Mais il refusa, décidé à partir tout de suite,voulant être seul pour penser. Trop de choses
nouvelles venaient de pénétrer dans son esprit et
il se mit à chercher sa femme. Au bout de
quelque temps il l’aperçut qui buvait du chocolat,
au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle
leur présenta son mari, sans les nommer à lui.
Après quelques instants il demanda :
– Partons-nous ?
– Quand tu voudras.
Elle prit son bras et ils retraversèrent les
salons où le public devenait rare.
Elle demanda :
– Où est la patronne ? je voudrais lui dire
adieu.
– C’est inutile. Elle essaierait de nous garder
au bal et j’en ai assez.
– C’est vrai, tu as raison.
Tout le long de la route ils furent silencieux.
Mais, aussitôt rentrés en leur chambre, Madeleine
souriante lui dit, sans même ôter son voile :
– Tu ne sais pas, j’ai une surprise pour toi.,Il grogna avec mauvaise humeur :
– Quoi donc ?
– Devine.
– Je ne ferai pas cet effort.
– Eh bien ! c’est après-demain le 1er janvier.
– Oui.
– C’est le moment des étrennes.
– Oui.
– Voici les tiennes, que Laroche m’a remises
tout à l’heure.
Elle lui présenta une petite boîte noire qui
semblait un écrin à bijoux.
Il l’ouvrit avec indifférence et aperçut la croix
de la Légion d’honneur.
Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara :
– J’aurais préféré dix millions. Cela ne lui
coûte pas cher.
Elle s’attendait à un transport de joie, et elle
fut irritée de cette froideur.
– Tu es vraiment incroyable. Rien ne tesatisfait maintenant.
Il répondit tranquillement :
– Cet homme ne fait que payer sa dette. Et il
me doit encore beaucoup.
Elle fut étonnée de son accent, et reprit :
– C’est pourtant beau, à ton âge.
Il déclara :
– Tout est relatif. Je pourrais avoir davantage,
aujourd’hui.
Il avait pris l’écrin, il le posa tout ouvert sur la
cheminée, considéra quelques instants l’étoile
brillante couchée dedans. Puis il le referma, et se
mit au lit en haussant les épaules.
L’Officiel du 1er janvier annonça, en effet, la
nomination de M. Prosper-Georges Du Roy,
publiciste, au grade de chevalier de la Légion
d’honneur, pour services exceptionnels.
Le nom était écrit en deux mots, ce qui fit à
Georges plus de plaisir que la décoration même.
Une heure après avoir lu cette nouvelle
devenue publique, il reçut un mot de la patronne
qui le suppliait de venir dîner chez elle, le soir
même, avec sa femme, pour fêter cette
distinction. Il hésita quelques minutes, puis jetant
au feu ce billet écrit en termes ambigus, il dit à
Madeleine :
– Nous dînerons ce soir chez les Walter.
Elle fut étonnée.
– Tiens ! mais je croyais que tu ne voulais plus
y mettre les pieds ?
Il murmura seulement :
– J’ai changé d’avis.
Quand ils arrivèrent, la patronne était seule
dans le petit boudoir Louis XVI adopté pour ses
réceptions intimes. Vêtue de noir, elle avait
poudré ses cheveux, ce qui la rendait charmante.
Elle avait l’air, de loin, d’une vieille, de près,
d’une jeune, et, quand on la regardait bien, d’un
joli piège pour les yeux.
– Vous êtes en deuil ? demanda Madeleine.
Elle répondit tristement :
– Oui et non. Je n’ai perdu personne desmiens. Mais je suis arrivée à l’âge où on fait le
deuil de sa vie. Je le porte aujourd’hui pour
l’inaugurer. Désormais je le porterai dans mon
cœur.
Du Roy pensa :
– Ça tiendra-t-il, cette résolution là ?
Le dîner fut un peu morne. Seule Suzanne
bavardait sans cesse. Rose semblait préoccupée.
On félicita beaucoup le journaliste.
Le soir on s’en alla, errant et causant, par les
salons et par la serre. Comme Du Roy marchait
derrière, avec la patronne, elle le retint par le
bras.
– Écoutez, dit-elle à voix basse… Je ne vous
parlerai plus de rien, jamais… Mais venez me
voir, Georges. Vous voyez que je ne vous tutoie
plus. Il m’est impossible de vivre sans vous,
impossible. C’est une torture inimaginable. Je
vous sens, je vous garde dans mes yeux, dans
mon cœur et dans ma chair tout le jour et toute la
nuit. C’est comme si vous m’aviez fait boire un
poison qui me rongerait en dedans. Je ne puis
pas. Non. Je ne puis pas. Je veux bien n’être pour
vous qu’une vieille femme. Je me suis mise en
cheveux blancs pour vous le montrer ; mais venez
ici, venez de temps en temps, en ami.
Elle lui avait pris la main et elle la serrait, la
broyait, enfonçant ses ongles dans sa chair.
Il répondit avec calme :
– C’est entendu. Il est inutile de reparler de ça.
Vous voyez bien que je suis venu aujourd’hui,
tout de suite, sur votre lettre.
Walter, qui allait devant avec ses deux filles et
Madeleine, attendit Du Roy auprès du Jésus
marchant sur les flots.
– Figurez-vous, dit-il en riant, que j’ai trouvé
ma femme hier à genoux devant ce tableau
comme dans une chapelle. Elle faisait là ses
dévotions. Ce que j’ai ri !
Mme Walter répliqua d’une voix ferme, d’une
voix où vibrait une exaltation secrète :
– C’est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il
me donne du courage et de la force toutes les fois
que je le regarde.
