Discours de la servitude volontaire de La Boétie

Certes, je ferais grand tort à notre rime (j’use volontiers de ce mot qui me plaît, car bien

que plusieurs l’aient rendue purement mécanique, j’en vois toutefois assez d’autres capables de
l’anoblir et de lui rendre son premier lustre). Je lui ferais, dis-je, grand tort en lui ravissant ces jolis
contes du roi Clavis, dans lesquels s’égaiera si plaisamment, si aisément, la verve de notre Ronsard,
dans sa Franciade. Je saisis sa portée, je connais son esprit fin et je sais la grâce de l’homme. Il fera
son affaire de l’oriflamme, aussi bien que les Romains le faisaient de leurs ancilles et de ces

« boucliers du ciel en bas jetés », dont parle Virgile. Il tirera de notre Sainte Ampoule un parti aussi bon que les Athéniens en

tirérent de leur corbeille d’Erisicthone. Il parlera de nos armoiries aussi bien qu’eux de leur olivier,
qu’ils prétendent exister encore dans la tour de Minerve. Certes, je serais téméraire de vouloir
démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes.

Mais pour revenir à mon sujet, dont je me suis éloigné je ne sais trop comment, n’est-il pas clair

que les tyrans, pour s’affermir, se sont efforcés d’habituer le peuple, non seulement à l’obéissance
et à la servitude mais encore à leur dévotion ? Tout ce que j’ai dit jusqu’ici des moyens employés
par les tyrans pour asservir n’est exercé que sur le petit peuple ignorant.

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination,

le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes
et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour
épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont
aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs
romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers
qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les
compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura
peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent
et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran
et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de
ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires
de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non
seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils
corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six
mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement
des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point
nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils
ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de
ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille
et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui,
comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous
les dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César, l’établissement de
nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais

pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on
reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels
la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

Au dire des médecins, bien que rien ne paraisse changé dans-notre corps, dès que quelque

tumeur se manifeste en un seul endroit, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse. De
même, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un
tas de petits friponneaux et de faquins qui ne peuvent faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux
qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le
soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.

Tels sont les grands voleurs et les fameux corsaires ; les uns courent le pays, les autres pour-

chassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les
autres dépouillent, et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, que les uns ne soient que des
valets et les autres des chefs de bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, sinon du butin
principal, du moins de ses restes. On dit que les pirates ciliciens se rassemblèrent en un si grand
nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée, et qu’ils attirèrent à leur alliance plusieurs
belles et grandes villes dans les havres desquelles, en revenant de leurs courses, ils se mettaient en
sûreté, leur donnant en échange une part des pillages qu’elles avaient recélés.

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il

devrait se garder, s’ils valaient quelque chose. Mais on l’a fort bien dit : pour fendre le bois, on se
fait des coins du bois même ; tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci
n’en souffrent souvent eux-mêmes ; mais ces misérables abandonnés de Dieu et des hommes se
contentent d’endurer le mal et d’en faire, non à celui qui leur en fait, mais bien à ceux qui, comme
eux, l’endurent et n’y peuvent mais. Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploi-
ter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent ébahi de leur méchanceté
qu’apitoyé de leur sottise.

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