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Humiliés et Offensés

Humiliés et Offensés

de Fyodor Mikhailovich Dostoevsky
INDEX DES PERSONNAGES

ALEXANDRA SÉMIONOVNA, compagne de Philippe Philippytch Masloboïev.

ALEXEÏ PETROVITCH, Aliocha, fils du prince Piotr Alexandrovitch Valkovski ; amant de Nathalia Nikolaïevna.

ANNA ANDRÉIEVNA, née Choumilova, femme de Nikolaï Serguéitch Ikhméniev.

BOUBNOVA (Anna Triphonovna), propriétaire de la maison habitée par Elena et sa mère. Se livre au proxénétisme.

ELENA, Nelly, petite-fille de Smith,recueillie par Ivan Petrovitch.

IKHMÉNIEV (Nikolaï Serguéitch), propriétaire foncier, ancien intendant du prince Piotr AlexandrovitchValkovski.

IVAN PETROVITCH, Vania, le narrateur.Ancien pupille des Ikhméniev, il est épris de Nathalia Nikolaïevna.

KATERINA FIODOROVNA, Katia, riche héritière. Fiancée choisie par le prince Piotr Alexandrovitch Valkovski pour son fils Alexeï.

MASLOBOÏEV (Philippe Philippytch), ancien camarade de collège d’Ivan Petrovitch. Vit d’expédients.

NATHALIA NIKOLAÏEVNA, Natacha, fille unique de Nikolaï Serguéitch Ikhméniev et d’Anna Andréievna.Maîtresse d’Alexeï Petrovitch Valkovski.

NIKOLAÏ SERGUÉITCH, voir IKHMÉNIEV.

PIOTR ALEXANDROVITCH, voir VALKOVSKI.

SMITH, ancien industriel d’origine anglaise,tombé dans la misère.

VALKOVSKI (le prince Piotr Alexandrovitch),grand propriétaire foncier. Amant de la comtesse ZénaïdaFiodorovna.

VANIA, voir Ivan PETROVITCH.

ZÉNAÏDA FIODOROVNA (la comtesse), belle-mèrede Katerina Fiodorovna.

Partie 1

Chapitre 1

 

L’an dernier, le 22 mars au soir, il m’arrivaune aventure des plus étranges. Tout le jour, j’avais parcouru laville à la recherche d’un appartement. L’ancien était très humideet à cette époque déjà j’avais une mauvaise toux. Je voulaisdéménager dès l’automne, mais j’avais traîné jusqu’au printemps. Detoute la journée, je n’avais rien pu trouver de convenable.Premièrement, je voulais un appartement indépendant, nonsous-loué ; et, deuxièmement, je me serais contenté d’unechambre, mais il fallait absolument qu’elle fût grande, et bienentendu en même temps le meilleur marché possible. J’ai remarquéque dans un appartement exigu les pensées même se trouvent àl’étroit. En méditant mes futures nouvelles, j’ai toujours aimé àaller et venir dans ma chambre. À propos : il m’a toujours étéplus agréable de réfléchir à mes œuvres et de rêver à la façon dontje les composerais que de les écrire et vraiment, ce n’est pas parparesse. D’où cela vient-il donc ?

Le matin déjà, je n’étais pas dans monassiette et vers le coucher du soleil je commençai même à me sentirtrès mal ; je fus pris d’une sorte de fièvre. De plus, j’étaisresté sur mes jambes toute la journée et j’étais fatigué. Sur lesoir, juste avant le crépuscule, je passai par l’avenue del’Ascension. J’aime le soleil de mars à Pétersbourg, surtout lecoucher du soleil, quand la journée est froide et claire, bien sûr.Toute la rue est brusquement éclairée, inondée d’une lumièreéclatante. Toutes les maisons semblent se mettre à étincelersoudainement. Leurs teintes grises, jaunes, vert sale, perdent enun clin d’œil leur aspect rébarbatif ; c’est comme si l’âmes’illuminait, comme si l’on était saisi d’un frisson, ou siquelqu’un vous poussait du coude. Un regard nouveau, de nouvellespensées… C’est étonnant ce que peut faire un rayon de soleil dansl’âme d’un homme !

Mais le rayon de soleil avait disparu ;le froid se faisait plus vif et commençait à vous picoter lenez ; l’obscurité s’épaississait ; le gaz brillait dansles magasins et les boutiques. Arrivé à la hauteur de la confiserieMüller, je m’arrêtai soudain comme cloué au sol et me mis àregarder l’autre côté de la rue, comme si je pressentais qu’ilallait m’arriver tout de suite quelque chosed’extraordinaire ; et, à cet instant précis, du côté opposé,j’aperçus un vieillard et son chien. Je me souviens très bien quemon cœur se serra sous le coup d’une sensation des plusdésagréables, et que je ne pus moi-même éclaircir de quelle natureétait cette sensation.

Je ne suis pas un mystique ; je ne croispresque pas aux pressentiments et aux divinations ; cependantil m’est arrivé dans ma vie, comme à tout le monde peut-être,plusieurs aventures assez inexplicables. Par exemple, quand ce neserait que ce vieillard : pourquoi, lorsque je le rencontraialors, ai-je senti immédiatement que ce même soir il m’adviendraitquelque chose qui ne serait pas tout à fait courant ?D’ailleurs, j’étais malade ; et les impressions maladives sontpresque toujours trompeuses.

D’un pas lent et incertain, avançant lesjambes comme des baguettes, presque sans les plier, le dos arrondiet frappant légèrement de sa canne les dalles du trottoir, le vieuxapprochait de la confiserie. De ma vie, je n’avais aperçusilhouette si extravagante et si singulière. Auparavant déjà, avantcette rencontre, lorsque nous nous étions retrouvés chez Müller, ilm’avait toujours causé une impression douloureuse. Sa haute taille,son dos voûté, son visage mort d’octogénaire, son vieux paletot,déchiré aux coutures, son chapeau rond tout cabossé qui datait devingt ans, couvrant un crâne dénudé où avait subsisté, juste sur lanuque, une petite touffe de cheveux non pas blancs, mais jaunâtres,ses mouvements, qui semblaient dépourvus de sens et commandés parun ressort, tout cela frappait involontairement celui qui lerencontrait pour la première fois. Réellement, il paraissaitétrange de voir ce vieillard, à la limite de son âge, seul, sanssurveillance, d’autant plus qu’il ressemblait à un fou échappé àses gardiens. Ce qui m’avait frappé aussi, c’était sa maigreurextrême ; il n’avait presque plus de corps, c’était comme s’ilne lui restait que la peau sur les os. Ses yeux, grands maiséteints, entourés d’un cerne bleu sombre, regardaient toujoursdroit devant eux, jamais de côté, et jamais ils ne voyaient rien,j’en suis convaincu. Tout en vous regardant, il marchait droit survous, comme s’il avait un espace vide devant lui. Je l’ai remarquéplusieurs fois. Il y avait peu de temps qu’il se montrait chezMüller, on ne savait d’où il venait, et il était toujoursaccompagné de son chien. Aucun des clients de la confiserie nes’était jamais décidé à lui parler, et lui-même n’adressait laparole à personne.

« Pourquoi se traîne-t-il chez Müller, etqu’a-t-il de y faire ? » songeai-je, planté de l’autrecôté de la rue et le suivant irrésistiblement du regard. Uneirritation, conséquence de la maladie et de la fatigue, commençaità bouillonner en moi. À quoi pense-t-il ? continuai-je à partmoi, qu’a-t-il dans la tête ? Et pense-t-il encore à quelquechose ? Son visage est si mort qu’il n’exprime déjà absolumentplus rien. Et où a-t-il déniché cet abominable chien qui ne lequitte jamais, comme s’il constituait avec lui un tout inséparable,et qui lui ressemble tellement ?

Ce malheureux chien semblait lui aussi avoirprès de quatre-vingts ans ; oui, il devait sûrement en êtreainsi. Premièrement, il avait l’air plus vieux qu’aucun chien dumonde, et deuxièmement, pourquoi, dès la première fois que jel’avais vu, m’était-il tout de suite venu à l’idée que ce chien nepouvait pas être comme les autres chiens ; que c’était unchien extraordinaire, qu’il devait absolument y avoir en luiquelque chose de fantastique, de magique ; que c’étaitpeut-être une sorte de Méphistophélès sous l’apparence d’un chienet que son destin avait été uni à celui de son maître par des liensmystérieux et inconnus. En le regardant, vous eussiez tout de suiteconvenu qu’il y avait à coup sûr une vingtaine d’années qu’il avaitmangé pour la dernière fois. Il était maigre comme un squelette,ou, mieux encore, comme son maître. Son poil était presqueentièrement tombé, même sur la queue qu’il tenait toujours entreses jambes et qui était raide comme un bâton. Sa tête aux longuesoreilles pendait lamentablement. Jamais je n’avais vu chien sirépugnant. Lors qu’ils passaient tous deux dans la rue, le vieux enavant, le chien derrière, son museau touchant les pans du manteaude son maître comme s’il y était attaché, leur démarche et toutleur aspect semblaient dire à chaque pas :

« Pour être vieux, nous sommes vieux,Seigneur, comme nous sommes vieux ! »

Je me souviens qu’un jour il me vint encore àl’esprit que le vieux et son chien s’étaient échappés d’une paged’Hoffmann illustrée par Gavarni, et qu’ils se promenaient par levaste monde sous forme d’affiches ambulantes pour une édition. Jetraversai la rue et entrai derrière le vieillard dans laconfiserie.

Dans la boutique, le vieux se comportait de lafaçon la plus étrange, et Müller, debout derrière son comptoir,s’était même mis, les derniers temps, à faire une grimace demécontentement à l’entrée de ce visiteur importun. Tout d’abord, ceclient singulier ne demandait jamais rien. Chaque fois, il sedirigeait tout droit vers le coin du poêle et s’asseyait sur unechaise. Si sa place près du poêle était occupée, il restait deboutun instant, dans une irrésolution stupide, devant le monsieur quiavait pris sa place, puis gagnait comme frappé de stupeur, l’autrecoin, près de la fenêtre. Là, il choisissait une chaise, s’yasseyait lentement, ôtait son chapeau, le mettait à côté de lui surle plancher, posait sa canne auprès du chapeau, puis, se renversantsur le dossier de sa chaise, il restait immobile pendant trois ouquatre heures. Jamais il ne prenait un journal, jamais iln’émettait ni une parole ni un son ; il se contentait derester assis, regardant devant lui de tous ses yeux, mais d’unregard si hébété, si privé de vie, qu’on pouvait parier qu’il nevoyait rien de ce qui l’entourait et n’entendait rien. Quant auchien, après avoir tourné deux ou trois fois sur place, il secouchait d’un air morose à ses pieds, fourrait son museau entre lesbottes de son maître, poussait un profond soupir et, après s’êtreallongé de tout son long sur le plancher, restait immobile luiaussi toute la soirée, comme s’il mourait pendant ce temps-là. Onpouvait croire que ces deux êtres gisaient morts quelque part toutle jour et que, dès que le soleil était couché, ils ressuscitaientbrusquement, uniquement pour se rendre à la confiserie Müller ets’acquitter ainsi de quelque mystérieuse obligation, inconnue detous. Après être resté assis trois ou quatre heures, le vieux,enfin, se levait, prenait son chapeau et partait chez lui. Le chiense levait lui aussi, et, la queue entre les jambes, tête basse, deson même pas lent, le suivait machinalement. Les clients de laconfiserie, les derniers temps, évitaient le vieillard de toutemanière et ne s’asseyaient même pas à côté de lui, comme s’il leurinspirait de la répulsion. Lui, il ne remarquait rien de toutcela.

Les habitués de cette confiserie étaient pourla plupart des Allemands. Ils venaient là de toute l’avenue del’Ascension ; tous étaient patrons de différentsétablissements : serruriers, boulangers, teinturiers,fabricants de chapeaux, selliers, tous gens patriarcaux dans lesens allemand du mot. Chez Müller, en général, on observait lesmœurs patriarcales. Le patron se joignait souvent à ses clientsfamiliers, s’asseyait à leur table et l’on vidait force punchs. Leschiens et les petits enfants du patron venaient aussi trouver lesclients, et ceux-ci caressaient et les enfants et les chiens. Tousse connaissaient et s’estimaient mutuellement. Et tandis que leshabitués s’absorbaient dans la lecture des journaux allemands,derrière la porte, dans l’appartement du patron, vibraient lesnotes de « Mein lieber Augustin », joué sur unpiano aux sons grêles par la fille aînée de l’hôte, une petiteAllemande aux boucles blondes, qui ressemblait beaucoup à unesouris blanche. La valse était accueillie avec plaisir. J’allaischez Müller les premiers jours de chaque mois lire les journauxrusses.

En entrant dans la confiserie, je vis que levieillard était déjà assis près de la fenêtre et que son chienétait comme les autres fois étendu à ses pieds. Je m’assis sansrien dire dans un coin et me posai intérieurement cettequestion : « Pourquoi suis-je entré ici ; alors queje n’ai absolument rien à y faire, que je suis malade, et qu’ilserait plus indiqué de regagner ma maison, de boire du thé et de mecoucher ? Est-il possible vraiment que je sois ici uniquementpour contempler ce vieillard ? » Je fus pris d’unmouvement d’humeur. « Qu’ai-je à m’occuper delui ? » me dis-je en me rappelant cette sensation bizarreet maladive que j’éprouvais déjà en le regardant dans la rue.« Et qu’ai-je à faire avec tous ces Allemands ennuyeux ?Pourquoi cette humeur fantasque ? Pourquoi cette inquiétude debasse qualité pour des bêtises, inquiétude que je discerne en moices derniers temps et qui m’empêche de vivre et de porter sur lavie un regard clair, comme me l’a fait remarquer déjà un profondcritique, dans son analyse indignée de ma dernièrenouvelle ? » Mais, tout en hésitant et en m’affligeant,je restais à ma place et pendant ce temps mon malaise empirait, sibien qu’il me parut regrettable d’abandonner la douce températurede la pièce. Je pris la gazette de Francfort, en lus deux lignes etm’assoupis. Les Allemands ne me gênaient pas. Ils lisaient,fumaient et de temps en temps seulement ; une fois toutes lesdemi-heures environ, se communiquaient, à bâtons rompus et àmi-voix, quelque nouvelle de Francfort ou encore quelque bon mot ouboutade du célèbre humoriste allemand Saphir ; après quoi,avec une fierté nationale accrue, ils se replongeaient dans leurlecture.

Je somnolai près d’une demi-heure et fusréveillé par un violent frisson. Il fallait décidément que jerentre chez moi. Mais, à ce moment, une scène muette qui sedéroulait dans la pièce me retint encore une fois. J’ai déjà ditque le vieux, dès qu’il s’était assis sur sa chaise, dirigeait sonregard quelque part et ne le détournait pas de toute la soirée. Ilm’advint à moi aussi de tomber sous ce regard, absurdement obstiné,qui ne distinguait rien ; la sensation était des plusdéplaisantes, insupportable même, et d’ordinaire je changeais deplace le plus vite possible. Pour l’instant, la victime duvieillard était un petit Allemand replet et miraculeusement propre,avec un col droit fortement empesé et un visage extraordinairementrouge. C’était un hôte de passage, un marchand de Riga, AdamIvanytch Schultz, comme je l’appris par la suite, ami intime deMüller, mais qui ne connaissait pas encore le vieux ni bon nombredes habitués. Il lisait avec délices Dorf barbier etbuvait son punch à petites gorgées lorsque soudain, levant la têteil aperçut le regard du vieillard fixé sur lui. Cela l’abasourdit.Adam Ivanytch était un homme très susceptible et très chatouilleux,comme le sont en général tous les Allemands « nobles ».Il lui parut étrange et offensant qu’on le dévisageât avec tantd’insistance et de sans-gêne. Étouffant son indignation, ildétourna les yeux du client indélicat, marmotta quelque chose danssa barbe et, sans mot dire, se cacha derrière son journal. Mais ilne put y tenir et, quelques minutes après, jeta de derrière sonjournal un coup d’œil soupçonneux : même regard entêté, mêmecontemplation dépourvue de sens. Adam Ivanytch se tut cette foisencore. Mais lorsque cette circonstance se reproduisit unetroisième fois, il éclata et estima de son devoir de défendre sanoblesse et de ne pas laisser porter atteinte devant un publicnoble à la belle ville de Riga dont, vraisemblablement, il seconsidérait comme le représentant. Avec un geste d’impatience, iljeta son journal sur la table, en frappant énergiquement de labaguette dans laquelle il était inséré et, flambant de dignité,tout rouge de punch et de bravoure, il arrêta à son tour ses petitsyeux enflammés sur l’irritant vieillard. On eût dit que tous deux,l’Allemand et son adversaire, voulaient venir à bout l’un del’autre par la puissance magnétique de leurs regards et attendaientqui le premier perdrait contenance et baisserait les yeux. Le bruitde la baguette et la pose excentrique d’Adam Ivanytch attirèrentl’attention de tous les assistants. Tous, à l’instant, ajournèrentleurs occupations et, avec une curiosité grave et silencieuseobservèrent les deux adversaires. La scène devenait très comique.Mais le magnétisme des petits yeux provocants du rubicond AdamIvanytch demeura sans effet. Le vieux, sans se soucier de rien,continuait à regarder hardiment M. Schultz, fou de rage, et neremarquait décidément pas qu’il était devenu l’objet de lacuriosité générale. Tout comme s’il eût été dans la lune et non surla terre. Finalement, Adam Ivanytch fut à bout de patience ;il fit explosion.

« Pourquoi me regardez-vous avec tantd’attention ? » cria-t-il en allemand, d’une voix rude etperçante et d’un air menaçant.

Mais son adversaire continuait à se taire,comme s’il n’avait pas compris ni même entendu la question. AdamIvanytch se décida à parler en russe.

« Che fous temante, pourquoi fous merecardez afec tant d’insistance ! vociféra-t-il avec unefureur redoublée. Che suis connu à la Cour, tantis que fous n’yêtes bas connu ! » ajouta-t-il en se levantbrusquement.

Mais le vieux ne cilla même pas. Un murmured’indignation courut parmi les Allemands. Müller lui-même, attirépar le bruit, entra dans la pièce. Mis au fait de l’incident, ilsongea que le vieux était sourd et se pencha jusqu’à sonoreille.

« Monsieur Schultz fous a temanté te nepas le recarder ainsi », dit-il aussi fort que possible enregardant droit dans les yeux l’incompréhensible visiteur.

Le vieux jeta machinalement un coup d’œil surMüller et, brusquement, son visage jusque-là immobile laissa voirles indices d’une angoisse, d’une agitation inquiète. Il se mit às’affairer, se pencha avec un gémissement vers son chapeau, lesaisit précipitamment ainsi que sa canne, se leva, et, avec unsourire pitoyable, le sourire humilié du pauvre que l’on chasse dela place qu’il a occupée par erreur, se prépara à quitter la salle.Cette hâte docile et humble du malheureux vieillard branlantéveillait si bien la pitié et cette émotion qui littéralement faitchavirer le cœur dans la poitrine que toute l’assistance, àcommencer par Adam Ivanytch, regarda aussitôt l’affaire avecd’autres yeux. Il était clair que le vieillard non seulement nepouvait offenser personne, mais sentait lui-même à chaque minutequ’on pouvait le chasser de partout, comme un mendiant.

Müller était un homme bon et compatissant.

« Non, non, reprit-il en donnant despetites tapes réconfortantes sur l’épaule du vieux,asseyez-fous ! Aber Herr Schultz fous prie te ne pasle recarder si fixement. Il est connu à la Cour. »

Mais le malheureux ne comprit pasdavantage ; il s’agita plus encore, se pencha pour ramasserson cache-nez, un vieux cache-nez bleu foncé plein de trous quiétait tombé de son chapeau, et se mit à appeler son chien qui étaitallongé immobile sur le plancher, et semblait plongé dans unprofond sommeil, le museau recouvert par ses deux pattes.

« Azor ! Azor ! zézaya-t-ild’une voix sénile et tremblante. Azor ! »

Azor ne bougea pas.

« Azor ! Azor ! » répétale vieillard d’un ton angoissé ; il poussa le chien avec sacanne, mais celui-ci demeura dans la même position.

La canne tomba de ses mains. Il se pencha, semit à genoux et souleva à deux mains la tête d’Azor. PauvreAzor ! Il était mort. Il avait expiré sans bruit aux pieds deson maître, peut-être de vieillesse et peut-être aussi de faim. Levieux le regarda un instant, comme stupéfait, ne semblant pascomprendre qu’Azor était déjà mort ; ensuite, il s’inclinadoucement vers celui qui avait été son serviteur et son ami etpressa son visage pâle contre sa tête inerte. Il y eut une minutede silence. Nous étions tous attendris… Enfin, le malheureux sereleva. Il était exsangue et tremblait comme pris de fièvre.

« On peut l’embailler, dit lecompatissant Müller, désirant consoler un peu le vieillard. On peutdrès pien l’embailler ; Fiodor Karlovitch Krieger sait drèspien faire cela ; Fiodor Karlovitch Krieger est un crandardisde, affirma Müller, en ramassant la canne et en la tendant auvieux.

– Oui, je savais merfeilleusementembailler », confirma modestement Herr Kriegerlui-même, se mettant en avant. C’était un Allemand vertueux, maigreet dégingandé, avec une tignasse rousse et des lunettes sur son nezbosselé.

« Fiodor Karlovitch Krieger a un crandtalent pour embailler egsellemment toutes zortes d’animaux, ajoutaMüller que son idée commençait à enthousiasmer.

– Oui, ch’ai un crand talent pourembailler toutes zortes d’animaux, soutint à nouveau HerrKrieger, et j’embaillerai votre chien cratis, ajouta-t-il dans unélan de renoncement magnanime.

– Non, c’est moi qui fous baierai bourembailler le chien », cria d’un ton féroce Adam IvanovitchSchultz, deux fois plus rouge, brûlant à son tour de générosité etse jugeant à tort la cause de tous les malheurs.

Le vieux écoutait tout cela visiblement sanscomprendre et continuait à trembler de tous ses membres.

« Attendez ! Pufez un petit ferre depon gognac ! » cria Muller, voyant que le visiteurénigmatique désirait partir.

On servit le cognac. Le vieillard pritmachinalement le verre, mais ses mains tremblaient : avant dele porter à ses lèvres, il en répandit la moitié et, sans boire unegoutte, il le reposa sur le plateau. Ensuite, avec un sourirebizarre qui n’était pas du tout de circonstance, il sortit de laconfiserie d’un pas rapide et saccadé, abandonnant Azor. Tousrestaient debout, stupéfaits ; on entendit desexclamations.

« Schwerenot ! Was für eineGeschichte ! » disaient les Allemands en seregardant avec de grands yeux.

Je me précipitai à la suite du vieux. Àquelques pas de la confiserie en tournant à droite, on trouve unerue étroite et sombre bordée d’énormes maisons. J’étais aiguillonnépar la conviction que le vieux avait tourné là. La seconde maison àdroite était en construction et toute couverte d’échafaudages. Lapalissade qui entourait la maison avançait presque jusqu’au milieude la ruelle ; à cette palissade était ajusté un trottoir debois pour les passants. Dans le coin sombre fait par la clôture etla maison, je trouvai le vieux. Il était assis sur le bord dutrottoir et, les coudes sur les genoux, tenait sa tête dans sesmains. Je m’assis à côté de lui.

« Écoutez, dis-je, sachant à peinecomment commencer, ne vous chagrinez pas au sujet d’Azor. Venez, jevais vous conduire chez vous. Calmez-vous. Je vais tout de suitealler chercher un fiacre. Où habitez-vous ? »

Le vieux ne répondit pas. Je ne savais à quoime résoudre. Il n’y avait pas de passants. Soudain, il me saisit lamain.

« J’étouffe ! dit-il d’une voixrauque, à peine perceptible, j’étouffe !

– Allons chez vous ! criai-je en melevant et en le faisant lever à grand-peine. Vous boirez du thé etvous vous coucherez… Je vous amène tout de suite un fiacre… Jeferai appeler le docteur…, je connais un docteur. »

Je ne me souviens pas de ce que je lui disencore. Il voulut se dresser, se souleva un instant, mais retombaet recommença à marmotter quelque chose, de la même voix enrouée etsifflante. Je me penchai encore plus près de lui et écoutai.

« À Vassili-Ostrov, râlait le vieillard,la sixième rue…, la sixième rue… »

Il se tut.

« Vous habitez à Vassili-Ostrov ?Mais ce n’est pas là que vous alliez ; c’est à gauche, non àdroite. Je vais vous y conduire tout de suite… »

Le vieux ne bougeait pas. Je lui pris lamain ; cette main retomba comme privée de vie. Je le regardaiau visage, le touchai : il était déjà mort. Il me sembla quetout ceci m’arrivait en rêve.

Cette aventure me coûta beaucoup de démarchesdurant lesquelles ma fièvre passa toute seule. On découvritl’appartement du vieux. Il ne demeurait d’ailleurs pas àVassili-Ostrov, mais à deux pas de l’endroit où il était mort, dansla maison Klugen, sous les combles, au quatrième étage, dans unlogis indépendant qui comprenait une petite entrée et une grandechambre très basse de plafond, avec trois fentes en guise defenêtres. Il vivait misérablement. Comme meubles, il n’y avait entout et pour tout qu’une table, deux chaises et un vieux, vieuxdivan, dur comme de la pierre et d’où le crin s’échappait de toutesparts ; et encore, cela appartenait au propriétaire. On voyaitqu’on n’avait pas allumé le poêle depuis longtemps ; il n’yavait pas non plus de bougies. Maintenant je suis convaincu que levieux allait chez Müller uniquement pour s’asseoir à la lumière desbougies et se chauffer. Sur la table, se trouvaient un pichet deterre vide et un croûton de pain. On ne trouva pas un sou. Il n’yavait même pas de linge de rechange pour l’ensevelir ;quelqu’un dut donner une chemise. Il était clair qu’il ne pouvaitvivre ainsi, complètement seul ; assurément quelqu’un, nefût-ce que de temps à autre, venait lui rendre visite. Dans letiroir de la table, on trouva son passeport. Le défunt étaitétranger, mais sujet russe ; il s’appelait Jérémie Smith,était mécanicien, et avait soixante-dix-huit ans. Sur la table setrouvaient deux livres : un résumé de géographie et un NouveauTestament en russe, avec des marques au crayon et des coups d’ongledans la marge. J’achetai ces livres. On interrogea les locataires,le propriétaire, ils ne savaient presque rien sur lui. Il y avaitun grand nombre d’habitants dans cette maison, presque tous desartisans ou des Allemandes pourvues de domestiques qui tenaientpension. Le gérant, un noble, ne put également dire que peu dechose sur son ancien locataire, si ce n’est que l’appartement étaità six roubles par mois, que le défunt y avait vécu quatre mois,mais qu’il n’avait pas donné un kopeck pour les deux derniers mois,de sorte qu’il allait falloir l’expulser. On demanda si quelqu’unvenait le voir, mais personne ne put donner de réponsesatisfaisante. La maison était grande : bien des gens allaientet venaient dans cette arche de Noé. On ne pouvait se souvenir detous. La concierge, qui était en fonction depuis quatre ou cinq anset qui, vraisemblablement, aurait pu nous éclairer tant soit peu,était parti en vacances quinze jours auparavant dans son pays,laissant à sa place son neveu, un jeune garçon qui ne connaissaitpas encore personnellement la moitié des locataires. Je ne sais pasau juste comment se termina alors toute cette enquête, maisfinalement on enterra le vieillard. Ces jours-là, entre autresdémarches, j’allai à Vassili-Ostrov, sixième rue, et ce ne futqu’une fois arrivé là-bas que je ris de moi-même ; quepouvais-je voir dans la sixième rue, sinon des rangées de maisonsordinaires ? Mais pourquoi donc alors, pensai-je, le vieux, enmourant, avait-il parlé de la sixième rue et deVassili-Ostrov ? Peut-être délirait-il ?

Je visitai l’appartement vide de Smith et ilme plut. Je le retins. Point essentiel, il y avait une grandepièce, bien que très basse : les premiers temps, il mesemblait toujours que j’allais donner de la tête contre le plafond.D’ailleurs, je m’y habituai rapidement. Pour six roubles par mois,on ne pouvait pas trouver mieux. Cela me séduisait d’être chezmoi ; il ne restait qu’à s’inquiéter des domestiques, car ilétait impossible d’y vivre sans être servi du tout. Le concierge mepromit de venir, les premiers temps au moins, une fois par jourpour me servir, à défaut de mieux. Et qui sait, me disais je,peut-être que quelqu’un viendra s’informer du vieillard ?Cependant, il y avait déjà cinq jours qu’il était mort et personnen’était encore venu.

Chapitre 2

 

À cette époque, il y a exactement un an, jecollaborais encore à des revues, je faisais de petits articles etje croyais fermement que je parviendrais à écrire une grande etbelle chose. J’étais attelé à un grand roman ; il n’empêcheque le résultat de tout cela, c’est que me voici échoué à l’hôpitaloù je vais probablement bientôt mourir. Et si je dois bientôtmourir, il semble que cela n’ait pas grand sens de tenir unjournal.

Toute cette pénible dernière année de ma vieme revient malgré moi constamment à la mémoire. Maintenant, je veuxtout noter et, si je ne m’étais pas inventé cette occupation, jecrois bien que je serais mort d’ennui. Toutes ces impressionspassées me troublent jusqu’à la souffrance, jusqu’à la torture.Sous ma plume, elles prendront un caractère plus rassurant, plusordonné ; elles ressembleront moins au délire, au cauchemar,je crois. Le seul mécanisme de l’écriture a sa valeur ; il mecalme, me refroidit, réveille mes anciennes habitudes d’écrivain,oriente mes souvenirs et mes rêves douloureux vers le travail,l’action… Oui, c’est une bonne idée que j’ai eue là. De plus, jepourrai léguer cela à l’assistant ; il pourra au moins collermes papiers autour des fenêtres, quand on posera les châssisd’hiver.

Ceci mis à part, j’ai commencé, je ne saispourquoi, mon récit par le milieu. Si je veux vraiment tout écrire,il faut commencer par le commencement. Allons, reprenons aucommencement. Ma biographie d’ailleurs ne sera pas longue.

Je ne suis pas né ici, mais dans la lointaineprovince de N… Il faut supposer que mes parents étaient des genshonorables, mais ils me laissèrent orphelin dès l’enfance, et jegrandis dans la maison de Nikolaï Serguéitch Ikhméniev, un petitpropriétaire, qui me recueillit par pitié. Comme enfant, il n’avaitqu’une fille, Natacha, de trois ans plus jeune que moi. Nousgrandîmes elle et moi comme frère et sœur. Oh ! ma chèreenfance ! Comme c’est stupide de te regretter à vingt-cinq anset, à la veille de mourir, de n’avoir que de toi un souvenirexaltant et reconnaissant ! Le soleil était alors si éclatant,si différent de celui de Pétersbourg, et nos jeunes cœurs battaientavec tant d’ardeur et d’allégresse ! Autour de nous, alors, ily avait des champs et des bois et non un amas de pierres mortescomme aujourd’hui. Qu’ils étaient merveilleux, le jardin et le parcde Vassilievskoié où Nikolaï Serguéitch était intendant ! Dansce jardin, nous nous promenions, Natacha et moi, et, après lejardin, il y avait une grande forêt humide où nous nous sommeségarés un jour, étant enfants… Quelle époque précieuse,magnifique ! La vie se manifestait pour la première fois,mystérieuse et attirante, et il était si doux de se familiariseravec elle ! C’était comme si derrière chaque arbre, chaquebuisson, vivait encore un être mystérieux et inconnu ; cemonde féerique se confondait avec le monde réel ; et lorsquedans les vallées profondes s’épaississait la brume du soir,lorsqu’elle s’accrochait aux buissons en touffes blanches etfloconneuses, se pressait aux flancs rocailleux de notre grandravin, Natacha et moi, sur la rive, la main dans la main, nousjetions des regards curieux et craintifs sur le gouffre etattendions que quelqu’un brusquement en émergeât ou nous appelâtdans le brouillard, du fond du ravin, et les contes de notrevieille bonne devenaient la vérité vraie, reconnue. Une fois,c’était longtemps après, je rappelai à Natacha que nous avions unjour trouvé la « Lecture Enfantine » et que nous nousétions aussitôt sauvés dans le jardin, vers l’étang, où, sous unvieil érable touffu, se trouvait notre banc préféré, que nous nousétions installés là-bas et avions commencé à lire le conte de fées« Alphonse et Dalinde ». Aujourd’hui encore, je ne peuxme rappeler ce conte sans une bizarre révolution intime et lorsque,il y a un an de cela, j’en remémorai à Natacha les deux premièreslignes : « Alphonse, le héros de mon récit, est né auPortugal : Don Ramir, son père… » etc., j’ai faillifondre en larmes. Cela dut sans doute paraître terriblementridicule, et c’est probablement pour cela que Natacha a souri defaçon si étrange devant mon enthousiasme. D’ailleurs, elle s’estreprise tout de suite (je m’en souviens) et pour me consoler s’estmise elle-même à me rappeler le passé. De fil en aiguille, elleaussi s’est attendrie. Cette soirée fut merveilleuse ; nouspassâmes tout en revue. Et le jour où l’on m’envoya en pension, auchef-lieu de la province ! (Mon Dieu, comme elle pleurait cejour-là !) Et notre dernière séparation, lorsque cette fois-cije dis adieu pour toujours à Vassilievskoié ! J’en avais déjàfini avec ma pension et je partais à Pétersbourg pour entrer àl’Université. J’avais alors dix-sept ans, elle quinze. Natacha ditque j’étais alors disgracieux et si dégingandé qu’on ne pouvait meregarder sans rire. Au moment des adieux, je l’emmenai à l’écartpour lui dire quelque chose d’extrêmement important ; mais malangue brusquement resta muette et s’embarrassa. Elle se souvintque j’étais dans un grand trouble. Bien entendu, la conversation nes’engagea pas. Je ne savais que dire, et elle ne m’aurait peut-êtrepas compris. Je me mis à pleurer amèrement, et partis sans avoirrien dit. Nous ne nous revîmes que longtemps après, à Pétersbourg.Il y a près de deux ans de cela, le vieil Ikhméniev était venu icifaire des démarches pour son procès et je venais à peine de melancer dans la littérature.

Chapitre 3

 

Nikolaï Serguéitch Ikhméniev était issu d’unebonne famille, mais ruinée, depuis fort longtemps. Cependant, ilhérita, à la mort de ses parents, d’une belle propriété et de centcinquante âmes. À vingt et un ans, il entra aux hussards. Toutallait bien ; mais après six ans de service, il lui arriva, unmalheureux soir, de perdre au jeu tout son bien. Il ne dormit pasde toute la nuit. Le soir suivant, il reparut dans la salle de jeuet mit une carte sur son cheval, la dernière chose qui lui restait.Sa carte gagna, puis une autre, puis une troisième, et unedemi-heure après, il avait regagné un de ses villages, le petithameau d’Ikhménievka, qui comptait cinquante âmes au dernierrecensement. Il s’arrêta de jouer, et, dès le lendemain, demanda saretraite. Cent âmes étaient perdues sans retour. Deux mois plustard, il était mis à la retraite avec le grade de lieutenant et ilpartit dans son petit village. Jamais par la suite il ne parla decette perte au jeu, et, malgré sa bonté bien connue, il se seraitcertainement brouillé avec celui qui aurait pris l’audace de la luirappeler. Dans son village, il s’adonna consciencieusement à lagérance de son bien, et, à trente-cinq ans, il épousa une jeunefille noble et pauvre, Anna Andréievna Choumilova, qui n’avait pasla moindre dot, mais qui avait été élevée dans la pension noble duchef-lieu, chez l’émigrée de Mont-Revêche, ce dont Anna Andréievnase targua toute sa vie, bien que personne n’eût jamais pu devineren quoi précisément consistait cette éducation. Nikolaï Serguéitchse révéla excellent intendant. Les propriétaires voisinsapprenaient chez lui à administrer une propriété. Plusieurs annéess’étaient écoulées lorsque brusquement, dans la terre voisine, levillage de Vassilievskoié, qui comptait neuf cents âmes, arriva dePétersbourg le propriétaire, le prince Piotr AlexandrovitchValkovski. Son arrivée fit une assez forte impression dans tous lesalentours. Le prince était un homme encore jeune, bien qu’il ne fûtplus de la première fraîcheur. Il avait un grade élevé, desrelations haut placées, c’était un bel homme, il avait du bien et,pour finir, il était veuf, ce qui était particulièrementintéressant pour les dames et les jeunes filles de tout ledistrict. On racontait le brillant accueil que lui avait fait auchef-lieu le gouverneur dont il se trouvait quelque peuparent ; on disait « qu’il avait tourné la tête à toutesles dames de la ville par son amabilité », etc. En un mot,c’était un de ces brillants représentants de la haute sociétépétersbourgeoise, qui se montrent rarement en province, et qui,lorsqu’ils y paraissent, produisent un effet sensationnel. Audemeurant, le prince était loin d’être aimable, surtout avec ceuxdont il n’avait pas besoin et qu’il jugeait inférieurs à lui, nefût-ce que de peu. Il ne condescendit pas à faire connaissance avecles propriétaires voisins, ce qui lui valut aussitôt beaucoupd’ennemis. Aussi tous s’étonnèrent-ils grandement lorsque, soudain,il lui prit la fantaisie de rendre visite à Nikolaï Serguéitch. Ilest vrai que Nikolaï Serguéitch était un de ses voisins les plusproches. Dans la maison des Ikhméniev, le prince fit sensation. Illes charma d’emblée tous les deux ; Auna Andréievna surtoutétait enthousiasmée. Peu de temps après, il était tout à fait deleurs intimes, venait les voir chaque jour, les invitait, faisaitde l’esprit, leur racontait des anecdotes, jouait sur leur méchantpiano, chantait. Les Ikhméniev n’en revenaient pas ; commentpouvait-on dire d’un homme si charmant et si aimable qu’il étaitfier, arrogant, sèchement égoïste, comme le clamaient en chœur tousleurs voisins ? Il faut croire que Nikolaï Serguéitch, hommesimple, droit, désintéressé et noble, avait réellement plu auprince. D’ailleurs, tout s’éclaira bientôt. Le prince était venu àVassilievskoié pour chasser son intendant, un Allemand débauché,ambitieux, un agronome, doté de respectables cheveux blancs, delunettes et d’un nez crochu ; mais malgré tous ces avantages,il volait sans vergogne ni mesure et, qui plus est, avait faitmourir sous les coups plusieurs paysans. Ivan Karlovitch avaitenfin été pris sur le fait : il était monté sur ses grandschevaux, avait beaucoup parlé de l’honnêteté allemande ; mais,en dépit de tout cela, on l’avait chassé et même de façon assezignominieuse. Le prince avait besoin d’un intendant et son choixtomba sur Nikolaï Serguéitch, administrateur excellent et l’hommele plus honnête qui soit, cela ne faisait pas le moindre doute. Leprince désirait sans doute beaucoup que Nikolaï Serguéitch seproposât lui-même comme intendant ; mais cela n’arriva pas, etle prince un beau matin lui en fit l’offre, sous forme de larequête la plus respectueuse et la plus amicale. Ikhméniev refusatout d’abord ; mais l’importance du traitement séduisit AnnaAndréievna, et les amabilités redoublées du solliciteur dissipèrentles dernières irrésolutions. Le prince atteignit son but. Il fautcroire qu’il connaissait bien les hommes. Durant la courte périodede ses relations avec les Ikhméniev, il avait vu parfaitement à quiil avait affaire et avait compris qu’il fallait gagner Ikhménievavec des manières cordiales et amicales, se l’attacher par le cœur,faute de quoi l’argent serait de peu de poids. De plus, il avaitbesoin d’un intendant à qui il pût se confier aveuglément et unefois pour toutes, afin de ne plus avoir jamais à mettre les pieds àVassilievskoié, comme c’était bien son intention. La séductionqu’il avait exercée sur Ikhméniev avait été si puissante quecelui-ci avait réellement cru à son amitié. Nikolaï Serguéitchétait un de ces hommes excellents et naïvement romantiques commenous en avons en Russie, qui sont si bons, quoi qu’on en dise, etqui, une fois qu’ils aiment quelqu’un (parfois Dieu sait pourquoi),lui sont dévoués de toute leur âme et poussent quelquefois leurattachement jusqu’au ridicule.

Bien des années passèrent. Le domaine duprince prospérait. Les relations du propriétaire de Vassilievskoiéet de son intendant se maintenaient sans le moindre désagrémentd’aucun côté et s’étaient réduites à une sèche correspondanced’affaires. Le prince, qui ne s’ingérait jamais dansl’administration de Nikolaï Serguéitch, lui donnait parfois desconseils qui l’étonnaient par l’exceptionnel esprit pratique etréaliste qu’ils révélaient. Il était clair que non seulement iln’aimait pas les dépenses superflues, mais savait aussi gagner del’argent. Cinq ou six ans après sa visite à Vassilievskoié, ilenvoya à Nikolaï Serguéitch une procuration pour l’achat d’uneautre terre magnifique de quatre cents âmes dans la même province.Nikolaï Serguéitch fut aux anges ; il suivait la réussite duprince, ses succès, son avancement, comme s’il s’agissait de sonpropre frère. Mais sa joie atteignit son comble lorsqu’un jour leprince lui donna une marque extraordinaire de confiance. Voicicomment cela se produisit… D’ailleurs je juge indispensable dementionner ici quelques particularités de la vie de ce princeValkovski, qui est un des principaux personnages de mon récit.

Chapitre 4

 

J’ai déjà dit qu’il était veuf. Il s’étaitmarié dans la première jeunesse et avait fait un mariage d’argent.De ses parents, qui s’étaient complètement ruinés à Moscou, il nereçut presque rien. Vassilievskoié était hypothéqué etsurhypothéqué ; il avait d’énormes dettes. À vingt-deux ans leprince, obligé alors de servir à Moscou dans un ministère, n’avaitplus un kopeck et il entrait dans la vie « comme un gueux,descendant d’une antique lignée ». Un mariage avec la filleplus que mûre d’un fermier des eaux-de-vie le sauva. Son beau-père,bien entendu, l’avait trompé sur la dot, mais il put cependant,grâce à l’argent de sa femme, racheter et remettre sur pied sonbien patrimonial. La fille de marchand qui était échue au princesavait à peine écrire, ne pouvait assembler deux mots, était laideet ne possédait qu’une seule qualité importante : elle étaitbonne et docile. Le prince mit à profit au maximum ce mérite ;après la première année de leur mariage, il laissa sa femme, qui àcette époque lui avait donné un fils, entre les mains de son père àMoscou, et lui-même partit prendre du service dans la province deX… où, à force d’intrigues, il obtint, avec la protection d’unillustre parent de Pétersbourg, une place assez en vue. Son âmeavait soif de distinctions, d’avancement, d’une belle carrière, et,ayant calculé qu’avec sa femme il ne pouvait vivre ni à Pétersbourgni à Moscou, il s’était décidé, en attendant mieux, à faire sesdébuts en province. On dit que, dès la première année de leur viecommune, il avait failli faire mourir sa femme par sa grossièreté àson égard. Ce bruit avait toujours révolté Nikolaï Serguéitch et ilavait pris avec chaleur la défense du prince, affirmant quecelui-ci était incapable d’une vilenie. Sept ou huit ans après, laprincesse mourut enfin, et son époux resté veuf alla s’installersans tarder à Pétersbourg. Même là-bas, son apparition futremarquée. Encore jeune, beau garçon, possédant du bien, doué dequalités brillantes, avec un esprit indéniable, du goût, une gaietéintarissable, il se présentait non comme quêtant le bonheur et laprotection, mais avec une certaine indépendance. On disait qu’il yavait réellement en lui quelque chose de charmeur, de dominateur,de fort. Il plut extrêmement aux femmes et une liaison avec une desbeautés de la société lui valut un succès de scandale. Ildéboursait l’argent sans compter, malgré un sens inné de l’économiequi allait jusqu’à l’avarice, perdait d’énormes sommes aux cartesquand il le fallait sans même sourciller. Mais ce n’étaient pas desdistractions qu’il était venu chercher à Pétersbourg ; il luifallait définitivement se mettre en chemin et consolider sacarrière. Il parvint à ses fins. Le comte Naïnski, son illustreparent, qui n’eût même pas fait attention à lui s’il s’étaitprésenté comme un banal quémandeur, frappé de ses succès dans lemonde, jugea possible et décent de lui prêter une attentionparticulière, et daigna même prendre dans sa maison, pour l’élever,son petit garçon âgé de sept ans. C’est vers cette époque que seplace le voyage du prince à Vassilievskoié et son amitié avec lesIkhméniev. Enfin, après avoir reçu par l’intermédiaire du comte unposte important à l’une de nos plus grandes ambassades, il partit àl’étranger. Dans la suite, les bruits qui coururent sur son comptese firent quelque peu obscurs : on parla d’une aventuredéplaisante qui lui était arrivée à l’étranger, mais personne neput expliquer en quoi elle consistait. On savait seulement qu’ilavait réussi à acheter encore quatre cents âmes, comme je l’ai ditplus haut. Il ne revint de l’étranger que de nombreuses annéesaprès avec un rang élevé et occupa aussitôt un emploi trèsimportant à Pétersbourg. À Ikhménievka, on raconta qu’il allait seremarier et s’allier avec une puissante, riche et illustre maison.« C’est un grand seigneur », dit Nikolaï Serguéitch en sefrottant les mains de contentement. J’étais alors à l’Université dePétersbourg, et je me souviens qu’Ikhméniev m’écrivit exprès pourme demander de me renseigner afin de savoir si le bruit de cemariage était justifié. Il écrivit aussi au prince, en luidemandant pour moi sa protection ; mais le prince laissa salettre sans réponse. Je sus seulement que son fils, qui avaitd’abord été élevé chez le comte, puis ensuite au lycée, venaitalors, à dix-neuf ans, de terminer ses études de sciences. Jel’écrivis à Ikhméniev et je lui dis aussi que le prince aimaitbeaucoup son fils, le gâtait, se préoccupait dès maintenant de sonavenir. J’avais appris tout cela par des étudiants, camarades dujeune prince. Ce fut à ce moment-là qu’un beau matin NikolaïSerguéitch reçut du prince une lettre qui l’étonna au-delà de toutemesure…

Le prince qui jusqu’ici, comme je l’ai déjàsignalé, s’en était tenu, dans ses rapports avec Nikolaï Serguéitchà une sèche correspondance d’affaires, lui décrivait cette foisdans les détails avec un amical abandon sa vie de famille ; ilse plaignait de son fils, disait que celui-ci le chagrinait par samauvaise conduite ; que, naturellement, il ne fallait pasencore prendre trop au sérieux les étourderies d’un pareil gamin(il s’efforçait visiblement de le disculper), mais qu’il s’étaitrésolu, afin de punir son fils et de lui faire peur, à l’envoyerpour quelque temps à la campagne sous la surveillance d’Ikhméniev.Le prince écrivait qu’il se reposait entièrement sur « sontrès excellent et très noble Nikolaï Serguéitch, et en particuliersur Anna Andréievna », qu’il leur demandait à tous deuxd’accueillir son écervelé sous leur toit, de le ramener au bon sensdans la solitude, de l’aimer si c’était possible, et surtoutd’amender son caractère frivole et de lui « insuffler desalutaires et sévères principes, si indispensables dans lavie ». Bien entendu, le vieil Ikhméniev s’attela à la tâcheavec joie. Le jeune prince arriva ; ils le reçurent comme leurpropre fils. Au bout de peu de temps, Nikolaï Serguéitch l’aimapassionnément, autant que sa Natacha ; même plus tard, aprèsla rupture définitive entre le prince et les Ikhméniev, le vieuxparlait parfois avec bonne humeur de son Aliocha, ainsi qu’il avaitl’habitude d’appeler le prince Alexeï Petrovich. En fait, c’étaitun charmant garçon ; joli, faible et nerveux comme une femme,mais gai et simple, doué d’une âme généreuse, capable dessentiments les plus nobles, d’un cœur aimant, droit etreconnaissant ; il devint l’idole de la maison Ikhméniev. Endépit de ses dix-neuf ans, c’était encore tout à fait un enfant. Ilétait difficile de se représenter la raison pour laquelle son père,qui, à ce qu’on disait, l’aimait beaucoup, l’avait exilé. Onracontait que le jeune homme à Pétersbourg menait une vie oisive etfrivole, qu’il ne voulait pas travailler et faisait ainsi de lapeine à son père. Nikolaï Serguéitch ne questionna pas Aliocha, carle prince Piotr Alexandrovitch avait visiblement passé sous silencedans sa lettre la véritable cause de l’éloignement de son fils. Parailleurs, on parlait d’une étourderie impardonnable d’Aliocha,d’une liaison avec une dame, d’une provocation en duel, d’uneinvraisemblable perte au jeu ; il était même fait allusion àl’argent d’un tiers qu’il aurait dépensé. Le bruit courait aussique le prince avait résolu d’éloigner son fils non pour une fautemais par suite de certaine égoïste combinaison. Nikolaï Serguéitchrepoussait cette rumeur avec d’autant plus d’indignation qu’Aliochaaimait infiniment son père qu’il n’avait pas connu pendant toute ladurée de son enfance et de son adolescence ; il parlait de luiavec enthousiasme et animation ; il était visible qu’ilsubissait entièrement son influence. Aliocha faisait aussi parfoisallusion à une comtesse à qui son père et lui avaient fait la courensemble ; c’était lui, Aliocha, qui l’avait emporté et sonpère s’était furieusement fâché contre lui. Il racontait toujourscette histoire avec orgueil, avec une naïveté enfantine et un rirejoyeux et sonore ; mais Nikolaï Serguéitch l’arrêtaitsur-le-champ. Alexeï confirmait aussi le bruit selon lequel sonpère désirait se remarier.

Il avait déjà passé presque un an enexil ; il écrivait à date fixe à son père des lettresraisonnables et respectueuses, et, finalement, il s’était si bienfait à Vassilievskoié que lorsque le prince vint lui-même à lacampagne pour l’été (il en avait à l’avance informé les Ikhméniev),l’exilé demanda lui-même à son père de lui permettre de rester leplus longtemps possible à Vassilievskoié, assurant que vivre à lacampagne était sa véritable vocation. Toutes les décisions, tousles entraînements d’Aliocha provenaient de son extraordinaireimpressionnabilité nerveuse, de son cœur ardent, de sa légèreté quiallait parfois jusqu’à l’absurdité, d’une faculté peu commune de sesoumettre à toute influence extérieure et d’une totale absence devolonté. Le prince écouta sa requête d’un air soupçonneux… Dansl’ensemble, Nikolaï Serguéitch avait peine à reconnaître son ancien« ami » : le prince Piotr Alexandrovitch avaitextraordinairement changé. Il devint soudain particulièrementchicaneur avec Nikolaï Serguéitch ; dans la vérification descomptes du domaine, il montra une avidité et une avaricerepoussantes et une incompréhensible méfiance. Tout ceci affligeaprofondément l’excellent Ikhméniev ; il s’efforça longtemps dene pas y croire. Tout se passa cette fois contrairement à ce quiavait eu lieu lors de sa première visite à Vassilievskoié, quatorzeans auparavant ; le prince tint à faire la connaissance detous ses voisins ; des plus importants, bien entendu ;quant à Nikolaï Serguéitch, il n’allait jamais le voir et letraitait comme un subalterne. Brusquement survint un événementincompréhensible : sans aucune raison apparente, une ruptureviolente se produisit entre le prince et Nikolaï Serguéitch. Onentendit des paroles véhémentes, injurieuses, dites des deux côtés.Ikhméniev, indigné, quitta Vassilievskoié, mais l’affaire nes’arrêta pas là. Dans tous les environs se répandirent brusquementd’infâmes commérages. On prétendait que Nikolaï Serguéitch, ayantpercé le caractère du jeune prince, avait projeté d’employer tousses défauts à son profit ; que sa fille, Natacha (qui avaitalors dix-sept ans) avait su se faire aimer de ce jeune homme devingt ans ; que le père et la mère protégeaient cet amour,tout en faisant semblant de ne rien remarquer ; que Natacha,rusée et « immorale », avait pour finir complètementensorcelé le jeune homme, qui pendant toute une année, par sessoins, n’avait vu presque aucune des filles authentiquement noblesqui mûrissaient en si grand nombre dans les maisons honorables despropriétaires voisins. On affirmait enfin que les amoureux étaientdéjà convenus de se marier, à quinze lieues de Vassilievskoié, dansle village de Grigorievo, soi-disant à l’insu des parents deNatacha, qui néanmoins connaissaient tout jusqu’au moindre détailet avaient mené leur fille par leurs conseils infâmes. Bref, unlivre entier n’aurait pu contenir tout ce que les commères dudistrict de l’un et l’autre sexe avaient réussi à échafauder àl’occasion de cette histoire. Mais le plus étonnant, c’était que leprince y ajoutait foi et que même il n’était venu que pour cela àVassilievskoié, à la suite d’une dénonciation anonyme qui lui avaitété envoyée à Pétersbourg. Bien entendu, aucun de ceux quiconnaissaient tant soit peu Nikolaï Serguéitch n’aurait dû,semble-t-il, croire un seul mot de toutes les accusations portées àson compte ; et cependant tous s’agitèrent, tous bavardèrent,tous critiquèrent, tous hochèrent la tête et… le condamnèrent sansretour. Ikhméniev était trop fier pour innocenter sa fille devantles commères et il interdit sévèrement à son Anna Andréievnad’entrer dans aucune espèce d’explication avec les voisins. Quant àNatacha, qui avait été si calomniée, un an encore après elle nesavait presque rien de tous ces racontars ; on lui cachasoigneusement toute l’histoire et elle était gaie et innocentecomme une enfant de douze ans.

Pendant ce temps, la querelle ne cessait des’envenimer. Les complaisants ne s’assoupirent point. On vitapparaître des dénonciateurs et des témoins qui arrivèrentfinalement à faire croire au prince que la longue administration deNikolaï Serguéitch était loin de se distinguer par une honnêtetéexemplaire. Bien plus : que trois ans auparavant, lors de lavente d’un petit bois, Nikolaï Serguéitch avait dissimulé à sonprofit douze mille roubles-argent, qu’on pouvait en témoigner de lafaçon la plus claire et la plus légale devant le juge, d’autantplus que pour la vente de ce bois il n’avait aucune procuration duprince, qu’il avait agi de son propre chef, que ce n’était qu’aprèsqu’il avait persuadé le prince de la nécessité de cette vente etlui avait produit pour le bois une somme incomparablementinférieure à celle qu’il avait reçue réellement. Il va de soi quetout ceci n’était que calomnies, ce fut prouvé par la suite, maisle prince crut tout et, devant témoins, traita Nikolaï Serguéitchde voleur. Ikhméniev ne le supporta pas et répondit par une injuredu même acabit ; une scène terrible s’ensuivit. On commençaimmédiatement le procès. Nikolaï Serguéitch, faute de certainspapiers, et surtout parce qu’il n’avait ni protecteurs niexpérience de la conduite à tenir dans ce genre d’affaires, perdittout de suite son procès. On mit sa propriété sous séquestre. Levieillard exaspéré abandonna tout et décida pour en finir des’installer à Pétersbourg pour y suivre en personne sonaffaire ; il laissa en province un homme de confianceexpérimenté. Le prince comprit sans doute rapidement qu’il avaitoutragé injustement Ikhméniev. Mais l’offense de part et d’autreétait si grande qu’il ne restait plus un seul mot pour la paix, etle prince irrité déploya tous ses efforts pour faire tourner leprocès à son avantage, c’est-à-dire en fait pour enlever à sonancien intendant son dernier morceau de pain.

Chapitre 5

 

Donc, les Ikhméniev étaient venus s’installerà Pétersbourg. Je ne décrirai pas ma rencontre avec Natacha aprèsune aussi longue séparation. Pendant ces quatre années, je nel’avais jamais oubliée. Bien sûr, je ne me souviens pas moi-mêmeparfaitement du sentiment qui m’animait quand je pensais àelle ; mais lorsque nous nous revîmes, je pressentis bientôtqu’elle m’était promise par le destin. Tout d’abord, les premiersjours qui suivirent son arrivée, il me sembla qu’elle s’était peudéveloppée pendant ces années ; on eût dit qu’elle n’avait paschangé et était demeurée la même petite fille qu’avant notreséparation. Mais ensuite, je découvrais chaque jour en elle quelquetrait nouveau qui m’était resté jusqu’alors complètement inconnu etsemblait m’avoir été dissimulé à dessein, comme si la jeune filles’était tout exprès cachée de moi, et quelle félicité il y avaitdans cette découverte ! Le vieux, après s’être installé àPétersbourg, était les premiers temps nerveux et acariâtre. Sesaffaires allaient mal : il s’indignait, sortait de ses gonds,fourrageait dans ses dossiers, et n’avait pas le temps de s’occuperde nous. Quant à Anna Andréievna, elle était comme éperdue et audébut ne savait que penser. Pétersbourg lui faisait peur. Ellesoupirait et tremblait, pleurait sur son ancienne existence, surIkhménievka, sur ce que Natacha était en âge de se marier et qu’iln’y avait personne pour penser à elle, et s’abandonnait avec moi àd’étranges confidences, faute d’un autre auditeur plus digne de cesépanchements amicaux.

Ce fut juste à ce moment-là, peu de tempsaprès leur arrivée, que je terminai mon premier roman, celui-làmême qui marqua le début de ma première carrière. Étant novice, jene savais pas tout d’abord où le caser. Je n’en avais jamais parléaux Ikhméniev ; ils s’étaient presque brouillés avec moi parceque je vivais dans l’oisiveté, sans prendre de service nim’efforcer de trouver un emploi. Le vieux me faisait des reprochesamers et même acerbes ; c’était, bien entendu, par l’intérêtpaternel qu’il me portait. Moi, j’avais tout simplement honte deleur dire à quoi je travaillais. Et aussi comment leur annoncer defront que je ne voulais pas postuler une fonction mais écrire desromans ? C’est pourquoi je leur avais menti jusqu’à présent,en leur disant qu’on ne me donnait pas de travail et que je faisaistout mon possible pour en trouver. Il n’avait pas le temps devérifier mes dires. Je me souviens qu’un jour Natacha, qui avait eules oreilles rebattues de nos conversations, m’emmena d’un airmystérieux à l’écart ; elle me supplia en pleurant de penser àmon avenir, me posa des questions, chercha à savoir ce que jefaisais exactement et comme je ne lui livrai pas non plus monsecret, elle me fit jurer que je ne me perdrais pas dans une vie deparesse et d’oisiveté. Il est vrai que, bien que je ne lui eussepoint avoué mes occupations, je me souviens que, pour un motd’encouragement d’elle au sujet de mon travail, mon premier roman,j’aurais donné les réflexions les plus flatteuses des critiques etdes appréciateurs que je m’entendis adresser dans la suite. Etvoici qu’enfin mon roman était sorti. Longtemps avant sa parution,cela avait fait du tintamarre dans le monde littéraire. B… étaitjoyeux comme un enfant en lisant mon manuscrit. Oui ! Si j’aijamais été heureux, ce fut non pas lors des premières minutesenivrantes de mon succès, mais lorsque je n’avais encore ni lu nimontré mon manuscrit à personne : pendant ces longues nuitsd’espérances exaltées, de rêveries et de passion pour letravail ; lorsque je vivais avec mon imagination, avec lespersonnages que j’avais moi-même créés comme avec des parents, desêtres réellement existants ; je les aimais, je me réjouissaiset m’affligeais avec eux et parfois même je pleurais les larmes lesplus sincères sur mon pâle héros. Je ne peux même pas décrire lajoie des deux vieux à mon succès, bien qu’au début ils aient ététrès surpris : cela leur parut tellement étrange ! AnnaAndréievna, par exemple, ne voulait pas croire que le nouvelécrivain, célébré par tout le monde, était ce même Vania, qui,etc., et elle hochait la tête. Le vieux de longtemps ne se renditpas et les premiers temps même était effrayé ; il commença àparler de ma carrière de fonctionnaire perdue, de la vie dérégléede tous les écrivains en général. Mais la constance des nouvellesrumeurs, les notes dans les revues et, enfin, quelques motslouangeurs qu’il entendit prononcer à propos de moi par despersonnalités en qui il croyait avec dévotion l’amenèrent à changerson point de vue. Lorsque enfin il vit que je me trouvaisbrusquement en possession d’argent et qu’il apprit quelle somme onpouvait recevoir pour un travail littéraire, ses dernièreshésitations s’évanouirent. Passant rapidement du doute à une foiabsolue et enthousiaste, se réjouissant comme un enfant de monbonheur, il s’abandonna immédiatement aux espérances les pluseffrénées, aux rêves les plus éblouissants pour mon avenir. Chaquejour, il bâtissait devant moi de nouvelles carrières, de nouveauxplans, et que n’y avait-il pas dans ces plans ! Il se mit mêmeà me témoigner une certaine considération qu’il n’avait pasjusqu’alors à mon égard. Néanmoins, je me souviens que parfois sesdoutes revenaient l’assaillir, au milieu des plus fougueusesimaginations, et le décontenançaient à nouveau.

« Écrivain, poète. Ça fait drôle… Quanddonc les poètes ont-ils fait leur chemin, ont-ils pris durang ? Tous ces gens-là sont des vantards, desvauriens. » J’avais remarqué que ces doutes et ces questionsépineuses se présentaient à lui le plus souvent au crépuscule(tellement je me souviens de tous les détails de cette époquebénie !). Vers le soir, notre vieil ami devenait toujours plusnerveux, plus impressionnable et plus méfiant. Natacha et moisavions déjà cela et nous en riions à l’avance. Je me souviens queje le remontais avec des anecdotes sur Soumarokov, qui avait étéfait général, sur Derjavine, qui avait reçu une tabatière pleine depièces d’or, sur la visite que l’impératrice avait faite àLomonossov ; je lui parlais de Pouchkine, de Gogol.

« Je sais, frère, je sais tout cela,répliqua le vieillard qui peut-être entendait toutes ces histoirespour la première fois. Hum ! Écoute, Vania, tu sais, je suistout de même content que ta cuisine ne soit pas écrite en vers. Lesvers, mon cher, ce sont des sornettes ; et n’ergote pas,crois-en un vieillard ; je te veux du bien ; ce sont depures sornettes, une occupation inutile ! C’est bon pour lescollégiens d’écrire des vers ; vous autres, jeunes gens, celavous conduira à la maison de fous… Admettons que Pouchkine soit ungrand homme, et après ? Ce sont des vers, et rien deplus ; c’est tellement éphémère… D’ailleurs, j’ai lu peu dechoses de lui… La prose, c’est une autre affaire ! Là,l’écrivain peut même instruire…, parler de l’amour de la patrie, oubien des vertus en général…, oui ! Je ne sais pas m’exprimer,mon ami, mais tu me comprends : c’est parce que je t’aime queje te dis cela. C’est bon, c’est bon, lis-nous cela, conclut-ild’un air quelque peu protecteur, lorsque enfin j’apportai mon livreet que nous nous installâmes tous, après le thé, autour de la tableronde : lis-nous ce que tu as griffonné là-dedans ; oncrie beaucoup à ton sujet ! Nous allons voir, nous allonsvoir ! »

J’ouvris le livre et m’apprêtai à lire. Cesoir-là, mon roman venait de sortir des presses et, après m’en êtreenfin procuré un exemplaire, j’étais accouru chez les Ikhménievpour y lire mon œuvre.

Comme j’avais été affligé et dépité de n’avoirpu le leur lire avant, sur le manuscrit qui était entre les mainsde l’éditeur ! Natacha en avait pleuré de chagrin, ellem’avait querellé, m’avait reproché que d’autres eussent mon romanavant elle… Mais nous voici enfin assis autour de la table. Levieux s’est composé une physionomie extraordinairement sérieuse etcritique. Il voulait juger très sévèrement, « se faire uneopinion par lui-même ». La vieille aussi avait un air solennelinusité ; un peu plus, et elle aurait mis un bonnet neuf pourcette lecture. Elle avait remarqué depuis longtemps déjà que jeregardais avec un immense amour son incomparable Natacha ; quemon esprit prenait feu, que ma vue se troublait lorsque je luiadressais la parole, et que Natacha, elle aussi, me jetait desregards plus vifs qu’auparavant. Oui ! Il était venu, enfin,cet instant, il était venu dans un moment de succès, de radieusesespérances, et au sein du bonheur le plus absolu. Tout était venu àla fois, d’un seul coup ! La vieille s’était aperçue aussi queson mari lui-même s’était mis à me faire des compliments exagéréset à nous regarder d’une façon particulière, sa fille et moi…, etbrusquement elle avait pris peur : malgré tout, je n’étais niun comte, ni un prince régnant, ni même un conseiller de collège dela Faculté de Droit, jeune, décoré, et beau garçon ! AnnaAndréievna n’aimait pas désirer à moitié.

« On félicite un homme, se disait-elle àmon sujet, et on ne sait même pas pourquoi. Écrivain, poète… Maisqu’est-ce que c’est qu’un écrivain ? »

Chapitre 6

 

Je leur lus mon roman en une seule séance.Nous commençâmes tout de suite après le thé et veillâmes jusqu’àdeux heures du matin. Le vieux au début fronçait les sourcils. Ilattendait quelque chose d’inaccessiblement élevé, quelque chosequ’il n’aurait peut-être pas pu comprendre, mais qui fût à coup sûrélevé ; et au lieu de cela, c’étaient des faits quotidiens,archi-connus, exactement ce qui se passe ordinairement autour denous. Il eût fallu que le héros fût un grand homme ou un hommeintéressant, ou bien un personnage historique, dans le genre de« Roslavlev » ou de « IouriMiloslavski » ; or, on lui présentait un petitfonctionnaire obtus et même un peu bêta qui n’avait plus de boutonsà son uniforme, et tout cela dans un style tellement simple, niplus ni moins que le langage de tous les jours…, c’étaitbizarre ! La vieille jetait sur Nikolaï Serguéitch des regardsinterrogateurs, et faisait même un peu la tête, comme si quelquechose l’avait froissée. « Cela vaut-il la peine vraimentd’imprimer et d’écouter de pareilles bêtises, et on donne encore del’argent pour cela ! » était-il écrit sur son visage.Natacha était toute attention, elle écoutait avidement, ne mequittait pas des yeux, regardait sur mes lèvres comment jeprononçais chaque mot et remuait elle-même après moi ses jolieslèvres. Et le croiriez-vous ? Avant que j’eusse atteint lamoitié de ma lecture, des larmes coulaient des yeux de tous mesauditeurs. Anna Andréievna pleurait sincèrement, compatissant detout cœur au sort de mon héros et désirant très naïvement l’aider,fût-ce le moins du monde dans ses malheurs (je le compris d’aprèsses exclamations). Le vieux, lui, avait abandonné tous ses rêves degrandeur : « On voit dès le début que cela ne va pas bienloin, c’est seulement un petit récit ; mais ça vous empoigne,dit-il ; cela vous fait comprendre et vous rappelle ce qui sepasse autour de vous ; on sent que le plus obscur, le dernierdes hommes est un homme tout de même, un frère ; »Natacha écoutait, pleurait, et sous la table, à la dérobée, meserra fortement la main. La lecture prit fin. Elle se leva. Sesjoues étaient en feu et il y avait de petites larmes dans sesyeux ; soudain, elle saisit ma main, la baisa et quitta lapièce en courant ; son père et sa mère échangèrent unregard.

« Hum ! Comme elle estexaltée ! dit le vieux, frappé par l’acte de sa fille ;ce n’est rien, d’ailleurs, c’est bien, c’est bien, c’est un élangénéreux ! C’est une bonne petite… », marmotta-t-il englissant un regard vers sa femme, comme s’il désirait disculperNatacha, et tout en même temps, on ne sait pourquoi, m’innocenter,moi aussi.

Mais Anna Andréievna, bien qu’elle eût étéelle-même quelque peu troublée pendant ma lecture, avait maintenantun air qui semblait vouloir dire : « Bien sûr. Alexandrede Macédoine est un héros, mais il n’y a pas de quoi casser lesvitres. »

Natacha revint bientôt, gaie et heureuse, eten passant devant moi, elle me pinça sans mot dire. Le vieux allaitcommencer encore à donner une appréciation « sérieuse »sur ma nouvelle, mais, dans sa joie, il ne put se contenir et selaissa emporter :

« Eh bien, Vania, mon ami, c’est bien,c’est bien ! Tu m’as fait plaisir ! Très plaisir, je nem’y attendais pas. Ce n’est pas grand, ce n’est pas élevé, ça c’estclair… Là-bas, j’ai la « Libération de Moscou », c’est àMoscou même qu’on l’a écrit ; là, dès la première ligne, moncher, l’homme plane dans les airs comme un aigle, pour ainsi dire…Mais sais-tu, Vania, chez toi, c’est plus simple, pluscompréhensible. C’est justement pour cela que ça me plaît, parcequ’on comprend mieux ! C’est plus proche en quelquesorte ; c’est comme si tout cela m’était arrivé à moi-même. Età quoi bon ces sujets nobles auxquels on ne comprend riensoi-même ? Mais j’aurais arrangé le style… Tu sais, je te faisdes compliments, mais on dira ce qu’on voudra, ça manque malgrétout d’élévation… Tant pis, maintenant, il est trop tard, c’estimprimé. Dans la deuxième édition, peut-être ? Parce qu’il yaura une deuxième édition, j’espère ? Ça te fera encore del’argent… Hum !

– Est-il possible que vous ayez reçu tantd’argent, Ivan Petrovitch ? observa Anna Andréievna. À vousregarder, ça me semble incroyable. Ah ! Seigneur ! À quoiest-ce qu’on dépense son argent à cette heure !

– Sais-tu, Vania ? poursuivit levieux, s’emballant de plus en plus ; ce n’est pas un poste,c’est vrai, mais c’est tout de même une carrière. De grandspersonnages le liront. Tiens, tu disais que Gogol recevait chaqueannée une pension et qu’on l’avait envoyé à l’étranger. Et si on enfaisait autant pour toi ? Hein ? C’est peut-être encoretrop tôt ? Il faut encore écrire quelque chose ? Alorsécris, frère, écris sans tarder ! Ne t’endors pas sur teslauriers. Il ne faut pas bayer aux corneilles. »

Et il dit ceci d’un air si convaincu, avectant de bonté que je n’eus pas la force de l’arrêter et derefroidir son imagination.

« Ou bien tiens, par exemple, on tedonnera une tabatière… Pourquoi pas ? Il n’y a pas de règlespour la faveur. On voudra t’encourager. Et qui sait, peut-être quetu seras reçu à la Cour, ajouta-t-il à mi-voix avec un airimportant en clignant de l’œil gauche. Ou bien non ? C’estpeut-être encore trop tôt ?

– À la Cour ! dit Anna Andréievna,comme sur un ton de dépit.

– Encore un peu, et vous me ferezgénéral », répondis-je en riant de bon cœur. Le vieux luiaussi se mit à rire. Il était extrêmement satisfait.

« Votre Excellence ? Ne désirez-vouspas vous mettre à table ? » cria l’espiègle Natacha, quipendant ce temps nous avait préparé à souper.

Elle éclata de rire, courut vers son père etle serra étroitement dans ses bras brûlants.

« Mon cher, cher petitpapa ! »

Le vieux s’attendrit.

« Allons, c’est bon, c’est bon. Tu sais,je dis cela comme ça, sans réfléchir. Général ou non, allonssouper. Ah ! quelle sensitive ! ajouta-t-il en tapotantla joue empourprée de Natacha, comme il aimait à le faire à lapremière occasion. Vois-tu, Vania, j’ai dit cela parce que jet’aime. Bien que tu ne sois pas général (et il s’en faut !) tues tout de même un illustre personnage, un auteur !

– Aujourd’hui, papa, on dit unécrivain.

– On ne dit pas auteur ? Je nesavais pas. C’est bon, admettons, écrivain, mais voici ce que jevoulais dire ; bien sûr on ne te nommera pas chambellan parceque tu as écrit un roman, il ne faut même pas y penser, mais tupeux faire ton chemin : par exemple, devenir attaché quelquepart. On peut t’envoyer à l’étranger, en Italie, pour rétablir tasanté, ou ailleurs pour achever tes études, qui sait ; on tedonnera des secours en argent. Bien entendu, il faut que de toncôté tu agisses noblement ; que ce soit pour ton travail, pourun vrai travail que tu acceptes l’argent et les honneurs, et nonn’importe comment, par protection…

– Mais ne fais pas trop le fier alors,Ivan Petrovitch, ajouta en riant Anna Andréievna.

– Et surtout qu’on lui donne au plus viteune décoration, mon petit papa, sinon, attaché, qu’est-ce que c’estque ça ? »

Et elle me pinça à nouveau le bras.

« Elle est toujours en train de se moquerde moi, s’écria le vieux, en regardant avec orgueil Natacha dontles joues étaient enflammées et dont les petits yeux brillaientgaiement, comme des étoiles. Je me suis peut-être aventuré troploin, mes enfants ; j’ai toujours été ainsi…, seulement,sais-tu, Vania, quand je te regarde : tu es tout simple…

– Ah ! mon Dieu ! Mais commentfaudrait-il qu’il soit, papa !

– Non, ce n’est pas ce que je voulaisdire. Mais tout de même, Vania. Ton visage…, ce n’est pas du toutun visage de poète… Tu sais, on raconte que les poètes sont pâles,avec de longs cheveux, et quelque chose dans les yeux…, un Gœthe,ou quelqu’un d’autre dans ce genre…, j’ai lu cela dans Abbaddon… Ehbien quoi ? J’ai encore dit une sottise ? Voyez-moi cettegamine qui s’esclaffe à mes dépens ! Moi, mes amis, je ne suispas instruit, mais je peux sentir. C’est bon, ne parlons plus duvisage, ce n’est pas encore un grand malheur ; pour moi, letien aussi est bien, et il me plaît beaucoup… Ce n’est pas ce quej’ai voulu dire…, seulement sois honnête, Vania, sois honnête,c’est le principal ; vis honnêtement, et n’aie pas trop bonneopinion de toi ! La route est large devant toi. Faisloyalement ton travail ; voici ce que je voulais dire, c’estcela précisément que je voulais dire ! »

Quelle époque merveilleuse ! Toutes mesheures libres, toutes mes soirées, je les passais chez eux.J’apportais au vieux les nouvelles du monde littéraire, deslittérateurs auxquels brusquement, on ne sait pourquoi, il avaitcommencé à s’intéresser passionnément ; il s’était même mis àlire les articles de critique de B… dont je lui avais beaucoupparlé et qu’il comprenait à peine mais qu’il louait avecenthousiasme et il se plaignait amèrement de ses ennemis quiécrivaient dans le « Bourdon du Nord ». La vieille noussurveillait avec vigilance, Natacha et moi ; mais elle n’avaitpu nous surprendre ! Un mot avait déjà été prononcé entrenous, et j’avais entendu Natacha, baissant la tête et ouvrant àdemi ses lèvres, me dire, presque tout bas : oui. Mais lesvieux eux aussi l’avaient su ; ils avaient deviné, avaientréfléchi ; Anna Andréievna avait longtemps hoché la tête. Celalui paraissait étrange, effrayant. Elle n’avait pas foi en moi.

« Maintenant, c’est très bien, IvanPetrovitch, vous avez du succès, disait-elle, et si brusquementvous n’en avez plus, ou qu’il arrive autre chose ; que sepassera-t-il alors ? Si au moins vous preniez du servicequelque part !

– Voici ce que je vais te dire, Vania,décida le vieux, après avoir longuement réfléchi : j’ai vu,j’ai remarqué, et même, je l’avoue, je me suis réjoui que toi etNatacha…, et il n’y aurait pas de mal à cela ! Vois-tu,Vania : vous êtes encore très jeunes tous les deux et mon AnnaAndréievna a raison. Attendons. Tu as du talent, je l’admets, untalent remarquable même…, ce n’est pas du génie, comme on l’a clamétout d’abord, mais du talent, tout simplement (hier encore jelisais cette critique sur toi dans le « Bourdon », on t’ytraite bien mal, mais aussi qu’est-ce que c’est que cejournal-là !). Oui ! ainsi, tu vois : ça ne veut pasencore dire qu’on a de l’argent au mont-de-piété, le talent ;et vous êtes pauvres tous les deux. Attendons comme ça un an etdemi ou au moins un an : si ça va bien, si tu t’affermis surton chemin, Natacha est à toi ; si tu ne réussis pas, jugetoi-même !… Tu es un homme honnête ;réfléchis !… »

Ils en restèrent là. Et un an après, voici cequi arriva :

Oui, c’était presque exactement un anaprès ! Par une claire journée de septembre, sur le soir,j’entrai chez mes vieux, malade, l’âme défaillante, et je tombaipresque évanoui sur une chaise, si bien qu’ils prirent peur en meregardant. Mais si ma tête s’était mise à tourner alors, si moncœur était navré au point que dix fois je m’étais approché de leurporte et dix fois m’en étais retourné sans entrer, ce n’était pasparce que je n’avais pas réussi dans ma carrière ni parce que jen’avais encore ni gloire, ni argent ; ce n’était pas parce queje n’étais pas encore « attaché » et parce qu’on étaitbien loin de m’envoyer en Italie pour y rétablir ma santé ;mais parce qu’on pouvait vivre dix années en une, et que durantcette année ma Natacha elle aussi avait vécu dix ans. Un infini setrouvait entre nous… Et voilà, je me souviens : j’étais assisdevant le vieux, je me taisais et j’achevais de pétrir d’une maindistraite les bords de mon chapeau déjà tout déformés ;j’étais assis et j’attendais, je ne sais pourquoi, que Natachaentrât. Mon costume était minable et m’allait mal ; j’avaismaigri de visage et de corps, j’étais devenu jaune et pourtantj’étais loin de ressembler à un poète, et dans mes yeux ne sereflétait nullement cette grandeur dont s’était tant inquiété jadisle bon Nikolaï Serguéitch. La vieille me regardait avec unecompassion non feinte et trop hâtive, et pensait à part soi :« Et dire que celui-ci a failli être le fiancé de Natacha.Dieu nous protège et nous ait en sa garde ! »

« Eh bien, Ivan Petrovitch, voulez-vousdu thé ? (le samovar bouillait sur la table). Commentallez-vous, mon cher ? Vous avez l’air bien malade », medemanda-t-elle d’une voix plaintive. Je l’entends encore.

Je la vois comme si c’était maintenant ;elle me parle et dans ses yeux transparaît un autre souci, ce mêmesouci qui assombrissait son vieux mari et qui l’occupait pourl’instant, assis devant une tasse de thé en train de refroidir etplongé dans ses pensées. Je savais qu’à ce moment-là leur procèsavec le prince Valkovski qui n’avait pas très bien tourné pour euxles préoccupait beaucoup et qu’il leur était arrivé d’autresdésagréments qui avaient abattu Nikolaï Serguéitch jusqu’à lerendre malade. Le jeune prince, qui était à l’origine de toutel’histoire de ce procès, avait, cinq ou six mois auparavant, trouvél’occasion de rendre visite aux Ikhméniev. Le vieux, qui aimait soncher Aliocha comme son fils et parlait de lui presque chaque jour,l’accueillit avec joie. Anna Andréievna se souvint deVassilievskoié et fondit en larmes. Aliocha se mit à aller les voirde plus en plus souvent, en cachette de son père ; NikolaïSerguéitch, honnête, ouvert, d’esprit droit, rejeta avecindignation toutes précautions. Par fierté, par noblesse, il nevoulut même pas penser à ce que dirait le prince s’il apprenait queson fils était de nouveau reçu dans la maison des Ikhméniev etintérieurement il méprisait tous ses absurdes soupçons. Mais levieux ne savait pas s’il aurait assez de force pour supporter denouvelles offenses. Le jeune prince vint les voir presque chaquejour. Les vieux passaient de bons moments avec lui. Il restait chezeux des soirées entières et bien après minuit. Bien entendu, lepère, finalement, apprit tout. Cela donna lieu aux plus infâmescommérages. Il fit à Nikolaï Serguéitch l’injure de lui adresserune lettre effroyable, toujours sur le même thème, et il interditformellement à son fils de rendre visite aux Ikhméniev. Cecis’était passé quinze jours avant ma visite. Le vieux était tombédans une profonde affliction. Comment ! Mêler encore une foissa Natacha, innocente et noble, à ces abjectes calomnies, à cettebassesse ! Son nom avait déjà été prononcé de façonoutrageante par l’homme qui l’avait insulté… Et laisser tout celasans demander réparation. Les premiers jours, il s’alita dedésespoir. Je savais tout cela. L’histoire m’était parvenue endétail, quoique ces derniers temps, depuis près de trois semaines,malade et déprimé, je ne me fusse pas montré chez eux, gardant lelit dans mon appartement. Mais je savais encore…, non ! Je nefaisais encore que pressentir, je savais, sans y croire, qu’à partcette histoire il y avait quelque chose qui devait les inquiéterplus que tout au monde et je les observais avec une angoissetorturante. Oui, j’étais torturé ; j’avais peur de deviner,peur de croire et de toutes mes forces je désirais éloigner laminute fatale. Et cependant j’étais venu uniquement pour cela. Cesoir-là, j’étais littéralement attiré chez eux !

« Oui, Vania, me demanda brusquement levieux, comme s’il reprenait ses esprits, n’as-tu pas étémalade ? Pourquoi es-tu resté tout ce temps sans venir ?Je suis coupable envers toi : il y a longtemps que je voulaisaller te rendre visite, et puis il y avait toujours quelquechose… » Et il se reprit à songer.

« J’étais souffrant, répondis-je.

– Hum ! souffrant, répéta-t-il cinqminutes plus tard. Cela ne m’étonne pas ! Je te l’avais dit,l’autre jour, je t’avais mis en garde, tu ne m’as pas écouté !Hum ! non, mon cher Vania : décidément, la muse atoujours vécu affamée dans un galetas et y restera. Héoui ! »

Non, le vieux n’était pas de bonne humeur.S’il n’avait pas eu cette blessure au cœur, il ne m’aurait pasparlé de la muse affamée. Je le regardai au visage : il avaitjauni, dans ses yeux se voyait une incertitude, une pensée en formede question qu’il n’avait pas la force de résoudre. Il étaitbrusque et caustique, contrairement à son habitude. Sa femme leregardait avec inquiétude et hochait du chef. À un moment, comme ils’était retourné, elle me le désigna de la tête à la dérobée.

« Comment va Nathalia Nikolaievna ?Est-elle à la maison ? demandai-je à Anna Andréievna, toutesoucieuse.

– Mais oui, mais oui, mon ami,répondit-elle, comme si ma question l’embarrassait. Elle va venirtout de suite. Trois semaines sans se voir ! Ce n’est pas unepetite affaire ! Et comme elle est devenue drôle, on n’arrivepas à comprendre si elle est malade ou en bonne santé. Dieu laprotège ! »

Et elle regarda timidement son mari.

« Quoi donc ? Elle n’a rien du tout,répliqua Nikolaï Serguéitch à contrecœur et d’un ton bourru, elleva bien ; c’est comme cela, la fille prend de l’âge, ce n’estplus un nouveau-né, et c’est tout. Ces chagrins, ces caprices defille, est-ce que quelqu’un y comprend quelque chose ?

– Des caprices ! » reprit AnnaAndréievna d’un ton piqué.

Le vieux se tut et se mit à tambouriner desdoigts sur la table. « Seigneur ! est-il possible qu’il yait eu déjà quelque chose entre eux ? » songeai-je dansles transes.

« Et comment cela va-t-il là-bas, chezvous ? reprit-il. B… fait-il toujours de lacritique ?

– Oui, répondis-je.

– Hé ! Vania, Vania !conclut-il avec un geste indifférent. La critique, quelleimportance cela a-t-il ? »

La porte s’ouvrit et Natacha entra.

Chapitre 7

 

Elle tenait son chapeau à la main, etlorsqu’elle fut entrée, elle le posa sur le piano ; ensuite,elle s’approcha de moi et me tendit la main en silence. Ses lèvresremuaient légèrement : on eût dit qu’elle voulait me direquelque chose, en guise d’accueil, mais elle ne dit rien. Celafaisait trois semaines que nous ne nous étions vus. Je la regardaisavec perplexité et effroi. Comme elle avait changé pendant cestrois semaines ! Mon cœur se fendit de chagrin lorsque j’eusvu ces joues pâles et creuses, ces lèvres desséchées comme par lafièvre, ces yeux qui brillaient sous les longs cils sombres d’unfeu ardent et d’une sorte de résolution farouche.

Mais, grand Dieu, qu’elle était belle !Jamais, ni auparavant, ni dans la suite, je ne la vis telle qu’elleétait ce jour fatal. Était-ce là, était-ce là Natacha, était-ce làcette petite fille qui, un an encore plus tôt, sans me quitter desyeux et remuant les lèvres après moi, écoutait mon roman, qui riaitsi gaiement, avec tant d’insouciance, et plaisantait ce soir-làavec son père et avec moi pendant le dîner ? Était-ce Natachaqui alors, dans cette chambre, avait baissé la tête et, touterougissante, m’avait dit : OUI ?

Le son sourd d’une cloche appelant aux vêpresretentit. Elle tressaillit ; la vieille se signa.

« Tu avais l’intention d’aller auxvêpres, Natacha, voici justement qu’on sonne, dit-elle. Va, mapetite, va prier, heureusement que ce n’est pas loin ! Et celate fera faire un petit tour ! Pourquoi rester enfermée ?Vois comme tu es pâle ; on dirait qu’on t’a jeté le mauvaisœil.

– Je… n’irai… peut-être pas… aujourd’hui,dit Natacha lentement et, presque à voix basse : Je… ne mesens pas bien, ajouta-t-elle, et elle devint blanche comme unlinge.

– Tu ferais mieux de sortir,Natacha ; tu voulais sortir tout à l’heure et tu as apportéton chapeau. Va prier, ma petite Natacha, va prier pour que Dieut’envoie la santé, l’encourageait Anna Andréievna, regardant safille d’un air timide, comme si elle la craignait.

– Mais oui ; va donc ; cela tesortira un peu, ajouta le vieux, en contemplant lui aussi avecinquiétude le visage de sa fille ; ta mère dit vrai. Vaniat’accompagnera. »

Je crus voir un sourire amer passer sur leslèvres de Natacha. Elle s’approcha du piano, prit son chapeau et lemit ; ses mains tremblaient. Tous ces gestes étaient commeinconscients, on eût dit qu’elle ne comprenait pas ce qu’ellefaisait. Son père et sa mère la suivaient attentivement desyeux.

« Adieu ! dit-elle d’une voix àpeine distincte.

– Pourquoi adieu, mon ange ? Tu nevas pas loin ! Mais, du moins, cela te fera prendrel’air ; vois comme tu es pâlotte. Ah ! mais j’oubliais(j’oublie tout !), j’ai fini ton sachet, j’y ai cousu uneprière, mon ange ; c’est une nonne de Kiev qui m’a appris celal’an dernier, c’est une prière efficace, je l’ai cousue tout àl’heure. Mets-le, Natacha. Espérons que Dieu t’enverra la santé.Nous n’avons que toi. »

Et la vieille sortit de sa table à ouvrage lapetite croix de baptême de Natacha ; au même ruban étaitsuspendu un sachet qui venait d’être cousu.

« Porte-le pour ta santé !ajouta-t-elle, en passant la croix à sa fille et en la signant.Autrefois je te signais ainsi chaque soir avant que tu t’endormes,je disais une prière et tu la récitais après moi. Mais maintenant,tu as changé et Dieu ne te donne pas la tranquillité de l’esprit.Ah ! Natacha, Natacha ! Les prières de ta mère elle-mêmene te soulagent pas ! » Et la vieille fondit enlarmes.

Natacha lui baisa la main sans mot dire et fitun pas vers la porte ; mais brusquement, elle revint enarrière et s’approcha de son père. Sa poitrine frémissaitd’émotion.

« Papa, vous aussi, signez… votrefille », dit-elle d’une voix oppressée, et elle se laissatomber à genoux devant lui.

Nous restions tous debout, troublés par cegeste inattendu, trop solennel. Pendant quelques instants, son pèrela regarda, complètement désarçonné.

« Ma Natacha, mon enfant, ma petitefille, ma chérie, que t’arrive-t-il ? s’écria-t-il, et deslarmes jaillirent de ses yeux. Pourquoi te tourmentes-tu ?Pourquoi pleures-tu jour et nuit ? Je vois tout, tusais ; je ne dors pas la nuit, je me lève et je vais écouter àta porte !… Dis-moi tout, Natacha, confie-moi entièrement àton vieux père, et nous… »

Il n’acheva pas, la releva et la serra dansses bras. Elle se pressa convulsivement contre sa poitrine et cachasa tête sur son épaule.

« Ce n’est rien, ce n’est rien, c’estcomme ça…, je ne me sens pas bien, répétait-elle, suffoquant delarmes intérieure réprimées.

– Que Dieu te bénisse comme je te bénis,ma chère enfant, ma précieuse enfant ! dit son père. Qu’Ilt’envoie pour toujours la paix de l’âme et te préserve de tout mal.Prie Dieu, mon amie, pour que ma prière de pécheur monte jusqu’àLui.

– Et moi aussi, je te donne mabénédiction ! ajouta la vieille, tout en larmes.

– Adieu ! » murmuraNatacha.

Elle s’arrêta près de la porte, jeta undernier regard sur eux, voulut dire quelque chose, mais ne put, etsortit rapidement de la pièce. Je me précipitai à sa suite,pressentant un malheur.

Chapitre 8

 

Elle marchait en silence, tête baissée, etsans me regarder. Mais lorsqu’elle eut atteint le bout de la rue etse fut engagée sur le qui, elle s’arrêta brusquement et me prit parla main.

« J’étouffe ! dit-elle à voix basse,je suis oppressée… j’étouffe !

– Reviens, Natacha ! criai-jeeffrayé.

– Est-ce que tu ne vois pas, Vania, queje suis partie pour toujours, que je les ai quittés et nereviendrai plus jamais ? » dit-elle en me regardant avecune inexprimable tristesse.

Le cœur me manqua. J’avais pressenti tout celaen allant les voir ; tout ceci s’était présenté à moi, commedans un brouillard, peut-être même longtemps avant ce jour, mais,en cet instant, ses paroles me frappèrent comme la foudre.

Nous suivîmes le quai tristement. Je nepouvais parler ; j’imaginais, je réfléchissais, et j’étaiscomplètement perdu. La tête me tournait. Cela me semblait tellementmonstrueux, tellement impossible !

« Tu me trouves coupable, Vania, dit-elleenfin.

– Non, mais… mais je ne le croispas ; cela ne peut être !… répondis-je sans me rendrecompte de ce que je disais.

– Si, Vania, il en est ainsi ! Jeles ai quittés et je ne sais ce qu’ils deviendront… je ne sais pasnon plus ce que je deviendrai.

– Tu vas chez LUI, Natacha ?Oui ?

– Oui ! répondit-elle.

– Mais c’est impossible ! criai-jeavec exaltation, sais-tu que c’est impossible, ma pauvreNatacha ! C’est de la folie. Tu les tueras et tu te perdrastoi-même ! Sais-tu cela, Natacha ?

– Je le sais ; mais que puis-jefaire ? Je ne suis plus libre, dit-elle, et dans ses paroleson sentait autant de désespoir que si elle allait au supplice.

– Reviens, reviens avant qu’il soit troptard », la suppliai-je, et plus ardemment, plus instamment jela priais, plus je prenais conscience de toute l’inutilité de mesexhortations, de leur absurdité à la minute présente.« Comprends-tu, Natacha, ce que tu fais à ton père ? Yas-tu songé ? Tu sais que SON père est l’ennemi du tien !tu sais que le prince a offensé ton père, qu’il l’a soupçonnéd’avoir fait des détournements ; qu’il l’a appelé voleur… Tusais qu’ils sont en procès… Et toi ! Cela encore, c’est lemoindre mal, mais sais-tu, Natacha…, (ô grand Dieu, mais tu saistout cela !) sais-tu que le prince a soupçonné tes parents det’avoir eux-mêmes, à dessein, accordée avec Aliocha, lorsqueAliocha vivait chez vous à la campagne ? Réfléchis,représente-toi seulement combien ton père a souffert de cettecalomnie. Ses cheveux sont devenus tout blancs pendant ces deuxannées, regarde-le ! Et surtout…, mais tu sais tout cela,Natacha. Seigneur mon Dieu ! Je ne parle même pas de ce qu’illeur coûte à tous deux de te perdre pour toujours ! Tu es leurtrésor, tout ce qui leur reste dans leur vieillesse ! Je neveux même pas en parler, tu dois le savoir toi-même :souviens-toi que ton père t’estime injustement calomniée, offenséepar ces gens orgueilleux, non vengée ! Et maintenant,maintenant tout particulièrement, tout ceci s’est ravivé, toutecette vieille hostilité s’est rallumée parce que vous avez reçuAliocha. Le prince a de nouveau insulté ton père, le vieux boutencore de rancœur sous cette dernière offense, et brusquement, toutcela, toutes ces accusations vont se trouver justifiés ! Tousceux qui connaissent l’affaire donneront maintenant raison auprince et t’accuseront ainsi que ton père. Et qu’est-ce qu’ildeviendra ? Cela le tuera ! La honte, le déshonneur, etpar qui ? Par toi, sa fille, son unique et précieuseenfant ! Et ta mère ! Elle ne survivra pas à son vieuxmari… Natacha, Natacha ! que fais-tu ? Reviens !Sois raisonnable ! »

Elle se taisait ; enfin, elle me jeta unregard comme chargé de reproche, et il y avait une douleur siaiguë, une si grande souffrance dans ce regard que je compriscombien son cœur blessé saignait en ce moment, sans même tenircompte de mes paroles. Je compris combien sa décision lui coûtaitet comme je la torturais, la déchirais avec ces mots tardifs etinutiles ; je comprenais tout cela et pourtant, je ne pus mecontenir et poursuivis :

« D’ailleurs, tu viens de dire toi-même àAnna Andréievna que, PEUT-ÊTRE, tu ne sortirais pas…, pour alleraux vêpres. C’est donc que tu voulais aussi rester ; c’estdonc que tu n’étais pas encore tout à faitdécidée ? »

Pour toute réponse, elle n’eut qu’un sourireamer. Et pourquoi lui avais-je demandé cela ? Je pouvais biencomprendre que tout cela était déjà décidé sans retour. Maisj’étais moi aussi hors de moi.

« Est-il possible que tu l’aimestellement ? » m’écriai-je, la regardant avec un serrementde cœur, comprenant à peine moi-même ce que je lui demandais.

« Que puis-je te répondre, Vania ?Tu vois : il m’a ordonné de venir, et je suis là, jel’attends, dit-elle avec le même sourire amer.

– Mais écoute-moi, écoute-moi au moins,recommençai-je à la supplier, me raccrochant à une paille ; onpeut encore arranger tout cela, on peut encore s’en tirer d’uneautre manière, d’une manière tout à fait différente ! Tu n’asqu’à ne plus sortir de chez toi. Je te dirai ce qu’il faut faire,ma petite Natacha. Je me charge d’arranger tout, les rendez-vous,et tout… Seulement ne sors plus de chez toi ! Je vousapporterai vos lettres : pourquoi pas ? Cela vaut mieuxque ce qui se passe maintenant. Je saurai le faire ; je vousrendrai service à tous les deux ; vous verrez… Et tu ne teperdras pas comme maintenant, ma petite Natacha… Car tu te perdscomplètement, complètement ! Consens, Natacha : tout sepassera bien, heureusement, et vous vous aimerez autant que vousvoudrez… Et quand vos pères cesseront de se quereller (car ilscesseront sûrement de se quereller), alors…

– Arrête, Vania, tais-toi,m’interrompit-elle, en me serrant fortement la main et en souriantà travers ses larmes. Bon, excellent Vania ! Tu es un hommebon et honnête ! Et pas un mot de toi ! Pourtant, c’estmoi qui t’ai abandonné la première, et tu m’as tout pardonné, tu nepenses plus qu’à mon bonheur ! Tu veux nous faire passer noslettres… »

Elle fondit en larmes.

« Je sais combien tu m’as aimée, Vania,combien tu m’aimes encore, et tu ne m’as adressé pendant tout cetemps ni un reproche, ni une parole amère ! Et moi,moi !… Mon Dieu, comme je suis coupable envers toi !… Tute souviens, Vania, tu te souviens du temps que nous avons passéensemble ? Oh ! il aurait mieux valu que je ne leconnaisse pas, que je ne le rencontre jamais !… J’aurais dûvivre avec toi, Vania, avec toi, mon cher, cher ami !… Non, jene te vaux pas ! Tu vois comme je suis : dans une minutepareille, je te parle à toi-même de notre bonheur passé, et tusouffres déjà sans cela ! Voici trois semaines que tu n’es pasvenu : je peux te jurer, Vania, que pas une fois il ne m’estvenu à l’esprit que tu m’avais maudite, que tu me haïssais. Jesavais pourquoi tu étais parti : tu ne voulais pas nous gêner,être pour nous un reproche vivant. Qu’il devait t’être pénible denous voir ! Comme je t’ai attendu, Vania, comme je t’aiattendu ! Écoute, Vania, si j’aime Aliocha comme une folle,comme une insensée, toi, je t’aime peut-être encore plus comme ami.Je sens même, je sais que je ne peux vivre sans toi ; tu m’esnécessaire, j’ai besoin de ton âme, de ton cœur d’or… Hélas !Vania. Quel temps amer et douloureux vient pournous ! »

Elle était tout en larmes. Oui, elle étaitmalheureuse !

« Ah ! comme j’avais envie de tevoir, poursuivit-elle après avoir refoulé ses larmes. Comme tu asmaigri, comme tu as l’air malade, comme tu es pâle ! Tu asvraiment été souffrant, Vania ? Et moi qui ne m’en inquiétaispas ! Je parle tout le temps de moi ; eh bien, et lesjournalistes ? Et ton nouveau roman, est-ce qu’ilavance ?

– Est-ce qu’il est question de romans, demoi, Natacha ! Et qu’importent mes affaires ! Elles nevont ni bien ni mal, qu’elles aillent au diable ! Dis-moi,Natacha : c’est lui-même qui a exigé que tu viennes àlui ?

– Non, ce n’est pas lui tout seul, maisplutôt moi. C’est vrai qu’il l’a dit, mais moi aussi… Tiens, monami, je vais tout te raconter : on recherche pour lui unejeune fille riche et d’un très bon rang, apparentée à des gensillustres. Son père veut absolument qu’il l’épouse, et comme tu lesais il est terriblement intrigant ; il a fait marcher tousles rouages ; en dix ans, on ne trouverait pas une occasionpareille. Les relations, l’argent… Et elle est très belle, à cequ’on dit ; elle a de l’instruction, du cœur, elle est bien àtous les points de vue : Aliocha lui aussi est sous soncharme. Et de plus son père veut s’en débarrasser le plus vitepossible, pour se marier lui-même, c’est pour cela qu’il s’estpromis de rompre nos relations coûte que coûte. Il a peur de moi etde mon influence sur Aliocha…

– Mais le prince connaît-il votreamour ? l’interrompis-je avec étonnement. Il le soupçonnaitseulement, je suppose, et encore ce n’est pas sûr.

– Il sait, il sait tout.

– Qui le lui a dit ?

– C’est Aliocha qui lui a tout racontédernièrement. Il m’a dit lui-même qu’il avait tout raconté à sonpère.

– Seigneur ! Mais qu’est-ce quec’est que cette histoire ! Il a tout raconté lui-même, à unpareil moment !

– Ne l’accuse pas, Vania, interrompitNatacha, ne te moque pas de lui ! Il ne faut pas le jugercomme tous les autres. Sois juste. Il n’est pas comme toi et moi.C’est un enfant : on ne l’a pas élevé comme il fallait. Est-cequ’il comprend ce qu’il fait ? La première impression, lapremière influence étrangère peuvent l’arracher à tout ce à quoi ils’était donné la minute d’avant sous la foi du serment. Il n’a pasde caractère. Il te prêtera serment et le même jour, tout aussisincèrement, il se livrera à un autre ; et encore il viendrale premier te le raconter. Il est capable de commettre une mauvaiseaction ; et il ne faudra pas l’accuser pour cette mauvaiseaction, mais seulement le plaindre. Il est capable aussid’abnégation et de quelle abnégation ! Mais seulement jusqu’àla première impression ; et il oubliera tout à nouveau. ILM’OUBLIERA TOUT AUSSI BIEN, SI JE NE SUIS PAS CONSTAMMENT AUPRÈS DELUI. Voilà comme il est !

– Ah ! Natacha, mais peut-être quece ne sont que des mensonges, des bruits qui courent. Et peut-il semarier, c’est un gamin !

– Je te dis que son père a des vuesprécises.

– Comment alors sais-tu que sa fiancéeest si belle et qu’il est attiré par elle ?

– Mais, parce qu’il me l’a ditlui-même.

– Comment ! Il t’a dit lui-mêmequ’il pouvait en aimer une autre, et il exige de toi maintenant unpareil sacrifice ?

– Non, Vania, non ! Tu ne le connaispas, tu l’as trop peu vu ; il faut le connaître plusintimement avant de le juger. Il n’y a pas au monde de cœur plusdroit et plus pur que le sien ! Quoi ? Est-ce que ceserait mieux s’il mentait ? Et pour ce qui est de se laisserentraîner, il suffirait que je reste une semaine sans le voir et ilm’oublierait et en aimerait une autre, mais dès qu’il me reverrait,il serait de nouveau à mes pieds. Non ! il est encore heureuxque je sache qu’il ne me cache pas cela ; sinon, je seraisdévorée de soupçons. Oui, Vania ! J’en ai pris monparti : SI JE NE SUIS PAS TOUJOURS AUPRÈS DE LUI, CONSTAMMENT,À CHAQUE INSTANT, IL CESSERA DE M’AIMER, M’OUBLIERA ET ME QUITTERA.Il est ainsi fait ; n’importe quelle autre peut l’entraîner.Et que ferai-je alors ? Je mourrai… qu’est ce quemourir ? Je serais contente de mourir maintenant ! Tandisqu’il m’est insupportable de vivre sans lui ! C’est pire quela mort, pire que toutes les tortures ! Oh ! Vania,Vania. Ce n’est pourtant pas rien d’avoir abandonné pour lui monpère et ma mère ! Ne me fais pas la morale ; tout estdécidé ! Il doit être près de moi à toute heure, à toutinstant : je ne veux pas revenir en arrière. Je sais que je meperds et que j’en perds d’autres avec moi… Ah ! Vania,s’écria-t-elle soudain et elle se mit à trembler toute : et siréellement il ne m’aime pas ! Et si tu as dit la vérité tout àl’heure (je n’avais jamais dit cela), s’il me trompe et a seulementl’air aussi droit et aussi sincère, s’il est au fond méchant etvaniteux ? En ce moment, je le défends devant toi, etpeut-être qu’à cette minute il rit au fond de lui-même avec uneautre et moi, moi, abjecte créature qui ai tout quitté et qui vaisdans les rues à sa recherche…, oh ! Vania. »

Un gémissement si douloureux s’échappa de sapoitrine que mon âme défaillit d’angoisse. Je compris que Natachaavait déjà perdu tout empire sur elle-même. Seule une jalousiefolle, aveugle, poussée à son paroxysme, pouvait l’amener à unerésolution aussi extravagante. Mais en moi aussi la jalousiebrûlait et débordait de mon cœur. Je ne pus y tenir : unsentiment infâme m’emporta.

« Natacha, dis-je, il n’y a qu’une choseque je ne comprends pas : comment peux-tu l’aimer après ce quetu viens toi-même de me dire de lui ? Tu ne l’estimes pas, tune crois même pas en son amour, et tu vas à lui sans retour et tunous perds tous pour lui ? Qu’est-ce que cela signifie ?Il te fera souffrir toute sa vie, et tu le feras souffrir aussi. Tul’aimes vraiment trop, Natacha, tu l’aimes trop ! Je necomprends pas un pareil amour.

– Oui, je l’aime comme une folle,répondit-elle en pâlissant comme sous une douleur physique. Je net’ai jamais aimé ainsi, Vania. Et je sais moi-même que j’ai perdul’esprit et que je ne l’aime pas comme il faut aimer. Je ne l’aimepas bien… Écoute, Vania : tu sais, même avant, même pendantnos moments les plus heureux, je pressentais qu’il ne m’apporteraitque des souffrances. Mais que faire, si maintenant même lessouffrances qu’il me cause sont un bonheur ? Est-ce que jecherche la joie en allant vers lui ? Est-ce que je ne sais pasd’avance ce qui m’attend auprès de lui et ce que j’endurerai parlui ? Tiens, il m’a juré de m’aimer, il m’a fait toutes sortesde promesses ; eh bien, je ne crois rien de ses promesses, jen’en tiens pas compte, je n’en ai jamais tenu compte, et pourtantje savais qu’il ne me mentait pas, qu’il ne pouvait pas mentir. Jelui ai dit moi-même que je ne voulais le lier en rien. Avec luicela vaut mieux : personne n’aime à être lié, moi la première.Et pourtant, je suis heureuse d’être son esclave, son esclavevolontaire ; de tout endurer de lui, tout, pourvu seulementqu’il soit avec moi, pourvu seulement que je le regarde ! Ilme semble qu’il peut même en aimer une autre, si seulement cela sepasse près de moi, si je suis aussi à ses côtés à ce moment-là…Est-ce de la bassesse, Vania ? » me demanda-t-ellesoudain en portant sur moi un regard enflammé. Un instant, je crusqu’elle délirait. « C’est de la bassesse, n’est-ce pas, dedésirer des choses pareilles ? Quoi ? Je dis moi-même quec’est de la bassesse et s’il m’abandonnait, je courrais après luijusqu’au bout du monde, même s’il me repoussait, même s’il mechassait. Tiens, tu m’exhortes maintenant à rentrer, mais qu’est-cequ’il en résulterait ? Je reviendrais, mais dès demain je m’enirais de nouveau ; il me donnerait un ordre et je m’enirais ; il me sifflerait, m’appellerait comme un petit chien,et je courrais après lui… La souffrance ! Je ne crains aucunesouffrance qui me viendra de lui. Je saurai que c’est PAR LUI queje souffre… Oh ! mais tu ne raconteras pas cela,Vania ! »

« Et son père, et sa mère ? »songeai-je. Elle semblait les avoir oubliés.

« Ainsi, il ne t’épousera même pas,Natacha ?

– Il me l’a promis, il m’a tout promis.C’est pour cela qu’il m’appelle maintenant, pour nous marier dèsdemain en cachette, à la campagne ; mais il ne sait pas cequ’il fait. Il ne sait peut-être même pas comment on se marie. Etquel mari est-ce là ? Vraiment, c’est drôle. Et s’il se marie,il sera malheureux, il commencera à me faire des reproches… Je neveux pas qu’il me fasse jamais de reproches. Je lui abandonneraitout, mais lui, qu’il ne me donne rien. Et s’il est malheureuxaprès le mariage ? Pourquoi donc le rendremalheureux ?

– Voyons, c’est un rêve ! Natacha,lui dis-je. Quoi, tu vas maintenant le trouverdirectement ?

– Non, il m’a promis de venir me prendreici ; nous avons convenu… »

Et elle regarda avidement le lointain, mais iln’y avait encore personne.

« Mais il n’est pas encore là ! Ettu es arrivée LA PREMIÈRE », m’écriai-je avec indignation.

Natacha parut chanceler sous le coup. Sonvisage grimaça de souffrance.

« Peut-être qu’il ne viendra pas du tout,dit-elle avec un petit rire amer. Avant-hier, il m’a écrit que sije ne lui donnais pas ma parole que je viendrais, il serait obligéde remettre sa décision de partir et de se marier avec moi ;et que son père l’emmènerait chez sa fiancée. Il m’a écrit celaaussi naturellement, aussi simplement que si ce n’était rien dutout… Et s’il partait chez ELLE pour de bon,Vania ? »

Je ne répondis pas. Elle me serra fortement lamain et ses yeux se mirent à briller.

« Il est chez elle, dit-elle d’une voixpresque imperceptible. Il espérait que je ne viendrais pas, pouraller chez elle et dire ensuite que c’était lui qui avait raison,qu’il m’avait prévenue à l’avance et que je n’étais pas venue. Jel’ennuie, et il m’abandonne… Oh ! mon Dieu ! Je suisfolle ! Mais il m’a dit la dernière fois que je l’ennuyais…Qu’est-ce que j’attends donc !

– Le voici ! »m’écriai-je : je venais de l’apercevoir au loin sur lequai.

Natacha tressaillit, poussa un cri, fixa sonregard sur Aliocha qui approchait et brusquement, lâchant ma main,se précipita vers lui. Lui aussi pressa le pas et une minute aprèselle était dans ses bras. Dans la rue, à part nous, il n’y avaitpresque personne. Ils s’embrassaient, riaient ; Natacha riaitet pleurait tout ensemble, comme s’ils s’étaient retrouvés aprèsune interminable séparation. Le sang était monté à ses jouespâles ; elle était comme transportée…

… Aliocha m’aperçut et vint aussitôt versmoi.

Chapitre 9

 

Je le regardais intensément, bien que jel’eusse vu souvent avant cet instant ; je fixais ses yeuxcomme si son regard pouvait résoudre toutes mes incertitudes, merévéler comment cet enfant avait pu l’ensorceler, faire naître enelle un amour aussi insensé, allant jusqu’à l’oubli de son premierdevoir, jusqu’au sacrifice insensé de tout ce qui était le plussacré jusqu’à présent pour Natacha ? Le prince me prit lesdeux mains, les serra vigoureusement et son regard, doux et clair,pénétra dans mon cœur.

Je sentis que j’avais pu me tromper dans lesconclusions que j’avais tirées à son sujet, uniquement parce qu’ilétait mon ennemi. Non, je ne l’aimais pas, et, seul peut-être parmitous ceux qui le connaissaient, je n’avais, je l’avoue, jamais pul’aimer. Beaucoup de choses en lui décidément me déplaisaient, mêmesa tenue élégante, précisément peut-être parce qu’elle étaitvraiment trop élégante. Plus tard, je compris que même là jejugeais avec partialité. Il était grand, bien bâti, fin ; sonvisage ovale était toujours pâle ; il avait des cheveux blonddoré, de grands yeux bleus, doux et pensifs, dans lesquelsbrusquement, par accès, brillait parfois la gaieté la plusenfantine et la plus ingénue. Ses fines lèvres vermeilles, d’undessin merveilleux avaient presque toujours un pli sérieux ;ce qui rendait d’autant plus inattendu et enchanteur le sourire quiy apparaissait brusquement, à ce point naïf et candide quevous-même, à son exemple, dans quelque disposition que vousfussiez, ressentiez la nécessité immédiate, en réponse, de sourireexactement comme lui. Il s’habillait sans recherche mais toujoursavec élégance ; il était visible que cette élégance dans lesmoindres détails ne lui coûtait pas le plus petit effort, qu’ellelui était innée. Il est vrai qu’il avait aussi quelques mauvaisesmanières, quelques regrettables habitudes de bon ton : lafrivolité, la suffisance, une insolence courtoise. Mais il étaittrop candide et trop ingénu, et il était le premier à reconnaîtreses erreurs et à s’en confesser en riant. Je crois bien que cetenfant, même pour plaisanter, n’aurait jamais pu mentir, et ques’il mentait c’était vraiment sans y voir rien de mal. Son égoïsmemême était attirant, précisément peut-être parce qu’il était francet non dissimulé. Il n’y avait rien de caché en lui. Il étaitfaible, confiant et timide ; il n’avait aucune volonté.L’offenser, le tromper eût été et coupable et pitoyable, aussicoupable que de tromper ou offenser un enfant. Il était trop naïfpour son âge et ne comprenait presque rien de la vie réelle ;d’ailleurs il semblait que même à quarante ans il n’en aurait rienappris. Pareils êtres sont en quelque sorte condamnés à uneéternelle minorité. Personne, je crois, ne pouvait ne pasl’aimer ; il vous aurait cajolé comme un enfant. Natacha avaitdit la vérité : il pouvait peut-être commettre une mauvaiseaction, s’il y était contraint par une forte influence ; mais,après avoir pris conscience des conséquences de cette action, jecrois qu’il serait mort de repentir. Natacha sentait d’instinctqu’elle le dominerait, qu’il serait sa victime. Elle goûtait àl’avance le délire d’aimer à la folie et de torturer jusqu’à lasouffrance celui qu’on aime, précisément parce qu’on aime, etc’était pour cela peut-être qu’elle se hâtait de se sacrifier à luila première. Mais lui aussi avait des yeux brillants d’amour, luiaussi la contemplait en extase. Elle me jeta un regard triomphant.En cet instant, elle avait tout oublié : et ses parents, etles adieux, et les soupçons… Elle était heureuse.

« Vania ! s’écria-t-elle, je suiscoupable envers lui et je ne le vaux pas ! Je croyais que tune viendrais pas, Aliocha. Oublie mes mauvaises pensées, Vania.J’effacerai cela ! » ajouta-t-elle en le regardant avecun amour infini. Il sourit, lui baisa la main et, sans lâcher cettemain, dit, en se tournant vers moi !

« Ne m’accusez pas non plus. Il y a bienlongtemps que je désirais vos embrasser comme un frère ; ellem’a tellement parlé de vous ! Jusqu’à présent, nous nousconnaissions à peine et nous ne nous entendions pas très bien. Nousserons amis et… pardonnez-nous, ajouta-t-il à mi-voix en rougissantlégèrement, mais avec un si beau sourire que je ne pus pas ne pasrépondre de tout mon cœur à son accueil.

– Oui, oui, Aliocha, appuya Natacha, ilest des nôtres, c’est notre frère, il nous a déjà pardonné et sanslui nous ne serions pas heureux. Je te l’ai déjà dit… Oh !nous sommes des enfants cruels, Aliocha ! Mais nous vivrons àtrois… Vania ! poursuivit-elle, et ses lèvres se mirent àtrembler, tu vas maintenant rentrer chez EUX, à la maison ; tuas si bon cœur que même s’ils ne me pardonnent pas, ilss’adouciront peut-être tout de même un peu en voyant que tu m’aspardonné. Raconte-leur tout, tout, avec les mots qui te viendrontdu cœur ; trouve les mots qu’il faut… Défends-moi,sauve-moi ; dis-leur toutes mes raisons, tout ce que tu ascompris. Sais-tu, Vania, que je ne me serais peut-être pas décidéeà CELA si tu ne t’étais pas trouvé aujourd’hui avec moi ! Tues mon salut ; j’ai tout de suite espéré que tu saurais deleur annoncer, que du moins tu adoucirais pour eux la premièrehorreur. Oh ! mon Dieu, mon Dieu !… Dis-leur de ma part,Vania, que je sais qu’il est impossible de me pardonnermaintenant ; eux, ils me pardonneront, mais Dieu ne mepardonnera pas ; mais que même s’ils me maudissaient, je lesbénirais tout de même et prierais pour eux toute ma vie. Tout moncœur est auprès d’eux ! Ah ! pourquoi ne sommes-nous pastous heureux ! Pourquoi, pourquoi !… Mon Dieu !Qu’est-ce que j’ai fait ! » s’écria-t-elle brusquementcomme si elle revenait à elle et, toute tremblante d’effroi, ellese couvrit le visage de ses mains. Aliocha la prit dans ses braset, sans mot dire, la serra étroitement contre lui. Quelquesminutes s’écoulèrent dans le silence.

« Et vous avez pu exiger un pareilsacrifice ! dis-je en le regardant d’un air de reproche.

– Ne m’accusez pas ! répéta-t-il, jevous assure que tous ces malheurs, quoiqu’ils soient très pénibles,ne dureront qu’un instant. J’en suis absolument convaincu. Il nousfaut seulement la fermeté de supporter cette minute ; elleaussi m’a dit la même chose. Vous savez : la cause de tout estcet orgueil familial, ces querelles absolument oiseuses, et parlà-dessus ces procès ! Mais… (j’y ai longuement songé, je vousprie de croire) tout cela doit cesser. Nous serons à nouveau tousréunis et nous serons alors parfaitement heureux, si bien que nosparents se réconcilieront en nous regardant. Qui sait, peut-êtreque c’est justement notre mariage qui servira de base à leurréconciliation. Je crois qu’il ne peut même en être autrement,qu’en pensez-vous ?

– Vous dites : mariage, quand doncvous marierez-vous ? demandai-je en jetant un coup d’œil àNatacha.

– Demain ou après-demain ; au plustard, après-demain, c’est sûr. Voyez-vous, je ne sais pas moi-mêmeencore bien et, pour dire vrai, je n’ai encore pris aucunedécision. Je pensais que Natacha ne viendrait peut-être pasaujourd’hui. De plus, mon père voulait absolument me conduireaujourd’hui chez ma fiancée (car vous savez qu’on recherche unejeune fille en mariage pour moi ; Natacha vous l’a dit ?Mais je ne veux pas). Alors je n’ai pu encore prendre dedispositions fermes. Mais nous nous marierons tout de même sûrementaprès-demain. Du moins, c’est ce qu’il me semble parce qu’il nepeut en être autrement. Dès demain, nous partons par la route dePskov. J’ai un camarade de lycée, un très brave garçon, qui habitelà-bas, pas loin d’ici, à la campagne. Je vous ferai peut-êtrefaire sa connaissance. Dans son village, il y a un prêtre, etd’ailleurs je ne sais pas au juste s’il y en a un ou pas. Il auraitfallu se renseigner à l’avance, mais je n’ai pas eu le temps… Dureste, à vrai dire, tout cela, ce sont des bêtises. Du moment qu’ona l’essentiel en vue. On peut inviter un prêtre d’un villagevoisin ; qu’en pensez-vous ? Car il y a bien des villagesdans les environs ! La seule chose regrettable, c’est que jen’aie pas eu le temps d’écrire un mot ; il aurait falluprévenir. Mon ami n’est peut-être pas chez lui en ce moment… Maisc’est là le moins important ! Quand on est décidé, touts’arrange de soi-même, n’est-ce pas ? Et en attendant, jusqu’àdemain ou après-demain s’il le faut, elle restera ici, chez moi.J’ai loué un appartement indépendant dans lequel nous vivrons quandnous serons rentrés. Je ne veux plus aller vivre chez mon père,n’est-ce pas ? Vous viendrez nous voir ; je me suisinstallé très gentiment. Mes camarades de lycée viendront me rendrevisite ; je donnerai des soirées… »

Je le regardai avec une perplexité anxieuse.Natacha me suppliait du regard de ne pas le juger sévèrement etd’être plus indulgent. Elle écoutait ses propos avec un souriretriste, et, en même temps, elle semblait l’admirer. Tout comme onadmire un enfant gentil et gai, en écoutant son bavardage vide desens, mais gracieux. Je lui jetai un regard de reproche. Jecommençais à me sentir insupportablement mal à mon aise.

« Mais votre père ? demandai-je,êtes-vous fermement persuadé qu’il vous pardonnera ?

– Certainement ; que luirestera-t-il donc à faire ? C’est-à-dire qu’au début, bienentendu, il me maudira ; j’en suis même convaincu. Il estainsi ; et il est tellement sévère avec moi. Peut-être qu’ilse plaindra aussi à quelqu’un ; en un mot, il emploiera sonautorité paternelle… Mais tout ceci n’est pas sérieux. Il m’aime àla folie ; il se fâchera, mais me pardonnera. Alors tout lemonde se réconciliera et nous serons tous heureux. Son pèreaussi.

– Et s’il ne vous pardonne pas ?Avez-vous pensé à cela ?

– Il me pardonnera sûrement, seulementpeut-être pas si rapidement. Et puis après ? Je lui montreraique j’ai du caractère. Il me querelle toujours parce que je n’aipas de caractère, parce que je suis frivole. Il verra maintenant sije suis frivole ou non… Avoir charge de famille, ce n’est pas uneplaisanterie ; c’est alors que je ne serai plus un gamin…c’est-à-dire…, j’ai voulu dire que je serai comme les autres…,enfin comme ceux qui ont une famille. Je vivrai de mon travail.Natacha dit que c’est beaucoup mieux que de vivre aux crochetsd’autrui, comme nous faisons tous. Si vous saviez toutes les bonnesparoles qu’elle m’a dites ! Je ne l’aurais jamais imaginémoi-même ; je n’ai pas grandi dans ces idées-là, on ne m’a pasélevé de cette façon. Il est vrai que je sais moi-même que je suisléger, que je ne suis presque bon à rien ; mais, savez-vous,j’ai eu avant-hier une idée étonnante. Je vais vous la dire, bienque ce ne soit pas le moment, parce qu’il faut que Natacha laconnaisse et que vous nous donniez un conseil. Voici : je veuxécrire des nouvelles et les vendre à des revues, comme vous. Vousm’aiderez auprès des journalistes, n’est-ce pas ? Je comptesur vous, et toute la nuit dernière j’ai imaginé un roman, commeça, pour essayer, et il pourrait en sortir quelque chose de trèsgentil, vous savez. J’ai pris le sujet dans une comédie de Scribe…Mais je vous raconterai cela plus tard. L’essentiel, c’est qu’on medonne de l’argent pour cela… On vous paie bien ? »

Je ne pus retenir un petit rire.

« Vous riez, dit-il en souriant à sontour. Non, écoutez, ajouta-t-il avec une inconcevable naïveté, neme jugez pas sur les apparences ; vraiment j’ai beaucoupd’esprit d’observation ; vous verrez vous-même. Pourquoi nepas essayer ? Peut-être qu’il en sortira quelque chose… Etd’ailleurs, vous avez sans doute raison ; je ne sais rien dela vie réelle ; c’est ce que Natacha me dit aussi ; c’estdu reste ce que tout le monde me dit ; quel écrivain serais-jedonc ? Riez, riez, corrigez-moi ; c’est pour elle quevous faites cela, car vous l’aimez. Je vais vous dire lavérité : je ne la vaux pas, je le sens ; cela m’est trèspénible et je ne sais pas comment il se fait qu’elle m’aime tant.Et il me semble que je donnerais ma vie pour elle ! Vraiment,jusqu’à cette minute je ne craignais rien, et maintenant j’aipeur : dans quoi nous lançons-nous ! Seigneur ! Sepeut-il donc que lorsqu’un homme est tout à son devoir, comme parun fait exprès il manque de capacité et de fermeté pourl’accomplir ? Vous, du moins, notre ami, aidez-nous !Vous êtes le seul ami qui nous restez. Seul, je ne comprendsrien ! Pardonnez-moi de tant compter sur vous ; je voustiens pour un homme extrêmement noble et bien meilleur que moi.Mais je m’amenderai, soyez-en sûr, et je serai digne de vousdeux. »

Là-dessus, il me serra de nouveau la main etdans ses beaux yeux brilla un bon et généreux sentiment. Il metendait la main avec tant de confiance, il croyait si bien quej’étais son ami !

« Elle m’aidera à me corriger,poursuivit-il. Au surplus, n’ayez pas une trop mauvaise opinion denous et ne vous affligez pas trop. J’ai malgré tout beaucoupd’espoir et nous serons délivrés de tout souci au point de vuematériel. Par exemple, si mon roman n’a pas de succès (pour direvrai, j’ai déjà pensé que ce roman était une bêtise et je vous enai parlé maintenant uniquement pour savoir votre avis), si monroman n’a pas de succès, je peux, à la rigueur, donner des leçonsde musique. Vous ne saviez pas que je m’y connaissais enmusique ? Je n’aurai pas honte de vivre de ce travail, j’ailà-dessus des idées tout à fait modernes. À part cela, j’aibeaucoup de bibelots précieux et d’objets de toilette ; ils neservent à rien. Je les vendrai et nous pourrons vivre longtempslà-dessus ! Enfin, en mettant les choses au pire, je peuxprendre du service. Mon père en sera même ravi ; il me pressetoujours de prendre un poste et j’allègue toujours mon état desanté pour refuser. (D’ailleurs, je suis inscrit quelque part.)Mais quand il verra que le mariage m’a fait du bien, m’a rendu plusposé et que je suis réellement entré en fonctions, il sera contentet il me pardonnera…

– Mais, Alexeï Petrovitch, avez-voussongé à l’affaire qui se trame en ce moment entre votre père et lesien ? Qu’est-ce que vous pensez qui va se passer ce soir chezeux ? »

Et je lui montrai Natacha, qui pâlit comme unemorte à mes paroles. J’étais sans pitié.

« Oui, oui, vous avez raison, c’estterrible ! répondit-il, j’ai déjà pensé à cela et j’aisouffert moralement… Mais que faire ? Vous avez raison :si seulement ses parents nous pardonnaient ? Et comme je lesaime tous les deux, si vous saviez ! Ce sont des parents pourmoi, et c’est ainsi que je m’acquitte envers eux ! Oh !ces querelles, ces procès ! Vous ne pouvez croire à quel pointcela nous est pénible maintenant ! Et pourquoi sedisputent-ils ! Nous nous aimons tous tellement, et nous nousdisputons ! Nous devrions nous réconcilier et qu’on n’en parleplus ! C’est vrai, c’est ainsi que j’agirais à leur place… Ceque vous dites me fait peur. Natacha, c’est horrible ce que nouscomplotons, toi et moi ! Je te l’ai déjà dit…, c’est toi quiinsistes… Mais écoutez, Ivan Petrovitch, peut-être que tout cecis’arrangera au mieux ; qu’en pensez-vous ? Ils ferontbien la paix, à la fin ? C’est nous qui les réconcilierons.Cela se fera ainsi, sûrement ; ils ne résisteront pas à notreamour… Qu’ils nous maudissent, nous, nous les aimerons tout demême ; et ils ne résisteront pas. Vous ne pouvez croirecombien mon père a parfois bon cœur ! Il a seulement l’aircomme ça en dessous, vous savez, mais dans d’autres circonstancesil est très raisonnable. Si vous saviez avec quelle douceur il m’aparlé aujourd’hui et donné des conseils ! Et voici que le jourmême je vais contre sa volonté ; cela me fait beaucoup depeine. Et tout cela pour ces préjugés stupides ! C’est toutsimplement de la folie ! S’il la regardait seulement une bonnefois et passait ne fût-ce qu’une demi-heure avec elle, aussitôt, ilnous donnerait son entier consentement. » En disant cela,Aliocha jeta sur Natacha un regard tendre et passionné.

« Je me suis mille fois imaginé avecdélices, continuait-il à jaser, qu’il l’aimerait dès qu’il laconnaîtrait et qu’elle les étonnerait tous. C’est qu’aucun d’entreeux n’a jamais vu une fille pareille ! Mon père est convaincuque c’est tout simplement une intrigante. C’est mon devoir de larétablir dans son honneur et je le ferai ! Ah !Natacha ! Tout le monde t’aime, tout le monde, il n’y apersonne qui puisse ne pas t’aimer, ajouta-t-il avec transport.Aime-moi, bien que je ne te vaille pas du tout, Natacha, et moi… Tume connais ! Et il ne nous en faut pas beaucoup pour êtreheureux ! Non, je crois, je crois que ce soir doit nousapporter à tous et le bonheur, et la paix, et la concorde !Que cette soirée soit bénie ! N’est-ce pas, Natacha ?Mais qu’est-ce que tu as ? Mon Dieu, quet’arrive-t-il ? »

Elle était pâle comme une morte. Tout le tempsqu’Aliocha pérorait, elle l’avait regardé fixement ; mais sonregard était devenu de plus en plus trouble et immobile, son visagede plus en plus pâle. Il me sembla même qu’à la fin elle n’écoutaitplus et était dans une sorte d’absence. L’exclamation d’Aliochaparut la réveiller brusquement. Elle se ressaisit, regarda autourd’elle et, soudain, se précipita vers moi. Rapidement, comme sielle se dépêchait et se cachait d’Aliocha, elle sortit une lettrede sa poche et me la tendit. La lettre était adressée à ses parentset datait de la veille. En me la remettant, elle me regarda avecinsistance, comme si elle s’accrochait à moi par ce regard. Dansses yeux, il y avait du désespoir ; je n’oublierai jamais ceterrible regard. La frayeur me saisit, moi aussi ; je vis quec’était maintenant seulement qu’elle sentait pleinement toutel’horreur de son acte. Elle s’efforça de me dire quelquechose ; elle commença même à parler et, soudain, perditconnaissance. J’arrivai à temps pour la soutenir. Aliocha pâlitd’effroi ; il lui frottait les tempes, lui baisait les mains,les lèvres. Deux ou trois minutes après, elle revint à elle. Nonloin de là, se trouvait le fiacre dans lequel était venuAliocha ; il le héla. Lorsqu’elle fut assise dans la voiture,Natacha, comme folle, me prit la main, et une larme brûlante tombasur mes doigts. La voiture s’ébranla. Je restai longtemps encore àla même place, la suivant des yeux. Tout mon bonheur était mort encette minute et ma vie était brisée en deux. Je le sentisdouloureusement… Je revins lentement sur mes pas, chez les vieux.Je ne savais pas ce que je leur dirais, ni comment j’entrerais chezeux. Mes pensées étaient engourdies, mes jambes se dérobaient sousmoi…

C’est là toute l’histoire de monbonheur ; c’est ainsi que prit fin et se dénoua mon amour. Jevais maintenant reprendre mon récit interrompu.

Chapitre 10

 

Quatre ou cinq jours après la mort de Smith,j’allai m’installer dans son appartement. Toute cette journée-là,j’avais éprouvé une intolérable tristesse. Le temps était gris, ilfaisait froid ; il tombait une neige humide, mélangée depluie. Sur le soir seulement, en un clin d’œil, le soleil avaitfait son apparition et un rayon égaré s’était, par curiosité sansdoute, hasardé jusque dans ma chambre. Je commençais à me repentird’avoir déménagé. La chambre pourtant était grande, mais basse,enfumée, sentant le renfermé, et si désagréablement vide, malgréles quelques meubles ! Dès cet instant, je me dis que jeperdrais infailliblement dans cet appartement ce qui me restait desanté. C’est ce qui se réalisa.

Tout le matin, je m’étais débattu avec mespapiers, les classant et les mettant en ordre. Faute de serviette,je les avais transportés dans une taie d’oreiller ; touts’était mis en tas et mélangé. Après, je m’installai pour écrire. Àcette époque, j’écrivais encore mon grand roman ; mais jen’avais pas le cœur à l’ouvrage ; d’autres soucis encombraientmon esprit…

Je jetai ma plume et m’assis près d’unefenêtre. Le soir tombait, je me sentais de plus en plus triste.Diverses sombres pensées m’assaillaient. Il m’a toujours sembléqu’à Pétersbourg je finirais par périr. Le printempsapprochait ; il me semblait que j’allais revivre en sortant decette coquille à l’air libre, en respirant l’odeur fraîche deschamps et des bois ; il y avait si longtemps que je ne lesavais vus !… Je me souviens qu’il me vint aussi à l’idée qu’ilserait bon, par sortilège ou par miracle, d’oublier complètementtout ce qui avait été, tout ce qu’on avait vécu ces dernièresannées ; oublier tout, se rafraîchir l’esprit et recommenceravec de nouvelles forces. Je rêvais déjà à cela et j’espérais unerésurrection. « Aller dans une maison de fous, au besoin,décidai-je finalement, pour que tout le cerveau se retourne dans latête et se remette en place, et ensuite se guérir. » J’avaissoif de la vie. Je croyais en elle !… Mais je me souviens quesur le moment même je me mis à rire. « Qu’est-ce que j’auraisdonc pu faire après la maison de fous ? Pas écrire des romans,toujours ?… »

C’est ainsi que je rêvais et m’affligeais etcependant le temps passait. La nuit tombait. Ce soir-là, j’avais unrendez-vous avec Natacha ; elle m’avait la veille conviéinstamment par un billet à venir la voir. Je bondis et commençai àme préparer. J’avais de toute façon envie de m’arracher au plusvite à cet appartement, fût-ce pour aller n’importe où, sous lapluie, dans la neige boueuse.

À mesure que l’obscurité gagnait, ma chambredevenait plus vaste, semblait s’élargir de plus en plus. Jem’imaginai que, chaque nuit, dans chaque coin, je verraisSmith : il serait assis et me regardait fixement, comme ilregardait Adam Ivanovitch dans la confiserie, et Azor serait à sespieds. Et juste à ce moment, se produisit un événement qui me fitune forte impression.

D’ailleurs, il faut être franc ; était-cedû à l’ébranlement de mes nerfs, à ces sensations nouvelles dans unnouvel appartement, à ma récente mélancolie, mais peu à peu etgraduellement, dès l’approche du crépuscule, je commençai à tomberdans cet état d’âme qui me vient si souvent la nuit, maintenant queje suis malade, et que je nomme TERREUR MYSTIQUE. C’est la craintela plus pénible et la plus torturante d’un danger que je ne peuxdéfinir moi-même, d’un péril inconcevable et inexistant dansl’ordre des choses, mais qui, immanquablement, à cette minute mêmepeut-être, va prendre forme, comme par dérision envers tous lesarguments de la raison, qui viendra à moi et se tiendra devant moi,comme un fait irréfutable, effrayant, monstrueux et inexorable.Cette crainte habituellement se renforce de plus en plus en dépitde toutes les conclusions de la raison, si bien qu’à la fin,l’esprit, encore qu’en ces instants il acquiert peut-être une plusgrande lucidité, perd néanmoins toute possibilité de s’opposer auxsensations. On ne l’écoute pas, il devient inutile, et cedédoublement accroît encore l’angoisse apeurée de l’attente. Il mesemble que telles sont en partie les transes des gens qui craignentles revenants. Mais dans mon angoisse l’indétermination du dangerrenforce encore les tourments.

Je me souviens que je tournais le dos à laporte et que je prenais mon chapeau sur la table lorsque,brusquement, à cet instant précis, il me vint à l’esprit quelorsque je me retournerais, je verrais sûrement Smith ; toutd’abord il ouvrirait doucement la porte, resterait sur le seuil etferait du regard le tour de la pièce ; ensuite, il entreraitsilencieusement, tête basse, il s’arrêterait devant moi, fixeraitsur moi ses yeux troubles et brusquement se mettrait à rire à mabarbe d’un rire silencieux, édenté et prolongé ; tout soncorps en serait ébranlé et serait longtemps secoué de ce rire.Toute cette apparition se dessina soudain dans mon imagination defaçon extraordinairement claire et précise, et en même tempss’installa aussitôt en moi la conviction la plus inébranlable et laplus absolue que tout ceci s’accomplirait inéluctablement, quec’était déjà arrivé, que seulement je ne le voyais pas, car jetournais le dos à la porte, et que peut-être en cet instant même laporte s’ouvrait déjà. Je me retournai rapidement : la portes’ouvrait en effet, doucement, silencieusement, exactement comme jeme le représentais la minute d’avant. Je poussai un cri. Pendantlongtemps, personne ne se montra, comme si la porte s’était ouvertetoute seule ; soudain sur le seuil apparut un êtreétrange : ses yeux, autant que je pus le distinguer dansl’obscurité, me regardaient fixement et avec insistance. Le froidenvahit tous mes membres. À ma terreur extrême, je vis que c’étaitun enfant, une petite fille, et si cela avait été Smith lui-même,il ne m’aurait peut-être pas autant effrayé, que cette apparitionétrange et inattendue d’une enfant inconnue dans ma chambre, àcette heure et dans un pareil moment.

J’ai déjà dit qu’elle avait ouvert la portetrès silencieusement et très lentement, comme si elle craignaitd’entrer. Après s’être montrée, elle s’arrêta sur le seuil et meregarda longtemps comme frappée de stupeur, enfin elle fitlentement deux pas en avant et s’arrêta devant moi, toujours sansdire mot. Je l’examinai de plus près. C’était une fillette de douzeà treize ans, de petite taille, maigre et pâle comme si ellerelevait à peine d’une grave maladie. Ses grands yeux noirs enbrillaient avec d’autant plus d’éclat. De sa main gauche, ellemaintenait un vieux châle troué qui couvrait sa poitrine, toutefrissonnante encore du froid du soir. On pouvait vraiment qualifierses vêtements de guenilles ; ses cheveux noirs et épais, nonlissés, pendaient en touffes. Nous restâmes plantés ainsi deux outrois minutes, nous dévisageant mutuellement.

« Où est grand-père ? »demanda-t-elle, d’une voix rauque à peine perceptible, comme si lapoitrine ou la gorge lui faisait mal.

Toute ma terreur mystique s’envola à cettequestion. On demandait Smith ; ses traces réapparaissaientsoudainement.

« Ton grand-père ? Mais il estmort ! » lui dis-je à brûle-pourpoint, ne m’étant paspréparé à répondre à sa question, et je m’en repentis aussitôt. Uneminute environ, elle resta debout dans la même position et,brusquement, elle se mit à trembler de la tête aux pieds, aussiviolemment que si elle allait avoir une attaque de nerfs. Je lasoutins pour l’empêcher de tomber. Au bout de quelques minutes,elle se sentit mieux et je vis clairement qu’elle faisait un effortsurhumain pour me cacher son trouble.

« Pardonne-moi, pardonne-moi, petitefille ! Pardonne-moi, mon enfant ! dis-je, je t’aiannoncé cela si brusquement et peut-être que ce n’est même pascela…, pauvre petite !… Qui cherches-tu ? Le vieillardqui vivait ici ?

– Oui, murmura-t-elle avec effort et enme regardant avec anxiété.

– Son nom était Smith ?

– Ou-oui !

– Alors, c’est lui…, c’est bien lui quiest mort… Mais ne t’afflige pas, mon petit. Pourquoi n’es-tu pasvenue plus tôt ? D’où viens-tu maintenant ? On l’aenterré hier ; il est mort brusquement, subitement… Ainsi, tues sa petite fille ? »

La fillette ne répondit pas à mes questionsdésordonnées et pressées. Elle se détourna sans mot dire et quittasilencieusement la pièce. J’étais si frappé que je ne la retinsmême pas et ne lui posai plus d’autres questions. Elle s’arrêtaencore une fois sur le seuil, et, se tournant à demi vers moi, medemanda :

« Azor est mort aussi ?

– Oui, Azor aussi est mort »,répondis-je et sa question me parut bizarre : on eût ditqu’elle était convaincue qu’Azor devait infailliblement mourir enmême temps que le vieux. Après avoir entendu ma réponse, la petitefille sortit sans bruit de la pièce et ferma soigneusement la portederrière elle.

Une minute plus tard, je me lançais à sapoursuite, me maudissant de l’avoir laissée partir. Elle étaitsortie si discrètement que je ne l’entendis pas ouvrir la secondeporte sur l’escalier. Je songeai qu’elle n’avait pas encore eu letemps de descendre, et m’arrêtai dans l’entrée pour prêterl’oreille. Mais tout était tranquille et l’on n’entendait aucunbruit. Seule, une porte claqua à l’étage inférieur, puis toutrentra dans le silence.

Je descendis en hâte. L’escalier juste ausortir de mon appartement, du cinquième étage au quatrième, étaiten colimaçon ; dès le quatrième, il repartait droit. Il étaittoujours sombre, sale et noir, comme ceux qu’on trouvehabituellement dans les maisons de la capitale divisées en petitsappartements. À ce moment, il était même tout à fait obscur. Aprèsêtre descendu à tâtons au quatrième étage, je m’arrêtai, etbrusquement je fus comme poussé par la conviction qu’ici, dansl’entrée, il y avait quelqu’un qui se cachait de moi. Je commençaià tâtonner avec mes mains ; la petite fille était là, justedans le coin, et, le visage tourné contre le mur, pleuraitsilencieusement.

« Écoute, de quoi as-tu donc peur ?commençai-je. Je t’ai tellement effrayée ? C’est ma faute. Tongrand-père, en mourant, a parlé de toi ; ce furent sesdernières paroles… Il me reste aussi des livres ; ils sont àtoi, naturellement. Comment t’appelles-tu ? Oùhabites-tu ? Il m’a dit que c’était dans la sixièmerue… »

Mais je n’achevai pas. Elle poussa un crid’effroi, comme à la pensée que je savais où elle habitait, merepoussa de sa petite main maigre et décharnée et se précipita dansl’escalier. Je la suivis ; j’entendais encore ses pas en bas.Brusquement, ils s’interrompirent… Lorsque je bondis dans la rue,elle n’était déjà plus là. Après avoir couru tout d’une traitejusqu’à l’avenue de l’Ascension, je vis que toute recherche étaitvaine : elle avait disparu. Je me dis qu’elle s’étaitvraisemblablement cachée quelque part, tandis qu’elle descendaitl’escalier.

Chapitre 11

 

Mais dès que j’eu mis le pied sur le trottoirsale et humide de l’avenue, je me heurtai soudain à un passant,absorbé dans une profonde rêverie, qui marchait tête baissée etd’un pas rapide. À mon extrême stupéfaction, je reconnus le vieilIkhméniev. C’était pour moi le soir des rencontres imprévues. Jesavais que le vieux, trois jours avant, avait eu un grave malaise,et, brusquement, je le rencontrais dans la rue, par cettehumidité ! De plus, il ne sortait presque jamais le soir etdepuis que Natacha était partie, c’est-à-dire depuis près de sixmois déjà, il était devenu tout à fait casanier. Il se réjouit plusqu’à l’ordinaire à ma vue, comme un homme qui a trouvé enfin un amiavec qui il peut partager ses pensées ; il me prit la main, laserra fortement et, sans me demander où j’allais, m’entraîna danssa direction. Quelque chose le troublait, il était pressé,inquiet : « Où est-il allé ? » me dis-je à partmoi. Il était superflu de le lui demander ; il était devenuextrêmement méfiant, et parfois voyait une allusion injurieuse, uneoffense dans la question ou la remarque la plus simple.

Je l’examinai du coin de l’œil : il avaitun visage de malade ; ces derniers temps, il avait beaucoupmaigri ; il ne s’était pas rasé depuis près d’une semaine. Sescheveux, devenus complètement blancs, sortaient en désordre de sonchapeau cabossé et pendaient en longues mèches sur le col de sonvieux paletot usé. J’avais déjà remarqué qu’il avait des momentsd’absence : il oubliait, par exemple, qu’il n’était pas seuldans la pièce, se parlait à lui-même, gesticulait. Il était péniblede le regarder.

« Eh bien, Vania, qu’est-ce qu’il ya ? commença-t-il. Où allais-tu ? Moi, j’étaissorti : les affaires. Tu vas bien ?

– Et vous, comment allez-vous ?répondis-je, il y a si peu de temps encore vous étiez malade, etvous sortez ! »

Le vieux ne répondit pas, il semblait ne pasm’avoir entendu.

« Comment va Anna Andréievna ?

– Elle va bien, elle va bien… D’ailleurs,elle aussi, elle est un peu souffrante. Je ne sais ce qu’elle a,elle est devenue triste…, elle a parlé de toi souvent !Pourquoi ne viens-tu pas ? Mais peut-être que tu venais cheznous, Vania ? Non ? Peut-être que je te dérange, que jete détourne ? » demanda-t-il soudain, en me regardantd’un air quelque peu soupçonneux et méfiant. Le vieillard étaitdevenu à ce point sensible et irritable que, si j’avais répondu àce moment que je n’allais pas chez eux, il s’en serait certainementoffensé et m’aurait quitté froidement. Je me hâtai de répondreaffirmativement que j’allais précisément rendre visite à AnnaAndréievna (je savais cependant que j’étais en retard et quepeut-être je n’aurais pas le temps d’aller chez Natacha).

« Voilà qui est bien, dit le vieux,entièrement rassuré par ma réponse, voilà qui est bien…, etbrusquement il se tut et se mit à songer comme s’il n’achevait pasce qu’il avait à dire.

– Oui, c’est bien ! répéta-t-ilmachinalement quatre ou cinq minutes plus tard, comme s’il seréveillait d’une profonde songerie. Hum… vois-tu, Vania, pour noustu as toujours été comme un fils ; Dieu ne nous a pas accordéde fils, à Anna Andréievna et à moi, c’est pourquoi Il t’a envoyé ànous ; c’est ce que j’ai toujours pensé. Ma vieille aussi…,oui ! Et tu t’es toujours montré respectueux et tendre enversnous, comme un fils reconnaissant. Que Dieu te bénisse pour cela,Vania, comme nous te bénissons tous deux et t’aimons…,oui ! »

Sa voix se mit à trembler, il attendit prèsd’une minute.

« Oui…, eh bien ? Est-ce que tu asété malade ? Pourquoi es-tu resté si longtemps sans venir nousvoir ? »

Je lui racontai toute mon histoire avec Smithet dis pour m’excuser que cette affaire m’avait retenu ;qu’outre cela, j’avais été à deux doigts de tomber malade et,qu’étant donné tous ces fracas, c’était trop loin pour moi d’allerles voir à Vassili-Ostrov. (C’était là qu’ils habitaient alors.) Jefaillis laisser échapper que j’avais tout de même trouvé l’occasiond’aller voir Natacha, mais je m’arrêtai à temps.

L’histoire de Smith intéressa beaucoup levieux. Il devint plus attentif. Ayant appris que mon nouvelappartement était humide et peut-être pire encore que l’ancien etcoûtait six roubles par mois, il se mit même en colère. En général,il était devenu extrêmement brusque et impatient. Seule, AnnaAndréievna savait encore en venir à bout dans ces moments-là, etencore pas toujours.

« Hum… Tout cela, c’est ta littérature,Vania ! s’écria-t-il presque avec haine : elle t’aconduit au galetas, elle te conduira au cimetière ! Je te l’aidit dans le temps, je te l’ai prédit !… Et B…, est-ce qu’ilfait toujours de la critique ?

– Mais il est mort poitrinaire, vous lesavez bien. Il me semble que je vous l’ai déjà dit.

– Il est mort, hum…, il est mort !C’est dans l’ordre. A-t-il laissé quelque chose à sa femme et à sesenfants ? Car tu m’as bien dit qu’il avait une femme ?…Pourquoi ces gens-là se marient-ils ?

– Non, il n’a rien laissé,répondis-je.

– C’est bien cela ! s’écria-t-ilavec autant d’emportement que si l’affaire le touchait de près, etcomme si le défunt B… était son propre frère. Rien !absolument rien ! Et sais-tu, Vania, j’avais pressenti qu’ilfinirait ainsi, déjà à l’époque où tu ne tarissais pas d’éloges surson compte, tu te souviens ? Il n’a rien laissé : facileà dire ! Hum…, il a mérité la gloire. Une gloire immortellemême, peut-être, mais la gloire ne nourrit pas. Dès cette époque,j’avais prévu tout cela pour toi aussi, mon cher ; je tefélicitais, mais à part moi j’avais pressenti tout cela. Ainsi B…est mort ? Et comment ne pas mourir ? La vie est belleet… cet endroit est beau…, regarde ! »

Et d’un geste rapide et involontaire de lamain, il me désigna l’étendue brumeuse de la rue, éclairée par lafaible lueur clignotante des réverbères dans le brouillard humide,les maisons sales, les dalles des trottoirs luisantes d’humidité,les passants transpercés jusqu’aux os, moroses et renfrognés, toutce tableau qu’embrassait la coupole noire et comme imbibée d’encrede Chine du ciel de Pétersbourg. Nous avions débouché sur laplace ; devant nous, dans l’obscurité, se dressait la statuede Nicolas 1er, éclairée d’en bas par les becs de gaz,et plus loin s’élevait l’énorme masse sombre de la cathédraleSaint-Isaac qui se détachait confusément sur la teinte obscure duciel.

« Tu m’as dit, Vania, que c’était unhomme bon, magnanime, sympathique, ayant des sentiments, du cœur.Eh bien, ils sont tous comme cela, ces gens ayant du cœur :sympathiques ! Ils ne savent que multiplier le nombre desorphelins ! Hum…, et il a dû être content de mourir,j’imagine ! Hé, hé ! content de s’en aller n’importe oùloin d’ici, fût-ce en Sibérie… Qu’est-ce que tu veux, mapetite ? » demanda-t-il soudain, en apercevant sur letrottoir une enfant qui demandait l’aumône.

C’était une petite fille maigre de sept ans,huit ans au plus, couverte de haillons malpropres ; ses piedsnus étaient chaussés de bottines trouées. Elle s’efforçait decouvrir son petit corps tremblant de froid d’un semblant de manteauminuscule et usé qui était depuis longtemps trop court pour elle.Son mince visage maladif, pâle et émacié, était tourné versnous ; elle nous regardait timidement, sans rien dire, et,avec une sorte de terreur soumise d’un refus, nous tendait samenotte tremblante. Le vieux, lorsqu’il l’aperçut, se mit àfrissonner de la tête aux pieds et se tourna si rapidement verselle qu’elle prit peur. Elle tressaillit et s’écarta de lui.

« Que désires-tu, ma petite ?s’écria-t-il. Que désires-tu ? la charité ? Oui ?Tiens, voilà pour toi, prends ! »

Et, tout agité et tremblant d’émotion, il semit à fouiller dans sa poche et en sortit deux ou trois piècesd’argent. Mais cela lui parut peu ; il chercha sonporte-monnaie, en tira un billet d’un rouble (tout ce qui s’ytrouvait) et posa le tout dans la main de la petite mendiante.

« Le Christ te protège, ma petite fille…,mon enfant ! Que ton ange gardien soit avectoi ! »

Et il signa plusieurs fois d’une maintremblante la petite pauvresse ; mais, soudain, s’apercevantque j’étais là et que je le regardais, il fronça les sourcils ets’éloigna d’un pas rapide.

« Vois-tu, Vania, reprit-il après unassez long silence courroucé, je ne peux pas supporter de voir cespetites créatures innocentes frissonner de froid dans la rue…, àcause de leurs maudits parents. D’ailleurs, quelle mèrecondamnerait un si petit enfant à une pareille horreur, si ellen’étais pas malheureuse elle-même !… Sans doute, là-bas dansson coin, y a-t-il d’autres orphelins, et celle-ci estl’aînée ; la mère est malade elle-même ; et… hum. Ce nesont pas des enfants de prince ! Il y en a beaucoup sur cetteterre, Vania…, qui ne sont pas fils de prince !Hum ! »

Il se tut une minute, comme arrêté par unedifficulté.

« Vois-tu, Vania, j’ai promis à AnnaAndréievna, commença-t-il en s’embrouillant quelque peu, je lui aipromis…, c’est-à-dire que nous avons convenu ensemble d’adopter uneorpheline…, comme cela, n’importe laquelle, pauvre, naturellement,et jeune aussi, bien entendu, et de la prendre complètement cheznous ; tu comprends ? Sinon, nous nous ennuyons, deuxvieux tout seuls, hum…, seulement, vois-tu : Anna Andréievnas’est montée un peu contre cela. Alors parle-lui, pas de ma partbien sûr, mais comme si cela venait de toi…, raisonne-la…, tu mecomprends ? Il y a longtemps que je voulais t’en prier…, afinque tu l’amènes à accepter, tandis que moi, cela me gêne dedemander cela moi-même…, mais voilà assez de bêtises !Qu’ai-je à faire d’une petite fille ? Je n’en ai pasbesoin ; c’est juste pour m’amuser…, pour entendre une voixd’enfant…, et du reste, pour dire vrai, c’est pour ma vieille queje fais cela, tu sais ; ce sera plus gai pour elle que devivre avec moi seul. Mais tout cela, ce sont des balivernes !Dis donc, Vania, nous n’arriverons jamais si nous continuons commecela : prenons un fiacre ; il ne faut pas nous éloigner,Anna Andréievna nous attend… »

Il était sept heures et demie quand nousarrivâmes chez Anna Andréievna.

Chapitre 12

 

Les vieux époux s’aimaient beaucoup. L’amouret une longue habitude les avaient unis indissolublement.Cependant, Nikolaï Serguéitch, ces temps derniers et mêmeauparavant dans les périodes les plus heureuses, se montrait peuexpansif avec son Anna Andréievna et la traitait même parfoisrudement, surtout devant des tiers. Dans les natures sensitives,fines et tendres, il y a parfois une sorte d’obstination, une sortede refus virginal de s’exprimer et de témoigner même à un être aimésa tendresse, non seulement en public, mais même en tête-à-têteencore plus ; ce n’est que rarement qu’il leur échappe unecaresse, et elle est d’autant plus fougueuse et plus ardentequ’elle a été plus longtemps contenue. Ainsi se conduisait le vieilIkhméniev avec son Anna Andréievna depuis sa jeunesse. Il larespectait et l’aimait infiniment, bien que ce fût seulement unebrave femme ne sachant rien faire d’autre que de l’aimer, et ils’irritait de ce qu’elle fût parfois, à son tour, dans sasimplicité, trop expansive avec lui. Mais après le départ deNatacha, ils devinrent plus tendres l’un avec l’autre ; ilssentaient douloureusement qu’ils restaient seuls sur terre. Etquoique Nikolaï Serguéitch fût par moments extrêmement sombre, ilsne pouvaient se séparer sans inquiétude et sans souffrance, mêmepour deux heures. Ils avaient convenu tacitement de ne pas dire unmot de Natacha, comme si elle n’avait pas existé. Anna Andréievnan’osait même pas faire ouvertement allusion à elle devant son mari,bien que cela lui fût très pénible. Elle avait depuis longtempsdéjà pardonné à Natacha dans son cœur. Entre nous il y avait unesorte de convention : à chacune de mes visites, je luiapporterais des nouvelles de son enfant chérie à qui elle pensaittoujours.

La vieille était malade lorsqu’elle restaitlongtemps sans nouvelles, et lorsque je lui en apportais, elles’intéressait aux plus petits détails, me questionnait avec unecuriosité fiévreuse, se réconfortait à mes récits ; ellemanqua mourir de frayeur lorsqu’un jour Natacha tomba malade ;il s’en fallut de peu qu’elle n’allât la voir elle-même. Maisc’était un cas extrême. Au début, même devant moi, elle ne serésolvait pas à exprimer le désir de voir sa fille, et presquetoujours après nos entretiens, lorsqu’elle avait obtenu de moi tousles renseignements qu’elle voulait, elle jugeait indispensable dese contenir en quelque sorte de ma présence et d’assurer que, bienqu’elle s’intéressait au sort de sa fille, Natacha était une sigrande criminelle qu’on ne pouvait lui pardonner. Mais tout celaétait affecté. Parfois Anna Andréievna s’inquiétait jusqu’àl’abattement, pleurait, prodiguait devant moi à Natacha les nomsles plus tendres, se plaignait amèrement de Nikolaï Serguéitch etdevant lui commençait à FAIRE DES ALLUSIONS quoique trèsprudemment, à la fierté des gens, à leur dureté de cœur, à ce quenous ne savions pas pardonner les offenses et que Dieu Lui-même nepardonnerait pas à ceux qui ne savaient pas pardonner ; maisdevant lui, elle n’allait pas plus loin. À ces moments-là, le vieuxse durcissait et s’assombrissait aussitôt, se taisait en fronçantles sourcils, ou bien, d’une voix forte et très maladroitement, semettait soudain à parler d’autre chose, ou enfin partait chez LUI,nous laissant seuls et laissant ainsi à Anna Andréievna le loisirde déverser entièrement son chagrin dans mon sein par des larmes etdes doléances. Il partait de même chez lui à chacune de mesvisites, dès qu’il m’avait dit bonjour, pour me donner le temps decommuniquer à Anna Andréievna toutes les nouvelles récentes deNatacha. Ainsi fit-il ce jour-là.

« Je suis trempé, lui dit-il dès qu’ilfut entré dans la pièce, je vais aller chez moi ; toi, Vania,reste ici. Il lui est arrivé une histoire, avec sonappartement ; raconte-lui cela. Je reviens tout desuite… »

Et il se hâta de sortir, s’efforçant même dene pas nous regarder, comme s’il se faisait scrupule de nous avoirréunis. Dans ce cas-là, et particulièrement lorsqu’il revenaitauprès de nous, il se montrait toujours rude et caustique avec moiet avec Anna Andréievna, et même tracassier, comme s’il s’enprenait à lui-même et s’en voulait de sa faiblesse et de sacondescendance.

« Voilà comme il est, me dit la vieille,qui, les derniers temps, avais mis de côté avec moi toute affectionet toute arrière-pensée, il est toujours ainsi avec moi ; etpourtant il sait que nous voyons toutes ses ruses. Pourquoi doncprendre des airs devant moi ! Est-ce que je suis une étrangèrepour lui ? Il était tout pareil avec sa fille. Tu sais, ilpourrait lui pardonner, il désire peut-être même lui pardonner,Dieu sait. Il pleure la nuit, je l’ai entendu ! Maisextérieurement il tient ferme. L’orgueil l’a affolé… IvanPetrovitch, mon cher, raconte-moi vite : où est-ilallé ?

– Nikolaï Serguéitch ? Je ne saispas : je voulais vous le demander.

– J’ai été épouvantée quand je l’ai vusortir. Malade, avec ce temps, en pleine nuit, je me suis dit quec’était sans doute pour quelque chose d’important ; et qu’ya-t-il de plus important que l’affaire que vous connaissez ?Je me suis dit cela à part moi, mais je n’ai pas osé lequestionner. Maintenant, je n’ose plus rien lui demander. SeigneurDieu, à cause de lui, d’elle, je ne vis plus. Alors, je me suis ditqu’il était allé la voir ; il a peut-être décidé de luipardonner ? Car il sait tout, il est au courant de tout ce quila concerne, même des nouvelles les plus récentes ; je suispersuadé qu’il les connaît, bien que je n’arrive pas à comprendred’où il tient ses informations. Il était très inquiet hier soir, etaujourd’hui aussi. Mais pourquoi ne dites-vous rien ! Parlez,mon ami, qu’est-il arrivé encore ? Je vous attendais comme leMessie, j’étais aux aguets. Alors, le vaurien abandonneNatacha ? »

Je racontai aussitôt à Anna Andréievna tout ceque je savais. Avec elle j’étais toujours entièrement franc. Je luiannonçai que Natacha et Aliocha s’acheminaient effectivement versune sorte de rupture et que c’était plus sérieux que leursdissentiments passés ; que Natacha m’avait envoyé un mot hieroù elle me suppliait de venir la voir ce soir à neuf heures, et quec’était pourquoi je ne pensais même pas passer chez euxaujourd’hui : c’était Nikolaï Serguéitch qui m’avait amené. Jelui racontai et lui expliquai en détail que la situation maintenantétait critique ; que le père d’Aliocha, revenu environ quinzejours auparavant, ne voulait rien entendre et s’en était prissévèrement à Aliocha ; mais le plus grave était qu’Aliocha nesemblait rien avoir contre sa fiancée, et même, à ce qu’on disait,était amoureux d’elle. J’ajoutai encore que le mot de Natacha,autant qu’on pouvait le deviner, avait été écrit dans un grandtrouble ; elle disait que ce soir tout devait se décider, maison ne savait quoi ; il était étrange aussi qu’elle m’eût écrithier et me priât de venir aujourd’hui à une heure précise :neuf heures. C’est pourquoi je devais absolument y aller le plusvite possible.

« Vas-y, vas-y, mon cher, vas-y sansfaute, se mit à s’agiter la vieille, dès qu’il reviendra, tuprendras un peu de thé. Ah ! on n’apporte pas lesamovar ! Matriona ! Et le samovar ? Coquine !…C’est cela, tu vas prendre du thé, puis trouve un prétextehonorable pour te sauver. Et viens demain absolument me racontertout ; arrive un peu plus tôt. Seigneur ! Et si c’étaitun nouveau malheur ? Pire qu’avant ! Tu sais, NikolaïSerguéitch est au courant de tout, mon cœur me le dit. Moi,j’apprends beaucoup de choses par Matriona, celle-ci par Agacha, etAgacha est la filleule de Maria Vassilievna, qui habite dans lamaison du prince…, mais tu sais cela. Aujourd’hui, mon Nikolaïétait terriblement en colère. J’étais comme ci comme ça et il afailli crier après moi, puis ensuite il en a eu regret, et m’a ditqu’il n’avait plus beaucoup d’argent. Comme si c’était à cause del’argent qu’il criait ! Mais tu connais nos conditionsd’existence. Après le dîner, il est allé dormir. J’ai jeté un coupd’œil par la fente (il y a une petite fente dans sa porte, il ne lesait pas) : il était à genoux, le cher ami, il priait devantl’armoire aux images. Quand j’ai vu cela, mes jambes se sontdérobées. Il n’a pas bu son thé, il n’a pas fait la sieste, il apris son chapeau et il est sorti. À cinq heures. Je n’ai même pasosé lui poser de questions : il se serait mis à crier aprèsmoi. Il a pris l’habitude de crier, le plus souvent après Matriona,et même après moi ; dès qu’il commence, mes jambes aussitôt separalysent et il me semble qu’on m’arrache quelque chose du cœur.Ce sont seulement des caprices, je le sais, mais tout de même c’estterrible. J’ai prié Dieu une heure entière, quand il est sorti,pour qu’Il l’inspire bien. Mais où est le mot de Natacha,montre-le-moi ! »

Je le lui montrai. Je savais que l’espoirsecret et favori d’Anna Andréievna était qu’Aliocha, qu’elletraitait tantôt de vaurien, tantôt de gamin stupide et insensible,épousât enfin Natacha, et que son père, le prince PiotrAlexandrovitch, lui donnât son consentement. Elle s’était mêmetrahie devant moi, quoique les autres fois elle s’en fût repentieet fût revenue sur ses paroles. Mais pour rien au monde ellen’aurait osé formuler ses espérances devant Nikolaï Serguéitch,bien qu’elle sût que le vieux les soupçonnait et que même plusd’une fois il le lui eût reproché indirectement. Je crois qu’ilaurait définitivement maudit Natacha et qu’il avait cru à lapossibilité de ce mariage.

C’est ce que nous pensions tous alors. Ilattendait sa fille avec tout le désir de son cœur, mais ill’attendait seule, repentante, ayant extirpé de son être jusqu’ausouvenir de son Aliocha. C’était la seule condition du pardon,inexprimée il est vrai, mais à son point de vue compréhensible etindispensable.

« Il n’a pas de caractère, il n’a pas decaractère, ce gamin, il n’a ni caractère ni cœur, je l’ai toujoursdit, reprit Anna Andréievna. On n’a même pas su l’élever, c’est unécervelé, il abandonne pour cet amour, Seigneur mon Dieu ! Queva-t-elle devenir, la malheureuse ? Et qu’est-ce qu’il atrouvé dans l’autre, je n’en reviens pas !

– J’ai entendu dire, repris-je, que cettefille est charmante, d’ailleurs Nathalia Nikolaievna dit la mêmechose…

– Ne le crois pas ! interrompit lavieille. Charmante ! Pour vous autres fanfarons, le premierjupon qui frétille est charmant. Et si Natacha fait son éloge,c’est par générosité. Elle ne sait pas le retenir ; elle luipardonne tout, mais elle souffre. Combien de fois ne l’a-t-il pastrompée ! Le brigand, le sans-cœur ! Pour moi, IvanPetrovitch, j’en suis terrifiée. L’orgueil les a tous affolés. Siseulement mon vieux s’apaisait, pardonnait à ma petite chérie et laramenait ici. Que je puisse l’embrasser, la regarder !A-t-elle maigri ?

– Oui, Anna Andréievna.

– Ah ! mon ami ! Et il m’arriveun malheur, Ivan Petrovich ! J’ai pleuré toute la nuit ettoute la journée…, mais je te raconterai cela plus tard !Combien de fois j’ai été sur le point de lui demander de luipardonner ! Je n’ose pas directement, alors je lui en ai parléde loin, d’une manière adroite. Mais le cœur me manque ; je medis qu’il va se mettre en colère et la maudire pour toujours !Il ne l’a pas encore maudite…, et justement j’ai peur qu’il ne lefasse… Que se passerait-il alors ? Quand le père maudit, Dieuchâtie aussi. C’est ainsi que je vis chaque jour, je tremble defrayeur. Quant à toi, Ivan Petrovitch, tu devrais avoirhonte ; pourtant, tu as grandi dans notre maison et noust’avons tous cajolé comme notre enfant, et tu t’es mis aussi dansl’idée qu’elle était charmante ! Mais qu’est-ce qui teprend ? Charmante ! Et voilà Maria Vassilievna qui vaencore plus loin. (J’ai péché, je l’ai invitée une fois à prendrele café pendant que le mien était sorti tout un matin pouraffaires.) Elle m’a dit tous les dessous de l’histoire. Le prince,le père d’Aliocha, a une liaison défendue avec une comtesse. On ditque la comtesse lui en veut depuis longtemps de ne pas l’épouser,mais lui traîne toujours. Et cette comtesse, lorsque son mari étaitencore en vie, s’était fait remarquer par sa mauvaise conduite.Quand son mari est mort, elle est partie à l’étranger et hardi lesItaliens et les Français ! Elle a trouvé quelquesbarons ; c’est là-bas qu’elle a accroché aussi le prince PiotrAlexandrovitch. Pendant ce temps-là, sa belle-fille, la fille deson premier mari, un fermier des eaux-de-vie, grandissait. Lacomtesse, la belle-mère, jetait son argent par les fenêtres etKaterina Fiodorovna, pendant ce temps, grandissait, et les deuxmillions que son père lui avait laissés au mont-de-piétés’accroissaient. Maintenant on dit qu’elle en a trois ; leprince s’est dit tout de suite : « Voilà l’occasion demarier Aliocha. » (Il a l’œil ! Il ne laisse pas échapperce qu’il tient !) Leur parent, un comte, un homme haut placé,qui est reçu à la Cour, tu te souviens, est aussi d’accord ;trois millions, ce n’est pas une plaisanterie. « C’est bon,a-t-il dit, mettez-vous d’accord avec la comtesse. » Le princefait part de son désir à la comtesse. Celle-ci fait des pieds etdes mains : c’est une femme sans principes, à ce qu’on dit, etinsolente ; il paraît même qu’ici tout le monde ne la reçoitpas ; ce n’est pas comme à l’étranger. Elle a dit :« Non, prince, toi-même tu vas m’épouser, mais ma belle fillene sera pas la femme d’Aliocha. » Et la jeune fille, à cequ’on raconte, adore sa belle-mère ; elle a un culte pourelle, elle lui obéit en tout. Elle est douce, paraît-il, c’est unange ! Le prince voit de quoi il retourne et dit :« Ne t’inquiète pas, comtesse. Tu as dépensé ton bien et tun’as que des dettes. Mais si ta belle-fille épouse Aliocha, ilsferont la paire : c’est une innocente et mon Aliocha est unbêta ; nous les prendrons en main, nous les tiendrons deconcert sous notre tutelle : ainsi, tu auras de l’argent, toiaussi. Mais qu’as-tu besoin de m’épouser ? » C’est unhomme rusé ! Un franc-maçon ! Cela se passait il y a sixmois, la comtesse n’était pas décidée, et maintenant on dit qu’ilssont partis à Varsovie et qu’ils se sont mis d’accord là-bas. Voilàce qu’on m’a dit, c’est Maria Vassilievna qui m’a raconté toutcela, du commencement à la fin ; elle le tient elle-même dequelqu’un de sûr. Ainsi voilà le fond de l’affaire : du bonargent, des millions, mais dire qu’elle estcharmante ! »

Le récit d’Anna Andréievna me frappa. Ilcoïncidait exactement avec tout ce qu’Aliocha m’avait dit il y apeu de temps. En me parlant, il m’avait juré que jamais il ne semarierait pour de l’argent. Mais Katerina Fiodorovna lui avait faitforte impression. Aliocha m’avait dit aussi que son père seremarierait peut-être, bien qu’il démentît ces bruits afin de nepas irriter la comtesse à l’avance. J’ai déjà dit qu’Aliocha aimaitbeaucoup son père : il l’admirait, en était fier, et croyaiten lui comme dans un oracle.

« Et elle n’est même pas de famillenoble, ton enchanteresse ! poursuivit Anna Andréievna,exaspérée par mon éloge de la future fiancée du jeune prince.Natacha serait un meilleur parti pour lui. Celle-ci est la filled’un fermier des eaux-de-vie, tandis que Natacha est de vieillelignée, de haute noblesse. Mon vieux, hier (j’ai oublié de vous leraconter), a ouvert sa cassette en fer forgé, vous savez ? ettoute la nuit il est resté assis en face de moi à déchiffrer nosvieux parchemins. Il avait l’ait tellement sérieux. Je tricotaisdes bas, et j’avais peur de le regarder. Alors, il a vu que je metaisais, il s’est fâché, puis il m’a appelée et toute la soirée m’aexpliqué notre généalogie. Il en sort que nous, les Ikhméniev, nousétions déjà nobles du temps d’Ivan le Terrible, et que mes parents,les Choumilov, étaient déjà connus sous Alexeï Mikhaïlovitch ;nous avons les documents et on en fait mention dans l’histoire deKaramzine. Ainsi, mon cher, nous en valons bien d’autres à ce pointde vue. Quand le vieux a commencé à m’expliquer, j’ai compris toutde suite ce qu’il avait dans la tête. Lui aussi, cela le blessequ’on méprise Natacha. Ils n’ont pas d’autre avantage sur nous queleur richesse. Que l’autre, Piotr Alexandrovitch, ce brigand, sedémène pour une fortune : tout le monde sait qu’il a une âmecruelle et avide. On dit qu’il est entré secrètement chez lesjésuites à Varsovie ? Est-ce vrai ?

– Ce sont des stupidités, répondis-je,intéressé malgré moi par la persistance de ce bruit. Mais il étaitcurieux d’apprendre que Nikolaï Serguéitch avait déchiffré sespapiers de famille. Auparavant, jamais il ne se targuait de sonascendance.

– Ce sont tous des vauriens, dessans-cœur ! poursuivit Anna Andréievna : mais qu’est-cequ’elle fait, elle, ma colombe, elle est triste, elle pleure ?Ah ! il est temps que tu ailles chez elle !Matriona ! Matriona ! Scélérate ! Est-ce qu’on nel’a pas offensée ? Parle donc, Vania. »

Que pouvais-je répondre ? La vieillefondit en larmes. Je lui demandai quel était encore ce malheurqu’elle se préparait, à me raconter tout à l’heure.

« Ah ! mon cher, il ne suffit pasd’être dans la détresse ! il faut croire que nous n’avons pasencore bu la coupe jusqu’à la lie ! Tu te souviens, mon ami,ou tu ne te souviens pas, que j’avais un médaillon en or, fait pourplacer un souvenir, et qui contenait un portrait d’enfant de machère Natacha ; elle avait alors huit ans, mon petit ange.Nous avions commandé ce portrait à un peintre de passage, NikolaïSerguéitch et moi, mais je vois que tu as oublié ! C’était unbon peintre, il l’avait représentée en amour ; elle avaitalors des cheveux mousseux tout dorés. Il l’avait représentée dansune chemisette de mousseline, on voyait son petit corps àtravers : elle était si jolie qu’on ne pouvait se lasser de lacontempler. J’avais demandé au peintre de lui ajouter des petitesailes, mais il n’a pas voulu. Donc, mon ami, après toutes cesabominations, j’avais sorti ce médaillon de ma cassette et jel’avais pendu à mon cou à un cordon ; je le portais avec macroix et j’avais peur que mon mari ne s’en aperçoive. Car il avaitordonné de jeter ou de brûler toutes ses affaires pour que rien nenous la rappelle. Mais moi, il fallait au moins que je puisseregarder son portrait ; de temps à autre, je pleurais en leregardant, cela me faisait du bien et parfois, quand j’étais seule,je le mangeais de baisers, comme si c’était elle-même quej’embrassais ; je lui donnais des noms tendres, et je lasignais toujours pour la nuit. Je parlais avec elle tout haut,quand j’étais seule, je lui demandais quelque chose et je mefigurais qu’elle me répondait, et je lui demandais encore autrechose. Oh ! mon cher Vania, cela me fait mal rien que de leraconter ! Voilà, j’étais contente qu’au moins il ne sacherien du médaillon et n’ait rien remarqué ; seulement, hiermatin, plus de médaillon ! il ne restait que le cordon quipendait, il s’était cassé, je l’avais sans doute laissé tomber.J’en étais malade. J’ai cherché, cherché, rien ! Il avaitdisparu ! Où pouvait-il s’être fourré ? Je me suis ditqu’il avait dû sûrement glisser dans mon lit ; j’ai fouillé,rien ! S’il s’était détaché et était tombé quelque part,peut-être que quelqu’un l’avait trouvé, et qui pouvait le trouversinon LUI ou Matriona ? Pour Matriona, il ne faut même pas ypenser, elle m’est entièrement dévouée… Matriona, est-ce que tuapportes bientôt le samovar ? Alors, je me dis, s’il le trouvequ’est-ce qui va se passer ? Je reste sans rien faire à melamenter et je pleure, sans pouvoir retenir mes larmes. Et NikolaïSerguéitch est de plus en plus tendre avec moi ; il devienttriste en me regardant, comme s’il savait pourquoi je pleure et ilme plaint. Alors je me dis à part moi : comment peut-il lesavoir ? Il a peut-être réellement trouvé le médaillon et ill’a jeté par la fenêtre. Car il en est capable ; il l’a jetéet maintenant il est triste, il regrette de l’avoir jeté. Là-dessusje suis allée dans la cour, chercher sous la fenêtre avec Matriona,je n’ai rien trouvé. Il a complètement disparu. J’ai passé toute lanuit à pleurer. C’était la première fois que je ne l’avais passigné pour la nuit. Oh ! cela fera du vilain, cela fera duvilain, Ivan Petrovitch, cela n’annonce rien de bon ; ça faitun jour entier que je pleure sans discontinuer. Je vous attendaiscomme un envoyé de Dieu, pour me soulager au moins. »

Et la vieille se mit à pleurer amèrement.

« Ah ! oui, j’oubliais de vousdire ! reprit-elle soudain, tout heureuse : est-ce qu’ilvous a parlé de l’orpheline ?

– Oui, Anna Andréievna, il m’a dit quevous y aviez convenu d’adopter une fillette pauvre, privée de sesparents. Est-ce vrai ?

– Je n’y ai même pas songé, mon ami, jen’y ai même pas songé ! Et je ne veux d’aucuneorpheline ! Elle me rappellerait notre triste destin, notremalheur. Je ne veux personne d’autre que Natacha. Je n’avais qu’unefille, je n’en aurai qu’une. Mais qu’est-ce que cela veut direqu’il ait imaginé cette petite fille ? Qu’est-ce que tu enpenses, Ivan Petrovitch ? Est-ce pour me consoler, en voyantmes larmes, ou pour chasser complètement sa propre fille de sonsouvenir, et s’attacher à une autre enfant ? Qu’est-ce qu’ilvous a dit de moi ? Comment vous a-t-il semblé, sombre,fâché ? Chut ! Il vient ! Plus tard, mon cher, vousme direz le reste plus tard !… N’oublie pas de venirdemain… »

Chapitre 13

 

Le vieux entra. Il nous enveloppa d’un regardcurieux et comme s’il avait honte de quelque chose, fronça lessourcils et s’approcha de la table.

« Et le samovar ? demanda-t-il, onne l’a pas encore apporté ?

– On l’apporte, mon ami, on l’apporte, levoilà », s’affaira Anna Andréievna.

Matriona, dès qu’elle aperçut NikolaïSerguéitch, apparut avec le samovar, comme si elle attendait queson maître entrât pour le mettre sur la table. C’était une vieilleservante éprouvée et dévouée, mais la plus capricieuse etronchonneuse de toutes les servantes de la terre, avec un caractèreentêté. Elle craignait Nikolaï Serguéitch et en sa présence tenaittoujours sa langue. Par contre, elle se dédommageait pleinementavec Anna Andréievna, elle la rudoyait à chaque pas et montrait laprétention manifeste de gouverner sa maîtresse, tout en lui portantainsi qu’à Natacha un amour profond et sincère. J’avais déjà faitla connaissance de cette Matriona à Ikhménievka.

« Hum…, c’est déjà désagréable d’avoirdes vêtements trempés ; et par là-dessus on REFUSE de vouspréparer le thé », grognait le vieux à mi-voix.

Anna Andréievna me fit aussitôt un clin d’œil.Il ne pouvait supporter ces clins d’yeux à la dérobée et bien qu’encette minute il s’efforçât de ne pas nous regarder, on pouvaitdeviner à son visage qu’Anna Andréievna juste en cet instantm’avait fait un clin d’œil en le désignant et qu’il le savaitparfaitement.

« Je suis sorti pour affaires, Vania,commença-t-il brusquement. Il se machine une de ces saletés. Est-ceque je t’ai dit ? On me condamne entièrement. Je n’ai pas depreuves ; les papiers nécessaires me manquent, l’enquête a étéfaite de façon injuste… Hum… »

Il parlait de son procès avec le prince ;ce procès traînait toujours, mais prenait l’allure la plusdéfavorable pour Nikolaï Serguéitch. Je me taisais, ne sachant quelui répondre. Il me jeta un regard soupçonneux.

« Et puis quoi ! reprit-il tout àcoup, comme irrité par notre silence ; le plus tôt sera lemieux. Ils ne feront pas de moi un coquin, même s’ils me condamnentaux dépens. J’ai ma conscience pour moi, qu’ils me condamnent. Aumoins ce sera fini ; ils me ruineront, mais ils me laisseronten paix après… J’abandonnerai tout et je partirai en Sibérie.

– Seigneur ! Mais pourquoi siloin ? ne put s’empêcher de dire Anna Andréievna.

– Ici, de quoi sommes-nous près ?demanda-t-il grossièrement, comme égayé par sa repartie.

– Mais, tout de même…, des gens…, ditAnna Andréievna, et elle me jeta un regard anxieux.

– De quelles gens ? s’écria-t-il enposant alternativement sur nous son regard courroucé, de quellesgens ? Des voleurs, des calomniateurs, des traîtres ? Onen trouve partout : ne t’inquiète pas, en Sibérie aussi nousen trouverons. Et si tu ne veux pas venir avec moi, tu peuxrester ; je ne te forcerai pas.

– Nikolaï Serguéitch, mon ami ! Maispour qui resterai-je sans toi ! s’écria la pauvre AnnaAndréievna. Tu sais bien qu’à part toi dans le monde entier, jen’ai pers… »

Elle s’embarrassa, se tut et tourna vers moiun regard effrayé, comme implorant une intervention, un secours. Levieillard était irrité, il tiquait sur tout ; il étaitimpossible de le contredire.

« Laissez, Anna Andréievna, dis-je, enSibérie on n’est pas si mal qu’on le croit. S’il arrive un malheur,s’il vous faut vendre Ikhménievka, le projet de Nikolaï Serguéitchest excellent. Il pourra trouver une bonne place en Sibérie, etalors…

– Ah ! toi, au moins, Ivan, tuparles sérieusement. J’y ai bien réfléchi. Je lâche tout et jepars.

– Eh bien, je ne m’attendais pas àcela ! s’écria Anna Andréievna en se frappant les mains l’unecontre l’autre ; et tu dis comme lui, Vania ! Jen’attendais pas cela non plus de toi, Ivan Petrovitch… Vous n’avezjamais reçu de nous que des preuves d’affection, et maintenant…

– Ha ! ha ! ha ! Etqu’est-ce que tu croyais ? De quoi vivrons-nous, songe unpeu ! Notre argent est dilapidé, nous touchons à notre dernierkopek ! Tu vas peut-être me dire d’aller trouver le princePiotr Alexandrovitch et de lui demander pardon ?

Au nom du prince, la brave vieille se mit àtrembler d’effroi. La cuiller qu’elle tenait tinta bruyamment enheurtant sa soucoupe.

« Non, vraiment, appuya Ikhméniev ens’échauffant lui-même avec une joie méchante et obstinée :qu’en penses-tu, Vania, il faut s’en aller, n’est-ce pas ?Pourquoi partir en Sibérie ? Il vaut mieux encore que demainje m’habille, je me peigne, je me fasse beau : Anna Andréievname préparera une chemise neuve (impossible autrement quand on vachez un si grand personnage !), j’achèterai des gants pourêtre tout à fait de bon ton et je me rendrai chez sonAltesse : « Mon bon monsieur, Altesse, mon bienfaiteur,mon père ! Pardonne-moi, aie pitié de moi, donne-moi unmorceau de pain, j’ai une femme, des petits enfants !… »N’est-ce pas Anna Andréievna ? C’est cela que tuveux ?

– Mais je ne veux rien, mon ami !J’ai dit cela comme ça, par sottise ; pardonne-moi si je t’aichagriné, mais ne crie pas », dit-elle en tremblant de plus enplus.

Je suis convaincu qu’il avait l’âme toutedolente et toute remuée en cet instant, à la vue des larmes et del’effroi de sa malheureuse épouse ; je suis convaincu qu’ilsouffrait encore plus qu’elle ; mais il ne pouvait pas secontenir. Cela arrive parfois à des êtres excellents mais nerveux,qui en dépit de toute leur bonté, se laissent entraîner jusqu’à lajouissance par leur chagrin et leur colère, en cherchant às’exprimer coûte que coûte, fût-ce même en offensant un êtreinnocent, de préférence celui qui leur tient de plus près. Unefemme, par exemple, éprouve parfois le besoin de se sentirmalheureuse, offensée, même s’il n’y a eu ni offense, ni malheur.Il y a beaucoup d’hommes qui ressemblent en ceci aux femmes, mêmedes hommes qui ne sont pas faibles, et qui n’ont rien de tellementféminin. Le vieux éprouvait le besoin de se disputer, bien qu’il ensouffrît le premier.

Je me souviens qu’une idée me traversa alorsl’esprit : n’avait-il pas fait juste avant une démarche dugenre de celle que soupçonnait Anna Andréievna ? Qui sait,Dieu lui avait peut-être inspiré ce dessein et il allait peut-êtrechez Natacha et s’était ravisé en chemin, ou bien quelque choseavait accroché, sa résolution s’était ébranlée (comme cela devaitarriver) et il était rentré chez lui, courroucé, humilié, honteuxde son projet et de ses sentiments de tout à l’heure, cherchant surqui décharger la colère que lui inspirait sa propre FAIBLESSE etchoisissant précisément ceux qu’il soupçonnait le plus d’éprouverles mêmes désirs et les mêmes sentiments. Peut-être que, désirantpardonner à sa fille, il s’était justement représenté le transportet la joie de sa pauvre Anna Andréievna ; étant donné sonéchec, elle avait BIEN ENTENDU été la première à en supporter lesconséquences.

En la voyant accablée, tremblante de peurdevant lui, il fut touché. Il sembla avoir honte de son emportementet se contint un instant. Nous nous taisions tous ; jem’efforçais de ne pas le regarder. Ce bon moment ne dura pas. Illui fallait s’extérioriser coûte que coûte, fût-ce par un éclat,fût-ce par de malédictions.

« Vois-tu, Vania, me dit-ilsoudain ; cela me fait mal, je n’aurais pas voulu parler, maisle moment est venu, et je dois m’expliquer ouvertement, sansdétour, comme il convient à tout homme droit…, tu me comprends,Vania ? Je suis content que tu sois là et c’est pourquoi jeveux dire tout haut en ta présence, afin que D’AUTRES le sachentaussi, que toutes ces sornettes, toutes ces larmes, ces soupirs, etces malheurs m’ennuient à la fin. Ce que j’ai arraché de mon cœur,en le faisant souffrir et saigner, peut-être, n’y reviendra jamais.Oui ! Je ferai ce que j’ai dit. Je parle de ce qui s’est passéil y a six mois, tu me comprends, Vania ! et si j’en parle sifranchement, si directement, c’est justement pour que tu ne puissesjamais te méprendre sur mes paroles, ajouta-t-il en me fixant deses yeux enflammés et en évitant visiblement les regards effrayésde sa femme. Je le répète : je ne veux plus de cesabsurdités ! Ce qui me met particulièrement en fureur, c’estque TOUS me jugent capable de sentiments aussi bas et aussimesquins, comme si j’étais un imbécile et le plus vil des gredins…Ils croient que je suis fou de douleur… Bêtises que toutcela ! J’ai arraché, oublié mes anciens sentiments ! Jen’ai plus de souvenirs… Non, non et non !… »

Il se leva brusquement et frappa du poing surla table : les tasses se mirent à tinter.

« Nikolaï Serguéitch ! Vous n’avezdonc pas pitié d’Anna Andréievna ! voyez dans quel état vousla mettez », dis-je, n’ayant pas la force d’en supporterdavantage et le regardant presque avec indignation. Mais je n’avaisfait que verser de l’huile sur le feu.

« Je n’ai pas pitié ! s’écria-t-il,en se mettant à frissonner et en pâlissant ; je n’ai paspitié, parce qu’on n’a pas pitié de moi non plus ! Je n’ai paspitié, parce que dans ma propre maison on trame des complots contremoi qui suis déshonoré, en faveur d’une fille débauchée, digne detous les châtiments et de toutes les malédictions !…

– Nikolaï Serguéitch, mon ami, ne lamaudis pas !… Tout ce que tu voudras, mais ne maudis pas tafille ! s’écria Anna Andréievna.

– Je la maudirai ! cria le vieillarddeux fois plus fort qu’avant ; parce que c’est de moi, quisuis offensé, outragé, qu’on exige que j’aille chez cette mauditeet que je lui demande pardon ! Oui, oui, c’est ainsi. On metorture avec cela quotidiennement, jour et nuit, dans ma propremaison, avec des larmes, des soupirs, des allusions stupides !On veut m’apitoyer… Tiens, Vania, ajouta-t-il, en tirantprécipitamment d’une main tremblante des papiers de sa poche, voicides extraits de notre dossier. Il en ressort aujourd’hui que jesuis un voleur, un fourbe, que j’ai dépouillé monbienfaiteur !… Je suis diffamé, déshonoré à caused’elle ! Tiens, regarde, regarde !… »

Et il commença à tirer de la poche de sonhabit différents papiers qu’il jeta l’un après l’autre sur latable, en cherchant fébrilement parmi eux celui qu’il voulait memontrer ; mais, comme par hasard, il ne trouvait pas la piècedont il avait besoin. Dans son impatience, il arracha de sa pochetout ce que sa main y trouva, et brusquement quelque chose de lourdrésonna en tombant sur la table… Anna Andréievna poussa un cri.C’était le médaillon qu’elle avait perdu.

Je pouvais à peine en croire mes yeux. Le sangmonta à la tête du vieillard et empourpra ses joues ; ilfrissonna. Anna Andréievna, debout, les bras croisés, le regardaitd’un air implorant. Son visage était illuminé d’une espéranceradieuse. Cette rougeur, ce trouble du vieillard devant nous… Non,elle ne s’était pas trompée, elle comprenait maintenant comment sonmédaillon avait disparu !

Elle comprit que c’était lui qui l’avaittrouvé, qu’il s’était réjoui de sa découverte et que, peut-être,tremblant de joie, il avait dérobé jalousement à tous les regards,que seul, en cachette, il avait contemplé avec un amour infini lepetit visage de son enfant bien-aimée, sans pouvoir s’enrassasier ; que, peut-être, tout comme la pauvre mère, ils’était enfermé pour s’entretenir avec sa précieuse Natacha,imaginer ses réponses, y répondre lui-même ; et que la nuit,torturé par l’angoisse, étouffant ses sanglots dans sa poitrine, ilavait caressé et embrassé l’image aimée, et qu’au lieu demalédiction, il avait appelé le pardon et la bénédiction sur celleque devant tous il refusait de voir et maudissait.

« Mon cher ami, ainsi tu l’aimesencore ! » s’écria Anna Andréievna, ne se contenant plusdevant ce père rigoureux qui, une minute auparavant, maudissait saNatacha.

Mais il eut à peine entendu son cri qu’unecolère folle brilla dans ses yeux. Il saisit le médaillon, le jetaavec force sur le plancher, et se mit à le piétiner avec rage.

« Quelle soit maudite pour toujours, pourtoujours ! râlait-il en suffoquant. Pour toujours, pourtoujours !

– Seigneur ! s’écria la bonnevieille, elle, elle ! Ma Natacha ! Son petit visage…, ille piétine ! Il le piétine ! Tyran ! Orgueilleuxinsensible et cruel ! »

Après avoir entendu le gémissement de safemme, le vieux fou s’arrêta, terrifié de ce qu’il avait fait. Ilramassa brusquement le médaillon et se précipita hors de lapièce ; mais après avoir fait quelques pas, il tomba sur lesgenoux, s’appuya des mains sur un divan qui se trouvait devant lui,et épuisé, y laissa tomber sa tête.

Il sanglotait comme un enfant, comme unefemme. Les sanglots l’oppressaient comme s’ils voulaient lui faireéclater la poitrine. Le terrible vieillard en l’espace d’un instantétait devenu plus faible qu’un enfant. Oh ! maintenant, ilétait incapable de maudire, il n’avait plus honte devant aucund’entre nous, et dans un accès convulsif d’amour il couvrit devantnous d’innombrables baisers le portrait qu’une minute avant ilpiétinait. Il semblait que toute sa tendresse, tout son amour poursa fille, si longtemps contenu, tendait maintenant à s’échapperavec une force irrésistible, et que la violence de ce transportbrisait tout son être.

« Pardonne-lui, pardonne-lui !s’écria en pleurant Anna Andréievna, en se penchant vers lui et enl’embrassant. Ramène-la dans la maison de ses parents, mon ami, etDieu Lui-même au jour du jugement te tiendra compte de ton humilitéet de ta clémence !

– Non, non ! Pour rien au monde,jamais ! cria-t-il d’une voix rauque et étouffée. Jamais,jamais ! »

Chapitre 14

 

J’arrivai tard chez Natacha, à dix heures.Elle habitait alors à la Fontanka, près du pont Semenovski, dans lamaison sordide du marchand Kolotouchkine, au troisième étage. Lespremiers temps qui suivirent son départ, elle avait habité avecAliocha un joli appartement, petit, mais coquet et confortable, audeuxième étage, sur la Liteinaia. Mais bientôt les ressources dujeune prince s’étaient épuisées. Il ne s’était pas fait professeurde musique, mais avait commencé à emprunter et avait contracté desdettes énormes pour lui. Il avait employé l’argent à embellir sonappartement, à faire des cadeaux à Natacha, qui protestait contrece gaspillage, le grondait, pleurait. Aliocha, sensible etintuitif, passait parfois une semaine entière à rêver au cadeauqu’il lui ferait, à la façon dont elle l’accepterait ; il s’enfaisait une véritable fête, et me communiquait à l’avance avecenthousiasme ses attentes et ses rêves ; devant les reprocheset les larmes de Natacha ; il tombait dans une mélancolie quiinspirait la pitié ; dans la suite, ils se firent, au sujet deses cadeaux, des reproches, des chagrins et des querelles. Enoutre, Aliocha dépensait beaucoup d’argent à l’insu deNatacha ; il se laissait entraîner par des camarades, latrompait ; il allait chez différentes Joséphine et Mina ;mais cependant il l’aimait toujours beaucoup. Il l’aimait de façontorturante en quelque sorte ; souvent, il arrivait chez moi,déprimé et triste, disant qu’il ne valait pas le petit doigt deNatacha, qu’il était grossier et méchant, qu’il était incapable dela comprendre et indigne de son amour. Il avait en partieraison ; il y avait entre eux une complète inégalité ; ilse sentait un enfant devant elle et elle le considérait toujourscomme un enfant. Tout en larmes, il m’avouait ses relations avecJoséphine, me suppliant en même temps de ne pas en parler àNatacha : et lorsque, timide et tremblant, il se rendait avecmoi chez elle après toutes ces confessions (il fallait que je fusselà car il m’assurait qu’il avait peur de jeter les yeux sur elleaprès son crime et que j’étais le seul à pouvoir le soutenir),Natacha au premier coup d’œil savait de quoi il retournait. Elleétait très jalouse, mais, je ne comprends pas comment, luipardonnait toujours ses étourdies. Habituellement, cela se passaitainsi : Aliocha entrait avec moi, lui adressait la paroletimidement, la regardait d’un air tendre et craintif. Elle devinaittout de suite qu’il était coupable, mais n’en laissait rien voir,n’en parlait jamais la première, ne lui posait pas dequestions : au contraire, elle redoublait de caresses, sefaisait plus tendre, plus gaie, et ce n’était pas là un jeu ni uneruse. Non, pour cette créature admirable, il y avait une jouissanceinfinie à pardonner ; c’était comme si, dans le pardonlui-même, elle trouvait un charme aigu et particulier. Il est vraiqu’il ne s’agissait encore que de Joséphine. La voyant douce etclémente, Aliocha ne pouvait plus y tenir et avouait tout delui-même sans y être prié, pour se soulager, « être commeavant », disait-il. Après avoir reçu son pardon, il étaittransporté, pleurait même parfois de joie et d’attendrissement, laprenait dans ses bras et l’embrassait. Ensuite, il s’égayaitaussitôt, commençait avec une ingénuité puérile à raconter tous lesdétails de ses aventures avec Joséphine, riait aux éclats, couvraitNatacha de louanges et de bénédictions et la soirée se terminaitgaiement. Lorsqu’il n’eut plus d’argent, il commença à vendre desobjets. Sur les instances de Natacha, il trouva un petit logement àbas prix sur la Fontanka. Ils continuèrent à se défaire de leursbibelots ; Natacha vendit même ses robes et chercha dutravail ; lorsque Aliocha l’apprit, il fut au comble dudésespoir ; il se maudissait, criait qu’il se méprisait, maisne fit rien pour porter remède à la situation. Actuellement, cesdernières ressources elles-mêmes leur faisaient défaut ; il nerestait que le travail, mais il était rémunéré de façoninsignifiante.

Tout au début, lorsqu’ils habitaient encoreensemble, Aliocha avait eu une violente dispute avec son père.L’intention du prince de marier son fils à Katerina FiodorovnaPhilimonovna, belle-fille de la comtesse, n’était encore qu’àl’état de projet, mais il s’en tenait énergiquement à ceprojet ; il menait Aliocha chez sa future fiancée, l’exhortaità essayer de lui plaire, cherchait à le convaincre et par lasévérité et par le raisonnement ; mais l’affaire avait échouépar la faute de la comtesse. Le prince avait alors fermé les yeuxsur la liaison de son fils avec Natacha, s’en était remis au temps,et avait espéré, connaissant l’étourderie et la légèreté d’Aliocha,que son amour passerait bientôt. Ces tout derniers temps, le princeavait même presque cessé de s’inquiéter d’un mariage possible entreson fils et Natacha. En ce qui concerne les amants, ils avaientajourné ce dessein en attendant une réconciliation formelle avec lepère de Natacha, et en somme un changement complet dans lesévénements. D’ailleurs Natacha visiblement ne désirait pas mettrel’entretien là-dessus. Aliocha laissa échapper devant moi que sonpère était assez content de toute cette histoire ; ce qui luiplaisait dans tout cela, c’était l’humiliation d’Ikhméniev. Pour laforme, cependant, il continuait à témoigner son mécontentement àson fils ; il réduisit les subsides déjà minces qu’il luioctroyait (il était très avare avec lui) et le menaça de tout luiretirer ; mais, peu après, il partit pour la Pologne avec lacomtesse qui avait des affaires là-bas : il poursuivit sansrelâche ses projets matrimoniaux. Il est vrai qu’Aliocha étaitencore trop jeune pour se marier ; mais la fiancée étaittellement riche qu’il était impossible de laisser échapper pareilleoccasion. Le prince atteignit enfin son but. Le bruit nous étaitparvenu qu’au sujet de la demande on s’était enfin arrangé. Aumoment que je décris, le prince venait de rentrer à Pétersbourg. Ilavait accueilli son fils affectueusement, mais la persistance de saliaison avec Natacha l’étonna désagréablement. Il se mit à douter,à trembler. Il exigea d’un ton sévère et impératif unerupture ; mais il s’avisa bientôt d’un moyen bien meilleur etconduisit Aliocha chez la comtesse. La belle-fille de celle-ciétait quasiment une beauté, quoi que presque encore enfant, et elleavait un cœur rare, une âme limpide et innocente, gaie, spirituelleet tendre. Le prince comptait que ces six mois avaient fait leurœuvre, que Natacha n’avait plus pour son fils le charme denouveauté et que maintenant il ne regarderait plus sa futurefiancée avec les mêmes yeux que six mois auparavant. Il n’avait quepartiellement deviné juste… Aliocha fut réellement séduit.J’ajouterai encore que le père se montra soudain particulièrementaimable avec son fils (tout en ne lui donnant pas d’argent).Aliocha sentait que sous cette aménité se cachait une résolutioninflexible, inébranlable, et il s’en alarmait, beaucoup moinsd’ailleurs qu’il ne se fût alarmé s’il n’avait vu quotidiennementKaterina Fiodorovna.

Je savais qu’il y avait quatre jours qu’il nes’était montré chez Natacha. En me rendant chez elle après avoirquitté les Ikhméniev, je me demandais avec anxiété ce qu’ellepouvait avoir à me dire. De loin, j’aperçus de la lumière à safenêtre. Il était depuis longtemps convenu entre nous qu’ellemettrait une bougie sur l’appui de sa fenêtre si elle avait unbesoin urgent de me voir, de sorte que, s’il m’arrivait de passer àproximité (et cela m’arrivait presque chaque soir) je pourraisdeviner, à cette lueur inhabituelle, qu’on m’attendait et qu’onavait besoin de moi. Ces derniers temps, elle mettait souvent labougie…

Chapitre 15

 

Je trouvai Natacha seule. Elle arpentait sachambre à pas lents, les bras croisés, plongée dans une profonderêverie. Un samovar éteint qui m’attendait depuis longtemps setrouvait sur la table. Elle me tendit la main sans mot dire, ensouriant. Son visage était pâle et avait une expressiondouloureuse. Dans son sourire, il y avait quelque chose desouffrant, de tendre, de résigné. Ses yeux bleu clair semblaientplus sombres, ses cheveux plus épais, tout ceci venait de samaigreur et de sa maladie.

« Je pensais que tu ne viendrais plus, medit-elle, en me tendant la main : je voulais même envoyerMavra aux nouvelles chez toi ; je me demandais si tu n’étaispas retombé malade.

– Non, on m’a retenu, je vais te racontercela. Mais qu’as-tu, Natacha ? Qu’est-il arrivé ?

– Rien, répondit-elle d’un air étonné.Pourquoi ?

– Mais tu m’as écrit…, tu m’as écrit hierde venir, et tu m’as même fixé une heure pour que je ne vienne niplus tôt ni plus tard. C’est assez singulier.

– Ah oui ! C’est parce qu’hier jel’attendais.

– Et il n’est pas encorerentré ?

– Non. Et j’ai pensé que s’il ne venaitpas, il faudrait que j’aie un entretien avec toi, ajouta-t-elle,après s’être tue un instant.

– Et ce soir, tu l’attendais ?

– Non : ce soir il est LÀ-BAS.

– Crois-tu qu’il ne reviendra plusjamais ?

– Il n’en est pas question, ilreviendra », répondit-elle en me regardant d’un airparticulièrement sérieux.

La rapidité de mes questions lui déplaisait.Nous nous tûmes, tout en continuant à nous promener de long enlarge.

« Il y a si longtemps que je t’attendais,Vania, reprit-elle avec un sourire ; et sais-tu ce que jefaisais ? j’allais et venais en récitant des vers ; tu tesouviens, la clochette, le chemin sous la neige : « Monsamovar bout sur la table de chêne… » Nous l’avons encore luensemble :

La bourrasque est calmée ; la luneresplendit ;

La nuit regarde de ses millions d’yeuxternes…

et ensuite :

Soudain je crois entendre une voixpassionnée

Qui s’unit au tintement de laclochette :

« Un jour viendra où mon ami

Posera sa tête sur monsein !

Chez moi la vie est douce ! À peinel’aurore

Joue-t-elle avec le givre de macroisée,

Mon samovar bout sur la table dechêne,

Et le poêle pétille, éclairant dans uncoin

Le lit sous son rideau àfleurs… »

– Comme c’est beau ! Quelle poésiepoignante, Vania ! et quel tableau vaste et fantaisiste !Il n’y a que le canevas, le dessin est à peine indiqué, on peut ybroder ce qu’on veut. Il y a deux impressions : la première etla dernière. Ce samovar, ce rideau de cretonne, tout cela esttellement familier… C’est comme dans les maisons bourgeoises denotre petite ville de district : il me semble même que je voiscette maison : neuve, en poutres, elle n’a pas encore sonrevêtement de planches… Et ensuite, c’est un autretableau :

Puis la même voix se faitentendre,

Triste au son de laclochette :

« Où est mon vieil ami ? Jecrains qu’il n’entre

Et me comble de baisers et decaresses !

Quelle vie est la mienne ! Je n’aipour tout logis

Qu’une chambre obscure et morose ; levent souffle…

Un seul cerisier croît devant mafenêtre

Mais le gel le dérobe à la vue.

Peut-être a-t-il péri depuislongtemps.

Quelle vie est-ce là ? Mon rideau estfané ;

J’erre, malade, et ne connais plus mesparents ;

Personne pour me gronder : je n’aipoint d’amis.

Seule une vieillemarmonne… »

– « J’erre, malade… »… comme ce« malade » est bien amené ici ! PERSONNE POUR MEGRONDER : que de tendresse, de langueur dans ce vers, que desouffrance causée par le souvenir, une souffrance qu’il provoquelui-même, dans laquelle il se délecte… Seigneur, comme c’estbeau ! Comme c’est vrai ! »

Elle se tut, et sembla étouffer un spasme quil’avait prise à la gorge.

« Mon cher Vania ! » medit-elle au bout d’une minute, puis elle se tut à nouveau, comme sielle avait oublié ce qu’elle voulait dire ou comme si elle avaitparlé ainsi sans réflexion, sous le coup d’une impressionspontanée.

Cependant, nous arpentions toujours la pièce.Devant l’icône, une lampe brûlait. Les derniers temps, Natachaétait devenue de plus en plus pieuse et n’aimait pas qu’on lui enparlât.

« Est-ce fête demain ? luidemandai-je, ta lampe est allumée.

– Non…, mais assieds-toi donc, Vania, tudois être fatigué. Veux-tu du thé ? Tu n’en as pas encorepris ?

– Asseyons-nous, Natacha. J’ai déjà prismon thé.

– D’où viens-tu maintenant ?

– De chez EUX. (C’est ainsi que nousnommions ses parents.)

– De chez eux ? Comment as-tu eu letemps ? Tu y es passé de toi-même ou ils t’avaientinvité ? »

Elle me pressa de questions. Son visage avaitpâli sous l’émotion. Je lui racontai en détail ma rencontre avec levieux, ma conversation avec sa mère, la scène du médaillon. Je luifis un récit minutieux, nuancé. Je ne lui cachais jamais rien. Ellem’écoutait avidement, buvant chacune de mes paroles. Des larmesbrillaient dans ses yeux. La scène du médaillon la bouleversa.

« Attends, attends, Vania, disait-elle,en interrompant fréquemment mon récit : donne-moi plus dedétails, donne-m’en le plus possible ; tu racontes trop dansles grandes lignes !… »

Je répétai une seconde et une troisième fois,répondant à chaque instant à ses questions incessantes.

« Crois-tu vraiment qu’il venait mevoir ?

– Je ne sais pas, Natacha, je ne peuxmême pas m’en faire une idée. Qu’il souffre de ton absence et qu’ilt’aime, c’est clair ; mais allait-il chez toi, ça…, ça…

– Et il a baisé le médaillon ?m’interrompit-elle. Que disait-il en l’embrassant ?

– Des mots sans suite, desexclamations ; il te donnait les noms les plus tendres, ilt’appelait…

– Il m’a appelée ?

– Oui. »

Elle se mit à pleurer silencieusement.

« Les pauvres ! dit-elle. Mais s’ilsait tout, ajouta-t-elle après un silence, ce n’est pas étonnant.Il est très bien informé aussi sur le père d’Aliocha.

– Natacha, lui dis-je timidement :allons les voir…

– Quand ? » demanda-t-elle enpâlissant et en se soulevant imperceptiblement de son fauteuil.Elle pensait que je lui disais de venir tout de suite.

« Non, Vania, reprit-elle en me posantles deux mains sur les épaules et en souriant tristement :non, mon ami, tu reviens toujours à cela…, ne m’en parle plus, celavaudra mieux.

– Cette querelle odieuse ne finira-t-elledonc jamais, jamais ? m’écriai-je tristement. Es-tuorgueilleuse au point de ne pas vouloir faire le premier pas ?C’est toi qui dois donner l’exemple. Peut-être que ton pèren’attend que cela pour te pardonner… C’est ton père et c’est toiqui l’as offensé ! Respecte sa fierté : elle estlégitime, naturelle ! Tu dois le faire. Essaie ! il tepardonnera sans condition.

– Sans condition ! C’estimpossible ; ne me fais pas de reproches, Vania, c’estinutile. J’y ai pensé, j’y pense jour et nuit. Depuis que je les aiabandonnés, il n’y a peut-être pas de jour où je n’y aie pensé. Etcombien de fois en avons-nous parlé ensemble ! Tu saistoi-même que c’est impossible !

– Essaie !

– Non, mon ami, je ne peux pas. Si jetentais cela, je l’indisposerais encore plus contre moi. On ne peutpas faire revenir ce qui est parti sans retour, et tu sais ce qu’ilest impossible de faire revenir ! On ne fera pas revivre cesjours heureux de mon enfance que j’ai passés avec eux ! Mêmesi mon père me pardonnait, il ne me retrouverait plus maintenant.Il aimait encore la petite fille, l’enfant. Il admirait moningénuité ; quand il me cajolait, il me caressait encore latête, comme lorsque j’avais sept ans et qu’assise sur ses genoux jelui chantais mes petites chansons. Depuis mon enfance jusqu’audernier jour, il est venu près de mon lit me signer pour la nuit.Un mois avant notre malheur, il m’a acheté des boucles d’oreilles,sans m’en prévenir (et je savais tout) ; il se réjouissaitcomme un enfant, en imaginant ma joie à ce cadeau, et il s’estfâché terriblement contre tout le monde et contre moi la première,quand il a appris, par moi d’ailleurs, que je savais depuislongtemps qu’il avait acheté ces boucles d’oreilles. Trois joursavant mon départ, il avait remarqué que j’étais triste, il s’esttout de suite inquiété à en tomber malade, et, croirais-tu, il a eul’idée, pour me distraire, de me prendre un billet pour lethéâtre !… Vraiment, il voulait me guérir ainsi ! Je tele répète, c’était la petite fille qu’il connaissait et aimait, etil ne voulait même pas penser qu’un jour je deviendrais aussi unefemme… Cela ne lui venait pas à l’idée. Maintenant, si je rentrais,il ne me reconnaîtrait même pas. S’il pardonnait, quiaccueillerait-il aujourd’hui ? Je ne suis plus la même, je nesuis plus une enfant, j’ai beaucoup vécu. Si je lui plaisais ainsi,ils soupirerait tout de même après le bonheur passé, ils’affligerait de ce que je ne sois plus tout à fait la mêmequ’autrefois, lorsqu’il m’aimait enfant ; et ce qui a étéparaît toujours meilleur ! C’est un tourment de s’ensouvenir ! Oh ! que le passé est beau, Vania !s’écria-t-elle, se laissant entraîner, et s’interrompant par cetteexclamation douloureuse qui s’échappait de son cœur.

– Tout ce que tu dis est vrai, Natacha,repris-je. Ainsi, il lui faut maintenant apprendre à te connaîtreet à t’aimer, sûrement. Tu ne penses tout de même pas qu’il soitincapable de te connaître et de te comprendre, lui, lui, un cœurpareil !

– Oh ! Vania, ne sois pasinjuste ! Qu’y a-t-il tant que cela à comprendre en moi ?Ce n’est pas ce que je voulais dire. Vois-tu, il y a encore autrechose : l’amour paternel, lui aussi, est jaloux. Ce qui leblesse, c’est que tout ait commencé et se soit dénoué avec Aliochasans lui, et qu’il n’ait rien vu, rien deviné. Il se rend comptequ’il ne l’a même pas pressenti, et les suites malheureuses denotre amour, ma fuite, il les met au compte de ma« vile »hypocrisie. Je ne suis pas venue vers lui dès ledébut de mon amour, je ne lui ai pas avoué ensuite chacun desmouvements de mon cœur ; au contraire, je cachais tout en moi,je me cachais de lui, et, je t’assure, Vania qu’en secret il trouvecela plus outrageant que les conséquences de mon amour, que le faitque je me sois enfuie de chez eux et abandonnée tout entière à monamant. Supposons qu’il m’accueille maintenant comme un père, avecchaleur et tendresse, le germe de l’inimitié resterait. Lelendemain ou le surlendemain commenceraient les susceptibilités,les doutes, les reproches. De plus, il ne me pardonnerait pas sanscondition. Mettons que je lui dise la vérité du fond du cœur, queje lui dise que je comprends combien je l’ai offensé, à quel pointje suis coupable envers lui. Et bien que cela me fasse mal, s’il nevoulait pas comprendre ce que m’a coûté tout ce bonheur avecAliocha, quelles souffrances j’ai endurées, je ferais taire madouleur, je supporterais tout : mais ce serait encore trop peupour lui. Il exigerait de moi un dédommagement impossible : ildemanderait que je maudisse mon passé, que je maudisse Aliocha etque je me repente de mon amour pour lui. Il voudraitl’impossible : ressusciter le passé et effacer de notre vieces derniers six mois. Mais je ne maudirai personne, je ne peux pasme repentir…, ce qui est arrivé devait arriver… Non, Vania,maintenant c’est impossible. Le moment n’est pas encore venu.

– Et quand viendra-t-il ?

– Je ne sais pas… Il faut souffrirjusqu’au bout pour notre bonheur futur, l’acheter au prix denouveaux tourments. La souffrance purifie tout… Oh ! Vania,comme on souffre dans l’existence ! »

Je me tus et la regardai d’un air pensif.

« Pourquoi me regardes-tu ainsi, Aliocha,non, Vania, je veux dire, me dit-elle, en se trompant et ensouriant de son erreur.

– Maintenant, je regarde ton sourire,Natacha. Où l’as-tu pris ? Tu ne souriais pas comme celaavant.

– Qu’est-ce qu’il a, monsourire ?

– C’est vrai qu’il a encore la mêmenaïveté enfantine… Mais quand tu souris, on dirait qu’en même tempsquelque chose te serre le cœur. Comme tu as maigri, Natacha, et tescheveux semblent plus épais… Qu’est-ce que c’est que cetterobe ? C’est encore chez eux qu’elle a été faite ?

– Comme tu m’aimes, Vania !répondit-elle, en me jetant un regard affectueux. Mais et toi,qu’est-ce que tu fais maintenant ? Comment va tontravail ?

– Cela n’a pas changé ; j’écristoujours mon roman, mais c’est difficile, ça n’avance pas. Je suisà bout d’inspiration. Si je m’en moquais, je pourrais peut-êtresortir quelque chose d’intéressant ; mais c’est dommage degâter une bonne idée. C’est une des idées auxquelles je tiens leplus. Et pour une revue, il faut absolument terminer dans lesdélais. Je pense même abandonner mon roman et imaginer rapidementune nouvelle, quelque chose de léger, de gracieux, sans aucunesombre tendance, ça absolument…, quelque chose qui amuse et quiréjouisse tout le monde !…

– Pauvre tâcheron ! EtSmith ?

– Smith est mort.

– Il n’est pas venu te voir ? Je teparle sérieusement, Vania : tu es malade, tu as les nerfsébranlés, tu as des rêves bizarre… Quand tu m’as dit que tu avaisloué cet appartement, j’ai remarqué tout cela. Et ton appartementest humide, malsain ?

– Oui ! Il m’est encore arrivé unehistoire, tout à l’heure… D’ailleurs je te raconterai cela plustard. »

Elle ne m’écoutait déjà plus ; elle étaitabsorbée dans une profonde rêverie.

« Je ne comprends pas comment j’ai pupartir de chez EUX : j’avais la fièvre », dit-elle enfinen me regardant d’un air qui n’attendait pas de réponse.

Si je lui avais adressé la parole en cetinstant, elle ne m’aurait pas entendu.

« Vania, dit-elle d’une voix à peinedistincte, je t’ai prié de venir car j’avais quelque chosed’important à te dire.

– Quoi donc ?

– Je le quitte.

– Tu le quittes ou tu l’asquitté ?

– Il faut en finir avec cette vie. Jet’ai fait signe pour te dire tout, tout ce qui s’est accumulé, toutce que je t’ai caché jusqu’à présent. »

Elle commençait toujours ainsi lorsqu’elle mefaisait part de ses intentions secrètes, et presque toujours il setrouvait que je connaissais ses secrets depuis longtemps parcequ’elle me les avait déjà dits.

« Ah ! Natacha ! Je t’aientendue cent fois dire cela ! Bien sûr, vous ne pouvez pasvivre ensemble : votre liaison a quelque chosed’étrange ; il n’y a rien de commun entre vous. Mais…, enauras-tu la force ?

– Avant, j’en avais seulementl’intention, Vania ; mais maintenant, je suis tout à faitdécidée. Je l’aime infiniment, et pourtant je me trouve être saprincipale ennemie ; je compromets son avenir. Il faut que jelui rende sa liberté. Il ne peut pas m’épouser ; il n’a pas laforce de résister à son père. Je ne désire pas non plus le lier. Etje suis même contente qu’il se soit épris de sa fiancée. Cela luisera plus facile de me quitter. Je dois le faire ! C’est mondevoir… Si je l’aime, il faut que je sacrifie tout pour lui, que jelui prouve mon amour, c’est mon devoir ! N’est-cepas ?

– Mais tu ne pourras pas leconvaincre.

– Je ne chercherai pas à le convaincre.Je serai avec lui comme avant, il peut entrer tout de suite. Maisil faut que je trouve un moyen pour qu’il lui soit facile de mequitter sans remords. C’est ce qui me tourmente, Vania ;aide-moi. Que me conseilles-tu ?

– Il n’y a qu’un seul moyen, luidis-je ; cesser de l’aimer complètement et en aimer un autre.Mais je doute que ce soit un moyen. Tu connais son caractère !Voici cinq jours qu’il n’est pas rentré. Suppose qu’il t’aitabandonnée tout à fait ; il suffit que tu lui écrives que tule quittes toi-même, il accourrait aussitôt.

– Pourquoi ne l’aimes-tu pas,Vania ?

– Moi !

– Oui, toi, toi ! Tu es son ennemi,en secret et ouvertement ! Tu ne peux parler de lui qu’avec unsentiment de rancune. J’ai remarqué cent fois que ton plus grandplaisir est de l’humilier et de le noircir ! Oui, de lenoircir, je dis la vérité !

– Tu me l’as déjà dit cent fois. Assez,Natacha, laissons cette conversation.

– Je voudrais déménager, reprit-elleaprès un silence. Mais ne te fâche pas, Vania…

– Et après ? Il viendrait dansl’autre appartement… Je te jure que je ne suis pas fâché.

– L’amour est puissant : un nouvelamour peut le retenir. Même s’il revenait vers moi, ce serait justepour un instant, qu’en penses-tu ?

– Je ne sais pas, Natacha, en lui toutest au plus haut point inconséquent. Il veut et épouser l’autre etcontinuer à t’aimer. Il peut d’une certaine façon faire tout celaen même temps.

– Si j’étais sûre qu’il l’aimait, jeprendrais une décision… Vania ! Ne me cache rien !Sais-tu quelque chose que tu ne veux pas me dire, ounon ? »

Elle fixa sur moi un regard anxieux etinquisiteur.

« Je ne sais rien, mon amie, je t’endonne ma parole d’honneur ; j’ai toujours été franc avec toi.D’ailleurs, je pense encore ceci : peut-être qu’il n’est pasdu tout aussi épris de la belle-fille de la comtesse que nous lecroyons. C’est un emballement, sans plus…

– Tu crois cela, Vania ! Mon Dieu,si j’en étais sûre ! Oh ! comme je désirerais le voir ence moment, rien que jeter un regard sur lui ! Je lirais toutsur son visage ! Et il ne vient pas ! il ne vientpas !

– Mais est-ce que tu l’attends,Natacha ?

– Non, il est CHEZ ELLE ; je lesais ; j’ai envoyé aux nouvelles. Comme je voudrais la voir,elle aussi !… Écoute, Vania, je vais te dire une bêtise, maisil est impossible que je ne la voie jamais, que je ne la rencontrejamais ! Qu’est-ce que tu en penses ? »

Elle attendait avec inquiétude ce que j’allaisdire.

« La voir, c’est faisable. Mais voirseulement, c’est peu, tu sais.

– Il me suffirait de la voir, ensuite jedevinerais. Écoute : je suis devenue très bête, tu sais :je ne fais qu’aller et venir ici, toujours seule, je passe montemps à réfléchir ; ça fait comme un tourbillon dans ma tête,et ça me fatigue ! Et il m’est venu une idée, Vania : nepourrais-tu pas faire sa connaissance ? Puisque la comtesse afait l’éloge de ton roman ? (c’est toi-même qui me l’asdit) ; tu vas quelquefois aux soirées du prince R…, elle y va.Arrange-toi pour te faire présenter à elle. Ou bien Aliochapourrait peut-être lui-même te faire faire sa connaissance ?Et tu me raconterais tout.

– Natacha, mon amie, nous en reparlerons.Mais dis-moi : crois-tu sérieusement que tu aurais la force dele quitter ? Regarde-toi ! Tu ne dis pas celacalmement ?

– J’en aurai la force !répondit-elle d’une voix à peine distincte. Je ferai tout pour lui.Je donnerai ma vie entière pour lui. Mais tu sais, Vania, je nepeux pas supporter qu’il soit en ce moment chez elle : il m’aoubliée, il est assis à côté d’elle, il lui parle, il rit, tu tesouviens, comme quand il était ici… Il la regarde dans lesyeux ; il regarde toujours ainsi ; et il ne lui vientmême pas à l’idée que je suis ici… avec toi. »

Elle n’acheva pas et me jeta un regarddésespéré.

« Comment, Natacha, mais à l’instant, àl’instant même, tu m’as dit…

– Tous ensemble, nous nous sépareronstous ensemble ! m’interrompit-elle avec un regard étincelant.Je le bénirai… Mais ce sera dur, Vania, quand il commencera àm’oublier le premier ! Ah ! Vania, quelle torture !Je ne comprends pas moi-même : mentalement, c’est une chose,mais en fait, c’est autre chose ! Que vais-jedevenir !

– Arrête, Natacha, calme-toi !

– Et voici déjà cinq jours, chaque heure,chaque minute… Que je rêve, que je dorme, c’est lui, toujourslui ! Sais-tu, Vania : allons-y, conduis-moilà-bas !

– Calme-toi, Natacha…

– Si, allons-y ! C’est pour cela queje t’attendais. Vania ! Voici trois jours que j’y pense. C’estau sujet de cela que je t’ai écrit… Il faut que tu m’y conduises,tu ne dois pas me refuser cela… Je t’ai attendu… trois jours… Cesoir il est là-bas…, il est là-bas…, allons-y ! »

Elle semblait délirer. Il y eut du bruit dansl’entrée : on eût dit que Mavra se disputait avecquelqu’un.

« Arrête, Natacha, qui est-ce ? luidemandai-je ; écoute ! »

Elle prêta l’oreille avec un sourire incréduleet soudain pâlit affreusement.

« Mon Dieu ! Qui estlà ? » dit-elle d’une voix presque imperceptible.

Elle voulut me retenir, mais j’allai retrouverMavra dans l’entrée. C’était bien cela ! C’était Aliocha. Ilposait des questions à Mavra, et celle-ci l’avait tout d’abordempêché d’entrer.

« D’où sors-tu comme cela ?disait-elle, comme si c’était elle qui menait la maison.Hein ? Où as-tu traîné ? Allons, va, va ! Mais tu nem’en feras pas rabattre ! Mais va donc ; que vas-turépondre ?

– Je ne crains personne ! Je vaisentrer ! dit Aliocha, légèrement confus.

– Eh bien, vas-y ! Tu es jolimentleste !

– C’est ce que je vais faire !Ah ! Vous êtes là, vous aussi ? dit-il enm’apercevant : comme c’est bien que vous soyez là aussi !Eh bien, me voilà ; vous voyez ; comment vais-je…

– Mais entrez, tout simplement, luidis-je. Que craignez-vous ?

– Je ne crains rien, je vousassure ; car je ne suis pas coupable, j’en prends Dieu àtémoin. Vous croyez que c’est ma faute ? Vous allez voir, jevais me justifier tout de suite. Natacha, peut-onentrer ? » cria-t-il avec une assurance apprêtée et ens’arrêtant devant la porte.

Personne ne répondit.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-ild’un air angoissé.

– Rien, elle était là il y a un instant,répondis-je : à moins que… »

Aliocha ouvrit prudemment la porte, et jetaautour de la chambre un regard timide. Il n’y avait personne.

Soudain, il l’aperçut dans un coin, entrel’armoire et la fenêtre. Elle était là, debout, et semblait secacher, plus morte que vive. Aujourd’hui encore, quand j’y songe,je ne peux m’empêcher de sourire. Aliocha s’approcha d’ellelentement, avec précaution.

« Natacha, qu’est-ce que tu as ?Bonjour, dit-il timidement, en la regardant avec une sorted’effroi.

– Qu’est-ce qu’il y a ? non…,rien ! répondit-elle, terriblement émue, comme si c’était ellequi était coupable. Tu… veux du thé ?

– Natacha, écoute…, dit Aliochacomplètement éperdu. Tu crois peut-être que je suis coupable… Maisje ne suis pas coupable, pas le moins du monde ! Tu vas voir,je vais te raconter.

– À quoi bon ? murmura Natacha, non,non, ce n’est pas la peine…, donne-moi plutôt le main, et… que cesoit fini…, comme toujours… » Elle sortit de son coin ;ses joues se colorèrent.

Elle tenait les yeux baissés, comme si ellecraignait de regarder Aliocha.

« Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-ilavec enthousiasme. Mais si j’étais coupable, il me semble que jen’oserais même pas jeter les yeux sur elle après cela !Regardez, regardez ! cria-t-il, en se tournant vers moi :voyez, elle me croit coupable ; tout est contre moi, toutesles apparences sont contre moi ! Voilà cinq jours que je nesuis pas rentré ! Elle entend dire que je suis chez mafiancée, eh bien ? Elle me pardonne ! Elle me dit :« Donne-moi la main et que ce soit fini ! » Natacha,ma chérie, mon ange ! Je ne suis pas coupable, sache-le !Je n’ai absolument rien fait de mal ! Au contraire ! Aucontraire !

– Mais… Tu devais aller LÀ-BAS… On t’ainvité… Comment se fait-il que tu sois ici ?… Quelle heureest-il ?

– Dix heures et demie ! J’ai étélà-bas… Mais j’ai dit que j’étais souffrant et je suis parti ;c’est la première fois depuis cinq jours que je suis libre, quej’ai pu leur échapper et venir près de toi, Natacha. C’est-à-direque j’aurais pu venir plus tôt, mais j’ai fait exprès de ne pasvenir ! Pourquoi ? Tu vas le savoir tout de suite, je tel’expliquerai : je suis venu pour te l’expliquer ;seulement, je te jure que cette fois-ci je ne suis nullement,nullement coupable envers toi ! »

Natacha leva la tête et fixa les yeux sur lui…Mais le regard d’Aliocha brillait d’une telle sincérité, son visageétait si radieux, si honnête, si joyeux, qu’il était impossible dene pas le croire. Je pensais qu’ils allaient s’écrier et se jeterdans les bras l’un de l’autre, comme cela s’était passé déjà plusd’une fois lors de semblables réconciliations. Mais Natacha, commesuffoquée de bonheur, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, etsoudain… fondit silencieusement en larmes… Pour le coup, Aliochan’y tint plus. Il se jeta à ses pieds. Il baisait ses mains, sespieds, il était comme transporté. J’avançai une chaise à Natacha.Elle s’y assit. Ses jambes se dérobaient.

Partie 2

Chapitre 1

 

Une minute après, nous riions tous comme desfous.

« Mais laissez-moi donc, laissez-moi doncvous raconter, disait Aliocha, nous couvrant tous de sa voixsonore. Ils croient que tout est comme avant…, que je n’ai que desbêtises à dire… Je vous dis que c’est quelque chose de trèsintéressant. Mais vous tairez-vous à la fin ? »

Il brûlait d’envie de faire son récit. À sonair, on pouvait voir qu’il apportait des nouvelles d’importance.Mais la gravité apprêtée que lui donnait la naïve fierté d’êtredétenteur de ces nouvelles mit aussitôt Natacha en joie. Je me misà rire aussi malgré moi. Et plus il se fâchait contre nous, plusnous riions. Le dépit, puis le désespoir enfantin d’Aliocha nousamenèrent enfin à cet état où il suffit de montrer le bout du petitdoigt pour se pâmer de rire aussitôt. Mavra, sortie de sa cuisine,se tenait sur le pas de la porte et nous contemplait avec unesombre indignation, regrettant qu’Aliocha ne se fût fait proprementlaver la tête par Natacha, comme elle l’attendait avec délicesdepuis cinq jours, et qu’au lieu de tout cela nous fussions tousjoyeux.

Enfin, Natacha, voyant que notre hilaritéoffensait Aliocha, s’arrêta de rire.

« Qu’est-ce que tu veux donc nousraconter ? demanda-t-elle.

– Alors, est-ce qu’il faut apporter lesamovar ? demanda Mavra, en interrompant Aliocha sans lamoindre déférence.

– Va, Mavra, va, lui répondit-il en lacongédiant hâtivement de la main. Je vais vous raconter tout ce quiest arrivé, tout ce qui est et tout ce qui arrivera, car je saistout cela. Je vois, mes amis, que vous désirez savoir où j’ai étépendant ces cinq jours, et c’est ce que je veux vousraconter ; mais vous ne me laissez pas. Bon : toutd’abord, je t’ai trompée tout ce temps, Natacha, tout ce temps,cela fait un bon moment que cela dure, et c’est là le plusimportant.

– Tu m’as trompée ?

– Oui, depuis un mois ; j’aicommencé avant l’arrivée de mon père : maintenant le momentest venu où je dois être entièrement sincère. Il y a un mois, avantque mon père n’arrive, j’ai reçu de lui une interminable lettre etje vous l’ai cachée à tous deux. Il m’y annonçait tout bonnement(sur un ton si sérieux que j’en ai été effrayé) que mon mariageétait arrangé, que ma fiancée était une perfection ; que, bienentendu, je ne la méritais pas, mais que je devais néanmoinsabsolument l’épouser. Qu’afin de m’y préparer, je devais me sortirtoutes ces sottises de la tête, etc. etc. On sait quelles sont cessottises. Et cette lettre, je vous l’ai cachée.

– Tu ne nous l’as pas du toutcachée ! l’interrompit Natacha : il y a bien là de quoise vanter ! En réalité, tu nous as tout raconté tout de suite.Je me souviens que tu es devenu brusquement très docile et trèstendre, que tu ne me quittais plus, comme si tu t’étais renducoupable de quelque chose, et tu nous as raconté toute la lettrepar fragments.

– C’est impossible, je ne vous aisûrement pas dit l’essentiel. Vous avez peut-être tous les deuxdeviné quelque chose, ça, c’est votre affaire, mais moi je ne vousai rien raconté. Je vous l’ai caché et j’en ai terriblementsouffert.

– Je me souviens, Aliocha, que vous medemandiez alors conseil à chaque instant et vous m’avez toutraconté, par bribes, bien sûr, sous forme de suppositions,ajoutai-je en regardant Natacha.

– Tu nous as tout raconté ! Ne faispas le fier, je t’en prie, appuya-t-elle. Est-ce que tu peux cacherquelque chose ? Est-ce que tu peux ruser ? Mavraelle-même sait tout. N’est-ce pas, Mavra ?

– Bien sûr ! répliqua Mavra, enpassant la tête par la porte ; tu as tout raconté les troispremiers jours. Cela ne te va pas de faire le cachottier !

– Ah ! comme c’est désagréable deparler avec vous ! Tu fais tout cela pour te venger,Natacha ! Et toi, Mavra, tu te trompes, toi aussi. Je mesouviens que j’étais alors, comme fou ; te rappelles-tu,Mavra ?

– Comment ne pas se le rappeler !Aujourd’hui encore, tu es comme fou !

– Non, non, ce n’est pas ce que je veuxdire. Tu te souviens ! Nous n’avions toujours pas deressources, et tu es allée mettre en gage mon porte-cigarettes enargent ; et, surtout, permets-moi de te le faire remarquer,Mavra, tu t’oublies terriblement devant moi. C’est Natacha qui t’aappris tout cela. Soit ; admettons que je vous aie raconté dèscette époque-là, par bribes (je m’en souviens maintenant). Mais leton, le ton de la lettre, vous ne le connaissez pas, et vous savezbien que dans une lettre l’essentiel, c’est le ton. C’est cela queje veux dire.

– Eh bien, quel était ce ton ?demanda Natacha.

– Écoute, Natacha, tu me demandes celacomme si tu plaisantais. NE PLAISANTE PAS. Je t’assure que c’esttrès important. Le ton de cette lettre était tel que les bras m’ensont tombés. Jamais mon père ne m’avait parlé ainsi : le mondepérisse, si mon désir ne se réalise pas ! Voici quel en étaitle ton !

– C’est bon, raconte-nous cela ; etpourquoi devais-tu te cacher de moi ?

– Ah ! mon Dieu ! Mais pour nepas t’effrayer. J’espérais arranger tout moi-même. Donc, aprèscette lettre, dès que mon père est arrivé, mes tourments ontcommencé. Je m’étais préparé à lui répondre fermement,sérieusement, en termes clairs, mais je n’en ai jamais eul’occasion. Et il ne me posait même pas de questions : il estrusé ! Au contraire, il faisait comme si tout était déjàdécidé, comme s’il ne pouvait pas y avoir entre nous aucunediscussion, aucun malentendu. Tu m’entends : comme s’il NEPOUVAIT même pas y en avoir ; quelle présomption ! J’enétais étonné. Comme il est intelligent, Ivan Petrovitch, si voussaviez ! Il a tout lu, il sait tout ; vous le regardezune seule fois, et il connaît déjà toutes vos pensées comme lessiennes. C’est sûrement pour cela qu’on a dit qu’il était jésuite.Natacha n’aime pas que je fasse son éloge. Ne te fâche pas,Natacha. Ainsi donc…, mais à propos ! Il ne me donnait pasd’argent au début, et maintenant il m’en a donné, hier,Natacha ! Mon ange ! Notre misère a pris fin !Tiens, regarde ! Tout ce qu’il m’avait retranché en punitiondepuis six mois, il me l’a rendu hier. Voyez combien cela fait, jen’ai pas encore compté. Mavra, regarde combien il y ad’argent ! Maintenant, nous n’aurons plus besoin de mettre noscuillers et nos boutons de manchettes au mont-de-piété. »

Il sortit de sa poche une assez grosse liassede billets, environ quinze cents roubles-argent, et la posa sur latable. Mavra regarda les billets avec étonnement et félicitéAlexeï. Natacha le pressait instamment.

« Ainsi, je me suis demandé ce quej’allais faire, poursuivit Aliocha. Comment aller contre lui ?Je vous jure à tous deux que, s’il avait été méchant, s’il n’avaitpas été aussi bon avec moi, je n’aurais pensé à rien de tout cela.Je lui aurais dit carrément que je ne voulais pas, que je n’étaisplus un enfant, mais un homme et que maintenant, c’étaitfini ! Et j’aurais tenu bon, croyez-le. Tandis que là,qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Mais ne m’accusez pas. Jevois que tu as l’air mécontente, Natacha. Qu’avez vous à échangerdes clins d’yeux ? Vous pensez sans doute : ça y est, ilsl’ont embobiné tout de suite et il n’a pas pour une once defermeté. De la fermeté, j’en ai, et plus que vous ne pensez !La preuve, c’est que, malgré ma situation, je me suis ditaussitôt : « C’est mon devoir, je dois tout, toutraconter à mon père. » J’ai commencé, et je lui ai toutraconté, et il m’a écouté jusqu’au bout.

– Mais qu’est-ce que tu lui as dit enfait ? lui demanda Natacha d’un air inquiet.

– Je lui ai dit que je ne voulais pasd’autre fiancée, parce que j’en avais une : toi. À vrai dire,je ne lui ai pas encore dit cela ouvertement, mais je l’y aipréparé, et je le lui dirai demain ; j’y suis décidé. Toutd’abord, j’ai commencé par dire que c’était honteux et vil de semarier pour de l’argent et que c’était pure stupidité de notre partque de nous considérer comme des aristocrates (car je parlais aveclui tout à fait librement, comme avec un frère). Ensuite je lui aidit que j’étais du tiers-état et que le tiers-étatc’est l’essentiel ; que j’en étais fier, que j’étaissemblable à tout le monde, et que je ne voulais me distinguer depersonne…, en un mot, je lui ai exposé toutes ces saines idées… Jeparlais avec chaleur, avec élan. Je m’étonnais moi-même. Je lui aidémontré, pour finir, à son propre point de vue…, je lui ai dittout net : « Quels princes sommes-nous ? Nous n’enavons que la naissance, mais au fond, qu’avons-nous deprincier ? » Premièrement, nous ne sommes pasparticulièrement riches, et la richesse est ce qu’il y a de plusimportant. Le plus grand prince de nos jours, c’est Rothschild.Deuxièmement, dans le grand monde aujourd’hui, il y a longtempsqu’on n’a plus entendu parler de nous. Le dernier avait été mononcle, Sémione Valkovski, et encore il n’était connu qu’à Moscou,et uniquement parce qu’il avait perdu ses dernières trois centsâmes ; si mon père n’avait lui-même gagné de l’argent, sespetits-enfants auraient peut-être labouré la terre, comme fontcertains princes. Donc, il n’y a pas là de quoi s’enorgueillir. Enun mot, je lui ai sorti tout ce qui bouillonnait de moi, tout, avecfougue, sans détour, et j’en ai même ajouté un peu. Il ne m’a mêmepas répondu, mais s’est mis seulement à me reprocher d’avoirabandonné la maison du comte Naïnski, puis il m’a dit ensuite qu’ilfallait la cour à la princesse K…, ma marraine, et que si laprincesse K… me recevait bien, cela voulait dire qu’on me recevraitpartout et que ma carrière était faite, et il a continué à m’enconter ! Il faisait tout le temps allusion au fait que je lesavais tous abandonnés depuis que je vivais avec toi, Natacha ;que c’était donc ton influence. Mais jusqu’à présent il ne m’ajamais parlé de toi, directement, on voit même qu’il évite cesujet. Nous rusons tous les deux, nous nous épions, nous nousattrapons mutuellement, et sois certaine que notre jourviendra.

– C’est bon ; mais comment celas’est-il terminé ? Qu’a-t-il décidé ? C’est là le plusimportant. Quel bavard tu fais, Aliocha…

– Dieu sait ! Impossible de démêlerce qu’il a décidé ; et je ne suis pas du tout bavard, je parlesérieusement ; il n’a rien décidé du tout ; à tous mesraisonnements, il se contentait de sourire, comme s’il avait pitiéde moi. Tu sais, je sens que c’est humiliant, mais je n’en éprouvepas de honte. Il m’a dit : « Je suis tout à fait d’accordavec toi, allons chez le comte Naïnski, mais prends garde, ne disrien de tout cela là-bas. Moi, je te comprends mais eux, ils ne tecomprendraient pas. On dirait que lui-même n’est pas très bien reçupartout ; on lui en veut pour quelque chose. » Engénéral, on fait grise mine à mon père en ce moment. Dès le début,le comte m’a reçu pompeusement, avec hauteur, comme s’il avaitcomplètement oublié que j’avais grandi dans sa maison, il s’estmême mis à rassembler ses souvenirs ! Il m’en voulaitsimplement de mon ingratitude et, vraiment, il n’y a là aucuneingratitude de ma part ; on s’ennuie horriblement chez lui,c’est pour cela que je n’y suis plus allé. Il n’a pas eu non plusbeaucoup d’égards pour mon père ; il en a eu si peu que je necomprends même pas comment mon père va là-bas. Tout cela m’arévolté. Mon pauvre père doit presque plier l’échine devantlui ; je comprends qu’il fait tout cela pour moi, mais je n’enai nul besoin. J’étais sur le point après de faire part de tous messentiments à mon père, mais je me suis retenu. À quoi bon ! Jene transformerai pas ses convictions, je ne ferai que le chagrinerdavantage, et c’est déjà bien assez pénible sans cela pour lui.Alors je me suis dit que j’allais me mettre à ruser, que je lesdépasserais tous en astuce, que je forcerais le comte à me prendreen considération ; et, croyez-vous, j’ai tout de suite atteintmon but ; en un jour, tout a changé ! Le comte Naïnskin’en a plus que pour moi. Et tout cela je l’ai fait seul, par mapropre ruse, mon père n’en revenait pas !…

– Écoute, Aliocha, tu ferais mieux denous raconter l’histoire, s’écria l’impatiente Natacha ; jecroyais que tu allais nous parler de ce qui nous intéresse et tuveux seulement raconter comment tu t’es distingué chez le comteNaïnski. Je me moque de ton comte !

– Elle s’en moque ! Vous entendez,Ivan Petrovitch, elle s’en moque ! Mais c’est là le pointcapital. Tu vas voir, tu seras étonnée toi-même ; touts’éclaircira vers la fin. Laissez-moi seulement vous raconter… Pourfinir (pourquoi ne pas parler avec franchise), vois-tu, Natacha, etvous aussi, Ivan Petrovitch, je suis peut-être vraiment parfoistrès peu, très peu raisonnable ; mettons même (c’est arrivé)bêta, sans plus. Mais là, je vous affirme que j’ai montré beaucoupde ruse, oui…, et même d’intelligence ; et j’ai pensé que vousseriez contents de savoir que je ne suis pas toujours… stupide.

– Ah ! que dis-tu, Aliocha, veux-tute taire ? »

Natacha ne pouvait supporter qu’on jugeâtAliocha inintelligent. Combien de fois ne m’avait-elle pas boudé,sans rien exprimer de vive voix, lorsque, sans trop de cérémonie,je démontrais à Aliocha qu’il avait fait quelque sottise ;c’était son point sensible. Elle pouvait d’autant moins souffrirqu’Aliocha fût humilié qu’à part elle sans doute elle avaitconscience de ses limites. Mais jamais elle ne lui avait fait partde ce qu’elle pensait, craignant de le blesser dans sonamour-propre. Quant à lui, il était particulièrement perspicace àces moments-là, et il devinait toujours ses sentiments secrets.Natacha voyait cela et s’en faisait beaucoup de chagrin ;sur-le-champ, elle le flattait et le cajolait. C’est pourquoi encet instant les paroles d’Aliocha avaient retenti douloureusementdans son cœur…

« Laisse, Aliocha, tu es seulementétourdi, c’est tout, ajouta-t-elle, pourquoi t’humilies-tutoi-même ?

– C’est bon ; mais laissez-moifinir. Après la réception du comte, mon père était furieux contremoi. Attends un peu, me suis-je dit ! Nous sommes allés chezla princesse, j’avais entendu dire depuis longtemps que, devieillesse, elle avait quasiment perdu l’esprit. Qu’en plus elleétait sourde et aimait à la folie les petits chiens. Qu’elle enavait toute une meute et les adorait. En dépit de tout cela, elleavait une immense influence dans le monde, et le comte Naïnskilui-même, le superbe, faisait antichambre chezelle. Aussi, en chemin, je jetai les bases d’un plan d’activitéultérieur, et sur quoi croyez-vous qu’il reposait ? Sur ce quetous les chiens m’aiment, oui, c’est comme je vous le dis !J’ai remarqué cela. Est-ce qu’il y a une force magnétique en moi,ou est-ce parce que j’aime beaucoup moi-même tous lesanimaux ? Je ne sais, mais les chiens m’aiment, un point c’esttout ! À propos de magnétisme, je ne t’ai pas encore raconté,Natacha, que l’autre jour nous avons évoqué des esprits, j’ai étéchez un expert en la matière ; c’est extrêmement curieux, IvanPetrovitch ; cela m’a impressionné. J’ai évoqué JulesCésar.

– Ah ! mon Dieu ! Maisqu’avais-tu besoin de Jules César ! s’écria Natacha, enéclatant de rire. Il ne manquait plus que cela !

– Mais pourquoi donc ?… Est-ce queje suis… Pourquoi n’ai-je pas le droit d’évoquer Jules César ?Qu’est-ce que cela peut lui faire ? La voilà quirit !

– Bien sûr que cela ne lui fera rien…Ah ! mon cher ami ! Eh bien, qu’est-ce qu’il t’a dit,Jules César ?

– Il ne m’a rien dit. Je tenais seulementun crayon, et le crayon marchait tout seul sur un papier etécrivait. C’est Jules César qui écrivait, à ce qu’on m’a dit. Je nele crois pas.

– Et qu’est-ce qu’il t’a écrit ?

– Quelque chose dans le genre de« trempé », comme dans Gogol…, mais cesse derire !

– Parle-nous alors de laprincesse !

– Mais vous m’interrompez tout le temps.Nous sommes arrivés chez la princesse et j’ai commencé par faire lacour à Mimi. Cette Mimi, c’est une vieille chienne affreuse, tout àfait répugnante, de plus elle est entêtée et elle mord. Laprincesse en raffole ; on dirait qu’elles sont du même âge.J’ai commencé par bourrer Mimi de bonbons, et en dix minutes auplus, je lui avais appris à donner la patte, ce que de toute sa vieon n’avait pu lui faire faire. La princesse était aux nues ;elle manquait pleurer de joie : « Mimi ! Mimi !Mimi ! donne la patte ! » Quelqu’un arrive :« Mimi donne la patte ! Mon filleul vient de luiapprendre ! » Le comte Naïnski entre : « Mimidonne la patte ! » Elle me regarde en pleurant presqued’attendrissement. L’excellente vieille ! elle me faisaitpitié. Je n’ai pas laissé passer l’occasion, je lui ai faitsur-le-champ un autre compliment ; elle a sur sa tabatière sonpropre portrait, qui date du temps où elle était encore jeunefille, il y a une soixantaine d’années de cela. La voilà qui laissetomber sa tabatière. Je la ramasse, et je dis comme si je ne savaisrien : Quelle charmante peinture ! C’est labeauté idéale ! Pour le coup, elle fond complètement :elle me parle de ceci, de cela : où ai-je étudié, chez quiest-ce que j’habite, elle en débite. Je l’ai égayée aussi en luiracontant une histoire grivoise. Elle aime cela ; elle m’aseulement menacé du doigt mais elle a beaucoup ri. En mecongédiant, elle m’embrasse et me signe et exige que je vienne ladistraire chaque jour. Le comte me serre la main ; ses yeuxs’étaient faits tout doucereux ; quant à son père, bien que,ce soit l’homme le meilleur, le plus honnête et le plus noble de laterre, vous me croirez si vous voulez, il en pleurait presque dejoie, lorsque nous revînmes tous les deux à la maison ; il m’aembrassé et s’est laissé aller à me faire des révélations simystérieuses à propos de carrière, de relations, d’argent, demariage, qu’il y a beaucoup de choses que je n’ai pas comprises. Etc’est à ce moment-là qu’il m’a donné de l’argent. Cela se passaithier. Demain, je retourne chez la princesse, mais son père estmalgré cela l’homme le plus noble qui soit, ne prenez pas cela enmauvaise part ; il m’éloigne de toi, c’est vrai, Natacha, maisc’est parce qu’il est aveuglé, parce qu’il désire les millions deKatia, et que tu ne les as pas ; mais il ne les désire quepour moi, et c’est uniquement par ignorance qu’il est injusteenvers toi. Aussi quel père ne désire pas le bonheur de sonfils ! Ce n’est pas sa faute s’il est habitué à estimer lebonheur en millions. Ils sont tous ainsi. Il faut le regarder de cepoint de vue, pas autrement, et tout de suite on trouve qu’il araison. Je me suis exprès hâté de venir te voir, Natacha, pour t’enpersuader, car je sais que tu es prévenue contre lui et, bienentendu, ce n’est pas ta faute. Je ne t’en fais pas grief…

– Ainsi, tout ce qui t’est arrivé, c’estde faire ta carrière chez la princesse ? C’est là toute taruse ? lui demanda Natacha.

– Comment ? Qu’est-ce que tudis ? Ce n’est qu’un commencement… je t’ai parlé de laprincesse, parce que par elle je tiendrai mon père en main, tucomprends, mais mon histoire principale n’est pas encorecommencée.

– Alors, raconte-la-nous vite !

– Aujourd’hui, il m’est arrivé une autreaventure extrêmement étrange, j’en suis encore frappé, poursuivitAliocha. Il faut que vous notiez que, bien que mon père et lacomtesse aient décidé notre mariage, officiellement il n’y a pasencore rien eu de définitif : nous pourrions nous séparersur-le-champ sans le moindre scandale ; il n’y a que le comteNaïnski qui soit au courant, mais on le considère comme un parentet un protecteur. Bien plus, quoique pendant ces deux dernièressemaines j’aie souvent rencontré Katia, jusqu’à hier soir, nousn’avons pas parlé d’avenir, c’est-à-dire de mariage, ni… eh bien,oui, ni d’amour. De plus, on a décidé au début de demander leconsentement de la princesse K… dont on attend une protectiontoute-puissante et une pluie d’or. Ce qu’elle dira, c’est ce quedira le monde ; avec les relations qu’elle a… Et on veutabsolument me sortir dans le monde et me faire faire mon chemin.Mais c’est la comtesse, la belle-mère de Katia, qui insiste le plussur ces dispositions. En effet, la princesse, peut-être à cause detoutes ses fredaines à l’étranger, ne la reçoit pas encore, et sila princesse ne la reçoit pas, les autres ne la recevront peut-êtrepas non plus ; or mes fiançailles avec Katia sont une occasionfavorable. Aussi la comtesse, qui était tout d’abord contre cemariage, s’est beaucoup réjouie aujourd’hui de mon succès chez laprincesse, mais ceci, c’est un à-côté, voici le plusimportant : j’ai fait la connaissance de Katerina Fiodorovnadès l’an passé, mais j’étais encore un gamin et je ne pouvais riencomprendre, aussi je n’avais rien vu en elle à ce moment-là…

– Simplement, tu m’aimais alorsdavantage, l’interrompit Natacha, c’est pourquoi tu n’avais rien vuen elle, tandis que maintenant…

– Pas un mot, Natacha, s’écria Aliochaavec feu, tu te trompes complètement et tu me fais injure !…Je ne te répondrai même pas ; écoute-moi encore et tucomprendras tout… Oh ! si tu connaissais Katia ! Si tusavais quelle âme tendre et limpide c’est ! Mais tu lesauras ; écoute-moi, seulement jusqu’au bout ! Il y aquinze jours, lorsque, après leur arrivée, mon père me conduisitchez Katia, je me mis à l’observer attentivement. Je remarquaiqu’elle aussi m’observait. Ceci piqua ma curiosité ; je neparle même pas de mon intention de la connaître plus intimement,intention qui m’était venue depuis cette lettre de mon père quim’avait tellement frappé. Je me tairai, je ne chanterai pas seslouanges, je dirai seulement ceci : elle est une éclatanteexception dans tout ce cercle. C’est une nature si originale, uneâme si droite et si forte, forte précisément par sa pureté et sadroiture, que devant elle je ne suis plus qu’un petit garçon, unfrère plus jeune, bien qu’elle n’ait que dix-sept ans. J’ai encoreremarqué une chose ; elle est profondément triste, comme sielle portait un secret ; elle n’est pas bavarde ; chezelle, elle se tait presque tout le temps, on dirait qu’elle apeur…, qu’elle réfléchit à quelque chose. Elle semble craindre monpère. Elle n’aime pas sa belle-mère, je l’avais deviné ; c’estla comtesse qui fait croire, dans quelque dessein, que sabelle-fille l’adore ; tout ceci est faux. Katia lui obéitsurtout aveuglément comme si elles en étaient convenues toutes lesdeux. Il y a quatre jours, après toutes mes observations, jerésolus de mettre mon projet à exécution et c’est que j’ai fait cesoir. C’est-à-dire : raconter tout à Katia, lui avouer tout,la faire pencher de notre côté et ensuite terminer l’affaire d’unseul coup…

– Comment ! raconter quoi ?Avouer quoi ? demanda Natacha d’un ton inquiet.

– Tout, absolument tout, réponditAliocha, je remercie Dieu qui m’a inspiré cette pensée, maisécoutez, écoutez ! Il y a quatre jours, je décidai dem’éloigner de vous et de tout terminer moi-même. Si j’étais restéavec vous, j’aurais tout le temps hésité, je vous aurais écoutée etje n’aurais pris aucune détermination. Tandis que seul, m’étant misjustement dans une position où il me fallait à chaque instant meconvaincre que JE DEVAIS en finir, j’ai réuni mon courage et j’aiété jusqu’au bout ! Je m’étais promis de revenir à vous avecune décision, et je reviens avec une décision !

– Comment donc ? Que s’est-ilpassé ? Raconte-nous vite !

– C’est très simple ! Je suis alléla trouver directement, honnêtement et hardiment. Mais, toutd’abord, il faut que je vous raconte un événement qui a précédécelui-là et qui m’a terriblement impressionné. Avant que noussortions, mon père a reçu une lettre. Je suis entré à ce momentdans son cabinet et me suis arrêté sur le pas de la porte. Il ne mevoyait pas. Il était tellement frappé par cette lettre qu’ilparlait tout seul, poussait des exclamations, allait et venait parla chambre, hors de lui ; pour finir, il s’est mis à rirebrusquement ; il tenait la lettre à la main. J’avais peurd’entrer, j’ai attendu encore, puis je me suis risqué. Mon pèreétait très content ; il m’a adressé la parole d’un air assezétrange ; puis, soudain, il s’est interrompu et m’a ordonné deme préparer aussitôt à sortir, bien qu’il fût encore très tôt.Aujourd’hui, il n’y avait personne chez eux, nous étions seuls, ettu as eu tort de croire qu’il y avait là-bas une soirée, Natacha.On t’a mal renseignée.

– Ah ! ne sors pas du sujet,Aliocha, je t’en prie ; dis-moi comment tu as tout raconté àKatia.

– Heureusement, nous sommes restés seulselle et moi deux bonnes heures. Je lui ai annoncé simplement que,malgré le désir qu’on avait de nous fiancer, notre mariage étaitimpossible ; que toute ma sympathie allait vers elle etqu’elle seule pouvait me sauver. C’est alors que je lui ai toutrévélé. Figure-toi qu’elle ne savait rien de notre histoire à tousles deux, Natacha ! Si tu avais vu comme elle étaittouchée ; au début même elle a été effrayée. Elle est devenuetoute pâle. Je lui ai raconté toute notre histoire : que tuavais abandonné ta maison pour moi, que nous vivions seuls, quenous souffrions le martyre, avions peur de tout ; quemaintenant nous accourions à elle (j’ai parlé aussi en ton nom,Natacha) afin qu’elle se rangeât elle-même de notre côté et dîttout net à sa belle-mère qu’elle ne voulait pas m’épouser ;que c’était là notre unique planche de salut, et que nous n’avionsplus rien à attendre d’aucun côté. Elle m’a écouté avec tellementde curiosité, tellement de sympathie ! Quels yeux elle avait àce moment-là ! On eût dit que toute son âme avait passé dansson regard ! Elle a des yeux bleus tout à fait couleur duciel. Elle m’a remercié de ne pas avoir douté d’elle et m’a promisde nous aider de toutes ses forces. Ensuite, elle m’a posé desquestions, sur toi, elle m’a dit qu’elle désirait beaucoup faire taconnaissance et m’a demandé de te dire qu’elle t’aimait déjà commeune sœur et que tu devais l’aimer toi aussi comme une sœur ;quand elle a appris qu’il y avait déjà cinq jours que je ne t’avaisvue, elle m’a aussitôt expédié auprès de toi. »

Natacha était émue.

« Et tu as pu nous raconter d’abord tesexploits chez une princesse sourde ! Ah ! Aliocha,Aliocha ! s’écria-t-elle, en lui lançant un regard chargé dereproches. Et Katia ? Était-elle gaie, joyeuse, en tecongédiant ?

– Oui, elle était contente d’avoir eul’occasion de faire un geste noble, et elle pleurait. Car ellem’aime aussi, tu sais, Natacha ! Elle m’a avoué qu’elle avaitcommencé à m’aimer, qu’elle voyait peu de gens et qu’il y avaitlongtemps que je lui plaisais. Elle m’avait distingué, surtout,parce qu’autour d’elle il n’y a que ruse et mensonge et que je luiavais paru sincère et honnête. Elle s’est levée et elle m’adit : « Allons, Dieu vous protège, Alexeï Petrovitch, etmoi qui croyais… » Elle n’a pas achevé, elle a fondu en larmeset elle est sortie. Nous avons décidé que, dès demain, elle diraità sa belle-mère qu’elle ne voulait pas m’épouser et que, dèsdemain, je devrais aussi tout dire à mon père fermement ethardiment. Elle m’a reproché de ne pas lui avoir parlé plustôt : « Un honnête homme ne doit riencraindre ! » Elle est tellement noble ! Elle n’aimepas non plus mon père ; elle dit qu’il est fourbe et qu’ilcourt après l’argent. Je l’ai défendu : elle ne m’a pas cru.Si je ne réussis pas demain auprès de mon père (elle est certaineque je ne réussirai pas), alors elle est aussi d’avis que je meréfugie sous la protection de la princesse K… Car aucun d’entre euxn’oserait aller contre elle. Nous nous sommes mutuellement promisd’être comme frère et sœur. Oh ! si tu savais aussi sonhistoire, combien elle est malheureuse, quel dégoût elle éprouvepour sa vie chez sa belle-mère, pour toute cette mise enscène !… Elle ne me l’a pas dit franchement, comme si elle mecraignait moi aussi, mais je l’ai deviné à certaines de sesparoles, Natacha, mon amie ! Comme elle t’admirerait, si ellete voyait ! Et quel bon cœur elle a ! Avec elle, c’esttellement facile ! Vous êtes faites toutes deux pour êtresœurs et vous devez vous aimer. Je l’ai toujours pensé. Et c’estvrai : je vous réunirais, et je resterais à côté de vous, àvous contempler. Ne va pas te faire des idées, Natacha, etlaisse-moi te parler d’elle. J’ai précisément besoin de te parlerd’elle, et de lui parler de toi. Mais tu sais bien que je t’aimeplus que tous, plus qu’elle… Tu es montout ! »

Natacha le regardait en silence, avecune affection mêlée de tristesse. On eût dit que les mots d’Aliochala caressaient et la torturaient en même temps.

« Il y a longtemps, quinze joursdéjà, que je me suis fait une opinion sur Katia, poursuivait-il. Jesuis allé chez eux chaque soir. Quand je revenais à la maison, jene faisais que penser à vous deux, et vous comparer àl’autre.

– Laquelle d’entre nousl’emportait ? lui demanda Natacha en souriant.

– Tantôt toi, tantôt elle. Maisc’est toujours toi qui avais l’avantage. Lorsque je parle avecelle, je sens toujours que je deviens moi-même meilleur, plusintelligent, plus noble en quelque sorte. Mais demain, demain toutse décidera !

– Et tu n’as plus pitiéd’elle ? Elle t’aime, tu le sais ; tu dis que tu t’en esaperçu toi-même.

– Si, j’en ai pitié ! Maisnous nous aimerons tous trois, et alors…

– Et alors adieu ! » ditdoucement Natacha, comme en aparté. Aliocha la regarda d’un airperplexe.

Mais notre entretien fut brusquementinterrompu de la façon la plus imprévue. Dans la cuisine qui étaiten même temps l’antichambre, on entendit un léger bruit, comme siquelqu’un était entré. Une minute après, Mavra ouvrit la porte etfit à la dérobée un petit signe pour appeler Aliocha. Nous noustournâmes tous vers elle.

« On te demande, si tu veux bienvenir, dit-elle d’un ton quasi mystérieux.

– On peut me demander à cetteheure ? dit Aliocha, en nous jetant un regard étonné. J’yvais ! »

Dans la cuisine se tenait le valet duprince son père. On apprit que le prince, en rentrant chez lui,avait arrêté sa voiture devant l’appartement de Natacha et avaitenvoyé demander si Aliocha était chez elle. Après avoir fait lacommission, le valet se retira sur-le-champ.

« C’est bizarre ! Ce n’étaitencore jamais arrivé, dit Aliocha troublé en nous enveloppant duregard ; qu’est-ce que cela veut dire ? »

Natacha le regarda d’un air anxieux.Soudain, Mavra rouvrit la porte.

« Le prince vient lui-même »,dit-elle précipitamment à voix basse et aussitôt elledisparut.

Natacha devint pâle et se leva. Ses yeuxse mirent soudainement à briller. Elle s’appuyait légèrement à latable et, toute troublée, regardait la porte par où devait entrerle visiteur importun.

« Natacha, ne crains rien, je suislà ! Je ne lui permettrai pas de t’offenser », luimurmura Aliocha ému, mais maître de lui.

La porte s’ouvrit et sur le seuilapparut le prince Valkovski en personne.

Chapitre 2

 

Il nous embrassa d’un regard rapide etattentif. On ne pouvait encore déceler d’après ce regard s’il seprésentait en ami ou en ennemi. Mais je veux décrire son aspect parle menu. Ce soir-là, il me frappa particulièrement.

Je l’avais déjà vu auparavant. C’était unhomme d’environ quarante-cinq ans, pas plus, avec un visagerégulier et extrêmement beau, dont l’expression changeait selon lescirconstances ; mais elle changeait brusquement, totalement,avec une rapidité extraordinaire, passant de l’aménité même aumécontentement le plus renfrogné, comme par le déclenchement subitde quelque ressort. L’ovale pur de son visage légèrement basané,ses dents magnifiques, ses lèvres petites et assez fines, jolimentdessinées, son nez droit un peu allongé, son haut front, où l’on nevoyait pas encore la plus petite ride, ses yeux gris assez grands,tout cela en faisait presque un bel homme, et cependant son visagene produisait pas une impression agréable. Ce visage repoussaitsurtout parce que son expression semblait ne pas lui appartenir enpropre, mais était toujours affectée, étudiée, empruntée, et lasourde conviction naissait en vous que jamais vous n’y liriez uneexpression authentique. En le considérant avec plus d’insistance,vous commenciez à soupçonner sous ce masque perpétuel quelque chosede mauvais, de cauteleux, et d’au plus haut degré égoïste. Sesbeaux yeux gris grands ouverts retenaient particulièrement votreattention. Ils semblaient être les seuls à ne pouvoir se soumettreentièrement à sa volonté. Même s’il désirait vous regarder d’un airdoux et affectueux, les rayons de son regard se dédoublaient enquelque sorte et, parmi les rayons doux et affectueux, d’autresbrillaient, hargneux, inquisiteurs, durs, méfiants… Il était assezgrand, bien bâti, un peu maigre, et paraissait considérablementplus jeune que son âge. Ses cheveux souples blond cendré avaient àpeine commencé à grisonner. Ses oreilles, ses mains, les extrémitésde ses pieds, étaient étonnamment belles, d’une beautéaristocratique. Il était vêtu avec une élégance et une fraîcheurraffinées, et il avait encore quelques allures de jeune homme, quid’ailleurs lui seyaient. Il semblait le frère aîné d’Aliocha. Dumoins, on ne l’eût jamais pris pour le père d’un aussi grandgarçon.

Il marcha droit sur Natacha et lui dit, enposant sur elle un regard assuré :

« Mon arrivée chez vous à cette heuresans me faire annoncer est étrange et en dehors de toutes règlesadmises, mais j’espère que vous croirez que du moins je suisconscient de toute l’excentricité de ma démarche. Je sais égalementà qui j’ai affaire ; je sais que vous êtes compréhensive etgénéreuse. Accordez-moi seulement dix minutes, et j’espère quevous-même me comprendrez et m’approuverez. »

Il dit tout cela poliment, mais avec force etfermeté.

« Asseyez-vous », dit Natacha, quin’était pas remise encore de sa première émotion et d’une sorte defrayeur.

Il s’inclina légèrement et s’assit.

« Avant tout, permettez-moi de lui diredeux mots, commença-t-il, en désignant son fils. Aliocha, dès quetu es parti, sans m’attendre et même sans nous dire adieu, on estvenu prévenir la comtesse que Katerina Fiodorovna se trouvait mal.La comtesse allait se précipiter chez elle lorsque KaterinaFiodorovna est entrée brusquement, toute défaite et en proie à ungrand trouble. Elle nous a dit sans détour qu’elle ne pouvait êtreta femme. Elle a ajouté qu’elle allait entrer au couvent, que tului avais demandé son assistance et que tu lui avais confié que tuaimais Nathalia Nikolaievna. Cet incroyable aveu de KaterinaFiodorovna en un pareil instant avait été provoqué, bien entendu,par l’extrême étrangeté de l’explication que tu avais eue avecelle. Elle était presque hors d’elle. Tu comprends que cela m’aimpressionné et effrayé. En passant à l’instant dans la rue, j’aiaperçu de la lumière à vos fenêtres, poursuivit-il en se tournantvers Natacha. Et une pensée qui me poursuit depuis longtemps s’està ce point emparée de moi que je n’ai pu résister à son premierattrait et que je suis entré chez vous. Pourquoi ? Je vaisvous le dire tout de suite, mais je vous prierai tout d’abord de nepas vous étonner de la brutalité de mon explication. Tout ceci estvenu si subitement…

– J’espère que je comprendrai et que jesaurai apprécier comme il faut ce que vous direz » dit Natachaen hésitant.

Le prince la regarda avec insistance, commes’il se hâtait de la DÉCHIFFRER entièrement en l’espace d’uneminute.

« Je compte aussi sur votre pénétration,reprit-il ; et si je me suis permis de venir vous voir cesoir, c’est précisément parce que je sais à qui j’ai affaire. Jevous connais depuis longtemps, bien que jadis j’aie été si injusteet si coupable envers vous. Écoutez : vous savez qu’il y a devieilles dissensions entre votre père et moi. Je ne me justifiepas : peut-être que je suis plus coupable envers lui que je nele pensais jusqu’à présent. Mais, s’il en est ainsi, c’est quemoi-même j’ai été trompé. Je suis méfiant, je le reconnais. Je suisenclin à soupçonner le mal avant le bien, c’est un traitmalheureux, propre aux cœurs secs. Mais je n’ai pas l’habitude dedissimuler mes défauts. J’ai ajouté foi à toutes ces calomnies et,lorsque vous avez quitté vos parents, j’ai pris peur pour Aliocha.Mais je ne vous connaissais pas encore. Les renseignements que j’aifait prendre m’ont peu à peu rassuré entièrement. J’ai observé,étudié, et pour finir, j’ai acquis la conviction que mes soupçonsétaient sans fondement. J’ai appris que vous aviez rompu avec votrefamille, je sais aussi que votre père est de toutes ses forcesopposé à votre mariage avec mon fils. Et d’ailleurs le seul faitqu’avec une telle influence, un tel pouvoir, puis-je dire, surAliocha, vous n’ayez pas jusqu’ici utilisé ce pouvoir et que vousne l’ayez pas contraint de vous épouser, ce seul fait vous placesous un jour favorable. Malgré cela, je vous l’avoue, j’ai décidéalors de faire obstacle autant qu’il est en mon pouvoir à touteéventualité de mariage entre vous et mon fils. Je sais que jem’exprime trop franchement mais en ce moment il faut avant tout queje sois franc ; vous en conviendrez vous-même lorsque vousm’aurez écouté jusqu’au bout. Peu de temps après que vous ayezquitté votre maison, je suis parti de Pétersbourg ; mais jen’avais déjà plus de craintes au sujet d’Aliocha. J’espérais envotre noble fierté. J’avais compris que vous-même ne désiriez pasvous marier avant que nos désagréments familiaux n’aient prisfin ; que vous ne vouliez pas mettre la discorde entre Aliochaet moi, car je ne lui aurais jamais pardonné son mariage avecvous ; que vous ne souhaitiez pas non plus qu’on dise de vousque vous cherchiez un fiancé de lignée princière et une allianceavec notre maison. Au contraire, vous avez même témoigné du dédainà notre égard, et vous attendiez peut-être le moment où jeviendrais moi-même vous prier de nous faire l’honneur d’accordervotre main à mon fils. Cependant, je suis obstinément resté votreennemi. Je ne veux pas me disculper, mais je ne vous cacherai pasmes raisons. Les voici : vous n’avez ni nom ni fortune. J’aidu bien, il est vrai, mais il nous en faut davantage. Notre familleest déchue. Nous avons besoin de relations et d’argent. Labelle-fille de la comtesse Zénaïda Fiodorovna, quoique sansrelations, est très riche. Si nous tardions le moins du monde, desamateurs se présentaient et nous soufflaient la fiancée : ilne fallait pas laisser échapper pareille occasion, aussi, bienqu’Aliocha fût encore trop jeune, je décidai de le marier. Vousvoyez que je ne vous cache rien. Vous pouvez regarder avec méprisun père qui reconnaît lui-même que, conduit par l’intérêt et parles préjugés, il a incité son fils à commettre une mauvaiseaction ; car abandonner une jeune fille au grand cœur qui luia tout sacrifié et envers laquelle il est tellement coupable, c’estune mauvaise action. Mais je ne me justifie pas. La seconde raisonde ce mariage projeté entre mon fils et la belle-fille de lacomtesse Zénaïda Fiodorovna est que cette jeune fille est au plushaut point digne d’amour et de respect. Elle est belle, bienélevée, elle a un caractère remarquable et elle est fortintelligente, bien qu’à beaucoup d’égards elle soit encore uneenfant. Aliocha n’a pas de caractère, il est étourdi,extraordinairement peu raisonnable, à vingt-deux ans c’est encoretout à fait un enfant ; il ne possède que de la dignité et unbon cœur, qualités dangereuses d’ailleurs étant donné ses autresdéfauts. Il y a longtemps que j’ai remarqué que mon influence surlui commence à diminuer : l’ardeur et les entraînements de lajeunesse prennent le dessus et l’emportent même sur certainesobligations. Peut-être que je l’aime trop, mais je suis convaincuque je ne suffis plus à le tenir en main. Et cependant, il lui fautabsolument être sous quelque influence bienfaisante et permanente.Il a une nature soumise, faible, aimante, il préfère aimer et obéirque de commander. Il restera toute sa vie ainsi. Vous pouvez vousreprésenter combien je me suis réjoui lorsque je rencontraiKaterina Fiodorovna, l’idéal de la jeune fille que j’auraissouhaitée pour femme à mon fils. Mais c’était trop tard ; surlui déjà régnait sans conteste une autre influence : la vôtre.Je l’ai observé avec vigilance lorsque je suis revenu il y a unmois à Pétersbourg et j’ai remarqué avec étonnement en lui unchangement sensible vers un mieux. Sa frivolité, son caractèreenfantin restaient presque les mêmes, mais certaines aspirationsnobles s’étaient affermies en lui ; il commençait às’intéresser non plus uniquement à des jouets, mais à ce qui estélevé, noble, honnête. Il a des idées bizarres, instables, parfoisabsurdes ; mais ses désirs, ses emportements, son cœur sontmeilleurs, et c’est là le fondement de tout ; et toutes cesaméliorations viennent indiscutablement de vous. Vous l’avezrééduqué. Je vous avoue qu’à ce moment-là l’idée m’est venue quevous pourriez plus que n’importe qui faire son bonheur. Mais j’aichassé cette pensée, je l’ai rejetée. J’avais besoin de vousl’enlever coûte que coûte ; j’ai commencé à agir et j’ai cruque j’avais atteint mon but. Il y a une heure encore, je pensaisque la victoire était de mon côté. Mais l’incident survenu dans lamaison de la comtesse a d’un coup renversé toutes mes suppositions.Un fait inattendu m’a surtout frappé : ce sérieux insolitechez Aliocha, la fermeté de son attachement pour vous, lapersistance, la vivacité de ce lien. Je vous le répète, vous l’avezrééduqué définitivement. J’ai vu tout d’un coup que le changementqui s’était opéré en lui allait encore plus loin que je ne lepensais. Aujourd’hui il a donné devant moi des signes d’uneintelligence que j’étais loin de soupçonner en lui et il a faitpreuve en même temps d’une finesse, d’une pénétration rares. Il achoisi le chemin le plus sûr pour sortir d’une situation qu’iljugeait embarrassante. Il a effleuré et éveillé la faculté la plusnoble du cœur humain : celle de pardonner et de rendre le bienpour le mal. Il s’est livré au bon plaisir de l’être qu’il avaitoffensé et a accouru vers lui en lui demandant sympathie etassistance. Il a touché la fierté d’une femme qui l’aimait déjà, enlui avouant qu’elle avait une rivale, et en même temps il lui ainspiré de la sympathie pour cette rivale et a obtenu pour lui-mêmele pardon et la promesse d’une amitié fraternelle et désintéressée.Affronter une pareille explication sans blesser, sans offenser, leshommes les plus sages et les plus adroits en sont parfoisincapables, ceux qui le peuvent précisément sont les cœurs frais etpurs, et bien dirigés, comme le sien. Je suis convaincu que vousn’avez pris part à sa démarche d’aujourd’hui ni par vos paroles nipar vos conseils. Peut-être ne l’avez-vous apprise qu’à l’instantmême. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ?

– Vous ne vous trompez pas, répétaNatacha dont le visage était en feu et dont les yeux brillaientd’un éclat étrange, comme inspiré. La dialectique du princecommençait à produire son effet. Je n’ai pas vu Aliocha pendantcinq jours, ajouta-t-elle. C’est lui qui a imaginé cela et qui l’amis à exécution.

– Il en est assurément ainsi, appuya leprince ; mais malgré cela, cette pénétration inattendue, cetesprit de décision, cette conscience de son devoir et pour finirtoute cette noble fermeté, tout cela n’est qu’un effet de votreinfluence sur lui. Je me suis fait une opinion définitivelà-dessus, j’y ai réfléchi en rentrant chez moi, et, aprèsréflexion, je me suis senti la force de prendre une résolution. Nosprojets de mariage sont compromis et ne peuvent être repris :et même si c’était possible, ils n’auraient plus de raison d’être.En effet, je suis persuadé que vous seule pouvez faire son bonheur,que vous êtes son véritable guide, que vous avez déjà posé lesbases de son futur bonheur ! Je ne vous ai rien caché, je nevous cache rien maintenant non plus ; j’aime beaucoupl’avancement, l’argent, la célébrité, le rang même ; jereconnais qu’il y a là une grande part de préjugés, mais j’aime cespréjugés et je ne veux décidément pas les fouler aux pieds. Mais ily a des circonstances où il faut admettre aussi d’autresconsidérations, où on ne peut tout mesurer à la même aune… De plus,j’aime passionnément mon fils. En un mot, je suis arrivé à laconclusion qu’Aliocha ne doit pas vous quitter, car sans vous ilserait perdu. Et l’avouerai-je ? Il y a peut-être un mois quej’ai arrêté cela, et c’est seulement maintenant que j’ai reconnuque j’avais pris une juste décision. Bien sûr, pour vous faire partde tout cela, j’aurais pu tout aussi bien vous rendre visite demainet ne pas vous déranger à minuit ou presque. Ma hâte actuelle vousmontrera peut-être quel intérêt ardent et surtout sincère je porteà cette affaire. Je ne suis plus un gamin ; je ne pourrais, àmon âge, me décider à un geste qui n’ait été mûrement réfléchi.Lorsque je suis entré ici, tout était déjà décidé et pesé. Je saisqu’il me faudra attendre encore longtemps avant de vous convaincreentièrement de ma sincérité… Mais au fait ! Vousexpliquerai-je maintenant pourquoi je suis venu ici ? Je suisvenu pour m’acquitter de ma dette envers vous, et solennellement,avec tout le respect infini que j’ai pour vous, je vous demande defaire le bonheur de mon fils en lui accordant votre main. Oh !ne croyez pas que je me présente comme un père terrible qui adécidé, pour finir, de pardonner à ses enfants et de consentirgracieusement à leur bonheur. Non ! non ! Vousm’humilieriez en me prêtant de telles pensées. Ne croyez pas nonplus que je sois à l’avance certain de votre consentement en mereposant sur ce que vous avez sacrifié pour mon fils ; non,encore une fois. Je suis, le premier à dire tout haut qu’il ne vousvaut pas et… (il est sincère et bon) il le reconnaîtra lui-même. Cen’est pas tout. Il n’y a pas que cela qui m’ait attiré ici, àpareille heure…, je suis venu ici… (et il se leva avec unedéférence quelque peu solennelle), je suis venu ici pour devenirvotre ami ! Je sais que je n’y ai pas le moindre droit, aucontraire ! Permettez- moi d’essayer de mériter cedroit ! Permettez-moi d’espérer !… »

Il s’inclina respectueusement devant Natacha,et attendit sa réponse. Pendant tout le temps qu’il parlait, jel’avais observé attentivement. Il l’avait remarqué.

Il avait prononcé son discours froidement,avec quelques prétentions à la dialectique, et, à certainspassages ; même avec une sorte de négligence. Le ton de saharangue ne correspondait pas toujours à l’élan qui l’avait jetéchez nous à une heure aussi indue pour une première visite etparticulièrement dans ces circonstances. Certaines de sesexpressions étaient visiblement préparées, et à d’autres endroitsde ce discours long et étrange par sa longueur, il avait commeartificiellement pris les airs d’un original, s’efforçant de cachersous les couleurs de l’humour, de l’insouciance et de laplaisanterie un sentiment qui cherche à s’exprimer. Mais jen’analysai tout cela que plus tard ; pour le moment, c’étaitune autre affaire. Il avait prononcé les derniers mots avec tantd’effusion, tant de sentiment, avec une expression si sincère derespect pour Natacha, qu’il fit notre conquête à tous. Quelquechose même qui ressemblait à une larme brilla un instant à sescils. Le noble cœur de Natacha était captivé. Elle se leva à sontour, et, sans dire mot, profondément émue, lui tendit la main. Illa saisit et la baisa tendrement ; avec affection. Aliochaétait hors de lui d’enthousiasme.

« Qu’est-ce que je t’avais dit,Natacha ! s’écria-t-il. Tu ne me croyais pas ! Tu necroyais pas que c’était l’homme le plus noble de la terre ! Tuvois, tu vois !… »

Il se jeta vers son père qu’il embrassa avecfougue. Celui-ci le lui rendit mais se hâta de mettre fin à cettescène attendrissante, comme s’il avait honte de manifester sessentiments.

« C’est assez, dit-il en prenant sonchapeau ; je m’en vais. Je vous ai demandé dix minutes, et jesuis resté une heure, ajouta-t-il avec un petit rire. Mais je m’envais avec l’impatience la plus brûlante de vous revoir le plus tôtpossible. Me permettez-vous de venir vous voir aussi souvent quej’en aurai le loisir ?

– Oui ! oui ! réponditNatacha : aussi souvent que possible ! Je désire au plusvite…, vous aimer…, ajouta-t-elle toute confuse.

– Comme vous êtes sincère, comme vousêtes honnête ! dit le prince, en souriant à ses paroles. Vousne cherchez même pas à dissimuler pour dire une simple politesse.Mais votre sincérité est plus précieuse que toutes ces politessessimulées. Oui ! Je sens qu’il me faudra longtemps, longtemps,pour mériter votre amitié !

– Taisez-vous, ne me faites pas decompliments, c’est assez ! » lui murmura Natacha dans sontrouble.

Qu’elle était belle, en cet instant !

« Soit ! trancha le prince ;mais deux mots encore. Pouvez-vous vous figurer combien je suismalheureux ! Car je ne pourrai venir vous voir ni demain niaprès-demain. Ce soir, j’ai reçu une lettre, très importante, medemandant de prendre part sans délai à une affaire. Je ne peux enaucune façon m’y soustraire. Demain matin, je quitte Pétersbourg.Je vous en prie, ne pensez pas que je sois venu vous voir si tardprécisément parce que je n’en aurais eu le temps ni demain niaprès-demain. Vous ne le pensez sûrement pas, mais voici un petitéchantillon de mon esprit soupçonneux ! Pourquoi m’a-t-ilsemblé que vous deviez infailliblement penser cela ? Oui,cette méfiance m’a beaucoup entravé au cours de ma vie, toute mamésintelligence avec votre famille est peut-être seulement uneconséquence de mon fâcheux caractère !… C’est aujourd’huimardi. Mercredi, jeudi et vendredi je serai absent. J’espèrerevenir sans faute samedi et je viendrai vous voir le jour même.Dites-moi, puis-je venir passer toute la soirée ?

– Bien sûr, bien sûr s’écria Natacha, jevous attendrai samedi soir avec impatience !

– Ah ! comme j’en suisheureux ! Je vous connaîtrai de mieux en mieux ! Allons…,je m’en vais ! Mais je ne peux m’en aller sans vous serrer lamain, poursuivit-il en se tournant brusquement vers moi.Excusez-moi ! Nous parlons tous en ce moment de façon sidécousue… J’ai déjà eu plusieurs fois le plaisir de vousrencontrer, et nous avons même été présentés l’un à l’autre. Je nepuis m’éloigner sans vous dire combien il m’a été agréable derenouveler connaissance.

– Nous nous sommes rencontrés, c’estvrai, répondis-je en prenant la main qu’il me tendait, mais, jem’excuse, je ne me souviens pas que nous ayons été présentés.

– Chez le prince R…, l’annéedernière.

– Pardonnez-moi, je l’avais oublié. Et jevous assure que cette fois je ne l’oublierai plus. Cette soiréerestera pour moi particulièrement mémorable.

– Oui, vous avez raison, pour moi aussi.Je sais depuis longtemps que vous êtes un véritable ami, un amisincère de Nathalia Nikolaievna et de mon fils. J’espère être lequatrième entre vous trois. N’est-ce pas ? ajouta-t-il en setournant vers Natacha.

– Oui, c’est un véritable ami et il fautque nous soyons tous réunis ! répondit Natacha, inspirée parun sentiment profond. La pauvrette ! Elle avait rayonné dejoie, lorsqu’elle avait vu que le prince n’oubliait pas des’approcher de moi. Comme elle m’aimait !

– J’ai rencontré beaucoup d’admirateursde votre talent, poursuivit le prince : je connais deux de voslectrices les plus ferventes. Cela leur serait si agréable de vousconnaître personnellement. Ce sont la comtesse, ma meilleure amie,et sa belle-fille, Katerina Fiodorovna Philimonova. Permettez-moid’espérer que vous ne me refuserez pas le plaisir de vous présenterà ces dames.

– Ce sera un grand honneur, quoique en cemoment j’aie peu de relations…

– Mais vous me donnerez votreadresse ? Où habitez-vous ? J’aurai le plaisir…

– Je ne reçois pas chez moi, prince, dumoins pour l’instant.

– Cependant, quoique je ne mérite pas uneexception…, je…

– Faites-moi ce plaisir, puisque vousinsistez, cela me sera très agréable. J’habite rue N…, maisonKlugen.

– Maison Klugen ! »s’exclama-t-il. Il paraissait frappé. « Comment ! Vous… yhabitez depuis longtemps ?

– Non, il n’y a pas longtemps,répondis-je en le regardant involontairement. Je loge au numéroquarante-quatre.

– Quarante-quatre ? Vous vivez…,seul ?

– Absolument seul.

– Ah ! oui ! C’est parce que…,il me semble que je connais cette maison. C’est d’autant mieux…J’irai vous voir sans faute, sans faute. J’ai beaucoup de choses àvous dire, et j’attends beaucoup de vous. Vous pouvez m’obliger àbien des égards. Vous voyez, je commence aussitôt par une requête.Mais au revoir ! Votre main, encore une fois ! »

Il me serra la main ainsi qu’à Aliocha, baisaà nouveau la petite main de Natacha et sortit sans prier Aliocha dele suivre.

Nous restâmes tous trois fort troublés. Toutceci s’était fait si inopinément, si brusquement. Nous sentionstous qu’en un clin d’œil tout avait changé et que quelque chose denouveau, d’inconnu, commençait. Aliocha s’assit sans dire mot àcôté de Natacha et lui baisa doucement la main. De temps en temps,il lui jetait un regard qui semblait attendre ce qu’elle allaitdire.

« Aliocha, mon cher, va dès demain chezKaterina Fiodorovna, dit-elle enfin.

– J’y pensais aussi, répondit-il ;j’irai sûrement.

– Mais peut-être aussi qu’il lui serapénible de te voir… Comment faire ?

– Je ne sais pas, mon amie. J’y ai pensé.Je verrai…, je prendrai une décision. Eh bien, Natacha, maintenanttout a changé pour nous », ne put s’empêcher de direAliocha.

Elle sourit et lui jeta un long regardtendre.

« Et comme il est délicat ! Il a vuton pauvre logement et il n’a pas dit un mot…

– À quel sujet ?

– Eh bien…, au sujet d’un déménagement…ou d’autre chose, ajouta-t-il en rougissant.

– Veux-tu te taire, Aliocha, qu’est-ceque cela vient faire ?

– Je veux dire qu’il est très délicat. Etcomme il t’a fait des compliments ! Je te l’avais biendit ! Oui, il peut tout comprendre, tout sentir ! Mais ila parlé de moi comme d’un enfant : tous me considèrent commeun enfant ! Et pourquoi pas ? j’en suis un, en effet.

– Tu es un enfant, mais tu as plus depénétration que nous tous. Tu es bon, Aliocha !

– Il a dit que mon bon cœur me faisait dutort. Comment cela ? je ne comprends pas. Sais-tu,Natacha ? Est-ce que je ne ferais pas bien d’aller le trouvertout de suite ? Je serai demain chez toi dès l’aube.

– Va, va, mon ami. C’est une bonne idée.Et présente-toi chez lui sans faute, n’est-ce pas ? Demain, tuviendras dès que tu pourras. Cette fois-ci tu ne te sauveras pluspendant cinq jours ? ajouta-t-elle d’un ton malicieux, avec unregard caressant. Nous étions tous dans une joie sereine etcomplète.

– Viens-tu avec moi, Vania ? criaAliocha en quittant la pièce.

– Non, il va rester ; nous avonsencore à parler, Vania. Prends bien garde, demain, dèsl’aube !

– C’est cela. Adieu,Mavra ! »

Mavra était fort agitée. Elle avait écouté àla porte tout ce qu’avait dit le prince, mais elle était loind’avoir tout compris. Elle aurait voulu percer le mystère, poserdes questions. Mais pour l’instant, elle avait un air très sérieux,fier même. Elle sentait aussi qu’un grand changement venait de seproduire.

Nous demeurâmes seuls. Natacha me prit lamain, et resta quelque temps silencieuse, comme cherchant cequ’elle allait dire.

« Je suis fatiguée ! dit-elle enfind’une voix faible. Écoute : tu iras demain chez nous, n’est-cepas ?

– Certainement.

– Parle à maman, mais ne lui dis rien ÀLUI.

– Tu sais bien que je ne lui parle jamaisde toi.

– C’est vrai : il le saura sanscela. Mais tu noteras ce qu’il dira ? Comment il accueilleracela. Grand Dieu, Vania ! Est-il possible qu’il me maudissepour ce mariage ? Non, ce n’est pas possible !

– Au prince d’arranger tout cela,répliquai-je précipitamment. Il faut absolument qu’il se réconcilieavec ton père ; ensuite, tout s’aplanira.

– Oh ! mon Dieu ! Si c’étaitpossible !… s’écria-t-elle d’une voix suppliante.

– Ne t’inquiète pas, Natacha, touts’arrangera. Cela en prend le chemin. »

Elle me regarda avec insistance.

« Vania ! Que penses-tu duprince ?

– S’il a parlé sincèrement, c’est, selonmoi, un homme parfaitement noble.

– S’il a parlé sincèrement ?Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais il ne pouvait pas ne pasêtre sincère !

– C’est ce que je crois aussi,répondis-je. C’est donc qu’elle a quelque idée en tête, songeai-jeà part moi. C’est bizarre !

– Tu le regardais tout le temps…, sifixement…

– Oui, il m’a semblé un peu étrange.

– À moi aussi. Il parle d’une tellefaçon… Je suis fatiguée, mon ami. Sais-tu ? Rentre chez toi, àton tour ! Et viens me voir demain dès que tu pourras, quandtu auras passé chez eux. Écoute encore : ce n’était pasoffensant, quand je lui ai dit que je voulais l’aimer le plus vitepossible ?

– Non…, pourquoi offensant ?

– Et…, ce n’était pas bête ? Carcela voulait dire que je ne l’aimais pas encore.

– Au contraire, c’était parfait, naïf,spontané. Tu étais si belle à ce moment-là ! C’est lui quiserait stupide s’il ne comprenait pas cela avec son usage du grandmonde !

– Tu as l’air fâché contre lui,Vania ? Mais comme je suis mauvaise, méfiante et vaniteuse,tout de même ! Ne ris pas : tu sais que je ne te cacherien. Ah ! Vania, mon cher ami ! Si je suis de nouveaumalheureuse, si le malheur revient, tu seras sûrement ici, à mescôtés, je le sais ; tu seras peut-être le seul ! Commentte rendrai-je tout cela ! Ne me maudis jamais,Vania !

De retour chez moi, je me déshabillai aussitôtet me couchai. Ma chambre était sombre et humide comme une cave. Ungrand nombre de pensées et de sensations étranges m’agitaient et,de longtemps, je ne pus m’endormir.

Mais il y avait un homme qui devait bien rireen ce moment, en s’endormant dans son lit confortable, si du moinsil daignait encore rire de nous ! Il jugeait cela sans douteau-dessous de sa dignité !

Chapitre 3

 

Le lendemain matin, vers dix heures, ensortant de mon appartement pour me rendre en hâte chez lesIkhméniev à Vassili-Ostrov, puis ensuite chez Natacha, je meheurtai sur le seuil de la porte à ma visiteuse de la veille, lapetite-fille de Smith. Elle entrait chez moi. Je ne sais pourquoi,mais je me souviens que je fus très content de la voir. Hier, jen’avais pas eu le temps de bien la regarder et, de jour, ellem’étonna encore plus. Il était difficile de rencontrer créatureplus étrange et plus originale, du moins en apparence. Petite, avecdes yeux noirs étincelants, des yeux qui n’avaient rien de russe,avec des cheveux noirs en broussaille très épais, un regardobstiné, muet et énigmatique, elle pouvait retenir l’attention den’importe quel passant dans la rue. C’était son regard surtout quifrappait. Il brillait d’intelligence, et en même temps il étaitsoupçonneux et défiant. Sa méchante robe, sale et usée, ressemblaitencore plus qu’hier à une guenille, à la lumière du jour. Il mesembla qu’elle était atteinte de quelque maladie chronique, lenteet opiniâtre, qui graduellement, mais inexorablement, ruinait sonorganisme. Son visage maigre et pâle avait une teinte bilieuse,jaune brun, qui malgré toutes les difformités de la misère et de lamaladie, elle n’était pas laide. Elle avait de jolis sourcilsfinement arqués, et surtout un beau front large et un peu bas etdes lèvres bien dessinées au pli audacieux et fier, mais pâles,presque incolores.

« Ah ! te voilà !m’écriai-je : je pensais bien que tu reviendrais. Entredonc ! »

Elle franchit le seuil lentement, comme hier,en jetant autour d’elle un regard méfiant. Elle examinaattentivement la chambre où avait vécu son grand-père, comme sielle cherchait à y surprendre les changements qu’y avait introduitsun nouveau locataire. Mais, tel grand-père, telle petite-fille, medis-je à part moi. Ne serait-elle pas folle ? Elle se taisaittoujours. J’attendais.

« Je viens chercher les livres,murmura-t-elle enfin, en baissant les yeux.

– Ah ! oui ! tes livres !les voilà, prends-les. Je les ai gardés exprès pour toi. »

Elle me regarda avec curiosité et eut unegrimace bizarre qui semblait vouloir être un sourire incrédule.Mais l’ébauche de sourire disparut et fit place brusquement àl’ancienne expression, sévère et énigmatique.

« Est-ce que grand-père vous a parlé demoi ? me demanda-t-elle en me regardant de la tête aux piedsd’un air ironique.

– Non, il ne m’a pas parlé de toi, maisil…

– Pourquoi donc saviez-vous que jeviendrais ? Qui vous l’a dit ? demanda-t-elle enm’interrompant.

– Parce qu’il me semblait que tongrand-père ne pouvait vivre seul, abandonné de tous. Il était sivieux, si faible ; aussi j’ai pensé que quelqu’un venait levoir. Tiens, voici tes livres. Tu étudies dedans ?

– Non.

– À quoi te servent-ils alors ?

– Mon grand-père me donnait des leçonsquand je venais le voir.

– Et tu n’es plus venue près ?

– Non…, je suis tombée malade,ajouta-t-elle, comme pour se justifier.

– Est-ce que tu as une famille, un père,une mère ? »

Elle fronça brusquement les sourcils et melança un regard effrayé. Puis elle baissa les yeux, se détournasans mot dire et sortit lentement de la pièce, sans daigner merépondre, exactement comme hier. Je la suivais des yeux avecstupéfaction. Mais elle s’arrêta sur le seuil.

« De quoi est-il mort ? »demanda-t-elle brusquement en se tournant imperceptiblement versmoi, exactement avec le même geste et le même mouvement qu’hier,lorsque, sortant et regardant la porte, elle m’avait demandé desnouvelles d’Azor.

Je m’approchai d’elle et commençai à lui faireun récit hâtif. Elle écoutait en silence, avec attention, têtebaissée, me tournant le dos. Je lui racontai aussi que le vieux, enmourant, avait parlé de la sixième rue. « J’ai supposé,ajoutai-je, que là-bas vivait sans doute quelqu’un qui lui étaitcher, c’est pourquoi j’attendais qu’on vienne prendre de sesnouvelles. Il t’aimait certainement, puisqu’il a parlé de toi à sesderniers instants.

– Non, murmura-t-elle, comme à regret. Ilne m’aimait pas. »

Elle était très émue. En lui parlant, je mepenchai vers elle et regardai son visage. Je remarquai qu’ellefaisait des efforts terribles pour étouffer son émotion, par fiertédevant moi. Elle devenait de plus en plus pâle et se morditviolemment la lèvre inférieure. Mais ce qui me frappa surtout, cefurent les battements étranges de son cœur. Il battait de plus enplus fort, si bien qu’à la fin, on pouvait l’entendre à deux outrois pas, comme lors d’un anévrisme. Je croyais qu’elle allaitsoudain éclater en pleurs, comme hier ; mais elle sedomina.

« Où est la palissade ?

– Quelle palissade ?

– Celle près de laquelle il estmort ?

– Je te la montrerai…, quand noussortirons. Mais écoute : comment t’appelles-tu ?

– Ça ne vaut pas la peine…

– Qu’est-ce qui ne vaut pas lapeine ?

– Rien…, je n’ai pas de nom, dit-ellebrusquement ; elle semblait de mauvaise humeur, et fit legeste de s’en aller. Je la retins.

– Attends, étrange petite fille ! Jete veux du bien, tu sais ; j’ai pitié de toi, depuis que tu aspleuré hier dans un coin de l’escalier. Je ne peux pas y penser… Deplus, ton grand-père est mort entre mes bras et c’est sûrement àtoi qu’il songeait lorsqu’il a parlé de la sixième rue, c’est doncun peu comme s’il t’avait confiée à moi. Il m’apparaît en rêve… Jet’ai gardé tes livres et tu es farouche, comme si tu avais peur demoi. Tu es sans doute très pauvre, orpheline peut-être, à la chargedes autres ; ce n’est pas vrai ? »

Je cherchais à la rassurer avec chaleur et jene sais moi-même ce qui m’attirait en elle. À mon sentiment étaitmêlé autre chose que de la pitié. Était-ce le caractère mystérieuxde cette rencontre, l’impression produite par Smith, ou lecaractère fantasque de ma propre humeur ? Je ne sais, maisj’étais irrésistiblement entraîné vers elle. Il me sembla que mesparoles l’avaient touchée ; elle me regarda d’un air bizarre,non plus sévèrement cette fois, mais avec douceur etlonguement ; ensuite, elle baissa de nouveau les yeux, commeirrésolue.

« Elena, murmura-t-elle soudain, àl’improviste et presque à voix basse.

– Tu t’appelles Elena ?

– Oui…

– Dis-moi, est-ce que tu viendras mevoir ?

– Je ne peux pas…, je ne sais pas…, si,je viendrai », murmura-t-elle, comme si elle luttait etdébattait avec elle-même. À ce moment, une horloge sonna. Elletressaillit et, me regardant avec une ineffable et douloureuseangoisse, elle me demanda :

« Quelle heure est-il ?

– Sans doute dix heures etdemie. »

Elle poussa en cri d’effroi.

« Seigneur ! » dit-elle et elles’enfuit sur-le-champ. Mais je l’arrêtai encore une fois dansl’antichambre.

« Je ne te laisserai pas partir ainsi,lui dis-je. Que crains-tu ? Tu es en retard ?

– Oui, oui, je suis sortie encachette ! Laissez-moi ! Elle va me battre !s’écria-t-elle, en essayant de s’arracher de mes mains.

– Écoute un peu et ne te débatspas : tu vas à Vassili-Ostrov, moi aussi, je vais dans latreizième rue. Je suis en retard et j’ai l’intention de prendre unfiacre. Veux-tu venir avec moi ? Je te reconduirai. Tuarriveras plus vite qu’à pied…

– Il ne faut pas, il ne faut pas que vousveniez chez moi », s’écria-t-elle, en proie à une frayeurextrême. Ses traits se déformèrent de terreur à la seule pensée queje pouvais aller où elle habitait.

« Mais je te dis que je vais dans latreizième rue, où j’ai affaire, et non chez toi ! Je ne tesuivrai pas. Avec un fiacre, nous serons vite arrivés.Partons ! »

Nous descendîmes en hâte. Je pris le premiervéhicule venu, un méchant drojki. Elena était visiblement trèspressée, puisqu’elle avait accepté de s’y asseoir avec moi. Le plusétonnant était que je n’osais même pas la questionner. Elle agitales bras et faillit sauter à terre, lorsque je lui demandai quielle craignait tant chez elle… « Quel est cemystère ? » me dis-je.

Sur le drojki, elle était très mal assise. Àchaque secousse, elle s’agrippait à mon paletot de sa main gauche,une main petite, sale et gercée. De l’autre main, elle serrait seslivres ; tout laissait voir que ces livres lui étaient trèschers. En arrangeant sa robe, elle découvrit brusquement sa jambe,et je vis, à mon grand étonnement, qu’elle était pieds nus dans sessouliers percés. Bien que j’eusse résolu de ne plus lui poser dequestions, je ne pus y tenir cette fois encore.

« Quoi, tu n’as pas de bas ? luidemandai-je. Comment peux-tu sortir pieds nus avec cette humiditéet ce froid ?

– Non, je n’en ai pas, répondit-elle,d’un ton saccadé.

– Ah ! mon Dieu, mais pourtant tuhabites bien chez quelqu’un ? Tu aurais dû demander des bas,puisque tu avais besoin de sortir.

– Ça me plaît comme ça.

– Mais tu prendras mal, tumourras !

– Ça m’est bien égal. »

Elle répugnait visiblement à répondre et mesquestions l’irritaient.

« Tiens, c’est là qu’il est mort »,lui dis-je, en lui montrant la maison près de laquelle était mortle vieillard.

Elle regarda avec attention, et, brusquement,se tournant vers moi d’un air suppliant, elle me dit :

« Pour l’amour de Dieu, ne me suivezpas ! Je viendrai, je viendrai ! Dès que je pourrai, jeviendrai.

– C’est bon, je t’ai déjà dit que jen’irais pas chez toi. Mais qui crains-tu ? Tu es sans doutemalheureuse. Cela me fait peine de te regarder…

– Je ne crains personne, répondit-elleavec une sorte d’exaspération dans la voix.

– Mais tu as dit tout à l’heure :« Elle va me battre ! »

– Qu’elle me batte ! répondit-elleet ses yeux se mirent à étinceler. Qu’elle me batte ! »répéta-t-elle d’un ton amer, et sa lèvre supérieure se souleva defaçon méprisante et se mit à trembler.

Enfin, nous arrivâmes à Vassili-Ostrov. Ellearrêta le cocher à l’entrée de la sixième rue et sauta du drojki enregardant autour d’elle d’un air inquiet.

« Allez-vous-en, je viendrai vousvoir ! répétait-elle dans une terrible anxiété, me suppliantde ne pas la suivre. Sauvez-vous vite, vite ! »

Je poursuivis mon chemin. Mais après avoirlongé le quai un instant, je congédiai le cocher et, revenant surmes pas jusqu’à la sixième rue, je passai rapidement sur l’autretrottoir. Je l’aperçus ; elle n’avait pas encore eu le tempsde s’éloigner beaucoup, quoiqu’elle marchât très vite ; elleregardait à chaque instant autour d’elle ; elle s’arrêta mêmeun instant, pour mieux épier si je la suivais ou non. Mais je medissimulai sous une porte cochère et elle ne m’aperçut pas. Ellealla plus loin, et je lui emboîtai le pas, toujours de l’autre côtéde la rue.

Ma curiosité était excitée au dernier degré.Je m’étais promis de ne pas la suivre mais je voulais, à touthasard, savoir dans quelle maison elle allait entrer. J’étais sousl’influence d’une impression lourde et étrange, semblable à cellequ’avait produite en moi son grand-père quand Azor était mort dansla confiserie.

Chapitre 4

 

Nous marchâmes longtemps, jusqu’à la PetiteAvenue. Elle courait presque ; enfin, elle entra dans uneboutique. Je m’arrêtai pour l’attendre. Elle ne vit tout de mêmepas dans une boutique, me dis-je.

En effet, une minute après, elle sortit, maiscette fois elle n’avait plus ses livres. Au lieu de livres, elleportait une sorte de terrine. Après avoir parcouru un court chemin,elle pénétra sous la porte cochère d’une maison de piètreapparence. Cette maison était petite, vieille, en brique, à deuxétages, et peinte d’une couleur jaune sale. À l’une des troisfenêtres de l’étage inférieur, on voyait un petit cercueil rouge,enseigne d’un fabricant de cercueils. Les fenêtres de l’étagesupérieur étaient extraordinairement petites et parfaitementcarrées, avec des vitres ternes, vertes et fendues, à traverslesquelles on apercevait des rideaux de calicot rose. Je traversaila rue, m’approchai de la maison, et lus sur une plaque de fer,au-dessus de la porte : maison de la bourgeoise Boubnova.

Mais à peine avais-je eu le temps dedéchiffrer l’inscription qu’on entendit retentir, dans la cour dela dame Boubnova, un cri perçant, suivi d’invectives. Je jetai uncoup d’œil par le guichet : sur la marche d’un petit perron debois se tenait une grosse femme, vêtue comme à la ville, avec unbonnet et un châle vert. Son visage était d’une teinte écarlaterepoussante ; ses petits yeux bouffis et injectés de sangluisaient de méchanceté. Il était évident qu’elle était en étatd’ébriété, bien qu’on fût loin encore du dîner. Elle vociféraitaprès la pauvre Elena, qui se tenait devant elle comme frappée destupeur, la terrine dans les mains. Au bas de l’escalier, derrièrele dos de la femme au visage rubicond, une créature mal peignée,toute barbouillée de blanc et de rouge observait la scène. Au boutd’un instant, la porte de l’escalier de l’entresol s’ouvrit et surles marches se montra une femme d’âge moyen, sans doute attirée parles cris, vêtue pauvrement, de mine avenante et modeste. Par laporte entrouverte, d’autres locataires du premier étage passèrentla tête : un vieillard branlant et une jeune fille. Un robustemoujik de haute taille, sans doute le concierge, se tenait aumilieu de la cour, un balai à la main, et regardait paresseusementtoute la scène.

« Ah ! maudite, ah ! sangsue,ah ! punaise ! » glapissait la femme, déchargeanttoutes les injures de son répertoire, sans points ni virgules, maisavec une sorte de hoquet. « C’est ainsi que tu me récompensesdu mal que je me donne, saleté ! On l’envoie juste chercherdes concombres, et elle disparaît ! Mon cœur sentait qu’elleallait filer ! Mon cœur me faisait mal ! Hier soir, jelui ai déjà arraché tous ses tifs et aujourd’hui elle se sauve denouveau ! Mais où vas-tu donc, dévergondée, où vas-tu ?Chez qui vas-tu, mécréante, vermine, poison, chez qui ! Parle,pourriture, ou je t’étrangle ! »

Et la femme en furie se jeta sur la pauvrefillette ; mais, apercevant la locataire du premier étage quila regardait sur le perron, elle s’arrêta brusquement et, setournant vers elle, se mit à pousser des clameurs encore plusperçantes en agitant les bras, comme si elle la prenait à témoin ducrime monstrueux de sa malheureuse victime.

« Sa mère a crevé ! Vous le savezvous-mêmes, bonnes gens ; elle est restée seule, sans un sou.Je vois que vous l’avez sur les bras, malheureux qui n’avez déjàrien à manger ; allons, que je me suis dit, en l’honneur desaint Nicolas, je me donnerai cette peine, je recueillerail’orpheline. Et je l’ai prise chez moi. Et qu’est ce que vouscroyez ? Voilà déjà deux mois que je l’entretiens, en ces deuxmois elle m’a bu tout mon sang, elle m’a dévorée. La sangsue !le serpent à sonnettes ! le démon ! Elle ne dit rien,qu’on la batte, qu’on la laisse tranquille, elle ne dit jamaisrien ; comme si elle avait la bouche pleine ! Elle medéchire le cœur, et elle ne dit rien ! Mais pour qui teprends-tu, pécore guenon ! Sans moi, tu serais morte de faimdans la rue. Tu devrais me baiser les pieds, avorton ! Sansmoi, tu aurais déjà crevé !

– Mais qu’avez-vous à vous surmenerainsi, Anna Triphonovna ? Qu’a-t-elle fait pour vouscontrarier encore ? demanda respectueusement la femme à quis’adressait la mégère déchaînée.

– Ce qu’elle a fait, ma bonne dame, cequ’elle a fait ? Je ne veux pas qu’on aille contre mavolonté ! N’agis pas bien comme tu l’entends, mais fais mal àmon idée : voilà comme je suis ! Mais elle a failli mefaire périr aujourd’hui ! Je l’envoie acheter des concombres,et elle ne revient qu’au bout de trois heures ! Mon cœur lepressentait, quand je l’ai envoyée ; il me faisait mal, ilm’élançait ! Où est-elle allée ? Quels protecteurss’est-elle trouvés ? Est-ce que je ne l’ai pas comblée de mesbienfaits ? Et dire que j’ai remis une dette de quatorzeroubles-argent à sa coquine de mère, que je l’ai enterrée à mesfrais, et que je me suis chargée de l’éducation de sondiablotin ! Vous savez vous-même ce que c’est, ma bravedame ! Est-ce que je n’ai pas raison de la secouer, aprèsça ? Elle aurait dû avoir du sentiment et au lieu de ça, elleva contre moi ! Je voulais son bonheur. Je voulais lui faireporter des robes de mousseline, à cette traînée, je lui ai achetédes bottines au bazar, je l’ai habillée comme une princesse, unevraie fête ! Et qu’est-ce que vous croyez, brave gens !En deux jours, elle a mis sa robe en pièces, en lambeaux et elle vacomme ça ! Et elle l’a fait exprès, je ne mens pas, je l’aivue de mes yeux : « Je veux une robe de coutil, qu’elle adit, je ne veux pas de mousseline ! » Alors, je me suissoulagée, je l’ai si bien rossée qu’après j’ai dû appeler lemédecin, lui donner de l’argent. Il y avait de quoi t’étrangler,punaise, et au lieu de ça, je t’ai juste privée de lait pour unesemaine ! Pour la punir, je lui ai fait aussi laver lesplanchers ; et croyez-vous, la voilà qui lave, la charogne,elle lave ! Elle m’échauffe le cœur et elle lave ! Je mesuis dit : elle va se sauver ! Et à peine j’avais eucette idée qu’en un clin d’œil, hier, elle a disparu ! Vousavez vous-mêmes entendu, bonnes gens, comme je l’ai battue hier, jem’en suis rompu les mains, je lui ai enlevé ses bas et seschaussures, je me suis dit qu’elle ne s’en irait pas nu-pieds, etaujourd’hui, elle remet ça ! Où as-tu été ? Parle !Qui es-tu allée voir, mauvaise graine, à qui m’as-tudénoncée ? Parle donc, bohémienne, parle ! »

Et dans un accès de rage, elle se jeta surl’enfant folle de terreur, l’attrapa par les cheveux et le jeta àterre. La terrine de concombres s’échappa et se brisa ; celaaugmenta encore la fureur de la mégère ivre. Elle frappa sa victimeau visage, à la tête ; mais Elena se taisait obstinément et nelaissa échapper ni un son, ni un cri, ni une plainte, même sous lescoups. Je me précipitai dans la cour, hors de moi d’indignation, etallai droit sur la femme ivre.

« Que faites-vous ? Commentosez-vous traiter ainsi une pauvre orpheline ? m’écriai-je enprenant la furie par le bras.

– Quoi ? Mais qui es-tu ? semit-elle à hurler, lâchant Elena et mettant ses poings sur seshanches. Que venez-vous faire dans ma propre maison ?

– Il y a que vous êtes sans pitié !criai-je. Comment osez-vous persécuter ainsi cette malheureuseenfant ? Ce n’est pas votre fille : je vous ai entenduemoi-même dire qu’elle était seulement votre enfant adoptive, unepauvre orpheline…

– Seigneur Jésus ! se mit à crier lafurie, d’où sors-tu ? Tu es venu avec elle, peut-être ?C’est bon, je vais de ce pas chez le commissaire ! AndréïTimoféitch lui-même me considère comme noble ! Alors c’estchez toi qu’elle va ! Qui es-tu ? Tu viens mettre letrouble dans la maison des autres. Au secours ! »

Elle se jeta sur moi, les poings fermés. Maisà cet instant retentit soudain un cri perçant et inhumain. Jeregardai : Elena, qui était debout, comme privée desentiments, s’abattit brusquement sur le sol avec un cri effrayant,anormal, et se débattit dans de terribles convulsions. Son visagegrimaçait. C’était une crise d’épilepsie. La fille dépeignée et lafemme d’en bas accoururent, la soulevèrent et l’emportèrent.

« Si elle pouvait crever, lamaudite ! glapit la femme. C’est la troisième crise du mois…Dehors, mouchard ! et elle se rejeta vers moi.

– Qu’est-ce que tu as à rester planté là,toi, le concierge ? Pourquoi est-ce qu’on te paye ?

– Dehors ! Ouste ! Veux-tuqu’on te caresse le dos ? me dit le concierge d’une voix basseet indolente comme pour la forme. Ne te mêle pas des affaires desautres. File ! »

Il n’y avait rien à faire, je franchis laporte, convaincu que mon intervention avait été parfaitementinutile. Mais je bouillais d’indignation Je restai sur le trottoir,près de la porte et regardai par le guichet. Dès que je fus parti,la femme monta précipitamment, et le concierge, après avoir faitson travail, disparut lui aussi. Un instant après, la femme quiavait aidé à emporter Elena descendit le perron, se hâtant vers sonlogis. Lorsqu’elle m’aperçut, elle s’arrêta et me regarda aveccuriosité. Son visage paisible et bon me réconforta. Je rentraidans la cour et allai droit vers elle.

« Permettez-moi de vous demander,commençai-je, qui est cette fille et ce que fait d’elle cettehorrible femme ? Ne croyez pas, je vous prie, que je vous posecette question par simple curiosité. J’ai rencontré cette enfantet, par suite d’une certaine circonstance, je m’intéresse beaucoupà elle.

– Si vous vous y intéressez, vous feriezmieux de la prendre chez vous ou de lui trouver une place que de lalaisser se perdre ici, dit la femme comme à regret, en faisant unmouvement pour s’éloigner de moi.

– Mais que puis-je faire, si vous ne merenseignez pas ? Je vous le dis, je ne sais rien. C’est sansdoute Mme Boubnova elle-même, lapropriétaire ?

– Oui, c’est elle.

– Mais comment donc la petite filleest-elle tombée entre ses mains ? Sa mère est morteici ?

– En tout cas, elle est là… Ce n’est pasnotre affaire. Et elle voulut derechef s’en aller.

– Montrez-vous obligeante : je vousle dis, cela m’intéresse beaucoup. Je peux peut-être faire quelquechose. Qui est cette enfant ? Qui était ça mère, lesavez-vous ?

– Il paraît qu’elle venait d’ailleurs,que c’était une étrangère ; elle vivait en bas ; elleétait bien malade ; elle s’en est allée de la poitrine.

– Elle était très pauvre alors, si ellehabitait un coin du sous-sol ?

– Hélas ! la malheureuse ! Çafendait le cœur de la voir. Nous avons déjà bien du mal à vivre, ehbien, elle nous devait six roubles après les cinq mois qu’elle estrestée chez nous. C’est nous qui l’avons enterrée. C’est mon mariqui a fait la bière.

– Alors pourquoi la Boubnova dit-elle quec’est elle qui l’a fait enterrer ?

– Ça, c’est un peu fort, ce n’est paselle !

– Comment s’appelait-elle ?

– Je ne saurai pas te le prononcer, monbon ; c’est difficile ; elle devait être Allemande.

– Smith ?

– Non, ce n’était pas tout à fait ça. EtAnna Triphonovna a pris la petite chez elle pour l’élever, qu’elledit. Mais c’est pas bien beau…

– C’est sans doute dans un but quelconquequ’elle l’a prise…

– Elle fait de vilaines affaires,répondit la femme, comme si elle était irrésolue et hésitait àparler. Nous, ça ne nous regarde pas ; nous n’avons rien à yvoir…

– Et tu ferais mieux de tenir talangue ! » Une voix d’homme retentit derrière nous.C’était un homme d’un certain âge, en robe de chambre avec uncaftan par-dessus, et qui avait l’air d’un citadin, d’unartisan : le mari de mon interlocutrice.

« Hé, monsieur, nous n’avons rien à vousdire ; ce n’est pas notre affaire…, dit-il en me jetant unregard de travers. Et toi, va-t-en ! Adieu, monsieur ;nous sommes fabricants de cercueils. Si vous avez besoin de quelquechose qui ait rapport à notre métier, ce sera avec le plus grandplaisir… Mais en dehors de cela, nous n’avons rien à faire avecvous… »

Je sortis de cette maison perplexe et forttroublé. Je ne pouvais rien faire, mais je sentais qu’il m’étaitpénible d’abandonner tout ainsi. Certaines des paroles de la femmedu fabricant de cercueils m’avaient remué. Là se cachait quelqueaffaire malpropre : je le pressentais.

Je marchais, tête basse, tout à mesréflexions, lorsque soudain une voix rauque m’appela par mon nom defamille. Je regardai : devant moi se tenait un homme ivre,presque chancelant, vêtu assez proprement, mais enveloppé d’unmauvais manteau et coiffé d’une casquette graisseuse. Son visagem’était connu. Je m’arrêtai pour le regarder. Il me fit un clind’œil et m’adressa un sourire ironique.

« Tu ne me reconnaispas ? »

Chapitre 5

 

« Ah ! Mais c’est toi,Masloboiev ! m’écriai-je, reconnaissant soudain en lui unancien camarade du lycée de ma province. En voilà unerencontre !

– Oui ! Six ou sept ans que nous nenous sommes vus. C’est-à-dire que si, nous nous sommes rencontrés,mais Votre Excellence n’a pas daigné m’accorder un regard. Car vousêtes général, dans la littérature !… » En disant cela, ilsourit d’un air moqueur.

« Allons, frère, tu dis des sornettes,l’interrompis-je. Tout d’abord les généraux, même dans lalittérature, ne sont pas faits comme moi, et, deuxièmement,permets-moi de te dire que je me souviens très nettement que jet’ai rencontré deux ou trois fois dans la rue, et que c’est toi quivisiblement m’as fui ; je ne vais pas m’approcher quand jevois qu’un homme m’évite. Et sais-tu ce que je pense ? Si tun’étais pas ivre en ce moment, tu ne m’aurais pas appelé. Ce n’estpas vrai ? Allons, bonjour ! Je suis très content, trèscontent de t’avoir rencontré.

– Vrai ! Et je ne te compromettraipas par mon aspect… incorrect ? Mais ce n’est pas la peine dedemander cela ; ça n’a pas d’importance ; je me souvienstoujours du gentil petit garçon que tu étais, frère Vania. Tesouviens-tu qu’on t’a fouetté à ma place ? Tu n’as rien dit,tu ne m’as pas trahi, et moi, en guise de reconnaissance, je mesuis moqué de toi pendant toute une semaine. Âme innocente que tues ! Salut, mon âme, salut ! (Nous nous embrassâmes.) Çafait combien d’années que je me débats tout seul, jour etnuit ; les jours passent, mais je n’oublie pas le passé. Jen’oublie pas. Et toi, et toi ?

– Eh bien, moi aussi, je me débats toutseul… »

Il me regarda longuement, avec la tendressed’un homme affaibli par le vin. C’était au demeurant un excellentgarçon.

« Non, Vania, toi, c’est autrechose ! dit-il enfin, d’un ton tragique. J’ai lu, tusais ; j’ai lu, Vania, j’ai lu !… Mais écoute :parlons à cœur ouvert ! Tu es pressé ?

– Oui, et je te l’avoue, je suis trèsébranlé par certain événement. Dis-moi où tu habites. Cela vaudramieux.

– Je vais te le dire. Mais ça ne vaut pasmieux ; dois-je te dire ce qui vaut le mieux ?

– Eh bien, qu’est-ce que c’est ?

– Voilà ! Tu vois ? » Etil me montra une enseigne, à dix pas de l’endroit où nous noustrouvions. « Tu vois : confiserie et restaurant. À vraidire, c’est tout simplement un restaurant, mais c’est un bonendroit. Je te le dis, c’est un endroit correct ; quant à lavodka, inutile d’en parler ! j’en ai bu, très souvent, je laconnais ; et ici on n’oserait pas me donner quelque chose demauvais. On connaît Philippe Philippytch. Car je m’appelle PhilippePhilippytch. Quoi ? Tu fais la grimace ? Non, laisse-moiachever. Il est onze heures et quart, je viens de regarder ; àmidi moins vingt-cinq exactement, je te laisse partir. Et d’ici lànous taillerons une bavette. Vingt minutes pour un vieil ami, çava ?

– Si ce n’est que vingt minutes, çava ; car j’ai à faire, mon cher, je te le jure…

– Si ça va, ça va. Seulement voilà deuxmots d’abord ; tu n’as pas l’air bien, on dirait qu’on vientde te contrarier, ce n’est pas vrai ?

– C’est vrai.

– J’ai deviné. Maintenant, frère, jem’adonne à l’étude de la physionomie, c’est une occupation commeune autre ! Mais allons, nous causerons. En vingt minutes,j’ai tout d’abord le temps de faire un sort à tout un samovar,d’avaler un petit verre de liqueur de bouleau, puis de livèche,puis d’orange, puis de parfait-amour et j’inventeraiencore quelque chose d’autre. Je bois, frère ! Je ne vauxquelque chose que les jours de fête avant la messe. Mais toi, tu neboiras pas, si tu ne veux pas. J’ai simplement besoin de toi. Si tubois, tu témoigneras d’une particulière noblesse d’âme.Allons ! Nous bavarderons un peu, puis, pendant une dizained’années, chacun ira de nouveau de son côté. Je ne te vaux pas,frère Vania !

– Allons, ne jacasse pas, marchons plusvite. Je t’accorde vingt minutes et ensuite tu me laisserastranquille. »

Dans le restaurant, il fallait gagner lesecond étage en grimpant un escalier de bois en colimaçon avec unperron. Mais dans l’escalier, nous nous heurtâmes soudain à deuxhommes complètement ivres. Lorsqu’ils nous virent, ils se rangèrenten chancelant.

L’un d’entre eux était un garçon très jeune etencore imberbe, avec de petites moustaches à peinenaissantes ; il avait une expression de bêtise renforcée. Ilétait vêtu avec élégance, mais de façon un peu ridicule ; onaurait dit qu’il avait endossé l’habit d’un autre ; il avaitdes bagues aux doigts, une coûteuse épingle de cravate et il étaitcoiffé sottement, avec une sorte de toupet. Il ne faisait quesourire et ricaner. Son compagnon avait déjà une cinquantained’années : gros, ventru, vêtu assez négligemment ; ilportait lui aussi une grosse épingle de cravate ; il étaitchauve, avec un visage grêle, flasque et aviné et des lunettes surun nez en forme de bouton. L’expression de ce visage était mauvaiseet sensuelle. Ses vilains yeux, méchants et soupçonneux, noyés dansla graisse, semblaient regarder comme à travers une fente. Ilsconnaissaient apparemment tous deux Masloboiev, mais l’homme augros ventre, en nous croisant, fit une grimace de mécontentementqui disparut aussitôt, et le jeune se répandit en un souriredoucereux et servile. Il ôta même sa casquette. Il avait unecasquette.

« Pardonnez-moi, Philippe Philippytch,marmotta-t-il, en regardant celui-ci d’un air attendri.

– Pourquoi ?

– Parce que… (il se donna une chiquenaudesur le cou) Mitrochka est là. C’est un gredin, PhilippePhilippytch, c’est clair.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Mais oui… Lui (il fit un signe de têtevers son camarade), la semaine dernière, grâce à ce même Mitrochka,ils lui ont, dans un mauvais lieu, barbouillé la frimousse avec dela crème… Hi, hi ! »

Son compagnon le poussa du coude d’un airfurieux.

« Vous devriez venir avec nous, PhilippePhilippytch, nous viderions une ou deux bouteilles, pouvons-nousespérer ?

– Non, mon cher, je n’ai pas le tempsmaintenant, répondit Masloboiev. J’ai à faire.

– Hi, hi ! Moi aussi, j’ai à faire,et à vous… » Son compagnon le poussa encore une fois ducoude.

« Plus tard, plus tard ! »

Masloboiev semblait s’efforcer de ne pas lesregarder. Mais dès que nous fûmes entrés dans la première pièce,que traversait dans toute sa longueur un comptoir assez propre,surchargé de hors-d’œuvre, de pâtés et de flacons de liqueurs dediverses couleurs, Masloboiev me conduisit rapidement dans un coinet me dit :

« Le jeune, c’est le fils deSizobrioukhov, le grainetier bien connu. Il a reçu un demi-millionà la mort de son père et maintenant il fait la noce. Il est allé àParis, il y a jeté un tas d’argent par les fenêtres, il a peut-êtremême tout dépensé ; puis il a hérité de son oncle, et il estrevenu de Paris ; maintenant, il liquide le reste. D’ici unan, il sera probablement réduit à la besace. Il est bête comme uneoie, il court les meilleurs restaurants, les caveaux, les cabaretset les actrices et il a fait une demande pour entrer dans leshussards. L’autre, le plus vieux, c’est Archipov, c’est aussi uneespèce de marchand ou d’intendant, il s’est occupé de fermesd’eaux-de-vie, le coquin, le fripon, et maintenant c’estl’inséparable de Sizobrioukhov ; c’est Judas et Falstaff toutà la fois, il a fait banqueroute deux fois, c’est un être d’unesensualité répugnante, il a certains caprices. Je lui connais à cepropos une affaire criminelle ; mais il s’en est tiré. Dans unsens, je suis très content de l’avoir rencontré ici ; jel’attendais… Archipov, bien entendu, gruge Sizobrioukhov ; ilconnaît toutes sortes d’endroits, aussi il est précieux pour desgamins de cette espèce. Il y a longtemps que je lui garde une dent.Mitrochka, le gaillard là-bas en manteau paysan avec une tête detzigane, qui est assis près de la fenêtre, lui en veut, lui aussi.Ce Mitrochka est maquignon et il connaît tous les hussards de laville. Je vais te dire une chose : c’est un tel filou qu’il tefabriquera un faux billet sous le nez et que tu le lui échangerastout de même, bien que tu l’aies vu faire. Avec son manteau develours, il a l’air d’un slavophile (mais, d’après moi, cela lui vabien ; d’ailleurs mets-lui un froc tout ce qu’il y a de chicet tout le branle-bas, conduis-le au Club Anglais et dis là-bas quec’est un quelconque prince régnant Barabanov, il trompera son mondedeux heures durant, jouera au whist et parlera comme un prince, ilsn’y verront goutte ; il les mettra dedans). Il finira mal.Donc, ce Mitrochka garde une dent au gros parce qu’il est à secpour l’instant et que le gros lui a soufflé Sizobrioukhov qui étaitson ami avant, sans lui laisser le temps de l’étriller. S’ils sesont rencontrés tout à l’heure au restaurant, il a dû y avoirquelque histoire. Je sais même ce que c’est et je devine que c’estMitrochka et nul autre qui m’a fait savoir qu’Archipov etSizobrioukhov seraient ici et qu’ils rôdent dans les alentours enquête de quelque vilaine affaire. Je veux utiliser la haine deMitrochka pour Archipov, j’ai mes raisons, et c’est un peu pourcela que je me suis montré ici. Mais je ne veux pas donner desidées à Mitrochka ; ne le regarde pas. Quand nous sortirons,il viendra sûrement de lui-même me dire ce que j’ai besoin desavoir… Et maintenant, entrons dans cette chambre-ci, Vania.Hé ! Stéphane, poursuivit-il en s’adressant au garçon :tu sais ce que je désire ?

– Oui, monsieur.

– Et tu vas nous l’apporter ?

– Bien, monsieur.

– C’est cela. Assieds-toi, Vania.Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Car je vois que tu meregardes. Ça t’étonne ? Il n’y a pas de quoi. Tout peutarriver à un homme, même des choses qu’il n’a jamais vues en rêve,et cela particulièrement lorsque…, eh bien, lorsque nous ânonnionsCornélius Népos tous les deux. Vois-tu, Vania, il y a une chose quetu dois croire : Masloboiev a beau s’être fourvoyé, son cœurest resté le même, ce sont les circonstances seules qui ont changé.Et bien que je me sois sali les mains, je ne suis pas plus vilqu’un autre. Je voulais être médecin, puis j’ai préparé leprofessorat de lettres russes, j’ai même écrit un article surGogol, ensuite j’ai voulu me faire chercheur d’or ; j’aifailli me marier, car un homme bien vivant aime le painblanc ; ELLE avait consenti, bien que la maison regorgeâttellement qu’il n’y avait pas de quoi allécher un chat. J’allais merendre à la cérémonie nuptiale et je voulais emprunter des bottessolides, car les miennes étaient trouées depuis un an et demi et…je ne me suis pas marié. Elle a épousé un professeur et j’ai prisdu travail dans un bureau, tout simplement. Puis après, ç’a été uneautre chanson. Les années ont passé, et quoique je n’aie pasd’emploi pour l’instant, je gagne de l’argent sans mefatiguer ; j’accepte des pots-de-vin et je défends lavérité ; je fais le brave devant les brebis, et devant lesbraves, je suis moi-même brebis. J’ai des principes : je sais,par exemple, que c’est le nombre qui fait la force et… je vaque àmes occupations. Je travaille surtout dans les affairesofficieuses… Tu saisis ?

– Tu n’es pourtant pas unmouchard ?

– Non, ce n’est pas cela, mais jem’occupe d’affaires, en partie officiellement et en partie pour monpropre compte. Vois-tu, Vania : je bois. Et comme je n’aijamais noyé ma raison dans le vin, je sais quel sera mon avenir.Mon temps est passé : à laver un More, on perd sa lessive.Mais je te dirai une chose si l’homme ne parlait plus en moi, je neme serais pas approché de toi aujourd’hui, Vania. Tu as dit vrai,je t’ai rencontré déjà, j’ai voulu bien des fois t’aborder, mais jen’osais pas, je remettais toujours. Je ne te vaux pas. Et tu asraison de dire que, si je t’ai accosté, c’est uniquement parce quej’étais soûl. Et bien que tout ceci soit un incroyable galimatias,nous cesserons de parler de moi. Parlons plutôt de toi. Eh bien,mon ami, je t’ai lu ! Je t’ai lu, et d’un bout à l’autremême ! Je parle de ton premier-né. Après l’avoir lu, j’aifailli devenir un homme rangé ! Il s’en est fallu depeu : mais j’ai réfléchi et j’ai préféré garder ma viedéréglée. Ainsi…

Il me parla encore longtemps. Au fur et àmesure qu’il s’enivrait, il s’attendrissait de plus en plus,presque jusqu’aux larmes. Masloboiev avait toujours été un bravegarçon mais il avait toujours été original et d’un développementau-dessus de son âge : rusé, intrigant, fourbe et chicaneurdès les bancs de l’école, bien qu’au fond il ne fût pas dépourvu decœur, c’était un homme perdu. Il y a beaucoup de gens de cettesorte parmi les Russes. Souvent, ils sont très doués : maistout se brouille en eux, et surtout, par faiblesse sur certainspoints, ils sont capables d’aller sciemment contre leur conscience,et non seulement ils se perdent toujours, mais ils savent eux-mêmesd’avance qu’ils vont à leur perte. Masloboiev, entre autres, senoyait dans le vin.

« Maintenant, mon ami, encore un mot,poursuivit-il. J’ai d’abord entendu retentir ta gloire, ensuitej’ai lu différentes critiques sur toi (c’est vrai, je les ailues ; tu crois peut-être que je ne lis rien) ; je t’airencontré plus tard avec de méchantes bottes, dans la boue, sanscaoutchoucs, avec un chapeau cabossé et je me suis posé desquestions à ton sujet. Maintenant, tu fais dujournalisme ?

– Oui.

– C’est-à-dire que tu es devenu cheval defiacre ?

– Oui, ça y ressemble.

– Pour ça, alors, frère, je te diraiqu’il vaut mieux boire. Ainsi moi, je m’enivre, je me couche surmon divan (j’ai un excellent divan, avec des ressorts) et je pense,par exemple, que je suis Homère, ou Dante, ou Frédéric Barberousse,car on peut s’imaginer tout ce qu’on veut. Mais toi, tu ne peux paste figurer que tu es Dante ou Frédéric Barberousse, premièrement,parce que tu désires être toi-même, et deuxièmement, parce que toutdésir t’est interdit, puisque tu es un cheval de fiacre. Moi, j’ail’imagination, toi, tu as la réalité. Écoute un peu, franchement,sans détour, en frère (autrement tu m’offenserais pour dix ans),n’as-tu pas besoin d’argent ? J’en ai. Ne fais pas la grimace.Prends cet argent, tu seras quitte envers les employeurs, jette toncollier, et vis tranquillement sans soucis pendant toute uneannée ; tu pourras alors t’atteler à une idée qui t’est chère,produire une grande œuvre ! Hein ? Qu’endis-tu ?

– Écoute, Masboloiev ! J’apprécieton offre fraternelle, mais je ne peux rien te répondre pourl’instant : pourquoi ? ce serait long à raconter. Celatient aux circonstances. D’ailleurs, je te promets de tout te direplus tard, en frère. Je te remercie de ta proposition ; je tepromets de venir te voir, et souvent. Mais voici ce dont ils’agit : puisque tu es franc avec moi, je me décide à tedemander conseil, d’autant plus que tu me parais passé maître ences sortes d’affaires. »

Et je lui racontai toute l’histoire de Smithet de sa petite-fille, en commençant par la confiserie. Choseétrange tandis que je faisais mon récit, je crus remarquer à sesyeux qu’il était au courant de cette histoire. Je l’interrogeailà-dessus.

« Non, ce n’est pas cela, répondit-il. Dureste, j’ai un peu entendu parler de Smith, je sais qu’un vieillardest mort dans cette confiserie. Quant à la dame Boubnova, je saiseffectivement quelque chose sur elle. Je l’ai fait cracher aubassinet, il y a deux mois de cela. Je prends mon bien où je letrouve et c’est à cet égard seulement que je ressemble à Molière.Mais bien que je lui aie extorqué cent roubles, je me suis promisde lui soutirer la prochaine fois non plus cent roubles mais cinqcents. L’horrible femme ! Elle fait un trafic louche. Et ce neserait rien, mais parfois elle va vraiment trop loin dansl’immonde. Ne crois pas que je sois un don Quichotte, je t’en prie.Le fait est que je peux trouver de jolis profits et j’ai été trèscontent de rencontrer Sizobrioukhov il y a une demi-heure. On aévidemment amené Sizobrioukhov ici, c’est le gros qui l’a amené, etcomme je sais à quelle activité il s’adonne particulièrement, j’enconclus que… Mais je l’attraperai ! Je suis ravi que tu m’aiesparlé de cette petite fille ; maintenant, je suis sur uneautre piste. Tu sais, mon cher, je me charge de toutes sortes decommissions privées, et si tu voyais les gens que jefréquente ! J’ai fait une enquête dernièrement pour un prince,une petite affaire comme on n’en aurait pas attendu de ce monsieur.Ou bien, veux-tu que je te raconte l’histoire d’une femmemariée ? Viens me voir, frère, je t’ai préparé une masse desujets de conversation, à ne pas y croire !…

– Et comment s’appelle ceprince ? » l’interrompis-je.

J’avais un pressentiment.

« Qu’est-ce que cela peut faire ?Mais si tu y tiens, il s’appelle Valkovski.

– Piotr Valkovski ?

– Oui. Tu le connais ?

– Un peu. Je te demanderai plus d’unefois des nouvelles de ce monsieur, dis-je en me levant : tum’as énormément intéressé.

– Vois tu, vieil ami, tu peux me demandertout ce que tu voudras. Je sais raconter des histoires mais jereste dans certaines limites, tu me comprends ? Sinon, jeperdrais crédit et honneur, en affaires bien entendu, et ainsi desuite.

– Alors, dans la mesure où l’honneur tele permettra… »

J’étais agité. Il s’en aperçut.

« Eh bien, que dis-tu de l’histoire queje viens de te raconter ? As-tu abouti à une conclusion, ouiou non ?

– Ton histoire ? Attends-moi uninstant : je vais payer. »

Il s’approcha du comptoir et se trouvasoudain, comme par hasard, à côté du garçon en manteau paysan,qu’il avait si familièrement appelé Mitrochka. Il me sembla queMasloboiev le connaissait un peu plus qu’il ne me l’avait avoué. Dumoins, il était clair que ce n’était pas la première fois qu’ils serencontraient. Mitrochka avait une allure assez originale :avec son manteau russe, sa chemise de soie rouge, les traitsaccentués, mais harmonieux de son visage basané et encore jeune,son regard étincelant et hardi, il produisait une impressioncurieuse et il ne laissait pas d’être attirant. L’assurance de sesgestes semblait affectée, mais en même temps en cet instant, il secontenait visiblement et désirait se donner l’air affairé,important et sérieux.

« Vania, me dit Masloboiev en merejoignant, viens me voir à sept heures, j’aurai peut-être quelquechose à te dire. Seul, vois-tu, je n’ai pas de sens ; avant,j’en avais un, mais maintenant, je ne suis plus qu’un ivrogne et jeme suis retiré des affaires. Mais j’ai encore des relations ;je peux attraper un renseignement par-ci par-là, flairer le ventauprès de gens subtils ; c’est ma façon de faire ; c’estvrai qu’à mes moments perdus, quand je suis sobre je veux dire, jefais aussi quelques petits travaux, toujours avec l’aide de mesrelations…, surtout des enquêtes… Mais quoi ! En voilà assez…Voici mon adresse : dans la rue des Six Boutiques. Etmaintenant, frère, je commence à tourner à l’aigre. Je vais encorevider un verre, et je m’en retourne chez moi. Je vais faire unpetit somme. Tu viendras, je te ferai faire connaissance avecAlexandra Semionovna et, si nous avons le temps, nous parlerons depoésie.

– Et nous parlerons de l’autreaffaire ?

– Peut-être.

– C’est bon, je viendrai, sansfaute… »

Chapitre 6

 

Anna Andréievna m’attendait depuis longtemps.Ce que je lui avais dit hier au sujet du billet de Natacha avaitfortement piqué sa curiosité et elle m’attendait pour beaucoup plustôt, vers les dix heures du matin. Lorsque j’arrivai chez elle àdeux heures, les affres de l’attente avaient atteint la limite desforces de la pauvre vieille. Outre cela, elle était impatiente deme faire part des nouvelles espérances qui s’étaient levées en elledepuis hier et de me parler de Nikolaï Serguéitch, qui, bien qu’ilfût souffrant et d’humeur sombre depuis la veille, était cependantparticulièrement tendre avec elle. Lorsque j’apparus, elle me reçutavec un visage froid et mécontent, desserra à peine les lèvres etne manifesta pas la moindre curiosité. Elle semblait me dire :« Pourquoi es-tu venu ? Tu as du temps à perdre à flânerainsi chaque jour, mon cher. » Elle m’en voulait de ma venuetardive. Mais j’étais pressé, et, sans plus tarder, je lui racontaitoute la scène d’hier chez Natacha. Dès que la vieille apprit lavisite du prince et sa proposition solennelle, toute sa feintemauvaise humeur se dissipa en un clin d’œil. Les mots me manquentpour décrire sa joie : elle était comme éperdue, elle sesignait, pleurait, s’inclinait jusqu’à terre devant l’icône,m’embrassait et voulait tout de suite courir chez NikolaïSerguéitch pour lui faire part de sa joie.

« Je t’en prie, mon ami, ce sont toutesces humiliations et ces offenses qui l’ont rendu neurasthénique,mais dès qu’il saura qu’entière réparation est faite à Natacha, iloubliera tout à l’instant. »

Je la dissuadai à grand-peine. La bonnevieille, bien qu’elle eût vécu vingt-cinq ans avec son mari, leconnaissait encore mal. Elle brûlait également d’envie d’allersur-le-champ avec moi chez Natacha. Je lui objectai que NikolaïSerguéitch non seulement n’approuverait peut-être pas sa démarche,mais que nous pourrions par-dessus le marché gâter ainsi toutel’affaire. Elle y renonça à grand-peine, mais me retint unedemi-heure inutilement, et tout le temps ne faisait que dire :« Comment vais-je rester maintenant, avec une pareille joie,enfermée entre quatre murs ? » Je la persuadai enfin deme laisser partir, en lui disant que Natacha m’attendait avecimpatience. La vieille me signa plusieurs fois, me chargera d’unebénédiction particulière pour Natacha, et faillit fondre en larmeslorsque je refusai catégoriquement de revenir la voir sur le soir,si rien de particulier n’arrivait à Natacha. Cette fois-là, je nevis pas Nikolaï Serguéitch : il n’avait pas dormi de toute lanuit, s’était plaint de maux de tête, de frissons, et dormait pourl’instant dans son cabinet.

Natacha, elle aussi, m’avait attendu toute lamatinée. Lorsque j’entrai, elle arpentait la chambre, selon sonhabitude, les bras croisés, réfléchissant. Maintenant encore, quandj’évoque son souvenir, je ne me la représente pas autrement quetoujours seule, dans une misérable petite chambre, pensive,abandonnée, attendant, les bras croisés et les yeux baissés, allantet venant sans but.

Tout en continuant à faire lentement les centpas, elle me demanda pourquoi j’étais si en retard. Je lui racontaibrièvement toutes mes aventures, mais elle m’écoutait à peine. Elleétait visiblement préoccupée.

« Qu’y a-t-il de nouveau ? luidemandai-je.

– Rien », me répondit-elle, maisd’un air qui me fit deviner aussitôt qu’il y avait effectivement dunouveau et qu’elle m’avait attendu pour me le raconter, mais que,selon son habitude, elle ne me le raconterait pas tout de suite,mais au moment où je m’en irais. Cela se passait toujours ainsientre nous. Je me prêtai même à son jeu et attendis.

Nous commençâmes, bien entendu, par parler dece qui s’était passé la veille. Ce qui me frappa surtout, ce futque nous tombâmes entièrement d’accord sur l’impression que nousavait produite le prince ; il lui déplaisait franchement,encore plus que la veille. Et, tandis que nous passions en revuetous les détails de sa visite, Natacha me ditbrusquement :

« Écoute, Vania, cela se passe toujoursainsi : si au début, un homme vous déplaît, c’est un signepresque certain qu’il vous plaira dans la suite. Avec moi, dumoins, il en en a toujours été ainsi.

– Dieu le veuille, Natacha. De plus, toutbien pesé, voici mon opinion arrêtée : le prince jouepeut-être au jésuite, mais il consent vraiment et sérieusement àvotre mariage. »

Natacha s’arrêta au milieu de la pièce et mejeta un regard sévère. Toute son expression étaittransformée ; ses lèvres tremblaient même légèrement.

« Mais comment aurait-il pu ruser et…mentir dans une PAREILLE circonstance ? demanda-t-elle d’unton incertain et plein de hauteur.

– Justement ! Justement !appuyai-je hâtivement.

– Il est certain qu’il n’a pas menti. Ilme semble qu’il ne faut même pas y penser. Nous ne devons même pasvoir là une manœuvre. Et, enfin, que serais-je à ses yeux, pourqu’il se rie ainsi de moi ? Un homme ne peut pas faire unpareil affront !

– Bien sûr, bien sûr ! »approuvai-je, mais je pensais à part moi : « Tu ne faisprobablement que penser à cela, en allant et venant dans tachambre, ma pauvre petite, et peut-être que tu doutes plus encoreque moi. »

« Ah ! comme je voudrais qu’ilrevienne vite ! dit-elle. Il voulait passer toute une soiréeavec moi et… Il doit avoir des affaires importantes, s’il a toutlaissé et s’il est parti. Sais-tu ce que c’est, Vania ? As-tuentendu dire quelque chose ?

– Grand Dieu non ! Il cherche à seprocurer de l’argent. On m’a dit qu’il prendrait part à uneentreprise, ici-même, à Pétersbourg. Nous autres, Natacha, nousn’entendons rien aux affaires.

– C’est bien vrai. Aliocha m’a parléd’une lettre hier.

– Des nouvelles, sans doute. Il estvenu ?

– Oui.

– De bonne heure ?

– À midi ; il dort tard, tu sais. Iln’est resté qu’un instant. Je l’ai expédié chez KaterinaFiodorovna ; c’était impossible autrement.

– Est-ce qu’il n’avait pas lui-mêmel’intention d’y aller ?

– Si, si. »

Elle voulut encore ajouter quelque chose, maisse tut. Je la regardai et attendis. Son visage était triste.J’aurais voulu la questionner, mais il y avait des moments où elledétestait les questions.

« Qu’il est étrange, ce garçon, dit-elleenfin, avec une légère crispation des lèvres et comme s’efforçantde ne pas me regarder.

– Pourquoi ? Il est arrivé quelquechose ?

– Non, rien, comme ça… D’ailleurs, il aété très gentil… Seulement…

– Maintenant, tous ses chagrins et tousses soucis ont pris fin », dis-je.

Natacha me jeta un regard insistant etscrutateur. Elle avait peut-être envie de me dire elle-mêmequ’Aliocha n’avait jamais eu de bien grands soucis, même par lepassé, mais elle crut voir cette pensée dans mes yeux. Et elle semit à bouder.

Aussitôt après, d’ailleurs, elle redevintprévenante et aimable. Cette fois-là, elle fut particulièrementdouce. Je restai plus d’une heure chez elle. Elle était trèsinquiète. Le prince lui avait fait peur. Je remarquai, à certainesde ses questions, qu’elle aurait beaucoup voulu savoir quelleimpression au juste elle avait produite hier sur lui. S’était-ellebien tenue ? N’avait-elle pas trop exprimé sa joie en saprésence ? Ne s’était elle pas montrée trop susceptible ou, aucontraire, trop condescendante ? N’allait-il pas se faire desidées ? Se moquer d’elle ? La mépriser ?… À cettepensée, ses joues s’enflammaient.

« Comment peux-tu te tracasser ainsi ausujet de ce que ce mauvais homme pense ? Et même s’il pensaitcela ? lui dis-je.

– Pourquoi serait-ilmauvais ? » me demanda-t-elle.

Natacha était défiante, mais elle avait uncœur pur et une âme droite. Sa défiance découlait d’une sourcelimpide. Elle avait de la fierté, une noble fierté, et elle nepouvait supporter que ce qu’elle considérait comme au-dessus detout fût exposé à la moquerie sous ses propres yeux. Au mépris d’unhomme vil, elle n’eût, bien entendu, répondu que par le mépris,mais, cependant, elle aurait souffert dans son cœur, si on s’étaitmoqué de ce qu’elle considérait comme sacré, d’où que vint laraillerie. Cela ne venait pas d’un manque de fermeté. Celaprovenait en partie de sa trop imparfaite connaissance du monde, deson peu de commerce avec les hommes et de sa vie retirée. Elleavait toujours vécu dans son coin sans presque jamais en sortir. Etenfin, elle avait au plus haut degré cette faculté des âmesbienveillantes qui lui venait peut-être de son père : louer unhomme, le croire obstinément meilleur qu’il n’est, exagérer parparti pris tout ce qu’il a de bon. Il est pénible à ces êtres-là deperdre ensuite leurs illusions : d’autant plus pénible qu’onsent qu’on est soi-même coupable. Pourquoi avoir attendu plus qu’onne pouvait vous donner ? Et ce désenchantement les attend d’uninstant à l’autre. Le mieux est qu’ils restent tranquilles dansleur coin et n’en sortent pas ; j’ai même remarqué qu’ilsaiment réellement leur coin, jusqu’à s’y retrancher complètement.D’ailleurs, Natacha avait supporté beaucoup de malheurs, beaucoupd’offenses. C’était un être malade et il ne faut pas l’accuser, siseulement il y a une accusation dans mes paroles…

Mais j’étais pressé et me levai pour m’enaller. Elle parut stupéfaite et faillit fondre en larmes, quoiquetout le temps que je fusse resté chez elle, elle ne m’eût témoignéaucune tendresse particulière : au contraire, elle avait mêmeété plus froide que d’habitude avec moi. Elle m’embrassaaffectueusement et me regarda longuement dans les yeux.

« Écoute, me dit-elle, Aliocha était trèsbizarre aujourd’hui, il m’a surprise. Il a été très gentil, ilavait l’air heureux, mais il voltigeait comme un papillon, comme unfat, il ne faisait que virevolter devant la glace. Il est vraimentdevenu par trop sans gêne…, d’ailleurs il n’est pas restélongtemps. Figure-toi qu’il m’a apporté des bonbons.

– Des bonbons ? C’est très gentil,très naïf. Ah ! quels numéros vous faites, tous lesdeux ! Voilà maintenant que vous vous observez, que vous vousespionnez, que vous cherchez à déchiffrer vos pensées secrètes survos visages (et vous n’y connaissez rien !). Lui encore, cen’est rien. Il est gai, c’est un écolier, comme avant. Mais toi,toi ! »

Toutes les fois que Natacha changeait de tonet s’approchait de moi, soit pour se plaindre d’Aliocha, soit pourme soumettre une question épineuse, ou pour me confier un secretavec le désir que je le comprisse à demi-mot, je me souviensqu’elle me regardait en découvrant ses petites dents et avec l’airde me supplier de prendre infailliblement la décision qui lasoulagerait. Mais je me souviens aussi qu’à ces moments-là jeprenais un ton sévère et tranchant, comme si je semonçaisquelqu’un, et que je faisais cela sans aucune intention, mais quecela PRENAIT toujours. Ma sévérité et ma gravité venaient à propos,avaient plus d’autorité, car l’homme éprouve parfois un besoinirrésistible d’être sermonné. Du moins, Natacha me quittait parfoistout à fait réconfortée.

« Non, vois-tu, Vania, reprit-elle, unemain sur mon épaule et me pressant la main de l’autre tout encherchant mes yeux d’un regard enjôleur ; il m’a paru trop peupénétré…, il s’est donné des airs de mari, tu sais, comme un hommemarié depuis dix ans, mais qui est encore aimable avec sa femme.Est-ce que ce n’est pas un peu tôt ?… Il riait, pirouettait,mais comme si tout cela ne me concernait qu’en partie, et pluscomme auparavant… Il était pressé d’aller chez Katerina Fiodorovna…Je lui parlais et il ne m’écoutait pas, ou se mettait àparler ; tu sais, cette vilaine habitude du grand monde quenous avons essayé tous les deux de lui faire perdre. En un mot, ila été si… indifférent en quelque sorte… Mais qu’est-ce que jedis ! Me voilà lancée ! Ah ! nous sommes tous bienexigeants, Vania, nous sommes des despotes capricieux ! Jem’en aperçois seulement maintenant ! Nous ne pardonnons pas unsimple changement de visage, et Dieu sait cependant pourquoi cevisage a changé ! Tu avais bien raison de me faire desreproches tout à l’heure ! Tout cela, c’est ma faute. Nousnous créons des chagrins, et nous nous plaignons encore… Merci,Vania, tu m’as vraiment fait du bien. Ah ! s’il venaitaujourd’hui ! Mais quoi ! Il se fâcherait peut-être àcause de tantôt.

– Comment, vous vous êtes déjàdisputés ? m’écriai-je stupéfait.

– Pas du tout ! Seulement, j’étaisun peu triste, et lui de gai qu’il était est devenu brusquementrêveur ; et il m’a semblé qu’il me disait adieu sèchement.Mais je vais l’envoyer chercher… Viens aussi, Vania.

– Sûrement, si je ne suis pas retenu.

– Par quoi ?

– Je me suis laissé empêtré ! Maisj’espère que je pourrai venir. »

Chapitre 7

 

À sept heures précises, j’étais chezMasloboiev. Il habitait, dans la rue des Six Boutiques, dans l’ailed’une petite maison, un appartement de trois pièces assezmalpropre, mais bien meublé. On y voyait même une certaine aisanceet en même temps un extraordinaire laisser-aller. Une très joliejeune fille d’une vingtaine d’années, vêtue simplement mais trèsgentiment, toute proprette, avec de bons yeux gais, m’ouvrit laporte. Je devinai tout de suite que c’était là cette même AlexandraSemionovna, dont il m’avait glissé le nom tantôt, en m’engageant àvenir faire sa connaissance. Elle me demanda qui j’étais etlorsqu’elle eut entendu mon nom, elle me dit que Masloboievm’attendait, mais que pour l’instant il dormait dans sa chambre, oùelle me conduisit. Masloboiev était assoupi sur un beau divanmoelleux ; il était recouvert de son manteau sale, un coussinde cuir usé sous la tête. Il dormait d’un sommeil très léger, cardès que nous fûmes entrés, il m’appela par mon nom.

« Ah ! C’est toi ! Je viens derêver que tu étais arrivé et que tu me réveillais. C’est donc qu’ilest temps. Allons.

– Où ?

– Chez cette dame.

– Chez quelle dame ?Pourquoi ?

– Chez Mme Boubnova, pourla faire casquer. Ah ! quelle beauté ! poursuivit-il ense tournant vers Alexandra Semionovna, et il se baisa le bout desdoigts, au souvenir de Mme Boubnova.

– Le voilà parti, qu’est-ce qu’il vaimaginer encore ! dit Alexandra Semionovna, estimant de sondevoir de se fâcher un peu.

– Vous ne vous connaissez pas ?Alexandra Semionovna, je te présente un général enlittérature ; on ne les voit gratis qu’une fois par an, lereste du temps il faut payer.

– Vous me croyez donc si bête ! Nel’écoutez pas, je vous prie, il se moque toujours de moi. De quelsgénéraux parle-t-il ?

– Justement, je vous dis que ce sont desgénéraux d’une espèce particulière. Quant à vous, Votre Excellence,ne croyez pas que nous soyons sotte ; nous sommes beaucoupplus intelligente que nous n’en avons l’air au premier abord.

– Ne l’écoutez pas, je vous dis ! Ilme fait toujours honte devant les gens comme il faut, ceteffronté ! Si au moins il me menait de temps en temps authéâtre !

– Alexandra Semionovna, aimez vos…Avez-vous oublié ce que vous devez aimer ? Avez-vous oublié lepetit mot que je vous ai appris ?

– Bien sûr que non, je n’ai pas oublié…C’est une stupidité.

– Eh bien, qu’est-ce que c’est ?

– Et je me couvrirais de honte devant uninvité ! Ça veut peut-être dire quelque chose de sale. Que malangue se dessèche, si je le dis !

– Donc, vous l’avez oublié !

– Mais non, je ne l’ai pas oublié :c’est pénates ! Aimez vos pénates…, qu’est-ce qu’il ne va pasinventer ! Peut-être que ça n’a jamais existé, lespénates ; et pourquoi faudrait-il les aimer ? Il ne faitque dire des bêtises !

– Par contre, chezMme Boubnova…

– Fi donc ! avec ta Boubnova…, etAlexandra Semionovna sortit en courant, en proie à la plus viveindignation.

– Il est temps ! Allons !Adieu, Alexandra Semionovna ! »

Nous sortîmes.

« Premièrement, Vania, nous allonsprendre ce fiacre. C’est ça. Deuxièmement, après t’avoir quittétout à l’heure, j’ai encore appris une ou deux petites choses, etpas des suppositions, des faits précis. Je suis resté encore uneheure à Vassili-Ostrov. Cet enflé est une horrible canaille, unhomme répugnant, qui a des caprices et des goûts abjects. Et laBoubnova est connue depuis longtemps pour des manœuvres du mêmegenre. L’autre jour, elle a failli être attrapée au sujet d’unefille de bonne maison. Les robes de mousseline qu’elle avait faitmettre à l’orpheline (comme tu me l’as raconté tout à l’heure) neme disaient rien qui vaille ; car j’avais déjà entendu quelquechose de ce genre auparavant. Et je viens de me procurer quelquesrenseignements, tout à fait par hasard, il est vrai, mais qui mesemblent sûrs. Quel âge a la petite fille ?

– Treize ans, d’après son visage.

– Et moins d’après la taille ? C’estainsi qu’elle fait. Suivant les besoins, elle dira qu’elle a onzeans ou quinze. Et comme la pauvre petite est sans défense, sansfamille, alors…

– Est-ce possible ?

– Qu’est-ce que tu croyais ? queMme Boubnova avait pris la petite chez elle parpure compassion, peut-être ? Si l’enflé a déjà pris le cheminde la maison, c’est que c’est une affaire réglée. Il l’a vue cematin. Et on a promis à ce butor de Sizobrioukhov une femme mariée,la femme d’un fonctionnaire qui a le grade de colonel d’état-major.Les fils de marchands qui font la noce sont sensibles à cela :ils demandent toujours le grade. C’est comme dans la grammairelatine : tu te souviens ? la signification l’emporte surla terminaison. D’ailleurs, je crois bien que je suis encore ivrede tantôt. C’est bon, la Boubnova, ne t’avise pas de te mêlerd’histoires pareilles ! Elle veut berner la police, voyez unpeu ça ! Mais moi je lui fais peur, car elle sait que j’aibonne mémoire… Tu me comprends ? »

J’étais terriblement impressionné. Toutes cesnouvelles m’avaient troublé. Je craignais que nous n’arrivions enretard et je pressais le cocher.

« Ne t’inquiète pas : nous avonspris nos mesures, me dit Masloboiev. Mitrochka est là-bas.Sizobrioukhov le paiera en argent, et l’enflé, ce vaurien, ennature. On a décidé ça tout à l’heure. Quant à la Boubnova, çac’est mon affaire… Aussi, qu’elle ne s’avise pas… »

Nous arrivâmes et nous nous arrêtâmes aurestaurant ; mais l’homme qui répondait au nom de Mitrochkan’y était pas. Après avoir donné l’ordre au cocher de nous attendreprès du perron, nous partîmes chez la Boubnova. Mitrochka nousattendait près de la porte cochère. Une vive lumière éclairait lesfenêtres et on entendait les éclats de rire avinés deSizobrioukhov.

« Ils sont tous là depuis un quartd’heure, nous dit Mitrochka. Maintenant, c’est juste le moment.

– Mais comment allons-nous entrer ?demandai-je.

– Comme des invités, répliqua Masloboiev,elle me connaît ; et elle connaît aussi Mitrochka. Il est vraique tout est fermé, mais ce n’est pas pour nous. »

Il frappa légèrement, la porte s’ouvritaussitôt. Le concierge échangea un clin d’œil avec Mitrochka. Nousentrâmes sans bruit ; on ne nous entendit pas. Le conciergenous conduisit à un petit escalier et frappa à la porte. Onl’appela : il répondit qu’il était seul. On lui ouvrit et nousentrâmes tous ensemble. Le concierge s’éclipsa.

« Hé, qui va là ? s’écria laBoubnova, qui se tenait dans la minuscule antichambre, soûle etdébraillée, une bougie à la main.

– Qui ? repartit Masloboiev, commentcela, vous ne reconnaissez pas vos chers hôtes, AnnaTriphonovna ? Qui cela peut-il être, sinon nous ?…Philippe Philippytch.

– Ah ! Philippe Philippytch !c’est vous…, chers hôtes… Mais comment avez-vous…, je…, rien…,venez par ici, je vous prie. »

Elle était complètement affolée.

« Où cela ? Il y a une cloison ici…Non, vous allez nous recevoir mieux que cela. Nous allons boire duchampagne, et il y a bien quelques jolies filles ?

À l’instant, elle reprit de la vaillance.

« Pour des hôtes aussi chers, j’irais enchercher sous terre ; j’en ferais venir de la Chine.

– Deux mots, chère Anna Triphonovna,Sizobrioukhov est ici ?

– Ou… i.

– J’ai besoin de le voir. Comment est-cequ’il a l’audace de faire la noce sans moi, le coquin ?

– Il ne vous a sûrement pas oublié. Ilattendait quelqu’un, c’était vous, sans doute ? »

Masloboiev poussa une porte, et nous noustrouvâmes dans une petite pièce à deux fenêtres ornées degéraniums, avec des chaises cannées et un méchant piano ; toutce qu’il fallait. Mais avant que nous entrions, pendant que nousparlementions dans l’antichambre, Mitrochka avait disparu. Je susplus tard qu’il n’était pas entré, mais qu’il avait attenduderrière la porte. Il devait ouvrir à quelqu’un. La femmeébouriffée et fardée, qui avait regardé ce matin par-dessusl’épaule de la Boubnova, se trouvait être la commère deMitrochka.

Sizobrioukhov était assis sur un étroit divanen acajou, devant une table ronde recouverte d’une nappe. Sur latable, il y avait deux bouteilles de champagne, une bouteille demauvais rhum et des assiettes contenant des bonbons, du paind’épice et trois sortes de noix. En face de Sizobrioukhov étaitattablée une créature repoussante, au visage grêlé, âgée d’unequarantaine d’années, vêtue d’une robe de taffetas noir, avec desbracelets et des broches de cuivre. C’était la femme du coloneld’état-major, évidemment une contrefaçon. Sizobrioukhov était ivreet très satisfait. Son gras compagnon n’était pas là.

« Est-ce qu’on se conduit de lasorte ? vociféra Masloboiev ; et il vous invite chezDussaux encore ?

– Philippe Philippytch, quel bonheur,marmotta Sizobrioukhov, en se levant pour venir à notre rencontreavec un air béat.

– Tu bois ?

– Oui, excusez-moi.

– Ne t’excuse pas, invite-nous plutôt.Nous sommes venus nous amuser avec toi. Regarde, j’ai amené unautre invité un ami ! (Masloboiev me désigna.)

– Très heureux, je veux dire, enchanté…Hi !

– Et ça s’appelle du champagne ! Ondirait de la soupe aux choux aigre !

– Vous nous offensez !

– Ainsi, tu n’oses même plus te montrerchez Dussaux ; et tu invites encore les gens !

– Il vient de me raconter qu’il a été àParis, appuya la femme du colonel, ça doit être uneblague !

– Fedossia Titichna, ne soyez pasblessante. Nous y sommes allés. Nous avons fait le voyage.

– Un rustre pareil, aller àParis ?

– Nous y avons été. Nous en avons eu lapossibilité. Nous nous y sommes distingués avec Karp Vassilitch.Vous connaissez Karp Vassilitch ?

– Pourquoi veux-tu que je connaisse tonKarp Vassilitch ?

– Comme ça…, ça a rapport à la politique.Nous sommes allés avec lui chez Mme Joubert. Nous yavons cassé un trumeau.

– Un quoi ?

– Un trumeau. Il tenait tout le mur. Ilmontait jusqu’au plafond ; et Karp Vassilitch était tellementsoûl qu’il s’est mis à parler russe avecMme Joubert. Il se tenait près du trumeau, et ils’y est accoudé. Et la Joubert lui crie, dans sa langue :« Le trumeau vaut sept cents francs, tu vas lecasser ! » Il se met à rire et me regarde : j’étaisassis en face de lui sur un canapé et j’avais une beauté avec moi,et pas une trogne de travers comme celle-ci. Il se met àcrier : « Stépane Terentitch, hé StépaneTerentitch ! Part à deux, ça va ? » – « Çava » que je réponds. Et il a tapé dans le trumeau avec sesgros poings. Dzinn ! Il n’en restait que des éclats. LaJoubert s’est mise à piailler et lui a sauté à la gorge :« Brigand, qu’est-ce qui te prend, qu’est-ce que tu es venufaire ? » (Toujours dans leur langue à eux.) Mais lui, illui répond : « Emporte l’argent, la Joubert, etlaisse-moi agir à ma fantaisie, et il lui a compté séance tenantesix cent cinquante francs. Nous avons obtenu un rabais de cinquantefrancs. »

À ce moment, un cri perçant, terrifiant,retentit derrière plusieurs portes, dans une chambre qui devaitêtre séparée de la nôtre par deux ou trois autres pièces. Jetressaillis et poussai aussi un cri. J’avais reconnu la voixd’Elena. Aussitôt après cette lugubre plainte, d’autres cris sefirent entendre, ainsi que des injures, tout un remue-ménage etenfin un bruit clair, sonore et distinct de soufflets. C’étaitprobablement Mitrochka qui se faisait justice. Soudain, la portes’ouvrit violemment, et Elena, pâle, les yeux troubles, dans unerobe de mousseline blanche froissée et tout en lambeaux, lescheveux peignés mais défaits comme à la suite d’une lutte, seprécipita dans la pièce. Je me tenais en face de la porte, elle sejeta vers moi et m’entoura de ses bras. Tous se levèrentbrusquement, alarmés. Des glapissements et des cris se firententendre lors de son apparition. À la suite, Mitrochka parut à laporte, traînant par les cheveux son ennemi ventru, complètementdépenaillé. Il le tira jusqu’au seuil et le jeta dans la pièce.

« Le voilà ! Prenez-le ! ditMitrochka, d’un air très content.

– Écoute, me dit Masloboiev, ens’approchant tranquillement de moi et en me frappantl’épaule ; prends le fiacre, emmène la petite et retourne cheztoi, tu n’as plus rien à faire ici. Demain, nous réglerons lereste. »

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je pris lamain d’Elena et la conduisis hors de cet antre. Je ne sais ce quis’y passa après. On ne nous retint pas, la logeuse était frappée deterreur. Tout s’était passé si rapidement qu’elle n’avait même paspu s’y opposer. Notre cocher nous attendait, et vingt minutes plustard, j’étais chez moi.

Elena était plus morte que vive. Je luidégrafai sa robe, l’aspergeai d’eau et l’étendis sur mon divan. Lafièvre et le délire la prirent. Je regardai son petit visage pâle,ses lèvres exsangues, ses cheveux noirs rabattus de côté maispeignés avec soin et pommadés, toute sa toilette, les petits nœudsde ruban rose qui étaient restés çà et là sur sa robe, et jecompris toute cette horrible histoire. La pauvre petite ! Elleallait de plus en plus mal. Je ne la quittai pas, et résolus de nepas aller chez Natacha ce soir-là. De temps en temps, Elenasoulevait ses longs cils recourbés et me regardait longuement, avecattention, comme si elle me reconnaissait. Elle s’endormit tard,vers une heure. Je m’assoupis à côté d’elle sur le plancher.

Chapitre 8

 

Je me levai très tôt. Je m’étais réveillépresque toutes les demi-heures, et je m’approchais de ma pauvremalade et l’examinais attentivement. Elle avait de la fièvre etdélirait un peu. Mais vers le matin, elle s’était profondémentendormie. C’est bon signe, m’étais-je dit, mais, lorsque je me fusréveillé, je décidai aussitôt de courir chercher un médecin pendantque la pauvre petite dormait encore. J’en connaissais un, vieuxgarçon et très brave homme, qui vivait près de la rue de Vladimir,depuis des temps immémoriaux, avec une vieille gouvernanteallemande. C’est lui que j’allai trouver. Il me promit de venir àdix heures. J’étais arrivé chez lui à huit heures. J’avais uneterrible envie de monter en passant chez Masloboiev, mais je meravisai : il dormait sans doute encore après la soirée d’hier,et Elena pouvait se réveiller et prendre peur peut-être en sevoyant seule dans mon appartement. Dans l’état maladif où elle setrouvait, elle pouvait oublier quand et comment elle avait échouéchez moi.

Elle se réveilla à l’instant précis oùj’entrais dans la chambre. Je m’approchai d’elle et lui demandaiavec ménagement comment elle se sentait. Elle ne répondit pas, maisme regarda longuement et fixement avec ses yeux noirs etexpressifs. Je crus voir dans ce regard qu’elle comprenait tout etqu’elle avait toute sa connaissance. Si elle ne m’avait pasrépondu, c’était peut-être parce que c’était là son habitude. Hieret avant-hier non plus, quand elle était venue me voir, ellen’avait pas répondu un mot à certaines de mes questions et avaitseulement fixé sur moi son regard fixe et obstiné où se lisaient àla fois la perplexité, la curiosité et une étrange fierté.Maintenant, je voyais encore dans son regard de la dureté et unesorte de méfiance. Je posai ma main sur son front pour voir si elleavait de la fièvre, mais elle me repoussa doucement, sans mot dire,de sa petite main et se tourna vers le mur. Je m’éloignai pour nepas la déranger.

Je possédais une grande théière de cuivre. Jel’employais depuis longtemps comme samovar et j’y faisais bouillirde l’eau. J’avais du bois, le concierge m’en avait monté pour cinqou six jours. J’allumai mon poêle, allai chercher de l’eau et misla théière sur le feu. Je disposai mon service à thé sur la table.Elena s’était retournée vers moi et regardait tout cela aveccuriosité.

Je lui demandai si elle désirait quelquechose ? Mais elle se détourna encore une fois et ne merépondit rien.

« Pourquoi donc est-elle fâchée contremoi ? songeai-je. Quelle étrange petitefille ! »

Mon vieux docteur vint comme il l’avait dit, àdix heures. Il examina la malade avec toute sa minutie allemande,et me rassura en me disant que, malgré la fièvre, il n’y avaitaucun danger à craindre. Il ajouta qu’elle devait être atteinted’une autre maladie chronique, quelque chose comme despalpitations, « mais que ce point exigerait des observationsparticulières, que pour l’instant elle était hors de danger. »Il lui prescrivit une potion et des poudres, plutôt par habitudeque par nécessité, et, aussitôt, après, me demanda comment elle setrouvait chez moi. En même temps, il regardait avec étonnement monappartement. Ce petit vieux était terriblement bavard.

Elena l’étonna ; elle lui retira sa main,pendant qu’il lui prenait le pouls et refusa de lui montrer salangue. À ses questions, elle ne répondit pas un mot, mais secontenta de regarder tout le temps avec insistance l’énorme croixde Saint-Stanislas qui lui pendait au cou.

« Elle doit avoir très mal à la tête, ditle vieux, mais comme elle me regarde, comme elle meregarde ! »

Je jugeai inutile de rien lui raconter surElena et je m’en tirai en disant que c’était une longuehistoire.

« Prévenez-moi, si c’est nécessaire,dit-il en sortant. Pour l’instant, il n’y a pas dedanger. »

Je décidai de rester toute la journée avecElena, de la laisser seule le plus rarement possible jusqu’à sonrétablissement. Mais, sachant que Natacha et Anna Andréievnapouvaient se tourmenter en m’attendant inutilement, je résolus dumoins de prévenir Natacha par lettre que je n’irais pas chez ellece jour-là. Ce n’était pas la peine d’écrire à Anna Andréievna.Elle m’avait prié une fois pour toutes de ne plus lui envoyer delettre, depuis le jour où je lui avais envoyé des nouvelles de lamaladie de Natacha. « Mon vieux va faire la tête, quand ilverra ta lettre, me dit-elle, il aura une envie terrible de savoirce qu’il y a dedans, le pauvre, mais il ne pourra pas me ledemander, il n’osera pas. Et il sera démonté pour toute unejournée. Sans compter, mon cher, que tu ne fais que m’agacer avecune lettre. Dix lignes, est-ce que ça suffit ? J’ai envie dete poser des questions plus détaillées, et tu n’es paslà ! » Aussi je n’écrivis qu’à Natacha et je mis lalettre à la boîte en portant l’ordonnance à la pharmacie.

Pendant ce temps, Elena s’était rendormie.Dans son sommeil, elle gémissait doucement et frissonnait. Ledocteur avait deviné juste : elle souffrait terriblement de latête. Parfois, elle poussait de petits cris et se réveillait. Elleme regardait avec hostilité, comme si mes attentions lui étaientparticulièrement pénibles. J’avoue que cela me faisait beaucoup depeine.

À onze heures, Masloboiev arriva. Il étaitsoucieux et semblait distrait ; il n’entra que pour uneminute, pressé de partir.

« Eh bien, frère, je m’attendais à ce queton logement ne paie pas de mine, me dit-il en regardant autour delui ; mais, vrai, je ne pensais pas te trouver dans un pareilcoffre. Car c’est un coffre, non un appartement. Admettons que celan’ait pas d’importance, mais le plus grave, c’est que tous cessoucis accessoires ne font que te détourner de ton travail. J’y aipensé hier, pendant que nous allions chez la Boubnova. Vois-tu,frère, par ma nature et ma position sociale, je fais partie de cesgens qui ne font d’eux-mêmes rien de bon, mais qui sermonnent lesautres. Maintenant, écoute-moi : je passerai peut-être cheztoi demain ou après-demain ; toi, viens sans faute me voirdimanche matin. D’ici là, l’affaire de la petite sera, je l’espère,complètement réglée ; et nous parlerons sérieusement, car ilfaut s’occuper sérieusement de toi. On ne peut pas vivre comme ça.Hier, je ne t’ai fait que des allusions, mais maintenant je tetiendrai des raisonnements logiques. Et dis-moi, à la fin :est-ce que tu considères comme un déshonneur de m’emprunter del’argent pendant quelque temps ?

– Ne me querelle pas ! lui dis-je enl’interrompant. Dis-moi plutôt comment cela s’est terminéhier ?

– Mais tout à fait bien, et nous avonsatteint notre but, tu me comprends ? Maintenant, je n’ai pasle temps. Je suis venu juste un instant pour te dire que je n’avaispas le temps de m’occuper de toi et pour savoir si tu allais lacaser quelque part ou la garder chez toi ? Car il faut yréfléchir et prendre une décision.

– Je ne sais pas encore au juste et, jel’avoue, je t’attendais pour te demander ton avis. Sous quelprétexte pourrais-je la garder chez moi ?

– C’est facile, comme servante, parexemple…

– Je t’en prie, parle moins fort. Bienqu’elle soit malade, elle a toute sa connaissance et quand elle t’avu, j’ai remarqué qu’elle avait tressailli. Elle se souvient doncde ce qui s’est passé hier. »

Là-dessus, je lui parlai du caractère d’Elenaet je lui dis tout ce que j’avais remarqué en elle.

Mes paroles intéressèrent Masloboiev.J’ajoutai que je la placerais peut-être dans une maison que jeconnaissais, et lui dis quelques mots de mes deux vieux. À monétonnement il connaissait déjà en partie l’histoire de Natacha et àma question : « Comment sais-tu cela ? » il merépondit :

« Comme ça ; il y a longtemps quej’en ai entendu parler, en passant, au sujet d’une affaire. Je t’aidéjà dit que je connais le prince Valkovski. C’est une bonne idéede vouloir l’envoyer chez ces vieux. Sinon, elle te gênerait.Encore une chose ; il lui faut des papiers. Ne t’en inquiètepas, je m’en charge. Adieu, viens me voir souvent. Elle dort en cemoment ?

– Je crois », répondis-je.

Mais dès qu’il fut sorti, Elena m’appela.

« Qui est-ce ? »demanda-t-elle. Sa voix tremblait, mais elle me fixait toujours dumême regard insistant et hautain. Je ne peux employer d’autrestermes.

Je lui dis le nom de Masloboiev et ajoutai quec’était grâce à lui que je l’avais arrachée à la Boubnova, carcelle-ci le craignait beaucoup. Ses joues s’embrasèrent subitement,sans doute au souvenir du passé.

« Et maintenant elle ne viendra plusjamais ici ? » demanda Elena, en me regardant d’un airscrutateur.

Je me hâtai de la rassurer. Elle se tut, pritma main dans ses petits doigts brûlants, mais la lâcha aussitôtcomme si elle se ravisait. « Il est impossible qu’elle éprouveune telle répulsion à mon égard, pensai-je. C’est sa façon d’être,ou bien…, ou bien tout simplement la pauvre enfant a eu tellementde malheurs qu’elle n’a plus confiance en personne. »

À l’heure indiquée, j’allai chercher leremède, et en même temps, j’entrai dans un restaurant où je dînaisparfois et où l’on me faisait crédit. Cette fois-là, en sortant dechez moi, je pris une casserole et je commandai au restaurant unbouillon de poulet pour Elena. Mais elle ne voulut rien manger, etla soupe, en attendant, resta sur le poêle.

Après lui avoir donné sa potion, je me mis autravail. Je pensais qu’elle dormait, mais, l’ayant regardée àl’improviste, je vis qu’elle avait soulevé la tête et suivaitattentivement mes gestes. Je fis semblant de ne pas l’avoirremarquée. Enfin, elle s’endormit pour de bon, tranquillement, sansdélirer ni gémir, à mon grand étonnement. Je ressentis un grandembarras : Natacha, ignorant de quoi il s’agissait, pouvaitnon seulement se fâcher contre moi parce que je n’étais pas venu lavoir aujourd’hui, mais même, pensais-je, elle serait sûrementoffensée de mon manque d’égards au moment précis où elle avaitpeut-être le plus besoin de moi. Des ennuis pouvaient se présenter,elle pouvait avoir quelque tâche à me confier, et, comme par unfait exprès, je lui faisais défaut !

En ce qui concernait Anna Andréievna, je nesavais absolument pas comment je m’excuserais le lendemain auprèsd’elle. Je réfléchis longuement et soudain décidai de courir etchez l’une et chez l’autre. Je pouvais ne rester absent que deuxheures en tout. Elena dormait et ne m’entendrait pas sortir. Je melevai brusquement, enfilai mon paletot, pris ma casquette, maiscomme je sortais, Elena m’appela soudain. J’en fus surpris :avait-elle fait semblant de dormir ?

Je dirai à ce propos que, quoique Elena fîtmine de ne pas vouloir me parler, ces appels assez fréquents, cebesoin de me faire part de toutes ses irrésolutions, prouvaient lecontraire et m’étaient, je l’avoue, très agréables.

« Où voulez-vous me mettre ? »me demanda-t-elle tandis que je m’approchais d’elle. La plupart dutemps, elle posait ses questions brusquement, de façon tout à faitimprévue. Cette fois-ci, je ne la compris même pas tout desuite.

« Tout à l’heure, vous avez dit à votreami que vous vouliez me mettre dans une maison. Je ne veux allernulle part. »

Je me penchai vers elle : elle était denouveau toute brûlante, la fièvre la reprenait. Je me mis à larassurer ; je lui promis que, si elle voulait rester avec moi,je ne l’enverrais nulle part. En disant cela, j’ôtai mon paletot etma casquette. Je ne pouvais me décider à la laisser seule dans unpareil état.

« Non, partez, me dit-elle, devinant queje voulais rester. J’ai envie de dormir. Je vais m’endormir tout desuite.

– Mais tu ne peux pas rester seule !lui dis-je, hésitant. D’ailleurs, je serai sûrement de retour dansdeux heures…

– Alors, partez. Si j’étais malade un an,vous ne sortiriez pas de chez vous pendant tout cetemps-là ? » Elle essaya de sourire et me jeta un regardétrange, comme si elle luttait contre un bon sentiment qui parlaitdans son cœur. La pauvre petite ! Son bon et tendre cœur serévélait malgré toute sa haine des hommes et son apparentendurcissement.

Je courus tout d’abord chez Anna Andréievna.Elle m’attendait avec une impatience fiévreuse et m’accueillit avecdes reproches ; elle était dans une horrible inquiétude :Nikolaï Serguéitch était sorti tout de suite après le dîner et onne savait où il était allé. Je pressentais que la vieille n’avaitpu y tenir et lui avait tout raconté, PAR ALLUSIONS, selon sonhabitude. D’ailleurs, elle me l’avoua presque elle même, me disantqu’elle n’avait pu supporter de ne pas partager avec lui une sigrande joie, mais que Nikolaï Serguéitch était devenu, selon sapropre expression, plus sombre qu’une nuée d’orage, qu’il n’avaitrien dit (« il n’a pas ouvert les lèvres, n’a même pas réponduà mes questions ») et que brusquement, après le dîner, ilavait pris la porte. En me racontant cela. Anna Andréievnatremblait presque de frayeur et elle me supplia d’attendre NikolaïSerguéitch avec elle. Je m’excusai et lui dis sans ménagement queje ne viendrais peut-être pas non plus le lendemain, et que j’étaispassé précisément pour l’en prévenir. Nous faillîmes nous disputer.Elle fondit en larmes ; elle me fit des reproches vifs etamers, et ce ne fut que lorsque j’eus franchi la porte qu’elle sejeta à mon cou, me serra dans ses bras et me dit de ne pas mefâcher contre elle qui était « orpheline », et de ne pasme froisser de ses paroles.

Je trouvai Natacha seule, contrairement à ceque j’attendais, et, chose bizarre, il me sembla qu’elle n’étaitpas aussi contente de me voir que la veille et que les autres joursen général. On eût dit que je l’importunais, que je la dérangeais.Je lui demandai si Aliocha était venu aujourd’hui, elle me réponditqu’il était venu, mais qu’il était resté peu de temps. Il avaitpromis de passer ce soir, ajouta-t-elle, comme indécise.

« Et hier soir ? »

– N-non. Il a été retenu, dit-elleprécipitamment. Eh bien, Vania, et tes affaires ? »

Je vis qu’elle désirait arrêter là notreconversation et passer à un autre sujet. Je la regardai plusattentivement : elle était visiblement désemparée. Remarquantque je l’observais avec insistance, elle me jeta un regard sirapide et si brusque que je ressentis comme une brûlure.« Elle a un nouveau chagrin, pensai-je, mais elle ne veut pasm’en parler. »

En réponse à sa question, je lui racontai endétail toute l’histoire d’Elena. Cela l’intéressa énormément et monrécit la frappa.

« Mon Dieu ! Et tu as pu la laisserseule, malade ! » s’écria-t-elle.

Je lui expliquai que je ne voulais pas venirdu tout chez elle aujourd’hui, mais que j’avais pensé qu’elle enserait fâchée et qu’elle pouvait avoir besoin de moi.

« Besoin de toi, dit-elle en aparté, enréfléchissant ; j’ai peut-être en effet besoin de toi, Vania,mais il vaut mieux remettre cela à une autre fois. As-tu été chezeux ? »

Je lui racontai.

« Oui ; Dieu sait comment mon pèreaccueillera toutes ces nouvelles. Et d’ailleurs, quelleimportance…

– Comment, quelle importance ! Unpareil changement !

– Oui… Mais où est-il allé encore ?L’autre fois, vous pensiez qu’il était venu chez moi. Écoute,Vania, passe me voir demain si tu peux. Peut-être que j’auraiquelque chose à te dire… Mais cela m’ennuie de troubler tonrepos ; maintenant tu devrais retourner auprès de te malade.Cela fait bien deux heures que tu es parti de chez toi ?

– Oui. Adieu, Natacha. Comment Aliochaa-t-il été avec toi aujourd’hui ?

– Aliocha, mais il n’avait rien departiculier… Je m’étonne même de ta curiosité.

– Au revoir, mon amie.

– Adieu. » Elle me tendit la mainnégligemment et tourna la tête à mon dernier regard d’adieu. Je laquittai quelque peu surpris. Mais je me dis qu’elle avait bienautre chose à penser. L’affaire était d’importance. Demain, elle meraconterait tout cela spontanément.

Je revins tristement chez moi et fuspéniblement impressionné dès que je franchis le seuil. Elena étaitassise sur le divan, la tête penchée sur la poitrine, comme dansune profonde rêverie. Elle ne me regarda même pas et semblaitabsente. Je m’approchai d’elle ; elle murmurait quelque chose.« N’aurait-elle pas le délire ? » me dis-je.

« Elena, ma petite, qu’as-tu ? luidemandai-je en m’asseyant à côté d’elle et en lui passant le brasautour de la taille.

– Je veux m’en aller… J’aime mieux allerchez elle, dit-elle, sans lever la tête vers moi.

– Où ? Chez qui ? demandai-jeétonné.

– Chez elle, chez la Boubnova. Elle dittoujours que je lui dois beaucoup d’argent, qu’elle a enterré mamanà ses frais… Je ne veux pas qu’elle insulte maman… Je vaistravailler chez elle et je la paierai par mon travail… Alors, jem’en irai. Mais maintenant, je veux retourner là-bas.

– Calme-toi, Elena, tu ne peux pas allerchez elle, lui dis-je. Elle te tourmenterait ; elle teperdrait…

– Qu’elle me perde, qu’elle metorture ! reprit Elena avec feu, je ne suis pas lapremière : il y en a d’autres et de meilleures que moi quisouffrent. C’est une mendiante qui m’a dit cela dans la rue. Jesuis pauvre et je veux être pauvre. Je serai pauvre toute mavie ; c’est ce que ma mère m’a ordonné en mourant. Jetravaillerai… Je ne veux pas porter cette robe…

– Dès demain, je t’en achèterai uneautre. Et je t’apporterai tes livres. Tu vivras chez moi. Je ne teplacerai chez personne, si tu ne veux pas ;tranquillise-toi…

– Je m’embaucherai comme ouvrière.

– C’est bon, c’est bon, mais calme-toi,couche-toi, dors ! »

Mais la pauvre enfant se mit à pleurer. Peu àpeu, ses larmes devinrent des sanglots. Je ne savais quefaire ; j’allai chercher de l’eau, je lui humectai les tempeset le front. Enfin, elle se laissa tomber sur le divan, à bout deforces, et fut surprise de frissons fiévreux. Je l’enveloppai avecce qui se trouva à ma portée et elle s’endormit, mais d’un sommeiltroublé, frémissant, et elle se réveillait à chaque instant. Bienque j’eusse peu marché ce jour-là, j’étais très fatigué et décidaide me coucher le plus tôt possible. Des pensées inquiètes etlancinantes tourbillonnaient dans ma tête. Je pressentais que cettepetite fille me causerait beaucoup de tracas. Mais c’était Natachasurtout qui me donnait du souci. En somme, je m’en rends comptemaintenant, je me suis rarement trouvé dans un état d’esprit aussisombre qu’avant de m’endormir pour cette malheureuse nuit.

Chapitre 9

 

Je me réveillai tard, à dix heuresenviron ; je me sentais souffrant. La tête me tournait et mefaisait mal. Je regardai le lit d’Elena : il était vide. Enmême temps, de la chambrette de droite, des bruits me parvinrent,comme si on frottait le plancher. Je sortis : Elena balayait,relevant d’une main sa robe élégante qu’elle n’avait pas encoreôtée depuis l’autre soir. Le bois, préparé pour le poêle, étaitentassé dans un coin ; la table était essuyée, la théièreastiquée ; en un mot, Elena faisait le ménage.

« Écoute, Elena, m’écriai-je, qui t’a ditde balayer le plancher ? Je ne veux pas de cela, tu esmalade ; est-ce que tu es venue chez moi commeservante ?

– Qui balaiera le plancher alors ?répondit-elle, en se redressant, et en me regardant. Je ne suis pasmalade en ce moment.

– Mais je ne t’ai pas prise pourtravailler. On dirait que tu as peur que je te reproche comme laBoubnova de vivre chez moi gratis ? Où as-tu pris cet horriblebalai ? Je n’avais pas de balai, ajoutai-je en la regardantavec étonnement.

– Il est à moi : c’est moi qui l’aiapporté ici. Je balayais le plancher pour grand-père. Et le balaiest resté depuis ce temps, là-bas sous le poêle. »

Je revins dans ma chambre, pensif :peut-être que je me trompais, mais il me semblait que monhospitalité lui pesait et qu’elle voulait de toute manière meprouver qu’elle n’habitait pas chez moi gratuitement. « En cecas, quel caractère susceptible ! » me dis-je. Deux outrois minutes après, elle entra et s’assit en silence à la mêmeplace qu’hier, sur le divan, en me regardant d’un air inquisiteur.Pendant ce temps, j’avais fait chauffer de l’eau, j’avais faitinfuser le thé, je lui en versai une tasse que je lui tendis avecun morceau de pain blanc. Elle les prit en silence, sans protester.Cela faisait une journée qu’elle n’avait presque rien mangé.

« Tu as sali ta jolie robe », luidis-je en remarquant une raie noire dans le bas de sa jupe.

Elle chercha l’endroit et, brusquement, à mongrand étonnement, elle laissa là sa tasse, saisit des deux mains,lentement et avec froideur, le bord de sa jupe de mousseline et,d’un seul geste, la déchira de haut en bas. Ensuite, elle leva surmoi sans mot dire son regard têtu et brillant. Elle était pâle.

« Que fais-tu, Elena ? m’écriai-je,persuadé de me trouver en présence d’une folle.

– C’est une vilaine robe, dit-elle,presque suffocante d’émotion. Pourquoi avez-vous dit que c’étaitune jolie robe ? Je ne veux pas la porter, cria-t-ellebrusquement, en se levant. Je vais la déchirer. Je ne lui ai pasdemandé de me parer. Elle m’a parée de force. J’ai déjà déchiré unerobe, je déchirerai celle-ci aussi, je la déchirerai ! Je ladéchirerai !… »

Et elle se jeta avec rage sur la malheureuserobe. En un clin d’œil, elle l’avait mise en pièces. Lorsqu’elleeut terminé, elle était pâle qu’elle se tenait à peine sur sesjambes. Je contemplais avec stupéfaction cet acharnement. Quant àelle, elle me regardait d’un air provocant, comme si j’avais aussiété coupable envers elle. Mais je savais cette fois ce qui merestait à faire.

Je décidai, sans plus attendre, de lui acheterune robe neuve ce matin même. Sur cet être sauvage et aigri, ilfallait agir par la douceur. On eût dit qu’elle n’avait jamais vude braves gens. Si elle avait déjà, en dépit d’un cruel châtiment,mis en lambeaux sa première robe, avec quelle exaspération elledevait regarder celle-ci, qui lui rappelait un moment si récent etsi horrible !

Chez le fripier, on pouvait trouver une robesimple et jolie pour un prix très modique. Le malheur était qu’à cemoment-là, je n’avais presque pas d’argent. Mais, la veille déjà,en me couchant, j’avais décidé de me rendre aujourd’hui dans unendroit où j’avais l’espoir de m’en procurer, et justement, il mefallait aller dans cette direction. Je pris mon chapeau. Elenam’observait attentivement, comme si elle attendait quelquechose.

« Vous allez encore m’enfermer ? medemanda-t-elle, lorsque je pris la clef pour fermer l’appartementderrière moi, comme hier et avant-hier.

– Mon enfant, lui dis-je en revenant verselle, ne te fâche pas. Je ferme parce que quelqu’un pourraitentrer ; tu es malade, cela te ferait peur, peut-être. Et Dieusait qui peut venir, la Boubnova pourrait s’aviser de… »

Je lui disais cela à dessein. Je l’enfermaisparce que je me méfiais d’elle. Il me semblait que l’idée de mequitter pouvait lui venir subitement. En attendant, je résolusd’être prudent. Elena gardait le silence et je l’enfermai encorecette fois-ci.

Je connais un éditeur qui avait entreprisdepuis plus de deux ans la publication d’un ouvrage comprenant ungrand nombre de volumes. J’avais souvent trouvé du travail chezlui, lorsqu’il m’avait fallu gagner rapidement quelque argent. Ilpayait ponctuellement. J’allai chez lui, il m’avança vingt-cinqroubles et je m’engageai à lui fournir dans la semaine un articlede compilation. Mais j’espérais soustraire du temps pour mon roman.Je faisais cela souvent lorsque j’étais dans le besoin.

Dès que j’eus mon argent, je courus audécrochez-moi-ça. Là, je trouvai rapidement une vieille marchandede ma connaissance qui vendait toutes sortes de nippes. Je luidonnai approximativement la taille d’Elena, et, en un instant, ellem’eut déniché une petite robe d’indienne aux couleurs claires, trèssolide et qui n’avait été lavée qu’une fois : le prix en étaitplus que modéré. J’achetai aussi un fichu. En payant, je songeaiqu’Elena avait besoin d’une petite pelisse, d’un mantelet, ou dequelque chose de ce genre. Il faisait froid et elle n’avait presquerien à se mettre. Mais je remis cet achat à une autre fois. Elenaétait tellement susceptible, tellement fière. Dieu sait commentelle allait déjà accepter cette robe, bien que je l’eusse exprèschoisie la plus simple et la plus discrète possible ; c’étaitla robe la plus courante qui fût. Je lui achetai en outre deuxpaires de bas de fil et une paire de bas de laine. Je pourrais leslui donner sous prétexte qu’elle était malade et qu’il faisaitfroid dans la chambre. Elle avait aussi besoin de linge. Mais jelaissai tout cela pour l’époque où nous aurions fait plus ampleconnaissance. Par contre, je pris de vieux rideaux pour le lit,achat indispensable et qui pouvait faire grand plaisir à Elena.

Je revins à la maison, chargé de mesacquisitions, à une heure de l’après-midi. Ma serrure s’ouvraitpresque sans bruit, de sorte qu’Elena ne m’entendit pas tout desuite rentrer. Je vis qu’elle était debout près de la table etfeuilletait mes livres et mes papiers. Lorsqu’elle m’entendit, elleferma vivement le livre qu’elle lisait et s’éloigna de la table enrougissant. Je jetai un coup d’œil sur le livre : c’était monpremier roman, édité en tirage à part, et mon nom s’étalait sous letitre.

« Quelqu’un a frappé pendant votreabsence, me dit-elle d’un ton taquin ; il a demandé pourquoivous aviez fermé.

– C’était le docteur peut-être ; tune lui as pas parlé, Elena ?

– Non. »

Je ne répondis pas ; je pris mon paquet,le défis et en tirai la robe que j’avais achetée.

« Écoute, ma petite Elena, dis-je enm’approchant d’elle ; tu ne peux pas continuer à porter deshaillons. Aussi, je t’ai acheté une robe, une robe de tous lesjours, très bon marché, ainsi tu n’as pas à t’inquiéter ; ellecoûte en tout un rouble vingt kopecks. Porte-la, je t’enprie. »

Je posai la robe à côté d’elle. Elle devinttoute rouge et me regarda un instant de tous ses yeux.

Elle était très étonnée et, en même temps, ilme sembla qu’elle avait honte. Mais quelque chose de doux, detendre s’allumait dans son regard. Voyant qu’elle se taisait, jeretournai près de la table. Mon acte l’avait visiblement frappée.Mais elle se maîtrisa avec effort et resta assise ; les yeuxbaissés.

La tête me tournait et me faisait de plus enplus mal. Le grand air ne m’avait pas procuré le moindresoulagement. Cependant il fallait aller chez Natacha. Moninquiétude à son sujet n’avait pas diminué depuis la veille, aucontraire, elle ne faisait que, croître. Soudain, il me semblaqu’Elena m’appelait. Je me tournai vers elle.

« Quand vous sortez, ne m’enfermez pas,dit-elle en regardant de côté et en tortillant la frange du divan,comme si elle était plongée dans cette occupation. Je ne m’en iraipas.

– C’est bien, Elena, j’accepte. Mais siquelqu’un vient ? Dieu sait qui peut venir !

– Alors, laissez-moi la clef, je fermeraide l’intérieur ; et si on frappe, je dirai : il n’est pasà la maison. » Et elle me lança un regard malicieux, commepour dire « Voilà comment on fait, toutsimplement ! »

« Qui vous lave votre linge ? medemanda-t’elle soudain, avant que j’aie eu le temps derépondre.

– Une femme, ici, dans la maison.

– Je sais laver le linge. Et où avez-vousmangé hier ?

– Au restaurant.

– Je sais aussi faire la cuisine. Je vousferai vos repas.

– Voyons, Elena, que peux-tu savoirfaire ? Tu ne parles pas sérieusement.

Elle se tut et baissa les yeux. Ma remarquel’avait visiblement mortifiée. Dix minutes, au moins,s’écoulèrent ; nous nous taisions tous les deux.

« De la soupe, dit-elle tout à coup, sansrelever la tête.

– Comment, de la soupe ? Quellesoupe ? demandai-je, étonné.

– Je sais faire de la soupe. J’en faisaispour maman, quand elle était malade. Et j’allais aussi aumarché.

– Tu vois, Elena, tu vois comme tu esorgueilleuse, dis-je en m’approchant d’elle et en m’asseyant à côtéd’elle sur le divan. J’agis avec toi comme mon cœur me l’ordonne.Tu es seule, sans parents, malheureuse. Je veux t’aider. Tum’aiderais aussi, si j’étais dans le malheur. Mais tu ne veux pasraisonner ainsi et cela t’est pénible d’accepter de moi le moindrecadeau. Tu veux tout de suite me rembourser me payer par tontravail, comme si j’étais la Boubnova et comme si je te faisais desreproches. S’il en est ainsi, c’est honteux, Elena. »

Elle ne répondit pas, ses lèvres tremblaient.Elle semblait vouloir me dire quelque chose, mais elle se contintet se tut. Je me levai pour aller chez Natacha. Cette fois-là, jelaissai la clef à Elena, en la priant, si quelqu’un venait etfrappait, de répondre et de demander qui c’était.

J’étais persuadé qu’il était arrivé un graveennui à Natacha et qu’elle me le cachait, comme cela s’était déjàproduit plus d’une fois. En tout cas, j’étais décidé à n’entrerchez elle qu’une minute pour ne pas l’irriter par une visiteimportune.

C’est ce qui arriva. Elle m’accueillit d’unregard dur et mécontent. J’aurais dû m’en aller aussitôt, mais mesjambes se dérobaient.

« Je suis venu pour un instant, Natacha,commençai-je, j’ai un conseil à te demander que vais-je faire de mapensionnaire ? » Et je commençai à lui raconterrapidement tout ce qui concernait Elena. Natacha m’écouta jusqu’aubout sans mot dire.

« Je ne sais que te conseiller, Vania, merépondit-elle. Tout montre que c’est une créature des plusétranges. Peut-être qu’elle a subi beaucoup d’outrages, qu’on lui afait peur. Laisse-la au moins se rétablir. Tu veux l’envoyer cheznous ?

– Elle dit qu’elle ne veut pas partir dechez moi. Et Dieu sait comment on la recevrait là-bas, aussi je nesais que faire. Mais et toi, mon amie ? Tu avais l’airsouffrante hier ? lui demandai-je timidement.

– Oui…, et aujourd’hui aussi j’ai un peumal à la tête, me répondit-elle distraitement. As-tu vu quelqu’undes nôtres ?

– Non, j’irai demain. Car c’est demainsamedi…

– Et alors ?

– Le prince viendra demain soir…

– Eh bien, oui ! Je ne l’ai pasoublié.

– Non, je disais cela commeça… »

Elle s’arrêta juste devant moi et me regardalonguement dans les yeux avec insistance. Dans son regard se lisaitune résolution opiniâtre ; il avait quelque chose de brûlant,de fiévreux.

« Sais-tu une chose, Vania, medit-elle : aie la bonté de me laisser, tu me dérangesbeaucoup… »

Je me levai de mon fauteuil et la regardaiavec un étonnement indicible.

« Natacha, ma chère, qu’as-tu ?qu’est-il arrivé ? m’écriai-je, effrayé.

– Il n’est rien arrivé ! Tu saurastout demain, tout, mais pour l’instant, je veux être seule. Écoute,Vania : va-t’en tout de suite. Cela m’est si pénible de tevoir, si pénible !

– Mais dis-moi au moins…

– Demain, tu sauras tout ! Oh !mon Dieu ! Mais partiras-tu ? »

Je sortis. J’étais tellement abasourdi quej’étais à peine conscient. Mavra sauta sur moi dans l’entrée.

« Alors, elle est fâchée ? medemanda-t-elle. Je n’ose même pas l’approcher.

– Mais qu’est-ce qu’elle adonc ?

– Elle a que LE NÔTRE n’a pas mis le nezici depuis deux jours.

– Comment cela ? demandai-je,stupéfait. Mais elle m’a dit elle-même hier qu’il était venu dansla matinée, et qu’il voulait venir le soir…

– Ce n’est pas vrai ! Et il n’estpas du tout venu hier matin ! Je te le dis, depuis avant-hier,il a disparu. Elle t’a dit hier qu’il était venu lematin ?

– Oui.

– Eh bien, il faut croire que ça latravaille, si elle ne veut même pas t’avouer qu’il n’est pas venu.Un beau luron !

– Mais qu’est-ce que cela veutdire ? m’écriai-je.

– Ça veut dire que je ne sais que faired’elle, reprit Mavra en écartant les bras. Hier encore, elle m’aenvoyée chez lui, mais elle m’a fait revenir deux fois. Etaujourd’hui, elle ne veut même plus me parler. Tu devrais allerchez lui. Moi, je n’ose pas la quitter. »

Je me précipitai dans l’escalier.

« Viendras-tu ce soir ? me criaMavra.

– Nous verrons cela là-bas, luirépondis-je sans m’arrêter. Je passerai peut-être juste te demanderce que cela devient. Si je suis encore en vie. »

J’avais effectivement ressenti comme un coupau cœur.

Chapitre 10

 

Je me rendis directement chez Aliocha. Ilhabitait chez son père à la petite Morskaia. Le prince avait unassez grand appartement, bien qu’il vécût seul. Aliocha y occupaitdeux belles pièces. J’étais allé très rarement chez lui, une seulefois avant ce jour, je crois. Lui, il passait plus souvent chezmoi, surtout au début, dans les premiers temps de sa liaison avecNatacha.

Il n’était pas chez lui. Je me rendisdirectement dans sa chambre et lui écrivis ce billet :« Aliocha, vous semblez avoir perdu la raison. Mardi soir,quand votre père a demandé lui-même à Natacha de vous fairel’honneur de vous accorder sa main, vous avez été très heureux decette requête, j’en ai été témoin ; vous avouerez donc quevotre conduite actuelle est quelque peu étrange. Vous rendez-vouscompte de ce que vous faites à Natacha ? En tout cas, monbillet vous rappellera que votre façon d’agir envers votre futurefemme est indigne et légère au plus haut point. Je sais fort bienque je n’ai aucun droit de vous faire des remontrances, mais je nem’en soucie pas le moins du monde… »

« P. -S. Elle ne sait rien de cettelettre et ne m’a même pas parlé de vous. »

Je cachetai le billet et le laissai sur satable. À mes questions, le domestique me répondit qu’AlexeïPetrovitch n’était presque jamais à la maison et qu’il nerentrerait que vers le matin.

Je pus à peine me traîner jusque chez moi. Latête me tournait, mes jambes flageolaient. Ma porte était ouverte.Nikolaï Serguéitch était chez moi : il m’attendait. Il étaitassis près de la table et, sans dire mot, contemplait avecétonnement Elena qui le regardait avec une surprise non moinsgrande, tout en se taisant obstinément.

« Elle doit lui sembler étrange »,me dis-je.

« Voici une heure que je suis là, monami, et je t’avoue que je ne m’attendais pas… à te trouverainsi », poursuivit-il, en embrassant la chambre du regard eten me faisant un clin d’œil imperceptible dans la directiond’Elena. Ses yeux exprimaient la stupéfaction. Mais, l’ayantobservé plus attentivement, je remarquai qu’il était triste etinquiet. Son visage était plus pâle qu’à l’ordinaire.

« Assieds-toi, assieds-toi donc,reprit-il d’un air affairé et contrarié ; je m’étais dépêchéde venir te voir, il arrive quelque chose de grave ; maisqu’est-ce que tu as ? tu n’as pas figure humaine ?

– Je ne me sens pas bien. La tête metourne depuis ce matin.

– Fais attention, il ne faut pas négligercela. Tu as pris froid, sans doute ?

– Non, c’est simplement une crisenerveuse. Cela m’arrive de temps en temps. Et vous, commentallez-vous ?

– Ça va, ça va ! Un échauffement,c’était tout. Il se passe quelque chose. Assieds-toi. »

J’approchai une chaise et m’assis près de latable, lui faisant face. Le vieux se pencha vers moi et commença àmi-voix :

« Fais attention, ne la regarde pas etfaisons semblant de parler d’autre chose. Qui est cette jeunefille ?

– Je vous expliquerai plus tard, NikolaïSerguéitch. C’est une pauvre enfant, orpheline de père et de mère,la petite-fille de ce Smith qui habitait ici et qui est mort dansla confiserie.

– Ah ! il avait unepetite-fille ? Eh bien, mon cher, elle est bizarre, comme ellevous regarde Je te le dis franchement, si tu avais tardé encorecinq minutes, je ne me serais pas attardé ici. Elle a fait deshistoires pour me laisser entrer et elle n’a pas ouvert labouche ; elle fait peur, elle n’a pas l’air d’une créaturehumaine. Et comment se trouve-t-elle chez toi ? Ah jecomprends, elle est sans doute venue voir son grand-père, sanssavoir qu’il était mort ?

– Oui. Elle était très malheureuse. Levieux a parlé d’elle en mourant.

– Hum ! Tel grand-père, tellepetite-fille. Tu me raconteras tout cela après. Peut-être qu’onpourra l’aider, si elle est tellement malheureuse… Bon, etmaintenant, est-ce qu’on ne pourrait pas lui dire de s’en aller,car j’ai à te parler sérieusement ?

– Mais elle n’a nulle part où aller. Ellehabite ici. »

J’expliquai ce que je pus au vieux en deuxmots, et j’ajoutai qu’on pouvait parler devant elle, car c’étaitune enfant.

« Oui, bien sûr, une enfant. Mais je n’enreviens pas, mon ami. Elle vit avec toi, Seigneur monDieu ! »

Et le vieux la regarda encore une fois d’unair stupéfait. Elena, sentant qu’on parlait d’elle, restait assisesans dire mot, la tête baissée et effilochant la frange du divan.Elle avait mis sa robe neuve, qui lui allait parfaitement. Sescheveux étaient lissés avec plus de soin qu’auparavant, peut-êtrepour faire honneur à sa nouvelle robe. Dans l’ensemble, sansl’étrangeté sauvage de son regard, c’eût été une charmante petitefille.

« Je vais être bref et précis, mon cher,voici ce dont il s’agit, reprit le vieillard : c’est unelongue histoire, et c’est sérieux… »

Il avait les yeux baissés, un air grave etpréoccupé, et malgré sa précipitation, sa « brièveté » etsa « précision » il ne savait par où commencer.« Que vais je entendre ? » me dis-je.

« Vois-tu, Vania, je suis venu t’adresserune grande requête. Mais avant…, je pense qu’il faudraitt’expliquer certaines circonstances…, extrêmementdélicates. »

Il toussa et me jeta un regard à ladérobée ; puis il rougit ; puis il se fâcha contrelui-même de son manque de présence d’esprit.

« Mais qu’y a-t-il à expliquer ! Tucomprendras toi-même ! Tout simplement, je vais provoquer leprince en duel, et je te demande d’arranger cette affaire et de meservir de témoin. »

Je me renversai sur le dossier de ma chaise etle regardai, au comble de la stupéfaction.

« Eh bien, qu’as-tu à me regarder ?Je ne suis pas fou.

– Mais permettez, NikolaïSerguéitch ! Sous quel prétexte, dans quel but ? Etenfin, est-ce possible…

– Un prétexte ! Un but !s’écria le vieillard, voilà qui est admirable !

– C’est bon, c’est bon, je sais ce quevous allez dire, mais à quoi cette incartade servira-t-elle ?Que sortira-t-il de ce duel ? Je l’avoue, je ne comprendspas.

– Je pensais bien que tu ne comprendraisrien. Écoute : notre procès est terminé (c’est-à-dire qu’il vase terminer ces jours-ci : il ne reste plus que des formalitéssans importance), je l’ai perdu. Je dois payer dix milleroubles : c’est ce qu’ils ont arrêté. Ikhménievka sert degarantie. Par conséquent, à l’heure qu’il est, ce gredin est sûr derentrer dans son argent et moi, en lui remettant Ikhménievka,j’acquitte ma dette et je deviens pour lui un étranger. C’est alorsque je relève la tête. Ainsi, très vénérable prince, vous m’avezoffensé deux ans durant ; vous avez sali mon nom, l’honneur dema famille, et j’ai dû supporter tout cela ! Je ne pouvais pasalors vous provoquer en duel. Vous m’auriez dit sans vous gêner« Ah ! rusé bonhomme, tu veux me tuer pour ne pas mepayer l’argent que, tu le sais, on te condamnera à me verser tôt outard ! Non, voyons d’abord comment va se terminer leprocès ; ensuite, tu pourras me provoquer en duel. »Maintenant, très honorable prince, le procès est jugé, vous l’avezgagné, donc il n’y a pas la moindre difficulté, aussi vous allez mefaire le plaisir de venir avec moi sur le pré. Voilà l’affaire. Ehbien, à ton avis, n’ai-je pas le droit de me venger enfin de tout,de tout ? »

Ses yeux étincelaient. Je le regardailongtemps en silence. J’aurais voulu pénétrer au plus secret de sapensée.

« Écoutez, Nikolaï Serguéitch, luirépondis-je enfin, me décidant à prononcer le mot essentiel, sanslequel nous ne nous serions pas compris. Pouvez-vous êtreentièrement sincère avec moi ?

– Oui, répondit-il avec fermeté.

– Dites-moi franchement : est-ceuniquement un sentiment de vengeance qui vous incite à leprovoquer, ou avez-vous en vue d’autres buts ?

– Vania, me répondit-il, tu sais que jene permets à personne d’effleurer certains sujets dans laconversation ; mais, pour cette fois, je ferai une exception,parce qu’avec ton esprit lucide tu as tout de suite deviné qu’ilétait impossible d’éviter ce sujet. Oui, j’ai aussi un autre but.Celui de sauver ma fille qui se perd et de la détourner de la voiefatale où l’ont placée les derniers événements.

– Mais comment ce duel la sauvera-t-il,c’est là la question ?

– En compromettant tout ce qui se tramelà-bas. Écoute : ne va pas penser que c’est la tendressepaternelle ou autres faiblesses de ce genre qui parlent en moi.Tout ça, ce sont des bêtises ! Je ne montre à personne le fondde mon cœur. Toi-même, tu ne le connais pas. Ma fille m’aabandonné, elle a quitté ma maison avec son amant, et je l’aiarrachée de mon cœur, une fois pour toutes, dès ce soir-là, tu tesouviens ? Si tu m’as vu sangloter au-dessus de son portrait,cela ne veut pas dire que je désire lui pardonner. Même à cemoment-là, je ne pardonnais pas. Je pleurais sur mon bonheur perdu,sur la vanité de mes rêves, et non sur ELLE, telle qu’elle estmaintenant. Je pleure peut-être souvent ; je n’ai pas honte del’avouer, de même que je n’ai pas honte d’avouer que j’aimais monenfant plus que tout au monde. Tout ceci apparemment va àl’encontre de la sortie que je viens de faire. Tu peux medire : s’il en est ainsi, si vous êtes indifférent au sort decelle que vous avez cessé de considérer comme votre fille, alorspourquoi donc vous immiscer dans ce qui se projette là-bas ?Je te répondrai que c’est premièrement parce que je ne veux paslaisser triompher un homme vil et rusé et, deuxièmement, par unsentiment d’humanité des plus ordinaires. Bien qu’elle ne soit plusma fille, c’est tout de même un être dupé, faible et sans défenseque l’on trompe encore davantage afin de la perdre définitivement.Je ne peux me mêler directement à cette affaire, mais je le peuxindirectement, par un duel. Si l’on me tue ou si l’on verse monsang, elle ne va pas passer sur mon corps pour épouser le fils demon assassin, comme la fille de ce tsar (tu te rappelles ce livrequi était chez nous et où tu apprenais à lire ?) qui fitpasser son char sur le cadavre de son père ? Et enfin, s’il sebat, notre prince lui-même ne voudra plus de ce mariage. En un mot,je ne veux pas de cette union et je ferai tous mes efforts pourqu’elle ne se fasse pas. Me comprends-tu maintenant ?

– Non. Si vous désirez le bonheur deNatacha, comment pouvez-vous vous résoudre à empêcher ce mariage,c’est-à-dire la seule chose qui puisse la réhabiliter ? Elle aencore longtemps à vivre. Elle a besoin de sa réputation.

– Foin des opinions du monde, voilà cequ’elle doit penser ! Elle doit sentir que la plus grandeinfamie pour elle se résume dans ce mariage, précisément dans uneunion avec ces gens abjects, avec ce monde pitoyable. Une noblefierté, voilà sa réponse au monde. Alors, peut-être que jeconsentirai moi aussi à lui tendre la main, et nous verrons quiosera déshonorer mon enfant ! »

Cet idéalisme désespéré me stupéfia. Mais jedevinai tout de suite qu’il était hors de lui et parlait dansl’emportement de la colère.

« C’est trop idéaliste, luirépondis-je : et, de ce fait, cruel. Vous exigez d’elle uneforce que, peut-être, vous ne lui avez pas donnée en même temps quela vie. Est-ce qu’elle consent à ce mariage parce qu’elle désireêtre princesse ? Elle aime, vous le savez : c’est lapassion, la fatalité. Et enfin, vous lui demandez de mépriserl’opinion du monde, et vous vous y soumettez vous-même. Le princevous a offensé, il vous a publiquement soupçonné de chercher, pourde vils motifs et par ruse, à vous allier à sa maison, et voici quevous pensez maintenant que, si elle refuse d’elle-même, après uneproposition formelle de leur part, ce sera la réfutation la plusclaire et la plus complète de l’ancienne calomnie. Voici ce quevous obtenez ; vous vous inclinez devant l’opinion du prince,vous l’amenez à avouer lui-même sa faute. Vous brûlez de le tourneren dérision, de vous venger de lui et, pour cela, vous sacrifiez lebonheur de votre fille. Est-ce que ce n’est pas del’égoïsme ? »

Le vieux était assis, l’air sombre, lessourcils froncés, et il resta longtemps sans répondre.

« Tu es injuste envers moi, Vania, dit-ilenfin, et une larme brilla à ses cils ; je te jure que tu esinjuste, mais laissons cela ! Je ne peux pas retourner moncœur devant toi, poursuivit-il en se levant et en prenant sonchapeau, je te dirai seulement ceci : tu viens de parler dubonheur de ma fille. Décidément, je ne crois pas à ce bonheur, sanscompter qu’il ne se fera jamais, même sans mon intervention.

– Comment ? Pourquoi pensez-vouscela ? Savez-vous quelque chose ? m’écriai-je étonné.

– Non, je ne sais rien de particulier.Mais ce maudit renard n’a pu se résoudre à pareille démarche. Toutcela, ce sont des bêtises, c’est un piège. J’en suis convaincu et,souviens-toi de mes paroles, il en sera comme je te le dis.Deuxièmement : si ce mariage avait lieu, ce serait seulementdans le cas où ce gredin poursuivrait un calcul mystérieux, inconnude tous, et que ce mariage servirait, calcul que je ne comprendsdécidément pas ; ainsi juge toi-même, interroge toncœur : sera-t-elle heureuse dans un pareil mariage ? Desreproches, des humiliations, la vie avec un gamin à qui déjà sonamour est à charge, qui, s’il l’épouse, cessera aussitôt de larespecter, l’offensera, l’humiliera ; la passion se renforcerade son côté à mesure qu’elle se refroidira de l’autre ; lajalousie, les tourments, l’enfer, la séparation, le crimepeut-être…, non, Vania ! Si c’est là ce que vous préparez, etque tu y pousses encore, je te le prédis, tu en répondras devantDieu, mais il sera trop tard ! Adieu. »

Je le retins.

« Écoutez, Nikolaï Serguéitch, décidonsd’attendre. Soyez certain que je ne suis pas le seul à suivre cetteaffaire, peut-être qu’elle se résoudra au mieux, d’elle-même, sanssolutions violentes et artificielles, comme ce duel, par exemple.Le temps dénouera cela mieux que quiconque ! Et enfin,permettez-moi de vous le dire, votre projet est parfaitementirréalisable. Avez-vous pu songer une minute que le princeaccepterait votre défi ?

– Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui teprend ? As-tu perdu l’esprit ?

– Je vous jure qu’il ne l’accepteraitpas ; et soyez sûr qu’il trouvera une échappatoireparfaitement correcte ; il mènera tout cela avec une gravitépédante, et pendant ce temps vos serez couvert de ridicule…

– Je t’en prie, mon cher, je t’enprie ! Ceci me coupe bras et jambes. Mais comment est-ce qu’ilne l’accepterait pas ? Non, Vania, tu es un poète, voilàtout : et un vrai poète ! Alors, d’après toi, il seraitindécent de se battre avec moi ? Je le vaux bien. Je suis unvieillard, un père offensé ; toi, un écrivain russe, donc unpersonnage honorable aussi, tu peux être mon témoin et… et… Je necomprends pas…, qu’est-ce qu’il te faut de plus…

– Vous verrez. Il présentera de tellesraisons que, vous le premier, vous trouverez qu’il est impossiblede vous battre avec lui.

– Hum !… C’est bien, mon ami, qu’ilen soit comme tu voudras ! J’attendrai, un certain temps bienentendu. Voyons ce que fera le temps. Mais voici, mon ami :donne-moi ta parole d’honneur que ni là-bas ni à Anna Andréievna tune parleras de notre conversation.

– C’est entendu.

– Ensuite, Vania, fais-moi la grâce de neplus jamais me parler de ceci.

– C’est bon, je vous donne ma parole.

– Et, pour finir, encore uneprière : je sais, mon cher, que tu t’ennuies chez nous, maisviens nous voir plus souvent, si tu le peux. Ma pauvre AnnaAndréievna t’aime tellement et… et… languit tellement sans toi… tume comprends, Vania ? »

Et il me serra follement la main. Je le luipromis de tout mon cœur.

« Maintenant, Vania, une dernièrequestion épineuse : as-tu de l’argent ?

– De l’argent ? répétai-jeétonné.

– Oui (le vieux rougit et baissa lesyeux) ; je vois ton appartement… ; les conditions danslesquelles tu vis…, et je me dis que tu peux avoir des dépensesextraordinaires (surtout maintenant), alors…, voici cent cinquanteroubles, mon ami… pour parer à toute éventualité…

– Cent cinquante roubles pour PARER ÀTOUTE ÉVENTUALITÉ, quand vous avez vous-même perdu votreprocès.

– Vania, à ce que je vois, tu ne mecomprends pas du tout ! Tu peux avoir des besoinsEXTRAORDINAIRES, prends cet argent. Il y a des cas où l’argentprocure l’indépendance, la liberté de décision. Peut-être que tun’en as pas besoin maintenant, mais ne faut-il pas penser aussi àl’avenir ? En tout cas, je te laisse cela, c’est tout ce quej’ai pu rassembler. Si tu ne le dépenses pas, tu me le rendras. Etmaintenant, adieu ! Mon Dieu, comme tu es pâle ! Mais tues malade. »

Je ne répliquai point et pris l’argent. Laraison pour laquelle il me laissait cette somme était tropclaire.

« Je tiens à peine sur mes jambes, luirépondais-je.

– Ne néglige pas cela, Vania, ne négligepas cela ! Ne sors plus aujourd’hui ! Je dirai à AnnaAndréievna dans quel état tu es. Ne faudrait-il pas appeler unmédecin ? Je viendrai te voir demain ; du moins, je m’yefforcerai, si je peux seulement me traîner sur mes jambes.Maintenant, tu ferais bien de te coucher… Allons, adieu. Adieu,petite fille ; elle se détourne ! Tiens, mon ami, voiciencore cinq roubles, pour la petite. Ne lui dis pas que c’est moiqui te les ai donnés, mais dépenses-les simplement pour elle,achète-lui des souliers, du linge…, il doit lui manquer beaucoup dechoses ! Adieu, mon ami. »

Je l’accompagnai jusqu’à la porte cochère. Ilfallait que j’envoie le concierge me chercher à manger. Elenan’avait pas encore dîné…

Chapitre 11

 

Mais dès que je fus rentré chez moi, je fuspris d’un vertige et tombai au milieu de ma chambre. Je me rappelleseulement le cri d’Elena : elle se frappa les mains l’unecontre l’autre et se précipita vers moi pour me soutenir. Ce fut ledernier instant qui subsista dans ma mémoire…

Quand je revins à moi, j’étais sur mon lit.Elena me raconta dans la suite qu’elle m’avait transporté sur ledivan avec l’aide du concierge qui nous avait apporté à manger encet instant. Je me réveillai plusieurs fois, et chaque fois aperçusle petit visage soucieux et compatissant d’Elena penché au-dessusde moi. Mais je me souviens de tout ceci comme à travers un songe,comme dans un brouillard, et la gracieuse image de la pauvrefillette passait devant moi dans mon assoupissement ainsi qu’unevision, un tableau ; elle m’apportait à boire, me redressait,ou bien restait assise près de moi, triste, effrayée, et mecaressait les cheveux. Je me souviens qu’une fois elle effleura monvisage d’un baiser. Une autre fois, m’étant brusquement réveillépendant la nuit, je vis, à la lumière d’une bougie presque consuméequi se trouvait sur une petite table poussée près du divan, je visqu’Elena avait posé sa tête sur mon oreiller et dormait d’unsommeil craintif, ses lèvres pâles à demi entrouvertes, sa mainappliquée sur sa joue tiède. Quand je me réveillai pour de bon,c’était déjà le matin ; la bougie avait achevé debrûler ; la lueur vive et empourprée de l’aube qui se levaitjouait déjà sur le mur. Elena était assise sur une chaise devant latable et, sa tête lasse appuyée sur son bras gauche, étendu sur latable, dormait d’un profond sommeil ; je me souviens que jecontemplai son visage enfantin, revêtu même dans le sommeil d’uneexpression de tristesse adulte et d’une beauté étrange etmaladive ; ce visage pâle, aux longs cils retroussés et auxjoues creuses, était encadré de cheveux noirs comme l’ébène dont lamasse touffue négligemment nouée retombait de côté. Son autre mainreposait sur mon oreiller. Je baisai tout doucement cette petitemain maigre, mais la pauvre enfant ne se réveilla pas ; seulun sourire glissa sur ses lèvres pâles. Je la regardai un longmoment et m’endormis d’un sommeil paisible et réparateur. Cettefois-ci, je dormis presque jusqu’à midi. Une fois réveillé, je mesentis presque guéri. Seules une faiblesse, une lourdeur dans tousmes membres témoignaient de mon récent malaise. J’avais déjà euauparavant de courtes crises de nerfs ; je les connaissaisbien. Habituellement, la maladie ne durait guère plus d’un jour, cequi ne l’empêchait pas d’ailleurs d’être rude et violente.

Il était déjà presque midi. Ce que je vis enpremier, ce furent, tendus dans un coin sur un cordon, les rideauxque j’avais achetés la veille. Elena s’était arrangé dans lachambre un petit coin à elle. Elle était assise devant le poêle etpréparait le thé. En voyant que je m’étais réveillé, elle eut unsourire joyeux et vint aussitôt vers moi.

« Mon amie, lui dis-je en lui prenant lamain : tu m’as veillé toute la nuit. Je ne savais pas que tuétais si bonne.

– Mais comment savez-vous que je vous aiveillé ? peut-être que j’ai dormi tout le temps »,dit-elle en me regardant avec une gentillesse malicieuse et timide,et elle rougit en prononçant ces paroles.

« Je me suis réveillé et j’ai tout vu. Tune t’es endormie qu’avant le jour.

– Voulez-vous du thé ?m’interrompit-elle, comme gênée de poursuivre cette conversation,ainsi qu’il arrive avec tous les êtres pudiques et rigoureusementhonnêtes, lorsqu’on leur adresse des paroles de louange.

– Oui, répondis-je. Mais as-tu dînéhier ?

– Je n’ai pas dîné, mais j’ai soupé. Leconcierge m’a apporté ce qu’il fallait. D’ailleurs, ne parlez pas,restez couché tranquillement : vous n’êtes pas encore tout àfait bien, ajouta-t-elle en m’apportant du thé et en s’asseyant surmon lit.

– Rester couché ! Je resterai dansmon lit jusqu’à ce soir, mais ensuite je sortirai. Il le fautabsolument, ma petite Elena.

– Est-ce qu’il le faut vraiment ?Chez qui allez-vous ? Pas chez le visiteur d’hier ?

– Non, pas chez lui.

– Heureusement. C’est lui qui vous atroublé. Chez sa fille alors ?

– Comment sais-tu qu’il a unefille ?

– J’ai tout entendu », répondit-elleen baissant les yeux.

Son visage se rembrunit. Elle fronça lessourcils.

« C’est un méchant homme,ajouta-t-elle.

– Tu ne le connais pas. Au contraire,c’est un très brave homme.

– Non, non, il est méchant ; j’aientendu, répondit-elle avec élan.

– Qu’as-tu donc entendu ?

– Il ne veut pas pardonner à safille…

– Mais il l’aime. Elle est coupableenvers lui, et il se tourmente à cause d’elle.

– Et pourquoi est-ce qu’il ne luipardonne pas ? Maintenant, même s’il lui pardonne, sa fille nedevrait pas aller chez lui.

– Comment cela ? Pourquoi ?

– Parce qu’il ne mérite pas que sa fillel’aime, répondit-elle avec chaleur. Qu’elle le quitte pour toujourset s’en aille mendier, pour qu’il voie que sa fille demandel’aumône et qu’elle souffre. »

Ses yeux étincelaient, ses joues étaientempourprées. Elle a sûrement une raison de parler ainsi, songeai-jeà part moi.

– C’est dans sa maison que vous vouliezme placer ? ajouta-t-elle après un silence.

– Oui, Elena.

– J’aime mieux m’engager commeservante.

– Ah ! ce n’est pas bien ce que tudis là, ma petite Elena. Et quelle sottise : chez qui peux-tute placer ?

– Chez le premier moujik venu »,répondit-elle avec impatience, en tenant toujours les yeuxbaissés.

Elle était visiblement en fureur.

« Mais un moujik n’a que faire d’uneservante comme toi, dis-je avec un petit rire.

– Alors, chez des seigneurs.

– Avec ton caractère, habiter chez desseigneurs ?

– Oui. Plus elle s’irritait, plus ellerépondait avec brusquerie.

– Mais tu n’y tiendrais pas.

– Si. On me grondera, mais je me tairai,exprès. On me battra, et je continuerai à me taire toujours ;qu’ils me battent, pour rien au monde je ne pleurerai. Ils serontencore plus furieux, si je ne pleure pas.

– Qu’est-ce qui te prend, Elena !Comme tu es aigrie et orgueilleuse ! C’est sans doute que tuas eu beaucoup de malheurs… »

Je me levai et m’approchai de la grande table,Elena resta sur le divan, regardant à terre d’un air pensif ettiraillant la frange du bout des doigts. Elle se taisait. Mesparoles l’ont-elles fâchée ? pensais-je.

J’ouvris machinalement les livres que j’avaispris hier pour mon article et peu à peu je me laissai absorber parma lecture. Cela m’arrive souvent : je viens, j’ouvre un livrepour une minute, pour chercher un renseignement, et je me laisse sibien entraîner que j’oublie tout.

« Qu’est-ce que vous écrivez ?demanda avec un sourire timide Elena qui s’était approchée de latable.

– Toutes sortes de choses, mon petit. Onme paie pour cela.

– Des requêtes ?

– Non, pas des requêtes. Et je luiexpliquai comme je pus que j’écrivais différentes histoires surdifférentes gens ; cela faisait des livres qui s’appelaientnouvelles et romans. Elle m’écouta avec beaucoup de curiosité.

– Et vous dites toujours lavérité ?

– Non, j’invente.

– Pourquoi écrivez-vous desmensonges ?

– Tiens, lis ce livre, tu verras, tu l’asdéjà regardé une fois. Tu sais lire ?

– Oui.

– Eh bien, tu verras. C’est moi qui aiécrit ce petit livre.

– C’est vous ? Alors, je vais lelire…

Elle avait grande envie de me dire quelquechose, mais cela la gênait visiblement et elle était fort agitée.Quelque chose se cachait sous ses questions.

« Et on vous paie beaucoup pourcela ? demanda-t-elle enfin.

– Cela dépend. Parfois beaucoup etparfois rien du tout, quand le travail ne vient pas bien. C’esttrès difficile, Elena.

– Alors, vous n’êtes pas riche ?

– Non.

– Si c’est ça, je vais travailler et jevous aiderai… »

Elle me jeta un regard rapide, devint touterouge, baissa les yeux, et, faisant deux pas vers moi, brusquementelle m’enveloppa de ses bras et pressa fortement son visage contrema poitrine. Je la regardais avec stupéfaction.

« Je vous aime…, je ne suis pasorgueilleuse, dit-elle. Vous avez dit hier que j’étaisorgueilleuse. Non, non, ce n’est pas vrai…, je vous aime… Il n’y aque vous qui m’aimiez… »

Mais déjà les larmes l’étouffaient. Une minuteaprès, elles s’échappèrent de sa poitrine avec violence, comme hierau moment de son attaque. Elle tomba à genoux devant moi, me baisales mains, les pieds…

« Vous m’aimez ! répétait-elle. Vousêtes le seul, le seul !… »

Elle serrait convulsivement mes genoux dansses bras. Tous ses sentiments, si longtemps contenus, faisaientsoudain irruption en un élan irrésistible, et je compris l’étrangeobstination de ce cœur qui s’était pudiquement caché jusqu’ici avecd’autant plus d’entêtement et de rigueur que le besoin des’épancher, de s’exprimer était plus fort, et tout ceci jusqu’àl’explosion inévitable qui se produit lorsque tout l’êtres’abandonne, jusqu’à s’oublier, à ce besoin d’amour, dereconnaissance, aux caresses, aux larmes…

Elle pleura tant qu’elle finit par avoir unecrise d’hystérie. Je détachai à grand-peine ses bras quim’entouraient. Je la soulevai et la portai sur le divan. Ellepleura longtemps encore, le visage enfoui dans les oreillers, commesi elle avait honte devant moi, mais elle serrait énergiquement mamain dans la sienne et la gardait contre son cœur.

Peu à peu, elle se calma ; mais elle nerelevait pas encore la tête. Une ou deux fois, elle me jeta unregard furtif qui contenait une grande douceur et comme unsentiment craintif et à nouveau caché. Enfin, elle rougit etsourit.

« Te sens-tu mieux ? luidemandai-je, ma sensible petite Elena, mon enfant malade.

– Il ne faut pas m’appeler ainsi,murmura-t-elle, en me dérobant à nouveau son visage.

– Comment alors ?

– Nelly.

– Nelly ? Pourquoi précisémentNelly ? Je veux bien, c’est un très joli nom. Je t’appelleraiainsi, si tu le désires.

– C’est ainsi que maman m’appelait… Etpersonne ne m’a jamais appelée ainsi, sauf elle… Je ne voulais pasque quelqu’un d’autre m’appelle ainsi… Mais vous, je veux que vousm’appeliez comme cela… Je vous aimerai toujours,toujours. »

« Petit cœur fier et aimant !pensai-je : combien de temps m’a-t-il fallu pour mériter quetu sois pour moi… Nelly. » Mais je savais maintenant que soncœur m’était dévoué pour toujours.

« Nelly, écoute, lui demandai-je, dèsqu’elle se fut calmée. Tu dis qu’il n’y avait que ta maman quit’aimait, personne d’autre. Est-ce que ton grand-père ne t’aimaitpas ?

– Non…

– Mais tu as pleuré ici dans l’escalier,quand tu as appris qu’il était mort, tu tesouviens ? »

Elle resta songeuse une minute.

« Non, il ne m’aimait pas… Il étaitméchant. Et un sentiment douloureux se peignit sur ses traits.

– Mais il ne fallait pas non plus le luidemander. Il semblait tout à fait retombé en enfance. Il est mortcomme un fou. Je t’ai raconté comment il est mort ?

– Oui ; mais c’est le dernier moisseulement qu’il a commencé à s’oublier complètement. Il restaitassis ici toute la journée, et si je n’étais pas venue, il seraitresté deux ou trois jours comme cela, sans boire ni manger. Maisavant, il était beaucoup mieux.

– Comment, avant ?

– Quand maman n’était pas encoremorte.

– Ainsi, c’est toi qui lui apportais àmanger, Nelly ?

– Oui.

– Où prenais-tu cela ? Chez laBoubnova ?

– Non, je ne prenais jamais rien chez laBoubnova, dit-elle d’un ton ferme, mais d’une voix tremblante.

– Où donc alors ? Tu n’avaisrien. »

Nelly se tut et devînt affreusementpâle : ensuite elle fixa sur moi un long regard.

« Je mendiais dans la rue… Quand j’avaiscinq kopecks, je lui achetais du pain et du tabac à priser…

– Et il acceptait cela !Nelly ! Nelly !

– Au début, je ne le lui disais pas. Maisquand il l’a appris, il m’a envoyée lui-même mendier. Je me tenaissur le pont, je demandais la charité aux passants, et lui, ilrestait auprès à attendre ; et quand il voyait qu’on m’avaitdonné quelque chose, il se jetait sur moi et me prenait l’argent,comme si je voulais le lui cacher, comme si ce n’était pas pour luique je mendiais. »

En disant cela, elle eut un sourire amer etsarcastique.

« Tout ça, c’était après la mort demaman, ajouta-t-elle. Il était alors comme fou.

– Il aimait donc beaucoup ta maman ?Pourquoi ne vivait-il pas avec elle ?

– Non, il ne l’aimait pas… Il étaitméchant et il ne voulait pas lui pardonner…, comme le méchant vieuxmonsieur d’hier », dit-elle doucement, presque à voix basse,et en pâlissant de plus en plus.

Je tressaillis. L’intrigue de tout un romanétincela dans mon imagination. Cette pauvre femme, mourant dans unsous-sol chez un fabricant de cercueils, sa fille orpheline, allantrendre visite de loin en loin à son grand-père qui avait maudit samère ; le vieillard étrange ayant perdu l’esprit et mourantdans une confiserie, après la mort de son chien !…

« Azor appartenait d’abord à maman, ditbrusquement Nelly, souriant à un souvenir. Grand-père autrefoisaimait beaucoup maman, et quand maman l’a quitté, Azor est resté.C’est pourquoi il aimait tellement Azor… Il n’a pas pardonné àmaman, mais quand Azor est mort, il est mort aussi »ajouta-t-elle d’une voix rude, et le sourire disparut de sonvisage.

« Nelly, qui était donc ton grand-pèreavant ? lui demandai-je après avoir attendu un petitinstant.

– Il était riche… Je ne sais qui ilétait, répondit-elle. Il avait une usine… C’est ce que maman m’adit. Elle pensait au début que j’étais trop petite et ne me disaitrien du tout. Elle m’embrassait et me disait : « Tusauras tout, le moment viendra où tu sauras, pauvre enfant,malheureuse enfant ! » Elle m’appelait tout le tempspauvre et malheureuse enfant. Et la nuit, quand elle pensait que jedormais (et je ne dormais pas, mais je faisais semblant), ellepleurait, m’embrassait, et disait : « Pauvre enfant,malheureuse enfant ! »

– De quoi ta maman est-ellemorte ?

– De la poitrine ; il y a sixsemaines.

– Et tu te souviens du temps où tongrand-père était riche ?

– Mais je n’étais pas encore née. Maman aquitté grand-père avant que je naisse.

– Avec qui est-elle partie ?

– Je ne sais pas, répondit Nelly, à voixbasse et comme songeuse. Elle est allée à l’étranger, c’est là-basque je suis née.

– À l’étranger ? Où donc ?

– En Suisse. J’ai été partout, j’ai étéaussi en Italie et à Paris.

– Et tu t’en souviens, Nelly ?dis-je étonné.

– Je me rappelle beaucoup de choses.

– Comment sais-tu si bien lerusse ?

– Maman me l’avait déjà appris là-bas.Elle était russe, sa mère était russe, tandis que grand-père étaitanglais, mais il était tout de même comme un Russe. Et quand noussommes revenues ici avec maman, il y a un an et demi, j’ai appris àparler tout à fait bien. Maman était déjà malade. Et nous sommesdevenues de plus en plus pauvres. Maman ne faisait que pleurer. Audébut, elle a cherché longtemps grand-père, ici, à Pétersbourg, etelle disait toujours qu’elle était coupable envers lui, et ellepleurait… Comme elle pleurait ! Et quand elle a su quegrand-père était pauvre, elle a pleuré encore plus. Elle luiécrivait souvent, mais il ne répondait jamais.

– Pourquoi ta maman est-elle revenueici ? Uniquement pour retrouver son père ?

– Je ne sais pas. Nous étions si bienlà-bas ! et les yeux de Nelly se mirent à briller. Mamanvivait seule, avec moi. Elle avait un ami qui était bon comme vous…Il la connaissait déjà ici. Mais il est mort, et c’est pour celaque maman est revenue…

– Alors, c’est avec lui que ta maman estpartie quand elle a quitté ton grand-père ?

– Non, ce n’est pas avec lui. Maman estpartie avec un autre, mais celui-là l’a abandonnée…

– Avec qui donc, Nelly ? »

Nelly me regarda et ne répondit rien. Ellesavait évidemment avec qui sa maman était partie et qui,vraisemblablement, était son père. Mais il lui était pénible de medire son nom, même à moi.

Je ne voulus pas la tourmenter avec mesquestions. C’était un caractère étrange, nerveux et ardent, maisqui refrénait ses élans ; sympathique, mais enfermé dans unefierté inaccessible. Tout le temps que je restai lié avec elle,bien qu’elle m’aimât de tout son cœur, de l’amour le plus lumineuxet le plus limpide, presque autant que sa mère défunte dont elle nepouvait même pas parler sans douleur, elle fut peu expansive avecmoi et, en dehors de ce jour, elle sentit rarement le besoin de meparler de son passé ; au contraire, elle me le cachait avecune sorte de sévérité. Mais, ce jour-là, en quelques heures, aumilieu de souffrances et de sanglots convulsifs qui interrompaientson récit, elle me fit part de tout ce qui, dans ses souvenirs,l’agitait et la torturait le plus, et jamais je n’oublierai ceterrible récit. Mais l’histoire principale viendra plus tard…

C’était une horrible histoire celle d’unefemme abandonnée, survivant à son bonheur ; malade, épuisée desouffrance, et délaissée par tous ; rejetée par le dernierêtre en qui elle pût espérer, par son père, qu’elle avait offenséjadis et qui, à son tour, avait perdu la raison sous des tortureset des humiliations intolérables. C’était l’histoire d’une femmeacculée au désespoir ; errant dans les rues froides et salesde Pétersbourg avec sa fille qu’elle considérait encore comme unpetit enfant, et demandant l’aumône ; d’une femme qui dépéritensuite pendant des mois entiers dans un sous-sol humide, et à quison père refusa son pardon jusqu’à la dernière minute de savie ; au dernier instant, il s’était ressaisi et était accourupour lui pardonner, mais il n’avait plus trouvé qu’un cadavre froidà la place de celle qu’il avait aimée plus que tout au monde.C’était l’étrange récit des relations mystérieuses, presqueincompréhensibles, d’un vieillard retombé en enfance avec sapetite-fille qui déjà le comprenait, qui déjà montrait, malgré sonjeune âge, une pénétration que certains n’atteignent pas dans toutle cours de leur vie unie et insouciante. C’était une histoiresombre, une de ces histoires ténébreuses et poignantes qui, sisouvent, inaperçues et presque mystérieuses, se déroulent sous lelourd ciel de Pétersbourg, dans les recoins obscurs et secrets del’immense ville, au milieu du bouillonnement inconsidéré de la vie,de l’égoïsme épais, des intérêts en conflit, au milieu de lasinistre débauche, des crimes cachés dans tout cet enfer d’une vieinsensée et anormale…

Mais cette histoire viendra plus tard…

Partie 3

Chapitre 1

 

Le crépuscule, puis le soir étaient venusdepuis longtemps et ce ne fut que lorsque je m’éveillai de cesombre cauchemar que je me souvins du présent.

« Nelly, dis-je ; te voilà malade etdéprimée, et je dois te laisser seule, agitée, en larmes ! Monenfant ! Pardonne-moi et sache qu’il y a ici un autre être quel’on aime, à qui l’on n’a point pardonné, et qui est malheureux,offensé et abandonné. Elle m’attend. Et je suis tellementbouleversé après le récit que tu viens de me faire qu’il me sembleque je ne supporterai pas de ne pas la voir tout de suite, àl’instant même… »

Je ne sais si Nelly comprit tout ce que je luidis. J’étais troublé et par son récit et par ma récentemaladie ; mais je me précipitai chez Natacha. Il était déjàtard, près de neuf heures, quand j’entrai chez elle.

Dans la rue, près de la porte cochère de lamaison où demeurait Natacha, j’aperçus une calèche qui me parutêtre celle du prince. La porte d’entrée de Natacha donnait àl’extérieur. Aussitôt que je fus dans l’escalier, j’entendisau-dessus de moi, une volée de marches plus haut, un homme quimontait à tâtons, avec précaution, visiblement peu familier avecles lieux. J’imaginai que cela devait être le prince ; maisbientôt je reconnus mon erreur. L’inconnu, tout en grimpant,laissait échapper des grognements et des imprécations de plus enplus énergiques au fur et à mesure qu’il s’élevait. Il est vrai quel’escalier était étroit, sale, raide, et jamais éclairé ; maisje n’eus jamais pu attribuer au prince les jurons qui commencèrentau troisième étage ; le monsieur sacrait comme un cocher. Àpartir du troisième étage, il y avait de la lumière : unepetite lanterne brûlait devant la porte de Natacha. C’est à laporte même que je rattrapai mon inconnu, et quelle fut mastupéfaction lorsque je reconnus le prince ! Il parut lui êtresouverainement désagréable de se heurter ainsi inopinément à moi.Au premier instant, il ne me reconnut pas, mais, soudain, sonvisage se transforma. Son premier regard, haineux et mauvais, sefit tout à coup affable et gai et il me tendit les deux mains avecun air particulièrement joyeux.

« Ah ! c’est vous ! J’allais memettre à genoux et prier Dieu de me sauver. M’avez vous entendujurer ? »

Et il éclata du rire le plus débonnaire. Maisbrusquement son visage prit une expression sérieuse etcontrariée.

« Et Aliocha a pu installer NathaliaNikolaievna dans un pareil logement ! dit-il en hochant latête. Ce sont ces BAGATELLES, comme on dit, qui caractérisent unhomme. J’ai peur pour lui. Il est bon, il a un cœur noble, maisprenez cet exemple : il est follement amoureux, et il logecelle qu’il aime dans un pareil taudis ! J’ai même entendudire qu’ils avaient parfois manqué de pain, ajouta-t-il à voixbasse, en cherchant la poignée de la sonnette. La tête me tournequand je pense à son avenir et surtout à celui d’ANNA Nikolaievnalorsqu’elle sera sa femme… »

Il se trompa de prénom et ne s’en aperçut pas,cherchant toujours la sonnette avec une mauvaise humeur manifeste.Mais il n’y avait pas de sonnette. Je tiraillai la poignée de laporte ; Mavra nous ouvrit sur-le-champ et nous reçut avecaffairement. Par la porte ouverte de la cuisine, qui était séparéede la minuscule entrée par une cloison de bois, on apercevaitquelques préparatifs : tout semblait frotté et astiqué plusqu’à l’ordinaire ; le poêle était allumé ; sur la table,on voyait de la vaisselle neuve. Il était visible qu’on nousattendait. Mavra se hâta de nous débarrasser de nos paletots.

« Aliocha est-il ici ? luidemandai-je.

– Il n’est pas revenu », memurmura-t-elle d’un air mystérieux.

Nous entrâmes chez Natacha. Dans sa chambre,on ne décelait aucuns préparatifs particuliers ; tout étaitcomme d’habitude. D’ailleurs, c’était toujours si propre et sigentil chez elle qu’il n’y avait rien à mettre en ordre. Natachanous accueillit debout près de la porte. Je fus frappé de lamaigreur maladive et de l’extraordinaire pâleur de son visage, bienque le rouge montât par instants à ses joues exsangues. Ses yeuxétaient fiévreux. Elle tendit rapidement la main au prince, sansdire mot ; elle était visiblement agitée, éperdue. Elle nejeta pas même un regard sur moi. Je restai debout et j’attendis ensilence.

« Me voici enfin ! commença leprince d’un ton joyeux et amical : il n’y a que quelque heuresque je suis de retour. Tout ce temps, vous ne m’êtes pas sortie del’esprit ! (il lui baisa tendrement la main) et comme j’aipensé, repensé à vous ! J’ai tant de choses à vous dire… Maisnous allons causer à loisir ! Tout d’abord, mon écervelé, qui,à ce que je vois, n’est pas encore là…

– Permettez, prince, l’interrompitNatacha, en rougissant et se troublant : j’ai deux mots à direà Ivan Petrovitch. Viens, Vania… »

Elle me prit par la main et me conduisitderrière le paravent.

« Vania, me dit-elle tout bas lorsqu’ellem’eut amené dans le coin le plus sombre, me pardonnes-tu ?

– Natacha, veux-tu te taire, qu’est-cequi te prend ?

– Non, non, Vania, tu m’as déjà pardonnétrop de choses, trop souvent, et il y a une limite à la patience.Jamais tu ne cesseras de m’aimer, je le sais, mais tu diras que jesuis une ingrate, car hier et avant-hier j’ai été cruelle, égoïsteet ingrate envers toi… »

Brusquement, elle fondit en larmes et pressason visage contre mon épaule.

« Cesse, Natacha, me hâtai-je de luidire. Tu sais, j’ai été très malade toute la nuit ; maintenantencore, je tiens à peine sur mes jambes ; c’est pourquoi jen’ai passé chez toi ni hier soir ni aujourd’hui, et tu crois quec’est parce que je suis fâché ! Mon amie, est-ce que je nesais pas ce qui se passe en ce moment dans ton âme ?

– Bon…, alors, tu m’as pardonné, commetoujours, dit-elle en souriant à travers ses larmes et en meserrant la main à me faire mal. Le reste plus tard. J’ai beaucoupde choses à te dire, Vania. Maintenant, retournons auprès delui…

– Dépêchons-nous, Natacha ; nousl’avons quitté si brusquement…

– Tu vas voir. Tu vas voir ce qui vaarriver, me murmura-t-elle précipitamment. Maintenant, je saistout ; j’ai tout deviné. Tout est sa faute à LUI. Cette soiréeva décider de beaucoup de choses. Allons ! »

Je ne compris pas, mais ce n’était pas lemoment de poser des questions. Natacha s’avança vers le prince avecun visage serein. Elle s’excusa gaiement, le débarrassa de sonchapeau, lui avança elle-même une chaise, et nous nous assîmes toustrois autour de sa petite table.

« J’avais commencé à parler de monétourdi, reprit le prince : je ne l’ai aperçu qu’une minute,et encore dans la rue, tandis qu’il partait chez la comtesseZénaïda Fiodorovna. Il était très pressé et imaginez-vous qu’il n’amême pas voulu monter avec moi, après quatre jours deséparation ! C’est ma faute s’il n’est pas maintenant chezvous et si nous sommes arrivés avant lui ; j’ai profité del’occasion, et comme je ne peux pas me rendre moi-même aujourd’huichez la comtesse, je lui ai donné une commission. Mais il va êtrelà dans un instant.

– Il vous a sans doute promis de venir cesoir ? demanda Natacha, en regardant le prince de l’air leplus candide.

– Eh ! mon Dieu, il ne manqueraitplus qu’il ne vienne pas ! comment pouvez-vous le demander,s’écria-t-il, en l’examinant avec étonnement. D’ailleurs, jecomprends : vous êtes fâchée contre lui. C’est effectivementmal de sa part d’arriver le dernier. Mais, je le répète, c’est mafaute. Ne lui en veuillez pas. Il est léger, étourdi ; je nele défends pas, mais certaines circonstances particulières exigentque non seulement il ne délaisse pas en ce moment la maison de lacomtesse ni quelques autres connaissances, mais qu’au contraire ils’y montre le plus souvent possible. Et comme, probablement, il nesort plus de chez vous et a tout oublié au monde, je vous prie dene pas m’en vouloir si je vous le prends de temps en temps,quelques heures au plus, pour mes affaires. Je suis sûr qu’il n’estpas allé une seule fois chez la princesse A. depuis l’autre soir,et je suis contrarié de ne pas le lui avoir demandé tout àl’heure !… »

Je jetai un regard sur Natacha. Elle écoutaitle prince avec un léger sourire à demi railleur. Mais il parlait sifranchement, avec tant de naturel, qu’il semblait impossible dedouter de ce qu’il disait.

« Et vous ignoriez vraiment qu’il n’estpas venu me voir une seule fois tous ces jours-ci ? demandaNatacha d’une voix douce et tranquille, comme si elle parlait d’unévénement des plus ordinaires.

– Quoi ? Pas une seule fois ?Permettez, que dites-vous là ! dit le prince qui semblait aucomble de la stupéfaction.

– Vous êtes venu chez moi mardi, tarddans la soirée ; le lendemain matin, il est passé me voir unedemi-heure, et je ne l’ai pas revu depuis.

– Mais c’est incroyable ! (Il étaitde plus en plus surpris). Et moi qui pensais qu’il ne vous quittaitplus ! Pardonnez-moi, c’est si étrange…, c’est proprementincroyable !

– C’est vrai, cependant, et queldommage !… Je vous attendais justement pour savoir par vous oùil se trouvait !

– Ah ! mon Dieu ! Mais il vaarriver tout de suite. Ce que vous venez de me dire m’a porté uncoup…, je l’avoue, j’attendais tout de lui, excepté cela !

– Vous êtes si étonné ? Je pensaisque non seulement cela ne vous surprendrait pas, mais que voussaviez d’avance qu’il en serait ainsi.

– Je le savais ! Moi ? Mais jevous assure, Nathalia Nikolaievna, que je ne l’ai vu qu’un instantaujourd’hui et que je n’ai questionné personne à son sujet ;et il me semble étonnant que vous ayez l’air de douter de moi,ajouta-t-il, en nous enveloppant tous deux du regard.

– Dieu m’en préserve ! répliquaNatacha : je suis absolument convaincue que vous avez dit lavérité. »

Et elle éclata de rire au nez du prince :il fronça légèrement les sourcils.

« Expliquez-vous, dit-il, embarrassé.

– Il n’y a rien à expliquer. Je parletout simplement. Vous savez combien il est écervelé, oublieux.Maintenant qu’il a toute sa liberté, il se sera laisséentraîner.

– Mais il est impossible de se laisserentraîner ainsi, il y a quelque chose là-dessous ; dès qu’ilarrivera, je le sommerai de s’expliquer. Et ce qui m’étonne plusque tout, c’est que vous sembliez m’en rendre responsable, alorsque j’étais absent. D’ailleurs, Nathalia Nikolaievna, je vois quevous êtes très fâchée contre lui, et cela se comprend ! Vousen avez tous les droits, et…, et, bien entendu, je suis le premiercoupable, mais seulement parce que je suis arrivé le premier,n’est-ce pas ? » poursuivit-il, en se tournant vers moiavec un sourire irritant.

Natacha devint toute rouge.

« Permettez, Nathalia Nikolaievna,reprit-il avec dignité. J’admets que je sois coupable, maisuniquement en ceci que je suis parti le lendemain du jour où j’aifait votre connaissance, de sorte qu’avec une certaine méfiance,que je remarque dans votre caractère, vous avez déjà changé d’avisà mon sujet, d’autant plus que les circonstances s’y sont prêtées.Si je n’étais pas parti, vous me connaîtriez mieux, et Aliocha sousma surveillance n’aurait pas fait le volage. Vous entendrezvous-même ce que je vais lui dire.

– C’est à dire que vous ferez en sortequ’il commencera à sentir que je lui pèse ? Il n’est paspossible qu’intelligent comme vous l’êtes vous pensiez vraimentm’aider de cette façon.

– Voulez-vous insinuer par là que je veuxlui faire sentir que vous lui êtes à charge ? Vous m’offensez,Nathalia Nikolaievna.

– Je m’efforce d’éviter les allusions,quel que soit mon interlocuteur, répondit Natacha ; aucontraire, j’essaye toujours de parler le plus directementpossible, et vous vous en convaincrez vous-même, dès aujourd’huipeut-être. Je n’ai pas l’intention de vous offenser, je n’ai aucuneraison de le désirer ; et d’ailleurs vous ne vous offenserezpas de mes paroles, quelles qu’elles soient. J’en suis absolumentpersuadée, car je comprends parfaitement nos rapportsmutuels : vous ne pouvez pas les prendre au sérieux, n’est-cepas ? Mais si je vous ai réellement blessé, je suis prête àvous demander pardon, afin de remplir envers vous tous les devoirsde… l’hospitalité. »

Malgré le ton léger, plaisant même, aveclequel Natacha prononça cette phrase, le rire aux lèvres, je nel’avais encore jamais vue irritée à ce point. C’est seulement alorsque je compris la souffrance qui s’était accumulée dans son cœurpendant ces trois jours. Les paroles énigmatiques qu’elle m’avaitdites : qu’elle savait tout et qu’elle avait tout deviné,m’effrayèrent ; elles se rapportaient directement au prince.Elle avait changé d’opinion à son sujet et le considérait comme sonennemi, c’était évident. Elle attribuait visiblement à soninfluence tous ses échecs avec Aliocha, et peut-être avait-ellecertaines données qui l’y portaient. Je craignis qu’une scènen’éclatât subitement entre eux. Le ton enjoué qu’elle observaitétait trop manifeste, trop peu dissimulé. Ses dernières paroles auprince sur ce qu’il ne pouvait prendre leurs relations au sérieux,sa phrase sur les excuses en tant que devoir de l’hospitalité, sapromesse, en forme de menace, de lui prouver ce soir même qu’ellesavait parler sans détours, tout ceci était si mordant, si peumasqué, qu’il était impossible que le prince ne comprît pas. Je levis changer de visage, mais il savait se maîtriser. Il fit aussitôtsemblant de ne pas avoir remarqué ces paroles, de n’en avoir pascompris le vrai sens, et s’en tira par une plaisanterie.

« Dieu me garde de demander desexcuses ! répliqua-t-il en riant. Je ne le désire pas le moinsdu monde, et ce n’est pas dans mes principes de demander desexcuses à une femme. Dès notre première entrevue, je vous ai miseen garde contre mon caractère, aussi je pense que vous ne vousfâcherez pas si je fais une remarque, d’autant plus qu’elles’adresse à toutes les femmes en général ; vous conviendrezsans doute de la justesse de cette remarque, poursuivit-il ens’adressant aimablement à moi. J’ai observé un trait du caractèreféminin : lorsqu’une femme a tort, elle préférera effacer safaute plus tard par mille cajoleries que de l’avouer sur le momentmême, à l’instant où elle est convaincue de son méfait, et dedemander pardon. Ainsi, à supposer que j’aie été offensé par vous,je refuse délibérément des excuses en ce moment ; j’ytrouverai mon profit plus tard, lorsque vous reconnaîtrez votreerreur et voudrez l’effacer à mes yeux…, par mille cajoleries. Etvous êtes si bonne, si pure, si fraîche, si spontanée que la minuteoù vous vous repentirez sera, je le devine, ravissante ! Aulieu d’excuses, dites-moi plutôt comment je peux vous prouveraujourd’hui que je suis beaucoup plus sincère et que j’agisbeaucoup plus franchement avec vous que vous ne lepensez ! »

Natacha rougit. Il me parut aussi qu’il yavait dans la réponse du prince un ton trop léger, négligent même,une sorte de badinage insolent.

« Vous voulez me prouver que vous êtesdroit et sincère avec moi ? lui demanda Natacha en leregardant d’un air de défi.

– Oui.

– S’il en est ainsi, accordez-moi ce queje vais vous demander.

– Je vous en donne ma paroled’avance.

– Voici : n’inquiétez Aliocha niaujourd’hui ni demain ni par un mot ni par une allusion à monsujet. Ne lui faites aucun reproche pour m’avoir oubliée, aucuneremontrance. Je veux le recevoir comme si rien ne s’était passéentre nous, afin qu’il ne puisse rien remarquer. J’ai besoin qu’ilen soit ainsi. Me donnez-vous votre parole ?

– Avec le plus grand plaisir, répondit leprince : et permettez-moi d’ajouter du fond du cœur que j’airarement rencontré des vues si raisonnables et si claires sur desaffaires de ce genre… Mais voici Aliocha, il me semble. »

En effet, on entendit du bruit dansl’antichambre. Natacha tressaillit et sembla se préparer à quelquechose. Le prince avait un air sérieux et attendait ce qui allait sepasser : il ne quittait pas Natacha des yeux. La portes’ouvrit, et Aliocha entra en coup de vent.

Chapitre 2

 

Il entra avec un visage rayonnant, gai etjoyeux. On voyait qu’il était de bonne humeur et qu’il avait passéagréablement ces quatre jours. Il semblait écrit sur sa figurequ’il avait une nouvelle à nous annoncer.

« Me voici ! cria-t-il d’une voixforte. Moi qui aurais dû être là le premier ! Mais vous alleztout savoir, tout ! Tout à l’heure, papa, nous n’avons pas eule temps d’échanger deux mots, et j’avais beaucoup de choses à tedire. C’est lui qui dans ses bons moments me permet de luidire : tu, s’interrompit-il en se tournant versmoi ; je vous garantis qu’il y a d’autres moments où il me ledéfend ! Et voici sa tactique : il commence lui-même parme dire VOUS. Mais, à partir d’aujourd’hui, je veux qu’il n’aitplus que de bons moments et je ferai en sorte qu’il en soitainsi ! En général, j’ai complètement changé pendant cesquatre jours, je suis tout à fait transformé et je vous raconteraitout cela. Mais plus tard. L’essentiel, maintenant, c’est qu’elleest là ! La voilà ! À nouveau ! Natacha, mon trésor,bonjour, mon ange ! dit-il, en s’asseyant à côté d’elle et enlui baisant avidement la main. Comme je me suis ennuyé de toi tousces jours-ci Mais que veux tu ? Je n’ai pas pu ! Je n’aipas pu faire autrement. Ma chérie ! On dirait que tu asmaigri, tu es toute pâle… »

Dans son transport, il couvrait ses mains debaisers, la dévorait de ses beaux yeux, comme s’il ne pouvait serassasier de sa vue. Je jetai un regard sur Natacha et devinai àson visage que nous avions la même pensée : il étaitentièrement innocent. Et quand, et de quoi cet INNOCENT aurait-ilpu se rendre coupable ! Une vive rougeur afflua soudain auxjoues pâles de Natacha, comme si tout son sang, après s’êtrerassemblé dans son cœur, se fût porté tout d’un coup à sa tête. Sesyeux se mirent à étinceler et elle regarda fièrement le prince.

« Mais où donc… as-tu été…, tous cesjours-ci ? dit-elle d’une voix contenue et saccadée. Sarespiration était lourde et inégale. Mon Dieu, comme ellel’aimait !

« C’est vrai que j’ai l’air coupableenvers toi, mais c’est seulement une apparence ! Bien sûr, jesuis coupable, je le sais et je le savais en venant. Katia m’a dithier et aujourd’hui qu’une femme ne pouvait pas pardonner une tellenégligence (car elle sait tout ce qui s’est passé ici mardi ;je le lui ai raconté dès le lendemain). J’ai discuté avec elle, etje lui ai expliqué que cette femme s’appelait NATACHA et que, dansle monde entier peut-être, il n’y en avait qu’une qui lui fûtcomparable : Katia. Et je suis arrivé ici, sachant que j’avaisgagné dans la dispute. Un ange tel que toi peut-il ne paspardonner ? « S’il n’est pas venu, c’est qu’il en a étéempêché, et non qu’il a cessé de m’aimer. » Voici ce que doitpenser ma Natacha ! Et comment pourrais-je cesser det’aimer ? Est-ce possible ? Tout mon cœur languissaitaprès toi. Mais je suis tout de même coupable ! Quand tusauras tout, tu seras la première à m’absoudre ! Je vais toutvous raconter, tout de suite, j’ai besoin d’épancher mon cœurdevant vous ; c’est pour cela que je suis venu ! J’aivoulu aujourd’hui (j’ai eu une demi-minute de liberté) voler verstoi pour t’embrasser, mais je n’ai pas pu : Katia m’a priéinstamment de venir pour une affaire très importante. C’était avantque tu me voies sur le drojki, papa ; c’était la seconde fois,convié par un second billet, que je me rendais chez Katia. Car nousavons maintenant des courriers qui vont porter des billets de l’unà l’autre toute la journée. Ivan Petrovitch, ce n’est qu’hier soirque j’ai pu lire votre mot et vous avez parfaitement raison. Maisque faire : c’était une impossibilité physique ! Aussij’ai pensé demain soir, je me disculperai sur toute la ligne ;car ce soir, il m’était impossible de ne pas venir chez toi,Natacha.

– De quel billet s’agit-il ? demandaNatacha.

– Il est venu chez moi, ne m’a pastrouvé, bien entendu, et m’a grondé d’importance, dans une lettrequ’il m’a laissée, parce que je ne venais pas te voir. Et il a toutà fait raison. C’était hier. »

Natacha me jeta un regard.

« Mais si tu avais le temps d’être dumatin au soir chez Katerina Fiodorovna…, commença le prince.

– Je sais, je sais ce que tu vas dire,l’interrompit Aliocha. Si tu as pu aller chez Katia, tu avais deuxfois plus de raisons de te trouver ici. » Je suis entièrementd’accord avec toi, et j’ajouterai même que j’avais non pas deuxfois plus, mais un million de fois plus de raisons. Mais, toutd’abord, il y a dans la vie des événements inattendus et étrangesqui embrouillent tout et mettent tout sens dessus dessous. Et je mesuis, trouvé dans de pareilles circonstances. Je vous le dis, j’aicomplètement changé ces jours-ci, jusqu’au bout des ongles :c’est donc que de graves événements se sont produits.

– Ah ! mon Dieu Mais que t’est-ildonc arrivé ! Ne nous fais pas languir, je t’enprie ! » s’écria Natacha, en souriant à l’ardeurd’Aliocha.

De fait, il était un peu ridicule : il sehâtait, les mots lui échappaient, rapides, pressés, sans ordre,comme s’il jacassait. Il brûlait d’envie de parler, de raconter.Mais, tout en parlant il gardait les mains de Natacha et lesportait à tout instant à ses lèvres, comme s’il ne pouvait selasser de les baiser.

« Voici ce qui m’est arrivé, repritAliocha. Ah mes amis ! Ce que j’ai vu ! Ce que j’aifait ! Les gens que j’ai rencontrés ! Tout d’abord,Natacha, c’est une perfection ! Je ne la connaissais pas dutout, pas du tout, jusqu’à présent ! Et mardi, quand je t’aiparlé d’elle, tu te souviens que je l’ai fait avec enthousiasme, etcependant, même alors, je la connaissais à peine. Elle s’est cachéede moi jusqu’à ces derniers temps. Mais maintenant, nous nousconnaissons entièrement l’un l’autre. Nous nous tutoyons Mais jevais commencer par le commencement : Natacha, si tu avais puentendre ce qu’elle m’a dit de toi, lorsque le lendemain, mercredi,je lui ai raconté ce qui s’était passé entre nous !… À proposje me souviens combien j’ai eu l’air sot devant toi, lorsque jesuis arrivé mercredi matin ! Tu m’accueilles avec transport,tu es toute pénétrée de notre nouvelle situation ; tu veuxparler avec moi de tout cela ; tu es toute triste et en mêmetemps tu plaisantes avec moi ; et moi, je joue à l’hommeposé ! Oh ! imbécile, imbécile que j’étais ! Car jete jure que je voulais me donner les airs d’un homme qui va bientôtêtre un mari, de quelqu’un de sérieux ; et devant qui ai-jeimaginé de faire ces manières : devant toi ! Ah !comme tu as dû te moquer de moi et comme je l’ai bienmérité ! »

Le prince restait silencieux et regardaitAliocha avec un sourire triomphant et ironique. Comme s’il eût étécontent que son fils se montrât sous des dehors frivoles, et mêmesi ridicules. Tout ce soir-là, je l’observai attentivement, etj’acquis la conviction qu’il n’aimait pas son fils, bien qu’ilprotestât de son ardent amour paternel.

« En te quittant, je suis allé chezKatia, poursuivit Aliocha. Je t’ai déjà dit que c’est seulement cematin-là que nous avons appris à nous connaître parfaitement l’unl’autre, et c’est arrivé d’une façon étrange… Je ne m’en souviensmême plus… Quelques paroles chaleureuses, l’expression sincère dequelques idées, de quelques impressions et nous étions unis pour lavie. Il faut, il faut que tu la connaisses, Natacha ! Commeelle t’a racontée, t’a expliquée ! Elle m’a fait comprendrequel trésor tu étais pour moi ! Peu à peu, elle m’a exposétoutes ses idées et sa façon d’envisager l’existence ; c’estune fille si sérieuse, si enthousiaste ! Elle m’a parlé denotre devoir, de notre mission, de ce que nous devions tous servirl’humanité, et comme nous nous sommes trouvés absolument d’accord,au bout de cinq ou six heures de conversation, nous nous sommesjuré l’un à l’autre que nous serions amis éternellement et que nouscollaborerions à la même œuvre toute notre vie !

– À quelle œuvre ? demanda leprince, étonné.

– J’ai tellement changé, père, que toutceci sûrement doit te surprendre ; je prévois même d’avancetes objections, répondit Aliocha d’un ton solennel. Vous êtes tousdes gens pratiques, vous avez des principes rigoureux, sévères,éprouvés, vous regardez avec incrédulité, hostilité, ironie tout cequi est jeune et frais. Mais je ne suis plus celui que tuconnaissais il y a quelques jours. Je suis tout autre ! Jeregarde hardiment tout et tous en ce monde. Si je sais que maconviction est juste, je la poursuivrai jusque dans ses dernièresconséquences ; et si je ne m’égare pas en chemin, je serai unhonnête homme. Mais assez parlé de moi. Vous direz tout ce que vousvoudrez après cela, je suis sûr de moi.

– Oh ! oh ! » fit leprince d’un ton moqueur.

Natacha nous regardait d’un air inquiet. Ellecraignait pour Aliocha. Il lui arrivait souvent de se laisserentraîner dans la conversation, à son désavantage, et elle lesavait. Elle redoutait qu’il ne se montrât sous un jour ridiculedevant nous, et surtout devant son père.

« Que dis-tu, Aliocha ! C’est de laphilosophie ! dit-elle : on t’a endoctriné…, tu feraismieux de nous raconter ce qui t’est arrivé.

– Mais c’est ce que je fais !s’écria Aliocha. Vois-tu, Katia a deux parents lointains, descousins, Lev et Boris, l’un est étudiant, et l’autre est toutsimplement un jeune homme. Elle est en rapport avec eux, et ce sontdes garçons extraordinaires ! Ils ne vont presque jamais chezla comtesse, par principe. Quand nous nous sommes entretenus, Katiaet moi, de la mission de l’homme, de sa vocation, et de toutes ceschoses-là, elle m’a parlé d’eux et m’a tout de suite donné un motpour eux ; j’ai couru aussitôt faire leur connaissance. Dès lesoir même, nous nous sommes parfaitement entendus. Il y avaitlà-bas une douzaine de personnes de différentes sortes : desétudiants, des officiers, des artistes ; il y avait aussi unécrivain…, ils vous connaissent tous, Ivan Petrovitch, c’est-à-direqu’ils ont lu vos livres et qu’ils attendent beaucoup de vous pourl’avenir. Ils me l’ont dit eux-mêmes. Je leur ai dit que je vousconnaissais et je leur ai promis de leur faire faire votreconnaissance. Ils m’ont tous accueilli comme un frère, à brasouverts. Je leur ai dit tout de suite que j’allais me marier ;et ils m’ont traité comme un homme marié. Ils vivent au quatrièmeétage, sous les combles, ils se réunissent le plus souventpossible, de préférence le mercredi, chez Lev et Boris. Ce sonttous des jeunes gens pleins de fraîcheur ; ils nourrissent unamour ardent pour toute l’humanité ; nous avons parlé de notreprésent, de l’avenir, des sciences, de la littérature, et siagréablement, avec tant de franchise et de simplicité… Il y a aussiun lycéen qui vient là-bas. Quels rapports ils ont entre eux !Comme ils sont nobles ! Je n’avais encore jamais vu de genspareils ! Qui fréquentais-je jusqu’à présent ? Qu’ai-jevu ? De quoi ai-je été nourri ? Toi seule, Natacha, m’astenu des propos semblables. Ah Natacha, il faut absolument que tules voies ; Katia les connaît déjà. Ils parlent d’elle presqueavec vénération, et Katia a déjà dit à Lev et à Boris que,lorsqu’elle aurait le droit de disposer de sa fortune, elleconsacrerait immédiatement un million pour le bien commun.

– Et ce seront sans doute Lev, Boris ettoute leur compagnie qui disposeront de ce million ? demandale prince.

– Mais non, mais non, c’est honteux,père, de parler ainsi ! s’écria Aliocha avec chaleur, jedevine ta pensée ! Nous avons effectivement parlé de cemillion et discuté longuement de la façon de l’employer. Nous avonsdécidé, finalement, de le consacrer avant tout à l’instructionpublique…

– C’est vrai, je ne connaissais pas dutout Katerina Fiodorovna jusqu’à présent, observa le prince commeen aparté, toujours avec le même sourire railleur. Je m’attendaisde sa part à bien des choses, mais ceci…

– Quoi ! l’interrompit Aliocha,qu’est-ce qui te semble si étrange ? Que cela s’écarte un peude vos principes ? Que personne jusqu’à présent n’ait sacrifiéun million et qu’elle le fasse ? C’est cela, n’est-cepas ? Et si elle ne veut pas vivre aux dépens desautres ? Car vivre de ces millions-là, c’est vivre aux dépensdes autres (je viens de l’apprendre). Elle désire être utile à sapatrie et à tous, et donner son obole pour le bien commun. On nousparlait de l’obole déjà dans nos modèles d’écriture, si cette oboleest un million, est-ce plus mal pour cela ? Et sur quoi reposecette raison tant vantée, à laquelle je croyais si fermement ?Pourquoi me regardes-tu ainsi, père ? On dirait que tu asdevant toi un bouffon, un idiot ! Et pourquoi pas unidiot ? Si tu avais entendu ce que Katia a dit là-dessus,Natacha ! « Ce n’est pas l’intelligence qui importe, maisce qui la dirige : la nature, le cœur, la noblesse, ledéveloppement. » Mais ce qui vaut mieux que tout, c’estl’expression géniale de Bezmyguine. C’est un ami de Lev et de Boriset, entre nous, c’est un cerveau, et génial encore ! Pas plustard qu’hier, il a dit au cours de l’entretien :« L’imbécile qui a conscience d’être un imbécile, n’en estdéjà plus un ! » Comme c’est vrai ! À chaqueinstant, il sort des sentences de ce genre. Il sème lesvérités.

– C’est vraiment du génie ! remarquale prince.

– Tu te moques toujours. Mais, tu sais,je ne t’ai jamais entendu dire rien de pareil ; ni à personnede notre société. Chez vous, au contraire, on cache toujours tout,il faut que tout soit rabaissé, que tout se développe en hauteur eten largeur selon certaines mesures, certains principes : commesi c’était possible ! Comme si ce n’était pas mille fois plusimpossible que ce que nous disons et pensons ! Et vous noustraitez d’utopistes encore ! Si tu avais entendu ce qu’ilsm’ont dit hier…

– Mais de quoi parlez-vous, et à quoipensez-vous ? Raconte-nous cela, Aliocha… Jusqu’à présent, jene comprends pas bien, dit Natacha.

– En général, de tout ce qui conduit auprogrès, à la charité, à l’amour ; nous discutons de tout celaà propos des questions d’actualité. Nous parlons de la publicité,des réformes en train, de l’amour de l’humanité, des hommesd’action de notre époque ; nous les analysons, nous leslisons. Mais surtout, nous nous sommes juré d’être entièrementsincères les uns avec les autres et de parler directement, sansnous gêner, de tout ce qui a rapport à nous-mêmes. Seules lasincérité et la droiture peuvent nous faire atteindre notre but.Bezmyguine s’y efforce tout particulièrement. J’en ai parlé à Katiaet elle a une entière sympathie pour Bezmyguine. Aussi, tous, sousla conduite de Bezmyguine, nous nous sommes promis d’agirdroitement et honnêtement toute notre vie, et, quoi qu’on dise denous, de quelque façon qu’on nous juge, de ne nous laisser troublerpar rien, ne pas avoir honte de nos aspirations, de nosenthousiasmes ni de nos erreurs, mais de suivre le droit chemin. Situ veux qu’on te respecte, respecte-toi toi-même d’abord, c’estl’essentiel ; il n’y a que par le respect de soi-même qu’onforce le respect des autres. C’est ce que dit Bezmyguine, et Katiaest tout fait de son avis. D’une façon générale, nous sommes bienancrés dans nos convictions maintenant, et nous avons décidé denous occuper de notre instruction chacun de notre côté, et de nousentretenir ensemble les uns des autres.

– Quel galimatias ! s’écria leprince avec inquiétude : et qui est ce Bezmyguine ? Non,il est impossible de laisser cela ainsi…

– Qu’est-ce qu’il est impossible delaisser ainsi ? répliqua Aliocha. Écoute, père, sais-tupourquoi j’ai parlé de tout cela devant toi ! Parce que jedésire et j’espère t’introduire toi aussi dans notre cercle. J’enai déjà pris l’engagement pour toi là-bas. Tu ris, c’est bien, jesavais que tu rirais Mais écoute-moi jusqu’au bout. Tu es bon etnoble : tu comprendras. Tu ne connais pas ces gens, tu ne lesas jamais vus, tu ne les as pas entendus. Admettons que tu aiesentendu parler de tout cela, étudié tout cela, car tu esterriblement instruit ; mais tu ne les as pas vus eux-mêmes,tu n’as pas été chez eux, comment pourrais-tu les juger d’une façonéquitable ? Tu t’imagines seulement que tu les connais. Non,viens chez eux, écoute-les et alors, alors, j’en donne ma parolepour toi, tu seras des nôtres ! Mais surtout, je veux employertous les moyens pour t’empêcher de te perdre dans cette société àlaquelle tu es tellement attaché, pour t’enlever tesconvictions. »

Le prince écouta cette sortie jusqu’au boutsans mot dire avec un sourire venimeux ; la méchanceté selisait sur son visage. Natacha l’observait avec une répulsion nondissimulée. Il le voyait, mais feignait de ne pas s’en apercevoir.Dès qu’Aliocha eut terminé, il éclata brusquement de rire. Il serenversa même sur le dossier de sa chaise, comme s’il n’avait plusla force de se tenir. Mais ce rire était décidément forcé. Il étaittrop visible qu’il riait uniquement pour offenser et humilier sonfils le plus possible. Aliocha en fut effectivement blessé :tout son visage exprima une tristesse extrême. Mais il attenditpatiemment que l’hilarité de son père prît fin.

« Père, reprit-il tristement, pourquoi temoques-tu de moi ? Je suis venu à toi franchement, sansdétours. Si, d’après toi, je dis des sottises, montre-le moi, aulieu de rire de moi. Et de quoi te moques-tu ? De ce qui estmaintenant pour moi noble et sacré ? Il se peut que je soisdans l’erreur, il se peut que tout cela soit faux, que je ne soisqu’un imbécile, comme tu me l’as dit plusieurs fois ; mais sije me trompe, c’est sincèrement, honnêtement ; je n’ai pasperdu ma noblesse. Je m’enthousiasme pour des idées élevées. Mêmesi elles sont fausses, leur fondement est sacré. Je t’ai dit quetoi et tous les vôtres ne m’aviez encore jamais rien dit qui medonne une direction, qui m’entraîne. Réfute leurs arguments,donne-m’en de meilleurs, et je te suivrai, mais ne te moque pas demoi, car cela me fait beaucoup de peine. »

Aliocha prononça ces mots noblement et avecune dignité austère. Natacha le regardait affectueusement. Leprince écouta son fils avec étonnement et changea aussitôt deton.

« Je n’ai pas du tout voulu te blesser,mon ami, répondit-il, au contraire, je te plains. Tu te prépares àfranchir un tel pas qu’il serait temps de cesser d’être un gaminétourdi. Voici ce que je pense. Si j’ai ri, c’est malgré moi, maisje n’avais nulle intention de t’offenser.

– Pourquoi alors l’ai-je pensé ?reprit Aliocha d’un ton amer. Pourquoi ai-je depuis longtempsl’impression que tu m’observes avec hostilité, avec une ironiefroide, et non comme un père regarde son fils ? Pourquoi mesemble-t-il que, si j’étais à ta place, je n’aurais pas ri de façonsi injurieuse de mon fils, comme tu ris maintenant de moi ?Écoute : expliquons-nous ouvertement, tout de suite et unefois pour toutes, afin qu’il ne reste plus aucun malentendu. Et…,je vais dire toute la vérité : lorsque je suis entré, il m’asemblé qu’ici aussi il y avait une certaine gêne ; ce n’estpas ainsi que je m’attendais à vous trouver ici ensemble. Est-cevrai, oui ou non ? Si c’est vrai, ne vaut-il pas mieux quechacun exprime ses sentiments ? Que de mal on peut éloignerpar la franchise !

– Parle, Aliocha, parle ! dit leprince. Ce que tu nous proposes est très intelligent. Peut-être quenous aurions dû commencer par là, ajouta-t-il en jetant un regard àNatacha.

– Ne te fâche pas alors si je suisentièrement franc, commença Aliocha : tu le désires et tu m’yconvies toi-même. Écoute. Tu as consenti à mon mariage avecNatacha. Tu nous as donné ce bonheur et tu as dû pour cela te faireviolence. Tu as été magnanime et nous avons tous apprécié lanoblesse de ton acte. Mais pourquoi alors maintenant me fais-tusentir à chaque instant, avec une sorte de joie, que je ne suisencore qu’un gamin ridicule et incapable de faire un mari ?Bien plus, on dirait que tu veux me tourner en dérision,m’humilier, me noircir même aux yeux de Natacha. Tu es toujourstrès content lorsque tu peux me montrer sous un jourridicule ; ce n’est pas aujourd’hui que je m’en aperçois. Ilsemble que tu t’efforces précisément de nous prouver que notremariage est grotesque, absurde, et que nous ne sommes pas assortis.Vraiment, on dirait que tu ne crois pas toi-même à ce à quoi tunous destines ; tu as l’air de considérer tout cela comme unefarce, une invention amusante, un vaudeville divertissant… Je nedéduis pas cela seulement des mots que tu viens de prononcer. Mardisoir déjà, lorsque je suis revenu avec toi, je t’ai entendu teservir d’expressions singulières qui m’ont surpris et même blessé.Et mercredi, en partant, tu as également fait quelques allusions ànotre situation actuelle, tu as parlé de Natacha, non pas de façoninjurieuse, au contraire, mais pas comme j’aurais voulu t’enentendre parler, trop légèrement, sans affection, sans aucunedéférence… C’est difficile à dire, mais le ton était clair :le cœur sent ces choses-là. Dis-moi que je fais erreur.Détrompe-moi, rassure-moi et…, rassure-la, elle aussi, car tu l’asblessé. Je l’ai deviné dès le premier coup d’œil quand je suisentré ici… »

Aliocha avait parlé avec chaleur et fermeté.Natacha l’écoutait presque solennellement ; elle était toutémue, son visage était en feu, et deux ou trois fois pendant lediscours d’Aliocha, elle avait murmuré à part elle :« Oui, oui, c’est vrai. » Le prince était troublé.

« Mon ami, répondit-il, je ne peuxévidemment pas me rappeler tout ce que je t’ai dit ; mais ilest étrange que tu aies pris mes paroles dans sens. Je suis prêt àfaire tout ce qui est en mon pouvoir pour te détromper. Si j’ai ritout à l’heure, c’est compréhensible. Je te dirai que, par ce rire,je voulais cacher mon amertume. Quand je pense que tu vas bientôtte marier, cela me paraît maintenant absolument impossible,absurde, et, pardonne-moi, grotesque même. Tu me reproches ce rire,et je te dis que tout ceci, c’est à cause de toi. Je reconnais queje suis coupable, moi aussi : peut-être que je ne t’ai pasassez suivi ces derniers temps ; aussi c’est ce soir seulementque j’ai vu de quoi tu étais capable. Maintenant, je tremble enpensant à ton avenir avec Nathalia Nikolaievna ; je me suistrop hâté ; je vois que vous ne vous convenez pas du tout.L’amour passe et l’incompatibilité demeure. Je ne parle même pas deton sort, mais songe, si tes intentions sont honnêtes, qu’en mêmetemps que la tienne tu causes la perte de Nathalia Nikolaievna, etceci de façon irrévocable ! Tu viens de parler une heuredurant de l’amour de l’humanité, de la noblesse des convictions,des êtres sublimes avec qui tu as fait connaissance ; demandeun peu à Ivan Petrovitch ce que je lui ai dit tout à l’heure,lorsque nous avons atteint le quatrième étage, par cet escaliersordide, et que nous nous sommes arrêtés devant la porte,remerciant Dieu de ne nous être rompu ni le cou ni les jambes.Sais-tu la pensée qui m’est venue malgré moi immédiatement àl’esprit ? Je me suis étonné que tu aies pu, étant si amoureuxde Nathalia Nikolaievna, supporter qu’elle vive dans cetappartement ! Comment n’as-tu pas senti que, si tu n’as pasles moyens, si tu n’as pas la capacité de remplir tes obligations,tu n’as pas le droit d’être un mari, tu n’as pas le droit d’assumeraucune obligation ? L’amour ne suffit pas : il doit seprouver par des actes ; et quand tu penses : « Visavec moi, même si tu dois en souffrir », c’est inhumain, c’estignoble ! Parler de l’amour universel, s’enflammer pour lesproblèmes humanitaires et en même temps commettre des crimes contrel’amour et ne pas le remarquer est incompréhensible ! Nem’interrompez pas, Nathalia Nikolaievna, laissez-moi finir ;cela m’est trop pénible et il faut que je sorte tout ce que j’aisur le cœur. Tu nous as dit, Aliocha, que ces jours-ci tu t’étaislaissé entraîner par tout ce qui était noble, beau et honnête et tuas déploré que dans notre société on ne connaisse pas de pareilsengouements, mais seulement la froide raison. Regarde un peu :se laisser entraîner par ce qui est grand et pendant quatre jourscelle qui, semble-t-il, devrait t’être chère plus que tout aumonde ! Tu nous as avoué toi-même que tu t’étais disputé avecKaterina Fiodorovna, parce que tu lui avais dit que NathaliaNikolaievna t’aimait tellement, était si généreuse, qu’elle tepardonnerait ta faute. Mais quel droit as-tu de compter sur sonpardon et d’en faire l’objet d’un pari ? As-tu pensé une seulefois à toutes les souffrances, à toutes les amertumes, à tous lesdoutes et les soupçons auxquels tu as exposé Nathalia Nikolaievnaces jours derniers ? Est-ce que vraiment, parce que tu t’eslaissé emporter par quelques idées nouvelles, tu avais le droit denégliger le premier de tes devoirs ? Pardonnez-moi, NathaliaNikolaievna, si j’ai manqué à ma parole. Mais l’affaire présenteest plus sérieuse que ma promesse : vous le comprendrezvous-même… Sais-tu, Aliocha, que j’ai trouvé Nathalia Nikolaievnaen proie à de telles souffrances que j’ai compris en quel enfer tuavais transformé pour elle ces quatre jours, qui, au contraire,auraient dû être les plus heureux de son existence ? Depareils actes d’un côté et, de l’autre, des mots, des mots, desmots… Est-ce que je n’ai pas raison ? Et tu oses, après cela,m’accuser quand tu es entièrement coupable ? »

Le prince s’arrêta. Il s’était laissé emporterpar sa propre éloquence et ne put nous cacher son triomphe. LorsqueAliocha l’avait entendu parler des souffrances de Natacha, il avaitjeté à son amie un regard plein de douloureuse tristesse, maisNatacha avait déjà pris son parti :

« Ne te désole pas, Aliocha, luidit-elle ; d’autres sont plus coupables que toi. Assieds-toiet écoute ce que j’ai à dire à ton père. Il est temps d’enfinir !

– Expliquez-vous, Nathalia Nikolaievna,riposta le prince : je vous en prie instamment ! Voicideux heures que vous me parlez par énigmes. Cela devientinsupportable et, je l’avoue, je ne m’attendais pas à trouver iciun pareil accueil.

– Peut-être ; parce que vous pensiezque le charme de vos paroles nous empêcherait de deviner vosintentions secrètes. Qu’y a-t-il à expliquer ? Vous savez toutet vous comprenez tout. Aliocha a raison. Votre plus cher désir estde nous séparer. Vous saviez d’avance, par cœur pour ainsi dire, cequi se passerait ici après la soirée de mardi, et vous avez toutcalculé comme sur vos doigts. Je vous ai déjà dit que vous nepreniez au sérieux ni moi, ni la demande en mariage que vous avezmachinée. Vous vous amusez, vous jouez avec nous, et vous avez unbut connu de vous seul. Vous jouez à coup sûr. Aliocha avait raisonde vous reprocher de considérer tout cela comme un vaudeville. Vousauriez dû au contraire vous réjouir et non faire des reproches àAliocha, car, sans rien savoir, il a fait tout ce que vousattendiez de lui, et même un peu plus, peut-être. »

J’étais pétrifié de surprise. Je m’attendaisbien à une catastrophe ce soir-là ; mais la franchise tropbrutale de Natacha et le ton de mépris non dissimulé de ses parolesme stupéfièrent au dernier degré ! Donc, pensai-je, ellesavait réellement quelque chose et elle avait sans plus tarderdécidé de rompre. Peut-être même qu’elle attendait le prince avecimpatience, afin de lui dire tout en une seule fois, en pleinefigure. Le prince pâlit légèrement. Le visage d’Aliocha exprimaitune naïve terreur et une souffrance anxieuse.

« Souvenez-vous de ce dont vous venez dem’accuser, s’écria le prince ; et pesez un peu vos paroles… Jene comprends pas…

– Ah ! vous ne voulez pas comprendreen deux mots, dit Natacha, même lui, même Aliocha vous a comprisaussi bien que moi, et pourtant nous ne nous sommes pas concertés,nous ne nous sommes même pas vus ! Il lui semble, à lui aussi,que vous jouez avec nous un jeu indigne et offensant, et pourtantil vous aime et croit en vous comme en un dieu. Vous n’avez pasjugé utile d’être sur vos gardes, de ruser avec nous ; vousavez compté qu’il ne devinerait pas. Mais il a un cœurimpressionnable, délicat et tendre et vos paroles, votre TON, commeil dit, lui sont restés sur le cœur…

– Je n’y comprends rien, absolumentrien ! répéta le prince, se tournant vers moi avec un aircomplètement stupéfait, comme s’il me prenait à témoin. Il étaitexaspéré, furieux. Vous êtes méfiante et inquiète, poursuivit-il ens’adressant à Natacha. Vous êtes tout simplement jalouse deKaterina Fiodorovna, et vous êtes prête à accuser le monde entieret moi en premier…, et, permettez-moi de vous le dire, cela peut medonner une étrange idée de votre caractère… Je ne suis pas habituéà des scènes de ce genre ; je ne resterais pas une minute deplus ici, s’il n’y allait de l’intérêt de mon fils… J’attendstoujours : daignerez-vous vous expliquer ?

– Ainsi, vous vous entêtez à ne pasvouloir comprendre en deux mots, bien que vous sachiez parfaitementtout cela ? Vous voulez absolument que je vous parle sansdétours ?

– Je ne désire que cela.

– C’est bon. Écoutez-moi alors, s’écriaNatacha, les yeux étincelants de courroux, je vais tout vousdire ! »

Chapitre 3

 

Elle se leva et commença à parler debout, nele remarquant même pas dans son trouble. Le prince écoutait,écoutait ; il s’était levé, lui aussi. La scène devenait partrop solennelle.

« Souvenez-vous de ce que vous avez ditmardi, commença Natacha. Vous avez dit : « Il me faut del’argent, des chemins battus, de l’importance dans lemonde ; » vous vous en souvenez ?

– Oui.

– Eh bien, c’est pour obtenir cet argent,pour regagner tous ces succès qui vous glissaient des mains quevous êtes venu ici mardi, que vous avez inventé cette demande enmariage, comptant que cette plaisanterie vous aiderait à rattraperce qui vous échappait.

– Natacha, m’écriai-je, songe à ce que tudis !

– Une plaisanterie ! Uncalcul ! » répéta le prince, d’un air de dignitéblessée.

Aliocha, terrassé par le chagrin, regardaitsans presque comprendre.

« Oui, oui, ne m’arrêtez pas, j’ai juréde tout dire, poursuivit Natacha exaspérée. Vous voussouvenez : Aliocha ne vous obéissait plus. Pendant six mois,vous vous êtes efforcé de le détacher de moi. Mais il ne cédaitpas. Et brusquement vous vous êtes trouvé pressé par le temps. Sivous laissiez passer l’occasion, la fiancée et l’argent, surtoutl’argent, trois millions de dot vous glissaient entre les doigts.Il ne restait qu’une ressource : qu’Aliocha s’éprit de celleque vous lui destiniez comme fiancée ; vous avez pensé que,s’il l’aimait, il me quitterait peut-être…

– Natacha, Natacha ! s’écria Aliochaavec chagrin. Qu’est-ce que tu dis !

– Ainsi avez-vous fait, poursuivit-ellesans s’arrêter au cri d’Aliocha : mais, toujours la mêmevieille histoire ! Tout aurait pu s’arranger et je suis venueà nouveau gâcher votre plan ! Une seule chose pouvait vousdonner de l’espoir : vous aviez peut-être remarqué, en hommerusé et expérimenté, qu’Aliocha parfois semblait trouver lourde sonancienne liaison. Vous n’avez pas pu ne pas voir qu’il commençait àme négliger, à s’ennuyer, qu’il restait jusqu’à cinq jours sansvenir me voir. Vous espériez qu’il se lasserait de moi complètementet m’abandonnerait, lorsque brusquement, mardi dernier, la conduiterésolue d’Aliocha est venue renverser tous vos projets…Qu’alliez-vous faire ?

– Permettez, s’écria le prince, aucontraire, ce fait…

– Je parle, l’interrompit Natacha avecfermeté ; vous vous êtes demandé ce soir-là ce que vous alliezfaire et vous avez décidé de donner votre consentement à notremariage, non en réalité, mais seulement comme ça, EN PAROLES, pourle tranquilliser. La date du mariage pouvait, pensiez-vous, êtrereculée à volonté ; pendant ce temps un nouvel amour avaitcommencé ; vous vous en étiez aperçu. Et vous avez tout bâtisur cet amour naissant.

– Du roman, du roman ! prononça leprince à mi-voix, comme pour lui-même. La solitude, la propension àla rêverie, et la lecture des romans !

– Oui, vous avez tout fondé sur ce nouvelamour, répéta Natacha, sans entendre et sans prêter attention auxparoles du prince ; elle était en proie à une ardeur fiévreuseet se laissait emporter de plus en plus : et quelles chancesavait cet amour ! Il était né alors qu’Aliocha n’avait pasencore découvert toutes les perfections de cette jeune fille !À l’instant même où, ce soir-là, il déclare à cette jeune fillequ’il ne peut pas l’aimer parce que le devoir et un autre amour lelui interdisent, elle fait montre de tant de noblesse, de tant desympathie pour lui et pour sa rivale, de tant de grandeur d’âme,que lui, qui pourtant avait reconnu sa beauté, ne s’était même pasdouté jusqu’à présent qu’elle fût aussi belle ! Il est venu mevoir alors : il ne faisait que parler d’elle, tant ellel’avait impressionné. Oui, dès le lendemain, il devaitnécessairement ressentir le besoin impérieux de revoir cetteadmirable créature, ne fût-ce que par reconnaissance. Et pourquoine pas aller chez elle ? L’autre, la première, ne souffreplus, son sort est décidé, il va lui donner toute sa vie, et il nes’agit ici que d’une minute… Elle serait bien ingrate, cetteNatacha, si elle était jalouse de cette minute ! Et,imperceptiblement, on enlève à cette Natacha, au lieu d’une minute,un jour, puis un second, puis un troisième… Et, pendant ce temps,la jeune fille se révèle à lui sous un jour nouveau, tout à faitinattendu ; elle est si noble, si enthousiaste et en mêmetemps si naïve, une véritable enfant : en ceci elle luiressemble fort. Ils se jurent d’être amis, d’être frère et sœur,ils ne veulent plus se quitter. AU BOUT DE CINQ OU SIX HEURES DECONVERSATION, son âme s’ouvre à de nouvelles impressions, et soncœur s’y abandonne tout entier… Le moment approche enfin,songez-vous alors : il va comparer l’ancien amour avec lenouveau, avec ses nouvelles sensations : là-bas, tout estconnu, habituel, trop sérieux : des exigences, de la jalousie,des querelles, des larmes… Et si on plaisante, si on joue avec lui,ce n’est pas comme avec un égal, mais comme avec un enfant…, etsurtout, c’est trop connu, ça remonte à trop loin… »

Les larmes, un spasme de désespoirl’étouffaient, mais elle se domina encore pour l’instant.

« Et après ? après, c’est l’affairedu temps : le mariage avec Natacha n’est pas fixé pour tout desuite : le temps transforme toutes choses… Vous pouvez aussiagir par vos paroles, vos allusions, vos raisonnements, votreéloquence… On peut calomnier un peu cette contrarianteNatacha ; on peut la montrer sous un jour défavorable et… onne sait comment tout cela finira, mais la victoire sera àvous ! Aliocha ! Ne m’en veuille pas, mon ami ! Nedis pas que je ne comprends pas ton amour et que je ne l’appréciepas pleinement. Je sais que tu m’aimes encore et qu’en cet instant,peut-être, tu ne comprends pas mes plaintes. Je sais que j’ai malagi en disant tout cela maintenant. Mais que dois-je faire, si jevois tout cela, et si je t’aime de plus en plus… passionnément…, àla folie ! »

Elle se couvrit le visage de ses mains, tombasur son fauteuil et se mit à sangloter comme un enfant. Aliochapoussa un cri et se précipita vers elle. Il n’avait jamais pu voirses larmes sans pleurer.

Ces sanglots rendirent un grand service auprince ; tous les emportements de Natacha, au cours de cettelongue explication, la brusquerie de ses sorties contre lui dont ileût dû se montrer offensé, ne fût-ce que par simple convenance,tout ceci pouvait maintenant clairement se conclure par une follecrise de jalousie, par l’amour offensé, par une maladie même. Ilétait même décent de témoigner de la sympathie…

« Calmez-vous, remettez-vous, NathaliaNikolaievna, dit le prince pour la réconforter, tout ceci, c’est del’exaltation, des rêves, l’effet de la solitude… Vous avez été siirritée par sa légèreté et sa conduite… Mais ce n’est que del’étourderie de sa part. Le fait le plus important que vous avezparticulièrement mis en valeur, ce qui s’est passé mardi, devraitplutôt vous convaincre de l’immensité de son attachement pour vous,et au lieu de cela, vous avez imaginé…

– Oh ! ne me parlez pas, ne metorturez plus, au moins en ce moment ! l’interrompit Natacha,en pleurant amèrement : mon cœur m’avait déjà dit tout celadepuis longtemps ! Croyez-vous que je ne comprenne pas que sonancien amour est déjà passé ?… Ici, dans cette chambre, touteseule…, quand il m’abandonnait, m’oubliait…, j’ai revécu toutcela…, repensé à tout cela… Que pouvais-je faire ? Je net’accuse pas, Aliocha… Pourquoi essayez-vous de me tromper ?Croyez-vous que je n’aie pas essayé de me tromper moi-même ?…Oh ! combien de fois, combien de fois ! J’épiais lamoindre de ses intonations, j’avais appris à lire sur son visage,dans ses yeux… Tout est perdu, tout est mort… Malheureuse que jesuis ! »

Aliocha pleurait, à genoux devant elle.

« Oui, oui, c’est ma faute !… Toutest ma faute !… répétait-il au milieu de ses sanglots.

– Non, ne t’accuse pas, Aliocha…, il y ena d’autres…, nos ennemis…, ce sont eux…, eux…

– Mais enfin, permettez, s’écria leprince avec une certaine impatience : sur quoi vousfondez-vous pour m’attribuer tous ces… crimes ? Ce ne sont quedes suppositions de votre part, sans preuves…

– Des preuves ! s’écria Natacha, selevant rapidement de son fauteuil, il vous faut des preuves, hommerusé ! Vous ne pouviez agir autrement, lorsque vous êtes venuici avec votre proposition ! Il vous fallait tranquilliservotre fils, endormir ses remords, afin qu’il pût s’abandonner pluslibrement à Katia ; sans cela, il se serait toujours souvenude moi, ne se serait pas soumis, et vous étiez las d’attendre.Est-ce que ce n’est pas vrai ?

– J’avoue, répondit le prince avec unsourire sarcastique, que si j’avais voulu vous tromper, j’auraiseffectivement fait ce calcul ; vous avez beaucoup de…pénétration ; mais, avant de faire de pareils reproches auxgens, il faut prouver…

– Prouver ! Et toute votre conduiteantérieure, lorsque vous cherchiez à me l’enlever ! Celui quienseigne à son fils à mépriser de pareilles obligations et à enjouer pour des intérêts mondains, pour de l’argent, lecorrompt ! Que disiez-vous tout à l’heure de l’escalier, de cevilain appartement ? N’est-ce pas vous qui lui avez retirél’argent que vous lui donniez avant pour nous forcer, par la misèreet la faim, à nous séparer ? C’est à vous que nous devons etcet appartement et cet escalier, et vous les lui reprochezmaintenant, fourbe ! Et d’où vous sont venues, brusquement,l’autre soir, cette ardeur, ces convictions insolites chezvous ? Et pourquoi aviez-vous tellement besoin de moi ?Je n’ai fait qu’aller et venir dans cette chambre pendant cesquatre jours ; j’ai réfléchi à tout, j’ai tout pesé, chacunede vos paroles, l’expression de votre visage, et je suis arrivée àla conviction que tout ceci était affecté, que ce n’était qu’uneplaisanterie, une comédie outrageante, vile et indigne… Car je vousconnais, et depuis longtemps ! Chaque fois qu’Aliocha venaitde chez vous, je devinais à son visage tout ce que vous lui aviezdit, suggéré ; j’ai appris toutes les manières que vous avezde l’influencer ! Non, ce n’est pas vous qui metromperez ! Peut-être que vous faites encore d’autres calculs,peut-être que je n’ai pas mis le doigt sur l’essentiel ; maisc’est égal. Vous m’avez trompée, c’est là l’important ! Voilàce qu’il fallait que je vous dise sans détours et enface !…

– C’est tout ? Ce sont là toutes vospreuves ? Mais réfléchissez, exaltée que vous êtes : parcette boutade (comme vous baptisez ma proposition de mardi), jem’engageais trop. C’eût été par trop léger de ma part…

– En quoi vous engagiez-vous ?Qu’est-ce à vos yeux que de me tromper ? Et quelle importancecela a-t-il d’offenser une fille quelconque ! Car ce n’estqu’une malheureuse fugitive, repoussée par son père, sans défense,IMMORALE QUI S’EST SOUILLÉE volontairement ? Vaut-il la peined’avoir des égards pour elle, quand cette PLAISANTERIE peut vousrapporter un profit, si minime soit-il ?

– Dans quelle position vous mettez-vous,Nathalia Nikolaievna, songez-y ! Vous insistez sur le fait queje vous ai offensée. Mais cette offense est si grave, sidégradante, que je ne comprends pas comment on peut supposer cela,encore moins s’y appesantir. Il faut vraiment être rompue à toutessortes de choses pour l’admettre si aisément, pardonnez-moi. J’aile droit de vous faire des reproches, car vous armez mon filscontre moi : s’il ne se dresse pas en ce moment contre moipour vous défendre, son cœur m’est hostile…

– Non, père, non, s’écria Aliocha, si jene me dresse pas contre toi, c’est que je crois que tu n’as pas pul’offenser, et que je ne peux pas croire qu’on cherche à offenserquelqu’un de la sorte !

– Vous entendez ! s’écria leprince.

– Natacha, tout est de ma faute, nel’accuse pas. C’est un péché, et c’est terrible !

– Tu vois, Vania ! Il est déjàcontre moi ! s’écria Natacha.

– C’est assez ! dit le prince ilfaut mettre fin à cette pénible scène. Cet aveugle et furieuxtransport de jalousie, qui passe les bornes, dessine votrecaractère sous un aspect tout nouveau pour moi. Je suis prévenu.Nous nous sommes trop hâtés, vraiment trop hâtés. Vous ne remarquezmême pas combien vous m’avez blessé ; pour vous, cela n’a pasd’importance. Nous nous sommes trop hâtés…, trop hâtés…, bien sûr,ma parole est sacrée, mais…, je suis un père et je désire lebonheur de mon fils…

– Vous reprenez votre parole !s’écria Natacha hors d’elle, vous êtes heureux de profiter del’occasion ! Eh bien, sachez que, il y a deux jours, seuleici, j’ai résolu de lui rendre sa parole, et je le confirmemaintenant devant vous tous. Je refuse !

– C’est-à-dire que vous désirez peut-êtreraviver en lui toutes ses anciennes inquiétudes, le sentiment dudevoir, toute cette « anxiété au sujet de sesobligations » (comme vous avez dit vous-même tout à l’heure)afin de vous l’attacher à nouveau comme par le passé. Cela découlede votre théorie, c’est pourquoi je parle ainsi ; mais celasuffit ; le temps décidera. J’attendrai un moment de calmepour m’expliquer avec vous. J’espère que nos relations ne sont pasdéfinitivement rompues. J’espère également que vous apprendrez àm’estimer davantage. Je voulais vous faire part aujourd’hui de mesprojets à l’égard de vos parents, et vous auriez vu que…, maisrestons-en là ! Ivan Petrovitch ! ajouta-t-il ens’approchant de moi, maintenant plus que jamais il me seraitagréable que nous fassions plus intimement connaissance, je neparle même pas du désir que j’en ai depuis longtemps. J’espère quevous me comprendrez. Me permettez-vous de passer un de ces jourschez vous ?

Je m’inclinai. Il me semblait que maintenantje ne pouvais plus l’éviter. Il me serra la main, salua Natacha ensilence, et sortit avec un air de dignité blessée.

Chapitre 4

 

Nous restâmes quelques minutes sans prononcerune parole. Natacha était pensive, triste et abattue. Toute sonénergie l’avait abandonnée subitement. Elle regardait droit devantelle, sans rien voir, comme absente, et elle tenait la maind’Aliocha. Celui-ci continuait à pleurer sans bruit, en jetant detemps à autre sur elle un regard craintif et curieux.

Il se mit enfin à la consoler timidement, à lasupplier de ne pas se fâcher, et il s’accusait ; il étaitvisible qu’il désirait beaucoup disculper son père et que cela luipesait particulièrement ; il essaya plusieurs fois d’enparler, mais il n’osa s’exprimer clairement, craignant de réveillerle courroux de Natacha. Il lui jurait un amour éternel, immuable,et justifiait avec chaleur ses relations avec Katia ; ilrépétait sans arrêt qu’il aimait Katia uniquement comme une sœurcharmante et bonne, qu’il ne pouvait quitter complètement :c’eût été d’ailleurs grossier et cruel de sa part ; ilassurait que si Natacha connaissait Katia, elles deviendraient toutde suite amies, qu’elles ne se sépareraient plus jamais et qu’alorsil n’y aurait plus aucun malentendu. Cette pensée lui plaisaitentre toutes. Le malheureux était entièrement sincère. Il necomprenait pas les appréhensions de Natacha et, d’une façongénérale, il n’avait pas bien saisi ce qu’elle venait de dire à sonpère. Il avait seulement vu qu’ils s’étaient disputés et c’étaitcela surtout qui lui pesait sur le cœur.

« Tu me reproches ma conduite envers tonpère ? lui demanda Natacha.

– Comment pourrais-je te la reprocher,répondit-il avec amertume, quand je suis la cause de tout, quandc’est moi le coupable ? C’est moi qui t’ai mise en colère, et,une fois en colère, tu l’as accusé parce que tu voulaism’innocenter ; tu me disculpes toujours et je ne le méritepas. Il fallait trouver un coupable et tu as pensé que c’était lui.Mais ce n’est pas lui ! s’exclama Aliocha, en s’animant. Etétait-ce pour cela qu’il était venu ici ? Était-ce cela qu’ilattendait ! »

Mais voyant que Natacha le regardait d’un airtriste et lourd de reproche, il perdit aussitôt son assurance.

« Non, je ne dirai plus rien,pardonne-moi, lui dit-il. C’est moi qui suis la cause detout !

– Oui, Aliocha, reprit-elle avec effort.Maintenant, il a passé entre nous et a détruit notre paix, pourtoujours. Tu as toujours cru en moi plus qu’en personned’autre : maintenant, il a versé dans ton cœur le soupçon, laméfiance : tu me donnes tort ; il m’a pris la moitié deton cœur. Il y a une ombre entre nous.

– Ne parle pas ainsi, Natacha. Pourquoidis-tu qu’il y a une ombre entre nous ? L’expression l’avaitaffecté.

– Il t’a attiré par une feinte bonté, unefausse générosité, poursuivit Natacha, et maintenant il te monterade plus en plus contre moi.

– Je te jure que non ! s’écriaAliocha avec feu. Quand il a dit : « Nous nous sommestrop hâtés », c’est qu’il était agacé. Tu verras, dès demain,ou un de ces jours, il reviendra là-dessus et s’il était fâché aupoint de ne plus vouloir notre mariage, je te jure que je ne luiobéirais pas. J’en aurai peut-être la force… Et sais-tu qui nousaidera, s’écria-t-il soudain, enthousiasmé par son idée.Katia ! Et tu verras, tu verras quelle créature magnifiquec’est ! Tu verras si elle veut être ta rivale et nous séparercomme tu as été injuste, tout à l’heure, quand tu as dit quej’étais de ceux qui peuvent cesser d’aimer le lendemain de leurmariage Comme cela m’a fait de la peine de t’entendre parlerainsi ! Non, je ne suis pas comme cela, et si je vais souventvoir Katia…

– Je t’en prie, Aliocha, vas-y quand tuvoudras. Ce n’est pas cela que je voulais dire. Tu n’as pas biencompris. Sois heureux avec qui tu voudras. Je ne peux tout de mêmepas exiger de ton cœur plus qu’il ne peut me donner… »

Mavra entra.

« Et alors, est-ce qu’il faut vous servirle thé ? Voilà deux heures que le samovar bout, c’estagréable ! Il est onze heures. »

Elle parlait grossièrement, d’un toncourroucé ; on voyait qu’elle était de mauvaise humeur etqu’elle était fâchée contre Natacha. En fait, tous ces jours-ci,depuis mardi, elle était dans une telle béatitude de voir sa jeunemaîtresse (qu’elle aimait beaucoup) se marier bientôt qu’elle avaitclaironné la nouvelle dans toute la maison, dans le voisinage, chezles boutiquiers, chez le concierge. Elle s’en était vantée et avaitraconté solennellement que le prince, un homme important, ungénéral, extrêmement riche, était venu lui-même demander leconsentement de sa maîtresse, et qu’elle, Mavra, l’avait entendu deses propres oreilles ; et voilà que, brusquement, tout celas’en allait en fumée ! Le prince était parti furieux, onn’avait même pas servi le thé et, bien entendu, c’était lademoiselle qui était la cause de tout. Mavra avait entendu commeelle avait parlé impoliment au prince.

« Oui, apportez-nous le thé, réponditNatacha.

– Et les hors-d’œuvre aussi ?

– Eh bien, oui. » Natacha se mit àrire.

« Après tout ce qu’on a préparé !reprit Mavra. Je ne sens plus mes jambes depuis hier. J’ai couruchercher du vin sur le Nevski, et maintenant… » Et elle sortiten faisant claquer rageusement la porte.

Natacha rougit et me jeta un regardbizarre.

On servit le thé et les hors-d’œuvre : ily avait du gibier, du poisson, deux bouteilles d’excellent vin dechez Elisséiev. « Pourquoi donc avait-on préparé toutcela ? » me demandai-je.

« Tu vois comme je suis, Vania, ditNatacha en s’approchant de la table, toute confuse, même devantmoi. Je pressentais qu’aujourd’hui tout finirait ainsi, etcependant j’espérais que cela se terminerait autrement. Aliochaviendrait, il ferait la paix, nous nous réconcilierions ; tousmes soupçons se trouveraient injustes, on me détromperait et…, àtout hasard j’avais préparé des hors-d’œuvre. Je pensais que nousnous attarderions à parler… »

Pauvre Natacha ! Elle devint toute rougeen distant cela. Aliocha fut transporté.

« Tu vois, Natacha, s’écria-t-il. Tu n’ycroyais pas toi-même ; il y a deux heures, tu ne croyais pasencore à tes soupçons ! Non, il faut arranger tout cela ;c’est moi le coupable ; tout est arrivé par ma faute, c’est àmoi de réparer. Natacha, permets-moi de me rendre tout de suitechez mon père. Il faut que je le voie ; il est blessé,offensé, il faut le consoler, je lui expliquerai tout, je luiparlerai uniquement en mon nom, tu n’y seras pas mêlée. Etj’aplanirai tout… Ne m’en veux pas si je veux aller le voir et sije te laisse. Ce n’est pas cela du tout : il me faitpitié ; il se justifiera devant toi, tu verras… Demain, dèsl’aube, je serai ici et je resterai toute la journée chez toi, jen’irai pas chez Katia… »

Natacha ne le retint pas, elle lui conseillamême de partir. Elle avait terriblement peur qu’Aliocha maintenantne restât PAR FORCE auprès d’elle des jours entiers et nes’ennuyât. Elle lui demanda seulement de ne pas parler en son nomet s’efforça de sourire gaiement en lui disant adieu. Il était prêtà partir, lorsque, soudain, il revint vers elle, lui prit les deuxmains et s’assit à côté d’elle. Il la regardait avec une indicibletendresse.

« Natacha, mon amie, mon ange, ne soispas fâchée contre moi, et ne nous querellons plus jamais. Donne-moita parole que tu me croiras toujours en tout, et moi aussi je tecroirai. Écoute, je vais te raconter quelque chose. Un jour, nousnous étions disputés, je ne me rappelle plus pourquoi ;c’était ma faute. Nous ne nous parlions plus. Je n’avais pas enviede demander pardon le premier et j’étais horriblement triste. J’aierré dans les rues, j’ai flâné, je suis allé chez des amis et je mesentais le cœur tellement lourd… Une idée m’est venue alors àl’esprit : si tu tombais malade et si tu mourais, qu’est-ceque je deviendrais ? Et quand je me suis représenté cela, j’aiété saisi du même désespoir que si je t’avais réellement perduepour toujours. Ces pensées devenaient de plus en plus pénibles, deplus en plus affreuses. Et, peu à peu, je me suis imaginé quej’étais sur ta tombe, que j’étais tombé dessus sans connaissance,que je l’entourais de mes bras et que j’étais terrassé par lasouffrance. Je me voyais embrassant ta tombe, t’appelant, tedemandant d’en sortir ne fût-ce que pour une minute, et je priaisDieu de faire un miracle, de te ressusciter devant moi pour uninstant ; je me représentais me jetant vers toi pour teprendre dans mes bras, t’étreignant, t’embrassant, et il mesemblait que je serais mort de félicité si j’avais pu te prendreencore une fois dans mes bras, une seule seconde, comme auparavant.Et en m’imaginant cela, je me dis tout à coup : je teredemanderais à Dieu pour un instant, et cependant voilà six moisque nous vivons ensemble et, au cours de ces six mois, que de foisnous sommes-nous querellés, combien de jours avons-nous passés sansnous parler ! Pendant des journées entières, nous nousdisputions et nous négligions notre bonheur, et voilà que pour uneminute je t’appelle hors de ta tombe, et que je suis prêt à payercette minute de toute ma vie !… Après m’être imaginé toutcela, je n’ai pas pu y tenir, j’ai couru chez toi au plus vite etje suis arrivé ici ; tu m’attendais, et quand nous nous sommesembrassés pour nous réconcilier, je me souviens que je t’ai serréetrès fort contre moi, comme si réellement j’allais te perdre.Natacha ! Ne nous disputons plus jamais ! Cela m’esttellement pénible ! Seigneur ! est-il possible de penserque je puisse te quitter ! »

Natacha pleurait. Ils s’embrassèrentétroitement et Aliocha lui jura encore une fois que jamais il ne seséparerait d’elle. Ensuite, il courut chez son père. Il étaitfermement persuadé qu’il allait tout arranger.

« Tout est fini ! Tout estperdu ! me dit Natacha en me serrant convulsivement la main.Il m’aime, il ne cessera jamais de m’aimer ; mais il aimeaussi Katia et dans quelque temps il l’aimera plus que moi. Cettevipère de prince ne se laissera pas endormir, et alors…

– Natacha, je crois aussi que le princeagit malproprement, mais…

– Tu ne crois pas tout ce que je lui aidit ! Je l’ai vu à ton visage. Mais attends, tu verrastoi-même si j’ai eu raison ou non. Car je suis restée dans lesgénéralités, Dieu sait ce qu’il a encore derrière la tête !C’est un homme terrible. Pendant ces quatre jours où j’ai arpentéma chambre, j’ai tout deviné ! Il lui fallait libérer, allégerle cœur d’Aliocha de la tristesse qui l’empêche de vivre, desobligations qui lui viennent de son amour pour moi. Il a inventécette demande en mariage pour s’introduire entre nous et pourcharmer Aliocha par sa noblesse et sa générosité. C’est vrai, c’estvrai, Vania ! Aliocha est justement ainsi. Il se seraittranquillisé sur mon compte, il ne se serait plus inquiété pourmoi. Il aurait pensé : « Elle est ma femme maintenant,elle est avec moi pour toujours », et, involontairement, ilaurait fait plus attention à Katia. Le prince a visiblement fait laleçon à cette Katia ; il a deviné qu’elle convenait à Aliocha,qu’elle pouvait l’attirer plus que moi. Hélas ! Vania !Tout mon espoir repose sur toi maintenant ; il veut se lieravec toi. Ne refuse pas et fais ton possible, au nom du Ciel, pourpénétrer chez la comtesse ! Tu feras la connaissance de Katia,tu l’observeras et tu me diras qui elle est. J’ai besoin que tuailles là-bas. Personne ne me comprend aussi bien que toi et tusauras ce qui m’est utile. Vois aussi à quel point ils sont amis,ce qu’il y a entre eux, de quoi ils parlent ; mais surtout,regarde bien Katia… Prouve-moi cette fois encore ton amitié, mongentil, mon cher Vania ! Je n’ai plus d’espoir qu’entoi ! »

 

Il était déjà plus de minuit lorsque je revinschez moi. Nelly vint m’ouvrir avec un visage ensommeillé. Ellesourit et me regarda d’un air joyeux. La pauvre petite s’en voulaitbeaucoup de s’être endormie. Elle désirait m’attendre. Elle me ditque quelqu’un était venu me demander, qu’il était resté un moment,et m’avait laissé un billet sur la table. Le mot était deMasloboiev. Il me disait de passer chez lui le lendemain, à uneheure. J’avais envie d’interroger Nelly, mais je remis cela aulendemain, et insistai pour qu’elle allât absolument secoucher ; la pauvre enfant s’était déjà assez fatiguée àm’attendre et elle ne s’était endormie qu’une demi-heure avant monarrivée.

Chapitre 5

 

Le lendemain matin, Nelly me donna des détailsassez étranges sur la visite de la veille. Du reste, il était déjàsurprenant que Masloboiev se fût avisé de venir ce soir-là ;il savait que je ne serais pas chez moi, je l’en avais prévenu lorsde notre dernière rencontre et il s’en souvenait fort bien. Nellyme dit qu’au début elle ne voulait pas ouvrir, parce qu’elle avaitpeur : il était déjà huit heures du soir. Mais il l’en avaitpriée à travers la porte, assurant que s’il ne me laissait pas unmot, je m’en trouverais fort mal le lendemain. Une fois qu’ellel’eut laissé entrer, il avait écrit tout de suite son billet, étaitvenu près d’elle et s’était assis à côté d’elle sur le divan.« Je me suis levée et je n’ai pas voulu lui parler, me ditNelly, j’avais très peur de lui ; il a commencé à me parler dela Boubnova, il m’a dit qu’elle était très fâchée, mais qu’ellen’oserait pas venir me chercher, puis il s’est mis à faire votreéloge ; il a dit que vous étiez de grands amis et qu’il vousavait connu petit garçon. Alors je lui ai parlé. Il a sorti desbonbons et m’a dit d’en prendre ; mais je n’ai pasvoulu ; il m’a assuré alors qu’il était un brave homme, qu’ilsavait chanter des chansons et danser ; il s’est levé toutd’un coup et il a commencé à danser. J’ai trouvé ça amusant.Ensuite, il a dit qu’il allait rester encore un petit instant àvous attendre, que peut-être vous reviendriez, et il m’a demandé dene pas avoir peur et de m’asseoir à côté de lui. Je me suis assise,mais je ne voulais rien lui dire. Alors, il m’a dit qu’ilconnaissait maman et grand-père et… je me suis mise à parler. Ilest resté longtemps.

– De quoi avez-vous parlé ?

– De maman…, de la Boubnova…, degrand-père. Il est resté près de deux heures. »

Nelly semblait ne pas vouloir me raconter cequ’ils s’étaient dit. Je ne lui posais pas de questions, espérantsavoir tout cela par Masloboiev. Je crus voir seulement queMasloboiev avait fait exprès de passer en mon absence pour trouverNelly seule. Pourquoi donc ?

Elle me montra trois bonbons qu’il lui avaitdonnés. C’étaient de mauvais sucres d’orge enveloppés de papiervert et rouge, qu’il avait sans doute achetés chez un épicier.Nelly se mit à rire en me les montrant.

« Pourquoi ne les as-tu pas mangés ?lui demandai-je.

– Je n’en veux pas, me répondit-elle d’unair sérieux, en fronçant les sourcils. Je ne les ai pas prisd’ailleurs ; c’est lui qui les a laissés sur ledivan. »

Ce jour-là, j’avais beaucoup de courses àfaire. Je dis adieu à Nelly.

« T’ennuies-tu toute seule ? luidemandai-je au moment de sortir.

– Oui et non. Je m’ennuie quand vousrestez longtemps sans revenir. »

Et elle me jeta un regard plein d’amour en medisant cela. Tout ce matin-là, elle m’avait regardé d’un airtellement tendre et elle paraissait si joyeuse, siaffectueuse ; en même temps, elle gardait une attituderéservée, timide même ; elle semblait craindre de mecontrarier, de perdre mon amitié et…, et de se livrer trop, commes’il y avait là quoi que ce fût de honteux.

« Et qu’est-ce qui ne t’ennuie pas ?Tu as dit « oui et non », lui demandai-je en lui souriantmalgré moi, tant elle m’était devenue chère.

– Oh ! je sais bien quoi », merépondit-elle avec un petit rire, mais, de nouveau, elle eut l’airconfuse.

Nous parlions sur le seuil, la porte étaitouverte. Nelly était devant moi, les yeux baissés, se tenant d’unemain à mon épaule et tiraillant de l’autre la manche de maveste.

« Quoi, c’est un secret ? luidemandai-je.

– Non…, rien…, je…, j’ai commencé pendantque vous étiez parti à lire votre livre, dit-elle à mi-voix et,levant sur moi un regard tendre et pénétrant, elle rougittoute.

– Ah ! vraiment ! Est-ce qu’ilte plaît ? » demandai-je avec l’embarras d’un auteurqu’on loue en sa présence ; Dieu sait ce que j’aurais donnépour l’embrasser à ce moment-là ! Mais cela me semblaitimpossible. Nelly se taisait.

« Pourquoi, pourquoimeurt-il ? » me demanda-t-elle d’un air de profondetristesse ; elle me jeta un regard rapide et de nouveau baissales yeux.

« Qui ?

– Le jeune homme poitrinaire dont onparle dans le livre.

– Que faire ? il le fallait,Nelly…

– Pas du tout », répondit-ellepresque à voix basse, mais soudain, sans transition, elle fit lamoue d’un air presque courroucé, les yeux fixés avec obstinationsur le plancher.

Une minute se passa.

« Et elle…, et les autres, la jeune filleet le petit vieux, murmura-t-elle, en tirant toujours plus fort lamanche de ma veste : est-ce qu’ils vont vivre ensemble ?Et ils ne seront plus pauvres ?

– Non, Nelly, elle va s’en aller auloin ; elle se mariera avec un propriétaire, et il resteraseul, lui répondis-je avec regret, vraiment désolé de ne pouvoirlui dire quelque chose de plus réconfortant.

– Ah ! oui. C’est comme ça que vousêtes ? Alors je ne veux plus le liremaintenant ! »

Et elle repoussa ma main d’un air irrité, sedétourna rapidement et s’éloigna ; elle se tourna vers uncoin, les yeux baissés. Elle était toute rouge et respiraitinégalement, comme oppressée par un violent chagrin.

« Allons, Nelly, pourquoi es-tufâchée ? dis-je en m’approchant d’elle : tout cela n’estpas vrai, c’est inventé ! Il n’y a pas là de quoi se mettre encolère ! Quelle sensible petite fille tu fais !

– Je ne suis pas fâchée », dit-elletimidement, en levant sur moi un regard lumineux et aimant ;puis elle saisit brusquement ma main, appuya son visage contre mapoitrine et se mit à pleurer.

Mais à l’instant même, elle éclata derire ; elle pleurait et riait tout ensemble. Moi aussi je mesentais à la fois amusé et… attendri. Mais pour rien au monde ellen’aurait relevé la tête vers moi, et lorsque j’essayai d’éloignerson visage de mon épaule, elle s’y pressa de plus en plus fort touten riant.

Enfin, cette scène de sensibilité prit fin.Nous nous dîmes adieu ; j’étais pressé. Nelly, toute rouge,encore toute confuse et les yeux brillants, courut après moijusqu’à l’escalier et me demanda de revenir bientôt. Je lui promisde rentrer sans faute pour le dîner, le plus tôt possible.

J’allai tout d’abord chez les vieux. Ilsétaient malades tous les deux. Anna Andréievna était tout à faitsouffrante ; Nikolaï Serguéitch se tenait dans son cabinet. Ilm’avait entendu, mais je savais que, selon son habitude, il neviendrait pas avant un quart d’heure, pour nous laisser le temps deparler. Je ne voulais pas trop troubler Anna Andréievna, aussij’adoucis autant que possible le récit de la soirée d’hier, mais jelui dis la vérité ; à mon étonnement, la vieille, bien qu’elleen fût peinée, accueillit sans trop de surprise l’annonce de lapossibilité d’une rupture.

« Hé, mon cher, c’est bien ce que jepensais, me dit-elle. Quand vous êtes parti l’autre fois, j’y aisongé longuement et je me suis dit que cela ne se ferait pas. Nousne l’avons pas mérité aux yeux de Dieu, et cet homme est uncoquin ; on ne peut rien attendre de bon de lui. Ce n’est pasune bagatelle, les dix mille roubles qu’il nous prend, et il saitpourtant bien qu’il n’y a aucun droit ! Il nous enlève notredernier morceau de pain ; il faudra vendre Ikhménievka. Et mapetite Natacha s’est montrée droite et sensée en ne le croyant pas.Et savez-vous encore une chose, mon ami, poursuivit-elle enbaissant la voix : le mien, le mien ! Il est tout à faitcontre ce mariage. Il s’est trahi, il a dit qu’il ne voulaitpas ! Au début, je croyais que c’était un caprice, mais non,c’était pour de bon. Qu’est-ce qu’elle va devenir alors, la petitecolombe ! Car il la maudira pour toujours. Et l’autre,Aliocha, qu’est-ce qu’il fait ? »

Elle me questionna encore longuement, et,comme à l’ordinaire, se répandit en gémissements et en lamentationsà chacune de mes réponses. J’avais remarqué d’une façon généralequ’elle n’y était plus très bien ces derniers temps. Toute nouvellela secouait. Le chagrin que lui causait Natacha ruinait son cœur etsa santé.

Le vieux entra, en robe de chambre et enpantoufles ; il se plaignit d’avoir la fièvre, mais regarda safemme avec tendresse, et, pendant tout le temps que je passai chezeux, fut aux petits soins avec elle, comme une bonned’enfants ; il la regardait dans les yeux, se montrait mêmetimide avec elle. Il y avait une telle tendresse dans sesregards ! Il était effrayé de la voir malade ; il sentaitqu’il perdrait tout, s’il la perdait.

Je restai près d’une heure avec eux. En medisant adieu, il m’accompagna dans l’antichambre et me parla deNelly. Il pensait sérieusement à la prendre chez lui comme safille. Il me demanda comment faire pour amener Anna Andréievna à yconsentir. Il me questionna sur Nelly avec une curiositéparticulière, et me demanda si je ne savais pas quelque chose denouveau sur elle. Je lui racontai rapidement ce que je savais. Monrécit l’impressionna.

« Nous en reparlerons, me dit-il d’un tonrésolu, en attendant…, et, d’ailleurs, j’irai moi-même te voir, dèsque je serai un peu rétabli, alors nous prendrons unedécision. »

À midi juste, j’étais chez Masloboiev. À monextrême surprise, la première personne que j’aperçus en entrantchez lui fut le prince. Il mettait son manteau dans l’antichambre,Masloboiev l’aidait avec empressement et lui tendait sa canne. Ilm’avait déjà dit qu’il connaissait le prince, mais cette rencontreme surprit beaucoup.

Le prince parut embarrassé en me voyant.

« Ah ! c’est vous !s’écria-t-il avec une cordialité un peu trop marquée, voyez commeon se rencontre ! D’ailleurs, je viens d’apprendre que vousconnaissiez M. Masloboiev. Je suis content, très content, jevoulais justement vous voir et j’espère passer chez vous le plustôt possible ; vous m’y autorisez ? J’ai une demande àvous adresser : aidez-moi à éclaircir la situation ; vousavez compris que je veux parler d’hier… Vous êtes un ami là-bas,vous avez suivi tout le développement de cette affaire ; vousavez de l’influence… Je regrette terriblement de ne pouvoir vousvoir tout de suite… Les affaires ! Mais un de ces jours, trèsprochainement je l’espère, j’aurai le plaisir d’aller chez vous.Pour l’instant… »

Il me serra un peu trop vigoureusement lamain, échangea un regard avec Masloboiev, et sortit.

« Dis-moi, pour l’amour de Dieu…,commençai-je en entrant dans la chambre.

– Je ne te dirai rien, m’interrompitMasloboiev, qui prit en toute hâte sa casquette et se dirigea versl’antichambre : j’ai à faire ! Je file, je suis enretard !…

– Mais tu m’as écrit toi-même de metrouver ici à midi.

– Et puis après ? Je t’ai écrithier, et aujourd’hui c’est à moi qu’on a écrit : j’en ai latête qui éclate, quelle histoire ! On m’attend. Pardonne-moi,Vania. Tout ce que je peux t’offrir en compensation, c’est de merouer de coups pour t’avoir dérangé inutilement. Si tu veux tedédommager, vas-y, mais presse-toi, au nom du Ciel ! Ne meretiens pas, on m’attend…

– Pourquoi te battrais-je ? Si tu asà faire, dépêche-toi, on ne peut pas toujours prévoir.Seulement…

– Non, pour ce qui est de ce SEULEMENT,c’est moi qui ai à te parler, m’interrompit-il, en bondissant dansl’antichambre et en endossant son manteau (je m’habillais aussi).J’ai à t’entretenir d’une affaire ; d’une affaire trèsimportante ; c’est pour cela que je t’ai prié de venir ;cela te concerne directement et touche à tes intérêts. Et comme onne peut pas raconter cela en une minute, promets-moi, pour l’amourde Dieu, de venir ce soir à sept heures précises, ni plus tôt niplus tard. Je serai là.

– Ce soir ? dis-je, indécis ;je voulais justement ce soir passer…

– Va tout de suite où tu voulais passerce soir, et viens ensuite chez moi, Vania, tu ne peux imaginer ceque j’ai à t’apprendre.

– Mais je t’en prie, je t’en prie ;qu’est-ce que cela peut être ? Tu piques ma curiosité, jel’avoue. »

Pendant ce temps, nous avions franchi la portecochère et nous nous trouvions sur le trottoir.

« Alors, tu viendras ? dit-il avecinsistance.

– Je t’ai dit que je viendrai.

– Non, donne m’en ta parole.

– Fi ! voyez-moi ça ! C’estbon, je te la donne.

– Très bien. Où vas-tu de cepas ?

– Par là, répondis-je, en montrant ladroite.

– Moi par là, dit-il, en montrant lagauche. Adieu, Vania ! N’oublie pas, à septheures ! »

« C’est bizarre », pensai-je, en leregardant s’éloigner.

Ce soir-là, je voulais aller chez Natacha.Mais comme j’avais donné ma parole à Masloboiev, je décidai d’allertout de suite chez elle. J’étais persuadé de trouver Aliocha chezelle. Effectivement, il y était et fut très content de me voir.

Il était très gentil, particulièrement tendreavec Natacha et devint même tout joyeux à mon arrivée. Natachas’efforçait de paraître gaie, mais il était visible que c’étaitau-dessus de ses forces. Elle était pâle et avait l’airsouffrante ; elle avait mal dormi. Elle témoignait encore plusd’affection à Aliocha.

Celui-ci parlait beaucoup, désirant égayerNatacha et arracher un sourire à ses lèvres involontairementcontractées, mais il évitait manifestement de prononcer le nom deKatia ou de son père. Sa tentative de réconciliation de la veilleavait sans doute échoué.

« Sais-tu ? Il a terriblement enviede s’en aller, me murmura Natacha hâtivement pendant qu’il étaitsorti un instant pour dire quelque chose à Mavra : mais iln’ose pas. Et j’ai peur aussi de lui dire de s’en aller, car alorsil fera peut-être exprès de rester ; surtout, je crains qu’ilne s’ennuie et ne se refroidisse tout à fait à mon égard !Comment faire ?

– Dieu ! Dans quelle position vousmettez-vous vous-mêmes ! Et comme vous êtes soupçonneux, commevous vous épiez mutuellement ! Il n’y a qu’à s’expliquer toutsimplement, et c’est fini. C’est de cette situation, peut-être,qu’il se lassera.

– Que faire alors ? s’écria-t-elleeffrayée.

– Attends, je vais tout arranger…, et jeme rendis dans la cuisine, sous prétexte de demander à Mavrad’essuyer un de mes caoutchoucs qui était plein de boue.

– Sois prudent, Vania », me criaNatacha.

Dès que je fus entré, Aliocha se précipitévers moi comme s’il m’attendait.

« Ivan Petrovitch, mon cher, que dois-jefaire ? Donnez-moi un conseil : j’ai promis hier d’alleraujourd’hui, juste à cette heure-ci, chez Katia. Je ne peux ymanquer ! J’aime Natacha plus que je ne puis le dire, je suisprêt à me jeter dans le feu pour elle, mais convenez vous-même queje ne puis pas abandonner tout là-bas, cela ne se fait pas…

– Eh bien, allez-y.

– Mais, et Natacha ? Je vais luifaire de la peine, Ivan Petrovitch, aidez-moi à en sortir…

– À mon avis, vous feriez mieux d’yaller. Vous savez combien elle vous aime : elle aurait tout letemps l’impression que vous vous ennuyez avec elle et que vousrestez par force. Il vaut mieux agir avec naturel. D’ailleurs,allons-y, je vous aiderai.

– Mon cher Ivan Petrovitch ! commevous êtes bon ! »

Nous entrâmes ; au bout d’une minute, jelui dis :

« Je viens de voir votre père.

– Où ? s’écria-t-il, effrayé.

– Dans la rue, par hasard. Il n’est restéavec moi qu’une minute, et m’a de nouveau prié de faire plus ampleconnaissance. Il m’a demandé si je ne savais pas où vous étiez. Ilavait un besoin urgent de vous voir, il avait quelque chose à vousdire.

– Ah ! Aliocha, va vite lerejoindre, appuya Natacha qui avait compris où je voulais envenir.

– Mais…, où puis-je donc leretrouver ? Est-il chez lui ?

– Non, je me souviens qu’il m’a dit qu’ilserait chez la comtesse.

– Ah ! comment faire ?… ditnaïvement Aliocha, en regardant Natacha avec tristesse.

– Mais voyons, Aliocha ! dit-elle.Tu ne vas tout de même pas abandonner ces amis pour metranquilliser. C’est enfantin. Premièrement, c’est impossible, etdeuxièmement, tu serais impoli envers Katia. Vous êtes amis ;on ne peut pas rompre des relations aussi grossièrement. Enfin, tum’offenserais si tu pensais que je suis jalouse à ce point. Vas-yimmédiatement, je t’en prie ! Ainsi, ton père serarassuré.

– Natacha, tu es un ange, et je ne vauxpas ton petit doigt ! s’écria Aliocha avec enthousiasme etrepentir. Tu es si bonne, et moi… moi… ah ! j’aime mieux quetu le saches ! Je viens de demander, dans la cuisine, à IvanPetrovitch, qu’il m’aide à m’en aller. Et il a inventé cela. Maisne me condamne pas, Natacha, mon ange ! Je ne suis pasentièrement coupable, car je t’aime mille fois plus que tout aumonde, et c’est pourquoi il m’est venu une nouvelle idée :avouer tout à Katia, lui dire quelle est notre situation et luiraconter tout ce qui s’est passé hier. Elle imaginera quelque chosepour nous sauver, elle nous est entièrement dévouée…

– Eh bien, vas-y, lui répondit Natacha ensouriant ; dis-moi, mon ami, j’aimerais beaucoup faire laconnaissance de Katia. Comment arranger cela ? »

La joie d’Aliocha ne connut plus de bornes. Ilse lança tout de suite dans toutes sortes de projets. D’après lui,c’était très facile : Katia trouverait. Il développait sonidée avec feu, avec ardeur. Il promit d’apporter la réponseaujourd’hui même, dans deux heures, et de passer la soirée chezNatacha.

« Tu viendras vraiment ? lui demandaNatacha, en le congédiant.

– Tu en doutes ? Adieu, Natacha,adieu, mon aimée, tu es ma bien-aimée pour toujours ! Adieu,Vania ! Ah ! mon Dieu, je vous ai appelé Vania, sansfaire attention ! Écoutez, Ivan Petrovitch, j’ai de l’amitiépour vous, pourquoi ne nous tutoyons-nous pas ? Disons-nousTU.

– Entendu.

– J’en remercie Dieu ! Cela m’étaitvenu cent fois à l’esprit ; mais je n’osais pas vous enparler. Voilà que je vous dis vous. C’est que c’est très difficilede dire TU ! C’est exprimé de très jolie façon dansTolstoï : deux personnes se promettent de se tutoyer, maiselles n’y arrivent pas et évitent les phrases où il y a despronoms. Ah ! Natacha ! Nous relirons « Enfance etAdolescence » ; comme c’est beau !

– Allons, va, va, dit Natacha pour lechasser, en riant. De joie, il s’oublie à bavarder.

– Adieu ! Je serai de retour dansdeux heures ! »

Il lui baisa la main et sortit rapidement.

« Tu vois, tu vois, Vania ! »me dit-elle, et elle fondit en larmes.

Je restai avec elle près de deux heures,m’efforçant de la consoler, et je parvins à la convaincre. Sescraintes étaient certainement justifiées. Mon cœur se serrait quandje pensais à sa situation ; je craignais pour elle. Mais quefaire ?

Aliocha lui aussi me paraissait étrange :il l’aimait autant qu’avant, plus peut-être, et d’une façon plustorturante, par repentir et par reconnaissance. Mais en même tempsun nouvel amour s’était solidement établi dans son cœur. Commenttout cela finirait, il était impossible de le prévoir. Moi-même,j’étais fort curieux de voir Katia. Je promis de nouveau à Natachade lui faire sa connaissance.

Vers la fin, elle était presque gaie. Je luiparlai entre autres de Nelly, de Masloboiev, de la Boubnova, de marencontre avec le prince chez Masloboiev et du rendez-vous fixépour sept heures. Tout cela l’intéressa au plus haut point. Je luiparlai peu de ses parents, et je tus la visite d’Ikhméniev, jusqu’ànouvel ordre ; le duel projeté avec le prince pouvaitl’effrayer. Il lui parut également très étrange que le prince fûten relations avec Masloboiev et qu’il eût tellement envie de fairema connaissance, bien que tout ceci s’expliquât assez facilementpar la situation présente…

Je revins chez moi vers trois heures. Nellym’accueillit avec son clair petit visage…

Chapitre 6

 

À sept heures précises, j’étais chezMasloboiev. Il me reçut à bras ouvert avec de grands cris. Bienentendu, il était à moitié ivre. Mais ce qui m’étonna surtout, cefurent les préparatifs extraordinaires qui avaient été faits pourmoi. Visiblement, on m’attendait. Un beau samovar en cuivre jaunebouillait sur une petite table ronde, recouverte d’une nappeprécieuse. Le service à thé : cristal, argent et porcelaine,étincelait. Sur une autre table, revêtue d’une nappe différentemais non moins belle, il y avait de jolis bonbons, des confitureset des sirops de Kiev, de la marmelade, des fruits confits, de lagelée, des confitures françaises, des oranges, des pommes, desnoix, des noisettes et des pistaches ; en un mot, tout unétalage de fruits. Sur une troisième table, qui disparaissait sousune nappe d’une blancheur éblouissante, se voyait la plus grandevariété de hors-d’œuvre : caviar, fromage, pâté, saucissons,jambon fumé, poisson, et toute une armée de carafons en fin cristalremplis d’eaux-de-vie variées aux belles couleurs : vertes,ambrées, vermeilles ou dorées. Enfin, sur un petit guéridon dans uncoin, recouvert également d’une nappe blanche, deux vases où l’onavait mis à rafraîchir des bouteilles de champagne. Sur la tabledevant le divan, se pavanaient trois bouteilles : dusauternes, du château-lafite et du cognac : bouteilles fortcoûteuses et qui venaient de la cave d’Elisséiev. AlexandraSemionovna était assise à la table à thé ; sa toiletteévidemment recherchée, quoique fort simple, était très réussie.Elle savait qu’elle lui seyait et en était visiblement fière ;elle se leva pour m’accueillir avec une certaine solennité. Lasatisfaction et la joie brillaient sur son visage frais.Masloboiev, assis, était enveloppé dans une magnifique robe dechambre, avec du linge frais et élégant, et il avait aux pieds debelles pantoufles chinoises. Sa chemise était ornée, partout oùc’était possible, de boutons à la mode. Ses cheveux étaientpeignés, pommadés et séparés par une raie sur le côté, comme celase faisait alors. J’étais si ébahi que je restai au milieu de lapièce à regarder, bouche bée, tantôt Masloboiev, tantôt AlexandraSemionovna, dont le contentement allait jusqu’à la béatitude.

« Qu’est-ce que cela veut dire,Masloboiev ? As-tu une soirée ? m’écriai-je à la fin avecinquiétude.

– Non, nous n’attendons que toi, merépondit-il d’un ton solennel.

– Mais, et cela ? (je désignai leshors-d’œuvre) il y a là de quoi nourrir tout un régiment !

– Et surtout de quoi l’abreuver, tu asoublié le principal ! ajouta Masloboiev.

– Tout cela est pour moi toutseul ?

– Et aussi pour Alexandra Semionovna.C’est elle qui a voulu arranger cela comme ça.

– Ça y est ! Je m’y attendais !s’exclama Alexandra Semionovna en rougissant, mais sans perdre sonair satisfait. On ne peut recevoir convenablement un invité ;tout de suite, il a quelque chose à me reprocher !

– Depuis ce matin, imagine-toi, depuis cematin, dès qu’elle a su que tu viendrais ce soir, elle a commencé às’agiter : elle était dans les transes…

– Il ment ! Ce n’est pas depuis cematin, mais depuis hier soir ! C’est en rentrant hier soir quetu m’as dit qu’il viendrait passer la soirée ici…

– C’est vous qui aurez mal entendu.

– Pas du tout, c’est la vérité. Je nemens jamais. Et pourquoi ne pas faire bon accueil à uninvité ? Nous vivons là, personne ne vient nous voir etpourtant nous avons tout ce qu’il faut. Qu’au moins les gensconvenables voient que nous savons nous aussi vivre comme tout lemonde.

– Et surtout, qu’ils sachent quellemaîtresse de maison et quelle organisatrice remarquable vous êtes,ajouta Masloboiev. Figure-toi, mon cher, que moi, moi, j’y ai étépris aussi ! Elle m’a fait endosser une chemise de toile deHollande, m’a collé des boutons de manchette, des pantoufles, unerobe de chambre chinoise, et m’a peigné et pommadé elle-même !Ça sent la bergamote, elle voulait même m’asperger de parfum àla crème brûlée, mais là je n’y ai plus tenu, je me suisrévolté, j’ai fait montre d’une autorité d’époux…

– Ce n’est pas du tout de la bergamote,mais de la très bonne pommade française, qu’on vend dans des petitspots en porcelaine peinte ! répliqua Alexandra Semionovna,toute rouge. Jugez vous-même, Ivan Petrovitch, jamais il ne melaisse aller au théâtre ni au bal, il me donne seulement des robes,qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Je m’habille et jeme promène toute seule dans ma chambre. L’autre jour, je l’aitellement supplié, nous étions sur le point de partir au théâtre,et le temps que je me retourne pour mettre ma broche, il va àl’armoire : il boit un verre, puis deux et le voilà soûl. Il abien fallu rester. Personne, personne ne vient nous voir ; lematin seulement, des gens passent ici pour affaires, et alors je mesauve. Et pourtant, nous avons un samovar et un service et dejolies tasses, nous avons tout, rien que des cadeaux. On nousapporte aussi des provisions, à peine si nous achetons unebouteille de vin, ou de la pommade, ou encore deshors-d’œuvre : le pâté, le jambon et les bonbons, on les aachetés pour vous. Que quelqu’un au moins voie comme nousvivons ! Toute l’année, je me suis dit : le jour oùviendra un invité, un vrai, nous lui montrerons tout cela et nousle régalerons ; et les gens nous féliciteront et ça nous seraagréable aussi ; pourquoi est-ce que je l’ai pommadé,l’imbécile, il n’en vaut pas la peine ! Il porterait bientoujours des vêtements sales. Regardez cette robe de chambre, onlui a donnée ; est-ce que ce n’est pas trop beau pourlui ? Pourvu qu’il se grise, c’est tout ce qu’il demande. Vousallez voir qu’il va vous proposer de la vodka avant le thé.

– Tiens ! C’est vrai ! Buvonsun verre de liqueur d’or, puis de liqueur d’argent et ensuite,l’âme ragaillardie, nous attaquerons d’autres breuvages…

– Voilà ! Je l’avais dit !

– Ne vous inquiétez pas, ma chère enfant,nous boirons aussi du thé avec du cognac, à votre santé.

– C’est cela ! s’écria-t-elle, en sefrappant les mains l’une contre l’autre. Du thé de roi, à sixroubles-argent la livre, qu’un marchant lui a donné avant-hier, etil veut le boire avec du cognac ! Ne l’écoutez pas, IvanPetrovitch, je vais vous servir… vous verrez quel théc’est ! »

Et elle s’affaira autour du samovar.

Il était clair qu’ils comptaient me retenirtoute la soirée. Alexandra Semionovna attendait des visites depuisun an et s’apprêtai à s’en donner à cœur joie. Mais cela nerentrait pas dans mes plans.

« Écoute, Masloboiev, lui dis-je enm’asseyant ; je ne suis pas venu en visite ; j’ai àfaire ; tu m’as dit toi-même que tu avais quelque chose à mecommuniquer…

– Oui, mais les affaires sont une chose,et une conversation amicale une autre.

– Non, mon cher, n’y compte pas. À huitheures et demie, je te dis adieu. Je suis occupé : j’aipromis.

– Je n’en crois rien. De grâce, commentte conduis-tu avec moi ? Et avec Alexandra Semionovna ?Regarde-la, elle est frappée de stupeur. Pourquoi m’aurait-elleenduit de pommade ? Je sens la bergamote, songes-y unpeu !

– Tu ne fais que plaisanter, Masloboiev.Je fais serment à Alexandra Semionovna de venir dîner chez vous lasemaine prochaine, ou vendredi même, si vous voulez ; maisaujourd’hui, frère, j’ai promis, ou plus exactement il faut toutsimplement que j’aille quelque part. Dis-moi plutôt ce que tuvoulais m’apprendre ?

– Alors, vous restez seulement jusqu’àhuit heures et demie ! s’écria Alexandra Semionovna d’une voixtriste et timide, en pleurant presque et en me tendant une tasse deson merveilleux thé.

– Soyez tranquille, mon petit ; cesont des bêtises, répliqua Masloboiev. Il va rester. Dis-moi,Vania, où vas-tu donc ainsi tout le temps ? Qu’as-tu donc àfaire ? Peut-on savoir ? Tu es tous les jours en train decourir, tu ne travailles pas…

– Est-ce que cela te regarde ?D’ailleurs, je te le dirai peut-être plus tard. Mais explique-moipourquoi tu es venu chez moi hier, alors que je t’avais ditmoi-même, tu te souviens, que je ne serais pas à lamaison ?

– Je m’en suis souvenu après, mais hierje l’avais oublié. Je voulais réellement parler affaire avec toi,mais je tenais surtout à faire plaisir à Alexandre Semionovna. Ellem’avait dit : « Maintenant que tu as trouvé un ami,pourquoi ne l’invites-tu pas ? » Et cela fait quatrejours qu’on me houspille à cause de toi. On me pardonnera sûrementmes péchés dans l’autre monde, à cause de cette bergamote !Mais je me suis dit qu’on pouvait passer une petite soiréeamicalement. Et j’ai usé d’un stratagème ; je t’ai écrit qu’ilse passait quelque chose de si sérieux que, si tu ne venais pas,tous nos vaisseaux allaient couler. »

Je le priai de ne plus agir ainsi dorénavant,mais de me prévenir plutôt directement. D’ailleurs, cetteexplication ne m’avait pas entièrement satisfait.

« Et pourquoi t’es-tu sauvé tout àl’heure ? lui demandai-je.

– Tout à l’heure, j’avais réellement àfaire, je ne mens pas le moins du monde.

– Avec le prince ?

– Est-ce que notre thé est à votregoût ? » me demanda Alexandra Semionovna d’une voixdoucereuse.

Cela faisait cinq minutes qu’elle attendaitque je lui fisse l’éloge de son thé, et je ne m’en étais pasavisé.

« Il est excellent, Alexandra Semionovna,merveilleux ! Je n’en ai jamais bu d’aussi bon. »

Alexandra Semionovna rougit de plaisir et sehâta de m’en verser une seconde tasse.

« Le prince ! s’écriaMasloboiev : ce prince, mon cher, est une ordure, un coquin…Écoute, je vais te dire une chose : je suis moi-même uncoquin, mais, rien que par pudeur, je ne voudrais pas être dans sapeau ! Mais assez, motus ! C’est tout ce que je peux direde lui.

– Et, comme par un fait exprès, je suisvenu te voir pour te questionner sur lui, entre autres. Mais cesera pour plus tard. Pourquoi es-tu venu hier en mon absence donnerdes bonbons à mon Elena et danser devant elle ? Et de quoias-tu pu lui parler pendant une heure et demie ?

– Elena est une petite fille de onze àdouze ans qui habite pour l’instant chez Ivan Petrovitch, expliquaMasloboiev, en se tournant brusquement vers Alexandra Semionovna.Fais attention, Vania, fais attention, ajouta-t-il en me lamontrant du doigt ; elle est devenue toute rouge quand ellet’a entendu dire que j’avais porté des bonbons à une petite filleinconnue : elle a les joues en feu et elle tremble comme sinous avions tout à coup tiré des coups de pistolets… Regarde-moices petits yeux, ils brillent comme des charbons ardents. Inutilede le cacher, Alexandra Semionovna ; vous êtes jalouse !Si je ne lui avais pas expliqué que c’était une petite fille deonze ans, elle m’aurait tout de suite pris aux cheveux et labergamote ne m’aurait pas sauvé.

– Et elle ne te sauverapas ! »

En disant ces mots, Alexandra Semionovna nefit qu’un bond jusqu’à nous, et avant que Masloboiev eût eu letemps de se préserver, elle l’avait saisi aux cheveux qu’elletirait vigoureusement.

« Tiens ! Tiens ! et ne t’avisepas de dire devant un invité que je suis jalouse, ne t’en avisepas ! »

Elle était pourpre et, quoiqu’elle plaisantât,Masloboiev fut proprement secoué.

« Il raconte toutes sortes de saletés,ajouta-t-elle sérieusement, en se tournant vers moi.

– Tu vois, Vania, c’est là ma vie !Maintenant, il nous faut absolument un peu de vodka », dit-ild’un ton péremptoire, en remettant de l’ordre dans sa chevelure eten se dirigeant précipitamment vers le carafon. Mais AlexandraSemionovna le prévint ; elle sauta jusqu’à la table, lui versaelle-même un petit verre qu’elle lui tendit et lui tapotaaffectueusement la joue. Masloboiev m’adressa un clin d’œil pleinde fierté, fit un claquement de langue et vida solennellement sonpetit verre.

« Pour ce qui est des bonbons, c’estdifficile à expliquer, commença-t-il, en s’asseyant à côté de moisur le divan. Avant-hier, j’étais soûl et je les ai achetés dansune épicerie ; je ne sais pas pourquoi. Peut-être poursoutenir l’industrie et le commerce nationaux, je ne sais pas aujuste ; je me souviens seulement que je marchais dans la rue,que je suis tombé dans la boue, que je m’arrachais les cheveux etque je pleurais parce que je n’étais bon à rien. Bien entendu,j’avais oublié les bonbons, et ils sont restés dans ma pochejusqu’au moment où je me suis assis dessus en prenant place sur tondivan. Pour ce qui est de la danse, c’est toujours dû à cet étatd’ébriété : hier, j’étais passablement ivre, et quand je suisivre, il m’arrive de danser, si je suis content de mon sort. C’esttout, si ce n’est que cette orpheline a éveillé la pitié dans moncœur, et qu’elle n’a pas voulu parler avec moi, comme si elle étaitfâchée. Aussi je me suis mis à danser pour l’égayer et je l’airégalée de mes bonbons.

– Est-ce que ce n’était pas pourl’acheter, pour savoir quelque chose d’elle ? Avoue-lefranchement : tu as fait exprès de venir chez moi, sachant queje n’étais pas à la maison, pour parler en tête-à-tête avec elle etpour apprendre quelque chose ; ce n’est pas vrai ? Jesais que tu es resté une heure et demie avec elle, que tu lui asdit que tu connaissais sa mère et que tu l’asquestionnée. »

Masloboiev cligna des yeux et eut un petitrire canaille.

« L’idée n’aurait pas été mauvaise,dit-il. Non, Vania, ce n’est pas cela. À vrai dire, pourquoi ne passe renseigner, à l’occasion ? Mais ce n’est pas cela. Écoute,vieil ami, quoique je sois pas mal soûl, à mon habitude, sache quePhilippe Philippytch ne te trompera jamais AVEC UNE MAUVAISEINTENTION, JE DIS BIEN, AVEC UNE MAUVAISE INTENTION.

– Et sans mauvaise intention ?

– Eh bien…, sans mauvaise intention nonplus. Mais au diable tout cela ! Buvons, et revenons à nosaffaires ! Ce n’est pas sérieux, poursuivit-il après avoir bu.Cette Boubnova n’avait aucunement le droit de garder cetteenfant ; je me suis informé. Il n’y a eu ni adoption ni riende semblable. La mère lui devait de l’argent, alors elle a pris lapetite. La Boubnova a beau être une coquine et une scélérate, elleest bête, comme toutes les femmes. La défunte avait un passeport enrègle ; ainsi, tout est net. Elena peut habiter chez toi, maisce serait très heureux si des gens bienveillants, vivant enfamille, la prenaient sous leur toit pour de bon, pour l’élever.Qu’elle reste chez toi en attendant. Ce n’est rien ! Jet’arrangerai tout cela ; la Boubnova n’osera même pas bougerle petit doigt. Je n’ai presque rien pu savoir de précis sur lamère. Elle était veuve, elle s’appelait Saltzmann.

– Oui, c’est ce que Nelly m’a dit.

– Bon, c’est tout. Maintenant, Vania,reprit-il avec une certaine solennité, j’ai une prière àt’adresser. Je te prie d’y acquiescer. Raconte-moi avec le plus dedétails possible ce que tu fais, où tu vas, où tu passes desjournées entières. Bien que je le sache en partie, j’ai besoind’avoir plus de précisions. »

Ce ton solennel me surprit et mêmem’inquiéta.

« Pourquoi ? Qu’est-ce que cela peutte faire ? Tu prends un ton si pompeux…

– Voici ce dont il s’agit, en deuxmots : je veux te rendre un service. Vois-tu, mon cher ami, sije voulais ruser avec toi, j’aurais su te le faire dire, sansprendre de gants. Et tu me soupçonnes de faire le malin ! Lesbonbons, tout à l’heure, j’ai compris, tu sais… Mais si je prendsun ton solennel, c’est parce que je songe non à mes intérêts, maisaux tiens. Ainsi, ne doute plus de moi et réponds-moi, dis-moi lavérité…

– Quel service veux-tu me rendre ?Écoute, Masloboiev ; pourquoi ne veux-tu pas me parler duprince ? J’ai besoin de savoir certains détails. C’est celaqui me rendrait service.

– Du prince ? Hum…, soit ! Jete parlerai sans détours : c’est justement à propos du princeque je t’interroge.

– Comment ?

– Eh bien, j’ai remarqué qu’il se mêlaitquelque peu de tes affaires ; entre autres, il m’a questionnéà ton sujet. Comment il a su que nous nous connaissons, cela ne teconcerne pas. L’important, c’est que tu te méfies de lui. C’estJudas le traître, et pis encore. Aussi, lorsque j’ai vu qu’ilvoulait te mettre le grappin dessus, j’ai commencé à trembler.D’ailleurs, je ne sais rien ; c’est pourquoi je te demande deme renseigner, afin que je puisse me faire une opinion… Et c’estmême pour cela que je t’ai invité aujourd’hui. C’est là l’affaireimportante : je m’explique franchement.

– Dis-moi au moins quelque chose, aumoins la raison pour laquelle je dois craindre le prince ?

– Soit : mon ami, je m’occupeparfois de certaines affaires. Mais sois-en juge : si on mefait confiance, c’est que je ne suis pas bavard. Ainsi quepourrais-je te raconter ? Ne m’en veuille pas, si je parled’une manière générale, trop générale, uniquement pour te montrerquel coquin c’est. Mais parle d’abord. »

Je jugeai que je n’avais absolument rien àcacher à Masloboiev. L’histoire de Natacha n’était pas un secret,de plus je pouvais espérer que Masloboiev lui rendrait quelqueservice. Bien entendu, je passai sous silence quelques faits, dansla mesure du possible. Masloboiev écoutait avec une attentionparticulière tout ce qui avait trait au prince ; à beaucoupd’endroits, il m’arrêta, me reposa certaines questions, et je luifis ainsi un récit assez détaillé. Je parlai environ unedemi-heure.

« Hum ! C’est une fille detête ! conclut Masloboiev. Si elle n’a pas deviné tout à faitjuste en ce qui concerne le prince, en tout cas, c’est une bonnechose qu’elle ait vu dès le début à qui elle avait affaire, etqu’elle ait rompu toute relation. C’est une vaillante, cetteNathalia Nikolaievna ! Je bois à sa santé ! (Il vida sonverre.) Là il fallait non seulement de l’intelligence, mais du cœurpour ne pas se laisser tromper. Et son cœur ne l’a pas trahie.Naturellement, sa cause est perdue : le prince tiendra bon, etAliocha l’abandonnera. Le seul qui me fasse pitié, c’estIkhméniev : payer dix mille roubles à cette fripouille !Qui donc s’est occupé de ses affaires, qui a fait lesdémarches ? lui-même, je parie ? Hé ! Ils sont tousles mêmes, ces êtres nobles et ardents ! Ils ne sont bon àrien ! Avec le prince, ce n’est pas ainsi qu’il fallait s’yprendre. Moi, je lui aurais procuré un de ces petits avocats…ha !… » Et, de dépit, il frappa sur la table.

« Eh bien, et le prince,maintenant !

– Tu ne parles que du prince ! Quepeut-on dire de lui ? Je suis fâché d’avoir mis ça sur letapis. Je voulais seulement te prévenir contre ce filou, tesoustraire à son influence, si on peut dire. Quiconque a desrapports avec lui est en danger. Ainsi, tiens-toi sur tesgardes ; c’est tout. Et tu croyais déjà que j’allais terévéler Dieu sait quels mystères de Paris ! On voit que tu esun romancier ! Que dire d’un coquin ? Que c’est uncoquin, ni plus ni moins… Tiens, par exemple, je vais te raconterune de ses petites histoires : bien entendu, sans noms de paysni de villes, sans personnages, sans aucune précision d’almanach.Tu sais que dans sa jeunesse, alors qu’il était contraint de vivrede son traitement de fonctionnaire, il a épousé la fille d’un richemarchand. Il ne traitait pas cette femme avec beaucoup d’égards, etquoiqu’il ne soit pas question d’elle en ce moment, je te ferairemarquer, mon ami, que, toute sa vie, c’est d’affaires de ce genrequ’il a préféré s’occuper. Encore un exemple ! Il est allé àl’étranger. Là-bas…

– Attends, Masloboiev, de quel voyageparles-tu ? En quelle année ?

– Il y a exactement quatre-vingt-dix-neufans et trois mois de cela. Donc là-bas, il séduisit une jeune fillequ’il enleva à son père, et l’emmena à Paris. Et comment s’y est-ilpris ! Le père possédait une fabrique ou participait à je nesais quelle entreprise de ce genre. Je ne sais pas au juste. Ce queje te raconte, ce sont mes propres déductions et raisonnementstirés d’autres données. Le prince l’a trompé et s’est glissé dansses affaires. Il l’a complètement dupé et lui a emprunté del’argent. Le vieux avait des papiers qui en témoignaient, bienentendu. Mais le prince voulait emprunter sans rendre, voler toutsimplement, comme on dit chez nous. Le vieux avait une fille, unebeauté ; cette fille avait pour amoureux un jeune hommeidéaliste, un frère de Schiller, un poète, marchand en même temps,un jeune rêveur, en un mot un Allemand, un certainPfefferkuchen.

– Il s’appelait Pfefferkuchen ?

– Peut-être que non, mais le diablel’emporte, ce n’est pas de lui qu’il s’agit ! Donc, le princes’insinua si bien dans les bonnes grâces de la fille qu’elle devintamoureuse folle de lui. Il désirait alors deux choses :premièrement, la fille, et deuxièmement, les reçus du vieux. Lesclefs de tous les tiroirs du vieux étaient chez la fille : ill’adorait à tel point qu’il ne voulait pas la marier. Sérieusement.Il était jaloux de tous les prétendants, ne comprenait pas qu’ilpût se séparer d’elle, et il avait chassé Pfefferkuchen, unoriginal, un Anglais…

– Un Anglais ? Mais où cela sepassait-il donc ?

– J’ai juste dit Anglais pour faire lependant et tu t’accroches tout de suite. Cela se passait àSanta-Fé-de-Bogota, à moins que ce ne soit à Cracovie, mais plusvraisemblablement dans la principauté de Nassau, tu sais, on voitça sur les bouteilles d’eau de Seltz, c’était précisément àNassau ; ça te suffit-il ? Bon ; donc, le princeséduit la jeune fille et l’enlève à son père, mais, sur lesinstances du prince, la fille s’était munie de certains papiers.Car l’amour peut aller jusque-là, Vania ! Grand Dieu ! etdire que c’était une fille honnête, noble et élevée ! Il estvrai qu’elle ne s’y connaissait peut-être pas beaucoup enpaperasses. Elle ne redoutait qu’une chose : la malédiction deson père. Le prince là aussi sut se tirer d’embarras : il luisigna un engagement formel, légal, de l’épouser. De cette façon, illui fit croire qu’ils partaient seulement quelque temps pour sepromener, et que lorsque le courroux du vieux se serait apaisé, ilsreviendraient mariés et vivraient désormais tous les trois,amassant du bien et ainsi de suite pour l’éternité. Elle se sauva,le vieux la maudit et en plus fit faillite. Et Frauenmilchabandonna son commerce et tout et courut après la jeune fille àParis ; il était éperdument amoureux d’elle.

– Attends ! QuelFrauenmilch ?

– Mais l’autre, comment s’appelle-t-ildéjà ? Feuerbach…, allons, diable : Pfefferkuchen. Leprince, bien entendu, n’avait nulle envie de se marier :qu’aurait dit la comtesse Khlestova ?… Et le baronPomoïkine ? Il fallait donc la duper. C’est ce qu’il fit, etavec une impudence sans pareille. C’est à peine s’il ne la battaitpas ; puis il invita exprès Pfefferkuchen ; l’autrevenait les voir, devint l’ami de la femme, et ils pleurnichaienttous les deux des soirées entières et déploraient leursmalheurs : de vrais enfants du Bon Dieu. Le prince avaitmanigancé tout ça exprès : un soir, tard, il les surprendensemble, prétend qu’ils ont une liaison et leur cherchenoise : il dit qu’il les a vus de ses propres yeux. Enfin, illes flanque à la porte tous les deux et s’en va lui-même faire untour à Londres. Or, la femme approchait déjà de son terme ;après qu’on l’eut chassée, elle mit au monde une fille…,c’est-à-dire pas une fille, mais un garçon justement, un petitgarçon, qu’on a appelé Volodia. Pfefferkuchen a été le parrain. Etelle est partie avec Pfefferkuchen. Il n’avait que de maigresressources. Elle a parcouru la Suisse, l’Italie…, tous les payspoétiques, quoi, comme il convient. Elle ne faisait que pleurer etPfefferkuchen aussi ; et bien des années passèrentainsi ; et le petit garçon grandit. Pour le prince, toutserait bien allé s’il n’y avait eu un point noir : il n’avaitpu rentrer en possession de la promesse de mariage. « Lâche,lui avait-elle dit en le quittant, tu m’as volée, déshonorée, etmaintenant tu m’abandonnes. Adieu ! Mais je ne te rendrai pasta promesse. Non parce que je désire jamais t’épouser, mais parceque tu as peur de ce papier. Ainsi, il restera toujours entre mesmains. » En un mot, elle s’est emportée : le prince, lui,est resté calme. En général, c’est parfait pour les chenapans decette sorte d’avoir affaire aux « êtres élevés ». Ilssont si nobles qu’il est toujours facile de les tromper et ensuiteils se réfugient dans un mépris altier, au lieu d’avoir recourspratiquement à la loi, si toutefois c’est possible. Cette femme,par exemple, s’est cantonnée dans un fier dédain, et quoiqu’elleeût conservé le papier, le prince savait qu’elle se pendrait plutôtque d’en tirer parti ; ainsi, il a été tranquille pendant uncertain temps. Et elle, bien qu’elle lui ait craché à la figure,elle avait son petit Volodia sur ses bras ; qu’allait-ildevenir, si elle mourait ? Mais elle n’y songeait point.Bruderschaft l’encourageait et n’y songeait pas non plus ; ilslisaient Schiller. Pour finir, Bruderschaft tourna à l’aigre etmourut…

– Tu veux dire Pfefferkuchen ?

– Mais oui, le diable l’emporte ! Etelle…

– Attends ! Combien de temps ont-ilsvoyagé ?…

– Exactement deux cents ans. Bon ;alors elle est revenue à Cracovie. Son père a refusé de larecevoir, l’a maudite, elle est morte, et le prince s’est signé dejoie. J’y étais, j’y ai bu de l’hydromel ; ça me coulait surles moustaches et pas une goutte ne m’entrait dans la bouche ;on m’a donné un bonnet et je leur ai filé sous le nez… Buvons,frère !

– Je soupçonne que c’est toi quit’occupes de cette affaire pour son compte, Masloboiev.

– Y tiens-tu absolument ?

– Seulement, je ne vois pas bien ce quetu peux faire !

– Vois-tu, quand elle est revenue àMadrid, après dix ans d’absence, et sous un autre nom, il a falluprendre des renseignements, et sur Bruderschaft, et sur le vieux,savoir si elle était bien rentrée, où était l’enfant, si elle étaitmorte, si elle n’avait pas de papiers, etc., jusqu’à l’infini. Etpuis, encore autre chose. L’homme abject ! Méfie-toi de lui,Vania, quant à Masloboiev, voici ce qu’il faut en penser : necrois jamais que c’est une canaille ! Même s’il en est une (àmon avis, tous les hommes le sont), il n’est pas contre toi. Jesuis bien soûl, mais écoute : si jamais, de près ou de loin,maintenant ou l’année prochaine, l’idée te vient que Masloboiev arusé avec toi (et, je t’en prie, n’oublie pas ce mot, RUSÉ), sacheque c’est sans mauvaise intention. Masloboiev veille sur toi. Aussine cède pas aux soupçons, mais viens plutôt et explique-toifranchement, en frère, avec lui. Maintenant, veux-tuboire ?

– Non.

– Manger un morceau ?

– Non, frère, excuse-moi…

– Alors, file, il est neuf heures moinsle quart, et tu fais le fier. Il est temps que tu t’en ailles.

– Comment ? Quoi ? Il se soûleil chasse ses invités ! Il est toujours comme ça !Insolent, va ! lui cria Alexandra Semionovna en pleurantpresque.

– Il ne faut pas mélanger les torchons etles serviettes ! Alexandra Semionovna, nous allons resterensemble et nous nous ferons des mamours. Mais lui, c’est ungénéral ! Non, Vania, j’ai menti, tu n’es pas un général, maismoi, je suis un coquin. Regarde à quoi je ressemblemaintenant ! Que suis-je à côté de toi ? Pardonne-moi,Vania, ne me condamne pas et laisse-moi déverser… »

Il me prit dans ses bras et fondit en larmes.Je me levai pour partir.

« Ah ! mon Dieu ! et moi quivous avais préparé à souper, dit Alexandra Semionovna désespérée.Mais vous viendrez vendredi ?

– Je viendrai, Alexandra Semionovna, jevous le promets.

– Peut-être que cela vous dégoûte de levoir soûl comme ça… Ne le méprisez pas, Ivan Petrovitch, il estbon, vous savez, très bon…, et comme il vous aime ! Il ne meparle plus que de vous nuit et jour maintenant. Il m’a acheté voslivres ; je ne les ai pas encore lus ; je commenceraidemain. Et comme cela me fera plaisir que vous veniez ! Je nevois personne, personne ne vient passer un moment chez nous. Nousavons de tout, et nous restons seuls. Aujourd’hui, j’ai écouté toutce que vous avez dit, comme c’était bien !… Alors, àvendredi ! »

Chapitre 7

 

Je me hâtai de retourner chez moi ; lesparoles de Masloboiev m’avaient extrêmement impressionné. Dieu saitce qui m’était venu à l’esprit… Comme par un fait exprès, à lamaison, m’attendait un événement qui m’ébranla comme une secousseélectrique.

Contre la porte cochère de la maison oùj’habitais se trouvait une lanterne. Dès que j’eus pénétré sous leporche, de dessous la lanterne se jeta brusquement vers moi unefigure étrange, qui m’arracha un cri : une créature affoléed’épouvante, tremblante, à demi-folle, qui se cramponna à moi encriant. Je fus saisi de frayeur. C’était Nelly !

« Nelly ! Que t’arrive-t-il ?m’écriai-je. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Là-bas…, en haut…, il est là…, cheznous.

– Qui donc ? Allons-y ; viensavec moi.

– Non, je ne veux pas ! J’attendraidans l’antichambre…, jusqu’à ce qu’il sorte… Je ne veux pas yaller. »

Je montai chez moi avec un pressentimentbizarre ; j’ouvris la porte et aperçus le prince. Il étaitassis près de la table et lisait. Tout au moins il avait ouvert unlivre.

« Ivan Petrovitch ! s’écria-t-ild’un ton joyeux. Je suis si content que vous soyez enfin rentré.J’allais justement m’en aller. Voilà plus d’une heure que je vousattends. Je me suis engagé aujourd’hui, sur les instancespressantes de la comtesse, à vous amener ce soir chez elle. Ellem’en a tellement prié, elle désire tant faire votreconnaissance ! Et comme vous m’aviez fait une promesse, j’aipensé venir vous prendre avant que vous n’ayez eu le temps de vousen aller, et vous inviter. Imaginez ma déception : j’arrive,et votre servante me dit que vous n’êtes pas chez vous ! Quefaire ? J’avais donné ma parole d’honneur de venir avec vous,aussi je me suis assis pour vous attendre un quart d’heure. Mais enfait de quart d’heure, j’ai ouvert votre roman et je me suis laisséabsorber par ma lecture. Ivan Petrovitch ! Mais c’estparfait ! On ne vous comprend pas après cela ! Savez-vousque vous m’avez arraché des larmes ? J’ai pleuré, et je nepleure pas souvent…

– Ainsi, vous désirez que j’aillelà-bas ? Je vous avoue qu’en ce moment…, bien que je nedemande pas mieux…

– Venez, pour l’amour de Dieu ! Dansquelle situation me mettriez-vous ! Je vous dis qu’il y a uneheure et demie que je vous attends !… De plus, j’ai tellement,tellement besoin de parler avec vous, vous comprenez à quelsujet ? Vous connaissez toute cette affaire mieux que moi…Nous déciderons peut-être quelque chose, nous trouverons peut-êtreune solution, songez-y ! Je vous en prie, ne refusezpas ! »

Je réfléchis qu’il me faudrait y aller tôt outard. Même si Natacha était seule en ce moment et avait besoin demoi, n’était-ce pas elle qui m’avait prié de faire le plus tôtpossible la connaissance de Katia ? De plus, Aliocha seraitpeut-être aussi là-bas… Je savais que Natacha ne serait pastranquille tant que je ne lui apporterais pas des nouvelles deKatia, et je résolus de m’y rendre. Mais c’était Nelly qui mepréoccupait.

« Attendez, dis-je au prince, et jesortis dans l’escalier. Nelly était là, dans un coin sombre.

– Pourquoi ne veux-tu pas entrer,Nelly ? Que t’a-t-il fait ? Que t’a-t-il dit ?

– Rien…, je ne veux pas…, je ne veuxpas…, répétait-elle. J’ai peur… »

J’eus beau essayer de la convaincre, rien n’yfit. Nous convînmes que, dès que je serais sorti avec le prince,elle rentrerait dans la chambre et s’y enfermerait.

« Et ne laisse entrer personne, Nelly,quoi qu’on te dise.

– Vous partez avec lui ?

– Oui. »

Elle frissonna et me prit la main, comme pourme demander de ne pas partir, mais elle ne dit pas un mot. Je mepromis de l’interroger en détail le lendemain.

Après m’être excusé auprès du prince, jecommençai à m’habiller. Il m’assura qu’il était inutile de fairetoilette.

« Mettez cependant quelque chose de plusfrais ! ajouta-t-il après m’avoir enveloppé de la tête auxpieds d’un regard inquisiteur ; vous savez, ces préjugésmondains…, on ne peut jamais s’en libérer parfaitement… Cetteperfection-là, vous ne la trouverez pas de sitôt dans notremonde », conclut-il, en remarquant avec satisfaction quej’avais un habit.

Nous sortîmes. Mais je le quittai dansl’escalier, rentrai dans la chambre où Nelly s’était déjà glissée,et lui dis adieu encore une fois. Elle était terriblement agitée.Son visage était livide. J’étais inquiet pour elle ; ilm’était pénible de la laisser.

« Vous avez une drôle de servante !me dit le prince, en descendant l’escalier. Car cette petite filleest votre servante ?

– Non…, elle… habite chez moi pourl’instant.

– Elle est bizarre. Je crois qu’elle estfolle. Figurez-vous qu’au début elle m’a répondu convenablement,mais qu’après m’avoir regardé, elle s’est jetée sur moi, a pousséun cri, s’est mise à trembler, s’est agrippée à moi…, elle voulaitdire quelque chose, mais n’y parvenait pas. J’ai pris peur, jel’avoue, et j’allais me sauver lorsque, grâce à Dieu, c’est ellequi a pris la fuite. J’étais stupéfait. Comment pouvez-vous vous enaccommoder ?

– Elle est épileptique, répondis-je.

– Ah ! c’est cela ! Alors c’estmoins étonnant…, si elle a des crises… »

Il me vint à l’instant l’idée que la visite deMasloboiev, hier, alors qu’il savait que je n’étais pas chez moi,ma visite d’aujourd’hui chez Masloboiev, le récit qu’il m’avaitfait en état d’ébriété et à contrecœur, son invitation à venir chezlui à sept heures, ses assurances qu’il ne rusait pas avec moi, etenfin le prince m’attendant une heure et demie, alors qu’il savaitpeut-être que j’étais chez Masloboiev, tandis que Nelly se sauvaitdans la rue pour le fuir, il me vint à l’idée que tout cela avaitun lien. Il y avait là matière à réflexion.

La calèche du prince l’attendait à la porte.Nous y prîmes place et nous partîmes.

Chapitre 8

 

Nous n’avions pas à aller loin, c’était aupont du Commerce. Au début, nous gardâmes le silence. Je medemandais comment il allait engager la conversation. Il me semblaitqu’il allait me mettre à l’épreuve, me tâter, essayer de me faireparler. Mais il commença sans détour et entra dans le vif dusujet :

« Il y a une chose qui m’inquiètebeaucoup en ce moment, Ivan Petrovitch, commença-t-il, et je veuxavant tout vous en parler et vous demander conseil ; il y alongtemps que j’ai décidé de renoncer au gain de mon procès et derendre à Ikhméniev ses dix mille roubles. Commentfaire ? »

« Il est impossible que tu ne saches pascomment faire, pensai-je le temps d’un éclair. Voudrais-tu temoquer de moi ? »

« Je ne sais pas, prince, lui répondis-jede mon air le plus naïf ; en ce qui concerne NathaliaNikolaievna, je suis prêt à vous procurer tous les renseignementsnécessaires, mais ici, vous savez certainement mieux que moicomment vous y prendre.

– Non, non, au contraire… Vous lesconnaissez, et Nathalia Nikolaievna vous a peut-être dit elle-mêmeplus d’une fois ce qu’elle pensait à ce sujet ; c’est ce quipeut le mieux me guider. Vous pouvez m’être d’un grandsecours ; l’affaire est excessivement délicate. Je suis prêt àrenoncer à mes droits et suis même fermement décidé à le faire,quelle que soit l’issue des autres événements, vous mecomprenez ? Mais comment, sous quelle forme effectuer cedessaisissement, voilà la question ? Le vieux est orgueilleuxet entêté ; il est capable de me faire un affront pour meremercier de ma bonté et de me jeter cet argent à la figure…

– Mais permettez, considérez-vous cetargent comme vôtre ou comme sien ?

– C’est moi qui ai gagné le procès, doncil est à moi.

– Mais d’après votreconscience ?

– Bien entendu, je le considère commemien, répondit-il, légèrement piqué de mon sans-façon ;d’ailleurs il me semble que vous ne connaissez pas le fond del’affaire. Je n’accuse pas le vieillard de m’avoir trompé avecpréméditation et, je vous l’avoue, je ne l’en ai jamais accusé.C’est lui-même qui a voulu se croire outragé. Il est coupable denégligence dans les affaires qui lui ont été confiées, et dont,selon l’accord passé entre nous, il était responsable. Mais làencore n’est pas l’important ; le plus grave, ce sont nosquerelles et les affronts réciproques que nous nous sommesfaits ; en un mot, notre amour-propre est blessé. Je n’auraispeut-être même pas fait attention alors à ces quelques misérablesmilliers de roubles ; mais vous savez certainement commenttout cela a commencé. Je conviens que je me suis montrésoupçonneux, peut-être à tort (je veux dire pour l’époque), mais jene m’en suis pas rendu compte et, dans ma colère, offensé par sesgrossièretés, je n’ai pas voulu laisser échapper l’occasion et j’aientamé le procès. Cela vous paraîtra peut-être peu noble de mapart. Je ne me justifie pas ; je vous ferai seulementremarquer que la colère et, surtout, l’amour-propre irritén’indiquent pas encore un manque de noblesse, ce sont chosesnaturelles et humaines ; et, je vous le répète, je neconnaissais presque pas Ikhméniev et j’ai cru aveuglément à tousces bruits concernant sa fille et Aliocha ; j’ai pu donccroire aussi qu’il m’avait volé sciemment… Mais ceci est un détail.L’essentiel est que je ne sais que faire. Renoncer à l’argent et enmême temps dire que je considère ma plainte comme juste, celarevient à lui en faire cadeau. Ajoutez à cela la position délicateoù nous nous trouvons à cause de Nathalia Nikolaievna… Il vasûrement me jeter cet argent à la figure…

– Voyez : si vous dites cela, c’estque vous le tenez pour un honnête homme ; par conséquent, vouspouvez être persuadé qu’il ne vous a pas volé. S’il en est ainsi,pourquoi ne pas aller le trouver et lui dire franchement que vousconsidérez vos poursuites comme injustifiées ? Ce serait noblede votre part, et Ikhméniev ne serait pas gêné pour reprendre sonargent.

– Hum…, SON argent : voilà ladifficulté. Que voulez-vous que je fasse ? Que j’aille luidire que je considère mes poursuites comme injustes ? Etpourquoi les as-tu intentées, si tu le savais ? Voilà ce quetout le monde me dira. Je n’ai pas mérité cela, car j’étais dansmon droit ; je n’ai ni dit ni écrit nulle part qu’il m’avaitvolé, mais je suis persuadé maintenant encore qu’il s’est montrétrop négligent et qu’il ne sait pas conduire une affaire. Cetargent est véritablement à moi, aussi il me serait pénible dem’imputer à moi-même une fausse accusation ; enfin, je vous lerépète, le vieux a voulu s’estimer offensé, et vous voulez que jelui demande pardon de cette offense, c’est un peu fort !

– Il me semble que lorsque deux hommesveulent se réconcilier…

– Vous pensez que c’est facile ?

– Oui.

– Non, c’est parfois très difficile,d’autant plus…

– D’autant plus que d’autrescirconstances y sont mêlées. En cela je suis de votre avis, prince.En ce qui concerne Nathalia Nikolaievna et votre fils, l’affairedoit être résolue, sur tous les points qui dépendent de vous, defaçon à donner entière satisfaction aux Ikhméniev. C’est alorsseulement que vous pourrez vous expliquer tout à fait sincèrementavec Nikolaï Serguéitch. Maintenant que rien n’est encore décidé,vous n’avez qu’une voie à suivre : reconnaître l’iniquité devotre plainte et le reconnaître ouvertement, publiquement même,s’il le faut ; voici mon opinion ; je vous parlefranchement, car vous m’avez vous-même demandé mon avis, et vous nedésirez sans doute pas me voir finasser avec vous. Cela me donnel’audace de vous poser une question : pourquoi vousinquiétez-vous de la restitution de cet argent aux Ikhméniev ?Si vous estimez que votre plainte est juste, pourquoi lerendre ? Pardonnez ma curiosité, mais ceci est tellement lié àd’autres circonstances…

– Mais qu’en pensez-vous ? medemanda-t-il brusquement, comme s’il n’avait pas entendu maquestion : êtes-vous persuadé qu’Ikhméniev refusera ces dixmille roubles, s’ils lui sont remis sans aucune excuse et… et… sansaucun adoucissement ?

– J’en suis certain ! »

Je devins pourpre et frémis mêmed’indignation. Cette question d’un scepticisme impudent me fit lemême effet que s’il m’avait craché à la figure. À cet outrage s’enjoignait un autre : cette manière grossière du grand mondeavec laquelle, sans répondre à ma question et comme s’il ne l’avaitpas relevée, il m’avait interrompu par une autre question, voulantsans doute par là me faire sentir que je m’étais laissé entraînertrop loin dans la familiarité en osant le questionner ainsi.J’avais une aversion qui allait jusqu’à la haine pour ces façons dugrand monde et je m’étais efforcé d’en déshabituer Aliocha.

« Hum…, vous êtes trop emporté, et il y acertaines choses dans ce monde qui se font autrement que vous nel’imaginez, répondit-il froidement à mon exclamation. Je pense, dureste, que Nathalia Nikolaievna pourrait résoudre en partie cettequestion ; vous la lui soumettrez. Elle pourrait nous donnerun conseil.

– En aucune façon, répondis-je d’un tonrude. Vous n’avez pas daigné écouter jusqu’au bout ce que j’avaiscommencé à vous dire tout à l’heure et vous m’avez interrompu.Nathalia Nikolaievna comprendra que, si vous rendez l’argent sanssincérité et sans aucun ADOUCISSEMENT, comme vous dites, vous lesdédommagez, lui pour sa fille, et elle-même pour Aliocha, qu’ensomme vous leur versez une indemnité…

– Hum…, c’est ainsi que vous mecomprenez, mon très cher Ivan Petrovitch ? » Le prince semit à rire. Pourquoi s’était-il mis à rire ? « À partcela, poursuivit-il, nous avons encore beaucoup, beaucoup de chosesà nous dire. Mais ce n’est pas le moment. Je vous demande seulementde bien vouloir comprendre UNE CHOSE : cette affaire touchedirectement Nathalia Nikolaievna et tout son avenir et tout dépendpour une bonne part de ce que nous allons décider vous et moi. Vousnous êtes indispensable, vous le verrez vous-même. Aussi, si vousavez toujours de l’attachement pour Nathalia Nikolaievna, vous nepouvez refuser de vous expliquer avec moi, quelque faible sympathieque vous ressentiez à mon endroit. Mais nous voici arrivés…, àbientôt. »

Chapitre 9

 

La comtesse avait un bel appartement. Leschambres en étaient meublées confortablement et avec goût, quoiquesans aucun luxe. Tout cependant y avait le caractère d’uneinstallation provisoire ; c’était seulement un appartementconvenable pour un temps, non la demeure permanente et consacréed’une riche famille, avec tout le déploiement du faste seigneurial,considéré comme une nécessité jusque dans ses moindres fantaisies.Le bruit courait que la comtesse passerait l’été dans sa propriété(ruinée et grevée de nombreuses hypothèques) de la province deSimbirsk, et que le prince l’accompagnerait. J’en avais déjàentendu parler et je m’étais demandé avec angoisse ce que feraitAliocha, lorsque Katia partirait. Je n’en avais pas encore parlé àNatacha, je n’osais pas ; cependant, à certains indices,j’avais cru voir qu’elle ne l’ignorait pas. Mais elle se taisait etsouffrait en silence.

La comtesse me fit un accueil des plusaimables ; elle me tendit la main gracieusement et m’assuraqu’elle désirait depuis longtemps me voir chez elle. Elle me versaelle-même du thé d’un beau samovar en argent, auprès duquel nousprîmes place, moi, le prince et un monsieur du meilleur monde, d’unâge avancé, décoré et quelque peu guindé, aux manières dediplomate. On paraissait lui témoigner une estime touteparticulière. La comtesse, à son retour de l’étranger, n’avait pasencore eu le temps de se faire cet hiver de grandes relations àPétersbourg, ni, comme elle l’espérait, d’asseoir sa situation. Iln’y avait pas d’autres invités, et personne ne se montra de toutela soirée. Je cherchai des yeux Katerina Fiodorovna : elle setrouvait dans l’autre pièce avec Aliocha, mais elle vint aussitôtqu’elle apprit notre arrivée. Le prince lui baisa la mainaimablement et la comtesse me présenta. Le prince aussitôt nous fitfaire connaissance : c’était une tendre blondinette, vêtue deblanc, de petite taille, avec une expression douce et placide, desyeux bleus très clairs, comme nous l’avait dit Aliocha, et quin’avait que la beauté de la jeunesse. Je m’attendais à trouver unebeauté parfaite, elle n’offrait rien de tel. Un visage ovale auxtendres contours, des traits assez réguliers, des cheveux épais etvraiment beaux, coiffés simplement, un regard doux etattentif ; si je l’avais rencontrée n’importe où, j’auraispassé devant elle sans lui accorder aucune attentionparticulière ; mais c’était là seulement le premier coupd’œil, et j’eus le loisir de l’observer un peu mieux ce soir-là.Elle me tendit la main en me regardant dans les yeux avec uneinsistance naïve et appuyée, sans dire mot ; ce simple fait mefrappa par son étrangeté et, malgré moi, je lui souris. J’avaisdonc tout de suite senti que j’avais devant moi un être au cœurpur. La comtesse la surveillait avec vigilance. Après m’avoir serréla main, Katia me quitta hâtivement et s’assit avec Aliocha àl’autre bout de la pièce. En me disant bonjour, Aliocha me dit àvoix basse : « Je ne suis ici que pour une minute, jevais tout de suite LÀ-BAS. »

Le diplomate (je ne sais pas son nom et jel’appelle le diplomate pour le désigner d’une façon ou de l’autre)parlait avec calme et dignité, développant quelque idée. Lacomtesse l’écoutait attentivement. Le prince souriait d’un aird’approbation flatteuse : l’orateur s’adressait souvent à lui,sans doute parce qu’il le considérait comme un auditeur digne delui. On me donna du thé et on me laissa en paix, ce dont je fustrès content. Pendant ce temps, j’observais la comtesse. Au premierabord, elle me plut, malgré moi en quelque sorte. Elle n’étaitpeut-être plus jeune, mais je lui donnai tout au plus vingt-huitans. Son visage avait encore de la fraîcheur et elle avait sansdoute été jadis très belle. Ses cheveux blond cendré étaient encoreassez épais ; elle avait un bon regard, avec quelque chosed’étourdi et de malicieux. Mais pour l’instant, elle se dominaitvisiblement. Ce regard laissait voir aussi beaucoup d’esprit, maissurtout de la bonté et de la gaieté. Il me parut que les traitsdominants de son caractère étaient la frivolité, la soif desplaisirs et une sorte d’égoïsme bon enfant, plus marqué mêmepeut-être. Elle était soumise au prince qui avait sur elle uneextraordinaire influence. Je savais qu’ils avaient eu une liaison,et j’avais entendu dire qu’il avait été un amant point trop jalouxpendant leur séjour à l’étranger ; mais il me semble (et il mesemble encore maintenant) qu’il devait y avoir entre eux un autrelien mystérieux, une obligation réciproque reposant sur un calcul…Je savais aussi que le prince était fatigué d’elle en ce moment, etcependant ils n’avaient point rompu. Peut-être étaient-ce leursvues sur Katia, dont l’initiative devait, bien entendu, revenir auprince, qui les liaient alors. C’est là-dessus que le prince avaitfondé son refus d’épouser la comtesse, qui avait positivement exigéle mariage, tout en la persuadant d’aider à l’union d’Aliocha avecsa belle-fille. C’est du moins ce que je conclus des récits ingénusd’Aliocha, qui avait pu tout de même remarquer quelque chose. Jecrus voir aussi, en partie d’après ces mêmes récits, que le prince,bien que la comtesse fût dans son entière dépendance, avait quelqueraison de la craindre. Aliocha lui-même avait senti cela. J’apprispar la suite que le prince désirait beaucoup marier la comtesse etque c’était un peu dans ce but qu’il l’envoyait dans sa propriétéde la région de Simbirsk, espérant lui trouver un bon parti enprovince.

J’étais assis et j’écoutais, me demandantcomment je pourrais sans tarder avoir un entretien en tête à têteavec Katerina Fiodorovna. Le diplomate répondait à une question dela comtesse sur la situation actuelle, sur les réformes qu’on avaitamorcées ; fallait-il les redouter ou non ? Il parlabeaucoup, longuement, avec calme, comme un homme qui détient lepouvoir. Il développait son idée avec finesse et esprit, mais cetteidée était révoltante. Il insistait particulièrement sur ce quel’esprit de réforme produirait trop vite certains fruits qu’envoyant ces résultats, on deviendrait raisonnable et que, nonseulement dans la société (dans une certaine partie de la société,cela va sans dire), cet esprit nouveau disparaîtrait, mais qu’ons’apercevrait à l’usage de la faute commise et qu’on reviendraitavec une énergie accrue à l’ancien régime. Que l’expérience,quoique mélancolique, en serait très profitable, elle montreraitqu’il faut maintenir l’ancien état de choses et apporterait denouvelles données ; que, par conséquent, il fallait mêmedésirer qu’on allât dès maintenant jusqu’aux dernières limites del’imprudence. « Sans NOUS, on ne peut rien faire, conclut-il,sans nous, aucune société n’a jamais duré. Nous ne perdrons rien,au contraire, nous y gagnerons : nous surnagerons, noussurnagerons, et notre devise du moment doit être :« Pire ça va, mieux c’est ! » Le prince luiadressa un sourire de sympathie qui me dégoûta. L’orateur étaittrès content de lui. J’aurais eu la sottise de répliquer, car moncœur bouillonnait en moi, mais un regard venimeux du princem’arrêta : ce regard glissa rapidement de mon côté, et il mesembla que le prince attendait précisément quelque sortie bizarreet juvénile de ma part, qu’il la désirait même peut-être, seréjouissait de me voir me compromettre. En même temps, j’étaisfermement convaincu que le diplomate ne remarquerait même pas mariposte ni peut-être même ma personne. Je me sentais horriblementmal à mon aise, mais Aliocha me tira d’embarras.

Il s’approcha sans bruit de moi, me touchal’épaule et me pria de venir lui dire deux mots. Je devinai qu’ilétait envoyé par Katia. Il en était bien ainsi. Une minute après,j’étais assis à côté d’elle. Tout d’abord, elle m’enveloppa d’unregard scrutateur, comme si elle se disait à part elle :« Ainsi, voici comme tu es » et au premier instant, nousne sûmes ni l’un ni l’autre comment engager l’entretien. J’étaispersuadé que, dès qu’elle aurait commencé, nous ne nous arrêterionsplus et parlerions jusqu’au matin. Les « cinq ou six heures deconversation » dont nous avait parlé Aliocha me revinrent àl’esprit. Aliocha était assis auprès de nous et attendait avecimpatience que nous commencions.

« Pourquoi ne dites-vous rien ?dit-il en nous regardant en souriant. On vous réunit, et vous voustaisez.

– Ah ! Aliocha, comme tu es…, nousallons parler tout de suite, répondit Katia. Mais nous avonstellement de choses à nous dire, Ivan Petrovitch et moi, que je nesais par où commencer. Nous faisons connaissance bien tard, nousaurions dû nous rencontrer plus tôt, bien que je vous connaissedepuis très longtemps. Et j’avais tellement envie de vousvoir ! J’ai même pensé à vous écrire…

– À quel sujet ? lui demandai-je, ensouriant malgré moi.

– Ce ne sont pas les sujets qui manquent,me répondit-elle sérieusement. Quand ce ne serait que pour savoirs’il est vrai que Nathalia Nikolaievna n’est pas offensée lorsqu’illa laisse seule dans un pareil moment ? Est-il permis d’agirainsi ? Pourquoi es-tu ici, veux-tu me le dire ?

– Ah ! mon Dieu ! je vais m’enaller tout de suite. J’ai dit que je ne resterais qu’une minute, jevais regarder comment vous allez engager la conversation et je m’enirai.

– Eh bien, nous sommes ensemble, nousvoilà, tu nous as vus ? Il est toujours ainsi, ajouta-t-elleen rougissant légèrement et en me le montrant du doigt. Ildit : « Une petite minute, rien qu’une petiteminute », et, sans qu’on s’en aperçoive, il reste jusqu’àminuit, et alors il est trop tard. « Elle ne se fâchera pas,elle est si bonne ! » voilà comment il raisonne !Est-ce que c’est bien cela, est-ce que c’est noble ?

– Je vais m’en aller, si tu y tiens,répondit Aliocha d’un ton mélancolique, mais j’aurais tellementvoulu rester avec vous…

– Nous n’avons pas besoin de toi !Au contraire, nous avons beaucoup de choses à nous dire enparticulier. Allons, ne sois pas fâché ; c’est indispensable…Comprends-le bien.

– Si c’est indispensable, je vais tout desuite…, il n’y a pas de quoi se fâcher. Je vais seulement passerune minute chez Lev et j’irai tout de suite après chez elle. Àpropos, Ivan Petrovitch, poursuivit-il en prenant son chapeau, voussavez que mon père veut renoncer à la somme qu’il a gagnée dans sonprocès avec Ikhméniev ?

– Je le sais ; il me l’a dit.

– Comme c’est noble de sa part !Katia ne croit pas qu’il agisse noblement. Parlez-lui en. Adieu,Katia, et, je t’en prie, ne doute pas de mon amour pour Natacha.Pourquoi m’imposez-vous ces conditions, pourquoi me faites-vous desreproches, pourquoi m’observez-vous…, comme si j’étais sous votresurveillance ! Elle sait combien je l’aime, elle est sûre demoi, et j’en suis persuadé. Je l’aime indépendamment de toutes lescirconstances. Je ne sais pas comment je l’aime. Je l’aime, toutsimplement. C’est pourquoi il ne faut pas m’interroger comme uncoupable. Tiens, demande à Ivan Petrovitch, puisqu’il est là il tedira que Natacha est jalouse et que, bien qu’elle m’aime, il y abeaucoup d’égoïsme dans son amour, car elle ne veut rien mesacrifier.

– Que dis-tu ? demandai-je, étonné,n’en croyant pas mes oreilles.

– Qu’est-ce qui te prend, Aliocha ?cria presque Katia, en se frappant les mains l’une contrel’autre.

– Mais oui ; qu’y a-t-il d’étonnantà cela ? Ivan Petrovitch le sait. Elle exige toujours que jesois avec elle, c’est-à-dire qu’elle ne l’exige pas, mais on voitque c’est cela qu’elle veut.

– Tu n’as pas honte, tu n’as pashonte ! lui dit Katia, toute flambante de courroux.

– Pourquoi avoir honte ? Comme tu esdrôle, vraiment, Katia ! Je l’aime plus qu’elle ne croit, etsi elle m’aimait vraiment autant que je l’aime, elle mesacrifierait son plaisir. C’est vrai que c’est elle-même qui mecongédie, mais je vois à son visage que cela lui est pénible ;ainsi pour moi, c’est tout comme si elle ne me laissait paspartir.

– Non ; ceci n’est pas venu toutseul ! s’écria Katia, se tournant de nouveau vers moi avec desyeux étincelants de colère. Avoue, Aliocha, avoue tout de suite quec’est ton père qui t’a dit tout cela aujourd’hui même ? Et, jet’en prie, ne ruse pas avec moi, je m’en apercevraisimmédiatement ! Ce n’est pas vrai ?

– Si, il m’a parlé, répondit Aliochaconfus ; et après ? Il m’a parlé si amicalement, siaimablement, et il m’a tout le temps fait son éloge : j’en aimême été étonné ; elle l’avait tellement offensé, et ilfaisait son éloge !

– Et vous l’avez cru ! luidis-je : vous à qui elle a donné tout ce qu’elle pouvaitdonner ! Aujourd’hui encore, elle n’avait qu’uneinquiétude : éviter que vous ne vous ennuyiez, ne pas vouspriver d’une occasion de voir Katerina Fiodorovna ! Elle mel’a dit elle-même. Et vous avez tout de suite ajouté foi à cescalomnies ! N’avez-vous pas honte ?

– L’ingrat ! Il n’a jamais honte derien ! dit Katia, en le désignant d’un grand geste, comme unhomme complètement perdu.

– Mais que voulez-vous enfin ?reprit Aliocha d’une voix plaintive. Tu es toujours ainsi,Katia ! Tu ne me supposes jamais que de mauvaises intentions…Je ne parle même pas d’Ivan Petrovitch ! Vous croyez que jen’aime pas Natacha. En disant qu’elle était égoïste, j’ai vouluexpliquer qu’elle m’aimait trop, que cela dépassait la mesure etque c’était pénible pour tous les deux. Mais mon père ne me duperajamais, même s’il le désire. Je ne me laisserai pas faire. Il n’apas du tout dit qu’elle était égoïste dans le mauvais sens duterme : je l’ai bien compris. Il a dit exactement ce que jeviens de vous dire : qu’elle m’aime trop, au point que celadevient de l’égoïsme, que cela me pèse, et que dans la suite celalui sera encore plus pénible qu’à moi. C’est la vérité, il a ditcela par affection pour moi, et cela ne veut pas du tout dire qu’ilait voulu offenser Natacha ; au contraire, il voit qu’elle estcapable d’un amour violent, sans limites, allant jusqu’àl’impossible… »

Mais Katia l’interrompit et ne le laissa pasterminer. Elle se mit à lui faire de vifs reproches, à luidémontrer que son père n’avait loué Natacha que pour le tromper parune apparente bonté, et tout cela avec l’intention de rompre leurliaison, pour armer imperceptiblement Aliocha contre elle. Elle luidémontra avec chaleur et intelligence combien Natacha l’aimait,qu’aucun amour ne pouvait pardonner une conduite comme la sienne,et que le véritable égoïste, c’était lui, Aliocha. Peu à peu Katial’amena à une grande tristesse et à un complet repentir ; ilétait assis à côté de nous, regardant à terre, ne répondant plusrien, complètement anéanti, avec une expression douloureuse. MaisKatia était implacable. Je l’observais avec une grande curiosité.J’avais envie de connaître au plus vite cette étrange fille.C’était une vraie enfant, mais une enfant bizarre, CONVAINCUE, avecdes principes solides et un amour inné et ardent du bien et de lajustice. Si l’on pouvait vraiment dire d’elle que c’était uneenfant, elle appartenait à la catégorie des enfants RÊVEURS, asseznombreux dans nos familles. On voyait qu’elle avait déjà beaucoupréfléchi. Il eût été curieux de jeter un coup d’œil dans cette têteraisonneuse et de voir comment des idées et des représentationsabsolument enfantines s’y mêlaient avec des observations et desimpressions vécues (car Katia avait déjà vécu), et en même tempsavec des idées, encore inconnues d’elle et non vécues, livresques,abstraites, et que, vraisemblablement, elle croyait avoir acquisespar expérience. Ce soir-là et dans la suite, j’appris à laconnaître assez bien. Elle avait un cœur impétueux et sensible.Elle semblait, dans certaines occasions, mépriser l’art de sedominer, mettant la vérité avant tout ; elle considérait toutecontrainte comme un préjugé et paraissait tirer de l’orgueil decette conviction, comme il arrive avec beaucoup de gens passionnés,même quand ils ne sont plus très jeunes. Mais cela lui donnait uncharme particulier. Elle aimait penser, chercher la vérité, maiselle était si peu pédante, faisait des sorties si enfantines que,dès le premier coup d’œil, on se mettait à aimer toutes cesoriginalités et qu’on s’y faisait. Je me souvins de Lev et deBoris, et il me sembla que tout ceci était absolument dans l’ordredes choses. Phénomène étrange : son visage, auquel au premierabord je n’avais rien trouvé de particulièrement beau, me parut cesoir-là de minute en minute plus beau et plus attirant. Cedédoublement naïf de l’enfant et de la femme raisonnable, cettesoif puérile et sincère de vérité et de justice, cette foiinébranlable dans ses aspirations, tout cela éclairait son visaged’une belle lumière de sincérité, lui conférait une beautésupérieure, spirituelle, et vous commenciez à comprendre qu’on nepouvait pas si vite épuiser tout le sens de cette beauté qui ne selivrait pas d’emblée tout entière à un regard indifférent. Jecompris qu’Aliocha devait lui être passionnément attaché. Comme ilne pouvait lui-même ni penser ni réfléchir, il aimait précisémentceux qui pensaient et même désiraient pour lui, et Katia l’avaitdéjà pris en tutelle. Le noble cœur du jeune homme se soumettait àtout ce qui était honnête et beau, et Katia s’était souventexprimée devant lui avec toute la sincérité de l’enfance et avecsympathie. Il n’avait pas l’ombre de volonté ; elle avait unevolonté ferme, ardente et persévérante, et Aliocha ne pouvaits’attacher qu’à ceux qui pouvaient le dominer et même luicommander. C’était en partie pour cette raison qu’il s’étaitattaché à Natacha, au début de leur liaison, mais Katia avait ungrand avantage sur Natacha : elle était encore une enfant etsemblait devoir le rester longtemps. Ce caractère puéril, un espritvif et en même temps un certain manque de jugement, tout cecil’apparentait davantage à Aliocha. Il le sentait, et c’est pourquoiKatia l’attirait de plus en plus. Je suis persuadé que, lorsqu’ilss’entretenaient seul à seule, à côté des sérieuses discussions« de propagande » de Katia, ils devaient parler aussi dejouets. Et quoique Katia, vraisemblablement, le grondât souvent etle tînt déjà en main, il se sentait visiblement plus à l’aise avecelle qu’avec Natacha. Ils étaient mieux ASSORTIS, et c’était làl’essentiel.

« Assez, Katia, assez ; tu finistoujours par avoir raison, et moi tort. C’est parce que tu as uneâme plus pure que moi, lui dit Aliocha, en se levant et en luitendant la main pour lui dire adieu. Je vais tout de suite chezelle, sans passer chez Lev…

– Tu n’as rien à faire chez Lev ; ettu es bien gentil de m’écouter et de t’en aller.

– Toi, tu es mille fois plus gentille quetout le monde, lui répondit Aliocha d’un ton triste. IvanPetrovitch, j’ai deux mots à vous dire.

Nous nous éloignâmes de quelques pas.

« Je me suis conduit aujourd’hui d’unemanière éhontée, me dit-il à voix basse, j’ai agi bassement, jesuis coupable envers tout le monde, et envers elles deux enparticulier. Après le dîner, mon père m’a fait faire laconnaissance d’Alexandrine (une Française), une charmante femme…Je… me suis laissé entraîner et…, mais que dire ! Je ne suispas digne de leur compagnie… Adieu, Ivan Petrovitch !

– Il est bon et noble, commençaprécipitamment Katia, lorsque je me fus rassis à côté d’elle :mais nous parlerons encore souvent de lui ; pour l’instant, ilnous faut avant tout éclaircir un point : que pensez-vous duprince ?

– C’est un personnage odieux.

– C’est ce que je pense aussi. Noussommes d’accord là-dessus, il nous sera donc plus facile de juger.Maintenant, parlons de Nathalia Nikolaievna… Vous savez, IvanPetrovitch, je suis dans les ténèbres, et je vous attendais commela lumière. Vous allez m’expliquer tout cela, car sur le pointessentiel je ne peux que faire des conjectures, en partant de cequ’Aliocha m’a raconté. Et je ne pouvais me renseigner auprès depersonne. Dites-moi : tout d’abord (et c’est là l’essentiel),croyez-vous qu’Aliocha et Natacha seront heureux ensemble ?C’est ce que j’ai besoin de savoir avant tout, pour tirer uneconclusion et pour savoir comment je dois agir moi-même.

– Comment peut-on rien dire de sûrlà-dessus ?

– Rien de sûr, bien entendu,m’interrompit-elle, mais quelle est votre impression ? Carvous êtes un homme très intelligent.

– Je crois qu’ils ne peuvent êtreheureux.

– Pourquoi cela ?

– Parce qu’ils ne se conviennent pas.

– C’est bien ce que je pensais ! Etelle croisa les mains d’un air de profonde mélancolie. Racontez-moitout en détail. Vous savez que j’ai terriblement envie de connaîtreNatacha, car j’ai beaucoup de choses à lui dire, et il me sembleque nous trouverons une solution à tout. Je me la représenteconstamment : elle doit être extraordinairement intelligente,sérieuse, droite et jolie. Est-ce vrai ?

– Oui.

– J’en étais sûre. Mais si elle estainsi, comment a-t-elle pu aimer Aliocha, un pareil gamin ?Expliquez-moi cela ; j’y pense souvent.

– C’est impossible à expliquer, KaterinaFiodorovna ; il est difficile de s’imaginer pourquoi etcomment on peut devenir amoureux. Oui, c’est un enfant. Maissavez-vous combien on peut aimer un enfant ? (Je m’attendrisen voyant ses yeux fixés sur moi avec une attention profonde,sérieuse et impatiente.) Et plus Natacha était différente d’unenfant, poursuivis-je, plus elle était sérieuse, plus rapidementelle a pu s’éprendre de lui. Il est droit, sincère, terriblementnaïf, parfois avec grâce. Elle l’a peut-être aimé…, comment direcela ?… par une sorte de pitié… Un cœur généreux peut aimerpar pitié… D’ailleurs, je sens que je ne peux pas vous éclairerlà-dessus, mais je vais vous demander quelque chose : vousl’aimez, n’est-ce pas ? »

J’avais posé hardiment cette question, et jesentais que la hâte que j’y avais mise ne pouvait troubler lapureté enfantine de cette âme limpide.

« Dieu m’est témoin que je ne le sais pasencore, me répondit-elle tout bas en posant sur moi un regardserein ; il me semble que je l’aime beaucoup.

– Vous voyez ! Et pouvez-vousexpliquer pourquoi ?

– Il n’y a pas de mensonge en lui, merépondit-elle après avoir réfléchi un instant ; et quand il meregarde droit dans les yeux en me disant quelque chose, cela m’esttrès agréable !… Mais je vous parle de cela, Ivan Petrovitch,je suis une jeune fille et vous êtes un homme ; je n’agispeut-être pas bien ?

– Quel mal y aurait-il à cela ?

– C’est vrai ! Tenez, eux (elledésigna des yeux le groupe assis auprès du samovar), ils diraientsûrement que ce n’est pas bien. Ont-ils raison ou non ?

– Non ! Vous ne sentez pas dansvotre cœur que vous agissez mal, par conséquent…

– C’est ainsi que je fais toujours,m’interrompit-elle, se hâtant visiblement de m’en dire le pluspossible ; dès que j’ai un doute, j’interroge mon cœur, ets’il est tranquille, je suis tranquille moi aussi. Il faut toujoursagir ainsi. Si je vous parle avec une si entière sincérité, commeavec moi-même, c’est, tout d’abord, parce que vous êtes unexcellent homme et que je connais toute votre histoire avecNatacha, avant Aliocha ; j’en ai pleuré quand on me l’aracontée.

– Et qui vous l’a racontée ?

– Aliocha, naturellement ; lui-mêmepleurait en me faisant ce récit : c’était très bien de sa partet cela m’a beaucoup plu. Il me semble qu’il vous aime plus quevous ne l’aimez, Ivan Petrovitch. C’est par ce genre de chosesqu’il me plaît. Deuxièmement, si je vous parle si franchement,c’est parce que vous êtes un homme très intelligent, et que vouspouvez me donner beaucoup de conseils et m’éclairer.

– Pourquoi donc croyez-vous que je soisassez intelligent pour vous instruire ?

– Voyons, quelle question ! Elle seprit à songer. Mais j’ai dit cela en passant ; venons-en àl’essentiel. Dites-moi, Ivan Petrovitch : je sens maintenantque je suis la rivale de Natacha, je le sais, que dois-jefaire ? C’est pour cela que je vous ai demandé s’ils seraientheureux. J’y pense jour et nuit. La position de Natacha estaffreuse, affreuse ! Il a tout à fait cessé de l’aimer, et ilm’aime de plus en plus. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

– Il me semble que oui.

– Cependant il ne la trompe pas. Ilignore lui-même qu’il ne l’aime plus, mais elle, elle le saitsûrement. Comme elle doit souffrir !

– Que pensez-vous faire, KaterinaFiodorovna ?

– J’ai de nombreux projets, merépondit-elle sérieusement, et en attendant je m’y embrouille. Jevous attendais avec impatience, pour que vous résolviez tout celapour moi. Vous connaissez toute l’affaire beaucoup mieux que moi.Vous êtes maintenant comme un dieu pour moi. Au début, j’aipensé : s’ils s’aiment, il faut qu’ils soient heureux, et jedois me sacrifier et leur venir en aide. C’était juste !

– Je sais que vous vous êteseffectivement sacrifiée.

– Oui ; mais ensuite, quand il acommencé à venir me voir et à m’aimer de plus en plus, j’airéfléchi, et je me demande encore si je dois me sacrifier ou non.C’est très mal, n’est-ce pas ?

– C’est naturel, répondis-je : ildoit en être ainsi…, et vous n’êtes pas coupable.

– Ce n’est pas mon avis : vous ditescela parce que vous êtes très bon. Mais moi, je pense que je n’aipas un cœur tout à fait pur. Si j’avais un cœur pur, je saurais quedécider. Mais laissons cela ! Ensuite, j’ai été mieux informéesur leurs relations par le prince, par maman, par Aliocha lui-même,et j’ai deviné qu’ils n’étaient pas assortis ; vous venez deme le confirmer. Alors, j’ai réfléchi encore plus à ce que j’allaisfaire. Car s’ils doivent être malheureux, il vaut mieux qu’ils seséparent ; et j’ai décidé de vous interroger en détail surtout cela, d’aller moi-même voir Natacha et de prendre une décisionavec elle.

– Mais quelle décision, c’est là laquestion ?

– Je lui dirai : « Vous l’aimezplus que tout au monde, vous devez donc préférer son bonheur auvôtre ; par conséquent il faut vous séparer de lui. »

– Mais comment prendra-t-elle cela ?Et si elle est d’accord avec vous, aura-t-elle la force de lefaire ?

– C’est justement à quoi je pense jour etnuit, et… et… »

Et elle fondit soudain en larmes.

« Vous ne pouvez croire combien j’aipitié de Natacha », me murmura-t-elle, les lèvrestremblantes.

Il n’y avait rien à ajouter. Je gardais lesilence, et j’avais moi-même envie de pleurer en la regardant, paraffection. Quelle charmante enfant ! Je ne lui demandai paspourquoi elle se croyait capable de faire le bonheur d’Aliocha.

« Vous aimez la musique, n’est-cepas ? me demanda-t-elle après s’être un peu calmée, encoretoute pensive après ses larmes.

– Oui, répondis-je avec un certainétonnement.

– Si nous avions eu le temps, je vousaurais joué le troisième concerto de Beethoven. Je le joue en cemoment. Tous ces sentiments sont exprimés là-dedans…, c’estexactement ce que j’éprouve. C’est l’impression que j’ai. Mais cesera pour une autre fois ; maintenant, nous avons àparler. »

Et nous discutâmes du moyen de lui fairerencontrer Natacha et d’arranger tout cela. Elle me dit qu’on lasurveillait, quoique sa belle-mère fût bonne et eût de l’affectionpour elle, et que pour rien au monde on ne lui permettrait de faireconnaissance avec Nathalia Nikolaievna ; aussi avait-ellerésolu d’employer une ruse. Le matin, elle allait parfois sepromener, mais presque toujours avec la comtesse. De temps entemps, sa belle-mère s’abstenait et la laissait sortir seule avecune gouvernante française qui, pour l’instant, était malade. Cela,lorsque la comtesse avait la migraine : il fallait doncattendre cette éventualité. D’ici là, elle persuaderait saFrançaise (une vieille femme qui jouait un peu le rôle de dame decompagnie), car celle-ci était très bonne. Il en résulta qu’il nousfut impossible de fixer un jour à l’avance pour la visite àNatacha.

« Vous ne regretterez pas d’avoir faitconnaissance avec Natacha, lui dis-je. Elle désire elle-mêmebeaucoup vous rencontrer, et c’est nécessaire, ne fût-ce que pourqu’elle sache à qui elle confie Aliocha. Ne vous faites pas trop dechagrin à ce sujet. Le temps apportera une solution. Vous allezpartir à la campagne, je crois ?

– Oui, bientôt, dans un mois peut-être,me répondit-elle ; je sais que le prince y tient.

– Croyez-vous qu’Aliocha vousaccompagnera ?

– C’est justement à quoi jepensais ! dit-elle en me regardant avec insistance. Car ilnous accompagnera.

– Oui.

– Mon Dieu, je ne sais ce qui va sortirde tout cela ! Écoutez, Ivan Petrovitch. Je vous écrirai,souvent, et je vous raconterai tout. Puisque j’ai déjà commencé àvous tourmenter… Viendrez-vous souvent nous voir ?

– Je ne sais pas, KaterinaFiodorovna : cela dépendra des circonstances. Peut-être que jene viendrai pas du tout.

– Pourquoi ?

– Pour différentes raisons… Cela dépendrasurtout de mes rapports avec le prince.

– C’est un malhonnête homme, dit Katiad’un ton catégorique. Dites, Ivan Petrovitch, et si j’allais vousvoir ? Serait-ce bien ou mal ?

– Qu’en pensez-vous ?

– Je pense que ce serait bien. Jepourrais aller vous rendre visite…, ajouta-t-elle en souriant. Jedis cela parce que non seulement je vous estime, mais je vous aimebeaucoup… Et je peux apprendre beaucoup auprès de vous. J’ai del’affection pour vous… N’est-ce pas honteux de vous dire toutcela ?

– Pas le moins du monde ! Vous-mêmem’êtes aussi chère que si nous étions parents.

– Alors, vous désirez être monami ?

– Oh ! oui, répondis-je.

– Ils diraient sûrement que c’esthonteux, et qu’une jeune fille ne doit pas se conduire ainsi,fit-elle en me désignant à nouveau le petit groupe qui entourait latable à thé. Je noterai ici que le prince nous avait sans doutelaissés seuls à dessein, afin que nous puissions parler tout ànotre aise.

– Je sais fort bien, ajouta-t-elle, quele prince en veut à mon argent. Ils croient que je suis tout à faitune enfant et ils me le disent même ouvertement. Mais moi, je nesuis pas de cet avis. Je ne suis plus une enfant. Quelles gensbizarres ! Ce sont eux-mêmes qui sont comme des enfants :pourquoi s’agitent-ils ?

– Katerina Fiodorovna, j’ai oublié devous demander : qui sont ce Lev et ce Boris chez qui Aliochava si souvent ?

– Ce sont des parents éloignés. Ils sonttrès intelligents et très honnêtes, mais ils parlent beaucoup trop…Je les connais… »

Et elle sourit.

« Est-il vrai que vous avez l’intentionde leur donner plus tard un million ?

– Eh bien, justement, quand ce ne seraitque ce million, ils ont tellement bavardé à ce sujet que c’estdevenu insupportable. Bien sûr, je ferais des sacrifices avec joiepour tout ce qui est utile, mais pourquoi une somme aussiénorme ? Ne trouvez-vous pas ? Et encore, je ne saisquand je pourrai la donner ; et là-bas, ils sont en train departager, de délibérer, de crier, de discuter sur la meilleurefaçon de l’employer ; ils se disputent même à ce sujet, c’estvraiment étrange ! Ils sont trop pressés. Mais malgré tout,ils sont si sincères et… si intelligents. Ils étudient, c’esttoujours mieux que la façon dont vivent les autres. Ce n’est pasvotre avis ? »

Nous causâmes encore longtemps. Elle meraconta presque toute sa vie et écouta avec avidité ce que je luidis. Elle me demandait tout le temps de lui parler de Natacha etd’Aliocha. Il était déjà minuit lorsque le prince vint vers moi etme donna à entendre qu’il était temps de nous retirer. Je priscongé. Katia me serra la main avec chaleur, et me jeta un regardexpressif. La comtesse me pria de venir la voir ; je sortisavec le prince.

Je ne peux m’empêcher de faire une remarquesingulière et peut-être sans rapport avec mon récit. De monentretien de trois heures avec Katia, j’emportai, entre autres, laconviction bizarre et en même temps profonde qu’elle était encoreenfant au point d’ignorer totalement les rapports secrets del’homme et de la femme. Cela donnait un caractère comique àcertains de ses raisonnements et, en général, au ton sérieuxqu’elle prenait pour aborder beaucoup de sujets trèsimportants.

Chapitre 10

 

« Savez-vous ? me dit le prince, ens’asseyant à côté de moi dans sa voiture, si nous allions souper,hein ? Qu’en pensez-vous ?

– Je ne sais vraiment pas, prince,répondis-je en hésitant ; je ne soupe jamais…

– Bien entendu, NOUS CAUSERONS ensoupant », ajouta-t-il, en me regardant en face d’un airrusé.

Comment ne pas comprendre ! « Ilveut s’expliquer, pensai-je, et c’est justement ce dont j’aibesoin. » J’acceptai.

« Le tour est joué. À la grande Morskaïa,chez B… !

– Au restaurant ? demandai-je, unpeu confus.

– Oui. Pourquoi pas ? Je souperarement chez moi. Vous me permettez de vous inviter.

– Mais je vous ai déjà dit que je nesoupais jamais.

– Une fois n’est pas coutume. D’ailleurs,c’est moi qui vous invite… »

Autrement dit : « Je paierai pourtoi » ; j’étais persuadé qu’il avait ajouté cela exprès.Je me laissai conduire, mais j’étais bien décidé à payer ma part.Nous arrivâmes. Le prince prit un cabinet particulier et choisitdeux ou trois plats en connaisseur. Les mets étaient coûteux, demême que la bouteille de vin fin qu’il commanda. Rien de tout celan’était dans mes moyens. Je regardai la carte et commandai unedemi-gelinotte et un verre de château-lafite. Le princes’insurgea.

– Vous ne voulez pas souper avecmoi ? C’est ridicule. Pardon, mon ami, mais cette…mesquinerie est révoltante… C’est de l’amour-propre de la plusbasse qualité. Je parie qu’il s’y mêle des préoccupations de caste.Je vous assure que vous m’offensez. »

Mais je tins bon.

« D’ailleurs, c’est comme vous voudrez,ajouta-t-il. Je ne vous force pas… Dites-moi, Ivan Petrovitch,peut-on vous parler tout à fait amicalement ?

– Je vous en prie.

– Eh bien, à mon avis, cette mesquineriene peut que vous nuire. Et tous vos semblables se font du tort enagissant de cette sorte. Vous êtes un écrivain et les écrivains ontbesoin de connaître le monde, or, vous vous tenez à l’écart detout. Je ne parle pas en ce moment de gelinottes, mais vous êtesprêt à couper tous rapports avec notre milieu, c’est mauvais. Outreque vous perdez beaucoup (en un mot, votre carrière), outre cela,vous avez besoin de connaître par vous-même ce que vous décrivez etqu’on trouve dans vos nouvelles : des comtes, des princes etdes boudoirs… Au reste, que dis-je ? Maintenant vous ne parlezplus que de la misère, de manteaux perdus, de réviseurs,d’officiers hargneux, de fonctionnaires, du passé, des mœurs desvieux-croyants…, je sais cela…, je sais cela…

– Mais vous faites erreur, prince ;si je ne vais pas dans ce que vous appelez le « grandmonde », c’est parce que, premièrement, je m’y ennuie, et que,deuxièmement, je n’ai rien à y faire ! Et, enfin, il m’arrivetout de même d’y aller…

– Je sais, chez le prince R…, une foispar an ; c’est là-bas que je vous ai rencontré. Et le reste del’année, vous croupissez dans votre fierté démocratique et vousdépérissez dans vos taudis, quoique, il est vrai, vous n’agissiezpas tous ainsi. Il y a de ces aventuriers qui me donnent lanausée…

– Je vous prierai, prince, de changer deconversation et de laisser là nos taudis.

– Ah ! mon Dieu ! Voilà quevous vous jugez offensé ! D’ailleurs, vous m’avez vous-mêmeautorisé à vous parler, amicalement. Mais, je m’excuse, je n’aiencore rien fait pour mériter votre amitié. Ce vin est convenable.Goûtez-en. »

Il me versa un demi-verre de vin.

« Voyez-vous, mon cher Ivan Petrovitch,je comprends très bien qu’il est indécent de jeter son amitié à latête de quelqu’un. Nous ne sommes pas tous grossiers et insolentsenvers vous, comme vous l’imaginez, mais je comprends aussi fortbien que si vous êtes assis ici avec moi, ce n’est pas parsympathie à mon égard, mais parce que je vous ai promis de CAUSERavec vous. Ce n’est pas vrai ? » Et il se mit à rire.

« Et comme vous veillez aux intérêtsd’une certaine personne, vous avez envie d’entendre ce que je vaisdire. C’est bien cela ? ajouta-t-il avec un souriremauvais.

« Vous ne vous êtes pas trompé »,l’interrompis je avec impatience (je voyais qu’il était de ceuxqui, lorsqu’ils voient un homme le moins du monde en leur pouvoir,le lui font tout de suite sentir. Et j’étais en son pouvoir ;je ne pouvais m’en aller avant d’avoir écouté tout ce qu’il avaitl’intention de me dire, et il le savait très bien. Il avaitbrusquement changé de ton, et devenait de plus en plus insolent,familier et moqueur). « Vous ne vous êtes pas trompé,prince : c’est précisément pour cela que je suis venu,autrement, je ne resterais pas ici… si tard. »

J’avais envie de dire : autrement, pourrien au monde, je ne resterais en votre compagnie, mais je meretins et tournai ma phrase autrement, non par crainte mais pardélicatesse et à cause de ma maudite faiblesse. Et comment, envérité, dire une grossièreté en face à un homme, même s’il lemérite, et même si l’on désire précisément lui dire unegrossièreté ? Il me sembla que le prince lisait cela dans mesyeux, et qu’il me regardait d’un air railleur pendant quej’achevais ma phrase, comme s’il se délectait de ma pusillanimitéet voulait m’exciter par ce regard : « Alors, tu n’as pasosé, tu as tourné bride, mon cher ! » C’étaitcertainement cela, car, lorsque j’eus fini, il éclata de rire et metapota le genou d’un air protecteur. « Tu m’amuses,frère », lus-je dans son regard.

« Attends un peu ! » songeai-jeà part moi.

« Je me sens de très bonne humeuraujourd’hui, s’écria-t-il, et, vraiment, je ne sais pourquoi. Oui,oui, mon ami, oui ! Je voulais justement vous parler de cettepersonne. Il faut bien s’expliquer une bonne fois, CONVENIR dequelque chose, et j’espère que cette fois vous me comprendrezparfaitement. Tout à l’heure, je vous ai parlé de cet argent, et dece benêt de père, de ce gamin de soixante ans… Inutile d’y revenir.Je vous avais dit cela COMME ÇA. Ha ! ha ! ha ! Vousêtes un écrivain, vous auriez dû deviner… »

Je le regardai avec stupéfaction. Il n’avaitpourtant pas l’air ivre…

« Bon ; en ce qui concerne cettejeune fille, j’ai vraiment de l’estime pour elle, et même del’affection, je vous assure ; elle est un peu capricieuse,mais « il n’y a pas de roses sans épines », comme ondisait il y a cinquante ans et avec raison : les épinespiquent, et c’est cela qui est attirant et, quoique mon Aliochasoit un imbécile, je lui ai déjà pardonné en partie, parce qu’il aeu bon goût. En un mot, ces filles-là me plaisent, et (il serra leslèvres d’une façon des plus significatives) j’ai même des vues…Mais, ce sera pour plus tard…

– Prince, m’écriai-je, je ne comprendspas votre brusque changement, mais… changez de conversation, jevous en prie !

– Voilà que vous vous échauffez denouveau ! C’est entendu…, je passe à un autre sujet ! Jevoulais seulement vous demander une chose, mon bon ami :avez-vous beaucoup d’estime pour elle ?

– Certainement, répondis-je avec unebrusque impatience.

– Bien ; et vous l’aimez ?poursuivit-il en découvrant ses dents et en fermant à demi lesyeux, d’une façon répugnante.

– Vous vous oubliez !m’écriai-je.

– C’est bon, je me tais, je me tais.Calmez-vous ! Je suis étonnamment bien disposé aujourd’hui. Ily a longtemps que je ne me suis senti si gai. Si nous prenions duchampagne ? Qu’en dites-vous, mon poète ?

– Je ne boirai pas, je ne veux pasboire.

– Taisez-vous donc ! Il fautabsolument que vous me teniez compagnie. Je me sens admirablementbien et enclin à la sentimentalité, aussi je ne pourrais êtreheureux tout seul. Qui sait si, en buvant, nous n’en viendrons pasà nous tutoyer ! Ha ! ha ! ha ! Non, mon jeuneami, vous ne me connaissez pas encore ! Je suis sûr que vousm’aimerez. Je veux que vous partagiez aujourd’hui avec moi et lechagrin et la joie, et le rire et les larmes, quoique j’espère bienque, moi au moins, je ne pleurerai pas. Alors, qu’en pensez-vous,Ivan Petrovitch ? Considérez seulement que si cela ne se passepas comme je le désire, toute mon inspiration se perdra,disparaîtra, se volatilisera, et vous ne saurez rien ; et vousêtes ici uniquement pour apprendre quelque chose, n’est-cepas ? ajouta-t-il en me faisant à nouveau un clin d’œilinsolent. Ainsi, choisissez. »

La menace était grave. J’acceptai. « …Ilveut peut-être m’enivrer ? » pensai-je. À propos, c’estle moment de rapporter un bruit qui courait sur le prince et quim’était déjà parvenu depuis longtemps. On racontait que, toujourscorrect et élégant en société, il aimait parfois, la nuit, sesoûler comme un cocher et se livrer en secret à une débaucheabjecte… J’avais entendu faire sur lui des récits horribles. Ondisait qu’Aliocha savait que son père buvait parfois, ets’efforçait de le cacher à tout le monde, et en particulier àNatacha. Un jour, il se trahit devant moi, mais il changea aussitôtde conversation et ne répondit pas aux questions que je lui posai.D’ailleurs, j’en avais entendu parler par d’autres que lui, etj’avoue que, jusqu’à présent, je ne l’avais pas cru ;maintenant, j’attendais ce qui allait se passer.

On apporta le champagne ; le princeremplit deux flûtes.

« Charmante, charmante fille, bienqu’elle m’ait un peu rudoyé ! poursuivit le prince ensavourant son champagne : mais ces délicieuses créatures sontparticulièrement attirantes dans ces moments-là… Elle acertainement pensé qu’elle m’avait confondu ce soir-là, vous vousrappelez ? qu’elle m’avait réduit en poussière Ha !ha ! ha ! Comme cette rougeur lui allait bien ! Vousy connaissez-vous en femmes ? Parfois une subite rougeur siedadmirablement aux joues pâles, avez-vous remarqué cela ?Ah ! mon Dieu ! Vous avez l’air de nouveau trèsfâché !

– Oui ! m’écriai-je, ne me contenantplus ; et je ne veux pas que vous me parliez de NathaliaNikolaievna…, tout au moins sur ce ton. Je… je ne vous le permetspas !

– Oh ! oh ! c’est bon ! Jevais changer de sujet de conversation pour vous faire plaisir. Jesuis conciliant et malléable comme de la pâte. Nous parlerons devous. J’ai de l’affection pour vous, Ivan Petrovitch, si voussaviez quel intérêt amical et sincère je vous porte…

– Prince, ne vaudrait-il pas mieux parlerde l’affaire ? l’interrompis-je.

– Vous voulez dire de NOTREAFFAIRE ? Je vous comprends à demi-mot, mon ami, mais vous nesoupçonnez pas à quel point nous toucherons de près à l’affaire, sinous parlons de vous en ce moment et si, bien entendu, vous nem’interrompez pas ; ainsi, je poursuis : je voulais vousdire, inestimable Ivan Petrovitch, que vivre comme vous vivez c’esttout bonnement se perdre. Vous me permettrez d’effleurer ce sujetdélicat ; je fais cela par amitié. Vous êtes pauvre, vousprenez de l’argent d’avance chez votre éditeur, vous payez vospetites dettes, et avec ce qui vous reste, vous vous nourrissezuniquement de thé pendant six mois et vous grelottez dans votremansarde, en attendant que l’on imprime votre roman dans la revuede votre éditeur : c’est bien exact ?

– Admettons, mais cependant…

– C’est plus honorable que de voler, defaire des courbettes, de prendre des pots-de-vin, d’intriguer,etc., etc. Je sais ce que vous voulez dire, tout ceci a été mis ennoir sur blanc il y a belle lurette.

– Vous n’avez donc aucun besoin de parlerde mes affaires. Ce n’est pas à moi, prince, à vous enseigner ladélicatesse.

– Certainement non ! Mais, quefaire, si nous devons précisément toucher cette cordesensible ? C’est impossible autrement. Du reste, nouslaisserons les mansardes en paix. Personnellement, j’en suis peuamateur, sauf dans certaines occasions (et il éclata d’un rirerépugnant. Mais une chose m’étonne : quel plaisir trouvez-vousà jouer les seconds rôles ? Il est vrai qu’un de vos écrivainsa dit quelque part, je m’en souviens, que le plus grand exploitétait peut-être de savoir se borner dans la vie au rôle decomparse… Ou c’était quelque chose de ce genre ! J’ai entenduégalement une conversation là-dessus, mais Aliocha vous a prisvotre fiancée, je le sais, et vous, en vrai Schiller, vous vousmettez en quatre pour eux, vous leur rendez des services, c’est àpeine si vous ne leur faites pas leurs commissions… Vous mepardonnerez, mon cher, mais c’est un jeu de générosité assezvilain… Comment cela ne vous ennuie-t-il pas, en vérité ! Il ya de quoi avoir honte ! À votre place, il me semble que j’enmourrais de dépit ; et surtout, c’est une honte, unehonte !

– Prince ! Je vois que vous m’avezamené ici exprès pour m’insulter ! m’écriai-je hors de moi defureur.

– Oh ! non, mon ami, non, je suistout simplement en ce moment un homme rompu aux affaires et quiveut votre bonheur. En un mot, je veux tout arranger. Mais laissonstoute cette histoire pour l’instant et écoutez-moi jusqu’au bout,en vous efforçant de ne pas vous mettre en colère, ne fût-ce quedeux minutes. Que diriez-vous de vous marier ? Vous voyez queje parle tout à fait D’AUTRE CHOSE ; pourquoi me regardez-vousd’un air si étonné ?

– J’attends que vous ayez fini,répondis-je, en le regardant effectivement avec stupéfaction.

– Mais il n’y a rien à dire de plus. Jevoudrais savoir ce que vous diriez si un de vos amis, désirantvraiment, sincèrement votre bonheur, non un bonheur éphémère, vousprésentait une fille jeune et jolie mais…, ayant déjà une certaineexpérience ; je parle par allégories, mais vous mecomprenez ; tenez, quelqu’un dans le genre de NathaliaNikolaievna, naturellement avec un dédommagement convenable…(Remarquez que je parle d’autre chose, et pas de NOTREaffaire) ; eh bien, qu’en diriez-vous ?

– Je dis que… vous êtes fou.

– Ha ! ha ! ha !Bah ! mais on dirait que vous allez mebattre ? »

J’étais en effet prêt à me jeter sur lui. Jene pouvais en supporter davantage. Il me faisait l’effet d’une bêteignoble, d’une énorme araignée que j’avais une envie irrésistibled’écraser. Il se délectait de ses railleries, et jouait avec moicomme le chat avec la souris, me croyant entièrement en sonpouvoir. Il me semblait (et je comprenais cela) qu’il trouvait duplaisir et même peut-être une sorte de volupté dans l’insolence,l’effronterie et le cynisme avec lequel il avait enfin arraché sonmasque devant moi. Il voulait jouir de ma surprise, de ma frayeur.Il me méprisait sincèrement et se moquait de moi.

Je pressentais depuis le début que tout ceciétait prémédité dans un but quelconque ; mais, dans maposition, il me fallait coûte que coûte l’écouter jusqu’au bout.C’était dans l’intérêt de Natacha et je devais me résoudre à toutet tout supporter, car, en cette minute peut-être, l’affaire allaittrouver une solution. Mais comment entendre ces plaisanteriesabjectes et cyniques sur son compte, comment les supporter avecsang-froid ? Au surplus il voyait parfaitement que j’étaisobligé de l’écouter jusqu’au bout, et ceci aggravait encorel’offense. « Du reste, lui aussi a besoin de moi », medis-je, et je me mis à lui répondre d’un ton tranchant et agressif.Il le comprit.

« Écoutez, mon jeune ami, commença-t-ilen me regardant d’un air sérieux : nous ne pouvons pascontinuer ainsi, il vaut mieux que nous fassions un accord. J’ail’intention de m’expliquer sur un certain nombre de points, mais ilfaut que vous soyez assez aimable pour consentir à m’écouterjusqu’au bout, quoi que je dise. Je désire parler à mon idée etcomme il me plaît, et c’est nécessaire dans les circonstancesactuelles. Alors, mon jeune ami, serez-vouspatient ? »

Je me dominai et me tus, quoiqu’il medévisageât d’un air caustique et moqueur qui semblait vouloirprovoquer une violente protestation. Mais il comprit que j’avaisdéjà accepté de rester, et reprit :

« Ne vous fâchez pas contre moi, monami ! Et de quoi m’en voudriez-vous ? Uniquement, del’apparence que je me donne, n’est-ce pas ? Mais au fond, vousn’avez jamais rien attendu d’autre de moi, et que je vous parleavec une politesse parfumée ou comme à présent, le sens n’en restepas moins absolument le même. Vous me méprisez, n’est-ce pas ?Voyez combien d’ingénuité, de franchise, de bonhomie il ya en moi ! Je vous avoue jusqu’à mes caprices enfantins. Oui,mon cher, oui, un peu plus de bonhomie de votrecôté, et nous tomberons d’accord et nous nous comprendrons enfinune fois pour toutes. Ne soyez pas étonné : toutes cesinnocences, toutes ces pastorales d’Aliocha, toute cette histoire àla Schiller, toutes les élévations de cette maudite liaison avecNatacha (une charmante fille, par ailleurs), m’ennuient à tel pointque je suis pour ainsi dire malgré moi ravi d’avoir l’occasion degrimacer un peu au sujet de tout cela. L’occasion se présente. Deplus, je voulais épancher mon âme devant vous. Ha ! ha !ha !

– Vous m’étonnez, prince, et je ne vousreconnais pas. Vous tombez dans un ton de polichinelle : cettefranchise inattendue…

– Ha ! ha ! ha ! mais vousn’avez pas tout à fait tort ! Gracieuse comparaison !Ha ! ha ! ha ! JE FAIS LA NOCE, mon ami, JE FAIS LANOCE, et je suis heureux et satisfait, et vous, mon poète, vousdevez me témoigner toute l’indulgence dont vous êtes capable. Maisbuvons plutôt, trancha-t-il, parfaitement content de lui, enremplissant son verre : sachez, mon ami, que cette stupidesoirée chez Natacha, vous vous en souvenez ? m’a achevé. Ilest vrai qu’elle s’est montrée très gentille, mais j’en suis sortiavec une terrible rancune et je ne veux pas l’oublier. Nil’oublier, ni le cacher. Bien sûr, notre jour viendra, et bientôt,mais, pour l’instant, laissons cela. Je voulais vous dire entreautres qu’il y a précisément un trait dans mon caractère que vousne connaissez pas encore ; je hais toutes ces naïvetés plateset à bon marché, toutes ces idylles ; et une des jouissancesles plus vives pour moi a toujours été de me jeter moi-même d’abordsur cet accord, de me mettre à l’unisson, de prodiguer mes caresseset mes encouragements à un Schiller quelconque, éternellementjeune, puis, brusquement, tout à coup, le déconcerter : leverbrutalement mon masque devant lui et au lieu de lui montrer unvisage extasié, lui faire des grimaces, lui tirer la langue aumoment où il s’y attend le moins. Quoi ? Vous ne comprenez pascela ? Cela vous paraît vilain, absurde, ignoblepeut-être ?

– Oui.

– Vous êtes franc ! Mais, que faire,lorsqu’on me tourmente ? Je suis moi aussi stupidement franc,mais c’est là mon caractère. D’ailleurs, j’ai envie de vous conterquelques traits de mon existence. Vous me comprendrez mieux, et cesera très intéressant. Oui, il est possible, en effet, que jeressemble à un polichinelle, mais un polichinelle est franc,n’est-ce pas ?

– Écoutez, prince, il est tard et,vraiment…

– Mon Dieu, quelle impatience ! Àquoi bon se presser ? Restons encore à causer cordialement,sincèrement, devant un verre de vin, comme de bons amis. Vouscroyez que je suis ivre ? si vous voulez, c’est encore mieux.Ha ! ha ! ha ! c’est vrai, ces réunions entre amisvous restent par la suite si longtemps dans la mémoire, on s’ensouvient avec tant de plaisir ! Vous êtes un méchant homme,Ivan Petrovitch ! Vous manquez de sentimentalité, desensibilité. Qu’est-ce qu’une petite heure ou deux pour un ami telque moi ? De plus, cela se rapporte aussi à notre affaire…Comment ne pas comprendre cela ? Et vous êtes écrivainencore ! mais vous devriez bénir cette occasion. Vous pouvezme prendre comme type, ha ! ha ! ha ! Dieu, je suisdélicieux de franchise aujourd’hui ! »

Il commençait visiblement à être gris. Sonvisage avait changé et avait pris une expression haineuse. Onvoyait qu’il voulait blesser, piquer, mordre, railler. « D’uncôté, il vaut mieux qu’il soit ivre, pensai-je : un ivrogneparle toujours trop. Mais il avait bien sa tête.

« Mon ami, commença-t-il, évidemmentenchanté de lui, je vous ai tout à l’heure avoué, et peut-êtreétait-ce déplacé, qu’il me venait en certaines occasions un désirirrésistible de tirer la langue. Pour cette sincérité ingénue etcandide, vous m’avez comparé à un polichinelle, ce qui m’afranchement amusé. Mais si vous me faites des reproches ou si vousvous étonnez parce que je suis grossier avec vous en ce moment,voire indécent comme un moujik, parce qu’en un mot j’ai changé deton brusquement, vous êtes tout à fait injuste. Premièrement, il meplaît d’être ainsi, deuxièmement, je ne suis pas chez moi, maisAVEC vous…, autrement dit, je veux dire que nous FAISONS LA NOCE,comme de bons amis, et, troisièmement, j’adore les caprices.Savez-vous que, dans le temps, par pur caprice, j’ai étémétaphysicien et philanthrope et que j’ai failli donner dans lesmêmes idées que vous ? Ceci, d’ailleurs, se passait il y afort longtemps, dans les jours dorés de ma jeunesse. Je me souviensque j’étais arrivé dans ma propriété avec des buts humanitaires etque, bien entendu, je m’ennuyais à périr ; et vous ne croirezpas ce qui m’est arrivé alors ? Par ennui, j’ai commencé àfréquenter les jolies filles… Vous faites la grimace ?Oh ! mon jeune ami ! mais nous sommes entre nous !Quand on fait la noce, on se déboutonne ! Et j’ai une naturerusse, bien franche, je suis un patriote, j’aime à medéboutonner ; de plus, il faut savoir profiter de l’occasionet jouir de la vie. Nous mourrons, et après ? Donc, je me misà courtiser les filles. Je me souviens encore d’une gardeuse detroupeaux dont le mari était un beau jeune moujik. Je l’ai faitpunir sévèrement et je voulais l’envoyer au service (d’anciennesespiègleries, mon poète !) mais je ne l’ai pas fait. Il estmort dans mon hôpital… Car j’avais fait construire un magnifiquehôpital de douze lits ; propre, avec des parquets. Il y alongtemps d’ailleurs que je l’ai fait détruire, mais à l’époque,j’en étais très fier : j’étais un philanthrope ; et j’aifailli faire périr le petit moujik sous le fouet à cause de safemme… Voilà que vous froncez de nouveau les sourcils ? Celavous dégoûte ? Cela révolte vos nobles sentiments ?Allons, calmez-vous ! Tout ceci est passé. J’ai fait cela àl’époque où j’étais romantique, où je voulais devenir unbienfaiteur de l’humanité, fonder une sociétéphilanthropique… ; je m’étais fourvoyé dans cette voie. Alorsje faisais fouetter les gens. Maintenant, je ne le feraisplus ; maintenant, il faut faire des grimaces, nous faisonstous des grimaces : c’est l’époque qui veut cela… Mais ce quim’amuse le plus pour l’instant, c’est cet imbécile d’Ikhméniev. Jesuis persuadé qu’il a su toute cette histoire avec le moujik…, ehbien, dans la bonté de son âme faite, vraisemblablement, demélasse, et parce qu’il était entiché de moi à cette époque et sechantait mes louanges à lui-même, il a décidé de ne rien croire etn’en a rien cru ; c’est-à-dire qu’il n’a pas cru au fait etque pendant douze ans il m’a défendu avec acharnement tant qu’iln’a pas été touché personnellement. Ha ! ha ! ha !Mais tout cela, ce sont des bêtises ! Buvons, mon jeune ami.Dites-moi, aimez-vous les femmes ?

Je ne répondis rien. Je me contentais del’écouter. Il avait entamé une seconde bouteille.

« Moi, j’aime parler de femmes à souper…J’ai envie de vous présenter, quand nous serons sortis de table, àune certaine mademoiselle Philiberte, hein ? Qu’enpensez-vous ? Mais qu’est-ce que vous avez ? Vous nevoulez même pas me regarder ?… Hum ! »

Il devint songeur. Brusquement, il releva latête, me jeta un regard expressif, et reprit :

« Écoutez, mon poète, je veux vousdévoiler un secret de la nature qui semble vous être complètementinconnu. Je suis sûr que vous me considérez comme un hommeperverti, peut-être même comme un coquin, un monstre de dépravationet de vice. Mais je vais vous dire une chose ! S’il pouvaitarriver (et ceci, d’ailleurs, étant donné la nature humaine, ne sefera jamais), s’il pouvait arriver que chacun d’entre nousdécouvrît toutes ses pensées intimes et qu’il le fît sans craindred’exposer non seulement ce qu’il n’ose dire et ce qu’il ne diraitpour rien au monde à personne, non seulement ce qu’il n’ose dire àses meilleurs amis, mais même ce que parfois il craint de s’avouerà soi-même, il se dégagerait de la terre une telle puanteur quenous en serions tous suffoqués. Voici, entre parenthèses, pourquoinos conventions et nos convenances mondaines sont si précieuses.Elles ont un sens profond, non pas moral, je n’irai pas jusque-là,mais simplement préservateur, confortable, ce qui vaut encoremieux, puisque la moralité est au fond la même chose que leconfort, je veux dire qu’elle a été inventée uniquement pour leconfort. Mais nous reviendrons ensuite aux convenances, je m’égareen ce moment, rappelez-le-moi plus tard. Je conclus : vousm’accusez de vice, de débauche, d’immoralité, et je ne suispeut-être coupable que d’être PLUS SINCÈRE que les autres et c’esttout ; j’avoue ce que les autres se cachent même à eux-mêmes,comme je vous le disais tout à l’heure… C’est mal à moi, mais celame plaît ainsi. D’ailleurs, ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il avecun sourire moqueur ; j’ai dit que j’étais« coupable », mais je ne demande pas du tout pardon.Remarquez encore une chose : je ne cherche pas à vousconfondre, je ne vous demande pas si vous avez des secrets de cegenre, afin de me justifier à l’aide de vos secrets… J’agisconvenablement, noblement. De façon générale, j’agis toujoursnoblement…

– Vous divaguez, voilà tout, lui dis-jeen le regardant avec mépris.

– Je divague, ha ! ha !ha ! Voulez-vous que je vous dise à quoi vous pensez en cemoment ? Vous vous demandez pourquoi je vous ai amené ici etpourquoi, brusquement, sans raison, je vous ai ouvert moncœur ? Est-ce vrai, oui ou non ?

– Oui.

– Eh bien, vous saurez cela plustard.

– Tout simplement, vous avez vidé près dedeux bouteilles et…, vous êtes ivre.

– Vous voulez dire soûl. C’est possible.« Ivre ! » c’est plus délicat que soûl. Oh !homme plein de délicatesse ! Mais…, il me semble que nousrecommençons à nous quereller, et nous avions abordé un sujet siintéressant ! Oui, mon poète, s’il y a encore dans ce basmonde quelque chose de beau et d’agréable, ce sont les femmes.

– Dites-moi, prince, je ne comprendstoujours pas pourquoi il vous est venu à l’idée de me choisir commeconfident de vos secrets et de vos… désirs.

– Hum !… mais je vous ai dit quevous le sauriez plus tard. Soyez sans inquiétude ; d’ailleurs,même si j’avais fait cela comme ça, sans aucune raison, vous êtespoète, vous me comprendrez, et je vous ai déjà entretenu là-dessus.Il y a une volupté particulière à arracher brusquement son masque,à se dévoiler avec cynisme à un autre homme dans un état tel qu’onne daigne même pas avoir honte devant lui. Je vais vous raconterune anecdote. Il y avait à Paris un fonctionnaire qui étaitfou ; on l’a mis plus tard dans un asile, quand on a été biensûr qu’il était fou. Lorsqu’il a commencé à perdre la raison, voicice qu’il a imaginé pour son agrément : chez lui, il se mettaitnu comme Adam, gardant seulement ses chaussures, jetait sur sesépaules un vaste manteau qui lui tombait jusqu’aux talons,s’enveloppait dedans, et, avec un air digne et grave, sortait dansla rue. Eh bien, à voir de loin, c’était un homme comme les autresqui se promenait tout tranquillement dans un grand manteau pour sonplaisir. Mais dès qu’il rencontrait un passant dans un endroitsolitaire, il marchait sur lui sans rien dire, avec un air tout àfait sérieux et profond, s’arrêtait brusquement devant lui,écartait son manteau et se montrait dans toute sa… candeur. Celadurait une minute, puis il s’enveloppait à nouveau et, sans motdire, sans qu’un muscle de son visage eût bougé, s’éloignait avecaisance, tel le spectre dans Hamlet, du passant cloué par lasurprise. Il agissait de cette manière avec tout le monde :hommes, femmes et enfants, et c’était en cela que consistait toutson plaisir. C’est précisément ce genre de jouissance que l’on peuttrouver à déconcerter brusquement un Schiller quelconque et à luitirer la langue, au moment où il s’y attend le moins. Déconcerter,quel mot est-ce là ? J’ai vu cela quelque part dans votrelittérature contemporaine…

– Oui, mais cet homme était fou, tandisque vous…

– Moi, j’ai ma tête à moi ?

– Oui. »

Le prince se mit à rire.

« Vous jugez sainement, mon cher,ajouta-t-il avec l’expression la plus impertinente.

– Prince, dis-je, irrité de soninsolence, vous nous haïssez, moi entre autres, et en ce momentvous vous vengez sur moi de tout et de tous. Tout ceci vient del’amour-propre le plus mesquin. Vous êtes méchant, petitementméchant. Nous vous avons poussé à bout, et peut-être êtes-voussurtout fâché depuis l’autre soir. Et rien ne peut vous dédommagerautant que ce mépris que vous me témoignez ; vous vous jugezquitte même de la politesse ordinaire que l’on doit à tout lemonde. Vous désirez me montrer clairement que vous ne daignez mêmepas avoir honte en enlevant si brutalement devant moi votre vilainmasque et en étalant un cynisme aussi immoral…

– Pourquoi me dites-vous tout cela ?me demanda-t-il d’un ton brusque, en arrêtant sur moi un regardhaineux. Pour montrer votre pénétration ?

– Pour montrer que je vous comprends etvous le faire sentir.

– Quelle idée, mon cher !fit-il en reprenant son ton enjoué et bon enfant. Vous m’avez faitperdre le fil, et c’est tout. Buvons, mon ami,permettez-moi de remplir votre verre. Je voulais justement vousnarrer une aventure charmante et des plus curieuses. Je vous laraconterai dans ses grands traits. J’ai connu jadis une dame quin’était plus de la première jeunesse : elle devait avoirvingt-sept, vingt-huit ans ; c’était une beauté comme on envoit peu : quel buste, quelle prestance, quelledémarche ! Un regard d’aigle, toujours sévère ; elleétait altière, hautaine. On la disait froide comme la glace et elleeffrayait tout le monde par sa vertu redoutable et inaccessible.Surtout redoutable. Il n’y avait pas dans tout son entourage dejuge plus inflexible qu’elle. Elle condamnait non seulement lesvices, mais les plus petites faiblesses des autres femmes, et cecisans appel. On la révérait. Les vieilles les plus orgueilleuses etles plus terribles parleur vertu l’estimaient et cherchaient àgagner ses bonnes grâces. Elle regardait tout le monde avec unecruelle impassibilité, comme une abbesse du Moyen Âge. Les jeunesfemmes tremblaient devant son opinion et ses arrêts. Une seuleremarque, une seule allusion suffisait pour perdre une réputation,tant elle avait pris d’influence sur la société : les hommesmême la craignaient. Pour finir, elle s’était jetée dans une sortede mysticisme contemplatif, toujours calme et dédaigneux… Ehbien ? Il n’y avait pas plus débauchée que cette femme, etj’ai eu le bonheur de mériter entièrement sa confiance. En un mot,j’ai été secrètement son amant. Nos entrevues étaient aménagées sihabilement qu’aucun de ses domestiques même ne pouvait avoir leplus léger soupçon ; seule une ravissante camériste françaiseétait initiée à tous ses secrets ; mais on pouvait se fierentièrement à elle, car elle était complice ; de quelle façon,je vais vous le révéler. La dame en question était si voluptueuseque le marquis de Sade lui-même aurait pu prendre des leçons chezelle. Mais le plaisir le plus aigu et le plus violent de cetteliaison était le mystère et l’impudence de la tromperie. Cettefaçon de tourner en dérision tout ce qu’elle prônait en publiccomme sublime, inaccessible et inviolable et, enfin, ce rirediabolique et intérieur, cette manière de fouler aux pieds tout cequi est intangible, et tout cela sans mesure, poussé jusqu’auxderniers excès, jusqu’à un point que l’imagination la plusenflammée ne peut se représenter, c’était en cela que consistait laplus haute jouissance… Oui, c’était le diable incarné, mais iloffrait une séduction irrésistible. Maintenant encore, je ne peuxpenser à elle sans ivresse. Dans l’ardeur des plaisirs les plusvifs, elle riait soudain comme une possédée, et je comprenaisadmirablement ce rire, je riais moi aussi. Aujourd’hui encore, jeperds le souffle à ce seul souvenir, bien qu’il y ait de nombreusesannées de cela. Au bout d’un an, elle me remplaça. Si j’avaisvoulu, j’aurais pu lui nuire. Mais qui aurait pu me croire ?Qui ? Qu’en dites-vous, mon jeune ami ?

– Pouah ! Quelle abomination !répondis-je ; j’avais écouté cette confession avec dégoût.

– Vous ne seriez pas mon jeune ami sivous aviez répondu autrement. Je savais que vous diriez cela.Ha ! ha ! ha ! Attendez, mon ami, vivez, etvous comprendrez, maintenant il vous faut encore du pain d’épice.Non, après cela vous n’êtes pas un poète ; cette femmecomprenait la vie et savait en profiter.

– Mais pourquoi aboutir à cettebestialité ?

– À quelle bestialité ?

– Celle qu’avait atteinte cette femme etvous avec elle ?

– Ah ! vous appelez cela de labestialité ? C’est donc que vous êtes encore en lisière. Jereconnais, il est vrai, que l’indépendance peut se manifester defaçon tout opposée, mais…, parlons simplement, mon ami…, avouez quetout ceci est absurde…

– Et qu’est-ce qui n’est pasabsurde ?

– Ma personnalité, mon moi. Tout est pourmoi, c’est pour moi que le monde a été créé. Écoutez, mon ami, jecrois encore que l’on peut bien vivre sur terre. Et c’est lameilleure des croyances, car sans elle on ne peut même pas vivremal : il n’y aurait plus qu’à s’empoisonner. On raconte quec’est ce qu’a fait certain imbécile. Il s’est si bien embourbé dansla philosophie qu’il en est arrivé à nier tout, même la légitimitédes devoirs les plus normaux et les plus naturels, de sorte qu’ilne lui restait plus rien ; il restait au total : zéro,alors il s’est mis à proclamer que ce qu’il y avait de meilleurdans la vie, c’était l’acide prussique. Vous me direz : c’estHamlet ; c’est le sommet du désespoir, en un mot quelque chosede si grand que nous ne pouvons même en rêver. Mais vous êtes unpoète, et moi un simple mortel, aussi je vous dirai qu’il fautregarder cette affaire du point de vue le plus pratique et le plussimple. Moi, par exemple, il y a longtemps que je me suis affranchide tout lien, et même de toute obligation. Je ne me sens obligé quelorsque cela m’apporte quelque profit. Bien entendu, vous ne pouvezenvisager les choses de cette façon, vous avez des entraves auxpieds, un goût dépravé. Vous jugez selon l’idéal, la vertu. Je suisprêt à admettre tout ce que vous voudrez, mais que faire si je suispersuadé que l’égoïsme le plus profond est à la base de toutes lesvertus humaines ? Et plus un acte est vertueux, plus ilcontient d’égoïsme. Aime-toi toi-même, voici la seule règle que jereconnaisse. La vie est un marché : ne jetez pas votre argentpar les fenêtres, mais payez votre plaisir, si vous voulez, et vousaurez rempli tout votre devoir envers votre prochain ; voilàma morale, si vous tenez absolument à la connaître, quoique, jevous l’avoue, il me paraisse préférable de ne rien payer du tout etde savoir obliger les autres à faire quelque chose gratuitement. Jen’ai pas d’idéal, et je ne veux pas en avoir ; je n’en aijamais éprouvé la nostalgie. On peut vivre si joyeusement, siagréablement sans idéal…, et, en somme, je suis bien aisede pouvoir me passer d’acide prussique. Si j’étais un peu PLUSVERTUEUX, je ne pourrais peut-être pas m’en passer, comme cetimbécile de philosophe. (Un Allemand, sans aucun doute.) Non !Il y a encore tant de bonnes choses dans, l’existence ! J’aimela considération, le rang, les hôtels particuliers, les enjeuxénormes (j’adore les cartes). Mais surtout, surtout les femmes, etles femmes sous tous leurs aspects ; j’aime jusqu’à ladébauche obscure et cachée, étrange, originale, même un peumalpropre, pour changer… Ha ! ha ! ha ! Je lis survotre visage : avec quel mépris vous me regardez en cemoment !

– C’est vrai, lui répondis-je.

– Bon, admettons que vous ayezraison ; en tout cas, cela vaut mieux que l’acide prussique.N’est-ce pas votre avis ?

– Non, je préfère l’acide prussique.

– Je vous ai exprès demandé votre avispour me délecter de votre réponse ; je la connaissais àl’avance. Non, mon ami, si vous étiez vraiment un philanthrope,vous souhaiteriez que tous les gens d’esprit aient les mêmes goûtsque moi, même un peu malpropres, sinon, ils n’auraient bientôt plusrien à faire en ce bas monde et il ne resterait plus que lesimbéciles. C’est alors qu’ils seraient heureux ! Et vousconnaissez le proverbe : « Aux innocents les mainspleines » ; savez-vous ? Il n’y a rien de plusagréable que de vivre dans la compagnie des sots et de faire chorusavec eux : on en retire du profit ! Ne me reprochez pasd’attacher du prix aux préjugés, de tenir à certaines conventions,de rechercher la considération ; je vois bien que je vis dansune société frivole : mais jusqu’à présent, j’y suis au chaudet je hurle avec les loups ; je fais mine de la défendreâprement, et pourtant, si besoin était, je serais peut-être lepremier à l’abandonner. Je connais toutes vos idées nouvelles, bienque je n’en aie jamais souffert ; il n’y a pas de quoi,d’ailleurs. Je n’ai jamais eu de remords. J’accepte tout, pourvuque je m’en trouve bien ; mes pareils et moi nous sommeslégion et nous nous portons effectivement fort bien. Tout peutpérir sur cette terre, seuls nous ne périrons jamais. Nous existonsdepuis que le monde est monde. L’univers entier peut être englouti,nous surnagerons : nous surnageons toujours. À propos !Regardez un peu combien les gens comme nous ont la vie dure. Nousvivons exemplairement, phénoménalement longtemps : cela nevous a jamais frappé ? Jusqu’à quatre-vingts, quatre-vingt-dixans ! Donc, la nature elle-même nous protège, hé !hé ! Je veux absolument atteindre quatre-vingt-dix ans. Jen’aime pas la mort. Au diable la philosophie ! Buvons, moncher. Nous avions commencé à parler de jolies filles… Mais oùallez-vous ?

– Je m’en vais, et il est temps que vousvous en alliez, vous aussi.

– Voyons, voyons ! Je vous ai, pourainsi dire, ouvert entièrement mon cœur, et vous n’êtes même passensible à ce témoignage éclatant d’amitié ? Hé !hé ! Vous ne savez guère aimer, mon poète. Mais attendez, jevais commander encore une bouteille…

– Une troisième ?

– Oui. Pour ce qui est de la vertu, monjeune disciple (vous me permettrez de vous donner ce douxnom ; qui sait, peut-être mes enseignements vousprofiteront-ils…) Donc, pour ce qui est de la vertu, je vous aidéjà dit que « plus la vertu est vertueuse, plus il y a enelle d’égoïsme ». Je veux vous raconter à ce sujet unedélicieuse anecdote : j’ai aimé une fois une jeune fille, etje l’aimais presque sincèrement. Elle avait même fait de grandssacrifices pour moi…

– C’est celle que vous avezdévalisée ? » lui demandai-je grossièrement, ne voulantplus me contenir.

Le prince tressaillit, changea de visage etfixa sur moi ses yeux enflammés ; son regard exprimait laperplexité et la fureur.

« Attendez, reprit-il comme pourlui-même. Attendez, laissez-moi réfléchir. Je suis vraiment ivre etj’ai du mal à rassembler mes idées… »

Il se tut et me regarda d’un air inquisiteuret malveillant, retenant ma main dans la sienne comme s’ilcraignait de me voir partir. Je suis persuadé qu’à ce moment-là ilréfléchissait et cherchait d’où j’avais pu tenir cette histoireignorée de presque tous, et s’il ne courait pas quelque danger. Ils’écoula ainsi près d’une minute ; mais, brusquement, sonvisage se transforma : la raillerie, la gaieté de l’ivressereparurent dans ses yeux. Il éclata de rire.

« Ha ! ha ! ha ! UnTalleyrand, ni plus ni moins ! Eh quoi, j’étais en fait commeun paria devant elle lorsqu’elle m’a jeté en pleine figurel’accusation de l’avoir volée ! Quels glapissements, quellebordée d’injures ! Elle était enragée, cette femme et… sans lamoindre retenue. Mais, vous allez être juge : premièrement, jene l’avais pas du tout dévalisée, comme vous venez de dire. Ellem’avait donné cet argent, il était à moi. Bon ; supposons quevous me donniez votre plus bel habit (en disant ceci, il jeta uncoup d’œil sur mon unique habit passablement déformé, confectionnétrois ans plus tôt par un méchant petit tailleur). Je vous en suisreconnaissant, je le porte, et, brusquement, un an plus tard, vousvous disputez avec moi et vous exigez que je vous rende votrehabit, alors que je l’ai déjà usé… Ceci manque de noblesse :pourquoi alors me l’avoir donné ? Deuxièmement, bien que cetargent ait été à moi, je l’aurais certainement rendu, maisconvenez-en vous-même : où aurais-je pu trouver aussitôt unesomme pareille ? Et surtout, je ne peux supporter les idylleset les scènes à la Schiller, je vous l’ai déjà dit, et c’est celaqui a été la cause de tout. Vous ne sauriez croire comme elleprenait des attitudes devant moi, clamant qu’elle me faisait don decet argent (qui d’ailleurs m’appartenait). La colère m’a pris etj’ai jugé la chose très sainement, car je ne manque jamais deprésence d’esprit : j’ai estimé qu’en lui rendant cet argentje ferais peut-être son malheur. Je lui enlèverais le plaisird’être entièrement malheureuse PAR MA FAUTE et de me maudire toutesa vie. Croyez-moi, mon ami, dans cette sorte de malheur, il y aune manière d’ivresse à se sentir parfaitement intègre et magnanimeet à avoir le droit de traiter de coquin celui qui vous a offensé.Cet enivrement de haine se rencontre dans les naturesschillériennes, cela va sans dire : peut-être que cette femmedans la suite n’a rien eu à manger, mais je suis convaincu qu’ellea été heureuse. Je n’ai pas voulu la priver de ce bonheur, et je nelui ai pas restitué l’argent. Ainsi mon principe, selon lequel plusla générosité de l’homme est grande et bruyante, plus il s’y trouved’égoïsme et des plus sordides, mon principe se trouve entièrementjustifié… C’est bien clair ? Mais…, vous vouliez m’attraper,ha ! ha ! ha !… Allons, avouez-le, vous vouliezm’attraper ?… Talleyrand, va !

– Adieu ! lui dis-je en melevant.

– Un instant ! Deux mots pour finir,s’écria-t-il, en abandonnant son vilain ton pour parler avecsérieux. Une dernière chose encore : de tout ce que je vous aidit, il découle clairement (je pense que vous vous en êtes aperçu)que jamais et pour personne je ne laisserai échapper un avantage.J’aime l’argent, il m’en faut, Katerina Fiodorovna en abeaucoup : son père a été fermier des eaux-de-vie pendant dixans. Elle a trois millions et ces trois millions feront très bienmon affaire. Aliocha et Katia se conviennent parfaitement ;ils sont tous deux aussi stupides qu’il est possible del’être ; ceci aussi m’est précieux. Aussi je veux absolumentque leur mariage se fasse, et le plus rapidement possible. Dansquinze jours, trois semaines, la comtesse et Katia partent à lacampagne. Aliocha doit les accompagner. Prévenez NathaliaNikolaievna, afin que nous n’ayons pas de scènes sublimes ni dedrames à la Schiller et qu’on ne vienne pas me contrecarrer. Jesuis vindicatif et rancunier ; je sais défendre mon bien. Jen’ai pas peur d’elle : tout se passera, sans aucun doute,selon ma volonté. Aussi, si je la fais prévenir maintenant, c’estpresque pour son bien. Veillez donc à ce qu’elle ne fasse pas desottises, et à ce qu’elle se conduise de façon raisonnable. Sinon,il lui en cuira. Elle doit déjà m’être reconnaissante de ne pasavoir agi avec elle comme il conviendrait selon la loi. Sachez, monpoète, que les lois protègent la tranquillité des familles, ellesgarantissent au père la soumission de son fils et ellesn’encouragent nullement ceux qui détournent les enfants de leursdevoirs sacrés envers leurs parents. Songez enfin que j’ai desrelations, qu’elle n’en a aucune et…, il est impossible que vous necompreniez pas ce que j’aurais pu faire d’elle… Si je ne l’ai pasfait, c’est parce que jusqu’à présent elle s’est montréeraisonnable. Soyez tranquille : pendant ces six mois, des yeuxperçants ont observé chacun de ses mouvements, et j’ai tout su,jusqu’au moindre détail. C’est pourquoi j’attendais calmementqu’Aliocha la quitte de lui-même, et ce moment approche ;d’ici là, c’est pour lui une charmante distraction. Je suis resté àses yeux un père humain, et j’ai besoin qu’il ait de moi cetteopinion. Ha ! ha ! ha ! Quand je pense que je lui aipresque fait compliment, l’autre soir, d’avoir été assez généreuseet désintéressée pour ne pas se faire épouser : je voudraisbien savoir comment elle s’y serait prise ! Quant à la visiteque je lui ai faite alors, c’était uniquement pour mettre fin àleur liaison. Mais il fallait que je me fasse une certitude parmoi-même… Eh bien, cela vous suffit-il ? Ou peut-êtredésirez-vous encore savoir pourquoi je vous ai amené ici, pourquoij’ai fait toutes ces grimaces devant vous, et pourquoi je vous aiparlé avec tant de franchise, quand tout ceci eût pu fort bien sepasser de confidences…, oui ?

– Oui. » Je me contenais et écoutaisavidement. Je n’avais plus rien d’autre à lui répondre.

« Uniquement parce que j’ai remarqué envous un peu plus de bon sens et de clairvoyance que dans nos deuxpetits imbéciles. Vous auriez pu me connaître plus tôt, me deviner,faire des suppositions : j’ai voulu vous éviter cette peine etj’ai résolu de vous montrer clairement À QUI vous aviez affaire.Une impression vraie est une grande chose. Comprenez-moi donc,mon ami. Vous savez à qui vous avez affaire, vous aimezcette jeune fille, aussi j’espère maintenant que vous userez detoute votre influence (car vous avez de l’influence sur elle) pourlui épargner CERTAINS ennuis. Autrement, elle en aurait, et je vousassure que ce ne serait pas une plaisanterie. Enfin, la troisièmeraison de ma franchise envers vous, c’est que… (mais vous l’avezsans doute deviné, mon cher) j’avais vraiment envie de cracher unpeu sur cette histoire, et ceci précisément en votre présence…

– Et vous avez atteint votre but, luidis-je, en tremblant d’indignation. Je conviens que vous n’auriezpu d’aucune autre façon m’exprimer si bien votre haine et votremépris envers moi et envers nous tous. Non seulement vous n’aviezpas à craindre que vos confidences vous compromettent, mais vousn’avez même pas éprouvé de honte devant moi… Vous vous êtes montrésemblable à ce fou au manteau. Vous ne m’avez pas considéré commeun homme.

– Vous avez deviné, mon jeune ami,dit-il, en se levant : vous avez tout deviné : ce n’estpas pour rien que vous êtes un écrivain. J’espère que nous nousséparons bons amis. Si nous buvions mutuellement à notresanté ?

– Vous êtes ivre, et c’est la seuleraison pour laquelle je ne vous réponds pas comme ilconviendrait…

– Encore une réticence, vous n’avez pasachevé comme vous auriez dû me répondre, ha ! ha !ha ! Vous me permettez de payer votre écot ?

– Ne prenez pas cette peine, je régleraicela moi-même.

– J’en étais sûr ! Nous faisonsroute ensemble ?

– Non, je ne rentrerai pas avec vous.

– Adieu, mon poète. J’espère que vousm’avez compris. »

Il sortit d’un pas mal assuré, et sans seretourner vers moi. Son valet de pied l’installa dans sa calèche.La pluie tombait, la nuit était sombre…

Partie 4

Chapitre 1

 

Je ne décrirai pas mon exaspération. Quoiqu’oneût pu s’attendre à tout, j’étais impressionné comme s’il s’étaitbrusquement présenté à moi dans toute sa laideur. D’ailleurs, je mesouviens que mes impressions étaient confuses : je me sentaisécrasé, meurtri, et une sombre angoisse m’étreignait le cœur :je tremblais pour Natacha. Je pressentais qu’elle aurait encorebeaucoup à souffrir, et je cherchais avec inquiétude le moyen de lelui éviter, de lui adoucir les derniers instants avant ledénouement. Ce dénouement lui-même ne laissait aucun doute :il approchait et on savait de reste ce qu’il serait !

J’arrivai chez moi sans m’en apercevoir,malgré la pluie qui n’avait pas cessé. Il était près de troisheures. Avant que j’aie eu le temps de frapper à la porte de monappartement, j’entendis un gémissement, et la porte s’ouvritprécipitamment, comme si Nelly était restée à m’attendre près duseuil. La bougie était allumée. Je regardai Nelly et fuseffrayé : son visage était méconnaissable ; ses yeuxbrillaient d’un éclat fiévreux et avaient un regard étrange :on eût dit qu’elle ne me reconnaissait pas. Elle avait une fortefièvre.

« Nelly, qu’as-tu, tu esmalade ? » lui demandai-je en me penchant vers elle et enl’entourant de mon bras.

Elle se serra en tremblant contre moi, commesi elle avait peur, commença à dire quelque chose avec un débithaché et précipité ; elle semblait m’avoir attendu pour meraconter cela plus vite. Ses paroles étaient incohérentes etétranges ; je ne compris rien : elle avait le délire.

Je la conduisis immédiatement à son lit. Maiselle se rejetait sans cesse vers moi et s’agrippait fortement à moicomme si elle avait peur et me priait de la défendre contrequelqu’un ; lorsqu’elle fut étendue sur son lit, elle continuaà se cramponner à ma main et la tint serrée, craignant que je nem’en aille à nouveau. J’étais si ébranlé nerveusement que je fondisen larmes en la regardant. J’étais moi-même malade. Lorsqu’elleaperçut mes larmes, elle attacha sur moi un regard fixe etprolongé, avec une attention tendue, comme si elle essayait decomprendre quelque chose et de réfléchir. On voyait que cela luicoûtait un grand effort. Enfin, quelque chose qui ressemblait à unepensée éclaira son visage après une violente crise d’épilepsie,elle restait habituellement quelque temps sans pouvoir rassemblerses esprits ni prononcer de paroles distinctes. C’était ce qui seproduisait en ce moment : elle fit un effort extraordinairepour me parler, puis, ayant deviné que je ne la comprenais pas,elle étendit vers moi sa petite main et commença à essuyer meslarmes, me passa son bras autour du cou, m’attira vers elle etm’embrassa.

C’était clair : elle avait eu une criseen mon absence et cela s’était produit au moment où elle se tenaitprès de la porte. La crise passée, elle était vraisemblablementrestée longtemps sans pouvoir revenir à elle. À ces moments-là, ledélire se mêle à la réalité, et des représentations effroyables,terrifiantes s’étaient sans doute offertes à elle. En même temps,elle sentait confusément que je devais revenir et que je frapperaisà la porte, et c’est pourquoi, couchée sur le plancher, près duseuil, elle avait guetté mon retour et s’était levée au moment oùj’allais frapper.

Mais pourquoi donc se trouvait-elle justederrière la porte ? songeai-je, et soudain, je remarquai avecétonnement qu’elle avait mis sa petite pelisse (je venais de la luiacheter à une vieille revendeuse de ma connaissance qui passaitchez moi et qui me cédait parfois sa marchandise à crédit) ;elle se préparait donc à sortir et avait sans doute déjà ouvert laporte lorsque l’épilepsie l’avait brusquement terrassée. Où doncvoulait-elle aller ? Elle avait probablement déjà ledélire ?

Cependant, la fièvre persistait ; elleretomba dans le délire et perdit à nouveau connaissance. Elle avaitdéjà eu deux crises depuis qu’elle habitait chez moi, mais celas’était toujours bien terminé, tandis que maintenant elle semblaiten proie à un accès de fièvre chaude. Je restai assis près d’unedemi-heure à la veiller, puis je calai des chaises contre le divanet me couchai tout habillé à côté d’elle, afin de m’éveilleraussitôt qu’elle m’appellerait. Je n’éteignis pas la bougie. Je laregardai bien des fois encore avant de m’endormir. Elle étaitpâle ; ses lèvres desséchées par la fièvre portaient destraces de sang, dues sans doute à sa chute. Son visage conservaitune expression de terreur et reflétait une angoisse torturante quisemblait la poursuivre jusque dans son sommeil. Je résolus d’allerle lendemain à la première heure chercher le médecin, si elleallait plus mal. Je craignais qu’elle ne fût vraiment malade.

« C’est le prince qui l’aeffrayée ! » pensai-je en frémissant, et je me souvins deson récit sur la femme qui lui avait jeté son argent à lafigure.

Chapitre 2

 

Quinze jours avaient passé. Nelly serétablissait. Elle n’avait pas eu la fièvre chaude, mais elle avaitété très malade. Elle s’était levée à la fin d’avril, par un jourclair et lumineux. C’était la Semaine Sainte.

Pauvre créature ! Je ne puis poursuivremon récit dans l’ordre. Il s’est écoulé beaucoup de temps jusqu’àcette minute où je note tout ce passé, mais aujourd’hui encore,c’est avec une tristesse poignante que je pense à son petit visagemaigre et pâle, aux regards prolongés et insistants de ses yeuxnoirs, lorsque nous restions en tête-à-tête et qu’elle me regardaitde son lit, longuement, comme pour m’inviter à deviner ce qu’elleavait dans l’esprit ; mais, voyant que je ne devinais pas etque je restais dans la même incertitude, elle souriait doucement,comme pour elle-même, et me tendait soudain d’un geste tendre samain brûlante aux doigts décharnés. Maintenant, tout cela est loinet je sais tout, mais je ne pénètre pas encore tous les secrets dece cœur malade, offensé et à bout de souffrance.

Je sens que je m’écarte de mon récit, mais ence moment je ne veux penser qu’à Nelly. Chose étrange, maintenantque je suis couché sur un lit d’hôpital, seul, abandonné de tousceux que j’ai tant aimés, il arrive parfois qu’un petit détail decette époque-là, demeuré inaperçu ou vite oublié, me reviennebrusquement à la mémoire, et, envisagé isolément, revête soudainune tout autre signification et m’explique ce que je n’avais pucomprendre encore.

Les quatre premiers jours de sa maladie, ledocteur et moi fûmes terriblement inquiets, mais le cinquième jourle docteur me prit à part et me dit qu’il n’y avait plus rien àcraindre et qu’elle se rétablirait certainement. C’était ce mêmemédecin que je connaissais depuis longtemps, vieux garçon, brave etoriginal, que j’avais appelé lors de la première maladie de Nellyet qui l’avait tellement frappée avec la croix de Stanislas dedimensions extraordinaires qu’il portait au cou.

« Alors, il n’y a plus rien àcraindre ? m’écriai-je, tout joyeux.

– Non ; cette fois, elle va serétablir, mais elle n’en a pas pour longtemps.

– Comment ? Pourquoi ?m’exclamai-je, stupéfait de cet arrêt.

– Oui, elle va certainement mourirbientôt. Elle a un vice organique du cœur, et, à la moindrecirconstance fâcheuse, elle s’alitera à nouveau. Peut-être qu’ellerecouvrera la santé, mais elle retombera malade et elle finira parmourir.

– Et il n’y a absolument aucun moyen dela sauver ? Non, c’est impossible !

– C’est pourtant ce qui doit arriver.Cependant, si on écartait tout incident fâcheux, avec une vie douceet tranquille, plus de satisfactions, on pourrait éloigner leterme, et il y a même des cas…, inattendus…, étranges…, anormaux…,en un mot, ma patiente peut même être sauvée, grâce à un concoursde circonstances favorables, mais sauvée radicalement, jamais.

– Grand Dieu, mais que fairealors ?

– Suivre mes conseils, mener une vietranquille et prendre régulièrement les poudres. J’ai remarqué quecette enfant est capricieuse, sujette à des sautes d’humeur, etmoqueuse même ; elle déteste prendre régulièrement un remède,elle vient de refuser catégoriquement.

– Oui, docteur. Elle est réellementétrange, mais je mets tout cela au compte d’une irritationmaladive. Hier, elle était très obéissante ; tandisqu’aujourd’hui lorsque je lui ai apporté sa potion, elle a heurtéla cuiller, comme par hasard, et tout s’est renversé. Et lorsquej’ai voulu délayer une autre cuillerée de poudre, elle m’a arrachéla boîte des mains, l’a jetée par terre et a fondu en larmes. Cen’est sans doute pas uniquement parce qu’on lui fait prendre despoudres, ajoutai-je après avoir réfléchi un instant.

– Hum ! De l’irritation. Ses anciensmalheurs (je lui avais raconté en détail une grande partie del’histoire de Nelly et mon récit l’avait beaucoup impressionné),tout cela se tient et c’est de là que vient sa maladie. Enattendant, le seul remède, c’est de prendre des poudres il fautdonc qu’elle en prenne. Je vais essayer encore une fois de laconvaincre d’écouter les conseils du médecin et…, c’est-à-dire enparlant en général…, de prendre des poudres. »

Nous sortîmes de la cuisine où avait eu lieunotre entretien et le docteur s’approcha de son lit. Mais Nellysemblait nous avoir entendus : du moins, elle avait levé latête de dessus son oreiller et, tournée de notre côté, avait épiétout le temps ce que nous disions. Je l’avais remarqué par la porteentrouverte ; lorsque nous vînmes vers elle, la petite coquinese fourra de nouveau sous ses couvertures, et nous regarda avec unsourire malicieux. La pauvre enfant avait beaucoup maigri pendantces quatre jours de maladie : ses yeux s’étaient enfoncés,elle avait encore la fièvre. Son expression espiègle et ses regardsbrillants et agressifs qui étonnaient tellement le docteur (lemeilleur de tous les Allemands de Pétersbourg) en paraissaientd’autant plus étranges.

Il lui expliqua sérieusement, d’une voixtendre et caressante qu’il s’efforçait d’adoucir le plus possible,que les poudres étaient nécessaires et salutaires, et que tous lesmalades devraient en prendre. Nelly relevait la tête lorsquesoudain, d’un geste de la main absolument imprévu, elle heurta lacuiller et toute la potion se répandit sur le sol. J’étaisconvaincu qu’elle l’avait fait exprès.

« Voici une maladresse regrettable, dittranquillement le petit vieux, et je soupçonne que vous l’avez faitexprès, ce qui n’est pas du tout louable. Mais…, on peut réparercela, et délayer une autre poudre. »

Nelly lui rit au nez.

Le docteur hocha sentencieusement la tête.

« C’est très vilain, dit-il, en délayantune nouvelle poudre : ce n’est pas du tout louable.

– Ne vous fâchez pas, répondit Nelly, enfaisant de vains efforts pour ne pas éclater de rire ànouveau : je vais la prendre sûrement… Mais est-ce que vousm’aimez ?

– Si vous vous conduisez bien, je vousaimerai beaucoup.

– Beaucoup ?

– Oui.

– Et maintenant, vous ne m’aimezpas ?

– Si.

– Et vous m’embrasseriez, si j’en avaisenvie ?

– Oui, si vous le méritez.

Pour le coup, Nelly n’y tint plus et éclata derire encore une fois.

« Notre malade est gaie, mais ceci, cen’est que nerfs et caprices, me chuchota le docteur de l’air leplus sérieux.

– C’est bon, je vais prendre ma poudre,cria brusquement Nelly de sa petite voix faible mais quand je seraigrande, vous vous marierez avec moi ? »

Cette nouvelle espièglerie l’amusaitapparemment beaucoup ; ses yeux étincelaient et le rirefaisait trembler ses lèvres, tandis qu’elle attendait la réponse dudocteur légèrement interloqué.

« Oui, répondit-il, en souriant malgrélui à ce nouveau caprice ; oui, si vous voulez bien êtrebonne, bien élevée, obéissante et si vous voulez bien…

– Prendre des poudres ? répliquaNelly.

– Oh-oh ! eh bien, oui, prendre vospoudres. Quelle bonne petite, me murmura-t-il, elle est bonne etintelligente, mais pourtant…, m’épouser…, quel drôle decaprice ! »

Et il lui présenta sa potion. Mais cette fois,elle ne rusa même pas, elle donna simplement de la main un petitcoup à la cuiller, et tout le liquide rejaillit sur la chemise etle visage du pauvre vieux. Nelly éclata de rire bruyamment, mais cen’était plus un rire franc et joyeux. Une lueur cruelle, mauvaise,passa sur son visage. Pendant tout ce temps, elle évitait monregard, ne regardait que le docteur et, d’un air moqueur quilaissait cependant percer une inquiétude, elle attendait cequ’allait faire le « drôle » de petit vieux.

« Oh ! encore… Quel malheur !Mais…, on peut délayer une autre poudre », dit le docteur, enessuyant de son mouchoir son visage et sa chemise.

Cela frappa beaucoup Nelly. Elle s’attendait àce que nous nous mettions en colère, elle pensait qu’on allait lagronder, lui faire des reproches, peut-être le désirait-elleinconsciemment, afin d’avoir un prétexte pour pleurer, sanglotercomme dans une crise d’hystérie, renverser encore le médicamentcomme tout à l’heure et même casser quelque chose, tout cela pourapaiser son petit cœur meurtri et capricieux. Il n’y a pas queNelly, ni les malades qui aient des caprices de ce genre. Combiende fois ne m’est-il pas arrivé d’aller et venir dans ma chambreavec le désir inconscient que quelqu’un me fasse sur-le-champ unaffront ou me dise une parole qui puisse être prise pour uneinjure, afin de pouvoir soulager mon cœur. Les femmes, lorsqu’elles« soulagent » ainsi leur cœur, commencent par répandreles larmes les plus sincères, et les plus sensibles vont mêmejusqu’à la crise d’hystérie. C’est un phénomène simple etextrêmement courant, et il se produit surtout lorsqu’on a au cœurun autre chagrin, souvent inconnu de tous et que l’on voudrait,mais que l’on ne peut, communiquer à personne.

Mais, soudain, frappée par la bonté angéliquedu vieillard qu’elle avait offensé, et la patience avec laquelle ildélayait une troisième poudre, sans lui dire un seul mot dereproche, Nelly se calma. Son sourire moqueur disparut, le rougelui monta au visage, ses yeux devinrent humides : elle me jetaun regard rapide et se détourna aussitôt. Le docteur lui apporta sapotion. Elle la but docilement, prit la main rouge et enflée duvieux et le regarda dans les yeux.

« Vous… êtes fâché, parce que je suisméchante », commença-t-elle, mais elle n’acheva pas ;elle se cacha la tête sous sa couverture et éclata en sanglotsbruyants et hystériques.

« Oh ! mon enfant, ne pleurez pas…,ce n’est rien…, c’est nerveux ; buvez un peu d’eau. »

Mais Nelly ne l’écoutait pas.

« Calmez-vous…, ne vous désolez pas,poursuivit-il, tout prêt à pleurer lui-même, car c’était un hommetrès sensible ; je vous pardonne, et je vous épouserai si vousvous conduisez en honnête fille, et si…

– Vous prenez vos poudres », ditNelly sous la couverture, et un rire que je connaissais bien, unrire nerveux et faible, semblable au son d’une clochette,entrecoupé de sanglots, se fit entendre.

« Bonne et reconnaissante enfant, ditd’un ton solennel le docteur qui avait presque les larmes aux yeux.Pauvre petite ! »

À partir de ce moment, s’établit entre lui etNelly une étrange sympathie. Avec moi, au contraire, Nelly semontrait de plus en plus hostile, nerveuse et irritable. Je nesavais à quoi l’attribuer, et m’en étonnais d’autant plus que cechangement s’était produit brusquement. Les premiers jours de samaladie, elle avait été très tendre et très affectueuse enversmoi ; il semblait qu’elle ne pouvait se lasser de mevoir : elle ne me laissait pas m’éloigner, elle tenait ma maindans sa main brûlante et me faisait asseoir à côté d’elle, et sielle remarquait que j’étais sombre ou inquiet, elle s’efforçait dem’égayer, plaisantait, jouait avec moi et me souriait, étouffantvisiblement ses propres souffrances. Elle ne voulait pas que jetravaille la nuit ou que je reste à la veiller et s’attristait devoir que je ne lui obéissais pas. Parfois, je lui voyais une minesoucieuse ; elle commençait à me poser des questions pour mefaire dire pourquoi j’étais triste, à quoi je pensais ; mais,chose bizarre, quand j’en venais à Natacha, elle se taisaitaussitôt ou commençait à parler d’autre chose. Elle semblait éviterde parler de Natacha, et ceci m’étonna. Lorsque j’arrivais, elleétait tout heureuse. Mais lorsque je prenais mon chapeau, elle mesuivait d’un regard triste, étrange, et comme chargé dereproche.

Le quatrième jour de sa maladie, je passaitoute la soirée chez Natacha et j’y restai longtemps après minuit.Nous avions beaucoup de choses à nous dire. En partant, j’avais dità ma malade que j’allais revenir bientôt, et j’y comptais moi-même.Bien que je fusse resté plus que je ne m’y attendais chez Natacha,j’étais tranquille sur le compte de Nelly : elle n’était passeule. Alexandra Semionovna, ayant appris par Masloboiev, qui avaitpassé chez moi, que la petite était malade, que j’avais fort àfaire et que j’étais seul, était venue la voir. Mon Dieu, comme labonne Alexandra Semionovna s’était mise en peine !

« Alors il ne viendra pas dîner,ah ! mon Dieu ! Et il est seul, le pauvre ! Eh bien,il faut lui montrer notre dévouement, il ne faut pas laisser passerl’occasion. »

Et elle était arrivée tout de suite en fiacreavec un énorme paquet. Elle m’avait annoncé d’emblée qu’elles’installait chez moi et qu’elle était venue pour m’aider et avaitdéfait son paquet. Il contenait des sirops, des confitures pour lamalade, des poulets et une poule, pour le cas où Nelly entrerait enconvalescence, des pommes à mettre au four, des oranges, des pâtesde fruits de Kiev (si le docteur le permettait) et enfin, du linge,des draps, des serviettes, des chemises, des bandes, descompresses, de quoi monter tout un hôpital.

« Nous avons de tout, me dit-elle, enprononçant chaque mot précipitamment, comme si elle sehâtait : et vous, vous vivez comme un vieux garçon. Vousn’avez pas tout cela. Aussi, permettez-moi…, d’ailleurs c’estPhilippe Philippytch qui me l’a ordonné. Eh bien, maintenant…,vite, vite ! Que faut-il faire ? Comment va-t-elle ?A-t-elle sa connaissance ? Ah ! elle n’est pas bien commecela, il faut lui arranger son oreiller pour qu’elle ait la têteplus basse ; dites, ne vaudrait-il pas mieux un coussin decuir ? C’est plus frais. Ah comme je suis bête ! Je n’aipas pensé à en apporter un. Je vais aller le chercher… Faut-ilfaire du feu ? Je vous enverrai une bonne vieille que jeconnais. Car vous n’avez pas de servante… Mais que faut-il fairepour l’instant ? Qu’est-ce que c’est que cela ? Uneherbe…, c’est le docteur qui l’a prescrite ? Pour faire uneinfusion, sans doute ? Je vais tout de suite allumer lefeu. »

Mais je la calmai, et elle s’étonna et même sechagrina de voir qu’il n’y avait pas tant d’ouvrage. Cela ne ladécouragea pas, d’ailleurs. Elle se fit tout de suite une amie deNelly et me rendit de grands services pendant toute samaladie ; elle venait nous voir presque chaque jour etarrivait toujours avec l’air de vouloir rattraper au plus vitequelque chose qui avait disparu. Elle disait chaque fois qu’ellevenait sur l’ordre de Philippe Philippytch. Nelly lui plutbeaucoup. Elles s’aimèrent comme deux sœurs et je croisqu’Alexandra Semionovna était à beaucoup d’égards aussi enfant queNelly. Elle lui racontait des histoires, la faisait rire, et Nellys’ennuyait lorsque Alexandra Semionovna s’en retournait chez elle.Sa première apparition avait étonné ma malade, mais elle avaitdeviné tout de suite pourquoi cette visiteuse imprévue étaitarrivée et, selon son habitude, avait pris une mine renfrognée ets’était cantonnée dans un silence hostile.

« Pourquoi est-elle venue ?m’avait-elle demandé d’un air mécontent lorsque AlexandraSemionovna fut partie.

– Pour t’aider, Nelly, et te soigner.

– Pourquoi ?… Je n’ai jamais rienfait pour elle.

– Les braves gens n’attendent pas qu’onfasse quelque chose pour eux, Nelly. Ils aiment rendre service àceux qui en ont besoin. Rassure-toi il y a beaucoup de braves gens.Le malheur, c’est que tu ne les as pas rencontrés lorsqu’il auraitfallu. »

Nelly se tut ; je m’éloignai. Mais aubout d’un quart d’heure, elle m’appela de sa voix faible, medemanda à boire et brusquement m’entoura de ses bras, appuya satête sur ma poitrine et me tint longtemps serré contre elle. Lelendemain, lorsque Alexandra Semionovna arriva, elle l’accueillitavec un sourire joyeux, mais elle semblait encore avoir hontedevant elle.

Chapitre 3

 

C’est ce jour-là que je restai chez Natachatoute la soirée. Je rentrai tard. Nelly dormait. AlexandraSemionovna avait sommeil, elle aussi, mais elle m’attendait, assiseauprès de la malade. Elle commença aussitôt à me raconterprécipitamment à voix basse que Nelly avait été très gaie au début,qu’elle avait même beaucoup ri, mais qu’ensuite elle avait prisl’air triste et qu’en voyant que je ne revenais pas elle s’étaittue et était devenue songeuse. Puis elle s’était plainte de maux detête, s’était mise à pleurer et à sangloter, « tellement queje ne savais que faire, ajouta Alexandra Semionovna. Elle acommencé à me parler de Nathalia Nikolaievna, mais je n’ai rien pului dire ; alors elle a cessé de me poser des questions, ettout le reste du temps elle a pleuré et à la fin s’est endormie.Allons, adieu, Ivan Petrovitch ; je crois qu’elle va tout demême mieux, et il faut que je me sauve, Philippe Philippytch m’adit de rentrer tôt. Je vous avouerai qu’il ne m’avait laisséesortir que pour deux heures, et je suis restée ici de moi-même.Mais cela ne fait rien, ne vous inquiétez pas pour moi ; iln’osera pas se fâcher… À moins que… Ah, mon Dieu, mon cher IvanPetrovitch, que puis-je faire ? maintenant, il rentre toujourssoûl ! Il est très occupé, il ne me parle plus, il y a quelquechose qui l’ennuie, qui lui pèse sur l’esprit, je le voisbien ; et, le soir, il est tout de même soûl… Et je me distout le temps s’il revient en ce moment, qui le fera coucher ?Mais je m’en vais, je m’en vais, adieu. Adieu, Ivan Petrovitch.J’ai regardé vos livres : vous en avez beaucoup, et ça doitêtre des livres intelligents : et moi, sotte, qui n’ai jamaisrien lu !… Allons, à demain… »

Mais, le lendemain, Nelly se réveilla tristeet morose, elle me répondait à contrecœur. D’elle-même elle nem’adressait pas la parole, comme si elle était fâchée contre moi.Je remarquai seulement certains regards qu’elle me jeta, presque àla dérobée ; on y lisait une souffrance cachée, et en mêmetemps une tendresse qu’elle ne laissait pas voir lorsqu’elle meregardait en face. C’est ce jour-là que se produisit la scène avecle docteur ; je ne savais que penser.

Mais Nelly changea définitivement à mon égard.Ses bizarreries, ses caprices, parfois même sa haine envers moi seprolongèrent jusqu’au jour où elle cessa de vivre avec moi, jusqu’àla catastrophe qui dénoua tout notre roman. Mais nous y viendronsplus tard.

Parfois, d’ailleurs, elle redevenait tendreavec moi pour une heure ou deux. Elle semblait alors vouloirredoubler de caresses ; le plus souvent elle pleuraitamèrement. Mais ces heures passaient vite, elle retombait dans samélancolie et me regardait à nouveau d’un air hostile. Oulorsqu’elle s’apercevait qu’une de ses nouvelles espiègleries medéplaisait, elle se mettait à rire et cela finissait presquetoujours par des larmes.

Elle se disputa même une fois avec AlexandraSemionovna, lui dit qu’elle ne voulait rien d’elle. Et lorsque jeme mis à lui faire des reproches en présence d’AlexandraSemionovna, elle se mit en colère et me répondit avecbrusquerie ; elle semblait déborder de rancune ; puis,brusquement, elle se tut et resta près de deux jours sansm’adresser la parole, ne voulant ni prendre sa potion, ni boire, nimanger ; seul, le vieux médecin sut la convaincre et laramener à de meilleurs sentiments.

J’ai déjà dit qu’entre le docteur et elle,depuis le jour où il lui avait donné son remède, s’était établieune curieuse sympathie. Nelly l’avait pris en grande affection etl’accueillait toujours avec un sourire radieux, comme si ellen’avait pas eu une ombre de tristesse avant son arrivée. De soncôté, le petit vieux s’était mis à venir chaque jour, parfois mêmedeux fois par jour, même lorsque Nelly commença à marcher et à serétablir complètement, et elle l’avait si bien ensorcelé qu’il nepouvait rester une journée sans entendre son rire et sesplaisanteries, souvent très amusantes. Il lui apporta des livresd’images, toujours d’un caractère édifiant. Il y en eut un qu’ilacheta exprès pour elle. Plus tard, il lui apporta des douceurs, dejolies boîtes de bonbons. Ces fois-là, il entrait habituellementavec un air solennel, comme si cela avait été son jour de fête, etNelly devinait tout de suite qu’il apportait un cadeau. Mais il nemontrait pas son présent, il riait d’un air malin, s’asseyait àcôté de Nelly et insinuait que lorsqu’une jeune fille savait biense conduire et mériter l’estime en son absence, elle avait droit àune belle récompense. En disant cela, il la regardait d’un air sisimplet et si bon que Nelly, tout en riant de lui de bon cœur,laissait voir dans son regard rasséréné un attachement tendre etsincère. Enfin, le vieux se levait d’un air solennel, sortait laboîte de bonbons et ajoutait invariablement en la remettant àNelly : « Pour mon aimable et future épouse. » À cemoment-là, il était certainement plus heureux encore que Nelly.

Ils se mettaient ensuite à causer ;chaque fois, il l’exhortait sérieusement et avec éloquence àprendre soin de sa santé et il lui donnait des conseils depraticien.

« Il faut avant tout veiller sur sasanté, disait-il d’un ton dogmatique : tout d’abord, etsurtout, pour rester en vie, et ensuite pour être toujours en bonnesanté et atteindre ainsi le bonheur. Si vous avez des chagrins, machère enfant, oubliez-les, ou, mieux encore, essayez de ne pas ypenser. Si vous n’en avez pas…, n’y pensez pas non plus, et tâchezde penser à ce qui vous fait plaisir…, à des choses gaies,distrayantes.

– Mais penser à quoi ? » luidemandait Nelly.

Le docteur restait alors pantois.

« Eh bien…, à un jeu innocent, quiconvienne à votre âge…, ou à quelque chose de ce genre…

– Je ne veux pas jouer, je n’aime pascela, disait Nelly. J’aime mieux les robes neuves.

– Les robes neuves ! Hum ! cen’est déjà plus aussi bien. Il faut savoir se contenter d’unecondition modeste. Et, d’ailleurs…, peut-être… qu’on peut aimeraussi des robes neuves.

– Est-ce que vous me ferez faire beaucoupde robes, lorsque je serai mariée avec vous ?

– Quelle idée ! » dit ledocteur, et involontairement il fronçait les sourcils. Nellysouriait d’un air fripon et une fois même, s’oubliant, elle meregarda en souriant. « Et, du reste…, je vous ferai faire unerobe si vous le méritez par votre conduite, poursuivit ledocteur.

– Est-ce qu’il faudra que je prenne despoudres tous les jours, lorsque je serai mariée avecvous ?

– Peut-être que non, pas toujours »,et le docteur se mettait à sourire.

Nelly interrompait l’entretien par un éclat derire. Le vieillard riait lui aussi, en la regardant avecaffection.

« Quel esprit enjoué ! me dit-il ense tournant vers moi. Mais il lui reste encore une humeurcapricieuse et fantasque et de l’irritabilité. »

Il avait raison. Je ne savais décidément pasce qui lui était arrivé. Elle semblait ne plus vouloir me parler,comme si je m’étais rendu coupable envers elle. Cela m’était trèspénible. Je prenais moi-même un air renfrogné et de tout un jour jene lui adressai pas la parole, mais le lendemain j’en eus honte.Elle pleurait souvent et je ne savais absolument pas comment laconsoler. D’ailleurs, un jour elle rompit son silence.

J’étais rentré juste avant le crépuscule, etje l’avais vue cacher rapidement un livre sous son oreiller.C’était mon roman qu’elle avait pris sur la table et qu’elle lisaiten mon absence. Pourquoi donc me le cacher, comme si elle avaithonte ? pensai-je, mais je fis mine de n’avoir rien remarqué.Au bout d’un quart d’heure, je me rendis à la cuisine pour uneminute : elle sauta rapidement de son lit et remit le roman àsa place ; lorsque je revins, je l’aperçus sur la table. Uninstant après, elle m’appela ; sa voix trahissait une certaineémotion. Cela faisait déjà quatre jours qu’elle ne me parlaitpresque plus.

« Vous… irez aujourd’hui chezNatacha ? me demanda-t-elle d’une voix saccadée.

– Oui, Nelly, j’ai absolument besoin dela voir aujourd’hui.

– Vous… l’aimez… beaucoup ?demanda-t-elle encore d’une voix faible.

– Oui, Nelly, beaucoup.

– Moi aussi, je l’aime »,ajouta-t-elle à voix basse.

Puis ce fut de nouveau le silence.

« Je veux aller la voir et vivre avecelle, reprit Nelly en me jetant un regard humide.

– C’est impossible, Nelly, répondis-jeassez étonné. Est-ce que tu n’es pas bien chez moi ?

– Pourquoi donc est-ceimpossible ? » Et elle devint toute rouge :« Vous me conseillez bien d’aller chez son père ; maismoi je ne veux pas y aller. Est-ce qu’elle a uneservante ?

– Oui.

– Eh bien, alors, elle la renverra, etc’est moi qui la servirai. Je ferai tout pour elle et jen’accepterai pas qu’elle me paie ; je l’aimerai et je luiferai la cuisine. Dites-le lui aujourd’hui.

– Mais pourquoi, quelle idée,Nelly ! et quelle opinion as-tu d’elle ? Crois-tu qu’elleaccepterait de te prendre comme cuisinière ? Si elle teprenait, ce serait comme son égale, comme sa petite sœur.

– Non, je ne veux pas qu’elle me prennecomme son égale… Ça, non…

– Pourquoi donc ? »

Nelly se taisait. Un tremblement agitait seslèvres ; elle avait envie de pleurer.

« Mais celui qu’elle aime maintenant vas’en aller et la laisser seule ? » demanda-t-elleenfin.

Je fus stupéfait.

« Comment sais-tu cela, Nelly ?

– C’est vous-même qui me l’avez dit et,avant-hier matin, quand le mari d’Alexandra Semionovna est venu, jele lui ai demandé et il m’a tout raconté.

– Masloboiev est venu ici unmatin ?

– Oui, répondit-elle en baissant lesyeux.

– Pourquoi ne me l’as-tu pasdit ?

– Parce que… »

Je réfléchis une minute. Dieu sait pourquoiMasloboiev rôdait ainsi avec ses airs mystérieux. Sur quelle pisteétait-il ? Il aurait fallu que je le voie.

« Mais qu’est-ce que cela peut te fairequ’il la quitte, Nelly ?

– Vous l’aimez beaucoup, n’est-cepas ? me répondit Nelly, sans lever les yeux sur moi. Si vousl’aimez, vous l’épouserez, quand l’autre sera parti.

– Non, Nelly, elle ne m’aime pas comme jel’aime et je… Non, cela ne se fera pas, Nelly.

– Je vous servirais tous les deux, etvous seriez heureux », me dit-elle presque à voix basse, sansme regarder.

« Qu’est-ce qu’elle a, qu’est-ce qu’ellea ? » me dis-je tout bouleversé. Nelly s’était tue et nedit plus un mot. Mais lorsque je sortis, elle fondit en larmes,pleura toute la soirée, ainsi que me le dit Alexandra Semionovna,et s’endormit tout en larmes. Même la nuit, en dormant, ellepleurait et parlait dans son délire.

À partir de ce jour, elle fut encore plussombre et plus silencieuse et elle ne me parla plus du tout. Il estvrai que je saisis deux ou trois regards qu’elle me jeta à ladérobée, pleins de tendresse Mais cela passait avec le moment quiavait provoqué cette tendresse et, comme pour résister à cet élan,Nelly, presque d’heure en heure, devenait plus morose, même avec lemédecin qui s’étonnait de ce changement. Cependant, elle étaitpresque rétablie et le docteur lui permit enfin d’aller se promenerau grand air, mais pour de courts instants. Le temps était clair etchaud. C’était la Semaine Sainte, qui se trouvait très tard cetteannée-là ; je sortis un matin : il me fallait absolumentaller chez Natacha, mais je m’étais promis de rentrer tôt afin deprendre Nelly et d’aller faire une promenade avec elle ;jusque-là, je la laissai seule.

Je ne saurais exprimer le coup qui m’attendaità la maison. Je m’étais hâté. En arrivant, je vois que la clé est àl’extérieur. J’entre : personne. Je me sentis défaillir. Jeregarde : sur la table, il y avait un papier, avec uneinscription au crayon, d’une grosse écriture inégale :

« Je suis partie de chez vous et je nereviendrai plus jamais. Mais je vous aime beaucoup.

« Votre fidèle

NELLY. »

Je poussai un cri d’effroi et me précipitaihors de mon appartement.

Chapitre 4

 

Je n’étais pas encore sorti dans la rue et jen’avais pas eu le temps de réfléchir à ce que j’allais faire quesoudain j’aperçus un drojki qui s’arrêtait devant la porte de lamaison : Alexandra Semionovna en sortit, tenant Nelly par lamain. Elle la serrait bien fort, comme si elle avait peur qu’ellene s’enfuît une seconde fois. Je me jetai vers elles.

« Nelly, que t’arrive-t-il ?m’écriai-je : où es-tu allée, pourquoi ?

– Attendez, ne vous pressez pas ;montons chez vous, vous saurez tout, dit AlexandraSemionovna ; ce que j’ai à vous raconter, Ivan Petrovitch, memurmura-t-elle hâtivement en chemin, c’est à ne pas ycroire !… Allons, vous allez savoir tout de suite. »

On voyait sur son visage qu’elle apportait desnouvelles extrêmement importantes.

« Va te coucher un instant, Nelly,dit-elle lorsque nous fûmes entrés dans la chambre : tu esfatiguée ; ce n’est pas rien que de faire une tellecourse ; et après ta maladie, c’est épuisant ; va tecoucher, ma chérie. Nous allons nous en aller pour ne pas ladéranger, elle va s’endormir. » Et elle me désigna la cuisined’un clin d’œil.

Mais Nelly ne se coucha pas : elles’assit sur le divan et se couvrit le visage de ses mains.

Nous sortîmes et Alexandra Semionovna me mithâtivement au courant de l’affaire. Je sus plus de détails après.Voici ce qui s’était passé :

Après être partie de chez moi, deux heuresenviron avant mon retour, me laissant son billet, Nelly avait toutd’abord couru chez le vieux docteur. Elle s’était procuré sonadresse auparavant. Le docteur me raconta qu’il avait faillis’évanouir lorsqu’il avait vu Nelly chez lui et que pendant tout letemps qu’elle était restée, « il n’en croyait pas sesyeux ». Même aujourd’hui, je ne le crois pas, ajouta-t-il enconclusion, et je ne le croirai jamais. Et cependant Nelly étaitréellement allée chez lui. Il était assis tranquillement dans soncabinet, dans son fauteuil, en robe de chambre, et il prenait soncafé, lorsqu’elle était entrée en courant et, avant qu’il ait eu letemps de se ressaisir, s’était jetée à son cou. Elle pleurait, leserrait dans ses bras, l’embrassait, lui baisait les mains, lepriant instamment, avec des mots sans suite, de la prendre chezlui ; elle disait qu’elle ne voulait plus et ne pouvait plusvivre chez moi, que c’était pour cela qu’elle était partie ;qu’elle s’y sentait mal à son aise ; qu’elle ne se moqueraitplus de lui et ne lui parlerait plus de robes neuves, et qu’elle seconduirait bien, apprendrait à lui laver et à lui repasser seschemises » (elle avait sans doute composé tout son discours enchemin, et même peut-être avant) et qu’enfin elle seraitobéissante, et chaque jour s’il le fallait prendrait les poudresqu’il voudrait. Que si elle avait dit qu’elle voulait se marieravec lui, c’était pour plaisanter, qu’elle n’y pensait même pas. Levieil Allemand était tellement abasourdi qu’il était resté tout letemps bouche bée, tenant en l’air son cigare qu’il avait laissés’éteindre.

« Mademoiselle, avait-il dit, enfin,retrouvant tant bien que mal l’usage de sa langue, mademoiselle,autant que j’ai pu vous comprendre, vous me demandez de vousprendre chez moi. Mais c’est impossible ! Vous le voyez, jevis très à l’étroit et j’ai de maigres revenus… Et enfin,brusquement ainsi sans réfléchir… C’est affreux ! Enfin,d’après ce que je vois, vous vous êtes enfuie de chez vous. C’esttout à fait blâmable et impossible… Et puis je vous ai seulementpermis de vous promener un petit moment, quand il ferait beau, sousla surveillance de votre bienfaiteur, et vous quittez votrebienfaiteur et vous courez chez moi, alors que vous devriez veillersur votre santé et… et… prendre votre potion… Enfin…, enfin…, jen’y comprends rien… »

Nelly ne l’avait pas laissé achever. Elles’était remise à pleurer, l’avait à nouveau supplié, mais rien n’yavait fait. Le vieux était de plus en plus stupéfait et comprenaitde moins en moins. Finalement, Nelly l’avait quitté encriant : Ah ! mon Dieu ! » et s’était enfuiehors de la chambre. « J’ai été malade toute la journée, ajoutale docteur, en achevant son récit, et j’ai dû prendre une décoctionpour dormir… »

Nelly avait alors couru chez les Masloboiev.Elle s’était munie aussi de leur adresse et les trouva, quoique nonsans peine. Masloboiev était chez lui. Alexandra Semionovna levales bras au ciel lorsque Nelly les pria de la prendre chez eux. Onlui demanda pourquoi elle avait eu cette idée et si elle n’étaitpas bien chez moi. Nelly n’avait rien répondu et s’était jetée ensanglotant sur une chaise. « Elle pleurait tellement,tellement, me dit Alexandra Semionovna, que j’ai cru qu’elle allaiten mourir. » Nelly les supplia de la prendre au besoin commefemme de chambre ou comme cuisinière ; elle dit qu’ellebalayerait les planchers, apprendrait à laver le linge. (Ellefondait sur ce blanchissage du linge des espérances particulièreset estimait que c’était la façon la plus séduisante d’engager lesgens à la prendre.) Alexandra Semionovna voulait la garder jusqu’àplus ample éclaircissement, et me le faire savoir. Mais PhilippePhilippytch s’y était opposé formellement et avait ordonné aussitôtqu’on reconduisit la fugitive chez moi. En chemin, AlexandraSemionovna l’avait prise dans ses bras et embrassée, et Nellys’était remise à pleurer encore plus fort. En la regardant,Alexandra Semionovna avait fondu elle aussi en larmes. De sortequ’elles n’avaient fait toutes deux que pleurer pendant tout lechemin.

« Mais pourquoi donc, pourquoi donc neveux-tu plus vivre chez lui ? Est-ce qu’il te maltraite ?lui avait demandé Alexandra Semionovna, tout en larmes.

– Non…

– Alors, pourquoi ?

– Parce que… je ne veux pas vivre chezlui…, je ne peux pas…, je suis toujours si méchante avec lui…, etlui, il est bon…, chez vous, je ne serai pas méchante, jetravaillerai, dit-elle en sanglotant comme dans une crised’hystérie.

– Mais pourquoi es-tu si méchante aveclui, Nelly ?

– Parce que…

– Et je n’ai pu tirer d’elle que ce« parce que », conclut Alexandra Semionovna, en essuyantses larmes. Pourquoi est-elle si malheureuse ? C’est peut-êtresa maladie ? Qu’en pensez-vous, IvanPetrovitch ? »

Nous rentrâmes. Nelly était étendue, le visageenfoui dans les oreillers, et pleurait. Je me mis à genoux devantelle, lui pris les mains et commençai à les baiser. Elle me retirases mains et sanglota encore plus fort. Je ne savais que dire. À cemoment, le vieil Ikhméniev entra.

« Bonjour, Ivan. Je viens te voir pouraffaire », me dit-il en nous regardant tous deux, étonné de mevoir à genoux. Le vieux avait été malade tous ces derniers temps.Il était pâle et maigre, mais, comme pour narguer quelqu’un, ildédaignait son mal et refusait d’écouter les exhortations d’AnnaAndréievna : il se levait et continuait à vaquer à sesaffaires.

« Adieu, à bientôt, me dit AlexandraSemionovna, en regardant le vieillard avec insistance. PhilippePhilippytch m’a recommandé de rentrer le plus tôt possible. Nousavons à faire. Mais je viendrai ce soir, je resterai une heure oudeux.

– Qui est-ce ? » me dit levieux à voix basse, en pensant visiblement à autre chose. Je le luiexpliquai.

« Hum ! je suis venu au sujet d’uneaffaire, Ivan… »

Je savais de quelle affaire il s’agissait, etj’attendais sa visite. Il venait nous parler à Nelly et à moi etvoulait me la redemander. Anna Andréievna avait enfin consenti àprendre l’orpheline chez elle. C’était le résultat de nosconversations secrètes : j’avais convaincu Anna Andréievna etlui avais dit que la vue de l’orpheline, dont la mère avait étéelle aussi maudite par son père, pouvait, peut-être, ramener lecœur du vieux à d’autres sentiments. Je lui avais si clairementexposé mon plan que maintenant c’était elle qui pressait son maride prendre l’enfant. Le vieillard se mit à l’œuvre avecempressement il voulait tout d’abord plaire à son Anna Andréievna,et il avait son idée… Mais j’y reviendrai plus en détail…

J’ai déjà dit que, dès la première visite duvieux, Nelly avait éprouvé de l’aversion pour lui. Je remarquai parla suite qu’une sorte de haine même se faisait voir sur son visagelorsqu’on prononçait devant elle le nom d’Ikhméniev. Le vieux entratout de suite dans le sujet, sans préambule. Il alla droit à Nelly,qui était toujours couchée, cachant son visage dans les oreillers,lui prit la main et lui demanda si elle voulait bien venir vivrechez lui et lui tenir lieu de fille.

« J’avais une fille, et je l’aimais plusque moi-même, conclut le vieillard, mais maintenant elle ne vitplus avec moi. Elle est morte. Veux-tu prendre sa place dans mamaison et… dans mon cœur ? »

Et dans ses yeux secs et enflammés par lafièvre une larme apparut.

« Non, je ne veux pas, répondit Nelly,sans relever la tête.

– Pourquoi, mon enfant ? Tu n’aspersonne. Ivan ne peut te garder éternellement chez lui, et chezmoi tu seras en famille.

– Je ne veux pas, parce que vous êtesméchant. Oui, méchant, méchant ajouta-t-elle en levant la tête eten s’asseyant sur le lit, face au vieillard. Moi aussi, je suisméchante, plus méchante que tout le monde, et pourtant vous êtesencore plus méchant que moi !… »

En disant ceci, Nelly devint blême, et sesyeux se mirent à étinceler ; ses lèvres tremblantes pâlirentet grimacèrent sous l’afflux d’une sensation violente. Le vieillardla regardait, embarrassé.

« Oui, plus méchant que moi, car vous nevoulez pas pardonner à votre fille ; vous voulez l’oubliercomplètement et prendre un autre enfant ; est-ce qu’on peutoublier son enfant ? Est-ce que vous m’aimerez ? Dès quevous me regarderez, vous vous rappellerez que je suis uneétrangère, que vous aviez une fille que vous avez voulu oublierparce que vous êtes un homme cruel. Et je ne veux pas vivre chezdes gens cruels, je ne veux pas, je ne veux pas !… »Nelly devint pourpre et me jeta un regard rapide. « C’estaprès-demain Pâques tous les gens s’embrassent, se réconcilient, separdonnent… Je le sais… Il n’y a que vous…, vous seul ! Vousêtes cruel ! Allez-vous en ! »

Elle était tout en larmes. Elle avait sansdoute composé ce discours longtemps avant et l’avait retenu, pourle cas où le vieillard l’inviterait encore une fois à venir chezlui. Ikhméniev était impressionné ; il avait pâli. Uneexpression douloureuse se lisait sur son visage.

« Et pourquoi, pourquoi tout le mondes’inquiète-t-il ainsi de moi ? Je ne veux pas, je ne veux pas,s’écria soudain Nelly dans un accès de fureur ; j’iraidemander l’aumône !

– Nelly, qu’est-ce que tu as ?Nelly, mon enfant ! m’écriai-je involontairement, mais monexclamation ne fit que verser de l’huile sur le feu.

– Oui, j’aime mieux aller dans les rueset demander l’aumône, et je ne resterai pas ici, criait-elle ensanglotant. Ma mère aussi mendiait, et quand elle est morte, ellem’a dit : « Reste pauvre, et va plutôt mendierque… » Ce n’est pas une honte de demander l’aumône ; jene demande pas à un seul, mais à tout le monde, et, tout le monde,ce n’est personne ; demander à un seul, c’est honteux, mais àtous non ; c’est ce qu’une mendiante m’a dit ; je suispetite, je n’ai rien d’autre. Et je demanderai à tout lemonde ; je ne veux pas, je ne veux pas, je suis méchante, plusméchante que tout le monde : voilà comme je suisméchante ! »

Et Nelly saisit brusquement une tasse sur latable et la jeta par terre.

« Elle est cassée maintenant !dit-elle en me regardant d’un air de défi triomphant. Il n’y a quedeux tasses, ajouta-t-elle, et je casserai aussi l’autre… Alorsdans quoi boirez-vous votre thé ? »

Elle était comme possédée et semblait trouverune jouissance dans cet accès de rage : on eût dit qu’ellesentait que c’était mal, honteux, mais qu’en même temps elles’incitait elle-même à commettre quelque nouvelle incartade.

« Elle est malade, Vania, me dit levieux ; ou bien…, ou bien je ne comprends pas quelle enfantc’est là. Adieu ! »

Il prit sa casquette et me serra la main. Ilétait très abattu ; Nelly l’avait horriblement blessé, j’étaisrévolté.

« Comment n’as-tu pas eu pitié de lui,Nelly ! m’écriai-je, lorsque nous fûmes seuls. Tu n’as pashonte ? Non, tu n’es pas bonne, tu es vraimentméchante ! » Et comme j’étais, nu-tête, je courus aprèsle vieux. Je voulais le raccompagner jusqu’à la porte de la maisonet lui dire quelques mots de consolation. En descendantprécipitamment l’escalier, je crus voir encore devant moi le visagede Nelly, livide sous mes reproches.

J’eus bientôt rattrapé mon vieil ami.

« La pauvre enfant se sent outragée, ellea ses chagrins à elle, crois-moi, Ivan, et moi qui commençais à luiconter mes malheurs ! me dit-il avec un sourire amer. J’airouvert sa blessure. On dit que celui qui a la panse pleine n’a pasd’oreille pour l’affamé ; j’ajouterai que l’affamé lui-même necomprend pas toujours l’affamé. Allons, adieu ! »

Je voulais lui parler d’autre chose ;mais il fit de la main un geste découragé.

« Inutile de chercher à meconsoler ; veille plutôt à ce qu’elle ne se sauve pas de cheztoi : elle en a tout l’air, ajouta-t-il avec une sorted’irritation et il s’éloigna d’un pas rapide en balançant les braset en frappant le trottoir de sa canne. Il ne pensait pas qu’il semontrait bon prophète. »

Qu’advint-il de moi lorsqu’en rentrant, à monépouvante, je trouvai à nouveau la chambre vide ! Je meprécipitai dans l’entrée, cherchai Nelly dans l’escalier,l’appelai ; je frappai même chez les voisins, demandant si onl’avait vue ; je ne pouvais, ne voulais pas croire qu’elle sefût de nouveau enfuie. Et comment avait-elle pu ? La maisonn’avait qu’une seule porte ; elle aurait dû passer devantnous, pendant que je parlais avec le vieux. Mais bientôt, à mongrand chagrin, je réfléchis qu’elle avait pu se cacher d’abord dansl’escalier, guetter le moment où je remonterais et se sauver ;de cette façon, personne n’avait pu la voir. En tout cas, ellen’avait pu aller loin.

Horriblement inquiet, je partis de nouveau àsa recherche, laissant à tout hasard la porte ouverte.

Je me rendis tout d’abord chez les Masloboiev.Je ne les trouvai ni l’un ni l’autre chez eux. Je leur laissai unbillet dans lequel je les informais de mon nouveau malheur, lespriant, si Nelly venait, de me le faire savoir aussitôt : puisj’allai chez le docteur : il n’était pas là non plus et saservante me dit qu’il n’avait eu d’autre visite que celle de tout àl’heure. Que faire ? J’allai chez la Boubnova et appris par lafemme du fabricant de cercueils que la logeuse était au postedepuis hier, et qu’on n’avait pas revu Nelly DEPUIS L’AUTRE JOUR.Fatigué, épuisé, je courus à nouveau chez les Masloboiev :même réponse, personne n’était venu, et eux-mêmes n’étaient pasencore rentrés. Mon billet était toujours sur la table. Je nesavais plus que devenir.

Dans une angoisse mortelle, je repris lechemin de la maison tard dans la soirée. Il me fallait encore allerchez Natacha ; elle m’avait fait appeler dès le matin. Jen’avais rien mangé de la journée ; la pensée de Nelly metorturait.

« Qu’est-ce que cela veut dire ?songeai-je. Est-ce là une conséquence étrange de sa maladie ?Est-elle folle ou en train de le devenir ? Mais, mon Dieu, oùest-elle maintenant, où la trouver ? » À peine avais-jepoussé cette exclamation que je l’aperçus soudain, à quelques pasde moi, sur le pont V… Elle se tenait près d’un réverbère et nem’avait pas aperçu. Je voulus courir vers elle, maism’immobilisai : « Qu’est-ce qu’elle fait doncici ? » me dis-je, étonné, et sûr de ne plus la perdre,je décidai d’attendre et de l’observer. Dix minutess’écoulèrent ; elle était toujours là, regardant les passants.Enfin, un petit vieillard bien mis se montra, et Nelly s’approchade lui ; sans s’arrêter, il sortit quelque chose de sa pocheet le lui tendit. Elle s’inclina pour le remercier. Je ne peuxexprimer ce que je ressentis en cet instant. Mon cœur se serradouloureusement ; il me semblait que quelque chose qui m’étaitcher, que j’aimais, que j’avais choyé et caressé, se trouvait encet instant souillé, déshonoré mais en même temps des larmes mevinrent.

Oui, je pleurais sur ma pauvre Nelly, quoiqueau même moment je ressentisse une indignation insurmontable ;elle ne mendiait pas par nécessité ; elle n’avait pas étéjetée à la rue, ni abandonnée, elle ne s’était pas enfuie de chezde cruels oppresseurs, mais de chez ses amis, qui l’aimaient et lagâtaient. On eût dit qu’elle voulait étonner ou effrayer par sesexploits ; elle semblait braver quelqu’un. Mais quelque chosede mystérieux mûrissait dans son âme… Oui, le vieux avaitraison ; elle était offensée, sa blessure ne pouvait secicatriser, et elle s’efforçait de la rouvrir par ces agissementssecrets, par cette défiance envers nous tous ; elle sedélectait de cette douleur, de cet ÉGOÏSME DE LA SOUFFRANCE, sil’on peut s’exprimer ainsi. Je comprenais ce besoin d’envenimer sasouffrance et cette délectation : c’était celle de beaucoupd’humiliés et offensés, opprimés par le sort et conscients de soninjustice. Mais de quelle injustice de notre part Nelly avait-elleà se plaindre ? On eût dit qu’elle voulait nous surprendre etnous effrayer par ses hauts faits, ses caprices et ses incartadesétranges, par ostentation… Mais ce n’était pas cela ! En cemoment, elle était seule, aucun d’entre nous ne la voyait demanderl’aumône. Il était impossible qu’elle y trouvât du plaisir !Pourquoi demander l’aumône, pourquoi avait-elle besoind’argent ?

Lorsqu’elle eut reçu cette obole, elle quittale pont et s’approcha des fenêtres vivement éclairées d’un magasin.Là, elle commença à faire le compte de son butin ; je metenais à dix pas de là. Elle avait déjà une certaine somme dans lamain. On voyait qu’elle avait mendié depuis le matin. Elle refermasa main, traversa la rue et entra dans une boutique. Je m’approchaiaussitôt de la porte grande ouverte et regardai ce qu’elle allaitfaire.

Je la vis poser son argent sur le comptoir, eton lui donna une tasse, une simple tasse à thé, tout à faitsemblable à celle qu’elle avait cassée pour nous montrer àIkhméniev et à moi combien elle était méchante. Cette tasse coûtaitsans doute dans les quinze kopeks, et même peut-être moins. Lemarchand la lui enveloppa dans un papier, l’entoura d’une ficelleet la remit à Nelly, qui sortit précipitamment de la boutique d’unair tout content.

« Nelly ! criai-je lorsqu’elle futarrivée à ma hauteur : Nelly ! »

Elle tressaillit, me regarda, la tasse luiéchappa des mains, tomba sur le pavé et se brisa. Nelly étaitpâle ; mais lorsqu’elle m’eut regardé et se fut convaincue quej’avais tout vu et que je savais tout, elle rougitsubitement ; cette rougeur décelait une honte intolérable ettorturante. Je la pris par la main et l’emmenai à la maison ;ce n’était pas loin. En chemin, nous ne prononçâmes pas un mot. Unefois arrivé chez moi, je m’assis ; Nelly restait debout devantmoi, pensive et troublée ; son visage avait repris sa pâleuret elle baissait les yeux. Elle ne pouvait pas me regarder.

« Nelly, tu demandais l’aumône ?

– Oui, dit-elle tout bas en baissant lesyeux encore davantage.

– Tu voulais amasser de quoi racheter unetasse comme celle que tu as cassée tout à l’heure ?

– Oui…

– Mais t’ai-je fait des reproches,t’ai-je grondée ? Ne vois-tu pas combien de méchanceté, deméchanceté vaniteuse il y a dans ton acte ? Est-ce biencela ? Tu n’as pas honte ? Est-ce que…

– Si, j’ai honte, murmura-t-elle d’unevoix à peine perceptible, et une petite larme roula sur sajoue.

– Tu as honte, répétai-je aprèselle : Nelly, ma chère enfant, je suis coupable envers toi,pardonne-moi et faisons la paix. »

Elle me regarda ; les larmes jaillirentde ses yeux et elle se jeta sur ma poitrine.

À ce moment, Alexandra Semionovna entra encoup de vent.

« Comment ! Elle est rentrée ?De nouveau ? Ah ! Nelly, Nelly, qu’est-ce quit’arrive ? Enfin, c’est bien du moins que tu sois rentrée… Oùl’avez-vous trouvée, Ivan Petrovitch ? »

Je fis un clin d’œil à Alexandra Semionovnaafin qu’elle ne me posât plus de questions, et elle me comprit. Jedis tendrement adieu à Nelly qui pleurait toujours amèrement, etpriai la bonne Alexandra Semionovna de rester avec elle jusqu’à monretour ; puis je courus chez Natacha ; j’étais en retardet je me dépêchai.

C’était ce soir-là que se décidait notresort : nous avions beaucoup de choses à nous dire, Natacha etmoi, mais je lui glissai tout de même un mot sur Nelly et luiracontai en détail tout ce qui était arrivé. Mon récit intéressabeaucoup Natacha et même l’impressionna.

« Sais-tu, Vania, me dit-elle après avoirréfléchi un instant. Je crois qu’elle t’aime.

– Quoi ? Comment ? luidemandai-je étonné.

– Oui, c’est un commencement d’amour,d’amour de femme…

– Que dis-tu, Natacha, tu rêves !Mais c’est une enfant !

– Qui aura bientôt quatorze ans. Cetteexaspération vient de ce que tu ne comprends pas son amour et de ceque, peut-être, elle ne se comprend pas elle-même ; si sonirritation est puérile à beaucoup d’égards, elle n’en est pas moinssérieuse et cruelle. Surtout, elle est jalouse de moi. Tu m’aimestellement que, même à la maison, tu ne t’inquiètes et tu ne parlessans doute que de moi et tu fais peu attention à elle. Elle l’aremarqué et cela l’a blessée. Elle veut peut-être te parler, elleéprouve peut-être le besoin de t’ouvrir son cœur, mais elle ne saitpas, elle a honte, elle ne se comprend pas elle-même, elle attendune occasion, et toi, au lieu de hâter ce moment, tu t’éloignes, tute sauves pour venir me voir ; même lorsqu’elle était malade,tu l’as laissée seule des journées entières. Voilà pourquoi ellepleure : tu lui manques, et ce qui lui est le plus pénible,c’est que tu ne t’en aperçoives pas. Tiens, en ce moment encore, tul’as laissée seule pour moi. Elle en sera malade demain. Commentas-tu pu la laisser seule ? Va vite la retrouver…

– Je ne l’aurais pas laissée, si…

– Oui, c’est moi qui t’ai demandé devenir ; maintenant, sauve-toi.

– J’y vais, mais bien entendu, je necrois rien de tout cela.

– Parce qu’elle ne ressemble pas auxautres. Rappelle-toi son histoire, songe à tout cela, et tu ycroiras. Elle n’a pas eu une enfance comme la nôtre… »

Je revins tout de même assez tard. AlexandraSemionovna me raconta que Nelly avait de nouveau beaucoup pleuré ets’était endormie « tout en larmes », comme l’autresoir.

« Maintenant, il faut que je m’en aille,Ivan Petrovitch. Philippe Philippytch me l’a ordonné. Il m’attend,le pauvre. »

Je la remerciai et m’assis au chevet de Nelly.Il m’était pénible de penser que j’avais pu la quitter dans unpareil moment. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, je restaiauprès d’elle, absorbé dans mes rêveries… Quelle époquefatale !

Mais il faut que je raconte ce qui étaitarrivé pendant ces quinze derniers jours.

Chapitre 5

 

Après la soirée mémorable passée avec leprince au restaurant, chez B., pendant quelques jours, je ne cessaide craindre pour Natacha. « De quoi la menaçait ce mauditprince, et comment va-t-il se venger ? » me demandais-jeà chaque instant, et je me perdais en conjectures. J’en vins,finalement, à la conclusion que ces menaces n’étaient ni uneplaisanterie, ni une fanfaronnade, et que tant qu’elle vivrait avecAliocha le prince pouvait réellement lui causer beaucoup dedésagréments. C’était un homme mesquin, vindicatif, méchant etcalculateur, songeai-je. Il eût été étonnant qu’il oubliât uneoffense et ne profitât pas d’une occasion de se venger. En toutcas, il m’avait indiqué un point de toute cette affaire sur lequelil s’était exprimé assez clairement : il exigeaitimpérieusement la rupture d’Aliocha et de Natacha et attendait demoi que je la préparasse à une séparation prochaine de façon qu’iln’y eût « ni scènes sublimes, ni drames à la Schiller ».Bien entendu, son premier souci était qu’Aliocha demeurât contentde lui et continuât à le considérer comme un père tendre : ilen avait besoin pour pouvoir s’emparer par la suite pluscommodément de la fortune de Katia. Donc, j’avais à préparerNatacha à une rupture imminente. J’avais remarqué en elle un grandchangement ; il n’y avait plus trace de son ancien abandonavec moi ; bien plus, elle semblait se défier de moi. Mesconsolations ne faisaient que la tourmenter, mes questionsl’indisposaient de plus en plus et même la fâchaient. Je restaisassis à la regarder arpenter sa chambre, les bras croisés,soucieuse, pâle, comme absente, ayant oublié même que j’étais là, àcôté d’elle. Lorsque ses yeux tombaient sur moi (et elle évitaitmême mes regards), une irritation impatiente se lisait sur sonvisage et elle se détournait rapidement. Je comprenais qu’elleméditait peut-être un plan à elle, en vue de la ruptureprochaine : pouvait-elle y songer sans souffrance, sansamertume ? J’étais convaincu qu’elle avait déjà décidé derompre. Mais ce sombre désespoir me tourmentait et m’effrayait.Parfois, je n’osais même pas lui adresser la parole pour chercher àla consoler, et j’attendais avec terreur le dénouement.

Pour ce qui est de son attitude hautaine etfroide avec moi, bien qu’elle m’inquiétât, et me fît souffrir,j’étais sûr du cœur de ma Natacha ; je voyais qu’ellesouffrait beaucoup et qu’elle était par trop désemparée. Touteintervention étrangère ne suscitait en elle que de l’exaspération,de l’animosité. En pareil cas, l’immixtion d’amis intimes, initiésà nos secrets, nous est par-dessus tout désagréable. Mais je savaisaussi très bien qu’à la dernière minute Natacha reviendrait versmoi et que ce serait dans mon cœur qu’elle chercherait unsoulagement.

Je lui tus, naturellement, ma conversationavec le prince : cela n’eût fait que la troubler et l’abattreencore davantage. Je lui dis seulement, en passant, que j’avais étéavec le prince chez la comtesse et que j’avais acquis la convictionque c’était une horrible canaille. Mais elle ne me posa même pas dequestions à son sujet, et j’en fus bien content ; par contre,elle écouta avidement tout ce que je lui racontai de mon entrevueavec Katia. Lorsque j’eus fini, elle n’ajouta rien, mais unerougeur envahit son visage pâle et presque toute la journée ellefut particulièrement agitée. Je ne lui cachai rien sur Katia et luiavouai franchement qu’elle m’avait fait à moi aussi une excellenteimpression. Et à quoi bon dissimuler ? Natacha aurait devinéque je lui cachais quelque chose, et se serait fâchée contre moi.Aussi lui fis-je à dessein un récit aussi détaillé que possible,m’efforçant d’autant plus de prévenir toutes ses questions que,dans sa position, il lui était difficile de m’interroger ;est-ce chose aisée, en effet, que de s’enquérir, avec un aird’indifférence, des perfections de sa rivale ?

Je croyais qu’elle ignorait encore qu’Aliocha,sur décision irrévocable du prince, devait accompagner la comtesseet Katia à la campagne, et je m’inquiétais de la façon dont je lelui apprendrais afin de lui adoucir ce coup dans la mesure dupossible. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque Natacha, auxpremiers mots, m’arrêta et me dit que ce n’était pas la peine de laCONSOLER car elle était au courant depuis cinq jours.

« Bon Dieu ! m’écriai-je, mais quite l’a dit !

– Aliocha.

– Comment ? Il te l’a déjàdit ?

– Oui, et je suis prête à tout,Vania », ajouta-t-elle avec un air impatient qui me laissaitentendre clairement que je ferais mieux de laisser là cetteconversation.

Aliocha venait voir Natacha assez souvent,mais il ne restait qu’un instant ; une fois seulement, ilpassa chez elle plusieurs heures, et c’était en mon absence. Ilentrait habituellement avec un air triste, la regardait timidement,tendrement ; mais Natacha était si affectueuse avec lui qu’iloubliait tout à l’instant et s’égayait. Il venait aussi me voirfréquemment, presque tous les jours. Il souffrait sincèrement, maisil ne pouvait demeurer une minute seul avec sa tristesse et venaità tout moment chercher un réconfort auprès de moi.

Que pouvais-je lui dire ? Il mereprochait ma froideur, mon indifférence, mon hostilité même à sonégard ; il se chagrinait, pleurait, et s’en allait chez Katiaoù il se consolait.

Le jour où Natacha me dit qu’elle était aucourant de ce départ (c’était une semaine environ après maconversation avec le prince), il accourut chez moi désespéré,m’embrassa, laissa tomber sa tête sur ma poitrine, et se mit àsangloter comme un enfant. Je me taisais, attendant ce qu’il allaitdire.

« Je suis un homme vil et abject, Vania,commença-t-il : sauve-moi de moi-même. Je ne pleure pas parceque je suis vil et abject, mais parce que Natacha va êtremalheureuse par ma faute. Car je l’abandonne à son malheur… Vania,mon ami, dis-moi, décide pour moi qui j’aime le plus : Katiaou Natacha ?

– Je ne peux décider cela, Aliocha, luirépondis-je : tu sais mieux que moi…

– Non, Vania, ce n’est pas cela ; jene suis tout de même pas assez sot pour poser une pareillequestion ; mais le fait est que je n’en sais rien moi-même. Jem’interroge et ne peux trouver de réponse. Toi qui vois cela deloin, tu sais peut-être mieux que moi… Et même si tu ne sais pas,dis-moi, que t’en semble-t-il ?

– Je crois que c’est Katia que tu aimesle plus.

– Tu crois cela ! Non, non, c’estabsolument faux ! Tu te trompes. J’aime infiniment Natacha.Jamais, pour rien au monde, je ne pourrais la quitter ; jel’ai dit à Katia, et elle est de mon avis. Pourquoi ne dis-turien ? Je viens de te voir sourire. Ah ! Vania, jamais tune m’as consolé quand j’avais trop de chagrin, comme en ce moment…Adieu ! »

Il sortit précipitamment, laissant uneextraordinaire impression à Nelly étonnée qui avait écouté ensilence notre conversation. Elle était encore malade alors, ellerestait alitée et prenait des remèdes. Aliocha ne lui adressaitjamais la parole et, lors de ses visites, ne faisait presque pasattention à elle.

Deux heures plus tard, il revint et jem’étonnai de son visage joyeux. Il se jeta de nouveau à mon cou etm’embrassa.

« C’est fini ! Toutes nosincertitudes sont résolues. En sortant d’ici, je suis allé toutdroit chez Natacha ; j’étais désemparé, je ne pouvais mepasser de sa présence. En entrant, je suis tombé à genoux devantelle et je lui ai baisé les pieds : j’avais besoin de lefaire, j’en avais envie ; sans cela, je serais mort dechagrin. Elle m’a embrassé sans rien dire et s’est mise à pleurer.Alors je lui ai dit sans détour que j’aimais Katia plusqu’elle…

– Qu’est-ce qu’elle a dit ?

– Elle n’a rien répondu, elle m’aseulement caressé et consolé…, moi qui venais de lui direcela ! Elle sait consoler, Ivan Petrovitch ! Oh !j’ai pleuré devant elle tout mon malheur, je lui ai tout dit. Jelui ai dit franchement que j’aimais beaucoup Katia, mais que, quelque fût mon amour, je ne pouvais pas vivre sans elle, Natacha, etque j’en mourrais. Oui, Vania, je ne pourrais pas vivre un joursans elle, je le sens ! Aussi avons-nous décidé de nous mariersans tarder ; et comme il est impossible de le faire avant mondépart, car c’est le grand carême et qu’on ne peut nous marier, cesera remis à mon retour, au début de juin. Mon père me donnera sansaucun doute son consentement. Quant à Katia, que voulez-vous ?Je ne peux vivre sans Natacha… Nous nous marierons et nous ironsrejoindre Katia… »

Pauvre Natacha ! Combien il avait dû luiêtre douloureux de consoler ce gamin, de s’occuper de lui,d’écouter son aveu et d’imaginer pour la tranquillité de ce naïfégoïste la fable d’un mariage ! Aliocha fut réellement pluscalme pendant quelques jours. Il ne courait chez Natacha que parceque son faible cœur n’avait pas la force de supporter seul satristesse. Cependant, lorsque le moment de la séparation approcha,il retomba dans l’inquiétude, dans les larmes, et recommença àvenir pleurer son chagrin chez moi. Les derniers temps, il était siattaché à Natacha qu’il disait ne pouvoir la quitter non seulementsix semaines, mais même un jour. Jusqu’à la fin, d’ailleurs, il futconvaincu qu’il ne se séparait d’elle que pour six semaines et queleur mariage se ferait à son retour. Quant à Natacha, elle avaitparfaitement compris que sa destinée allait changer, qu’Aliocha nelui reviendrait jamais cette fois, et qu’il devait en êtreainsi.

Le jour de la séparation arriva. Natacha étaitmalade ; pâle, le regard enflammé, les lèvres sèches ;tantôt elle se parlait en aparté, tantôt elle jetait sur moi unregard vif et pénétrant ; elle ne pleurait pas, ne répondaitpas à mes questions, et se mit à trembler comme une feuille lorsqueretentit la voix sonore d’Aliocha. Elle devint pourpre, et s’élançavers lui ; il la serrait convulsivement dans ses bras,l’embrassait, riait… Il la regardait avec attention, lui demandaitde temps à autre avec inquiétude si elle se portait bien, laconsolait en lui disant qu’il ne partait pas pour longtemps etqu’ils se marieraient après. Natacha faisait des efforts visiblespour se dominer et étouffer ses larmes. Elle ne pleura pas devantlui.

À un moment, il lui dit qu’il devait luilaisser de l’argent pour tout le temps de son absence, qu’ellen’avait pas à s’inquiéter, car son père lui avait promis une grossesomme pour le voyage. Natacha fronça les sourcils. Lorsque nousfûmes seuls, je lui dis que j’avais CENT CINQUANTE ROUBLES à sonintention, pour parer à toute éventualité. Elle ne demanda pas d’oùvenait cet argent. C’était deux jours avant le départ d’Aliocha etla veille de la première et dernière entrevue de Natacha avecKatia. Katia lui avait fait porter par Aliocha un billet où ellelui demandait la permission de venir la voir le lendemain ;elle m’écrivait en même temps et me priait d’assister à leurentrevue.

Je résolus fermement de me rendre à midi(heure fixée par Katia) chez Natacha, en dépit de tous lesobstacles, et il y en avait beaucoup : sans parler de Nelly,les Ikhméniev me donnaient beaucoup de soucis depuis quelquetemps.

Ces soucis avaient commencé une semaineauparavant. Anna Andréievna m’avait fait chercher un matin, en mepriant de quitter tout et de venir sans délai chez elle pour uneaffaire très importante, qui ne souffrait pas le moindre retard. Jela trouvai seule ; elle allait et venait dans sa chambre, dansla fièvre de l’agitation et de l’angoisse, attendant anxieusementle retour de Nikolaï Serguéitch. Comme à l’ordinaire, je ne pus delongtemps lui faire dire de quoi il s’agissait et ce qu’ellecraignait tellement, quoique chaque minute fût précieuse. Enfin,après de violents et oiseux reproches : « Pourquoi nevenais-je pas les voir, pourquoi les abandonnais-je comme desorphelins, seuls dans le malheur ? » alors que« Dieu sait ce qui se passait en mon absence », elle medit que, depuis trois jours, Nikolaï Serguéitch était si agitéqu’il était « impossible de le dépeindre ».

« Il n’est plus le même, me dit-elle lanuit, il a la fièvre, il se lève tout doucement et va se mettre àgenoux et prier devant l’image ; il délire dans son sommeil,et, éveillé, il est comme à demi fou : hier, nous avons mangéde la soupe aux choux, il ne trouvait pas sa cuiller ; on luidemande une chose, il en répond une autre. Il sort à chaqueinstant, il dit que c’est pour ses affaires, qu’il a besoin de voirson avocat ; enfin, ce matin, il s’est enfermé dans soncabinet ; il m’a dit qu’il devait rédiger un papier nécessaireau procès. « Quel papier peux-tu rédiger, me suis-je dit,quand tu ne trouves pas « ta cuiller à côté de tonassiette ? » Je l’ai guetté par le trou de laserrure : il était assis, il écrivait et il pleurait comme unefontaine. « Qu’est-ce que ça peut être que cepapier ? » me suis-je demandé. Peut-être qu’il a de lapeine à cause d’Ikhménievka ? C’est donc que notre terre estperdue pour de bon. Pendant que je pensais à cela, il se lèvebrusquement, jette sa plume, il était tout rouge, ses yeuxétincelaient. Il prend sa casquette et vient chez moi. Il medit : « Anna Andréievna, je serai bientôt deretour. » Il sort et je vais aussitôt près de sonbureau ; il y a là une masse de papiers concernant notreprocès, il ne me permet même pas d’y toucher. Combien de fois nelui ai-je pas dit : « Laisse-moi ranger tes papiers aumoins une fois, que je puisse essuyer la poussière. »Ah ! bien oui ! il se mettait à crier, à agiter lesbras : il est devenu tellement impatient et criailleur àPétersbourg. Ainsi, je me suis approchée de la table et j’aicherché le papier qu’il venait d’écrire. Je savais qu’il ne l’avaitpas emporté et que, quand il s’était levé, il l’avait fourré sousd’autres documents. Eh bien, voilà ce que j’ai trouvé, mon cher,regarde un peu. »

Et elle me tendit une feuille de papier àlettre à moitié couverte d’écriture, mais si chargée de ratures quecertains passages étaient indéchiffrables.

Pauvre vieux ! Dès les premières lignes,on pouvait deviner ce qu’il écrivait et à qui, c’était une lettre àNatacha, à sa Natacha bien-aimée. Il commençait sur un tonchaleureux et tendre ; il lui pardonnait et la rappelaitauprès de lui. Il était difficile de déchiffrer toute la lettre,d’une écriture gauche et heurtée, avec quantité de mots biffés. Onvoyait seulement que le sentiment ardent qui l’avait forcé àprendre la plume et à écrire les premières lignes, pleinesd’effusion, s’était transformé brusquement : le vieuxcommençait à faire des reproches a sa fille, il lui dépeignait soncrime sous des couleurs vives, lui rappelait avec indignation sonentêtement, l’accusait de manquer de cœur, de n’avoir peut-être pasune seule fois pensé à ce qu’elle faisait à ses parents. Ilmenaçait de la châtier et de la maudire pour son orgueil etterminait en exigeant qu’elle revînt immédiatement à la maison avecdocilité et qu’alors, seulement, après une nouvelle vie, soumise etexemplaire « au sein de sa famille », ils accepteraientpeut-être de lui pardonner. On voyait qu’au bout de quelqueslignes, il avait considéré ce premier sentiment généreux comme unefaiblesse, en avait eu honte, et enfin avait ressenti les affres del’orgueil offensé et en était venu au courroux et aux menaces. Labonne vieille se tenait devant moi, les bras croisés, attendantavec angoisse ce que j’allais lui dire, après ma lecture.

Je lui dis franchement ma façon de voir. Celase ramenait à ceci : le vieillard n’avait plus la force devivre sans Natacha, et l’on pouvait avancer avec certitude qu’uneréconciliation prochaine était une nécessité ; mais, malgrétout, tout dépendait des circonstances. Je lui dis que je supposaisque l’issue défavorable du procès l’avait fortement abattu etébranlé, sans parler de la blessure faite à son amour-propre par letriomphe du prince et de l’indignation qu’avait soulevée en lui unepareille solution. Dans ces moments-là, l’âme chercheirrésistiblement des marques de sympathie, et c’est alors qu’ils’était souvenu plus que jamais de celle qu’il aimait par-dessustout. Enfin, il était possible aussi (puisqu’il était au courant detout ce que faisait Natacha) qu’il eût entendu dire qu’Aliochaallait bientôt abandonner sa fille. Il avait pu comprendre à quelpoint elle souffrait en ce moment et combien elle avait besoin deconsolation. Mais cependant il n’avait pu se dominer, parce qu’ilse jugeait offensé et humilié par sa fille. Il s’était sans doutedit qu’elle ne viendrait néanmoins pas à lui la première ;que, peut-être, elle ne pensait même pas à eux et n’éprouvait pasle besoin d’une réconciliation. C’est ce qu’il a dû penser, dis-jeen concluant mon exposé, et c’est pourquoi il n’a pas achevé salettre ; peut-être que de tout cela sortiront encore denouvelles offenses, qui seront ressenties encore plus vivement queles premières, et qui sait si la réconciliation ne sera pasdifférée encore longtemps…

La vieille pleurait en m’écoutant. Enfin,lorsque je lui dis qu’il me fallait absolument aller chez Natachaet que j’étais en retard, elle se secoua et me dit qu’elle avaitoublié LE PRINCIPAL. En sortant la lettre de dessous un tas depapiers, elle avait, par mégarde, renversé dessus un encrier. Eneffet, tout un coin était noir d’encre et Anna Andréievna avait unepeur horrible que le vieux ne s’aperçût, à cette tache, qu’on avaitfouillé dans ses papiers en son absence et que sa femme avait lu salettre à Natacha. Sa crainte n’était que trop fondée ;uniquement parce que nous connaissions son secret, il pouvait, dehonte et de dépit, redoubler d’animosité et s’entêter par orgueil àne pas pardonner.

Mais, après avoir réfléchi à la question, jepersuadai la vieille de ne pas s’inquiéter. Il avait interrompu salettre dans un tel état de trouble qu’il pouvait ne pas se souvenirde tous les détails, et il penserait sans doute qu’il avaitlui-même maculé ce papier et l’avait oublié. Lorsque je l’eusréconfortée de la sorte, nous remîmes avec précaution la lettre àsa place, et l’idée me vint, en m’en allant, de lui parlersérieusement de Nelly. Il me semblait que la pauvre orphelineabandonnée dont la mère avait été elle aussi maudite par son père,pouvait, par le récit triste et tragique de sa vie et de la mort desa mère, toucher le vieux et émouvoir sa générosité. Son cœur étaitpréparé, il était mûr : le chagrin causé par l’absence de safille commençait à l’emporter sur son orgueil et sur sonamour-propre blessé. Il ne manquait plus qu’une impulsion, uneoccasion favorable, et cette occasion pouvait être amenée parNelly. La vieille m’écouta avec grande attention. L’espoir,l’enthousiasme animaient son visage. Elle se mit tout de suite à mefaire des reproches : pourquoi ne lui avais-je pas dit celadepuis longtemps ? Elle me questionna avec impatience surNelly et termina par la promesse solennelle de demander elle-même àson mari de prendre l’enfant à la maison. Elle aimait déjàsincèrement Nelly, déplorant qu’elle fût malade, m’interrogea surelle, me força à prendre pour elle un pot de confitures qu’ellecourut chercher dans le garde-manger, et m’apporta cinqroubles-argent, supposant que je n’avais pas de quoi payer ledocteur ; comme je les refusais, elle put à peine se calmer etse tranquillisa en apprenant que Nelly avait besoin de vêtements etde linge, et que, par conséquent, elle pouvait lui être utileautrement. Elle se mit à fouiller aussitôt dans son coffre, et àdéplier toutes ses robes, choisissant celles qu’elle pouvait donnerà l’orpheline.

Je partis chez Natacha. En montant le dernierétage qui, comme je l’ai dit, était en spirale, j’aperçus devant saporte un homme qui s’apprêtait à frapper, mais qui s’arrêta enm’entendant. Enfin, vraisemblablement après un moment d’hésitation,il renonça à son projet et revint sur ses pas. Je me heurtai à luisur la dernière marche et quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsqueje reconnus Ikhméniev ! L’escalier était très obscur, même enplein jour. Il s’effaça contre le mur, pour me laisser passer, etje me rappelle l’éclat étrange de ses yeux, fixés sur moi avecinsistance. Il me sembla qu’il avait rougi ; du moins, ilparut terriblement confus et même éperdu.

« Hé, Vania, mais c’est toi ! dit-ild’une voix mal assurée : j’allais voir quelqu’un…, un scribe…,toujours pour mon affaire…, il vient de s’installer par ici, maisje crois que ce n’est pas dans cette maison. Je me suis trompé.Adieu. »

Et il descendit rapidement l’escalier.

Je décidai de ne rien dire pour l’instant àNatacha de cette rencontre, mais de lui en parler dès qu’elleresterait seule, après le départ d’Aliocha. Pour l’instant, elleétait si abattue que, même si elle comprenait toute la portée decet incident, elle ne pourrait l’accueillir et le sentir comme ellele ferait plus tard, lorsqu’elle aurait surmonté son chagrin et sondésespoir. Nous n’en n’étions pas là.

J’aurais pu retourner chez les Ikhméniev etj’en avais grande envie, mais je n’y allai point. Il me semblaitqu’il serait pénible au vieux de me voir ; il pouvait mêmepenser que j’étais accouru exprès, à la suite de notre rencontre.Je ne me rendis chez eux que le surlendemain ; le vieux étaittriste, mais il me reçut avec assez d’aisance et me parlauniquement affaires.

« Dis-moi, chez qui allais-tu l’autrejour, si haut, tu te souviens, nous nous sommes rencontrés, quandétait-ce donc ? avant-hier, il me semble, me demanda-t-ilbrusquement, d’un ton négligent, mais en détournant les yeux.

– Un de mes amis habite dans cettemaison, répondis-je en détournant moi aussi les yeux.

– Ah ! Et moi, je cherchais unscribe, Astafiev ; on m’avait indiqué cette maison…, je mesuis trompé… Mais je te parlais de mon affaire au Sénat, on adécidé…, etc. »

Il rougit quand il recommença à parler de SONAFFAIRE.

Je racontai tout le jour même à AnnaAndréievna, pour lui faire plaisir, et je la suppliai, entreautres, de ne pas le regarder avec un air particulier, de ne passoupirer, de ne pas faire d’allusions, en un mot, de ne lui laisservoir sous aucun prétexte qu’elle était au courant de cette dernièreinitiative. Elle fut si étonnée et si joyeuse qu’au début même ellene me crut pas. De son côté, elle me raconta qu’elle avait déjàfait allusion à Nelly, mais que Nikolaï Serguéitch avait gardé lesilence, alors qu’auparavant c’était lui qui insistait pour prendrel’enfant chez eux. Nous décidâmes que le lendemain elle luiposerait la question carrément, sans préambule ni insinuations.Mais le lendemain, nous étions tous deux dans une terribleinquiétude.

Dans la matinée, Ikhméniev avait eu uneentrevue avec un fonctionnaire qui s’occupait de son procès.Celui-ci lui avait dit qu’il avait vu le prince et que le prince,bien qu’il gardât Ikhménievka, avait décidé, PAR SUITE DE CERTAINESCIRCONSTANCES DE FAMILLE, d’indemniser le vieillard en lui rendantles dix mille roubles. Le vieux était accouru aussitôt chez moi,terriblement troublé : ses yeux étincelaient de fureur. Ilm’appela, Dieu sait pourquoi, dans l’escalier, et me somma de merendre immédiatement chez le prince afin de le provoquer en duel.Je fus si frappé que je ne pus tout de suite rassembler mesesprits. J’essayai de le raisonner. Mais il était dans un tel étatde rage qu’il se trouva mal. Je courus lui chercher un verred’eau : lorsque je revins, il n’était plus là.

Le lendemain, je me rendis chez lui, mais ilétait sorti : il disparut pendant trois jours.

Ce ne fut que le surlendemain que nousapprîmes tout. De chez moi, il s’était précipité chez le prince, nel’avait pas trouvé et lui avait laissé un billet dans lequel il luidisait que le fonctionnaire lui avait rapporté ses paroles, qu’illes considérait comme une mortelle offense, et le prince comme unlâche ; qu’en conséquence il le provoquait en duel, en luiconseillant de ne pas se récuser s’il ne voulait pas être déshonorépubliquement.

Anna Andréievna me dit qu’il était rentré dansun tel état d’agitation et de désarroi qu’il avait dû se coucher.Il s’était montré très tendre, mais avait à peine répondu à sesquestions ; on voyait qu’il attendait quelque chose avec uneimpatience fiévreuse. Le lendemain matin, une lettre était arrivéepar la poste : après l’avoir lue, il avait poussé un cri ets’était pris la tête à deux mains. Anna Andréievna avait cru mourird’épouvante. Il avait aussitôt saisi son chapeau, sa canne, etétait sorti en courant.

La lettre venait du prince. En termes secs,brefs et polis, il informait Ikhméniev qu’il n’avait nul compte àrendre à personne des paroles qu’il avait dites au fonctionnaire.Que bien qu’il plaignît beaucoup Ikhméniev d’avoir perdu sonprocès, il ne pouvait, à son grand regret, trouver juste que leperdant eût le droit, pour se venger, de provoquer son adversaireen duel. Qu’en ce qui concernait le « déshonneur public »dont on le menaçait, il priait Ikhméniev de ne pas s’en inquiétercar il n’y aurait aucune sorte de déshonneur public et il nepouvait y en avoir ; que sa lettre serait immédiatementtransmise à qui de droit et que la police préventive, sauraitprendre des mesures aptes à garantir l’ordre.

Ikhméniev courut immédiatement chez le prince,la lettre la main. Il était encore absent ; mais le vieux sutpar son valet de chambre que le prince se trouvait sans doute à cemoment chez le comte N… Sans plus réfléchir, il se rendit chez lecomte. Le portier l’avait arrêté, alors qu’il gravissait déjàl’escalier. Au dernier stade de l’exaspération, le vieux l’avaitfrappé avec sa canne. On l’avait aussitôt appréhendé, traîné sur leperron et remis à la police, qui l’avait conduit au commissariat.On fit un rapport au comte. Mais lorsque le prince qui se trouvaitlà eut expliqué à ce vieillard libertin que c’était ce mêmeIkhméniev, père de Nathalia Nikolaievna (or le prince avait plusd’une fois rendu des services au comte dans des affaires DE CEGENRE), ce grand seigneur n’avait fait qu’en rire et avait passé ducourroux à la clémence : il avait ordonné de rendre la libertéà Ikhméniev, mais on ne l’avait relâché que le surlendemain, en luidisant (sur ordre du prince, sans doute) que c’était le princelui-même qui avait intercédé pour lui auprès du comte.

Le vieux était rentré chez lui comme fou,s’était jeté sur son lit et était resté toute une heure sans faireun mouvement ; enfin, il s’était levé, et, à l’effroi d’AnnaAndréievna ; lui avait déclaré solennellement qu’il maudissaitsa fille À TOUT JAMAIS et lui retirait sa bénédictionpaternelle.

Anna Andréievna fut saisie d’épouvante, maisil fallait porter secours au vieillard : toute la journée ettoute la nuit, presque inconsciente, elle lui avait prodigué sessoins, lui bassinant les tempes avec du vinaigre et lui appliquantdes compresses de glace. Il avait la fièvre et il délirait. Je neles quittai que sur les trois heures du matin. Cependant, dans lamatinée, Ikhméniev s’était levé et était venu chez moi chercherNelly. J’ai déjà raconté la scène qui s’était produite entre lui etNelly ; cette scène l’avait ébranlé définitivement. Une foisrevenu chez lui, il s’était couché. Tout ceci se passait levendredi saint, jour fixé pour l’entrevue entre Katia et Natacha,la veille du départ d’Aliocha. J’assistai à cette entrevue ;elle avait eu lieu le matin, assez tôt, avant l’arrivée du vieuxchez moi et avant la première fuite de Nelly.

Chapitre 6

 

Aliocha était venu une heure à l’avance, pourprévenir Natacha. Quant à moi, j’étais arrivé juste au moment où lavoiture de Katia s’arrêtait devant la porte. Katia était avec savieille dame de compagnie française, qui, après de longuessupplications de Katia et de longues hésitations, avait accepté del’accompagner et même de la laisser monter seule chez Natacha, à lacondition que ce fût avec Aliocha ; elle-même resta à attendredans la voiture. Katia m’appela, et, sans descendre, me pria de luiappeler Aliocha. Je trouvai Natacha en larmes ; Aliochapleurait aussi. Quand elle apprit que Katia était déjà là, elle seleva, essuya ses larmes et, toute troublée, se plaça en face de laporte. Ce matin-là, elle était vêtue de blanc. Ses cheveux châtainslissés et attachés sur la nuque par un gros nœud. J’aimais beaucoupcette coiffure. Quand elle vit que j’étais resté avec elle, Natachame pria d’aller moi aussi à la rencontre de ses invités.

« Je n’ai pas pu venir plus tôt ! medit Katia en montant l’escalier On m’espionnait sans cesse, c’étaitaffreux. J’ai mis quinze jours à déciderMme Albert, enfin, elle a accepté. Et vous, etvous, Ivan Petrovitch, vous n’êtes pas venu une seule fois mevoir ! Je ne pouvais pas non plus vous écrire, et je n’enavais pas envie, car on ne peut rien expliquer par lettre. Etj’avais tellement besoin de vous voir… Mon Dieu, comme mon cœurbat !…

– L’escalier est raide, répondis-je.

– Oui…, c’est peut-être aussi l’escalier…Mais, qu’en pensez-vous : Natacha ne va-t-elle pas être fâchéecontre moi ?

– Non, pourquoi donc ?

– Oui…, évidemment…, pourquoi ? Jevais voir cela tout de suite ; à quoi bon vous ledemander… »

Je lui donnai le bras. Elle était très pâle etsemblait avoir peur. Au dernier détour, elle s’arrêta pourreprendre haleine, mais elle jeta un regard sur moi et monta d’unpas décidé.

Elle s’arrêta encore une fois à la porte et medit à voix basse : « Je vais entrer tout simplement et jelui dirai que j’avais tellement confiance en elle que je suis venuesans aucune crainte… D’ailleurs, pourquoi est-ce que je dis cela,je suis convaincue que Natacha est la créature la plus noble quiexiste. N’est-ce pas vrai ? »

Elle entra timidement, comme une coupable, etjeta un regard pénétrant sur Natacha qui lui sourit aussitôt. AlorsKatia s’avança vivement vers elle, lui prit les deux mains etappuya ses lèvres fraîches sur les lèvres de Natacha. Ensuite, sansavoir encore dit un seul mot à Natacha, elle se tourna d’un airsérieux, sévère même, vers Aliocha et le pria de nous laisser seulsune demi-heure.

« Ne te fâche pas, Aliocha,ajouta-t-elle, mais il faut que je m’entretienne avec Natacha dechoses très graves que tu ne dois pas entendre. Sois raisonnable,laisse-nous. Vous, Ivan Petrovitch, restez. Il faut que vousentendiez toute notre conversation.

– Asseyons-nous, dit-elle à Natachalorsque Aliocha fut sorti ; je vais me mettre là, en face devous. Je voudrais d’abord vous regarder. »

Elle s’assit presque en face de Natacha et,pendant quelques instants, la regarda attentivement. Natacha avaitun sourire contraint.

« J’ai déjà vu votre photographie, ditKatia. Aliocha me l’a montrée.

– Eh bien, est-ce que je ressemble à monportrait ?

– Vous êtes mieux, répondit Katia d’unton sérieux et résolu. Et je pensais bien que vous étiez mieux.

– Vraiment ? Et moi je vous regardeaussi. Comme vous êtes belle !

– Qu’est-ce que vous dites ?Moi !… Mon amie ! ajouta-t-elle en saisissant d’une maintremblante la main de Natacha, et toutes deux se turent à nouveau,se contemplant mutuellement. Écoutez, mon ange, reprit Katia, nousn’avons qu’une demi-heure à passer ensemble ;Mme Albert y a déjà consenti très difficilement, etnous avons beaucoup de choses à nous dire… Je voudrais… Il fautque…, ah je vais vous le demander tout simplement : vous aimezbeaucoup Aliocha ?

– Oui, beaucoup.

– S’il en est ainsi…, si vous l’aimezbeaucoup…, vous devez désirer aussi son bonheur…, ajouta-t-elletimidement et à voix basse.

– Oui, je désire qu’il soit heureux…

– C’est cela…, seulement voilà laquestion : ferai-je son bonheur ? Ai-je vraiment le droitde parler ainsi parce que je vous l’enlève ? S’il vous semble,et nous allons en décider maintenant, qu’il doive être plus heureuxavec vous…

– C’est déjà décidé, chère Katia, vousvoyez bien vous-même que tout est décidé », répondit Natacha àvoix basse et elle baissa la tête. Il lui était visiblement péniblede poursuivre cet entretien.

Katia s’était sans doute préparée à une longueexplication sur le thème suivant qui ferait le plus sûrement lebonheur d’Aliocha et laquelle d’entre elles devraits’effacer ? Mais, après la réponse de Natacha, elle comprittout de suite que tout était déjà décidé depuis longtemps et qu’ilétait désormais inutile d’en parler. Ses jolies lèvresentrouvertes, elle contemplait Natacha d’un air triste et perplexe,et gardait sa main dans la sienne.

« Et vous, vous l’aimez beaucoup ?lui demanda soudain Natacha.

– Oui. Je voulais aussi vous demander, etc’est pour cela que je suis venue : pourquoil’aimez-vous ?

– Je ne sais pas, répondit Natacha, etune impatience amère se fit sentir dans sa réponse.

– Le trouvez-vous intelligent ? luidemanda Katia.

– Non, je l’aime comme ça, toutsimplement…

– Moi aussi. J’ai pitié de lui en quelquesorte.

– Moi aussi, répondit Natacha.

– Que faire maintenant ? Et commenta-t-il pu vous laisser pour moi, je ne comprends pas ! s’écriaKatia. Maintenant que je vous ai vue ! Natacha ne réponditpas, elle tenait ses yeux fixés au sol. Katia se tut un instant et,brusquement, se levant, prit Natacha sans mot dire dans ses bras.Toutes deux, enlacées, fondirent en larmes. Katia s’assit sur lebras du fauteuil de Natacha, la tenant serrée contre elle, et semit à lui baiser les mains.

– Si vous saviez comme je vousaime ! dit-elle en pleurant. Nous serons comme des sœurs, nousnous écrirons…, et je vous aimerai toujours…, je vous aimeraitellement, tellement…

– Vous a-t-il parlé de notre mariage, aumois de juin ? demanda Natacha.

– Oui. Et il m’a dit que vous aviezaccepté. Mais c’était seulement COMME ÇA, pour le consoler,n’est-ce pas ?

– Bien sûr.

– Je l’ai compris. Je l’aimerai beaucoup,Natacha, et je vous écrirai tout. Il va sans doute être bientôt monmari ; nous nous y acheminons. Et ils le disent tous. ChèreNatacha, maintenant, vous allez retourner…, chezvous ? »

Natacha ne lui répondit pas, mais ellel’embrassa sans mot dire avec affection.

« Soyez heureux ! dit-elle.

– Et…, vous…, vous aussi, dit Katia. À cemoment la porte s’ouvrit et Aliocha entra. Il n’avait pas pu, iln’avait pas eu la force d’attendre une demi-heure et, les voyantpleurant dans les bras l’une de l’autre, il tomba à genoux, épuisé,devant les deux jeunes femmes.

– Pourquoi pleures-tu ? lui ditNatacha ; parce que tu me quittes ? Mais ce n’est paspour longtemps ! Tu reviendras au mois de juin !

– Et vous vous marierez, se hâta de direKatia à travers ses larmes pour réconforter Aliocha.

– Mais je ne peux pas, je ne peux pas telaisser même un jour, Natacha. Je mourrai sans toi…, tu ne sais pascombien tu m’es chère maintenant ! Surtoutmaintenant. !

– Eh bien, voici ce que tu vas faire, luidit Natacha en s’animant tout à coup. La comtesse doit s’arrêterquelque temps à Moscou, n’est-ce pas ?

– Oui, une huitaine de jours, appuyaKatia.

– Huit jours ! C’est parfait :tu les accompagneras demain à Moscou, cela ne te prendra qu’unejournée et tu reviendras aussitôt ici. Quand il leur faudra partirde là-bas, nous nous dirons adieu tout à fait, pour un mois, et turetourneras les rejoindre à Moscou.

– Mais oui… Et ainsi vous passerezquelques jours de plus ensemble », s’écria Katia transportée,en échangeant avec Natacha un regard lourd de sens.

Je ne peux décrire l’enthousiasme d’Aliocha àce nouveau projet. Il fut soudain soulagé ; le visage illuminéde joie, il embrassa Natacha, baisa la main de Katia, m’embrassa.Natacha le regardait avec un sourire triste, mais Katia ne put ytenir. Elle me lança un regard étincelant, embrassa Natacha et seleva pour s’en aller. Comme par un fait exprès, à ce moment, lagouvernante française envoya un domestique prier de mettre fin auplus vite à l’entrevue, car la demi-heure convenue était déjàécoulée.

Natacha se leva. L’une en face de l’autre, setenant par les mains, elles semblaient vouloir faire passer dansleur regard tout ce qui s’était amassé dans leur cœur.

« Nous ne nous reverrons plus jamais, ditKatia.

– Plus jamais, Katia, réponditNatacha.

– Alors, disons-nous adieu. Elless’embrassèrent.

– Ne me maudissez pas, lui dit tout basKatia, et moi…, toujours…, soyez sûre…, qu’il sera heureux…Partons, Aliocha, conduis-moi, dit-elle rapidement en lui prenantle bras.

– Vania ! me dit Natacha, harasséed’émotion et de fatigue, lorsqu’ils furent sortis, va avec eux et…ne reviens pas : Aliocha va rester avec moi jusqu’à huitheures ; après il doit s’en aller. Et je resterai seule… Viensvers neuf heures. Je t’en prie ! »

Lorsqu’à neuf heures (après l’incident de latasse cassée), laissant Nelly avec Alexandra Semionovna, j’arrivaichez Natacha, elle était seule et m’attendait avec impatience.Mavra nous apporta le samovar. Natacha me versa du thé, s’assit surle divan et me fit asseoir près d’elle.

« Tout est fini, dit-elle en me regardantfixement (jamais je n’oublierai ce regard). Notre amour a pris fin.En six mois ! Et pour toute la vie, ajouta-t-elle en meserrant la main (la sienne était brûlante). » Je luiconseillai de s’habiller chaudement et de se coucher.

« Tout de suite, Vania, tout de suite,mon bon ami. Laisse-moi parler, me souvenir un peu… Maintenant jesuis comme brisée… Demain, à dix heures, je le verrai pour ladernière fois…, POUR LA DERNIÈRE FOIS !

– Natacha, tu as la fièvre, tu vas êtreprise de frissons ; épargne-toi.

– Quoi ? Il y a une demi-heure queje t’attends, Vania, depuis qu’il est parti, et à quoi crois-tu queje pensais, à quel sujet crois-tu que je m’interrogeais ? Jeme demandais si je l’avais aimé ou non et ce qu’avait été notreamour. Cela te paraît drôle que je me demande cela seulementmaintenant ?

– Calme-toi, Natacha…

– Vois-tu, Vania, j’ai découvert que jene l’aimais pas comme un égal, comme une femme aime habituellementun homme. Je l’ai aimé comme…, presque comme une mère. Il me semblemême qu’il n’existe pas sur terre d’amour où tous deux s’aimentcomme des égaux, qu’en penses-tu ? »

Je la regardais avec inquiétude, craignantqu’elle n’eût un violent accès de fièvre. Elle semblaitentraînée : elle éprouvait le besoin de parler ; elledisait de temps en temps des mots sans suite, parfois même malarticulés. J’étais anxieux.

« Il était à moi, poursuivit-elle.Presque dès la première fois que je l’ai rencontré, j’ai éprouvé lebesoin irrésistible qu’il soit À MOI, tout de suite, et qu’il neregarde personne, ne connaisse personne que moi, moi seule… Katiaavait raison, tout à l’heure ; je l’aimais justement commes’il me faisait pitié… J’ai toujours désiré ardemment, et c’étaitune torture quand je restais seule, qu’il soit parfaitement heureuxet pour toujours. Je n’ai jamais pu regarder calmement son visage(tu connaissais son expression) : PERSONNE D’AUTRE NE POUVAITAVOIR CETTE EXPRESSION, et quand il riait, je me sentais glacée, jefrissonnais… C’est vrai !

– Natacha, écoute…

– On disait, m’interrompit-elle, et toiaussi, tu le disais, qu’il n’avait pas de caractère, et que sonintelligence n’était pas plus développée que celle d’un enfant. Ehbien, c’était cela que j’aimais le plus en lui…, lecroiras-tu ? Je ne sais pas, d’ailleurs, si j’aimaisuniquement cela : je l’aimais tout entier, tout simplement, ets’il avait été tant soit peu, différent, s’il avait eu du caractèreou s’il avait été intelligent, peut-être que je ne l’aurais pasaimé autant. Je vais t’avouer une chose, Vania ; tu terappelles que nous nous sommes disputés, il y a trois mois,lorsqu’il a été chez cette…, comment s’appelle-t-elle, chez cetteMinna… Je le savais, je l’avais fait surveiller, et je souffraishorriblement, mais en même temps j’éprouvais un sentimentagréable…, je ne sais pas pourquoi…, la seule pensée qu’ils’amusait…, ou bien non, ce n’était pas cela c’était l’idée que luiaussi courait les filles, qu’il était allé chez Minna, comme unGRAND, avec les autres GRANDS ! Je… Quel plaisir j’avaistrouvé dans cette querelle…, et à lui pardonner ensuite…, oh !mon bien-aimé ! »

Elle me regarda en face et eut un rireétrange. Ensuite, elle devint songeuse, elle paraissait revivre dessouvenirs. Et elle resta longtemps ainsi, le sourire aux lèvres,absorbée dans le passé.

« J’adorais lui parler, Vania,reprit-elle. Sais-tu : quand il me laissait seule, je mepromenais dans ma chambre, j’étais dans les transes, je pleurais,et en même temps, je me disais parfois : « Plus il seracoupable envers moi, mieux cela vaudra… » Oui ! Et jem’imaginais toujours qu’il était un petit garçon : j’étaisassise, il mettait sa tête sur mes genoux, il s’endormait, et jepassais doucement ma main sur ses cheveux, je le caressais… C’esttoujours ainsi que je me le représentais, quand il n’était pas là…Écoute, Vania, ajouta-t-elle brusquement, quel charme que cetteKatia ! »

Il me semblait qu’elle faisait exprèsd’envenimer sa blessure, qu’elle éprouvait le besoin de sedésespérer, de souffrir… Cela arrive si souvent lorsque le cœur asubi une perte trop douloureuse !

« Je crois que Katia peut le rendreheureux, poursuivit-elle. Elle a du caractère, elle parle comme sielle était convaincue, et elle est si sérieuse, si grave avec lui,elle lui parle toujours de choses intelligentes, comme une grandepersonne. Et ce n’est qu’une enfant ! Elle estdélicieuse ! Oh puissent-ils être heureux ! Je souhaite,je souhaite qu’ils le soient !

Et des larmes et des sanglots s’échappèrentsoudain de son cœur. Pendant toute une demi-heure, elle ne put nise ressaisir ni se calmer.

Natacha, cher ange ! Dès ce soir-là,malgré son propre chagrin, elle put prendre part à mes soucis,lorsque, voyant qu’elle était un peu plus calme, ou plutôtfatiguée, et pensant la distraire, je lui parlai de Nelly… Nousnous séparâmes tard ce soir-là ; j’attendis qu’elles’endormît, et, en partant, je priai Mavra de ne pas quitter detoute la nuit sa maîtresse malade.

« Oh ! m’écriai-je en rentrant chezmoi, vivement la fin de ces souffrances ! D’une manière ou del’autre, pourvu que cela se fasse vite ! »

Le lendemain matin, à neuf heures précises,j’étais déjà chez Natacha. Aliocha arriva en même temps que moi…,pour lui dire adieu. Je ne parlerai pas de cette scène, je ne veuxpas en rappeler le souvenir. Natacha s’était sans doute promis dese dominer, de paraître gaie, insouciante, mais elle n’y parvintpas. Elle serra convulsivement Aliocha dans ses bras. Elle luiparla peu, mais le contempla longuement, avec insistance ;elle avait un regard souffrant, égaré. Elle buvait avidementchacune de ses paroles, et semblait ne rien comprendre de ce qu’illui disait. Je me souviens qu’il lui demanda de lui pardonner etcet amour et tout ce qu’il lui avait fait souffrir, ses trahisons,son amour pour Katia, son départ… Il disait des phrases sans suite,les larmes l’étouffaient. Tout à coup, il se mettait à la consoler,lui disait qu’il ne partait que pour un mois, cinq semaines auplus, qu’il reviendrait au début de l’été, qu’ils se marieraient,que son père leur donnerait son consentement, et enfin, surtout,qu’il reviendrait de Moscou le surlendemain, qu’ils passeraientencore quatre jours ensemble, qu’ils ne se quittaient donc que pourun jour…

Chose étrange, il était parfaitement convaincuqu’il disait la vérité et qu’il reviendrait sans faute lesurlendemain… Pourquoi alors pleurait-il et se tourmentait-iltellement ?

Enfin, la pendule sonna onze heures. Je lepersuadai à grand-peine de s’en aller le train pour Moscou partaità midi juste. Il ne lui restait qu’une heure. Natacha me ditensuite qu’elle ne se souvenait pas du dernier regard qu’elle luiavait jeté. Elle se signa, l’embrassa, et, se couvrant le visage deses mains, revint précipitamment dans sa chambre. Il me fallutconduire Aliocha jusqu’à sa voiture, sinon il serait sûrementrevenu sur ses pas et n’aurait jamais pu redescendrel’escalier.

« Tout mon espoir est en vous, me dit-il,en descendant. Vania, mon ami ! Je suis coupable envers toi etjamais je n’ai mérité ton amitié, mais sois un frère pour moijusqu’à la fin : aime-la, ne l’abandonne pas, écris-moi tout,avec le plus de détails possible, le plus longuement possible.Après-demain, je serai de retour, sans faute ! Mais écris-moiquand je serai parti ! »

Je le fis asseoir sur son drojki.

« À après-demain ! me cria-t-il,déjà en route. Sans faute ! »

Le cœur me manquait tandis que je remontaischez Natacha. Elle était debout au milieu de la chambre, les brascroisés, et elle me regardait d’un air indécis, comme si elle ne mereconnaissait pas. Ses cheveux défaits retombaient de côté ;son regard trouble errait. Mavra, tout éperdue, se tenait sur lepas de la porte et la regardait avec épouvante.

Soudain les yeux de Natacha se mirent àétinceler.

« Ah ! c’est toi ! toi !me cria-t-elle. Il ne reste plus que toi maintenant. Tu lehaïssais ! Tu n’as jamais pu lui pardonner mon amour…Maintenant, te voilà de nouveau près de moi ! Eh bien, tuviens encore pour me CONSOLER, m’exhorter à retourner chez mon pèrequi m’a abandonnée et maudite. Je le savais déjà hier, il y a deuxmois déjà que je le sais !… Je ne veux pas, je ne veuxpas ! Moi aussi, je les maudis… Va-t’en, je ne peux pas tevoir ! Va-t’en, va-t’en ! »

Je compris qu’elle délirait et que ma vueéveillait en elle une colère folle : il devait en être ainsiet je jugeai que le mieux était de m’éloigner. Je m’assis sur lapremière marche de l’escalier et… attendis. De temps en temps, jeme levais, ouvrais la porte, appelais Mavra et laquestionnais : Mavra pleurait.

Une demi-heure s’écoula ainsi. Je ne peuxdépeindre ce que j’éprouvai pendant ce temps. Mon cœur défaillaitet succombait à une souffrance infinie. Tout à coup, la portes’ouvrit, et Natacha, en chapeau et en pèlerine, se précipita dansl’escalier. Elle semblait absente et elle me dit elle-même plustard qu’elle se rappelait à peine ce moment et ne savait ni où ellevoulait aller ni dans quelle intention.

Je n’avais pas eu le temps de me lever et deme cacher qu’elle m’aperçut soudain et s’arrêta devant moi sans unmouvement, comme frappée par la foudre. « Je m’étais tout àcoup rappelé, me dit-elle par la suite, que j’avais pu te chasser,toi, mon ami, mon frère, mon sauveur, insensée et cruelle quej’étais ! Et lorsque je t’ai aperçu, malheureux, offensé parmoi, attendant sur mon escalier que je te rappelle, grandDieu ! si tu savais, Vania, ce que j’ai éprouvé ! Il mesembla qu’on me perçait le cœur… »

« Vania ! Vania ! cria-t-elle,en me tendant la main ; tu es là !… » et elle tombadans mes bras.

Je la soutins et la portai dans sa chambre.Elle était évanouie. « Que faire ? me dis-je. Elle vasans doute avoir un grave accès de fièvre. »

Je résolus de courir chez le docteur : ilfallait étouffer la maladie. Je pouvais faire vite : mon vieilAllemand restait habituellement chez lui jusqu’à deux heures. Jecourus chez lui, après avoir supplié Mavra de ne quitter Natacha niune minute ni une seconde et de ne la laisser aller nulle part.Dieu me vint en aide ; un peu plus, et je n’aurais pas trouvémon vieil ami. Je le rencontrai dans la rue, au moment où ilsortait. En un clin d’œil, je le fis monter dans mon fiacre et,avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître, nous retournionsdéjà chez Natacha.

Oui, Dieu me vint en aide ! Pendant monabsence, il s’était produit un événement qui aurait pu tuerNatacha, si le docteur et moi n’étions arrivés à temps. Un quartd’heure à peine après mon départ, le prince était entré chez elle.Il revenait tout droit de la gare où il avait accompagné lesvoyageurs. Cette visite était certainement concertée depuislongtemps. Natacha me raconta après qu’au premier moment ellen’avait même pas été étonnée de voir le prince. « J’avaisl’esprit confus », me dit-elle.

Il s’assit en face d’elle, la regardant d’unair affectueux et compatissant.

« Chère enfant, lui dit-il ensoupirant ; je comprends votre chagrin ; je savaiscombien cet instant vous serait pénible, et c’est pourquoi je mesuis fait, un devoir de vous rendre visite. Consolez-vous, si vousle pouvez, par la pensée qu’en renonçant à Aliocha, vous avez faitson bonheur. Mais vous savez cela mieux que moi, puisque vous vousêtes résolue à un acte héroïque…

– J’étais assise et j’écoutais, me ditNatacha ; mais au début, je ne le comprenais pas bien. Je mesouviens seulement qu’il me regardait sans arrêt. Il a pris ma mainet l’a serrée. Cela semblait lui être très agréable. J’étaistellement peu présente que je n’ai même pas songé à lui retirer mamain.

– Vous avez compris, poursuivit-il, qu’endevenant la femme d’Aliocha vous pouviez éveiller en lui de lahaine à votre égard, et vous avez eu assez de noble fierté pour lereconnaître et décider de…, mais je ne suis pas venu pour vousfaire des compliments. Je voulais seulement vous faire savoir quevous n’auriez jamais de meilleur ami que moi. Je compatis à votrechagrin et je vous plains. J’ai pris part malgré moi à toute cetteaffaire mais…, j’ai accompli mon devoir. Votre noble cœur lecomprendra et me pardonnera… J’ai souffert plus que vous,croyez-moi.

– C’est assez, prince, dit Natacha.Laissez-moi en paix !

– Certainement, je vais m’en aller,répondit-il, mais je vous aime comme une fille, et vous mepermettrez de venir vous voir. Considérez-moi désormais comme votrepère et si je puis vous être utile…

– Je n’ai besoin de rien, laissez-moi,l’interrompit à nouveau Natacha.

– Je sais, vous êtes fière… Mais je vousparle sincèrement, du fond du cœur. Qu’avez-vous l’intention defaire maintenant ? Vous réconcilier avec vos parents ? Ceserait très heureux, mais votre père est injuste, orgueilleux etdespotique ; pardonnez-moi, mais c’est vrai. Dans votremaison, vous ne trouverez maintenant que des reproches et denouvelles souffrances… Cependant, il faut que vous soyezindépendante et mon devoir, mon devoir le plus sacré est de prendresoin de vous et de vous aider. Aliocha m’a supplié de ne pas vousabandonner et d’être votre ami. Et à part moi, il y a des gens quivous sont profondément dévoués. Vous m’autoriserez, je l’espère, àvous présenter le comte N… Il a un cœur excellent, c’est un parentà nous, et je puis même dire que c’est le bienfaiteur de toutenotre famille ; il a fait beaucoup pour Aliocha. Aliocha lerespectait et l’aimait. C’est un homme puissant, très influent, unvieillard déjà, et une jeune fille peut fort bien le recevoir. Jelui ai déjà parlé de vous. Il peut vous établir et, si vous levoulez, vous procurer une très bonne place…, chez un de sesparents. Je lui ai depuis longtemps expliqué franchement toutenotre affaire et il s’est si bien laissé entraîner par ses bons etnobles sentiments qu’il m’a demandé lui-même de vous être présentéle plus vite possible… C’est un homme qui sympathise avec tout cequi est beau, croyez-m’en, c’est un généreux et respectablevieillard, capable d’apprécier le mérite ; tout dernièrementencore, il s’est conduit de la façon la plus chevaleresque au coursd’un incident avec votre père. »

Natacha se redressa, comme si on l’avait,mordue. Maintenant, elle le comprenait.

« Laissez-moi, allez-vous en, tout desuite ! s’écria-t-elle.

– Mais, ma chère, vous oubliez que lecomte peut être utile aussi à votre père…

– Mon père n’acceptera rien de vous.Allez-vous me laisser ! s’écria à nouveau Natacha.

– Oh ! mon Dieu, comme vous êtesméfiante et impatiente Je n’ai pas mérité cela, dit le prince enregardant autour de lui avec une certaine inquiétude ; en toutcas, vous me permettrez, poursuivit-il en sortant une grosse liassede sa poche, vous me permettrez de vous laisser ce témoignage de masympathie et en particulier de la sympathie du comte N…, qui m’aincité à faire cette démarche. Ce paquet contient dix milleroubles. Attendez, mon amie, reprit-il, en voyant que Natacha selevait d’un air courroucé ; écoutez-moi patiemment jusqu’aubout : vous savez que votre père a perdu son procès : cesdix mille roubles sont pour le dédommager de…

– Partez, s’écria Natacha, partez avecvotre argent ! Je vous perce à jour…, vous êtes un personnageignoble, ignoble, ignoble ! »

Le prince se leva, pâle de fureur.

Il était venu vraisemblablement reconnaîtreles lieux, voir quelle était la situation, et il comptait fermementsur l’effet que produiraient ces dix mille roubles sur Natacha sansressources et abandonnée de tous… Abject et grossier, il avait plusd’une fois rendu service au comte N…, vieillard sensuel, dans desaffaires de ce genre. Mais il haïssait Natacha et, voyant quel’affaire ne se concluait pas, il changea aussitôt de ton et, avecune joie mauvaise, il se hâta de la blesser AFIN AU MOINS DE NE PASPARTIR LES MAINS VIDES.

« Ce n’est pas bien de vous fâcher ainsi,mon enfant, dit-il d’une voix qui tremblait un peu du désirimpérieux de voir au plus vite l’effet de son injure, ce n’est pasbien du tout. On vous offre une protection, et vous relevez votrepetit nez… Vous ne savez pas que vous devriez m’êtrereconnaissante ; il y a longtemps que j’aurais pu vous fairemettre dans une maison de correction, comme père d’un jeune hommedébauché et dépouillé par vous et je ne l’ai pas fait…, hé !hé ! hé ! »

Mais nous entrions déjà. Ayant entendu sa voixdepuis la cuisine, j’avais arrêté le docteur une seconde et écoutéla dernière phrase du prince. Puis un éclat de rire hideux avaitretenti en même temps que l’exclamation désespérée deNatacha : « Oh ! mon Dieu ! » J’ouvrisalors la porte et me jetai sur lui.

Je lui crachai à la figure et le souffletai detoutes mes forces. Il voulut se précipiter sur moi, mais, voyantque nous étions deux, il s’enfuit, après avoir repris sur la tablela liasse de billets. Oui, il fit cela : je l’ai vu moi-même.Je m’élançai à sa poursuite avec un rouleau à pâtisserie que jepris sur la table de la cuisine… Lorsque je rentrai dans lachambre, le docteur soutenait Natacha qui se débattait ets’efforçait de lui échapper, comme dans une attaque de nerfs. Ilnous fallut longtemps pour la calmer ; enfin, nous parvînmes àl’étendre sur son lit ; elle délirait.

« Docteur, qu’est-ce qu’elle a ?demandai-je, mort de terreur.

– Attendez, me répondit-il ; il mefaut encore observer et réfléchir…, mais c’est une mauvaiseaffaire. Cela peut même se terminer par un accès de fièvre chaude…D’ailleurs, nous allons prendre nos mesures… »

Mais une autre idée s’était déjà emparée demoi. Je suppliai le docteur de rester encore deux ou trois heuresauprès de Natacha et lui fis promettre de ne pas la quitter un seulinstant. Il me donna sa parole et je courus chez moi.

Nelly était assise dans un coin, sombre etagitée, et me regarda d’un air bizarre ; je devais sans douteavoir l’air moi-même assez étrange.

Je lui pris les mains, m’assis sur le divan,la fis mettre à genoux à côté de moi et l’embrassai tendrement.Elle devint toute rouge.

« Nelly, mon ange ! luidis-je ; veux-tu être notre salut ? Veux-tu nous sauvertous ? »

Elle me regarda avec perplexité.

« Nelly ! Tout notre espoir est entoi ! il y a un père : tu l’as vu et tu le connais ;il a maudit sa fille et est venu hier te demander de prendre laplace de son enfant. Maintenant cette fille, Natacha (tu m’as ditque tu l’aimais !), est abandonnée par celui qu’elle aimait etpour qui elle avait quitté son père. C’est le fils de ce prince quiest venu un soir chez moi, tu te souviens, et qui t’a trouvéeseule ; tu t’es enfuie pour ne plus le voir et tu as étémalade ensuite… Tu le connais ! C’est un méchanthomme !

– Je sais, répondit Nelly ; elletressaillit et devint toute pâle.

– Oui, c’est un méchant homme. Il détesteNatacha parce que son fils, Aliocha, voulait l’épouser. Aliocha estparti aujourd’hui et une heure après, son père était déjà chezNatacha : il l’a insultée, l’a menacée de la faire mettre dansune maison de correction et s’est moqué d’elle. Me comprends-tu,Nelly ? »

Ses yeux noirs étincelèrent, mais elle lesbaissa aussitôt.

« Je comprends, murmura-t-elle d’une voixpresque indistincte.

– Maintenant, Natacha est seule,malade ; je l’ai laissée avec notre docteur, et je suisaccouru près de toi. Écoute, Nelly : allons chez le père deNatacha ; tu ne l’aimes pas, tu ne voulais pas aller chez lui,mais nous allons y aller ensemble. Quand nous entrerons, je luidirai que maintenant tu veux bien venir chez eux et leur tenir lieude fille. Le vieux est malade, parce qu’il a maudit Natacha etparce que le père d’Aliocha l’a encore mortellement offensé cesjours derniers. Pour l’instant, il ne veut même pas entendre parlerde sa fille, mais il l’aime, il l’aime, Nelly, et il désire seréconcilier avec elle ; je le sais ; je sais tout celaC’est sûr !… M’entends-tu, Nelly ?

– Oui », prononça-t-elle, toujours àvoix basse. Tout en lui parlant, je versais des larmes abondantes.Elle me jetait des regards timides.

« Crois-tu ce que je te dis ?

– Oui.

– Alors, nous allons y aller, jet’amènerai chez eux, ils t’accueilleront en te comblant de caresseset commenceront à te poser des questions. Je dirigerai laconversation de façon qu’ils t’interrogent sur ton passé, sur tamère, sur ton grand-père. Raconte-leur tout comme tu me l’asraconté. Dis-leur tout, simplement et sans rien cacher. Tu leurdiras comment un méchant homme a abandonné ta mère, comment elleest morte dans le sous-sol de la Boubnova, comment vous alliez parles rues, toi et ta mère, demander l’aumône, ce qu’elle t’a dit etce qu’elle t’a demandé en mourant. Parle-leur aussi de tongrand-père. Dis qu’il ne voulait pas pardonner à ta mère, qu’ellet’a envoyée le chercher avant de mourir, pour qu’il vienne luipardonner, qu’il a refusé et… qu’elle est morte. Dis-leur tout,tout ! Pendant que tu feras ton récit, le vieux sentira toutcela dans son cœur. Car il sait qu’Aliocha a quitté sa filleaujourd’hui, qu’elle est humiliée, outragée, sans secours, sansdéfense, exposée aux insultes de son ennemi. Il sait tout cela…,Nelly ! Sauve Natacha ! Viens, veux-tu ?

– Oui », répondit-elle ; ellerespirait difficilement et elle me jeta un regard étrange, prolongéet scrutateur ; on y voyait quelque chose qui ressemblait à unreproche et je sentais cela au fond de moi-même.

Mais je ne pouvais abandonner mon projet. J’ycroyais trop. Je pris Nelly par la main et nous sortîmes. Il étaitdéjà plus de deux heures de l’après-midi. Le ciel était couvert.Ces derniers temps, il faisait chaud et étouffant ; onentendait au loin les premiers grondements de tonnerre duprintemps. Le vent balayait par rafales la poussière des rues.

Nous montâmes dans un fiacre. Pendant tout letrajet, Nelly garda le silence : de temps en temps, elle meregardait de ce même air étrange et énigmatique. Sa poitrine sesoulevait, et, comme je la tenais serrée contre moi, je sentaisdans ma main son petit cœur battre comme s’il voulaits’échapper.

Chapitre 7

 

Le chemin me parut interminable. Enfin, nousarrivâmes et j’entrai, le cœur défaillant, chez mes vieux amis. Jene savais pas comment je sortirais de cette maison, mais je savaisque coûte que coûte je devais en sortir avec le pardon de Natachaet une réconciliation.

Il était déjà quatre heures. Les vieux étaientseuls, comme d’habitude. Nikolaï Serguéitch était déprimé etmalade ; il reposait sur sa chaise longue, pâle et faible, latête enveloppée d’un mouchoir. Anna Andréievna, assise à côté delui, lui bassinait de temps en temps les tempes avec du vinaigre,et ne cessait de le contempler d’un air interrogateur etsouffrant ; ceci semblait inquiéter et indisposer levieillard. Il se taisait obstinément et elle n’osait pas rompre lesilence. Notre arrivée imprévue les frappa tous deux. AnnaAndréievna prit peur en m’apercevant avec Nelly, et les premièresminutes nous regarda comme si elle se sentait brusquementcoupable.

« Je vous ai amené ma Nelly, leur dis-jeen entrant. Elle a bien réfléchi et c’est elle-même qui a vouluvenir chez vous. Accueillez-la et aimez-la… »

Le vieux me jeta un regard soupçonneux ;ce seul regard laissait déjà deviner qu’il savait tout, qu’ilsavait que Natacha était maintenant seule, abandonnée, outragéepeut-être. Il avait grande envie de pénétrer la secrète raison denotre arrivée et il nous regardait tous deux d’un airinterrogateur. Nelly, tremblante, serrait ma main dans la sienne,et tenait ses yeux fixés au sol ; de temps en temps seulement,elle jetait autour d’elle des regards craintifs, comme un petitanimal pris au piège. Mais Anna Andréievna se ressaisitbientôt ; elle se jeta vers Nelly, l’embrassa, la caressa, semit même à pleurer et la fit asseoir avec des gestes tendres à côtéd’elle, sans lâcher sa main. Nelly la regardait de côté avec unecuriosité mêlée d’étonnement.

Mais lorsqu’elle eut bien caressé Nelly etl’eut fait asseoir à côté d’elle, la brave vieille ne sut plus quefaire et se mit à me regarder d’un air de naïve attente. NikolaïSerguéitch fronça les sourcils, il n’était pas loin de devinerpourquoi j’avais amené Nelly. Voyant que je remarquais sa minemécontente et son front soucieux, il porta sa main à sa tête et medit brusquement :

« J’ai mal à la tête, Vania. »

Nous étions toujours assis en silence ;je ne savais par où commencer. La pièce était sombre ; un grosnuage noir s’avançait et l’on entendit de nouveau dans le lointainun coup de tonnerre.

« Le tonnerre est venu tôt, cette année,dit le vieux. Et je me souviens qu’en trente-sept, on l’avaitentendu encore plus tôt. »

Anna Andréievna poussa un soupir.

« Si on allumait le samovar ? »proposa-t-elle timidement. Mais personne ne lui répondit, et ellese tourna vers Nelly.

« Comment t’appelles-tu, majolie ? » lui demanda-t-elle.

Nelly dit son nom d’une voix faible et baissales yeux encore davantage. Le vieux la regardait fixement.

« C’est Elena, n’est-ce pas ? repritla vieille en s’animant.

– Oui, répondit Nelly, et il y eut denouveau une minute de silence.

– Ma sœur Prascovia Andréievna avait unenièce qui s’appelait Elena, dit Nikolaï Serguéitch. On l’appelaitaussi Nelly, je me souviens.

– Et alors, ma petite, tu n’as plus nipère, ni mère, ni parents ? demanda à nouveau AnnaAndréievna.

– Non, murmura Nelly, rapidement et d’unton craintif.

– C’est ce qu’on m’a dit. Y a-t-illongtemps que ta maman est morte ?

– Non, il n’y a pas longtemps.

– Pauvre petite chérie, pauvre petiteorpheline » reprit la vieille en la regardant avec compassion.Nikolaï Serguéitch, dans son impatience, tambourinait des doigtssur la table.

« Ta mère était étrangère ? C’estbien ce que vous m’avez dit, Ivan Petrovitch ? » dit lavieille, continuant ses questions timides.

Nelly me jeta un regard furtif de ses yeuxnoirs, comme pour m’appeler au secours. Sa respiration était lourdeet inégale.

« Sa mère était la fille d’un Anglais etd’une Russe, commençai-je, elle était donc plutôt russe ;Nelly est née à l’étranger.

– Alors sa mère était partie avec sonmari à l’étranger ? »

Nelly devint subitement toute rouge. AnnaAndréievna devina aussitôt qu’elle avait fait un pas de clerc, ettressaillit sous le regard courroucé du vieux. Il la fixa d’un airsévère et se détourna vers la fenêtre.

« Sa mère a été trompée par un hommeméchant et lâche, dit-il en se tournant soudain vers AnnaAndréievna. Elle était partie avec lui de la maison de ses parentset avait confié l’argent de son père à son amant ; celui-ci lelui avait extorqué par ruse ; il l’a emmenée à l’étranger oùil l’a volée et abandonnée. Il s’est trouvé un brave homme qui estresté près d’elle et l’a aidée jusqu’à sa mort. Et lorsqu’il estmort, il y a deux ans, elle est revenue chez son père. C’est bience que tu m’as raconté, Vania ? » me demanda-t-il d’unton tranchant.

Nelly, au comble de l’agitation, se leva etvoulut se diriger vers la porte.

« Viens ici, Nelly, dit le vieux, en luitendant enfin la main. Assieds-toi, ici, à côté de moi,là ! » Il se pencha, l’embrassa sur le front et luicaressa doucement la tête. Nelly se mit à trembler…, mais sedomina. Anna Andréievna, tout attendrie, pleine d’une espéranceradieuse, regardait son Nikolaï Serguéitch cajoler l’orpheline.

« Je sais, Nelly, que ce méchant homme,méchant et immoral, a perdu ta mère, et je sais aussi qu’elleaimait et respectait son père », dit le vieux avec émotion,continuant à caresser la tête de Nelly et ne résistant pas à nouslancer ce défi. Une légère rougeur envahit ses joues pâles ;il évitait de nous regarder.

« Maman aimait grand-père plus quegrand-père ne l’aimait, dit Nelly timidement mais avec fermeté, ens’appliquant aussi à ne regarder personne.

– Comment le sais-tu ? lui demandarudement, le vieillard qui ne se contenait pas plus qu’un enfant,et qui semblait avoir honte de son impatience.

– Je le sais, répondit Nelly, d’un tonbrusque. Il n’a pas voulu recevoir maman et…, il l’achassée. »

Je voyais que Nikolaï Serguéitch voulait direquelque chose, répliquer, par exemple, que le vieux avait eu desraisons sérieuses de ne pas recevoir sa fille, mais il nous regardaet se tut.

« Et où avez-vous habité, lorsque tongrand-père a refusé de vous revoir ? demanda Anna Andréievnaqui, brusquement, s’entêtait à poursuivre l’entretien dans cettevoie.

– Quand nous sommes arrivées, nous avonscherché grand-père pendant longtemps, répondit Nelly, mais nousn’arrivions pas à le trouver. Maman m’a dit alors que grand-pèreétait autrefois très riche et qu’il voulait construire unefabrique, mais que maintenant il était très pauvre, parce que celuiavec qui maman était partie lui avait pris tout l’argent degrand-père et ne le lui avait pas rendu. C’est elle-même qui m’adit cela.

– Hum ! fit le vieux.

– Et elle m’a dit encore, poursuivitNelly, s’animant de plus en plus et semblant vouloir répondre àNikolaï Serguéitch tout en s’adressant à Anna Andréievna :elle m’a dit que grand-père était très fâché contre nous ; quec’était elle qui était coupable envers lui et qu’elle n’avait plusque lui au monde. Elle pleurait en me disant cela… Avant que nousarrivions, elle m’a dit : « Il ne me pardonnera pas àmoi, mais peut-être qu’en te voyant, il t’aimera et me pardonnera àcause de toi. » Maman m’aimait beaucoup, elle m’embrassait enme disant cela, et elle avait très peur d’aller voir grand-père.Elle m’avait appris à prier pour lui et elle priait aussi pour lui,et elle me racontait comment elle vivait autrefois avec grand-pèreet qu’il l’aimait beaucoup, plus que tout au monde. Le soir, ellelui jouait du piano ou lui faisait la lecture et grand-pèrel’embrassait et lui donnait beaucoup de cadeaux…, tout le temps, illui faisait des cadeaux ; une fois même, ils se sont disputés,le jour de la fête de maman, parce que grand-père croyait que mamanne savait pas quel cadeau il allait lui faire, et maman le savaitdepuis longtemps. Maman voulait des boucles d’oreilles, etgrand-père avait fait exprès de lui faire croire qu’il luidonnerait une broche ; et quand il lui a donné les bouclesd’oreilles et qu’il a vu que maman savait déjà ce que c’était, ils’est fâché et il ne lui a pas parlé pendant unedemi-journée ; mais après, il est venu lui-même l’embrasser etlui demander pardon…

Nelly se laissait entraîner par son récit etune rougeur avivait ses joues pâles.

On voyait que la maman avait parlé plus d’unefois avec sa petite Nelly de ses jours heureux d’antan ;assise dans un coin de son sous-sol, tenant dans ses bras etembrassant sa petite fille (la seule consolation qui lui restât) etpleurant sur elle, elle ne soupçonnait point quel écho ses récitstrouvaient dans le cœur maladivement impressionnable et précocementmûr de l’enfant.

Mais Nelly, toute à ses souvenirs, sembla seressaisir soudain ; elle jeta autour d’elle un regard méfiantet s’arrêta. Le vieux plissa le front et se remit à tambouriner surla table ; une petite larme se montra aux yeux d’AnnaAndréievna, qu’elle essuya en silence de son mouchoir.

« Maman était très malade quand elle estarrivée ici, poursuivit Nelly d’une voix sourde ; elle avaitmal à la poitrine. Nous avons cherché longtemps grand-père et nousn’avons pas pu le trouver : nous avions loué un coin dans unsous-sol.

– Un coin, malade comme ellel’était ! s’écria Anna Andréievna.

– Oui…, répondit Nelly. Maman étaitpauvre. Elle me disait, ajouta-t-elle en s’animant, que ce n’étaitpas un péché d’être pauvre, mais que c’en était un d’être riche etd’offenser les autres…, et que Dieu la punissait.

– C’est à Vassili-Ostrov que vous vousétiez installées ? Chez la Boubnova ? » demanda levieux, en se tournant vers moi et en s’efforçant de prendre un tonindifférent. Il avait posé cette question comme si cela le gênaitde rester assis sans mot dire.

« Non, nous avons d’abord habité rue desBourgeois, répondit Nelly. C’était très sombre et très humide,reprit-elle après s’être tue un instant : maman est tombéetrès malade, mais elle se levait encore. Je lui lavais son linge etelle pleurait. Il y avait aussi une vieille femme, la veuve d’uncapitaine, qui habitait avec nous et aussi un fonctionnaire enretraite qui rentrait toujours ivre et qui criait et faisait dutapage toutes les nuits. J’avais très peur de lui. Maman me prenaitdans son lit et me serrait contre elle, et elle-même tremblaittandis que le fonctionnaire criait et jurait. Un jour, il a voulubattre la femme du capitaine qui était très vieille et qui marchaitavec une canne. Maman a eu pitié d’elle et a pris sa défense ;alors il a frappé maman, et je me suis jetée sur lui… »

Nelly s’arrêta. Ce souvenir l’avaittroublée ; ses yeux se mirent à étinceler.

« Seigneur mon Dieu ! » s’écriaAnna Andréievna, captivée par le récit ; elle ne quittait pasdes yeux Nelly qui s’adressait surtout à elle.

« Alors, maman est sortie, poursuivitNelly, et elle m’a emmenée. C’était pendant le jour. Nous avonsmarché dans la rue jusqu’au soir et maman ne faisait que pleurer,et elle me tenait par la main. J’étais très fatiguée ; nousn’avions rien mangé ce jour-là. Maman se parlait tout le temps àelle-même et me répétait : « Reste pauvre, Nelly, etquand je serai morte, n’écoute rien ni personne. Ne va chezpersonne : reste seule, pauvre, et travaille, et si tu netrouves pas de travail, demande l’aumône, mais ne va jamais CHEZEUX. » Comme nous traversions une rue, à la nuit tombante,maman s’est écriée tout à coup « Azor !Azor ! » et un grand chien tout pelé a couru vers mamanen glapissant et s’est jeté sur elle ; maman est devenue toutepâle, a poussé un cri, et est tombée à genoux devant un grandvieillard qui marchait avec une canne et regardait à terre. C’étaitgrand-père. Il était tout maigre et mal habillé. C’était lapremière fois que je le voyais. Il a eu l’air effrayé, lui aussi,il a pâli, et quand il a vu que maman était à genoux devant lui etlui étreignait les jambes, il s’est dégagé, l’a repoussée, a frappéle trottoir avec sa canne et s’est éloigné rapidement. Azor estresté, encore ; il gémissait et léchait le visage de maman,puis il a couru après grand-père, a attrapé le pan de son habit etl’a tiré en arrière, mais grand-père lui a donné un coup de canne.Azor est revenu encore une fois près de nous, mais grand-père l’aappelé ; alors il est parti, toujours en gémissant. Mamanrestait par terre, elle était comme morte ; les gens s’étaientrassemblés autour de nous et les agents sont venus. Moi, jepleurais et j’essayais de relever maman. Enfin, elle s’est misedebout, elle a regardé autour d’elle et elle est partie à ma suite.Je l’ai ramenée à la maison. Les gens nous ont regardées longtempsen hochant la tête…

Nelly s’arrêta pour respirer et reprendre desforces. Elle était blême, mais une résolution brillait dans sonregard. On voyait qu’elle avait décidé, enfin, de TOUT dire. Il yavait même en elle à cet instant quelque chose de provocant.

« Quoi ! fit Nikolaï Serguéitchd’une voix mal assurée et maussade, ta mère avait offensé son père,il avait le droit de la repousser…

– C’est ce que maman m’a, dit, répliquaNelly d’un ton incisif ; pendant que nous rentrions, elle medisait : « C’est ton grand-père, Nelly, je suis coupableenvers lui, il m’a maudite, et c’est pourquoi Dieu me punitmaintenant. » Tout ce soir-là et les jours suivants, elle arépété cela tout le temps. Quand elle parlait, on aurait ditqu’elle n’avait plus sa raison… »

Le vieux se taisait.

« Et ensuite, vous avez changé delogement ? demanda Anna Andréievna, qui continuait à pleurersans bruit.

– Cette nuit-là, maman est tombéemalade ; la femme du capitaine a trouvé un logement chez laBoubnova, et nous sommes allées nous y installer le surlendemainavec elle ; une fois arrivée, maman s’est couchée et elle estrestée trois semaines dans son lit : c’est moi qui lasoignais. Nous n’avions plus du tout d’argent ; la femme ducapitaine nous a aidées, ainsi qu’Ivan Alexandrytch.

– Le fabricant de cercueils, dis-je pourexpliquer.

– Quand maman s’est levée et a commencé àmarcher, elle m’a parlé d’Azor. »

Nelly s’interrompit. Le vieux avait l’aircontent que la conversation tombât sur Azor.

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit d’Azor ?demanda-t-il en se courbant davantage encore dans son fauteuil,comme pour nous dérober complètement son visage.

– Elle me parlait tout le temps degrand-père, répondit Nelly ; même malade, elle ne faisait queme parler de lui, et quand elle avait le délire aussi. Etlorsqu’elle a commencé à aller mieux, elle s’est mise à me raconterde nouveau comment elle vivait autrefois…, et elle m’a parléd’Azor : un jour, dans la campagne, elle a vu des gamins quitraînaient Azor au bout d’une corde pour le noyer dans unerivière ; elle leur a donné de l’argent pour le racheter.Grand-père a beaucoup ri quand il a vu Azor. Mais Azor s’est sauvé.Maman s’est mise à pleurer ; grand-père a eu peur, et a ditqu’il donnerait cent roubles à celui qui lui rendrait Azor. Deuxjours après, on le lui a ramené ; grand-père a donné centroubles et depuis ce jour-là il a commencé à aimer Azor. Mamanl’aimait tellement qu’elle le prenait dans son lit. Elle m’araconté qu’autrefois Azor se promenait dans les rues avec descomédiens, qu’il savait présenter les armes, porter un singe surson dos, faire l’exercice avec un fusil, et encore beaucoupd’autres choses… Et quand maman a quitté grand-père, grand-père agardé Azor avec lui, et il se promenait toujours avec lui ;aussi, quand maman a vu Azor dans la rue, elle a tout de suitedeviné que grand-père était là aussi… »

Le vieux qui, visiblement, espérait qu’Azorferait diversion, se renfrognait de plus en plus. Il ne posait plusde questions.

« Et tu n’as pas revu tongrand-père ? demanda Anna Andréievna.

– Si, quand maman a commencé à allermieux, je l’ai rencontré encore une fois. J’allais chercher dupain : tout à coup, j’ai vu un homme avec Azor, je l’airegardé et j’ai reconnu grand-père. Je me suis rangée contre le murpour le laisser passer. Grand-père m’a regardée longtemps,longtemps, il était si effrayant que j’ai eu peur de lui, puis il apassé ; Azor m’avait reconnue et il s’est mis à sauter autourde moi et à me lécher les mains. Je suis vite rentrée à la maison,et, en me retournant, j’ai vu grand-père qui entrait dans laboulangerie. Alors je me suis dit qu’il allait sûrement poser desquestions : j’ai eu encore plus peur et quand je suis arrivéeà la maison je n’ai rien dit à maman, pour qu’elle ne retombe pasmalade. Le lendemain, je ne suis pas allée chez le boulanger :j’ai dit que j’avais mal à la tête ; quand j’y suis retournée,deux jours après, je n’ai rencontré personne, mais j’avaistellement peur que j’ai couru tant que j’ai pu. Et, le lendemainencore, brusquement, comme je tournais le coin, j’ai vu grand-pèreet Azor devant moi. Je me suis sauvée, j’ai tourné dans une autrerue et je suis entrée dans la boutique par une autre porte ;mais je me suis de nouveau heurtée brusquement à lui, et j’ai ététellement effrayée que je suis restée là, sans pouvoir bouger.Grand-père m’a regardée longtemps comme l’autre fois, puis il m’acaressé la tête, m’a pris la main et m’a emmenée ; Azor noussuivait en remuant la queue. Alors, j’ai vu que grand-père nepouvait plus se tenir droit, il s’appuyait sur une canne et sesmains tremblaient. Il m’a conduite près d’un marchand qui était aucoin et qui vendait dans la rue du pain d’épice et des pommes. Ilm’a acheté un coq et un poisson en pain d’épice, un bonbon et unepomme ; en cherchant l’argent dans son porte-monnaie, sesmains tremblaient tellement qu’il a laissé tomber une pièce de cinqkopeks ; je la lui ai ramassée. Il me l’a donnée avec lespains d’épice, il m’a caressé les cheveux, toujours sans rien dire,et il est parti chez lui.

« Alors je suis rentrée, j’ai toutraconté à maman et je lui ai dit que d’abord j’avais peur degrand-père et que je me cachais quand je le voyais. Maman ne m’apas crue au début, puis ensuite elle a été si contente que tout cesoir-là elle m’a posé des questions, en m’embrassant et enpleurant, et quand je lui eus tout raconté, elle m’a dit de ne plusjamais avoir peur de grand-père, qu’il m’aimait, puisqu’il étaitvenu exprès pour me voir. Et elle m’a dit d’être gentille avecgrand-père et de lui parIer. Le lendemain matin, elle m’a envoyéeplusieurs fois faire des courses, pourtant je lui avais dit quegrand-père ne venait que le soir. Elle marchait derrière moi ets’est cachée au coin de la rue ; le lendemain aussi, maisgrand-père n’est pas venu. Ces jours-là, il pleuvait, maman a prisfroid en sortant avec moi et a dû se recoucher.

« Grand-père est revenu huit joursaprès ; il m’a encore acheté un poisson et une pomme, mais ilne me disait toujours rien. Quand il est parti, je l’ai suivi sansfaire de bruit, car je m’étais dit à l’avance que je chercherais àsavoir où il habitait pour le dire à maman. Je marchais derrièrelui de l’autre côté de la rue, pour qu’il ne me voie pas. Ilhabitait loin, pas là où il a habité après et où il est mort, maisdans la rue aux Pois, au troisième étage d’une grande maison. Jesuis rentrée tard. Maman était très inquiète, car elle ne savaitpas où j’étais. Quand je le lui ai dit, elle a été de nouveau trèscontente, et elle voulait aller chez grand-père dès lelendemain ; mais le lendemain elle a réfléchi, elle a eu peurd’y aller, et elle a hésité pendant trois jours. Ensuite, elle m’aappelée et m’a dit : « Écoute, Nelly, je suis malademaintenant, et je ne peux pas sortir, mais j’ai écrit une lettre àton grand-père, va le trouver et donne-lui la lettre. Tu leregarderas pendant qu’il la lira et tu feras attention à ce qu’ildira et à ce qu’il fera ; puis tu te mettras à genoux, tul’embrasseras et tu lui demanderas de pardonner à ta maman… »Maman, pleurait beaucoup en m’embrassant ; elle m’a signéeavant que je parte, a prié, m’a fait mettre à genoux devant l’icôneavec elle, et malgré sa maladie m’a accompagnée jusqu’à la porte dela maison. Quand je me retournais, elle était toujours là à mesuivre des yeux…

« Je suis arrivée chez grand-père et j’aiouvert la porte : le crochet n’était pas mis. Grand-père étaitassis à sa table et mangeait du pain et des pommes de terre ;Azor était à côté de lui, et le regardait manger en remuant laqueue. Dans cet appartement-là aussi, les fenêtres étaient étroiteset sombres et il n’y avait qu’une table et qu’une chaise. Il vivaitseul. Je suis entrée : il a eu si peur qu’il est devenu toutpâle et s’est mis à trembler. Moi aussi, j’ai eu peur et je n’airien dit, je me suis seulement approchée de la table et j’y ai poséla lettre. Quand grand-père a vu la lettre, il a été si en colèrequ’il s’est levé brusquement, a pris sa canne et l’a brandieau-dessus de ma tête, mais il ne m’a pas frappée ; il m’aconduite dans l’antichambre et m’a poussée dehors. Je n’avais pasencore descendu la première volée de marches qu’il a rouvert laporte et m’a jeté la lettre non décachetée. Je suis rentrée et j’aitout raconté à maman. Elle s’est alitée de nouveau… »

Chapitre 8

 

À ce moment, un coup de tonnerre assez violentretentit et de grosses gouttes de pluie vinrent frapper lesvitres ; la chambre était plongée dans l’obscurité. La vieillese signait comme si elle avait peur. Nous nous étions tous arrêtésbrusquement.

« Cela va passer », dit le vieux enjetant un coup d’œil vers les fenêtres ; puis il se leva etarpenta la chambre de long en large. Nelly le suivait du regard.Elle était en proie à une agitation extrême anormale. Je le voyaismais elle semblait éviter de me regarder.

« Et après ? » demanda levieux, en se rasseyant dans son fauteuil.

Nelly jeta autour d’elle un regardcraintif.

« Tu n’as plus revu tongrand-père ?

– Si…

– Oui, oui, continue, ma belle, continue,appuya Anna Andréievna.

– Pendant trois semaines, je ne l’ai pasvu, reprit Nelly, jusqu’à l’hiver. Puis l’hiver est venu et laneige est tombée. Quand j’ai rencontré de nouveau grand-père, aumême endroit, j’ai été très contente…, parce que maman était tristequ’il ne vienne plus. Quand je l’ai vu, j’ai fait exprès de passersur l’autre trottoir, pour qu’il voie que je le fuyais. Je me suisretournée et j’ai vu que grand-père marchait vite pour merattraper, puis il s’est mis à courir et à crier :« Nelly, Nelly ! » Azor courait aussi derrière lui.Cela m’a fait pitié et je me suis arrêtée. Grand-père s’estapproché, m’a prise par la main et m’a emmenée, et quand il a vuque je pleurais, il s’est arrêté, m’a regardée, s’est penché et m’aembrassée. Alors il s’est aperçu que j’avais de mauvais souliers etm’a demandé si je n’en avais pas d’autres. Je me suis dépêchée delui dire que maman n’avait pas du tout d’argent et que nos logeursnous donnaient à manger par pitié. Grand-père n’a rien dit, mais ilm’a conduite au marché, m’a acheté des souliers et m’a dit de lesmettre tout de suite, puis il m’a emmenée chez lui, dans la rue auxPois ; avant, il est entré dans une boutique où il a acheté ungâteau et deux bonbons et, quand nous sommes arrivés, il m’a dit demanger le gâteau et m’a regardée pendant que je le mangeais, puisil m’a donné les bonbons. Azor a posé sa patte sur la table, pourdemander du gâteau, je lui en ai donné, et grand-père s’est mis àrire. Ensuite, il m’a attirée près de lui, m’a caressé la tête etm’a demandé si j’avais appris quelque chose et ce que je savais. Jele lui ai dit, alors il m’a ordonné de venir chez lui dès que jepourrais, chaque jour, à trois heures, et qu’il me donnerait desleçons. Ensuite, il m’a dit de regarder par la fenêtre jusqu’à cequ’il me dise de me retourner. Je l’ai fait, mais j’ai tourné toutdoucement la tête et j’ai vu qu’il décousait le coin de sonoreiller et qu’il en retirait quatre roubles-argent. Puis il me lesa apportés en me disant : « C’est pour toi seule. »J’allais les prendre, mais j’ai réfléchi et je lui ai dit :« Si c’est pour moi seule, je ne les prendrai pas. »Grand-père s’est mis tout à coup en colère et m’a dit :« Bon, comme tu veux, prends-les et va-t’en. » Il ne m’apas embrassée avant que je parte.

Quand je suis rentrée à la maison, j’ai toutraconté à maman ; mais maman allait de plus en plus mal. Unétudiant, qui venait chez le marchand de cercueils, soignait mamanet lui faisait prendre des remèdes.

« J’allais souvent chez grand-père :maman me l’avait ordonné. Grand-père avait acheté un NouveauTestament et une géographie et il me donnait des leçons ; ilme racontait quels pays il y avait dans le monde, quelles gens yvivaient, et il me disait le nom des mers, et ce qu’il y avaitavant, et comment le Christ nous avait pardonné à tous. Lorsque jelui posais moi-même des questions, il était très content ;alors, je lui ai posé souvent des questions, et il me racontaittout ; il me parlait souvent de Dieu. Quelquefois, au lieu detravailler, nous jouions avec Azor ; Azor s’était mis àm’aimer beaucoup, je lui avais appris à sauter par-dessus un bâton,et grand-père riait et me caressait les cheveux. Il riait rarement.Il y avait des jours où il parlait beaucoup, puis il se taisaitbrusquement et restait assis, comme endormi, mais il avait les yeuxouverts. Il restait comme ça jusqu’au soir, et le soir il avaitl’air si effrayant, et si vieux… Ou bien, quand j’arrivais, ilétait assis sur une chaise, en train de réfléchir, et iln’entendait rien, Azor était couché à côté de lui. J’attendais,j’attendais et je toussais ; grand-père ne me regardaittoujours pas. Alors je m’en allais. À la maison, maman m’attendaitdans son lit, et je lui racontais tout, et la nuit venait quej’étais encore à lui raconter et elle à écouter ce que je luidisais de grand-père : ce qu’il avait fait ce jour-là, leshistoires qu’il m’avait racontées, et ce qu’il m’avait donné commeleçon. Et quand je lui disais que je faisais sauter Azor par-dessusun bâton et que grand-père riait, elle se mettait aussi à rire toutà coup, riait pendant longtemps, toute joyeuse, et me faisaitrecommencer, puis elle priait. Je me disais toujours :« Comment se fait-il donc que maman aime tant grand-père, etque lui ne l’aime pas ? » Quand je suis arrivée chezgrand-père, la fois suivante, je lui ai dit combien maman l’aimait.Il m’a écoutée jusqu’au bout, d’un air furieux, et sans dire unmot ; alors, je lui, ai demandé pourquoi maman l’aimaittellement et me posait toujours des questions sur lui, alors quelui ne m’en posait jamais sur elle. Grand-père s’est fâché et m’amise à la porte ; je suis restée un moment derrière la porte,il l’a rouverte brusquement et m’a rappelée, mais il était toujoursen colère et ne disait rien. Quand nous avons commencé à lire leNouveau Testament, je lui ai demandé encore une fois pourquoi il nevoulait pas pardonner à maman, puisque Jésus-Christ avaitdit : « Aimez-vous les uns les autres et pardonnez lesoffenses » ? Alors il s’est levé tout à coup et s’est misà crier que c’était maman qui m’avait appris cela, puis il m’apoussée dehors une seconde fois en me disant de ne jamais revenirchez lui. Et je lui ai dit que maintenant je ne voudrais plus nonplus venir chez lui et je suis partie… Et le lendemain, grand-pèrea déménagé…

– J’avais dit que la pluie cesseraitvite. C’est fini, voilà le soleil…, tu vois, Vania », me ditNikolaï Serguéitch en se tournant vers la fenêtre.

Anna Andréievna le regarda d’un air irrésolu,et soudain l’indignation brilla dans les yeux de la bonne vieille,jusque-là douce et effarouchée. Elle prit sans mot dire la main deNelly et fit asseoir la petite fille sur ses genoux.

« Raconte, mon ange, lui dit-elle, jet’écouterai. Que ceux qui ont le cœur dur… »

Elle n’acheva pas et fondit en larmes. Nellyme lança un regard interrogateur ; elle semblait perplexe eteffrayée. Le vieux me regarda, haussa les épaules, mais se détournaimmédiatement.

« Continue, Nelly, dis-je.

– Pendant trois jours, je ne suis pasallée chez grand-père, reprit Nelly : à ce moment-là, mamanest allée plus mal. Nous n’avions plus du tout d’argent, nous nepouvions plus acheter de médicaments, et nous ne mangions rien, carnos logeurs eux non plus n’avaient rien, et ils ont commencé à nousreprocher de vivre à leurs crochets. Alors, le troisième jour, jeme suis levée et je me suis habillée. Maman m’a demandé oùj’allais. Je lui ai dit que j’allais demander de l’argent àgrand-père et maman a été contente, car je lui avais raconté qu’ilm’avait chassée et je lui avais dit que je ne voulais plus allerchez lui et maman pleurait et me suppliait d’y retourner. Là-bas,on m’a dit que grand-père avait déménagé et je suis allée dans sanouvelle maison. Quand je suis entrée, il s’est levé brusquement,s’est jeté sur moi, a tapé du pied, mais je lui ai dit tout desuite que maman était très malade, qu’il nous fallait cinquantekopeks pour les remèdes et que nous n’avions rien à manger.Grand-père s’est mis à crier, m’a poussée dans l’escalier et afermé la porte derrière moi. Mais pendant qu’il me mettait dehors,je lui ai dit que je resterais dans l’escalier et que je ne m’enirais pas avant qu’il me donne de l’argent. Et je me suis assisedans l’escalier. Un instant après, il a ouvert la porte, a vu quej’étais là, et l’a refermée. Puis un long moment s’estécoulé ; il a encore ouvert la porte, et l’a refermée enm’apercevant. Il a recommencé souvent. Enfin, il est sorti avecAzor, a fermé la porte et il est passé devant moi sans me dire unmot. Je ne lui ai rien dit non plus et je suis restée assisejusqu’au soir.

– Ma pauvre petite, s’écria AnnaAndréievna ; mais il devait faire froid dansl’escalier !

– J’avais ma pelisse, répondit Nelly.

– Même en pelisse !… Pauvre chérie,ce que tu as enduré ! Et qu’est-ce qu’a fait tongrand-père ? »

Les lèvres de Nelly se mirent à trembler, maiselle fit un violent effort pour se dominer.

« Il est revenu lorsqu’il faisait déjàtout à fait sombre ; en rentrant, il s’est heurté à moi et acrié : « Qui est là ? » Je lui ai dit quec’était moi. Il croyait sûrement que j’étais partie depuislongtemps ; quand il a vu que j’étais encore là, il a été trèsétonné et il est resté longtemps devant moi. Tout à coup, il afrappé l’escalier avec sa canne, il est parti en courant, a ouvertsa porte et, une minute après, il m’a apporté de la monnaie decuivre, toute en pièces de cinq kopeks qu’il a jetée dansl’escalier. Il a crié : « Tiens, c’est tout ce qui mereste, dis à ta mère que je la maudis », et il a claqué laporte. Les pièces avaient roulé dans l’escalier. Je me suis mise àles chercher dans l’obscurité et grand-père a sans doute deviné queles pièces s’étaient dispersées et que j’avais du mal à lesrassembler, car il a ouvert la porte et m’a apporté une bougie à lalumière de la bougie, je les ai trouvées facilement. Grand-père m’aaidée à les ramasser et m’a dit que cela devait faire soixante-dixkopeks ; puis il est parti. Quand je suis revenue à la maison,j’ai donné l’argent à maman et je lui ai tout raconté, et maman estallée plus mal, et moi aussi, j’ai été malade toute la nuit ;j’avais la fièvre le lendemain, mais je ne pensais qu’à une chose,parce que j’étais fâchée contre grand-père ; quand maman s’estendormie, je suis sortie, je suis allée dans la direction de lamaison de grand-père, mais je me suis arrêtée sur le pont. C’estalors qu’a passé CET HOMME…

– Archipov, dis-je ; je vous en aiparlé, Nikolaï Serguéitch ; c’est lui qui était avec lemarchand chez la Boubnova et qu’on a roué de coups. C’est lapremière fois que Nelly l’a rencontré… Continue, Nelly.

– Je l’ai arrêté et je lui ai demandé unrouble-argent. Il m’a regardée et ma demandé : « Unrouble-argent ? » Je lui ai dit : « Oui. »Alors, il s’est mis à rire et m’a dit : « Viens avecmoi. » Je ne savais pas si je devais y aller ; tout d’uncoup, un petit vieillard, avec des lunettes dorées, s’estapproché : il avait entendu que j’avais demandé unrouble-argent ; il s’est penché vers moi et m’a demandépourquoi je voulais absolument cette somme. Je lui ai dit que mamanétait malade et qu’elle en avait besoin pour acheter des remèdes.Il m’a demandé où nous habitions, l’a inscrit et m’a donné unbillet d’un rouble. L’AUTRE, quand il a vu le petit vieillard àlunettes, s’est en allé et ne m’a plus demandé de venir avec lui.Je suis entrée dans une boutique, et j’ai changé mon rouble contrede la monnaie de cuivre ; j’ai enveloppé trente kopeks dans unpapier et je les ai mis de côté pour maman ; les soixante-dixautres, je ne les ai pas enveloppés, mais je les ai gardés exprèsdans ma main, et je suis allée chez grand-père. Quand je suisarrivée, j’ai ouvert la porte, je suis restée sur le seuil, j’aibalancé le bras et je lui ai jeté toutes les pièces qui ont roulésur le plancher ; puis je lui ai dit :

– Voilà votre argent ! Maman n’en apas besoin, puisque vous la maudissez. J’ai claqué la porte et jeme suis sauvée. »

Ses yeux s’étaient mis à étinceler, et ellelança au vieux un regard naïvement provocateur.

« C’est ce qu’il fallait faire, dit AnnaAndréievna, sans regarder Nikolaï Serguéitch, en serrant Nellycontre elle, c’est ce qu’il fallait faire avec lui : tongrand-père était méchant et cruel…

– Hum fit Nikolaï Serguéitch.

– Et après, après ? demanda AnnaAndréievna, avec impatience.

– Après, je ne suis plus allée chezgrand-père, et il n’est plus venu me voir, répondit Nelly.

– Et qu’êtes-vous devenues, ta mère ettoi ? Oh ! pauvres gens, pauvres gens !

– Maman allait de plus en plus mal, ellene se levait plus que rarement, reprit Nelly ; sa voix se mità trembler et se brisa. Nous n’avions plus d’argent et j’aicommencé à mendier avec la femme du capitaine. Elle allait demaison en maison, et elle arrêtait les gens bien dans la rue etleur demandait l’aumône ; c’est comme cela qu’elle vivait.Elle me disait qu’elle n’était pas une mendiante, mais qu’elleavait des papiers où était inscrit le grade de son mari et où ondisait qu’elle était pauvre. Elle montrait ses papiers, et on luidonnait de l’argent. Elle me disait aussi que ce n’était pashonteux de demander à tout le monde. J’allais avec elle et on nousdonnait, et c’est comme ça que nous vivions ; maman l’avaitappris, car les locataires lui avaient reproché d’être unemendiante, et la Boubnova était venue la trouver et lui avait ditqu’elle ferait mieux de me laisser aller chez elle que de m’envoyerdemander l’aumône. Elle était déjà venue chez maman et lui avaitapporté de l’argent ; mais maman l’avait refusé, alors laBoubnova lui avait demandé pourquoi elle était si fière et luiavait envoyé à manger. Mais, quand elle lui a dit cela à propos demoi, maman s’est mise à pleurer et a eu peur ; la Boubnova acommencé à l’injurier, elle était ivre, et lui a dit que j’étaisune mendiante et que j’allais avec la femme du capitaine ; cesoir-là, elle a chassé la femme du capitaine. Maman s’est mise àpleurer quand elle a appris tout cela, puis elle s’est levée, s’esthabillée, m’a prise par la main et m’a emmenée. Ivan Alexandrytch aessayé de l’arrêter, mais elle ne l’a pas écouté, et nous sommessorties. Maman pouvait à peine marcher ; à chaque instant,elle s’asseyait et je la soutenais. Elle me disait de la conduirechez grand-père ; la nuit était déjà venue depuis longtemps.Tout d’un coup, nous sommes arrivées dans une grande rue ; desvoitures s’arrêtaient devant une maison, il en sortait beaucoup demonde, les fenêtres étaient toutes éclairées et on entendait de lamusique. Maman s’est arrêtée, m’a saisie, et m’a dit alors :« Nelly, reste pauvre, reste pauvre toute ta vie, mais ne vapas chez eux, quel que soit celui qui t’appelle ou vienne techercher. Toi aussi, tu pourrais être là-bas, riche, dans une bellerobe, mais je ne le veux pas. Ils sont méchants et cruels, et voicice que je t’ordonne : reste pauvre, travaille, et demandel’aumône, et si quelqu’un vient te chercher, dis-lui : je neveux pas aller chez vous !… » Voilà ce que maman m’a ditquand elle était malade, et je veux lui obéir toute ma vie, ajoutaNelly, frémissante d’émotion et le visage empourpré ; toute mavie, je servirai et je travaillerai, je suis venue chez vous pourvous servir et pour travailler, et je ne veux pas être votrefille…

– Assez, assez, ma mignonne, assez !s’écria la vieille, en serrant Nelly dans ses bras. Ta maman étaitmalade lorsqu’elle t’a dit cela.

– Elle était folle, dit rudement levieillard.

– Elle était peut-être folle, répliquaNelly vivement, elle était peut-être folle, mais c’est ce qu’ellem’a ordonné, et je le ferai toute ma vie. Après m’avoir dit cela,elle est tombée évanouie.

– Seigneur Dieu ! s’écria AnnaAndréievna malade, dans la rue, en hiver !…

– On voulait nous conduire au poste, maisun monsieur est intervenu ; il m’a demandé où nous habitions,m’a donné dix roubles et a ordonné à son cocher de nous reconduirechez nous. Après cela, maman ne s’est plus jamais levée, et elleest morte trois semaines après…

– Et son père ? Il ne lui a paspardonné ! s’exclama Anna Andréievna.

– Non ! répondit Nelly qui sedominait, mais qui était à la torture. Une semaine avant sa mort,maman m’a appelée et m’a dit : « Nelly, va une dernièrefois chez ton grand-père, et demande-lui de venir me voir et de mepardonner ; dis-lui que je vais mourir d’ici une huitaine dejours et que je te laisse seule au monde. Dis-lui encore que jeregrette de mourir… » J’y suis allée, j’ai frappé chezgrand-père, il a ouvert et quand il m’a vue, il a voulu tout desuite refermer la porte, mais je m’y suis cramponnée des deux mainset je lui ai crié : « Maman est en train de mourir, ellevous appelle, venez ! » Mais il m’a repoussée et a ferméla porte brusquement. Je suis revenue chez maman, je me suiscouchée à côté d’elle, je l’ai prise dans mes bras et je ne lui airien dit… Maman m’a prise aussi dans ses bras et ne m’a riendemandé…

À ce moment, Nikolaï Serguéitch s’appuyalourdement de la main sur la table et se leva, mais, après nousavoir enveloppés tous d’un regard étrange et troublé, il se laissaretomber dans son fauteuil, comme à bout de forces. Anna Andréievnane le regardait plus et serrait Nelly contre elle ensanglotant.

« Le dernier jour, avant de mourir, versle soir, maman m’a appelée, m’a pris la main et m’a dit : Jevais mourir aujourd’hui, Nelly », elle a voulu dire encorequelque chose, mais elle n’a pas pu. Je l’ai regardée : ellesemblait, déjà ne plus me voir, mais elle serrait ma main dans lessiennes. J’ai retiré doucement ma main et je suis sortie encourant, j’ai couru tout le long du chemin jusque chez grand-père.Quand il m’a vue, il s’est levé aussitôt et m’a regardée, et il aeu tellement peur qu’il est devenu tout pâle et s’est mis àtrembler. Je lui ai pris la main et j’ai juste pu lui dire :« Elle va mourir. » Alors, il s’est affolé tout à coup,il a pris sa canne et a couru après moi il allait même oublier sonchapeau ; pourtant, il faisait froid. J’ai pris son chapeau,je le lui ai mis, et nous sommes partis tous les deux en courant.Je le pressais et je lui ai dit de prendre un fiacre, car mamanallait mourir d’un instant à l’autre ; mais il n’avait quesept kopeks sur lui. Il a arrêté des cochers, a marchandé avec eux,mais ils n’ont fait que rire, et ils se sont moqués aussi d’Azor,car Azor était venu avec nous ; alors, nous avons continué àcourir. Grand-père était fatigué, et respirait difficilement, maisil se dépêchait tout de même. Tout à coup, il est tombé et sonchapeau a roulé. Je l’ai relevé. Je lui ai remis son chapeau et jel’ai pris par la main pour le conduire : nous sommes arrivésjuste avant la nuit… Mais maman était déjà morte… Quand grand-pèrel’a vue, il s’est frappé les mains l’une contre l’autre, s’est misà trembler et est resté auprès d’elle, sans rien dire. Alors je mesuis approchée, j’ai pris grand-père par la main et je lui aicrié : « Voilà, méchant homme, homme cruel, regardemaintenant Regarde ! » Alors grand-père s’est mis à crieret il est tombé par terre, comme mort… »

Nelly bondit, se dégagea de l’étreinte d’AnnaAndréievna et se tint debout au milieu de nous, pâle, à bout deforces et de souffrances. Mais Anna Andréievna se précipita verselle, la prit de nouveau dans ses bras et se mit à crier, commeinspirée : « C’est moi, c’est moi qui serai ta mèremaintenant, Nelly, et tu seras mon enfant ! Oui, Nelly,allons-nous-en et abandonnons-les tous, ces cruels, cesméchants ! Qu’ils s’amusent aux dépens des autres, Dieu leuren tiendra compte !… Viens, Nelly, allons-nous-en, partonsd’ici… »

Jamais je ne l’avais vue dans un tel état etje ne l’aurais pas crue capable d’une telle émotion. NikolaïSerguéitch se redressa dans son fauteuil, se leva et lui demandad’une voix entrecoupée :

« Où vas-tu, Anna Andréievna ?

– Chez elle, chez ma fille, chezNatacha ! cria-t-elle en entraînant Nelly vers la porte.

– Attends, arrête !…

– Inutile d’attendre, homme au cœur depierre. Il y a trop longtemps que j’attends, et elle aussi ;adieu ! »

Après cette réponse, la vieille dame sedétourna, jeta un regard vers son mari et s’arrêta, stupéfaite.Nikolaï Serguéitch se tenait devant elle, il avait pris son chapeauet, de ses mains débiles et tremblantes, il endossait hâtivement,son manteau.

« Toi aussi…, toi aussi, tu viens avecmoi s’écria-t-elle, en croisant les mains d’un air de supplicationet en le regardant avec incrédulité, comme si elle n’osait croire àun pareil bonheur.

– Natacha, où est ma Natacha ? Oùest-elle ? Où est ma fille ? » Ces paroless’échappèrent enfin de la poitrine du vieillard. « Rendez-moima Natacha ! Où est-elle ? » Et, saisissant le bâtonque je lui tendais, il se précipita vers la porte.

« Il a pardonné ! Il apardonné ! » s’écria Anna Andréievna.

Mais le vieux n’alla pas jusqu’au seuil. Laporte s’ouvrit soudain, et Natacha fit irruption dans la chambre,pâle, les yeux brillants, comme si elle avait la fièvre, sa robeétait froissée et trempée de pluie. Le fichu qu’elle avait mis sursa tête avait glissé sur ses épaules et de grosses gouttes de pluieétincelaient sur les épaisses mèches éparses de ses cheveux. Elleentra en courant et, voyant son père, se jeta à genoux, les brastendus vers lui.

Chapitre 9

 

Mais il la tenait déjà dans sesbras !…

Il l’avait saisie, et, la soulevant comme unenfant, l’avait portée dans son fauteuil ; puis il était tombéà genoux devant elle. Il lui baisait les mains, les pieds, sehâtait de l’embrasser, de la dévorer des yeux, comme s’il nepouvait croire encore qu’elle était de nouveau avec eux, qu’il lavoyait et l’entendait, elle, sa fille, sa Natacha ! AnnaAndréievna, en larmes, avait pris son enfant dans ses bras, serraitsa tête contre sa poitrine et, semblant défaillir dans cetteétreinte n’avait plus la force de prononcer une parole.

« Mon amie !… Ma vie !… Majoie !… s’exclamait le vieux d’une voix saccadée. Il tenait lamain de Natacha, et, tel un amoureux, contemplait son visage pâle,maigre, mais charmant, ses yeux où brillaient des larmes. « Majoie !… Mon enfant répétait-il, puis il se taisait de nouveauet la regardait avec ivresse. Qui est-ce qui m’avait dit qu’elleavait maigri ! nous dit-il avec un sourire furtif et enfantin,toujours à genoux devant elle. Elle est maigre, c’est vrai, elleest pâle, mais regardez-la un peu ! Comme elle estjolie ! Elle est encore mieux qu’avant, oui, encoremieux ! ajouta-t-il, se taisant malgré lui sous cette douleur,née de la joie, qui lui semblait vouloir briser son âme endeux.

– Levez-vous, papa ! Mais levez-vousdonc, dit Natacha. Moi aussi, je veux vous embrasser…

– Oh ! ma chérie ! Tu asentendu, tu as entendu, ma petite Anna, comme elle a dit celagentiment !

Et il la prit fébrilement dans ses bras.

« Non, Natacha, c’est moi, c’est moi quidois rester à tes pieds jusqu’à ce que mon cœur sente que tu m’aspardonné, car jamais, jamais je ne pourrai maintenant mériter monpardon ! Je t’ai repoussée, je t’ai maudite, tu m’entends,Natacha, je t’ai maudite, j’ai pu faire cela !… Et toi, et toitu as pu croire que je l’avais maudite ! Tu l’as cru ! Ilne fallait pas le croire ! Il ne fallait pas, toutsimplement ! Cruel petit cœur ! Pourquoi n’es-tu pasvenue à moi ? Tu savais bien comment je t’accueillerais…Oh ! Natacha, tu te rappelles combien je t’aimais jadis :eh bien, maintenant et pendant tout ce temps, je t’ai aimée deuxfois, mille fois plus qu’avant ! Je t’aimais avec monsang ! Je me serais arraché le cœur et je l’aurais jeté toutsanglant à tes pieds !… Oh ! ma joie !

– Embrassez-moi donc, alors, cruel, surles lèvres, sur le visage, comme maman ! s’écria Natacha d’unevoix faible et douloureuse, voilée par les larmes de la joie.

– Sur les yeux aussi ! Sur lesyeux ! Tu te souviens, comme autrefois ! répéta le vieuxaprès une longue et douce étreinte. Oh ! Natacha, est-ce quetu rêvais quelquefois de nous ? Moi, j’ai rêvé de toi presquechaque nuit ; chaque nuit, tu venais à moi, et je pleurais surtoi, et une fois, je t’ai vue toute petite, comme quand tu avaisdix ans et que tu commençais à étudier le piano tu avais une petiterobe courte, de jolis petits souliers, et des menottes roses…, elleavait des petites mains roses, tu te souviens, Anna ? Tu esvenue vers moi, tu t’es assise sur mes genoux et tu m’as entouré detes bras… Et tu as pu penser, méchante enfant, que je t’avaismaudite, que je ne t’accueillerais pas, si tu revenais !… Maisje…, écoute, Natacha, je suis allé souvent vers toi ; ta mèrene l’a pas su, personne ne l’a su : tantôt je restais sous tesfenêtres, tantôt j’attendais : quelquefois j’attendais unedemi-journée dans la rue, n’importe où, près de ta porte ! Tuallais peut-être sortir, et j’aurais pu te voir de loin ! Etle soir, il y avait souvent une bougie allumée à ta fenêtre :combien de fois ne suis-je pas venu, rien que pour regarder tabougie, rien que pour apercevoir ton ombre, te bénir, pour la nuit.Et toi, m’as-tu jamais béni pour la nuit ? Pensais-tu àmoi ? Ton petit cœur sentait-il que j’étais là, sous tafenêtre ? Et combien de fois, en hiver, n’ai-je pas monté tonescalier, tard, dans la nuit, et je restais sur le palierobscur ; je prêtais l’oreille à ta porte, espérant entendre tavoix, ou ton rire… Je t’aurais maudite ? Mais, l’autre soir,je suis venu chez toi, je voulais te pardonner et ce n’est qu’à laporte que j’ai rebroussé chemin… Oh Natacha ! »

Il se mit debout, la souleva du fauteuil et latint serrée contre son cœur.

« Elle est là, de nouveau, sur moncœur ! s’écria-t-il ; oh, je te rends grâce pour tout,mon Dieu, pour tout, et pour ton courroux et pour taclémence !… Et pour ton soleil, qui brille maintenant surnous, après l’orage ! Pour toute cette minute, je te rendsgrâce ! Oh ! que nous soyons humiliés, offensés, nousvoici de nouveau ensemble ; que les orgueilleux, les superbesqui nous ont abaissés et outragés triomphent maintenant !Qu’ils nous jettent la pierre ! Ne crains rien, Natacha… Nousirons la main dans la main, et je leur dirai : « C’est mafille chérie, ma fille bien-aimée, ma fille innocente, que vousavez offensée et humiliée, mais que j’aime, moi, que j’aime et queje bénis à jamais ! »

– Vania, Vania ! » dit Natachad’une voix faible en me tendant la main, tandis que son pèrecontinuait à la tenir embrassée.

Oh ! jamais je n’oublierai qu’en cetteminute elle s’est souvenue de moi et m’a appelé !

« Où est donc Nelly ? demanda levieux en regardant autour de lui.

– Oui, où est-elle ? s’écria AnnaAndréievna, la petite chérie ! Nous l’avonsabandonnée ! »

Mais elle n’était pas là ; elle s’étaitglissée sans se faire remarquer dans la chambre à coucher. Nous yallâmes tous. Nelly était dans un coin, derrière la porte, où ellese cachait peureusement.

« Nelly, qu’as-tu, monenfant ? » s’écria le vieillard, et il voulut la prendredans ses bras. Mais elle attacha sur lui un long regard…

« Maman, où est maman ? »dit-elle, comme absente. Où est ma maman ? » cria-t-elleencore une fois, en tendant vers nous ses mains tremblantes, et,soudain, un cri horrible, épouvantable, s’échappa de sapoitrine ; son visage se crispa et elle tomba sur le plancher,en proie à une terrible crise…

ÉPILOGUE

Nous étions à la mi-juin. La journée étaitchaude et suffocante ; il était impossible de rester en villeavec la poussière, la chaux, les maisons en construction, les pavésbrûlants, l’air empoisonné par les émanations… Mais voici, ôjoie ! que le tonnerre a retenti ; peu à peu le ciels’obscurcit ; le vent souffla, chassant devant lui entourbillons la poussière de la ville. Quelques grosses gouttestombèrent lourdement sur le sol ; aussitôt après, le cielsembla s’entrouvrir et une véritable nappe d’eau s’abattit sur laville. Lorsqu’une demi-heure après, le soleil se remit à briller,j’ouvris la fenêtre de ma petite chambre et respirai l’air frais àpleins poumons. Dans mon ivresse, je voulais laisser là ma plume,toutes mes affaires, et mon éditeur, et courir chez les NÔTRES àVassili-Ostrov. Mais, quoique la tentation fût grande, je triomphaide moi-même et, avec une sorte de rage, revins à mon papier :il fallait terminer coûte que coûte ! Mon éditeur l’exigeaitet autrement il ne me donnerait pas d’argent. On m’attend là-bas,mais au moins, ce soir, je suis libre, libre comme l’air, et cettesoirée me récompensera de ces deux jours et de ces deux nuitspendant lesquels j’ai écrit presque trois placards, ces deux nuitspendant lesquelles j’ai écrit trois pages et demie.

Voici, enfin, mon travail terminé ; jejette ma plume et me lève, je sens une douleur dans le dos et dansla poitrine et j’ai la migraine. Je sais qu’en ce moment j’ai lesnerfs très ébranlés et il me semble entendre les dernières parolesde mon vieux docteur : « Non, aucune santé ne peutsupporter une pareille tension, parce que c’estimpossible ! » Pourtant, jusqu’à présent, c’estpossible ! La tête me tourne, et je tiens à peine sur mesjambes ; mais la joie, une joie infinie, remplit mon cœur. Manouvelle est entièrement achevée, et mon éditeur, quoique je luidoive beaucoup d’argent, me donnera malgré tout quelque choselorsqu’il tiendra sa proie en main, ne fût-ce que cinquanteroubles, et il y a beau temps que je ne me suis trouvé à la têted’une pareille somme. La liberté et de l’argent !… Dans monenthousiasme, je saisis mon chapeau, je mets mon manuscrit sous monbras et pars à toutes jambes, afin de trouver chez lui notre cherAlexandre Petrovitch.

Je le trouve, mais il est sur le point desortir. De son côté, il vient de conclure une spéculation n’ayantrien à voir avec la littérature, mais par contre fort avantageuse,et après avoir reconduit, enfin, un petit juif noiraud, avec lequelil est resté deux heures dans son cabinet, il me tend la main d’unair affable et de sa moelleuse voix de basse s’inquiète de masanté. C’est le meilleur des hommes et, sans plaisanterie, je luisuis très obligé. Est-ce sa faute si, toute sa vie, en littérature,il a été SEULEMENT un homme d’affaires ? Il a compris que lalittérature avait besoin d’hommes d’affaires, et il l’a devinéjuste à temps. Honneur et gloire à lui ! du point de vueaffaires, s’entend.

Il apprend avec un délicieux sourire que manouvelle est terminée, que par conséquent la rubrique principale duprochain numéro de sa revue est assurée, il s’étonne que j’aie puACHEVER quelque chose, et à cette occasion fait de l’esprit, et duplus plaisant qui soit. Puis il va vers son coffre-fort afin de meremettre les cinquante roubles promis, et en attendant, me tend uneautre revue ennemie, à la tranche épaisse, et me désigne quelqueslignes, au chapitre de la critique, où l’on dit deux mots de madernière nouvelle.

Je regarde : c’est l’article du« Copiste. » On ne m’invective pas, mais on ne me couvrepas non plus de fleurs : je suis très content. Mais le« Copiste » dit, entre autres, que mes œuvres en général« sentent la sueur », c’est-à-dire que je transpire etpeine si bien à les écrire, que je les façonne et les fignole tantque cela en devient rebutant.

Nous rions aux éclats, l’éditeur et moi. Jelui apprends que ma dernière nouvelle a été rédigée en deux nuitset que je viens d’écrire en deux jours et deux nuits trois placardset demi ; si ce « Copiste » qui me reproche maminutie excessive et ma lenteur savait cela !

« Mais il y a aussi de votre faute, IvanPetrovitch. Pourquoi tardez-vous tant qu’il vous faut travailler denuit ? »

Alexandre Petrovitch est, bien entendu, leplus charmant des hommes, quoiqu’il ait une faiblesse celle defaire parade de son jugement littéraire précisément devant ceuxqui, comme il le soupçonne lui-même, le lisent à livre ouvert. Maisje n’ai pas envie de discuter avec lui de littérature, je prendsmon argent et mon chapeau. Alexandre Petrovitch va à sa villa desÎles ; quand il apprend que je me rends à Vassili-Ostrov, ilme propose obligeamment de m’y mener dans sa voiture.

« J’ai une nouvelle voiture, voussavez ; vous ne l’avez pas encore vue ? Elle est trèsjolie. »

Nous descendons sur le perron. La calèche estvraiment très jolie et Alexandre Petrovitch, dans les premiersmoments de la possession, éprouve une extrême satisfaction et mêmeune sorte de besoin d’y reconduire ses amis.

Pendant le trajet, Alexandre Petrovitch selance encore à plusieurs reprises dans des considérations sur lalittérature contemporaine. Devant moi, il ne se gêne pas et répètetout tranquillement des opinions qu’il a entendues émettrerécemment par tel ou tel des écrivains en qui il a confiance etdont il respecte le jugement. À ce propos, il lui arrive parfois derespecter des choses étonnantes. Il lui arrive aussi d’altérer uneopinion rapportée ou de la placer où il ne faut pas : il ensort un vrai galimatias. Je suis là, j’écoute sans mot dire etadmire la diversité et la fantaisie des passions humaines.« Cet homme, par exemple, pensé-je à part moi, il devrait secontenter d’amasser de l’argent, tranquillement eh bien, non, illui faut encore la gloire, la gloire littéraire, la réputation d’unbon éditeur, d’un bon critique ! »

En ce moment, il s’efforce de m’exposer endétail une opinion qu’il m’a entendu exprimer il y a trois jours,et au sujet de laquelle nous avions discuté : maintenant, illa donne pour sienne. Mais des oublis de ce genre arrivent à chaqueinstant à Alexandre Petrovitch et tous ses amis lui connaissentcette innocente faiblesse. Comme il est content maintenant,pérorant dans SA voiture, comme il est satisfait de son sort,bienveillant ! Il dirige une conversation savante etlittéraire et sa douce et décente voix de basse contribue elleaussi à lui donner un air d’érudition. Peu à peu, il passe au tonlibéral et exprime la conviction innocemment sceptique que, dansnotre littérature, et de façon générale dans aucune littérature, ilne peut y avoir chez personne d’honnêteté ni de modestie, qu’il nereste qu’un échange de horions, surtout au début d’unesouscription. Je pense à part moi qu’Alexandre Petrovitch estenclin même à considérer tout écrivain honnête et sincère, pour sonhonnêteté et sa sincérité, sinon comme un imbécile, du moins commeun benêt. Bien entendu, ce jugement provient de l’extraordinaireinnocence d’Alexandre Petrovitch.

Mais je ne l’écoute plus. Il me dépose àVassili-Ostrov et je cours chez mes amis. Voici la treizième rue,voici leur petite maison. Anna Andréievna, en m’apercevant memenace du doigt, agite les bras dans ma direction et me fait :« Chut ! » pour que je ne fasse pas de bruit.

« Nelly vient de s’endormir, la pauvrepetite ! me chuchote-t-elle aussitôt, pour l’amour du Ciel, nela réveillez pas ! Elle est si faible. Nous sommes inquiets.Le docteur dit que pour l’instant il n’y a rien à craindre. Maisallez essayer d’obtenir quelque chose de sensé de VOTREdocteur ! N’avez-vous pas honte, Ivan Petrovitch ? Nousvous attendions pour le dîner… Voilà deux jours que nous ne vousavons vu !…

– Je vous ai dit avant-hier que je neviendrais pas pendant deux jours, dis-je tout bas à AnnaAndréievna. J’avais un travail à terminer…

– Mais vous nous aviez promis de dîneraujourd’hui, pourquoi n’êtes-vous pas venu ? » Nellys’est levée exprès, le petit ange, nous l’avons transportée dans lachaise longue ; elle disait : « Je veux attendreVania avec vous » et notre Vania ne s’est pas montré ! Ilest bientôt six heures ! Où est-ce qu’il a encore ététraîner ? Ah ! vous autres, séducteurs ! Elle étaittellement abattue, que je ne savais comment la remonter…,heureusement qu’elle s’est endormie, la chère enfant. De plus,Nikolaï Serguéitch est allé en ville, il reviendra pour le thé… Onlui offre une place, Ivan Petrovitch ; mais rien que l’idéeque c’est à Perm me glace le cœur…

– Et où est Natacha ?

– Dans le jardin, mon cher ! Allezla rejoindre… Elle aussi elle est bizarre… Je ne comprends pas cequ’elle a… Oh ! Ivan Petrovitch, je suis bientourmentée ! Elle m’assure qu’elle est heureuse et contente,mais je n’en crois rien… Va la retrouver, Vania, et tu meraconteras ensuite en cachette ce qu’elle a…, n’est-cepas ?

Mais je n’écoute plus Anna Andréievna et je meprécipite au jardin. Ce petit jardin dépend de la maison ; ila environ vingt pas de long et autant de large et il est toutenvahi par la verdure. Trois grands arbres à la vaste ramure,quelques jeunes bouleaux, des bosquets de lilas et dechèvrefeuille, un framboisier dans un petit coin, deuxplates-bandes de fraises et deux sentiers tortueux, en long et enlarge. Le vieux adore ce petit jardin et assure qu’il y pousserabientôt des champignons. Et surtout, Nelly a pris cet endroit enaffection : on l’y porte souvent dans son fauteuil, car Nellyest maintenant l’idole de la maison. Mais voici Natacha : ellevient au-devant de moi avec un sourire joyeux et me tend la main.Comme elle est maigre, comme elle est pâle ! Elle aussi, ellerelève à peine de maladie.

« As-tu complètement terminé,Vania ? me demande-t-elle.

– Complètement ! Et je suis librepour toute la soirée.

– Dieu soit loué ! Tu t’esdépêché ? Cela n’a rien gâché ?

– Comment faire ? D’ailleurs, celane change rien. Quand je travaille avec une pareille tensiond’esprit, j’arrive à un état nerveux particulier : je suisplus lucide, je sens plus vivement, plus profondément et je merends mieux maître de mon style, j’écris mieux quand je suis tendu.Tout va bien…

– Ah ! Vania,Vania ! »

Je remarque que Natacha ces derniers temps estdevenue horriblement jalouse de mes succès littéraires, de maréputation. Elle lit tout ce que j’ai publié depuis un an, elle mepose à chaque instant des questions sur mes plans ultérieurs, ellesuit avec intérêt toutes les critiques qu’on fait sur moi, se fâchecontre certaines et veut absolument que j’occupe une place élevéedans la littérature. Ses désirs se font jour avec tant de force etde fermeté que je suis étonné de cette nouvelle tendance.

« Tu te surmènes, Vania, me dit-elle, tute surmènes et tu te forces ; et de plus tu te ruines lasanté. Regarde S…, il a mis deux ans à écrire une nouvelle, et N…n’a publié qu’un roman en dix ans. Mais aussi, comme c’est ciselé,achevé ! On n’y trouve pas une seule négligence.

– Oui, mais ils ont leur existenceassurée, ils n’ont pas besoin d’écrire à date fixe, tandis quemoi…, je suis un cheval de fiacre ! Mais tout cela, ce sontdes bêtises ! Laissons cela, mon amie. Alors, y a-t-il dunouveau ?

– Oui. Tout d’abord, une lettre deLUI.

– Encore ?

– Oui. Et elle me tendit une lettred’Aliocha. C’était la troisième depuis leur séparation. La premièredatait encore de Moscou et il semblait l’avoir écrite au coursd’une attaque de nerfs. Il disait que les circonstancesl’empêchaient de revenir à Pétersbourg comme il l’avait projeté.Dans la seconde lettre, il se hâtait d’annoncer qu’il allaitarriver pour se marier avec Natacha, que c’était décidé et quenulle puissance au monde ne pouvait s’y opposer. Et cependant, auton de toute la lettre, il était clair qu’il était au désespoir,que d’autres influences pesaient sur lui, et qu’il doutait déjà delui-même. Il disait, entre autres, que Katia était sa providence,sa seule consolation, son seul soutien. J’ouvris précipitamment latroisième lettre.

Elle couvrait deux feuilles d’une écritureheurtée désordonnée, hâtive et illisible, avec des taches d’encreet de larmes. Dès le début, Aliocha renonçait à Natacha etl’exhortait à l’oublier. Il s’efforçait de lui démontrer que leurunion était impossible, qu’il y avait des influences étrangères,hostiles, qui étaient plus fortes que tout et qu’enfin ils nepouvaient être que malheureux ensemble parce qu’ils ne seconvenaient pas. Mais il n’y tenait plus et, brusquement, laissantlà ses considérations et ses démonstrations, sans ambages, au lieude déchirer sa lettre et d’en abandonner la première partie, ilcontinuait en avouant qu’il était un criminel envers Natacha, unhomme perdu, qu’il n’avait pas la force de s’opposer à la volontéde son père qui venait d’arriver auprès d’eux. Il disait qu’il nepouvait dépeindre ses souffrances, qu’il se sentait tout à faitcapable de faire le bonheur de Natacha et soudain déclarait qu’ilsétaient absolument faits l’un pour l’autre ; il réfutait lesarguments de son père avec entêtement, animosité ; dans sondésespoir, il faisait le tableau de la félicité qui eût été leurpartage à tous deux, s’ils s’étaient mariés, se maudissait pour salâcheté et… disait adieu à Natacha à tout jamais ! Écrirecette lettre avait été pour lui une torture ; on voyait qu’ilétait hors de lui ; des larmes me vinrent… Natacha me tenditune autre lettre, de Katia. Elle était arrivée dans la mêmeenveloppe que celle d’Aliocha, mais cachetée à part. Katia,brièvement, en quelques lignes, disait qu’Aliocha était vraimenttrès triste, qu’il pleurait beaucoup et paraissait au désespoir,qu’il était même un peu malade, mais qu’ELLE était avec lui etqu’il serait heureux. Katia, entre autres, s’efforçait d’expliquerà Natacha qu’il ne fallait pas qu’elle croie qu’Aliocha seconsolerait aisément ni que son chagrin n’était pas sérieux.« Il ne vous oubliera jamais, ajoutait Katia, et il ne pourrajamais vous oublier, étant donné son cœur ; il vous aimeinfiniment, vous aimera toujours, et s’il cessait de vous aimer,s’il cessait un jour de souffrir de votre souvenir, c’est moi qui,aussitôt, ne l’aimerais plus… »

Je rendis les deux lettres à Natacha ;nous échangeâmes un regard en silence. Il en avait déjà été ainsipour les deux premières lettres et, de façon générale, nousévitions maintenant de parler du passé, comme si cela avait étéconvenu entre nous. Elle souffrait de façon intolérable, je levoyais, mais elle ne voulait pas en parler, même devant moi. Aprèsson retour à la maison paternelle, elle était restée couchée troissemaines avec la fièvre et elle se relevait à peine. Nous parlionsmême rarement du changement qui allait survenir, bien qu’elle sûtque le vieux avait trouvé une situation et qu’il nous faudraitbientôt nous séparer. Malgré la tendresse et les attentions dontelle me combla pendant toute cette période, malgré l’intérêtqu’elle portait à tout ce qui me touchait, la concentration aveclaquelle elle écoutait tout ce que je devais lui raconter demoi-même (et au début cela me pesait), il me semblait qu’ellevoulait me dédommager de mes tourments passés. Mais cette pénibleimpression disparut rapidement ; je compris qu’elle avait unautre désir, qu’elle m’aimait, TOUT BONNEMENT, qu’elle m’aimaitinfiniment, qu’elle ne pouvait vivre sans moi ni sans s’inquiéterde tout ce qui me concernait et je crois que jamais sœur n’aima sonfrère comme Natacha m’aimait. Je savais fort bien que notreprochaine séparation broyait son cœur, qu’elle souffrait ;elle savait également que moi non plus je ne pouvais vivre sanselle ; mais nous ne parlions pas de cela, et cependant nousnous entretenions en détail des événements qui se préparaient…

Je demandai des nouvelles de NikolaïSerguéitch.

« Je crois qu’il va bientôt rentrer, merépondit Natacha ; il a promis d’être là pour le thé.

– Il fait toujours des démarches pourcette place ?

– Oui ; d’ailleurs, il l’aura sansaucun doute ; il n’avait pas besoin de sortir aujourd’hui,ajouta-t-elle, songeuse : il aurait pu tout aussi bien y allerdemain.

– Pourquoi donc est-il sorti ?

– Parce que j’ai reçu cette lettre…, ilest tellement MALADE de moi, ajouta Natacha après un silence, quecela m’est pénible, Vania. Je crois bien qu’il ne rêve que de moi.Je suis persuadée qu’il n’a plus qu’une seule préoccupation :ce qui m’arrive, ce que je pense. Chacun de mes chagrins trouve unécho en lui. Je vois que parfois il s’efforce maladroitement de sedominer, de faire semblant de ne pas s’inquiéter de moi, d’avoirl’air gai, de rire, de nous amuser. Maman aussi dans ces moments-làn’est plus elle-même, elle ne croit pas à cet entrain, ellesoupire… Elle est si gauche…, elle a une âme si droite !ajouta-t-elle en riant. Ainsi, quand j’ai reçu cette lettreaujourd’hui il s’est découvert un besoin urgent de sortir, pour nepas avoir à croiser mon regard… Je l’aime plus que moi-même, plusque tout au monde, Vania, ajouta-t-elle en baissant les yeux et enme serrant la main, même plus que toi… »

Nous fîmes deux fois le tour du jardin avantqu’elle reprît la parole.

« Masloboiev est venu nous rendre visiteaujourd’hui, et hier aussi, dit-elle.

– Oui, ces derniers temps il a prisl’habitude de venir vous voir.

– Et sais-tu, sais-tu pourquoi il vientici ? Maman a une confiance absolue en lui. Elle croit qu’ilconnaît si bien tout cela (les lois et tout le reste) qu’il peutmener à bien n’importe quelle affaire. Sais-tu ce qui latracasse ? Au fond d’elle-même ; elle est désolée que jene sois pas princesse. Elle n’en dort plus et je soupçonne qu’elles’en est ouverte à Masloboiev. Elle n’ose pas en parler à mon pèreet elle croit que Masloboiev peut l’aider en faisant intervenir laloi. Masloboiev, bien entendu, ne la contredit pas, et elle lerégale d’eau-de-vie, ajouta Natacha avec un petit rire.

– Ça lui ressemble, à ce farceur !Mais comment sais-tu cela ?

– C’est maman elle-même qui me l’a laisséentendre…, par allusions…

– Et Nelly ? commentva-t-elle ? lui demandai-je.

– Je m’étonne, Vania : tu ne m’aspas encore demandé de ses nouvelles ! » me dit Natachad’un ton de reproche.

Nelly était l’idole de toute la maison.Natacha l’aimait beaucoup et Nelly s’était donnée à elle, enfin, detout son cœur. Pauvre enfant ! Elle ne pensait pas rencontrerjamais pareilles gens, trouver tant d’amour ! Je voyais avecjoie que son cœur irrité s’était attendri et que son âme s’étaitouverte à nous tous. Elle répondait à l’affection dont elle étaitentourée avec une ardeur maladive qui était à l’opposé del’obstination, de l’hostilité et de la méfiance qui l’animaientautrefois. D’ailleurs, Nelly s’était longtemps entêtée, nous avaitlongtemps caché les larmes de la réconciliation qui s’amassaient enelle, mais elle avait fini par se rendre. Elle s’était attachéepassionnément à Natacha, puis au vieux. Quant à moi, je lui étaisdevenu à tel point indispensable que sa maladie empirait, lorsqueje restais longtemps sans venir. La dernière fois, en la quittantpour deux jours afin de terminer enfin le travail que j’avaisnégligé, j’avais dû longuement l’exhorter à mots couverts,naturellement. Nelly éprouvait encore de la honte à manifester sonsentiment d’une façon trop directe et trop libre…

Nous étions tous fort inquiets à son sujet. Ilavait été convenu tacitement qu’elle resterait dans la maison deNikolaï Serguéitch : or, le départ approchait, et elle allaitde plus en plus mal. Elle était tombée malade le jour même où jel’avais amenée chez les vieux, le jour où ils s’étaient réconciliésavec Natacha. D’ailleurs, que dis-je ? Elle avait toujours étémalade. Le mal grandissait en elle depuis longtemps, maismaintenant il s’aggravait avec une rapidité incroyable. Je ne saispas exactement quelle était sa maladie et je ne puis la définir.Les accès, il est vrai, se répétaient un peu plus souventqu’autrefois ; mais, surtout, l’abattement et l’épuisement deses forces, une tension et une fièvre constantes l’obligeaient cesderniers jours à garder le lit. Chose étrange, plus son mal ladominait, plus Nelly était douce, affectueuse, confiante avecnous.

Trois jours auparavant, comme je passais prèsde son petit lit, elle m’avait pris la main et m’avait attiré prèsd’elle. Nous étions seuls dans la chambre. Son visage était brûlant(elle avait terriblement maigri), ses yeux étincelaient. Elles’était tendue vers moi dans un mouvement convulsif et passionnéet, lorsque je m’étais penché, m’avait entouré de ses petits brasbruns et maigres et m’avait embrassé avec chaleur ; puis,aussitôt après, elle avait demandé Natacha ; jel’appelai ; Nelly voulut absolument que Natacha s’assît surson lit et la regardât…

« Moi aussi, j’ai envie de vous regarder,lui dit-elle. J’ai rêvé de vous hier et je recommencerai cettenuit…, je rêve souvent de vous…, toutes les nuits… »

Elle voulait visiblement extérioriser quelquechose, un sentiment qui l’oppressait ; mais elle ne comprenaitpas ce qu’elle ressentait, et ne savait comment s’exprimer…

Après moi, c’était Nikolaï Serguéitch qu’elleaimait le plus. Il faut dire que Nikolaï Serguéitch, de son côté,la chérissait presque autant que Natacha. Il avait un donsurprenant de l’égayer, de la faire rire. Dès qu’il arrivait danssa chambre, le rire et les espiègleries commençaient. La petitemalade s’amusait comme un enfant, faisait la coquette avec levieillard, se moquait de lui, lui racontait ses rêves et toujoursinventait, puis, elle le forçait à raconter lui aussi, et le vieuxétait si joyeux, si content, en regardant sa « petite filleNelly » qu’il s’extasiait devant elle chaque jourdavantage.

« C’est Dieu qui nous l’a envoyée encompensation de nos souffrances », me dit-il une fois, enquittant Nelly après l’avoir signée pour la nuit, selon sonhabitude.

Le soir, nous étions tous ensemble (Masloboievvenait aussi presque chaque soir) ; et le vieux docteur, quis’était beaucoup attaché aux Ikhméniev, se joignait parfois ànous ; on portait Nelly dans son fauteuil près de la tableronde. La porte du balcon était ouverte. On voyait tout le petitjardin éclairé par le soleil couchant. Une odeur de verdure fraîcheet de lilas à peine épanoui en venait. Nelly, assise dans sonfauteuil, nous regardait tous d’un air affectueux et écoutait notreconversation. De temps en temps, elle s’animait et disait quelquesmots… Mais nous l’écoutions avec inquiétude, car il y avait dansses souvenirs des sujets qu’il ne fallait pas effleurer. Noussentions, Natacha, les Ikhméniev et moi, que nous avions été biencoupables envers elle le jour où, tremblante et harassée, elleavait dû nous conter toute son histoire. Le docteur en particulierétait opposé à ces réminiscences et essayait habituellement dechanger de conversation. Nelly s’efforçait alors de ne pas nousmontrer qu’elle voyait nos efforts et commençait à rire avec ledocteur ou avec Nikolaï Serguéitch…

Cependant, elle allait de plus en plus mal.Elle était devenue excessivement impressionnable. Son cœur battaitirrégulièrement. Le docteur me dit même qu’elle pouvait mourir trèsprochainement.

Je ne le dis pas aux Ikhméniev pour ne pas lesalarmer. Nikolaï Serguéitch était persuadé qu’elle serait rétabliepour leur départ.

« Voilà papa, me dit Natacha, enentendant la voix de son père. Rentrons, Vania. »

 

Nikolaï Serguéitch, à peine le seuil franchi,se mit à parler haut, selon son habitude. Anna Andréievna lui fitde grands gestes. Le vieux se calma aussitôt et, nous apercevant,Natacha et moi, se mit à nous raconter à voix basse et d’un airaffairé le résultat de ses démarches : la place qu’ilsollicitait lui était assurée, il en était très content.

« Nous pourrons partir dans quinzejours », nous dit-il en se frottant les mains et en jetant unregard inquiet vers Natacha. Mais elle lui répondit par un sourireet l’embrassa, de sorte que ses doutes s’évanouirent àl’instant.

« Partons, partons, mes amis,partons ! dit-il, tout, joyeux. Il n’y a que toi, Vania, qu’ilme soit pénible de quitter… (Je ferai remarquer que pas une fois ilne m’avait proposé de les accompagner, ce qu’étant donné soncaractère, il n’eût pas manqué de faire…, dans d’autrescirconstances, c’est-à-dire s’il n’avait pas connu mon amour pourNatacha.)

– Que faire, mes amis, que faire ?Cela me peine, Vania ; mais un changement de résidence nousrendra la vie à tous… Changer de pays c’est TOUTchanger ! » ajouta-t-il en jetant encore une fois unregard vers sa fille.

Il y croyait et était heureux d’y croire.

« Et Nelly ? dit AnnaAndréievna.

– Nelly ? Eh bien, elle est un peumalade, la chère enfant, mais elle sera sûrement guérie à cemoment-là. Elle va déjà mieux qu’en penses-tu, Vania ? dit-il,d’un air épouvanté, et il me lança un coup d’œil inquiet, comme sic’était moi qui devais résoudre ses incertitudes. Commentva-t-elle ? A-t-elle bien dormi ? Il ne s’est rienpassé ? Elle doit être réveillée ? Sais-tu, AnnaAndréievna : nous allons mettre la petite table sur laterrasse, tu feras apporter le samovar, nos amis viendront, nousnous installerons tous et Nelly viendra aussi…, c’est une bonneidée. Mais est-ce qu’elle n’est pas réveillée ? Je vais voir.Je vais juste la regarder…, je ne la réveillerai pas, ne t’inquiètepas ! » ajouta-t-il, en voyant Anna Andréievnarecommencer à gesticuler.

Nelly était déjà réveillée. Un quart d’heureaprès nous étions tous assis comme d’habitude auprès du samovar dusoir.

On amena Nelly dans son fauteuil. Le docteurarriva, ainsi que Masloboiev. Ce dernier avait apporté un grosbouquet de lilas pour Nelly ; mais il avait l’air soucieux etde mauvaise humeur.

À propos : Masloboiev venait presquechaque jour. J’ai déjà dit que tout le monde, Anna Andréievna enparticulier, l’avait pris en affection, mais jamais on ne parlaitouvertement d’Alexandra Semionovna ; Masloboiev lui non plusne prononçait pas son nom. Anna Andréievna, ayant appris par moiqu’Alexandra Semionovna n’avait pas encore réussi à devenir sonépouse LÉGITIME, avait décidé à part soi qu’il ne fallait ni larecevoir ni parler d’elle. On se conformait à cette résolution,Anna Andréievna la première. D’ailleurs, si Natacha n’avait pas étélà et si ce qui avait eu lieu n’était pas arrivé, elle ne se seraitpeut-être pas montrée si pointilleuse.

Nelly ce soir-là semblait particulièrementtriste et préoccupée. On eût dit qu’elle avait fait un mauvais rêveet qu’elle continuait à y penser. Mais elle fut très contente ducadeau de Masloboiev et contemplait avec plaisir les fleurs qu’onavait mises dans un vase à côté d’elle.

« Tu aimes beaucoup les fleurs,Nelly ? dit le vieux. Attends, ajouta-t-il avec animationdemain…, tu verras !…

– Oui, je les aime, répondit Nelly et jeme souviens qu’une fois nous en avions offert à maman. Quand nousétions encore LÀ-BAS (LÀ-BAS maintenant signifiait à l’étranger),maman avait été malade tout un mois. Nous avions décidé, Henri etmoi, que la première fois qu’elle se lèverait et sortirait de sachambre, qu’elle n’avait pas quittée pendant un mois, nousgarnirions toutes les pièces de fleurs. Et c’est ce que nous avonsfait. Maman nous a dit un soir qu’elle déjeunerait avec nous lelendemain. Alors, nous nous sommes levés très tôt. Henri a apportébeaucoup de fleurs et nous avons décoré toute la pièce defeuillages verts et de guirlandes. Il y avait du lierre, et deslarges feuilles dont j’ai oublié le nom, d’autres feuilles quis’accrochaient partout, des grandes fleurs blanches, et desnarcisses (ce sont les fleurs que j’aime le mieux) et des roses,des roses merveilleuses, et beaucoup, beaucoup d’autres fleurs.Nous les avons toutes suspendues en guirlandes, nous les avonsdisposées dans des pots ; il y avait aussi des fleurs quiétaient comme des arbres, dans de grandes caisses ; celles-là,nous les avons placées dans les coins et près du fauteuil demaman : quand maman est sortie, elle a été étonnée, cela lui afait plaisir, et Henri était content… Je me souviens… »

Ce soir-là, Nelly était plus faible et plusnerveuse que de coutume. Le docteur la regardait d’un air inquiet.Mais elle avait très envie de parler. Et, longuement, jusqu’à lanuit, elle nous raconta sa vie LÀ-BAS ; nous nel’interrompions point. LÀ-BAS, avec sa mère et Henri, ils avaientbeaucoup voyagé, et ses souvenirs se ranimaient dans sa mémoire.Elle nous parla avec émotion du ciel bleu, des hautes montagnescouvertes de neiges et de glaciers qu’elle avait vues ettraversées, des torrents, puis des lacs et des vallées d’Italie,des fleurs et des arbres, des habitants des villages, de leurcostume, de leur visage bronzé et de leurs yeux noirs ; elleraconta les rencontres qu’ils avaient faites, les incidents quiétaient survenus. Ensuite, elle décrivit des grandes villes, despalais, une haute église à coupole qui s’illuminait brusquement defeux de toutes les couleurs ; puis une ville chaude du Midi,sous un ciel bleu, près d’une mer bleue… Jamais encore Nelly nenous avait raconté ses souvenirs avec tant de détails. Nousl’écoutions avec une grande attention. Jusqu’à présent, nous neconnaissions que ses autres souvenirs, ceux d’une ville sombre etmorose, à l’atmosphère accablante, abrutissante, à l’air empesté,avec ses palais précieux toujours salis de boue, son soleil morneet avare et ses habitants méchants, à demi fous, dont sa maman etelle avaient eu tant à souffrir. Et je me les représentais toutesdeux dans leur sous-sol malpropre, par un soir sombre et humide,enlacées sur leur mauvais lit, se rappelant le passé, Henri quin’était plus et les merveilles des autres pays… Je voyais aussiNelly, se remémorant tout cela, seule, sans sa maman, lorsque laBoubnova voulait, à force de coups et de bestiale cruauté, venir àbout d’elle et la contraindre à mal faire…

Mais, pour finir, Nelly se trouva mal et onl’emporta. Le vieux était très effrayé et regrettait qu’on l’eûtlaissée tant parler. Elle eut une attaque, une sorte de syncope.Cela s’était déjà produit plusieurs fois. Lorsque ce fut passé,Nelly demanda à me voir. Elle avait quelque chose à me dire enparticulier. Elle y mit tant d’insistance que cette fois le docteurlui-même ordonna qu’on répondit à son désir, et tous sortirent.

« Vania, me dit Nelly lorsque nous fûmesrestés en tête-à-tête, je sais qu’ils croient que je vais partiravec eux ; mais je ne partirai pas parce que je ne peuxpas : je resterai avec toi, et c’est ce que je voulais tedire. »

Je me mis en devoir de la persuader : jelui dis que, chez les Ikhméniev, tout le monde l’aimait tellementqu’on la considérait comme la fille de la maison. Qu’ils seraienttous désolés. Que chez moi, par contre, la vie serait difficile etque, malgré ma grande affection pour elle, il allait falloir nousséparer.

« Non, c’est impossible me répondit Nellyd’un ton ferme : je vois souvent maman en rêve, et elle me ditde ne pas aller avec eux et de rester ici ; elle me dit quej’ai commis un grand péché en laissant grand-père tout seul, etelle pleure en disant cela. Je veux rester ici et soignergrand-père.

– Mais tu sais bien que ton grand-pèreest mort », lui dis-je étonné.

Elle réfléchit et me regarda fixement.

« Raconte-moi encore une fois comment ilest mort, me dit-elle. Raconte-moi tout, et ne passerien. »

J’étais stupéfait de cette exigence, mais jeme mis à lui faire un récit détaillé. Je pensais qu’elle avait ledélire ou que, du moins, après sa dernière crise, elle n’était pasencore bien lucide.

Elle m’écouta attentivement et je me souviensque ses yeux noirs, brillants d’un éclat maladif et fiévreux, mesuivirent pendant tout le temps que je parlai. La chambre étaitdéjà sombre.

« Non, Vania, il n’est pas mort ! medit-elle d’un ton catégorique après m’avoir écouté jusqu’au bout etaprès avoir réfléchi encore un instant. Maman me parle souvent degrand père, et quand je lui ai dit hier que grand-père était mort,cela lui a fait beaucoup de peine, elle s’est mise à pleurer et m’adit que ce n’était pas vrai, qu’on m’avait dit cela exprès, maisqu’il vivait et qu’il allait mendier « comme toi et moiautrefois, m’a dit maman ; et il retourne toujours à l’endroitoù nous l’avons rencontré pour la première fois, quand je suistombée à ses pieds et qu’Azor m’a reconnue… »

– C’est un rêve, Nelly, un rêve morbide,parce que tu es malade toi-même, lui dis-je.

– Moi aussi, je me suis dit que c’étaitun rêve, me dit Nelly, et je n’en ai parlé à personne. Je nevoulais raconter tout cela qu’à toi. Mais aujourd’hui, quand je mesuis endormie, puisque tu n’étais pas venu, j’ai vu aussigrand-père en rêve. Il était assis chez lui et il m’attendait, etil était si effrayant, si maigre ; il m’a dit qu’il n’avaitrien mangé depuis deux jours, Azor non plus ; il s’est fâchécontre moi et m’a fait des reproches. Il m’a dit aussi qu’iln’avait plus du tout de tabac à priser et qu’il ne pouvait pasvivre sans son tabac. Et c’est vrai, Vania, il m’avait déjà ditcela une fois après la mort de maman, un jour où j’étais allée chezlui. Il était tout à fait malade et il ne comprenait presque plusrien. Quand je l’ai entendu dire cela aujourd’hui, je me suisdit : « Je vais aller sur le pont demander l’aumône et jelui achèterai du pain, des pommes de terre bouillies et dutabac. » Et il m’a semblé que j’étais là-bas, que je mendiais,que grand-père était dans les environs, qu’il attendait un instantpuis venait, regardait combien j’avais reçu d’argent et me leprenait en me disant : « C’est pour le pain ;maintenant, procure-toi de l’argent pour le tabac. » C’est ceque j’ai fait ; il est venu, et m’a pris l’argent. Je lui aidit que ce n’était pas la peine, que je lui donnerais tout, et queje ne garderais rien pour moi. Alors, il a répondu :« Non, tu me voles ; la Boubnova m’a dit que tu étais unevoleuse, c’est pourquoi je ne te prendrai jamais chez moi. Où as-tumis la pièce de cinq kopeks ? » Je me suis mise à pleurerparce qu’il ne me croyait pas, mais il ne m’écoutait pas etcontinuait à crier : « Tu m’as volé cinqkopeks ! » Et il s’est mis à me battre, sur le pont, etil m’a fait mal. J’ai beaucoup pleuré… Aussi je pense maintenantqu’il est vivant, qu’il se promène quelque part tout seul et qu’ilm’attend… »

J’essayai de nouveau de la raisonner, de ladissuader, et il me sembla à la fin que j’y avais réussi. Elle medit qu’elle avait peur de s’endormir, parce qu’elle allait revoirson grand-père. Enfin, elle me serra dans ses bras…

« Pourtant, je ne peux pas te quitter,Vania, me dit-elle en pressant son visage contre le mien. S’il n’yavait pas grand-père, je resterais toujours avec toi. »

Tout le monde avait été effrayé de la crise deNelly. Je racontai tout has au docteur les rêves de l’enfant et luidemandai de me dire ce que décidément il pensait de sa maladie.

« Je ne sais encore rien, me répondit-ild’un air songeur : j’essaie de deviner, je réfléchis,j’observe, mais je ne sais encore rien. De toute façon, il estimpossible qu’elle guérisse. Elle va mourir. Je ne leur en parlepas comme vous m’en avez prié, mais cela me fait peine et je leurproposerai demain une consultation. Peut-être qu’après, la maladieprendra une autre tournure. Mais j’ai pitié de cette enfant, commesi elle était ma fille… Charmante petite fille ! Elle a unesprit si enjoué ! »

Nikolaï Serguéitch était très ému.

« Il m’est venu une idée, Vania, medit-il : elle aime beaucoup les fleurs. Préparons-lui pour sonréveil, demain, la même surprise qu’elle avait faite à sa mère aveccet Henri, comme elle nous l’a raconté aujourd’hui… Elle nous araconté cela avec tant d’émotion…

– Justement, lui répondis-je. Lesémotions lui font du mal maintenant…

– Oui, mais les émotions agréables, c’estautre chose ! Crois-en mon expérience, mon cher, les émotionsagréables n’ont aucun inconvénient ; elles peuvent même laguérir, agir sur sa santé… »

Bref, il était si séduit par son idée, qu’ilne se tenait plus d’enthousiasme. Je n’eus pas la force de luifaire des objections. Je demandai conseil au docteur, mais avantque celui-ci eût commencé à réfléchir, le vieux avait déjà pris sacasquette et était parti pour mettre son projet à exécution.

« Non loin d’ici, me dit-il en s’enallant, il y a une serre ; une magnifique serre. Lesjardiniers vendent les fleurs, on peut en avoir à très bon marché.Étonnamment bon marché même !… Dis-en deux mots à AnnaAndréievna, qu’elle n’aille pas se fâcher pour la dépense… Eh bien,c’est entendu… Ah oui ! je voulais te dire, mon bon ami ;où vas-tu maintenant ? Tu es quitte, tu as achevé ton travail,rien ne te presse de rentrer ? Reste ici cette nuit, on mettraen haut, dans la mansarde, comme autrefois, tu te rappelles ?Ton lit est toujours à la même place, on n’y a pas touché. Tudormiras comme un roi. C’est dit ? Tu restes ? Demainnous nous réveillerons un peu plus tôt, on apportera les fleurs etnous décorerons la chambre ensemble vers huit heures. Natacha nousaidera aussi : elle a plus de goût que nous… Tu esd’accord ? Tu passes la nuit ici ? »

On décida que je resterais. Le vieux parvint àses fins. Le docteur et Masloboiev prirent congé et s’en allèrent.Les Ikhméniev se couchaient tôt, à onze heures. En partant,Masloboiev semblait préoccupé : il voulut me dire quelquechose, mais remit cela à une autre fois. Lorsque après avoir ditbonsoir à mes amis, je grimpai dans ma mansarde, je fus stupéfaitde l’y retrouver. Il s’était assis à la table en m’attendant etfeuilletait un livre.

« Je suis revenu sur mes pas parce quej’aime mieux te parler tout de suite, Vania. C’est une histoirestupide, regrettable même…

– De quoi s’agit-il ?

– C’est ta fripouille de prince qui m’amis en colère, il y a de cela quinze jours ; j’enrageencore…

– Comment ? Tu es encore en relationavec lui ?

– Bon, ça y est, te voilà tout de suiteavec des « comment ? », comme s’il s’était passéDieu sait quoi ! Tu es exactement comme mon AlexandraSemionovna et comme toutes ces insupportables femmes… Je ne peuxpas supporter les femmes !… Un corbeau croasse et ce sont toutde suite des « quoi, comment ? »

– Ne te fâche pas !

– Je ne me fâche pas du tout, mais ilfaut regarder les choses sous leur vrai jour, sans les amplifier…,voilà tout. »

Il se tut un instant, comme s’il m’en voulaitencore. Je ne rompis point son silence.

« Vois-tu, frère, reprit-il, je suistombé sur une piste…, ou plutôt je ne suis pas tombé sur une piste,puisqu’il n’y en a pas, mais il m’a semblé…, de certainesconsidérations j’ai pu déduire que Nelly…, peut-être… En un mot,elle serait la fille légitime du prince.

– Que dis-tu !

– Bon, il recommence à braire :« Que dis-tu ! » Il n’y a vraiment pas moyen deparler avec ces gens-là ! s’écria-t-il avec un gested’exaspération. T’ai-je dit quelque chose de positif,étourdi ? T’ai-je dit qu’il était PROUVÉ qu’elle était lafille LÉGITIME du prince ? Oui ou non ?

– Écoute, mon cher, l’interrompis-je,violemment ému : pour l’amour de Dieu, ne crie pas etexplique-toi clairement. Je t’assure que je te comprendrai. Maissonge à quel point c’est important et quelles conséquences…

– Des conséquences, et de quoi ? Oùsont les preuves ? Ce n’est pas ainsi qu’on traite lesaffaires et je te parle en ce moment sous le sceau du secret. Jet’expliquerai plus tard pourquoi j’ai abordé ce sujet. Il lefallait. Tais-toi, écoute, et n’oublie pas que tout ceci est unsecret… Voici ce qui s’est passé. Cet hiver, avant la mort deSmith, le prince, à peine rentré de Varsovie, a mis l’affaire entrain. Ou plutôt, elle l’était déjà depuis longtemps, depuisl’année dernière. Mais à ce moment-là, il poursuivait un but,tandis que maintenant il en poursuit un autre. L’essentiel, c’estqu’il avait perdu le fil. Il y avait treize ans qu’il avaitabandonné à Paris la fille de Smith, mais pendant tout ce temps ill’avait fait surveiller sans arrêt ; il savait qu’elle vivaitavec cet Henri, dont on a parlé aujourd’hui, il savait qu’elleavait Nelly, et qu’elle était malade ; en un mot, il savaittout, mais il avait brusquement perdu le fil. Et ceci était arrivé,je crois, peu après la mort d’Henri, lorsque la fille de Smithétait repartie pour Pétersbourg. À Pétersbourg, il l’auraitretrouvée rapidement, sous quelque nom qu’elle fût rentrée enRussie ; mais ses agents à l’étranger lui avaient fait de fauxrapports ; ils lui avaient assuré qu’elle vivait dans unepetite ville perdue de l’Allemagne du sud ; eux-mêmes lecroyaient car, par suite d’une négligence, ils l’avaient prise pourune autre. Ainsi se passa un an au plus. Au cours de cette année,il vint des doutes au prince : il lui avait déjà semblé àcertains indices que ce n’était pas la même femme. Où était alorsla fille de Smith ? Il pensa (comme ça, sans aucune donnée)qu’elle était à Pétersbourg. Pendant ce temps, il faisait faire uneenquête à l’étranger, et il en avait amorcé une autre ici, mais,visiblement, il ne voulait pas emprunter une voie tropofficielle : c’est ainsi que je fis sa connaissance. Onm’avait recommandé à lui : on lui avait dit que je m’occupaisd’affaires, que j’étais un amateur, et patati, et patata…

« Donc, il m’exposa l’affaire ; maisil me l’exposa de façon obscure, le fils du diable, obscure etéquivoque. Il se trompait, il se répétait, il présentait les faitssous plusieurs aspects en même temps… Et on a beau ruser, il n’y apas moyen de cacher toutes les ficelles, c’est une chosereconnue ! Moi je m’étais lancé là-dedans servilement, danstoute la candeur de mon âme ; en un mot, je lui étais dévouécomme un esclave ; mais selon une règle que j’ai admise unefois pour toutes, et en même temps selon une loi de la nature (carc’est une loi de la nature), je me suis demandé premièrement, sic’était bien ce dont on avait besoin dont on m’avait parlé et,deuxièmement, si sous ce besoin exprimé il ne s’en cachait pas unautre qu’on ne m’avait découvert qu’en partie. Car, dans ce derniercas, comme tu le comprendras toi-même avec ton cerveau de poète, ilm’avait volé : en effet, mettons qu’un des besoins vaille unrouble, et l’autre quatre, je serais bien bête de livrer pour unrouble ce qui en vaut quatre. J’ai commencé à approfondir, àfouiller, et peu à peu je suis tombé sur différentes pistes :l’une, je la découvris par lui, l’autre par quelqu’un d’étranger àl’affaire, la troisième, j’y parvins par ma seule intelligence. Situ me demandes comment j’ai eu l’idée de m’y prendre de cettefaçon, je te répondrai que le seul fait que le prince s’agitâttellement, eût l’air si inquiet, m’y eût décidé. Car au fond,qu’avait-il à craindre ? Il avait enlevé une fille à son père,elle était devenue enceinte, et il l’avait abandonnée. Riend’étonnant à cela ! C’était une charmante espièglerie, et riende plus. Ce n’était pas à un homme comme le prince de trembler poursi peu… Or, il avait peur… Aussi, j’eus des doutes. Je découvrisdes traces fort intéressantes, par Henri. Lui, bien entendu, ilétait mort, mais une de ses cousines (mariée maintenant à unboulanger ici, à Pétersbourg) passionnément amoureuse de luiautrefois et qui avait continué à l’aimer pendant quinze ans,malgré son gros boulanger, avec qui, sans y prendre garde, elleavait fait huit enfants, une de ses cousines, dis-je, après desmanœuvres diverses et multiples de ma part, me révéla un faitimportant. Henri lui écrivait, selon la coutume allemande, et luienvoyait son journal ; peu de temps avant sa mort, il luiavait fait parvenir des papiers. La sotte ne comprenait pasl’importance de ces papiers, elle n’était sensible qu’aux passagesoù il était question de la lune de « Mein lieberAugustin » et de Wieland… Mais moi, j’y trouvai lesrenseignements dont j’avais besoin, et ces lettres me mirent surune nouvelle piste. J’appris, entre autres, l’existence deM. Smith, du capital que sa fille lui avait ravi ; je susque le prince s’était approprié l’argent ; enfin, parmidiverses exclamations, périphrases et allégories, j’aperçus dansces lettres le fond véritable de l’affaire : c’est-à-dire,entends-moi bien, Vania, rien de positif. Ce nigaud d’Henridissimulait à dessein et ne faisait que des allusions, mais de cesallusions, de tout cet ensemble, se dégagea pour moi une célesteharmonie : le prince avait épousé la fille de Smith ! Où,quand, comment, à l’étranger ou ici, où étaient les documents quien faisaient foi ? Impossible de le savoir. Autant te dire,frère Vania, que je m’en suis arraché les cheveux de dépit et quej’ai cherché, cherché, jour et nuit !

« Enfin, je découvre Smith, mais il meurtbrusquement. Je n’ai même pas eu le temps de le voir vivant. Puis,par hasard, j’apprends qu’une femme, à l’égard de laquelle j’avaisdes soupçons, vient de mourir à Vassili-Ostrov, je m’informe et…,je retrouve ma piste. Je cours à Vassili-Ostrov : tu tesouviens, c’est ce jour-là que nous nous sommes rencontrés. J’aidécouvert alors beaucoup de choses. Pour tout dire, Nelly m’a été àce moment-là d’un grand secours.

– Écoute, l’interrompis-je, crois-tu queNelly sache…

– Quoi ?

– Qu’elle est la fille duprince ?

– Mais puisque tu le sais toi-même, merépondit-il en me regardant d’un air de malicieux reproche ; àquoi bon me poser des questions aussi superflues, hommefrivole ? L’essentiel, ce n’est pas cela, c’est qu’elle estnon seulement la fille du prince, mais sa fille LÉGITIME,comprends-tu ?

– Ce n’est pas possible !m’écriai-je.

– Moi aussi, je me disais au début que cen’était pas possible » ; maintenant encore, je me disparfois que « ce n’est pas possible ! » Mais le faitest que C’EST POSSIBLE et que, selon toute vraisemblance, IL EN ESTAINSI.

– Non, Masloboiev, non, tu vas trop loin,m’écriai-je. Non seulement elle l’ignore, mais elle est illégitime.Comment sa mère, ayant en main la moindre preuve, aurait-elle pusupporter le sort cruel qu’elle a connu ici à Pétersbourg, et,outre cela, laisser son enfant dans un pareil abandon ? Tuplaisantes ! Ce n’est pas possible.

– Moi aussi, j’ai pensé cela, et,aujourd’hui encore, la même incertitude se dresse devant moi. Maiscependant, il est de fait que la fille de Smith était la femme laplus insensée et la plus folle qui soit. Elle n’était pasnormale : songe un peu aux circonstances ; c’est duromantisme ! Toutes ces fantaisies éthérées atteignent desproportions absurdes et extravagantes. Quand ce ne serait quececi : tout au début, elle rêvait d’une sorte de Ciel sur laterre, d’anges, elle est tombée éperdument amoureuse, elle a eu uneconfiance sans limites en celui qu’elle aimait et je suis persuadéqu’elle est devenue folle non parce qu’il a cessé de l’aimer et l’aabandonnée, mais parce qu’elle s’était trompée sur son compte,parce qu’il avait été CAPABLE de la trahir et de l’abandonner,parce que son ange s’était changé en boue, l’avait souillée etavilie. Son âme romantique et déraisonnable n’a pas pu supportercette métamorphose. Et par-dessus tout, il y avait l’offense :tu comprends quelle offense ? Dans sa terreur et surtout dansson orgueil, elle s’est détournée de lui avec un immense mépris.Elle a brisé tous les liens, déchiré tous les papiers ; elle adédaigné son argent, oubliant même qu’il n’était pas à elle mais àson père, et l’a refusé comme de la poussière, de la boue, afind’écraser son séducteur par sa grandeur d’âme, afin de pouvoir leconsidérer comme un voleur et avoir toute sa vie le droit de lemépriser ; elle a dû même dire à ce moment-là qu’elleconsidérait comme un déshonneur d’être appelée sa femme. Il n’y apas de divorce chez nous, mais ils ont divorcé defacto ; comment aurait-elle pu après cela demander sonappui ? Souviens-toi de ce que cette folle disait à Nelly surson lit de mort : « Ne va pas chez eux, travaille, péris,mais ne va pas chez eux, QUEL QUE SOIT CELUI QUI T’APPELLE »(donc elle espérait encore que quelqu’un l’APPELLERAIT, et qu’elleaurait l’occasion de se venger encore une fois, d’écraser de sonmépris CELUI QUI L’APPELLERAIT ; en un mot, au lieu de pain,elle se nourrissait de rêves de vengeance). Nelly m’a fournibeaucoup de renseignements. Je lui en soutire encore de temps àautre. Bien sûr, sa mère était malade, elle étaitpoitrinaire ; cette maladie plus que toute autre développe lasusceptibilité et toutes les sortes d’exaspération ; maispourtant, je sais de façon certaine, par une commère de laBoubnova, qu’elle a écrit au prince : oui, au princelui-même !…

– C’est vrai ? Et la lettre estarrivée ? m’écriai-je avec impatience.

– Justement, je ne sais pas si elle estarrivée. Un jour, la Smith s’était entendue avec la commère enquestion (tu te rappelles cette fille fardée chez laBoubnova ? Elle est maintenant dans une maison de correction),elle voulait lui faire porter cette lettre : elle l’a écrite,mais elle ne la lui a pas laissée, elle l’a reprise ; c’étaittrois semaines avant sa mort… Le fait est significatif : sielle avait décidé de l’envoyer, cela n’a pas d’importance qu’ellel’ait reprise : elle a pu l’envoyer une autre fois. Mais je nesais pas si elle l’a fait ; on est fondé à supposer qu’elle nel’a pas envoyée, car le prince n’a appris de façon certaine saprésence à Pétersbourg qu’après sa mort. Cela a dûl’enchanter !

– Oui, je me souviens qu’Aliocha m’aparlé d’une lettre qui lui avait fait très plaisir, mais il y atrès peu de temps de cela, deux mois au plus. Bon, mais après,après ? Que vas-tu faire du prince ?

– Moi ? Écoute : j’ai lacertitude morale la plus entière, mais aucune preuvepositive : AUCUNE preuve, malgré le mal que je me suis donné.La situation est critique ! Il faudrait faire des recherches àl’étranger, mais où ? Personne ne le sait. J’ai compris, bienentendu, que j’allais avoir à me battre, que je pouvais seulementl’effrayer par des allusions, faire semblant d’en savoir plus longque je n’en sais en réalité…

– Et alors ?

– Il n’a pas donné dans le piège, mais,par ailleurs, il a eu très peur, à tel point qu’il en trembleencore maintenant. Nous avons eu plusieurs entrevues : quelair pitoyable il prenait ! Une fois, en ami, il a commencé àme raconter tout de lui-même. C’était au moment où il pensait queje savais TOUT. Il parlait bien, avec sentiment, sincérité ;bien entendu, il mentait de façon éhontée. C’est là que j’aicalculé à quel point il me craignait. J’ai posé devant lui, pendantun moment, pour le pire des nigauds qui fait semblant de ruser.J’ai mis une maladresse voulue à l’effrayer ; je lui ai ditensuite exprès des grossièretés, je me suis mis à le menacer, toutcela pour qu’il me prenne pour un imbécile et lâche le morceau.Mais il m’a deviné, le gredin ! La seconde fois, j’ai faitmine d’être ivre ; ça n’a pas pris non plus ! Il estmalin ! Peux-tu comprendre cela, Vania : il me fallaitsavoir à quel point il me craignait, et, deuxièmement, lui fairesentir que j’en savais plus que je n’en sais en réalité…

– Et comment cela a-t-il fini ?

– Cela n’a abouti à rien. Il m’auraitfallu des preuves, et je n’en avais pas. Tout ce qu’il a vu, c’estque je pouvais faire un scandale ; c’est la seule chose qu’ilredoute, d’autant plus qu’il a commencé à se créer des relationsici. Tu sais qu’il va se marier ?

– Non…

– L’année prochaine ! Il avait déjàjeté son dévolu il y a un an ; sa fiancée n’avait alors quequatorze ans, maintenant elle en a quinze ; je crois qu’elleporte encore des tabliers, la pauvre petite ! Les parents sontravis ! Tu comprends combien il avait besoin que sa femmemourût ! C’est la fille d’un général, elle a de l’argent,beaucoup d’argent ! Jamais ni toi ni moi ne ferons desmariages pareils… Mais ce que je ne me pardonnerai jamais, s’écriaMasloboiev, en donnant un grand coup de poing sur la table, c’estde m’être laissé entortiller par lui il y a quinze jours…, lacanaille !

– Comment cela ?

– Oui. J’ai vu qu’il avait compris que jen’avais rien de POSITIF, et, enfin, je sentais à part moi que plusl’affaire traînerait, plus vite il s’apercevrait de monimpuissance. Et j’ai accepté de lui deux mille roubles.

– Tu as reçu de lui deux milleroubles !

– Roubles-argent, mon ami ; je lesai pris en serrant les dents. Une affaire comme celle-là, deuxmille roubles ! Quelle humiliation ! C’est comme s’ilm’avait couvert de crachats ! Il m’a dit : « Je nevous ai pas encore payé de vos peines, Masloboiev (or, il m’avaitdéjà donné depuis longtemps cent cinquante roubles, comme convenu),et comme je pars, voici deux mille roubles ; j’espère aussique NOTRE AFFAIRE est entièrement terminée. » Et je lui airépondu : « Entièrement terminée, prince » et jen’ai même pas osé le regarder en face, je me disais que j’ylirais : « Alors, tu as touché la forte somme ?C’est par pure mansuétude envers un imbécile que je te donnecela ! » Je ne me rappelle pas comment je suis sorti dechez lui !

– Mais c’est lâche, Masloboiev,m’écriai-je, que fais-tu de Nelly !

– C’est non seulement lâche, maispendable, abject… C’est… C’est…, il n’y a pas de mot pour qualifiercela !

– Mon Dieu ! Mais il devrait, aumoins, assurer le sort de Nelly !

– Il devrait, oui ! Mais comment l’ycontraindre ? En lui faisant peur ? Pas de danger que çaréussisse : j’ai accepté son argent. J’ai moi-même, moi-mêmereconnu que toute la peur que je pouvais lui inspirer représentaitdeux mille roubles, je me suis moi-même estimé à ce prix !Comment veux-tu lui faire peur maintenant ?

– Est-ce possible que la cause de Nellysoit perdue ? m’écriai-je, presque au désespoir.

– Pour rien au monde ! s’écriaMasloboiev avec véhémence, et il tressaillit de la tête aux pieds.Non, je ne vais pas laisser passer ça comme ça ! Je vaisamorcer une autre affaire, Vania, j’y suis bien décidé !Quelle importance que j’aie accepté deux mille roubles ? Jem’en moque. J’ai pris cela pour une offense, parce qu’il m’a roulé,le coquin, donc il s’est moqué de moi. Il me dupe, et par là-dessusil se moque de moi ! Non, je ne peux pas supporter cela…Maintenant, c’est par Nelly que je vais commencer. D’aprèscertaines observations, je suis entièrement convaincu que c’estelle qui tient le dénouement. Elle sait TOUT… Sa mère lui a toutraconté. Elle a pu le lui raconter dans la fièvre, dans lestranses. Elle n’avait personne à qui se plaindre, Nelly se trouvaitlà, et c’est à elle qu’elle s’est confiée. Peut-être même que noustrouverons des papiers, ajouta-t-il en se frottant les mains dejubilation. Comprends-tu maintenant pourquoi je rôde par ici ?C’est d’abord par amitié pour toi, cela va sans dire ; maissurtout pour observer Nelly, et troisièmement, mon ami, que tu leveuilles ou non, il faut que tu m’aides, car tu as de l’influencesur Nelly !…

– Bien sûr, je te le jure, m’écriai-je etj’espère, Masloboiev, que c’est pour Nelly que tu feras tout cela,pour cette pauvre orpheline outragée, et non uniquement parintérêt…

– Pourquoi te demandes-tu dans l’intérêtde qui je travaille, ô bienheureux ? L’essentiel, c’estd’atteindre son but. L’important, c’est la petite, bien entendu,l’humanité veut qu’il en soit ainsi. Mais ne me condamne pas sansappel si je m’inquiète aussi un peu de moi, mon petit Vania. Jesuis pauvre, et qu’il ne s’avise pas d’offenser les pauvresgens ! D’après toi, je devrais ménager un filou pareil ?Plus souvent ! »

 

Notre fête des fleurs ne fut pas réussie lelendemain. Nelly allait de plus en plus mal et ne put sortir de sachambre.

Elle ne devait plus jamais en sortir.

Elle mourut quinze jours après. Pendant cesdeux semaines d’agonie, elle ne put une seule fois revenirentièrement à elle ni se délivrer de ses étranges imaginations. Saraison semblait troublée. Elle fut fermement convaincue, jusqu’à samort, que son grand-père l’appelait, qu’il était fâché de cequ’elle ne vînt pas, qu’il frappait le sol de sa canne et luiordonnait d’aller demander l’aumône aux braves gens pour acheter dupain et du tabac. Elle se mettait souvent à pleurer pendant sonsommeil, et racontait à son réveil qu’elle avait vu sa mère.

Parfois, la raison semblait lui revenir. Unjour que nous étions seuls, elle se pencha vers moi et prit ma maindans sa petite main maigre et brûlante de fièvre.

« Vania, me dit-elle : quand jeserai morte, marie-toi avec Natacha ! »

Cette idée, je crois, la hantait depuislongtemps. Je lui souris sans répondre. Elle sourit alors aussi, memenaça de son petit doigt décharné avec un air malicieux etm’embrassa.

Trois jours avant sa mort, par un merveilleuxsoir d’été, elle demanda qu’on levât le store et qu’on ouvrît lafenêtre de sa chambre qui donnait sur le jardin ; elle regardalonguement la verdure touffue, le soleil couchant et, brusquement,pria qu’on nous laissât seuls.

« Vania, me dit-elle d’une voix à peinedistincte car elle était déjà très faible, je vais bientôt mourir,très bientôt, et je voulais te dire de ne pas m’oublier. Voici ceque je te laisserai en souvenir (et elle me montra un grand sachetqui pendait à son cou avec sa croix). Maman m’a laissé cela enmourant. Quand je serai morte, tu ôteras ce sachet, tu le prendraspour toi et tu liras ce qu’il y a dedans. Je leur dirai aujourd’huiqu’on ne donne ce sachet qu’à toi. Quand tu auras lu ce qui estécrit dedans, va chez LUI et dis-lui que je suis morte et que je neLUI ai pas pardonné. Dis-lui aussi que j’ai lu l’Évangile il y apeu de temps ; on y dit : « Pardonnez à tous vosennemis. » J’ai lu cela et pourtant je ne LUI ai pas pardonné,car les derniers mots que maman m’a dits avant de mourir, quandelle pouvait encore parler, ont été : « JE LEMAUDIS. » Et moi aussi je LE maudis, pas à cause de moi, maisà cause de maman… Raconte-lui comment maman est morte, et commentje suis restée seule avec la Boubnova ; raconte-lui que tum’as vue chez la Boubnova, raconte-lui tout, tout, et dis-lui quej’ai préféré encore rester chez la Boubnova que d’aller chezlui… »

En disant cela, Nelly devint toute pâle ;ses yeux brillaient et son cœur se mit à battre si violemmentqu’elle se laissa retomber sur ses oreillers et resta plusieursminutes sans pouvoir parler.

« Appelle-les, Vania, me dit-elle enfind’une voix faible ; je veux leur dire adieu à tous. Adieu,Vania ! »

Elle me serra bien fort, bien fort dans sesbras pour la dernière fois. Tous nos amis entrèrent. Le vieux nepouvait comprendre qu’elle allait mourir ; il ne pouvaitadmettre cette idée. Jusqu’au dernier moment, il se disputa avecnous à ce sujet et assura qu’elle allait certainement se rétablir.Il était tout desséché d’inquiétude : il avait passé des joursentiers et même des nuits au chevet de Nelly. Les dernières nuits,il n’avait littéralement pas fermé l’œil. Il s’efforçait deprévenir le moindre caprice, le moindre désir de Nelly, etlorsqu’il sortait de chez elle, il pleurait amèrement ; mais,une minute après, il se reprenait à espérer et à affirmer qu’elleallait retrouver sa santé. Il avait rempli sa chambre de fleurs. Unjour, il lui acheta un énorme bouquet de magnifiques roses blancheset rouges : il était allé les chercher loin pour en fairecadeau à sa petite Nelly… Tout cela agitait beaucoup l’enfant. Ellene pouvait pas ne pas répondre de tout son cœur à cette affectionque tous lui témoignaient. Ce soir-là, le soir où elle nous ditadieu, le vieillard ne voulut jamais que ce fût pour toujours.Nelly lui souriait et toute la soirée elle s’efforça de paraîtregaie, elle plaisantait avec lui, riait même… En la quittant, nousespérions presque, mais, le lendemain, elle ne pouvait déjà plusparler. Elle mourut deux jours après.

Je vois encore le vieillard orner de fleursson petit cercueil et contempler avec désespoir son visage émaciéet sans vie, son sourire figé, ses mains croisées sur sa poitrine.Il la pleura comme on pleure un enfant. Natacha, moi, tous, nousessayâmes de le consoler, mais il était inconsolable, et il tombagravement malade après l’enterrement de Nelly.

Anna Andréievna me remit le sachet qu’elleavait ôté du cou de Nelly. Dans ce sachet, se trouvait la lettre dela mère de Nelly au prince. Je la lus le jour de la mort del’enfant. Elle maudissait le prince, lui disait qu’elle ne pouvaitlui pardonner, décrivait la dernière période de sa vie, toutes leshorreurs auxquelles elle abandonnait Nelly et le suppliait de fairequelque chose pour elle. « C’est votre enfant,écrivait-elle ; c’est votre fille, et vous SAVEZ qu’elle estVÉRITABLEMENT VOTRE FILLE. Je lui ai dit d’aller vous trouver quandje serais morte et de vous remettre cette lettre. Si vous nerepoussez pas Nelly, peut-être que je vous pardonnerai LÀ-HAUT etqu’au jour du Jugement dernier je me dresserai devant le trône deDieu et supplierai le divin Juge de vous remettre vos péchés. Nellyconnaît le contenu de cette lettre ; je la lui ai lue ;je lui ai TOUT expliqué, elle sait TOUT, TOUT… »

Mais Nelly n’avait pas exécuté la dernièrevolonté de sa mère ; elle savait tout, mais elle n’était pasallée trouver le prince et elle était morte irréconciliée.

Après l’enterrement, je me rendis dans lejardin avec Natacha. C’était une journée chaude et lumineuse. Ilspartaient dans une semaine. Natacha posa sur moi un long regardétrange.

« Vania, me dit-elle, Vania, c’était unrêve, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce qui était un rêve ? luidemandai-je.

– Tout, me répondit-elle, toute cetteannée. Pourquoi ai-je détruit ton bonheur ?

Et dans ses yeux je lus :

« Nous aurions pu être heureux ensemblepour toujours ! »

FIN

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