamie.
Le magistrat demanda encore :
– Qui êtes-vous ?
L’amant, éperdu, ne répondant pas, il reprit :
– Je suis commissaire de police et je vous
somme de me dire votre nom !
Georges, qu’une colère bestiale faisait
trembler, cria :
– Mais répondez donc, lâche, ou je vais vous
nommer, moi.
Alors l’homme couché balbutia :
– Monsieur le commissaire, vous ne devez pas
me laisser insulter par cet individu. Est-ce à vous
ou à lui que j’ai affaire ? Est-ce à vous ou à lui
que je dois répondre ?
Il paraissait n’avoir plus de salive dans la
bouche.

L’officier répondit :

– C’est à moi, monsieur, à moi seul. Je vous
demande qui vous êtes ?
L’autre se tut. Il tenait le drap serré contre son
cou et roulait des yeux effarés. Ses petites
moustaches retroussées semblaient toutes noires
sur sa figure blême.
Le commissaire reprit :
– Vous ne voulez pas répondre ? Alors je serai
forcé de vous arrêter. Dans tous les cas, levez-
vous. Je vous interrogerai lorsque vous serez
vêtu.
Le corps s’agita dans le lit, et la tête
murmura :
– Mais je ne peux pas devant vous.
Le magistrat demanda :
– Pourquoi ça ?
L’autre balbutia :
– C’est que je suis… je suis… je suis tout nu.
Du Roy se mit à ricaner, et ramassant une
chemise tombée à terre, il la jeta sur la couche en

criant :
– Allons donc… levez-vous… Puisque vous
vous êtes déshabillé devant ma femme, vous
pouvez bien vous habiller devant moi.
Puis il tourna le dos et revint vers la cheminée.
Madeleine avait retrouvé son sang-froid, et
voyant tout perdu, elle était prête à tout oser. Une
audace de bravade faisait briller son œil ; et,
roulant un morceau de papier, elle alluma,
comme pour une réception, les dix bougies des
vilains candélabres posés au coin de la cheminée.
Puis elle s’adossa au marbre et tendant au feu
mourant un de ses pieds nus, qui soulevait par
derrière son jupon à peine arrêté sur les hanches,
elle prit une cigarette dans un étui de papier rose,
l’enflamma et se mit à fumer.
Le commissaire était revenu vers elle,
attendant que son complice fût debout.
Elle demanda avec insolence :
– Vous faites souvent ce métier-là, monsieur ?
Il répondit gravement :
– Le moins possible, madame.

Elle lui souriait sous le nez :

– Je vous en félicite, ça n’est pas propre.
Elle affectait de ne pas regarder, de ne pas voir
son mari.
Mais le monsieur du lit s’habillait. Il avait
passé son pantalon, chaussé ses bottines et il se
rapprocha, en endossant son gilet.
L’officier de police se tourna vers lui :
– Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire
qui vous êtes ?
L’autre ne répondit pas.
Le commissaire prononça :
– Je me vois forcé de vous arrêter.
Alors l’homme s’écria brusquement :
– Ne me touchez pas. Je suis inviolable !
Du Roy s’élança vers lui, comme pour le
terrasser, et il lui grogna dans la figure :
– Il y a flagrant délit… flagrant délit. Je peux
vous faire arrêter, si je veux… oui, je le peux.
Puis, d’un ton vibrant :

 – Cet homme s’appelle Laroche-Mathieu,

ministre des Affaires étrangères.
Le commissaire de police recula stupéfait, et
balbutiant :
– En vérité, monsieur, voulez-vous me dire
qui vous êtes, à la fin ?
L’homme se décida, et avec force :
– Pour une fois, ce misérable-là n’a point
menti. Je me nomme, en effet, Laroche-Mathieu,
ministre.
Puis tendant le bras vers la poitrine de
Georges, où apparaissait comme une lueur, un
petit point rouge, il ajouta :
– Et le gredin que voici porte sur son habit la
croix d’honneur que je lui ai donnée.
Du Roy était devenu livide. D’un geste rapide,
il arracha de sa boutonnière la courte flamme de
ruban, et, la jetant dans la cheminée :
– Voilà ce que vaut une décoration qui vient
de salops de votre espèce.
Ils étaient face à face, les dents près des dents,

exaspérés, les poings serrés, l’un maigre et la
moustache au vent, l’autre gras et la moustache
en croc.
Le commissaire passa vivement entre les deux
et, les écartant avec ses mains :
– Messieurs, vous vous oubliez, vous manquez
de dignité !
Ils se turent et se tournèrent les talons.
Madeleine, immobile, fumait toujours, en
souriant.
L’officier de police reprit :
– Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul
avec Mme Du Roy, que voici, vous couché, elle
presque nue. Vos vêtements étant jetés pêle-mêle
à travers l’appartement, cela constitue un flagrant
délit d’adultère. Vous ne pouvez nier l’évidence.
Qu’avez-vous à répondre ?
Laroche-Mathieu murmura :
– Je n’ai rien à dire, faites votre devoir.
Le commissaire s’adressa à Madeleine :
– Avouez-vous, madame, que monsieur soit

votre amant ?
Elle prononça crânement :
– Je ne le nie pas, il est mon amant !
– Cela suffit.
Puis le magistrat prit quelques notes sur l’état
et la disposition du logis. Comme il finissait
d’écrire, le ministre qui avait achevé de s’habiller
et qui attendait, le paletot sur le bras, le chapeau à
la main, demanda :
– Avez-vous encore besoin de moi, monsieur ?
Que dois-je faire ? Puis-je me retirer ?
Du Roy se retourna vers lui et souriant avec
insolence :
– Pourquoi donc ? Nous avons fini. Vous
pouvez vous recoucher, monsieur ; nous allons
vous laisser seuls.
Et posant le doigt sur le bras de l’officier de
police :
– Retirons-nous, monsieur le commissaire,
nous n’avons plus rien à faire en ce lieu.
Un peu surpris, le magistrat le suivit ; mais,

sur le seuil de la chambre, Georges s’arrêta pour
le laisser passer. L’autre s’y refusait par
cérémonie.
Du Roy insistait :
– Passez donc, monsieur.
Le commissaire dit :
– Après vous.
Alors le journaliste salua, et sur le ton d’une
politesse ironique :
– C’est votre tour, monsieur le commissaire de
police. Je suis presque chez moi, ici.
Puis il referma la porte doucement, avec un air
de discrétion.
Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait
dans les bureaux de La Vie Française.
M. Walter était déjà là, car il continuait à
diriger et à surveiller avec sollicitude son journal
qui avait pris une extension énorme et qui
favorisait beaucoup les opérations grandissantes
de sa banque.
Le directeur leva la tête et demanda :

 – Tiens, vous voici ? Vous semblez tout

drôle ! Pourquoi n’êtes-vous pas venu dîner à la
maison ? D’où sortez-vous donc ?
Le jeune homme, qui était sûr de son effet,
déclara, en pesant sur chaque mot :
– Je viens de jeter bas le ministre des Affaires
étrangères.
L’autre crut qu’il plaisantait.
– De jeter bas… Comment ?
– Je vais changer le cabinet. Voilà tout ! Il
n’est pas trop tôt de chasser cette charogne.
Le vieux, stupéfait, crut que son chroniqueur
était gris. Il murmura :
– Voyons, vous déraisonnez.
– Pas du tout. Je viens de surprendre M.
Laroche-Mathieu en flagrant délit d’adultère avec
ma femme. Le commissaire de police a constaté
la chose. Le ministre est foutu.
Walter, interdit, releva tout à fait ses lunettes
sur son front et demanda :
– Vous ne vous moquez pas de moi ?

– Pas du tout. Je vais même faire un écho là-

dessus.
– Mais alors que voulez-vous ?
– Jeter bas ce fripon, ce misérable, ce
malfaiteur public !
Georges posa son chapeau sur un fauteuil, puis
ajouta :
– Gare à ceux que je trouve sur mon chemin.
Je ne pardonne jamais.
Le directeur hésitait encore à comprendre. Il
murmura :
– Mais… votre femme ?
– Ma demande en divorce sera faite dès
demain matin. Je la renvoie à feu Forestier.
– Vous voulez divorcer ?
– Parbleu. J’étais ridicule. Mais il me fallait
faire la bête pour les surprendre. Ça y est. Je suis
maître de la situation.
M. Walter n’en revenait pas ; et il regardait Du
Roy avec des yeux effarés, pensant : « Bigre.
Ç’est un gaillard bon à ménager. »

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