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La Bande Cadet – Les Habits Noirs – Tome VIII

La Bande Cadet – Les Habits Noirs – Tome VIII

de Paul Féval (père)

Prologue – Le salon aux quatre fenêtres

I – La rue Culture

 

Un soir d’hiver de l’année 1840, par un froid noir et mouillé, un pauvre homme entra au poste de la rue Culture-Sainte-Catherine. C’était une bonne figure naïve et un peu étonnée. Il portait un costume bourgeois très râpé, avec un tablier de garçon pharmacien, dont la grande poche bâillait sur son estomac. Dans cette poche, il y avait un paquet assez volumineux,ficelé dans du papier d’emballage.

Il demanda la permission de se chauffer au poêle ; ce qui lui fut volontiers accordé. Le jour s’en allait tombant au-dehors, et dans l’intérieur du corps de garde la nuit était tout à fait venue. On n’avait pas encore allumé le quinquet.

Quand le pauvre homme s’en alla, personne ne s’aperçut qu’il n’y avait plus de paquet dans la poche de son grand tablier.

À quelques pas du corps de garde s’élevait une maison d’assez grand aspect et fermée sur le devant par un mur. On l’appelait l’hôtel Fitz-Roy. Le dernier duc de Clare (celui qui portait le titre de prince de Souzay) l’avait habité un temps avec la princesse sa femme. On disait qu’ils étaient séparés maintenant.

Et la maison restait déserte, au point que,depuis le décès d’un vieux concierge, qui était resté là comme un chien dans sa niche après le départ des maîtres, on n’avait pas vu une seule fois la porte cochère rouler sur ses gonds.

Du haut en bas de l’hôtel, hiver comme été,les contrevents fermés masquaient les croisées, ce qui mettait le quartier en mauvaise humeur. Les marchands d’alentour disaient, non sans raison :

– C’est comme si on avait dans la rue unmonument du Père-Lachaise. Qu’ils vendent ou qu’ils louent !Il y a de quoi mettre là-dedans douze ménages de rentiers ou unefabrique de bronzes, qui ferait aller le commerce.

Ce fut dans une allée étroite et sombre,située vis-à-vis de l’hôtel Fitz-Roy, que se réfugia l’homme aupaquet en sortant du corps de garde. Peut-être était-ce toutuniment pour se mettre à l’abri, car la pluie tombait. Nous devonsdire pourtant que, dans cette espèce de guérite, il avait plutôtl’air d’un factionnaire qui fait le guet.

Ajoutons qu’il n’était pas seul. Dans uneautre allée, également obscure, qui s’ouvrait au-delà de l’hôtelFitz-Roy, un autre individu se garait aussi de la pluie. Il avait,celui-là, un cigare à paille entre les lèvres, un vieux chapeaugris pelé posé de travers sur des cheveux plats, d’un jaunedéteint, et une redingote de forme « élégante » qui nevalait guère mieux qu’un haillon. Cela se voyait aux lueurs d’unréverbère que le vent balançait juste au-dessus de lui.

Cela ne se vit pas longtemps. Aussitôt quel’homme du corps de garde et lui eurent échangé de loin un signe,ils s’enfoncèrent l’un et l’autre dans la nuit de leursguérites.

Au bout d’un quart d’heure environ, unparapluie tout ruisselant tourna l’angle de la rue Saint-Antoine.Il protégeait, tant bien que mal, un homme d’aspect modeste et déjàâgé, qui tenait par la main une toute petite fille.

Le chapeau gris siffla et dit entre haut etbas :

– Échalot !

L’autre répondit par un coup de sifflet pareilet grommela :

– On y est, Amédée, fidèle au postejusqu’à la mort ! L’homme au parapluie et la petite fille,passant devant le corps de garde, s’éclairèrent un instant à lalueur du quinquet. L’enfant était tout en noir comme son père. Ellese pressait contre lui en trottinant et babillait en riant, malgréle froid qui rougissait ses joues.

Échalot, notre homme au paquet, la regardaitd’un air bon enfant.

– Quand Saladin aura cet âge-là, dit-il,vous verrez qu’il sera encore plus mignon !… Tiens ! onne voit plus Amédée. Méfiance ! c’est bien le papa Morand avecsa petite Tilde.

Il se rejeta dans l’ombre vivement.

Le vieux et sa fillette arrivaient en face dela porte cochère de l’hôtel. Ils s’arrêtèrent.

Alors eut lieu une chose qui avait presque lavaleur d’un événement, et qui, certes, eût attiré sur leur seuiltous les boutiquiers du quartier, en dépit même du mauvais temps,s’ils en avaient eu connaissance.

Mais personne ne bougea, parce que personne nesavait.

Papa Morand, comme Échalot l’appelait, donnale parapluie à tenir à sa petite en disant :

– Soyez sage, mademoiselle Tilde, et nevous mouillez pas.

En même temps, il tira de sa poche deuxgrosses clefs, dont l’une fut aussitôt introduite dans la maîtresseserrure de la porte cochère. Ce n’était pas le tout ; Échalot,qui regardait avec une curiosité avide, pensajudicieusement :

– Ça a dû rouiller rude depuis letemps !

Et, en effet, la main tremblante du vieuxavait beau s’efforcer, le pêne résistait.

– Faudra l’accoucheur ! pensait déjàÉchalot. Voyons ! fourre quelque chose dans la boucle,papa !

Comme s’il eût suivi cette suggestion muette,le vieux passa la seconde clef en travers dans la garde de lapremière, et, s’en servant comme d’un levier, appuya à deux mains.Le pêne sauta.

– Bravo ! fit Échalot. Auloquet !

Morand tâtait déjà le trou du« cordon » avec sa seconde clef. Ce ne fut, cette fois,ni long, ni difficile. La lourde porte roula en gémissant sur sesgonds rouillés, montrant une large ouverture, silencieuse et sombrecomme le seuil du néant.

– Viens vite, dit-il à la fillette, nousn’avons que le temps. Mais au lieu d’obéir, la petite fille reculaépouvantée.

– Je ne veux pas ! balbutia-t-elle,j’ai peur.

– Peur de quoi, sottinette ?

– Est-ce que je sais ? Desrevenants.

– Dame ! fit Échalot, l’endroit estbon pour ça.

Et il frissonna un peu pour son propre compteavant d’ajouter :

– Quoique c’est des bêtises. Les mortsn’ont ni pied ni patte pour se promener.

Avec une impatience sénile, Morand saisit lebras de la fillette, qui cria. Il la poussa en avant.

– Veux-tu bien te taire !ordonna-t-il.

– On ne nous a même pas vus !murmura-t-il en essuyant son front qui ruisselait de sueur sous lapluie glacée.

En cela, nous savons qu’il se trompait. Àpeine la porte de l’hôtel s’était-elle refermée que l’homme auchapeau gris s’élança hors de sa cachette. C’était, dans toute laforce du terme, un gaillard de mauvaise mine, suant la misèreprétentieuse, le vicefanfaron et la hideuse élégance du dandy crotté jusqu’àl’échine. En ce genre, Paris renferme des trésors ; c’est auplus profond de ses boues que grouille le pur type de don Juan,laid, dépenaillé, mais toujours vainqueur.

Échalot vint à la rencontre de son collègue etlui tendit la main avec cordialité :

– Ça va-t-il un peu, Amédée, depuis troisjours qu’on ne t’a vu ? Similor (c’était le nom de familled’Amédée) lui donna le doigt.

Il avait des gants !

– Tu l’as reconnu, c’est bien lui ?demanda-t-il.

– Parbleu ! répondit Échalot.D’ailleurs, il est déjà venu ce matin avant le jour, avec un boisde lit, des matelas et deux paniers, du vin et de la mangeaille…Mais tu ne t’informes seulement pas de Saladin ?

Similor haussa les épaules.

– Je t’en ai confié les soins matériels,répliqua-t-il, tu es bon pour ça. Moi, je m’occupe de son avenir.Quand il aura l’âge d’une éducation libérale, je m’en charge.

– Sais-tu où je l’ai mis ?

– Ça m’est égal…

– Tu n’as pas le cœur d’un père, Amédée,interrompit Échalot avec reproche, pour ton fils naturel, dont jene suis, moi, que la nourrice et l’adoptif. Je l’ai mis dans legiron du gouvernement, ici près… et qu’au lieu de fumer des havanesà tuyau, tu pourrais bien contribuer pour un sou à son lait. Jen’ai pas de fortune, tu le sais bien.

– Voilà ! dit brusquement Similor,marque la nourriture, on te soldera plus tard. Je ne peux pasm’habituer aux détails du ménage. Et parlons affaires : tu esde planton, ici, jusqu’à nouvel ordre.

– Dis-moi au moins de quoi il retourne,supplia Échalot ; est-ce que c’est vraiment les HabitsNoirs ?…

La main de Similor s’appuya sur sa bouchecomme un bâillon.

– Malheureux ! s’écria-t-il, enpleine rue ! des mystères comme ça !

– Ça m’a échappé, balbutia Échalot.

– On te pardonne pour une fois, ditSimilor, mais de la prudence ! Il mit trois pointsd’exclamation après ce mot et poursuivit :

– Moi, je vas jusqu’à l’estaminet del’Épi-Scié dire à M. Tupinier que le vieux et la petite sontarrivés. Il tient à moi à cause de ma capacité, quoique ça letaquine de me voir réussir mieux que lui auprès des dames.

– On chercherait longtemps, dit Échalotavec une admiration tendre et profonde, un quelqu’un doué de toustes divers avantages. Si tu avais seulement une idée de sensibilitépour moi, ton meilleur ami, et pour ton fils que j’allaite…

Échalot était long quand il parlait des chosesdu cœur. Le bel Amédée le coupa tout net d’une tape sur l’épaule etconclut :

– Reste donc ici, bonhomme, et dès que lavoiture se montrera, pique une course jusqu’à L’Épi-Scié. Tudemanderas…

– M. Tupinier, parbleu !

– Du tout ! Tu demanderas moi,Amédée Similor, dont l’importance grandit tous les jours. Tusais ? Quand ça ne sera plus possible de nous entre-tutoyer,on te fera signe.

Il tourna le dos et s’éloigna dans ladirection du boulevard. Échalot, resté seul, le suivit des yeuxjusqu’au détour de la rue.

– Pour le truc de s’habiller toujourscomme un flamboyant, dit-il en secouant la tête avec mélancolie, çay est ; pour le bagout aussi, et l’imagination déréglée, et lacouleur des cheveux à la mode, et l’effronterie auprès du sexe, ettout ce qui fait mon envie pareillement : il a les succèsd’Adonis dans l’antiquité ! Mais pour avoir de ce qui bat sousle gilet, un brin de cœur, quoi jamais ! Il ignore lesentraînements de la nature dans le foyer domestique. On dit quec’est nécessaire pour gravir plus à son aise l’échelle del’ambition et des bénéfices. Tant pis, alors ! moi, j’aimemieux ignorer les jouissances de l’amour-propre que de les acheterau prix de mon âme sensible ! Je vas toujours allaiterSaladin.

Il rentra au corps de garde et retrouva sonpaquet de papier ficelé dans le coin où il l’avait laissé. Il leprit et l’ouvrit par le haut comme on fait pour les cornets depoivre. Aussitôt quelque chose remua et cria dans le papier.

– Tais ton bec, Saladin, petitedrogue ! dit Échalot avec les tendres inflexions d’une mère,ce n’est pas le moment de rager quand on t’apporte lagoutte !

Il tira en même temps une cornue en verre dela grande poche de son tablier, et une énorme bouche d’enfantsortant du paquet en saisit le goulot pour boire avidement.

C’était Saladin, fils naturel de Similor etadoptif d’Échalot.

Les gens du corps de garde s’approchèrent etfirent cercle.

Dans la cour de l’hôtel Fitz-Roy, le papaMorand essayait de faire entendre raison à la petite fille quipleurait, saisie par une de ces terreurs d’enfant que rien ne peutcalmer, sinon le grand jour. Ce qui l’entourait n’avait en soi riende particulièrement effrayant : c’était une cour, herbue commeune prairie, ayant à droite la loge du concierge, à gauche, lesécuries, et, au fond, l’hôtel, où l’on montait par un perron dontles marches disparaissaient sous de hautes touffes de plantesdesséchées.

Le vieux entra dans la loge et tâtonnalongtemps, étourdi qu’il était par les cris de sa petite. Il trouvaenfin par terre, auprès de la cheminée, une lanterne, et, toutaussitôt, frottant une allumette chimique, il éclaira l’intérieurde la loge, où pas un seul meuble ne restait.

L’enfant se tut, mais resta serrée contre lui,promenant à la ronde son regard curieux et farouche.

– Tu vois bien qu’il n’y a pas derevenants, dit le vieillard en essayant de sourire.

Mais l’enfant répondit :

– Puisque je les ai vus tous pendantqu’il faisait noir !

Tenant d’une main son parapluie, car l’averseglacée redoublait, et de l’autre la lanterne, le vieux sortit de laloge et traversa la cour. La petite Tilde suivait en le tenant parle pan de sa redingote, mais elle trébuchait à chaque pas parce quel’herbe avait déchaussé les pavés. Ils arrivèrent au perron dontles marches disjointes tremblaient, et ils montèrent à travers laforêt des plantes sèches. Le vieux avait maintenant un grostrousseau de clefs à sa ceinture.

Il ouvrit la porte qui donnait sur le perronet entra dans le vestibule humide et froid où il n’y avait rien,sinon un objet qui arracha à l’enfant un cri de terreur.

C’était le squelette d’un lévrier de la grandeespèce, disséqué par le temps comme aurait pu faire le plus habilepréparateur, et couché sur les dalles noires et blanches à quelquespas du seuil.

– C’est certain que j’aurais dû rangerCésar, grommela le vieillard entre ses dents.

Il ferma le parapluie, déposa la lanterne ettraîna la carcasse du chien dans un angle du vestibule enajoutant :

– Ne faites pas la méchante, mademoiselleTilde, César ne vous mordra pas si vous êtes sage. C’était unebonne et belle bête quand il était en vie. Il avait mangé une foisun des bouvreuils de ce coquin de Jaffret, je parie que c’est luiqui l’aura laissé enfermer dans le temps… Ah ! il en a passédu temps, depuis ce soir-là !

Il reprit la lanterne et monta l’escalier. Safigure, éclairée maintenant, semblait moins vieille que satournure. Elle exprimait la douceur, l’entêtement et une certainefaiblesse d’esprit.

La petite Tilde montait derrière lui toutefrissonnante. Elle ne disait plus rien, mais son minois intelligenttrahissait avec énergie les sentiments d’effroi confus que luiinspirait cette maison morte.

Ici, en effet, tout était mort, et lesquelette du noble ami des anciens maîtres, le chien César, couchéen travers du seuil, pouvait servir d’enseigne aux désolations dela demeure abandonnée.

L’enfant et son conducteur traversèrentplusieurs chambres vides dont les tapisseries tombaient enlambeaux ; rien n’y restait, pas même un siège. Les pasmarquaient dans une poussière épaisse, et, malgré l’abri descontrevents clos, le vent du dehors entrait par les vitres brisées.Aucun obstacle ne s’était présenté depuis le vestibule. Toutes lesportes étaient ouvertes.

Dans la quatrième pièce du premier étage,M. Morand s’arrêta enfin devant une porte fermée, et, pendantqu’il cherchait une clef dans le trousseau, il dit à lapetite :

– Ici, vous n’aurez plus peur,mademoiselle Tilde. Vous aurez un bon feu pour vous réchauffer etun gâteau si vous me faites une risette.

Il poussa la porte. Nous devons avouer que lalueur de la lanterne éclaira faiblement une pièce qui neressemblait en rien à celles qu’on venait de traverser. C’était unevaste salle, percée de quatre fenêtres au-devant desquellestombaient des draperies sombres, mais belles. Des sièges de formetrès ancienne s’alignaient autour des murailles recouvertes demagnifiques boiseries où pendaient de grands cadres aux doruresfoncées. Au-dessus des portraits qu’on distinguait à peine, à telpoint que les rayons de la lanterne étaient submergés par la nuit,des écussons se penchaient, allumant quelques étincelles auxsculptures de leurs cartouches.

Au fond, le bon feu annoncé, qui avait dûbrûler plantureusement, il est vrai, mais dont les tisons consumésallaient s’éteignant sous les cendres, couvait dans une haute etlarge cheminée de marbre sculpté, supportant un miroir de Veniseentouré d’une bordure monumentale.

Parmi toutes ces choses, grandes comme lessouvenirs d’autrefois, deux objets modernes, mesquins mais propres,étonnaient le regard. C’était d’abord un lit d’acajou tout battantneuf et qui semblait sortir d’un magasin à bon marché de la rue deCléry ; c’était ensuite un maigrelet guéridon, du même acajouplaqué, de la même provenance archibourgeoise, supportant unplateau à thé, une volaille froide, des gâteaux, une carafe etplusieurs bouteilles.

La figure de M. Morand devint plus grave,s’il est possible, quand il franchit le seuil de cette pièce. Il sedécouvrit d’un geste involontaire : on eût dit qu’il entraitdans une église.

– Est-ce beau, Tilde, macoquinette ? demanda-t-il.

L’enfant ouvrait de grands yeux curieux maisfâchés. Certes, elle ne trouvait là rien de beau, sinon l’acajouluisant du lit et de la tablette. Elle ne regardait pas même lesgâteaux.

M. Morand l’enleva dans ses bras et lamit dans un fauteuil énorme, où elle disparut comme une mauviettequ’on servirait sur un de ces grands plats d’argent, mesurés parl’appétit de nos pères à la taille des boucliers chevaleresques.M. Morand roula le fauteuil contre un guéridon, sucra un verrede vin, rapprocha les gâteaux et dit :

– Fais la dînette, si tu veux ; moi,je vais travailler.

Et, retroussant ses manches, il se mitaussitôt, en effet, à besogner avec une activité extraordinaire.D’abord, il empila des bûches dans le foyer où le feu ralluméflamba. Ensuite, saisissant un balai, il nettoya vigoureusement leparquet, avant d’épousseter les meubles à tour de bras. La sueurdécoulait de son front, mais il ne s’en apercevait pas. Il parlaittout seul, disant :

– Ça m’a fait plaisir de revoir les émauxde Clare ! L’enfant ne sait pas ce que veut dire ce soleild’or qui rayonne sur champ d’azur… Elle est ici chez elle entouréede ses aïeux. Mais, j’ai presque honte de regarder mes aïeux et mesaïeules… Ah ! ah ! les descendants des rois ne valent pascher à l’heure qu’il est !

Il eut un rire amer, et, soulevant le matelas,il déploya pour faire le lit une vigueur qu’on n’eût jamaisdevinée, à voir son pauvre corps exténué.

– Fitz-Roy ! Fitz-Roy !grondait-il d’une voix entrecoupée par ses efforts ; fils deroi ! fils de roi ! c’est mon nom, c’est le sien. Etpourquoi aurait-elle peur dans la maison de ses pères ? J’aicherché une place de concierge pour lui donner du pain, et je nel’ai pas trouvée. Fils de roi ! Fitz-Roy ! Nous étionsbien riches et bien puissants !

Il alluma les bougies des candélabres etcelles du lustre, faisant ainsi surgir les personnages destapisseries, ressuscitant les grands seigneurs qui s’appuyaientdans les cadres sur la garde de leurs épées, et les belles damessouriantes dont la main tenait une rose ou un éventail. Touts’animait à ce jour nouveau. Le brocart des meubles étincelait etle soleil d’or, répété à satiété dans les armoiries, semblaitsecouer sa chevelure de rayons. La magnifique pendule fut remontéeet mise à l’heure qu’il était à la pauvre montre d’argent deMorand : huit heures.

Quand il eut achevé, il promena son regardtout autour de la chambre en tamponnant son crâne baigné de sueuret dit :

– C’est comme autrefois, M. le ducpeut venir !

Puis, se tournant vers l’enfant qu’il avaitoubliée et voyant qu’elle n’avait pas même touché au vin sucré niaux gâteaux, il vint vers elle avec colère.

– Pourquoi ne manges-tu pas, petitebête ? lui demanda-t-il durement. Dans les yeux effarouchés deTilde une larme vint :

– Puisqu’on a froid dans les os, ici,dit-elle : viens-nous-en chez nous, j’aime mieux notregrenier…

En ce moment, au corps de garde de la rueCulture, Échalot retirait le goulot ébréché de la cornue du« bec » de Saladin rassasié, et répondait avec bonté auxhommes du poste qui l’interrogeaient curieusement.

– C’est vrai, disait-il, qu’en laissantmon paquet à l’hasard d’un établissement militaire, j’aurais dûprévenir le caporal qu’on ne s’assît pas dessus, pouvant le blesserpuisqu’il est en vie…

– Éveillé comme une souris, le vilainmôme ! interrompit le caporal. En a-t-il unecaverne !

Échalot referma le haut du paquet dont lepapier était percé de petits trous et y mit deux épingles.

– Les trous, dit-il, c’est pour lafaculté de la respiration. Tel que vous le voyez, ce pierrot-làsera marquis, ou prince, c’est sa destinée et il en a tous lespapiers, conservés dans un lieu mystérieux par suite du malheur deses ancêtres. Les personnes intéressées à persécuter sa jeunessem’ont offert ma fortune pour verser trois gouttes de mort-aux-ratsdans son lait, mais plutôt mourir…

Le militaire est romanesque, on ouvrait desyeux tout ronds autour de lui. Cependant le caporaldemanda :

– Qu’est-ce que vous faites de votreétat, vous, l’homme ? Vous avez comme ça un air qui ne meparaît pas conforme.

Échalot répondit, en remettant son paquetfermé dans sa grande poche :

– Outre l’allaitage de Saladin etl’amitié de Similor, qui est avec moi comme Oreste et Pylade, jem’adonne à l’intrigue sans jamais manquer à l’honneur !

Il avait l’air à la fois modeste et fier enprononçant ces paroles remarquables. Les hommes du postes’entre-regardèrent et le caporal se toqua le front en disant toutbas :

– Ça me fait l’effet qu’il ne l’a pasinventé !

Les autres éclatèrent de rire. Échalot avaitcompris. Sa physionomie étonnée et naïve exprima la plus viveindignation. Il allait répondre du haut de sa dignité offensée,quand un bruit de roues se fit entendre au-dehors.

Aussitôt, il s’élança vers le seuil.

– La voix du devoir m’appelle, dit-il, jene vous en veux pas : l’énigme de ma conduite est au-dessus devotre portée. À vous revoir ; si je repasse dans le quartier,j’entrerai vous dire un petit bonjour, rapport à Saladin, qui aimevotre température.

Quand il fut sorti, toutes les voixdemandèrent en chœur :

– Qu’est-ce que c’est que cetoiseau-là ?

Le caporal répondit avec un bienveillantdédain :

– Sûr qu’il n’a pas l’extérieur d’unassassin du gouvernement ! Le bruit de roues venait d’unegrande berline de voyage marchant au pas de quatre chevaux. Elles’arrêta devant l’hôtel Fitz-Roy et le cocher cria :

– Porte, s’il vous plaît !

Échalot avait déjà repris sa faction dansl’allée d’en face.

Les deux battants de la porte cochères’ouvrirent. La berline fut introduite dans la cour où le papaMorand se tenait avec sa lanterne.

Un domestique à livrée sombre descendit dusiège, et deux autres, habillés pareillement, quittèrent laberline, d’où l’on retira, non sans peine, un malade qui étaitaussi pâle qu’un mort. À ce malade, le vieux Morand dit ens’inclinant avec respect :

– Monsieur le duc, je vous salue, soyezle bienvenu dans votre maison.

Le malade répondit par un signe de tête àpeine perceptible.

Les trois domestiques, auxquels se joignitMorand, placèrent le matelas du malade sur une civière, et on luifit ainsi monter le perron.

La petite Tilde suivait, portant lalanterne.

II – Entrez, madame

 

Le cocher, pendant cela, refermait la grandeporte.

Ce fut seulement alors qu’Échalot montra safigure effarée à l’ouverture de sa guérite. Un instant, il restabouche béante à regarder la porte close, puis il dit :

– J’ai tout vu par suite de mon habileté,mais ce que ça signifie, je n’en sais rien. Vois-tu, Saladin, c’estdes mystères et problèmes que le traître de l’Ambigu n’yconnaîtrait goutte ! On croit savoir, pas vrai, qu’Amédée estl’auteur de tes jours avec Ida, que ma passion a toujours respectéede son vivant : ah bien ! ça n’empêche que ton pèrelégitime est peut-être parmi ces gens-là, et que tu as droit à sonhéritage plein d’opulence. Y a de l’argent au fond de tous lesmystères, quoiqu’on y trouve parfois la mort, quand on n’a pas lamanière de s’en servir. Viens faire notre rapport ; àL’Épi-Scié, tu verras jouer la poule.

En prononçant ces derniers mots, Échalot, quiméprisait les éclaboussures, pataugeait déjà à pleine course dansla direction de la place Royale.

La rue Culture était déserte sous la pluieglacée. Les boutiques, d’aspect modeste et à peine éclairées,montraient à travers leurs vitres la salle de vente où nul clientne s’attardait, les demoiselles engourdies au comptoir et tout aufond, dans le trou de famille, les patrons pelotonnés autour dumaigre foyer.

Il paraît qu’on fait fortune au Marais commeailleurs, dans le commerce, mais on n’en a pas l’air.

On y est curieux outre mesure et dans laproportion même de l’ennui silencieux qui semble planer sur cetteville grise qui est, dans Paris, à cent lieues de Paris, si quelquemoniteur secourable eût entrouvert chaque porte et glissé lanouvelle du mystérieux événement : la visite nocturne faitepar quelques vivants à la maison morte, ni le froid ni la pluien’auraient empêché tous les seuils de se peupler comme en un jourde révolution. Du fond des allées obscures, une fourmilière humaineeût jailli à bas bruit, singulière foule qui sent le moisi et lerenfermé, cohue bavarde, mais timide, qui met une sourdine à sesclameurs et ne semble pas chez soi au grand air.

J’ai vu cela parfois quand le canon parle dansParis pour une fête ou pour une bataille, quand l’heure estannoncée où l’on aperçoit la queue de la comète, quand le premiervent d’une « affaire Tropmann » éveille des frémissementsterribles et joyeux dans ces profondeurs où Le PetitJournal lui-même est trop cher… Aucun quartier n’est siabondamment habité que ce Marais désert. J’ai vu toutes lesfenêtres de tous les étages s’entrouvrir à la fois, montrant descollections non décrites, des choses, des hommes, des femmes siabsolument invraisemblables que le Tour du Monde n’oseraiten donner la gravure.

En tout cela tranquille, discret, rangé, unpeu cauteleux même, comme si une loi d’acier, forçant la décence etproscrivant le bruit, pesait spécialement sur cette contrée quidort entre les cris de la place de la Bastille, les violons du paysdes écoles et l’éternelle farandole des boulevards.

Le bien vient en dormant, dit le proverbe,mais encore faut-il s’éveiller pour le prendre. Je ne sais pas decomète à queue, ni d’émeute, ni d’affaire Tropmann qui fussentcapables d’intéresser la rue Culture à l’égal de l’énigme poséedepuis des années : l’abandon de cette grande maison qui, partous les jours de l’année, du matin jusqu’au soir, jetait son défià la curiosité publique.

Eh bien ! le mot de la charade venait depasser dans la rue en berline à quatre chevaux, et personne ne s’endoutait ! La porte incessamment fermée (combien de regards laguettaient d’ordinaire !) s’était ouverte, et nul ne lesavait. Le corps de garde inutile n’avait pas envoyé ses hommesavec des clairons pour annoncer la grande nouvelle. La berline àquatre chevaux était entrée ; les deux battants de la lourdeporte étaient retombés sur l’énigme, et, le froid aidant, la pluie,la somnolente paresse des soirs d’hiver, pas un ni pas une, dans larue Culture, ne savait que le bonheur était là : charade,énigme, rébus, drame noir comme ceux de la Porte-Saint-Martin, etauxquels on aurait pu assister gratis !

Quand sonnèrent les neuf heures au clocher del’église Saint-Paul, un mouvement se fit. Les dernières boutiquesboulonnèrent leurs clôtures. La pluie tombait toujours, monotone etfroide, mais qui eût dénoncé la présence du drame, derrière ce murnoir au-delà duquel l’hôtel Fitz-Roy sommeillait, comme tous lesautres soirs de la vie, à l’abri de ses contreventsbarricadés ?…

Dans le grand salon aux quatre fenêtres, lemalade de la berline était couché sur le lit d’acajou, placé, sanscarrée ni rideaux, à droite de la cheminée. Auprès de lui, sur latable de nuit, était une cassette ouverte et vide.

On avait éteint le lustre, sur son ordre sansdoute, et un vieux paravent se dressait entre la lumière descandélabres et son regard.

Son visage, couvert de pâleur, restait ainsidans l’ombre.

Il était jeune encore ; ses cheveux noirsabondants et bouclés, épars sur l’oreiller, faisaient un cadre à safigure presque livide, aux traits réguliers et fiers, mais dont lamaigreur éveillait l’idée d’une fin prochaine.

Il y avait surtout cette ligne inquiète etdésolée qui abaisse les coins de la bouche en allongeant la lèvresupérieure. Les yeux, cependant, restaient calmes dans leursorbites agrandies.

Ce mourant, car aucun autre mot ne pouvait lemieux désigner, s’appelait William-Henry Fitz-Roy Stuart de Clare,prince de Souzay. Il n’avait pas plus de trente ans. Depuisquelques mois seulement, il était duc de Clare par la mort dugénéral pair de France du même nom, et chef de cette noble maison,devenue française après la déchéance du roi Jacques Stuart, dont lepremier Fitz-Roy était, dit-on, le fils naturel.

Il y avait une demi-heure environ queM. le duc de Clare avait été apporté sur son matelas, àtravers les chambres ravagées. Depuis lors, il n’avait pas bougé,couché qu’il était là sur le dos, les yeux ouverts et fixes.

Les valets à la livrée sombre s’étaientretirés.

Il ne restait dans le salon que M. Morandet Tilde, qui s’était cachée, curieuse, mais tremblante, dans unpli de draperie le plus loin possible du lit d’agonie.

La pendule sonna. Une étincelle s’alluma dansles prunelles mornes du malade, pendant qu’il comptait les coupsfrappés par le timbre au nombre de neuf.

– C’est l’heure, dit-il d’une voix creuseet dont le son fit tressaillir la petite fille dans son coin etMorand dans son fauteuil.

C’était la première parole que M. le ducde Clare, prince de Souzay eût prononcée.

Il ajouta :

– Elle va venir.

Morand se leva et se rapprocha du lit, auprèsduquel il se tint désormais debout, dans une attitude triste etsoumise.

M. le duc tourna vers lui son regard quiétait bienveillant et doux.

– Mon cousin, dit-il, j’ai beaucoupsouffert, c’est vrai, puisque j’en vais mourir, mais cela nem’excuse point de vous avoir oublié.

– Prince, répondit Morand qui baisa unede ses mains pâles avec un respect mêlé de tendresse, vous ne medevez rien et je ne me plains pas.

– Si fait, Stuart, vous êtes mon parentet vous n’êtes pas riche. Vous m’aimiez quand j’étais enfant…

– Et je vous aime encore, prince, dumeilleur de mon cœur !

– Je le crois, je l’espère… N’avez-vouspas une fille, Morand ? La petite Tilde s’entortilla dans lerideau pendant que son père répondait :

– Grâce à Dieu, si fait, prince. L’enfantest tout ce qui me reste en ce monde.

Les paupières lourdes du malade retombèrent.Sa pensée avait tourné.

– Elle sera riche, murmura-t-il comme parmanière d’acquit. Elle est Stuart de Clare comme moi, je veuxqu’elle soit riche.

Puis il ajouta, en élevant la voix :

– Moi aussi, j’ai un fils !

– Assurément, mon cousin… commençaMorand.

Mais le malade l’interrompit d’un gestedouloureux, et prononça si bas qu’on eut peine àl’entendre :

– Ai-je un fils ?… Il y eut unsilence.

Le malade avait fermé tout à fait les yeux etsa respiration râlait sourdement dans sa poitrine.

Au bout d’un instant, il répéta :

– Ai-je un fils ? Puis ildemanda :

– Morand, mon cousin, combien de minutesla pendule marque-t-elle après neuf heures ?

Morand fit le tour du paravent, regarda etrépondit :

– Cinq minutes.

– Elle est en retard, dit le malade, etje me sens bien faible.

– Voulez-vous prendre un doigt de vin,prince ?

– Non…

Ses lèvres continuèrent de remuer lentement,mais sans produire aucun son. Morand crut comprendre qu’ildemandait un médecin.

– Nous en avons un qui demeure prèsd’ici, dit-il, un savant et un saint ; je ne l’ai jamais vu,mais tout le monde sait le nom du Dr Abel Lenoir.

Ce nom produisit sur le malade un effetextraordinaire. Il se leva tout d’une pièce comme si une décharged’électricité l’eût dressé sur son séant et son visage blême pritune expression si effrayante que Tilde se colla au mur en poussantun cri de terreur.

– Pardonnez-moi, balbutia Morand, je n’aipas voulu…

– Ai-je un fils ? prononça pour latroisième fois le mourant qui se laissa retomber sur sonoreiller.

Au bout d’un instant, il demandaencore :

– Combien de minutes après neufheures ?

– Huit, répondit Morand.

– Avez-vous pris soin de tenir ouverte laporte qui est au bout du jardin ?

– Oui, prince. J’ai obéi en cela comme entout ce qu’ordonnait votre lettre.

– Huit minutes, dit tout bas le malade,et je lui avais écrit : « Je me meurs… »

Il s’interrompit et sembla tendrel’oreille.

– Écoutez ! fit-il.

Le papa Morand écouta, mais il n’entenditrien.

– C’est que vous n’êtes pas pour mourir,dit M. de Clare avec son morne sourire. Allez, mais nonpas dans la chambre voisine. Soyez au rez-de-chaussée ; je neveux pas qu’on entende ce qui sera dit ici.

– Cependant, objecta Morand, si vousaviez besoin…

Le gland d’un cordon de sonnette pendait aucoin de la cheminée. M. de Clare montra qu’il pouvaitl’atteindre en étendant le bras.

Morand sortit, et Tilde, délivrée, seprécipita sur ses pas.

Dès que M. le duc fut seul, il recommençaà prêter l’oreille, et bien qu’aucun bruit appréciable ne se fît,il éleva la voix pour dire :

– Entrez, madame !

Et tout aussitôt s’ouvrit la porte qui faisaitface à celle par où Morand était sorti.

III – Angèle

 

Une femme parut sur le seuil, et s’y arrêtapour jeter un regard dans le salon. Elle était grande etadmirablement gracieuse dans sa taille dont une robe noiredessinait les contours. Un voile épais de dentelle noire retombaitsur son visage, et pourtant je ne sais quel rayonnement de jeunesseet de beauté traversa l’atmosphère lugubre du salon.

Vénus ne se déguise pas, a dit le poètelatin : incessu patuit dea ; un mouvement latrahit, un geste la dévoile. Ainsi en est-il de tous leschefs-d’œuvre de Dieu. Cachez une rose et son parfum ladénoncera.

Mais dans le vers de Virgile, Vénus marche, etc’est à son allure divine qu’elle est reconnue : celle-ci, lafemme arrêtée au seuil, ne bougeait pas ; le charme étrangedont je viens de parler s’épandait de son immobilité même.

– Angèle ! murmura le malade dontl’œil eut une lueur ardente, pendant que ses pauvres joues pâlesreprenaient une nuance de vie, approchez-vous de moi. Je vousremercie d’être venue.

Elle traversa aussitôt la chambre d’un pasrapide, mais silencieux. La panthère, cette créature charmante etterrible, marche sur des coussinets de velours. Le malade tremblaitcomme l’enfant qui a désiré violemment et qui voit tout à coupsurgir son souhait accompli.

Elle s’arrêta à deux pas du chevet de son mari(car cette femme était Mme la princesse de Souzay,duchesse de Clare depuis la mort du général), à la place même oùMorand était naguère.

Elle n’avait pas encore parlé, mais tout enelle disait la profonde émotion qui la poignait.

– Angèle ! répéta le malade commes’il eût éprouvé à prononcer ce nom une volupté mortelle quil’exaltait et le brisait à la fois, approchez-vous.

Elle obéit.

– Donnez-moi votre main.

Elle obéit encore, mais quand le malade voulutporter cette main à ses lèvres, elle la retira, disant toutbas :

– Ne faites pas cela, monsieur leduc !

Il répondit, et son accent était plein deprières :

– Ne voyez-vous pas que je vaismourir ?

L’étoffe de la robe et le voile eurent unfrémissement.

– Je voudrais, dit-elle, de sa voix graveet harmonieuse comme un chant, prolonger votre vie au prix de lamienne !

Un sourire incrédule erra sur les lèvres deM. de Clare, qui murmura :

– Vous serez libre après ma mort. Ellebaissa la tête et ne répliqua point.

– Que je vous voie encore une fois !dit-il. Aussitôt, elle leva son voile.

Ce fut comme un éblouissement dans cettechambre de deuil : un front de jeune fille, tout radieux denoble candeur sous la richesse d’une adorable chevelure blonde, decette nuance qui brûle et rafraîchit la bouche dans lebaiser ; un regard de femme, doux et tranchant comme le fil deces lames damasquinées où l’acier mat étincelle d’or, un nez droit,ailé délicatement, une bouche sérieuse où se devinaient lesenchantements du sourire, un cou flexible aux lignes caressantes,et sur tout cela le charme éclatant, qui ne se définit pas, lecharme de l’épanouissement accompli, mais tout jeune, prodiguant letrésor de ses premiers parfums.

Son âge ? L’aîné de ses fils avait douzeans, mais il y a un miracle de jeunesse dans la parfaite beauté. Etcelle-ci était « belle à la folie » comme avait ditM. le prince de Souzay, qui n’était pas encore duc de Clare,en la voyant pour la première fois.

Belle de toutes les beautés, régulière etpiquante, pleine en même temps de tendresses et de fiertés, rieuseet digne, hautaine avec des souplesses imprévues ; elle avaittout, jusqu’à la gentillesse qui semblait si fort au-dessousd’elle.

Quand elle releva son voile, deux larmessuspendues à ses longs cils roulèrent sur la pâleur veloutée de sesjoues.

Le duc laissa échapper un gémissement. La joiedouloureuse qu’il éprouva était trop forte pour lui. Il ferma sespaupières éblouies.

– Vous êtes plus belle que mes souvenirsde bonheur ! dit-il, parlant pour lui-même avec la voix del’extase. Je me suis reproché souvent de vous avoir aimée ;qui donc aurait pu ne pas vous aimer ?…

« Mais vous avez souffert, vous aussi,Angèle ? s’interrompit-il en la contemplant de nouveau.

– Oui, dit-elle, je souffre, c’estvrai.

– Cela vous serait-il un soulagement sije vous pardonnais avant de mourir ?

D’un mouvement rapide comme l’éclair elle sepencha et mit un baiser sur sa main. Il en eut un choc dont laviolence l’épuisa, et il pleura à son tour, balbutiant :

– Si vous aviez eu confiance en moi,comme nous aurions été heureux !

Elle se redressa, son émotion n’existaitplus.

– Jamais, prononça-t-elle froidement, jene vous ai trompé, monsieur le duc. Si j’accepte votre pardon avecreconnaissance, c’est que j’ai été votre malheur, mais cela, endehors de ma volonté et malgré moi.

Pour la seconde fois, le malade ferma lesyeux. Au bout d’un instant, il demanda :

– Mon fils est-il vivant ?

– Oui, dit-elle.

– Et le vôtre ?

– Oui.

C’était le même mot, mais l’accent était sidifférent que M. de Clare retomba tout au fond de samortelle tristesse. Il dit :

– Je pourvoirai au sort de votre fils,madame.

– Je ne vous ai rien demandé,répondit-elle.

– C’est vrai, vous êtes fière pour lui.Celui-là, vous l’aimez, mais l’autre… Mon fils est condamné. Il n’ajamais eu de père, et il n’aura pas de mère, Angèle !Angèle ! Je vous hais et je vous maudis !

Angèle ne pleurait plus, mais sa belle têtepensive s’inclinait.

– Prince, dit-elle, vous ne savez rien demoi. Votre fils est mon fils, Dieu m’est témoin que je veux remplirmes devoirs de mère. Je suis ici pour cela. Vous vous trompez encroyant me haïr, et vous n’avez pas le droit de me maudire.

Sa voix parlait de haut, mais avec desinflexions d’une douceur angélique. Tout à coup, ses genouxfléchirent d’un brusque mouvement et le malade étonné la vitprosternée à son chevet. Il voulut protester, elle lui ferma labouche d’une main amie, qu’il baisa malgré lui passionnément.

– William, reprit-elle, ce n’est pluspour implorer votre pardon, c’est pour vous accorder le mien ;c’est aussi pour que vous m’entendiez de plus près et que votreregard voie mieux au-dedans de mon âme. J’étais la fiancée d’unhomme qui m’aimait ardemment ; et que je croyais aimer ;j’étais sa femme devant Dieu, et c’est envers lui que je suiscriminelle, car nous avions un fils. L’homme dont je parle, et dontautrefois il vous peinait d’entendre prononcer le nom…

– Abel Lenoir ! interrompitM. de Clare avec amertume.

– Abel Lenoir, poursuivit-elle, nereculait pas devant notre union, au contraire. Quelque chose en luiest plus grand que son amour, c’est le devoir…

– Vous l’aimiez, celui-là !

– Plût à Dieu que je l’eusse aimé commeil méritait d’être aimé ! Je suis femme. Peut-être lanoblesse, la sainteté plutôt de ce cœur où jamais n’entra unepensée égoïste ou mauvaise, était-elle par trop au-dessus demoi…

– Qui donc aimiez-vous, alors ?interrompit M. de Clare.

– Mon fils, répondit-elle en baissant lesyeux, le petit enfant qui était dans son berceau entre nousdeux…

– Et vous avez abandonné son père !s’écria le duc.

Il s’était relevé sur le coude ;l’indignation rendait une force à sa voix.

Angèle courba la tête dans sa douleurhumiliée. En elle, la sincérité du repentir s’imposait comme uneévidence. Elle était si merveilleusement belle ainsi que le duc serenversa en arrière, vaincu par une angoisse d’amour.

– Oui, dit-elle, répétant la parole déjàprononcée : envers lui, je fus criminelle, et lui, mais luiseulement aurait le droit de me maudire…

– Qu’importe ? Je le hais.L’avez-vous revu ?

– Jamais, et ce n’est pas de lui que jeviens vous entretenir, mais de vous. J’en appelle à vos souvenirs,William. Vous étiez beau, brillant, vous aviez cette couronne depassions et de folies qui nous attire, dit-on, nous autresfemmes ; vous étiez noble presque autant qu’un roi, et riche àréaliser les souhaits des contes de fées. Quand notre mauvais sortnous plaça en face l’un de l’autre, quel accueilreçûtes-vous !

M. de Clare garda le silence.

– Avez-vous oublié, continua Angèle, quebien des fois, ah ! plus de cent fois, je vous ai dit :il y a un secret qui me sépare de vous !…

– Je croyais que c’était un prétexte,balbutia le duc, j’avais si grande terreur de n’être pasaimé !

– Vous étiez aimé, William, commentpourrai-je vous dire cela ? aimé d’une autre tendresse, maisplus vivement peut-être qu’Abel. J’étais bien enfant :avais-je seize ans révolus ? Vous m’apparaissiez comme unsoleil ; mais à travers vos rayons, je voyais au moins destaches. Toutes les curiosités de mon âge et toutes les frayeursaussi étaient éveillées par vous en moi. Cependant, et c’est iciqu’il faut m’écouter, je n’aurais jamais consenti à devenir votrefemme sans les conseils du marquis…

– Votre père, dit M. de Clareavec une nuance de mépris.

– Oh !… fit Angèle en se redressantde son haut. Il y avait dans sa voix de l’horreur et du dégoût.

– M. le marquis de Tupinier n’est-ilpas votre père ?

– Non, grâce au ciel ! cette honte,cette douleur me sont au moins épargnées.

– Alors, comment ai-je pu le croire silongtemps ?

Les paroles se pressaient sur les lèvresd’Angèle, on voyait bien qu’elle était sûre de vaincre pourvu qu’illui fût permis de plaider ; mais depuis quelques minutes, sonregard, attaché à celui du malade, suivait avec inquiétude leprogrès visible de sa faiblesse.

– Monsieur le duc, demanda-t-elle, nevoulez-vous point prendre un instant de repos ? La fatiguevous accable.

– Parlez, répondit M. de Clare,dont la voix sèche et sourde allait s’éteignant ; si je n’aiplus beaucoup de temps, ne le dépensez pas au moins ensubterfuges.

Angèle sembla se recueillir et dit :

– Je parlerai, vous saurez enfin ce quime regarde, mais j’abrégerai, je vous en préviens, parce que je nesuis pas venue ici pour moi.

– Voulez-vous dire que vous êtes venuepour moi ?

– Je ne mentirai pas, monsieur le duc,vous êtes mon mari, et malgré vos torts, je garde pour vous unerespectueuse affection. Mais je suis venue surtout pour mon fils,pour celui de mes fils qui vous appartient et qui, à ce titre, doitêtre, après vous, le prince de Souzay et le duc de Clare.

IV – Le parrain d’Angèle

 

– Vous ne m’avez jamais parlé qued’amour, reprit Angèle, jusqu’au jour où j’ai consenti à voussuivre en Écosse, où nous fûmes mariés malgré la volonté de votrefamille. Consultez votre mémoire ; en ce temps-là, chaque foisque j’essayais d’entamer une explication, vous me fermiez la boucheparce qu’il vous semblait que je voulais opposer des prétextes àl’accomplissement de vos désirs. J’appelais M. le marquis deTupinier mon parrain parce que je suis, en effet, sa filleule. Ilvous a dit peut-être qu’il était mon père…

– Il me l’a dit, affirma le malade.

– Je devine dans quel but. Vous lui avezcompté des sommes importantes…

– Passez ! cet homme est unmisérable.

– Bien plus misérable encore que vous nepouvez le croire. Ce fut chez lui qu’on me conduisit quand jesortis de pension, où j’avais appris la mort de mon père et de mamère ; je venais d’atteindre ma dixième année ; depuislors, je n’ai pas connu d’autre famille que lui. Ce fut Abel qui mesauva de ses premières tentatives, et, sans le marquis, je seraisla femme d’Abel…

– Et heureuse, interrompit le duc avecune ironique amertume.

– Peut-être… Le marquis détestait deuxfois Abel, qui était pauvre et bon, et brave. Abel lui faisaitpeur, et on ne pouvait rien tirer de lui. Vous, il vous haïssaitaussi, mais vous étiez riche, et sa cupidité vous choisit.

« Vous savez de quelle race nous sommes.Le marquis était entré dans le monde par la bonne porte, il avaitune fortune honorable et un nom sans tache, il était apparenténoblement : vous vous faisiez honneur d’être notre cousin,monsieur le duc.

« À l’époque de notre mariage, rien nerestait de tout cela qu’une apparence à laquelle peu de gens setrompaient, et j’ai cru souvent que votre erreur à vous étaitvolontaire. Le marquis était tombé très bas ; il a descenduencore quelques degrés depuis ce temps-là et sa chute sera plusprofonde encore. Ne me demandez pas quel vice l’a précipité, il lesa tous et le crime ne l’arrêterait pas : dans la boue de cetteâme, il y a du sang.

« Pour la réalisation de ses projets, etil en avait de plusieurs sortes, il avait dû me témoigner dès monenfance une extrême bonté. J’avoue que j’avais été heureuse dequitter le couvent pour sa maison, je l’aimais bien, il me gâtait.Son indignation quand il découvrit le pauvre roman de ma jeunessefit beaucoup d’impression sur moi. Il eut l’adresse d’éloigner Abelau moyen d’une fausse lettre de moi, où j’étais censée le congédieren lui reprochant d’avoir abusé de mon ignorance, et, profitantaussitôt de ce départ, il accusa son absence de trahison.

« Quand je vous vis pour la premièrefois, je me croyais abandonnée. Et je ne peux pas vous dire quellereconnaissance je gardais à mon parrain, à mon tuteur, à l’hommeenfin qui me tenait lieu de père, pour sa mansuétude et sa tendreindulgence. Cela me donna confiance en lui. Il me dit :« Ta réhabilitation est désormais l’affaire de ma vie. Si tusuis exactement mes conseils, ton passé est mort, je te mettrai àmême de faire le bonheur d’un honnête homme, et ton fils seraheureux. »

« Ah ! je ne m’en défends pas, cegrand, ce fougueux amour que je lisais dans vos yeux m’attira commeun charme. Je fus entraînée vers vous par la violence même de votrepassion. Et puis, pourquoi ne pas le dire : j’eus envie d’êtreprincesse. Le brillant de votre existence me séduisitirrésistiblement…

« Et un soir que le marquis rentra ivre,je fus obligée de me protéger moi-même… Sa maison, dès lors, me fithorreur, et je vis dans la vôtre un refuge.

« Aussitôt, cependant, que le marquis sefut dévoilé à moi, je cessai de croire à ses conseils, et le besoinme prit de vous ouvrir mon cœur ; mais il avait tendu autourde vous ses filets comme autour de moi ; il vous avait faitpeur de tout retard, de toute explication. Et moi aussi, j’avaispeur maintenant, car si vous me manquiez, désormais, je retombaisen sa puissance.

« Nous fûmes mariés par le prêtreécossais, et mon parrain, le lendemain de la noce, réclama de moiimpudemment le prix de son entreprise…

« Vous frémissez, William, le prix étaitdouble. Je le vois encore au moment où il me dit, sans perdre soninsolent sourire :

« – Il me faut les deux clefs :celle de ta chambre et celle de sa caisse, sans cela, gare à toi,ma petite princesse d’amour !… »

« Je vins à vous, je vous dis tout, ilétait trop tard. Vous saviez mon histoire…

« – C’était lui, qui me l’avaitdite ! murmura le duc, et je n’y croyais pas !

Son visage décomposé trahissait en ce momentune souffrance intolérable. Sur son front, qui avait des teintesplombées, la sueur froide ruisselait.

Angèle se pencha, et son mouchoir essuya cettesueur, qui parlait de mort plus haut que tous les autressymptômes.

Le duc retint le mouchoir à deux mains ;il en aspira le parfum avec une avidité qui faisait frayeur etcompassion.

– Je mourrai en t’aimant !balbutia-t-il. Puis, cherchant sa respiration, qui lefuyait :

– Si tu m’avais aimé, Angèle, toi, monrêve et mes délices ! toi, la folie de mes sens et de mon âme,Angèle ! Angèle ! mon cœur, mon ivresse ! Ah !si tu m’avais seulement aimé !

Elle pâlit, parce qu’elle pensa :

– Il va mourir.

Et elle poursuivit, de ce ton doux et froidqu’elle avait au commencement de l’entrevue :

– Vous me demandiez alors ce que je nepouvais pas donner, vous fûtes impitoyable…

– Pour moi-même encore plus que pourvous, madame, acheva le duc, qui sembla s’éveiller d’un songe. Jequittai la maison que j’avais choisie pour en faire mon paradis, etje me plongeai, à corps perdu, dans l’infernale orgie où j’ai enfintrouvé la mort. Il a fallu du temps pour accomplir ce suicide…

– Vous étiez si jeune ! soupiraAngèle, dont la voix tremblait à son insu, et si fort… et sibeau !

Le malade joignit les mains et dit avec unaccent de prière :

– Alors, répondez-moi, je vous ensupplie, comme si j’étais agenouillé à vos pieds ; c’est levœu d’un cœur qui va cesser de battre, et qui ne battait que pourvous, madame ! Répondez-moi, vous qui ne m’avez jamais menti,je le proclame à ce dernier moment : pourquoi n’avez-vous paspu m’aimer ?

À cette question, Angèle se troubla. Unenuance rose vint à sa joue.

– Pourquoi ? répéta-t-elle.

– Soyez franche comme toujours, dit lemalade, qui la dévorait du regard.

Et c’était chose terrible à voir que la flammeconcentrée dans les yeux de ce visage morne, comme la dernièreétincelle se réfugie plus brillante à l’extrémité de la mèche quiva s’éteindre.

– Eh bien ! dit Angèle à voix basse,jamais je ne m’étais adressé à moi-même cette question, voilàpourquoi j’hésite. J’interroge ma conscience pour vous dire lavérité vraie, puisque vous souhaitez l’entendre. Je n’ai pas aiméAbel plus que vous, je l’affirme, peut-être l’ai-je aimé moins quevous.

– Qui donc avez-vous aimé ! s’écriale duc, tout vibrant de fièvre, qui ?

Elle n’hésita pas, cette fois, etrépondit :

– Personne.

Et, en vérité, il y avait dans la miraculeusebeauté de cette femme quelque chose d’intact et de froid quiappuyait son dire et répétait :« Personne ! »

– Vous ne me croyez pas, reprit-elle enlaissant glisser autour de sa belle bouche un demi-sourire toutplein de mélancolie, je ne regarde pas souvent du côté de monpassé, qui est si triste. Je n’ai aimé (de la façon que vousentendez) ni mon bon Abel, qui laisse dans ma pensée un doux, unexquis souvenir, ni vous, qui aviez surpris pourtant monimagination comme un prince des contes de fées ; Abel étaitmon ami, et vous, avant de me délaisser, deux fois mère quej’étais, vous viviez en esclave, prosterné à mes genoux.

– Et depuis lors ?

Le sourire d’Angèle eut d’orgueilleuxrayons.

– J’avais mon fils, dit-elle.

– Lequel ? demanda le duc.

– J’avais mes deux enfants, rectifiaAngèle avec un peu de confusion.

– Lequel ? répétaM. de Clare, dont les yeux demi-clos la couvraient d’unregard intense. Duquel parliez-vous quand vous avez dit :« J’avais mon fils. »

Elle prit son parti vaillamment, et répondit,après un silence :

– Je parlais de celui qui n’est qu’à moiet qui n’a que moi, de mon aîné, de mon premier…

Elle s’interrompit tout à coup pourajouter :

– Et tenez ! voilà mon secret. Jen’ai pas pu vous le dire il n’y a qu’une minute, parce que je ne leconnaissais pas moi-même : je ne pouvais aimer que mon maître.Cet enfant commande, j’obéis ; voilà pourquoi jel’adore !

Les sourcils du malade se froncèrent, et ilsembla faire un grand effort pour murmurer cettequestion :

– Et l’autre lui obéit aussi ?

– Ils s’aiment, répliqua Angèle :ils seront de bons frères.

M. le duc de Clare, qui semblait calmedepuis quelques instants, s’agita et fit effort pour se retournersur sa couche.

– Vous n’aimez qu’un de vos fils, madame,prononça-t-il d’un ton profondément courroucé, vous êtes unemauvaise mère !

– Et cependant, répondit-elle presquehumblement, je suis ici pour l’autre, pour celui que, selon vous,je n’aime pas, et qui n’a pas besoin qu’on l’aime, car il a tout ceque l’autre n’a pas : un grand nom, une grande fortune ;il sera heureux en cette vie, et glorieux, si son père nel’abandonne pas en mourant comme mon mari vivant m’a rejetée loinde lui. J’étais coupable, moi, à tout le moins de monsilence ; monsieur le duc, votre fils est innocent.

Elle ne voyait plus le visage du malade,tourné maintenant vers la ruelle du lit. Comme il ne répliquaitpoint, elle poursuivit :

– Je ne demande rien pour moi, jen’accepterais rien pour l’autre.

Je viens réclamer pour votre fils son titre etsa fortune. Si vous ne m’avez pas bassement abusée, je suis votrefemme légitime. Je viens chercher mon acte de mariage, dressé selonla coutume écossaise, et l’acte de naissance de votre enfant :les avez-vous ?

– Je les ai, répondit le malade.

– Donnez-les-moi.

Cette fois, M. de Clare garda lesilence.

– Donnez-les-moi, répéta Angèle, si vousne voulez pas que l’enfant soit comme la mère, sans ressources etsans nom !

Un spasme secoua le corps du malade qui appelafaiblement :

– Morand ! mon cousinMorand !

Il ajouta, en essayant vainement de se releversur le coude :

– C’est fini ! je me meurs…

– William ! dit Angèle épouvantée,avez-vous une potion ? Que voulez-vous ?

Son regard cherchait autour de la chambre.

De la poitrine du mourant sortit cegémissement qui est arraché par tout effort désespéré. Il seretourna si brusquement qu’Angèle fut obligée de le retenir pourl’empêcher de tomber hors du lit.

Il la repoussa avec une sorte d’horreur.

– Je souffre l’enfer ! cria-t-il encet éclat de voix strident que sonne parfois l’agonie.Morand ! Tardenois ! Larsonneur ! Jaffret ! àmoi ! chassez cette femme !… Vous, ne me touchezpas ! Vous me déchirez et vous me brûlez !… Je n’aijamais vu mon fils ! je ne sais pas si j’ai un fils… oùest-il ?

– Je l’ai caché…

– Pour le dépouiller peut-être…

– William ! William !…

– Mon fils !… où est mon fils ?Un médecin ! Je meurs !…

– Je vais chercher l’enfant !s’écria Angèle en courant comme une folle vers la porte. Unmédecin ! un médecin !

Le duc de Clare était retombé immobile etmuet.

Angèle ouvrit violemment la porte par où elleétait entrée quelques instants auparavant et se heurta contre unhomme qui semblait là aux écoutes.

– Le marquis ! fit-elle en reculantcomme si on l’eût frappée au visage : mon parrain !

– Chérie, dit l’homme avec le mauvaissourire des coquins qui ont toute honte bue, voilà lemédecin ! je me suis fait docteur sur mes vieux jours, vois unpeu comme ça se rencontre !

Et, la prenant à bras-le-corps, il planta surses lèvres un retentissant baiser.

V – Deux feuilles de papier

 

C’était un homme déjà vieux, de taillemoyenne, très maigre, vêtu en bon bourgeois et portant lunettes surun long nez tranchant. Sa figure, d’une laideur remarquable, avaitcette forme aquiline que beaucoup de gens prennent pour un signe derace ; mais quelque chose de cynique et de repoussant étaitdans le regard de ses yeux ronds comme ceux d’un vautour. Il étaitchauve, de cette façon particulière et assez rare qui ne laisse pasmême autour du crâne la couronne de cheveux ressortant sous lechapeau : cela augmentait sa ressemblance avec les oiseaux deproie.

Nous savons son nom pour l’avoir entenduprononcer plus d’une fois dans les précédents chapitres ; ils’appelait M. le marquis de Tupinier et n’en avait pas l’air,malgré son nez de gentilhomme.

Non seulement il emprunta, comme nous l’avonsdit, cet indécent baiser à la bouche charmante deMme la duchesse de Clare, mais encore il l’entraînasur un mouvement de valse très bien exécuté, en dehors de la portequ’il referma.

– Ma belle bichette, dit-il d’un ton debonne humeur, tu as bien fait de venir, peste ! C’estl’instant, c’est le moment, mais je te ferai observer que tu auraisdû m’avertir. On n’aime donc plus son parrain ? Et encore tuavais mis le verrou à la porte du jardin. J’ai été obligé de passerpar-dessus le mur et de monter par la fenêtre… à mon âge !

Son doigt désigna un carreau, largementtranché au diamant de vitrier, et dont l’ouverture laissait entrerun courant d’air glacial.

Angèle restait devant lui stupéfaite et commehébétée.

– Tu voudrais bien savoir qui a avertiparrain, hé, trésor ? reprit-il en ricanant. Détail. On a sapolice. Parlons du petit, qui vaut maintenant son pesant d’or. Jene l’ai jamais perdu de vue, ce gamin-là, il est mignon tout plein.As-tu ta voiture ?

– Oui, répondit machinalement Angèle.

– C’est bien, partons ! Il y a loind’ici chez le marbrier du boulevard extérieur.

– Est-ce que vous voudriez venir avecmoi ?

– Parbleu ! je ne te quitte plus,chérie.

– Mais… fit la duchesse.

Le marquis l’interrompit, disant :

– C’est vrai ! tu ne perds pas lacarte, toi ! il pourrait « claquer » pendant notreabsence et alors… Mais tout ne serait pas noyé, tu sais ? J’aimes moyens à moi : voilà du temps que j’étudie l’affaire.

– Comment appeler du secours ? pensatout haut Angèle.

– Oui, comment ? Tu es dans tespetits souliers, toi ! La première partie ne t’a pas réussi,et tu ne veux pas qu’il s’en aille avant la seconde manche… J’étaislà et je vous écoutais, tu sais ? Tu m’as arrangé comme ilfaut, mais je n’ai pas de rancune. Quant à ton bout de rôle, tul’as mal joué, très mal ! Il fait bon tenir la dragée hauteaux gens qui se portent bien, mais les agonisants, on les bichonne,on les caresse…

– Je ne peux pourtant pas, dit encore laduchesse, aller dans l’antichambre chercher les valets…

– Non ! ils te demanderaient d’où tusors. Ils sont là trois ou quatre parmi lesquels j’ai reconnu levertueux Tardenois, le bon Jaffret des oiseaux, Larsonneur…

Angèle fit un pas vers la porte du salon. Elleperdait la tête. Le marquis l’arrêta.

– Pas besoin, dit-il, si c’est poursonner. Nous ne sommes pas ici dans une maison garnie où chacun asa sonnette. Celle-ci vaut l’autre, tu vas voir.

Il s’était approché de la cheminée et tira pardeux fois le cordon.

– En route ! reprit-il, je suis sûrque Tardenois et le vieux Morand montent déjà le grand escalierquatre à quatre. Viens !

Angèle se laissa prendre le bras. L’instantd’après, une odeur d’eau-de-vie et de pipe empesta l’intérieur ducoupé qui avait amené Mme la duchesse. Le marquisportait partout ces parfums avec lui. Le cheval allongeait déjà enremontant la rue Saint-Antoine pour gagner le boulevard. On avaitdit au cocher :

– Au cimetière Montmartre !

Angèle était pelotonnée dans l’angle de lavoiture et se taisait, mais le marquis causait pour deux.

– D’avoir mis, disait-il, le petit duc enapprentissage chez le marbrier pendant que tu gardais l’autre avectoi, je ne t’en blâme pas, c’est un bon état et les mamans ontcomme ça des préférences, mais pourquoi n’as-tu pas amenéfranchement le fils d’Abel à M. de Clare en luidisant : « Voilà le duc », il n’y aurait vu que dufeu. Moi, je croyais que c’était là ton idée.

Elle laissa tomber sa tête entre sesmains.

– Je m’attendais à ça, vrai, reprit lemarquis, et je n’aurais rien dit ; pourvu que j’aie ma part,ce n’est pas moi qui te gênerai ! C’était indiqué par lasituation, puisque M. de Clare ne connaît ni l’un nil’autre…

Un sanglot souleva la poitrine de la duchesseAngèle qui luttait contre son angoisse. On voyait bien qu’ellen’espérait pas de pitié.

– J’aime mes deux enfants,murmura-t-elle, je suis seule et sans conseils ; si j’ai cachél’un d’eux…

Le marquis l’interrompit par un bruyant éclatde rire.

– Tiens ! tiens ! fit-il,c’était donc pour le cacher ! Et peut-être à cause de moi, hé,bébelle ! Pauvre amour ! Tu n’es pas de force contreparrain !

Il reprit après un silence :

– Et si tu n’allais plus trouver tonpetit duc au magasin, chérie ? As-tu songé à cela ?…

Au moment où la sonnette avait retenti dansl’antichambre de l’hôtel Fitz-Roy, Tardenois, Jaffret et les autresdomestiques de M. le duc de Clare bivouaquaient autour d’ungrand feu, allumé dans la cheminée. M. Morand se tenait àl’écart, et Tilde dormait dans un coin, couverte par le manteau ducocher.

M. Morand se leva et dit :

– Mes amis, M. le duc a défendu quepersonne entrât dans sa chambre, excepté moi. Je vous priecependant de monter et de vous tenir à portée. Ce qui se passe ici,je ne le sais pas plus que vous, et je crains pour cette nuit ungrand malheur.

Il se dirigea vivement vers l’escalier, lesautres le suivirent. Il entra seul dans le salon aux quatrefenêtres et ressortit presque aussitôt tout tremblant etdisant :

– Un médecin ! sur-le-champ ! àtout prix ! Tardenois s’élança au-dehors.

– Venez et aidez-moi, repritM. Morand, à ceux qui restaient. Le lit de M. le ducétait vide, et lui-même, étendu la face contre le plancher,semblait mort. Il y avait, contre la muraille, une malle qu’onavait déchargée de la berline et apportée en même temps queM. le duc, sur son ordre exprès. C’était en essayantd’atteindre cette malle, pour l’ouvrir, que le malade avait perduconnaissance. Cela sautait aux yeux ; il en tenait encore laclef à la main, et son bras droit, étendu, s’allongeait jusque sousla serrure.

Il fut soulevé de nouveau à bras et porté surson lit, sans donner signe de vie. La pendule, remontée naguère parMorand, marquait dix heures moins le quart.

Au bout de vingt minutes environ, Tardenoisrevint et dit :

– J’ai trouvé un docteur.

Et il s’effaça pour donner passage aumédecin.

C’était un homme de grave tournure, mais jeuneet remarquablement beau de visage. Il y a, dit-on, dans la règledes quakers, un article qui ordonne de regarder franc, quoi qu’iladvienne. C’est une bonne loi et tout à l’honneur des quakers. Telétait le regard calme et doux que ce jeune médecin promena sur lesassistants en traversant la chambre.

Il s’approcha du lit. Le malade et luisemblaient avoir le même âge.

Le jeune docteur examina son nouveau clientselon l’art, très attentivement, mais très rapidement aussi et enhomme sûr de sa pratique.

– Il n’est pas mort, dit-il, mais sesheures sont désormais comptées.

– Recouvrera-t-il sa connaissance ?demanda M. Morand.

– Je le crois. Versez de l’eau dans unverre.

Le jeune docteur avait tiré de sa poche uneboîte recouverte en chagrin noir, un peu plus grande qu’unetabatière, et sur laquelle on pouvait lire cette sentence latine,gravée en lettres d’or :

Simila similibus curantur.

Il l’ouvrit et y choisit, parmi beaucoupd’autres, un très petit flacon de cristal, dont il enleva lebouchon microscopique. On regardait curieusement à l’entour ;les agissements des médecins qui pratiquent la méthode de SamuelHahnemann étaient alors beaucoup moins populairesqu’aujourd’hui.

Pendant que les globules transparentstombaient un à un dans le verre d’eau pure, Tardenois disait toutbas :

– Tous les médecins du quartierpartis ! C’est la Providence qui m’a fait mettre la main surcelui-là. Il est sorti du poste, ici près, où il avait remis surpied une pauvre malheureuse, tombée de froid ou de faim, et je l’aipris à la volée.

Le docteur, après avoir remué son mélange, quirestait clair comme de l’eau de roche, déposa le verre sur la tablede nuit, et pressa légèrement les tempes du malade à l’aide desdoigts étendus de sa main droite. Par-dessus le V très évasé,produit par cette pose de ses doigts, il souffla froid au centre dufront.

Puis, ayant soulevé la couverture, il appliquasa main gauche à plat sur l’épigastre.

Au bout de quelques minutes, la poitrine deM. le duc se dégonfla en un long souffle que tout le monde putentendre.

Le jeune docteur, alors, puisa au verre unepleine cuillerée d’eau, et la fit couler dans la bouche entrouvertedu malade, qui rouvrit, presque aussitôt après, les yeux.

– Où est-elle ? demanda-t-il d’unevoix qui semblait venir de l’autre monde.

– De qui parle-t-il ? interrogea lemédecin.

Et, comme personne ne lui répondait, il sepencha au-dessus du malade pour répéter sa question :

– De qui parlez-vous ?

Point de réponse encore. Les yeux du malades’étaient refermés. Le médecin prit son chapeau pour seretirer.

– De quart d’heure en quart d’heure, vousdonnerez une cuillerée, dit-il.

– Et c’est tout ? demandaTardenois.

– C’est tout.

– Mais si on avait besoin devous ?

– On n’aura pas besoin de moi.

– Cependant… insista M. Morand.

Le médecin, qui était déjà près du seuil,s’arrêta et atteignit son portefeuille, d’où il retira une carte.Il la mit entre les mains de Morand, et sortit. La carteportait : Docteur Abel Lenoir.

Ceux qui étaient là se regardèrent. Personnen’avait jamais vu l’homme, le nom était connu de tous.

– Est-il parti ? demanda le maladed’une voix à peine intelligible. Sur la réponse affirmative qui luifut faite, il rouvrit les yeux sans trop d’efforts, et, voyant toutce monde autour de lui, il parut en éprouver de la colère. Sa mainse souleva comme pour désigner la porte.

– Monsieur le duc veut que noussortions ? traduisit Tardenois. Un mouvement de têterépondit : Oui.

– Et personne ne doit rester avecmonsieur le duc, pas même moi ? insista le valet favori.

Le malade parvint à articuler :

– Non, rien que mon cousin Morand.

Aussitôt les domestiques se retirèrent, et lafigure hâve du mourant exprima un contentement. Il fit signe àMorand de s’approcher :

– Je veux boire, dit-il.

Morand s’empressa d’emplir la cuiller, mais lemalade la repoussa, et dit :

– Du vin.

– Ne craignez-vous pas… ? commençaMorand, effrayé.

– Je ne crains plus rien : duvin !

Le cousin pauvre n’osa pas désobéir. Ils’approcha du guéridon, déboucha une bouteille et versa un doigt devin au fond d’un verre. Le malade était parvenu à se soulever surle coude, tremblant de la tête aux pieds. Il regardait leverre : il dit :

– Encore !

Morand versa de nouveau quelques gouttes.

– Encore ! répéta le maladefrémissant de fièvre et d’impatience. Morand emplit cette fois leverre jusqu’à moitié et l’apporta, disant :

– C’est pour vous obéir, mon cousin.

Le duc saisit le breuvage avidement. Il enrépandit une partie avant de le pouvoir porter à sa bouche, car samisérable main était secouée à faire pitié ; mais le verresonna enfin contre les dents, qui le mordaient convulsivement, etil but.

– Ah ! fit-il, épuisé, en lâchant leverre qui roula sur la pente des couvertures et vint se brisercontre le parquet.

Il ajouta, un instant après :

– C’est du feu qui est dans ma gorge.

Puis une nuance rouge monta brusquement à sesjoues, et il se dressa tout à fait, demandant :

– As-tu fait prévenir mon respectableami, le colonel Bozzo ?

– Oui.

– Doit-il venir ?

– Il l’a promis.

– Peut-être est-il venu pendant quej’étais évanoui ?

– Non, je vous l’affirme, il n’est pasencore venu.

– Ouvre la malle.

Morand avait justement à la main la clef qu’ilavait arrachée tout à l’heure aux doigts raidis de son nobleparent. Il s’agenouilla devant la malle et en fit jouer la serrure.La malle était pleine d’habits pliés avec soin.

– Ôte tout cela, dit le malade dont lavoix se raffermissait, et qui se tenait droit sur son séant.J’aurais pu faire la chose moi-même, je suis fort maintenant.Voyons ! dépêche ! mets tout cela en tas, tu sais bienque je ne m’en servirai plus.

La malle fut vidée en un clin d’œil. Tout aufond, il y avait une couche de papiers.

– Apporte ! ordonna le malade.

Morand fit des papiers une seule brassée etles déposa sur le lit. Aussitôt, la face rouge, les yeux creusés defièvre, le duc se mit à les feuilleter avec une activité enragée.Sa main était ferme ; sa parole ne chevrotait plus.

Il jeta hors du lit les premiers papiersconsultés en disant :

– Brûle !

Et Morand, les prenant sur le parquet àmesure, les portait au foyer où ils étaient rapidement consumés.C’étaient des lettres pour la majeure partie. M. le duc enbaisa quelques-unes au passage, mais il disait toujours :

– Brûle ! brûle !

Et Morand brûlait.

Au train dont la besogne marchait, il nefallut que peu de minutes pour achever le triage. Le monceau depapiers avait disparu. Il en restait seulement deux feuillesjaunies, ayant tournure d’actes publics.

M. le duc dit :

– Ceci est le nom de mon fils, si j’ai unfils, ceci est sa vie et sa fortune. Écoutez-moi bien, mon cousinStuart : je n’ai connu en toute mon existence qu’un homme, unseul, en qui j’aie eu confiance absolue. Jurez-moi que si je viensà mourir ou à perdre connaissance avant l’arrivée de cet homme,vous lui remettrez ces deux pièces fidèlement.

– Le nom de cet homme ? demandaMorand.

– Colonel Bozzo-Corona.

Morand étendit sa main droite etdit :

– Je jure que je remettrai fidèlement cesdeux pièces au colonel Bozzo-Corona.

VI – La momie

 

Le feu, activé un instant par la combustiondes papiers, s’était ralenti, et couvait sous leurs cendres. Lesilencieux Marais endormait ses derniers murmures, et c’est à peinesi, à de longs intervalles, on entendait encore le bruit lointaind’une voiture roulant sur le pavé de la rue Saint-Antoine.

Le malade avait fait comme le feu. L’animationpassagère, qui était rentrée en lui, allait tombant, et, néanmoins,il était bien loin encore de cette prostration, sous laquelle nousl’avons vu accablé naguère.

– Merci, dit-il au vieux Morand, je saisque je puis compter sur vous, mon cousin. Le colonel Bozzo connaîtmes dernières volontés et la mission que je lui confie. Il feraquelque chose pour vous ; je veux que vous et votre fille vousviviez désormais dans l’aisance… À boire, s’il vousplaît !

Mais avant même que Morand eût obéi, sa penséetourna, et il dit :

– Non, à quoi bon ? J’ai fait toutce que je voulais faire. À quoi me servirait désormais d’êtrefort ?

Il avait pris la cassette sur la table denuit.

– Mon cousin Stuart, fit-il tout à coup,regardez-moi bien et parlez franc : ai-je l’air d’un homme quiva mourir ? Le bonhomme hésita un instant, puisrépondit :

– Quand le médecin est venu, je vouscroyais mort ; mais sa potion a fait un miracle. Si vousvouliez suivre son ordonnance et prendre une cuillerée tous lesquarts d’heure, qui sait ce qui arriverait ?

– Ce n’est pas sa potion, c’est levin ! s’écria le duc ; tu n’es qu’un vieux fou,tais-toi !

Puis avec une soudaine violence :

– Elle ne ment jamais ! Elle dittout ! Je ne sais pas si c’est droiture ou effronterie. Je lahais terriblement, mais je l’aime comme jamais femme ne fut aimée.Je n’aurais pas dû lui laisser mon fils… J’ai été fou, l’as-tu ouïdire ? Et si j’avais su ! Elle méprise ceux qui adorent àgenoux ; j’ai été trop bon, il fallait commander : ellevoulait un maître !

Les deux pièces qu’il avait préservées étaientdans la cassette. Il la referma, et répéta :

– Un maître ! Le fils de cet hommeest son maître ! Elle a obéi à tous ses caprices, elle l’aempoisonné de caresses, il est devenu son tyran et son idole,alors, elle l’aime ! Elle l’aime follement… mecomprends-tu ?

– Non, répliqua Morand ; mais tropparler vous épuise.

– Je te dis que j’ai été trop bon !s’écria le duc, en proie à une extravagante colère. Du vin !donnez-moi du vin ! je veux avoir la force d’un homme pendantune heure encore !… Et qu’elle vienne ! je serai sonmaître ! je la briserai, elle m’aimera !

Sa main, qui était reprise de soubresautsconvulsifs, désigna impérieusement la bouteille entamée sur leguéridon. Sa face était marbrée de rouge et de livide.

Morand, effrayé, essaya de résister ;mais le malade balbutia, en joignant ses mains :

– C’est la vie, misérable, que je tedemande ! veux-tu donc m’assassiner !

Morand courut vers la table ; iltremblait comme la feuille, en versant le vin, etM. de Clare disait :

– Un plein verre ! un pleinverre ! j’ai soif de force ! j’ai soif de haine ! nedevines-tu pas ? Elle mettra son fils à la place de mon fils.Qui donc connaît ces deux enfants ? Qui donc découvrira lasupercherie ? Et mon fils sera un malheureux ! Et le filsde l’autre sera duc de Clare ! Ah ! par la mordieu, je neveux pas ! Un plein verre, mon cousin ! Un pleinverre !

Morand l’apportait, le plein verre, et à deuxmains, car la frayeur le secouait de la tête aux pieds.

À deux mains aussi M. le duc prit leverre.

On entendit, encore une fois, ce bruit decrécelle du cristal, soubresautant et craquant contre les dentsconvulsivement serrées.

M. de Clare but tout et resta l’œilgrand ouvert, la bouche béante, immobile dans sa stupeurpétrifiée.

Cela dura la moitié d’une minute, commel’autre fois.

Puis les tons verdâtres de sa joues’enflammèrent et ses yeux dilatés démesurément flambèrent.

– Voilà la force ! dit-il, je vaisêtre son maître ! Va-t’en ! Il rejeta ses couvertures etplaça dessous la cassette.

– Tu vois si je pense à tout, reprit-ilavec un vaniteux sourire. Elle ne découvrira pas cela. Je vais latromper. Va-t’en. Elle est dans le jardin, elle accourt, je suis lemaître ! Va-t’en !

Il saisit le verre et le brandit. Morand n’eutque le temps de s’enfuir ; le verre, lancé à tour de bras,vint s’écraser contre la porte.

Presque au même instant, l’autre portes’ouvrit et donna passage à Angèle échevelée. Sa toilette était endésordre, les traits de son visage décomposaient leurs lignes sipures. Elle avait peine à se soutenir. En la voyant,M. de Clare poussa un cri de triomphe.

– Approche ! dit-il durement, je net’implorerai plus ; c’est à moi de commander, à toid’aimer !

Elle traversa le salon en chancelant ;elle n’avait ni compris ni même entendu. Elle vint tomber au pieddu lit, disant avec effort, d’une voix qui faisait pitié :

– Ils m’ont volé mon fils ! Votrefils, William ! C’est cet homme, ce monstre, c’est lemarquis !

À son tour, M. de Clare n’avait nientendu, ni compris, sans doute, car son visage ne donna aucunsigne d’émotion, et il répliqua :

– Je ne croyais pas qu’on pût te voirplus belle. Tu as bien fait de dénouer tes cheveux. Approche etdonne-moi un baiser, tu me le dois, tu es ma femme !

– Mon fils, je vous dis que mon fils estperdu ! s’écria la duchesse, en tendant vers lui ses bras. Ilvaut de l’or, ce sont les propres paroles de cet homme. Je l’avaiscaché, vous dites que je ne l’aime pas… Regardez-moi et voyez ceque je souffre !…

– Belle ! belle ! jamais tun’as été si belle ! C’est dans tes bras que je veuxmourir !

Disant cela, le duc fit un effort pour sortirde son lit. Elle s’élança pour le retenir, et il l’entoura de sesbras, qui grelottaient la terrible fièvre de la dernière heure.

– Il ne faut pas mourir, criait-elle,essayant d’échapper au sinistre baiser qui cherchait seslèvres ; il faut ressusciter, William, et je vousaimerai ! Vous êtes riche, vous êtes puissant. Vous pouvezmettre sur pied tous ceux qui savent chercher, tous ceux quipeuvent trouver. Oh ! William ! mon mari, écoutez-moi etrendez-moi mon fils !

Quelque chose du sens de ces paroles entraitdans la cervelle ivre du mourant.

Car M. le duc de Clare était bien unmourant à cette heure, malgré la force factice qui le galvanisait,et qui allait l’abandonner pour jamais.

– Ton fils, dit-il, poursuivant de sabouche qui blêmissait la bouche contractée d’Angèle, notre fils, lepetit prince de Souzay, le duc de Clare !

Il sera entre nous deux. Vois, je ne prieplus, j’ordonne, je suis ton maître. Aime-moi !

– Le retrouveras-tu ?demanda-t-elle, étouffant sous sa passion de mère l’horreur que luiinspirait le vivant cadavre.

Et ses lèvres se laissèrent atteindre.

Elle poussa un cri étranglé et recula. Quelquechose de froid l’avait touchée, et, tout d’un coup, le corps de sonmari avait pesé sur elle comme un fardeau inerte.

Dès qu’il ne fut plus soutenu, M. le ducde Clare s’affaissa, la tête pendante en dehors du lit. Il étaitmort.

Au moment où la duchesse affolée se redressaitpour appeler du secours, elle vit la porte par où elle était entréegrande ouverte, et, au pied du lit, M. le marquis de Tupinierqui venait d’entrer sans être entendu.

– F, i, n, i, n, i, dit-il, fini !Et gaiement, ma foi ! Le brave garçon s’en est allé dans unbaiser, c’est anacréontique.

La duchesse fit un mouvement pour s’élancervers la porte qui donnait sur le grand escalier.

Mais les jarrets de Tupinier fléchirent. D’unbond de tigre ou d’acrobate, il atteignit Angèle dont il saisit lesdeux poignets.

– Pas de ça, Lirette ! dit-il.L’enfant est d’or, c’est vrai, mais à la condition d’avoir les deuxpetits papiers que vous êtes venue chercher ici, et que je veux,moi, puisque c’est moi qui ai l’enfant.

– Vous ne niez donc pas ! s’écriaAngèle exaspérée.

– À quoi bon, filleule de moncœur ?

Et, contrefaisant l’accent qu’elle avait toutà l’heure, en parlant à M. de Clare, il répéta :

– « C’est cet homme, c’est cemonstre… » Eh bien oui, chérie, c’est parrain qui a fait lecoup. À de certains moments difficiles, parrain a été aussimarbrier ; de temps en temps, il peut avoir besoin d’unapprenti. Notre petit Clément est gentil à croquer… hé !hé ! Bébelle, le duc est mort, vive le duc ! Si vous êtessage, vous aurez part au gâteau.

Elle fit un brusque effort qui la dégageapresque de son étreinte, et appela :

– À moi, Tardenois !

Mais elle n’eut pas le temps de redoubler.Employant toute sa vigueur comme s’il eût lutté contre un homme, lemarquis la terrassa brutalement, sans lui lâcher les mains, etappuya son front chauve contre sa bouche, avec tant de violencequ’elle poussa un gémissement de détresse.

– C’est un bâillon tout comme un autre,dit-il avec son haïssable sang-froid, mais, comme j’ai besoin demes deux mains, on va t’en mettre un vrai, chérie. Tu es forte,sais-tu, mais parrain est plus fort que toi !

Elle était forte, en effet. Ce fut une vraiebataille où le marquis dut employer toute sa remarquable vigueur ettoute son adresse de bandit. Plusieurs fois, il frappa sans pitiéni ménagement. Une des mains d’Angèle, que le hasard de la lutteavait dégagée, saigna. La bête féroce l’avait mordue.

Enfin, elle resta immobile et vaincue, lesdeux mains liées, la bouche étouffée par la cravate solidementnouée de Tupinier.

– Maintenant, dit-il, en poussant lesverrous de la porte principale, tu seras sage comme une image, etnous allons chercher de quoi faire un duc.

Ce ne fut pas long ; après avoir constatéle vide de la malle et fureté un peu partout, le marquis découvritles profils de la cassette sous les couvertures ; il s’enempara aussitôt et l’ouvrit.

Une véritable fringale de joie le saisit à lavue des deux actes.

– Victoire ! s’écria-t-il, le talentest enfin récompensé !

Il entoura la cassette de ses brasamoureusement arrondis. Entre l’homme mort et la femme garrottée,il commença un tour de valse. Il ne se possédait plus ; ilavait l’ivresse des gens qui ont gagné le gros lot.

Mais tout d’un coup il s’arrêta, et sesjarrets flageolèrent comme s’il eût reçu un coup de massue ausommet du crâne.

– Tiens, tiens, tiens, tiens, avait ditderrière lui une toute petite voix cassée, voici mon camaradeCadet-l’Amour !

Le marquis ne se retourna même pas ; iln’avait pas besoin de voir pour savoir.

Sur le pas de la seconde porte, celle par oùAngèle et Tupinier lui-même étaient successivement entrés, unecréature étrange se tenait debout, appuyée des deux mains auxchambranles. C’était un vieil homme qui semblait avoir dépassé leslimites les plus fantastiques de l’âge. Il était tout ridé commeune pomme sèche, tout racorni, parcheminé plus qu’une momie, et simaigre que ses os semblaient près de percer sa douillette. Aveccela, il vous avait un air vénérablement gouailleur, qui annonçaitun excellent caractère.

– Entrez, Samuel, mon cher docteur,dit-il en parlant à une seconde personne qu’on ne voyait pointencore. Je crois que vos soins sont désormais inutiles, mais vousconstaterez le décès.

Un homme de quarante ans à peu près, d’aspectaustère et grave, le rejoignit sur cette invitation.

– Eh ! l’Amour ! continua lavivante momie, ton cas n’est pas bon, du tout, du tout, dutout : l’article 37 de nos statuts punit de mort les frères dupremier et du second degré qui travaillent en dehors del’association. Mets la cassette sur la table de nuit, etsonne : il faut que tout se passe dans les règles.

Le marquis obéit sans mot dire, il étaitlittéralement anéanti.

Avant l’arrivée des domestiques,M. de Clare fut replacé bien proprement entre ses draps,la tête sur l’oreiller. On débarrassa Angèle de ses liens ;elle était évanouie.

– Bonjour, Morand, comment va lafillette ? demanda la momie, quand ceux de l’antichambrearrivèrent ; bonjour, Tardenois ; bonjour, Jaffret ;M. le duc est mort bien tranquillement, dans les bras du chermarquis, et Mme la duchesse s’est trouvée mal.C’était un joli ménage.

Morand s’approcha du mort et le baisa aufront. Tardenois pleurait, Morand dit :

– Je porte témoignage que le dernier vœude mon malheureux cousin était de voir le colonel Bozzo avant demourir.

– C’est moi qui ai porté le message demon maître au colonel, appuya Tardenois.

La momie s’essuya les yeux.

– Et j’accomplis, poursuivit Morand, ladernière volonté du duc de Clare en remettant au colonel Bozzocette cassette… Prenez, colonel.

La momie, qui était un colonel, prit lecoffret et le fit disparaître sous sa douillette, endisant :

– Mes amis, c’est pour obéir à l’ordre decelui qui n’est plus. Vous êtes témoins : l’objet seratoujours à la disposition de la justice ; c’est le testament,sans doute. Maintenant, je vous charge du nécessaire ; il fautun prêtre, bien entendu. Je laisse ici le Dr Samuel pour lesconstatations et les soins à donner à Mme laduchesse. M. le marquis va m’accompagner ; bonnenuit.

– À vos ordres, réponditM. de Tupinier, en lui offrant son bras.

Un quart d’heure après, cet homme respectable,le seul en qui M. de Clare eût confiance ici-bas, le colonelBozzo-Corona, était dans sa voiture fermée avec M. le marquisde Tupinier.

– Eh ! Cadet-l’Amour ! dit-ilaprès un silence, dors-tu, bonhomme ?

– Je n’ai garde, répondit le marquis.

– À quoi penses-tu ?

– Vous venez de me condamner à mort,maître.

– J’ai la cassette, nous sommes seuls, jene vaux pas mieux qu’une mouche, et tu es l’assassin le plus féroceque je connaisse, moi qui connais beaucoup d’assassins :pourquoi ne m’étrangles-tu pas, Cadet ?

Les mains du marquis se crispèrent, mais ilrépondit :

– À quoi bon ? Que peut-on contre lediable ?

La momie eut un petit rire sec. Après un autresilence :

– Si je te pardonnais, Cadet, serais-tumon serviteur ?

– Je serais mieux que cela.

– Mon esclave ?

– Votre chien, maître !

– Tope, Cadet ! j’ai besoin d’unchien, et je te pardonne.

Partie 1
Une évasion et un contrat

Chapitre 1Le convoi du pauvre

 

En 1853, on mettait déjà la pioche dans lesconstructions qui entouraient la prison de la Force, destinéeelle-même à disparaître bientôt. Il ne restait, sur l’emplacementactuel de la rue Malher, vers l’endroit où elle débouche dans larue Saint-Antoine, en face du portail de Saint-Paul, qu’une bellevieille maison, dont la principale entrée était rueCulture-Sainte-Catherine.

Cette maison avait beaucoup de noms, y comprisle vrai qui était l’hôtel Fitz-Roy. Les voisins l’appelaient plusvolontiers la Maison-aux-Oiseaux.

Paris ne change plus beaucoup depuis laguerre ; mais ceux qui ont plus de vingt ans se souviennent deces années poudreuses où quatre cent mille maçons entretenaient lenuage de plâtre dans tous les arrondissements à la fois. Lesboulevards surgissaient à la baguette ; on demandait sonchemin dans Paris comme en forêt : la transformation fut sisoudaine et si complète, en ce temps-là, qu’il nous arrive encoreaujourd’hui de chercher naïvement, à leur place d’hier, des chosesqui étaient contemporaines de nous, mais qui sont bien plus mortesque les ruines laissées par Charlemagne ou Julien l’Apostat.

La belle vieille maison regardait la prison dela Force par-dessus les démolitions. Elle méritait assurément legrand prix de tranquillité parmi toutes les demeures paisibles quidorment dans ce quartier du Marais. On n’y entendait jamais aucunbruit, sauf des ramages d’oiseaux, parce que le bon M. Jaffretqui l’habitait était le protecteur et le bienfaiteur de tous lesmoineaux de Paris. Deux fois par jour, le quartier attendri venaitle voir distribuer ses aumônes à la population des pierrots, quitourbillonnait comme un essaim énorme au-dessus de sa terrasse.

Cela prouve, dit-on, un excellent cœur mais,pour ma part, je préfère ceux qui, quand ils ont du pain de trop,le donnent aux hommes.

M. Jaffret avait en outre quantité decages à toutes ses fenêtres, et dans son salon, une volière quioccupait ses meilleurs loisirs.

Il vivait seul avec sa femme et sa nièce – ousa pupille –, on ne savait pas au juste.

Sa femme, beaucoup plus âgée que lui, chassaitles oiseaux mendiants quand il n’était pas là : on l’accusaitmême de leur tendre des pièges, car on en trouvait parfoisd’étranglés sur le trottoir, au-dessous de la terrasse.

Sa pupille, qui était toute jeune etcharmante, ne sortait guère que pour aller à l’église, ce qui nel’empêchait pas d’être un sujet de conversation pour les voisins.On l’appelait la belle Tilde, parce que ce nom de Tilde passaitsouvent entre les persiennes fermées, prononcé par la douce voix depapa Jaffret ou par l’aigre fausset de « sa dame ».

Du reste, les époux Jaffret eux-mêmesn’étaient pas sans donner ample pâture aux bavardages environnants.Autour de Saint-Paul, beaucoup de gens se demandaient ce qu’ilspouvaient bien faire dans cette vaste maison avec leur nièce etdeux domestiques seulement : une cuisinière qui servait debonne et un valet de chambre.

La cuisinière ne causait jamais chez lesfournisseurs ; le valet de chambre, homme de cinquante ans,aurait pu passer pour un rentier quand il allait, le soir, lireLe Constitutionnel à son petit café de la place Royale. Ils’appelait Laurent. Au café, on ne l’avait jamais entendu prononcerque deux phrases : « Monsieur, j’ai l’honneur de retenirla gazette après vous », et quand on lui tendait lejournal : « Monsieur, j’ai l’honneur de vousremercier. »

Au Marais, c’est un peu la province, je nesais pas même si les cancans du Marais ne sont pas d’espèce plusvivace et plus foisonnante que ceux de Romorantin. Les Jaffretétaient très riches, on disait cela, mais on disait aussi tout lecontraire ; ils passaient à la fois pour d’excellentes gens etpour de vilaines gens. La maison qu’ils habitaient depuis longtempsdéjà avait appartenu aux Fitz-Roy de Clare ; elle dépendait dela succession Bozzo.

Nous n’avons pas à parler ici du colonelBozzo-Corona, l’illustre philanthrope de la rue Thérèse, sirespecté pendant sa vie, mais dont un récent procès avait mis lamémoire sur la sellette. On ne savait pas alors (et le sait-onmieux aujourd’hui ?) si le colonel Bozzo était un saintcalomnié ou si vraiment, abrité derrière son auréole, il avaitcommandé pendant près d’un siècle la terrible armée d’assassins« distingués » connue sous ce nom : Les Habitsnoirs[1].

Du temps du colonel Bozzo, cette maisonrestait le plus souvent abandonnée aux soins d’un vieil homme,appelé Morand, qui passait pour être un parent éloigné et ruiné dela puissante famille de Clare. Il vivait seul avec une petite filletrès jolie, nommée Clotilde, et qu’il battait misérablement.

Une fois, que les voisins ameutés luireprochaient sa barbarie, le vieil homme répondit :« Elle ne veut pas apprendre sa prière. » Et jamais, surce même sujet, on n’eut d’autre réponse de lui que celle-ci :« Je veux qu’elle apprenne sa prière. »

Deux ou trois fois par an, à des époques quin’étaient pas périodiques, le logis désert s’animait. On voyaitarriver des équipages vers le soir, et Morand, le fanatiqueprofesseur de prières, venait recevoir son monde au portail.

En ces occasions, jamais la petite fille neparaissait.

Sur chaque voiture qui entrait la porte de lacour se refermait aussitôt ; ceux qui avaient pu glisser uncoup d’œil prétendaient que ces mystérieux visiteurs étaienttoujours les mêmes : cinq ou six messieurs très élégants, deuxbelles dames, un vieux, vieux bonhomme, qui se soutenait à peine etqui avait l’air d’un mort mal ressuscité.

Les quatre fenêtres du grand salons’éclairaient alors derrière leurs persiennes closes.Ordinairement, tout restait calme ; quelquefois, cependant, unbruit de querelle s’élevait, dominé par la voix du vieillard,tremblante, mais aiguë.

Vers minuit, jamais plus tard, Morand rouvraitle portail, les visiteurs s’en allaient, le salon éteignait seslumières et l’antique logis se rendormait dans son silence.

Plusieurs habitants du quartier furent appelésen justice lors du procès des Habits Noirs pour témoigner de cefait, et comme ils ne reconnurent aucun des accusés, on en conclutavec juste raison que les seuls goujats de la ténébreuse armées’étaient laissé prendre, tandis que les chefs s’envolaient.

Chacun sait bien que c’est la règle.

Après la mort du colonel, dont Paris toutentier suivit les restes mortels au Père-Lachaise, on ne vit plusni Morand ni la petite fille, et ce fut alors que les Jaffretvinrent habiter la maison ; mais voici une chosesingulière : depuis la prise de possession des Jaffret quiavaient loué ou acheté l’hôtel, nul n’en savait rien, lesconciliabules du soir continuèrent dans le grand salon, deux outrois fois par an, à des époques indéterminées. Seulement, cen’étaient plus les mêmes gens qui venaient.

Autre détail que j’allais omettre. Avant departir avec la petite fille, Morand, qui ne mettait jamais lespieds à l’église, quoiqu’il enseignât le latin des prières à tourde bras, se rendit chez M. le curé de Saint-Paul avec qui ileut une assez longue conférence. Au retour, il emmena la petitejusqu’à la porte du presbytère et la lui montra, disant :« Souviens-toi bien, c’est là que demeure le prêtre à qui turéciteras Voremus. »

Ceci fut entendu et vu ; il y avaitcertainement là-dessous une histoire.

Mais ce n’est pas tout, vous allez voir, aubout de deux ou trois ans, Tilde reparut, grandie etembellie ; ce fut Mme Jaffret qui l’amena. Entrois ans, un enfant de cet âge peut changer beaucoup, c’estcertain. Tilde avait tellement changé que les voisins ne voulurentpoint la reconnaître, malgré les assurances deMme Jaffret qui, du reste, ne la battaitpoint et l’appelait : « Mon cœur » par les fenêtresouvertes.

J’aime mieux vous dire tout de suite lalégende qui courait au sujet du mystérieux retour de Tilde, en vouslaissant le droit de n’y point croire plus qu’on ne faitd’ordinaire aux légendes. Comment elle était arrivée de la plaineSaint-Denis au Marais, cette légende, avec ses détails bizarres, mascience ne va pas jusqu’à éclaircir ce point obscur. Voici pourtantun fait : rue Payenne, il y avait un cabaret borgne tenu parun ancien cocher de fiacre, le nommé Lapierre. La légende étaitsortie de ce trou, au moins pour les trois quarts de son texte.

J’ajoute que le bon Jaffret avait été un desmeilleurs habitués du café du Commerce, place Royale, du tempsqu’il vivait en garçon, et qu’il n’y allait plus, depuis queMme Jaffret était revenue pour faire lebonheur de sa maison.

Quand on a été au café du Commerce et qu’onn’y va plus, les cancans viennent s’asseoir d’eux-mêmes autour dela table qu’on avait coutume d’occuper, et là-bas, la conversationde cinquante ou soixante familles honorables vit exclusivement surles cancans du café du Commerce.

La légende venait peut-être du café duCommerce. Je vous la donne, la légende, pour ce qu’elle vaut etcomme on la contait aux alentours de l’église Saint-Paul. Lavoici :

Un matin d’hiver, sur le chemin qui mène de laChapelle-Saint-Denis à Saint-Ouen en passant devant le cimetière deClignancourt, le corbillard de misère allait, traîné par son chevalmourant, et portant un cercueil tout nu.

Vous connaissez l’admirable estampe :Le Convoi du pauvre, c’était bien cela. Dans ces terrainshideux qui ne sont ni ville ni campagne, sur la terre sale,parsemée d’îlots blanchâtres, là où la neige n’avait pas encorefondu, la petite charrette noire, voûtée comme une malle, roulaitlentement et tristement, environnée par un immense abandon.

Le chien même n’était pas là, le chien del’image qui suit, la tête basse, et qui fait si profondémentpitié.

Au lieu du chien, c’était une fillette maigre,toute petite, à peine vêtue, mais si jolie avec sa figure rouge defroid, sous ses grands cheveux révoltés !

Elle suivait toute seule, comme lechien de l’image, la tête basse aussi, le corps grelottant, maiselle ne pleurait pas.

Le cimetière était neuf, on achevait le mur declôture ; cependant, il y avait déjà un marbrier, établi surla route, dans une masure, et de l’autre côté du chemin une masureen construction annonçait que la concurrence allait naître. Devantle logis du marbrier, dont l’enseigne portait le nom de Cadet, unbeau petit gars de dix ans jouait avec des débris de couronnes. Ilregarda passer le corbillard, jamais il n’en avait vu de si pauvre,et cela le fit rire, car les enfants pauvres rient aisément de lapauvreté.

– En voilà une qui est drôle tout plein,dit-il en voyant la fillette dont les cheveux emmêlés tombaientau-devant de son visage : c’est comme s’il n’y aurait pas defigure sous sa grande tignasse. Elle fait froid avec sa juped’indienne, ah ! malheur !

Mais il cessa de jouer, et de rire aussi, et,malgré lui, son regard suivit le corbillard, cette pauvre chosenoire que la distance rapetissait déjà. Et sans savoir pourquoi, ildevenait grave.

– Fainéant, voilà votre déjeuner, dit unevoix essoufflée et sourde à l’intérieur de la masure ; àl’école, et vite, allons ! ou gare les coups ! Papa Cadetn’est pas loin !

Le garçonnet prit son panier et partit dans ladirection de Montmartre ; son école était à la porte desPoissonniers. Au coude du sentier, il se retourna pour voir encorece point noir qui marchait, et il soupira disant :

– Pauvre petiote !

Ce ne fut pas long, au cimetière. On mit labière de sapin dans le trou avec une prière et une pelletée deterre par-dessus, puis le prêtre et la charrette s’en allèrent. Jene sais pourquoi la fillette s’était cachée derrière une tombe.Quand il n’y eut plus personne, elle revint et s’assit les piedspendants au bord de la fosse.

C’est là que le garçonnet de l’école laretrouva, la tête tombée dans sa poitrine et les mains croisées surses genoux. On aurait pu croire qu’elle dormait, sans le frissonqui agitait son pauvre petit corps. Le garçonnet n’osait pass’approcher d’elle.

Il la regardait de tous ses grands yeuxmouillés.

Au bout d’un moment, il ôta sa casquette commes’il eût été dans une église. Mais pourquoi était-il là et non pasà l’école ?

On ne sait. Un peu après, il vint toutdoucement s’agenouiller près de l’enfant qui se redressa avecsurprise, mais sans effroi, pour le regarder à travers sescheveux.

– Comment t’appelles-tu ?demanda-t-il à voix basse : moi, je suis Clément de chez lemarbrier.

– Moi, je suis Tilde, réponditl’enfant.

– Était-ce ton père, celui qu’on aapporté ?

– C’était papa Morand.

– L’aimais-tu bien ?

– Je ne sais pas.

– Tu attends quelqu’un ici ?

– Non.

– Alors, que fais-tu là ?

– Rien.

Elle rejeta d’un seul coup tous ses cheveuxderrière sa tête et ajouta :

– Puisque je n’ai plus nulle part oùaller.

Les yeux de Clément le brûlèrent et semouillèrent.

– Tiens, dit Tilde, tu pleures, toi, moipas, et pourtant j’ai grand froid et grand faim.

– Veux-tu manger mon déjeuner ?s’écria Clément, qui ouvrit précipitamment son panier.

Tilde ne répondit pas, mais elle mordit àbelles dents la tartine qu’on lui offrait. Il y avait comme unsourire qui venait sur sa pauvre figure souffrante. Elle étaitjolie à faire pitié.

De la voir manger de si bon cœur Clément sesentait tout joyeux, et il souriait aussi.

Elle reprit, la bouche pleine :

– Papa Morand n’était pas méchant. S’ilme battait, c’était pour que j’apprenne la prière.

– Il te battait ! s’écria Clémentindigné.

– Puisque je ne pouvais pas l’apprendredans les commencements, répondit l’enfant, mais j’ai fini par lasavoir tout entière et très bien. On ne te bat donc pas,toi ?

– Ah ! Mais si ! Mais, moi, jesuis un homme. Quelle prière ?

– Veux-tu que je te la dise ?

Elle cessa de manger, et avec une volubilitésingulière, elle enfila un chapelet de mots latins qui commençaitpar oremus et se terminait par amen ;Clément dit :

– Je suis du catéchisme. Ce n’est ni lepater, ni l’ave, ni le credo, ni rien dutout, ta prière.

Tilde sourit tout à fait, à la manière de ceuxqui tiennent un grand secret et qui ne veulent pas le dire. Elle seremit à manger.

– Puisque c’est ma prière à moi,répliqua-t-elle. Je dois la répéter au moins deux fois tous lesjours, crainte de l’oublier…

Elle s’interrompit pour demander d’un tonsoupçonneux :

– Sais-tu le latin, toi ?

– Pas encore, repartit Clément.

– C’est égal, j’ai eu tort de te la dire,et je ne le ferai plus. On me tuerait, si on savait… Il fautattendre mes quinze ans. Alors, j’irai chez le prêtre. Je sais larue, c’est tout contre l’église.

– Quelle rue ? demanda Clément, quiécoutait tout cela comme un conte de fées, et quelleéglise ?

Tilde eut un mouvement de tête mutin, quiramena tous ses cheveux sur ses yeux.

– C’est bon, dit-elle, j’ai assez regardéla porte, et je la connais bien. Je réciterai la prière au prêtre,qui trouvera dedans tout ce qu’il faut, et je serai princesse. Neva pas bavarder !

Chapitre 2Le marbrier

 

Clément resta un instant abasourdi par cedernier mot : « princesse ». Le fait est que ce motsonnait singulièrement dans la bouche de ce pauvre petit être, quigrelottait sous ses haillons ; aussi, Clément, qui était ungamin de sens vif et décidé, eut-il bientôt honte de sacrédulité.

– C’est des bêtises ! dit-il tout àcoup, le vieux s’est moqué de toi. Viens-nous-en à la maison :papa Cadet est à tous les diables, et, si maman Cadet ne veut pasde toi, nous nous en irons ensemble tous deux.

Il s’était levé, Tilde le toisait duregard.

– Tu es fort, toi, dit-elle, je t’aimebien. Ces gens-là, dont tu parles, est-ce ton père et tamère ?

Clément haussa les épaules.

– Tu n’as pas l’air de lesaimer ?

– La mère, si, un peu, réponditClément.

– Tu m’as dit qu’ils te battaientaussi ? Clément devint tout rouge, et ses yeux brillèrent.

Puis il haussa de nouveau les épaules, etrépliqua d’un air fanfaron :

– La mère est trop malade, et le père secache, de peur des gendarmes. Évidemment, Clément trouvait celatout simple. Il n’en fut pas de même pour la fillette, qui fit lamoue et dit :

– Alors, c’est du mauvais monde,allons-nous-en tout de suite, on se mariera quand on sera grand,nous deux, si tu veux.

Ne trouvez-vous pas que c’était sage ?Seulement, l’exécution de ce plan si simple fut entravée parl’entrée en scène d’un nouveau personnage.

Au moment où Clément et Tilde sortaient brasdessus, bras dessous du cimetière, la tête haute, un fiacre montaitle chemin. À la portière, une vieille figure pâlotte se montrait,emmitouflée dans un large tricot bleu à la couleur passée.

C’était un homme d’une soixantaine d’années,aux joues bouffies et flasques, avec des yeux fuyants, dont le bleuétait encore plus déteint que celui de son cache-nez. Il tremblaitde froid, mais néanmoins il avait ôté le gant de sa main droitepour jeter des mies de pain aux petits oiseaux.

– Tiens ! dit Clément, en voilà unqui va trouver nez de pois chez nous ! Papa l’appelle toujoursvieille baudruche, celui-là !

Tilde regarda à son tour, etbalbutia :

– M. Jaffret, le vieux desmoineaux ! c’est lui qui nous a mis à la porte de chez nous,je suis perdue !

Clément regarda M. Jaffret de travers, etdit :

– On peut toujours s’en sauver.

Mais il n’était déjà plus temps. Le bonJaffret avait aperçu la fillette, à qui il envoya un baiser.

– Je viens te chercher, mignonne, dit-il.Puis, s’adressant à Clément :

– Et toi, mon gentil garçon, va-t’enprévenir ton excellent père que je désire lui parler.

À une fenêtre de la maison du marbrier, unefemme se pencha, qui avait l’apparence exténuée.

– Bonjour, ma chère madame Cadet, ditJaffret, vous voilà bien mieux que la dernière fois ; voussavez, je vous trouve fraîche comme une rose. Ce que c’est que denous ! Le pauvre père Morand, avec qui je causais encore lasemaine passée… Vous avez vu passer son convoi, pas vrai ? pasde première classe, c’est sûr. Nous allons élever cette enfant-là.Le bien qu’on fait n’appauvrit jamais, madame Cadet… Peut-on direbonjour à votre homme ?

La malheureuse femme répondit à travers unequinte de toux qui sonnait le cercueil.

– Mon mari est à la campagne.

Le bon Jaffret, malgré cette réponse, ouvritla portière et descendit. Il avait trois paletots l’un sur l’autreet des bottes fourrées. Il dit à la fillette, quigrelottait :

– Entre à la maison, mon trésor, avec tonpetit camarade. On va t’acheter de bons vêtements, tu n’auras plusni froid ni faim jamais.

Les enfants obéirent.

La maison n’était autre chose qu’une espèce dehangar, tout ouvert au rez-de-chaussée, mais ayant un premierétage, auquel on montait par un escalier tournant. Les chambresbasses étaient encombrées de matériaux, parmi lesquels se trouvaitune tombe achevée.

Elle était de grande taille, et, ainsi poséeentre quatre murs, elle semblait énorme.

L’inscription, qui brillait en lettres d’ortoutes neuves sur le marbre noir disait :

Ci-gît le PÈRE DE TOUS les malheureux,

Michel Bozzo-Corona,

né en 1739, mort en 184-1.

Il fit le bien pendant plus d’un siècle.

Il n’y avait aucun ouvrier, ni dans la maisonni au-dehors. La malade, toujours toussant et menaçant chute àchaque marche, entreprit de descendre l’escalier.

– J’allais monter ! ne vous dérangezpas ! s’écria Jaffret, qui se précipita à sa rencontre.

Au moment où il la rejoignait, elle lui dittout bas :

– Il est absent. On l’a prévenu de la ruede Jérusalem… Les vieilles histoires se réveillent,méfiance !

Un coup de sifflet très faible se fitentendre. Au milieu de la solitude qui régnait au-dedans etau-dehors, nul n’aurait su dire d’où partait ce bruit.

– Est-ce que la petite fille est avecvous ? demanda la marbrière, que le coup de sifflet avait faittressaillir.

Sur la réponse affirmative de Jaffret, elledit :

– Enfants, allez jouer dans le jardin.J’ai à causer d’affaires.

Et, dès que la méchante porte qui menait à cequ’elle appelait le jardin fut refermée :

– Il paraît qu’il veut vous voir,reprit-elle. C’est vous qu’il appelle. Venez.

– Où donc est son cabinet ? demandale bon Jaffret, qui regarda tout autour de lui.

Mme Cadet descendit lesdernières marches et alla droit au tombeau. De sa clef, qu’elletenait à la main, elle frappa le marbre.

– Pas tant de façon ! dit unevoix : qu’il entre, l’imbécile !

Mme Cadet appuya aussitôt sesdeux mains maigres et faibles sur la table antérieure et centraledu tombeau, qui céda, montrant un trou béant.

Dans le noir de ce trou, on put distinguer unhomme demi-couché sur un tas de paille, et qui fumait sa pipe d’unair grondeur.

C’était une figure glabre, osseuse etviolemment aquiline, éclairée par deux yeux d’oiseau de proie.

– Voilà ! dit cet homme, dont lavoix enrouée, mais étrangement aiguë, ressemblait à celle d’unevieille femme, je suis bloqué, mon vieux marchand de serins, ethébété, et malade par-dessus le marché, et, d’un moment à l’autre,la bourgeoise peut « claquer » dans une quinte depoitrinaire. Trouves-tu ça drôle, toi ? Moi, pas.

La bourgeoise, comme si elle eût voulusouligner l’énergie de ce mot « claquer », appuya sesmains contre sa poitrine et rendit un râle.

– Que vous est-il donc arrivé, mon pauvrel’Amour ? demanda Jaffret, qui tremblotait de tous ses membressous ses trois paletots, et ce n’était pas de froid.

– Il m’est arrivé, répondit Cadet, que jene finirai pas la boîte du colonel qui était pourtant de la jolieouvrage. J’étais bien tranquille ici, la Marguerite est venuel’autre soir avec le Dr Samuel qui avait un paquet sous le bras.Sans savoir de quoi il s’agissait, j’ai commencé par dire :« Nisquette ! je ne veux pas me mettre dansl’embarras ! » Mais le Samuel a défait son paquet et j’aivu une soutane, ça m’a fait rire. Tu sais, moi, j’aime les bonnesfarces, on ne se refait pas.

Il eut un accès de gaieté véritablementsinistre.

– Ces choses-là, dit la phtisique, çaporte toujours malheur.

– N’y a pas gai comme lesmarbriers ! répliqua l’Amour. Eh ! houp ! etzim ! on est tous folichons comme des colibris dans les pompesfunèbres. Il s’agissait donc de confesser M. Morand, qui étaitpour avaler sa langue dans son taudis de la rue Marcadet.

Ça m’a souri, d’autant que le Morand en savaitlong ; j’ai toujours eu cette idée-là. Le colonel n’a dit sonsecret à personne, c’est sûr, mais il fallait bien qu’il lâche unbouton de temps en temps, pas vrai ? Et il avait une manièrede se faire servir par les honnêtes gens. Morand avait été silongtemps son chien de garde là-bas, rue Culture ! Je medisais : « Si Morand ne sait pas plus qu’un autre où estle grand saint-frusquin du bonhomme (et peut-être qu’il le sait),du moins je donnerais mon cou à couper qu’on ne le gratterait paslongtemps avant d’apprendre le chemin de l’armoire qui renferme lacassette… tu sais, celle où étaient les deux papiers. Et ceschiffons-là valent cher, hein ? père aux moineaux, pour ceuxqui connaissent la manière de s’en servir ?

Jaffret approuva du bonnet.

Le marbrier reprit :

– Sans compter qu’il y avait dix à pariercontre un que M. Morand, qui était un ancien gentilhomme etqui rouait de coups sa petiote fillette pour lui apprendre despatenôtres en latin, ne voudrait pas sauter le fossé sansconfession. J’ai donc passé la soutane et le rabat aussi,mimi ; il paraît que j’étais superbe en curé, hé ! labourgeoise ?… Mais elle ne répondra pas, tu sais, elle a unfond de bigotage à la cagot… et, alors, me voilà parti !…Quant à être bien logé, le Morand, non, mais en fait de remèdes, ilavait tout ce qu’il faut, et un médecin d’attache assis au pied deson lit. Devine qui ! le Dr Abel Lenoir !…

Le bon Jaffret ne jurait jamais ;cependant, le nom du Dr Lenoir lui arracha un « sac àpapier » énergiquement calibré.

– J’ai manqué être démonté du coup,continua l’Amour, mais heureusement qu’on en a vu bien d’autres.J’ai donc fait mon état comme si de rien n’était, et le médecin n’ya vu que du feu, j’en suis sûr ; mais il paraît que le Morandétait un dur à cuire, au fond, car il m’a envoyé paître en grandquand je lui ai parlé de confession, et, le plus drôle, c’est que,dans son agonie, il n’avait qu’un refrain, toujours le même… Voussavez, la petiote, comment s’appelait-elle ? enfin, safillette…

– Tilde, dit Jaffret.

– Tilde, c’est ça… Eh bien ! il luidisait comme on défile un chapelet : « N’oublie pas taprière, n’oublie pas ta prière, n’oublie pas ta prière… »

Il faudra causer avec cette gamine-là, pasvrai ?

– Elle est ici, dit encore Jaffret. C’estjustement pour la chercher que je suis venu.

L’Amour sauta sur sa paille.

– De la part de toi ?demanda-t-il.

– Non, de la part de la comtesseMarguerite.

– N’empêche, ditMme Cadet, que ce Morand qui n’a pas voulu seconfesser à toi t’a bien sûr reconnu, mon pauvre homme, et ce DrLenoir aussi, car c’est le lendemain matin que les agents sonttombés chez nous.

L’Amour cligna de l’œil à l’adresse deJaffret.

– On ne dit pas tout à la bourgeoise,grommela-t-il. On a attendu le Dr Lenoir en sortant pour lui faireun bout de conduite. Je promets bien que depuis cette nuit-là, iln’a dénoncé personne !

Son geste ne put laisser aucun doute sur lasignification exacte de cette phrase.

– C’est donc ça, reprit paisiblementJaffret, que la petiote est venue toute seule aucimetière ?

– C’est ça ! répondit laconiquementle marbrier : le docteur ne pouvait pas venir !

Puis, s’adressant à sa femme :

– La petiote, ici ! tout desuite !

L’enfant arriva au bout de quelquesinstants.

– Je vas te donner une pièce de dix soustoute neuve, lui dit l’Amour d’un ton caressant, si tu veux meréciter ta prière. Allons ! sois bien sage !

Tilde arrivait, rouge de plaisir, car elles’était bien amusée avec Clément dans le jardin. Aux premiers motsdu marbrier, ses yeux rieurs s’éteignirent.

Elle répondit pourtant :

– Puisque je n’ai jamais pu l’apprendre,la prière ! Est-ce que vous allez me battre comme papa Morand,vous ?

Et il fut impossible de lui arracher autrechose.

– Femme, dit l’Amour, qui était encolère, emmène tout ça et va voir en haut si j’y suis. Je resteavec l’ami Jaffret. Qu’on ferme la porte.

L’ami Jaffret ne semblait pas enchanté de sonsort, mais il resta.

Au bout d’une heure environ, il remonta dansson fiacre, mais tout seul, et reprit le chemin de Paris. Tilderesta chez le marbrier avec son ami Clément, qui lui avait demandédéjà dix fois : « Pourquoi n’as-tu pas voulu dire laprière à papa Cadet ? Il ne sait pas le latin. »

Ce soir-là, pour la première fois, placeRoyale, au café du Commerce, le bon Jaffret, qu’on croyait veuf ougarçon, parla de sa femme, et annonça qu’elle allait réintégrer ledomicile conjugal.

Il ne paraissait pas enthousiasmé par l’idéede ce retour.

Le lendemain, une perquisition à fond futopérée par la police dans les ateliers du marbrier Cadet. Letombeau lui-même fut fouillé et le terrain sondé. On ne trouvapersonne, sinon la malade, qui toussait sur son grabat, dans lachambre du premier étage.

Papa Cadet, la petite Tilde et Clémentlui-même avaient disparu.

Avec les agents se trouvait un homme jeuneencore, dont le beau visage était très pâle, et qui semblaitsouffrir d’une blessure récente.

La vue de cet homme sembla causer à la maladeune profonde émotion, mêlée de repentir et de terreur. Ce fut ellequi prononça son nom : elle l’appela le Dr Abel Lenoir.

Après les recherches inutiles, le Dr Lenoirprit à part le chef des agents et lui promit une récompenseconsidérable, au cas où, par ses soins, l’asile nouveau des deuxenfants serait découvert.

Mais personne ne gagna la récompense. Toutesles recherches furent inutiles.

Telle était la légende.

Chapitre 3Mademoiselle Clotilde

 

Il y avait dans cette légende une chose quiexcitait très vivement la curiosité, parce qu’elle semblaitrecouvrir un mystère impénétrable.

Nous voulons parler, bien entendu, de cetteprière latine, enseignée à force de coups par un père païen.

Tout le reste pouvait paraître vague etressemblait au commun des aventures qui vont et viennent dans lesbas-fonds de Paris.

Mais cette prière devait contenir assurémentle mot d’une énigme. D’autant qu’il y avait des souvenirs pluslointains encore, et plus vagues.

On n’avait pas oublié le temps où la grandemaison était vide, ni l’étrange histoire de cette matinée d’hiver,qui avait vu un convoi mortuaire (celui du prince de Souzay, duc deClare) sortir inopinément de l’hôtel Fitz-Roy, où ni portes nifenêtres ne s’étaient ouvertes depuis plus de dix ans.

Aussi les rares habitants du quartier, quiavaient approché par hasard mademoiselle Clotilde, s’étaient tenusà quatre pour ne point lui demander tout bas : « Et laprière, l’avez-vous oubliée ? »

Car mademoiselle Clotilde, nous l’avons ditdéjà, était revenue dans la grande vieille maison, habitéeautrefois par le père Morand et sa fillette.

Ce retour ne s’était pas effectué tout desuite après l’histoire du marbrier.

Deux ans pour le moins, peut-être trois,s’étaient écoulés entre la mort du père Morand et le jour oùMme Jaffret, solennellement restaurée dans sesdroits d’épouse et régnant de nouveau despotiquement sur Michelle,la cuisinière, sur Laurent, le valet de chambre (qui ne l’avaientjamais vue) et surtout sur le doux Jaffret, avait ramené en voitureà l’hôtel Fitz-Roy une belle fille, grande et forte qui paraissaitêtre dans sa dixième année.

On se rappelait Tilde dans le quartier, sousl’espèce d’une pauvre enfant bien gentille, mais frêle et farouche.Quand on la vit revenir si brave et promettant d’être si belle,quelques-uns la reconnurent au premier coup d’œil, les autresdoutèrent.

Était-ce bien la Tilde qu’on entendait pleurerautrefois à travers les jalousies baissées ? La Tilde ducimetière et de la légende ?

On ne la battait plus, bien entendu. Ellechantait comme un loriot du matin au soir.

Mme Jaffret (Adèle, comme onl’appelait rue Culture un peu par raillerie, ce petit nom faisantcontraste avec la redoutable mine qu’elle avait) lui faisait millecaresses, et le bon Jaffret l’aimait mieux que ses petitsoiseaux.

Ce n’étaient pas des bigots, cesJaffret ; mais ils allaient à la messe, et M. le curé deSaint-Paul, un respectable prêtre, venait chez eux de temps entemps. Il témoignait surtout beaucoup d’affection à mademoiselleClotilde, et, quand elle approcha de sa seizième année, elle cruts’apercevoir que M. le curé cherchait l’occasion del’entretenir en particulier.

Un jour, c’était justement la fête de sesseize ans, M. le curé lui apporta un beau chapelet.

Pour le lui donner, il l’embrassa, et, enl’embrassant, il lui adressa tout bas cette question que tant degens grillaient de faire :

– Parions, dit-il avec une gaieté un peuaffectée, que vous avez oublié la prière ?

– Quelle prière ? demandamademoiselle Clotilde.

– Est-ce que vous ne vous souvenez plusde papa Morand ? insista le prêtre, qui baissa la voix etl’examina d’un retard attentif.

– Ah ! mais, si fait ! réponditla jeune fille sans hésiter.

Un peu de rouge, cependant, vint à sa joue enrépondant cela.

– Eh bien, chère fille, reprit le curé,je vous parle de la prière que M. Morand vous enseignait.

– La prière aux tapes ? dit Clotildequi éclata de rire ; je m’en souviens parfaitement.

– Bien vrai ?

– Sur le bout du doigt.

Le visage du curé trahissait une singulièreémotion.

– Ma fille, dit-il en prenant un tongrave, je vous prie de me la réciter, mais de manière à ce que moiseul puisse l’entendre.

Tilde s’exécuta de fort bonne grâce et enfilacouramment le Pater noster.

Le curé trouva le Pater très bienrécité, mais il ne lui reparla jamais du vieux Morand.

En 1853, mademoiselle Clotilde avait dix-huitans et il fut question de son mariage. Avez-vous deviné que cesmystérieuses réunions qui avaient lieu de temps en temps dans legrand salon aux quatre fenêtres, c’était le conseil de famille demademoiselle Clotilde ? Quant aux membres des anciensconciliabules du temps de Morand, ceux où l’on voyait arriver dansleurs équipages, le vieillard centenaire, les beaux messieursempressés autour de lui et les deux dames qui ressemblaient à desduchesses, vous en penserez ce que vous voudrez.

Les séances de ce conseil de famille s’étaientdu reste éloignées peu à peu à mesure que mademoiselle Clotildeprenait l’âge d’une femme et autour des Jaffret, un cercle plusnombreux, mais composé de gens connus et même respectables s’étaitinsensiblement formé. Il y avait le Dr Samuel, si répandu dans lefaubourg Saint-Germain, maître Souëf (Isid.), le notaire desgrandes fortunes, le comte de Comayrol qui, malgré son titre,protégeait l’industrie ; il y avait quelques dames, entreautres la belle comtesse Marguerite du Bréhut de Clare, un abbé etaussi M. Buin, le directeur de la prison de la Force, un deshommes les plus honnêtes et les plus estimés du Marais.

Certes, ce n’étaient ni Michelle la cuisinièreni Laurent le valet de chambre qui avaient annoncé le mariage demademoiselle Clotilde aux environs et pourtant tout le monde s’enoccupait, depuis le jour même, on peut le dire, où il en avait étéquestion pour la première fois. On n’est pas plus mauvais là-basqu’ailleurs, mais entre l’Hôtel de Ville et la colonne de Juillet,deux ou trois cents jeunes personnes avaient le cœur gros au sujetde ce mariage, et leurs mamans n’étaient pas contentes.

Il y avait au moins six mois de cela : lebruit s’était répandu que M. le comte de Comayrol et maîtreSouëf (Isid.) avaient péché un très gros poisson pour la pupilledes Jaffret. Quand on a un notaire dans sa manche et un gentilhommed’affaires, ces coups de filet ne sont pas rares. Toutes lesdemoiselles essayèrent bien d’espérer que c’était un comique dupays des Pourceaugnac, mais le prince vint faire sa premièrevisite. Je vous défie de nier le soleil.

C’était un prince : un vrai !

Et par-dessus le marché, ce vrai prince étaitcharmant : un peu grave, mais grand air tout à fait.

Il ne venait ni de Russie, ni de Valachie, nid’aucun autre endroit où les princes se peuvent ramasser à pleinspaniers : il appartenait à la maison de Clare, et s’appelait,en pur français, le prince Georges de Souzay. Vingt-cinq ans et jene sais combien de cent mille livres de rentes.

Il y eut des maladies de faites parmi lesdemoiselles à marier.

Trois mois se passèrent. Un éblouissementglissa dans les pénombres du Marais ; c’était la corbeillevirginale de mademoiselle Clotilde, dont on commençait àcauser.

Vous avez tous entendu causer corbeilles.C’est vif comme une plaie, ce sujet d’entretien. Ce qu’on y met, cequ’on en retire ! La nomenclature chère et horrible de toutesces choses qui sont pour une autre ! les évaluations, lesexagérations, les rabais ! Car il y a des jalousies quimaigrissent les corbeilles et d’autres qui les enflent.

Et un autre murmure se fit, qui semblaitsortir de la corbeille même. Autour du joli front de mademoiselleClotilde, une auréole s’éclaira. Ce qui rendait si invraisemblableson mariage avec le prince, c’était l’humble condition de lafamille Jaffret. Eh bien ! pas du tout ! le pauvre nom deJaffret n’était pour rien dans l’affaire, et il se trouvait quemademoiselle Clotilde allait sortir de son nuage, comme leshéritières reconnues au dénouement des drames de laPorte-Saint-Martin. Il se trouva qu’elle était la fille… Maisn’allons pas trop vite.

Tout à coup, cependant, on ne vit plus leprince. Cela arrive, vous savez, ils s’en vont parfois comme ilsviennent. Trois mois d’absence ! Un vent d’espoir courut, puiss’enfla ; on crut que le prince était parti pour toujours,mais un matin, il y eut consternation générale ; la corbeilleétait chez les Jaffret.

Et quelle corbeille ! On trouva un motpour la caractériser, c’était insolent !

En ce monde, cependant, il est rare que lesplus amères douleurs n’aient pas derrière elles quelque petiteconsolation. La consolation de la corbeille fut un cancan qui rôda,timide d’abord, puis tout à coup bien portant. On avait vumademoiselle Clotilde sortir de l’hôtel toute seule, le soir, nonpas une fois seulement, mais à quatre ou cinq reprises pour lemoins. Non pas par la porte cochère, mais par la petite porte dujardin qui donnait sur les démolitions.

Un fiacre l’attendait au coin de la Force. Oùallait-elle ? Et surtout comment rentrait-elle ? Car ceuxqui la voyaient ainsi sortir ne l’avaient jamais vue rentrer…

À ces questions, jusqu’à présent, personnen’avait répondu.

Par un après-midi du mois d’avril, il y avaitpetite réunion intime dans le salon des Jaffret, où la corbeilleétait exposée, mais fermée et couverte d’un voile de mousseline.Jaffret faisait de la tapisserie auprès d’une belle cage-pagode, oùune demi-douzaine de bouvreuils et lui échangeaient de doucesagaceries. Il faudrait la plume d’un poète pour dire à quel pointses yeux bleus un peu fatigués, son front fuyant, dégarni selon uneligne étroite, depuis le front jusqu’à sa nuque, et ses jouesgrassouillettes, mais tombantes, exprimaient la mansuétude et lasimplicité du cœur. Il parlait peu, mais il sifflait volontiersquelque petit compliment à ses bouvreuils, surtout à Manette et àJules, qu’il affectionnait tendrement.

Il avait pauvre mine dans ses vêtements,quoiqu’il fût habillé de neuf. Il appelait sa femme Adèle, et latutoyait, mais avec déférence.

Je ne sais pourquoi la vue de ce cher bonhommeinspirait quelque défiance aux gens ; les pinsons luimangeaient pourtant dans la bouche.

Comme âge, on ne savait trop ce qu’endire.

Adèle ne le tutoyait pas.

Cette Adèle était une physionomie beaucoupplus tranchée, et jamais lunettes d’or, rondes, larges, fortementcerclées n’allèrent mieux à un nez vigoureux et recourbé avechardiesse. Elle était grande, maigre, noire de peau, grise depoil ; ai-je dit qu’elle assassinait les oiseaux ?

On aurait juré parfois qu’elle sentait lapipe, quoiqu’on ne la vît point fumer. Ne vous étonnez pastrop : elle avait bien de temps en temps une robuste odeurd’eau-de-vie, et jamais on ne la voyait boire. Fi donc !

Son âge apparent était de soixante-cinq àsoixante-dix ans. Elle s’habillait un peu en tapageuse, et, sur sescheveux poivre et sel, une fausse natte en soie noires’attachait.

Quoi que vous puissiez penser, c’était unheureux ménage, et, dans une heure d’épanchement, le bon Jaffretavait dit à M. Isid. Souëf : « Depuis que noussommes mariés, Adèle en est encore à lever la main surmoi ! »

M. Souëf (Isid.) en crut ce qu’ilvoulait.

Les fleurs viennent partout, j’en ai vu jusquedans les décombres, et qui éblouissaient, mademoiselle Clotildeétait la beauté même, la beauté souriante et vaillante. Vous savezce que les peintres, les duchesses et les palefreniers appellent« la race » ou encore « le sang ». Clotildeavait la race au degré suprême ; elle était pur-sang de latête aux pieds, quoique personne au monde ne sût au juste d’où ellesortait.

Excepté, bien entendu, les Jaffret, quiavaient dû produire, à l’occasion du mariage projeté, toutes lespièces nécessaires parfaitement en règle.

Mais chose singulière, le nom de famille demademoiselle Clotilde n’avait point transpiré au-dehors, même aprèsla production de ces pièces. On continuait de l’appeler la belleTilde ou encore la nièce Jaffret, quoique, derrière cette façon deparler familière et presque malveillante il y eût déjà, nousl’avons dit, une frayeur et une douleur.

C’était en raillant, il est vrai, mais enfrémissant aussi, que les gazetiers du Marais allaient radotant quemademoiselle Clotilde appartenait à une famille illustre, disperséepar une de ces tragédies qui enfièvrent une fois tous les dix ansla curiosité parisienne – qu’elle avait droit, cette même Tilde, àune fortune des contes de fées, dont elle était séparée par le plusmystérieux de tous les romans d’aventures –, et que ce brillantjeune homme, M. le prince Georges de Souzay, ne serait pasvenu chercher femme à pareille distance de l’Opéra, dans lesprofondeurs du quartier Saint-Paul, s’il n’avait su d’avance que lavieille maison des Jaffret cachait le billet gagnant d’unerichissime loterie !

Nous allions oublier un dernier membre de lafamille, grand et gros chien chargé d’années, qui répondait au nomde Bibi C’était une bête désagréable et qui n’aimaitpersonne ; mais depuis que les démolitions avaient ouvert lesderrières de l’hôtel, on le lâchait la nuit dans les jardins, et ilétait de bonne garde.

Chapitre 4Vis-à-vis de la Force

 

Il était bien caché ce billet de loteriefantastique que le prince Georges de Souzay venait chercher de siloin, et le salon du bon Jaffret (ce n’était pas le fameux salon àquatre fenêtres) ne parlait absolument pas de millions. Malgré lacorbeille dont la fraîche enveloppe éteignait davantage, par lecontraste, les couleurs fatiguées des fauteuils, il ne parlait mêmepas beaucoup de fiançailles.

À la vue de ce petit comité si tranquille, etdont l’entretien roulait sur des sujets si étrangers au mariage,personne n’aurait assurément deviné que mademoiselle Clotildeattendait son fiancé de minute en minute, après une absence quin’avait pas duré moins de trois mois : et que le contratallait être signé ce soir même.

Elle était trop paisiblement gaie, la chèreenfant, pour qu’il fût permis de penser qu’on la mariait contre songré ; mais l’absence complète de toute émotion prouvait, d’unautre côté, que son beau petit cœur n’était point bouleversé parles fièvres de l’attente.

Je vous défie bien de rêver une plus joliecréature, et plus belle, plus gracieusement accotée à l’angle d’unplus vilain canapé !

C’était une rieuse, on le voyait à cette fleurentrouverte qui était sa bouche, et qui laissait deviner un pleinécrin de perles. Elle avait un trésor de cheveux noirs ondés,lourds à la main, doux à l’œil, auxquels la lumière arrachait desreflets d’or bruni. Je ne sais quelle mélancolie d’enfant jouaitdans son sourire, comme pour rappeler qu’il y avait une âme sousl’insouciance de ce calme. L’âme brillait mieux encore et pensaitaussi dans l’émeraude foncée de ses grands yeux presque noirs,ombragés de cils magnifiques.

Sa joue restait veloutée comme celle d’unefillette, et les lignes charmantes de son cou gardaient cesflexibilités de cygne que fait onduler si bien la pétulance dupremier âge ; mais son buste harmonieux était déjà d’une jeunefemme, de même que l’assurance de sa pose et les hardiessestranquilles de son regard.

On a de la peine quelquefois à dompter cesvaillantes ; mais d’autres fois, avec quelle joie elles sefont esclaves !

Mademoiselle Clotilde n’avait pas encorerésisté ; jamais non plus elle n’avait été domptée.

Dans les familles que nous connaissons vous etmoi, n’est-ce pas, que de tendresses autour d’une pareilleenfant ! payées par combien de caresses ! Ce n’était pastout à fait ainsi chez les Jaffret, dont l’affection mutuelle étaitsans doute si bien entendue, une fois pour toutes, qu’ils nel’exprimaient jamais. Le bon Jaffret avait d’ailleurs ses oiseauxet Adèle ses affaires, qui n’étaient pas sans avoir une certaineimportance, quoique nous n’en ayons pas encore parlé.

Tous les matins et tous les soirs, Clotildedonnait son front à leur baiser ; le reste du temps, ilsvivaient ensemble comme les meubles d’une même chambre,éternellement voisins et ne se querellant jamais.

Pourquoi aurait-on parlé de mariage ?C’était chose archiconvenue. Pourquoi retour ? L’heure oùdevait arriver le prince était fixée, personne n’avait niinquiétude ni hâte. Tant que l’absence de Georges avait duré, ilavait écrit deux fois par semaine, régulièrement, et on lui avaitrépondu de même : cela suffisait à tout le monde.

Sur son canapé, Clotilde lisait justement unedes lettres du prince qui était datée de Londres et quidisait : « À jeudi soir, huit heures. » C’étaitaujourd’hui jeudi. Clotilde replia la lettre et bâilla ; puiselle prit une lorgnette-jumelle qui reposait auprès d’elle sur lecanapé, et regarda par la fenêtre ouverte le poudreux paysage desdémolitions, adossé aux bâtiments de la Force.

– D’où vous êtes, dit en ce momentM. Buin, le directeur de la prison, qui était en train deconter la nouvelle du jour, vous pouvez apercevoir sa croisée.

– La croisée de qui ? demandaClotilde. M. Buin la menaça du doigt en riant.

– Vous ne m’avez pas écouté,mademoiselle, s’écria-t-il, je vous y prends ! Vous avez autrechose à penser, un jour comme celui-ci ! Je parle de notrecondamné dont la cellule fait le coin tout en haut du bâtimentneuf, dans le repli de la cour de la Dette. Voyez-vous safenêtre ? c’est la seule qui ait des rideaux.

La jeune fille braqua sa lorgnette sur lapartie désignée de la prison qui lui faisait face en effet, et semit à chercher dans l’entassement des corps de logis.

– Des rideaux verts ? dit-elle.

– En soie, s’il vous plaît !Voyez-vous le prisonnier ?

– Non. Sa fenêtre est dans l’ombre dugrand mur… attendez ! Est-ce qu’on laisse entrer desdames ?

– Des dames ! s’écria le directeur,qui sauta sur ses pieds.

– Non, fit Clotilde, c’est le rideau quiflottait.

– Ki ki ki rrrrriki huick, huick !chanta le bon Jaffret pour ses bouvreuils.

– Monsieur le comte, dit Adèle àComayrol, puisque ce fainéant de notaire est en retard, commençonsà nous deux, voulez-vous ? Je n’aime pas rester à ne rienfaire.

Le comte de Comayrol avait dû être très beaugarçon, et ramenait encore sur ce front haut et fuyant, apanage deshommes à bonnes fortunes démissionnaires, des mèches de cheveuxteints qui faisaient illusion par les temps calmes, mais le moindrevent leur était funeste. Il venait du Midi, dont il avait gardél’accent intact, et mimait furieusement tout ce qu’il disait :à tel point qu’il faisait le geste de briser sa canne sur son genouquand il parlait de casser une croûte, et que pour exprimer l’idéed’un jeune homme qui embrasse une carrière, il baisaitamoureusement le bout de ses doigts ; voilà pourquoi on nepeut jamais lutter contre les orateurs de Tarascon !

– À vos ordres, belle dame, répondit-il,est-ce le double-six, ce soir, ou la dame de carreau ?

Pour figurer le domino, il piqua douze fois lecreux de sa main avec une grande énergie ; l’idée de la damede carreau fut exprimée en battant violemment un jeu de cartesimaginaire. Nous ne donnons pas ce gentilhomme pour la plus finefleur du faubourg Saint-Germain, mais il avait ses mérites.

Cependant M. Buin, en proie à unecertaine agitation, s’était rapproché de Clotilde et avait pris lajumelle. Il perdit du temps à la mettre à son point. Quand ilregarda enfin cette fameuse fenêtre où flottaient les deux rideauxverts, ce fut avec une extrême attention, mais il ne vit rien.

– Et le pauvre homme qui demeure là estcondamné ? demanda Clotilde.

– À vingt ans de travaux forcés, réponditM. Buin : audience aujourd’hui, c’est tout chaud.

– C’est donc un bien grandscélérat ?

– La chose jugée, vous savez… Mais moi,je croyais qu’il aurait été acquitté.

– Il faut des exemples, dit Adèle, quiremuait bruyamment les dominos. On est trop mou aux assises.

– C’est égal, fit observer Jaffret, lejury ! quelle responsabilité ! Moi, si j’étais obligéd’envoyer un homme à la mort !…

Il eut un petit frisson, mais il ajouta pourles bouvreuils :

– Huick, huick,huicki ! Rrrriki huick !

– À moi la pose ! criaMme Jaffret : du six ! Et tout bas, ellereprit rapidement :

– Nous ne sommes plus seuls à chercher lapetite drôlesse, vous savez ?

– Moi, répliqua Comayrol également à voixbasse, je démolirais la maison tout de suite !

– Et s’il n’y a rien dedans !repartit Adèle avec aigreur. D’ailleurs, pensez-vous que les autresne viendraient pas voir de quoi il retourne ! Nous mourronspauvres à la porte d’un trésor !… Domino !… Ce sera bienfait !

– Ah çà ! demanda M. Buin, enprenant place sur le canapé auprès de Clotilde, nous ne pensonsdonc pas un peu à cet absent qui va revenir, nous ?

– Si fait, répliqua la jeune fille.Est-il jeune, le condamné ?

– Mais oui, trente ans ! jepense.

– Est-il beau ?

– Non, il n’a qu’un bras, d’abord.Ensuite, il est défiguré par une cicatrice qui prend tout son œildroit avec une portion de son front et de sa joue… Mais vous n’avezdonc rien entendu de ce que je disais tout à l’heure !

– Il paraît, fit Clotilde. Excusez-moi,je pensais peut-être à ce qui me regarde.

– Et vous avez de quoi penser, chèreenfant ! Quel saut vous allez faire ! Du fond d’une caveau plein soleil ! C’est comme si on me donnait à moi, vieuxgeôlier, la surintendance des théâtres… Eh bien ! il s’agittout simplement de la cause célèbre dont s’entretient toutParis : de la bande Cadet et de son chef, le fameuxManchot…

– Clément-le-Manchot, murmura la jeunefille.

– Juste.

– C’est lui, le condamné ?

– Il le nie. Il a des papiers à un autrenom, mais deux témoins l’ont reconnu… Je racontais donc tout àl’heure que ; pendant trois mois que l’instruction a duré,Clément Cadet ou Pierre Tardenois, comme il veut s’appeler, a étésupérieurement traité chez nous. Il a de belles connaissances. Desrecommandations venues de très haut m’autorisaient à faire pour luitout ce qui se peut faire dans une prison. Et, comme il a desressources, il menait, en vérité, sauf la liberté d’aller et devenir, une vie couleur de rose. Rien ne lui manquait… Mais voilàque tout est fini, il sera transféré demain…

– D’ici demain, interrompit le bonJaffret, il aurait le temps de vous jouer quelque tour… huick,huick !

– Ah ! mais oui, fit Adèle ;cinq partout… comptons ! Quand ils sont une fois condamnés, çadevient des diables, ces enragés-là !

M. Buin sourit. Vous ai-je dit quec’était une belle et bonne physionomie de fonctionnaire :beaucoup plus gentilhomme assurément que M. le comte deComayrol ?

– Malheureusement pour le pauvre garçon,répondit-il, j’ai eu le temps d’apprendre mon métier. Sans qu’ils’en doute, il est déjà muré ; j’ai établi la grandesurveillance, et son homme de chambre doit être changé à cetteheure… Tenez ! je l’ai mis entre les mains d’un gaillard quevous connaissez bien et qui ne plaisante pas : Larsonneur.

– Solide ! dit Comayrol : à labonne heure.

Adèle et lui échangèrent un regard. Le bonJaffret tournait ses pouces. Il répéta :

– Larsonneur ! solide !…kikirrriki… ah ! mais oui ! solide !kuick !

– J’en étais là, poursuivit M. Buinen revenant à Clotilde, je disais justement que les journauxallaient faire grande vente ce soir, quand je vous ai montré lafenêtre du condamné, mais je n’avais pas encore expliqué pourquoi.Voici l’explication… Mais vous êtes bien jeune pour avoir entenduparler des Habits Noirs, vous, ma fille ?

– Ah ! qu’ils m’ont fait trembler,ceux-là ! s’écria Clotilde, quand j’étais petite ! Il yavait une histoire : un mendiant qui abordait un grandseigneur, et qui lui touchait le dedans de la main en disant :« Fera-t-il jour demain ?… »

– Le fameux Fera-t-il jourdemain ? s’écria M. Buin.

– Et alors, continua Clotilde, le grandseigneur répondait : « Oui, si c’est la volonté duPère, à minuit comme à midi. » Et le grand seigneurdescendait de son équipage pour suivre le mendiant… Je ne sais plusoù par exemple… dans un endroit où il n’y avait qu’un fauteuil pours’asseoir. Le mendiant y prenait place, le grand seigneur restaitdebout, disant : « Que voulez-vous de moi,maître ? » Ce que le mendiant voulait, c’était lamort d’une femme, et cette femme, le grand seigneur l’aimaitjustement d’amour… Et il fallait obéir !

– Des bêtises ! grommela Jaffret.Adèle et Comayrol jouaient en silence.

– Vous, mon bon ami, dit le directeur,vous n’avez jamais cru aux Habits Noirs, mais voilà ! il y aun million de Parisiens qui ne sont pas de votre avis, et leministère public a laissé entendre que la bande Cadet n’étaitqu’une section de cette grande armée du mal qui a effrayé tour àtour les capitales de l’Europe !

– Des bêtises ! répétaJaffret : ça inquiète le commerce ces choses-là !

– Moi, je crois aux Habits Noirs, ditComayrol, qui était pâle.

– Parbleu ! appuyaMme Jaffret, dont les vieilles mains, rudes commecelles d’un homme, tremblaient un peu en remuant les dominos.

En ce moment, une psalmodie criarde monta dudehors ; des marchands de « canards », quidébouchaient par la rue Saint-Antoine, s’engageaient entre laprison et les démolitions, criant à pleines voixenrouées :

– Achetez ce qui vient de paraître :Horrible assassinat du cinq janvier, rue de la Victoire ; cinqaccusés, deux victimes ! La bande Cadet, renaissance desHabits Noirs ; condamnation de Clément, dit le Manchot ;tous les détails, avec portraits d’après nature, un sou !

– Théodore, commandaMme Jaffret à son mari, allez m’acheter cela.

Jaffret n’eut même pas le temps de se lever.La porte s’ouvrit, et maître Souëf (Isid.), successeur de son père,passa le seuil tenant sous le bras sa serviette de notaire, une desplus respectables qui fût à Paris. Il était propre, agréable àvoir, et tout confit en solennelle aménité. Dans sa main gauche, ilagitait un chiffon de papier mal imprimé.

– Ne vous dérangez pas, dit-il, voilà letexte et les gravures : le portrait de Clément-le-Manchot etle portrait du papa Cadet, le vrai chef de la bande.

– Il est mort celui-là, dit Adèle enriant bruyamment.

– Non pas, répliqua maître Souëf. C’estimprimé là-dedans : il a pris du service dans les Habits Noirset se promène à travers Paris, déguisé en vieille comtesse. Est-cecomique ? Moi, je le trouve, et je m’y connais !

Chapitre 5Rideaux verts

 

Bien des gens doivent voir encore, par lesouvenir, la prison de la Force, telle qu’elle apparut un jour auxregards des Parisiens, quand on éventra l’îlot situé entre les ruesPavée et Culture-Sainte-Catherine, dans la rue Saint-Antoine,vis-à-vis de Saint-Paul. Personne, excepté les repris de justice,ne connaissait bien cet étrange paquet de constructions, formé parles hôtels de la Force et de Brienne, auxquels les besoinsadministratifs avaient ajouté tant de rallonges. C’étaiténorme ; c’était surtout aménagé en dépit de tout bon sensarchitectural. Un profane, perdu dans cet espace de cinq centstoises carrées, y aurait pu faire deux lieues sans jamais trouverce qu’il cherchait.

Pendant les réparations de la cour du Palaisde Justice, les deux corps de logis encadrant, à l’ouest et au sud,le préau dit la cour de la Dette, remplacèrent un instant laConciergerie et servirent de prison préventive aux accusés traduitsdevant le jury. Il y avait là de fort sombres cabanons ; il yavait aussi aux étages supérieurs, des cellules assez bien aérées,objet d’envie pour les malheureux hôtes des cachots.

Une surtout, la « chambre sanscorbeille », autrement dite la « chambre au baron »,jouissait d’une réputation légendaire.

Au beau milieu de cet enfer de la Force, cettechambre était le paradis.

Nous l’avons aperçue déjà du salon Jaffret, àtravers la jumelle de mademoiselle Clotilde : c’était celledont la fenêtre, par une exception unique, était ornée de rideauxverts, et, certes, il fallait que cet officier supérieur de labande Cadet, Pierre Tardenois ou Clément-le-Manchot, comme il vousplaira de l’appeler, eût des protecteurs d’une certaine importancepour avoir obtenu semblable faveur.

L’absence de corbeille (on nomme ainsil’auvent renversé qui empêche les prisonniers de communiquer avecle dehors) s’expliquait par la position exceptionnelle de lafenêtre, masquée de partout, excepté dans une ligne étroite que lesdémolitions avaient ouverte, juste en face du petit salon desJaffret ; mais les rideaux, cela pouvait passer pour un luxeinsolent !

C’était une cellule étroite, mais profonde,qui avait bien cinq mètres sur deux ; on pouvait presque s’ypromener, et, par une coulée que le hasard laissait entre lesmaisons, la vue, bornée partout, pouvait s’échapper jusqu’àl’horizon, pour contempler un coin large comme la main des hauteursde Villejuif, une véritable fente par où la pensée fuyait, rêvantla campagne ouverte, les arbres et la liberté.

L’ameublement ne pouvait point passer poursomptueux, assurément ; mais en le comparant à celui desautres cellules, vous l’auriez trouvé presque confortable. Il yavait une couchette bien garnie, une table, une petite commode etun fauteuil, un vrai fauteuil, dans lequel le prisonnier entendit,en même temps que les Jaffret, les vendeurs de canards tournantl’angle de la rue Saint-Antoine.

Avez-vous remarqué que c’est là une industriemorte ? Depuis la guerre, je crois être bien sûr de n’avoirplus jamais entendu ces pauvres gens qui criaient avec un zèle desauvage : « Voilà ce qui vient de paraître. »

Les renseignements que M. le directeurnous a donnés sur le prisonnier étaient exacts, quant à son âge età l’infirmité qui ne lui laissait qu’un bras ; mais, dans cesignalement, un mot dépassait peut-être le but : Clémentn’était pas laid, malgré l’énorme cicatrice qui brisait larégularité de ses traits, malgré les cheveux incultes et la barbeépaisse qui couvraient les trois quarts de son visage. C’était unetête énergique, toujours pensive, souvent railleuse, et que parfoisle sourire éclairait de douceurs inattendues. Il n’agissait qu’avecsa main gauche, dont il faisait tout ce qu’il voulait ; sonbras droit, ou du moins ce qui en restait, rentrait sous sajaquette, dont la manche droite était vide.

De corps, il était bien fait, grand, etsemblait remarquablement agile. Dans sa chambre, il marchaitbeaucoup et faisait même de la gymnastique, au dire dessurveillants du couloir. Le reste du temps, il lisait ou écrivait.On lui apportait les journaux et des livres. Le directeur lui-mêmepensait bien que toutes ses lettres ne passaient pas par lesbureaux.

Au moment où la voix des crieurs montait verslui pour la première fois, le jour allait s’éteignant. Clémentétait assis dans son fauteuil, auprès de la table qui soutenait lesrestes de son dîner, mangé d’assez bon appétit, et les épreuves ducompte rendu de la séance de la cour d’assises où il avait étécondamné ce matin même.

L’article était impartial et plutôt dur. Ilémanait de l’un des principaux journaux judiciaires de Paris, quidevait le publier le lendemain.

Clément en avait terminé la lecture. Ce qu’illisait maintenant, tout en fumant une cigarette, c’était ce mêmechiffon de papier déplorablement imprimé, que nous venons de voirentre les mains de maître Isidore Souëf, à son entrée chez lesJaffret.

Auprès de Clément, un employé de la prison encostume se tenait debout : un homme d’environ quarante ans,d’apparence débonnaire, mais touché par le vice, et dont les yeuxrougis exprimaient en ce moment un âpre désir. Il avait le grade desurveillant et se nommait Noël.

– Alors, dit-il après un silence pendantlequel son impatience était visible, ça vous amuse cesbamboches-là ?

– J’ai toujours aimé lire ce qu’on disaitde moi, répondit le prisonnier avec une indifférence qui n’avaitrien d’affecté. Noël tourna la tête et sifflota entre sesdents.

– J’ai fait de mon mieux avec vous,reprit-il, pourquoi n’avez-vous pas confiance en moi ? Vingtmille francs, c’est une bagatelle pour vous ; je ne vousdemande que vingt misérables mille francs, de quoi m’amuser pendantdeux ans, bien comme il faut, à trente ou quarante francs par jour,et après ça la fin du monde !

– Je n’ai pas vingt mille francs, ditClément, voilà tout.

– Vous avez une plume, de l’encre et dupapier, riposta Noël dont la voix était pleine de supplication etde colère. Deux ans de noces, ce n’est pas trop demander.Signez-moi un bon sur les neveux de Schwartz et Nazel, rue deProvence. À quoi bon nier maintenant, puisque la farce estjouée ? Vous mangez au grand râtelier du Fera-t-il jourdemain, c’est dans l’arrêt.

Le prisonnier eut un geste de fatigue.

– Il y a aussi dans l’arrêt, dit-il, queje suis de la bande Cadet et que je m’appelle Clément. Je n’aijamais entendu tant parler des Habits Noirs qu’à l’audience.Allez-vous-en, mon brave, je n’ai plus besoin de rien.

Noël, le gardien, frappa du piedviolemment.

– C’est drôle, s’écria-t-il que vous avezcomme ça défiance de moi ! Qui a bu boira, vous savezbien ! Je n’ai pas travaillé dans la haute comme vous,Manchot, c’est vrai, mais on fait ce qu’on peut, et je ne suis pasnovice non plus. Ça vous irait-il de me présenter auxMaîtres ? Je ne demande pas mieux que de m’enrôler, quand jevous aurai donné de l’air.

Cette fois Clément ne répondit pas.

– Faites bien attention que le tempsbrûle ! reprit Noël, qui se rapprocha. Vous jouez de votredernière minute. En ce moment-ci, avec de l’adresse, du toupet, uncoup de rasoir et mon uniforme, vous pourriez encore prendre laclef du boulevard ; mais dans un quart d’heure il ne sera plustemps. M. Buin a réglé le nouveau service : il connaît saresponsabilité. Louis et Bouret sont commandés pour la galerie, etc’est Larsonneur qui aura soin de vous.

Clément eut un imperceptible tressaillement,et ses yeux se baissèrent.

– Ça vous pique, ce nom-là ! insistaaussitôt Noël, qui plaidait la cause de ses deux ans de noces etfestins avec une passion croissante. Vous le connaissez, cetoiseau-là ! avec lui, rien à frire ni à bouillir ! Vousserez transporté à Mazas sous bâche, comme un colis, et une fois àMazas, bonsoir les voisins !

Le prisonnier se leva et gagna la fenêtre.

La nuit était tombée. L’hôtel Fitz-Roy, quifaisait face de l’autre côté des démolitions, montrait sa façadetoute noire, mais, au moment même, une fenêtre s’y éclaira.

Un domestique entrait dans le salon de Jaffretavec une lampe.

– Laurent ! murmura le Manchot quieut presque un sourire : c’est Laurent !

Et aussitôt après :

– Clotilde !… pauvre chérie !Et le directeur auprès d’elle ! Laurent, le valet quiressemblait à un rentier, posa la lampe sur la table de jeu entrele comte de Comayrol et Mme Jaffret, dont le profild’oiseau de proie fut éclairé vivement. Le prisonnier pirouetta surses talons, comme si cette vue l’eût blessé, et se trouva nez à nezavec le gardien Noël, qui s’était glissé derrière lui.

– Encore vous ! dit-il moitié riantmoitié irrité.

La voix de Noël eut des inflexionsvéritablement suppliantes.

– Ça n’a pas de bon sens, monsieurClément, dit-il, de vous refuser de l’air à vous-même ! Mettezseulement ma défroque, vous savez la prison par cœur, je garantisque vous arriverez tout droit à la Vieille-Dette ; une foislà, vous prenez à gauche comme si vous alliez à mon logement. Onrefait le mur de l’Égyptienne, vous vous terrez dans les déblais.Les rondes ? allons donc ! vous savez ce qu’ellesvalent ! Vous arrivez à Sainte-Anne ; le hangar où lesmaçons mettent leurs échelles est au coin du préau. Elles ont leurschaînes, mais ça ne vous gêne pas les cadenas, et si vous n’avezpas de passe-partout sur vous, voilà le mien…

Il tendait en même temps un outil de valeur,emmanché d’étoupe ficelée. Clément le prit et l’examina, au grandcontentement de Noël, qui acheva :

– Un mur à passer, et vous êtes dans lesdémolitions de la nouvelle rue !

Mais le prisonnier lui rendit sa tige de ferrecourbée en disant doucement :

– Mon pauvre garçon, je ne sais pas dutout comment on manœuvre cet instrument-là.

Il y avait dans ses paroles un tel accent devérité que l’employé stupéfait recula d’un pas.

– Ah çà ! ah çà !grommela-t-il, est-ce qu’on serait vraiment un petit saintLesurque ?

Clément tira sa montre et la consulta.

– Je vais me coucher, dit-il, bonnenuit.

Puis il ajouta, à part lui, en se dépouillantde sa jaquette :

– Larsonneur est en retard. Désormais, jene pourrai plus être au rendez-vous.

Comme il achevait, il tendit l’oreillevivement. Un bruit de pas sonnait dans le corridor.

Chapitre 6M. Larsonneur

 

Noël, le surveillant disciple d’Épicure, quis’était donné pour but dans la vie de jouir à trente francs parjour pendant deux ans et de « claquer après », entenditle bruit de pas dans le corridor en même temps que le prisonnierlui-même.

– Affaire manquée, dit-il, c’estLarsonneur ! Emballé !

Et, changeant aussitôt de contenance, il serapprocha de la porte, dans la posture du soldat sans armes.

Mais cela ne l’empêchait pas de causerrapidement et à voix basse, car il en avait gros sur le cœur.

– Je risquais bon, disait-il, car j’étaisobligé de rester ici à votre place, puisque vous emportiez meshabits, mais je comptais me faire des bleus, me bâillonner et mêmem’évanouir pour crier au secours d’une voix faible quand vousauriez eu le temps de glisser dehors. Va bien, ce ne sera pasencore de cette fois-ci que je mettrai Clémentine etMme Roufat dans leurs meubles. Ah ! je ne suispas hypocrite, d’abord, il n’y aurait pas plus gredin que moi, sij’avais les moyens. Va te faire fiche ! Jamais de bonheur auxcartes ! Ça se trouve que je tombe sur un imbécile au lieud’un lapin n° 1, et qui ne sait pas ce que c’est qu’unmonseigneur !

Il tenait toujours son outil à la main etregardait le prisonnier avec un mépris mêlé de rancune. Celui-ciavait les yeux baissés et prêtait l’oreille. Dans le couloir, del’autre côté de la porte, on causait.

– Vous n’aurez pas fait factionlongtemps, mes fils, disait une forte voix, parlant avec autorité.On va lever l’écrou, j’ai les menottes.

– C’est bien fait, dit Noël :Mazas ! Reconnaissez-vous l’organe de Larsonneur ?

Il ajouta :

– Vous savez, Manchot, ma poule, commevous pourriez avoir l’idée, de vous faire bien venir en mecalomniant, on va prendre les devants. Pas bête, moi !

Une autre voix reprit du dehors :

– M. Noël est avec lui depuistantôt, et nous n’avons pas quitté d’ici : ah ! il étaitjoliment gardé… Est-ce qu’on va l’emmener tout de suite ?

– Le temps de river ses manchettes et dele conduire au greffe.

– Mais le directeur ?

– Fait ! On a son papier. Il est denoce ici près, le directeur. C’était la voix de Larsonneur quiavait parlé la dernière. Une clef tourna dans la serrure.

Un des surveillants de factionajouta :

– Ça va le changer rude à Mazas, car ilse gobergeait dans du coton ici, vous allez voir !

– Pas de pistole à Mazas : àl’attache ! un Habit-Noir ! Noël se frotta les mainsméchamment.

– Attrape ! gronda-t-il.Réglé ! vous entendez ?

– Est-ce que vous croyez ça, vous,monsieur Larsonneur, demanda-t-on encore au-dehors, qu’il est desHabits Noirs ?

– Parbleu ! fut-il répondu. Et laporte s’ouvrit.

Ils furent trois à entrer :M. Larsonneur et deux employés qui l’accompagnaient. Les deuxsurveillants de garde restèrent dans le corridor.

– Faisons vite, dit M. Larsonneur,en passant le seuil, voilà déjà un bon quart d’heure que la patacheet l’escorte sont en bas. Bonjour, monsieur Noël, aidez-moi àmettre les menottes, si c’est un effet de votre complaisance.

– Je veux bien, répondit Noël avec unegravité tout officielle, mais je demande la permission de fournirun renseignement pour le rapport. Partout où cet homme seratransféré, il devra être l’objet d’une surveillance exceptionnelle.Jusqu’à présent, je n’avais jamais eu à me plaindre de lui ;mais aujourd’hui… d’abord, voilà ce que j’ai trouvé surlui !

Il tendit le monseigneur, qui fut pris par undes employés, lequel dit, en l’examinant :

– L’objet a du service.

Le prisonnier restait immobile etsilencieux.

– D’autre part, poursuivit Noël, je nesais pas si c’est en biens-fonds ou en valeurs qu’il est riche,mais il m’a offert un mandat de 20 000 francs sur les neveux deSchwartz et Nazel…

– Impudent coquin ! voulutinterrompre le prisonnier.

– La paix ! fit Larsonneur durement.Allez, monsieur Noël, j’écoute.

– À cette fin, acheva celui-ci, que jelui aurais communiqué mes effets du gouvernement pour se pousser dularge et rejoindre ses complices en ville. Ah ! il connaît sonétat, celui-là !

Clément ne renouvela point saprotestation.

– Aux manchettes ! ordonnaLarsonneur. Mention de votre conduite et de vos dires sera aurapport, monsieur Noël. Vous vous êtes conduit en homme fidèle etintelligent !

Pendant qu’il parlait ainsi, il jeta un regardrapide au prisonnier, qui baissa aussitôt les yeux.

C’était, ce Larsonneur, un personnageévidemment beaucoup plus considérable que ses compagnons. Il étaitbas sur jambes et très robuste, avec une figure fortementcaractérisée, qui semblait faite pour dénoncer un audacieux mélangede sang-froid et de bonne humeur, mais qui, en ce moment, étaitgrave jusqu’à la dureté.

On le devinait geôlier, sous son costume debourgeois sans gêne, comme on lit la profession du militaire ou duprêtre sur les habits étrangers qu’ils ont empruntés parhasard.

M. Buin l’avait sans doute mis àl’épreuve, car il lui témoignait une entière confiance.

Quand ce Larsonneur remit les menottes à Noël,celui-ci dit, d’un air aimable :

– Faites excuse, on n’en a besoin qued’une pour le moment, le malfaiteur ne pouvant gesticuler qu’avecun bras.

Tous les surveillants rirent en dedans et endehors de la porte. L’un d’eux prêta sa ceinture, et la main gauchede Clément fut, par ce moyen, assujettie solidement à sesreins.

Pendant l’opération, Larsonneur affecta de setenir à l’écart. Depuis son entrée, il n’avait échangé, avec leprisonnier, ni un signe ni même un regard. La seule parole qu’illui eût adressée était l’ordre de se taire.

– Monsieur Noël, dit-il, pendant que nousserons au greffe de la geôle pour enregistrer l’ordre de transfertet lever l’écrou, dressez l’inventaire des objets appartenant auprisonnier ; Louis et Bouret affirmeront votre procès-verbal.Nous autres, en marche !

Le prisonnier jeta un dernier regard autour delui, comme s’il eût voulu dire adieu à ce paradis de la Force, puisil suivit les deux gardiens, qui étaient entrés avecLarsonneur ; celui-ci formait l’arrière-garde.

Au moment où le prisonnier s’engageait dans lagalerie, le vent de la porte ouverte lui apporta encore, maisvenant de bien loin, l’écho rauque de ces voix qui criaient sacondamnation.

Il fallait passer devant le cabinet dudirecteur pour arriver à la geôle. Larsonneur fit arrêter lecortège, et entra dans les bureaux d’administration, où il restadeux ou trois minutes à causer de l’événement du jour. Les commisvinrent sur le pas de la porte pour jeter un coup d’œil au Manchot,et il fut convenu, à l’unanimité, que jamais assassin n’avait portéson crime mieux ni plus lisiblement écrit sur son visage.

De l’administration à la geôle, Larsonneuraborda plusieurs employés. Le fait d’une translation de prisonnier,opérée à cette heure, n’était pas ordinaire. L’escorte s’étaittrouvée en retard, et Larsonneur racontait qu’il avait dû monterchez les Jaffret pour prendre l’avis de M. Buin, qui, nevoulant à aucun prix garder la responsabilité du condamné, avaitordonné de passer outre.

Certes, le moment était tranquille, et levoyage d’une prison à l’autre, dans une bonne voiture entourée degendarmes, ne présentait aucune espèce de danger ; là n’étaitpas la raison de s’étonner.

C’était bien plutôt l’absence même deM. Buin, le directeur, en une circonstance pareille :absence d’autant plus inexplicable de la part d’un fonctionnaire siminutieux dans l’accomplissement de ses devoirs que M. Buin,au su de tout le monde, était dans le quartier, presque dans lamême rue, en un mot à deux pas.

Larsonneur ne prenait pas de gants pour seplaindre, et comme on lui objectait la confiance vraimentexceptionnelle prouvée par cette conduite, il répondait avecmauvaise humeur : « Confiance tant que vous voudrez, çan’ajoute rien du tout à ma paye de la fin du mois. »

Tout homme est porté du premier coup àcontredire l’assertion quelconque de tout autre homme. Ceci estvrai, surtout entre gens de bureau. Les employés de la prisonoubliaient l’incident pour ne penser qu’aux « embarras »faits par leur camarade, tout gonflé des bonnes grâces du patron.Ils se disaient, en haussant les épaules : « C’est unposeur ! Si M. Buin revenait par hasard, vousverriez tomber sa crête ! »

Les braves gens ne croyaient pas deviner sijuste !

Ce fut seulement en sortant de la geôle, aprèsl’écrou levé, que Larsonneur donna, pour la première fois, signe devie à son prisonnier. On traversait le dernier couloir avant lacour des Poules, où s’ouvrait la grand-porte donnant sur la ruePavée.

Ce passage était désert.

Larsonneur s’approcha rapidement de Clément,qui sentit un choc à sa main, assujettie derrière ses reins.

Clément entendit qu’on lui disait en mêmetemps :

– Ne bougez pas le bras et continuez demarcher.

Puis, encore, au moment où l’on débouchaitdans la cour :

– Passez sous la voiture au moment où lescrieurs aboieront en avant des chevaux ; une fois là,laissez-vous faire… et puis ressortez de l’autre côté vivement. Sile gendarme y est, piquez son cheval à l’endroit de l’éperon, voilàmon couteau. Tâchez de bien prendre le ton pour crier, et ne vousétonnez de rien en chemin : tout le long de votre route, ilfera jour.

On entra dans la cour des Poules, et certes, àla place du prisonnier, les paroles de ce Larsonneur eussent excitévotre surprise, car il faisait nuit, au contraire, nuit close.

À travers la porte, fermée, un grand murmurevenait de la rue. Dans ce murmure passaient les voix des vendeursd’imprimés qui criaient ici comme de l’autre côté de la prison oùnous les entendions tout à l’heure :

– Condamnation de Clément-le-Manchot, labande Cadet, renaissance des Habits Noirs !

Chapitre 7Le « Fera-t-il jour demain ? »

 

L’ancienne cour d’honneur de l’hôtel desNompar de Caumont, ducs de la Force, qui s’allièrent jadis à lamaison de France dans la personne du duc de Lauzun, s’appelaitalors, comme nous l’avons dit, tout bonnement la cour des Poules.L’hôtel de Carnavalet, où Mme de Sévignédemeurait, à cent pas de là et qui compta les épithètes étonnées dela charmante marquise à l’annonce du mariage de Mademoiselle, a vusans manifester aucune surprise cette décadence du vieux palais,transformé en prison, puis disparu.

La cour des Poules était défoncée de bout enbout et encombrée de pavés entassés qu’on allait remettre en place.Aussi la voiture administrative, qui n’avait pu entrer, stationnaitdans la rue, entourée par les gendarmes à cheval.

La rue n’était pas large, la voiture attendaitdéjà depuis longtemps.

À quiconque n’est pas tout à fait un étrangerdans Paris, nous n’avons pas besoin de dire que cette seulecirconstance aurait suffi pour ameuter les badauds ; mais il yavait encore autre chose. Le hasard voulait que les crieursde : « Voilà ce qui vient de paraître » eussentbattu tout à l’entour le rappel des curiosités populaires, et iln’y avait point de héros sur la terre qui fût illustre pour lemoment à l’égal de l’assassin, Clément-le-Manchot, dont le nomsonnait comme une fanfare.

Si les hurleurs d’imprimés avaient pu ajouterà leur programme cette simple mention : « Il est permisde voir gratis Clément-le-Manchot à la grand-porte de laForce », il y aurait eu en un clin d’œil dix mille personnesdans la rue Pavée.

En l’état, et malgré l’absence de cetteformalité, cent cinquante à deux cents badauds grouillaient autourde la voiture, refoulés par trois ou quatre sergents de ville, maisrevenant sans cesse et dévorant des yeux les battants fermés duportail.

Dans la cohue, on entendait de ces chosesabsurdes que la poésie parisienne enfante incessamment, et qui fontvivre un quart de notre population dans un rêve perpétuel.

– Une marquise, oui, monsieur Martin, unevraie marquise, venait le voir, l’effrontée, dans sonéquipage !

– Madame Piou, ça ne vous va pas dehausser les épaules ! On vous dit cinquante francs par jourqu’il payait au directeur pour une chambre à tapis, qui a l’eau deSeine dans la prison !

– Et son dîner, un louis par tête, sansle vin.

– Deux sous, mes derniers !proposait un heureux négociant en canards, qui n’avait plus qu’unedemi-douzaine de chiffons.

Mais d’autres arrivaient les mains pleines, etl’on achetait toujours.

– C’est des bonnes places que d’être à latête d’une prison, voyez-vous ! Regardez l’histoire de laBastille !

– Vous ne devinez pas pourquoi on le faitpartir ? Par sa fenêtre, il causait politique avec desbandits, cachés dans les démolitions : tous les soirs.

– Ça n’est pas l’habitude, madame Piou,certainement, de les déménager à la chandelle, mais l’associationde malfaiteurs, connue sous ce nom : les Habits Noirs, disposede vingt-huit à trente mille adhérents dans la capitale…

– As-tu fini, mon oncle ! coupa ungamin : les Habits Noirs, n’y en a pas !

– Méchante drogue, puisque le Manchot enest un !… Alors, on profite, comme ça, des ténèbres de la nuitpour écouler M. Clément à la douce…

– Vous l’appelez monsieur,vous !

– Dame ! cinquante francs de chambrepar vingt-quatre heures donnent quinze cents francs tous lesmois : c’est un loyer… et il y a de la ligne avec deschasseurs de Vincennes dans toutes les maisons, ici autour,cachés.

Il se fit tout à coup un grand murmure. Ondisait : le voilà ! le voilà !

À ce cri : le voilà ! tout le mondese tut. C’était le lever du rideau.

La lourde porte tourna sur ses gonds, laissantvoir dans la cour des torches allumées. La foule resserra soncercle, et Mme Piou pensa, plus tard, que c’étaitjuste à ce moment qu’on lui avait volé sa tabatière : lesHabits Noirs, bien entendu.

On vit d’abord le guichetier, précédant ungroupe imposant de gens de la prison, qui se séparèrent en deuxescouades et firent haie, en dehors, à droite et à gauche duseuil.

Le silence s’établit comme parenchantement.

On entend toujours la souris courir au théâtrequand la grande entrée, si longtemps attendue, va se faire.

Les deux employés qui avaient accompagnéM. Larsonneur parurent, puis le condamné, au visage de qui lestorches envoyaient des lueurs obliques.

– Rude mâle tout de même ! on lui alaissé son chapeau de soie, excusez ! ah ! lafaveur !

– En a-t-il, de la barbe ! Et il estbien mis, ma parole !

– Voyez son moignon !

– C’est l’origine, expliqua obligeammentM. Martin, pourquoi il porte le surnom de Manchot dans lepeuple, comme qui dirait pour signifier qu’il n’a qu’un bras…

– Es-tu sûr, Aristide ? demanda unehirondelle de trottoir.

– Vous faites erreur, madame ; j’aile double avantage de me nommer Adolphe, et de ne pas vousconnaître.

– Ah ! le gredin ! quellephysionomie ! Son bras gauche lui colle au dos,regardez !

– Il sue le sang, ma chère, ça faittrembler de le voir !

– Et de l’œil, sais-tu, monsieurBonnamy ?

Le condamné franchissait la porte. Lesgendarmes, immobiles à leur poste, ressemblaient à des statueséquestres. Le marchepied de la voiture était abattu d’avance, et,par la portière, on apercevait deux figures de gardiens quiattendaient.

– En voilà des précautions ! Il nes’envolera pas !

– Pour un seul homme, encore !

– Et qui n’a qu’une patte,maman !

– Attention tous ! commandaLarsonneur, qui venait le dernier. Faites reculer lemonde !

Je ne sais pas si cet ordre était nécessaire,mais il eut un singulier résultat. Une véritable bousculades’opéra, non plus de l’autre côté du pavé, où était le gros de lafoule, mais sur le trottoir même qui longeait la prison. Desdisputes, dont nul ne pouvait deviner les motifs, s’établirent, cefut un concert d’injures et de récriminations.

La pesée, qui avait lieu de droite et degauche à la fois, rompit la haie des gardiens.

– Arrière ! ordonna Larsonneur aveccolère. Tapez ! je tiens le prisonnier. Ferme !

– Ma chère, gémitMme Piou, les sergents de ville tirent leursépées !

– C’est bête de se fourrer dans desbagarres pareilles.

– Je donnerais dix sous pour être chezmoi !

– Ne poussez pas, malhonnête !

– Sauve qui peut ! Les gendarmesvont charger !

On voulait fuir, c’est vrai, mais on voulaitvoir aussi. En un instant, tout fut confusion autour des gendarmes,toujours immobiles et gardant la plus belle tenue.

Au milieu du remue-ménage, une voix claires’éleva, vers la tête des chevaux, criant :

– Achetez ce qui vient de paraître !L’assassinat de la rue de la Victoire, cinq accusés, dont quatrecontumaces, deux victimes, la bande Cadet, les Habits Noirs, leManchot, un sou !…

C’était un pauvre diable en blouse, qui futinterrompu par une demi-douzaine de bourrades, et s’enfuit, enpoussant de comiques lamentations, jusque sous les pieds deschevaux.

Pendant cette bagarre, personne ne s’étaitaperçu que le prisonnier venait de plonger, disparaissant sous lacaisse même de la voiture. Larsonneur était toujours au-devant dela portière ouverte, tenant quelqu’unà bras-le-corps.

Sous la caisse, le pauvre diable de crieurarriva en même temps que le condamné qui « se laissafaire », selon la recommandation qu’il avait reçue.

On lui passa une blouse par-dessus ses habits,en un tour de main, et on le coiffa d’une vieille casquette àvisière tombante.

Puis on lui passa au cou une courroie àlaquelle pendait une boîte en sapin pleine d’imprimés tout fraissortis de la presse.

– Et allez ! lui fut-il dit, bonnechance ! Il alla.

Il sortit de dessous la caisse par le côtéopposé, tout contre le cheval du gendarme qui flanquait la portièreplacée en dehors.

Quoique le gendarme n’eût pas bougé son talon,le cheval éperonné au ventre, fit un bond en avant au milieu desclameurs de la foule écrasée.

Clément était déjà en pleine cohue.

– Mande bien pardon, dit-il en perçantson chemin, ma boîte vous gêne, mais faut bien gagner son pain, pasvrai ?

– Quand le prolétaire est respectueux,répondit M. Martin, on ne lui en veut pas de son défautd’aisance. Passez, mon ami.

Clément remercia. Une voix lui glissa àl’oreille.

– Place Royale, il faitjour.

– Ils ne partent pas, tout de même,grondait-on dans la foule. Comme c’est mal arrangé ! Quefont-ils donc ? C’est nous qui les payons, cespropres-à-rien-là !

– Le Manchot est-il dans lefourgon ? Je ne le vois plus.

– Il était là… Tiens ! on diraitqu’ils le cherchent… mais écoutez ! Entre la voiture et laprison, il y avait une agitation croissante et des bourdonnementsoù ces mots perçaient :

– Le condamné, où est lecondamné ?

– M. Larsonneur le tenait… Je l’aivu !

Une nouvelle poussée tordit la foule dans ladirection de la rue Saint-Antoine. Un homme était là, qui fendaitviolemment son chemin sur le trottoir.

L’effort qu’il faisait était grand, et iltamponnait la sueur de son front à deux mains.

Il disait :

– Laissez-moi passer, je vous enprie ! qu’y a-t-il ? Un malheur est-il arrivé ?c’est moi qui suis M. Buin, le directeur de la prison.

Ce nom fut répété par cent bouches et on fitplace.

Trois ou quatre employés s’élancèrent en mêmetemps pour rejoindre M. Buin et lui parler tout bas.

Ce fut lui qui révéla à voix haute le secretde la situation en laissant échapper ce cri de sa premièrestupeur :

– Évadé ! le condamné !miséricorde ! ce n’est pas possible ! Pour le coup, cefut une fête complète.

Les battus eux-mêmes ne regrettaient plusleurs meurtrissures, et les écrasés se consolaient. Non pas qu’onfût satisfait de l’évasion du prisonnier pour le fait lui-même,mais on avait assisté à l’événement, on pourrait le raconter,blâmer les badauds, ces éternels complices de toute bagarre,critiquer l’administration incapable, frotter d’importance lesgardiens’, les sergents de ville et les gendarmes : piétinerenfin tout le monde.

C’est le bonheur !

– Évadé ! évadé ! évadé !Et ils sont là deux douzaines d’idiots !

– Et comment évadé ! Avez-vous vuquelque chose ?

– Du feu, madame ! Disparu dans lesdessous ! Escamoté…

– Partez muscade !

– Ah ! comme ces coquins-là sontadroits, maintenant !

M. Buin qui arrivait devant lagrand-porte demanda d’un accent désespéré :

– Mais pourquoi ne m’a-t-on pasprévenu ? On savait où j’étais. J’avais laissé l’ordre qu’onme vînt chercher si par hasard on envoyait l’escorte.

Il lui fut répondu par les employés :

– M. Larsonneur est allé lui-mêmevous prévenir ; il est resté plus de dix minutes avec vouschez M. Jaffret, et il a rapporté l’ordre…

L’employé n’acheva pas. M. Buin s’étaitredressé de son haut.

– Où est Larsonneur ? s’écria-t-il,qu’on me l’amène !

Les gens de la prison se comptèrent, pendantque le malheureux directeur poursuivait :

– Je ne l’ai pas vu ! je n’ai pasdonné l’ordre ! c’était un coup monté !

Et bien monté, même.

Larsonneur, aussi, en effet, venait dedisparaître sans que personne pût dire où il avait passé.

Chapitre 8Le coup de merlin

 

Bien entendu, on fit le nécessaire. CeLarsonneur, dont, en un instant, le nom était devenu célèbre, futrecherché avec autant de soin que le condamné lui-même. La fouledonna des renseignements excellents sur l’un et sur l’autre :M. Martin avait vu un homme, qui n’était pas du quartier,prendre la taille d’une jeune demoiselle pour le mauvais motif.Mme Piou, qui venait de constater le vol de satabatière, fut encore plus explicite, disant :

– J’y tenais, rapport à l’amitié dontelle était un vif souvenir, mais c’était celle de buis. Je ne suispas assez faible pour apporter une boîte d’argent dans descirconstances pareilles !

Les autres éclairèrent la situation d’unefaçon analogue.

Personne ne resta court : chacun avait vuquelque chose ou quelqu’un. Le Manchot et Larsonneur avaient passépartout, séparés ou réunis, allant à droite ou à gauche, dérangeanttous les hommes, attaquant toutes les dames ; mais allez doncmettre la main au collet des gens ! Et qui se serait doutéd’une chose semblable ?

Les gendarmes seuls n’avaient rien vu, àl’exception de celui qui veillait à la portière de gauche, et quidit d’une voix lente au bout de cinq minutes :

– Insensiblement, c’était peut-êtrel’animal qui est sorti de dessous la caisse à l’inopiné, sansmurmurer gare, avec sa boutique de marchand de canards sur leventre. Il a dû incommoder Robert en passant, c’est mon cheval queje parle de lui sous ce nom, car, quoique paisible, Robert a manquéme jeter cul par-dessus tête, sauf la politesse à la société.

– Nous l’avons vu ! nous l’avonsvu ! blouse déchirée ! vieille casquette tombante !Un sale voyou, quoi ! et pas de linge !

Ceci fut une clameur.

– Même je lui ai parlé avec bonté !fit M. Martin. Je le regrette.

– Et il n’avait qu’un bras, c’estpositif.

– Par quoi, conclut le gendarme, qu’ilétait peut-être le Manchot dénommé, sans néanmoins que je le signeau rapport, comme de juste.

Limiers et employés étaient déjà lancés danstoutes les directions, pendant que l’homme du parquet expliquait àM. Buin qu’on avait avancé d’un jour le transfert du condamné,à cause d’un avis de la préfecture, qui craignait une tentatived’évasion, favorisée par le dehors, cette nuit même.

– On ne sait pas si ce sont les HabitsNoirs ou d’autres, ajouta le chef de l’expédition, mais les bureauxsont en éveil. On flaire une manigance de tous les diables, et labande Cadet n’a pas dit son dernier mot. M. Larsonneur s’étaitchargé de vous apprendre tout cela tantôt, et aussi que vous aviezun loup dans votre bergerie.

– Larsonneur ! soupira le pauvreM. Buin, ce scélérat de Larsonneur ! Moi qui lui auraisconfié la clef de mon secrétaire !

La foule diminuait peu : la neige fond,la pluie sèche, la foule colle. Quelques-uns pourtant s’étaient misen campagne pour prendre part aux émotions de la poursuite, mais leplus grand nombre restait et d’autres venaient.

Au bout d’un quart d’heure la force arméedéboucha par la rue des Francs-Bourgeois et par la rueSaint-Antoine à la fois ; en même temps, une escouade entièrede sergents de ville arriva au pas redoublé.

C’était une soirée unique, et M. Martinavoua qu’il n’eût pas donné sa place pour un fauteuil àl’Ambigu.

À dix heures, il y avait encore du monde,quoique la voiture administrative, escortée de ses gendarmes, fûtpartie depuis longtemps. On ne criait plus la condamnation deClément-le-Manchot, mais, vers neuf heures et demie, un faits’était produit qui avait considérablement réjoui le troupeau descurieux.

Quelques gamins porteurs d’imprimés, aussitôtpourchassés par les sergents de ville, s’étaient montrés au coin dela rue Saint-Antoine et avaient crié :

– Achetez ce qui vient de paraître :puissance des Habits Noirs ! évasion miraculeuse du Manchot dela bande Cadet, au moment où il montait en voiture, entouré degardiens et de gendarmes. Comme quoi il a filé en vendant sonpropre arrêt de condamnation. Tous les détails, un sou !

Revenons cependant en arrière et reprenons leprisonnier au moment où il quittait le gros de la cohue pour sediriger vers la place Royale, où il faisait jour selonl’avis mystérieux murmuré à son oreille. Les premiers crisannonçant l’évasion se firent entendre, comme il arrivait devantl’hôtel Lamoignon, qui fait l’angle des rues Pavée etNeuve-Sainte-Catherine.

Instinctivement, il voulut accélérer samarche.

– Doucement ! dit une jeune ouvrièrequi passait près de lui. Ne criez pas, car le truc est éventé,proposez votre marchandise tout bas, comme si vous n’en pouviezplus.

Elle ajouta tout haut :

– Donnez-m’en pour un sou, de chiffon,l’homme.

Le bruit redoublait du côté de la prison, etle pas des premiers émissaires détachés se faisait entendre.

– Tournez vite ! fit l’ouvrière.Il fait jour dans la première allée à droite.

Le prisonnier tourna. La rueNeuve-Sainte-Catherine était déserte. Il courut tout d’un tempsjusqu’au bout des murs de l’hôtel Lamoignon et bien lui en prit,car au moment où il se jetait dans la première allée, quatre oucinq gardiens atteignirent le carrefour en criant : « Auvoleur ! arrêtez l’assassin ! »

À la croix des quatre rues, ils s’arrêtèrentun instant, puis se séparèrent. Deux d’entre eux passèrent à pleinecourse devant la porte de l’allée.

Puis d’autres vinrent, en même temps que lesgens attirés par le bruit arrivaient de tous côtés.

Dans l’allée, qui était noire comme un four,le prisonnier s’était senti arracher sa boîte et sa casquette, puisrevêtir, par-dessus ses habits et sa blouse d’un troisièmedéguisement, dont il ne soupçonna point d’abord la nature. C’étaitample et cela flottait. La coiffure avait un appendice qui luichatouillait le visage.

– En avant ! dit l’inconnu qui luiavait servi de valet de chambre, nous sommes des bons,maintenant !

Les gens qui se pressaient dans la rue,criant, courant, s’interrogeant, faisant du zèle, virent sortir del’allée un vieux monsieur et une grande femme en noir, voilée.

– Un bon trou ! dit quelqu’un :si on regardait là-dedans ?

Il y en eut qui se précipitèrent dans l’alléependant que d’autres demandaient :

– Monsieur et madame, vous n’auriez pasrencontré le coquin ? Le vieux monsieur réponditpoliment :

– Quelqu’un montait pendant que nousdescendions, mais l’escalier n’est pas éclairé au gaz cheznous.

Il offrit son bras à la dame et tous deuxmarchèrent bien posément vers la place Royale.

On les avait déjà perdus de vue quand lespremiers échos de la révélation du gendarme, importante, maistardive, arrivèrent.

– Blouse sale, vieille casquette, boîte àcanards.

Justement les investigateurs de l’alléeressortaient. L’un tenait la boutique d’imprimés, l’autre lasordide casquette à visière tombante.

– C’est le vieux monsieur,peut-être !

– Ou la dame en noir… ah ! le coquina du talent !

Et on se précipita sur les traces durespectable couple.

Mais au moment où la chasse arrivait placeRoyale, un fiacre, qui galopait d’une vitesse tout à fait inusitée,se lançait dans la rue du Pas-de-la-Mule.

– Arrêtez ! arrêtez !

– Il n’est pas dedans, repartit un autregroupe de chasseurs qui revenaient bredouilles.

On s’expliqua. Les employés de la prisonracontèrent qu’ils étaient justement en train de visiter ce fiacre,stationnant le long des arcades, quand les gens à qui ilappartenait par légitime location y avaient réclamé place.

– Nous pouvons bien répondre qu’il n’yavait personne dedans, dirent-ils, on a regardé jusque sous lesbanquettes, et quant à ceux qui sont montés, un vieux monsieur etune dame en noir…

Il y eut un cri : « Ce sonteux ! » Et la course recommença, mais le fiacre avait eule temps de gagner le boulevard où les fiacres nagent comme lespoissons dans la rivière : uniformes et innombrables.

La chasse fut poursuivie, néanmoins, dans cesconditions impossibles. Noël, l’ambitieux à trente francs par jour,était taillé en cerf ; il tenait la tête, et, courant sur lachaussée même, il dardait son regard de basilic dans toutes lesvoitures qu’il dépassait.

Son zèle était doublé par sa rancune ; ilcherchait son rival Larsonneur, avec plus de passion que lecondamné lui-même.

À la hauteur des Filles-du-Calvaire, un fiacreattira son attention, non point par aucun trait particulier, maistout simplement parce qu’il filait plus vite que les autres. Noëlcommençait à souffler, il se dit :

– Avant de donner ma démission,j’inspecterai encore celui-là !

Et, serrant les coudes au corps, il prit unélan nouveau.

Ce diable de fiacre était vraiment bien atteléet bien mené ; aussi M. Noël ne le gagna sérieusementqu’au boulevard du Temple, en face de cette foire si joyeuse et sicurieuse qui groupait encore alors les théâtres populaires, que cefâcheux cimetière industriel, les Magasins-Réunis, allait bientôtremplacer. Tous les lampions dramatiques étaient allumés, éclairantces tableaux alléchants où la curiosité publique avait à choisirentre la femme étranglée, le château incendié, l’homme qui dévoreson bras au fond du cercueil, le navire qui s’engloutit dans lesondes et les pauvres petits enfants, toujours orphelins, précipitésà tour de bras du haut d’un rocher plein de cavernes.

Le grand art du mélodrame se portait mieuxqu’à présent.

On peut jeter un regard de côté aux paysagesqu’on aime sans s’attarder pour cela. M. Noël, viveursurnuméraire, large appétit qui jamais n’avait été rassasié,adorait le théâtre de la Gaieté presque autant que le restaurantBonvalet ou le bal du Grand-Vainqueur. Il lorgna en passant, avecgourmandise, le tableau qui représentait un monstre rouge, dévorantla fille unique du vieux marquis de Montalban !

Le fiacre, à cet instant, n’était plus qu’àdix pas.

– Vous faut-il une contremarque pas chèrepour voir Mélingue, bourgeois ? demanda une voix gouailleuse,à sa droite et un peu derrière lui.

Il se retourna à demi, un pas sonore retentità sa gauche, et il tomba tout de son long sur le pavé, la têtenoyée au fond de son chapeau.

Parmi les personnes compétentes, on distinguedeux degrés dans cette méthode d’aborder les gens par le dos :le simple « renfoncement » et le « coup demerlin ».

Ce que M. Noël avait reçu était entredeux.

Au moment où son chapeau l’aveuglait, il avaitvu l’ombre de deux larges épaules, et il balbutia en tombant le nomde Larsonneur.

Quand on le releva tout étourdi, nous n’avonspas besoin de dire qu’il n’y avait plus là ni marchand decontremarques, ni assommeur, et que c’étaient d’autres fiacres quipassaient sur la chaussée.

Chapitre 9Lirette

 

Le fameux fiacre roulait maintenant sur leboulevard Montmartre. Le cocher n’était plus seul sur son siège. Ily avait auprès de lui un bon garçon, à tournure de commissionnaire,qui portait un sac de voyage et une valise.

Le cheval, qui n’avait point beaucoupd’apparence, allongeait pourtant bravement.

Dans l’intérieur, vous n’eussiez plus trouvéni le vieux monsieur, ni la femme en noir de la place Royale. Et,néanmoins, ce pauvre M. Noël ne s’était pas trompé, c’étaitbien le bon fiacre, le vrai : Clément-le-Manchot y travaillaitde tout son cœur.

Il paraissait fort calme, pour un homme quivient de passer à travers une si chaude aventure. Sa défroque defemme était encore auprès de lui sur le coussin avec unwaterproof ayant la vraie odeur de Londres, une casquetteplus anglaise que Wellington et un nécessaire de toilette toutouvert.

M. Noël et aussi le brave directeur de laForce l’auraient encore reconnu à ce moment, grâce à la cicatricequi le marquait si terriblement ; mais il leur aurait fallu sehâter, car l’ex-prisonnier changeait à vue d’œil.

Ce n’était pas seulement l’effet miraculeuxproduit par le grand air de la liberté qui le transformaitainsi : je vous l’ai dit, il travaillait.

Il était seul dans le fiacre et il n’avaitqu’une main ; il fallait s’ingénier. Le miroir du nécessaireétait posé sur la banquette de devant et incliné selon l’anglevoulu pour bien mirer notre homme, agenouillé.

Auprès du miroir il y avait un paquet deouate, du linge, une brosse, un peigne, une boîte de cristal rondecontenant une matière blanche, onctueuse, semblable à ducold-cream et un petit flacon de métal.

Le prétendu cold-cream exhalait uneviolente odeur de préparation chimique.

On y voit ou à peu près, la nuit, au-dedansdes voitures, sur le boulevard. Clément avait rabattu les deuxstores du fiacre, afin d’être éclairé par-devant seulement.

À l’aide d’un tampon de ouate, il avait enduitde crème toute la partie de son visage attaquée par la cicatrice,c’est-à-dire le front, l’œil gauche tout entier et une portion dela joue gauche.

Il en était là de son opération au moment oùnous entrons dans le fiacre. L’émulsion qui, dans la boîte decristal semblait être d’une blancheur lactée, prenait sur la peaudes tons d’un bleu livide.

Clément se mit à rire tout à coup.

– Ça pique ! dit-il. Du diable, sije sais quand je m’éveillerai de ce rêve-là ! J’ai la moitiéde Paris à mes ordres, à ce qu’il paraît, et des gaillards quisavent leur état ! Si on m’expliquait seulement un bout de lacomédie ! J’ai eu deux mois et demi de congé, là-bas dans leparadis de M. Buin. Ça commençait à me sembler un peu long,mais j’ai idée que, pour la besogne, je vais rattraper le tempsperdu !… Et honnête homme avec cela !

Son rire sonnait franchement.

Et pendant qu’il parlait ainsi avec lui-même,sa main ne restait pas oisive. Il avait pris le peigne d’abord,puis la brosse, et l’épaisse toison qui s’embrouillait sur sa têteallait se démêlant avec rapidité. Quand la brosse eut succédé aupeigne, tout ce désordre qui devait être factice, avait disparupour faire place à de belles boucles admirablement soyeuses.

– À la barbe ! reprit-il ; ellea juste soixante-dix-huit jours ; je l’avais faite la veillede mon arrestation. Quelle histoire ! Miséricorde ! On nepeut pas se raser ici, avec ces cahots ; je me couperais lecou et ce n’est pas le moment. Auparavant, il faut au moins que jesache au juste si je suis amoureux oui ou non !

Vous eussiez parié pour oui, car il eut ungros soupir bien naïf.

Et le peigne d’aller, et la brosse aussi, etla barbe de briller soyeuse et douce comme les cheveux.

Il y avait là vraiment tous les accessoiresd’un splendide visage de jeune premier, et sans la cicatrice…

– Il ne me va pas trop mal, ce collier,pensa Clément, c’est dommage de l’abattre. Voyons maintenant quelmiracle va accomplir le baume de ce sorcier de docteur, qui me mordcomme un demi-cent de fourmis. Je suis sûr que, sous l’onguent, mapeau est rouge comme une tomate !

Il prit un tampon de ouate sèche, et le passalégèrement sur toute l’étendue de la cicatrice, qui s’en allait àmesure, avec l’onguent, comme ces figures de mathématiques quel’éponge efface sur le tableau noir des examens.

– C’était bon teint, pourtant,murmurait-il dans sa surprise mêlée d’admiration, je me lavaisdessus à grande eau tous les jours : Il n’y aura même pasbesoin d’une seconde couche… Ah ! ce docteur !…

Sans être rouge comme une tomate,l’emplacement où était naguère la cicatrice gardait un« feu » très vif. Clément déboucha le flacon de métal,versa quelques gouttes de son contenu sur un linge et tamponna sonfeu.

Puis il ne s’en occupa plus. Sa foi étaitcomplète.

Nous devons avouer que le regard qu’il accordaà son miroir, après besogne achevée, était celui d’un très beaugarçon absolument satisfait.

Désormais, vous ne lui auriez pas donnévingt-cinq ans.

Le miroir fut remis dans le nécessaire, ainsique les flacons, brosses, etc. La robe noire, le chapeau de femmeet le voile disparurent dans le coffre de la voiture.

Clément revêtit le waterproof, qu’ilboutonna, passa le nécessaire à son cou et coiffa la casquette.

Il était temps, le fiacre s’arrêtait ruePigalle devant un mur étroit, bâti entre deux grandes maisons derapport et percé d’une porte cochère très modeste qui occupait lestrois quarts de sa longueur. C’était tout à fait dans le haut de larue, où les boutiques sont rares.

Le cocher demanda : « La porte, s’ilvous plaît ! »

Une ombre parut s’éveiller sur une des bornesqui flanquaient l’entrée. C’était une fillette, déjà grande,habillée comme les ouvrières, mais qui avait en elle quelque chosede singulier, j’allais dire d’élégant sous la pauvreté de samise.

Cela se trouve parfois dans les métiers quitouchent à l’art, même par les côtés misérables ou ridicules.

Ainsi, parmi cent pauvres comédiennes de lafoire, qui sont grotesques précisément parce qu’elles se croientartistes, vous rencontrez tout à coup un embryon d’étoile ayantdéjà des rayons pour qui sait les deviner au travers de sonnuage.

Cette petite fille sonna, disant au cocherd’une voix qui tremblait un peu :

– Ah ! la maison est bien trop loinpour qu’on vous entende crier ! Puis elle gagna d’un seul bondla voiture et mit à la portière son visage brun, pâle, encadré decheveux mutins. Le regard qu’elle darda à l’intérieurflamboyait.

– Bonsoir, dit-elle.

– Lirette ! s’écria le prisonnieravec un mouvement de surprise qui n’était pas exempt de colère, quefais-tu là et que veux-tu ?

La fillette ne répondit pas.

Le prisonnier reprit d’un ton plusdoux :

– Mais comme te voilà grandie, en troismois, petite Lirette ! Je te défends de courir toute seule àces heures désormais.

Le regard de l’enfant se voila, ellepleurait.

– Nous ne demeurons pas bien loin,répliqua-t-elle. La baraque est à la barrière, là-haut sur la placeClichy, et je vous défie bien de m’empêcher de courir, quandj’espère vous voir.

Elle saisit la main du jeune homme et la portabrusquement à ses lèvres.

– Tenez, dit-elle, voilà votre bouquet deviolettes. Il est tout frais, et il sent bon. J’ai été jusqu’auPalais-Royal pour l’avoir : la marchande me les donne depuisque je n’ai plus d’argent. Trois mois ! je suis venue tous lessoirs pendant près de trois mois, et j’étais grondée pour rienpuisque je ne vous voyais pas. Je parie que vous n’avez pas pensé àmoi, vous, pendant tout ce temps-là ; ne mentez pas !

Clément se mit à rire.

– Je te dois quatre-vingt-dix bouquets deviolettes, alors, dit-il, en lui tendant un louis. Prends ceci enacompte.

Elle repoussa la pièce d’or d’un geste mignonet caressant, mais elle baisa pour la seconde fois la main qui seretirait.

– C’est bon ! murmura-t-elle, vousn’avez pas pensé à moi. Est-ce vrai que vous allez vousmarier ?

– Pourquoi ne veux-tu plus de mon argent,petit démon ? demanda Clément au lieu de répondre.

– Parce que vous me devez plus, bien plusque cela, dit Lirette, qui devint sérieuse. Nous avons Cora, unegrande Noire, à la baraque. Elle tire la bonne aventure, la vraie.Voilà qu’on ouvre votre porte, je ne veux pas qu’ils me voient,vous auriez honte. Ne riez pas, j’ai bien des choses à vous dire,et j’ai mes dix-sept ans ! Je reviendrai. Je ne veux plus devotre argent, parce que… c’est la grande Noire… Ça m’est bien égalsi vous vous moquez de moi, j’aurai mon tour, Cora l’a dit… parceque vous m’aimerez, donc ! vous verrez !

Sa joue s’était empourprée et ses prunelleséclataient comme une paire de diamants.

Elle s’enfuit, soufflant vers Clément, avecune coquetterie enfantine, une poignée de baisers déposés dans lecreux de sa main.

L’homme à tournure de commissionnaire étaitdescendu sur le trottoir avec la valise et le sac. Un valet sortiten même temps par la porte, parcimonieusement entrebâillée. C’étaitun vieillard à cheveux blancs ; il avait une livrée noire. Cefut lui qui ouvrit la portière.

– Monsieur a-t-il fait un bonvoyage ? demanda-t-il d’un ton froid et respectueux.

– Très bon ; payez le cocher et lecommissionnaire, Tardenois. Le vieux valet obéit, et ilsentrèrent.

Aussitôt que la porte fut refermée, levieillard déposa les bagages sur le sable et ouvrit ses bras.

Clément s’y précipita.

L’étreinte fut longue, mais silencieuse.

Quand elle prit fin, le vieillard laissaClément reprendre les bagages, et ils se dirigèrent ensemble versla maison, située tout au bout d’une profonde allée. La façade del’hôtel ne montrait aucune lueur.

Au moment où ils approchaient, le sac et lavalise changèrent encore une fois de main.

– Je suis venu seul à votre rencontre,dit le vieillard en chargeant le fardeau sur ses épaules, parce queje ne pouvais pas me douter qu’on avait poussé si loin la mise enscène de cette comédie. Il est bon qu’on croie à ce voyaged’Angleterre.

– Et vous ne savez rien encore !répliqua le jeune homme. Cette comédie et sa mise en scène ont missur pied une troupe entière d’acteurs et de comparses ; quandje vous aurai tout dit ; vous resterez confondu !

Il hésita avant d’ajouter :

– Vous ne me parlez pas de… de mamère ?

– Madame la duchesse n’est pas malade,répondit le vieux serviteur.

– Et Albert ?

– Ah ! fit le vieil homme ensecouant la tête, celui-là, je le vois trop souvent pour bienjuger. Ceux qui ne le voient pas tous les jours disent qu’il changecomme pour mourir, et Mme la duchesse est plus pâleque lui.

– Parlaient-ils de moi quelquefois ?demanda encore Clément, qui courbait la tête.

Le bonhomme ne répondit pas.

Clément essaya de sourire enmurmurant :

– Est-ce qu’il n’y a plus ici que toipour m’aimer, pauvre bon Tardenois ? Tu sais que là-basj’étais ton Pierre, à la prison ?

De nouveau, le vieux valet le pressa contreson cœur, et dit, employant pour la première fois un nom quin’était ni Clément ni Pierre :

– Georges, mon cher enfant, vous avezdonné votre liberté, et vous allez jouer votre vie, mais votredévouement ne sauvera pas celui qui doit mourir.

– Savoir ? dit le jeune homme enrelevant la tête. Pour la maladie, nous avons le docteur, à qui lesmiracles ne coûtent rien, et, pour le reste, je n’ai qu’un brasc’est vrai, mais il est bon, et nous verrons bien !

Chapitre 10Le docteur Lenoir

 

L’avenue étroite et longue, bordée de tilleulsassez hauts, mais frêles et manquant de sève, collés qu’ils étaientaux deux propriétés voisines, ne laissait voir que la portioncentrale de la maison qu’elle desservait.

C’était un hôtel de moyenne grandeur et que,de loin, on aurait pu croire solitaire.

Ce fut seulement quand nos deux compagnonsdébouchèrent dans le jardin qu’ils purent voir la totalité de lafaçade, dont l’aile droite avait trois fenêtres éclairées :deux au rez-de-chaussée, une au premier étage.

Dans le quartier, on s’occupait peu de cettemaison mélancolique et paisible, habitée par une veuve,Mme de Souzay, son fils unique et leursserviteurs. La dame était jeune encore, mais vivait fort retirée etportait le deuil. On ne la connaissait pas autrement.

Un peu plus d’un an auparavant, le célèbreprofesseur hahnemannien, le Dr Abel Lenoir, était venu visiter lesappartements pour une famille voyageant à l’étranger ; ilavait loué au nom de cette famille, et, par une soirée d’automne,on avait vu arriver en même temps les voitures de déménagement etla chaise de poste qui amenait les nouveaux locataires.

Il y avait d’abord la veuve, qui devaittoucher à la quarantaine, puisqu’elle avait un fils de vingt-quatreans, mais dont la beauté parut éblouissante à ceux qui purentl’entrevoir sous son voile sévèrement baissé ; il y avaitensuite le fils, M. Georges de Souzay : un beau jeunehomme un peu languissant et qui semblait relever de maladie, puis,le secrétaire de celui-ci, M. Albert, charmant garçon, dont lagaieté juvénile et communicative éclairait toute cettetristesse.

Il y avait enfin la femme de chambre demadame, qui avait nom Rose Lequiel, une manière d’intendant, appeléM. Larsonneur, et Jean Tardenois, ce valet à cheveux blancsque nous venons de présenter au lecteur.

C’était tout.

On avait gagé les autres domestiques aprèsl’arrivée.

Le Dr Abel Lenoir était venu lui-même procéderà l’installation. Depuis lors, il faisait de fréquentes visites.Nous dirions presque qu’il était de la famille si son dévouementn’eût affecté toujours les formes les plus rigoureuses durespect.

Et pourtant (ceci était au dire desdomestiques nouveaux, car certes ni Rose Lequiel, niM. Larsonneur, ni Tardenois ne se seraient permis pareilbavardage) on l’avait entendu parler haut plus d’une fois.

En ces occasions, on aurait juré qu’ilcommandait.

Il est ainsi des maisons où un étranger règnetout au fond du secret de la famille.

On recevait très peu chezMme de Souzay, qui, dans les premiers temps,ne porta aucun titre, non plus que M. Georges, son fils ;mais le ménage était déjà monté noblement. Les écuries et la remiseavaient ce qu’il fallait. Là-haut, vers ces sommets du Parisartiste, on est moins provincial qu’au Marais ; est-on moinscurieux ?

Les deux grandes maisons qui flanquaientl’avenue, en étouffant les tilleuls, parlaient quelquefois du petithôtel triste et se demandaient qui étaient ces gens-là.

Nul ne savait leurs ressources.

La maison de droite avait l’honneur de logerun agréé retiré, celle de gauche jouissait d’un cabinet d’affaires.Ici et là, on avait cherché à savoir, mais la cuisinière des Souzayavait avoué sa complète ignorance chez le boulanger, depuislongtemps.

Une chose assurément fort étrange, c’est qu’iln’était jamais question à l’hôtel ni de rentes ni de fermages.

Et point de dettes. Jamais ombre degêne !

Le Dr Albert Lenoir ?… Vous supposez bienqu’on ne vous avait pas attendus pour lui attribuer ce miracle.

Eh bien ! c’était une erreur. Le DrLenoir envoyait sa note tous les six mois à l’hôtel de Souzay, etsa note était religieusement soldée comme les autres.

Quoi qu’il en soit, grâce aux soins du DrLenoir, le jeune M. de Souzay reprenait vie et force àvue d’œil. Dans les premiers mois, on lui avait vu le bras droit enécharpe ; mais, au bout d’une demi-année, l’écharpe disparut,quoiqu’il continuât de conduire son cabriolet de la maingauche.

C’était de la main droite, et d’un geste toutgracieux, qu’il portait maintenant son cigare à ses lèvres.

La première fois qu’il était sorti avec sesdeux bras libres, le Dr Lenoir l’accompagnait comme si c’eût été unessai ou une expérience.

Et, en rentrant, l’excellent professeursemblait tout fier.

Le docteur était alors dans tout l’éclat de saréputation. Sa belle figure, que Paris a si bien connue, ne portaitpas plus de quarante ans, quoique des fils d’argent assez nombreuxvinssent à se montrer depuis du temps déjà dans les masses boucléesde sa chevelure.

On avait dit de lui, dans sa jeunesse, qu’ilressemblait à un héros de roman sentimental. C’est rare chez lesmédecins ; le hasard, dieu d’une gaieté folle, prend à tâchede réserver ces physionomies quasi angéliques pour les officiersministériels.

À présent, le Dr Lenoir était bien mûr pourrester ange et notre siècle n’aime pas assez les saints pour que jerisque ce mot en parlant de l’homme le plus aimable que j’aierencontré ici-bas : j’aurais peur de lui faire du tort auprèsdes dames. Il était un peu trop beau, pour un docteur, voilà toutce que je puis concéder ; mais comme il avait beaucoupsouffert et combattu davantage, ce qui restait des candeursexquises de sa jeunesse avait pris ce hâle viril qui bronze etglorifie tout soldat.

Le monde l’aimait, sauf les mortels ennemisqui lui faisaient dans l’ombre une guerre sauvage. On ne luiconnaissait point d’amis, dans l’acception vulgaire du sujet.

Il vivait seul, faisant le bien sans faste,servant fidèlement la science, mais entouré toujours d’un certainmystère parce qu’une large portion de sa vie appartenait à uneœuvre dont nul n’avait le secret.

Beaucoup, dans son innombrable clientèle,faite de grands seigneurs et d’indigents, auraient souri siquelqu’un eût parlé ainsi en leur présence du Dr Abel Lenoir.

On passe souvent sans les voir à côté deschoses et des hommes héroïques, parce que ces choses ont lamodestie de la grandeur, et parce que ces hommes gardent le silencetout naturellement.

Ce sont les petits actes qui font d’énormestapages, et quand vous entendez une voix criarde aspergeant de seshâbleries l’univers émerveillé, abaissez vos regards et cherchezbien, vous découvrirez un petit homme qui hurle par le soupirail desa cave.

Quelques-uns se souvenaient de bruits étrangesqui avaient couru autrefois sur le Dr Lenoir : un drame pleinde terreur, une lutte violente menée avec des vaillanceschevaleresques contre une association de malfaiteurs d’autant plusredoutable que les gens dont le métier est d’être sages niaientjusqu’à son existence. Un grand amour dans un doux cœur, un couragede lion dans une main sans armes, et la colossale église du crimeébranlée par le prodigieux effort d’une seule vertu !

On avait dit – vaguement – que le docteur Abelétait l’ami, peut-être même le serviteur de ce jeune magistrat,M. Remy d’Arx, qui avait perdu la vie et presque l’honneurpour avoir essayé de mettre les Habits Noirs sous la main de lajustice.

Mais ils étaient rares déjà ceux qui auraientpu rappeler les détails de cette lugubre histoire[2] où un homme de large intelligence et desuperbe volonté était mort à la peine, misérablement écrasé sous lepoids de nos prétendues sagesses administratives, mort accusé defolie par des aveugles et des sourds, tandis que le crime savant,sauvegardé par l’imbécillité brevetée, continuait en paix sonterrible commerce.

En haut comme en bas de l’échelle judiciaireet policière, on avait répondu à Remy d’Arx : « LesHabits Noirs n’existent pas ! »

Et si après la mort de ce martyr de la routinequelques-uns étaient tombés parmi les chefs de la ténébreuseassociation, c’est qu’un autre fouavait encore agi endehors des bourreaux et des greffes, un fou qui risquait sa viedeux fois, comme Remy d’Arx lui-même, traqué en même temps par ceuxqui attaquent la société et par ceux qui ont sans nul doute labonne intention de la défendre.

Ce fou, c’était le Dr Lenoir.

Mais la bataille s’était livrée sans témoins.Ce qui en avait transpiré allait déjà vers l’oubli, et ceux quiauraient pu se souvenir ne voulaient déjà plus croire. Le docteurAbel faisait du reste de son mieux pour épaissir le voile quicouvrait le roman de son passé.

Quand on faisait allusion, par hasard, auxHabits Noirs, il était le premier à sourire, disant de sa voixgrave et vibrante :

– Est-ce que vous en êtes encore à croireà tout cela ? La cour a jugé : Il n’y a jamais eud’Habits Noirs.

Mon Dieu, non ; à l’exception des cinq ousix malheureux qu’on avait vus une fois porter ce nom en courd’assises, toute cette absurde épopée du colonel Bozzo-Corona, lePère-à-tous, et de ses bandits, n’était qu’un tissu de fables.

Pour revenir à l’hôtel de Souzay, tranquilleet muet au fond de sa solitude un peu triste, une intimitévéritable régnait entre Georges, le jeune maître de la maison, etM. Albert, son secrétaire, qui mangeait à la table deMme de Souzay.

Albert, nous l’avons dit, semblait être, aucommencement, la gaieté même de la maison, tandis que Georges avaitalors un aspect maladif et triste.

Dès ce temps-là, chose inexplicable, la belleveuve laissait volontiers la société de son fils mélancolique pourcelle du secrétaire heureux et bien portant.

Mais les choses n’avaient pas tardé à changeren ce qui concernait la santé et le caractère respectifs des deuxjeunes gens.

Georges s’était rétabli entre les mains du DrLenoir, et, en même temps que ses forces, il avait recouvré toutela joyeuse humeur de son âge. Au contraire, Albert, attaqué tout àcoup par un mal inconnu et sans cesse grandissant, était devenumorose, taciturne, malheureux.

Et il paraît que ce n’était pas sa gaietéseule qui attirait naguère la sympathie deMme de Souzay, car elle s’attachait à lui deplus en plus depuis qu’il était devenu triste.

Dans les rares promenades qu’elle faisait envoiture, Albert était constamment son compagnon, et elle passait delongues heures chaque jour à lui donner ces soins assidus qui sontle cher devoir des mères.

Georges n’en témoignait aucune jalousie, etredoublait d’affection pour celui qui portait auprès de lui letitre de secrétaire sans en remplir assurément les fonctions.

Georges sortait beaucoup : sa mère ne luidemandait aucun compte de sa conduite ; mais dès qu’Albert, dequi son jeune maître ne réclamait nul service, venait à s’absenter,Mme de Souzay devenait inquiète, et c’étaient,au retour, de minutieuses enquêtes mêlées parfois de reproches.

Le cordon bleu de l’hôtel s’appelaitMme Mayer et tourmentait l’anse du panier commebeaucoup de Prussiennes. En parlant de ces petites scènesd’intérieur chez le boucher, français, mais pareillement voleur,elle prononça une fois, en l’appliquant à Mme deSouzay, le mot jalousie, pris dans son sens le plusbrutal.

– Et ça ne serait déjà pas si étonnant,ajouta-t-elle. Dans les maisons, les secrétaires, faut que ça gagnesa vie, pas vrai, et madame est fièrement conservée ! Alors,un grand bébé comme monsieur Georges, vous comprenez, ça lavieillit et elle ne l’aime pas, tandis que l’autre, ça la reverdit,et elle ne peut pas lui en vouloir pour ça, hein ? J’aientendu une fois le docteur qui disait à monsieur Georges commeça : « Courage, vous en verrez la fin ! » Vouscomprenez, il n’est pas heureux, ce jeune homme-là, et il compteque le secrétaire avalera sa langue, dame !

Avec l’accent de Breslau, d’oùMme Mayer était native, ces choses ont encore plusde saveur.

Un soir, trois mois avant l’époque où commencenotre histoire, c’était le 5 janvier 1853, Albert, le secrétaire,rentra fort tard.

Il était pâle comme un mort.

Mme de Souzay et le DrLenoir passèrent toute la nuit à son chevet avec le vieux valetTardenois.

Quant au jeune monsieur Georges, il ne rentrapas du tout, et l’on apprit qu’il était parti pour un grandvoyage.

Ce fut le lendemain de ce jour queClément-le-Manchot entra à la prison de la Force comme accusé decomplicité dans le meurtre des deux vieilles demoiselles Fitz-Royde Clare, assassinées nuitamment au numéro 67 de la rue de laVictoire.

Chapitre 11Georges et Albert

 

Pendant plusieurs semaines, Albert, lesecrétaire, fut entre la vie et la mort. On ne laissait entrer danssa chambre, à part Mme de Souzay et le Dr Lenoir, queTardenois et Rose Lequiel, la femme de chambre, toujours habilléede deuil comme sa maîtresse.

Une fois que Mme Mayer avaitpu arriver jusqu’à la porte du malade, sous prétexte d’apporter unbouillon, elle l’entendit qui grondait d’une voix rauque :« Je l’ai tué ! je l’ai tué ! C’est moi qui letue ! »

Mme Mayer raconta cela chez lepâtissier, et elle ajouta :

– Qui donc a-t-il tué, cegarnement-là ? Notre jeune monsieur, bien sûr, dont onn’entend pas plus parler que s’il était en Australie !

Ce ne sont pas nos cordons bleus français quicauseraient de l’Australie ; mais là-bas, elles savent toutes,même les marmitonnes, la géographie des lieux où l’on peut gratterde l’argent pour le rapporter en Allemagne.

Mme Mayer se trompait,cependant ; on parlait de Georges bien plus qu’elle ne lecroyait.

Parfois, dans ses entretiens avec le docteurAbel, Mme de Souzay avait des retourspassionnés vers Georges, et le docteur s’en étonnait presque, caril y avait là une énigme de famille dont il possédait le mot.

Étant donné la connaissance de ce secret, laconduite de la belle veuve devenait non seulement explicable, maistoute naturelle.

Outre le docteur, il y avait, pour être aufait de ce mystère, le vieux Tardenois et Rose Lequiel qui, devantles autres domestiques, traitaient Albert comme on en use avec unsimple secrétaire, c’est-à-dire assez lestement, mais qui, dans leparticulier, l’entouraient d’affectueux respects.

Un jour, chez le fruitier,Mme Mayer apporta d’importantes nouvelles.

– On se fait du mal, dit-elle, pour deschoses qui n’en valent pas la peine du tout. Notre monsieur Georgesest tout uniment en voyage à l’étranger, par conséquent, ce n’estpas lui que cet Albert a tué ; mais on ne m’ôterait pas del’idée qu’il y a des drôles de manigances dans la cabane !Madame roucoule avec le secrétaire, et le docteur roucoule avecmadame. Ça fait peur ! Moi, j’aime la France à cause de ça,personne ne se gêne. On n’a pas même besoin de se cacher derrièreles portes pour en voir de toutes les couleurs. La Rose Lequiel,toujours habillée comme la femelle d’un croque-mort, et ce vieuxRodrigue de Tardenois doivent en savoir de jolies !Mâtin !

Notez qu’elle prononçait : « Zéfieux Rôtrique té Darténois toit en zâfoir téchôlies ! » Mais j’aimerais mieux me pendre que dechercher le comique au fond de cet odieux patois allemand.

Ce fut chez le fumiste queMme Mayer eut le plus de succès.

– Vous verrez que, dans cette baraque-là,dit-elle, ça finira par un pétard ! Voilà un faitdivers ! On se plaignait de ce que nous n’avons ni banquier ninotaire, excepté le docteur qui apporte les rentes dans sonmouchoir de poche, eh bien ! il en est venu desnotaires ! et des avoués ! Nous avons hérité, devinez dequi ! C’est la bande Cadet qui fait nos affaires ! Paraîtque madame était la nièce ou la cousine ou n’importe quoi de mêmedes deux vieilles demoiselles de la rue de la Victoire, de sorteque Clément-le-Manchot a travaillé pour la maison. Et ce n’est pastout ! nous nous tenons bien tranquilles dans notre trou, maissi nous voulions, nous en ferions de la poussière ! Pasl’embarras ! nous sommes comtes, nous sommes marquis, noussommes princes, ducs et tout ! Il y en avait, des titres dansles papiers de l’avoué ! Je les ai retournés, voussavez ? N’empêche que c’est drôle ; moi, j’ai idée quenous serons mis une fois ou l’autre sur le journal et que ça nesera pas pour des prunes !

Au bout d’un mois, Albert put quitter le lit,mais il n’était plus que l’ombre de lui-même, et sa tristessesemblait mortelle.

Un mot encore avant de reprendre notrerécit.

Quelques semaines après le départ de Georgespour ce fameux voyage qui intriguait si fortMme Mayer, le Dr Abel Lenoir sortait de l’hôtelvers dix heures du soir, quand il aperçut une ombre de femme assisesur la borne à gauche de la porte cochère, la même borne d’oùs’était détachée la petite Lirette, lors de l’arrivée du fiacre quiamenait notre échappé de la Force.

Ce Dr Lenoir connaissait beaucoup de monde, etpeut-être qu’il avait des raisons de se croire épié.

Son premier regard donna un nom à l’ombrequ’il saisit rudement par le bras.

– Que fais-tu là, Lirette ?demanda-t-il avec sévérité. L’enfant, c’était bien elle, quis’était endormie à ce poste qui semblait être le sien, s’éveilla ensursaut. Son premier mouvement fut la frayeur.

– Est-ce papa Échalot qui t’a mise enfaction ? interrogea encore le docteur. Dis-lui de ma partqu’il joue gros jeu, s’il retombe dans ses anciens péchés.

– Oh ! non, fit Lirette, ce n’estpas papa Échalot.

– Alors, que fais-tu là ?T’aurait-il chassée ?

La petite courba la tête, et ses grandscheveux voilèrent son front.

– Non, dit-elle encore, il ne m’a paschassée, mais il me chassera.

– Pourquoi ?

– Parce que j’aime quelqu’un, et c’esttrop tôt.

Ceci fut prononcé si bas que le docteur eutpeine à l’entendre. Il lâcha le bras de l’enfant pour écarter sescheveux.

– Toi ! dit-il, petiteLirette ! Déjà !

Elle sauta sur ses pieds et se dressa de toutesa hauteur.

– Oh ! fit-elle, il y a déjà dutemps !

Elle était si étrangement jolie aux reflets duréverbère lointain qui caressaient la pâleur de son visage enarrachant des étincelles à ses yeux mouillés, que le docteur laregarda comme s’il ne l’eût jamais vue.

– Et qui aimes-tu, Lirette ?reprit-il en baissant la voix malgré lui.

Cette fois, elle ne répondit pas, mais ellemurmura bientôt après :

– Vous qui êtes si bon, ne refusez pas dem’apprendre où il est. On avait dit qu’il était mort…

– Georges ! s’écria le docteur aucomble de l’étonnement.

Elle saisit sa main qu’elle porta jusqu’à seslèvres en balbutiant :

– Ne vous moquez pas de moi etrépondez.

Le docteur restait souriant à la regarder. Sursa belle et douce figure il y avait comme une rêverie, qui semblaitremonter bien loin vers le passé.

– J’irai te voir, Lirette, dit-il enfin,je veux savoir comment cela t’est venu. Je ne guéris pas seulementles fluxions et les fièvres…

– Oh ! moi, interrompit l’enfant, jene veux pas être guérie… Où est-il ?

– Il fait un grand voyage.

– Se porte-t-il bien ?

– De corps, oui.

– Et de cœur ?

– Je ne sais.

– Reviendra-t-il bientôt ?

– Je l’espère.

– Que Dieu vous récompense,merci !

D’un mouvement rapide comme l’éclair, elle sedressa sur la pointe des pieds, et le docteur eut le front effleuréd’un baiser…

Aussitôt qu’on eut connaissance à l’hôtel del’arrivée du jeune maître de la maison, les domestiques s’agitèrentet, sous prétexte de zèle, vinrent inspecter la situation. L’uns’empara du sac de nuit, l’autre de la valise ;Mme Mayer n’avait rien à porter, mais c’était laplus occupée parce qu’il lui fallait son contingent dereportage pour le boulanger, le boucher, le fruitier, lepâtissier et le fumiste.

Georges passa rapidement au milieu des valets,placé qu’il était tout contre le vieux Tardenois comme s’il lui eûtdonné le bras droit.

Il monta le perron central qui n’était paséclairé et entra par la porte du vestibule.

Mme Mayer dit quand il futpassé :

– On dirait qu’il fait lacontrebande ! Toujours des cachotteries ! Qu’est-ce qu’ilescamote sous son bras ?

Au salon, Mme de Souzayattendait, toute seule. Georges voulut lui baiser la main ;elle ne le permit pas et l’embrassa à plusieurs reprises, endisant :

– Pauvre cher enfant ! combien vousavez souffert !

Elle avait les yeux pleins de larmes, mais jene sais comment rendre ceci ; c’était de l’émotion froide,presque de la pitié. Aussitôt assis, Georges dit àTardenois :

– Il faut qu’on attelle sur-le-champ.

– Comment ! déjà ! s’écriaMme de Souzay. Georges répondit :

– Je suis en retard, on nous attend.

Puis, comme le vieux valet s’éloignait pourobéir, il ajouta :

– Ma mère, est-ce que je n’embrasseraipas Albert ? Mme de Souzay rougit enrépondant :

– Il repose.

Elle avait les yeux baissés. Sa pâle et fièrebeauté eût tenté l’inspiration d’un poète, mais le troubleinexplicable, qui gênait la loyauté si hautaine de son regard,aurait en même temps défié le coup d’œil d’un observateurémérite.

Georges demanda encore :

– Le docteur a-t-il dit quelque chosepour moi ?

– Il a dit, répliquaMme de Souzay, sans relever les yeux, que vousdeviez vous hâter, et que, sous aucun prétexte, il ne fallaitmanquer le rendez-vous de ce soir.

Georges se leva aussitôt, disant :

– Vous voyez bien, madame, je nem’appartiens pas. La belle veuve lui tendit la main et prononçatout bas :

– Georges, vous n’irez pas seul. Ildemanda :

– Qui donc m’accompagnera, mamère ?

– Moi… J’y suis déterminée, je leveux !

– Est-ce le docteur qui a réglé celaainsi ?

– Non, mais je sais, je sens que c’estmon devoir.

– Madame la duchesse, dit Georges, jesuis ici le fils aîné, le chef de la famille par conséquent. S’ilfallait exprimer ma volonté, je le ferais. Mon désir est d’allerseul.

Elle l’attira sur son cœur, et dit :

– Cher, cher enfant ! comment mesera-t-il possible de m’acquitter jamais envers vous !

Georges devint très pâle et baissa les yeux àson tour.

– Madame, dit-il avec effort, ceci n’estpas bien parler : vous ne me devez rien, et moi, je vous doistout.

Tardenois rentrait en ce moment, Georges luifit signe de le suivre, salua respectueusement celle qu’il appelaitsa mère et sortit.

Mme de Souzay laissatomber sa tête entre ses mains.

À peine la porte par où Georges avait disparus’était-elle refermée, qu’une autre porte s’ouvrit, donnant passageà une tête de jeune homme souffrante et amaigrie.

Celui-là était Albert, le secrétaire, dontnous avons déjà tant parlé. Il promena son regard tout autour de lachambre, et voyant que Mme de Souzay étaitseule, il entra.

D’un pas lent, qui était muet sur le tapis, ilvint jusqu’à elle et, tout essoufflé des quelques pas qu’il venaitde faire, il s’assit à ses pieds.

– Mère ! ô mère ! dit-elle, tune penses qu’à moi, et c’est lui qui va risquer sa vie !

Elle lui jeta ses deux bras autour du cou, etses larmes jaillirent en abondance, bien différentes de celles quicoulaient de ses yeux naguère en présence de Georges.

– C’est vrai, dit-elle, c’est tropvrai ! et Dieu me punira ; jamais je n’ai pensé qu’àtoi !

Elle sourit, parce que les baisers d’Albertessuyaient ses pleurs.

– Pourquoi, demanda-t-il doucement, neveux-tu pas au moins que je l’embrasse ? Il le souhaitait,mère, et je l’aime bien.

Elle prit du temps avant de répondre. Lessanglots étranglaient sa voix.

– Je ne peux pas vous voir ensemble,balbutia-t-elle à la fin, en le pressant passionnément contre sapoitrine. Albert, mon pauvre enfant, il est ce que tu étais il y aun an, plein de vie, d’audace, de force, et toi…

– Et moi, je me meurs, interrompitAlbert. Ah ! tu ne sais pas, tu ne sais pas à quel point ilest plus heureux que moi, et de quel prix je payerais le dangerqu’il va courir !

Chapitre 12La main gantée

 

Les événements de cette soirée avaient marchétrès vite, il n’était pas encore neuf heures du soir quand lavoiture attelée vint attendre Georges au bas du perron.

– J’aurais parié un franc qu’il allaitsortir dès ce soir, s’écria Mme Mayer, quand lecheval battit du pied le sable de l’allée. En voilà un qui ne perdpas de temps à embrasser sa maman ! Moi j’aime ces garçons-làqui vont dépenser dehors le sang qu’ils ont de trop dans lesveines : ça fait rouler l’argent et l’amour !

Elle entrouvrit la porte de l’office pourguetter le départ de son jeune maître, mais elle eut le temps des’impatienter : la toilette de Georges était loin d’êtreachevée.

Au moment où Mme Mayercommençait sa faction, notre échappé de la Force venait de semettre entre les mains de Tardenois. Ce n’était pas pour que cedernier remplît à proprement parler les fonctions ordinaires d’unvalet de chambre, car Georges avait abattu lui-même toute sa barbeen un tour de main, ne gardant que sa fine moustache coquettementretroussée ; il s’était ensuite rasé de près et coiffé avec lamême prestesse, après quoi, il avait fait disparaître les dernierset imperceptibles vestiges de la cicatrice.

Il n’avait pas menti tout à l’heure en disantque le bras qui lui restait était bon.

C’était une chambre élégante, mais sans luxe.On y voyait le portrait de Mme de Souzay,celui d’Albert et une troisième toile, représentant un homme jeuneet beau, portant le costume d’officier général.

– Je suis sûr que tu venais iciquelquefois pendant mon absence, Jean, dit Georges qui achevait dedisposer sa coiffure.

– J’y venais souvent, répondit levieillard.

– Et Albert ?

– Il y est venu une fois, etMme la duchesse l’a grondé.

– Pourquoi ?

– Elle a eu raison : il est sortid’ici plus malade. M. le duc a bon cœur.

– Aide-moi, maintenant, dit Georges, etfaisons vite !… Oui, certes, il a bon cœur. J’en suis sûr.

Tardenois avait disposé d’avance les diversespièces d’un costume habillé. Auprès de lui, sur un guéridon étaitune boîte assez grande et de forme oblongue qui fermait à clef.

Il l’ouvrit.

Elle contenait une main gantée qui sortaitd’une manche de chemise, munie de sa manchette : le toutn’avait pas tout à fait la longueur d’un avant-bras ordinaire.

Georges était maintenant complètementdépouillé du côté droit ; il se tenait près de son lit dont lerideau, ramené à dessein, tombait au-devant de son épaule. C’était,en vérité, une noble créature. Sa poitrine, son cou, celui de sesbras qui se pouvait voir, tout avait une beauté sculpturale.

Tardenois prit dans la boîte l’objet que nousavons décrit, et qui rendit un bruit métallique. Les doigts de lamain gantée pendirent. À l’autre bout de l’avant-bras factice, il yavait des ferrures et des courroies. Tardenois dit :

– Le docteur l’a encore perfectionné,vous allez voir. Il dit que c’est un chef-d’œuvre.

Ses deux mains disparurent avec l’objet sousle rideau pendant que lui-même passait derrière son jeune maître,qui pâlit au bout d’un instant, et appuya fortement son mouchoirsur sa bouche pour étouffer un cri.

On entendit encore ce grincement de métal.

– Dites si je vous blesse ! fitTardenois, dont la voix tremblait.

– Plus maintenant, c’est fini, répliquaGeorges, aux joues de qui les couleurs remontaient.

Le vieux valet resta une minute encorederrière le rideau, et cria presque gaiement :

– Fait !

En même temps, il passa par-dessus la tête deGeorges une fine chemise de batiste, et rejeta le rideau. La glacede la toilette qui faisait face renvoya un torse d’Apollon endéshabillé.

Georges se mit à rire.

– Je n’étais plus habitué, murmura-t-il,j’ai cru que j’allais pleurer comme un petit enfant. Dépêchons.

Les doigts de la main gantée ne pendaient pluset semblaient vivre.

– Tâtez un peu voir, fit Tardenois, enbouclant le pantalon sur la chemise bien tirée.

La main gauche de Georges toucha sa droite, etil eut comme un mouvement de frayeur.

– Elle n’est plus en fer !murmura-t-il.

– C’est pour si quelqu’un vous donnaitune poignée de main, malgré vous, repartit Tardenois. Vous l’avezdit : le docteur est sorcier ; c’est une mainvivante.

Le reste de la toilette fut fait en troisminutes, et ce fut de la main droite que Georges prit son chapeau,au moment de sortir.

Sur le seuil, il s’arrêta et parut hésiter àfaire une question.

– Savez-vous, demanda-t-il enfin à voixbasse, si Albert est retourné rue de la Victoire ?

– Il n’est sorti qu’une fois, répondit levieillard. C’était un mois ou cinq semaines après la terriblesoirée. Il était mieux, un peu. Quand il revint, on aurait ditqu’il n’avait plus une goutte de sang dans les veines. Nous crûmesqu’il allait mourir entre nos bras.

– Avait-il revu cette femme ?

Comme Tardenois allait répliquer, Georgestressaillit, Une voix profonde et voilée venait de parler derrièrelui, elle avait dit :

– Je ne l’ai jamais revue, et je ne lareverrai jamais ! Georges se retourna, Albert était à deux pasde lui.

La porte communiquant avec les appartementsintérieurs, et par où il venait d’entrer restait ouverte.

Georges eut besoin de toute sa force pour nepas laisser paraître son angoisse. C’était un fantôme qu’il avaitdevant les yeux.

– Albert, s’écria-t-il, que je suisheureux de vous voir !

– Tu mens, répondit le pâle jeune hommeen essayant de sourire. Comment serais-tu content de me voir telque je suis, puisque tu m’aimes ?

Georges chercha une parole pour protester, etn’en trouva point.

– Embrasse-moi, dit Albert. J’étais plusfort que toi, il y a un an, te souviens-tu ?

Georges le serra contre sa poitrine.

– Tu pleures, reprit celui qu’on appelaitle secrétaire. Tous ceux qui m’embrassent pleurent. Il n’y a quemoi qui ne pleure pas.

Il se dégagea de l’étreinte de Georges avecune sorte de brusquerie. Tardenois tournait la tête pour cacher seslarmes.

– Georges, reprit Albert, c’est toi quicombats, mais c’est moi qui meurs. Tu es fort, tant mieux, et commeje te trouve plus beau chaque fois que je te revois ! Quandelle n’aura plus que toi, je t’en prie, Georges, aime bien mamère !

Georges l’écoutait d’un visage navré.

– Au nom du ciel, monsieur le duc,s’écria-t-il, ne me parlez pas ainsi ! J’ai besoin de moncourage.

– C’est vrai, dit amèrement Albert, toi,tu sers à quelque chose. Va donc, et sauve ceux qui peuvent êtresauvés. J’étais venu pour te dire de quoi je meurs, mais j’aientendu tes dernières paroles, tu sais tout ce que j’aurais pu tedire. Adieu.

Il reprit d’un pas pénible le chemin de laporte qui lui avait donné entrée. Georges voulut le suivre, maisAlbert l’arrêta d’un geste de maître et sortit sans ajouter uneparole.

L’instant d’après, Mme Mayer,récompensée de sa patience, voyait enfin « son jeunemonsieur » monter dans la voiture découverte qui l’attendaitau bas du perron.

« C’est tout de même un joli cœur,pensa-t-elle, et il porte fameusement bien l’habit de rôti !Si ça n’était pas une petitesse de s’attacher aux maîtres, surtoutquand ils sont français, je ne lui souhaiterais pas malchance, moi,à cet amoureux-là ! »

La voiture partit au grand trot. Tardenoisavait dit au cocher en prenant place sur le siège :

– Rue Culture-Sainte-Catherine, n° 5. Bontrain !

Georges, comme on le voit, avait fait beaucoupde chemin pour revenir à peu près à son point de départ. Il étaitdix heures moins le quart quand il passa devant l’horloge éclairéede Saint-Paul, et un regard jeté dans la rue Pavée lui montra lesgroupes de curieux obstinés stationnant fidèlement aux abords de laForce, dont la grand-porte, refermée, ne laissait plus passer aucunbruit.

Tous les gens qui s’occupaient, ce soir, de larécente évasion de Clément-le-Manchot, n’étaient pas, du reste, ruePavée.

Chez les Jaffret, où les témoins du contrat demariage de mademoiselle Clotilde étaient maintenant rassemblés encérémonie, il ne manquait au salon que le fiancé lui-même,Mme Jaffret et M. Buin, dont l’assistancedéplorait de bon cœur la mésaventure.

L’absence du malheureux directeur n’était quetrop excusée. Celle du fiancé s’expliquait moins, et maître IsidoreSouëf, qui avait par état la religion de l’exactitude, s’était déjàpermis de consulter sa montre plusieurs fois ostensiblement.

Quant à Mme Jaffret, on étaitvenu tout simplement l’avertir que quelqu’un demandait à luiparler.

Ceci arrivait souvent.

Adèle ne se gênait jamais pour planter là seshôtes.

Une singularité de la maison Jaffret, c’estque le mari avait un cabinet qui était occupé par la dame.

Elle s’entendait en affaires et lesaimait : le bon Jaffret, entraîné par l’innocente affectionqu’il portait aux petits oiseaux, donnait volontiers sa démissionde chef de la communauté en faveur de la forte Adèle.

Ce fut dans ce cabinet qu’on introduisit lequelqu’un qui était venu demander Mme Jaffret, etAdèle vint l’y rejoindre au bout d’un instant, plus ridée et plusvieille qu’à l’ordinaire, dans la magnifique toilette d’apparatqu’elle avait endossée pour la signature des conventionsmatrimoniales.

Ses cheveux gris étaient coiffés « par leperruquier » avec beaucoup de soin, et elle portait unéventail.

Nous connaissons celui qui attendait sous lenom de M. Noël ; mais Adèle, en entrant, le salua d’unautre nom :

– Ah ! c’est vous, mon Piquepuce,dit-elle de sa voix aigre et méchante, vous avez fait de la bonnebesogne, aujourd’hui ! Venez-vous chercher votrerécompense ?

– J’ai travaillé juste comme on m’avaitdit de travailler, répondit M. Noël d’un ton bourru, je veuxêtre payé comme on m’a promis que je serais payé. Ce n’est pas mafaute si la mécanique était mauvaise.

Adèle le regardait de travers, ilcontinua :

– Tout ce qu’on m’a commandé de faire, jel’ai fait, à preuve que je viens de mettre le feu sous le hangarpour brûler l’échelle des maçons qui, sans ça, aurait cassé le coud’un malheureux demain matin, et, alors, on aurait bien vu qu’elleétait sciée d’avance en deux endroits. Le prisonnier devaits’évader par le mur de la Vieille-Dette, qui donne sur lesdémolitions, et je vous signe mon billet que le principal trait descie étant donné à plus de vingt pieds du pavé, il ne se serait pasrelevé, le Manchot !

Adèle haussa les épaules etgrommela :

– Vantard et maladroit ! Il fallaitd’abord le déterminer à se servir de ton échelle,imbécile !

M. Noël était assis dans le proprefauteuil du bon Jaffret. Il prit dans sa poche son sac à tabac etse mit à bourrer une pipe, noircie par l’usage, qu’il tenait à lamain depuis le commencement de l’entretien.

Il regardait Adèle en face et n’avait pasl’air trop entamé par ses reproches.

– Merci de vos compliments, madameJaffret, dit-il. Vous savez, ils vous reviennent en plein, je n’enveux pas. J’ai dit au Manchot : « Puisque vous voilàcondamné, qu’est-ce que vous avez à perdre ? Moi, j’ai lafringale de me plonger au fond de tous les plaisirs de Paris, lesdanses, la débauche, la bonne chère et autres, mais je n’en ai pasles moyens pécuniaires. Donnez-moi les fonds pour vivre dansl’ivresse pendant deux ans seulement, avant mon suicide final, etje vous fournis de l’air, toc ! »

Loin de se formaliser, Adèle sourit et sesnarines se gonflèrent.

M. Noël avait allumé sa pipe.

– Deux ans ! répéta-t-elle. Au faitet au prendre ! combien lui as-tu demandé d’argent, Piquepuce,ma bonne ?

– Vingt mille, parbleu ! répondit lefumeur. Ça ne fait pas trente francs par jour, et je n’ai pas lesgoûts de la racaille.

Adèle étouffa un juron qui dut scandaliser sarobe de satin noir. Elle était sérieusement irritée, mais sesdoigts, qui la démangeaient, se tendirent malgré elle versM. Noël.

– Je t’avais dit quinze cents,malheureux ! s’écria-t-elle. Vingt mille ! ça n’a pas lesens commun.

Entre ses doigts frémissants, M. Noël mitle court tuyau de sa pipe, que les vieilles lèvres deMme Jaffret engloutirent aussitôt avec unesensualité gourmande.

– C’est pour mes rages de dents,dit-elle, moitié fâchée encore, mais déjà grimaçant un sourirecaverneux : ça les soulage. Mon Piquepuce, ta pipe est bonne,mais tu as eu tort et tu le payeras tout de même.

Chapitre 13Le scapulaire

 

Mme Jaffret aspiravoluptueusement une douzaine de bouffées, et dit, en rendant lapipe avec un regret évident :

– C’est gala, ce soir, pas debêtise ! On me flairerait.

– Le fait est, répliqua M. Noël,que, pour une ancienne de votre sexe, cette odeur-là ne fait pasbien dans le mouchoir ; mais on pardonne tout aux joliesfemmes, c’est le proverbe. Parlons raison, voulez-vous,Maillotte ? Ce n’est pas moi qui payerai, c’est vous. Je nedis pas que vous manquez de talent, vous autres femmes, et la reineVictoria gouverne bien l’Angleterre ; mais n’empêche que c’estétonnant de voir un jupon dans le fauteuil du colonel. On en cause,et pas mal, à l’estaminet de L’Épi-Scié, là-bas. Les affaires nevont guère, et on rappelle le temps où il faisait jour destrois et quatre fois par semaine… grand jour !

– C’était trop souvent, mon fils,interrompit Adèle : Tant va la cruche à l’eau… Tu sais lereste. Quand j’ai montré le nez pour la première fois hors de montrou et que je vous ai fait pstt ! vous vous êtes couchés àplat ventre. Vous n’en saviez pas long, et l’association était àcent pieds sous terre, hein ?

– Ça, c’est vrai ; mais voilà troisans qu’elle est remontée, et on n’a fait encore qu’uneopération.

– Donne ta pipe. La justice était enéveil, la police avait le diable au corps. C’est bon tout de même,nom de nom, mais la Marguerite va me dépister dès la porte quand jerentrerai. J’ai beau lui dire que ça me réussit pour mes rages dedents…

– Ah ! ah ! fitM. Noël : la Marguerite ! On en cause aussi decelle-là, on se dit : Puisque les grands sont morts, lecolonel, Toulonnais-l’Amitié, le docteur en droit, le comte Corona,et les autres, pourquoi la Marguerite, qui était l’élève deToulonnais, et la chérie du colonel, n’a-t-elle pas pris leScapulaire ?

Ce dernier mot, le Scapulaire, futprononcé du même ton que si M. Noël eût dit « lesceptre », et, par le fait, c’était bien cela, comme nouspourrons le voir. Adèle rendit la pipe avec mauvaise humeur etrépliqua :

– Elle n’a pas le Scapulaire, parce queje l’ai dans ma poche, ma vieille. Sais-tu seulement ce que c’estque le Scapulaire ? Sais-tu ce que c’était que le colonel, cefétiche, par lequel vous jurerez jusqu’à la fin du monde et quis’est moqué de vous pendant quatre-vingts ans sonnés ? Et demoi aussi, c’est certain ! et de lui-même pareillement, cardans le cimetière où il est maintenant, il n’a pas pu emporter letrésor des anciens Habits Noirs, le monceau d’or qui ne tiendraitpas dans les caves de la Banque de France !

Les yeux de la vieille femme brûlaient sousles touffes de ses sourcils gris et l’on eût dit que cet éclatallumait une lueur entre les paupières de M. Noël.

Il baissa la voix pour demander :

– Est-ce vrai que le Scapulaire contientle secret du grand Trésor ? Adèle fut un instant avant derépondre, puis, arrachant pour la troisième fois de sa bouche lapipe de son compagnon, elle dit :

– Mon Piquepuce, écoute voir : vousêtes tous des brutes, et on gouverne les brutes avec des momeries.Si tu avais reçu de l’éducation, tu saurais cela. Quand on veutfonder un peuple, on dit aux vagabonds comme toi : « Jesuis le possesseur d’un grand mystère, ma nourrice était unelouve », ou bien : « Je vais dans la forêt toutesles nuits causer avec la nymphe Égérie. » Eh bien ! cefut un peuple que les Habits Noirs, et même un grand peuple, maparole, qui se répandait comme les juifs, sur toutes les contréesde l’univers. Le colonel Bozzo les amena un jour d’Italie où ilss’appelaient les Veste Nere, et faisaient partie de laCamorra Seconde dont Fra Diavolo lui-même, qui avait été mal pendupar les Français, en 1799, pendant la campagne de Naples, était lechef. Il y a cinquante ans de cela, mais je m’en souviens, ce quine me rajeunit pas… Si je te redemande ta pipe, ne me la donne plusdans mon intérêt. Ça t’amuse-t-il mon histoire ?

– Dame, fit M. Noël, j’attends.Peut-être que vous allez reparler du Trésor.

– Vieil enfant ! tu aimerais mieuxdes contes à dormir debout ! Ah ! tu as raison deregretter le colonel, il en avait toujours de pleins paniers !Quand je le vis pour la première fois, il se donnait cent ans, etil a vécu un demi-siècle après… et une nuit que je pénétrai dans sachambre à coucher pour lui dire que la police rôdait autour de sonhôtel, rue Thérèse, je trouvai son lit vide, et un beau jeune hommebouclant ses cheveux noirs devant une glace…

– Les cheveux du colonel ?interrompit Noël ébahi.

– Les cheveux du beau jeune homme, quiétait le colonel.

– Et comment expliquez-vouscela ?

– Je n’explique pas, mon Piquepuce, jesuis une vieille femme et je bavarde. Si tu racontais mon histoireà l’estaminet de L’Épi-Scié, penses-tu qu’ils tecroiraient ?

– Non, pour sûr !

– Tu vois donc bien que je ne cours pasgrand risque. Et pourtant, c’est vrai comme cette lampe nouséclaire ! Regarde mon cou, ici entre deux rides, c’est lamarque de son stylet, car il voulut me tuer, cette nuit-là, parceque je l’avais vu.

– C’était donc un déguisement, saprétendue vieillesse ?

– Je n’en sais rien. Le Dr Samuel disaitqu’il était le diable.

– Alors, murmura M. Noël, ceux quiprétendent qu’il n’est pas mort peuvent bien ne point setromper.

– Je ne sais pas. J’étais une des troisfemmes déguisées en religieuses qui veillèrent son agonie pourtâcher de surprendre le secret du Trésor. Je l’ai vu mourir, je lejure, vu de mes yeux, et sa tombe est au Père-Lachaise ; maissi quelqu’un me disait que c’est lui qui fait avorter l’une aprèsl’autre toutes nos combinaisons, je le croirais.

Il y eut un silence. M. Noël secoua lescendres de sa pipe. On entendait dans le salon voisin le bruitmonotone et paisible de la conversation.

Mme Jaffret reprit :

– Ils sont là qui attendent, et celuiqu’on attend ne vient pas. Peut-être le colonel l’a-t-il arrêté enchemin. Où en étais-je ? Pour fonder son peuple, le colonelprit la vieille méthode et il fit bien : il s’entoura demystères et de fables, dans lesquels il y avait du vrai pourtant,car j’ai pénétré (il y a longtemps !) dans les caves ducouvent de la Merci que l’association possédait en Corse, au paysde Sartène, et j’ai vu là un monceau de richesses qui eût acheté unroyaume.

– Et où sont-elles passées, cesrichesses ? demanda M. Noël, dont l’émotion altérait lavoix.

Adèle haussa les épaules :

– Où sont les diamants, les rubis, l’or,les billets, les bank-notes, les titres qui emplissaient lacachette de la rue Thérèse[3] ? Jecontinue et je te parle franc, car nous n’avons plus besoin demystère, nous, pour vous tenir : il y a au-dessus de nous tousun mystère qui plane malgré nous, un prestige : le Trésor ducolonel Bozzo. Ça suffit. Nous gardons les anciens mots de passe,Fera-t-il jour demain ? et le reste, mais leScapulaire que ce vieux démon a fait luire aux yeux de votresuperstition pendant un si grand nombre d’années, le fameuxScapulaire de la Merci, contenant le secret des HabitsNoirs, le mot mystique, la grande formule et la clef d’or, ilne renferme rien, il n’a jamais rien renfermé, sinon la suprêmeraillerie du Maître : une parole écrite en vingt languesdiverses, mais n’ayant qu’un seul sens : néant.Tiens,le voilà, le Scapulaire de la Merci, regarde !

Mme Jaffret jeta sur le bureauun cordon de soie muni de deux médaillons qui sonnèrent en touchantle bois. Noël s’en saisit avidement et ouvrit les deux médaillonstour à tour. Ils étaient vides, ou plutôt ils ne contenaient chacunqu’une lamelle d’ivoire taillée en rond, et les deux étaientpareilles, portant inscrits en lettres rouges les mots courts etcaractéristiques qui signifient rien dans toutes leslangues du globe.

– Je ne sais que le français, ditM. Noël en refermant les médaillons. Pourquoi m’avez-vousmontré cela ?

– Pour que tu ne regrettes pas trop lepassé, ami Piquepuce ; pour que tu saches les motifs de notreapparente inaction et que tu les redises, en expliquant les raisonsqui m’ont assise, moi, selon ta propre expression, à la place duPère-à-tous, quand il existe encore des maîtres de l’ancientemps : Samuel et Marguerite, et aussi Comayrol, qui étaitjadis au-dessus de nous. Comprends bien cela : nous n’avonsplus qu’une affaire : le Trésor, et, seule au monde, jepossède un moyen de mettre l’association sur la trace duTrésor.

– Est-ce que les fiançaillesd’aujourd’hui ont trait au Trésor ? demanda Noël.

Adèle l’interrompit d’un geste affirmatif.

– Et l’évasion ?

– Aussi ; tout a trait au Trésor.Rien n’a trait qu’au Trésor. Et maintenant, bonsoir, bonhomme.Voilà mon mystère à moi ; ce prestige-là en vaut bien unautre, pas vrai, et vous me suivrez comme des caniches ! Va tecoucher.

Elle se leva et battit sa robe à coupsd’éventail, en femme qui va faire une grande entrée. Noël n’avaitpoint répondu à son bonsoir. Il la rappela au moment où elle allaitpasser le seuil.

– Excusez, Maillotte, dit-il, je voudraissavoir encore quelque chose.

– Dis vite, alors, et appelle-moiMme Jaffret.

– Est-ce que M. Larsonneur enmange ?

– Nom d’un tonnerre ! repartitAdèle, qui lâcha le bouton de la porte, tu sais pourtant bien queje n’aime pas votre argot ! Demande-moi tout bonnement, dansle langage des gens comme il faut, si ce monsieur est de chez nous.Avec votre patois de coquins, vous battez le rappel des inspecteurset des sergents de ville. Comment dis-tu le nom ?

– Larsonneur.

– Connais pas.

– Alors, restez s’il vous plaît,patronne, nous n’avons pas fini, nous deux.

Il y avait dans son accent quelque chose de sigrave que Mme Jaffret revint sur ses pasaussitôt.

– Cause, fit-elle, on t’écoute.

– Si vous ne voulez plus de notre patois,dit Noël, il y en a d’autres qui le ramassent, et siM. Larsonneur ne mange pas avec nous, il est à table avec cesautres-là. Toc !

– Explique-toi, mon brave.

– Eh bien ! reprit M. Noël, jeprenais ce Larsonneur pour l’âme damnée de M. Buin… il n’estpas avec vous, non plus, celui-là, hé ?

– Ah ! mais non ! répliquaAdèle en riant, il nous faut bien quelques honnêtes gens ausalon.

– Ce Larsonneur était le chien couchantdu directeur et l’épouvantail de tous les gens de la prison…

– Et c’est lui qui t’a coupé leprisonnier sous le pied ? interrompitMme Jaffret.

– Vous le saviez ?

– Non, mais je le devine.

– Vous devinez bien, c’est ce Larsonneurqui a fait l’évasion par la grand-porte, entre les jambes desgendarmes. Vous pensez que je n’étais pas en humeur de le caresser,je me suis donc mis à sa poursuite bien plus encore qu’à celle ducondamné. Je fouillais la cohue, quand j’ai entendu qu’ondisait : « Place Royale, il fait jour ! » J’enai sauté, parce que j’ai pensé tout de suite que c’était une de vosmanigances, et je n’osais plus ni avancer ni reculer, crainte de metrouver en travers de vous. Sans ça, le condamné n’aurait pas étéloin, mais je me disais : « Si je mets les pieds dans leplat, la Maillotte est capable de me faire du chagrin. »

– Pour ça, tu avais raison, dit Adèle, etje t’en ferai si tu oublies de m’appelerMme Jaffret. Est-ce tout ce que tu avais àm’apprendre ?

M. Noël était évidemment désappointé parle peu d’effet que produisaient ses révélations.

– Si ça vous est égal, gronda-t-il entreses dents, tant mieux ! Moi, je croyais que de savoir qu’il ya dans Paris une autre maison de commerce qui se sert de vos trucset de vos marques de fabrique…

– Et pas moyen de l’attaquer encontrefaçon, hé, Piquepuce ? interrompit la vieille en riant.Oui, tu devais croire que j’allais tomber pâmée… Mais laBelle-Jardinière a des tas de succursales, tu sais bien, mongarçon…

– Comment ! s’écria M. Noël,non sans admiration, c’est vous qui aviez monté le coup du vieuxmonsieur et de la dame en noir ?

Maman Jaffret cligna de l’œil d’un airaimable.

– J’en ai monté bien d’autres, mon pauvrebonhomme ! dit-elle. Allumes-en une avant de t’en aller, iln’y a pas de pipe que j’aime comme la tienne, et je vais te donnerton numéro pour passer demain à la caisse. Attends voir que jesache si le marié est arrivé.

Elle entrouvrit la porte qui donnait dans lesalon et demanda :

– Eh bien ? et le princeCharmant ?

Chapitre 14Histoire des Habits Noirs

 

Au temps de leur grandeur, les Habits Noirsétaient régis par la loi salique comme l’ancien royaume de France,et même il y avait quelque chose d’égyptien dans leur gouvernement,car, de l’un et de l’autre côté des Alpes, en France, comme enItalie, c’était toujours un Pharaon qui, pendant plus d’un siècleet demi, les avait conduits à la guerre du brigandage, tantôt dansles gorges de l’Apennin, tantôt dans les rues de Paris. Le Pharaons’appelait le colonel Bozzo-Corona, et ce fameux roi de la nuitavait duré, lui tout seul, autant qu’Henri IV, Louis XIII, LouisXIV et Louis XV réunis.

Il est vrai que la légende laissait entendreque le roi des Habits Noirs, le Père-à-tous (il Padred’ogni) comme on l’appelait, était une espèce de phénix,renaissant de sa propre mort, et que sa vieillesse plus queséculaire devait s’obstiner jusqu’aux dernières heures dumonde.

Beaucoup de soldats, dans la sombre milicedont nous racontons ici la décadence encore redoutable, croyaientfermement à l’immortalité du colonel. Les plus sceptiques pensaientque ce Brama des coquins, chrysalide monstrueuse, subissait dansquelque trou une période d’engourdissement, et qu’on le verraitsurgir, encore une fois, tout d’un coup, comme un diable jaillitd’une tabatière, plus rusé, plus féroce et plus centenaire quejamais.

Quoi qu’il en soit de cette superstition, quiest fréquente dans l’histoire où elle rôde autour des tombeaux depresque tous les grands hommes, nous venons de voir que le sceptredu colonel était, au moins momentanément, tombé en quenouille.

La femme de cet humble et bon Jaffret,vieille, hideuse, ayant entre ses dents noires un trou creusé parle frottement des tuyaux de pipe était reine à la place du banditromanesque et brillant que la légende italienne adore sous le nomde Michel Bozzo ou Pozzo, et qui s’appelle Fra Diavolo au panthéonde l’Opéra-Comique.

Misère de nous ! Quand elles tombent sibas, les grandes institutions feraient mieux de mourir.

Mais il y a plusieurs manières d’êtrereine : la manière russe de Catherine la Grande, et la manièreanglaise de ces dignes dames que les parlements du Royaume-Unientourent de respect et de tendresse, à la condition de ne jamaisrien faire de ce qu’elles veulent.

Adèle Ier, épouse Jaffret, régnaitcomme elle pouvait : d’une troisième manière, qui consistait àpayer comptant chaque jour ses vingt-quatre heures d’autorité, àforce de ruse et d’audace.

Son droit, à elle, n’était ni celui qui vientpar héritage, ni celui que donne l’élection.

Elle s’était insinuée, puis imposée enréunissant les débris épars du Fera-t-il jourdemain ?, en leur apportant une raison de s’efforcer etde vivre. C’était une reine tâcheronne qui travaillait à sespièces.

On nous comprendrait désormais mal, si nous nedonnions ici au lecteur, en quelques lignes, le résumé del’histoire des Habits Noirs.

Nous laisserons de côté, bien entendu, lesdétails, pour ne toucher qu’aux grands traits de la légende.

Au commencement de ce siècle, vers lesdernières années de l’Empire, le colonel Bozzo-Corona, chef de laCamorra Seconde, qui avait si longtemps désolé l’Italie du Sud etla Sicile, fut obligé de passer la mer, après avoir livré plusieursbatailles rangées aux troupes du roi Murat. Ce ne fut pas unedéroute, mais bien une retraite en bon ordre, et l’état-majorentier de la Camorra put se réfugier dans l’île de Corse avec letrésor de la bande, évalué déjà à des sommes fabuleuses.

Avant de quitter l’Italie, le conseil desMaîtres s’était réuni, la nuit dans les ruines du temple de Pœstum,pendant que l’armée encore nombreuse des bandits bivouaquait autourdes colonnades.

Le colonel Bozzo était là avec sa fille, labelle Francesca Policeni, qui commandait l’escadron des guides deCatane.

Les uns disent que Fra Diavolo portait déjà lacouronne de cheveux blancs qui coiffait encore un demi-siècle aprèsla tête vénérable du Père-à-tous ; les autres prétendent quec’était alors un héroïque soldat, donnant au vent des nuits leslongues boucles de sa chevelure noire comme le jais.

Toujours est-il qu’il s’assit dans l’enceintedu temple, sur un fût de colonne brisée, comme Charlemagne aumilieu de ses douze pairs.

Pour plafond, il y avait le ciel d’Italiesuspendant des milliers d’étoiles aux profondeurs de sonazur ; le croissant énorme se couchait derrière lesperspectives lucaniennes, à l’horizon du pays des roses, et, parles entredeux des piliers doriques, on voyait les ombres dessoldats sommeillant ou buvant autour de leurs feux.

– Mes fils chéris, dit le colonel,entouré d’un respectueux silence, nous voilà au bout de notrerouleau. Ce grand bellâtre de maréchal des logis qu’on appelle leroi Murat n’en a pas pour deux ans, c’est certain ; mais nousn’en avons pas, nous, pour deux semaines. Nous sommes acculés entrela mer et les monts. C’est à vous de savoir si vous voulez passerla mer ou gagner la montagne.

– La montagne ! fut-il répondu toutd’une voix.

Fra Diavolo fit un geste caressant.

C’était un ténor, comme vous avez pu vous enconvaincre à la salle Favart. Quand il voulait, il parlait plusdoux que miel.

– La montagne, répéta-t-il, je ne demandepas mieux, mes amis bien-aimés. Je fais toujours tout ce que vousvoulez. Seulement, permettez-moi de vous rappeler que vous êtestrès riches…

Il fut interrompu par un long et joyeuxmurmure où s’étouffait le cri de dévouement et d’admiration :Eviva ! Padre d’agni ! (Vive notrePère-à-tous !)

– Merci, mes colombes, merci, reprit lecolonel. J’espère que votre vœu sera exaucé et que je vivrai encorelongtemps. Vous savez bien que je ne meurs pas souvent… Étant trèsriches, je ne vois pas l’intérêt que nous aurions, vous et moi, ànous enfouir comme des taupes dans quelque trou de l’Apennin où iln’y a ni théâtre, ni corso, ni salon de conversation. Si je pouvaisvous offrir Naples, Rome, ou même Florence, je parleraisdifféremment ; mais dans ces gorges diaboliques, ô mes petitsenfants chéris, comment diable dépenserez-vous votre magnifiquefortune ?

Un des Maîtres ouvrit l’avissuivant :

– Partageons, dit-il, et que chacun ailleoù il voudra.

On prétend que ce Maître-là fut retrouvé lelendemain matin couché parmi les fleurs. Un accident lui avaitcoupé la gorge. Le colonel, cependant, lui répondit :

– Mon fils préféré, tu parles d’oraujourd’hui comme toujours ; mais le destin s’oppose à ce queton conseil soit suivi, du moins pour le moment. Il y a, Dieumerci, beaucoup d’or et d’argent monnayés dans nos caisses, mais leprincipal de notre fortune se compose d’objets sacrés, empruntésaux monastères et même aux cathédrales. À elle toute seule, la trèssainte basilique de Saint-Pierre de Rome nous a fourni plus decinquante mille ducats. Penses-tu qu’il serait facile de réalisertout d’un coup dix ou douze millions de pareilles valeurs enItalie ?

On n’entendit que le chiffre et le vieuxtemple de Jupiter retentit d’un long cri d’ivresse.

Douze millions !

– En conséquence de cette crainte, repritle colonel qui se frottait les mains tout doucement, je me suispermis de prendre ce qu’on appelle des mesures conservatoires. Noscaisses nous ont précédés au-delà de la mer… Ne craignez rien, jeréponds de leur contenu intact, sur mon propre crédit.

– Où sont-elles ? demanda-t-on detoutes parts.

Le colonel envoya des baisers à la ronde, maisil garda le silence.

Et je pense qu’il n’est déjà plus besoin devous expliquer le secret qui fit de cet homme extraordinaire,pendant un si grand nombre d’années, le plus invulnérable et lemieux obéi des souverains.

Dès cette époque, il valait douze ou quinzemillions pour ses sujets.

Plus tard, il eût été difficile, sinonimpossible, de calculer les sommes folles représentées par sa vie.Cela conserve.

Il continua :

– Nous allons suivre, en partie, dumoins, l’avis ouvert par le plus cher de mes fils (celui qui nedevait pas s’éveiller le lendemain). C’est ici que nous devons nousséparer. Liberté complète, chacun agira à sa fantaisie ;seulement, tout le monde est prévenu que le rendez-vous général esten Corse, à trente jours de délai, dans la campagne de Sartène, aucouvent des bons Pères de la Merci, qui nous recevront comme desanges. J’ai sommeil, mes bien-aimés, allons nous reposer.

Le lendemain, deux régiments de l’arméenapolitaine, qui traquaient la Camorra Seconde depuis un mois,firent leur jonction aux ruines de Pœstum, où il n’y avait pluspersonne, sauf le « fils chéri » du colonel Bozzo, quiavait la gorge ouverte.

Les autres Veste Nere étaient rentréssous terre.

À un mois de là, jour pour jour, dans lacampagne de Sartène, les cloches de l’ancien couvent des Pères dela Merci, abandonné depuis nombre d’années, se mirent à tinter versla tombée de la nuit, et quand l’obscurité fut tout à fait venue,les paysans d’alentour purent voir avec étonnement que les vitrauxde l’antique chapelle s’illuminaient.

Quelques bons pères avaient été vus quinzejours auparavant allant et venant le long des quatre lieues quiséparaient le monastère de la ville. On savait vaguement un bruitqui courait, disant que le couvent, occupé de nouveau, allaitrépandre l’aisance sur toute la contrée.

Aussi la joie remplaça bientôt lasurprise ; avant la fin de la soirée, tout le monde connutl’arrivée des bons pères, et les passants se découvrirent enécoutant les chants, sans doute pieux, que laissaient sourdre lesfenêtres closes de la chapelle.

De la piété de ces chants je ne pourrais pasrépondre, pour ma part, car une grande table était dressée dans lanef et les officiers de l’ancien état-major des Vestes Noiresfêtaient là en famille l’heure de la réunion après un moisd’absence. Le festin était présidé par le Père-à-tous, dont lavénérable et douce gaieté se communiquait aux convives.

Le couvent de la Merci occupait une étendue deterrain considérable. Ses cryptes et ses caves pouvaient passerpour de véritables souterrains. Les soldats avaient où festoyercomme les chefs.

Cette nuit-là même, après le repas, il y eutconseil des Maîtres dans la crypte creusée et bâtie sous lachapelle. Nous ne citerons aucun nom parmi ces Maîtres, qui netouchent en rien à notre présent récit. Bien d’autres avaient vécudepuis leur décès, car si le Père-à-tous était immortel, seslieutenants s’usaient très vite : il avait une terriblemanière de les convertir quand ils n’étaient pas de son avis.

À ce premier conseil tenu dans les souterrainsde la Merci, le colonel Bozzo, après s’être félicité de voir encoreune fois autour de lui ses chers et fidèles compagnons, déclaraqu’il était prêt à faire le partage du Trésor entre tous lesmembres de l’association.

Il paraîtrait qu’on ne s’attendait pasbeaucoup parmi des Maîtres à un dénouement si prompt et si loyal,car la joie fut immense et les voûtes de l’église souterrainefaillirent crouler sous les applaudissements.

Nous devons ajouter que cet accès d’allégressefut de courte durée.

Au plus fort des acclamations, on vit lePère-à-tous déplier un parchemin jauni qui était la charted’association, signée par les membres fondateurs de la CamorraSeconde. Les figures aussitôt s’allongèrent.

– Part égale pour tous ! dit lecolonel, voilà notre loi, le dernier de nos hommes a autant dedroits que vous et moi.

– Vous étiez douze et vous étiez Maîtres,quand vous avez réglé cela, dit un des chefs.

– Nous sommes toujours douzeMaîtres : seulement, nous commandons à un peu plus de quatrecents soldats, et d’après nos statuts, le Père-à-tous hérite de seschers enfants qui sont morts.

Il déplia deux autres pancartes dont lapremière contenait quatre cents noms, tandis que la seconde,interminable liste, portait le compte de tous ses « pauvresenfants » décédés. Le nombre des morts était pour le moinsdouble de celui des vivants.

De longues qu’elles étaient, les figuresdevinrent énormes.

Chapitre 15Le colonel

 

Le colonel Bozzo promenait à la ronde sonregard souriant et bénin. Il tenait les morts de la main droite etde la gauche les vivants.

– Vous plaît-il d’examiner ces listes,mes mignons ? demanda-t-il. Les bons comptes font les bonsamis.

Personne ne répondit parmi l’assistanceconsternée.

– Non ? reprit le Père-à-tous, vousavez confiance en moi, comme de jolis enfants que vous êtes !C’est très bien. Alors, faisons un peu d’arithmétique. Je supposeque nous avons douze millions liquides, c’est un joli tas demonnaie, n’est-il pas vrai ? À douze cents parts, cela faitjuste dix mille francs pour chacun.

Il y eut de gros jurons autour de la table duconseil.

– Si je me suis trompé, dit le colonelavec douceur, permis à vous de recommencer le calcul. Ne vous gênezpas avec moi.

Nul ne s’avisa d’accepter la proposition. Lecolonel poursuivit :

– Quatre cents parts pour les vivants,cela donne quatre millions ; à peu près le double pour nosmorts, huit millions qui complètent les douze. Plût à Dieu qu’il mefût possible de rendre la vie à ces chers bien-aimés en renonçant àmes droits, mais comme cela ne se peut pas, je me tiens à la lettredu traité, et je prends ma part.

Chez les membres du conseil, la peurcombattait la colère. Personne ne protesta.

– À la bonne heure ! fit le colonel,qui les regardait toujours en souriant, nous prenons bien leschoses, et nous avons raison, car nous ne sommes pas les plusforts : cette égalité qui vous gêne, vous qui êtes douze, feraplaisir aux autres qui sont quatre cents… Voulez-vous un moyen desortir de là ?

Il s’était redressé d’un brusque mouvement, ettoute sa personne avait soudain changé d’aspect. Son œil fixe etprofond pesa comme une fascination sur ceux qui l’entouraientpendant qu’il reprenait de nouveau :

– Vous ne me connaissez pas encore. Tantpis pour ceux qui auront défiance de moi ! Voulez-vous mapart, je vous la donne : non pas pour que chacun des soldatsdont je suis le général, des enfants dont je suis le père, ait 20000 francs au lieu de 10 ou même 30 000 francs, ou même le double.Ce n’est pas la fortune, cela, et je veux que vous soyez riches,riches comme il faut l’être pour avoir à profusion et à toujourstous les biens de la vie. Vous entendez ? nous parlons àbouche et à cœur ouverts ; assez riches pour commander auxhommes et pour choisir entre les femmes, assez pour jeter l’or àtoutes les passions, assez pour que les prodigalités les plusfolles ne trouvent jamais le fond de votre bourseinépuisable !

Beaucoup de regards brûlèrent, allumés par uneavide crédulité, mais il y en eut trois qui dirent :

– Nous demandons nos 10 000 francs etnotre liberté.

– Sortez, répondit froidement le colonel,vous n’êtes plus d’entre nous. Demain vous aurez votre liberté etvotre argent.

Il quitta la table et ouvrit lui-même la portepar où les trois Maîtres devaient se retirer. Avant de la refermersur eux, il dit entre haut et bas à quelqu’un qui étaitdehors :

– Il fait nuit, mes enfants,éclairez !

Et le lourd battant retomba, étouffant de sonbruit trois plaintes qui n’eurent point d’écho.

Il n’y avait rien sur la table, ni vins, niliqueurs.

Pour porter l’ivresse au cerveau de ceux qu’ilvoulait ivres, cet homme n’avait besoin que de l’étrange éloquencequi coulait à flots ardents de ses lèvres, si froides d’ordinaire,à l’heure où c’était sa volonté de séduire.

Il leur dit ce que Fernand Cortés peut-être etFrançois Pizarre avaient dit aux aventuriers espagnols pour lesentraîner vers l’Eldorado inconnu, ce que les bardes du Nord, bienlongtemps auparavant, avaient chanté aux blonds guerriers quiravirent la moitié de la France et toute l’Angleterre, et,auparavant encore, ce que les chefs barbares criaient aux hordes del’Orient, précipitées sur l’ancien monde, ce poème éternel, cecantique, auquel nul ne résiste : l’hymne de l’or, du vin etde la volupté.

Connaissait-il donc Paris, ce sauvage banditde l’Apennin ?

Mais, Attila connaissait-ill’Europe ?

Non, ils devinent, ils partent, ils arriventcomme l’eau des montagnes devine l’océan immense et s’y précipite,le long des fleuves, s’il y a place, sinon, par-dessus les choseset par-dessus les hommes.

Le sauvage, du haut de sa ruse, avait devinéles mystères de la civilisation et ses excès ; il leur dit, àces grossiers croisés qui écoutaient, l’œil et le cœur en feu, saprédication endiablée, il leur dit les merveilles de cette mined’or, la plus riche de l’univers entier, les prestiges de cetteféerie, les débauches de ce mauvais lieu ; Paris, le faîte dela gloire et le fond de la honte !

L’Italie leur était fermée désormais, il leurmontra ces autres Apennins aux nuits plus sombres, aux jours plusétincelants, où, au lieu de tenir l’affût pendant des semaines pourattendre le passage d’une maigre caravane anglaise, les banditsaffolés ne savent quelle occasion entendre, ni quel pillagechoisir.

De l’argent à monceaux, du plaisir à satiété,et la fatigue supprimée, et le danger anéanti !

C’était la bataille sans armes, où l’adresseremplace la force, et où la main gantée porte paresseusement unebadine au lieu du lourd tromblon des bandits antédiluviens.

Ce soir-là, fut fondée la frérie des HabitsNoirs.

Et, quand le colonel leva la séance, les troisplaces laissées vides par les Maîtres déserteurs étaient remplies.Il y avait un médecin de Paris, un docteur en droit de Paris, etune jolie femme de Paris.

Un seul de ceux-là restait vivant à l’époqueoù se passe notre récit : le médecin Samuel, qui attendait ence moment même au salon de la maison Jaffret l’arrivée du fiancé demademoiselle Clotilde. Tous les autres avaient disparu tour à tour,les Italiens comme les Français, et la plupart très vite, car lecolonel Bozzo faisait une abondante consommation delieutenants.

S’il avait supprimé le danger venant dudehors, il avait gardé intacte sa bonne habitude d’épurer lestementson conseil, dont les membres ne vivaient jamais vieux.

Du moins, avant de mourir, étaient-ils devenusriches, tous ces soldats du mal ? Leur avait-on tenu lesmiraculeuses promesses de la première nuit ?

Oui et non.

Plusieurs d’entre eux avaient mené très grandevie ; mais le fameux partage n’était jamais venu.

L’ancienne Camorra, quittant les solitudes dela Grande Grèce pour envahir les sentiers encombrés de notrecivilisation, s’était transformée du haut en bas ; ses rangsélargis avaient fait d’elle une armée : la plus puissantepeut-être des armées de malfaiteurs qui aient effrayé l’Europemoderne.

Elle avait englobé, cette armée, parmi ceuxqui sont hors la loi, tous les puissants et tous les faibles ;les généraux ne lui manquaient pas plus que les soldats, et legouvernement occulte dont le colonel restait le chef suprêmepossédait ses diplomates, ses légistes, ses grands capitaines.

Il eut un jour, pour ministre des Finances, unde ces hommes qui prêtent des milliards aux rois.

Y a-t-il une fonction d’État qui soitau-dessus de celle dont le signe, but de toutes les ambitions, estle tant désirable et sacré portefeuille ?

Oui, c’est celle dont le signe est lahache.

Du moins, dans le vieux monde, le premier detous les droits attachés à la souveraine puissance était le droitd’avoir un bourreau. Point de couronne sans ce rouge fleuron.

Le roi des Habits Noirs avait bourreau.

À l’issue de ces assemblées sombres où ilfaisait jour à minuit, pour employer la terrible languedes Veste Nere, longtemps après que l’aurore s’étaitlevée, il faisait nuit tout à coup sous le clair soleil.Une voix qui mettait le frisson dans toutes les veines annonçaitcela.

Et alors le géant au visage sinistre,Coyatier, dit le Marchef, dont les voleurs et les assassinseux-mêmes ne voulaient pas toucher la main, paraissait au milieu ducercle des Maîtres : douze visages masqués de noir.

Et une autre voix s’élevait, prononçant cesparoles symboliques :

– L’arbre est sain, il a une branchedesséchée.

– Coupez la branche !ordonnait la première voix.

Le Marchef ne frappait jamais d’un seulcoup.

Derrière Agamemnon, roi d’Argos et de Mycènes,Homère a rangé tout un bataillon de héros immortels ; derrièrele Père-à-tous, il y avait aussi Achille, et plus de deux Ajax, etDiomède, et même le sage Ulysse, représenté par le fameux docteuren droit qui trouva la règle fondamentale de l’association :« Toujours payer la loi. »

C’est-à-dire : « Donner auxtribunaux un coupable pour chaque crime commis. »

Grâce à cette invention d’un infernal génie,non seulement la confrérie restait à l’abri des vengeancespubliques, mais encore elle faisait disparaître légalement sesennemis. Chacun de ses coups frappait deux victimes à lafois : celui qu’on livrait pieds et poings liés à la justice,accablé d’avance sous le poids des preuves savamment préparées.

Je me souviens bien que j’eus un sourire lapremière fois qu’il fut question devant moi de ce mécanisme sisimple et si puissant.

Il m’était expliqué pourtant par unjurisconsulte éminent, qui a laissé de profonds souvenirs aupalais.

C’était à l’époque où le procès dit « desHabits Noirs » éveilla si passionnément la curiosité publique.Le jurisconsulte dont je parle me dit : « Nous ne sauronsrien, parce que les gens qui sont aujourd’hui devant la courd’assises ne savent rien. Ce sont les goujats de l’armée ; jepenche même à croire qu’ils n’appartiennent pas du tout à laredoutable confrérie dont les chefs, à moins d’un hasard favorable,nous donneront le change éternellement. »

On ne sut rien en effet, sinon que le chef dela bande arrêtée était un vulgaire voleur ; ses soldats ni luin’avaient rien de commun avec ceux qui, protégés par leur systèmede compensation, menèrent leur criminelle industrie, tour à tour,en France sous le nom d’Habits Noirs ; en Angleterre sous lenom de Black Coats ; en Italie sous celui deCompagnons du Silence ; en Allemagne enfin où ils portaient lenom de Francs-Rosecroix, pendant près d’un demi-siècle, sans queles tribunaux de ces divers pays pussent les inquiéter une seulefois sérieusement.

Depuis lors, j’ai donné beaucoup de temps etd’efforts à l’étude d’une série de faits qui surexcitaient jusqu’àla fièvre mon désir de connaître à la fin le grand mot de cetteétrange énigme. Je n’ai à ma disposition, pour communiquer avec lepublic, que la forme du roman qui, par elle-même, excite ladéfiance. Assurément, les personnes, dites sérieuses, ne doiventaucune espèce d’égards aux romans ; mais il y a des personnesqui sont intelligentes avant même d’être sérieuses, et j’ai trouvéparmi celles-là des encouragements inattendus.

Mais première affirmation (elle date de loin)relative aux docteurs ès crimes, tenant boutique de moyenspropres à fausser les instructions et à produire l’erreurjudiciaire, avait été provoquée par des renseignements pris aupalais même et à la préfecture de police. Beaucoup l’ont dédaignéeet même raillée, mais un récent procès a prouvé qu’il ne fallaitpas trop hausser les épaules à la pensée qu’un ensemble deprésomptions arrivant à la plus complète vraisemblance peut êtrefabriqué de toutes pièces comme on imite une signature oucomme on falsifie un bilan.

Le hasard a eu bon dos jusqu’ici, et je ne niepas que ses jeux suffisent souvent à égarer notre pauvre justicehumaine ; mais il faut faire aussi la part du criminel talent,de l’industrie diabolique et de la science de malfaire qui, luttantde progrès avec les autres sciences, arrivent de nos jours à deprodigieux résultats.

En ces matières, j’ai étudié longtemps, je nesais pas tout, je puis apprendre encore.

Sous la Restauration et sous le règne deLouis-Philippe, il y avait une inquiétude, une terreur même, malgréle scepticisme étrange de l’administration. Vers l’année 1843, lorsde l’affaire du banquier J. -B. Schwartz, il fut dit publiquementque le bras droit du Maître des Habits Noirs, M. Lecoq de laPerrière (Toulonnais-l’Amitié), n’était autre que le fameux Vidocqlui-même qui avait un pied dans les bureaux de la rue deJérusalem.

La chose certaine c’est que, durant cettelongue période, le nombre des crimes dont on parlait tout bas, etqui n’arrivaient pas devant la cour d’assises, dépassa toutecroyance. Jamais non plus ne furent plus fréquents ces étonnementsincrédules qui courent dans le public à la suite de tant deverdicts, et le prodigieux succès populaire du drame qui mettait enscène le martyre de Lesurque (Le Courrier de Lyon) futcomme un symptôme de l’opinion.

Cependant, aucun soupçon ne s’égara jusqu’àl’illustre bienfaiteur de l’humanité, l’apôtre de la rue Thérèse,le colonel Bozzo, qui prodiguait les millions pour soudoyer sonarmée, tout en élargissant sa réputation de philanthrope ;Lecoq menait un train de prince ; le faux duc de Bourbon, lecomte Corona, la comtesse Marguerite marchaient à la tête de lahaute vie parisienne ; et, à la fin de chaque année, lePère-à-tous, réglé, probe, exact comme un comptable de la Banque deFrance, dressait son inventaire et faisait miroiter aux yeux desassociés le chiffre toujours grossissant du Trésor.

Chapitre 16Adèle Jaffret

 

Il atteignit avec le temps, ce chiffre dufonds social, à des proportions vraiment fantastiques, et, à mesurequ’il grossissait, représentant une montagne d’or, le désir departager grandissait aussi dans la pensée des associés. Beaucoup enmoururent, car le colonel, avec le temps, n’avait pas perdu labonne habitude de mettre en terre ceux qui lui faisaient del’opposition. Rien de plus doucement paternel que sonautorité ; il n’avait jamais que des paroles caressantes pour« ses bons petits enfants » ; seulement, le terribleMarchef avait souvent de la besogne.

Il y avait eu nombre de révoltes danslesquelles ces hommes forts, intelligents, féroces, que nulle pitién’aurait pu arrêter, avaient été joués sous jambe par ce vieillardfantôme, presque diaphane à force de maigreur et que la plus faibledes femmes eût terrassé en le touchant seulement du petitdoigt.

Le colonel garda pendant de longues annéescette vie qui n’avait plus que le souffle et qui ressemblait à uneperpétuelle agonie, mais qui, dans sa faiblesse, concentrait une sigrande somme de puissance que, jusqu’à la dernière minute, aucuneforce humaine ne sut lui résister.

Il mourut enfin ; mais sa volontéobstinée resta vivante. Ceux qu’il avait opprimés et enchaînés soussa loi par l’espoir de l’immense proie à partager ne furent pointses héritiers, et, dans la nuit de sa tombe, il continua de lesrailler impitoyablement, comme il l’avait fait au jour de lavie.

Il avait emporté le Trésor dans l’autremonde !

Après sa mort, l’association frappées’engourdit un instant dans le découragement. Le lien mystérieux serompit : la tête manquait à ce monstre. Pendant plusieursannées, les Maîtres qui survivaient séparèrent leurs efforts,dirigés pourtant vers un but unique : la découverte duTrésor ; et l’armée sans chefs se débanda.

Mais la faim, qui fait sortir le loup du bois,rassembla bientôt quelques débris de la frérie désemparée. Il yavait une organisation toute faite sur laquelle le premier venupouvait mettre la main. Un jour, la forêt de Paris tressaillitjoyeusement jusqu’au fond de ses ombres. Une bonne nouvelle couraitde hallier en hallier : le Fera-t-il jour demainressuscitait de son mortel sommeil.

Ce n’étaient plus les Habits Noirs. Il faut unsang nouveau pour rajeunir les institutions vieillies. C’était labande Cadet qui naissait.

Il est dans ces pays ténébreux qui sontl’antipode de nos resplendissants boulevards, dans cette barbariequi est l’envers de notre civilisation, des gloires que nous neconnaissons pas ou du moins dont nous ne soupçonnons pas l’étonnantprestige.

Les coquins que les débats judiciaires,trompetés par l’émulation des journaux, font célèbres pour nous, nesont parfois que des doublures sur le grand théâtre du crime.

Ils se sont laissé prendre d’abord :mauvaise note. Ceux qui ne se laissent pas prendre valentévidemment mieux.

Le plus souvent, on peut les ranger dans lacatégorie des solitaires comme Tropmann, ou bien, comme Lacenaire,dans le rang des excentriques, opérant à l’aide d’un petit nombrede complices. Ils aiment le bruit, les débats leur en donnent etils s’en vont contents. Ne les prenez pas pour des hérossérieux.

Ou tout au moins tarifez-les comme vousferiez, s’il s’agissait du commerce des nouveautés, pour tel petitmarchand famélique, mis en face de ces écrasantesentreprises : les magasins du Bon-Marché ou du Louvre.

Il y avait quelque part dans le sous-solparisien, mais nul ne savait où (surtout la police), un solidegaillard, condamné à mort cinq fois par contumace et qui se portaitbien.

Voilà un homme !

Celui-là n’avait jamais donné des lambeaux desa biographie aux reporters. Il se cachait avec une adresse quitenait de la sorcellerie et vivait en bon bourgeois, disait-on,avec ses cinq condamnations dans sa poche. Il avait« servi » sous le colonel.

Celui-là était vraiment célèbre en Sauvagie,le mystérieux pays, situé à cent pieds sous les caves, où rampe lepublic d’élite capable d’apprécier à sa juste valeur la réputationd’un assassin.

Les tours légendaires qu’il avait joués à lajustice lui donnaient le droit de rire en haussant les épaulesquand on parlait des héros imbéciles dont la vogue se fait par laGazette des Tribunaux.

– On ne parlera jamais de moi, disait-il,pas si bête !

Personne ne savait au juste son âge, car il yavait des années qu’il vivait entouré d’un mystère impénétrable,dévoilant son existence seulement par le mal qu’il faisait.

Dans les mers du Nord, on dit que la baleinepeut vivre longtemps sous l’eau, mais qu’il lui faut enfin remonterà la surface pour respirer. Alors, sur le dos énorme de l’océan,une tache d’écume apparaît au loin et les harponneurs se hâtent.Quand une tache rouge apparaissait dans la mer de Paris, la justiceet la police forçaient de rames.

Mais la baleine est partie souvent quand lesharponneurs arrivent. Quand la police et la justice arrivaient,l’une pressant l’autre, Cadet-l’Amour avait toujours fait leplongeon.

C’était la moitié de son nom : ils’appelait Tupinier, dit Cadet-l’Amour a cause de ses succès auprèsdes dames. Il était laid, méchant, poltron homme contre homme, maisd’une bravoure fabuleuse sur le champ de bataille du crime. Malgréson âge, on le disait capable d’en remontrer à Auriol pourl’agilité.

Pour la finesse, il valait feu Talleyrand.

Tel était l’homme dont le nom populaireservait de raison sociale au Fera-t-il jour demainessayant de renaître de ses cendres. Bandit de bas lieu, soldatd’action, ayant mis toujours lui-même « la main à lapâte », il commandait aux anciens Maîtres dont quelques-unsétaient assis aux premiers gradins de l’échelle.

Il s’était imposé en promettant deuxchoses : trouver le Trésor de la Merci, faire un choix parmiles affaires entamées du vivant du colonel, et suivre les bonnes entravaillant au jour le jour pour faire vivre l’association.

Et l’association vivait.

Mais le mystère, qui autrefois entourait lePère-à-tous n’était rien auprès des précautions infinies queprenait Tupinier, dit Cadet-l’Amour. Ses commandements partaientd’un nuage. On ne l’avait jamais vu. Les uns disaient qu’iltransmettait ses instructions à Adèle Jaffret, mais comment ?Les autres, allant plus loin encore, prétendaient que l’associationse parait du nom célèbre de Cadet, comme certaines bandesindustrielles achètent, dit-on, le titre de duc, le nom d’ungénéral, d’un ancien ministre ou sénateur, pour illustrer leurconseil de surveillance.

Tupinier, selon ces derniers, était bien tropmadré pour se fourrer dans une pareille galère.

Quoi qu’il en fût, par délégation ouautrement, cette vieille femme aux allures singulières, AdèleJaffret, avait tous les dehors de l’autorité aussi bien dans sonménage que dans le conseil, et les membres de la frérie restauréene connaissaient pas d’autre commandement que le sien.

On doit penser, en considérant ses grandeursnouvelles, que la vieille Adèle, femme d’un simple comparse dans lalugubre comédie du passé, ne devait pas être à son aise sur cetrône, occupé jadis par le colonel Bozzo.

Elle s’y tenait pourtant, mais ce n’était passans peine, et, certes, son autorité ne ressemblait point à cellede l’ancien Père-à-tous.

Ce n’était pas non plus la premièrevenue ; une femme de capacité ordinaire, je dirais aussi bienun homme, eût perdu la tête cent fois pour une au milieu descomplications qui l’entouraient. Elle connaissait les affaires etla vie beaucoup mieux qu’on n’aurait pu l’attendre de la compagnedu bon Jaffret. Il y avait même en elle, à de certaines heures,comme un souvenir de grandes manières oubliées et de nativesdistinctions qui contrastaient singulièrement avec ses habitudesactuelles.

Mais, nonobstant cela, en apparence du moins,elle régnait plutôt par l’adresse que par la force ; son rôleétait la lutte constante, même vis-à-vis des subalternes commeM. Noël dont elle n’acceptait les renseignements qu’à lacondition de paraître mieux informée que lui : preuve defaiblesse.

Nous les avons laissés ensemble tous les deuxdans le cabinet de M. Jaffret, M. Noël allumant sa pipe,Adèle entrouvrant la porte du salon pour demander :

– Eh bien ! et notre princecharmant ?

Il lui fut répondu par maître Isidore Souëf enpersonne et d’un ton de mauvaise humeur très accentué :

– J’ose dire que la conduite du futurépoux laisse à désirer au point de vue des convenances. Il est enretard de trente-cinq minutes.

– Alors, repartit Adèle bonnement, jepeux achever mes petites affaires. Vous me préviendrez quand onaura besoin de moi.

Et elle referma la porte. En revenant à sonfauteuil, elle dit avec le plus grand calme :

– Maître Souëf est comme le directeur dela prison, il nous embaume de son odeur de bon bourgeois. Nous enavons d’autres.

Personne assurément n’eût deviné l’émotion quelui avaient causée les dernières paroles de Noël dénonçant unecontre-association qui semblait vouloir la combattre avec sespropres armes. Elle fuma de nouveau, mais en se jouant etmodérément. M. Noël lui dit :

– Ça n’a pas l’air de vous inquiéter, leretard du prince Charmant ?

– Mon fils, répliqua-t-elle, c’estarrangé comme une machine à tricoter les bas. Si tu as occasion,regardes-en une de près et vois fonctionner tous les petitsaffiquets qui la composent. Ceux qui ont inventé la chose étaientdes gens d’esprit, mais, nous autres, nous n’avons plus qu’àtoucher la manivelle et à regarder marcher. Je savais que le princeserait en retard, comme je sais pourquoi le prince est en retard.L’affaire est jolie, et je t’en signe mon billet, elle est jolimentmenée… Dis, bonhomme, tu me plais, veux-tu passer ton examen pourune bonne place qui est vacante ? On est de vieux amis, toi etmoi, mon Piquepuce, et tu peux faire mieux que d’être toujours unsimple pousse-caillou au régiment des taupes, farceur !

– Quelle place et quel examen ?demanda M. Noël ; faudrait-il quitter laprison ?

– Au contraire, tu aurais l’emploi de ceM. Larsonneur qui t’a escamoté Clément-le-Manchot. Tu sais, nete fais pas de mal : il y avait quelqu’un qui ne voulait pasque tu réussisses.

– Vous ?

– Non.

– Il y a donc quelqu’un au-dessus devous ?

– Savoir ! prononça la vieille avecemphase. Ne sois jamais trop curieux avec moi, ça ne te porteraitpas bonne chance… Y es-tu ?

– Tout de même. Examinez.

– Eh bien ! vide ton sac au sujet deceux qui t’ont soufflé les deux ans de noces et festins que tucomptais te payer avec les vingt mille francs du condamné. N’oublierien, c’est pour voir si tu en sais aussi long que nous.

– Bon. Alors, tout était sens dessusdessous dans la cour, et le directeur s’arrachait les cheveux enpleurant qu’il était déshonoré…

– Passe !

– J’ai cru d’abord que tout le monde dela voiture et aussi les gendarmes en étaient, tant ça me semblaitdrôle que le Manchot se fût évanoui comme ça. Un des gendarmes meconta la chose de la boîte d’imprimés. C’est connu, mais pas bête.Du reste, ça n’a pas servi beaucoup, tant les trucs étaient biengraissés et nombreux. Il y en avait un tous les dix pas, et je suissûr qu’entre la rue Pavée et la place Royale, ils étaient plus decinquante figurants qui travaillaient pour le nouveau Fera-t-iljour demain… ou l’ancien, puisque vous dites que c’est la mêmechose. La femme avec un voile était le condamné, comme de juste, etle vieux monsieur était Larsonneur, ou bien… tiens, cetteidée ! Toc ! ça m’est venu tout raide ! C’étaitpeut-être vous !

Maman Jaffret tressaillit si violemment queM. Noël resta tout interdit à la regarder.

– Est-ce que mes pieds sont dans leplat ? murmura-t-il d’un air moitié craintif, moitié content,en examinant Adèle Jaffret du coin de l’œil.

– Animal ! répliqua la vieille quiétait déjà remise de son trouble et qui s’efforçait à rire, tum’amuses avec tes bêtises. Comment veux-tu qu’on me prenne pour unhomme, moi !…

– Dame…, commença M. Noël.

Mais il s’interrompit brusquement etajouta :

– Au fait, c’est juste, ça ne se peutpas, rapport à vos deux grains de beauté qui sont detaille !

Malgré la maigreur musculeuse de son cou, lavieille avait en effet, sous la soie de son corsage, une paire decontours formidables.

– Vas-tu me manquer de respect,maintenant ! gronda-t-elle avec une colère comique. J’ai tortde me familiariser avec toi, mon Piquepuce, tu n’es pas quelqu’unde comme il faut.

Il y avait dans ses mains, quoi qu’elle fît,un imperceptible tremblement, mais son visage était tranquille.M. Noël l’examinait du coin de l’œil, il dit :

– Faut croire que c’étaitM. Larsonneur tout de même. D’ailleurs, vous allez bien voirque le gredin a du talent. Attention, voilà l’histoire :

Chapitre 17Rue de Bondy

 

Ce n’était pas un conscrit que ce Noël, et lenom de Piquepuce, que lui donnait de temps en temps Adèle, avait sacélébrité à l’estaminet de L’Épi-Scié. Il avait fort bien remarquél’émotion subite de la patronne au moment où, battant les buissonsau hasard, il risquait l’hypothèse que le vieux monsieur, principalcomplice de l’évasion, et Adèle elle-même pouvaient bien être uneseule et même personne.

Il s’était dit dans la logique de sonmétier :

– Elle aura fait un mauvais coup en vieuxmonsieur, puisqu’elle ne veut pas qu’on la voie dans cerôle-là.

Mais il avait servi assez longtemps sous lesordres de Toulonnais-l’Amitié, qui était Vidocq ou son ombre, pourne pas connaître le danger de trop savoir, et d’ailleurs il prenaitson « examen » fort au sérieux.

En ceci, du moins, Mme Jaffretavait réussi à le tromper.

Il raconta donc dramatiquement, et en hommequi a conscience d’avoir accompli un beau trait, sa course à lapoursuite du fiacre le long du boulevard. Il ajouta même quelquesincidents propres à relever l’intérêt de l’aventure.

– Dire que je ne courais pas un peu aprèsce méchant drôle de Larsonneur, confessa-t-il, ce serait mentir,mais enfin, l’idée de vous être agréable y était aussi,parole ! Du Pas-de-la-Mule à La Galiote il y a une jolietrotte, pas vrai, quand on va d’un train à rattraper les citadines,eh bien ! en passant devant L’Épi-Scié, j’étais aussi fraisqu’au départ.

« Voilà que tout d’un coup, un peu avantle petit Lazary, j’aperçois un sapin qui file en tigre, et allongepresque aussi vite que moi. Bon ! pas besoin qu’on me donne ducoude dans les côtes pour m’avertir ; je vois que j’ai monaffaire, mais en même temps, j’ouvre l’oreille et j’entends qu’ongalope derrière moi, et que ce n’est pas des quadrupèdes ! Jeforce de vapeur. Juste devant la Gaieté où l’on jouait laCiterne de l’Estrapade, plusieurs marchands decontremarques m’accostent et me demandent si je veux pleurer pourcinq sous. Ah ! la chose était bien montée ! Si c’estvous, patron, mes compliments !

« Le fiacre était si près que j’aurais pum’accrocher à ses ressorts par-derrière. J’envoie promener mesvoyous qui, au lieu de me lâcher, m’entourent. Je discerne le cas,j’en passe trois à la jambe, et aussitôt qu’ils sont par terre, jepique un élan…

« Mais je vous dis que c’était organisé àla papa.

« – Bêta ! qu’on me crie dansl’oreille, tu ne vois donc pas qu’il faitjour ! »

« Trois grands gaillards, peut-êtrequatre, étaient sortis de dessous les pavés, et v’lan ! je m’ycouche, moi sur le pavé, avec un coup de merlin qui enfonce monchapeau jusqu’aux épaules…

« Pour bien donné, il était biendonné ! parole !…

Sauf un peu d’exagération et la mise en scènede huit ou dix assaillants au lieu de deux, nous n’aurons que deséloges pour l’exactitude du récit de M. Noël.Mme Jaffret l’écoutait avec une placidité quin’était pas exempte de moquerie, mais, sous cette indifférenceaffectée, elle ne perdait pas une syllabe.

– Ça vous est égal à vous, repritM. Noël, moi pas : c’est un chapeau de perdu. Je me suisrelevé comme j’ai pu. J’en connais qui auraient été se coucher,mais je ne suis pas de cette étoffe-là. On jouait la poule àL’Épi-Scié ; c’était tentant, nix ! moi, quand j’aiquelque chose dans la tête… J’ai laissé mon chapeau pour comptedans le ruisseau, j’ai rabattu et mêlé mes cheveux et j’ai plié maredingote sous mon bras.

« Rien que ça, voyez-vous, me déguisemieux qu’un costume de Turc, parce qu’on est habitué à me voir tiréà quatre épingles.

« Je me disais : le fiacre est àtous les diables, mais en flânant devant les théâtres, je pourraisbien repincer mes marchands de contremarques.

– Eh bien ? fit maman Jaffret quibâilla largement. Abrège un peu voir, tu m’ennuies.

– Eh bien ! ça n’a pas manqué,répondit M. Noël. Voilà qui va vous réveiller : sous leThéâtre Historique, j’ai avisé un gaillard à épaules carrées qui neportait pas bien sa blouse et qui causait avec un galopin de maconnaissance. Ils riaient, les sans-cœur ! L’un étaitM. Larsonneur en propre original, l’autre Clampin, ditPistolet…

– L’ancien moucheron de l’inspecteurBadoit ! interrompit Adèle.

– Juste ! ça vous repince,patronne ? Il s’était glissé à L’Épi-Scié dans le temps maisil n’ose plus y venir.

– Et tu as entendu quelque chose de leurconversation ?

– Pas seulement un traître mot. Quandceux-là causent en plein air, ils ont des yeux tout autour de latête, et je n’avais garde de m’approcher.

– Eh bien, alors… ? commençaAdèle.

– Attendez donc ! J’ai tourné, je mesuis mis derrière le monde… je vous dirais bien que j’ai cruentendre une fois votre nom…

– Mon nom ?Mme Jaffret ?

– Non, l’autre, la Maillotte… Mais jecraindrais de me tromper.

– J’ai idée que tu aurais raison, monPiquepuce, fit la vieille qui le regarda fixement.

Sous l’éclat de ces yeux ronds comme ceux d’unhibou, Noël ne se troubla point.

– Vous savez, dit-il, j’y vas de bon jeu.Si je voulais broder, j’aurais de la marge, car vous n’iriez pasdemander ce qu’il en est à Pistolet ou à M. Larsonneur…

– Est-tu sûr de cela ? prononçafroidement Adèle.

– En tout cas, allez-y, ça m’est égal… Aubout de quelques minutes, ils se sont mis à circuler, je les aisuivis. Ils ont passé derrière le Château-d’Eau pour prendre la ruede Bondy et sont entrés dans le grand hôtel qui est en face del’Ambigu. J’ai couru à la porte cochère et j’ai entendu ceci sousla voûte : « C’est lui qui paye… »

– Lui, qui ?

– Et qui paye quoi, pas vrai ? Jen’en sais rien, mais je n’ai pas tout à fait fini, vous devinerezsans doute mieux que moi. Ils disparurent sous la voûte à droitepar une porte qui me sembla donner entrée dans l’appartement durez-de-chaussée. J’allai tout de suite à la fenêtre, sur la rue.Elle était éclairée faiblement derrière des persiennes closes, etles châssis restaient ouverts, car j’entendis presque aussitôtaprès une voix qui disait distinctement : « Faitesentrer… »

Adèle avait beau faire, c’était plus que de lacuriosité qui flambait maintenant dans son regard.

– Ça commence à vous amuser ?demanda M. Noël. C’est malheureux que mon rouleau est presqueau bout. Les autres entrèrent. Je reconnus très bien leurs voixquand ils dirent : « Comment que ça va, monsieurMora ? »

– M. Mora ! répéta Adèle, c’estla personne du rez-de-chaussée ?

– Je ne sais pas. La personne durez-de-chaussée ne disait rien ou causait très bas, car je n’ai pusaisir une seule de ses paroles. M. Larsonneur a dit :« C’est fait ! » On a compté de l’argent, puisM. Larsonneur toujours a repris : « Il paraît que lepetit est sur la piste du marbrier. »

Adèle s’agita dans son fauteuil. Elle étaittrès pâle et gronda d’une voix changée :

– Que veux-tu qu’on fasse de toutes cesbêtises-là ?

– Moi ? ce qu’il vous plaira,répondit M. Noël. On peut couper le reste, si vous voulez.D’ailleurs, nous sommes tout au bout. J’entendis la personne del’intérieur parler pour la première et la dernière fois. Elle ditd’une petite voix doucette : « Fermez voir la fenêtre, jecrains les courants d’air… »

– Le docteur Abel a une forte voix !murmura étourdiment Mme Jaffret.

– Ah ! ah ! fit Noël en riant,ce n’était pas le docteur. Je savais d’avance que le docteur AbelLenoir demeure dans cette maison-là, puisque c’est moi qui vousl’ai appris, mais son appartement est au premier étage sur lejardin.

– Alors, la petite voix est à ceM. Mora ?

– Attendez ! J’oublierais cedétail : au moment où la fenêtre se refermait, je suis sûrd’avoir entendu le nom de la rue où nous sommes et le numéro devotre maison.

– Qui parlait ?

– L’ancien moucheron de lapréfecture : celui que M. Larsonneur appelle « lepetit » et qui est « sur la trace dumarbrier… » ; je ne pourrais rien certifier parce que lebruit de la fenêtre est venu au travers, mais je crois avoirentendu encore un autre nom…

– Lequel ?

– Cadet-l’Amour.

Mme Jaffret ne broncha pas,cette fois, et haussa franchement les épaules :

– Cadet-l’Amour est loin, dit-elle, s’ilcourt toujours !

M. Noël fut un peu désappointé. Il avaitcompté sur un effet.

– La plus belle fille du monde,commença-t-il, ne peut pourtant donner que ce qu’elle a !…

– Et tu n’as pas grand-chose, monsieurPiquepuce, dit la vieille sèchement. À qui la petitevoix ?

– Peut-on dire ce qu’on pense ?

– Pourquoi pas’?

– Eh bien ! il y avait autrefois unepetite voix qui ressemblait à celle-là, prononça tout basM. Noël, et qui s’entendait pourtant de bien loin. Ellefaisait peur, c’est certain, mais comme tous ceux qui l’écoutaients’étaient donnés depuis longtemps au diable…

– Assez ! interrompit Adèle, quiriait maintenant sans affectation. Tu te ferais refuser à tonexamen, rien qu’avec cette bourde-là. Bonhomme, les morts nereviennent pas : c’est la seule chose certaine en ce monde.J’étais à l’enterrement du colonel, et je l’ai vu mettre en terre…Va te coucher. On n’est pas mécontent de toi. Tiens, voilà dixlouis pour avoir manqué l’évasion du Manchot, bonne nuit.

M. Noël sortit la tête basse. Endescendant l’escalier, il pensait : « Je ne sais pas sila vieille diablesse mène tout, ni quel jeu elle joue. J’ai l’idéeparfois qu’elle a le colonel dans son armoire et la police dans sapoche ! »

Aussitôt après son départ,Mme Jaffret se mit à arpenter le cabinet à grandspas. Sur sa figure de vieil oiseau de proie, il y avait de lamoquerie, mais aussi de l’embarras. Elle ouvrit un placard, situé àgauche de la cheminée, derrière le bureau et qui était plein depapiers respectables. Elle y prit une bouteille et un verre àmadère, qu’elle emplit consciencieusement jusqu’au bord.

Elle l’avala d’un de ces traits courts etpuissants que les amateurs expriment par ce verbe« siffler ». C’était de l’eau-de-vie.

Les gens les plus communs peuvent siffler leurpetit verre, mais il faut être quelqu’un pour siffler un verre àmadère aussi proprement.

– Ça s’arrangera, ça s’arrangera,dit-elle en refermant son armoire, pourvu qu’ils ne voient pas queje n’y connais goutte ! J’ai mon trou comme les anguilles, etsi les choses se gâtent, je m’y fourre, bonsoir ! Allons voirles gens de la noce.

Elle reprit son éventail, fit bouffer les plisde sa robe et ouvrit pour la seconde fois la porte du salon où setenait « la famille ».

Ce n’était pas celui où nous avons pénétrédéjà quelques heures auparavant et par les fenêtres duquel onvoyait la prison de la Force au-delà des démolitions.

La pièce où nous entrons était plus vaste etla vétusté du mobilier y prenait un aspect de grandeur.

Ce quartier du Marais dont les hôtelsdécouronnés appartiennent maintenant à l’industrie, renferme encoredes trésors en fait de « bibelots ».

Les meubles du salon où nous entrons et quiavait quatre fenêtres, n’étaient pas des bibelots. Le propre dubibelot est d’avoir été vendu et acheté. Ici, les fauteuilsvénérables recouverts de très belles tapisseries fanées, lestentures, les tableaux et les cuivres étaient chez eux. Ils avaientvécu et vieilli là.

Cette pièce, dans la maison Jaffret,ressemblait à une chapelle où on aurait mis des reliques.

La pendule surtout, représentant un écusurélevé et supporté par deux sauvages armés de massues quiflanquaient le cadran émaillé rouge et or, était une œuvre de hautgoût et de grande valeur. L’écusson portait « écartelé aupremier et quatrième d’Angleterre, au second d’Écosse, au troisièmed’Irlande, chaque quartier barré par la brisure de bâtardise – quiest Fitz-Roy – et sur le tout, en cœur, d’azur au soleil rayonnantd’or qui est Clare. »

Les deux devises de la couronne d’Angleterrecouraient, l’une au-dessus, l’une au-dessous du grand écu :« Dieu et mon droit » « Honni soit qui mal ypense ». Autour de l’écusson central s’enroulait la deviseparticulière des Fitz-Roy de Clare : « Claros anteclaros ».

Ces armoiries, répétées partout étaientsculptées au-dessus des portes et brodées au dossier desfauteuils.

Chapitre 18Salon Jaffret

 

Et en vérité, la grave assemblée au milieu delaquelle s’introduisait Mme Jaffret, portant hautdans sa robe de moire et, maniant résolument son large éventail, nejurait pas trop avec ces fiertés héraldiques. Le blason des bâtardsdu dernier roi catholique de l’Angleterre n’avait pas à se voilerdevant la réunion moitié noble, moitié bourgeoise qu’ilprésidait.

Il n’y avait là-dedans que le maître du logis,le pauvre bon Jaffret des petits oiseaux, pour avoir l’air d’unintrus.

Les autres faisaient bien. Tout le mondeconnaît la belle tenue du notaire, pris en général ; il estmeuble meublant au sein des chaumières comme dans les palais, mêmequand l’âge ou quelque joli trait de dévouement n’a pas encore faitfleurir à sa boutonnière la rose de l’honneur.

Or, maître Souëf (Isid.) était décoréabondamment. On eût taillé un nœud de cravate dans l’ampleur de sonruban rouge. De plus il possédait une physionomie qui mariait avecun rare bonheur l’innocence de l’enfant de chœur à la mystérieusemajesté qu’on prête aux pontifes de la religion druidique. Sescheveux blancs auraient honoré Charlemagne dont la tombe se voit àAix-la-Chapelle, son linge éblouissait jusqu’à lafascination ; bref, tout en lui (même le coton qu’il avaitdans les oreilles) imposait à la fois l’amour et le respect.

Or, remarquez que de tels notaires ne sont pasrares. Parmi nos confrères il en est qui ont insulté parfois lenotariat. Je les désavoue du haut du culte attendri que j’ai voué àces fonctions lucratives, dont le nom est synonyme de décence, depropreté, de discrétion, et qui ne mènent plus jamais au bagne,quoi qu’en dise la calomnie.

Le bagne a d’ailleurs été supprimé.

J’ai placé maître Souëf le premier parce qu’ilétait le plus beau, mais les autres hôtes du salon Jaffret avaientaussi leur valeur. Le Dr Samuel était là : sévère élégance,laideur puissante et transfigurée par le succès. Il atteignaitalors à l’apogée de la vogue qui mit à ses pieds pendant dix ans letroupeau des malades nobles et millionnaires.

Nul n’avait, nul n’a jamais eu le secret desdissipations étranges qui engloutissaient les gains énormes de cethomme. Il vivait en stoïcien, il touchait par an les émoluments dequatre ministres, la Bourse ne connut jamais de joueur plus heureuxque lui, et il courait après dix écus comme un clercd’huissier.

Auprès de lui était une des reines de lagrande vie parisienne, sa cliente et son amie,Mme la comtesse Marguerite du Bréhut de Clare, dontnous avons déjà plusieurs fois prononcé le nom.

Il faudrait un volume pour raconter, même enabrégé, le prodigieux roman qui fut l’histoire de celle-là[4]. Nous dirons seulement qu’à la suited’aventures où sa vaillance et son génie l’avaient servie bien plusencore que le hasard, partie d’un niveau inférieur à la pauvretémême, elle s’était élevée lentement, laborieusement, frayant saroute d’un bras vigoureux, mais impitoyable, monnayant son espritcharmant et sa beauté sans rivale jusqu’au jour où elle étaitentrée par la bonne porte, dans cette maison quasi royale de Clareen épousant le Breton Joulou du Bréhut.

Son ambition n’était pas encore assouvie.

Assise plus haut, elle voyait plus de choses,et tout ce qu’elle voyait, elle le voulait.

Elle tenait le haut bout dans ce salon où lesnobles souvenirs abondaient, mais où l’élément bourgeois avaitaussi sa place, comme elle l’eût tenu dans le plus fier hôtel de larue de Varennes. Celle-là était grande dame par grâce supérieure,comme on est poète en dépit de tout, quand Dieu le veut.Incessu patuit dea, disait déjà Virgile, qui nesoupçonnait pourtant pas encore le faubourg Saint-Germain.

Pourquoi nier le charme puissant desdéesses ? Vous avez tous vu dans ces orgueilleux équipages,dont les chevaux dansent la pavane le long de la rue du Bac, desduchesses qui auraient gagné cent pour cent à changer de tournureavec leur cuisinière, et vous vous êtes dit : « Larace n’est qu’un mot. »

Ce n’est pas vrai. Le mot recouvre une chosesplendide, mais rare.

Certes, je connais aussi bien que vous lafemme d’un duc qui est vilaine depuis la plante de ses pieds platsjusqu’à la racine de ses rudes cheveux ; elle ne sait nimarcher ni parler ni sourire, sa voix est commune, son ton désolantet la façon blasphématoire dont elle porte la toilette des joliesfait songer à ces farces de Londres où la grosse gaieté anglaiseaffuble de soie et de velours la femelle du sanglierdomestique.

Je ne dis pas non, mais voyez auprèsd’elle : voici quelque chose de digne et de riant, une de cesfiertés françaises, si hautes et si gaies qu’on en a le cœurépanoui. J’ignore le titre qu’elle porte celle-là : moi je lanommerais la reine. Tout le monde l’adore, même ceux qui ne saventpas pourquoi. Elle impose, elle charme, elle attire ; elle atous les parfums qui sont de la femme et un autre qui n’appartientqu’aux dieux : l’ambroisie.

C’est la Race.

Pas plus que vous je ne saurais définir ceteffluve subtil mais je vais vous en dire un des plus curieuxcaractères que j’ai découverts en cherchant bien :

Celles-là n’ont pas besoind’oser.

Et quoi qu’elles osent pourtant, si folle quesoit leur audace, nul ne s’étonne.

Et l’on se demande, ah ! c’est là quej’ai deviné le divin talisman ! Quoi qu’elles osent, on sedemande comment elles n’osent pas encore davantage !…

Marguerite, comtesse de Clare, était de cesélues qui ne sauraient jamais trop oser. Sa généalogie ? Je netiens point cet article-là, et nous ne parlons pas chevaux. C’estau faubourg Saint-Germain que j’ai rencontré la Race dans toute safleur ; je dis cela, je ne dis pas autre chose, et je suismême forcé d’avouer que je n’ai pas eu vent de la présence d’aucunancêtre de Marguerite à la croisade.

Elle avait tout ce qu’on prête si facilementaux vraies grandes dames ; l’abandon décent, le naturel quenul art ne remplace, la simplicité, mère de toute gloire, elleétait belle à faire extravaguer les poètes, elle était jeune, mêmeauprès de l’opulente jeunesse de mademoiselle Clotilde, quis’asseyait en grande toilette à son côté !

Et qui était belle aussi, mais autrement, etqui portait avec une grâce un peu farouche ses brillants atours defiancée.

Elle avait, cette Clotilde, sous la profusionde ses cheveux brun doré, un front exquis et des yeux largementombrés dont le regard éclatait de franchise. Ses paupières, en cemoment, étaient à demi baissées, montrant la longueur recourbée etsoyeuse de ses cils.

Autour de ses lèvres, plus fraîches qu’unefleur, jouait un sourire étonné : étonné peut-être de secontraindre.

C’étaient deux beautés vaillantes. Margueriteavait fait ses preuves, Clotilde ne devait pas attendre longtempsdésormais l’occasion de combattre.

Elles causaient ensemble à l’instant oùMme Jaffret, sortant du cabinet de son mari, rentradans le salon, ou plutôt la comtesse Marguerite parlait tout bas ettrès vivement à Clotilde, qui écoutait avec toutes les marquesd’une profonde attention.

Pendant cela, le reste de l’assemblée,composée de gens fort respectables d’apparence, et dontquelques-uns même, femmes et hommes, devaient occuper assurémentdans le monde des positions distinguées, entourait M. le comtede Comayrol, expliquant l’absence forcée de M. Buin etracontant avec détails l’audacieuse évasion qui avait eu lieu cesoir même.

Maître Souëf, assis tout seul auprès de latable où le contrat attendait depuis si longtemps, consultait dedeux en deux minutes une superbe montre qu’il portait les joursd’accordailles pour encourager les cadeaux, et manifestait avecgravité l’excès de son mécontentement.

Adèle vint droit à lui et lui dit avec un peude sécheresse :

– Les causes du retard me sont connues,mon cher monsieur, ne vous impatientez pas.

Maître Souëf rougit comme un homme qui senourrit de décorum et qu’on prend en flagrant délitd’inconvenance.

– Ce n’est pas pour moi, balbutia-t-il,mais je me mettais à la place de la famille…

Adèle avait déjà fait un crochet pour aborderle groupe dont M. de Comayrol était le centre.

– Ce pauvre cher Buin ! dit-elle, unsi brave homme ! Et toujours à son poste ! Figurez-vousqu’il était chez nous lors de l’événement ! Et justement, ilnous racontait que le condamné avait des protections bienétonnantes.

– Dans l’administration ?

– Ou même plus haut,peut-être ?…

– Mon Dieu ! un peu partout.

– Je viens de causer avec un employé dela prison, et c’est ce qui vous fera excuser mon absence. Buin esttout à fait un ami de la maison ; sans les circonstances quinous rassemblent ici, M. Jaffret serait certainement chez luià l’heure qu’il est pour le consoler et lui offrir sesservices.

– Ça ne fait pas de doute, appuya le bonJaffret, d’un air timide et cherchant à lire la pensée de sa femmedans ses yeux.

Adèle poursuivit :

– L’employé me racontait… On ne sait pasjusqu’où va l’adresse des coquins ! Il y avait plus de centpersonnes autour de la porte, dix employés, quatre gendarmes et lereste ; eh bien, on a déguisé le drôle au milieu de tout cela,et il a passé à travers la foule en criant sa proprecondamnation.

– Ça, c’est joli, dit Comayrol.

Maître Souëf, qui voulait se réhabiliter àtout prix, fit un pas vers le groupe et répliqua :

– Voilà comme nous sommes, nous autresFrançais ! Il s’agit d’un meurtrier qui échappe à la justice,et nous disons : « C’est joli ! »

Adèle lui envoya un geste d’énergiqueapprobation et quitta le groupe pour aller vers la comtesseMarguerite. En chemin, le Dr Samuel, qui se tenait à l’écart etfeuilletait un album, l’arrêta par la manche.

– Tout va bien, lui dit Adèle, je suiscontente.

Le Dr Samuel reprit son occupation et Adèlejoignit la comtesse, à l’oreille de qui elle répéta :

– Tout va bien, ma toute belle, je suiscontente.

Mme la comtesse de Clarel’interrogea d’un regard perçant, qu’Adèle soutint bravement endisant :

– Je tiens tous les fils de nosmarionnettes. Rien ne m’échappe. Vous verrez bientôt !

Puis, s’asseyant sur un coin de chaise, elleajouta :

– Avez-vous déjà parlé à la chèreenfant ?

– Oui, certes, répondit Marguerite quipassa un de ses bras autour du cou de Clotilde et l’attira vers sonbaiser : ce n’est pas d’aujourd’hui que nous nous aimons, nousdeux, n’est-ce pas, ma belle chérie ?

Clotilde souriait doucement.

– Qui ne vous aimerait ?murmura-t-elle.

– Cependant, reprit la comtesseMarguerite, je ne lui ai pas encore tout dit. Je veux être biensûre avant de prononcer le grand mot.

– Sûre de quoi ? demanda Clotilde,dont les beaux yeux interrogèrent avec une curiosité sereine.

Marguerite sourit et répondit par cette autrequestion :

– Savez-vous que j’aurais l’âge d’êtrevotre mère, mon enfant ?

– Oh ! fit Adèle, il n’y a que vouspour vous permettre de pareilles coquetteries. Vous avez l’âged’être belle, chère comtesse.

– La plus belle ! ajouta Clotildeavec une franche admiration. Adèle lui caressa la joue d’un gested’aïeule et murmura :

– Est-ce que nous n’avons pas un petitpeu d’inquiétude, nous ?

– Non, repartit Clotilde qui jouait avecune paire de magnifiques pendants d’oreilles en diamants montés àl’antique dont l’écrin ouvert était sur ses genoux : c’étaitle cadeau de noces de la comtesse.

– Pourtant, repritMme Jaffret, ce retard… Ce serait bien un peu lecas d’être inquiète, à moins que vous ne sachiez…

– C’est cela ! interrompit Clotildeen souriant : je sais qu’il viendra !

Chapitre 19Les derniers Fitz-Roy

 

Bien en prit à Mme Jaffret detourner le dos au lustre et d’avoir son visage en pleine ombre, carelle ne put retenir une très visible grimace à cette réponse de lajeune fille.

Quant à la comtesse Marguerite, le beau etcalme sourire qui jouait autour de sa bouche semblait taillé dansle marbre. D’un regard rapide comme l’éclair, elle cloua la parolesur les lèvres d’Adèle et demanda en baisant le front deClotilde :

– Est-ce notre petit cœur qui nous l’adit ?

Un peu de rougeur monta aux joues de la bellejeune fille.

– Tiens ! fit-elle en riant tout àcoup, et son rire la faisait plus charmante, j’avais lu dans biendes livres que le cœur parlait, mais je ne savais pas encore quec’était vrai !

– Alors, insista Adèle, vous n’avezaucune raison particulière ?… Un regard peut piquer comme lapointe d’un couteau, car, sous celui de la comtesse,Mme Jaffret laissa échapper un grognementdouloureux et se tut.

À ce moment, la porte du salon s’ouvrit, etM. Laurent, en livrée neuve, annonça :

– M. le prince Georges deSouzay !

Au nom du prince, jeté ainsi au milieu desconversations, il y eut un vif mouvement dans le salon. Plusieurs,parmi les personnes présentes, ne connaissaient pas le nouvelarrivant. Mme Jaffret marcha à sa rencontre etreçut ses premières excuses avec une véritable dignité, adoucie parla plus cordiale indulgence.

Je répète ici que cette vieille Adèle,derrière sa laideur originale, n’était pas sans posséder un certainvernis. Elle avait dû certainement voir au temps jadis un autremonde que celui de ce pauvre bon Jaffret.

– Le retard, fit observer maître Souëf(Isid.), mentant majestueusement à ses opinions de tout à l’heure,outre qu’il ne comporte pas un écart de plus de quarante-deuxminutes, est d’autant plus excusable au retour d’un voyage que leschemins de fer, malgré une supériorité incontestable au point devue de la rapidité…

Personne n’est sans avoir remarqué que lesphrases de notaires sont généralement coupées par quelque favorableaccident. À quelles proportions atteindraient-elles si on leslaissait aller jusqu’au bout ?

Mme Jaffret écarta son mari,qui lui barrait maladroitement le passage, et prit le bras duprince pour le conduire à la comtesse Marguerite, qui s’était levéeen tenant Clotilde par la main.

Le prince donnait le bras gauche, parce quecela s’était trouvé ainsi, comme l’expliqua maître Souëf aprèsavoir fait observer que ce n’était pas la coutume. De la maindroite, le prince tenait son chapeau.

L’effet produit par lui dans le salon futabsolument flatteur et quand ce pauvre excellent M. Buinarriva, presque sur ses talons, ne voulant pas, malgré sadéconvenue, refuser cette preuve d’affection à ses amis et voisins,il put entendre le murmure bienveillant qui se prolongeait aprèsl’entrée de M. de Souzay.

– Je vous prie en grâce, ditM. Buin, mettant ses deux mains devant ses oreilles, pas unmot de cette abominable affaire ! Toutes les mesures possiblesont été prises et bien prises. Si on me parle de l’accident, jemords !

Mademoiselle Clotilde accueillit son fiancépar un cérémonieux salut, qui n’était pas dans sa façon d’êtrehabituelle. Le prince lui dit, après avoir rendu ses devoirs à lacomtesse, aimable et charmante comme toujours :

– Mademoiselle, c’est à vous que je doisadresser mes excuses, avant même de les faire accepter àMme la comtesse de Clare, Mme laprincesse de Souzay, ma mère, avait l’intention dem’accompagner…

– En vérité ! s’écria Adèle.

Marguerite prit les deux mains de Clotildeentre les siennes et ne dissimula point sa joie.

– Avez-vous entendu docteur ?demanda-t-elle.

– J’ai entendu, répondit M. Samuelqui se rapprocha aussitôt. C’était, à ce qu’il paraît, un événementd’importance que la simple intention, manifestée parMme de Souzay, d’accompagner son fils chez lesJaffret. Georges poursuivit :

– J’ai attendu jusqu’au dernier moment.Mme la princesse m’a chargé de vous dire, et jevous répète ses propres expressions, que l’état douloureux de sasanté l’avait seul empêchée d’accomplir aujourd’hui une démarchequ’elle regarde bien plus encore comme un plaisir que comme undevoir.

Adèle releva ses lunettes pour s’essuyer lesyeux.

– Jaffret ! appela-t-elle, maîtreSouëf, Comayrol ! au fait tout le monde, puisque tout le mondeici aime et respecte la noble famille à laquelle mon dévouement estacquis depuis tant d’années, venez tous et apprenez une nouvellequi va vous combler de joie. La réconciliation est un fait accomplientre les deux branches de la maison de Clare ! Oui !j’ai vu cela avant de mourir !

C’était bien la touchante émotion de cesvieilles gens attachées aux grandes races et qui ressentent avecplus d’énergie que la famille elle-même le contrecoup de sesbonheurs et de ses malheurs. Nous verrons à quel point le bonJaffret et sa femme avaient le droit d’aimer tout ce qui portait lenom de Clare !

L’aspect du salon offrait un exemple de plus,à l’appui de la vérité que nous venons d’exprimer ; car entretous les visages, ceux de Georges et de Clotilde étaient debeaucoup les plus calmes. Il y eut un murmure attendri qui fit letour de l’assemblée, et maître Souëf appuya sa manche sur lacouverture du contrat, comme pour y étancher une larme tombée.

– Voici une bonne nouvelle et une bonneparole, prince, dit le Dr Samuel.

Et pendant que le doux Jaffret se frottait lesmains de cet air un peu étonné qui était sa physionomie, lacomtesse Marguerite ajouta :

– Prince, je prends pour moi, dans lamesure qui convient, l’aimable intention de ma respectée cousine,Mme la princesse de Souzay. Ce n’est pas ici unmariage ordinaire ; il se fait sous des auspices pleins depromesses, et je suis bien heureuse d’y avoir contribué pour mafaible part.

Elle tendit sa main à Georges, qui la prit etla baisa. Entre les paupières demi-closes de la fiancée un regardglissa : regard intense, et tout imprégné d’une ardentecuriosité.

Que cherchait ce regard, le plus vifassurément et le plus perçant aussi que nous ayons encore vujaillir des beaux yeux de mademoiselle Clotilde ? La réponse àcette question va sembler peut-être puérile. Ce regard, à en jugerpar son double éclair, était destiné seulement à interroger lesdeux mains de Georges.

La droite tenait toujours son chapeau. Ce futla gauche qui servit à Georges pour élever les doigts charmants deMarguerite jusqu’à ses lèvres.

Clotilde baissa les yeux dès qu’elle eut vucela, Marguerite et Adèle avaient échangé un coup d’œil.

Et Georges continua son tour de salon, maisflanqué maintenant d’un côté par le Dr Samuel, de l’autre parM. le comte de Comayrol. Adèle était restée auprès deMarguerite, à qui elle dit tout bas :

– Ils jouent serré, méfiance !Allez-vous mettre les points sur les i avec lapetite ?

Elle s’était, paraît-il, approchée trop près,car la comtesse porta son mouchoir à ses narines.

– Ma parole ! fit Adèle sérieusementmolestée, on dirait que nous ne nous sommes pas connues place del’École-de-Médecine ! Le tabac et l’eau-de-vie ne vousfaisaient pas éternuer dans ce temps-là ! Ma parole ! cesont des fumigations, je vous dis ! Et une larme de cognac surdu coton pour mes rages de dents. La belle affaire !

Elle s’en alla furieuse et prit place encérémonie auprès de maître Souëf.

– Ma mignonne, dit Marguerite, aussitôtqu’Adèle fut partie, votre instinct, j’en suis bien certaine, vousavait appris que vous n’apparteniez pas à ces braves gens. Au tempsoù nous sommes, le fossé profond qui séparait les castes est à peuprès comblé ; nous pouvons sans inconvenance aucune nousasseoir ici et même fêter le jour le plus solennel de votre viedans la maison de M. et Mme Jaffret, d’autantque cette maison est pleine de souvenirs de vos aïeux. Mais rien nepeut défaire ce que Dieu a fait : ce sont des petits-bourgeoiset vous êtes de la grande noblesse. Êtes-vous contente d’êtrenoble, Clotilde ?

– Je suis contente, répondit la jeunefille, de n’être pas par ma naissance au-dessous de l’homme que jevais épouser.

– Me direz-vous enfin si vous l’aimez,chère enfant ?

– Il me plaît… je suis contente aussid’être votre parente, madame. Marguerite l’embrassa ; jamaisfemme n’avait su mieux qu’elle glisser un regard perçant à traversun sourire. Tout ce qu’il y avait en elle de ruse féline etd’implacable diplomatie était dans ce regard qui vous eût semblébon comme celui d’une mère. Elle pensait :

« Qu’y a-t-il tout au fond de cettecréature ? »

Rien, peut-être. Et pourtant, Marguerite avaitpeur, parce qu’elle se souvenait de ses dix-huit ans à elle.

« Il me semble, pensait-elle encore, qu’àcet âge-là j’aurais joué sous jambe une femme aussi forte quemoi ! »

Elle entendait : « aussi forte queje le suis moi-même à l’âge de… » Mais elle ne se disaitjamais son âge.

– Beaucoup de choses peuvent tenir en peude mots, chérie, reprit-elle. En cinq minutes, nous avons le tempsde mettre les points sur les i, comme parle notre excellente Adèle.Je viens de vous en dire assez pour que vous me compreniezdésormais à demi-mot. Nous sommes, vous, moi,Mme la duchesse, et Georges de Souzay, les derniersde Clare, et je m’étonne un peu de la tranquillité que vous gardezen écoutant ce grand nom, qui est le vôtre.

– Je m’en étonne aussi, répliquaClotilde, un peu. Il est possible que je n’aie pas encore en moitout ce qu’il faut pour apprécier un tel honneur et un telbonheur.

Les sourcils de Marguerite eurent unfroncement léger.

– Peut-être, dit-elle pourtant, et à toutprendre, ce ne serait pas surprenant. Vous êtes, depuis votreenfance, dans une position si différente de celle qui vous estdue ! C’est cette position même que je tiens à vous expliquerbrièvement. Notre famille, depuis un quart de siècle environ,semble avoir été poursuivie par une fatalité singulière. Les genssages ne croient pas à la fatalité. Ceux d’entre nous qui étaientpauvres (excepté pourtant votre père) ont survécu, donc il estpermis de penser que la fortune immense de la maison de Clare étaitune proie autour de laquelle s’acharnaient de mystérieux ennemis.Ces ennemis, grâce aux divisions intestines qui ont désolé notrefamille, sont victorieux à ce point que les derniers représentantsdu nom vivent dans une médiocrité relative et reculent devant labataille judiciaire qu’il faudrait gagner pour être remis enpossession de leur héritage. Il y a des pièces importantes quimanquent, car on s’est attaqué non seulement à nos existences, maisencore à nos droits…

– Qui ? demanda Clotilde.

– Si madame la comtesse veut bien lepermettre, dit en ce moment maître Souëf, nous allons procéder à lalecture du contrat, M. le comte de Comayrol ayant procurationpour représenter la branche de Souzay. J’ai l’honneur de réclamerle silence.

Chapitre 20Contrat de mariage

 

Toutes les conversations particulièrescessèrent aussitôt, chacun prenant place pour écouter.

– Cher monsieur, dit la comtesseMarguerite, en s’adressant au superbe notaire, veuillez bienm’excuser, je vous demande une minute encore, rien qu’uneminute.

Et, se retournant vers Clotilde, elle reprittout bas :

– Ce sont des choses qu’on ne peutlaisser en suspens. Vous demandez qui sont nos ennemis, ma chèreenfant ! Question bien naturelle, et à laquelle pourtant iln’est pas aisé de répondre, surtout en quelques mots. Je vaisessayer, pourtant. Une association redoutable à laquelle étaientaffiliés, dit-on, des gens appartenant aux plus hautes classes denotre société, a vécu dans l’ombre en plein XIXe siècleau milieu de Paris…

– Je sais, interrompit Clotilde, comme onfait pour couper court à un sujet rebattu : les HabitsNoirs ?

La comtesse prit un air étonné.

– Vous auriez entendu parler ?…commença-t-elle.

– Oh ! fit Clotilde, j’en sais longsur tout cela. L’ancien domestique de mon oncle Jaffret, le pauvreÉchalot, les connaissait tous, et il donnait leurs noms aux oiseauxde la volière… à ceux qui étaient méchants. Il y avait le colonel,Toulonnais-l’Amitié, Trois-Pattes, Corona, Fanchette, Marguerite deBourgogne qui était si belle : j’ai cru longtemps que c’étaitvous… sauf tout le respect que je vous dois, madame… quand j’étaispetite. Un franc sourire éclaira la figure de la comtesse, quidit :

– Chère folle ! Les enfants jouentavec tout. Elle ajouta d’une voix grave et triste :

– Je suis la veuve d’un homme que lesHabits Noirs ont tué, et moi-même, frappée deux fois, je n’ai dû lavie qu’à un miracle… Demandez à notre bien cher Samuel.

– Je ne lui demanderai jamais rien,répliqua vivement la jeune fille.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il me fait peur.

Maître Souëf (Isid.) toussa en matièred’avertissement.

– On s’impatiente, ma chérie, ditMarguerite avec précipitation. Nous reprendrons cet entretien, caril me reste encore bien des choses à vous apprendre. Sachezpourtant que votre père était un Fitz-Roy de Clare au même titreque le général, duc lui-même quoiqu’il fût pauvre et quoiqu’ilvécût dans une humble situation. Etienne Morand était le cousingermain du chef de la maison et l’oncle à la mode de Bretagne ducomte, mon mari. Ce fut lui qui trouva la règle de conduite, suiviedès lors par nous à votre égard en présence des accidents sinombreux et si cruels qui répandaient le deuil dans la maison deClare… Vous doutez-vous seulement des pertes qui frappèrent votrefamille, chère enfant bien-aimée ? Le duc de Clare (pair deFrance) fut assassiné, le général aussi, et aussi la duchesse, safemme, et aussi la princesse d’Eppstein, sa fille, et encore notretante la religieuse : je vous parle de longtemps ; maisplus récemment, mon mari, et le prince de Souzay qui était duc deClare depuis un mois à peine, et le pauvre Morand lui-même, et cesdeux saintes filles, les demoiselles Fitz-Roy, chez qui vous alliezjouer dans votre enfance, chez qui vous étiez, m’a-t-on dit, lejour même de la catastrophe…

Clotilde avait pâli.

L’écrin qui contenait les magnifiques bouclesd’oreilles en diamants tremblait dans sa main.

– Oui, murmura-t-elle, j’étais là !Je m’en souviendrai toute ma vie.

– En présence de cette épidémie demeurtres, continua Marguerite, en baissant la voix, de ce massacreplutôt, contre lequel la justice n’a jamais rien pu, ni pourprévenir le crime ni pour le venger, nous avions dissimulé votrenom et caché votre vie. Vous voyez que j’abrège. Et si nous noussommes déterminés enfin à lever le voile, à l’occasion de cemariage qui relie la famille en un seul faisceau, et qui vous donneun vaillant protecteur, c’est que le procès et la condamnation dece misérable, l’assassin des demoiselles Fitz-Roy…

– Et son évasion ?… interrompitClotilde.

– Un grand malheur ! repartit lacomtesse avec un mouvement de dépit aussitôt réprimé, mais qui nese pouvait prévoir hier. D’ailleurs, le réveil de la justice n’enest pas moins un fait acquis, et nous n’avions pas besoin de cettefuite pour connaître la puissance de nos ennemis. Vous serez biengardée, chère fille, n’ayez aucune crainte…

Elle s’interrompit pour ajouter à hautevoix :

– Monsieur Souëf, nous sommes tout àvous.

Et pendant que le notaire satisfait déroulaitson cahier :

– Avez-vous bien compris,Clotilde ?

– Oui, ma cousine, répondit la jeunefille, et je vous remercie.

Maître Isid. Souëf s’éclaircit la gorge par unhem ! hem ! sonore, et commença aussitôt de cette voix,vraiment unique dans le notariat, dont on a dit qu’elle donneraitdu charme à une dot, au-dessous même de cent mille francs, et quilit les contrats comme Duprez chantait La Juive :

« – Par-devant maître Souëf,Isidore-Madeleine-Xavier, et son collègue notaires à Paris,soussignés,

« Ont comparu :

« Georges-William-Henri Fitz-Roy Stuartde Clare, prince de Souzay, propriétaire, demeurant en son hôtel, àParis, rue Pigalle, no…,

« Fils de William-Henri Fitz-Roy Stuartde Clare et de Souzay, duc de Clare, pair de France, et de dameFrançoise-Jeanne-Angèle Tupinier de Baugé, demeurant à Paris, ruePigalle, même n°, M. le duc de Clare étant décédé.

« Ledit prince de Souzay stipulant pourlui et en son nom personnel, d’une part,

« Et demoiselle Clotilde-Marie-ElisabethMorand Stuart de Clare,

« Fille mineure, émancipée pardélibération du conseil de famille et déclaration de M. lejuge de paix, en date du 23 janvier 1853.

« D’Etienne-Nicolas Morand Stuart deClare et de Marie-Clotilde-Julie Gordon de Wangham, les deux étantdécédés,

« Demeurant rue Culture-Sainte-Catherine,no…, chez M. Jean-Baptiste Jaffret, rentier, son ancien tuteuret présent curateur, et l’épouse d’icelui,

« Stipulant pour elle et en son nompersonnel d’autre part,

« Lesquels, dans la vue du mariageprojeté entre eux et dont la célébration doit avoir lieuincessamment à la mairie du 9e arrondissement de Paris,ont arrêté ainsi qu’il suit les clauses et conditions civiles deleur union… »

Ici, maître Souëf fait toujours une pause pourrecueillir et savourer le murmure approbateur qui ne manque pas derécompenser tant l’excellence de son organe que la parfaitejustesse de son débit. Il en a eu de ces ovations dans sa brillanteet longue carrière !

Deux hem ! hem ! et il reprit,parlant au-dessus de sa minute abaissée :

– Les obstacles tout transitoires, lesconditions, si mieux on aime, auxquelles est subordonnée lacélébration du mariage étant connues et acceptées par les deuxparties contractantes, acceptées aussi et connues par l’ancienconseil de famille, le curateur et l’assistance entière, je n’ai dûni mentionner ce fait qui aura disparu lors de la cérémonie nifixer l’époque de la célébration.

– Très bien ! dit Adèle.

Ce mot fut répété à l’unanimité, et maîtreSouëf poursuivit : « – Article premier : il y auraentre les futurs époux communauté de biens et conquêts meubles etimmeubles, conformément aux dispositions du Code Napoléon, sauf lesmodifications ci-après :

« Article deuxième : ils ne serontpas tenus des dettes l’un de l’autre antérieures à leur mariage, ets’il en existe, elles seront acquittées par celui d’entre eux quiles aura contractées, ou du chef de qui elles proviendront, sansque l’autre époux ni la communauté en puissent être aucunementtenus… »

– Je n’aime pas cela, dit la comtesseMarguerite. Nous restaurons ici une des plus grandes maisons del’Europe : pas de mesquineries !

– Pas de mesquineries ! appuyaaussitôt Adèle.

– Confiance des deux côtés ! ajoutaComayrol, connu pour ses opinions chevaleresques.

Et tout le monde répéta en chœur :

– Confiance ! confiance !

Maître Souëf eut un sourire quelque peuméprisant.

– Les affaires, dit-il, sont lesaffaires. Moi, je m’en lave les mains ! Maître Souëf ayantparlé de se laver les mains, M. de Comayrol fit aussitôtle geste approprié à la circonstance, et le splendide notairecontinua :

« – Article troisième : Les biensque le futur époux déclare apporter en mariage et dont il a étédonné connaissance à la future épouse qui le reconnaît,sont… »

Ici, maître Souëf s’interrompit encore etagita non sans grâce le mouchoir blanc qu’il tenait à la main.

– Les deux familles ayant désiré, dit-il,que la situation spéciale où se trouvent les nouveaux époux,situation du reste commune à l’un et à l’autre, ne fût pointmentionnée dans le contrat, puisqu’elle est essentiellementtransitoire, je dois, dans l’intérêt de ma dignité professionnelle,l’exprimer du moins de vive voix.

– Très bien ! approuvaMme Jaffret. Allez, mais faites vite.

– Il est bien entendu, reprit le notaire,que tout le monde ici connaît les circonstances du second mariagede M. le duc de Clare, qui épousa Angèle Tupinier de Baugé enÉcosse, selon les lois et formalités du pays…

– Eh ! oui, c’est entendu ! fitAdèle.

– C’est parce que tout le monde connaîtce fait, ajouta Marguerite, que je ne vois pas l’utilité…

– Permettez ! insista maîtreSouëf ; notre profession est un sacerdoce ! Je m’abstiensgénéralement de prononcer ce mot, qui a été à l’origine de beaucoupde plaisanteries assez plates, mais il souligne mes droits et mesdevoirs. Le mariage écossais de M. le duc, père du futurépoux, validé subséquemment en France, ne soulève pas l’ombre d’unedifficulté, mais aggrave, par juxtaposition en quelque sorte, lefait de la perte ou de la destruction de l’acte de naissance duditfutur époux qui, rapproché de la position tout analogue où setrouve malheureusement notre chère Clotilde…

– Je demande la parole ! s’écriaComayrol. Je ne puis laisser la question se présenter ainsi. Lorsdes émeutes de 1831 à l’archevêché, toutes les pièces relatives àl’état civil du prince Georges furent en effet détruites ousoustraites : car la duchesse même les avait déposées pour lavalidation du mariage religieux ; mais un acte de notoriétéfut dressé à l’instant même et ne l’eût-il pas été, nous pouvonsréunir ici, parmi ceux à qui je parle, y compris l’honorableM. Buin et maître Souëf lui-même, les éléments d’une secondedéclaration…

– Très bien ! ditMme Jaffret de l’autre bout du salon. C’estclair ! Le prince, d’un côté, Clotilde de l’autre étaientmuets.

La comtesse Marguerite ajouta :

– D’ailleurs, nous n’avons nullementabandonné l’espoir de retrouver ces actes de naissance. Il est à laconnaissance de tous que celui de notre Clotilde est resté entreles mains de son père jusqu’à sa mort.

Maître Souëf était radieux.

– Voilà la profession ! dit-il.Aucun doute n’existe en moi. Je sais que nous avons ici leshéritiers de la plus grande fortune territoriale qui soit peut-êtreen France à l’heure qu’il est, et vous ne voudriez pas que jeprisse les précautions élémentaires qui ne manquent à aucun contratbourgeois, stipulant des apports de mille écus et des dots dequinze cents francs !

Il respira avec bruit comme fait généralementl’acteur qui raconte la mort d’Hippolyte au Théâtre-Français, etreprit :

– Je vous remercie de vos dires quiétablissent au moins la situation dans toute sa franchise, tant dela part des deux conjoints que de la part des témoins, de lafamille, et de ma part à moi, instrument nécessaire et privilégiédu bonheur dans le ménage…

Cela étant bien compris, parce que je l’aiexprimé ou fait exprimer nettement, j’achève l’articletroisième :

« –… Les biens du futur épouxsont :

« 1er La fortune personnellede Mme la duchesse douairière de Clare, princessede Souzay, sa mère, évaluée à 80 000 livres de rentes, sur lequelrevenu, ladite princesse constitue un apport de 25 000 francs,annuellement payables, selon l’acte qui a été passé en mon étude etdont la minute est ci-jointe ;

« 2e Ses droits actuels etliquides, mais subordonnés à la production des titres, à lasuccession de M. le duc de Clare, son père, évalués en biensmeubles et immeubles à la somme de quatre millions cinq cent millefrancs ;

« 3e Ses droits actuels etliquides, mais, etc., comme ci-dessus, à la succession du généralduc de Clare, son oncle, évalués en biens meubles et immeubles à lasomme de trois millions huit cent mille francs.

« 4e Ses droits actuels etliquides, etc., à la succession de Mme la princessed’Eppstein, duchesse de Clare, sa sœur de père, évaluée en biensmeubles et immeubles à la somme de deux millions deux cent millefrancs.

« 5e Ses droits actuels etliquides… »

Chapitre 21La cavatine des millions

 

Il est diverses manières de savourer lesgrandes émotions de l’art, soit qu’il s’agisse d’une tirade sublimede Corneille, dite par Rachel, ou d’un motif divin de Rossini,chanté par Alboni.

Les uns font silence comme s’ils étaientchangés en marbre, les autres vibrent dans toutes les parties deleur être et produisent à leur insu, les femmes surtout, cessonorités profondes : soupirs, murmures, plaintes diffuses etsubtiles qui sont comme la voix des admirations.

C’est la parole muette, le grand cri suppriméde la passion.

On l’entend comme une houle immense, maisdiscrète, qui vous enveloppe et vous submerge sans qu’aucun bruitdistinct raye l’atmosphère qui se tait, mais qui gronde, imprégnéed’indéfinissables échos.

C’était ainsi dans le salon de Jaffret, quitressaillait du haut en bas, mystérieusement touché dans toutes sescordes invisibles par le frôlement de l’archet d’or. Il y avait unsouffle de religieux émoi qui gonflait toutes les poitrines. Je nesais pas ce qu’Orphée disait aux pierres, on prétend qu’il leurparlait d’amour, mais c’est bon pour les pierres ; je saisqu’aux hommes et aux femmes la voix authentique de maître Souëf,chantant le cantique des millions, donne toujours un frémissementvoluptueux.

Et pour les autres choses qui sontentraînantes aussi, et belles à leur manière, l’amour déjà cité,l’honneur, la religion, il faut les séductions de la forme.

Il faut Pétrarque à l’amour des âmes,Shakespeare aux enchantements du jeune bonheur ; l’honneur nese dresse bien à toute sa taille que dans le vers géant deCorneille ; Dieu enfin, Dieu lui-même n’éclate avec tous seséblouissements redoutables qu’au choc de l’énorme parole de Bossuetou au cri surhumain de Lacordaire.

Mais l’or ! Rien ne le grandit, rien nele rehausse ; c’est lui qui est parce qu’il est : Dieu detous ceux qui n’ont plus de Dieu ! Et ici, je vous parle sivrai (ô mes frères !) que l’or des poètes vous n’y croyez pas,il vous fait sourire, ce n’est pas là votre or. Le bon or, le seulqui ait le titre et qui sonne, donnant aux enfants des cruautésd’homme et rendant le frisson ardent de l’adolescence au sang quis’attarde dans la veine des vieillards, c’est l’or bête, l’or lourdet grossier servi tout cru, sans fleurs ni style, dans la proseplate des agents de change et des notaires !

Si vous voulez qu’il brille, allumant tout sonincendie et répandant tous ses vertiges, ne lui élevez pas untemple, il n’y serait pas chez lui ; ne le mettez même plus àla cave où il se plaisait autrefois, roulant et ruisselant sousl’œil affolé de l’avare.

Non : quatre cloisons, un treillagederrière lequel on voit les choses qui sont des hommes puisqu’ellesont des redingotes, une caisse de fer et des papiers tachés dechiffres, voilà le domicile de l’or moderne, son mobilier et lesmites qu’il engendre dans sa boutique ou dans son étude…

Au contrat, il y avait encore quatre ou cinqnuméros enflant l’apport du « futur époux ». Maître Souëfles détailla pieusement, l’assistance les écouta en proie à deseffarements attendris. Adèle essuyait à chaque instant ses lunettesque la fièvre de sa dévotion couvrait d’une buée.

Elle allait répétant sans savoir qu’elleparlait :

– Très bien ! très bien !ah ! je n’ai jamais rien entendu de si beau !

Et le bon Jaffret se frottait les mains enextase, chantant rrriqui huick tout au fond de son doux cœur.

Le Dr Samuel s’était mis dans un coin, ilsongeait. La comtesse Marguerite était très pâle et ses paupièresdemi-baissées cachaient mal l’éclair de ses yeux.

Maître Souëf reprit, après un silence quiavait ponctué le dernier chiffre, et pendant lequel il avait jouien artiste de l’effet produit par son grand air :

« – Article quatrième : La futureépouse apporte en mariage et se constitue en dot :

« 1e Personnellement, seseffets mobiliers, linge, hardes et bijoux.

« 2e Du fait de ses parents etamis ci-après dénommés, une rente de 25 000 francs que s’engagent àpayer solidairement par quartiers Mme la comtesseJoulou du Bréhut de Clare, née Marguerite Sadoulas, M. Jaffret(Jean-Baptiste), rentier, M. le comte de Comayrol(Stanislas-Auguste) et M. Samuel-Meyer, sujet prussien,docteur-médecin des facultés de Paris et d’Iéna, soussignés.

« 3e Ses droits actuels etliquides, mais subordonnés à la production des titres à lasuccession de feu son père, M. Morand Fitz-Roy Stuart(Etienne-Nicolas) et à celle de feu sa mère Marie Gordon deWangham, évaluées ensemble à la somme de (mémoire).

« 4e Ses droits actuels etliquides, etc., aux successions de demoiselle Désirée-MathildeFitz-Roy Stuart de Clare et de demoiselle Mathilde-Émilie Fitz-RoyStuart de Clare, décédées en leur hôtel de la rue de la Victoire,le 5 janvier dernier, lesdites successions évaluées ensemble à lasomme de un million trois cent trente mille francs, biens,immeubles et valeurs.

« 5e Ses droits actuels etliquides, etc., à la succession de dame Louise-Sophie-MathildeSchwartz, née Fitz-Roy Stuart de Rothsay, en son vivant veuve etlégataire universelle de M. Antoine-Jean Schwartz, associé dela maison de banque baron J. -B. Schwartz et Co, ladite successionévaluée, biens meubles et immeubles, à la somme de cinq millionsquatre cent soixante mille francs… »

Arrêtons-nous.

Au total, les apports réunis dépassaient debeaucoup vingt millions.

Le reste du contrat présentait peu d’intérêt,il ressemblait à tous les autres, et, malgré la valeur que letalent de maître Souëf prêtait aux phrases consacrées, la fin de salecture fut couverte par les conversations.

On signa en cérémonie, puis l’entretien devintimmédiatement général.

C’étaient, en vérité, de bien bons amis decette noble maison de Clare, ceux qui se trouvaient là réunisaujourd’hui, car on n’entendait de toutes parts que joyeusesfélicitations. Maître Souëf allait de groupe en groupe, quêtant lescompliments qui lui étaient libéralement accordés.

– J’ai voulu, disait-il, que ce contratfût mon chef-d’œuvre. Je l’ai voulu : ai-je réussi ?c’est aux deux familles de répondre. Dans ma carrière si laborieuseet si bien remplie, je ne crois pas qu’on pût trouver un autreexemple de si importants apports réunis dans les circonstances sidélicates. Enfin, je crois en être venu à mon honneur. Le gainmatériel ici est bien peu de chose, et, d’ailleurs, je puis direque je suis au-dessus de ces détails. Ma véritable récompense, jela trouverai dans la satisfaction des deux familles.

M. Buin était allé s’asseoir auprès deGeorges.

Malgré l’énergie avec laquelle le malheureuxdirecteur avait défendu qu’on lui parlât de sa mésaventure, il netarissait pas sur ce sujet ; et le prince Georges, chose quiassurément aurait pu sembler singulière, l’écoutait avec uneattention soutenue.

Un groupe d’auditeurs curieux se forma autourd’eux. M. Buin, vieux et très habile fonctionnaire, à l’aidedes renseignements recueillis de tous côtés dans la soirée, avaitreconstruit si parfaitement l’histoire de l’évasion qu’aucun détailn’y manquait.

Bien entendu, il exagérait un peu, commec’était son intérêt, la perfection, l’abondance des moyens employéset surtout l’importance des forces mises en œuvre.

Selon lui, dans cette diabolique soirée, lequartier tout entier avait été au pouvoir d’une puissante etmystérieuse occupation.

– Moi, disait-il, je n’ai pas l’espritromanesque, et, dans notre état, on ne se monte guèrel’imagination, mais les faits sont les faits. Ce Clément étaitprotégé par des personnes considérables. Je ne les accuse pas, maisje m’étonne et j’en ai bien le droit. Qui peut-il être ?Voudriez-vous me faire croire que, pour ouvrir les portes de laForce à un vulgaire assassin, on a mis en ligne une armée capablede prendre le donjon de Vincennes ?

– Le fait est, dit Samuel, qu’il y a làune énigme. Adèle perça le groupe et ajouta :

– C’est évident ! Pauvre ami, jevous ai annoncé que nous causerions. J’ai des détails. Notreglacier demeure auprès du Gymnase. L’employé qui accompagnait lesrafraîchissements, car on va vous offrir une petite collation biengentille… toute simple, bien entendu : ce n’est pas nous quisommes les millionnaires… L’employé du glacier m’a fait savoir quela mécanique s’étendait tout le long du boulevard jusqu’auChâteau-d’Eau. Et je vous signale un des vôtres, chez M. Buin,le seul qui ait poussé sa pointe hors du quartier. Celui-là est unbon !

« Au moment où il allait atteindre lefiacre, le fiacre dont vous venez de parler et qui emportait lecondamné, il a été entouré, battu, renversé par une véritableémeute. Mon glacier est de ceux qui ont aidé à le relever toutmeurtri. On lui a demandé son nom et je vous le donne : c’estun de vos gardiens, M. Noël. Mettez-le sur vos tablettes.

– Où cela s’est-il passé ? demandaM. Buin.

– Entre La Galiote et le faubourg duTemple.

– À un kilomètre et demi de cheznous ! fit observer le malheureux directeur, les bras entombent ! Et le parquet ne veut pas croire !

– Avez-vous remarqué, voulut dire maîtreSouëf, l’article 7, relatif aux reprises de la future épouse, encas de mort du conjoint ?…

Mais M. Buin l’interrompit impétueusementet s’écria, abusant un peu des heures qu’on a pour maudire sesjuges :

– Est-ce qu’ils se figurent que je tiensà leur boutique ? J’ai pendu ma décision à la porte de moncabinet, ils n’auront même pas besoin d’entrer pour la prendre.Ah ! vous ne connaissez ni l’administration, ni le palais, nile train-train des routines suivi par les dindons empaillés !Malgré l’heure qu’il était, j’ai vu tout le monde au parquet et àla préfecture. On m’a ri au nez quand j’ai parlé d’une grandeorganisation de malfaiteurs. « Les Habits Noirs, n’est-ce pas,m’a dit un petit substitut qui n’a pas fait toutes ses dents, maisqui est plus vieux qu’Hérode, nous la connaissons celle-là, ellen’est plus bonne du tout, du tout ! Et d’ailleurs, s’il yavait vraiment une association de trente à quarante mille messieurscomme il faut, parmi lesquels on compte des marquis, desmillionnaires et des chefs de division, nous n’aurions plus qu’ànous en mettre, hé, monsieur Louban ? » M. Louban,qui est l’homme le plus fin de Paris (officiel !) et chef deservice rue de Jérusalem, a répondu en haussant les épaules :« Moi, je cherche un Habit-Noir depuis vingt-cinq ans pour ledisséquer et le décrire dans le Journal des savants,jamais je n’en ai rencontre pied ni aile, et notez que nosinspecteurs s’amusent entre eux à se demander s’il fera jourdemain. C’est plus rance que de l’huile à quinquet et bêtecomme l’histoire de Peau d’âne. Non, non, non, il n’y apas besoin de cinquante mille hommes et d’un caporal pour faireglisser les prisonniers entre les doigts des directeurs deprisons. » Insolent gredin ! Et blâmer encore ceux quifont de l’opposition au gouvernement ! Ce bon M. Buinétait écarlate, et les yeux lui sortaient de la tête.

– Si, au contraire, insinua paître Souëf,c’est la future épouse qui décède la première…

Mais le contrat était à mille lieues.

– Moi, d’abord, je mettrais ma main aufeu, s’écria Adèle, qu’il y a des Habits Noirs et queClément-le-Manchot est leur chef !

– Veut-on nous faire place ? demandala comtesse Marguerite, qui arrivait au bras de Comayrol.

Elle ajouta en souriant, pendant que le groupes’ouvrait :

– N’ayez pas peur, nous ne sommes pas desHabits Noirs. C’était fort gai, et cela fit beaucoup rire.

– Belle dame, dit le pauvre M. Buin,je vous prie de m’excuser, si j’ai apporté ici unepréoccupation…

– Bien naturelle, interrompit Marguerite,et à laquelle nous prenons part, je vous l’assure. Vous êtes toutexcusé, bon ami, mais il n’en est pas de même de M. le princede Souzay, qui n’est ni directeur de prison, ni prisonnier évadé,j’aime à le croire, et qui nous abandonne de la façon la plusinexcusable.

Georges rougit et se leva vivement.

– Comte, je vous remercie, repritMarguerite en quittant le bras de Comayrol ; vous avez votreliberté.

Georges présenta aussitôt le sien.

– Est-ce que vous êtes très timide, moncousin ? demanda Marguerite.

– Encore plus que je ne pourrais le dire,ma belle cousine, répondit Georges.

– Alors, ce n’est ni éloignement niindifférence ?

– PourMlle de Clare ?… Non certes.

– Vous me feriez plaisir en me disant quevous l’aimez et que votre vœu est de la faire bien heureuse.

– Ma cousine, je vous l’affirme de toutmon cœur.

Ils arrivaient auprès de mademoiselleClotilde, qui était plus rose qu’une fleur et dont le regarddemi-baissé n’exprimait pas trop de rancune.

La place de Marguerite restait vide à côtéd’elle, Georges s’y assit, mais non pas de lui-même ;Marguerite avait lâché son bras en lui indiquant du doigt lefauteuil.

– Prince, dit-elle gaiement, je vouspréviens que notre chérie est plus brave que vous.

En ce moment, Laurent, le domestique quiressemblait à un rentier, ouvrit la porte et annonça que lacollation était servie.

– Messieurs, la main aux dames !ordonna Adèle. Il y eut un grand mouvement dans les groupes.

– Est-ce que vous avez bien faim, moncousin ? demanda Marguerite, dont le regard était comme unjoyeux défi.

– Je n’ai pas faim du tout, réponditGeorges.

– À la bonne heure… et vous,mignonne ?

– Ni moi non plus, répliqua mademoiselleClotilde ; mais vous feriez mieux de dire tout de suite àM. de Souzay que c’est moi qui l’ai envoyé chercher. Jene veux pas me marier avant d’avoir causé avec mon mari.

– Vous voyez, prince, murmura la comtessetoujours souriante. Vous allez être interrogé, tenez-vousbien !

Chapitre 22Tête-à-tête

 

Nous savons que le prince Georges de Souzayétait dans toute la force du terme un charmant cavalier. Peut-êtrele lecteur est-il tenté de juger qu’en ce moment sa situationtournait un peu au comique.

Pour notre part, nous n’y voyons point demal.

Il balbutia je ne sais quel compliment, et lacomtesse reprit :

– Il est d’usage dans un jour commeaujourd’hui et même auparavant, mais les circonstances ne s’y sontpas prêtées, que les deux fiancés puissent faire échange de leurspensées. Du reste, il n’est pas trop tard : contrat n’est pasmariage. On ne peut dire que vous soyez étrangers l’un à l’autrepuisque, pendant la recherche du prince, personne ici n’a jamaisgêné la complète liberté de vos entretiens, mais vous n’en avez pasbeaucoup profité. Causez. Entre tous les actes que nousaccomplissons en notre vie, le mariage est le plus grave, et lesmillions ne remplacent pas le bonheur.

Sa voix trembla sur ces dernières paroles, quifurent dites avec un profond sentiment de mélancolie.

Elle embrassa Clotilde, donna la main àGeorges et sortit en disant :

– Je reviendrai vous chercher pour quevous ne soyez pas déconcertés en rentrant au salon.

Georges et Clotilde étaient seuls.

Un instant ils restèrent l’un auprès del’autre sans se parler et sans se regarder.

Après le départ de Marguerite, derrière laporte refermée du salon, ils avaient pu entendre le bruit d’uneseconde porte qui pareillement se fermait.

Au bout de quelques secondes, mademoiselleClotilde mit un doigt sur sa bouche et prononça très bas :

– Elle est peut-être encore là. Je vaisbien voir !

Ce disant, elle se leva brusquement et gagnad’un saut de gazelle la porte en appelant :

– Marguerite ! ma tanteMarguerite !

Elle ouvrit et n’appela plus. La secondechambre était vide.

À cette vue, la physionomie de mademoiselleClotilde changea, et le bon, le pétulant sourire de son âge éclatatout à coup dans ses yeux.

Georges souriait aussi.

– Qu’allais-tu lui dire ?demanda-t-il.

Vous avez bien lu : M. le prince deSouzay, malgré sa timidité que vous trouvâtes ridicule, tutoyaitMlle de Clare intrépidement.

– J’allais lui dire, répondit celle-cisans paraître chagrinée, ni même étonnée, de rester près de nous,et que nous causerions tout aussi bien devant elle. Nous n’avonsrien à cacher…

– Menteuse ! s’écria Georges enriant.

Elle ferma la porte avec soin. Quand elle seretourna, Georges était sur ses talons.

– Veux-tu que je t’embrasse ?dit-il.

Ce fut elle qui lui jeta ses deux bras autourdu cou en répondant :

– Bien vite et rien qu’une fois ! Jesuis sûre qu’ils nous épient.

– S’ils nous épient, répondit Georges,qui la dévorait déjà de baisers, une fois est aussi dangereuse quecent.

Elle se dégagea de son étreinte et reprit saplace en lui faisant signe de l’imiter.

– Je les connais, dit-elle tout bas, etje connais la maison. Ce n’est pas ici (elle montrait la porte paroù Marguerite était sortie) qu’ils viendront écouter. Tiens-toibien droit, mon pauvre Clément, et joue ton rôle.

– Quel rôle ? demanda Georges, quila regarda avec étonnement.

– Ne me fais pas rire, dit-elle, il fautabsolument que nous soyons sérieux… à moins que tu n’aies l’idée deme persuader à moi aussi que tu es M. le prince de Souzay.

– Je ne sais plus trop moi-même… commençaGeorges. Elle l’interrompit, et toucha son bras droit endisant :

– Voici pourtant qui est bien àClément !

– Oui, chérie… et cela rappelle à Clémentqu’il doit la vie à sa Tilde bien-aimée.

– Des bêtises ! fitMlle de Clare avec le pur accent des fillettesde Paris.

Puis elle reprit :

– Si ça t’amuse d’être prince, je poseraien princesse. Nous n’en serons que mieux dans nos personnages…Éloigne-toi un peu, et sois plus déconcerté puisque tu fais celuiqui est timide… J’en ai long à te raconter ; mais convenonsd’abord d’une chose : si on nous interrompt avant que j’aiefini, tu me retrouveras une demi-heure après ton départ…Voyons ! où ça ? Tiens ! un bon endroit : aucoin de la rue des Minimes.

La surprise de Georges devenaitstupéfaction.

– Toi ! s’écria-t-il, sortir lanuit…

– On s’habitue, répliqua-t-elle, je n’aiplus peur de rien… Ne te penche pas comme cela de mon côté, c’esttrop hardi.

Elle se tenait raide et sévère en parlantainsi. Je ne sais comment dire que la joyeuse honnêteté d’un boncœur soulevait le masque d’emprunt qu’elle retenait à deux mainssur son charmant visage, et que l’espièglerie des enfants pétillaitdans ses yeux, ni surtout, car c’est vraiment prêter trop de chosesà la physionomie la plus expressive du monde, ni surtout, qu’àtravers tant de vaillantes gaietés, un sentiment combattu demélancolie perçait soudain parfois, jetant comme un voile tristesur les rayonnements de cette chère jeunesse.

Georges baissa les yeux, elle souritdisant :

– Oui, oui, je vois bien que tu metrouves plus jolie qu’autrefois, mais je ne sais pas du tout si tum’aimes.

Et comme il voulut protester :

– Est-ce bien convenu, demanda-t-elletout bas, pour le coin de la rue des Minimes ?

Et tout de suite après, changeant deton :

– Ah çà ! pourquoi ne me disais-tujamais bonjour ? Georges ne comprenait pas.

– Là-bas, vis-à-vis, expliqua-t-elle, àla prison de la Force où tu avais de si beaux rideaux verts.

– Comment, s’écria le jeune homme aucomble de la surprise, tu m’avais reconnu ?

– Veux-tu bien te taire !… Et nenous tutoyons plus, s’il vous plaît. Dès la première fois que jevous ai vu, monsieur le prince, malgré votre cicatrice et le reste,je me suis dit : Voilà un brigand que j’ai déjà rencontréquelque part. Les fenêtres du petit salon donnent juste en face desrideaux verts, et le bon M. Buin me parlait de vous tant queje voulais. J’avais ma lorgnette de théâtre, elle est excellente etje me cachais derrière les persiennes à demi fermées… et ce pauvrecher bras qui m’a tant fait pleurer autrefois, comment nel’aurais-je pas reconnu ?

– Bonne ! bonne !Clotilde ! interrompit le prince, je t’en prie,embrasse-moi !

Mademoiselle Clotilde fut inflexible et refusale baiser imploré.

– La paix ! dit-elle en riant, iln’est plus temps… Ce n’est pas que j’espère beaucoup les tromper,ni surtout longtemps, mais on n’a pas besoin de six semaines pourprendre la clef des champs. Votre Altesse en sait quelque chose.Jouons serré, s’il vous plaît. Je vous donne ma parole d’honneurqu’ils sont là, quelque part, dans la muraille, au plafond ou sousle parquet. Soyez meilleur comédien ici que dans votre cellule.

– Moi qui me croyais si parfaitementdéguisé ! murmura Georges avec quelque dépit.

– Pour les autres, ce n’était pas tropmal, puisque le pauvre M. Buin, qui vous avait rendu visitehier, vient de causer avec vous, ce soir, et n’y a vu que du feumais pour moi, Clément est toujours Clément, pas de déguisement quitienne !

– Et les Jaffret ?

– La haine est un peu comme l’amour. LesJaffret ont été seulement un peu plus de temps à le reconnaître. Etpuis, ma tante Marguerite a de si bons yeux !… Mais à propos,tu as eu t’air étonné quand je t’ai parlé de la rue des Minimes.Ah ! écoute, c’est vrai que j’ai couru toute seule la nuitdans Paris…

– Toute seule ! Et pour quoifaire ?

– Ne fallait-il pas avertir le Dr AbelLenoir ?… C’est qu’il y a loin d’ici jusqu’à la rue deBondy !

– Et tu allais ainsi, à pied ?…

– Oui, la première fois, mais rien qu’unefois. Après, le docteur m’envoyait une voiture et il me ramenait àSaint-Paul, d’où je revenais avec Michelle, après la messe dumatin.

– Tu as confiance en elle ?

– Pas trop, mais je n’avais pas le choix,sais-tu, et tu étais condamné à mort.

– Comment !

– Tout simplement. Il y avait eu grandconseil dans le cabinet de mon oncle Jaffret. Ma tante Adèle… Mais,il faudrait d’abord te raconter ce qui se passa rue de la Victoire,la nuit du 5 janvier… Je parie que tu n’en sais pas le premiermot…

Elle s’interrompit. Sa voix avait untremblement, et le sang s’était retiré de ses joues.

– Non, dit Georges, je n’en sais rien derien !

– Jamais nous n’aurons le temps,reprit-elle, je les sens autour de nous. Faites-moi un compliment,mais sans élever la voix beaucoup.

– J’ai mis en vous, Clotilde, ditaussitôt le prince, les plus chers espoirs de ma vie…

– Méchant ! si c’était vraiseulement ! fit-elle.

– Et tout ce qu’un homme peut faire pourrendre heureuse une femme bien-aimée…

– Assez, va : moi je teréponds : j’ai peine à vous exprimer, prince, des sentimentsque je ne définis pas bien moi-même. J’ai interrogé mon cœur, ilm’a répondu…

« Et le reste comme tu voudras, chéri,ajouta-t-elle en baissant la voix jusqu’au murmure. Gourme-toi.Elle joua timidement de l’éventail et reprit :

– À nos moutons ! qui sontmalheureusement des loups. Nous sommes ici dans un coupe-gorge plusnoir que ceux de la forêt de Bondy.

– Je le sais, dit Georges en saluant,comme si on lui eût dit une chose charmante.

Il se baissa en même temps pour baiser unemain qu’on ne réussit pas à retirer.

– Es-tu assez gentil !murmura-t-elle. Pour arriver jusqu’à toi, il faudra qu’ils mecoupent en morceaux… Donc, dans le cabinet de mon oncle, le conseilde famille, comme ils s’appellent entre eux quelquefois, réformad’avance l’arrêt de la cour d’assises qui ne devait te donner queles galères à perpétuité : tu fus condamné à mort.Mme Jaffret combina une comédie d’évasion où lerôle principal était confié à un employé de la prison, nomméM. Noël…

– Alors, interrompit Georges, c’était detoi, la lettre ! Et comme Mlle de Clarene répondait pas, il continua :

– La lettre où l’on me disait que lesdeux montants de l’échelle avaient chacun son trait de scie àtrente pieds au-dessus du sol…

– Parbleu ! fit-elle comme un petithomme. Puis elle ajouta d’un air consterné :

– Tu n’avais donc pas pensé que c’étaitmoi ?

– Dame ! comment voulais-tu que jedevine ?

Une larme vint aux cils deMlle de Clare pendant qu’ellemurmurait :

– Oh ! le méchant qui n’aime pas sapetite sœur ! Moi, je te devine toujours, même quand ce n’estpas toi !

Partie 2
Clément-le-Manchot

Chapitre 1La nuit du 5 janvier

 

Autour de Georges et de Clotilde, dans cevaste salon où la lumière du lustre et celle des lampess’absorbaient dans les tentures sombres, arrachant çà et là uneétincelle à l’or terni des portraits de famille et aux émaux desvieux écussons, régnait un silence profond.

Aucun bruit ne venait de cette autre salle oùnous vîmes pour la première fois les intimes de la maison Jaffretréunis autour de la corbeille, et où la collation avait lieu àcette heure même, ni du cabinet de travail servant aux« affaires » de maman Jaffret.

C’était ce côté surtout que surveillaitl’oreille de mademoiselle Clotilde ; je dis l’oreille et nonpas l’œil, car la jeune fille s’était arrangée de manière à masquerdeux fois, pour tout regard venant de là, son visage et celui deGeorges.

Une fois par la position qu’ils avaient prise,le dos tourné à la porte du cabinet suspect, une autre fois par laplus belle et la plus grande de toutes les volières du bon Jaffret,qui se trouvait entre eux et la porte.

Elle représentait un temple indien, cettesuperbe volière, et aucun amateur d’oiseaux n’aurait pu la voirsans la désirer.

Sa place ordinaire était au centre du salon.Mais pour la cérémonie de la lecture du contrat, on avait dû larouler à l’écart, et elle occupait maintenant le coin entre ladernière fenêtre et la porte du cabinet.

Du haut en bas, elle était recouverte d’unfourreau d’étoffe, à l’abri duquel les chers captifs du bon Jaffretavaient écouté le chef-d’œuvre de maître Isidore Souëf, sans donneraucune marque d’approbation, ni de blâme.

Nous devons dire pourtant qu’au moment oùmademoiselle Clotilde s’était élancée sur les pas de la comtesseMarguerite pour se bien assurer que la chambre voisine était vide,un bruit sourd, une sorte d’effervescence s’était produite dans lanuit de la cage monumentale.

Ce bruit n’avait point échappé à Clotilde.

En revenant de son expédition au-dehors, elleavait continué sa battue, éprouvant d’abord la porte du cabinet detravail qui se trouva très bien fermée et faisant ensuite le tourde la volière, assez grande pour dissimuler derrière sa masse, nonseulement un, mais plusieurs observateurs.

Une autruche en bas âge l’avait habitéeautrefois, et Jaffret la pleurait encore.

La cachette était si bonne, en vérité, queMlle de Clare fut étonnée de n’y trouverpersonne.

Mais, par le fait, elle put s’assurer que lestrois fauteuils masqués derrière la cage étaient vides, et je croismême qu’elle poussa la précaution jusqu’à regarder dessous.

Clotilde ne reprit sa place qu’après avoirtâté de la main tout le tour de la volière et interrogé chaque plide l’étoffe qui la recouvrait.

Ses inquiétudes, nous le savons, ne s’étaientpas endormies pour cela. Elle se sentait épiée d’en haut, d’en bas,de côté, enfin de quelque part ; mais du moins, elle étaitbien certaine que sa physionomie seule et celle de Georgespouvaient trahir le sens de leur entretien, poursuivi à voixbasse.

De là le soin qu’elle mettait à monter sanaïve comédie, et, en dépit de tout, la médiocre confiance que luiinspirait son effort.

– Non, reprit-elle, riant à travers seslarmes, tu ne m’aimes pas comme je t’aime, Clément, il y alongtemps que je le crains.

– Mais si, je t’aime et de tout mon cœur,chérie…

– Ce n’est pas assez !

– Que dis-tu ?

– Ah ! je t’aime bien plus que detout mon cœur.

– Tu es folle !

– Justement ! Et je te voudrais fou,toi aussi. Veux-tu que je te dise, quelque jour, tu en aimeras uneautre comme je t’aime, moi, tu perdras la tête… et peut-être quec’est déjà fait !

Elle plongeait son regard au fond du sien siardemment qu’il fut attiré vers elle comme si deux bras puissantseussent courbé sa taille tout à coup.

Le baiser pendait sur ses lèvres, Clotildeferma les yeux et pâlit.

Mais elle n’attendit pas que le baisertombât ; elle se rejeta en arrière.

– Tiens-toi droit, dit-elle avec unregret stoïque. J’essaye de t’aimer un peu moins, mais je ne peuxpas. Tu es toujours pour moi le pauvre petit martyr qui avait étémutilé par un tigre à face humaine et que j’emportai tout sanglantdans mes bras…, car je t’ai porté, mon Clément, toute enfant quej’étais, je t’ai porté, tu étais presque un jeune homme déjà, et jene te trouvais pas lourd. D’où me venait cette force ?…Écoute ! il y a quelque chose entre nous, quelque chose demalheureux et de douloureux. Te souviens-tu ? La première foisque tu vins à moi, tu fis appel à des souvenirs qui nem’appartenaient pas, Tu me prenais pour la Tilde du cimetière, lapauvre petite enfant qui avait froid et faim auprès d’une tombe, Etmoi, esclave déjà, je répondais oui à tout ce que tu me disais.J’avais peur de t’éclairer. Je pensais, il me dira :« Ah ! ce n’est donc pas toi la Tilde que je réchauffai,à qui je donnai mon pain ! » Et je te voyais te détournerde moi, car je le sais bien, va, c’est elle que tu cherches…

– Et ne sais-tu pas aussi pourquoi je lacherche, interrompit Georges avec reproche.

– Si fait, répondit Clotilde quisongeait, c’est vrai, je le sais, tu es devenu comme moi-même uninstrument dans la main d’autrui ; mais, à la différence demoi, tu aimes tes maîtres… Tu vins une fois, de la part de cesgens-là, et c’est alors que je t’avouai la vérité ; tu vinsfouiller tout au fond de ma mémoire. Tu me parlas d’une prièrelatine qu’on avait fait entrer de force dans mon souvenir quandj’étais toute petite…

– Et tu me répondis, murmura Georges toutpensif aussi : « D’autres que toi me l’ont déjà demandée,cette prière, mais je ne la sais pas, je ne l’ai jamais sue. »Et alors, tu me racontas la pauvre histoire de ton passé. Ont’avait prise dans une ferme dont les maîtres n’étaient même pastes parents ; Mme Jaffret t’avait dit :« Je suis votre tante, vous êtes l’héritière d’une grandefortune : ne sachez rien de plus et restez obscure pouréchapper aux méchants qui vous ont faite orpheline… »

– Je la croyais, en ce temps-là, ditClotilde, les enfants sont crédules ; je le croirais peut-êtreencore sans toi et sans ce pauvre Échalot, qui parlait dès qu’unverre de vin lui chatouillait la cervelle…

Elle s’interrompit brusquement et eut un gestede colère contre elle-même.

– Mais bon Dieu ! dit-elle, de quoivais-je m’occuper ? Voilà bien des minutes perdues qui étaientprécieuses. Trois mois bientôt se sont écoulés depuis la soirée du5 janvier. Tu sais qu’au moment du meurtre j’étais seule, seuleavec un homme dans la maison des demoiselles Fitz-Roy. Tu étais là,puisque tu as été arrêté. Étais-tu là pour moi ?

– Non, répondit Georges, qui baissa lesyeux.

– Et après trois mois, ta première penséen’est pas d’exiger une explication au sujet de la présence de cethomme auprès de celle que tu prétends aimer !

Il y avait dans son regard une tristesseprofonde qui la faisait mille fois plus belle.

– Tiens ! ajouta-t-elle avec colèreet découragement, tu n’es même pas jaloux de moi !

Et, avant que Georges pût répondre, elles’écria dans l’amertume de son cœur :

– Ah ! celui-là m’aimait ! Ilm’aimait à genoux ! jusqu’à en mourir ! Et que jevoudrais l’aimer, moi aussi ! L’explication que vous ne medemandez pas, Clément, la voici : C’est un jeu bien étrangequi se joue autour de l’héritage de Clare. D’un côté, des genshonnêtes, du moins, je le pense, puisque vous êtes avec eux ;de l’autre, des bandits. Un motif très puissant empêche sans douteles gens honnêtes dont je parle de s’adresser aux tribunaux, etj’avoue que cela me donne un peu de défiance contre eux. Ilscachent leur nom quand ils tombent entre les mains de la loi, parhasard ; ils se laissent condamner plutôt que de parler francet tête levée ; s’ils s’évadent…

– Tu ne parles pas comme tu penses, mapauvre bonne Tilde, murmura Georges avec douceur. Tu cherches à tevenger de moi…

– Oh ! c’est vrai ! c’estvrai ! s’écria-t-elle : je cherche à me venger… Je tefais pitié, n’est-ce pas ! Et comme tu as raison de meplaindre, puisque tu ne peux pas m’aimer !

– Mais je t’aime !

– Tu mens ! par bonté de cœur. Iln’y a rien au monde de si bon, de si noble que toi… Mais laisse-moiachever : les honnêtes gens et les bandits, assis en face lesuns des autres des deux côtés du tapis vert, connaissentmutuellement leurs cartes ; ils jouent à jeu découvert commeau whist quand il y a un mort. Et ils essayent de tricher tout demême ! Pendant qu’on vous recevait ici, il y a trois mois,comme mon fiancé, vous, le faux prince de Souzay, on attirait ruede la Victoire le vrai duc de Clare…

– Albert !

– Albert, qui me disait : « Jemeurs de mon amour pour vous ! » Georges courba latête.

Si Clotilde avait su ce qui se passait dans lecœur de son fiancé, elle eût donné tout son sang pour retenir sadernière parole. Georges demanda :

– Était-ce pour le même but qu’onattirait Albert là-bas ? Était-ce pour un mariage ?

– Non, répondit Clotilde. Ai-je besoind’ajouter que j’ai compris cela plus tard seulement : il yavait guet-apens… Vous frémissez ? Et pourtant, vousconnaissez bien les gens qui avaient arrangé cette sanglantecomédie. Si leur plan avait réussi, ce soir même où nous sommes,votre cadavre eût été trouvé demain sur le pavé d’une des cours dela Force…

« Je continue :

« Le duc Albert venait de me quitter. Nonseulement je lui avais enlevé tout espoir, mais aussi je l’avaismis en garde contre les dangers qui l’entouraient ! Quand ilvoulut descendre l’escalier, il perdit du temps à ouvrir la portede derrière, qu’il avait trouvée ouverte lors de son arrivée et quiétait maintenant fermée. Ce n’était certes point par hasard. Jevoulus l’aider. La porte de ma chambre, qui me séparait de luidepuis un instant seulement, se trouvait également fermée, etseulement aussi depuis un instant, de sorte que je l’entendais sanspouvoir le rejoindre.

« Une chambre me séparait del’appartement des demoiselles Fitz-Roy, que j’appelais mes tanteset que j’aimais tendrement.

« Il me sembla distinguer un bruit, uncri plaintif, et reconnaître la voix de l’aînée, ma tanteMathilde.

« Je pénétrai dans la pièce voisine quidonnait par une porte vitrée sur la chambre à coucher de ma tanteMathilde. On ne criait plus, c’était déjà fini.

« La première figure que je vis autravers des carreaux fut celle d’une servante qui était à la maisondepuis quinze jours à peine.

« Quelqu’un lui comptait de l’argent surle guéridon de la chambre à coucher, éclairé par la lampe de nuitqui pendait au plafond. Je ne me doutais pas encore qu’il y avaiteu un meurtre dans la maison, et, pourtant, une angoisse horribleme tenait.

« La personne qui comptait l’argent étaitdans l’ombre. Une voix enrouée appela je ne sais d’où :« Eh ! l’Amour ! » et la personne qui comptaitl’argent releva la tête.

« Je crus rêver : c’était le visagede ma tante Jaffret…

– Ah !… fit Georges, qui écoutait lapoitrine serrée et retenant son souffle.

– Je faillis tomber à la renverse, repritClotilde, car en ce moment même j’apercevais ma tante Mathildejetée en travers sur son propre lit et dont la tête pendait si basque ses cheveux blancs balayaient le plancher. J’aurais voulu crierque je n’aurais pas pu. L’idée me venait que j’étais en proie auplus effrayant de tous les cauchemars.

« Deux hommes entrèrent, en ce moment,par la porte du fond qui donnait sur la chambre de la cadette desdemoiselles Fitz-Roy. « Ils portaient un autre corps qu’ilsjetèrent au pied du lit.

« Quoique la tête de ce second cadavrefût entamée d’un large coup de hache, le bon vieux sourire de matante Émilie restait encore autour des lèvres.

« Un des deux porteurs n’avait qu’unbras. Sa face hideuse et stupide ricanait. C’était lui qui avaitcrié : « Eh ! l’Amour ! » Les autresl’appelaient Clément-le-Manchot. Ils étaient cinq en tout, ycompris la servante qui recevait sans doute le prix du sang.

« Quand celle-ci eut recompté son argent,Mme Jaffret lui caressa le menton d’un gesteégrillard, et la servante la repoussa, disant : « As-tufini, vieux Rodrigue ? »

« Et je m’aperçus seulement alors que matante Jaffret n’avait plus ses habits de femme.

« Elle portait une longue redingoted’ouvrier endimanché, avec un foulard, noué autour du cou, et soncrâne complètement dénudé n’avait plus une seule mèche de cheveuxgris.

« – Le cœur n’a pas vieilli, coquinette,dit-elle ou plutôt, dit-il, car je crois bien que c’est un homme.Qu’est-ce que tu vas faire de tout cet argent-là ? Si tu veuxle placer chez moi, je vaux mieux que la Caissed’épargne ! »

Chapitre 2Mademoiselle de Clare

 

– Ce qui surtout me faisait douter dutémoignage de mes sens, poursuivit Clotilde, c’était le calmeextraordinaire qui entourait cette scène de mort.

« Tout le monde était tranquille auprèsde ces deux débris humains dont l’un répandait encore des flots desang par sa hideuse blessure.

« On causait paisiblement du travailaccompli et de ce qui restait encore à faire comme s’il se fût agide la chose la plus simple.

« Le programme avait été réglé d’avancepoint par point. « Les gens qui étaient là n’avaient niinquiétude ni hâte.

« Au début, j’avais été frappée par cenom, Clément,qui est le tien et qui était porté par unhomme privé comme toi de son bras droit, mais l’aspect repoussantdu misérable avait rejeté si loin toute idée de comparaison que jene m’occupai même pas de cette singulière similitude.

« – C’est le moment de prendre l’air, ditcet homme qu’on appelait le Manchot, après avoir consulté lapendule. Le commissaire va être averti dans trois minutes,juste !

« – Quatre, rectifia tante Adèle quiregarda sa montre. La pendule avance. Où est M. leduc ? »

« Je compris qu’il s’agissait d’Albert.Le Manchot répondit :

« – Entre les deux portes. On luiouvrira, quand il en sera temps, pour qu’il rencontre les agentsdans la petite cour de service.

« – Et la bichette ? »

« C’était moi dont on parlait.

« Le Manchot lâcha un juron.

« – Je n’ai plus pensé à celle-là,dit-il ; est-ce que j’avais oublié de mettre leverrou ? »

« Il creva la porte vitrée d’un coup depied et bondit dans la pièce d’où j’avais tout vu.

« Mais je n’y étais déjà plus.

« Aux derniers mots prononcés, j’avaistout deviné : Albert, retenu dans le piège, était destiné àporter le poids du crime devant la justice.

« Pour employer leur langage, c’était luiqui devait payer la loi.

« La pensée que j’eus de tenter undernier effort pour le prévenir ou le dégager me sauva, car si leManchot m’eût trouvée derrière la porte vitrée, je ne serais pasici pour vous raconter l’histoire de cette terrible nuit.

« Au contraire, le Manchot me trouvajuste à l’endroit où, selon lui, je devais être.

« Quand il entra dans la chambre,j’essayais d’ouvrir la porte qui me séparait d’Albert.

« – Il y a eu du dégât un petit peu, medit-il sans se creuser la tête pour trouver une explication, desvoleurs, quoi, Paris est plein d’assassins, maintenant. En route,jeunesse ! »

« Il me saisit par le bras ; mais,avant de me pousser dans la chambre d’où je sortais, il demanda àhaute voix :

« – Est-ce vidé, laboîte ? »

« Personne ne répondit.

« Il me fit traverser les deux chambresen courant, et, au cri d’horreur qui m’échappa en passant auprèsdes deux cadavres, il grommela :

« – Oui, oui ! c’est malheureux,mais ça arrive, et les deux vieilles béguines ont monté tout droiten paradis. »

« Nous descendions déjà l’escalier. Lesvoisins ne se doutaient encore de rien, la maison dormait.

« Au premier étage seulement, jecommençai à entendre des bruits confus qui venaient de la rue, etle Manchot me dit encore :

« – C’est bête de commettre des mauvaisesactions, on n’échappe jamais à l’œil vigilant de l’Être suprême etde la rousse. Voilà bien sûr les braves messieurs de lapolice qui arrivent et ça se pourrait que nous verrions dans lacour l’arrestation de l’individu sanguinaire qui a fait la fin despauvres vieilles demoiselles. »

« Il était alors onze heures du soirenviron.

« La fille du concierge jouait des étudesde piano dans l’arrière-loge.

« Au moment où nous arrivions dans lacour, plusieurs hommes montaient en courant l’allée qui mène à larue de la Victoire.

« Une voiture y était engagée. Les hommesla dépassèrent. Une grande rumeur s’éleva en même temps del’intérieur de la maison, et le concierge sortit effaré du couloircommuniquant à la cour de derrière.

« – Misère de Dieu ! criait-il, unmeurtre dans ma maison ! On va avoir des désagréments. Ilstiennent déjà l’assassin. Tais ton piano, toi, mademoiselleArthémise ! À la garde ! au feu ! une porte sitranquille ! »

« Il ne s’occupait pas du tout desmortes.

« Mais comme sa femme accourait sur lepas de la loge, il ajouta :

« – C’est les deux vieilles millionnairesdu second. N’y a rien de plus dangereux pour les maisons qued’avoir des femmes seules qui passent pour cacher tout l’or dumonde dans leur paillasse. J’avais prédit ça. »

« Je ne saurais dire comment la cours’était remplie en un clin d’œil. À la portière ouverte de lavoiture arrêtée maintenant devant la loge, je vis les lunettes detante Adèle, qui avait ses cheveux gris frisés et son grand chapeauà plumes.

« Elle demanda d’un airinquiet :

« – Qu’y a-t-il donc, mes amis ?Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? »

« Par l’autre portière qui s’ouvrit aussije fus lancée dans la voiture et le Manchot disparut.

« Dans la voiture, je me trouvai entre lebon Jaffret et la comtesse Marguerite qui demandaient égalementd’un air étonné :

« – Qu’est-ce que c’est que toutcela ?

– L’assassin !l’assassin ! » crièrent ensemble cinquante voix, car lacour regorgeait.

« Malgré M. Jaffret qui me tenait àbras le corps, je m’élançai à la portière. Je voyais déjà par lapensée la pâle figure d’Albert au milieu des hommes de police quile tenaient garrotté comme un criminel, et je rassemblai mes forcespour crier : « Il est innocent ! » au risque detout ce qui pouvait advenir.

« Mais les voix de la foule ajoutèrentavant que j’eusse parlé :

« – C’est le Manchot !Clément-le-Manchot ! Il n’en est pas à son coup d’essai,celui-là ! »

« Je fus presque joyeuse.

« La police avait donc tombé juste cettefois.

« Je me retournai vers tante Adèle,pensant la trouver terrifiée, mais je me trompais : il y avaitun méchant sourire derrière son inquiétude affectée, elle disait àpleine voix :

« – Il a la tête d’un redoutable coquin,ce malheureux ! Mais qui donc a-t-onassassiné ? »

« Sur ma conscience, en l’entendantparler ainsi, le doute me venait. Je ne pouvais plus croire à ceque j’avais vu de mes yeux tout à l’heure.

« Un grand mouvement se fit derrière lavoiture, et un éblouissement passa devant mes yeux.

« C’était le meurtrier, conduit ou plutôtporté par une demi-douzaine d’agents qui le rudoyaient.

« Une véritable cohue suivait en lecouvrant d’injures, et, dans cette foule, je reconnus la servantequi criait plus haut que les autres, en se frottant les yeux avecson mouchoir.

« En la fouillant, on eût trouvé le prixdu sang dans sa poche.

« Je ne vous ai pas revu depuis lors,prince, m’expliquerez-vous cela ? Ce n’était pas Albert, ilest vrai, que les agents tenaient prisonnier, mais ce n’était pasnon plus le hideux compagnon de ma fuite.

« Par quel mystère étiez-vous là, vous, àla place de l’un ou de l’autre, car c’était bien vous, n’est-cepas ?

« Vous, déguisé en ouvrier et n’ayantplus ce bras, miracle de l’art, qui dissimule si complètement votremalheur ? Je vous en prie, répondez.

– C’était moi, dit Georges après unsilence : je le nierais que vous ne me croiriez pas.

– Certes, je ne pourrais vous croire…mais les motifs de votre présence en ce lieu ?…

Georges avait les yeux baissés ; il nerépondit pas. Clotilde attendait. Son sein battait avec violence.Plusieurs fois, pendant que durait le silence, son charmant visagechangea de couleur.

Il était bien manifeste que cette grandeémotion ne se rapportait point aux tragiques souvenirs qu’ellevenait d’évoquer. Il n’y avait qu’une pensée pour faire vibrerainsi son cœur.

– Tu ne m’aimes pas ! tu ne m’aimespas ! dit-elle, et sa voix avait des larmes, tandis que sesyeux secs interrogeaient ardemment le regard de son fiancé.

Georges lui prit la main et la porta a seslèvres.

– Je te jure que je t’aime !dit-il.

Ils avaient oublié cette pauvre comédie qu’ilsjouaient naguère de si bonne foi pour tromper la surveillance desespions invisibles. Clotilde surtout avait tout oublié. Elles’écria en appuyant la main de Georges contre son cœur :

– Moi, je t’aime tant ! Qu’ai-jebesoin de ta réponse ? Est-ce que je ne sais pas tout ?Est-ce que je ne lis pas au-dedans de toi aussi bien et mieux quetoi-même ? Tu étais là-bas comme tu es ici pour obéir à cettevolonté qui sera éternellement entre nous ! Tu ne m’appartienspas ! Je ne viens qu’après ta mère !

Elle était si belle et tant d’amour s’exhalaitde sa beauté que Georges ferma les yeux et pâlit. Son cœur luifaisait mal.

– Je te jure que je t’aime !répéta-t-il d’une voix que la passion faisait trembler maintenant,la vraie passion. Je n’ai jamais aimé que toi, jamais je n’aimeraique toi !

Elle bondit vers lui, et leurs lèvres setouchèrent, mais ce fut rapide comme l’éclair.

Quand elle retomba sur son siège, un voile defarouche tristesse était au-devant de son regard.

– Tu mens, dit-elle à voix basse, ou dumoins tu te trompes, Clément, mon pauvre Clément, car tu es bientrop noble pour abuser volontairement ta petite sœur. Tu esesclave, on se sert de toi sans mesure ni pitié…

– Ne parle pas contre ma mère, murmuraGeorges d’un accent qui implorait, mais où se montrait déjà unenuance de sévérité.

– Oh ! comme je l’adorerais !s’écria Clotilde ardemment, si je ne la sentais contre moi ! yaurait-il au monde un amour comparable à celui dont j’entoureraisnotre mère !

– Mais c’est de la folie, dit Georges,qui détourna les yeux, si ma mère était contre toi, serais-je icide son contentement ?

– Tu es ici, répliqua la jeune fille,parce que Mme la duchesse de Clare te placeau-devant de son fils chéri comme un vivant bouclier.

Georges était très pâle, il dit :

– Tais-toi, je t’en prie !

– Tu es ici, continua Clotilde, parce queici est le danger. Elle a entamé une lutte redoutable,Mme la duchesse, mais elle est là-bas, dans sonhôtel avec le duc Albert de Clare, pendant que tu restes nuit etjour, toi, sur le champ de bataille. Elle ne sait pas même comme jele sais, moi, que tu n’as rien à craindre ce soir.

Georges ne put retenir un mouvement desurprise. Clotilde continua :

– Ce matin, tu étais condamné, mais levent a tourné, ils ont besoin de toi, ils se sont faits, ce soir,les complices de la fuite. Oserais-tu dire queMme la duchesse de Clare savait cela quand elle t’alaissé partir ?…

– Elle voulait me retenir, balbutiaGeorges : sur mon honneur, c’est la vérité ! Elle voulaitmême venir avec moi…

Aux lèvres de Clotilde il y avait un sourireplein d’amertume.

– Écoute, dit-elle, tout à l’heure, tum’as juré que tu m’aimais, veux-tu que je sois ta femme ?

– Mais, répondit Georges, qui essaya desourire, n’est-ce pas convenu ?

– N’essaye pas d’éluder maquestion ! fit-elle presque durement. Tu sais bien ce quesignifient mes paroles. Je suis seule au monde, toi aussi. Tu esjeune et fort, je suis brave. Loin d’ici, loin de ces luttesténébreuses où nous n’avons toi ni moi aucun intérêt véritable,nous pouvons vivre heureux, tranquilles et fonder la famille qui nemanque pas plus aux pauvres gens qu’aux grands seigneurs. Tu es unfaux prince de Souzay, comme je suis, moi, une fausse héritière deClare. Ne nie pas, ce serait indigne de toi. Brisons ce doublemensonge. Partons cette nuit même. Où tu voudras m’emmener, j’irai.Je m’offre à toi, veux-tu me prendre ?

Chapitre 3Fin du tête-à-tête

 

Clotilde avait pris les deux mains de Georgeset le regardait dans les yeux.

– Tu l’as dit tout à l’heure,murmura-t-il, je suis incapable de te tromper. Tu viens d’exprimerle vœu le plus cher de toute ma vie, tu as donné un corps à monrêve. Vivre avec toi, tout à toi, ce serait le bonheur…

– Eh bien ! fit Clotilde, qui frappadu pied.

– Je ne veux pas… Je ne peux pasabandonner ma mère… La jeune fille dégagea ses mains et dit avecdureté :

– Tu n’as pas de mère !

Georges recula comme si on l’eût frappé auvisage, et Clotilde s’arrêta, effrayée.

– Je t’ai fâché, dit-elle, déjàrepentante.

– Non, répliqua Georges ; le tortvient de moi ; j’ai manqué de confiance en toi, je ne t’ai pasdit la vérité, la voici : je suis bien réellement le fils deMme la duchesse de Clare…

– Et Albert, alors ?…

– De notre secret, murmura Georges, ne medemande que la portion qui est à moi.

Le regard de la jeune fille exprimait unétonnement profond.

– Et elle t’envoie ici ?balbutia-t-elle, toi, son fils ?

– Ce n’est pas Mme laduchesse de Clare qui m’a envoyé ici ; j’y suis peut-êtrecontre sa volonté.

Il y eut un silence, après lequel Clotildereprit :

– Clément, je te crois, je te croiraitoujours. Je respecte et j’aime désormais du plus profond de moncœur celle qui est ta mère. J’espérais t’entraîner avec moi vers lebonheur ; je n’ai pas pu, je reste avec toi dans le malheur.Ton combat est le mien. Mais il faut que tu saches où tu vas,Clément ; il faut que tu saches où tu conduis celle à qui tuviens de dire : « Je t’aime. » Je le sais, moi, jevais te le dire.

Elle se recueillit un instant.

Ils étaient graves tous deux, et si quelqu’unles épiait maintenant du regard sans pouvoir écouter leurs paroles,c’était bien, selon les apparences, le froid entretien de deuxfiancés qui se tâtent prudemment avant la lutte définitive duménage.

– Tu connais, reprit la jeune fille, d’unton de résignation glacée, les gens chez qui nous sommes. Avantmême d’avoir entendu les révélations que je viens de te faire, tules connaissais peut-être aussi bien que moi.

« Ce sont des malfaiteurs résolus, quiopèrent à l’abri d’un mécanisme dont l’efficacité est pour euxéprouvée, non pas une fois, mais cent fois.

« Ils méprisent les combinaisons subtileset vont droit leur chemin dans une voie qui ne tourne pas.

« La naïveté des moyens est pour eux lecomble de la science.

« Ils tuent tous uniment, sansprécaution, presque sans mystère, sûrs qu’ils sont d’égarer lapoursuite après le meurtre commis, et j’entendais encore hier, carma vie n’est qu’un long espionnage, le Dr Samuel railler lesmalhabiles qui se servent du poison pour augmenter leurs chancesd’impunité.

« Le poison laisse des traces un peumoins voyantes que le couteau, c’est vrai ; mais qu’importe latrace laissée si elle égare certainement la vengeance de la loi surune fausse piste ? Les demoiselles Fitz-Roy ont été frappées àcoup de hache, voilà des traces, j’espère !

« Et les assassins vivent en paixcependant ; pourquoi ?

« Parce que c’est toi qui as étécondamné.

« Écoute maintenant le programme de notremariage :

« On l’a dressé, ce programme, avecautant de soin que le contrat de maître Souëf, signé parM. Buin et d’autres gens hautement honnêtes que la diplomatiedes coquins a su englober dans une complicité involontaire, lameilleure de leurs sécurités.

« C’est grossier, c’est enfantin, commecombinaison : c’est absolument certain comme résultat.

« Et quant à l’authenticité du plan, jepuis la garantir, car l’exposé en est encore dans mes oreilles.

« Depuis la mort de mes tantes Fitz-Roy,nous sommes, toi et moi, les derniers de Clare…

– Avec mon frère Albert, à tout le moins,interrompit Georges, et Mme la duchesse !

Clotilde sourit avec pitié.

– Pour la réussite du plan,répliqua-t-elle, il suffit que la duchesse et Albert meurent avantnous : c’est la moindre des choses.

De la tête aux pieds, Georges fut secoué parun frisson.

– La peur que tu es incapable deressentir pour toi-même, dit la jeune fille, tu l’éprouves poureux. C’est bien, tu es un grand cœur… Mais si tu les aimes de touteton âme, que peut-il rester pour moi ?

– S’ils quittaient Paris, la France,pensa tout haut le prince Georges, au lieu de répondre ; s’ilsallaient loin, bien loin…

– Peut-on aller plus loin quel’Australie ? repartit Clotilde. André Maynotte[5] et la veuve de J. -B. Schwartz avaientété en Australie, d’où leurs actes mortuaires sont revenus. Le maride la princesse d’Eppstein[6], celui quiporta en dernier lieu le nom de duc de Clare, s’était caché au plusprofond de Paris, dans l’atelier de cet obscur barbouilleur Cœurd’Acier, qui fabriquait les enseignes pour les baraques de lafoire ; quand il eut épousé sa noble et malheureuse cousine,ils partirent, car ils savaient leur sort, eux aussi. Ils allèrenttant que la terre et la mer purent les porter.

« Ces deux-là seraient encore toutjeunes.

« Et pourtant tu as vu leurs noms dans lecontrat parmi ceux dont nous sommes appelés, toi et moi, àrecueillir les héritages. Ils sont morts.

« Paris n’a pas de retraite assez noire,et le vaste univers est trop petit, Clément, mon pauvre Clément, tuauras beau les entraîner au bout du monde : quand ceux dont jete parle ont condamné, il faut mourir.

La tête de Georges découragé pendait sur sapoitrine.

– Mais je n’ai pas fini, poursuivitMlle de Clare, de tirer l’horoscope de notreunion. Ne crois pas que je parle au hasard, je suis malheureusementtrop bon prophète.

« Je te disais tout à l’heure :« Le vent a tourné, ils ont besoin de nous. »

« C’est l’exacte vérité.

« Que nos droits soient authentiques, ouqu’il y ait eu, comme je le crois, manœuvres frauduleuses, nousréunissons sur nos têtes la totalité des biens de Clare. Noussommes sacrés : l’héritier unique de cette immense fortunedoit naître de nous et ne peut naître que de nous.

« Quand l’enfant sera né…

– J’entends bien, dit Georges, qui ne puts’empêcher de sourire ; fille ou garçon, peu importe…

– Peu importe, répéta Clotilde, fille ougarçon.

Elle souriait aussi, mais non point à lamanière incrédule du prince. Son sourire était celui des vaillantsqui se résignent.

– On nous fera disparaître ?continua Georges ; est-ce cela que tu veux dire ?

La charmante tête de Clotilde s’inclina ensigne d’affirmation.

– Et ces grands inventeurs, demandaGeorges, n’ont rien su trouver de plus adroit que cela ?

– À quoi bon ? répliqua Clotilde. Lemieux est l’ennemi du bien. L’adresse n’est pas la subtilité, maisbien la science d’atteindre le but à coup sûr. J’ai ouï traitercette question une fois très sérieusement par le Dr Samuel quiréfutait Marguerite. Elle a de l’imagination, celle-là, et ledocteur lui en faisait reproche. Il lui citait l’exemple du théâtreoù les idées nouvelles ne réussissent jamais.

« Elle riait, mais il tenait bon.

« Il mettait en avant M. Scribe etsa sentence : « Faites toujours ce qui a étéfait. »

« Quelque chose de plus ingénieux quecela, pour parler comme toi, ne le vaudrait pas, parce quecela est un moyen éprouvé qui a déjà servi ; et qui adéjà réussi.

« Notre famille et les Habits Noirs ontleurs annales où l’on peut puiser comme dans l’Histoireuniverselle.

« Quand nous serons morts, l’honnêteM. Jaffret sera nommé tuteur de l’enfant, absolument comme lacomtesse Marguerite de Clare ou plutôt le comte du Bréhut, sonmari, fut nommé tuteur de la princesse d’Eppstein, et, pendantvingt ans, l’association aura un demi-million de revenus.Commences-tu à croire et à comprendre ?

– Je ne puis penser… voulut objecterGeorges.

– Crois ou ne crois pas, interrompit lajeune fille, peu importe. C’est établi clairement, nettement, c’estréglé à l’unanimité du conseil. Personne au monde n’y peut riendésormais, cela doit être et cela sera.

– Mais alors, demanda Georges dont lescepticisme tomba tout d’un coup devant la rigueur de cesaffirmations, que faire ?

Elle se redressa. Une flamme héroïque brûladans ses grands yeux. Jamais Georges ne l’avait vue sisplendidement belle.

– Si j’étais aimée… dit-elle.

Mais elle s’interrompit aussitôt etreprit :

– C’est mal et je désavoue cette parole.Même sans être aimée, je suis prête à tout entreprendre pour sauvertoi et ceux qui te sont chers…

– Mais tu es aimée, Clotilde, machérie ! s’écria Georges, cette fois avec l’accent de lavéritable passion. Pourquoi es-tu injuste envers moi ? Nevois-tu pas que je succombe sous le fardeau de mes responsabilitéset de mes inquiétudes ? Dis ce qui peut être tenté, et dis-levite !

Elle lui tendit la main.

– C’est moi qui ai tort, peut-être,dit-elle doucement avec un sourire triste ; d’ailleurs,pourquoi fuir ? J’ai plaidé contre moi-même tout à l’heure enprouvant que, vis-à-vis de ces démons, la fuite est inutile.Veux-tu combattre, puisque fuir ne vaut rien ?

– Oh ! oui, s’écria Georges ;combattre bravement et jusqu’à la mort !

– Elle n’est pas loin peut-être… Mais tuas raison ! mieux vaut combattre.

– Ordonne, j’obéirai ; quand jedevrais me tuer tout seul contre cette cohue d’assassins…

– Non, interrompit Clotilde qui étaitredevenue pensive, nous ne serons pas seuls. Il est un homme aucœur courageux, à la volonté indomptable…

– Le Dr Abel Lenoir…

Elle mit un doigt sur sa bouche, d’un geste siimpérieux que le regard effrayé de Georges fit malgré lui le tourde la chambre.

Tout était tranquille dans le vaste salon qui,à part le son de leurs voix contenues, ne parlait que de solitudeet de silence.

– Approche-toi, murmura-t-elle.

Et si bas qu’il eut peine à l’entendre, elleajouta :

– Demain, je sortirai pour aller à lamesse. Sais-tu où il demeure ?

– Oui.

– À huit heures du matin, rends-toi chezlui, tu m’y trouveras.

– Et le rendez-vous de la rue desMinimes ?

– Nous parlions trop haut. D’autres quenous y seront exacts… Écoute encore, nous avons des hommes et desarmes. Ce n’est pas Fontenoy, ici. Nous tirerons les premiers.

– Je suis prêt, interrompit Georges. Àdemain, huit heures.

Un bruit se fit dans la chambre voisine et ilss’éloignèrent aussitôt l’un de l’autre à distance convenable.

Au seuil de la porte ouverte, la beautésouriante de la comtesse Marguerite se montra.

– Eh bien ! chers enfants, dit-elle,vous plaignez-vous qu’on vous ait laissés trop longtempsensemble ?

– Y a-t-il vraiment longtemps que noussommes ensemble ? demanda Georges au hasard.

Clotilde baissait les yeux et ne disaitrien.

Marguerite, qui donnait le bras au bonJaffret, murmura :

– C’est qu’ils sont en scène comme devieux comédiens ! Elle ajouta :

– Tout le monde vous désire et je n’ai putarder davantage. Il faut bien que vous assistiez à l’ouverture dela corbeille.

Derrière Mme la comtesse deClare venaient M. Buin, M. de Comayrol et quelquesdames. C’était bien la joyeuse expédition des « gens de lanoce » qui arrivent émoustillés par je ne sais quel vent degaillardise espiègle, pour troubler, en plaisantant, la premièreentrevue des amoureux.

La présence de ces nouveaux venus, sitranquilles et si gais, éclaira en quelque sorte le vieux salon eten chassa les souffles lugubres que nous y laissions pénétrer toutà l’heure.

Les vraisemblances de notre vie de tous lesjours y reprenaient le dessus, et même après avoir entendu lesconfidences de Clotilde, peut-être que vous eussiez secoué letourbillon des idées noires en faisant appel franchement à ce qu’onappelle « la raison » pour exorciser le démon de cescauchemars absurdes et impossibles…

Chapitre 4Transfiguration

 

La comtesse Marguerite, quand elle voulait,avait un sourire qui chassait si loin les sombres pensées !Elle demanda le bras de Georges ; M. de Comayroloffrit le sien à Clotilde, et l’on se dirigea en procession vers lesalon où attendait la corbeille, splendide dessert de lacollation.

Resté seul et libre, le bon Jaffret s’étaitapproché de la volière qui renfermait ses amours. La mortprématurée de sa petite autruche lui avait occasionné dans le tempsune grave maladie. Il fit le tour de la cage et ne put s’empêcherde dire un mot d’amitié à ses enfants, qu’il supposait pourtantbien endormis.

Ainsi font les jeunes mères dont la foliecharmante babille autour du sommeil qui sourit dans le berceauadoré. Jaffret dit :

– Huick, huick, rrrriki huick.

– Huick ! fut-il répondu sous lacouverture qui protégeait la volière. Jaffret eut un haut-le-corpset devint tout blême.

– Il y en a un d’éveillé, grommela-t-il,voilà qui est drôle, à cette heure-ci !

Dans sa sollicitude attendrie, il allaitpeut-être soulever un coin du voile ; mais Marguerite, quimarchait la dernière et franchissait le seuil en ce moment, seretourna pour l’appeler.

– Allons, bon ami, dit-elle, votre placeest là-bas ; c’est vous qui êtes le vrai père des noces.

Jaffret, toujours obéissant, emboîta aussitôtle pas.

Et le salon aux quatre fenêtres restadésert.

Pendant un instant, la solitude la pluscomplète y régna au milieu du plus parfait silence.

Mais tout à coup un bruit s’éveilla sous lacouverture de la cage, ce même bruit fait de petits battementsd’ailes et de petits cris, que nous entendions au commencement del’entrevue des deux fiancés.

On eût dit une émeute microscopique àl’intérieur de la volière.

La première fois, ce bruit avait en quelquesorte essayé de naître et s’était étouffé de lui-même au bout d’uninstant.

Cette fois, au contraire, il persista ets’enfla jusqu’à prendre les proportions d’une guerre civile alluméeà l’improviste parmi ce petit peuple ailé.

On voltigeait désespérément sous lescouvertures, les huick, huick croisaient en tous sens les rrriki.Si le bon Jaffret avait entendu cela, l’angoisse serait entrée dansson cœur paternel.

L’explication, cependant, ne se fit pasattendre.

La couverture eut un brusque mouvementd’oscillation ; un renflement s’y produisit pendant que lesfils de fer de la cage grinçaient, puis le voile soulevé en grandmontra le mot de l’énigme sous la forme d’Adèle Jaffret qui, l’œilrenfrogné, le nez coiffé de travers par ses lunettes prêtes àtomber, sortit impétueusement de la volière même par l’ancienneporte de la jeune autruche décédée.

Elle était rouge comme une tomate, elle, sipâle d’ordinaire, et ses yeux enfoncés lui sortaient de latête.

– Sacré tonnerre ! dit-elle, voilàdes bêtes qui sentent mauvais ! J’ai cru que j’allais étoufferlà-dessous. Idiot de Jaffret ! On était bien là pour écouter,mais pour respirer, non !

Elle tira de sa poche une bouteille clissée detaille absolument respectable, et lui donna un long baiser quirépandait dans l’atmosphère du salon une bonne odeurd’eau-de-vie.

– Ces amoureux-là, grommela-t-elle, nevivront pas si vieux que Mathusalem ! Je n’ai pas toutentendu, mais j’ai attrapé par-ci par-là de bonnes choses. On seratrois au tête-à-tête de la rue des Minimes. Ce qui me manque, c’estla partie de la conversation relative au Dr Lenoir. J’ai eu beautendre l’oreille, rien ! C’est égal, celui-là prend desproportions inquiétantes. Il faudra le calmer.

Un écho des acclamations soulevées autour dela corbeille arriva jusqu’à elle.

– La petite en tient pour son Manchot,pensa-t-elle. Bien gentille, cette gamine-là ! Et duchien ! Si j’avais quinze ans de moins, ou même vingt-cinq…Tutu ! malgré l’âge qu’on a, on chanterait encore rrriki huicktout comme un autre ; et sans mon travail de tête… Mais lejeune monsieur est froid comme de la tisane frappée ! Ondirait qu’il est empaillé de partout, et qu’il n’a de vivant queson bras postiche. Beau garçon, du reste ! ça m’amuse de voircomme Angèle le met en avant pour couvrir son Albert. Celle-là, soncompte est bon avec moi : je veux la voir pleurer du sang… dusang !

Elle passa sur ses lèvres sa langue gourmandeet ajouta :

– C’est drôle, le tempérament ! Tuen tiens encore pour celle-là, sais-tu, marquis.

Quelque chose de triste vint sur son visageridé. Elle se planta devant une des grandes glaces et se regarda dela tête aux pieds avec une expression à la fois grotesque etterrible en grommelant :

– Tu as sauté, marquis, sauté,sauté ! Marquis Ange de Tupinier de Baugé, amoureux detrente-six mille coquines, et qui voulait encore, par-dessus lemarché, ta belle nièce, ta belle filleule, Vénus sortant de l’onde,sacré tonnerre ! Angèle, que tu as faite duchesse, et quis’est moquée de toi ! C’est pour elle que tu as tué lapremière fois, marquis ! marquis, elle ne t’avait pas chargéde cela, mais tu avais déjà le diable au corps… tu aurais mieuxfait d’étrangler l’autre… le satané Dr Lenoir ! Tout le filque tu as à retordre vient de celui-là, marquis ; mais,patience ! son tour arrivera… Angèle n’a jamais pu tesouffrir. Tu étais trop vieux, marquis, et pas un brin de poil surla figure ! Elles n’aiment pas ça… Sacré tonnerre ! mabarbe était en dedans ! Elle s’envoya à elle-même un baiserdans la glace.

– Farceur ! fit-elle d’un toncaressant, volage comme la mouche à miel, et le dard ! Sans lecouteau, tu aurais été un parfait chérubin comme le pieux Énée oule Dr Lenoir, mais bah ! les dames n’en veulent pas, de cesanges-là ; ce qu’il faut, c’est le tempérament. Tu en as, et àpart la chose d’adorer le sexe, pas une habitude : ni jeu niboisson… Une goutte de temps en temps pour l’imagination, une pipe…tu vivrais avec douze cents francs d’appointements, marquis, mapauvre vieille !

Son regard clignotant derrière ses lunettespeignait une complaisance heureuse et un amour de soi sans bornes.C’était avec un plaisir évident et profondément savouré qu’ellepoursuivait son examen de conscience.

– Mon bijou, reprit-elle, si on écritjamais ta biographie, ça intéressera les diverses classes de lasociété, princesses et couturières. En as-tu joué des rôles poursauver ce cou qui manque un peu de rondeur, c’est vrai, mais quitient solidement aux épaules ! Tu as été la Maillotte, lareine des échappées de Saint-Lazare ; tu as été bedeau,cocher, directeur de commandites, maçon, marbrier, limonadier etmembre du bureau de bienfaisance ; tu as fait de la banque àla bourse et à la foire, des mariages, des éducations, de lagymnastique… et pas trop de bêtises, non !… Quelques-unespourtant : le mariage d’Angèle avec le duc, prince de Souzay(pauvre brave homme !), le bras cassé de Clément… je lecroyais fils d’Abel Lenoir, figurez-vous, et je voulais jouer àAngèle ce tour d’espièglerie. Il y a des moments où j’ai idée qu’ilm’en cuira. Angèle ! Chaque fois que je m’occupe de celle-làpour la servir ou pour lui nuire, je suis mordue ; mais c’estplus fort que moi, il faut que je m’occupe d’elle toujours :je crois qu’elle est ma destinée !

Tout en parlant, car Adèle Jaffret ne pensaitpas seulement toutes ces choses, elle les disait bel et bien, riantaux côtés gaillards de ses souvenirs et maugréant au reste, elleavait quitté la glace pour se rapprocher de la porte du cabinet.Elle l’ouvrit, et, à peine entrée, elle dégrafa sa belle robe desoie un peu froissée par son séjour dans la volière.

– Pas besoin de femmes de chambre,moi ! dit-elle.

Et, en effet, elle s’y prenait avec beaucoupd’adresse et de prestesse.

Sa robe tombée, elle apparut en jupon courtsous lequel se montraient les deux jambes d’un pantalon d’homme,relevées jusqu’au genou. D’un seul tour de main, elle abattit sacoiffure de respectables cheveux gris ornés d’un bonnet àfleurs.

Nous accolions tout à l’heure l’un à l’autreces deux adjectifs : grotesque et terrible. Il en faudrait icideux autres du même genre, mais plus forts. La vue de ce crâneabsolument chauve et montueux, surmontant un déshabillé de femmed’où sortaient par en bas deux jambes osseuses, maigres,énergiquement masculines, prêtait à la fois à rire et àtrembler.

Adèle les caressa, ces longs jarrets, l’unaprès l’autre, et se campa en coq.

– Tenue du chevalier de Faublas !dit-elle ; don Juan français ! Richelieu moderne !qui prend le temps de séduire sa petite Lirette, tout en portant àbout de bras une montagne d’affaires… et directeur, avec ça, d’uneentreprise d’intérêt général !

Il ou elle éclata de rire en s’approchant dubureau pour y prendre une pipe courte et noire, encore mieuxréussie que celle de M. Noël, autrement dit Piquepuce. La pipefut bourrée selon l’art, avec le coup de pouce par-dessus, etallumée.

Puis le jupon tomba à son tour, et nous nepouvons plus parler d’Adèle Jaffret qu’au passé, comme de lachrysalide d’où venait de jaillir l’affreux papillon,Cadet-l’Amour, dans tout l’éclat de sa laideur épique.

Il chaussa ses bottes et revêtit une longuelévite, au côté gauche de laquelle, dans la doublure, était unegaine de cuir où il glissa un couteau tout ouvert. Son crâne dénudédisparut sous un chapeau mou coiffé de travers. Il saisit un grosrotin qu’il fit tournoyer autour de sa tête et revint vers laglace, devant laquelle il se campa le poing sur la hanche,déclamant comme un acteur qui parle en public :

– Cadet-l’Amour, rôle de FraDiavolo ! coqueluche de l’autre sexe, supérieur auxdifficultés les plus compliquées, met les camarades dans sa pocheet va-t-en ville ! Enfoncé le colonel !

Il s’envoya un dernier baiser et sortit d’unpas vainqueur par la porte qui avait donné passage àM. Noël.

Chapitre 5Les intrigues d’Échalot

 

Eugène Sue fit un jour la plus hardie detoutes les excursions connues à travers les souterrains de Paris.Bien des gens purent croire qu’il avait mesuré, et même exagéré lesprofondeurs de l’abîme comme ce puissant trouveur, Jules Verne,quand il nous mène, à l’ombre des forêts de champignons, jusqu’aunoyau de la terre, ou qu’il voyage, sans parapluie, à trois millebrasses au-dessous du niveau de la mer.

Ceux qui crurent cela se trompaient. Uneimagination comme celle d’Eugène Sue lui-même aurait beau se tendreet s’allonger, jamais elle ne saurait atteindre le fond de notrecivilisation ou de notre barbarie.

Un seul phénomène paraît démontré, un seulfait certain, et ici, c’est encore la fantaisie de Jules Verne quia raison. Quand on creuse un puits sous Paris et qu’on y descend,la lanterne à la main, l’horreur espérée est tout aussitôt vaincuepar le grotesque : plus de grands chênes aux ombragesmenaçants, rien que des champignons pour faire le paysage.

En suivant cet ordre d’idées, par exemple, levoyageur n’est jamais à bout de découvertes et de surprises,surtout dans ces prodigieuses pénombres, où grouillent les gens etles choses de l’art déclassé. Ce n’est pas le peuple,entendons-nous bien, qui végète là-bas, ni même une partie dupeuple ; c’est un peuple à part composé d’homonculessemblables à celui qui jaillit un soir du fourneau du Dr Faust.Seulement, le Dr Faust n’est pas de chez nous, et les chimistes quiont créé nos hommes cryptogames font leur cuisine dans les cavesthéâtrales.

Ils n’ont jamais été, ces créateurs, dansleurs mixtures, beaucoup au-delà du thé deMme Gibou ; leurs fils, qui caricaturent noshéroïsmes et nos bassesses au fond de l’égout, participent d’eux,et forment cette étrange catégorie des charlatans forains, troupeauplus ignorant, plus superstitieux, plus « gobeur » que lacohue même qui le contemple.

Nos faubourgs commencent à se moquer dumélodrame ; la foire y croit encore, et au milieu dudéniaisement universel, la famille de Bilboquet vit d’illusionsmangées aux vers. Elle cherche « le secret », elle attend« le trésor » ; pour elle, il semble qu’une lessivede comique effréné, mais plaintif, déteigne sur tout et ne laisserien de vrai à la surface du globe.

S’il y avait un poète assez audacieux pourmontrer au public dans sa réalité invraisemblable ce monde, cepauvre monde des douleurs cocasses et des hallucinations hébétées,notre siècle aurait son épopée immortelle, au moins en ce quiconcerne le ruisseau.

Et je vous l’affirme, tant nous connaissonspeu et mal ce qui est tout près de nous, notre siècle croiraitqu’on lui parle de la lune !

Échalot était un artiste au cœurplein de poésies chevaleresques ; Similor, son ami, égalementartiste, mais moins loyal, joignait à tous les défauts d’un bon« traître » le goût de l’argent qu’on emprunte aux dames.Échalot lui-même s’était avoué depuis longtemps que son Pylade nejouissait pas d’un noble caractère.

Échalot n’avait pas fait fortune depuis cettesoirée où nous le vîmes, à la fois nourrice et sentinelle, guetterla porte cochère de l’hôtel Fitz-Roy et allaiter le jeune Saladinau corps de garde de la rue Culture-Sainte-Catherine.

Probe, laborieux, délicat, sentimental, adonnéà l’intrigue sans savoir ce que c’est, fidèle à l’honneur qu’ildéfinissait vaguement et dans des termes inconnus aux moralistes.Échalot ne vivait pas bien, mais il vivait d’art, jaloux de sonindépendance et vendant du poil à gratter.

Similor, père naturel de Saladin, ne s’étaitpas bien conduit avec Échalot ; il avait même essayé del’étrangler, un soir (« au mépris de l’amitié ! »disait Échalot) pour quatre pièces de cent sous qui se trouvaientensemble dans la caisse étonnée. Saladin lui-même avait mal tourné,malgré les excellents principes à lui inculqués dès le berceau.Comme famille, il ne restait à Échalot que cette petite coureuse denuit, Lirette, connue du Dr Abel Lenoir, et qui apportait desbouquets de violettes au prince Georges de Souzay.

Il sera beaucoup parlé de Lirette dans lasuite de ce récit.

Échalot était, après Dieu, maître du pluspauvre parmi les « établissements » composant l’humblefoire qui se tenait alors sur la place Clichy, dont on achevait lesaménagements. Onze heures venaient de sonner au restaurant duPère-Lathuile, le seul temple qui fût aux environs. La baraque plusque modeste d’Échalot était fermée, et la nuit empêchait de voirson « tableau » abondamment endommagé, et représentantune robuste déesse couchée sur le dos au moment précis où Hercule,fils de Jupiter et d’Alcmène brandissait sa massue pour lui casserun pavé sur le nombril.

Auprès de la barque se trouvait la maisonchariot, de forme antédiluvienne, et presque complètementdésemparée, qui avait dû faire bien des fois son tour de France.Elle était timbrée d’un large écusson ovale portant cettemention : « Spectacle Échalot de Paris, élévations,suspensions, physique, électricité, combats et mystères, offertsaux habitants de cette ville, avec permission spéciale desautorités. »

La place était déserte déjà depuis du temps.Un vent âpre secouait les arbres dépouillés des boulevardsextérieurs. C’est à peine si quelques passants se voyaient à delongs intervalles, hâtant leur marche et rasant les maisons.

Les baraques de la foire dormaient :l’hiver, on n’essaye même pas d’attirer « le monde »après la nuit tombée. La seule lumière qui se montrât dans lecampement forain brillait à l’intérieur de la voiture-Échalot parles fentes d’un volet peint en écarlate et lamentablementfendillé.

Dans une cabine ayant trois fois la contenanced’un cercueil, Échalot veillait, pensif et assis sur un tambourd’harmonie. Il était vêtu d’un lambeau qui restait du costume demagicien, porté jadis avec gloire par feu son maître,M. Samayoux, magnétiseur de toutes les diverses coursétrangères. Auprès de lui était une soucoupe, humide encore degloria et dans laquelle trempait une spatule, réduite aumétier de petite cuiller.

Au plafond, dans un filet tendu, se voyaientla tête embaumée d’un guillotiné, le parapluie deMme Samayoux et sa guitare. Un caniche empaillésommeillait sous la table.

Les cheveux d’Échalot grisonnaient, quoiqu’ilne portât pas plus de quarante ans. Il tenait à la main ungraisseux portefeuille et réfléchissait laborieusement.L’expression de sa pauvre bonne figure reculait les bornes de lanaïveté.

– Quant à ça, dit-il avec découragement,le travail de cabinet m’incommode, à la longue, de fatiguer moncerveau délabré par les malheurs d’une carrière, que si j’enécrivais mes mémoires, l’univers ne voudrait pas y ajouter foi,c’est sûr.

Il s’arrêta après cette redoutable phrase etpoussa un soupir de bœuf.

Mais il reprit aussitôt pendant que deuxlarmes venaient au coin de ses yeux :

– Affligé, rapport au sentiment que jenourrissais pour elle, dans Léocadie, veuve de M. Samayoux,dont je ne peux pas regarder encore son parapluie sans m’arracherdes pleurs, trahi par l’amitié qu’est le premier bien de la vie parSimilor qui m’a lâché, emportant mes économies, refroidi de mesillusions et chimères au sujet de Saladin, je ne vois plus à monhorizon couvert de sombres nuages que la banqueroute dont toutjusqu’à mes nippes sera vendu à la porte un de ces quatre matinspar le gouvernement !

Il poussa un second soupir, mais plus gros etaccompagné d’un maître coup de poing qu’il s’appliqua au milieu dufront.

– Reste Lirette, dit-il, c’est vrai, etle secret impénétrable ! Je connais le truc de profiter descirconstances d’un mystère qu’on peut avec elles s’introduire dansle sein d’une famille titrée et la faire chanter loyalement, lepère d’un côté, la mère de l’autre et l’enfant pareillement à part,sans manquer à l’honneur, puisqu’on vend ce qu’on sait, pas vrai, àceux qu’ont besoin de l’acheter pour en faire leur bonheur. Sansdoute, mais je n’ai pas encore sondé le fond du mystère, et oùprendre l’adresse de la famille ?

Il serra sa tête dans ses mains, qui n’étaientpas propres, et de sa poitrine sortit un véritable mugissement.

– Bon, bon, bon ! poursuivit-ilcomme s’il eût répondu à la suggestion d’un Méphistophélèsinvisible, on sait ça aussi bien que vous. Lirette arrive à l’âgedes ris, des grâces, des amours, et la ceinture de Vénus,hein ? y a de l’argent au fond de ça ? Connu,M. Tupinier est un vieux criminel qu’en a glissé déjà deuxmots sans avoir l’air, et le négociant de la rue d’Amsterdam… Jesais bien qu’au fond, ça n’attaque pas l’honneur, pourvu qu’onplace à la caisse d’épargne, ils disent tous ça ; mais lespréjugés, ça tient dur. J’ai des préjugés, moi, sans que çaparaisse… et puis allez donc proposer des choses de même àmademoiselle Lirette ! moi, d’abord, je ne me vois pas dans cerôle-là.

Il ne se doutait guère, le pauvre diable,qu’en prononçant ces paroles, son humble physionomie s’étaitéclairée d’un rayon de belle fierté. Ils ne connaissent ni le bienni le mal, ni rien !

Un instant, il resta silencieux et perdu dansl’incohérence de sa méditation, puis il ouvrit son portefeuillesouillé pour en retirer un chiffon, couvert d’informescaractères.

– Le secret est là ! murmura-t-il.Heureusement que je sais écrire pas mal, ayant été apprentipharmacien. Seulement, ça me paraît que c’est du latin, et je n’aipas poussé mon éducation jusque-là : j’essaye toujours de lirecomme la petite le disait : « Orémusse, petrat subeondessimat… »

Il s’interrompit brusquement et remit avecprestesse le chiffon dans le portefeuille. On venait de frapper àla porte de la baraque.

– Qui peut venir à cette heure !pensa Échalot stupéfait. Va-t’en voir si j’ouvrirai !

Au-dehors, on frappa de nouveau, et une voixmielleuse dit à la plus large fente du volet :

– Ne fais pas semblant de dormir, mavieille ; ouvre, tu verras qu’il fait jour.

– Cadet-l’Amour ! balbutia Échalotqui devint pâle.

Chapitre 6Heure indue

 

Échalot n’ouvrit pas encore ; il vintjusqu’à la petite porte qui fermait sa cabine sur le dehors etparlementa.

– Ça va bien, M. Tupinier ?demanda-t-il. Si vous logez avec votre sœur,Mme Jaffret, là-bas, rue Culture, au Marais, vousavez de la route, et il se fait tard.

– Tu ne m’as donc pas entendu ?répondit-on du dehors ; on te dit il faitjour !

– Pas de danger, à l’heure qu’ilest ! Vous plaisantez, monsieur Tupinier.

Puis, se reprenant, et avec un orgueild’enfant :

– C’est vrai que, dans le temps, oncomprenait votre jargon assez couramment comme ça. Je ne nie pasque j’aie été mélangé avec les Habits Noirs dans des intrigues queje n’y entendais goutte, sans jamais manquer à l’honneur !J’ai fréquenté les plus huppés de L’Épi-Scié dans l’intimitéfamilière, et M. Piquepuce me tapait toujours dans le dos endisant : « Si ce n’était pas fait, c’est sûr que tul’inventerais. » C’était la poudre qu’il entendait…

– Ah ! çà ! nigaud, est-ce quetu vas me laisser dehors ! s’écria Tupinier. Il fait un froidde loup !

– Mais, poursuivit paisiblement Échalot,l’âge des passions n’y est plus, et ma fréquentation avecMme Samayoux m’a fait savoir sur vous des chosesincompatibles ; alors, je m’en prive, ayant mis Similorlui-même à la porte pour improbité. Bien des choses chez vous,l’Amour !

Tupinier gronda un juron et n’insista pas.Échalot écouta et crut entendre son pas qui sonnait sur la terregelée.

– On va conséquemment se mettre à laniche, pensa-t-il, avec l’espoir que l’Être suprême me récompenseraune fois ou l’autre d’avoir repoussé un coquin pareil qui venaitpeut-être m’offrir mon aisance et la fin de tous mes malheurs,moyennant que je retombe dans l’inconduite. Ce serait bête de lapart de la Providence de me laisser dans l’embarras, je ne peux pascroire ça d’elle.

Il y avait au fond de la cabine une manièred’armoire.

Échalot en fit jouer la coulisse qui glissa engrinçant et montra une couchette étroite, garnie d’un matelas sansdraps, mais sur lequel se voyait une magnifique couverture grise àbordures rouges.

Il dit encore :

– Cadet-l’Amour doit être déjà vers laplace Saint-Georges, à moins qu’il n’ait passé sa mauvaise humeurchez le liquoriste. Similor dit qu’il estMme Jaffret et qu’il a le secret du Trésor cachésous son aisselle : des millions de milliasses qu’on enbâtirait avec une maison tout entière en argent… Mais Pistoletprétend bien que le colonel n’est pas mort et qu’il n’y a rienqu’un squelette de lévrier dans la belle tombe qui est auPère-Lachaise… Et que le Trésor est en Amérique au fond d’un lac…Et que le vieux Morand avait passé je ne sais plus combien de nuitsavec le colonel à maçonner une cachette pour le Trésor (mais alors,il ne serait pas en Amérique) et pour les papiers de la famille deClare… Et qu’il battait sa fille pour lui apprendre un bout delatin qu’il avait l’air d’une prière et qui était… Eh !là-bas !… Ah ! nom de nom, quelle idée !

La voix d’Échalot tremblait.

Pendant qu’il parlait ainsi, tout son pauvreêtre s’était transfiguré.

Il y avait des rayons autour de sonvisage ; ses yeux brûlaient.

Il se laissa tomber de son haut à genoux aupied de sa couchette, et, levant vers le ciel ses mains jointesardemment, il s’écria, en baisant son portefeuille crasseux avecpassion :

– C’est peut-être le latin qui estlà-dedans ! Ô souverain architecte de l’univers, faites çapour moi ! Si je trouve le trésor d’un millier de millions, jeme plongerai bien un petit peu dans les délices de laChaussée-d’Antin et du Palais-Royal, rapport à ta vache enragée quej’en ai trop mangé, n’ayant jamais dîné chez Véfour ni à laMaison-d’Or ; mais aussi, j’élèverai des estropiés, je bâtiraides églises et je distribuerai des soupes à la halle que chaquepauvre de Paris aura en outre le sou de poche, et la poule au potpour les ménages infortunés ! Ô bon Dieu ! cher bonDieu ! qu’est-ce que ça vous fait ? S’il vous en faut dereste pour vos religieuses, béquillards et maisons d’éducation, jeme contenterai de cent millions, et promesse de fonder unhôpital.

Il s’arrêta pour respirer, puis reprit avecune ferveur croissante :

– Sacré nom de nom, de nom ! quej’en ai envie de coucher dans de la batiste et velours tout soie,entouré de dames qui attend son tour, et répandant, quoique ça, desbienfaits sans nombre sur toute la surface de l’hémisphère !Voilà du temps que je nourris mon quine à la loterie. J’ai placésur Lirette…

– Et moi aussi, bonhomme !interrompit la voix de Tupinier qui venait encore du dehors.

Mais les paroles qui suivirent furentprononcées en dedans de la cabine, car un bruit sec s’était faitdans la serrure, et le pauvre Échalot stupéfait avait à peine eu letemps de se mettre sur ses jambes que le nez crochu deCadet-l’Amour, coiffé de ses lunettes, se montrait sur leseuil.

– Le ciel a exaucé ta prière, ma vieille,dit-il en entrant. Attends voir que je retire mon clou de taserrure… Voilà ! je suis venu tout exprès pour te causer deLirette.

C’était, quand il voulait, un gai compagnonque cet ancien marquis.

Il avait l’air tout content du bon tour qu’ilvenait de jouer et traversa d’un pas guilleret la distance qui leséparait de la table.

– Monsieur Tupinier, dit Échalot, je vousdemande bien pardon de ne pas vous avoir ouvert, mais j’allais memettre au lit, et si vous avez quelque chose à me dire, faitesvite. J’ai sommeil.

Ces paroles furent prononcées avec unecertaine fermeté. Cadet-l’Amour déboutonna sa grande redingote etprit sous les revers une bouteille pleine qu’il posa sur latable.

– Tu fourniras bien les verres, bonhomme,dit-il, au lieu de répondre.

Et, tirant hors de l’armoire le matelas maigrequ’il roula en boudin, il se fit un siège.

– Ta petite dort ? demanda-t-il.

– Il y a longtemps, oui.

– Donne les verres.

– Je n’ai pas soif, dit Échalot.

– Alors, à ta santé !

Cadet-l’Amour déboucha la bouteille et but àmême un large coup.

– Un froid de loup dehors, ce soir,reprit-il, je crois que je te l’ai déjà dit : ça fait du biend’avaler une gorgée. Assieds-toi. Tu aimes mieux resterdebout ? à ta fantaisie. Où il y a de la gêne, pasd’agrément !

L’eau-de-vie débouchée répandait ses effluvesdans l’étroite chambrette. Les narines d’Échalot se gonflèrent.Cadet-l’Amour poursuivit :

– Tu sais que la bande Cadet, c’est deshistoires. Je ne dis pas que je n’ai pas fait quelques petitesaffaires par-ci par-là, du temps du colonel, qui m’avait mis lacorde au cou comme à tant d’autres et à qui personne n’a jamais osédésobéir, mais depuis que le vieux démon a avalé sa langue, on atiré une barre. Plus rien, sinon la liquidation qui se faithonnêtement entre Mme Jaffret, Samuel, Margueriteet moi.

– Vous ne devez pas avoir de disputes,monsieur Tupinier, dit Échalot, surtout avecMme Jaffret ?

Il alla prendre deux verres sur une planche etles déposa auprès de la bouteille.

– Farceur ! grommela Cadet-l’Amourd’un air bon enfant ; tu as de l’esprit comme quatre, sous tonair bonasse… Il faut te dire que je suis ici un peu par hasard.J’étais sorti pour un petit rendez-vous bien gentil là-bas, rue desMinimes. Les femmes, moi, d’abord, je ne connais que ça. L’âge n’yfait rien, je suis encore vert.

– C’est que c’est vrai, tout de même, fitÉchalot, qui prit son verre plein et trinqua poliment.

– Un mari jaloux, continua Cadet-l’Amour,il n’évitera pas son sort, mais ce soir, il est cause que je suisresté dans la rue. Alors, j’ai donc voulu utiliser ma soirée. Çat’irait-il de gagner un billet de mille ?

– Quand payé ? demanda Échalot.

L’Amour plongea la main dans la poche de sahouppelande et en retira un magnifique billet de banque, qu’ilplaça tout ouvert sur la table. Échalot ferma les yeux.

– La destinée, murmura-t-il par-dessus ungémissement étouffé, a confié à mes soins désintéressés l’orphelinesans père ni mère. Si c’est pour acheter son innocence,zut !

L’Amour le regarda d’un air profondémentétonné.

– J’ai été bête de ne pas apporter despièces de cent sous, dit-il. Il y en a deux cents là-dedans, tusais ?

Nous ne voudrions pas affirmer quel’observation de l’ancien marquis fût tout à fait dépourvue devérité, Échalot répondit avec noblesse :

– Monsieur Tupinier, vous mettriez del’or sur de l’argent et des rubis encore par-dessus et par-dessusencore des diamants, que ça n’irait pas à la cheville de mes bonnesmœurs ! Laissez-moi tranquille, je n’ai pas besoin de votreargent !

Cadet-l’Amour ne s’était peut-être pas attenduà cette belle défense.

– J’allais doubler, répliqua-t-il, maispuisque c’est comme ça, rien de fait ! J’avais cru entendrepourtant, à travers la porte, que tu te plaignais amèrement de tonsort, et autrefois tu ne dédaignais pas l’intrigue…

– Je m’y plonge habituellement !s’écria le pauvre hère, à qui l’héroïsme de son sacrifice mettaitdes larmes plein les yeux ; c’est mon élément, l’intrigue,monsieur Tupinier, quoique ça ne m’a pas encore réussi, depuisvingt ans que j’en essaye ! L’intrigue, bon ! présentpour l’intrigue ! Mais avec honneur, ou plutôt mourir !Ôtez votre billet, je n’aime pas voir ces choses-là.

L’Amour, qui s’était levé, se rassit et se mità rire.

– Voilà ce que c’est, dit-il enremplissant de nouveau les verres, que de ne pas s’expliquer biencomme il faut. Tu as cru, je parie, qu’il s’agissait de labagatelle ? J’en use, c’est vrai… À ta santé, ma poule.

– À la vôtre, monsieur Tupinier, vousêtes bien honnête.

– Mais, poursuivit l’Amour, j’en cueilletant que j’en veux de ces fleurs. Si l’on m’a surnommé l’Amour, cen’est pas pour des prunes. Malgré ma maturité, je suis entouréd’occasions agréables en jeunes demoiselles, comtesses, marquises,actrices des premiers théâtres… et plus huppé encore ! Tu nem’as pas compris du tout, du tout. C’est une affaire montée que jete propose ; de la haute comédie, de l’intrigue à triplenœud…

– J’en suis ! s’écria Échalot.

Ses yeux brillaient, non seulement par l’effetde l’eau-de-vie, mais surtout parce que ce mot magique :l’intrigue remuait en lui toutes les fibres de son étrangevocation.

Il ajouta :

– Si vous voulez être gentil tout plein,vous m’exposerez l’opération en bref ; Dieu merci, je saisisles choses à demi-mot, et si c’est une vraie intrigue astucieuse etscélérate, mais pas canaille, vous verrez comme on en joue dans mondépartement !

L’Amour versa encore et reprit, mettant sonstyle naturellement coloré tout à fait au niveau de celuid’Échalot :

– C’est la chose de produire une illusiond’optique pour profiter adroitement de circonstances embrouilléespar le mystère dans l’occasion de diverses successions opulentesqu’on veut recueillir au moyen d’une supercherie de longueur… Quandtu ne comprendras pas, tu le diras, mon fils.

– Allez toujours ! s’écria Échalot,dont les yeux flambaient et qui se trémoussait d’aise, je ne saisispas encore, mais tant plus c’est tortueux dans ses ténèbres, si jen’y perds pas mon honneur, tant plus ça me va à la nature de moncaractère ! Ils trinquèrent.

L’Amour lui donna une tape sur l’oreille etreprit :

– Farceur ! c’est bien parce que jeconnaissais ta capacité que je suis venu à toi. Attention !voilà l’affaire.

Chapitre 7Victoire d’Échalot

 

La pièce se joue, dit Cadet-l’Amour, appuyantses deux coudes sur la table, entre deux familles nobiliaires del’ancienne cour de nos rois légitimes…

– Est-ce qu’il y a de la politique ?demanda Échalot avec défiance.

– Non. C’est tout civil et tu n’es pasentièrement étranger à la chose, puisque c’est toi qui vins meprévenir là-bas à l’estaminet de L’Épi-Scié, le soir où le dernierduc de Clare se laissa mourir à l’hôtel de la rue Culture.

– J’avais mis Saladin au poste, ditÉchalot. Similor voulait tout garder sur vos cinq francs que vousdonnâtes pour la faction et la course, mais j’exigeai quarante souspour le lait du mioche qui ne m’en a pas récompensé par sa conduiteultérieure. C’est vieux, cette histoire-là, monsieur Tupinier.

– Douze ans, ni plus ni moins. Le ducavait un fils qui est tout naturellement le duc de Clare, àprésent. D’un autre côté, le vieux Morand… Te souviens-tu decelui-là ?

– Ah ! mais oui ! fit Échalot,qui baissa les yeux parce qu’il songea au latin de la prière.

L’Amour le regardait en dessous.

– Ce Morand, continua-t-il, ne valaitguère mieux qu’un mendiant quand il est mort, mais il se trouve quesa fillette est maintenant presque aussi riche que le petit duc. Tucomprends qu’on s’intéressait à ces enfants-là !…

– Je comprends… oui.

– À la santé de ta Lirette !

– Volontiers… Allez de l’avant, monsieurTupinier.

– Voilà donc que nous étions comme ça unecompagnie de gens sérieux pour exploiter l’affaire… Et ça me faitrire, quand je pense à tout ce qu’on a raconté de la bandeCadet…

– Dame ! grommela Échalot, quilaissa son verre à demi vide, la catastrophe des deux vieillesdemoiselles de la rue de la Victoire venait joliment bien pourvotre société, dites donc ?

– La loi a été payée ! ripostal’Amour, et ce n’est pas notre faute si le directeur de la Force alaissé glisser le criminel.

– Clément-le-Manchot aurait pris del’air ! s’écria Échalot.

– Ce soir, oui, sur les neuf heures. Oùen étais-je ? À notre commandite, composée de M. Samuel,de Mme la comtesse de Clare, du comte deComayrol…

– Connus, tous ceux-là ! Et mamanJaffret présidait ?…

Je ne sais pas si c’était l’eau-de-vie, maiscet Échalot vous avait un air vainqueur.

Cadet-l’Amour, au contraire, baissait le ton,et son regard peignait une vague inquiétude.

Il emplit les verres et but. Échalot repoussale sien.

– Pour ma santé, expliqua-t-il. Alleztoujours.

– Le reste va de soi, reprit l’Amour,cachant de son mieux sa mauvaise humeur ; nous avions un jeuneduc très bien fabriqué et une petite Clotilde de Clare premierchoix : tout allait donc sur des roulettes…

– Eh bien ?

– Eh bien ! Ils étaient du monde oùles plus belles choses…

– Les auriez-vous… perdus ? demandaÉchalot, qui fronça le sourcil.

– Pas encore, répondit Cadet-l’Amour,mais nous avons découvert en eux des qualités… des défauts… Enfin,bref, il en faut d’autres. Voilà ! Échalot se grattal’oreille.

– Et vous avez songé comme ça à ma petiteLirette ? dit-il après un silence.

– Qu’en penses-tu ?

– Pas bête, vous, monsieurTupinier ?

Il était un peu gris. Son œil clignotant avaitdes éclairs de finesse. Cadet-l’Amour fronça le sourcil à son touret demanda durement :

– Veux-tu ou ne veux-tu pas,bonhomme ? Je ne te touche pas même un mot de ta discrétion,car, avant d’entrer, je t’ai dit : Il fait jour, etsi tu prononçais une parole…

– Bon, bon, fit Échalot, pas dedanger ! y a du temps qu’on est plus muet qu’un poisson…

– Veux-tu ou ne veux-tu pas ? répétal’Amour.

– Ça dépend des conditions, monsieurTupinier. Si vous vous emportez, d’abord, je n’en suis plus.Qu’est-ce que vous offrez !

– Pour la petite, hôtel, diamants,voitures, livrée…

– J’entends pour moi, interrompitÉchalot.

– Pour toi, la position de père adoptifd’une princesse…

– J’entends au comptant, dans le creux dela main. Cadet-l’Amour ne connaissait pas le bonhomme sous cetaspect. Il hésita.

– Tu sais si nous sommes justes, dit-ilenfin : ça t’irait-il deux mille quatre cents francs derentes ?

– Bonté du ciel ! deux cents francspar mois : plus de six francs par jour !

– Ça t’irait ?

– Un peu, monsieur Tupinier… quoiquej’aimerais mieux davantage. Et que me demandez-vous enéchange ?… Non, merci, je ne bois plus. Parlez net, s’il vousplaît.

La figure ravagée de Cadet-l’Amour était touterouge. Ce nouvel Échalot qu’il ne connaissait pas l’irritait et luidonnait de l’inquiétude.

– Voilà, répondit-il pourtant : j’aima voiture au coin de la rue Fontaine. Tu réveilles l’enfant, jel’emmène, je la décrasse ; elle est confiée à ma respectablesœur, Mme Jaffret, qui l’aimera comme la prunellede ses yeux, et finalement nous la marions à son cousin, le jeuneduc de Clare. Pas plus malin que ça, bonhomme, ça teva-t-il ?

Échalot se leva et repoussa du pied le tambourqui lui servait de siège.

– Monsieur Tupinier, dit-il en riantbonnement, avez-vous un million sur vous ?

– Sacré tonnerre ! imbécile…commença l’Amour qui se leva aussi, violet de colère.

– Du calme ! interrompit Échalotnoblement, on ne fait pas les affaires avec des gros mots. Quandmême vous auriez le million susmentionné, vous n’emmèneriez pasLirette à cette heure de nuit qui n’est pas convenable pour unejeune personne de naissance, seule dans une voiture fermée avec unpolisson âgé…

L’Amour ferma les poings.

Échalot prit la pose attribuée à Thémistocledans sa discussion célèbre avec Eurybiade.

– Que ça vous plaise ou non, monsieurTupinier, dit-il, c’est mon idée.

Et comme l’Amour fit un mouvement, Échalotajouta :

– Au cas où vous taperiez, je vouspréviens que je vous casserais comme une assiette !

Il y avait de la fureur dans ledésappointement de Cadet-l’Amour. Échalot le regardait avec uncalme rempli de bienveillance. Il ajouta :

– Vous saurez, pour votre gouverne, quej’ai été modèle d’atelier pour les biceps, et que je donne dans monétablissement des assauts de boxe française, dont la réputation aattiré M. Vigneron avec des sénateurs et députés en masse detoutes les opinions les plus opposées. La mention d’un million,plus ou moins, n’est pas inconséquente. Je demande le temps de laréflexion pour en fixer le taux exact, après quoi, si on s’entendnous deux, je conduirai moi-même la jeune personne à son nouveaudomicile dont on m’en fournira un reçu sur timbre… Ah !mais ! quoique pauvre et honnête, on possède aussi la teinturedes affaires et leur triture. À l’avantage, monsieurTupinier !

Ayant ainsi parlé distinctement et avecimportance, Échalot s’inclina comme il avait vu plusieurs« seigneurs » le faire au théâtre Montmartre, puis ilouvrit la porte d’une façon toute significative.

Cadet-l’Amour avait plongé la main sous sahouppelande et saisi le manche de ce long couteau engainé dans ladoublure.

Le sang lui bordait les yeux.

Mais prenant, comme on dit, sa colère à deuxmains, il s’élança dehors en grondant un blasphème.

Échalot lui dit sur le seuil :

– On vous reverra demain, je n’ai pasd’inquiétude là-dessus. Vous savez bien que vous ne trouveriez pasdans d’autres boutiques la marchandise qui est dans ma maison.

Cadet-l’Amour, qui était déjà loin, seretourna pour montrer le poing, mais Échalot avait refermé laporte.

En marchant, Cadet-l’Amour chancelait. Ilétait bien plus ivre encore de fureur que d’eau-de-vie. De rauquesjurons s’étranglaient dans sa gorge.

– Il y a des jours comme cela !grondait-il, et des nuits ! Que le diable les grille,sacrr… ! J’en larderai ! j’en hacherai ! Personnerue des Minimes, au rendez-vous ! Et les idiots qui se mettentà me marcher sur la tête, maintenant ! Et les autres de labande qui me tiennent, qui me serrent, qui m’étouffent,disant : « Tant pis pour toi si tu ne réussis pas, on tecoupe ! » Mais, avant d’être mangé, je mangerai !Avant d’être coupé, je couperai, je trancherai, je piquerai !Il me faut quelqu’un à mordre, d’abord !

Il arrivait au coin de la rue Fontaine, où savoiture, comme il l’avait dit, l’attendait.

Le cocher dormait sous son carrick. Ill’éveilla d’un violent coup de rotin, et comme l’autre serebiffait :

– Marche droit, lui dit-il, lesordonnances de police te défendent de dormir sur ton siège. J’ai lebras long tu sais ! Conduis-moi rue Vieille-du-Temple, n°…, etbrûle le pavé ou gare à toi !… Et, si tu n’es pas content,descends, on va te payer une tripotée !

Le cocher n’était pas en appétit debataille ; il rassembla ses rênes, et Tupinier enjamba lemarchepied. La portière fut refermée si brutalement que le carreausauta en miettes.

– Et par le froid qu’il fait !gronda Tupinier, qui écumait. Jamais de chance ! J’aurai lerhume. Aussi, ça ne tient pas, ces vieux meubles ! Sacrétonnerre ! le Manchot va me le payer !

Cette idée parut le consoler un peu. Ils’enfonça dans le coin du coupé et resta immobile, grondantsourdement par intervalles.

La voiture s’arrêta une demi-heure aprèsdevant une maison à six étages, de piètre apparence, située nonloin de l’Imprimerie nationale. En mettant pied à terre, Tupinierdit au cocher :

– Mon camarade, j’étais de mauvaisehumeur parce que ma blonde avait faussé la consigne. Votrepourboire s’en ressentira.

Quelques passants allaient et venaient encoredans ce populeux quartier. Il n’était pas minuit sonné.

Tupinier entra dans une étroite allée quin’avait pas de concierge. Il monta cinq étages quatre à quatre avecune vigueur de jarret qu’on n’aurait pas attendue de son âge.

Au sixième, l’escalier grimpait à pic et il yavait encore au-dessus une manière d’échelle, que Tupinier gravitdans la plus complète obscurité.

L’échelle menait à un petit grenier dont laporte, figurant un trapèze, s’ouvrait sous les ardoises même dutoit. Tupinier lança un coup de pied dans cette porte, quis’ouvrit. Avant d’entrer, il frotta une allumette chimique, dont lalueur éclaira la malpropreté d’un galetas, au fond duquel un hommedormait dans un sac bourré de paille.

Auprès de lui étaient deux bouteilles, dontl’une portait dans son goulot une chandelle de suif. Tupinierl’alluma, et la hideuse misère du lieu apparut dans toute sonhorreur.

Il n’y avait rien là, sinon des souillures, nichaises, ni table, pas même la planchette où le pauvre met sonmorceau de pain, pas même le clou servant à suspendre seshaillons.

Sur le carreau, qu’on ne voyait point, tant lacouche de poussière était épaisse, les pas de l’homme qui habitaitce bouge avaient laissé leurs empreintes dans toutes lesdirections, comme le passage des bêtes fauves marque mille tracessur la terre humide en forêt.

Le malheureux était jusqu’au cou dans son sac,dont la coulisse n’était pourtant pas nouée, ce que le lecteurcomprendra quand il saura que nous sommes en présence de cet autre« Clément-le-Manchot », mentionné dans le récit demademoiselle Clotilde, et qui avait joué un rôle sinistre lors del’assassinat du 5 janvier, rue de la Victoire.

On ne voyait point son visage, caché par lesmasses crépues de ses cheveux.

Il ronflait bruyamment.

Tupinier s’approcha de lui à pas de loup, et,prenant les deux bouts du cordon destinés à fermer le sac, il y fitun nœud solide.

Quand il se redressa, un rire féroce montraittoutes ses dents.

Chapitre 8Bêtes féroces en colère

 

Il y a presque toujours un côté enfantin dansla méchanceté humaine. Cadet-l’Amour, ce redoutable assassin qui,depuis quarante ans, vivait de sang, allait passer sa colère enfaisant une niche au misérable garrotté dans son sac et qui nepouvait plus se défendre : une niche de tigre.

Et cette pensée, évidemment, le délectait paravance.

La malice satisfaite mettait des rayons autourde son crâne, chenu comme la tête d’un vautour ; Il s’étaitdébarrassé de son chapeau mou et retroussait ses manches sans sepresser en disant :

– La rage vient toute seule aux chiens,je veux voir si c’est comme ça pour les hommes.

– Eh ! Manchot ! ajouta-t-iltout haut, tu rêves de fricotage à la barrière, gourmand ! Tugagnes gros, pourtant, mais tu manges tout. On t’avait défendu derevenir ici, puisque la police connaît le trou.

L’autre continua de ronfler, mais il s’agitapéniblement.

Il faisait si froid dans le grenier que toutela partie de lui-même qui n’était pas abritée par la paille et lesac ressemblait à une engelure.

– Eh ! Manchot ! répétal’Amour, m’entends-tu ?

Et comme le malheureux ne s’éveillait pasencore, il le frappa d’un coup de talon au sommet du crâne.

Cela sonna comme un choc de maillet battant unbloc de bois.

Le Manchot soubresauta comme s’il eût compté,d’un seul bond, se trouver sur ses pieds, mais son mouvement,contrarié en tous sens par le sac, le rejeta pesamment sur lecarreau.

C’était une bête féroce aussi, et s’il avaiteu la liberté de ses membres, Tupinier, en ce premier moment,aurait payé cher son espièglerie ; mais le Manchot, impuissantet vaincu d’avance, ne put que pousser un cri de colère étonnée. Ilprononça en grondant le nom de Tupinier et ajouta :

– Pourquoi m’avez-vous frappé,vous ?

– Parce que tu fais des cancans sur moi àL’Épi-Scié, fanfan, répondit l’Amour qui riait toujours de sagaieté de chacal. Tu dis à tout le monde que j’ai cassé ton braspar tigrerie, et ça nuit à ma considération dans Paris. Tu as reçudeux cents francs pour ton bras, qui ne les valait pas, et tu saisbien que l’opération a été faite dans un bon motif. Il fallait biente rendre susceptible d’échapper à la loi après la chose de la ruede la Victoire. C’est à cause de ton bras qu’on a pu mettre unautre manchot à ta place en prison, est-ce vrai, ça ? Tu neseras jamais qu’un ingrat ! Et pourquoi es-tu encoreici ? Tu sais bien que tu devais loger ailleurs, puisque cedémon de Pistolet a fait un rapport !

Clément ne répondit pas. Il avait fait d’abordun effort terrible pour retirer son bras du sac. N’ayant pasréussi, il restait immobile.

– Et encore, poursuivit l’Amour, quis’animait en parlant et dont la voix aiguë arrivait à exprimer unesincère indignation, j’avais eu la délicatesse de te choisirgaucher à cette fin que tu puisses travailler tout de même après taguérison, pour laquelle j’ai payé cinquante écus au chirurgien. Ettu clabaudes contre papa, sans-cœur que tu es ! Et tu luidésobéis, méchant sujet !

Clément resta muet et ne bougea pas ;mais son œil farouche eut un éclair.

– Demande pardon, reprit l’Amour, au lieud’avoir de mauvaises pensées. Je vois au travers de toi : tum’étranglerais si tu pouvais, coquin dénaturé !

Il atteignit son mouchoir, qu’il plia avecsoin en cravate sur son genou.

Le Manchot, qui devinait, poussa coup sur coupdeux grands cris, mais le troisième s’étouffa sous la pleinepoignée de poussière que Cadet-l’Amour lui forçait dans la boucheen nouant le bâillon par-dessus.

Deux doigts de sa main droite saignaient. Dansl’opération, il avait été mordu.

Les yeux du Manchot s’injectèrent, et pendantun instant il s’efforça furieusement, comme la mouche que la toiled’araignée enveloppe de toute part. On voyait son corps tressaillirsous la toile et tous les muscles de sa face travaillaient.

– Ne te gêne pas, reprit l’Amour, jeconçois que tu ne voies pas la vie en rose, pour le moment, maisnous n’avons pas fini, fin ! C’est bête de parler àL’Épi-Scié, parce qu’on me rapporte tout. Tu as encore dit que tuirais au parquet nous dénoncer… imbécile ! Tu sais pourtantbien qu’il y a un collier, pris tout juste à la mesure de ton cou…Et tu as dit encore que tu me planterais ton couteau dans le ventrela prochaine fois que je te commanderais pour « régler »quelqu’un ou quelqu’une… maladroit ! Est-ce que tu n’as pas unpetit bout de corde ici ?

Son regard fit le tour du galetas.

– Tu bois trop, dit-il, tu boistout ! A-t-on idée d’un endroit où il n’y a pas même un boutde corde ?

Il déboutonna sa houppelande pour prendre labouteille clissée, dont il renversa le goulot dans sa bouche, aprèsavoir toutefois déclaré :

– C’est idiot de trop boire !

Puis il dégaina brusquement le long couteau,domicilié dans la doublure de sa lévite.

Le Manchot, qui n’avait plus bougé depuisquelques instants, se retourna la joue contre terre pour ne pointvoir le coup qui allait le tuer.

Cadet-l’Amour lui piqua légèrement lanuque.

– On te dit que ce n’est pas fini,murmura-t-il, c’est une ficelle que je veux pour mon expérience dela rage. Bouge pas !

Le cordon du sac, noué de court, avait deuxgrands bouts qui pendaient. L’Amour les trancha tous les deux etles réunit en une sorte de fouet qu’il attacha à l’extrémité de sonrotin, disant :

– Eh ! Clément ! tu n’as pas depatience pour un sou. Regarde-moi ça, on va s’amuser, maintenant,nous deux.

En même temps, il cingla un petit coup sec quiblessa l’œil droit du Manchot. Celui-ci grogna sous sonbâillon ; l’Amour redoubla. Il ne frappait pas fort etexpliquait son plan bonnement.

– J’ai vu des chevaux, racontait-il,qu’une seule mouche rendait fous. Je n’ai pas eu bonne chance cesoir, comprends-tu, vieille, il fallait que j’aie un peud’agrément : moi, j’aime ça, que veux-tu ! Ah ! tuclabaudes, bibi ! Ah ! tu ne veux plus faire tonétat ! Il y en a pourtant de la besogne en train !M. le prince de Souzay, cette belle petite chérie de Clotilde,ce bêta d’Échalot… fais signe si tu demandes grâce.

Tout en parlant, il avait continué de fouetterla figure du Manchot qui avait gardé d’abord une immobilitéstoïque, mais qui commençait à se tordre dans son sac.

Le cou du malheureux gonflait ses vertèbrescomme des cordes, et le sang lui montait dans les yeux.

– Tu es un entêté ! reprit l’Amour,si je me fâche, gare à toi. On commence tranquillement, on finitpar mousser, c’est dans la nature… Si tu demandes grâce, faissigne !

Le fouet claquait maintenant en labourant lesjoues excoriées, les deux yeux n’étaient plus qu’une plaie où unregard brûlait.

L’Amour frappait de plus fort en plus fort,une sorte de volupté ivre et féroce pâlissait la grimace de sestraits. Ses paupières rouges sous son front blême s’enflaient commeles pendeloques qui sont au cou des dindons.

Il suait à ruisseaux, il ôta sahouppelande.

Ce qu’on voyait du Manchot n’était plus qu’unemasse violacée où les cheveux collaient à du sang mais le regardbrûlait toujours là-dedans.

– Fais signe ! fais signe !radotait l’Amour avec folie sans plus savoir ce qu’il disait. Tantque tu n’auras pas fait signe, j’irai !

Ils écumaient tous deux, l’un noir, par-dessusson bâillon, l’autre livide, et le regard du patient, ce terribleregard qui flambait dans le sang ne se baissait pas.

L’Amour saisit le rotin à deux mains ; ildansait frénétiquement sur ses maigres jambes, il se mit àassommer, grondant :

– La rage ! je vois ça dans sesyeux, il a la rage ! Et moi aussi, la rage ! Larage ! Nous sommes enragés tous les deux !

Le gourdin se brisa. L’Amour sauta sur le sac,qu’il piétina. Le Manchot frétillait horriblement, et rien ne peutfigurer les hurlements étranglés que le bâillon renfonçait dans sagorge. Le bâillon se détacha enfin, mais Clément ne pouvait pluscrier.

Et Cadet-l’Amour tomba épuisé, la face toutcontre celle de sa victime, dont les mâchoires s’ouvrirentconvulsivement pour le mordre. Les deux langues vibraient,gourmandes de rouge : l’Amour riait et Clément pleurait deslarmes écarlates.

Ils restèrent ainsi du temps, comme deuxhyènes à demi mortes qui voudraient se dévorer.

Puis l’Amour se souleva sur ses mains, fascinépar ce regard entêté qui lui faisait peur : le regard de lahaine immortelle.

– Je t’en ai trop fait, grommela-t-il, unpetit peu trop. On s’échauffe, quoi ! Tu me tuerais… attendsvoir !

Lentement il parvint à monter sur le sac ets’y tint à califourchon. Le grand couteau brilla de nouveau dans samain qui tremblait.

Le Manchot ne bougeait plus.

Rien ne vivait en lui que ce terribleregard…

L’Amour tâta la toile et palpa le corps autravers. Il choisit avec soin la place favorable, puis le couteau,violemment appuyé, disparut, manche et tout.

Le regard de Clément persista, mais sa tête serenversa dans la boue, faite de poussière et de sang.

L’Amour essuya minutieusement la lame de sonoutil à la toile du sac, et dit en remettant sahouppelande :

– Il tenait dur !

Ce fut tout. On entendit bientôt son paspénible qui se perdait dans l’escalier.

Quand le dernier écho de ce pas s’éteignit, unautre bruit très faible se fit du côté de la porte. Quelqu’unmontait à l’échelle doucement.

Une tête blonde et frisée se montra bientôtsur le seuil.

Le Manchot se redressa tout roide sur sonséant, et la tête blonde recula, tant le spectacle étaithideux.

C’était un jeune homme vêtu en ouvrier, àl’œil vif, à la figure intelligente et hardie.

Malgré sa taille frêle, il semblait fort etsurtout agile.

Revenant sur son premier mouvement, iltraversa le galetas en deux enjambées et demanda :

– Qui vous a mis en cet état,Manchot ?

L’autre ne pouvait pas répondre. Il montra labouteille à demi vide que la lutte avait roulée, mais sans labriser.

Le jeune homme, entrouvrant les lèvresconvulsivement serrées du supplicié, y introduisit le goulot.Clément but avec avidité, puis il dit d’une voix rude, mais forteencore :

– Merci bien, monsieur Pistolet. Vousentendiez donc de chez vous ?

– Je n’ai pas entendu assez vite, à cequ’il paraît, mon pauvre garçon. Dans quel état vousvoilà !

– Détachez-moi, si c’est un effet devotre bonté, pour voir ce qu’il m’a fait avec son couteau.

Le jeune homme dénoua les cordons. Clémentsortit son bras gauche du sac et dit avec un râle dehaine :

– Si j’avais eu ça dehors !…

En même temps, il fit effort pour repousser latoile et découvrir sa poitrine ; mais son corps, endolori departout, refusa de se mouvoir, il fallut trancher le sac.

Au côté gauche de la poitrine, il y avait unelarge plaie, ou plutôt une énorme écorchure qui glissait en dehorsdes côtes.

– Il avait visé au cœur ! prononçatout bas Clément.

– Qui ? demanda le jeune homme.

Clément se mit à rire, et c’était effrayant àvoir le rire de cette figure pelée à vif qui ressemblait à unénorme ulcère.

– Je vous dirai tout, monsieur Pistolet,répondit cette fois le Manchot, quoiqu’ils disent que vous êtes unmouchard. C’est un quelqu’un qui a une botte de noms :Tupinier, le marbrier, la Maillotte, le marquis, Cadet-l’Amour,Mme Jaffret… et qui sait l’autre qu’il porterademain ? Mais ce sera son dernier nom celui-là ! Il avoulu me donner la rage et il n’a pas manqué son coup. Pour lemoment, j’ai idée de lui manger le cœur, tout uniment, mais je n’aipas encore eu le temps de chercher : on trouvera mieux que ça,et je m’en charge !

Chapitre 9Robe de taffetas

 

Échalot, resté seul dans sa cabine, après ledépart de Cadet-l’Amour, semblait avoir grandi de plusieurs pouces.Il plongea sa main gauche dans la poche percée de sa robe dechambre en guenilles et planta l’autre sur sa hanche.

– Tableau ! dit-il. Je représente lafermentation de mes pensées diverses à l’intérieur de monintelligence, au moment où je vois le mystère casser sa coque etgrandir à la hauteur des arbres les plus beaux de la forêt viergequ’ils abritent sous leur ombrage ! J’aimerais mieux posséderle secret d’une famille tranquille et retirée dans son ancienmanoir à la campagne, au lieu d’être mélangé tout à coup dans lessuites d’une grande machine à décors, comme le vieux Francesco autroisième acte du Faux Ermite de l’Etna. C’est dangereux,quoique avantageux ! Et ça devrait engager la jeunesse par monexemple à la bonne conduite et tranquillité, puisque, à la longue,me voilà qui vas profiter d’un tas de canailleries sans avoirjamais manqué à l’honneur !

Il fit quelques pas dans sa cage étroite, lejarret tendu et la tête haute, puis le triomphant éclat de sonfront se couvrit d’un nuage.

– Quant à connaître bien au juste lesecret, reprit-il, ça n’y est pas encore, mais la démarche deM. Tupinier, surajoutée à mes calculs, y jette un demi-jourqui fait que dame ! c’est sûr que je n’y vois encore goutte…Et pourtant, ça saute aux yeux, qu’il y a une conjonctureparticulière dans la circonstance… ah ! nom d’un cœur !si j’avais reçu les premiers éléments d’une meilleure éducationpremière…

Il tapa violemment sur son portefeuille graset déplia de nouveau le fameux papier qui entretenait, dans sonimagination romanesque, et cela depuis tant d’années, tout un monded’espérances.

Il lut :

– Pétrat sube ondessimat…Pétrat, c’est bien sûr le nom de l’individu… Quelindividu ? Faudrait la subtilité de Similor pour s’en rendrecompte… Est-ce de l’italien ou du chinois ?Nantan-ket !comme disait le bas-breton dans LeSpectre de Concarneau où Laferrière jouait si mignonnement lenoyé… sube ? dame ! vas-y voir !ondessimat… ou bien Onde et Simat, l’homme et lafemme ? cherche ! Fili hitaire… on diraitpresque du français, ça !… Siam… les jumeaux envenaient… Regomme domusse hantait Jeanne Huam… ça secomprend, que diable ! ils s’aimaient, ces deux-là.Kuhéritez… La succession de Clare, parbleu !« héritez ! » Moi, je ne demande pas mieux,d’abord ! mais la manière… Ah ! nom de nom. ! c’estpas l’embarras, j’en ai mal à la tête ! Savoir s’il faut semettre au lit ou réveiller la petite pour tenir conseil ensemblenous deux. Ça la regarde encore plus que moi, puisqu’elle estl’enfant ravie par les bohémiens dans la montagne. Je vais toujoursl’appeler.

Il mit la main au bouton d’une porte située enface de la sortie, et qui donnait sur un trou encore plus exigu quesa chambre à coucher.

La voiture d’Échalot n’était pas grande, ilest vrai, mais ces maisons roulantes sont généralement aménagéesavec une remarquable intelligence. Ce second trou était l’ancienneretraite de l’ingrat Saladin. Échalot, sensible par nature, ne putretenir un monologue.

– Enfant prodigue et fugitif,soupira-t-il, quand la porte fut ouverte, voilà donc l’air que turespirais dedans à l’époque de ton innocence ! La Providencese charge elle-même de te punir des crasses que tu m’as faites sansdiscontinuer, depuis le temps où je te donnais le sein avec macornue, plus commode même qu’un vrai biberon de chez le bandagiste.C’est à la veille de ma fortune faite, Saladin, avec laquelle jevais me retirer dans l’aisance, que tu as eu l’inconsistance dem’abandonner… comme c’est bête de ta part !

Il s’arrêta et poussa une exclamationd’étonnement.

Après le trou de Saladin, c’était la chambrede Lirette qui, dans la pensée d’Échalot, devait être endormiedepuis longtemps, car elle était rentrée à dix heures (Dieu savaitd’où), et minuit avait sonné déjà au restaurant duPère-Lathuile.

Pourtant, par les fentes de la porte, une vivelumière se montrait.

Il ne faut pas que le lecteur s’étonne si,après avoir utilisé les fentes du volet en faveur des curiosités deCadet-l’Amour, nous nous servons maintenant des fentes de la portede Lirette. Chez Échalot, les fentes abondaient partout, à ce pointqu’on eût dit une maison à claire-voie.

Échalot, mécontent, pensa :

– Elle s’abîme la vue à lire des ouvragesd’imagination de Paul de Kock, Atala, Les Mousquetaires,et autres. Le spectacle, je comprends ça, mais les livres, n’enfaut pas, ça occupe !

Et il colla son œil à la plus large desfissures, par laquelle on aurait aisément passé le doigt. Ici,autre et plus grand étonnement.

– C’est comme dansPeau-d’Âne ! balbutia Échalot, qui resta bouchebéante à regarder.

Lirette était assise auprès de sa petite tableà ouvrage sur laquelle brûlait une lampe poussée à son maximum delumière.

Le sommeil l’avait surprise pendant qu’elleajustait le nœud élégant d’une ceinture de taffetas noir, selon lemodèle d’une gravure de mode placée devant elle.

Ceci n’était rien encore.

Les fées du travail sont rares dans cespauvres baraques où la paresse « artiste » règned’ordinaire despotiquement, mais il s’en trouve, néanmoins, et jepourrais citer une des plus vénérables maisons de modes de Parisqui fait exécuter ses « délicatesses » par une danseusede corde émérite.

Le surprenant, ici, c’était la toilette mêmequ’Échalot voyait pour la première fois sur le dos de sa pupille etpensionnaire.

Une robe de taffetas noir adorablementtroussée, avec un corsage qui semblait en vérité sortir toutbattant neuf des ateliers de Wortz-le-Conquérant.

C’était simple, mais charmant et celaparaissait d’une richesse folle dans le cadre d’un si misérableréduit.

Et si vous saviez comme Lirette était jolielà-dessous ! Elle avait passé un peigne mouillé dans sescheveux noirs, et cela lui faisait une coiffure enchantée. Sa têtepâle aux traits hardis mais exquis, se renversait dans ces bouclessi belles et si douces qui brillaient comme si on les eût parseméesde jais. Le sommeil l’avait surprise au moment où elle piquait sonaiguille, un sommeil souriant qui disait le rêve de l’enfant,étonnée de naître femme.

Peut-être Échalot n’était-il pas le meilleurjuge possible des merveilleuses séductions offertes par ce tableau.Il se gratta pourtant le nez d’un air connaisseur et pensa touthaut :

– Où diable a-t-elle péché cettepelure-là ? C’est mignon tout plein, quoique un tantinet debrimborions verts et rouges ne feraient pas mal là-dedans, histoirede régayer la nuance agréablement qu’est trop sombre.

Sa main se leva pour ouvrir, mais uneréflexion le retint.

Ayant gratté suffisamment son nez, il passa àl’oreille, et se demanda franchement :

– Aurait-elle manqué àl’honneur !

Entendait-il ce grand mot comme don Diègue etRodrigue ?

Et encore, on ne sait pas bien comment cesdeux rodomonts espagnols l’entendaient en espagnol. Notre grandCorneille a singulièrement nettoyé la poésie du vieux Guilhem deCastro, père du Cid.

Toujours est-il qu’en prononçant cesremarquables paroles, Échalot semblait bien scandalisé jusqu’à uncertain point, mais son sourire était tout gaillardpar-dessous.

Il était de son siècle.

Il appartenait, sans le savoir, à cettephilosophie moderne qui voit toutes choses avec un miséricordieuxsang-froid et grâce à laquelle les tuyaux de poêle des théâtresadultérophiles gagnent presque autant d’argent que les cheminées àvapeur.

Échalot aussi aurait pu éditer des systèmes demorale à la portée des belles habituées du Gymnase, mais ilmanquait d’orthographe.

Au bruit de la porte qu’il ouvrait, Lirettes’éveilla en sursaut.

Sa première impression à la vue d’Échalot futun émoi confus. Elle se mit à rire comme on cherche une contenance,puis, son regard étant tombé sur sa robe de taffetas, ellerougit.

– Comme ça, dit Échalot, prenant, l’airfroid et fin d’un juge d’instruction, tu as changé de peau,fillette ?

Elle devint plus rose et ses sourcils eurentun léger froncement.

– Chérie, tu me planterais là à larégalade ! C’est pas toi qui te gênerais pour ça !

« Liberté ! libertas ! repritÉchalot. Les femmes ce n’est pas des esclaves enchaînées par lesanciennes mœurs et coutumes de la féodalité, mais n’empêche que decourir comme ça loin de mon regard, après la nuit tombée, ça devaitavoir des conséquences analogues : je l’avais pronostiqué.

– Quelles conséquences ? demandaLirette, qui releva sa jolie tête hautaine.

– Robes de soie, pardié ! repartitÉchalot sans sévérité aucune, ceintures à bouts, corsages ruches, àla suite de quoi, peut-être, dentelles, pierres précieuses avecbijoux d’or et d’argent.

La fillette frappa du pied, et une larme decolère jaillit de ses yeux.

– M’avez-vous crue capable de cela, bonami, dit-elle. C’est ici qu’était la sévérité.

Échalot baissa les yeux devant son regard etbalbutia.

– Pour de l’offense, il n’y en a pas,petite, tu me remplaces momentanément toutes mes autres affections,et avec ton caractère, je sais bien que si je ne te surveille pas,tu me quitteras.

– Jamais je ne vous quitterai, ditLirette, mais je ne veux pas être calomniée, même par vous.

Elle parlait un français net et droit, commeles ouvriers qui parlent français : chose moins rare qu’on nele pense. Ce n’était pas la langue prétentieuse et maladroite desbeaux diseurs du petit commerce : c’était encore moinsl’idiome fantastique des lettrés de la foire dont Échalot faisaitun si éloquent usage, c’était… Mon Dieu oui, c’était une voix justequ’elle avait, ou un don, si vous voulez. Je le répète : elleparlait droit.

Cela vient tout seul à ceux, à celles surtoutqui savent écouter et lire. En sa vie, Lirette avait eu occasion decauser avec d’autres gens que ceux de la foire. Nous en connaissonsau moins deux, le prince Georges de Souzay et le Dr AbelLenoir.

Il y avait une troisième personne sur quiLirette avait pu prendre exemple : une amie, celle-là.Autrefois, la baraque d’Échalot était place de la Bastille.Échalot, en ce temps, allait voir parfois le bon Jaffret dont ilavait soigné les oiseaux, et il amenait Lirette.

Mademoiselle Clotilde accourait alors, etc’étaient des parties de cache-cache à travers les grands corridorsde l’hôtel Fitz-Roy, où Lirette semblait parfois se reconnaîtremieux que mademoiselle Clotilde elle-même.

– La calomnie, reprit Échalotsentencieusement, est l’arme des traîtres et mauvais sujets del’Ambigu joués par M. Chilly ; ça ne me connaît pas. Jeretire mes expressions puisqu’elles ont l’air de t’inconvenienter,mais n’empêche que l’heure des explications a sonné. Enveux-tu ?

– Je suis prête à répondre si vousm’interrogez.

– Bon ! alors, en bref, où vas-tu lesoir ?

– À mes affaires.

– Bon. Est-ce les affaires du secretmystérieux de ta naissance, ou des rendez-vous romanesques,simplement d’amour ?

– Les deux, interrompit Lirette, j’aimeet je veux être riche, parce que celui que j’aime est unprince.

Chapitre 10Interrogatoire de Lirette

 

Échalot était précisément l’homme qu’ilfallait pour trouver toute simple une pareille déclaration.

Il n’avait jamais vu de prince ; mais lesprinces grouillaient dans les féeries de son imagination, et ilrépéta pour la troisième fois :

– Bon ! Un prince, je conçois ça. Cequi ne m’irait pas du tout à ma manière de voir, c’est si tu avaisbuté contre le premier venu du commerce ou même artiste pour faireconnaissance avec. Quant à moi, privativement, je n’ai pasd’orgueilleuse fierté, étant jusqu’ici du peuple, quoique jepourrais aussi me découvrir une naissance. Il n’est jamais troptard, et ma mère (sa voix trembla) décéderait plus contente, j’ensuis sûr, si elle me pressait contre son cœur avant demourir !

Il s’essuya les yeux et reprit :

– Ton prince t’aime-t-il ?

– Non, pas encore, répondit Lirettetristement.

– Et il te flanque de la soie ?

– Non, ce n’est pas lui.

– Qui donc, alors ? Un bourgeoissérieux ?

Ils étaient assis en face l’un de l’autre.Lirette avait repris sa chaise, Échalot s’était mis sur le pied dupetit lit. Elle n’avait plus le moindre trouble, et son braveexaminateur questionnait avec une débonnaire tranquillité.

– Je vous aime comme vous êtes, papaÉchalot dit-elle ; mais vous, vous ne savez pas qui jesuis.

Il bondit, car il se méprit au sens de cesparoles, et il s’écria :

– Et toi, le saurais-tu,coquinette ? As-tu découvert ?…

– Je sais, répondit-elle, que je suis unehonnête fille, voilà ! La fièvre d’Échalot tomba à plat.

– Ça, dit-il, c’est bien mignon de tapart. Tu as raison… quoique d’entendre une jeunesse qui dit toutcru : « J’aime », ça n’annonce pas de laconduite.

– Ah ! s’écria Lirette, je voudraisle dire à l’univers entier ! Je l’aime ! Je l’aime !Je l’aime !

– Excusez ! ça coûterait en lettresde faire-part ! Mais je suis fait pour comprendre l’amour,ayant éprouvé sa cuisson et ses délices, il n’y a pas encore bienlongtemps. La passion est la principale fleur de notre existence…Veux-tu parler affaires, un petit peu, bobonne ! Je te proposede prodiguer en ta faveur toute mon expérience et capacité. C’estbon de dire : « Je veux être riche », mais les voieset moyens… Voyons ! Dévide ton petit chapelet.

– J’ai droit à une grande fortune,prononça tout bas Lirette.

– Mon idée y a toujours été conforme,approuva Échalot chaudement. Va, chacun de nous ici-bas est entouréde circonstances. Une voix intérieure me dit que je peux à chaqueinstant découvrir le secret de mes parents personnels avec desrentes et biens-fonds considérables, soit négociants, soitseigneurs de la cour dans le faubourg Saint-Germain. Seulement, y ales sarcasmes de la destinée : si tu attends aussi longtempsque moi… dame !

– Je n’attendrai pas, murmura Lirette,qui parlait comme malgré elle, et dont le sourire avait d’étrangesgravités.

Échalot la regardait curieusement.

– Tu t’auras fait tirer les cartes ?s’écria-t-il. Elle secoua la tête ; il poursuivit :

– Tu auras parlé avec la somnambulelucide ?…

– Non, interrompit la jeune fille, je necrois pas à tout cela.

– À qui crois-tu donc ?

– À Dieu… et à moi, fit Lirette.

– Alors, t’as rêvé, crottind’âne !

Ceci fut une explosion. Les yeux d’Échalotétaient ouverts tout ronds et son nez lui-même avait pâli. Le rirede Lirette montra toutes ses belles dents perlées.

– C’est vrai que j’ai essayé bien souventautrefois, dit-elle.

– N’y a pas meilleur signe,d’abord ! déclara Échalot.

– Possible, mais ce n’est pas encorecela.

– Tant pis !

– J’ai tout uniment l’idée que je suisprincesse…

– Comment ! toi aussi ! Maisles idées, ça ne suffit pas.

– Quand je dis princesse, j’entends fillede parents nobles et riches.

– Riches, surtout !

– Il y a en moi des souvenirs…

– Une dame, suggéra aussitôt Échalot,avec des tire-bouchons à l’anglaise, qui se penchait au-dessus deton berceau…

– Non.

– Un grand salon triste et noir, tentureen étoffe rouge, tout soie, mais vieille, vieille, et des frangesd’or…

– Peut-être… Et puis quelqu’un me l’adit.

– Ah !… fit Échalot que l’émotiondramatique tenait décidément à la gorge : quelqu’un !comme c’est ça ! Et ce n’est ni la batteuse de cartes ni lalucide ? Nom de nom ! il n’y a pourtant pas d’ermite dela montagne par ici ! Ne me fais pas languir, gaminette !J’ai aussi à te dévoiler des particularités de la plus hauteimportance.

– Eh bien ! dit Lirette, j’ai vu lejeune homme de la rue Vieille-du-Temple, le Furet, comme vousl’appelez… celui qui sait tout.

– Pistolet ! s’écria Échalot :un joli mouchard ! Il a du talent.

– Il a plus que du talent ! c’estcomme une sorcellerie !

– Et tu as été jusque chez lui,là-bas ?

– Oui, la seconde fois… mais c’était luiqui était venu d’abord.

– S’il est venu, dit Échalot, c’est qu’ila senti qu’il y avait du tabac. Je t’avais pourtant défendud’ouvrir la porte…

– Il est entré par la fenêtre.

– En plein jour ?

– En pleine nuit, plutôt.

– Par exemple ! Et tu l’asreçu !

– Je dormais. J’ai entendu qu’on medisait : « Bonjour, Tilde ! »

– Tilde… il te prenait donc pourmademoiselle Clotilde, la nièce aux Jaffret ?

– Je ne sais pas, je me suis cruefolle ! Il faisait tout noir. Ce nom-là me faisait l’effetcomme si je n’avais jamais été appelée autrement. J’aidemandé : « Qui est là ? », la voix m’arépondu : « C’est moi, ton papa Morand. » Alors,j’ai sauté hors de mon lit en criant, car je n’étais pas encorebien éveillée : « Oh ! papa Morand ! papaMorand, j’ai fait un rêve qui a duré si longtemps, et où vous étiezmort. »

Échalot ne respirait plus, tant sa curiositéétait excitée violemment. Lirette reprit :

– Je cherchais mon papa Morand dans lanuit pour l’embrasser, car l’idée ne me revenait pas qu’il m’avaitbien battue, le pauvre homme ; quand la voix a changé tout àcoup, disant : « Voilà tout ce que je voulais savoir.N’ayez pas peur, ma jolie fille, je ne suis ni un voleur, ni unamoureux, je viens vous apporter votre fortune et vous me payerezune commission raisonnable pour ma peine. » J’entendis en mêmetemps qu’on frottait une allumette, et, tout de suite après, malampe éclaira un gentil garçon, qui portait sous son bras un paquetavec la marque des magasins du Louvre…

– C’est lui qui t’a donné la soie ?s’écria Échalot émerveillé. Pistolet !

– C’est lui.

– Ah ! nom de nom ! Et il net’a pas commis d’inconvenance ?

– Moi, répondit Lirette, je l’ai embrasséquand j’ai vu la robe… dame ! je n’en avais jamaiseu !

– C’est la nature, fit Échalot.

– Et c’est alors qu’il m’a dit :« Vous êtes un vrai petit amour et vous ferez une mignonneduchesse. »

Échalot tâta l’étoffe de la robe enconnaisseur.

– Il s’en est mis sur l’œil pour plus decinquante écus, dit-il, faut qu’il croie dur à l’affaire. Etaprès ?

– Après, il m’a dit de couper la robedare-dare sur une image de journal qu’il avait apportée.

– C’est qu’il pense à tout, cepierrot-là… va toujours.

– Et il s’est mis à me raconter monenfance… Quoi ! J’aurais dit que c’était ma mémoire quicausait. Où il a déterré toutes ces choses, je n’en saisrien : ce qui est sûr, c’est que, moi, je les avaisoubliées.

– Et on n’a pas voulu de lui à douzecents francs dans les bureaux, rue de Jérusalem ! dit Échalot,ni de moi non plus. C’est des finauds, je n’avance pas lecontraire ; mais la jalousie ! Ils ont privé legouvernement de moi et de Pistolet, voilà… va toujours.

– Ce serait long, s’il fallait tout vousdire. Je choisis l’important. Il m’a rappelée qu’aprèsl’enterrement de papa Morand… Mon Dieu ! que j’eus froid, cematin-là ! J’étais toute petite… On m’emmena dans la grandemaison du Marais, bien malgré moi, car je voulais rester avec lepetit Clément de chez le marbrier qui m’avait donné son déjeuner àmanger… et que je m’en sauvai de chez les Jaffret encore pourretourner avec Clément. Mais il n’y avait plus personne chez lemarbrier… Et comme votre baraque était à la foire du Landit, entreLa Chapelle et Saint-Denis, il se trouva que je vins pleurer àvotre porte…

– Et tu étais déjà bien gentille,gaminette.

– Vous eûtes pitié de moi…

– Je te pris, et ce ne fut pas ma plusmauvaise affaire…

– Bon père Échalot, je suis avec vousdepuis ce temps-là.

– C’est tout ?

– Oh ! que non ! Vous parlezsouvent de la main de la destinée. Voilà quelque chose defrappant ; celui que j’aime, le prince…

– Je parie que c’est le petit de chez lemarbrier ! s’écria Échalot tout haletant d’intérêt. Dire quechacun trouve son mystère, et que le mien de ma naissance resteimpénétrable !

– Juste, dit Lirette, c’était mon petitClément, vous avez deviné. Et vous pensez bien que, pourtant, je nel’avais pas reconnu. Je le vis une fois, l’an dernier, qui passaità cheval sur la place, je l’aimai, et puis voilà tout… Maisattendez, papa : vous savez bien, mademoiselle Clotilde, de larue Culture, si bonne et si jolie ?

– Presque aussi jolie que toi !

– Mais meilleure… Eh bien ! elle estchez eux à ma place.

– Chez qui ?

– Chez les Jaffret.

– À ta place ?

– Oui, ils la prirent tout au fond de lacampagne, et quand ils l’amenèrent au bout de deux ou trois ans àParis, ils dirent : « Voyez comme notre Tilde a changé etgrandi ! » Je crois bien ! Elle a deux ans de plusque moi !

– Mais quand le diable y serait, cetteTilde-là, grommela Échalot, ne pouvait pas leur dire la prière…

Lirette lui saisit les deux mains et leregarda dans les yeux.

– C’est donc bien vrai !s’écria-t-elle ; vous m’avez entendue la réciterautrefois ! Et vous avez le papier dont M. Pistolet m’aparlé ! Le papier où est ma prière !

Chapitre 11Un rapport de Pistolet

 

Échalot roulait de gros yeux stupéfaits.

– Ta prière ! répéta-t-il : jejure ma parole sacrée que je n’en ai jamais soufflé mot à personne,excepté… Mais n’importe ! comment cet oiseau-là a-t-il pudeviner la chose du papier ?

– Je vous l’ai dit, prononça Tilde avecsolennité : il sait tout… tout !

– Et ils l’ont refusé à la rue deJérusalem ! comme c’est ça !

– Laissez-moi finir, maintenant, repritla jeune fille, car nous aurons à travailler cette nuit, nous deux…Le jour venait, M. Pistolet a été obligé de s’en aller, maisil m’a dit de venir chez lui et j’y ai été.

« Si vous saviez combien il a de petitspapiers dans ses boîtes de carton où mon histoire est, et la vôtreaussi, et celle de tout le monde.

« Il dit qu’avec cela, un jour oul’autre, il mettra la rue de Jérusalem tout entière dans sapoche : j’entends l’administration, et qu’alors il lanettoiera au couteau comme on gratte la crasse qui est autour desmoules, et que la nuit de Paris sera éclairée autrement que par lesréverbères dont la lueur ne peut pas pénétrer au fond descaves.

« Ah ! il dit encore bien d’autreschoses ! Il tient les Habits Noirs, la bande Cadet, lesCompagnons du Trésor et le reste… mais tout cela ne nous regardepas… Excepté deux rapports pourtant qu’il m’a donnés parce qu’ilsconcernent le prince Georges, mon ami…

– Comment ! fit Échalot : leprince Georges de Souzay ! celui qui va se marier avecmademoiselle Clotilde ! C’est ton prince, à toiaussi !

Lirette secoua la tête d’un air mutin etdit :

– Jamais il ne se fera, le mariage !M. Pistolet ne veut pas ! Et moi donc ! Je ne veuxpas non plus ! J’aime bien mademoiselle Clotilde, mais…Ah ! j’en mourrais, papa Échalot. J’ai raconté àM. Pistolet tout ce qui s’est passé entre mon Georges etmoi…

– Que s’est-il donc passé,fifille ?

– Tous les soirs je lui portais unbouquet de violettes…

– Gratis ?

– Hélas non ! il me le payait ;mais c’est égal, M. Pistolet, qui sait tout m’a dit :« C’est vous qu’il aime. » Et il m’a dit encore…Ah ! est-ce que je sais tout ce qu’il m’a dit ! Georgesn’a plus qu’un bras ; jamais je ne m’en étais aperçu.

– Et tu l’aimes tout de même, unmanchot ?

– Je l’aime davantage… et puis, il n’estpeut-être pas prince…

– Qui ça ? Pistolet ?

– Eh ! non !Georges.

– Alors, nom de nom ! Un manchot,qui n’est pas même prince…

– Je l’aimerai mille fois plus !J’aurais consenti à lui tout devoir, mais ce serait un si grandbonheur que de lui donner tout !

– Attends ! dit Échalot.

Il se recueillit un instant, puis ilajouta :

– Compris, le sentiment et sadélicatesse ! C’est Mme Doche qui dit ça àMélingue dans Les Orphelins de l’Abîme ; même queMélingue se rebiffe drôlement…

– Mais Georges ne se rebiffera pas !J’ai bien accepté son déjeuner au cimetière… et il m’aimeratant !

Tant en parlant, elle avait pris dans la pochede son tablier deux papiers qu’elle déplia.

– Voici les deux rapports deM. Pistolet, dit-elle. Je lis d’abord celui qui a été rédigéen dernier lieu parce qu’il relate des événements plus anciens.Écoutez cela.

Il était plus d’une heure après minuit, et lebon Échalot avait les yeux gros de sommeil ; mais il rapprochason siège bravement.

Lirette lut :

« – Rapport n° 22, adressé àMlle Clotilde de Clare, (Lirette, del’établissement Échalot, place Clichy) par J. Clampin, ditPistolet, ancien auxiliaire de l’inspecteur Badoit.

« Je n’ai encore acquis aucune certitudeau sujet des deux jeunes gens qui habitent l’hôtel de Souzay. Tousles deux sont fils de Mme la duchesse, mais lequeldes deux est l’héritier de Clare ? Il y en a un, en effet, quiest né avant le mariage. Tenez le fait pour certain : j’ai lespreuves à l’appui.

« Mme la duchesse sembleavoir pris à tâche de faire planer une incertitude sur l’état civilde ses deux enfants. Mariée en Écosse, devenue mère à l’étranger,elle se sépara de son mari plusieurs années avant la mort de cedernier, qui lui refusa à l’heure suprême son acte de mariage, etl’acte de naissance de Georges, duc de Clare.

« Après 1830, lors de l’incendie del’Archevêché, Mme la duchesse fit néanmoins courirle bruit que ses papiers de famille, déposés pour être régularisés,au point de vue des prescriptions ecclésiastiques, avaient étébrûlés.

« Ce qui était mensonge.

« Dans la maison deMme la duchesse, il y en a un double courantd’opinion.

« Georges passe pour être le jeuneduc ; mais Albert, qui passe pour n’être que son secrétaire,accepte les respects de Georges dans l’intimité. C’est Albert qui aeu de tout temps le monopole des caresses maternelles (ce qui neprouverait pas du tout qu’il fût le fils légitime) ; son frèrel’appelle M. le duc.

« Parmi les domestiques, Tardenois,Larsonneur et tous ceux qui sont dans le secret de familleappellent aussi Albert « M. le duc. » Ma croyancepersonnelle est que Mme la duchesse Angèle de Clarea joué un jeu très serré, auquel nul ne connaît rien, sinonelle-même. C’est donc elle-même que je compte interroger à l’heurevoulue, qui ne tardera pas à sonner.

« Le but du présent rapport estd’apprendre à Mlle de Clare (Lirette), aveclaquelle j’ai passé un contrat pour prestation de bons offices etfourniture de renseignements, comment le prince Georges fut privéde son bras droit par le chef de la bande Cadet… »

– Si je m’endors, interrompit iciÉchalot, pince-moi jusqu’au sang, gaminette ! De ne pas savoirtout ça, j’aimerais mieux qu’on me prendrait six francs dans monsac !

Lirette poursuivit :

« – M. le marquis de Tupinier, ditCadet-l’Amour, s’était emparé (vers 1842) de Georges, placé enapprentissage par sa mère chez un marbrier du cimetière Montmartre.Le fait de ce rapt prouverait encore en faveur de l’état civil duprince Georges, mais Cadet-l’Amour pouvait être mal ouinsuffisamment renseigné : j’ai d’autres indices.

« Depuis la mort du colonel (est-ilréellement mort ?), les Habits Noirs sont presque aussi maldirigés que la police elle-même…

– Ah ! fit Échalot, pour rancunier,le petit, ça y est !

« – Si l’administration, continuaLirette, voulait tendre ou laisser tendre la moindre trappe, tousces bandits dont elle nie l’existence iraient s’y prendred’eux-mêmes à la queue leu leu. Ils n’ont gardé qu’une force, c’estle talent supérieur qu’ils déploient pour payer la loi. Ilsera parlé plus amplement de cette force dans un autre rapport.

« Cadet-l’Amour se cachait en même tempslui-même sous l’espèce d’un pauvre marbrier, établi dans lesterrains vagues qui entouraient le nouveau cimetière deClignancourt. Traqué par la justice, il emmena le jeune Georges enprovince dans le château du Bréhut, qui est la propriété de lacomtesse Marguerite de Clare. Ce doit être en Bretagne.

« Là, Georges, ou plutôt Clément, car onl’appelait ainsi, se trouva le compagnon d’étude et de jeux de lajeune fille (j’ignore son vrai nom) qu’on faisait passer, dès lors,pour Clotilde de Clare, en remplacement de la vraie Clotilde deClare, qui s’était sauvée.

« C’était et c’est encore une charmantecréature, aussi bonne que belle. Je penche à croire qu’elle avaittoujours porté ce prénom de Clotilde, et qu’on l’avait choisie unpeu pour cela.

« Les deux enfants s’aimaient bien,quoique Clément parlait souvent d’une autre Tilde qu’il n’avait vuequ’une fois, mais dont il se souvenait toujours.

« Cadet-l’Amour est un tigre à facehumaine qui se délecte à faire le mal. Il a la vocation dutourmenteur.

« Une fois, pour je ne sais quellepeccadille, il avait enfermé le jeune Clément dans sachambrette ; et celui-ci, enfant agile et hardi, était parvenuà s’enfuir par sa fenêtre pour aller jouer avec sa petite amieClotilde. Sans faire semblant de rien, Cadet-l’Amour avait observéla manière dont Clément s’y était pris pour descendre au jardin. Ille remit aux arrêts pour le lendemain et pendant la nuit qui suiviton aurait pu entendre quelqu’un travailler sous la fenêtre du jeuneprisonnier. Nul ne remarqua cela.

« Vers le soir du lendemain, Clément, quiétait resté en repos toute la journée, vit Clotilde dans le jardinet voulut descendre de nouveau près d’elle comme la veille.

« C’était facile : une grande vigneen espalier se collait à la muraille comme une échelle.

« À quelques pieds de terre se trouvaitun crampon qui avait servi, la veille, à Clément, pour appuyer samain. Quand il voulut le saisir de nouveau sous les feuilles qui lecachaient, il poussa un grand cri de détresse.

« Cadet-l’Amour avait établi là unmécanisme de piège à renard, dont les dents traversaient le poignetde Clément. C’était à cela qu’il avait travaillé le soir de laveille.

« Deux personnes vinrent à l’appel deClément : mademoiselle Tilde d’abord ; mais elle s’arrêtaépouvantée à la vue de Cadet-l’Amour qui, au lieu de secourir leblessé, se mit à le battre, frappant de préférence sur son brascaptif avec un échalas qu’il avait, en disant : « Celat’apprendra ! »

« Clément ne poussa pas un cri. Une ragefolle l’avait pris ; il appuyait son bras avec violence sur lerebord coupant du piège, essayant ainsi de se dégager à tout risquepour bondir sur son bourreau qui battait toujours.

« Clément réussit à se dégager.

« Mais sa main, arrachée, resta priseentre les dents d’acier, et quand il voulut s’élancer, il tombaévanoui.

« Cadet-l’Amour le poussa du pied avantde s’éloigner.

« Clotilde vint. Elle enveloppa de sonmieux le pauvre bras déchiré, et tout enfant qu’elle était, elleparvint à porter Clément jusqu’à la porte du jardin où deux hommesattendaient.

« On verra pourquoi ces deux hommesétaient là dans les rapports marqués 7 et 11, concernant,savoir : le premier Tardenois, l’autre le Dr Abel Lenoir, lerapport marqué n° 5 et consacré à Angèle, duchesse de Clare, dirales efforts qu’elle avait faits pour retrouver son fils… »

– As-tu ces trois rapports-là ?demanda Échalot : me voilà éveillé pour huit jours, tusais ?

– Je n’ai que le rapport n° 1, réponditLirette qui était pâle comme une morte. Se peut-il que Dieu laissevivre un tigre pareil !

– Et encore, ajouta Échalot en fermantles poings, que l’Éternel lui a communiqué la capacité de sedissimuler dans Paris sous des déguisements divers, et tousimpénétrables, sans discontinuer ses crimes et délits quel’administration n’y voit que du feu. Il était encore ici n’y a pasune heure et je causais avec lui bien tranquillement.

– Ici ! répéta la jeune fille, etvous, papa Échalot, qui êtes un honnête homme, brave et fort, vousne vous êtes pas jeté sur lui ! Vous n’avez pas appelé lesvoisins, la garde !…

– Ne te monte pas ! interrompit lebonhomme, non sans quelque embarras. Tu vas comprendre. D’abord, dedénoncer comme ça le monde, c’est manquer à l’honneur ! Àmoins qu’on en soit de la préfecture, attaché et rétribuéfixement ; or, j’y en ai été écarté, au contraire, comme ayanttrop de moyens. En second lieu, un chacun a ses petitesparticularités intimes, qui l’empêchent de s’approcher de trop prèsdu gouvernement. En troisième, quoique innocent, je le jure, j’aiété compliqué, malgré ma probité, dans des intrigues importantes depremier ordre ; j’ai joué la poule à L’Épi-Scié… et si labande Cadet, à sa prochaine histoire, me prenait pour payer laloi… Dame !

Lirette déplia le second papier vivement.

– Ces mots sont là-dedans,dit-elle : Épi-Scié, payer la loi…

– Est-ce vrai ! s’écria Échalot.Alors, lis vite, gaminette ! N’ayant jamais été à proximité derien d’immoral dans ton innocence, tu es peut-être destinée par laProvidence à jouer le rôle de celle qui est le doigt de Dieu tout àla fin du dernier acte. D’ailleurs, ça m’amuse… Lis vite.

Chapitre 12Payer la loi

 

Lirette commença aussitôt sa secondelecture.

« – Rapport n° 1, présenté à monsieur (lenom était biffé avec soin) par Joseph Clampin, dit Pistolet, ancienauxiliaire particulier de l’inspecteur Badoit, rueVieille-du-Temple, n°… à Paris.

« (Note pour mademoiselle Clotilde(Lirette). Ceci est mon début et je ne maniais pas encore la plumeavec facilité. J’ai rédigé ce rapport trois semaines environ avantle crime de la rue de la Victoire. Comme je suis sûr de vaincre unjour les mauvaises volontés et de parvenir à des postes avantageuxdans l’administration, je ne nomme personne parmi ceux qui m’ontrepoussé : devant être plus tard leur collègue ou leursupérieur.)

« Monsieur le (titre raturé), je prendsla liberté de vous adresser les renseignements suivants commespécimen de mon savoir-faire ; avec l’expression respectueusede mon envie d’obtenir une place d’inspecteur auxiliaire dans votrehonoré service.

« Le 10 décembre 1852, au matin, j’apprispar un moyen à moi particulier qu’une réunion de la bande Cadetdevait avoir lieu le soir même à l’estaminet de L’Épi-Scié, sis ruedes Fossés-du-Temple, avec entrée sur le boulevard, au lieu-dit LaGaliote.

« Je n’ai pas à vous apprendre que depuislongtemps le bruit public désigne ce repaire comme un desprincipaux rendez-vous des malfaiteurs subalternes soudoyés par lesHabits Noirs…

– Repaire ! grommela Échalot :c’est un joli établissement ! Cinq billards !Excusez !

Lirette continuait :

« – J’avais fait de longue main, et dansun but que je n’ai pas besoin de vous expliquer, la connaissance dela vieille dame de comptoir qui porte ce sobriquet : la reineLampion.

« Elle passe pour avoir été dans sajeunesse la concubine d’un homme que mon ancien patron,M. Badoit, inspecteur éclairé pendant bien des années, survotre ordre exprès : M. Lecoq de la Périère, ditToulonnais-l’Amitié. Grâce à elle, ma figure est connue autour desbillards.

« Je peux entrer et sortir sans exciterle soupçon.

« C’est dans la première salle de billardà droite en entrant que les débris de l’association des HabitsNoirs se rassemblent ordinairement : Je dis les débris, car,depuis la mort du Père-à-tous, l’armée du Fera-t-il jourdemain ? semble aller à la débandade, et c’est à peine sion parle encore argot de temps en temps à L’Épi-Scié.

« Ce soir-là, cependant, il y avait aubillard une animation extraordinaire, et je reconnus bon nombre desanciens habitués parmi les joueurs de poule, entre autres le voleurCocotte, son ami Piquepuce que j’avais complètement perdu de vue,Saladin, un coquin à peine sorti de l’enfance…

– Ah ! la drogue ! gémitÉchalot ; mon propre nourrisson ! se faire signaler, dansun rapport !

« Similor, son père, la filleNez-d’Argent, sa maîtresse…

– Si jeune ! soupira Échalot, allerdéjà avec des femmes de quarante-deux ans ! et infirmes deleur principal trait du visage !

« –… Et enfin, Clément-le-Manchot,misérable brute qui semble avoir remplacé l’ancien tueur ducolonel, le fameux Coyatier, dit le Marchef. La présence de ceClément valait à elle seule tous les autres symptômes. Évidemmentmes renseignements étaient exacts : il y avait une affairesous jeu.

« Le difficile c’était de savoir quelleaffaire.

« Selon ma coutume, je m’assis auprès ducomptoir et je payai un panaché-cassis à la reine Lampion, toujourssensible a ces politesses, mais quand vient le soir, elle estlourde, maintenant, et n’ouvre plus la bouche que pour avaler.

« Je sus par elle pourtant qu’il y avaitdes personnes huppées au premier étage dans l’ancien« confessionnal » du colonel, ce réduit où vous fûtes siprès de capturer le Père-à-tous le soir du pillage de la caisseJ.-B. Schwartz. Cinq personnes étaient là.

« – Je ne suis pas bien sûre que tu« en manges », petit, me dit la reine Lampion dans unmoment lucide. On ne sait plus à qui on parle maintenant, etd’ailleurs, si tu n’en manges pas c’est tant mieux pour toi, carc’est des vilains ragoûts qu’on fait dans cette cuisine-là.

« Et sa tête tomba sur sa poitrine. Elleronflait.

« Je me mêlai aux groupes qui causaientgaiement. C’était une renaissance comme ils disent : de lahausse à leur bourse, mais personne ne semblait savoir au juste dequoi il s’agissait.

« Le but principal de ce rapport,Monsieur le (titre raturé), est, tout en vous mettant sur la traced’un crime projeté, de vous bien éclairer sur l’importance d’un destrucs de la bande Cadet, qui lui a été légué par lesHabits Noirs : la chose de payer la loi, c’estl’expression même dont ils se servent. Je ne puis malheureusementvous dire ni le nom des victimes menacées (elles sont deux et cesont des femmes), ni le lieu où le crime doit être commis. Je saisseulement que c’est un ancien hôtel, occupé maintenant parplusieurs locataires et précédé par une grande cour plantéed’arbres.

« Il m’est permis de vous certifier celaparce que cette disposition des lieux a été signalée devant moitrès clairement pour la mise en scène qui suivra le meurtre, miseen scène destinée à faire tomber en vos mains l’innocent qui devrapayer pour le coupable…

« Permettez-moi ici d’insister sur cegenre de crime à deux tranchants, qui frappe à droite et à gauche,par l’assassinat d’abord, ensuite par la répression même.

« C’est, à proprement parler, lafabrication du moyen propre à créer l’erreur judiciaire.

« Non seulement il y a assassinat, nonseulement les coupables échappent à la justice, mais encore untiers, un homme qu’on a intérêt à supprimer tombe dans la trappe.Ai-je à faire ressortir le bénéfice double et triple de cettediabolique opération ?

« Je ne prétends pas que le fait soitarrivé ; on le dit, mais ayant le désir d’entrer le plus tôtpossible dans l’administration, mon jugement est tout porté en safaveur.

« Mon humble rôle est seulement d’appelervotre attention sur une possibilité dangereuse, et j’espère qu’onne m’en voudra pas pour cela.

« C’est, du reste, de ce côté que seportent tous les soins de la bande Cadet. Elle sait qu’au moyen deson procédé, il existe pour elle une véritable assurance contre lessuites du crime et elle déploie pour la fabrication du prétenducoupable une très grande habileté. Je donne un exemple : c’estla bande Cadet elle-même qui a coupé le bras droit du misérableappelé Clément-le-Manchot. Il y a dix-huit mois de cela. Son braslui fut acheté de gré à gré.

« Pourquoi ? parce que l’hommechoisi d’avance pour payer la loi dans l’affaire dont j’ail’honneur de vous entretenir n’a qu’un bras.

« Celui-là est jeune, un appât amoureuxqu’ils ont peut-être tendu, l’attire dans la maison du meurtre.Entre eux ils l’appellent « le petit duc ».

« Et j’ai cru comprendre qu’il estl’héritier des deux femmes condamnées à mourir ; c’est encoreun de leurs trucs, ils jouent tant qu’ils peuvent de lamaxime romaine : « Celui-là est présumé coupable à qui lecrime profite. »

« Le « petit duc » sera arrêtéun quart d’heure après le meurtre commis, dans la cour plantéed’arbres, au moment où il sortira du logis de sa maîtresse.

« Je me résume : affaire montée àterme ; l’indication du lieu manque, les noms des victimes neme sont pas connus. Date du coup, 5 janvier, motif de la fixationinconnu encore, Mais voici du moins des jalons précis : nom del’instrument, Clément-le-Manchot ; adresse, rueVieille-du-Temple, n°… (il couche dans un grenier de la maison quej’habite).

« Noms des chefs de la bande Cadetprésents au « confessionnal » ce soir-là :

« Adèle Jaffret, Dr Samuel, Marguerite,Comayrol, Jaffret.

« C’est plus qu’il n’en faut pour couperl’affaire en herbe. »

Un second papier était attaché au premier parune épingle.

Il disait :

« – Annexe au rapport n° 1. Pas deréponse. Sur informations prises, aucune trace de l’envoi ne futretrouvée. M. le (titre raturé) affirma qu’il n’avait rienreçu et je ne fus pas nommé auxiliaire.

« N’ayant pas renoncé le moins du monde àmon idée d’entrer dans l’administration, je tiens pour vrai que monrapport n’a pas été lu.

« Et néanmoins, depuis lors, les chefs dela bande Cadet n’ont jamais reparu à l’estaminet de L’Épi-Scié, etClément-le-Manchot ne couche plus que par hasard dans son grenier,quand il n’a pas de quoi dormir à la corde.

« Il y a eu pendant trois mois, à laprison de la Force un Clément-le-Manchot, qui n’était pas le mien,accusé du meurtre des demoiselles Fitz-Roy, lequel fut bien commisle 5 janvier, rue de la Victoire, dans un ancien hôtel avec courplantée d’arbres, comme cela était spécifié dans mon travail.

« Si quelqu’un demande pourquoi je n’aipas parlé depuis mon rapport, je répondrai que j’avais peut-êtremes raisons pour cela. La bande Cadet est un gibier blessé qui vamaintenant au hasard ; moi, je la suis comme un chien, le nezpar terre. On verra bien ce qu’il en adviendra. »

Lirette se tut.

Échalot demanda :

– Est-ce tout ?

– C’est tout ce qu’il y a d’écrit,répondit la fillette. Échalot eut un bâillement à se démonter lamâchoire.

– Dans mon habitude que j’ai del’intrigue, dit-il, je ne trouve pas ce rapport-là fort comme lePérou. Pistolet n’est pas un assez gros poisson pour jouer le rôlede la Providence dans un ouvrage à spectacle en dix tableaux. Jelui raconterai, quand il voudra, l’histoire de M. Remy d’Arx,qui était riche et savant, et magistrat, fils de magistrat, et quiaurait dû compter sur l’administration, celui-là ! Il voulutaussi, pour son malheur, lutter contre les Habits Noirs…

– M. Pistolet, interrompit Lirette,a fait un rapport sur M. Remy d’Arx. Je l’ai lu et j’ai bienpleuré.

– Adressé à qui, ce rapport ? à lapréfecture ?

– Oh ! non… à M. AbelLenoir.

– Bigre ! fit Échalot : il n’adonc pas renoncé, le docteur ! Encore un qui a étémordu !

Lirette reprit avec une certaineemphase :

– M. Pistolet est un plus grospoisson que vous ne croyez, mon père. S’il n’a pu empêcher nil’arrestation ni la condamnation d’un innocent, du moins lui a-t-ilrendu la liberté. Hier au soir, pour l’évasion du prétenduClément-le-Manchot, il avait plus de soixante agents autour de laForce.

Échalot enfla ses joues.

– J’avais pourtant bien promis de ne plusme mixturer dans tout ça ! murmura-t-il. Est-ce que je vas m’yreplonger ! Je savais que le Manchot de la Force était auxchamps ; mais soixante agents ! bigre, bigre !… Etle Dr Lenoir à leur tête !

– C’est pour aller chez lui, ma bellerobe, expliqua Lirette, et M. Pistolet va venir voir si elleme va bien.

– À quelle heure ?

– Il devrait être ici depuis minuit…

Une petite voix faible et cassée entra dans lacabine comme un souffle de vent. Ni Échalot, ni Lirette n’auraientsu dire d’où elle partait.

– À minuit comme à midi, prononça-t-elledistinctement, il fait jour, si c’est la volonté du Père…

Chapitre 13Oremus

 

Une pâleur terreuse avait envahi le visaged’Échalot au son de cette petite voix. Tout était gris sur sapauvre face, jusqu’aux rubis de son nez. Ses dents claquaient danssa bouche.

Il essaye de se lever, mais ses jambesflageolantes plièrent sous le poids de son corps.

Lirette le regardait bouche béante, pluseffrayée peut-être de l’effroi de son père que du fait bizarre quivenait d’avoir lieu.

– Qu’est-ce que c’est que cela ?demanda-t-elle. Qui a parlé ?

– On ne sait pas, balbutia Échalot. Lesmorts ne reviennent pourtant pas…

– Tu mens, bonhomme, interrompit lapetite voix, qui était doucette et de bonne humeur. Il y a desmorts qui reviennent et tu sais bien le nom de celui qui aparlé.

Échalot essaya un signe de croix. Trois coupslégers furent frappés au panneau qui servait de croisée. Une touxsèche et creuse se fit entendre en même temps au-dehors.

– Faut-il ouvrir ? demanda encoreLirette, qui était la vaillance même, et dont l’effroi comportaitune bonne dose de curiosité.

Échalot dit, frissonnant de la tête auxpieds :

– Père, si c’est une couple de messesdont vous avez besoin qu’on vous paye à la sacristie desBatignolles, pour la tranquillité de votre âme aux enfers ou auxChamps-Élysées, je ne suis pas fortuné, mais c’est égal…

– Ouvre, imbécile ! interrompit lapetite voix avec un peu de colère. Je suis le dernier propriétairede l’hôtel Fitz-Roy, rue Culture ; c’est à moi que le cher ducconfia la cassette en mourant, et c’est moi qui confiai, à montour, les papiers au vieux Morand qui était un peu mondomestique : je veux voir celle qui va être bientôt laduchesse de Clare.

Échalot s’appuya des deux mains aux épaules deLirette, et tourna le taquet qui tenait le volet.

Il se rejeta en arrière dès que la croisée futouverte.

La jeune fille, au contraire, s’élança et mittout son buste dehors pour mieux regarder.

Elle ne vit rien, sinon la place déserte, tourà tour sombre et vaguement éclairée par la lune au-devant delaquelle les nuages se hâtaient, poussés par le vent d’hiver.

– Qui est là ? dit-elleétonnée ; où êtes-vous, vous qui avez parlé ? Il y eut unbruit comme si deux mains de bois eussent applaudi doucement.

– Bien, gentillette ! murmura-t-onau-dehors.

L’heure sonnait au restaurant Lathuile. Lavoix de l’invisible ajouta :

– S’il devait venir à minuit, cela faittrois heures de retard… Échalot !

– Maître ?

– Referme, bonhomme, et lis ton papier àla petite dix fois, vingt fois s’il le faut. Au lever du jour,qu’elle sache la prière par cœur. Si Pistolet ne vient pas, unautre viendra.

On toussa pour la seconde fois, petitement ettout sec.

– Ça ne se peut pas, pensa Échalot, qu’unmort soit enrhumé ! Lirette se pencha davantage et regarda detous ses yeux. Par hasard, la lune dégagée éclairait brillamment laplace, depuis les baraques jusqu’au boulevard extérieur. Partoutc’était la solitude et c’était le silence.

– Bonsoir, dit la petite voix au momentoù se refermait la fenêtre ; travaillez vite et bien : ons’intéresse à vous, mes enfants.

L’instant d’après, Échalot et Lirette, assisdevant le papier déplié, étudiaient leur leçon en conscience.Échalot lisait son grimoire, Lirette essayait de répéter selon sessouvenirs qui allaient s’éveillant.

– Petrat sube onde et Simat,ânonnait Échalot ; fili hi taire… je n’ai vu lecolonel que deux fois, et la seconde c’était à son enterrement,mais je jurerais bien que c’est lui… siam, regommehantait…

– S’il était arrivé malheur àM. Pistolet ! murmurait Lirette… Oremus. Petra subundecima, filii tertiam… Croyez-vous donc que ce soit lecolonel ? Le voilà encore qui tousse, tenez !

– J’en suis sûr !… et que, s’ilvoulait, il m’apprendrait ma naissance ! Tu verras dans toutesles pièces les plus intéressantes que l’homme peut faire des pactesavec Satan… Regomme hantait Jeanne Huam, qu’héritait…

– Regum ante januam quaerite…C’est moi qui voudrais bien le voir celui qui tousse !… Etsavoir qu’il n’est pas arrivé malheur à ce pauvreM. Pistolet.

Nous vous épargnerons le reste de l’oraisonlatine que Lirette retrouvait presque sans effort dans lescalembours orthographiques d’Échalot. Marie Stuart, la belle etinfortunée reine qui était un peu la grande tante de notre Lirette,parlait, dit-on, latin comme un Polonais, et quand elle vint àParis toute petite, l’histoire rapporte que, montée sur untabouret, elle soutint plusieurs thèses dans la langue de Cicérondevant la Cour et les docteurs.

Maintenant, ce n’est plus l’habitude parmi nosdames qui n’en sont pas moins charmantes pour cela.

Quand Lirette eut achevé de reconstruire saprière, telle que papa Morand la lui avait apprise silaborieusement autrefois, elle battit des mains, mais elle avaitles yeux pleins de larmes. Tous les pauvres souvenirs de sonenfance lui emplissaient le cœur.

– Il me semble que je le vois encore,papa Morand, dans notre mansarde de la rue Marcadet, dit-elle, simaigre, si malade, tremblant de froid, exténué de besoin. Ilm’aimait bien à sa manière, et c’est maintenant que je comprendscomme je l’aimais bien, moi aussi. Quelques minutes avant de fermerles yeux pour toujours, il me disait encore :« Souviens-toi bien de ta leçon, fillette. Dans ce grand Parisje ne connais personne à qui je puisse te confier. Je te confie àtoi-même. J’enfouis dans ta mémoire le secret qui te fera noble etriche. Attends tes quinze ans, à quinze ans on peut fuir et sedéfendre… Je ne veux pas qu’il en soit de toi comme de moi,Clotilde Stuart, moi, né dans un palais et qui finis dans un bouge,moi qui meurs de misère auprès d’un monceau d’or…

Échalot dessina un grand geste etmurmura :

– C’est vrai que le papa Morand finitcomme ça ! C’est l’image de ma propre situation jusqu’à ce quemon mystère soit percé : j’entends celui de manaissance !

Il ajouta :

– Mais à quoi qu’elle sert, ta patenôtre,gaminette, puisque nous n’en avons pas le mot français de sacharade en latin ?

Les yeux mouillés de Lirette souriaient.

– Tout me revient, dit-elle. ÔGeorges ! Georges ! j’ai peur de mourir avantd’agenouiller ma fortune à tes pieds, car me voilà riche ! jeconnais la rue, je sais où est la porte, derrière l’église, j’iraitrouver le prêtre… Mais il est encore là !

Cet article : il ne se rapportait pointau prêtre que le papa Morand avait désigné à sa fille dans sessuprêmes recommandations.

Une quatrième quinte de la petite toux sècheque nous connaissons bien se faisait entendre sous le volet,au-dehors ; elle se termina par un hem ! hem ! plusaigu que le rhume d’un enfant de chœur, et la voix doucette dit,comme si elle eût parlé dans la cabine même :

– L’idée de la prière n’appartenait pasau papa Morand, il était trop bête pour ça, le brave homme !…Me voilà bien, moi, si j’ai gagné une bronchite ! au lieu derester tranquillement au Père-Lachaise !

Lirette fit un pas vers le volet.

– Je meurs de peur, dit-elle, mais jeveux voir ! Échalot la saisit à bras-le-corps,murmurant :

– Ne faut pas jouer avec celui-là,jamais ! Au-dehors, il y eut un rire essoufflé et la voixdit :

– Que verrais-tu, coquinette ? unpeu de brouillard, un peu de fumée… Tu as bien récité ta leçon etje suis content de toi ; mais il y a beau temps que ton curéde Saint-Paul est mon voisin au cimetière. Ne te désole pas, j’aifait mes humanités, moi aussi, j’ai eu le prix d’excellence aucollège, sous le joli roi Louis XV, du temps deMme de Pompadour. Écoute et prends des notes,si tu as un crayon : je vais te traduire la chose au piedlevé.

Et, presque aussitôt après, la petite voixdistincte, perça le panneau, récitant :

« Oremus, sous la onzième pierredevant la troisième porte de la maison du Fils-des-Rois (l’hôtelFitz-Roy) cherchez et vous trouverez, selon la parole deNotre-Seigneur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,amen.

Pendant que ces derniers mots étaientprononcés, un pas précipité sonna sur la terre durcie par lagelée.

– Voilà ! fit la petite voix, vousme remercierez une autre fois… Puis, d’un peu plus loin, maistoujours distincte, elle ajouta :

– Il paraît que l’ami Pistolet a passéencore une fois à travers les mailles de leur nasse !

Échalot eut beau faire, il ne put empêcherLirette de tourner le taquet et d’entrouvrir le volet pour regarderau-dehors.

– Il est tout seul ! dit-elle.

– Qui ? demanda Échalot, curieux,mais tremblant.

– M. Pistolet, répondit Lirette. Lebruit de pas avait cessé.

Échalot s’approcha aussi de la croisée et jetaau-dehors un regard rapide et effrayé.

– C’est vrai qu’on n’en voit qu’un,dit-il, mais tu sais bien qu’ils sont deux, puisqu’ils causent.

Pistolet se tenait debout, à douze ou quinzepas de la baraque.

Il avait le dos tourné.

Dans cette position, quoique Pistolet ne fûtni haut, ni large, on pouvait croire que son interlocuteur restaitcaché derrière lui.

Ils s’entretenaient vivement et à voixbasse.

Quelques mots et même des lambeaux de phrasearrivaient jusqu’à Lirette, qui écoutait avidement.

Elle entendit les noms de Clément-le-Manchotet de Cadet-l’Amour. C’était Pistolet qui parlait. Il disait, saufles paroles perdues :

– Rassemblés à l’hôtel… désarroi complet…ne veulent plus de Cadet-l’Amour… couper la branche…

Échalot entendit et frissonna. Pistoletcontinuait :

– Clément-le-Manchot assassiné, pis quecela : écorché vif…

Puis une sorte de récit, dont les parolesn’arrivaient pas jusqu’à la fenêtre, étranglées qu’elles semblaientêtre dans la gorge du narrateur.

La voix doucette dit :

– Pour le coup, ça devait êtredrôle ! Je vois d’ici M. le marquis de Tupinier dans legrenier de la bête brute. C’est moi qui l’ai dégrossi, ceCadet-l’Amour ! Il va bien !

Et il y eut un petit rire aigre qui grinçacomme un trait de scie.

En ce moment, un énorme nuage couleur d’encrepassait sur la lune. La place était plongée dans une obscuritécomplète, car on vivait encore sous ce régime de sage économie quiéteignait le gaz à minuit entre le septième et le vingtième jour dela lune dans certains quartiers déshérités.

Dans la nuit profonde, le pas de Pistolet seremit à sonner sur le sol durci, et l’on frappa rondement à laporte de la maison roulante.

Au loin, ce pas jeune et viril semblait avoirun écho timide, et les yeux de Lirette, interrogeant les ténèbres,distinguèrent vaguement quelque chose de noir, de long, de fluetqui glissait la rue Fontaine avec une rapidité fantastique.

Chapitre 14La onzième dalle

 

Ce qui glissait ainsi vers la rue Fontaineétait un homme, ou du moins une forme humaine de longueur virile,mais extraordinairement mince, enveloppée dans une douillettenoire, boutonnée du haut en bas comme une soutane.

Cette forme marchait avec une vitessesingulière, quoique son pas fût inégal et tout chancelant.

C’est à peine si le choc de ses chaussurescontre le pavé produisait un bruit appréciable.

Et tout en courant, car cela courait, cela semit à chantonner en chevrotant et en toussotant la musique duFra Diavolo de M. Auber :

Voyez sur cette roche

Ce brave à l’œil fier et hardi !

Son mousquet est auprès de lui,

C’est son meilleur ami…

Il y eut sur le mot « ami » uneroulade pleine à la fois de crânerie et de décrépitude. La formehumaine passait sous un réverbère.

Elle se redressa.

La lumière glissa sur son visage en lame decouteau, pauvre ivoire jauni, coiffé sur l’oreille, à la crâne,d’un bonnet de soie noire.

Dirai-je que c’était un vieillard ? Lalangue n’a pas d’autre mot, mais ici le mot reste absolumentau-dessous de l’idée.

Entre le propriétaire de cet étrange visage etun vieillard, il y avait la même différence qu’entre le robustejeune homme et l’enfant emmailloté dans ses langes.

Figurez-vous deux yeux creux brillant aumilieu d’un paquet d’ossements qui remuaient et se choquaient sousl’enveloppe d’un parchemin racorni.

Et c’était tout guilleret, cette vieillechose.

Au coin de la première voie qui traverse larue Fontaine, un coupé de maître stationnait avec ses deuxlanternes d’argent poli.

Le cocher descendit précipitamment de sonsiège, dès qu’il aperçut notre fantôme, et ouvrit la portière. Lefantôme alla droit à lui, affectant de se carrer sous sadouillette.

– Ah ! ah ! Giovan-Battista,dit-il en grossissant le filet tremblotant de sa voix, tu asreconnu ton maître, hé ? je n’ai pas changé. Moi, je te trouveun peu vieilli depuis le temps. Je vous enterrerai tous, mespauvres enfants, tous, tous, ah ! mais oui !tous !

Il mit le poing sur la hanche.

– Quel âge as-tu, Battista ?reprit-il ; moi, je cours sur cent trente, et je n’ai pasencore renoncé à plaire, quoiqu’on me fasse un enterrement depremière classe de temps en temps. Dans cinquante ans d’ici, lesvers t’auront mangé, Battista, et tu vois que je t’accorde unebelle vieillesse. Regarde-moi ! que veux-tu que les versmangent ? Ils mourraient de faim chez moi !…

Le vieux se mit à rire tout seul etreprit :

– Battista, je vais voir Marguerite, quim’a fait poignarder à deux reprises, et je vais voir M. lemédecin Samuel, qui m’a empoisonné trois fois. Brûle le pavé,caro mio, je suis pressé. Tu m’arrêteras rueSaint-Antoine, devant l’église Saint-Paul, Nous connaissons cequartier-là, Battista ?

Il monta le marchepied sans aide et se jeta aufond du coupé où ce qui remplissait sa douillette produisit lebruit d’un sac d’osselets.

Battista, superbe maraud d’Italie, repritplace sur son siège, et le coupé roula vers le boulevard.

Il était un peu plus de quatre heures de nuitquand le cheval fumant, s’arrêta devant la grille deSaint-Paul.

Giovan-Battista descendit et ouvrit laportière.

– Padre d’ogni, dit-il, noussommes arrivés. Fait-il jour ?

Le fantôme s’était assoupi dans soncoin ; il s’éveilla et s’étira, produisant encore ce bruit debilles qu’on secoue dans un sac. Il dit à Battista quiattendait :

– Je n’ai plus besoin de toi, mon fils,retourne à la maison et dors tranquille.

Il s’assit sur les marches de l’église,jusqu’à ce que le coupé se fût éloigné, puis, au lieu de prendre larue Culture, il s’engagea dans les démolitions qui encombraient lesderrières de l’hôtel Fitz-Roy, dont le jardin se trouvait coupé enbiais par le tracé de la rue Mahler.

Parvenu au pied de la clôture en planches quiremplaçait l’ancien mur, il regarda tout autour de lui avecattention. Rien de suspect ne se montrant, il recula d’une douzainede pas, prit son élan comme Auriol quand il va sauter par-dessusles baïonnettes, et, d’un bond véritablement prodigieux, ilatteignit le sommet du mur de planches, derrière lequel ildisparut.

Au-delà du mur, c’était le jardin de l’hôtel,abandonné et négligé.

Le fantôme avait déjà pénétré sous les massifsoù il causait de bonne amitié avec un énorme chien de garde, surlequel, bien certainement, les Jaffret comptaient beaucoup plus,pour défendre leur propriété, que sur le mur de planches.

– Tu me reconnais, toi aussi, gros Bibi,disait le fantôme ; je t’enterrerai comme les autres, monange. Laisse passer ce maître, il a de l’ouvrage !

Le chien remua la queue et s’écartadocilement.

Toutes les fenêtres de l’arrière-façadeétaient noires, excepté deux ; celles du salon qui faisaientface à la prison de la Force ; le salon de la corbeille et dela collation.

C’était par l’une de ces fenêtres que, dansl’après-midi du jour précédent, mademoiselle Clotilde, guidée parles indications de M. Buin, avait braqué sa jumelle sur lesfameux rideaux verts du faux Clément-le-Manchot.

Le fantôme s’arrêta pour regarder ces deuxfenêtres.

Il était de bonne humeur.

– Marguerite a de l’esprit gros commeelle, pensa-t-il ; Samuel aurait remué la science du haut enbas s’il avait voulu ; Cadet-l’Amour est un des plus étonnantsgredins que j’aie rencontrés en ma vie, ils ont Comayrol, Jaffretet d’autres… et une arme par là-dessous ! Et ils ne font riende bien parce qu’ils n’ont plus papa ! le bon petitPère-à-tous qui a emporté dans l’autre monde le talent, la bonnechance et la caisse de la confrérie… Ah ! la caissesurtout ! Viens, si tu veux, Bibi.

Il riait tout doucement, marchant de nouveauvers la maison.

L’énorme chien le suivait, la queue entre lesjambes.

On entendait un murmure de voix qui tombait dupetit salon. À part cela, l’hôtel Fitz-Roy dormait des caves auxmansardes.

La grande porte donnant sur le jardin étaitfermée à clef ; le fantôme toucha la serrure, et la portes’ouvrit comme par magie.

Le chien remua la queue et poussa ungémissement de tendresse.

– Tu trouves le tour bien joué, Bibi,hé ? reprit le fantôme. Et voilà pourtant des années qu’on estretiré du commerce, après fortune faite… J’ai idée que tu as percéà jour tes nouveaux maîtres, vieux démon ? Tu as le droit demépriser ces gens-là, toi, le chien du colonel !

Ce dernier mot fut prononcé avec unesingulière emphase, et Bibi sembla se rengorger sous sa fourrurehérissée.

Le fantôme traversa les vestibules dont leslampes suspendues allaient s’éteignant ; il ouvrit la portedonnant sur le perron sans plus d’efforts qu’il n’en avait dépensépour la première.

Sa main adroite, munie d’un instrument quiétait peut-être fée, ne produisait aucun bruit.

Le chien descendit avec lui les marches duperron, et ils tournèrent à gauche dans la cour. On dormait dans laloge du concierge ; au-dehors, la rue Culture-Sainte-Catherineétait plongée dans un silence profond. Le réverbère du portailrestait allumé.

Le vieillard, toujours suivi par le chien quirampait sur ses talons, longea la façade jusqu’à la dernière portelatérale, située juste vis-à-vis de la conciergerie et dont laplinthe portait le n° III, en chiffres romains.

C’était l’entrée particulière du logis occupéautrefois par le papa Morand Stuart, quand il était gardien del’hôtel.

– Voilà déjà du temps que cela est passé,dit le fantôme en se retournant vers le chien. Ton grand-père étaitlévrier d’Écosse, Bibi, et tu es presque un terre-neuve :allez donc parler maintenant de race et de noblesse : Fini,fini, mon ami ! Tu sais ? Ils sont tous morts et moiaussi, mais les autres restent dans leurs boîtes. Comptons lespierres, au lieu de bavarder.

Il se plaça au seuil même de la porte, marquéen° III. De cet endroit à la loge du concierge, il y avait, dans lepavé de la cour, un passage en ligne directe, formé de petitesdalles de granit. Le fantôme compta onze de ces dalles.

Il y eut en ce moment une fenêtre du secondétage dont le rideau se souleva. La lune, sortant d’un nuage,éclaira vaguement une figure blanche collée aux carreaux. Lefantôme n’était plus seul.

À la onzième dalle il s’arrêta.

– C’est ici, Bibi, dit-il :Petra sub undecima.Peut-être que tu ne sais pas le latin…Attention ! c’est toi qui me gardes ; veille au grain, etsi quelqu’un se montre avant que j’aie fini, étrangle !

Bibi ouvrit son énorme gueule et montra ladouble rangée de ses dents de loup. Le vieillard eut son rire secqui ressemblait au bruit d’une crécelle d’ivoire.

– C’est drôle, grommela-t-il, les bonscomédiens ! il m’est aussi impossible de ne pas jouer mon rôleque de ne pas respirer !

Il se pencha au-dessus de la dalle,régulièrement plane et dont les jointures ne présentaient aucuneprise apparente. Il la souleva néanmoins comme il eût ramassé uncaillou.

Sous la dalle c’était un trou carré qui allaits’élargissant. Il n’était pas profond ; on y pouvait voir untrès petit coffret, renforcé de fer.

Le vieillard écarta Bibi qui venait voir etlui reprocha sa curiosité. Il ouvrit la cassette, qui contenait unepoignée de papiers à l’aspect soyeux.

– C’est beaucoup trop volumineux !dit-il d’un air mécontent. Si la banque d’Angleterre avait voulu mefaire tirer une seule bank-note de 80 millions (j’offrais desupporter les frais de la planche), tout tiendrait dans le boîtierde ma montre en cuivre.

Sous les chiffons, le coffret contenait encoretrois papiers pliés en carré long, qui avaient tournure d’actespublics. Le vieillard les prit, les rejeta au fond du trou et fitdisparaître le coffret sous les plis de sa douillette.

Après quoi, il replaça la dalle avec soin.

– Bibi, pensa-t-il tout haut, non sansune nuance de mélancolie, je ne donnerais pas vingt-cinq centimesde la bande Cadet, mon garçon. Nous pourrions la sauver, hé !vieille bête ?… D’abord, nous pourrions tout ce que nousvoudrions mais, à quoi bon ? J’ai idée de m’amuser à autrechose désormais.

D’un coup de talon il s’assura que la dalleétait bien d’aplomb et se dirigea vers le perron endisant :

– Viens avec moi, Bibi, tu vas voirquelque chose de drôle.

Au moment où il repassait le seuil, la portemarquée n° III s’ouvrit doucement, et Clotilde se glissa dans lacour.

Elle resta d’abord immobile, écoutant etregardant.

Puis elle marcha droit à la onzième dalle, età son tour elle la souleva.

Le fantôme ne se doutait peut-être pas decela, mais cependant, qui sait ?…

La lampe du vestibule brûlait encore sur sacolonne, il la prit et monta lestement les marches du grandescalier.

Chapitre 15Discorde au camp

 

Au premier étage de l’hôtel Fitz-Roy, dans lepetit salon où la corbeille de noces était encore exposée sous sonvoile de mousseline brodée, tout ce qui restait du conseil suprêmedes Habits Noirs était réuni sous la présidence d’Adèle Jaffret,qui venait de rentrer après sa nocturne excursion (rôle deCadet-l’Amour).

La discorde était au camp.

Adèle, ou, si mieux vous l’aimez, M. lemarquis de Tupinier, comme tous les pouvoirs exécutifs, avait àsubir les reproches de son parlement.

Il faut réussir quand on gouverne. Samuel etMarguerite ne parlaient de rien moins que de « couper labranche », mesure analogue à celle dont usaient les sultans,mécontents de leurs grands vizirs. C’est dans les tragédies.

– Marquis, disait cette belle Marguerite,vous nous avez fait accroire que vous aviez l’intime confiance ducolonel ! vous étiez sur la trace du grand secret, vous saviezoù trouver la formule mystérieuse indiquant le lieu précis où ilfaut fouiller la terre pour découvrir le Trésor.

– Et vous nous avez trompés, poursuivaitSamuel, vous n’étiez comme nous tous qu’un instrument aveugle entreles mains du Père ; vous nous avez conduits au hasard, tantôtordonnant des meurtres inutiles, tantôt combinant des plansextravagants qui ne devaient pas, qui ne pouvaient pas aboutir.Depuis cinq ans, nous perdons notre temps et nous usons nos forcesà préparer cette mauvaise comédie d’un mariage entre les deuxderniers héritiers de Clare… Et voilà que, dans cette union, lafiancée n’est pas une de Clare, et que le fiancé n’est qu’un filsnaturel de votre nièce Angèle Tupinier !… Prenez garde àvous !

– Je tiens les ficelles, voulut objecterAdèle, car tous les « discours-ministre » seressemblent ; les choses vont admirablement bien. Rien nem’étonne dans les événements, c’est moi qui les mène. Le Manchotnous trahissait, je l’ai réglé, ce soir. Je viens de voirla fillette du vieux Morand, la vraie Tilde, le secret est sousnotre main. Quant à nos fiancés, le jeu était bien plus dangereuxencore que vous ne croyez, car Georges de Clare (je persiste àpenser qu’il est le duc) nous a percés à jour, et notre Clotilde,celle d’ici, lui appartient corps et âme. J’étais là, entre eux,hier au soir (dans la volière, est-ce adroit !) pendant qu’ilsvidaient leur sac. Quel besoin avons-nous d’eux ?… Placenette ! voilà le véritable plan. Si nous avons les actesdemain, nous choisirons celui et celle qui en doivent profiter, etquand les actes manquent, eh bien ! sacré tonnerre, aupis-aller, on les fabrique !

Marguerite et Samuel échangèrent unregard.

– Est-ce là tout ce que vous avez à nousproposer, marquis ? demanda le docteur. Autant dire que noussommes perdus… perdus par vous !

Marguerite et lui se levèrent en même temps,armés tous les deux, et une arme n’était pas à dédaigner dans lamain de Marguerite. Elle avait fait ses preuves. Mais Adèle étaitdéjà debout, et ses doigts osseux serraient le manche de ce longcouteau qui avait poignardé le Manchot dans son grenier.

En deux bonds, Adèle s’abrita derrière latable.

En passant, elle avait renversé la lampe quise brisa contre le plancher et s’éteignit.

– Il fait nuit, pas vrai ?cria-t-elle, mais c’est moi qui l’ai faite. Je suis lemaître ! Vous voilà quatre contre moi, c’est bon ! à quile tour ? On va couper quatre branches au lieud’une !

Elle se rua sur le Dr Samuel qui recula ;mais au moment où elle allait frapper, une lueur pâle éclaira toutà coup les ténèbres comme si la lampe se fût sourdementrallumée.

En même temps, la porte qui faisait face àl’entrée principale s’ouvrit lentement.

Le bras d’Adèle tomba, pendant que ses quatreadversaires laissaient échapper le même cri de stupeur :

– Le colonel Bozzo !

Cette étrange créature, que nous avons appeléele fantôme, était debout au-devant de la porte, refermée à demi, ettenait encore à la main la lampe du vestibule.

Le colonel Bozzo, puisqu’on lui donnait ce nomglorieux et terrible dans l’histoire du banditisme parisien, avait« soigné son entrée » comme on dit au théâtre. Sa poseétait gaillardement comique ; il avait relevé son bonnet desoie noire de travers.

Il se dressait maigre et long dans sadouillette, sous laquelle le coffret dessinait une petite bossecarrée.

– Bonjour, bonjour, bonjour, mes amischéris, dit-il de sa voix doucette, plus flûtée encore qu’àl’ordinaire. Tu as gardé de beaux restes, Marguerite, maperle ! Samuel, mon fils, tu n’es pas plus joli qu’autrefois.Va bien, Comayrol ? Jaffret, comment se portent tesoiseaux ?… Tiens ça, marquis, et débarrasse-moi de malampe.

Adèle obéit.

– Petite parole mignonne ! reprit lecolonel comme nous disions du temps du Directoire exécutif, ça mefait plaisir de vous revoir, mes enfants… Avance un fauteuil,Marguerite. Ce n’est pas qu’il y ait bien loin d’ici lePère-Lachaise, mais on s’engourdit les jambes, là-bas, hé, hé, hé,hé ! J’ai toujours de temps en temps le mot pour rire, vousvoyez, c’est mon caractère.

Marguerite obéit à son tour, et, avant des’asseoir, le colonel la baisa galamment sur les deux joues.

Aucun des cinq n’avait encore prononcé uneparole. Ils semblaient positivement stupéfiés.

Le colonel s’étala commodément dans sonfauteuil, et se mit à tourner ses pouces en regardant tour à touravec une compassion un peu méprisante chacun des membres de lapiteuse assemblée.

– Voilà donc ce qui reste des HabitsNoirs ! dit-il après un silence. Voilà mes élèves et messuccesseurs ! C’est ça la bande Cadet ! Eh bien ! ehbien ! mes pauvres bijoux, vous aviez essayé plus d’une foisde m’envoyer, avant l’heure, là où je suis maintenant. Je vousavais bien dit que vous me regretteriez.

– Père, dit Marguerite, et son accentsuppliait, êtes-vous venu pour nous sauver ?

– Un petit peu, un petit peu, mon amour…pour cela et encore pour autre chose…

– Est-ce que vous allez vous remettre ànotre tête ?

– Ah ! mais non ! Je me trouvetrès bien comme je suis. On a des préjugés contre l’autremonde…

– Ne raillez pas, Maître, fit Samuel, àquoi bon ?

– Toi, docteur, repartit le fantôme en lemenaçant du doigt ; tu es un sceptique, je sais bien cela.Tous les médecins sont des païens. Je ne raille pas du tout. Jesuis mort, mort, mort, très mort !… Seulement, à cause de mabonne conduite, le gardien du cimetière me donne une nuit de sortiede temps en temps… Mais parlons de vous, fanfans, mes minutes sontcomptées et j’ai à vous dire des choses d’une certaineimportance : vous supposez bien que je ne me serais pasdérangé sans cela… Vous êtes tordus, mes pauvres bébés, mais là,tordus ! J’ai causé hier soir avec quelqu’un de lapréfecture : on disserte là-bas sur votre méthode de payerla loi comme si c’était médaillé à l’exposition. Peut-être n’ycroit-on pas encore tout à fait, car il n’y a pas d’yeux si biencrevés que ceux des clairvoyants, payés pour êtremicroscopes ; mais la rue de Jérusalem rajeunit son personneltout doucement. Parole d’honneur ! j’y ai vu un chef de bureauqui n’a pas de besicles ! Vous êtes tordus, tordus,tordus ! On vous lorgne : il faut jouer votre va-tout,non pas demain, mais aujourd’hui.

– Vous nous aurez dénoncés ! grondaAdèle.

– Toi, marquis, riposta le colonel sansse fâcher, tu ne valais pas le Marchef, mais enfin, tu faisaisencore un tueur assez propre. Pourquoi diable as-tu changé levilain bonhomme que tu étais en horrible vieille femme ?Marguerite, à la bonne heure, voilà un général d’armée !seulement elle a peur depuis qu’elle a gagné un vrai titre decomtesse au loto ! Samuel encore, passe, quoiqu’il aittoujours été trop prudent ; mais toi, Tupinier, hyène enragée,tu fais le mal pour le mal, ce qui est le comble de la bêtise, tute mets en colère, tu te venges !… Ne réplique pas ! jesais ton histoire de cette nuit avec le pauvre Manchot…

– Il trahissait… voulut dire Adèle.

– Tais-toi ! tu as fait ripaille desang, chacal ! Chien ivre, cuve ta curée ! Ta penduleest-elle juste ? Cinq heures de nuit ! Dépêchons !Nous n’avons que le temps.

Le vieux se campa commodément dans sonfauteuil et reprit d’un ton tranchant :

– Vous avez gâté la comédie, pauvreshères que vous êtes ; passez franchement au mélodrame :vous vous entre-mangerez au dénouement, si vous voulez. La fille depapa Morand vous échappe, quoique Tupinier n’ait pas menti tout àl’heure en disant qu’il l’a vue, cette nuit. Vous ne pouvez riencontre elle : peut-être que je la protège. Reste l’héritier deM. le duc de Clare qui vint mourir dans cette maison même il ya onze ans et qui me confia ses papiers de famille comme au seulhonnête homme qu’il eût connu en ce monde, hé hé hé ! Voilà unhomme de goût et de bon sens ! Cet héritier-là vaut undemi-million de revenus, c’est encore un assez joli denier, ditesdonc. Il faut qu’aujourd’hui même ce joli garçon-là soitréglé !

– Il y a deux jeunes gens à l’hôtel deSouzay, objecta Marguerite, duquel parlez-vous ?

Adèle haussa les épaules.

– De peur de se tromper… commença-t-elleavec son hideux sourire. Mais le colonel l’interrompit etdit :

– Attention ! il faut choisir,absolument ! on ne vous en donne qu’un sur deux.

– Lequel ? demanda encoreMarguerite.

– Le légitime. L’autre est sous maprotection.

– Mais comment savoir lequel est lelégitime ?…

– Ah ! povera !interrompit le fantôme, as-tu vieilli tant que cela ? Nesais-tu plus voir à travers les yeux d’une mère, placée entre sesdeux fils, lequel est l’enfant de son amour ?

Il jeta un coup d’œil à la pendule et, sansattendre la réponse, il ajouta :

– Ne m’interrompez plus. Le Manchot aparlé, et il a trouvé, cette fois, des oreilles pour l’entendre. Lapolice est en éveil. Si vous m’en croyez, vous aurez quitté cethôtel avant le jour, et demain soir vous serez de l’autre côté dela frontière. Premier point.

Seconde question : Je suppose que vous neserez pas embarrassés pour trouver un jeune gars de vingt-cinq anspour porter le nom de Clare. Aujourd’hui même, l’acte de naissancede ce garçon-là sera à l’hôtel de Souzay. Attendez le soir, si vousvoulez (mais alors, cachez-vous bien d’ici-là !), mettez surpied la bande, cernez l’hôtel de la rue Pigalle, vous n’avez plusrien à ménager, envoyez le petit duc auprès de son père défunt, etvous emporterez au bas mot quatre cent mille livres de rentes dansvotre chaise de poste, voilà.

Il se leva.

Autour de lui tous les regards étaientsombres.

Marguerite dit :

– Nous n’emporterons qu’un procès. Père,vous gagneriez peut-être cette partie, vous à qui rien n’a jamaisrésisté ; mais nous…

– Allons donc ! fit le colonel quisemblait plus gaillard au milieu de l’abattement général, c’estsimple comme bonjour. Quand le petit duc que vous allez fabriquerreviendra de l’étranger avec ses papiers, tout ira sur desroulettes… Est-ce que cette jolie duchesse Angèle est toujoursappétissante ? Eh ! marquis ! quel bouton de roseautrefois ! Elle ne pouvait pas te souffrir, pauvreAmour !

Adèle fronça le sourcil.

Le fantôme se campa sur la hanche d’un airvainqueur et poursuivit avec un geste d’adorable fatuité.

– On a été jeune très longtemps, je parlede moi, et ce pauvre Dr Abel Lenoir n’y voyait que du feu. Marquis,toi, tu en étais pour tes frais. Ah ! je me souviens toujoursavec plaisir de cette chère Angèle, quels yeux ! et j’ai desraisons absolument particulières pour m’intéresser à celui de sesfils qui… Enfin, c’est entendu ; je vous défends de toucher àce jeune homme-là. Vous n’avez droit qu’au vrai duc… La penduleva-t-elle bien ?

L’aiguille marchait vers six heures.

Les membres de la bande Cadet n’avaient paséchangé entre eux une parole, mais leurs regards causaientterriblement.

– Vous nous quittez déjà, Père ?demanda Marguerite.

– Chez nous, là-bas, dans ce quartier duPère-Lachaise, répondit le colonel en ricanant, on ne rentre jamaisaprès l’aube.

Marguerite reprit :

– Vous nous quittez sans nous apporterd’autre secours que ce conseil dérisoire, vous qui êtes siriche !

– Si riche de notre argent à nous !ajouta le Dr Samuel dont les dents grinçaient.

Et Adèle Jaffret gronda :

– Nous pourrions nous retirer bientranquilles, si nous avions seulement la dixième partie de ce quevous nous devez, colonel Bozzo !

Pendant que ces choses étaient dites, le bonJaffret, d’un côté, Comayrol, de l’autre, sans remuer les piedsd’une façon appréciable, exécutaient fort adroitement une sorte demouvement tournant.

Le cercle s’était déplacé ainsi peu à peu ensourdine, et le colonel était aux trois quarts enveloppé quand ilrépondit enfin :

– Le fait est que je suis assez à monaise ; mais là-bas, mes pauvres enfants, si vous saviez commetout est cher !… hors de prix, ma parole !

Il y eut dans le cercle un frémissement demuette colère.

Le bon Jaffret gagna encore quelques pouces àdroite, Comayrol autant à gauche.

Derrière le colonel, il ne restait plus bienjuste que la largeur de la porte entrebâillée.

Chapitre 16Fifty thousand

 

Le colonel, grêle et frêle comme une lattesous sa douillette, gardait son sourire de spectre bon enfant autravers duquel passaient des éclairs de malice. Il avait déjàpromené deux ou trois fois son regard moqueur sur le cercle de ses« amis chéris », qui allait se rétrécissant autour delui.

Pas une ombre d’inquiétude ne rembrunissait saphysionomie, et pourtant les membres de la bande Cadetcomprenaient, tous et chacun, que le colonel s’attendait à uneattaque.

Marguerite et Samuel surtout, qui l’avaient vusi souvent dans le danger, passer en quelque sorte au travers de lamort comme un démon qu’il était, serraient leur jeu et prétendaientne frapper qu’à coup sûr.

– Qu’est-ce qu’il vous en coûterait,murmura Marguerite, de nous rendre seulement notre pauvrepart ! La moitié… le quart !

– Comme tu y vas, toi, mignonne !s’écria gaiement le fantôme. J’étais venu précisément ici cettenuit pour chercher le Trésor…

Tous les visages pâlirent.

– Ici ! balbutia Marguerite.

Et Adèle ajouta d’une voix étouffée :

– Chez nous !

– Oui, oui, oui, oui, mes bons enfants,répondit le colonel, ici, chez vous, et si le marquis, Adèle, quin’a jamais fait que des âneries, n’avait pas laissé échapper lapetite fille du papa Morand, la vraie Tilde, vous l’auriezdécouvert depuis longtemps, le Trésor, rien qu’en écoutant saprière du soir.

Il frappa sur le coffret à travers sahouppelande.

Un cri, un seul, sortit à la fois de toutesles gorges oppressées.

– Il est là ! Adèleajouta :

– Sur vous !

Comme s’il eût voulu ajouter à la folleimprudence de sa provocation, le colonel déboutonna sa douilletteet prit le coffret dans sa main.

Jaffret d’un côté, Comayrol de l’autre,passaient en ce moment et se rejoignaient derrière lui.

Il était cerné.

– Tiens, tiens ! fit-il enparcourant curieusement de l’œil les regards enflammés et les faceslivides qui l’entouraient, ça vous fait de l’effet !

La même pensée vint à tous en face de ce calmeimperturbable.

– Vous mentez, dit Marguerite, cettecassette exiguë ne peut contenir la centième partie duTrésor !

– Tu crois ça, toi ? riposta lecolonel, eh bien ! regarde ! Il ouvrit en même temps lecoffret.

– Il y a une soixantaine de mille francs,tout au plus, déclara aussitôt Adèle dont le premier regard avaitsupputé le nombre des chiffons.

Le fantôme en prit un, le déplia et leprésenta tourné vers Marguerite en disant :

– Toi, fille, tu sais l’anglais.

Marguerite eut comme un éblouissement. Ellelut et balbutia :

– Fifty thousand…pounds ! Cinquante mille livres sterling ! Unmillion ! et il y en a plus de soixante comme cela !

– Vingt de plus, repartit le colonel,dont le petit rire sec grinça dans le silence. Oui, oui, oui,oui ! Quatre-vingts, tout juste, quatre-vingts jolis petitsmillions !

L’énoncé de ce chiffre inouï fit en quelquesorte explosion.

Le reste fut rapide comme l’éclair.

Un rauquement sortit de chaque poitrine. Cinqcouteaux brillèrent à la fois. Celui d’Adèle, lancé le premier avecune sauvage violence, et visant au cœur, ne rencontra que le vide,parce que le colonel avait sauté de côté.

Les autres sonnèrent contre le fer du coffret,manœuvré très habilement pour la parade.

– Bibi ! appela tout bas le colonel,ici, vieux. Et il ajouta :

– Étrangle !

La porte s’ouvrit violemment. Jaffret etComayrol tombèrent, et Adèle Jaffret roula sur le sol, renverséepar le premier choc de l’énorme chien qui la prit à la gorge.

Le colonel n’était plus là.

Dans le noir de la pièce voisine, la voixdoucette dit :

– On a toujours besoin des économies depapa, c’est dans la nature, je ne vous en veux pas, mes enfants.L’affaire de l’hôtel de Souzay tient, croyez-moi, faites-la, elleest bonne, mais souvenez-vous bien : qu’on ne touche pas uncheveu de mon ancienne Angèle, ni du cher enfant qui… N’insistonspas : j’ai été jeune, hé, marquis ?… Lâche-le, Bibi, bonchien, il a de l’ouvrage aujourd’hui. Moi, je vais à dodo. Merci,Bibi, veux-tu venir avec moi ?

Le chien, qui avait lâché Adèle à demiétranglée, bondit au-dehors.

– Eh ! marquis, j’oubliais !dit encore la petite voix qui semblait lointaine, méfie-toi duManchot !

On entendit un aboiement joyeux et le bruitd’une porte qui se refermait en bas, puis le silence se fit.

Dans le salon, les cinq Maîtres de la bandeCadet restaient vaincus et découragés.

Le jour n’était pas encore près deparaître ; mais la ville éveillée envoyait déjà tous sesbruits, et les lourdes voitures ébranlaient le pavé de la rueSaint-Antoine.

Marguerite et Samuel étaient debout, Comayroln’avait pu encore se relever, le bon Jaffret gémissait dans unfauteuil, et Adèle, assise sur le tapis, lotionnait son cou meurtriavec l’eau-de-vie de sa bouteille clissée.

Le sentiment qui semblait dominer parmi euxtous, c’était une superstitieuse terreur.

Non pas le moins du monde cette épouvante quinaît des choses surnaturelles.

À l’exception du bon Jaffret, qui était uncœur simple et susceptible de poésie, ils auraient tous sauté àpieds joints par-dessus cela.

Ce qui les terrassait, c’était cette autresuperstition tout humaine, celle des joueurs, des bandits, desmalades, qui est simplement la conscience d’une écrasanteinfériorité.

– Il est jeune, dit Marguerite, celasaute aux yeux !

– Il est fort ! ajouta Samuel ;son choc m’a repoussé jusqu’à l’autre bout de la chambre ; cen’est pas lui !

– C’est lui ! répliqua Adèle, lechien lui a obéi. Le bon Jaffret fournit ici un détail :

– C’est dans ses poches, dit-il, que sontles osselets qui craquent. Et Comayrol appuyapiteusement :

– Sous son bonnet de soie noire il y ades cheveux d’Absalon ! Nouveau silence.

La maison s’éveillait. Le pas des domestiquesallait et venait dans les corridors. Sur un signe de Marguerite, lebon Jaffret poussa les verrous aux portes.

– Qu’allons-nous faire, à présent ?demanda-t-il. Personne ne répondit.

– Nous étions cinq contre un !reprit Marguerite avec colère.

– Nous aurions été vingt… commença ledocteur. Marguerite l’interrompit.

– C’est un hasard diabolique, il estvrai, mais enfin, rien ne prouve que le Trésor fut précisémentcaché ici, et sans le chien maudit, nous aurions maintenant lacassette.

Samuel secoua la tête d’un air consterné.

– Irez-vous la chercher au Père-Lachaise,la cassette ? demanda aigrement Comayrol.

– Si je savais l’y trouver !…répliqua Marguerite.

Elle avait redressé la belle hauteur de sataille. Les autres semblaient retrouver courage en la regardant.Samuel dit :

– Comtesse, il y a longtemps que tu n’asmis la main à la pâte. Tu es si vraiment une grande dame que tuavais fait de nous des fainéants. Nous voilà bien bas, mais tu asbonne mine de bataille ce matin, Marguerite. Si tu nousdisais : « En avant ! » je crois que nousmarcherions encore une fois derrière toi.

– Et demain, la frontière, dit Adèle, çame va. Seulement, je ne veux plus mener votre coquine de barque.Taillez-moi de la besogne, je taperai. Mes ancêtres étaient deschevaliers et non pas des diplomates. J’ai raccourci leur épée pouren faire un couteau, voilà tout ! Marguerite semblaitrêver.

– Comédien admirable, fit-elle comme sielle eût pensé tout haut, enfant quinteux, exploitant l’absurde etl’impossible, comme l’épicier du coin vend ses pruneaux,régulièrement, sagement, ce démon, qui n’est qu’un petit-bourgeoissous sa montagne de crimes, a récolté des millions là où tousautres vivent et meurent de misère. Nous avons participé à saprospérité ; nous sommes tombés dès que sa main a cessé denous soutenir. Cela prouve que le commerce n’est pas bon pour nous,puisque la banqueroute approche.

– Comtesse, renoncez-vous ? demandaSamuel. Au lieu de répondre, elle poursuivit :

– Il a menti ; il ment toujours. Onne connaît au monde que trois bank-notes de la Banque d’Angleterreportant ce chiffre :fifty thousand, qui forme unmillion en souverains d’or ; la planche en a été brisée enprésence du Conseil du royal exchange dès que la reine, leprince Albert et le directeur chef ont eu chacun le sien. Commentle colonel a pu s’en procurer un seul, je l’ignore, mais il estcertain qu’il n’en a pas plein son coffret. Peu importe : à lamort de son petit-fils, il avait déjà cinquante millions.

– C’est-à-dire : « Nousavions » déjà cinquante millions ! rectifia Samuel. Etquoi d’étonnant ? On dit que le Rothschild d’Allemagne a septmilliards, et c’est le moins riche.

– Quel petit-fils ? demandaAdèle.

– Celui de la légende italienne, répliquaMarguerite, celui qui est tué ou qui tue selon la loi mystérieusede la maison de Bozzo, celui qui dit à son père en lefrappant : Je venge ton père et à qui le père réponden mourant : Ton fils me vengera… Celui, enfin,l’éternel assassin, le parricide immortel qui, depuis deux siècles,s’est appelé le Maître du Silence, Beldemonio, Frère-Diable, lecolonel Bozzo, que sais-je ? vivant de sa propre mort,régénéré par elle, et dont nous disions à l’heure même :« Il est jeune, il est fort ! »

Quand Marguerite se tut, nul ne parla. Au boutd’une minute seulement, le Dr Samuel reprit :

– Que ce soit fable ou vérité, nousconnaissons tous cette histoire. Mais que nous importe à l’heureprésente, qui est peut-être la dernière pour nous ? Revenons àla question et tranchons-la !

– C’est la question ! dit Adèle,dont les yeux ronds brillaient derrière ses lunettes. Marguerite atrouvé le joint : qu’elle commande, j’obéirai.

Et comme tous les regards l’interrogeaient,Marguerite répéta :

– C’est la question, il n’y en a pasdeux. Sais-tu où prendre le cavalier Mora, toi,Cadet-l’Amour ?

– Rue de Bondy, répondit Adèle, maison dudocteur Abel, au rez-de-chaussée.

– Que tout le monde écoute, alors !Marguerite se recueillit un instant et reprit :

– Toutes les instructions du Père doiventêtre suivies à la lettre, toutes : qu’elles soient sincères ouperfidement calculées. Il faut cela pour lui inspirer confiance, etil faut qu’il ait confiance. Dans une demi-heure nous aurons quittécette maison pour n’y plus rentrer…

– Causez toujours, interrompit Jaffret,je vais emballer mes oiseaux.

Et il se précipita dehors tête première.

– Tout ce que la bande a de gens valides,reprit Marguerite, doit être mis sur pied. L’Amour, consens-tu àtenir le couteau pour cette fois ?

– C’est mon état, répondit Adèle, et vousserez contents de moi… Mais qui payera la loi ?

Marguerite haussa les épaules.

– Faillite à la loi ! dit-elle.Après ceci, la fin du monde ! Nous sommes cinquante foismillionnaires ou morts !… Aujourd’hui, le quartier généralsera chez moi, à mon pied-à-terre de la rive droite, rue de LaRochefoucauld ; mon hôtel est abandonné comme toutes vosdemeures. Dans la journée, visite à Mme laduchesse : je me charge de savoir par ses paroles ou de liresur son visage lequel de ses fils est véritablement aimé. Celui-lànous l’épargnerons, c’est le bâtard ; l’autre…

– Compris ! dit Adèle ; Etaprès ?

– Nous quittons Paris en toute hâte, pourobéir au Père jusqu’au bout… et il en est instruit aussitôt, car ilnous espionne de près : Pistolet travaille pour lui.

– Eh bien ?

– Eh bien ! il s’endort tranquille,ce soir, puisqu’il croit que nous roulons vers la frontière… et àminuit, son logis est cerné à son tour, sa porte forcée, nousentrons dans la chambre où il dort…

– Bravo ! fit-on en explosion.

– Et quand l’Amour lui serrera la gorge,jeune ou vieux, si grand comédien qu’il soit, je vous jure bienqu’il dira où est notre argent !

Chapitre 17Un acte de mariage, deux actes de naissance

 

Nous savons que mademoiselle Clotilde, lapupille des Jaffret, était une brave fillette au cœur excellent,pleine d’esprit, de gentillesse et de dévouement ; mais il nevous a jamais été dit qu’elle fût une jeune demoiselle rompue auxexigences de l’étiquette mondaine.

L’hôtel Fitz-Roy, habité par ce prodigieuxménage, M. et Mme Jaffret, ne valait peut-êtrepas, au point de vue de l’éducation et des belles manières, lecouvent des Oiseaux.

Clotilde avait un grand amour dans lecœur ; cela aiguise les instincts et développe l’intelligence,mais cela ne porte pas à observer très strictement les petitesconventions mondaines.

Clotilde avait deviné autour de l’hommequ’elle aimait des dangers de plus d’une sorte.

Ces dangers, elle essayait de les conjurer àsa manière.

Comme, dans sa croyance, Georges n’était pasplus le prince de Souzay qu’elle n’était elle-mêmeMlle de Clare, son rêve, c’eût été de fuirloin de ces intrigues, qu’elle jugeait dangereuses etcoupables.

Pour elle, la caverne avait dénoncé lesbrigands.

Elle avait deux sortes d’ennemis ; lesJaffret, Marguerite, Samuel, Comayrol, etc., d’un côté, qui latenaient garrottée au beau milieu de cette intrigue ; del’autre, Mme la duchesse de Clare, cette mère qui,ayant deux fils, mettait l’un à l’abri de l’autre, donnant aupremier l’amour, la richesse, le nom, tout ce qui est désirable ence monde, et réservant au second tout ce qui est travail, péril oumisère.

Clotilde avait trouvé aide et conseil auprèsdu Dr Abel Lenoir ; mais le docteur n’avait levé pour elleaucun voile.

Peut-être ne savait-il pas ; plusprobablement il ne pouvait pas révéler un secret qui n’était pas àlui.

Au milieu de cette nuit dont les douze heurescontiennent notre drame presque tout entier, nous l’eussionstrouvée seule dans sa chambre située au second étage de l’hôtelFitz-Roy. Elle n’avait pas fermé l’œil, elle ne s’était pas mêmemise au lit.

Seulement elle avait changé de robe.

Elle portait, au lieu de sa toilette defiancée, le costume qui servait à ses excursions nocturnes.

On eût dit un petit soldat prêt pour l’appelde la bataille.

Quand tous les invités s’étaient retirés,Clotilde avait vu à de certains signes bien connus d’elle que lesmembres du conseil de famille (lisez les membres de la bande Cadet)étaient restés pour délibérer.

Il était tard déjà. Georges n’avait rejoint lavoiture où l’attendait fidèlement Tardenois qu’à plus de deuxheures du matin.

Clotilde avait essayé d’abord de se glisseraux écoutes, et ce n’eût pas été la première fois ; maistoutes les portes du salon de la corbeille, où se tenait leconciliabule, étaient fermées et un vent de découragement semblaitpeser sur la délibération.

Ils parlaient peu de l’autre côté desdraperies et ils parlaient bas.

C’est à peine si la voix d’Adèle, aigre commele cri d’un épervier, lançait de temps en temps quelques notesacariâtres à travers les clôtures.

De guerre lasse, Clotilde gagna sa chambre.Elle était gaie de nature et brave. Peut-être, au souvenir de sonentretien avec Georges, eut-elle un rêve de souriant amour, mais lamélancolie la prit trop vite, et au moment où nous passons le seuilde son frais réduit, elle songeait tristement, assise sur le piedde son lit.

Le temps passait sans qu’elle se rendît comptede la durée de sa rêverie.

L’heure sonna à l’horloge de Saint-Paul ;Clotilde n’avait pas compté les coups.

Elle consulta sa pendule qui venait des’arrêter.

Voulant au moins savoir si le jour approchait,elle vint à la croisée dont elle souleva les rideaux.

Le ciel était encore tout sombre et n’avaitd’autres lueurs que celles de la lune courant sous lesnuages ; mais dans la cour, que le réverbère éclairait,Clotilde aperçut quelqu’un d’éveillé.

Ce n’était pas un voleur, car le gros chienqui, toutes les nuits, faisant patrouille du côté des démolitions,rôdait sur le pavé bien tranquillement, mais ce n’était ni leconcierge, ni aucun des domestiques de la maison ; Clotildevit cela d’un coup d’œil.

Qui était-ce ?

Et à quelle besogne se livrait ce nocturneouvrier qui travaillait sans lanterne si longtemps avant le leverdu jour ?

Au service de sa curiosité, Clotilde avait desyeux de dix-huit ans. Elle ne reconnut pas l’ouvrier puisqu’elle nel’avait jamais vu, mais, à force de regarder, elle distingua lanature de sa besogne. On soulevait une dalle parmi celles quicomposaient le « chemin » menant de la porte latérale àla conciergerie.

Clotilde vit le trou béant ; elle vitaussi l’ouvrier se pencher au-dessus de l’ouverture et en retirerun objet, qu’il cacha sous ses vêtements.

Le chien accroupi ressemblait à un témoinjuré.

Clotilde vit encore qu’on rejeta sous la dallequelque chose qui lui parut être des papiers.

Sa curiosité était violemment excitée etpourtant elle ne prodigua pas beaucoup d’efforts pour résoudrementalement le problème parce que, dès ce premier instant, elleétait déterminée à en aller chercher elle-même la solution à toutrisque.

Ce qu’elle craignait ou espérait, assurémentelle n’aurait point su vous le dire.

Le danger l’entourait, la fièvre la tenait,elle était habituée à ne pas redouter la nuit.

Avant même que notre fantôme eût replacé ladalle, Clotilde descendait à bas bruit l’escalier de servicecommuniquant avec là : porte n° III ; elle s’était munieà tout hasard du crochet mignon qui lui servait à boutonner sesbottines : pauvre levier, mais qui devait lui suffire.

Il n’y avait plus personne dans la cour quandelle ouvrit la porte n° III. Elle suivit le chemin desdalles ; mais comment reconnaître celle qu’on avaitlevée ?

Elle n’avait pas le secret du nombre onze, et,dans la profondeur de la cour, on aurait pu compter au moins unecentaine de ces petites pierres carrées.

Clotilde n’eut même pas le temps d’êtreembarrassée.

Une marque humide et ronde tachait le chemin àsept ou huit pas de la porte : c’était là que le gros chien degarde, tout mouillé, s’était accroupi au bord de l’excavation.

Clotilde s’agenouilla et tenta la dallevoisine de l’endroit mouillé. Nous ne voulons point dire qu’elle lasouleva avec la même aisance que ce sorcier de colonel, mais enfin,elle la souleva, sans autre aide que son crochet mignon.

Elle prit au fond du trou les troispapiers.

L’instant d’après elle rentrait dans sachambre, essoufflée et le cœur battant.

Auriez-vous eu des scrupules a saplace ?

Clotilde n’en eut pas.

Elle déplia le premier papier dès qu’elle futà portée de sa lampe et lut l’en-tête d’un acte de mariage, célébréà Briars (Selkirk), Écosse, entre William-Georges-Henry Fitz-RoyStuart de Clare de Souzay et demoiselle Françoise-Jeanne-Angèle deTupinier de Beaugé, le 4 août 1828.

Je ne sais comment vous dire cela, mais ce nefut pas l’étonnement qui domina sur la physionomie si mobile et siexpressive de la jeune fille.

Son front charmant s’assombrit pendant qu’ellelisait le nom de Mme la duchesse, et ces parolestombèrent de ses lèvres :

– J’ai tort, je ne devrais pas détestersa mère !

Elle jeta l’acte sur son lit. La réflexion, oupeut-être la colère, creusait une ride entre ses deux sourcils.

Le second papier qu’elle ouvrit était l’actede naissance d’Albert-William-Henry Stuart Fitz-Roy de Clare, filsdu duc William et d’Angèle, né à Glasgow, le 30 mai 1829.

– Albert ! murmura-t-elle. Ce n’estpas Georges qui est le duc ! Tant mieux ! Oh ! tantmieux ! Je l’avais bien deviné !

Autour de sa bouche le sourire était revenu.Il ne restait plus qu’un papier, Clotilde le déplia. Mais aussitôtqu’elle en eut commencé la lecture, une grande émotion lasaisit.

– Clotilde ! pensa-t-elle tout haut.Clotilde de Clare ! Ce soir, c’était moi ! J’ai signé cenom au contrat. Elle essaya de rire, mais elle ne put etmurmura :

– À l’heure où nous sommes, est-ce encoremoi ?

Ce troisième papier était aussi un acte denaissance, celui de Clotilde-Marie-Élisabeth Morand Stuart Fitz-Royde Clare, fille de Etienne-Nicolas Morand Stuart Fitz-Roy et deMarie-Clotilde Gordon de Wanghan, née à Paris, le 20 juin 1837…

– Je dois avoir au moins un an de plusque cela, et peut-être deux, pensa encore Clotilde. Ce n’est pasmoi… ce ne peut pas être moi !

À l’acte même un petit carré de papier àlettres était attaché avec une épingle : Clotilde eut de lapeine à en déchiffrer l’écriture qui tremblait. Ildisait :

« Ma fillette bien-aimée, nous avons étébien pauvres ensemble. J’ai eu faim souvent pour te garder ledernier morceau de pain : te souviens-tu de moi, ton pauvrevieux père ?

« As-tu assez pleuré, pauvrechérie ! Je te frappais, moi qui t’aimais tant ! Tu voisbien maintenant que j’avais raison. Je sentais que j’allais m’enaller et te laisser toute seule. Je voulais te marquer endedans d’un signe qui fût en toi mais non pas sur toi, car tuétais entourée d’ennemis… Si tu lis jamais cela, Tilde, ma petitefille, et Dieu sait que je l’espère, c’est que tu n’as pas oubliéla prière qui t’indiquait où tu retrouverais ton nom. Pardonne-moide t’avoir battue. »

Clotilde avait des larmes plein les yeux,quoique rien de cela ne se rapportât à elle.

Un instant, elle resta prise par une émotioninvincible et souriant parmi ses larmes, puis elle se redressabrusquement :

– Ce n’est pas moi ! dit-elleencore. Que m’importent ces choses ? Moi, je n’ai ni passé nisouvenirs. Le vieux curé de Saint-Paul me l’a demandée une fois,cette prière ; jamais je ne l’ai sue. Ce n’est pas moi… Mais,alors, qui est-ce ?

Cette question n’eut point de réponse. Un nomvint jusqu’aux lèvres de mademoiselle Clotilde, mais elle ne leprononça pas, et ses belles épaules eurent un mouvement dédaigneux,peut-être même ennemi.

– Une fois, murmura-t-elle pourtant aprèsun silence, elle vint ici avec son père Échalot et elle medit : « Moi aussi, on m’appelait Tildeautrefois… »

Tout à coup elle se mit sur ses pieds. Oncommençait à entendre au loin les bruits confus de la grand-villequi, bien avant le jour, se frotte les yeux en murmurant.

Clotilde avait l’air décidé, maintenant.

– Quoi qu’il arrive, dit-elle, ceci estun dépôt et je le garderai. Mon pauvre Clément n’y est pas plusintéressé que moi, puisqu’il est prince seulement par la grâce decette femme qui le jette en proie à tous les dangers… sa mère,comme il l’appelle ! Et il l’aime mieux que moi… Et quelquechose me dit qu’une autre est encore mieux aimée… Ah ! je nevivrai pas vieille !

Elle voulut opposer son vaillant sourire à seslarmes, mais les larmes noyèrent le sourire.

– Moi, reprit-elle, je suis l’amied’enfance, celle qu’on craint de blesser. Il me trouve jolie aveccela, et il est bon… Mais, après tout, personne ne m’a dit quej’eusse une rivale, pourquoi en suis-je sûre ? Et pourquoi ya-t-il en moi cette certitude d’être vaincue !… J’entendsencore la voix de cette petite : « On m’appelait Tildeautrefois… »

Elle essuya ses yeux, son regard fit le tourde la chambre pendant qu’elle serrait les trois actes dans sonsein.

– Allons ! dit-elle, ma résolutionétait prise dès hier au soir ; je ne devais pas rester un jourde plus dans cette maison… à plus forte raison maintenant que jeporte sur moi la destinée de sa mère, de son frère… et del’autre !

Elle couvrit son visage de ses mains,balbutiant parmi ses sanglots :

– Mon Dieu ! je suis peut-êtrefolle ! Il est mon fiancé ! Hier, lui qui n’a jamais suproférer un mensonge, hier au soir, il était à mes genoux et il medisait : « Je t’aime ! » Mon Dieu, pourquoisuis-je désespérée ?…

Chapitre 18Où elle allait…

 

C’était un souvenir aussi vieux que celui deClément lui-même, car pour mademoiselle Clotilde le prince Georgesde Souzay était toujours Clément, le pauvre enfant esclave qu’elleavait protégé.

Dès la première fois que Clotilde l’avait vu,Clément lui avait parlé de cette autre petite Tilde du cimetière,si drôle et si gentille, pendant qu’elle récitait sa prière quin’était ni le Pater noster, ni le Credo, ni leConfiteor.

Ce n’était pas tout d’un coup que mademoiselleClotilde avait pris la détermination de quitter la maison Jaffretoù s’étaient écoulés les jours de son enfance. On ne l’y avaitpoint maltraitée.

Comme elle était instrument, ceux quicomptaient se servir d’elle la maniaient avec précaution.

Et, en définitive, les espérances de la bandeCadet étaient fort loin d’être extravagantes en ce qui concernaitla découverte des titres de la maison de Clare, puisque, pendantplusieurs années, en allant et venant dans la cour de l’hôtelFitz-Roy, ils avaient foulé la pierre qui recouvrait ces actes.

Étant donné l’espèce de possession d’état quimilitait en faveur de mademoiselle Clotilde, l’acte de naissanceécossais eût suffi assurément à la faire reconnaître devant lestribunaux.

Seulement, mademoiselle Clotilde, honnête etdigne enfant, n’avait jamais été complice.

Il nous est arrivé de dire en riant qu’ellen’avait pas été élevée aux Oiseaux ; sans rien préjuger contrel’excellente éducation qu’on doit recevoir dans ce couvent célèbre,il est certain que ses plus angéliques petites demoiselles nepeuvent avoir le cœur plus droit ni la conscience plus nette que lapupille de ces coquins de Jaffret, et je pense que vous ne lui envoudrez pas pour cela.

Elle était ce que Dieu l’avait faite :une noble fille, en dépit de tout.

Tant qu’elle avait promené un regard curieuxet soupçonneux autour d’elle, ses répugnances avaient plié devantune vague pensée de devoir.

Ce qui l’entourait, en somme, c’était« sa famille ».

Et d’ailleurs, où trouver ailleurs unrefuge ?

Mais la mesure était comble ; elle avaitvu, elle avait compris.

Sa volonté ne s’était pas exprimée nettementlors de son entrevue avec son fiancé, parce qu’un grand amour latenait domptée ; mais le conseil porté par sa nuit avaitété : « Il faut partir. »

Et, à l’heure où nous sommes, la nouvelleresponsabilité qui pesait sur elle rendait sa décisionirrévocable.

Désormais, quand même celui qu’elle aimait detoutes les forces de son âme, quand même Georges lui eût dit derester, elle n’aurait pas obéi.

Elle savait comment quitter l’hôtel sans êtreaperçue.

Elle sortit, ignorant que tous les autreshabitants de la maison allaient faire comme elle et qu’avant lejour il ne resterait plus personne dans l’ancienne demeure desFitz-Roy.

C’était à peu près l’heure où le colonel Bozzoprenait si rudement congé de la bande Cadet dans le petit salon.Clotilde gagna le dehors par les jardins. La première messe deSaint-Paul sonnait, elle s’y rendit tout droit, cherchantd’instinct asile et conseil auprès de Dieu.

Tant que dura l’office, elle resta absorbéedans sa méditation, qui était à la fois un travail et une ardenteprière. Après la messe on aurait pu la voir encore longtempsagenouillée. Puis, tout d’un coup, elle traversa l’église et gagnala sortie à pas précipités.

Le jour venait. Les passants commençaient àêtre moins rares. Clotilde se mit à marcher d’un pas ferme vers larue Pavée.

Le conseil imploré, Dieu le lui avait-ilenvoyé ?

Elle avait deux amis, deux hommes d’honneur,en qui sa confiance était grande.

L’un deux était M. Buin, le directeur dela prison, qui lui avait toujours témoigné l’affection d’unpère.

C’est chez lui qu’elle allait.

De loin, elle trouvait la chose si simple etsi naturelle ! De près, ce fut autre chose. Quand elle euttourné l’angle de la rue Pavée, sa marche se ralentit à soninsu.

Elle hésitait déjà. Que lui dire ?M. Buin appartenait à l’administration ; il était sous lecoup d’un malheur administratif. Parmi le monceau de choses queClotilde savait et qui l’étouffaient, plusieurs, beaucoup serapportaient directement ou non à l’évasion de la veille, et lecaptif délivré était Clément : le prince Georges !

Comment toucher à ce sujet brûlant ?Comment l’omettre ? Et même en dehors de cela, que révéler etque dissimuler ?

La sincérité est une.

Dès qu’il faut choisir entre les éléments quicomposent la vérité, quel guide prendre ?

En passant devant la grande porte de laprison, Clotilde regarda le marteau, mais elle n’osa pas lesoulever.

Elle continua sa route.

Son autre ami, c’était le Dr Abel Lenoir.

Plus qu’un ami, déjà, celui-là, unconfident.

Toute la bravoure de Clotilde revint pendantqu’elle montait à la place Royale pour gagner le boulevard.

Le docteur Abel était précisément leconfesseur qu’il fallait ; il aimait Georges, il témoignait àla mère de Georges un dévouement absolu ; mieux que personneau monde peut-être, il pouvait se reconnaître dans ce dédale desaffaires de la maison de Clare, et par-dessus tout il étaitl’ennemi-né, le grand ennemi des Habits Noirs.

Oh ! pour cela, toute sa vie répondait desa haine !

Clotilde avait donné rendez-vous à Georgeschez le docteur Abel ; donc elle n’avait pas attendu ce momentpour compter sur lui.

Dans tout Paris elle n’aurait pu trouver unasile meilleur ni un plus sûr asile, et cependant, elle n’abandonnapas le boulevard pour prendre la rue de Bondy où était le logis dudocteur. Elle suivit son chemin tout droit, le long des théâtres,toujours pensive et de plus en plus combattue.

À la porte Saint-Martin, elle monta dans unfiacre en disant au cocher :

– Rue Pigalle.

– Quel numéro ? demanda lecocher.

– Allez toujours, je vous arrêterai.

Le prince Georges de Souzay demeurait ruePigalle.

Clotilde allait-elle le trouver lui ou samère ?

Mais non, elle passa devant l’hôtel de Souzaycomme devant les deux autres portes. Elle allait plus loin :où allait-elle ?

Quelque chose l’attirait, voilà ce qui estcertain. C’était une route, une seule, toujours la même, qu’ellesuivait depuis l’église Saint-Paul.

Et si quelqu’un lui eût demandé de prononcerun nom qui désignât le but de cette route, jusqu’au dernier moment,peut-être aurait-elle pu répondre avec vérité : « Je nesais pas. »

Elle arrêta et paya son fiacre au haut de larue Pigalle et redescendit à pied le boulevard vers la placeClichy. Comme elle tournait l’angle qui fait face au cimetière,elle aperçut les baraques de la foire et resta immobile.

– Est-ce possible, se dit-elle ;est-ce que vraiment je vais là ?

Chapitre 19Là !

 

Là, c’était la maison roulante du pauvreÉchalot, que nous avons quittée au moment où Pistolet arrivait enretard au rendez-vous de cette nuit. Mademoiselle Clotilde était debonne foi quand elle se demandait, tout le long du chemin, si elleentrerait chez le directeur de la prison, d’abord, puis chez ledocteur Abel et peut-être que l’idée lui était venue en effet desoulever le marteau de l’hôtel de Souzay ; mais qui ne s’estainsi trompé soi-même aux heures de grand trouble ?

En sortant de Saint-Paul, et même avant d’yentrer, Clotilde était déjà en route pour chercher, pour trouverLirette.

Lirette était le poids même qui lui oppressaitle cœur.

Elle tremblait. Les premiers rayons du blancsoleil d’hiver éclairaient le campement forain encore endormi. Onne voyait personne à l’entour.

Par-derrière, c’était ce désordre souillé,cette confusion, ce tohu-bohu d’objets malpropres et impossiblesqui accompagne partout les nomades de la foire.

– L’artiste n’y regarde pas desi près ! vous dira la femme-colosse démissionnaire oul’hercule ramolli qui mange sa soupe dans une cuvette cassée.

Ces étables d’Augias forment la coulisse duchimérique théâtre dont chaque soir le parterre, à en croire lesarcasme de l’affiche, est bourré de souverains étrangers.

Parmi tous ces palais de sapin, ornés demagnificences à la colle, le plus minable était sans contredit« l’établissement » d’Échalot.

Clotilde l’avait reconnu du premier coupd’œil, et pourtant, elle restait immobile. Nous parlions depalais : au seuil de n’importe quel palais, Clotilde auraitété moins timide.

Ici, elle avait peur.

Peur de voir et de savoir.

Elle regardait de loin ces minces muraillesau-delà desquelles était peut-être son destin.

Derrière ces pauvres planches, les chosesétaient comme nous les avons laissées ; seulement Échalotronflait ivre de rêves et de grandeurs. Dans la petite cabine dubout, Pistolet était seul avec Lirette.

Il n’entre pas dans notre plan de peindre icien pied ce personnage singulier et à coup sûr remarquable, qui pritun jour d’assaut le meilleur fauteuil de la rue de Jérusalem etmena la police après l’avoir battue. Sa place est marquée d’avancedans l’épisode qui racontera en grand la dernière et mortellebataille livrée par le Dr Abel Lenoir au colonel Bozzo.

Nous dirons seulement qu’à l’époque où noussommes, Clampin, dit Pistolet, futur maître de la sécuritépublique, avait encore un peu le bec jaune du gamin de Paris,quoiqu’il eût déjà mené fort loin de sérieuses études. Il lisaitpar en bas le livre de nos civilisations. Bien des gens pensent quec’est là le vrai livre, peut-être le seul livre.

Et aussi que c’est le vrai sens à choisir pouren déchiffrer les lignes, si on veut apprendre à connaître leshommes, c’est-à-dire à les gouverner. Clampin, dit Pistolet,quoiqu’on lui refusât une place de douze cents francs, avaitvaguement l’idée de s’éveiller un jour ministre.

Ne souriez pas : les paris restentouverts.

C’était un beau petit homme aux cheveuxfrisés, au front rayonnant comme celui de saint Jean-Baptiste. Onvoyait bien qu’il porterait l’habit supérieurement quand ilvoudrait : l’habit qui gêne tant de riches et noblesentournures !

– Voilà donc ce qui est bien convenu,dit-il à mademoiselle Lirette, qui l’écoutait comme un oracle. Voussavez désormais tout ce que vous avez à savoir. Soyez chez ledocteur Abel à huit heures, et reposez-vous sur moi pour lereste.

– Et la onzième pierre ? demandaLirette. Pistolet se leva et ses épaules remuèrent.

– Ces choses-là, dit-il, on n’en causepas tout haut dans une maison à jour comme un panier. Vous avezcausé, vous avez eu tort. Le trou doit être vide depuis beautemps ! C’est égal, j’ai besoin à l’hôtel Fitz-Roy et je vaissoulever la dalle pour l’acquit de ma conscience… Vous êtes àcroquer, vous savez, avec ma robe ? Quand vous serezprincesse, vous me ferez cadeau d’une montre : ça manque à monmobilier.

Il sauta sur la place sans toucher les degrésdu perron de bois et détala comme un cerf.

Au haut des marches, les yeux de Lirette quile suivaient exprimaient une respectueuse admiration, comme s’il sefût agi d’un protecteur mûr et plein d’expérience ; mais leregard de la jolie fille changea tout à coup en s’arrêtant sur unefemme immobile et pâle presque autant qu’une morte, qui s’appuyaità l’angle de la baraque voisine.

– Clotilde ! murmura Lirette, qui nevoulait point croire d’abord au témoignage de ses yeux, est-cepossible ! Mademoiselle Clotilde !Mlle de Clare ne bougea pas. Lirette hésitait,mais il lui sembla que Clotilde chancelait. Elle s’élança juste àtemps pour l’empêcher de tomber à la renverse.

– Est-ce que vous veniez me voir,Clotilde ? demanda-t-elle. Dans la prunelle assombrie deMlle de Clare il y avait de l’égarement !Au lieu de répondre, elle dit :

– Pourquoi es-tu habillée en damemaintenant ?

Lirette rougit mais ce fut de plaisir. Je nesais quoi de victorieux était en elle.Mlle de Clare dit encore, et sa pauvre voixdéfaillait :

– Mène-moi chez toi.

Lirette obéit aussitôt. Elle était forte.Clotilde qui s’aidait à peine fut portée plutôt que conduitejusqu’au petit réduit où la robe de soie avait été cousue.

– Vous brûlez la fièvre ! ditLirette.

Mlle de Clare essaya des’asseoir sur le lit, mais sa tête lourde emporta son corps, elles’affaissa en balbutiant :

– Ah ! comme elle est belleainsi ! J’ai eu tort de venir : je ne doute plus. C’estelle qu’il aime ! Et c’est elle… Ah ! oui ! j’ai sonsort dans ma main !

Ses yeux se fermèrent pendant qu’elle touchaitinvolontairement les papiers qui étaient dans son sein.

Lirette l’arrangea sur son petit lit comme unenfant. Elle la baisa au front longuement. Ses yeux avaient deslarmes de pitié, mais tout autour de son radieux visage la beautééclatait comme une gloire.

Elle courut éveiller Échalot ; en lesecouant, elle disait :

– Il m’aime ! c’est elle quil’avoue ! Georges ! oh ! Georges !

– Ah çà ! ah çà ! faisait lebrave homme. Vas-tu me laisser tranquille, toi ! à moins queça ne soit pour ma naissance qu’on en aurait enfin découvert lesecret !

– Père, dit Lirette, levez-vous etvenez ! Elle l’entraîna dans sa chambre et reprit :

– Je suis obligée de me rendre chez ledocteur Abel, et voici la seule créature humaine (en dehors devous) qui ait été bonne pour moi. Veillez sur elle, je vous laconfie. Elle est ma rivale, mais je l’aime comme la prunelle de mesyeux !

Chapitre 20La chambre d’Albert

 

Vers cette même heure, il ne faisait pasencore jour, rue Pigalle, dans le petit hôtel de Souzay quidormait, silencieux, tout au fond de son étroite avenue.

C’est seulement une heure plus tard queMme Meyer (de Prusse) avait coutume de se mettre encampagne, chaque matin, pour porter des nouvelles de ses maîtresaux fournisseurs.

Georges était seul dans sa chambre et dormaitd’un sommeil agité. Je ne sais quoi l’éveilla, un rêve peut-être,et il se leva sur son séant pour regarder tout autour de lui.

Impossible de voir une plus franche, une pluscharmante figure d’amoureux, et quand le regard, détaché de sonvisage, tombait jusqu’à son bras, on éprouvait un serrement decœur.

– Ah ! bon ! fit-il en riant,je ne suis plus dans mon paradis de la Force ! PauvreM. Buin ! Je ne sais pas encore bien pourquoi tant decache-cache et tant de mystères, mais j’épouse ma belle petiteClotilde, à ce qu’il paraît, pour tout de bon, et ma foi, je trouvele pis-aller délicieux ! Est-elle assez jolie ! Et commeelle m’aime !

Il jeta le bras gauche en arrière, sansregarder, pour prendre quelque chose sur sa table de nuit, et sesdoigts rencontrèrent des fleurs fanées.

Sa figure changea comme si on eût éteintbrusquement le rayon qui éclairait son sourire.

Il retira sa main vivement : lesviolettes, pourtant, n’ont pas d’épines.

– Comme elle a embelli !murmura-t-il, pendant que le nuage descendait plus sombre sur sonfront.

Évidemment, ce n’était plus de Clotilde qu’ilparlait. Il reprit tout pensif :

– Comme elle a grandi ! C’est unejeune fille aussi ! Et j’avais beau faire ! Le regard deses grands yeux sauvages et doux m’éblouissait, pendant queClotilde me parlait d’amour. Clotilde ! ma bonne, ma vaillanteClotilde ! Je veux l’aimer ! Sur ma foi, je leveux !

Ah ! certes, il disait vrai ; maissa main retourna à la table de nuit et prit le bouquet deviolettes.

– Et tout cela, gronda-t-il avec colère,parce que je lui ai envoyé un baiser, à cette petite, un soirqu’elle dansait sur la corde. Avait-elle quinze ans ? J’eustort, on n’envoie pas de baisers… Elle me le rendit, ah !devant tout le monde ! Quelle honte, mais comme j’étaisheureux !

Il respira les fleurs et ferma les yeux commepour mieux en savourer le parfum.

– Pour un peu, moi, d’abord, reprit-il,je serais sentimental comme un demi-cent de troubadours… Mais cebaiser ne lui donne pas de droits sur moi, que diable !… Etdepuis ce soir-là, pendant des mois, pendant plus d’une année, ellem’a suivi ! C’était mon ombre ! Je crois, Dieu mepardonne, qu’elle m’aurait porté son bouquet de violettes au boutdu monde : c’est de la persécution ! Entrez…

Il baisa encore une fois le bouquet avant dele glisser dans son sein. La porte s’ouvrit. Tardenois venait direque Mme la duchesse désirait voir Georgessur-le-champ. Le vieux valet n’avait pas achevé que Georges étaitdéjà hors du lit.

– Et Albert ? demanda-t-il.

Tardenois secoua la tête tristement etrépondit :

– Mme la duchesse n’a paspermis qu’on le vît ce matin. C’est toujours comme cela, quandM. le duc est plus malade.

Georges était déjà prêt. Tardenois marchadevant lui, traversa le corridor, ouvrit une porte etrépéta :

– M. le duc.

La veille encore, on ne donnait à Georges quele titre de prince.

Y avait-il donc deux ducs, àprésent ?

C’était une grande pièce dont les deuxcroisées avaient leurs persiennes closes. Au fond, une large alcôvelaissait retomber ses rideaux qui cachaient le lit.

On n’a pas besoin de savoir pour dire :il y a ici un malade ; la souffrance a ses effluves comme leplaisir épand son parfum.

Mme la duchesse de Clare,pâle, triste, mais toujours belle, malgré la fatigue d’une nuitsans sommeil, était assise au coin de la haute cheminée, où couvaitun feu doux. Auprès d’elle, sur un guéridon, restaient la lampeéteinte et le livre des prières qui avaient servi à sa veillée.

Georges s’approcha d’elle vivement et voulutlui baiser la main, mais elle lui jeta ses deux bras autour du couet l’embrassa à deux ou trois reprises, penché qu’il étaitau-dessus d’elle, au front d’abord, puis avec une sorted’emportement douloureux à la place où le bras droit aurait dûcontinuer l’épaule.

– Tout ce que tu as souffert en ta vie,dit-elle, vient de moi !

– Est-ce qu’Albert est plus mal, mamère ? demanda Georges.

– Non, répliqua-t-elle, Albert ne peutpas être plus mal sans mourir. Tu l’as vu hier au soir ?

– Je l’ai vu.

– L’aurais-tu reconnu ?

– Ma mère, dit Georges à voix basse,pendant que son regard allait vers le lit, on croit parfois lesmalades endormis et ils écoutent. Prenez garde.

Angèle secoua la tête lentement.

– Ce matin, il ne nous écoute pas,dit-elle. Ai-je su jamais résister à sa fantaisie ? Il a voulusortir…

– Dans l’état où il est ! s’écriaGeorges. Mais puisque nous sommes seuls, je vous en prie, ma mère,dites-moi quelle est sa maladie.

– Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ?murmura Angèle au lieu de répondre.

– Après vous, je n’aime rien davantage aumonde.

– Pas même ta fiancée ?

Georges rougit.Mme de Clare reprit, tandis qu’un peu de sangrevenait aussi à ses joues :

– Mais ce n’est pas pour te parler denotre cher malade que je t’ai appelé aujourd’hui. Nous causons bienrarement, nous deux, Georges. Quand une mère voit un de ses filsdépérir… mourir… Figure-toi que je l’ai cru empoisonné… Et jemédisais : c’est le châtiment de Dieu… Te souviens-tu comme ilétait joyeux et fort, et fou, l’année dernière à époquepareille ? Il me semble entendre encore le rire éclatant quiannonçait de loin sa présence…

Deux larmes roulaient sur sa joue. Elles’interrompit dans un sanglot, et Georges murmura :

– Vous avez dit, empoisonné…

– Je suis une extravagante ! Ledocteur dit que je perds la tête. Si l’un de vous devait être enbutte aux tentatives des assassins…

Elle s’arrêta, et Georges acheva dans l’élande son cœur.

– Grâce à Dieu, ce serait moi !

La main froide d’Angèle s’appuya contre sonfront.

– Tu m’entends, dit-elle, avec une sorted’impatience, je ne veux pas que nous parlions de lui aujourd’hui.Lui ! toujours lui ! jamais rien que lui ! il y ades moments où je le prendrais en haine…

Elle frappait du pied, parce que Georgessouriait en la regardant.

– Tu ne me crois pas !s’écria-t-elle. Eh bien ! c’est pourtant la vérité vraie. Quede fois je me suis vue sur le point de le haïr !

Elle arrêta d’un geste dur la protestation quipendait aux lèvres de Georges, et reprit avec une volubilitésoudaine :

– Il me résistait ! Tout enfant, ilétait mon maître. Dans cette maison y a-t-il jamais eu autre choseque sa volonté ?

– Il avait droit… glissa Georges, quivoulait de bonne foi calmer ce grand courroux.

– Droit ! répétaMme de Clare avec une expression si étrangeque Georges resta bouche béante à la regarder.

Elle baissa les yeux et poursuivit pendantqu’une rougeur fugitive passait sur ses joues :

– Tandis que toi, tu m’obéissais,Georges, mon fils, mon cher fils, toujours, quoi qu’il pût encoûter à tes caprices d’enfant ! Tu devançais mes ordres, tucherchais à deviner mes désirs, tu m’aimais…

– Oh ! lui aussi, ma mère !

– Je ne sais ! Les tyrans n’aimentpersonne. Je te dis que je ne veux pas parler de lui ! Jamaisil ne m’a quittée ; toi, tu as été éloigné, exilé…

– C’était dans mon intérêt…

– C’était… oui, tu dis vrai, j’avais peurpour toi…

Elle s’arrêta encore une fois. Il y avait untrouble poignant au fond de sa conscience.

Autrefois, au lit de mort du duc William, elleavait pu lui dire : « Jamais je ne vous aimenti ! »

Aurait-elle pu dire encore, à l’heure où noussommes, qu’elle était pure de tout mensonge ?

L’histoire de cette belle Angèle Tupinier deBeaugé sera courte.

Quelque temps après la mort de son mari, laduchesse Angèle, repoussée jusqu’alors par la maison de Clare quicontestait la validité de son union, avait été accueillie par lanoble et malheureuse princesse d’Eppstein[7] (Nita deClare), tante du dernier duc, grâce à l’entremise du Dr AbelLenoir.

Puissamment riche et plus généreuse qu’unereine, la princesse d’Eppstein avait reconnu ou plutôt constitué ledouaire qu’Angèle ne pouvait réclamer en l’absence de tout acteétablissant son mariage.

Le Dr Abel Lenoir avait placé auprès d’ellealors les deux plus fidèles valets de son mari : Tardenois etLarsonneur.

En entrant dans la maison, ces valets et ledocteur lui-même (car il était resté éloigné d’Angèle pendant unlong espace de temps) avaient trouvé deux enfants dont l’un étaitassurément l’héritier de Clare.

Mais lequel ?

Angèle n’avait pas encore menti. Le princeGeorges, qu’on appelait alors Clément et qui venait de rentrer à lamaison paternelle, privé d’un bras au château du Bréhut, enBretagne, était pour le monde « le duc ». L’autre,Albert, n’était rien, sinon pour le docteur Abel qui souventl’embrassait à la dérobée.

Mais, pendant que le docteur combattait lessuites de l’infernal supplice infligé au pauvre enfant par cettebête féroce de Tupinier, un travail se fit dans l’opinion de lamaison.

On peut mentir autrement que par laparole.

Le docteur savait que, au jour de sanaissance, le premier né d’Angèle, son fils à lui, Abel, avait reçule nom de Clément.

Par suite des circonstances, pendant la vie etaprès la mort du duc William, les deux enfants étaient toujoursrestés aux soins d’Angèle et d’Angèle seule.

Tardenois, de son côté, savait que le petitduc, né à Glasgow portait le nom d’Albert.

Il y avait donc eu échange de noms.

Était-ce Angèle qui avait opéré cetéchange ?

Quant à ce troisième nom : Georges, iln’y avait aucun mystère, au moins en ce qui concerne les gens de lamaison.

Il avait été choisi par le docteur lui-mêmequand notre pauvre Clément, à peine guéri et muni de ce brasfactice qui faisait illusion, entra de nouveau en campagne commeprétendant à la main de Clotilde de Clare.

Garder le nom de Clément chez Adèle Jaffreteût été par trop téméraire, et je crois bien que, même en laissantce nom à l’hôtel de Souzay, Georges n’espérait point tromperCadet-l’Amour déguisé en vieille femme.

Ils s’étaient vus tous les deux trop longtempset de trop près pour cela.

Mais le propre de cet étrange carnaval auquelnous assistons était précisément la transparence de tous lestravestissements.

Les deux partis se battaient entre eux cartessur table, ne cachant leur jeu qu’au-dehors, savoir : les gensde la bande Cadet parce qu’ils fuyaient la justice et la police,les soldats du Dr Lenoir parce qu’ils ne voulaient ni de l’une nide l’autre.

Nous racontons, nous ne jugeons pas.

Pour ce qui regarde le brouillard amoncelé àplaisir autour de l’état civil des deux jeunes gens, Georges etAlbert, si quelqu’un se plaint, tant mieux, car, alors c’est quenous aurons rendu la situation avec une exactitude absolue.

Personne, en effet, ne savait, pas plus dansla maison qu’ailleurs : ni Tardenois, ni Larsonneur, ni ledocteur Abel qui hésitait maintenant entre Albert et Georges dansson amour de père, ni Georges ni Albert eux-mêmes, personne,excepté la duchesse Angèle, ne savait la vérité.

Chapitre 21Georges

 

Au cas où le lecteur intelligent et sageregarderait le Dr Abel Lenoir comme un maniaque parce qu’il nevoulait ni de la police ni de la justice, nous n’y verrions, pournotre part aucune espèce d’inconvénient.

Le fait est que nous ne recommandons nullementsa manière de procéder qui est coûteuse, laborieuse et surtoutdangereuse.

En principe, le moindre officier de paix vauttous les docteurs Abel Lenoir du monde.

Quand on voudra et tant qu’on voudra, nouschanterons les louanges, méritées si glorieusement parl’administration française. L’Europe entière nous envie nosbureaux, c’est convenu, mais quand l’idée me vient que je pourraisavoir affaire à eux, j’ai un peu la chair de poule.

Le Dr Abel Lenoir avait eu affaire à eux,voilà tout.

Nous reprenons notre récit.

Le dernier mot de la duchesse Angèle, assiseen face de Georges dans la chambre à coucher d’Albert absent, avaitété celui-ci.

– Tu as raison, mon fils, j’avais peurpour toi.

Elle faisait allusion au premier exil deGeorges, caché par elle chez le marbrier du cimetière Montmartre,et enlevé par Cadet-l’Amour la nuit même où décéda M. de Clare, enson hôtel de la rue Culture.

– Tu as raison, répéta-t-elle, certes, cefut dans ton intérêt que je t’éloignai de moi ; mais pourtantquelle différence ! Albert resta près de sa mère, et, pendantque tu souffrais loin de moi, quelle débauche de caresses autour decet enfant qui n’a jamais obéi qu’à la tyrannie de son proprecaprice ! Et te voilà fort, toi mon fils ! Et il semeurt. C’est la punition !

– La punition de quoi ? demandaGeorges.

Une parole voulut jaillir hors des lèvresd’Angèle, mais elle la retint.

– Ouvre la fenêtre, dit-elle, ma têtebrûle.

Les persiennes repoussées montrèrent un jardinassez vaste entouré par un rang de vieux arbres, au-delà desquelson voyait les derrières de la rue de La Rochefoucauld : degrands murs qui, pour la plupart n’avaient pas de fenêtres.

Un lieu plus retiré se fût difficilementtrouvé dans Paris.

Aussitôt que la croisée fut ouverte, l’air dumatin entra comme un flux vivifiant dans la chambre.

– Donne-moi des nouvelles de ta nuit,reprit la duchesse, as-tu réussi ?

– Le contrat de mariage est signé, saufréserve, pour les actes qui manquent, répondit Georges.

– Je ne te parle pas de cela… maisd’abord, as-tu été reconnu ?

– Puisque j’ai reconnu Tupinier, il a dûfaire de même pour moi, ma mère… De quoi donc me parliez-vous, jevous prie ?

– S’il t’a reconnu, je ne veux plus quetu t’exposes. Tout cela est fini, bien fini… Je te parlais duvéritable but de cette comédie où le docteur ne t’aurait pasembarqué s’il m’avait cru. Il s’agissait de cette étrangehistoire : l’Oremus, au moyen duquel on doitretrouver les papiers du vieux Morand Stuart, dernier dépositairede mon acte de mariage et de ton acte de naissance.

– Le mien ? demanda Georgesbonnement. Mon acte de naissance, à moi ? Ne faites-vous pointerreur, ma mère ?

Mme de Clare ne réponditpas.

Elle était redevenue pâle, et plus troubléequ’au début de l’entrevue.

– Eh bien ! ma mère, continuaGeorges, qui vit cela et se garda d’insister, notre belle petiteClotilde ne sait pas le premier mot de l’Oremus… Vousverrez comme vous l’aimerez, quand elle sera ici !

– Oui ! prononçaMme de Clare entre ses dents serrées, ilfaudra bien que je l’aime… quand elle sera ici !

– Que dites-vous, ma mère ?

– Rien ! fit Angèle avec uneinexplicable colère. Continue : elle n’a pas voulu te réciterla prière ?

– Ce n’est pas cela. Elle veut tout ceque je veux, mais il y a erreur. Erreur et tromperie. En face demoi, les Jaffret ont mis une jeune fille qui n’est pas plus lafille de Morand Stuart que je ne suis, moi, le fils du prince deSouzay, duc de Clare.

Mme de Clare balbutiacomme malgré elle.

– Qu’en sais-tu ?

– Sur mon honneur, pas le premiermot ! s’écria Georges en riant : du moins en ce qui meregarde, moi personnellement, mais vous me le direz peut-être à lafin. Voulez-vous que ce soit aujourd’hui ? Voyons ! quisuis-je, ma mère ?

Mme la duchesse de Clare nes’attendait pas a cette question. Il lui semblait que Georges nedevait jamais lui demander compte de rien.

Elle détourna les yeux, murmurant avec unvisible embarras :

– Je ne parlais pas de toi, bon ami, enfaisant cette question :

« Qu’en sais-tu ? » je voulaisdire : que sais-tu si cette jeune Clotilde n’est pas la fillede Morand Stuard ?

– Ah ! répondit Georges, qui rougità son tour, cela, c’est différent, je le sais, ou au moins, jecrois le savoir.

Il hésita, puis reprit :

– Je ne vous parle pas volontiers dutemps où j’étais en Bretagne, ma mère ; l’histoire seraitlongue et triste à vous raconter… !

Mme de Clarel’interrompit une seconde fois. Elle paraissait suivre une idéedepuis le commencement de l’entretien : une idée quil’occupait sans cesse et qu’elle n’exprimait jamais.

– Si la jeune fille n’est pas ce que nouspensions, dit-elle, raison de plus pour que cette comédie ait unefin : elle a trop duré.

– Ma mère, répliqua Georges, vousn’appeliez pas cela une comédie, il y a trois mois. Clotilde etmoi, nous nous aimons.

Peut-être queMme de Clare n’avait pas entendu. Ce fut dumoins comme si Georges n’eût rien dit, car elle reprit d’un ton deparfaite indifférence :

– Mon cher enfant, vous n’irez plus àl’hôtel Fitz-Roy. Georges la regarda d’un air étonné etdit :

– Avez-vous bien réfléchi à ce que vousme demandez, madame ? Au point où en sont les choses,pensez-vous qu’il soit honorable et même possible de se conduireainsi ? Je dois beaucoup à Clotilde : sans elle, jedormirais là-bas dans le petit cimetière de Bretagne. Ellem’aime…

– Et toi ? prononça tout bas Angèle,dont les sourcils étaient froncés violemment, l’aimes-tu ?

– Je viens de vous le dire, ma mère, maisvous ne m’avez pas écouté.

Elle voulut se lever, elle retomba brisée.

Il y avait sur son visage un profonddésespoir.

– Ah ! fit-elle, tu l’aimes !nous sommes donc condamnés ! Puis, en un cridéchirant :

– C’est toi qui l’auras tué, toi,toi ! Tu lui as pris son pauvre bonheur ! Tout pour toi,rien pour lui ! Qu’a-t-il fait à Dieu pour être ainsimisérable ! Ah ! il n’avait plus rien, rien qu’un peu desang au fond de ses veines : te voilà revenu, il te la fautcette goutte de sang… il te la faut ! Ne dis pas non ! Tul’as vu pourtant… Et tu le sais bien, ne va pas mentir ! Tusais bien qu’il meurt d’amour pour elle !

Georges n’eut que le temps de se précipiterpour la soutenir. Elle chancela, et s’affaissa foudroyée.

Dans son épouvante, il voulut appeler, maisbrisée qu’elle était et livide plus qu’une morte, elle gardait saconnaissance…

– Non, non, fit-elle, reste avec moi, jene veux que toi, ne vois-tu pas que j’ai parlé follement ! Jesuis si malheureuse ! Écoute ! Est-ce que tu as pu douterde mon cœur où tu tiens la première place… la place qui t’estdue ! Oh ! Georges ! mon Georges ! tu es bon,tu nous aimes, tu vas avoir pitié de nous !

Elle mit ses lèvres froides sur le front deGeorges agenouillé auprès d’elle, et poursuivit de sa voix noyéepar les larmes :

– Tu es le maître, ici. Je ne sais pas siDieu me pardonnera ; mais toi, mon fils, ô mon fils, ne merepousse pas ! Nous n’avons rien, Albert et moi. Tout est àtoi, tout, puisque c’est toi qui est le duc de Clare !

– Ma mère ! au nom du ciel !balbutiait Georges qui la tenait pressée contre sa poitrine,pourquoi me parlez-vous ainsi ? Je ne vous crois pas… Est-cequ’il m’est possible de vous croire !

– Tu doutes, Georges ! merci, monfils… mais je dis vrai, je te le jure ! Et Albert n’est pascomplice ! Seigneur, mon Dieu ! c’est moi qu’il fallaitfrapper ! Pourquoi m’avez-vous mis dans le cœur cettefolie ? Je vivais par lui, il était mon âme… Écoutez-moi,monsieur de Clare, écoute-moi, mon enfant, mon cher enfant, sais-tuque j’étais bien à plaindre entre vos deux berceaux… Je ne voulaispas, non, sur mon espoir en la miséricorde de Dieu ! monsieurle duc, je ne voulais pas vous voler votre nom, vos titres, votrefortune, non, non !… Mais, misérable que je suis, quevoulais-je donc alors ?…

Elle se rejeta si violemment en arrièrequ’elle échappa à l’étreinte de Georges en criant avecangoisse :

– Je ne sais pas ! Je ne saispas ! je suis une créature perdue ! Albert va mourir,voilà tout ce que je sais ! et je ne peux pas le sauver, mêmeau prix de ma conscience !

Elle s’arrêta.

Georges se taisait.

Quand elle reprit, sa voix expirait entre seslèvres.

– Georges, dit-elle, mon fils, quepuis-je espérer de vous ? Je vous aime, ah ! le mal queje vous ai fait, je l’ai expié par des larmes de sang ; maislui, est-ce qu’il y a des mots pour dire la démence de monadoration ! Lui ! Albert ! mon orgueil, monesclavage ! déteste-moi, enfant, je le veux bien, méprise-moi,je l’ai mérité, mais sauve-le ! Ah ! je t’en prie,rends-moi mon fils ! rends-moi mon cœur !

Elle se laissa glisser à genoux avant queGeorges, toujours agenouillé, pût l’en empêcher, et il y avaitquelque chose de poignant dans l’extravagance de ce groupe :la mère et le fils prosternés en face l’un de l’autre.

Georges pleurait comme un enfant.

Il souleva sa mère, et tout en la replaçantdans son fauteuil, il dévorait son visage de baisers,disant :

– Mais je savais bien tout cela ! Etil y a longtemps ! Et je l’aime presque autant que tu peuxl’aimer ; seulement, c’est à cause de toi, c’est à traverstoi ! parce que… Sais-tu, ma mère, je t’aime comme tul’aimes !

Elle le regardait avec une admiration étonnée.Il se mit à rire en continuant :

– Mon nom, mes titres, ma fortune, toutcela peut être à moi ; mais n’est-ce pas lui qui est beau,noble, fier ?…

– Non, oh non ! interrompit Angèleentrant dans cette discussion à la fois puérile et passionnée,c’est toi, c’est bien toi qui es bon, et beau, et généreux !digne de ton nom, de ta richesse…

Georges dit :

– Si c’est à moi, tout cela, je puis ledonner…

– Non ! Du moins, nous ne pouvonspas le recevoir, nous.

Il s’assit auprès d’elle, et sa voixs’imprégna de caresses pour dire :

– Mère, tout le monde croit que c’estlui ; moi-même, ah ! je mentais, tout à l’heure, je nesavais rien. Il y a cinq minutes, j’aurais juré que c’était lui… Etsi j’osais te le dire, je ne suis pas encore bien sûr…

Angèle l’arrêta d’un geste.

– Je vous remercie encore, mon fils,dit-elle, mais il ne s’agit pas de cela. Vous êtes prodigue, c’estdans la bonne foi de votre grand cœur que vous nous offrez, commesi c’était une chose indifférente, le magnifique état qui vousappartient. Nous n’en avons plus besoin, hélas ! ce qui estpour nous en question, c’est la vie… Et il y a des choses qui ne sepeuvent céder.

– Je ne connais rien au monde que je nepuisse vous donner, ma mère.

Elle lui prit la main, et, par un mouvementrapide, elle l’appuya contre ses lèvres.

– Que faites-vous ! s’écria-t-il, jesuis donc tout à fait un étranger pour vous, puisque vousm’implorez ! Elle l’entoura de ses bras qui frémissaient.

– Il y a des choses qu’on ne donnepas ! répéta-t-elle : tu m’as dit qu’elle t’aimait…

Georges baissa la tête.

Mme de Clare, qui ledévorait du regard, murmura :

– Tu vois bien que c’estimpossible ! Un silence se fit.

Puis la voix tremblante de Georgesmurmura :

– Celles qui aiment bien, devinent. Elleavait peur de vous, ma mère, et cette nuit, je lui ai dit cespropres paroles : « Dieu veuille que je n’aie jamais àchoisir entre ma mère et toi ! »

Chapitre 22Sacrifice

 

Un peu de temps s’était écoulé.Mme la duchesse de Clare et son fils restaientassis à côté l’un de l’autre, et la tête d’Angèle s’appuyait contrel’épaule de Georges.

Elle écoutait battre ce pauvre brave cœur.

– Je ne la connais pas,disait-elle ; je la haïssais parce que je savais qu’elle étaitl’appât, le même appât, tendu à chacun de vous deux. Tu m’apprendsqu’elle était l’esclave, je lui pardonne, tu me dis qu’elle t’asauvé la vie là-bas au château de Bretagne, je la bénis. Elle estbelle, n’est-ce pas ? Oui, puisque Albert l’a choisie… MonGeorges ! pauvre cher enfant ! jamais on n’a demandépareil sacrifice à personne…

– Peut-être que vous vous trompez, mamère, sur la nature du sacrifice, dit Georges qui était froidmaintenant, et sur son étendue aussi. Je croyais aimer Clotilde, jele crois encore ; mais il est certain que je n’ai jamaisbeaucoup interrogé le fond de mon cœur.

– N’essaye pas de diminuer mareconnaissance ! s’écria Angèle. Une pensée douloureuseplissait le beau front de Georges.

– J’ai peur de regarder au-dedans demoi ! murmura-t-il. La duchesse poursuivit :

– Albert n’était pas comme toi ; ilavait émietté sa jeunesse en folies et je le croyais du moins àl’abri de ce mal qui s’attaque à ceux qui ont trop de cœur :la fièvre d’amour. Figure-toi, elle tomba sur lui comme la foudre.Le piège dont tu fus victime avait été dressé pour lui rue de laVictoire, chez les demoiselles Fitz-Roy, et sans toi, sans tondévouement fraternel, c’est lui qui aurait été arrêté après lemeurtre. Cette jeune fille, cette Clotilde le repoussa parcequ’elle t’aimait, et, en quelques semaines, nous vîmes Albertchanger à ce point qu’on se demandait : « Est-celui ? » Te souviens-tu comme il était brillant, bruyant,joyeux, fort, acharné à dépenser, à prodiguer plutôt le trop-pleinde sa vie ?… Ce terrible mal d’amour le terrassa et le brisa.Morne, silencieux, découragé, bientôt il ne fut plus que l’ombre delui-même. Je te l’ai dit : je crus qu’on me l’avaitempoisonné. Le docteur Abel, qui a fait des miracles auprès de toi,n’a rien pu quand il s’est agi de lui, et pourtant… Elle s’arrêtacomme si elle eût craint d’en avoir trop dit.

– Et pourtant le docteur a pour Albert latendresse d’un père, acheva Georges avec simplicité.

– Pour vous deux, oui ! dit laduchesse vivement. C’était vrai. Georges demanda :

– Mais pourquoi avoir laissé les chosesaller si longtemps et si loin, ma mère ?

– C’est cette nuit seulement que j’ai eule douloureux secret d’Albert, repartit Angèle. Auparavant, je m’endoutais, mais cette nuit, il m’a dit : « C’estaujourd’hui le contrat, n’est-ce pas ? Je sens qu’ils sontlà-bas à signer ma mort. » Et il a ajouté : « Quandje suis entré dans la chambre de Georges, ce soir, j’avais sur moiun couteau… »

– Oh ! fit Georges avec horreur.Angèle se couvrit le visage à deux mains.

– J’ai eu tort de dire cela,balbutia-t-elle ; c’était pour lui, le couteau… je le crois,j’en suis sûre !

– Pauvre, pauvre frère ! s’écriaGeorges, dont les larmes jaillirent. Vous avez eu raison de parler,madame : cela me permet de sonder jusqu’au fond sa torture…et, au lieu de me frapper, il a été bon pour moi, affectueux,tendre comme toujours.

Il regarda tout à coupMme de Clare en face.

– Je donnerais ma vie pour moins quecela, dit-il presque gaiement.

Puis, voyant l’effroi qui naissait dans lesyeux de sa mère :

– Non, non, reprit-il, c’est mal parler.Je n’ai pas voulu vous causer un chagrin…

– Ce serait le premier ! s’écriaAngèle dans un élan de sincère tendresse. Jure-moi…

– Ah ! de bon cœur !interrompit Georges. Seulement, mon embarras est cruel. Pendant quevous me prenez pour un héros, j’ai presque des remords. Il faut quevous sachiez cela : avant qu’il fût question du mariage…

La duchesse l’interrompit à son tour et ce futune explosion :

– Est-ce que tu aimerais une autrefemme ? demanda-t-elle. Georges fronça le sourcil et répondità voix basse :

– Si cela était, madame, je tâcheraisd’arracher cet amour de mon cœur. Je ne sais pas si je suis un deClare, mais sur ma foi, je suis certain d’être un galant homme, etje ne me servirais pas de mon dévouement, envers Albert et vous,comme d’un prétexte pour retirer ma parole à la chère, à la nobleenfant qui avait eu confiance en moi. J’ai mal agi en parlant devous donner ma vie : on ne dit pas ces choses-là ; on neles fait pas non plus à cause du deuil qu’elles laissent aprèselles ; mais rien au monde ne peut m’empêcher, ma mère, devous donner mon bonheur !

Cela fut dit simplement et il effleura d’unbaiser les doigts d’Angèle, qui peut-être ne comprenait pas tout cequ’il y avait d’exquise chevalerie dans ses paroles.

En ce moment on entendit le bruit discretd’une voiture roulant sur le sable de l’allée.

– Voici Albert ! dit la duchesse, etj’ai encore tant de choses à te dire ! Certes, si elle n’avaitpas compris, le temps était passé de faire effort pour deviner lacharade.

Albert était là ! Il n’y avait plusqu’Albert !

– C’est bien convenu, reprit-elle avecprécipitation, tu te retires, mon Georges bien-aimé, tu renonces àelle, tu fais un miracle en rappelant ton frère à la vie, mais… lesparoles ne me viennent pas… Comment te dire cela ? tagénérosité ne peut pas faire que le pauvre enfant soit aimé…

Elle regarda Georges avec des yeux quiachevaient son inquiète prière.

Georges, lui, comprenait tout de suite, dèsqu’on s’adressait à son cœur.

Il garda un instant le silence, puis il pensatout haut :

– Peut-être. C’est un pauvre bon petitcœur que Clotilde. Je ferai ce que je pourrai.

– C’est que, dit encore Angèle, il nefaudrait pas qu’il se doutât…

– Bien entendu ! dit Georges avec untriste sourire, je vous prie de vous en fier à moi, madame, jetâcherai d’y mettre quelque adresse… Et qui sait si mon frère ne vapas condamner mon infidélité ?

Une petite porte située à gauche de l’alcôves’ouvrit et Albert parut. Il était si pâle queMme de Clare ne put retenir un cri dedétresse.

Georges s’était levé.

À sa vue, Albert recula comme s’il eût reçu unchoc.

– Tu ne seras pas jaloux de moi, jepense, dit-il amèrement quand je t’aurai avoué que je viens del’hôtel Fitz-Roy : je voulais voir Clotilde une fois encore.Tu devines pourquoi ? Je parie que notre mère t’aura confesséma misérable manie. Fais bien attention à ceci : tout ce queje te demande c’est de ne pas m’insulter de ta pitié. Il se laissachoir sur un fauteuil auprès de la porte.

– N’est-il pas trop tard ? sedemandait la malheureuse mère. La mort le tient déjà.

Georges alla vers son frère, la maintendue.

– Reste où tu es, lui dit Albert durementne t’approche pas de moi.

Puis il reprit :

– J’ai été bon, je ne le suis plus, jesouffre trop. Pourquoi ferais-je encore semblant d’aimer ceux queje hais et par qui je meurs !

Après avoir cherché péniblement son haleine,Albert reprit :

– Pardon, ma mère, si je vous cause unchagrin, mais il faut que je vous parle !

Il se tourna vers Georges et fixa sur lui sonregard farouche en disant :

– Toi, monsieur le duc, tu as le beaurôle, ici comme partout, ici comme toujours. J’ai cru un instantqu’on me donnait ce titre pour détourner sur moi certains dangersqui te menaçaient… je ne sais pas lesquels… Tout est louche etambigu dans cette maison, où j’ai été si malheureux en rendantnotre mère si misérable.

– Toi ! mon enfant chéri !s’écria Angèle.

– Oui, vous m’avez aimé profondément,madame, ah ! vous m’avez bien trop aimé, et vous allez me direque j’étais votre bonheur… alors votre bonheur est mort… dites-luiadieu, croyez-moi.

Il chercha encore son souffle pendantqu’Angèle éclatait en sanglots, puis il reprit en s’adressant àGeorges :

– Mon frère, je suis aussi faibled’esprit que de corps. J’ai menti : je ne peux pas vous haïr,ce serait trop horrible… Vous allez peut-être me donner le mot del’énigme. Quelque chose de singulier se passe à l’hôtel Fitz-Roy,ce matin. Je ne suis pas comme vous, moi ; il m’est défendud’entrer, je fais mes visites de bien loin, dans la rue. Il y aderrière la prison un endroit d’où l’on aperçoit les croisées deClotilde, et je regarde par la portière, pendant que le cocherricane en se moquant de moi. Aujourd’hui pourtant il a gardé sonsérieux : il voyait bien que c’était la dernière fois…

– Albert ! supplia Angèle : neparle pas ainsi !

– Je ne sais pas du tout ce qui se passechez les Jaffret, dit Georges, j’ai quitté hier l’hôtel auxenvirons de minuit…

– Ce matin, reprit Albert, la maison estdéserte. On a vu mademoiselle Clotilde sortir avant le jour.

– Je sais où estMlle de Clare, interrompit Georgesdoucement.

– Ah ! fit Albert.

– Et je vais la rejoindre de ce pas,ajouta Georges. Je dois vous faire savoir, mon frère, que, parsuite d’événements… de difficultés de famille, mon mariage avecMlle de Clare est rompu…

– Rompu ! répéta Albert comme unécho. Angèle le dévorait des yeux. Georges acheva :

– Ce qui me rend ma liberté pour d’autresengagements, pris avant qu’il fût question de cette union. Je suiscontent d’avoir recouvré ma liberté… Au revoir, Albert.

Cette fois, ce dernier lui tendit la main. Unenuance rosée venait de monter à sa joue.

– Si vous aviez quelque différend avec lafamille de Mlle de Clare, dit-il pourtant,vous me pardonneriez de n’être point de votre côté. Je vous enpréviens, mon frère. Je suis content aussi ; mais si vous avezmal agi en cette affaire, Mlle de Clare auraen moi un défenseur.

Il se ranimait à vue d’œil.

Georges lui secoua la main en souriant et vintprendre congé de sa mère, qui lui dit :

– Il semble que la vie revienne en lui.Que Dieu te récompense, mon fils et mon sauveur ! Achève bience que tu as si bien commencé.

Elle lui donna un baiser, un bon baiser quiétait encore pour Albert.

Georges sourit.

Il y a des gens (il n’y en a pas beaucoup) quise dévouent si naturellement et d’un élan si spontané qu’il leurarrive d’englober parfois dans leurs largesses une part du biend’autrui. Sans cet excès, le monde les regarderait volontiers commedes imbéciles ; avec cet excès, ils sont dangereux.

Georges n’était pas encore arrivé au bout del’avenue conduisant à la rue Pigalle que déjà la pensée de Clotilderentrait de force dans son cœur.

Tant qu’il était resté sous le charme de samère, dont la volonté le pénétrait comme une fascination, iln’avait vu que sa propre souffrance à lui, et il était si bienhabitué à se donner tout entier à sa mère !

Mais Clotilde !

Ce fut un cri dans sa conscience.

Ce franc sourire d’enfant, si gai, si tendre,le sourire de celle qui avait consolé autrefois ses jours demalheur, passa tout à coup devant ses yeux.

Il l’avait quittée quelques heures auparavanten lui disant : « Je t’aime », et toutes les paroleséchangées dans cet entretien d’amour lui revenaient comme desreproches.

Elle les avait mendiés, ces mots, elle lesavait conquis en quelque sorte à force d’amour charmant ; ilsétaient à elle, et voilà que lui, Georges, allait reprendre cequ’il avait donné et baigner de larmes ce sourire !

Elle était au rendez-vous déjà peut-être, chezle docteur Abel, elle l’attendait, heureuse, car elle avait sigrande confiance en lui !

Que lui dire ?

Comment lui imposer un devoir qui n’était pasà elle ? De quel droit exiger d’elle un sacrifice que rien nelui commandait ?

Quand Georges arriva rue de Bondy, devant lelogis du Dr Abel Lenoir, tout était confusion dans sa pensée. Il nesavait plus, on pourrait presque dire qu’il ne voulait plus.

– Vous ne verrez pas monsieur ce matin,lui dit le vieux valet du docteur. Il y en a eu des allées et desvenues depuis hier au soir ! M. Pistolet sort d’ici, voussavez, ce gentil garçon qui a un museau de fouine et des yeux defuret : il avait un air… Je m’y connais ! L’anguille estsous la roche.

– Et… demanda Georges, quelqu’un n’estpas venu… pour moi ?

– Je suis bête ! s’écria lebonhomme. Ce quelqu’un-là est une quelqu’une, dites donc !Elle vous attend au salon.

Chapitre 23Chanson d’amour

 

Le vieux valet précéda Georges vers lesalon.

– Quant à ça, dit-il, pour qu’ons’aperçoive de votre bras maintenant, faudrait y mettre uneétiquette comme quoi il n’est pas de chair et d’os. Et dire qu’unhomme comme M. Lenoir s’occupe de ci et de ça, au lieu defaire de la médecine ! Il ne conspire pas contre legouvernement, pour sûr, mais il en vient ici tous les jours, de cesfigures, il en vient du matin jusqu’au soir ! Savoir quelcommerce il fait avec tous ces gens-là ! Vos domestiques ensont, vous savez, du moins, M. Larsonneur etM. Tardenois, deux personnes comme il faut, quant à ça !M. Larsonneur est venu hier soir, devinez pourquoi, pour direque Clément-le-Manchot s’était évadé de la prison de la Force.Qu’est-ce que ça fait à monsieur ?… Mais soyez tranquille,nous ne sommes pourtant pas de la bande Cadet !

Il eut un bon rire content et s’arrêta devantla porte du salon.

Georges n’écoutait guère, comme on peut lecroire.

Il congédia le brave homme en le remerciant etmit la main sur le bouton de la porte.

« Je donnerais un an de ma vie,pensait-il, pour fuir cette entrevue ! Je ne sais pas commentmon cœur est fait : j’avais peur de ne pas l’aimer, etmaintenant, il n’y a qu’elle en moi… je vais me jeter à ses genoux,m’humilier, la supplier ! Elle disait hier soir :« Combien je voudrais aimer Albert !… » je nepourrai pourtant pas me fâcher s’il lui échappe quelque chosecontre ma mère. »

Il poussa la porte et entra comme un baigneurqui prend son eau tout d’un coup.

Une jeune fille se leva en lançant un petitcri caressant.

Elle vint à lui les bras ouverts, souriantecomme la jeunesse avec un rayon du soleil matinal qui jouait dansles belles boucles de ses cheveux.

Ce n’était pas Clotilde.

– Lirette ! balbutia Georges quel’étonnement fit reculer.

Elle avait la fameuse robe de taffetasnoir.

Vous dire comme elle était jolie ne sepeut.

Il en est qui naissent princesses, et ilsemblait que cette petite abandonnée, dont l’enfance et la jeunesseavaient traversé tant de misère, se fût déguisée en fillette de labourgeoisie avec cette soie qui la touchait pour la première fois,mais qui était au-dessous d’elle.

Georges resta tout interdit à la regarder.

Elle n’était pas grande dame, cette Lirette,oh ! non, ni même grande pensionnaire ; il n’y avait enelle rien d’appris ni de convenu ; mais cette chose adorabledont le nom fait sourire maintenant parce queMme Gibou la met dans son thé avec la cannelle, etla moutarde, cette chose noble entre toutes et lamentablementdéshonorée : la distinction, rayonnait autour de sonfront comme une auréole.

Elle avait une douceur si fière et tant debravoure dans sa timidité ! Son regard ingénu brillait de tantde finesse, et tant d’esprit couvait sous ses candeurs !

Et dans les flexibilités de sa taille,épanouie à demi, la grâce abondait si prodigue !

C’était une brunette aux cheveux chatoyants,teintés de fauves reflets ; ses yeux d’un bleu obscurnageaient dans le pur cristal de cette larme qui est la virginité,et la double fleur de ses lèvres, quand elles s’ouvraient poursourire, montrait des perles d’ivoire plein la bouche, ce joyeuxécrin du baiser.

Elle vint à lui, je l’ai dit, vaillante ettoute préparée à oser, maintenant qu’elle étaitMlle de Clare ; mais elle s’arrêta,étonnée de trembler bien plus fort qu’au temps où elle apportaitson petit bouquet de violettes.

Lui, Georges, notre pauvre paladin enfant,frappé de la voir si merveilleusement belle, défendait son cœurhéroïquement. Il savait bien qu’il aimait, il ne se doutait pasqu’il aimait, à la folie. La passion entrait en lui comme un fluxet le domptait.

Ils restèrent tous les deux immobiles etmuets.

Et Georges dit, après un long silence, avecdes larmes dans la voix.

– Je venais chercher Clotilde, mafiancée.

Ne souriez pas ! Ce mot était grand commecelui du chevalier d’Assas. Et encore, autour de la poitrine duchevalier d’Assas, il n’y avait que des pointes debaïonnettes !

Lirette répondit de sa voix qui pénétrait lecœur comme une harmonie :

– C’est moi qui suis Clotilde, laClotilde de Clément. Vous m’avez donné de votre pain au bord de lafosse où dormait mon père. Nous sommes fiancés depuis cejour-là.

Et ils pleurèrent tous deux.

Les scènes d’amour ne sont pas ainsi, je lesais bien. Je dis ce qui était. Il y avait là-dedans plus d’amourardent, naïf, exquis, plus de flamme et plus de frissons que danstoutes les scènes du monde.

Ah ! ce n’était pas une scène. Les scènesne sont que de pâles traductions.

Mais Georges luttait, parce qu’il ne voulaitpas être heureux. Il dit, comme si toutes ces choses ne devaientpas être de l’hébreu pour la jeune fille.

– J’ai promis de céder Clotilde à monfrère Albert qui se meurt, mais je lui avais promis à elle aussi del’aimer et je ne profiterai pas de son malheur. Je vivrai, jemourrai seul, je le jure.

L’hébreu ? Elles le comprennent. Lespleurs de Lirette souriaient.

– Si vous ne voulez pas de moi,répondit-elle, moi aussi, je vivrai, je mourrai seule, car pourmoi, sur la terre, il n’y a que vous. Je vivrai en vous, je mourraipour vous.

Il écoutait, vibrant dans tout son être.C’était l’amour enchanté des contes du premier âge. Quand il voulutfuir, il n’était plus temps. Elle avait dit :

– Moi aussi, je l’aime… Quand elle étaitau-dessus de moi, elle a été bonne pour moi, je veux bien être sasœur. Si elle est condamnée à souffrir, pourquoi ne serions-nouspas deux à la consoler vous et moi ?

Georges se laissa aller sur le divan. Sa têtetournait comme dans l’ivresse. Lirette se mit sur un tabouret à sespieds.

Et leurs regards qui s’attiraient seplongèrent l’un en l’autre.

Georges n’osait parler. Lirette disait commeen rêve :

– Je suis née ce jour-là. Je m’ensouviens, de ce jour, comme s’il était tout seul dans mon passé.Petite que j’étais, je vous aimais comme je vous aime à présent etcomme je vous aimerai toujours. Quand on nous sépara, mon cœur s’enalla avec vous. Ce qui restait de moi vous cherchait. Pourmoi ; vivre, c’était cela : penser à vous…

– Moi, balbutia Georges, je ne peux past’aimer ! Oh ! non, ce serait lâche d’être si heureux, siheureux !… Pense donc ! puisque je vais dire àClotilde : « Tu es condamnée ! » il faut aumoins que j’ajoute : « Je serai condamné commetoi ! »

– C’est moi qui suis Clotilde, dit pourla seconde fois Lirette.

Et elle ajouta :

– C’est moi qui vous aime !

Puis sans lui laisser le temps de répondre,elle reprit :

– Je vous voyais grand dans ces choses del’enfance. Notre rencontre au cimetière était pour moi comme unpoème énorme et qui durait longtemps, longtemps. Cette part devotre déjeuner, c’était un grand bienfait qui me sauvait la vie. Etje crois bien encore qu’il en fut ainsi. Je ne grelottai plus quandvous fûtes auprès de moi… Mais par exemple, c’est vous qui me fîtesoublier la prière…

– Ah ! murmura Georges, c’estvrai ! La prière… Mais que m’importe cela,maintenant !

– Ce n’était plus en latin, reprit encoreLirette, que je voulais parler à Dieu, il me fallait lui dire deschoses que je pusse comprendre. Quand je m’enfuis de chez lemarbrier, je croyais vous trouver encore au cimetière. Je cherchaibien longtemps, et comme je pleurais !… Le soir, dans labaraque du pauvre homme qui me recueillit, au lieu de monOremus je dis en joignant mes petites mains :« Clément, Clément, je veux Clément, mon Dieu ! qu’ilsoit bien heureux et bien joyeux. Délivrez-le de tout mal. Faitesque je le retrouve et que je lui donne aussi quelque jour de monpain… avec toute mon âme ! »

Il écoutait ces paroles qui l’enveloppaientcomme une musique. Sa pensée flottait.

Il la contemplait, à chaque instant plusbelle. Elle triomphait, mais tout bas, et il restait juste assez deses larmes pour diamanter son sourire.

– Est-ce que Dieu, dit-elle, voilant lessonorités de sa voix sous des douceurs infinies, n’exauce pastoujours la prière des petits enfants ? Vous m’aimerez,Georges, vous approcherez votre cœur de mes lèvres comme Clémentfit autrefois de son pain. J’attendrai… j’attends… Ah ! tuvois bien que tu m’aimes !

Ceci fut un cri d’extase.

La tête de Georges s’était penchée sur sapoitrine, attirée par l’appel mystérieux. Ce n’était pas Lirettequi avait été chercher son baiser. Leurs bouches s’étaientrencontrées en un long soupir de bonheur…

Elle était reine, et Georges, vaincu, écoutaitsa loi en s’enivrant des parfums de son souffle, tout imprégné dela fraîcheur qui brûle.

– Il y a des gens, disait Lirette d’unbeau petit air sage, qui pensent pour nous et qui ont rédigé nosactions. La journée d’aujourd’hui verra la fin d’une lutte étrangeet peut-être sanglante. Celui chez qui nous sommes ici, le Dr AbelLenoir, travaille pour nous. C’est par son ordre que je suishabillée en demoiselle, et c’est par sa volonté que nous avons étéréunis. J’ai retrouvé les paroles de la prière : à l’heurequ’il est, on a dû fouiller jusqu’au fond de la cachette…Connais-tu M. Pistolet ?

– Oui, répondit Georges ensouriant : c’est un des hommes du docteur.

– As-tu confiance dans ledocteur ?

– Bien plus qu’en moi-même.

– Alors, viens avec moi, je vais te menerprès de celle que tu appelles Clotilde…

– Clotilde ! s’écria Georges :au fait, pourquoi n’est-elle pas venue ? Oùest-elle ?

– Chez moi.

– Chez toi ?Mlle de Clare !

– C’est moi qui suisMlle de Clare, prononça Lirette en seredressant.

Puis elle ajouta :

– La pauvre maison d’Échalot n’est pas,en effet, une retraite convenable pour la fiancée de ton frère.Nous allons la conduire à l’hôtel de Souzay.

– Nous… répéta Georges.

– Ne faut-il pas bien, répliqua Lirette,que tu me mènes à ta mère ?

Et, comme Georges hésitait, elleacheva :

– Quand nous arriverons à l’hôtel deSouzay, Mme la duchesse aura les papiers de samaison avec l’acte qui me donne droit au nom que nous porteronstous les deux, mon beau cousin de Clare.

Chapitre 24La route de la rivière

 

Les choses ne devaient point se passer tout àfait selon le programme ainsi réglé par mademoiselle Lirette.

Échalot avait coutume de trouver son déjeunerservi à son réveil : une soupe où vous auriez péché desoignons quand même le dernier oignon eût disparu de l’univers.

Mais aujourd’hui, en l’absence de Lirette,personne ne s’était occupé de la soupe.

Échalot, fidèle au poste confié, avait luttélongtemps contre son appétit, mais enfin, cédant à la fringale, ils’était éloigné, comme il le dit plus tard, « un tout petitmoment » pour s’offrir une choucroute-saucisse de dix sous, àla Renaissance-de-Ramponneau dans l’avenue.

C’est la renommée. Échalot était un grandestomac, que les excès de bonne chère n’avaient pas blasé. Ilaimait la choucroute. Il en demanda une seconde, puis une troisièmeet, malgré toute la diligence qu’il mit à engloutir cette tripleprovende, quand il revint à la baraque, la chambrette de sa filled’adoption était vide.

En son absence, Clotilde avait ouvert lesyeux.

La fièvre la tenait.

Stupéfaite à la vue des objets quil’entouraient et qu’elle ne connaissait point, elle se regardaelle-même, couchée qu’elle était, tout habillée sur ce petit lit.Un vague souvenir lui revint, mais quand elle voulut ledébrouiller, un chaos plus inextricable se fit en elle.

Rien ne s’éclaira dans sa pensée. Au contrairece fut une nuit soudaine et complète, au fond de laquelle était ledésespoir.

Elle se leva ; elle sortit de la maisonroulante sans même regarder autour d’elle. Il y avait du mondemaintenant sur la place, et la population de la foire remarquacette fille pâle qui marchait droit et posément comme si elle eûtété sûre de son chemin.

Son chemin ?

Avait-elle un chemin ?

On dit qu’à ces heures funestes le choix duhasard est presque toujours une malédiction.

Elle prit le premier chemin venu.

C’est une longue route que celle qui mène à laSeine en suivant tout droit l’avenue de Clichy, puis le chemin deSaint-Ouen. Clotilde, dans des circonstances ordinaires, aurait eude la peine peut-être à la parcourir à pied.

Aujourd’hui, elle alla, portant sa fièvre,elle alla, marchant avec peine et lenteur, mais ne s’arrêtantjamais.

Elle alla pendant des heures et desheures.

Elle ne voyait rien de ce qui était sur laroute. Son découragement l’entourait comme un mur de ténèbres.

À une grande lieue de la place Clichy, devantla grille de ce château où le roi Louis XVIII philosophait l’amitiéégrillarde avec Mme du Cayla, le chemin tourne àdroite.

Clotilde ne savait pas qu’en prenant par leschamps, elle arriverait plus vite à la rivière, mais elle prit parles champs, quoique nulle route n’y fût encore tracée.

Ceux qui la rencontraient ne devinaient pointsa fatigue. Son pas était ferme quoique lent. Elle portait la têtehaute. Sa figure morne ne disait rien. Elle était belle comme lesstatues.

Au bas du parc, la Seine coulait dans lacampagne blanche de givre.

L’été, l’île de Saint-Ouen, long bouquet etverdure (la guerre n’avait pas encore coupé les magnifiquespeupliers) est un des rendez-vous les plus chers à la joiepopulaire, on y danse abondamment, on y chante à tue-tête, on yaime, mais autrement qu’au château du Cayla ; tous lesplaisirs de la vie parisienne sont réunis dans ces jardins del’Armide sans façon.

L’hiver, c’est une solitude.

Clotilde descendit jusqu’à la berge déserte etglacée. Elle ne sentait pas le froid. Elle s’assit par terre aubord de l’eau et appuya sa tête contre ses genoux relevés.

Il y avait un bateau, un seul, et dans lebateau, un pauvre homme qui pêchait pour apporter le pain du soir àses enfants.

Les gens de la rivière connaissent bien cetteposture des désespérées. L’homme du bateau cria :

– Ma pauvre belle, il fait trop froid,rentrez chez vous.

Clotilde ne l’entendit pas.

Et peut-être qu’elle ne pensait pas encore àmourir.

Cela lui vint tout d’un coup. Elle regardal’eau et son front s’éclaira. L’idée de refuge naissait. Elle seleva. L’homme du bateau cria encore :

– Vous savez, l’enfant, je vas êtreobligé de démarrer pour vous repêcher et les petits pleurent aprèsleur soupe.

Elle s’arrêta. Entendit-elle ? Mon Dieunon.

Seulement, sa main qui étreignait son cœuravait rencontré les papiers de l’hôtel Fitz-Roy.

– Ce n’est pas à moi, dit-elle ;avant de m’en aller, je dois rendre cela.

Et elle tourna le dos à la rivière, remontantle champ comme elle l’avait descendu, lentement, la tête droite,semblable à une statue qui marche.

Et la longue route fut reprise en senscontraire sans hâte ni fatigue. Des heures encore passèrent.

Le jour s’en allait baissant, quand Clotildeatteignit de nouveau la place Clichy, pleine de bruit et de foule.Les saltimbanques annonçaient leur dernière représentation.

Il n’y avait qu’une baraque abandonnée,c’était celle d’Échalot.

Clotilde ne vit rien de tout cela. Elle tournavers le boulevard sans regarder ni à droite ni à gauche et monta ducôté du cimetière.

Elle savait où elle allait.

Le boulevard fut suivi par elle jusqu’àl’angle de la rue Pigalle qu’elle tourna pour la descendre jusqu’àla hauteur de l’hôtel de Souzay.

Là, elle s’arrêta.

Contre l’habitude constante, la porte cochèredu logis de Mme la duchesse de Clare était ouverte.

Clotilde n’entra point.

Elle s’assit sur la borne où nous vîmesLirette pour la première fois, et quiconque l’eût regardée en cemoment aurait vu le terrible effort qu’elle tentait pour éclairersa pensée.

– C’est ici, murmura-t-elle.

Sa main chercha son cœur et froissa lespapiers qui étaient sous sa robe. Elle dit encore :

– Ce n’est pas à moi… Ce n’est pas àmoi !

Puis, en se levant tout d’une pièce :

– Clément ! mon ami chéri !C’est le nom, c’est la fortune de Clément ! Le bonheur luiviendra par moi…

En prononçant ce nom, sa voix était doucecomme un chant.

Elle franchit le seuil et suivit la longueavenue bordée d’arbres. Sur son passage quelqu’un se cacha entrel’un des troncs et le mur. C’était peine perdue ; ne se fût-onpoint caché, Clotilde n’aurait rien vu.

Un instant, elle fit halte au-devant de lamaison qui semblait déserte.

Mais le jardin ne l’était pas.

L’arrivée de Clotilde y produisit unmouvement, et plusieurs ombres glissèrent derrière les massifs delilas défeuillés.

– Ils sont là tous les deux, dit-elle, enregardant la maison ; celui que j’aime, celle que je hais.

Quoique l’obscurité fût à peu près complète(il pouvait être six heures du soir), aucune lumière ne brillait àla façade de l’hôtel qui regardait la rue.

Rien n’était éclairé non plus aurez-de-chaussée, soit dans les cuisines, soit à l’office.

Une autre que Clotilde aurait remarqué sansdoute la physionomie singulière que ces ténèbres et cette solitudeprêtaient à la maison.

Elle n’avait garde de remarquer quoi que cefût, et des symptômes beaucoup plus apparents lui auraient échappéde même.

Elle entra par la grande porte du milieu, ettraversant le vestibule où il n’y avait personne, elle montal’escalier principal.

Au premier étage, elle trouva une porteentrebâillée qu’elle poussa.

C’était une chambre assez vaste, meublée avecun luxe délicat : une chambre de femme.

La premier mouvement de Clotilde fut dereculer, car une lueur instinctive se faisait dans la nuit de sonintelligence : elle sentait là son ennemie, la mère de celuiqu’elle aimait tant, celle qui par trois fois en Bretagne, rue dela Victoire et à l’hôtel Fitz-Roy avait joué la vie du princeGeorges pour sauvegarder un autre fils, un fils adoré,celui-là.

– Mauvaise mère ! dit-elle.

Mais aux derniers rayons du soir, elle aperçutun prie-Dieu auprès de la fenêtre, à la tête du lit. Elle s’enapprocha et s’y agenouilla.

Puis, à peine prosternée, comme si un ressortse fût détendu au-dedans d’elle, tout à coup, elle s’affaissa sansmême pousser un cri.

Elle ne souffrait plus.

Si la crise qui terrassait ainsi la pauvreClotilde au moment où elle venait accomplir son dernier devoir eûttardé une minute encore, elle aurait entendu son nom prononcé dansla chambre voisine au milieu d’une discussion soudainementélevée.

Son nom et le nom de celui qu’elle aimait.

Mais, avant d’entamer le récit des événementsétranges qui eurent lieu cette nuit à l’hôtel de Souzay, si calme,d’ordinaire, dans sa tristesse, nous reviendrons un instant sur nospas, résumant en peu de mots l’histoire de la journée, nécessaire àl’intelligence du dernier acte de notre drame.

Le Dr Abel Lenoir, lors de sa visitequotidienne, avait trouvé Albert sensiblement mieux et la duchesseà demi folle de joie.

Nous savons que le docteur était autre chosequ’un médecin dans la maison de Mme de Clare.On lui eût laissé croire volontiers, néanmoins que ce miraculeuxrésultat était dû à ses bons soins, s’il n’avait exigé uneexplication.

En la lui donnant, Angèle appuya surtout surce fait que Georges était un heureux martyr. Son sacrificeressemblait à une délivrance.

Ce fut chez Mme de Clareque Pistolet vint trouver le docteur après son expédition à l’hôtelFitz-Roy.

Pistolet s’était mis en campagne en quittantLirette, ce matin. Toute la nuit précédente, le docteur avait euses gens à lui autour de la maison Jaffret, non seulement pouréclairer autant que possible les faits et gestes de la bande, maissurtout pour veiller à la sûreté du prince Georges en cas debesoin.

Pistolet était le chef de cette policeparticulière.

Il venait au rapport.

Son résumé clair et court donna d’abord laphysionomie à peu près exacte de ce qui s’était passé après lasoirée des fiançailles.

Les maîtres ne s’étaient pas couchés, on avaitvu le « fantôme » pénétrer dans le jardin par le mur deplanches, on avait surpris la sortie de mademoiselle Clotilde avantle jour.

Mais l’important se trouvait dans la récoltepersonnelle de Pistolet, qui était arrivé, rue Culture, au momentmême où le déménagement de l’hôtel s’opérait. Les agents avaient vucommencer ce déménagement.

Les Jaffret semblaient, en vérité, quitterleur demeure sans espoir de retour.

Et certes, c’était là une idée bizarre, lelendemain de la signature d’un contrat, à la veille d’une noce.

Le mot de l’énigme semblait être dans le faitde la visite du fantôme dont le récit ne sembla causer aucunesurprise au Dr Abel Lenoir, lequel dit seulement :

– Je savais que mon voisin Mora n’avaitpas couché cette nuit chez lui, rue de Bondy.

Cependant, le mot de l’énigme pouvait êtreaussi dans l’histoire de la onzième dalle deux fois soulevée.

Le docteur était au fait par avance de tout cequi concernait le vieux Morand Stuart et son Oremus.

Il écouta cette partie du rapport de Pistoletavec une extrême attention.

– Du moment que Mora avait entendu laconversation d’Échalot et de Lirette, acheva Pistolet, vous devinezque je n’espérais plus beaucoup trouver les papiers sous la dalle.Néanmoins, pour ne rien négliger, j’ai pénétré dans la cour del’hôtel, j’ai compté les pierres, j’ai soulevé la onzième…

– Eh bien ? fit le docteur.

– Il y avait une cachette, une très bellecachette ; mais elle était vide.

– As-tu interrogé le concierge ?

– Naturellement. Il n’a rien vu, pas mêmenos agents, et de ce que peuvent être devenus les maîtres del’hôtel il ne sait rien.

Le docteur réfléchit un instant, puis ildit :

– Mora les a prévenus. Ils sont cachésquelque part dans Paris. C’est la crise. Ils ont leur proie, ilsdoivent chercher déjà les moyens d’escompter leur victoire. Metssur pied tout ce que nous avons d’hommes. Tu entends bien,tout ! Prends Tardenois, Larsonneur, prends jusqu’à mon vieuxvalet Guillaume, et fais une battue à fond. Il nous faut ces actes,je les veux !

Chapitre 25Ville gagnée

 

Pistolet s’était dirigé vers la porte, mais ilrevint. Il avait oublié de mentionner la scène sauvage de la rueVieille-du-Temple : l’assassinat de Clément-le-Manchot parCadet-l’Amour.

– Ce malheureux peut-il nousservir ? demanda le docteur.

– Je ne l’ai pas revu depuis cette nuit,répondit Pistolet ; mais s’il doit s’en relever jamais, il nebougera de plus d’un mois, j’en réponds !

– Va donc et mène rondement lachasse ! tu cours après ta fortune. Pistolet sortit.

Il emmena Tardenois, Larsonneur et les autresvalets.

Voilà pourquoi nous avons vu Clotilde entrerdans la maison sans trouver à qui parler.

L’office était vide et la cuisine aussi, parceque Mme Meyer (de Prusse) avait pris campos aprèsavoir donné vacances aux servantes.

Pourquoi ? Comment ? Il faut bienenfin le dire : parce que l’ennemi était dans la maisonmême.

Non pas les compatriotes deMme Meyer, mais la bande Cadet.

En plein jour, dans Paris tranquille, aumilieu d’un quartier populeux, à l’insu des passants de la rue etdes voisins habitant les demeures d’alentour, une maison avait étéprise d’assaut et restait au pouvoir de l’envahisseur.

Il faut raconter en détail cet événement quisemble au premier aspect invraisemblable comme une féerie et quis’accomplit le plus simplement du monde, prélude d’événements plusextraordinaires encore.

Il pouvait être dix heures du matin quandPistolet, sur l’ordre du Dr Lenoir, emmena Tardenois, Larsonneur etles autres pour les lancer sur la piste des Habits Noirs.

Une heure après, arrivèrent Georges etLirette, qui n’avaient plus trouvé Clotilde dans la baraqued’Échalot.

Pour la première fois depuis bien des années,il y eut dans la maison d’Angèle une scène de bonheur, une scène defamille.

On n’avait encore, en somme, aucune raison des’inquiéter pour Clotilde, et Lirette apportait en entrant ici detels motifs d’espoir qu’on la reçut comme une providence.

Elle était le salut d’Albert puisqu’ellebrisait le lien qui attachait Georges à Clotilde ; elle étaitaussi la promesse d’une ère nouvelle au point de vue de la fortuneet de la sécurité légale, puisque, vivant témoignage, elle pouvaitcertifier l’existence des actes qui constataient l’état civil de laduchesse et de son fils.

C’était une autre existence qui commençait.Angèle, ramenée au bien par l’espoir, ne voulait plus nisubterfuges ni ambages ; elle aimait ses deux fils, ellechérissait déjà cette ravissante créature qui allait être sa fille,elle attendait l’autre… Ah ! celle-là, comme elle allaitl’adorer ! La femme d’Albert !

Celui-ci dormait, visité par de beauxrêves.

Le docteur venait de sortir, en annonçantqu’il reviendrait.

Vers deux heures après midi, Rose Lequiel, lafemme de chambre, faisant le service de Tardenois absent, ouvrit laporte d’une pièce, voisine de la chambre à coucher d’Angèle, et oùcelle-ci se tenait avec Lirette et Georges.

Rose Lequiel annonça Mme lacomtesse Marguerite de Clare et M. le comte de Comayrol.

Il y avait des années que Marguerite et Angèlene s’étaient vues. Rivales de beauté autrefois, elles n’avaientjamais éprouvé l’une pour l’autre une bien vive sympathie. Angèlefut étonnée. Elle ne connaissait pas M. de Comayrol.

– Faites entrer au salon, dit-elle. MaisMarguerite était déjà sur le seuil.

– Sans cérémonie, n’est-ce pas, dit-elle,tout à fait ? Entrez, comte. Ma bonne et chère cousine nousexcusera.

Angèle s’était levée.

Mme la comtesse vint à elled’un pas délibéré en ajoutant :

– Vous voyez, nous sommes en costume devoyage… Bonjour, prince… Chère duchesse, Georges nous a faitconnaître hier l’aimable intention que vous aviez eue de venir àl’hôtel Fitz-Roy pour signer au contrat.

– En effet, je le voulais, dit Angèle,qui pensa tout d’un coup à Albert.

Pour maintenir le projet de mariage enchangeant d’épouseur, il fallait gagner les bonnes grâces deMarguerite.

Elle tendit sa main la première.

Marguerite la secoua cordialement. Vouseussiez dit en vérité les deux meilleures amies du monde.

Marguerite reprit :

– C’est vous qui nous teniez rigueur,cousine. Nous avons considéré cette bonne parole comme un premierpas, et vous voyez notre empressement à risquer le second. Malgréles très grosses affaires qui sont tombées sur nous aujourd’hui,j’ai dit à la famille : « Je ne partirai pas sans voirAngèle… » Permettez-moi de vous présenter M. le comte deComayrol, un des témoins de notre Clotilde.

M. le comte de Comayrol salua. Il étaitbotté et harnaché comme pour faire le tour d’Europe. On s’assit.Lirette se tenait à l’écart, effrayée sans savoir pourquoi. Georgesn’essayait même pas de dissimuler son malaise. Était-ce l’heure del’explication ?

Mais toute cette glace fut brisée du premiercoup. Marguerite rapprocha son fauteuil de celui d’Angèle.

– Il y a quelque petite chose, luidit-elle à voix basse, et vous vous en doutez bien. Vous aviezdonné pouvoir à maître Souëf, et certes, nous n’en demandions pasdavantage ; mais ce contrat est provisoire dans l’idée demaître Souëf lui-même, et le mariage n’ira pas tout seul. Est-ceque vous ne causeriez pas volontiers un instant en tête à tête avecmoi, ma belle cousine ?

– Très volontiers, au contraire, réponditAngèle vivement, j’ai moi-même à vous parler d’une certainecirconstance…

– J’en étais sûre ! s’écriaMarguerite en riant bonnement. Comme on a tort de ne pas se voir ets’entendre !… Georges, mon cher enfant, pardonnez-moi si jedispose de vous, il faut que vous emmeniez M. de Comayrolpendant dix minutes, ainsi que cette charmante demoiselle… Elle estde la famille ?

Lirette s’était levée. Ce fut elle quirépondit :

– Oui, madame, je suis de la famille.

Son regard heurta celui de Marguerite, quisourit, puis tourna la tête.

– Georges, dit Angèle, vous mènerezM. le comte au salon.

– Non, oh ! non, fit Marguerite dontle sourire prit une singulière expression ; au salon, il y adéjà quelqu’un.

– Quelqu’un ! répéta la duchesseétonnée ; qui donc ? Au lieu de répondre !Marguerite demanda :

– Est-ce que le petit salon ne donne passur le jardin ?

– Si fait, mais…

– Vous ne comprenez rien à tout cela,n’est-ce pas ? interrompit la comtesse en lui adressant unsigne d’intelligence. Faites comme si vous compreniez, vous allezavoir le mot de l’énigme… Allez, Georges, au petit salon… Voussaurez tout et vous me remercierez.

M. de Comayrol offrit galamment sonbras à Lirette.

Sur un coup d’œil d’Angèle, Georges lesaccompagna.

Tout le monde souriait encore, mais autour dela situation, il y avait déjà une mortelle inquiétude.

Aussitôt que la porte fut refermée, laphysionomie de Marguerite changea.

– Maintenant, dit-elle, mademoiselleTupinier, à bas les masques, s’il vous plaît ! Nous ne pouvonspas nous souffrir, vous et moi, parce que nous sommes du mêmemétier et que nous nous faisons concurrence…

– Madame !… voulut interrompre laduchesse, plus stupéfaite encore qu’indignée.

– Mais, en définitive, poursuivitMarguerite, il n’y a pas entre nous une de ces haines implacablesqui font courir comme un fourmillement l’envie d’étrangler jusqu’aubout des doigts. Moi, je suis assez bonne fille, au fond, jouonsdonc cartes sur table. Je suis une voleuse, ma cousine, commandantà des voleurs.

– Oh !… fit Angèle, qui essaya de selever.

– Et vous le saviez très bien, continuaMarguerite, ce qui ne vous a pas empêchée d’envoyer votre fils àl’hôtel de Fitz-Roy avec de beaux bouquets, ma foi, pour demanderla main de notre pupille. Je suis de la bande Cadet ouplutôt : Je suis la bande Cadet ! Vous le saviezsi parfaitement que vous aviez fondé la bande Abel Lenoir pour nouscombattre. C’est un homme de talent que ce docteur, mais son idéen’a pas le sens commun. Au XIXe siècle, ma chère, leplus naïf des commissaires de police vaut tous les francs-juges del’univers. Ce n’est pas à cause de vous que nous jouons notreva-tout aujourd’hui, avant de quitter Paris et peut-être la France,c’est parce qu’on nous a avertis, cette nuit, que le commissaire depolice allait se mêler de nos affaires. Rien que pour cela.

Elle s’arrêta. Son regard couvrait Angèle, quis’était remise et qui réfléchissait.

Il y avait autour de cette scène, entamée sibizarrement, un silence plein de repos. Le soleil d’hiver, quiallait baissant, dessinait sur le tapis en deux larges raieslumineuses les broderies de la mousseline qui recouvrait les glacesdes croisées. On n’entendait rien, sinon ce murmure lointain deParis, si rassurant et si doux à l’oreille, quoi qu’on dise.

Comment craindre les choses de la forêt deBondy quand on entend ce beau Paris causer, rouler carrosse etrire ?…

– Je sais à quoi vous pensez, madame laduchesse, reprit Marguerite, car ce nom de Tupinier ne doit pasvous plaire, et je veux revenir à mes habitudes de bonne compagniequi sont chez moi une seconde… ou une troisième nature. Ce mot decommissaire de police vous a émoustillée. Celui du quartier demeureà trois portes de chez vous, vous croyez cela… Eh bien, non !il est à l’autre bout du monde. Entre lui et vous, il y amoi : la bande Cadet !

Angèle garda le silence. Marguerite repritencore.

– Et je vous prie de remarquer combiennos bandits sont sages. Ils emplissent votre maison, et vousn’entendez aucun bruit…

– Ils emplissent ma maison ! répétala duchesse sans savoir qu’elle parlait.

– Toute la partie de votre maison quiregarde l’avenue, oui, expliqua complaisamment Marguerite, et celas’est fait tout seul, aussitôt après le départ du Dr Lenoir. Vousaviez pris soin vous-même d’éloigner vos valets. Restaient bien vosservantes, mais Mlle Rose Lequiel est venue luidire « de votre part » qu’elles pouvaient prendre lapermission de dix heures aujourd’hui.

– Rose ! fit Angèle. De mapart !

– Hélas ! ma chère, elle vous estdévouée comme les nourrices de la comédie, mais elle aquarante-cinq ans, l’âge des passions conservées en boîtes, et nousavons un don Juan du nom de Similor qui ravage ces vieux cœurs dansla perfection… Nous sommes entrés bien tranquillement. Notrequartier général est au salon, et vous comprenez maintenantpourquoi je vous ai priée de n’y point envoyer votre cher fils, cequi eût été dangereux pour lui. Entre vous et la ville lescommunications sont coupées, quoique votre porte cochère là-basreste ouverte, car je veux bien vous dire que cette belle petiteClotilde, la fiancée de votre fils, ne fait pas partie de notreassociation. Elle nous a faussé compagnie ce matin, et j’aiquelques raisons de croire que cette porte ouverte sera pour ellecomme le collet qui prend les alouettes. Nous avons besoin d’elleet nous l’aurons. Du côté du jardin, au contraire, ah ! vousêtes libre comme l’air !…

Elle se leva et vint ouvrir une descroisées.

– Seulement, ajouta-t-elle, c’est unjardin de prison que vous avez là. Il n’y a qu’une seule fenêtrelà-bas, derrière les arbres… Et en vérité, j’y voisquelqu’un !

La duchesse se leva vivement et ouvrit labouche pour appeler à l’aide. Marguerite riait.

– Regardez bien auparavant, dit-elle.

– Jaffret ! murmura Angèle enreculant.

– Le bon Jaffret ! appuya Margueriteavec onction. Et il a apporté ses bouvreuils !

Jaffret donnait, en effet, la becquée à sesfavoris, et, à travers l’espace, sa voix exercée se fit entendre,chantant :

– Huick ! huick !…rrriki ! huick !

– Bonjour, filleule ! dit une autrevoix sous la croisée même. Menons les choses rondement, mamignonne, le chemin de fer n’attend pas, et dehors il fait un froidde loup !

Dans l’allée, Angèle avait reconnuCadet-l’Amour qui se promenait en fumant sa pipe. Elle retombabrisée sur son fauteuil et murmura :

– Madame, que voulez-vous demoi ?

Chapitre 26Choisir !

 

Quand la fenêtre fut refermée, le jour avaitbaissé considérablement dans le boudoir, où Marguerite et Angèleétaient réunies.

Le soleil n’entrait plus, caché qu’il étaitpar les tentures. Le silence continuait de régner au-dedans commeau-dehors.

– Ce que nous voulons de vous ?répéta Marguerite, en reprenant son siège, c’est difficile à dire,ma cousine, et délicat. On m’a choisie pour porter la parole, parceque les femmes, entre elles, ne reculent devant aucune vérité, sidure qu’elle soit ; mais voilà pourtant que j’hésite.

Elle s’arrêta, en effet, et sembla serecueillir.

La duchesse attendait, le cœur serré par uneindicible terreur.

– Madame, reprit Marguerite, qui devenaitgrave malgré elle, vous nous avez trompés, ou du moins, noussoupçonnons que vous avez voulu nous tromper. Vous avez deux fils.Lequel est le préféré, nous l’ignorons. Soit que vous ayez lancé lebâtard pour servir d’égide à son frère légitime… on dit cela parmivos propres serviteurs… Soit que vous ayez voulu, au contraire,profitant de la nuit qui entoure le passé des deux jeunes gens,donner au fils naturel les droits du jeune duc…

– Je vous jure, madame… interrompitAngèle.

Mais Marguerite l’interrompit à son tour etdit avec une sorte de solennité :

– J’ai pitié de vous, ne vous engagezpas, vous pourriez amèrement regretter vos paroles. Je vouspréviens, et c’est un service cela, que vous allez avoir à faire unchoix entre vos deux enfants : un choix… mortel !

La poitrine de la duchesse rendit un grandgémissement.

– Nous ne sommes pas seulement desvoleurs comme je vous l’ai dit, reprit Marguerite, nous sommes desassassins. La maison de Clare, dont nous portons toutes les deux lenom, est cruellement payée pour le savoir. L’homme qui vient devous nommer sa filleule, et qui en a le droit, est ici pour tuer unde vos fils.

Angèle, les yeux horriblement ouverts, lesmains crispées sur les bras de son fauteuil, écoutait comme on faitun épouvantable rêve.

Elle ne croyait pas.

Et pourtant, il fallait croire, car le visagede Marguerite se contractait, tiraillé par un tic douloureux.

Marguerite avait trop présumé de la dureté deson cœur, Marguerite elle-même !

L’horrible et cynique franchise qu’elles’était imposée l’épouvantait.

Elle était à la torture, et sans l’énormité del’enjeu, qui était au bout de la partie engagée, peut-être eût-ellereculé…

Rendons-nous bien compte de lasituation : l’enjeu, ce n’était pas la fortune de Clare.

En suivant la route que tenait Marguerite il yavait loin et beaucoup de détours pour arriver jusqu’à la fortunede Clare qui pouvait, de mille manières, s’échapper en chemin.

L’enjeu, le véritable enjeu, celui qui valaittoute l’angoisse de tous les crimes et encore plus, au gré deMarguerite, c’était le coffre du colonel : cette poignée dechiffons dont l’un criait : « Je représente cinquantemille guinées ! »

Elle savait où il était ce coffret renfermantsoixante ou quatre-vingts millions.

Elle savait qu’au rez-de-chaussée de la maisonhabitée par le Dr Lenoir, rue de Bondy, un homme, jeune ou vieux,qu’importait cela ! veillait tout seul sur ce trésor.

Cet homme en valait cent, c’est vrai, il étaitla quintessence de l’habileté dans le mal, tous ceux qui s’étaientattaqués à lui étaient morts ; mais un coup de couteau bienplanté dans le cœur tue les sorciers comme les naïfs… Et pourrécompenser l’audace de ce coup, il y avait la montagned’or !

Ici, à l’hôtel de Souzay, ce n’était que lacomédie, destinée à endormir la vigilance de cet homme. Lui-même enavait fourni le plan railleur et impossible, et lui-même, c’étaitchose certaine, étant donné son caractère, en surveillaitl’exécution, ici ou là, de loin ou de près, ricanant d’aise enquelque coin comme un dilettante dans sa loge.

Il fallait que la pièce fût jouée sérieusementet furieusement, jusqu’à la lie de son absurde férocité ; ilfallait que la bande Cadet prît sa volée vers la frontière, lesgriffes pleines de sang, pour revenir à bas bruit… etencore !

Savez-vous ce qu’il faisait, le fantôme, àl’heure où ses « bons chéris » essayaient de lui donnerle change à l’hôtel de Souzay ?

Un homme de quarante ans environ, bien nourricomme doit l’être un philanthrope, montait le raide escalier dulogis de Pistolet, rue Vieille-du-Temple. C’était là, nous nous ensouvenons, que Clément-le-Manchot avait trouvé un asile, la nuitprécédente, en sortant des mains de Cadet-l’Amour.

Clément-le-Manchot dormait sur un matelas.

Le docteur Abel était venu le voir dans lajournée. L’influence de son traitement se faisait déjà sentir.

Le philanthrope entra sans éveiller le blesséet resta bien cinq minutes à regarder curieusement l’effroyableétat où Cadet-l’Amour l’avait mis.

Puis il lui secoua le bras doucement.

– Manchot, dit-il, éveille-toi, mongarçon… Comme te voilà fait !

– Qui m’appelle ? gronda lemalheureux.

– Tu ne me reconnais seulement pas !J’étais venu te dire une chose : si tu avais pu te soutenirsur tes jambes, l’occasion était belle. Ce soir Cadet travaille ruePigalle, à l’hôtel de Souzay… mais tu ne vaux plus rien.

– Est-ce vous, monsieur Mora ?demanda Clément, je ne vous vois pas.

– Tu n’es pas capable, mon pauvre gars,dit l’autre, il t’a trop malmené ! je te laisse la goutte,tâche de te rendormir… C’est à la nuit, vers huit heures, queCadet-l’Amour travaillera rue Pigalle… Bonsoir.

Et il partit.

En tâtant auprès de lui, Clément trouva unebouteille d’eau-de-vie.

Le philanthrope était déjà au bas del’escalier.

Revenons à l’hôtel de Souzay.

Nous n’avons pas oublié que le colonel avaitdéfendu qu’on touchât un cheveu de la tête du bâtard, et noussavons que Marguerite avait combiné d’avance le piège qui devaitêtre tendu à la misérable mère.

Elle était femme, sinon mère, elle-même ;elle devinait que tout l’amour de la mère se concentrait sur lefils déshérité, sur le vaincu.

Dans cette épreuve, qui ressemblait de loin aujugement de Salomon, elle était déterminée à frapper celuiqu’Angèle désignerait comme étant le fils légitime, bien certaineainsi de ne se point tromper, puisqu’elle comptait sur le mensongede l’amour.

– Madame, dit-elle, cherchant àressaisir, sinon le calme, du moins la clarté de sa pensée, si vousavez sujet de nous mépriser et de nous craindre comme des criminelsque nous sommes, il nous est permis à nous d’avoir défiance devous. Votre vie n’est pas irréprochable.

– C’est vrai, balbutia Angèle qui éclataen sanglots, c’est vrai, j’ai péché ; mais se peut-il qu’unchâtiment si atroce me soit réservé !

– Nous ne prétendons en aucune façonpunir, répliqua Marguerite, mais bien prendre nos sûretés. Noussavons que les papiers de Clare sont en votre pouvoir…

– Quels papiers ?

– Votre acte de mariage, l’acte denaissance de la fille de Morand Stuart.

– C’est une erreur ! s’écria laduchesse. Vous allez commettre un crime inutile ; je vous jurequ’on vous a trompés !

– Je ne vous en veux pas pour cemensonge, répliqua Marguerite ; à votre place j’agirais commevous.

Ce n’était pas un mensonge ; mais lerenseignement fourni par le fantôme quand il avait désigné l’hôtelde Souzay comme le lieu où les papiers contenus dans la cachettedevaient être retrouvés, n’était pas non plus contraire à lavérité.

Il n’y avait ici qu’une erreur de temps. Lapauvre Clotilde marchait en ce moment sur la route de Saint-Ouenpour apporter précisément les trois pièces désignées à l’hôtel deSouzay, où elle allait arriver dans quelques minutes.

Marguerite avait repris toute sa froideur.Elle continua :

– Raisonnons comme si vous aviez cesactes, nous ne pouvons mutuellement nous tromper. Il y a unhéritier de Clare-Souzay, qui épouse l’unique héritière de l’autrebranche de Clare. Ce couple est notre bien à vous et à nous. On nerefuse pas de vous admettre au partage. Voulez-vous être de labande Cadet, madame la duchesse ? Angèle ne répondit que parun geste d’horreur.

– Vous ne voulez pas ? poursuivitMarguerite, vous avez raison, cela ne détournerait pas de vous lecalice d’amertume. Nous sommes à l’extrémité d’une pente fatale. Sije pouvais vous dire ce que vaut pour nous la partie qui se joueici et qui vous paraît encore plus extravagante que barbare…

Son œil lança ce grand éclair des fiévreux del’or, car elle voyait en un mirage le coffret, toutes sesbank-notes, et l’ivresse jaune lui montait au cerveauviolemment.

– Cela vaut… reprit-elle d’une voixsubitement altérée ; mais, vous ne me croiriez pas ! cesont des richesses auxquelles on ne peut croire ! Et,d’ailleurs, qu’importe ? L’arrêt est prononcé, prononcé parvous qui avez été trop habile. Un de ces deux jeunes gens est detrop, parce que, tant qu’il y en aura deux, nous aurons peur devous qui avez fait vos preuves d’astuce et de tricherie, mentantpartout, mentant toujours, mentant jusqu’au lit de mort de votremari. C’est le nom d’Albert que porte l’acte de naissance du filsde William de Clare, et l’enfant dont vous aviez fait un marbrier,pour le mieux cacher, s’appelait Clément ! et celui que vousnous avez envoyé à l’hôtel Fitz-Roy a nom Georges ! et dans saprison… Ah ! nous n’aurions pas besoin du poignard si noussavions où frapper ! Il nous suffirait de nous effacer pourlaisser agir la justice… Et, dans sa prison, disais-je, il avaitdes papiers au nom de Pierre Tardenois !… D’un autre côté,celui qui passe ici pour le secrétaire du jeune duc s’appelleAlbert ! C’est le chaos. Vous avez trop bien brouillé lescartes, madame, on n’y voit plus dans la nuit que vous avez faite…Nous vous condamnons à faire la lumière, à dire vous-même et touthaut : « Voici le duc de Clare, et voilà lebâtard ! »

Angèle se laissa tomber à genoux.

Elle essayait de parler et ne pouvait. Toutel’angoisse que peut endurer une créature humaine sans mourir étaitsur son visage.

– Madame, madame ! balbutia-t-elleenfin, ayez pitié de moi, je les aime tous les deux !

Elle disait cela comme les pauvres petits quidemandent grâce. Marguerite détourna les yeux.

– Madame… répétait Angèle qui se traînaitsur ses genoux, je suis en votre pouvoir. Je ne veux plus de lafortune ! Les titres, j’y renonce ! Nous irons hors deFrance, loin, bien loin… si loin que nous ne nous gênerons plus.Madame ! oh ! madame, vous n’avez pas mesuré ma torture.Je vous en supplie…

– Il faut choisir, prononça tout basMarguerite.

– Écoutez-moi ! reprit la duchessedont la voix changea, et nous devons l’avouer, une lueur cauteleuses’alluma dans sa prunelle, car, même à cette heure navrée, sapartialité maternelle n’était pas morte, écoutez-moi, je ne voustromperai plus. Je vous donnerai le vrai de Clare, celui dont lenom est dans l’acte de naissance, le duc Albert, cette fois, pourépouser votre Clotilde… Mais laissez vivre mon autre enfant.

– Non ! dit Marguerite.

Angèle bondit sur ses pieds. Tout son sangrougit son visage. Elle se rua sur Marguerite qui la reçut de piedferme. Un instant leurs deux visages terribles et superbes setouchèrent presque. Leurs yeux se brûlaient. Vous eussiez dit deuxtigresses qui vont s’entre-dévorer.

– C’est moi qui vais te tuer ! râlaAngèle, j’ai la force, je le sais ; j’en suis sûre, j’ai larage… Ah ! prends garde !

Au lieu de reculer, Marguerite avança latête.

Leurs bouches se touchaient presque, commepour un baiser. Et Marguerite dit avec un rire convulsif :

– Folle ! tu parles de tesenfants ! oh ! folle ! folle ! moi, je me batspour quatre-vingts millions !

Elle se dégagea d’un seul effort, irrésistibleet froid comme l’or lui-même, et gagna la porte. Sur le seuil ellese retourna pour ajouter :

– Ici, dans un quart d’heure, celui quidoit mourir ! Je le veux, il le faut ! Sinon, ilsmourront tous les deux !

Angèle se laissa tomber comme une morte.

Chapitre 27Ombres chinoises

 

Il n’y avait aucune exagération dans ce queMarguerite avait dit tout à l’heure à Angèle.

Le conseil donné par le colonel, la nuitdernière, lors de son invasion à l’hôtel Fitz-Roy, avait été suivià la lettre, et ce soir, toute la bande Cadet était sur pied.

Si bien déchue que fût la frérie des HabitsNoirs, quelque chose restait de sa redoutable organisation.L’espace de temps compris entre six heures du matin et midi avaitsuffi pour lever le ban et l’arrière-ban des joueurs de poule deL’Épi-Scié, et pendant qu’une garnison suffisante occupait à basbruit l’hôtel de Souzay qui, du dehors, avait l’air de la maison laplus tranquille du monde, Pique puce (M. Noël), Cocotte etd’autres habiles contre-chassaient les valets deMme de Clare pour les retenir loin del’hôtel.

Tant que les gens de service ne revenaientpas, il n’y avait absolument rien à craindre pour les envahisseursde l’hôtel.

La duchesse, en effet, ne voyait personne,sauf le Dr Abel Lenoir, et l’ordre était donné, aux sentinelles dela bande Cadet, de laisser entrer le Dr Lenoir, s’il seprésentait.

Pareille consigne existait pour Pistolet.

Pareille pour mademoiselle Clotilde.

Quant aux autres visites qui auraient pu venirpar hasard, Amédée Similor, traître à l’amitié d’Échalot etséducteur de la vieille Rose Lequiel, avait revêtu la grande livréede Clare.

Il se tenait quelque part au rez-de-chaussée,jouant à merveille son rôle de valet, et tout prêt à répondre queles maîtres de la maison étaient absents.

Au grand salon donnant sur l’avenue, setrouvaient une demi-douzaine de braves, sous la présidence du DrSamuel ; nous avons vu Cadet-l’Amour au jardin fumant sa pipe,et la seule fenêtre du voisinage donnant sur les derrières del’hôtel était occupée par le bon Jaffret, qui avait pris, avec sesbouvreuils, possession du pied-à-terre de Marguerite, rue de LaRochefoucauld.

C’était le quartier général. Tous les Maîtresde la bande Cadet ayant abandonné leurs logis aujourd’hui même (etce n’était pas trop tôt), on avait choisi ce lieu pour se réunir encas de besoin et délibérer.

D’après ces dispositions, toute la partie del’hôtel de Souzay qui regardait les jardins était libre ;l’autre moitié, celle qui avait ses croisées sur l’avenue menant àla rue Pigalle, était en rigoureux état de siège.

Quant aux habitants mêmes de l’hôtel, noussavons où était Mme la duchesse ; Albert,couché tout habillé sur son lit, dormait d’un bon sommeil, suited’une crise favorable, provoquée par l’explication de ce matin, etne se doutait de rien. Depuis que les Habits Noirs étaient entrésdans la maison, il ne s’était produit aucun bruit qui pûtl’éveiller.

Le prince Georges, Lirette et M. le comtede Comayrol étaient réunis au petit salon où l’entretien allaitcomme il pouvait.

Il n’y avait personne dans la chambre deGeorges, ni dans celle d’Angèle, où Clotilde, guidée par le hasard,ne devait pas tarder à entrer.

Il faisait nuit déjà quand elle arriva.Personne ne mit obstacle à son passage, et ce fut à l’aventurequ’elle poussa la première porte qui se présenta entrouverte devantelle.

Quelques instants après Clotilde, le Dr AbelLenoir franchit le seuil de la porte cochère.

Il était inquiet, on n’avait retrouvé la traced’aucun des membres de la bande Cadet, et Pistolet venait de luiapprendre que, dans la journée, des descentes de police avaient eulieu simultanément à l’hôtel Fitz-Roy, chez la comtesse Margueritede Clare et chez le Dr Samuel.

On le laissa pénétrer comme Clotilde jusquedans la maison ; mais plus clairvoyant que la pauvre jeunefille, il ne put manquer de « sentir », dès les premierspas, qu’il y avait là quelque chose d’anormal etd’extraordinaire.

Il entra néanmoins, monta l’escalier dupremier étage et se dirigea, selon son habitude, vers la chambre dela duchesse. Au moment d’y pénétrer, il entendit que l’on causaitdans le boudoir. C’était la fin de l’entretien d’Angèle et deMarguerite.

Quelques instants après encore, une troisièmepersonne arriva par la rue Pigalle.

C’était un homme qui marchait avec beaucoup depeine, et dont on ne pouvait voir le visage, caché sous deux bandesde toiles croisées.

Celui-ci n’étant pas signalé à la consigne,deux sentinelles dissimulées derrière les arbres, sortirent de leurabri et l’abordèrent.

– Ce n’est pas la rue ici, l’ami, ditl’une d’elles, reprenez la porte.

Mais l’autre, l’interrompit, disant :

– Tu ne reconnais donc pas, leManchot ! Et dans quel état !

Les deux hommes reculèrent d’un mêmemouvement.

L’un deux, qui était presque un enfant, mitpourtant de la gloriole à vaincre cette répugnance instinctive etse rapprocha.

– On va donc rire cette nuit,Clément ? demanda-t-il, faisant allusion au sinistre métier dumalheureux ; j’ai idée qu’ils t’attendent… Ne fais pas lefier : c’est moi, Saladin, le petit de Similor.

Il se rengorgea en prononçant ce nom illustre.Le Manchot l’écarta et passa sans répondre.

– C’est bon ! fit Saladin enregagnant son arbre ; paraît que ce qu’on dit est vrai.L’Amour t’a arrangé, et tu n’es pas de bonne humeur. Si tu ne veuxpas attraper une autre danse, ne te promène pas dans lejardin !

Parvenu au bout de l’avenue, le Manchot, aulieu de s’introduire dans la maison, tourna sur la gauche pourgagner le passage qui menait au jardin. Il se glissa derrière lesmassifs et guetta, collé au tronc d’un tilleul.

Rien ne bougeait autour de lui, mais bientôtle vent du soir apporta jusqu’à lui une odeur de pipe.

Il gonfla ses narines et flaira cette odeur,comme les gens qui s’y connaissent goûtent une gorgée de vin chezle marchand.

– C’est ça, dit-il, je reconnaîtrais sapipe entre mille !

Et il se tint coi, blotti par terre, malgré lagelée.

Ceux-là même qui auraient passé tout près delui n’auraient pas soupçonné sa présence.

Marguerite, cependant, avait rejoint Comayrol,Georges et Lirette au petit salon.

– Nous nous sommes entendues,Mme la duchesse et moi, dit-elle, c’est une bonneet belle réconciliation. Pardon, si je vous laisse encore. Je vaisbientôt revenir et ne vous quitterai plus.

Elle descendit le grand escalier et sortit parla grande porte.

Prenant alors le chemin suivi parClément-le-Manchot tout à l’heure, elle se rendit au jardin.

– L’Amour, appela-t-elle avecprécaution.

– Sacré tonnerre ! gronda une voixenrouée tout auprès d’elle, voilà un bête de froid ! je mesuis enrhumé comme un bœuf.

– Avez-vous l’échelle ?

– Il n’en manque pas d’échelles, onrépare l’entrée, ici à droite… Est-ce que ça va finir aujourd’huiou demain, cette affaire-là ?

– Encore dix minutes.

Elle examina la façade et s’orienta. Lesfenêtres du boudoir où avait eu lieu sa conversation avec Angèlerestaient éclairées. Marguerite les désigna du doigt etdit :

– Dressez l’échelle-là.

– Et après ?

– La fenêtre de gauche est restéeentrouverte ; celle où vous avez vu Angèle tout à l’heure…

– Est-ce que c’est Angèle qu’on varégler ?

– Non !… ce sera un malade ou celuiqui n’a qu’un bras. Vous savez bien, l’un ou l’autre : il nefaut qu’un coup.

– Un bon !… Et après ?

– La clef des champs, et à minuit, rue deBondy, au rez-de-chaussée : le coffret !

Cadet-l’Amour eut un grognement joyeux.

Derrière son arbre, le Manchot tendaitl’oreille.

Dans le boudoir où elle était restée seule,Angèle, en rouvrant les yeux, vit quelqu’un agenouillé auprèsd’elle.

– Abel ! c’est Dieu qui vousenvoie ! fit-elle, en joignant les mains. Puisque vous voilà,nous sommes peut-être sauvés ! Il se passe ici quelque chosede si terrible…

– Je sais ce qui se passe, interrompit ledocteur d’une voix grave et triste. Nous ne sommes pas sauvés. J’aipu entrer, mais je ne sais pas si je pourrai sortir…

– C’est donc bien vrai que nous sommesprisonniers !

– Exactement vrai… Madame, je vais fairede mon mieux pour trouver une issue, mais le temps presse, et enmon absence, qui sait ?…

– Vous avez donc entendu !gémit-elle, je n’ai pas rêvé !

– Tout, oui, j’ai tout entendu, et toutest réel parce que vos sauvages ennemis sont capables detout !

– Que faire, mon Dieu ! Margueriteva revenir… Combien de temps ai-je été évanouie ?

– Cinq minutes.

Elle répétait en se tordant lesbras :

– Elle ne m’avait donné qu’un quartd’heure ! Que faire ! que faire !

– Quoi qu’il arrive, prononça le docteuravec autorité, il faut que le fils de votre mari soit sauvé,madame.

Sa voix, en disant cela, ordonnait, maistremblait.

– Faut-il donc, s’écria Angèle révoltée,que votre fils à vous, meure ?

Le docteur se redressa.

Sur son visage on pouvait lire l’angoissepoignante qui lui torturait le cœur.

– Madame, répéta-t-il pourtant, et savoix ne tremblait plus, ceci est ma volonté. Quoi qu’il arrive, jevous le demande, et au besoin, je vous l’ordonne, il faut que lefils de votre mari soit sauvé ! C’est le devoir.

Angèle saisit sa main étendue et la baisa.

– Si vous aviez ordonné autrefois…dit-elle. Mais je vous obéirai : vous êtes mon maître et jevous aime ! Je jure que le fils du duc de Clarevivra !

Abel la releva serrée contre sapoitrine ; il y eut entre eux une rapide étreinte, puis ledocteur sortit.

Derrière lui, Angèle sortit aussi. Le corridorétait désert : elle courut, laissant tomber des parolesentrecoupées jusqu’à la chambre d’Albert.

Avant d’ouvrir la porte, elle prêtal’oreille.

Le docteur avait pu fuir peut-être, car, ducôté du vestibule on n’entendait aucun bruit.

Au contraire, dans le corridor, qu’Angèlevenait de suivre en quittant le boudoir et sur lequel donnait aussisa propre chambre, à elle, un pas léger sonnait, du moins Angèle sefigura cela : un pas de femme. Angèle regarda, essayant depercer l’obscurité, mais elle ne vit rien.

Elle poussa la porte et entra chez le mieuxaimé de ses fils.

Albert dormait et il rêvait. Le nom deClotilde expira entre ses lèvres.

Un sanglot déchira la poitrine d’Angèle quipensa :

– Ce n’est pas à moi qu’il songe et c’estpour un autre que je meurs ! Elle s’arracha de ce chevetadoré, disant encore :

– Si je l’éveillais, tout seraitperdu ! Il ne voudrait pas…

Elle écouta de nouveau parce que ce légerbruit, entendu dans le corridor, restait autour de son oreille.

Mais les minutes étaient comptées.

Angèle prit la veilleuse qui était sur latable de nuit et traversa la chambre pour gagner une baie ouverte,au-devant de laquelle tombait seulement une draperie.

C’était la garde-robe où étaient les vêtementsd’Albert.

Angèle souleva la draperie, et, aussitôtentrée, elle déposa la lampe pour faire choix d’un costume d’hommecomplet dont elle rangea les pièces méthodiquement, comme on faitavant de s’habiller ; elle se hâtait tant qu’elle pouvait,mais ses mains frissonnantes trahissaient son empressement.

Au moment où elle dégrafait sa robe, ce bruitqui la poursuivait, ce bruit de pas, vint encore à son oreille, et,cette fois, il partait de la chambre même d’Albert.

Au seuil de la garde-robe il y avait une femmedebout, entre les draperies : une jeune fille admirablementbelle, mais plus pâle encore qu’Albert lui-même, échevelée etportant dans son regard le morne symptôme de la folie.

D’une main, cette jeune fille tenait à poignéeles masses prodigieuses de sa chevelure, de l’autre, elle maniaitune paire de ciseaux, qui, courant et grinçant à travers lasplendeur des boucles blondes, couvraient le plancher d’une moissonde soie et d’or.

Mme la duchesse de Claren’avait jamais vu Clotilde, mais elle la devina du premier coupd’œil, car, dans sa stupeur, ce fut le nom de Clotilde qui lui vintaux lèvres.

Chapitre 28Le droit de mourir

 

La jeune fille fit un pas versMme de Clare. La dernière boucle de sescheveux était tombée, elle jeta les ciseaux et dit :

– Oui, c’est moi qu’on appelait Clotilde.J’aime un de vos fils et l’autre m’aime ; mais, vous, je voushais.

– Silence, au nom de Dieu ! balbutiala duchesse ; vous allez l’éveiller.

Clotilde continua de marcher. Son passilencieux et léger effleurait à peine le parquet, et pourtant il yavait dans ses mouvements cette raideur, cette grandeur tragiquequi accompagne si souvent la perte de la raison.

Elle mit ses mains sur les épaules deMme de Clare, qui subissait en sa présence uneétrange impression d’effroi, et la regarda longuement avec uneattention intense.

La petite lampe de cristal, posée sur unmeuble, les éclairait d’en bas comme ferait, au théâtre, le feudiminué de la rampe.

Elles étaient belles toutes les deuxdiversement, mais je ne sais quelle condamnation implacable pesaitsur leurs fronts.

Clotilde, avec ses cheveux coupés dontl’absence découvrait ses tempes et accusait plus rudement ledésordre de sa pensée, avait l’air hardi des adolescentes et nulletrace de ses chères gaietés d’autrefois ne survivait dans leslignes de marbre qui sculptaient la fière correction de sabeauté.

Angèle faisait compassion ; ellesemblait, en vérité, plus belle à mesure que l’épouvante et ladouleur l’écrasaient davantage.

Mais ce charme exquis de la délicieuseduchesse, qui eût conjuré peut-être le courroux d’un homme, ici, neservait à rien.

Entre femmes, on ne se tient pas compte decela, au contraire, et le regard de cette farouche enfant dedix-huit ans ne trahissait assurément aucune pitié.

– Ce n’est pas ma faute si j’ai entendu,dit-elle, je suis entrée au hasard dans la chambre où vous couchez,là-bas, à l’autre bout de la galerie. J’ai perdu le souvenir debeaucoup de choses, et la tête me fait mal quand j’y veuxpenser ; mais il y a d’autres choses où je vois trèsclair…

– Et pourquoi me haïssez-vous, pauvreenfant ? demanda Angèle.

– Je ne veux pas être interrogée,répliqua Clotilde durement ; laissez-moi dire. J’étais bienlasse, j’avais fait beaucoup de chemin… Ah ! la tristeroute ! et je me laissais aller à dormir. Était-ce unsommeil ? tout se mourait en moi. Vous étiez dans la chambrevoisine avec la comtesse Marguerite de Clare, que je connais bienet qui est une méchante femme comme vous. Et je suis devenueméchante, moi aussi, peut-être, car il me plaisait d’écouter vossanglots. Marguerite vous torturait, je trouvais cela juste…

– Mais que vous ai-je fait ? s’écriaAngèle. Le regard de Clotilde brûla.

– Trois fois, répliqua-t-elle, troisfois, vous, sa mère qu’il aime tant, vous l’avez exposé àmourir ! Voilà ce que vous m’avez fait !

La tête de Mme la duchesse deClare se courba.

– Je vais lui payer ma dette, dit-elle,je suis ici pour cela.

– Vous vous trompez, repartit Clotilde,vous ne lui payerez pas votre dette : je ne veux pas que vousmouriez pour lui.

Angèle se redressa :

– Vous ne voulez pas !répéta-t-elle.

– Non, prononça tout bas Clotilde, je neveux pas, mauvaise mère, mauvaise femme ! J’ai demeuré dans lamaison où vous vîntes au lit de mort de votre mari pour tromper sonagonie et le tuer dans un baiser.

– Sur mon salut !… commençaAngèle.

– Ah ! interrompit Clotilde sansémotion apparente et de sa voix qui restait glacée, vous jurâtesaussi cette nuit-là. N’essayez pas de mentir avec moi. Je vousconnais, et j’étais là tout à l’heure séparée de vous par une mincecloison, quand la comtesse Marguerite vous a quittée. Votrepremière pensée (votre vraie pensée, celle qui est à vous) a été delivrer Georges, le duc de Clare, à la place de cet Albert, le filsde votre faute. Osez me regarder en face et me dire :« Vous mentez ! »

Angèle baissa les yeux, tandis que sa poitrinerendait un gémissement.

– C’est un autre que vous, poursuivitClotilde, un autre qui vous a dit : « Il faut que le filsde votre mari soit sauvé, je le veux ! »

Angèle garda le silence.

– Alors, continua encore Clotilde, cœurd’esclave, âme vile, tyran de ceux qui sont agenouillés, maisprosternée devant tout maître qui ordonne, vous avez répondu :« Le fils du duc de Clare vivra. »

« Et cette idée du sacrifice vous estvenue sur le tard, à la dernière heure. Vous n’êtes pas digne de cerôle, madame ; ce rôle est à moi, je le prends, je legarde !

Elle écarta Angèle d’un geste puissant, maistranquille, et dépouillant sa robe, elle mit la main sur lesvêtements d’homme.

Il y avait de l’admiration dans le regarddésolé de la duchesse.

– Je ne veux pas, murmura-t-elle. Voussavez qu’Albert vous aime ! Je ne peux pas vous laissermourir. C’est moi qui suis condamnée !

Clotilde, qui s’habillait, eut un sourired’amer dédain :

– Vous appelez cela « êtrecondamnée », dit-elle. Moi je me sens choisie, désignée par labonté de Dieu !

– Cela ne sera pas !… s’écria laduchesse, secouée par un emportement soudain ; à la fin, dequel droit m’outragez-vous ? Moi aussi, je veux ! et moiseule ai le droit de vouloir…

Elle se tut.

Clotilde avait mis un doigt sur ses lèvres etdisait à son tour :

– Silence ! vous allezl’éveiller !

Elle avait ce sourire triomphant des simplesqui ont trouvé l’argument sans réplique.

Et, abandonnant sa toilette commencée, elle serapprocha d’Angèle dont elle prit les deux poignets qu’elle serrafroidement, mais avec tant de force que l’autre fléchit lesgenoux.

À l’aide du propre mouchoir d’Angèle quirésistait, mais en vain, elle lui lia les bras solidement.

Et, tout en travaillant, sans élever la voix,elle disait :

– Vous avez deux enfants dont l’un, monGeorges bien-aimé, mon Clément d’autrefois, est M. le duc deClare. Je sais cela, maintenant que vous me l’avez appris à traversla cloison. Hier, je croyais encore le contraire, parce que vosmensonges m’avaient abusée. Celui-là est un cœur héroïque,ah ! n’est-ce pas, madame ? Vous connaissez aussi bienque moi sa chère et belle âme… Votre Albert est-il un lâche ?Non. Eh bien ! tous les deux, l’un comme l’autre, s’ilspouvaient se douter de ce qui se passe, réclameraient le danger quileur appartient, qui appartient surtout à celui que le docteur Abelne vous a pas ordonné de sauver. Croyez-moi donc, ne faites pas debruit, si vous voulez garder votre Albert !

Cela était si vrai qu’Angèle implora, au lieude combattre désormais.

– Je vous en prie, dit-elle, je vous enprie, ayez pitié de moi ! C’est un supplice sans nom que jesouffre !…

Ses jambes étaient liées maintenant comme sesbras.

Clotilde acheva de passer les habitsd’homme.

Avec ses cheveux courts et une fois sa hautetaille redressée, elle faisait illusion.

– Madame, dit-elle à Angèle, qui râlait àl’endroit même où elle était tombée, j’ai espoir que le docteurAbel a pu quitter la maison, car nul bruit de lutte n’est venujusqu’à moi. À présent que j’ai conquis ce grand bonheur de mourirpour celui que j’aime, je ne vous en veux plus : soyezpardonnée…

– Mais vous n’êtes pas folle,malheureuse, admirable enfant ! s’écria Angèle.

– Je suis heureuse ! réponditClotilde avec un splendide sourire.

Tout le cœur d’Angèle s’élançait hors de sapoitrine.

Clotilde lui souriait doucement. Puis, sepenchant au-dessus de la duchesse, qui essayait de tendre sesbras :

– Vous qui restez, dit-elle, faites ceque je ne pourrai plus faire. Il me restait une tâche à accomplir,je vous la confie. Voici d’abord qui est à vous : votre actede mariage…

– Quoi ! s’écria Angèle, c’est parvous ! C’est vous !…

– Voici, continua Clotilde, l’acte denaissance de Clément, le prince Georges, l’héritier légitime etunique. Promettez-moi…

– Oh ! s’écria Angèle, sur tout ceque j’ai au monde de plus cher et de plus sacré, je jure…

– Cette fois, je vous crois… Et voicienfin de quoi rendre un nom et une fortune à celle qui fut mapauvre petite amie, Lirette, qui est maintenant ma rivalevictorieuse, à Clotilde de Clare dont j’ai usurpé la place à moninsu et par qui je meurs. Prenez tout et gagnez votre pardon,madame.

– Chère fille ! balbutia Angèleétouffée par sessanglots, grand cœur ! Oh ! si tu pouvais voir en moicomme je t’aime ! Reste… Écoute ! je t’en prie ! nemeurs pas ! c’est me tuer cent fois et dans une horribletorture !

Elle sentit les lèvres de Clotilde effleurerson front ; elle entendit en un murmure :

– Vous avez dit : ma fille… J’avaisfait ce rêve, en effet. Oubliez mes dures paroles… Adieu, mamère !

La tête d’Angèle, privée de sentiment, heurtacontre le bois du parquet.

Mais le temps pressait.

Clotilde légère, le front haut, drapée dans lemanteau d’Albert qui cachait à demi son visage, traversait, déjàsur la pointe du pied la chambre du jeune malade, endormitoujours.

Cette scène avait duré quelques minutes àpeine, et l’instant du mortel rendez-vous, assigné par Marguerite,n’était dépassé que de bien peu.

Le corridor restait désert et silencieux commenous l’avons laissé.

Clotilde retrouva son chemin, guidée par lalumière de la lampe qui continuait de brûler dans le boudoir oùavait eu lieu l’entretien d’Angèle et de Marguerite.

La porte était ouverte à demi…

Clotilde entra vivement, jouant jusqu’au boutle rôle de celui qu’on aurait attiré dans un piège.

Cadet-l’Amour était caché dans l’ombre de laporte, en dedans. Il attendait là, depuis longtemps, et commençaità s’impatienter.

On lui avait dit de frapper sans laisser aujeune homme qui allait entrer le temps de se retourner.

Il frappa au cœur par-derrière, et frappa unde ces coups savants qui avaient fondé sa renommée. Le prétendujeune homme tomba en avant, la face contre terre, sans même pousserun cri.

À cet instant, des bruits se firent dans lamaison et aussi au-dehors.

On entendit des pas courir de tous côtéstumultueusement ; des voix dirent :

– Sauve qui peut !

– La police arrive !

Aussi la bande Cadet, capitaines et soldats,se lança dans les jardins comme une volée d’étourneaux : tousétaient là, Marguerite, Samuel, Comayrol, et Piquepuce, et Cocotte,et le flamboyant Similor, tous, tous, jusqu’au jeune Saladin quiavait poussé le premier cri d’alarme dans l’avenue.

Il n’y avait pas moyen de songer à prendre lafuite par l’avenue où couraient déjà les agents, conduits par le DrLenoir, et que suivaient Tardenois, Larsonneur et Pistolet.

Mais ce n’était pas pour rien que le bonJaffret faisait faction rue de La Rochefoucauld.

On avait prévu le cas d’une défaite.

Les communications étaient ouvertes entre lepied-à-terre de Marguerite et les jardins de l’hôtel de Souzay.

Une échelle se dressait contre le grand mur àtout événement.

L’état-major passa d’abord, puis l’arméesuivit, et l’échelle fut retirée de l’autre côté du mur.

Tout le monde était parti, sauf le général enchef.

Cadet-l’Amour, en effet, au premier bruitannonçant le danger, et sans plus s’occuper de sa victime, s’étaitprécipité vers la fenêtre du boudoir, dont il avait enjambé l’appuilestement. Ce genre d’exercice le connaissait, et il était biensûr, en se laissant glisser le long des montants, d’arriver un despremiers au grand mur.

Seulement, dès qu’il eut lâché l’appui de lafenêtre, un juron s’étrangla dans sa gorge, et il essaya, mais envain, de remonter.

Il sentait l’échelle se balancer sous le poidsde son corps.

– Pas de farce ! cria-t-il, déjàinquiet et tout mouillé de sueur froide. Les agents arrivent… Quiest là, en bas ?

– C’est moi, marquis, répondit une voixmoqueuse. Le bandit frissonna jusque dans la moelle de ses os.

– Qui, toi ? balbutia-t-il entre sesdents qui craquaient.

La voix moqueuse répondit :

– Moi, Clément-le-Manchot, et j’aiapporté le sac où j’étais lié quand tu m’as « arrangé »cette nuit.

Chapitre 29Le sac

 

Cadet-l’Amour n’avait pas menti, on entendaitles hommes de police dans l’escalier et dans les corridors.

La maison était en leur pouvoir.

Pourtant, à ce nom de Clément-le-Manchot,Cadet-l’Amour n’hésita pas. Les agents, les sergents de ville, laprison, le bagne, la guillotine, tout cela lui faisait moins peurque Clément-le-Manchot.

– Sacré tonnerre ! gronda-t-il, jeme suis trop égayé avec lui, l’autre nuit ! Et encore, je l’aipiqué de travers, nom de nom, de nom d’imbécile !

La figure horriblement lacérée de Clément luisauta aux yeux comme un vertige, et le sang de ses veines se figea.Sa gorge avait déjà le rauquement de la bête aux abois.

Il fit effort de nouveau pour remonter à toutrisque, malgré le bruit de pas et de voix qu’il entendait dans leboudoir même, malgré le cadavre accusateur qui l’attendait en haut,criant le flagrant délit.

Mais il n’eut pas le temps, la voix d’en bas,qui s’étranglait aussi, mais dans un spasme joyeux, dit :

– Ah ! mais non, maman, non, non,non ! c’est moi qui veux te manger, je ne te laisse pas auxautres !

Et l’échelle, violemment tirée de côté, glissacontre le mur, pendant que la voix ajoutait :

– Saute, marquis !

On se ruait du corridor dans le boudoir où lepremier cri fut poussé à la vue du corps de Clotilde étendu la facecontre terre, et qui fut pris, comme de raison, pour celui d’unjeune homme assassiné.

Cadet-l’Amour avait eu le soin d’attirer lafenêtre en franchissant le balcon ; sans cela, tout le mondes’y fût précipité et l’on aurait vu ce qui se passait en bas. Cetteprécaution donna une demi-minute au Manchot pour accomplir sabesogne, et il en profita.

Cadet-l’Amour était tombé comme une masse, surle côté droit, sans autre bruit qu’un gémissement sourd, couvertpar le choc de son corps contre la terre dure et glacée.

Il faisait un froid rigoureux.

La jambe du bandit fut broyée, et l’échelle,en versant sur lui, cassa son bras droit au ras de l’épaule…

Le supplice du talion commençait.

Sur le coup, Cadet-l’Amour perditconnaissance. Le Manchot se jeta sur lui avec un voluptueuxgrognement : c’était sa proie.

Sans s’inquiéter de ce qui se passait aupremier étage, où les bruits de toute sorte grandissaient, ildégagea son ancien patron de l’échelle et le traîna d’un tempsjusqu’au massif le plus voisin derrière lequel il disparut aveclui.

Là, il s’arrêta pour regarder à travers lesbranches.

La fenêtre du boudoir s’ouvrait, donnantpassage à ceux d’en haut qui se penchaient au balcon. En mêmetemps, d’autres agents arrivaient tout courant dans le jardin entournant le coin de la maison.

D’en haut et d’en bas à la fois, on signalal’échelle renversée.

– Viens-t’en nous deux, Adèle, dit toutbas le Manchot, on ne pourrait pas s’amuser ici à son aise, v’làles gêneurs !

Et il recommença à traîner son fardeau vivant,mais inerte, bien doucement. Il connaissait les êtres.Cadet-l’Amour, ce soir, en montant à l’échelle, l’avait débarrasséde la seule surveillance qui l’inquiétât. Il avait eu plus d’unedemi-heure pour explorer le jardin en tous sens.

Il ne se pressait pas, évitant surtout defaire du bruit, et d’ailleurs le grand mouvement qui avait lieusous la fenêtre le servait.

On réparait le perron donnant sur le parterre.L’hôtel avait là une brèche entourée de matériaux qui égara lespremières recherches.

Au contraire, le Manchot, lui, ne s’égaraitpas ; il savait parfaitement où il allait.

L’hôtel de Souzay était une vieille maison,qui avait dû exister longtemps avant les bâtiments de rapport quil’entouraient maintenant de toute part. Il y avait à l’autre boutdu jardin, non loin de l’endroit par où la bande Cadet avait prissa volée, une porte percée dans le grand mur. Sans doute, elleavait servi autrefois d’issue pour gagner la campagne :personne n’ignore qu’au commencement de ce siècle, le quartier deLa Rochefoucauld n’était qu’un groupe de villas.

Depuis bien des années, la porte ne servaitplus. Elle restait seulement comme le signe d’une« servitude » établie en faveur de l’hôtel de Souzay, quiavait droit de passage sur la rue de La Rochefoucauld.

Le Manchot était de ceux qui n’entrent jamaisnulle part, et pour cause, sans s’inquiéter du moyen d’en sortir.Non seulement il avait découvert la porte, mais encore, il l’avaitouverte : muni qu’il était, comme toujours, de son« indispensable », ce bienfaisant crochet que lesvoleurs, dans leur respectueuse gratitude, appellent un monseigneurcomme s’ils parlaient d’un évêque.

Au-delà, il avait trouvé une petite courisolée où il n’y avait rien, sinon une pompe-fontaine, emmaillotéede paille pour en préserver l’eau contre la rigueur de lasaison.

C’était précisément là que le Manchot serendait.

La fatigue et le froid avaient exaspéré safièvre ; la bise cuisait comme un feu les chairs dénudées desa misérable figure ; la plaie, de son côté, le mordaitcruellement, et ses yeux sanglants le poignaient comme si on y eûtretourné deux couteaux. Il était faible, son souffle haletait.

Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambeschancelantes.

Mais il allait.

Mais il traînait son haquet animé bravement etjoyeusement. Il lui parlait, il avait envie de le caresser.

– Fais pas semblant d’être morte, Adèle,lui disait-il d’un ton sincèrement amical. C’est des bêtises. Tusais bien qu’on n’a pas fini de rire ensemble. Après ça, j’aimeautant que tu n’aies pas momentanément la jouissance de tesfacultés, parce que tu crierais comme un geai, et ceux de lapréfecture ont beau être innocents, nous serions ramassés… Vieuxbijou, tu pèses lourd !

Quand ils entrèrent dans la petite cour, lejardin s’emplissait déjà de pas et d’appels. On y était en pleinechasse.

Le premier soin du Manchot, avant même desouffler, fut de fermer la porte en conscience, après quoi, ilforça des petits cailloux dans la serrure.

– Ça y est, Adèle, dit-il ensuite,ancienne drogue, on ne t’en veut pas, tu sais… Écoute ! lesvoilà ! ils brûlent… J’ai de la chance que tu ne peux pashurler !

On entendit, en effet, de l’autre côté du mur,des voix qui disaient !

– Une porte !

– Oui, mais condamnée.

– Si c’est Cadet-l’Amour, je vous dis quenous ne l’aurons pas, il est bien trop malin !

Et les voix s’éloignèrent. Le Manchot riait detout son cœur.

– Quant à ça, reprit-il, l’ouvrage étaitproprement fait ; ils n’ont pas vu seulement que la serrure aété touchée, et, comme il gèle à pierre fendre, tu n’as pas laisséde trace, Adèle, vieux coucou ! Ah ! oui, tu étais unemaligne bête, mais c’est fini, biribi !

Il eut un soupir de bien-être enajoutant :

– À présent, nous voilà tranquilles. Onva y aller posément, comme des petits agneaux. As-tu tabouteille ?

Sa main plongea dans la poche du bandit, et ilen retira le flacon clisse qu’il baisa longuement, après l’avoirdébouché.

– Brrr ! fit-il, on avait besoin deréchauffer son intérieur. Quelle Berezina, papa ! as-tu toncanif ?

Le canif, c’était l’énorme couteau que l’Amourportait dans la doublure de cuir de sa houppelande.

Il l’avait, encore tout humide du sang de sondernier meurtre.

Le Manchot en éprouva la pointe et détacha unemanière de ceinture qui tenait à son flanc par une corde. Ill’avait dit tout à l’heure au bas de l’échelle : « Etj’ai apporté mon sac. » C’était le sac.

Le talion se dessinait. Mais ce diable deManchot n’était pas un plagiaire. Il avait trouvé autre chose quele fouet pour payer la dette de son supplice.

Au préalable, Cadet-l’Amour, privé desentiment, fut mis dans le sac.

Cela l’éveilla à moitié et il se prit à gémirtout bas, aux élancements de ses membres brisés.

– Attends voir, madame Jaffret, luidisait Clément, j’essaye pourtant bien de ne pas te faire mal…Failli chien ! le froid qu’il fait ! Ah ! ça vamarcher, j’en réponds !

Il noua les cordons du sac autour du cou deCadet qui gronda plus fort, puis il le traîna sous la pompe.

– Eh ! l’enflé ! demanda-t-il,rêves-tu de noce à la barrière ? Ça a l’air que tu meboudes !

Le malheureux ne répondit pas.

– Faut pourtant que tu t’éveilles, mapoule. Voyons voir d’où tu es chatouilleux de ton corps ?

À travers la toile du sac, il promena lapointe du grand couteau le long des côtes de Cadet, quitressaillait faiblement à chaque piqûre, mais comme cela n’allaitpas assez vite à son gré, Clément ouvrit la bouche du patient avecle manche du couteau et lui entonna un tiers de la bouteilleclissée.

Cadet, pour le coup, essaya de se lever, ettout son corps s’agita dans le sac avec violence.

– Comme moi ! s’écria le Manchot ense tordant de rire, j’étais tout pareil ! je mereconnais ! Ah ! satané farceur ! l’autre nuit,c’était toi qui t’amusais !… Attention ! voyons voir sila paille a empêché l’eau de geler.

Il saisit le levier de la pompe et le mania àtour de bras. Une gerbe jaillit et inonda le sac.

– Est-ce que tu m’entends,bonhomme ? demanda Clément. Ça va prendre, tu sais ? à laminute, comme un fromage de chez le glacier !

Cela prit, et avec une effrayante rapidité. Lesac devint dur comme un cercueil. Là-dedans, Cadet se plaignaittout bas.

– Ça va trop vite maintenant, dit leManchot ; une goutte, ma tante, sans façon ?

Le manche du couteau joua et le reste de labouteille clissée coula dans la gorge du misérable, qui piteusementgeignait et pleurait.

– Et un bain, à présent, maman, pourépaissir ta couche ! La pompe travailla.

– C’est pour mon bras, disait le Manchotqui s’exaltait petit à petit, tu vas mourir en bouteille,marquis ! Es-tu repris ? À la pompe, alors ! C’estpour mes joues, mon front, mes yeux ! Eh ! patron !ne vous en allez pas encore, j’ai duré plus longtemps que cela,moi, cette nuit ! Coquin de sort ! j’ai gaspillél’eau-de-vie… Encore une douche pour le coup de couteau de lafin !

Cadet-l’Amour ne râlait plus.

Le froid était si intense que le sac étaitdevenu bloc de glace.

Le Manchot, ivre de bestiale fureur, le dressacontre la muraille et essaya de le briser à coups de pied. N’ypouvant réussir, il le recoucha, et, prenant son élan, il fit unsaut en hauteur, pour retomber de tout son poids, les deux talonsréunis, sur la bière de glace qui creva avec un épouvantablebruit.

La poitrine écrasée de l’autre bête férocerendit un horrible soupir.

Par le trou, d’où il retira ses deux jambes,le Manchot lança vingt coups de coutelas inutiles, puis il sevautra par terre et s’endormit, ivre mort de vengeance.

Chapitre 30Le dénouement

 

Telle fut la fin du sanguinaire scélérat quiavait donné son nom à la bande Cadet.

On retrouva le lendemain, dans l’arrière-courde la rue de La Rochefoucauld, cette chose hideuse que le Manchot yavait laissée : le corps d’un vieillard chauve, noué dans unsac qui était un bloc de glace.

Le concierge déclara que, dans la soirée, unhomme dont le visage était enveloppé de linges et qui semblaitmarcher avec peine avait demandé le cordon bien avant minuit.

C’était Clément-le-Manchot qui avait cuvé sadébauche de tigre et qui allait se coucher.

Il nous resterait à dire ici ce que les autreschefs de la bande, la comtesse Marguerite, Samuel, Comayrol et lebon Jaffret firent cette nuit au rez-de-chaussée de la, maison duDr Lenoir, rue de Bondy, chez ce mystérieux personnage,M. Mora, que nous avons laissé dans l’ombre de parti pris etque Cadet-l’Amour disait être le colonel Bozzo, ancien Père-à-tousdes Habits Noirs, enterré au Père-Lachaise depuis des années, maiscela ne regarde pas la bande Cadet.

La bande Cadet mourut avec son parrain, cesoir-là même.

C’est le prologue d’un autre drame, absolumentdistinct de celui-ci.

Le dénouement de notre présente histoire eutlieu à l’hôtel de Souzay même, dans le boudoir où les deux dames deClare, Marguerite et Angèle, avaient eu leur entrevue.

C’était au moment où les agents fouillaientles massifs, à la recherche de l’assassin, et alors que le Manchottraînait encore son sinistre haquet sur la terre gelée avant decrocheter la porte du bout. Les événements, qui vous ont semblépeut-être lents sous notre plume, avaient marché vite, aucontraire ; neuf heures n’étaient pas sonnées.

Dans le boudoir, le docteur Abel se penchaitau-dessus du prétendu jeune homme assassiné dont il venait dereconnaître le sexe.

On avait retourné Clotilde, qui étaitmaintenant étendue sur le tapis, la face en l’air.

Le docteur avait défendu, tant il la trouvaitmal, qu’on la soulevât pour la porter sur un lit.

Auprès d’elle, Lirette et le prince Georgesétaient agenouillés.

Le commissaire verbalisait dans la chambre deMme la duchesse, dont la porte restait ouverte. Parl’autre porte, celle qui donnait sur le corridor, Albert entra,soutenu d’un côté par sa mère, de l’autre par Tardenois.

C’était le bruit de l’invasion qui l’avaitéveillé. Il s’était levé tout seul et avait détaché lui-même lesliens d’Angèle, revenue à la vie.

De ce qui s’était passé, il savait seulementce qu’avaient pu lui apprendre les paroles entrecoupées de sanglotsqui échappaient à la détresse de sa mère ; il ne se doutait derien, à vrai dire, car la maison était tranquille quand il s’étaitendormi et des choses semblables ne se devinent pas.

Et pourtant, un pressentiment mortel luiopprimait le cœur.

Il ne pouvait ignorer, du moins, la ténébreusebataille où sa famille était engagée ; il savait, et nousl’avons vu s’en indigner, que la poitrine de son frère avait étémise plusieurs fois entre lui et le danger.

Désormais, d’un mot il allait toutcomprendre.

Et d’avance Angèle subissait les tourments del’enfer.

À l’instant où la mère et le filsfranchissaient le seuil, le docteur disait :

– Le cœur bat encore, il reste unsouffle, mais il n’y a plus d’espoir.

– Qui donc a été frappé ? demandaAlbert. Mon frère ? Est-ce mon frère qu’on a tué pourmoi ?

Le silence lui répondit.

Il sentait sa mère chanceler au lieu de lesoutenir.

La lumière de la lampe, démasquée par lemouvement du docteur qui se relevait, tomba sur le visage deClotilde.

Albert ne la reconnut pas tout d’abord, carelle avait l’air d’un enfant avec ses cheveux coupés et ses habitsd’homme.

Elle était merveilleusement belle sous sapâleur de marbre.

Le pauvre vaillant sourire de défi qui restaitautour de ses lèvres faisait admiration et pitié.

Albert se pencha en avant, la bouche et lesyeux grands ouverts.

– Est-ce que ma raison est perdue ?dit-il.

Puis il prononça le nom de Clotilde et soncorps fut pris d’un tremblement qui secoua le vieux Tardenois de latête aux pieds.

– Abel ! appelaMme de Clare, au secours !

Et comme le docteur restait incliné au-dessusde la mourante, elle ajouta :

– Abel ! Abel ! ton fils semeurt !

– Elle va parler, dit le docteur, quiguettait le réveil de Clotilde.

Il se leva et vint vers Albert, qu’il prit auxmains de Tardenois pour l’entourer de ses bras. La duchesse s’étaitaffaissée, mourante, sur un siège.

– C’est elle qui l’a tuée, n’est-cepas ? demanda Albert en montrant du doigt la duchesse, qu’ellesoit maudite !

Le docteur le baisa sur le front.

– Dieu te pardonnera cette parole et tacruauté, dit-il, car tu t’en vas bien jeune, et tu as beaucoupsouffert, mais n’accuse pas ta mère : son crime fut de n’aimerque toi !

Une voix faible fut entendue dans le profondsilence. Elle disait aussi :

– N’accusez pas votre mère qui voulaitmourir pour vous ! C’était la blessée qui parlait.

Elle rouvrit les yeux, et son premier regardse baissa parce qu’il avait rencontré les larmes de Lirette, maiselle dit, comme si elle eût voulu excuser ce mouvement.

– Petite amie, vous êtes maintenant uneriche et noble demoiselle. C’est moi qui vous apporte votrehéritage et j’en ai bien de la joie.

– Oh ! Clotilde chérie !balbutia Lirette, vivez seulement pour que nous vous aimions tous àgenoux !…

– Mon pauvre Clément, interrompit lamourante en prenant la main de Georges, c’est moi aussi quit’apporte ta fortune et ton nom. J’ai été dure avec ta mère, maisje lui ai demandé pardon… Pourquoi pleures-tu ? Dieu estbon : qu’aurais-je fait sur la terre puisque vous vousaimez ?…

Elle souriait, le sourire des enfants et desanges. Sa tête s’était légèrement soulevée. Elle attira les mainsréunies de Georges et de Lirette jusque sur son cœur et ditencore :

– Soyez bien heureux !

Sa tête retomba sur le tapis d’un mouvementdoux et lent.

Elle était morte.

– Adieu, ma mère, dit Albert, je vais àelle.

Et il n’y eut plus rien que le cri déchirantd’Angèle, qui tomba foudroyée sur le corps de son fils adoré. Cefut près d’elle que le docteur Abel s’agenouilla.

– Enfants, dit-il à Georges et à Lirette,celle-ci est la vraie condamnée, car elle vivra…

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