Categories: Romans

Je dis non

Je dis non

de Wilkie Collins

Partie 1
À LA PENSION

Chapitre 1 LE SOUPER CLANDESTIN

En dehors du dortoir, la nuit était paisible et sombre.

Une petite pluie tombait dans le jardin, trop doucement pour qu’on pût l’entendre ; grâce à l’absence de vent, pas une feuille ne bougeait ; le chien de garde s’était endormi, les chats étaient rentrés ; pas un souffle ne troublait le silence de la terre sous un ciel couleur de suie.

À l’intérieur du dortoir, la nuit n’était pas moins noire et moins paisible.

Miss Ladd connaissait trop bien ses devoirs de maîtresse de pension pour tolérer une lumière nocturne ; par conséquent, les élèves, fidèles observatrices de la règle, devaient être profondément endormies. De temps en temps pourtant, le calme absolu était légèrement troublé par l’une ou l’autre des jeunes filles se retournant sur son lit. C’était le seul bruit perceptible, puisqu’on ne saisissait même pas celui de la respiration des dormeuses.

Le premier son qui vint rappeler la vie et son animation fut purement machinal : c’était une horloge qui le causait. Venant des basses régions du logis, l’organe du père Temps déclara que, dans une heure, il serait minuit.

Une douce voix s’éleva languissamment du côté de la porte.

« Émily ! disait-elle, il est onze heures. »

Il n’y eut pas de réponse. Au bout de quelques instants, la voix languissante reprit sur un ton plus haut :

« Émily ! »

Une jeune fille, dont le lit était au fond dudortoir, soupira sous la pesante chaleur de la nuit, et ditensuite :

« Est-ce vous, Cécilia ?

– Oui.

– Que voulez-vous ?

– Je commence à avoir faim, Émily. Est-ceque la nouvelle ne dort pas encore ? »

La nouvelle se chargea de répondre avec autantde promptitude que d’aigreur :

« Non, elle ne dort pas. »

Ayant un but particulier en perspective, lescinq vierges sages de la première classe de miss Ladd se tenaientéveillées depuis une heure, dans l’espoir que l’étrangère finiraitpar s’endormir, et voilà à quel résultat cette veilleaboutissait ! Le bruit d’un fou rire courut tout autour de lapièce, tandis que la nouvelle pensionnaire, mortifiée et blessée,exprimait nettement sa façon de penser à ce sujet.

« Vous me traitez indignement ! Vousvous méfiez de moi parce que je suis étrangère !

– Dites que nous ne vous connaissons pas,et vous serez plus près de la vérité, dit Émily, prenant la paroleau nom de ses camarades.

– Comment pourriez-vous me connaître,puisque je ne suis arrivée que d’hier soir ? Je vous ai déjàdit que je m’appelle Francine de Sor. Maintenant, si vous voulez lesavoir, j’ai dix-neuf ans et je viens des Indesoccidentales. »

Ce fut encore Émily qui se chargead’interpréter les sentiments de l’assistance.

« Mais pourquoi êtes-vous venueici ? demanda-t-elle. Qui a jamais entendu parler d’une jeunefille entrant en pension juste au moment où commencent lesvacances ? Vous avez dix-neuf ans, dites-vous ? Je suisd’un an plus jeune que vous et mon éducation est finie. Il y aparmi nous une autre pensionnaire d’un an plus jeune que moi etdont l’éducation est également terminée. Que vous reste-t-il encoreà apprendre, à votre âge ?

– Tout ! s’écria l’originaire desIndes occidentales en fondant en larmes. Je ne suis qu’une pauvrecréature ignorante ; votre éducation aurait dû vous enseignerà me plaindre au lieu de vous moquer de moi. Je vous déteste !C’est indigne ! indigne ! »

Quelques jeunes filles se mirent de nouveau àrire ; une autre, celle qui avait parlé la première, prit leparti de Francine.

« Ne faites pas attention à leurs rires,miss de Sor ; oui, c’est vrai, vous avez raison de nousaccuser de manquer d’égards. »

Francine de Sor essuya ses yeux.

« Merci, qui que vous soyez, dit-ellevivement.

– Je m’appelle Cécilia Wyvil. Ce n’étaitpeut-être pas précisément gentil à vous de nous dire que vous nousdétestez. Mais comme, de notre côté, nous avions oublié les lois dela politesse, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de vousdemander pardon. »

Cette manifestation généreuse sembla déplaireà celle des jeunes filles qui, selon toute apparence, régnait surses compagnes.

« Je peux vous dire une chose, Cécilia,fit-elle avec animation, c’est que vous ne me dépasserez pas engénérosité. Allumez une bougie, je me dénoncerai moi-même si missLadd nous découvre. J’ai l’intention de donner une poignée de mainà la nouvelle, et comment le pourrais-je dans l’obscurité ?Miss de Sor, mon nom de famille est Brown, et je suis la reine dudortoir. C’est moi, et non Cécilia, qui vous présente nos excusessi nous vous avons offensée. Cécilia est ma meilleure amie, mais jene lui permets pas d’usurper mes droits… Oh ! quelleravissante robe de nuit ! »

La lumière de la bougie venait de lui montrerFrancine assise sur son lit et étalant autour de son cou assez devraie dentelle pour faire perdre à l’altière souveraine toutsentiment de la dignité royale.

« Sept schellings six pence ! »dit Émily dédaigneusement en portant son regard sur sa proprerobe.

L’une après l’autre, toutes les jeunes fillescédèrent à l’attrait de la vraie dentelle. Les sveltes et lespotelées, les blondes et les brunes, vinrent en longues draperiesblanches tourner autour de la nouvelle élève, pour arriver bienvite à cette commune conclusion : « Que son père doitêtre riche ! »

Cette personne, si favorisée de la fortunesous le rapport de l’argent, l’était-elle à un égal degré quant àla beauté physique ?

La disposition des lits plaçait Francine de Sor entre Cécilia àdroite et Émily à gauche. Si, par quelque hasard fantastique, unhomme – disons, par respect des convenances, un médecin, marié, etsuivi de la vigilante miss Ladd – était entré dans le dortoir etqu’on lui eût demandé ensuite ce qu’il pensait de ses occupantes,il n’aurait pas même mentionné Francine. Aveugle pour les coûteusessplendeurs de sa robe de nuit, il se serait borné à remarquer lalongue distance du nez à la bouche, le menton opiniâtre, …[Page6 et 7 absentes de l’édition reproduite – Texte anglaiscorrespondant reproduit en note][1]… Enattendant, ses adorables yeux bleus se reposaient tendrement surles tartes.

L’esprit dominateur d’Émily s’empara des rênesdu gouvernement et sut assigner à chacune des jeunes fillesprésentes le rôle le mieux en rapport avec ses facultés.

« Miss de Sor, montrez-moi votre main.Ah ! oui, je m’en doutais. C’est vous qui avez le poignet leplus solide ; vous déboucherez les bouteilles. Mais si vouslaissez sauter un seul bouchon, pas une goutte de limonade ne voushumectera le gosier. Effie, Annis, Priscilla, comme vous êtesnotoirement très paresseuses, c’est vous donner un vrai témoignagede bonté que de vous procurer du travail. Effie, débarrassez latable de toilette, faites disparaître peignes, brosses et miroirs.Annis, déchirez les feuilles de votre cahier de versions, ellesnous serviront d’assiettes… Non ! c’est moi qui déballerai,que personne ne touche aux corbeilles ! Priscilla, ma chère,vous avez les plus jolies oreilles du monde, c’est vous qui ferezsentinelle près de la porte. Cécilia, quand vous aurez fini dedévorer les tartes des yeux, vous prendrez les ciseaux(permettez-moi, miss de Sor, de m’excuser de la façon mesquine dontcette pension est tenue : les fourchettes et les couteaux sontcomptés et mis sous clef tous les soirs)… je vous disais donc,Cécilia, de prendre une paire de ciseaux et de découper le gâteaudont vous voudrez bien ne pas garder la plus grosse part. Êtes-vousprêtes ? Très bien. Maintenant prenez modèle sur moi. Causezsi bon vous semble, mais pas trop fort. Un mot avant de commencer.En pareil cas, les hommes portent des santés ; imitons leshommes. L’une de vous est-elle capable de formuler un toast ?Non. Cela retombe sur moi comme d’habitude. Voici mon premiertoast : À bas les pensions ! à bas les maîtresses !surtout la dernière venue !… Miséricorde ! comme çapique. »

Le gaz de la limonade venait de prendre ladiscoureuse à la gorge, ce qui arrêta brusquement le cours de sonéloquence. Personne ne s’en plaignit. Sauf les estomacs faibles,qui donc se soucie d’éloquence en face d’une table bienservie ? Il n’y avait pas d’estomacs faibles dans le dortoir.Avec quelle inépuisable énergie buvaient et mangeaient les jeunesélèves de miss Ladd ! Avec quel entrain elles profitaient dudélicieux privilège de dire des folies ! Et – hélas !hélas ! – combien furent vains plus tard leurs essais pourrenouveler le plaisir alors sans mélange de se bourrer de tartes etde limonade !

Dans l’œuvre incompréhensible de la création,il ne semble pas y avoir de bonheur humain, pas même celui despensionnaires, qui soit jamais complet. Au moment où la fête tiraità sa fin, elle fut troublée par un avertissement de la sentinelleplacée près de la porte.

« Soufflez la bougie ! dit à voixbasse Priscilla, il y a quelqu’un dans l’escalier. »

Chapitre 2BIOGRAPHIE DANS LE DORTOIR

La bougie fut éteinte aussitôt et chacune desjeunes filles se glissa silencieusement jusqu’à son lit, prêtantl’oreille.

Pour seconder la vigilance de la sentinelle,on avait laissé la porte entr’ouverte, précaution qui permitd’entendre craquer les marches du vieil escalier. Au bout d’uneminute, le silence se rétablit, puis le grincement continua denouveau, mais plus faible cette fois et pour disparaître bientôt.Le calme naturel de l’heure de minuit ne fut plus troublé.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

Est-ce qu’une des nombreuses subordonnées demiss Ladd avait entendu le bruit des voix et était montée poursurprendre les jeunes filles en flagrant délit ? Jusque-là lachose n’avait rien d’extraordinaire. Mais était-il probable que lesentiment du devoir d’une sous-maîtresse se fût modifié au milieudes escaliers et l’eût fait rebrousser chemin ? Cettesupposition devenait absurde dès qu’on l’examinait. Et pourtantquelle autre explication imaginer ? Francine fut la première àsuggérer une hypothèse. Saisie d’un brusque frisson sur son lit,elle s’écria :

« Pour l’amour du ciel, rallumez labougie ! c’est un fantôme !

– Débarrassez le souper, folles que vousêtes, afin que le fantôme ne puisse pas nous dénoncer à missLadd. »

C’est avec ce conseil pratique qu’Émilyétouffa une panique imminente. On ferma la porte, la bougie futrallumée, toute trace du souper disparut. Pendant cinq minutesencore, on tendit l’oreille du côté de l’escalier. Aucun son ne sefit entendre ; ni sous-maîtresse, ni fantôme de sous-maîtressene parut sur le seuil du dortoir.

Ayant mangé son souper, Cécilia n’avait plusd’inquiétude ; elle pouvait mettre toute sa lucidité d’espritau service de ses camarades.

« Eh bien, voulez-vous que je vous dise,reprit-elle de sa voix douce et persuasive, je crois que lorsquenous avons entendu le craquement, il n’y avait personne dansl’escalier. La nuit, ces vieilles maisons ont presque toujours desbruits étranges. Vous savez qu’on assure que ces escaliers ont plusde cent ans. »

Les jeunes filles échangèrent des regardsrassurés, mais elles ne dirent pas un mot : on attendaitl’opinion de la reine. Émily, selon sa coutume, justifia laconfiance qu’on avait en elle en découvrant un procédé ingénieuxpour mettre à l’épreuve l’explication de Cécilia.

« Continuons de causer, dit-elle ;si Cécilia a raison, toutes les maîtresses sont endormies, et nousn’avons rien à craindre d’elles. Si Cécilia se trompe, nous netarderons pas à voir surgir l’une ou l’autre à la porte. Ne vouseffrayez pas, miss Francine ; être surprise en train de causerpendant la nuit ne rapporte qu’une réprimande. Être surprise avecune lumière rapporte une punition. Éteignez la bougie. »

Mais Francine croyait trop sincèrement aufantôme pour être ébranlée.

« Oh ! ne me laissez pas dansl’obscurité ! dit-elle toute frémissante. Si nous sommesdécouvertes, je subirai la punition.

– Vous vous y engagez surl’honneur ? demanda Émily.

– Oui ! oui ! »

La reine, qui était d’humeur enjouée,reprit :

« Ne sera-ce pas drôle de voir une grandefille de cet âge débuter comme pensionnaire par une punition ?Causons donc. Puis-je vous demander si vous êtes étrangère, miss deSor ?

– Mon père est un gentilhomme espagnol,répondit Francine avec dignité.

– Et votre maman ?

– Maman est Anglaise.

– Et vous avez toujours vécu aux Indesoccidentales ?

– J’ai toujours vécu à l’île deSan-Domingo. »

Émily comptait sur ses doigts lesparticularités ainsi récemment découvertes sur le caractère de lafille de M. de Sor : Ignorante, – superstitieuse, –riche.

« Savez-vous, ma chère, – pardonnez mafamiliarité, – savez-vous que vous êtes une créature fortintéressante ? Il faut absolument que, pour l’agrément dudortoir, vous nous en disiez un peu plus sur votre compte.Qu’avez-vous fait toute votre vie ? Et surtout qu’est-ce quivous amène ici ? Avant que vous commenciez, je dois, au nom detoute l’assistance, vous poser une condition. Sous aucun prétexte,ne vous avisez de nous donner des renseignements instructifs surles Indes occidentales. »

Francine désappointa son auditoire.

Elle ne demanderait pas mieux que desatisfaire la curiosité de ces demoiselles ; mais elle étaittout à fait incapable de disposer les événements dans l’ordrenécessaire au plus simple récit.

Émily serait donc obligée de lui venir en aideen la questionnant.

Le résultat justifia, dans une certainemesure, cette curiosité. On sut du moins à quoi s’en tenir sur lesraisons qui motivaient l’entrée en pension d’une nouvelle élève aucommencement des vacances.

Le frère aîné de M. de Sor lui avaitlaissé un magnifique domaine à San-Domingo, et de plus une bellefortune, argent comptant, à une seule condition, c’est qu’ilcontinuerait à résider dans l’île. La question de la dépensedevenue ainsi indifférente à sa famille, Francine avait été envoyéeen Angleterre et spécialement recommandée à miss Ladd, comme unejeune fille pourvue de superbes espérances, mais, en même temps,dépourvue de l’éducation la plus élémentaire. Sur le conseil demiss Ladd elle-même, le voyage avait été arrangé de manière à cequ’on pût employer les vacances au travail. Francine devait êtreemmenée à Brighton, où elle recevrait les leçons d’excellentsmaîtres. Avec une avance de six semaines, on pouvait lui faireréparer quelque peu le temps perdu et lui épargner, à la rentréedes classes, la mortification de se voir reléguer au même rang queles plus petites élèves de la maison.

Dès que l’interrogatoire de Francine de Sorfut arrivé là, on ne le poursuivit pas plus loin. L’intérêt enétait fort diminué maintenant ; on savait le mot de la plusattrayante énigme. Francine, avec une certaine finesse, se donna lemérite d’avoir pensé elle-même à raconter son histoire.

« Est-ce que ce n’est pas mon tour ?dit-elle. N’ai-je pas le droit de savoir aussi qui vous êtes ?Puis-je vous prier de commencer, miss Émily ? Tout ce que vousm’avez dit jusqu’à présent, c’est que votre nom de famille estBrown. »

Émily leva la main pour réclamer lesilence.

Le mystérieux craquement de l’escalieravait-il donc résonné de nouveau ? Non, le bruit qui venait defrapper la fine oreille d’Émily partait des lits placés en face dusien. N’étant plus tenues en éveil ni par la curiosité, ni parl’inquiétude, Effie, Annis et Priscilla avaient succombé à ladouble influence d’une nuit chaude et d’un souper copieux. Ellesdormaient ! elles dormaient de tout leur cœur, et la plusgrosse des trois ronflait, – mais doucement, ainsi qu’il convient àune jeune lady.

N’importe ! en sa qualité de reine, Émilyavait à cœur la tenue correcte du dortoir, et, devant la nouvelle,elle fut choquée de l’inconvenance de ce sommeil tropexpressif.

« Si jamais cette fille attrape unamoureux, dit-elle avec indignation, je regarderai comme mon devoird’avertir l’infortuné avant qu’il l’épouse. Elle porte le nomridicule d’Euphémia. Ses yeux sont ternes, ses cheveux fades, sonteint incolore. Naturellement il doit vous déplaire d’entendreronfler. Pardon si je vous tourne le dos, je m’en vais lui jeter mapantoufle à la tête. »

La douce voix de Cécilia – voix très endormie– s’éleva en faveur de la miséricorde.

« Elle ne peut pas s’en empêcher, lapauvre Effie, et réellement ce n’est pas assez bruyant pour nousgêner.

– Vous, du moins, cela ne vous gêne pas.Un peu de courage, Cécilia. Nous sommes fort éveillées par ici, etFrancine trouve que c’est à notre tour de nous ouvrir àelle. »

Un murmure, s’éteignant doucement dans un longsoupir, fut la seule réponse de Cécilia. La charmante fille venaitde succomber à son tour à l’influence soporifique du souper et dela température. Un instant la contagion somnolente parut même surle point de se communiquer à Francine ; sa large bouches’ouvrit dans un interminable bâillement.

« Allons ! bonne nuit ! »lui dit Émily.

Mais Francine se ranima instantanément.

« Non, dit-elle, vous vous trompez biensi vous vous imaginez que je vais dormir. Je vous écoute avec unvif intérêt, miss Émily. »

Émily ne parut pas en humeur de l’intéresser.Elle parla du temps qu’il faisait.

« Il me semble que le vent selève, » dit-elle.

Le doute à ce sujet était impossible, onentendait bruire les feuilles, et la pluie tombait avec forcecontre les fenêtres.

Francine, ainsi que son menton le proclamaitaux physionomistes, était fort entêtée. Résolue à en venir à sesfins, elle employa le système d’Émily, elle posa des questions.

« Y a-t-il longtemps que vous êtespensionnaire ?

– Trois ans.

– Avez-vous des frères etsœurs ?

– Je suis fille unique.

– Votre père et votre mère sont-ilsvivants ? »

Émily se redressa subitement.

« Attendez, dit-elle. Je crois qu’onl’entend de nouveau.

– Le craquement de l’escalier ?

– Oui. »

Ou elle se trompait, ou le changement survenuau dehors ne permettait pas de saisir aussi bien qu’auparavant lesbruits légers de l’intérieur. Le vent continuait à s’élever, et sonpassage à travers les grands arbres du jardin rappelait l’assautdes vagues sur la grève. Sous son souffle, la pluie, devenue uneviolente averse, se précipitait en rafales sur les vitres.

« On dirait presque une tempête, n’est-cepas ? » dit Émily.

La dernière question de Francine n’avait pasencore reçu de réponse. Elle la renouvela obstinément.

« Ne vous inquiétez pas du temps qu’ilfait et parlez-moi de votre père et de votre mère. Sont-ils vivantsencore ? »

La réponse d’Émily ne se rapporta qu’à un seulde ses parents.

« Ma mère est morte avant que mon âge mepermît de sentir sa perte.

– Et votre père ? »

Émily répondit en parlant d’une sœur de sonpère.

« Ma tante a toujours été une secondemère pour moi. Mon histoire est, sur un point, la contre-partie dela vôtre. Vous êtes devenue riche tout à coup, et moi je suis, nonmoins brusquement, devenue pauvre. La fortune de ma tante devaitêtre la mienne au cas où je lui survivrais. Mais cette fortune aété entraînée dans la déconfiture d’une banque. Maintenant, matante doit joindre les deux bouts avec un revenu de deux centslivres, et moi, en quittant la pension, il me faudra gagner mavie.

– Sûrement votre père peut vous venir enaide ? dit Francine avec persistance.

– Sa fortune consistait en terres (lavoix de la jeune fille tremblait). Le domaine, qui est substitué,revenait au plus proche héritier mâle. »

La timidité délicate qui recule à l’idée deréveiller un souvenir douloureux ou pénible ne comptait point parmiles faiblesses de Francine.

« Dois-je comprendre que votre père estmort ? »

Les gens dépourvus de tact nous tiennent àleur merci. D’une voix basse et grave, qui révélait une sensibilitécontenue, Émily finit par céder à l’importune questionneuse.

« Oui, dit-elle, mon père est mort.

– Il y a longtemps ?

– D’autres diraient peut-être qu’il y alongtemps. J’aimais extrêmement mon père. Depuis quatre ans qu’ilest mort, je ne peux pas parler de lui sans que mon cœur se gonfleà éclater. Je ne me laisse pas facilement accabler par le chagrin,miss Francine ; mais cette mort a été si brusque ! Quandje l’ai apprise, il était déjà dans sa tombe. Et il était si bonpour moi ! si bon pour moi ! »

La vive et gaie petite créature, l’altièresouveraine du dortoir, l’âme de la pension, cacha sa figure dansses mains et fondit en larmes.

Étonnée et – pour lui rendre justice – un peuconfuse, Francine chercha à s’excuser. Émily était trop généreusepour lui garder rancune de sa cruelle obstination.

« Non, je n’ai rien à pardonner. Ce n’estpas votre faute. Les autres jeunes filles à qui leur père manqueont des mères, des frères, des sœurs ; elles prennent plusfacilement leur parti d’une perte comme la mienne. Ne vous excusezpas.

– Mais je voudrais vous persuader de masympathie, reprit Francine, dont la figure, la voix et les manièresn’exprimaient cependant que l’indifférence. Quand mon oncle estmort en nous laissant tout son argent, papa a été bouleversé, maisil comptait sur le temps pour se guérir de son chagrin.

– Jusqu’ici, Francine, ce grandguérisseur s’est trouvé impuissant avec moi. Peut-être ai-je unemauvaise nature, mais l’espoir d’une future réunion dans un mondemeilleur est trop faible et trop lointain pour me consoler.Laissons cela. Parlons plutôt de la bonne créature endormie à côtéde vous. Vous ai-je dit que j’aurai à gagner mon pain au sortir depension ? Cécilia s’est informée dans ses lettres à sa familleet m’a découvert un emploi. Pas celui de gouvernante. Quelque chosede tout à fait exceptionnel. Je vais vous expliquer de quoi ils’agit. »

Dans ce bref intervalle, le temps avait changéencore, le vent soufflait toujours avec force, mais la pluiediminuait de violence ; du moins, son clapotement ne résonnaitplus sur les carreaux.

Émily commença. Pleine de gratitude envers sonamie, elle ne songea point à observer l’air ennuyé avec lequelFrancine s’installait sur son oreiller pour écouter les louanges deCécilia. La plus ravissante des pensionnaires ne pouvait guèreintéresser une jeune personne gratifiée par la nature d’un longmenton opiniâtre et d’yeux percés d’une façon absolumentmalheureuse. Le récit, qu’accompagnaient les plaintes monotones duvent, coulait doucement des lèvres d’Émily. Peu à peu les yeux deFrancine se fermèrent pour se rouvrir au bout d’un instant et serefermer encore. À un certain point de sa narration, la mémoired’Émily resta indécise entre deux événements. S’étant arrêtée afinde réfléchir, la jeune fille remarqua le silence de Francine. Ellel’examina. Miss de Sor dormait.

« Elle aurait pu me prévenir qu’elleétait fatiguée, fit tranquillement Émily. Eh bien, ce que j’ai àfaire de mieux, c’est d’éteindre ma bougie et de suivre sonexemple. »

Au moment où elle prenait l’éteignoir, laporte du dortoir s’ouvrit subitement du dehors. Une grande femme,drapée dans une robe noire, se tenait sur le seuil, les yeux fixéssur Émily.

Chapitre 3MISS JETHRO

La main étroite et effilée de la femmedésignait la bougie.

« Ne l’éteignez pas ! »

Tout en parlant, la femme faisait du regard letour de la pièce pour s’assurer que les autres jeunes fillesétaient bien endormies.

Émily laissa retomber l’éteignoir.

« Naturellement, vous comptez nousdénoncer, dit-elle. Je suis la seule éveillée, miss Jethro :mettez la faute sur moi.

– Je n’ai nullement l’intention de vousdénoncer, mais j’ai quelque chose à vous dire. »

Elle fit une pause et repoussa de la main leslourds bandeaux noirs rayés de gris qui lui couvraient les tempes.Ses yeux larges, sombres, un peu obscurcis, se posaient sur Émilyavec une expression de curiosité douloureuse.

« Quand vos amies se réveilleront, demainmatin, vous pourrez leur dire que la nouvelle maîtresse, siantipathique à tous, a quitté la pension. »

Pour cette fois, la promptitude d’espritd’Émily fut en défaut.

« Vous partez ! dit-elle avecétonnement, vous qui n’êtes ici que depuis Pâques ! »

Miss Jethro poursuivit, sans paraîtres’apercevoir de l’air effaré d’Émily :

« Je ne suis pas très forte, puis-jem’appuyer un peu sur votre lit ? »

Remarquable en toute occasion par sonimperturbable sang-froid, miss Jethro avait la voix tremblante enprésentant cette requête : requête assez singulière, puisqu’ily avait là des chaises à sa disposition.

Émily lui fit place avec la physionomie dequelqu’un qui rêve.

« Je vous demande pardon, miss Jethro,mais une chose que je ne puis souffrir, c’est d’être intriguée. Sivotre intention n’est pas de nous dénoncer, pourquoi êtes-vousici ? »

L’explication de miss Jethro ne fut pas denature à calmer la surprise excitée par sa façon d’agir.

« J’ai été assez vile, répliqua-t-elle,pour écouter à la porte, et je vous ai entendue parler de votrepère. Je voulais en entendre davantage. Voilà pourquoi je suisentrée.

– Vous avez connu mon père ! s’écriaÉmily.

– Je crois l’avoir connu. Mais son nomest si commun, il y a tant de James Brown en Angleterre, que jecrains de me tromper. Vous venez de dire qu’il est mort depuis prèsde quatre ans. Pouvez-vous mentionner quelque particularité quiéclaircirait mes doutes ? Mais vous trouvez peut-être que jeprends là une grande liberté… »

Émily l’interrompit.

« Je vous aiderais bien volontiers,dit-elle ; seulement, à cette époque, j’étais malade, et onm’avait envoyée chez des amis en Écosse pour essayer du changementd’air. La nouvelle de la mort de mon père occasionna une rechute.Des semaines s’écoulèrent avant que je fusse assez forte pourvoyager, des semaines et des semaines avant qu’on me permit devisiter sa tombe. Je ne puis que vous répéter ce que m’a dit matante. Il a succombé à une maladie de cœur. »

Miss Jethro tressaillit.

Émily la regarda pour la première fois avecune ombre de méfiance dans les yeux.

« Qu’ai-je dit qui ait pu vous étonner àce point ?

– Rien ; je suis nerveuse par cetemps d’orage, ne faites pas attention à moi. »

Brusquement elle revint à sesquestions :

« Pourriez-vous me dire la date exacte dudécès de votre père ?

– Certainement. Il a eu lieu le 30septembre, il y aura bientôt quatre ans… »

Elle attendit une réponse. Miss Jethro demeurasilencieuse.

« Et nous sommes aujourd’hui le 30 juin1881, continua Émily. Maintenant vous voilà au fait. Était-ce monpère que vous connaissiez ? »

Miss Jethro répondit, comme poussée par unesorte d’impulsion machinale, en employant les mêmestermes :

« C’était votre père que jeconnaissais. »

L’instinct de défiance d’Émily persistaitencore.

« Je ne l’ai jamais entendu parler devous, » dit-elle.

Dans sa jeunesse, l’institutrice avait dû êtrefort belle. Ses grands traits réguliers donnaient encore l’idéed’un type impérial, quoique décelant peut-être une originehébraïque. À l’observation d’Émily : « Je ne l’ai jamaisentendu parler de vous, » un flot de sang vint colorer sesjoues pâles, et ses yeux ternes eurent un rapide éclair. Quittantpour une seconde sa place sur le lit, elle se leva et fit quelquespas afin de dominer l’émotion qui la secouait de la tête auxpieds.

« Que cette nuit est chaude ! »dit-elle avec un soupir.

Puis elle ajouta, sans transition :

« Je ne suis pas surprise que votre pèrene m’ait point nommée devant vous. »

Elle prononçait nettement, mais sa figureétait devenue plus pâle qu’auparavant, presque livide. Elle serassit sur le lit.

« Y a-t-il quelque chose que je puissefaire pour vous avant que je m’en aille, demanda-t-elle, quelquechose qui ne vous imposerait aucune obligation enversmoi ? »

Ses yeux noirs, jadis d’une irrésistiblebeauté, avaient pris une expression de tristesse suppliante, dontÉmily fut émue ; la généreuse fille se reprocha d’avoir pudouter de l’amie de son père.

« Est-ce que vous pensez à lui, dit-elledoucement, lorsque vous désirez m’être utile ? »

Miss Jethro ne répondit pas directement.

« Vous aimiez votre père, n’est-cepas ? dit-elle dans un faible murmure. Vous disiez justement àvotre camarade que vous ne pouviez penser à lui sans que votre cœurse gonflât ?

– Je n’ai dit que la vérité, »répliqua simplement Émily.

Miss Jethro frissonna – par cette nuit sichaude – frissonna comme si un courant d’air glacial eût passé surelle.

Émily étendit la main, les yeux brillants dusentiment affectueux éveillé en elle.

« Je crains de ne pas vous avoir rendujustice, dit-elle ; voulez-vous me pardonner et m’accorder unepoignée de main ? »

Miss Jethro se recula brusquement.

« Voyez donc la bougie, » dit-ellevivement.

La bougie était sur le point de s’éteindre,Émily offrit encore sa main ; miss Jethro ne voulut pas lavoir.

« Il me reste tout juste assez de lumièrepour retrouver mon chemin jusqu’à la porte. Bonne nuit etadieu ! »

Émily avait eu le temps de saisir un pli de sarobe.

« Pourquoi ne voulez-vous pas me donnerla main ? » demanda-t-elle.

La mèche de la bougie venait de tomber, leslaissant dans les ténèbres. Émily tenait toujours résolument larobe.

Avec ou sans lumière, elle était déterminée àobtenir une explication de miss Jethro.

Elles avaient jusqu’alors parlé d’un toncontenu, de crainte d’éveiller les dormeuses. L’obscurité produisitson effet habituel et leur fit encore baisser la voix.

« Assurément, murmurait Émily, l’amie demon père doit être mon amie.

– Ne parlons pas de cela.

– Pourquoi ?

– Vous ne pourrez jamais être monamie.

– Et pourquoi pas ?

– Laissez-moi partir. »

La dignité d’Émily lui interdisait denouvelles instances.

« Pardon de vous avoir retenue contrevotre gré, » dit-elle.

Ses doigts lâchèrent l’étoffe.

De son côté, miss Jethro céda subitement.

« Je regrette d’avoir montré tantd’obstination, reprit-elle ; si vous me méprisez, je n’aurai,après tout, que ce que je mérite… »

Son souffle brûlant passa sur le visaged’Émily ; elle se pencha vers elle comme pour uneconfession.

« Sachez donc que je suis indigne devotre confiance, indigne de votre amitié.

– Je ne vous crois pas. »

Miss Jethro soupira amèrement.

« Jeune, confiante et généreuse !Autrefois, j’étais comme vous. »

Elle fit une pause pour comprimer l’explosionde désespoir prête à lui échapper. Au bout d’un instant, ellereprenait d’une voix ferme :

« Qu’il soit donc fait selon votrevolonté ! Quelqu’un – j’ignore s’il appartient à cette maisonou s’il est étranger – quelqu’un m’a trahie près de la directrice.Une misérable dans ma situation soupçonne tout le monde sans motifet sans excuse. Je vous ai entendues causer, quand régulièrementvous auriez dû dormir. Vous m’avez toutes en aversion. Qui sait sicelle qui m’a dénoncée n’était pas parmi vous ? Suppositionabsurde pour un esprit bien équilibré ! Je montai la moitiédes escaliers, puis, honteuse de moi-même, je retournai dans machambre. Que n’ai-je pu y trouver le sommeil ! Enfin, cela nedevait pas être. Mes soupçons me tinrent éveillée, je me levai denouveau. Vous savez ce que j’ai entendu de l’autre côté de la porteet pourquoi cela m’a intéressée. Votre père ne m’a jamais dit qu’ilavait une fille. Miss Brown, ici, était pour moi une miss Brownquelconque ; je n’avais pas le moindre pressentiment de ce quevous étiez. Mais que vous importe tout cela ? Miss Ladd a étémiséricordieuse, elle me laisse partir sans me démasquer. Nedevinez-vous pas ce qui est arrivé ?… Non ? Pasencore ?… Est-ce l’innocence ou la bonté qui vous rend lacompréhension si lente ? Écoutez ! je n’ai obtenu monadmission dans cette maison respectable qu’au moyen de faussesréférences, et la fraude s’est découverte. À présent, voyez s’ilest possible d’être l’amie d’une femme telle que moi ! Encoreune fois, bonne nuit et adieu !

– Dites-moi bonne nuit, mais non pasadieu, repartit Émily. Permettez-moi de vous revoir.

– Jamais ! »

Le bruit d’une porte refermée avec soinretentit faiblement, dans les ténèbres. Elle avait parlé, elleétait partie. Émily ne devait plus la rencontrer jamais.

Malheureuse, intéressante, incompréhensiblecréature ! problème examiné par Émily tant qu’elle ne dormitpas, fantôme de ses rêves dès que le sommeil eut fermé sesyeux.

« Est-elle bonne ou mauvaise ? sedemandait la jeune fille. Elle est fausse et vile, puisqu’elleécoutait aux portes ; elle est loyale, puisqu’elle m’a faitcet aveu déshonorant. Une amie de mon père, et elle ignorait qu’ileût une fille ! Intelligente, distinguée, elle s’abaisse à seservir de fausses références ! Qui pourrait concilier detelles anomalies ? »

L’aurore vint éclairer la fenêtre, l’aurore dujour mémorable qui, pour Émily, devait commencer une nouvelle vie.Les années étaient devant elle, et les années, dans leur cours,révèlent les mystères de la mort et de la vie.

Chapitre 4LE MAÎTRE DE DESSIN

Francine fut éveillée le lendemain par l’unedes bonnes qui lui apportait son déjeuner sur un plateau. Surprisede cet encouragement à la paresse dans une institution consacrée àla pratique de toutes les vertus, elle regarda autour d’elle. Ledortoir était désert.

« Toutes ces demoiselles sont au travaildepuis deux heures, miss, dit la bonne, il y a bel âge que ledéjeuner est fini. C’est la faute de miss Émily qui n’a pas vouluqu’on vous éveillât, en disant qu’on n’avait pas besoin de vous enbas et que, par conséquent, mieux valait vous traiter comme unevisiteuse. Miss Cécilia était tourmentée à l’idée que vous vouspasseriez de votre déjeuner, et vous l’a fait réserver par la femmede charge. Excusez, miss, si le thé est froid ; c’estaujourd’hui le grand jour où nous sommes sens dessus dessous.

Interrogée au sujet du « grandjour » et de ce qui allait s’y passer, la bonne apprit àFrancine que le premier jour des vacances était aussi le jour de ladistribution des prix en présence des parents, tuteurs et amis desélèves. L’agrément y avait sa part sous la forme de cette terribleépreuve de la patience humaine qu’on appelle récitation despoésies ; on avait soin d’ailleurs de couper le supplice pardes rafraîchissements et des morceaux de musique, afin de soutenirle courage d’un auditoire exaspéré. Le journal de la localitéenvoyait un reporter à cette représentation, et quelques-unes desélèves de miss Ladd se délectaient d’avance du bonheur enivrant devoir leurs noms imprimés.

« Cela commence à trois heures,poursuivait la servante, et, avec la musique, les répétitions, ladécoration de la salle, il y a de quoi perdre la tête ! Sanscompter, ajouta-t-elle en baissant la voix et se rapprochant deFrancine, sans compter que nous avons eu une surprise. Miss Jethroest partie ce matin, sans dire adieu à personne !

– Qu’est-ce que c’est que missJethro ?

– La nouvelle maîtresse, miss. Aucune denous ne l’aimait et tout le monde croit qu’il y a quelque chose delouche là-dessous. Miss Ladd et le clergyman ont eu hier une grandeconversation et ils ont fait venir miss Jethro ; ça n’a guèrebonne apparence, n’est-ce pas ? Y a-t-il encore quelque chosepour votre service, miss ? Il fait une journée superbe aprèsla pluie de cette nuit ; si j’étais que de vous, j’enprofiterais pour aller me promener dans le jardin. »

Ayant fini de déjeuner, Francine s’apprêta àsuivre ce sage conseil.

La domestique indiqua à Francine la directiondu jardin et se retira, n’emportant point, de la nouvelle élève,une impression très favorable. Pendant qu’elle lui parlait,l’amertume se lisait trop clairement sur le visage deFrancine : pour une jeune fille qui a d’elle-même une assezbonne opinion, il est peu flatteur de se voir exclue despréoccupations de ses camarades à cause de son incontestableinfériorité.

Y aura-t-il jamais un jour, se demandait-elledouloureusement, où je pourrai, moi aussi, recevoir des prix,chanter et jouer devant une assemblée ? Quel plaisir ce seraitde les voir toutes sécher de jalousie !

Une vaste pelouse, ombragée par de beauxarbres, des parterres et des bosquets, avec des sentiers sinueuxgracieusement dessinés, faisait du jardin un délicieux refugependant cette belle matinée d’été. Le paysage, tout nouveau pourune originaire des Indes occidentales, et la fraîcheur de la briseexercèrent leur influence calmante même sur la nature maussade deFrancine. Elle souriait involontairement en écoutant les oiseauxchanter à plein gosier au-dessus de sa tête.

En errant sous les arbres, qui occupaient unespace de terrain assez considérable, elle découvrit un ancienvivier presque entièrement recouvert de plantes aquatiques.Quelques filets d’eau coulaient encore de la fontaine délabrée quien occupait le centre. De l’autre côté de la pièce d’eau, le soldescendait en pente vers le sud, découvrant la vue d’un villagequi, avec son église, se détachait sur un fond de collinescouvertes de bruyères et de sapins. Une petite construction defantaisie, ayant la forme d’un chalet suisse, avait été placée defaçon à dominer la perspective. Tout près de ce kiosque et à sonombre se trouvaient une table et une chaise, portant l’une unportefeuille, l’autre une boîte à couleurs. Sur le gazon, à lamerci des caprices de la brise, gisait un morceau de papier àdessin. Francine fit en courant le tour de la mare et ramassa lepapier au moment où le vent allait l’emporter dans l’eau. C’étaitune esquisse à l’aquarelle du village et du bois. Francine, quiavait regardé le paysage même avec une parfaite indifférence, futintéressée par la copie. Les visiteurs des galeries de tableauxmanifestent ce même goût pervers : l’œuvre du copiste accaparesi bien leur attention qu’il ne leur en reste plus pourl’original.

Francine, en levant les yeux de dessusl’esquisse, eut un tressaillement. Elle venait de s’apercevoirqu’un homme l’examinait d’une des fenêtres du chalet suisse.

« Quand vous aurez fini avec ce dessin,lui dit-il tranquillement, vous voudrez bien me lerendre. »

Il était grand, mince et très brun. Sa figure,aux traits réguliers, à demi dissimulés sous une barbe noire etbouclée, aurait paru parfaitement belle, même aux yeux d’unepensionnaire, sans les rides profondes qui lui sillonnaient lefront entre les yeux et lui creusaient les coins de la bouche. Deplus, une sorte d’ironie perpétuelle altérait le charme de manièresnaturellement douces. Seuls, dans tout ce qui l’entourait, leschiens et les enfants savaient apprécier pleinement ses mérites. Ils’habillait avec une irréprochable propreté ; mais la coupe deson veston du matin manquait d’élégance et son chapeau de feutreavait atteint un âge avancé. Bref, pas une de ses qualités qui nefût accompagnée d’un défaut. C’était un de ces hommes inoffensifs,malchanceux, auxquels le succès et l’art de plaire semblent àjamais refusés.

Francine lui tendit son dessin, sans savoirs’il avait voulu plaisanter ou parler sérieusement.

« Je ne me suis permis d’y toucher,dit-elle, que parce que je le voyais en danger.

– Quel danger ? »

Le doigt de Francine désignait la mare.

« Si je n’étais pas arrivée à temps, ilserait tombé dans l’eau.

– Croyez-vous donc qu’il vaille la peineque vous avez prise ? »

Tout en parlant, ses yeux allaient del’esquisse au paysage qu’elle représentait, et les coins de sabouche se relevaient avec une expression moqueuse.

« Madame la Nature, dit-il, je vousdemande pardon ! »

Après quoi, il déchira « l’œuvred’art » en menus morceaux, qu’il lança par la fenêtre.

« C’est dommage ! » ditFrancine.

Il vint la rejoindre sur la pelouse quifaisait face au cottage.

« Qu’est-ce qui est dommage ?

– D’avoir déchiré ce joli dessin.

– Ce n’était pas du tout un jolidessin.

– Vous n’êtes guère poli,monsieur. »

Il la regarda avec une sorte de compassion,comme s’il se fût attristé qu’une créature aussi jeune fût siprompte au dépit. Quant à lui, même dans ses accès d’humeurcontredisante, il conservait toujours l’accent d’une calmepolitesse.

« Parlez franchement, miss, reprit-il, jeviens d’offenser votre sentiment dominant, l’amour-propre. Vousn’aimez pas qu’on vous dise, même indirectement, que vousn’entendez rien à l’art. Maintenant tout le monde se connaît àtout. La grande passion du monde civilisé, c’est la vanité. Vouspouvez offenser votre meilleur ami sur bien des points desentiment, et obtenir pourtant votre pardon ; mais si parmalheur, il vous arrive de froisser son amour-propre, la brouilleamenée entre vous par cette inadvertance durera jusqu’à la fin devos jours. Excusez-moi de vous faire partager le bénéfice de monexpérience. C’est la forme de vanité qui m’est personnelle. Puis-jed’ailleurs vous être utile en quelque façon ? Cherchez-vousl’une de ces demoiselles ? »

Quand il parla de « cesdemoiselles », Francine sentit s’éveiller en elle une sorted’intérêt, elle s’informa s’il faisait partie de la pension.

Ses lèvres se relevèrent de nouveau avec leurpli ironique.

« Je suis un des maîtres, dit-il.Allez-vous également appartenir à la pension ? »

Francine inclina la tête avec un mélange degravité et de condescendance destiné à le retenir à sa place.

Loin d’accepter cette leçon tacite, il sepermit de nouvelles libertés.

« Aurez-vous le malheur de devenir une demes élèves ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas qui vous êtes.

– Vous ne serez guère plus avancée quandvous le saurez. Je m’appelle Alban Morris.

– Je veux dire, reprit Francine, que jene sais pas ce que vous enseignez. »

Alban Morris indiqua du geste les fragmentsépars de son croquis d’après nature.

« Je suis un méchant artiste,répliqua-t-il. Quelques méchants artistes deviennent membres del’Académie royale. D’autres se mettent à boire. D’autres attrapentune pension. D’autres enfin – je suis de ceux-là – trouvent unrefuge dans l’enseignement. Ici le dessin est un extra. Voulez-vousun bon conseil ? Ménagez la bourse de votre excellent père.Dites que vous n’avez pas envie d’apprendre à dessiner. »

Il paraissait si convaincu que Francine éclatade rire.

« Vous êtes un original, dit-elle.

– Vous vous trompez encore, miss, je suisun homme malheureux. »

Les rides du visage d’Alban se creusèrent, laflamme ironique de son regard s’éteignit. Il se retourna du côté dela maison pour y prendre une pipe et une blague à tabac sur lerebord de la fenêtre.

« J’ai perdu mon seul ami l’annéedernière, dit-il. Depuis la mort de mon chien, la pipe est la seulecompagnie qui me reste. Naturellement, il ne m’est pas permis dejouir de la société de cet excellent camarade en présence desdames. Elles ont leurs goûts particuliers en fait de parfums. Leursvêtements sont imprégnés de l’odeur fétide du musc. Celle du tabacleur semble intolérable. Permettez-moi de me retirer, en vousremerciant des peines que vous vous êtes données pour sauver moncroquis. »

L’accent avec lequel il exprima sa gratitudepiqua Francine.

« J’ai eu tort d’admirer votre dessin,dit-elle, j’ai eu tort de vous croire un original ; ai-je tortune troisième fois en supposant que vous n’aimez pas lesfemmes ?

– Je regrette d’avoir à reconnaître quevous êtes dans le vrai, répondit gravement Alban Morris.

– N’y a-t-il pas d’exception ? pasune seule exception ? »

Ces mots avaient à peine dépassé ses lèvresqu’elle s’aperçut, à l’expression du visage de son interlocuteur,qu’elle venait de rouvrir une plaie secrète. Ses sourcils noirs secontractèrent et ses yeux perçants lui lancèrent un regard decolère. Cela ne dura qu’une seconde. Levant son chapeau de feutre,il lui fit un profond salut.

« J’ai gardé un point vulnérable, et vousvenez de le toucher, dit-il. Bonsoir ! »

Avant qu’elle pût lui répondre, il avaittourné le coin de la maison et disparu dans un bosquet, à l’autreextrémité de la pelouse.

Chapitre 5DÉCOUVERTES DANS LE JARDIN

Laissée à elle-même, miss de Sor revint sousles arbres.

Son entretien avec le maître de dessin avaiteu cela de bon qu’il l’avait aidée à tuer le temps. Quelques jeunesfilles auraient trouvé fort ardue la tâche de porter un jugementprécis sur le caractère d’Alban Morris. Francine, observatrice fortsuperficielle, le déclara « un peu timbré » et s’en tintlà, à son entière satisfaction.

Revenue à son point de départ, elle aperçutÉmily, qui allait et venait, la tête baissée, l’air absorbé. Pleined’elle-même et de sa propre importance comme l’était Francine, elleeût passé indifférente auprès de toute autre jeune fille, à moinsd’en avoir reçu des avances particulières. Mais elle s’arrêta pourexaminer Émily.

C’est, généralement, la cruelle destinée despetites femmes de devenir trop grosses et de naître avec des jambestrop courtes. La taille svelte d’Émily semblait défier le premierde ces désastres, et il lui suffisait de traverser une chambre pourprouver que le second ne l’avait pas atteinte. La nature l’avaitconstruite, de la tête aux pieds, sur un modèle de proportionsirréprochables. La dimension importe peu, quant au résultat, pourles femmes qui ont la bonne fortune de posséder une structurerégulière. Lorsqu’elles atteignent la vieillesse, il leur arrivesouvent d’étonner les hommes qui marchent derrière elles dans larue. « Ma parole ! elle avait la tournure aussi soupleque celle d’une jeune fille ; il me tardait de voir safigure : soixante-dix ans pour le moins ! et des cheveuxtout blancs ! »

Francine, poussée par une impulsion amicaledes plus rares chez elle, aborda Émily.

« Vous paraissez triste, dit-elle ;sûrement ce ne peut être le regret de quitter lapension ? »

Disposée comme elle l’était en ce moment,Émily saisit avec empressement cette occasion de rembarrerFrancine.

« Vous êtes dans l’erreur, répondit-elle.J’ai justement trouvé à la pension la meilleure des amies, Cécilia.En outre, la vie de pension et le changement qu’elle entraînaitdans mes habitudes m’ont aidée à supporter le chagrin de la pertede mon père. J’ai l’air troublée, s’il vous plaît de le savoir,parce que je pensais à ma tante. Elle n’a pas répondu à ma dernièrelettre, et je commence à craindre qu’elle ne soit malade.

– J’en suis fâchée, dit Francine.

– Pourquoi ? Vous ne connaissez pasma tante, et moi vous ne me connaissez que d’hier. Pourquoi doncseriez-vous fâchée ? »

Francine resta muette. Sans bien s’en rendrecompte, elle commençait à subir l’influence exercée par Émily surtoutes les natures mises en contact avec elle. Se sentir attiréevers une étrangère, une pauvre créature forcée de gagner sa vie,était pour miss de Sor une énigme qui la remplissait de perplexité.Ayant vainement attendu une réponse, Émily reprit sa marche et lesréflexions que sa camarade avait interrompues.

Par un enchaînement d’idées bizarre, ellepassa du souvenir de sa tante à celui de miss Jethro. L’entrevue dela nuit précédente lui revenait sans cesse à l’esprit.

Par instinct plutôt que par raisonnement, elleavait tenu secret cet étrange incident. Aucun soupçon au sujet demiss Jethro n’avait transpiré dans la pension. Miss Ladd, entouréede son état-major de professeurs et de sous-maîtresses, n’avaitfait allusion à l’affaire que dans les termes les plusmesurés : « Des circonstances d’une nature toute privéeont obligé miss Jethro à quitter mon institution. Quand nous nousretrouverons à la fin des vacances, une autre personne l’auraremplacée. »

C’est à cela que s’étaient bornées lesexplications de miss Ladd. Les questions adressées aux domestiquesn’avaient pas abouti à un résultat plus satisfaisant. Les bagagesde miss Jethro devaient être expédiés à une des gares de Londres,et miss Jethro elle-même avait dérouté toutes les investigations ens’éloignant à pied.

Pour Émily, l’intérêt que lui inspiraitl’institutrice n’était pas de pure curiosité ; elle désiraitsincèrement revoir la mystérieuse amie de son père. Elle se disaitque sa tante pourrait peut-être la mettre sur ses traces. Lesdétours du sentier ramenèrent Émily en face de Francine.

Celle-ci, qui méditait encore sur la réceptionpeu encourageante qui avait accueilli ses premiers essais deconversation et qui, cependant, se sentait dominée par uninvincible attrait, interpréta le retour d’Émily comme une sorted’excuse. S’approchant avec un sourire contraint, elle lui adressade nouveau la parole.

« Que font donc toutes ces demoisellesdans la salle d’études ? »

La figure d’Émily prit cet air étonné qui ditsi clairement aux importuns : Ne comprenez-vous pas que jedésire être tranquille ?

Mais Francine était absolument insensible auxrebuffades de ce genre ; l’épaisseur de son épidémie lamettait à l’abri.

« Pourquoi n’allez-vous pas lesaider ? poursuivit-elle, vous la meilleure tête de toutes, laplus lucide, celle à qui chacun s’empressed’obéir ? »

C’est peut-être une chose humiliante àconfesser, mais il est certain que tous nous sommes accessibles àla flatterie. Les goûts étant divers, il est diverses façons debrûler l’encens, mais le parfum est toujours agréable à toutes lesvariétés de nez. La façon de Francine produisit un effet calmantsur Émily. Elle répondit plus doucement :

« Miss de Sor, je n’ai rien à faire danstout cela.

– Rien à faire ! Vous n’avez rien àrecevoir ?

– J’ai reçu tous les prix depuis desannées.

– Mais il y a des récitations. Sûrementvous récitez aussi ? »

Paroles inoffensives en elles-mêmes, maisFrancine n’avait pas de chance : après avoir irrité AlbanMorris, voilà qu’elle offensait Émily !

« Qui vous a dit cela ? s’écria lajeune fille ; j’insiste pour le savoir !

– Personne ne m’a rien dit, répliquaFrancine.

– Personne ne vous a dit l’injure qui m’aété faite ?

– Non, vraiment. Oh ! miss Brown,qui pourrait jamais se permettre de vous faire injure ?

– Le croiriez-vous ? On m’a interditde prendre part à la récitation, à moi la première de laclasse ! C’est arrivé il y a un mois, quand on préparait leprogramme. Miss Ladd me demanda si j’avais choisi la poésie que jedevais dire. Je répondis : « Non seulement le morceau estchoisi, mais je le sais déjà par cœur. – Qu’est-ce donc ? – Lascène du poignard dans Macbeth. » Là-dessus, il y aeu un véritable hurlement, je n’ai pas d’autre mot, un véritablehurlement d’indignation. Était-ce possible ! le monologue d’unhomme, et d’un homme qui est un assassin, récité par une élève demiss Ladd, devant une assemblée de parents et de tuteurs ! –Mais je n’ai pas démordu, je suis restée ferme comme un roc. – Jedirai la scène du poignard ou je ne dirai rien. C’est la deuxièmealternative qui a été acceptée. L’insulte est pour Shakespeareaussi bien que pour moi. Ah ! j’étais si remplie de monsujet ! J’aurais été un Macbeth effrayant ! Jecommençais, avec des yeux égarés et une voix sourde :« Est-ce un poignard que je vois ?… »

Émily, qui, en récitant, regardait vaguementdu côté des arbres, tressaillit tout à coup et, quittantbrusquement le rôle de Macbeth, elle redevint elle-même, avec desjoues très rouges et une flamme de courroux dans les yeux.

« Pardon, dit-elle, je ne saurais me fierà ma mémoire, il faut que j’aille chercher la pièce. »

Sans plus rien ajouter, elle s’éloigna du côtéde la maison.

Quelque peu surprise, Francine jeta les yeuxautour d’elle et aperçut sous les arbres, lui aussi en pleineretraite, l’excentrique professeur de dessin, Alban Morris.

Admirait-il également la scène du poignard,mais par une réserve discrète, désirait-il l’entendre sans semontrer ? En ce cas, pourquoi Émily, qui ne péchait certes paspar un excès de défiance d’elle-même, avait-elle déserté le jardindès qu’elle avait découvert sa présence ? Pourquoi ?… Unsourire malicieux se dessina sur les traits de Francine.

Au même instant, la douce Cécilia arrivait àson tour près de la pelouse. Charmante apparition, avec son chapeaude paille, sa robe blanche et son bouquet de fleurs au corsage.

« Il fait si chaud dans la salled’études, dit-elle, et quelques-unes des pensionnaires – lespauvres petites ! – sont tellement maussades, après larépétition, que je me suis échappée. J’espère qu’on vous a donné àdéjeuner, miss de Sor ? À quoi vous êtes-vous amusée ici,toute seule ?

– J’ai fait une fort intéressantedécouverte, répliqua Francine.

– Une découverte fort intéressante dansnotre jardin ! Qu’est-ce que ça peut bien être ?

– Le maître de dessin, ma chère, estamoureux d’Émily. Peut-être qu’elle ne se soucie pas de lui.Peut-être aussi que j’ai été l’innocent obstacle qui a troublé leurrendez-vous. »

Cécilia avait largement déjeuné de son platfavori, des œufs sur le plat ; elle était de charmantehumeur.

« Chut ! fit-elle, en cachant à demisa délicieuse figure derrière son éventail ; chut ! ilnous est interdit de parler d’amour ou d’amoureux ! si pareilbruit venait aux oreilles de miss Ladd, le pauvre M. Morrispourrait perdre sa place.

– Mais est-ce que ce n’est pasvrai ? demanda Francine.

– Il se peut que ce soit vrai, ma chère,seulement personne n’en sait rien. Émily ne nous en a jamaissoufflé mot, et je ne sache pas que M. Morris ait fait part àun confident de son secret. De temps en temps, nous le surprenons àla contempler, voilà tout.

– Avez-vous rencontré Émily en descendantau jardin ?

– Oui, et elle a passé près de moi sansme dire un mot.

– Elle était sans doute absorbée par lapensée de M. Morris. »

Cécilia secoua la tête.

« Je crois bien, Francine, qu’ellepensait surtout à l’avenir qui s’ouvre devant elle. Vous a-t-elledit, la nuit dernière, quels sont ses projets en quittant lapension ?

– Elle m’a dit que vous aviez été trèsbonne pour elle. J’en aurais appris davantage, je crois, si je nem’étais pas endormie. Que va-t-elle faire ? »

Cécilia répondit :

« Pauvre Émily ! elle va vivre dansune maison triste et maussade ! Il lui faudra écrire ettraduire pour un savant qui étudie des inscriptions hiéroglyphiques– c’est, je crois, ainsi qu’on les appelle – découvertes dans lesruines de l’Amérique centrale. C’est une perspective qui n’a riende gai. Émily, cependant, ne fait qu’en rire. « Je prendraitout plutôt qu’une place de gouvernante, répète-t-elle. Les enfantsqui recevraient de moi leur enseignement seraient vraiment trop àplaindre ! » Elle m’a suppliée de l’aider à gagner savie. J’ai donc écrit à papa. Il est membre du parlement, et tousceux qui ont besoin d’une place sont convaincus qu’il est de sondevoir de la leur procurer. Il se trouva qu’un de ses anciens amis,un certain sir Jervis Redwood, était à la recherche d’unsecrétaire. Comme il favorise l’effort tenté par les femmes pouroccuper des emplois d’homme, sir Jervis n’avait pas de répugnance àessayer d’une « femelle », selon sa gracieuse expression.C’est là, n’est-ce pas, une jolie manière de parler de nous ?Miss Ladd assure d’ailleurs que c’est incorrect. Papa avait déjàrépondu qu’il ne connaissait personne qui pût convenir. Après avoirreçu ma lettre où je lui recommandais Émily, il écrivit de nouveau.Dans l’intervalle, sir Jervis s’était vu adresser deux offres deservices ; toutes deux venaient de vieilles dames, toutes deuxavaient été refusées…

– Parce que les postulantes étaientvieilles ? demanda Francine.

– Vous allez l’entendre lui-même donnerses raisons ; papa m’a envoyé un extrait de sa lettre, qui m’amise dans une colère bleue. C’est justement à cause de cela qu’ilme sera facile de vous répéter ses paroles textuelles :« Nous sommes quatre vieilles gens dans la maison et nousn’avons pas besoin d’une cinquième. Une jeunesse ? à la bonneheure ! elle nous égayera. Si l’amie de votre fille acceptemes conditions et si elle n’est pas encombrée d’un amoureux, jel’enverrai chercher au commencement des vacances. » Quellangage égoïste et grossier, n’est-ce pas ? Mais Émily n’a pasété de mon opinion quand je lui ai montré la lettre, et elle a prisla place proposée, au grand chagrin de sa tante. Maintenant que lemoment de partir est arrivé, quoique la pauvre chère ne veuille pasen convenir, je pressens qu’un tel avenir l’effraye.

– Très probablement, dit Francine, quijugea superflu de manifester la moindre sympathie. Mais, dites-moi,quelles sont donc les quatre vieilles gens dont parle lalettre ?

– D’abord sir Jervis, soixante-dix ans àson dernier anniversaire ; ensuite sa sœur, non mariée, qui ena près de quatre-vingts. Ensuite son domestique, M. Rook, quia passé la soixantaine. Puis enfin la femme de ce domestique,laquelle se considère comme une jeune ingénue, attendu qu’elle n’aque quarante ans. Voilà la maisonnée. Mistress Rook doit veniraujourd’hui même prendre Émily pour l’emmener dans le Nord, et jene suis pas du tout sûre que cette compagne de voyage soit du goûtde mon amie.

– C’est donc une femmedésagréable ?

– Non, pas exactement. Plutôt bizarre etfantasque. Le fait est que mistress Rook a eu ses peines etqu’elles l’ont un peu détraquée. Elle et son mari tenaientl’auberge du village tout près de notre parc ; nous lesconnaissions très bien. Certainement je les plains, ces pauvresgens… Que regardez-vous, Francine ? »

Ne prenant pas le moindre intérêt aux affairesde M. et Mme Rook, Francine étudiait lacharmante figure de sa camarade dans l’espoir d’y trouver desdéfauts. Elle venait de constater que Cécilia avait les yeux placéstrop loin l’un de l’autre, et que son menton manquait de force etde caractère.

« J’admirais votre fraîcheur, ma chère,reprit-elle froidement ; mais pourquoi donc plaignez-vous lesRook ?

– Ils ont été obligés, déjà vieux, de semettre en service, à la suite d’un malheur dont ils n’étaientnullement responsables. Les chalands désertèrent tout à coupl’auberge, et M. Rook fit faillite. Cette auberge était perduede réputation, à cause d’un meurtre qui s’y était commis.

– Un meurtre !… Ah ! voilà quidevient intéressant ! s’écria Francine ; pourquoi ne mele disiez-vous pas plus tôt ?

– Je n’y pensais pas, dit Cécilia.

– Continuez ! Étiez-vous chez vosparents quand c’est arrivé ?

– Non, j’étais ici.

– Vous l’avez lu dans les journaux,alors ?

– Miss Ladd ne nous permet pas de lireles journaux, ce sont les lettres de la maison qui m’ont mise aucourant. Non pas qu’on m’en ait parlé longuement ; on medisait que c’était trop affreux pour être décrit. Le pauvregentleman… »

Francine parut réellement émue.

« Un gentleman ! s’écria-t-elle,c’est horrible !

– Le pauvre homme était étranger au pays,reprit Cécilia, et la police était embarrassée pour déterminer lemotif du crime. C’est vrai que son portefeuille avaitdisparu ; mais la montre et ses bijoux furent retrouvés sur lecorps. Je me rappelle les initiales de son linge, parce qu’ellesétaient les mêmes que celles de ma mère avant son mariage : J.B. Réellement, Francine, voilà tout ce que je sais.

– Mais vous savez pourtant si on adécouvert l’assassin ?

– Oui, je sais cela. Le gouvernementoffrit une récompense ; des détectives très habiles furentenvoyés de Londres pour venir en aide à la police locale. Tout celan’aboutit à rien. Le meurtrier est toujours resté inconnu.

– À quelle époque a eu lieul’événement ?

– En automne.

– L’automne de l’annéedernière ?

– Non, non ! il y aura bientôtquatre ans. »

Chapitre 6SUR LA ROUTE DU VILLAGE

Alban Morris, aperçu par Émily se dissimulantderrière les arbres, ne s’était pas contenté de se retirer dans uneautre partie du jardin. Il avait poussé sa fuite, sans se soucierde la direction qu’il prenait, jusqu’à un sentier qui, coupant àtravers champs, le menait à la grande route et de là à la stationdu chemin de fer.

Le professeur de dessin de miss Ladd étaitdans cet état d’irritabilité nerveuse qui cherche dans la rapiditéde la marche un soulagement à sa souffrance. L’opinion publique duvoisinage, surtout l’opinion publique représentée par les femmes,avait décidé depuis longtemps que ses manières étaient défectueuseset son caractère d’une incurable maussaderie. Les hommes qu’ilcroisait dans le sentier ne lui accordaient qu’un« bonjour » prononcé de fort mauvaise grâce. Les femmesne paraissaient pas même le voir. Il y en eut une cependant,celle-là jeune et d’humeur folâtre, qui, le voyant marcher à toutesjambes dans la direction de la gare, lui cria de loin :

« Ne vous pressez pas si fort, monsieur,vous avez tout le temps d’arriver pour le train deLondres. »

Elle fut très surprise de le voir s’arrêter.Sa réputation d’impolitesse était si bien établie, qu’elle se hâtade mettre entre eux une grande distance avant d’oser le regarder.Il ne faisait pas attention à elle, il semblait discuter aveclui-même. La jeune étourdie venait de lui rendre un service, ellelui avait suggéré une idée.

« Si j’allais à Londres ?pensait-il. Pourquoi pas ? Le pensionnat se disperse pour lesvacances, et elle s’en va comme les autres. »

Il se détourna pour regarder du côté del’établissement de miss Ladd.

« Si je retourne là-bas pour lui direadieu, elle se tiendra à l’écart jusqu’à la dernière minute et àpeine si j’obtiendrai un salut. Après mon expérience des femmes,redevenir amoureux, amoureux d’une jeune fille dont je pourraisêtre le père ! Quelle honteuse folie ! »

Des larmes brûlantes montaient aux yeuxd’Alban. Il les essuya d’un geste farouche et se remit en marche,bien décidé à retourner faire ses paquets pour partir ensuite parle premier train.

À l’extrémité du sentier, il s’arrêta denouveau.

Ce qui causait cette halte, c’était encore unepersonne de ce sexe dont la vue réveillait en son âme le souvenirde si cruelles injures. Mais c’était une toute petite personne,misérablement vêtue, et sanglotant amèrement sur les débris d’unecruche cassée.

Alban Morris la contemplait avec son souriresardonique.

« Vous avez donc cassé votrecruche ? dit-il.

– Et renversé toute la bière dupère ! » répondit l’enfant.

Son pauvre petit corps tremblaitd’épouvante.

« La mère va me battre quand je rentreraichez nous, ajouta-t-elle.

– Et que fait votre mère quand vousrapportez la cruche en bon état ?

– Elle me donne une tartine debeurre.

– Très bien. Maintenant, écoutez :la mère vous donnera une tartine de beurre. »

La fillette le regardait avec des yeux rondstout pleins de larmes. Alban poursuivit, sans se départir de sagravité :

« Vous comprenez ce que je vousdis ?

– Pas très bien, monsieur.

– Avez-vous un mouchoir depoche ?

– Non, monsieur.

– Alors séchez vos yeux avec lemien. »

Il lui jeta son mouchoir d’une main, tandisqu’il ramassait de l’autre un fragment de poterie. « Cela nousservira de modèle, » marmottait-il.

L’enfant, après avoir examiné tour à tourAlban et son mouchoir, prit courage et frotta vigoureusement sespaupières humides. L’instinct, qui vaut toute la raison qu’aitjamais prétendu posséder l’humanité, cet instinct infaillible,disait à la petite créature ignorante qu’elle avait trouvé un ami.Elle rendit gravement son mouchoir à Alban, qui la prit dans sesbras.

« Là, maintenant, vos yeux sont secs etvotre figure est présentable, dit-il. Voulez-vousm’embrasser ? »

L’enfant lui mit sur la joue un baisersonore.

« Très bien ! allons chercher uneautre cruche, » ajouta-t-il en la laissant glisser àterre.

La petite secoua la tête d’un air inquiet.

« Est-ce que vous avez assezd’argent ? » demanda-t-elle.

Alban tapa sur sa poche.

« Et de reste ! fit-il.

– Oh ! alors, je suis bien contente,reprit la petite ; venez ! »

Et, la main dans la main, tous deux s’enallèrent au village, et achetèrent une cruche, qu’ils firentremplir au cabaret.

Le père altéré travaillait aux champs où l’onétablissait des tuyaux de drainage, et Alban porta la cruchejusqu’à ce que l’on fût en vue du journalier.

« Faites bien attention à présent de neplus la laisser tomber, dit-il ; mais qu’est-ce que vousavez ?

– J’ai peur.

– Pourquoi ?

– Oh ! donnez-moi lacruche ! »

Elle la lui arracha presque des mains. Il n’yavait plus une minute à perdre, ou une autre réserve de coupsl’attendait dans le champ : le père n’était pas tendre pour saprogéniture quand cette progéniture tardait à lui apporter sesrafraîchissements. Pourtant, la fillette, au moment de s’échapper,se rappela les lois de la politesse enseignées à l’école et fit unepetite révérence écourtée, en disant : « Merci,monsieur. » Le souvenir amer de l’injure subie revintassaillir Alban tandis qu’il la regardait s’éloigner. « Queldommage qu’elle grandisse pour devenir une femme ! »pensait-il.

L’aventure de la cruche cassée avait retardéd’une demi-heure son retour au logis. Quand il revint à lagrand’route, le train du Nord venait d’entrer en gare et, au boutd’une minute, la cloche annonçait qu’il était reparti versLondres.

Une des voyageuses qui venait d’en descendrene devait pas, s’il fallait en juger par le sac de voyage qu’elletenait à la main, demeurer longtemps dans le village.

Comme elle s’avançait de son côté, il remarquaque c’était une petite femme maigre et leste, vêtue de couleurscriardes assemblées par un goût déplorable. À mesure qu’Alban serapprochait d’elle, il distinguait mieux son visage, dont un nezaquilin était le trait le plus frappant. Peut-être aussi ce nezavait-il été en proportion avec le reste de la figure au temps desa jeunesse, alors que les joues possédaient des contours poteléset arrondis. Probablement myope, la femme clignait légèrement sesyeux cerclés de fines petites rides. Mais ces rides, à coup sûr,elle ne voulait pas les voir. Ses cheveux étaient évidemmentteints, et elle portait coquettement, sur l’oreille, son chapeauorné d’une plume. Elle marchait d’un pas vif, en balançant son sacet en redressant la tête. Sa tournure comme sa toilette disaientaussi clairement que l’eût pu faire sa voix : « Peuimporte combien d’années j’ai vécu ! j’entends rester jeune etcharmante jusqu’à la fin de mes jours. »

À la grande surprise d’Alban, ellel’interpella au passage.

« Pardon, pourriez-vous m’indiquer lechemin de la pension de miss Ladd ? »

Elle parlait avec une rapidité nerveuse et unsourire singulièrement déplaisant. Ce sourire divisait ses lèvresminces juste assez pour laisser voir de trop belles dents, d’unéclat suspect. Elle ouvrait les yeux de la façon la plusétrange ; sa paupière supérieure s’élevait, découvrant toutela prunelle, et lui donnait ainsi non pas l’air d’une femme quicherche à se rendre agréable, mais tout au contraire la physionomied’une femme saisie de terreur.

Alban, peu soucieux de dissimuler l’impressiondéfavorable que la femme avait produite sur lui, répondit d’un tonbref : « Tout droit ! » et voulut passer.

Elle l’arrêta d’un geste péremptoire.

« Je vous ai parlé poliment, dit-elle, etcomment me répondez-vous ? Ça ne m’étonne pas d’ailleurs. Leshommes sont tous plus ou moins brutes de leur naturel, et vous êtesun homme. « Tout droit ! » répétait-elle d’un tonméprisant. Je voudrais savoir comment ce beau conseil pourraitservir dans un endroit qu’on n’a jamais vu. Peut-être que vous neconnaissez pas plus que moi la maison de miss Ladd, ou que vous nevoulez pas vous donner la peine de me répondre. C’est ce quej’aurais dû attendre d’un individu de votre sexe.Bonjour. »

Alban fut sensible au reproche. La femme avaitfait appel à une faculté qui ne s’engourdissait guère chezlui : le sens humoristique ; cela l’amusait de voir sapropre aversion contre les femmes reflétée dans l’hostilité del’étrangère contre les hommes. En guise d’excuses, il s’empressa delui fournir toutes les indications désirables, puis voulut denouveau s’éloigner, mais en vain. Il avait regagné l’estime de soninterlocutrice, et elle n’en avait pas fini avec lui.

« Vous connaissez très bien le pays,dit-elle ; je me demande si vous savez aussi quelque chose dela pension. »

Aucune intonation dans le son de sa voix,aucun changement dans ses manières ne trahissait une arrière-penséechez la questionneuse. Alban était sur le point de l’engager à serendre directement à la pension où elle pourrait faire elle-mêmeson enquête, lorsqu’il remarqua ses yeux. Jusqu’alors elle l’avaitregardé bien en face ; maintenant elle examinait la poussièredu sol. Ce pouvait être un pur hasard ; selon toutesprobabilités cela ne signifiait absolument rien, et cependant celaéveilla sa curiosité.

« Je dois en effet connaître quelquechose de la pension, répondit-il, j’y suis professeur.

– Alors vous êtes l’homme qu’il me faut.Puis-je vous demander votre nom ?

– Alban Morris.

– Merci. Moi, je suis mistress Rook. Jesuppose que vous avez entendu parler de sir JervisRedwood ?

– Non.

– Dieu me bénisse ! vous êtes unsavant ou quelque chose de ce genre et vous n’avez jamais entenduparler d’un homme de votre métier ! C’estextraordinaire ! Moi, voyez-vous, je suis la femme de chargede sir Jervis, et il m’envoie prendre une de vos jeunes demoisellesque je dois ramener chez nous. Ne m’interrompez pas ! nerecommencez pas à faire le malhonnête ! Sir Jervis n’est pasd’humeur communicative, du moins avec moi. Un homme, quoi !cela explique tout. Il a le nez fourré dans ses livres, et missRedwood reste au lit les trois quarts du temps. Je ne sais doncrien de cette personne qui doit vivre avec nous. Est-ce qu’à maplace vous ne seriez pas un peu curieux ? Dites-moi, quellesorte de jeune fille est-ce qu’une miss ÉmilyBrown ? »

Le nom de celle à qui il pensait sans cesse,sur les lèvres de cette femme ! Alban la regarda.

« Eh bien ? fit mistress Rook,est-ce que j’aurai une réponse aujourd’hui ? Ah ! vousavez besoin que je précise mes questions. Comme c’est encore biend’un homme ! Est-elle jolie ?

– Oui.

– D’un bon caractère ?

– Oui.

– Voilà pour elle, maintenant parlons desa famille. »

Pour se donner une contenance, mistress Rookfaisait passer son sac d’une main dans l’autre.

« Peut-être que vous pourriez me dire sile père d’Émily… elle se reprit instantanément – si les parents demiss Émily vivent encore ?

– Je n’en sais rien.

– Cela signifie que vous ne voulez pas mele dire.

– Cela signifie que je ne le saispas.

– Oh ! peu importe, après tout,repartit mistress Rook. Je verrai à la pension… Le premier tournantà droite, m’avez-vous dit ? »

Alban s’intéressait trop vivement à Émily pourlaisser partir la femme de charge sans lui adresser à son tourquelques questions.

« Sir Jervis Redwood est-il un ami demiss Émily ? demanda-t-il.

– Lui ! Qu’est-ce qui vous a miscela dans la tête ? Il n’a jamais vu miss Émily. Elle vientchez nous… Ah ! les femmes commencent à battre les hommes surleur propre terrain, et ils ne l’ont pas volé ! Elle vientchez nous pour être le secrétaire de sir Jervis. Vous voudriez bienattraper la place pour vous, n’est-ce pas ? Vous voudriez bienempêcher une pauvre fille de gagner sa vie ! Oh ! prenezdes airs furieux si bon vous semble ! Le temps est passé ou unhomme pouvait me faire peur. J’aime le nom de baptême dusecrétaire : Émily, c’est assez gentil ; mais Brown,bonjour ! Monsieur Morris, vous et moi n’avons pas des nomspareils à porter. Brown ! Seigneur ! »

Elle hocha dédaigneusement la tête et partiten fredonnant.

Alban restait comme enraciné sur place. Toutl’effort des derniers temps de sa vie avait consisté à refouler unepassion qui le dominait malgré tout. Ne sachant rien par Émilyelle-même, qui le plaignait et l’évitait, de sa famille, de sasituation de fortune, de ses projets d’avenir, il s’était abstenude questionner qui que ce soit à ce sujet, dans la crainte delaisser deviner son secret et de voir le mépris d’autrui s’ajouterau sien propre, déjà lourd à porter. Aussi l’annonce du prochaindépart d’Émily, de son voyage sous la protection d’une inconnuepour aller se mettre au service d’un homme qu’elle ne connaissaitpas davantage, cette nouvelle le prenait non seulement parsurprise, mais encore provoquait en lui la crainte et la défiance.Il suivit quelques instants du regard la silhouette de la fringantefemme de charge ; puis oubliant complètement le motif quil’avait amené dans la direction de son domicile, il rebroussachemin pour revenir à la pension.

Chapitre 7L’AVENIR PROJETTE SON OMBRE SUR LE PRÉSENT

Francine et Cécilia étaient encore sous lesarbres, causant du meurtre commis à l’auberge.

« Et vous n’avez réellement pas d’autresdétails à me donner, disait Francine.

– Pas d’autres.

– Il n’y a pas eu d’amourlà-dessous ?

– Pas à ma connaissance.

– Eh bien, c’est le crime le moinsintéressant qu’on puisse imaginer !… Qu’allons-nousfaire ? reprit-elle. Je suis fatiguée du jardin. Est-ce qu’onne va pas commencer les récitations ?

– Pas avant deux heures. »

Francine se mit à bâiller.

« Et quel sera votre rôle dans cesexercices ?

– Pas de rôle du tout, ma chère. J’aiessayé une fois de chanter une pauvre petite romance. Quand je mesuis vue en face de toutes ces rangées de dames et de messieurs quime dévisageaient, j’ai été prise d’une telle frayeur que miss Ladddut m’excuser près de l’assistance. C’est à peine si le soirj’étais remise de cette secousse. Et, pour la première fois de mavie, je n’ai pu dîner, faute d’appétit ! Affreux ! ajoutaCécilia en frissonnant à ce souvenir. Je vous assure que je mecroyais très près de ma fin. »

Francine, que laissait fort indifférente lerécit de cet émouvant épisode, tourna nonchalamment la tête du côtéde la maison. Au même instant, la porte s’ouvrait, et une petitecréature à la taille svelte descendait rapidement les marchesconduisant à la pelouse.

« Voici Émily qui revient, ditFrancine.

– Elle semble très pressée, »repartit Cécilia.

Le sourire moqueur de Francine reparut sur sestraits. Cette grande hâte de la part d’Émily annonçait-elle uneextrême impatience de reprendre « la scène dupoignard » ?

Mais quand elle fut plus près des deux élèves,Francine put constater l’expression douloureuse de ses traits.

Prise d’inquiétude, Cécilia quitta son siège.Elle avait été la première confidente des inquiétudes d’Émily.

« Vous avez reçu de mauvaises nouvellesde votre tante ? demanda-t-elle.

– Non, je n’ai pas de nouvelles du tout.Seulement… »

Émily avait passé ses bras autour du cou deson amie.

« Seulement, reprit-elle, voici le momentde nous dire adieu, Cécilia.

– Mistress Rook est déjà ici ?

– Non ; c’est vous, ma chérie, quiallez partir, reprit tristement Émily. On a envoyé la vieillegouvernante vous chercher. Miss Ladd est trop affairée pours’occuper d’elle, et c’est moi qu’elle a chargée de vous prévenir.Ne vous inquiétez pas. Il ne se passe rien de fâcheux chez vous.Les plans, pour vous, sont modifiés, voilà tout.

– Modifiés ? fit Cécilia. Dans quelsens ?

– Dans un sens heureux ; vous allezvoyager. Votre père désire vous voir arriver tout de suite àLondres, afin que vous partiez le soir même pour laFrance. »

Cécilia devina ce qui s’était passé.

« Ma sœur ne va pas mieux, dit-elle, etles docteurs l’envoient sur le continent.

– Aux bains de Saint-Maurice, ajoutaÉmily. Ce projet n’offre qu’une seule difficulté, et il dépend devous de l’écarter. Votre sœur a près d’elle la bonne vieillegouvernante pour la soigner et un courrier pour lui épargner tousles menus soucis du voyage. Tous trois devraient être en routedepuis hier. Mais vous savez combien Julia vous aime. Au derniermoment, elle a refusé de partir si vous n’étiez pas des leurs. Voschambres sont retenues à Saint-Maurice, et votre père, à cequ’assure la gouvernante, est très contrarié de ceretard. »

Elle s’arrêta. Cécilia restait muette.

« Sûrement, vous ne pouvez hésiter ?reprit Émily.

– Non ! je suis trop heureused’aller n’importe où avec Julia, répondit Cécilia chaleureusement.Mais je pensais à vous, Émily… – L’âme douce et tendre s’effrayaitde cette séparation si brusque. – Je croyais que nous avions encorequelques heures à passer ensemble. Pourquoi sommes-nous pressées dela sorte ? Il n’y a pas de train pour Londres jusqu’à la finde l’après-midi.

– Il y a l’express, répondit Émily, etvous êtes sûre de ne pas le manquer si vous vous faites conduire àla gare en voiture. »

Elle saisit la main de Cécilia et la pressasur son cœur.

« Merci, ma chérie, de tout ce que vousavez fait pour moi. Que nous nous revoyions ou non, je ne cesseraijamais de vous aimer. Ne pleurez pas. »

Par un violent effort, la jeune fille réussitpresque à prendre l’accent enjoué qui lui était habituel.

« Tâchez d’avoir le cœur aussi dur que lemien, Cécilia. Pensez à votre sœur, et non à moi. Seulement,embrassons-nous. »

De grosses larmes se succédaient rapidementsur les joues de Cécilia.

« Mon amour, je suis inquiète pourvous ! J’ai si peur que vous ne soyez malheureuse avec cevieil égoïste, dans sa maussade demeure ! Renoncez à cetteplace, Émily ! J’ai bien assez d’argent ; venez àl’étranger avec moi. Pourquoi non ? Vous et Julia, vous vousentendiez si bien pendant les vacances ! Oh ! ma chérie,ma chérie, que ferai-je sans vous ? »

Tous les instincts de tendresse d’Émilys’étaient concentrés sur son amie depuis la mort de son père.Devenue mortellement pâle dans la lutte qu’elle soutenait contreelle-même, la courageuse fille ne laissa échapper ni une larme niun cri.

« Nos existences doivent se séparer, machère aimée, dit-elle doucement, mais il nous reste l’espérance denous revoir. »

L’étreinte caressante des bras de Cécilia seresserrait autour d’elle. Elle essaya de se dégager ; mais sesforces étaient à bout ; ses mains, prises d’un tremblement,retombèrent inertes. Une fois encore, pourtant, elle essaya deparler gaiement.

« Il n’y a pas l’ombre de raison,Cécilia, pour vous tourmenter à mon sujet. Je compte bien être lafavorite de sir Jervis Redwood en moins d’une semaine. »

Elle se détourna du côté de la maison, sur leseuil de laquelle venait de paraître la gouvernante.

« Encore un baiser, ma chérie. Nousn’oublierons jamais les douces heures que nous avons vécu côte àcôte ; nous nous écrirons constamment. »

Puis le généreux cœur eut une subitedéfaillance.

« Cécilia, partez, quittons-nous !je ne puis endurer cela plus longtemps ! »

La gouvernante avait rejoint les deux jeunesfilles. Ce fut elle qui les sépara.

Dès que Cécilia eut disparu, Émily se laissatomber sur la chaise que son amie venait de quitter. Même sonénergique nature trouvait bien lourd en ce moment le fardeau de lavie.

Une voix dure, résonnant tout près d’elle, lafit tressaillir.

« Aimeriez-vous mieux être moi ?disait cette voix, aimeriez-vous être sans une créature au mondequi se souciât de vous ? »

Émily releva la tête. Francine, témoin oubliéde leurs adieux, était debout à côté d’elle, effeuillantnonchalamment une rose tombée du bouquet de Cécilia.

Émily regarda Francine plus doucementqu’auparavant ; la douleur lui apprenait la compassion ;mais il n’y avait pas de douceur dans le regard que lui renvoyaFrancine.

« Vous et Cécilia, vous allez vousécrire, dit-elle. Je suppose que ce doit être une sorte deconsolation. Quand je suis partie, ils étaient tous contents de sedébarrasser de moi. On m’a dit seulement : « Envoyez-nousune dépêche quand vous serez chez miss Ladd. » Vous voyez,nous sommes si riches que la dépense de télégraphier aux Indesoccidentales n’est rien pour nous. D’ailleurs, un télégramme a cetavantage qu’il est plus vite lu. Quant à écrire, j’écrirai, maisplus tard. La pension se disperse, vous allez de votre côté, jevais du mien. Qui s’inquiète de ce que je puis devenir ?Personne, sinon une vieille maîtresse de pensionnat payée à cetteintention. Je me demande pourquoi je vous dis tout cela. Est-ceparce que je vous aime ? Il ne me semble pas avoir plusd’affection pour vous que vous n’en avez pour moi. Quand j’ai vouluvous témoigner de l’amitié, vous m’avez mal reçue, et je ne veuxpas m’imposer. Pourrai-je néanmoins vous écrire deBrighton ? »

Sous ce flot de paroles amères, Émilydiscerna, ou crut discerner une détresse morale trop fière ou troptimide pour s’avouer ouvertement.

« Comment pouvez-vous me faire une tellequestion ? » répondit-elle avec cordialité.

Francine n’était pas de celles qui saventaller au-devant de la sympathie même franchement offerte.

« Ne vous inquiétez pas « comment jepeux », dit-elle. Répondez oui ou non, c’est tout ce que jevous demande.

– Oh ! Francine, de quoi êtes-vousfaite ? de chair et de sang, ou de pierre et d’acier ?Écrivez-moi, cela va sans dire, je vous écrirai aussi.

– Merci. Est-ce que vous allez restersous ces arbres ?

– Oui.

– Toute seule ?

– Toute seule.

– Sans rien faire ?

– Je penserai à Cécilia. »

Francine l’examina attentivement pendant uneminute.

« Ne m’avez-vous pas dit la nuit dernièreque vous étiez très pauvre ?

– Oui.

– Si pauvre, que vous étiez obligée degagner votre vie ?

– Oui. »

Francine l’examina de nouveau.

« Peut-être bien que vous ne me croirezpas, dit-elle, mais je voudrais être vous. »

Elle se détourna avec un geste de désespoirpour s’en aller du côté de la maison.

Y avait-il réellement des aspirations vers labonté et l’amour sous la surface peu sympathique de ce naturel dejeune fille ? Au lieu du doux souvenir de Cécilia, cettequestion revenait toujours, quoi qu’elle en eût, à l’espritd’Émily.

Impatientée de cette obsession, elle se levaet regarda à sa montre. Quand donc viendrait son tour de quitter lapension pour commencer une vie nouvelle ?

Ne sachant que faire, son attention futattirée par une des domestiques qui traversait la pelouse. Cettefemme s’approcha d’elle et lui remit une carte de visite portant lenom de sir Jervis Redwood. On avait ajouté une ligne aucrayon : « Mistress Rook est aux ordres de miss ÉmilyBrown. »

Enfin, la voie désirée s’ouvrait devantelle ! Après un second coup d’œil jeté sur la carte, elle futmoins satisfaite. Était-ce donc exiger trop d’égards que d’espérerde sir Jervis ou de miss Redwood une lettre, un billet, qui, touten la renseignant sur le voyage qu’elle allait entreprendre,exprimerait le désir poli que la jeune fille se plût sous leurtoit ? Du moins son futur patron lui rendait le service de luirappeler que sa position sociale n’était plus la même que du vivantde son père, alors que sa tante était en possession de safortune.

Elle leva les yeux de dessus la carte devisite. La domestique était partie, et Alban Morris attendaitsilencieusement à distance qu’elle voulût bien remarquer saprésence.

Chapitre 8ENTRE MAÎTRE ET ÉLÈVE

Le premier mouvement d’Émily fut d’éviter leprofesseur de dessin ; mais la bienveillance prévalut. Lesadieux échangés avec Cécilia plaidaient pour Alban Morris. C’étaitle jour de la séparation générale, le jour où l’on se souhaitaitmutuellement bon voyage et bonne chance. Elle s’avança donc verslui la main ouverte ; mais il l’arrêta en désignant la cartede sir Jervis.

« Miss Émily, puis-je vous dire un mot àpropos de cette carte ? demanda-t-il.

– Au sujet de mistress Rook ?

– Oui. Vous savez sans doute pourquoielle vient ici.

– Elle vient pour m’accompagner jusquechez sir Jervis Redwood. La connaissez-vous ?

– Elle m’est absolument étrangère. C’estun hasard qui me l’a fait rencontrer sur la route. Si mistress Rooks’était contentée de me demander son chemin, je ne serais pas venuvous importuner. Mais elle m’a imposé de vive force saconversation. Puis, il y a un détail dont il me semble que vousdevez être instruite. Savez-vous quelque chose du passé de la femmede charge de sir Jervis Redwood ?

– Je ne sais que ce que m’en a dit monamie, miss Cécilia Wyvil.

– Miss Wyvil vous a-t-elle dit quemistress Rook connaissait votre père ou tout autre membre de votrefamille ?

– Non, pas le moins du monde. »

Alban réfléchissait.

« Il est assez naturel, reprit-il, quemistress Rook ait éprouvé quelque curiosité sur vouspersonnellement. Mais quelle raison avait-elle de me questionner ausujet de votre père, et surtout d’une façon siétrange ? »

L’intérêt d’Émily s’éveilla. Revenant auxchaises placées à l’ombre, elle en désigna une à son visiteur.

« Veuillez me répéter, monsieur Morris,tout ce que cette femme vous a dit. »

Alban suivait Émily du regard et remarquait lagrâce de ses moindres gestes, ainsi que le nuage rosé que lasurprise avait fait monter à ses joues. Oubliant la contraintequ’il s’imposait toujours devant elle, il se laissa aller quelquesinstants au bonheur de l’admirer. Les manières de la jeune fillen’avaient rien de timide, rien qui trahît l’embarras ou la gêne. Unhomme la regardait avec admiration, elle ne s’en apercevaitpas.

« Pourquoi hésitez-vous ?reprit-elle. Mistress Rook a-t-elle dit sur mon père quelque choseque je ne doive pas entendre ?

– Non ! non ! rien depareil !

– C’est que vous paraissez sitroublé ! »

Ce trouble, est-ce qu’elle s’en moquait ?Le souvenir, rarement absent, de la passion de sa jeunesse et del’insulte qui l’avait récompensée, lui revint brusquement àl’esprit et souleva son orgueil. Est-ce qu’il deviendraitridicule ? À cette idée, les violents battements de son cœurle suffoquèrent presque. « Cette fille de dix-huit ans a lecœur aussi sec que le reste des femmes ! » Ranimé parcette réflexion, il reprit son sang-froid et s’excusa avec le calmeet l’aisance d’un homme du monde.

« Pardonnez-moi, miss Émily, je cherchaistout simplement la manière la plus brève de vous présenter ce quej’ai à vous dire. Essayons. Mistress Rook se serait montréesimplement désireuse de savoir si vos père et mère vivaient encore,j’aurais attribué sa question à une curiosité vulgaire et je n’yaurais plus songé. Mais, après avoir ainsi commencé saphrase : « Peut-être pourriez-vous me dire si le père demiss Émily… » elle s’est corrigée et a repris : « Siles parents de miss Émily sont de ce monde ? » Il estpossible que je fasse une montagne d’une taupinière, mais il m’asemblé, et il me semble encore, qu’elle avait un motif particulieren m’interrogeant au sujet de votre père, et que c’est dans lacrainte d’être devinée qu’elle a modifié sa première phrase. Maconclusion vous paraît-elle tirée de trop loin ?

– Non, en vérité. Et que lui avez-vousrépondu ?

– Ma réponse était des plussimples : – Je ne savais rien.

– Permettez-moi alors de vous mettre aucourant… Monsieur Morris, je n’ai plus ni père ni mère. »

Toute irritation disparut dans le cœurd’Alban ; il pardonna à la jeune fille de ne pas comprendre àquel point elle lui était chère.

« Vous serait-il pénible de me dire àquelle époque votre père est mort ?

– Il y a près de quatre ans. C’était leplus généreux des hommes ; l’intérêt que lui porte mistressRook est, j’en suis convaincue, celui de la reconnaissance. Il aurasans doute été bon pour elle autrefois, et elle s’en souvient.N’êtes-vous pas de mon avis ? »

Non, Alban ne pouvait être de cet avis.

« Si l’anxiété de mistress Rook était dela nature bienveillante que vous supposez, pourquoi s’est-elle sisingulièrement corrigée ? Plus j’y pense, plus je doutequ’elle sache quelque chose de votre famille. Quand avez-vous perduvotre mère ?

– Il y a si longtemps que je ne merappelle plus. Je devais être au maillot.

– Et cependant mistress Rook m’a demandési vous aviez encore vos parents. Ou il y a ici quelque mystèrequ’il nous est impossible de débrouiller sur-le-champ, ou mistressRook a parlé à l’aventure, dans l’espoir de découvrir si vousteniez de près à quelque M. Brown bien connu d’elle.

– Et puis, ajouta Émily, il n’est quejuste de reconnaître combien ce nom de famille, si commun, peutoccasionner de méprises. Mais j’aimerais à savoir si elle pensaitréellement à mon cher père en vous parlant. Y aurait-il quelquemoyen de s’en assurer ?

– Si mistress Rook a ses raisons pour setaire, je crois qu’il vous sera impossible de rien découvrir, àmoins que vous ne la preniez par surprise.

– Comment cela ?

– C’est une idée qui me vient.N’auriez-vous pas une miniature ou une photographie de votrepère ? »

Émily lui tendit un fort beau médaillon ornéd’un chiffre en diamants qu’elle portait attaché à la chaîne de samontre.

« J’ai là une photographie de lui,dit-elle, donnée par ma tante au temps où elle était riche. Faut-illa montrer à mistress Rook ?

– Oui, si la bonne chance veut qu’ellevous en fournisse l’occasion. »

Impatiente de tenter l’expérience, Émily selevait déjà.

« Il ne faut pas que je fasse attendremistress Rook, » dit-elle.

Alban la retint au moment où elle allait lequitter. L’embarras, la confusion remarquée par la jeune fille aucommencement de leur entrevue s’emparait encore de lui.

« Miss Émily, puis-je solliciter unefaveur avant que vous partiez ? Je ne suis qu’un professeurattaché à cette pension, mais je ne crois pas… on ne sauraitm’accuser de présomption si je désire vivement être utile à une demes élèves… »

Arrivé là, son trouble fut plus fort que lui,et il se méprisa du fond de l’âme, non seulement d’avoir cédé à safaiblesse, mais aussi de se sentir bégayer comme un niais. Lesparoles s’éteignirent sur ses lèvres.

Cette fois Émily le comprit.

L’instinct subtil qui depuis longtemps luiavait fait deviner son secret, instinct dominé pendant quelquesminutes par un intérêt plus pressant, recouvra son activité. Ellese souvint que le mobile d’Alban, en venant la mettre en gardecontre mistress Rook, n’était pas aussi purement amical qu’il l’eûtété envers toute autre jeune fille. De plus, elle tenait àn’éveiller aucune trompeuse espérance, et pour cela il ne fallaitpas laisser échapper le moindre signe d’émotion. Évidemment Albantenait à assister à son entrevue avec mistress Rook. Pourrait-illui reprocher de l’encourager si elle acceptait l’appui ainsioffert ? Non, certes. Sans même attendre qu’il eût repris soncalme, elle lui répondit, aussi froidement que s’il se fût exprimédans les termes les plus clairs :

« Après ce que vous venez de me dire, jevous serais fort obligée de m’accompagner auprès de mistressRook. »

L’éclat soudain des yeux d’Alban, l’éclair debonheur qui inonda son visage et lui rendit un instant tout lecharme de la jeunesse, étaient des indices non équivoques de ce quise passait en lui. Aussi Émily se dit-elle que plus tôt leurtête-à-tête serait interrompu, mieux cela vaudrait. Tous deux sedirigèrent donc vers la maison avec une certaine hâte.

Chapitre 9LE MÉDAILLON

En sa qualité de directrice d’une pensionprospère et renommée, miss Ladd se piquait d’avoir la main fortlarge dans ses arrangements domestiques. Deux fois par jour, audéjeuner et au dîner, non seulement le nécessaire, mais encore lesuperflu d’une table soignée était servi à ses jeunes élèves.« Les autres établissements – et sans doute ils n’y manquentpas – peuvent prodiguer aux pensionnaires toute l’affection ettoute la sollicitude auxquelles elles ont été habituées chez leursparents, disait miss Ladd. Chez moi, la sollicitude s’occupe dumatériel, et ma cuisine, je l’espère, égale celle des cordons bleusles plus estimés. » Pères, mères, amis, quand ils venaientvisiter l’excellente demoiselle, emportaient avec eux le souvenirreconnaissant de sa copieuse hospitalité. Les hommes surtoutmanquaient rarement de reconnaître à leur hôtesse ce mérite si rarechez une personne vouée à un vertueux célibat, celui de faire boirede très bon vin à ses convives.

Une agréable surprise attendait donc mistressRook lorsqu’elle franchit le seuil de l’hospitalière miss Ladd.

Dans la salle d’attente, un lunch était servipour l’envoyée de sir Jervis Redwood. Retenue par la surveillancedes répétitions finales, miss Ladd était fort dignement représentéepar un poulet froid, du jambon, une tarte aux fruits et un carafonde sherry.

« Votre maîtresse est une véritablelady ! dit mistress Rook à la domestique dans un éland’enthousiasme. Je sais découper, ne vous inquiétez pas de moi. Peuimporte maintenant que miss Émily se fasseattendre ! »

En montant les marches du perron, Albandemanda à Émily s’il pouvait examiner son médaillon.

« Voulez-vous que je l’ouvre ?dit-elle.

– Non, je ne parle que del’extérieur. »

Il regardait le chiffre de diamants souslequel était gravée une inscription.

« Puis-je lire ? demanda-t-il.

– Sans doute. »

Il n’y avait que ces mots : « Ensouvenir de mon bien-aimé père, mort le 30 septembre1877. »

« Pouvez-vous, dit Alban, arranger lemédaillon de façon à ce que les brillants soient endehors ? »

Elle le comprit : l’éclat des pierresdevait attirer l’attention de mistress Rook et la pousser à voir lebijou de près.

« Vous me donnez là, dit Émily, uneexcellente idée ! »

Ils trouvèrent dans la salle d’attente lafemme de charge de sir Jervis, nonchalamment étendue dans le plusmoelleux fauteuil de la pièce.

Du lunch, il restait quelques fragments depoulet et de jambon, mais la carafe de sherry avait été mise à sec.Le vin et la chaleur commençaient à produire leurs effets sur lafigure allumée de mistress Rook. Son vilain sourire était pluslarge qu’auparavant, et le blanc de l’œil au-dessus de la prunelleétait parfaitement et odieusement visible.

« Voici donc la chère jeunedame ! » dit-elle en levant les mains avec un gesteexagéré d’admiration.

Alban s’aperçut que la première impressiond’Émily avait été, comme la sienne, toute défavorable à la femme decharge.

La servante était venue débarrasser latable ; Émily s’arrêta près d’elle pour lui donner quelquesinstructions au sujet de son bagage. Pendant ce temps, les petitsyeux rusés de mistress Rook dévisageaient Alban avec une expressionde curiosité maligne.

« Vous alliez d’un autre côté tout àl’heure, » marmotta-t-elle.

Elle fit une pause et jeta par-dessus l’épauleun coup d’œil à Émily.

« Je vois ce qui vous a ramené ici. Onespère se glisser dans le cœur d’une pauvre petite folle et larendre ensuite malheureuse pour le reste de ses jours… Rien ne nouspresse, miss, rien ne nous presse ! ajouta-t-elle en reprenantle ton patelin, car Émily revenait de son côté. Les arrêts destrains, à votre station, sont comme les visites des anges dontparle le poète, « fort espacés ». Pardon de la citation.Vous ne le croiriez peut-être pas à me voir, je suis une grandeliseuse.

– Y a-t-il un long trajet d’ici à lamaison de sir Jervis ? demanda Émily, fort en peine de savoirque dire à une femme qui lui était antipathique à première vue.

– Oh ! miss Émily, vous ne trouverezpas le temps long en ma compagnie, je peux causer sur une grandequantité de sujets, et il y a une chose que j’aime par-dessus tout,c’est d’amuser et de distraire les jeunes demoiselles. Vous pensezque je fais une drôle de créature, n’est-ce pas ? Non, je suisvive, voilà tout, mais je n’ai rien de drôle. Quand je dis que jen’ai rien de drôle, j’ai mon nom de baptême… Vous paraissez un peuennuyée, ma chère. Ai-je à vous distraire, même avant d’être enwagon ? Voulez-vous que je vous raconte comment j’ai reçu monnom, ce nom bizarre ?… »

Jusqu’ici Alban était resté muet, mais ce tonde familiarité lui fit perdre patience.

« Nous ne tenons nullement à savoircomment vous avez ou n’avez pas reçu votre prénom, dit-il.

– Malhonnête ! fit mistress Rookavec flegme, malhonnête !… mais rien ne me surprend de la partd’un homme. »

Elle se tourna vers Émily.

« Mon père et ma mère ne valaient pascher avant ma naissance, ils ont attrapé leur religion, comme ondit, dans une réunion méthodiste tenue en plein champ. Quand jesuis venue au monde – je ne sais pas ce que vous en pensez, miss,mais pour moi je trouve qu’on n’a pas le droit de vous mettre aumonde sans vous en demander la permission – ma mère décida que jeme distinguerais par mon austérité avant même de savoir marcher.Sous quel nom croyez-vous qu’elle m’ait fait baptiser ? Ellel’a choisi ou elle l’a fabriqué elle-même, je n’en sais rien ;mais ce nom c’est… « Rigide ! » Rigide Rook ! Yeut-il jamais un malheureux bébé humilié par un nom plusridicule ? Inutile d’ajouter que je signe mes lettres R.Rook, laissant croire aux gens que l’R veut dire Rosamonde ouRosabelle, ou quelque autre chose de gentil. Ah ! si vousaviez vu la figure de mon mari lorsqu’on lui a dit que sa fiancées’appelait Rigide. Il allait m’embrasser, il s’est arrêté tout net,comme s’il avait eu une faiblesse. Et vraiment, je comprendsça ! »

Alban essaya de nouveau d’arrêter ce flot deparoles.

« À quelle heure part votretrain ? » dit-il.

Émily lui lança un regard rapide pourl’engager à se contenir ; mais mistress Rook était décidée àne pas se fâcher. Ouvrant vivement son sac de voyage, elle enretira un guide qu’elle mit dans la main d’Alban.

« J’ai entendu dire qu’à l’étranger lesfemmes font la besogne des hommes ; mais nous sommes enAngleterre et je suis Anglaise. Cherchez vous-même l’heure dudépart de votre train, mon cher monsieur. »

Alban consulta le guide avec empressement.S’il en voyait la possibilité, il était résolu à ne pas laisserÉmily subir plus longtemps la société de la femme de charge. Quantà celle-ci, elle était non moins décidée à prouver quelle amusantecompagne de voyage la jeune fille aurait bientôt le bonheur deposséder.

« À propos de maris, ma chère, n’allezpas commettre la même maladresse que moi. Ne vous laissez jamaisenjôler par un vieux. M. Rook est assez vieux pour être monpère. Je le supporte… oh ! naturellement, je lesupporte !… Mais, comme dit le poète, je ne suis pas sortiesans blessure de l’épreuve. Mon âme – il y a longtemps que je necrois plus à ces balivernes, et je n’emploie cette expression quefaute d’une meilleure – mon âme, disais-je, s’est aigrie. J’étaisjadis une jeune femme très pieuse, je vous assure que je méritaismon nom. Maintenant, j’ai perdu la foi avec l’espérance, je suisdevenue… quel est le mot à la mode pour dire une librepenseuse ? Oh ! je marche avec mon siècle, moi, grâce àmiss Redwood. Elle s’abonne aux journaux et me fait faire lalecture à haute voix… Quel est le nouveau mot ? Quelque choseen ic. Bombastic ? non, ce n’est pas ça. Agnostique,plutôt. Ma chère, je suis devenue une agnostique. Voilàl’inévitable résultat du mariage avec un vieux. Que la conséquenceen retombe sur mon mari !

– Le train ne partira pas avant uneheure, dit Alban. Je suis sûr, miss Émily, que l’attente vousparaîtrait moins pénible dans le jardin.

– Ce n’est pas une mauvaise idée, ditmistress Rook. Pour une fois, voilà un homme qui sait se rendreutile. Allons au jardin. »

Mistress Rook se leva, se dirigeant vers laporte. Alban en profita pour murmurer à l’oreilled’Émily :

« Avez-vous vu, en entrant, la carafevide ? Cette abominable femme est ivre. »

Émily lui montra le médaillon.

« Ne la laissons pas sortir d’ici ;le jardin distrairait son attention. Retenez-la dans lamaison. »

Mistress Rook ouvrait joyeusement laporte.

« Menez-moi près des corbeilles defleurs, dit-elle ; je ne crois à rien, mais j’adore lesfleurs.

– Non ! il fait trop chaud dans lejardin, » répliqua Alban avec rudesse.

Mistress Rook attendait près du seuil, lesyeux fixés sur Émily.

« Et vous, miss, qu’enpensez-vous ?

– Je pense qu’en effet nous sommes plusconfortablement ici.

– Je ferai tout ce qu’il vousplaira, » dit la femme de charge.

Là-dessus, toujours aussi aimable, du moins àla surface, elle revint s’asseoir.

Émily se tourna vers la fenêtre de façon quela lumière fît étinceler les diamants.

Mais mistress Rook ne voyait rien, elle étaitpour l’instant absorbée par ses propres réflexions.

Miss Brown l’avait privée du plaisir devisiter le jardin ; elle cherchait le moyen de se venger decette petite déconvenue. Le secrétaire de sir Jervis, étant fortjeune, croyait peut-être que sa future existence serait couleur derose. Mistress Rook se fit un plaisir de lui assombrir un peu laperspective.

« Naturellement, reprit-elle, vous devezéprouver quelque curiosité au sujet de votre prochaine résidence,et je ne vous en ai pas encore dit un mot. Quelle étourderie de mapart ! Au dedans comme au dehors, miss Émily, notre maisonn’est pas gaie. Je dis notre maison, et pourquoi pas, puisque c’estmoi qui la dirige ? Nous sommes bâtie en pierre, nous sommesbeaucoup trop longue et pas de moitié assez haute. Nous sommes dansla partie la plus froide du comté, tout près des monts Cheviot, etsi vous vous imaginez que chez nous, quand on met la tête à lafenêtre, il y a quelque chose à voir, excepté des troupeaux demoutons, vous aurez un cruel désappointement. Quant aux promenades,on peut en faire, si l’on veut, d’un côté de la maison, si on n’apas peur d’être encorné par le bétail ; de l’autre côté, sil’on s’attarde, on risque, au moindre faux pas, de tomber dans unpuits de mine abandonné. Mais, à l’intérieur, la compagnie vousdédommage de tous ces petits désagréments ».

Mistress Rook allait toujours, jouissant del’expression inquiète que prenait graduellement la figured’Émily.

« Grande abondance de plaisirs pour vous,miss, dans notre petite famille. Sir Jervis vous présentera unecollection d’idoles indiennes absolument hideuses. Il vous feraécrire sans relâche du matin jusqu’au soir. Après quoi, missRedwood s’apercevra qu’elle ne peut pas dormir et priera la joliedame secrétaire de lui faire la lecture. Quant à mon mari, il vousplaira, je l’espère : c’est un homme respectable et d’uneréputation sans tache. Après les idoles, je crois bien que c’est cequ’il y a de plus laid dans la maison. Si vous êtes assez bonnepour encourager ses expansions, je ne doute pas qu’il ne vousrécrée. Il vous dira, par exemple, qu’il n’est point au monde decréature humaine qu’il haïsse comme il hait sa femme. Ah ! àpropos, je ne dois pas oublier de mentionner, par goût del’exactitude, une particularité qui trouble légèrement la quiétudede notre petit cercle. Un de ces jours, on nous trouvera lacervelle en miettes ou la gorge coupée. La mère de sir Jervis lui alaissé pour plus de dix mille livres sterling de pierresprécieuses, qu’il garde toutes dans un petit meuble à tiroirs. Ilne veut pas confier ses bijoux à un banquier et il refuse de lesvendre ; il ne consent même pas à passer une bague à son doigtou à piquer une épingle à sa cravate. Le coffret reste sur sa tablede toilette, et sir Jervis répète : « J’aime à regardermes bijoux avant de me mettre au lit. » Dix mille livres dediamants, de rubis, d’émeraudes, de saphirs, et Dieu sait quoiencore, à la merci du premier bandit qui en entendra parler !Mais jamais nous ne nous soumettrions lâchement à nous laisservoler sans nous défendre. Sir Jervis a hérité de la vaillance deses ancêtres ; mon mari a le tempérament d’un coq de combat,et moi-même, pour sauver le bien de mes maîtres, je pourraisdevenir un vrai démon. Par malheur, aucun de nous trois n’a de savie touché une arme à feu !

Tandis qu’elle jubilait du plaisir d’avoirtrouvé ce dernier trait, Émily essayait d’un nouveau changementd’attitude. Cette fois ce fut avec succès. Une admiration avidedilata subitement les petits yeux de mistress Rook.

« Bonté divine ! miss, qu’est-ce quevous avez à votre chaîne de montre ? Comme ça brille !Peut-on voir de près ? »

Les doigts d’Émily tremblaient, mais elleparvint à détacher le médaillon de la chaîne, et Alban le passa àmistress Rook.

Celle-ci commença par admirer les diamants,quoique avec une certaine réserve.

« Ils ne sont pas aussi gros sans douteque ceux de sir Jervis, mais ils sont d’une eau très pure. Puis-jesavoir quelle valeur ?… »

Elle s’interrompit. L’inscription venait de lafrapper et elle se mit à lire tout haut :

« En souvenir de mon bien-aimé père,mort… »

Elle s’arrêta court. Ses traits s’altérèrentet sa voix s’éteignit.

Alban feignit de lui venir en aide.

« Sont-ce les chiffres qui vousembarrassent ? dit-il ; ils indiquent une date : 30septembre 1877. »

Pas un mot, pas un geste n’échappa à mistressRook. Sa main tenait le médaillon comme si elle eut étépétrifiée.

Alban regarda Émily ; la jeune fillesemblait ne garder son sang-froid qu’à grand’peine et ses yeux nequittaient pas la femme de charge.

Alban rompit le silence.

« Peut-être mistress Rook aimerait à voirle portrait ? Voulez-vous que je l’ouvre ? »

Sans répondre, sans même lever les yeux surlui, elle lui laissa prendre le médaillon.

Il l’ouvrit et le lui rendit tout ouvert. Pourcela, il fut obligé de le déposer sur ses genoux, car elle restaittoujours dans une immobilité absolue, laissant pendre ses mainsinertes de chaque côté du fauteuil.

Le portrait ne parut pas produire d’effet surmistress Rook ; la date, sans doute, l’avait préparée. Elle leregardait cependant, mais toujours sans bouger, toujours sans direun mot. Alban eut pitié d’elle.

« Voilà, dit-il, le portrait du père demiss Émily. Est-ce bien le même M. Brown auquel vous pensiez,lorsque vous m’avez demandé si le père de miss Émily vivaitencore ? »

Cette question directe secoua sa torpeur. Elleleva la tête et répondit sèchement : « Non !

– Pourtant, dit Alban, vous avez parubouleversée en lisant l’inscription, et quand on sait quelle femmeexpansive vous êtes, on peut trouver que ce portrait vous cause uneémotion singulière, pour ne rien dire de plus. »

Le regard de la femme de charge resta fixé surle sien tant qu’il conserva la parole, et, lorsqu’il eut fini, sereporta sur Émily.

« Vous aviez raison, miss, de remarquerque la chaleur est excessive ; elle m’a fait mal ; maisje serai bien vite remise. »

L’audace de mensonge qui s’étalait dans lafutilité de cette excuse irrita Émily.

« Peut-être vous remettrez-vous plus viteencore, dit-elle, si nous ne vous adressons plus de questions et sinous vous laissons seule. »

Pour la première fois depuis qu’elle avaitaperçu la date gravée sur le bijou, mistress Rook laissa sedétendre l’inflexible rigidité de ses traits. Sa langue ne prononçapas une syllabe, mais sa physionomie fut suffisammentéloquente ; elle exprimait un désir extrême d’être délivrée dela présence des jeunes gens.

Tous deux sortirent sans plus rienajouter.

Chapitre 10ON CHERCHE LA VÉRITÉ

« Qu’allons-nous faire maintenant ?Oh ! monsieur Morris, vous qui avez vu des gens de toutesorte, qui avez toute l’expérience qui me manque, donnez-moi unconseil. »

Émily oubliait qu’elle s’adressait à un hommeamoureux d’elle ; elle oubliait tout, excepté le choc violentcausé à mistress Rook par la vue du médaillon et la conclusionvaguement alarmante qui en résultait.

Dans son anxiété, elle prit le bras d’Albanaussi familièrement que s’il eût été son frère. Lui, de son côté,s’efforça de la calmer doucement.

« Nous ne pourrons prendre aucunerésolution sérieuse si nous manquons de sang-froid, fit-il ;pardon de vous dire cela, mais votre agitation ne nous mènerait àrien. »

Cette agitation avait une cause ignoréed’Alban.

Son entrevue nocturne avec miss Jethrorevenait à l’esprit d’Émily et doublait la force des soupçonsexcités par la conduite de mistress Rook. En moins de vingt-quatreheures, la jeune fille s’était trouvée en contact avec deux femmesque le souvenir de son père faisait reculer d’effroi. Quel mal cesfemmes lui avaient-elles fait ? De quelle infamie ce nombien-aimé, cette mémoire sans tache les faisait-elles rougir ?Qui sonderait ce mystère !

« Qu’est-ce que cela signifie ?s’écria-t-elle avec angoisse. Vous avez fait des suppositions,j’imagine. Qu’est-ce que cela signifie ?

– Venez vous asseoir, miss Émily, nouschercherons une solution ensemble. »

Ils revinrent à leur fraîche solitude sous lesarbres. Au loin, du côté de la façade de la maison, le grincementdes roues sur le sable annonçait que les convives de miss Laddcommençaient à arriver et que par conséquent les cérémoniesrécréatives qui solennisaient ce grand jour ne tarderaient pas àavoir lieu.

« Il faut nous éclairer mutuellement,reprit Morris. Au premier abord, quand je vous ai parlé de mistressRook, vous m’avez dit que miss Cécilia Wyvil savait quelque chosed’elle. Auriez-vous de la répugnance à me transmettre lesrenseignements qu’elle vous a donnés ? »

Émily répéta au professeur ce que Céciliaavait, le matin même, raconté à Francine. Alban sut comment Émilyavait obtenu un emploi chez sir Jervis, comment les Rook étaientconnus du père de Cécilia pour avoir tenu une auberge dans sonvoisinage, et finalement comment ils avaient été ruinés par cemeurtre commis sous leur toit.

Alban, qui avait écouté en silence, ne sortitpoint de son mutisme lorsque le récit d’Émily fut achevé.

« N’avez-vous rien à me dire ? fitla jeune fille.

– Je réfléchis à ce que je viensd’entendre, » répliqua-t-il.

Il y avait dans son accent et ses manières unecertaine raideur dont la jeune fille fut froissée. Il semblait nelui avoir répondu que par politesse, tandis que sa pensées’occupait de tout autre chose.

« Vous semblez désappointé, luidit-elle.

– Au contraire, vous m’avez intéressé. Jecherche à me résumer nettement tout ce que vous venez de me dire.Par exemple, votre amitié pour miss Cécilia ?… Elle a prisnaissance ici même ?

– Oui.

– Ce meurtre commis dans une auberge devillage, à quelle époque remonte-t-il ? ».

C’était toujours l’accent distrait d’un hommequi parle presque machinalement, tandis que sa pensée flotte ouqu’il rumine une idée absorbante.

« Je ne crois pas avoir mentionné la datede ce crime, dont nous n’avons que faire, répondit-elle vivement.Il me semble que Cécilia m’a dit qu’il y a à peu près quatre ansque tout cela s’est passé. Je ne sais pas au juste. D’ailleurs, quevous importe ? Pardon, monsieur Morris, mais vous me paraissezpréoccupé de choses plus intéressantes que mes affaires. Pourquoine pas me l’avoir dit franchement ? Je ne vous aurais pas priéde m’aider. Depuis la mort de mon père, j’ai appris à me débattretoute seule contre la vie. »

Elle s’était levée et le regardaitfièrement ; mais au bout d’une seconde, ses yeux se remplirentde larmes.

Alban lui prit la main, malgré sarésistance.

« Chère miss Émily, vous êtes injuste etvos paroles me blessent douloureusement. Je n’ai pas ici d’autrepréoccupation que vous. »

Il taisait une partie de la vérité ;contrairement à ses habitudes de sincérité absolue, il ne la disaitpas tout entière.

En apprenant que la femme qu’ils quittaient àl’instant avait été aubergiste et qu’un assassinat s’était commischez elle, il en était venu à se demander s’il n’y aurait pas danscette circonstance l’explication du trouble incompréhensible quis’était emparé de mistress Rook à l’aspect du médaillon. Poussé parun soupçon impérieux, il voulait s’assurer si les deux dates, celledu bijou et celle du meurtre accompli à l’auberge étaient lesmêmes. Après quoi, il aurait à s’informer du genre de mort deM. Brown.

Mais il désirait ne pas laisser deviner àÉmily le cours que suivait son raisonnement. Il y avaitparfaitement réussi. Dès qu’elle l’eut entendu dire qu’il nepensait qu’à ce qui l’intéressait elle-même, elle lui demandapardon de son accès de vivacité.

« Si vous avez encore des questions à mefaire, monsieur Morris, j’y répondrai de mon mieux, et je vouspromets de ne plus vous soupçonner injustement. »

Il poursuivit, la conscience légèrement mal àl’aise, car il lui semblait cruel de la tromper, même dans sonintérêt.

« Admettons l’hypothèse que cette femme ajadis lésé votre père d’une façon quelconque. Ai-je raison desupposer qu’il était dans le caractère de M. Brown depardonner les injures ?

– Parfaitement raison.

– En ce cas, sa mort peut avoir laissémistress Rook dans une position embarrassante vis-à-vis de tousceux par qui est vénérée la mémoire de M. Brown, j’entends lesmembres de sa famille.

– Ils ne sont pas nombreux, ceux-là,monsieur Morris. Il ne reste que ma tante et moi.

– Et ses exécuteurstestamentaires ?

– Ma tante était la seule exécutrice.

– La sœur de votre père, jeprésume ?

– Oui.

– Il est possible qu’il lui ait confiédes instructions qui nous seraient fort utiles.

– Je vais écrire pour m’en assurer ;j’ai toujours eu la pensée de consulter ma tante, répondit Émily,qui songeait à miss Jethro.

– Au cas où votre tante n’aurait reçuaucune instruction précise relative à mistress Rook, reprit Alban,elle pourra cependant nous dire si votre père, dans sa dernièremaladie… »

Émily l’interrompit.

« Vous ne savez pas comment mon père estmort ; il a succombé subitement, malgré toutes les apparencesd’une bonne santé, aux suites d’une maladie de cœur.

– Il est mort chez lui ?

– Oui, dans sa propre maison. »

Ces mots fermaient la bouche à Alban.L’investigation si adroitement conduite n’avait point amené derésultat. Maintenant qu’il connaissait comment était mortM. Brown, l’énigme offerte par mistress était plus que jamaisincompréhensible.

Chapitre 11L’AVEU

« N’avez-vous rien à me conseiller ?demanda Émily.

– Non, rien en ce moment.

– Si ma tante nous fait défaut, que nousrestera-t-il ?

– Il nous restera mistress Rookelle-même, répondit Alban. Cela vous étonne ; mais soyez sûreque je parle sérieusement. La femme de charge de sir Jervis estfacilement excitable et elle boit volontiers. Il y a toujours uncôté faible dans le caractère des gens de cette sorte. Si noussavons attendre l’occasion, et surtout si nous savons la saisir auvol, mistress Rook se trahira elle-même. »

Émily l’écoutait d’un air effaré.

« Vous parlez, dit-elle, comme si jedevais avoir toujours votre appui à portée de la main. Avez-vousoublié que je quitte la pension aujourd’hui, pour n’y jamaisrevenir ? Dans une demi-heure, il faudra que je me mette enroute, dans la compagnie de cette affreuse mégère, pour aller vivresous le même toit qu’elle, au milieu d’étrangers. Quelleperspective et quelle épreuve pour un courage de jeunefille !

– Oh ! mais vous aurez près de vousquelqu’un qui vous aidera de toutes les forces de son cœur et deson âme.

– Que voulez-vous dire ?

– Tout simplement que, comme les vacancessont ouvertes à partir d’aujourd’hui, le maître de dessin comptepasser les siennes dans le Nord. »

Émily s’élança de son siège.

« Vous ! s’écria-t-elle. Vous iriezdans le Northumberland ? Avec moi !

– Pourquoi pas ? dit Alban. Lechemin de fer est au service de tous les voyageurs qui ont assezd’argent pour payer leur billet.

– Monsieur Morris, à quoipensez-vous ? En vérité, en vérité, je ne suis point uneingrate ; je sais que vous êtes bon, que vos intentions sontgénéreuses ; mais songez combien une jeune fille dans maposition est à la merci des apparences. Nous voyez-vous dans lemême compartiment, observés par cette misérable femme, qui tireraitdes conclusions odieuses de notre intimité, qui n’aurait rien deplus pressé que de me desservir auprès de sir Jervis, précisémentle jour où j’entrerais dans sa maison ! C’est impossible,monsieur Morris ! c’est insensé !

– Vous avez raison, dit la voix graved’Alban. Oui, je suis un insensé ! Oui, j’ai perdu le peu deraison que je possédais, miss Émily, le jour où je vous airencontrée vous promenant avec vos compagnes. »

Émily fit quelques pas en arrière, en gardantun silence significatif ; mais Alban la suivit.

« Vous venez de promettre à l’instantmême, dit-il, de ne plus être injuste envers moi. Mon respect etmon admiration sont trop sincères pour que je veuille prendreavantage du hasard inespéré qui m’a valu de vous parler seul àseule. Attendez donc avant de juger durement un homme que vous necomprenez pas. Je ne dirai rien qui puisse vous être un sujet detrouble et d’ennui, je sollicite seulement la permission dem’expliquer. Voulez-vous reprendre votre chaise ? »

Elle revint en hésitant à sa place.

« Cela ne peut finir, pensait-elletristement, que par une déception pour lui. »

« Depuis des années, reprit Alban, j’aila plus détestable opinion des femmes, et la seule raison que j’enpuisse donner me condamne moi-même. J’ai été traité indignement parune femme, et par suite mon amour-propre blessé m’a fait prendretout son sexe en horreur. Ne vous impatientez pas, miss Émily. Mafaute a reçu son châtiment. J’ai été humilié, et par vous.

– Monsieur Morris !

– De grâce, ne voyez pas une offense oùil n’y en a pas trace. Autrefois, j’ai eu le malheur de rencontrerune femme coquette et menteuse. Elle était mon égale par lanaissance, – je suis fils cadet d’un squire de campagne. – Je peuxdire honnêtement que j’ai été assez niais pour l’aimer de toute monâme. Jamais, – il m’est permis de l’assurer sans fatuité après lafin lamentable de mes amours – jamais elle ne m’a fait entendre quemes sentiments n’étaient point payés de retour. Son père et samère, excellentes gens tous deux, approuvaient ce mariage. Elleacceptait mes présents, me laissait faire tous les préparatifshabituels d’une noce ; elle n’eut ni la charité ni la pudeurde m’épargner un affront public. Au jour fixé pour la cérémonie, àl’église, devant une nombreuse assemblée, la mariée fit défaut. Leprêtre qui attendait comme moi rentra dans la sacristie, où je lerejoignis. Ma fiancée s’était enfuie avec un autre. Avec qui ?Vous ne le devineriez pas ! Avec son groom ! »

La figure d’Émily était pourpred’indignation.

« Oh ! elle a dû être punie !sûrement, monsieur Morris, elle a dû payer cher soninfamie !

– Mais non, pas du tout. Elle avait assezd’argent pour se faire épouser et elle s’est laissée glisser sanssecousse au niveau de son mari. Ç’a été une union fort bienassortie. On m’a raconté qu’ils avaient continué de se griser decompagnie. Tout cela vous répugne, et il vaut mieux reprendre monrécit à une date plus récente… Un jour pluvieux de l’automnedernier, les élèves de miss Ladd étaient allées faire leurpromenade habituelle. Tout en trottant sous vos parapluies,n’avez-vous pas remarqué, vous particulièrement, un individu demine bourrue, qui, immobile sur la chaussée, vous dévisageaittandis que vous défiliez devant lui ? »

Émily sourit malgré elle.

« Je ne m’en souviens pas.

– Vous aviez une jaquette qui vous seyaitcomme un gant et le plus joli petit chapeau que j’aie jamais vu surla tête d’une femme. C’était la première fois qu’il m’arrivait deremarquer ces détails. Il me semble que je pourrais faire demémoire la description des bottines, boue incluse, que vous aviezaux pieds ce jour-là. Après avoir cru, sincèrement cru que l’amourétait pour moi une illusion perdue, après avoir cru, toujours aussisincèrement, que la figure du démon me serait plus agréable àcontempler que celle d’une femme, voilà où le sort m’avaitamené ! Oh ! n’ayez pas peur de ce qu’il me reste à dire.En votre présence, aussi bien que loin de vous, j’ai encore assezde dignité pour rougir de ma propre démence. Voyons plutôt le côtécomique de l’aventure. Que pensez-vous que j’aie fait quand ce jolirégiment m’eut dépassé ? »

Émily refusa de deviner.

« Je vous ai suivies jusqu’à la pensionet, sous prétexte que j’avais une fille à y placer, je me suisprocuré un des prospectus de miss Ladd chez son portier. Il fautvous dire que j’étais venu dans votre voisinage pour prendre descroquis. En retournant à mon auberge, je réfléchis sérieusement. Lerésultat de ces graves méditations fut que je partis pourl’étranger. Oh ! uniquement pour me distraire, et pas du touten vue d’affaiblir l’impression produite par vous. »

Alban poursuivit, d’un ton moitié plaisant etmoitié grave :

« Au bout de très peu de temps je revinsen Angleterre ; j’étais las de ma vie errante. Par grandmiracle, il m’arriva une chance favorable : la place deprofesseur de dessin chez miss Ladd devint vacante, et ladirectrice fit des annonces dans les journaux afin de se procurerun remplaçant. J’exhibai mes certificats et je fus accepté. Ce quime rendit bien heureux, à cause des émoluments fort importants pourun pauvre diable de mon espèce, et non parce que mon nouvel emploime mettait en rapports fréquents avec miss Émily Brown !Commencez-vous à comprendre pourquoi je vous fatigue du récit demes petites affaires ? Devinez-vous que je compte égalementm’occuper de mes intérêts et trouver une place dans le Nord ?Je viens d’être saisi du vif désir d’explorer dans ce but lescomtés septentrionaux de l’Angleterre. L’idée que sans cela vousseriez abandonnée à cette mistress Rook n’est qu’une considérationabsolument secondaire dans mon esprit. Cela m’est bien égal quevous entriez seule chez sir Jervis Redwood sans un ami que vouspuissiez appeler à votre aide en cas de détresse. Vous dites que jesuis fou ? Mais que font les gens raisonnables quand ils ontaffaire à un fou ? Ils n’ont garde de le contredire.Laissez-moi donc prendre votre billet et faire enregistrer vosbagages ; je serai, si vous voulez, votre domestique, vous mepayerez mes gages. »

Certaines jeunes filles auraient été étourdiesen s’entendant adresser un tel langage, singulier mélange desérieux et d’ironie ; d’autres eussent été flattées ;bien peu auraient su, comme Émily, garder leur réserve et leursang-froid.

« Monsieur Morris, reprit-elle, vousvenez de dire que vous me respectez. Je vous crois et je vais vousle prouver. Dois-je comprendre – vous ne jugerez pas mal mafranchise, je le sais, – dois-je comprendre que vous êtes amoureuxde moi ?

– Eh bien ! oui. »

Quoique déjà gagné par le découragement, ilavait répondu avec un calme parfait. L’aisance de la jeune fille nelui laissait rien augurer de bon pour sa cause.

« Je ne sais si mon heure viendra,poursuivit-elle ; mais, pour le moment, je ne sais rien del’amour, du moins par ma propre expérience ; car j’ai souvententendu mes compagnes décrire les symptômes de cette maladie.D’après leurs propos, la jeune personne rougit quand son soupirantla prie de l’écouter avec bienveillance. Est-ce que jerougis ?

– J’avoue, miss Émily, que vous nerougissez pas.

– Un autre indice de l’amour partagé, –toujours d’après mes amies, – serait une sorte de tremblement detout l’être. Est-ce que je tremble ?

– Non.

– Est-ce que je suis confuse au point den’oser vous regarder ?

– Non.

– Est-ce que je m’éloigne avec un air dedignité, pour vous jeter ensuite un coup d’œil tendre et timidepar-dessus mon épaule ?

– Plût à Dieu !

– Cela est-il, monsieur, oui ounon ?

– Assurément cela n’est pas.

– Enfin, vous ai-je jamais donné quelqueencouragement ?

– Abrégeons ; je me suis conduitcomme un niais, et vous avez pris une manière tout à fait délicatede me le faire sentir. »

Cette fois elle n’essaya pas de continuer surce ton d’enjouement : son accent fut empreint d’une véritabletristesse, en reprenant :

« Ne vaut-il donc pas mieux, dans votrepropre intérêt, nous quitter dès maintenant ? Plus tard,lorsque, de votre affection pour moi, il ne restera plus en vousque le souvenir de la parfaite bonté témoignée à une orpheline,nous pourrons nous revoir avec un plaisir réciproque. Mais, je vousen conjure, après ces souffrances si amères, si imméritées,endurées par vous, ne me laissez pas le regret de penser que j’aiété, moi aussi, à votre égard, une femme cruelle et sanscœur. »

Jamais elle n’avait été si charmante qu’en cemoment. Toute la douceur généreuse de son âme se lisait dans leregard qu’elle attachait sur lui.

Il la comprit et ne se sentit pas blessé decette tendre compassion, où il n’entrait aucun mélange dedédain.

Très pâle, il s’inclina sur la main de lajeune fille et la baisa.

« Dites-moi que vous m’approuvez,reprit-elle d’un ton suppliant.

– Je vous obéis. »

Il lui montra du geste le gazon de lapelouse.

« Voyez, dit-il, cette feuille morteagitée par le vent. Croyez-vous possible qu’un amour comme celuique je ressens pour vous puisse, comme cette feuille, dépérir et sedessécher dans l’espace d’une saison ? Non ! je vousquitte, Émily, avec la ferme conviction que tout n’est point finientre nous. Quoi qu’il arrive dans l’intervalle, j’ai confiance enl’avenir. »

Il finissait à peine de prononcer ces mots,qu’on entendit une voix appeler de la maison :

« Miss Émily, miss Émily, êtes-vous aujardin ? »

Émily sortit de l’ombre des arbres, etaussitôt une servante se précipita vers elle, un télégramme à lamain.

La jeune fille le regardait avec une vagueinquiétude. Dans sa courte expérience, le souvenir du télégrapheétait lié à celui des mauvaises nouvelles.

Elle ouvrit le papier, le lut et, très pâle,toute tremblante, le laissa tomber à ses pieds.

« Lisez, » dit-elle d’une voixfaible lorsque Alban, qui le ramassa, voulut le lui rendre.

Il lut :

« Partez pour Londres sur-le-champ ;miss Létitia est dangereusement malade. »

« Votre tante ? demanda-t-il.

– Oui, ma tante. »

Partie 2
À LONDRES

Chapitre 1MISTRESS ELLMOTHER

La capitale de la Grande-Bretagne est, souscertains rapports, absolument différente des autres capitales dumonde entier. Dans la population qui inonde ses rues, les extrêmesde l’opulence et de la misère se heurtent plus brusquementqu’ailleurs. Et, le long des rues, la gloire et la honte del’architecture, le riche hôtel et le bouge infect sont plus prochesvoisins qu’on n’a coutume de les voir en d’autres pays. Londres estla ville des violents contrastes sociaux.

À la fin de la journée, Émily quittait la garepour se diriger vers le quartier où la perte de sa fortune avaitcontraint miss Létitia de se réfugier. Chemin faisant, le cabtraversa un parc splendide, tout environné de maisons couvertes desculptures, pour arriver, sans autre transition, à une rangée decottages construits sur le bord d’un fossé bourbeux, pompeusementappelé le Canal.

Émily arrêta sa voiture devant le jardin d’uncottage situé tout en haut de la rue.

Ce fut l’unique servante de miss Létitia quirépondit à l’appel de la sonnette.

Physiquement, la bonne créature évoquaitinstantanément l’image de ces femmes dont la nature aurait, certes,fait des hommes sans je ne sais quel malicieux caprice survenu audernier moment. La domestique de miss Létitia était grande, maigreet gauche. Le développement inusité de ses os frappait à premièrevue. Ils lui faisaient le front carré, les pommettes saillantes, lamâchoire large et lourde. Dans les profondes cavernes où secachaient les yeux de cette femme, se lisait une vertu étroite etbornée, à coup sûr fermée à toute indulgence pour les faiblessesd’autrui.

Sa maîtresse, qu’elle servait depuis plus d’unquart de siècle, l’appelait « Bony[2] ».Elle acceptait ce sobriquet si cruellement bien trouvé comme unemarque d’affection familière, très flatteuse pour une servante.Nul, d’ailleurs, n’était autorisé à se permettre la moindre libertéavec elle. À l’exception de miss Létitia, tout le monde lui disaitmistress Ellmother.

« Comment va ma tante ? demandaÉmily.

– Mal.

– Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue de samaladie ?

– Parce qu’elle vous aime trop pourvouloir vous tourmenter. « Ne dites rien à Émily, » voilàce qu’elle répétait tant qu’elle a eu sa tête.

– Que voulez-vous dire ?

– Elle a la fièvre, voilà ce que je veuxdire.

– Je veux la voir tout de suite, je n’aipas peur de la contagion.

– Il n’y a pas de contagion à craindre,que je sache ; ça n’empêche qu’il ne faut pas que vous lavoyiez.

– Si ! je veux aller prèsd’elle.

– Miss Émily, je vous résiste pour votrebien. Est-ce qu’à l’heure qu’il est vous ne me connaissez pas assezpour avoir confiance en moi ?

– Sans doute, j’ai confiance en vous.

– Alors, laissez-moi soigner mamaîtresse, tandis que vous vous installerez confortablement dansvotre chambre. »

Émily ayant répondu par un refus positif de sesoumettre à cette injonction, mistress Ellmother, à bout deressources, souleva un nouvel obstacle.

« Ça ne se peut pas, je vous dis. Commentpourriez-vous voir miss Létitia, puisque le jour ne pénètre paschez elle ? Savez-vous de quelle couleur elle a maintenant lesyeux ? Rouges, la pauvre âme ! rouges comme du homardbouilli ! »

À chaque mot de la femme s’accroissaitl’angoisse d’Émily.

« Écartez-vous, je vous en prie, etlaissez-moi entrer auprès d’elle. »

Mistress Ellmother, sans bouger d’une ligne,regardait du côté de la porte restée ouverte.

« Le docteur est là, dit-elle. Puisque jene peux vous persuader, questionnez-le lui-même. Entrez,docteur. »

Elle ouvrit la porte du salon.

« Voici la nièce de ma maîtresse,monsieur. Essayez, s’il vous plaît, de la faire tenirtranquille ; moi je ne peux pas. »

Puis ayant placé deux chaises en face l’une del’autre, elle retourna à son poste, au chevet de la malade.

Le docteur Allday était un homme d’âge mûravec des manières fort calmes et un teint très frais, parfaitementacclimaté à l’atmosphère de souffrances dans laquelle sa destinéel’obligeait à vivre. Il adressa la parole à Émily, sans familiaritédéplaisante, mais comme s’il l’avait connue toute sa vie.

« C’est un type bien curieux, cette bonnefemme-là ! dit-il en regardant mistress Ellmother fermer laporte, je ne crois pas avoir jamais vu pareil entêtement.D’ailleurs, parfaitement dévouée à sa maîtresse et excellentegarde-malade, malgré sa gaucherie. Je regrette, miss, de ne pouvoirvous rassurer au sujet de votre tante. La fièvre rhumatismale,aggravée par la situation de cette maison bâtie sur un solargileux, près d’une eau stagnante, s’est compliquée récemment dedélire.

– Est-ce un mauvais signe,monsieur ?

– Le plus mauvais qui soit ; ilindique que le désordre a gagné la région du cœur. Elle souffreaussi d’une inflammation des yeux, mais ce n’est pas là un symptômealarmant ; on peut, de ce côté, adoucir les souffrances de lapatiente par des lotions fraîches et une complète obscurité. Je luiai souvent entendu parler de vous, surtout depuis que la maladie apris un caractère sérieux. Vous vous demandez si elle vousreconnaîtra quand vous entrerez dans sa chambre ? Quisait ? Voici le moment de la journée où le délire s’apaise unpeu. Je vais voir si on peut espérer un intervallelucide. »

Il ouvrit la porte, puis revint sur sespas.

« À propos, je dois vous expliquercomment il se fait que je me suis permis de vous envoyer untélégramme. Mistress Ellmother refusait de vous informer de lasituation de votre parente. Il en résultait, selon moi, que toutela responsabilité retombait sur les épaules du docteur. La formequ’affecte le délire de miss Létitia, c’est-à-dire les paroles quilui échappent quand elle est dans cet état, semblent causer à sadomestique un trouble qui va parfois jusqu’à une frayeurincompréhensible. Elle ne me laisserait même pas pénétrer dans lachambre de sa maîtresse, si cela lui était possible. MistressEllmother vous a-t-elle fait bon accueil ?

– Loin de là, on dirait que ma présencela gêne et l’irrite.

– Juste ce que je prévoyais. Ces vieillesservantes abusent généralement de leur fidélité. Savez-vous cequ’un spirituel poète, – j’ai oublié son nom, mais il a vécujusqu’à quatre-vingt-dix ans, – savez-vous ce qu’il disait del’homme resté à son service pendant plus d’un demi-siècle ?« Ç’a été, trente années durant, le meilleur des domestiques,et les trente années suivantes le plus dur des maîtres. »C’est parfaitement exact. J’en pourrais dire autant de la femme decharge. Le mot est joli, n’est-il pas vrai ? »

La valeur du mot fut complètement perdue pourÉmily qu’absorbait une pensée unique.

« Ma pauvre tante m’a toujours tantaimée ! dit-elle. Peut-être qu’elle me reconnaîtrait, lorsmême qu’elle ne reconnaît pas les autres visiteurs.

– Ce n’est guère probable, répondit ledocteur, mais il est difficile de fixer des règles absolues pourles cas de ce genre. J’ai souvent remarqué que les événements dontl’esprit des malades a été frappé alors qu’ils étaient en bonnesanté obsèdent leur imagination dès que surviennent la fièvre et ledélire. Vous allez me dire : « Je ne suis pas unévénement et je ne vois pas trop quel espoir votre observation peutme donner. » Et vous aurez raison. Au lieu de vous parler demes observations physiologiques, je ferais mieux d’aller voircomment est notre malade. »

Le docteur sortit et rentra presqueaussitôt.

« Elle est tranquille en ce moment,dit-il à Émily ; vous pouvez la voir. Rappelez-vous, je vousprie, qu’avec ses yeux enflammés elle ne saurait vous voir, elle,et que, par conséquent, il ne faut pas toucher aux rideaux. Alleztout de suite, si vous tenez à lui parler. Il se peut qu’ellereconnaisse votre voix. Je reviendrai demain matin. Bientriste ! ajouta-t-il en prenant son chapeau pour partir,extrêmement triste ! »

Émily traversa l’étroit petit couloir quiséparait les deux pièces et ouvrit la porte de la chambre àcoucher, mais l’implacable mistress Ellmother se tenait sur leseuil et lui barrait le passage.

« Non, dit-elle, vous n’entrerezpas ! »

À ce moment, la voix affaiblie de miss Létitiase fit entendre.

« Bony, qui est là ?

– Qu’est-ce que ça vous fait ?

– Qui est-ce ?

– Miss Émily, puisque vous tenez à lesavoir.

– Oh ! la pauvre chérie, pourquoiest-elle venue ? Qui donc lui a dit que j’étaismalade ?

– C’est le docteur.

– N’entrez pas, Émily, vous vous feriezdu mal sans pouvoir me soulager. Dieu vous bénisse, Dieu vousbénisse, mon enfant ! n’entrez pas !

– Là ! dit mistress Ellmother, vousavez entendu, et ça vous suffit, j’espère. Retournez ausalon. »

Jusqu’ici l’effort nécessaire pour dominer sonémotion avait imposé silence à Émily, mais elle parvint à se rendremaîtresse d’elle-même, et à prononcer quelques mots sans fondre enlarmes.

« Rappelez-vous le passé, ma tante,dit-elle doucement, ne me chassez pas de votre présence,laissez-moi vous soigner, je ne suis venue que pour cela.

– C’est moi qui la soigne. Allez ausalon, » répéta mistress Ellmother.

Tant que dure la vie, l’affection vraie dureavec elle. La mourante céda.

« Bony, dit-elle d’une voix faible, je nepuis faire de la peine à Émily. Qu’elle entre ! »

Mistress Ellmother essaya une dernièretentative.

« Vous contrecarrez vos propres ordres,dit-elle à sa maîtresse ; vous oubliez que le délire peut vousreprendre d’un moment à l’autre. Réfléchissez, miss Létitia,réfléchissez. »

Cette semonce n’obtint d’autre réplique que lesilence ; la grande taille osseuse de mistress Ellmotherbloquait toujours la porte.

« Si vous m’y forcez, reprit Émilytranquillement, je vais chercher le docteur en le priantd’intervenir.

– Vous êtes décidée ? fit mistressEllmother du même ton.

– Très décidée. »

La vieille servante se soumit tout à coup avecun regard qui surprit Émily ; elle s’était attendue à un accèsde colère et ne voyait qu’une figure empreinte de douleur et d’unesorte d’effroi.

« Je m’en lave les mains, dit mistressEllmother. Allez donc et subissez les conséquences de votreobstination. »

Chapitre 2MISS LÉTITIA

Émily avait enfin pénétré dans la chambre,dont la porte se referma aussitôt sur elle. Pendant une minuteencore, on entendit le pas lourd de mistress Ellmother le long ducorridor et de l’escalier de la cuisine, puis le bruit d’une portejetée avec violence, et ce fut tout. Un calme absolu régnait danstoute la frêle construction.

La lumière incertaine d’une lampe, reléguéedans un coin et abritée par un abat-jour vert, permettait dedistinguer le lit entouré de rideaux et à côté une table couvertede verres et de flacons. Sur la cheminée il n’y avait que lapendule, arrêtée pour ménager les nerfs surexcités de la malade. Leparfum de pastilles récemment brûlées alourdissaitl’atmosphère.

Au bout de quelques secondes, ce silence parutà l’imagination d’Émily le silence de la mort. Elle s’approcha dulit en tremblant.

« Ne voulez-vous pas me parler, matante ?

– C’est vous, Émily ? Qui donc vousa laissée entrer ?

– Vous-même me l’avez permis, ma chérie.Avez-vous soif ? Il y a de la limonade sur la table. Vous endonnerai-je ?

– Non. Quand on ouvre les rideaux, lalumière tombe sur mes pauvres yeux. Pourquoi êtes-vous ici, monenfant ? Pourquoi n’êtes-vous pas à la pension ?

– Nous sommes en vacances. D’ailleursj’ai quitté définitivement la pension.

– Définitivement ? »

Miss Létitia répéta ce mot comme pour encomprendre le sens ; peu à peu la mémoire sembla luirevenir.

« Vous deviez prendre un emploi, c’estCécilia Wyvil qui vous l’a procuré, dit-elle. Ah ! mon amour,que c’est cruel à vous de vous en aller chez un étranger quand vouspourriez vivre avec moi ! »

Elle fit une pause et reprit d’un tonbrusque :

« Quel étranger ? Comments’appelle-t-il ? Oh ! ma tête ! La mort s’enest-elle emparée avant de prendre le reste du corps ?

– Son nom est sir Jervis Redwood.

– Je ne le connais pas. Je ne veux pas leconnaître. Croyez-vous qu’il vous enverra chercher ? Je m’yoppose, vous ne partirez pas.

– Ne vous agitez pas, chère tante ;j’ai refusé de partir, je compte rester avec vous. »

Le cerveau enfiévré retenait sa dernièreidée.

« Vous a-t-il envoyéchercher ? » reprit-elle d’une voix plus forte.

Émily répondit cette fois en choisissant sesexpressions afin de la calmer. Le résultat fut désastreux. Lamalade non seulement ne s’apaisa point, mais devint méfiante.

« Je ne veux pas être trompée. J’entendssavoir tout ce qui se passe. Il vous a envoyé chercher. Qui a-t-ilenvoyé ?

– Sa femme de charge.

– Son nom ?… »

L’accent de sa voix indiquait une agitationarrivée à son paroxysme.

« Ne savez-vous pas que les nomsm’intéressent particulièrement ? s’écria-t-elle ;pourquoi m’irriter ? Qui est-ce ?

– Personne que vous connaissiez et dontvous ayez le moindre souci, ma tante : mistressRook. »

Cette fois rien ne lui répondit qu’un profondsilence.

Émily attendit, hésita et enfin avança unemain timide pour écarter les rideaux et jeter un coup d’œil sur satante. Son geste fut arrêté court par un grand éclat de rire, cetaffreux éclat de rire que l’on entend chez les fous. Il se terminasubitement dans un long soupir.

Trop effrayée pour oser regarder, la jeunefille balbutia, sachant à peine ce qu’elle disait :

« Désirez-vous quelque chose, matante ? Faut-il que j’appelle ? »

La voix de miss Létitia l’interrompit.Était-ce bien sa voix, ce murmure rapide et indistinct ?

« Mistress Rook ?… Et qu’importemistress Rook… aussi bien que son mari ? Bony, Bony, vous vousforgez des chimères ! Quel danger y a-t-il que ces gensreparaissent jamais ? Savez-vous à quelle distance est cevillage ? À plus d’une centaine de milles, folle que vousêtes. Le coroner ne nous regarde pas. Il restera dans son district,et le jury aussi. Un subterfuge périlleux ?… Je vous dis, moi,que c’est une fraude pieuse. Et j’ai une conscience délicate, unesprit cultivé. Le journal ? Comment notre journal latrouverait-il, je serais curieuse de le savoir ? Pauvrevieille Bony ! Vous m’amusez, ma parole !… »

Le rire lamentable éclata de nouveau pours’éteindre encore dans un long soupir.

Émily avait passé déjà par plus d’unedifficulté dans le cours de sa jeune existence ; mais jamaisquestion plus délicate ne s’était présentée plus inopinément àelle. Après ce qu’elle venait d’entendre, avait-elle le droit derester dans la chambre de sa tante ?

Trahie par la fièvre, miss Létitia venait derévéler qu’autrefois un mensonge avait été commis par elle, etconfié à sa fidèle vieille servante. Mais la révélation n’avaitrien de précis, et on ne pourrait assurément accuser Émily d’avoirabusé de sa situation pour surprendre un secret ! La nature dumensonge, les causes qui l’avaient amené, la personne ou lespersonnes qu’il concernait, tout cela restait pour elleparfaitement mystérieux. Elle avait appris que sa tante connaissaitmistress Rook, voilà tout.

Elle n’avait donc jusque-là aucun reproche àse faire ; mais pouvait-elle rester en se promettant de sortirs’il échappait à miss Létitia le moindre mot qui pût affaiblirl’affection et le respect que lui devait sa nièce ? Aprèsquelque hésitation, elle se résolut à rester. Notre consciencedit-elle jamais non quand notre inclination dit oui ? Laconscience d’Émily approuva le sentiment qui la portait à ne pasquitter sa tante.

Tout le temps que durèrent ces réflexions, lesilence n’avait pas été interrompu. Émily commençait à se sentirinquiète. Se glissant timidement entre les rideaux, elle prit lamain de miss Létitia. Le contact de sa peau brûlante la fittressaillir, et elle se dirigeait déjà du côté de la porte pourappeler la bonne, quand le son d’une voix faible la fit revenir enhâte près du lit.

« Êtes-vous là, Bony ? »demandait la voix.

Létitia redevenait-elle lucide ? Émilyessaya d’une réponse simple et nette.

« C’est moi qui suis là, moi, votrenièce ; mais voulez-vous que je fasse venir ladomestique ? »

L’esprit de Létitia voyageait bien loind’Émily.

« Les domestiques ? dit-elle ;tous les domestiques, excepté vous, Bony, ont été renvoyés. Londresest la vraie place qui leur convient. À Londres, pas de voisinscurieux, pas de commères bavardes. Enterrez l’horrible vérité àLondres… Vous avez raison sans doute de dire que j’ai l’airtourmentée et défaite. Je hais le mensonge sous toutes ses formes.Pourquoi n’avez-vous pas encore découvert l’adresse de cette vilecréature ? Que je la rejoigne seulement et je me charge defaire rougir Sara de son ignominie. »

Le cœur d’Émily accéléra ses battementslorsque ce nom, Sara, éclata tout à coup. Sara, – la jeune fille,ainsi que le reste des pensionnaires, le savait bien, – était leprénom de miss Jethro. Était-ce à l’institutrice disgraciée que satante venait de faire allusion ? Elle attendit impatiemment lasuite, mais en vain ; le silence se refit morne et absolu.

Dans l’ardeur anxieuse que lui causait cetteénigme entrevue, Émily sentit chanceler ses bonnes résolutions. Ledésir de faire parler sa tante devint irrésistible. Indignée contreelle-même, elle se leva et fit quelques pas du côté de la portepour se mettre à l’abri de la tentation. Mais, malgré elle,quelques mots, soufflés par son avide curiosité, lui montèrent auxlèvres, et, les joues pourpres de honte, elle les laissaéchapper.

« Sara ? ce n’est là qu’un des nomsde cette femme ; son autre nom, vous leconnaissez ? »

Le murmure rapide et monotone résonna denouveau, mais non pour répondre à la question d’Émily. Miss Létitiacontinuait de suivre le fil embrouillé de sa pensée.

« Non ! non ! il est trop rusépour vous. Trop rusé pour moi aussi. Il ne laisse pas traîner seslettres. Il les détruit toutes. Qu’est-ce que j’ai dit ? qu’ilétait trop rusé pour nous ? C’est faux ! c’est nous quisommes trop fines pour lui. Qui est-ce qui a trouvé les morceaux desa lettre dans le panier ? Qui est-ce qui les arecollés ? Ah ! nous le savons ! nous lesavons ! Ne lisez pas, Bony. « Chère missJethro ! » Ne me lisez pas ça ! « MissJethro » dans ses lettres, et « Sara » quand il separle à lui-même, au fond du jardin. Qui aurait cru cela de lui, sinous ne l’avions pas vu de nos yeux et entendu de nosoreilles ?… »

Il n’y avait plus de doute maintenant surl’identité de la femme ; mais quel était l’homme dont lesouvenir éveillait tant d’amertume ?

Cette fois Émily tint courageusement sarésolution de respecter la faiblesse de sa tante. Le moyen le plusrapide d’appeler à son aide mistress Ellmother était de sonner. Samain n’avait pas touché le cordon de sonnette qu’un faible cri lafaisait accourir près de la malade.

« J’ai bien soif ! soupirait unevoix éteinte, bien soif ! »

Émily ouvrit les rideaux, et la lumière de lalampe lui permit de discerner la visière qui protégeait les yeux demiss Létitia, ses joues creuses, ses bras inertes sur lacouverture.

« Oh ! tante, ne reconnaissez-vouspas ma voix ? ne me reconnaissez-vous pas ? Laissez-moivous embrasser, ma chérie ! »

Prières, caresses inutiles ; ellen’obtint d’autre réponse que ces mots répétés d’un tonplaintif : « Bien soif ! bien soif ! »

Émily souleva doucement le pauvre corpstorturé et rapprocha le verre des lèvres de la malade qui but lalimonade jusqu’à la dernière goutte. Ainsi rafraîchie pour uneminute, ayant recouvré un peu de force, elle se remit à parler,entre les bras d’Émily, en s’adressant à la vision que luiprésentait son délire.

« Pour l’amour de Dieu, veillez sur vosparoles quand elle vous interrogera. Si elle savait ce que noussavons ! Les hommes n’ont-ils point de honte ? Lamisérable, la vile créature ! »

Sa voix, qui allait s’affaiblissant pardegrés, n’était plus qu’un chuchotement à peine articulé, et lesderniers mots qu’elle prononça furent inintelligibles. Peu à peus’éteignait l’énergie factice communiquée par la fièvre. La maladeresta immobile et muette, véritable image de la mort.

Émily l’embrassa encore une fois, la déposadoucement sur ses oreillers ; puis refermant les rideaux, ellealla tirer la sonnette.

Mistress Ellmother ne parut pas. Émily dutsortir pour la chercher.

Chapitre 3MISTRESS MOSEY

Arrivée en haut de l’escalier de la cuisine,Émily remarqua que la porte, qui s’était refermée quand elle étaitentrée dans la chambre de sa tante, se trouvait maintenant toutegrande ouverte. Émily appela mistress Ellmother.

Ce fut une voix étrangère qui luirépondit ; les intonations en étaient douces et polies, etcontrastaient fort avec la rudesse d’accent de la morose servantede miss Létitia.

« Y a-t-il quelque chose, miss, que jepuisse faire pour vous servir ? »

La personne qui parlait avec cette déférencevenait de faire son apparition au bas des degrés. C’était une femmed’un certain âge, douillettement potelée et d’assez jolie figure.Elle regardait Émily avec un sourire aimable.

« Je vous demande pardon, repartit lajeune fille, je ne voudrais pas vous déranger. C’est mistressEllmother qu’il me faudrait. »

L’étrangère, à mi-chemin de l’escalier qu’ellemontait sans se presser, répliqua :

« Mistress Ellmother ? elle n’estpas ici.

– Pensez-vous qu’elle reviennebientôt ?

– Faites excuse, miss, je ne pense pasqu’elle revienne du tout.

– Voulez-vous dire qu’elle a quitté lamaison ?

– Oui, miss, c’est précisément ça, elle aquitté la maison.

– Comment se fait-il ?… s’écriaÉmily stupéfaite. Veuillez venir par ici, » dit-elle àl’inconnue.

La femme la suivit dans le salon.

« Pouvez-vous m’expliquer une pareillechose ? demanda Émily.

– Non, miss, je ne peux pas.

– Puis-je tout au moins m’informer sic’est mistress Ellmother qui vous a demandé de venir ici ?

– Oui, miss, je suis venue à sarequête.

– Et comment se fait-il qu’elle vous aitfait cette demande ?

– Je vous l’expliquerai bien volontiers,miss. Mais d’abord, comme vous me trouvez ici à la place de votreservante habituelle, peut-être ferais-je bien de vous indiquer mesréférences.

– Commencez par me dire votre nom, sivous le voulez bien.

– Merci de me le rappeler, miss. Mon nomest Élisabeth Mosey. Je suis bien connue du médecin qui soigne missLétitia. Le docteur Allday vous garantira ma capacité commegarde-malade, aussi bien que mon honorabilité. Si vous désirez uneseconde référence…

– Ce serait tout à fait superflu,mistress Mosey.

– Je vous remercie bien, miss. J’étaischez moi ce soir quand mistress Ellmother est venue me trouver.« Élisabeth, qu’elle m’a dit, je vais vous demander une faveurau nom de mon ancienne amitié. – Ma chère, que j’ai dit, quoi quece soit, vous n’avez qu’à ordonner. » Si je vous parais un peuprompte, miss, à promettre sans savoir de quoi il s’agit, je vousprierai de remarquer que mistress Ellmother m’avait rappelé notreancienne amitié, c’est-à-dire mon défunt mari et un grand servicerendu. Il y a eu un moment où, sans qu’il y ait eu rien de notrefaute, nous avons été dans la peine. Des gens en qui nous avionsconfiance s’étaient joués de nous, et nous étions ruinés, simistress Ellmother ne nous avait prêté toutes ses épargnes. Grâce àDieu, tout lui a été rendu avant la mort de mon mari. Mais je n’aijamais cru, et je ne pense pas que vous le croyiez non plus, quenous nous soyons dégagés par là de notre reconnaissance, de sortequ’il n’y a rien que mistress Ellmother ne puisse medemander. »

Mistress Mosey était trop loquace, trop éprisedu son de sa douce voix persuasive ; mais, à part ces petitesimperfections, l’impression qu’elle produisait était décidémentfavorable ; de plus, si irréfléchie que pût sembler sasoumission vis-à-vis de mistress Ellmother, on ne pouvait qu’enrespecter la cause. Après quelques mots bienveillants en ce sens,Émily la ramena à ce qu’elle voulait savoir.

« Mistress Ellmother ne vous a-t-elledonné aucune raison qui puisse motiver son départ dans un pareilmoment ?

– C’est précisément, miss, ce que je luiai fait observer à elle-même.

– Et que vous a-t-elle répondu ?

– Elle a éclaté en sanglots, ce que je nelui ai jamais vu faire depuis vingt ans que je la connais.

– Et elle vous a priée de prendre saplace sur-le-champ ?

– Oui, miss, sur-le-champ. Je n’ai pas eubesoin de lui dire mon étonnement, ma figure parlait assez pourmoi. À voir et à entendre mistress Ellmother, on la croitdure ; mais, voyez-vous, elle est plus tendre et plus sensiblequ’on ne le suppose. « Si vous êtes une véritable amie,qu’elle a crié, ne me demandez pas mes raisons. Ce que je fais, jele fais contrainte et forcée et j’ai le cœur gros de lefaire. » À ma place, miss, est-ce que vous auriez insisté pourla faire s’expliquer ? Je n’ai osé lui demander qu’unechose : à qui devais-je me présenter avant de m’installer dansla maison ? Mistress Ellmother m’a parlé alors de vous,puisque votre pauvre tante n’est pas en question.

– Semblait-elle fâchée en parlant demoi ?

– Non, miss, tout au contraire. Elle adit : « Vous trouverez miss Émily au cottage. C’est lanièce de miss Létitia. Tout le monde l’aime et tout le monde araison de l’aimer. »

– Elle a réellement dit cela ?

– Ce sont ses propres paroles. De plus,avant de me quitter, elle m’a chargé d’un message pour vous.« Si miss Émily est surprise, présentez-lui mes respects etdites-lui de se souvenir de mon dernier mot quand elle a pris maplace au chevet de sa tante. » Je n’ai pas la prétention decomprendre ce que cela signifie, ajouta mistress Mosey, quiattendait avec curiosité mais avec respect les explicationsqu’Émily allait sans doute lui donner. Je vous fais la commission,miss, telle que je l’ai reçue. Après ça, mistress Ellmother a étéde son côté et moi du mien.

– Savez-vous où elle estmaintenant ?

– Non, miss.

– N’avez-vous rien de plus à medire ?

– Rien, sauf qu’elle m’a donné mesinstructions de garde-malade et que je les ai écrites biensoigneusement. Voyez, miss, tout est noté ; les heures et lesmédecines.

– Suivez-moi donc auprès de lamalade, » dit Émily.

La nouvelle garde entr’ouvrit doucement lesrideaux.

« La malade est calme etsilencieuse, » dit-elle.

Après avoir consulté sa montre, elle examinatour à tour les flacons et ses notes.

« Jusqu’ici, rien d’embarrassant,murmura-t-elle en mettant de côté une petite fiole dont elle allaitavoir besoin. Vous paraissez bien lasse, miss ; oserai-je vousconseiller de prendre un peu de repos ?

– S’il survenait quelque changement, enbien ou en mal, mistress Mosey, naturellement vous viendriezm’appeler.

– Certainement, miss. »

Émily retourna au salon, non pour dormir, lerepos lui était impossible après ce qu’elle avait entendu, maispour réfléchir. Si incompréhensible que fût pour elle la plusgrande partie de ce qui venait de se passer, la jeune fille enpouvait cependant tirer quelques conclusions fort nettes.

À l’aide de ce que lui avait dit le docteur dela nature du délire en général, Émily se rendait compte de laconduite énigmatique de mistress Ellmother ; évidemment lafidèle garde savait par expérience quelle route prenaient lesdivagations de sa maîtresse pendant la fièvre. Cela expliquaitpourquoi on avait caché à la jeune fille la maladie de sa tante,pourquoi on lui interdisait l’entrée de sa chambre.

Mais c’était surtout le départ précipité demistress Ellmother qui faisait naître en elle les plus étrangessoupçons.

La bonne créature avait quitté la maîtresseaimée et servie par elle durant des années, alors qu’elle sedébattait contre la mort, et elle avait mis une autre femme à saplace, sans tenir compte des révélations que pourrait faire lamalade en proie à la fièvre, plutôt que d’affronter les questionsque lui aurait sans doute adressées Émily. Qu’est-ce donc quesavait mistress Ellmother ? Quel était ce secret sijalousement gardé ?

Pour se servir de ses propres expressions,elle n’avait abandonné miss Létitia que « le cœur biengros ». De même, si elle avait laissé Émily à la merci d’uneétrangère, ce n’était pas par rancune ou mauvaise humeur, mais aucontraire en témoignant pour elle le plus sincère attachement. Queses craintes eussent dépassé la réalité, qu’elle eût redouté desdécouvertes qu’Émily ne songeait point à faire, cela ne modifiaitpas le sens fort clair qui ressortait de sa façon d’agir. On n’enpouvait douter : ce qu’elle craignait par-dessus tout, c’étaitde voir la jeune fille mise au courant du mystérieux mensonge. Cemensonge la regardait donc ? La nièce innocente se trouvaitmêlée à son insu à une fraude commise jadis par la tante !

On ne pouvait s’expliquer autrement la fuitede mistress Ellmother ; placée entre l’alternative de toutrévéler à Émily et celle d’abandonner sa maîtresse, c’était ladernière qu’elle avait choisie.

La table à écrire de la pauvre miss Létitiaétait placée près de la fenêtre du salon. Désireuse de se dérober àdes pensées offensantes pour celle qui se mourait à quelques pas dedistance, Émily se chercha une occupation de nature à ramener unpeu de calme dans son cœur. Ne devait-elle pas une lettre àCécilia ? Certes, cette généreuse amie avait bien droit à êtrela première informée de ce qui l’empêchait de tenir ses engagementsenvers sir Jervis.

Émily écrivit longuement, mentionnant tous lesdétails de cette journée jusqu’à l’arrivée du télégramme. Là ellereprenait :

« Dès que je fus assez calme pourm’occuper d’affaires, j’allai prévenir mistress Rook de la maladiede ma tante.

» Bien qu’elle se soit renfermée dans lesformules d’une sympathie banale, je pus finalement constaterqu’elle était ravie de ne point m’avoir pour compagne de voyage. Necroyez pas que j’aie été prise d’une aversion de pure fantaisiecontre mistress Rook, ni que vous soyez le moins du monde à blâmerdans l’impression odieusement déplaisante qu’elle m’a produite. Jevous expliquerai tout quand nous nous reverrons. En attendant, jen’ai pas besoin d’ajouter que je lui ai remis pour sir Jervis unbillet d’excuses, où je lui donne mon adresse à Londres, en lepriant de m’y envoyer vos lettres, s’il se trouve que vous m’enayez écrit avant de recevoir la mienne.

» Le bon M. Alban Morris m’aaccompagnée à la gare et m’a recommandée aux soins du chef detrain. Nous le croyions sans cœur, vous rappelez-vous ? Nousavions tort. Je ne sais dans quel pays il compte passer sesvacances ; mais, où qu’il aille, je me souviendrai toujoursavec reconnaissance de son affectueuse sollicitude et je lui envoiemes vœux de bonheur les plus sincères.

» Ma chérie, je ne veux pas attristervotre joyeux séjour dans l’Engadine en m’étendant sur mon chagrin.Vous savez combien j’aime ma tante et quelle tendresse maternelleelle m’a toujours témoignée. Le docteur ne m’a pas caché la vérité.À son âge, il n’y a aucun espoir ; la sœur de mon père, laseule parente qui me reste au monde, ma plus chère amie, estmourante !

» Ma seule amie ?… Non, je suis uneingrate de parler ainsi ; je vous ai, et mon uniqueconsolation est de penser à vous.

» Dans ma solitude, il me tarde tant derecevoir une lettre de ma douce Cécile ! Personne ici neviendra me voir, je suis perdue dans cette immense ville où je nepossède pas la moindre relation. Les parents de ma mère sontétablis en Australie ; ils ne m’ont pas donné signe de viependant toutes ces longues années qui se sont écoulées depuis samort. Vous rappelez-vous avec quelle gaieté j’envisageaisl’existence qui m’attendait au sortir de pension. Hélas !

» Adieu, ma chérie. Quand votre charmantvisage se dresse dans mon souvenir, je ne songe plus à désespérer,si noir, si lugubre que soit l’horizon. »

Émily venait de fermer cette lettre et d’ymettre l’adresse, quand elle entendit, de l’autre côté de la porte,la voix de la nouvelle garde.

« Puis-je vous dire un mot ? »demandait mistress Mosey.

En la voyant entrer pâle et tremblante, Émilyse sentit défaillir et retomba sur la chaise qu’elle venait dequitter.

« Morte ? » s’écria-t-elle.

Mistress Mosey la regarda d’un air étonné.

« Non, mais je voulais vous prévenir,miss, que votre tante me fait peur.

– Vous n’avez pas besoin d’en direplus ; je sais déjà trop à quel point ma pauvre tante al’esprit dérangé par la fièvre. »

Si troublée, si effarée que fût mistressMosey, elle n’avait cependant nullement perdu l’usage de salangue.

« Maintes et maintes fois, dit-elle, j’aisoigné des malades de la fièvre. Maintes et maintes fois, elles ontdivagué devant moi ; mais jamais, miss, quelle que soit monexpérience, jamais, jusqu’ici, je n’avais entendu…

– Ne me répétez rien, interrompitÉmily.

– Mais il le faut. Dans votre propreintérêt, miss Émily, dans votre propre intérêt. Je ne serai pasassez inhumaine pour vous laisser toute seule cette nuit ;mais si ce délire continue, je vous prierai de chercher une autregarde. C’est affreux, les soupçons qui me viennent dans cettechambre ! Je ne pourrais pas y tenir si je retournais écouterdes choses pareilles à ce que dit votre tante depuis plus d’unedemi-heure. Mistress Ellmother a exigé de moi l’impossible. Cen’est pas que d’une manière elle ne m’ait un peu prévenue.« Élisabeth, qu’elle m’a dit, vous savez comme on bat lacampagne quand on a la maladie de miss Létitia. N’y faites pasattention. Ça doit entrer par une oreille et sortir par l’autre. Simiss Émily vous fait des questions, vous lui répondrez que vous nesavez rien ; si elle prend peur, vous ne saurez toujours rien.Si elle se met à pleurer, plaignez-la, la pauvre petite, mais n’yfaites pas attention. » C’est très bien tout ça, et çaressemble à de la franchise, n’est-ce pas ? Et pourtant ça neme préparait guère à l’horreur que je viens d’entendre dans l’autrepièce : cette horreur, c’est… »

Elle baissa la voix lugubrement.

« C’est un assassinat ! »

Déjà fort ébranlée par l’angoisse des heuresprécédentes, Émily demeura un instant muette et attérée sousl’impression d’effroi que lui causait le récit emphatique de lagarde-malade.

Satisfaite de cet accablement, mistress Moseypoursuivit avec une solennité théâtrale, jouissant délicieusementd’ailleurs du plaisir de se terrifier elle-même :

« Une auberge, miss Émily ! uneauberge solitaire, quelque part dans la campagne. Dans cetteauberge, une chambre délabrée. Un lit improvisé à chaque bout. Cesont là les paroles mêmes de votre tante. Et puis, deux hommescouchés, endormis. Dans les deux lits, vous comprenez. Je croisbien qu’elle a dit deux gentlemen, mais je n’en suis pas sûre, etpour rien au monde je ne voudrais vous tromper en me trompant. MissLétitia bégayait des mots confus, la pauvre âme. Je me fatiguais àessayer de la suivre et de la comprendre. Tout à coup ce terriblemot, « assassinat », bien net, cette fois, lui a échappéde nouveau…

– En voilà assez ! interrompitvivement Émily, un peu revenue à elle-même. Je ne veux pas enentendre davantage. »

Mais mistress Mosey était trop désireuse degarder son importance après sa très réelle frayeur, pour se laisserintimider.

Sans tenir compte de l’ordre d’Émily, ellereprit d’une voix plus haute qu’auparavant. :

« Écoutez, miss, écoutez ; je n’aipas dit ce qu’il y a de plus terrible. Il s’agit donc de deuxgentlemen. L’un d’eux a été égorgé ! égorgé, vous m’entendezbien. Et s’il faut en croire votre tante, quel serait sonassassin ? C’est l’autre !… Quand vous étiez près de missLétitia, est-ce qu’elle croyait s’adresser à toute une foule ?À un moment, elle a crié comme quelqu’un qui lance uneproclamation : « Cent livres de récompense, bonnes gens,cent livres à celui, quel qu’il soit, qui découvrira lemeurtrier ! Cherchez, cherchez partout un petit être chétifqui porte beaucoup de bagues à ses jolies mains blanches. Il n’ad’un homme que la voix, une belle voix sonore… Mes amis, c’est à savoix que vous reconnaîtrez le misérable, le monstre. » Voilàses propres paroles, je le répète, voilà ses propres paroles !L’avez-vous entendue crier à tue-tête ?… Non… Ah ! machère jeune lady, tant mieux pour vous !… L’avez-vous entenduecrier : « Oh ! l’épouvantable affaire ! il fautl’étouffer ! » Je le jurerais sur ma Bible devant lajustice, exclama mistress Mosey dont les accents onctueux se firentsubitement aigus. Votre tante a dit : « Il faut étoufferl’affaire ! »

L’énergie d’Émily s’était enfin réveillée.Elle traversa la chambre, elle alla prendre la sotte créature parles épaules, la replaça de force sur la chaise qu’elle venait dequitter dans le feu de son récit, et sans prononcer un seul mot, laregarda fixement.

Pendant une seconde, mistress Mosey restapétrifiée.

Elle comptait qu’à la fin de sa narration,Émily allait tomber à ses pieds en la conjurant de ne pasl’abandonner, et elle s’était d’avance décidée à se laisser fléchirpar les supplications d’une pauvre jeune dame sans appui. C’estlà-dessus qu’elle avait tablé, et voilà qu’on la traitait comme unefolle !

« Comment ! mais vous me brutalisez,fit-elle lamentablement. Si ce n’est pas une pitié ! Dieum’est témoin que je n’avais que de bonnesintentions ! »

Émily desserra l’étreinte de ses doigts.

« Vous ne seriez pas la première,dit-elle, qui aurait fait le mal avec d’excellentes intentions.

– C’était mon devoir, miss, de vousrépéter ce qu’a dit votre tante.

– Votre devoir était de fermer l’oreilleà des paroles arrachées au délire.

– Permettez, je vais m’expliquer…

– Non ! pas un mot de plus à cesujet ne s’échangera entre nous. Je vais vous faire connaître mesintentions. »

Maintenant qu’elle avait repris sa luciditéd’esprit, un doute odieux s’insinuait dans son esprit, quoi qu’ellefît pour l’écarter. Ayant elle-même admis, une heure auparavant,qu’il y avait un élément de réalité dans les divagations de missLétitia, elle ne pouvait pas rejeter avec dédain le rapport demistress Mosey. Dès lors elle n’avait qu’un parti à prendre :elle se résolut à braver une nuit de solitude près d’un litd’agonie, plutôt que de laisser à mistress Mosey une seule chancede pénétrer de nouveau dans la chambre de miss Létitia et d’ysurprendre ses secrets.

« Comptez-vous me retenir longtemps ici,miss ?

– Pas une minute de plus qu’il ne voussera nécessaire pour vous remettre. Je ne vois pas pourquoi vousattendriez ici la visite matinale du docteur. Rien ne s’oppose à ceque vous vous en alliez ce soir même.

– Je vous demande pardon, miss, maconscience s’y oppose. Je vous ai déjà dit que je ne pourrais pasme résigner à vous laisser ici toute seule. J’ai un cœur de femme,moi ! »

Et mistress Mosey, attendrie par sa propregénérosité, porta son mouchoir à ses yeux.

« Je vous suis fort obligée, dit Émily,de vouloir demeurer avec moi, mais…

– Mais ça n’empêche pas que vouspersistez à me renvoyer ?

– Je persiste à croire qu’il n’y a aucunenécessité que vous restiez ici.

– À votre aise ! Je n’en suis pasréduite à imposer ma société à personne. »

Mistress Mosey avait remis son mouchoir danssa poche pour déployer plus commodément sa dignité blessée. La têtedroite, la démarche raide, elle sortit d’un pas lent etmajestueux.

Émily demeura seule dans la maison avec lamourante.

Chapitre 4MISS JETHRO

Quinze jours après la disparition de mistressEllmother et le renvoi de mistress Mosey, le ponctuel docteurAllday entrait dans son cabinet de consultation à l’heure préciseoù il avait coutume de recevoir ses clients.

Un froncement passager de ses sourcils,accompagné d’un geste d’impatience, semblait indiquer quelquetrouble dans l’humeur, d’ordinaire si placide, du digne homme. Defait, il ne jouissait pas de son habituelle sérénité. Lui, le vieuxdocteur, cuirassé de froideur et d’indifférence, il subissait lecharme qui avait dominé avant lui des êtres aussi dissemblablesqu’Alban Morris, Cécilia Wyvil et Francine de Sor : il pensaità Émily.

Un coup de sonnette annonça l’arrivée dupremier client.

Le domestique introduisit une dame de tailleélevée, vêtue de noir avec une sombre élégance. Des traits d’untype juif prononcé, beaux et majestueux encore quoique fatigués, sedistinguaient facilement sous son voile. Elle marchait avecbeaucoup de grâce et de dignité, et elle expliqua le but de savisite au médecin avec toute l’aisance d’une femme du monde.

« Je viens, monsieur, vous demander uneconsultation ; j’ai certains troubles au cœur. Je vous suisadressée par une personne qui s’est trouvée fort bien de vos bonsavis. »

Elle posa une carte sur le bureau du docteur,en ajoutant :

« Je connais cette dame parce que je suisune de ses locataires. »

Le docteur reconnut le nom et posa lesquestions d’usage. Après un examen attentif, il en vint à uneconclusion favorable.

« Je puis vous assurer dès maintenant,dit-il, qu’il n’y a pas de motif de vous alarmer au sujet destroubles au cœur.

– Je ne me suis jamais alarmée,répondit-elle paisiblement. Une mort subite est une mort trèsdouce ; quand on a ses affaires en ordre, il ne me semble pasqu’on en puisse souhaiter d’autre. Ce que je tenais à savoir, c’ests’il était urgent que j’eusse à penser aux miennes, siinsignifiantes qu’elles soient. Ainsi donc, vous pensez que je n’airien au cœur ?

– Je n’ai pas dit cela, repartit ledocteur. Les battements sont très faibles. Prenez la potion que jevais vous prescrire ; faites un peu plus attention à ce quevous mangez et buvez qu’il n’est d’usage aux dames de lefaire ; ne montez pas les escaliers rapidement, ne vousfatiguez pas par un exercice violent, et vous pourrez vivre fortâgée.

– Dieu m’en préserve ! » dit ladame.

Elle s’était détournée et regardait du côté dela fenêtre avec un sourire amer.

Le docteur Allday rédigeait sonordonnance.

« Pensez-vous faire un long séjour àLondres ? demanda-t-il quand il eut fini.

– Je ne suis ici que pour fort peu detemps. Faudra-t-il que je revienne ?

– Oui, une fois encore avant votredépart, si cela vous est possible. Quel nom mettrai-je surl’ordonnance ?

– Miss Jethro.

– Un nom fort curieux, » dit ledocteur.

Le sourire amer de miss Jethro glissa denouveau sur ses lèvres. Sans paraître avoir entendu la remarque dudocteur, elle déposa sur la table le prix de la consultation. Aumême instant le valet de pied entrait, une lettre à la main.

« De la part de miss Émily Brown, dit-il,il n’y a pas de réponse. »

Miss Jethro s’apprêtait à sortir. Ledomestique tenait poliment ouvert devant elle le battant de laporte.

Elle le congédia d’un geste, revint près de latable et, indiquant la lettre du doigt :

« Pardon, dit-elle, la personne qui vousécrit n’était-elle pas récemment une des élèves du pensionnat demiss Ladd ?

– Elle vient, en effet, de quitter missLadd ; êtes-vous de ses amies ?

– Je la connais un peu.

– Ce serait faire acte de bonté envers lapauvre enfant que de l’aller voir ; elle n’a pas un ami àLondres.

– Pardon, il y a sa tante.

– Sa tante est morte depuis huitjours.

– N’avait-elle pas d’autresparents ?

– Pas un seul. Sa situation est assezmélancolique, n’est-il pas vrai ? cette pauvre petite seraitabsolument abandonnée si je ne lui avais pas envoyé une de mesbonnes. Auriez-vous connu son père ? »

Miss Jethro laissa cette question sansréponse.

« La jeune fille a-t-elle donc renvoyéles domestiques de sa tante ? demanda-t-elle.

– Sa tante ne gardait qu’une seuleservante, madame, et cette femme a dispensé Émily du souci de larenvoyer. »

Il raconta brièvement en quelles circonstancesmistress Ellmother avait quitté son service.

« Je ne peux pas m’expliquer une tellelubie, dit-il en guise de conclusion ; et vous ?

– Qui vous fait supposer, monsieur, queje puisse vous renseigner sur ce point ? Je n’ai jamais vucette servante, et sa maîtresse m’était étrangère. »

À l’âge du docteur Allday, on ne se laisse pasfacilement déconcerter, même par les airs hautains d’une bellepersonne.

« Je pensais que vous aviez connu le pèred’Émily, » reprit-il avec flegme.

Miss Jethro se leva.

« Je ne veux pas abuser de votre tempsprécieux, dit-elle en saluant.

– Veuillez m’accorder encore uneminute, » dit le docteur.

Toujours aussi calme, il pesa sur letimbre :

« Y a-t-il des malades dans le salond’attente ? demanda-t-il au domestique.

– Non, monsieur.

– Vous voyez, reprit-il, que j’ai dutemps de reste. Le fait est que je m’intéresse fort à cette pauvrepetite fille, et il me semblait…

– S’il vous semblait que je m’y intéresseégalement, vous aviez parfaitement raison, interrompit miss Jethro.J’ai connu son père, ajouta-t-elle brusquement.

– En ce cas, vous allez me donner leconseil dont j’ai besoin… Ne voulez-vous pas vousasseoir ? »

Elle reprit sa chaise en silence. Lesmouvements irréguliers qui agitaient le voile dont sa figure étaitenveloppée indiquaient qu’elle respirait avec peine. Le docteurl’observait attentivement.

« Laissez-moi ajouter quelque chose à monordonnance, dit-il tout à coup. Vos nerfs, reprit-il, après avoirécrit sa prescription, sont plus malades que je ne le croyaisd’abord. À ma connaissance, la maladie la plus difficile à guérir,c’est, l’inquiétude. »

L’allusion était claire, mais elle semblaperdue pour miss Jethro. Quels que fussent ses chagrins intimes,elle ne paraissait avoir aucune intention de faire de son médecinson confident.

Repliant méthodiquement l’ordonnance, missJethro rappela au docteur Allday qu’il voulait lui demander unconseil.

« En quoi pourrais-je vous servir ?dit-elle.

– Je crains bien, reprit-il, d’abuser devotre patience si je réponds franchement à cettequestion. »

Ayant donné cet avertissement en guise depréface, le docteur se mit à raconter la scène dont le cottageavait été le théâtre durant le bref séjour de mistress Mosey.

« Pour rendre justice à cette dinde, jedois dire qu’en quittant Émily, elle est venue me faire saconfession. Naturellement je suis allé trouver la pauvre petite,et, après avoir examiné sa tante, je n’ai eu garde de la laisserseule. Mais quand je suis revenu chez moi le lendemain matin, quicroyez-vous que j’aie trouvé à ma porte ? MistressEllmother ! »

Il s’arrêta, pensant que miss Jethro nepourrait manquer de manifester quelque surprise : pas uneexclamation, pas un mot ne sortit de ses lèvres.

« Mistress Ellmother venait chercher desnouvelles de sa maîtresse, poursuivit le narrateur désappointé.Tous les jours, tant que miss Létitia vécut, elle est venuem’adresser la même question, sans jamais daigner expliquer saconduite. Le jour des funérailles, elle était à l’église en granddeuil et pleurait amèrement, je puis l’attester. Mais, aussitôt lacérémonie terminée, croiriez-vous qu’elle s’est glissée dehors,sans que miss Émily ou moi puissions lui dire un mot ? Depuiscette époque, nous ne l’avons pas revue et nous n’avons plusentendu parler d’elle. »

Il s’interrompit de nouveau. La damel’écoutait toujours silencieusement sans faire une seuleremarque.

« Qu’est-ce que vous pensez dececi ? demanda brusquement le docteur.

– J’attends, répondit miss Jethro.

– Vous attendez quoi ?

– Je ne sais pas encore à quel propos mesconseils pourraient vous être utiles. »

Les observations que, dans le cours de sa viemédicale, le docteur avait pu faire sur l’humanité l’avaient amenéà conclure que les femmes sont volontiers imprudentes et accordenttrop facilement leur confiance au premier venu. Il rangea dès lorsmiss Jethro parmi les plus remarquables exceptions à cetterègle.

« Vos conseils, reprit-il, me seraientfort utiles pour guider actuellement Émily. Hier elle m’a annoncéqu’elle se sentait assez forte pour examiner les papiers laisséspar sa tante. »

Miss Jethro tourna rapidement sur sa chaise etregarda le docteur bien en face.

« Il me semble que vous commencez à voussentir intéressée ? » fit-il avec un sourire.

Il n’y eut de la part de son interlocutrice niassentiment, ni dénégation.

« Continuez, dit-elle.

– Naturellement je ne saurais lire dansvotre pensée ; quant à moi, je redoute les découvertespossibles et j’ai grande envie d’engager Émily à confier l’examende ces papiers au notaire de sa tante. Dans ce que vous savez deM. Brown, n’y a-t-il rien qui me donne raison ?

– Avant que je vous réponde, dit missJethro, il serait bon de laisser parler la jeune filleelle-même.

– Comment cela ? »

Miss Jethro montra l’enveloppe restée intactesur le bureau.

« Voyez, dit-elle, vous n’avez pas encoreouvert la lettre de miss Émily. »

Chapitre 5LE DOCTEUR ALLDAY

Tout entier à sa pensée de vaincre la réservede sa visiteuse, le docteur Allday avait entièrement oublié lalettre d’Émily. Il se hâta de l’ouvrir.

« Elle a déjà commencé la revue de sespaperasses, dit-il tout en lisant.

– Alors je ne saurais vous êtreutile, » repartit miss Jethro.

Elle fit de nouveau mine de sortir. Le docteurtournait la seconde page de sa lettre.

« Attendez ! s’écria-t-il, elle atrouvé quelque chose. Et voici ce que c’est. »

Il tenait du bout des doigts un petit impriméqui avait dû être plié entre deux feuillets d’un livre.

« Veuillez, dit-il, jeter un coup d’œilsur ce papier.

– Que cela m’intéresse ou non ?

– Il se peut que vous vous intéressiez aucommentaire qu’y ajoute Émily.

– Vous comptez me montrer salettre ?

– Je compte vous la lire. »

Miss Jethro prit l’imprimé sans autreobservation. Il contenait ce qui suit :

MEURTRE

Cent livres de récompense.

« Le 30 septembre 1877, un meurtre a étécommis à l’auberge aux Mains unies, dans le village deZeeland, Hampshire. La récompense ci-dessus mentionnée sera remiseà la personne ou aux personnes dont les révélations amèneront ladécouverte de l’assassin. Voici son signalement : Nom inconnu.Âge supposé : entre vingt et trente ans. Bien fait et depetite stature. Teint blanc rosé, traits délicats, yeux bleu clair.Cheveux blonds coupés très courts. Point de barbe, d’étroitsfavoris. Mains blanches, petites et de forme gracieuse ; auxdoigts, des bagues de prix. Vêtu d’un élégant costume de touristegris sombre, avec un sac en bandoulière, comme s’il revenait d’uneexcursion à pied. La voix est douce, pleine et sonore. Manièresengageantes. – Pour toutes communications, s’adresser au chefinspecteur, Office de la police métropolitaine. Londres. »

Miss Jethro mit le feuillet de côté sansmanifester d’agitation visible.

Le docteur prit alors la lettre d’Émily et enlut à haute voix le passage suivant :

« … Quand vous aurez parcouru l’impriméci-joint, mon ami, je crois que vous éprouverez un soulagementpresque égal au mien. Je l’ai trouvé entre les pages d’un livre, encompagnie d’annonces bizarres découpées dans les journaux. Mapauvre tante collectionnait tous ces faits divers ; elle enavait l’esprit obsédé ; c’était chez elle une sorte de manie.De là, sans doute, ces exclamations incohérentes qui ont effaré lastupide mistress Mosey. Maintenant je ne crains plus de passer enrevue le reste des papiers… »

Il ne put achever sa phrase. Miss Jethrol’interrompit avec une véhémence qui tranchait singulièrement surla réserve qu’elle avait gardée jusque-là.

« Faites ce que vous disiez,docteur ! s’écria-t-elle. Empêchez-la de pousser sesrecherches plus loin. Si elle hésite à vous écouter, insistez,insistez de toute votre énergie ! »

Enfin le docteur avait triomphé.

« Ç’a été long à venir, dit-il sans sedépartir de son flegme, mais ce n’en est pas moins bien venu.Allons ! miss Jethro, vous redoutez autant que moi lesdécouvertes possibles d’Émily ; seulement, vous savez, vous,ce que vous redoutez ; moi je suis dans les ténèbres.

– Ce que je sais ou ce que je ne sais pasimporte peu, répondit-elle avec aigreur.

– Pardon, c’est très important, aucontraire. Je n’ai aucune autorité sur cette jeune fille. Je nesuis même pas un ami de vieille date. Vous me dites d’insisterénergiquement auprès d’elle pour qu’elle n’examine pas les papiersde sa tante. En ce cas, fournissez-moi le droit de pouvoir déclareren toute sincérité que certaines circonstances connues de moijustifient mon intervention. »

Pour la première fois, depuis le commencementde sa visite, miss Jethro leva son voile et attacha sur le docteurun regard pénétrant.

« Il me semble que je puis avoirconfiance en vous, dit-elle. Écoutez-moi bien. La seuleconsidération qui me décide à ouvrir la bouche, c’est le souci quej’ai de la tranquillité d’Émily. Donnez-moi votre parole d’honneurque vous me garderez le secret.

– Je vous la donne.

– Il faut d’abord que je sache unechose : vous a-t-elle dit, comme à moi il y a quelquessemaines, que son père était mort d’une maladie de cœur ?

– Elle me l’a dit, en effet.

– Lui avez-vous adressé quelquesquestions à ce sujet ?

– Je lui ai demandé à quelle époqueremontait le décès.

– Et elle vous l’a dit ?

– Elle me l’a dit.

– Vous désirez savoir, docteur Allday,quelles découvertes Émily pourrait bien faire dans les papiers desa tante. Il y aurait d’abord celle-ci : c’est qu’on l’atrompée en lui racontant la mort de son père.

– Entendez-vous par là qu’il n’a pascessé de vivre ?

– J’entends qu’elle a été trompée, avecintention, sur le genre de sa mort.

– Quel est le misérable qui lui a fait cemensonge ?

– N’offensez pas les morts,monsieur ! Ce mensonge a pu être uniquement inspiré par latendresse et la compassion. La personne qui l’a pris sur elle n’estautre que la tante d’Émily ; et sa vieille bonne devait êtredans la confidence. »

Elle se tut. Le docteur resta pensif. Elle seleva.

« Vous voilà renseigné maintenant,dit-elle. Rappelez-vous que vous vous êtes engagé sur l’honneur àne répéter notre conversation à âme qui vive ! »

Miss Jethro se dirigeait vers la porte. Ledocteur la suivit.

« Vous oubliez, dit-il, que je ne saispas encore comment le père d’Émily a succombé.

– C’est vrai ; mais moi, je n’airien de plus à vous dire. »

Elle salua gravement et disparut, laissant ledocteur à son inquiétude et à sa curiosité.

Il sonna son domestique. Attendre son heurehabituelle de sortie, tandis que le repos d’Émily était à la mercid’un hasard lui semblait intolérable.

« Je vais au cottage, dit-il audomestique ; si quelqu’un me demande, dites que je serai deretour dans vingt minutes. »

Au moment de sortir il se rappela qu’Émilyréclamerait peut-être son imprimé. Tout en le prenant, il lutmachinalement les premières lignes et alla ainsi jusqu’aubout ; puis il revint à la date du meurtre.

Sa figure rubiconde était devenue toutepâle.

« Bonté divine ! s’écria-t-il, lepère a été assassiné et cette femme a été mêlée àl’affaire ! »

Obéissant à un instinctif besoin d’action, ilmit l’imprimé dans son portefeuille, ramassa la carte que savisiteuse lui avait présentée comme une sorte de référence, ets’éloigna précipitamment.

Une fois dans la rue, il héla un cab et se fitconduire non au cottage, mais à l’adresse de miss Jethro.

« Partie ! » répondit laservante quand il demanda à voir miss Jethro.

Il insista pour parler du moins à lapropriétaire de la maison, cette dame qu’il connaissait et qui luiavait adressé sa locataire.

« Il n’y a guère plus de dix minutes quemiss Jethro était chez moi, lui dit-il, et il paraît qu’elle estpartie.

– Il n’y a guère plus de dix minutes,répondit la dame, que ce billet m’a été apporté par ungamin. »

Le billet avait évidemment été écrit avec uneextrême précipitation.

« Je suis forcée de quitter Londres àl’improviste. La banknote ci-incluse payera ce que je vous dois.J’enverrai prendre mon bagage. »

Le docteur se retira.

« Forcée de quitter Londres àl’improviste ! marmottait-il en remontant dans sa voiture.Cette fuite la condamne sans rémission. – Aussi vite quepossible ! » cria au cocher le docteur, à qui il tardaitde voir Émily.

Comme il arrivait devant la porte, le docteuraperçut un gentleman qui sortait de chez miss Émily et quis’éloignait d’un pas rapide.

Il sonna et dit à la servante qui vint luiouvrir :

« Miss Émily vient, je pense, de recevoirune visite ?

– Non, monsieur le docteur. Le monsieurqui sort d’ici n’a fait que remettre une lettre.

– Il n’a pas demandé à voir missÉmily ?

– Non, il s’est informé de la santé demiss Létitia. Quand je lui ai dit qu’elle était morte, il a parutout saisi et s’en est allé très vite, sans rien dire.

– A-t-il donné son nom ?

– Non, monsieur le docteur.

Chapitre 6MISS LADD

Le docteur trouva Émily absorbée par lalecture de la lettre qu’elle venait de recevoir. L’extrême désirqu’il éprouvait d’épargner à la jeune fille la douloureuserévélation du mensonge qui lui avait dissimulé la fin tragique deson père l’avait rendu exceptionnellement méfiant. Dès lors lenouveau visiteur anonyme lui était suspect ; plus suspecteencore la lettre dont il s’était chargé. Mais Émily leva la tête,et sa figure souriante le rassura avant même qu’elle eût parlé.

« Enfin ! voici des nouvelles de maplus chère amie, dit-elle. Vous rappelez-vous ce que je vous ai ditde Cécilia ? Ceci est une lettre d’elle, une longue, bonne,exquise lettre, venue de l’Engadine et laissée à ma porte par unepersonne inconnue. Je questionnais justement la domestique à cepropos quand nous avons entendu votre coup de sonnette.

– Vous pouvez continuer avec moil’interrogatoire si le cœur vous en dit. Je me suis croisé avec legentleman mystérieux devant la porte du jardin.

– Comment est-il ?

– Grand, mince et brun. Il porte sur satête un feutre très farouche, et entre les sourcils, des rides quin’annoncent pas un caractère angélique. Le type achevé de ces gensqui me sont antipathiques à première vue.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il ne se rase pas.

– Il porte sa barbe ?

– Oui, une barbe noire etfrisée. »

Émily frappa des mains.

« Se peut-il ? serait-ce AlbanMorris ? » s’écria-t-elle.

Le docteur la regarda avec un sourirenarquois, il venait, pensait-il, de découvrir l’amoureux de cetteséduisante petite personne ; il en était sûr, mais nonravi.

« Qu’est-ce que M. AlbanMorris ?

– Le maître de dessin de la pension demiss Ladd. »

Les professeurs de n’importe quoi dans lespensionnats de demoiselles n’avaient pas précisément le dond’intéresser le docteur. Revenant à l’objet qui avait déterminé savisite au cottage, il tira de son portefeuille l’imprimé que luiavait envoyé Émily.

« J’ai pensé que vous voudriez ravoir cepapier, dit-il.

– Ah ! oui, cette annonce au sujetd’un assassinat ? N’est-il pas étrange que le meurtrier aitéchappé, quand son signalement détaillé couraitl’Angleterre ? »

Elle lut tout haut la description au docteur.Au passage : « Vêtu d’un élégant costume de touriste,gris sombre, » il l’interrompit.

« Ce détail était bien inutile,dit-il ; il n’avait qu’à changer de vêtements.

– Mais pouvait-il en même temps changersa voix ? Écoutez ceci : « Une voix douce, pleine etsonore. » Et ceci : « Manières engageantes. »Peut-être me direz-vous qu’il était bien libre d’affecter lagrossièreté ?

– Je puis, seulement vous assurer unechose, ma chère enfant, c’est qu’il lui aura été facile de sedéguiser si bien que quatre-vingt-dix-neuf personnes sur centseraient incapables de le reconnaître, et cela sans modifier ni sabelle voix sonore ni ses façons aimables.

– Comment cela ?

– Voyez donc le signalement :« Cheveux coupés courts ; point de barbe ; d’étroitsfavoris. » Le gredin était bien tranquille, pour peu qu’il eûtdu temps devant lui ; il n’avait qu’à laisser pousser sa barbeet ses cheveux, et la transformation de sa physionomie étaitcomplète. Ne parlons plus de cela, ma chère. Avez-vous poursuivivos recherches ?

– Oui, mais j’ai eu un granddésappointement. Vous ai-je dit où j’avais trouvél’imprimé ?

– Non.

– Il était, avec le livre, un fouillis devieux journaux et une collection de fioles, dans un tiroir de latable de toilette. Naturellement, je m’attendais à des découvertesplus intéressantes. Ma recherche dura cinq minutes. Rien dans lecabinet du coin, sauf quelques livres et des porcelaines. Rien dansle buvard que vous voyez là sur la table, si ce n’est du papier àlettre et de la cire à cacheter. Rien dans les tiroirs, que desnotes de fournisseurs, du coton et de la laine à tricoter, et devieilles photographies. Ma pauvre chère tante a dû détruire tousses papiers, et si l’imprimé a survécu, c’est qu’il a été oubliéderrière les petites bouteilles vides et les petits potspoussiéreux. N’est-ce pas irritant ? »

Fort peu irrité, mais au contraire trèssatisfait, le docteur sollicita la permission de retourner à sesmalades et de laisser Émily toute à la lettre de son amie. En s’enallant, il s’aperçut que la porte de la chambre à coucher, situéede l’autre côté du couloir, était ouverte.

Depuis la mort de miss Létitia, cette piècen’avait pas été occupée. Bien en vue, en face même de la porte, setrouvait la table de toilette dont lui avait parlé Émily. Ledocteur alla jusqu’au seuil, réfléchit, hésita, et revint enfinvers la chambre inhabitée.

Il lui semblait avoir aperçu un second tiroir,peut-être négligé d’Émily. Avait-il le droit d’entrer pour dissiperses doutes ? Serait-il excusable de refouler ses scrupulesd’homme bien élevé ? Miss Létitia lui avait souvent parlé deses affaires personnelles, et il eût été son exécuteurtestamentaire si les rapides progrès de la maladie lui avaientpermis d’ajouter un codicille à son testament. Moralement donc,sinon légalement, le docteur se regardait comme son représentant,autorisé par conséquent à agir au mieux des intérêts d’Émily.

Un coup d’œil lui suffît pour s’assurerqu’aucun tiroir n’avait été oublié.

L’armoire ne renfermait que des robes de lapauvre dame ; le buffet était ouvert laissant voir ses rayonsdégarnis. Il sortit.

Mais il ne fit que deux pas dans le couloir,et revint encore à la table de toilette. Puisqu’il en avaitl’occasion, il ne lui semblait pas inutile de vérifier l’innocencedes vieilles boîtes et des fioles auxquelles Émily avait faitallusion, non sans un certain dédain.

Le tiroir était très profond. Quand le docteurvoulut l’amener à lui, il résista.

Dans sa disposition à se défier de tout, cefait lui parut singulier et il écarta l’amas d’objets disparatesqui le gênaient afin de pouvoir introduire sa main, puis son bras,jusqu’à l’extrémité du meuble.

Une seconde après, ses doigts saisissaient unpapier froissé qui s’était trouvé pris entre les rainures. Il nefut pas difficile de l’extraire de sa cachette ; et ledocteur, bien sûr désormais qu’il ne restait rien à découvrir, nese donna que le temps de replacer pêle-mêle le contenu du tiroirtel qu’il était auparavant, et se hâta de s’éloigner.

La voiture l’attendait et, dans le trajet ducottage à son logis, il eut le loisir d’examiner sa trouvaille.

Ce chiffon de papier n’était rien moins qu’unelettre adressée à miss Létitia et signée de miss Ladd.

Dès le premier coup d’œil, un nom saisitl’attention du docteur.

Le nom de miss Jethro.

Sans son entrevue du jour même avec sacliente, le docteur aurait pu douter de son droit à prendreconnaissance de la lettre de miss Ladd. Mais, acquitté d’avance detout reproche d’indélicatesse par la pureté de ses intentions, illut tout tranquillement :

« Chère madame,

» Je ne puis que regarder commeprovidentiel le hasard qui a voulu que votre nièce, en vousécrivant, mentionnât, entre autres petits événements de sa vie depensionnaire, l’arrivée d’une nouvelle institutrice, missJethro.

» Le mot surprise exprimeraitbien imparfaitement l’émotion que j’ai éprouvée en apprenant parvotre lettre que miss Jethro n’était pas digne de se mêler auxjeunes filles confiées à mes soins. Il m’est impossible de supposerqu’une personne de votre caractère pourrait jamais avancer uneaccusation de ce genre sans des motifs très sérieux. D’autre part,il m’est difficile de modifier mon opinion à l’égard de miss Jethrosans avoir la preuve de ce dont on l’accuse.

» Ayant en votre discrétion la mêmeabsolue confiance que vous avez eue en la mienne, je joins à malettre les références et les certificats que miss Jethro m’a soumisquand elle s’est offerte à remplir une place devenue vacante chezmoi.

» Je vous prie instamment de ne pastarder à m’envoyer le résultat de l’enquête que vous avez promis defaire. Quoi qu’il arrive, d’ailleurs, veuillez me retourner lespapiers ci-inclus, et croyez-moi, chère madame, même au milieu demon inquiétude, bien sincèrement à vous.

» AMÉLIA LADD. »

Si le docteur avait entendu, comme Émily, lesparoles irritées que le délire arrachait à miss Létitia, il seserait dit que la pauvre femme avait peut-être été la rivalejalouse de cette miss Jethro qui avait, selon elle, ensorcelél’inconnu, et que la haine et la rancune nées de cette jalousieavaient sans doute inspiré sa dénonciation ; haine et rancunequi, d’ailleurs, avaient atteint leur but, puisque lasous-maîtresse s’était vue brusquement renvoyée. Mais neconnaissant qu’une face des choses, il se confirma simplement danssa mauvaise opinion sur miss Jethro et se résolut à garder pour luisa découverte.

Chapitre 7LA LETTRE DE CÉCILIA

La lettre de Cécilia à Émily avait étéadressée chez sir Jervis Redwood, « recommandée à sessoins ». Sir Jervis lui-même y avait joint quelques lignes.Les deux plis avaient été mis sous enveloppe cachetée à l’adressedu cottage.

Si Alban Morris était bien en effet lemessager de sir Jervis, la conclusion à tirer de ce fait causait àÉmily autant de surprise que de curiosité.

N’eût-il pas eu le désir de la protéger, Albann’en devait pas moins réaliser son projet de voyage dans leNorthumberland ; il avait sans doute gagné la sympathie dubaronnet ; peut-être même avait-il été reçu chez lui commevisiteur au moment où la lettre de Cécilia était arrivée.

Émily se reporta au dernier jour passé parelle à la pension, et le souvenir de sa conversation avec Alban ausujet de mistress Rook lui revint à l’esprit. Se pouvait-il qu’ilfût toujours décidé à éclaircir les soupçons que lui inspirait lafemme de charge de sir Jervis ? L’avait-il suivie dans ce butjusqu’à la maison de son maître ?

D’un mouvement brusque, presque irrité, Émilyreprit la lettre de sir Jervis que, dans son impatience de lirecelle de Cécilia, elle avait d’abord laissée de côté.

Maintenant, aiguillonnée par une vivecuriosité, elle inclinait à croire que de ses deux correspondants,celui qui aurait pour elle le plus d’intérêt pourrait bien être lebaronnet.

Quand elle eut lu sa lettre, elle fut trèsdésappointée.

D’abord son écriture était si abominable qu’onen devinait le sens à grand’peine. Ensuite, il ne faisait pas mêmela plus légère allusion aux circonstances qui l’avaient amené àconfier à Alban la lettre de Cécile.

Elle allait jeter décidément la lettre, quandelle y déchiffra l’offre d’un emploi à Londres.

Naturellement, sir Jervis avait engagé unsecrétaire à la place d’Émily ; mais il ne lui en fallait pasmoins une personne capable de seconder, dans la capitale, sestravaux littéraires. Ayant des raisons pour croire que lesdécouvertes des voyageurs modernes dans l’Amérique centrale avaientfait le sujet d’articles de journaux et de revues, il désiraitqu’on lui fît des copies de tout ce qu’on pourrait trouver en cegenre au British Museum.

Si Émily se sentait de force à contribuerainsi à l’achèvement de son grand ouvrage, les Villesdétruites, elle n’avait qu’à s’adresser à son libraire deLondres, qui lui payerait la rétribution d’usage et lui fourniraittoutes les indications dont elle pourrait avoir besoin. Le nom etl’adresse du libraire suivaient, parfaitement illisiblesd’ailleurs, sauf ces deux mots : « Bond Street ».Là, l’épître de sir Jervis s’arrêtait court.

Émily remit toutes réflexions à ce proposjusqu’à ce qu’elle eût achevé la lecture de la lettre de sonamie.

Voici, dans son intégrité, le bavardage deCécilia :

« Ma bien chère, ma meilleure amie,

» Je vais faire une petite excursion horsdes limites de l’Engadine. Deux compagnons de voyage, et des plusaimables, se sont chargés de moi et nous pousserons peut-êtrejusqu’au lac de Côme.

» Ma sœur, dont la santé s’est fortraffermie, reste à Saint-Maurice avec la vieille gouvernante. Dèsque nous aurons arrêté la direction de nos mouvements, j’écrirai àJulia afin qu’elle m’expédie les lettres qui pourraient arriver enmon absence. Ma vie dans ce paradis terrestre n’aurait pas uneombre si j’y recevais des nouvelles de mon Émily.

» En attendant, nous passons la nuit dansun endroit fort remarquable, mais dont j’ai oublié le nom, et jevous écris mourant d’envie d’avoir de vos nouvelles. Sir Jerviss’est-il déjà jeté à vos pieds ? Vous a-t-il conjurée aveclarmes d’accepter le titre de lady Redwood, titre qu’accompagneraitun magnifique douaire ?

» Mais vous désirez peut-être apprendrece que sont mes nouveaux amis. Ma chère, l’un d’eux, qui est uneamie, est après vous la plus charmante créature qu’on puisseimaginer. Le monde la connaît sous le nom de lady Janeaway ;moi, qui l’aime, je l’appelle familièrement Doris. Elle me rend monaffection.

» Vous comprendrez quel lien étroit desympathie nous unit quand je vous aurai raconté comment s’est faitenotre connaissance.

» S’il y a une chose dont j’aie le droitd’être fière, c’est de mon inaltérable appétit, et si j’ai unepassion, cette passion se nomme pâtisserie. Lady Doris professe lesmêmes sentiments. À la table d’hôte, le jour de notre arrivée, nossièges se touchaient…

» Grand Dieu ! j’ai oublié de vousparler de son mari ! Car elle est mariée, mariée depuis plusd’un mois. Vous ai-je dit qu’elle est mon aînée de deux ans ?Ce mari est lord Janeaway. Un petit homme si doux et si facile àamuser ! Il porte partout avec lui une sale petite boîted’étain percée de trous, et il s’en va fouillant les buissons,soulevant les pierres, tournant autour des vieilles maisons debois. Quand il a attrapé quelque abominable insecte, laid à vousdonner le frisson, il devient tout rouge de plaisir et dit à safemme et à moi, avec un gracieux zézaiement : « Voilà ceque j’appelle une excellente journée. » Et comme il obéit à safemme ! Entre nous soit dit, cette docilité masculine me rendbien fière de mon sexe…

» Où en étais-je ? Ah ! oui, àla table d’hôte.

» Jamais, Émily, je le déclare avec unrespect solennel pour les droits de la vérité, jamais je n’ai mangéun dîner aussi atrocement mauvais, aussi infâme que celui qu’onnous a servi le premier jour à l’hôtel. Pourtant, j’ai patientéjusqu’à la pâtisserie, et sans défiance j’ai mordu dans monmorceau. « Horrible ! horrible ! le comble del’horrible ! » Je n’ai jamais eu le courage d’avalercette chose sans nom. J’ai pris mon mouchoir, et, ma foi, j’ai…toussé le morceau. La nouvelle mariée, ma voisine, a vu seule lamanœuvre. Elle m’a tendu la main et m’a dit :« Parfait ! Il m’est arrivé exactement la même aventureavant-hier. » Voilà les débuts de mon amitié pour lady DorisJaneaway.

» Depuis, grâce à une solennelle entrevueavec le cuisinier principal de l’hôtel, nous nous sommes procuréles moyens de dîner plus convenablement.

» Cet intéressant personnage (lecuisinier) est un ex-zouave de l’armée française. Au lieu des’excuser à nous, il nous a avoué que le goût barbare des voyageursanglais et américains lui avait enlevé à jamais l’orgueil et lajoie que lui causait jadis l’exercice de son art. À l’appui de cequ’il avançait, il nous a cité deux jeunes Anglais incapables deparler une autre langue que la leur. Les garçons avaient raconté àla cuisine qu’ils s’étaient plaints du déjeuner, surtout des œufs.Là-dessus, notre Français s’était épuisé en des préparations d’œufsaussi exquises que variées. Des œufs à la tripe, au gratin, à ladauphine, à la poulette, à la tartare, à la vénitienne, à labordelaise, etc., etc. Mais les jeunes gentlemen n’étaient toujourspas contents. L’ex-zouave exaspéré, blessé dans son honneur,outragé dans sa dignité de chef, exigea une explication. – Au nomde tous les saints, qu’est-ce qu’ils voulaient donc pour leurdéjeuner ? – Ils voulaient… des œufs bouillis ! – Je n’aipas de termes, a conclu le zouave, pour exprimer mon mépris de ceque les Anglais appellent un déjeuner. Oh ! Émily, quelsdîners nous avons eus dans notre chambre, depuis que nous noussommes entendues avec cet incomparable cuisinier !

» Que pourrais-je vous dire encore ?Vous intéressez-vous, ma chère, aux clergymen jeunes etéloquents ?

» Nous en avons un ici qui est la pensée,la joie, le souci, l’admiration, l’adoration de toutes cesdames.

» Il est jeune – à peine trente ans. Il ale teint clair, les yeux bleus, de jolies mains et des bagues plusjolies encore. Et puis quelle voix ! quelles manières !Vous me direz que beaucoup de pasteurs choyés des dames peuventrépondre à ce signalement. J’ai gardé pour la fin ce qui distingueparticulièrement celui-ci. Ses beaux cheveux blonds tombent enboucles abondantes sur ses épaules, et sa barbe, une vraie barbeapostolique, descend en ondes soyeuses jusqu’aux derniers boutonsde son gilet.

» Que vous semble maintenant du révérendMiles Mirabel ?

» La vie et les aventures de ce séduisantclergyman sont un éloquent témoignage de sa pieuse résignation aumilieu d’épreuves sous le poids desquelles un homme ordinaireaurait succombé.

» Il a été clerc chez un avoué et renvoyéde sa place. Il a fait des conférences sur Shakespeare, auxquellesle public a eu l’infamie de ne pas accorder la moindre attention.Il a été secrétaire d’une troupe ambulante de musiciens et s’est vuflibusté par un directeur peu scrupuleux. Il a négocié laconstruction de chemins de fer à l’étranger et a été renié par ungouvernement sans principes. Il a été traducteur dans uneimportante maison de librairie et s’est entendu traiter d’ignarepar des journalistes gonflés d’envie. Il s’est réfugié dans lacritique dramatique et a reçu un congé injurieux de son rédacteuren chef. Tant de souffrances, de désillusions l’ont enfin mené à laseule carrière digne de lui, l’Église ! où l’a fait entrer laprotection d’amis influents. Quel changement ! À partir de cejour, tous ses efforts ont été bénis de la Providence. Deux foisdéjà on lui a offert une théière d’argent pleine de souverains. Oùqu’il aille, les sympathies l’entourent, et il a son couvert mis àla table d’innombrables familles. Après une tournée sur lecontinent qui laissera d’immortels souvenirs, il va rentrer enAngleterre, où l’appelle un de ses collègues les plus distingués,lequel collègue préfère un climat plus doux à celui de sa patrie.Il aura donc désormais le privilège envié de représenter le recteurabsent dans une cure de campagne, loin des villes, au sein d’uneretraite pastorale que peuplent uniquement d’innocents éleveurs debétail. Puisse le berger être digne du troupeau !

» À présent, laissez-moi ajouter que vousaurez occasion de voir et d’entendre ce phénix desprédicateurs.

» Je suis au bout de mes nouvelles et jecommence à croire, après cette longue lettre, qu’il est tempsd’aller me mettre au lit. Ai-je besoin de dire que j’ai parlé biensouvent de vous à Doris et qu’elle désire être votre amie aussibien que la mienne quand nous serons de retour enAngleterre ?

» Adieu donc pour l’instant, ma chérie.Je vous aime tendrement et reste

» Votre

» CÉCILIA.

» P. -S. – J’ai pris une nouvelle etdélicieuse habitude. Pour le cas où je me sentirais pendant la nuitdes tiraillements d’estomac, je garde une boite de pastilles dechocolat sous mon oreiller. Vous n’avez pas idée quelle consolationc’est pour moi !

» Si jamais je rencontre l’homme de mesrêves, je ferai expressément stipuler dans mon contrat de mariagemon droit absolu et perpétuel à ces suaves pastilles. »

Chapitre 8COMPARAISONS

Quel contraste cruel l’heureuse vie de Céciliafaisait avec celle de son amie ! Qui donc, à la place d’Émily,après avoir lu cette lettre insouciante et gaie, ne se fût uninstant replié sur soi-même avec un invincible sentimentd’amertume ?

Le ressort du caractère est une des qualitésles plus précieuses que la nature puisse nous donner. Alors que lesplus fermes résolutions sont impuissantes à nous défendre dudésespoir, cette force instinctive lui résiste victorieusement. –« Si je reste ici, je ne ferai que pleurer, pensa Émily, mieuxvaut sortir. »

Les gens quelque peu observateurs quifréquentent habituellement les parcs de Londres ont pu remarquer legrand nombre de personnes solitaires qui s’efforcent d’égayer leurvie par une promenade. On flâne languissamment autour descorbeilles de fleurs : on reste assis sur un banc pendant desheures ; on examine avec une curiosité patiente sesvoisins ; on contemple d’un air résigné les femmes qui passentà cheval et les enfants qui jouent dans les allées.

Les hommes essayent parfois d’échapper à cettemonotonie en fumant une pipe. Certaines femmes remplacent le dînerabsent par quelque biscuit. Ni les uns ni les autres ne sontsociables ; ou ne les voit pas faire connaissance entreeux ; peut-être sont-ils fiers, ou timides, ou moroses ;ou peut-être, désespérés, ayant perdu toute confiance en eux-mêmes,ils désespèrent également d’autrui ; peut-être redoutent-ilsla curiosité, et ont-ils des vices à cacher, ou des vertus queblesse la lumière après des années d’obscurité.

Émily faisait partie maintenant de cettegrande catégorie.

Parmi les flâneurs habituels des parcs, cettegracieuse petite personne en noir, dont le visage était protégé parun voile de crêpe, se fit bien vite remarquer des bonnes d’enfants,des solitaires méditatifs et des nomades installés sur lespelouses. La domestique fournie par le bienveillant docteur Alldayse chargeait de garder la maison pendant les absencesd’Émily ; pas une autre créature vivante dans ce vaste Londresn’avait souci de ce que pouvait devenir la jeune fille. MistressEllmother n’avait pas reparu depuis les funérailles, et mistressMosey n’oubliait pas qu’on l’avait, quoique fort poliment, mise àla porte. À qui Émily aurait-elle pu dire : « Si nousallions faire un tour de promenade ? »

Elle avait annoncé la mort de sa tante à missLadd et reçu des nouvelles de Francine.

La lettre de la maîtresse de pension étaitsincèrement cordiale et affectueuse. – « Choisissez votremoment, ma chère enfant, et venez me retrouver à Brighton ; leplus tôt sera le mieux. »

Émily répugnait, non à accepter l’invitation,mais à retrouver Francine. La riche héritière des Indesoccidentales paraissait encore plus raide et plus dure, la plume àla main. Sa lettre disait « qu’elle n’avançait pas dans sesétudes ; elle les détestait, d’ailleurs, les maîtres choisispour l’instruire rivalisant de laideur et leur seul aspect luiétant odieux ; miss Ladd lui avait été antipathique à premièrevue, et le temps ne faisait que confirmer cette fâcheuseimpression ; Brighton était toujours le même, la mer toujoursla même, les promenades en voiture toujours les mêmes ; unpressentiment secret disait à Francine qu’elle finirait par unesclandre, si Émily ne venait l’aider à s’amuser à Brighton,pendant que la vieille institutrice aurait le dostourné. »

Avec la perspective d’une telle société, lamorne solitude de Londres pouvait, en comparaison, être regardéecomme un plaisir : Émily écrivit à miss Ladd une lettre pleinede gratitude, mais qui déclinait son invitation.

Bien des journées monotones avaient glissédepuis dans le gouffre de l’éternité, mais la lettre de Céciliaévoquait si brusquement l’image du bonheur passé qu’Émily sesentait prête à succomber sous le poids de l’isolement et duchagrin. Elle était brave et avait courageusement refoulé seslarmes ; elle était sortie pour chercher quelque allégement àson ennui, sous un beau ciel lumineux, dans la contemplation de laverdure, des fleurs et des oiseaux. Mais non, la mère Nature, sitendre aux heureux de ce monde, n’est qu’une marâtre pour les cœursblessés. Bientôt les yeux de la jeune fille se voilèrent ; àpeine si elle distinguait sa route. Deux ou trois fois, elle lesessuya furtivement sous son voile, quand le regard d’un passant luifaisait craindre d’être remarquée ; puis ses paupières segonflaient de nouveau.

Oh ! ses camarades de pension quidisaient jadis dans leurs moments de tristesse : « Allonsprès d’Émily, elle saura bien nous égayer ! » si ellespouvaient la voir à présent, la reconnaîtraient-elles ?

Lasse d’errer, elle s’assit sur un banc, afinde reprendre ses forces.

Le banc était vide et, dans ce coin écarté, onn’entendait même plus le bruit des pas. La solitude de la jeunefille était aussi complète qu’au cottage. Où était Céciliamaintenant ? En Italie, au milieu des lacs et des montagnes,échangeant des plaisanteries avec sa rieuse compagne devoyage !

Tandis qu’elle faisait cette douloureusecomparaison, deux jeunes filles de son âge vinrent s’asseoir surson banc.

Tout entières à ce qui les intéressaitpersonnellement, elles ne prirent point garde à cette inconnuevêtue de deuil. C’étaient deux sœurs, et la plus jeune allait semarier.

Elles parlaient de leurs toilettes, de leurscadeaux, comparaient le brillant fiancé de l’une avec le timideamoureux de l’autre, riaient de leurs propres saillies, de leursjoyeux rêves d’avenir, riaient des invités de la noce, riaient detout. Trop joyeuses pour rester longtemps en place, elles selevèrent subitement, et l’une dit à l’autre : « Ah !Polly, je suis trop heureuse ! » et elle s’élança dansl’allée en dansant. « Sally ! Sally ! es-tufolle ? » criait Polly. Mais elle riait aux éclats de la« folie » de sa sœur.

Émily se leva à son tour et reprit le chemindu logis.

La joie bruyante des deux jeunes filles avaitexcité en elle un sentiment de révolte contre son sort. Oh !décidément il fallait qu’elle changeât de vie ! il lui fallaitun travail, un travail quelconque, qui donnât un autre cours à sespensées !

Ceci la ramena à l’offre de sir JervisRedwood. Cet inconnu se trouvait ainsi transformé par le caprice duhasard en un ami des heures de détresse, qui pouvait lui donner uneplace et un rôle dans le laborieux monde des lecteurs duBritish Museum.

Le jour même, Émily écrivit à sir Jervisqu’elle acceptait sa proposition ; le lendemain, elle allaittrouver le libraire qui devait lui fournir des renseignements.

Elle l’intéressa au point qu’il prit sur luide modifier les instructions de son client.

« Dès qu’il s’agit de ses travauxlittéraires, lui dit-il, le vieux savant, qui est sans pitié pourlui-même, ne tient pas compte non plus de la peine des autres. Ilfaudra vous ménager, miss Émily. Il serait non seulement absurde,mais cruel, d’exiger de vous une fouille dans les vieux journaux,afin d’y rechercher tout ce qui se rapporte au Yucatan depuis queStéphen a publié ses Voyages dans l’Amérique centrale, ily aura tantôt quarante ans. Commencez par les numéros qui remontentà une date antérieure de cinq ans à la présente année, nous verronstoujours bien ce qu’il en résultera. »

Pour suivre ce conseil amical, Émily se fitremettre le volume de 1876.

Dès la première heure de travail, elle sentitgrandir sa gratitude envers le libraire. Tenir son attentionimperturbablement fixée sur le sujet qui intéressait son patron,tandis qu’il lui fallait se garder de lire les menues nouvellesplus intéressantes pour une femme, cet effort mettait sa patienceet sa résolution à une rude épreuve. Heureusement pour elle, sesvoisins n’étaient pas des oisifs. Ces gens, si absorbés par letravail qu’ils n’avaient pas même levé les yeux quand elle étaitvenue s’installer près d’eux, étaient justement l’exemple qu’il luifallait. Sans se décourager, durant de longues heures, ellepoursuivit sa tâche, si monotone qu’elle lui parût.

En rentrant, la jeune fille fut accueillie pardes nouvelles qui relevèrent son moral.

Le matin même, avant de sortir, elle avaitdonné des instructions précises pour le cas où, en son absence,certain étranger se présenterait au cottage. Les premières parolesde la domestique aussitôt qu’elle eut ouvert la porte, furent pourlui dire que le gentleman était venu.

Cette fois, il avait hardiment laissé sacarte, sur laquelle était tracé le nom attendu : AlbanMorris.

Chapitre 9ALBAN MORRIS

Après un coup d’œil jeté sur la carte. Émilyse tourna vers la servante.

« Avez-vous dit à M. Morris quelsordres je vous avais donnés ?

– Oui, miss : si vous étiez chezvous, je devais le faire entrer. Peut-être que j’ai eu tort, maisje lui ai expliqué que vous étiez allée lire au Muséum.

– Qu’est-ce qui vous fait croire que vousavez eu tort ?

– Eh mais, je ne sais pas trop ;c’est que ce monsieur n’a pas dit un mot et qu’il avait un drôled’air.

– L’air fâché ? »

La servante secoua la tête.

« Non, ce n’est pas ça. Étonné plutôt etintrigué.

– Il ne vous a chargé de rien pourmoi ?

– Il a dit qu’il reviendrait si vousvouliez être assez bonne pour le recevoir. »

Une demi-heure après, Alban entrait chezÉmily.

Il la regarda, attendri. La lumière tombait enplein sur le visage de la jeune fille, qui s’était levée pour lerecevoir.

« Oh ! que vous avezsouffert ! » s’écria Morris.

Ce cri lui était échappé ; il n’avait pasété maître de le retenir et ses yeux s’attachaient sur elle avecune douceur compatissante. La sympathie est précieuse à toutes lesfemmes, et, depuis la mort de sa tante, Émily n’en avait guèrerencontré. Même les efforts du bon docteur pour la consoler seressentaient trop de la banalité de langage que contractentinvolontairement ceux à qui la routine journalière de la vie offresans cesse la vue de la douleur et de la mort.

Craignant qu’Alban ne se méprît sur la naturede l’émotion que lui causait sa visite, Émily fit un violent effortpour lui parler avec calme.

« J’ai été très seule, dit-elle, et jecrois que ma figure le doit montrer. Vous êtes de mes rares amis,monsieur Morris. »

Des larmes la gagnaient malgré elle, tandisque, debout, le chapeau à la main, il semblait craindre que saprésence lui fût importune.

Aux heures de souffrance, le cœur est aisémenttouché. Elle lui tendit de nouveau la main, qu’il retint doucemententre les siennes.

Depuis leur séparation, elle n’avait pas cesséde hanter son souvenir, elle lui était devenue plus chère quejamais. Profondément ému et troublé, il n’osait plus prononcer uneparole, de crainte de se trahir. Ce silence plaidait mieux sa causeque le plus éloquent discours. Dans le secret de son âme, Émilys’étonnait d’avoir pu accueillir jadis sa confession avec tantd’insouciance. N’avait-elle pas été bien sévère de lui interdirejusqu’à l’espérance ?

Sentant sa propre faiblesse, elle jugeaprudent de détourner l’attention d’Alban. Elle lui indiqua unechaise, et commença par le remercier de lui avoir apporté seslettres. De ce sujet, la transition fut facile pour passer auxraisons qui avaient pu le déterminer à voyager dans le Nord.

« Il m’a semblé, dit-elle ; que vousaviez des soupçons sur mistress Rook : me suis-jetrompée ?

– Non, vous aviez raison.

– C’étaient des soupçons sérieux, jesuppose ?

– Assurément ; sans quoi je n’auraispas consacré mes vacances à m’assurer s’ils étaient fondés.

– Sur quoi portaient-ils, cessoupçons ?

– J’aurais regret de vous causer undésappointement… »

Elle l’interrompit.

« Et vous préférez ne pas répondre à maquestion ?

– Je préférerais surtout savoir si, devotre côté, vous avez fait quelque supposition.

– Oui, monsieur Morris, j’ai supposé quevous aviez fait la connaissance de sir Jervis Redwood.

– Et vous avez deviné juste. Pourobserver la femme de charge de sir Jervis, il me fallaitnécessairement obtenir accès dans sa maison.

– Comment avez-vous fait ? Qui vousa procuré une lettre d’introduction ?

– Je ne connaissais personne qui pût merendre ce service. D’ailleurs, la suite des événements a prouvé quecette lettre était inutile. Sir Jervis s’est présenté lui-même, etce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que, dès notre premièreentrevue, il m’a invité à devenir son hôte.

– Sir Jervis s’est présentélui-même ? répéta Émily avec surprise. Tel que me l’a décritCécilia, c’est bien le dernier homme dont j’eusse attendu unedémarche de ce genre. »

Alban sourit.

« Désirez-vous savoir comment la choses’est faite ?

– J’allais vous le demander. »

Chapitre 10ALBAN CHEZ SIR JERVIS

Alban, au moment de parler, s’arrêta, hésitaet finit par faire une singulière requête :

« Me pardonnerez-vous mon impolitesse,miss Émily ? dit-il. Je vous demande la permission de mepromener de long en large tout en causant ? Je suis, de monnaturel, inquiet et agité, et la marche m’est uncalmant. »

La figure de la jeune fille s’éclaira pour lapremière fois d’un sourire.

« Comme cela vous ressemble ! »s’écria-t-elle.

Alban lui jeta un regard étonné et ravi. Ellevenait de trahir l’intérêt excité chez elle par l’originalité deson caractère.

« Je n’aurais jamais osé espérer, dit-il,que vous me connaissiez si bien.

– Vous oubliez votre histoire. »répliqua-t-elle gravement.

Il s’était retiré à une des extrémités de lapièce, la moins encombrée de meubles, et, la tête baissée, lesmains derrière le dos, il allait et venait d’un pas régulier. Grâceà la force de l’habitude, rien n’était changé dans la tournure deson langage, mais au cours du récit, il parut quelquefoisembarrassé. Cela tenait-il au vague de ses souvenirs, oucraignait-il d’en dire trop ?

« Je commence par le commencement,reprit-il. Nous partirons donc, s’il vous plaît, par le chemin defer, que nous échangerons contre une voiture à un cheval, pour nousarrêter à un village situé dans un trou. C’était l’endroit le plusrapproché de la demeure de sir Jervis, ma destination parconséquent. Je choisis le plus grand des cottages, ou plutôt deshuttes, de ce hameau, et j’allai demander à la femme debout sur leseuil si elle pouvait me louer un lit. Elle me crut évidemment ivreou fou. Je ne perdis pas mon temps à vouloir la persuader. Unenfant dormait dans ses bras. Je commençai par admirer le baby etje finis par faire son portrait. À partir de ce moment, j’étais unmembre de la famille, un membre respecté. À côté de la chambre deces braves gens se trouvait une sorte de niche, où couchait lefrère du mari. Ce frère fut renvoyé avec cinq schellings dans lamain en guise de consolation, et on m’offrit sa place. J’ai lemalheur d’être grand, aussi ai-je dû dormir la tête sur l’oreilleret les pieds en dehors de la fenêtre : une pose aussi agréableque fraîche par les belles nuits d’été. Mais, dès le lendemain, jepréparais le piège où sir Jervis devait se laisser choir.

– Un piège ? dit Émily, qui n’étaitpas sûre d’avoir bien entendu.

– Je suis allé dessiner en plein air,reprit Alban. Y a-t-il un être humain, avec ou sans titre, qui,passant sa vie dans une campagne solitaire, puisse voir un étrangeraffairé avec une boîte de couleurs et des brosses, sans examinerson travail ? Trois jours se passèrent, et je ne voyais rienvenir. Je suis, par bonheur, très patient. Le quatrième jour,j’étais absorbé par une des tâches les plus ardues que nous offrel’art du paysagiste, celle de peindre des nuages d’après nature.Tout à coup, le silence solennel de la plaine fut troublé par unevoix d’homme qui parlait, qui croassait plutôt, à côté de moi. –« La pire maladie de l’existence, disait cette voix, estl’exécrable nécessité de prendre de l’exercice. Je déteste perdremon temps. Je déteste les belles vues, je déteste le grand air, jedéteste les poneys. Veux-tu bien marcher, brute ! » Étanttrop occupé pour détourner la tête, j’avais cru naturellement quece gracieux discours s’adressait à un compagnon. Pas du tout ;la voix croassante avait coutume de se parler à elle-même. Uneminute après, passait devant moi un vieillard monté sur un poney aupoil rude et hérissé.

– Était-ce sir Jervis ?

– Il ressemblait surtout à l’idée qu’onse fait généralement du diable.

– Oh ! monsieur Morris !

– Je vous donne mes impressions pour cequ’elles valent, miss Émily. Il tenait à la main son chapeau àhaute forme, et ses cheveux gris fer se dressaient sur son crânecomme du crin fraîchement cardé ; ses sourcils buissonneux serelevaient sur des tempes, étroites ; ses vilains yeux rondsbrillaient d’un éclat méchant ; sa barbe pointue lui cachaitle menton ; du cou jusqu’aux chevilles, il était couvert d’unvêtement qui tenait le milieu entre le manteau et la redingote.Pour l’achever, il est boiteux. Je ne doute nullement que sirJervis ne soit le sosie terrestre de l’aimable personnage que voussavez. « Ah ! un artiste ! Juste l’homme qu’il mefaut ! » C’est en ces termes qu’il s’est présenté.Remarquez, je vous prie, que mon amorce avait eu plein succès.

– Lui avez-vous donc plu à premièrevue ?

– Non, certes ; je ne crois pas quede sa vie il ait ressenti l’ombre de bienveillance pour qui que cesoit.

– Alors, comment vous a-t-il invité àvenir chez lui ?

– Ça, c’est la partie amusante del’histoire. Je me suis fait inviter, tout simplement, en traitantle vieux sauvage avec aussi peu de cérémonie qu’il me traitaitmoi-même. Il s’était penché sur mon esquisse. – « C’est unmétier de fainéant que vous faites là, a-t-il dit. – Vous n’êtespas le premier ignare qui ait fait cette remarque, »répondis-je. Sur ce mot, il piqua sa bête et partit comme un hommepeu habitué à s’entendre parler de la sorte ; mais, aprèsréflexion, il tourna bride et revint près de moi.« Entendez-vous quelque chose à la gravure sur bois ? medit-il. – Oui. – Et à la gravure à l’eau-forte ? – J’en aifait plusieurs. – Êtes-vous membre de l’Académie ? – Je suisprofesseur de dessin dans un pensionnat de jeunes filles. – Quelpensionnat ? – Celui de miss Ladd. – Ah ! diable !alors vous connaissez la demoiselle qui devait être monsecrétaire ? » Je ne sais trop si cela vous sembleraflatteur, mais sir Jervis parut considérer ce fait comme une sortede référence lui garantissant mon honorabilité. En tout cas, ilpoursuivit son interrogatoire. « Combien de tempsresterez-vous dans le pays ? – Je n’ai rien décidé encore. –Je voudrais vous consulter… Vous m’écoutez ?… – Non, jedessine ». – Il poussa une espèce de cri rauque. Je luidemandai s’il était malade. « Malade ? non, jeris. » – C’était un rire diabolique, composé d’une seulesyllabe, non pas un « ah ! ah ! » mais un« ah ! » prolongé. Il devenait plus que jamais uneincarnation de l’éminent personnage à qui je persiste à croirequ’il ressemble. « Vous avez une jolie impudence ! medit-il. Où logez-vous ? » La description de ma niche luicausa un tel ravissement qu’il m’invita sur l’heure à allerm’installer dans sa maison. « Je ne pourrais pas aller vousvoir dans une étable à porcs ; il faut donc que vous veniezchez moi. Comment vous appelez-vous ? – Alban Morris ; etvous ? – Jervis Redwood. – Faites vos paquets aussitôt quevotre barbouillage sera fini, et venez essayer de mon chenil à moi.Vous l’avez mis là, dans un coin du dessin, c’est bien ça. »Je fis mes paquets et j’essayai de son chenil… »

Alban s’interrompit.

« Je pense que maintenant vous en avezassez de sir Jervis ?

– Mais non, pas du tout, répliqua Émily.Vous vous arrêtez au moment le plus intéressant ; je comptaisque vous me feriez pénétrer dans l’intérieur de sir Jervis.

– Et moi, miss Émily, je pensais que vousalliez me parler du British Museum. Cela vousétonne ? La première fois que je suis venu, on m’a dit quevous étiez à la bibliothèque. Vos lectures sont-elles unmystère ?

– Mes lectures ne sont nullement unmystère. Je parcours de vieux journaux, voilà tout.

– De vieux journaux !

– Oui, je consulte les vieux journaux àpartir de l’année 1876.

– Ne remontez-vous pas jusqu’à une dateantérieure ? dit-il vivement.

– Au contraire, je poursuivrai mesrecherches en avant, jusqu’à l’époque actuelle. »

Il devint subitement pâle et voulut cacher sontrouble en détournant son visage du côté de la fenêtre. Mais,durant une seconde, l’émotion l’avait emporté chez lui sur lesang-froid et la jeune fille s’en aperçut.

« Qu’ai-je donc dit qui ait pu vouseffrayer ? » demanda-t-elle.

Il s’efforça de prendre un ton de galanterieenjouée.

« Votre empire sur moi a lui-même seslimites, dit-il ; quoi que vous fassiez, vous ne m’effrayerezjamais. Vos recherches dans les vieux papiers ont-elles en vue unobjet particulier ?

– Sans doute.

– Peut-on savoir lequel ?

– Puis-je savoir, moi, ce qui vous atroublé ainsi ? » dit-elle d’un ton sec.

Il reprit sa marche, puis s’arrêta brusquementdevant elle.

« Ne soyez pas dure envers moi ; jevous aime tant !… Pardon ! je voulais dire qu’il m’estdouloureux d’avoir un secret pour vous. Si, en ce moment, ilm’était permis de vous ouvrir mon cœur, je serais un homme plusheureux que je ne le suis. »

Elle fut touchée par la sincérité de sonaccent.

« Je ne vous importunerai plus de mesquestions, dit-elle avec douceur. Je n’insisterai même pas poursavoir comment vous vous êtes tiré d’affaire chez sirJervis. »

Il saisit avec empressement le moyen ainsioffert de lui témoigner sa gratitude.

« Je suis prêt à vous répondre sur monséjour chez le baronnet. Dites-moi seulement ce qui vousintéresse. »

Elle répondit, non sans quelquehésitation :

« J’aimerais à être au courant de ce quis’est passé lorsque vous avez vu mistress Rook. »

À la surprise, aussi bien qu’à la grandesatisfaction d’Émily, il accéda immédiatement à ce désir.

« Nous nous sommes rencontrés, reprit-il,dès le premier soir de mon arrivée dans la maison. Sir Jervism’avait conduit dans la salle à manger, où miss Redwood se tenaitassise, un gros chat noir sur les genoux. Plus âgée, plus grande,plus anguleuse que son frère, avec des yeux de pierre et une peaude parchemin, on eût dit, – passez-moi cette apparentecontradiction, – un cadavre vivant. On me présenta, et le cadavredonna signe de vie. Les derniers vestiges d’une bonne éducationreparurent dans son salut et dans son sourire. Mais je vousreparlerai plus longuement de miss Redwood. Sir Jervis me parutdécidé à me faire payer son hospitalité par des consultationsprofessionnelles. Il voulut tout d’abord s’assumer si les artistesqui illustrent son merveilleux ouvrage ne lui volaient pas sonargent, soit par des prix excessifs, soit en lui fournissant dumauvais travail. Mistress Rook fut expédiée dans son cabinet à larecherche des gravures. Vous rappelez-vous son air pétrifiélorsqu’elle lut la date inscrite sur le médaillon ? Ma vue eutle même effet sur elle. Je la saluai poliment, mais ma politesse latrouva aveugle et sourde. Son maître lui arracha les illustrationsdes mains en lui ordonnant de sortir. Elle resta immobile comme uneborne, les yeux largement dilatés. « Elle ne m’entendseulement pas ! » dit le baronnet. Et, s’adressant à sasœur : « Essayez de la sonnette, » dit-il. MissRedwood prit une belle vieille sonnette de bronze posée sur latable à côté d’elle et l’agita. À ce son aigu, mistress Rook portala main à sa tête, du geste de quelqu’un qui vient d’y recevoir uncoup, fit volte-face et sortit enfin. « Il n’y a que ma sœurqui puisse venir à bout de Rook, dit sir Jervis. Rook esttimbrée ! » Miss Redwood ne parut pas être de cet avis.« Non, non ! » dit-elle. – Un monosyllabe pour touteréponse, mais un monosyllabe qui contenait un volume decontradictions. Sir Jervis me lança un coup d’œil malin,signifiant, j’imagine, que, selon lui, la maîtresse n’était pasmoins timbrée que la domestique. Puis on servit le dîner. Monattention alors se reporta sur le mari de mistress Rook.

– Comment est-il ? demandaÉmily.

– Réellement je ne saurais le dire :c’est un de ces individus insignifiants qu’on ne regarde jamaisdeux fois. Ses vêtements sont fripés, sa tête chauve et ses mainstremblantes. C’est tout ce que je me rappelle de lui. On servit àsir Jervis et à moi du poisson salé, du mouton et du chevreau. MissRedwood prit du bouillon froid, dans lequel M. Rook versa ungrand verre de rhum. « Elle n’a plus d’estomac, m’expliqua sonfrère ; les aliments chauds lui ressortent du gosier dixminutes après y être entrés ; elle ne vit que de cetteabominable mixture qu’elle appelle du bouillon au grog. » MissRedwood avalait son élixir par petites gorgées, tout en meregardant avec un intérêt dont j’eusse été fort en peine de donnerla raison. Le dîner fini, elle agita de nouveau l’antiqueclochette, et le vieux domestique reparut. Elle prit le bras duM. Rook pour s’éloigner, mais elle s’arrêta lorsqu’elle passadevant moi. « Monsieur, venez, s’il vous plait, me trouverdans ma chambre, demain, vers deux heures. » Sir Jervisintervint encore. « Le matin elle est en compote (ilne désignait sa sœur que par le mot elle)… ellene réussit à se requinquer un peu que vers le milieu de la journée.Le fait est que la mort l’a oubliée. » – Il alluma sa pipe etse mit à méditer sur les hiéroglyphes trouvés dans les ruines duYucatan. J’allumai moi-même ma pipe et lus le seul livre quej’avais pu dénicher dans la salle, de lugubres récits de naufrageset de désastres maritimes. Quand la pièce fut bien pleine de fuméede tabac, nous nous endormîmes sur nos chaises. Comme ce sommeiln’avait rien de confortable, le réveil ne tarda pas, et chacun allase mettre au lit. Voilà le rapport véridique de ma première soiréeà Redwood Hall.

– Poursuivez, je vous prie, dit Émily.Miss Redwood m’intéresse. Naturellement vous avez été exact à sonrendez-vous ?

– Je m’y rendis de fort mauvaise humeur.Encouragé par une appréciation favorable des gravures soumises àmon jugement, sir Jervis avait résolu de m’utiliser d’une autremanière. « Vous n’avez rien de pressant à faire, medit-il ; si vous nettoyiez mes tableaux ?… » Je luijetai mon regard le plus noir, ce fut toute ma réponse. Monentrevue avec sa sœur devait être pour ma patience une épreuve nonmoins pénible, quoique d’un genre différent. Dès mon entrée dansson appartement, sans l’ombre de préliminaires, miss Redwoodm’apprit pourquoi elle m’avait fait venir. Elle parle d’une voixremarquablement forte pour une femme de cet âge, et d’un ton lentet emphatique : « Monsieur, dit-elle, je vais solliciterune faveur : je vous prie de me raconter ce qu’a fait mistressRook. » J’étais si parfaitement abasourdi que je la regardaid’un air idiot. Elle poursuivit impitoyablement : « J’aisoupçonné mistress Rook, monsieur, avant qu’elle fût restée unesemaine à mon service. Cette femme a des souvenirs qui laterrifient. » Jugez de mon étonnement en voyant que les idéesde miss Redwood à ce sujet concordaient si bien avec les miennes.Comme je me taisais, la vieille dame devint plus explicite, mais enconservant toujours dans son langage les formules un peu raides dela courtoisie d’autrefois. « Nous avions décidé, monsieur, queRook et sa femme occuperaient la chambre à coucher voisine de lamienne, au cas où je me trouverais indisposé pendant la nuit.Mistress Rook, après avoir regardé la simple porte qui sépare lesdeux pièces, s’informa si je verrais un inconvénient à ce qu’elles’installât ailleurs. C’est singulier, c’est singulier ! Jevous en prie, monsieur, asseyez-vous, et veuillez me dire quelcrime mistress Rook peut bien avoir commis : est-ce un vol ouun meurtre ? »

– Quelle terrible vieille ! s’écriaÉmily. Que lui avez-vous répondu ?

– Je lui ai déclaré fort sincèrement queje ne savais rien des secrets de mistress Rook ; sur quoil’humeur de miss Redwood prit une tournure sarcastique.« Permettez-moi de vous demander, monsieur, si vous étiezaveugle quand notre femme de charge s’est trouvée à l’improviste enface de vous ? – Sir Jervis croit mistress Rook timbrée,dis-je. – Vous défiez-vous de moi, monsieur ? – Nullement,mais en vérité, madame, je ne puis vous donner aucunrenseignement. » Elle agita sa main osseuse et parcheminéedans la direction de la porte. Je saluai et j’allais sortir, quandelle me rappela. « Jadis, monsieur, les vieilles femmesavaient coutume de prophétiser. Je vais à mon tour hasarder uneprédiction. Vous êtes cause que nous serons privés des services deM. et mistress Rook. Si vous voulez bien rester ici encore unou deux jours, vous verrez que ces gens-là s’en iront. Remarquezbien que c’est la femme qui voudra partir ; lui n’est qu’unzéro. Je vous souhaite le bonjour. » Me croirez-vous, missÉmily, si je vous dis que cette prédiction s’estréalisée ?

– Voulez-vous dire que les Rook ontquitté leur place ?

– Ils seraient certainement partissur-le-champ si le baronnet n’avait exigé d’eux de lui donner unmois de délai, selon l’usage. Les soupçons de sa sœur ne l’avaientpas effleuré. La conduite de la femme de charge prouvaitsimplement, à l’entendre, qu’elle était timbrée. « Uneexcellente domestique à part ce léger défaut, me dit-il. Vousverrez que je saurai la remettre dans son bon sens. » Mesréflexions personnelles étaient fort différentes. Je n’avais pas àobserver mistress Rook, elle trahissait d’elle-même sonangoisse ; ma présence seule la faisait fuir. »

Émily, selon sa promesse, ne voulait pastroubler Alban par ses questions, mais involontairement sonimagination travaillait.

De quoi soupçonnait-il mistress Rook ?Quand sa méfiance s’était éveillée pour la première fois, est-cequ’il pensait à son père ?

Alban poursuivit :

« Maintenant, il s’agissait de savoir si,en restant l’hôte de sir Jervis, je pouvais espérer de nouvellesdécouvertes. Le but de mon voyage était atteint, et je ne mesentais aucune inclination pour l’emploi honorifique de nettoyeurde tableaux. Miss Redwood m’aida à sortir d’incertitude. Ellem’envoya chercher de nouveau. La réalisation de sa prophétiel’avait enchantée. Elle me demanda, avec une ironique modestie, sije comptais leur accorder plus longtemps le plaisir de me gardersous leur toit, après l’émotion que j’avais causée. Je lui répondisque mon intention était de partir le lendemain matin par le premiertrain. « Cela vous arrangerait-il de vous en aller fort loind’ici ? » J’avais mes raisons pour aller à Londres et jelui en fis part. « Voulez-vous répéter cela à mon frère quandnous nous mettrons à table ? dit-elle. Et auriez-vousl’obligeance d’ajouter que vous n’avez pas l’intention de jamaisrevenir dans le Nord ? Comme d’habitude, je prendrai le brasde mistress Rook pour descendre les escaliers, et je ferai en sortequ’elle ne perde aucune de vos paroles. Je ne veux pas faire unenouvelle prédiction ; j’insinuerai simplement que je sais déjàce qui va arriver, et je serai charmée, monsieur, que vous puissiezconstater de vos propres yeux la justesse de mes prévisions. »Est-il besoin d’ajouter que cette étrange vieille avait, cette foisencore, deviné juste ? Et maintenant, miss Émily, neserez-vous pas de mon avis si je dis que mon voyage dans leNorthumberland n’a pas été inutile ? »

Émily dut non sans peine réprimer son envie defaire de nouvelles questions.

Alban disait qu’il avait eu ses raisons pourrevenir à Londres ; ne pouvait-on lui demanderlesquelles ? Mais non, il aurait lui-même indiqué ses motifss’ils l’avaient concernée, comme elle le supposait d’abord. Mieuxvalait donc se taire.

Rien, en effet, n’aurait fait parler Alban sila jeune fille l’avait interrogé.

Ses doutes n’existaient plus : il étaitdès à présent bien convaincu que mistress Rook avait été lacomplice du crime commis dans son auberge en 1877. Revenu à Londrespour s’assurer de la réalité de ses soupçons, il les avait viteéchangés contre une certitude absolue : le père d’Émily étaitmort victime d’un assassinat !

Les journaux de l’époque, consultés par Albanau British Museum, contenaient tous les détailsdu meurtre, imprimés en gros caractères de manière à attirerl’attention. Comment détourner celle d’Émily et soustraire la jeunefille à cette cruelle découverte ?

Émily avait rompu le silence avant qu’ildevînt embarrassant.

« Est-ce que vous avez revu mistress Rookle matin de votre départ ? demanda-t-elle.

– Cela n’eût servi à rien, réponditAlban. Elle et son mari ont résolu de rester à Redwood, je sauraisdonc maintenant où les trouver au besoin. En partant, je n’ai vuque sir Jervis. Il tenait toujours à son idée de faire nettoyer sestableaux gratis. « Si vous ne pouvez pas vous en charger, nepourriez-vous montrer à mon secrétaire la façon de s’yprendre ? » Il m’a confié que l’infortunée engagée àvotre place était une femme âgée, laide et affligée d’un rhume decerveau perpétuel. Elle saurait fort bien s’acquitter de cettebesogne ; car enfin (la remarque est de lui), ce qu’il y a debon dans les femmes, c’est qu’on peut les faire travailler plus età meilleur marché que les hommes. Je déclinai l’offre séduisanted’enseigner à une pauvre femme si enchifrenée l’art de nettoyer lespeintures. Me voyant inébranlable, sir Jervis manifesta un vifempressement de me dire adieu. Mais, à la dernière minute, iltrouva encore moyen de m’utiliser en me chargeant d’une lettre, iléconomisait un timbre. Celle qui portait votre adresse étaitarrivée à l’heure du déjeuner et sir Jervis m’avait dit :« Puisque vous allez à Londres, si vous emportiez mon envoiavec vous ? »

– A-t-il ajouté qu’il y avait une lettrede lui sous l’enveloppe ?

– Non, il m’a remis le pli toutcacheté. »

Émily lui plaça sous les yeux le billet deJervis.

« Voilà qui vous dira en quoi consistemon travail au Muséum. »

Il jeta un coup d’œil sur la lettre et offritavec empressement à Émily de l’aider dans sa tâche.

« Moi aussi, j’ai été autrefois un destravailleurs assidus de la salle de lecture. Laissez-moi partageravec vous la besogne ; cela me fera paraître les vacancesmoins longues. »

Il avait un si vif désir de la servir qu’ilinterrompit ses remerciements.

« Prenons chacun une année, dit-il. Vosrecherches commenceront à partir de 1876 ?

– Oui.

– Très bien ! Je prendrai l’annéesuivante. Vous reprendrez l’année d’après, et ainsi de suite.

– Vous êtes bien bon,répondit-elle ; mais je vous prierai de modifier un peu ceplan.

– Comment cela ? dit-ilvivement.

– Si vous vouliez bien me laisser lescinq années allant de 76 à 81 et vous charger de cinq autres allantà reculons, vous me feriez grand plaisir. Sir Jervis me demande desextraits des articles publiés par les journaux depuis quarante anssur les voyages dans l’Amérique centrale, et je me suis permisd’alléger cette lourde tâche. Mais quand je ferai part du résultatà mon patron, j’aimerais à lui dire que j’ai exploré dix années, aulieu de cinq. Voyez-vous quelque obstacle à cetarrangement ? »

Il le repoussa avec obstination, avec uneobstination incompréhensible.

« Essayons d’abord, dit-il, de mon plantel quel. Pendant que vous parcourrez 76, je travaillerai 77. Si,après cet essai, vous préférez toujours votre arrangement, je vousobéirai. Est-ce convenu ? »

La pénétration instinctive de la jeune fille,aidée par l’accent aussi bien que par les paroles de Morris,discernait quelque raison cachée sous cette opiniâtreté.« Cela ne peut guère être convenu tant que je ne vous auraipas bien compris, dit-elle. Il semblerait que vous ayez, pourprocéder de la façon que vous indiquez, des raisonspersonnelles. »

Elle avait parlé avec sa netteté habituelle,le regard fixé sur les yeux d’Alban. Il fut évidemmentdéconcerté.

« Qui vous fait faire cettesupposition ? dit-il.

– Ce que j’ai expérimenté sur moi-même. Sij’avais en tête quelque dessein arrêté, je m’y obstinerais, commevous vous y obstinez.

– Cela signifie-t-il, miss Émily, quevous refusez de céder ?

– Non, monsieur Morris. Je ne veux pasvous être désagréable pour vous remercier d’être si obligeant. Jem’en rapporte à vous et je ferai comme il vous plaira. »

Si Alban avait été moins absorbé par le désird’épargner à Émily la cruelle angoisse qu’il redoutait pour elle,la subite soumission de la jeune fille lui eût inspiré quelquedoute sur sa sincérité. Mais il était si heureux d’avoir obtenud’elle la concession demandée qu’il se hâta, peut-être un peu tropvite, de prendre congé d’elle, tant il craignait de la voir revenirsur sa résolution.

« Vraiment, dit-il, ma visite est déjàd’une inexcusable longueur. Si j’abuse ainsi de votre indulgence,comment pourrais-je espérer me faire recevoir de nouveau ?Nous nous retrouverons demain à la bibliothèque. »

Et il partit sans lui laisser le temps deplacer un mot.

Il n’était pas dehors qu’Émily faisait cetteréflexion.

« Il y a donc, dans les nouvelles de 77,quelque chose qu’il veut m’empêcher de lire ? »

Quant au moyen de satisfaire sa curiosité, iln’exigeait pas une bien grande invention : rien n’était plusaisé que de se procurer le volume qu’Alban avait accaparé pourlui.

Pendant deux jours, installés devant leurspupitres, en face l’un de l’autre, Émily et Alban poursuivirentleur tâche insipide.

Le troisième jour, Émily ne vint pas.

Était-elle malade ?

Pas le moins du monde. Elle était dans unebibliothèque de la Cité, où elle compulsait avec ardeur la sériedes numéros du Times pour l’année 1877.

Chapitre 11EXTRAIT DU « TIMES »

La première journée de recherches d’Émilyn’eut aucun résultat.

Elle avait commencé à compulser le journal auhasard, sans bien savoir ce qu’elle cherchait. Égarée ainsi par sapropre impatience, elle eut un moment d’indécision.

Fallait-il renoncer à son projet, ou tâcher depénétrer en les devinant les secrets motifs d’Alban ?

Cette pensée la préoccupa tout le jour et lapoursuivit au lit, où elle l’empêcha de trouver le sommeil. Irritéede ne pouvoir résoudre la difficulté qui gênait sa route, la jeunefille prit la résolution de reprendre son travail au BritishMuseum, retourna son oreiller pour poser sa joue sur le côtéfrais, et conclut que le mieux était de s’endormir au plusvite.

Les animaux, beaucoup plus sages que nous,subissent le sommeil ; il n’y a que l’homme qui veuille luicommander – sans succès d’ailleurs. Fort éveillée sur la facebrûlante du traversin, Émily ne dormit pas davantage sur le revers,et continua à rouler dans sa tête les menus incidents de sonentrevue avec Alban.

Peu à peu sa pensée alla au delà de soninquiétude présente. Alban, en voulant l’empêcher d’examinercertains numéros de journal, n’obéissait-il pas au même mobile quilui faisait dissimuler la nature de ses soupçons envers mistressRook ?

Tout à coup elle tressaillit, une nouvelleidée venait de surgir dans son esprit.

En lui parlant de la catastrophe qui avaitforcé M. et Mme Rook à fermer leur auberge,Cécilia avait fait allusion à une enquête judiciaire ouverte pourconstater l’identité de la victime. Cette enquête se trouvait-ellementionnée dans les journaux de l’époque ? Si oui, Alban yaurait-il découvert quelque chose qui se rapporterait à mistressRook ?

Guidée par cette lueur, Émily retourna lelendemain matin à la bibliothèque. Elle savait maintenant dansquelle direction elle devait marcher.

Si Cécilia ne lui avait pas donné de dateprécise, elle lui avait dit du moins que le crime s’était commis enautomne. Il fallait donc commencer par le mois d’août.

Rien en août. – Et septembre eut le mêmerésultat négatif.

Mais, dès le lundi 1er octobre, unpremier indice éveilla l’attention d’Émily ; un résumétélégraphique annonçait brièvement le crime. Dans le numéro dumercredi de la même semaine, les progrès de l’enquête étaientminutieusement constatés.

Passant sur les remarques préliminaires, Émilylut attentivement les dépositions des témoins.

« … Le jury ayant examiné le corps etvisité la pièce où le meurtre avait été commis, on introduisit lepremier témoin, M. Benjamin Rook, maître de l’auberge àl’enseigne des Mains unies.

» Dans la soirée du dimanche 30 septembre1877, deux gentlemen s’étaient présentés chez M. Rook etavaient frappé tout particulièrement son attention.

» L’un de ces deux messieurs était depetite taille. Il avait le teint blanc et rose. Il portait un sacde voyage comme on en a pour une tournée à pied. Ses manièresétaient affables et il avait un extérieur des plus avenants. Soncompagnon, plus grand, plus âgé, ce qu’on appelle « un belhomme », s’appuyait sur son bras et semblait épuisé.

» Ils formaient entre eux un parfaitcontraste. Le plus jeune était rasé, avec d’étroits favoris.L’autre portait toute sa barbe.

» Ne sachant point leurs noms,M. Rook les désignait au coroner en les appelant « legentleman blond » et « le gentleman noir ».

» Il pleuvait au moment où ilss’arrêtèrent à l’auberge et le ciel chargé de nuages annonçait unenuit orageuse.

» Le gentleman blond donna à l’hôtelierles explications suivantes :

» Il entrait dans le village, quand ilavait aperçu le gentilhomme brun, un inconnu pour lui, étendu surle bord gazonné du chemin, évanoui selon toute apparence. Il avaitsur lui un flacon d’eau-de-vie, il avait réussi à en faire avalerquelques gouttes à l’homme, qui s’était ranimé, s’était remis surses pieds et avait pu, aidé par lui, marcher jusqu’à l’auberge.

» Ceci fut confirmé par un journalier quipassait dans le même instant sur la route pour rentrer chezlui.

» Le gentleman noir essaya d’expliquerson accident. Il était sans doute resté trop longtemps sansnourriture ; il n’avait rien pris depuis la pointe du jour, oùil avait déjeuné à la hâte et très sommairement. Sa faiblessen’avait assurément pas d’autre cause ; car il n’était guèresujet aux évanouissements. D’ailleurs, il s’abstint de dire quelleaffaire l’avait amené dans le voisinage de Zeeland.

» De prime abord, son intention ne futpoint de passer la nuit à l’auberge ; il demanda seulementqu’on lui servît à manger et qu’on lui procurât une voiture pour leconduire à la station la plus proche.

» Le gentleman blond, que le mauvaistemps alarmait, manifesta, lui, le désir de rester chezM. Rook.

» Sauf pour le souper qu’il fut facile depréparer, l’aubergiste était dans l’impossibilité de satisfaire auxdemandes de ses deux hôtes. Ses clients habituels n’avaient guèrele moyen de louer des voitures, et il n’avait à sa disposition devéhicules d’aucune sorte. Quant aux lits, toutes les chambres de sapetite hôtellerie étaient retenues, y compris la chambre occupéehabituellement par lui et sa femme. Une exposition de machines etd’outils agricoles venait de s’ouvrir dans les environs, ladistribution des prix avait lieu le lundi suivant ; l’aubergeétait pleine, et la petite ville voisine n’avait même pas de quoiloger maintenant les deux voyageurs.

» Ils se regardèrent fort embarrassés. Ilne leur restait qu’à presser le souper et à franchir ensuite ladistance de cinq à six milles qui les séparait de la station.

» Tandis qu’on préparait le repas, lapluie cessa de tomber. Le gentleman noir, après avoir demandé lechemin du bureau de poste, s’y rendit sans son compagnon.

» Il revint au bout de dix minutes et lesdeux hommes se mirent à table. Le gentleman noir était calme etgrave et, au rebours du gentleman blond, fort peu causeur.

» La nuit venue, la pluie qui s’étaitcalmée reprit avec violence ; le ciel était noir comme del’encre.

» Un éclair, bientôt suivi d’un grandcoup de tonnerre, annonça le commencement d’un orage. Il devenaitimpossible à des étrangers, absolument ignorants des chemins dupays, de retrouver leur route dans les ténèbres jusqu’à la gare.Avec ou sans chambre à coucher, il leur fallait de toute nécessitépasser la nuit là où ils étaient.

» L’aubergiste avait déjà cédé sa proprechambre ; il ne restait plus que la cuisine.

» À côté de cette cuisine, et séparée parun mur et une porte de communication, se trouvait une dépendance dela maison, dépendance utilisée à la fois comme buanderie et commechambre de débarras. Parmi les meubles hors de service entassés làpêle-mêle, on découvrit un vieux lit de sangle, sur lequel pourraits’étendre un des gentlemen. M. Rook ajouta à ce mobilierprimitif une table et une cuvette, en vue des ablutions matinalesde ses hôtes.

» Faute de mieux, les voyageursacceptèrent la chambre telle quelle.

» L’orage s’éloignait, mais la pluiecontinuait à tomber par lourdes averses. Quelques minutes aprèsonze heures, tout le monde à l’auberge s’était retiré.

» Il y eut d’abord entre les deuxvoyageurs un combat de courtoisie à qui prendrait ou ne prendraitpas le lit de sangle. Le gentleman blond y mit un terme enproposant gaiement de le jouer à pile ou face. Il perdit. Legentleman noir entra dans la pièce le premier, et le blond lesuivit au bout de très peu de temps. M. Rook porta le sac dansla chambre et disposa sur la table ce qui serait nécessaire aujeune homme pour sa toilette du lendemain ; entre autres menusobjets, il y avait un rasoir.

» Après avoir mis la barre à la porte dela chambre improvisée qui donnait dans la cour, M. Rookverrouilla celle de la cuisine. Cela fait, il ferma également laporte principale de la maison et poussa les volets des fenêtres durez-de-chaussée. En rentrant dans la cuisine, il constata qu’ilétait minuit moins dix minutes, puis il se coucha sans plus tarder,ainsi que sa femme.

» Rien ne vint troubler le repos deM. Rook et de sa femme pendant toute la nuit.

» À sept heures moins un quart, lelendemain, l’hôtelier se leva laissant sa femme encore endormie.Comme ces messieurs lui avaient recommandé de les réveiller debonne heure, il alla frapper à leur porte. Ne recevant pas deréponse malgré des coups répétés, il entra.

» À ce moment de sa déposition, l’émotionprovoquée par les souvenirs du témoin fut plus forte que lui.

» – Laissez-moi un peu de temps pour meremettre, messieurs, dit-il au jury. J’ai eu une terreur sigrande !… Ah ! je m’en ressentirai jusqu’à la fin de mesjours !

» Le coroner vint à son aide en luiposant des questions.

» – Qu’avez-vous vu en ouvrant laporte ?

» – J’ai vu le gentleman noir à moitiésorti de son lit, mort, avec une affreuse blessure à la gorge. J’aivu un rasoir tout souillé de sang à côté de lui.

» – La porte donnant sur la courétait-elle ouverte ou fermée ?

» – Toute grande ouverte, monsieur. Quandj’ai été capable de regarder autour de moi, j’ai constaté quel’autre voyageur, le gentleman blond au sac de voyage, n’était pluslà.

» – Qu’avez-vous fait alors ?

» – J’ai fermé la porte de la cour, puiscelle de la cuisine et j’ai mis la clef dans ma poche. Puis j’aiété réveiller le garçon et je l’ai envoyé chercher le constable,qui demeure tout près, tandis que je courais chez le docteur dontla maison est à l’autre bout du village. Le docteur a fait partirson domestique à cheval pour prévenir la police de la ville. Quandje suis rentré à l’auberge, le constable était là, et les hommes dela police ont pris en main l’affaire.

» – Vous ne savez rien de plus ?

» – Non, rien. »

Chapitre 12J. B.

« La déposition de M. Rook terminée,on appela les deux employés de la police arrivés les premiers surle lieu du crime.

» Ni l’un ni l’autre n’avaient découvertla moindre trace d’effraction. La montre et la chaîne d’or de lavictime furent trouvées sous son oreiller. En examinant sesvêtements, on put constater que sa bourse était intacte et que sesriches boutons de chemise et de manchettes n’avaient pas ététouchés. Mais le portefeuille, aperçu par plusieurs témoins noninterrogés encore, avait disparu.

» On fouilla les poches de la victime, onn’y trouva ni lettres ni cartes. Seulement, deux initiales, J. B.,étaient marquées sur son linge.

» Il n’avait apporté avec lui aucunbagage. Nul indice de nature à faire deviner son nom ou l’affairequi l’amenait dans cette localité ne put être saisi.

» La police soumit les moindres recoinsde la pièce à une recherche minutieuse, dans l’espoir d’y trouverquelque preuve.

» Le fugitif, en s’échappant, avaitemporté son sac. Mais dans sa précipitation, il avait négligé deramasser le rasoir, ou bien il n’avait pas osé y toucher. Parcontre, tous les petits ustensiles de toilette avaient étéenlevés.

» M. Rook reconnut le rasoir, ayantremarqué, la veille, le nom de la ville de Liège gravé sur lalame.

» On examina la cour. Le sol boueuxportait des empreintes de pas qui s’arrêtaient au pied du mur. Maisla grande route avait été récemment empierrée et tout vestige depiste disparaissait même pour les plus habiles limiers. On ne putque lever les empreintes et communiquer par le télégraphe avec lesautorités de Londres.

» Le docteur, appelé à son tour, n’eutpas d’hésitation quant à la blessure qui avait causé la mort. Laveine jugulaire avait été tranchée avec une telle force qu’il étaitbien difficile d’admettre que cette affreuse blessure fût lerésultat d’un suicide. Le corps ne portait aucune trace de violenceou de maladie quelconque.

» Le docteur signala une particularitéqui pouvait amener à la découverte de l’identité du cadavre.C’étaient deux fausses dents sur le devant de la bouche, à lamâchoire supérieure. Elles étaient si admirablement faites ets’adaptaient si complètement, comme forme et comme couleur, auxdents naturelles, que le témoin ne les avait découvertes qu’enpassant, par hasard, le doigt sous la gencive.

» Après le docteur on interrogea mistressRook.

» Elle put fournir des renseignementsintéressants sur le portefeuille disparu.

» Avant de se retirer, les deux gentlemenavaient demandé leur note, ayant l’intention de repartir de grandmatin. Le voyageur porteur du sac de voyage paya en argent. L’autren’avait de monnaie qu’un schelling et une pièce de six pence. Ilpria mistress Rook de lui changer une banknote. Elle répondit quece serait facile, si toutefois il ne s’agissait pas d’une fortesomme. Sur quoi, le voyageur ouvrit son portefeuille, que le témoindécrivit minutieusement, et en tira le contenu qu’il posait àmesure sur la table. Il laissa voir ainsi plusieurs billets debanque, et finit par en trouver un de cinq livres, avec lequel ilrégla son compte. La monnaie lui fut rendue par mistress Rook, dontle mari était occupé, à l’autre bout de la salle, à servir d’autresclients. Mistress Rook remarqua, parmi les banknotes, quelquescartes de visite et une lettre sous enveloppe. Quand il eut reçu samonnaie, il remit, le tout dans le portefeuille, qu’il plaça dansune des poches de côté de son pardessus.

» Le voyageur qui l’avait amené àl’auberge était assis en face de lui et suivait du regard tous sesmouvements. Au moment où les banknotes étaient étalée sur la table,il s’écria en riant : « Serrez donc tout cetargent ! ne tentez pas un pauvre diable commemoi ! »

» Mistress Rook n’avait rien entendud’insolite pendant la nuit ; elle avait dormi aussiprofondément que d’habitude et ne s’était réveillée qu’au bruit descoups frappés par son mari à la porte des gentlemen, conformément àleurs instructions.

» Trois des occupants de la salle communeconfirmèrent la déposition de mistress Rook. C’étaient des genshonorables, bien connus dans cette partie du Hampshire. En outre,deux étrangers étaient de passage dans la maison. Questionnés parle coroner, ils se réclamèrent de leurs patrons, grandsmanufacturiers de Sheffield et de Wolverhampton, dont le nom seulétait une garantie et qui répondirent d’eux.

» Le dernier témoin interrogé futl’épicier du village, qui cumulait les fonctions de débitant aveccelles de directeur des postes.

» Dans la soirée du 30, un gentlemanbrun, très barbu, avait frappé à sa porte en lui réclamant unelettre adressée à « J. B., poste restante, Zeeland ». Lalettre était arrivée le matin même ; seulement, comme on étaitau dimanche soir, l’épicier pria le gentleman de repasser lelendemain. Le gentleman répondit que cette lettre devait contenirdes nouvelles importantes, qu’il y aurait donc urgence à ce qu’ilpût la lire au plus vite. Ainsi pressé, l’épicier fit exception àla règle et délivra la lettre. Le voyageur la lut dans le corridormême, à la lueur de la lampe ; elle devait être fort courte,car la lecture n’en exigea pas une minute. Ses manières, non plusque sa physionomie, n’avaient rien qui pût attirer l’attention. Letémoin fit une remarque sur le temps qui menaçait ; legentleman répondit : « Oui, je crois que nous allonsavoir une mauvaise nuit ! » Et il s’éloigna sans rienajouter.

» Le témoignage de l’épicier n’était pasinsignifiant ; il donnait un motif à la présence du défunt àZeeland. Selon toute probabilité, la lettre vue par mistress Rookdans le portefeuille était bien celle adressée à J. B.

» Ici s’est arrêtée l’enquête ; onen livre les détails à la publicité dans l’espoir que quelquelecteur sera à même de fournir des renseignements à lajustice. »

L’un des numéros suivants du journal apprit àÉmily que le mort avait été reconnu par un témoin arrivé toutexprès de Londres.

« Henry Forth, valet de chambre, a faitla révélation suivante :

» Il avait lu le rapport médicalreproduit par la presse, et, comme il se croyait en mesure deconstater l’identité du défunt, son maître actuel l’avait envoyé àZeeland.

» Dix jours auparavant, étant sans place,il avait répondu à une offre d’emploi insérée dans les annonces. Lelendemain on lui fit savoir qu’il eût à se rendre à l’hôtel Tracey,Londres, à six heures du soir. Il demanderait M. James Brown.Arrivé à l’hôtel, il ne put voir M. Brown que pendant quelquesminutes à peine. M. Brown était en compagnie d’un ami, et,après avoir jeté un coup d’œil sur les certificats du domestique,il lui avait dit : « Je n’ai pas le temps de vous parlerce soir, venez me trouver demain matin, à neuf heures. » Legentleman qui était là se mit à rire en disant : « Vousne serez pas levé. » M. Brown répliqua : « Peuimporte, il viendra dans ma chambre et me donnera un échantillon deson savoir-faire. » À neuf heures, le lendemain, M. Brownn’étant point descendu encore, on indiqua au témoin le numéro de sachambre. Il frappa à la porte. De l’intérieur, une voix trèsendormie marmotta quelque chose d’indistinct, qu’il interprétacomme l’habituel : « Entrez ! » Il entra donc.La table de toilette était à sa gauche, et le lit, un de sesrideaux à demi baissé, à sa droite.

» Sur la table se trouvait un verre pleind’eau où baignaient deux fausses dents. M. Brown se dressabrusquement sur son séant, le regarda d’un air furieux, lui demandacomment il se permettait de pénétrer effrontément dans sa chambre,et finalement lui ordonna de sortir. Le témoin, peu accoutumé à cesfaçons, en fut naturellement blessé et s’éloigna, mais non sansavoir vu distinctement la place vide que les dents postichesétaient destinées à remplir. Peut-être Brown avait-il oublié queses fausses dents étaient sur la table. Peut-être que lui, le valetde chambre, avait mal compris ce qu’il lui criait de son lit quandil eut frappé à la porte. De toute façon, il semblait assez clairque le gentleman était vivement contrarié de la découverte faitepar un étranger.

» Cela dit, le témoin fut mis en présencedu corps de la victime.

» Il reconnut immédiatement le gentlemannommé James Brown, qu’il avait vu deux fois, une fois le soir etune fois le lendemain matin à l’hôtel Tracey. Il déclara d’ailleursne rien savoir de la famille, ni du lieu de résidence du défunt. Ils’était plaint au propriétaire de l’hôtel de la brusquerie de sonlocataire et lui avait demandé s’il connaissait ce M. JamesBrown. M. Tracey ne le connaissait pas. En consultant leregistre, on vit qu’il devait quitter l’hôtel le jour même.

» Avant de repartir pour Londres, letémoin produisit d’excellents certificats. Il laissa égalementl’adresse du maître au service duquel il était depuis troisjours.

» La dernière précaution de la police aété de faire photographier le cadavre avant de refermer sur lui lecouvercle du cercueil.

» Le même jour, le jury prononça sonverdict : Homicide volontaire commis sur la personne d’uninconnu. »

Chapitre 13CONFIANCE

La bonne accueillit Émily, à son retour de labibliothèque, avec un sourire malin.

« Il est encore là, miss, dit-elle ;il vous attend. »

Émily, en entrant, aperçut Alban Morris qui,plus inquiet que jamais, allait et venait comme un lion encage.

« Votre absence du Muséum m’a faitcraindre que vous ne fussiez malade, dit-il. Voilà pourquoi je suisvenu. Mais j’aurais dû partir peut-être quand j’ai étérassuré ? je devrais partir maintenant ?

– Non, non, prenez une chaise, monsieurMorris, reprit-elle avec calme, et écoutez ma confession. Lorsquevous m’avez quittée l’autre jour, j’avais conçu, à votre exemple,certains soupçons, que j’ai voulu vérifier. »

Il restait debout, la main sur le dossier dela chaise.

« Des soupçons ? contremoi ?

– Contre vous ! Devinez ce qui m’aoccupée pendant ces derniers jours ?… Mais non, vous nedevineriez pas. J’ai été à une autre bibliothèque compulser lesmêmes numéros de journaux que vous avez accaparés au BritishMuseum.

– Comment ?… balbutia Alban avecépouvante.

– Oui, j’ai parcouru tous ces numéros.Voilà le secret de mon absence. Maintenant, prenons lethé. »

Tout en parlant ainsi avec une parfaitetranquillité, elle se dirigeait vers la cheminée pour tirer lecordon de la sonnette. Elle ne put voir l’effet foudroyant produitsur Alban par ces paroles prononcées avec la légèreté la plusinsouciante.

« Ainsi, dit-il, vous avez lu ?

– J’ai lu l’analyse de l’enquête sur lecrime de Zeeland, mon Dieu ! oui. Mais ce n’est pas cela, jeprésume, que vous vouliez me cacher ?… »

L’apparition de la bonne, répondant au coup desonnette, interrompit Émily et donna à Morris le temps de seremettre.

« Le thé aussi vite que possible !dit Émily à sa servante, et apportez aussi le gâteau. MonsieurMorris, est-il au-dessous de votre dignité d’homme d’aimer legâteau ?

– Il y a quelque chose que je préfère augâteau, répondit-il, c’est de comprendre ce que j’entends.

– Qu’ai-je dit qui ait pu vousirriter ? demanda-t-elle. M’en voulez-vous de ma curiositéféminine ? Êtes-vous fâché que je sois allée sans vousprévenir à la bibliothèque de la Cité ? J’en ai été assezpunie, puisque j’y ai perdu mon temps.

– Ah ! vous y avez perdu votretemps ?… répliqua-t-il tout interdit.

– Sans doute. Mais j’en ai rapporté dumoins une conclusion utile.

– Quelle conclusion ?

– Monsieur Morris, nous devons desexcuses à mistress Rook. »

La surprise d’Alban, muette jusqu’alors,éclata en entendant ces derniers mots.

« Que voulez-vous dire ? »s’écria-t-il.

On apportait le thé ; Émily n’eut pas letemps de répondre. Elle remplit les tasses, coupa le gâteau et enprésenta une tranche à Alban, qui n’y fit pas même attention.

Elle continua :

« Nous avons été tous deux fort injustespour mistress Rook. Cela m’a frappée quand j’ai lu sa dépositiondans le procès-verbal du crime. C’est mon nom, le nom de Brown, quia, naturellement, frappé la pauvre femme, en lui rappelant lemeurtre commis dans son auberge. Elle n’a pas réfléchi que ce nomde Brown est commun à quelque dix ou douze mille de nos concitoyensanglais, dont un bon vingtième portent aussi le prénom de James. Jesais, moi, par ma tante, où et comment est mort mon bien-aimé père,mon James Brown à moi, et qu’il n’est pas mort à Zeeland, et qu’iln’est pas mort par un crime. Mais mistress Rook, en lisantl’inscription de mon médaillon, a dû aussi être saisie par lacoïncidence des deux dates du décès de mon père et de l’assassinatde son malheureux homonyme. »

Alban Morris se taisait, comme abasourdi.Ainsi la jeune fille, même après la lecture des journaux, avaitgardé son inaltérable confiance dans la parole de sa tante !Ainsi cette âme candide n’avait pas admis une minute la possibilitéd’un mensonge de la sœur de son père !

Alban la regardait incertain, troublé, sansprononcer une parole. Mais voilà qu’elle reprit, en posant sacuiller :

« Dès demain je vais écrire à mistressRook. »

Oh ! pour le coup, Alban eut unsursaut.

« Vous allez écrire à cette femme !s’écria-t-il.

– Certainement.

– Oh ! non ! non ! nefaites pas cela !

– Pourquoi donc ? »

Il était trop tard pour rappeler les paroleséchappées. Que pouvait d’ailleurs répondre Alban ?

Avouer que non seulement il avait lu ce mêmerapport de police, mais encore qu’il l’avait copié avec soin pourle relire et en peser les moindres détails était maintenantimpossible. La tranquillité de la jeune fille dépendait de sonsilence.

Il murmura donc d’une voixindistincte :

« Pourquoi vous ne devez pas écrire àmistress Rook ? Eh mais ! vous avez bien vu à quellefemme vous aviez affaire.

– Ce n’est pas une raison pour ne pasréparer envers elle une injustice.

– Elle est mal élevée et m’a paru tout àfait sans scrupule. Elle pourrait faire de votre lettre un usageimprévu et que vous auriez lieu de regretter.

– Est-ce là tout ?

– N’est-ce pas suffisant ?

– Pas pour moi, je l’avoue. Quand ilm’est arrivé d’être injuste envers quelqu’un, quand je sais que jelui dois une réparation, je ne m’arrête pas à la question de savoirsi cette personne a, oui ou non, des manières vulgaires. »

La patience d’Alban n’était pas encoreépuisée.

« Je vous donne un conseil que je croisbon, dit-il doucement, et je vous le donne à coup sûr dans uneintention dont vous ne pouvez douter. Croyez-moi, n’écrivez pas àcette femme. Je ne me trompe pas sur son compte, soyez-en sûre.

– Bref, dit-elle, je dois admettre queles jugements portés par vous sont infaillibles. »

En ce moment, un coup de sonnette retentit àla porte du cottage, mais elle était tout animée et n’y prit pasgarde.

« Je n’ai aucune prétention àl’infaillibilité, dit Alban ; seulement, rappelez-vous que jepossède quelque expérience. Le malheur veut que je sois beaucoupplus âgé que vous.

– Oh ! si la sagesse se mesure aunombre des années, répliqua-t-elle vivement, nous avons votre amie,miss Redwood, qui est d’âge à être votre grand’mère ; or, elleaussi, elle soupçonnait mistress Rook, et de quoi donc ? demeurtre, ni plus ni moins, parce que la pauvre femme ne s’était passouciée d’être la voisine de chambre d’une vieille fillequinteuse.

– Parlons d’autre chose, je vousprie, » dit Alban, mécontent d’elle et de lui-même.

Elle lui lança un coup d’œil moqueur.

« Êtes-vous à bout d’arguments ?Est-ce là votre façon de vous tirer d’affaire ? »

Il commençait à être plus à bout de patienceque d’arguments.

« Votre intention est-elle de mefâcher ? Je n’aurais pas cru cela de vous, Émily.

– Émily ! » répéta-t-elle d’unair surpris.

Il sentit que sa familiarité étaitinopportune, mais il ne sut point repousser le reproche aveccalme :

« Je pense à Émily sans cesse. J’ai uneaffection profonde pour Émily. Ma seule espérance dans la vie,c’est qu’elle y réponde un jour. Mon enfant, ne suis-je pasexcusable d’oublier le miss quand vous me tourmentez àplaisir ? »

Tout ce qu’il y avait de tendre dans le cœurde la jeune fille répondit à cet appel. Elle allait parler,exprimer ses regrets ; mais il ne lui en laissa pas le temps.Une fois blessé, un homme doux et généreux est lent à s’apaiser. Ilse leva brusquement en disant :

« Je m’en vais, cela vaudra mieux.

– Comme il vous plaira, »répondit-elle, fâchée à son tour.

Elle ajouta :

« Que vous partiez ou que vous restiez,monsieur Morris, j’écrirai à mistress Rook. »

Le coup de sonnette, auquel on n’avait pasfait attention, fut suivi d’un visiteur. C’était le docteurAllday.

Le docteur ouvrit la porte juste à temps poursaisir les dernières paroles d’Émily.

« Qu’est-ce que c’est, dit-il, que cettemistress Rook, dont vous prononcez le nom d’un ton si animé, machère Émily ?

– Une personne fort respectable, femme decharge chez sir Jervis. Vous n’avez pas besoin de prendre un airdédaigneux, monsieur Allday ! elle n’a pas été toujoursdomestique… Elle tenait l’hôtel de Zeeland. »

Le docteur, en train, de poser son chapeau surune chaise, se redressa brusquement.

Le nom de Zeeland éveillait en lui le souvenirde l’imprimé et de la visite de miss Jethro.

« Mais pourquoi vous échauffez-vous àpropos de cette femme ? fit-il.

– Parce que je déteste l’injustice, etque monsieur que voilà déteste injustement mistress Rook…Permettez-moi, messieurs, de vous présenter l’un à l’autre :M. le docteur Allday. – M. Alban Morris. »

Le docteur reconnut l’homme dont le chapeau defeutre et la barbe bouclée lui avaient fort déplu.

Il n’en salua pas moins très courtoisementAlban.

Cette mistress Rook était l’ancienneaubergiste de Zeeland : dans les motifs de l’aversion qu’elleinspirait à M. Morris, s’en trouvait-il un qui se reliât aucrime commis chez elle, et qui, par conséquent, fût de nature àtroubler le repos d’Émily si elle venait à le connaître ? Iln’était pas mauvais de savoir ce qu’était ce M. Morris.

« Je suis heureux de faire votreconnaissance, monsieur, dit-il en s’inclinant.

– Vous êtes bien bon, docteurAllday. »

Après cet échange de banalités polies, Albanse rapprocha d’Émily pour lui dire adieu ; il regrettait delui avoir parlé avec impatience, il désirait de tout son cœur nepoint la laisser sous une impression déplaisante.

« Me gardez-vous rancune ? »fit-il.

Ce fut tout ce qu’il osa dire en présence d’unétranger.

« Non, répondit-elle froidement.

– Voudriez-vous bien réfléchir encoreavant d’agir ?

– Certainement, monsieur Morris ;mais cela ne changera rien au résultat. »

Le docteur, qui les écoutait, fronça lessourcils, Sur quel objet étaient-ils en désaccord ? Sur quelpoint Émily refusait-elle de céder ?

Ce fut Alban qui rendit les armes.

« Vous verrai-je demain au BritishMuseum ? dit-il.

– Oui, je pense ; à moins que je nesois retenue à la maison. »

Les sourcils du docteur exprimaient unedésapprobation de plus en plus marquée. Que signifiait cerendez-vous proposé ? et pourquoi au Muséum ?

Après le départ d’Alban, le docteur demeuradebout, irrésolu. Puis, se décidant tout d’un coup, il se tournavers Émily.

« Ma chère enfant, je vous apporte desnouvelles qui vous étonneront. Avec qui pensez-vous que je viens decauser ? Avec mistress Ellmother !… Ne m’interrompezpas ! Elle s’est mis en tête de rentrer en service. Sa vieoisive l’ennuie, dit-elle. Elle me demandait donc de l’autoriser àdonner mon nom comme référence.

– Avez-vous consenti ?

– Si j’avais consenti, il eût falluraconter dans quelles circonstances elle avait quitté sa dernièreplace. Il eût fallu mentir, ou déclarer qu’elle avait abandonné samaîtresse mourante. Je le lui ai dit nettement, et elle est sortiesans ajouter un mot. Au cas où elle s’adresserait à vous,faites-lui la même réponse. Ou bien refusez de la recevoir, ce quiserait mieux encore.

– Et pourquoi refuserais-je de larecevoir ?

– Mais à cause de sa conduite enversvotre tante, naturellement. Voilà ce que j’avais à vous dire.Maintenant, ma chère Émily, je suis fort pressé,adieu ! »

Les docteurs mettent à de rudes épreuves lapatience de leurs plus chers amis ; ils sont toujourspressés.

Le brusque départ du médecin n’était pas faitpour calmer les nerfs irrités d’Émily. Aussi se mit-elle, par unesprit de contradiction, à chercher des excuses à mistressEllmother. Peut-être que la vieille bonne avait eu ses raisons, etrien ne l’engagerait mieux à les expliquer qu’un accueil cordial.« Si elle s’adresse à moi, pensa Émily, je la recevraicertainement. »

Cette bonne résolution prise, sa pensée sereporta sur Alban. Quelques-uns des mots aigres prononcés par elledans la chaleur de la discussion lui parurent, toutes réflexionsfaites, fort peu justifiés, et sa conscience lui en fit desreproches. Elle essaya d’abord d’imposer silence à ce jugegrondeur, en rejetant tout le blâme sur Alban ; mais elle neput y parvenir. Qu’il avait été bon et patient ! Quel mal yavait-il à ce qu’il l’appelât Émily ? S’il lui avait demandéla permission de lui donner son petit nom, elle ne la lui auraitpoint refusée.

En ce moment Alban serait revenu et lui auraitdit : « Ma chère enfant, je voulais vous voir redevenuevous-même : embrassez-moi et faisons la paix ! »aurait-elle pleuré après son départ comme elle pleuraitmaintenant ?

Chapitre 14MENTOR ET TÉLÉMAQUE

Si les yeux d’Émily avaient pu suivre Albanaussi aisément que sa pensée, elle l’aurait vu s’arrêter courtavant d’être arrivé au bout de la rue. Le cœur de l’amoureux étaitplein de tendresse et de douleur ; le désir de revenir sur sespas devenait irrésistible : il n’avait qu’à attendre, àquelques pas de la porte, la fin de la visite du docteur.

Alban venait de se décider à prendre ce parti,quand il entendit des pas rapides résonner derrière lui.

C’était le docteur lui-même.

Alban forma en l’apercevant un souhait fortpeu charitable : « Que le diablel’emporte ! »

« J’ai quelque chose à vous dire,monsieur Morris, fit le docteur. De quel côté allez-vous ?

– Je ne vais nulle part, répondit Alband’un ton fort peu gracieux.

– Alors, prenons le tournant qui conduitchez moi. Il n’est guère d’usage que des étrangers, surtout si cesétrangers sont Anglais, se prennent subitement de confiance l’unpour l’autre. Permettez-moi de contrevenir à cette règle. Jevoudrais vous parler de miss Émily. Puis-je prendre votrebras ? Merci. À mon âge, les jeunes filles en général, à moinsqu’elles ne soient mes clientes, ne m’intéressent guère. Mais cettefillette du cottage – sûrement je dois tomber en enfance – cettefille m’a ensorcelé. Sur mon âme, je ne me tourmenterais pas plus àson sujet si j’étais son père. Et, soit dit en passant, je ne suispas d’un naturel très tendre. Est-ce que le sort de cet enfant voustouche aussi, monsieur ?

– Oui, docteur.

– Dans quel sens, je vous prie ?

– Vous-même pourquoi vous intéressez-vousà elle, docteur Allday ? »

Le médecin eut un soupir ironique.

« Vous n’avez donc pas confiance enmoi ? Enfin ! je me suis promis de vous donner l’exemple.Gardez votre masque, monsieur ; moi, je vais à visagedécouvert. Mais, écoutez-moi, si jamais vous répétiez ce que jeveux vous dire… »

Alban l’interrompit.

« Quoi que ce soit que vous puissiezdire, docteur, vos paroles sont confiées à mon honneur. Si vous endoutez, veuillez quitter mon bras, nous n’allons pas dans la mêmedirection. »

Le docteur resserra son étreinte.

« Ce petit accès de superbe, mon chermonsieur, est juste ce qu’il me fallait pour achever de me mettre àl’aise. Je vais vous parler à cœur ouvert. Répondez maintenant àune question : avez-vous jamais entendu parler d’une personnenommée miss Jethro ? »

Alban eut un tressaillement.

« Très bien ! fit le docteur, je nepouvais espérer de réponse plus satisfaisante.

– Je connais, dit Alban, une miss Jethroqui a été sous-maîtresse chez miss Ladd et qui a quitté subitementson poste ; je ne sais rien de plus. »

Le sourire singulier du docteur reparut denouveau.

« Pour parler en langue vulgaire, vous mesemblez fort empressé à vous laver les mains de toute connivenceavec miss Jethro.

– Je n’ai pas l’ombre d’une raison pourm’intéresser à rien de ce qui la touche.

– Ne soyez pas trop affirmatif, mon bonami. Notre entretien modifiera peut-être vos sentiments. Cetteex-sous-maîtresse, mon cher monsieur, sait comment est mort feuM. Brown. Elle sait aussi qu’on a trompé sa fille à cesujet. »

Alban écoutait avec un mélange de surprise etde doute, qu’il jugea bon de ne pas laisser voir.

« Le rapport de l’enquête, reprit-il,parle d’une parente qui a réclamé le corps. Cette parenteétait-elle la tante de miss Émily ? Est-ce elle qui lui adissimulé la vérité ?

– Je laisse là-dessus le champ libre àvos propres suppositions, dit le docteur. Je suis lié par unepromesse qui m’oblige à ne rien répéter de mes renseignements.Mais, à cela près, il se trouve que nous avons le même but et que,par conséquent, nous ferons bien de ne pas nous contrecarrer. Mevoici chez moi, entrons ; nous serons plus à notre aise pourcauser. »

Une fois installé dans son cabinet, le docteurdonna l’exemple de la franchise.

« Nous ne différons que sur un seulpoint, dit-il. Nous pensons tous deux – grâce à une communeexpérience des femmes – que le meurtrier a eu une femme pourcomplice. Moi, je crois que la coupable est miss Jethro ; vouspensez, vous, que c’est mistress Rook.

– Quand vous aurez lu ma copie durapport, répondit Alban, je crois que vous vous rangerez à monavis. Mistress Rook était à même d’entrer dans la chambre des deuxvoyageurs, pendant le sommeil de son mari, à n’importe quelle heurede la nuit. Le jury a cru à sa parole quand elle a affirmé nes’être éveillée qu’au matin. Moi, je n’y crois pas.

– Je ne refuse pas de me laisserconvaincre, monsieur Morris. Mais, dites-moi, comptez-vouspoursuivre vos recherches ?

– Quand bien même je n’y aurais pasd’autre raison que la satisfaction de ma curiosité, je crois que jecontinuerais. Mais il s’agit ici de quelque chose de plussérieux : l’intérêt de miss Émily. J’aurais voulu la préserverde tout contact avec la femme que je soupçonne d’avoir aidé aumeurtre de son père. Or, il se trouve que, fort innocemment, elledérange là-dessus mes idées.

– Oui, je sais, fit le docteur, elle veutécrire à mistress Rook, et vous avez été sur le point de vousquereller à ce propos. Rapportez-vous-en à moi pour arranger celéger dissentiment. Mais je vous avoue que vos excellentesintentions me font un peu peur. Votre enquête, si vous lapoursuivez, n’est pas sans présenter quelque danger.

– Quel danger ?

– Émily est à cent lieues de toutsoupçon, c’est évident. Mais, au premier jour, un hasard peut lamettre sur la voie. Savez-vous jusqu’où peut la mener sacuriosité ? Qui sait, d’ailleurs, ce que seront vosdécouvertes ? Qui sait si elles ne seraient pas terribles pourla jeune fille à qui elles ouvriraient les yeux… Je vousétonne ?

– Un peu, je l’avoue.

– Dans la vieille histoire de Télémaque,mon cher monsieur, il arrivait souvent à Mentor d’étonner sonélève. Présentement, c’est moi qui suis Mentor, sans avoir lalangue aussi bien pendue que cet estimable précepteur. Disons lachose en deux mots : le bonheur d’Émily vous est cher ;ne creusez pas la mine où il pourrait s’engloutir. Pour l’amourd’elle, ne feriez-vous point un sacrifice ?

– Je ferais tout au monde pour l’amourd’elle.

– Eh bien, renoncez à votre enquête, moncher monsieur, renoncez à votre enquête.

– Vous croyez, docteur, qu’il y a là unrisque pour son repos, pour la paix de son âme ?

– J’en suis sûr.

– C’est bien, monsieur, cela suffit. Jerenonce à mes recherches.

– Ah ! merci ! vous êtes undigne homme et le meilleur ami de cette enfant.

– Après vous, docteur. »

Là-dessus, les deux hommes se séparèrent,satisfaits l’un de l’autre.

Seulement, ils avaient eu le tort de ne pas sedemander si le sort n’allait pas contrarier la résolution qu’ilsavaient prise. Tous deux intelligents, pleins de bonne foi etpleins d’expérience, ils ne s’étaient pas demandé si la volontéhumaine peut faire obstacle à la puissance de la vérité, quand unefois cette vérité a commencé à dérouler les voiles qui ladérobaient à la lumière.

Alban avait pris la route de son logis ;mais à mi-chemin il s’arrêta.

Son désir d’une prompte réconciliation avecÉmily était irrésistible. Il retourna au cottage.

Là, un désappointement l’attendait. Laservante lui dit que sa jeune maîtresse, prise de migraine, s’étaitcouchée.

Alban laissa passer un jour, dans l’espoirqu’Émily lui écrirait. Point de lettre.

Il revint le lendemain.

Mais décidément le sort était contre lui.Cette fois, Émily était occupée.

« Occupée ! comment ? par unevisite ? demanda-t-il à la servante :

– Oui, monsieur, il y a là une jeune damenommée miss de Sor. »

Où avait-il déjà entendu ce nom ? Toutd’un coup il se rappela que c’était chez miss Ladd. Miss de Sorétait cette élève peu attrayante que ses camarades appelaientFrancine.

Alban jeta un regard d’envie du côté de lafenêtre du salon. Il était si impatient de se retrouver en bonstermes avec Émily ! « Et le bavardage d’une petite sotte,pensait-il dédaigneusement, vient retarder encore notreréconciliation ! »

Si Alban avait été moins absorbé par unepensée personnelle, il se serait rappelé que les bavardages ne sontpas toujours à dédaigner. Plus d’un a su faire, en son temps,beaucoup de mal.

Chapitre 15FRANCINE

« Vous êtes naturellement surprise de mevoir ? »

Tout en parlant, Francine faisait le tour, dupetit salon d’Émily avec une expression de curiosité moqueuse.

« Bonté divine ! quelle petitechambre ! et vous vivez là-dedans ?

– Qu’est-ce qui vous amène àLondres ? demanda Émily ?

– Vous ne le devinez pas, ma chère ?À la pension, qu’est-ce qui me poussait à vous faire desavances ? Pourquoi ai-je continué depuis ? Parce que vousm’irritez… je veux dire parce que vous me dominez… non, ce n’estpas ça, parce que je me déteste moi-même de ne pouvoir m’empêcherde vous aimer. D’ailleurs, peu importent mes raisons. J’ai insistépour accompagner miss Ladd. Quand cette affreuse femme m’a ditqu’elle avait un rendez-vous chez son homme d’affaires, je me suisécriée : « Moi, je voudrais voir Émily. – Émily ne sesoucie point de vous. « – Ça m’est égal, je veux lavoir. » Voilà un échantillon de nos entretiens. L’essentiel,pour moi, était d’en arriver à mes fins. Me voilà donc installéeici jusqu’à ce que ma duègne, ayant terminé ses affaires, vienne mereprendre. Voilà, je l’espère, une délicieuse perspective pourvous !

– Ne parlez donc pas ainsi,Francine !

– Voulez-vous dire que vous êtes contentede me voir ?

– Si vous étiez moins sèche et moinsamère, je serais toujours très contente de vous voir.

– Oh ! chère amie, pardon de mesfaçons sauvages. Que regardez-vous ? ma robe neuve ?

– Elle est d’une bien jolienuance ! »

Francine s’était levée pour étaler sa robe,tournant sur elle-même afin qu’Émily n’en perdit pas unebroderie.

« Hein ! quelle coupe, machère ! Elle vient en droite de Paris, naturellement. On atout ce qu’on veut avec de l’argent. L’argent est tout, l’argentpeut tout,… si ce n’est vous faire apprendre vos leçons.

– Est-ce que vous n’avez pas fait deprogrès, Francine ?

– Mes progrès ! ils vont à reculons,ma bonne amie. Un des maîtres, je suis heureuse de rendre hommage àson intégrité, s’est péremptoirement refusé à s’occuper pluslongtemps de moi. « Les élèves » sans cervelle, ça m’estégal, a-t-il dit, j’en ai l’habitude ; mais les élèves sanscœur, non, je ne peux pas les supporter. » Ah ! ah !ce vieux réfugié moisi est bon observateur, après tout. Pas decœur ! me voilà peinte en trois mots.

– Cela vous rend fière ? ditÉmily.

– Oui, très fière. Attendez pourtant. Leslarmes prouvent, n’est-ce pas, qu’on a quelque chose qui ressembleà un cœur. Eh bien, dimanche dernier, j’ai eu presque les yeuxhumides. C’est un prédicateur qui a opéré ce miracle. Un monsieurMirabel… On dirait que ce nom ne vous est pas inconnu ?

– En effet, Cécilia m’a parlé de lui.

– Est-ce qu’elle serait à Brighton ?En ce cas, la ville fashionable compterait parmi ses habitantes unesotte de plus. Mais non, qu’est-ce que je dis ? elle est enSuisse. Et, d’ailleurs, qu’est-ce que ça me fait ? SeulM. Mirabel m’intéresse et me charme. Il était venu à Brightonpour sa santé, mais il en a profité pour prêcher. Ma chère, direqu’on se poussait dans l’église serait trop peu, on s’y empilait.C’est le seul homme petit que j’aie jamais pu admirer. Il a descheveux aussi longs que les miens et une barbe… oh ! une deces barbes comme on en voit dans les tableaux. Je me souhaitesincèrement son teint et ses mains blanches. Il avait commencé àpeine de réciter les commandements que toutes nous étionsamoureuses de lui. De lui ou de sa voix, je ne sais au juste. Jevoudrais pouvoir vous rendre son accent quand il est arrivé à soncinquième commandement. Il a commencé d’une voix de basse grave etprofonde : « Honore ton père… » Après une pause, ila levé les yeux au ciel comme s’il y cherchait le reste du texte.Puis il a repris, en soulignant chaque lettre du premier mot, tantil y mettait d’expression : « Et ta mère ! » Savoix tremblait, comme si elle eût été pleine de larmes. De ce coup,nous nous sommes toutes senties mères, avec ou sans mioches. Maisl’effet le plus saisissant a été lorsqu’il est monté en chaire. Lafaçon dont il est tombé à genoux en cachant sa figure dans sesmains avait, disait derrière moi une jeune miss, quelque chose depurement séraphique. Il ne nous en a pas fallu davantage pour nousexpliquer sa célébrité. Je voudrais pouvoir me rappeler le texte deson sermon…

– Ne prenez pas cette peine pour moi,interrompit Émily.

– Ma chère, vous en parlez à votre aise,vous ne l’avez ni vu ni entendu.

– Et je ne m’en rendrai pas malade, jevous assure.

– Il vous conquerra aussi, ma chère. Vousêtes juste à point et je suis convaincue que vous ne tarderez pas àdevenir une de ses plus ferventes admiratrices. On le dit siaimable dans l’intimité ! Je meurs d’envie de le connaître…N’a-t-on pas sonné ? Ce doit être une visite. »

La servante apportait une carte.

« La personne a dit qu’elle reviendrait,miss. »

Émily lut le nom écrit sur la carte.

« Mistress Ellmother !s’écria-t-elle.

– Quel nom bizarre ! dit Francine.Qui est-ce ?

– L’ancienne domestique de ma tante.

– Cherche-t-elle uneplace ? »

Émily parcourait les quelques lignesgriffonnées au dos de la carte. Les prévisions de M. Allday seréalisaient. Repoussée par le médecin, mistress Ellmother n’avaiteu d’autre ressource que de solliciter l’appui d’Émily.

« C’est que, si elle est libre,poursuivait Francine, je serai à même de la pourvoir.

– Vous ? dit Émily surprise. Commentcela ?

– Dites-moi d’abord, vous, si mistressEllmother cherche à se placer ?

– Oui, elle me demande de vouloir bienlui servir de référence, au cas où il se présenterait une place àson gré.

– Est-elle honnête, laborieuse, sobre,propre, d’habitudes régulières, d’âge mûr et d’humeur douce ?reprit Francine avec volubilité. Possède-t-elle toutes les vertuset pas un seul défaut ? Ses charmes lui font-ils courir lerisque d’attirer trop d’amoureux sur ses talons ? En un mot,est-elle en état de répondre aux exigences de miss Ladd ?

– Qu’est-ce que miss Ladd vient fairelà-dedans ?

– Que vous êtes peu intelligente,Émily ! Mettez la carte de cette femme sur la table etécoutez-moi. »

Francine reprit avec une sorte defierté :

« Ne vous ai-je pas dit que l’un de mesprofesseurs avait refusé de me continuer ses leçons ? Cela nevous aide-t-il pas à comprendre comment je me suis délivrée dureste de la bande ? Je ne suis plus chez miss Ladd une élève,ma chère. Grâce à ma paresse et à mon détestable caractère, jeviens d’être élevée au rang de pensionnaire libre. En d’autrestermes, j’honore de ma protection un établissement où je vais jouird’une chambre à moi et des services d’une domestique spécialementattachée à ma personne. L’arrangement avait été conclu entre monpère et miss Ladd avant même que j’eusse quitté les Indesoccidentales. Et cela, je le suppose, à l’instigation de ma mère.Vous avez l’air de ne pas me comprendre ?

– En effet, je ne vous comprendspas. »

Francine réfléchit un instant.

« Peut-être qu’on vous aimait, vous, dansvotre famille ? dit-elle.

– Oh ! oui, et je les aimais ausside tout mon cœur.

– Vraiment ? Eh bien, pour moi c’estabsolument le contraire. Aussi, maintenant qu’ils ont réussi à sedébarrasser de moi, il y a peu de probabilités qu’on me rouvrejamais la porte du bercail. Je sais ce que ma mère a dit à mon pèreaussi sûrement que si je l’avais entendu de mes oreilles :« À son âge, Francine ne fera en pension rien qui vaille.Risquons-en pourtant l’épreuve, je le veux bien ; mais prenezvos précautions avec miss Ladd en cas d’insuccès. Autrement, votrefille nous reviendra comme une pièce fausse. » Voilà lelangage de ma tendre mère, reproduit avec une exactitude desténographe.

– C’est votre mère, Francine, nel’oubliez pas.

– Je ne l’oublie pas, soyez tranquille,j’ai pour cela des souvenirs trop cuisants. Là, là, ne vous fâchezpas ! je n’ai pas voulu froisser votre sensibilité. Revenons àce que nous étions en train de dire. Miss Ladd ne me laisse adoptermon nouveau genre de vie qu’à une condition : ma suivante nedoit pas être une jeune évaporée, mais bien une femme d’âge mûr etde caractère sérieux. Il faut donc que je me soumette au caractèresérieux et à l’âge mûr, sous peine d’être renvoyée aux Indesoccidentales par la voie la plus directe… Combien de temps mistressEllmother a-t-elle vécu auprès de votre tante ?

– Vingt-cinq ans et plus.

– Bonté divine ! presque toute unevie ! Et pourquoi cette étonnante créature n’est-elle pasrestée avec vous ? L’avez-vous renvoyée ?

– Certainement non.

– Alors pourquoi est-ellepartie ?

– Je n’en sais rien.

– Est-ce qu’elle s’en est allée sans vousdonner, d’explications ?

– Précisément.

– Quand est-elle partie ? Aussitôtque votre tante a été morte, peut-être ?

– Cela n’a pas d’importance,Francine.

– En d’autres termes, vous ne voulez rienme dire. Je grille de curiosité, et voilà comment je suisreçue ! Ma chère, si vous avez le moindre égard pour moi,faites entrer la femme dès qu’elle viendra chercher votre réponse.J’obtiendrai, je pense, quelque éclaircissement de mistressEllmother elle-même.

– Je ne crois pas qu’elle consente à vousprocurer cette satisfaction, Francine.

– Attendez et vous verrez. À propos, ilest convenu que ma nouvelle indépendance me donne le droitd’accepter des invitations. Connaissez-vous quelques gens aimablesauxquels vous pourriez me présenter ?

– Je suis bien au monde la dernièrepersonne qui soit en passe de vous servir sous ce rapport. Exceptéle bon docteur Allday et… (elle allait ajouter le nom d’AlbanMorris, elle s’arrêta court, et y substitua celui de son amie)… etCécilia, dit-elle, je ne connais absolument personne.

– Cécilia… est une sotte ! répétagravement Francine. Mais, en y réfléchissant, il ne sera peut-êtrepas inutile que je renoue mes relations avec elle. Son père estmembre du Parlement ; il possède en outre un fort beau domaineà la campagne. Voyez-vous, Émily, je me marierai très bien, – grâceà mon argent, – mais à une condition : c’est que je réussiraià m’introduire dans la bonne société. Ne croyez pas que je dépendede mon père ; ma dot est assurée par le testament d’un oncle…Oui, oui, certainement Cécilia pourrait me servir. Pourquoi ne memettrais-je pas dans ses bonnes grâces, de façon à me faire inviterchez son père, en automne, quand la maison sera pleine d’unejoyeuse compagnie ? Connaissez-vous la date de sonretour ?

– Non.

– Comptez-vous lui écrirebientôt ?

– Naturellement.

– Faites-lui mes tendres compliments, etajoutez que je lui souhaite de toute mon âme la continuation duplus heureux et du plus charmant voyage.

– Francine, vous êtes vraimentrévoltante ! Après avoir traité ma meilleure amie de sotte,vous lui faites, dans un but égoïste, d’hypocrites amitiés, et vousvous imaginez que je vais me faire l’instrument bénévole de cettetromperie.

– Ne vous faites pas de bile, mon enfant,à quoi bon ? Nous sommes tous égoïstes, chère petite ingénue.La seule différence, c’est que les uns en conviennent franchement,tandis que les autres, plus adroits, savent dissimuler. Il ne mesera pas difficile de trouver le chemin du cœur de Cécilia. Lagourmande ! c’est par sa bouche qu’il passe. Maintenant, vousparliez d’un docteur Allday ? A-t-il des réceptions ?Donne-t-il des soirées ? Vient-il chez lui de charmants jeunesgens ?… Chut ! j’ai entendu tinter la sonnette. Allezdonc voir qui c’est. »

Émily ne jugea pas à propos d’obéir à cettecavalière injonction, mais la servante y suppléa en venant dire quela femme de tout à l’heure était là qui demandait s’il y avait pourelle une réponse.

« Faites-la entrer, » dit Émily.

La servante disparut pour revenir au boutd’une minute.

« Cette personne ne veut pas vousdéranger, miss ; elle vous prie de lui faire savoir par moivos intentions. »

Émily traversa la pièce pour aller jusqu’à laporte.

« Entrez, mistress Ellmother, dit-elle.Nous avons été si longtemps séparées. Entrez, je vousprie. »

Chapitre 16« BONY »

Mistress Ellmother ne franchit le seuil de laporte, sur l’invitation d’Émily, qu’avec une visiblerépugnance.

« Depuis qu’Émily ne l’avait vue, lavieille servante semblait s’être efforcée de justifier le sobriquetdont l’avait affublée sa maîtresse : elle avait encore maigri.Sa robe flottait sur son corps anguleux ; et les pommettes deses joues étaient plus saillantes que jamais.

Ce ne fut qu’en hésitant qu’elle se décida àprendre la main qu’Émily lui tendait.

« J’espère que vous allez bien,miss, » dit-elle.

Sa voix bourrue et ses manières tranchantesd’autrefois avaient totalement disparu.

– Je vais bien, reprit doucement Émily.Mais vous-même, est-ce que vous avez été malade ?

– C’est ma vie d’oisiveté qui me ronge,miss Émily. J’ai besoin de travail, j’ai besoin de medistraire. »

Tout en parlant, elle avait jeté les yeuxautour d’elle et avait aperçu Francine, qui l’examinaitcurieusement.

« Vous avez de la compagnie, missÉmily ; je m’en vais et je reviendrai une autrefois. »

Francine intervint avant qu’elle eût gagné laporte.

« Ne partez pas, je désire vousparler.

– Vous, miss ! et de quoidonc ? »

Les yeux des deux femmes serencontrèrent ; – l’une bien près du terme de la vie, cachantsous un extérieur fruste et rugueux une âme tendre et fidèle, –l’autre, jeune d’années, mais sans une seule des grâces et descharmes de la jeunesse, aussi dure de cœur que rude demanières.

Toutes deux silencieuses, elles restaient faceà face, inconscientes de la destinée qui les poussaitinexorablement en avant.

Émily présenta mistress Ellmother àFrancine.

« Dans votre intérêt, lui dit-elle,écoutez mademoiselle. »

Mistress Ellmother n’eut pas l’air de sesoucier le moins du monde de ce qu’une étrangère pouvait avoir àlui communiquer ; ses yeux restaient fixés sur la carte oùétait écrite sa requête à Émily.

Francine, qui l’épiait, devina ce qui sepassait en elle. Peut-être fallait-il se concilier la vieille parune petite attention. Elle se tourna donc vers Émily en désignantla carte du geste :

« Vous n’avez pas encore, dit-elle,répondu à mistress Ellmother.

« Je ferai ce que vous me demandez, ditalors Émily à la vieille bonne ; mais est-il bien prudent derentrer au service à votre âge ?

– Toute ma vie j’ai été habituée àservir, miss Émily, voilà une de mes raisons. Et puis le travailm’aidera peut-être à me débarrasser de mes pensées, voilà l’autre.Si vous pouviez me trouver une place quelque part, ça m’obligeraitfièrement.

– Et si je vous disais de revenir vivreprès de moi ? »

La tête de mistress Ellmother retomba accabléesur sa poitrine.

« Merci, miss ; merci bien :mais ce serait inutile, voyez-vous.

– Pourquoi inutile ? » demandaFrancine.

Mistress Ellmother ne répondit pas.

« Miss de Sor vous adresse la parole,observa doucement Émily.

– Et faut-il que je réponde à miss deSor ? »

Francine eut tout à coup l’idée qu’Émily avaitreçu les confidences de mistress Ellmother et qu’elle n’affectaitd’en rien connaître que pour esquiver des questions gênantes. Maiselle jugea bon de ne point manifester ouvertement sa méfiance.

« Je crois pouvoir vous offrir l’emploique vous désirez, dit-elle à mistress Ellmother. En ce moment jeréside à Brighton, chez une dame qui a été la maîtresse de pensiond’Émily et j’ai besoin d’une femme de chambre. Êtes-vous disposée àaccepter mon offre ?

– Certainement, miss.

– En ce cas, vous ne pouvez guère vousrefuser de répondre à la question habituelle : pourquoiavez-vous quitté votre dernière place ? »

Mistress Ellmother se tourna versÉmily :

« Avez-vous dit à cette jeune damecombien de temps j’y suis restée, dans cette dernièreplace ? »

Le tour que prenait l’entretien évoquait chezÉmily de mélancoliques souvenirs, et la patience féline aveclaquelle Francine marchait à son but lui portait sur les nerfs.

« Oui, dit-elle, je vous ai rendujustice, j’ai attesté vos longues années de travail et defidélité. »

Mistress Ellmother se tourna versFrancine.

« Vous savez donc, miss, que j’ai servima défunte maîtresse pendant plus de vingt-cinq ans. Cela,j’espère, vous fera renoncer à votre envie de savoir pourquoi jel’ai quittée. »

Francine répliqua avec un sourirehautain :

« Eh mais, ma brave femme, ça ne fait quem’intriguer davantage ! Vous passez vingt-cinq ans chez votremaîtresse, puis tout à coup vous l’abandonnez. Un procédé siétrange exige des explications. Réfléchissez, vous en conviendrezvous-même.

– Je n’ai pas besoin de réfléchir ;ce que j’avais en tête le jour où je suis partie ne regarde que moiet je ne dirai ce que c’était ni à vous ni à personne. »

Le ton de cette réponse de mistress Ellmotherrappelait son ancienne manière, et Francine comprit qu’il étaitnécessaire de céder, au moins en apparence. Quant à Émily, elledemeurait silencieuse, toute au souvenir cruel des derniers joursde la maladie de sa tante.

Elle commençait à regretter d’avoir misFrancine en rapport avec mistress Ellmother.

« Je ne veux pas insister sur ce quisemble vous être un sujet pénible, reprit Francine d’un tongracieux. D’ailleurs, je n’avais nulle intention de vous blesser.Vous n’êtes pas fâchée, j’espère ?

– Seulement un peu chagrine, miss. Il y aeu un temps où je me serais fâchée, mais ce temps-là est bienloin. »

Ceci fut dit d’un ton de résignationdouloureuse.

Émily avait entendu. Son cœur se serra encomparant le passé et le présent. Cette pauvre bonne vieille quil’accueillait jadis si cordialement pendant les vacances !…Les larmes lui vinrent aux yeux et l’insistance sans pitié deFrancine lui parut une injure personnelle.

« Laissez cela, lui dit-ellevivement.

– Veuillez, ma chère, me permettred’arranger à ma guise mes propres affaires, » repritFrancine.

Francine poursuivit froidement en s’adressantà la vieille bonne :

« Dites-moi, quelles sont vosaptitudes ? Savez-vous coiffer ?

– Oui.

– C’est que je dois vous prévenir que jesuis très difficile.

– Ma défunte maîtresse l’étaitégalement.

– Êtes-vous bonne couturière ?

– Aussi bonne que je l’ai jamais été.Seulement, il me faut maintenant des lunettes. »

Francine se tourna vers Émily.

« Voyez comme nous nous entendons déjà,c’est de bon augure. Je suis une étrange fille, mistressEllmother ; je me prends à première vue de sympathie oud’antipathie pour les gens. Vous, c’est la sympathie que vousm’inspirez. J’espère que c’est réciproque. Il ne vous reste plusqu’à plaire à miss Ladd, et certainement je ferai de mon mieux pourqu’il en soit ainsi. Je prierai même miss Ladd de ne pas vousadresser la question défendue.

– Dois-je comprendre, miss, que vous meprenez à votre service ?

– Encore une fois, répliqua Francine, ilme faut, pour vous engager, l’approbation de miss Ladd. Voulez-vousvenir à Brighton ? Je vous payerai votre voyage.

– Ne vous inquiétez pas de mon voyage,miss. Renoncez-vous à vouloir me faire parler ? Voilàl’essentiel.

– Oui. Pourquoi voustourmenterais-je ? Vous n’êtes pas de celles que l’onconfesse.

– Je suis en train d’arranger mes robes,reprit mistress Ellmother, parce que, de jour en jour, je deviensplus maigre, – n’est-ce pas, miss Émily ? Cette besogne nesera pas terminée avant jeudi.

– Venez vendredi alors, dit Francine.

– Vendredi ! exclama miss Ellmother,vous oubliez que le vendredi est un mauvais jour.

– Je l’oublie, certes. Commentpouvez-vous être si absurdement superstitieuse ?

– Appelez ça comme vous voudrez, miss.J’ai mes raisons pour croire ce que je crois. Je me suis mariée unvendredi et Dieu sait ce que le mariage a été pour moi !Superstitieuse ! vraiment ! Si vous saviez ce que j’aivu ! J’ai eu une sœur qui a fait une fois partie d’un dîner detreize personnes, elle est morte dans le courant de l’année. Sivous voulez vous arranger avec moi, je n’irai pas vous voir avantsamedi.

– Comme il vous plaira, réponditFrancine ; voici l’adresse. Arrivez sur les midi, on vousdonnera à déjeuner. N’ayez pas peur, on ne sera pas treize àtable !… Mais que ferez-vous s’il vous arrive par malheur derenverser la salière ?

– Je prendrai entre le pouce et l’indexune pincée, que je jetterai par-dessus mon épaule gauche, repartitgravement mistress Ellmother. Je vous salue, miss. »

Émily reconduisit la visiteuse jusqu’auvestibule.

Elle en avait assez entendu pour tâcher, dumoins, de mettre mistress Ellmother en garde contre l’impitoyablecuriosité de Francine.

« Croyez-vous que vous pourrez êtreheureuse chez cette dame ? dit-elle.

– Je vous ai déjà dit, miss Émily, quej’ai besoin de fuir mon logis et mes propres pensées ; peuimporte où j’irai, pourvu que je réussisse à medistraire. »

Mistress Ellmother fit une pause et repritd’un air pensif :

« Si les morts savent ce qui arrive àceux qu’ils ont laissés se débattre dans ce triste monde, s’ils lesavent, il y a une morte qui voit ce que j’endure et qui me plaint.Adieu, miss Émily, ne pensez pas plus de mal de moi que je n’enmérite. »

Émily rentra au salon. La seule ressource quilui restât était de faire appel à la générosité de Francine.

« Est-ce bien vrai que vous avez renoncéà votre projet ? lui dit-elle.

– Quel projet ? celui de confessercette vieille folle ?

– Ne la tourmentez pas, la pauvrecréature, dit Émily. Si bizarre que paraisse sa conduite, je suissûre qu’elle n’a eu que des motifs honnêtes. Laissez-la garder enpaix son inoffensif petit secret.

– Oh ! certainement, certainement,répondit Francine en riant.

– Pourquoi me parlez-vous de ce tonléger ? Je ne vous crois pas, Francine.

– En vérité ?… Mais pardon, machère, me voilà comme Cécilia ; je commence à mourir defaim.

– Ah ! véritablement, Francine, vousn’avez pas de cœur.

– Ceci veut-il dire que je n’aurai àmanger que si je parle avec sincérité ? Si encore vous medonniez vous-même l’exemple. Voyons, si je vous promettais de nejamais rien trahir à mistress Ellmother de ce que vous m’avezdit ?…

– Pour la dernière fois, Francine, jeveux bien vous répéter que je n’en sais pas plus que vous. Me direque vous ne me croyez pas équivaudrait à un démenti. Et, dans cecas, je vous prierais de sortir, car je n’admets pas d’insolencechez moi. »

Francine se sentit contrainte de céder, dumoins en apparence ; car elle restait persuadée qu’Émily latrompait.

« Eh bien, reprit-elle, je crois que vousne savez rien de la vieille bonne et je vais vous avouer, en toutesincérité, ce que je veux faire. Oui, vraiment, j’entends avoir ledernier mot de votre mistress Ellmother. Elle m’a battue cette foiset je veux ma revanche.

– Vous n’y réussirez pas, Francine,soyez-en sûre.

– Ma chère, je suis ce que les collégiensappellent un cancre, d’accord. Mais laissez-moi vous dire unechose : je n’ai pas vécu pour rien dans une maison peuplée dedomestiques noirs.

– Qu’est-ce que cela signifie ?

– Vous ne devinerez jamais, monintelligente amie ; ainsi ne vous tracassez pas la cervellelà-dessus. En attendant, veuillez ne pas oublier les devoirs del’hospitalité et sonnez, je vous prie, pour qu’on apporte lelunch. »

Chapitre 17LADY DORIS

L’entrée de miss Ladd, arrivant plus tôt qu’onne pensait, interrompit les deux jeunes filles. La bonne dame avaitun peu précipité ses affaires afin de pouvoir passer le reste de lajournée avec son élève favorite.

En toute circonstance, l’accueil d’Émily pourelle aurait été certainement affectueux ; mais il le fut plusencore parce que la présence d’un tiers lui apportait un réelsoulagement : il lui semblait trouver près de l’excellenteinstitutrice un refuge contre Francine.

Au moment du départ, miss Ladd renouvela sesinstances pour engager Émily à venir à Brighton.

« Dernièrement, ma chère, vous m’avezrefusé sous je ne sais quel prétexte ; je ne veux plus rienentendre, si vous ne pouvez pas partir aujourd’hui, venezdemain. »

Elle ajouta en baissant la voix :

« Autrement, je croirai que vous êtescomme Francine et que vous avez pour moi del’antipathie. »

C’était là un argument auquel on ne pouvaitguère résister ; il fut donc convenu qu’Émily partirait pourBrighton le lendemain.

Une fois seule, sa pensée se serait sans doutereportée à mistress Ellmother ou à la singulière allusion deFrancine sur son genre de vie aux Indes occidentales, si on ne luiavait apporté deux lettres. L’écriture de l’une lui était inconnue.Elle l’ouvrit la première.

C’était une réponse de mistress Rook auxexcuses qu’Émily avait absolument voulu lui faire. Heureusementpour la jeune fille, les conseils d’Alban Morris n’avaient pas ététout à fait perdus. La lettre écrite par elle après leurconversation était aimable, mais très brève.

La réplique de mistress Rook offrait unmélange de chagrin et de gratitude. La gratitude s’adressait àÉmily, naturellement. Le chagrin avait pour objet « sonexcellent maître ». Sir Jervis déclinait rapidement. Lemédecin appelé à son chevet ne manifestait aucune surprise de cetriste état de choses :

« Mon client, qui a plus de soixante-dixans, disait le docteur, passe une grande partie des nuits àécrire ; il refuse de prendre de l’exercice tant que le mal detête ou les étourdissements ne le contraignent pas de vive force àchercher le grand air. La maladie résulte nécessairement de cemépris de l’hygiène ; elle ne peut aboutir qu’à la paralysieou à la mort. »

Après avoir mentionné cette opinion alarmante,mistress Rook glissait de sa respectueuse affection pour son maîtreau souci légitime de ses intérêts personnels. Il serait bienpénible, pour son mari comme pour elle, de se trouver de nouveausur le pavé. Si le hasard de la destinée les conduisait à Londres,« la bonne miss Émily voudrait-elle lui accorder l’honneurd’une entrevue et quelques bons conseils » ?

« Elle pourrait bien faire de votrelettre tel usage que vous auriez sujet de regretter. »

Émily se rappela-t-elle cet avertissement deMorris ? Pas le moins du monde. La réponse de mistress Rook laconfirmait dans sa première opinion. Elle résolut seulementd’écrire sur-le-champ à Morris : ne fallait-il pas prévenir cefidèle ami, qui travaillait encore pour elle à la bibliothèque, dela maladie de sir Jervis ? Alors même que le vieillardsurvivrait, ses travaux littéraires n’en seraient pas moinsinterrompus et il était présumable que l’emploi de la jeune filleserait supprimé.

Bien que l’adresse de la seconde lettre fût dela main de Cécilia, Émily attendit pour l’ouvrir que son proprebillet à Morris fût rédigé.

« Il viendra demain, pensait-elle, etnous nous ferons des excuses mutuelles. Je regretterai de m’êtremise en colère contre lui et il conviendra qu’il s’était mépris surle compte de mistress Rook. Après quoi nous serons meilleurs amisque jamais. »

C’est dans cette heureuse disposition d’espritqu’elle revint à la lettre de Cécilia, qui, d’un bout à l’autre, necontenait que de bonnes nouvelles. La guérison de la sœur maladeavait fait de si rapides progrès, que les voyageurs comptaientreprendre le chemin de l’Angleterre dans le courant de laquinzaine.

« Mon seul regret, ajoutait Cécilia, estqu’il faille me séparer de lady Doris. Elle s’en va à Gèness’embarquer avec son mari sur le yacht de lord Janeaway pourparcourir la Méditerranée. Quand nous en aurons fini avec le tristemot adieu, quelle hâte j’aurai d’aller vous retrouver ! Machérie, vos allusions à votre vie solitaire sont si tristes quej’ai brûlé vos lettres ; cela me brisait le cœur de lesrelire. Une fois que nous serons à Londres, il n’y aura plus desolitude pour mon amie. Papa doit être délivré de tous ses travauxparlementaires vers le mois d’août et il m’a promis de remplir lamaison d’invités plus aimables les uns que les autres, à seule finde vous distraire.

» Et savez-vous qui je compte déjà aunombre de ces hôtes ? Il est célèbre, il est fascinant, ilmérite d’occuper une ligne à lui tout seul. C’est…

» Le révérend Miles Mirabel !

» Lady Doris a découvert que lepresbytère de campagne où va s’enfouir ce brillant clergyman n’estqu’à douze milles de chez nous. Dès lors elle s’est empresséed’écrire à M. Mirabel pour me présenter et lui indiquer ladate de notre retour. Je pense que le charmant prédicateur pourrajeter un vif intérêt dans notre vie : par exemple, nouspourrions nous éprendre toutes deux de lui, ce qui serait trèsémouvant.

» Y a-t-il quelqu’un, de par le monde,chère Émily, que vous aimeriez voir et que je puisse inviter ?Aurons-nous M. Alban Morris ? Maintenant que je saiscomme il s’est montré dévoué pour vous, votre opinion sur lui estdevenue la mienne.

» Votre lettre parle d’un certaindocteur. Quel homme est-ce ? Pensez-vous qu’il me laisseraitmanger de la pâtisserie s’il devenait également des nôtres ?Je me sens si hospitalière (en votre honneur), que j’inviteraisn’importe qui pour peu qu’il possédât le don de vous égayer. Sivous le souhaitez, je ferai venir miss Ladd, escortée de sa banded’élèves !

» Quant à la question amusements, ne vousen inquiétez pas.

» Il est déjà convenu avec papa que nousaurons une petite sauterie tous les soirs, excepté les jours où,pour changer, nous préférerons un concert. Pas de lever matinal,pas d’heure fixe pour le déjeuner ; tout ce qu’on pourraimaginer d’exquis à dîner ; et, comme couronnement de cesdélices, votre chambre à côté de la mienne, afin que nous puissionsbavarder en paix la nuit. Que dites-vous, ma chère, de ceprogramme ?

» Encore une nouvelle, et j’auraifini.

» Figurez-vous que je viens d’êtredemandée en mariage. Par qui ? Par un jeune gentleman qui estmon vis-à-vis à table d’hôte.

» Quand je vous aurai dit qu’il a lescils blancs, les mains rouges et les dents de devant si saillantesqu’il lui est impossible de fermer la bouche, il sera inutiled’ajouter que je l’ai refusé. Depuis ce refus trop mérité, cet êtrevindicatif me dénigre de la façon la plus révoltante ; L’autresoir, je l’ai entendu qui disait à un de ses amis, précisément sousma fenêtre : « Gardez-vous d’elle, mon cher, c’est unecréature absolument dépourvue de cœur. » L’ami a pris monparti : « Je ne suis pas de votre avis, je la crois aucontraire très bonne et très sensible. – Quelle bêtise ! arepris le calomniateur, elle mange trop pour sentir autrement quepar l’estomac. »

» Que dites-vous du personnage ?Peut-on prendre plus vilainement avantage de son poste avancé devis-à-vis durant le dîner ?

» Adieu, mon amour, nous allons bientôt nousrevoir et savourer le bonheur d’être ensemble. »

Émily baisa tendrement la signature deCécilia. À ce moment surtout, son amie absente faisait un sifrappant, si consolant contraste avec Francine !

Avant de mettre la lettre de côté, elle relutle passage qui racontait la présentation de Cécilia àM. Mirabel par l’intermédiaire de lady Doris.

« Ce M. Mirabel, dont elles semblenttoutes engouées, pensait-elle, ne m’inspire pas l’ombre d’intérêt,je ne me sens pas même la curiosité de le voir. »

Elle venait de placer la lettre dans sonpupitre quand le timbre annonça un visiteur.

C’était le docteur Allday.

« Vous avez un malade qui vous attendavec impatience ? demanda Émily ; pas une minute àperdre, n’est-ce pas ?

– Non, répondit le médecin ; j’ai unpeu de temps à moi. Avez-vous des nouvelles de mistressEllmother ?

– Oui.

– Est-ce que, par hasard, vous lui auriezécrit ?

– J’ai fait mieux que cela, docteur, jel’ai reçue ce matin même.

– Et, naturellement, vous avez consenti àlui servir de caution ?

– Comme vous me connaissezbien ! »

Le docteur Allday était philosophe, il ne sefâcha point.

« C’est ce que j’aurais dû attendre,dit-il. C’est l’éternelle histoire de la pomme d’Ève. Défendez àune femme de faire n’importe quoi, et elle le fait, simplementparce que cela lui est défendu. J’essayerai d’une méthodedifférente avec vous, miss Émily.

– Laquelle ?

– Puis-je vous adresser uneprière ?

– Certainement.

– Alors, ma chère, écrivez à mistressRook ! Je vous le demande instamment, vous entendez ?Écrivez à mistress Rook ! »

Émily devint tout à coup sérieuse. Sansparaître remarquer la tournure moqueuse du langage du docteur, elleattendit en silence qu’il voulût bien s’expliquer.

De son côté, le docteur ne faisait pas mine des’apercevoir du changement significatif des manières d’Émily, et ilpoursuivit avec la même bonhomie malicieuse :

« M. Morris et moi, nous avonslonguement causé de vous, ma chère. M. Morris est un hommefort remarquable. Je vous le recommande comme amoureux. Je l’appuieaussi dans l’affaire Rook… Eh bien ! qu’est-ce que vousavez ? Vous voilà rouge comme une pivoine. Encore un petitaccès de colère, hein ?

– Dites un grand ! répliqua Émily.Qu’est-ce que c’est que ce prétendu dévouement qui intrigue etcomplote contre mes sentiments et mes idées ? Oh ! cetAlban Morris, comme il m’a trompée !

– Oh ! comme vous connaissez peu lemeilleur ami que vous ayez jamais eu ! répliqua le docteur surle même ton qu’elle. Les femmes se ressemblent toutes ; ellesne comprennent que l’homme qui les flatte. Me ferez-vous le plaisird’écrire à mistress Rook ? »

Émily voulut battre le docteur avec sespropres armes.

« Votre aimable plaisanterie vient troptard, dit-elle. Voilà la réponse de mistress Rook, lisez-la,et… »

La jeune fille s’arrêta court : mêmeirritée, elle était incapable d’ingratitude envers l’ami desmauvais jours.

« Je ne vous dirai pas à vous,reprit-elle, ce que je pourrais dire à tout autre.

– Voulez-vous que je le dise pourvous ? repartit l’incorrigible docteur. « Lisez etrougissez de vous-même. » Voilà ce que vous pensiez, n’est-cepas ? Je ferais tout au monde pour vous plaire, ma chèreenfant. Je vais lire. »

Il mit ses lunettes, parcourut la lettre et larendit à Émily sans qu’un muscle de son visage impassible eûtbougé.

« Comment trouvez-vous mes lunettesneuves ? dit-il en les tirant gravement de dessus son nez.Dans le cours d’une expérience de trente années, j’ai eu troisclients reconnaissants : c’est un cadeau du troisième. »Émily n’était pas d’humeur à rire et ce fut d’un geste péremptoireque son index désigna la lettre de mistress Rook :

« Que pensez-vous de cettelettre ? » dit-elle.

Les pensées du docteur exigeaient peu de motspour s’exprimer.

« C’est de la blague ! »fit-il. Sur quoi, il prit son chapeau, fit de la tête un signeaffectueux à Émily, et sortit vivement pour aller rejoindre lespouls fiévreux qui attendaient qu’on vînt les palper.

Chapitre 18MOIRA

Lorsqu’Alban se présenta le lendemain matin,les longues heures de la nuit avaient exercé leur influencecalmante sur Émily. Elle se rappelait tristement que le docteurAllday avait ébranlé sa confiance en l’homme qui l’aimait ;par contre, aucun sentiment d’irritation n’accompagnait cettetristesse. Alban remarqua qu’elle le recevait avec sa grâce, maisnon son sourire accoutumé, et que ses manières étaientsingulièrement graves.

« Êtes-vous souffrante ?demanda-t-il.

– Non, seulement un peumélancolique ; j’ai eu une déception, voilà tout. »

Il attendit une minute, pensant qu’elle allaitlui dire en quoi consistait cette déception, mais elle restasilencieuse et détourna de lui son regard. Était-il donc pourquelque chose dans cette mélancolie ? Le doute lui en vintsans qu’il osât l’exprimer.

« Je suppose que vous avez reçu malettre ? reprit-elle.

– Je venais justement vous enremercier.

– C’était pour moi un devoir tout simplede vous avertir de la maladie de sir Jervis. Cela ne mérite pas deremerciements.

– Vous m’avez écrit d’une manière siaimable, poursuivit Alban ; l’allusion que vous faites à notredivergence d’opinion est si délicate, si généreuse…

– Si j’avais écrit un peu plus tard, ditÉmily, le ton de ma lettre aurait bien pu vous sembler moins doux.Mais elle était envoyée lorsque j’ai reçu la visite d’un de vosamis, un ami qui avait quelque chose à me dire après s’êtreconsulté avec vous.

– S’agit-il du docteur Allday ?

– Oui.

– Que vous a-t-il dit ?

– Ce que vous lui aviez soufflé. Il afait de son mieux, mais il venait trop tard. J’avais écrit àmistress Rook et j’avais reçu sa réponse. »

Alban jeta à Émily un regard désolé.

« Cette misérable femme !s’écria-t-il, est-elle donc destinée à nous irriter l’un contrel’autre à chaque entrevue ? »

Émily lui tendit silencieusement lalettre.

Il refusa de la prendre.

« Le chagrin que vous m’avez fait nesaurait être réparé de la sorte, dit-il. Vous croyez que la visitedu docteur était arrangée entre nous. Or, j’ignorais qu’il dûtvenir chez vous ; je n’avais aucun intérêt à vousl’envoyer ; de plus, je n’ai nulle intention de me mettreentre vous et mistress Rook.

– Je ne vous comprends pas.

– Vous me comprendrez mieux quand je vousaurai dit comment s’est terminée ma causerie avec le docteur. J’enai fini avec les interventions et les conseils. Quels que soientmes doutes et mes soupçons je ne ferai pas un geste, je ne remueraipas un doigt pour les vérifier. Ne croyez pas que ce soit unsacrifice. Non ! comme vous le disiez tout à l’heure, cela nemérite pas un remerciement. J’agis par déférence pour le docteurAllday, contre mes convictions, en dépit de mon anxiété.Convictions et anxiété ridicules ! Les hommes nés avec unesensibilité maladive sont leurs propres bourreaux. Mais peu importeque je souffre, pourvu que vous soyez paisible. Je ne vouscontrarierai plus. Êtes-vous contente ? »

La réponse de la jeune fille, quoique muette,fut expressive : elle lui tendit la main.

« Peut-on la baiser cette maintendue ? » demanda-t-il aussi timidement que l’eût faitun écolier à son premier amour.

Elle avait envie de rire et envie depleurer.

« Si vous voulez, dit-elle doucement.

– Me permettrez-vous de revenir vousvoir ?

– J’en serai heureuse… à mon retour.

– Vous partez donc ?

– Je vais cet après-midi à Brighton, chezmiss Ladd. »

Il était dur de la perdre le jour même où ilscommençaient à se comprendre. Un nuage de tristesse passa sur lestraits de Morris, et pour calmer son agitation, il se leva, fitquelques tours dans la chambre et s’arrêta enfin près de lafenêtre.

« Chez miss Ladd ? répéta-t-il commefrappé d’un souvenir ; n’ai-je pas entendu raconter que missde Sor passerait ses vacances sous l’aile de miss Ladd ?

– Oui, c’est vrai.

– C’est bien la même jeune fille quiétait ici hier ?

– La même. »

Cette obsédante terreur de l’avenir, terreurqu’Alban avait avouée, puis raillée, revenait l’assombrir en dépitdu sens commun. Francine, simplement parce qu’elle était étrangère,lui inspirait une instinctive et déraisonnable méfiance.

« Miss de Sor est une amie de daterécente, dit-il ; est-ce que vous avez beaucoup d’affectionpour elle ? »

Ce n’était point là une question à laquelle ilfût facile de répondre franchement sans entrer dans des détailsdéplaisants, que la délicatesse généreuse d’Émily lui conseillaitd’éviter.

« Pour vous éclairer là-dessus, dit-elle,il faudrait que je connusse davantage miss de Sor. »

Cette réponse évasive ne fit qu’exciterl’inquiétude d’Alban, et il se reprocha de n’être pas entré laveille lorsqu’on l’avait prévenu qu’Émily était occupée. Il auraiteu ainsi l’occasion d’observer Francine.

Lors de leur rencontre accidentelle près dukiosque, Francine, le jour de son arrivée, lui avait causé uneimpression désagréable. Fallait-il se laisser influencer par cetincident ou suivre le prudent exemple d’Émily et attendre de mieuxconnaître Francine avant de la juger ?

« Avez-vous déjà fixé le jour où vousreviendrez à Londres ?

– Non, pas encore. Je ne sais au juste letemps que durera ma visite.

– Dans une quinzaine de jours, il mefaudra retourner à mes classes, qui seront lugubres sans vous. Missde Sor suivra miss Ladd, je suppose ? »

Émily ne pouvait pas plus s’expliquer lasubite tristesse d’Alban que le but de ses questions. Elle luirépondit gaiement :

« Miss de Sor rentre en pension sous unnouveau titre. Désirez-vous faire plus ample connaissance avecelle ?

– Oui, répliqua-t-il gravement, je ledésire maintenant que je sais qu’elle est votre amie. »

Il était revenu s’asseoir à côté de la jeunefille.

« Le temps passe vite dans un séjouragréable ; il se peut que vous restiez à Brighton pluslongtemps que vous ne pensez ; en ce cas, nous ne nousreverrions pas de longtemps. S’il arrivait quelque chose… si jepouvais vous être utile, m’écririez-vous ?

– Vous savez bien que oui. »

Elle le regardait avec inquiétude. Il n’avaitguère réussi à lui cacher son trouble : jamais homme ne futmoins capable de dissimulation.

« Vous êtes triste, dit-elle doucement,est-ce ma faute ?

– Votre faute ! Ne croyez pascela ! J’ai mes jours de gaieté aussi bien que mes heures demaussaderie ; or, présentement, mon baromètre est descendu aumaussade. »

Sa voix frémissait d’émotion.

« Vous rappelez-vous, Émily, ce que jevous ai dit sous les arbres ? Je crois que nos chemins secroiseront encore, que nos existences… »

Il s’interrompit brusquement comme de crainted’en trop dire et lui tendit la main.

« Je me rappelle mieux que vous notreentretien, répondit-elle. Vous disiez : « Arrive quepourra, j’ai confiance en l’avenir. » Cette confiance est-elletoujours entière ? »

Il eut un soupir et l’attira doucement à luipour la baiser au front.

Était-ce là sa seule réponse ? La jeunefille ne se sentait pas assez maîtresse d’elle-même pour oser lelui demander.

Le même jour Émily arrivait à Brighton.

Francine se trouvait seule.

Quand le domestique eut introduit Émily, ellelui demanda :

« Avez-vous mis ma lettre à laposte ?

– Oui, miss. »

Elle congédia le domestique du geste et courutà Émily qu’elle embrassa avec emportement.

« Savez-vous ce que je viens defaire ? dit-elle ; j’ai écrit à Cécilia, en adressant malettre à son père, à la Chambre des communes. J’avais stupidementoublié que vous pourriez m’indiquer son adresse. J’espère que mesprévenances envers la charmante et gourmande fille ne vousdésobligent pas. Il me serait si utile d’obtenir l’amitié de gensinfluents ! Naturellement, je lui ai envoyé quelquestendresses de votre part. Ne prenez pas cet air morose et allonsvoir votre chambre… Et miss Ladd ? allez-vous me dire. Ne vousinquiétez donc pas d’elle ! Vous la verrez du reste quand elles’éveillera ! Malade ?… non, elle n’est pas malade.Est-ce que ces vieilles-là sont jamais malades ! Elle fait unsomme après le bain, voilà tout. Peut-on se baigner dans la mer, àson âge ? Elle doit terrifier les poissons ! »

Émily alla voir sa chambre, puis elle revintdans celle de Francine.

Le premier objet qui frappa son regard sur latable de toilette fut une grossière caricature de mistressEllmother. C’était un simple croquis au crayon, fort incorrectcomme dessin, mais terriblement réussi comme ressemblance.

« Je ne vous savais pas artiste, »dit Émily avec une légère ironie.

Francine eut un rire de dédain et froissa sonesquisse qu’elle jeta au panier.

« Moqueuse que vous êtes ! dit-ellegaiement, si vous aviez mené une vie aussi ennuyeuse que la mienneà San Domingo, vous vous seriez mise comme moi à gâcher du papier.Oui, si j’avais été comme vous intelligente et travailleuse,j’aurais pu devenir une artiste. J’ai un peu étudié le dessin, puisje m’en suis dégoûtée. J’ai essayé de modeler, le dégoût est venuplus vite encore. Qui pensez-vous que j’avais pourprofesseur ? Une de nos esclaves.

– Une esclave ! s’écria Émily.

– Oui, une mulâtresse, si vous voulez queje précise. La fille d’un Anglais et d’une négresse. Dans sajeunesse – du moins elle l’affirmait, – elle avait été fort belle,une vraie beauté d’un genre particulier. Comme elle était lafavorite de son maître, il prit la peine de soigner son éducation.Outre la peinture, le dessin, le modelage, elle savait le chant etla musique. Que de talents pour une esclave qui n’en avait quefaire ! Quand son maître mourut, mon oncle l’acheta à la ventede la propriété.

– Pauvre femme ! fit Émily.

– Mais, ma chère, il n’y a pas à laplaindre. Sapho – c’était son nom – a été payée fort cherquoiqu’elle ne fût plus jeune. Plus tard, elle nous est venue parhéritage avec les domaines, et elle s’était prise d’affection pourmoi, parce que je ne m’accordais pas avec mes parents. « Jedois à mon père et à ma mère » d’être esclave, disait-elle.Aussi, lorsque je vois des filles affectueuses, cela me fend lecœur. » Sapho offrait un mélange très bizarre. Figurez-vousune femme dont l’âme a deux faces, une noire et une blanche.Pendant des semaines, on trouvait en elle un être cultivé, raffiné.Puis tout à coup avait lieu une rechute et elle devenait aussinégresse que sa mère. Alors, elle s’échappait de la plantation et,au risque de sa vie, se glissait au centre de l’île pour voir lescérémonies barbares, féroces, que célèbrent secrètement lesnègres ; ils n’auraient pas hésité à égorger une sang-mélé,une espionne à leurs yeux, s’ils l’avaient découverte. Une fois, jel’ai suivie de loin, mais pas longtemps ; les effroyableshurlements des noirs, les roulements de leurs tambours dans lesténèbres de la forêt m’épouvantèrent et je reculai. Un jour ellefut soupçonnée et cela vint à mes oreilles. Je pus l’avertir àtemps, ce qui lui sauva la vie (je me demande ce que je seraisdevenue sans Sapho pour m’amuser !). À partir de ce moment jecrois que cette étrange créature s’est mise à m’aimer. Vous voyezque je puis être équitable, même en parlant d’une esclave.

– Je m’étonne seulement que vous nel’ayez pas amenée avec vous en Angleterre, dit Émily.

– D’abord, répondit Francine, elle étaitla propriété de mon père et non la mienne ; ensuite, elle estmorte. Empoisonnée par les noirs, disaient les autres sang-mêlé.Elle-même se croyait ensorcelée.

– Que voulait-elle dire ? »

Mais Francine ne parut pas se soucier des’expliquer autrement.

« D’idiotes superstitions, machère ! Le côté nègre de Sapho avait pris le dessus quand ellefut mourante, voilà tout. Maintenant, dépêchez-vous de sortir,j’entends la vieille sur l’escalier. Allez au-devant d’elle, vousdis-je, je ne veux pas qu’elle entre ici. Ma chambre à coucher estmon seul asile contre miss Ladd ! »

Le matin du dernier jour de la semaine, Émilyeut un entretien confidentiel au sujet de mistress Ellmother avecmiss Ladd, qui calma ses inquiétudes sur les desseinsinquisitoriaux de Francine.

« Ne craignez donc rien de sérieux deFrancine, lui dit-elle. Vous pouvez vous fier à ma prudence et vousen rapporter pour le reste à votre vieille bonne. »

Mistress Ellmother arriva ponctuellement aujour indiqué, et on l’introduisit dans l’appartement de miss Ladd.Quant à Francine, elle avait affecté de ne pas vouloir se mêler del’affaire et était sortie pour faire sa promenade. Émily préférarester au logis, afin d’apprendre tout de suite le résultat de laconférence.

Au bout d’un assez long intervalle, miss Laddrevint au salon lui annoncer qu’elle approuvait les engagementspris avec mistress Ellmother.

« Il est un point sur lequel je me suissouvenue de vos désirs, dit-elle ; j’ai arrangé qu’au bout dupremier mois de service, si l’on ne se convenait plus de part etd’autre, on pourrait se séparer immédiatement. Je n’ose, ou plutôtje ne peux en faire davantage. Mistress Ellmother est une si bravefemme, elle vous est si bien connue, elle est restée si longtempschez votre tante que je suis heureuse de l’attacher à une jeunefille telle que Francine. En un mot, mistress Ellmother m’inspiretoute confiance.

– À quelle époque commencera sonservice ? demanda Émily.

– Le lendemain de notre rentrée à lapension, répliqua miss Ladd. Mais vous seriez, je crois, bien aisede la voir ; je vais vous l’envoyer.

– Un mot encore. Lui avez-vous demandépourquoi elle avait quitté ma tante ?

– Ma chère enfant, une femme qui estrestée vingt-cinq ans dans la même place y a gagné le droit degarder ses secrets. J’imagine qu’elle a de bonnes raisons, maisqu’elle se soucie peu de les expliquer à tout venant. Ne donnezjamais votre confiance à moitié, surtout quand on ressemble àmistress Ellmother. »

Mistress Ellmother avait hâte de retourner àLondres par le premier train. Émily ne la retint pas.

« Promettez-moi de m’écrire comment vousvous trouvez près de miss de Sor.

– Vous dites ça, miss, comme si vouspensiez que je ne serai pas bien.

– L’affection est toujours inquiète.Voulez-vous me promettre de m’écrire ? »

Mistress Ellmother promit et s’éloignarapidement. Émily la suivit des yeux tant qu’elle fut en vue.

« Si j’étais seulement sûre deFrancine !… murmura-t-elle à demi voix.

– Qu’est-ce que vous dites ? »fit tout à coup la voix âpre de Francine.

Émily n’était pas de ceux que fait reculer unappel à la franchise. Elle répondit sans hésitation.

« Je dis : Je voudrais être sûre quevous serez bonne pour mistress Ellmother.

– Avez-vous peur que je ne fasse de savie une torture ? demanda Francine. D’ailleurs, je ne répondsde rien, ni de l’avenir, ni de moi.

– Une fois par hasard, ne sauriez-vousparler sérieusement ?

– Une fois par hasard, ne sauriez-vouscomprendre la plaisanterie ? »

Émily n’ajouta pas un mot, mais en son forintérieur, elle résolut d’abréger de moitié la durée de sa visite àBrighton.

FIN DU TOME PREMIER

Partie 3
NETHERWOODS

Chapitre 1DANS LA CHAMBRE GRISE

La maison habitée par miss Ladd et ses élèvesavait été bâtie, au commencement du siècle, par un riche marchand,très fier de son argent.

Après sa mort, miss Ladd, dont la maisondevenait trop étroite pour le nombre croissant de ses élèves, avaitpris à bail Netherwoods (c’était le nom du domaine). Les jardinsétaient fort beaux, mais il n’y avait point de parc. Les héritiersdu marchand eurent à choisir entre la proposition d’un médecin quioffrait de faire de Netherwoods un asile d’aliénés et celle de missLadd, directrice d’une pension à la mode. Ils optèrent en faveur demiss Ladd.

Le changement de position de Francine puts’effectuer aisément dans cette vaste demeure. Il s’y trouvaittoujours des chambres libres, même lorsque les élèves étaient aucomplet. À la réouverture des classes, Francine eut donc le choixentre un appartement de deux pièces au second étage et un autre demême dimension au rez-de-chaussée. Elle choisit ce dernier.

Sa chambre à coucher et son salon setouchaient. Le salon, tapissé d’un papier gris clair et orné derideaux de même nuance, était en conséquence désigné sous le nom de« la chambre grise ». Il avait une porte-fenêtre quis’ouvrait sur une terrasse dominant les jardins et les pelouses.Quelques belles gravures d’après Claude Lorrain (elles avaient faitpartie de la collection du père de miss Ladd) décoraient lesmurailles. Le tapis était en harmonie avec les rideaux ; lesmeubles, en bois presque blanc, concouraient à l’effet général dedouceur brillante qui faisait le charme de cette pièce. « Sivous n’êtes pas heureuse ici, avait dit miss Ladd, je désespère devous. » Et Francine avait répondu : « Oui, c’esttrès joli, seulement je voudrais que ce fût un peu moinspetit. »

Vers le 12 août, la pension reprenait seshabitudes. Alban Morris avait deux nouvelles élèves pour remplacerÉmily et Cécilia. Mistress Ellmother occupait son poste.L’impression produite par elle à l’office n’avait rien eu departiculièrement favorable ; non pas, assurait la plus joliedes femmes de chambre, parce qu’elle était vieille et laide, maisparce qu’elle ne causait jamais.

Le soir du jour de la reprise générale desétudes, pendant que les pensionnaires couraient sur les pelouses,Francine, qui avait enfin terminé l’arrangement de ses deuxchambres, envoya mistress Ellmother prendre un peu de repos, aprèsles fatigues de l’installation.

Debout près de sa fenêtre, l’héritière desIndes occidentales se demandait ce qu’elle pourrait bien faire pourtuer le temps. Ayant jeté un coup d’œil sur les fillettes, toutabsorbées par le jeu, elle les déclara indignes de l’attentiond’une personne distinguée, leur tourna le dos et se mit à examinerl’autre côté de la terrasse.

Un homme de haute taille s’y promenait, latête baissée et les mains dans ses poches. Il fallut peu de temps àFrancine pour reconnaître le professeur discourtois qui avaitmalhonnêtement déchiré le paysage qu’elle s’était donné la peine desauver d’un plongeon dans l’étang.

Elle fit un pas en avant et l’appela. Lepromeneur interrompit sa marche et leva la tête.

« Vous souhaitez quelque chose ?demanda-t-il.

– Sans doute. »

Elle fit quelques pas à sa rencontre etl’honora d’un encouragement sous la forme d’un très vilain sourire.Quoique les manières de Morris n’eussent rien d’attrayant, il avaitdroit à l’indulgence d’une jeune personne désœuvrée. D’abord,c’était un homme ; ensuite il n’était ni aussi vieux que lemaître de musique, ni aussi laid que le maître de danse.Troisièmement, enfin, c’était un admirateur d’Émily ; etl’occasion d’éprouver sa fidélité était trop tentante pour qu’on nes’empressât point de la saisir.

« Vous rappelez-vous, monsieur, commevous avez été impoli le jour où vous dessiniez près dukiosque ? demanda Francine avec un enjouement acide. J’espèreque, cette fois, vous vous montrerez plus aimable. D’ailleurs, j’aiun compliment à vous faire. »

Il attendait avec un calme exaspérant lecompliment promis. Le pli entre ses sourcils était plus accusé quejamais. Sa figure mélancolique et grave portait la trace desouffrances secrètes.

« Vous êtes artiste, reprit Francine, etpar conséquent homme de goût. Je désire avoir votre avis sur monsalon. La critique est non seulement permise, mais réclamée.Entrez, je vous prie. »

Pendant une seconde, il voulut refuserl’invitation, puis, se ravisant, il suivit Francine. Elle avaitfait deux visites à Émily, elle allait peut-être devenir son amie.D’ailleurs, Alban se reprochait de n’avoir pas cherché plutôt àl’étudier afin de prévenir Émily contre cette jeune fille, si celalui semblait nécessaire.

« C’est très joli, tout cela, »dit-il en regardant vaguement autour de lui sans que ses yeuxs’attachassent à aucun détail, si ce n’est aux gravures.

Francine était bien résolue à le séduire. Ellereprit du ton le plus gracieux :

« Veuillez vous rappeler, monsieur, quec’est ici ma chambre et vous y intéresser quelque peu.

– Que voulez-vous que je vousdise ?

– Venez vous asseoir à côté demoi. »

Elle lui fit place sur le sofa. Son aspirationfavorite, le désir d’exciter l’envie, se trahit bien vite.

« Dites-moi quelque chosed’aimable ; vous plairiez-vous dans une chambre commecelle-ci ?

– J’aime beaucoup vos gravures ;cela vous suffit-il ?

– Cela ne me suffirait pas de la part detout autre. Mais de la vôtre !… Ah ! mon pauvre monsieurMorris, je sais pourquoi vous n’êtes pas plus affable ; voussouffrez ! La pension a perdu pour vous son plus grand charmeen perdant notre chère Émily. »

Elle crut que cette sympathie si délicatementexprimée ne produirait tout son effet qu’appuyée d’un long soupiret soupira en conséquence.

« Que ne donnerais-je pas pour inspirerun pareil dévouement ! » ajouta-t-elle en forme deconclusion.

Francine s’interrompit et déplia lentement sonéventail.

« Regardez, n’est-ce pas un jolibibelot ? » demanda-t-elle à Alban, affectant de changerde sujet de conversation.

Alban se conduisit comme un sauvage, il se mità parler du temps qu’il faisait.

« Quelle chaleur ! nous n’en avonspas eu encore de si forte. Je comprends que vous ayez besoin devotre éventail dans cette fournaise. »

Elle dissimula sa mauvaise humeur.

« Oui, dit-elle, on trouve la chaleursuffocante quand on arrive de Brighton. Je me sens tout accablée.Mais peut-être aussi ma vie si triste, loin de mon pays, de mafamille, me rend plus accessible aux influences extérieures.

– Non ! non ! ditimpitoyablement Morris, c’est la situation de la maison qui estcause du mal. Miss Ladd l’a louée au printemps et ne s’est pasaperçue qu’elle est dans une vallée, et que de trois côtés lescollines la touchent presque. En hiver, c’est très bien, mais enété, il est des jeunes filles que cette lourde atmosphère affaiblitau point qu’on est obligé de les renvoyer chez elles. »

Puis la conversation tomba. Il ne savait plustrop que dire.

« Ah ! vous avez là des livres,reprit-il. Peut-on les regarder ?

– Tant que vous voudrez. »

L’examen des livres confirma Morris dansl’opinion que Francine était trop insignifiante pour jamais devenirdangereuse. Inutile dès lors de rien dire contre elle à Émily.

Il laissa les livres et s’empara du premierprétexte qui lui vint à l’esprit pour mettre fin à ce déplaisanttête-à-tête.

« Veuillez me permettre de retourner àmon devoir, miss de Sor. Il faut que je corrige les dessins de mesélèves avant la classe de demain. »

La vanité blessée de Francine tenta un derniereffort pour toucher le cœur de l’amoureux d’Émily.

« Vous me rappelez que j’ai une faveur àsolliciter, dit-elle. Je ne suis plus les classes, mais je seraisheureuse d’être admise dans la vôtre. Voulez-vous bien de moi pourélève ? »

Tout en remerciant Francine de sa flatteuserequête, Alban gagnait la porte ; mais l’obstination de lajeune fille n’était pas encore vaincue.

« Mon éducation a été cruellementnégligée, reprit-elle ; pourtant, je sais un peu de dessin.Sous ce rapport, vous me trouverez moins ignorante que les autrespensionnaires. »

Elle fit une pause pour attendre un complimentqui ne vint pas.

« Des leçons d’un artiste tel que vous,continua-t-elle, seraient pour moi d’un grand intérêt. Peut-être jedeviendrais votre élève préférée.

– Peut-être, » reprit-il.

Il ne pouvait guère en dire moins, mais cettephrase si brève suffit pour encourager Francine.

« Eh bien ! si vous me donniez toutde suite une première leçon ?

– Je ne saurais, tant que vous ne vousêtes pas conformée aux conditions du règlement.

– Quel règlement ? Levôtre ? »

Ses yeux disaient clairement qu’en ce cas elleétait prête à la plus entière soumission.

« Eh ! non, reprit-il, celui del’établissement. Je vous souhaite le bonsoir, miss. »

Elle le suivit du regard tandis qu’ildescendait la terrasse. Recevait-il un traitement fixeannuel ? ou bien chaque élève contribuait-elle pour sa part àgarnir ses poches ? Si cette dernière hypothèse était lavraie, Francine pourrait se venger.

« Le butor ! »murmura-t-elle.

Chapitre 2SOUVENIRS DE SAN-DOMINGO

La nuit était étouffante. Ne pouvant dormir,Francine restait tranquillement assise sur son lit, occupée àréfléchir. L’objet de ses méditations était tout simplement safemme de chambre.

Qu’était-ce que mistress Ellmother ?

Elle avait dit à Émily que son but, encherchant une nouvelle place, était d’échapper à ses proprespensées. Elle admettait comme articles de foi la croyancelégèrement superstitieuse qui désigne le vendredi comme un mauvaisjour ; elle y ajoutait l’axiome qu’il est prudent de jeter unepincée de sel par-dessus son épaule quand on a eu la malechance derenverser la salière.

En elles-mêmes, ces particularités n’avaientpas grande importance ; mais, par un enchaînement d’idées queFrancine ne pouvait comprendre, elles la ramenaient à San-Domingo,aux côtés de Sapho, l’esclave.

La jeune fille alluma une bougie, ouvrit sonbureau et en retira un vieux livre de comptes.

La première page ne contenait que des notes dedépense écrites de sa main. Jadis, pendant une heure d’oisiveté,elle avait voulu conjurer l’ennui en partageant avec sa mère lessoins de la maison. Cet accès d’humeur laborieuse s’était éteint aubout de trois jours, et pourtant le reste du livre n’était pasvide ; les pages en étaient couvertes d’une belle écriturefine et régulière.

Francine s’était chargée de donner un titre àce manuscrit ; en tête du deuxième feuillet, elle avaitécrit : Les Niaiseries de Sapho.

Après avoir parcouru deux ou trois lignes ducommencement, elle passa brusquement à la fin du volume où, sur unespace laissé en blanc, se trouvait un autre titre, moinsdédaigneux cette fois : Sapho revenue au senscommun.

Francine lut la dernière partie du manuscritde Sapho avec une extrême attention :

« Je prie ma chère jeune maîtresse de nepas s’imaginer que moi, qui ai reçu une bonne éducation, je croisencore à la magie. Quand j’ai écrit, pour lui obéir, tout ce que jelui avais raconté de vive voix, je ne sais quelle fantaisie mepoussait. Vous dites, chère maîtresse, que j’ai un côté nègre,hérité de ma mère. C’est peut-être une plaisanterie, mais parfois,je crains que ce ne soit trop vrai.

» Prenez donc garde que je ne vousinduise en erreur. Il est bien vrai que l’esclave dont je vous aiparlé a langui et succombé après qu’on lui eut jeté un sort àl’aide de l’image de cire faite par ma mère la sorcière. Maisj’aurais dû ajouter que certaines circonstances ontparticulièrement favorisé l’œuvre du charme funeste ; lerésultat final ne fut point amené par des moyens surnaturels.

» Le malheureux était déjà mal portant,et notre maître l’avait envoyé dans une vallée au milieu desterres. Or on m’a dit, et je le crois volontiers, que le climat enest bien différent de celui de nos côtes où le misérable étaithabitué à vivre. Le régisseur refusa de le croire quand il luijurait que le séjour dans la vallée serait sa mort, et les autresnoirs qui auraient pu le secourir s’écartaient tous del’ensorcelé.

» Ceci, vous le voyez, explique ce quipourrait paraître incroyable à des esprits cultivés.

» Si vous voulez me faire plaisir, vousbrûlerez ce petit livre dès que vous en aurez lu le contenu. À toutle moins, que pas d’autres yeux que les vôtres ne voient jamais cespages. Ma vie serait en danger si les noirs surprenaient jamais mesaveux. »

Francine ferma le volume et le remit en place.« Je sais maintenant, se dit-elle, ce qui m’a rappeléSan-Domingo. »

Lorsqu’elle sonna le lendemain, on futlongtemps sans répondre à son appel.

Mistress Ellmother, quand elle entra enfin,s’excusa de son retard involontaire.

« C’est la première fois que je m’oubliedans mon lit, miss, depuis ma petite jeunesse. Veuillez mepardonner, cela ne m’arrivera plus.

– Est-ce la chaleur qui vousassoupit ? demanda Francine.

– Je n’ai eu un brin de sommeil que surle matin ; c’est ce qui fait que j’étais si pesante au momentde me lever. Mais la température chaude ou froide n’a rien à voirlà-dedans. Ce sont les gens riches qui peuvent avoir desfantaisies ; pour nous autres, l’air est partout le même.

– Vous avez une bonne santé, mistressEllmother ?

– Mais oui, miss, pourquoi non ? Dema vie je n’ai consulté un médecin…

– Peut-être que vous n’avez pas une trèsflatteuse opinion des docteurs ?

– J’aime mieux ne jamais être entre leurspattes, miss, si c’est cela que vous appelez une flatteuse opinion,répondit mistress Ellmother. Quelle coiffure voulez-vousaujourd’hui ?

– La même que celle d’hier. Avez-vousrevu miss Émily ? Elle est partie pour Londres le lendemain devotre visite.

– Je ne suis pas restée à Londres. Dieumerci, j’ai trouvé un bon locataire.

– Où demeuriez-vous alors en attendant devenir ici ?

– Je n’ai qu’un endroit où aller, miss,mon village. Une amie que j’ai encore m’y garde un coin pour mereposer à l’occasion. Ah ! quel gentil endroit !

– Un endroit comme celui-ci ?

– Allons donc ! Il ne lui ressemblepas plus que du fromage à de la craie. Une belle, vaste plaine debruyères, miss, dans le Cumberland, sans un arbre en vue de quelquecôté qu’on se tourne. Je vous promets que le vent y souffle de labonne façon !

– Connaissez-vous ce pays-ci ?

– Non ! Quand j’ai quitté le Nord,c’était pour suivre ma maîtresse au Canada. On parle de l’air, il ya quelque chose de vrai dans ce qu’on en dit. Les gens de là-basdoivent vivre cent ans. J’aime le Canada.

– Où vous êtes-vous placéeensuite ? »

Jusque-là, mistress Ellmother avait parudisposée à la causerie. Cette fois, elle resta silencieuse, soitqu’elle n’eût pas entendu la question de Francine, soit qu’il luidéplût d’y répondre.

Francine, suivant son habitude, s’obstina.

« Votre dernière place n’a-t-elle pas étéauprès de la tante de miss Émily ?

– Oui.

– La vieille dame habitait-elleLondres ?

– Non.

– Dans quelle partie de l’Angleterredemeurait-elle ?

– Dans le comté de Kent.

– Dans les houblonnières ?

– Non.

– Où cela, alors ?

– Dans l’île de Thanet.

– Tout près de la côte ?

– Oui. »

Francine n’osa pas insister davantage. Laréserve de mistress Ellmother remporta, au moins pour ce jour-là,sur son opiniâtreté.

« Allez donc voir dans le vestibule s’iln’y a pas une lettre pour moi, » dit-elle.

Il s’en trouvait une portant le timbre de laSuisse. La candide Cécilia avait été charmée de la lettre deFrancine et attendait avec impatience le moment où leurs relations,de courtoises, deviendraient amicales. « Miss de Sorvoudrait-elle, laissant toute vaine cérémonie, devenir l’hôte dupère de Cécilia dans le courant de l’automne ? La santé de lamalade ne leur permettait de revenir en Angleterre que vers la findu mois. À cette époque, Cécilia espérait apprendre que Francineétait libre d’accepter son invitation. Son adresse en Angleterreétait à Monksmoor Park, Hants. »

La lecture de cette lettre achevée, Francineen tira cette aimable conclusion : « Une sotte peut êtretrès utile, si on sait la conduire. »

L’heure du déjeuner la trouvant sans appétit,elle essaya d’une promenade sur la terrasse. Alban Morris avaitraison, l’air de Netherwoods, en été, était décidément trèslourd.

Le lendemain, mistress Ellmother répondit sansdélai à l’appel de la sonnette.

« Vous avez mieux dormi, cettefois ? demanda Francine.

– Non, miss ; je n’ai eu qu’unsommeil plein de rêves. C’est une autre mauvaise nuit.

– Lorsque je vous ai vue chez miss Émily,vous parliez de vous débarrasser de vos souvenirs. Le changement derésidence a-t-il produit cet heureux résultat ?

– Non. Il y a des gens que leurssouvenirs ne veulent pas lâcher.

– Cela arrive surtout quand les souvenirssont mêlés de remords.

– Je croyais, miss, qu’il avait étéconvenu que vous me laisseriez en repos là-dessus. »

Une semaine se passa. Un jour, profitant del’heure de la récréation, miss Ladd vint frapper à la porte deFrancine.

« Ma chère, je désire vous parler demistress Ellmother. Elle a l’air malade.

– Croyez-vous, miss Ladd ? Je latrouve pâlie, rien de plus.

– C’est cependant sérieux, Francine. Lesdomestiques me disent qu’elle mange à peine, et elle-même convientque ses nuits sont mauvaises. Hier, d’une des fenêtres de la salled’études, je la regardais traverser le jardin. Une de nos petites alaissé tomber son dictionnaire ; ce bruit a fait tressaillirla pauvre femme comme une détonation ; elle avait l’airterrifiée. Ses nerfs sont sérieusement atteints. Il faudrait ladécider à voir le docteur.

– Essayez vous-même. »

Mistress Ellmother fut immédiatementappelée.

« Mistress Ellmother, dit miss Ladd,depuis quelques jours, je vois avec regret que vous êtessouffrante.

– De ma vie je n’ai été souffrante,madame.

– On m’assure que vous n’avez aucunappétit.

– Je n’ai jamais été grosse mangeuse.

– Pour me tranquilliser, ne meferiez-vous pas le plaisir de voir le docteur ?

– Le docteur ! Vous pensez que jevais me mettre, à mon âge, à avaler des drogues !Seigneur ! madame, vous plaisantez, bien sûr ! »

Elle éclata de rire, de ce rire nerveux sivoisin des larmes. Par un violent effort de volonté, elle réussit àse dominer et reprit : « S’il vous plait, madame, ne vousmoquez plus de moi ! » Puis elle disparut.

« Qu’en dites-vous maintenant ? fitmiss Ladd.

– Je ne sais que penser. » ditFrancine.

Laissée seule, Francine mit ses coudes sur latable, sa figure dans ses mains, et réfléchit profondément. Elleouvrit son bureau, prit une feuille de papier, puis hésita denouveau.

Tout à coup, comme si la décision lui revenaitsubitement, elle écrivit d’une main hâtive les quelques lignessuivantes, adressées à la femme de l’agent de son père, àLondres.

« Lorsque j’ai été confiée à vos soins,la nuit de mon arrivée des Indes occidentales, vous avez bien voulume dire que vous me rendriez volontiers quelques menus services,pour peu que cela dépendît de vous. Or, je vous serais infinimentobligée si vous pouviez m’acheter et m’expédier dans le plus brefdélai assez de cire à modeler pour faire une petitestatuette. »

Chapitre 3DANS L’OBSCURITÉ

La semaine suivante, Alban Morris se trouvaitdans le cabinet de miss Ladd pour lui faire son rapport deprofesseur ; ils furent interrompus par l’entrée de mistressEllmother, qui venait remettre un livre que Francine avait empruntéle matin même.

« Miss de Sor l’a-t-elle donc déjàfini ? demanda miss Ladd.

– Elle ne veut pas le lire, madame ;elle dit que les feuillets infectent l’odeur de pipe. »

Miss Ladd se tourna vers Morris en hochant latête d’un air de menace enjouée :

« Je sais qui a lu ce livre en dernierlieu, » dit-elle.

Alban s’avoua coupable, d’un regard. C’étaitle seul professeur du pensionnat qui se permit de fumer.

Comme mistress Ellmother repassait près de luien sortant, il remarqua les traces trop visibles de souffrances queportait son visage émacié.

« Cette femme est certainement malade,dit-il. A-t-elle consulté le médecin ?

– Elle s’y refuse formellement, réponditmiss Ladd. S’il s’agissait de toute autre personne, je surmonteraisla difficulté en disant à miss de Sor, dont elle est la domestiqueparticulière, de la renvoyer chez elle. Mais je ne puis agir d’unefaçon si péremptoire envers une femme à qui Émilys’intéresse. »

À partir de ce moment, mistress Ellmotherintéressa également Morris. Dans le courant de la journée, comme ilse croisait avec elle en traversant un corridor du rez-de-chaussée,il l’interpella.

« Je crains que l’air de cette maison nevous soit malsain, » dit-il.

L’irritation que causait à mistress Ellmotherla moindre allusion, même détournée, à sa mine défaite, semanifesta nettement dans sa réplique.

« J’imagine que vous avez bonneintention, monsieur ; mais je me demande en quoi ça peut vousregarder que l’air d’ici me convienne ou non.

– Écoutez-moi une minute, répondit Albanavec bonne humeur. Je ne suis pas tout à fait un étranger pourvous…

– Comment cela, s’il vousplaît ?

– Je connais une jeune dame qui vousporte une sincère affection.

– Miss Émily ?

– Justement. Je la respecte, je l’admireet, dans la mesure de mes forces, j’ai taché de lui êtreutile. »

Le visage hagard de mistress Ellmothers’adoucit aussitôt.

« Pardonnez-moi mon impolitesse,monsieur, dit-elle. Depuis ma naissance, je ne crois pas avoir euune heure de maladie ; c’est ce qui fait que je n’aime pas àm’entendre dire qu’un pays quelconque ne convient pas à masanté. »

Alban accepta ses excuses d’une façon qui luialla au cœur : il lui donna une poignée de main.

« Vous êtes bon, monsieur !dit-elle. Seulement vos pareils sont rares, surtout dans cettemaison-ci. »

Était-ce là une pointe dirigée contreFrancine ?

« Votre maîtresse ne vous traite-t-ellepas avec bonté ? » demanda-t-il brusquement.

La vieille servante répondit par un froncementde sourcils et par une question aussi franche que celle qu’on luiadressait à elle-même :

« Est-ce que par hasard vous aimeriez manouvelle maîtresse, monsieur ?

– Non, certes !

– Alors, donnez-moi une poignée demain. »

Elle lui serra la main dans une étreinteéloquente, puis s’éloigna sans plus rien ajouter.

C’était là un trait de caractère qu’Albanétait homme à apprécier. « Si j’étais une vieille femme,pensait-il, je ressemblerais comme deux gouttes d’eau à mistressEllmother. Nous aurions pu parler d’Émily si elle avait été moinspressée de me quitter. Quand la reverrai-jemaintenant ? »

Il devait la revoir cette nuit même en descirconstances qu’il n’oublia jamais.

D’après le règlement de Netherwoods, larécréation du soir qui permettait aux jeunes filles de se promenerdans le jardin devait être terminée à neuf heures. À ce moment,Alban était libre d’errer sous les arbres et autour du parterre,avant d’aller s’enfermer entre les quatre murs de son étroitlogis.

Afin de se délasser du lourd ennui que luicausait l’obligation d’enseigner son art à des écolières obtuses ouétourdies, il avait coutume de dessiner pour son propre agrément,assez avant dans la soirée. Il était donc dix heures sonnéeslorsque, après avoir rangé ses crayons et allumé sa pipe, il se mità arpenter lentement l’allée qui conduisait de la serre auxdernières limites des pelouses.

Dans le silence absolu de la nuit, onentendait distinctement l’horloge du village sonner les heures etles quarts. La lune ne s’était pas levée, mais la lueur tremblanteet mystérieuse des étoiles éclairait faiblement le large espacedécouvert qui séparait l’habitation des massifs de verdure.

Alban s’arrêta, admirant, en véritable artistequ’il était, cet effet de clair-obscur, si délicat et si charmant.« Y a-t-il un homme vivant capable de peindrecela ? » se disait-il ; et sa mémoire passait enrevue les noms des maîtres, surtout des paysagistes anglais descinquante dernières années.

Tandis qu’il évoquait le souvenir de leursœuvres, la vue d’une femme nu-tête, surgissant tout à coup sur lesdegrés de la terrasse, vint le faire tressaillir.

Cette femme se dirigeait en courant du côté dela pelouse ; elle courait, et cependant sa démarche étaitchancelante ; selon toute apparence, elle n’était même passûre du but qu’elle devait atteindre. De temps en temps elleinterrompait sa course pour regarder du côté de la maison.

Comme elle se rapprochait d’Alban, il putbientôt entendre le bruit de sa respiration haletante et saccadée.Quelques pas encore, et la lueur des étoiles lui montrait un visageconvulsé par la terreur, le visage de mistress Ellmother.

Morris s’élança vers elle, mais elle étaittombée sur le gazon avant qu’il eût le temps de franchir la courtedistance qui les séparait. Quand il la prit dans ses bras pour larelever, elle le regarda avec des yeux égarés tout en essayantvainement de prononcer quelques mots.

Alban reprit doucement :

« Regardez-moi, mistress Ellmother, nereconnaissez-vous pas celui avec qui vous avez causé aujourd’huimême ? »

Elle lui obéit, mais ses yeux restaientindécis.

« Ne reconnaissez-vous pas l’ami de missBrown ? » reprit-il.

Ce nom parut l’aider à reprendre ses sens.

« Oui, dit-elle, l’ami d’Émily ; jesuis bien contente de rencontrer l’ami d’Émily. »

Puis, soudainement, comme alarmée par le sonde sa propre voix, elle serra le bras d’Alban, ou plutôt s’ycramponna.

« Ai-je dit Émily ? Une servantedoit dire miss. La tête me tourne, est-ce que je deviensfolle ? »

Alban la conduisait lentement à un des siègesrustiques.

« Vous avez eu peur, voilà tout ; lerepos vous remettra. »

Elle jeta un regard inquiet par-dessus sonépaule.

« Pas ici ! dit-elle, ne restons pasici ! je me suis sauvée d’un démon enjuponné, je ne veux pasqu’il me retrouve. Enfonçons-nous sous les arbres, monsieur… je nesais pas votre nom. Dites-le-moi tout de suite ; sans quoi jene saurais me fier à vous.

– Chut ! chut ! Appelez-moiAlban.

– Un drôle de nom. Je n’ai jamais entenduce nom-là. Je ne me fierai pas à vous.

– Vous vous méfiez de votre ami, de l’amid’Émily ? Vous ne le pensez pas, j’en suis sûr. Appelez-moiMorris, si vous le préférez.

– Morris ? répéta-t-elle. Oui, onm’a parlé de gens qui s’appelaient Morris. Écoutez ! vos yeuxsont jeunes ; la voyez-vous, elle, sur la terrasse ?

– Nulle part on ne voit âme quivive. »

Tout en parlant il l’entraînait, et bientôtelle fut assise de façon à pouvoir appuyer sa tête contre un troncd’arbre.

« Quel bon garçon vous êtes ! dit lapauvre créature d’un ton d’admiration sincère : vous avezdeviné comme la tête me fait mal. Ne restez pas debout. Vous êtesgrand, et elle pourrait vous apercevoir.

– Elle ne peut rien voir du tout ;nous sommes entourés d’arbres, par conséquent, en pleineforêt. »

Mistress Ellmother ne parut ni rassurée nisatisfaite.

« Vous prenez légèrement la chose,dit-elle. Savez-vous qui nous a vus causer ensemble dans lecorridor cet après-midi ? Elle, la scélérate, la rusée, lacruelle, l’effrontée scélérate ! »

Au milieu des ténèbres qui les environnaient,Alban pouvait tout juste discerner ses gestes ; elle secouaitfrénétiquement ses poings fermés dans le vide. Pour l’apaiser, illui adressa de nouveau la parole.

« Ne vous agitez pas ainsi ; si ellevenait au jardin, elle pourrait vous entendre. »

Cet appel à sa terreur réussit.

« C’est vrai, » dit-elle d’une voixcontenue.

Puis subitement, elle se mit à le suspecterlui-même.

« Qui est-ce qui ose dire que je suisagitée ? s’écria-t-elle. Agitée ! C’est vous quil’êtes ! Niez-le donc si vous pouvez ! Monsieur Morris,vos allures ne me vont pas, sachez-le ! Qu’est-ce que vousavez fait de votre pipe ? Je vous ai vu la mettre dans votrepoche quand vous m’avez poussée ici, c’est afin qu’elle puissefacilement me dépister ! Vous êtes ligué avec elle ! Elleva venir nous rejoindre ici ; vous savez qu’elle n’aime pasl’odeur du tabac. Est-ce que vous comptez m’enfermer dans unemaison de fous ? »

Elle s’était dressée sur ses pieds. Il vint àl’esprit d’Alban que cette pipe même lui fournirait le meilleurmoyen de la calmer. De simples paroles ne suffisant pas pourimpressionner ce cerveau troublé, peut-être les actesobtiendraient-ils plus d’effet. Pour mieux attirer son attention,il lui mit entre les mains sa pipe et sa blague à tabac.

« Sauriez-vous bien bourrer unepipe ? demanda-t-il.

– Comme si je n’avais pas bourré celle demon mari des centaines de fois ! répondit-elle avecaigreur.

– Très bien ! alors faites-en autantpour moi. »

Elle reprit aussitôt sa chaise et remplitsoigneusement la pipe. Morris l’alluma et s’installa sur le gazon,où il fuma en conscience pendant quelques instants.

« Croyez-vous maintenant que je soisligué avec elle ? » dit-il en affectant la rudessed’accent d’un égal de mistress Ellmother.

Elle lui répondit comme elle aurait pu lefaire à son mari aux jours malheureux de leur vie conjugale.

« Là, maintenant, ne grognez pas aprèsmoi, tenez-vous tranquille, ça vaudra tout autant. J’ai un peuperdu la tête pendant une ou deux minutes, n’y faites pasattention. Il fait frais ici et on y est en repos, ajouta la pauvrefemme d’un air de gratitude. Merci à Dieu de nous avoir enveloppésd’obscurité. On est bien là à côté d’un brave homme commevous ! Donnez-moi un conseil. Qu’est-ce que je pourrais bienfaire ? Je n’ose pas rentrer à la maison. »

Elle était désormais assez calme pour queMorris pût raisonnablement espérer d’elle quelquesexplications.

« Étiez-vous avec miss de Sor avant devenir ici ? demanda-t-il. Qu’a-t-elle fait qui ait pu vouseffrayer ? »

Il n’y eut pas de réponse ; mistressEllmother s’était levée en sursaut.

« Silence ! dit-elle, il me sembleavoir entendu remuer quelqu’un tout près de nous. »

Alban alla explorer le sentier sinueux qu’ilsavaient suivi quelques instants auparavant. Pas une créaturevivante, soit sur la terrasse, soit dans les parties éclairées dujardin. À l’ombre des arbres, ses yeux ne lui servaient à rien, lanuit y était absolument noire et impénétrable. Il s’arrêtapourtant, l’oreille tendue, pour saisir le moindre bruit ; pasun son ne lui parvint ; l’air était si calme que les feuillesrestaient immobiles le long des branches.

Comme il revenait à sa place, le silence futinterrompu par l’horloge du village qui sonnait le quart avant onzeheures. Si simple que fût la diversion, elle irrita les nerfsexaspérés de mistress Ellmother. Ébranlée d’esprit et de corps,elle était évidemment à la merci du premier accès de terreur évoquépar son imagination.

Morris, rassuré provisoirement contre toutecrainte d’espionnage, s’apprêtait à reprendre sa pipe ; maisil changea d’avis. À son insu, mistress Ellmother lui avait suggéréune prudente réserve : ne pourrait-il se faire que lescommensaux de l’habitation, fatigués de l’atmosphère brûlante deleurs appartements, vinssent chercher un peu d’air respirable surla pelouse ? En ce cas, s’il continuait à fumer, l’odeur dutabac pourrait bien guider les curieux jusqu’à sa retraite.

« Êtes-vous sûr, bien sûr que nous sommesseuls ? demanda mistress Ellmother.

– Tout à fait sûr… Maintenant, dites-moi,étiez-vous sérieuse tout à l’heure en me priant de vous donner unconseil ?

– Vous en doutez, monsieur ? Quidonc, excepté vous, serait capable de me venir en aide ?

– Je vous aiderai certainement ;mais je ne puis rien, à moins que vous ne me contiez ce qui s’estpassé entre vous et miss de Sor. Voulez-vous avoir confiance enmoi ?

– Oui.

– Puis-je compter sur vous ?

– Mettez-moi à l’épreuve. »

Chapitre 4LES TRAHISONS DE LA PIPE

Alban prit mistress Ellmother au mot.

« Je vais me hasarder à deviner, dit-il.Vous quittiez miss de Sor quand je vous ai vue ?

– Oui, monsieur Morris. Elle m’avaitsonnée, sous prétexte d’examiner mon ouvrage, et, pour la premièrefois depuis que je suis à son service, elle montrait quelqueamabilité. Lorsqu’elle m’a engagée, ses manières ne me déplaisaientpas trop ; mais j’ai de bonnes raisons maintenant de merepentir de mon opinion. Oui ! ce soir, elle m’a laissé voirle pied fourchu ! « Asseyez-vous, me dit-elle, je n’airien à lire et je déteste travailler. Causons un peu. » Elle ala langue bien pendue et je n’avais qu’à la laisser aller, enplaçant un mot de temps en temps. Il était l’heure d’allumer lalampe qu’elle bavardait encore. Elle a voulu que l’abat-jour fûtbaissé, de telle sorte que nous étions à demi dans la lumière, àdemi dans les ténèbres. Elle m’a amenée à parler de pays étrangers,en parlant elle-même de celui où elle vivait avant qu’on l’envoyâten Angleterre. Saviez-vous qu’elle vient des Indesoccidentales ?

– Oui, je sais cela. Continuez.

– Une minute, monsieur. Il y a quelquechose que je voudrais vous demander. Croyez-vous à lasorcellerie ?

– Je vous avoue que je n’y ai jamaispensé. Est-ce que miss de Sor vous a fait semblablequestion ?

– Oui.

– Et qu’avez-vous répondu ?

– Pas bien nettement. Je n’ai pas d’idéequant à la sorcellerie. Dans mon jeune temps, il y avait au villageune vieille qu’on se montrait. Les gens venaient la voir de loin,des gens riches et bien nés quelquefois. C’était son grand âge quila rendait si fameuse : elle avait cent ans passés. Un de nosvoisins disait qu’elle n’était pas si vieille que ça. On lui arépété le propos. Elle a jeté un mauvais sort sur son troupeau.C’est vrai comme je vous le dis, elle lui a donné la peste, lapeste des moutons, et le troupeau a péri tout entier. Je me lerappelle bien. Les uns disaient que les bêtes seraient mortes niplus ni moins, les autres que c’était un sort. Qui avaitraison ? Ce n’est pas moi qui en déciderai.

– Avez-vous raconté cette histoire à missde Sor ?

– Elle m’y a contrainte. Ne vous ai-jepas dit à l’instant que je n’étais pas sûre de mes idées sur lasorcellerie ? Elle a fait : « Vous n’osez donc pasdire ce que vous croyez ? » Pour n’avoir pas l’air d’unebête, je lui ai répondu que j’avais mes raisons pour hésiter ;elle a insisté pour les connaître, et j’ai dû les lui donner.

– Qu’a-t-elle dit ensuite ?

– Elle a dit : « Je sais unehistoire de sorcière bien meilleure que la vôtre. » Puis ellea ouvert un petit livre tout rempli d’une fine écriture et s’estmise à lire. En l’écoutant, j’avais la chair de poule. Et lefrisson me prend, monsieur, rien que d’y penser. »

Un gémissement lui échappa et ses dentss’entrechoquèrent. Si intrigué que fût Morris, il la plaignait tropsincèrement pour la pousser vivement ; mais sa compassionétait superflue. On peut, sans violents efforts, résister à lafascination du beau ; la fascination de l’horreur, autrementpuissante, ne desserre plus son étreinte dès qu’elle est parvenue ànous envelopper. Malgré elle, mistress Ellmother poursuivit sonrécit.

« C’est arrivé dans les Indesoccidentales, reprit-elle, et c’est l’écriture de l’esclave quiremplissait le petit livre. L’esclave parlait de sa mère qui étaitnégresse et sorcière. Le diable lui-même lui avait enseigné lamagie en pleine forêt. Les serpents et les bêtes sauvages n’osaientpas la toucher. Elle vivait sans manger. On la vendit et onl’envoya dans une île des Indes occidentales. Elle y rencontra unvieil homme, le plus méchant qui ait jamais existé. Il étaitinstruit et il repassa sa science diabolique à la sorcière noire.Il lui apprit à faire des images de cire. Ces images-là jettent dessorts. Vous y mettez des épingles. À chaque épingle qu’on enfonce,la personne ensorcelée se rapproche davantage de la mort. Il yavait par là un pauvre noir qui avait offensé la sorcière. Elle fitson effigie en cire. Bientôt il perdit le sommeil et l’appétit. Ildevint si lâche que le moindre bruit le faisait sauter de peur.Comme moi ! ah ! mon Dieu ! comme moi !

– Reposez-vous, dit Alban, ne vous agitezplus.

– Je ne m’agite pas, monsieur… Vouscroyez qu’une fois l’histoire finie, miss de Sor a fermé sonlivre ? non, elle avait mieux que ça en réserve pour moi. Jene sais pas en quoi j’ai pu l’irriter, mais elle me regardait commesi j’avais été la boue de ses souliers. « Si vous êtes tropstupide pour comprendre ce que je viens de vous lire, qu’elle afait, allez au miroir. Regardez-vous bien et rappelez-vous ce qu’ilest advenu de l’esclave ensorcelé. Vous devenez de jour en jourplus pâle et plus maigre : vous tombez d’épuisement comme lui.Vous dirai-je pourquoi ?… » Elle a enlevé brusquementl’abat-jour, a mis la main sous la table et en a retiré une imagede cire. Mon image à moi ! Du doigt elle me fit voir troisépingles, qui y étaient déjà piquées. « Une pour vosinsomnies, qu’elle a dit, une pour le manque d’appétit, une pourles nerfs ébranlés ! » Je lui ai demandé ce que j’avaisfait pour avoir en elle une si cruelle ennemie. Elle m’arépondu : « Souvenez-vous de ce que je désirais savoir devous lorsque vous êtes entrée à mon service, et maintenantchoisissez : ou mourir à petit feu… – je jure que ce sont làses propres paroles, aussi vrai que j’espère aller au ciel… – oumourir à petit feu, ou me dire… »

Au milieu de son élan, mistress Ellmothers’arrêta court.

Dans le premier instant, Morris supposaqu’elle avait perdu connaissance ; mais, en se penchant verselle, il vit que son attitude n’avait pas changé.

« Vous êtes malade ? dit-il.

– Non.

– Alors, pourquoi n’achevez-vouspas ?

– J’ai fini, répondit-elle.

– Espérez-vous donc vous débarrasser demoi de la sorte ? reprit-il sévèrement. Vous avez promisd’avoir confiance en moi. Soyez fidèle à votre promesse.Qu’exigeait de vous miss de Sor ?

Lorsqu’elle jouissait de la plénitude de sesfacultés, mistress Ellmother aurait ouvertement bravé Alban. Maistout ce que la pauvre créature pouvait faire maintenant, c’étaitd’en appeler à sa pitié.

« Ayez un peu d’indulgence, monsieur,j’ai reçu une telle secousse, que je ne sais plus où j’en suis. Oùest mon courage ? Pourquoi suis-je ainsi abattue ?Épargnez-moi monsieur. »

Mais dans son intérêt même, il refusa del’écouter.

« Cette odieuse tentative d’intimidationpeut se renouveler, dit-il. On pourrait prendre de nouveau, etpeut-être d’une façon plus cruelle encore, avantage del’ébranlement nerveux que vous a causé le climat de cette vallée.Vous ne me connaissez guère si vous avez pu croire que jelaisserais une telle œuvre se poursuivre impunément. »

Elle fit un dernier effort.

« Oh ! monsieur, est-ce là seconduire avec bonté ? Vous dites que vous êtes l’amid’Émily : ne me pressez pas, pour l’amour de miss Émilyelle-même.

– Émily ? s’écria Morris. Est-elledonc mêlée à tout ceci ? »

Sa voix avait pris une intonation plus douce,qui convainquit mistress Ellmother qu’elle avait touché juste. Dèslors il fallait appuyer sur ce point.

« Oui, la chose regarde miss Émily,dit-elle.

– Et comment ?

– Ne vous inquiétez pas du comment.

– Pardon, mais je m’en inquiète.

– Et moi je vous dis, monsieur, qu’Émilyne doit rien savoir. »

Le soupçon de la vérité effleura pour lapremière fois l’esprit d’Alban.

« Je vous comprends, dit-il ; cequ’Émily ne doit jamais savoir est justement le secret que miss deSor voulait vous arracher. Inutile de me dire non. Les motifs decette fille pour vous effrayer sont désormais aussi évidents pourmoi que si elle les avait avoués. Êtes-vous sûre de ne pas vousêtre trahie quand elle vous a brusquement montré l’image decire ?

– Je serais plutôtmorte ! »

L’exclamation venait à peine de lui échapperqu’elle la regretta.

« Pourquoi, demanda-t-elle, tenez-vous sifort à vous assurer de l’intérêt caché de miss Émily ? Ondirait presque que vous savez…

– Oui, je sais.

– Quoi ? »

Le meilleur service qu’Alban pût lui rendre ence moment était de lui dire la vérité.

« Votre secret n’en est pas un pourmoi, » dit-il.

La colère et la terreur galvanisèrent cettefemme si accablée ; pendant une minute elle se retrouva lamistress Ellmother d’autrefois.

« Vous mentez ! s’écria-t-elle.

– Je dis vrai.

– Je ne vous crois pas, je ne veux pasvous croire.

– Écoutez-moi ! dans l’intérêtd’Émily, écoutez-moi ! J’ai lu l’histoire du meurtre del’auberge de Zeeland.

– Ça ne signifie rien ! rien dutout ! la victime était un homonyme de son père.

– La victime était son père lui-même.Restez assise. Il n’y a là rien qui puisse vous inquiéter. Je saisqu’Émily ignore encore comment son père a succombé. Je sais quevous et votre défunte maîtresse lui avez dissimulé sa terrible fin.Je sais que votre tendresse, votre pitié pour la jeune fille sontdes circonstances atténuantes d’un mensonge favorisé par lesévénements. Eh ! ma pauvre bonne femme, le repos d’Émily nem’est pas moins cher qu’à vous. Je l’aime plus que ma propre vie.Êtes-vous rassurée à présent ? »

Il l’entendit pleurer. Nul calmant ne pouvaitêtre plus efficace en ce moment, pour elle, que les larmes ;aussi n’eut-il garde de la troubler.

Quand il la crut à peu près remise, il l’aidaà se relever. Ils n’avaient plus rien à se dire, le mieux était derentrer.

« Avant que nous nous séparions, je veuxvous donner un conseil, fit Alban. Quittez sur-le-champ le servicede miss de Sor. L’état de votre santé vous fournira un prétextesuffisant pour la prévenir dès ce soir. »

Il lui offrit le bras, mais mistress Ellmotherrecula. La seule perspective d’affronter de nouveau la présence deFrancine la révoltait. Sur l’assurance d’Alban qu’il lui suffiraitde prendre congé par écrit, elle consentit à le suivre.

Au moment où ils montaient les marches de laterrasse, ils entendirent l’horloge du village sonner minuit.

Une minute plus tard, une autre personne sedirigeait vers la maison par le sentier qu’eux-mêmes venaient desuivre. La précaution d’Alban avait été trop tardive : guidéepar la fumée du tabac, Francine avait pu retrouver la trace demistress Ellmother un instant perdue. Depuis un quart d’heure,cachée derrière un tronc d’arbre, elle écoutait, sans en perdre unesyllabe, leur conversation.

Chapitre 5CHANGEMENT D’AIR

Les habitants de Netherwoods se levaient et secouchaient de bonne heure. Lorsque Alban et mistress Ellmotherarrivèrent à la porte, ils la trouvèrent fermée.

La seule lumière visible sur toute la façadefiltrait à travers les lames de la jalousie d’une desportes-fenêtres de Francine. Alban proposa de frapper à cettefenêtre pour se faire ouvrir ; mais mistress Ellmother s’yrefusa énergiquement.

« Ils ne peuvent pas être déjà touscouchés ! » dit-elle.

Et elle sonna.

Une seule personne était encore debout, lamaîtresse de la maison elle-même. Les deux retardatairesreconnurent sa voix lorsqu’elle leur cria de l’intérieur laquestion habituelle : « Qui est là ? » La porteouverte, miss Ladd regarda alternativement mistress Ellmother etAlban, de l’air de quelqu’un qui n’en croit pas ses yeux. Sasurprise, d’ailleurs, fit rapidement place à un accès de gaieté, etelle partit d’un grand éclat de rire.

« Fermez la porte, monsieur Morris,dit-elle ; après quoi vous serez peut-être assez bon pourm’expliquer ce que cela signifie. Avez-vous donné une leçon à laclarté des étoiles ? »

Mistress Ellmother avait fait un mouvement enavant, si bien que la lumière de la lampe que miss Ladd tenait à lamain tombait en plein sur son visage.

« Je me sens faible et étourdie,dit-elle ; laissez-moi gagner mon lit.

– Excusez-moi, dit doucement miss Ladd,j’ai parlé sans m’apercevoir que vous étiez souffrante. Que puis-jefaire pour vous ?

– Je vous remercie bien, madame ; ilne me faut qu’un peu de repos. Je vous souhaite lebonsoir. »

Alban suivit miss Ladd dans son cabinet. Ilavait eu à peine le temps de lui raconter les incidents de sarencontre avec mistress Ellmother, lorsqu’un coup frappé à la portevint les interrompre.

Francine était rentrée chez elle par laporte-fenêtre de la terrasse, et elle venait présenter des excusessoigneusement préparées. Sa figure aussi était composée et avaitune expression de confusion et de peine.

« Je vous demande pardon, miss Ladd, devenir vous déranger à pareille heure ; mais le fait est que jesuis inquiète au sujet de mistress Ellmother. Je vous ai entenduelui parler à l’instant dans le vestibule. Si elle est réellementmalade, c’est moi qui en suis cause.

– Comment cela, miss de Sor ?

– Je regrette de dire que je l’aieffrayée involontairement tout à l’heure en causant avec elle.Subitement, elle s’est précipitée vers la porte et est sortie encourant. Je croyais qu’elle s’était réfugiée dans sa chambre etn’avais nullement l’idée qu’elle pouvait être au jardin. »

Cette assertion audacieusement mensongèrecontenait un grain de vérité ; il était vrai que Francineavait cru mistress Ellmother retirée dans sa chambre, puisqu’ellel’y avait cherchée. Prise d’une certaine anxiété en voyant la piècevide, elle s’était avisée de descendre au jardin, avec quel succès,on le sait déjà. Dissimulant habilement cette circonstance, ellementit d’un air si innocent, qu’Alban y fut pris aussi bien quemiss Ladd.

Quand on en vint aux explications précises,Francine, qui se sentait en présence d’un témoin, eut soin de nepas outrager la vérité d’une façon flagrante. Tout en convenantqu’elle avait effrayé sa domestique par des histoires de sorcièrescomme on en racontait parmi les esclaves du domaine paternel, elleosa prétendre que, somme toute, elle n’avait à se reprocher qu’unemauvaise plaisanterie.

Le mensonge, cette fois, devenait évident pourAlban ; mais il garda le silence. Quant à miss Ladd, elleadressa à sa pensionnaire une sévère réprimande, que Francineécouta humblement et dans une attitude remplie de repentir fortconvenable. Après quoi, elle sortit, tenant son mouchoir sur desyeux parfaitement secs.

Alban put alors revenir, non sans certainesréserves, sur ce qui s’était passé entre lui et mistressEllmother.

« La terreur éprouvée par cette pauvrefemme, dit-il, aura eu du moins un bon résultat. Elle reconnaîtmaintenant qu’elle est malade et que l’air de Netherwoods contribueà sa maladie. Je lui ai conseillé de quitter cette maison. Nepourrait-on supprimer les délais habituels et la dispenser derevoir miss de Sor ?

– Qu’elle ne se tourmente pas à ce sujet,la pauvre créature, repartit miss Ladd. À tout hasard j’avaisstipulé que de part et d’autre on pourrait se séparer ens’avertissant huit jours à l’avance. À présent, le moins que puissefaire Francine, c’est de ne mettre aucune opposition au désir demistress Ellmother. »

Le lendemain était un dimanche.

Manquant à la règle, qu’elle s’imposaitd’ordinaire, de ne s’occuper de choses mondaines que pendant lesjours ouvrables, miss Ladd arrangea avec Francine que sa femme dechambre pourrait quitter Netherwoods dès le lundi, si toutefois sonétat de santé le lui permettait.

Mais ici se présentait une difficulté.Mistress Ellmother ne pouvait supporter la fatigue du voyagejusqu’au Cumberland, et son logement de Londres était occupé. Quefaire pour lui assurer provisoirement un asile avec un peu deconfort ? Miss Ladd en écrivit à Émily et la pria de luirépondre sans retard.

Dans le courant de la journée, Alban futappelé auprès de mistress Ellmother. Elle était anxieused’apprendre ce qui s’était passé entre lui et miss Ladd.

« Monsieur, avez-vous eu soin de ne pasparler de miss Émily ?

– Je n’y ai pas même fait allusion.

– Est-ce que vous avez causé avec miss deSor ?

– Non certes.

– Prenez garde ! elle tâchera devous agripper dans un coin pour savoir quelque chose.

– Qu’elle essaye ! je lui feraiconnaître, et en termes fort clairs, mon opinion sur soncompte. »

Mistress Ellmother questionna ensuite Albansur les circonstances qui lui avaient révélé le secret dont elle secroyait seule dépositaire depuis la mort de miss Létitia.

Sans l’alarmer inutilement sur le fait del’intervention du docteur Allday et de miss Jethro, il lui réponditsincèrement pour tout ce qui ne concernait que lui-même. Sacuriosité une fois satisfaite, elle parut fort disposée às’appesantir sur ce sujet, et indiquant du doigt le chat de missLadd profondément endormi à côté de sa soucoupe vide :

« Est-ce un péché, monsieur, de désirerêtre à la place de Tom ? Il ne se tracasse pas plus de la vieprésente que de la vie à venir. Si je pouvais seulement faire unbon somme comme lui, après avoir mangé mon dîner, sans plus penseraux gens qui seraient mieux au cimetière qu’en ce monde !…Miss Ladd dit que je suis libre, mais je ne sais seulement pas oùaller.

– Eh bien, en attendant, qu’est-ce quivous empêche de suivre, au moins pour aujourd’hui, l’excellentexemple de Tom et de savourer la minute présente dans ce bonfauteuil, sans vous inquiéter du lendemain ? »

Le lendemain arriva justifiant la philosophiede Tom et d’Alban. Émily avait répondu télégraphiquement à lalettre de miss Ladd :

« Je quitte Londres demain avec Cécilia,disait la dépêche ; nous allons à Monksmoor Park, Hants.Mistress Ellmother veut-elle prendre soin du cottage en monabsence ? Je serai absente un mois. Tout est prêt si elleconsent. »

Mistress Ellmother accepta la propositiond’Émily avec joie. En attendant le retour de la jeune fille, ellepourrait facilement s’arranger de façon à recouvrer son propredomicile. Ses adieux à miss Ladd furent empreints d’une profondegratitude, mais rien ne put la décider à prendre congé deFrancine.

« Soyez bonne pour moi jusqu’au bout,madame, dit-elle, ne prévenez pas miss de Sor que je m’envais. »

Miss Ladd, ne sachant rien des menaces quiavaient causé cette rancune, essaya doucement de faire revenir labrave femme à de meilleurs sentiments.

« Miss de Sor a reçu mes reproches avecun véritable regret ; elle se repent de vous avoir effrayée.Hier et aujourd’hui, à plusieurs reprises, elle s’est informée devous. Allons ! allons ! il faut savoir pardonner ;venez lui dire adieu. »

La réponse de mistress Ellmother futcaractéristique :

« Une fois à Londres, je lui ferai mesadieux… par le télégraphe. »

Ses dernières paroles furent pour Alban.

« Si vous en trouvez le moyen, monsieur,tenez-les séparées.

– Qui cela ? Miss de Sor etÉmily ?

– Oui.

– Que craignez-vous donc ?

– Je ne sais pas.

– Alors, il n’y a pas de raison à ce quevous me dites là, mistress Ellmother ?

– Peut-être bien que non. Mais ce qu’il ya de sûr, c’est que j’ai peur. »

L’heure de la classe d’Alban n’avait pasencore sonné, il resta sur la terrasse.

Tous deux parfaitement ignorants de ladécouverte de Francine, Alban et mistress Ellmother éprouvaientégalement la même impression de malaise à l’idée d’une intimitépossible entre les deux jeunes filles.

Indolente, vaniteuse, maligne, fausse, tousces défauts bien connus de Francine suffisaient assurément pourjustifier leur inquiétude, au cas où elle parviendrait jamais àgagner l’amitié de miss Brown. Alban se faisait ces raisonnements,et bien d’autres, sans parvenir à se satisfaire, et surtout sanspouvoir chasser le souvenir du dernier regard de mistressEllmother.

« Un homme doué d’un peu de sens commundirait que nous sommes dans un état morbide, pensait-il, et leshommes qui ont du sens commun ont quelquefois raison. »

Très absorbé par ses réflexions, il nes’apercevait pas qu’il était dans le voisinage périlleux de lafenêtre de Francine.

La jeune fille surgit tout à coup devantlui.

« Monsieur Morris, dit-elle, savez-vouspourquoi mistress Ellmother est partie sans me direadieu ?

– Elle craignait probablement, miss deSor, quelque nouvelle mystification de votre part. »

Francine le regarda fixement.

« Avez-vous une raison quelconque de meparler de la sorte ?

– Il ne me semble pas avoir parléimpoliment, si c’est cela que vous voulez dire.

– Non, ce n’est pas cela. Vous paraissezm’avoir prise en haine. Je serais bien aise de savoir pourquoi.

– Je déteste la cruauté, et vous avez agicruellement envers mistress Ellmother.

– Et en quoi ai-je été cruelle ?

– Vous savez aussi bien que moi, miss deSor, que je ne puis répondre à cette question. »

Francine le regarda de nouveau, les yeux dansles yeux.

« Dois-je comprendre que nous sommesennemis ? demanda-t-elle.

– Vous devez comprendre qu’un professeuremployé par miss Ladd ne peut pas toujours exprimer ses sentimentsavec une absolue franchise, quand il s’adresse à une despensionnaires de la maison.

– Si cette phrase a un sens, monsieurMorris, elle signifie que nous sommes ennemis.

– Elle signifie, miss de Sor, que je suismaître de dessin et que je vais faire mon cours. »

Francine rentra chez elle soulagée du dernierdoute qui l’inquiétait encore : évidemment Morris n’avaitaucun soupçon qu’elle eût entendu sa conversation avec mistressEllmother.

Quant à l’usage qu’elle aurait à faire de sadécouverte, elle résolut d’attendre et de se laisser guider par lesévénements. Présentement sa curiosité et son amour-propre setrouvaient satisfaits : elle avait joué mistress Ellmother etce triomphe lui suffisait jusqu’à nouvel ordre. Tant qu’Émilyresterait son amie, ce serait une méchanceté inutile que de luirévéler la terrible vérité. Il est vrai qu’à Brighton il y avait euentre elles un léger froid ; mais Francine, encore sousl’influence du charme magnétique qu’Émily exerçait sur tout ce quil’entourait, s’avouait volontiers qu’elle avait été laprovocatrice. « J’arrangerai tout cela, pensait-elle, quandnous nous reverrons à Monksmoor Park. »

Elle ouvrit son bureau et écrivit à Cécilia lalettre la plus brève mais aussi la plus tendre :

« Je suis entièrement à la disposition dema charmante amie. Son jour sera le mien. Oserais-je ajouter queplus il sera rapproché plus je serai contente. »

Chapitre 6 «LA DAME VOUS DEMANDE, MONSIEUR »

Les élèves du cours de dessin rangeaientgaiement leurs crayons et leurs boîtes à couleurs ; l’œil dumaître, si prompt à découvrir les fautes et les négligences, avaitété en défaut pour la première fois depuis qu’on jouissait duplaisir de le connaître. Pas une d’elles n’avait été grondée ;elles avaient ricané, chuchoté, dessiné des caricatures sur lamarge de leur papier, aussi librement que si le maître n’eût pasété présent.

En réalité, l’esprit d’Alban lui échappait àlui-même. L’entrevue qu’il venait d’avoir avec Francine doublaitses inquiétudes à l’égard d’Émily, sans d’ailleurs en préciserl’objet et sans lui fournir le moindre prétexte qui autorisât sonintervention, au cas où les jeunes filles se retrouveraient.

Une des domestiques l’arrêta au passage commeil sortait de la salle d’études.

Le petit garçon de son hôtesse, chargé d’unmessage pour lui, était de planton dans le vestibule.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? ditAlban avec humeur.

– La dame vous demande,monsieur. »

Tout en débitant cette annonce sibylline, legamin lui présentait une carte de visite sur laquelle était tracéle nom de miss Jethro.

Elle était venue par le chemin de fer etattendait Alban chez lui.

« Dites que je rentre à l’instant, »fit-il.

Il resta une seconde debout, son chapeau à lamain, abîmé de surprise. Que pouvait bien lui vouloir missJethro ? Il se répétait encore mentalement cette questioninsoluble au moment d’ouvrir la porte de sa chambre.

La visiteuse se leva pour saluer Morris avecla grâce et la calme aisance de femme bien élevée qui avaientfrappé le docteur Allday dans son cabinet de consultation. Sesbeaux yeux mélancoliques se fixèrent sur Alban avec une expressionde doux intérêt. Un nuage rosé passant sur son visage en réveillaun instant la beauté flétrie, puis disparut, la laissant plus pâlequ’auparavant.

« Je ne me dissimule pas, dit-elle, queje me présente ici dans des circonstances fâcheuses.

– Puis-je savoir, miss Jethro, à quellescirconstances vous faites allusion ?

– Vous oubliez, monsieur Morris, que j’aiquitté miss Ladd d’une façon qui peut justifier, chez desétrangers, des soupçons malveillants.

– Je ne vois pas de quel droit j’auraisun avis sur ce qui ne regarde que vous et miss Ladd. »

Miss Jethro s’inclina gravement.

« Vous m’encouragez à croire que le butde ma visite sera favorablement interprété. Je viens vous prier dem’écouter, dans l’intérêt de miss Brown. »

Après cette première explication, elle mit lecomble à la surprise de Morris en lui tendant, comme on feraitd’une lettre d’introduction, une enveloppe marquée au coin du motConfidentielle.

« Il faut vous dire, reprit-elle, qu’ilne me serait pas venu à l’esprit de vous déranger, si cette idée nem’avait été suggérée par le docteur Allday. Je lui avais écritd’abord, et c’est sa réponse que vous tenez là. Lisez, je vousprie. »

La lettre était datée de Penzance, et ledocteur écrivait comme il parlait, sans cérémonie.

« Madame, votre lettre m’a été transmise.Je passe mes vacances dans les Cornouailles. D’ailleurs, j’auraisété chez moi que cela n’y changerait rien. J’aurais décliné touteinvitation de m’entretenir avec vous au sujet de miss Émily Brownpour les raisons suivantes :

» D’abord, quoique je ne me permette pasde douter de l’intérêt affectueux que vous portez à cette jeunefille, je n’aime pas votre manière mystérieuse de le témoigner.Ensuite, lorsque j’ai voulu vous rendre visite à Londres, àl’adresse que vous m’aviez donnée, j’ai appris que vous vous étiezenfuie. Naturellement, je pense ce que je dois de cette façond’agir ; mais comme je ne puis faire là-dessus que deshypothèses, je n’en dirai pas davantage… »

Arrivé là de sa lecture, Morris s’arrêta.« Désirez-vous réellement que j’aille jusqu’au bout ?demanda-t-il.

– Sans doute, » répliqua-t-elletranquillement.

Alban continua de lire.

« Troisièmement, enfin, j’ai de bonnesraisons de croire que vous êtes entrée chez miss Ladd en vousdonnant pour ce que vous n’étiez pas. Après une telle découverte,je n’hésite pas à vous déclarer que n’importe quelle affirmationvenant de vous n’aurait aucune valeur pour moi.

» Cependant, il ne serait pas juste quemes préventions – vous devez les appeler ainsi – vous empêchassentde rendre service à Émily, si tant est qu’il soit en votre pouvoirde servir ou de desservir quelqu’un. Le professeur de dessin demiss Ladd, M. Alban Morris, est tout dévoué aux intérêts demiss Brown, plus dévoué encore que moi. Quoi que vous ayez pu avoirà me confier, vous pouvez le lui dire à lui, avec cet avantage enplus, qu’il y a chance pour qu’il ajoute foi à vosparoles. »

La lettre s’arrêtait là et Alban la rendit ensilence.

Miss Jethro souligna du doigt les mots :« M. Morris est un homme dévoué aux intérêts de missBrown. »

« Est-ce vrai ? dit-elle.

– Parfaitement vrai.

– Je ne me plains pas, monsieur Morris,des choses si dures qui me sont dites dans cette lettre ; vousêtes libre de croire, si bon vous semble, que j’ai mérité de lesentendre. Attribuez ma déclaration à l’orgueil ou à une répugnancebien naturelle d’abuser de votre temps, mais je n’essayerai pas deme justifier. Seulement, je vous laisse à juger si la femme quivous a montré cette lettre est capable de mensonge.

– Dites-moi ce que je puis faire pourvous, miss Jethro, et soyez assurée d’avance que je ne doute pointde votre sincérité.

– Mon intention, en venant ici, était devous prier d’user de votre influence sur miss Émily Brown…

– Dans quel but ? fit Alban.

– Je n’ai d’autre but que satranquillité. Il y a quelques années, le hasard m’a fait faire laconnaissance d’un homme qui s’est acquis une certaine célébritécomme prédicateur. Vous avez peut-être entendu parler deM. Miles Mirabel ?

– Oui, je connais ce nom.

– Je suis en correspondance avec lui, etil me dit qu’il a été présenté à une dame, ancienne élève de missLadd, et fille de M. Wyvil, de Monksmoor Park. Il avait faitune visite à M. Wyvil, qui l’a invité à venir passer quelquesjours dans son château. L’invitation a été acceptée, etM. Mirabel doit partir lundi, 5 du mois prochain. »

Alban écoutait, se demandant en quoi lesallées et venues de M. Mirabel pouvaient l’intéresser.

Miss Jethro reprit, impassible :

« Vous savez peut-être que miss ÉmilyBrown est l’amie intime de miss Wyvil. Elle sera donc au nombre deshôtes de Monksmoor Park. S’il vous était possible de faire surgirquelque obstacle, si vous pouviez exercer là votre influence sansen laisser deviner le motif, dissuadez miss Émily d’accepter aucuneinvitation de miss Wyvil jusqu’à ce que la visite deM. Mirabel soit terminée.

– Qu’a donc de si fâcheux la société deM. Mirabel ?

– Je ne dis rien contre luipersonnellement.

– Émily le connaît-elle déjà ?

– Non.

– Est-il déplaisant d’humeur et demanières ?

– Il est tout l’opposé.

– Et vous me demandez de faire obstacle àleur rencontre ! Est-ce bien sérieux, miss Jethro ?

– Je ne puis qu’être sérieuse, plussérieuse que vous ne pensez. Je vous déclare que je parle au nom durepos d’Émily. Me refusez-vous votre intervention ?

– Le chagrin du refus me sera épargné,répliqua Morris. À l’heure qu’il est, miss Brown est en route pourMonksmoor Park. »

Miss Jethro fit le geste de se lever etretomba sur sa chaise.

« Un peu d’eau ! »murmura-t-elle d’une voix éteinte.

Lorsqu’elle eut vidé jusqu’à la dernièregoutte le contenu du verre qu’Alban lui présentait, miss Jethroparut se ranimer. Elle retira de son sac de voyage un Guide deschemins de fer et l’ouvrit ; mais ses doigts tremblaientsi fort qu’il lui fut impossible de trouver la page qu’ellecherchait.

« Aidez-moi, dit-elle ; il faut queje m’en aille par le premier train.

– Vous allez voir Émily ? ditAlban.

– Ce serait inutile, le tempsd’intervenir est passé. Voyez le Guide, je vous prie.

– Quelle localité dois-je ychercher ?

– Vale Régis. »

Alban trouva le nom.

« Sûrement vous n’êtes pas assez remisepour vous mettre en route, dit-il ; le train part dans dixminutes.

– Remise ou non, il faut que je voieM. Mirabel, que j’en appelle à lui ; c’est ma dernièrechance.

– Avez-vous l’espoir deréussir ?

– Pas l’ombre d’espoir. Et pas de moyend’action sur le personnage lui-même. Cependant je veux essayer.

– Par sollicitude pour Émily ?

– Par sollicitude pour autre choseencore.

– Quoi donc ?

– Si vous ne le devinez pas, je n’oseraivous le dire. »

Cette singulière réponse surprit Alban ;mais avant qu’il pût en demander le sens, miss Jethro avaitdisparu.

Alban Morris n’était pas de ces gensheureusement doués que l’imprévu ne trouve jamais dénués deressources. À la suite de cette entrevue bizarre, il demeuralongtemps inquiet et désorienté, debout près de la fenêtre, seposant cette éternelle question des âmes faibles (lui-même n’enétait pas une pourtant) :

« Que dois-je faire ? »

Partie 4
VILLÉGIATURE

Chapitre 1EN DANSANT

Les fenêtres du grand salon de Monksmoor sontouvertes du côté de la serre. Des massifs de fleurs et d’arbustes,réunissant toutes les formes du gracieux et du beau, se détachent,caressés par la lueur mélancolique de la lune. Autour de la maison,les ombres sont rayées par les flots de lumière des lustres. Lafontaine chante et les rossignols l’accompagnent avec ravissement.Quelquefois on entend des rires de jeunes filles, puis la musiqueentraînante d’une valse. La jeunesse de Monksmoor Park danse detout son cœur.

Émily et Cécilia sont vêtues de blanc etportent des fleurs dans les cheveux. Francine, qui ne sauraitrivaliser de beauté avec elles, les écrase par la splendeur de soncostume et proclame qu’elle est riche à l’aide d’une profusion deperles et de diamants. Miss Plym, du presbytère, grasse et blonde,éclate de bonne humeur ; sa taille défie les cuirasses decorset les plus rigides ; ce qui ne l’empêche pas de sauterjoyeusement sur ses larges pieds plats. Miss Darnaway, fille d’unofficier d’une fortune plus que médiocre, forme avec miss Plym uncontraste absolu. Elle est grande, mince et fanée, la pauvre âme.Une destinée cruelle lui a dévolu les fonctions ingrates de bonned’enfants au sein de sa famille. À certains moments, sa pensée sereporte aux petits frères et petites sœurs dont elle est la docileesclave, et elle se demande avec une sorte de remords qui lesconsole quand ils tombent et qui les endort en leur contant deshistoires, pendant qu’elle jouit ainsi des plaisirs et du luxe decette hospitalière maison.

La bonne Cécilia, qui sait combien est mornel’existence de son amie et combien sont rares ses distractions, nela laisse jamais manquer de cavalier.

Il y a trois inappréciables jeunes gens quisont fort bons danseurs. Ils appartiennent à des familles qui ne seconnaissent même pas entre elles, et pourtant ils se ressemblentmerveilleusement entre eux. Ils ont tous les trois le même teintrose, les mêmes moustaches jaune paille, les joues pleines, lesyeux vagues et le front bas ; ils débitent tous trois avec lamême imperturbable gravité des remarques idiotes et des fadeursimbéciles.

Sur deux sofas, vis-à-vis l’un de l’autre,sont assis deux invités qui ne se sont point souciés de rejoindreles joueurs dans la salle voisine.

L’un, d’âge mûr, sommeille à demi ; ilest l’heureux propriétaire d’une belle fortune en terres ; ilpossède en outre la précieuse faculté de pouvoir absorber degrandes quantités du fameux porto de M. Wyvil sans attraper lagoutte.

Et le second ? Oh ! le second, cen’est rien de moins que le conseiller, le confident, l’ami detoutes les jeunes femmes présentes. Est-il nécessaire après cela denommer le révérend Miles Mirabel ?

Il est installé comme sur un trône, avec placeà ses côtés pour deux de ses tendres admiratrices, ce sultan d’unplatonique harem !

M. Mirabel n’est que caresse, caresse dela voix, caresse aussi de la main. Un de ses bras est assez longpour entourer la circonférence de miss Plym ; l’autre se plieautour de la taille droite et raide de Francine. « On me lepermet partout, leur a-t-il dit avec une touchante candeur,pourquoi pas ici ? » Pourquoi pas vraiment quand on a desi beaux yeux bleus, un teint si délicat, et qu’une magnifiquechevelure dorée se déroule sur vos épaules ? Les familiaritésinterdites aux simples mortels sont permises aux anges, surtoutlorsque les anges ont assez d’humanité pour être très séduisants.M. Mirabel est irrésistible.

D’abord, il est la sérénité même ; il nevoit que le beau côté des choses. Ensuite, sa douceur naturellel’empêche de jamais contredire qui que ce soit. « Dans monhumble sphère, répète-t-il, j’aime à m’entourer de figuressatisfaites. »

Le rire, à moins qu’il ne s’agisse d’uneplaisanterie risquée, est son élément. La figure grave de missDarnaway ne se déride jamais ; eh bien, il a parié avec Émily,– non pas de l’argent ni même une paire de gants, mais des fleurs.– il a parié qu’il ferait rire miss Darnaway, – et il a gagné sonpari ! et les fleurs d’Émily sont à sa boutonnière, passantcurieusement leurs mignonnes têtes dans les interstices de sonépaisse barbe blonde.

« Faut-il donc que vousm’abandonniez ? » dit-il d’une vois langoureuse àFrancine, que vient réclamer un des infatigables danseurs.

Elle ne quitte évidemment sa place qu’àregret.

Pendant quelques instants personne ne remplaceFrancine aux côtés de l’aimable révérend ; miss Plym enprofite pour poser une question à « l’ami desdames ».

« Cher monsieur Mirabel, dites-moi, quepensez-vous de miss de Sor ? »

Le « cher M. Mirabel » fait uneréponse enthousiaste. Sa profonde expérience des femmes lui suggèrequ’avant de se retirer dans leurs chambres, elles se confierontmutuellement ce qu’il pense d’elles ; en conséquence, il agrand soin de ne dire que des choses qui gagnent à êtrerépétées.

« Je vois en miss de Sor, déclare-t-il,l’énergie virile de l’homme tempérée par la charmante douceur de lafemme. Si cette délicieuse personne se marie, son mari sera,passez-moi l’expression vulgaire, mené par le nez. Mais il n’ensouffrira pas, chère miss Plym ; au contraire, il en serafier ! Si j’assiste à la cérémonie nuptiale, c’est trèssincèrement que je lui dirai : Heureux homme ! »

Miss Plym admire la merveilleuse pénétrationde M. Mirabel ; mais on vient la prier de se rendre aupiano, et c’est Cécilia qui prend sa place sur le canapé.

Cécilia regarde miss Plym s’éloigner.

« Comment trouvez-vous missPlym ? » demande-t-elle à brûle-pourpoint.

M. Mirabel sourit, en montrant uneadmirable rangée de perles.

« Je pensais justement à elle, dit-il desa douce voix. Miss Plym est si gentille et si grassouillette, siparfaitement douée de toutes les vertus domestiques, qu’elle estpour moi l’idéal d’une fille de clergyman. Vous êtes son amie,n’est-ce pas ? Eh bien, – soit dit entre nous, miss Wyvil, carvous savez à quelle prudence m’oblige ma profession, – je vousavoue que j’ai aussi pour elle l’affection la plus vive. »

L’amour-propre flatté de Cécilia se traduitpar une faible rougeur qui envahit son délicat visage. Quel honneurd’être la confidente de cet homme charmant ! Elle eût étéheureuse de l’en remercier ; mais elle se méfie d’elle-même etgarde le silence.

Une de ses amies arrive à point pour la tirerd’embarras. C’est Émily, qui, tout essoufflée, s’approche dusofa-trône, suivie par son valseur, lequel la presse de luiaccorder « encore un tour », Elle resteinébranlable ; et Cécilia, voyant une œuvre de miséricorde àaccomplir, fond sur le danseur devenu libre, pour l’expédier daredare vers le coin sombre où la pauvre miss Darnaway, triste etdélaissée, songe mélancoliquement à la nursery.

Pendant ce temps, Émily prend place à côté deMirabel, dont le bras, ce bras entreprenant, hésite, puiss’avance.

« Non, monsieur Mirabel, gardez cela pourd’autres, dit Émily vivement ; vous ne pouvez vous imaginerquel air ridicule cela vous donne, à vous comme à ces demoiselles.Le plus drôle de l’affaire, c’est que vous ne paraissez pas vous endouter. »

Pour la première fois de sa vie, le révérendne trouve pas de réplique. Pourquoi ?

Pour une raison fort simple. C’est que, luiaussi, il a ressenti l’attrait magnétique de cette petite créatureaimée de tous.

Miss Jethro est ainsi doublementvaincue : non seulement elle n’a pas réussi à tenir séparésÉmily et Mirabel, mais ils sont déjà bons amis.

Le brillant clergyman est pauvre, son intérêtpersonnel le pousse vers un mariage d’argent ; il a fascinéles héritières de deux pères richissimes, M. Wyvil etM. de Sor ; – et malgré cela il sent qu’unemystérieuse influence est venue se placer entre lui et lafortune.

Du côté d’Émily, l’attraction est égalementressentie, quoique d’une façon différente. Au milieu de la bandejoyeuse qui peuple Monksmoor Park, elle est redevenue la gaie jeunefille d’autrefois, et elle trouve en M. Mirabel le compagnonle plus agréable qu’elle ait jamais rencontré. Après les tristesnuits de veille au chevet d’une mourante, après les lugubressemaines de solitude qui ont suivi, vivre dans ce monde insouciantest pour elle comme si on l’avait brusquement transportée d’unecave sombre et humide en pleine campagne ensoleillée. Céciliadéclare qu’elle a retrouvé la reine du dortoir, la présidenteenjouée des banquets clandestins, et Francine qui profaneShakespeare sans le savoir dit : « Émily est de nouveauelle-même. »

« Maintenant que votre bras est où ildoit être, mon révérend, poursuivit gaiement Émily, j’avoueraivolontiers qu’il y a des exceptions à toutes les règles. Parexemple, je le laisserais parfaitement autour de ma taille s’ilvous plaisait de faire un tour de valse.

– Valser ! voilà un plaisir qui mesera toujours défendu, répondit Mirabel en riant. Valser, jel’avoue en rougissant, cela représente pour moi un homme quis’étale sur le parquet, qu’on ramasse avec obligeance et à qui onfait respirer des sels. Autrement dit, c’est la chambre qui valseet non pas moi. Je ne puis pas même regarder avec une tête biensolide ces couples emportés dans un rapide tourbillon ; notrecharmante maîtresse de maison surtout me la tournecomplètement. »

Cette allusion à Cécilia fit descendre Émilyau niveau des autres jeunes filles. Elle aussi paya son tribut dequestionneuse.

« Vous m’aviez promis, dit-elle, de medonner votre opinion impartiale sur Cécilia, et je l’attendsencore. »

L’ami des femmes chercha à éluder la questiond’Émily.

« La beauté de miss Wyvil m’éblouit,comment pourrais-je être impartial ? D’ailleurs, auprès devous, je ne pense pas à elle. »

Par-dessus son éventail, Émily lui lança unvif coup d’œil, à moitié moqueur, à moitié tendre. Elle en était àson premier essai de coquetterie, le plus amusant de tous les jeuxpour une jeune fille, le plus périlleux aussi.

Que lui avait donc dit Cécilia dans une de cesdélicieuses causeries nocturnes chères au cœur de lajeunesse ? Cécilia lui avait chuchoté :« M. Mirabel vous appelle une adorable réduction de laVénus de Milo. » Où est la fille d’Ève que ce gracieuxcompliment n’eût point flattée, qui n’eût point consenti à yrépondre par un badinage aimable ?

« Vous ne pensez qu’à moi, n’est-cepas ? dit Émily ; par malheur, vous en avez dit autant àcelle qui était ici il n’y a qu’un instant, et vous le répéterez àcelle qui me remplacera.

– Certes non. Aux autres, je fais descompliments ; à vous, non.

– Qu’avez-vous en réserve pour moi,monsieur Mirabel ?

– Ce que je viens de vous dire,l’expression de la simple vérité. »

Son accent fit tressaillir Émily ; ilétait grave, il semblait sincère ; l’habituelle gaieté de sesmanières avait disparu et sa figure devint anxieuse. Elle nel’avait jamais vu ainsi.

« Me croyez-vous ? »demanda-t-il d’une voix si basse que c’était presque unmurmure.

La jeune fille essaya de détourner laconversation.

« Quand donc aurai-je le plaisir de vousentendre prêcher, monsieur Mirabel ? »

Mais il insista : « Mecroyez-vous ? »

Ses yeux prêtaient à sa parole une expressionsur laquelle il était impossible de se méprendre. Embarrassée etcontrainte, Émily se détourna ; ce qui fit qu’elle aperçutFrancine, qui avait quitté le bal et qui les observait.

« Je voudrais vous parler, » ditFrancine, avec un geste impératif à l’adresse d’Émily.

Mirabel murmura : « N’y allezpas ! » Néanmoins Émily se leva, saisissant ce prétextede lui échapper.

Francine vint au-devant elle, et la saisit parle bras.

« Qu’est-ce que vous avez ? demandaÉmily.

– Si vous mettiez de côté voscoquetteries pour vous rendre utile, est-ce que ce ne serait pasplus convenable ?

– Comment cela ?

– Ouvrez vos oreilles et écoutez cettecrécelle. »

D’un doigt méprisant, Francine indiquaitl’innocente miss Plym. La fille du recteur possédait toutes sortesde précieuses qualités, mais par malheur elle n’avait pas l’oreillejuste. Elle chantait faux et elle jouait à contre-temps.

« Qui est-ce qui pourrait danser avec unetelle chaudronnerie ? dit Francine. Finissez cette valse pourelle. »

Naturellement Émily hésitait.

« Comment prendre sa place sans êtrepriée par elle ? »

Francine éclata d’un rire dédaigneux.

« Avouez donc tout de suite que vous avezenvie de retourner près de M. Mirabel.

– Croyez-vous que j’aurais répondu àvotre appel si de moi-même je n’avais désirém’éloigner ? »

Au lieu de se fâcher de cette réplique faitesur un ton assez aigre, Francine jugea à propos de redeveniraimable.

« Venez avec moi, petite poudre à canon,je vais arranger l’affaire. »

Elle conduisit Émily au piano et interrompitmiss Plym sans même chercher un mot d’excuse.

« À votre tour de danser, voilà missBrown qui s’offre à vous relayer. »

Quoique toujours parfaitement placide, Céciliaavait observé cette petite scène, et, lorsque miss Plym et Francinefurent hors de la portée de la voix, elle se pencha vers Émily pourlui dire :

« Ma chère, je crois réellement queFrancine est éprise de M. Mirabel.

– Allons donc ! s’écria Émily, il ya une semaine à peine qu’elle le connaît.

– En tous cas, répliqua Cécilia avec unevivacité rare chez elle, je vous affirme qu’elle est jalouse devous. »

Chapitre 2MANÈGES

Le lendemain matin, M. Mirabel aperçut desa fenêtre Émily qui se promenait seule au jardin, en attendant ledéjeuner. Il descendit la rejoindre.

« Permettez-moi de vous dire un mot avantque nous nous revoyions à table, dit-il d’un air grave. Recevez mesexcuses, mes regrets, de vous avoir offensée hier soir. »

Le regard étonné d’Émily répondit pour elleavant que ses lèvres eussent prononcé une parole.

« Qu’ai-je pu dire ou faire,demanda-t-elle, qui vous fasse croire que vous m’avezoffensée ?

– Ah ! Dieu merci, je respire !s’écria M. Mirabel avec cette juvénile gaieté qui était un desmoyens de sa popularité féminine. Je craignais sérieusement dem’être montré léger avec vous. C’est une terrible confession àfaire pour un clergyman, mais il n’en est pas moins vrai que jesuis l’homme du monde le plus irréfléchi. Ç’a été toute ma vie monécueil de ne savoir pas penser avant d’agir. Ayant conscience de cedéfaut, je me défie naturellement de moi-même.

– Même en chaire ? » fitÉmily.

Il éclata d’un rire charmé, malgré la malicede l’accent.

« J’aime la question, poursuivit-il, elleprouve que nous sommes toujours bons amis. Le fait est que la vued’une pieuse assemblée au bas de la chaire me produit un effetanalogue à celui des feux de la rampe sur un acteur. Après tout,bien que mes confrères répugnent à en convenir, l’art de l’orateur,même de l’orateur sacré, est identique à celui du comédien, moinsles décors et les costumes. »

Le révérend reprit d’un aircaressant :

« Disiez-vous vrai hier soir, enexprimant le désir de m’entendre prêcher ?

– Certainement.

– C’est très aimable à vous. Je ne croispas qu’un sermon en vaille la peine (encore un motirréfléchi !) ; mais si vous voulez faire l’effort devous lever de bon matin dimanche, vous n’aurez qu’à franchir envoiture une distance de douze milles, et vous serez à l’infortunépetit village où j’exerce mon ministère, en l’absence de celui dontl’épouse opulente affectionne le climat de l’Italie. Mesparoissiens travaillent dans les champs toute la semaine, etprofitent du dimanche, fort légitimement selon moi, pour faire unsomme à l’église. Je tâche de réagir pourtant, non par des prêches,– mes discours ne feraient qu’ennuyer ces bonnes gens, – mais parde petites histoires tirées de la Bible, que je leur raconte enlangage familier. Ça dure un quart d’heure au plus et, je suis fierde le dire, quelques-uns d’entre eux, particulièrement les femmes,réussissent à se tenir éveillées. Si vous, mesdames, m’accordezl’honneur d’une visite, il est inutile de vous dire que je ferai demon mieux. Quel sera l’effet de cette éloquence sur mon malheureuxtroupeau, c’est ce que je me refuse à prévoir. Pour votrebienvenue, je ferai balayer l’église et préparer un lunch aupresbytère : des haricots, du lard et de la bière, c’est toutce que contient mon garde-manger. Êtes-vous riche, missÉmily ? J’espère que non.

– Je crois bien que je suis aussi pauvreque vous, monsieur Mirabel.

– Cela m’enchante (nouvelle paroleirréfléchie !) ; notre commune pauvreté est un lien deplus entre nous. »

Il n’eut pas le temps de broder sur ce thème,la cloche du déjeuner sonnait.

Très satisfait du résultat de sa causeriematinale, il offrit galamment son bras à Émily. La veille, enparlant sérieusement, il s’était trop hâté et il avait bien sentisa méprise. Réparer ce faux pas, reprendre exactement sa place dansl’esprit d’Émily, tel avait été son but, fort heureusement atteint.Ce matin-là, l’aimable clergyman fut plus charmant, plus en verveque jamais.

Le repas fini, la société se dispersa selonl’usage ; seul M. Mirabel ne quitta point sa chaise, etM. Wyvil, le plus courtois des hommes, crut devoir lui tenircompagnie. Tout ce qu’il jugea pouvoir se permettre fut une timideinsinuation :

« Avez-vous des projets pour cematin ? demanda-t-il.

– Certain projet qui dépend entièrementde vous, repartit Mirabel ; mais je crains de vous paraîtreindiscret. Miss Cécilia me dit que vous jouez du violon. »

Le modeste M. Wyvil parut trèsconfus.

« Bon Dieu ! vous aurais-jeimportuné ? dit-il. J’étudie dans une pièce retirée, oùpersonne ne peut m’entendre.

– Mon cher monsieur, j’aspire à vousentendre, au contraire ! La musique est ma passion, et leviolon mon instrument favori. »

M. Wyvil le conduisit à sa chambre, toutrouge de plaisir. Depuis la mort de sa femme, sa passion pour lamusique trouvait peu d’encouragement autour de lui. Ses filles etses amis se gardaient, avec un soin peut-être excessif, de ledéranger quand il jouait. Et, il faut bien le dire, ses filles etses amis, au point de vue de l’art, n’avaient pas tout à faittort.

Jusqu’ici on n’a prêté qu’une attentioninsuffisante à un phénomène social de nature vraimentincompréhensible. Nous sommes saturés de biographiesd’artistes ; la manière dont leur vocation se manifeste dès lepremier âge, les obstacles suscités par des familles aveugles,l’infatigable courage, le dévouement qui leur conquièrent enfin lagloire et la fortune, rien n’y est oublié. Mais combien peud’écrivains ont pris la peine d’observer ces individualitésétonnantes qui sont emportées par une attraction irrésistible versla poésie, la peinture ou la musique, qui surmontent toutes lesdifficultés, qui bravent tous les désenchantements, – et quicependant ne possèdent pas l’ombre d’une seule des facultésauxquelles se reconnaissent les vocations. Ici, la nature,« l’infaillible nature », est prise en flagrant délit decontradiction avec elle-même ; elle produit donc des hommesqui ont la rage de courir et n’ont pas de jambes, des femmesstériles, de qui l’amour maternel pourrait suffire à une douzained’enfants.

Il eût été difficile de découvrir un musicienplus complètement dépourvu que M. Wyvil de sens musical ;ce qui n’empêchait pas que, depuis vingt ans, il mettait sonorgueil et son bonheur à ne pas laisser s’écouler un jour sanstirer de son violon quelques accords désastreux.

Plus d’une heure durant, il joua, il joua sansmerci pour l’insatiable Mirabel.

« Est-ce que je ne vous fatiguepas ? » dit-il alors.

Non ! l’intrépide amateur en voulaitencore et encore.

Toutefois, dans une pause où M. Wyvils’était levé pour chercher un cahier de musique, Mirabel, comme parhasard, prononça le nom d’Émily.

« La plus adorable fille que j’aie encorevue ! dit M. Wyvil avec chaleur. Je ne suis pas surprisque ma fille l’aime tant. Elle mène une vie bien solitaire, lapauvre petite, et je suis bien aise de la voir s’égayer un peuici.

– Fille unique ? demandaMirabel.

– Elle est du moins seule aumonde. »

Et il expliqua la situation d’Émily.

Mais ce n’était pas là tout ce que le révérenddésirait. Avait-elle usé d’une simple manière de parler en sedéclarant aussi pauvre que Mirabel, ou lui avait-elle dit la tristevérité ? Il réussit à tirer la chose au clair avec autant dedélicatesse que de précision.

M. Wyvil, renseigné par sa fille, luiapprit que le revenu d’Émily ne montait même pas à deux centslivres par an.

Après quoi, il ouvrit son cahier.

« Naturellement, vous connaissez cettesonate ?… »

Et déjà le violon avait repris sa place sousson menton et l’archet caressait les cordes.

Mirabel, en apparence absorbé par la musique,débattait en lui-même la nécessité de sacrifier ses inclinations àses intérêts. S’il demeurait plus longtemps sous le même toitqu’Émily, il en arriverait sûrement à cette impardonnablefolie : offrir le mariage à une fille pauvre. La seule issuequi put le sauver d’un tel entraînement, c’était l’absence. Ilavait promis qu’après être retourné à Vale Régis le dimanche, ilviendrait retrouver dès le lundi ses amis de Monksmoor. Cettepromesse imprudente, il comprenait maintenant qu’il ne devait pasla tenir.

Il s’était arrêté à cette résolution quandtout à coup la terrible activité de l’archet de M. Wyvil futsuspendue par l’entrée d’un tiers. C’était la femme de chambre deCécilia qui apportait à son maître un gentil billet plié entriangle.

Fort étonné, M. Wyvil ouvrit le papier etlut les quelques lignes qui suivent, tracées par la main de safille :

« Bien cher papa, on me dit queM. Mirabel est avec vous et, comme il s’agit d’un secret,j’écris ce que je ne puis aller vous dire. Émily a reçu ce matinune lettre bizarre qui l’intrigue et m’inquiète. Quand vous serezlibre, nous vous serions bien obligées de venir nous dire commentÉmily doit répondre. »

Mirabel, profilant de la diversion, allaitdiscrètement s’échapper. Wyvil le retint par la manche.

« Ce n’est rien, lui dit-il, rien depressé du moins, je réglerai cela tout à l’heure en cinq minutes.Mais, auparavant, terminons la sonate ».

Chapitre 3UNE CONSULTATION

Son violon à part, M. Wyvil avait lecaractère sérieux et solide. Dans sa vie privée, aussi bien quedans sa vie politique, c’était un homme d’un sens très juste ettrès droit.

Comme membre du Parlement, il donnait unexemple qui aurait pu être suivi avec avantage par beaucoup de sescollègues : d’abord il s’abstenait de pousser à la chute desministères, en multipliant les questions et les discours ;ensuite, il était capable de discerner entre son devoir envers sonpays et son devoir envers son parti. Quand la Chambre agissaitpolitiquement, c’est-à-dire quand il était question decomplications au dehors ou de réformes au dedans, il suivait sonchef de file ; quand elle agissait socialement, c’est-à-direquand elle s’occupait des intérêts du peuple, il n’obéissait qu’àsa conscience. La dernière fois que le sempiternel épouvantailrusse provoqua un démêlé, il vota docilement avec lesconservateurs. Mais lorsque la question d’ouvrir le dimanche aupublic les musées et les galeries de peinture fit éclater la guerredans les deux camps, il passa aux libéraux, sans souci de ladiscipline parlementaire.

Le même bon sens pratique se manifestait dansles incidents journaliers de sa vie intime. Les domestiquesparesseux et sans scrupules s’apercevaient que le plus doux desmaîtres pouvait faire preuve d’une vigoureuse et salutairesévérité. En outre, Cécilia et sa sœur savaient par expérience qu’àl’occasion le « non » du plus indulgent des pères étaitaussi sévère que celui du plus impitoyable tyran qui ait jamaisgouverné un intérieur.

Appelé en conseil par sa fille et son hôte,M. Wyvil leur donna un avis parfaitement judicieux ; iln’y eut pas de sa faute si la mauvaise chance se chargea dedémontrer plus tard qu’il avait été mal inspiré.

La lettre que Cécilia recommandait àl’attention de son père venait de Netherwoods et avait été écritepar Alban Morris.

Il débutait en assurant à Émily qu’il avaitpour unique but de la servir, bien qu’il ne fût guère en mesure dela convaincre et de l’éclairer. Là-dessus, il racontait sonentrevue avec miss Jethro. Quant à Francine, Alban se bornait àdire qu’elle avait produit sur lui une impression peufavorable ; il ne jugeait donc pas qu’il fût bon pour Émily des’en faire une amie.

Sur la dernière feuille, quelques lignesétaient ajoutées ; mais à celles-là Émily n’était pasembarrassée de répondre. Elle avait donc replié la page pour ne paslaisser d’autres yeux que les siens voir comment le pauvreprofesseur de dessin avait terminé ce message d’abord siconfus.

« Je vous souhaite, chère, tout lebonheur possible parmi vos nouveaux amis : mais n’oubliez pasl’ami d’autrefois, le vieil ami qui pense à vous nuit et jour et nerêve que de vous revoir. Le petit monde où je vis est, en votreabsence, un monde fort maussade. Ne m’écrirez-vous pas pour medonner un peu d’espérance ? »

M. Wyvil sourit en voyant la page repliéequi cachait la signature.

« Je suppose, dit-il, que je doisconsidérer comme établi que celui qui vous écrit a vraiment vosintérêts à cœur. Puis-je savoir ce qu’il est ? »

Émily répondit volontiers à cette question etM. Wyvil poursuivit son interrogatoire.

« Et la dame mystérieuse au nom étrange,que savez-vous d’elle ? »

Émily raconta ce qu’elle savait, sans pourtantparler de la vraie cause du renvoi de miss Jethro. Plus tard, celui fut un souvenir précieux d’avoir tenu secret l’aveumélancolique qui l’avait si fort troublée lors de sa dernière nuitpassée à la pension.

M. Wyvil relut encore la lettred’Alban.

« Savez-vous comment miss Jethro a faitla connaissance de M. Mirabel ?

– J’ignorais même qu’ils seconnussent.

– Croyez-vous que si M. Morris vousavait parlé au lieu d’écrire, il se serait montré pluscommunicatif ? »

Cécilia était restée jusque-là un véritablemodèle de discrétion ; mais, en voyant Émily hésiter, latentation l’emporta.

« Il n’y a pas le moindre doute, papa,dit-elle avec assurance.

– Cécilia dit-elle vrai ? »demanda M. Wyvil.

Ainsi rappelée au souvenir de sonincontestable influence sur Alban, Émily, si elle voulait êtrefranche, n’avait qu’une réponse à faire. Elle convint donc queCécilia disait vrai.

Sur quoi, M. Wyvil lui conseilla desuspendre tout jugement jusqu’à ce qu’elle fût mieux informée.

« Écrivez à M. Morris, dit-il, quevous attendez de le voir pour lui dire ce que vous pensez de missJethro.

– Je ne compte pas le revoir delongtemps, repartit Émily.

– Eh mais, dit M. Wyvil, vous pouvezvoir M. Morris dès qu’il lui plaira de venir ici. Je vais luiécrire pour le prier de vous faire une visite, et vous pourrezjoindre mon invitation à votre lettre.

– Oh ! monsieur, que vous êtesbon !

– Cher père, c’est là justement ce quej’allais vous demander. »

L’excellent possesseur de Monksmoor parutfortement étonné.

« À propos de quoi tout cela ?dit-il. M. Morris est un gentleman et – je crois pouvoirajouter, miss Émily, – un de vos bons amis. Qui donc aurait droitplus que lui à faire partie de nos hôtes ? »

Cécilia retint son père qui se préparait àsortir.

« Je suppose que nous ne devons pasdemander à M. Mirabel ce qu’il sait de miss Jethro ?

– Ma fille, à quoi songez-vous là ?À quel titre nous permettrions-nous de questionner M. Mirabelà ce sujet ?

– C’est si inquiétant, papa ! Ildoit y avoir quelque raison pour qu’on veuille empêcher Émily etM. Mirabel de se voir ; ce n’est pas une simple fantaisiede miss Jethro ; elle paraissait très convaincue, trèspénétrée.

– Miss Jethro n’a pas cru devoir nousexpliquer ses raisons, Cécilia. Peut-être cela viendra-t-il plustard. Attendons. »

Restées seules, les jeunes filles discutèrentla décision possible d’Alban lorsqu’il recevrait l’invitation deM. Wyvil.

« Il sera trop content, assurait Cécilia,de trouver une occasion de vous revoir.

– Je doute qu’il se soucie de me revoirau milieu d’étrangers, répliqua Émily. D’ailleurs, vous oubliezqu’il n’est pas libre. Comment pourrait-il quitter soncours ?

– Très facilement. La classe ne se tientjamais le samedi, jour de congé ; donc, s’il s’arrange pourpartir de bonne heure, il nous arrivera ici à temps pour le lunch,et rien ne l’empêche de rester ensuite jusqu’à lundi ou mardi.

– Et qui le remplacera à lapension ?

– Miss Ladd, naturellement, si vous l’enpriez. Écrivez-lui en même temps qu’à M. Morris. »

Aussitôt les lettres écrites et les ordresdonnés afin qu’on préparât une chambre à l’hôte attendu, Émily etCécilia retournèrent au salon, où les membres mûrs et graves de lasociété s’étaient partagé les occupations sérieuses : leshommes lisaient des journaux et les dames travaillaient àl’aiguille. Plus loin, dans la serre, la sœur de Cécilia étaitlanguissamment étendue sur une chaise longue placée dans un coinembaumé et fleuri. Chez certaines jeunes personnes, la paresseaffecte volontiers l’attitude d’une touchante souffrance. Ledocteur avait beau affirmer que, grâce aux bains de Saint-Maurice,miss Julia était guérie, miss Julia se refusait à en croire ledocteur.

« Venez donc dans le jardin avec Émily etmoi, lui dit Cécilia.

– Émily et vous ne savez ni l’une nil’autre ce que c’est que d’être malade ! » réponditJulia.

Sans insister davantage, les deux jeunesfilles la quittèrent pour aller se joindre au groupe qui prenaitses ébats en plein air.

Francine avait pris possession de Mirabel etle condamnait au rude labeur de la balancer sur l’escarpolette. Àl’arrivée de Cécilia et d’Émily, il avait fait un mouvement commepour s’éloigner, mais il s’était vu péremptoirement rappelé àl’ordre.

« Plus haut ! criait miss de Sor desa voix impérieuse, je veux monter plus haut que toutes lesautres. »

Mirabel se soumit avec une résignation dont ilfut récompensé par un tendre regard.

« Il est obéissant ! fit tout basCécilia. Dame ! il sait qu’elle est riche. Mais sedécidera-t-il à l’épouser ? c’est la question.

– J’en doute, fit Émily avec un légersourire ; vous êtes au moins aussi riche que Francine, et vousavez d’autres attraits que l’argent. »

Cécilia secoua la tête.

« M. Mirabel est très gentil,dit-elle, très gentil, j’en conviens ; mais je ne voudrais pasde lui pour mari. Et vous ? »

Émily comparait mentalement Mirabel etAlban.

« Moi ? pour rien aumonde ! » s’écria-t-elle.

Le lendemain était le jour fixé pour le départde Mirabel. Ses admiratrices l’accompagnèrent jusqu’à la porte,devant laquelle stationnait la voiture de M. Wyvil.

Au moment où l’aimable voyageur s’installaitconfortablement sur les coussins, il reçut un bouquet de fleurslancé par la blanche main de Francine.

« N’oubliez pas de nous revenirlundi ! » lui cria-t-elle.

Mirabel s’inclina avec un sourire et unremerciement ; mais il ne la regardait pas, il tenait ses yeuxattachés sur Émily, immobile sur la première marche du perron.

Francine avait suivi la direction de sonregard. Elle devint soudain fort pâle, et ses lèvres secontractèrent convulsivement ; mais elle ne prononça pas unesyllabe.

Chapitre 4LE MEETING

Le lundi, un garçon de charrue de Vale Régisse présentait à Monksmoor.

Le personnage ne méritait assurément aucuneattention ; mais, grâce au message dont il était porteur, savue suffît à jeter un voile de mélancolie sur toute la maison.Mirabel, manquant à la parole donnée, se servait du garçon decharrue en guise de héraut, pour aller proclamer ce désastre.

« À son grand chagrin, écrivait l’aimableclergyman, d’importantes affaires le retenaient dans sa paroisse.Il ne pouvait donc que solliciter l’indulgence de M. Wyvil etle prier de transmettre ses regrets – sur papier parfumé – à cesdames. »

Tout le monde crut aux affaires paroissiales.Tout le monde, excepté Francine.

« M. Mirabel a pris un prétextequelconque pour ajourner sa visite, cela ne m’étonne pas, »dit-elle, en jetant un coup d’œil significatif du côté d’Émily.

Émily jouait avec un des chiens et lui faisaitexécuter les tours de son répertoire. Absorbée par le soin de poserun morceau de sucre en équilibre sur le nez du caniche, elle ne fitaucune attention à Francine.

Cécilia, en sa qualité de maîtresse de maison,crut devoir intervenir.

« Voilà une singulière remarque,dit-elle. Voulez-vous faire entendre que c’est nous qui avons faitfuir M. Mirabel ?

– Je n’accuse personne, repartit Francineavec aigreur.

– Cela veut dire qu’elle s’en prend àtous, » dit gaiement Émily en s’adressant au chien.

Francine reprit, en toisant Émily d’une façonplus accentuée encore que la première fois :

« Quand certaines personnes sontdéterminées à attirer les hommes dans leurs filets, qu’ils s’ensoucient ou non, la seule ressource courtoise qui reste à cesmalheureux, c’est de prendre la fuite. »

Cette agression réussit à irriter la douceCécilia elle-même.

« De qui parlez-vous ?s’écria-t-elle vivement.

– Ma chère, dit Émily, est-il besoin dele demander ? »

Tout en parlant, avec un regard qui visaitFrancine, elle donnait au chien le signal attendu. Aussitôt lemorceau de sucre fut lancé en l’air et prestement rattrapé dans unelarge gueule. Toute l’assistance applaudit ; ce qui mit fin àl’escarmouche à peine entamée.

Parmi les lettres apportées par le courrier,ce matin-là, se trouvait la réponse d’Alban. Les prévisions d’Émilyse réalisaient : retenu à Netherwoods par ses devoirs deprofesseur, Alban, tout comme Mirabel, envoyait ses regrets et sesexcuses.

Le billet adressé à Émily par Alban necontenait plus une seule allusion à miss Jethro ; il étaitfort laconique ; il commençait et finissait à la premièrepage.

Morris s’était-il senti froissé de l’attituderéservée prise par Émily sur le conseil de M. Wyvil ? oubien souffrait-il si cruellement de se voir retenu contre son gré àla pension, qu’il n’avait pas eu le courage d’écrire une longuelettre ? Cette dernière supposition était de Cécilia. Émily nefit aucun effort pour décider laquelle des deux était la véritable.Elle parut seulement un peu triste et, pour la première fois depuisque Cécilia la connaissait, presque superstitieuse.

« Je n’aime pas cette réapparition demiss Jethro, dit-elle. Si le mystère dont s’enveloppe cette femmes’éclaircit jamais, ce sera pour m’apporter une douleur, et jecrois qu’au fond du cœur Alban Morris est du même avis.

– Demandez-lui ce qu’il en pense, ditCécilia.

– Il est si bon, si désireux dem’épargner la moindre inquiétude, qu’il ne voudra pas convenir quej’ai deviné juste. »

Vers le milieu de la semaine, le courshabituel de la vie des habitants de Monksmoor fut interrompu parles devoirs parlementaires du maître de la maison.

Cette ardeur à prononcer et à écouter desdiscours, qui est un des traits caractéristiques de la raceanglaise, y compris ses cousins des États-Unis, s’était emparée desélecteurs de M. Wyvil. Un meeting devait se réunir dans laville voisine, et on espérait bien que le député viendrait y passeren revue la politique intérieure et extérieure des dernièresannées.

« Je vous en prie, dit l’excellent hommeà ses hôtes, ne pensez pas à m’accompagner. La ventilation du hallest fort insuffisante, et tous les discours qu’on y prononcera, lemien inclus, ne valent pas la peine qu’on les écoute. »

Cet avertissement qu’inspirait la plusgénéreuse humanité ne rencontra qu’ingratitude. Les hommess’intéressaient « aux sujets que devaient traiter lesorateurs », et les dames étaient bien résolues à ne pas resterseules au logis.

Ayant combiné leurs toilettes en vue decharmer un grand nombre de spectateurs, ces intrépidespoliticiennes causèrent bravement du meeting durant tout le trajet.La plus délicieuse des surprises les attendait sur la place dumarché. Parmi le menu fretin qui attendait sous la marquise duhall, se trouvait le personnage distingué qui portait le titre derévérend et le nom de Mirabel.

Francine fut la première à l’apercevoir. Elles’élança comme une flèche sur le perron et lui tendit la main.

« Voilà une surprise !s’écria-t-elle. Êtes-vous venu ici… »

Elle allait dire : pour me voir ?mais, s’apercevant qu’elle était entourée de curieux, elle s’arrêtaet baissa la voix.

« Donnez-moi le bras,murmura-t-elle ; j’ai si peur dans la foule ! »

Elle se cramponna au bras de Mirabel, suivanttous ses gestes d’un regard jaloux. Était-ce une erreur de sonimagination ? il lui sembla que le sourire du jeune hommeavait un charme plus angélique que jamais quand il adressa laparole à Émily.

Mais la séance commençait. Naturellement, lesamis de M. Wyvil avaient des places réservées sur laplate-forme. Francine, maintenant son droit de possession surMirabel, s’assit à côté de lui. Mais ce mouvement la força delâcher, pendant une minute, le bras de son captif, et le fat enprofita pour offrir, auprès d’eux, à Émily, une chaise restéelibre. Il poussa même la démence jusqu’à donner à cette odieuserivale une information qu’il aurait dû réserver à Francine.

« Le comité, dit-il, insiste pour mefaire parler ; mais ne craignez pas que je vous fatigue ;mon discours sera le plus court de tous. »

Aucun des premiers orateurs inscrits nemanifesta la moindre compassion pour l’assistance. Le président futverbeux. Les deux hommes politiques qui lui succédèrent n’avaientpas l’ombre d’une idée ; ce qui ne les empêcha pas de parler àtort et à travers, dans un langage aussi intéressant que fleuri. Ceflot insipide coulait de leurs lèvres comme l’eau du robinet d’unefontaine.

La chaleur dégagée par la foule entassée dansun espace relativement étroit devenait intolérable. Des cris :« Assez ! assez ! » furent lancés de diverscoins de la salle à l’honorable personnage qui avait la parole etqui en abusait. Le président crut devoir intervenir. Un desassistants vociféra derrière lui : « Del’air ! » et du bout de sa canne brisa un carreau devitre. Il fut récompensé de cet exploit par de vifsapplaudissements.

À ce moment critique, Mirabel se leva.

Dès le début, il obtint le silence par unreproche indirect à la prolixité du précédent orateur.

« Regardez l’horloge, messieurs, et nem’accordez que dix minutes ; je ne vous prendrai pas uneseconde de plus. »

Les hourras qui suivirent cette déclarationfurent entendus de la rue, et les gamins, en grimpant sur lesépaules les uns des autres jusqu’au carreau brisé, interceptèrentle peu d’air respirable momentanément obtenu.

Après avoir présenté sa motion en termes d’unebrièveté discrète, Mirabel conquit son auditoire à l’aide desprocédés qu’employait jadis lord Palmerston à la Chambre descommunes ; il conta des anecdotes et fit des plaisanteries àla portée des plus primitives intelligences. Le charme de sa voixet de ses manières compléta son succès. Juste à la dixième minute,il se rasseyait, au milieu des cris : « Encore !continuez ! continuez ! »

Francine fut la première à lui serrer la maindans un élan de muette admiration. Toujours poli, il rendit latendre pression ; mais son regard cherchait Émily.

La jeune fille n’avait pas laissé échapper uneplainte ; mais, accablée par l’excessive chaleur, elle allaitse trouver mal ; ses lèvres étaient blanches et ses yeux sefermaient. Mirabel s’élança vers elle.

« Permettez-moi de vous emmener, dit-il,sans quoi vous allez perdre connaissance. »

Francine fut aussitôt debout pour les suivre.Quelques spectateurs, que la passion politique n’absorbait pas aupoint de leur faire oublier ce qui se passait autour d’eux, semirent à rire de ce mouvement passionné de Francine.

« Laissez donc tranquilles le pasteur etla jeune dame, lui crièrent-ils ; vous savez bien : on nes’amuse qu’à deux, jamais à trois ! »

M. Wyvil s’interposa et les fittaire ; une dame, placée derrière Francine, lui céda sachaise, afin de la mettre à l’abri des regards curieux.

L’ordre ainsi rétabli, les orateurs reprirentla suite de leurs intéressants discours.

À l’issue du meeting, on trouva Mirabel etÉmily, debout près de la porte, attendant leurs amis. EtM. Wyvil jeta fort innocemment de l’huile sur le feu quiconsumait déjà Francine. – Ayant à force de cordiales insistancesobtenu que le jeune clergyman les accompagnât à Monksmoor, il luioffrit une place dans sa voiture à côté d’Émily.

Dans la soirée, lorsqu’on se retrouva autourde la table du dîner, il s’était fait chez miss de Sor unchangement qui surprit tout le monde, excepté Mirabel :Francine était d’une humeur charmante. Elle fut mêmeparticulièrement aimable pour miss Brown qui lui faisaitvis-à-vis.

« Avez-vous parlé politique avecM. Mirabel ? » lui dit-elle de l’air le plusgracieux.

Émily accepta non moins gracieusement lesavances qui lui étaient faites.

« Est-ce que vous lui auriez parlépolitique à ma place ? répliqua-t-elle en riant.

– À votre place, j’aurais eu le plusaimable des compagnons de route. Quel dommage que je ne sois pas decelles que la chaleur rend malades ! »

Mirabel, qui était tout près, répondit à cecoup d’encensoir par un salut, mais il s’éloigna pour ne pas semêler à la conversation.

Émily ne dissimula pas qu’elle avait causé,avec l’aimable clergyman, de ses propres aventures. Prévenue parCécilia que, dans sa jeunesse, Mirabel s’était livré à des métiersfort différents, elle était curieuse de connaître les raisons quiavaient pu le pousser à entrer dans les ordres.

Francine écoutait avec un air candide, maisavec la conviction intime qu’Émily la trompait. N’importe ! lerécit terminé, elle fut plus aimable que jamais. Elle complimentaÉmily sur la nuance et la coupe de sa robe, puis fit honneur audîner avec un entrain que Cécilia seule surpassait ; elledivertit Mirabel en lui contant des anecdotes sur les prêtres deSan-Domingo, et, pour finir, s’intéressa si vivement à lafabrication des violons, anciens et modernes, que M. Wyvilpromit de lui faire voir sa fameuse collection d’instruments demusique.

Sa bienveillance universelle se répanditjusque sur la pauvre miss Darnaway et son petit peuple de frères etsœurs. Elle écouta, avec tous les dehors de la sympathie,l’histoire détaillée de leurs maladies et de leurs convalescences,de leurs accidents et de leurs traits d’esprit. Tous étaient desenfants d’une intelligence exceptionnelle. « Oui, tous, jevous assure, chère miss de Sor, même le baby qui n’a que dixmois ! »

Quand les dames se levèrent de table, toutesse répandirent en éloges sur Francine ; elle avait été lecharme et la joie de la soirée.

Pendant que Wyvil exhibait ses violons,Mirabel profita de ce que l’attention était ailleurs pour prendreen particulier Émily.

« Avez-vous dit ou fait quelque chose quiait pu offenser miss de Sor ? lui demanda-t-il.

– Non, rien assurément, dit Émilysurprise d’une telle question. Qu’est-ce qui vous ferait croirepareille chose ?

– C’est que je cherche un motif auchangement de son attitude, répliqua Mirabel, changement siétrange, surtout vis-à-vis de vous.

– Eh bien, qu’est-ce que vous enconcluez ?

– Qu’elle rumine quelque méchanceté.

– Que peut-elle faire ?

– Je ne sais ; mais ce qui me paraîtévident, c’est qu’elle s’efforce d’avance de détourner lessoupçons. Son amabilité de commande n’a pas d’autre but.Méfiez-vous. »

Le lendemain, l’attention d’Émily fut enéveil, mais tout se passa comme la veille. Francine s’abstint delaisser échapper le moindre indice de jalousie, elle ne chercha pasà accaparer Mirabel, et ni par un geste, ni par un mot, ni même parun regard, elle ne témoigna, à Émily rien qui ressemblât à del’hostilité.

Le surlendemain, à Netherwoods, Alban Morrisrecevait une lettre anonyme, ainsi conçue :

« Certaine jeune personne à qui l’on saitque vous portez beaucoup d’intérêt vous oublie en votre absence. Sivous êtes assez bon enfant pour vous laisser supplanter sans uneplainte, c’est très bien ; sinon, hâtez-vous de venir àMonksmoor avant qu’il soit trop tard. »

Chapitre 5EN CUISINANT

Le jour qui suivit le meeting fut marqué parle départ d’une grande partie des hôtes de l’hospitalière maisonWyvil.

Miss Darnaway était rappelée à son poste debonne d’enfants. Le vieux squire, qui rendait si bien justice auvin de Porto du château, rentrait chez lui afin d’y recevoir à sontour une nombreuse société.

Une perte plus grave vint enfin affligerMonksmoor. Les trois jeunes danseurs avaient contracté desengagements qui les obligeaient à porter leur activité dansd’autres salons. Tous trois dirent du même ton traînard :« Désolé de vous quitter ! » Tous trois se rendirentà la gare vêtus d’un costume d’une teinte et d’une laideuridentiques ; tous trois ne différaient d’avis que sur un seulpoint : chacun d’eux était fermement convaincu qu’il fumaitles meilleurs cigares de Londres.

Le lendemain de tous ces départs eût étélugubre, s’il ne fût resté Mirabel.

Après le déjeuner, miss Julia, la malade,s’était installée sur le canapé, en compagnie d’un roman. Son père,dans une autre partie de la maison, y profanait le bel art de lamusique sur le plus expressif de ses instruments.

Resté seul avec Émily, Cécilia et Francine,Mirabel eut une heureuse inspiration.

« Nous voilà abandonnés à nos seulesressources, dit-il ; distinguons-nous en cherchant et eninventant pour aujourd’hui quelque divertissement nouveau.Mesdames, vous avez la parole. Que la maîtresse du logiscommence. »

Toujours modeste, miss Wyvil réclama l’aide deses camarades de pension. En sa qualité d’aînée de la bandejoyeuse, Francine eut à donner son avis la première.

C’est alors qu’on s’aperçut que l’humeurvariable de cette fantasque jeune fille s’était de nouveaumodifiée. Miss de Sor sortit de son accablement pour dire d’unevoix dolente :

« Peu m’importe ce que nous ferons ou neferons pas !… Aimeriez-vous une promenade àcheval ? »

La seule, mais irréfutable objection que l’onpût faire à cette distraction, c’est qu’elle n’était pasnouvelle.

C’était au tour d’Émily, et on attendaitquelque chose d’aussi ingénieux qu’imprévu ; mais elle aussidéçut toutes les espérances.

« Allons nous asseoir sons un arbre,dit-elle, et prions M. Mirabel de nous raconter unehistoire. »

Mirabel prit sur lui de décliner cetteflatteuse proposition.

« Songez, dit-il, que j’ai ma partd’intérêt dans les plaisirs de la journée. Or, personne ne peutexiger de moi que mon talent de narrateur me divertisse moi-même.J’en appelle à miss Wyvil et la supplie de ne pas m’exclure desplaisirs communs. »

C’était le tour de Cécilia. Elle rougit etparut mal à l’aise.

« Je crois bien que j’ai une idée,déclara-t-elle en hésitant légèrement. Voici : vous viendreztous avec moi jusqu’à la loge du garde… »

Elle s’arrêta court.

« Et que ferions-nous à la loge dugarde ? demanda Mirabel.

– Nous demanderions à la femme du gardede nous prêter sa cuisine, poursuivit Cécilia.

– De nous prêter sa cuisine, fort bien,répéta Mirabel ; mais que ferons-nous dans cettecuisine ? »

Cécilia les mains croisées sur ses genoux,répondit doucement, sans lever les yeux :

« Nous préparerions nous-mêmes notrelunch. »

C’était bien là un amusement inédit dans levrai sens du mot. Son goût pour la bonne chère avait siheureusement inspiré la charmante Cécilia que tous les membres duconseil, y compris Francine, applaudirent. Étant fort jeunes, lesmembres en question affrontaient sans terreur la perspective demanger eux-mêmes leur cuisine d’amateurs. Il n’y avait plusd’embarras que sur la confection du menu.

« Moi, je saurais faire une omelette, ditCécilia.

– S’il est possible de se procurer dupoulet froid, dit Émily à son tour, je ferai suivre l’omeletted’une mayonnaise.

– Il y a des clergymen de l’églised’Angleterre capables de confectionner des pommes de terre frites,et je suis du nombre de ces élus, reprit Mirabel. Qu’aurons-nousensuite ? Un pouding ? Miss de Sor, êtes-vous à lahauteur d’un pouding ? »

Francine laissa voir une nouvelle face de soncaractère parfaitement ignorée jusqu’alors, le côté humble ettimide.

« Je suis confuse d’avouer que je seraisincapable de préparer quoi que ce soit, dit-elle ; il vousfaudra me laisser ne rien faire. »

Mais Cécilia était dans son élément, et sonplan d’opérations était assez vaste pour que Francine pût yrentrer.

« Vous laverez la salade, ma chère,dit-elle, et vous éplucherez des olives pour la mayonnaise d’Émily.Pas de lâche découragement ! D’ailleurs vous aurez unecompagne d’infortune ; je vais envoyer chercher miss Plym aupresbytère ; elle me hachera du persil et des échalotes pourmon omelette. Émily, quelle délicieuse matinée nous allonsavoir ! »

Ses adorables yeux bleus brillaient decontentement et elle embrassa Émily avec transport.

« Je suis folle de joie !disait-elle.

– Folle ! quand vous avez desdevoirs si graves, une telle responsabilité, des ordres si sérieuxà donner à votre cuisinière ! »

Cécilia reprit aussitôt son sang-froid, ets’assit pour écrire toute une liste de comestibles, dont chaquearticle du règne végétal ou animal était souligné quatre ou cinqfois. Ce document rédigé, elle se leva solennellement pour sonnerla cuisinière, et non moins solennellement alla conférer dans uncoin avec elle.

Dix minutes après, sur le chemin quiconduisait à la loge du garde, on put voir la jeune maîtresse demaison marchant à la tête d’une procession de domestiques chargésdes éléments du lunch. Francine la suivait, serrée de près par missPlym, qui prenait au sérieux sa responsabilité et réclamait desinstructions précises sur la manière de hacher le persil. Mirabelet Émily venaient les derniers, en traînards ; c’étaient lesseuls dont l’esprit ne fut pas déjà, plus ou moins, dans lacuisine.

« Jouer à la dînette ne semble pas avoirpour vous beaucoup de charmes, observa Mirabel.

– Je pensais à ce que vous m’avez dit deFrancine, reprit Émily.

– Je puis vous dire quelque chose deplus. Hier je vous ai prévenue qu’elle ruminait uneméchanceté ; aujourd’hui je suis convaincu que la chose estfaite.

– Et faite contre moi ?» demandaÉmily.

Mirabel ne répondit pas directement. Il nepouvait guère expliquer à la jeune fille qu’elle s’était fortinnocemment exposée à la haine jalouse de Francine.

« Le temps, dit-il, débrouillera ce quenous ne comprenons pas maintenant.

– Vous me semblez accorder au temps unegrande confiance, monsieur Mirabel.

– Une très grande confiance, c’est vrai.Le temps est l’ennemi implacable de toute dissimulation. Un secret,si soigneusement enfoui qu’il soit, est tôt ou tard destiné àreparaître au grand jour.

– Est-ce là une règle sansexception ?

– Oui, dit-il avec assurance, sansexception. »

En ce moment, Francine s’arrêtait et tournaitla tête de leur côté. Jugeait-elle que l’entretien d’Émily et deMirabel avait duré assez longtemps ? Miss Plym, toujoursabsorbée par la question du persil, s’approcha d’Émily pour laconsulter à son tour. Toutes deux s’éloignèrent ensemble, laissantà Mirabel toute liberté de rejoindre Francine.

Au premier coup d’œil jeté sur elle, Mirabeldevina les efforts que lui coûtait la lutte contre un trouble qu’ilest de la dignité de la femme de ne point trahir. Avant même qu’unseul mot eût été échangé entre eux, il pestait contre letête-à-tête que lui imposait le départ d’Émily.

« Ah ! que j’envie la gaieté devotre caractère ! lui dit brusquement Francine. Moi, je suistriste ou de mauvaise humeur, sans savoir de quoi et pourquoi…Est-ce que vous ne pensez jamais à l’avenir, dites ?

– Le plus rarement possible, miss de Sor.On a en général, dans ma condition, un assez bel avenir. Moi, jen’ai pas d’avenir du tout. »

Il parlait fort gravement, ayant conscienced’une invincible sensation de gêne et d’embarras. Quand bien mêmeil eût été le plus modeste des hommes, il lui eût été difficile dene pas lire sur les traits de Francine qu’elle était follementéprise de lui.

Lorsque Francine et Mirabel avaient étéprésentés l’un à l’autre, elle appartenait encore tout entière auxinstincts égoïstes de sa mauvaise nature. Elle s’était dit :« Il y a là pour moi une belle situation à me faire. À l’aidede mon argent, cet homme deviendrait célèbre, et la plus hautesociété anglaise serait heureuse d’accueillir la femme deMirabel. »

Puis, à mesure que les jours passaient, unsentiment violent prenait la place de ces visées toutespersonnelles. Mirabel avait, sans le vouloir, inspiré à Francineune passion qui maîtrisait cette nature farouche. Des espérancestumultueuses s’agitaient en elle. Des aspirations d’amour, qui luiavaient été jusqu’alors absolument inconnues, bouleversaient soncœur. La haine s’y mêlait pour les aviver ; la haine pour unerivale qu’elle voulait écarter et briser à tout prix et parn’importe quels moyens ; la lettre anonyme envoyée la veillen’en était qu’un faible préliminaire.

Sans attendre que Mirabel lui eût offert sonbras, Francine le saisit et le serra contre sa poitrine. Ellemarchait lentement, la tête tournée vers son compagnon, de façonqu’il pût sentir son souffle courir sur sa joue.

« Écoutez, lui dit-elle, il y a entrevotre position et la mienne une étrange similitude. Quoi de plusmorne aussi que mon avenir ? Je suis loin du sol natal ;mon père et ma mère se soucient peu de jamais me revoir. On meparle de ma belle fortune ? De quelle utilité peut-elle être àune pauvre créature seule au monde comme moi ? Mais, voyons,si j’écrivais à Londres, à mon tuteur, et si je lui demandais dedisposer de cet argent stérile en faveur d’un homme de hautmérite ? de vous, par exemple ?

– Oh ! miss de Sor !…

– Eh bien, quoi ? quel mal y a-t-ilà exprimer le désir de vous voir riche et prospère ?

– Je vous prie de ne pas même parlerd’une chose pareille.

– Que vous êtes orgueilleux !dit-elle d’un ton soumis. Je vous assure qu’il m’est cruel de voussentir dans ce misérable village. C’est là une place indigne devous, de votre talent ! Et vous me dites que je ne dois pasvous parler de ma sympathie ! Feriez-vous la même réponse àÉmily, si elle vous exprimait le souhait de vous voir occuper dansle monde le rang qui vous est dû ?

– Je lui répondrais exactement comme àvous.

– Il est certain, au fait, monsieurMirabel, que sa sincérité à elle ne vous embarrassera jamais commela mienne. Émily sait garder ses secrets.

– Lui en faites-vous donc uncrime ?

– Cela dépend de vos sentiments à sonégard.

– Que voulez-vous dire ?

– Supposez qu’on vous apprend qu’elle estfiancée… »

La froideur et la gravité de Mirabel fondirenttout à coup ; il regardait Francine avec une angoisse à peinedissimulée.

« Parlez-vous sérieusement ?demanda-t-il.

– J’ai dit : « Supposez. »Je ne sais pas au juste si elle est absolument engagée.

– Que savez-vous, alors ? quesavez-vous ?

– Oh ! quel intérêt vous portez àÉmily ! Êtes-vous donc de ceux qui admirent cettemerveille ? »

L’expérience que Mirabel avait des femmes luisuggéra le moyen de faire parler Francine : il garda lesilence. Ce procédé simple lui réussit.

« Croyez-moi si vous voulez, reprit-ellevivement, je connais un homme qui est amoureux d’elle. Il a eufréquemment l’occasion de le lui témoigner, et il en a profité.Vous plairait-il de savoir qui c’est ?

– J’aime à entendre tout ce qu’il vousplait de me dire. »

Il faisait son possible pour garder le tond’un calme poli, et il aurait peut-être réussi à tromper un homme.L’oreille plus fine de la femme devina sa sourde colère et en pritavantage.

« Je crains bien, reprit Francine, quel’opinion bienveillante que vous avez d’Émily ne reçoive un chocpénible quand je vous aurai dit qu’elle encourageait qui ?… Unprofesseur de la pension ! Il est bien vrai qu’une jeune filledans sa situation, c’est-à-dire sans le sou, n’a guère le droit dese montrer difficile. Naturellement, elle ne vous a jamais parlé deM. Alban Morris ?

– Non, pas que je sache. »

Cinq mots seulement, mais ils suffirent àFrancine.

Alban Morris n’avait plus qu’à venir et à seprésenter. S’il aimait réellement Émily, la lettre anonymel’amènerait bientôt à Monksmoor. Et alors,… on verrait !

Francine avait dit ce qu’elle voulait. Ellelaissa tomber le bras de Mirabel.

« Voici la loge, dit-elle gaiement, et,ma parole, il me semble que Cécilia a déjà arboré sontablier ! Vite ! vite ! à l’ouvrage ! et soyonstout à notre lunch. »

Chapitre 6LA SONDE JETÉE

Mirabel laissa Francine entrer seule dans laloge ; il se sentait inquiet, troublé, et il voulait retrouverson équilibre avant de paraître devant Émily.

Le jardin du garde était situé derrière lamaisonnette. En ouvrant la barrière, Mirabel aperçut, au détour del’allée, un petit pavillon dans lequel il ne vit personne ; ily entra et s’assit pour réfléchir en paix.

Il avait jusque-là réussi à se dissimuler àlui-même la force du sentiment qui l’entraînait vers Émily. C’enétait fait maintenant de cette illusion. Lui, l’homme léger etsuperficiel, il aimait, il aimait d’un amour profond etsérieux ! et il le sentait à l’angoisse avec laquelle il seposait cette question : « A-t-elle dit vrai, cette fillejalouse ?

Comment le savoir ? Interrogerouvertement Émily serait prendre une liberté qu’elle ne saurait nipermettre ni pardonner. Dans tous leurs entretiens, il avait puconstater qu’elle commandait un langage scrupuleusement réservé, etil n’avait eu garde de s’en écarter pendant leur tête-à-tête lejour du meeting. La gaieté et la bonne humeur d’Émily ne letrompaient pas ; il savait au contraire qu’il y avait là unsymptôme fâcheux pour sa cause. Certes il espérait bien la toucherencore au cœur, mais pour cela il fallait attendre un momentfavorable. Jusque-là, il n’avait rien de mieux à faire que de semontrer aussi insouciant et aussi gai que possible. Peut-êtrel’amènerait-il ainsi à faire d’elle-même allusion à AlbanMorris.

Comme Mirabel se levait pour rentrer à laloge, le petit terrier du garde, qui rôdait dans le jardin, passadevant le pavillon. À la vue d’un étranger, il montra les dents etse mit à gronder.

Subitement, Mirabel recula jusqu’au mur, entremblant de tous ses membres ; ses yeux, dilatés par laterreur, ne quittaient pas le chien.

La petite bête, toute triomphante d’effrayerainsi un homme, aboyait à se rompre les côtes.

Mirabel unit par crier : « Àmoi ! au secours ! »

Un journalier, occupé dans le jardin, accourutà toutes jambes. Mais il s’arrêta court, la bouche fendue par unlarge rire, en voyant ce monsieur terrifié par un petit chien.

« Passez, monsieur, il n’y a pas dedanger, » dit-il.

Et il écartait le chien d’un geste menaçant.Mirabel se hâta de sortir.

« Voilà un fameux poltron ! »grommela le paysan.

En arrivant à la maison du garde, Mirabeltremblait encore et il attendit pour se présenter qu’il fût remisde son trouble. Tout en essuyant ses cheveux, trempés de sueur, ilrepassait dans son esprit un souvenir qui faisait passer un frissonglacé dans ses veines.

« Depuis cette abominable nuit,murmurait-il, la moindre chose me bouleverse. »

Il fut accueilli par les moqueries des jeunesfilles :

« Quelle honte ! les pommes de terreétaient là, toutes prêtes, et personne pour les fairefrire ! »

Mirabel reprit le masque de l’enjouement avecle courage désespéré de l’acteur qui fait rire son auditoire,tandis que la détresse sévit à son foyer. Il étonna la femme dugarde par la science et l’art suprêmes avec lesquels il mania lapoêle à frire. L’omelette de Cécilia avait la consistance et lasaveur d’un morceau de cuir bouilli ; la mayonnaise d’Émilyn’était qu’un affreux liquide jaunâtre ; mais les pommes deterre dorées, croustillantes, délicieuses, relevèrent au plus hautdegré la popularité de Mirabel.

« Décidément, dit Cécilia avecmélancolie, il est le seul d’entre nous qui sache faire lacuisine ! »

Quand on quitta la table pour se promener dansle parc, Francine demeura avec Cécilia et miss Plym. Convaincue quele terrain était bien préparé pour que la guerre se déclarât entreÉmily et Mirabel, elle était enchantée de les laisser ensemble.

Les mésaventures du lunch avaient ranimé lagaieté d’Émily. Sa sauce manquée lui causait tout autre chose qu’unregret douloureux, et elle riait encore de son médiocre succès.

« Puis-je vous demander ce qui vous faitsi joyeuse ? dit Mirabel.

– Je pensais à notre dette dereconnaissance envers M. Wyvil, répondit-elle. S’il n’avaitpas su vous persuader de revenir à Monksmoor, nous n’aurions jamaiscontemplé le célèbre Mirabel tenant la queue de la poêle et notrelunch n’aurait pas eu un seul plat présentable. »

Mirabel s’efforça vainement de se mettre à cediapason de bonne humeur. Les doutes éveillés par Francine venaientdétruire toutes ses résolutions de prudence et le décidèrent àbrusquer les choses.

« Bien que j’aie été fort sensible à labonté de notre hôte, répondit-il, si vous n’aviez pas été ici, jeserais retourné chez moi.

– Alors, dit-elle gaiement, si lesaffaires de la paroisse sont négligées, c’est moi qui en serairesponsable.

– En vérité, serai-je le seul qui aitnégligé son devoir pour l’amour de vous ? Je me demande, parexemple, si les professeurs de votre pension ont jamais eu lecourage de vous infliger de mauvaises notes. »

Cette question, qui évoquait pour Émily lesouvenir d’Alban, fit monter le rouge à ses joues. Elle détourna laconversation.

« Quand allez-vous nous quitter ?dit-elle.

– C’est demain samedi ; il faut queje parte demain, comme d’habitude.

– Votre paroisse délaissée ne vous ferapas un mauvais accueil, j’espère. »

Il fit un effort désespéré pour reprendre leton dégagé qui lui était habituel.

« Je suis sûr, dit-il, de conserver mapopularité tant qu’il restera un baril plein dans ma cave etquelques pièces de six pence dans ma poche. L’opinion publique dema paroisse ne réclame rien d’autre que de la bière et un peu demonnaie. »

Après un silence il reprit :

« Notre excellent ami m’a engagé àrevenir encore quand je serai quitte de mes fonctions pastorales.Puis-je espérer que je vous retrouverai ici la semaineprochaine ?

– Les affaires de votre paroisse nesouffriront-elles pas de toutes ces absences ? demanda Émilyen souriant.

– Les affaires de ma paroisse, puisquevous me forcez à en convenir, n’ont jamais été pour moi qu’unprétexte.

– Un prétexte de quoi ?

– Un prétexte de ne pas rester àMonksmoor. J’espérais préserver ma tranquillité d’âme. L’expériencene m’a pas réussi. Il ne m’est décidément pas possible de vivreloin de vous. »

Elle tenait à ne pas le prendre ausérieux.

« Douce flatterie, assurément ! maisavec moi, c’est peine perdue.

– Je n’ai aucune intention de vousflatter, répliqua-t-il gravement. Mais j’ai eu tort de vous parlerainsi, et je vous prie de me pardonner. »

Puis, tout à coup, il ajouta :

« Si je reviens lundi, est-ce que je netrouverai pas là quelqu’un de vos amis ?

– Que voulez-vous dire ?

– Je m’informais simplement siM. Wyvil n’attend pas quelque nouveau visiteur. »

En ce moment, la voix de Cécilia se fitentendre derrière eux, appelant Émily. Les deux promeneurs sedétournaient en même temps pour lui répondre ; ils setrouvèrent en présence de M. Wyvil, qui, de sa voix aimable,dit à Émily :

« J’ai pour vous des nouvelles auxquellesvous ne vous attendiez pas. Un télégramme de Netherwoods m’annonceque M. Alban Morris a obtenu un congé et qu’il sera icidemain. »

Chapitre 7RIVALITÉ

On était au samedi soir, et à la demi-heurequi précède le dîner.

Cécilia et Francine, M. Wyvil et Mirabelflânaient dans la serre. Au salon, Émily causait avec Alban.

Il avait manqué le premier train, mais ilétait arrivé à temps pour s’habiller et saluer ses hôtes avantqu’on se mît à table.

S’il avait pu parler de la lettre anonyme,Alban aurait dit que son premier mouvement aurait été de ladéchirer et d’affirmer son absolue confiance en Émily par sapersistance à décliner l’invitation de M. Wyvil. Mais, quoiqu’il en eût, chaque mot du misérable billet lui était revenu sanscesse et obstinément à la mémoire. Cette obsession l’avait irritéd’abord, et puis sa jalousie avait enfin éclaté.

Il s’était dit alors qu’il avait agi à lalégère en relisant l’invitation qui le rapprochait d’Émily et qu’ilétait de son devoir d’aller chez M. Wyvil et de juger, par sesyeux de ce qui s’y passait.

Comme ces arguments ne satisfaisaient pas saconscience, Alban avait calmé ce censeur grognon par uncompromis : il avait consulté miss Ladd. L’avis de cetteexcellente personne avait été absolument ce qu’il attendait :elle avait pris aussitôt les arrangements nécessaires pour luilaisser toute liberté du samedi au mardi.

Il dut répéter à Émily l’explication que sadépêche avait donnée à M. Wyvil :

« J’ai trouvé, dit-il, un remplaçant debonne volonté, et j’ai été heureux de profiter de cette occasion devous revoir. »

Émily l’observait attentivement tandis qu’ilparlait ; elle crut remarquer quelque contrainte dans sesmanières et, avec sa franchise habituelle, elle lui avoua que safroideur la mettait, elle aussi, un peu mal à l’aise.

« Je me demande, ajouta-t-elle, si lesoupçon qui m’a tourmentée repose sur une cause réelle.

– Quel soupçon ? demanda Alban.

– Je crains que ma lettre, répondant àcelle où vous m’entreteniez de miss Jethro, ne vous aitoffensé. »

Dès lors Alban pouvait se permettre de parlersans réticences. Il convint que la lettre d’Émily avait été pourlui une déception.

« J’espérais que moi-même j’aurais mieuxfait de me tenir tranquille. Cependant je voudrais àl’occasion… »

Il s’interrompit. Son attention était attiréedu côté de la serre. Émily suivit la direction de son regard ets’aperçut qu’il était fixé sur Mirabel. La lettre anonyme hantaittoujours l’esprit d’Alban.

Laissant sa phrase inachevée, il demandabrusquement à Émily :

« Qu’est-ce que vous pensez de ceclergyman ?

– Il me plait beaucoup, répondit-elle,sans l’ombre d’embarras, M. Mirabel est un fort agréablecauseur, et ses succès mondains ne l’ont pas trop gâté. Je suissûre qu’il vous plaira aussi, » ajouta-t-elle.

La physionomie d’Alban répondait peu à cetteassurance-là ; mais l’attention d’Émily fut détournée parFrancine qui venait les rejoindre, curieuse d’observer de ses yeuxle résultat de ses manœuvres.

Morris la soupçonnait déjà fortement d’êtrel’auteur de la lettre, et lorsqu’elle fut tout près d’eux et qu’ilse leva pour la saluer, au premier regard qu’ils échangèrent, unesorte d’indéfinissable instinct l’avertit que ses soupçons étaientallés droit au but.

Au fond de la serre, Mirabel, toujoursprévenant, cueillait des fleurs pour Cécilia.

La jeune fille profita de son éloignement pourdemander à son père lequel des deux messieurs devait lui donner lebras quand on passerait du salon à la salle à manger,M. Morris ou M. Mirabel ?

« M. Morris, naturellement,répondit-il. D’abord, c’est le dernier venu de nos hôtes ;puis, socialement parlant, son rang est au moins égal à celui denotre ami. En lui montrant sa chambre, je me suis informé s’ilétait parent d’un homme qui portait le même nom et qui a été jadismon camarade à l’Université. C’est le fils cadet de ce vieuxcamarade. Sa famille est ruinée, mais je l’ai connue dans la plushaute situation et fort recherchée. »

M. Mirabel revint avec les fleurs aumoment où l’on annonçait le dîner.

« Vous conduirez Émily, » lui ditCécilia qui sortait de la serre.

Au salon, on trouva Alban qui offrait déjà lebras à Émily.

« Papa vous donne à moi, monsieurMorris, » dit Cécilia en riant.

Alban hésitait, ne comprenant qu’à demi.Mirabel intervint avec la bonne grâce qui lecaractérisait :

« M. Wyvil vous réserve l’honneurd’accompagner sa fille. »

Alban n’avait pas sans doute le naturelreconnaissant, car sa figure devint sombre, presque menaçante,lorsqu’il vit l’élégant clergyman se pencher vers Émily, quisuivait M. Wyvil et Francine. Quant à Cécilia, qui avait jetéun regard furtif sur la physionomie morose de son cavalier, elleenviait mentalement le sort paisible de sa sœur qui dînaitcopieusement dans sa chambre, sous le couvert protecteur d’unemigraine pleine d’à-propos.

À table, sentant d’instinct qu’Alban Morrisdevait être manié avec beaucoup de délicates précautions, Mirabels’abstint d’abord de prendre la parole. Mais, entre le potage et lepoisson, il fit à Émily, sur le ton de la plus intime confidence,un aveu plein d’intérêt : « Je me suis pris de goût pourvotre ami M. Morris, dit-il. J’ai la faiblesse d’aimer ou dedétester les gens à première vue, et il avait éveillé chez moi laplus vive sympathie. Cause-t-il volontiers ?

– Je dirais même qu’il cause très bien,si vous n’étiez pas là, » repartit gracieusement Émily.

Mirabel n’était pas de ceux qui se laissentbattre par une femme en matière de compliments. Désignant d’ungeste plein de déférence Alban qui lui faisait vis-à-vis, ildit :

« Écoutons-le. »

La proposition, naturellement, était du goûtd’Émily, et elle servait le dessein de Mirabel, en lui permettantd’être tout entier à ce qui se passait autour de lui.

Alban, comme un homme bien élevé qu’il était,avait déjà maîtrisé sa mauvaise humeur, et, désireux d’effacer unepremière impression peut-être défavorable, il se mit en fraisd’esprit et d’amabilité. La douce Cécilia pardonna et oublia bienvite l’attitude maussade qui l’avait froissée. M. Wyvil étaitravi de trouver ces manières séduisantes dans le fils de son vieilami, Émily jouissait secrètement du succès de son fidèle et ferventadorateur. Enfin, Francine constatait avec satisfaction que Morrislaissait voir ses sentiments de façon assez claire pour découragerun rival.

Ces appréciations variées, mais toutesbienveillantes, tant que l’adversaire d’Alban resta silencieux,commencèrent à se modifier lorsque Mirabel, habile stratégiste,jugea bon d’entrer en lice.

Une remarque d’Alban lui offrit l’occasionqu’il cherchait. Il commença par approuver la remarque ; puisil la reprit, et la commenta, la broda à sa façon, brillant etfamilier à la fois, éloquent et amusant. Bref il prit, comme ondit, le dé de la conversation, sans que personne songeât à s’enplaindre, si ce n’est Alban, réduit à lui donner seulement laréplique. Mais, dès qu’Alban interrompait Mirabel, le charmantcauseur s’arrêtait aussitôt ; s’il le contredisait, le modesteclergyman disait de sa voix suave : « Je dois metromper. » Et il continuait à discuter en se plaçant toujoursau point de vue de son rival. Jamais homme du monde plus parfait nes’était assis à la table de M. Wyvil, pas un mot vif, pas ungeste impatient ne lui échappait.

Plus cette singulière lutte se prolongeait,plus Alban perdait de terrain. Cécilia ne l’écoutait plus qu’avecindifférence, Émily s’attristait, Francine s’exaspérait, etM. Wyvil, captivé, passait visiblement à l’ennemi.

Lorsque, le dîner achevé, on attela la voiturequi devait reconduire, au clair de la lune, le pasteur à sontroupeau, le triomphe de Mirabel était complet. Il avait su seservir d’Alban comme d’un repoussoir pour mettre en relief lecharme de sa parole et son irréprochable courtoisie, qualités qu’onlui connaissait bien, mais qu’on n’avait pas encore vu briller d’unaussi vif éclat.

Du moins, Mirabel parti, le dimanchepromettait de se passer en paix, grâce à son absence. La matinéecependant eut aussi son nuage.

Francine avait passé une mauvaise nuit. Riende bon pour ses desseins n’était résulté de la présence d’Alban àMonksmoor, au contraire ; il n’avait réussi qu’à rehausser parle contraste les séductions de Mirabel aux yeux d’Émily. Est-ce quecette lutte inégale allait aboutir à la victoire de celui qu’ellene voulait supérieur que pour elle ?

Francine, inquiète, était levée bien avant quele couvert du déjeuner fût mis. Si elle pouvait conseiller etguider Alban !

Sa chambre donnait sur la façade de la maison,et Morris passait justement sous sa fenêtre.

Elle n’hésita pas une minute, elle sortitvivement et le rejoignit.

« Bonjour, monsieur Morris. »

Il leva son chapeau sans parler, sans même laregarder.

« Nous avons les mêmes goûts, au moinssur un point, poursuivit-elle gracieusement ; nous aimons tousdeux à respirer l’air frais d’une belle matinée avant de nousmettre à table.

– Oui, » répondit Alban avec ce quela politesse a de plus laconique.

Toute autre jeune fille se fûtdécouragée ; Francine continua imperturbablement :

« Ce n’est pas ma faute, monsieur Morris,si nous ne sommes pas meilleurs amis. Pour une raison quelconque,vous semblez vous méfier de moi. Réellement, je ne sais commentj’ai pu mériter cette injure.

– Êtes-vous bien sûre del’ignorer ? » demanda-t-il en fixant sur elle ses yeuxpénétrants.

Le visage déjà dur de Francine devintabsolument rigide ; ses yeux, loin de se baisser, se levèrentsur ceux de Morris avec un éclair de défi.

Ainsi, pensait-elle, Alban ne s’y était pasmépris, il la tenait pour celle qui avait écrit le venimeux billetanonyme !

Une vieille femme momifiée par la pratiqued’un demi-siècle de fourberies n’aurait pas soutenu le choc decette découverte avec un calme plus diabolique que cette jeunefille de vingt ans.

« Peut-être aurez-vous la bonté de vousexpliquer plus clairement, dit-elle.

– Mon explication est d’une clarté plusque suffisante, répondit-il avec flegme.

– Alors il faudra que je me résigne àrester dans les ténèbres. Je voulais cependant vous servir etservir Émily. J’avais à vous mettre en garde contre quelqu’un quipeut vous nuire à tous deux. Daignerez-vous maintenant me prêterquelque attention ?

– Désirez-vous une réponse sincère, missde Sor ?

– J’insiste même pour l’obtenir.

– Eh bien, non, je ne suis pas disposé àvous écouter.

– Puis-je savoir au moins pourquoi ?Ou bien devrais-je, cette fois encore, rester dansl’ignorance ?

– Vous resterez, s’il vous plaît, livréeà votre propre ingéniosité. »

Francine le regarda fixement, la bouchecontractée par un sourire vipérin.

« Un de ces jours, monsieur Morris, jevous prouverai que mon ingéniosité justifiera cette flatteuseconfiance. »

Cela dit, elle lui tourna le dos et rentradans la maison.

Par bonheur, dans le cours de cette journée,quelques mots de la douce Émily accomplirent ce que les odieusesinsinuations de la méchante Francine n’auraient pu faire.

Émily et Alban marchaient, l’après-midi, dansles allées solitaires et ombreuses du parc. Émily dit tout àcoup :

« Ah ça ! mon cher monsieur Alban,vous n’allez pas être jaloux de notre spirituel ami, jesuppose ? Il me plaît fort, j’admire comme il sied sonverbiage ; mais…

– Mais vous ne l’aimez pas, dites ?vous ne l’aimez pas ? »

La vivacité de l’interruption fit sourireÉmily.

« Il n’y a pas de danger ! dit-elleen riant.

– Même si vous vous aperceviez qu’il estamoureux de vous ?

– Même en ce cas. Êtes-vous content,homme ombrageux ?

– Oh ! oui.

– Et vous me promettez de ne plus êtreimpoli avec M. Mirabel ?

– C’est pour lui que vous me demandezcela ?

– C’est pour moi. Je souffre quand vousn’êtes pas vous-même et que des étrangers peuvent vousméconnaître. »

La joie de l’entendre parler ainsi transfigurale jeune homme : toute sa jeunesse refleurissait sur son mâlevisage. Il avait pris la main d’Émily, mais son émotion lui coupaitla parole.

« Eh bien, reprit-elle, M. Mirabelpeut-il compter sur vos égards ?

– Oui, oui ! et même sur monadmiration, si cela vous fait plaisir. Oh ! Émily, vouscommencez donc à m’aimer un peu ?

– Je n’en sais trop rien.

– Comment faire pour le savoir ?

– Ah ! oui,comment ?… »

Elle ne dit pas autre chose, mais son frais etdoux sourire et l’incarnat velouté de ses joues parlaient avecassez d’éloquence.

Chapitre 8MALVEILLANCE

Le lundi, Mirabel était de retour à Monksmooret la discorde reparaissait avec lui.

Alban avait passé la matinée à faire lecroquis d’une échappée du parc, qu’il destinait à Émily. Sontravail achevé, il vint au salon et y trouva Cécilia etFrancine.

« Miss Brown n’est pas là ? »demanda-t-il.

Sa question s’adressait à Cécilia ; cefut Francine qui répondit.

« Il ne faut pas déranger Émily,dit-elle.

– Pourquoi ?

– Elle est avec M. Mirabel, dans lejardin des roses. Je les ai vus causer ensemble ; ils m’ontparu fort animés et tout à fait absorbés par leur entretien. Netroublons pas leur doux tête-à-tête. »

Cécilia reprit, en haussant lesépaules :

« Ne faites pas attention, monsieurMorris, aux malices de cette jeune folle. Allons, si vous voulez,retrouver nos amis ; ils seront, j’en suis sûre, charmés denous voir.

– Eh bien, risquez-en l’épreuve, ditFrancine en se levant, et vous verrez si j’avais tort. »

Sur ce trait du Parthe, elle sortit d’un airde dédain.

« Francine dit parfois, à propos de rien,de véritables méchancetés, reprit paisiblement Cécilia. Croyez-vousqu’elle comprenne la portée de ses paroles, monsieurMorris ?

– Permettez-moi de ne pas vous dire mapensée là-dessus, miss Cécilia. Je ne serais peut-être pasimpartial pour miss de Sor ; elle m’est fort peusympathique. »

Alban se respectait trop pour tenter l’épreuvemalignement suggérée par Francine ; et cependant ses pensées,plus difficiles à réprimer, erraient dans la direction du parterre.Il n’était pas jaloux, mais il se sentait triste. Émilyn’aurait-elle pas dû se souvenir que les femmes sont à la merci desapparences ? Si Mirabel avait réellement quelque chosed’important à lui confier, il lui eût été bien facile d’éviter lesvenimeux commentaires de Francine en mettant Cécilia en tiers dansleur causerie.

Il paraissait contrarié, il avait jeté sonalbum avec dépit. Cécilia, fort embarrassée, cherchait ce qu’ellepourrait bien dire pour le distraire. La pensée lui vint de parlerde miss Jethro et de cette lettre énigmatique d’Alban dont Émily etelle s’étaient si fort préoccupées.

« Monsieur Morris, fit-elle, Émily vousa-t-elle dit qu’elle m’avait montré votre premièrelettre ? »

Il tressaillit comme un homme brusquementréveillé.

« Je vous demande pardon ! de quellelettre s’agit-il ?

– De celle où vous faisiez part à Émilyde l’étrange démarche de miss Jethro. Émily était si intriguée, sisurprise qu’elle me l’a fait lire et que nous avons fini parconsulter mon père. Avez-vous reparlé de miss Jethro àÉmily ?

– Oui, mais ce sujet m’a paru lui êtrepénible.

– Et vous n’avez découvert rien denouveau ?

– Non, le mystère est plus impénétrableque jamais. »

Comme il parlait encore, il aperçut au fond dela serre Mirabel qui se dirigeait vers le salon. La vue de celuique miss Jethro avait désiré si vivement éloigner d’Émily luisuggéra une idée soudaine ; il éleva la voix de façon à êtreentendu de la serre.

« La seule chance qui reste d’obtenirlà-dessus un éclaircissement serait de nous adresser àM. Mirabel.

– Je serai trop heureux, dit Mirabel ens’approchant, s’il m’est possible d’être utile à miss Wyvil et àM. Morris. »

Ce disant, Mirabel entrait dans le salon enadressant à Cécilia le plus irrésistible de ses sourires.

Surprise de le voir surgir ainsi àl’improviste, la jeune fille ne trouva pas un mot à lui répondre,ce qui servait à merveille les intentions d’Alban.

« Nous causions, dit-il tranquillement,d’une dame de votre connaissance.

– Vraiment ? Puis-je vous demanderson nom ?

– Miss Jethro. »

Il n’échappa à Mirabel ni une exclamation niun tressaillement ; mais son visage devint subitement livide,et sa pâleur révélait aux yeux les moins exercés, à ceux mêmes deCécilia, un homme en proie à une folle épouvante.

« Asseyez-vous, monsieur, lui ditAlban ; vous paraissez souffrir. »

Mirabel repoussa la chaise d’un gestesilencieux.

« Je crains, reprit Alban, d’avoirinconsciemment touché à un sujet pénible pour vous. Excusez-moi, jevous prie. »

Ces paroles tirèrent Mirabel de satorpeur ; il fallait de toute nécessité qu’il s’expliquât. Ilétait bien trop fin pour songer à nier ce qui sautait aux yeux,c’est-à-dire la violente émotion que lui avait causée le nom demiss Jethro.

« Ce nom que vous avez prononcé, dit-ild’une voix lente, m’a ramené à une phase cruelle de ma vie ;je regrette l’impressionnabilité nerveuse que je vous ai laissévoir.

– Si j’avais su ! dit Alban, qui nele quittait pas des yeux.

– Oh ! cher monsieur, je ne sauraisvous en vouloir ! dit Mirabel de son air le plus aimable. Maisserait-il indiscret de ma part de vous demander comment vous avezconnu miss Jethro ?

– Je l’ai vue d’abord à la pension demiss Ladd, répondit Alban. Elle y a été employée, quoique fort peude temps, comme sous-maîtresse ; son départ a été très brusqueet quelque peu mystérieux… »

Il s’interrompit ; mais Mirabel ne disantpas un mot, il dut poursuivre.

« Au bout de quelques mois, miss Jethro areparu à Netherwoods, ou plutôt aux environs. Elle est venue alorsme voir.

– Simplement pour renouer connaissanceavec vous ? » demanda Mirabel avec une vivacitéanxieuse.

Avait-il donc quelque raison de redouter lesrenseignements que miss Jethro avait pu donner sur soncompte ?

Alban ne se croyait nullement tenu ausecret ; de plus, il était décidé à user de tous les moyenspour connaître le mot de l’énigme. Il répéta donc en quelquesphrases ce que sa lettre avait appris à Émily : miss Jethroavait manifesté la plus vive appréhension à la pensée d’unerencontre possible entre Mirabel et miss Émily.

Mirabel écouta Morris sans faire une seuleobservation.

« À présent, conclut Alban, pouvez-vousm’expliquer ce que signifie tout ce mystère ?

– En vérité, monsieur Morris, je n’ensais absolument rien.

– Ah ! en vérité ? » fitAlban.

Il semblait prendre son parti de ne riensavoir. Mais la curiosité des femmes ne se résigne pas sifacilement.

Cécilia avait, de plus, une autre raison pourintervenir : l’intérêt qu’elle portait à Émily.

« Ainsi, dit-elle au clergyman, vous nepouvez nous expliquer pourquoi miss Jethro voulait à toute forceprévenir un rapprochement entre vous et Émily Brown ?

– Je suis aussi ignorant de ses raisonsque vous pouvez l’être vous-même, miss Wyvil. »

À son tour, Alban revint à la charge.

« En me quittant, dit-il, miss Jethro amanifesté l’intention où elle serait de vous engager à déclinerl’invitation de M. Wyvil. Est-ce qu’elle l’a fait ?

– Elle l’a fait, dit Mirabel. Mais,ajouta-t-il, le nom de miss Brown n’a point été prononcé. En mepriant de remettre ma visite, elle me le demandait comme un servicepersonnel, pour des raisons qui ne concernaient qu’elle. Seulement,reprit-il en s’inclinant devant Cécilia, j’avais moi-même desraisons pour ne pas retarder l’honneur d’être présenté àM. Wyvil et à sa fille, et, comme vous savez, j’ai passéoutre. »

Disait-il la vérité ? Rien n’était moinscertain ; mais on ne pouvait non plus affirmer lecontraire.

« Maintenant, reprit Mirabel avec quelquehésitation, voulez-vous me permettre de vous faire une question àmon tour ? Est-ce que miss Émily est informée de cette étrangeaffaire ?

– Certainement, répondit Morris.

– Ah ! fort bien, » ditMirabel.

Et, tout à coup, se frappant lefront :

« Ah ! fit-il, j’avais oublié lacommission dont miss Brown m’avait chargé près de vous. Elledésirait savoir si votre croquis était terminé. Je vais aller luidire que vous êtes de retour. »

Il s’inclina et sortit précipitamment.

Le premier mouvement d’Alban fut de le suivre,mais il vint se rasseoir à côté de Cécilia. « Non, pensait-il,je ne dois pas paraître douter de la loyauté d’Émily. »

Mirabel était déjà au jardin des roses. Émilycontinuait d’arranger une guirlande de fleurs que Cécilia devaitporter le soir même dans ses cheveux. Seulement, tout à l’heureelle était seule ; à présent Francine était auprès d’elle.

« Pardonnez-moi de vous avoir fait fairedes pas inutiles, dit Émily à Mirabel. Miss de Sor vient dem’apprendre que M. Morris a terminé son croquis et qu’il esten ce moment au salon. Pourquoi ne l’avez-vous pasramené ?

– Il causait avec miss Wyvil. »

Mirabel répondait distraitement, les yeuxfixés sur Francine. Il lui avait d’abord jeté un de ces regards quidisent clairement aux importuns : « Qu’êtes-vous venufaire ici ? » Mais Francine ne bougeait pas.

« Vous ne faites pas un tour de jardin,miss de Sor ? » demanda-t-il.

La question était impertinente ; Francineresta impassible.

« Non, je reste auprès d’Émily, »dit-elle.

Mirabel ne pouvait que se soumettre. Mais soninquiétude était telle qu’il se résigna à dire en présence deFrancine ce qui n’était destiné qu’aux seules oreilles d’Émily.

Il reprit hardiment :

« Au moment où j’ai rejoint miss Wyvil etM. Morris, savez-vous, miss Émily, de qui ilsparlaient ?

– De qui ?

– De miss Jethro. »

Émily eut un tressaillement et laissa tomberles fleurs sur ses genoux.

Mirabel poursuivit :

« Oui, M. Morris m’a conté l’étrangeintervention de cette personne, mais je me demande s’il m’a bientout dit. Peut-être s’est-il montré plus confiant avec vous. Nevous a-t-il répété aucune parole de miss Jethro de nature àm’aliéner votre estime ?

– Non, vraiment, monsieur. Je ne croispourtant pas que M. Morris m’ait rien caché… Mais,ajouta-t-elle en se levant, voici ma coiffure fleurie achevée, etje vais le lui demander à lui-même.

– Oh ! merci ! » ditMirabel.

Et il lui baisa la main avec effusion.

Émily s’éloigna rapidement dans la directiondu château.

Dès qu’elle fut hors de vue, Francine serapprocha de Mirabel, toute frémissante de rage comprimée.

« Je suis là, vous savez, monsieurMirabel, » dit-elle.

Mirabel ne daigna pas lui répondre.

« Je voulais vous dire qu’il ne faut pasm’en vouloir si je vous ai vu baiser la main d’Émily. »

Mirabel restait debout, les yeux fixés surcinq ou six roses qu’Émily avait laissées sur sa chaise avec un airaussi profondément absorbé que s’il eût été seul.

« Est-ce que je ne vaux pas même la peinequ’on s’aperçoive que j’existe ? » demanda Francine.

Elle le prit par le bras et éclata d’un rireaigre.

« Dites-moi, mon cher monsieur, êtes-vousdonc si certain qu’Émily soit éprise de vous ? »

Mirabel, encore sous l’impression de la bonnegrâce d’Émily, n’était guère disposé à subir les insolences deFrancine.

« Me faire aimer d’Émily, dit-il, seraitle plus cher de mes vœux.

– À merveille ! reprit-elle, etvoilà que toutes les chances se déclarent pour vous ;M. Morris part demain et va vous laisser le champlibre. »

Il reprit imperturbablement :

« Sa présence est-elle pour moi un siterrible obstacle ? Émily ménage l’excellent jeune homme et nevoudrait pour rien au monde le blesser ; mais elle ne l’aimepas. Son cœur est entièrement libre. Elle peut disposerd’elle-même… Qu’avez-vous donc, miss de Sor ? » dit-il ens’interrompant.

Les traits, ordinairement assez durs, deFrancine, avaient pris une telle expression de menace qu’il en futépouvanté.

« Prenez garde, monsieur !murmura-t-elle entre ses dents.

– Francine, qu’avez-vous ? quevoulez-vous dire ?

– Je veux dire, non pas : Prenezgarde à vous ! mais seulement : Prenez garde àelle ! »

Il fut véritablement effrayé, effrayé del’accent, du sourire, du regard, qui commentaient ces sombresparoles. Il était allé trop loin. Il était évident qu’il avaitexposé Émily à des représailles qui, de la part de cette fillefarouche, iraient peut-être aussi loin qu’on pouvait lecraindre.

« Eh bien, vous vous taisez ?reprit-elle.

– En vérité, dit-il changeant de ton, jeme demande s’il est possible que vous ayez pu prendre au sérieux,et presque au tragique, une simple plaisanterie ?

– Comment ? ce que vous me disiezd’Émily ?…

– Avez-vous pu admettre, une seuleminute, que j’aurais la fatuité d’affirmer avec cet aplomb l’amouréperdu d’Émily pour ma personne ? Quand vous m’avez demandé sije croyais à cet amour, j’ai pensé que vous vous moquiez de moi etje vous ai répondu sur le même ton en l’exagérant encore.

– Est-ce bien vrai, cela ? ditFrancine en se radoucissant. – Elle ne demandait qu’à être trompée.– Pourquoi lui avez-vous baisé la main, alors ?

– Permettez-moi, Francine, de baiser lavôtre, et sachez que baiser la main d’une femme ne tire pas àconséquence ; c’est une simple forme de remerciement et depolitesse.

– Ainsi vous n’aimez pas Émily ?

– Pas plus qu’elle ne m’aime ; jepense.

– Non, elle ne vous aime pas, mais ellene vous en fait pas moins des avances, et si vous lui demandiezd’être votre femme, j’imagine qu’elle ne refuserait pas.

– Je me garderai bien de lui adresser unetelle requête.

– Pourquoi ? Elle est assez jolie,et les hommes sont attirés et charmés par les façons engageantes defilles avides de plaire qui se laissent si volontiers adorer.

– Pourquoi je ne ferais pas d’elle mafemme ? Par cette raison que je suis pauvre et qu’elle estpauvre, qu’il serait insensé à moi de marier nos deux misères.

– Est-ce donc elle qui vous a avoué sapauvreté ? Oui, peut-être, en vous peignant la vie triste etsolitaire qu’elle mène dans sa pauvre petite maison.

– Elle ne m’a rien dit d’elle-même. Ceque je sais, je l’ai appris par M. Wyvil.

– Ah ! vous étiez bieninformé !… Et qu’est-ce que M. Wyvil vous adit ?

– Qu’elle avait perdu sa mère toutenfant, et que son père était mort subitement d’une maladie decœur, il y a quelques années.

– Oh ! c’est là ce qu’il sait,M. Wyvil ! Il est joliment informé !… Mais qui vientlà ? »

Celui qui venait là, c’était un simple garçonjardinier.

« Que voulez-vous ? lui demandaMirabel.

– Monsieur, c’est une commission pourvous.

– De qui ?

– De miss Brown. Elle rentre au châteauavec miss Cécilia et M. Morris, et elle vous prie de venir larejoindre au petit salon. »

L’enfant salua gauchement et se retira.

« Ah ! c’est par tropd’effronterie ! s’écria Francine. Ne peut-elle vous laissertranquille ?

– Quelle mouche vous pique ? Elleveut me faire part de ce que lui a dit M. Alban. »

Il se leva, point fâché de se dérober àl’irritable Francine. Mais elle ne lâchait pas ainsi sa proie.

« Après ce que vous m’avez dit, vousn’allez pas obéir au premier signe de cette péronnelle, jesuppose ?

– Eh mais ! la simplecourtoisie…

– Non ! vous n’irez pas, vousdis-je !

– Et que va-t-elle penser ?

– Soyez tranquille. J’y vais, moi, et jelui porterai vos excuses. Moi aussi, j’ai à lui parler. »

Et, laissant sur le banc Mirabel interdit,Francine s’éloigna à grands pas dans la direction du château.

Retournons avant elle près d’Émily.

« Ah ! la voici enfin ! s’écriaCécilia en la voyant entrer. Qu’est-ce qui a donc pu vous retenirsi longtemps dans le jardin des roses ?

– Il faut, reprit en riant Morris, queM. Mirabel ait été plus palpitant que jamais ! À deuxreprises, il vous a accaparée !

– Et il est probable que je vais lerappeler tout à l’heure pour la troisième fois, ajouta gaiementÉmily.

– Et ne peut-on savoir, demanda Cécilia,quel est le sujet de ces intéressantes causeries ?

– Rien de plus simple, repartit Émily. Ila commencé par m’entretenir d’une parente qu’il affectionnevivement, sa sœur. »

Cécilia parut quelque peu surprise. « Ila une sœur ! Pourquoi ne nous en parle-t-il jamais, ànous ?

– C’est qu’il ne pense à elle qu’avectristesse. Sa sœur endure une vie de souffrances ; depuis desannées la maladie la retient prisonnière dans sa chambre.M. Mirabel lui écrit constamment. Ses lettres de Monksmoorsemblent l’avoir intéressée, la pauvre âme. Il lui a parlé de moi,et elle lui a répondu en m’engageant de la façon la plus aimable àl’aller voir un de ces jours.

– Et dites-moi, cette sœur deM. Mirabel est-elle plus jeune ou plus âgée que lui ?

– Plus âgée.

– Est-elle mariée ?

– Elle est veuve.

– Est-ce qu’elle vit chez sonfrère ? demanda Alban.

– Non, elle habite une maison qu’ellepossède dans le Northumberland.

– Serait-elle voisine de sir JervisRedwood ?

– Je ne crois pas. Sa propriété estsituée près des côtes.

– A-t-elle des enfants ? fitCécilia.

– Non, elle est seule. »

Émily reprit :

« Maintenant, je passe à ce que m’a ditM. Mirabel quand il est venu me retrouver en vous quittant. Ilétait inquiet. M. Morris lui avait parlé de miss Jethro, et ilcraint qu’elle n’ait porté contre lui quelque accusation qu’onn’ait pas voulu lui répéter. Est-ce que cela est, monsieurAlban ?

– Pas le moins du monde, dit Alban. Jen’ai rien dissimulé à M. Mirabel.

– C’est bien ce que je pensais ;mais je lui ai promis de venir m’en assurer. Et, avec votrepermission, Cécilia, je vais l’envoyer chercher par ce garçon quipasse là dans l’allée. »

Elle appela le jeune jardinier et le dépêcha àMirabel.

Alban et Cécilia se disposaient à monter dansleurs chambres pour changer de toilette. Émily retint encoreAlban.

« Un mot encore, monsieur Alban,dit-elle. Et, – à moi, – est-ce que vous n’avez rien caché de ceque vous a dit miss Jethro ?

– Non vraiment, dit Alban, qui ne puts’empêcher de rougir.

– Ah !… il est fâcheux alors quevous l’ayez laissé partir sans vous donner plus d’explications. Jeveux absolument tâcher d’en obtenir par moi-même.

– Comment ferez-vous ? demanda Albantroublé.

– Je peux m’adresser directement à missJethro.

– Vous ne savez seulement pas où elledemeure.

– Je le saurai. Je ne peux pas supporterl’idée d’être abusée. M. Mirabel me donnera peut-être cetteadresse de miss Jethro. »

En ce moment, Francine avait ouvert la portedu petit salon. Elle avait entendu les derniers mots d’Émily.

« Encore miss Jethro !s’écria-t-elle. Qu’est-ce donc, bon Dieu ! que cette missJethro dont tout le monde parle ici ?

– Vous voilà, Francine, dit Émily ;eh bien, et M. Mirabel ? Il ne vient pas ?

– Ne vous impatientez pas, il va venir.Mais auparavant j’ai quelques mots à vous dire. »

Alban et Cécilia, assez satisfaits de sesoustraire aux interrogations trop pressantes d’Émily, laissèrentles deux jeunes filles.

« Vous avez quelque chose à me dire,Francine ? demanda Émily.

– Oui, je voulais d’abord vous engager àvous montrer un peu moins coquette et moins légère, ma chèreamie.

– Plaît-il ? fit Émily avechauteur.

– Vous auriez pourtant, continuaFrancine, des sujets de réflexions moins frivoles et plus graves.Je vous entendais dire à l’instant que vous ne pouviez supporter lapensée qu’on vous abusât. Eh bien, sans vous en douter, vous êtes,depuis des années, la victime d’un cruel mensonge, sous le masquede la compassion.

– Que voulez-vous dire ? S’agit-ilde miss Jethro ? Vous ne la connaissez pas, vous demandieztout à l’heure qui elle était.

– Je ne parle pas de miss Jethro, je nesais rien d’elle et me soucie peu d’en savoir quelque chose.

– De qui parlez-vous alors ?

– De votre père. »

Chapitre 9LA FUITE

Mirabel rentrait au château ; il étaitassez perplexe. Il se demandait s’il ne ferait pas bien de quitterMonksmoor et de laisser la place à la jalouse Francine, avecl’espoir qu’Émily accepterait l’invitation de sa sœur et qu’il laverrait plus librement sous un autre toit.

Comme il entrait dans le hall, un cridouloureux, jeté par une femme, frappa son oreille. Au mêmeinstant, M. Wyvil, traversant le corridor, se trouvait enprésence de sa fille qui sortait, tout affolée, de la chambred’Émily. Elle pouvait à peine prononcer une parole.

« Partie ! partie ! »c’est tout ce qu’elle put dire.

M. Wyvil prit sa fille dans ses bras.

« Qui est parti ? demanda-t-il.

– Émily ! Émily nous aquittés ! Elle vient de recevoir d’affreuses nouvelles, etelle est partie.

– Quelles nouvelles ? Comment luisont-elles parvenues ?

– Je ne sais pas. J’étais allée au petitsalon pour lui montrer mes roses…

– Était-elle seule ?

– Oui, et elle semblait hors d’elle. Ellem’a dit : « Laissez-moi ! j’ai reçu d’affreusesnouvelles, il faut que je retourne chez moi. » Elle m’aembrassée, et elle a couru s’enfermer dans sa chambre. Ah !j’aurais dû la suivre et ne pas la quitter.

– Est-elle restée seulelongtemps ?

– Je ne sais pas. Je voulais aller voustrouver ; et puis l’inquiétude m’a prise. J’ai frappé à saporte, je suis entrée… Partie ! elle étaitpartie ! »

M. Wyvil sonna et confia Cécilia auxsoins de sa femme de chambre. Sur ces entrefaites, Mirabel l’avaitrejoint dans le corridor, et tous deux descendirent ensemble pourse consulter avec Alban.

Morris voulut partir sur-le-champ pour allers’enquérir de la fugitive à la station du chemin de fer.

M. Wyvil alla aux informations.

Le portier de la grille avait vu passer Émily.Elle courait plutôt qu’elle ne marchait. Alarmé par cette allureinsolite, il s’était permis de l’interpeller. « Y a-t-ilquelque malheur, miss ? » Il n’en avait reçu aucuneréponse. La jeune fille se dirigeait du côté de la station.

M. Wyvil interrogea les domestiques, maissans résultat.

Émily avait reçu de mauvaises nouvelles ;par quelle voie ces nouvelles lui étaient-elles doncparvenues ? C’est ce que chacun se demandait. Le courrier nevenait à Monksmoor qu’une seule fois par jour, et cela dans lamatinée. Avait-on vu quelque messager spécial, porteur d’une lettrepour Émily ? Les domestiques étaient certains qu’aucunétranger n’avait pénétré dans la maison. Il fallait donc enconclure que les nouvelles avaient été transmises de vivevoix ; mais par qui ? Ici encore on ne trouvait nulletrace de l’oiseau de mauvais augure. On n’avait pas reçu de visiteset on n’attendait pas de nouveaux invités.

Alban revint à la gare. Il était arrivé à lastation quelques instants après le départ du train de Londres.L’employé de service reconnut Émily à la description que lui fitAlban : elle avait pris un billet pour Londres. Le chef degare, qui avait ouvert à la jeune fille la portière de son wagon,se souvenait qu’elle paraissait très émue.

Alban, sous le nom de miss Wyvil, avaittélégraphié à Émily la dépêche suivante : « Veuillez nousenvoyer quelques mots ; nous sommes bien inquiets.Pouvons-nous vous servir en quelque chose ? »

Alban, s’excusant auprès de M. Wyvild’abréger sa visite, annonça son intention d’aller à Londres par lepremier train.

On lui parla de l’enquête commencée.

« Il faudrait savoir, dit-il, quelle estla personne qui a entretenu miss Brown en dernier lieu. Nousl’avons, miss Cécilia et moi, laissée seule avec miss deSor. »

Francine venait de rentrer d’une promenadesolitaire dans le parc, et était en train de changer de robe. Elleavait témoigné une vive surprise en apprenant le brusque départd’Émily.

Quand elle descendit, son calme faisait unsingulier contraste avec les figures inquiètes de ceux quil’entouraient. Sa promenade paraissait lui avoir fait grandbien ; elle rayonnait.

« Combien de temps êtes-vous restée avecmiss Brown ? lui demanda M. Wyvil.

– Un quart d’heure tout au plus.

– Il n’y a eu rien de particulier dansvotre conversation ?

– Non, rien. »

Alban jugea bon d’intervenir.

« Avez-vous dit ou fait quelque chosedont miss Brown ait pu s’offenser ? demanda-t-il.

– La question est un peu étrange, ditFrancine.

– N’avez-vous pas d’autre réponse à mefaire ?

– Non ! non ! non ! »cria-t-elle avec une sorte de fureur.

Tant qu’il n’y avait eu que M. Wyvil pourla questionner, Francine s’était prêtée de bonne grâce et sansembarras à l’interrogatoire ; mais lorsque Alban s’en étaitmêlé, elle n’avait plus été maîtresse d’elle-même. Elle sesouvenait qu’il l’avait déjà soupçonnée d’avoir écrit la lettreanonyme. Alban, qui se défiait de son antipathie contre elle, nevoulait pas la juger sans preuves ; mais sa conviction intimefut aussitôt que, d’une façon incompréhensible, mais certaine, elleétait pour quelque chose, sinon pour tout, dans la fuited’Émily.

La réponse à son télégramme n’était pas encorearrivée quand Morris prit congé de ses hôtes. Pour Cécilia,l’attente devenait intolérable. Mirabel, oublieux du rôle deconsolateur qui l’avait rendu si populaire parmi ses fidèles, netrouvait pas un mot qui pût adoucir l’angoisse de la charmantefille de M. Wyvil. Il était trop inquiet lui-même pourdistribuer avec son abondance ordinaire les belles phrases toutesfaites qui lui avaient valu sa réputation d’éloquence. Le sentimentéveillé en son cœur par Émily était le seul sincère que Mirabel eûtjamais connu.

Vers le soir, le télégramme si longtempsdésiré arriva enfin. Il ne contenait que ces mots :

« En sûreté chez moi. Ne vous tourmentezpas à mon sujet. J’écrirai bientôt. »

Partie 5
AU COTTAGE

Chapitre 1ÉMILY SOUFFRE

Mistress Ellmother, à qui avait été confiée lagarde de la résidence d’Émily, était en train de prendre sa tassede thé, lorsqu’à sa vive surprise elle entendit le bruit d’un cabqui s’arrêtait devant la porte.

Puis un violent coup de sonnette retentit.

Elle ouvrit et se trouva en face d’Émily.

Un seul regard jeté sur ce jeune et chervisage suffit à la brave domestique.

« Bonté divine ! s’écria-t-elle,qu’y a-t-il encore ? »

Émily ne lui répondit pas un mot. Elle laconduisit en silence dans la chambre où était morte missLétitia.

Sur le seuil, mistress Ellmother eut unecertaine hésitation.

« Pourquoi m’amenez-vous ici ?demanda-t-elle.

– Pourquoi, mistress Ellmother,vouliez-vous m’interdire l’entrée de cette chambre ? ditÉmily.

– Moi, miss, j’ai voulu vous interdirel’entrée d’une chambre ?

– Oui, quand je suis revenue de pensionici pour soigner ma tante. Ah ! vous vous souvenez àprésent. »

Elle prit la main de mistress Ellmother, et laregardant en face :

« Est-il vrai, je vous le demande icimême où votre maîtresse a rendu le dernier soupir, est-il vrai quevous m’ayez trompée au sujet de la mort de monpère ? »

Il y eut un mortel silence.

Mistress Ellmother tremblaitaffreusement ; sa bouche s’ouvrait, laissant pendre la lèvreinférieure. Ses yeux, dilatés par la terreur, firent le tour del’appartement.

« Est-ce son fantôme qui vous a ditça ? murmura-t-elle. Où est-il, son fantôme ? Miss, lachambre tourne, tourne ! l’air me siffle dans lesoreilles ! »

Émily s’élança pour la soutenir. Mais lavieille femme, toute chancelante et se cramponnant à sa chaise,criait, en levant ses grandes mains osseuses avec un gested’égarement :

« N’approchez pas ! n’approchezpas ! Vous me faites peur ! »

Émily recula de quelques pas. MistressEllmother essuya la sueur froide qui lui inondait le visage.

« Vous parliez de la mort de votre père,dit-elle. Eh bien, quoi ? Votre père… on sait cela… votre pèreest mort subitement.

– Subitement, oui ; mais de quellemort ?

– De quelle mort ?… répétamachinalement la pauvre femme.

– Mon père est mort assassiné dansl’auberge de Zeeland ! »

Elle s’était tournée, en parlant, vers le lit,comme si elle s’adressait à celle dont elle avait entendu là lesdemi-révélations arrachées par le délire.

Ce lui fut une sensation odieuse ; ellene put la supporter et se précipita hors de la chambre.

En rentrant au salon, Émily aperçut leportrait de son père suspendu par miss Létitia au-dessus de lacheminée. Elle tomba épuisée sur le canapé et enfouit sa tête dansles coussins, sans lutter plus longtemps contre les larmes.

« Oh ! mon père ! mon cher,bon, tendre père ! mon premier, mon meilleur ami !Assassiné ! Oh ! Dieu, où était votre justice quand vousavez laissé commettre un tel crime ? »

Une main se posa sur son épaule, une voixdit : « Taisez-vous, enfant, Dieu sait ce qu’ilfait. »

Émily leva la tête, mistress Ellmother l’avaitsuivie, et se tenait debout devant elle.

« Ah ! ma pauvre bonne, dit la jeunefille dont le cœur se fondait, pardonnez-moi, je vous ai effrayéetout à l’heure.

– C’est passé, ma chère miss. Je suisvieille et ma vie a été rude. Une vie rude vous en apprend long.Aussi je ne me plains pas de la mienne. – Tout à coup le frisson lareprit. – Me croirez-vous ? J’ai prévenu ma défunte maîtressede ce qui arrive aujourd’hui. Oui, devant le cercueil de votrepère, je l’ai prévenue. « Cachez la vérité si ça vous estpossible, que je lui ai dit ; mais un jour notre enfant sauraque nous l’avons trompée. L’une de nous vivra assez pour voir cejour-là. » Et c’est moi qui ai vécu ! je n’ai pas pu mesauver dans la tombe ! »

Des larmes lentes coulaient sur ses joues.

Émily lui prit affectueusement lesmains : « Remettez-vous, » lui disait-elle avecdouceur.

Mistress Ellmother s’apaisa, en effet, peu àpeu.

« Si j’osais vous demander ?…reprit-elle timidement. Comment donc avez-vous fait la terribledécouverte ? Est-ce le hasard ? ou si quelqu’un vous adit ?… »

Mais déjà la pensée d’Émily était loin demistress Ellmother. Elle quitta le canapé, pressant de la main soncœur, qui battait à coups violents et douloureux.

« Le premier devoir de ma vie !dit-elle ; je pense au premier devoir de ma vie ! Je suiscalmée à présent, je suis résignée. Mais, hélas ! jamais,jamais plus, la mémoire de mon bien-aimé père ne pourra être cequ’elle a été jusqu’ici ! Désormais, ce qui dominera tout,c’est l’atroce souvenir du crime… Ce crime n’a pas été puni,l’homme a échappé aux juges. Ah ! si j’avais su ! il nem’aurait pas échappé, à moi, il ne m’échapperapas ! »

Elle s’interrompit ; ses yeuxs’arrêtèrent sur la vieille servante :

« Que me disiez-vous donc ?Ah ! vous vouliez savoir comment j’ai tout appris. Ceci meramène à Netherwoods. M. Alban Morris… »

Mistress Ellmother se recula effarée.

« Oh ! vous n’allez pas dire du malde lui ! de lui qui a été si bon pour moi ! le meilleurdes hommes !…

– Je le croyais tel, je ne le croisplus.

– C’est vous qui dites une pareillechose ! vous !

– Oui, moi. Il avait toute mon affection,et il s’est associé au mensonge, et de quelle façon ? dansquel moment ?… Il m’a entendu parler avec insouciance d’unjournal qui racontait le meurtre de mon père, et il n’a pas ouvertla bouche pour arrêter cette profanation ! Tenez, ne parlonsplus de cela. Revenons, revenons par la pensée à Netherwoods. Unsoir, Francine de Sor vous a effrayée par je ne sais quel récit, etvous vous êtes enfuie au jardin… Tenez-vous donc tranquille !À votre âge, faut-il que je vous donne l’exemple dusang-froid ?

– C’est que… pardon, miss ! jevoudrais vous demander… où se trouve-t-elle, en ce moment, Francinede Sor ?

– Elle est encore à la villa que je viensde quitter.

– Et où ira-t-elle ensuite ? Est-cequ’elle retournera chez miss Ladd ?

– Je le suppose. Mais quel intérêt peutavoir pour vous ce que fait ou ne fait pas miss de Sor ?

– Je ne vous interromprai plus, miss.C’est vrai, ce soir-là, je m’étais sauvée dans le jardin. Et, sansdoute, elle nous y aura découverts, M. Morris et moi. Dansl’obscurité, comment a-t-elle pu faire ?

– Elle a été guidée par l’odeur de lafumée de tabac ; elle connaissait le fumeur ; ellel’avait vu ce matin même causer avec vous. Et tout ce que vous vousêtes dit, elle me l’a répété ! Ah ! n’est-il pas biencruel de devoir à la méchanceté d’une fille haineuse cesrévélations sur la mort de mon père, alors que vous, ma vieilleamie, et l’homme qui prétendait m’aimer, vous étiez d’accord pourme laisser dans l’ignorance ?

– Ce sont là des paroles bien amères,miss !

– Ce sont des paroles justes.

– Non. Elles ne doivent pas être justespour M. Morris. Elles ne sont pas justes pour moi. Dieu saitque si votre tante m’avait écoutée, vous auriez tout su. Je l’aipriée, suppliée, je me sais mise à genoux, je l’ai avertie, commeje vous disais tout à l’heure, que ça finirait mal. Rien n’y afait. Est-il besoin de vous rappeler à quel point miss Létitiaétait volontaire et opiniâtre ? Elle m’a donné le choix entremon congé immédiat et définitif et le silence. J’ai cédé. Pas uneautre femme qu’elle n’aurait pu me faire plier. Je suis obstinéeaussi, miss, vous me l’avez dit souvent ; mais l’obstinationde votre tante l’a emportée sur la mienne. Je l’aimais trop, je nepouvais pas lui dire non. D’ailleurs, si vous me demandez à quirevient la première idée d’un mensonge, je vous dirai que ce n’estpas à votre tante ; on l’y a poussée en l’effrayant à votresujet.

– Qui cela ?

– Votre parrain, le grand chirurgien deLondres qui venait si souvent chez votre père.

– Sir Richard ?

– Sir Richard, c’est bien ça. Il adéclaré qu’avec votre santé chancelante, il ne répondait pas dessuites d’une telle secousse pour vous. Dès lors il a fait tout cequ’il a voulu. Après avoir gagné miss Létitia qu’il accompagnait àl’enquête, il a gagné le coroner et les journalistes ; il aveillé à ce que le nom de votre tante ne parût point dans lesjournaux ; il s’est chargé du cercueil, de l’enterrement, il aécrit le certificat. Il n’y avait que lui, lui ! Tout le mondeobéissait au doigt et à l’œil. Pensez donc ! le fameuxmédecin ! »

Émily reprit :

« Mais les domestiques et les voisins ontsûrement hasardé quelques questions sur cette mort, sur cemeurtre ?

– Des centaines ! mais qu’est-ce queça faisait à sir Richard ? Personne ne bronchait devant lui.Sans compter que la chance le favorisait. D’abord, pour commencer,un nom qu’on voit partout : qui est-ce qui pourrait démêlervotre pauvre père des milliers d’autres James Brown ? Ensuite,la maison et les terres revenaient à l’héritier mâle, comme ilsappelaient le cousin avec qui votre père s’était brouillé. Cethéritier avait amené ses gens avec lui, des étrangers, et, bienavant que vous eussiez quitté vos amis, la maison était vide detous les vieux domestiques, forcés de se placer où ils avaient pu,très loin souvent. Sous ce rapport nous étions bien tranquilles.Pourtant ma conscience me tracassait. Sitôt que je vous ai vuerétablie, je suis revenue à la charge près de miss Létitia.« Il n’y a plus de rechute à craindre maintenant, dites-lui lavérité bien doucement, mais dites-la-lui ! » voilà ce queje disais. Mais votre tante vous aimait trop, elle n’avait pas lecourage de vous causer une telle douleur. Cette fois, c’est par leslarmes qu’elle m’a vaincue, et aussi en me rappelant quel hommeimpressionnable était votre père, si impressionnable que le chagrinde la mort de sa femme avait déterminé une fièvre cérébrale. –« Émily lui ressemble, disait-elle, vous-même en êtesfrappée ; elle a la constitution nerveuse, la sensibilitémaladive de son père. Avec tous les ménagements imaginables, nouspouvons lui porter un coup dont elle ne se relèverait pas. »C’est comme ça que ma maîtresse me parlait, miss, et peu à peu jeme suis prise des mêmes terreurs. Ah ! ma chère miss,blâmez-moi, c’est justice sans doute, mais n’oubliez pas tout ceque j’ai souffert. J’ai fui le lit d’agonie de ma pauvre maîtresse,parce que ça m’effrayait de penser que son délire vous feraitpeut-être tout deviner. J’ai vécu avec l’appréhension des questionset des reproches que vous pourriez m’adresser. Regardez ce que jesuis devenue. »

La pauvre femme cherchait son mouchoir, maissa main tremblante s’embarrassait dans les plis de la robe.

« Je n’ai seulement pas la force dem’essuyer la figure, dit-elle faiblement. Oh ! tâchez de mepardonner, miss. »

Émily avait passé ses bras autour du cou de lavieille.

« C’est à vous de me pardonner, »lui dit-elle les yeux pleins de larmes.

Pendant quelques minutes, elles demeurèrentainsi immobiles et silencieuses. À travers les fenêtres ouvertesdonnant sur le petit jardin leur venait un son à peine perceptible,celui du frémissement des feuilles qu’agitait la brise.

Soudain ce silence fut troublé par le bruitaigre de la sonnette. Toutes deux tressaillirent.

Le cœur d’Émily battait avec violence.

« Qui cela peut-il être ?

– Dirai-je que vous ne recevezpersonne ? demanda mistress Ellmother en se levant.

– Oui ! oui ! »

Émily entendit la porte s’ouvrir, un bruit devoix dans le corridor. Mistress Ellmother reparut. Comme elle nedisait pas un mot, ce fut Émily qui lui adressa la parole.

« C’est une visite ?

– Oui, miss.

– Avez-vous dit que je ne veux voirpersonne ?

– Je ne pouvais pas lui dire ça.

– Et pourquoi ?

– Ne soyez pas dure pour lui, ma chèremaîtresse. C’est M. Alban Morris. »

Chapitre 2MISS LADD CONSEILLÈRE

Mistress Ellmother, assise près du feu mourantde la cuisine, réfléchissait profondément, et ses réflexionsn’atténuaient guère son anxiété.

Elle avait attendu Alban à la porte du cottageafin d’échanger avec lui quelques mots lorsqu’il quitteraitÉmily ; mais la seule vue de l’amer désespoir empreint sur lestraits de l’artiste lui avait fermé les lèvres.

Ensuite elle était allée jeter un coup d’œil àl’intérieur du salon. Très pâle, Émily restait immobile sur lecanapé dans un complet accablement de corps et d’âme.

« Ne me parlez pas, murmura-t-elle, jesuis à bout de forces. »

Évidemment sa manière de juger Alban n’avaitpas changé. Ils s’étaient heurtés, irrités l’un l’autre ; ilss’étaient brouillés, peut-être pour toujours.

Saisie de compassion, mistress Ellmother pritdoucement la jeune fille dans ses bras robustes encore, la portacomme un enfant sur son lit, et ne la quitta que quand elle la vitendormie.

Pendant les heures silencieuses de la nuit,les pensées de la brave servante allèrent du passé au présent et duprésent à un avenir qui lui paraissait bien sombre. Peu à peu ellese sentit effrayée de sa responsabilité.

Mais quel être humain pouvait-elle appeler àson aide ?

Le beau monde de Monksmoor lui était étranger.Quant au docteur Allday, Émily avait dit : « Ne l’envoyezpas chercher ; il me tourmenterait de ses questions, et jeveux être calme. »

Mistress Ellmother ne voyait plus qu’une seulepersonne qui pût répondre à son appel : miss Ladd.

Rien n’eût été plus simple que de demander àl’excellente demoiselle de venir consoler et conseiller l’élève sitendrement aimée. Mais mistress Ellmother visait à un doublebut : elle avait décidé que la froide cruauté de la perfideamie d’Émily ne resterait pas impunie. Toute impuissante que fûtune pauvre vieille femme, elle était au moins capable de dire lavérité. Après l’avoir entendue, miss Ladd déciderait si une aussiodieuse fille devait être plus longtemps sa commensale et sapensionnaire.

Se sentir le droit d’agir ainsi et s’yrésoudre était une chose ; formuler clairement sa pensée,raconter ce qui s’était passé dans une lettre, en était une autre,et de beaucoup la plus ardue. Après avoir déchiré plusieurs essaisinfructueux, mistress Ellmother se résigna à communiquer avec missLadd par le moyen du télégraphe. Sa dépêche était ainsiconçue :

« Miss Émily est bien malheureuse ;moi j’ai à dire ce qui ne peut pas s’écrire, Voudriez-vousvenir ? »

Dans le courant de l’après-midi, mistressEllmother fut appelée à la porte par le coup de sonnette d’unvisiteur.

Les dehors de cet étranger la disposèrent toutde suite en sa faveur. C’était un monsieur fort bien de sapersonne, aux manières aimables, et dont la voix pleine etmélodieuse caressait agréablement l’oreille.

« J’arrive de chez M. Wyvil, dit-il,et j’apporte une lettre de sa fille, miss Cécilia. »

Le visiteur demanda aveccomponction :

« Puis-je m’informer de la santé de missÉmily ?

– Il s’en faut, monsieur, qu’elle soitbonne ! dit mistress Ellmother ; elle est tellementsouffrante qu’elle garde le lit. »

À cette réplique, le visage de l’inconnuexprima un chagrin, une sympathie si sincères, que mistressEllmother en fut attendrie.

« Ma maîtresse, continua-t-elle, a eudéjà une terrible secousse. J’espère qu’il n’y a pas de mauvaisesnouvelles dans la lettre de la jeune lady ?

– Tout au contraire, miss Wyvil lui écritpour la prévenir qu’elle viendra ici ce soir même. Seriez-vousassez bonne pour me dire si miss Émily a vu un médecin ?

– Elle ne veut pas en entendre parler,monsieur. Nous avons pour proche voisin un docteur, qui de plus estun de ses amis. Malheureusement je suis seule dans la maison, jen’ose pas quitter ma maîtresse, et je ne peux aller leprévenir.

– Permettez-moi d’y aller à votreplace, » dit vivement Mirabel ; – car on a déjà sansdoute reconnu le révérend.

La figure de mistress Ellmother s’éclaira.

« Ce serait bien bon de votre part, sicela ne vous ennuyait pas trop.

– Ma bonne dame, rien ne peut m’ennuyerdès qu’il s’agit de servir votre jeune maîtresse. Le nom, l’adressedu docteur ? et qu’est-ce que j’aurai à lui dire ?

– Il y a une chose à laquelle il fautqu’il fasse attention, reprit mistress Ellmother ; le docteurne doit pas venir ici comme médecin, miss Émily refuserait de levoir. »

Mirabel avait compris.

« Je n’oublierai pas la recommandation.Veuillez dire à votre maîtresse que je suis venu ; mon nom estMirabel, je repasserai demain. »

Il s’éloigna en hâte pour faire sacommission.

Mais quand il arriva chez le médecin, celui-civenait de partir, appelé hors de Londres pour un cas grave. On nel’attendait que fort tard dans l’après-midi.

Mirabel laissa un mot en ajoutant qu’ilreviendrait le soir.

La personne qui succéda à Mirabel à la portedu petit cottage n’était autre que l’amie fidèle en qui mistressEllmother avait instinctivement placé sa confiance. Aussitôt letélégramme reçu et parcouru, miss Ladd s’était décidée à y répondrede vive voix.

« Si vous avez de mauvaises nouvelles àme donner, dit-elle, parlez, parlez sur-le-champ, ne me tenez pasen suspens, je n’aurais pas la force de le supporter ; ma viede fatigues constantes commence à m’être bien lourde ! jedeviens irritable et faible.

– J’ai beaucoup de choses à dire avantque vous voyiez miss Émily, répliqua mistress Ellmother, mais iln’y a pas à vous alarmer ; seulement ma pauvre vieille tête semet à tourner quand je veux réfléchir et je ne sais par quel boutentamer mon histoire.

– Parlez-moi d’abord d’Émily, » ditmiss Ladd.

Mistress Ellmother raconta alors l’arrivéeimprévue de sa jeune, maîtresse la veille et leur orageuseexplication.

« C’est bien, interrompit missLadd ; je vais aller tout de suite auprès d’Émily.

– Pardon, madame, dit mistress Ellmother,n’auriez-vous pas mon télégramme sur vous ?

– Sans doute ; le voici.

– Voudriez-vous en relire la dernièreligne ? »

Miss Ladd jeta les yeux sur la dépêche etrevint aussitôt à sa chaise.

« Ce que vous avez à me confier serapporte-t-il à quelque personne de ma connaissance ?demanda-t-elle.

– Madame, ça se rapporte à miss de Sor etje crains que cela ne vous fasse de la peine.

– Qu’est-ce que je vous disais enentrant ? reprit miss Ladd. Parlez nettement et vite et tâchezde commencer par le commencement. »

Mistress Ellmother raconta comment elle avaitexcité la curiosité de Francine dès le premier jour où Émilyl’avait présentée. Elle dit son entrée au service de l’impérieusejeune fille, la scène de Netherwoods, la figure de cire,l’entretien surpris par Francine aux écoutes derrière un troncd’arbre, et enfin la révélation qu’elle avait faite à la pauvreÉmily.

Miss Ladd était rouge d’indignation.

« Êtes-vous bien sûre de ce que vousavancez là ? dit-elle.

– J’en suis sûre, madame ; j’espèren’avoir point fait mal en vous dénonçant miss de Sor pour cequ’elle est.

– Vous avez bien fait, bien fait, répétamiss Ladd. Si cette misérable fille ne trouve pas moyen de sedisculper devant moi, je regarderai comme une honte de la garderdans ma maison, et je vous remercie de me l’avoir fait connaître.Elle va rentrer à Netherwoods ; elle se justifiera ou ellequittera la pension séance tenante. Quelle cruauté ! quelleduplicité ! Au cours de ma vie, j’ai vu bien des jeunesfilles, jamais rien d’approchant. Maintenant, laissez-moi allerprès de ma petite Émily. »

Mistress Ellmother conduisit l’excellente damejusqu’au seuil de la chambre, puis alla faire un tour de jardin,car l’effort de volonté qu’elle venait de s’imposer lui avait causéun violent mal de tête.

« Une bouffée d’air frais meremettra, » pensait-elle.

Le petit jardin du cottage communiquait avecl’étroite plate-bande de la façade. Comme elle suivait lentementl’allée qui faisait ainsi le tour de la maison, elle entendit surla route des pas qui s’arrêtèrent près de la porte. Un coup d’œiljeté à travers les barreaux de la grille lui suffit pourreconnaître dans ce passant Alban Morris.

« Entrez, monsieur, » fit-elle touteréjouie de le revoir.

Alban franchit le seuil de la porte, etmistress Ellmother, en le voyant de près, fut frappée et mêmeeffrayée du changement de son visage.

« Oh ! monsieur, s’écria-t-elle,quel chagrin elle vous cause ! Ne la prenez pas au mot. Ayezbon courage, monsieur ! Vous savez, les jeunes filles, çachange vite de sentiment. »

Alban lui tendit la main.

« Il ne faut pas que je parle d’elle, sije veux supporter mon malheur comme un homme. J’ai reçu de rudescoups avant celui-là, ils n’avaient pas suffisamment émoussé chezmoi la faculté de souffrir. Mais, grâce à Dieu, elle n’a pointconscience des tortures qu’elle inflige. Je me suis oublié hier, jelui ai riposté un peu rudement. Je veux lui en demander pardon.Oh ! je ne songe pas à lui imposer ma présence ; non, jelui ai écrit. Auriez-vous l’obligeance de lui remettre malettre ? Adieu et merci. Je pars, miss Ladd m’attend àNetherwoods.

– Miss Ladd est ici, monsieur, en cemoment même.

– Ici, à Londres ?

– Oui, monsieur, dans la chambre de missÉmily.

– Dans sa chambre ? Émily est-elledonc malade ?

– Elle va mieux, monsieur. Désirez-vousvoir miss Ladd ?

– Oui, certes ; j’ai, pour moncompte, quelque chose d’important à lui dire. Puis-je l’attendre aujardin ?

– Pourquoi pas au salon,monsieur ?

– Le salon me rappelle des jours heureux.Plus tard, peut-être, je regagnerai assez de courage pour affronterla vue de cette pièce, mais maintenant elle me feraitmal. »

Si miss Émily ne se raccommode pas avec unaussi brave garçon, pensait mistress Ellmother en rentrant dans lamaison, l’enfant que j’ai élevée n’est qu’une fille sans cœur. Maiselle pardonnera, j’en suis sûre.

Une demi-heure après, miss Ladd rejoignaitAlban sur la pelouse en miniature qui représentait le jardin ducottage.

« Je vous apporte la réponse d’Émily àvotre lettre, dit-elle, lisez-la avant de vous occuper demoi. »

Les yeux d’Alban parcoururent rapidement lesquelques lignes du billet.

« Je vous remercie de votre lettre. Jen’ai pas été offensée de la vivacité de votre défense. Mais je nepeux pas me faire à cette idée que vous, mon ami, vous m’avezlaissée parler avec cette insouciance du récit de l’assassinat demon père ! »

Alban tendit silencieusement la lettre à missLadd.

« Gardez-la, dit-elle. Je sais ce quevous écrit Émily et je lui ai dit ce que je vous répète àvous : elle a tort, absolument tort. Le malheur des naturesardentes comme la sienne, c’est qu’elles vont du premier coup auxextrêmes. Elle n’a vu qu’une seule face de la question et se refuseobstinément à en considérer une autre. Elle est aveugle.

– Ce n’est pas sa faute ! » ditAlban.

Miss Ladd le regarda avec une véritableadmiration.

« C’est vous qui défendez Émily ?fit-elle.

– Je l’aime. »

Le cœur de miss Ladd s’émut comme celui demistress Ellmother.

« Fiez-vous à l’action du temps, monsieurMorris, reprit-elle. Actuellement, voici le danger pourÉmily : elle est capable de je ne sais quelle folie. Elledéclare que son devoir est de chercher le meurtrier et de le livrerà la justice ! N’est-ce pas inouï ?

– Non, c’est tout naturel, dit Alban.

– Ah ! vous trouvez ?…

– Sans doute. L’amour qu’elle portait àson père n’est pas mort avec son père.

– Alors vous l’encourageriez dans cedessein insensé.

– De grand cœur, si elle voulait me lepermettre.

– Tenez ! laissons ce sujet,monsieur Morris. Vous aviez, je crois, quelque chose à medire ?

– Je voulais vous prier d’accepter madémission de professeur de dessin à Netherwoods. »

Miss Ladd ne fut pas seulement surprise, il semêla à sa surprise une certaine méfiance. Après ce qu’Alban venaitde lui dire, n’était-il pas capable de méditer un projet aussiabsurde que désespéré dans l’espoir de rentrer en grâce auprèsd’Émily ?

« Avez-vous en vue quelque place plusavantageuse ? demanda-t-elle.

– Non, et je n’y songe pas. Je ne me senspas en état de donner mon attention à des élèves plus ou moinsindifférentes.

– Est-ce là votre seule raison pour mequitter ?

– C’est une de mes raisons.

– La seule qu’il vous convienne d’avouer,n’est-ce pas ?

– Oui.

– Je serai fort chagrine de vous perdre,monsieur Morris.

– Croyez bien, miss Ladd, que votrebienveillance n’a pas été accordée à un ingrat.

– Voulez-vous me permettre d’ajouter unmot inspiré uniquement par mon amitié pour vous ? J’espère quevous ne commettrez pas d’imprudence.

– Je ne vous comprends pas, missLadd.

– Si fait, monsieur Morris, vous mecomprenez très bien. »

Miss Ladd lui donna une poignée de main etretourna près d’Émily.

Alban revint à Netherwoods pour y continuerson service jusqu’à ce qu’on se fût procuré un autre maître dedessin.

Miss Ladd l’y suivit par un autre train. Émilysavait que la présence de la directrice était indispensable dans samaison, et elle n’aurait pas voulu la retenir au cottage, mais ilfut convenu qu’elles ne cesseraient de s’écrire et que la chambred’Émily serait toujours prête à Netherwoods au cas où la fantaisielui prendrait de venir l’occuper.

Chapitre 3CLAIRVOYANCE DU DOCTEUR

Ce soir-là, mistress Ellmother fit le thé plustôt qu’à l’ordinaire. Se voyant seule avec Émily, l’idée lui vintque l’occasion était bonne de plaider la cause d’Alban. Elle setrompait ; le moment était on ne peut plus mal choisi. À peinele nom de l’artiste lui eut-il échappé qu’un regard de sa jeunemaîtresse lui coupa la parole.

Émily avait à lui parler d’autre chose, ouplutôt d’une autre personne, – de miss Jethro.

Mistress Ellmother se récria à son tour.

« Ne revenez pas à cette vieillehistoire ! dit-elle. En quoi ça vous regarde-t-il, missJethro ?

– Cela m’intéresse plus que vous ne lepensez. Je sais maintenant pourquoi elle a été contrainte dequitter la pension.

– Pardon, miss ! c’estimpossible.

– Elle a quitté la pension, continuaÉmily, pour un motif très grave : miss Ladd a découvert queses références étaient fausses.

– Bonté divine ! qui est-ce qui a puvous dire ça ?

– Vous voyez que je suis au courant. J’aidemandé à miss Ladd comment elle avait eu cette information, ellen’a pu me répondre : elle avait promis le secret audénonciateur… Eh bien, je ne le lui ai pas dit à elle, mais je vousle dis à vous : je crois connaître le nom de cettepersonne.

– Non, ça ne se peut pas, repartitmistress Ellmother avec une obstination exaspérée. Commentpourriez-vous le connaître ?

– Désirez-vous que je vous répète ce quej’ai entendu dans la pièce voisine le jour où ma tante semourait ?

– Laissez cela, miss Émily, pour l’amourde Dieu, laissez cela !

– Croyez-vous que cela me soitpossible ? Il m’est odieux de soupçonner ma tante, et cela surdes indices fournis par son délire. Si vous m’aimez, dites-moi lavérité.

– Aussi vrai que j’espère aller au ciel,miss Émily, je n’en sais pas plus long que vous, je ne peux quesupposer et deviner. Ma maîtresse ne se fiait à moi que tout juste.Vous savez, j’ai souvent la langue un peu rude, ça l’avaitoffusquée, elle ne m’a plus rien dit.

– Sur quoi l’aviez-vousoffensée ?

– Si je vous raconte ça, il faudra parlerde votre père.

– Oh ! oui, oui ! parlez-moi delui !

– Il n’y a rien, dans ce que j’ai à vousdire, absolument rien qui soit à blâmer dans votre père. Si je n’enavais pas la certitude, vous n’obtiendriez pas un mot de moi. Maisquoi ! il pouvait être le roi des hommes… ça n’empêche qu’ilétait amoureux de miss Jethro… Qu’est-ce que vousavez ? »

Émily pensait à sa conversation nocturne avecla sous-maîtresse renvoyée.

« Rien ! fit-elle, continuez.

– S’il n’avait pas voulu tenir la chosesecrète, reprit mistress Ellmother, votre tante ne se serait jamaismis dans la tête qu’il y avait du mal dans cette liaison, puisqu’ilne voulait pas l’avouer. Je conviens qu’au commencement, je l’aiaidée dans sa surveillance ; mais c’est parce que j’avais laconviction qu’elle ne trouverait rien contre le maître. Il avaitcoutume de s’absenter assez souvent pendant quelques jours ;c’était pour aller voir miss Jethro. Mais nous n’avions pas pudénicher son adresse. Plus tard, votre tante a fini parl’apprendre, je ne sais par quel moyen. Elle dépensait beaucoupd’argent à payer des canailles qui épluchaient par le menu toute lavie de miss Jethro. Je suis obligée de le dire, miss Létitiaportait une haine de vieille fille à la belle jeune femme qui avaitsu captiver son frère. Je n’oserais compter combien de fois nousavons farfouillé dans les lettres que le maître, trop confiant,oubliait de mettre sous clef. Mais, un jour, j’ai lu un passage deson journal qui m’a fait rougir de moi-même. Je l’ai montré à missLétitia, en lui déclarant qu’il ne fallait plus compter que je memêlerais encore de ses vilaines manigances. Je n’ai pas gardé copiede ce passage, mais je me le rappelle, comme par cœur :« Il n’y a rien que de pur dans le profond sentiment que j’aivoué à la femme que j’aime ; rien qui puisse diminuer monamour pour mon enfant ; rien dont j’aie à rougir devant mafille. » – Allons, voilà que je vous ai fait pleurer !…Tenez, miss, je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire.Laissez-moi m’en aller à ma besogne, à présent ; ça vaudramieux. »

Et elle sortit précipitamment.

Cependant le soir était venu, et le docteur neparaissait pas. N’avait-il donc pu disposer de quelquesminutes ? ou bien le monsieur si obligeant avait-il, malgréson empressement, oublié sa commission ?

Ce soupçon faisait injure à Mirabel qui, selonsa promesse, était retourné chez le médecin. Il l’avait trouvécette fois.

Introduit à son tour dans le cabinet deconsultation, Mirabel avait reçu du docteur le meilleur accueil.Seulement, dès qu’il avait énoncé l’objet de sa visite, lesmanières de M. Allday avaient subi une altération bizarre.

Il regardait Mirabel d’un air de curiositéinquiète. Même, au bout d’un instant, il s’arrangea de façon à voiren pleine lumière le visage du visiteur.

« Il me semble, monsieur, vous avoir déjàvu, lui dit-il.

– Je regrette d’avouer que je ne m’ensouviens nullement, répliqua Mirabel.

– C’est donc, alors, que je me trompe…J’irai voir miss Émily, monsieur, vous pouvez y compter. »

Resté seul dans son cabinet, le docteurnégligea de sonner pour faire introduire un autre malade. Il tiravivement son registre du tiroir de son bureau et courut au mois dejuillet.

Vers le 15, se trouvait cettemention :

« Reçu la visite d’une dame mystérieusese donnant le nom de miss Jethro. Notre conférence a abouti à unrésultat fort inattendu. »

Non, ce n’est pas cela qu’il cherchait.Peut-être était-ce plus loin ? Il continua de parcouriravidement le registre.

Les yeux du docteur dévoraient rapidement lapage du haut en bas ; ils s’arrêtèrent aux lignessuivantes :

« Fort inquiet des découvertes que missÉmily pourrait faire dans les papiers de sa tante, je lui ai renduvisite aujourd’hui. Tous les papiers avaient été détruits, Dieusoit loué, sauf la circulaire offrant une récompense pour ladécouverte de l’assassin.

» Émily était très surprise qu’après unsignalement aussi minutieux, répandu partout, le misérable ait pus’échapper. Elle m’a lu le signalement en question de sa jolie voixclaire : « Âge supposé, vingt-huit à trente ans. Un hommefort bien pris dans sa petite taille. Teint blanc et rose, traitsdélicats, yeux bleu clair. Cheveux blonds coupés très courts.Figure complètement rasée, à l’exception d’une étroite ligne defavoris. » Émily se demande comment le fugitif a pu sedéguiser. Je lui réponds que rien ne lui aura été plus facile, letemps aidant, que de laisser pousser ses cheveux et sa barbe. Émilyne semble pas convaincue. »

Tout en refermant son registre, le docteur mitla main sur le timbre.

« C’est curieux ! pensait-il, cemonsieur m’a rappelé ma discussion d’il y a deux mois avec Émily.Était-ce à cause de cette magnifique chevelure bouclée ou de cettebarbe plus magnifique encore ? Bon Dieu ! si j’avaispourtant mis la main !… »

Il fut interrompu par l’entrée de sonmalade.

Chapitre 4 ÀLA RECHERCHE D’UN AMI

Miss Ladd venait à peine de partir lorsqu’ilarriva au cottage un paquet portant le nom et l’adresse du libraireexpéditeur. Le paquet était très épais et très pesant. « C’estde quoi lire pour le reste de ses jours ! » pensamistress Ellmother, qui pliait sous le poids en montantl’escalier.

Elle sortait après avoir déposé son fardeau,Émily la rappela.

« J’ai une recommandation à vous faireavant l’arrivée de miss Wyvil. Ne lui dites pas, ne dites àpersonne quelle a été la véritable fin de mon père. Nos confidencespourraient aller plus loin que nous ne voudrions. Et puis, nousignorons quel peut être le meurtrier ; le moindre mot pourraitle mettre sur ses gardes.

– Oh ! miss, est-ce que vous pensezencore à ça ?

– Je ne pense pas à autre chose.

– Tant pis ! C’est mauvais pourl’esprit, miss Émily, et mauvais aussi pour le corps ; votrefigure le montre assez. Avant de rien faire je voudrais vous voirprendre conseil de quelque ami prudent et sage.

– Dans ma situation, à qui pourrais-je meconfier ? dit Émily en soupirant.

– Il y a le bon docteur ; vous nevous méfiez pas de lui, j’imagine.

– C’est vrai ; qui sait si je n’aipas eu tort de refuser de le voir ? »

Mistress Ellmother s’empressa de profiter decette concession.

« Le docteur Allday va peut-être vousfaire prochainement sa visite. Si ce n’est pas ce soir, ce serademain.

– Voulez-vous dire que vous l’avez envoyéchercher ?

– Ne vous fâchez pas, je l’ai fait àbonne intention. Et M. Mirabel m’a approuvée.

– M. Mirabel ! Vous l’avezvu ! Que lui avez-vous dit ?

– Rien, si ce n’est que vous étiezmalade. Alors il m’a offert d’aller prévenir le docteur… Il doitrevenir chercher de vos nouvelles. Voudrez-vous lerecevoir ?

– Je n’en sais rien, je verrai. Faitesmonter ici miss Wyvil aussitôt qu’elle sera arrivée.

– Faut-il préparer une chambre pourelle ?

– Non, elle descend, avec son père, dansleur maison de Londres. »

Émily semblait charmée de n’avoir pas à logerCécilia. Et lorsque cette chère, cette fidèle amie fut enfin auprèsd’elle, il lui fallut faire un effort pour répondre avec uneapparence de gratitude à la cordiale sympathie qu’elle luitémoignait. Et lorsque cette amie eut pris congé, Émily ressentitune très ingrate mais très réelle sensation de délivrance :elle n’était plus obligée de se contraindre, elle pouvaits’appesantir en toute liberté sur l’affreuse pensée qui la hantait,qui la possédait tout entière !

Au-dessus de l’amour, au-dessus de l’amitié,au-dessus de la joie de vivre naturelle à la jeunesse, planaitmaintenant l’immuable résolution de venger la mort de son père.

Les souvenirs tendres et sacrés que lui avaitlaissés ce père la brûlaient, suivant sa propre expression, commeun fer rouge.

Ce n’était point, en effet, une affectionordinaire que celle qui jadis avait étroitement uni le père etl’enfant. Émily privée de mère, de frères et de sœurs, avait dûtoutes les joies, toutes les effusions de sa vie solitaire au seulprotecteur qui lui restât. Se résigner à la perte de ce douxcompagnon, si vénéré et si aimé, avait paru jusque-là un supplicebien cruel à la jeune fille. Mais, quand elle avait appris quecette douleur terrible lui avait été infligée non par la maladie,mais par la main d’un criminel, l’âme passionnée d’Émily s’étaitrévoltée.

À peine la porte s’était-elle fermé sur sonamie, qu’elle revenait à son absorbante préoccupation.

Les ouvrages qu’elle avait demandés et qu’ellevenait de recevoir devaient suppléer à son inexpérience, larenseigner sur les périls et les embûches dont était semée la routequ’elle voulait suivre.

Elle les étala fébrilement sur la table.

Durant les longues heures de cette nuit,tandis que la fidèle servante croyait sa maîtresse endormie, Émilyse plongea dans la lecture des livres spéciaux, anglais etfrançais, sur la police et les policiers, sur les ruses, lesdéguisements, les stratagèmes dont on usait pour découvrir lescriminels. De ces ouvrages techniques elle passa aux œuvresd’imagination, aux romans dont l’intérêt repose sur un crimesecrètement commis.

La nuit s’écoula, l’aube vint blanchir lesvitres de sa fenêtre, la jeune fille feuilletait toujours livreaprès livre, sans rien acquérir que la désolante conviction de sonimpuissance.

Chaque page qu’elle tournait lui révélait unnouvel obstacle opposé à son âge et à son sexe. Pouvait-elle semêler à la tourbe, familière à ceux qui, par vocation ou par goûtlittéraire, poursuivent le crime jusque dans ses plus hideuxrepaires ? Non, c’était impossible ! Une femme, une jeunefille qui se consacrerait à une œuvre semblable s’exposerait àtoutes sortes d’insultes et d’outrages abominables.

Elle eut un frémissement de répulsion, etbrisée, à bout de forces, elle se traîna jusqu’à son lit, secroyant, se sentant la plus malheureuse créature de la terre ;pourquoi, à elle, jeune fille et presque enfant, le sort luiavait-il dévolu la tâche d’un homme ?

Fidèle à la promesse qu’il avait faite àMirabel, le docteur Allday se présenta le lendemain, de très bonneheure, chez Émily.

« Eh bien ! qu’a donc votre joliemaîtresse ? dit-il de sa voix la plus bourrue à mistressEllmother, qui lui ouvrait la porte. De quoi s’agit-il ? D’unaccès d’amour, de jalousie ?… ou tout bonnement d’une robe quine va pas ?

– Miss Émily vous expliquera çaelle-même, monsieur ; on m’a défendu de rien dire.

– Ça n’empêche que vous comptez bavarderun brin, je suppose ?

– Ne plaisantez pas, monsieur ledocteur ! Nous ne sommes pas gais ici, je vous assure.Préparez-vous à être surpris, voilà tout. »

Au même moment, Émily ouvrait la porte dusalon, en disant d’une voix impatiente :

« Entrez donc, docteur, je vousprie ! »

Le docteur la regarda, et sa figure exprimasoudain l’inquiétude.

« Oh ! oh ! ma chère enfant,s’écria-t-il, mais vous avez l’air bien malade ! »

Il voulait lui tâter le pouls, elle retira samain.

« C’est au cœur que je souffre, et mespulsations, qu’elles soient lentes ou rapides, ne peuvent pas vousindiquer le moyen de guérir une angoisse toute morale. J’ai besoinde conseils, j’ai besoin d’aide. Ce n’est pas au médecin que jem’adresse, c’est à l’ami. Cher docteur, vous avez toujours été bonpour moi, voulez-vous l’être encore ?

– Que faut-il que je fasse ?

– Promettez-moi de tenir secret ce que jevais vous raconter, et écoutez-moi patiemment.

– Je vous écoute. »

Tout préparé qu’il était à être surpris, larévélation d’Émily suffoqua le docteur. Silencieux, il regardait lajeune fille d’un air effaré. D’où venait cette soif étrange etsubite du châtiment ? Qu’est-ce qui lui avait inspiré cetterésolution violente de trouver, de punir l’assassin ? Est-ceque, par hasard, la vue de Mirabel avait produit sur elle la mêmeimpression que sur lui ?

« S’il vous arrivait de rencontrerl’auteur supposé du crime, dit-il, croyez-vous que vous pourriez lereconnaître ?

– Non, assurément, docteur. Mais vousavez, vous, l’expérience, et, si vous vouliez… »

Il l’interrompit brusquement.

« Ma profession me suffit, ma chèreenfant ; je n’ai aucune des facultés du policier. Mais, s’ilvous faut un aide, que ne vous adressez-vous à votre ami ?

– Quel ami ?

– M. Alban Morris.

– Ne me parlez pas de lui, je vousprie.

– Comment ! M. Morris vousaurait-il refusé son concours ?

– Je ne l’ai pas sollicité.

– Pourquoi ? »

Avec le docteur, on n’avait pas lechoix : il fallait ou répondre à ses questions ou le fâcher.Émily aima mieux ne pas lui cacher les raisons qu’elle croyaitavoir de se plaindre d’Alban.

« Votre façon de juger la conduite deM. Morris me surprend, dit le docteur. Il n’y a pas là l’ombrede raison. »

Il se disait que, lui aussi, il était coupabled’avoir tenu sa jolie cliente dans l’ignorance de la vérité.

« Pardonnez-moi et soyez indulgent pourmoi. Je ne peux pas raisonner, voyez-vous. Je ne peux que sentir.Le tort impardonnable d’Alban Morris, c’est que, par son fait, jesuis honteuse de moi-même, indignée contre moi-même. Ah !docteur, quand je pense que j’ai lu froidement, indifféremment, lamort de mon bien-aimé père ! Laissons cela. Pardonnez-moi uneimpression dont je ne suis pas maîtresse et ne me refusez pas voslumières, votre appui !

– Mais, enfin, mon enfant, qu’est-ce queje puis ?

– Vous pouvez toujours me dire si voussavez quelque chose des personnes ?…

– Quelles personnes ?

– Celles que je soupçonne.

– Qui soupçonnez-vous ?

– Eh bien, d’abord, cette maîtressed’auberge de Zeeland. Je m’explique à présent les façons bizarresde mistress Rook, à Netherwoods, en voyant de près monmédaillon.

– Je n’ai de ma vie ni vu ni connumistress Rook, dit sèchement le docteur.

– Et miss Jethro ?… demandaÉmily.

– De quoi soupçonnez-vous missJethro ? fit le docteur, dont l’intérêt parut seréveiller.

– Je la soupçonne tout au moins d’ensavoir plus long qu’elle ne veut l’avouer sur la mort de monpère.

– Oh ! là-dessus je suis de votreavis, dit franchement le docteur. Mais si je la connais, elle, sije l’ai vue, je suis d’autant plus à même de vous prévenir tout desuite d’une chose : c’est perdre son temps et son souffle qued’essayer de découvrir le côté faible de missJethro ! »

Émily secoua tristement la tête.

« J’ai peur, dit-elle, d’être la dernièrepersonne à qui miss Jethro voudrait faire une confidence.

– En vérité ? fit le docteur ;et pourquoi ?

– À cause de ma tante.

– Qu’est-ce donc que, selon vous, votretante aurait fait à miss Jethro ?

– Je crains bien qu’elle n’ait contribuéà la faire renvoyer de chez miss Ladd.

– Ah ! ah ! Si cela vous étaitprouvé, dit le docteur, cette certitude vous éloignerait donc demiss Jethro ?

– Je n’oserais plus l’aborder, même si lehasard nous mettait en présence l’une de l’autre.

– Très bien ! En ce cas, je puisvous dire d’une façon positive que c’est votre tante qui a faitmettre miss Jethro à la porte.

– Vous êtes sûr ?…

– Oui ; et s’il vous faut despreuves, je vous enverrai une lettre que j’ai trouvée au cottage etqui ne vous laissera aucun doute.

– Mais pourquoi ne m’apprenez-vous celaqu’aujourd’hui ?

– Parce que je n’avais pas jusqu’ici deraison de vous en parler.

– Et maintenant ?…

– Maintenant cette révélation me sert àvous tenir à distance respectueuse de miss Jethro. C’est toujoursça de gagné ! Ah ! s’il m’était de même possibled’arracher de votre cervelle le projet extravagant que vous avezformé !

– Le projet extravagant !… répétaÉmily. Docteur, vous aurez donc la cruauté de m’abandonner à messeules forces, quand j’ai tant besoin d’aide et desympathie ? »

Il fut ému de cet appel.

« Ma pauvre enfant, dit-il, ce qui seraitvraiment cruel, ce serait de vous encourager. L’entreprise àlaquelle vous parlez de vous consacrer corps et âme convient si peuà une jeune fille ! Réfléchissez, je vous en conjure !prenez du moins le temps de réfléchir ! Et si, aprèsréflexion, vous ne voulez décidément pas céder, eh bien, alors… –Sa voix trembla et ses yeux se mouillèrent. – Non !s’écria-t-il avec une fureur subite, je vais dire et faire desbêtises si je reste ici une minute de plus… Adieu ! »

Et il sortit.

Émily alla à la fenêtre tout inondée de lalumière d’une radieuse matinée.

Ainsi elle n’avait personne pour la secourir,personne pour la comprendre ; elle n’avait rien autour d’ellequi lui parlât d’espérance, rien que ce ciel éclatant, maishélas ! si loin d’elle !

Elle se détourna de la fenêtre avec un gestede découragement.

« Le soleil, pensait-elle, brille surl’assassin aussi joyeusement que sur moi ! »

Elle s’assit à sa table et, comme le lui avaitdemandé le docteur, elle s’efforça de réfléchir. Ses amis – et elleen avait bien peu – s’accordaient tous à lui donner tort. Ah !ils n’avaient pas perdu, eux, ce qu’ils aimaient le mieux au mondepar le fait d’un crime ! ils n’avaient pas à se dire que lecriminel était resté libre !

« Pourquoi ne suis-je pas un homme ?se disait-elle. Pourquoi, du moins, n’ai-je pas unami ? »

Chapitre 5L’AMI EST TROUVÉ

Mistress Ellmother passa sa tête dansl’entre-bâillement de la porte.

« Je vous ai prévenue que M. Mirabelreviendrait. Il est là.

– A-t-il demandé à me voir ?

– Si c’est votre désir et votre volonté.Autrement, il ne voudrait pas vous importuner. »

Pendant une seconde, une seconde seulement,Émily hésita.

« Faites entrer, » dit-elle.

Mirabel se présenta d’un air timide etcontraint.

Pour la première fois de sa vie, lui, si pleind’aisance et d’assurance devant les femmes, il se sentait touttremblant. Lui qui avait su répondre à la pression sympathique decentaines de jolies mains, lui, le consolateur attitré des beautésen larmes, il eut conscience qu’il rougissait comme un enfant ensaluant silencieusement Émily. Lui, l’éloquent, l’intarissableorateur, il ne trouvait pas un mot à dire.

Et pourtant, – miracle de l’amour sincère, –son embarras n’avait rien de ridicule. Au contraire, ce changementavait quelque chose de touchant. Cet enfant gâté des dévotes, cefavori efféminé des boudoirs et des salons reprenait une apparencevirile, et Émily ne pouvait que lui savoir gré d’une transformationdont elle était la cause.

Tous deux eurent quelque peine à se remettre.Ce fut lui qui retrouva le premier la parole.

« Avez-vous vu miss Wyvil ?

– Elle était ici hier soir et j’espèrequ’elle reviendra avant de partir avec son père pour Monksmoor. Lesy suivrez-vous ?

– Oui, si vous devez y aller aussi.

– Oh ! je reste à Londres, moi.

– En ce cas, je resterai àLondres. »

La passion, d’abord refoulée, éclatait malgrétout ; le beau diseur aux paroles dorées trouva les parolesles plus simples, et qu’Émily sentait les plus vraies ! pourexprimer le sentiment profond qui était en lui.

« Voulez-vous bien, lui dit-il, que jevous ouvre tout mon cœur ?

– Parlez, mais…

– Oh ! ne me croyez pas capable devous adresser des fadeurs. Je ne puis penser à vous, à votreisolement, à votre tristesse, sans une douloureuse anxiété. Je nesuis un peu tranquille que lorsque je suis près de vous ;alors, du moins, je sais ce que vous faites et comment vous êtes.Souffrez donc que je ne m’éloigne pas du lieu que voushabitez ; c’est là mon unique souhait, ce sera mon uniquejoie. Ne craignez pas cependant que je vous importune de mesvisites ! À moins d’y être autorisé par vous, je ne franchiraiplus le seuil de votre porte. Mistress Ellmother me donnera de vosnouvelles, je ne demande rien de plus. Vous ne saurez même pas queje suis venu. Inutile d’ajouter que je ne ferai aucune questionindiscrète. Pour m’associer et pour compatir à vos peines, je n’aipas besoin de savoir de quoi vous souffrez. Et si jamais ma bonnechance veut que je puisse vous rendre le moindre service, usez demoi, je vous en supplie, comme d’un homme qui est à vous. Ditesseulement à mistress Ellmother : J’ai besoin de lui. Rien deplus, cela suffira. »

Quelle est la femme qui serait restéeinsensible à ce langage d’un dévouement si absolu ?

« Vous ne pouvez pas savoir à quel pointvotre bonté me touche, dit Émily. Oui, certes, en ce moment, unami, un allié me serait bien utile.

– Est-il possible ! s’écria Mirabel,dont le visage rayonna.

– Mais de quel droit, poursuivit Émily,accepterais-je vos services ?

– Vous avez sur moi tous les droits,tous !

– Vous ne savez pas de quoi il s’agit,reprit-elle en souriant.

– Je n’ai que faire de le savoir.

– Il se peut que je m’engage, et vousengage avec moi, dans une voie périlleuse. Tous mes amis me ledisent.

– Je m’inquiète fort peu des propos devos amis, je n’ai qu’un souci au monde, celui de vous satisfaire.Un chien s’informe-t-il si son maître a tort ou raison ? Jeserai votre chien. Vous, vous seule ! je ne vois quevous ! »

Émily eut les larmes aux yeux. Tous l’avaientdélaissée et comme reniée : miss Ladd, mistress Ellmother, ledocteur Allday ; son cœur se serrait d’angoisse dans lesentiment amer de sa solitude. Mais son père lui-même eût-il pu semontrer plus tendre, plus ardemment dévoué que Mirabel, cet ami dequelques semaines ? Elle le regardait et ne trouvait pas unmot pour lui répondre.

« Vous êtes bien bon pour moi ! bienbon ! » disait-elle.

Quel pauvre remerciement pour tout ce qu’iloffrait, et pourtant que de choses exprimait cette courtephrase !

« Maintenant, reprit-il, vous savez queje suis à vous. Vous plaît-il que je vous laisse aujourd’hui, pourrevenir au premier signe, quand il vous plaira ?

– Non, dit-elle, je ne veux pas que vouspartiez ainsi. Quand ce ne serait que par gratitude, il me sembleque je dois vous donner tout de suite ma confiance toutentière. »

Elle hésita cependant et une légère rougeurmonta à ses joues.

« Je sais, reprit-elle, avec quelleabnégation vous m’offrez votre appui, je sais que vous m’avez parlécomme un frère parlerait à sa sœur. »

Il l’interrompit doucement.

« Non, je ne puis loyalement vous laisserdire cela. Vous connaissez mes sentiments… »

Elle tressaillit et ses yeux arrêtés sur luieurent une rapide expression de reproche.

« Est-il généreux à vous de me lerappeler en ce moment ?

– Émily, serais-je digne de votreconfiance si je l’obtenais par un mensonge ? Je tiens à ce querien de ce qu’il y a pour vous dans mon âme ne soit secret pourvous. Mais, soyez tranquille, je ne demande rien de la vôtre. Jesais trop qu’un autre plus heureux que moi…

– Pas un mot là-dessus, monsieur !La personne à qui vous pensez n’a aucun droit sur mon cœur.

– Oh ! pardonnez-moi de recueillircette parole avec ivresse.

– Je vous pardonnerai, à condition quevous n’ajouterez rien de plus.

– Non ! rien !rien ! »

La voix lui manqua. Ses nerfs frémissaientcomme ceux d’une femme ; son teint blanc était devenu d’unepâleur mortelle.

Émily eut un mouvement d’effroi ; ellecrut qu’il allait perdre connaissance et s’élança vers la fenêtrepour l’ouvrir toute grande.

« De grâce, ne vous inquiétez pas,dit-il ; le bonheur entrevu une seconde m’a donné unéblouissement.

– Voulez-vous prendre quelque chose pourvous remettre ?

– Merci, je vous assure que c’est tout àfait inutile.

– Vous vous sentez mieux ?

– Je me sens parfaitement bien. Dites-moiseulement, je vous en conjure, comment je peux vous servir.

– C’est une longue histoire, monsieurMirabel, longue et en même temps terrible.

– Terrible ?

– Oui. Mais je puis d’abord vous dire endeux mots ce que j’attends de vous. Je suis à la recherche d’unhomme qui m’a infligé la douleur la plus cruelle dont puissesouffrir une créature humaine par la faute d’une autre. Mais je nesuis qu’une femme et j’ignore même comment il faut m’y prendre pourarriver à découvrir les premières traces de celui que je veuxdécouvrir.

– Vous le saurez par moi, je vous enréponds ! vous le saurez.

– Une fois ou deux, à Monksmoor, repritÉmily, je vous ai déjà parlé de mon pauvre père. C’est encore delui qu’il s’agit. Il était pour vous un étranger, et vous ne vousêtes sans doute jamais enquis de son genre de mort.

– Pardon, j’ai tout appris deM. Wyvil.

– Vous avez appris ce que j’avais ditmoi-même. Mais je me suis trompée.

– Trompée ? dit Mirabel ; votrepère n’est-il pas mort de mort subite ?

– La mort a été subite, c’est vrai.

– Déterminée par une maladie decœur ?

– Non, la maladie n’y a eu aucune part,mais je ne le sais que depuis quelques jours. »

Sur le point d’asséner en toute innocence unvéritable coup de massue, Émily, sans savoir pourquoi, hésitaencore.

Mirabel voulut lui épargner le douloureuxeffort d’un plus long récit.

« Je devine le reste, fit-il. La perteque vous déplorez est due sans doute à quelque fatal accident.N’appuyons pas sur ce pénible sujet. Expliquez-moi plutôt ce qu’estl’homme à la recherche duquel je vous ai promis de me vouer. Lesouvenir de la mort de votre père ne peut que vous émouvoir d’unefaçon aussi cruelle qu’inutile.

– M’émouvoir ? Dites que ce souvenirm’affole, qu’il me met hors de moi-même !

– Non, je vous en prie, tâchezd’oublier…

– Écoutez-moi donc ! Mon père estmort assassiné à Zeeland, et l’homme qu’il faut m’aider àdécouvrir, c’est son meurtrier… »

Elle s’élança de sa chaise en poussant un cride terreur.

Mirabel venait de tomber sans connaissance àses pieds.

Émily eut bien vite recouvré sa présenced’esprit. Rapidement, elle ouvrit la porte pour établir un courantd’air, elle desserra la cravate de Mirabel, elle sonna mistressEllmother. La vieille servante arriva à temps pour l’empêcher decommettre l’erreur si répandue qui consiste à soulever la têted’une personne évanouie. Le courant d’air et l’eau dont elle baignales tempes de Mirabel ne tardèrent pas à produire leur effetaccoutumé.

« Il sera bientôt remis, déclara mistressEllmother ; votre tante, miss, était sujette à ces faiblesses,et je sais comment on les soigne. Mais lui, un homme, ce n’est doncqu’une mazette, malgré sa belle barbe ! Qu’est ce qui l’aeffrayé ?

– Rien absolument n’a pu l’effrayer, ditÉmily ; mais il était, je crois, un peu souffrant. Tandis quenous causions, il est devenu tout à coup très pâle, et j’ai craintun instant qu’il ne se trouvât mal. Pourtant il m’a assuré que cen’était rien. Une minute après, il est tombé sur le parquet commevous le voyez là. »

Un soupir passa entre les lèvres de Mirabel,ses yeux se rouvrirent.

Son regard, d’abord indécis, prit, ens’arrêtant sur mistress Ellmother, une expression de terreur. Émilyfit signe à la vieille bonne de s’éloigner.

« Femmelette ! grommelait en sortantmistress Ellmother. Ce n’est pas M. Alban Morris quis’évanouirait comme ça. Lui, c’est un homme. »

Émily présenta aux lèvres de Mirabel du vindans un verre. Il but et parut se ranimer.

« Je dois vous faire pitié, dit-il enessayant de sourire. Quelle pauvre acquisition pour vous que cellede votre nouvel allié !

– Vous devriez seulement vous soigner,dit Émily. Asseyez-vous là, sur ce canapé.

– Non, excusez-moi, reprit-ilplaintivement, je vais vous débarrasser de moi. Veuillez seulementenvoyer la bonne me chercher une voiture.

– Mais êtes-vous en état de vous enretourner tout seul ?

– Oh ! parfaitement. Je suis déjàmieux. »

Un cab qui passait par hasard dans la rue futhélé. Émily accompagna son visiteur jusqu’à la porte duvestibule.

« Merci, lui dit-il, ce ne sera rien. Lerepos et un cordial me remettront tout à fait. »

Émily lui tendit la main. Elle frissonna aucontact de la sienne tant cette main était glacée.

« Je vais, dit-il, vous laisser unetriste opinion de moi, pour cette incroyable faiblesse.

– Pouvez-vous le penser ?

– Me permettez-vous de revenirdemain ?

– Je vous le demande. »

Partie 6
ICI ET LÀ

Chapitre 1MIRABEL DISCERNE CLAIREMENT SA VOIE

Quand il fut dans son hôtel et rentré dans sachambre, Mirabel s’y enferma à clef ; puis il baissa lesjalousies de ses fenêtres, afin de ne pas être aperçu de sesvoisins.

Là, dans la solitude et dans les ténèbres, lemalheureux s’assit dans un coin et, les mains sur ses yeux, ils’efforça de réfléchir à ce qui venait de se passer.

Rien, dans le cours de cette fatale entrevueavec Émily, n’avait pu lui donner le plus léger avertissement de cequi allait arriver. Le nom de sa victime, absolument ignoré de luiquand il s’était enfui de l’auberge, n’avait été révélé au publicque par les journaux relatant les détails de l’enquête judiciaire.Au moment où les rapports furent publiés, Mirabel, soigneusementcaché, ne lisait plus aucun journal. Plus tard, lorsque le meurtrefaisait encore le sujet des conversations, il était en France, dansun village ignoré, ne voulant rien voir et rien savoir ; etson séjour sur le continent s’était prolongé jusque dans l’été de1881.

Malgré toutes les ressources de son esprit, iln’entrevoyait pas d’issue à l’affreuse impasse où il s’étaitengagé. Situation horrible ! il avait juré de découvrirl’homme soupçonné du meurtre du père d’Émily, et cet homme n’étaitautre que lui-même !

Que faire ? S’il recourait à la fuite, sadisparition soudaine éveillerait les soupçons et conduiraitpeut-être à une enquête qui, cette fois, aurait pour lui desrésultats funestes.

D’ailleurs, fuir, c’était perdre Émily. Il nela verrait plus jamais ! Chose étrange ! quelle que fûtl’horreur qui bouleversait son être, son amour était encore plusfort que son épouvante.

Était-ce déjà son châtiment ? la mortmême lui paraissait à présent moins terrible que l’idée d’être pourtoujours séparé d’elle.

Au bout d’une heure d’angoisse, il commença àreprendre ses esprits et à réfléchir avec moins de trouble et deconfusion.

Il lutterait, il résisterait. Sa volontérevenait, sa volonté et son audace.

Et déjà il entrevoyait le moyen hardi, nonseulement d’assurer sa sécurité par la fuite, mais d’entraîner aveclui celle qu’il aimait plus que sa vie.

En même temps, il l’isolerait de ses amis, quitous étaient pour lui dangereux et hostiles.

Pour arriver à ce but, il lui fallait unauxiliaire en qui il eût toute confiance. Cet auxiliaire, ill’avait dans le nord de l’Angleterre.

Dans le temps où la jalousie de Francinecommençait à l’importuner, il s’était préparé et arrangé le moyenet l’occasion de voir librement Émily sous un toit qui ne fût paspour lui celui d’un étranger. C’est pourquoi il lui avait dépeintsous les couleurs les plus touchantes le douloureux isolement d’unepauvre malade, de sa sœur, mistress Delvin.

Eh bien, qu’est-ce qui l’empêchait maintenantde profiter d’une première impression si heureusement produite etde hâter la réunion de sa sœur et d’Émily ?

Il se leva rayonnant. L’heure du courriern’était point passée ; il écrivit, séance tenante, à sa sœur,à la confidente intime et fidèle de toutes ses actions, de toutesses pensées.

Après avoir mis sa sœur au fait de ce quivenait de se passer, Mirabel ajoutait :

« … Il se peut, ma chère Agathe, que,dans votre bon sens, vous jugiez mes alarmes exagérées. Deuxpersonnes seulement savent quel est l’homme échappé de l’auberge deZeeland : – vous et miss Jethro. Sur vous je puis comptermieux que sur moi-même, et ce que je sais de miss Jethro n’autorisepas la méfiance envers elle. Je reconnais, j’admets toutcela ; mais je ne puis vaincre l’appréhension que j’ai desamis de miss Brown. Je crains le rusé, le perspicace vieuxdocteur ; je ne suis pas rassuré sur M. Wyvil, et je haisAlban Morris.

» Rendez-moi, chère amie, un immenseservice. Invitez Émily à vous aller voir ; et cela le plus tôtpossible. Séparons-la de toute la bande. Naturellement, la vieillebonne qui la sert sera comprise dans l’invitation. Je soupçonnemistress Ellmother d’être toute dévouée à M. AlbanMorris ; quand nous l’aurons au fond de notre désert, ellesera hors d’état de nous nuire.

» Il n’est pas vraisemblable qu’Émilyrefuse votre invitation. Elle a déjà pour vous un vif intérêt. Jerespecterai minutieusement les convenances, je me garderai de fairele voyage avec elle, je prendrai un autre train. Enfin, je suismaintenant pour elle l’ami, le conseiller, le défenseur.

» Ici je m’arrête. De tous les supplicesqui composent maintenant ma misérable existence, savez-vous,Agathe, quel est le pire ? C’est d’être obligé de la tromper,de lui mentir ! Mais il le faut ! il le faut à moins delui révéler que je suis le misérable qu’elle voudrait arracher auxentrailles de la terre, si d’aventure il s’y était réfugié. Devenirpour elle un objet d’exécration ! ah ! cette seule idéeme rend fou !

» Agathe, oh ! si vous saviez commeje l’aime ! Je n’ai jamais aimé ainsi ! je n’auraisjamais cru pouvoir aimer ainsi ! Il fut un temps où je pensaisque la honte, la mort sur l’échafaud était pour un homme la pluseffroyable perspective qui se pût imaginer. Maintenant je crois queje préférerais l’échafaud et l’opprobre à une vie passée loind’Émily.

» Ah ! ma sœur, quand nous seronsréunis dans notre vieille tour battue des vagues, faites de votremieux, je vous en supplie, afin d’incliner vers moi le cœur decette ravissante fille.

» Oui, oui, il faut qu’elle vienne cheznous ! Si elle restait à Londres, qui me dit que ce Morris nesaurait pas reconquérir la place qu’il a perdue ? Rien que d’ypenser, j’ai comme un vertige.

» Il y a encore une chose dont il fautque je vous parle.

» Dans votre dernière lettre, vous medisiez que sir Jervis Redwood n’en avait plus pour longtemps etqu’après sa mort les gens de sa maison seraient congédiés. Si celaarrivait, tâchez de savoir ce que deviendra le couple Rook. Jecrois bien que, grâce à la transformation complète de ma personne,il n’est pas à redouter que ces gens puissent me reconnaître. Maisil est de la plus grande importance d’empêcher Émily de voir lafemme Rook.

« Elles ont été en correspondance etmistress Rook a exprimé l’intention, si elle en avait un jour lapossibilité, de se présenter au cottage. Encore une raison de plus,et une raison majeure, d’attirer Émily loin de Londres. Nouspourrons aisément consigner les Rook à la porte de notre maison.Mais j’avoue que je me sentirai allègre quand on m’aura dit qu’ilsont quitté le Northumberland. »

Cette confession du frère de mistress Delvinfut mise à la poste à temps pour partir le soir même.

Chapitre 2ALBAN MORRIS RETROUVE SON CHEMIN

Pendant ce temps il se passait à Netherwoodsdivers incidents qui touchaient de près l’homme que Mirabelhonorait de sa haine. Très peu après son retour, miss Ladd avaitentendu parler d’un artiste capable de remplir la place d’Alban. Onétait au 23 du mois ; quatre jours encore, le nouveauprofesseur viendrait s’installer à son poste, et Morris reprendraitsa liberté.

Le 24, Alban reçut un télégramme qui lui causaune vive surprise. L’expéditeur n’était autre que mistressEllmother. Et voici quel était le message :

« Venez me voir à votre station,aujourd’hui, à deux heures. »

À l’heure dite, il trouva la vieille femmedans la salle d’attente.

« Les minutes sont précieuses, monsieurMorris, et votre retard nous en a déjà fait perdre deux. Le trainde Londres sera ici dans une demi-heure et il faudra que je lereprenne.

– Grand Dieu ! pourquoi êtes-vousvenue ? Émily serait-elle…

– Émily va bien, pour ce qui est de lasanté, si c’est ça que vous voulez dire. Quant au motif quim’amène, la vérité est que ça me coûte moins de faire un voyage deplusieurs heures que d’écrire une lettre de quelques lignes. Unservice rendu mérite du retour et je n’ai pas oublié comme vousavez été bon pour moi là-bas, à la pension. Aussi, je ne peux pas,je ne veux pas voir toutes les manigances qui se passent au cottagesans vous avertir… Oh ! vous n’avez pas besoin de vousinquiéter d’elle ! je me suis arrangée pour avoir monaprès-midi, et je ne l’ai pas laissée seule : miss Wyvil estde nouveau à Londres… Miss Wyvil, très bien ! MaisM. Mirabel est là aussi ! il ne démarre pas de chez nous…Voulez-vous m’excuser pour une minute ? J’ai si soif que c’està peine si je peux parler.

– Venez au buffet, venez ! »fit Alban qui bouillait d’impatience.

Il fit servir à mistress Ellmother un verred’ale, et se hâta de la ramener au banc où ils causaient.

« Excellente, leur ale ! dit-elle.Quand j’aurai vidé mon sac, j’en reprendrai une goutte, juste dequoi me rincer la bouche et m’ôter le mauvais goût deM. Mirabel.

– Oh ! parlez ! parlez, degrâce !

– Avant tout, une question. Combien detemps faudra-t-il donc que vous restiez encore ici pour apprendre àdessiner aux demoiselles ?

– Je quitte Netherwoods dans troisjours.

– Ça va bien alors ; vous pourrezarriver à temps pour remettre miss Émily dans son bon sens.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que si on n’y met pas leholà, elle finira par épouser le pasteur.

– Oh ! non ! non ! je nepeux pas le croire, mistress Ellmother ! Je ne veux pas lecroire !

– Ah ! pauvre garçon, ça le consolede dire ça. Écoutez, monsieur Morris, je vais vous dire commentvont les choses. Vous n’êtes plus dans les petits papiers de missÉmily et il en profite. J’ai été assez bête pour trouver joligarçon ce Mirabel, le premier jour où je lui ai ouvert la porte. Jevous assure que ce caprice m’a passé. Je le connais maintenant. Ilenjôle Émily par des phrases, des promesses, des serments. Ill’aide soi-disant, – j’ai dans l’idée qu’il ne se foule pas larate, – à chercher l’assassin de M. Brown. Après quatre ans,je vous demande un peu ! Et lorsque toute la police del’Angleterre, stimulée par l’appât d’une grosse récompense, estarrivée à zéro ! »

Alban reprit avec impatience :

« Que fait-il donc, dites-moi, ceM. Mirabel, pour aider Émily dans ses recherches ?

– Ah ! cher monsieur, dit mistressEllmother, vous m’en demandez plus que je n’en sais. Tout ce que jepeux attraper, c’est un mot par ci, un mot par là, quand le beautemps les engage à se promener au jardin. Elle lui dit qu’ellesoupçonne mistress Rook ; elle lui dit qu’il ferait bien des’informer de miss Jethro. Alors lui, il explique ses plans. Ilprend des notes par écrit ; ce qui, dans mon opinion,n’indique guère l’envie de faire quelque chose d’utile. Je n’aimepas vos écrivailleurs. Cependant je ne voudrais pas vous garantirque tout ça n’aboutira à rien. Ce petit Mirabel – si ce n’était passa barbe, je le prendrais pour une femme, une femme maladivepar-dessus le marché ; il s’est évanoui chez nous l’autre jour– ce petit Mirabel est féru tout de bon. Plutôt que de laisser missÉmily seule du samedi au lundi, il a engagé un confrère qui fait sabesogne du dimanche. De plus, il a persuadé à miss Émily – je neconnais pas ses raisons, mais il en a, aussi sûr que j’existe, – illui a persuadé de quitter Londres, et ça dès la semaineprochaine.

– Comment ! retourne-t-elle àMonksmoor ?

– Non pas. M. Mirabel a une sœur,une sœur veuve, qui est infirme, ou quelque chose comme ça. Elles’appelle mistress Delvin. Elle demeure dans le Nord, pas loin dela mer. C’est chez elle que miss Émily doit aller.

– En êtes-vous sûre ?

– Sûre ! j’ai vu la lettre.

– La lettre d’invitation ?

– Justement. C’est miss Émily elle-mêmequi me l’a montrée. Je dois l’accompagner. C’est une justice àrendre à mistress Delvin qu’elle fait honneur à ses maîtresd’écriture. Ah ! la pauvre malade tourne si gentiment sesphrases que moi-même je ne pourrais pas y résister ; et je nesuis pourtant pas des plus tendres, vous savez… On dirait que vousne m’écoutez pas, monsieur Morris.

– Je vous demande pardon, jeréfléchissais.

– Puis-je savoir à quoi, si ce n’est pastrop indiscret de ma part ?

– Je pense à retourner à Londres avecvous au lieu d’attendre que le nouveau maître vienne me remplacerici.

– Ne faites pas ça, monsieur.Actuellement, si vous vous présentiez au cottage, il en résulteraitplus de mal que de bien. Miss Émily se fâcherait. Elle vousmettrait à la porte peut-être. Tout serait gâté, et vous auriez miscette pauvre miss Ladd dans l’embarras pour pis que rien. Fiez-vousà moi pour veiller au grain et n’essayez pas encore de vousrapprocher de miss Émily. Ne lui écrivez même pas, à moins que-vousn’ayez à lui dire quelque chose qui se rapporte à l’assassinat.Tâchez de découvrir un indice de ce côté-là, monsieur Morris,pendant que le pasteur se démène, ou fait semblant de se démener,et je réponds que tout ira bien… Regardez donc l’horloge !dans dix minutes le train sera ici. Mais c’est égal, quoique mamémoire ne soit plus ce qu’elle a été, je crois bien avoir toutdit.

– Vous êtes la meilleure des amies, ditAlban avec effusion.

– Oh ! ça n’est rien, monsieurMorris. Pourtant, si vous voulez me faire un petit plaisir enéchange de mes renseignements, dites-moi une chose : qu’est-ceque miss de Sor est devenue ?

– Elle est de retour à Netherwoods.

– Ah ! ah ! miss Ladd a tenuparole ! Ça vous ennuierait-il de m’écrire un mot si miss deSor quitte la pension ?… Oh ! mais, bonté divine !c’est elle ! La voilà justement sur le quai, avec armes etbagages ! Mettez-vous devant moi, monsieur Morris. Si je lavoyais de trop près, je serais capable de laisser la trace de mesdix ongles sur sa méchante figure, aussi vrai que je suis une bonnechrétienne. »

Alban se posta près de la sortie, de façon àdissimuler mistress Ellmother.

En effet, Francine était bien là, accompagnéed’une des sous-maîtresses de miss Ladd. Plongée dans une sorted’apathie morose, indifférente à tout, elle s’assit en face del’étalage du libraire, sans même jeter un coup d’œil autourd’elle.

Mistress Ellmother, que poussait uneinsurmontable curiosité, vint à pas de loup la contemplerpar-dessus l’épaule d’Alban.

Pour une personne au courant de la situation,la chose était des plus claires. Francine n’avait pas réussi à sedisculper du fait de dénonciation et d’espionnage et elle étaitrenvoyée de l’établissement de miss Ladd.

« Rien que pour voir ça, déclara mistressEllmother, j’aurais voyagé jusqu’au bout du monde. »

Et elle revint à sa place dans la salled’attente, toute rayonnante de joie.

En allant prendre ses billets, lasous-maîtresse se croisa avec Alban.

« Vous allez à Londres ? lui dit-ilen la saluant.

– Oui, je dois remettre miss de Sor auxmains du correspondant chargé de la recevoir.

– Est-ce qu’elle va retourner chez sesparents ?

– Nous n’en savons rien. Miss Ladd doitécrire à San-Domingo. En attendant, l’agent du père à Londres,celui qui paye sa pension, prendra soin d’elle jusqu’à ce qu’onreçoive une réponse des Indes occidentales.

– Elle consent à cetarrangement ?

– Elle semble ne plus se soucier de rien.Miss Ladd lui a offert toutes les facilités possibles de sejustifier, ou tout au moins de s’excuser et de regretter ce qu’ellea fait. Elle est restée aussi impassible qu’un roc. Notre chèredirectrice, qui espère volontiers contre toute espérance, supposequ’elle a honte de sa conduite, mais que l’orgueil l’empêche d’enconvenir. Moi, j’imaginerais plutôt qu’elle souffre de quelquepeine secrète. Peut-être ai-je tort ? »

Non, c’est miss Ladd qui avait tort, et c’estla sous-maîtresse qui voyait juste.

La passion de la vengeance, passionessentiellement égoïste de sa nature, n’a que de fort courtes vues.Dans sa haine jalouse contre Émily, Francine avait bien prévuqu’elle la séparerait de l’autre objet de son aversion, AlbanMorris ; mais l’idée que cette conséquence pourrait n’être pasla seule ne lui avait pas même effleuré l’esprit. En triomphantd’Émily, elle s’était infligé à elle-même le plus amer desdéboires : elle avait rapproché sa rivale de Mirabel.

Le premier indice de sa mésaventure lui futrévélé quand elle apprit que l’irrésistible clergyman nereviendrait pas à Monksmoor. Plus tard, ses pires appréhensionsavaient été confirmées par une lettre de Cécilia reçue àNetherwoods.

À partir de ce moment, elle, qui avait rendumalheureux les autres, paya sa méchanceté de tortures morales assezaiguës pour satisfaire le partisan le plus impitoyable de la peinedu talion. Écrasée sous le coup, ne pouvant, puisqu’elle ignoraitl’adresse de Mirabel, lui envoyer un dernier appel, elle était biendésormais, comme le disait la sous-maîtresse, insoucieuse de toutce que le sort lui pouvait réserver.

Au moment où le train entrait en gare, elle seleva brusquement et courut jusqu’à l’extrême bord du quai… Puiselle recula en frissonnant.

La sous-maîtresse jeta sur Alban un coup d’œileffrayé. Est-ce que la malheureuse fille avait eu l’idée de sejeter sous les roues de la machine ? Tous deux avaient eu lamême impression, mais ni l’un ni l’autre ne l’exprima.

Francine monta, sans rien dire, dans uncompartiment de première, et là, renversant la tête en arrière,elle ferma les yeux.

Mistress Ellmother prit place dans un wagondes troisièmes, et appela d’un geste Alban à la portière.

« Où vous verrai-je quand vous serez àLondres ? demanda-t-elle.

– Chez le docteur Allday.

– Quel jour ?

– Jeudi prochain. »

Chapitre 3LES DEUX AMIS VRAIS

Alban, arrivé d’assez bonne heure, trouva ledocteur Allday attablé devant son lunch.

« Il est trop tard pour que vous puissiezvoir mistress Ellmother, mon bon ami. Asseyez-vous et prenezquelque chose.

« N’a-t-elle pas laissé de commissionpour moi ?

– La commission, mon pauvre garçon, nerésonnera pas agréablement à vos oreilles. Ce matin même elle estpartie, avec sa maîtresse, dans l’intention de faire une longuevisite à la sœur de M. Mirabel.

– Que me dites-vous-là ? Est-cequ’il les accompagne ?

– Non, mais il les suit par un autretrain.

– Mistress Ellmother a-t-elle au moinslaissé leur adresse ?

– La voici, écrite de sa propremain. »

Alban lut le papier que le docteur luitendait :

« Mistress Delvin, Le Clink, Belford,Northumberland. »

« Retournez la feuille, dit le docteur,mistress Ellmother a griffonné quelque chose au dos. »

Ce griffonnage était fort bref.

« Jusqu’ici M. Mirabel n’a riendécouvert du tout. Sir Jervis Redwood est mort. On croit les Rooken Écosse. Miss Émily, avec l’aide du pasteur, tâchera de lesdénicher. Pas de nouvelles de miss Jethro. »

« Maintenant que vous avez avalé cettepilule, reprit le docteur, laissez-moi vous examiner. D’abord vousn’avez pas eu d’accès de rage, c’est bon signe.

– Je suis calme ; je n’en suis pasmoins très résolu.

– À ramener Émily à la raison ?

– À faire ce que Mirabel ne fait pas.Après quoi, elle choisira entre nous.

– Ouais ! l’opinion flatteuse quevous entretenez de cette petite personne ne s’est donc pas altérée,malgré son ingratitude ?

– Mes opinions sont généralement assezfermes, et, dans le cas présent, je sais faire la part du troubleoù se débattait l’esprit de ma pauvre bien-aimée. Elle ne veut plusêtre mon Émily, elle le redeviendra. Je lui ai dit autrefoisqu’elle finirait par accepter mon dévouement, et j’en suis plusconvaincu que jamais. L’avez-vous vue pendant que j’étais àNetherwoods ?

– Oui, et elle est aussi irritée contremoi que contre vous.

– Pour le même motif ?

– Non, non. J’étais sur mes gardes,moi ; j’ai tenu ma langue. Mais je lui ai refusé monaide ; c’est là mon grief. Vous êtes un homme, vous, Alban.Vous pouviez affronter des risques dont l’idée seule estinadmissible pour une jeune fille.

– Et je le ferai, je vous enréponds !

– Soit. Vous rappelez-vous que je vous aiprié, pour l’amour d’Émily, de renoncer à toute recherche au sujetdu meurtre ?

– Oui, et je ne vous ai que tropobéi.

– Aujourd’hui, les circonstances ne sontplus du tout les mêmes. Puis-je vous être utile en quelquechose ?

– Extrêmement utile, si vous voulez bienme donner l’adresse de miss Jethro.

– Oui-dà ? Vous comptez commencerpar là ?

– Certainement. Vous savez que missJethro est venue me voir à Netherwoods ?

– Allez toujours.

– Elle m’a fait lire votre réponse à unelettre qu’elle vous avait écrite. Avez-vous gardé cettelettre ?

– Je vais vous la chercher. »

La date et le timbre de la poste indiquaientune ville située sur le bord de la mer, dans le sud del’Angleterre.

Alban prit note de ces indications. Enrelevant les yeux, il surprit le regard du docteur attaché sur luiavec une expression mêlée de sympathie et d’incertitude.

« À quoi songez-vous, docteur ?demanda-t-il.

– À ceci : vous ne tirerez rien demiss Jethro. À moins que… »

Il hésita et n’acheva pas sa phrase.

« À moins que… répéta Alban.

– À moins que vous ne parveniez à luifaire peur.

– Comment cela ?

– Écoutez-moi. »

Le docteur lui raconta sa dernière visite àÉmily.

« Au cours de notre entretien, dit-il,elle a fait une remarque que j’ai trouvée fort raisonnable, sansdoute parce que je l’avais déjà faite moi-même. Nous avons tousnotre petite dose de suffisance. Elle soupçonne miss Jethro d’ensavoir plus long sur ce damné meurtre que miss Jethro ne veutl’avouer. Si vous voulez la frapper à l’endroitsensible… »

Le docteur s’interrompit de nouveau.

« Eh bien, que dois-je faire ?

– Dites-lui que vous soupçonnez quel peutêtre le véritable meurtrier.

– Mais c’est que je n’en ai pas lamoindre idée.

– Moi, si !

– Grand Dieu ! que voulez-vousdire ?

– Oh ! n’allez pas trop vite !je n’en ai pas une idée non plus. J’ai… j’ai une certaineimpression, voilà tout. Traitez-la de lubie, de chimère,d’imagination, il n’importe. Seulement, je crois qu’avec un peud’habileté et de hardiesse on pourrait en tirer parti. Venez plusprès de moi ; ma femme de charge est une excellente créature,mais je l’ai surprise deux ou trois fois derrière ma porte. Jepréfère parler bas. »

Il parla bas, en effet, et Alban, qui retenaitson souffle, apprit quel doute étrange s’était éveillé dansl’esprit du docteur en rencontrant pour la première foisMirabel.

« Vous paraissez incrédule ? dit ledocteur quand il eut fini.

– Je pense à Émily et, à cause d’elle, jesouhaite que vous vous trompiez. Ne devrais-je pas aller latrouver, la prévenir ? Je ne sais que résoudre.

– Assurez-vous premièrement si j’ai tortou raison, mon bon ami. Et pour cela voyez miss Jethro ! voyezmiss Jethro ! »

Alban avait repris son sang-froid. Sansrépondre, il tira de sa poche l’indicateur des chemins de fer. Ille consulta, puis regarda à sa montre.

« Si miss Jethro est chez elle, dit-il,je tenterai l’expérience avant même que le soleil soit couché.

– Bravo ! » fit le docteur ense levant.

Il reconduisit Alban jusqu’au seuil.

« Vous m’écrirez, n’est-ce pas ?

– Sans faute. Adieu etmerci ! »

Partie 7
LE CLINK

Chapitre 1CONCILIABULES

Au début du siècle dernier, un membre de larace pittoresque mais malfaisante des pillards et des meurtriers,lequel exerçait en grand le crime et le vice sur les bordsqu’arrose la Tweed, se construisit une tour de pierre sur la côtede Northumberland.

Il mena joyeuse vie, commit force attentats,et mourut en odeur de sainteté. Depuis ce triste événement, son noma figuré dans les légendes, son image dans les tableaux d’histoire,et son caractère est grandement admiré par les ladies et lesgentlemen qu’il aurait outragés et dépouillés sans merci si uneheureuse chance les avait fait tomber entre ses mains, lors de cetadorable bon vieux temps de nos pères.

Son fils lui succéda, mais ne réussit pas àimiter l’illustre exemple paternel ; il se laissa aller àl’erreur fatale de batailler pour autrui, au lieu de veiller à sespetits profits. Pendant le soulèvement jacobite de 1745, ce squiredes comtés du Nord prit parti pour le prince Charlie et lesHighlanders. Cette malencontreuse escapade lui coûta, à lui, latête, et à ses enfants leur patrimoine.

Le domaine confisqué échut à des étrangersdont le dernier rejeton, victime d’un amour trop vif pour le turf,ne tarda pas à s’apercevoir qu’il manquait totalement de monnaie.Un négociant retiré, M. Delvin, d’origine française, se pritde goût pour ce site sauvage et acheta la tour, à l’intention de safemme, dont la santé déjà chancelante nécessitait un séjourpermanent sur le bord de la mer.

Lorsque la mort de son mari l’eut laisséeveuve, riche et solitaire, la maladie venait de clouer décidémentmistress Delvin dans sa chambre de recluse. Elle n’avait plus en cemonde que deux intérêts : écrire des vers dans les raresintervalles de repos que lui laissait la douleur physique, et payerles dettes de son frère, aimable révérend qui réussissaitmerveilleusement les sermons, mais ne réussissait pas autrechose.

Comme lieu de résidence destiné à descréatures humaines, la tour s’était en ces derniers tempsconsidérablement améliorée. Le contraste était même saisissantentre l’aspect farouche de ses sombres murailles grises etl’intérieur luxueux des chambres qui s’élevaient deux par deuxjusqu’au huitième étage.

Parmi la population clairsemée des environs,la tour était toujours désignée sous son ancien sobriquet,« le Clink ». Ce surnom lui venait – du moins on lesupposait – du bruit particulier produit par les cailloux que lavague roulait dans le creux des rochers sur lesquels s’élevait laconstruction.

Le soir de son arrivée chez mistress Delvin,Émily, lasse de son voyage, s’était retirée de bonne heure, ce quifournit à Mirabel l’occasion d’une causerie intime dans la chambrede sa sœur.

« Renvoyez-moi, Agathe, si je vous gêneen ce moment, mais alors dites-moi à quelle heure vous serezvisible demain matin.

– Mon cher Miles, avez-vous oublié qu’ilm’est impossible de dormir par les temps calmes ? Ma berceuse,depuis des années, n’est autre que la mer du Nord gémissant sousmes fenêtres. Or, écoutez, la nuit est si paisible qu’on n’entendpas un souffle. C’est pourtant le moment de la marée. La luneest-elle levée ? »

Mirabel ouvrit les rideaux.

« Le firmament n’est qu’un immense abîmede noirceur, et, si j’étais superstitieux, je dirais que cesaffreuses ténèbres sont de mauvais augure… Est-ce que voussouffrez, Agathe ?

– Non, pas dans cette minute. »

Sans l’éclat fébrile de ses yeux, on eût pu laprendre pour une morte. Son front ridé, ses joues creuses, seslèvres blanches, attestaient avec une cruelle éloquence les longuestortures endurées.

L’apparence spectrale de ce visage flétriétait accentuée par l’ameublement de la pièce. Cette agonisante,dont les jours étaient comptés, raffolait des couleurs vives et desétoffes somptueuses. Les tentures des murailles, les rideaux, letapis rappelaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle étaitétendue sur un lit de repos recouvert de soie pourpre et garni derideaux de velours vert.

De riches dentelles couvraient ses cheveuxrares, blanchis avant l’âge ; des bagues étincelantes,jetaient leurs feux sur ses mains décharnées. La chambreresplendissait de lumière, grâce à une profusion de lampes et debougies. Le vin, qui seul la faisait vivre et soutenait ses forcesdéfaillantes, lui était versé dans un merveilleux verre de Veniseaux ailerons rouge et or.

« Ma tombe est béante à mes pieds,disait-elle parfois, et j’ai besoin d’avoir autour de moi tous cesobjets d’art pour n’y point plonger les yeux. Je mourraissur-le-champ, si on me laissait dans l’obscurité. »

Son frère avait pris place à côté de la chaiselongue.

« Voulez-vous que je vous dise à quoivous pensez ? » fit-elle.

Mirabel était charmé de la voir en humeur decauser.

« Dites, ma chère sœur.

– Vous mourez d’envie de savoir ce que jepense d’Émily. Votre lettre m’affirmait que vous étiez amoureux,mon frère ; j’avoue que je n’ai pas cru à votre lettre.J’avais toujours douté que vous fussiez capable de ressentir unamour véritable. Mais j’ai vu Émily, et elle n’était pas entréedans ma chambre que je me disais : J’ai mal jugé mon frère.Oui, vous êtes amoureux. Miles, vous valez donc mieux que je nepensais. Me suis-je clairement exprimée ? »

Mirabel prit la pauvre main amaigrie et laporta à ses lèvres.

« C’est la vérité, j’aime ! j’aime àen perdre la raison ! j’aime de toutes les forces de mon âmeune femme qui, si elle me connaissait, m’aurait en horreur etm’enverrait à l’échafaud pour venger son père. Est-il une situationplus abominable et plus cruelle ?

– Et ce n’est pas tout, reprit mistressDelvin, vous vous êtes engagé à découvrir le coupable. Le seulespoir que vous ayez de la fléchir repose sur le succès de vosrecherches. Comment sortir de cette impasse ?

– Je gouverne de mon mieux entre lesécueils. Jusqu’ici la chance m’a favorisé. Il m’a été impossible,réellement impossible, de donner satisfaction à Émily au sujet demiss Jethro. Elle a quitté le pays qu’elle habitait lorsque je l’aivue pour la dernière fois, et on n’a pas retrouvé sa trace, Émilyest certaine du fait.

– Oui, mais n’oubliez pas qu’on peutretrouver la trace de mistress Rook, et qu’Émily s’attend à vousvoir suivre d’un pas déterminé cette dernière piste. »

Mirabel frissonna.

« De quelque côté que je me tourne, jen’aperçois que dangers. J’ai peut-être eu tort d’emmener Émily deLondres.

– Et qui vous dit que mistress Rook n’irapas à Londres ? Émily y retournerait qu’elle la trouveraitpeut-être à la porte du cottage. De toutes façons, vous êtes plusen sûreté dans ma vieille tour. Et puis, mon argent est à votredisposition, si vous en avez besoin. À mon avis, Miles, vous enaurez certainement besoin.

– Vous êtes la meilleure des sœurs !Que me conseillez-vous ?

– De faire ce à quoi vous eussiez étécontraint si vous étiez resté. Allez demain à Redwood-Hall, ainsiqu’Émily l’a décidé. Si mistress Rook n’y est pas, vous demanderezson adresse. Si personne ne la connaît, vous remuerez ciel et terrepour vous la procurer. Et lorsqu’enfin vous tiendrez mistressRook…

– Eh bien ?

– Tâchez surtout que votre entrevue resteabsolument secrète.

– Sans doute ! sans doute !Mais que comptez-vous faire ?

– Je vous le dirai quand je saurai simistress Rook est en Écosse ou en Angleterre. Apportez-moi cerenseignement demain, et nous aviserons… Mais, écoutez. Le vents’élève, la pluie tombe. Pour moi, c’est une chance de sommeil. Jene tarderai pas à entendre gronder la mer. Bonne nuit !

– Bonne nuit, chère sœur, et merci millefois encore ! »

Chapitre 2UN ACCIDENT

Mirabel revint un peu après midi, pourvu derenseignements circonstanciés sur les Rook. Ils étaient depuisquelques jours à Lasswade, près d’Édimbourg. Mais avaient-ilsobtenu la place qu’on leur avait fait espérer ? C’est ce quemiss Redwood aussi bien que les domestiques du Hall n’avaient puaffirmer.

Une demi-heure après, un autre cheval étaitattelé et Mirabel, sur l’instante prière d’Émily, se mettait enroute pour Belford, où il comptait prendre le train afin de joindreau plus vite mistress Rook.

Avant son départ, il avait eu une entrevueavec sa sœur.

Mistress Delvin était assez riche pour croireimplicitement à la toute-puissance de l’argent. Le moyen imaginépar elle pour tirer d’embarras son frère consistait à offrir auxRook une somme moyennant laquelle le mari et la femme quitteraientl’Angleterre sans esprit de retour. Leur passage en Amérique seraitsecrètement payé et ils emporteraient avec eux une lettre de créditsur un banquier de New-York. Si, lorsqu’ils seraient embarqués,Mirabel ne parvenait pas à retrouver leurs traces, ce ne serait passa faute, et Émily ne pourrait pas plus douter de son zèle que deson dévouement.

Mirabel admettait tout cela, et cependant ilrestait inquiet et plein d’appréhensions funestes. La seulepersonne qui fût à même de réveiller son courage et de stimuler enlui l’espérance était celle qui ne devait rien savoir de ce qui sepassait entre sa sœur et lui. Il s’éloigna, le cœur oppressé et peurassuré sur le succès de son équivoque mission.

Le Clink était à une si grande distance detout bureau de poste que, pour la distribution des lettres, onavait dû conclure un arrangement particulier avec un des facteurs.La ponctualité de cet homme dépendait beaucoup des convenances deses supérieurs. Parfois il arrivait de bonne heure, parfois trèstard. Ce jour-là, il n’apparut que vers une heure de l’après-midi,avec une lettre pour miss Brown.

La lettre portait l’adresse d’Émily à Londreset lui avait été retournée par la femme préposée à la garde ducottage. Elle commençait par : « Honorée miss. »

Émily tourna vivement la page. La lettre étaitsignée : « Mistress Rook. »

« Et M. Mirabel qui est parti !s’écria-t-elle ; juste au moment où sa présence serait d’unesi grande importance ! »

Toujours avisée, mistress Ellmother suggéraqu’il serait peut-être bon de lire la lettre avant de se prononcersur l’importance de quoi que ce soit ; Émily se mit àlire :

« Lasswade, près Édimbourg, 26 septembre.

» Honorée miss,

» Je prends la plume pour sollicitervotre sympathie en notre faveur. Nous voilà, mon mari et moi, deuxpauvres vieilles gens, jetés sans ressources dans la rue par lamort de notre excellent maître. Dans un mois, il nous faudraquitter Redwood-Hall.

» On nous avait assurés que noustrouverions une place dans ce pays et aussi qu’on nous payerait nosfrais de voyage si nous nous présentions en personne ; noussommes donc venus porter nous-mêmes notre demande. Ou bien la dameet son fils sont les gens les plus avares qu’il y ait sur terre, oubien ils nous ont pris en grippe à première vue, mon mari et moi.Ont-ils saisi la question d’argent pour prétexte de se débarrasserde nous ? Nous avons refusé de mourir de faim, et nous nousretrouvons sur le pavé.

» Il se peut que vous ayez entendu parlerde quelque chose de convenable ; aussi je m’empresse de vousécrire, sachant bien qu’une bonne chance est bien vite perduependant qu’on baye à la lune.

» Nous nous arrêtons à Belford, chez desamis de mon mari, et nous pensons être rendus à Redwood-Hall le 28.Auriez-vous la bonté de m’écrire « aux soins de missRedwood » si vous aviez vent d’une bonne place ?Peut-être que nous serons forcés d’aller tenter la fortune àLondres. En ce cas, vous m’accorderez l’honneur de vous présentermes respects chez vous, ainsi que je vous le disais la premièrefois que je vous ai écrit.

» Veuillez me croire, honoréemiss, »

Votre humble servante,

» R. Rook. »

Émily tendit la lettre à mistressEllmother.

« Lisez, dit-elle, et dites-moi ce quevous en pensez.

– Je pense, miss, que vous ferez bien devous tenir sur vos gardes.

– Contre qui ? Contre mistressRook ?

– Oui. Et ne vous fiez aussi que toutjuste à mistress Delvin.

– Parlez-vous sérieusement ? ditÉmily surprise. Mistress Delvin est une personne des plusremarquables, si patiente dans la souffrance, si intelligente, siaimable et empressée avec moi ! Je vais lui porter cettelettre et lui demander son avis.

– Faites-en à votre idée, miss. Quant àmoi, je ne pourrais pas dire pourquoi, mais cette dame ne merevient pas. »

Décidément le zèle d’amitié de mistress Delvinpour tout ce qui concernait sa jeune visiteuse étaitextraordinaire : Émily en fut singulièrement étonnée. Dèsqu’elle eut parcouru la lettre de mistress Rook, mistress Delvinsonna avec une impatience qui tenait de la frénésie.

« Tout de suite, tout de suite ! ilfaut rappeler mon frère ! dit-elle. Télégraphiez-lui en votrepropre nom. Dites-lui ce qui est arrivé. Il trouvera la dépêche auretour de son expédition. »

Un domestique entra. Mistress Delvin luicommanda de seller un cheval, de porter le télégramme à Belford etd’y attendre la réponse.

« À quelle distance sommes-nous deRedwood-Hall ? demanda Émily lorsque le groom se futéloigné.

– À dix milles, répondit mistressDelvin.

– Comment pourrais-je y alleraujourd’hui ?

– Ma chère, vous ne devez pas y aller dutout.

– Pardon, mistress Delvin, il lefaut.

– Pardon, c’est mon frère qui vousreprésente, laissez-le donc agir. »

Le ton pris par la sœur de Mirabel étaitabsolu, pour ne rien dire de plus.

Se rappelant les paroles de sa fidèlesuivante, Émily commença à se demander si elle ne s’était pastrompée sur le compte de mistress Delvin.

En tout cas, Émily ne reconnaissait pas àmistress Delvin le droit de lui dicter ses actes.

« Si vous voulez bien relire la lettre demistress Rook, reprit-elle, vous verrez que je dois lui répondreimmédiatement. Cette femme me croit à Londres.

– Comptez-vous dire à mistress Rook quevous êtes ici ?

– Certainement.

– Il serait sage de consulter mon frèreavant d’assumer sur vous une telle responsabilité. »

Émily contint son irritation.

« Permettez-moi de vous rappeler queM. Mirabel n’a jamais vu mistress Rook, tandis que moi, je laconnais un peu, je lui ai parlé. Si donc je puis l’interrogerpersonnellement avant le retour de M. Mirabel, ce sera autantde gagné. Elle m’a fait l’effet d’une créature fort bizarre…

– Par conséquent, interrompit mistressDelvin, elle doit être fort difficile à manier et requiert toutel’adresse d’un homme expérimenté tel que mon frère.

– Il me semble qu’elle requiert surtoutd’être questionnée le plus tôt possible. »

Mistress Delvin ne répondit pas immédiatement.Dans l’état précaire de sa santé, les soucis lui semblaient presqueintolérables ; or, la lettre de mistress Rook ainsi quel’obstination d’Émily l’inquiétaient sérieusement. Mais commetoutes les personnes intelligentes, elle était fort capabled’exercer un ferme empire sur elle-même lorsque l’occasionl’exigeait. De plus, quand bien même elle n’eût pas au fond donnéraison à Émily, sa qualité de maîtresse de maison lui aurait faitun devoir de garder sa bonne grâce vis-à-vis de l’hôte hébergé sousson toit.

« Il n’est pas en mon pouvoir d’envoyertout de suite à Redwood-Hall, dit-elle. Le seul de mes chevaux quisoit disponible a déjà fait ce matin, aller et retour, unevingtaine de milles. Certainement, si grande que soit votre hâte,vous ne lui refuserez pas un peu de repos. »

Émily s’excusa le plus sincèrement dumonde.

« Je ne pensais plus à la distance,dit-elle ; j’attendrai, chère mistress Delvin, aussi longtempsqu’il vous plaira. »

Elles se séparèrent très bonnes amies, maisdes deux parts avec une nuance de réserve. Le tempérament impétueuxd’Émily s’irritait du délai ; quant à mistress Delvin, toutedévouée aux intérêts de son frère, elle songeait aux prétextesqu’elle pourrait opposer à l’excursion projetée. Le cheval seraithors d’état de fournir une nouvelle course… Peut-être aussi latempête qui menaçait depuis le matin se déciderait à éclater.

Mais les heures passèrent, le ciels’éclaircit, et le cheval, au dire des domestiques, ne demandaitqu’à trotter. La fortune se prononçait contre la dame de latour ; force lui fut de se soumettre.

Mistress Delvin venait de faire prévenir Émilyque la voiture serait prête dans cinq minutes, lorsque le cocherqui avait conduit Mirabel à Belford reparut apportant des nouvellesfaites pour surprendre agréablement ces deux dames. Mirabel étaitarrivé à la station cinq minutes trop tard et il était obligéd’attendre l’arrivée du train d’Écosse.

Dès lors la dépêche pouvait lui être remiseimmédiatement et il lui serait facile de profiter du cheval dudomestique pour revenir au Clink sans perdre une minute. MistressDelvin laissa Émily libre de décider si elle irait seule àRedwood-Hall, ou si elle attendrait le retour de Mirabel.

Dans ces conditions, Émily aurait témoignéd’une obstination déraisonnable si elle eût persisté à vouloirpartir. Elle consentit donc à attendre.

La mer était calme comme un lac. Dans lesilence profond qui régnait autour du Clink, on entendit résonnerle galop rapide d’un cheval. C’était Mirabel sans doute. Émilys’élança à sa rencontre. Ce n’était que le domestique.

Lorsque l’homme mit pied à terre devant lamaison, Émily crut lui voir une physionomie troublée.

« Pas de fâcheuses nouvelles,j’espère ?

– Il y a eu un accident, miss.

– Pas à M. Mirabel ?

– Non, non, miss, à une pauvre diablessede femme qui venait de Lasswade. »

Émily regarda mistress Ellmother postée prèsd’elle comme un fidèle garde du corps.

« Ce ne peut pas être mistressRook ? dit-elle.

– Si fait ! C’est bien là le nom,miss. Elle a voulu descendre avant l’arrêt du train, elle esttombée sur le quai.

– Et elle s’est blessée ?

– Grièvement, à ce qu’on dit. Quelqueshommes l’ont transportée dans une maison voisine, et on a couruchercher le docteur.

– M. Mirabel était-il de ceux quiont été à son secours ?

– Il était de l’autre côté de la voie,miss. Je lui remettais sa dépêche juste au moment du malheur. Nousavons vivement traversé. M. Mirabel était en train de me direqu’il se servirait de ma bête pour rentrer, quand il a entendu lenom. Là-dessus, il a tout de suite changé d’idée et il a suivi ceuxqui portaient la femme.

– L’a-t-on laissé entrer ?

– Le docteur ne voulait pas. Il disaitqu’il allait examiner la blessée et que personne ne devait être là,sauf son mari et la maîtresse de la maison.

– Alors M. Mirabel est resté pour lavoir ?

– Oui, miss. Il a dit qu’il attendraitune journée entière s’il le fallait, et il m’a remis ce petit motde billet pour notre maîtresse. »

Émily s’était tournée vers mistressEllmother :

« Il m’est impossible de rester ici, nesachant pas si dans une heure mistress Rook sera morte ou vivante.Je vais partir pour Belford et vous m’accompagnerez. »

Le domestique s’interposa.

« Je vous demande pardon, miss, maisc’est le désir exprès de M. Mirabel que vous n’alliez àBelford sous aucun prétexte.

– Pourquoi cela ?

– Il ne me l’a pas dit. »

Émily regardait avec une défiance assez bienfondée le billet à mistress Delvin que le domestique tenait à lamain. Selon toute apparence, M. Mirabel n’avait écrit que pourrecommander à sa sœur de ne pas lui permettre de bouger.

La voiture toute attelée attendait à la porte.Prompte à se résoudre, Émily pensa qu’il était loisible de seservir de cette voiture mise formellement à sa disposition dixminutes auparavant.

« Prévenez votre maîtresse, dit-elle audomestique, que je vais à Belford au lieu d’aller àRedwood-Hall. »

Un instant après, la jeune fille et mistressEllmother roulaient sur la route qui devait les conduire près demistress Rook et de Mirabel.

Chapitre 3HORS LA CHAMBRE

Émily trouva Mirabel dans la salled’attente.

Il était tout naturel qu’il se montrât surprisd’une apparition si soudaine ; mais ce que sa figure exprima,ce fut plus que de l’étonnement, ce fut, dans l’espace d’uneseconde, une véritable épouvante.

« N’avez-vous pas reçu mon message ?J’avais dit au domestique que je vous priais instamment d’attendremon retour, et, dans la crainte d’un oubli, d’un malentenduquelconque, je lui avais donné un billet pour ma sœur.

– Le domestique n’a rien oublié, repartitÉmily, mais mon extrême impatience ne m’a pas permis de voirmistress Delvin. Avez-vous cru réellement que je pourrais endurerle supplice de l’attente jusqu’à votre retour ? Croyez-vousque moi, qui connais mistress Rook, je serais de trop dans votreentrevue avec elle ?

– On ne vous permettra pas de lavoir.

– Pourquoi non ? Vous, vousn’attendez que pour cela.

– J’attends la venue du recteur deBelford. Il est à Berwick et on l’a envoyé chercher sur lapressante requête de mistress Rook.

– Est-elle donc mourante ?

– Elle a peur, du moins, de mourir. Maisjusqu’à quel point cette frayeur est fondée, c’est ce que j’ignore.La chute a causé des lésions internes. J’espère obtenir l’accès desa chambre lorsque le recteur sera ici. Comme clergyman, je puisfort bien le prier d’exercer son influence pour m’obtenir accèsprès d’elle.

– Je suis heureuse de vous voir siempressé.

– Je suis toujours empressé à vousservir.

– Ne me croyez pas ingrate, répliquadoucement Émily. Mais, comme je ne suis pas absolument uneétrangère pour mistress Rook, ne pensez-vous pas qu’en lui faisantpasser ma carte, elle me recevrait sans qu’il fût besoin del’intervention du recteur ? »

Elle s’interrompit. Mirabel venait de faire unbrusque mouvement qui le plaçait entre elle et la porte desortie.

« Je dois réellement vous conjurer derenoncer à un tel projet, dit-il ; qui sait quel horriblespectacle pourra s’offrir à vos yeux et à quelles souffrances cettemalheureuse peut être en proie ? »

Quelque chose d’indéfinissable dans sa voix etses manières suggérait à Émily l’idée qu’il n’avouait pas son vraimotif.

« Si vous avez une raison sérieuse devous opposer à ce que je voie mistress Rook, je vous en prie,dites-la franchement. Nous avons l’un dans l’autre, je pense, uneconfiance entière. Moi du moins, j’ai fait de mon mieux pour endonner l’exemple. »

Mirabel, hésitant, parut fort en peine detrouver une réponse.

En ce moment, le chef de gare entra dans lasalle. Émily, se tournant vers lui, le pria de lui indiquer lamaison où on avait transporté mistress Rook. Il la conduisitjusqu’à l’extrémité du quai, et, du doigt, lui désigna laporte.

Aussitôt Émily et mistress Ellmother sortirentde la gare, suivies de Mirabel obstiné à protester, à soulever envain objections sur objections.

La porte de la maison leur fut ouverte par unvieil homme, qui jeta sur Mirabel un coup d’œil de reproche.

« On vous a déjà dit et répété,s’écria-t-il, qu’aucun étranger ne serait admis près de mafemme. »

Apprenant par ces paroles qu’elle avaitaffaire à M. Rook, Émily se nomma à lui.

« Peut-être, dit-elle, avez-vous entendumistress Rook parler de moi ?

– Très souvent.

– Que dit le docteur ?

– Il pense qu’elle en reviendra, maiselle ne veut pas le croire.

– Voudriez-vous la prévenir que jedésirerais vivement la voir, si c’est possible ? »

M. Rook regarda mistress Ellmother.

« Est-ce que vous avez envie de montertoutes les deux ? fit-il.

– Cette personne est ma vieille amie etsuivante, répliqua Émily ; elle m’attendra ici.

– Elle peut attendre dans leparloir ; les maîtres de la maison sont de bonnes gens que jeconnais bien. »

Il indiqua du geste la porte du parloir, puisse dirigea vers le premier étage.

Émily le suivit. Mirabel marchait derrièreeux.

M. Rook ouvrait une porte placée au fonddu palier, lorsque, se retournant vers Émily, il aperçut Mirabeldebout derrière la jeune fille. Sans se donner la peine deprononcer un mot, le vieillard montra du doigt le bas del’escalier.

Il ne fallait pas songer à le fléchir. Mirabelen appela à Émily.

« Elle recevra ma visite si vous le luidemandez. Je vais rester ici. »

Le son de sa voix eut un étrange écho :un long cri de terreur venait de s’échapper de la chambreentr’ouverte.

M. Rook s’y précipita, non sans fermer laporte derrière lui.

Moins d’une minute après, il la rouvrait, ledoute et l’horreur peints sur son visage.

Il alla droit à Mirabel et sembla le dévisageravec une attention profonde. Il se recula avec un soupir desoulagement.

« Elle se trompe, murmura-t-il, ce n’estpas vous qui êtes l’homme.

– De quel homme voulez-vousparler ? » dit vivement Émily, frappée de ces manièresétranges.

M. Rook ne parut pas l’avoirentendue.

D’un doigt impérieux, il désignait de nouveauà Mirabel le bas de l’escalier.

Les yeux sans regard, marchant comme unsomnambule en proie à son rêve, Mirabel lui obéit.

M. Rook revint alors à Émily.

« Est-ce que vous vous effrayezfacilement ? demanda-t-il.

– Je ne vous comprends pas, dit Émily.Qu’est-ce qui peut m’effrayer et pourquoi parlez-vous d’une façonsi bizarre à M. Mirabel ? »

M. Rook regardait la porte de la chambreà coucher.

« Peut-être qu’on vous expliquera ça. Sij’étais le maître, vous ne la verriez pas. Mais il n’y a pas moyende lui faire entendre raison. Seulement, miss, prenez-y garde. Ilne faudra pas prendre pour argent comptant toutes les divagationsde ma femme. »

Il ouvrit la porte et, baissant lavoix :

« À mon avis, sa cervelle adéménagé. »

Déjà Émily avait franchi le seuil, etM. Rook tirait doucement le battant sur lui.

Chapitre 4DANS LA CHAMBRE

Une femme d’âge mûr et d’aspect fortconvenable était assise au chevet du lit. Se levant poliment, elleadressa la parole à Émily avec un mélange de chagrin et deconfusion.

« Ce n’est pas ma faute, madame, simistress Rook vous reçoit dans l’état où elle est ; il m’estdéfendu de la contrarier. »

Et, se mettant de côté, elle laissa voirmistress Rook, le buste soutenu par de nombreux oreillers et latête cachée sous un voile.

Émily tressaillit d’effroi.

« La figure est-ellemutilée ? » demanda-t-elle.

Ce fut mistress Rook elle-même qui répondit.Sa voix était basse et faible, mais elle parlait toujours avec laprécipitation nerveuse qui avait frappé Alban Morris le jour oùelle lui avait demandé son chemin pour aller à Netherwoods.

« Non, mutilée n’est pas le mot ;mais, même sur son lit de mort, on peut bien avoir quelque soucid’être un peu présentable. Grâce à l’eau qu’on m’a jetée sottementà la figure, soi-disant pour me faire revenir, je suis à fairepeur, et je n’ai pas mes ustensiles de toilette sous la main pourme rafistoler. Veuillez excuser mon voile. »

Émily se rappela les joues fardées et lescheveux teints qui avaient attiré son attention lors de leurpremière rencontre. De toutes les faiblesses humaines, la vanitéest celle qui a la vie la plus dure ; la place qu’elleoccupait dans le cœur de la malade n’était pas même amoindrie parl’approche de la mort.

Au moment de sortir, la maîtresse de la maisons’arrêta.

« Que dirai-je au clergyman s’il seprésente ? »

Mistress Rook leva solennellement la main.

« Dites-lui qu’une pécheresse mourante vaexpier sa faute. Dites-lui que cette jeune dame m’a été envoyée parun décret de la Providence. Qu’aucune créature humaine ne sepermette de nous déranger ! »

Sa main retomba lourdement sur le lit.

« Sommes-nous bien seules ?demanda-t-elle à Émily.

– Toutes seules. Pourquoi vous êtes-vousécriée pendant que j’étais à la porte ?

– Non, vous ne devez pas me rappelerça ! dit mistress Rook. Il faut que je redevienne calme.Restez tranquille. Laissez-moi penser. »

En même temps qu’elle reprenait possessiond’elle-même, elle retrouvait à disserter longuement sur sa proprepersonne le plaisir qui la caractérisait.

« Vous m’excuserez, si je fais preuve desentiments religieux. Mes chers parents étaient des gensexemplaires, et j’ai été élevée avec grand soin. Êtes-vouspieuse ? Espérons-le. »

La mémoire d’Émily évoqua de nouveau le passé,l’époque où elle songeait à devenir le secrétaire de sir JervisRedwood et où mistress Rook était venue la chercher à la pension.La misérable créature avait parfaitement oublié à quelleintempérance de langage elle s’était abandonnée, après avoirabsorbé jusqu’à la dernière goutte une bouteille de l’excellent vinde miss Ladd. Tout comme elle professait maintenant la piété, elles’était vantée alors de ne plus croire à rien et avait affirmé queses opinions de libre-penseuse étaient le résultat logique etinévitable d’un mariage mal assorti. Mais, au moment du danger,elle reniait ses fanfaronnades. Écrasée sous la terreur de la mort,sa nature se montrait sous ses vraies couleurs. L’éducationpremière, insolemment raillée tant qu’avaient duré la force et lasanté, reprenait son empire. Mistress Rook parlait en termestouchants de son exemplaire famille ; elle exhibait avecostentation ses croyances religieuses, parce qu’elle gisait sur unlit d’agonie.

« Vous ai-je dit, reprit-elle, que jesuis une malheureuse pécheresse ? »

Émily se sentait à bout de patience.

« Dites cela au prêtre, et non à moi.

– Oh ! mais il faut que je le dise àtous, à vous surtout : je ne suis qu’une pécheresse !Laissez-moi vous en donner la preuve, poursuivit mistress Rook quisavourait le plaisir de la confession. J’avais l’habitude de boire,et, dame ! je n’avais plus ni frein ni règle quand les accèsme prenaient… Comme tous les gens gris, je bavardais à tort et àtravers. Nous avons pensé à ça, mon vieux et moi, lorsque sirJervis Redwood nous a pris à son service. Miss Redwood voulait nousinstaller dans une chambre voisine de la sienne. Il n’y fallait passonger : j’aurais pu parler de l’assassinat, et elle m’auraitentendue. Mais remarquez une chose bien curieuse : Quoi que jepusse dire si par hasard j’avais un verre ou deux de trop dans latête, pas un mot ayant rapport au portefeuille ne m’a jamaiséchappé. Vous me direz : « Qu’est-ce que vous ensavez ? » Ma chère, si ça m’était arrivé, je l’auraisappris par mon mari ; or il n’est pas plus avancé que vouslà-dessus. « Combien merveilleux les mouvements de l’âmehumaine ! » comme dit le poète, et « la boisson noiele souci », assure le proverbe. Mais la boisson peut-elle vousdélivrer de la peur ? Je crois que si j’avais lâché un seulmot du portefeuille, ça m’aurait dégrisée du coup. Qu’endites-vous ? N’est-ce pas bien étonnant ? »

Jusque-là Émily avait écouté en silence ceverbiage incohérent, dans l’espoir qu’elle y trouverait lesrenseignements qui pourraient être refusés à des questions directeset précises. Mais il lui était impossible de laisser tomber sans larelever l’allusion au portefeuille.

Cependant, comme elle voyait la maladehaletante et épuisée, elle lui donna le temps de se remettre et nel’interrogea qu’après une pause de quelques minutes.

« Ce portefeuille, savez-vous à qui ilappartenait ?

– Attendez, répondit mistress Rook.Chaque chose à son temps, c’est ma devise. Il ne faut pas que jecommence par le portefeuille. Pourquoi donc en ai-je parlé ?Est-ce que ce voile que j’ai sur la figure m’embrouillerait lesidées ? Je m’en vais l’ôter. Mais auparavant il faut que vousme promettiez solennellement de ne pas me regarder… Commentpourrais-je parler du meurtre – le meurtre fait partie de maconfession – avec cette dentelle qui me chatouilleindignement ?… Tournez-moi le dos. Là, merci !Maintenant, le voici enlevé. Ouf ! l’air rafraîchit, je saisce que je pense… Bonté divine ! je l’ai oublié, lui !… Etaprès la frayeur qu’il vient de me faire !… L’avez-vous vu…sur le palier ?

– De qui parlez-vous ? »

La voix faible de mistress Rook s’affaiblitencore.

« Venez plus près… Il faut se murmurercela à l’oreille. »

Elle poursuivit :

« De qui je parlais ? Mais duvoyageur qui dormait dans l’autre lit, du voyageur qui a égorgé lavictime ! Il a pris pour ça son propre rasoir ! Au petitmatin, quand je regardais par le carreau, il avait déjà décampé…Oh ! soyez sans crainte, je viens de dire à Rook d’avoir l’œilsur lui en bas. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point mon mariest idiot ! Il prétend que je ne peux pas avoir reconnul’homme, puisque je ne l’ai pas vu. Il existe pourtant quelquechose comme les oreilles, à défaut des yeux. J’ai entendu,clairement entendu ! Non ! non ! je ne me trompepas. »

Émily sentit un frisson glacé la parcourir dela tête aux pieds.

« Qu’est-ce que vous avezentendu ?

– Sa voix. Je jurerais devant tous lesjuges de l’Angleterre de le reconnaître à sa voix. »

Émily s’était brusquement retournée ;muette d’horreur, elle contemplait la femme à qui elle devait unetelle révélation.

« Vous manquez à votre promesse !glapit mistress Rook ; jeune fille, vous osez manquer à votrepromesse ! »

D’un geste irrité, elle s’enveloppa de nouveaudu voile.

Mais si rapide qu’eût été l’apparition, la vuede sa figure avait suffi à remettre Émily d’une première et tropvive impression. Ces yeux égarés, rendus plus égarés encore par lestaches rouges mal essuyées qui marbraient les joues ; cescheveux en désordre, où de vilaines mèches grises tranchaient surcelles qui étaient plus solidement teintes, cet ensemble, qui eûtété grotesque en toute autre circonstance, ne fit cette fois querappeler à Émily l’avertissement de M. Rook ; il l’avaitprévenue de se tenir en garde contre ce que lui raconterait safemme.

La jeune fille s’éloigna du lit, toute fâchéecontre elle-même : pendant une minute sa confiance en Mirabelavait été ébranlée par les paroles d’une femme endémence !

« Veuillez me pardonner, dit-elle àmistress Rook ; ce n’est pas volontairement que je vous aimanqué de parole ; mais vous m’aviez fait peur. »

Mistress Rook se mit à pleurer.

« J’ai été une belle femme dans montemps ! je le serais encore si ces rustauds ne m’avaient pasabîmée ! Oh ! que je me sens faible ! Où est mapotion ? »

Il y avait une fiole sur la table et Émilyadministra à la malade la dose prescrite par l’étiquette.

« Je suis une personne extraordinaire,reprit mistress Rook subitement ranimée. Mon énergie a toujoursfait l’admiration de ceux qui me connaissent ; mais, en cemoment, j’ai l’esprit, comment dirai-je ?… un peu étourdi.Dieu ait pitié de ma pauvre âme ! Aidez-moi !

– Comment puis-je vous aider ?

– Je voudrais me souvenir. Il est arrivéquelque chose cet été quand nous causions ensemble à Netherwoods,quand cet impudent professeur laissait voir si insolemment qu’il mesoupçonnait. Seigneur ! en le voyant plus tard chez sirJervis, tout mon sang n’a fait qu’un tour ! Vous avez bien vu,n’est-ce pas, qu’il me soupçonnait ? Comment s’y est-il prisdéjà pour me mettre dedans ?

– Il vous a montré mon médaillon.

– Ah ! oui, s’écria mistress Rook,cet affreux souvenir d’anniversaire ! »

Elle garda un instant le silence, regardantÉmily d’un air de commisération.

« Ah ! pauvre innocente !reprit-elle, j’ai quelque chose de terrible à vousraconter. »

Les façons prétentieuses de cette femmecommençaient à lasser Émily.

« Ne me racontez rien, dit-elle ;j’en sais plus que vous ne supposez. Je sais tout ce que j’ignoraisquand vous avez tenu mon médaillon. »

Mistress Rook s’offensa d’être ainsiinterrompue.

« Si bien renseignée que vous soyez, il ya pourtant une chose que vous ne savez pas. Vous me demandiez toutà l’heure à qui appartenait le portefeuille ? À votre père, niplus ni moins !… Qu’est-ce que vous avez ? Vouspleurez ? »

Émily pensait à son père. Ce portefeuilleétait un présent d’elle, le dernier qu’elle lui eût fait.

« Est-il perdu ? demanda-t-elletristement.

– Non, il n’est pas perdu. Vous en aurezdes nouvelles tout à l’heure. Allons ! séchez vos yeux, vousallez entendre parler de choses intéressantes, de choses d’amour.Il s’agit de mes amours à moi, ma chère. Pourquoi pas ? Je nesuis pas la première jolie femme, liée à un vieux mari, qui aitpris un amant.

– Eh ! malheureuse, quem’importe !

– Il vous importe énormément,impertinente que vous êtes ! Mon amant ne valait pas mieux quele reste des hommes. Il aimait à parier aux courses, et il perdait.Il s’en ouvrit à moi le jour de l’arrivée de votre père :« Si je ne trouve pas d’argent pour payer mes dettes, jepartirai pour l’Amérique et ce sera un éternel adieu. »J’étais folle, je l’adorais et ça me brisait le cœur de l’entendreparler d’adieux. Je lui dis : « Au cas où je vousprocurerais, et au delà, l’argent qu’il vous faut, m’emmènerez-vouspartout où vous irez ? » Naturellement, il m’a réponduoui. Puisque vous êtes au courant des faits, je suppose que vousconnaissez l’enquête faite par le coroner et le jury dans notrevieille maison ? Quels idiots ! Ils ont cru que jedormais pendant la nuit du meurtre ! Je n’avais pas fermé lesyeux. J’étais si malheureuse, si tentée !

– Tentée ? par quoi ?

– Croyez-vous donc que j’avais del’argent de reste ? Ce qui me tentait, c’était le portefeuillede votre père. Je l’avais vu ouvert, il était plein debanknotes ! Quelle puissance invincible que l’amour !L’avez-vous éprouvé vous-même ? »

L’indignation d’Émily ne put se contenir.

« N’avez-vous aucun sentiment de pudeur,même sur votre lit de mort ? »

Mistress Rook, oubliant complètement sa piété,retrouva toute son effronterie native.

« Soyez tranquille, petite tête chaude,votre tour viendra, et alors vous verrez, vous m’en direz desnouvelles ! Mais c’est vrai que je m’écarte de mon sujet, jene me mets pas en harmonie avec la gravité de la situation. Àpropos, avez-vous remarqué la pureté de mon langage ? Je doiscela à ma mère, une femme très distinguée, qui s’était mariéeau-dessous de son rang. Mon grand-père maternel était un gentleman.Où en étais-je ?… Ah ! m’y voici. Il y a un moment,pendant cette affreuse nuit, où il ne m’a plus été possible derester au lit. Le portefeuille ! je ne pensais qu’à cediabolique portefeuille bourré de banknotes. Mon mari dormait commeune souche. Je pris une chaise et je grimpai dessus pour regarderpar le carreau placé au-dessus de la porte. Votre père n’était pascouché. Il se promenait de long en large… Quoi ?… vousdites ?… S’il était agité ?… Je n’y ai pas faitattention. Je ne sais pas non plus si l’autre voyageur étaitéveillé ou endormi. Je ne voyais rien, rien que le portefeuille, àmoitié caché par l’oreiller. Votre père se promenait toujours. Jeme dis : Il faut attendre qu’il soit fatigué, et je reviendraiguigner le portefeuille… »

Elle s’interrompit.

« Où est le vin ? Le docteur a ditque je pouvais prendre un verre de vin, si j’en avaisenvie. »

Émily découvrit la bouteille de vin et luidonna ce qu’elle réclamait. Sa main rencontra la main de mistressRock, elle eut un rapide frisson de dégoût.

Le vin avait rendu quelque force à lamalade.

« Plusieurs fois je me suis levée commeça, reprit-elle, et toujours le cœur me manquait. Le petit jour estvenu. Je ne me rappelle plus très bien ce que j’ai faitalors ; mais il me semble que j’ai encore regrimpé sur machaise. »

Elle fut prise d’un tremblement convulsif etarracha son voile. Elle criait d’une voix lamentable :

« Seigneur ! Seigneur ! ayezpitié de moi ! je ne suis qu’une pécheresse ! Venez ici,dit-elle à Émily. Où êtes-vous ? Mais, non, je n’ose pas direce que j’ai fait. Quand on est possédé du démon, il n’y a rien,rien dont on ne soit capable ! Où ai-je trouvé le couraged’ouvrir la porte ? Où ai-je trouvé le courage d’entrer ?Toute autre femme aurait perdu la raison en se regardant les doigtsqui avaient tiré le portefeuille de dessous l’oreiller, et en lesvoyant tachés de sang !…

Émily sentit la tête lui tourner. Toutechancelante elle alla jusqu’à la porte ; elle n’avait plusqu’une idée : s’enfuir de cette chambre maudite.

« Attendez ! lui cria mistress Rook,j’ai volé, je n’ai pas assassiné ! La porte de la cour étaitgrande ouverte et l’autre voyageur avait disparu quand j’ai regardépour la dernière fois par le carreau. Revenez !revenez ! »

Émily promenait autour d’elle des yeuxégarés.

« Je n’ai pas la force de m’approcher devous, dit-elle à mistress Rook d’une voix faible.

– Venez cependant assez près pourregarder ceci. »

La malade dégrafa sa robe de chambre et fitpasser un ruban par-dessus sa tête. Le portefeuille était attachéau ruban.

Elle le prit à la main.

« C’est le portefeuille de votre père,dit-elle. Refuserez-vous le portefeuille de votrepère ? »

Pendant une seconde, une seconde seulement,Émily lutta contre sa répugnance. Puis le souvenir des mainschéries qui avaient touché cette relique ramena la fille dévouéeprès de l’odieuse femme. Ses yeux s’attachèrent presque tendrementsur le portefeuille. Avant de reposer sur un sein criminel, ilavait appartenu à son père. Désormais cette mémoire si chère étaittout ce qui lui restait au monde.

La jeune fille prit le portefeuille.

« Ouvrez-le, » dit mistressRook.

Il s’y trouvait deux banknotes de cinq livreschacune.

« Les siennes ? demanda Émily.

– Non, les miennes ; le peu que j’aipu épargner pour restituer ce que j’avais dérobé.

– Oh ! s’écria Émily, il y a donc,après tout, quelque chose d’honnête chez cette femme.

– Il n’y a rien d’honnête chez cettefemme ! répondit mistress Rook avec désespoir, il n’y a rienque de la peur ! peur de l’enfer maintenant, peur duportefeuille jadis ! Deux fois j’ai tenté de le détruire, deuxfois il est venu me rappeler qu’il fallait penser au salut de monâme. Je l’ai d’abord jeté dans le feu, il a rebondi contre lesbarreaux de la grille et est revenu rouler à mes pieds. Je suissortie et je l’ai lancé au fonds du puits. Dès le premier seaud’eau que j’ai tiré, le portefeuille flottait à la surface. Àpartir de ce moment, j’ai essayé d’économiser…« Restitution ! Expiation ! » je vous dis quece portefeuille avait une langue, et que jour et nuit il me criaitces mots-là aux oreilles. »

Elle s’arrêta ; le souffle lui manquait.Puis elle se mit à se frapper la poitrine.

« Je l’avais caché là afin que personnene pût le voir, afin que personne ne pût me le dérober.Superstition ?… ce n’est que de la superstition ?… Jevais vous dire une chose. Un de ces jours, vous vous apercevrez quevous devenez aussi superstitieuse que moi, si vous avez le cœurtranspercé comme l’a été le mien. Il m’a abandonnée ! L’hommepour qui j’avais encouru la honte m’a abandonnée le jour où je luiavais remis l’argent du vol. Il en soupçonna l’origine et, comme unlâche qu’il était, il mit à l’abri sa précieuse peau, me laissant àla merci de la justice si tout se découvrait. Comme châtiment, cen’est pas mal réussi. Qu’en dites-vous ? N’ai-je passouffert ? N’ai-je pas expié ?… Ah ! soyezchrétienne ! Dites que vous me pardonnez !

– Je vous pardonne.

– Dites que vous prierez pour moi.

– Je vous le promets.

– Ah ! cela me console !Merci ! J’ai tout dit maintenant. Allez-vous-en si vousvoulez. »

Émily la regarda d’un air suppliant.

« Ne me renvoyez pas ne sachant rien deplus sur le meurtre que lorsque je suis entrée. N’avez-vousréellement pas un seul indice que vous puissiez mecommuniquer ?

– Je vous répète que je vous ai tout dit.Quant au misérable qui s’est échappé à la première lueur du matin,allez, vous le retrouverez en bas. »

Une voix moqueuse se fit entendre de l’autrecôté de la porte.

« Pourquoi ne parlez-vous pas encore plushaut, ma brave femme ? »

Mistress Rook avait tressailli.

« Ah ! ce n’est que ledocteur ! » dit-elle.

Elle croisa ses mains sur sa poitrine ensoupirant longuement.

« À présent, je n’ai plus besoin de lui,je n’ai plus besoin de médecin ; j’ai fait ma paix avec moncréateur. Je suis en état de grâce, prête à mourir, prête à monterau ciel ! Allez-vous-en ! allez-vous-en ! »

Chapitre 5AU REZ-DE-CHAUSSÉE

La porte s’ouvrit et le docteur entra.

C’était un homme alerte, souriant, plein desuffisance, vêtu à la dernière mode, avec une fleur piquée dans laboutonnière de son habit. Une suffocante odeur de musc emplit lachambre lorsqu’il tira son mouchoir pour s’essuyer le front.

« Chien de métier ! fit-il, il a derudes corvées, par le temps qui court. Holà ! mistress Rook,on vous a laissé vous en donner, il me semble ! Je n’avais pasouvert la porte que je vous entendais déjà. Ah ! ah !est-ce vous, miss, qui l’avez encouragée à bavarder ? »dit-il à Émily en agitant son index d’un air de menacefacétieuse.

Hors d’état de lui répondre, sans souci desconvenances, toute à l’ardent désir de voir détruire ou confirmerses doutes, Émily fit signe à cet homme qu’elle ne connaissait pasde venir à l’écart. Elle ne lui adressa point d’excuses, elle neprit pas garde à sa figure stupéfaite. Après cette secondeaffirmation du crime de Mirabel, la jeune fille ne pouvait plusconcevoir qu’une espérance, ne pouvait prononcer qu’un mot.

Désignant du regard le lit où reposaitmistress Rook, elle dit tout bas :

« Folle ?… »

Vulgaire et familier, le docteur imita songeste et se mit à regarder du côté du lit.

« Pas plus folle que vous, miss. Comme jevous le disais, elle s’est agitée au delà de toute raison, et sonlangage a dû se ressentir de cette exaltation. Mais quant aucerveau, oh ! il est solide comme un caillou, je vous legarantis. En revanche, il y a en bas quelqu’un… »

Émily, sans l’écouter davantage, sortaitprécipitamment. Il n’y avait décidément plus de doute possible. Lecoupable, c’était Mirabel.

Sur le palier, Émily s’était arrêtée pourmaîtriser son émotion. Le docteur l’y rejoignit.

« Qu’est-ce que vous avez donc à voussauver comme ça ? Dites-moi, est-ce que vous n’êtes pas desamis du gentleman qui est au rez-de-chaussée ?

– Quel gentleman ?

– Je n’ai pas entendu son nom, mais il mefait l’effet d’être un clergyman. Si vous le connaissez…

– Je le connais. Mais, excusez-moi, je nesaurais répondre à vos questions. Je n’ai pas ma tête à moi.

– Tâchez cependant de la retrouver, cettejolie tête, miss, et ramenez au plus vite votre ami chez lui. Iln’est pas pourvu, lui, de la dure cervelle de mistress Rook, etl’état de prostration nerveuse où il vient de tomber pourrait trèsmal finir. Savez-vous où il demeure ?

– Oui, chez sa sœur, mistress Delvin.

– Quoi ! mistress Delvin ?Eh ! mais c’est une de mes clientes et amies. Dites-lui que jepasserai demain à la tour et que j’examinerai son frère. Enattendant, faites-le coucher, qu’il se repose ! Et ne craignezpas de lui faire administrer un bon réactif, – del’eau-de-vie. »

Sur ce, le docteur retourna près de samalade.

Émily entendit en bas la voix de mistressEllmother.

« Êtes-vous encore là-haut,miss ?

– Oui. »

Mistress Ellmother se mit à monterl’escalier.

« C’est dans une heure de malechance quevous avez voulu à toute force venir ici, miss.M. Mirabel… »

Elle s’interrompit brusquement. L’aspect de lafigure d’Émily lui avait coupé la parole. La vieille femme prit sajeune maîtresse dans ses bras avec une tendresse maternelle.

« Oh ! mon enfant, qu’est-ce quevous avez ?

– Ne me le demandez pas maintenant.Descendons, je m’appuierai sur vous.

– La vue de M. Mirabel ne va pastrop vous effrayer, n’est-ce pas, chère miss ? Je n’ai paspermis qu’on vous dérangeât. J’ai dit que personne ne vousparlerait que moi. Le fait est que le pauvre M. Mirabel a euune peur bleue… Qu’est-ce que vous cherchez ?

– Y a-t-il quelque part un jardin, unespace libre où on puisse respirer ? »

La maison avait une cour ouverte même auxétrangers. Un banc y était adossé à une des murailles. Elles yprirent place.

« Faut-il attendre que vous soyez mieuxavant de vous en dire davantage ? demanda mistress Ellmother.Non, vous avez envie de savoir de quoi il retourne avecM. Mirabel. Eh bien, il est entré dans le parloir où je vousattendais et M. Rook l’y a suivi, ne le quittant pas des yeux.M. Mirabel s’est fourré dans un coin. Je lui trouvais un drôled’air. Sa tranquillité n’a pas duré longtemps. Tout à coup il asauté sur ses pieds, en se donnant une tape à l’endroit du cœur,comme si ça lui faisait mal. « Je veux et je dois savoir cequi se passe au premier étage, » a-t-il dit. M. Rook l’arepoussé à sa place. « Ne bougez pas, monsieur, jusqu’à ce quela jeune dame soit revenue ! » – M. Mirabel arésisté. « Votre femme l’épouvante, qu’il faisait, votre femmelui dit d’affreux mensonges sur mon compte ! » Et au mêmemoment il a été pris d’un frisson violent ; on entendaitclaquer ses dents, et ses yeux roulaient à faire frémir.M. Rook, en perdant patience, a aggravé les choses :« Je veux être pendu, » qu’il a dit, si je ne commencepas à croire que vous êtes bien l’homme, et j’ai bien envie d’allerchercher la police. » M. Mirabel est tombé sur unechaise ; ses yeux sont devenus tout vagues et sa bouches’ouvrait toute grande. Je lui ai tâté la main, elle était froide,plus froide que de la glace. Tout ce que ça signifie, je n’en saisrien. Mais je vois, miss, que vous le savez. Je vous dirai un autrejour le reste. »

Émily voulait tout entendre.

« La fin !… comment cela a-t-ilfini ?

– Je ne me doute guère de ce qu’aurait puêtre la fin, si le docteur n’était pas venu pour sa visite. Il adit des mots savants. Puis, quand il s’est décidé à parler anglaiscomme tout le monde, il s’est informé si l’un de nous avait effrayéle gentleman. J’ai répondu que c’était M. Rook. Alors ledocteur lui a dit : « Faites attention ! si vousavez le malheur de l’effrayer de nouveau, vous serez responsable desa mort. » Ça a maté le Rook, qui a demandé comment onpourrait soulager le monsieur. « Il faut le remonter ;faites-lui avaler de l’eau-de-vie et tâchez qu’il rentre chez luile plus tôt possible. » J’ai trouvé de l’eau-de-vie et je suisallée à l’auberge dire qu’on attelle la voiture… Vos oreilles sontplus fines que les miennes, miss, n’est-ce pas le bruit des rouesque j’entends ? »

Elles se dirigèrent vers la sortie. En effet,leur voiture était là.

Encore sous l’impression des paroles dudocteur, M. Rook parut, soutenant avec sollicitude Mirabelquelque peu ranimé par les stimulants.

Lorsqu’il lui fallut passer devant Émily, illeva les yeux sur elle, mais aussitôt, frémissant, il les ramenavers la terre.

M. Rook lui ouvrit la portière. Ils’arrêta, un pied sur la marche.

Une brusque impulsion venait de lui soufflerun courage factice et faisait monter le sang à son visage d’unepâleur de spectre.

Il s’adressa à Émily :

« Puis-je vous parler ? »demanda-t-il.

Elle se recula, il se tourna vers mistressEllmother.

« Innocent !… dites-lui que je suisinnocent, » balbutia-t-il.

Le frisson le reprit. M. Rook fut obligéde le soulever dans ses bras et de le poser sur les coussins de lavoiture.

« N’allons-nous pas aveclui ? » demanda mistress Ellmother.

Émily secoua la tête avec un signenégatif.

« L’abandonner en cet état auxdomestiques ! fit la vieille bonne. Pensez à mistressDelvin ! Et puis, je ne sais pas ce que vous comptezfaire ; mais nous aurons toujours à revenir à la tour, pourprendre nos effets. Le mieux serait encore de l’yaccompagner. »

Émily, après un instant de lutte intérieure,parut se décider.

« Soit ; mettez-vous auprès delui ; moi, je ne pourrais.

– Mais vous, miss, commentreviendrez-vous ? »

La jeune fille s’adressait déjà aucocher :

« Je suis souffrante, l’air me fera dubien ; je monterai à côté de tous. »

Mistress Ellmother eut beau protester,gronder, s’indigner, les voyageurs s’installèrent comme Émilyl’avait décidé.

Lorsqu’on arriva au château :

« A-t-il dit quelque chose ? demandaÉmily à mistress Ellmother ?

– Il a été comme un homme pétrifié ;il n’a pas soufflé mot, il n’a pas fait un mouvement.

– Conduisez-le à sa sœur et dites àmistress Delvin ce que vous savez. Ayez soin de lui répéter lesparoles du docteur. Moi, je ne saurais me trouver face à face avecelle.

– Et qu’allez-vous faire ?

– Préparer notre départ. Je ne peux plusdemeurer sous ce toit… Ayez patience, ma vieille amie, je n’ai pasde secret pour vous, et vous saurez tout dès que nous aurons uneminute à nous. Mais, pour l’instant, allez près de mistress Delvin.Allez. »

Seule dans sa chambre, Émily ouvrit vivementson buvard, chercha parmi les lettres qu’il contenait, et finit partrouver un papier imprimé.

C’était l’annonce donnant le signalement del’homme disparu de l’auberge pendant la nuit du meurtre, l’annoncequi offrait une récompense à quiconque dénoncerait sa retraite.

Dès les premières lignes de la description, lepapier lui échappa des doigts, et des larmes brûlantes montèrent àses yeux.

En cherchant son mouchoir, sa main rencontrale portefeuille restitué par mistress Rook.

Non sans une certaine hésitation, elle le tirade sa poche. Elle le regarda un moment avec angoisse et tendresse,puis le posa sur la table et en examina le contenu.

La vue des banknotes lui répugnait ; ellevoulut les cacher dans une poche de l’intérieur.

Ce faisant, elle en aperçut une seconde, lapalpa, sentit un bruissement, et en retira un pli, une lettre.

L’enveloppe, déjà ouverte, était adressée àJames Brown, esquire – Post-Office Zeeland.

Serait-ce manquer de respect à la mémoire deson père que de lire cette lettre ? Non ; un seul coupd’œil lui dirait si elle pouvait, en toute sûreté de conscience, enpoursuivre la lecture.

La lettre ne portait ni date ni adresse.

La page, presque toute blanche, ne contenaitque trois mots :

« Je dis non. »

La signature consistait en deuxinitiales : S. J.

Au moment même où ses yeux rencontraient leslettres, le nom qu’elles représentaient lui surgit àl’esprit :

Sarah Jethro !

Chapitre 6LE PLAIDOYER POUR MIRABEL

La découverte de ce billet, en donnant unautre cours aux pensées d’Émily, soulagea son âme, au moins pour uninstant, du lourd fardeau qui l’oppressait. À quelle question deson père répondait cette brève et sévère réplique de missJethro : « Je dis non » ?

Ni la lettre ni l’enveloppe n’offraient lemoindre indice qui pût aider à découvrir l’énigme ; même letimbre de la poste avait été si négligemment imprimé qu’il étaitillisible.

Émily méditait encore sur les trois motsmystérieux lorsqu’elle fut interrompue par la voix de mistressEllmother.

« Pardonnez-moi, miss ; vous savezque je n’étais pas très portée pour mistress Delvin ; je vousai même conseillé de vous défier d’elle. Mais la pauvre dame est àfaire pitié. Elle demande à vous voir ce soir, tout de suite. Elledit qu’il le faut. Elle pleure. Oh ! recevez-la, je vous enprie.

– Impossible ! Je n’en aurais pas lecourage. Je n’en aurais même pas la force.

– Alors j’ai dans l’idée qu’elle vaappeler ses domestiques et se faire porter ici, si vous refusezd’aller à elle.

– Mais, mistress Ellmother, sonfrère…

– Vous n’avez pas à craindre de lerencontrer.

– Où est-il ?

– Sa sœur lui a cédé sa chambre àcoucher. Elle se doute bien de vos sentiments et, avant dem’envoyer vers vous, elle a fait fermer les portes et les portièresqui séparent les deux pièces. Je crois vraiment que mon vilaincaractère m’a fait me mettre le doigt dans l’œil quand j’ai priscette dame en grippe. Elle est bonne, je vous assure, elle estdouce, et il faut voir comme elle souffre en ce moment !

– Paraissait-elle irritée ?

– Irritée ? ah bien, oui ! ellepleurait à fendre l’âme.

– Allons, j’y vais, » dit Émily,prenant son parti.

En entrant dans la chambre de l’infirme,chambre d’ordinaire si brillamment illuminée, elle fut frappée d’unétrange et complet changement : les lampes portaient desabat-jour et tous les lustres étaient éteints.

« Ah ! c’est vous, Émily, ditmistress Delvin ; merci d’être venue… Mes yeux ne supportentpas l’éclat de la lumière aussi bien que d’habitude. Venez vousasseoir près de moi, je vous prie. J’espère que je vais pouvoirdissiper le trouble cruel où vous êtes. Ce serait pour moi unprofond chagrin de penser que vous quitteriez ma maison, emportantde moi une impression mauvaise et fausse. Il vous répugnait de merevoir, n’est-il pas vrai, ma pauvre enfant ? »

Sachant ce qu’elle savait, souffrant cequ’elle devait souffrir, son accent si simplement affectueuxdénotait une force de volonté qu’Émily admirait malgré elle.

« Pardonnez-moi, dit-elle, si j’ai étéinjuste envers vous ; mais je ne saurais vous cacher qu’ilm’eût été douloureux de me trouver en votre présence à mon retourde Belford.

– Je vais tâcher de vous faire voir queje suis peut-être digne d’une opinion meilleure. Je vais avant toutbien établir une chose : c’est que j’ai pris sincèrement vosintérêts à cœur, alors même que nous étions encore étrangères l’uneà l’autre. J’ai fait tout mon possible pour décider mon pauvrefrère à vous avouer toute la vérité quand il eut découvert dansquelle terrible position il se trouvait vis-à-vis de vous. Mais ilcraignait votre incrédulité en l’absence de toutes preuves. En unmot, il était trop timide pour se rendre à mes conseils. Il vous atrompée et il paye durement sa faute, tandis que, moi aussi, jepaye la mienne. »

Émily fit un mouvement.

« En quoi donc m’avez-voustrompée ?

– Hélas ! il a bien fallu obéir etse plier aux circonstances. Nous paraissions vous seconder dans vosrecherches ; nous n’en faisions rien. Au moment où vousinsistiez pour voir mistress Rook, Miles avait en poche assezd’argent pour la décider à quitter l’Angleterre avec son mari.

– Oh ! vous avouez cela,madame !

– Hé ! pouvais-je agirautrement ?

– Sans doute, pour couvrir, pour sauvervotre frère ?…

– Non, pour vous amener à devenir safemme ! »

Émily se dressa toute pâle d’épouvante.

« Sa femme ! moi, safemme ! »

Mistress Delvin soutint avec calme sonregard.

« Sa femme, répéta-t-elle. Oui, mon vœu,mon rêve le plus cher était d’assurer le bonheur de mon frère enl’unissant à une femme telle que vous. C’est là ma raison, c’est làmon excuse. Ajoutez-y celle-ci : qu’en semant votre routed’obstacles, j’avais la conviction et la certitude que vous suiviezune fausse piste, la piste d’un innocent. »

Émily l’écoutait avec une indignationcroissante.

« Innocent ? s’écria-t-elle,mistress Rook l’a cependant reconnu, rien qu’en entendant savoix. »

Mistress Delvin souleva sa tête avec uneindicible expression de dignité grave et fière.

« Miss Émily Brown, dit-elle, vous meconnaissez bien peu sans doute, nos relations ne datent que dequelques jours ; n’importe, est-il possible que vous mesoupçonniez d’avoir voulu sciemment, froidement, de proposdélibéré, faire de vous la femme d’un assassin, la femme del’assassin de votre père ? »

Émily fut vaincue par cet accent et par cecri.

« Oh ! non ! non !s’écria-t-elle. Vous, mistress Delvin, vous n’avez pu admettre undessein semblable ! Mais alors, comment se fait-il ?… Matête se perd ! La vérité ! la vérité ! où doncest-elle ?

– La vérité ? oui, je vous la dois,je vous l’apporte. Toutes les douces espérances que j’avais conçuesde vous garder, de vous nommer ma sœur, tout cela n’est plus qu’unrêve. Qu’au moins je sois sûre qu’à défaut de votre affection, j’aivotre estime. La vérité me la rendra. Allez-vous pourtant croireavec la même certitude que moi ? Vous ne connaissez pas commemoi mon frère : esprit facile et brillant, caractère indéciset léger, âme faible et pusillanime. Jusqu’à ces derniers temps,où, peu à peu et presque à son insu, son amour pour vous a fini parle dominer tout entier je le jugeais incapable d’un sentimentsérieux ; à plus forte raison l’est-il et le sera-t-iltoujours de l’abominable énergie qu’exige le crime… Maintenant,écoutez le récit, tel qu’il me l’a fait, de cette nuitd’épouvante. »

Émily ne put que faire signe de la mainqu’elle écoutait.

« Vous savez que votre père et Miles nes’étaient jamais vus quand le hasard les a réunis dans cetteauberge.

– Je sais cela.

– S’il y avait eu seulement entre euxquelques minutes d’entretien lorsqu’ils se furent retirés dans leurchambre, ils se seraient au moins dit leurs noms. Mais votre pèresemblait absorbé par de graves pensées, et mon frère, harassé defatigue après un long jour de marche, s’endormit dès qu’il eut poséla tête sur l’oreiller. La nuit se passe. Il ne s’éveille qu’auxpremières lueurs de l’aube. Il se dresse sur son séant, et ce qu’ilvoit quand son regard s’arrête sur le lit voisin aurait bien pupénétrer d’horreur l’homme le plus intrépide. Mais lui il est plustimide et plus nerveux qu’une femme. Il veut crier, appeler. Savoix reste dans sa gorge. Il pose ses pieds sur le sol, etqu’est-ce qu’il aperçoit à côté du cadavre ? Son propre rasoirtout taché de sang ! Oh ! alors, sa vue s’obscurcit, saraison se trouble. Il ne sait plus ce qu’il fait. On va venirl’arrêter, le conduire en prison, le mettre en jugement ! Plusd’un homme est monté au gibet comme coupable de meurtre contrelequel ne s’élevaient pas des preuves aussi terribles que cellesqui vont l’accabler. Il s’habille en hâte, il ramasse son sac denuit, il tire le verrou de la porte, et il prend éperdument lafuite… »

Mistress Delvin s’arrêta, comme pour reprendrehaleine ; Émily gardait le silence.

« Mon pauvre frère ! son horreur àla seule idée de cet effroyable souvenir était telle qu’il m’ainterdit de mentionner seulement l’auberge de Zeeland dans meslettres tant qu’il est resté à l’étranger. « Ne me ditesjamais, m’écrivait-il, le nom de ce malheureux ; il me sembleque j’en serais hanté jusqu’à mon dernier jour ! » Je nesais si je fais bien de vous donner tous ces détails, mais je vousprouve ma bonne foi et la sienne. Je n’ai pas de preuves à vousdonner. Je ne saurais exiger que vous croyiez mon frère innocent.Mais je vous montre du moins qu’il y a place pour le doute.Voulez-vous bien consentir à lui en accorder le bénéfice ?

– Je ne demande pas mieux, reprit Émilyd’une voix brisée par l’émotion. Mais, dites-moi, aurais-je tort desupposer que, même à l’heure qu’il est, vous ne désespérez pas deprouver son innocence ?

– Non, je ne désespère pas complètement,mais mon espoir faiblit de jour en jour, et les années passent. Ilexiste une personne mêlée à l’histoire de sa fuite de Zeeland, unepersonne nommée Jethro…

– Parlez-vous de miss Jethro ?

– Oui. Vous la connaissez donc ?

– Je la connais, et mon père laconnaissait. Je viens de trouver une lettre à lui adressée, qui, jen’en doute pas, a été écrite par miss Jethro. Il est possiblequoique bien peu probable, que vous puissiez comprendre ce qu’ellesignifie. Tenez, la voici.

Mistress Delvin jeta un coup d’œil sur lalettre que lui tendait Émily.

« Je ne saurais vous donner aucunéclaircissement, déclara-t-elle. Tout ce que je sais de missJethro, c’est que sans son intervention, mon frère serait tombéentre les mains de la police. Elle l’a sauvé.

– Sachant qui il était,naturellement ?

– Non, c’est ce qu’il y a de singulierdans l’affaire ; ils étaient parfaitement inconnus l’un àl’autre.

– Mais certainement elle avait sesraisons.

– C’est là-dessus que je fonde mesespérances pour prouver la non culpabilité de Miles. Miss Jethrom’a déclaré, quand je lui ai écrit, qu’elle avait agi par humanité.Je ne la crois pas du tout. À mon avis, il est invraisemblablequ’on se décide par compassion à couvrir et à protéger un inconnu,un homme accusé de meurtre. Mon frère lui avait tout avoué. Ellesavait quelque chose, j’en suis convaincue, des mystérieux dessousde la tragédie de Zeeland, et elle a des raisons personnelles pourse taire. Avez-vous quelque influence sur elle ?

– Dites-moi où je pourrais latrouver.

– Cela m’est impossible. Elle a quitté lamaison où mon frère l’a vue en dernier lieu. Tous ses efforts pourdécouvrir sa demeure sont restés sans résultat. »

Comme mistress Delvin achevait sadécourageante réponse, la portière qui séparait le salon de lachambre à coucher s’entr’ouvrit, et un domestique d’âge murs’approcha de la chaise longue de sa maîtresse.

« M. Mirabel est éveillé, madame. Ilest bien faible ; c’est à peine si son pouls est sensible.Qu’est-ce qu’il faut lui dire ? Qu’est-ce qu’il fautfaire ? »

Mistress Delvin tendit la main à Émily.

« Rentrez chez vous, miss Émily,dit-elle, et revenez demain matin, je vous prie. »

Elle fit signe au domestique de rouler sachaise dans la pièce voisine.

Quand elles eurent disparu, le rideau soulevéfrémissait encore, Émily entendit la voix de Mirabel :« Où suis-je ? disait-il plaintivement. Est-ce que j’airêvé ? »

Le lendemain, tout espoir de guérison semblaitbien près de disparaître. Le jeune homme était tombé dans unlamentable état de faiblesse aussi bien mentale que physique.

Le peu qu’il se pouvait rappeler desévénements récents était regardé par lui comme le souvenir d’unrêve. Il parlait d’Émily, de sa subite apparition à la gare.Seulement, une fois là, le fil de ses pensées se brisait. Ilsavaient causé ensemble, mais de quoi ? Ensuite ils avaientattendu pendant quelque temps, dans quel but ? Il soupira,demanda à quelle époque Émily fixerait leur mariage, puis serendormit plus faible que jamais.

N’ayant qu’une médiocre confiance dans lemédecin de Belford, mistress Delvin avait fait appel à l’un desplus habiles praticiens d’Édimbourg, célèbre pour le traitement desmaladies du système nerveux.

« Je ne puis me flatter qu’il accourrasans délai, disait-elle ; il me faudra supporter de mon mieuxl’angoisse de l’attente.

– Du moins, vous ne la supporterez pasdans une solitude absolue, dit Émily ; je vous tiendraicompagnie jusqu’à l’arrivée du docteur. »

Mistress Delvin leva ses pauvres mainsamaigries jusqu’au visage d’Émily et, l’attirant doucement à elle,le couvrit de baisers et de larmes.

Chapitre 7SUR LA ROUTE DE LONDRES

Les derniers adieux avaient été échangés.Émily et mistress Ellmother étaient en route pour revenir àLondres.

Pendant la première heure, quoique seules dansleur compartiment, elles observèrent un absolu silence.

Après avoir enduré aussi longtemps que celalui fut possible ce rigoureux interdit mis sur sa langue, mistressEllmother éclata subitement.

« Croyez-vous, miss, que M. Mirabelse remettra sur pied ?

– À quoi bon me demander cela ?répondit Émily. Le grand médecin d’Édimbourg lui-même s’est déclaréincapable de prédire un rétablissement certain. »

Mistress Ellmother, puisque ce sujet étaittombé, en aborda un autre.

« Selon votre promesse, miss Émily, vousm’avez fait vos confidences. Il s’ensuit que j’ai quelque chose surle cœur. Puis-je parler sans crainte de vous froisser ?

– Qu’est-ce donc ?

– Je voudrais que vous ne vous fussiezjamais occupée de ce M. Mirabel. »

Émily ne releva pas par un seul mot ce souhaitinexpliqué.

Mistress Ellmother, qui avait son but,poursuivit :

« Je pense bien souvent à M. Morris.Je l’ai toujours aimé et je l’aimerai toujours. C’est un homme,lui ! un vrai homme ! »

D’un geste rapide Émily tira son voile sur sonvisage.

« Ne me parlez pas de lui, dit-elledouloureusement.

– Excusez-moi, miss. Je ne voulais pasvous offenser.

– Non, vous ne m’offensez pas, mais vousme faites de la peine. Oh ! combien j’auraisdésiré… »

Elle se renfonça dans le coin du wagon etn’ajouta plus un mot.

Sans être douée d’une remarquable finesse detact, mistress Ellmother comprit que le plus sage en ce momentétait de se taire.

Émily se sentait le cœur plein de tristesse etde regret. Même dans le temps où elle accordait sa confiance àMirabel, l’idée qu’elle avait pu être dure et injuste envers AlbanMorris revenait parfois tourmenter son esprit. Or, l’impressionproduite par les derniers incidents n’avait pas seulement ajouté àce trouble secret ; elle lui avait fait voir sous un jour toutnouveau la conduite de l’ami dévoué qu’elle avait méconnu.

Si, comme l’eût souhaité Alban, Émily étaitrestée ignorante de la tragique fin de son père, aucune penséeobsédante ne viendrait aujourd’hui la torturer, elle jouiraitpleinement de sa liberté. Elle aurait pris congé de Mirabel commed’une amusante connaissance, rien de plus. Elle se serait épargné,à lui aussi bien qu’à elle, un choc qui le laissait écrasé, presquesans vie.

Qu’avait-elle gagné à l’abominable confessionde mistress Rook ? Si Mirabel était innocent, qui donc étaitcoupable ? Était-ce la femme sans pitié et sans honneur,agissant dans l’inconscience de la cupidité et de l’ivresse ?Était-ce le mari à la physionomie brutale ? Était-ce quelqueautre ?…

Quel serait son avenir ? Son âme allaitêtre à jamais livrée au doute et à l’angoisse. Elle agiterait, elleretournerait sans cesse cet odieux problème sans solutionpossible.

Toutes ces impossibilités, Alban les avaitprévues dans l’intuition de son zèle fraternel ; tous cestourments, sa tendre sollicitude aurait voulu les lui épargner. Etcomment avait-elle reconnu et récompensé les inquiétudes et lessoins de sa prévoyante amitié ? Ah ! elle s’était aliéné,peut-être à jamais, par son ingratitude, ce cœur fidèle où elleétait adorée !

Sous son voile, elle sentait les larmes luimonter aux yeux.

C’était fini ! Comment pourrait-ellerevenir sur ce qui s’était fait ? Elle n’avait plus qu’àensevelir au plus profond de son âme son repentir, son remords.

Dans cet instant d’amertume et de désespoir,elle rencontra les yeux de la brave servante attachés sur elle avecune expression de compassion et de tendresse.

Émily eut une de ces explosions irrésistiblesde sensibilité qui étaient un des charmes de sa nature expansive etsincère. La pensée qui lui gonflait la poitrine échappa de seslèvres.

« Mistress Ellmother ?…

– Qu’y a-t-il, miss ?

– Ma bonne mistress Ellmother, est-ce quevous comptez voir M. Alban Morris à notre arrivée aucottage ?

– Si vous n’y avez pas d’objection,miss…

– Mais non, assurément, je n’y ai pasd’objection.

– Eh bien, sûrement, ça me ferait, à moi,grand plaisir de le voir.

– Alors, si vous le voyez, mistressEllmother, dites-lui… »

Elle s’interrompit, mais ce fut pour reprendreavec élan :

« Dites-lui, mistress Ellmother, qu’ilavait raison et que j’avais tort. Dites-lui que je rougis demoi-même. Dites-lui que je lui demande pardon de tout mon cœur.

– Ah ! le Seigneur soitloué !… » s’écria mistress Ellmother.

Mais elle revint aussitôt au sentiment de lasituation, qui exigeait peut-être une habile diplomatie.

« Je ne suis qu’une bête ! »marmotta-t-elle.

Et précipitamment elle reprit, avec une sortede désespoir :

« Un bien beau temps, n’est-ce pas, missÉmily ? Oh ! quel beau temps ! »

C’est tout ce que son imagination put luifournir pour changer de conversation.

Émily lui sourit doucement et se réinstallasilencieuse dans son coin.

Elle songeait qu’Alban Morris l’avait bienaimée, qu’il l’aimait peut-être un peu encore, et que tant quel’amour subsiste, il reste la plus sûre des barrières contre ledésespoir.

Et, tandis qu’elle songeait ainsi, ce mêmedoux sourire errait sur ses lèvres, le premier qu’on eût pu y voirdepuis qu’elle avait été, à la vieille tour, l’hôtesse de mistressDelvin.

Partie 8
SARAH JETHRO

Chapitre 1CÉCILIA DANS UN NOUVEAU RÔLE

Il était assez tard dans la soirée lorsqueÉmily rentra chez elle. En arrivant au cottage, elle trouva lacarte d’une visiteuse qui s’était présentée dans la journée. MissWyvil avait écrit au crayon sur la carte quelques mots quiexcitèrent vivement la curiosité d’Émily :

« Votre femme de ménage me communique ladépêche par laquelle vous annoncez votre retour pour ce soir.Attendez-moi demain matin de bonne heure. Je vous apporterai desnouvelles qui vous intéresseront. »

De quelles nouvelles s’agissait-il ?Émily interrogea la femme laissée à la garde du cottage et n’en putrien tirer. Miss Wyvil avait paru vivement contrariée de ne pouvoirparler tout de suite à son amie ; rien de plus.

Émily, de son côté, était vivement contrariéede n’avoir pu l’entendre. L’experte mistress Ellmother appliqua àson impatience un traitement judicieux : d’abord un bonsouper, puis l’offre d’un lit aux draps frais après le poussiéreuxvoyage.

« Dix heures d’attente jusqu’à l’arrivéede Cécilia ! soupira Émily.

– Pas dix minutes, répliqua mistressEllmother, si vous êtes assez raisonnable pour vous endormirsur-le-champ. »

Le lendemain, à peine le premier déjeunerétait-il desservi que Cécilia apparaissait, aussi charmante, aussidouce, aussi affectueuse que jamais. Elle était cependantextrêmement grave.

« Vos nouvelles ? dites-moi vosnouvelles ! s’écria Émily.

– Tout de suite, chère amie, tout desuite. Laissez-moi pourtant vous dire d’abord que je suis aucourant de tous les faits que vous m’aviez dissimulés après votredépart de Monksmoor… Oh ! je ne vous fais pas dereproche ! On m’a certifié que vous aviez des raisons valablespour garder le secret.

– Qui vous a certifié cela ?

– M. Alban Morris.

– M. Alban Morris !

– Oui, cela vous étonne ?

– Plus que je ne saurais vous ledire.

– Bah ! vous n’êtes pas au bout devos surprises. Oh ! M. Alban Morris n’a pas perdu sontemps. Il a vu miss Jethro !

– Il a vu ?…

– Ah ! vous voyez comme tout ceciest intéressant. Il a vu miss Jethro, ma chère ! Il a causéavec elle. Il tient d’elle que M. Mirabel a été injustementsoupçonné. Notre aimable, notre charmant clergyman n’est pas dutout un assassin. C’est tout simplement un cœur delièvre !

– De grâce, expliquez-vous,Cécilia ! d’où savez-vous ?…

– Voyons, ma bonne amie, êtes-vouscalme ? êtes-vous forte ? Avez-vous assez de sang-froidpour lire la relation de tous ces faitspalpitants ? »

Elle tira de sa poche une enveloppe et del’enveloppe plusieurs feuillets couverts d’écriture.

« C’est, dit-elle, le compte rendusuccinct de tout ce qui s’est passé entre M. Alban Morris etmiss Jethro.

– Mais d’où le tenez-vous ?

– M. Morris me l’a remis lui-même enme disant : « Remettez cela à Émily le plus tôt possible,et quand elle le lira, soyez là, prenez bien soin d’elle… » Jesuis là ! ajouta Cécilia d’un petit air capable. Je vousexpliquerai nos inquiétudes tout à l’heure. »

Émily regardait avec une certaine appréhensionles pages manuscrites.

« Pourquoi, demanda-t-elle, n’est-il pasvenu lui-même me faire part de ses découvertes ? Est-ceque ?… – Les feuilles de papier tremblaient entre ses doigts.– Est-ce qu’il est fâché contre moi ?

– Fâché ? lui ? Fâché contrevous ! Lisez ce qu’il a écrit, et vous verrez ce qui le tientà distance. »

Émily, pleine de trouble et d’anxiété, se mità lire.

Chapitre 2RELATION d’ALBAN MORRIS

« Les informations que j’ai obtenues demiss Jethro ne m’ont été communiquées par elle qu’à la conditionexpresse que je ne révélerais pas le lieu de sa résidence.

» – Laissez-moi, m’a-t-elle dit, échapperà l’attention des hommes aussi complètement que je suis sortie deleur vie. Je désire être oubliée par quelques-uns et resterabsolument inconnue pour les autres.

» Sous cette réserve, elle m’a autorisé àécrire le récit de notre entrevue, que je n’osais confieruniquement à ma mémoire.

I. – Miss Jethro me reçoit.

» Les circonstances m’ont heureusementservi, et j’ai pu découvrir la demeure de miss Jethro sansrencontrer toutes les difficultés que je redoutais.

» Une fois admis, non sans quelque peine,en sa présence, je lui ai franchement exposé le but de mavisite.

» – Je viens, lui ai-je dit, chercherauprès de vous des explications, devenues urgentes et nécessaires,sur l’assassinat commis à l’auberge de Zeeland.

» Miss Jethro tressaillit et prit un airde froideur hautaine.

» – Quelle idée avez-vous de mequestionner sur un fait auquel je suis si absolumentétrangère ? Je ne sais rien et je n’ai rien à vous dire.

» Je m’attendais à ce refus et j’étais enmesure d’y parer.

» – Fort bien ! dis-je, veuillezexcuser mon importunité. Si je vous interrogeais, c’était dans unintérêt de justice et d’humanité. Il est un homme sur lequel pèsentà cette heure les plus redoutables soupçons. Est-il innocent oucoupable ? C’est la question de vie et de mort qui s’agite ence moment pour lui. On assurait que vous étiez à même de détournerde sa tête cette accusation capitale. Vous me dites qu’il n’en estrien. Cela suffit, et je m’en rapporte à votre conscience.

» – Monsieur ! monsieur !… ditavec agitation miss Jethro, le nom de cet homme, je vousprie ?

» – M. Miles Mirabel.

» Elle devint affreusement pâle.

» – Ah ! le malheureux ! il estsoupçonné ? accusé ?… Je croyais, j’espérais qu’il étaithors de danger. Mais quoi ! l’évidence semble être, en effet,contre lui. On a fini par savoir, n’est-ce pas, que c’était lui quis’était échappé, au matin, de l’auberge de Zeeland ?…

» Je m’inclinai en silence.

» – Monsieur, vous faites appel à maconscience ; ma conscience est bien forcée de vousrépondre : « Cet homme n’est pas coupable ! cethomme n’est pas coupable ! »

II. – La confession de miss Jethro.

» Miss Jethro reprit après unsilence :

» – Pour que vous puissiez croire que jedis la vérité sur autrui, il faut, hélas ! que je commence pardire la vérité sur moi-même. Vérité douloureuse ! et vouscomprendrez que je ne l’avoue qu’en présence d’un devoir et d’unenécessité inévitables et suprêmes. Vous trouverez bon que jen’insiste pas sur ces aveux d’une femme très malheureuse. Ce n’estque l’éternelle histoire d’une faute, d’une faute de jeunesse,d’inexpérience, de confiance ; faute amèrement déplorée,cruellement expiée ! Elle est trop usée, cette histoirelamentable, pour que je la répète encore…

» Miss Jethro a passé, alors, à desincidents de date plus récente, – sa visite à Netherwoods, lalettre du docteur Allday, lettre que j’ai du lire sur sa pressanterequête.

» Elle m’a dit :

» – Vous voyez les admonestations sévèresque cette lettre m’adressait. Entre autres choses, le docteurmentionne ce fait que, s’étant informé de moi dans la maison quej’habitais à Londres, il avait appris que j’avais en quelque sortepris la fuite ; il ajoutait que je m’étais introduit chez missLadd grâce à de fausses références.

» – Le docteur vous accusait-il àtort ? demandai-je.

» – Non ; sur un point il ne savaitpas ; sur l’autre il disait juste. En sortant de chez lui,savez-vous avec qui je me suis trouvée face à face dans larue ? Avec l’homme auquel je dois la honte de mon misérablepassé ! L’aversion, l’horreur qu’il m’inspire ne se peuventexprimer. Je n’avais qu’un moyen de m’échapper. Un cab passait àvide. Je m’y suis élancée. Je pus atteindre la gare et de là maretraite à la campagne sans avoir été suivie. Suis-je tant àblâmer, monsieur ?

» – Non, assurément, lui dis-je.

» Elle avoua ensuite le subterfugeemployé avec miss Ladd.

» – J’ai une cousine, qui était comme moiune miss Jethro. Avant son mariage, elle avait rempli les fonctionsde gouvernante. Elle me connaissait, elle sympathisait avec monsincère désir de me suffire par le travail. Dans ce but, elle mepermit de me servir des certificats obtenus par elle. J’ai étédénoncée. À l’heure qu’il est, je ne sais pas encore par qui. Ilm’a fallu quitter Netherwoods. Voilà la vérité. Vous savez que j’aimenti à miss Ladd, vous êtes libre de supposer que je vous mentiraiavec une égale audace.

» – L’intention était si honorable,dis-je, que vous êtes tout excusée et justifiée, et ma confiancereste entière en votre parole.

» Miss Jethro poursuivit avec plusd’assurance son récit.

III. – Rencontre de Mirabel et de miss Jethro.

» – Il y a quatre ans, dit-elle,j’habitais près de Cowes, dans l’Île de Wight, un petit cottage quem’avait loué un vieil ami de mon père, un ancien marin, qui avaiten sa possession un yacht de plaisance. Un jour, – il venait de meramener d’une de ces croisières où se plaisait le vieil homme demer, et le bateau devait repartir pour Cherbourg à l’heure de lamarée – je me promenais dans mon jardin. Tout à coup je vois surgirdevant moi un homme – évidemment un gentleman – qui paraissait enproie à une terreur folle. – « Sauvez-moi la vie !s’écria-t-il ; sauvez-moi l’honneur ! » Jel’interrogeai. Il me raconta alors, en phrases entrecoupées, cetteterrible histoire de l’auberge de Zeeland, la mort affreuse d’unhomme qu’il ne connaissait pas, l’épouvante dont il avait étésaisi, sa fuite… Zeeland, ce nom me frappa. Je le questionnai surla date, sur l’heure du tragique événement ; je lui demandaide me dépeindre son compagnon de chambre. À la description, jereconnus M. James Brown ! Je ne veux rien dire de monémotion, ce n’est pas de mes sentiments intimes que vous avezsouci. Qu’avais-je à faire ? Il ne me restait littéralementqu’une minute pour me décider. Avant tout je devais mettre lefugitif à l’abri. Je me portai son garant auprès de mon vieil ami,le maître du yacht. On l’installa à bord dès que la police eut ledos tourné, et il débarqua tranquillement à Cherbourg. Vousparaissez surpris ? me dit miss Jethro à ce moment de sonrécit.

» – J’avoue, lui dis-je, que je necomprends pas bien cet empressement à protéger la fuite d’un hommeétranger pour vous, accusé d’un assassinat.

» – Dans un instant, dit-elle, vous aurezl’explication de ma conduite. Finissons-en d’abord avecM. Mirabel. Nous échangeâmes quelques lettres pendant qu’ilrésidait sur le continent, mais sans jamais, à son instante prière,faire la moindre allusion à la catastrophe de l’auberge. Sadernière lettre me parvint alors qu’il venait de s’établir à ValeRégis. Il me parlait de la société du voisinage, de sa présentationà miss Wyvil et de l’invitation qu’il en avait reçue de serencontrer à Monksmoor avec sa meilleure amie. Je savais miss Émilyen possession du signalement de M. Mirabel. Si par hasard, ense trouvant journellement en contact avec lui, quelque trait de ladescription venait à se réveiller dans sa mémoire, il y avait dequoi exciter tout au moins en elle le doute et la surprise. Lacrainte d’un tel hasard s’empara de moi. C’était une crainteinstinctive, en quelque sorte morbide, et tout à fait dénuée defondement, ainsi que la suite l’a bien prouvé. Mais je ne pouvaisla dominer. N’ayant pas réussi à vous émouvoir, je partis pour ValeRégis, où je tentai vainement de décider M. Mirabel às’excuser auprès de ses futurs hôtes de Monksmoor. Comme vous, ildésirait connaître les raisons de mon intervention. Mais vouscomprendrez, j’imagine, qu’il m’était difficile de les luidire.

» Miss Jethro, je le comprenais, pouvaitredouter qu’une allusion à la terrible mort de M. Brownparvînt aux oreilles de sa fille. Mais cette crainte témoignaitd’une sollicitude vraiment extraordinaire pour le repos d’une jeunefille qu’elle connaissait à peine. Je lui exprimai sur ce point masurprise et mes doutes.

» – Attendez ! me dit-elle ; jevous ai parlé de la fille ; maintenant je vais vous parler dupère. »

À cet endroit de sa lecture, Émily leva lesyeux de dessus le manuscrit ; elle avait senti le bras deCécilia lui entourer tendrement les épaules.

– Ma pauvre chérie, disait la douce voix,votre courage va être mis à l’épreuve. J’ai peur de ce que vouslirez en tournant le feuillet, et cependant…

– Et cependant, reprit bravement Émily,il faut que je poursuive. N’ayez pas peur, Cécilia, je commence àapprendre la rude leçon que donne la vie à quelques-uns d’entrenous. »

IV. – La lettre de James Brown.

« Pour la première fois, miss Jethroparut embarrassée de continuer son récit. Sa souffrance étaitvisible.

» Enfin elle se leva et, ouvrant letiroir de sa table à écrire, elle en retira une lettre qu’elle metendit.

» – Veuillez lire ceci, medit-elle ; c’est de la main du père d’Émily. Peut-être cettelettre vous semblera-t-elle plus explicite que mes propresparoles.

» Je copie la lettre. La voici :

« Vous m’avez déclaré, Sarah, que notreadieu d’hier est un adieu éternel. De nouveau vous avez refusé dedevenir ma femme, et cela, dites-vous, dans l’intérêt de mon aveniret de mon repos.

» Eh bien, par pitié pour moi, je vousconjure de revenir sur cette décision qui me tue.

» Vous êtes, Sarah, la plus noble et laplus fière créature que je connaisse. Vous avez, autrefois, dansvotre ignorance et dans votre confiance d’enfant, commis une faute,qui n’est même pas la vôtre, qui est celle du misérable qui vous atrompée. Cette faute, nul ne la connaît, que vous et lui. Vouspouviez la cacher, l’ensevelir à jamais dans la nuit du passé. Vousme l’avez loyalement avouée, à moi étranger, simplement parce queje vous aimais et pour me persuader de ne plus vous aimer.

» Cette magnanime confidence, loin dediminuer mon amour, l’a plutôt accru, si c’était possible. L’ombrequi pèse sur votre front si pur, je la pardonne, je l’oublie ;j’ai, ce me semble, en devenant votre mari, le droit de l’effacer,et je l’efface avec mes baisers. Elle n’est plus, puisque personnene la connaît et ne la connaîtra jamais.

» À cela, que répondez-vous ? Que latache, pour être ignorée, n’en est pas moins la tache ; qu’ilreste et qu’il restera toujours de votre faute un témoin que vousne pourrez ni aveugler, ni abolir, votre conscience ; que,pour vous, l’honneur ne consiste pas, comme pour le vulgaire, dansl’opinion et dans l’estime des autres, mais dans le témoignageintérieur de l’âme. Vous dites que l’homme qui a causé votre chuteest encore vivant et que la seule pensée d’avoir appartenu à cethomme qui vous fait horreur vous empêche à jamais d’appartenir à unautre, fût-il le plus aimant et le plus aimé. Vous croyez enfinque, lorsque la passion qui m’entraîne sera satisfaite, le souvenirque je veux écarter aujourd’hui me reviendra malgré moi et gâteramon bonheur, et me sera d’autant plus douloureux et cruel que jevoudrai le cacher à vous et à moi-même.

» J’ai essayé de combattre toutes cesvaines objections et je n’y ai pas réussi. Mais j’ai pour moi lesdeux raisons qu’il vous est impossible de réfuter et devaincre : « Sarah, vous m’aimez ! Sarah, je vousaime ! »

» Oui, vous m’aimez ! et, quoiquevous vous en défendiez, vous m’en avez donné la preuve la plusforte et la plus évidente le jour où vous m’avez fait avec tant degrandeur la révélation dont vous aviez à rougir. L’auriez-vousfaite, cette révélation, à quelqu’un qui vous eût étéindifférent ? Non, certes, vous l’eussiez repoussé, cetimportun, sur le premier prétexte venu. L’aveu de votre faute,Sarah, a été l’aveu de votre amour.

» Et moi, ma bien-aimée, je vous adore.Mon amour est doublé d’un respect, d’une admiration, d’une saineconfiance que rien, rien au monde ne saurait altérer.

» Si vous me condamnez à vivre loin devous, vous me condamnez du même coup à un désespoir que je n’auraipas, je le sens, la force d’endurer.

» Ah ! songez, Sarah, à ce quepourraient être nos deux existences liées pour l’éternité.

» Je ne saurais écrire pluslonguement.

» Une invincible langueur m’envahit et meparalyse. Le trouble, la confusion de mon esprit sont tels queparfois il me semble que je vous hais pour l’angoisse mortelle oùvous me jetez. Mais bientôt je m’éveille de mon erreur et je sensque jamais femme n’a été aimée comme je vous aime.

» J’ai mis dans ces lignes suprêmes toutemon âme. Elle est maintenant dans vos mains.

» Quand vous recevrez cette lettre, vousserez encore à temps pour m’écrire par le courrier du soir. Jem’arrêterai à Zeeland demain, et je ferai prendre votre lettre aubureau de poste.

» Plus d’explications, plus d’excuses. Ceque j’attends de vous à présent, c’est un arrêt. Donnez-moi uneréponse qui ne me laisse pas une seule minute en suspens.

» Une dernière fois je vousdemande : « Voulez-vous être ma femme ? »

» Dites, simplement, oui ounon. »

V. – Miss Jethro se défend et se justifie.

» Je rendis la lettre à miss Jethro, ensilence.

» Les quelques paroles que nouséchangeâmes alors furent simples et brèves.

» – Vous avez dit non ?

» Elle baissa gravement la tête en signed’assentiment.

» J’aurais voulu lui épargner les autresquestions ; mais il fallait éclairer à tout prix cettesituation terrible.

» – Il s’est tué, n’est-ce pas, dedésespoir, de sa propre main ?

» – Je ne sais rien de certain et deprécis ; mais je le crains.

» – Ah ! et vous l’aimiezpourtant ?

» Elle me lança un regard d’étonnementsévère.

» – Est-ce que j’avais le droitd’aimer ? Est-ce que j’avais le droit d’accepter le nom d’unhonnête homme ?

» Elle reprit :

» – On dirait que vous me faitesresponsable de cette mort !

» – Involontairement responsable.

» Mais elle ne m’écoutait pas, ellesuivait le fil de sa pensée.

» – Croyez-vous qu’en écrivant ma réponsej’aie un seul instant envisagé l’éventualité d’un suicide ?James Brown était un homme sincèrement religieux. S’il eût été enpleine possession de ses facultés, il eût reculé d’horreur à l’idéed’une telle mort comme devant un crime.

» Je ne pouvais m’empêcher de trouverqu’elle avait raison. Il se peut que la seule vue d’une lame derasoir ait égaré un homme torturé par une intolérable douleur aumoment où l’on venait d’écraser sa dernière espérance. Il seraitpeu équitable de demander compte à miss Jethro de cet acte dedémence.

» En revanche, il m’était difficiled’approuver l’attitude gardée par elle lorsque la mort deM. Brown fut attribuée à un meurtre.

» – Pourquoi n’avoir pas protesté ?lui dis-je.

» Elle sourit amèrement.

» – Une femme ne songerait pas às’étonner. Une femme comprendrait d’instinct que je reculais devantune confession publique de mon odieux passé. Une femme sesouviendrait que je plaignais du plus profond de mon âme l’hommequi m’avait aimée et que je ne voulais point qu’à sa mémoires’associât le souvenir d’une violente passion pour une créatureavilie, passion se terminant misérablement par un suicide. Et,d’ailleurs, quand même je me fusse résignée à ce sacrifice de toutepudeur intime, qui sait si la parole d’une femme telle que je meserais avouée l’eût emporté sur l’opinion des médecins et leverdict du jury ? Non, monsieur, je n’ai rien dit, et j’avaisrésolu de me taire, tant qu’une alternative suprême ne me seraitpas posée. Le jour où M. Mirabel m’a suppliée de lui venir enaide, vous savez ce que j’ai fait. Et maintenant que les soupçons,même après un laps de temps considérable, risquent de troubler lavie d’un innocent, vous le voyez, fût-ce au prix de mon honneur, jen’hésite pas à élever la voix. Que pouvez-vous réclamer deplus ?

» – Mon pardon ! lui dis-je.Pardonnez-moi de vous avoir méconnue. Et veuillez m’accorder encoreune faveur. Puis-je répéter ce que je viens d’entendre à lapersonne qui, entre toutes, possède le droit incontestable deconnaître la vérité ?

» – Vous voulez parler d’ÉmilyBrown ? dit-elle. Pour elle, oh ! faites ce qu’il vousplaira.

» Sa voix eut un attendrissementsingulier quand elle ajouta :

» – Dites de ma part à la fille de JamesBrown que son image est mon refuge quand mes souvenirs me rongentle cœur. Je le croyais bien mort, ce misérable cœur ; elle luia rendu un souffle de vie. Jamais plus, dans notre pèlerinageterrestre, nous ne nous retrouverons face à face ; je la priede me plaindre et de m’oublier. Adieu, monsieur Morris ! adieupour jamais !

» J’avoue que je me sentis les yeuxhumides. Lorsque ce brouillard se fut dissipé, je m’aperçus quej’étais seul. »

Chapitre 3LA GRANDE CONSOLATION

Émily replia silencieusement les pages dumanuscrit d’Alban Morris.

Il n’y avait pas de doute possible : sonpère était mort de sa propre main !

Cécilia n’avait pas desserré sa douceétreinte. Émily appuya sa tête sur le sein de sa petite amie. Ellesouffrait sans mot dire ; sans mot dire aussi Cécilia sepencha pour lui mettre un baiser au front.

Au dehors, les sons épars dans l’air étaienten harmonie avec leurs douloureuses pensées. D’une maison voisines’échappaient des voix d’enfant scandant une mélodie traînante etplaintive ; la brise par moments frôlait contre les vitres lespremières feuilles jaunies par l’automne.

Combien de temps les deux jeunes filles,serrées l’une contre l’autre, demeurèrent-elles ainsi sansbouger ? Émily rompit le silence la première.

« Ah ! du moins, vous me restez,tous, chère Cécilia.

– Je ne vous reste pas seule, monamie.

– Eh ! qui donc me resteencore ?

– Oh ! j’aurais là-dessus quelquechose à vous répondre ; mais je crains de vous blesser.

– Me blesser !… Vous rappelez-vous,ma chérie, ce fait que nous avons lu ensemble dans je ne sais quellivre d’histoire ? Il s’agissait d’un supplicié mort sur laroue. Son épouvantable agonie s’était prolongée assez pour qu’ilpût déclarer qu’après les premiers coups du bourreau, sa faculté desouffrir s’était, en quelque sorte, engourdie. Je crois bien queles souffrances morales obéissent à la même règle. Non, vous ne meblesserez pas, ma Cécilia. Rien ne peut plus ajouter à madouleur.

– J’espère que je n’y ajouterai pas,Émily. Je voulais seulement vous faire une question. Est-ce quevous êtes, dites-moi, engagée à M. Mirabel ?

– Non, en vérité. Il m’a pressée deprendre cet engagement, mais je m’y suis toujours refusée.

– Ah ! et pourquoi vous yrefusiez-vous ?

– C’est… c’est que je pensais à unautre.

– À quel autre ?

– À Alban Morris.

– Ah ! quel bonheur ! s’écriaCécilia dans un sincère élan de joie.

– De quoi êtes-vous donc si heureuse,Cécilia ?

– Vous rappelez-vous, Émily, ce qui vousparaissait singulier tout à l’heure. Vous me demandiez, avecquelque surprise, pourquoi M. Morris, au lieu de venir à vouslui-même, m’avait chargée de vous apporter le récit que vous venezde lire. Je m’en étais étonnée la première, et je ne m’étais pasfait faute de lui exprimer mon étonnement. « Vous voyez,m’a-t-il dit, qu’il ne reste plus une ombre surM. Mirabel ; Émily est donc maintenant libre, – et libregrâce à moi, – de devenir sa femme. Mais je n’ai pas la force de lelui apprendre moi-même. Pour elle aussi bien que pour moi, lemieux, est donc que j’évite sa présence. Les souvenirs du passéplaideront-ils en ma faveur ? je l’ignore. Si son cœur estchangé, si elle doit être plus heureuse avec M. Mirabelqu’avec moi… » Il s’est interrompu. « Eh quoi, ai-je dit,vous vous soumettrez ? » Il a répondu : « Je mesoumettrai. Son bonheur avant tout. Je l’aime ! »

Cécilia s’arrêta en voyant les traitsbouleversés d’Émily.

« Chère amie, qu’avez-vous ? Vousai-je fait de la peine ?

– Oh ! non, non, Cécilia, vous meremplissez le cœur de joie, au contraire !

– À la bonne heure ! Eh bien, dites,voulez-vous recevoir Alban Morris ?

– Oh ! dans un pareil moment !quand je suis encore si troublée !….

– Ce moment est le bon. C’est en cemoment que vous avez besoin d’avoir auprès de vous tous ceux quivous aiment. Et qui donc pourrait, mieux qu’Alban Morris, calmervotre pauvre cœur tourmenté ? »

Elle jeta de côté les feuilles manuscritesqu’Émily avait sous les yeux.

« Écartez cela de vous, dit-elle. J’ai vuM. Morris ce matin même, avant de venir ici. J’étais trèsinquiète de la façon dont vous prendriez cette révélationdouloureuse. Je voulais l’avoir là, à proximité. Votre vieillebonne sait où il est. Laissez-moi l’envoyer chercher. »

Elle se levait. La porte s’ouvrit. MistressEllmother parut sur le seuil, riant et pleurant à la fois.

« Je suis une femme abominable !cria-t-elle. J’ai écouté par le trou de la serrure ! Et, deplus, je lui ai menti.

– À qui ? dit Cécilia.

– À M. Alban Morris donc ! jelui ai dit que vous aviez besoin de le voir. Donnez-moi mes huitjours si vous voulez ; mais il est ici. Levoilà ! »

Alban entra tout éperdu et se précipita auxpieds d’Émily.

Cécilia et mistress Ellmother disparurent ensilence. Le cœur oppressé d’Émily se fondit, elle éclata ensanglots.

« Alban ! Alban ! pourrez-vousme pardonner ? » s’écria-t-elle.

Il lui releva doucement la tête de façon àpouvoir plonger les yeux dans ses yeux.

« Mon amour, laissez-moi vous regarder.Vous rappelez-vous notre dernier entretien sous les beaux ombragesde Netherwoods ? Qu’est-ce que je vous disais ? Quej’avais la foi intime et profonde qu’en s’accomplissant, notredestinée, tôt ou tard, nous réunirait. Eh bien, aux jours les plusdouloureux, j’ai gardé cette douce espérance. Ma chère âme, lavoilà réalisée ! »

Chapitre 4CONCLUSION CAUSERIE DANS L’ATELIER

L’hiver était venu. Alban nettoyait sa paletteaprès une bonne journée de travail, la servante vint l’avertir quele thé était servi.

« Et puis, monsieur, il y a là une damequi vous demande.

– Son nom ?

– Miss Ladd. »

Alban courut au-devant de la visiteuse, lesdeux mains tendues.

« Soyez la très bien revenue !s’écria-t-il. Je n’ai pas besoin de vous demander si le voyage vousa fait du bien. Vous paraissez de dix ans plus jeune qu’audépart.

– C’est fort possible, dit miss Ladd enriant ; mais je serai bientôt de dix ans plus vieille si jeretourne à Netherwoods. Notre ami le docteur Allday avait raison dedéclarer close et finie ma période d’activité. Il faudra que jecède l’école à une directrice plus jeune et plus forte, pendantque, moi, je coulerai le plus doucement possible ce qui me reste àvivre dans quelque paisible retraite. Vous et Émily pouvez vousattendre à m’avoir pour voisine… Mais où est-elle donc,Émily ?

– En voyage. Dans le Nord.

– Dans le Nord ! Est-ce que parhasard elle serait chez mistress Delvin ?

– Vous l’avez dit. Oh ! mais ellesera soignée comme il faut ; mistress Ellmother l’accompagne.Vous connaissez Émily ; il n’y a pas moyen de la retenir,quand il s’agit de remplir ce qu’elle considère comme un devoir. Onn’a jamais fait appel en vain à sa bonté, à sa pitié. Ce malheureuxhomme s’éteignait lentement. Depuis des mois il n’a eu que desintervalles de santé relative. Mistress Delvin nous a écrit que lafin était proche et que son frère n’était déjà plus en étatd’exprimer qu’un seul désir : revoir une dernière fois Émily.Il y avait des heures qu’il ne parlait plus quand ma femme estarrivée. Néanmoins il l’a reconnue et sa figure s’est éclairée d’unfaible sourire. C’est à peine s’il a eu la force de lui tendre unemain tremblante. Elle l’a prise, s’est installée à son chevet, luia dit d’affectueuses paroles. À la tombée de la nuit, il s’estendormi, mais sans lâcher la main qu’il tenait. Peu à peu sa mains’est glacée, et on s’est aperçu alors que, sans un mouvement, sansun soupir, sans un frémissement des paupières, il avait passé dusommeil à la mort. Émily a voulu rester ensuite à la tour, pourassister et consoler la pauvre mistress Delvin, à qui sa présenceest infiniment douce. Mais, Dieu soit loué ! elle revient cesoir.

– Je n’ai pas besoin, fit miss Ladd, devous demander si vous êtes heureux ?

– Heureux ?… Je chante en recevantma douche le matin. Si ce n’est pas un signe certain de bonheurchez un homme de mon âge, je ne m’y connais pas.

– Et vos affaires, commentvont-elles ?

– Magnifiquement. Depuis que vousvoyagez, pour cause de santé, je me suis fait peintre de portraits.L’image de M. Wyvil doit décorer l’hôtel de ville du bourgdont il est le représentant, et notre bonne Cécilia a décidé lemaire et les échevins, tous fascinés de sa grâce, à me confier cetimportant travail.

– N’y a-t-il aucun projet de mariage entrain pour cette charmante enfant ? dit miss Ladd. Nous autresvieilles filles racornies, nous sommes grands partisans du mariage,monsieur Morris, bien que généralement on suppose le contraire.

– Il y a une chance, dit Alban. On a vu àMonksmoor un jeune lord, aimable et beau garçon, très estimé dansles régions parlementaires. Le hasard l’a fait arriver quelquesjours avant l’anniversaire de naissance de Cécilia, et il m’aconsulté sur le genre de présent qu’il pourrait offrir. Je lui aidit : « Ah ! si vous pouviez découvrir quelquepâtisserie nouvelle !… » Quand il a été bien convaincuque je ne plaisantais pas, il a dépêché à Paris et à Tours sonmaître d’hôtel, avec l’ordre de faire, chez les confiseurs et lespâtissiers locaux, de savantes et gourmandes recherches. J’auraisvoulu que vous pussiez voir Cécilia quand le jeune lord a présentéses cadeaux savoureux. Si je pouvais peindre ce sourire et ceregard, je serais le plus grand artiste du monde. Je crois qu’ellel’épousera. Est-il besoin de dire qu’ils seront immensémentriches ? Nous n’avons pas à les envier. Nous sommes richesaussi. Tout est relatif Le portrait de M. Wyvil mettra troiscents livres dans ma poche. J’en ai gagné cent vingt depuis monmariage en illustrant des publications pour les éditeurs, et il nes’en faut que de cinq schellings dix pence – vous voyez à quelpoint je suis précis – que ma femme ne jouisse d’un revenu annuelde deux cents livres. Conclusion : nous sommes riches autantqu’heureux.

– Bon pour le présent ; maisl’avenir ? dit miss Ladd avec un malin sourire.

– Le docteur Allday en répond, del’avenir. Il raffole des plaisanteries, aussi grivoises quevénérables, qu’il était d’usage, au temps de sa jeunesse,d’adresser aux nouveaux mariés. « Mon bon ami, » m’a-t-ildit, l’autre jour, je vous préviens que vous pourriez bien, d’ici àquelques mois, vous trouver dans la gracieuse nécessité d’avoirrecours à la faculté pour une jeune mère de votre connaissance.Dans ce cas, rappelez-vous, je vous prie, que je suis le médecin entitre de toute la famille. » L’excellent homme parle de meprocurer la commande d’un autre portrait. « Le plus grand desânes mes confrères – c’est lui qui parle – vient d’être nommébaronnet, et ses amis enthousiasmés ont décidé qu’ils le feraientpeindre de grandeur naturelle, ses jambes cagneuses dissimuléessous une robe, et ses yeux de grenouille fixant à travers sesbesicles un regard impérieux sur quelque patient apeuré. – Je vousobtiendrai ça ! » – Vous dirai-je ce que le docteur pensede la guérison de mistress Rook ? »

Miss Ladd leva les deux mains dans un gested’étonnement.

« La guérison !… Cette malheureuseest donc guérie ?

– Mais oui, et c’est une cure des plusprodigieuses, à ce qu’il paraît. Dans les cas de blessures aussigraves que la sienne, on n’avait pas encore constaté derétablissement. Lorsqu’on a raconté la chose au docteur Allday, ilest devenu très grave. « Je commence à croire au diable,dit-il, personne autre que ce docteur n’aurait pu sauver mistressRook ! » Tout le monde n’est pas de cet avis. Lesfeuilles médicales se sont occupées de l’intéressante malade ;puis on l’a fait admettre dans un excellent asile, où elle jouitd’une confortable oisiveté qui la mènera, espérons-le, à une vertevieillesse. Ce qu’il y a de drôle, c’est que, si on lui parle de samiraculeuse guérison, elle secoue mélancoliquement la tête :« Quel dommage ! dit-elle, j’étais prête à monter auciel. » M. Rook, débarrassé de son épouse, est le plusheureux des hommes. Il est au service d’un vieux gentleman idiot,qu’il mouche, promène et surveille ; et quand on lui demandes’il est content de sa place, il cligne de l’œil et tape sur sapoche. – Maintenant, miss Ladd, il me semble que c’est à votre tourde me dire vos nouvelles. En avez-vous qui vaillent lesmiennes ?

– Oh ! oh ! je crois que jepourrais trouver le pendant de mistress Rook. Vous souciez-vous desavoir ce qu’est devenue Francine de Sor ? »

Alban, qui jasait avec une gaieté d’écolier,prit subitement un air grave.

« Je ne doute pas, dit-il, non sansaigreur, que miss de Sor ne soit en bonne voie ; elle est tropperverse, trop dépourvue de cœur et de sens moral, pour ne pas êtreen pleine prospérité.

– C’est votre ancien scepticisme qui seréveille, monsieur Morris ; mais le scepticisme n’est pastoujours clairvoyant. Ce matin même, je suis allée chez lecorrespondant qui avait recueilli Francine avant mon départ del’Angleterre. Pour toute réponse à mes questions, il m’a montré ladépêche qu’il avait reçue du père de mon ancienne pensionnaire. Lemessage était assez bref pour qu’on pût le retenir facilement.

« Que ma fille fasse tout ce que bon luisemblera, pourvu qu’elle ne revienne jamais ici ! » C’esten ces termes que M. de Sor s’exprime au sujet de saprogéniture. L’agent, d’ailleurs, est aussi sentimental que sonclient. – « C’est une sotte ! me disait-il, elle a étédeux fois dupe : d’abord d’un amour déçu et maintenant d’unprosélytisme adroit. » Il m’a raconté alors que le desservantd’une chapelle catholique du voisinage avait capté et converti lariche héritière ; elle est maintenant novice dans un couventde carmélites de l’ouest de l’Angleterre ! Vous seriez-vousattendu à ce dénouement ? »

Miss Ladd parlait encore, on entendit résonnerla sonnette de la porte d’entrée.

Alban prêta l’oreille et tout à coup s’élançadans le vestibule.

« La voilà ! s’écria-t-il ;Émily ! mon Émily est revenue ! »

FIN

Share