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La Chartreuse de Parme

La Chartreuse de Parme

de Stendhal

Partie 1
Gia mi fur dolci inviti a empir le carte

I luoghi ameni.

Ariost, sat. IV.

Chapitre 1

Milan en 1796

Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi,et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale:c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent devoir leur ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne.Depuis qu’ils étaient devenus de fidèles sujets leur grande affaire était d’imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs efféminées aux émotions profondes que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent des moeurs, nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour réel et chercher les actions héroïques.On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva inondé de lumière.Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son curé et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur,l’Autriche lui avait vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues a son armée.

En 1796 l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avecquatre magnifiques régiments de grenadiers hongrois. La liberté desmoeurs était extrême, mais la passion fort rare; d’ailleurs, outrele désagrément de devoir tout raconter au curé, sous peine de ruinemême en ce monde, le bon peuple de Milan était encore soumis àcertaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas qued’être vexantes. Par exemple l’archiduc ‘, qui résidait à Milan etgouvernait au nom de l’empereur, son cousin, avait eu l’idéelucrative de faire le commerce des blés. En conséquence, défenseaux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que Son Altesse eûtrempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeunepeintre en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, etqui était venu avec l’armée entendant raconter au grand Café desServi (à la mode alors) les exploits de l’archiduc, qui de plusétait énorme, prit la liste des glaces imprimée en placard sur unefeuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille ildessina le gros archiduc; un soldat français lui donnait un coup debaïonnette dans le ventre, et, au lieu du sang, il en sortait unequantité de blé incroyable. La chose nommée plaisanterie oucaricature n’était pas connue en ce pays de despotisme cauteleux.Le dessin laissé par Gros sur la table du Café des Selvi parut unmiracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit, et lelendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerrede six millions, frappée pour les besoins de l’armée française,laquelle, venant de gagner six batailles et de conquérir vingtprovinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d’habitset de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardieavec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls etquelques nobles s’aperçurent de la douleur de cette contribution desix millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Cessoldats français riaient et chantaient toute la journée; ilsavaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui enavait vingt-sept’, passait pour l’homme le plus âgé de son armée.Cette gaieté, cette jeunesse, cette insouciance, répondaient d’unefaçon plaisante aux prédications furibondes des moines qui, depuissix mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée que les Françaisétaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à tout brûler età couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régimentmarchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières lesoldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse dulogis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon,improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup tropsavantes et compliquées pour que les soldats, qui d’ailleurs ne lessavaient guère, pussent les apprendre aux femmes du pays, c’étaientcelles-ci qui montraient aux jeunes Français la Monférine, laSauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez lesgens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, unlieutenant, nommé Robert, eut un billet de logement pour le palaisde la marquise del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaireassez leste, possédait pour tout bien, en entrant dans ce palais,un écu de six francs qu’il venait de recevoir à Plaisance. Après lepassage du pont de Lodi, il prit à un bel officier autrichien tuépar un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamaisvêtement ne vint plus à propos. Ses épaulettes d’officier étaienten laine et le drap de son habit était cousu à la doublure desmanches pour que les morceaux tinssent ensemble; mais il y avaitune circonstance plus triste: les semelles de ses souliers étaienten morceaux de chapeau également pris sur le champ de bataille,au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées tenaientau-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon quelorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre dulieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise,celui-ci fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et luipassèrent les deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner àtâcher de recoudre un peu l’habit et à teindre en noir avec del’encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le momentterrible arriva.

– De la vie je ne fus plus mal à mon aise, me disait lelieutenant Robert, ces dames pensaient que j’allais leur fairepeur, et moi j’étais plus tremblant qu’elles. Je regardais messouliers et ne savais comment marcher avec grâce. La marquise delDongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat de sa beauté:vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceurangélique, et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient sibien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre uneHérodiade de Léonard de Vinci, qui semblait son portrait. Dieuvoulut que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelleque j’en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que deschoses laides et misérables dans les montagnes du pays de Gênes:j’osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.

« Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans legenre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dansune salle à manger toute de marbre, douze laquais et des valets dechambre vêtus avec ce qui me semblait alors le comble de lamagnificence. Figurez-vous que ces coquins-là avaient non seulementde bons souliers, mais encore des boucles d’argent. Je voyais ducoin de l’oeil tous ces regards stupides fixés sur mon habit, etpeut-être aussi sur mes souliers, ce qui me perçait le coeur.J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens, mais comment lesmettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher les dames?car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l’adit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent, où elleétait pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, soeur de sonmari, qui fut depuis cette charmante comtesse de Pietranera:personne dans la prospérité ne la surpassa par la gaieté etl’esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage etla sévérité d’âme dans la fortune contraire.

« Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui enparaissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tantde peur d’éclater de rire en présence dé mon costume, qu’ellen’osait pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait depolitesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux desmouvements d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, jemâchais le mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfinune idée descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter àces dames ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ansdans les montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieuxgénéraux imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignatsqui n’avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain parjour. Je n’avais pas parlé deux minutes, que la bonne marquiseavait les larmes aux yeux, et la Gina était devenue sérieuse.

« – Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois oncesde pain!

« – Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquaittrois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nouslogions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnionsun peu de notre pain.

« En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à laporte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai audomestique qui m’avait servi à table cet unique écu de six francssur l’emploi duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.

« Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéréque les Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongorevint de son château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravementil s’était réfugié à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasardsde la guerre sa jeune femme si belle et sa seur. La haine que cemarquis avait pour nous était égale à sa peur, c’est-à-direincommensurable: sa grosse figure pâle et dévote était amusante àvoir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retourà Milan, je reçus trois aunes de drap et deux cents francs sur lacontribution des six millions: je me remplumai, et devins lechevalier de ces dames, car les bals commencèrent. »

L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous lesFrançais; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats,on en eut pitié, et on les aima.

Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deuxpetites années; la folie avait été si excessive et si générale,qu’il me serait impossible d’en donner une idée, si ce n’est parcette réflexion historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuiscent ans.

La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à lacour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Maisdepuis l’an 1624, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais,et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, etcraignent toujours la révolte, la gaieté s’était enfuie. Lespeuples, prenant, les moeurs de leurs maîtres, songeaient plutôt àse venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu’à jouirdu moment présent.

La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous lessentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à untel point, depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent àMilan, jusqu’en avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite dela bataille de Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchandsmillionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendantcet intervalle, avaient oublié d’être moroses et de gagner del’argent.

Tout au plus eût-il été possible de compter quelques famillesappartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurspalais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégressegénérale et l’épanouissement de tous les coeurs. Il est véritableaussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguéesd’une manière fâcheuse dans la répartition des contributions deguerre demandées pour l’armée française.

Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avaitété un des premiers à regagner son magnifique château de Grianta,au-delà de Côme, où les dames menèrent le lieutenant Robert. Cechâteau, situé dans une position peut-être unique au monde, sur unplateau à cent cinquante pieds ‘ au-dessus de ce lac sublime dontil domine une grande partie, avait été une place forte. La familledel Dongo le fit construire au XVe siècle, comme le témoignaient detoutes parts les marbres chargés de ses armes; on y voyait encoredes ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d’eau;mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six piedsd’épaisseur, ce château était à l’abri d’un coup de main; et c’estpour cela qu’il était cher au soupçonneux marquis. Entouré devingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait dévoués,apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à labouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondaitfort activement avec un espion placé par l’Autriche sur lafrontière suisse à trois lieues de Grianta, pour faire évader lesprisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu êtrepris au sérieux par les généraux français.

Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeaitles affaires de la famille, elle était chargée de faire face auxcontributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans lepays; elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait àvoir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions publiques,et même quelques non-nobles fort influents. Il survint un grandévénement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariagede sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plushaute naissance; mais il portait de la poudre: à ce titre, Gina lerecevait avec de grands éclats de rire, et bientôt elle fit lafolie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la vérité un fortbon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de pèreen fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idéesnouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légionitalienne, surcroît de désespoir pour le marquis.

Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire deParis, se donnant des airs de souverain bien établi, montra unehaine nouvelle pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les générauxineptes qu’il donna à l’armée d’Italie perdirent une suite debatailles dans ces mêmes plaines de Vérone, témoins deux ansauparavant des prodiges d’Arcole et de Lonato. Les Autrichiens serapprochèrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef debataillon et blessé à la bataille de Cassano, vint loger pour ladernière fois chez son amie la marquise del Dongo ‘. Les adieuxfurent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivaitles Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, àlaquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’arméemontée sur une charrette.

Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idéesanciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treizemois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à lasottise ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce quiétait vieux, dévot, morose, reparut à la tête des affaires, etreprit la direction de la société: bientôt les gens restés fidèlesaux bonnes doctrines publièrent dans les villages que Napoléonavait été pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le méritait àtant de titres.

Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres etqui revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo sedistinguait par sa fureur; son exagération le porta naturellement àla tête du parti. Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ilsn’avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent àcirconvenir le général autrichien: assez bon homme, il se laissapersuader que la sévérité était de la haute politique, et fitarrêter cent cinquante patriotes: c’était bien alors ce qu’il yavait de mieux en Italie.

Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et, jetés dansdes grottes souterraines, l’humidité et surtout le manque de painfirent bonne et prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignaitune avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il sevanta publiquement de ne pas envoyer un écu à sa soeur, la comtessePietranera: toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter sonmari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquiseétait désespérée; enfin elle réussit à dérober quelques petitsdiamants dans son écrin, que son mari lui reprenait tous les soirspour l’enfermer sous son lit dans une caisse de fer: la marquiseavait apporté huit cent mille francs de dot à son mari et recevaitquatre-vingts francs par mois pour ses dépenses personnelles.Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de Milan,cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas lenoir.

Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de gravesauteurs, nous avons commencé l’histoire de notre héros une annéeavant sa naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet,que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan.Il venait justement de se donner la peine de naître ‘ lorsque lesFrançais furent chassés et se trouvait, par le hasard de lanaissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grandseigneur, et dont vous connaissez déjà le gros visage blême, lesourire faux et la haine sans bornes pour les idées nouvelles.Toute la fortune de la maison était substituée au fils aîné Ascaniodel Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit ans, etFabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que tousles gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit dumont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encoreunique dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou.Peu de jours après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le resteest inutile à dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais,cette fois, elle était mélangée d’idées de vengeance: on avaitappris la haine à ce bon peuple. Bientôt l’on vit arriver ce quirestait des patriotes déportés aux bouches de Cattaro; leur retourfut célébré par une fête nationale. Leurs figures pâles, leursgrands yeux étonnes, leurs membres amaigris, faisaient un étrangecontraste avec la joie qui éclatait de toutes parts. Leur arrivéefut le signal du départ pour les familles les plus compromises. Lemarquis del Dongo fut un des premiers à s’enfuir à son château deGrianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis de haine etde peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les joiesdu premier séjour des Français, et regrettaient Milan et les balssi gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la CasaTanzi;. Peu de jours après la victoire, le général français chargéde maintenir la tranquillité dans la Lombardie s’aperçut quetous

les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de lacampagne, bien loin de songer encore à cette étonnante victoire deMarengo qui avait changé les destinées de l’Italie, et reconquistreize places fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’uneprophétie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivantcette parole sacrée, les prospérités des Français et de Napoléondevaient cesser treize semaines juste après Marengo. Ce qui excuseun peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs descampagnes, c’est que réellement et sans comédie ils croyaient à laprophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu quatre volumes en leurvie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs pour rentrer àMilan au bout de treize semaines, mais le temps, en s’écoulant,marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De retour àParis, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la Révolution àl’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre lesétrangers. Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux,découvrirent que d’abord ils avaient mal compris la prédiction dusaint patron de Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines,mais bien de treize mois. Les treize mois s’écoulèrent, et laprospérité de la France semblait s’augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant etrecevant force coups de poing au milieu des petits paysans duvillage, et en n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, onl’envoya au collège des jésuites à Milan. Le marquis son pèreexigea qu’on lui montrât le latin, non point d’après ces vieuxauteurs qui parlent toujours de républiques, mais sur un magnifiquevolume orné de plus de cent gravures, chef-d’oeuvre des artistes duXVIIe siècle; c’était la généalogie latine des Valserra, marquisdel Dongo, publiée en 1650 par Fabrice del Dongo, archevêque deParme. La fortune des Valserra étant surtout militaire, lesgravures représentaient force batailles, et toujours on voyaitquelque héros de ce nom donnant de grands coups d’épée. Ce livreplaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait, obtenait detemps en temps la permission de venir le voir à Milan, mais sonmari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sabelle-soeur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait.Après le retour des Français, la comtesse était devenue l’une desfemmes les plus brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roid’Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint dumarquis, toujours exilé volontaire, la permission de le fairesortir quelquefois de son collège. Elle le trouva singulier,spirituel, fort sérieux, mais joli garçon, et ne déparant pointtrop le salon d’une femme à la mode; du reste, ignorant à plaisir,et sachant à peine écrire. La comtesse, qui portait en touteschoses son caractère enthousiaste, promit sa protection au chef del’établissement, si son neveu Fabrice faisait des progrèsétonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix. Pour luidonner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher tous lessamedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que lemercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris parle prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois duroyaume, et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout leparti qu’il pourrait tirer de ses relations avec une femmetoute-puissante à la cour. Il n’eut garde de se plaindre desabsences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, à la fin del’année obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillantecomtesse Pietranera, suivie de son mari, général commandant une desdivisions de la garde, et de cinq ou six des plus grandspersonnages de la cour du vice-roi, vint assister à la distributiondes prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimente par seschefs.

La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantesqui marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Ellel’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgéde douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantéede sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page,ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Lelendemain, elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que levice-roi voulût bien ne pas se souvenir de cette demande, àlaquelle rien ne manquait que le consentement du père du futurpage, et ce consentement eût été refusé avec éclat. A la suite decette folie, qui fit frémir le marquis boudeur, il trouva unprétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. La comtesseméprisait souverainement son frère; elle le regardait comme un sottriste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence,elle écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre futlaissée sans réponse.

A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plusbelliqueux de ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde quefaire l’exercice et monter à cheval. Souvent le comte Pietranera,aussi fou de cet enfant que sa femme, le faisait monter à cheval,et le menait avec lui à la parade.

En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bienrouges de larmes répandues en quittant les beaux salons de satante, ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de sessoeurs. Le marquis était enfermé dans son cabinet avec son filsaîné, le marchesino Ascanio. Ils y fabriquaient des lettreschiffrées qui avaient l’honneur d’être envoyées à Vienne; le pèreet le fils ne paraissaient qu’aux heures des repas. Le marquisrépétait avec affectation qu’il apprenait à son successeur naturelà tenir, en partie double, le compte des produits de chacune de sesterres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de son pouvoirpour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire detoutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer desdépêches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaineil faisait passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Lemarquis prétendait faire connaître à ses souverains légitimesl’état intérieur du royaume d’Italie qu’il ne connaissait paslui-même, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de succès;voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, parquelque agent sûr, le nombre des soldats de tel régiment françaisou italien qui changeait de garnison, et, en rendant compte du faità la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand quart lenombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et ellesplaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice auchâteau, le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé:c’était la cinquième qui ornait son habit de chambellan. A lavérité, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet habit horsde son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter unedépêche sans avoir revêtu le costume brodé, garni de tous sesordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir autrement.

La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elleavait conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an augénéral comte d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert.La marquise avait horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elleinterrogea son fils et fut épouvantée de son ignorance.

« S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne saisrien, Robert, qui est si savant, trouverait son éducationabsolument manquée; or, maintenant il faut du mérite. »Une autreparticularité qui l’étonna presque autant, c’est que Fabrice avaitpris au sérieux toutes les choses religieuses qu’on lui avaitenseignées chez les jésuites. Quoique fort pieuse elle-même, lefanatisme de cet enfant la fit frémir. »Si le marquis a l’esprit dedeviner ce moyen d’influence, il va m’enlever l’amour de monfils. »Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice s’enaugmenta.

La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques,était fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées àla chasse ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il futétroitement lié avec les cochers et les hommes des écuries; tousétaient partisans fous des Français et se moquaient ouvertement desvalets de chambre dévots, attachés à la personne du marquis ou àcelle de son fils aîné. Le grand sujet de plaisanterie contre cespersonnages graves, c’est qu’ils portaient de la poudre à l’instarde leurs maîtres.

Chapitre 2

 

 … Alors que Vesper vient embrunir nos yeux Tout éprisd’avenir, je contemple les cieux En qui Dieu nous escrit, par notesnon obscures, Les sorts et les destins de toutes créatures. Car luidu fond cieux regardant un humain Parfois mû de pitié, lui montrele chemin; Par les astrcs du ciel qui sont des caractères Leschoses nous prédit et bonnes et contraires. Mais les hommes chargésde terre et de trépas Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.

Ronsard

Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: aCe sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie. »Il ne savaittrop comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avecle désir de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation sibrillamment commencée chez les jésuites. Pour courir le moins derisques possible, il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta,de faire continuer à Fabrice ses études en latin. Il eût fallu quele curé lui-même sût cette langue; or, elle était l’objet de sesmépris; ses connaissances en ce genre se bornaient à réciter, parcoeur, les prières de son missel, dont il pouvait rendre à peu prèsle sens à ses ouailles. Mais ce curé n’en était pas moins fortrespecté et même redouté dans le canton; il avait toujours dit quece n’était point en treize semaines, ni même en treize mois, quel’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint Giovita, lepatron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des amis sûrs,que ce nombre treize devait être interprété d’une façon quiétonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire(1813).

Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté etd’une vertu primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutesles nuits au haut de son clocher; il était fou d’astrologie. Aprèsavoir usé ses journées à calculer des conjonctions et des positionsd’étoiles, il employait la meilleure part de ses nuits à les suivredans le ciel. Par suite de sa pauvreté, il n’avait d’autreinstrument qu’une longue lunette à tuyau de carton. On peut jugerdu mépris qu’avait pour l’étude des langues un homme qui passait savie à découvrir l’époque précise de la chute des empires et desrévolutions qui changent la face du monde. »Que sais-je de plus surun cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris qu’en latinil s’appelle equus? »

Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien:pour lui, à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans leclocher, il les empêchait de voler. Ses confrères les curés desenvirons, fort jaloux de son influence, le détestaient; le marquisdel Dongo le méprisait tout simplement parce qu’il raisonnait troppour un homme de si bas étage. Fabrice l’adorait: pour lui plaire,il passait quelquefois des soirées entières à faire des additionsou des multiplications énormes. Puis il montait au clocher: c’étaitune grande faveur et que l’abbé Blanès n’avait jamais accordée àpersonne; mais il aimait cet enfant pour sa naïveté.

– Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tuseras un homme.

Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dansses plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il étaitle chef de toutes les grandes expéditions des petits paysans deGrianta et de la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelquespetites clefs, et quand la nuit était bien noire, ils essayaientd’ouvrir les cadenas de ces chaînes qui attachent les bateaux àquelque grosse pierre ou à quelque arbre voisin du rivage. Il fautsavoir que sur le lac de Côme l’industrie des pêcheurs place deslignes dormantes à une grande distance des bords. L’extrémitésupérieure de la corde est attachée à une planchette doublée deliège, et une branche de coudrier très flexible fichée sur cetteplanchette, soutient une petite sonnette qui tinte lorsque lepoisson, pris à la ligne, donne des secousses à la corde.

Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabricecommandait en chef, était d’aller visiter les lignes dormantes,avant que les pêcheurs eussent entendu l’avertissement donné parles petites clochettes. On choisissait les temps d’orage; et, pources parties hasardeuses, on s’embarquait le matin, une heure avantl’aube. En montant dans la barque, ces enfants croyaient seprécipiter dans les plus grands dangers, c’était là le beau côté deleur action, et, suivant l’exemple de leurs pères, ils récitaientdévotement un Ave Maria. Or, il arrivait souvent qu’au moment dudépart, et à l’instant qui suivait l’Ave Maria, Fabrice étaitfrappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il avait retiré desétudes astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux prédictionsduquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination, ceprésage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peuà peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, quesi, au moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre,ou si l’on voyait un corbeau s’envoler à main gauche’, on se hâtaitde remettre le cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait serecoucher. Ainsi l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa scienceassez difficile à Fabrice, mais à son insu il lui avait inoculé uneconfiance illimitée dans lés signes qui peuvent prédirel’avenir.

Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondancechiffrée pouvait le mettre à la merci de sa soeur; aussi tous lesans, à l’époque de la Sainte-Angela, fête de la comtesse PietraneraFabrice obtenait la permission d’aller passer huit jours à Milan.Il vivait toute l’année dans l’espérance ou le regret de ces huitjours. En cette grande occasion, pour accomplir ce voyagepolitique, le marquis remettait à son fils quatre écus et, suivantl’usage, ne donnait rien à sa femme, qui le menait. Mais un descuisiniers, six laquais et un cocher avec deux chevaux, partaientpour Côme, la veille du voyage, et chaque jour, à Milan, lamarquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de douzecouverts.

Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo étaitassurément fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’ilenrichissait à jamais les familles qui avaient la bonté de s’ylivrer. Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres derente, n’en dépensait pas le quart, il vivait d’espérances. Pendantles treize années de 1800 à 1813, il crut constamment et fermementque Napoléon serait renversé avant six mois. Qu’on juge de sonravissement quand, au commencement de 1813, il apprit les désastresde la Bérésina! La prise de Paris et la chute de Napoléonfaillirent lui faire perdre la tête; il se permit alors les proposles plus outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin, aprèsquatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de voirles troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordresvenus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongoavec une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrirune des premières places dans le gouvernement, et il l’acceptacomme le paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenancedans l’un des plus beaux régiments de la monarchie; mais le secondne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui était offerte.Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence rare, nedura que quelques mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamaisil n’avait eu le talent des affaires, et quatorze années passées àla campagne, entre ses valets, son notaire et son médecin, jointesà la mauvaise humeur de la vieillesse qui était survenue, enavaient fait un homme tout à fait incapable. Or, il n’est paspossible, en pays autrichien, de conserver une place importantesans avoir le genre de talent que réclame l’administration lente etcompliquée, mais fort raisonnable, de cette vieille monarchie. Lesbévues du marquis del Dongo scandalisaient les employés et mêmearrêtaient la marche des affaires. Ses propos ultra-monarchiquesirritaient les populations qu’on voulait plonger dans le sommeil etl’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté avait daignéaccepter gracieusement la démission qu’il donnait de son emploidans l’administration, et en même temps lui conférait la place desecond grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Lemarquis fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; ilfit imprimer une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement laliberté de la presse. Enfin il écrivit à l’empereur que sesministres le trahissaient, et n’étaient que des jacobins. Ceschoses faites, il revint tristement à son château de Grianta. Ileut une consolation. Après la chute de Napoléon, certainspersonnages puissants à Milan firent assommer dans les rues lecomte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du premiermérite’. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle duministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplicedura cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eûtpu sauver Prina en lui ouvrant la grille de l’église de SanGiovanni, devant laquelle on traînait le malheureux ministre, quimême un instant fut abandonné dans le ruisseau, au milieu de larue, mais il refusa d’ouvrir sa grille avec dérision, et, six moisaprès, le marquis eut le bonheur de lui faire obtenir un belavancement.

Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayantpas cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisaitde se montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avaitl’insolence de prôner cet esprit de justice sans acceptation depersonnes, que le marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comteavait refusé de prendre du service en Autriche; on fit valoir cerefus, et, quelques mois après la mort de Prina, les mêmespersonnages qui avaient payé les assassins obtinrent que le généralPietranera serait jeté en prison. Sur quoi la comtesse, sa femme,prit un passeport et demanda des chevaux de poste pour aller àVienne dire la vérité à l’empereur. Les assassins de Prina eurentpeur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter àminuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettreen liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fitappeler le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinctionpossible, et l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas àêtre liquidée sur le pied le plus avantageux. Le brave généralBubna, homme d’esprit et de coeur, avait l’air tout honteux del’assassinat de Prina et de la prison du comte.

Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de lacomtesse, les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec lapension de retraite, qui, grâce à la recommandation du généralBubna, ne se fit pas attendre.

Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, lacomtesse avait beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche,lequel était aussi ami intime du comte, et ne manquait pas demettre à leur disposition le plus bel attelage de chevaux anglaisqui fût alors à Milan, sa loge au théâtre de la Scala, et sonchâteau à la campagne. Mais le comte avait la conscience de sabravoure, son âme était généreuse, il s’emportait facilement, etalors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il était à lachasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi sousd’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur labravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donnaun soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seulde son bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parlabeaucoup de cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaienttrouvées prirent le parti d’aller voyager en Suisse.

Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’unsot qui se laisse pendre sans mot dire, n’était point à l’usage dela comtesse. Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu queLimercati, ce jeune homme riche, son ami intime, prît aussi lafantaisie de voyager en Suisse, et de donner un coup de carabine ouun soufflet au meurtrier du comte Pietranera.

Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé, et la comtesses’aperçut que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoublad’attention pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, etensuite le planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ceplan de vengeance intelligible en France, je dirai qu’à Milan, paysfort éloigné du nôtre, on est encore au désespoir par amour. Lacomtesse, qui, dans ses habits de deuil, éclipsait de bien lointoutes ses rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens quitenaient le haut du pavé, et l’un d’eux, le comte N… , qui, de touttemps, avait dit qu’il trouvait le mérite de Limercati un peulourd, un peu empesé pour une femme d’autant d’esprit, devintamoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati :

Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit? Figurez-vous quevous ne m’avez jamais connue. Je suis, avec un peu de méprispeut-être, votre très humble servante. Gina Pietranera.

A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de seschâteaux; son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûlerla cervelle, chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemainde son arrivée à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour luioffrir sa main et ses deux cent mille livres de rente. Elle luirenvoya sa lettre non décachetée par le groom du comte N… Sur quoiLimercati a passé trois ans dans ses terres, revenant tous les deuxmois à Milan, mais sans avoir jamais le courage d’y rester, etennuyant tous ses amis de son amour passionné pour la comtesse, etdu récit circonstancié des bontés que jadis elle avait pour lui.Dans les commencements, il ajoutait qu’avec le comte N… elle seperdait, et qu’une telle liaison la déshonorait.

Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour lecomte N… , et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout àfait sûre du désespoir de Limercati. Le comte, qui avait del’usage, la pria de ne point divulguer la triste vérité dont ellelui faisait confidence:

– Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer àme recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées àl’amant régnant, je trouverai peut-être une place convenable.

Après cette déclaration héroïque, la comtesse ne voulut plus deschevaux ni de la loge du comte N… Mais depuis quinze ans elle étaitaccoutumée à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ceproblème difficile ou pour mieux dire impossible: vivre à Milanavec une pension de quinze cents francs. Elle quitta son palais,loua deux chambres à un cinquième étage, renvoya tous ses gens etjusqu’à sa femme de chambre remplacée par une pauvre vieillefaisant des ménages. Ce sacrifice était dans le fait moins héroïqueet moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la pauvreté n’estpas ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes effrayées commele pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté noble,assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même ducomte N… qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquisdel Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser queses ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa soeur.Quoi! une del Dongo être réduite à vivre avec la pension que lacour de Vienne, dont il avait tant à se plaindre, accorde auxveuves de ses généraux!

Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sasoeur l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de lacomtesse embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre devie; il y avait vingt ans qu’elle n’avait habité ce châteauvénérable s’élevant majestueusement au milieu des vieuxchâtaigniers plantés du temps des Sforce. »Là, se disait-elle, jetrouverai le repos, et, à mon âge, n’est-ce pas le bonheur? (Commeelle avait trente et un ans elle se croyait arrivée au moment de laretraite.) Sur ce lac sublime où je suis née, m’attend enfin unevie heureuse et paisible. »

Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’estque cette âme passionnée, qui venait de refuser si lestementl’offre de deux immenses fortunes, apporta le bonheur au château duGrianta. Ses deux nièces étaient folles de joie.

– Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait lamarquise en l’embrassant, la veille de ton arrivée, j’avais centans.

La comtesse se mit à revoir, avec Fabrice tous ces lieuxenchanteurs voisins de Grianta, et si célébrés par les voyageurs:la villa Melzi de l’autre côté du lac, vis-à-vis le château, et quilui sert de point de vue; au-dessus le bois sacré des Sfondrata etle hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle deCôme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine desévérité: aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renommédu monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point. C’étaitavec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sapremière jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. »Lelac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme le lac deGenève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selonles meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et laspéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégaleshauteurs couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, etque la main de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre durevenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et seprécipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puisgarder toutes les illusions des descriptions du Tasse et del’Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d’amour, rien nerappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés àmi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommetsdes arbres s’élève l’architecture charmante de leurs jolisclochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vientinterrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et decerisiers sauvages, l’oeil satisfait y voit croître des plantesplus vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà cescollines, dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait toushabiter, l’oeil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujourscouverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle desmalheurs de la vie et ce qu’il en faut pour accroître la voluptéprésente. L’imagination est touchée par le son lointain de lacloche de quelque petit village caché sous les arbres: ces sonsportés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte dedouce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: lavie s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers lebonheur qui se présente hâte-toi de jouir. »Le langage de ces lieuxravissants, et qui n’ont point de pareils au monde, rendit à lacomtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elleavait pu passer tant d’années sans revoir le lac. »Est-ce donc aucommencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur seserait réfugié? »Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise etelle ornèrent de leurs mains, car on manquait d’argent pour tout,au milieu de l’état de maison le plus splendide depuis sa disgrâce,le marquis del Dongo avait redoublé de faste aristocratique. Parexemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, près de lafameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il faisaitconstruire une digue dont le devis allait à quatre-vingt millefrancs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur lesdessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entièreen blocs de granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, lesculpteur à la mode de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequeldes bas-reliefs nombreux devaient représenter les belles actions deses ancêtres.

Le frère aîné de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut semettre des promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eausur ses cheveux poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelleniche à lancer à sa gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sagrosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n’osait rire en saprésence. On pensait qu’il était l’espion du marquis son père, etil fallait ménager ce despote sévère et toujours furieux depuis sadémission forcée.

Ascagne jura de se venger de Fabrice.

Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eûtinfiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux batelierspour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignaitbeaucoup d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. Onrencontra une seconde tempête; elles sont terribles et imprévuessur ce beau lac: des rafales de vent sortent à l’improviste de deuxgorges de montagnes placées dans des directions opposées et luttentsur les eaux. La comtesse voulut débarquer au milieu de l’ouraganet des coups de tonnerre; elle prétendait que, placée sur un rocherisolé au milieu du lac, et grand comme une petite chambre’, elleaurait un spectacle singulier; elle se verrait assiégée de toutesparts par des vagues furieuses; mais, en sautant de la barque elletomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle pour la sauver, ettous deux furent entraînés assez loin. Sans doute il n’est pas beaude se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni du châteauféodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère primitifet pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui luirestait après l’acquisition de la barque avait été employé àacheter un petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs,avec ses nièces et Fabrice, elle allait s’établir sur laplate-forme d’une des tours gothiques du château. Fabrice était lesavant de la troupe, et l’on passait là plusieurs heures fortgaiement, loin des espions.

Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtessen’adressait la parole à personne; on la voyait se promener sous leshauts châtaigniers, plongée dans de sombres rêveries; elle avaittrop d’esprit pour ne pas sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne paséchanger ses idées. Mais le lendemain elle riait comme la veille:c’étaient les doléances de la marquise, sa belle-soeur, quiproduisaient ces impressions sombres sur cette âme naturellement siagissante.

– Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans cetriste château! s’écriait la marquise.

Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le couraged’avoir de ces regrets.

L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois,malgré sa pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan;il s’agissait de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtrede la Scala, et le marquis ne défendait point à sa femmed’accompagner sa belle-soeur. On allait toucher les quartiers de lapetite pension, et c’était la pauvre veuve du général cisalpin quiprêtait quelques sequins à la richissime marquise del Dongo. Cesparties étaient charmantes; on invitait à dîner de vieux amis, etl’on se consolait en riant de tout, comme de vrais enfants. Cettegaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait oublier latristesse sombre que les regards du marquis et de son fils aînérépandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seizeans, représentait fort bien le chef de la maison.

Le 7 mars 1815 les dames étaient de retour, depuisl’avant-veille, d’un charmant petit voyage de Milan; elles sepromenaient dans la belle allée de platanes, récemment prolongéesur l’extrême bord du lac. Une barque parut, venant du côté deCôme, et fit des signes singuliers. Un agent du marquis sauta surla digue: Napoléon venait de débarquer au golfe de Juan. L’Europeeut la bonhomie d’être surprise de cet événement, qui ne surpritpont le marquis del Dongo, il écrivit à son souverain une lettrepleine d’effusion de coeur; il lui offrait ses talents et plusieursmillions, et lui répétait que ses ministres étaient des jacobinsd’accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de sesinsignes, se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’unetroisième dépêche politique il s’occupait avec gravité à latranscrire de sa belle écriture soignée, sur du papier portant enfiligrane l’effigie du souverain. Au même instant Fabrice sefaisait annoncer chez la comtes se Pietranera.

– Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui estaussi roi d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passepar la Suisse. Cette nuit, à Menaggio, mon ami Vasi, le marchand debaromètres, m’a donné son passeport; maintenant donne-moi quelquesnapoléons, car je n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’iraià pied.

La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.

– Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elleétait soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles;c’était tout ce qu’elle possédait au monde.

– Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te faispas tuer. Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi. si tunous manques? Quant au succès de Napoléon, il est impossible, monpauvre ami; nos messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pasentendu, il y a huit jours, à Milan, l’histoire des vingt-troisprojets d’assassinat tous si bien combinés et auxquels il n’échappaque par miracle? et alors il était tout-puissant. Et tu as vu quece n’est pas la volonté de le perdre qui manque à nos ennemis laFrance n’était plus rien depuis son départ.

C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesseparlait à Fabrice des futures destinées de Napoléon.

– En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce quej’ai de plus cher au monde, disait-elle.

Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il répandit des larmes enembrassant la comtesse, mais sa résolution de partir ne fut pas uninstant ébranlée. Il expliquait avec effusion à cette amie si chèretoutes les raisons qui le déterminaient, et que nous prenons laliberté de trouver bien plaisantes.

– Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nouspromenions, comme tu sais sur le bord du lac dans l’allée deplatanes, au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions versle sud. Là, pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateauqui venait de Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme jeregardais ce bateau sans songer à l’Empereur, et seulement enviantle sort de ceux qui peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisid’une émotion profonde. Le bateau a pris terre, l’agent a parlé basà mon père, qui a changé de couleur, et nous a pris à part pournous annoncer la terrible nouvelle. Je me tournai vers le lac sansautre but que de cacher les larmes de joie dont mes yeux étaientinondés. Tout à coup, à une hauteur immense et à ma droite j’ai vuun aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait majestueusement, sedirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers Paris. Et moiaussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la Suisse avec larapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme bien peu dechose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de monfaible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singuliermes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’enhaut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris marésolution et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clind’oeil toutes les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent mavie, surtout les dimanches, ont été comme enlevées par un souffledivin. J’ai vu cette grande image de l’Italie se relever de lafange où les Allemands la retiennent plongée’; elle étendait sesbras meurtris et encore à demi chargés de chaînes vers son roi etson libérateur. Et moi, me suis-je dit, fils encore inconnu decette mère malheureuse, je partirai, j’irai mourir ou vaincre aveccet homme marqué par le destin, et qui voulut nous laver du méprisque nous jettent même les plus esclaves et les plus vils parmi leshabitants de l’Europe.

« Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de lacomtesse, et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient desflammes, tu sais ce jeune marronnier que ma mère, l’hiver de manaissance, planta elle-même au bord de la grande fontaine dansnotre forêt, à deux lieues d’ici: avant de rien faire, j’ai voulul’aller visiter. Le printemps n’est pas trop avancé, me disais-je:eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera un signe pour moi.Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je languis dans cetriste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux mursnoircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce quel’hiver est pour mon arbre.

« Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demiej’arrivais à mon marronnier; il avait des feuilles, de joliespetites feuilles déjà assez grandes! Je les baisai sans leur fairede mal. J’ai bêché la terre avec respect à l’entour de l’arbrechéri. Aussitôt, rempli d’un transport nouveau, j’ai traversé lamontagne; je suis arrivé à Menagio: il me fallait un passeport pourentrer en Suisse. Le temps avait volé, il était déjà une heure dumatin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je pensais devoirfrapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout avectrois de ses amis. A mon premier mot, »Tu vas rejoindreNapoléon! »s’est-il écrié; et il m’a sauté au cou. Les autres aussim’ont embrassé avec transport. »Pourquoi suis-je marié! »disait l’und’eux. »

Mme Pietranera était devenue pensive, elle crut devoir présenterquelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, ileût bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnesraisons qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défautd’expérience, il avait de la résolution; il ne daigna pas mêmeécouter ces raisons. La comtesse se réduisit bientôt à obtenir delui que du moins il fît part de son projet à sa mère.

– Elle le dira à mes soeurs, et ces femmes me trahiront à leurinsu! s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.

– Parlez donc avec plus de respect. dit la comtesse souriant aumilieu de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vousdéplairez toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmesprosaïques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet deson fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout sonpossible pour le retenir. Quand elle fut convaincue que rien aumonde, excepté les murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher departir, elle lui remit le peu d’argent qu’elle possédait; puis ellese souvint qu’elle avait depuis la veille huit ou dix petitsdiamants valant peut-être dix mille francs, que le marquis luiavait confiés pour les faire monter à Milan. Les soeurs de Fabriceentrèrent chez leur mère tandis que la comtesse cousait cesdiamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à cespauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses soeurs furent tellemententhousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie sibroyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaientencore à cacher, et voulut partir sur-le-champ. – Vous me trahiriezà votre insu, dit-il à ses soeurs. Puisque j’ai tant d’argent, ilest inutile d’emporter des hardes; on en trouve partout.

Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit àl’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha sivite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval,que le soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dansune ville suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la routesolitaire par des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il luiécrivit une belle lettre, faiblesse d’enfant qui donna de laconsistance à la colère du marquis. Fabrice prit la poste, passa leSaint-Gothard; son voyage fut rapide, et il entra en France parPontarlier. L’Empereur était à Paris. Là commencèrent les malheursde Fabrice, il était parti dans la ferme intention de parler àl’Empereur: jamais il ne lui était venu à l’esprit que ce fût chosedifficile. A Milan, dix fois par jour il voyait le prince Eugène eteût pu lui adresser la parole. A Paris, tous les matins, il allaitdans la cour du château des Tuileries assister aux revues passéespar Napoléon; mais jamais il ne put approcher de l’Empereur. Notrehéros croyait tous les Français profondément émus comme lui del’extrême danger que courait la patrie. A la table de l’hôtel où ilétait descendu, il ne fit point mystère de ses projets et de sondévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable, encoreplus enthousiastes que lui, et qui en peu de jours, ne manquèrentpas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement, parpure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par samère. Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidémentvolé, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un anciensoldat palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour lesjeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savaitrien, sinon qu’elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-ilarrivé sur la frontière, qu’il trouva ridicule de se tenir dans unemaison, occupé à se chauffer devant une bonne cheminée, tandis quedes soldats bivouaquaient. Quoi que pût lui dire son domestique,qui ne manquait pas de bon sens, il courut se mêler imprudemmentaux bivouacs de l’extrê

frontière, sur la route de Belgique. A peine fut-il arrivé aupremier bataillon placé à côté de la route, que les soldats semirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n’avait rien quirappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid.Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en payant.Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer, etlui accordèrent avec bonté une place au feu, son domestique lui fitun abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant àportée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée decet étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice,qui lui parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accentfort suspect; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusquechez le colonel, établi dans une ferme voisine. Le domestique deFabrice s’approcha avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper sivivement l’adjudant sous-officier, qu’aussitôt il changea depensée, et se mit à interroger aussi le domestique. Celui-ci,ancien soldat, devinant d’abord le plan de campagne de soninterlocuteur parla des grandes protections qu’avait son maître,ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur lecollet; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère,l’adjudant ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.

Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dansl’obscurité rendue plus profonde en apparence par le feu desbivouacs qui de toutes parts éclairaient l’horizon, l’adjudantremit Fabrice à un officier de gendarmerie qui, d’un air grave, luidemanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui le qualifiaitmarchand de baromètres portant sa marchandise.

– Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!

Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et dela liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoil’officier de gendarmerie fut saisi d’un rire fou.

– Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peufort de café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de tonespèce!

Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’eneffet il n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya àla prison de B… , petite ville du voisinage où notre héros arrivasur les trois heures du matin, outré de fureur et mort defatigue.

Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolumentrien à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journéesdans cette misérable prison, il écrivait lettres sur lettres aucommandant de la place, et c’était la femme du geôlier, belleFlamande de trente-six ans, qui se chargeait de les faire parvenir.Mais comme elle n’avait nulle envie de faire fusiller un aussi joligarçon, et que d’ailleurs il payait bien, elle ne manquait pas dejeter au feu toutes ces lettres. Le soir fort tard, elle daignaitvenir écouter les doléances du prisonnier; elle avait dit à sonmari que le blanc-bec avait de l’argent, sur quoi le prudentgeôlier lui avait donné carte blanche. Elle usa de la permission etreçut quelques napoléons d’or, car l’adjudant n’avait enlevé queles chevaux, et l’officier de gendarmerie n’avait rien confisqué dutout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice entendit une fortecanonnade assez éloignée. On se battait donc enfin! son coeurbondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit dansla ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisionstraversaient B… Quand, sur les onze heurcs du soir, la femme dugeôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encoreque de coutume; puis, lui prenant les mains:

– Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenirdans la prison dès qu’on aura cessé de se battre.

– Balivernes que tout cela! As-tu du quibus? Il parut inquiet,il ne comprenait pas le mot quibus. La geôlière, voyant cemouvement, jugea que les eaux étaient basses, et, au lieu de parlerde napoléons d’or comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus quede francs.

– Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine defrancs, je mettrai un double napoléon sur chacun des yeux ducaporal qui va venir relever la garde pendant la nuit. Il ne pourrate voir partir de prison, et si son régiment doit filer dans lajournée, il acceptera.

Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même àcacher Fabrice dans sa chambre, d’où il pourrait plus facilements’évader le lendemain matin.

Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit àFabrice:

– Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilainmétier: crois-moi, n’y reviens plus.

– Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloirdéfendre la patrie?

– Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; toncas était net, tu aurais été fusillé; mais ne le dis à personne,car tu nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtoutne répète jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milandéguisé en marchand de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moibien, je vais te donner les habits d’un hussard mort avant-hierdans la prison: n’ouvre la bouche que le moins possible, maisenfin, si un maréchal des logis ou un officier t’interroge de façonà te forcer de répondre, dis que tu es resté malade chez un paysanqui t’a recueilli par charité comme tu tremblais la fièvre dans unfossé de la route. Si l’on n’est pas satisfait de cette réponse,ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On t’arrêtera peut-être àcause de ton accent: alors dis que tu es né en Piémont’, que tu esun conscrit resté en France l’année passée, etc.

Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur,Fabrice comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On leprenait pour un espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, cematin-là, était fort tendre, et enfin, tandis qu’armée d’uneaiguille elle rétrécissait les habits du hussard, il raconta sonhistoire bien clairement à cette femme étonnée. Elle y crut uninstant, il avait l’air si naïf, et il était si joli habillé enhussard!

– Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, luidit-elle enfin à demi persuadée, il fallait donc en arrivant àParis t’engager dans un régiment. En payant à boire à un maréchaldes logis ton affaire était faite!

La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, etenfin, à la petite pointe du jour mit Fabrice hors de chez elle,après lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il neprononcerait son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice futsorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre dehussard sous le bras, il lui vint un scrupule. »Me voici, se dit-il,avec l’habit et la feuille de route d’un hussard mort en prison oùl’avait conduit, dit-on, le vol d’une vache et dé quelques couvertsd’argent! j’ai pour ainsi dire succédé à son être… et cela sans levouloir ni le prévoir en aucune manière! Gare la prison!… Leprésage est clair, j’aurai beaucoup à souffrir de la prison! »

Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sabienfaitrice, lorsque la pluie commença à tomber avec une telleforce qu’à peine le nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassépar des bottes grossières qui n’étaient pas faites pour lui. Il fitrencontre d’un paysan monté sur un méchant cheval, il acheta lecheval en s’expliquant par signes; la geôlière lui avait recommandéde parler le moins possible, à cause de son accent.

Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny,était en pleine marche sur Bruxelles, on était à la veille de labataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuanttoujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fitoublier tout à fait les affreux moments de désespoir que venait delui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu’à la nuit trèsavancée, et comme il commençait à avoir quelque bon sens, il allaprendre son logement dans une maison de paysan fort éloignée de laroute. Ce paysan pleurait et prétendait qu’on lui avait tout pris;Fabrice lui donna un écu, et il trouva de l’avoine. »Mon chevaln’est pas beau, se dit Fabrice, mais n’importe! il pourrait bien setrouver du goût de quelque adjudant », et il alla coucher à l’écurieà ses côtés. Une heure avant le jour le lendemain, Fabrice étaitsur la route, et, à forcé de caresses, il était parvenu à faireprendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit lacanonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.

Chapitre 3

 

Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrêmereconnaissance qu’il avait pour la geôlière de B… le porta à leuradresser la parole; il demanda à l’une d’elles où était le 4crégiment de hussards, auquel il appartenait.

– Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petitsoldat, dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeuxde Fabrice. Tu n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coupsde sabre qui vont se donner aujourd’hui. Encore si tu avais unfusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta balle tout comme unautre. Ce conseil déplut à Fabrice, mais il avait beau pousser soncheval, il ne pouvait aller plus vite que la charrette de lacantinière. De temps à autre le bruit du canon semblait serapprocher et les empêchait de s’entendre, car Fabrice étaittellement hors de lui d’enthousiasme et de bonheur, qu’il avaitrenoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait sonbonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de son vrai nomet de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette femme quisemblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait rien dutout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

– Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe:vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelquecapitaine du 4’` de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeaude l’uniforme que vous portez et vous courez après elle. Vrai,comme Dieu est là-haut, vous n’avez jamais été soldat; mais, commeun brave garçon que vous êtes, puisque votre régiment est au feu,vous voulez y paraître, et ne pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût derecevoir de bons conseils. »J’ignore toutes les façons d’agir de cesFrançais, se disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un,je parviendrai encore à me faire jeter en prison, et l’on me voleramon cheval. »

– D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait deplus en plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans:c’est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.

C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.

– Ainsi, tu n’es pas même conscrit, c’est uniquement à cause desbeaux yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste!elle n’est pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de cesjaunets qu’elle t’a remis, il faut primo que tu achètes un autrecheval; vois comme ta rosse dresse les oreilles quand le bruit ducanon ronfle d’un peu près; c’est là un cheval de paysan qui tefera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche, que tuvois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, monpetit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette, quand tu vasentendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger unmorceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à lavivandière, la pria de se payer.

– C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petitne sait pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bienqu’après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grandtrot à Cocotte, du diable si ta rosse pourrait me suivre. Queferais-tu, nigaud, en me voyant détaler? Apprends que, quand lebrutal gronde, on ne montre jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilàdix-huit francs cinquante centimes, et ton déjeuner te coûte trentesous. Maintenant, nous allons bientôt avoir des chevaux à revendre.Si la bête est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous lescas jamais plus de vingt francs, quand ce serait lé cheval desquatre fils Aymon.

Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, futinterrompue par une femme qui s’avançait à travers champs, et quipassa sur la route.

– Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6c léger estsur la droite.

– Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notrehéros, mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi,sacrédié! Tu ne sais rien de rien tu vas te faire moucher, commeDieu est Dieu! Viéns-t’en au 6c léger avec moi.

– Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, maisje veux me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fuméeblanche.

– Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il seralà-bas, quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main ilse mettra à galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’encroire? Dès que tu seras avec les petits soldats ramasse un fusilet une giberne, mets-toi à côté des soldats et fais comme eux.exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu ne sais pas seulementdéchirer une cartouche.

Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elleavait deviné juste.

– Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu!ça ne sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi,reprit la cantinière d’un air d’autorité.

– Mais je veux me battre.

– Tu te battras aussi; va, le 6é léger est un fameux, etaujourd’hui il y en a pour tout le monde.

– Mais serons-nous bientôt à votre régiment?

– Dans un quart d’heure tout au plus.

« Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorancede toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et jepourrai me battre. »A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coupn’attendait pas l’autre.

– C’est comme un chapelet, dit Fabrice.

– On commence à distinguer les feux de peloton, dit lavivandière en donnant un coup de fouet à son petit cheval quisemblait tout animé par le feu.

La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse aumilieu des prairies; il y avait un pied de boue; la petitecharrette fut sur le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue.Son cheval tomba deux fois bientôt le chemin, moins rempli d’eau,ne fut plus qu’un sentier au milieu du gazon. Fabrice n’avait pasfait cinq cents pas que sa rosse s’arrêta tout court: c’était uncadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au chevalet au cavalier.

La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinteverte fort prononcée; la cantinière après avoir regardé le mort,dit, comme en se parlant à elle-même:

– Ça n’est pas de notre division.

Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.

– Ah! Ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!

Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout, c’était lasaleté des pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de sessouliers, et auquel on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon toutsouillé de sang.

– Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il fautque tu t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par latête.

Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempeopposée, et défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il étaitresté avec un oeil ouvert.

– Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, etdonne-lui une poignée de main pour voir s’il te la rendra.

Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice sejeta à bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme;puis il resta comme anéanti, il sentait qu’il n’avait pas la forcede remonter à cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c’étaitcet oeil ouvert.

« La vivandière va me croire un lâche », se disait-il avecamertume, mais il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: ilserait tombé. Ce moment fut affreux, Fabrice fut sur le point de setrouver mal tout à fait. La vivandière s’en aperçut, sautalestement à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans motdire, un verre d’eau-de-vie qu’il avala d’un trait; il put remontersur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. Lavivandière le regardait de temps à autre du coin de l’oeil.

– Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin,aujourd’hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tuapprennes le métier de soldat.

– Au contraire, je veux me battre tout de suite s’écria notrehéros d’un air sombre, qui sembla de bon augure à lavivandière.

Le bruit du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coupscommençaient à former comme une basse continue; un coup n’étaitséparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette bassecontinue, qui rappelait le bruit d’un torrent lointain, ondistinguait fort bien les feux de peloton.

Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet debois: la vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres quivenaient à elle courant à toutes jambes; elle sauta lestement à basde sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin.Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu où l’on venaitd’arracher un grand arbre. »Donc, se dit Fabrice, je vais voir si jesuis un lâche! »Il s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnéepar la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pasattention à lui et passèrent en courant le long du bois, à gauchede la route.

– Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière enrevenant tout essoufflée vers sa petite voiture… Si ton chevalétait capable de galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’aubout du bois, vois s’il y a quelqu’un dans la plaine.

Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une brancheà un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son cheval à tour debras; la rosse prit le galop un instant puis revint à son petittrot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:

– Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.

Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bordde la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et lamousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche,derrière. Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupaitun tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ilsaperçurent assez bien un coin de la bataille; mais enfin il n’yavait personne dans le pré au-delà du bois. Ce pré était bordé, àmille pas de distance, par une longue rangéé de saules, trèstouffus; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche quiquelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.

– Si je savais seulement où est le régiment! disait lacantinière embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré toutdroit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldatennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser àle sabrer.

A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nousvenons de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauchede la route. L’un d’eux était à cheval.

Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà, ho! cria-t-elle àcelui qui était à cheval, viens donc ici boire le verred’eau-de-vie.

Les soldats s’approchèrent.

– Où est le 6c léger? cria-t-elle.

– Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est lelong des saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.

– Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

– Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un chevald’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quartd’heure.

– Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière àFabrice.

Puis s’approchant du soldat à cheval:

– Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, lavivandière détachait le petit portemanteau qui était sur larosse.

– Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est commeça que vous laissez travailler une dame!

Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il semit à cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin detoute sa force pour le contenir.

– Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutuméau chatouillement du portemanteau.

– Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu,un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard!

– Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas dejoie de se trouver entre les jambes un cheval qui eût dumouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il pritde biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petitesbranches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup defaux.

– Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat enprenant ses vingt francs.

Il pouvait être deux heures.

Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectaclecurieux, lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine dehussards, traversèrent au galop un des angles de la vaste prairieau bord de laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabradeux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête violentscontre la bride qui le retenait. »Eh bien, soit! »se dit Fabrice.

Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et allarejoindre l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatrechapeaux bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que ditun hussard son voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux étaitle célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il neput deviner lequel des quatre généraux était le maréchal Ney; ileût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu’il nefallait pas parler. L’escorte s’arrêta pour passer un large fossérempli d’eau par la pluie de la veille; il était bordé de grandsarbres et terminait sur la gauche la prairie à l’entrée de laquelleFabrice avait acheté le cheval. Presque tous les hussards avaientmis pied à terre; le bord du fossé était à pic et fort glissant, etl’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contrebasau-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeaitplus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel, étantfort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à unehauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé parla nappe d’eau, et s’écria en jurant:

– Au diable la f… bête!

Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. »Puis-jeen demander raison? »se dit-il. En attendant, pour prouver qu’iln’était pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval larive opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à sixpieds. Il fallut y renoncer alors il remonta le courant, son chevalayant de ;’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorted’abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ del’autre côté du canal. Il fut le premier homme de l’escorte qui yparut, il se mit à trotter fièrement le long du bord: au fond ducanal, les hussards se démenaient, assez embarrassés de leurposition; car en beaucoup d’endroits l’eau avait cinq pieds deprofondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent nager,ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logiss’aperçut de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, quiavait l’air si peu militaire.

– Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu àpeu tous passèrent.

En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé lesgénéraux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce futà peine s’il entendit le général, par lui si bien mouillé, quicriait à son oreille:

– Où as-tu pris ce cheval?

Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:

– L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter àl’instant.)

– Que dis-tu? lui cria le général.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabricene put lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peuhéros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu’enseconde ligne; il était surtout scandalisé de ce bruit qui luifaisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop; on traversaitune grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et cechamp était jonché de cadavres.

– Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie leshussards de l’escorte.

Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’eneffet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Unecirconstance lui donna un frisson d’horreur; il remarqua quebeaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ilscriaient évidemment pour demander du secours, et personne nes’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, sedonnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît lespieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice qui nefaisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopaittoujours en regardant un malheureux blessé.

– Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal deslogis.

Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avantdes généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurslorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussardsrestés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de cesgénéraux qui parlait à son voisin, général aussi; d’un aird’autorité et presque de réprimande, il jurait. Fabrice ne putretenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, àlui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrasebien française, bien correcte, et dit à son voisin:

– Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?

– Pardi, c’est le maréchal!

– Quel maréchal?

– Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcherde l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine,ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après,Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui étaitremuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était pleind’eau, et la terre fort humide qui formait la crête de ces sillons,volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds dehaut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sapensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit uncri sec auprès de lui: c’étaient deux hussards qui tombaientatteints par des boulets; et, lorsqu’il les regarda, ils étaientdéjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce futun cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, enengageant ses pieds dans ses propres entrailles il voulait suivreles autres: le sang coulait dans la boue.

« Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! serépétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. » A cemoment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit quec’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts.Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyaitla fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, aumilieu du ronflement égal et continu produit par les coups decanon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plusvoisines; il n’y comprenait rien du tout.

A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans unpetit chemin plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.

Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette.Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva trèsblond, avec une grosse tête rouge. »Nous n’avons point des figurescomme celle-là en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâleet qui ai des cheveux châtains, je ne serai comme ça », ajoutait-ilavec tristesse. Pour lui ces paroles voulaient dire: « Jamais je neserai un héros. »Il regarda les hussards; à l’exception d’un seultous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait leshussards de l’escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fitrougir, et, pour finir son embarras, il tourna la tête versl’ennemi. C’étaient des lignes fort étendues d’hommes rouges; mais,ce qui l’étonna fort, ces hommes lui semblaient tout petits. Leurslongues files, qui étaient des régiments ou des divisions, ne luiparaissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de cavaliersrouges trottait pour se rapprocher du chemin en contrebas que lemaréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit pas,pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer ducôté vers lequel on s’avançait, l’on voyait quelquefois des hommesau galop se détacher sur cette fumée blanche.

Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes quiarrivaient ventre à terre. »Ah! nous sommes attaqués », se dit-il;puis il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des générauxde la suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi,suivi de deux hussards de l’escorte et des quatre hommes quivenaient d’arriver. Après un canal que tout le monde passa, Fabricese trouva à côté d’un maréchal des logis qui avait l’air fort bonenfant. »Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ilscesseront de me regarder. »Il médita longtemps.

– Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille,dit-il enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritablebataille?

– Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?

– Je suis frère de la femme d’un capitaine.

– Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?

Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévucette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaientau galop. »Quel nom français dirai-je? »pensait-il. Enfin il serappela le nom du maître de l’hôtel où il avait logé à Paris, ilrapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria detoutes ses forces:

– Le capitaine Meunier!

L’autre entendant mal à cause du roulement du canon, luirépondit:

– Ah! le capitaine Teulier’? Eh bien! il a été tué.

« Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut fairel’affligé. »

– Ah! mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petitpré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau,le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte setrouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle nefaisait déjà plus autant d’impression sur notre héros; il avaitautre chose à penser.

Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petitevoiture d’une cantinière , et sa tendresse pour ce corpsrespectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour larejoindre.

– Restez donc, s… ! lui cria le maréchal des logis.

« Que peut-il me faire ici? »pensa Fabrice, et il continua degaloper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, ilavait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin;les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, maisla propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’airfort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit quidisait:

– Il était pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; oncoupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq piedsdix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatreverres d’eau-de-vie.

– Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière.

L’eau-de-vie lui donna une idée: « Il faut que j’achète labienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte. »

– Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à lavivandière.

– Mais, sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dixfrancs, un jour comme aujourd’hui?

Comme il regagnait l’escorte au galop:

– Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal deslogis, c’est pour ça que tu désertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’airaprès avoir bu.

– Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.

Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regardsôtèrent un poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice:c’était un de ces coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin del’amitié de ce qui les entoure’. Enfin il n’était plus mal vu deses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respiraprofondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal deslogis:

– Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrai-je rejoindrema soeur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier aulieu de Meunier.

– C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal deslogis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie.Fabrice se sentait tout à fait enivré, il avait bu tropd’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort àpropos d’un mot que répétait le cocher de sa mère: « Quand on a levéle coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, etfaire comme fait le voisin. »Le maréchal s’arrêta longtemps auprèsde plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger; mais pendant uneheure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui sepassait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son chevalgalopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb. Toutà coup le maréchal des logis cria à ses hommes:

– Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s… !

Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur! à tue-tête. On peutpenser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit quedes généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Leslongues crinières pendantes que portaient à leurs casques lesdragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. »Ainsi,je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de cesmaudits verres d’eau-de-vie! »Cette réflexion le réveilla tout àfait.

On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevauxvoulurent boire.

– C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.

– Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Commentne l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avecbienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte del’Empereur et de s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellementla guerre à la suite de ce héros! C’était pour cela qu’il étaitvenu en France. »J’en suis parfaitement le maître, se dit-il, carenfin je n’ai d’autre raison pour faire le service que je fais, quela volonté de mon cheval qui s’est mis à galoper pour suivre cesgénéraux. »

Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards sesnouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à secroire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopaitdepuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette nobleamitié des héros du Tasse et de l’Arioste. S’il se joignait àl’escorte de l’Empereur, il y aurait une nouvelle connaissance àfaire; peut-être même on lui ferait la mine, car ces autrescavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme de hussardainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on leregardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eûtfait tout au monde pour ses camarades, son âme et son espritétaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de facedepuis qu’il était avec des amis, il mourait d’envie de faire desquestions. »Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut queje me souvienne de la geôlière. »Il remarqua en sortant du chemincreux que l’escorte n’était plus avec le maréchal Ney; le généralqu’ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche etl’oeil terrible.

Ce général n’était autre que le comte d’A… , le lieutenantRobert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabricedel Dongo!

Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terrevolant en miettes noires sous l’action des boulets; on arrivaderrière un régiment de cuirassiers, il entendit distinctement lesbiscaïens 2 frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurshommes.

Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsquel’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente detrois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabriceentendit un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna latête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le générallui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert desang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre: troisfaisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrièmecriait:

– Tirez-moi de dessous.

Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied àterre pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide decamp, essayait de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner deson cheval qui se débattait renversé par terre et lançait des coupsde pied furibonds.

Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notrehéros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:

– C’est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même tempsqu’on lui soutenait le corps par-dessous les bras, on le fit passerpar-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisserjusqu’à terre, où il tomba assis.

L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride, legénéral, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop;il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabricese releva furieux, et se mit à courir après eux en criant:

– Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!)

Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’unchamp de bataille.

L’escorte et le général, comte d’A… , disparurent bientôtderrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arrivaaussi à cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canalfort profond qu’il traversa. Puis, arrivé de l’autre côté, il seremit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grandedistance, le général et l’escorte qui se perdaient dans lesarbres.

– Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.

Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de latrahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourantde faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’yeût pas songé; mais se voir trahir et voler par ce maréchal deslogis qu’il aimait tant et par ces hussards qu’il regardait commedes frères! c’est ce qui lui brisait le coeur. Il ne pouvait seconsoler de tant d’infamie, et, le dos appuyé contre un saule, ilse mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous sesbeaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle deshéros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la mort n’était rien,entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis qui vousserrent la main au moment du dernier soupir! mais garder sonenthousiasme, entouré de vils fripons’!!! Fabrice exagérait commetout homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement,il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu’à larangée d’arbres à l’ombre desquels il méditait. Il se leva etchercha à s’orienter. Il regardait ces prairies bordées par unlarge canal et la rangée de saules touffus: il crut se reconnaître.Il aperçut un corps d’infanterie qui passait le fossé et entraitdans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. »J’allaism’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être pas prisonnier »; et ilse mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré, il reconnutl’uniforme, les régiments par lesquels il craignait d’être coupéétaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.

Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi etvolé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisaitsentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joieextrême qu’après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes,il s’aperçut que le corps d’infanterie, qui allait très vite aussi,s’arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard,il se trouvait au milieu des premiers soldats.

– Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

– Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrentFabrice. La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmesamantes de la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamationsde Napoléon! Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon;il devint très pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’étaitarrêté à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec sonmouchoir, s’approcha et lui jeta un morceau de pain; puis, voyantqu’il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce paindans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sansavoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldatpour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins delui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se levamachinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allaittomber de fatigue, et cherchait déjà de l’oeil une place commode;mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval,puis la voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut àlui et fut effrayée de sa mine.

– Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? etton beau cheval?

En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle lefit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans lavoiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormitprofondément.

Chapitre 4

 

Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort prèsde la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinièrefouettait à tour de bras. Le régiment, attaqué à l’improviste pardes nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoiretoute la journée, battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côtéde la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait desuccéder à Macon, fut sabré, le chef de bataillon qui le remplaçadans le commandement vieillard à cheveux blancs, fit faire halte aurégiment.

– F… ! dit-il aux soldats, du temps de la république onattendait pour filer d’y être forcé par l’ennemi… Défendez chaquepouce de terrain et faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’estmaintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulentenvahir!

La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup.Le soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voirqu’il était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autredans une confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ilsavaient l’air penaud.

– Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.

– Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’estla cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta degénéral a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement,aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui s’est cassé.

Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notrehéros, frais et dispos, se dit: « Mais réellement, pendant toute lajournée, je ne me suis pas battu, j’ai seulement escorté ungénéral. »

– Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière.

– Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras!Nous sommes perdus.

« Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait,regarde toujours de temps en temps où en est la petitevoiture. »

– Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry.

– Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!

– Je vous suis.

– Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, lejeune bourgeois a du coeur.

Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats lerejoignirent en courant, il les conduisit derrière un gros chêneentouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois,toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue; chacun était aumoins à dix pas de son voisin.

– Ah çà! vous autres, dit le caporal, et c’était la premièrefois qu’il parlait, n’allez pas faire feu avant l’ordre, songez quevous n’avez plus que trois cartouches.

« Mais que se passe-t-il donc? »se demandait Fabrice. Enfin, quandil se trouva seul avec le caporal, il lui dit:

– Je n’ai pas de fusil.

– Tais-toi d’abord! Avance-toi là, à cinquante pas en avant dubois, tu trouveras quelqu’un des pauvres soldats du régiment quiviennent d’être sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Neva pas dépouiller un blessé, au moins; prends le fusil et lagiberne d’un qui soit bien mort, et dépêche-toi, pour ne pasrecevoir les coups de fusil de nos gens.

Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil etune giberne.

– Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtoutne va pas tirer avant l’ordre que je t’en donnerai… Dieu de Dieu!dit le caporal en s’interrompant, il ne sait pas même charger sonarme!… (Il aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalierennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre etne lâche ton coup qu’à bout portant, quand ton cavalier sera àtrois pas de toi; il faut presque que ta baïonnette touche sonuniforme. « Jette donc ton grand sabre, s’écria le caporal, veux-tuqu’il te fasse tomber, nom de D… ! Quels soldats on nous donnemaintenant! »

En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu’il jeta au loinavec colère.

– Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Maisas-tu jamais tiré un coup de fusil?

– Je suis chasseur.

– Dieu soit loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtoutne tire pas avant l’ordre que je te donnerai.

Et il s’en alla.

Fabrice était tout joyeux. »Enfin je vais me battre réellement,se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient desboulets, et moi je ne faisais rien que m’exposer à être tué; métierde dupe. »Il regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Aubout d’un moment, il entendit partir sept à huit coups de fusiltout près de lui. Mais, ne recevant point l’ordre de tirer, il setenait tranquille derrière son arbre. Il était presque nuit; il luisemblait être à l’espère, à la chasse à l’ours, dans la montagne dela Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une idée dechasseur; il prit une cartouche dans sa giberne et en détacha laballe: a si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque>>, et il fit couler cette seconde balle dans le canon de sonfusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de sonarbre; en même temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait augalop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. »Il n’estpas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr demon coup », il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfinpressa la détente; le cavalier tomba avec son cheval. »Notre hérosse croyait à la chasse: il courut tout joyeux sur la pièce qu’ilvenait d’abattre. Il touchait déjà l’homme qui lui semblaitmourant, lorsque, avec une rapidité incroyable deux cavaliersprussiens arrivèrent sur lui pour lé sabrer. Fabrice se sauva àtoutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil.Les cavaliers prussiens n’étaient plus qu’à trois pas de luilorsqu’il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes groscomme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petitschênes arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent etse remirent à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ilsétaient près de l’atteindre, lorsqu’il se glissa entre sept à huitgros arbres. A ce moment, il eut presque la figure brûlée par laflamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui.Il baissa la tête; comme il la relevait, il se trouva vis-à-vis ducaporal.

– Tu as tué le tien? lui demanda le caporal Aubry.

– Oui, mais j’ai perdu mon fusil.

– Ce n’est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b… ;malgré ton air cornichon, tu as bien gagné ta journée, et cessoldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient etvenaient droit à eux; moi, je ne les voyais pas. Il s’agitmaintenant de filer rondement; le régiment doit être à undemi-quart de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairieoù nous pouvons être ramassés au demi-cercle.

Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de sesdix hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petiteprairie dont il avait parlé, on rencontra un général blessé quiétait porté par son aide de camp et par un domestique.

– Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d’unevoix éteinte, il s’agit de me transporter à l’ambulance j’ai lajambe fracassée.

– Va te faire f… , répondit le caporal toi et tous les généraux.Vous avez tous trahi l’Empereur aujourd’hui.

– Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mesordres! Savez-vous que je suis le général comte B***, commandantvotre division, etc.

Il fit des phrases. L’aide de camp se jeta sur les soldats. Lecaporal lui lança un coup de baïonnette dans le bras, puis filaavec ses hommes en doublant le pas.

– Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal enjurant, les bras et les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tousvendus aux Bourbons, et trahissant l’Empereur!

Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuseaccusation.

Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit lerégiment à l’entrée d’un gros village qui formait plusieurs ruesfort étroites’, mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitaitde parler à aucun des officiers.

– Impossible d’avancer! s’écria le caporal.

Toutes ces rues étaient encombrées d’infanterie, de cavaliers etsurtout de caissons d’artillerie et de fourgons. Le caporal seprésenta à l’issue de trois de ces rues; après avoir fait vingt pasil fallait s’arrêter: tout le monde jurait et se fâchait.

– Encore quelque traître qui commande! s’écria le caporal; sil’ennemi a l’esprit de tourner le village nous sommes tousprisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres.

Fabrice regarda; il n’y avait plus que six soldats avec lecaporal. Par une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vastebasse-cour, de la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont lapetite porte leur donna entrée dans un jardin. Ils s’y perdirent unmoment, errant de côté et d’autre. Mais enfin, en passant une haie,ils se trouvèrent dans une vaste pièce de blé noir. En moins d’unedemi-heure, guidés par les cris et le bruit confus, ils eurentregagné la grande route au-delà du village. Les fossés de cetteroute étaient remplis de fusils abandonnés; Fabrice en choisit un,mais la route, quoique fort large, était tellement encombrée defuyards et de charrettes, qu’en une demi-heure de temps, à peine sile caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas; on disaitque cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures sonnaientà l’horloge du village: _ Prenons de nouveau à travers champs,s’écria le caporal.

La petite troupe n’était plus composée que de trois soldats, lecaporal et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la granderoute:

– Je n’en puis plus, dit un des soldats.

– Et moi itou, dit un autre.

– Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal;mais obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien.

Il vit cinq ou six arbres le long d’un petit fossé au milieud’une immense pièce de blé.

– Aux arbres! dit-il à ses hommes; couchez-vous là, ajouta-t-ilquand on y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant des’endormir, qui est-ce qui a du pain?

– Moi, dit un des soldats.

– Donne, dit le caporal, d’un air magistral.

Il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit.

– Un quart d’heure avant le point du jour, dit-il en mangeant,vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s’agit de nepas se laisser sabrer. Un seul est flambé avec de la cavalerie surle dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent sesauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu’à bout portant, etdemain soir je me fais fort de vous rendre à Charleroi.

Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fitrenouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande routecontinuait, et avait duré toute la nuit: c’était comme le bruitd’un torrent entendu dans le lointain.

– Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice aucaporal, d’un air naïf.

– Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné. Etles trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabriceregardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé.Il avait insulté la nation.

« Voilà qui est fort! pensa notre héros; j’ai déjà remarqué celachez le vice-roi à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Françaisil n’est pas permis de dire la vérité quand elle choque leurvanité. Mais quant à leur air méchant je m’en moque, il faut que jele leur fasse comprendre. »On marchait toujours à cinq cents pas dece torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieuede là, le caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allaitrejoindre la route et où beaucoup de soldats étaient couchés.Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui coûta quarante francs,et parmi tous les sabres jetés de côté et d’autre, il choisit avecsoin un grand sabre droit. »Puisqu’on dit qu’il faut piquer,pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. »Ainsi équipé, il mit soncheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris lesdevants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche lefourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français:

– Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’untroupeau de moutons… Ils marchent comme des moutons effrayés…

Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades nese souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heureauparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractères italienet français; le Français est sans doute le plus heureux, il glissesur les événements de la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sapersonne après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant lapetite conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fortétonné de ne point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice:

– Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur cepetit tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeunerdites bien que nous ne sommes que cinq. S’il hésite donnez-lui cinqfrancs d’avance de votre argent mais soyez tranquille, nousreprendrons la pièce blanche après le déjeuner.

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravitéimperturbable, et vraiment l’air de la supériorité morale; ilobéit. Tout se passa comme l’avait prévu le commandant en chef,seulement Fabrice insista pour qu’on ne reprît pas de vive forceles cinq francs qu’il avait donnés au paysan.

– L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie paspour vous, je paie pour l’avoine qu’il a donnée à mon cheval.

Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurentvoir dans ses paroles un ton de supériorité; ils furent vivementchoqués, et dès lors dans leur esprit, un duel se prépara pour lafin de la journée. Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, cequi les choquait, Fabrice au contraire commençait à se sentirbeaucoup d’amitié pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures lorsque lecaporal, regardant la grande route s’écria avec un transport dejoie:

– Voici le régiment!

On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l’aigle iln’y avait pas deux cents hommes. L’oeil de Fabrice eut bientôtaperçu la vivandière: elle marchait à pied, avait les yeux rougeset pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha lapetite charrette et Cocotte.

– Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant auxregards de notre héros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par labride, et dit à la vivandière:

– Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

– Raccourcis-moi les étriers, fit-elle.

Une fois bien établie à cheval, elle se mit à raconter à Fabricetous les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueurinfinie, mais avidement écouté par notre héros qui, à vrai dire, necomprenait rien à rien, mais avait une tendre amitié pour lavivandière, celle-ci ajouta:

– Et dire que ce sont des Français qui m’ont pillée, battue,abîmée…

– Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d’un air naïfqui rendait charmante sa belle figure grave et pâle.

– Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriantau milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.

– Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu sonPrussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale,se trouvait par hasard de l’autre côté du cheval monté par lacantinière. Mais il est fier, continua le caporal…

Fabrice fit un mouvement.

– Et comment t’appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s’ily a un rapport, je veux te nommer.

– Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une minesingulière, c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route quela geôlière de B… lui avait remise; l’avant-veille il l’avaitétudiée avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchirquelque peu et n’était plus si étonné des choses. Outre la feuillede route du hussard Boulot, il conservait précieusement lepasseport italien d’après lequel il pouvait prétendre au noble nomde Vasi, marchand de baromètres. Quand le caporal lui avaitreproché d’être fier, il avait été sur le point de répondre: « Moifier! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, qui consens àporter le nom d’un Vasi, marchand de baromètres! »

Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait: « Ilfaut bien me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prisondont le sort me menace », le caporal et la cantinière avaientéchangé plusieurs mots sur son compte.

– Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière encessant de le tutoyer; c’est pour votre bien que je vous fais desquestions. Qui êtes-vous, là, réellement?

Fabrice ne répondit pas d’abord; il considérait que jamais il nepourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, etil avait un pressant besoin de conseils. »Nous allons entrer dansune place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, etgare l’a prison si je fais voir par mes réponses que je ne connaispersonne au 4e régiment de hussards dont je porte l’uniforme! »En saqualité de sujet de l’Autriche Fabrice savait toute l’importancequ’il faut attacher à un passeport. Les membres de sa famillequoique nobles et dévots, quoique appartenant au parti vainqueur,avaient été vexés plus de vingt fois à l’occasion de leurspasseports; il ne fut donc nullement choqué de la question que luiadressait la cantinière. Mais comme, avant que de répondre, ilcherchait les mots français les plus clairs, la cantinière, piquéed’une vive curiosité, ajouta pour l’engager à parler:

– Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avispour vous conduire.

– Je n’en doute pas, répondit Fabrice: je m’appelle Vasi et jesuis de Gênes; ma soeur, célèbre par sa beauté, a épousé uncapitaine. Comme je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venirauprès d’elle pour me faire voir la France, et me former un peu; nela trouvant pas à Paris et sachant qu’elle était à cette armée, j’ysuis venu, je l’ai cherchée de tous les côtés sans pouvoir latrouver. Les soldats, étonnés de mon accent, m’ont fait arrêter.J’avais de l’argent alors, j’en ai donné au gendarme, qui m’a remisune feuille de route, un uniforme et m’a dit: « File, et jure-moi dene Jamais prononcer mon nom. »

– Comment s’appelait-il? dit la cantinière.

– J’ai donné ma parole, dit Fabrice. – Il a raison, reprit lecaporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas lenommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine, mari de votresoeur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.

– Teulier, capitaine au 4c de hussards, répondit notrehéros.

– Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accentétranger, les soldats vous prirent pour un espion?

– C’est là le mot infâme! s’écria Fabrice, les yeux brillants.Moi qui aime tant l’Empereur et les Français! Et c’est par cetteinsulte que je suis le plus vexé.

– Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe; l’erreur dessoldats était fort naturelle, reprit gravement le caporalAubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’arméeil faut appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoiil est tout simple qu’on vous prenne pour un espion. L’ennemi nousen lâche beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Lesécailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premièrefois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deuxmois.

– Mais il faut que le petit nous raconte tout dit la cantinièredont la curiosité était de plus en plus excitée.

Fabrice obéit. Quand il eut fini:

– Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal,cet enfant n’est point militaire; nous allons faire une vilaineguerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi seferait-il casser les os gratis pro Deo?

– Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil,ni en douze temps, ni à volonté. C’est moi qui ai chargé le coupqui a descendu le Prussien.

– De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta lacantinière; il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avecnous.

– Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit lecaporal, le confisque à son profit pour se faire payer la goutte,et peut-être on le recrute pour l’ennemi, car tout le monde trahit.Le premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; ilferait mieux d’entrer dans notre régiment.

– Non pas, s’il vous plaît, caporal! s’écria vivement Fabrice;il est plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pascharger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.

Fabrice fut très fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pascompte de la longue discussion sur sa destinée future, qui eut lieuentre le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu’en discutantces gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstancesde son histoire: les soupçons des soldats, le gendarme lui vendantune feuille de route et un uniforme, la façon dont la veille ils’était trouvé faire partie de l’escorte du maréchal, l’Empereur vuau galop, le cheval escofié, etc.

Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cessesur la façon dont on l’avait dépossédé du bon cheval qu’elle luiavait fait acheter.

– Tu t’es senti saisir par les pieds, on t’a fait passerdoucement par-dessus la queue de ton cheval, et l’on t’a assis parterre! »Pourquoi répéter si souvent, se disait Fabrice, ce que nousconnaissons tous trois parfaitement bien? »Il ne savait pas encoreque c’est ainsi qu’en France les gens du peuple vont à la recherchedes idées.

– Combien as-tu d’argent? lui dit tout à coup la cantinière.

Fabrice n’hésita pas à répondre; il était sûr de la noblessed’âme de cette femme: c’est là le beau côté de la France.

– En tout, il peut me rester trente napoléons en or et huit oudix écus de cinq francs.

– En ce cas, tu as le champ libre! s’écria la cantinièretire-toi du milieu de cette armée en déroute; jette-toi de côté,prends la première route un peu frayée que tu trouveras là sur tadroite; pousse ton cheval ferme, toujours t’éloignant de l’armée. Ala première occasion achète des habits de pékin. Quand tu seras àhuit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends laposte, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dansquelque bonne ville. Ne dis jamais à personne que tu as été àl’armée, les gendarmes te ramasseraient comme déserteur; et quoiquetu sois bien gentil, mon petit, tu n’es pas encore assez fûté pourrépondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur le dos des habits debourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux etreprends ton nom véritable; dis que tu es Vasi.

« Et d’où devra-t-il dire qu’il vient? fit-elle au caporal.

– De Cambrai sur l’Escaut: c’est une bonne ville toute petite,entends-tu? et où il y a une cathédrale et Fénelon.

– C’est ça, dit la cantinière; ne dis jamais que tu as été à labataille, ne souffle mot de B… , ni du gendarme qui t’a vendu lafeuille de route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toid’abord à Versailles, et passe la barrière de Paris de ce côté-làen flânant, en marchant à pied comme un promeneur. Couds tesnapoléons dans ton pantalon; et surtout quand tu as à payer quelquechose, ne montre tout juste que l’argent qu’il faut pour payer. Cequi me chagrine, c’est qu’on va t’empaumer, on va te chiper tout ceque tu as et que feras-tu une fois sans argent, toi qui ne sais paste conduire? etc.

La bonne cantinière parla longtemps encore; le caporal appuyaitses avis par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisirla parole. Tout à coup cette foule qui couvrait la grande route,d’abord doubla le pas; puis, en un clin d’oeil, passa le petitfossé qui bordait la route à gauche, et se mit à fuir à toutesjambes.

– Les Cosaques! les Cosaques’! criait-on de tous les côtés.

– Reprends ton cheval! s’écria la cantinière.

– Dieu m’en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous ledonne. Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moitiéde ce que j’ai est à vous.

– Reprends ton cheval, te dis-je! s’écria la cantinière encolère.

Et elle se mettait en devoir de descendre.

Fabrice tira son sabre:

– Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou troiscoups de plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit lesfuyards.

Notre héros regarda la grande route; naguère trois ou quatremille individus s’y pressaient, serrés comme des paysans à la suited’une procession. Après le mot Cosaques il n’y vit exactement pluspersonne; les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, dessabres, etc. Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite duchemin, et qui était élevé de vingt ou trente pieds; il regarda lagrande route des deux côtés et la plaine, il ne vit pas trace decosaques. »Drôles de gens, que ces Français! se dit-il. Puisque jedois aller sur la droite, pensa-t-il, autant vaut marcher tout desuite; il est possible que ces gens aient pour courir une raisonque je ne connais pas. »Il ramassa un fusil, vérifia qu’il étaitchargé, remua la poudre de l’amorce, nettoya la pierre, puischoisit une giberne bien garnie, et regarda encore de tous lescôtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine naguèresi couverte de monde. Dans l’extrême lointain, il voyait lesfuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, etcouraient toujours. »Voilà qui est bien singulier! »se dit-il; et, serappelant la manoeuvre employée la veille par le caporal, il allas’asseoir au milieu d’un champ de blé. Il ne s’éloignait pas, parcequ’il désirait revoir ses bons amis, la cantinière et le caporalAubry.

Dans ce blé, il vérifia qu’il n’avait plus que dix-huitnapoléons, au lieu de trente comme il le pensait, mais il luirestait de petits diamants qu’il avait placés dans la doublure desbottes du hussard, le matin, dans la chambre de la geôlière, à B…Il cacha ses napoléons du mieux qu’il put, tout en réfléchissantprofondément à cette disparition si soudaine. »Cela est-il d’unmauvais présage pour moi? »se disait-il. Son principal chagrin étaitde ne pas avoir adressé cette question au caporal Aubry:

« Ai-je réellement assisté à une bataille? »Il lui semblait queoui, et il eût été au comble du bonheur s’il en eût étécertain.

« Toutefois, se dit-il, j’y ai assisté portant le nom d’unprisonnier, j’avais la feuille de route d’un prisonnier dans mapoche, et, bien plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pourl’avenir: qu’en eût dit l’abbé Blanès? Et ce malheureux Boulot morten prison! Tout cela est de sinistre augure; le destin me conduiraen prison. »Fabrice eût donné tout au monde pour savoir si lehussard Boulot était réellement coupable; en rappelant sessouvenirs, il lui semblait que la geôlière de B… lui avait dit quele hussard avait été ramassé non seulement pour des couvertsd’argent, mais encore pour avoir volé la vache d’un paysan, etbattu le paysan à toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu’il nefût mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapportavec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès;que n’eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il serappela qu’il n’avait pas écrit à sa tante depuis qu’il avaitquitté Paris. »Pauvre Gina! »se dit-il, et il avait les larmes auxyeux, lorsque tout à coup il entendit un petit bruit tout près delui; c’était un soldat qui faisait manger le blé par trois chevauxauxquels il avait ôté la bride, et qui semblaient morts de faim; illes tenait par le bridon. Fabrice se leva comme un perdreau lesoldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda au plaisir dejouer un instant le rôle de hussard.

– Un de ces chevaux m’appartient, f… ! s’écria-t-il, mais jeveux bien te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de mel’amener ici.

– Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue à six pas de distance.

– Lâche le cheval ou je te brûle!

Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tourd’épaule pour le reprendre.

– Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s’écria Fabriceen lui courant dessus.

– Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, ditle soldat confus, après avoir jeté un regard de regret sur lagrande route où il n’y avait absolument personne.

Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droitelui jeta trois pièces de cinq francs.

– Descends, ou tu es mort… Bride le noir et va-t’en plus loinavec les deux autres… Je te brûle si tu remues.

Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s’approcha du cheval etpassa la bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldatqui s’éloignait lentement; quand Fabrice le vit à une cinquantainede pas, il sauta lestement sur le cheval. Il y était à peine etcherchait l’étrier de droite avec le pied, lorsqu’il entenditsiffler une balle de fort près: c’était le soldat qui lui lâchaitson coup de fusil. Fabrice, transporté de colère, se mit à galopersur le soldat qui s’enfuit à toutes jambes, et bientôt Fabrice levit monté sur un de ses deux chevaux et galopant. »Bon, le voilàhors de portée », se dit-il. Le cheval qu’il venait d’acheter étaitmagnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice revint sur lagrande route, où il n’y avait toujours âme qui vive; il la traversaet mit son cheval au trot pour atteindre un petit repli de terrainsur la gauche où il espérait retrouver la cantinière; mais quand ilfut au sommet de la petite montée il n’aperçut, à plus d’une lieuede distance, que quelques soldats isolés. »Il est écrit que je ne lareverrai plus, se dit-il avec un soupir brave et bonne femme! »Ilgagna une ferme qu’il apercevait dans le lointain et sur la droitede la route. Sans descendre de cheval, et après avoir payéd’avance, il fit donner de l’avoine à son pauvre cheval, tellementaffamé qu’il mordait la mangeoire. Une heure plus tard, Fabricetrottait sur la grande route toujours dans le vague espoir deretrouver la cantinière, ou du moins le caporal Aubry. Allanttoujours et regardant de tous les côtés il arriva à une rivièremarécageuse traversée par un pont en bois assez étroit. Avant lepont, sur la droite de la route, était une maison isolée portantl’enseigne du Cheval-Blanc. »Là, je vais dîner », se dit Fabrice. Unofficier de cavalerie avec le bras en écharpe se trouvait àl’entrée du pont; il était à cheval et avait l’air fort triste, àdix pas de lui, trois cavaliers à pied arrangeaient leurspipes. »Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m’ont bien la mine devouloir m’acheter mon cheval encore moins cher qu’il ne m’acoûté. »L’officier blessé et les trois piétons le regardaient veniret semblaient l’attendre. »Je devrais bien ne pas passer sur cepont, et suivre le bord de la rivière à droite, ce serait la routeconseillée par la cantinière pour sortir d’embarras… Oui, se ditnotre héros; mais si je prends la fuite, demain j’en serai touthonteux: d’ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui del’officier est probablement fatigué; s’il entreprend de me démonterje galoperai. »En faisant ces raisonnements, Fabrice rassemblait soncheval et s’avançait au plus petit pas possible.

– Avancez donc, hussard, lui cria l’officier d’un aird’autorité.

Fabrice avança quelques pas et s’arrêta.

– Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il. – Pas le moinsdu monde; avancez.

Fabrice regarda l’officier: il avait des moustaches blanches, etl’air le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son brasgauche était plein de sang, et sa main droite aussi étaitenveloppée d’un linge sanglant. »Ce sont les piétons qui vont sauterà la bride de mon cheval », se dit Fabrice; mais, en y regardant deprès, il vit que les piétons aussi étaient blessés.

– Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait lesépaulettes de colonel, restez ici en vedette, et dites à tous lesdragons, chasseurs et hussards que vous verrez, que le colonel LeBaron est dans l’auberge que voilà, et que je leur ordonne de venirme joindre.

Le vieux colonel avait l’air navré de douleur; dès le premiermot il avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avecbon sens:

– Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter;il faudrait un ordre écrit de votre main.

– Il a raison dit le colonel en le regardant beaucoup; écrisl’ordre, La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret deparchemin, écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, laremit à Fabrice, le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutantqu’après deux heures de faction il serait relevé, comme de juste,par un des trois cavaliers blessés qui étaient avec lui. Cela dit,il entra dans l’auberge avec ses hommes. Fabrice les regardaitmarcher et restait immobile au bout de son pont de bois, tant ilavait été frappé par la douleur morne et silencieuse de ces troispersonnages’. »On dirait des génies enchantés », se dit-il. Enfin ilouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu:

Le colonel Le Baron, du 6e dragons, commandant la secondebrigade de la première division de cavalerie du 14e corps, ordonneà tous cavaliers, dragons, chasseurs et hussards de ne point passerle pont, et de le rejoindre à l’Auberge du Cheval-Blanc, près lepont, où est son quartier général.

Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin1815.

Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par sonordre, le maréchal des logis. La Rose.

Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était ensentinelle au pont, quand il vit arriver six chasseurs montés ettrois à pied; il leur communique l’ordre du colonel.

– Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs montés, etils passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion quis’animait, les trois hommes à pied passent le pont. Un des deuxchasseurs montés qui restaient finit par demander à revoir l’ordre,et l’emporte en disant:

– Je vais le porter à mes camarades, qui ne manqueront pas derevenir, attends-les ferme.

Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela fut fait enun clin d’oeil.

Fabrice, furieux appela un des soldats blessés, qui parut à unedés fenêtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit desgalons de maréchal des logis, descendit et lui cria ens’approchant.

– Sabre à la main donc! vous êtes en faction.

Fabrice obéit, puis lui dit:

– Ils ont emporté l’ordre.

– Ils ont de l’humeur de l’affaire d’hier, reprit l’autre d’unair morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l’on forcede nouveau la consigne, tirez-le en l’air, je viendrai, ou lecolonel lui-même paraîtra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le maréchaldes logis, à l’annonce de l’ordre enlevé; il comprit que c’étaitune insulte personnelle qu’on lui avait faite, et se promit bien dene plus se laisser jouer.

Armé du pistolet d’arçon du maréchal des logis, Fabrice avaitrepris fièrement sa faction lorsqu’il vit arriver à lui septhussards montés: il s’était placé de façon à barrer le pont, illeur communique l’ordre du colonel, ils en ont l’air fortcontrarié, le plus hardi cherche à passer. Fabrice suivant le sageprécepte de son amie la vivandière qui, la veille au matin, luidisait qu’il fallait piquer et non sabrer, abaisse la pointe de songrand sabre droit et fait mine d’en porter un coup à celui qui veutforcer la consigne.

– Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s’écrient les hussards,comme si nous n’avions pas été assez tués hier!

Tous tirent leurs sabres à la fois et tombent sur Fabrice; il secrut mort; mais il songea à la surprise du maréchal des logis, etne voulut pas être méprisé de nouveau. Tout en reculant sur sonpont, il tâchait de donner des coups de pointe. Il avait une sidrôle de mine en maniant ce grand sabre droit de grosse cavalerie,beaucoup trop lourd pour lui, que les hussards virent bientôt à quiils avaient affaire; ils cherchèrent alors, non pas à le blesser,mais à lui couper son habit sur le corps. Fabrice reçut ainsi troisou quatre petits coups de sabre sur les bras. Pour lui, toujoursfidèle au précepte de la cantinière, il lançait de tout son coeurforce coups de pointe. Par malheur un de ces coups de pointe blessaun hussard à la main: fort en colère d’être touché par un telsoldat, il riposta par un coup de pointe à fond qui atteignitFabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup, c’est quele cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre, semblait yprendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyantcouler le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirentd’avoir poussé le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapetgauche du pont, partirent au galop. Dès que Fabrice eut un momentde loisir il tira en l’air son coup de pistolet pour avertir lecolonel.

Quatre hussards montés et deux à pied, du même régiment que lesautres, venaient vers le pont et en étaient encore à deux cents paslorsque le coup de pistolet partit: ils regardaient fortattentivement ce qui se passait sur le pont, et s’imaginant queFabrice avait tiré sur leurs camarades, les quatre à chevalfondirent sur lui au galop et le sabre haut, c’était une véritablecharge. Le colonel Le Baron, averti par le coup de pistolet, ouvritla porte de l’auberge et se précipita sur le pont au moment où leshussards au galop y arrivaient, et il leur intima lui-même l’ordrede s’arrêter.

– Il n’y a plus de colonel ici, s’écria l’un d’eux, et il poussason cheval.

Le colonel exaspéré, interrompit la remontrance qu’il leuradressait, et, de sa main droite blessée, saisit la rêne de cecheval du côté hors du montoir.

– Arrête! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tues de la compagnie du capitaine Henriet.

– Eh bien! que le capitaine lui-même me donne l’ordre! Lecapitaine Henriet a été tué hier, ajouta-t-il en ricanant et va tefaire f…

En disant ces paroles, il veut forcer le passage et pousse levieux colonel qui tombe assis sur le pavé du pont. Fabrice, quiétait à deux pas plus loin sur le pont, mais faisant face du côtéde l’auberge, pousse son cheval, et tandis que le poitrail ducheval de l’assaillant jette par terre le colonel qui ne lâchepoint la rêne hors du montoir, Fabrice, indigné, porte au hussardun coup de pointe à fond. Par bonheur le cheval du hussard, sesentant tiré vers la terre par la bride que tenait le colonel, fitun mouvement de côté, de façon que la longue lame du sabre degrosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet du hussard etpassa tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se retourneet lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche deFabrice et entre profondément dans son bras: notre héros tombe. Undes hussards démontés voyant les deux défenseurs du pont par terre,saisit l’à-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s’enemparer en le lançant au galop sur le pont.

Le maréchal des logis, en accourant de l’auberge, avait vutomber son colonel, et le croyait gravement blessé. Il court aprèsle cheval de Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans lesreins du voleur, celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus surle pont que le maréchal des logis à pied, passent au galop etfilent rapidement. Celui qui était à pied s’enfuit dans lacampagne. Le maréchal des logis s’approcha des blessés. Fabrices’était déjà relevé, il souffrait peu, mais perdait beaucoup desang. Le colonel se releva plus lentement; il était tout étourdi desa chute, mais n’avait reçu aucune blessure.

– Je ne souffre, dit-il au maréchal des logis, que de monancienne blessure à la main.

Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait.

– Le diable l’emporte! s’écria le colonel, mais, dit-il aumaréchal des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient,songez à ce petit jeune homme que j’ai exposé mal à propos. Je vaisrester au pont moi-même pour tâcher d’arrêter ces enragés.Conduisez le petit jeune homme à l’auberge et pansez son bras;prenez une de mes chemises.

Chapitre 5

 

Toute cette aventure n’avait pas duré une minute; les blessuresde Fabrice n’étaient rien; on lui serra le bras avec des bandestaillées dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un litau premier étage de l’auberge:

– Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, ditFabrice au maréchal des logis mon cheval, qui est à l’écurie,s’ennuiera tout seul et s’en ira avec un autre maître.

– Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis.

Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans lamangeoire même à laquelle son cheval était attaché.

Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal deslogis lui apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu laconversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cetteconversation mirent notre héros au troisième ciel.

Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour; leschevaux poussaient de longs hennissements et faisaient un tapageaffreux; l’écurie se remplissait de fumée. D’abord Fabrice necomprenait rien à tout ce bruit, et ne savait même où il était;enfin à demi étouffé par la fumée, il eut l’idée que la maisonbrûlait; en un clin d’oeil il fut hors de l’écurie et à cheval. Illeva la tête; la fumée sortait avec violence par les deux fenêtresau-dessus de l’écurie, et le toit était couvert d’une fumée noirequi tourbillonnait. Une centaine de fuyards étaient arrivés dans lanuit à l’Auberge du Cheval-Blanc; tous criaient et juraient. Lescinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrentcomplètement ivres; l’un d’eux voulait l’arrêter et lui criait:

– Où emmènes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête;personne ne le suivait, la maison était en flammes. Fabricereconnut le pont, il pensa à sa blessure et sentit son bras serrépar des bandes et fort chaud. a Et le vieux colonel, que sera-t-ildevenu? Il a donné sa chemise pour panser mon bras. »Notre hérosétait ce matin-là du plus beau sang-froid du monde; la quantité desang qu’il avait perdue l’avait délivré de toute la partieromanesque de son caractère.

« A droite! se dit-il, et filons. »Il se mit tranquillement àsuivre le cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont,coulait vers la droite de la route. Il se rappelait les conseils dela bonne cantinière. »Quelle amitié! se disait-il, quel caractèreouvert! »

Après une heure de marche, il se trouva très faible. »Ah çà!vais-je m’évanouir? se dit-il: si je m’évanouis, on me vole moncheval et peut-être mes habits, et avec les habits le trésor. »Iln’avait plus la force de conduire son cheval, et il cherchait à setenir en équilibre, lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ àcôté de la grande route, vit sa pâleur et vint lui offrir un verrede bière et du pain.

– A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessésde la grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabricemâchait le morceau de pain noir, les yeux commencèrent à lui fairemal quand il regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, ilremercia.

– Et où suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin setrouvait le bourg de Zonders, où il serait très bien soigné.Fabrice arriva dans ce bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait,et ne songeant à chaque pas qu’à ne pas tomber de cheval. Il vitune grande porte ouverte, il entra: c’était l’Auberge de l’Etrille.Aussitôt accourut la bonne maîtresse de la maison, femme énorme;elle appela du secours d’une voix altérée par la pitié. Deux jeunesfilles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre, à peine descendu decheval, il s’évanouit complètement. Un chirurgien fut appelé, on lesaigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne savait pastrop ce qu’on lui faisait, il dormait presque sans cesse.

Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable.Quand il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin deson cheval, et répétait souvent qu’il paierait bien, ce quioffensait la bonne maîtresse de l’auberge et ses filles. Il y avaitquinze jours qu’il était admirablement soigné et il commençait àreprendre un peu ses idées, lorsqu’il s’aperçut un soir que seshôtesses avaient l’air fort troublé. Bientôt un officier allemandentra dans sa chambre: on se servait pour lui répondre d’une languequ’il n’entendait pas mais il vit bien qu’on parlait de lui; ilfeignit dé dormir. Quelque temps après, quand il pensa quel’officier pouvait être sorti il appela ses hôtesses: _ Cetofficier ne vient-il pas m’écrire sur une liste, et me faireprisonnier?

L’hôtesse en convint les larmes aux yeux.

– Eh bien! il y a de l’argent dans mon dolman! s’écria-t-il ense relevant sur son lit; achetez-moi des habits bourgeois, et,cette nuit, je pars sur mon cheval. Vous m’avez sauvé la vie unefois en me recevant au moment où j’allais tomber dans la rue,sauvez-la-moi encore en me donnant les moyens de rejoindre mamère.

En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre enlarmes; elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaientà peine le français, elles s’approchèrent de son lit pour lui fairedes questions. Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, àchaque instant, des yeux attendris se tournaient vers notre héros;il crut comprendre qu’elles voulaient bien en courir la chance. Illes remercia avec effusion et en joignant les mains. Un juif dupays fournit un habillement complet; mais, quand il l’apporta versles dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en comparantl’habit avec le dolman de Fabrice, qu’il fallait le rétrécirinfiniment. Aussitôt elles se mirent à l’ouvrage; il n’y avait pasde temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dansses habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtementsqu’on venait d’acheter. On avait apporté avec les habits une bellepaire de bottes neuves. Fabrice n’hésita point à prier ces bonnesfilles de couper les bottes à la hussarde à l’endroit qu’il leurindiqua, et l’on cacha ses petits diamants dans la doublure desnouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte de sang et de la faiblessequi en était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié lefrançais; il s’adressait en italien à ses hôtesses qui parlaient unpatois flamand, de façon que ;’on s’entendait presqueuniquement par signes. Quand les jeunes filles, d’ailleursparfaitement désintéressées, virent les diamants, leur enthousiasmepour lui n’eut plus de bornes; elles le crurent un prince déguisé.Aniken, la cadette et la plus naïve, l’embrassa sans autre façon.Fabrice, de son côté, les trouvait charmantes; et vers minuit,lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin, à cause de laroute qu’il allait entreprendre, il avait presque envie de ne paspartir. »Où pourrais-je être mieux qu’ici? »disait-il. Toutefois, surles deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de sortir de sachambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait étéemmené par l’officier qui, quelques heures auparavant, était venufaire la visite de la maison.

– Ah! canaille! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé!

Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour serappeler à quel prix lui-même avait acheté ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pourlui; elle eût voulu qu’il ne partît pas, les adieux furent tendres.Deux grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrentFabrice sur la selle, pendant la route, ils le soutenaient àcheval, tandis qu’un troisième, qui précédait le petit convoi dequelques centaines de pas, examinait s’il n’y avait point depatrouille suspecte dans les chemins. Après deux heures de marche,on s’arrêta chez une cousine de l’hôtesse de l’Etrille. Quoi queFabrice pût leur dire, les jeunes gens qui l’accompagnaient nevoulurent jamais le quitter; ils prétendaient qu’ils connaissaientmieux que personne les passages dans les bois. _ Mais demain matin,quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas dans le pays,votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint àparaître, la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers leshuit heures du matin l’on arriva près d’une petite ville. L’un desjeunes gens se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaientété volés. Le maître de poste avait eu le temps de les fairedisparaître, et de recruter des rosses infâmes dont il avait garnises écuries. On alla chercher deux chevaux dans les marécages oùils étaient cachés, et, trois heures après Fabrice monta dans unpetit cabriolet tout délabré, mais attelé de deux bons chevaux deposte. Il avait repris des forces. Le moment de la séparation avecles jeunes gens, parents de l’hôtesse, fut du dernier pathétique;jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice pût trouver, ils nevoulurent accepter d’argent.

– Dans votre état, monsieur, vous en avez plus besoin que nous,répondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice un peu fortifiépar l’agitation de la route, avait essayé de faire connaître à seshôtesses tout ce qu’il sentait pour elles. Fabrice écrivait leslarmes aux yeux, et il y avait certainement de l’amour dans lalettre adressée à la petite Aniken. Le reste du voyage n’eut rienque d’ordinaire. En arrivant à Amiens il souffrait beaucoup du coupde pointe qu’il avait reçu à la cuisse; le chirurgien de campagnen’avait pas songé à débrider la plaie, et, malgré les saignées, ils’y était formé un dépôt. Pendant les quinze jours que Fabricepassa dans l’auberge d’Amiens tenue par une famille complimenteuseet avide, les Alliés envahissaient la France, et Fabrice devintcomme un autre homme, tant il fit des réflexions profondes sur leschoses qui venaient de lui arriver. Il n’était resté enfant que surce point: ce qu’il avait vu, était-ce une bataille, et en secondlieu, cette bataille était-elle Waterloo? Pour la première fois desa vie il trouva du plaisir à lire; il espérait toujours trouverdans les journaux, ou dans les récits de la bataille, quelquedescription qui lui permettrait de reconnaître les lieux qu’ilavait parcourus à la suite du maréchal Ney, et plus tard avecl’autre général. Pendant son séjour à Amiens il écrivit presquetous les jours à ses bonnes amies de l’Etrille. Dès qu’il futguéri, il vint à Paris; il trouva à son ancien hôtel vingt lettresde sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plusvite. Une dernière lettre de la comtesse de Pietranera avait uncertain tour énigmatique qui l’inquiéta fort, cette lettre luienleva toutes ses rêveries tendres. C’était un caractère auquel ilne fallait qu’un mot pour prévoir facilement les plus grandsmalheurs; son imagination se chargeait ensuite de lui peindre cesmalheurs avec les détails les plus horribles.

« Garde-toi bien de signer les lettres que tu écris pour donnerde tes nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne doispoint venir d’emblée sur le lac de Côme: arrête-toi à Lugano sur leterritoire suisse. »Il devait arriver dans cette petite ville sousle nom de Cavi; il trouverait à la principale auberge le valet dechambre de la comtesse, qui lui indiquerait ce qu’il fallait faire.Sa tante finissait par ces mots: « Cache par tous les moyenspossibles la folie que tu as faite, et surtout ne conserve sur toiaucun papier imprimé ou écrit; en Suisse tu seras environné desamis de Sainte-Marguerite. Si j’ai assez d’argent, lui disait lacomtesse, j’enverrai quelqu’un à Genève, à l’hôtel des Balances, ettu auras des détails que je ne puis écrire et qu’il faut pourtantque tu saches avant d’arriver. Mais, au nom de Dieu, pas un jour deplus à Paris; tu y serais reconnu par nos espions. »L’imagination deFabrice se mit à se figurer les choses les plus étranges, et il futincapable de tout autre plaisir que celui de chercher à deviner ceque sa tante pouvait avoir à lui apprendre de si étrange. Deuxfois, en traversant la France, il fut arrêté; mais il sut sedégager; il dot ces désagréments à son passeport italien et à cetteétrange qualité de marchand de baromètres, qui n’était guèred’accord avec sa figure jeune et son bras en écharpe.

Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtessequi lui raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé parla police de Milan comme étant allé porter à Napoléon despropositions arrêtées par une vaste conspiration organisée dans leci-devant royaume d’Italie. Si tel n’eût pas été le but de sonvoyage, disait la dénonciation, a quoi bon prendre un nom suppose?Sa mère chercherait à prouver ce qui était vrai; c’est-à-dire:

1 Qu’il n’était jamais sorti de la Suisse;

2 Qu’il avait quitté le château à l’improviste à la suite d’unequerelle avec son frère aîné.

A ce récit, Fabrice eut un sentiment d’orgueil. »J’aurais été unesorte d’ambassadeur auprès de Napoléon! se dit-il j’aurais eul’honneur de parler à ce grand homme plût à Dieu! »Il se souvint queson septième aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à Milan à lasuite de Sforce, eut l’honneur d’avoir la tête tranchée par lesennemis du duc, qui le surprirent comme il allait en Suisse porterdes propositions aux louables cantons et recruter des soldats. Ilvoyait des yeux de l’âme l’estampe relative à ce fait, placée dansla généalogie de la famille. Fabrice, en interrogeant ce valet dechambre, le trouva outré d’un détail qui enfin lui échappa, malgrél’ordre exprès de le lui taire, plusieurs fois répété par lacomtesse. C’était Ascagne, son frère aîné, qui l’avait dénoncé à lapolice de Milan. Ce mot cruel donna comme un accès de folie à notrehéros. De Genève pour aller en Italie on passe par Lausanne; ilvoulut partir à pied et sur-le-champ, et faire ainsi dix ou douzelieues, quoique la diligence de Genève à Lausanne dot partir deuxheures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se prit de querelledans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui leregardait, disait-il, d’une façon singulière. Rien de plus vrai, lejeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu’àl’argent, le croyait fou; Fabrice en entrant avait jeté des regardsfuribonds de tous les côtés, puis renversé sur son pantalon latasse de café qu’on lui servait’. Dans cette querelle, le premiermouvement de Fabrice fut tout à fait du XVIe siècle: au lieu deparler de duel au jeune Genevois, il tira son poignard et se jetasur lui pour l’en percer. En ce moment de passion, Fabrice oubliaittout ce qu’il avait appris sur les règles de l’honneur, et revenaità l’instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs de la premièreenfance.

L’homme de confiance intime qu’il trouva dans Lugano augmenta safureur en lui donnant de nouveaux détails. Comme Fabrice était aiméà Grianta, personne n’eût prononcé son nom, et sans l’aimableprocédé de son frère, tout le monde eût feint de croire qu’il étaità Milan, et jamais l’attention de la police de cette ville n’eûtété appelée sur son absence.

– Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui ditl’envoyé de sa tante, et si nous suivons la grande route, à lafrontière du royaume lombardo-vénitien, vous serez arrêté.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de lamontagne qui sépare Lugano du lac de Côme: ils se déguisèrent enchasseurs, c’est-à-dire en contrebandiers, et comme ils étaienttrois et porteurs de mines assez résolues, les douaniers qu’ilsrencontrèrent ne songèrent qu’à les saluer. Fabrice s’arrangea defaçon à n’arriver au château que vers minuit; à cette heure, sonpère et tous les valets de chambre portant de la poudre étaientcouchés depuis longtemps. Il descendit sans peine dans le fosséprofond et pénétra dans le château par la fenêtre d’une cave: c’estlà qu’il était attendu par sa mère et sa tante; bientôt ses soeursaccoururent. Les transports de tendresse et les larmes sesuccédèrent pendant longtemps, et l’on commençait à peine à parlerraison lorsque les premières lueurs de l’aube vinrent avertir cesêtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

– J’espère que ton frère ne se sera pas douté de ton arrivée,lui dit Mme Pietranera; je ne lui parlais guère depuis sa belleéquipée, ce dont son amour-propre me faisait l’honneur d’être fortpiqué: ce soir à souper j’ai daigné lui adresser la parole, j’avaisbesoin de trouver un prétexte pour cacher la joie folle qui pouvaitlui donner des soupçons. Puis, lorsque je me suis aperçue qu’ilétait tout fier de cette prétendue réconciliation, j’ai profité desa joie pour le faire boire d’une façon désordonnée, etcertainement il n’aura pas songé à se mettre en embuscade pourcontinuer son métier d’espion.

– C’est dans ton appartement qu’il faut cacher notre hussard,dit la marquise, il ne peut partir tout de suite; dans ce premiermoment, nous ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et ils’agit de choisir la meilleure façon de mettre en défaut cetteterrible police de Milan.

On suivit cette idée; mais le marquis et son fils aînéremarquèrent, le jour d’après, que la marquise était sans cessedans la chambre de sa belle-soeur. Nous ne nous arrêterons pas àpeindre les transports de tendresse et de joie qui ce jour-làencore agitèrent ces êtres si heureux. Les coeurs italiens sont,beaucoup plus que les nôtres, tourmentés par les soupçons et parles idées folles que leur présente une imagination brûlante, maisen revanche leurs joies sont bien plus intenses et durent pluslongtemps. Ce jour-là la comtesse et la marquise étaient absolumentprivées de leur raison; Fabrice fut obligé de recommencer tous sesrécits: enfin on résolut d’aller cacher la joie commune à Milan,tant il sembla difficile de se dérober plus longtemps à la policedu marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller à Côme; enagir autrement eût été réveiller mille soupçons; mais en arrivantau port de Côme la marquise se souvint qu’elle avait oublié àGrianta des papiers de la dernière importance: elle se hâta d’yrenvoyer les bateliers, et ces hommes ne purent faire aucuneremarque sur la manière dont ces deux dames employaient leur tempsà Côme. A peine arrivées, elles louèrent au hasard une de cesvoitures qui attendent pratique près de cette haute tour du MoyenAge qui s’élève au-dessus de la porte de Milan. On partit àl’instant même sans que le cocher eût le temps de parler àpersonne. A un quart de lieue de la ville, on trouva un jeunechasseur de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance,comme elles n’avaient aucun homme avec elles, voulut bien leurservir de chevalier jusqu’aux portes de Milan, où il se rendait enchassant. Tout allait bien, et ces dames faisaient la conversationla plus joyeuse avec le jeune voyageur, lorsqu’à un détour que faitla route pour tourner la charmante colline et le bois de SanGiovanni, trois gendarmes déguisés sautèrent à la bride deschevaux.

– Ah! mon mari nous a trahis! s’écria la marquise, et elles’évanouit.

Un maréchal des logis qui était resté un peu en arrières’approcha de la voiture en trébuchant, et dit d’une voix qui avaitl’air de sortir du cabaret:

– Je suis fâché de la mission que j’ai à remplir mais je vousarrête, général Fabio Conti.

Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaiseplaisanterie en l’appelant général. »Tu me le paieras », se dit-il ilregardait les gendarmes déguisés, et guettait ;e momentfavorable pour sauter à bas de la voiture et se sauver à traverschamps.

La comtesse sourit à tout hasard, je crois, puis dit au maréchaldes logis:

– Mais, mon cher maréchal, est-ce donc cet enfant de seize ansque vous prenez pour le maréchal Conti?

– N’êtes-vous pas la fille du général? dit le maréchal deslogis.

– Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice.

Les gendarmes furent saisis d’un rire fou.

– Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le maréchal deslogis piqué de la gaieté générale.

– Ces dames n’en prennent jamais pour aller à Milan, dit lecocher d’un air froid et philosophique elles viennent de leurchâteau de Grianta. Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera,celle-là, Mme la marquise del Dongo.

Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête deschevaux, et là tint conseil avec ses hommes. La conférence duraitbien depuis cinq minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria cesmessieurs de permettre que la voiture fût avancée de quelques paset placée à l’ombre; la chaleur était accablante, quoiqu’il ne fûtque onze heures du matin. Fabrice, qui regardait fort attentivementde tous les côtés cherchant le moyen de se sauver vit déboucherd’un petit sentier à travers champs et arriver sur la grande route,couverte de poussière, une jeune fille de quatorze à quinze ans quipleurait timidement sous son mouchoir. Elle s’avançait à pied entredeux gendarmes en uniforme, et, à trois pas derrière elle, aussientre deux gendarmes, marchait un grand homme sec qui affectait desairs de dignité comme un préfet suivant une procession.

– Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis toutà fait ivre en ce moment.

– Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que surla main.

Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête, il avaitdevant lui cinq prisonniers au lieu de deux qu’il lui fallait. Ils’éloigna de quelques pas, ne laissant qu’un homme pour garder leprisonnier qui faisait de la majesté, et un autre pour empêcher leschevaux d’avancer.

– Reste, dit la comtesse à Fabrice qui avait déjà sauté à terre,tout va s’arranger.

On entendit un gendarme s’écrier:

– Qu’importe! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bonneprise tout de même.

Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussidécidé, le nom de la comtesse Pietranera lui donnait del’inquiétude, il avait connu le général, dont il ne savait pas lamort. »Le général n’est pas homme à ne pas se venger si j’arrête safemme mal à propos », se disait-il.

Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait liéconversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route etdans la poussière à côté de la calèche; elle avait été frappée desa beauté.

– Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux,vous permettra bien de monter en calèche.

Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aiderla jeune fille à monter en calèche. Celle-ci s’élançait déjà sur lemarchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant,qui était à six pas en arrière de la voiture, cria d’une voixgrossie par la volonté d’être digne:

– Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui nevous appartient pas.

Fabrice n’avait pas entendu cet ordre; la jeune fille au lieu demonter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant àla soutenir, elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougitprofondément; ils restèrent un instant à se regarder après que lajeune fille se fut dégagée de ses bras. »Ce serait une charmantecompagne de prison, se dit Fabrice: quelle pensée profonde sous cefront! elle saurait aimer. »

Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité:

– Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti?

– Moi, dit la jeune fille.

– Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti,chambellan de S.A. S. Mgr le prince de Parme; je trouve fortinconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme unvoleur.

– Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vouspas envoyé promener l’inspecteur de police qui vous demandait votrepasseport? Eh bien! aujourd’hui il vous empêche de vouspromener.

– Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le tempsétant à l’orage; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrerau port, je lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage.

– Et ce matin, vous vous êtes enfui de Côme?

– Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller deMilan voir le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je seraisarrêté à la porte, je suis sorti à pied avec ma fille; j’espéraistrouver sur la route quelque voiture qui me conduirait jusqu’àMilan, où certes ma première visite sera pour porter mes plaintesau général commandant la province.

Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids.

– Eh bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire àMilan. Et vous, qui êtes-vous? dit-il à Fabrice.

– Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du général dedivision Pietranera.

– Sans passeport, madame la comtesse? dit le maréchal des logisfort radouci.

– A son âge il n’en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, ilest toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité deplus en plus offensée avec les gendarmes.

– Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté,suffit!

– Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nousconsentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan;autrement, malgré la poussière et la chaleur, et le grade dechambellan de Parme, vous marcherez fort bien à pied au milieu denos chevaux.

Le général se mit à jurer.

– Veux-tu bien te taire? reprit le gendarme. Où est ton uniformede général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il estgénéral?

Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affairesallaient beaucoup mieux dans la calèche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussentété ses gens. Elle venait de donner un écu à l’un d’eux pour allerchercher du vin et surtout de l’eau fraîche dans une cassine quel’on apercevait à deux cents pas. Elle avait trouvé le temps decalmer Fabrice, qui, à toute force, voulait se sauver dans le boisqui couvrait la colline. »J’ai de bons pistolets », disait-il. Elleobtint du général irrité qu’il laisserait monter sa fille dans lavoiture. A cette occasion le général qui aimait à parler de lui etde sa famille, apprit à ces dames que sa fille n’avait que douzeans, étant née en 1803, le 27 octobre; mais tout le monde luidonnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait de raison.

« Homme tout à fait commun », disaient les yeux de la comtesse àla marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloqued’une heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans levillage voisin, loua son cheval au général Conti, après que lacomtesse lui eut dit:

– Vous aurez dix francs.

Le maréchal des logis partit seul avec le général; les autresgendarmes restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormesbouteilles de vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarmeenvoyé à la cassine avait rapportées, aidé par un paysan. CléliaConti fut autorisée par le digne chambellan à accepter, pourrevenir à Milan, une place dans la voiture de ces dames, etpersonne ne songea à arrêter le fils du brave général comtePietranera. Après les premiers moments donnés à la politesse et auxcommentaires sur le petit incident qui venait de se terminer,Clélia Conti remarqua la nuance d’enthousiasme avec laquelle uneaussi belle dame que la comtesse parlait à Fabrice; certainementelle n’était pas sa mère. Son attention fut surtout excitée par desallusions répétées à quelque chose d’héroïque, de hardi, dedangereux au suprême degré, qu’il avait fait depuis peu; mais,malgré toute son intelligence, la jeune Clélia ne put deviner dequoi il s’agissait.

Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont les yeuxsemblaient respirer encore tout le feu de l’action. Pour lui, ilétait un peu interdit de la beauté si singulière de cette jeunefille de douze ans. et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voirson oncle et prit congé des dames.

– Si jamais je me tiré d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voirles beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappelerce nom: Fabrice del Dongo?

– Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito!Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est monfils et s’appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porteRenza, qui conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deuxdomestiques en Suisse avait épuisé les fort petites économies de lamarquise et de sa soeur, par bonheur, Fabrice avait encore quelquesnapoléons, et l’un des diamants, qu’on résolut de vendre.

Ces dames étaient aimées et connaissaient toute la ville; lespersonnages les plus considérables dans le parti autrichien etdévot allèrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef dela police. Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, commentl’on pouvait prendre au sérieux l’incartade d’un enfant de seizeans qui se dispute avec un frère aîné et déserte la maisonpaternelle.

– Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucementle baron Binder, homme sage et triste.

Il établissait alors cette fameuse police de Milan, et s’étaitengagé à prévenir une révolution comme celle de 1746, qui chassales Autrichiens de Gênes. Cette police de Milan, devenue depuis sicélèbre par les aventures de MM. Pellico et d’Andryane, ne fut pasprécisément cruelle, elle exécutait raisonnablement et sans pitiédes lois sévères. L’empereur François II voulait qu’on frappât deterreurs ces imaginations italiennes si hardies.

– Donnez-moi jour par jour, répétait le baron Binder auxprotecteurs de Fabrice, l’indication prouvée de ce qu’a fait lejeune marchesino del Dongo; prenons-le depuis le moment de sondépart de Grianta, 8 mars, jusqu’à son arrivée, hier soir, danscette ville, où il s’est caché dans une des chambres del’appartement de sa mère, et je suis prêt à le traiter comme leplus aimable et le plus espiègle des jeunes gens de la ville. Sivous ne pouvez pas me fournir l’itinéraire du jeune homme pendanttoutes les journées qui ont suivi son départ de Grianta, quels quesoient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte auxamis de sa famille, mon devoir n’est-il pas de le faire arrêter? Nedois-je pas le retenir en prison jusqu’à ce qu’il m’ait donné lapreuve qu’il n’est pas allé porter des paroles à Napoléon de lapart de quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmiles sujets de Sa Majesté Impériale et Royale? Remarquez encore,messieurs, que si le jeune del Dongo parvient à se justifier sur cepoint, il restera coupable d’avoir passé à l’étranger sanspasseport régulièrement délivré, et de plus en prenant un faux nomet faisant usage sciemment d’un passeport délivré à un simpleouvrier, c’est-à-dire à un individu d’une classe tellementau-dessous de celle à laquelle il appartient. Cette déclaration,cruellement raisonnable, était accompagnée de toutes les marques dedéférence et de respect que le chef de la police devait à la hauteposition de la marquise del Dongo et à celle des personnagesimportants qui venaient s’entremettre pour elle.

La marquise fut au désespoir quand elle apprit la réponse dubaron Binder.

– Fabrice va être arrêté, s’écria-t-elle en pleurant, et unefois en prison, Dieu sait quand il en sortira! Son père lereniera!

Mme Pietranera et sa belle-soeur tinrent conseil avec deux outrois amis intimes et, quoi qu’ils pussent dire la marquise voulutabsolument faire partir son fils dès la nuit suivante.

– Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Bindersait que ton fils est ici, cet homme n’est point méchant.

– Non, mais il veut plaire à l’empereur François.

– Mais s’il croyait utile à son avancement de jeter Fabrice enprison, il y serait déjà; et c’est lui marquer une méfianceinjurieuse que de le faire sauver.

– Mais nous avouer qu’il sait où est Fabrice c’est nous direfaites-le partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai merépéter: Dans un quart d’heure mon fils peut être entre quatremurailles! Quelle que soit l’ambition du baron Binder ajoutait lamarquise, il croit utile à sa position personnelle en ce paysd’afficher des ménagements pour un homme du rang de mon mari, etj’en vois une preuve dans cette ouverture de cour singulière aveclaquelle il avoue qu’il sait où prendre mon fils. Bien plus, lebaron détaille complaisamment les deux contraventions dont Fabriceest accusé d’après la dénonciation de son indigne frère; ilexplique que ces deux contraventions emportent la prison; n’est-cepas nous dire que si nous aimons mieux l’exil c’est à nous dechoisir?

– Si tu choisis l’exil, répétait toujours la comtesse, de la vienous ne le reverrons.

Fabrice, présent à tout l’entretien, avec un des anciens amis dela marquise, maintenant conseiller au tribunal formé parl’Autriche, était grandement d’avis de prendre la clef des champs.Et, en effet, le soir même il sortit du palais, caché dans lavoiture qui conduisait au théâtre de la Scala sa mère et sa tante.Le cocher, dont on se défiait, alla faire comme d’habitude unestation au cabaret, et pendant que le laquais, homme sûr, gardaitles chevaux, Fabrice, déguise en paysan, se glissa hors de lavoiture et sortit de la ville. Le lendemain matin il passa lafrontière avec le même bonheur, et quelques heures plus tard ilétait installé dans une terre que sa mère avait en Piémont, près deNovare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué.

On peut penser avec quelle attention ces dames arrivées dansleur loge, à la Scala, écoutaient le spectacle. Elles n’y étaientallées que pour pouvoir consulter plusieurs de leurs amisappartenant au parti libéral, et dont l’apparition au palais delDongo eût pu être mal interprétée par la police. Dans la loge, ilfut résolu de faire une nouvelle démarche auprès du baron Binder.Il ne pouvait pas être question d’offrir une somme d’argent à cemagistrat parfaitement honnête homme et d’ailleurs ces damesétaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice à emporter toutce qui restait sur le produit du diamant.

Il était fort important toutefois d’avoir le dernier mot dubaron. Les amis de la comtesse lui rappelèrent un certain chanoineBorda, jeune homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire lacour, et avec d’assez vilaines façons; ne pouvant réussir, il avaitdénoncé son amitié pour Limercati au général Pietranera, sur quoiil avait été chassé comme un vilain. Or, maintenant ce chanoinefaisait tous les soirs la partie de tarots de la baronne Binder, etnaturellement était l’ami intime du mari. La comtesse se décida àla démarche horriblement pénible d’aller voir ce chanoine et lelendemain matin de bonne heure, avant qu’il sortît de chez lui,elle se fit annoncer.

Lorsque le domestique unique du chanoine prononça le nom de lacomtesse Pietranera , cet homme fut ému au point d’en perdre lavoix, il ne chercha point à écarter le désordre d’un négligé fortsimple.

– Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d’une voix éteinte.

La comtesse entra; Borda se jeta à genoux.

– C’est dans cette position qu’un malheureux fou doit recevoirvos ordres, dit-il à la comtesse qui ce matin-là, dans son négligéà demi-déguisement, était d’un piquant irrésistible.

Le profond chagrin de l’exil de Fabrice, la violence qu’elle sefaisait pour paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusementavec elle, tout se réunissait pour donner à son regard un éclatincroyable.

– C’est dans cette position que je veux recevoir vos ordres,s’écria le chanoine, car il est évident que vous avez quelqueservice à me demander, autrement vous n’auriez pas honoré de votreprésence la pauvre maison d’un malheureux fou: jadis transportéd’amour et de jalousie, il se conduisit avec vous comme un lâche,une fois qu’il vit qu’il ne pouvait vous plaire.

Ces paroles étaient sincères et d autant plus belles que lechanoine jouissait maintenant d’un grand pouvoir: la comtesse enfut touchée jusqu’aux larmes; l’humiliation, la crainte glaçaientson âme, en un instant l’attendrissement et un peu d’espoir leursuccédaient. D’un état fort malheureux elle passait en un clind’oeil presque au bonheur.

– Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, etlève-toi. (Il faut savoir qu’en Italie le tutoiement indique labonne et franche amitié tout aussi bien qu’un sentiment plustendre.) Je viens te demander grâce pour mon neveu Fabrice. Voicila vérité complète et sans le moindre déguisement comme on la dit àun vieil ami. A seize ans et demi il vient de faire une insignefolie; nous étions au château de Grianta, sur le lac de Côme. Unsoir, à sept heures, nous avons appris, par un bateau de Côme, ledébarquement de l’Empereur au golfe de Juan. Le lendemain matinFabrice est parti pour la France, après s’être fait donner lepasseport d’un de ses amis du peuple, un marchand de baromètresnommé Vasi. Comme il n’a pas l’air précisément d’un marchand debaromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sabonne mine on l’a arrêté, ses élans d’enthousiasme en mauvaisfrançais semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s’estsauvé et a pu gagner Genève; nous avons envoyé à sa rencontre àLugano…

– C’est-à-dire à Genève, dit le chanoine en souriant.

La comtesse acheva l’histoire .

– Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible,reprit le chanoine avec effusion; je me mets entièrement à vosordres. Je ferai même des imprudences, ajouta-t-il. Dites, quedois-je faire au moment où ce pauvre salon sera privé de cetteapparition céleste, et qui fait époque dans l’histoire de mavie?

– Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimezFabrice depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfantquand vous veniez chez nous, et qu’enfin, au nom de l’amitié qu’ilvous accorde, vous le suppliez d’employer tous ces espions àvérifier si, avant son départ pour la Suisse, Fabrice a eu lamoindre entrevue avec aucun de ces libéraux qu’il surveille. Pourpeu que le baron soit bien servi, il verra qu’il s’agit iciuniquement d’une véritable étourderie de jeunesse. Vous savez quej’avais, dans mon bel appartement du palais Dugnani, les estampesdes batailles gagnées par Napoléon: c’est en lisant les légendes deces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès l’âge de cinq ans,mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui mettions surla tête le casque de mon mari, l’enfant traînait son grand sabre.Eh bien! un beau jour il apprend que le dieu de mon mari, quel’Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre,comme un étourdi, mais il n’y réussit pas. Demandez à votre baronde quelle peine il veut punir ce moment de folie.

– J’oubliais une chose, s’écria le chanoine vous allez voir queje ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m’accordez.Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici ladénonciation de cet infâme coltorto (hypocrite), voyez, signéeAscanio Valserra del Dongo, qui a commencé toute cette affaire, jel’ai prise hier soir dans les bureaux de la police, et suis allé àla Scala, dans l’espoir de trouver quelqu’un allant d’habitude dansvotre loge, par lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copiede cette pièce est à Vienne depuis longtemps. Voilà l’ennemi quenous devons combattre.

Le chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il futconvenu que, dans la journée, il lui en ferait tenir une copie parune personne sûre. Ce fut la joie dans le coeur que la comtesserentra au palais del Dongo.

– Il est impossible d’être plus galant homme que cet anciencoquin, dit-elle à la marquise; ce soir à la Scala, à dix heurestrois quarts à l’horloge du théâtre, nous renverrons tout le mondede notre loge, nous éteindrons les bougies, nous fermerons notreporte, et, à onze heures, le chanoine lui-même viendra nous dire cequ’il a pu faire. C’est ce que nous avons trouvé de moinscompromettant pour lui.

Ce chanoine avait beaucoup d’esprit; il n’eut garde de manquerau rendez-vous; il y montra une bonté complète et une ouverture decoeur sans réserve que l’on ne trouve guère que dans les pays où lavanité ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de lacomtesse au général Pietranera, son mari, était un des grandsremords de sa vie, et il trouvait un moyen d’abolir ce remords.

Le matin, quand la comtesse était sortie de chez lui: « La voilàqui fait l’amour avec son neveu, s’était-il dit avec amertume, caril n’était point guéri. Altière comme elle l’est, être venue chezmoi!… A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreurmes offres de service, quoique fort polies et très bien présentéespar le colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivreavec 1500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec actiondans sa chambre! Puis aller habiter le château de Grianta avec unabominable secatore, ce marquis del Dongo!… Tout s’expliquemaintenant! Au fait, ce jeune Fabrice est plein de grâces, grand,bien fait, une figure toujours riante… et, même que cela, uncertain regard chargé de douce volupté… une physionomie à laCorrège, ajoutait le chanoine avec amertume.

« La différence d’âge… point trop grande… Fabrice né aprèsl’entrée des Français, vers 98, ce me semble, la comtesse peutavoir vingt-sept ou vingt-huit ans, impossible d’être plus jolie,plus adorable; dans ce pays fertile en beautés, elle les battoutes; la Marini, la Gherardi, la Ruga, l’Aresi, la Pietragrua,elle l’emporte sur toutes ces femmes… Ils vivaient heureux cachéssur ce beau lac de Côme quand le jeune homme a voulu rejoindreNapoléon… Il y a encore des âmes en Italie! et, quoi qu’on fasse!Chère patrie!… Non, continuait ce coeur enflammé par la jalousie,impossible d’expliquer autrement cette résignation à végéter à lacampagne, avec le dégoût de voir tous les jours, à tous les repas,cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette infâmephysionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que sonpère!… Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j’aurais leplaisir de la voir autrement qu’au bout de ma lorgnette. »

Le chanoine Borda expliqua fort clairement l’affaire à cesdames. Au fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé; il étaitcharmé que Fabrice eût pris la clef des champs avant les ordres quipouvaient arriver de Vienne; car le Binder n’avait le pouvoir dedécider de rien, il attendait des ordres pour cette affaire commepour toutes les autres; il envoyait à Vienne chaque jour la copieexacte de toutes les informations: puis il attendait.

Il fallait que dans son exil à Romagnano Fabrice:

1 Ne manquât pas d’aller à la messe tous les jours, prît pourconfesseur un homme d’esprit, dévoué à la cause de la monarchie, etne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments fortirréprochables.

2 Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour avoir del’esprit, et, dans l’occasion, il fallait parler de la révolte avechorreur, et comme n’étant jamais permise.

3 Il ne devait point se faire voir au café, il ne fallait jamaislire d’autres journaux que les gazettes officielles de Turin et deMilan; en général, montrer du dégoût pour la lecture, ne jamaislire, surtout aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout auplus pour les romans de Walter Scott;

4 Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il fautsurtout qu’il fasse ouvertement la cour à quelqu’une des joliesfemmes du pays, de la classe noble, bien entendu; cela montreraqu’il n’a pas le génie sombre et mécontent d’un conspirateur enherbe.

Avant de se coucher, la comtesse et la marquise écrivirent àFabrice deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquaitavec une anxiété charmante tous les conseils donnés par Borda.

Fabrice n’avait nulle envie de conspirer: il aimait Napoléon,et, en sa qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureuxqu’un autre et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n’avaitouvert un livre depuis le collège, où il n’avait lu que des livresarrangés par les jésuites. Il s’établit à quelque distance deRomagnano, dans un palais magnifique; l’un des chefs-d’oeuvre dufameux architecte San Micheli mais depuis trente ans on ne l’avaitpas habité, dé sorte qu’il pleuvait dans toutes les pièces et pasune fenêtre ne fermait. Il s’empara des chevaux de l’hommed’affaires, qu’il montait sans façon toute la journée; il neparlait point, et réfléchissait. Le conseil de prendre unemaîtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suività la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prêtre intrigantqui voulait devenir évêque (comme le confesseur du Spielberg); maisil faisait trois lieues à pied et s’enveloppait d’un mystère qu’ilcroyait impénétrable, pour lire Le Constitutionnel’, qu’il trouvaitsublime. »Cela est aussi beau qu’Alfieri et le Dante! »s’écriait-ilsouvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunessefrançaise qu’il s’occupait beaucoup plus sérieusement de son chevalet de son journal que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n’yavait pas encore de place pour l’imitation des autres dans cetteâme naïve et ferme, et il ne fit pas d’amis dans la société du grosbourg de Romagnano; sa simplicité passait pour de la hauteur; on nesavait que dire de ce caractère.

– C’est un cadet mécontent de n’être pas aîné dit le curé.

Chapitre 6

 

Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du chanoine Bordan’avait pas absolument tort, à son retour de France, Fabrice parutaux yeux de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu’elleeût beaucoup connu jadis. S’il eût parlé d’amour, elle l’eût aimé;n’avait-elle pas déjà pour sa conduite et sa personne uneadmiration passionnée et pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabricel’embrassait avec une telle effusion d’innocente reconnaissance etde bonne amitié qu’elle se fût fait horreur à elle-même si elle eûtcherché un autre sentiment dans cette amitié presque filiale. »Aufond, se disait la comtesse, quelques amis qui m’ont connue, il y asix ans, à la cour du prince Eugène, peuvent encore me trouverjolie et même jeune, mais pour lui je suis une femme respectable…et, s’il faut tout dire sans nul ménagement pour mon amour-propre,une femme âgée. »La comtesse se faisait illusion sur l’époque de lavie où elle était arrivée, mais ce n’est pas à la façon des femmesvulgaires. »A son âge, d’ailleurs, ajoutait-elle, on s’exagère unpeu les ravages du temps; un homme plus avancé dans la vie…  »

La comtesse, qui se promenait dans son salon, s’arrêta devantune glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois lecoeur de Mme Pietranera était attaqué d’une façon sérieuse et parun singulier personnage. Peu après le départ de Fabrice pour laFrance, la comtesse qui, sans qu’elle se l’avouât tout à fait,commençait déjà à s’occuper beaucoup de lui, était tombée dans uneprofonde mélancolie. Toutes ses occupations lui semblaient sansplaisir, et, si l’on ose ainsi parler, sans saveur, elle se disaitque Napoléon, voulant s’attacher ses peuples d’Italie, prendraitFabrice pour aide de camp.

– Il est perdu pour moi! s’écriait-elle en pleurant, je ne lereverrai plus; il m’écrira, mais que serai-je pour lui dans dixans?

Ce fut dans ces dispositions qu’elle fit un voyage à Milan; elleespérait y trouver des nouvelles plus directes de Napoléon, et, quisait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans sel’avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la viemonotone qu’elle menait à la campagne. »C’est s’empêcher de mourir,disait-elle, ce n’est pas vivre. Tous les jours voir ces figurespoudrées, le frère, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Queseraient les promenades sur le lac sans Fabrice? »Son uniqueconsolation était puisée dans l’amitié qui l’unissait à lamarquise. Mais depuis quelque temps, cette intimité avec la mère deFabrice, plus âgée qu’elle, et désespérant de la vie, commençait àlui être moins agréable.

Telle était la position singulière de Mme Pietranera: Fabriceparti, elle espérait peu de l’avenir; son coeur avait besoin deconsolation et de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit depassion pour l’opéra à la mode; elle allait s’enfermer toute seule,durant de longues heures, à la Scala, dans la loge du généralScotti, son ancien ami. Les hommes qu’elle cherchait à rencontrerpour avoir des nouvelles de Napoléon et de son armée lui semblaientvulgaires et grossiers. Rentrée chez elle, elle improvisait sur sonpiano jusqu’à trois heures du matin. Un soir, à la Scala, dans laloge d’une de ses amies, où elle allait chercher des nouvelles deFrance, on lui présenta le comte Mosca, ministre de Parme : c’étaitun homme aimable et qui parla de la France et de Napoléon de façonà donner à son coeur de nouvelles raisons pour espérer ou pourcraindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet hommed’esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parlaavec plaisir. Depuis le départ de Fabrice, elle n’avait pas trouvéune soirée vivante comme celle-là. Cet homme qui l’amusait, lecomte Mosca della Rovere Sorezana, était alors ministre de laguerre, de la police et des finances de ce fameux prince de Parme,Ernest IV, si célèbre par ses sévérités que les libéraux de Milanappelaient des cruautés. Mosca pouvait avoir quarante ouquarante-cinq ans; il avait de grands traits, aucun vestiged’importance, et un air simple et gai qui prévenait en sa faveur;il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son prince nel’eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages debons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer lavanité, on arrive fort vite en Italie au ton de l’intimité, et àdire des choses personnelles. Le correctif de cet usage est de nepas se revoir si l’on est blessé.

– Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit MmePietranera la troisième fois qu’elle le voyait. De la poudre! unhomme comme vous, aimable, encore jeune et qui a fait la guerre enEspagne avec nous! – C’est que je n’ai rien volé dans cetteEspagne, et qu’il faut vivre. J’étais fou de la gloire; une paroleflatteuse du général français, Gouvion-Saint-Cyr, qui nouscommandait, était alors tout pour moi. A la chute de Napoléon, ils’est trouvé que, tandis que je mangeais mon bien à son service,mon père, homme d’imagination et qui me voyait déjà général, mebâtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouvé pourtout bien un grand palais à finir et une pension.

– Une pension : 3500 francs, comme mon mari?

– Le comte Pietranera était général de division. Ma pension àmoi, pauvre chef d’escadron, n’a jamais été que de 800 francs, etencore je n’en ai été payé que depuis que je suis ministre desfinances.

Comme il n’y avait dans la loge que la dame d’opinions fortlibérales à laquelle elle appartenait, l’entretien continua avec lamême franchise. Le comte Mosca, interrogé, parla de sa vie àParme.

– En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j’affrontais des coupsde fusil pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire,maintenant je m’habille comme un personnage de comédie pour gagnerun grand état de maison et quelques milliers de francs. Une foisentré dans cette sorte de jeu d’échecs, choqué des insolences demes supérieurs, j’ai voulu occuper une des premières places; j’ysuis arrivé: mais mes jours les plus heureux sont toujours ceux quede temps à autre je puis venir passer à Milan; là vit encore, ce mesemble, le coeur de votre armée d’Italie.

La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministred’un prince si redouté piqua la curiosité de la comtesse; sur sontitre elle avait cru trouver un pédant plein d’importance, ellevoyait un homme qui avait honte de la gravité de sa place. Moscalui avait promis de lui faire parvenir toutes les nouvelles deFrance qu’il pourrait recueillir: c’était une grande indiscrétion àMilan, dans le mois qui précéda Waterloo; il s’agissait alors pourl’Italie d’être ou de n’être pas; tout le monde avait la fièvre, àMilan, d’espérance ou de crainte. Au milieu de ce troubleuniversel, la comtesse fit des questions sur le compte d’un hommequi parlait si lestement d’une place si enviée et qui était saseule ressource.

Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante furentrapportées à Mme Pietranera:

– Le comte Mosca della Rovere Sorezana lui dit-on, est sur lepoint de devenir premier ministre et favori déclaré de RanuceErnest IV, souverain absolu de Parme, et, de plus, l’un des princesles plus riches de l’Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce postesuprême s’il eût voulu prendre une mine plus grave; on dit que leprince lui fait souvent la leçon à cet égard. – Qu’importent mesfaçons à Votre Altesse, répond-il librement, si je fais bien sesaffaires?

– Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n’est pas sans épines.Il faut plaire à un souverain, homme de sens et d’esprit sansdoute, mais qui, depuis qu’il est monté sur un trône absolu, sembleavoir perdu la tête et montre, par exemple, des soupçons dignesd’une femmelette.

« Ernest IV n’est brave qu’à la guerre. Sur les champs debataille, on l’a vu vingt fois guider une colonne à l’attaque enbrave général; mais après la mort de son père Ernest III, de retourdans ses Etats, où, pour son malheur, il possède un pouvoir sanslimites, il s’est mis à déclamer follement contre les libéraux etla liberté. Bientôt il s’est figuré qu’on le haïssait; enfin, dansun moment de mauvaise humeur, il a fait pendre deux libéraux,peut-être peu coupables, conseillé à cela par un misérable nomméRassi, sorte de ministre de la justice.

« Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée; on levoit tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n’a pascinquante ans, et la peur l’a tellement amoindri, si l’on peutparler ainsi, que, dès qu’il parle des jacobins et des projets duComité directeur de Paris, on lui trouve la physionomie d’unvieillard de quatre-vingts ans, il retombe dans les peurschimériques de la première enfance. Son favori Rassi, fiscalgénéral (ou grand juge), n’a d’influence que par la peur de sonmaître; et dès qu’il craint pour son crédit, il se hâte dedécouvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des pluschimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire unnuméro du Constitutionnel, Rassi les déclare conspirateurs et lesenvoie prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreurde toute la Lombardie. Comme elle est fort élevée, centquatre-vingts pieds, dit-on, on l’aperçoit de fort loin au milieude cette plaine immense; et la forme physique de cette prison, delaquelle on raconte des choses horribles, la fait reine, de par lapeur, de toute cette plaine, qui s’étend de Milan à Bologne. »

– Le croiriez-vous? disait à la comtesse un autre voyageur, lanuit, au troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingtssentinelles qui, tous les quarts d’heure, hurlent une phraseentière, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes les portesfermées à dix verrous, et les pièces voisines, au-dessus commeau-dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si unefeuille du parquet vient à crier, il saute sur ses pistolets etcroit à un libéral caché sous son lit. Aussitôt toutes lessonnettes du château sont en mouvement, et un aide de camp varéveiller le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de lapolice se garde bien de nier la conspiration, au contraire; seulavec le prince, et armé jusqu’aux dents, il visite tous les coinsdes appartements, regarde sous les lits, et, en un mot, se livre àune foule d’action ridicules dignes d’une vieille femme. Toutes cesprécautions eussent semblé bien avilissantes au prince lui-mêmedans les temps heureux où il faisait la guerre et n’avait tuépersonne qu’à coups de fusil. Comme c’est un homme d’infinimentd’esprit, il a honte de ces précautions, elles lui semblentridicules, même au moment où il s’y livre, et la source del’immense crédit du comte Mosca, c’est qu’il emploie toute sonadresse à faire que le prince n’ait jamais à rougir en sa présence.C’est lui, Mosca, qui, en sa qualité de ministre de la police,insiste pour regarder sous les meubles, et, dit-on à Parme, jusquedans les étuis de contrebasses’. C est le prince qui s’y oppose, etplaisante son ministre sur sa ponctualité excessive. »Ceci est unparti, lui répond le comte Mosca: songez aux sonnets satiriquesdont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer.Ce n’est pas seulement votre vie que nous défendons; c’est notrehonneur. »Mais il paraît que le prince n’est dupe qu’à demi, car siquelqu’un dans la ville s’avise de dire que la veille on a passéune nuit blanche au château, le grand fiscal Rassi envoie lemauvais plaisant à la citadelle, et une fois dans cette demeureélevée et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle pourque l’on se souvienne du prisonnier. C’est parce qu’il estmilitaire, et qu’en Espagne, il s’est sauvé vingt fois le pistoletà la main, au milieu des surprises, que le prince préfère le comteMosca à Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Cesmalheureux prisonniers de la citadelle sont au secret le plusrigoureux et l’on fait des histoires sur leur compte. Les libérauxprétendent que, par une invention de Rassi, les geôliers etconfesseurs ont ordre de leur persuader que, tous les mois à peuprès, l’un d’eux est conduit à la mort. Ce jour-là les prisonniersont la permission de monter sur l’esplanade de l’immense tour, àcent quatre-vingts pieds d’élévation, et de là ils voient défilerun cortège avec un espion qui joue le rôle d’un pauvre diable quimarche à la mort.

Ces contes, et vingt autres du même genre et d’une non moindreauthenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera, le lendemainelle demandait des détails au comte Mosca, qu’elle plaisantaitvivement. Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu’au fond ilétait un monstre sans s’en douter. Un jour, en rentrant à sonauberge, le comte se dit: « Non seulement cette comtesse Pietraneraest une femme charmante; mais quand je passe la soirée dans saloge, je parviens à oublier certaines choses de Parme dont lesouvenir me perce le coeur. »

« Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes,n’avait pas une âme à la française; il ne savait pas oublier leschagrins. Quand son chevet avait une épine, il était obligé de labriser et de l’user à force d’y piquer ses membres palpitants. »Jedemande pardon pour cette phrase, traduite de l’italien.

Le lendemain de cette découverte, le comte trouva que, malgréles affaires qui l’appelaient à Milan, la journée était d’unelongueur énorme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua leschevaux de sa voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pouraller au Corso; il avait quelque espoir d’y rencontrer MmePietranera; ne l’y ayant pas vue, il se rappela qu’à huit heures lethéâtre de la Scala ouvrait; il y entra et ne vit que dix personnesdans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouverlà. »Est-il possible, dit-il, qu’à quarante-cinq ans sonnés je fassedes folies dont rougirait un sous-lieutenant! Par bonheur personnene les soupçonne. »Il s’enfuit et essaya d’user le temps en sepromenant dans ces rues si jolies qui entourent le théâtre de laScala. Elles sont occupées par des cafés qui, à cette heure,regorgent de monde; devant chacun de ces cafés, des foules decurieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent desglaces et critiquent les passants. Le comte était un passantremarquable; aussi eut-il le plaisir d’être reconnu et accosté.Trois ou quatre importuns, de ceux qu’on ne peut brusquer,saisirent cette occasion d’avoir audience d’un ministre sipuissant. Deux d’entre eux lui remirent des pétitions; le troisièmese contenta de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduitepolitique.

« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit; on ne sepromène point quand on est aussi puissant. »Il rentra au théâtre eteut l’idée de louer une loge au troisième rang; de là son regardpourrait plonger, sans être remarqué de personne, sur la loge dessecondes où il espérait voir arriver la comtesse. Deux grandesheures d’attente ne parurent point trop longues à cet amoureux; surde n’être point vu, il se livrait avec bonheur à toute sa folie. »Lavieillesse, se disait-il, n’est-ce pas, avant tout, n’être pluscapable de ces enfantillages délicieux? »

Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l’examinaitavec transport. »Jeune, brillante, légère comme un oiseau, sedisait-il, elle n’a pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindrecharme: où trouver ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamaisn’agit avec prudence, qui se livre tout entière à l’impression dumoment, qui ne demande qu’à être entraînée par quelque objetnouveau? Je conçois les folies du comte Nani. »

Le comte se donnait d’excellentes raisons pour être fou, tantqu’il ne songeait qu’à conquérir le bonheur qu’il voyait sous sesyeux. Il n’en trouvait plus d’aussi bonnes quand il venait àconsidérer son âge et les soucis quelquefois fort tristes quiremplissaient sa vie. »Un homme habile à qui la peur ôte l’esprit medonne une grande existence et beaucoup d’argent pour être sonministre; c’est-à-dire tout ce qu’il y a au monde de plus méprisévoilà un aimable personnage à offrir à là comtesse! »Ces penséesétaient trop noires, il revint à Mme Pietranera; il ne pouvait selasser de la regarder, et pour mieux penser à elle il ne descendaitpas dans sa loge. »Elle n’avait pris Nani, vient-on de me dire, quepour faire pièce à cet imbécile de Limercati qui ne voulut pasentendre à donner un coup d’épée ou à faire donner un coup depoignard à l’assassin du mari. Je me battrais vingt fois pourelle », s’écria le comte avec transport. A chaque instant ilconsultait l’horloge du théâtre qui par des chiffres éclatants delumière et se détachant sur un fond noir avertit les spectateurs,toutes les cinq minutes, de l’heure où il leur est permis d’arriverdans une loge amie. Le comte se disait: « Je ne saurais passerqu’une demi-heure tout au plus dans sa loge, moi, connaissance desi fraîche date; si j’y reste davantage, je m’affiche, et grâce àmon âge et plus encore à ces maudits cheveux poudrés, j’aurai l’airattrayant d’un Cassandre. »Mais une réflexion le décida tout à coup: »Si elle allait quitter cette loge pour faire une visite, je seraisbien récompensé de l’avarice avec laquelle je m’économise ceplaisir. »Il se levait pour descendre dans la loge où il voyait lacomtesse; tout à coup, il ne se sentit presque plus d’envie de s’yprésenter. »Ah! voici qui est charmant, s’écria-t-il en riant desoi-même et s’arrêtant sur l’escalier; c’est un mouvement détimidité véritable! voilà bien vingt-cinq ans que pareille aventurene m’est arrivée. »

Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-même;et, profitant en homme d’esprit de l’accident qui lui arrivait, ilne chercha point du tout à montrer de l’aisance ou à faire del’esprit en se jetant dans quelque récit plaisant, il eut lecourage d’être timide, il employa son esprit à laisser entrevoirson trouble sans être ridicule. »Si elle prend la chose de travers,se disait-il, je me perds à jamais. Quoi! timide avec des cheveuxcouverts de poudre, et qui sans le secours de la poudreparaîtraient gris! Mais enfin la chose est vraie, donc elle ne peutêtre ridicule que si je l’exagère ou si j’en fais trophée. »Lacomtesse s’était si souvent ennuyée au château de Grianta vis-à-visdes figures poudrées de son frère, de son neveu et de quelquesennuyeux bien pensants du voisinage qu’elle ne songea pas às’occuper de la coiffure dé son nouvel adorateur.

L’esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l’éclat de rirede l’entrée, elle ne fut attentive qu’aux nouvelles de France queMosca avait toujours à lui donner en particulier, en arrivant dansla loge sans doute il inventait. En les discutant avec lui, elleremarqua ce soir-là son regard, qui était beau et bienveillant. -Je m’imagine, lui dit-elle, qu’à Parme, au milieu de vos esclaves,vous n’allez pas avoir ce regard aimable, cela gâterait tout etleur donnerait quelque espoir de n’être pas pendus.

L’absence totale d’importance chez un homme qui passait pour lepremier diplomate de l’Italie parut singulière à la comtesse, elletrouva même qu’il avait de la grâce. Enfin, comme il parlait bienet avec feu, elle ne fut point choquée qu’il eût Juge a propos deprendre pour une soirée, et sans conséquence, le rôled’attentif.

Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux par bonheur pourle ministre, qui, à Parme, ne trouvait pas de cruelles, c’étaitseulement depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta;son esprit était encore tout raidi par l’ennui de la vie champêtre.Elle avait comme oublié la plaisanterie; et toutes ces choses quiappartiennent à une façon de vivre élégante et légère avaient prisà ses yeux comme une teinte de nouveauté qui les rendait sacrées;elle n’était disposée à se moquer de rien, pas même d’un amoureuxde quarante-cinq ans et timide. Huit jours plus tard, la téméritédu comte eût pu recevoir un tout autre accueil.

A la Scala, il est d’usage de ne faire durer qu’une vingtaine deminutes ces petites visites que l’on fait dans les loges; le comtepassa toute la soirée dans celle où il avait le bonheur derencontrer Mme Pietranera. »C’est une femme, se disait-il, qui merend toutes les folies de la jeunesse! »Mais il sentait bien ledanger. »Ma qualité de pacha tout-puissant à quarante lieues d’icime fera-t-elle pardonner cette sottise? je m’ennuie tant àParme! »Toutefois, de quart d’heure en quart d’heure il sepromettait de partir.

– Il faut avouer, madame, dit-il en riant à la comtesse qu’àParme je meurs d’ennui, et il doit m’être permis de m’enivrer deplaisir quand j’en trouve sur ma route. Ainsi, sans conséquence etpour une soirée, permettez-moi de jouer auprès de vous le rôled’amoureux. Hélas! dans peu de jours je serai bien loin de cetteloge qui me fait oublier tous les chagrins et même, direz-vous,toutes les convenances.

Huit jours après cette visite monstre dans la loge à la Scala età la suite de plusieurs petits incidents dont lé récit sembleraitlong peut-être, le comte Mosca était absolument fou d’amour, et lacomtesse pensait déjà que l’âge ne devait pas faire objection, sid’ailleurs on le trouvait aimable. On en était à ces pensées quandMosca fut rappelé par un courrier de Parme. On eût dit que sonprince avait peur tout seul. La comtesse retourna à Grianta; sonimagination ne parant plus ce beau lieu, il lui parutdésert. »Est-ce que je me serais attachée à cet homme? »se dit-elle.Mosca écrivit et n’eut rien à jouer, l’absence lui avait enlevé lasource de toutes ses pensées; ses lettres étaient amusantes, et,par une petite singularité qui ne fut pas mal prise, pour éviterles commentaires du marquis del Dongo qui n’aimait pas à payer desports de lettres, il envoyait des courriers qui jetaient lessiennes à la poste à Côme, à Lecco, à Varèse ou dans quelque autrede ces petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendaità obtenir que le courrier lui rapportât les réponses; il yparvint.

Bientôt les jours de courrier firent événement pour la comtesse;ces courriers apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeauxsans valeur mais qui l’amusaient, ainsi que sa belle-soeur. Lesouvenir du comte se mêlait à l’idée de son grand pouvoir, lacomtesse était devenue curieuse de tout ce qu’on disait de lui, leslibéraux eux-mêmes rendaient hommage à ses talents.

La principale source de mauvaise réputation pour le comte, c’estqu’il passait pour le chef du parti ultra à la cour de Parme, etque le parti libéral avait à sa tête une intrigante capable detout, et même de réussir, la marquise Raversi, immensément riche.Le prince était fort attentif à ne pas décourager celui des deuxpartis qui n’était pas au pouvoir; il savait bien qu’il seraittoujours le maître, même avec un ministère pris dans le salon deMme Raversi. On donnait à Grianta mille détails sur ces intrigues;l’absence de Mosca, que tout le monde peignait comme un ministre dupremier talent et un homme d’action, permettait de ne plus songeraux cheveux poudrés, symbole de tout ce qui est lent et triste;c’était un détail sans conséquence, une des obligations de la cour,où il jouait d’ailleurs un si beau rôle.

– Une cour, c’est ridicule, disait la comtesse à la marquise,mais c’est amusant; c’est un jeu qui m’intéresse, mais dont il fautaccepter les règles. Qui s’est jamais avisé de se récrier contre leridicule des règles du whist? Et pourtant une fois qu’on s’estaccoutumé aux règles, il est agréable de faire l’adversaire repicet capot.

La comtesse pensait souvent à l’auteur de tant de lettresaimables; le jour où elle les recevait était agréable pour elle;elle prenait sa barque et allait les lire dans les beaux sites dulac, à la Pliniana, à Bélan, au bois des Sfondrata. Ces lettressemblaient la consoler un peu de l’absence de Fabrice. Elle nepouvait du moins refuser au comte d’être fort amoureux; un mois nes’était pas écoulé qu’elle songeait à lui avec une amitié tendre.De son côté, le comte Mosca était presque de bonne foi quand il luioffrait de donner sa démission, de quitter le ministère, et devenir passer sa vie avec elle à Milan ou ailleurs.

– J’ai 400000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours15000 livres de rente.

« De nouveau une loge, des chevaux! etc. »se disait la comtesse;c’étaient des rêves aimables. Les sublimes beautés des aspects dulac de Côme recommençaient à la charmer. Elle allait rêver sur sesbords à ce retour de vie brillante et singulière qui, contre touteapparence, redevenait possible pour elle. Elle se voyait sur leCorso, à Milan, heureuse et gaie, comme au temps du vice-roi.

« La jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pourmoi! »

Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, maisjamais avec elle il n’y avait de ces illusions volontaires quedonne la lâcheté. C’était surtout une femme de bonne foi avecelle-même. »Si je suis un peu trop âgée pour faire des folies, sedisait-elle, l’envie, qui se fait des illusions comme l’amour, peutempoisonner pour moi le séjour de Milan. Après la mort de mon mari,ma pauvreté noble eut du succès, ainsi que le refus de deux grandesfortunes. Mon pauvre petit comte Mosca n’a pas la vingtième partiede l’opulence que mettaient à mes pieds ces deux nigauds Limercatiet Nani. La chétive pension de veuve péniblement obtenue, les genscongédiés, ce qui eut de l’éclat, la petite chambre au cinquièmequi amenait vingt carrosses à la porte, tout cela forma jadis unspectacle singulier. Mais j’aurai des moments désagréables, quelqueadresse que j’y mette, si, ne possédant toujours pour fortune quela pension de veuve, je reviens vivre à Milan avec la bonne petiteaisance bourgeoise que peuvent nous donner les 15000 livres quiresteront à Mosca après sa démission. Une puissante objection, dontl’envie se fera une arme terrible, c’est que le comte, quoiqueséparé de sa femme depuis longtemps, est marié. Cette séparation sesait à Parme, mais à Milan elle sera nouvelle, et on mel’attribuera. Ainsi, mon beau théâtre de la Scala, mon divin lac deCôme… adieu! adieu! »

Malgré toutes ces prévisions, si la comtesse avait eu la moindrefortune, elle eût accepté l’offre de la démission de Mosca. Elle secroyait une femme âgée, et la cour lui faisait peur, mais ce quiparaîtra de la dernière invraisemblance dé ce côté-ci des Alpes,c’est que le comte eût donné cette démission avec bonheur. C’est dumoins ce qu’il parvint à persuader à son amie. Dans toutes seslettres il sollicitait avec une folie toujours croissante uneseconde entrevue à Milan, on la lui accorda.

– Vous jurer que j’ai pour vous une passion folle, lui disait lacomtesse, un jour à Milan, ce serait mentir; je serais tropheureuse d’aimer aujourd’hui, à trente ans passés, comme jadisj’aimais à vingt-deux! Mais j’ai vu tomber tant de choses quej’avais crues éternelles! J’ai pour vous la plus tendre amitié, jevous accorde une confiance sans bornes, et de tous les hommes, vousêtes celui que je préfère.

La comtesse se croyait parfaitement sincère; pourtant vers lafin, cette déclaration contenait un petit mensonge. Peut-être, siFabrice l’eût voulu, il eût emporté sur tout dans son coeur. MaisFabrice n’était qu’un enfant aux yeux du comte Mosca; celui-ciarriva à Milan trois jours après le départ du jeune étourdi pourNovare, et il se hâta d’aller parler en sa faveur au baron Binder.Le comte pensa que l’exil était une affaire sans remède.

Il n’était point arrivé seul à Milan, il avait dans sa voiturele duc Sanseverina-Taxis, joli petit vieillard de soixante-huitans, gris pommelé, bien poli, bien propre immensément riche maispas assez noble. C’était son grand-père seulement qui avait amassédes millions par le métier de fermier général des revenus de l’Etatde Parme. Son père s’était fait nommer ambassadeur du prince deParme à la cour de ***, à la suite du raisonnement que voici:

– Votre Altesse accorde 30000 francs à son envoyé à la cour de***, lequel y fait une figure fort médiocre. Si elle daigne medonner cette place, j’accepterai 6000 francs d’appointements. Madépense à la cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100000 francspar an et mon intendant remettra chaque année 20000 francs à lacaisse des affaires étrangères à Parme. Avec cette somme, l’onpourra placer auprès de moi tel secrétaire d’ambassade que l’onvoudra et je ne me montrerai nullement jaloux des secretsdiplomatiques, s’il y en a. Mon but est de donner de l’éclat à mamaison nouvelle encore, et de l’illustrer par une des grandescharges du pays.

Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie dese montrer à demi libéral, et, depuis deux ans, il était audésespoir. Du temps de Napoléon, il avait perdu deux ou troismillions par son obstination à rester à l’étranger, et toutefois,depuis le rétablissement de l’ordre en Europe, il n’avait puobtenir un certain grand cordon qui ornait le portrait de son père;l’absence de ce cordon le faisait dépérir.

Au point d’intimité qui suit l’amour en Italie, il n’y avaitplus d’objection de vanité entre les deux amants. Ce fut donc avecla plus parfaite simplicité que Mosca dit à la femme qu’iladorait:

– J’ai deux ou trois plans de conduite à vous offrir, tous assezbien combinés; je ne rêve qu’à cela depuis trois mois.

« 1 Je donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois àMilan, à Florence, à Naples, où vous voudrez. Nous avons quinzemille livres de rente, indépendamment des bienfaits du prince quidureront plus ou moins.

« 2 Vous daignez venir dans le pays où je puis quelque chose,vous achetez une terre, Sacca, par exemple, maison charmante, aumilieu d’une forêt, dominant le cours du Pô, vous pouvez avoir lecontrat de vente signé d’ici à huit jours. Le prince vous attache àsa cour. Mais ici se présente une immense objection. On vousrecevra bien à cette cour; personne ne s’aviserait de broncherdevant moi; d’ailleurs la princesse se croit malheureuse, et jeviens de lui rendre des services à votre intention. Mais je vousrappellerai une objection capitale: le prince est parfaitementdévot, et, comme vous le savez encore, la fatalité veut que je soismarié. De là un million de désagréments de détail. Vous êtes veuve,c’est un beau titre qu’il faudrait échanger contre un autre, etceci fait l’objet de ma troisième proposition.

« On pourrait trouver un nouveau mari point gênant. Mais d’abordil le faudrait fort avancé en âge, car pourquoi me refuseriez-vousl’espoir de le remplacer un jour? Eh bien! j’ai conclu cetteaffaire singulière avec le duc Sanseverina-Taxis qui, bien entendu,ne sait pas le nom de la future duchesse. Il sait seulement qu’ellele fera ambassadeur et lui donnera un grand cordon qu’avait sonpère, et dont l’absence le rend le plus infortuné des mortels. Acela près, ce duc n’est point trop imbécile; il fait venir de Parisses habits et ses perruques. Ce n’est nullement un homme àméchancetés pourpensées d’avance, il croit sérieusement quel’honneur consiste à avoir un cordon et il a honte de son bien. Ilvint il y a un an me proposer de fonder un hôpital pour gagner cecordon; je me moquai de lui, mais il ne s’est point roqué de moiquand je lui ai proposé un mariage; ma première condition a été,bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.

– Mais savez-vous que ce que vous me proposez là est fortimmoral? dit la comtesse.

– Pas plus immoral que tout ce qu’on fait à notre cour et dansvingt autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu’il sanctifietout aux yeux des peuples; or, qu’est-ce qu’un ridicule quepersonne n’aperçoit? Notre politique, pendant vingt ans, vaconsister à avoir peur des jacobins, et quelle peur! Chaque annéenous nous croirons à la veille de 93. Vous entendrez, j’espère, lesphrases que je fais là-dessus à mes réceptions! C’est beau! Tout cequi pourra diminuer un peu cette peur sera souverainement moral auxyeux des nobles et des dévots. Or, à Parme, tout ce qui n’est pasnoble ou dévot est en prison, ou fait ses paquets pour y entrer;soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera singulier cheznous que du jour où je serai disgracié. Cet arrangement n’est unefriponnerie envers personne, voilà l’essentiel, ce me semble. Leprince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n’amis qu’une condition à son consentement, c’est que la futureduchesse fût née noble. L’an passé, ma place, tout calculé, m’avalu cent sept mille francs, mon revenu a dû être au total de centvingt-deux mille; j’en ai placé vingt mille à Lyon. Eh bien!choisissez: 1 une grande existence basée sur cent vingt-deux millefrancs à dépenser, qui, à Parme, font au moins comme quatre centmille à Milan; mais avec ce mariage qui vous donne le nom d’unhomme passable et que vous ne verrez jamais qu’à l’autel, 2′ oubien la petite vie bourgeoise avec quinze mille francs à Florenceou à Naples, car je suis de votre avis, on vous a trop admirée àMilan; l’envie vous y persécuterait, et peut-être parviendrait-elleà nous donner de l’humeur. La grande existence à Parme aura, jel’espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui ont vula cour du prince Eugène; il serait sage de la connaître avant des’en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche à influencervotre opinion. Quant à moi, mon choix est bien arrêté: j’aime mieuxvivre dans un quatrième étage avec vous que de continuer seul cettegrande existence.

La possibilité de cet étrange mariage fut débattue chaque jourentre les deux amants. La comtesse vit au bal de la Scala le ducSanseverina-Taxis qui lui sembla fort présentable. Dans une deleurs dernières conversations, Mosca résumait ainsi saproposition:

– Il faut prendre un parti décisif, si nous voulons passer lereste de notre vie d’une façon allègre et n’être pas vieux avant letemps. Le prince a donné son approbation; Sanseverina est unpersonnage plutôt bien que mal; il possède le plus beau palais deParme et une fortune sans bornes il a soixante-huit ans et unepassion folle pour lé grand cordon; mais une tache gâte sa vie, ilacheta jadis dix mille francs un buste de Napoléon par Canova. Sonsecond péché qui le fera mourir, si vous ne venez à son secours,c’est d’avoir prêté vingt-cinq napoléons à Ferrante Palla, un foude notre pays, mais quelque peu homme de génie, que depuis nousavons condamné à mort, heureusement par contumace. Ce Ferrante afait deux cents vers en sa vie, dont rien n’approche; je vous lesréciterai c’est aussi beau que le Dante. Le prince envoieSanseverina à la cour de *** il vous épouse le jour de son départ,et la secondé année de son voyage, qu’il appellera une ambassade,il reçoit ce cordon de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurezen lui un frère qui ne sera nullement désagréable, il signed’avance tous les papiers que je veux, et d’ailleurs vous le verrezpeu ou jamais, comme il vous conviendra. Il ne demande pas mieuxque de ne point se montrer à Parme où son grand-père fermier et sonprétendu libéralisme le gênent. Rassi, notre bourreau, prétend quele duc a été abonné en secret au Constitutionnel parl’intermédiaire de Ferrante Palla le poète, et cette calomnie afait longtemps obstacle sérieux au consentement du prince.

Pourquoi l’historien qui suit fidèlement les moindres détails durécit qu’on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si lespersonnages, séduits par des passions qu’il ne partage point,malheureusement pour lui, tombent dans des actions profondémentimmorales? Il est vrai que des choses de cette sorte ne se fontplus dans un pays où l’unique passion survivante à toutes lesautres est l’argent, moyen de vanité.

Trois mois après les événements racontés jusqu’ici, la duchesseSanseverina-Taxis étonnait la cour de Parme par son amabilitéfacile et par la noble sérénité de son esprit; sa maison fut sanscomparaison la plus agréable de la ville. C’est ce que le comteMosca avait promis à son maître. Ranuce-Ernest IV le princerégnant, et la princesse sa femme auxquels elle fut présentée pardeux des plus grandes dames du pays, lui firent un accueil fortdistingué. La duchesse était curieuse de voir ce prince maître dusort de l’homme qu’elle aimait, elle voulut lui plaire et y réussittrop. Elle trouva un homme d’une taille élevée, mais un peuépaisse; ses cheveux, ses moustaches, ses énormes favoris étaientd’un beau blond selon ses courtisans; ailleurs ils eussentprovoqué, par leur couleur effacée, le mot ignoble de filasse. Aumilieu d’un gros visage s’élevait fort peu un tout petit nezpresque féminin. Mais la duchesse remarqua que pour apercevoir tousces motifs de laideur, il fallait chercher à détailler les traitsdu prince. Au total, il avait l’air d’un homme d’esprit et d’uncaractère ferme. Le port du prince, sa manière de se tenirn’étaient point sans majesté, mais souvent il voulait imposer à soninterlocuteur; alors il s’embarrassait lui-même et tombait dans unbalancement d’une jambe à l’autre presque continuel. Du reste,Ernest IV avait un regard pénétrant et dominateur les gestes de sesbras avaient de la noblesse et ses paroles étaient à la foismesurées et concises.

Mosca avait prévenu la comtesse que le prince avait, dans legrand cabinet où il recevait en audience, un portrait en pied deLouis XIV, et une table fort belle de scagliola de Florence. Elletrouva que l’imitation était frappante; évidemment il cherchait leregard et la parole noble de Louis XIV, et il s’appuyait sur latable de scagliola, de façon à se donner la tournure de Joseph II.Il s’assit aussitôt après les premières paroles adressées par lui àla duchesse, afin de lui donner l’occasion de faire usage dutabouret qui appartenait à son rang. A cette cour, les duchesses,les princesses et les femmes des grands d’Espagne s’assoientseules, les autres femmes attendent que le prince ou la princesseles y engagent; et, pour marquer la différence des rangs, cespersonnages augustes ont toujours soin de laisser passer un petitintervalle avant de convier les dames non duchesses à s’asseoir. Laduchesse trouva qu’en de certains moments l’imitation de Louis XIVétait un peu trop marquée chez le prince; par exemple, dans safaçon de sourire avec bonté tout en renversant la tête.

Ernest IV portait un frac à la mode arrivant de Paris; on luienvoyait tous les mois de cette ville qu’il abhorrait, un frac, uneredingote et un chapeau. Mais, par un bizarre mélange de costumes,le jour où la duchesse fut reçue il avait pris une culotte rouge,des bas de soie et des souliers fort couverts, dont on peut trouverles modèles dans les portraits de Joseph II.

Il reçut Mme Sanseverina avec grâce; il lui dit des chosesspirituelles et fines; mais elle remarqua fort bien qu’il n’y avaitpas excès dans la bonne réception.

– Savez-vous pourquoi? lui dit le comte Mosca au retour del’audience, c’est que Milan est une ville plus grande et plus belleque Parme. Il eût craint, en vous faisant l’accueil auquel jem’attendais et qu’il m’avait fait espérer, d’avoir l’air d’unprovincial en extase devant les grâces d’une belle dame arrivant dela capitale. Sans doute aussi il est encore contrarié d’uneparticularité que je n’ose vous dire: le prince ne voit à sa couraucune femme qui puisse vous le disputer en beauté. Tel a été hiersoir, à son petit coucher, l’unique sujet de son entretien avecPernice, son premier valet de chambre, qui a des bontés pour moi.Je prévois une petite révolution dans l’étiquette; mon plus grandennemi à cette cour est un sot qu’on appelle le général FabioConti. Figurez-vous un original qui a été à la guerre un jourpeut-être en sa vie, et qui part de là pour imiter la tenue deFrédéric le Grand. De plus, il tient aussi à reproduirel’affabilité noble du général Lafayette, et cela parce qu’il estici le chef du parti libéral. (Dieu sait quels libéraux!)

– Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j’en ai eu lavision près de Côme; il se disputait avec la gendarmerie.

Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvientpeut-être.

– Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais àse pénétrer des profondeurs de notre étiquette, que les demoisellesne paraissent à la cour qu’après leur mariage. Eh bien! le prince apour la supériorité de sa ville de Parme sur toutes les autres unpatriotisme tellement brûlant, que je parierais qu’il va trouver unmoyen de se faire présenter la petite Clélia Conti, fille de notreLafayette. Elle est ma foi charmante, et passait encore, il y ahuit jours, pour la plus belle personne des Etats du prince.

« Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemisdu souverain ont publiées sur son compte sont arrivées jusqu’auchâteau de Grianta; on en a fait un monstre un ogre. Le fait estqu’Ernest IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l’onpeut ajouter que, s’il eût été invulnérable comme Achille, il eûtcontinué à être le modèle des potentats. Mais dans un momentd’ennui et de colère, et aussi un peu pour imiter Louis XIV faisantcouper la tête à je ne sais quel héros de la Fronde que l’ondécouvrit vivant tranquillement et insolemment dans une terre àcôté de Versailles, cinquante ans après la Fronde, Ernest IV a faitpendre un jour deux libéraux. Il paraît que ces imprudents seréunissaient à jour fixe pour dire du mal du prince et adresser auciel des voeux ardents, afin que la peste pût venir à Parme, et lesdélivrer du tyran. Le mot tyran a été prouvé. Rassi appela celaconspirer; il les fit condamner à mort, et l’exécution de l’und’eux, le comte L… , fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuisce moment fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince estsujet à des accès de peur indignes d’un homme, mais qui sont lasource unique de la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine,j’aurais un genre de mérite trop brusque, trop âpre pour cettecour, où l’imbécile foisonne. Croiriez-vous que le prince regardesous les lits de son appartement avant de se coucher, et dépense unmillion, ce qui à Parme est comme quatre millions à Milan, pouravoir une bonne police, et vous voyez devant vous, madame laduchesse, le chef de cette police terrible. Par la police,c’est-à-dire par la peur, je suis devenu ministre de la guerre etdes finances; et comme le ministre de l’intérieur est mon chefnominal, en tant qu’il a la police dans ses attributions, j’ai faitdonner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imbécilebourreau de travail, qui se donne le plaisir d’écrire quatre-vingtslettres chaque jour. Je viens d’en recevoir une ce matin surlaquelle le comte Zurla-Contarini a eu la satisfaction d’écrire desa propre main le numéro 20715.

La duchesse Sanseverina fut présentée à la triste princesse deParme Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maîtresse(une assez jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plusmalheureuse personne de l’univers ce qui l’en avait renduepeut-être la plus ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fortgrande et fort maigre, qui n’avait pas trente-six ans et enparaissait cinquante. Une figure régulière et noble eût pu passerpour belle, quoique un peu déparée par de gros yeux ronds qui n’yvoyaient guère, si la princesse ne se fût pas abandonnée elle-même.Elle reçut la duchesse avec une timidité si marquée, que quelquescourtisans ennemis du comte Mosca, osèrent dire que la princesseavait l’air de la femme qu’on présente, et la duchesse de lasouveraine. La duchesse, surprise et presque déconcertée, ne savaitoù trouver des termes pour se mettre à une place inférieure à celleque la princesse se donnait à elle-même. Pour rendre quelquesang-froid à cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait pointd’esprit, la duchesse ne trouva rien de mieux que d’entamer et defaire durer une longue dissertation sur la botanique. La princesseétait réellement savante en ce genre; elle avait de fort bellesserres avec force plantes des tropiques. La duchesse, en cherchanttout simplement à se tirer d’embarras, fit à jamais la conquête dela princesse Clara-Paolina, qui, de timide et d’interdite qu’elleavait été au commencement de l’audience, se trouva vers la fintellement à son aise, que, contre toutes les règles de l’étiquette,cette première audience ne dura pas moins de cinq quarts d’heure.Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et seporta pour grand amateur de botanique.

La princesse passait sa vie avec le vénérable père Landriani,archevêque de Parme, homme de science, homme d’esprit même, etparfaitement honnête homme, mais qui offrait un singulier spectaclequand il était assis dans sa chaise de velours cramoisi (c’était ledroit de sa place), vis-à-vis le fauteuil de la princesse, entouréede ses dames d’honneur et de ses deux dames pour accompagner. Levieux prélat en longs cheveux blancs était encore plus timide, s’ilse peut, que la princesse; ils se voyaient tous les jours, ettoutes les audiences commençaient par un silence d’un gros quartd’heure. C’est au point que la comtesse Alvizi, une des dames pouraccompagner, était devenue une sorte de favorite, parce qu’elleavait l’art de les encourager à se parler et de les faire rompre lesilence.

Pour terminer le cours de ses présentations la duchesse futadmise chez S. A. S. le prince héréditaire, personnage d’une plushaute taille que son père, et plus timide que sa mère. Il étaitfort en minéralogie, et avait seize ans. Il rougit excessivement envoyant entrer la duchesse, et fut tellement désorienté, que jamaisil ne put inventer un mot à dire à cette belle dame. Il était fortbel homme, et passait sa vie dans les bois un marteau à la main. Aumoment où la duchesse se levait pour mettre fin à cette audiencesilencieuse:

– Mon Dieu! madame, que vous êtes jolie! s’écria le princehéréditaire, ce qui ne fut pas trouvé de trop mauvais goût par ladame présentée.

La marquise Balbi’, jeune femme de vingt-cinq ans, pouvaitencore passer pour le plus parfait modèle du joli italien, deux outrois ans avant l’arrivée de la duchesse Sanseverina à Parme.Maintenant c’étaient toujours les plus beaux yeux du monde et lespetites mines les plus gracieuses; mais, vue de près, sa peau étaitparsemée d’un nombre infini de petites rides fines, qui faisaientde la marquise comme une jeune vieille. Aperçue à une certainedistance, par exemple au théâtre, dans sa loge, c’était encore unebeauté; et les gens du parterre trouvaient le prince de fort bongoût. Il passait toutes les soirées chez la marquise Balbi, maissouvent sans ouvrir la bouche, et l’ennui où elle voyait le princeavait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreurextraordinaire. Elle prétendait à une finesse sans bornes, ettoujours souriait avec malice; elle avait les plus belles dents dumonde, et à tout hasard, n’ayant guère de sens, elle voulait, parun sourire malin, faire entendre autre chose que ce que disaientses paroles. Le comte Mosca disait que c’étaient ces sourirescontinuels, tandis qu’elle bâillait intérieurement qui luidonnaient tant de rides. La Balbi entrait dans toutes les affaires,et l’Etat ne faisait pas un marché de mille francs, sans qu’il yeût un souvenir pour la marquise (c’était le mot honnête à Parme).Le bruit public voulait qu’elle eût placé six millions de francs enAngleterre, mais sa fortune, à la vérité de fraîche date, nes’élevait pas en réalité à quinze cent mille francs. C’était pourêtre à l’abri de ses finesses, et pour l’avoir dans sa dépendance,que le comte Mosca s’était fait ministre des finances. La seulepassion de la marquise était la peur déguisée en avarice sordide:Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au prince que cepropos outrait. La duchesse remarqua que l’antichambre,resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, était éclairéepar une seule chandelle coulant sur une table de marbre précieux,et les portes de son salon étaient noircis par les doigts deslaquais.

– Elle m’a reçue, dit la duchesse à son ami, comme si elle eûtattendu de moi une gratification de cinquante francs.

Le cours des succès de la duchesse fut un peu interrompu par laréception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, lacélèbre marquise Raversi, intrigante consommée qui se trouvait à latête du parti opposé à celui du comte Mosca. Elle voulait lerenverser et d’autant plus depuis quelques mois, qu’elle étaitnièce du comte Sanseverina, et craignait de voir attaquerl’héritage par les grâces de la nouvelle duchesse.

– La Raversi n’est point une femme à mépriser, disait le comte àson amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suisséparé de ma femme uniquement parce qu’elle s’obstinait à prendrepour amant le chevalier Bentivoglio, l’un des amis de laRaversi.

Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquablepar les diamants qu’elle portait dès le matin, et par le rouge dontelle couvrait ses joues, s’était déclarée d’avance l’ennemie de laduchesse, et en la recevant chez elle prit à tâche de commencer laguerre. Le duc Sanseverina, dans les lettres qu’il écrivait de ***,paraissait tellement enchanté de son ambassade, et surtout del’espoir du grand cordon, que sa famille craignait qu’il ne laissâtune partie de sa fortune à sa femme qu’il accablait de petitscadeaux. La Raversi, quoique régulièrement laide, avait pour amantle comte Balbi, le plus joli homme de la cour: en général elleréussissait à tout ce qu’elle entreprenait.

La duchesse tenait le plus grand état de maison. Le palaisSanseverina avait toujours été un des plus magnifiques de la villede Parme, et le duc, à l’occasion de son ambassade et de son futurgrand cordon, dépensait de fort grosses sommes pour l’embellir: laduchesse dirigeait les réparations.

Le comte avait deviné juste: peu de jours après la présentationde la duchesse, la jeune Clélia Conti vint à la cour, on l’avaitfaite chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvaitavoir l’air de porter au crédit du comte, la duchesse donna unefête sous prétexte d’inaugurer le jardin de son palais, et, par sesfaçons pleines de grâces, elle fit de Clélia, qu’elle appelait sajeune amie du lac de Côme, la reine de la soirée. Son chiffre setrouva comme par hasard sur les principaux transparents’. La jeuneClélia, quoique un peu pensive, fut aimable dans ses façons deparler de la petite aventure près du lac, et de sa vivereconnaissance. On la disait fort dévote et fort amie de lasolitude.

– Je parierais, disait le comte, qu’elle a assez d’esprit pouravoir honte de son père.

La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentaitde l’inclination pour elle; elle ne voulait pas paraître jalouse.et la mettait à toutes ses parties de plaisir; enfin son systèmeétait de chercher à diminuer toutes les haines dont le comte étaitl’objet.

Tout souriait à la duchesse, elle s’amusait de cette existencede cour où la tempête est toujours à craindre; il lui semblaitrecommencer la vie. Elle était tendrement attachée au comte, quilittéralement était fou de bonheur. Cette aimable situation luiavait procuré un sang-froid parfait pour tout ce qui ne regardaitque ses intérêts d’ambition. Aussi deux mois à peine aprèsl’arrivée de la duchesse, il obtint la patente et les honneurs depremier ministre, lesquels approchent fort de ceux que l’on rend ausouverain lui-même. Le comte pouvait tout sur l’esprit de sonmaître, on en eut à Parme une preuve qui frappa tous lesesprits.

Au sud-est et à dix minutes de la ville, s’élève cette fameusecitadelle si renommée en Italie, et dont la grosse tour a centquatre-vingts pieds de haut et s’aperçoit de si loin. Cette tour,bâtie sur le modèle du mausolée d’Adrien, à Rome, par les Farnèse,petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siècle, esttellement épaisse, que sur l’esplanade qui la termine on a pu bâtirun palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prisonappelée la tour Farnèse. Cette prison, construite en l’honneur dufils aîné de Ranuce-Ernest II, lequel était devenu l’amant aimé desa belle-mère, passe pour belle et singulière dans le pays. Laduchesse eut la curiosité de la voir; le jour de sa visite, lachaleur était accablante à Parme, et là-haut, dans cette positionélevée elle trouva de l’air, ce dont elle fut tellement ravie,qu’elle y passa plusieurs heures. On s’empressa de lui ouvrir lessalles de la tour Farnèse.

La duchesse rencontra sur l’esplanade de la grosse tour unpauvre libéral prisonnier, qui était venu jouir de la demi-heure depromenade qu’on lui accordait tous les trois jours. Redescendue àParme, et n’ayant pas encore la discrétion nécessaire dans une courabsolue, elle parla de cet homme qui lui avait raconté toute sonhistoire. Le parti de la marquise Raversi s’empara de ces propos dela duchesse et les répéta beaucoup, espérant fort qu’ilschoqueraient le prince. En effet, Ernest IV répétait souvent quel’essentiel était surtout de frapper les imaginations.

– Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible enItalie qu’ailleurs.

En conséquence, de sa vie il n’avait accordé de grâce. Huitjours après sa visite à la forteresse, la duchesse reçut une lettrede commutation de peine, signée du prince et du ministre, avec lenom en blanc. Le prisonnier dont elle écrirait le nom devaitobtenir la restitution de ses biens, et la permission d’allerpasser en Amérique le reste de ses jours. La duchesse écrivit lenom de l’homme qui lui avait parlé. Par malheur cet homme se trouvaun demi-coquin, une âme faible; c’était sur ses aveux que le fameuxFerrante Palla avait été condamné à mort.

La singularité de cet te grâce mit le comble à l’agrément de laposition de Mme Sanseverina. Le comte Mosca était fou de bonheur,ce fut une belle époque de sa vie, et elle eut une influencedécisive sur les destinées de Fabrice. Celui-ci était toujours àRomagnano, près de Novare, se confessant, chassant, ne lisant pointet faisant la cour à une femme noble comme le portaient sesinstructions. La duchesse était toujours un peu choquée par cettedernière nécessité. Un autre signe qui ne valait rien pour lecomte, c’est qu’étant avec lui de la dernière franchise sur tout aumonde, et pensant tout haut en sa présence, elle ne lui parlaitjamais de Fabrice qu’après avoir songé à la tournure de saphrase.

– Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j’écrirai à cetaimable frère que vous avez sur le lac de Côme, et je forcerai bience marquis del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de***, à demander la grâce de votre aimable Fabrice. S’il est vrai,comme je me garderais bien d’en douter, que Fabrice soit un peuau-dessus des jeunes gens qui promènent leurs chevaux anglais dansles rues de Milan, quelle vie que celle qui à dix-huit ans ne faitrien et a la perspective de ne jamais rien faire! Si le ciel luiavait accordé une vraie passion pour quoi que ce soit, fût-ce pourla pêche à la ligne, je la respecterais; mais que ferat-il à Milanmême après sa grâce obtenue? Il montera un cheval qu’il aura faitvenir d’Angleterre à une certaine heure, à une autre ledésoeuvrement le conduira chez sa maîtresse qu’il aimera moins queson cheval… Mais si vous m’en donnez l’ordre, je tâcherai deprocurer ce genre de vie à votre neveu.

– Je le voudrais officier, dit la duchesse.

– Conseilleriez-vous à un souverain de confier un poste qui,dans un jour donné, peut être de quelque importance à un jeunehomme 1 susceptible d’enthousiasme; 2 qui a montré del’enthousiasme pour Napoléon, au point d’aller le rejoindre àWaterloo? Songez à ce que nous serions tous si Napoléon eût vaincuà Waterloo! Nous n’aurions point de libéraux à craindre, il estvrai, mais les souverains des anciennes familles ne pourraientrégner qu’en épousant les filles de ses maréchaux. Ainsi lacarrière militaire pour Fabrice, c’est la vie de l’écureuil dans lacage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n’avancer en rien. Ilaura le chagrin de se voir primer par tous les dévouementsplébéiens. La première qualité chez un jeune homme aujourd’hui,c’est-à-dire pendant cinquante ans peut-être, tant que nous auronspeur et que la religion ne sera point rétablie, c’est de n’être passusceptible d’enthousiasme et de n’avoir pas d’esprit.

« J’ai pensé à une chose, mais qui va vous faire jeter les hautscris d’abord, et qui me donnera à moi des peines infinies etpendant plus d’un jour, c’est une folie que je veux faire pourvous. Mais dites-moi, si vous le savez, quelle folie je ne feraispas pour obtenir un sourire.

– Eh bien? dit la duchesse.

– Eh bien! nous avons eu pour archevêque à Parme trois membresde votre famille: Ascagne del Dongo qui a écrit, en 16… , Fabriceen 1699, et un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dansla prélature et marquer par des vertus du premier ordre, je le faisévêque quelque part, puis archevêque ici, si toutefois moninfluence dure. L’objection réelle est celle-ci: resterai-jeministre assez longtemps pour réaliser ce beau plan qui exigeplusieurs années? Le prince peut mourir, il peut avoir le mauvaisgoût de me renvoyer. Mais enfin c’est le seul moyen que j’aie defaire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.

On discuta longtemps: cette idée répugnait fort à laduchesse.

– Réprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrière estimpossible pour Fabrice.

Le comte prouva.

– Vous regretterez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais àcela je ne sais que faire.

Après un mois que la duchesse avait demandé pour réfléchir, ellese rendit en soupirant aux vues sages du ministre.

– Monter d’un air empesé un cheval anglais dans quelque grandeville, répétait le comte, ou prendre un état qui ne jure pas avecsa naissance je ne vois pas de milieu. Par malheur un gentilhommene peut se faire ni médecin, ni avocat, et le siècle est auxavocats.

« Rappelez-vous toujours, madame, répétait le comte, que vousfaites à votre neveu, sur le pavé de Milan, le sort dont jouissentles jeunes gens de son âge qui passent pour les plus fortunés. Sagrâce obtenue, vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs;peu vous importe, ni vous ni moi ne prétendons faire deséconomies.

La duchesse était sensible à la gloire, elle ne voulait pas queFabrice fût un simple mangeur d’argent; elle revint au plan de sonamant.

– Remarquez, lui disait le comte, que je ne prétends pas fairede Fabrice un prêtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non,c’est un grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitementignorant si bon lui semble, et n’en deviendra pas moins évêque etarchevêque, si le prince commence à me regarder comme un hommeutile.

« Si vos ordres daignent changer ma proposition en décretimmuable, ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notreprotégé dans une petite fortune. La sienne choquera, si on l’a vuici simple prêtre; il ne doit paraître à Parme qu’avec les basviolets’ et dans un équipage convenable. Tout le monde alorsdevinera que votre neveu doit être évêque, et personne ne serachoqué.

« Si vous m’en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa théologie,et passer trois années à Naples. Pendant les vacances de l’Académieecclésiastique, il ira, s’il veut, voir Paris et Londres; mais ilne se montrera jamais à Parme.

Ce mot donna comme un frisson à la duchesse.

Elle envoya un courrier à son neveu, et lui donna rendez-vous àPlaisance. Faut-il dire que ce courrier était porteur de tous lesmoyens d’argent et de tous les passeports nécessaires?

Arrivé le premier à Plaisance, Fabrice courut au-devant de laduchesse, et l’embrassa avec des transports qui la firent fondre enlarmes. Elle fut heureuse que le comte ne fût pas présent; depuisleurs amours, c’était la première fois qu’elle éprouvait cettesensation.

Fabrice fut profondément touché et ensuite affligé des plans quela duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours étéque, son affaire de Waterloo arrangée, il finirait par êtremilitaire. Une chose frappa la duchesse et augmenta encorel’opinion romanesque qu’elle s’était formée de son neveu; il refusaabsolument de mener la vie de café dans une des grandes villesd’Italie.

– Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait laduchesse, avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, unevoiture, un joli appartement, etc.

Elle insistait avec délices sur la description de ce bonheurvulgaire qu’elle voyait Fabrice repousser avec dédain. »C’est unhéros », pensait-elle.

– Et après dix ans de cette vie agréable, qu’aurais-je fait?disait Fabrice; que serais-je? Un jeune homme mûr qui doit céder lehaut du pavé au premier bel adolescent qui débute dans le monde,lui aussi sur un cheval anglais.

Fabrice rejeta d’abord bien loin le parti de l’Eglise; ilparlait d’aller à New York, de se faire citoyen et soldatrépublicain en Amérique.

– Quelle erreur est la tienne! Tu n’auras pas la guerre, et turetombes dans la vie de café, seulement sans élégance, sansmusique, sans amours répliqua la duchesse. Crois-moi, pour toicomme pour moi, ce serait une triste vie que celle d’Amérique.

Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu’ilfaut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votesdécident de tout. On revint au parti de l’Eglise.

– Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse comprends donc ceque le comte te demande: ii ne s’agit pas du tout d’être un pauvreprêtre plus ou moins exemplaire et vertueux, comme l’abbé Blanès.Rappelle-toi ce que furent tes oncles les archevêques de Parmerelis les notices sur leurs vies, dans le supplément à lagénéalogie. Avant tout il convient à un homme de ton nom d’être ungrand seigneur, noble, généreux, protecteur de la justice, destinéd’avance à se trouver à la tête de son ordre… et dans toute sa viene faisant qu’une coquinerie, mais celle-là fort utile.

– Ainsi voilà toutes mes illusions à vau-l’eau disait Fabrice ensoupirant profondément lé sacrifice est cruel! je l’avoue, jen’avais pas réfléchi à cette horreur pour l’enthousiasme etl’esprit, même exercés à leur profit, qui désormais va régner parmiles souverains absolus.

– Songe qu’une proclamation, qu’un caprice du coeur précipitel’homme enthousiaste dans le parti contraire à celui qu’il a servitoute la vie! – Moi enthousiaste! répéta Fabrice; étrangeaccusation! je ne puis pas même être amoureux!

– Comment? s’écria la duchesse.

– Quand j’ai l’honneur de faire la cour à une beauté, même debonne naissance, et dévote, je ne puis penser à elle que quand jela vois.

Cet aveu fit une étrange impression sur la duchesse.

– Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre congé deMme C. de Novare et, ce qui est encore plus difficile, des châteauxen Espagne de toute ma vie. J’écrirai à ma mère, qui sera assezbonne pour venir me voir à Belgirate, sur la rive piémontaise dulac Majeur, et le trente et unième jour après celui-ci, je seraiincognito dans Parme.

– Garde-t’en bien! s’écria la duchesse.

Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vît parler àFabrice.

Les mêmes personnages se revirent à Plaisance; la duchesse cettefois était fort agitée; un orage s’était élevé à la cour; le partide la marquise Raversi touchait au triomphe, il était possible quele comte Mosca fût remplacé par le général Fabio Conti, chef de cequ’on appelait à Parme le parti libéral. Excepté le nom du rivalqui croissait dans la faveur du prince, la duchesse dit tout àFabrice. Elle discuta de nouveau les chances de son avenir, mêmeavec la perspective de manquer de la toute-puissante protection ducomte.

– Je vais passer trois ans à l’Académie ecclésiastique deNaples, s’écria Fabrice; mais puisque je dois être avant tout unjeune gentilhomme, et que tu ne m’astreins pas à mener la viesévère d’un séminariste vertueux, ce séjour à Naples ne m’effraienullement, cette vie-là vaudra bien celle de Romagnano; la bonnecompagnie de l’endroit commençait à me trouver jacobin. Dans monexil j’ai découvert que je ne sais rien, pas même le latin, pasmême l’orthographe. J’avais le projet de refaire mon éducation àNovare, j’étudierai volontiers la théologie à Naples; c’est unescience compliquée.

La duchesse fut ravie.

– Si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir àNaples. Mais puisque tu acceptes jusqu’à nouvel ordre le parti desbas violets, le comte, qui connaît bien l’Italie actuelle, m’achargée d’une idée pour toi. Crois ou ne crois pas à ce qu’ont’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toiqu’on t’enseigne les règles du jeu de whist; est-ce que tu feraisdes objections aux règles du whist? J’ai dit au comte que tucroyais, et il s’en est félicité; cela est utile dans ce monde etdans l’autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la vulgarité deparler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de tous cesécervelés de Français précurseurs des deux Chambres. Que cesnoms-là se trouvent rarement dans ta bouche mais enfin quand il lefaut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gensdepuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plusd’aucune conséquence. Crois aveuglément tout ce que l’on te dira àl’Académie. Songe qu’il y a des gens qui tiendront note fidèle detes moindres objections; on te pardonnera une petite intriguegalante si elle est bien menée, et non pas un doute; l’âge supprimel’intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunalde la pénitence. Tu auras une lettre de recommandation pour unévêque factotum du cardinal archevêque de Naples; à lui seul tudois avouer ton escapade en France, et ta présence, le 18 juin,dans les environs de Waterloo. Du reste abrège beaucoup diminuecette aventure, avoue-le seulement pour qu’on ne puisse pas tereprocher de l’avoir cachée; tu étais si jeune alors!

 » La seconde idée que le comte t’envoie est celle-ci: S’il tevient une raison brillante, une réplique victorieuse qui change lecours de la conversation, ne cède point à la tentation de briller,garde le silence; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux.Il sera temps d’avoir de l’esprit quand tu seras évêque.

Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste, et quatredomestiques, bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Aprèsune année d’étude personne ne disait que c’était un homme d’esprit,on le regardait comme un grand seigneur appliqué, fort généreux,mais un peu libertin.

Cette année assez amusante pour Fabrice, fut terrible pour laduchesse. Le comte fut trois ou quatre fois à deux doigts de saperte; le prince, plus peureux que jamais parce qu’il était maladecette année-là, croyait, en le renvoyant, se débarrasser del’odieux des exécutions faites avant l’entrée du comte auministère. Le Rassi était le favori du coeur qu’on voulait garderavant tout. Les périls du comte lui attachèrent passionnément laduchesse, elle ne songeait plus à Fabrice. Pour donner une couleurà leur retraite possible, il se trouva que l’air de Parme, un peuhumide en effet, comme celui de toute la Lombardie, ne convenaitnullement à sa santé. Enfin après des intervalles de disgrâce, quiallèrent pour le comte, premier ministre, jusqu’à passerquelquefois vingt jours entiers sans voir son maître enparticulier, Mosca l’emporta; il fit nommer le général Fabio Conti,le prétendu libéral, gouverneur de la citadelle où l’on enfermaitles libéraux jugés par Rassi. »Si Conti use d’indulgence envers sesprisonniers, disait Mosca à son amie, on le disgracie comme unjacobin auquel ses idées politiques font oublier ses devoirs degénéral, s’il se montre sévère et impitoyable, et c’est ce mesemble de ce côté-là qu’il inclinera, il cesse d’être le chef deson propre parti, et s’aliène toutes les familles qui ont un desleurs à la citadelle. Ce pauvre homme sait prendre un air toutconfit de respect à l’approche du prince; au besoin il change decostume quatre fois en un jour; il peut discuter une questiond’étiquette, mais ce n’est point une tête capable de suivre lechemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et danstous les cas je suis là. »

Le lendemain de la nomination du général Fabio Conti, quiterminait la crise ministérielle on apprit que Parme aurait unjournal ultra-monarchique’.

– Que de querelles ce journal va faire naître! disait laduchesse.

– Ce journal, dont l’idée est peut-être mon chef-d’oeuvre,répondait le comte en riant, peu à peu je m’en laisserai bienmalgré moi ôter la direction par les ultra-furibonds. J’ai faitattacher de beaux appointements aux places de rédacteur. De touscôtés on va solliciter ces places: cette affaire va nous fairepasser un mois ou deux, et l’on oubliera les périls que je viens decourir. Les graves personnages P. et D. sont déjà sur lesrangs.

– Mais ce journal sera d’une absurdité révoltante.

– J’y compte bien, répliquait le comte. Le prince le lira tousles matins et admirera ma doctrine à moi qui l’ai fondé. Pour lesdétails, il approuvera ou sera choqué; des heures qu’il consacre autravail, en voilà deux de prises. Le journal se fera des affaires,mais à l’époque où arriveront les plaintes sérieuses, dans huit oudix mois, il sera entièrement dans les mains des ultra-furibonds.Ce sera ce parti qui me gêne qui devra répondre, moi j’élèverai desobjections contre le journal; au fond, j’aime mieux cent absurditésatroces qu’un seul pendu. Qui se souvient d’une absurdité deux ansaprès le numéro du journal officiel? Au lieu que les fils et lafamille du pendu me vouent une haine qui durera autant que moi etqui peut-être abrégera ma vie.

La duchesse, toujours passionnée pour quelque chose, toujoursagissante, jamais oisive, avait plus d’esprit que toute la cour deParme, mais elle manquait de patience et d’impassibilité pourréussir dans les intrigues. Toutefois, elle était parvenue à suivreavec passion les intérêts des diverses coteries, elle commençaitmême à avoir un crédit personnel auprès du prince. Clara-Paolina,la princesse régnante, environnée d’honneurs, mais emprisonnée dansl’étiquette la plus surannée, se regardait comme la plusmalheureuse des femmes. La duchesse Sanseverina lui fit la cour, etentreprit de lui prouver qu’elle n’était point si malheureuse. Ilfaut savoir que le prince ne voyait sa femme qu’à dîner; ce repasdurait trente minutes et le prince passait des semaines entièressans adresser la parole à Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya dechanger tout cela; elle amusait le prince, et d’autant plus qu’elleavait su conserver toute son indépendance. Quand elle l’eût voulu,elle n’eût pas pu ne jamais blesser aucun des sots qui pullulaientà cette cour. C’était cette parfaite inhabileté de sa part qui lafaisait exécrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis,jouissant en général de cinq mille livres de rentes. Elle compritce malheur dès les premiers jours, et s’attacha exclusivement àplaire au souverain et à sa femme, laquelle dominait absolument leprince héréditaire. La duchesse savait amuser le souverain etprofitait de l’extrême attention qu’il accordait à ses moindresparoles pour donner de bons ridicules aux courtisans qui lahaïssaient. Depuis les sottises que Rassi lui avait fait faire, etles sottises de sang ne se réparent pas, le prince avait peurquelquefois, et s’ennuyait souvent, ce qui l’avait conduit à latriste envie; il sentait qu’il ne s’amusait guère, et devenaitsombre quand il croyait voir que d’autres s’amusaient; l’aspect dubonheur le rendait furieux. »Il faut cacher nos amours », dit laduchesse à son ami; et elle laissa deviner au prince qu’ellen’était plus que fort médiocrement éprise du comte, hommed’ailleurs si estimable.

Cette découverte avait donné un jour heureux à Son Altesse. Detemps à autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projetqu’elle aurait de se donner chaque année un congé de quelques moisqu’elle emploierait à voir l’Italie qu’elle ne connaissait point:elle irait visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde nepouvait faire plus de peine au prince qu’une telle apparence dedésertion: c’était là une de ses faiblesses les plus marquées, lesdémarches qui pouvaient être imputées à mépris pour sa villecapitale lui perçaient le coeur. Il sentait qu’il n’avait aucunmoyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme Sanseverina était de bienloin la femme la plus brillante de Parme. Chose unique avec laparesse italienne, on revenait des campagnes environnantes pourassister à ses jeudis; c’étaient de véritables fêtes; presquetoujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et de piquant.Le prince mourait d’envie de voir un de ces jeudis; mais comments’y prendre? Aller chez un simple particulier! c’était une choseque ni son père ni lui n’avaient jamais faite!

Un certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; à chaqueinstant de la soirée le duc entendait des voitures qui ébranlaientle pavé de la place du palais, en allant chez Mme Sanseverina. Ileut un mouvement d’impatience: d’autres s’amusaient, et lui, princesouverain, maître absolu, qui devait s’amuser plus que personne aumonde, il connaissait l’ennui! Il sonna son aide de camp, il fallutle temps de placer une douzaine de gens affidés dans la rue quiconduisait du palais de Son Altesse au palais Sanseverina. Enfin,après une heure qui parut un siècle au prince, et pendant laquelleil fut vingt fois tenté de braver les poignards et de sortir àl’étourdie et sans nulle précaution, il parut dans le premier salonde Mme Sanseverina. La foudre serait tombée dans ce salon qu’ellen’eût pas produit une pareille surprise. En un clin d’oeil et àmesure que le prince s’avançait, s’établissait dans ces salons sibruyants et si gais un silence de stupeur; tous les yeux, fixés surle prince, s’ouvraient outre mesure. Les courtisans paraissaientdéconcertés, la duchesse elle seule n’eut point l’air étonné. Quandenfin l’on eut retrouvé la force de parler, la grande préoccupationde toutes les personnes présentes fut de décider cette importantequestion: la duchesse avait-elle été avertie de cette visite, oubien a-t-elle été surprise comme tout le monde?

Le prince s’amusa, et l’on va juger du caractère tout de premiermouvement de la duchesse, et du pouvoir infini que les idées vaguesde départ adroitement jetées lui avaient laissé prendre.

En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fortaimables, il lui vint une idée singulière et qu’elle osa bien luidire tout simplement, et comme une chose des plus ordinaires. – SiVotre Altesse Sérénissime voulait adresser à la princesse trois ouquatre de ces phrases charmantes qu’elle me prodigue, elle feraitmon bonheur bien plus sûrement qu’en me disant ici que je suisjolie. C’est que je ne voudrais pas pour tout au monde que laprincesse pût voir de mauvais oeil l’insigne marque de faveur dontVotre Altesse vient de m’honorer.

Le prince la regarda fixement et répliqua d’un air sec:

– Apparemment que je suis le maître d’aller où il me plaît.

La duchesse rougit.

– Je voulais seulement, reprit-elle à l’instant, ne pas exposerSon Altesse à faire une course inutile, car ce jeudi sera ledernier; je vais aller passer quelques jours à Bologne ou àFlorence.

Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait aucomble de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mémoired’homme personne n’avait osé à Parme. Elle fit un signe au comtequi quitta sa table de whist et la suivit dans un petit salonéclairé, mais solitaire.

– Ce que vous avez fait est bien hardi, lui dit-il je ne vousl’aurais pas conseillé; mais dans les cours bien épris, ajouta-t-ilen riant, le bonheur augmente l’amour, et si vous partez demainmatin, je vous suis demain soir. Je ne serai retardé que par cettecorvée du ministère des finances dont j’ai eu la sottise de mecharger, mais en quatre heures de temps bien employées on peutfaire la remise de bien des caisses. Rentrons, chère amie, etfaisons de la fatuité ministérielle en toute liberté, et sans nulleretenue, c’est peut-être la dernière représentation que nousdonnons en cette ville. S’il se croit bravé, l’homme est capable detout; il appellera cela faire un exemple. Quand ce monde seraparti, nous aviserons aux moyens de vous barricader pour cettenuit; le mieux serait peut-être de partir sans délai pour votremaison de Sacca, près du Pô, qui a l’avantage de n’être qu’à unedemi-heure de distance des Etats autrichiens.

L’amour et l’amour-propre de la duchesse eurent un momentdélicieux; elle regarda le comte, et ses yeux se mouillèrent delarmes. Un ministre si puissant, environné de cette foule decourtisans qui l’accablaient d’hommages égaux à ceux qu’ilsadressaient au prince lui-même, tout quitter pour elle et aveccette aisance!

En rentrant dans les salons, elle était folle de joie. Tout lemonde se prosternait devant elle.

« Comme le bonheur change la duchesse, disaient de toutes partsles courtisans, c’est à ne pas la reconnaître. Enfin cette âmeromaine et au-dessus de tout daigne pourtant apprécier la faveurexorbitante dont elle vient d’être l’objet de la part dusouverain! »

Vers la fin de la soirée, le comte vint à elle:

– Il faut que je vous dise des nouvelles.

Aussitôt les personnes qui se trouvaient auprès de la duchesses’éloignèrent.

– Le prince en rentrant au palais, continua le comte, s’est faitannoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous rendrecompte, lui a-t-il dit, d’une soirée fort aimable, en vérité, quej’ai passée chez la Sanseverina. C’est elle qui m’a prié de vousfaire le détail de la façon dont elle a arrangé ce vieux palaisenfumé. Alors le prince, après s’être assis, s’est mis à faire ladescription de chacun de vos salons.

« Il a passé plus de vingt minutes chez sa femme qui pleurait dejoie; malgré son esprit, elle n’a pas pu trouver un mot poursoutenir la conversation sur le ton léger que Son Altesse voulaitbien lui donner. »

Ce prince n’était point un méchant homme, quoi qu’en pussentdire les libéraux d’Italie. A la vérité, il avait fait jeter dansles prisons un assez bon nombre d’entre eux, mais c’était par peur,et il répétait quelquefois comme pour se consoler de certainssouvenirs: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable nous tue.Le lendemain de la soirée dont nous venons de parler, il était toutjoyeux, il avait fait deux belles actions: aller au jeudi et parlerà sa femme. A dîner, il lui adressa la parole, en un mot, ce jeudide Mme Sanseverina amena une révolution d’intérieur dont tout Parmeretentit; la Raversi fut consternée, et la duchesse eut une doublejoie: elle avait pu être utile à son amant et l’avait trouvé plusépris que Jamais.

– Tout cela à cause d’une idée bien imprudente qui m’est venue!disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute à Rome ou àNaples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, envérité, mon cher comte, et vous faites mon bonheur.

Chapitre 7

 

C’est de petits détails de cour aussi insignifiants que celuique nous venons de raconter qu’il faudrait remplir l’histoire desquatre années qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venaitavec ses filles passer deux mois au palais Sanseverina ou à laterre de Sacca, aux bords du Pô, il y avait des moments bien doux,et l’on parlait de Fabrice; mais le comte ne voulut jamais luipermettre une seule visite à Parme. La duchesse et le ministreeurent bien à réparer quelques étourderies, mais en général Fabricesuivait assez sagement la ligne de conduite qu’on lui avaitindiquée: un grand seigneur qui étudie la théologie et qui necompte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. ANaples, il s’était pris d’un goût très vif pour l’étude del’antiquité, il faisait des fouilles ‘; cette passion avait presqueremplacé celle des chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pourcontinuer des fouilles à Misène, où il avait trouvé un buste deTibère, jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beauxrestes de l’antiquité. La découverte de ce buste fut presque leplaisir le plus vif qu’il eût rencontré à Naples. Il avait l’âmetrop haute pour chercher à imiter les autres jeunes gens, et, parexemple, pour vouloir jouer avec un certain sérieux le rôled’amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, maiselles n’étaient pour lui d’aucune conséquence, et, malgré son âge,on pouvait dire de lui qu’il ne connaissait point l’amour; il n’enétait que plus aimé. Rien ne l’empêchait d’agir avec le plus beausang-froid, car pour lui une femme jeune et jolie était toujoursl’égale d’une autre femme jeune et jolie; seulement la dernièreconnue lui semblait la plus piquante. Une des dames les plusadmirées à Naples avait fait des folies en son honneur pendant ladernière année de son séjour, ce qui d’abord l’avait amusé, etavait fini par l’excéder d’ennui, tellement qu’un des bonheurs deson départ fut d’être délivré des attentions de la charmanteduchesse d’A… Ce fut en 1821, qu’ayant subi passablement tous sesexamens, son directeur d’études ou gouverneur eut une croix et uncadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme àlaquelle il songeait souvent. Il était Monsignore, et il avaitquatre chevaux à sa voiture; à la poste avant Parme, il n’en pritque deux, et dans la ville fit arrêter devant l’église deSaint-Jean. Là se trouvait le riche tombeau de l’archevêque Ascagnedel Dongo, son arrière-grand-oncle, l’auteur de la Généalogielatine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva à pied au palais dela duchesse qui ne l’attendait que quelques jours plus tard. Elleavait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa seule.

– Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dansses bras: grâce à toi, j’ai passé quatre années assez heureuses àNaples, au lieu de m’ennuyer à Novare avec ma maîtresse autoriséepar la police.

La duchesse ne revenait pas de son étonnement elle ne l’eût pasreconnu à le voir passer dans là rue; elle le trouvait ce qu’ilétait en effet, l’un des plus jolis hommes de l’Italie; il avaitsurtout une physionomie charmante. Elle l’avait envoyé à Naplesavec la tournure d’un hardi casse-cou; la cravache qu’il portaittoujours alors semblait faire partie inhérente de son être:maintenant il avait l’air le plus noble et le plus mesuré devantles étrangers, et dans le particulier, elle lui trouvait tout lefeu de sa première jeunesse. C’était un diamant qui n’avait rienperdu à être poli. Il n’y avait pas une heure que Fabrice étaitarrivé, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop tôt.Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parmeaccordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissancepour d’autres bienfaits dont il n’osait parler d’une façon aussiclaire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d’oeil leministre le jugea favorablement.

– Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour ornertoutes les dignités auxquelles vous voudrez l’élever par lasuite.

Tout allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fortcontent de Fabrice, et jusque-là attentif uniquement à ses faits etgestes, regarda la duchesse, il lui trouva des yeux singuliers. »Cejeune homme fait ici une étrange impression », se dit-il. Cetteréflexion fut amère; le comte avait atteint la cinquantaine, c’estun mot bien cruel et dont peut-être un homme éperdument amoureuxpeut seul sentir tout le retentissement. Il était fort bon, fortdigne d’être aimé, à ses sévérités près comme ministre. Mais, à sesyeux, ce mot cruel la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vieet eût été capable de le faire cruel pour son propre compte. Depuiscinq années qu’il avait décidé la duchesse à venir à Parme, elleavait souvent excité sa jalousie, surtout dans les premiers temps,mais jamais elle ne lui avait donné de sujet de plainte réel. Ilcroyait même, et il avait raison, que c’était dans le dessein demieux s’assurer de son coeur que la duchesse avait eu recours à cesapparences de distinction en faveur de quelques jeunes beaux de lacour. Il était sûr, par exemple, qu’elle avait refusé les hommagesdu prince, qui même, à cette occasion avait dit un motinstructif.

– Mais si j’acceptais les hommages de Votre Altesse, lui disaitla duchesse en riant, de quel front oser reparaître devant lecomte?

– Je serais presque aussi décontenancé que vous. Le cher comte!mon ami! Mais c’est un embarras bien facile à tourner et auquelj’ai songé: le comte serait mis à la citadelle pour le reste de sesjours.

Au moment de l’arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellementtransportée de bonheur, qu’elle ne songea pas du tout aux idées queses yeux pourraient donner au comte. L’effet fut profond et lessoupçons sans remède.

Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée, laduchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptudevait produire dans le public, la sollicitait depuis deux mois:cette faveur mettait Fabrice hors de pair dès le premier instant;le prétexte avait été qu’il ne faisait que passer à Parme pouraller voir sa mère en Piémont. Au moment où un petit billetcharmant de la duchesse vint dire au prince que Fabrice attendaitses ordres, Son Altesse s’ennuyait. »Je vais voir, se dit-elle, unpetit saint bien niais, une mine plate ou sournoise. »Le commandantde la place avait déjà rendu compte de la première visite autombeau de l’oncle archevêque. Le prince vit entrer un grand jeunehomme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour quelque jeuneofficier.

Cette petite surprise chassa l’ennui: « Voilà un gaillard, sedit-il, pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs,toutes celles dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému:je m’en vais faire de la politique jacobine; nous verrons un peucomment il répondra. »

Après les premiers mots gracieux de la part du prince:

– Eh bien! Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naplessont-ils heureux? Le roi est-il aimé?

– Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter un instant,j’admirais, en passant dans la rue, l’excellente tenue des soldatsdes divers régiments de S. M. le Roi; la bonne compagnie estrespectueuse envers ses maîtres comme elle doit l’être maisj’avouerai que de la vie je n’ai souffert que lés gens des bassesclasses me parlassent d’autre chose que du travail pour lequel jeles paie.

– Peste! dit le prince quel sacre’! voici un oiseau bien stylé,c’est l’esprit de la Sanseverina.

Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d’adresse à faireparler Fabrice sur ce sujet si scabreux. Le jeune homme, animé parle danger, eut le bonheur de trouver des réponses admirables:

– C’est presque de l’insolence que d’afficher de l’amour pourson roi, disait-il, c’est de l’obéissance aveugle qu’on luidoit.

A la vue de tant de prudence, le prince eut presque del’humeur. »Il paraît que voici un homme d’esprit qui nous arrive deNaples, et je n’aime pas cette engeance; un homme d’esprit a beaumarcher dans les meilleurs principes et même de bonne foi, toujourspar quelque côté il est cousin germain de Voltaire et deRousseau. »

Le prince se trouvait comme bravé par les manières siconvenables et les réponses tellement inattaquables du jeuneéchappé de collège; ce qu’il avait prévu n’arrivait point: en unclin d’oeil il prit le ton de la bonhomie, et, remontant, enquelques mots, jusqu’aux grands principes des sociétés et dugouvernement, il débita, en les adaptant à la circonstance,quelques phrases de Fénelon qu’on lui avait fait apprendre parcoeur dès l’enfance pour les audiences publiques.

– Ces principes vous étonnent, jeune homme dit-il à Fabrice (ill’avait appelé monsignore au commencement de l’audience, et ilcomptait lui donner du monsignore en le congédiant, mais dans lecourant de la conversation il trouvait plus adroit, plus favorableaux tournures pathétiques, de l’interpeller par un petit nomd’amitié); ces principes vous étonnent, jeune homme, j’avoue qu’ilsne ressemblent guère aux tartines d’absolutisme (ce fut le mot) quel’on peut lire tous les jours dans mon journal officiel… Mais,grand Dieu! qu’est-ce que je vais vous citer là? ces écrivains dujournal sont pour vous bien inconnus.

– Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime; non seulementje lis le journal de Parme, qui me semble assez bien écrit, maisencore je tiens, avec lui, que tout ce qui a été fait depuis lamort de Louis XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise.Le plus grand intérêt de l’homme c’est son salut, il ne peut pas yavoir deux façons de voir à ce sujet, et ce bonheur-là doit durerune éternité. Les mots liberté, justice, bonheur du plus grandnombre sont infâmes et criminels: ils donnent aux espritsl’habitude de la discussion et de la méfiance. Une Chambre desdéputés se défie de ce que ces gens-là appellent le ministère.Cette fatale habitude de la méfiance une fois contractée, lafaiblesse humaine l’applique à tout l’homme arrive à se méfier dela Bible, des ordres de l’Eglise, de la tradition, etc.; dès lorsil est perdu. Quand bien même, ce qui est horriblement faux etcriminel à dire, cette méfiance envers l’autorité des princesétablis de Dieu donnerait le bonheur pendant les vingt ou trenteannées de vie que chacun de nous peut prétendre, qu’est-ce qu’undemi-siècle ou un siècle tout entier, comparé à une éternité desupplices? etc.

On voyait, à l’air dont Fabrice parlait, qu’il cherchait àarranger ses idées de façon à les faire saisir le plus facilementpossible par son auditeur, il était clair qu’il ne récitait pas uneleçon.

Bientôt le prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeunehomme dont les manières simples et graves le gênaient.

– Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement je vois qu’on donneune excellente éducation dans l’Académie ecclésiastique de Naples,et il est tout simple que quand ces bons préceptes tombent sur unesprit aussi distingué, on obtienne des résultats brillants.Adieu.

Et il lui tourna le dos.

« Je n’ai point plu à cet animal », se dit Fabrice.

« Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu’il futseul, si ce beau jeune homme est susceptible de passion pourquelque chose; en ce cas il serait complet… Peut-on répéter avecplus d’esprit les leçons de la tante? Il me semblait l’entendreparler; s’il y avait une révolution chez moi ce serait elle quirédigerait Le Moniteur, comme jadis la San Felice à Naples! Mais laSan Felice, malgré ses vingt-cinq ans et sa beauté, fut un peuperdue! Avis aux femmes de trop d’esprit. »En croyant Fabricel’élève de sa tante, le prince se trompait: les gens d’esprit quinaissent sur le trône ou à côté perdent bientôt toute finesse detact; ils proscrivent, autour d’eux, la liberté de conversation quileur paraît grossièreté; ils ne veulent voir que des masques etprétendent juger de la beauté du teint; le plaisant c’est qu’ils secroient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabricecroyait à peu près tout ce que nous lui avons entendu dire; il estvrai qu’il ne songeait pas deux fois par mois à tous ces grandsprincipes. Il avait des goûts vifs, il avait de l’esprit, mais ilavait la foi.

Le goût de la liberté, la mode et le culte du bonheur du plusgrand nombre, dont le XIXe siècle s’est entiché, n’étaient à sesyeux qu’une hérésie qui passera comme les autres, mais après avoirtué beaucoup d’âmes, comme la peste tandis qu’elle règne dans unecontrée tue beaucoup de corps. Et malgré tout cela Fabrice lisaitavec délices les journaux français, et faisait même des imprudencespour s’en procurer.

Comme Fabrice revenait tout ébouriffé de son audience au palais,et racontait à sa tante les diverses attaques du prince:

– Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout présentement chez lepère Landriani, notre excellent archevêque; vas-y à pied, montedoucement l’escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; sil’on te fait attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en unmot, sois apostolique!

– J’entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.

– Pas le moins du monde, c’est la vertu même.

– Même après ce qu’il a fait, reprit Fabrice étonné, lors dusupplice du comte Palanza?

– Oui, mon ami, après ce qu’il a fait: le père de notrearchevêque était un commis au ministère des finances, un petitbourgeois, voilà qui explique tout. Mgr Landriani est un homme d’unesprit vif, étendu, profond; il est sincère, il aime la vertu: jesuis convaincue que si un empereur Décius revenait au monde, ilsubirait le martyre comme le Polyeucte de l’Opéra, qu’on nousdonnait la semaine passée. Voilà le beau côté de la médaille, voicile revers: dès qu’il est en présence du souverain, ou seulement dupremier ministre, il est ébloui de tant de grandeur, il se trouble,il rougit; il lui est matériellement impossible de dire non. De làles choses qu’il a faites, et qui lui ont valu cette cruelleréputation dans toute l’Italie; mais ce qu’on ne sait pas, c’estque, lorsque l’opinion publique vint l’éclairer sur le procès ducomte Palanza, il s’imposa pour pénitence de vivre au pain et àl’eau pendant treize semaines, autant de semaines qu’il y a delettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons à cette cour uncoquin d’infiniment d’esprit, nommé Rassi, grand juge ou fiscalgénéral, qui, lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le pèreLandriani. A l’époque de la pénitence des treize semaines, le comteMosca, par pitié et un peu par malice, l’invitait à dîner une etmême deux fois par semaine; le bon archevêque, pour faire sa cour,dînait comme tout le monde. Il eût cru qu’il y avait rébellion etjacobinisme à afficher une pénitence pour une action approuvée dusouverain. Mais l’on savait que, pour chaque dîner, où son devoirde fidèle sujet l’avait obligé à manger comme tout le monde, ils’imposait une pénitence de deux journées de nourriture au pain età l’eau.

« Mgr Landriani, esprit supérieur, savant du premier ordre, n’aqu’un faible, il veut être aimé: ainsi, attendris-toi en leregardant, et, à la troisième visite, aime-le tout à fait. Cela,joint à ta naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pasde surprise s’il te reconduit jusque sur l’escalier, aie l’aird’être accoutumé à ces façons; c’est un homme né à genoux devant lanoblesse. Du reste, sois simple, apostolique, pas d’esprit, pas debrillant, pas de repartie prompte; si tu ne l’effarouches point, ilse plaira avec toi, songe qu’il faut que de son propre mouvement ilte fasse son grand vicaire. Le comte et moi nous serons surpris etmême fâchés de ce trop rapide avancement, cela est essentielvis-à-vis du souverain.

Fabrice courut à l’archevêché: par un bonheur singulier, levalet de chambre du bon prélat, un peu sourd, n’entendit pas le nomdel Dongo; il annonça un jeune prêtre, nommé Fabrice; l’archevêquese trouvait avec un curé de moeurs peu exemplaires, et qu’il avaitfait venir pour le gronder. Il était en train de faire uneréprimande, chose très pénible pour lui, et ne voulait pas avoir cechagrin sur le coeur plus longtemps; il fit donc attendre troisquarts d’heure le petit neveu du grand archevêque Ascanio delDongo.

Comment peindre ses excuses et son désespoir quand, après avoirreconduit le curé jusqu’à la seconde antichambre, et lorsqu’ildemandait en repassant, à cet homme qui attendait, en quoi ilpouvait le servir, il aperçut les bas violets et entendit le nomFabrice del Dongo? La chose parut si plaisante à notre héros, que,dès cette première visite, il se hasarda à baiser la main du saintprélat, dans un transport de tendresse. Il fallait entendrel’archevêque répéter avec désespoir:

– Un del Dongo attendre dans mon antichambre!

Il se crut obligé, en forme d’excuse, de lui raconter toutel’anecdote du curé, ses torts, ses réponses, etc.

« Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palaisSanseverina, que ce soit là l’homme qui a fait hâter le supplice dece pauvre comte Palanza! »

– Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca,en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas queFabrice l’appelât Excellence).

– Je tombe des nues; je ne connais rien au caractère des hommes:j’aurais parié, si je n’avais pas su son nom, que celui-ci ne peutvoir saigner un poulet. – Et vous auriez gagné, reprit le comte;mais quand il est devant le prince, ou seulement devant moi, il nepeut dire non. A la vérité, pour que je produise tout mon effet, ilfaut que j’aie le grand cordon jaune passé par-dessus l’habit, enfrac il me contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pourle recevoir. Ce n’est pas à nous à détruire le prestige du pouvoir,les journaux français le démolissent bien assez vite; à peine si lamanie respectante vivra autant que nous, et vous, mon neveu, voussurvivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!

Fabrice se plaisait fort dans la société du comte: c’était lepremier homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie;d’ailleurs ils avaient un goût commun, celui des antiquités et desfouilles. Le comte de son côté, était flatté de l’extrême attentionavec laquelle le jeune homme l’écoutait; mais il y avait uneobjection capitale: Fabrice occupait un appartement dans le palaisSanseverina, passait sa vie avec la duchesse, laissait voir entoute innocence que cette intimité faisait son bonheur, et Fabriceavait des yeux, un teint d’une fraîcheur désespérante.

De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement decruelles était piqué de ce que la vertu de la duchesse, bien connueà la cour, n’avait pas fait une exception en sa faveur. Nousl’avons vu, l’esprit et la présence d’esprit de Fabrice l’avaientchoqué dès le premier jour. Il prit mal l’extrême amitié que satante et lui se montraient à l’étourdie; il prêta l’oreille avecune extrême attention aux propos de ses courtisans qui furentinfinis. L’arrivée de ce jeune homme et l’audience siextraordinaire qu’il avait obtenue firent pendant un mois à la courla nouvelle et l’étonnement; sur quoi le prince eut une idée.

Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vind’une admirable façon; cet homme passait sa vie au cabaret, etrendait compte de l’esprit du militaire directement au souverain.Carlone ne savait pas écrire sans quoi depuis longtemps il eûtobtenu de l’avancement. Or, sa consigne était de se trouver devantle palais, tous les jours quand midi sonnait à la grande horloge.Le prince alla lui-même un peu avant midi disposer d’une certainefaçon la persienne d’un entresol tenant à la pièce où Son Altesses’habillait. Il retourna dans cet entresol un peu après que midieut sonné, il y trouva le soldat; le prince avait dans sa poche unefeuille de papier et une écritoire. il dicta au soldat’ le billetque voici:

Votre Excellence a beaucoup d’esprit, sans doute, et c’est grâceà sa profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné.Mais, mon cher comte, de si grands succès ne marchent point sans unpeu d’envie, et je crains fort qu’on ne rie un peu à vos dépens, sivotre sagacité ne devine pas qu’un certain beau jeune homme a eu lebonheur d’inspirer, malgré lui peut-être, un amour des plussinguliers. Cet heureux mortel n’a, dit-on, que vingt-trois ans,et, cher comte, ce qui complique la question, c’est que vous et moinous en avons beaucoup plus que le double de cet âge. Le soir, àune certaine distance, le comte est charmant, sémillant, hommed’esprit, aimable au possible; mais le matin, dans l’intimité, àbien prendre les choses, le nouveau venu a peut-être plusd’agréments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas decette fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé latrentaine. Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable adolescent ànotre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la personnequi en parle le plus souvent à Votre Excellence?

Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat.

– Ceci outre vos appointements, lui dit-il d’un air morne; lesilence absolu envers tout le monde ou bien la plus humide desbasses fosses à la citadelle.

Le prince avait dans son bureau une collection d’enveloppes avecles adresses de la plupart des gens de sa cour, de la main de cemême soldat qui passait pour ne pas savoir écrire, et n’écrivaitjamais même ses rapports de police: le prince choisit celle qu’ilfallait.

Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre parla poste; on avait calculé l’heure où elle pourrait arriver, et aumoment où le facteur, qu’on avait vu entrer tenant une petitelettre à la main, sortit du palais du ministère, Mosca fut appeléchez Son Altesse. Jamais le favori n’avait paru dominé par une plusnoire tristesse: pour en jouir plus à l’aise, le prince lui cria enle voyant.

– J’ai besoin de me délasser en jasant au hasard avec l’ami, etnon pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d’un mal àla tête fou, et de plus il me vient des idées noires.

Faut-il parler de l’humeur abominable qui agitait le premierministre, comte Mosca de la Rovère, à l’instant où il lui futpermis de quitter son auguste maître? Ranuce-Ernest IV étaitparfaitement habile dans l’art de torturer un coeur, et je pourraisfaire ici sans trop d’injustice la comparaison du tigre qui aime àjouer avec sa proie.

Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passantqu’on ne laissât monter âme qui vive, fit dire à l’auditeur deservice qu’il lui rendait la liberté (savoir un être humain àportée de sa voix lui était odieux), et courut s’enfermer dans lagrande galerie de tableaux. Là enfin, il put se livrer à toute safureur; là il passa la soirée sans lumières à se promener auhasard, comme un homme hors de lui. Il cherchait à imposer silenceà son coeur, pour concentrer toute la force de son attention dansla discussion du parti à prendre. Plongé dans des angoisses quieussent fait pitié à son plus cruel ennemi, il se disait: « L’hommeque j’abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments avecelle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes? Rien deplus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien! elle estadorée! (Et de qui, grand Dieu, n’est-elle pas adorée!) Voici laquestion, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner laJalousie qui me dévore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on nese cachera point de moi. Je connais Gina, c’est une femme toute depremier mouvement; sa conduite est imprévue même pour elle, si elleveut se tracer un rôle d’avance, elle s’embrouille; toujours, aumoment de l’action, il lui vient une nouvelle idée qu’elle suitavec transport comme étant ce qu’il y a de mieux au monde, et quigâte tout.

« Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et jevois tout ce qui peut se passer…

« Oui, mais en parlant, je fais naître d’autres circonstances; jefais naître des réflexions; je préviens beaucoup de ces choseshorribles qui peuvent arriver… Peut-être on l’éloigne (le comterespira), alors j’ai presque partie gagnée; quand même on aurait unpeu d’humeur dans le moment, je la calmerai… et cette humeur quoide plus naturel?… elle l’aime comme un fils depuis quinze ans. Làgît tout mon espoir: comme un fils… mais elle a cessé de le voirdepuis sa fuite pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtoutpour elle, c’est un autre homme. Un autre homme, répéta-t-il avecrage, et cet homme est charmant; il a surtout cet air naïf ettendre et cet oeil souriant qui promettent tant de bonheur! et cesyeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à les trouver ànotre cour!… Ils y sont remplacés par le regard morne ousardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant quepar mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule,quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que jeprenne, c’est surtout mon regard qui doit être vieux en moi! Magaieté n’est-elle pas toujours voisine de l’ironie?… Je dirai plusici il faut être sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir,comme chose toute proche, le pouvoir absolu… et la méchanceté?Est-ce que quelquefois je ne me dis pas à moi-même, surtout quandon m’irrite: Je puis ce que je veux? et même j’ajoute une sottise:je dois être plus heureux qu’un autre, puisque je possède ce queles autres n’ont pas: le pouvoir souverain dans les trois quartsdes choses. Eh bien! soyons juste, l’habitude de cette pensée doitgâter mon sourire… doit me donner un air d’égoïsme… content… Et,comme son sourire à lui est charmant! il respire le bonheur facilede la première jeunesse, et il le fait naître. »

Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud,étouffé, annonçant la tempête; de ces temps, en un mot, qui, dansces pays-là, portent aux résolutions extrêmes. Comment rapportertous les raisonnements, toutes les façons de voir ce qui luiarrivait, qui, durant trois mortelles heures, mirent à la torturecet homme passionné? Enfin le parti de la prudence l’emporta,uniquement par suite de cette réflexion: « Je suis fou,probablement; en croyant raisonner, je ne raisonne pas, je meretourne seulement pour chercher une position moins cruelle, jepasse sans la voir à côté de quelque raison décisive. Puisque jesuis aveuglé par l’excessive douleur, suivons cette règle,approuvée de tous les gens sages, qu’on appelle prudence.

« D’ailleurs, une fois que j’ai prononcé le mot fatal jalousie,mon rôle est tracé à tout jamais. Au contraire, ne disant rienaujourd’hui, je puis parler demain, je reste maître de tout. »

La crise était trop forte, le comte serait devenu fou, si elleeût duré. Il fut soulagé pour quelques instants, son attention vintà s’arrêter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-ellevenir? Il y eut là une recherche de noms et un jugement à propos dechacun d’eux, qui fit diversion. A la fin, le comte se rappela unéclair de malice qui avait jailli de l’oeil du souverain, quand ilen était venu à dire, vers la fin de l’audience:

– Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins del’ambition la plus heureuse, même du pouvoir sans bornes, ne sontrien auprès du bonheur intime que donnent les relations detendresse et d’amour. Je suis homme avant d’être prince, et, quandj’ai le bonheur d’aimer, ma maîtresse s’adresse à l’homme et non auprince.

Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase dela lettre: C’est grâce à votre profonde sagacité que nous voyonscet Etat Si bien gouverne.

« Cette phrase est du prince, s’écria-t-il, chez un courtisanelle serait d’une imprudence gratuite; la lettre vient de sonAltesse. »

Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir dedeviner fut bientôt effacée par la cruelle apparition des grâcescharmantes de Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poidsénorme qui retomba sur le coeur du malheureux.

– Qu’importe de qui soit la lettre anonyme! s’écria-t-il avecfureur, le fait qu’elle me dénonce en existe-t-il moins? Ce capricepeut changer ma vie, dit-il, comme pour s’excuser d’être tellementfou. Au premier moment, si elle l’aime d’une certaine façon, ellepart avec lui pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin dumonde. Elle est riche, et d’ailleurs, dût-elle vivre avec quelqueslouis chaque année, que lui importe? Ne m’avouait-elle pas, il n’ya pas huit jours, que son palais, si bien arrangé, si magnifique,l’ennuie? Il faut du nouveau à cette âme si jeune! Et avec quellesimplicité se présente cette félicité nouvelle! elle sera entraînéeavant d’avoir songé au danger, avant d’avoir songé à me plaindre!Et je suis pourtant si malheureux! s’écria le comte fondant enlarmes.

Il s’était juré de ne pas aller chez la duchesse ce soir-là,mais il n’y put tenir; jamais ses yeux n’avaient eu une telle soifde la regarder. Sur le minuit il se présenta chez elle; il latrouva seule avec son neveu; à dix heures elle avait renvoyé toutle monde et fait fermer sa porte.

A l’aspect de l’intimité tendre qui régnait entre ces deuxêtres, et de la joie naïve de la duchesse une affreuse difficultés’éleva devant les yeux du comte, et à l’improviste! il n’y avaitpas songé durant la longue délibération dans la galerie detableaux: comment cacher sa jalousie?

Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que cesoir-là, il avait trouvé le prince excessivement prévenu contrelui, contredisant toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur devoir la duchesse l’écouter à peine, et ne faire aucune attention àces circonstances qui, l’avant-veille encore, l’auraient jetée dansdes raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice: jamais cettebelle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble!Fabrice faisait plus d’attention que la duchesse aux embarras qu’ilracontait.

« Réellement, se dit-il, cette tête joint l’extrême bonté àl’expression d’une certaine joie naïve et tendre qui estirrésistible. Elle semble dire: Il n’y a que l’amour et le bonheurqu’il donne qui soient choses sérieuses en ce monde. Et pourtantarrive-t-on à quelque détail où l’esprit soit nécessaire son regardse réveille et vous étonne, et l’on resté confondu.

« Tout est simple à ses yeux parce que tout est vu de haut. GrandDieu! comment combattre un tel ennemi? Et après tout, qu’est-ce quela vie sans l’amour de Gina? Avec quel ravissement elle sembleécouter les charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui,pour une femme, doit sembler unique au monde! »

Une idée atroce saisit le comte comme une crampe: « Le poignarderlà devant elle, et me tuer après? »

Il fit un tour dans la chambre, se soutenant à peine sur sesjambes, mais la main serrée convulsivement autour du manche de sonpoignard. Aucun des deux ne faisait attention à ce qu’il pouvaitfaire. Il dit qu’il allait donner un ordre au laquais, on nel’entendit même pas; la duchesse riait tendrement d’un mot queFabrice venait de lui adresser. Le comte s’approcha d’une lampedans le premier salon, et regarda si la pointe de son poignardétait bien affilée. »Il faut être gracieux et de manières parfaitesenvers ce jeune homme », se disait-il en revenant et se rapprochantd’eux.

Il devenait fou; il lui sembla qu’en se penchant ils sedonnaient des baisers, là, sous ses yeux. »Cela est impossible en maprésence, se dit-il; ma raison s’égare. Il faut se calmer; si j’aides manières rudes, la duchesse est capable, par simple pique devanité, de le suivre à Belgirate; et là, ou pendant le voyage, lehasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu’ils sententl’un pour l’autre; et après, en un instant, toutes lesconséquences.

« La solitude rendra ce mot décisif, et d’ailleurs une fois laduchesse loin de moi, que devenir? et si, après beaucoup dedifficultés surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figurevieille et soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerai-je au milieu deces gens fous de bonheur?

« Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo? »(Cettebelle langue italienne est toute faite pour l’amour!) Terzoincomodo (un tiers présent qui incommode)! Quelle douleur pour unhomme d’esprit de sentir qu’on joue ce rôle exécrable, et de nepouvoir prendre sur soi de se lever et de s’en aller! »

Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par ladécomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans lesalon, il se trouvait près de la porte, il prit la fuite en criantd’un air bon et intime:

– Adieu, vous autres!

« Il faut éviter le sang », se dit-il.

Le lendemain de cette horrible soirée, après une nuit passéetantôt à se détailler les avantages de Fabrice, tantôt dans lesaffreux transports de la plus cruelle jalousie, le comte eut l’idéede faire appeler un jeune valet de chambre à lui, cet homme faisaitla cour à une jeune fille nommée Chékina, l’une des femmes dechambre de la duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeunedomestique était fort rangé dans sa conduite, avare même, et ildésirait une place de concierge dans l’un des établissementspublics de Parme. Le comte ordonna à cet homme de faire venir àl’instant Chékina, sa maîtresse. L’homme obéit, et une heure plustard le comte parut à l’improviste dans la chambre où cette fillese trouvait avec son prétendu. Le comte les effraya tous deux parla quantité d’or qu’il leur donna, puis il adressa ce peu de mots àla tremblante Chékina’, en la regardant entre les deux yeux.

– La duchesse fait-elle l’amour avec Monsignore?

– Non, dit cette fille prenant sa résolution après un moment desilence… non, pas encore, mais il baise souvent les mains deMadame, en riant, il est vrai, mais avec transport.

Ce témoignage fut complété par cent réponses à autant dequestions furibondes du comte; sa passion inquiète fit bien gagnerà ces pauvres gens l’argent qu’il leur avait jeté: il finit parcroire à ce qu’on lui disait, et fut moins malheureux.

– Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il àChékina, j’enverrai votre prétendu passer vingt ans à laforteresse, et vous ne le reverrez qu’en cheveux blancs.

Quelques jours se passèrent pendant lesquels Fabrice à son tourperdit toute sa gaieté.

– Je t’assure, disait-il à la duchesse, que le comte Mosca a del’antipathie pour moi.

– Tant pis pour Son Excellence, répondait-elle avec une sorted’humeur.

Ce n’était point là le véritable sujet d’inquiétude qui avaitfait disparaître la gaieté de Fabrice. »La position où le hasard meplace n’est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sûr qu’elle neparlera jamais, elle aurait horreur d’un mot trop significatifcomme d’un inceste. Mais si un soir, après une journée imprudenteet folle, elle vient à faire l’examen de sa conscience, si ellecroit que j’ai pu deviner le goût qu’elle semble prendre pour moi,quel rôle jouerai-je a ses yeux? exactement le casto Giuseppe(proverbe italien, allusion au rôle ridicule de Joseph avec lafemme de l’eunuque Putiphar).

« Faire entendre par une belle confidence que je ne suis passusceptible d’amour sérieux? je n’ai pas assez de tenue dansl’esprit pour énoncer ce fait de façon à ce qu’il ne ressemble pascomme deux gouttes d’eau à une impertinence. Il ne me reste que laressource d’une grande passion laissée à Naples, en ce cas, yretourner pour vingt-quatre heures: ce parti est sage, mais c’estbien de la peine! Resterait un petit amour de bas étage à Parme, cequi peut déplaire; mais tout est préférable au rôle affreux del’homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il estvrai, compromettre mon avenir; il faudrait, à force de prudence eten achetant la discrétion, diminuer le danger. »

Ce qu’il y avait de cruel au milieu de toutes ces pensées, c’estque réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plusqu’aucun être au monde. »Il faut être bien maladroit, se disait-ilavec colère, pour tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui estsi vrai! »Manquant d’habileté pour se tirer de cette position, ildevint sombre et chagrin. »Que serait-il de moi, grand Dieu! si jeme brouillais avec le seul être au monde pour qui j’aie unattachement passionné? »D’un autre côté, Fabrice ne pouvait serésoudre à gâter un bonheur si délicieux par un mot indiscret. Saposition était si remplie de charmes! L’amitié intime d’une femmesi aimable et si jolie était si douce! Sous les rapports plusvulgaires de la vie, la protection lui faisait une position siagréable à cette cour, dont les grandes intrigues, grâce à elle quiles lui expliquait, l’amusaient comme une comédie! »Mais au premiermoment je puis être réveillé par un coup de foudre! se disait-il.Ces soirées si gaies, si tendres, passées presque en tête à têteavec une femme si piquante, si elles conduisent à quelque chose demieux, elle croira trouver en moi un amant; elle me demandera destransports de la folie, et je n’aurai toujours à lui offrir quel’amitié la plus vive, mais sans amour; la nature m’a privé decette sorte de folie sublime. Que de reproches n’ai-je pas eu àessayer à cet égard! Je crois encore entendre la duchesse d’A ***,et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je manque d’amourpour elle, tandis que c’est l’amour qui manque en moi; Jamais ellene voudra me comprendre. Souvent à la suite d’une anecdote sur lacour contée par elle avec cette grâce cette folie qu’elle seule aumonde possède, et d’ailleurs nécessaire à mon instruction, je luibaise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette mainpresse la mienne d’une certaine façon? »

Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plusconsidérées et les moins gaies de Parme. Dirigé par les conseilshabiles de la duchesse, il faisait une cour savante aux deuxprinces père et fils, à la princesse Clara-Paolina et à Mgrl’archevêque. Il avait des succès, mais qui ne le consolaient pointde la peur mortelle de se brouiller avec la duchesse.

Chapitre 8

 

Ainsi moins d’un mois seulement après son arrivée à la cour,Fabrice avait tous les chagrins d’un courtisan, et l’amitié intimequi faisait le bonheur de sa vie était empoisonnée. Un soir,tourmenté par ces idées, il sortit de ce salon de la duchesse où ilavait trop l’air d’un amant régnant; errant au hasard dans laville, il passa devant le théâtre qu’il vit éclairé; il entra.C’était une imprudence gratuite chez un homme de sa robe et qu’ils’était bien promis d’éviter à Parme, qui après tout n’est qu’unepetite ville de quarante mille habitants. Il est vrai que dès lespremiers jours il s’était affranchi de son costume officiel, lesoir, quand il n’allait pas dans le très grand monde, il étaitsimplement vêtu de noir comme un homme en deuil.

Au théâtre il prit une loge du troisième rang pour n’être pasvu; l’on donnait La Jeune Hôtesse, de Goldoni. Il regardaitl’architecture de la salle: à peine tournait-il les yeux vers lascène. Mais le public nombreux éclatait de rire à chaque instant;Fabrice jeta les yeux sur la jeune actrice qui faisait le rôle del’hôtesse, il la trouva drôle. Il regarda avec plus d’attention,elle lui sembla tout à fait gentille et surtout remplie de naturel:c’était une jeune fille naïve qui riait la première des jolieschoses que Goldoni mettait dans sa bouche, et qu’elle avait l’airtout étonnée de prononcer. Il demanda comment elle s’appelait, onlui dit:

– Marietta, Valserra.

« Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c’est singulier. »Malgréses projets il ne quitta le théâtre qu’à la fin de la pièce. Lelendemain il revint; trois jours après il savait l’adresse de laMarietta Valserra. Le soir même du jour où il s’était procuré cetteadresse avec assez de peine, il remarqua que le comte lui faisaitune mine charmante. Le pauvre amant jaloux, qui avait toutes lespeines du monde à se tenir dans les bornes de la prudence, avaitmis des espions à la suite du jeune homme, et son équipée duthéâtre lui plaisait. Comment peindre la joie du comte lorsque lelendemain du jour où il avait pu prendre sur lui d’être aimableavec Fabrice, il apprit que celui-ci, à la vérité à demi déguisépar une longue redingote bleue, avait monté jusqu’au misérableappartement que la Marietta Valserra occupait au quatrième étaged’une vieille maison derrière le théâtre? Sa joie redoublalorsqu’il sut que Fabrice s’était présenté sous un faux nom, etavait eu l’honneur d’exciter la jalousie d’un mauvais garnementnommé Giletti, lequel à la ville jouait les troisièmes rôles devalet, et dans les villages dansait sur la corde. Ce noble amant dela Marietta se répandait en injures contre Fabrice et disait qu’ilvoulait le tuer.

Les troupes d’opéra sont formées par un impresario qui engage decôté et d’autre les sujets qu’il peut payer ou qu’il trouve libres,et la troupe amassée au hasard reste ensemble une saison ou deuxtout au plus. Il n’en est pas de même des compagnies comiques, touten courant de ville en ville et changeant de résidence tous lesdeux ou trois mois, elle n’en forme pas moins comme une familledont tous les membres s’aiment ou se haïssent. Il y a dans cescompagnies des ménages établis que les beaux des villes où latroupe va jouer trouvent quelquefois beaucoup de difficultés àdésunir. C’est précisément ce qui arrivait à notre héros: la petiteMarietta l’aimait assez, mais elle avait une peur horrible duGiletti qui prétendait être son maître unique et la surveillait deprès. Il protestait partout qu’il tuerait le monsignore, car ilavait suivi Fabrice et était parvenu à découvrir son nom. CeGiletti était bien l’être le plus laid et le moins fait pourl’amour: démesurément grand, il était horriblement maigre, fortmarqué de la petite vérole et un peu louche. Du reste, plein desgrâces de son métier, il entrait ordinairement dans les coulissesoù ses camarades étaient réunis, en faisant la roue sur les piedset sur les mains ou quelque autre tour gentil. Il triomphaitdans ;es rôles où l’acteur doit paraître la figure blanchieavec de la farine et recevoir ou donner un nombre infini de coupsde bâton. Ce digne rival de Fabrice avait trente-deux francsd’appointements par mois et se trouvait fort riche.

Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quandses observateurs lui donnèrent la certitude de tous ces détails.L’esprit aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleurecompagnie que jamais dans le salon de la duchesse, et se garda biende rien lui dire de la petite aventure qui le rendait à la vie. Ilprit même des précautions pour qu’elle fût informée de tout ce quise passait le plus tard possible. Enfin il eut le courage d’écouterla raison qui lui criait en vain depuis un mois que toutes les foisque le mérite d’un amant pâlit, cet amant doit voyager. Une affaireimportante l’appela à Bologne, et deux fois par jour des courriersdu cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels de sesbureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de lacolère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.

Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squeletteet pâté, l’un des triomphes de Giletti (il sort du pâté au momentoù son rival Brighella l’entame et le bâtonne); ce fut un prétextepour lui faire passer cent francs. Giletti, criblé de dettes, segarda bien de parler de cette bonne aubaine, mais devint d’unefierté étonnante.

La fantaisie de Fabrice se changea en pique d’amour-propre (àson âge, les soucis l’avaient déjà réduit à avoir des fantaisies)!La vanité le conduisait au spectacle; la petite fille jouait fortgaiement et l’amusait; au sortir du théâtre il était amoureux pourune heure. Le comte revint à Parme sur la nouvelle que Fabricecourait des dangers réels; le Giletti, qui avait été dragon dans lebeau régiment des dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuerFabrice, et prenait des mesures pour s’enfuir ensuite en Romagne.Si le lecteur est très jeune, il se scandalisera de notreadmiration pour ce beau trait de vertu. Ce ne fut pas cependant unpetit effort d’héroïsme de la part du comte que celui de revenir deBologne car enfin, souvent, le matin, il avait le teint fatigué, etFabrice avait tant de fraîcheur, tant de sérénité! Qui eût songé àlui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice, arrivée enson absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une de cesâmes rares qui se font un remords éternel d’une action généreusequ’elles pouvaient faire et qu’elles n’ont pas faite; d’ailleurs,il ne put supporter l’idée de voir la duchesse triste, et par safaute.

Il la trouva, à son arrivée, silencieuse et morne; voici ce quis’était passé: la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée parles remords, et jugeant de l’importance de sa faute par l’énormitéde la somme qu’elle avait reçue pour la commettre, était tombéemalade. Un soir, la duchesse qui l’aimait, monta jusqu’à sachambre. La petite fille ne put résister à cette marque de bonté;elle fondit en larmes, voulut remettre à sa maîtresse ce qu’ellepossédait encore sur l’argent qu’elle avait reçu, et enfin eut lecourage de lui avouer les questions faites par le comte et sesréponses. La duchesse courut vers la lampe qu’elle éteignit, puisdit à la petite Chékina qu’elle lui pardonnait, mais à conditionqu’elle ne dirait jamais un mot de cette étrange scène à qui que cefût:

– Le pauvre comte, ajouta-t-elle d’un air léger, craint leridicule; tous les hommes sont ainsi.

La duchesse se hâta de descendre chez elle. A peine enferméedans sa chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chosed’horrible dans l’idée de faire l’amour avec ce Fabrice qu’elleavait vu naître; et pourtant que voulait dire sa conduite? Telleavait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle lecomte la trouva plongée; lui arrivé, elle eut des accèsd’impatience contre lui, et presque contre Fabrice; elle eût voulune plus les revoir ni l’un ni l’autre; elle était dépitée du rôleridicule à ses yeux que Fabrice jouait auprès de la petiteMarietta; car le comte lui avait tout dit en véritable amoureuxincapable de garder un secret. Elle ne pouvait s’accoutumer à cemalheur: son idole avait un défaut; enfin dans un moment de bonneamitié elle demanda conseil au comte, ce fut pour celui-ci uninstant délicieux et une belle récompense du mouvement honnête quil’avait fait revenir à Parme.

– Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gensveulent avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n’y pensentplus. Ne doit-il pas aller à Belgirate, voir la marquise del Dongo?Eh bien! qu’il parte. Pendant son absence je prierai la troupecomique de porter ailleurs ses talents, je paierai les frais deroute; mais bientôt nous le verrons amoureux de la première joliefemme que le hasard conduira sur ses pas; c’est dans l’ordre, et jene voudrais pas le voir autrement… S’il est nécessaire, faitesécrire par la marquise.

Cette idée, donnée avec l’air d’une complète indifférence fut untrait de lumière pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Lesoir le comte annonça, comme par hasard, qu’il y avait un courrierqui, allant à Vienne, passait par Milan, trois jours après Fabricerecevait une lettre de sa mère. Il partit fort piqué de n’avoir puencore, grâce à la jalousie de Giletti, profiter des excellentesintentions dont la petite Marietta lui faisait porter l’assurancepar une mammacia, vieille femme qui lui servait de mère.

Fabrice trouva sa mère et une de ses soeurs à Belgirate, grosvillage piémontais, sur la rive droite du lac Majeur; la rivegauche appartient au Milanais, et par conséquent à l’Autriche. Celac, parallèle au lac de Côme, et qui court aussi du nord au midi,est situé à une vingtaine de lieues plus au couchant. L’air desmontagnes, l’aspect majestueux et tranquille de ce lac superbe, quilui rappelait celui près duquel il avait passé son enfance, toutcontribua à changer en douce mélancolie le chagrin de Fabrice,voisin de la colère. C’était avec une tendresse infinie que lesouvenir de la duchesse se présentait maintenant à lui; il luisemblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu’il n’avaitjamais éprouvé pour aucune femme; rien ne lui eût été plus pénibleque d’en être à jamais séparé, et dans ces dispositions, si laduchesse eût daigné avoir recours à la moindre coquetterie, elleeût conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Maisbien loin de prendre un parti aussi décisif, ce n’était pas sans sefaire de vifs reproches qu’elle trouvait sa pensée toujoursattachée aux pas du jeune voyageur. Elle se reprochait ce qu’elleappelait encore une fantaisie, comme si c’eût été une horreur, elleredoubla d’attentions et de prévenances pour le comte qui, séduitpar tant de grâces, n’écoutait pas la saine raison qui prescrivaitun second voyage à Bologne.

La marquise del Dongo, pressée par les noces de sa fille aînéequ’elle mariait à un duc milanais, ne put donner que trois jours àson fils bien-aimé; jamais elle n’avait trouvé en lui une si tendreamitié. Au milieu de la mélancolie qui s’emparait de plus en plusde l’âme de Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s’étaitprésentée et tout à coup s’était fait suivre. Oserons-nous direqu’il voulait consulter l’abbé Blanès? Cet excellent vieillardétait parfaitement incapable de comprendre les chagrins d’un coeurtiraillé par des passions puériles et presque égales en force;d’ailleurs il eût fallu huit jours pour lui faire entrevoirseulement tous les intérêts que Fabrice devait ménager à Parme;mais en songeant à le consulter Fabrice retrouvait la fraîcheur deses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n’était passimplement comme homme sage, comme ami parfaitement dévoué queFabrice voulait lui parler; l’objet de cette course et lessentiments qui agitèrent notre héros pendant les cinquante heuresqu’elle dura, sont tellement absurdes que sans doute, dansl’intérêt du récit, il eût mieux valu les supprimer. Je crains quela crédulité de Fabrice ne le prive de la sympathie du lecteur;mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter lui plutôt qu’unautre? Je n’ai point flatté le comte Mosca ni le prince.

Fabrice donc, puisqu’il faut tout dire, Fabrice reconduisit samère jusqu’au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, riveautrichienne, où elle descendit vers les huit heures du soir. (Lelac est considéré comme un pays neutre et l’on ne demande point depasseport à qui ne descend point à terre.) Mais à peine la nuitfut-elle venue qu’il se fit débarquer sur cette même riveautrichienne, au milieu d’un petit bois qui avance dans les flots.Il avait loué une sediola, sorte de tilbury champêtre et rapide, àl’aide duquel il put suivre à cinq cents pas de distance, lavoiture de sa mère, il était déguisé en domestique de la casa delDongo, et aucun des nombreux employés de la police ou de la douanen’eut l’idée de lui demander son passeport. A un quart de lieue deCôme, où la marquise et sa fille devaient s’arrêter pour passer lanuit, il prit un sentier à gauche, qui, contournant le bourg deVico, se réunit en suite à un petit chemin récemment établi surl’extrême bord du lac. Il était minuit, et Fabrice pouvait espérerde ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de boisque le petit chemin traversait à chaque instant dessinaient le noircontour de leur feuillage sur un ciel étoilé, mais voilé par unebrume légère. Les eaux et le ciel étaient d’une tranquillitéprofonde; l’âme de Fabrice ne put résister à cette beauté sublime;il s’arrêta puis s’assit sur un rocher qui s’avançait dans le lac,formant comme un petit promontoire. Le silence universel n’étaittroublé, à intervalles égaux, que par la petite lame du lac quivenait expirer sur la grève. Fabrice avait un coeur italien; j’endemande pardon pour lui: ce défaut, qui le rendra moins aimable,consistait surtout en ceci: il n’avait de vanité que par accès, etl’aspect seul de la beauté sublime le portait à l’attendrissement,et ôtait à ses chagrins leur pointe âpre et dure. Assis sur sonrocher isolé, n’ayant plus à se tenir en garde contre les agents dela police, protégé par la nuit profonde et le vaste silence, dedouces larmes mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu defrais, les moments les plus heureux qu’il eût goûtés depuislongtemps.

Il résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, etc’est parce qu’il l’aimait à l’adoration en ce moment, qu’il sejura de ne jamais lui dire qu’il l’aimait; jamais il neprononcerait auprès d’elle le mot d’amour, puisque la passion quel’on appelle ainsi était étrangère à son coeur. Dans l’enthousiasmede générosité et de vertu qui faisait sa félicité en ce moment, ilprit la résolution de lui tout dire à la première occasion: soncoeur n’avait jamais connu l’amour. Une fois ce parti courageuxbien adopté, il se sentit comme délivré d’un poids énorme. »Elle medira peut-être quelques mots sur Marietta: eh bien! je ne reverraijamais la petite Marietta », se répondit-il à lui-même avecgaieté.

La chaleur accablante qui avait régné pendant la journéecommençait à être tempérée par la brise du matin. Déjà l’aubedessinait par une faible lueur blanche les pics des Alpes quis’élèvent au nord et à l’orient du lac de Côme. Leurs masses,blanchies par les neiges, même au mois de juin, se dessinent surl’azur clair d’un ciel toujours pur à ces hauteurs immenses. Unebranche des Alpes s’avançant au midi vers l’heureuse Italie sépareles versants du lac de Côme de ceux du lac de Garde. Fabricesuivait de l’oeil toutes les branches de ces montagnes sublimes,l’aube en s’éclaircissant venait marquer les vallées qui lesséparent en éclairant la brume légère qui s’élevait du fond desgorges.

Depuis quelques instants Fabrice s’était remis en marche; ilpassa la colline qui forme la presqu’île de Durini, et enfin parutà ses yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avaitfait des observations d’étoiles avec l’abbé Blanès. »Quelle n’étaitpas mon ignorance en ce temps-là! Je ne pouvais comprendre, sedisait-il, même le latin ridicule de ces traités d’astrologie quefeuilletait mon maître, et je crois que je les respectais surtoutparce que, n’y entendant que quelques mots par-ci par-là, monimagination se chargeait de leur prêter un sens, et le plusromanesque possible. »

Peu à peu sa rêverie prit un autre cours. »Y aurait-il quelquechose de réel dans cette science? Pourquoi serait-elle différentedes autres? Un certain nombre d’imbéciles et de gens adroitsconviennent entre eux qu’ils savent le mexicain, par exemple; ilss’imposent en cette qualité à la société qui les respecte et auxgouvernements qui les paient. On les accable de faveurs précisémentparce qu’ils n’ont point d’esprit, et que le pouvoir n’a pas àcraindre qu’ils soulèvent les peuples et fassent du pathos à l’aidedes sentiments généreux! Par exemple le père Bari, auquel Ernest IVvient d’accorder quatre mille francs de pension et la croix de sonordre pour avoir restitué dix-neuf vers d’un dithyrambe grec!

« Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-làridicules? Est-ce bien à moi de me plaindre? se dit-il tout à coupen s’arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d’êtredonnée à mon gouverneur de Naples? »Fabrice éprouva un sentiment demalaise profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait defaire battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d’avoir unebonne part dans un vol. »Eh bien! se dit-il enfin avec les yeuxéteints d’un homme mécontent de soi, puisque ma naissance me donnele droit de profiter de ces abus, il serait d’une insigne duperie àmoi de n’en pas prendre ma part; mais il ne faut point m’aviser deles maudire en public. »Ces raisonnements ne manquaient pas dejustesse; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation debonheur sublime où il s’était trouvé transporté une heureauparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plantetoujours si délicate qu’on nomme le bonheur.

« S’il ne faut pas croire à l’astrologie, reprit-il en cherchantà s’étourdir, si cette science est, comme les trois quarts dessciences non mathématiques, une réunion de nigauds enthousiastes etd ‘hypocrites adroits et payés par qui ils servent, d’où vient queje pense si souvent et avec émotion à cette circonstance fatale?Jadis je suis sorti de la prison de B… , mais avec l’habit et lafeuille de route d’un soldat jeté en prison pour de justes causes. »Le raisonnement de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin; iltournait de cent façons autour de la difficulté sans parvenir à lasurmonter. Il était trop jeune encore; dans ses moments de loisir,son âme s’occupait avec ravissement à goûter les sensationsproduites par des circonstances romanesques que son imaginationétait toujours prête à lui fournir. Il était bien loin d’employerson temps à regarder avec patience les particularités réelles deschoses pour ensuite deviner leurs causes. Le réel lui semblaitencore plat et fangeux; je conçois qu’on n’aime pas à le regarder,mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtoutfaire des objections avec les diverses pièces de son ignorance.

C’est ainsi que, sans manquer d’esprit, Fabrice ne put parvenirà voir que sa demi-croyance dans les présages était pour lui unereligion, une impression profonde reçue à son entrée dans la vie.Penser à cette croyance c’était sentir, c’était un bonheur. Et ils’obstinait à chercher comment ce pouvait être une science prouvée,réelle, dans le genre de la géométrie par exemple. Il recherchaitavec ardeur, dans sa mémoire, toutes les circonstances où desprésages observés par lui n’avaient pas été suivis de l’événementheureux ou malheureux qu’ils semblaient annoncer. Mais tout encroyant suivre un raisonnement et marcher à la vérité, sonattention s’arrêtait avec bonheur sur le souvenir des cas où leprésage avait été largement suivi par l’accident heureux oumalheureux qu’il lui semblait prédire, et son âme était frappée derespect et attendrie; et il eût éprouvé une répugnance invinciblepour l’être qui eût nié les présages, et surtout s’il eût employél’ironie.

Fabrice marchait sans s’apercevoir des distances, et il en étaitlà de ces raisonnements impuissants, lorsqu’en levant la tête ilvit le mur du jardin de son père. Ce mur, qui soutenait une belleterrasse, s’élevait à plus de quarante pieds au-dessus du chemin, àdroite. Un cordon de pierres de taille tout en haut, près de labalustrade, lui donnait un air monumental. »Il n’est pas mal, se ditfroidement Fabrice, cela est d’une bonne architecture, presque dansle goût romain. >> Il appliquait ses nouvelles connaissancesen antiquités. Puis il détourna la tête avec dégoût, les sévéritésde son père, et surtout la dénonciation de son frère Ascagne auretour de son voyage en France, lui revinrent à l’esprit.

« Cette dénonciation dénaturée a été l’origine de ma vieactuelle; je puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle achangé ma destinée. Que devenais-je une fois relégué à Novare etn’étant presque que souffert chez l’homme-d’affaires de mon père,si ma tante n’avait fait l’amour avec un ministre puissant? sicette tante se fût trouvée n’avoir qu’une âme sèche et commune aulieu de cette âme tendre et passionnée et qui m’aime avec une sorted’enthousiasme qui m’étonne? où en serais-je maintenant si laduchesse avait eu l’âme de son frère le marquis del Dongo? »

Accablé par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus qued’un pas incertain; il parvint au bord du fossé précisémentvis-à-vis la magnifique façade du château. Ce fut à peine s’il jetaun regard sur ce grand édifice noirci par le temps. Le noblelangage de l’architecture le trouva insensible, le souvenir de sonfrère et de son père fermait son âme à toute sensation de beauté,il n’était attentif qu’à se tenir sur ses gardes en présenced’ennemis hypocrites et dangereux. Il regarda un instant, mais avecun dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre qu’il occupaitavant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père avaitdépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance’. »Jen’y suis pas rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars à 8 heures dusoir. J’en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et lelendemain, la crainte des espions me fit précipiter mon départ.Quand je repassai après le voyage en France, je n’eus pas le tempsd’y monter, même pour revoir mes gravures, et cela grâce à ladénonciation de mon frère. »

Fabrice détourna la tête avec horreur. »L’abbé Blanès a plus dequatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presqueplus au château, à ce que m’a raconté ma soeur les infirmités de lavieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si nobleest glacé par l’âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne vaplus à son clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuvesou sous le pressoir jusqu’au moment de son réveil, je n’irai pastroubler le sommeil du bon vieillard; probablement il aura oubliéjusqu’à mes traits, six ans font beaucoup à cet âge! je netrouverai plus que le tombeau d’un ami! Et c’est un véritableenfantillage, ajouta-t-il, d’être venu ici affronter le dégoût queme cause le château de mon père. »

Fabrice entrait alors sur la petite place de l’église; ce futavec un étonnement allant jusqu’au délire qu’il vit, au secondétage de l’antique clocher, la fenêtre étroite et longue éclairéepar la petite lanterne de l’abbé Blanès. L’abbé avait coutume del’y déposer, en montant à la cage de planches qui formait sonobservatoire, afin que la clarté ne l’empêchât pas de lire sur sonplanisphère. Cette carte du ciel était tendue sur un grand vase deterre cuite qui avait appartenu jadis à un oranger du château. Dansl’ouverture, au fond du vase, brûlait la plus exiguë des lampes,dont un petit tuyau de fer-blanc conduisait la fumée hors du vase,et l’ombre du tuyau marquait le nord sur la carte. Tous cessouvenirs de choses si simples inondèrent d’émotions l’âme deFabrice et la remplirent de bonheur.

Presque sans y songer, il fit avec l’aide de ses deux mains lepetit sifflement bas et bref qui, autrefois était le signal de sonadmission. Aussitôt il entendit tirer à plusieurs reprises la cordequi, du haut de l’observatoire, ouvrait le loquet de la porte duclocher. Il se précipita dans l’escalier, ému jusqu’au transport;il trouva l’abbé sur son fauteuil de bois à sa place accoutumée;son oeil était fixé sur la petite lunette d’un quart de cerclemural. De la main gauche, l’abbé lui fit signe de ne pasl’interrompre dans son observation, un instant après il écrivit unchiffre sur une carte à jouer, puis, se retournant sur sonfauteuil, il ouvrit les bras à notre héros qui s’y précipita enfondant en larmes. L’abbé Blanès était son véritable père.

– Je t’attendais, dit Blanès, après les premiers motsd’épanchement et de tendresse.

L’abbé faisait-il son métier de savant; ou bien, comme ilpensait souvent à Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-ilpar un pur hasard annoncé son retour?

– Voici ma mort qui arrive, dit l’abbé Blanès.

– Comment! s’écria Fabrice tout ému.

– Oui, reprit l’abbé d’un ton sérieux, mais point triste: cinqmois et demi ou six mois et demi après que je t’aurai revu, ma vie,ayant trouvé son complément de bonheur, s’éteindra.

Come face al mancar dell’ alimento

(comme la petite lampe quand l’huile vient à manquer.) Avant lemoment suprême, je passerai probablement un ou deux mois sansparler, après quoi je serai reçu dans le sein de notre Père; sitoutefois il trouve que j’ai rempli mon devoir dans le poste où ilm’avait placé en sentinelle.

« Toi, tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose ausommeil. Depuis que je t’attends, j’ai caché un pain et unebouteille d’eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments.Donne ces soutiens à ta vie et tâche de prendre assez de forcespour m’écouter encore quelques instants. Il est en mon pouvoir dete dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout à faitremplacée par le jour; maintenant je les vois beaucoup plusdistinctement que peut-être je ne les verrai demain. Car, monenfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faireentrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être levieil homme, l’homme terrestre sera occupé en moi des préparatifsde ma mort, et demain soir à neuf heures, il faut que tu mequittes.

Fabrice lui ayant obéi en silence comme c’était sa coutume:

– Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu asessayé de voir Waterloo, tu n’as trouvé d’abord qu’une prison?

– Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné.

– Eh bien! ce fut un rare bonheur. car. averti par ma voix, tonâme peut se préparer à une autre prison bien autrement dure, bienplus terrible! Probablement tu n’en sortiras que par un crime,mais, grâce au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombejamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tenté; jecrois voir qu’il sera question de tuer un innocent, qui; sans lesavoir, usurpe tes droits; si tu résistes à la violente tentationqui semblera justifiée par les lois de l’honneur, ta vie sera trèsheureuse aux yeux des hommes… et raisonnablement heureuse aux yeuxdu sage, ajouta-t-il, après un instant de réflexion; tu mourrascomme moi, mon fils, assis sur un siège de bois, loin de tout luxe,et détrompé du luxe, et comme moi n’ayant à te faire aucun reprochegrave.

« Maintenant, les choses de l’état futur sont terminées entrenous, je ne pourrais ajouter rien de bien important. C’est en vainque j’ai cherché à voir de quelle durée sera cette prison;s’agit-il de six mois, d’un an, de dix ans? Je n’ai rien pudécouvrir; apparemment j’ai commis quelque faute, et le ciel avoulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J’ai vuseulement qu’après la prison, mais je ne sais si c’est au momentmême de la sortie, il y aura ce que j’appelle un crime, mais parbonheur je crois être sûr qu’il ne sera pas commis par toi. Si tuas la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mescalculs n’est qu’une longue erreur. Alors tu ne mourras point avecla paix de l’âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc.

En disant ces mots, l’abbé Blanès voulut se lever; ce fut alorsque Fabrice s’aperçut des ravages du temps; il mit près d’uneminute à se lever et à se retourner vers Fabrice. Celui-ci lelaissait faire, immobile et silencieux. L’abbé se jeta dans sesbras à diverses reprises; il le serra avec une extrême tendresse.Après quoi il reprit avec toute sa gaieté d’autrefois:

– Tâche de t’arranger au milieu de mes instruments pour dormirun peu commodément prends mes pelisses; tu en trouveras plusieursdé grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y aquatre ans. Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que jeme gardai bien de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et sonbeau quart de cercle. Toute annonce de l’avenir est une infractionà la règle, et à ce danger qu’elle peut changer l’événement, auquelcas toute la science tombe par terre comme un véritable jeud’enfant et d’ailleurs il y avait des choses dures à dire à cetteduchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effrayé danston sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable àcôté de ton oreille, lorsque l’on va sonner la messe de septheures; plus tard, à l’étage inférieur, ils vont mettre en branlele gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C’est aujourd’huila saint Giovita martyr et soldat’. Tu sais le petit village deGrianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui,par parenthèse, trompa d’une façon bien plaisante mon illustremaître Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m’annonça queje ferais une assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que jeserais curé de la magnifique église de Saint-Giovita, à Brescia,j’ai été curé d’un petit village de sept cent cinquante feux! Maistout a été pour le mieux. J’ai vu, il n’y a pas dix ans de cela,que si j’eusse été curé à Brescia, ma destinée était d’être mis enprison sur une colline de la Moravie. au Spielberg. Demain jet’apporterai toutes sortes de mets délicats volés au grand dînerque je donne à tous les curés des environs qui viennent chanter àma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point àme voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonneschoses que lorsque tu m’auras entendu ressortir. Il ne faut pas quetu me revoies de jour, et le soleil se couchant demain à septheures et vingt-sept minutes, je ne viendrai t’embrasser que versles huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures secomptent encore par neuf, c’est-à-dire avant que l’horloge aitsonné dix heures. Prends garde que l’on ne te voie aux fenêtres duclocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelquesorte sous les ordres de ton frère qui est un fameux tyran. Lemarquis del Dongo s’affaiblit, ajouta Blanès d’un air triste, ets’il te revoyait peut-être te donnerait-il quelque chose de la mainà la main. Mais de tels avantages entachés de fraude ne conviennentpoint à un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans saconscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c’est à ce filsqu’échoieront les cinq ou six millions qu’il possède. C’estjustice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre millefrancs, et cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tesgens.

Chapitre 9

 

L’âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard,par la profonde attention et par l’extrême fatigue. Il eutgrand-peine à s’endormir, et son sommeil fut agité de songes,peut-être présages de l’avenir; le matin, à dix heures, il futréveillé par le tremblement général du clocher, un bruit effroyablesemblait venir du dehors. Il se leva éperdu, et se crut à la fin dumonde, puis il pensa qu’il était en prison; il lui fallut du tempspour reconnaître le son de la grosse cloche que quarante paysansmettaient en mouvement en l’honneur du grand saint Giovita, dixauraient suffi.

Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu; ils’aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur lesjardins, et même sur la cour intérieure du château de son père. Ill’avait oublié. L’idée de ce père arrivant aux bornes de la viechangeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu’aux moineauxqui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de lasalle à manger. »Ce sont les descendants de ceux qu’autrefoisj’avais apprivoisés », se dit-il. Ce balcon, comme tous les autresbalcons du palais, était chargé d’un grand nombre d’orangers dansdes vases de terre plus ou moins grands: cette vue l’attendrit;l’aspect de cette cour intérieure, ainsi ornée avec ses ombres bientranchées et marquées par un soleil éclatant, était vraimentgrandiose.

L’affaiblissement de son père lui revenait à l’esprit. »Maisc’est vraiment singulier, se disait-il, mon père n’a quetrente-cinq ans de plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne fontque cinquante-huit! »Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambrede cet homme sévère et qui ne l’avait jamais aimé, se remplirent delarmes. Il frémit, et un froid soudain courut dans ses veineslorsqu’il crut reconnaître son père traversant une terrasse garnied’orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa chambre, mais cen’était qu’un valet de chambre. Tout à fait sous le clocher, unequantité de jeunes filles vêtues de blanc et divisées endifférentes troupes étaient occupées à tracer des dessins avec desfleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues où devaitpasser la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plusvivement à l’âme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaientsur les deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, etcette vue sublime lui fit bientôt oublier tous les autres; elleréveillait chez lui les sentiments les plus élevés. Tous lessouvenirs de son enfance vinrent en foule assiéger sa pensée; etcette journée passée en prison dans un clocher fut peut-être l’unedes plus heureuses de sa vie.

Le bonheur le porta à une hauteur de pensées assez étrangère àson caractère; il considérait les événements de la vie lui, sijeune, comme si déjà il fût arrivé à sa dernière limite. »Il faut enconvenir, depuis mon arrivée à Parme, se dit-il enfin aprèsplusieurs heures de rêveries délicieuses, je n’ai point eu de joietranquille et parfaite, comme celle que je trouvais à Naples engalopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives deMisène. Tous les intérêts si compliqués de cette petite courméchante m’ont rendu méchant… Je n’ai point du tout de plaisir àhaïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour moi quecelui d’humilier mes ennemis si j’en avais, mais je n’ai pointd’ennemi… Halte-là! se dit-il tout à coup, j’ai pour ennemiGiletti… Voilà qui est singulier, se dit-il, le plaisir quej’éprouverais à voir cet homme si laid aller à tous les diables,survit au goût fort léger que j’avais pour la petite Marietta… Ellene vaut pas, à beaucoup près, le duchesse d’A*** que j’étais obligéd’aimer à Naples puisque je lui avais dit que j’étais amoureuxd’elle. Grand Dieu! que de fois je me suis ennuyé durant les longsrendez-vous que m’accordait cette belle duchesse, jamais rien depareil dans la petite chambre délabrée et servant de cuisine où lapetite Marietta m’a reçu deux fois, et pendant deux minutes chaquefois.

« Eh! grand Dieu! qu’est-ce que ces gens-là mangent? C’est àfaire pitié! J’aurais dû faire à elle et à la mammacia une pensionde trois beefsteacks payables tous les jours… La petite Marietta,ajouta-t-il, me distrayait des pensées méchantes que me donnait levoisinage de cette cour.

« J’aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, commedit la duchesse; elle semblait pencher de ce côté-là, et elle abien plus de génie que moi. Grâce à ses bienfaits, ou bienseulement avec cette pension de quatre mille francs et ce fonds dequarante mille placés à Lyon et que ma mère me destine, j’auraistoujours un cheval et quelques écus pour faire des fouilles etformer un cabinet. Puisqu’il semble que je ne dois pas connaîtrel’amour, ce seront toujours là pour moi les grandes sources defélicité; je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ debataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la prairie où je fussi gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinageaccompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien d’aussibeau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi bonaller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes veux!

« Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lacde Côme, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent lescoups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouveraispoint de duchesse d’A***, mais je trouverais une de ces petitesfilles là-bas qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité,je l’aimerais tout autant: l’hypocrisie me glace même en amour, etnos grandes dames visent à des effets trop sublimes. Napoléon leura donné des idées de moeurs et de constance.

« Diable! »se dit-il tout à coup, en retirant la tête de lafenêtre, comme s’il eût craint d’être reconnu malgré l’ombre del’énorme jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie,voici une entrée de gendarmes en grande tenue. »En effet, dixgendarmes, dont quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut dela grande rue du village. Le maréchal des logis les distribuait decent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir laprocession. »Tout le monde me connaît ici; si l’on me voit, je nefais qu’un saut des bords du lac de Côme au Spielberg, où l’onm’attachera à chaque jambe une chaîne pesant cent dix livres: etquelle douleur pour la duchesse! »

Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler qued’abord il était placé à plus de quatre-vingts pieds d’élévation,que le lieu où il se trouvait était comparativement obscur, que lesyeux des gens qui pourraient le regarder étaient frappés par unsoleil éclatant, et qu’enfin ils se promenaient les yeux grandsouverts dans les rues dont toutes les maisons venaient d’êtreblanchies au lait de` chaux, en l’honneur de la fête de saintGiovita. Malgré des raisonnements si clairs, l’âme italienne deFabrice eût été désormais hors d’état de goûter aucun plaisir, s’iln’eût interposé entre lui et les gendarmes un lambeau de vieilletoile qu’il cloua contre la fenêtre et auquel il fit deux trouspour les yeux.

Les cloches ébranlaient l’air depuis dix minutes, la processionsortait de l’église, les mortaretti se firent entendre. Fabricetourna la tête et reconnut cette petite esplanade garnie d’unparapet et dominant le lac, où si souvent, dans sa jeunesse, ils’était exposé à voir les mortaretti lui partir entre les jambes,ce qui faisait que le matin des jours de fête sa mère voulait levoir auprès d’elle.

Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sontautre chose que des canons de fusil que l’on scie de façon à neleur laisser que quatre pouces de longueur; c’est pour cela que lespaysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796,la politique de l’Europe a semés à foison dans les plaines de laLombardie. Une fois réduits à quatre pouces de longueur, on chargeces petits canons jusqu’à la gueule, on les place à terre dans uneposition verticale, et une traînée de poudre va de l’un à l’autre;ils sont rangés sur trois lignes comme un bataillon, et au nombrede deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu quedoit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche,on met le feu à la traînée de poudre, et alors commence un feu defile de coups secs, le plus inégal du monde et le plus ridicule;les femmes sont ivres de joie. Rien n’est gai comme le bruit de cesmortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le balancementdes eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la joiede son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont notrehéros était assiégé, il alla chercher la grande lunetteastronomique de l’abbé, et reconnut la plupart des hommes et desfemmes qui suivaient la procession. Beaucoup de charmantes petitesfilles que Fabrice avait laissées à l’âge de onze ou douze ansétaient maintenant des femmes superbes, dans toute la fleur de laplus vigoureuse jeunesse; elles firent renaître le courage de notrehéros, et pour leur parler il eût fort bien bravé lesgendarmes.

La procession passée et rentrée dans l’église par une portelatérale que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devintbientôt extrême même au haut du clocher; les habitants rentrèrentchez eux et il se fit un grand silence dans le village. Plusieursbarques se chargèrent de paysans retournant à Bellagio, à Menaggioet autres villages situés sur le lac; Fabrice distinguait le bruitde chaque coup de rame: ce détail si simple le ravissait en extase;sa joie actuelle se composait de tout le malheur, de toute la gênequ’il trouvait dans la vie compliquée des cours. Qu’il eût étéheureux en ce moment de faire une lieue sur ce beau lac sitranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur des cieux! Ilentendit ouvrir la porte d’en bas du clocher: c’était la vieilleservante de l’abbé Blanès, qui apportait un grand panier; il euttoutes les peines du monde à s’empêcher de lui parler. a Elle apour moi presque autant d’amitié que son maître, se disait-il, et dailleurs je pars ce soir à neuf heures; est-ce qu’elle ne garderaitpas le secret qu’elle m’aurait juré, seulement pendant quelquesheures? Mais, se dit Fabrice, je déplairais à mon ami! je pourraisle compromettre avec les gendarmes! »Et il laissa partir la Ghitasans lui parler. Il fit un excellent dîner, puis s’arrangea pourdormir quelques minutes: il ne se réveilla qu’à huit heures etdemie du soir, l’abbé Blanès lui secouait le bras, et il étaitnuit.

Blanès était extrêmement fatigué, il avait cinquante ans de plusque la veille. Il ne parla plus de choses sérieuses; assis sur sonfauteuil de bois:

– Embrasse-moi, dit-il à Fabrice.

Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.

– La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue,n’aura rien d’aussi pénible que cette séparation. J’ai une bourseque je laisserai en dépôt à la Ghita, avec ordre d’y puiser pourses besoins, mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viensle demander. Je la connais; après cette recommandation, elle estcapable, par économie pour toi, de ne pas acheter de la viandequatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien précis. Tupeux toi-même être réduit à la misère, et l’obole du vieil ami teservira. N’attends rien de ton frère que des procédés atroces, ettâche de gagner de l’argent par un travail qui te rende utile à lasociété. Je prévois des orages étranges; peut-être dans cinquanteans ne voudra-t-on plus d’oisifs. Ta mère et ta tante peuvent temanquer, tes soeurs devront obéir à leurs maris… Va-t’en, va-t’en!fois! s’écria Blanès avec empressement.

Il venait d’entendre un petit bruit dans l’horloge qui annonçaitque dix heures allaient sonner, il ne voulut pas même permettre àFabrice de l’embrasser une dernière fois.

– Dépêche! dépêche! lui cria-t-il; tu mettras au moins uneminute à descendre l’escalier; prends garde de tomber, ce seraitd’un affreux présage. Fabrice se précipita dans l’escalier, et,arrivé sur la place, se mit à courir. Il était à peine arrivédevant le château de son père, que la cloche sonna dix heures,chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un troublesingulier. Il s’arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour se livrer auxsentiments passionnés que lui inspirait la contemplation de cetédifice majestueux qu’il jugeait si froidement la veille. Au milieude sa rêverie, des pas d’homme vinrent le réveiller; il regarda etse vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellentspistolets dont il venait de renouveler les amorces en dînant, lepetit bruit qu’il fit en les armant attira l’attention d’un desgendarmes, et fut sur le point de le faire arrêter. Il s’aperçut dudanger qu’il courait et pensa à faire feu le premier; c’était sondroit, car c’était la seule manière qu’il eût de résister à quatrehommes bien armés. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pourfaire évacuer les cabarets, ne s’étaient point montrés tout à faitinsensibles aux politesses qu’ils avaient reçues dans plusieurs deces lieux aimables; ils ne se décidèrent pas assez rapidement àfaire leur devoir. Fabrice prit la faite en courant à toutesjambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi etcriant:

– Arrête! arrête!

Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de là,Fabrice s’arrêta pour reprendre haleine. »Le bruit de mes pistoletsa failli me faire prendre; c’est bien pour le coup que la duchessem’eût dit, si jamais il m’eût été donné de revoir ses beaux yeux,que mon âme trouve du plaisir à contempler ce qui arrivera dans dixans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement à mescôtés. »

Fabrice frémit en pensant au danger qu’il venait d’éviter; ildoubla le pas, mais bientôt il ne put s’empêcher de courir, ce quin’était pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurspaysans qui regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui des’arrêter que dans la montagne, à plus d’une lieue de Grianta, et,même arrêté, il eut une sueur froide en pensant au Spielberg.

« Voilà une belle peur! se dit-il. (En entendant le son de cemot, il fut presque tenté d’avoir honte.) Mais ma tante ne medit-elle pas que la chose dont j’ai le plus besoin c’estd’apprendre à me pardonner? Je me compare toujours à un modèleparfait, et qui ne peut exister. Eh bien! je me pardonne ma peur,car, d’un autre côté, j’étais bien disposé à défendre ma liberté,et certainement tous les quatre ne seraient pas restés debout pourme conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il,n’est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement, après avoirrempli mon objet, et peut-être donné l’éveil à mes ennemis, jem’amuse à une fantaisie plus ridicule peut-être que toutes lesprédictions du bon abbé. »

En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, etde gagner les bords du lac Majeur, où sa barque l’attendait, ilfaisait un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur sesouvient peut-être de l’amour que Fabrice portait à un marronnierplante par sa mère vingt-trois ans auparavant. »Il serait digne demon frère, se dit-il, d’avoir fait couper cet arbre, mais cesêtres-là ne sentent pas les choses délicates; il n’y aura passongé. Et d’ailleurs, ce ne serait pas d’un mauvais augure »,ajouta-t-il avec fermeté. Deux heures plus tard son regard futconsterné; des méchants ou un orage avaient rompu l’une desprincipales branches du jeune arbre, qui pendait desséchée; Fabricela coupa avec respect, à l’aide de son poignard, et tailla bien netla coupure, afin que l’eau ne pût pas s’introduire dans le tronc.Ensuite quoique le temps fût bien précieux pour lui, car lé jourallait paraître, il passa une bonne heure à bêcher la terre autourde l’arbre chéri. Toutes ces folies accomplies, il repritrapidement la route du lac Majeur. Au total, il n’était pointtriste, l’arbre était d’une belle venue, plus vigoureux que jamais,et, en cinq ans, il avait presque doublé. La branche n’était qu’unaccident sans conséquence; une fois coupée, elle ne nuisait plus àl’arbre, et même il serait plus élancé, sa membrure commençant plushaut.

Fabrice n’avait pas fait une lieue, qu’une bande éclatante deblancheur dessinait à l’orient les pics du Resegon di Lek, montagnecélèbre dans le pays. La route qu’il suivait se couvrait depaysans; mais, au lieu d’avoir des idées militaires, Fabrice selaissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de cesforêts des environs du lac de Côme. Ce sont peut-être les plusbelles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le plusd’écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent leplus à l’âme. Ecouter ce langage dans la position où se trouvaitFabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmeslombardo-vénitiens, c’était un véritable enfantillage. »Je suis àune demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais rencontrerdes douaniers et des gendarmes faisant leur ronde au matin: cethabit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander monpasseport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis àla prison; me voici dans l’agréable nécessité de commettre unmeurtre. Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deuxensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l’undes deux cherche à me prendre au collet; pour peu qu’en tombant ilme retienne un instant, me voilà au Spielberg. »Fabrice, saisid’horreur surtout de cette nécessité de faire feu le premier,peut-être sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera,courut se cacher dans le tronc creux d’un énorme châtaignier; ilrenouvelait l’amorce de ses pistolets, lorsqu’il entendit un hommequi s’avançait dans le bois en chantant très bien un air délicieuxde Mercadante, alors à la mode en Lombardie.

« Voilà qui est d’un bon augure! »se dit Fabrice. Cet air qu’ilécoutait religieusement lui ôta la petite pointe de colère quicommençait à se mêler à ses raisonnements. Il regarda attentivementla grande route des deux côtés, il n’y vit personne.

« Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse », sedit-il. Presque au même instant, il vit un valet de chambre trèsproprement vêtu à l’anglaise, et monté sur un cheval de suite, quis’avançait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race,peut-être un peu trop maigre.

« Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu’il merépète que les dangers que court un homme sont toujours la mesurede ses droits sur le voisin, je casserais la tête d’un coup depistolet à ce valet de chambre, et, une fois monté sur le chevalmaigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. Apeine de retour à Parme, j’enverrais de l’argent à cet homme ou àsa veuve… mais ce serait une horreur! »

Chapitre 10

 

Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la granderoute qui de Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien àquatre ou cinq pieds en contrebas de la forêt. << Si monhomme prend peur, se dit Fabrice, il part d’un temps de galop, etje reste planté là faisant la vraie figure d’un nigaud. »En cemoment, il se trouvait à dix pas du valet de chambre qui nechantait plus: il vit dans ses yeux qu’il avait peur; il allaitpeut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à rien,Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.

– Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleurordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, maisje suis obligé de vous emprunter votre cheval; je vais être tué sije ne f… pas le camp rapidement. J’ai sur les talons les quatrefrères Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute,ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j’aisauté par la fenêtre et me voici. Ils sont sortis dans la forêtavec leurs chiens et leurs fusils. Je m’étais caché dans ce groschâtaignier creux, parce que j’ai vu l’un d’eux traverser la route,leurs chiens vont me dépister! Je vais monter sur votre cheval etgaloper jusqu’à une lieue au-delà de Côme; je vais à Milan me jeteraux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval à la poste avecdeux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce. Si vousfaites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets quevoici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes à mestrousses, mon cousin, le brave comte Alari, écuyer de l’empereur,aura soin de vous faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours à mesure qu’il le prononçait d’unair tout pacifique.

– Au reste, dit-il, en riant, mon nom n’est point un secret; jesuis le Marchesino Ascanio del Dongo, mon château est tout prèsd’ici, à Grianta. F… , dit-il, en élevant la voix, lâchez donc lecheval!

Le valet de chambre, stupéfait, ne soufflait mot. Fabrice passason pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l’autrelâcha, sauta à cheval et partit au petit galop. Quand il fut àtrois cents pas, il s’aperçut qu’il avait oublié de donner lesvingt francs promis; il s’arrêta: il n’y avait toujours personnesur la route que le valet de chambre qui le suivait au galop; illui fit signe avec son mouchoir d’avancer, et quand il le vit àcinquante pas, il jeta sur la route une poignée de monnaie, etrepartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les piècesd’argent. »Voilà un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice enriant, pas un mot inutile. »Il fila rapidement, vers le midi,s’arrêta dans une maison écartée, et se remit en route quelquesheures plus tard. A deux heures du matin il était sur le bord dulac Majeur; bientôt il aperçut sa barque qui battait l’eau, ellevint au signal convenu. Il ne vit point de paysan à qui remettre lecheval; il rendit la liberté au noble animal, trois heures après ilétait à Belgirate. Là, se trouvant en pays ami, il prit quelquerepos; il était fort joyeux, il avait réussi parfaitement bien.Oserons-nous indiquer les véritables causes de sa joie? Son arbreétait d’une venue superbe, et son âme avait été rafraîchie parl’attendrissement profond qu’il avait trouvé dans les bras del’abbé Blanès. »Croit-il réellement, se disait-il, à toutes lesprédictions qu’il m’a faites, ou bien comme mon frère m’a fait laréputation d’un jacobin, d’un homme sans foi ni loi, capable detout, a-t-il voulu seulement m’engager à ne pas céder à latentation de casser la tête à quelque animal qui m’aura joué unmauvais tour? »Le surlendemain Fabrice était à Parme, où il amusafort la duchesse et le comte, en leur narrant avec la dernièreexactitude, comme il faisait toujours, toute l’histoire de sonvoyage.

A son arrivée, Fabrice trouva le portier et tous les domestiquesdu palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand deuil.

– Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il à la duchesse.

– Cet excellent homme qu’on appelait mon mari vient de mourir àBaden. Il me laisse ce palais, c’était une chose convenue, mais ensigne de bonne amitié, il y ajoute un legs de trois cent millefrancs qui m’embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveurde sa nièce, la marquise Raversi, qui me joue tous les jours destours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouvesquelque bon sculpteur; j’élèverai au duc un tombeau de trois centmille francs.

Le comte se mit à rire des anecdotes sur la Raversi.

– C’est en vain que j’ai cherché à l’amadouer par des bienfaits,dit la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faitscolonels ou généraux. En revanche, il ne se passe pas de moisqu’ils ne m’adressent quelque lettre anonyme abominable, j’ai étéobligée de prendre un secrétaire pour lire les lettres de cegenre.

– Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit lecomte Mosca; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes.Vingt fois j’aurais pu faire traduire toute cette clique devant lestribunaux, et Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il ens’adressant à Fabrice, si mes bons juges les eussent condamnés.

– Eh bien! voilà qui me gâte tout le reste répliqua Fabrice avecune naïveté bien plaisante à la cour, j’aurais mieux aimé les voircondamnés par des magistrats jugeant en conscience.

– Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire,de me donner l’adresse de tels rnagistrats, je leur écrirai avantde me mettre au lit.

– Si j’étais ministre, cette absence de juges honnêtes gensblesserait mon amour-propre.

– Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence quiaime tant les Français, et qui même jadis leur prêta le secours deson bras invincible, oublie en ce moment une de leurs grandesmaximes: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Jevoudrais voir comment vous gouverneriez ces âmes ardentes, et quilisent toute la journée l’histoire de la Révolution de France avecdes juges qui renverraient acquittés les gens que j’accuse. Ilsarriveraient à ne pas condamner les coquins le plus évidemmentcoupables et se croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire unequerelle; votre âme si délicate n’a-t-elle pas quelque remords ausujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez d’abandonnersur les rives du lac Majeur?

– Je compte bien, dit Fabrice d’un grand sérieux, faire remettrece qu’il faudra au maître du cheval pour le rembourser des fraisd’affiches et autres, à la suite desquels il se le sera fait rendrepar les paysans qui l’auront trouvé; je vais lire assidûment lejournal de Milan, afin d’y chercher l’annonce d’un cheval perdu; jeconnais fort bien le signalement de celui-ci.

– Il est vraiment primitif, dit le comte à la duchesse. Et queserait devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, silorsqu’elle galopait ventre à terre sur ce cheval emprunté, il sefût avisé de faire un faux pas? Vous étiez au Spielberg, mon cherpetit neveu, et tout mon crédit eût à peine pu parvenir à fairediminuer d’une trentaine de livres le poids de la chaîne attachée àchacune de vos jambes. Vous auriez passé en ce lieu de plaisanceune dizaine d’années, peut-être vos jambes se fussent-elles enfléeset gangrenées, alors on les eût fait couper proprement …

– Ah! de grâce, ne poussez pas plus loin un si triste roman,s’écria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour… – Etj’en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, répliqua leministre, d’un grand sérieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfantne m’a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenablepuisqu’il voulait pénétrer en Lombardie? A la première nouvelle deson arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j’aidans ce pays-là auraient bien voulu fermer les yeux et supposer queleur gendarmerie avait arrêté un sujet du prince de Parme. Le récitde votre course est gracieux, amusant, j’en conviens volontiers,répliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre, votre sortiedu bois sur la grande route me plaît assez; mais entre nous,puisque ce valet de chambre tenait votre vie entre ses mains, vousaviez le droit de prendre la sienne. Nous allons faire à VotreExcellence une fortune brillante, du moins voici Madame qui mel’ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissentm’accuser d’avoir jamais désobéi à ses commandements. Quel chagrinmortel pour elle et pour moi si dans cette espèce de course auclocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il eût faitun faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le comte, que cecheval vous cassât le cou.

– Vous êtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse toutémue.

– C’est que nous sommes environnés d’événements tragiques,répliqua le comte aussi avec émotion; nous ne sommes pas ici enFrance, où tout finit par des chansons ou par un emprisonnementd’un an ou deux; et j’ai réellement tort de vous parler de toutesces choses en riant. Ah çà! mon petit neveu, je suppose que jetrouve jour à vous faire évêque, car bonnement je ne puis pascommencer par l’archevêché de Parme, ainsi que le veut, trèsraisonnablement, Mme la duchesse ici présente; dans cet évêché oùvous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu quellesera votre politique?

– Tuer le diable plutôt qu’il ne me tue, comme disent fort bienmes amis les Français, répliqua Fabrice avec des yeux ardents;conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup depistolet, la position que vous m’aurez faite. J’ai lu dans lagénéalogie des del Dongo l’histoire de celui de nos ancêtres quibâtit le château de Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon amiGaléas, duc de Milan l’envoie visiter un château fort sur notrelac; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses. »Ilfaut pourtant que j’écrive un mot de politesse au commandant », luidit le duc de Milan en le congédiant. Il écrit et lui remet unelettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour lacacheter. »Ce sera plus poli », dit le prince. Vespasien del Dongopart, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d’un vieux contegrec, car il était savant; il ouvre la lettre de son bon maître ety trouve l’ordre adressé au commandant du château, de le mettre àmort aussitôt son arrivée. Le Sforce trop attentif à la comédiequ’il jouait avec notre aïeul, avait laissé un intervalle entre ladernière ligne du billet et sa signature; Vespasien del Dongo yécrit l’ordre de le reconnaître pour gouverneur général de tous leschâteaux sur le lac, et supprime la tête de la lettre. Arrivé etreconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, déclarela guerre au Sforce, et au bout de quelques années il échange saforteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune detoutes les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront àmoi quatre mille livres de rente.

– Vous parlez comme un académicien, s’écria le comte en riant;c’est un beau coup de tête que vous nous racontez là, mais ce n’estque tous les dix ans que l’on a l’occasion amusante de faire de ceschoses piquantes. Un être à demi stupide, mais attentif, maisprudent tous les jours, goûte très souvent le plaisir de triompherdes hommes à imagination. C’est par une folie d’imagination queNapoléon s’est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher àgagner l’Amérique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de salettre où il cite Thémistocle. De tous temps les vils Sancho Pançal’emporteront à la longue sur les sublimes don Quichotte. Si vousvoulez consentir à ne rien faire d’extraordinaire, je ne doute pasque vous ne soyez un évêque très respecté, si ce n’est trèsrespectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellences’est conduite avec légèreté dans l’affaire du cheval, elle a été àdeux doigts d’une prison éternelle.

Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé dans un profondétonnement. a Etait-ce là, se disait-il, cette prison dont je suismenacé? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre? »Lesprédictions de Blanès, dont il se moquait fort en tant queprophéties, prenaient à ses yeux toute l’importance de présagesvéritables.

– Eh bien! qu’as-tu donc? lui dit la duchesse étonnée; le comtet’a plongé dans les noires images.

– Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et, au lieu de merévolter contre elle, mon esprit l’adopte. Il est vrai, j’ai passébien près d’une prison sans fin! Mais ce valet de chambre était sijoli dans son habit à l’anglaise! quel dommage de le tuer!

– Le ministre fut enchanté de son petit air sage.

– Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant laduchesse. Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête,et la plus désirable de toutes, peut-être.

« Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petiteMarietta. »Il se trompait; le comte ajouta:

– Votre simplicité évangélique a gagné le coeur de notrevénérable archevêque, le père Landriani. Un de ces jours nousallons faire de vous un grand-vicaire, et, ce qui fait le charme decette plaisanterie, c’est que les trois grands-vicaires actuels,gens de mérite, travailleurs, et dont deux, je pense, étaientgrands-vicaires avant votre naissance, demanderont, par une bellelettre adressée à leur archevêque, que vous soyez le premier enrang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos vertus d’abord, etensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du célèbre archevêqueAscagne del Dongo. Quand j’ai appris le respect qu’on avait pourvos vertus, j’ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plusancien des vicaires généraux; il était lieutenant depuis le siègede Tarragone par le maréchal Suchet.

– Va-t’en tout de suite en négligé, comme tu es, faire unevisite de tendresse à ton archevêque s’écria la duchesse.Raconte-lui le mariage de ta soeur; quand il saura qu’elle va êtreduchesse, il te trouvera bien plus apostolique. Du reste, tuignores tout ce que le comte vient de te confier sur ta futurenomination.

Fabrice courut au palais archiépiscopal; il y fut simple etmodeste, c’était un ton qu’il prenait avec trop de facilité; aucontraire, il avait besoin d’efforts pour jouer le grand seigneur.Tout en écoutant les récits un peu longs de Mgr Landriani, il sedisait: « Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambrequi tenait par la bride le cheval maigre? »Sa raison lui disait oui,mais son coeur ne pouvait s’accoutumer à l’image sanglante du beaujeune homme tombant de cheval défiguré.

« Cette prison où j’allais m’engloutir, si le cheval eût bronché,était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages? »

Cette question était de la dernière importance pour lui, etl’archevêque fut content de son air de profonde attention.

Chapitre 11

 

Au sortir de l’archevêché, Fabrice courut chez la petiteMarietta; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avaitfait venir du vin et se régalait avec le souffleur et les moucheursde chandelle, ses amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mère,répondit seule à son signal.

– Il y a du nouveau depuis toi, s’écria-t-elle; deux ou trois denos acteurs sont accusés d’avoir célébré par une orgie la fête dugrand Napoléon, et notre pauvre troupe, qu’on appelle Jacobine, areçu l’ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napoléon! Mais leministre a, dit-on, craché au bassinet. Ce qu’il y a de sûr, c’estque Giletti a de l’argent, je ne sais pas combien, mais je lui aivu une poignée d’écus. Marietta a reçu cinq écus de notre directeurpour frais de voyage jusqu’à Mantoue et Venise, et moi un. Elle esttoujours bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y atrois jours, à la dernière représentation que nous avons donnée, ilvoulait absolument la tuer, il lui a lancé deux fameux soufflets,et, ce qui est abominable, il lui a déchiré son châle bleu. Si tuvoulais lui donner un châle bleu, tu serais bien bon enfant, etnous dirions que nous l’avons gagné à une loterie. Letambour-maître des carabiniers donne un assaut demain, tu entrouveras l’heure affichée à tous les coins de rues. Viens nousvoir; s’il est parti pour l’assaut, de façon à nous faire espérerqu’il restera dehors un peu longtemps, je serai à la fenêtre et jete ferai signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose debien joli, et la Marietta t’aime à la passion.

En descendant l’escalier tournant de ce taudis infâme, Fabriceétait plein de componction: « Je ne suis point changé, se disait-il;toutes mes belles résolutions prises au bord de notre lac quand jevoyais la vie d’un oeil si philosophique se sont envolées. Mon âmeétait hors de son assiette ordinaire, tout cela était un rêve etdisparaît devant l’austère réalité. Ce serait le moment d’agir », sedit Fabrice en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heuresdu soir. Mais ce fut en vain qu’il chercha dans son coeur lecourage de parler avec cette sincérité sublime qui lui semblait sifacile la nuit qu’il passa aux rives du lac de Côme. »Je vais fâcherla personne que j’aime le mieux au monde si je parle, j’aurai l’aird’un mauvais comédien; je ne vaux réellement quelque chose que dansde certains moments d’exaltation. »

– Le comte est admirable pour moi, dit-il à la duchesse aprèslui avoir rendu compte de la visite à l’archevêché; j’apprécied’autant plus sa conduite que je crois m’apercevoir que je ne luiplais que fort médiocrement; ma façon d’agir doit donc êtrecorrecte à son égard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il esttoujours fou, à en juger du moins par son voyage d’avant-hier; il afait douze lieues au galop pour passer deux heures avec sesouvriers. Si l’on trouve des fragments de statues dans le templeantique dont il vient de découvrir les fondations, il craint qu’onne les lui vole; j’ai envie de lui proposer d’aller passertrente-six heures à Sanguigna. Demain vers les cinq heures, je doisrevoir l’archevêque, je pourrai partir dans la soirée et profiterde la fraîcheur de la nuit pour faire la route.

La duchesse ne répondit pas d’abord.

– On dirait que tu cherches des prétextes pour t’éloigner demoi, lui dit-elle ensuite avec une extrême tendresse; à peine deretour de Belgirate, tu trouves une raison pour partir.

« Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur lelac j’étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans monenthousiasme de sincérité que mon compliment finit par uneimpertinence; il s’agirait de dire: Je t’aime de l’amitié la plusdévouée, etc., mais mon âme n’est pas susceptible d’amour. N’est-cepas dire: Je vois que vous avez de l’amour pour moi, mais prenezgarde, je ne puis vous payer en même monnaie? Si elle a de l’amourla duchesse peut se fâcher d’être devinée et elle sera révoltée demon impudence si elle n’a pour moi qu’une amitié toute simple… etce sont de ces offenses qu’on ne pardonne point. »

Pendant qu’il pesait ces idées importantes, Fabrice, sans s’enapercevoir, se promenait dans le salon, d’un air grave et plein dehauteur, en homme qui voit le malheur à dix pas de lui.

La duchesse le regardait avec admiration; ce n’était plusl’enfant qu’elle avait vu naître, ce n’était plus le neveu toujoursprêt à lui obéir; c’était un homme grave et duquel il seraitdélicieux de se faire aimer. Elle se leva de l’ottomane où elleétait assise, et, se jetant dans ses bras avec transport:

– Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.

– Non, répondit-il de l’air d’un empereur romain, mais jevoudrais être sage.

Ce mot était susceptible de diverses interprétations Fabrice nese sentit pas le courage d’aller plus loin et de courir le hasardde blesser cette femme adorable. Il était trop jeune, tropsusceptible de prendre de l’émotion; son esprit ne lui fournissaitaucune tournure aimable pour faire entendre ce qu’il voulait dire.Par un transport naturel et malgré tout raisonnement, il prit dansses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au mêmeinstant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entraitdans la cour, et presque en même temps lui-même parut dans lesalon; il avait l’air tout ému.

– Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il à Fabrice,qui resta presque confondu du mot.

« L’archevêque avait ce soir l’audience que Son AltesseSérénissime lui accorde tous les jeudis; le prince vient de meraconter que l’archevêque, d’un air tout troublé, a débuté par undiscours appris par coeur et fort savant, auquel d’abord le princene comprenait rien. Landriani a fini par déclarer qu’il étaitimportant pour l’église de Parme que Monsignore Fabrice del Dongofût nommé son premier vicaire général, et, par la suite, dès qu’ilaurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur avec futuresuccession.

« Ce mot m’a effrayé, je l’avoue, dit le comte; c’est aller unpeu bien vite, et je craignais une boutade d’humeur chez le prince.Mais il m’a regardé en riant et m’a dit en français: « Ce sont là devos coups, monsieur! »-« Je puis faire serment devant Dieu et devantVotre Altesse, me suis-je écrié avec toute l’onction possible, quej’ignorais parfaitement le mot de future succession. »Alors j’ai ditla vérité, ce que nous répétions ici même il y a quelques heures;j’ai ajouté, avec entraînement, que, par la suite, je me seraisregardé comme comblé des faveurs de Son Altesse, si elle daignaitm’accorder un petit évêché pour commencer. Il faut que le princem’ait cru, car il a jugé à propos de faire le gracieux; il m’a dit,avec toute la simplicité possible: « Ceci est une affaire officielleentre l’archevêque et moi, vous n’y entrez pour rien »; le bonhommem’adresse une sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux,à la suite duquel il arrive à une proposition officielle; je lui airépondu très froidement que le sujet était bien jeune, et surtoutbien nouveau dans ma cour; que j’aurais presque l’air de payer unelettre de change tirée sur moi par l’empereur, en donnant laperspective d’une si haute dignité au fils d’un des grandsofficiers de son royaume lombardo-vénitien. L’archevêque a protestéqu’aucune recommandation de ce genre n’avait eu lieu. C’était unebonne sottise à me dire à moi; j’en ai été surpris de la part d’unhomme aussi entendu, mais il est toujours désorienté quand ilm’adresse la parole, et ce soir il était plus troublé que jamais,ce qui m’a donné l’idée qu’il désirait la chose avec passion. Jelui ai dit que je savais mieux que lui qu’il n’y avait point eu dehaute recommandation en faveur de del Dongo, que personne à ma courne lui refusait de la capacité, qu’on ne parlait point trop mal deses moeurs, mais que je craignais qu’il ne fût susceptibled’enthousiasme, et que je m’étais promis de ne jamais élever auxplaces considérables les fous de cette espèce avec lesquels unprince n’est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j’ai dûsubir un pathos presque aussi long que le premier: l’archevêque mefaisait l’éloge de l’enthousiasme de la maison de Dieu. »Maladroit,me disais-je, tu t’égares, tu compromets la nomination qui étaitpresque accordée; il fallait couper court et me remercier aveceffusion. »Point: il continuait son homélie avec une intrépiditéridicule, je cherchais une réponse qui ne fût point tropdéfavorable au petit del Dongo; je l’ai trouvée, et assez heureuse,comme vous allez en juger: « Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII futun grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains, luiseul osa dire non au tyran qui voyait l’Europe à ses pieds! ehbien! il était susceptible d’enthousiasme, ce qui l’a porté,lorsqu’il était évêque d’Imola, à écrire sa fameuse pastorale ducitoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la républiquecisalpine. »

« Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever dele stupéfier, je lui ai dit d’un air fort sérieux: « Adieu,monseigneur, je prendrai vingt-quatre heures pour réfléchir à votreproposition. »Le pauvre homme a ajouté quelques supplications assezmal tournées et assez inopportunes après le mot adieu prononcé parmoi. Maintenant comte Mosca della Rovère, je vous charge de dire àla duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures unechose qui peut lui être agréable; asseyez-vous là et écrivez àl’archevêque le billet d’approbation qui termine toute cetteaffaire. J’ai écrit le billet, il l’a signé, il m’a dit: « Portez-leà l’instant même à la duchesse. »Voici le billet, madame, et c’estce qui m’a donné un prétexte pour avoir le bonheur de vous revoirce soir. »

La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le longrécit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n’eutpoint l’air étonne de cet incident, il prit la chose en véritablegrand seigneur qui naturellement a toujours cru qu’il avait droit àces avancements extraordinaires, à ces coups de fortune quimettraient un bourgeois hors des gonds; il parla de sareconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire aucomte:

– Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier voustémoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent lesfragments de statues antiques qu’ils pourraient découvrir; j’aimebeaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre,j’irai voir les ouvriers. Demain soir, après les remerciementsconvenables au palais et chez l’archevêque, je partirai pourSanguigna.

– Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d’où vient cettepassion subite du bon archevêque pour Fabrice?

– Je n’ai pas besoin de deviner; le grand-vicaire dont le frèreest capitaine me disait hier: « Le père Landriani part de ceprincipe certain, que le titulaire est supérieur au coadjuteur », etil ne se sent pas de joie d’avoir sous ses ordres un del Dongo etde l’avoir obligé. Tout ce qui met en lumière la haute naissance deFabrice ajoute à son bonheur intime: il a un tel homme pour aide decamp! En second lieu Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent pointtimide devant lui; enfin il nourrit depuis dix ans une haine bienconditionnée pour l’évêque de Plaisance, qui affiche hautement laprétention de lui succéder sur le siège de Parme, et qui de plusest fils d’un meunier. C’est dans ce but de succession future quel’évêque de Plaisance a pris des relations fort étroites avec lamarquise Raversi, et maintenant ces liaisons font tremblerl’archevêque pour le succès de son dessein favori avoir un delDongo à son état-major, et lui donner des ordres.

Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travauxde la fouille de Sanguigna, vis-à-vis Colorno (c’est le Versaillesdes princes de Parme)’; ces fouilles s’étendaient dans la plainetout près de la grande route qui conduit de Parme au pont de CasalMaggiore, première ville de l’Autriche. Les ouvriers coupaient laplaine par une longue tranchée profonde de huit pieds et aussiétroite que possible, on était occupé à rechercher le long del’ancienne voie romaine, les ruines d’un second temple qui,disait-on dans le pays, existait encore au moyen âge. Malgré lesordres du prince, plusieurs paysans ne voyaient pas sans jalousieces longs fossés traversant leurs propriétés. Quoi qu’on pût leurdire, ils s’imaginaient qu’on était à la recherche d’un trésor, etla présence de Fabrice était surtout convenable pour empêcherquelque petite émeute. Il ne s’ennuyait point, il suivait cestravaux avec passion; de temps à autre on trouvait quelquemédaille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers des’accorder entre eux pour l’escamoter.

La journée était belle, il pouvait être six heures du matin: ilavait emprunté un vieux fusil à un coup, il tira quelquesalouettes, l’une d’elles, blessée, alla tomber sur la grande route;Fabrice, en la poursuivant, aperçut de loin une voiture qui venaitde Parme et se dirigeait vers la frontière de Casal Maggiore. Ilvenait de recharger son fusil lorsque, la voiture fort délabrées’approchant au tout petit pas, il reconnut la petite Marietta,elle avait à ses côtés le grand escogriffe Giletti, et cette femmeâgée qu’elle faisait Passer pour sa mère.

Giletti s’imagina que Fabrice s’était placé ainsi au milieu dela route, et un fusil à la main, pour l’insulter et peut-être mêmepour lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta àbas de la voiture, il avait dans la main gauche un grand pistoletfort rouillé, et tenait de la droite une épée encore dans sonfourreau, dont il se servait lorsque les besoins de la troupeforçaient de lui confier quelque rôle de marquis.

– Ah! brigand! s’écria-t-il, je suis bien aise de te trouver icià une lieue de la frontière; je vais te faire ton affaire; tu n’esplus protégé ici par tes bas violets.

Fabrice faisait des mines à la petite Marietta et ne s’occupaitguère des cris jaloux du Giletti, lorsque tout à coup il vit àtrois pieds de sa poitrine le bout du pistolet rouillé; il n’eutque le temps de donner un coup sur ce pistolet, en se servant deson fusil comme d’un bâton: le pistolet partit, mais ne blessapersonne.

– Arrêtez donc, f… , cria Giletti au veturino.

En même temps il eut l’adresse de sauter sur le bout du fusil deson adversaire et de le tenir éloigné de la direction de son corps;Fabrice et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces.Giletti, beaucoup plus vigoureux, plaçant une main devant l’autre,avançait toujours vers la batterie, et était sur le point des’emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour l’empêcher d’en faireusage, fit partir le coup. Il avait bien observé auparavant quel’extrémité du fusil était à plus de trois pouces au-dessus del’épaule de Giletti: la détonation eut lieu tout près de l’oreillede ce dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un clind’oeil.

– Ah! tu veux me faire sauter le crâne, canaille! je vais tefaire ton compte.

Giletti jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit surFabrice avec une rapidité admirable. Celui-ci n’avait point d’armeet se vit perdu.

Il se sauva vers la voiture, qui était arrêtée à une dizaine depas derrière Giletti; il passa à gauche, et saisissant de la mainle ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour etrepassa tout près de la portière droite qui était ouverte. Giletti,lancé avec ses grandes jambes et qui n’avait pas eu l’idée de seretenir au ressort de la voiture, fit plusieurs pas dans sapremière direction avant de pouvoir s’arrêter. Au moment où Fabricepassait auprès de la portière ouverte, il entendit Marietta qui luidisait à demi-voix: – Prends garde à toi; il te tuera. Tiens!

Au même instant, Fabrice vit tomber de la portière une sorte degrand couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, aumême instant il fut touché à l’épaule par un coup d’épée que luilançait Giletti. Fabrice, en se relevant, se trouva à six pouces deGiletti qui lui donna dans la figure un coup furieux avec lepommeau de son épée; ce coup était lancé avec une telle force qu’ilébranla tout à fait la raison de Fabrice; en ce moment il fut surle point d’être tué. Heureusement pour lui Giletti était encoretrop près pour pouvoir lui donner un coup de pointe. Fabrice, quandil revint à soi, prit la fuite en courant de toutes ses forces; encourant, il jeta le fourreau du couteau de chasse et ensuite, seretournant vivement, il se trouva à trois pas de Giletti qui lepoursuivait. Giletti était lancé, Fabrice lui porta un coup depointe, Giletti avec son épée eut le temps de relever un peu lecouteau de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans lajoue gauche. Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer lacuisse, c’était le couteau de Giletti que celui-ci avait eu letemps d’ouvrir. Fabrice fit un saut à droite; il se retourna, etenfin les deux adversaires se trouvèrent à une juste distance decombat.

Giletti jurait comme un damné.

– Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-ilà chaque instant.

Fabrice était tout essoufflé et ne pouvait parler; le coup depommeau d’épée dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et sonnez saignait abondamment, il para plusieurs coups avec son couteaude chasse et porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu’ilfaisait; il lui semblait vaguement être à un assaut public. Cetteidée lui avait été suggérée par la présence de ses ouvriers qui, aunombre de vingt-cinq ou trente, formaient cercle autour descombattants, mais à distance fort respectueuse; car on voyaitceux-ci courir à tout moment et s’élancer l’un sur l’autre.

Le combat semblait se ralentir un peu les coups ne se suivaientplus avec la même rapidité lorsque Fabrice se dit: « A la douleurque je ressens au visage, il faut qu’il m’ait défiguré. »Saisi derage à cette idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau dechasse en avant. Cette pointe entra dans le côté droit de lapoitrine de Giletti et sortit vers l’épaule gauche; au même instantl’épée de Giletti pénétrait de toute sa longueur dans le haut dubras de Fabrice, mais l’épée glissa sous la peau, et ce fut uneblessure insignifiante.

Giletti était tombé; au moment où Fabrice s’avançait vers lui,regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette mains’ouvrait machinalement et laissait échapper son arme.

« Le gredin est mort », se dit Fabrice.

Il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par labouche. Fabrice courut à la voiture.

– Avez-vous un miroir? cria-t-il à Marietta.

Marietta le regardait très pâle et ne répondait pas. La vieillefemme ouvrit d’un grand sang-froid un sac à ouvrage vert, etprésenta à Fabrice un petit miroir à manche grand comme la main.Fabrice, en se regardant, se maniait la figure: « Les yeux sontsains, se disait-il, c’est déjà beaucoup. »Il regarda les dents,elles n’étaient point cassées.

– D’où vient donc que je souffre tant? se disait-il àdemi-voix.

La vieille femme lui répondit:

– C’est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau del’épée de Giletti et l’os que nous avons là. Votre joue esthorriblement enflée et bleue. mettez-y des sangsues à l’instant, etce ne sera rien.

– Ah! des sangsues à l’instant, dit Fabrice en riant, et ilreprit tout son sang-froid.

Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaientsans oser le toucher.

– Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; ôtez-lui sonhabit…

Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ousix hommes à trois cents pas sur la grande route qui s’avançaient àpied et d’un pas mesuré vers le lieu de la scène.

« Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme detué, ils vont m’arrêter et j’aurai l’honneur de faire une entréesolennelle dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour lescourtisans amis de la Raversi et qui détestent ma tante! »

Aussitôt, et avec la rapidité de l’éclair, il jette aux ouvriersébahis tout l’argent qu’il avait dans ses poches, il s’élance dansla voiture.

– Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il à sesouvriers, et je fais votre fortune; dites-leur que je suisinnocent, que cet homme m’a attaqué et voulait me tuer.

– Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tuauras quatre napoléons d’or si tu passes le Pô avant que ces genslà-bas puissent m’atteindre.

– Ça va! dit le veturino; mais n’ayez donc pas peur, ces hommeslà-bas sont à pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffitpour les laisser fameusement derrière.

Disant ces paroles il les mit au galop.

Notre héros fut choqué de ce mot peur employé par le cocher:c’est que réellement il avait eu une peur extrême après le coup depommeau d’épée qu’il avait reçu dans la figure.

– Nous pouvons contre-passer des gens à cheval venant vers nous,dit le veturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, etles hommes qui nous suivent peuvent crier qu’on nous arrête.

Ceci voulait dire: Rechargez vos armes…

– Ah! que tu es brave, mon petit abbé! s’écriait la Marietta enembrassant Fabrice.

La vieille femme regardait hors de la voiture par la portière:au bout d’un peu de temps elle rentra la tête.

– Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle à Fabrice d’ungrand sang-froid; et il n’y a personne sur la route devant vous.Vous savez combien les employés de la police autrichienne sontformalistes: s’ils vous voient arriver ainsi au galop, sur la digueau bord du Pô, ils vous arrêteront. n’en ayez aucun doute.

Fabrice regarda par la portière.

– Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il àla vieille femme.

– Trois au lieu d’un répondit-elle, et qui nous ont coûté chacunquatre francs: n’est-ce pas une horreur pour de pauvres artistesdramatiques qui voyagent toute l’année! Voici le passeport de M.Giletti, artiste dramatique, ce sera vous, voici nos deuxpasseports à la Marietta et à moi. Mais Giletti avait tout notreargent dans sa poche, qu’allons-nous devenir?

– Combien avait-il? dit Fabrice.

– Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vieille femme.

– C’est-à-dire six et de la petite monnaie, dit la Marietta enriant; je ne veux pas que l’on trompe mon petit abbé.

– N’est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femmed’un grand sang-froid, que je cherche à vous accrochertrente-quatre écus? Qu’est-ce que trente-quatre écus pour vous? Etnous, nous avons perdu notre protecteur; qui est-ce qui se chargerade nous loger, de débattre les prix avec les veturini quand nousvoyageons, et de faire peur à tout le monde? Giletti n’était pasbeau, mais il était bien commode, et si la petite que voilà n’étaitpas une sotte, qui d’abord s’est amourachée de vous, jamais Gilettine se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné de beaux écus.Je vous assure que nous sommes bien pauvres. Fabrice fut touché; iltira sa bourse et donna quelques napoléons à la vieille femme.

– Vous voyez, lui dit-il, qu’il ne m’en reste que quinze, ainsiil est inutile dorénavant de me tirer aux jambes.

La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisaitles mains. La voiture avançait toujours au petit trot. Quand on vitde loin les barrières jaunes rayées de noir qui annoncent lespossessions autrichiennes, la vieille femme dit à Fabrice:

– Vous feriez mieux d’entrer à pied avec le passeport de Gilettidans votre poche; nous, nous allons nous arrêter un instant, sousprétexte de faire un peu de toilette. Et d’ailleurs, la douanevisitera nos effets. Vous, si vous m’en croyez, traversez CasalMaggiore d’un pas nonchalant; entrez même au café et buvez le verred’eau-de-vie; une fois hors du village, filez ferme. La police estvigilante en diable en pays autrichien: elle saura bientôt qu’il ya eu un homme de tué: vous voyagez avec un passeport qui n’est pasle vôtre, il n’en faut pas tant pour passer deux ans de prison.Gagnez le Pô à droite en sortant de la ville, louez une barque etréfugiez-vous à Ravenne ou à Ferrare; sortez au plus vite des Etatsautrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autrepasseport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal;rappelez-vous que vous avez tué l’homme.

En approchant à pied du pont de bateaux de Casal Maggiore,Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre hérosavait grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comteMosca lui avait dit du danger qu’il y avait pour lui à rentrer dansles Etats autrichiens; or, il voyait à deux cents pas devant lui lepont terrible qui allait lui donner accès en ce pays, dont lacapitale à ses yeux était le Spielberg. Mais comment faireautrement? Le duché de Modène qui borne au midi l’Etat de Parme luirendait les fugitifs en vertu d’une convention expresse; lafrontière de l’Etat qui s’étend dans les montagnes du côté de Gênesétait trop éloignée; sa mésaventure serait connue à Parme bienavant qu’il pût atteindre ces montagnes; il ne restait donc que lesEtats de l’Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant qu’on eût letemps d’écrire aux autorités autrichiennes pour les engager àl’arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deuxjours. Toutes réflexions faites Fabrice brûla avec le feu soncigare son propre passeport il valait mieux pour lui en paysautrichien être un vagabond que d’être Fabrice del Dongo, et ilétait possible qu’on le fouillât.

Indépendamment de la répugnance bien naturelle qu’il avait àconfier sa vie au passeport du malheureux Giletti, ce documentprésentait des difficultés matérielles: la taille de Fabriceatteignait tout au plus à cinq pieds cinq pouces, et non pas à cinqpieds dix pouces comme l’énonçait le passeport’; il avait près devingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avaittrente-neuf. Nous avouerons que notre héros se promena une grandedemi-heure sur une contre-digue du Pô voisine du pont de barques,avant de se décider à y descendre. »Que conseillerais-je à un autrequi se trouverait à ma place? se dit-il enfin. Evidemment depasser: il y a un péril à rester dans l’Etat de Parme, un gendarmepeut être envoyé à la poursuite de l’homme qui en a tué un autre,fût-ce même à son corps défendant. »Fabrice fit la revue de sespoches, déchira tous les papiers et ne garda exactement que sonmouchoir et sa boîte à cigares; il lui importait d’abréger l’examenqu’il allait subir. Il pensa à une terrible objection qu’onpourrait lui faire et à laquelle il ne trouvait que de mauvaisesréponses: il allait dire qu’il s’appelait Giletti et tout son lingeétait marqué F. D.

Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés parleur imagination; c’est assez le défaut des gens d’esprit enItalie. Un soldat français d’un courage égal ou même inférieur seserait présenté pour passer sur le pont tout de suite, et sanssonger d’avance à aucune difficulté; mais aussi il y aurait portétout son sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vêtude gris, lui dit:

– Entrez au bureau de police pour votre passeport.

Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels lespipes et les chapeaux sales des employés étaient suspendus. Legrand bureau de sapin derrière lequel ils étaient retranchés étaittout taché d’encre et de vin, deux ou trois gros registres reliésen peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et latranche de leurs pages était noircie par les mains. Sur lesregistres placés en pile l’un sur l’autre il y avait troismagnifiques couronnes de laurier qui avaient servi l’avant-veillepour une des fêtes de l’empereur.

Fabrice fut frappé de tous ces détails, ils lui serrèrent lecoeur; il paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraîcheur quiéclatait dans son joli appartement du palais Sanseverina. Il étaitobligé d’entrer dans ce sale bureau et d’y paraître commeinférieur; il allait subir un interrogatoire.

L’employé qui tendit une main jaune pour prendre son passeportétait petit et noir, il portait un bijou de laiton à sacravate. »Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur », se dit Fabrice;le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport,et cette lecture dura bien cinq minutes.

– Vous avez eu un accident, dit-il à l’étranger en indiquant sajoue du regard.

– Le veturino nous a jetés en bas de la digue du Pô.

Puis le silence recommença et l’employé lançait des regardsfarouches sur le voyageur.

« J’y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu’il est fâché d’avoirune mauvaise nouvelle à m’apprendre et que je suis arrêté. »Toutessortes d’idées folles arrivèrent à la tête de notre héros, qui dansce moment n’était pas fort logique. Par exemple, il songea às’enfuir par la porte du bureau qui était restée ouverte.

« Je me défais de mon habit; je me jette dans le Pô, et sansdoute je pourrai le traverser à la nage. Tout vaut mieux que leSpielberg. »L’employé de police le regardait fixement au moment oùil calculait les chances de succès de cette équipée, cela faisaitdeux bonnes physionomies. La présence du danger donne du génie àl’homme raisonnable, elle le met pour ainsi dire au-dessus delui-même à l’homme d’imagination elle inspire des romans, hardis ilest vrai, mais souvent absurdes.

Il fallait voir l’oeil indigné de notre héros sous l’oeilscrutateur de ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. »Sije le tuais, se disait Fabrice, je serais condamné pour meurtre àvingt ans de galère ou à la mort, ce qui est bien moins fâcheux quele Spielberg avec une chaîne de cent vingt livres à chaque pied ethuit onces de pain pour toute nourriture, et cela dure vingt ans;ainsi je n’en sortirais qu’à quarante-quatre ans. »La logique deFabrice oubliait que, puisqu’il avait brûlé son passeport, rienn’indiquait à l’employé de police qu’il fût le rebelle Fabrice delDongo.

Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit; ill’eût été bien davantage s’il eût connu les pensées qui agitaientle commis de police. Cet homme était ami de Giletti; on peut jugerde sa surprise lorsqu’il vit son passeport entre les mains d’unautre; son premier mouvement fut de faire arrêter cet autre, puisil songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport à cebeau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvaiscoup à Parme. »Si je l’arrête, se dit-il, Giletti sera compromis; ondécouvrira facilement qu’il a vendu son passeport; d’un autre côté,que diront mes chefs si l’on vient à vérifier que moi, ami deGiletti, j’ai visé son passeport porté par un autre? »L’employé seleva en bâillant et dit à Fabrice:

– Attendez, monsieur.

Puis, par habitude de police, il ajouta:

– Il s’élève une difficulté.

Fabrice dit à part soi: « Il va s’élever ma fuite. »

En effet, l’employé quittait le bureau dont il laissait la porteouverte, et le passeport était resté sur la table de sapin. »Ledanger est évident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport etrepasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s’ilm’interroge, que j’ai oublié de faire viser mon passeport par lecommissaire de police du dernier village des Etats deParme. »Fabrice avait déjà son passeport à la main, lorsque, à soninexprimable étonnement, il entendit le commis aux bijoux de cuivrequi disait:

– Ma foi je n’en puis plus; la chaleur m’étouffe; je vais aucafé prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez finivotre pipe, il y a un passeport à viser, l’étranger est là.

Fabrice, qui sortait à pas de loup, se trouva face à face avecun beau jeune homme qui se disait en chantonnant: « Eh bien! visonsdonc ce passeport, je vais leur faire mon paraphe. »

– Où monsieur veut-il aller?

– A Mantoue, Venise et Ferrare.

– Ferrare soit, répondit l’employé en sifflant.

Il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur lepasseport, écrivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferraredans l’espace laissé en blanc par la griffe, puis il fit plusieurstours en l’air avec la main, signa et reprit de l’encre pour sonparaphe qu’il exécuta avec lenteur et en se donnant des soinsinfinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume; lecommis regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ousix points, enfin il remit le passeport à Fabrice en disant d’unair léger:

– Bon voyage, monsieur.

Fabrice s’éloignait d’un pas dont il cherchait à dissimuler larapidité, lorsqu’il se sentit arrêter par le bras gauche:instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, ets’il ne se fût vu entouré de maisons, il fût peut-être tombé dansune étourderie. L’homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyantl’air tout effaré, lui dit en forme d’excuse:

– Mais j’ai appelé Monsieur trois fois, sans qu’il répondît;Monsieur a-t-il quelque chose à déclarer à la douane?

– Je n’ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prèschasser chez un de mes parents.

Il eût été bien embarrassé si on l’eût prié de nommer ce parent.Par la grande chaleur qu’il faisait et avec ces émotions Fabriceétait mouillé comme s’il fût tombé dans le Pô. »Je ne manque pas decourage contre les comédiens, mais les commis ornés de bijoux decuivre me mettent hors de moi; avec cette idée je ferai un sonnetcomique pour la duchesse. »

A peine entré dans Casal Maggiore, Fabrice prit à droite unemauvaise rue qui descend vers le Pô. »J’ai grand besoin, se dit-il,des secours de Bacchus et de Cérès », et il entra dans une boutiqueau-dehors de laquelle pendait un torchon gris attaché à un bâton;sur le torchon était écrit le mot Trattoria. Un mauvais drap de litsoutenu par deux cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu’àtrois pieds de terre, mettaient la porte de la Trattoria à l’abrides rayons directs du soleil. Là, une femme à demi nue et fortjolie reçut notre héros avec respect, ce qui lui fit le plus vifplaisir; il se hâta de lui dire qu’il mourait de faim. Pendant quela femme préparait le déjeuner, entra un homme d’une trentained’années, il n’avait pas salué en entrant; tout à coup il se relevadu banc où il s’était jeté d’un air familier, et dit à Fabrice:

– Eccelenza, la riverisco (je salue Votre Excellence.)

Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former desprojets sinistres, il répondit en riant:

– Et d’où diable connais-tu Mon Excellence?

– Comment! Votre Excellence ne reconnaît pas Ludovic, l’un descochers de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison decampagne où nous allions tous les ans, je prenais toujours lafièvre; j’ai demandé la pension à Madame et me suis retiré. Mevoici riche; au lieu de la pension de douze écus par an à laquelletout au plus je pouvais avoir droit, Madame m’a dit que pour medonner le loisir de faire des sonnets, car je suis poète en languevulgaire, elle m’accordait vingt-quatre écus, et M. le comte m’adit que si jamais j’étais malheureux, je n’avais qu’à venir luiparler. J’ai eu l’honneur de mener Monsignore pendant un relaislorsqu’il est allé faire sa retraite comme un bon chrétien à lachartreuse de Velleja.

Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C’était un descochers les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu’ilétait riche, disait-il, il avait pour tout vêtement une grossechemise déchirée et une culotte de toile, jadis teinte en noir, quilui arrivait à peine aux genoux; une paire de souliers et unmauvais chapeau complétaient l’équipage. De plus, il ne s’était pasfait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette,Fabrice fit la conversation avec lui absolument comme d’égal àégal; il crut voir que Ludovic était l’amant de l’hôtesse. Iltermina rapidement son déjeuner, puis dit à demi-voix àLudovic:

– J’ai un mot pour vous.

– Votre Excellence peut parler librement devant elle, c’est unefemme réellement bonne, dit Ludovic d’un air tendre.

– Eh bien! mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suismalheureux, et j’ai besoin de votre secours. D’abord il n’y a riende politique dans mon affaire; j’ai tout simplement tué un hommequi voulait m’assassiner parce que je parlais de sa maîtresse.

– Pauvre jeune homme! dit l’hôtesse.

– Que Votre Excellence compte sur moi! s’écria le cocher avecdes yeux enflammés par le dévouement le plus vif; où Son Excellenceveut-elle aller?

– A Ferrare. J’ai un passeport, mais j’aimerais mieux ne pasparler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.

– Quand avez-vous expédié cet autre?

– Ce matin à six heures.

– Votre Excellence n’a-t-elle point de sang sur ses vêtements?dit l’hôtesse.

– J’y pensais, dit le cocher, et d’ailleurs le drap de cesvêtements est trop fin; on n’en voit pas beaucoup de semblablesdans nos campagnes, cela nous attirerait les regards; je vaisacheter des habits chez le juif. Votre Excellence est à peu près dema taille, mais plus mince.

– De grâce, ne m’appelez plus Excellence, cela peut attirerl’attention.

– Oui, Excellence, répondit le cocher en sortant de laboutique.

– Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l’argent! revenez donc!

– Que parlez-vous d’argent! dit l’hôtesse, il a soixante-septécus qui sont fort à votre service. Moi-même, ajouta-t-elle enbaissant la voix, j’ai une quarantaine d’écus que je vous offre debien bon coeur; on n’a pas toujours de l’argent sur soi lorsqu’ilarrive de ces accidents.

Fabrice avait ôté son habit à cause de la chaleur en entrantdans la Trattoria.

– Vous avez là un gilet qui pourrait nous causer de l’embarrass’il entrait quelqu’un: cette belle toile anglaise attireraitl’attention.

Elle donna à notre fugitif un gilet de toile teinte en noir,appartenant à son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutiquepar une porte intérieure, il était mis avec une certaineélégance.

– C’est mon mari, dit l’hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle aumari, Monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arrivé un accidentce matin de l’autre côté du fleuve, il désire se sauver àFerrare.

– Eh! nous le passerons, dit le mari d’un air fort poli, nousavons la barque de Charles-Joseph. Par une autre faiblesse de notrehéros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avonsraconté sa peur dans le bureau de police au bout du pont il avaitles larmes aux yeux, il était profondément attendri par ledévouement parfait qu’il rencontrait chez ces paysans: il pensaitaussi à la bonté caractéristique de sa tante; il eût voulu pouvoirfaire la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d’unpaquet.

– Adieu cet autre, lui dit le mari d’un air de bonne amitié.

– Il ne s’agit pas de ça, reprit Ludovic d’un ton fort alarmé,on commence à parler de vous, on a remarqué que vous avez hésité enentrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un hommequi chercherait à se cacher.

– Montez vite à la chambre, dit le mari.

Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toilegrise au lieu de vitres aux deux fenêtres; on y voyait quatre litslarges chacun de six pieds et hauts de cinq.

– Et vite, et vite! dit Ludovic, il y a un fat de gendarmenouvellement arrivé qui voulait faire la cour à la jolie femme d’enbas, et auquel j’ai prédit que, quand il va en correspondance surla route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si cechien-là entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer untour, il cherchera à vous arrêter ici afin de faire mal noter laTrattoria de la Théodolinde.

« Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée desang et des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s’estdonc défendu? En voilà cent fois plus qu’il n’en faut pour vousfaire arrêter; je n’ai point acheté de chemise. »

Il ouvrit sans façon l’armoire du mari et donna une de seschemises à Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois decampagne. Ludovic décrocha un filet suspendu à la muraille, plaçales habits de Fabrice dans le panier où l’on met le poisson,descendit en courant et sortit rapidement par une porte dederrière; Fabrice le suivait.

– Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cachece qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi,Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.

Ludovic fit passer plus de vingt fossés à Fabrice. Il y avaitdes planches fort longues et fort élastiques qui servaient de pontssur les plus larges de ces fossés; Ludovic retirait ces planchesaprès avoir passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avecempressement.

– Respirons maintenant, dit-il, ce chien de gendarme aurait plusde deux lieues à faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilàtout pâle, dit-il à Fabrice; je n’ai point oublié la petitebouteille d’eau-de-vie.

– Elle vient fort à propos: la blessure à la cuisse commence àse faire sentir; et d’ailleurs j’ai eu une fière peur dans lebureau de la police au bout du pont.

– Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie desang comme était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vousavez osé entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m’yconnais: je vais vous mettre dans un endroit bien frais où vouspourrez dormir une heure, la barque viendra nous y chercher, s’il ya moyen d’obtenir une barque; sinon, quand vous serez un peu reposénous ferons encore deux petites lieues, et je vous mènerai à unmoulin où je prendrai moi-même une barque; Votre Excellence a bienplus de connaissances que moi: Madame va être au désespoir, quandelle apprendra l’accident; on lui dira que vous êtes blessé à mort,peut-être même que vous avez tué l’autre en traître. La marquiseRaversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits quipeuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait écrire. – Etcomment faire parvenir la lettre?

– Les garçons du moulin où nous allons gagnent douze sous parjour; en un jour et demi ils sont à Parme, donc quatre francs pourle voyage; deux francs pour l’usure des souliers: si la courseétait faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs;comme elle est pour le service d’un seigneur, j’en donneraidouze.

Quand on fut arrivé au lieu de repos dans un bois de vernes etde saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla à plus d’uneheure de là chercher de l’encre et du papier.

– Grand Dieu, que je suis bien ici! s’écria Fabrice. Fortune!adieu, je ne serai jamais archevêque!

A son retour, Ludovic le trouva profondément endormi et nevoulut pas l’éveiller. La barque n’arriva que vers le coucher dusoleil; aussitôt que Ludovic la vit paraître au loin, il appelaFabrice qui écrivit deux lettres.

– Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, ditLudovic d’un air peiné, et je crains bien de lui déplaire au fonddu coeur quoi qu’elle en dise, si j’ajoute une certaine chose.

– Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, réponditFabrice, et, quoi que vous puissiez dire vous serez toujours à mesyeux un serviteur fidèle de ma tante, et un homme qui a fait toutau monde pour me tirer d’un fort vilain pas.

Il fallut bien d’autres protestations encore pour déciderLudovic à parler, et quand enfin il en eut pris la résolution, ilcommença par une préface qui dura bien cinq minutes. Fabrices’impatienta, puis il se dit: « A qui la faute? à notre vanité quecet homme a fort bien vue du haut de son siège. »Le dévouement deLudovic le porta enfin à courir le risque de parler net. – Combienla marquise Raversi ne donnerait-elle pas au piéton que vous allezexpédier à Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votreécriture, et par conséquent font preuves judiciaires contre vous.Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en secondlieu, elle aura peut-être honte de mettre sous les yeux de Madamela duchesse ma pauvre écriture de cocher; mais enfin votre sûretém’ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent.Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres?Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais aubesoin que vous m’êtes apparu au milieu d’un champ avec uneécriture de corne dans une main et un pistolet dans l’autre, et quevous m’avez ordonné d’écrire.

– Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s’écria Fabrice, et pourvous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami telque vous, copiez ces deux lettres telles qu’elles sont.

Ludovic comprit toute l’étendue de cette marque de confiance ety fut extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, commeil voyait la barque s’avancer rapidement sur le fleuve:

– Les lettres seront plus tôt terminées, dit-il à Fabrice, siVotre Excellence veut prendre la peine de me les dicter.

Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B à la dernièreligne, et, sur une petite rognure de papier qu’ensuite ilchiffonna, il mit en français: Croyez A et B. Le piéton devaitcacher ce papier froissé dans ses vêtements.

La barque arrivant à portée de la voix, Ludovic appela lesbateliers par des noms qui n’étaient pas les leurs; ils nerépondirent point et abordèrent cinq cents toises plus bas,regardant de tous les côtés pour voir s’ils n’étaient point aperçuspar quelque douanier.

– Je suis à vos ordres, dit Ludovic à Fabrice; voulez-vous queje porte moi-même les lettres à Parme? Voulez-vous que je vousaccompagne à Ferrare?

– M’accompagner à Ferrare est un service que je n’osais presquevous demander. Il faudra débarquer, et tâcher d’entrer dans laville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j’ai la plusgrande répugnance à voyager sous le nom de Giletti, et je ne voisque vous qui puissiez m’acheter un autre passeport.

– Que ne parliez-vous à Casal Maggiore! Je sais un espion quim’aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quaranteou cinquante francs.

L’un des deux mariniers qui était né sur la rive droite du Pô,et par conséquent n’avait pas besoin de passeport à l’étranger pouraller à Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, quisavait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avecl’autre.

– Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs barquesarmées appartenant à la police, et je saurai les éviter.

Plus de dix fois on fut obligé de se cacher au milieu de petitesîles à fleur d’eau, chargées de saules. Trois fois on mit pied àterre pour laisser passer les barques vides devant les embarcationsde la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pourréciter à Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments étaientassez justes, mais comme émoussés par l’expression, et ne valaientpas la peine d’être écrits; le singulier, c’est que cet ex-cocheravait des passions et des façons de voir vives et pittoresques, ildevenait froid et commun dès qu’il écrivait. »C’est le contraire dece que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l’on saitmaintenant tout exprimer avec grâce, mais les cours n’ont rien àdire. »Il comprit que le plus grand plaisir qu’il pût faire à ceserviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d’orthographe deses sonnets.

– On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait Ludovic;mais si Votre Excellence daignait me dicter l’orthographe des motslettre à lettre, les envieux ne sauraient plus que dire:l’orthographe ne fait pas le génie.

Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice putdébarquer en toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avantque d’arriver à Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta cachédans une chènevière, et Ludovic le précéda à Ferrare; il y loua unpetit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu’ily avait de l’argent à gagner si l’on savait se taire. Le soir, à lachute du jour, Fabrice entra dans Ferrare monté sur un petitcheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l’avaitfrappé sur le fleuve; le coup de couteau qu’il avait à la cuisse,et le coup d’épée que Giletti lui avait donné dans l’épaule, aucommencement du combat, s’étaient enflammés et lui donnaient de lafièvre.

Chapitre 12

 

Le juif, maître du logement, avait procuré un chirurgiendiscret, lequel, comprenant à son tour qu’il y avait de l’argentdans la bourse dit à Ludovic que sa conscience l’obligeait à faireson rapport à la police sur les blessures du jeune homme que lui,Ludovic, appelait son frère.

– La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop évident que votrefrère ne s’est point blessé lui-même, comme il le raconte, entombant d’une échelle, au moment où il tenait à la main un couteautout ouvert.

Ludovic répondit froidement à cet honnête chirurgien que, s’ils’avisait de céder aux inspirations de sa conscience, il auraitl’honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui précisémentavec un couteau ouvert à la main. Quand il rendit compte de cetincident à Fabrice, celui-le le blâma fort, mais il n’y avait plusun instant à perdre pour décamper. Ludovic dit au juif qu’ilvoulait essayer de faire prendre l’air à son frère; il allachercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour neplus y rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, lesrécits de toutes ces démarches que rend nécessaire l’absence d’unpasseport: ce genre de préoccupation n’existe plus en France; maisen Italie, et surtout aux environs du Pô, tout le monde parlepasseport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pourfaire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra dansla ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec unesediola qu’il avait louée pour faire douze lieues. Arrivés près deBologne, nos amis se firent conduire à travers champs sur la routequi de Florence conduit à Bologne, ils passèrent la nuit dans laplus misérable auberge qu’ils purent découvrir, et, le lendemain,Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrèrent àBologne comme des promeneurs. On avait brûlé le passeport deGiletti: la mort du comédien devait être connue, et il y avaitmoins de péril à être arrêtés comme gens sans passeport que commeporteurs du passeport d’un homme tué.

Ludovic connaissait à Bologne deux ou trois domestiques degrandes maisons; il fut convenu qu’il irait prendre langue auprèsd’eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec sonjeune frère, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l’avaitlaissé partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait lerejoindre dans le village où lui, Ludovic, s’arrêterait pour passerles heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant pointarriver son frère, s’était déterminé à retourner sur ses pas, ill’avait retrouvé blessé d’un coup de pierre et de plusieurs coupsde couteau, et, de plus, volé par des gens qui lui avaient cherchédispute. Ce frère était joli garçon, savait panser et conduire leschevaux, lire et écrire, et il voudrait bien trouver une place dansquelque bonne maison. Ludovic se réserva d’ajouter, quandl’occasion s’en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurss’étaient enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leurlinge et leurs passeports.

En arrivant à Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, etn’osant, sans passeport, se présenter dans une auberge, était entrédans l’immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraîcheurdélicieuse; bientôt il se sentit tout ranimé. »Ingrat que je suis,se dit-il tout à coup, j’entre dans une église, et c’est pour m’yasseoir, comme dans un café! »Il se jeta à genoux, et remercia Dieuavec effusion de la protection évidente dont il était entourédepuis qu’il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui lefaisait encore frémir, c’était d’être reconnu dans le bureau depolice de Casal Maggiore. »Comment, se disait-il, ce commis, dontles yeux marquaient tant de soupçons et qui a relu mon passeportjusqu’à trois fois, ne s’est-il pas aperçu que je n’ai pas cinqpieds dix pouces, que je n’ai pas trente-huit ans, que je ne suispas fort marqué de la petite vérole? Que de grâces je vous dois, ômon Dieu! Et j’ai pu tarder jusqu’à ce moment de mettre mon néant àvos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c’était à une vaineprudence humaine que je devais le bonheur d’échapper au Spielbergqui déjà s’ouvrait pour m’engloutir! »

Fabrice passa plus d’une heure dans cet extrême attendrissement,en présence de l’immense bonté de Dieu. Ludovic s’approcha sansqu’il l’entendit venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, quiavait le front caché dans ses mains, releva la tête, et son fidèleserviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.

– Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.

Ludovic pardonna ce ton à cause de la piété. Fabrice récitaplusieurs fois les sept psaumes de la pénitence, qu’il savait parcour; il s’arrêtait longuement aux versets qui avaient du rapportavec sa situation présente.

Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, cequi est remarquable, c’est qu’il ne lui vint pas à l’esprit decompter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque,uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre, ettrouvait cette place et la grande existence qu’elle donneconvenables pour le neveu de la duchesse. Il l’avait désirée sanspassion, il est vrai, mais enfin il y avait songé, exactement commeà une place de ministre ou de général. Il ne lui était point venu àla pensée que sa conscience pût être intéressée dans ce projet dela duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu’ildevait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion ôtele courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend surtoutl’examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c’est un pasvers le protestantisme. Pour savoir de quoi l’on est coupable, ilfaut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, tellequ’elle se trouve imprimée dans les livres intitulés: Préparationau Sacrement de la Pénitence. Fabrice savait par coeur la liste despéchés rédigée en langue latine, qu’il avait apprise à l’Académieecclésiastique de Naples. Ainsi, en récitant cette liste parvenu àl’article du meurtre, il s’était fort bien accusé devant Dieud’avoir tué un homme, mais en défendant sa vie. Il avait passérapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les diversarticles relatifs au péché de simonie (se procurer par de l’argentles dignités ecclésiastiques). Si on lui eût proposé de donner centlouis pour devenir premier grand vicaire de l’archevêque de Parme,il eût repoussé cette idée avec horreur, mais quoiqu’il ne manquâtni d’esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seulefois à l’esprit que le crédit du comte Mosca, employé en sa faveur,fût une simonie. Tel est le triomphe de l’éducation jésuitique:donner l’habitude de ne pas faire attention à des choses plusclaires que le jour. Un Français, élevé au milieu des traitsd’intérêt personnel et de l’ironie de Paris, eût pu, sans être demauvaise foi, accuser Fabrice d’hypocrisie au moment même où notrehéros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité etl’attendrissement le plus profond.

Fabrice ne sortit de l’église qu’après avoir préparé laconfession qu’il se proposait de faire dès le lendemain, il trouvaLudovic assis sur les marches du vaste péristyle en pierre quis’élève sur la grande place en avant de la façade de Saint-Pétrone.Comme après un grand orage l’air est plus pur, ainsi l’âme deFabrice était tranquille, heureuse et comme rafraîchie.

– Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures,dit-il à Ludovic en l’abordant; mais avant tout je dois vousdemander pardon; je vous ai répondu avec humeur lorsque vous êtesvenu me parler dans l’église, je faisais mon examen de conscience.Eh bien! où en sont nos affaires?

– Elles vont au mieux: j’ai arrêté un logement, à la vérité bienpeu digne de Votre Excellence, chez la femme d’un de mes amis, quiest fort jolie et de plus intimement liée avec l’un des principauxagents de la police. Demain j’irai déclarer comme quoi nospasseports nous ont été volés; cette déclaration sera prise enbonne part; mais je paierai le port de la lettre que la policeécrira à Casal Maggiore, pour savoir s’il existe dans cette communeun nommé Ludovic San Micheli, lequel a un frère, nommé Fabrice, auservice de Mme la duchesse Sanseverina, à Parme. Tout est fini,siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes sauvés.)

Fabrice avait pris tout à coup un air fort sérieux: il priaLudovic de l’attendre un instant, rentra dans l’église presque encourant, et à peine y fut-il que de nouveau il se précipita àgenoux; il baisait humblement les dalles de pierre. »C’est unmiracle, Seigneur, s’écriait-il les larmes aux yeux: quand vousavez vu mon âme disposée à rentrer dans le devoir, vous m’avezsauvé. Grand Dieu! il est possible qu’un jour je sois tué dansquelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l’état oùmon âme se trouve en ce moment. »Ce fut avec les transports de lajoie la plus vive que Fabrice récita de nouveau les sept psaumes dela pénitence. Avant que de sortir il s’approcha d’une vieille femmequi était assise devant une grande madone et à côté d’un trianglede fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les bords dece triangle étaient hérissés d’un grand nombre de pointes destinéesà porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devantla célèbre madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaientallumés quand Fabrice s’approcha; il plaça cette circonstance danssa mémoire avec l’intention d’y réfléchir ensuite plus àloisir.

– Combien coûtent les cierges? dit-il à la femme.

– Deux bajocs pièce.

En effet ils n’étaient guère plus gros qu’un tuyau de plume, etn’avaient pas un pied de long. _ Combien peut-on placer encore decierges sur votre triangle?

– Soixante-trois, puisqu’il y en a sept d’allumés.

« Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix:ceci est encore à noter. »Il paya les cierges, plaça lui-même etalluma les sept premiers, puis se mit à genoux pour lui faire sonoffrande, et dit à la vieille femme en se relevant:

– C’est pour grâce reçue.

– Je meurs de faim, dit Fabrice à Ludovic en le rejoignant.

– N’entrons point dans un cabaret, allons au logement, lamaîtresse de la maison ira vous acheter ce qu’il faut pourdéjeuner; elle volera une vingtaine de sous et en sera d’autantplus attachée au nouvel arrivant.

– Ceci ne tend à rien moins qu’à me faire mourir de faim unegrande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d’unenfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone.

A son extrême surprise, il vit, à une table voisine de celle oùil était placé, Pépé, le premier valet de chambre de sa tante,celui-là même qui autrefois était venu à sa rencontre jusqu’àGenève. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, après avoirdéjeuné rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lèvres, ilse leva; Pépé le suivit, et, pour la troisième fois, notre hérosentra dans Saint-Pétrone. Par discrétion, Ludovic resta à sepromener sur la place.

– Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme laduchesse est horriblement inquiète; un jour entier elle vous a crumort abandonné dans quelque île du Pô; je vais lui expédier uncourrier à l’instant même. Je vous cherche depuis six jours, j’enai passé trois à Ferrare, courant toutes les auberges.

– Avez-vous un passeport pour moi?

– J’en ai trois différents: l’un avec les noms et les titres deVotre Excellence; le second avec votre nom seulement, et letroisième sous un nom supposé, Joseph Bossi; chaque passeport esten double expédition, selon que Votre Excellence voudra arriver deFlorence ou de Modène. Il ne s’agit que de faire une promenade horsde la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir àl’Auberge del Pelegrino, dont le maître est son ami.

Fabrice, ayant l’air de marcher au hasard s’avança dans la nefdroite de l’église jusqu’au lieu où ses cierges étaient allumés;ses yeux se fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit à Pépéen s’agenouillant:

– Il faut que je rende grâces un instant.

Pépé l’imita. Au sortir de l’église, Pépé remarqua que Fabricedonnait une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui demandal’aumône; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance quiattirèrent sur les pas de l’être charitable les nuées de pauvres detout genre qui ornent d’ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tousvoulaient avoir leur part du napoléon. Les femmes désespérant depénétrer dans la mêlée qui l’entourait, fondirent sur Fabrice, luicriant s’il n’était pas vrai qu’il avait voulu donner son napoléonpour être divisé parmi tous les pauvres du bon Dieu. Pépé,brandissant sa canne à pomme d’or, leur ordonna de laisser SonExcellence tranquille.

– Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d’une voix plusperçante, donnez aussi un napoléon d’or pour les pauvresfemmes!

Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, etbeaucoup de pauvres mâles, accourant par toutes les rues, firentune sorte de petite sédition. Toute cette foule horriblement saleet énergique criait:

– Excellence.

Fabrice eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue, cettescène rappela son imagination sur la terre. »Je n’ai que ce que jemérite, se dit-il, je me suis frotté à la canaille. »

Deux femmes le suivirent jusqu’à la porte de Saragosse parlaquelle il sortait de la ville’. Pépé les arrêta en les menaçantsérieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabricemonta la charmante colline de San Michele in Bosco, fit le tourd’une partie de la ville en dehors des murs, prit un sentier,arriva à cinq cents pas sur la route de Florence, puis rentra dansBologne et remit gravement au commis de la police un passeport oùson signalement était noté d’une façon fort exacte. Ce passeport lenommait Joseph Bossi, étudiant en théologie. Fabrice y remarqua unepetite tache d’encre rouge jetée, comme par hasard, au bas de lafeuille vers l’angle droit. Deux heures plus tard il eut un espionà ses trousses, à cause du titre d’Excellence que son compagnon luiavait donné devant les pauvres de Saint-Pétrone, quoique sonpasseport ne portât aucun des titres qui donnent à un homme ledroit de se faire appeler excellence par ses domestiques.

Fabrice vit l’espion, et s’en moqua fort; il ne songeait plus niaux passeports ni à la police, et s’amusait de tout comme unenfant. Pépé, qui avait ordre de rester auprès de lui, le voyantfort content de Ludovic, aima mieux aller porter lui-même de sibonnes nouvelles à la duchesse. Fabrice écrivit deux très longueslettres aux personnes qui lui étaient chères; puis il eut l’idéed’en écrire une troisième au vénérable archevêque Landriani. Cettelettre produisit un effet merveilleux, elle contenait un récit fortexact du combat avec Giletti. Le bon archevêque tout attendri, nemanqua pas d’aller lire cette lettre au prince, qui voulut bienl’écouter, assez curieux de voir comment ce jeune monsignore s’yprenait pour excuser un meurtre aussi épouvantable. Grâce auxnombreux amis de la marquise Raversi le prince ainsi que toute laville de Parme croyait que Fabrice s’était fait aider par vingt outrente paysans pour assommer un mauvais comédien qui avaitl’insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les coursdespotiques, le premier intrigant adroit dispose de la vérité,comme la mode en dispose à Paris.

– Mais, que diable! disait le prince à l’archevêque, on faitfaire ces choses-là par un autre; mais les faire soi-même, ce n’estpas l’usage; et puis on ne tue pas un comédien tel que Giletti, onl’achète.

Fabrice ne se doutait en aucune façon de ce qui se passait àParme. Dans le fait, il s’agissait de savoir si la mort de cecomédien, qui de son vivant gagnait trente-deux francs par mois,amènerait la chute du ministère ultra et de son chef le comteMosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airsd’indépendance que se donnait la duchesse, avait ordonné au fiscalgénéral Rassi de traiter tout ce procès comme s’il se fût agi d’unlibéral. Fabrice, de son côté, croyait qu’un homme de son rangétait au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays oùles grands noms ne sont jamais punis, l’intrigue peut tout, mêmecontre eux. Il parlait souvent à Ludovic de sa parfaite innocencequi serait bien vite proclamée; sa grande raison c’est qu’iln’était pas coupable. Sur quoi Ludovic lui dit un jour:

– Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a tantd’esprit et d’instruction, prend la peine de dire de ces choses-làà moi qui suis son serviteur dévoué, Votre Excellence use de tropde précautions, ces choses-là sont bonnes à dire en public oudevant un tribunal.

« Cet homme me croit un assassin et ne m’en aime pas moins », sedit Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné derecevoir une lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme dutemps de Louis XIV, et adressée à Son Excellence révérendissimemonseigneur Fabrice del Dongo, premier grand-vicaire du diocèse deParme, chanoine, etc.

« Mais, est-ce que je suis encore tout cela? »se dit-il en riant.L’épître de l’archevêque Landriani était un chef-d’oeuvre delogique et de clarté; elle n’avait pas moins de dix-neuf grandespages, et racontait fort bien tout ce qui s’était passé à Parme àl’occasion de la mort de Giletti.

Une armée française commandée par le maréchal Ney et marchantsur la ville n’aurait pas produit plus d’effet, lui disait le bonarchevêque; à l’exception de la duchesse et de moi, mon très cherfils, tout le monde croit que vous vous êtes donné le plaisir detuer l’histrion Giletti. Ce malheur vous fût-il arrivé ce sont deces choses qu’on assoupit avec deux cents louis et une absence desix mois, mais la Raversi veut renverser le comte Mosca à l’aide decet incident. Ce n’est point l’affreux péché du meurtre que lepublic blâme en vous, c’est uniquement la maladresse ou plutôtl’insolence de ne pas avoir daigné recourir à un bulo (sorte defier-à-bras subalterne). Je vous traduis ici en termes clairs lesdiscours qui m’environnent, car depuis ce malheur à jamaisdéplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plusconsidérables de la ville pour avoir l’occasion de vous justifier.Et jamais je n’ai cru faire un plus saint usage du peu d’éloquenceque le Ciel a daigné m’accorder.

Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuseslettres de la duchesse, remplies de transports d’amitié, nedaignaient jamais raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parmeà jamais, si bientôt il n’y rentrait triomphant.

« Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre quiaccompagnait celle de l’archevêque, tout ce qui est humainementpossible. Quant à moi, tu as changé mon caractère avec cette belleéquipée; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone;j’ai renvoyé tous mes ouvriers, j’ai fait plus, j’ai dicté au comtel’inventaire de ma fortune, qui s’est trouvée bien moinsconsidérable que je ne le pensais. Après la mort de l’excellentcomte Pietranera, que, par parenthèses, tu aurais bien plutôt dûvenger, au lieu de t’exposer contre un être de l’espèce de Giletti,je restai avec douze cents livres de rente et cinq mille francs dedette; je me souviens, entre autres choses, que j’avais deuxdouzaines et demie de souliers de satin blanc venant de Paris, etune seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je me suispresque décidée à prendre les trois cent mille francs que me laissele duc, et que je voulais employer en entier à lui élever untombeau magnifique. Au reste, c’est la marquise Raversi qui est taprincipale ennemie, c’est-à-dire la mienne; si tu t’ennuies seul àBologne, tu n’as qu’à dire un mot, j’irai te rejoindre. Voiciquatre nouvelles lettres de change, etc. »

La duchesse ne disait mot à Fabrice de l’opinion qu’on avait àParme sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, danstous les cas, la mort d’un être ridicule tel que Giletti ne luisemblait pas de nature à être reprochée sérieusement à un delDongo.

– Combien de Giletti nos ancêtres n’ont-ils pas envoyés dansl’autre monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit misen tête de leur en faire un reproche?

Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois levéritable état des choses, se mit à étudier la lettre del’archevêque. Par malheur, l’archevêque lui-même le croyait plus aufait qu’il ne l’était réellement. Fabrice comprit que ce quifaisait surtout le triomphe de la marquise Raversi, c’est qu’ilétait impossible de trouver des témoins de visu de ce fatal combat.Le valet de chambre qui le premier en avait apporté la nouvelle àParme était à l’auberge du village Sanguigna lorsqu’il avait eulieu; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait demère avaient disparu, et la marquise avait acheté le veturino quiconduisait la voiture et qui faisait maintenant une dépositionabominable.

Quoique la procédure soit environnée du plus profond mystère,écrivait le bon archevêque avec son style cicéronien, et dirigéepar le fiscal général Rassi dont la seule charité chrétienne peutm’empêcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune ens’acharnant après les malheureux accusés comme le chien de chasseaprès le lièvre; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imaginationne saurait s’exagérer la turpitude et la vénalité, ait été chargéde la direction du procès par un prince irrité, j’ai pu lire lestrois dépositions du veturino. Par un insigne bonheur, cemalheureux se contredit. Et j’ajouterai, parce que je parle à monvicaire général, à celui qui, après moi, doit avoir la direction dece diocèse, que j’ai mandé le curé de la paroisse qu’habite cepécheur égaré. Je vous dirai, mon très cher fils, mais sous lesecret de la confession, que ce curé connaît déjà, par la femme duveturino, le nombre d’écus qu’il a reçus de la marquise Raversi, jen’oserai dire que la marquise a exigé de lui de vous calomnier,mais le fait est probable. Les écus ont été remis par un malheureuxprêtre qui remplit des fonctions peu relevées auprès de cettemarquise, et auquel j’ai été oblige d’interdire la messe pour laseconde fois. Je ne vous fatiguerai point du récit de plusieursautres démarches que vous deviez attendre de moi, et qui d’ailleursrentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre collègue à lacathédrale, et qui d’ailleurs se souvient un peu trop quelquefoisde l’influence que lui donnent les biens de sa famille, don t, parla permission divine, il est resté le seul héritier, s’étant permisde dire chez M. le comte Zurla, ministre de l’Intérieur, qu’ilregardait cette bagatelle comme prouvée contre vous (il parlait del’assassinat du malheureux Giletti), je l’ai fait appeler devantmoi, et là, en présence de mes trois autres vicaires généraux, demon aumônier et de deux curés qui se trouvaient dans la salled’attente, je l’ai prié de nous communiquer, à nous ses frères, leséléments de la conviction complète qu’il disait avoir acquisecontre un de ses collègues à la cathédrale; le malheureux n’a puarticuler que des raisons peu concluantes; tout le monde s’estélevé contre lui, et quoique je n’aie cru devoir ajouter que bienpeu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins duplein aveu de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis lesecret en mon nom et en celui de toutes les personnes qui avaientassisté à cette conférence, sous la condition toutefois qu’ilmettrait tout son zèle à rectifier les fausses impressionsqu’avaient pu causer les discours par lui proférés depuis quinzejours. Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devezsavoir depuis longtemps, c’est-à-dire que des trente-deux paysansemployés à la fouille entreprise par le comte Mosca et que laRaversi prétend soldés par vous pour vous aider dans un crime,trente-deux étaient au fond de leur fossé, tout occupés de leurstravaux, lorsque vous vous saisîtes du couteau de chasse etl’employâtes à défendre votre vie contre l’homme qui vous attaquaità l’improviste. Deux d’entre eux, qui étaient hors du fossé,crièrent aux autres: On assassine Monseigneur! Ce cri seul montrevotre innocence dans tout son éclat. Eh bien! le fiscal généralRassi prétend que ces deux hommes ont disparu; bien plus, on aretrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé; dans leurpremier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri onassassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leurcinquième interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaréqu’ils ne se souvenaient pas bien s’ils avaient entendudistinctement ce cri ou si seulement il leur avait été raconté parquelqu’un de leurs camarades. Des ordres sont donnés pour que l’onme fasse connaître la demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurscurés leur feront comprendre qu’ils se damnent si, pour gagnerquelques écus, ils se laissent aller à altérer la vérité.

Le bon archevêque entrait dans des détails infinis, comme onpeut en juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis ilajoutait en se servant de la langue latine:

Cette affaire n’est rien moins qu’une tentative de changement deministère’. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu’aux galèresou à la mort, auquel cas j’interviendrais en déclarant, du haut dema chaire archiépiscopale, que je sais que vous êtes innocent, quevous avez tout simplement défendu votre vie contre un brigand, etqu’enfin je vous ai défendu de revenir à Parme tant que vos ennemisy triompheront; je me propose même de stigmatiser, comme il lemérite, le fiscal général; la haine contre cet homme est aussicommune que l’estime pour son caractère est rare. Mais enfin laveille du jour où ce fiscal prononcera cet arrêt si injuste, laduchesse Sanseverina quittera la ville et peut-être les Etats deParme: dans ce cas l’on ne fait aucun doute que le comte ne donnesa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Contiarrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand malde votre affaire, c’est qu’aucun homme entendu n’est chargé en chefdes démarches nécessaires pour mettre au jour votre innocence etdéjouer les tentatives faites pour suborner des témoins. Le comtecroit remplir ce rôle; mais il est trop grand seigneur pourdescendre à de certains détails; de plus, en sa qualité de ministrede la Police, il a dû donner, dans le premier moment, les ordresles plus sévères contre vous. Enfin, oserai-je dire? Notresouverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cettecroyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire.

(Les mots correspondant à notre souverain seigneur et à simulecette croyance étaient en grec et Fabrice sut un gré infini àl’archevêque d’avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif cetteligne de sa lettre, et la détruisit sur-le-champ.)

Fabrice s’interrompit vingt fois en lisant cette lettre; ilétait agité des transports de la plus vive reconnaissance: ilrépondit à l’instant par une lettre de huit pages. Souvent il futobligé de relever la tête pour que ses larmes ne tombassent pas surson papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre, il entrouva le ton trop mondain. »Je vais l’écrire en latin, se dit-il,elle en paraîtra plus convenable au digne archevêque. »Mais encherchant à construire de belles phrases latines bien longues, bienimitées de Cicéron, il se rappela qu’un jour l’archevêque, luiparlant de Napoléon, affectait de l’appeler Buonaparte à l’instantdisparut toute l’émotion qui la veillé le touchait jusqu’auxlarmes. »O roi d’Italie, s’écria-t-il cette fidélité que tantd’autres t’ont jurée de ton vivant, je te la garderai après tamort. Il m’aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo etlui le fils d’un bourgeois. »Pour que sa belle lettre en italien nefût pas perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires, etl’adressa au comte Mosca.

Ce jour-là même, Fabrice rencontra dans la rue la petiteMarietta; elle devint rouge de bonheur, et lui fit signe de lasuivre sans l’aborder. Elle gagna rapidement un portique désert,là, elle avança encore la dentelle noire qui, suivant la mode dupays, lui couvrait la tête, de façon à ce qu’elle ne pût êtrereconnue; puis, se retournant vivement:

– Comment se fait-il, dit-elle à Fabrice, que vous marchiezainsi librement dans la rue?

Fabrice lui raconta son histoire.

– Grand Dieu! vous avez été à Ferrare! Moi qui vous y ai tantcherché! Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femmeparce qu’elle voulait me conduire à Venise, où je savais bien quevous n’iriez jamais, puisque vous êtes sur la liste noire del’Autriche. J’ai vendu mon collier d’or pour venir à Bologne, unpressentiment m’annonçait le bonheur que j’ai de vous y rencontrer;la vieille femme est arrivée deux jours après moi. Ainsi, je nevous engagerai point à venir chez nous, elle vous ferait encore deces vilaines demandes d’argent qui me font tant de honte. Nousavons vécu fort convenablement depuis le jour fatal que vous savezet nous n’avons pas dépensé le quart de ce que vous lui donnâtes.Je ne voudrais pas aller vous voir à l’auberge du Pellegrino, ceserait une publicité. Tâchez de louer une petite chambre dans unerue déserte, et à l’Ave Maria (la tombée de la nuit), je metrouverai ici, sous ce même portique.

Ces mots dits, elle prit la fuite.

Chapitre 13

 

Toutes les idées sérieuses furent oubliées à l’apparitionimprévue de cette aimable personne. Fabrice se mit à vivre àBologne dans une joie et une sécurité profondes. Cette dispositionnaïve à se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vieperçait dans les lettres qu’il adressait à la duchesse; ce fut aupoint qu’elle en prit de l’humeur. A peine si Fabrice le remarqua,seulement il écrivit en signes abrégés sur le cadran de sa montre: »Quand j’écris à la D. ne jamais dire quand j’étais prélat, quandj’étais homme d’église cela la fâche. »Il avait acheté deux petitschevaux dont il était fort content: il les attelait à une calèchede louage toutes les fois que la petite Marietta voulait aller voirquelqu’un de ces sites ravissants des environs de Bologne; presquetous les soirs il la conduisait à la chute du Reno. Au retour, ils’arrêtait chez l’aimable Crescentini, qui se croyait un peu lepère de la Marietta.

« Ma foi! si c’est là la vie de café qui me semblait si ridiculepour un homme de quelque valeur, j’ai eu tort de la repousser », sedisait Fabrice. Il oubliait qu’il n’allait jamais au café que pourlire Le Constitutionnel’, et que, parfaitement inconnu à tout lebeau monde de Bologne, les jouissances de vanité n’entraient pourrien dans sa félicité présente. Quand il n’était pas avec la petiteMarietta, on le voyait à l’Observatoire, où il suivait un coursd’astronomie, le professeur l’avait pris en grande amitié etFabrice lui prêtait ses chevaux le dimanche pour aller briller avecsa femme au Corso de la Montagnola.

Il avait en exécration de faire le malheur d’un être quelconquesi peu aimable qu’il fût. La Marietta ne voulait pas absolumentqu’il vît la vieille femme; mais un jour qu’elle était à l’église,il monta chez la mammacia qui rougit de colère en le voyantentrer. »C’est le cas de faire le del Dongo », se dit Fabrice.

– Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle estengagée? s’écria-t-il de l’air dont un jeune homme qui se respecteentre à Paris au balcon des Bouffes.

– Cinquante écus.

– Vous mentez comme toujours; dites la vérité, ou par Dieu vousn’aurez pas un centime.

– Eh bien! elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie àParme, quand nous avons eu le malheur de vous connaître; moi jegagnais douze écus, et nous donnions à Giletti, notre protecteur,chacune le tiers de ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois àpeu près, Giletti faisait un cadeau à la Marietta; ce cadeaupouvait bien valoir deux écus. – Vous mentez encore; vous, vous nereceviez que quatre écus. Mais si vous êtes bonne avec la Marietta,je vous engage comme si j’étais un impresario, tous les mois vousrecevrez douze écus pour vous et vingt-deux pour elle; mais si jelui vois les yeux rouges, je fais banqueroute.

– Vous faites le fier, eh bien! votre belle générosité nousruine, répondit la vieille femme d’un ton furieux; nous perdonsl’aviviamento (l’achalandage). Quand nous aurons l’énorme malheurd’être privées de la protection de Votre Excellence, nous ne seronsplus connues d’aucune troupe, toutes seront au grand complet; nousne trouverons pas d’engagement, et par vous, nous mourrons defaim.

– Va-t’en au diable, dit Fabrice en s’en allant.

– Je n’irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement aubureau de la police, qui saura de moi que vous êtes un monsignorequi a jeté le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plusJoseph Bossi que moi.

Fabrice avait déjà descendu quelques marches d’escalier, ilrevint.

– D’abord la police sait mieux que toi quel peut être mon vrainom; mais si tu t’avises de me dénoncer, si tu as cette infamie,lui dit-il d’un grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n’est passix coups de couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deuxdouzaines, et tu seras pour six mois à l’hôpital, et sanstabac.

La vieille femme pâlit et se précipita sur la main de Fabrice,qu’elle voulut baiser.

– J’accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, àla Marietta et à moi. Vous avez l’air si bon, que je vous prenaispour un niais; et pensez-y bien, d’autres que moi pourrontcommettre la même erreur; je vous conseille d’avoir habituellementl’air plus grand seigneur.

Puis elle ajouta avec une impudence admirable:

– Vous réfléchirez à ce bon conseil, et, comme l’hiver n’est pasbien éloigné vous nous ferez cadeau à la Marietta et à moi dé deuxbons habits de cette belle étoffe anglaise que vend le grosmarchand qui est sur la place Saint-Pétrone.

L’amour de la jolie Marietta offrait à Fabrice tous les charmesde l’amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur dumême genre qu’il aurait pu trouver auprès de la duchesse.

« Mais n’est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-ilquelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette préoccupationexclusive et passionnée qu’ils appellent de l’amour? Parmi lesliaisons que le hasard m’a données à Novare ou à Naples, ai-jejamais rencontré de femme dont la présence même dans les premiersjours, fût pour moi préférable à une promenade sur un joli chevalinconnu? Ce qu’on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encoreun mensonge? J’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à sixheures! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont cesmenteurs auraient fait l’amour d’Othello l’amour de Tancrède? oubien faut-il croire que je suis organisé autrement que les autreshommes? Mon âme manquerait d’une passion, pourquoi cela? ce seraitune singulière destinée! »

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avaitrencontré des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et dela position qu’occupaient dans le monde les adorateurs qu’elles luiavaient sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ceprojet, Fabrice avait rompu de la façon la plus scandaleuse et laplus rapide. »Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporterpar le plaisir, sans doute très vif, d’être bien avec cette joliefemme qu’on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactementcomme ce Français étourdi qui tua un jour la poule aux oeuf d’or.C’est à la duchesse que je dois le seul bonheur que j’aie jamaiséprouvé par les sentiments tendres; mon amitié pour elle est mavie, et d’ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre exilé réduit àvivoter péniblement dans un château délabré des environs de Novare.Je me souviens que durant les grandes pluies d’automne j’étaisobligé le soir crainte d’accident, d’ajuster un parapluie sur léciel de mon lit. Je montais les chevaux de l’homme d’affaires, quivoulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour mahaute naissance), mais il commençait à trouver mon séjour un peulong; mon père m’avait assigné une pension de douze cents francs,et se croyait damné de donner du pain à un jacobin. Ma pauvre mèreet mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en étatde faire quelques petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façond’être généreux me perçait le coeur. Et, de plus, on commençait àsoupçonner ma misère, et la jeune noblesse des environs allait meprendre en pitié. Tôt ou tard, quelque fat eût laissé voir sonmépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car,aux yeux de ces gens-là, je n’étais pas autre chose. J’aurais donnéou reçu quelque bon coup d’épée qui m’eût conduit à la forteressede Fenestrelles, ou bien j’eusse de nouveau été me réfugier enSuisse, toujours avec douze cents francs de pension. J’ai lebonheur de devoir à la duchesse l’absence de tous ces maux; deplus, c’est elle qui sent pour moi les transports d’amitié que jedevrais éprouver pour elle.

« Au lieu de cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi unanimal triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grandeville et j’ai une excellente voiture, ce qui m’a empêché deconnaître l’envie et tous les sentiments bas de la province. Cettetante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pasassez d’argent chez le banquier. Veux-je gâter à jamais cetteadmirable position? Veux-je perdre l’unique amie que j’aie aumonde? Il suffit de proférer un mensonge, il suffit de dire à unefemme charmante et peut-être unique au monde, et pour laquelle j’ail’amitié la plus passionnée: Je t’aime, moi qui ne sais pas ce quec’est qu’aimer d’amour. Elle passerait la journée à me faire uncrime de l’absence de ces transports qui me sont inconnus. LaMarietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prendune caresse pour un transport de l’âme, me croit fou d’amour, ets’estime la plus heureuse des femmes.

« Dans le fait je n’ai connu un peu de cette préoccupation tendrequ’on appelle, je crois, l’amour, que pour cette jeune Aniken del’auberge de Zonders, près de la frontière de Belgique. »

C’est avec regret que nous allons placer ici l’une des plusmauvaises actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille,une misérable pique de vanité s’empara de ce coeur rebelle àl’amour et le conduisit fort loin. En même temps que lui setrouvait à Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l’unedes premières chanteuses de notre époque, et peut-être la femme laplus capricieuse que l’on ait jamais vue. L’excellent poète Burati,de Venise, avait fait sur son compte ce fameux sonnet satirique quialors se trouvait dans la bouche des princes comme des derniersgamins de carrefours.

Vouloir et ne pas vouloir, adorer et détester en un jour, n’êtrecontente que dans l’inconstance, mépriser ce que le monde adore,tandis que le monde l’adore, la Fausta a ces défauts et biend’autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois,imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l’entendre,tu t’oublies toi-même et l’amour fait de toi, en un moment, ce queCircé fit jadis des compagnons d’Ulysse.

Pour le moment ce miracle de beauté était sous le charme desénormes favoris et de la haute insolence du jeune comte M *** aupoint de n’être pas révoltée de son abominable jalousie. Fabricevit ce comte dans les rues de Bologne, et fut choqué de l’air desupériorité avec lequel il occupait le pavé, et daignait montrerses grâces au public. Ce jeune homme était fort riche, se croyaittout permis et comme ses prepotenze lui avaient attiré des menaces,il ne se montrait guère qu’environné de huit ou dix buli (sorte decoupe-jarrets), revêtus de sa livrée, et qu’il avait fait venir deses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabriceavaient rencontré une ou deux fois ceux de ce terrible comte,lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut étonné del’angélique douceur de cette voix: il ne se figurait rien depareil; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui faisaientun beau contraste avec la placidité de sa vie présente. »Serait-ceenfin là de l’amour? »se dit-il. Fort curieux d’éprouver cesentiment, et d’ailleurs amusé par l’action de braver ce comte M***, dont la mine était plus terrible que celle d’aucuntambour-major, notre héros se livra à l’enfantillage de passerbeaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M***avait loué pour la Fausta.

Un jour, vers la tombée de la nuit, Fabrice, cherchant à sefaire apercevoir de la Fausta, fut salué par des éclats de rirefort marqués lancés par les buli du comte, qui se trouvaient sur laporte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes etrepassa devant ce palais. La Fausta, cachée derrière sespersiennes, attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***,jaloux de toute la terre, devint spécialement jaloux de M. JosephBossi, et s’emporta en propos ridicules; sur quoi tous les matinsnotre héros lui faisait parvenir une lettre qui ne contenait queces mots:

M. Joseph Bossi détruit les insectes incommodes, et loge auPelegrino, via Larga, n 79.

Le comte M ***, accoutumé aux respects que lui assuraient entous lieux son énorme fortune, son sang bleu et la bravoure de sestrente domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petitbillet.

Fabrice en écrivait d’autres à la Fausta; M *** mit des espionsautour de ce rival, qui peut-être ne déplaisait pas; d’abord ilapprit son véritable nom, et ensuite que pour le moment il nepouvait se montrer à Parme. Peu de jours après, le comte M ***, sesbuli, ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pourParme.

Fabrice, piqué au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vainque le bon Ludovic fit des remontrances pathétiques; Fabricel’envoya promener, et Ludovic, fort brave lui-même, l’admira;d’ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maîtresse qu’ilavait a Casal Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dixanciens soldats des régiments de Napoléon entrèrent chez M. JosephBossi, sous le nom de domestiques. »Pourvu, se dit Fabrice enfaisant la folie de suivre la Fausta, que je n’aie aucunecommunication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, niavec la duchesse, je n’expose que moi. Je dirai plus tard à matante que j’allais à la recherche de l’amour, cette belle chose queje n’ai jamais rencontrée. Le fait est que je pense à la Fausta,même quand je ne la vois pas… Mais est-ce le souvenir de sa voixque j’aime, ou sa personne? »Ne songeant plus à la carrièreecclésiastique, Fabrice avait arboré des moustaches et des favorispresque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui ledéguisait un peu. Il établit son quartier général non à Parme,c’eût été trop imprudent, mais dans un village des environs, aumilieu des bois, sur la route de Sacca, où était le château de satante. D’après les conseils de Ludovic, il s’annonça dans cevillage comme le valet de chambre d’un grand seigneur anglais fortoriginal, qui dépensait cent mille francs par an pour se donner leplaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Côme, oùil était retenu par la pêche des truites. Par bonheur, le jolipetit palais que le comte M *** avait loué pour la belle Faustaétait situé à l’extrémité méridionale de la ville de Parme,précisément sur la route de Sacca, et les fenêtres de la Faustadonnaient sur les belles allées de grands arbres qui s’étendentsous la haute tour de la citadelle. Fabrice n’était point connudans ce quartier désert; il ne manqua pas de faire suivre le comteM ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chezl’admirable cantatrice, il eut l’audace de paraître dans la rue enplein jour; à la vérité, il était monté sur un excellent cheval, etbien armé. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie,et qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebassessous les fenêtres de la Fausta: après avoir préludé, ils chantèrentassez bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit à lafenêtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui,arrêté à cheval au milieu de la rue, la salua d’abord, puis se mità lui adresser des regards fort peu équivoques. Malgré le costumeanglais exagéré adopté par Fabrice, elle eut bientôt reconnul’auteur des lettres passionnées qui avaient amené son départ deBologne. »Voilà un être singulier, se dit-elle, il me semble que jevais l’aimer. J’ai cent louis devant moi, je puis fort bien planterlà ce terrible comte M ***. Au fait, il manque d’esprit etd’imprévu, et n’est un peu amusant que par la mine atroce de sesgens. »

Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers lesonze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de laville, dans cette même église de Saint-Jean où se trouvait letombeau de son grand-oncle, l’archevêque Ascanio del Dongo, il osal’y suivre. A la vérité, Ludovic lui avait procuré une belleperruque anglaise avec des cheveux du plus beau rouge. A propos dela couleur de ces cheveux, qui était celle des flammes quibrûlaient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouvacharmant; une main inconnue avait eu soin de le placer sur sonpiano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabricetrouvait que, malgré ses démarches de tout genre, il ne faisait pasde progrès réels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait lanuance de singularité; elle a dit depuis qu’elle avait peur de lui.Fabrice n’était plus retenu que par un reste d’espoir d’arriver àsentir ce qu’on appelle de l’amour, mais souvent il s’ennuyait.

– Monsieur, allons-nous-en, lui répétait Ludovic, vous n’êtespoint amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sensdésespérants. D’ailleurs vous n’avancez point; par pure vergogne,décampons.

Fabrice allait partir au premier moment d’humeur, lorsqu’ilapprit que la Fausta devait chanter chez la duchesseSanseverina. »Peut-être que cette voix sublime achèvera d’enflammermon coeur », se dit-il; et il osa bien s’introduire déguisé dans cepalais où tous les yeux le connaissaient. Qu’on juge de l’émotionde la duchesse, lorsque tout à fait vers la fin du concert elleremarqua un homme en livrée de chasseur, debout près de la porte dugrand salon; cette tournure rappelait quelqu’un. Elle chercha lecomte Mosca qui seulement alors lui apprit l’insigne et vraimentincroyable folie de Fabrice. Il la prenait très bien. Cet amourpour une autre que la duchesse lui plaisait fort; le comte,parfaitement galant homme, hors de la politique, agissait d’aprèscette maxime qu’il ne pouvait trouver le bonheur qu’autant que laduchesse serait heureuse. – Je le sauverai de lui-même, dit-il àson amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l’arrêtait dans cepalais! Aussi ai-je ici plus de cent hommes à moi, et c’est pourcela que je vous ai fait demander les clefs du grand château d’eau.Il se porte pour amoureux fou de la Fausta? et jusqu’ici ne peutl’enlever au comte M *** qui donne à cette folle une existence dereine.

La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: »Fabrice n’était donc qu’un libertin tout à fait incapable d’unsentiment tendre et sérieux. »

– Et ne pas nous voir! c’est ce que jamais je ne pourrai luipardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui écris tous les jours àBologne!

– J’estime fort sa retenue, répliqua le comte, il ne veut pasnous compromettre par son équipée, et il sera plaisant de la luientendre raconter.

La Fausta était trop folle pour savoir taire ce qui l’occupait:le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adressé tous lesairs à ce grand jeune homme habillé en chasseur, elle parla aucomte M *** d’un attentif inconnu.

– Où le voyez-vous? dit le comte furieux.

– Dans les rues, à l’église, répondit la Fausta interdite.

Aussitôt elle voulut réparer son imprudence ou du moins éloignertout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans unedescription infinie d’un grand jeune homme à cheveux rouges, ilavait des yeux bleus; sans doute c’était quelque Anglais fort richeet fort gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui nebrillait pas par la justesse des aperçus, alla se figurer, chosedélicieuse pour sa vanité, que ce rival n’était autre que le princehéréditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme mélancolique, gardé parcinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, précepteurs, etc., quine le laissaient sortir qu’après avoir tenu conseil, lançaitd’étranges regards sur toutes les femmes passables qu’il lui étaitpermis d’approcher. Au concert de la duchesse, son rang l’avaitplacé en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isolé, àtrois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainementchoqué le comte M ***. Cette folie d’exquise vanité: avoir unprince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de laconfirmer par cent détails naïvement donnés.

– Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celledes Farnèse à laquelle appartient ce jeune homme?

– Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n’ai point debâtardise dans ma famille’.

Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne put voir à sonaise ce rival prétendu; ce qui le confirma dans l’idée flatteused’avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les intérêts deson entreprise n’appelaient point Fabrice à Parme, il se tenaitdans les bois vers Sacca et les bords du Pô. Le comte M *** étaitbien plus fier, mais aussi plus prudent depuis qu’il se croyait enpasse de disputer le coeur de la Fausta à un prince; il la priafort sérieusement de mettre la plus grande retenue dans toutes sesdémarches. Après s’être jeté à ses genoux en amant jaloux etpassionné, il lui déclara fort net que son honneur était intéresséà ce qu’elle ne fût pas la dupe du jeune prince.

– Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l’aimais; moi, jen’ai jamais vu de prince à mes pieds.

– Si vous cédez, reprit-il avec un regard hautain, peut-être nepourrai-je pas me venger du prince mais certes, je me vengerai.

Et il sortit en fermant les portes à tour de bras.

Si Fabrice se fût présenté en ce moment, il gagnait sonprocès.

– Si vous tenez à la vie lui dit-il le soir, en prenant congéd’elle après lé spectacle, faites que je ne sache jamais que lejeune prince a pénétré dans votre maison. Je ne puis rien sur lui,morbleu! mais ne me faites pas souvenir que je puis tout survous!

– Ah! mon petit Fabrice, s’écria la Fausta; si je savais où teprendre!

La vanité piquée peut mener loin un jeune homme riche et dès leberceau toujours environné de flatteurs. La passion très véritableque le comte M *** avait eue pour la Fausta se réveilla avecfureur: il ne fut point arrêté par la perspective dangereuse delutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait;de même qu’il n’eut point l’esprit de chercher à voir ce prince, oudu moins à le faire suivre. Ne pouvant autrement l’attaquer, M ***osa songer à lui donner un ridicule. »Je serai banni pour toujoursdes Etats de Parme, se dit-il, eh! que m’importe? »S’il eût cherchéà reconnaître la position de l’ennemi, le comte M *** eût apprisque le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans être suivi partrois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l’étiquette, etque le seul plaisir de son choix qu’on lui permît au monde , étaitla minéralogie. De jour comme de nuit, le petit palais occupé parla Fausta et où la bonne compagnie de Parme faisait foule, étaitenvironné d’observateurs; M *** savait heure par heure ce qu’ellefaisait et surtout ce qu’on faisait autour d’elle. L’on peut louerceci dans les précautions de ce jaloux, cette femme si capricieusen’eut d’abord aucune idée de ce redoublement de surveillance. Lesrapports de tous ses agents disaient au comte M *** qu’un hommefort jeune, portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fortsouvent sous les fenêtres de la Fausta, mais toujours avec undéguisement nouveau. »Evidemment c’est le jeune prince, se dit M***, autrement pourquoi se déguiser? et parbleu! un homme comme moin’est pas fait pour lui céder. Sans les usurpations de larépublique de Venise, je serais prince souverain, moi aussi. »

Le jour de San Stefano les rapports des espions prirent unecouleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Faustacommençait à répondre aux empressements de l’inconnu. »Je puispartir à l’instant avec cette femme! se dit M ***. Mais quoi! àBologne, j’ai fui devant del Dongo; ici je fuirais devant unprince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait penser qu’il aréussi à me faire peur! Et pardieu! je suis d’aussi bonne maisonque lui. »M *** était furieux, mais, pour comble de misère, tenaitavant tout à ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu’il savaitmoqueuse, le ridicule d’être jaloux. Le jour de San Stefano donc,après avoir passé une heure avec elle, et en avoir été accueilliavec un empressement qui lui sembla le comble de la fausseté, il lalaissa sur les onze heures, s’habillant pour aller entendre lamesse à l’église de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui,prit l’habit noir râpé d’un jeune élève en théologie, et courut àSaint-Jean il choisit sa place derrière un des tombeaux qui ornentla troisième chapelle à droite; il voyait tout ce qui se passaitdans l’église par-dessous le bras d’un cardinal que l’on areprésenté à genoux sur sa tombe; cette statue ôtait la lumière aufond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientôt il vitarriver la Fausta plus belle que jamais; elle était en grandetoilette, et vingt adorateurs appartenant à la plus haute sociétélui faisaient cortège. Le sourire et la joie éclataient dans sesyeux et sur ses lèvres. »Il est évident, se dit le malheureuxjaloux, qu’elle compte rencontrer ici l’homme qu’elle aime, et quedepuis longtemps peut-être, grâce à moi, elle n’a pu voir. »Tout àcoup, le bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de laFausta. »Mon rival est présent, se dit M ***, et sa fureur de vanitén’eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais ici, servantde pendant à un jeune prince qui se déguise? »Mais quelques effortsqu’il pût faire, jamais il ne parvint à découvrir ce rival que sesregards affamés cherchaient de toutes parts.

A chaque instant, la Fausta, après avoir promené les yeux danstoutes les parties de l’église finissait par arrêter des regardschargés d’amour et de bonheur, sur le coin obscur où M *** s’étaitcaché. Dans un coeur passionné, l’amour est sujet à exagérer lesnuances les plus légères, il en tire les conséquences les plusridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que laFausta l’avait vu, que malgré ses efforts, s’étant aperçue de samortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher et en même tempsl’en consoler par ces regards si tendres.

Le tombeau du cardinal, derrière lequel M *** s’était placé enobservation, était élevé de quatre ou cinq pieds sur le pavé demarbre de Saint-Jean. La messe à la mode finie vers les une heure,la plupart des fidèles s’en allèrent, et la Fausta congédia lesbeaux de la ville, sous un prétexte de dévotion, restée agenouilléesur sa chaise, ses yeux, devenus plus tendres et plus brillants,étaient fixés sur M ***; depuis qu’il n’y avait plus que peu depersonnes dans l’église, ses regards ne se donnaient plus la peinede la parcourir tout entière avant de s’arrêter avec bonheur sur lastatue du cardinal. »Que de délicatesses! »se disait le comte M ***se croyant regardé. Enfin la Fausta se leva et sortit brusquement,après avoir fait, avec les mains, quelques mouvementssinguliers.

M *** ivre d’amour et presque tout à fait désabusé dé sa follejalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maîtresse etla remercier mille et mille fois, lorsqu’en passant devant letombeau du cardinal il aperçut un jeune homme tout en noir; cetêtre funeste s’était tenu jusque-là agenouillé tout contrel’épitaphe du tombeau, et de façon à ce que les regards de l’amantjaloux qui le cherchaient pussent passer par-dessus sa tête et nepoint le voir.

Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut à l’instant mêmeenvironné par sept ou huit personnages assez gauches, d’un aspectsingulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se précipita surses pas, mais, sans qu’il y eût rien de trop marqué, il fut arrêtédans le défilé que forme le tambour de bois de la porte d’entrée,par ces hommes gauches qui protégeaient son rival; enfin, lorsqueaprès eux il arriva à la rue, il ne put que voir fermer la portièred’une voiture de chétive apparence, laquelle, par un contrastebizarre, était attelée de deux excellents chevaux, et en un momentfut hors de sa vue.

Il rentra chez lui haletant de fureur; bientôt arrivèrent sesobservateurs, qui lui rapportèrent froidement que ce jour-là,l’amant mystérieux, déguisé en prêtre, s’était agenouillé fortdévotement, tout contre un tombeau placé à l’entrée d’une chapelleobscure de l’église de Saint-Jean. La Fausta était restée dansl’église jusqu’à ce qu’elle fût à peu près déserte, et alors elleavait échangé rapidement certains signes avec cet inconnu, avec lesmains, elle faisait comme des croix. M *** courut chez l’infidèle;pour la première fois elle ne put cacher son trouble; elle racontaavec la naïveté menteuse d’une femme passionnée, que comme decoutume elle était allée à Saint-Jean, mais qu’elle n’y avait pasaperçu cet homme qui la persécutait. A ces mots, M ***, hors delui, la traita comme la dernière des créatures, lui dit tout cequ’il avait vu lui-même, et la hardiesse des mensonges croissantavec la vivacité des accusations, il prit son poignard et seprécipita sur elle. D’un grand sang-froid la Fausta lui dit:

– Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure vérité,mais j’ai essayé de vous la cacher afin de ne pas jeter votreaudace dans des projets de vengeance insensés et qui peuvent nousperdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mesconjonctures, l’homme qui me persécute de ses soins est fait pourne pas trouver d’obstacles à ses volontés, du moins en ce pays.

Après avoir rappelé fort adroitement qu’après tout M *** n’avaitaucun droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablementelle n’irait plus à l’église de Saint-Jean. M *** était éperdumentamoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre à la prudencedans le coeur de cette jeune femme, il se sentit désarmer. Il eutl’idée de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu’il fût, nepourrait le suivre, ou s’il le suivait ne serait plus que son égal.Mais l’orgueil représenta de nouveau que ce départ aurait toujoursl’air d’une fuite, et le comte M *** se défendit d’y songer.

« Il ne se doute pas de la présence de mon petit Fabrice, se ditla cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de luid’une façon précieuse! »

Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain lesfenêtres de la cantatrice soigneusement fermées, et ne la voyantnulle part, la plaisanterie commença à lui sembler longue. Il avaitdes remords. »Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvrecomte Mosca, lui ministre de la Police! on le croira mon complice,je serai venu dans ce pays pour casser le cou à sa fortune! Mais sij’abandonne un projet si longtemps suivi, que dira la duchessequand je lui conterai mes essais d’amour? »

Un soir que prêt à quitter la partie il se faisait ainsi lamorale, en rôdant sous les grands arbres qui séparent le palais dela Fausta de la citadelle, il remarqua qu’il était suivi par unespion de fort petite taille; ce fut en vain que pour s’endébarrasser il alla passer par plusieurs rues, toujours cet êtremicroscopique semblait attaché à ses pas. Impatienté, il courutdans une rue solitaire située le long de la Parma, et où ses gensétaient en embuscade; sur un signe qu’il fit ils sautèrent sur lepauvre petit espion qui se précipita à leurs genoux; c’était laBettina, femme de chambre de la Fausta; après trois jours d’ennuiet de réclusion, déguisée en homme pour échapper au poignard ducomte M ***, dont sa maîtresse et elle avaient grand-peur, elleavait entrepris de venir dire à Fabrice qu’on l’aimait à la passionet qu’on brûlait de le voir; mais on ne pouvait plus paraître àl’église de Saint-Jean! »Il était temps, se dit Fabrice, vivel’insistance! »

La petite femme de chambre était fort jolie, ce qui enlevaFabrice à ses rêveries morales. Elle lui apprit que la promenade ettoutes les rues où il avait passé ce soir-là étaient soigneusementgardées, sans qu’il y parût, par des espions de M ***. Ils avaientloué des chambres au rez-de-chaussée ou au premier étage, cachésderrière les persiennes et gardant un profond silence, ilsobservaient tout ce qui se passait dans la rue, en apparence laplus solitaire, et entendaient ce qu’on y disait. – Si ces espionseussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j’étais poignardéesans rémission à ma rentrée au logis, et peut-être ma pauvremaîtresse avec moi.

Cette terreur la rendait charmante, aux yeux de Fabrice.

– Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et Madame saitqu’il est capable de tout… Elle m’a chargée de vous dire qu’ellevoudrait être à cent lieues d’ici avec vous!

Alors elle raconta la scène du jour de la Saint-Etienne et lafureur de M ***, qui n’avait perdu aucun des regards et des signesd’amour que la Fausta, ce jour-là folle de Fabrice, lui avaitadressés. Le comte avait tiré son poignard, avait saisi la Faustapar les cheveux, et, sans sa présence d’esprit, elle étaitperdue.

Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartementqu’il avait près de là. Il lui raconta qu’il était de Turin, filsd’un grand personnage qui pour le moment se trouvait à Parme, cequi l’obligeait à garder beaucoup de ménagements. La Bettina luirépondit en riant qu’il était bien plus grand seigneur qu’il nevoulait le paraître. Notre héros eut besoin d’un peu de temps avantde comprendre que la charmante fille le prenait pour un non moindrepersonnage que le prince héréditaire lui-même. La Fausta commençaità avoir peur et à aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pasdire ce nom à sa femme de chambre, et de lui parler du prince.Fabrice finit par avouer à la jolie fille qu’elle avait devinéjuste:

– Mais si mon nom est ébruité, ajouta-t-il, malgré la grandepassion dont j’ai donné tant de preuves à ta maîtresse, je seraiobligé de cesser de la voir, et aussitôt les ministres de mon père,ces méchants drôles que je destituerai un jour, ne manqueront pasde lui envoyer l’ordre de vider le pays, que jusqu’ici elle aembelli de sa présence.

Vers le matin, Fabrice combina avec la petite caméristeplusieurs projets de rendez-vous pour arriver à la Fausta: il fitappeler Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, quis’entendirent avec la Bettina, pendant qu’il écrivait à la Faustala lettre la plus extravagante, la situation comportait toutes lesexagérations de la tragédie, et Fabrice ne s’en fit pas faute. Cene fut qu’à la pointe du jour qu’il se sépara de la petitecamériste, fort contente des façons du jeune prince.

Il avait été cent fois répété que, maintenant que la Faustaétait d’accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sousles fenêtres du petit palais que lorsqu’on pourrait l’y recevoir,et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina,et se croyant près du dénouement avec la Fausta, ne put se tenirdans son village à deux lieues de Parme. Le lendemain, vers lesminuit, il vint à cheval, et bien accompagné, chanter sous lesfenêtres de la Fausta un air alors à la mode, et dont il changeaitles paroles. »N’est-ce pas ainsi qu’en agissent messieurs lesamants? »se disait-il.

Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d’un rendez-vous,toute cette chasse semblait bien longue à Fabrice. »Non, je n’aimepoint, se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres dupetit palais; la Bettina me semble cent fois préférable à laFausta, et c’est par elle que je voudrais être reçu en cemoment. »Fabrice, s’ennuyant assez retournait à son village, lorsqueà cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes sejetèrent sur lui, quatre d’entre eux saisirent la bride de soncheval, deux autres s’emparèrent de ses bras. Ludovic et les bravide Fabrice furent assaillis, mais purent se sauver; ils tirèrentquelques coups de pistolet. Tout cela fut l’affaire d’un instant:cinquante flambeaux allumés parurent dans la rue en un clin d’oeilet comme par enchantement. Tous ces hommes étaient bien armés.Fabrice avait sauté à bas de son cheval, malgré les gens qui leretenaient; il chercha à se faire jour; il blessa même un deshommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables à desétaux; mais il fut bien étonné d’entendre cet homme lui dire du tonle plus respectueux:

– Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure,ce qui vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime delèse-majesté, en tirant l’épée contre mon prince.

« Voici justement le châtiment de ma sottise, se dit Fabrice, jeme serai damné pour un péché qui ne me semblait point aimable. »

A peine la petite tentative de combat fut-elle terminée, queplusieurs laquais en grande livrée parurent avec une chaise àporteurs dorée et peinte d’une façon bizarre: c’était une de ceschaises grotesques dont les masques se servent pendant le carnaval.Six hommes, le poignard à la main, prièrent Son Altesse d’y entrer,lui disant que l’air frais de la nuit pourrait nuire à sa voix onaffectait les formes les plus respectueuses, lé nom de prince étaitrépété à chaque instant, et presque en criant. Le cortège commençaà défiler. Fabrice compta dans la rue plus de cinquante hommesportant des torches allumées. Il pouvait être une heure du matin,tout le monde s’était mis aux fenêtres, la chose se passait avecune certaine gravité. »Je craignais des coups de poignard de la partdu comte M ***, se dit Fabrice, il se contente de se moquer de moi,je ne lui croyais pas tant de goût. Mais pense-t-il réellementavoir affaire au prince? s’il sait que je ne suis que Fabrice, gareles coups de dague! »

Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommesarmés, après s’être longtemps arrêtés sous les fenêtres de laFausta, allèrent parader devant les plus beaux palais de la ville.Des majordomes placés aux deux côtés de la chaise à porteursdemandaient de temps à autre à Son Altesse si elle avait quelqueordre à leur donner. Fabrice ne perdit point la tête; à l’aide dela clarté que répandaient les torches, il voyait que Ludovic et seshommes suivaient le cortège autant que possible. Fabrice se disait: »Ludovic n’a que huit ou dix hommes et n’ose attaquer. »Del’Intérieur de sa chaise à porteurs, Fabrice voyait fort bien queles gens chargés de la mauvaise plaisanterie étaient armésjusqu’aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes chargésde le soigner. Après plus de deux heures de marche triomphale ilvit que l’on allait passer à l’extrémité de la rué où était situéle palais Sanseverina.

Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapiditéla porte de la chaise pratiquée sur le devant, saute par-dessusl’un des bâtons, renverse d’un coup de poignard l’un des estafiersqui lui portait sa torche au visage; il reçoit un coup de daguedans l’épaule; un second estafier lui brûle la barbe avec sa torcheallumée, et enfin Fabrice arrive à Ludovic auquel il crie:

– Tue! tue tout ce qui porte des torches!

Ludovic donne des coups d’épée et le délivre de deux hommes quis’attachaient à le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu’à laporte du palais Sanseverina; par curiosité, le portier avait ouvertla petite porte haute de trois pieds pratiquée dans la grande, etregardait tout ébahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entred’un saut et ferme derrière lui cette porte en miniature; il courtau jardin et s’échappe par une porte qui donnait sur une ruesolitaire. Une heure après, il était hors de la ville, au jour ilpassait la frontière des Etats de Modène et se trouvait en sûreté.Le soir il entra dans Bologne. »Voici une belle expédition, sedit-il; je n’ai pas même pu parler à ma belle. »Il se hâta d’écriredes lettres d’excuse au comte et à la duchesse, lettres prudentes,et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne pouvaientrien apprendre à un ennemi. »J’étais amoureux de l’amour, disait-ilà la duchesse; j’ai fait tout au monde pour le connaître, mais ilparaît que la nature m’a refusé un coeur pour aimer et êtremélancolique; je ne puis m’élever plus haut que le vulgaireplaisir, etc. »

On ne saurait donner l’idée du bruit que cette aventure fit dansParme. Le mystère excitait la curiosité: une infinité de gensavaient vu les flambeaux et la chaise à porteurs. Mais quel étaitcet homme enlevé et envers lequel on affectait toutes les formes durespect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans laville.

Le petit peuple qui habitait la rue d’où le prisonnier s’étaitéchappé disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour,lorsque les habitants osèrent sortir de leurs maisons, ils netrouvèrent d’autres traces du combat que beaucoup de sang répandusur le pavé. Plus de vingt mille curieux’ vinrent visiter la ruedans la journée. Les villes d’Italie sont accoutumées à desspectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et lecomment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que mêmeun mois après, quand on cessa de parler uniquement de la promenadeaux flambeaux, personne, grâce à la prudence du comte Mosca n’avaitpu deviner le nom du rival qui avait voulu enlever la Fausta aucomte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait pris la fuite dèsle commencement de la promenade. Par ordre du comte, la Fausta futmise à la citadelle. La duchesse rit beaucoup d’une petiteinjustice que le comte dut se permettre pour arrêter tout à fait lacuriosité du prince, qui autrement eût pu arriver jusqu’au nom deFabrice.

On voyait à Parme un savant homme arrivé du nord pour écrire unehistoire du moyen âge; il cherchait des manuscrits dans lesbibliothèques, et le comte lui avait donné toutes les autorisationspossibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montraitirascible; il croyait, par exemple, que tout le monde à Parmecherchait à se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des ruesle suivaient quelquefois à cause d’une immense chevelure rougeclair étalée avec orgueil. Ce savant croyait qu’à l’auberge on luidemanderait des prix exagérés de toutes choses, et il ne payait pasla moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage d’uneMme Starke qui est arrivé à une vingtième édition’, parce qu’ilindique à l’Anglais prudent le prix d’un dindon, d’une pomme, d’unverre de lait, etc.

Le savant à la crinière rouge, le soir même du jour où Fabricefit cette promenade forcée, devint furieux à son auberge, et sortitde sa poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui luidemandait deux sous d’une pêche médiocre. On l’arrêta, car porterde petits pistolets est un grand crime!

Comme ce savant irascible était long et maigre, le comte eutl’idée, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du princepour le téméraire qui, ayant prétendu enlever la Fausta au comte M***, avait été mystifié. Le port des pistolets de poche est puni detrois ans de galère à Parme; mais cette peine n’est jamaisappliquée. Après quinze jours de prison, pendant lesquels le savantn’avait vu qu’un avocat qui lui avait fait une peur horrible deslois atroces dirigées par la pusillanimité des gens au pouvoircontre les porteurs d’armes cachées, un autre avocat visita laprison et lui raconta la promenade infligée par le comte M *** à unrival qui était resté inconnu.

– La police ne veut pas avouer au prince qu’elle n’a pu savoirquel est ce rival: Avouez que vous vouliez plaire à la Fausta, quecinquante brigands vous ont enlevé comme vous chantiez sous safenêtre, que pendant une heure on vous a promené en chaise àporteurs sans vous adresser autre chose que des honnêtetés. Cetaveu n’a rien d’humiliant, on ne vous demande qu’un mot. Aussitôtaprès qu’en le prononçant vous aurez tiré la police d’embarras,elle vous embarque dans une chaise de poste et vous conduit à lafrontière où l’on vous souhaite le bonsoir. Le savant résistapendant un mois: deux ou trois fois le prince fut sur le point dele faire amener au Ministère de l’intérieur, et de se trouverprésent à l’interrogatoire. Mais enfin il n’y songeait plus quandl’historien, ennuyé, se détermina à tout avouer et fut conduit à lafrontière. Le prince resta convaincu que le rival du comte M ***avait une forêt de cheveux rouges.

Trois jours après la promenade, comme Fabrice qui se cachait àBologne organisait avec le fidèle Ludovic les moyens de trouver lecomte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un villagede la montagne sur la route de Florence. Le comte n’avait que troisde ses buli avec lui; le lendemain au moment où il rentrait de lapromenade, il fut enlevé par huit hommes masqués qui se donnèrent àlui pour des sbires de Parme. On le conduisit, après lui avoirbandé les yeux, dans une auberge deux lieues plus avant dans lamontagne, où il trouva tous les égards possibles et un souper fortabondant. On lui servit les meilleurs vins d’Italie etd’Espagne.

– Suis-je donc prisonnier d’Etat? dit le comte.

– Pas le moins du monde! lui répondit fort poliment Ludovicmasqué. Vous avez offensé un simple particulier, en vous chargeantde le faire promener en chaise à porteurs; demain matin, il veut sebattre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bonschevaux, de l’argent et des relais préparés sur la route deGênes.

– Quel est le nom du fier-à-bras? dit le comte irrité.

– Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bonstémoins, bien loyaux, mais il faut que l’un des deux meure!

– C’est donc un assassinat! dit le comte M ***, effrayé.

– A Dieu ne plaise! c’est tout simplement un duel à mort avec lejeune homme que vous avez promené dans les rues de Parme au milieude la nuit et qui resterait déshonoré si vous restiez en vie. L’unde vous deux est de trop sur la terre, ainsi tâchez de le tuer,vous aurez des épées, des pistolets, des sabres, toutes les armesqu’on a pu se procurer en quelques heures, car il a fallu sepresser; la police de Bologne est fort diligente, comme vous pouvezle savoir, et il ne faut pas qu’elle empêche ce duel nécessaire àl’honneur du jeune homme dont vous vous êtes moqué.

– Mais si ce jeune homme est un prince…

– C’est un simple particulier comme vous, et même beaucoup moinsriche que vous, mais il veut se battre à mort, et il vous forcera àvous battre, je vous en avertis.

– Je ne crains rien au monde! s’écria M ***.

– C’est ce que votre adversaire désire avec le plus de passion,répliqua Ludovic. Demain, de grand matin, préparez-vous à défendrevotre vie; elle sera attaquée par un homme qui a raison d’être forten colère et qui ne vous ménagera pas; je vous répète que vousaurez le choix des armes; et faites votre testament.

Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit à déjeunerau comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre où il étaitgardé, et on l’engagea à passer dans la cour d’une auberge decampagne; cette cour était environnée de haies et de murs assezhauts, et les portes en étaient soigneusement fermées.

Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M*** à s’approcher, il trouva quelques bouteilles de vin etd’eau-de-vie, deux pistolets, deux épées, deux sabres, du papier etde l’encre; une vingtaine de paysans étaient aux fenêtres del’auberge qui donnaient sur la cour. Le comte implora leurpitié.

– On veut m’assassiner! s’écriait-il, sauvez-moi la vie!

– Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabricequi était à l’angle opposé de la cour, à côté d’une table chargéed’armes.

Il avait mis habit bas, et sa figure était cachée par un de cesmasques en fil de fer qu’on trouve dans les salles d’armes.

– Je vous engage, ajouta Fabrice, à prendre le masque en fil defer qui est près de vous, ensuite avancez vers moi avec une épée oudes pistolets; comme on vous l’a dit hier soir, vous avez le choixdes armes.

Le comte M *** élevait des difficultés sans nombre, et semblaitfort contrarié de se battre Fabrice, de son côté, redoutaitl’arrivée de là police, quoique l’on fût dans la montagne à cinqgrandes lieues de Bologne; il finit par adresser à son rival lesinjures les plus atroces; enfin, il eut le bonheur de mettre encolère le comte M ***, qui saisit une épée et marcha sur Fabrice;le combat s’engagea assez mollement.

Après quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit.Notre héros avait bien senti qu’il se jetait dans une action, qui,pendant toute sa vie, pourrait être pour lui un sujet de reprochesou du moins d’imputations calomnieuses. Il avait expédié Ludovicdans la campagne pour lui recruter des témoins. Ludovic donna del’argent à des étrangers qui travaillaient dans un bois voisin; ilsaccoururent en poussant des cris, pensant qu’il s’agissait de tuerun ennemi de l’homme qui payait. Arrivés à l’auberge, Ludovic lespria de regarder de tous leurs yeux, et de voir si l’un de ces deuxjeunes gens qui se battaient agissait en traître et prenait surl’autre des avantages illicites.

Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysanstardait à recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuité ducomte.

– Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, ilfaut être brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vousaimez mieux payer des gens qui sont braves.

Le comte, de nouveau piqué, se mit à lui crier qu’il avaitlongtemps fréquenté la salle d’armes du fameux Battistin à Naples,et qu’il allait châtier son insolence; la colère du comte M ***ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermeté, ce quin’empêcha point Fabrice de lui donner un fort beaucoup d’épée dansla poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, endonnant les premiers soins au blessé, lui dit à l’oreille:

– Si vous dénoncez ce duel à la police, je vous ferai poignarderdans votre lit.

Fabrice se sauva dans Florence; comme il s’était tenu caché àBologne, ce fut à Florence seulement qu’il reçut toutes les lettresde reproches de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d’êtrevenu à son concert et de ne pas avoir cherché à lui parler. Fabricefut ravi des lettres du comte Mosca, elles respiraient une francheamitié et les sentiments les plus nobles. Il devina que le comteavait écrit à Bologne, de façon à écarter les soupçons quipouvaient peser sur lui relativement au duel; la police fut d’unejustice parfaite: elle constata que deux étrangers, dont l’unseulement, le blessé, était connu (le comte M ***), s’étaientbattus à l’épée, devant plus de trente paysans, au milieu desquelsse trouvait vers la fin du combat le curé du village qui avait faitde vains efforts pour séparer les duellistes. Comme le nom deJoseph Bossi n’avait point été prononcé, moins de deux mois après,Fabrice osa revenir à Bologne, plus convaincu que jamais que sadestinée le condamnait à ne jamais connaître la partie noble etintellectuelle de l’amour. C’est ce qu’il se donna le plaisird’expliquer fort au long à la duchesse; il était bien las de sa viesolitaire et désirait passionnément alors retrouver les charmantessoirées qu’il passait entre le comte et sa tante. Il n’avait pasrevu depuis eux les douceurs de la bonne compagne.

Je me suis tant ennuyé à propos de l’amour que je voulais medonner et de la Fausta, écrivait-il à la duchesse, que maintenantson caprice me fût-il encore favorable, je ne ferais pas vingtlieues pour aller la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas,comme tu me le dis, que j’aille jusqu’à Paris où je vois qu’elledébute avec un succès fou. Je ferais toutes les lieues possiblespour passer une soirée avec toi et avec ce comte si bon pour sesamis.

Partie 2

Par ses cris continuels, cette république nous empêcherait dejouir de la meilleure des monarchies. (Chap. xxiii.)

Chapitre 1

 

Pendant que Fabrice était à la chasse de l’amour dans un villagevoisin de Parme, le fiscal général Rassi, qui ne le savait pas siprès de lui, continuait à traiter son affaire comme s’il eût été unlibéral: il feignit de ne pouvoir trouver, ou plutôt intimida lestémoins à décharge; et enfin, après un travail fort savant de prèsd’une année, et environ deux mois après le dernier retour deFabrice à Bologne, un certain vendredi, la marquise Raversi, ivrede joie, dit publiquement dans son salon que, le lendemain, lasentence qui venait d’être rendue depuis une heure contre le petitdel Dongo serait présentée à la signature du prince et approuvéepar lui. Quelques minutes plus tard la duchesse sut ce propos deson ennemie. »Il faut que le comte soit bien mal servi par sesagents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que la sentence nepouvait être rendue avant huit jours. Peut-être ne serait-il pasfâché d’éloigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais,ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour ilsera notre archevêque. »La duchesse sonna:

– Réunissez tous les domestiques dans la salle d’attente,dit-elle à son valet de chambre, même les cuisiniers; allez prendrechez le commandant de la place le permis nécessaire pour avoirquatre chevaux de poste, et enfin qu’avant une demi-heure ceschevaux soient attelés à mon landau. Toutes les femmes de la maisonfurent occupées à faire des malles, la duchesse prit à la hâte unhabit de voyage, le tout sans rien faire dire au comte; l’idée dese moquer un peu de lui la transportait de joie.

– Mes amis, dit-elle aux domestiques rassemblés, j’apprends quemon pauvre neveu va être condamné par contumace pour avoir eul’audace de défendre sa vie contre un furieux; c’est Giletti quivoulait le tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractère deFabrice est doux et inoffensif. Justement indignée de cette injureatroce, je pars pour Florence: je laisse à chacun de vous ses gagespendant dix ans. Si vous êtes malheureux, écrivez-moi, et tant quej’aurai un sequin, il y aura quelque chose pour vous.

La duchesse pensait exactement ce qu’elle disait, et, à sesderniers mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussiavait les yeux humides; elle ajouta d’une voix émue:

– Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premiergrand vicaire du diocèse, qui demain matin va être condamné auxgalères, ou, ce qui serait moins bête, à la peine de mort.

Les larmes des domestiques redoublèrent et peu à peu sechangèrent en cris à peu près séditieux; la duchesse monta dans soncarrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgré l’heureindue, elle fit solliciter une audience par le général Fontana,aide de camp de service; elle n’était point en grand habit de cour,ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant auprince, il ne fut point surpris, et encore moins fâché de cettedemande d’audience. »Nous allons voir des larmes répandues par debeaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demandergrâce; enfin cette fière beauté va s’humilier! elle était aussitrop insupportable avec ses petits airs d’indépendance! Ces yeux siparlants semblaient toujours me dire à la moindre chose qui lachoquait: Naples et Milan seraient un séjour bien autrement aimableque votre petite ville de Parme. A la vérité je ne règne pas surNaples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient me demanderquelque chose qui dépend de moi uniquement et qu’elle brûled’obtenir; j’ai toujours pensé que l’arrivée de ce neveu m’enferait tirer pied ou aile. »

Pendant que le prince souriait à ces pensées et se livrait àtoutes ces prévisions agréables, il se promenait dans son grandcabinet, à la porte duquel le général Fontana était resté debout etraide comme un soldat au port d’armes. Voyant les yeux brillants duprince, et se rappelant l’habit de voyage de la duchesse, il crut àla dissolution de la monarchie. Son ébahissement n’eut plus debornes quand il entendit le prince lui dire:

– Priez Mme la duchesse d’attendre un petit quart d’heure.

Le général aide de camp fit son demi-tour comme un soldat à laparade; le prince sourit encore: « Fontana n’est pas accoutumé sedit-il, à voir attendre cette fière duchesse: la figure étonnéeavec laquelle il va lui parler du petit quart d’heure d’attentepréparera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voirrépandre. »Ce petit quart d’heure fut délicieux pour le prince, ilse promenait d’un pas ferme et égal, il régnait. »Il s’agit ici dene rien dire qui ne soit parfaitement à sa place; quels que soientmes sentiments envers la duchesse, il ne faut point oublier quec’est une des plus grandes dames de ma cour. Comment Louis XIVparlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d’en êtremécontent? »et ses yeux s’arrêtèrent sur le portrait du grandroi.

Le plaisant de la chose c’est que le prince ne songea point à sedemander s’il ferait grâce à Fabrice et quelle serait cette grâce.Enfin, au bout de vingt minutes, le fidèle Fontana se présenta denouveau à la porte, mais sans rien dire.

– La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d’un airthéâtral.

« Les larmes vont commencer », se dit-il, et, comme pour sepréparer à un tel spectacle, il tira son mouchoir.

Jamais la duchesse n’avait été aussi leste et aussi jolie; ellen’avait pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas léger et rapideeffleurer à peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur lepoint de perdre tout à fait la raison.

– J’ai bien des pardons à demander à Votre Altesse Sérénissime,dit la duchesse de sa petite voix légère et gaie, j’ai pris laliberté de me présenter devant elle avec un habit qui n’est pasprécisément convenable, mais Votre Altesse m’a tellement accoutuméeà ses bontés que j’ai osé espérer qu’elle voudrait bien m’accorderencore cette grâce.

La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le tempsde jouir de la figure du prince; elle était délicieuse à cause del’étonnement profond et du reste de grands airs que la position dela tête et des bras accusait encore. Le prince était resté commefrappé par la foudre; de sa petite voix aigre et troublée ils’écriait de temps à autre en articulant à peine:

– Comment! comment!

La duchesse, comme par respect, après avoir fini son compliment,lui laissa tout le temps de répondre; puis elle ajouta:

– J’ose espérer que Votre Altesse Sérénissime daigne mepardonner l’incongruité de mon costume.

Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d’un si viféclat que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, cequi chez lui était le dernier signe du plus extrême embarras.

– Comment! comment! dit-il encore.

Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:

– Madame la duchesse, asseyez-vous donc.

Il avança lui-même un fauteuil et avec assez de grâce. Laduchesse ne fut point insensible à cette politesse, elle modéra lapétulance de son regard.

– Comment! comment! répéta encore le prince en s’agitant dansson fauteuil, sur lequel on eût dit qu’il ne pouvait trouver deposition solide.

– Je vais profiter de la fraîcheur de la nuit pour courir laposte, reprit la duchesse, et, comme mon absence peut être dequelque durée, je n’ai point voulu sortir des Etats de Son AltesseSérénissime sans la remercier de toutes les bontés que depuis cinqannées elle a daigné avoir pour moi.

A ces mots le prince comprit enfin; il devint pâle: c’étaitl’homme du monde qui souffrait le plus de se voir trompé dans sesprévisions; puis il prit un air de grandeur tout à fait digne duportrait de Louis XIV qui était sous ses yeux. »A la bonne heure, sedit la duchesse, voilà un homme. »

– Et quel est le motif de ce départ subit? dit le prince d’unton assez ferme.

– J’avais ce projet depuis longtemps, répondit la duchesse. etune petite insulte que l’on a faite à Monsignore del Dongo quedemain l’on va condamner à mort ou aux galères, me fait hâter mondépart.

– Et dans quelle ville allez-vous?

– A Naples, je pense.

Elle ajouta en se levant:

– Il ne me reste plus qu’à prendre congé de Votre AltesseSérénissime et à la remercier très humblement de ses anciennesbontés.

A son tour, elle parlait d’un air si ferme que le prince vitbien que dans deux secondes tout serait fini; l’éclat du départayant eu lieu, il savait que tout arrangement était impossible;elle n’était pas femme à revenir sur ses démarches. Il courut aprèselle.

– Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en luiprenant la main, que toujours je vous ai aimée, et d’une amitié àlaquelle il ne tenait qu’à vous de donner un autre nom. Un meurtrea été commis, c’est ce qu’on ne saurait nier; j’ai confiél’instruction du procès à mes meilleurs juges…

A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; touteapparence de respect et même d’urbanité disparut en un clin d’oeil:la femme outragée parut clairement, et la femme outragées’adressant à un être qu’elle sait de mauvaise foi. Ce fut avecl’expression de la colère la plus vive et même du mépris, qu’elledit au prince en pesant sur tous les mots:

– Je quitte à jamais les Etats de Votre Altesse Sérénissime,pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autresinfâmes assassins qui ont condamné à mort mon neveu et tantd’autres; si Votre Altesse Sérénissime ne veut pas mêler unsentiment d’amertume aux derniers instants que je passe auprès d’unprince poli et spirituel quand il n’est pas trompé, je la prie trèshumblement de ne pas me rappeler l’idée de ces Juges infâmes qui sevendent pour mille écus ou une croix.

L’accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcéesces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant devoir sa dignité compromise par une accusation encore plus directe,mais au total sa sensation finit bientôt par être de plaisir: iladmirait la duchesse; l’ensemble de sa personne atteignit en cemoment une beauté sublime. « Grand Dieu! qu’elle est belle, se ditle prince; on doit passer quelque chose à une femme unique et telleque peut-être il n’en existe pas une seconde dans toute l’Italie…Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-être pasimpossible d’en faire un jour ma maîtresse, il y a loin d’un telêtre à cette poupée de marquise Balbi, et qui encore chaque annéevole au moins trois cent mille francs à mes pauvres sujets… Maisl’ai-je bien entendu? pensa-t-il tout à coup; elle a dit: condamnémon neveu et tant d’autres. »

Alors la colère surnagea, et ce fut avec une hauteur digne durang suprême que le prince dit, après un silence:

– Et que faudrait-il faire pour que Madame ne partît point?

– Quelque chose dont vous n’êtes pas capable répliqua laduchesse avec l’accent de l’ironie là plus amère et du mépris lemoins déguisé.

Le prince était hors de lui, mais il devait à l’habitude de sonmétier de souverain absolu la force de résister à un premiermouvement. »Il faut avoir cette femme, se dit-il, c’est ce que je medois, puis il faut la faire mourir par le mépris… Si elle sort dece cabinet, je ne la revois jamais. »Mais ivre de colère et de hainecomme il l’était en ce moment, où trouver un mot qui pût satisfaireà la fois à ce qu’il se devait à lui-même et porter la duchesse àne pas déserter sa cour à l’instant? »On ne peut se dit-il, nirépéter ni tourner en ridicule un geste », et il alla se placerentre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu après il entenditgratter à cette porte.

– Quel est le jean-sucre, s’écria-t-il en jurant de toute laforce de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient icim’apporter sa sotte présence?

Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalementrenversée, et ce fut avec l’air d’un homme à l’agonie qu’ilprononça ces mots mal articulés:

– Son Excellence le comte Mosca sollicite l’honneur d’êtreintroduit.

– Qu’il entre! dit le prince en criant.

Et comme Mosca saluait:

– Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina quiprétend quitter Parme à l’instant pour aller s’établir à Naples, etqui par-dessus le marché me dit des impertinences.

– Comment! dit Mosca pâlissant.

– Quoi! vous ne saviez pas ce projet de départ? – Pas lapremière parole; j’ai quitté Madame à six heures, joyeuse etcontente.

Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D’abord ilregarda Mosca; sa pâleur croissante lui montra qu’il disait vrai etn’était point complice du coup de tête de la duchesse. »En ce cas,se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, touts’envole en même temps. A Naples elle fera des épigrammes avec sonneveu Fabrice sur la grande colère du petit prince de Parme. »Ilregarda la duchesse; le plus violent mépris et la colère sedisputaient son coeur; ses yeux étaient fixés en ce moment sur lecomte Mosca, et les contours si fins de cette belle boucheexprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure disait : vilcourtisan! »Ainsi, pensa le prince, après l’avoir examinée, je perdsce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si ellesort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu’elledira de mes juges à Naples… Et avec cet esprit et cette force depersuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire detout le monde. Je lui devrai la réputation d’un tyran ridicule quise lève la nuit pour regarder sous son lit… « Alors, par unemanoeuvre adroite et comme cherchant à se promener pour diminuerson agitation, le prince se plaça de nouveau devant la porte ducabinet, le comte était à sa droite à trois pas de distance, pâle,défait et tellement tremblant qu’il fut obligé de chercher un appuisur le dos du fauteuil que la duchesse avait occupé au commencementde l’audience, et que le prince dans un mouvement de colère avaitpoussé au loin. Le comte était amoureux. »Si la duchesse part je lasuis, se disait-il, mais voudra-t-elle de moi à sa suite? voilà laquestion. »

A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras croisés etserrés contre la poitrine, le regardait avec une impertinenceadmirable; une pâleur complète et profonde avait succédé aux vivescouleurs qui naguère animaient cette tête sublime.

Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait lafigure rouge et l’air inquiet; sa main gauche jouait d’une façonconvulsive avec la croix attachée au grand cordon de son ordrequ’il portait sous l’habit; de la main droite il se caressait lementon.

– Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu’ilfaisait lui-même et entraîné par l’habitude de le consulter surtout.

– Je n’en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit lecomte de l’air d’un homme qui rend le dernier soupir.

Il pouvait à peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton decette voix donna au prince la première consolation que son orgueilblessé eût trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur luifournit une phrase heureuse pour son amour-propre.

– Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; jeveux bien faire abstraction complète de ma position dans le monde.Je vais parler comme un ami.

Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imitédes temps heureux de Louis XIV.

– Comme un ami parlant à des amis. Madame la duchesse,ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier unerésolution intempestive?

– En vérité, je n’en sais rien, répondit la duchesse avec ungrand soupir, en vérité, je n’en sais rien, tant j’ai Parme enhorreur.

Il n’y avait nulle intention d’épigramme dans ce mot, on voyaitque la sincérité même parlait par sa bouche.

Le comte se tourna vivement de son côté; l’âme du courtisanétait scandalisée; puis il adressa au prince un regard suppliant.Avec beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passerun moment; puis s’adressant au comte:

– Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout à fait horsd’elle-même; c’est tout simple, elle adore son neveu.

Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard leplus galant et en même temps de l’air que l’on prend pour citer lemot d’une comédie:

– Que faut-il faire pour plaire à ces beaux yeux?

La duchesse avait eu le temps de réfléchir; d’un ton ferme etlent, et comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit:

– Son Altesse m’écrirait une lettre gracieuse, comme elle saitsi bien les faire; elle me dirait que, n’étant point convaincue dela culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire del’archevêque, elle ne signera point la sentence quand on viendra lalui présenter, et que cette procédure injuste n’aura aucune suite àl’avenir.

– Comment injuste! s’écria le prince en rougissant jusqu’aublanc des yeux, et reprenant sa colère.

– Ce n’est pas tout! répliqua la duchesse avec une fiertéromaine; dès ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, ilest déjà onze heures et un quart, dès ce soir Son AltesseSérénissime enverra dire à la marquise Raversi qu’elle luiconseille d’aller à la campagne pour se délasser des fatigues qu’adû lui causer un certain procès dont elle parlait dans son salon aucommencement de la soirée.

Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux. -Vit-on jamais une telle femme?… s’écriait-il; elle me manque derespect.

La duchesse répondit avec une grâce parfaite:

– De la vie je n’ai eu l’idée de manquer de respect à SonAltesse Sérénissime; Son Altesse a eu l’extrême condescendance dedire qu’elle parlait comme un ami à des amis. Je n’ai, du resteaucune envie de rester à Parme, ajouta-t-elle en regardant le comteavec le dernier mépris.

Ce regard décida le prince, jusqu’ici fort incertain, quoiqueces paroles eussent semblé annoncer un engagement; il se moquaitfort des paroles.

Il y eut encore quelques mots d’échangés, mais enfin le comteMosca reçut l’ordre d’écrire le billet gracieux sollicité par laduchesse. Il omit la phrase: Cette procédure injuste n’aura aucunesuite à l’avenir. »Il suffit, se dit le comte, que le princepromette de ne point signer la sentence qui lui sera présentée. »Leprince le remercia d’un coup d’oeil en signant.

Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût toutsigné; il croyait se bien tirer de la scène et toute l’affaireétait dominée à ses yeux par ces mots: « Si la duchesse part, jetrouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours. »Le comte remarqua quele maître corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Ilregarda la pendule, elle marquait près de minuit. Le ministre nevit dans cette date corrigée que l’envie pédantesque de fairepreuve d’exactitude et de bon gouvernement. Quant à l’exil de lamarquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince avait un plaisirparticulier à exiler les gens.

– Général Fontana, s’écria-t-il en entrouvrant la porte.

Le général parut avec une figure tellement étonnée et tellementcurieuse, qu’il y eut échange d’un regard gai entre la duchesse etle comte, et ce regard fit la paix.

– Général Fontana, dit le prince, vous allez monter dans mavoiture qui attend sous la colonnade; vous irez chez la marquiseRaversi, vous vous ferez annoncer; si elle est au lit, vousajouterez que vous venez de ma part, et, arrivé dans sa chambre,vous direz ces précises paroles, et non d’autres: « Madame lamarquise Raversi, Son Altesse Sérénissime vous engage à partirdemain, avant huit heures du matin, pour votre château de Velleja;Son Altesse vous fera connaître quand vous pourrez revenir àParme. »

Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sansle remercier comme il s’y attendait, lui fit une révérenceextrêmement respectueuse et sortit rapidement.

– Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comteMosca. Celui-ci, ravi de l’exil de la marquise Raversi quifacilitait toutes ses actions comme ministre, parla pendant unegrosse demi-heure en courtisan consommé; il voulait consolerl’amour-propre du souverain, et ne prit congé que lorsqu’il le vitbien convaincu que l’histoire anecdotique de Louis XIV n’avait pasde page plus belle que celle qu’il venait de fournir à seshistoriens futurs.

En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu’onn’admît personne, pas même le comte. Elle voulait se trouver seuleavec elle-même, et voir un peu quelle idée elle devait se former dela scène qui venait d’avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pourse faire plaisir au moment même; mais à quelque démarche qu’elle sefût laissé entraîner elle y eût tenu avec fermeté. Elle ne se fûtpoint blâmée en revenant au sang-froid, encore moins repentie: telétait le caractère auquel elle devait d’être encore à trente-sixans la plus jolie femme de la cour.

Elle rêvait en ce moment à ce que Parme pouvait offrird’agréable, comme elle eût fait au retour d’un long voyage, tant deneuf heures à onze elle avait cru fermement quitter ce pays pourtoujours.

« Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu’il a connumon départ en présence du prince… Au fait, c’est un homme aimableet d’un coeur bien rare! Il eût quitté ses ministères pour mesuivre… Mais aussi pendant cinq années entières il n’a pas eu unedistraction à me reprocher. Quelles femmes mariées à l’autelpourraient en dire autant à leur seigneur et maître? Il fautconvenir qu’il n’est point important, point pédant; il ne donnenullement l’envie de le tromper; devant moi il semble toujoursavoir honte de sa puissance… Il faisait une drôle de figure enprésence de son seigneur et maître; s’il était là jel’embrasserais… Mais pour rien au monde je ne me chargeraisd’amuser un ministre qui a perdu son portefeuille, c’est unemaladie dont on ne guérit qu’à la mort, et… qui fait mourir. Quelmalheur ce serait d’être ministre jeune! Il faut que je le luiécrive, c’est une de ces choses qu’il doit savoir officiellementavant de se brouiller avec son prince… Mais j’oubliais mes bonsdomestiques. »

La duchesse sonna. Ses femmes étaient toujours occupées à fairedes malles; la voiture était avancée sous le portique et on lachargeait; tous les domestiques qui n’avaient pas de travail àfaire entouraient cette voiture, les larmes aux yeux. La Chékina,qui dans les grandes occasions entrait seule chez la duchesse, luiapprit tous ces détails.

– Faites-les monter dit la duchesse.

Un instant après elle passa dans la salle d’attente.

– On m’a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveune serait pas signée par le souverain (c’est ainsi qu’on parle enItalie); je suspends mon départ, nous verrons si mes ennemis aurontle crédit de faire changer cette résolution.

Après un petit silence, les domestiques se mirent à crier : »Vive Mme la duchesse! »et applaudirent avec fureur. La duchesse,qui était déjà dans la pièce voisine, reparut comme une actriceapplaudie, fit une petite révérence pleine de grâce à ses gens etleur dit:

– Mes amis, je vous remercie.

Si elle eût dit un mot, tous, en ce moment, eussent marchécontre le palais pour l’attaquer. Elle fit un signe à un postillon,ancien contrebandier et homme dévoué, qui la suivit.

– Tu vas t’habiller en paysan aisé, tu sortiras de Parme commetu pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite quepossible à Bologne. Tu entreras à Bologne en promeneur et par laporte de Florence, et tu remettras à Fabrice, qui est au Pelegrino,un paquet que Chékina va te donner. Fabrice se cache et s’appellelà-bas M. Joseph Bossi; ne va pas le trahir par étourderie, n’aiepas l’air de le connaître; mes ennemis mettront peut-être desespions à tes trousses. Fabrice te renverra ici au bout de quelquesheures ou de quelques jours: c’est surtout en revenant qu’il fautredoubler de précautions pour ne pas le trahir.

– Ah! les gens de la marquise Raversi! s’écria le postillon;nous les attendons, et si Madame voulait ils seraient bientôtexterminés.

– Un jour peut-être! mais gardez-vous sur votre tête de rienfaire sans mon ordre.

C’était la copie du billet du prince que la duchesse voulaitenvoyer à Fabrice; elle ne put résister au plaisir de l’amuser, etajouta un mot sur la scène qui avait amené le billet; ce mot devintune lettre de dix pages. Elle fit rappeler le postillon.

– Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu’à quatre heures, porteouvrante.

– Je comptais passer par le grand égout, j’aurais de l’eaujusqu’au menton, mais je passerais…

– Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer à prendre lafièvre un de mes plus fidèles serviteurs. Connais-tu quelqu’un chezMgr l’archevêque?

– Le second cocher est mon ami.

– Voici une lettre pour ce saint prélat: introduis-toi sansbruit dans son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre;je ne voudrais pas qu’on réveillât Monseigneur. S’il est déjàrenfermé dans sa chambre, passe la nuit dans le palais, et, commeil est dans l’usage de se lever avec le jour, demain matin, àquatre heures, fais-toi annoncer de ma part, demande sa bénédictionau saint archevêque, remets-lui le paquet que voici, et prends leslettres qu’il te donnera peut-être pour Bologne.

La duchesse adressait à l’archevêque l’original même du billetdu prince, comme ce billet était relatif à son premier grandvicaire, elle priait de le déposer aux archives de l’archevêché, oùelle espérait que MM. les grands vicaires et les chanoines,collègues de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; letout sous la condition du plus profond secret.

La duchesse écrivait à Mgr Landriani avec une familiarité quidevait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait troislignes; la lettre, fort amicale, était suivie de ces mots:Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesseSanseverina.

« Je n’en ai pas tant écrit, je pense, se dit la duchesse enriant, depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on nemène ces gens-là que par ces choses, et aux yeux des bourgeois lacaricature fait beauté. »Elle ne put pas finir la soirée sans céderà la tentation d’écrire une lettre de persiflage au pauvre comte;elle lui annonçait officiellement, pour sa gouverne, disait-elle,dans ses rapports avec les têtes couronnées, qu’elle ne se sentaitpas capable d’amuser un ministre disgracié. »Le prince vous faitpeur; quand vous ne pourrez plus le voir, ce serait donc à moi àvous faire peur? »Elle fit porter sur-le-champ cette lettre.

De son côté, le lendemain vers sept heures du matin, le princemanda le comte Zurla, ministre de l’Intérieur.

– De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus sévères àtous les podestats’ pour qu’ils fassent arrêter le sieur Fabricedel Dongo. On nous annonce que peut-être il osera reparaître dansnos Etats. Ce fugitif se trouvant à Bologne, où il semble braverles poursuites de nos tribunaux, placez des sbires qui leconnaissent personnellement 1 dans les villages sur la route deBologne à Parme; 2 aux environs du château de la duchesseSanseverina, à Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3 autour duchâteau du comte Mosca. J’ose espérer de votre haute sagesse,monsieur le comte, que vous saurez dérober la connaissance de cesordres de votre souverain à la pénétration du comte Mosca. Sachezque je veux que l’on arrête le sieur Fabrice del Dongo.

Dès que ce ministre fut sorti, une porte secrète introduisitchez le prince le fiscal général Rassi, qui s’avança plié en deuxet saluant à chaque pas. La mine de ce coquin-là était à peindre;elle rendait justice à toute l’infamie de son rôle, et, tandis queles mouvements rapides et désordonnés de ses yeux trahissaient laconnaissance qu’il avait de ses mérites, l’assurance arrogante etgrimaçante de sa bouche montrait qu’il savait lutter contre lemépris. Comme ce personnage va prendre une assez grande influencesur la destinée de Fabrice, on peut en dire un mot. Il était grand,il avait de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abîmé parla petite vérole; pour de l’esprit, il en avait, et beaucoup et duplus fin; on lui accordait de posséder parfaitement la science dudroit, mais c’était surtout par l’esprit de ressource qu’ilbrillait. De quelque sens que pût se présenter une affaire, iltrouvait facilement, et en peu d’instants les moyens fort bienfondés en droit d’arriver à une condamnation ou à un acquittement;il était surtout le roi des finesses de procureur.

A cet homme, que de grandes monarchies eussent envié au princede Parme, on ne connaissait qu’une passion: être en conversationintime avec de grands personnages et leur plaire par desbouffonneries. Peu lui importait que l’homme puissant rît de cequ’il disait, ou de sa propre personne, ou fît des plaisanteriesrévoltantes sur Mme Rassi; pourvu qu’il vît rire et qu’on letraitât avec familiarité, il était content. Quelquefois le prince,ne sachant plus comment abuser de la dignité de ce grand juge, luidonnait des coups de pied; si les coups de pied lui faisaient mal,il se mettait à pleurer. Mais l’instinct de bouffonnerie était sipuissant chez lui, qu’on le voyait tous les jours préférer le salond’un ministre qui le bafouait, à son propre salon où il régnaitdespotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassis’était surtout fait une position à part, en ce qu’il étaitimpossible au noble le plus insolent de pouvoir l’humilier; safaçon de se venger des injures qu’il essuyait toute la journéeétait de les raconter au prince, auquel il s’était acquis leprivilège de tout dire; il est vrai que souvent la réponse était unsoufflet bien appliqué et qui faisait mal, mais il ne s’enformalisait aucunement. La présence de ce grand juge distrayait leprince dans ses moments de mauvaise humeur, alors il s’amusait àl’outrager. On voit que Rassi était à peu près l’homme parfait à lacour: sans honneur et sans humeur.

– Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans lesaluer, et le traitant tout à fait comme un cuistre, lui qui étaitsi poli avec tout le monde. De quand votre sentence est-elledatée?

– Altesse Sérénissime, d’hier matin.

– De combien de juges est-elle signée?

– De tous les cinq.

– Et la peine?

– Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse Sérénissime mel’avait dit.

– La peine de mort eût révolté, dit le prince comme se parlant àsoi-même, c’est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c’est undel Dongo, et ce nom est révéré dans Parme, à cause des troisarchevêques presque successifs… Vous me dites vingt ans deforteresse?

– Oui, Altesse Sérénissime, reprit le fiscal Rassi toujoursdebout et plié en deux, avec, au préalable, excuse publique devantle portrait de Son Altesse Sérénissime; de plus, jeûne au pain et àl’eau tous les vendredis et toutes les veilles des fêtesprincipales, le sujet étant d’une impiété notoire. Ceci pourl’avenir et pour casser le cou à sa fortune.

– Ecrivez, dit le prince:

Son Altesse Sérénissime ayant daigné écouter avec bon té lestrès humbles supplications de la marquise del Dongo, mère ducoupable, et de la duchesse Sanseverina, sa tante lesquelles ontreprésenté qu’à l’époque du crime leur fils et neveu était fortjeune et d’ailleurs égaré par une folle passion conçue pour lafemme du malheureux Giletti, a bien voulu, malgré l’horreurinspirée par un tel meurtre, commuer la peine à laquelle Fabricedel Dongo a été condamné, en celle de douze années deforteresse.

« Donnez que je signe. »

Le prince signa et data de la veille, puis, rendant la sentenceà Rassi il lui dit:

– Ecrivez immédiatement au-dessous de ma signature:

La duchesse Sanseverina s’étant derechef jetée aux genoux de SonAltesse le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait uneheure de promenade sur la plate-forme de la tour carréevulgairement appelée tour Farnèse.

« Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi quevous puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz auconseiller De Capitani qui a voté pour deux ans de forteresse etqui à même péroré en faveur de cette opinion ridicule, que jel’engage à relire les lois et règlements. Derechef, silence, etbonsoir. »

Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondesrévérences que le prince ne regarda pas.

Ceci se passait à sept heures du matin. Quelques heures plustard, la nouvelle de l’exil de la marquise Raversi se répandaitdans la ville et dans les cafés, tout le monde parlait à la fois dece grand événement. L’exil de la marquise chassa pour quelque tempsde Parme cet implacable ennemi des petites villes et des petitescours, l’ennui. Le général Fabio Conti, qui s’était cru ministre,prétexta une attaque de goutte, et pendant plusieurs jours nesortit point de sa forteresse. La bourgeoisie et par la suite lepetit peuple conclurent, de ce qui se passait, qu’il était clairque le prince avait résolu de donner l’archevêché de Parme àMonsignore del Dongo. Les fins politiques de café allèrent mêmejusqu’à prétendre qu’on avait engagé le père Landriani,l’archevêque actuel, à feindre une maladie et à présenter sadémission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme dutabac ils en étaient sûrs: ce bruit vint jusqu’à l’archevêque quis’en alarma fort, et pendant quelques jours son zèle pour notrehéros en fut grandement paralysé. Deux mois après cette bellenouvelle se trouvait dans les journaux de Paris, avec ce petitchangement, que c’était le comte de Mosca, neveu de la duchesse deSanseverina, qui allait être fait archevêque.

La marquise Raversi était furibonde dans son château de Velleja,ce n’était point une femmelette, de celles qui croient se venger enlançant des propos outrageants contre leurs ennemis. Dès lelendemain de sa disgrâce, le chevalier Riscara et trois autres deses amis se présentèrent au prince par son ordre, et luidemandèrent la permission d’aller la voir à son château. L’Altessereçut ces messieurs avec une grâce parfaite, et leur arrivée àVelleja fut une grande consolation pour la marquise. Avant la finde la seconde semaine, elle avait trente personnes dans sonchâteau, tous ceux que le ministère libéral devait porter auxplaces. Chaque soir la marquise tenait un conseil régulier avec lesmieux informés de ses amis. Un jour qu’elle avait reçu beaucoup delettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne heure: lafemme de chambre favorite introduisit d’abord l’amant régnant, lecomte Baldi, jeune homme d’une admirable figure et fortinsignifiant; et plus tard, le chevalier Riscara son prédécesseur:celui-ci était un petit homme noir au physique et au moral, qui,ayant commencé par être répétiteur de géométrie au collège desnobles à Parme, se voyait maintenant conseiller d’Etat et chevalierde plusieurs ordres.

– J’ai la bonne habitude, dit la marquise à ces deux hommes, dene détruire -jamais aucun papier, et bien m’en prend; voici neuflettres que la Sanseverina m’a écrites en différentes occasions.Vous allez partir tous les deux pour Gênes, vous chercherez parmiles galériens un ex-notaire nommé Burati, comme le grand poète deVenise, ou Durati. Vous, comte Baldi, placez-vous à mon bureau etécrivez ce que je vais vous dicter.

Une idée me vient et je t’écris ce mot. Je vais à ma chaumièreprès de Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi,je serai bien heureuse: il n’y a, ce me semble, pas grand dangeraprès ce qui vient de se passer; les nuages s’éclaircissent.Cependant arrête-toi avant d’entrer dans Castelnovo; tu trouverassur la route un de mes gens, ils t’aiment tous à la folie. Tugarderas, bien en tendu, le nom de Bossi pour ce petit voyage. Ondit que tu as de la barbe comme le plus admirable capucin, et l’onne t’a vu à Parme qu’avec la figure décente d’un grand vicaire.

– Comprends-tu, Riscara?

– Parfaitement; mais le voyage à Gênes est un luxe inutile; jeconnais un homme dans Parme qui, à la vérité, n’est pas encore auxgalères, mais qui ne peut manquer d’y arriver. Il contreferaadmirablement l’écriture de la Sanseverina.

A ces mots, le comte Baldi ouvrit démesurément ses yeux sibeaux; il comprenait seulement.

– Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tuespères de l’avancement, dit la marquise à Riscara, apparemmentqu’il te connaît aussi; sa maîtresse, son confesseur, son amipeuvent être vendus à là Sanseverina, j’aime mieux différer cettepetite plaisanterie de quelques jours, et ne m’exposer à aucunhasard. Partez dans deux heures, comme de bons petits agneaux, nevoyez âme qui vive à Gênes et revenez bien vite.

Le chevalier Riscara s’enfuit en riant, et parlant du nez commePolichinelle: Il faut préparer les paquets, disait-il en courantd’une façon burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame.Cinq jours après, Riscara ramena à la marquise son comte Baldi toutécorché: pour abréger de six lieues, on lui avait fait passer unemontagne à dos de mulet; il jurait qu’on ne le reprendrait plus àfaire de grands voyages. Baldi remit à la marquise troisexemplaires de la lettre qu’elle lui avait dictée, et cinq ou sixautres lettres de la même écriture, composées par Riscara, et donton pourrait peut-être tirer parti par la suite. L’une de ceslettres contenait de fort jolies plaisanteries sur les peurs que leprince avait la nuit, et sur la déplorable maigreur de la marquiseBaldi, sa maîtresse, laquelle laissait, dit-on, la marque d’unepincette sur le coussin des bergères après s’y être assise uninstant. On eût juré que toutes ces lettres étaient écrites de lamain de Mme Sanseverina.

– Maintenant je sais à n’en pas douter, dit la marquise, quel’ami du coeur, que le Fabrice est à Bologne ou dans lesenvirons…

– Je suis trop malade, s’écria le comte Baldi en l’interrompant;je demande en grâce d’être dispensé de ce second voyage, ou dumoins je voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre masanté.

– Je vais plaider votre cause, dit Riscara.

Il se leva et parla bas à la marquise.

– Eh bien! soit, j’y consens, répondit-elle en souriant.

– Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise à Baldid’un air assez dédaigneux.

– Merci, s’écria celui-ci avec l’accent du coeur.

En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il était àpeine à Bologne depuis deux jours, lorsqu’il aperçut dans unecalèche Fabrice et la petite Marietta. »Diable! se dit-il, il paraîtque notre futur archevêque ne se gêne point; il faudra faireconnaître ceci à la duchesse, qui en sera charmée. »Riscara n’eutque la peine de suivre Fabrice pour savoir son logement; lelendemain matin, celui-ci reçut par un courrier la lettre defabrique génoise; il la trouva un peu courte, mais du reste n’eutaucun soupçon. L’idée de revoir la duchesse et le comte le renditfou de bonheur, et quoi que pût dire Ludovic, il prit un cheval àla poste et partit au galop. Sans s’en douter, il était suivi à peude distance par le chevalier Riscara qui, en arrivant, à six lieuesde Parme, à la posté avant Castelnovo, eut le plaisir de voir ungrand attroupement dans la place devant la prison du lieu; onvenait d’y conduire notre héros, reconnu à la poste, comme ilchangeait de cheval, par deux sbires choisis et envoyés par lecomte Zurla.

Les petits yeux du chevalier Riscara brillèrent de joie; ilvérifia avec une patience exemplaire tout ce qui venait d’arriverdans ce petit village, puis expédia un courrier à la marquiseRaversi. Après quoi, courant les rues comme pour voir l’église fortcurieuse, et ensuite pour chercher un tableau du Parmesan qu’on luiavait dit exister dans le pays, il rencontra enfin le podestat quis’empressa de rendre ses hommages à un conseiller d’Etat. Riscaraeut l’air étonné qu’il n’eût pas envoyé sur-le-champ à la citadellede Parme le conspirateur qu’il avait eu le bonheur de fairearrêter.

– On pourrait craindre, ajouta Riscara d’un air froid, que sesnombreux amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser sonpassage à travers les Etats de Son Altesse Sérénissime nerencontrent les gendarmes; ces rebelles étaient bien douze ouquinze à cheval.

– Intelligenti pauca! s’écria le podestat d’un air malin.

Chapitre 2

 

Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes etattaché par une longue chaîne à la sediola même dans laquelle onl’avait fait monter, partait pour la citadelle de Parme, escortépar huit gendarmes. Ceux-ci avaient l’ordre d’emmener avec eux tousles gendarmes stationnés dans les villages que le cortège devaittraverser, le podestat lui-même suivait ce prisonnier d’importance.Sur les sept heures après midi, la sediola, escortée par tous lesgamins de Parme et par trente gendarmes, traversa la bellepromenade, passa devant le petit palais qu’habitait la Faustaquelques mois auparavant, et enfin se présenta à la porteextérieure de la citadelle à l’instant où le général Fabio Conti etsa fille allaient sortir. La voiture du gouverneur s’arrêta avantd’arriver au pont-levis pour laisser entrer la sediola à laquelleFabrice était attaché; le général cria aussitôt que l’on fermât lesportes de la citadelle, et se hâta de descendre au bureau d’entréepour voir un peu ce dont il s’agissait; il ne fut pas peu surprisquand il reconnut le prisonnier, lequel était devenu tout raide,attaché à sa sediola pendant une aussi longue route; quatregendarmes l’avaient enlevé et le portaient au bureau d’écrou. »J’aidonc en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameuxFabrice del Dongo, dont on dirait que depuis près d’un an la hautesociété de Parme a juré de s’occuper exclusivement! »

Vingt fois le général l’avait rencontré à la cour, chez laduchesse et ailleurs; mais il se garda bien de témoigner qu’il leconnaissait; il eût craint de se compromettre.

– Que l’on dresse, cria-t-il au commis de la prison, unprocès-verbal fort circonstancié de la remise qui m’est faite duprisonnier par le digne podestat de Castelnovo.

Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sabarbe et sa tournure martiale, prit un air plus important que decoutume, on eût dit un geôlier allemand. Croyant savoir que c’étaitsurtout la duchesse Sanseverina qui avait empêché son maître legouverneur, de devenir ministre de la guerre, ii fut d’uneinsolence plus qu’ordinaire envers le prisonnier; il lui adressaitla parole en l’appelant voi, ce qui est en Italie la façon deparler aux domestiques.

– Je suis prélat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabriceavec fermeté, et grand vicaire de ce diocèse, ma naissance seule medonne droit aux égards.

– Je n’en sais rien! répliqua le commis avec impertinence;prouvez vos assertions en exhibant les brevets qui vous donnentdroit à ces titres fort respectables.

Fabrice n’avait point de brevets et ne répondit pas. Le généralFabio Conti, debout à côté de son commis, le regardait écrire sanslever les yeux sur le prisonnier, afin de n’être pas obligé de direqu’il était réellement Fabrice del Dongo.

Tout à coup Clélia Conti, qui attendait en voiture, entendit untapage effroyable dans le corps de carde. Le commis Barbone faisantune description insolente et fort longue de la personne duprisonnier, lui ordonna d’ouvrir ses vêtements afin que l’on pûtvérifier et constater le nombre et l’état des égratignures reçueslors de l’affaire Giletti.

– Je ne puis, dit Fabrice souriant amèrement; je me trouve horsd’état d’obéir aux ordres de Monsieur, les menottes m’enempêchent!

– Quoi! s’écria le général d’un air naïf, le prisonnier a desmenottes! dans l’intérieur de la forteresse! cela est contre lesrèglements, il faut un ordre ad hoc; ôtez-lui les menottes.

Fabrice le regarda. »Voilà un plaisant jésuite! pensa-t-il; il ya une heure qu’il me voit ces menottes qui me gênent horriblement,et il fait l’étonné! »

Les menottes furent ôtées par les gendarmes; ils venaientd’apprendre que Fabrice était neveu de la duchesse Sanseverina, etse hâtèrent de lui montrer une politesse mielleuse qui faisaitcontraste avec la grossièreté du commis, celui-ci en parut piqué etdit à Fabrice qui restait immobile:

– Allons donc! dépêchons! montrez-nous ces égratignures que vousavez reçues du pauvre Giletti, lors de l’assassinat.

D’un saut, Fabrice s’élança sur le commis, et lui donna unsoufflet tel que le Barbone’ tomba de sa chaise sur les jambes dugénéral. Les gendarmes s’emparèrent des bras de Fabrice qui restaitimmobile; le général lui-même et deux gendarmes qui étaient à sescôtés se hâtèrent de relever le commis dont la figure saignaitabondamment. Deux gendarmes plus éloignés coururent fermer la portedu bureau, dans l’idée que le prisonnier cherchait à s’évader. Lebrigadier qui les commandait pensa que le jeune del Dongo nepouvait pas tenter une fuite bien sérieuse, puisque enfin il setrouvait dans l’intérieur de la citadelle; toutefois il s’approchade la fenêtre pour empêcher le désordre, et par un instinct degendarme. Vis-à-vis de cette fenêtre ouverte, et à deux pas, setrouvait arrêtée la voiture du général: Clélia s’était blottie dansle fond, afin de ne pas être témoin de la triste scène qui sepassait au bureau; lorsqu’elle entendit tout ce bruit, elleregarda.

– Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.

– Mademoiselle, c’est le jeune Fabrice del Dongo qui vientd’appliquer un fier soufflet à cet insolent de Barbone!

– Quoi! c’est M. del Dongo qu’on amène en prison?

– Eh! sans doute, dit le brigadier; c’est à cause de la hautenaissance de ce pauvre jeune homme que l’on fait tant decérémonies, je croyais que Mademoiselle était au fait.

Clélia ne quitta plus la portière; quand les gendarmes quientouraient la table s’écartaient un peu, elle apercevait leprisonnier. »Qui m’eût dit, pensait-elle, que je le reverrais pourla première fois dans cette triste situation, quand je lerencontrai sur la route du lac de Côme?… Il me donna la main pourmonter dans le carrosse de sa mère… Il se trouvait déjà avec laduchesse! Leurs amours avaient-ils commencé à cette époque? »

Il faut apprendre au lecteur que dans le parti libéral dirigépar la marquise Raversi et le général Conti, on affectait de ne pasdouter de la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et laduchesse. Le comte Mosca, qu’on abhorrait, était pour sa duperiel’objet d’éternelles plaisanteries.

« Ainsi, pensa Clélia, le voilà prisonnier et prisonnier de sesennemis! car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croireun ange, va se trouver ravi de cette capture. »

Un accès de gros rire éclata dans le corps de garde.

– Jacopo, dit-elle au brigadier d’une voix émue, que sepasse-t-il donc?

– Le général a demandé avec vigueur au prisonnier pourquoi ilavait frappé Barbone: Monsignore Fabrice a répondu froidement: « Ilm’a appelé assassin, qu’il montre les titres et brevets quil’autorisent à me donner ce titre »; et l’on rit.

Un geôlier qui savait écrire remplaça Barbone; Clélia vit sortircelui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait enabondance de son affreuse figure: il jurait comme un païen:

– Ce f… Fabrice, disait-il à très haute voix, ne mourra jamaisque de ma main. Je volerai le bourreau etc.

Il s’était arrêté entre la fenêtre du bureau et la voiture dugénéral pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.

– Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure pointainsi devant Mademoiselle.

Barbone leva la tête pour regarder dans la voiture, ses yeuxrencontrèrent ceux de Clélia à laquelle un cri d’horreur échappa;jamais elle n’avait vu d’aussi près une expression de figuretellement atroce. »Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que jeprévienne don Cesare. »C’était son oncle, l’un des prêtres les plusrespectables de la ville; le général Conti, son frère, lui avaitfait avoir la place d’économe et de premier aumônier de laprison.

Le général remonta en voiture.

– Veux-tu rentrer chez toi, dit-il à sa fille, ou m’attendrepeut-être longtemps dans la cour du palais? il faut que j’aillerendre compte de tout ceci au souverain.

Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes on leconduisait à la chambre qu’on lui avait destinée: Clélia regardaitpar la portière, le prisonnier était fort près d’elle. En ce momentelle répondit à la question de son père par ces mots: Je voussuivrai. Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout près de lui,leva les yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il futfrappé surtout de l’expression de mélancolie de sa figure. <<Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis notre rencontre près deCôme! quelle expression de pensée profonde!… On a raison de lacomparer à la duchesse; quelle physionomie angélique! »Barbone, lecommis sanglant, qui ne s’était pas placé près de la voiture sansintention, arrêta d’un geste les trois gendarmes qui conduisaientFabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pourarriver à la portière près de laquelle était le général:

– Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l’intérieurde la citadelle, lui dit-il, en vertu de l’article 157 durèglement, n’y aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottespour trois jours?

– Allez au diable! s’écria le général, que cette arrestation nelaissait pas d’embarrasser.

Il s’agissait pour lui de ne pousser à bout ni la duchesse ni lecomte Mosca: et d’ailleurs, dans quel sens le comte allait-ilprendre cette affaire? au fond, le meurtre d’un Giletti était unebagatelle, et l’intrigue seule était parvenue à en faire quelquechose.

Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu desces gendarmes, c’était bien la mine la plus fière et la plus noble;ses traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait surses lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparencesgrossières des gendarmes qui l’entouraient. Mais tout cela neformait pour ainsi dire que la partie extérieure de sa physionomie;il était ravi de la céleste beauté de Clélia, et son oeiltrahissait toute sa surprise. Elle, profondément pensive, n’avaitpas songé à retirer la tête de la portière; il la salua avec ledemi-sourire le plus respectueux; puis, après un instant:

– Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu’autrefois, prèsd’un lac, j’ai déjà eu l’honneur de vous rencontrer avecaccompagnement de gendarmes.

Clélia rougit et fut tellement interdite qu’elle ne trouvaaucune parole pour répondre. »Quel air noble au milieu de ces êtresgrossiers! »se disait-elle au moment où Fabrice lui adressait laparole. La profonde pitié, et nous dirons presque l’attendrissementoù elle était plongée, lui ôtèrent la présence d’esprit nécessairepour trouver un mot quelconque, elle s’aperçut de son silence etrougit encore davantage. En ce moment on tirait avec violence lesverrous de la grande porte de la citadelle, la voiture de SonExcellence n’attendait-elle pas depuis une minute au moins? Lebruit fut si violent sous cette voûte, que, quand même Cléliaaurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n’aurait puentendre ses paroles.

Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôtaprès le pont-levis, Clélia se disait: « Il m’aura trouvée bienridicule! »Puis tout à coup elle ajouta: « Non pas seulementridicule; il aura cru voir en moi une âme basse, il aura pensé queje ne répondais pas à son salut parce qu’il est prisonnier et moifille du gouverneur. »

Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avaitl’âme élevée. »Ce qui rend mon procédé tout à fait avilissant,ajouta-t-elle, c’est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pourla première fois, aussi avec accompagnement de gendarmes, comme ille dit, c’était moi qui me trouvais prisonnière, et lui me rendaitservice et me tirait d’un fort grand embarras… Oui, il faut enconvenir, mon procédé est complet, c’est à la fois de lagrossièreté et de l’ingratitude. Hélas! le pauvre jeune homme!maintenant qu’il est dans le malheur tout le monde va se montreringrat envers lui. Il m’avait bien dit alors: « Voussouviendrez-vous de mon nom à Parme? »Combien il me méprise àl’heure qu’il est! Un mot poli était si facile à dire! Il fautl’avouer, oui, ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sansl’offre généreuse de la voiture de sa mère, j’aurais dû suivre lesgendarmes à pied dans la poussière, ou, ce qui est bien pis, monteren croupe derrière un de ces gens-là; c’était alors mon père quiétait arrêté et moi sans défense! Oui, mon procédé est complet. Etcombien un être comme lui a dû le sentir vivement! Quel contrasteentre sa physionomie si noble et mon procédé! Quelle noblesse!quelle sérénité! Comme il avait l’air d’un héros entouré de sesvils ennemis! Je comprends maintenant la passion de la duchesse:puisqu’il est ainsi au milieu d’un événement contrariant et quipeut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraîtrelorsque son âme est heureuse! »

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d’une heureet demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le généraldescendit de chez le prince, Clélia ne trouva point qu’il fût restétrop longtemps.

– Quelle est la volonté de Son Altesse? demanda Clélia.

– Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!

– La mort! Grand Dieu! s’écria Clélia.

– Allons, tais-toi! reprit le général avec humeur; que je suissot de répondre à un enfant!

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingtsmarches’ qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtiesur la plate-forme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse.Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grandchangement qui venait de s’opérer dans son sort. »Quel regard! sedisait-il; que de choses il exprimait! quelle profonde pitié! Elleavait l’air de dire: la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vousaffligez point trop de ce qui vous arrive! est-ce que nous nesommes point ici-bas pour être infortunés? Comme ses yeux si beauxrestaient attachés sur moi, même quand les chevaux s’avançaientavec tant de bruit sous la voûte! »

Fabrice oubliait complètement d’être malheureux.

Clélia suivit son père dans plusieurs salons; au commencement dela soirée, personne ne savait encore la nouvelle de l’arrestationdu grand coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnèrentdeux heures plus tard à ce pauvre jeune homme imprudent.

On remarqua ce soir-là plus d’animation que de coutume dans lafigure de Clélia, or, l’animation l’air de prendre part à ce quil’environnait étaient surtout ce qui manquait à cette bellepersonne. Quand on comparait sa beauté à celle de la duchesse,c’était surtout cet air de n’être émue par rien, cette façon d’êtrecomme au-dessus de toutes choses, qui faisaient pencher la balanceen faveur de sa rivale. En Angleterre, en France, pays de vanité,on eût été probablement d’un avis tout opposé. Clélia Conti étaitune jeune fille encore un peu trop svelte que l’on pouvait compareraux belles figures du Guide; nous ne dissimulerons point que,suivant les données de la beauté grecque, on eût pu reprocher àcette tête des traits un peu marqués, par exemple, les lèvresremplies de la grâce la plus touchante étaient un peu fortes.

L’admirable singularité de cette figure dans laquelle éclataientles grâces naïves et l’empreinte céleste de l’âme la plus noble,c’est que, bien que de la plus rare et de la plus singulièrebeauté, elle ne ressemblait en aucune façon aux têtes des statuesgrecques. La duchesse avait au contraire un peu trop de la beautéconnue de l’idéal, et sa tête vraiment lombarde rappelait lesourire voluptueux et la tendre mélancolie des belles Hérodiades deLéonard de Vinci. Autant la duchesse était sémillante, pétillanted’esprit et de malice, s’attachant avec passion, si l’on peutparler ainsi, à tous les sujets que le courant de la conversationamenait devant les yeux de son âme, autant Clélia se montrait calmeet lente à s’émouvoir, soit par mépris de ce qui l’entourait, soitpar regret de quelque chimère absente. Longtemps on avait cruqu’elle finirait par embrasser la vie religieuse. A vingt ans onlui voyait de la répugnance à aller au bal, et si elle y suivaitson père, ce n’était que par obéissance et pour ne pas nuire auxintérêts de son ambition.

« Il me sera donc impossible, répétait trop souvent l’âmevulgaire du général, le ciel m’ayant donné pour fille la plus bellepersonne des Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d’entirer quelque parti pour l’avancement de ma fortune! Ma vie esttrop isolée, je n’ai qu’elle au monde, et il me faut de toutenécessité une famille qui m’étaie dans le monde, et qui me donne uncertain nombre de salons, où mon mérite et surtout mon aptitude auministère soient posés comme bases inattaquables de toutraisonnement politique. Eh bien! ma fille si belle, si sage, sipieuse, prend de l’humeur dès qu’un jeune homme bien établi à lacour entreprend de lui faire agréer ses hommages. Ce prétendantest-il éconduit, son caractère devient moins sombre, et je la voispresque gaie, jusqu’à ce qu’un autre épouseur se mette sur lesrangs. Le plus bel homme de la cour, le comte Baldi, s’est présentéet a déplu: l’homme le plus riche des Etats de Son Altesse, lemarquis Crescenzi, lui a succédé, elle prétend qu’il ferait sonmalheur.

« Décidément, disait d’autres fois le général, les yeux de mafille sont plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtoutqu’en de rares occasions ils sont susceptibles d’une expressionplus profonde; mais cette expression magnifique, quand est-ce qu’onla lui voit? Jamais dans un salon où elle pourrait lui fairehonneur, mais bien à la promenade, seule avec moi, où elle selaissera attendrir, par exemple, par le malheur de quelque mananthideux. »Conserve quelque souvenir de ce regard sublime, lui dis-jequelquefois, pour les salons où nous paraîtrons ce soir. »Point:daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa figure noble et pureoffre l’expression assez hautaine et peu encourageante del’obéissance passive. »

Le général n’épargnait aucune démarche? comme on voit, pour setrouver un gendre convenable, mais il disait vrai.

Les courtisans, qui n’ont rien à regarder dans leur âme, sontattentifs à tout: ils avaient remarqué que c’était surtout dans cesjours où Clélia ne pouvait prendre sur elle de s’élancer hors deses chères rêveries et de feindre de l’intérêt pour quelque choseque la duchesse aimait à s’arrêter auprès d’elle et cherchait à lafaire parler. Clélia avait des cheveux blond cendré, se détachant,par un effet très doux, sur des joues d’un coloris fin mais engénéral un peu trop pâle. La forme seule du front eût pu annoncer àun observateur attentif que cet air si noble, cette démarchetellement au-dessus des grâces vulgaires, tenaient à une profondeincurie pour tout ce qui est vulgaire. C’était l’absence et non pasl’impossibilité de l’intérêt pour quelque chose. Depuis que sonpère était gouverneur de la citadelle, Clélia se trouvait heureuse,ou du moins exempte de chagrins, dans son appartement si élevé. Lenombre effroyable de marches qu’il fallait monter pour arriver à cepalais du gouverneur, situé sur l’esplanade de la grosse tour,éloignait les visites ennuyeuses, et Clélia, par cette raisonmatérielle, jouissait de la liberté du couvent, c’était presque làtout l’idéal de bonheur que, dans un temps, elle avait songé àdemander à la vie religieuse. Elle était saisie d’une sorted’honneur à la seule pensée de mettre sa chère solitude et sespensées intimes à la disposition d’un jeune homme, que le titre demari autoriserait à troubler toute cette vie intérieure. Si par lasolitude elle n’atteignait pas au bonheur, du moins elle étaitparvenue à éviter les sensations trop douloureuses.

Le jour où Fabrice fut conduit à la forteresse, la duchesserencontra Clélia à la soirée du ministre de l’Intérieur, comteZurla; tout le monde faisait cercle autour d’elles: ce soir-là, labeauté de Clélia l’emportait sur celle de la duchesse. Les yeux dela jeune fille avaient une expression si singulière et si profondequ’ils en étaient presque indiscrets: il y avait de la pitié, il yavait aussi de l’indignation et de la colère dans ses regards. Lagaieté et les idées brillantes de la duchesse semblaient jeterClélia dans des moments de douleur allant jusqu’à l’horreur. »Quelsvont être les cris et les gémissements de la pauvre femme, sedisait-elle, lorsqu’elle va savoir que son amant, ce jeune hommed’un si grand coeur et d’une physionomie si noble, vient d’êtrejeté en prison! Et ces regards du souverain qui le condamnent àmort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur l’Italie’! Oâmes vénales et basses! Et je suis fille d’un geôlier! et je n’aipoint démenti ce noble caractère en ne daignant pas répondre àFabrice! et autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moià cette heure, seul dans sa chambre et en tête-à-tête avec sapetite lampe? »Révoltée par cette idée, Clélia jetait des regardsd’horreur sur la magnifique illumination des salons du ministre del’Intérieur.

« Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui seformait autour des deux beautés à la mode, et qui cherchait à semêler à leur conversation, jamais elles ne se sont parlé d’un airsi animé et en même temps si intime. La duchesse, toujoursattentive à conjurer les haines excitées par le premier ministre,aurait-elle songé à quelque grand mariage en faveur de laClélia? »Cette conjecture était appuyée sur une circonstance quijusque-là ne s’était jamais présentée à l’observation de la cour:les yeux de la jeune fille avaient plus de feu, et même, si l’onpeut ainsi dire, plus de passion que ceux de la belle duchesse.Celle-ci de son côté était étonnée, et, l’on peut dire à sa gloire,ravie des grâces si nouvelles qu’elle découvrait dans la jeunesolitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir assezrarement senti à la vue d’une rivale. »Mais que se passe-t-il donc?se demandait la duchesse; jamais Clélia n’a été aussi belle, etl’on peut dire aussi touchante: son coeur aurait-il parlé?… Mais ence cas-là, certes, c’est de l’amour malheureux, il y a de la sombredouleur au fond de cette animation si nouvelle… Mais l’amourmalheureux se tait! S’agirait-il de ramener un inconstant par unsuccès dans le monde? »Et la duchesse regardait avec attention lesjeunes gens qui les environnaient. Elle ne voyait nulle partd’expression singulière, c’était toujours de la fatuité plus oumoins contente. »Mais il y a du miracle ici, se disait la duchesse,piquée de ne pas deviner. Où est le comte Mosca, cet être si fin?Non, je ne me trompe point, Clélia me regarde avec attention etcomme si j’étais pour elle l’objet d’un intérêt tout nouveau.Est-ce l’effet de quelque ordre donné par son père, ce vilcourtisan? Je croyais cette âme noble et jeune incapable de seravaler à des intérêts d’argent. Le général Fabio Conti aurait-ilquelque demande décisive à faire au comte? »

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s’approcha et lui ditdeux mots à voix basse, elle pâlit excessivement; Clélia lui pritla main et osa la lui serrer.

– Je vous remercie et je vous comprends maintenant… vous avezune belle âme! dit la duchesse faisant effort sur elle-même.

Elle eut à peine la force de prononcer ce peu de mots. Elleadressa beaucoup de sourires à la maîtresse de la maison qui seleva pour l’accompagner jusqu’à la porte du dernier salon: ceshonneurs n’étaient dus qu’à des princesses du sang et faisaientpour la duchesse un cruel contresens avec sa position présente.Aussi elle sourit beaucoup à la comtesse Zurla, mais malgré desefforts inouïs ne put jamais lui adresser un seul mot.

Les yeux de Clélia se remplirent de larmes en voyant passer laduchesse au milieu de ces salons peuplés alors de ce qu’il y avaitde plus brillant dans la société. »Que va devenir cette pauvrefemme, se dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture?Ce serait une indiscrétion à moi de m’offrir pour l’accompagner! jen’ose… Combien le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreusechambre, tête à tête avec sa petite lampe serait consolé pourtants’il savait qu’il est aimé à ce point! Quelle solitude affreuse quecelle dans laquelle on l’a plongé! et nous, nous sommes ici dansces salons si brillants! quelle horreur! Y aurait-il un moyen delui faire parvenir un mot? Grand Dieu! ce serait trahir mon père,sa situation est si délicate entre les deux partis! Que devient-ils’il s’expose à la haine passionnée de la duchesse qui dispose dela volonté du premier ministre, lequel est le maître dans les troisquarts des affaires! D’un autre côté le prince s’occupe sans cessede ce qui se passe à la forteresse , et il n’en tend pas railleriesur ce sujet la peur rend cruel… Dans tous les cas, Fabrice (Cléliane disait plus M. del Dongo) est bien autrement à plaindre!… ils’agit pour lui de bien autre chose que du danger de perdre uneplace lucrative!… Et la duchesse!… Quelle terrible passion quel’amour!… et cependant tous ces menteurs du monde en parlent commed’une source de bonheur! On plaint les femmes âgées parce qu’ellesne peuvent plus ressentir ou inspirer de l’amour!… Jamais jen’oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Commeles yeux de la duchesse si beaux, si radieux, sont devenus mornes,éteints, après le mot fatal que le marquis N… est venu lui dire!…Il faut que Fabrice soit bien digne d’être aimé!…  »

Au milieu de ces réflexions fort sérieuses et qui occupaienttoute l’âme de Clélia, les propos complimenteurs qui l’entouraienttoujours lui semblèrent plus désagréables encore que de coutume.Pour s’en délivrer, elle s’approcha d’une fenêtre ouverte et à demivoilée par un rideau de taffetas; elle espérait que personnen’aurait la hardiesse de la suivre dans cette sorte de retraite.Cette fenêtre donnait sur un petit bois d’orangers en pleine terre:à la vérité, chaque hiver on était obligé de les recouvrir d’untoit. Clélia respirait avec délices le parfum de ces fleurs, et ceplaisir semblait rendre un peu de calme à son âme… « Je lui aitrouvé l’air fort noble, pensa-t-elle; mais inspirer une tellepassion à une femme si distinguée!… Elle a eu la gloire de refuserles hommages du prince, et si elle eût daigné le vouloir, elle eûtété la reine de ses Etats… Mon père dit que la passion du souverainallait jusqu’à l’épouser si jamais il fût devenu libre!… Et cetamour pour Fabrice dure depuis si longtemps! car il y a bien cinqans’ que nous les rencontrâmes près du lac de Côme!… Oui, il y acinq ans, se dit-elle après un instant de réflexion. J’en fusfrappée même alors, où tant de choses passaient inaperçues devantmes yeux d’enfant! Comme ces deux dames semblaient admirerFabrice!…  »

Clélia remarqua avec joie qu’aucun des jeunes gens qui luiparlaient avec tant d’empressement n’avait osé se rapprocher dubalcon. L’un d’eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pasdans ce sens, puis s’était arrêté auprès d’une table de jeu. »Si aumoins, se disait-elle, sous ma petite fenêtre du palais de laforteresse, la seule qui ait de l’ombre, j’avais la vue de jolisorangers, tels que ceux-ci, mes idées seraient moins tristes! maispour toute perspective les énormes pierres de taille de la tourFarnèse… Ah! s’écria-t-elle en faisant un mouvement, c’estpeut-être là qu’on l’aura placé! Qu’il me tarde de pouvoir parler àdon Cesare! il sera moins sévère que le général. Mon père ne medira rien certainement en rentrant à la forteresse, mais je sauraitout par don Cesare… J’ai de l’argent; je pourrais acheter quelquesorangers qui, placés sous la fenêtre de ma volière, m’empêcheraientde voir ce gros mur de la tour Farnèse. Combien il va m’être plusodieux encore maintenant que je connais l’une des personnes qu’ilcache à la lumière!… Oui c’est bien la troisième fois que je l’aivu; une fois à la cour, au bal du jour de naissance de laprincesse; aujourd’hui, entouré de trois gendarmes, pendant que cethorrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin prèsdu lac de Côme… Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvaisgarnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, etquels regards singuliers sa mère et sa tante lui adressaient!Certainement il y avait ce jour-là quelque secret, quelque chose departiculier entre eux; dans le temps, j’eus l’idée que lui aussiavait peur des gendarmes… « Clélia tressaillit. »Mais que j’étaisignorante! Sans doute, déjà dans ce temps, la duchesse avait del’intérêt pour lui… Comme il nous fit rire au bout de quelquesmoments, quand ces dames, malgré leur préoccupation évidente, sefurent un peu accoutumées à la présence d’une étrangère!… et cesoir j’ai pu ne pas répondre au mot qu’il m’a adressé!… _ ignoranceet timidité! combien souvent vous ressemblez à ce qu’il y a de plusnoir! Et je suis ainsi à vingt ans passés!… J’avais bien raison desonger au cloître; réellement je ne suis faite que pour laretraite! »Digne fille d’un geôlier! »se sera-t-il dit. Il meméprise, et, dès qu’il pourra écrire à la duchesse, il parlera demon manque d’égard, et la duchesse me croira une petite fille bienfausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie desensibilité pour son malheur. »

Clélia s’aperçut que quelqu’un s’approchait et apparemment dansle dessein de se placer à côté d elle au balcon de fer de cettefenêtre; elle en fut contrariée, quoiqu’elle se fît des reproches;les rêveries auxquelles on l’arrachait n’étaient point sans quelquedouceur. »Voilà un importun que je vais jolimentrecevoir! »pensa-t-elle. Elle tournait la tête avec un regardaltier, lorsqu’elle aperçut la figure timide de l’archevêque quis’approchait du balcon par de petits mouvements insensibles. »Cesaint homme n’a point d’usage, pensa Clélia; pourquoi venirtroubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillité est toutce que je possède. »Elle le saluait avec respect, mais aussi d’unair hautain, lorsque le prélat lui dit:

– Mademoiselle, savez-vous l’horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient déjà pris une tout autreexpression; mais, suivant les instructions cent fois répétées deson père, elle répondit avec un air d’ignorance que le langage deses yeux contredisait hautement:

– Je n’ai rien appris, monseigneur.

– Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, quiest coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a étéenlevé à Bologne où il vivait sous le nom supposé de Joseph Bossi;on l’a renfermé dans votre citadelle il y est arrivé enchaîné à lavoiture même qui lé portait. Une sorte de geôlier nommé Barbone,qui jadis eut sa grâce après avoir assassiné un de ses frères, avoulu faire éprouver une violence personnelle à Fabrice; mais monjeune ami n’est point homme à souffrir une insulte. Il a jeté à sespieds son infâme adversaire, sur quoi on l’a descendu dans uncachot à vingt pieds sous terre, après lui avoir mis lesmenottes.

– Les menottes, non.

– Ah! vous savez quelque chose! s’écria l’archevêque, et lestraits du vieillard perdirent de leur profonde expression dedécouragement; mais, avant tout, on peut approcher de ce balcon etnous interrompre: seriez-vous assez charitable pour remettrevous-même à don Cesare mon anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l’anneau, mais ne savait où le placerpour ne pas courir la chance de le perdre.

– Mettez-le au pouce, dit l’archevêque; et il le plaça lui-même.Puis-je compter que vous remettrez cet anneau?

– Oui, monseigneur.

– Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter,même dans le cas où vous ne trouveriez pas convenable d’accéder àma demande?

– Mais oui, monseigneur, répondit la jeune fille toutetremblante en voyant l’air sombre et sérieux que le vieillard avaitpris tout à coup… Notre respectable archevêque, ajouta-t-elle, nepeut que me donner des ordres dignes de lui et de moi.

– Dites à don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: jesais que les sbires qui l’ont enlevé ne lui ont pas donné le tempsde prendre son bréviaire, je prie don Cesare de lui faire tenir lesien, et si M. votre oncle veut l’envoyer demain à l’archevêché, jeme charge de remplacer le livre par lui donné à Fabrice. Je priedon Cesare de faire tenir également l’anneau que porte cette joliemain, à M. del Dongo.

L’archevêque fut interrompu par le général Fabio Conti quivenait prendre sa fille pour la conduire à sa voiture; il y eut làun petit moment de conversation qui ne fut pas dépourvu d’adressede la part du prélat. Sans parler en aucune façon du nouveauprisonnier, il s’arrangea de façon à ce que le courant du discourspût amener convenablement dans sa bouche certaines maximes moraleset politiques; par exemple: Il y a des moments de crise dans la viedes cours qui décident pour longtemps de l’existence des plusgrands personnages; il y aurait une imprudence notable à changer enhaine personnelle l’état d’éloignement politique qui est souvent lerésultat fort simple de positions opposées. L’archevêque, selaissant un peu emporter par le profond chagrin que lui causait unearrestation si imprévue, alla jusqu’à dire qu’il fallait assurémentconserver les positions dont on jouissait, mais qu’il y aurait uneimprudence bien gratuite à s’attirer pour la suite des hainesfuribondes en se prêtant à de certaines choses que l’on n’oubliepoint.

Quand le général fut dans son carrosse avec sa fille:

– Ceci peut s’appeler des menaces, lui dit-il… des menaces à unhomme de ma sorte!

Il n’y eut pas d’autres paroles échangées entre le père et lafille pendant vingt minutes.

En recevant l’anneau pastoral de l’archevêque, Clélia s’étaitbien promis de parler à son père, lorsqu’elle serait en voiture, dupetit service que le prélat lui demandait. Mais après le motmenaces prononcé avec colère, elle se tint pour assurée que sonpère intercepterait la commission; elle recouvrait cet anneau de lamain gauche et le serrait avec passion. Durant tout le temps quel’on mit pour aller du ministère de l’Intérieur à la citadelle,elle se demanda s’il serait criminel à elle de ne pas parler à sonpère. Elle était fort pieuse, fort timorée, et son coeur, sitranquille d’ordinaire, battait ‘avec une violence inaccoutuméemais enfin le qui vive de la sentinelle placée sur le rempartau-dessus de la porte retentit à l’approche de la voiture, avantque Clélia eût trouvé les termes convenables pour disposer son pèreà ne pas refuser, tant elle avait peur d’être refusée! En montantles trois cent soixante marches qui conduisaient au palais dugouverneur, Clélia ne trouva rien.

Elle se hâta de parler à son oncle, qui la gronda et refusa dese prêter à rien.

Chapitre 3

 

– Eh bien! s’écria le général, en apercevant son frère donCesare, voilà la duchesse qui va dépenser cent mille écus pour semoquer de moi et faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes obligés de laisser Fabrice danssa prison, tout au faîte de la citadelle de Parme; on le gardebien, et nous l’y retrouverons peut-être un peu changé. Nous allonsnous occuper avant tout de la cour, où des intrigues fortcompliquées, et surtout les passions d’une femme malheureuse vontdécider de son sort. En montant les trois cent quatre-vingt-dixmarches’ de sa prison à la tour Farnèse, sous les yeux dugouverneur, Fabrice, qui avait tant redouté ce moment, trouva qu’iln’avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle après la soirée du comte Zurla, laduchesse renvoya ses femmes d’un geste puis, se laissant tombertout habillée sur son lit

– Fabrice, s’écria-t-elle à haute voix, est au pouvoir de sesennemis, et peut-être à cause de moi ils lui donneront dupoison!

Comment peindre le moment de désespoir qui suivit cet exposé dela situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclavede la sensation présente, et, sans se l’avouer, éperdumentamoureuse du Jeune prisonnier? Ce furent des cris inarticulés destransports de rage, des mouvements convulsifs, mais pas une larme.Elle renvoyait ses femmes pour les cacher, elle pensait qu’elleallait éclater en sanglots dès qu’elle se trouverait seule; maisles larmes, ce premier soulagement des grandes douleurs, luimanquèrent tout à fait. La colère, l’indignation, le sentiment deson infériorité vis-à-vis du prince, dominaient trop cette âmealtière.

« Suis-je assez humiliée! s’écriait-elle à chaque instant; onm’outrage, et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne mevengerai pas! Halte-là, mon prince! vous me tuez, soit, vous enavez le pouvoir; mais ensuite moi j’aurai votre vie. Hélas! pauvreFabrice, à quoi cela te servirait-il? Quelle différence avec cejour où je voulus quitter Parme! et pourtant alors je me croyaismalheureuse… quel aveuglement! J’allais briser toutes les habitudesd’une vie agréable : hélas! sans le savoir, je touchais à unévénement qui allait à jamais décider de mon sort. Si, par sesinfâmes habitudes de plate courtisanerie, le comte n’eût suppriméle mot procédure injuste de ce fatal billet que m’accordait lavanité du prince, nous étions sauvés. J’avais eu le bonheur plusque l’adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu sonamour-propre au sujet de sa chère ville de Parme . Alors jemenaçais de partir, alors j’étais libre! Grand Dieu! suis-je assezesclave! Maintenant me voici clouée dans ce cloaque infâme, etFabrice enchaîné dans la citadelle, dans cette citadelle qui pourtant de gens distingués a été l’antichambre de la mort! et je nepuis plus tenir ce tigre en respect par la crainte de me voirquitter son repaire!

« Il a trop d’esprit pour ne pas sentir que je ne m’éloigneraijamais de la tour infâme où mon coeur est enchaîné. Maintenant lavanité piquée de cet homme peut lui suggérer les idées les plussingulières; leur cruauté bizarre ne ferait que piquer au jeu sonétonnante vanité. S’il revient à ses anciens propos de fadegalanterie, s’il me dit: Agréez les hommages de votre esclave, ouFabrice périt: eh bien! la vieille histoire de Judith… Oui, mais sice n’est qu’un suicide pour moi, c’est un assassinat pour Fabrice;le benêt de successeur, notre prince royal, et l’infâme bourreauRassi font pendre Fabrice comme mon complice. »

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyaitaucun moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa têtetroublée ne voyait aucune autre probabilité dans l’avenir. Pendantdix minutes elle s’agita comme une insensée enfin un sommeild’accablement remplaça pour quelques instants cet état horrible, lavie était épuisée. Quelques minutes après, elle se réveilla ensursaut, et se trouva assise sur son lit; il lui semblait qu’en saprésence le prince voulait faire couper la tête de Fabrice. Quelsyeux égarés la duchesse ne jeta-t-elle pas autour d’elle! Quandenfin elle se fut convaincue qu’elle n’avait sous les yeux ni leprince ni Fabrice, elle retomba sur son lit et fut sur le point des’évanouir. Sa faiblesse physique était telle qu’elle ne se sentaitpas la force de changer de position. »Grand Dieu! si je pouvaismourir! se dit-elle… Mais quelle lâcheté! moi abandonner Fabricedans le malheur’ Je m’égare… Voyons, revenons au vrai; envisageonsde sang-froid l’exécrable position où je me suis plongée comme àplaisir. Quelle funeste étourderie! venir habiter la cour d’unprince absolu! un tyran qui connaît toutes ses victimes! chacun deleurs regards lui semble une bravade pour son pouvoir. Hélas! c’estce que ni le comte ni moi nous ne vîmes lorsque je quittai Milan:je pensais aux grâces d’une cour aimable, quelque chosed’inférieur, il est vrai, mais quelque chose dans le genre desbeaux jours du Prince Eugène!

« De loin nous ne nous faisons pas d’idée de ce que c’est quel’autorité d’un despote qui connaît de vue tous ses sujets. Laforme extérieure du despotisme est la même que celle des autresgouvernements: il y a des juges, par exemple, mais ce sont desRassi; le monstre, il ne trouverait rien d’extraordinaire à fairependre son père si le prince le lui ordonnait… il appellerait celason devoir… Séduire Rassi! malheureuse que je suis! je n’en possèdeaucun moyen. Que puis-je lui offrir? cent mille francs peut-être!et l’on prétend que, lors du dernier coup de poignard auquel lacolère du ciel envers ce malheureux pays l’a fait échapper, leprince lui a envoyé dix mille sequins d’or dans une cassette!D’ailleurs quelle somme d’argent pourrait le séduire? Cette âme deboue qui n’a jamais vu que du mépris dans les regards des hommes, ale plaisir ici d’y voir maintenant de la crainte, et même durespect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi pas?Alors les trois quarts des habitants du pays seront ses bascourtisans, et trembleront devant lui, aussi servilement quelui-même tremble devant le souverain.

« Puisque je ne peux fuir ce lieu détesté, il faut que j’y soisutile à Fabrice: vivre seule, solitaire, désespérée! que puis-jealors pour Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme; fais tondevoir, va dans le monde, feins de ne plus penser à Fabrice…Feindre de t’oublier, cher ange! »

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvaitpleurer. Après une heure accordée à la faiblesse humaine, elle vitavec un peu de consolation que ses idées commençaient às’éclaircir. »Avoir le tapis magique, se dit-elle, enlever Fabricede la citadelle, et me réfugier avec lui dans quelque pays heureux,où nous ne puissions être poursuivis, Paris, par exemple. Nous yvivrions d’abord avec les douze cents francs que l’homme d’affairesde son père me fait passer avec une exactitude si plaisante. Jepourrais bien ramasser cent mille francs des débris de mafortune! »L’imagination de la duchesse passait en revue avec desmoments d’inexprimables délices tous les détails de la vie qu’ellernènerait à trois cents lieues de Parme. »Là, se disait-elle, ilpourrait entrer au service sous un nom supposé… Placé dans unrégiment de ces braves Français, bientôt le jeune Valserra auraitune réputation; enfin il serait heureux. »

Ces images fortunées rappelèrent une seconde fois les larmes,mais celles-ci étaient de douces larmes. Le bonheur existait doncencore quelque part! Cet état dura longtemps, la pauvre femme avaithorreur de revenir à la contemplation de l’affreuse réalité. Enfin,comme l’aube du jour commençait à marquer d’une ligne blanche lesommet des arbres de son jardin, elle se fit violence. »Dansquelques heures, se dit-elle, je serai sur le champ de bataille; ilsera question d’agir, et s’il m’arrive quelque chose d’irritant, sile prince s’avise de m’adresser quelque mot relatif à Fabrice, jene suis pas assurée de pouvoir garder tout mon sang-froid. Il fautdonc ici et sans délai prendre des résolutions.

« Si je suis déclarée criminelle d’Etat Rassi fait saisir tout cequi se trouve dans ce palais; le 1er de ce mois, le comte et moiavons brûlé, suivant l’usage, tous les papiers dont la policepourrait abuser, et il est le ministre de la police, voilà leplaisant. J’ai trois diamants de quelque prix: demain, Fulgence,mon ancien batelier de Grianta, partira pour Genève où il lesmettra en sûreté. Si jamais Fabrice s’échappe (grand Dieu!soyez-moi propice! et elle fit un signe de croix),l’incommensurable lâcheté du marquis del Dongo trouvera qu’il y adu péché à envoyer du pain à un homme poursuivi par un princelégitime, alors il trouvera du moins mes diamants, il aura dupain.

« Renvoyer le comte… me trouver seule avec lui, après ce quivient d’arriver, c’est ce qui m’est impossible. Le pauvre homme! iln’est point méchant, au contraire; il n’est que faible. Cette âmevulgaire n’est point à la hauteur des nôtres. Pauvre Fabrice! quene peux-tu être ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nospérils!

« La prudence méticuleuse du comte gênerait tous mes projets, etd’ailleurs il ne faut point l’entraîner dans ma perte… Car pourquoila vanité de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J’auraiconspiré… quoi de plus facile à prouver? Si c’était à sa citadellequ’il m’envoyât et que je passe à force d’or parler à Fabrice, nefût-ce qu’un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble àla mort! Mais laissons ces folies, son Rassi lui conseillerait definir avec moi par le poison; ma présence dans les rues, placée surune charrette pourrait émouvoir la sensibilité de ses chersParmesans… Mais quoi! toujours le roman! Hélas! l’on doit pardonnerces folies à une pauvre femme dont le sort réel est si triste! Levrai de tout ceci, c’est que le prince ne m’enverra point à lamort; mais rien de plus facile que de me jeter en prison et de m’yretenir; il fera cacher dans un coin de mon palais toutes sortes depapiers suspects comme on a fait pour ce pauvre L… Alors troisjuges pas trop coquins, car il y aura ce qu’ils appellent despièces probantes, et une douzaine de faux témoins suffisent. Jepuis donc être condamnée à mort comme ayant conspiré; et le prince,dans sa clémence infinie, considérant qu’autrefois j’ai eul’honneur d’être admise à sa cour, commuera ma peine en dix ans deforteresse. Mais moi, pour ne point déchoir de ce caractère violentqui a fait dire tant de sottises à la marquise Raversi et à mesautres ennemis, je m’empoisonnerai bravement. Du moins le publicaura la bonté de le croire; mais je gage que le Rassi paraîtra dansmon cachot pour m’apporter galamment, de la part du prince, unpetit flacon de strychnine ou de l’opium de Pérouse.

« Oui, il faut me brouiller très ostensiblement avec le comte,car je ne veux pas l’entraîner dans ma perte, ce serait uneinfamie; le pauvre homme m’a aimée avec tant de candeur! Ma sottisea été de croire qu’il restait assez d’âme chez un courtisanvéritable pour être capable d’amour. Très probablement le princetrouvera quelque prétexte pour me jeter en prison; il craindra queje ne pervertisse l’opinion publique relativement à Fabrice. Lecomte est plein d’honneur; à l’instant il fera ce que les cuistresde cette cour, dans leur étonnement profond, appelleront une folie,il quittera la cour. J’ai bravé l’autorité du prince le soir dubillet, je puis m’attendre à tout de la part de sa vanité blessée:un homme né prince oublie-t-il jamais la sensation que je lui aidonnée ce soir-là? D’ailleurs le comte brouillé avec moi est enmeilleure position pour être utile à Fabrice. Mais si le comte, quema résolution va mettre au désespoir, se vengeait?… Voilà, parexemple, une idée qui ne lui viendra jamais; il n’a point l’âmefoncièrement basse du prince: le comte peut, en gémissant,contresigner un décret infâme, mais il a de l’honneur. Et puis, dequoi se venger? de ce que, après l’avoir aimé cinq ans, sans fairela moindre offense à son amour, je lui dis: « Cher comte! j’avais lebonheur de vous aimer: eh bien! cette flamme s’éteint; je ne vousaime plus! mais je connais le fond de votre coeur, je garde pourvous une estime profonde, et vous serez toujours le meilleur de mesamis. »

« Que peut répondre un galant homme à une déclaration aussisincère?

« Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans lemonde. Je dirai à cet amant: « Au fond le prince a raison de punirl’étourderie de Fabrice; mais le jour de sa fête, sans doute notregracieux souverain lui rendra la liberté. »Ainsi je gagne six mois.Le nouvel amant désigné par la prudence serait ce juge vendu, cetinfâme bourreau, ce Rassi… il se trouverait anobli, et dans lefait, je lui donnerais l’entrée de la bonne compagnie. Pardonnecher Fabrice! un tel effort est pour moi au-delà du possible. Quoi!ce monstre, encore tout couvert du sang du comte P. et de D.! il meferait évanouir d’horreur en s’approchant de moi, ou plutôt jesaisirais un couteau et le plongerais dans son infâme coeur. Ne medemande pas des choses impossibles!

« Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l’ombre de colère contrele prince, reprendre ma gaieté ordinaire, qui paraîtra aimable àces âmes fangeuses, premièrement, parce que j’aurai l’air de mesoumettre de bonne grâce à leur souverain; en second lieu, parceque, bien loin de me moquer d’eux, je serai attentive à faireressortir leurs jolis petits mérites; par exemple, je feraicompliment au comte Zurla sur la beauté de la plume blanche de sonchapeau qu’il vient de faire venir de Lyon par un courrier, et quifait son bonheur.

« Choisir un amant dans le parti de la Raversi… Si le comte s’enva, ce sera le parti ministériel; là sera le pouvoir. Ce sera unami de la Raversi qui régnera sur la citadelle, car le Fabio Contiarrivera au ministère. Comment le prince, homme de bonne compagnie,homme d’esprit, accoutumé au travail charmant du comte, pourra-t-iltraiter d’affaires avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute savie s’est occupé de ce problème capital: les soldats de Son Altessedoivent-ils porter sur leur habit, à la poitrine, sept boutons oubien neuf? Ce sont ces bêtes brutes fort jalouses de moi, et voilàce qui fait ton danger, cher Fabrice! ce sont ces bêtes brutes quivont décider de mon sort et du tien! Donc, ne pas souffrir que lecomte donne sa démission! qu’il reste, dût-il subir deshumiliations! il s’imagine toujours que donner sa démission est leplus grand sacrifice que puisse faire un premier ministre; ettoutes les fois que son miroir lui dit qu’il vieillit, il m’offrece sacrifice: donc brouillerie complète, oui, et réconciliationseulement dans le cas où il n’y aurait que ce moyen de l’empêcherde s’en aller. Assurément, je mettrai à son congé toute la bonneamitié possible, mais après l’omission courtisanesque des motsprocédure injuste dans le billet du prince, je sens que pour ne pasle haïr j’ai besoin de passer quelques mois sans le voir. Danscette soirée décisive, je n’avais pas besoin de son esprit; ilfallait seulement qu’il écrivît sous ma dictée, il n’avait qu’àécrire ce mot, que j’avais obtenu par mon caractère: ses habitudesde bas courtisan l’ont emporté. Il me disait le lendemain qu’iln’avait pu faire signer une absurdité par son prince, qu’il auraitfallu des lettres de grâce: eh! bon Dieu! avec de telles gens, avecces monstres de vanité et de rancune qu’on appelle des Farnèse, onprend ce qu’on peut. »

A cette idée, toute la colère de la duchesse se ranima. »Leprince m’a trompée, se disait-elle, et avec quelle lâcheté!… Cethomme est sans excuse: il a de l’esprit, de la finesse, duraisonnement; il n’y a de bas en lui que ses passions. Vingt foisle comte et moi nous l’avons remarqué, son esprit ne devientvulgaire que lorsqu’il s’imagine qu’on a voulu l’offenser. Eh bien!le crime de Fabrice est étranger à la politique, c’est un petitassassinat comme on en compte cent par an dans ces heureux Etats,et le comte m’a juré qu’il a fait prendre les renseignements lesplus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti n’était pointsans courage: se voyant à deux pas de la frontière, il eut tout àcoup la tentation de se défaire d’un rival qui plaisait. »

La duchesse s’arrêta longtemps pour examiner s’il était possiblede croire à la culpabilité de Fabrice: non pas qu’elle trouvât quece fût un bien gros péché, chez un gentilhomme du rang de sonneveu, de se défaire de l’impertinence d’un histrion; mais, dansson désespoir, elle commençait à sentir vaguement qu’elle allaitêtre obligée de se battre pour prouver cette innocence deFabrice. »Non, se dit-elle enfin, voici une preuve décisive; il estcomme le pauvre Pietranera, il a toujours des armes dans toutes sespoches, et, ce jour-là, il ne portait qu’un mauvais fusil à uncoup, et encore, emprunté à l’un des ouvriers.

« Je hais le prince parce qu’il m’a trompée, et trompée de lafaçon la plus lâche; après son billet de pardon, il a fait enleverle pauvre garçon à Bologne, etc. Mais ce compte se réglera. »Versles cinq heures du matin, la duchesse, anéantie par ce long accèsde désespoir, sonna ses femmes; celles-ci jetèrent un cri. Enl’apercevant sur son lit tout habillée, avec ses diamants, pâlecomme ses draps et les yeux fermés, il leur sembla la voir exposéesur un lit de parade après sa mort. Elles l’eussent crue tout àfait évanouie, si elles ne se fussent rappelé qu’elle venait de lessonner. Quelques larmes fort rares coulaient de temps à autre surses joues insensibles; ses femmes comprirent par un signe qu’ellevoulait être mise au lit.

Deux fois après la soirée du ministre Zurla, le comte s’étaitprésenté chez la duchesse: toujours refusé, il lui écrivit qu’ilavait un conseil à lui demander pour lui-même: « Devait-il garder saposition après l’affront qu’on osait lui faire? »Le comte ajoutait: »Le jeune homme est innocent mais, fût-il coupable, devait-onl’arrêter sans m’en prévenir, moi, son protecteur déclaré? »Laduchesse ne vit cette lettre que le lendemain.

Le comte n’avait pas de vertu; l’on peut même ajouter que ce queles libéraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grandnombre) lui semblait une duperie; il se croyait obligé à chercheravant tout le bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il étaitplein d’honneur et parfaitement sincère lorsqu’il parlait de sadémission. De la vie il n’avait dit un mensonge à la duchesse;celle-ci du reste ne fit pas la moindre attention à cette lettre;son parti, et un parti bien pénible, était pris, feindre d’oublierFabrice; après cet effort, tout lui était indifférent.

Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait passé dix fois aupalais Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterré à la vue de laduchesse… « Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! sijeune!… Tout le monde me dit que, durant sa longue conversationavec la Clélia Conti, elle avait l’air aussi jeune et bienautrement séduisante. »

La voix, le ton de la duchesse étaient aussi étranges quel’aspect de sa personne. Ce ton, dépouillé de toute passion, detout intérêt humain, de toute colère, fit pâlir le comte; il luirappela la façon d’être d’un de ses amis qui, peu de moisauparavant, sur le point de mourir, et ayant déjà reçu lessacrements, avait voulu l’entretenir.

Après quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle leregarda, et ses yeux restèrent éteints:

– Séparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d’une voix faible,mais bien articulée, et quelle s’efforçait de rendre aimable,séparons-nous, il le faut! Le ciel m’est témoin que, depuis cinqans, ma conduite envers vous a été irréprochable. Vous m’avez donnéune existence brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été montriste partage au château de Grianta, sans vous j’aurais rencontréla vieillesse quelques années plus tôt… De mon côté ma seuleoccupation a été de chercher à vous faire trouver le bonheur. C’estparce que je vous aime que je vous propose cette séparation àl’amiable, comme on dirait en France.

Le comte ne comprenait pas; elle fut obligée de répéterplusieurs fois. Il devint d’une pâleur mortelle, et, se jetant àgenoux auprès de son lit, il dit tout ce que l’étonnement profond,et en suite le désespoir le plus vif, peuvent inspirer à un hommed’esprit passionnément amoureux. A chaque moment il offrait dedonner sa démission et de suivre son amie dans quelque retraite àmille lieues de Parme.

– Vous osez me parler de départ, et Fabrice est ici!s’écria-t-elle en se soulevant à demi.

Mais comme elle aperçut que ce nom de Fabrice faisait uneimpression pénible, elle ajouta après un moment de repos et enserrant légèrement la main du comte:

– Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aimé aveccette passion et ces transports que l’on n’éprouve plus, ce mesemble, après trente ans, et je suis déjà bien loin de cet âge. Onvous aura dit que j’aimais Fabrice, car je sais que le bruit en acouru dans cette cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour lapremière fois dans cette conversation, en prononçant ce motméchante.) Je vous jure devant Dieu, et sur la vie de Fabrice quejamais il ne s’est passé entre lui et moi la plus petite chose quen’eût pas pu souffrir l’oeil d’une tierce personne. Je ne vousdirai pas non plus que je l’aime exactement comme ferait une soeur,je l’aime d’instinct, pour parler ainsi. J’aime en lui son couragesi simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoitpas lui-même, je me souviens que ce genre d’admiration commença àson retour de Waterloo. Il était encore enfant, malgré ses dix-septans; sa grande inquiétude était de savoir si réellement il avaitassisté à la bataille et dans le cas du oui, s’il pouvait dires’être battu lui qui n’avait marché à l’attaque d’aucune batte rieni d’aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussionsque nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commençai àvoir en lui une grâce parfaite. Sa grande âme se révélait à moi;que de savants mensonges eût étalés, à sa place, un jeune hommebien élevé! Enfin s’il n’est heureux je ne puis être heureuse.Tenez, voilà un mot qui peint bien l’état de mon coeur; si ce n’estla vérité, c’est au moins tout ce que j’en vois.

Le comte, encouragé par ce ton de franchise et d’intimité,voulut lui baiser la main: elle la retira avec une sorted’horreur.

– Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme detrente-sept ans, je me trouve à la porte de la vieillesse, j’enressens déjà tous les découragements, et peut-être même suis-jevoisine de la tombe. Ce moment est terrible, à ce qu’on dit, etpourtant il me semble que je le désire. J’éprouve le pire symptômede la vieillesse: mon coeur est éteint par cet affreux malheur, jene puis plus aimer. Je ne vois plus en vous, cher comte, quel’ombre de quelqu’un qui me fut cher. Je dirai plus, c’est lareconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.

– Que vais-je devenir? lui répétait le comte moi qui sens que jevous suis attaché avec plus dé passion que les premiers jours,quand je vous voyais à la Scala!

– Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d’amour m’ennuie,et me semble indécent. Allons, dit-elle en essayant de sourire,mais en vain, courage! soyez homme d’esprit, homme judicieux, hommeà ressources dans les occurrences. Soyez avec moi ce que vous êtesréellement aux yeux des indifférents, l’homme le plus habile et leplus grand politique que l’Italie ait produit depuis dessiècles.

Le comte se leva et se promena en silence pendant quelquesinstants.

– Impossible, chère amie, lui dit-il enfin: je suis en proie auxdéchirements de la passion la plus violente, et vous me demandezd’interroger ma raison! Il n’y a plus de raison pour moi!

– Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d’un tonsec.

Et ce fut pour la première fois, après deux heures d’entretien,que sa voix prit une expression quelconque.

Le comte, au désespoir lui-même, chercha à la consoler.

– Il m’a trompée, s’écriait-elle sans répondre en aucune façonaux raisons d’espérer que lui exposait le comte, il m’a trompée dela façon la plus lâche!

Et sa pâleur mortelle cessa pour un instant; mais, même dans unmoment d’excitation violente, le comte remarqua qu’elle n’avait pasla force de soulever les bras.

« Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu’elle ne fût quemalade? en ce cas pourtant ce serait le début de quelque maladiefort grave. »Alors, rempli d’inquiétude, il proposa de faire appelerle célèbre Razori, le premier médecin du pays et de l’Italie’.

– Vous voulez donc donner à un étranger le plaisir de connaîtretoute l’étendue de mon désespoir?… Est-ce là le conseil d’untraître ou d’un ami?

Et elle le regarda avec des yeux étranges.

« C’en est fait, se dit-il avec désespoir, elle n’a plus d’amourpour moi! et bien plus, elle ne me place plus même au rang deshommes d’honneur vulgaires. »

Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, quej’ai voulu avant tout avoir des détails sur l’arrestation qui nousmet au désespoir, et, chose étrange! je ne sais encore rien depositif; j’ai fait interroger les gendarmes de la station voisine,ils ont vu arriver le prisonnier par la route de Castelnovo, et ontreçu l’ordre de suivre sa sediola. J’ai réexpédié aussitôt Bruno,dont vous connaissez le zèle non moins que le dévouement; il aordre de remonter de station en station pour savoir où et commentFabrice a été arrêté.

En entendant prononcer le nom de Fabrice, la duchesse fut saisied’une légère convulsion. `

– Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dès qu’elle put parler;ces détails m’intéressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moibien comprendre les plus petites circonstances.

– Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air delégèreté pour tenter de la distraire un peu, j’ai envie d’envoyerun commis de confiance à Bruno et d’ordonner à celui-ci de pousserjusqu’à Bologne; c’est là, peut-être, qu’on aura enlevé notre jeuneami. De quelle date est sa dernière lettre?

– De mardi, il y a cinq jours.

– Avait-elle été ouverte à la poste?

– Aucune trace d’ouverture. Il faut vous dire qu’elle étaitécrite sur du papier horrible; l’adresse est d’une main de femme,et cette adresse porte le nom d’une vieille blanchisseuse parentede ma femme de chambre. La blanchisseuse croit qu’il s’agit d’uneaffaire d’amour, et la Chékina lui rembourse les ports de lettressans y rien ajouter.

Le comte, qui avait pris tout à fait le ton d’un hommed’affaires, essaya de découvrir, en discutant avec la duchesse,quel pouvait avoir été le jour de l’enlèvement à Bologne. Ils’aperçut alors seulement, lui qui avait ordinairement tant detact, que c’était là le ton qu’il fallait prendre. Ces détailsintéressaient la malheureuse femme et semblaient la distraire unpeu. Si le comte n’eût pas été amoureux, il eût eu cette idée sisimple dès son entrée dans la chambre. La duchesse le renvoya pourqu’il pût sans délai expédier de nouveaux ordres au fidèle Brano.Comme on s’occupait en passant de la question de savoir s’il yavait eu sentence avant le moment où le prince avait signé lebillet adressé à la duchesse, celle-ci saisit avec une sorted’empressement l’occasion de dire au comte:

– Je ne vous reprocherai point d’avoir omis les mots injusteprocédure dans le billet que vous écrivîtes et qu’il signa, c’étaitl’instinct de courtisan qui vous prenait à la gorge; sans vous endouter, vous préfériez l’intérêt de votre maître à celui de votreamie. Vous avez mis vos actions à mes ordres, cher comte, et celadepuis longtemps, mais il n’est pas en votre pouvoir de changervotre nature, vous avez de grands talents pour être ministre, maisvous avez aussi l’instinct de ce métier. La suppression du motinjuste me perd mais loin de moi de vous la reprocher en aucunefaçon, ce fut la faute de l’instinct et non pas celle de lavolonté.

« Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l’air leplus impérieux, que je ne suis point trop affligée de l’enlèvementde Fabrice, que je n’ai pas eu la moindre velléité de m’éloigner dece pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voilà ceque vous avez à dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire:Comme je compte seule diriger ma conduite à l’avenir, je veux meséparer de vous à l’amiable, c’est-à-dire en bonne et vieille amie.Comptez que j’ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, jene puis plus m’exagérer rien au monde, je ne puis plus aimer. Maisje serais encore plus malheureuse que je ne le suis s’il m’arrivaitde compromettre votre destinée. Il peut entrer dans mes projets deme donner l’apparence d’avoir un jeune amant, et je ne voudrais pasvous voir affligé. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice,elle s’arrêta une demi-minute après ce mot, que jamais je ne vousai fait une infidélité, et cela en cinq années de temps. C’est bienlong, dit-elle; elle essaya de sourire; ses joues si pâless’agitèrent, mais ses lèvres ne purent se séparer. Je vous juremême que jamais je n’en ai eu le projet ni l’envie. Cela bienentendu, laissez-moi.

Le comte sortit, au désespoir, du palais Sanseverina: il voyaitchez la duchesse l’intention bien arrêtée de se séparer de lui, etjamais il n’avait été aussi éperdument amoureux. C’est là une deces choses sur lesquelles je suis obligé de revenir souvent, parcequ’elles sont improbables hors de l’Italie. En rentrant chez lui ilexpédia jusqu’à six personnes différentes sur la route deCastelnovo et de Bologne, et les chargea de lettres. »Mais ce n’estpas tout, se dit le malheureux comte, le prince peut avoir lafantaisie de faire exécuter ce malheureux enfant, et cela pour sevenger du ton que la duchesse prit avec lui le jour de ce fatalbillet. Je sentais que la duchesse passait une limite que l’on nedoit jamais franchir, et c’est pour raccommoder les choses que j’aieu la sottise incroyable de supprimer le mot procédure injuste, leseul qui liât le souverain… Mais bah! ces gens-là sont-ils liés parquelque chose? C’est là sans doute la plus grande faute de ma vie,j’ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le prix pour moi: ils’agit de réparer cette étourderie à force d’activité et d’adresse;mais enfin si je ne puis rien obtenir, même en sacrifiant un peu dema dignité, je plante là cet homme; avec ses rêves de hautepolitique, avec ses idées de se faire roi constitutionnel de laLombardie, nous verrons comment il me remplacera… Fabio Conti n’estqu’un sot, le talent de Rassi se réduit à faire pendre légalementun homme qui déplaît au pouvoir. »

Une fois cette résolution bien arrêtée de renoncer au ministèresi les rigueurs à l’égard de Fabrice dépassaient celles d’unesimple détention, le comte se dit: « Si un caprice de la vanité decet homme imprudemment bravée me coûte le bonheur, du moinsl’honneur me restera… A propos, puisque je me moque de monportefeuille, je puis me permettre cent actions qui, ce matinencore, m’eussent semblé hors du possible. Par exemple, je vaistenter tout ce qui est humainement faisable pour faire évaderFabrice… Grand Dieu! s’écria le comte en s’interrompant et ses yeuxs’ouvrant à l’excès comme à la vue d’un bonheur imprévu, laduchesse ne m’a pas parlé d’évasion, aurait-elle manqué desincérité une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que ledésir que je trahisse le prince? Ma foi, c’est fait! »

L’oeil du comte avait repris toute sa finesse satirique. »Cetaimable fiscal Rassi est payé par le maître pour toutes lessentences qui nous déshonorent en Europe, mais il n’est pas homme àrefuser d’être payé par moi pour trahir les secrets du maître. Cetanimal-là a une maîtresse et un confesseur mais la maîtresse estd’une trop vile espèce pour que je puisse lui parler, le lendemainelle raconterait l’entrevue à toutes les fruitières duvoisinage. »Le comte, ressuscité par cette lueur d’espoir, étaitdéjà sur le chemin de la cathédrale; étonné de la légèreté de sadémarche, il sourit malgré son chagrin: « Ce que c’est, dit-il quede n’être plus ministre! »Cette cathédrale, comme beaucoup d’églisesen Italie, sert de passage d’une rue à l’autre, le comte vit deloin un des grands vicaires de l’archevêque qui traversait lanef.

– Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bonpour épargner à ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chezMgr l’archevêque. Je lui aurais toutes les obligations du mondes’il voulait bien descendre jusqu’à la sacristie.

L’archevêque fut ravi de ce message, il avait mille choses àdire au ministre au sujet de -Fabrice. Mais le ministre devina queces choses n’étaient que des phrases et ne voulut rien écouter.

– Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?

– Un petit esprit et une grande ambition répondit l’archevêque,peu de scrupules et une extrême pauvreté, car nous en avons desvices!

– Tudieu, monseigneur! s’écria le ministre, vous peignez commeTacite.

Et il prit congé de lui en riant.

A peine de retour au ministère, il fit appeler l’abbéDugnani.

– Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscalgénéral Rassi, n’aurait-il rien à me dire?

Et, sans autres paroles ou plus de cérémonie, il renvoya leDugnani.

Chapitre 4

 

LE comte se regardait comme hors du ministère. »Voyons un peu, sedit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux après ma disgrâce,car c’est ainsi qu’on appellera ma retraite. »Le comte fit l’état desa fortune: il était entré au ministère avec quatre-vingt millefrancs de bien; à son grand étonnement, il trouva que, tout comptéson avoir actuel ne s’élevait pas à cinq cent mille francs: « C’estvingt mille livres de rente tout au plus, se dit-il. Il fautconvenir que je suis un grand étourdi! Il n’y a pas un bourgeois àParme qui ne me croie cent cinquante mille livres de rente, et leprince, sur ce sujet, est plus bourgeois qu’un autre. Quand ils meverront dans la crotte, ils diront que je sais bien cacher mafortune. Pardieu, s’écria-t-il, si je suis encore ministre troismois, nous la verrons doublée, cette fortune. »Il trouva dans cetteidée l’occasion d’écrire à la duchesse, et la saisit avec avidité;mais pour se faire pardonner une lettre, dans les termes où ils enétaient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs. »Nousn’aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivretous trois à Naples Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nousaurons un cheval de selle à nous deux. »Le ministre venait à peined’envoyer sa lettre, lorsqu’on annonça le fiscal général Rassi; ille reçut avec une hauteur qui frisait l’impertinence.

– Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever à Bologneun conspirateur que je protège, de plus vous voulez lui couper lecou, et vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de monsuccesseur? est-ce le général Conti, ou vous-même?

Le Rassi fut atterré; il avait trop peu d’habitude de la bonnecompagnie pour deviner si le comte parlait sérieusement: il rougitbeaucoup, ânonna quelques mots peu intelligibles; le comte leregardait et jouissait de son embarras. Tout à coup le Rassi sesecoua et s’écria avec une aisance parfaite et de l’air de Figaropris en flagrant délit par Almaviva:

– Ma foi, monsieur le comte, je n’irai point par quatre cheminsavec Votre Excellence: que me donnerez-vous pour répondre à toutesvos questions comme je ferais à celles de mon confesseur?

– La croix de Saint-Paul (c’est l’ordre de Parme), ou del’argent, si vous pouvez me fournir un prétexte pour vous enaccorder.

– J’aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu’ellem’anoblit.

– Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notrepauvre noblesse?

– Si j’étais né noble, répondit le Rassi avec toute l’impudencede son métier, les parents des gens que j’ai fait pendre mehaïraient, mais ils ne me mépriseraient pas.

– Eh bien! je vous sauverai du mépris dit le comte,guérissez-moi de mon ignorance. Que comptez-vous faire deFabrice?

– Ma foi, le prince est fort embarrassé: il craint que, séduitpar les beaux yeux d’Armide, pardonnez à ce langage un peu vif, cesont les termes précis du souverain, il craint que, séduit par defort beaux yeux qui l’ont un peu touché lui-même, vous ne leplantiez là, et il n’y a que vous pour les affaires de Lombardie.Je vous dirai même, ajouta Rassi en baissant la voix, qu’il y a làune fière occasion pour vous, et qui vaut bien la croix deSaint-Paul que vous me donnez. Le prince vous accorderait, commerécompense nationale, une jolie terre valant six cent mille francsqu’il distrairait de son domaine, ou une gratification de troiscent mille francs écus, si vous vouliez consentir à ne pas vousmêler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins à ne lui en parlerqu’en public.

– Je m’attendais à mieux que ça, dit le comte; ne pas me mêlerde Fabrice, c’est me brouiller avec la duchesse.

– Eh bien! c’est encore ce que dit le prince: le fait est qu’ilest horriblement monté contre Mme la duchesse, entre nous soit dit,et il craint que, pour dédommagement de la brouille avec cette dameaimable, maintenant que vous voilà veuf, vous ne lui demandiez lamain de sa cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n’est âgéeque de cinquante ans.

– Il a deviné juste, s’écria le comte; notre maître est l’hommele plus fin de ses Etats.

Jamais le comte n’avait eu l’idée baroque d’épouser cettevieille princesse, rien ne fût allé plus mal à un homme que lescérémonies de cour ennuyaient à la mort.

Il se mit à jouer avec sa tabatière sur le marbre d’une petitetable voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d’embarrasla possibilité d’une bonne aubaine; son oeil brilla.

– De grâce, monsieur le comte, s’écria-t-il, si Votre Excellenceveut accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou lagratification en argent, je la prie de ne point choisir d’autrenégociateur que moi. Je me ferais fort, ajouta-t-il en baissant lavoix, de faire augmenter la gratification en argent ou même defaire joindre une forêt assez importante à la terre domaniale. SiVotre Excellence daignait mettre un peu de douceur et de ménagementdans sa façon de parler au prince de ce morveux qu’on a coffré, onpourrait peut-être ériger en duché la terre que lui offrirait lareconnaissance nationale. Je le répète à Votre Excellence, leprince, pour le quart d’heure, exècre la duchesse, mais il est fortembarrassé, et même au point que j’ai cru parfois qu’il y avaitquelque circonstance secrète qu’il n’osait pas m’avouer. Au fond onpeut trouver ici une mine d’or, moi vous vendant mes secrets lesplus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi juré.Au fond, s’il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, etcomme nous tous, que vous seul au monde pouvez conduire à bientoutes les démarches secrètes relatives au Milanais. VotreExcellence me permet-elle de lui répéter textuellement les parolesdu souverain? dit le Rassi en s’échauffant, il y a souvent unephysionomie dans la position des mots, qu’aucune traduction nesaurait rendre, et vous pourrez y voir plus que je n’y vois.

– Je permets tout, dit le comte en continuant d’un air distrait,à frapper la table de marbre avec sa tabatière d’or, je permetstout et je serai reconnaissant.

– Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible,indépendamment de la croix, et je serai plus que satisfait. Quandje parle d’anoblissement au prince, il me répond: « Un coquin telque toi, noble! il faudrait fermer boutique dès le lendemain;personne à Parme ne voudrait plus se faire anoblir. »Pour en revenirà l’affaire du Milanais, le prince me disait, il n’y a pas troisjours: « Il n’y a que ce fripon-là pour suivre le fil de nosintrigues; si je le chasse ou s’il suit la duchesse, il vaut autantque je renonce à l’espoir de me voir un jour le chef libéral etadoré de toute l’Italie. »

A ce mot le comte respira: « Fabrice ne mourra pas », sedit-il.

De sa vie le Rassi n’avait pu arriver à une conversation intimeavec le premier ministre: il était hors de lui de bonheur; il sevoyait à la veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dansle pays synonyme de tout ce qu’il y a de bas et de vil; le petitpeuple donnait le nom de Rassi aux chiens enragés; depuis peu dessoldats s’étaient battus en duel parce qu’un de leurs camarades lesavait appelés Rassi. Enfin il ne se passait pas de semaine sans quece malheureux nom ne vînt s’enchâsser dans quelque sonnet atroce.Son fils, jeune et innocent écolier de seize ans, était chassé descafés, sur son nom.

C’est le souvenir brûlant de tous ces agréments de sa positionqui lui fit commettre une imprudence.

– J’ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise dufauteuil du ministre, elle s’appelle Riva, je voudrais être baronRiva.

– Pourquoi pas? dit le ministre.

Rassi était hors de lui.

– Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d’être indiscret,j’oserai deviner le but de vos désirs, vous aspirez à la main de laprincesse Isota, et c’est une noble ambition. Une fois parent vousêtes à l’abri de la disgrâce, vous bouclez notre homme. Je ne vouscacherai pas qu’il a ce mariage avec la princesse Isota en horreurmais si vos affaires étaient confiées à

quelqu’un d’adroit et de bien payé, on pourrait ne pasdésespérer du succès.

– Moi, mon cher baron, j’en désespérais; je désavoue d’avancetoutes les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jouroù cette alliance illustre viendra enfin combler mes voux et medonner une si haute position dans l’état, je vous offrirai, moi,trois cent mille francs de mon argent, ou bien je conseillerai auprince de vous accorder une marque de

faveur que vous-même vous préférerez à cette somme d’argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue: pourtant nous luifaisons grâce de plus de la moitié; elle se prolongea encore deuxheures. Le Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comteresta avec de grandes espérances de sauver Fabrice, et plus résoluque jamais à donner sa démission. Il trouvait que son crédit avaitbesoin d’être renouvelé par la présence au

pouvoir de gens tels que Rassi et le général Conti, il jouissaitavec délices d’une possibilité qu’il venait d’entrevoir de sevenger du prince: a Il peut faire partir la duchesse, s’écriait-il,mais parbleu il renoncera à l’espoir d’être roi constitutionnel dela Lombardie. »(Cette chimère était ridicule: le prince avaitbeaucoup d’esprit, mais, à force d’y rêver, il en était devenuamoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesselui rendre comte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva laporte fermée pour lui, le portier n’osait presque pas lui avouercet ordre reçu de la bouche même de sa maîtresse. Le comte regagnatristement le palais du ministère, le malheur qu’il venaitd’essayer éclipsait en entier la joie que lui avait donnée saconversation avec le confident du prince. N’ayant plus le coeur des’occuper de rien, le comte errait tristement dans sa galerie detableaux, quand, un quart d’heure après, il reçut un billet ainsiconçu:

Puisqu’il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plusqu’amis, il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dansquinze jours nous réduirons ces visites, toujours si chères à moncoeur, à deux par mois. Si vous voulez me plaire donnez de lapublicité à cette sorte de rupture; si vous vouliez me rendrepresque tout l’amour que jadis j’eus pour vous, vous feriez choixd’une nouvelle amie. Quant à moi, j’ai de grands projets dedissipation: je compte aller beaucoup dans le monde, peut-être mêmetrouverai-je un homme d’esprit pour me faire oublier mes malheurs.Sans doute en qualité d’ami la première place dans mon coeur voussera toujours réservée; mais je ne veux plus que l’on dise que mesdémarches ont été dictées par votre sagesse; je veux surtout quel’on sache bien que j’ai perdu toute influence sur vosdéterminations. En un mot, cher comte, croyez que vous sereztoujours mon ami le plus cher, mais jamais autre chose. Ne gardez,je vous prie aucune idée de retour, tout est bien fini. Comptez àjamais sur mon amitié.

Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fitune belle lettre au prince pour donner sa démission de tous sesemplois, et il l’adressa à la duchesse avec prière de la faireparvenir au palais. Un instant après, il reçut sa démission,déchirée en quatre, et, sur un des blancs du papier, la duchesseavait daigné écrire: « Non, mille fois non! »

Il serait difficile de décrire le désespoir du pauvreministre. »Elle a raison, j’en conviens, se disait-il à chaqueinstant, mon omission du mot procédure injuste est un affreuxmalheur; elle entraînera peut-être la mort de Fabrice, et celle-ciamènera la mienne. »Ce fut avec la mort dans l’âme que le comte, quine voulait pas paraître au palais du souverain avant d’y êtreappelé, écrivit de sa main le motu proprio qui nommait Rassichevalier de l’ordre de Saint-Paul et lui conférait la noblessetransmissible; le comte y joignit un rapport d’une demi-page quiexposait au prince les raisons d’Etat qui conseillaient cettemesure. Il trouva une sorte de joie mélancolique à faire de cespièces deux belles copies qu’il adressa à la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait à deviner quelserait à l’avenir le plan de conduite de la femme qu’ilaimait. »Elle n’en sait rien elle-même, se disait-il; une seulechose reste certaine, c’est que, pour rien au monde, elle nemanquerait aux résolutions qu’elle m’aurait une fois annoncées.>> Ce qui ajoutait encore à son malheur, c’est qu’il nepouvait parvenir à trouver la duchesse blâmable. »Elle m’a fait unegrâce en m’aimant, elle cesse de m’aimer après une fauteinvolontaire, il est vrai, mais qui peut entraîner une conséquencehorrible; je n’ai aucun droit de me plaindre. »Le lendemain matin,le comte sut que la duchesse avait recommencé à aller dans lemonde: elle avait paru la veille au soir dans toutes les maisonsqui recevaient. »Que fût-il devenu s’il se fût rencontré avec elledans le même salon? Comment lui parler? de quel ton adresser laparole? et comment ne pas lui parler? »

Le lendemain fut un jour funèbre; le bruit se répandaitgénéralement que Fabrice allait être mis à mort, la ville fut émue.On ajoutait que le prince, ayant égard à sa haute naissance, avaitdaigné décider qu’il aurait la tête tranchée.

« C’est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plusprétendre à revoir jamais la duchesse. »Malgré ce raisonnement assezsimple, il ne put s’empêcher de passer trois fois à sa porte; à lavérité, pour n’être pas remarqué, il alla chez elle à pied. Dansson désespoir, il eut même le courage de lui écrire. Il avait faitappeler Rassi deux fois, le fiscal ne s’était point présenté. »Lecoquin me trahit », se dit le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute sociétéde Parme, et même la bourgeoisie. La mise à mort de Fabrice étaitplus que jamais certaine; et, complément bien étrange de cettenouvelle, la duchesse ne paraissait point trop au désespoir. Selonles apparences, elle n’accordait que des regrets assez modérés àson jeune amant, toutefois elle profitait avec un art infini de lapâleur que venait de lui donner une indisposition assez grave, quiétait survenue en même temps que l’arrestation de Fabrice. Lesbourgeois reconnaissaient bien à ces détails le coeur sec d’unegrande dame de la cour. Par décence cependant, et comme sacrificeaux mânes du jeune Fabrice, elle avait rompu avec le comteMosca.

– Quelle immoralité! s’écriaient les jansénistes de Parme.

Mais déjà la duchesse, chose incroyable! paraissait disposée àécouter les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. Onremarquait, entre autres singularités, qu’elle avait été fort gaiedans une conversation avec le comte Baldi, l’amant actuel de laRaversi, et l’avait beaucoup plaisanté sur ses courses fréquentesau château de Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple étaientindignés de la mort de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient àla jalousie du comte Mosca. La société de la cour s’occupait aussibeaucoup du comte, mais c’était pour s’en moquer. La troisième desgrandes nouvelles que nous avons annoncées n’était autre en effetque la démission du comte; tout le monde se moquait d’un amantridicule qui, à l’âge de cinquante-six ans’, sacrifiait uneposition magnifique au chagrin d’être quitté par une femme sanscoeur et qui, depuis longtemps, lui préférait un jeune homme. Leseul archevêque eut l’esprit, ou plutôt le coeur, de deviner quel’honneur défendait au comte de rester premier ministre dans unpays où l’on allait couper la tête, et sans le consulter, à unjeune homme, son protégé. La nouvelle de la démission du comte eutl’effet de guérir de sa goutte le général Fabio Conti, comme nousle dirons en son lieu, lorsque nous parlerons de la façon dont lepauvre Fabrice passait son temps à la citadelle, pendant que toutela ville s’enquérait de l’heure de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidèle qu’ilavait expédié sur Bologne; le comte s’attendrit au moment où cethomme entrait dans son cabinet; sa vue lui rappelait l’état heureuxoù il se trouvait lorsqu’il l’avait envoyé à Bologne, presqued’accord avec la duchesse. Brano arrivait de Bologne où il n’avaitrien découvert; il n’avait pu trouver Ludovic, que le podestat deCastelnovo avait gardé dans la prison de son village.

– Je vais vous renvoyer à Bologne, dit le comte à Bruno: laduchesse tiendra au triste plaisir de connaître les détails dumalheur de Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie quicommande le poste de Castelnovo…

« Mais non! s’écria le comte en s’interrompant partez à l’instantmême pour la Lombardie, et distribuez de l’argent et en grandequantité à tous nos correspondants. Mon but est d’obtenir de tousces gens-là des rapports de la nature la plus encourageante. »

Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit à écrireses lettres de créance, comme le comte lui donnait ses dernièresinstructions, il reçut une lettre parfaitement fausse, mais fortbien écrite; on eût dit un ami écrivant à son ami pour lui demanderun service. L’ami qui écrivait n’était autre que le prince. Ayantouï parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami,le comte Mosca, de garder le ministère, il le lui demandait au nomde l’amitié et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait commeson maître. Il ajoutait que le roi de*** venant de mettre à sadisposition deux cordons de son ordre, il en gardait un pour lui,et envoyait l’autre à son cher comte Mosca.

– Cet animal-là fait mon malheur! s’écria le comte furieux,devant Bruno stupéfait, et croit me séduire par ces mêmes phraseshypocrites que tant de fois nous avons arrangées ensemble pourprendre à la glu quelque sot.

Il refusa l’ordre qu’on lui offrait, et dans sa réponse parla del’état de sa santé comme ne lui laissant que bien peu d’espérancede pouvoir s’acquitter encore des pénibles travaux du ministère. Lecomte était furieux. Un instant après, on annonça le fiscal Rassi,qu’il traita comme un nègre.

– Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez àfaire l’insolent! Pourquoi n’être pas venu hier pour me remercier,comme c’était votre devoir étroit, monsieur le cuistre?

Le Rassi était bien au-dessus des injures; c’était sur ce ton-làqu’il était journellement reçu par le prince; mais il voulait êtrebaron et se justifia avec esprit. Rien n’était plus facile.

– Le prince m’a tenu cloué à une table hier toute la journée; jen’ai pu sortir du palais. Son Altesse m’a fait copier de mamauvaise écriture de procureur une quantité de pièces diplomatiquestellement niaises et tellement bavardes que je crois, en vérité,que son but unique était de me retenir prisonnier. Quand enfin j’aipu prendre congé, vers les cinq heures, mourant de faim, il m’adonné l’ordre d’aller chez moi directement, et de n’en pas sortirde la soirée. En effet, j’ai vu deux de ses espions particuliers,de moi bien connus, se promener dans ma rue jusque sur le minuit.Ce matin, dès que je l’ai pu, j’ai fait venir une voiture qui m’aconduit jusqu’à la porte de la cathédrale. Je suis descendu devoiture très lentement, puis, prenant le pas de course, j’aitraversé l’église et me voici. Votre Excellence est dans cemoment-ci l’homme du monde auquel je désire plaire avec le plus depassion.

– Et moi, monsieur le drôle, je ne suis point dupe de tous cescontes plus ou moins bien bâtis! Vous avez refusé de me parler deFabrice avant-hier; j’ai respecté vos scrupules, et vos sermentstouchant le secret, quoique les serments pour un être tel que vousne soient tout au plus que des moyens de défaite. Aujourd’hui, jeveux la vérité: Qu’est-ce que ces bruits ridicules qui fontcondamner à mort ce jeune homme comme assassin du comédienGiletti?

– Personne ne peut mieux rendre compte à Votre Excellence de cesbruits, puisque c’est moi-même qui les ai fait courir par ordre dusouverain; et, j’y pense! c’est peut-être pour m’empêcher de vousfaire part de cet incident qu’hier, toute la journée, il m’a retenuprisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pasdouter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier del’attacher à ma boutonnière.

– Au fait! s’écria le ministre, et pas de phrases.

– Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mortcontre M. del Dongo, mais il n’a, comme vous le savez sans doute,qu’une condamnation en vingt années de fers, commuée par lui, lelendemain même de la sentence, en douze années de forteresse avecjeûne au pain et à l’eau tous les vendredis, et autres bambochesreligieuses.

– C’est parce que je savais cette condamnation à la prisonseulement, que j’étais effrayé des bruits d’exécution prochaine quise répandent par la ville; je me souviens de la mort du comtePalanza, si bien escamotée par vous.

– C’est alors que j’aurais dû avoir la croix! s’écria Rassi sansse déconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je letenais, et que l’homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaudalors, et c’est armé de cette expérience que j’ose vous conseillerde ne pas m’imiter aujourd’hui. (Cette comparaison parut du plusmauvais goût à l’interlocuteur, qui fut obligé de se retenir pourne pas donner des coups de pied à Rassi.)

– D’abord, reprit celui-ci avec la logique d’un jurisconsulte etl’assurance parfaite d’un homme qu’aucune insulte ne peut offenser,d’abord il ne peut être question de l’exécution dudit del Dongo; leprince n’oserait! les temps sont bien changés! et enfin, moi, nobleet espérant par vous de devenir baron, je n’y donnerais pas lesmains. Or, ce n’est que de moi, comme le sait Votre Excellence, quel’exécuteur des hautes ouvres peut recevoir des ordres, et, je vousle jure, le chevalier Rassi n’en donnera jamais contre le sieur delDongo.

– Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d’un airsévère.

– Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suisque pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient à mourird’une colique, n’allez pas me l’attribuer! Le prince est outré, etje ne sais pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavantle Rassi eût dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savaitla rupture avec le premier ministre).

Le comte fut frappé de la suppression du titre dans une tellebouche, et l’on peut juger du plaisir qu’elle lui fit; il lança auRassi un regard charge de la plus vive haine. »Mon cher ange! sedit-il ensuite, je ne puis te montrer mon amour qu’en obéissantaveuglément à tes ordres. »

– Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas unintérêt bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse;toutefois, comme elle m’avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice,qui aurait bien dû rester à Naples, et ne pas venir ici embrouillernos affaires, je tiens à ce qu’il ne soit pas mis à mort de montemps, et je veux bien vous donner ma parole que vous serez barondans les huit jours qui suivront sa sortie de prison.

– En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douzeannées révolues, car le prince est furieux, et sa haine contre laduchesse est tellement vive, qu’il cherche à la cacher.

– Son Altesse est bien bonne! qu’a-t-elle besoin de cacher sahaine, puisque son premier ministre ne protège plus la duchesse?Seulement je ne veux pas qu’on puisse m’accuser de vilenie nisurtout de jalousie: c’est moi qui ai fait venir la duchesse en cepays, et si Fabrice meurt en prison, vous ne serez pas baron, maisvous serez peut-être poignardé. Mais laissons cette bagatelle: lefait est que j’ai fait le compte de ma fortune; à peine si j’aitrouvé vingt mille livres de rente, sur quoi j’ai le projetd’adresser très humblement ma démission au souverain. J’ai quelqueespoir d’être employé par le roi de Naples: cette grande villem’offrira des distractions dont j’ai besoin en ce moment, et que jene puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resteraisqu’autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota,etc.

La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait,le comte lui dit d’un air fort indifférent:

– Vous savez qu’on a dit que Fabrice me trompait, en ce sensqu’il était un des amants de la duchesse; je n’accepte point cebruit, et pour le démentir, je veux que vous fassiez passer cettebourse à Fabrice.

– Mais, monsieur le comte, dit Rassi effrayé, et regardant labourse, il y a là une somme énorme, et les règlements…

– Pour vous, mon cher, elle peut être énorme reprit le comte del’air du plus souverain mépris un bourgeois tel que vous, envoyantde l’argent à son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dixsequins: moi, je veux que Fabrice reçoive ces six mille francs, etsurtout que le château ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effrayé voulait répliquer, le comte ferma laporte sur lui avec impatience. »Ces gens-là, se dit-il, ne voient lepouvoir que derrière l’insolence. »Cela dit, ce grand ministre selivra à une action tellement ridicule, que nous avons quelque peineà la rapporter; il courut prendre dans son bureau un portrait enminiature de la duchesse, et le couvrit de baiserspassionnés. »Pardon, mon cher ange, s’écriait-il, si je n’ai pasjeté par la fenêtre et de mes propres mains ce cuistre qui oseparler de toi avec une nuance de familiarité, mais, si j’agis aveccet excès de patience, c’est pour t’obéir! et il ne perdra rienpour attendre! »

Après une longue conversation avec le portrait, le comte, qui sesentait le coeur mort dans la poitrine, eut l’idée d’une actionridicule et s’y livra avec un empressement d’enfant. Il se fitdonner un habit avec des plaques, et fut faire une visite à lavieille princesse Isota; de la vie il ne s’était présenté chez ellequ’à l’occasion du jour de l’an. Il la trouva entourée d’unequantité de chiens, et parée de tous ses atours, et même avec desdiamants comme si elle allait à la cour. Le comte, ayant témoignéquelque crainte de déranger les projets de Son Altesse, quiprobablement allait sortir, l’Altesse répondit au ministre qu’uneprincesse de Parme se devait à elle-même d’être toujours ainsi.Pour la première fois depuis son malheur le comte eut un mouvementde gaieté. »J’ai bien fait de paraître ici, se dit-il, et dèsaujourd’hui il faut faire ma déclaration. »La princesse avait étéravie de voir arriver chez elle un homme aussi renommé par sonesprit et un premier ministre; la pauvre vieille fille n’étaitguère accoutumée à de semblables visites. Le comte commença par unepréface adroite, relative à l’immense distance qui sépareratoujours d’un simple gentilhomme les membres d’une famillerégnante.

– Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d’unroi de France, par exemple, n’a aucun espoir d’arriver jamais à lacouronne; mais les choses ne vont point ainsi dans la famille deParme. C’est pourquoi nous autres Farnèse nous devons toujoursconserver une certaine dignité dans notre extérieur; et moi, pauvreprincesse telle que vous me voyez, je ne puis pas dire qu’il soitabsolument impossible qu’un jour vous soyez mon premierministre.

Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte unsecond instant de gaieté parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougien recevant l’aveu de la passion du premier ministre, celui-cirencontra un des fourriers du palais: le prince le faisait demanderen toute hâte.

– Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faireune malhonnêteté à son prince.

« Ah! ah! vous me poussez à bout, s’écria-t-il avec fureur, etpuis vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince,qu’avoir reçu le pouvoir de la Providence ne suffit plus en cesiècle-ci, il faut beaucoup d’esprit et un grand caractère pourréussir à être despote. »

Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de laparfaite santé de ce malade, le comte trouva plaisant d’aller voirles deux hommes de la cour qui avaient le plus d’influence sur legénéral Fabio Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre etlui ôtait tout courage, c’est que le gouverneur de la citadelleétait accusé de s’être défait jadis d’un capitaine, son ennemipersonnel, au moyen de l’aquetta de Pérouse.

Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandudes sommes folles pour se ménager des intelligences à la citadelle,mais, suivant lui, il y avait peu d’espoir de succès, tous les yeuxétaient encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteurtoutes les tentatives de corruption essayées par cette femmemalheureuse: elle était au désespoir, et des agents de toute sorteet parfaitement dévoués la secondaient. Mais il n’est peut-êtrequ’un seul genre d’affaires dont on s’acquitte parfaitement biendans les petites cours despotiques, c’est la garde des prisonnierspolitiques. L’or de la duchesse ne produisit d’autre effet que defaire renvoyer de la citadelle huit ou dix hommes de toutgrade.

Chapitre 5

 

Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, laduchesse et le premier ministre n’avaient pu faire pour lui quebien peu de chose. Le prince était en colère, la cour ainsi que lepublic étaient piqués contre Fabrice et ravis de lui voir arrivermalheur; il avait été trop heureux. Malgré l’or jeté à pleinesmains, la duchesse n’avait pu faire un pas dans le siège de lacitadelle; il ne se passait pas de jour sans que la marquiseRaversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel avis àcommuniquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.

Comme nous l’avons dit, le jour de son emprisonnement Fabricefut conduit d’abord au palais du gouverneur: C’est un joli petitbâtiment construit dans le siècle dernier sur les dessins deVanvitelli, qui le plaça à cent quatre-vingts pieds de haut, sur laplate-forme de l’immense tour ronde. Des fenêtres de ce petitpalais, isolé sur le dos de l’énorme tour comme la bosse d’unchameau, Fabrice découvrait la campagne et les Alpes fort au loin;il suivait de l’oeil, au pied de la citadelle, le coeurs de laParma, sorte de torrent, qui, tournant à droite à quatre lieues dela ville, va se jeter dans le Pô. Par-delà la rive gauche de cefleuve, qui formait comme une suite d’immenses taches blanches aumilieu des campagnes verdoyantes, son oeil ravi apercevaitdistinctement chacun des sommets de l’immense mur que les Alpesforment au nord de l’Italie’. Ces sommets, toujours couverts deneige, même au mois d’août où l’on était alors, donnent comme unesorte de fraîcheur par souvenir au milieu de ces campagnesbrûlantes, l’oeil en peut suivre les moindres détails, et pourtantils sont à plus de trente lieues de la citadelle de Parme. La vuesi étendue du joli palais du gouverneur est interceptée vers unangle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on préparait à lahâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme le lecteurs’en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la grossetour, en l’honneur d’un prince héréditaire qui, fort différent del’Hippolyte fils de Thésée, n’avait point repoussé les politessesd’une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; lefils du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard enmontant sur le trône à la mort de son père. Cette tour Farnèse où,après trois quarts d’heure, l’on fit monter Fabrice, fort laide àl’extérieur, est élevée d’une cinquantaine de pieds au-dessus de laplate-forme de la grosse tour et garnie d’une quantité deparatonnerres. Le prince mécontent de sa femme, qui fit bâtir cetteprison aperçue de toutes parts, eut la singulière prétention depersuader à ses sujets qu’elle existait depuis de longues années:c’est pourquoi il lui imposa le nom de tour Farnèse. Il étaitdéfendu de parler de cette construction, et de toutes les partiesde la ville de Parme et des plaines voisines on voyait parfaitementles maçons placer chacune des pierres qui composent cet édificepentagone. Afin de prouver qu’elle était ancienne, on plaçaau-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre dehauteur, par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief quireprésente Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IVà s’éloigner de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue secompose d’un rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large àproportion et tout rempli de colonnes fort trapues, car cette piècesi démesurément vaste n’a pas plus de quinze pieds d’élévation.Elle est occupée par le corps de garde, et, du centre, l’escaliers’élève en tournant autour d’une des colonnes: c’est un petitescalier en fer, fort léger, large de deux pieds à peine etconstruit en filigrane. Par cet escalier tremblant sous le poidsdes geôliers qui l’escortaient, Fabrice arriva à de vastes piècesde plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premierétage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour lejeune prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie.A l’une des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveauprisonnier une chapelle de la plus grande magnificence; les murs dela voûte sont entièrement revêtus de marbre noir; des colonnesnoires aussi et de la plus noble proportion sont placées en lignesle long des murs noirs, sans les toucher, et ces murs sont ornésd’une quantité de têtes de morts en marbre blanc de proportionscolossales, élégamment sculptées et placées sur deux os ensautoir. »Voilà bien une invention de la haine qui ne peut tuer, sedit Fabrice, et quelle diable d’idée de me montrer cela! »

Un escalier de fer et en filigrane fort léger, également disposéautour d’une colonne, donne accès au second étage de cette prison,et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinzepieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisaitpreuve de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidementgrillé les fenêtres de ces chambres jadis occupées par lesdomestiques du prince, et qui sont à plus de trente pieds desdalles de pierre formant la plate-forme de la grosse tour ronde.C’est par un corridor obscur placé au centre du bâtiment que l’onarrive à ces chambres, qui toutes ont deux fenêtres; et dans cecorridor fort étroit, Fabrice remarqua trois portes de fersuccessives formées de barreaux énormes et s’élevant jusqu’à lavoûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces bellesinventions, qui pendant deux ans avaient valu au général uneaudience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dansl’une de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opiniond’être traité d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoirde communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sansqu’on l’entendît. Le général avait fait placer dans chaque chambrede gros madriers de chêne formant comme des bancs de trois pieds dehaut, et c’était là son invention capitale, celle qui lui donnaitdes droits au Ministère de la police. Sur ces bancs il avait faitétablir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds, etqui ne touchait au mur que du côté des fenêtres. Des trois autrescôtés il régnait un petit corridor de quatre pieds de large, entrele mur primitif de la prison, composé d’énormes pierres de taille,et les parois en planches de la cabane. Ces parois, formées dequatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaientsolidement reliées par des boulons de fer et par des clous sansnombre.

Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an. etchef-d’oeuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beaunom d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut auxfenêtres; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées étaitsublime: un seul petit coin de l’horizon était caché, vers lenord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur,qui n’avait que deux étages; le rez-de-chaussée était occupé parles bureaux de l’état-major; et d’abord les yeux de Fabrice furentattirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient,dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte.Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer lesderniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôlierss’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pasà plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait àcinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur lesoiseaux.

Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait danssa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite,au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huitheures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, aucouchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinaitparfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpesqui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin sans songerautrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectaclesublime. »C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti!avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plusqu’un autre; on est ici comme dans des montagnes solitaires à centlieues de Parme. »Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heuresà la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, etsouvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur queFabrice s’écria tout à coup: « Mais ceci est-il une prison? est-celà ce que j’ai tant redouté? »Au lieu d’apercevoir à chaque pas desdésagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissaitcharmer par les douceurs de la prison.

Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalitépar un tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable àune cage et surtout fort sonore, était violemment ébranlée; desaboiements de chien et de petits cris aigus complétaient le bruitle plus singulier’. »Quoi donc! si tôt pourrais-je m’échapper! »pensaFabrice. Un instant après, il riait comme jamais peut-être on n’ari dans une prison. Par ordre du général, on avait fait monter enmême temps que les geôliers un chien anglais, fort méchant, préposéà la garde des prisonniers d’importance, et qui devait passer lanuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout autour de Fabrice.Le chien et le geôlier devaient coucher dans l’intervalle de troispieds ménagé entre les dalles de pierre du sol primitif de lachambre et le plancher de bois sur lequel le prisonnier ne pouvaitfaire un pas sans être entendu.

Or, à l’arrivée de Fabrice, la chambre de l’Obéissance passivese trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent lafuite dans tous les sens. Le chien, sorte d’épagneul croisé avec unfox anglais, n’était point beau, mais en revanche il se montra fortalerte. On l’avait attaché sur le pavé en dalles de pierreau-dessous du plancher de la chambre de bois, mais lorsqu’il sentitpasser les rats tout près de lui il fit des efforts siextraordinaires qu’il parvint à retirer la tête de son collier;alors advint cette bataille admirable et dont le tapage réveillaFabrice lancé dans les rêveries les moins tristes. Les rats quiavaient pu se sauver du premier coup de dent, se réfugiant dans lachambre de bois, le chien monta après eux les six marches quiconduisaient du pavé en pierre à la cabane de Fabrice. Alorscommença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane étaitébranlée jusqu’en ses fondements. Fabrice riait comme un fou etpleurait à force de rire : le geôlier Grillo, non moins riant,avait fermé la porte; le chien, courant après les rats, n’étaitgêné par aucun meuble, car la chambre était absolument nue; il n’yavait pour gêner les bonds du chien chasseur qu’un poêle de ferdans un coin. Quand le chien eut triomphé de tous ses ennemis,Fabrice l’appela, le caressa, réussit à lui plaire: « Si jamaiscelui-ci me voit sautant pardessus quelque mur, se dit-il, iln’aboiera pas. »Mais cette politique raffinée était une prétentionde sa part: dans la situation d’esprit où il était, il trouvait sonbonheur à jouer avec ce chien. Par une bizarrerie à laquelle il neréfléchissait point, une secrète joie régnait au fond de sonâme.

Après qu’il se fut bien essoufflé à courir avec le chien:

– Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au geôlier. – Grillo,pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par lerèglement.

– Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulum’assassiner au milieu d’un grand chemin, je me suis défendu et jel’ai tué, je le tuerais encore si c’était à faire: mais je n’enveux pas moins mener joyeuse vie, tant que je serai votre hôte.Sollicitez l’autorisation de vos chefs et allez demander du lingeau palais Sanseverina; de plus achetez-moi force nébieu d’Asti.

C’est un assez bon vin mousseux qu’on fabrique en` Piémont dansla patrie d’Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classed’amateurs à laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix deces messieurs étaient occupés à transporter dans la chambre de boisde Fabrice quelques meubles antiques et fort dorés que l’onenlevait au premier étage dans l’appartement du prince; tousrecueillirent religieusement dans leur pensée le mot en faveur duvin d’Asti. Quoi qu’on pût faire, l’établissement de Fabrice pourcette première nuit fut pitoyable; mais il n’eut l’air choqué quede l’absence d’une bouteille de bon nébieu.

– Celui-là a l’air d’un bon enfant… dirent les geôliers en s’enallant… et il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que nos messieurslui laissent passer de l’argent.

Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: « Est-ilpossible que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cetimmense horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue desAlpes, les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et unepremière nuit en prison encore! Je conçois que Clélia Conti seplaise dans cette solitude aérienne; on est ici à mille lieuesau-dessus des petitesses et des méchancetés qui nous occupentlà-bas. Si ces oiseaux qui sont là sous ma fenêtre luiappartiennent, je la verrai… Rougira-t-elle en m’apercevant? »Ce futen discutant cette grande question que le prisonnier trouva lesommeil à une heure fort avancée de la nuit.

Dès le lendemain de cette nuit la première passée en prison, etdurant laquelle il ne s’impatienta pas une seule fois, Fabrice futréduit à faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo legeôlier lui faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais unordre nouveau le rendait muet, et il n’apportait ni linge ninébieu.

« Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais cesoiseaux sont-ils à elle? »Les oiseaux commençaient à jeter despetits cris et à chanter, et à cette élévation c’était le seulbruit qui s’entendît dans les airs. Ce fut une sensation pleine denouveauté et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence quirégnait à cette hauteur: il écoutait avec ravissement les petitsgazouillements interrompus et si vifs par lesquels ses voisins lesoiseaux saluaient le jour. »S’ils lui appartiennent elle paraîtra uninstant dans cette chambre, là sous ma fenêtre », et tout enexaminant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis le premierétage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever comme unouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant auxmagnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies defils dorés s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servantde volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cettechambre était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombrede onze à quatre; elle était abritée par la tour Farnèse.

« Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si, au lieu decette physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougirapeut-être un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grossefigure de quelque femme de chambre bien commune, chargée parprocuration de soigner les oiseaux! Mais si je vois Clélia,daignera-t-elle m’apercevoir? Ma foi, il faut faire desindiscrétions pour être remarqué; ma situation doit avoir quelquesprivilèges; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et si loindu monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le généralConti et les autres misérables de cette espèce appellent un deleurs subordonnés… Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux diretant d’âme, comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’ildit, méprise-t-elle le métier de son père, de là viendrait samélancolie! Noble cause de tristesse! Mais après tout, je ne suispoint précisément un étranger pour elle. Avec quelle grâce pleinede modestie elle m’a salué hier soir! Je me souviens fort bien quelors de notre rencontre près de Côme je lui dis: « Un jour jeviendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous souviendrez-vous dece nom: Fabrice del Dongo? »L’aura-t-elle oublié? elle était sijeune alors!

« Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout àcoup le cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère! Serais-jeun de ces grands courages comme l’antiquité en a montré quelquesexemples au monde? Suis-je un héros sans m’en douter? Comment! moiqui avais tant de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souvienspas d’être triste! c’est bien le cas de dire que la peur a été centfois pire que le mal. Quoi! j’ai besoin de me raisonner pour êtreaffligé de cette prison, qui, comme le dit Blanès, peut durer dixans comme dix mois? Serait-ce l’étonnement de tout ce nouvelétablissement qui me distrait de la peine que je devrais éprouver?Peut-être que cette bonne humeur indépendante de ma volonté et peuraisonnable cessera tout à coup, peut-être en un instant jetomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver.

« Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et dedevoir se raisonner pour être triste! Ma foi, j’en reviens à masupposition, peut-être que j’ai un grand caractère. »

Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier dela citadelle, lequel venait prendre mesure d’abat-jour pour sesfenêtres, c’était la première fois que cette prison servait, etl’on avait oublié de la compléter en cette partie essentielle.

« Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vuesublime », et il cherchait à s’attrister de cette privation.

– Mais quoi! s’écria-t-il tout à coup parlant au menuisier, jene verrai plus ces jolis oiseaux?

– Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu’elle aime tant! dit cethomme avec l’air de la bonté cachés, éclipsés, anéantis comme toutle reste.

Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu’auxgeôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier:il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l’appui desdeux fenêtres, et s’éloignant du mur tout en s’élevant ne devaientlaisser aux détenus que la vue du ciel.

– On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d’augmenter unetristesse salutaire et l’envie de se corriger dans l’âme desprisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé deleur retirer les vitres, et de les faire remplacer à leurs fenêtrespar du papier huilé.

Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cetteconversation, fort rare en Italie.

– Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je lesaime à la folie; achetez-m’en un de la femme de chambre de MlleClélia Conti.

– Quoi! vous la connaissez, s’écria le menuisier, que vous ditessi bien son nom?

– Qui n’a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j’aieu l’honneur de la rencontrer plusieurs fois à la cour.

– La pauvre demoiselle s’ennuie bien ici, ajouta le menuisier;elle passe sa vie là avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faireacheter de beaux orangers que l’on a placés par son ordre à laporte de la tour sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriezles voir.

Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pourFabrice, il trouva une façon obligeante de donner quelque argent aumenuisier.

– Je fais deux fautes à la fois, lui dit cet homme, je parle àVotre Excellence et je reçois de l’argent. Après-demain, enrevenant pour les abat-jour, j’aurai un oiseau dans ma poche, et sije ne suis pas seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si jepuis même, je vous apporterai un livre de prières; vous devez biensouffrir de ne pas pouvoir dire vos offices.

« Ainsi, se dit Fabrice, dès qu’il fut seul, ces oiseaux sont àelle, mais dans deux jours je ne les verrai plus! »A cette pensée,ses regards prirent une teinte de malheur. Mais enfin, à soninexprimable joie, après une si longue attente et tant de regards,vers midi Clélia vint soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobileet sans respiration, il était debout contre les énormes barreaux desa fenêtre et fort près. Il remarqua qu’elle ne levait pas les yeuxsur lui, mais ses mouvements avaient l’air gêné, comme ceux dequelqu’un qui se sent regardé. Quand elle l’aurait voulu, la pauvrefille n’aurait pas pu oublier le sourire si fin qu’elle avait vuerrer sur les lèvres du prisonnier, la veille, au moment où lesgendarmes l’emmenaient du corps de garde.

Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actionsavec le plus grand soin, au moment où elle s’approcha de la fenêtrede la volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée deFabrice, collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de selivrer à l’enfantillage de frapper un peu avec la main sur cesbarreaux, ce qui produirait un petit bruit; puis la seule idée dece manque de délicatesse lui fit horreur. »Je mériterais que pendanthuit jours elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme dechambre. »Cette idée délicate ne lui fût point venue à Naples ou àNovare.

Il la suivait ardemment des yeux: « Certainement, se disait-il,elle va s’en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvrefenêtre, et pourtant elle est bien en face. »Mais en revenant dufond de la chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée,apercevait fort bien, Clélia ne put s’empêcher de le regarder duhaut de l’oeil, tout en marchant, et c’en fut assez pour queFabrice se crût autorisé à la saluer. »Ne sommes-nous pas seuls aumonde ici? »se dit-il pour s’en donner le courage. Sur ce salut, lajeune fille resta immobile et baissa les yeux; puis Fabrice les luivit relever fort lentement; et évidemment, en faisant effort surelle-même, elle salua le prisonnier avec le mouvement le plus graveet le plus distant, mais elle ne put imposer silence à ses yeux;sans qu’elle le sût probablement, ils exprimèrent un instant lapitié la plus vive. Fabrice remarqua qu’elle rougissait tellementque la teinte rose s’étendait rapidement jusque sur le haut desépaules dont la chaleur venait d’éloigner, en arrivant à lavolière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire parlequel Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeunefille. »Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle enpensant à la duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voircomme je le vois! »

Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau àson départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fitune savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, enfinissant, elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près dela porte. Elle sortit enfin, Fabrice restait immobile à regarder laporte par laquelle elle venait de disparaître; il était un autrehomme.

Dès ce moment l’unique objet de ses pensées fut de savoircomment il pourrait parvenir à continuer de la voir, même quand onaurait posé cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnaitsur le palais du gouverneur.

La veille au soir, avant de se coucher, il s’était imposél’ennui fort long de cacher la meilleure partie de l’or qu’ilavait, dans plusieurs des trous de rats qui ornaient sa chambre debois’. »Il faut, ce soir, que je cache ma montre. N’aide pas entendudire qu’avec de la patience et un ressort de montre ébréché on peutcouper le bois et même le fer? Je pourrai donc scier cetabat-jour. »Ce travail de cacher la montre, qui dura deux grandesheures, ne lui sembla point long; il songeait aux différents moyensde parvenir à son but et à ce qu’il savait faire en travaux demenuiserie. »Si je sais m’y prendre, se disait-il, je pourrai couperbien carrément un compartiment de la planche de chêne qui formeraabat-jour, vers la partie qui reposera sur l’appui de la fenêtre;j’ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances; jedonnerai tout ce que je possède à Grillo afin qu’il veuille bien nepas s’apercevoir de ce petit manège. »Tout le bonheur de Fabriceétait désormais attaché à la possibilité d exécuter ce travail, etil ne songeait à rien autre. »Si je parviens seulement à la voir, jesuis heureux… Non pas, se dit-il; il faut aussi qu’elle voie que jela vois. »Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d’inventionsde menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois à la courde Parme, à la colère du prince, etc. Nous avouerons qu’il nesongea pas davantage à la douleur dans laquelle la duchesse devaitêtre plongée. Il attendait avec impatience le lendemain, mais lemenuisier ne reparut plus: apparemment qu’il passait pour libéraldans la prison; on eut besoin d’en envoyer un autre à minerébarbative; lequel ne répondit jamais que par un grognement demauvais augure à toutes les choses agréables que l’esprit deFabrice cherchait à lui adresser. Quelques-unes des nombreusestentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec Fabriceavaient été dépistées par les nombreux agents de la marquiseRaversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellementaverti, effrayé, piqué d’amour-propre. Toutes les huit heures, sixsoldats de garde se relevaient dans la grande salle aux centcolonnes du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit ungeôlier de garde à chacune des trois portes de fer successives ducorridor, et le pauvre Grillo, le seul qui vît le prisonnier, futcondamné à ne sortir de la tour Farnèse que tous les huit jours, cedont il se montra fort contrarié. Il fit sentir son humeur àFabrice qui eut le bon esprit de ne répondre que par ces mots: »Force nébieu d’Asti, mon ami »et il lui donna de l’argent.

– Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s’écriaGrillo indigné, d’une voix à peine assez élevée pour être entendudu prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais lerefuser, mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rienvous dire sur rien. Allez, il faut que vous soyez jolimentcoupable; toute la citadelle est sens dessus dessous à cause devous; les belles menées de Mme la duchesse ont déjà fait renvoyertrois d’entre nous.

« L’abat-jour sera-t-il prêt avant midi? »Telle fut la grandequestion qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cettelongue matinée; il comptait tous les quarts d’heure qui sonnaient àl’horloge de la citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onzeheures sonnaient, l’abat-jour n’était pas encore arrivé; Cléliareparut donnant des soins à ses oiseaux. La cruelle nécessité avaitfait faire de si grands pas à l’audace de Fabrice, et le danger dene plus la voir lui semblait tellement au-dessus de tout, qu’ilosa, en regardant Clélia, faire avec le doigt le geste de scierl’abat-jour; il est vrai qu’aussitôt après avoir aperçu ce geste siséditieux en prison, elle salua à demi, et se retira.

« Eh quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnablepour voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plusimpérieuse nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, ensoignant ses oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison,même quand elle la trouvera masquée par un énorme volet de bois; jevoulais lui indiquer que je ferai tout ce qui est humainementpossible pour parvenir à la voir. Grand Dieu! est-ce qu’elle neviendra pas demain à cause de ce geste indiscret? »Cette crainte,qui troubla le sommeil de Fabrice, se vérifia complètement; lelendemain Clélia n’avait pas paru à trois heures, quand on achevade poser devant les fenêtres de Fabrice les deux énormes abat-jour;les diverses pièces en avaient été élevées, à partir de l’esplanadede la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies attachéespar-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que,cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avaitsuivi avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avaitfort bien vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n’en avait pasmoins eu le courage de tenir la promesse qu’elle s’était faite.

Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sapremière jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos delibéralisme qu’elle entendait dans la société de son père, lequelne songeait qu’à se faire une position, elle était partie de làpour prendre en mépris et presque en horreur le caractère flexibledu courtisan: de là son antipathie pour le mariage. Depuisl’arrivée de Fabrice, elle était bourrelée de remords: « Voilà, sedisait-elle, que mon indigne coeur se met du parti des gens quiveulent trahir mon père! il ose me faire le geste de scier uneporte!… Mais, se dit-elle aussitôt l’âme navrée, toute la villeparle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour fatal! avecles monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde n’est paspossible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces yeuxqui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être lesangoisses de la duchesse! aussi on la dit tout à fait au désespoir.Moi j’irais poignarder le prince, comme l’héroïque CharlotteCorday. »

Pendant toute cette troisième journée de sa prison, Fabrice futoutré de colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaîtreClélia. »Colère pour colère, j’aurais dû lui dire que je l’aimais,s’écriait-il, car il en était arrivé à cette découverte. Non, cen’est point par grandeur d’âme que je ne songe pas à la prison etque je fais mentir la prophétie de Blanès, tant d’honneur nem’appartient point. Malgré moi je songe à ce regard de douce pitiéque Clélia laissa tomber sur moi lorsque les gendarmes m’emmenaientdu corps de garde, ce regard a effacé toute ma vie passée. Quim’eût dit que je trouverais des yeux si doux en un tel lieu! et aumoment où j’avais les regards salis par la physionomie de Barboneet par celle de M. le général gouverneur. Le ciel parut au milieude ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer la beauté etchercher à la revoir? Non, ce n’est point par grandeur d’âme que jesuis indifférent à toutes les petites vexations dont la prisonm’accable. »L’imagination de Fabrice, parcourant rapidement toutesles possibilités arriva à celle d’être mis en liberté. »Sans doutél’amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je nela remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux nesont point de ceux où l’on revient! une fois hors de prison,séparés de sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presquejamais Clélia! Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? SiClélia daignait ne pas m’accabler de sa colère qu’aurais-je àdemander au ciel? »

Le soir dé ce jour où il n’avait pas vu sa jolie voisine, il eutune grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l’ondistribue à tous les prisonniers à leur entrée en prison, ilcommença, et avec succès, à percer l’abat-jour. »C’est peut-être uneimprudence, se dit-il avant de commencer. Les menuisiers n’ont-ilspas dit devant moi que, dès demain, ils seront remplacés par lesouvriers peintres? Que diront ceux-ci s’ils trouvent l’abat-jour dela fenêtre percé? Mais si je ne commets cette imprudence, demain jene puis la voir. Quoi! par ma faute je resterais un jour sans lavoir! et encore quand elle m’a quitté fâchée! »L’imprudence deFabrice fut récompensée; après quinze heures de travail il vitClélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait pas êtreaperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard fixé surcet immense abat-jour, il eut tout le temps de lire dans ses yeuxles signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite ellenégligeait même évidemment les soins à donner à ses oiseaux, pourrester des minutes entières immobile à contempler la fenêtre. Sonâme était profondément troublée; elle songeait à la duchesse dontl’extrême malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependantelle commençait à la haïr. Elle ne comprenait rien à la profondemélancolie qui s’emparait de son caractère, elle avait de l’humeurcontre elle-même. Deux ou trois fois, pendant le cours de cettevisite, Fabrice eut l’impatience de chercher à branler l’abat-jour;il lui semblait qu’il n’était pas heureux tant qu’il ne pouvait pastémoigner à Clélia qu’il la voyait. »Cependant, se disait-il, sielle savait que je l’aperçois avec autant de facilité, timide etréservée comme elle est, sans doute elle se déroberait à mesregards. »

Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misèresl’amour ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu’elle regardaittristement l’immense abat-jour, il parvint à faire passer un petitmorceau de fil de fer par l’ouverture que la croix de fer avaitpratiquée, et il lui fit des signes qu’elle comprit évidemment dumoins dans ce sens qu’ils voulaient dire: je suis là et je vousvois.

Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever àl’abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, quel’on pourrait remettre à volonté et qui lui permettrait de voir etd’être vu, c’est-à-dire de parler, par signes du moins, de ce quise passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de lapetite scie fort imparfaite qu’il avait fabriquée avec le ressortde sa montre ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venaitpasser de longues heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il estvrai, que la sévérité de Clélia semblait diminuer à mesurequ’augmentaient les difficultés matérielles qui s’opposaient àtoute correspondance; Fabrice observa fort bien qu’elle n’affectaitplus de baisser les yeux ou de regarder les oiseaux quand ilessayait de lui donner signe de présence à l’aide de son chétifmorceau de fil de fer, il avait le plaisir de voir qu’elle nemanquait jamais à paraître dans la volière au moment précis où onzeheures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption dese croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi?cette idée ne semble pas raisonnable; mais l’amour observe desnuances invisibles à l’oeil indifférent, et en tire desconséquences infinies. Par exemple, depuis que Clélia ne voyaitplus le prisonnier, presque immédiatement en entrant dans lavolière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C’était dans cesjournées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice nefût bientôt mis à mort: lui seul l’ignorait; mais cette affreuseidée ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait desreproches du trop d’intérêt qu’elle portait à Fabrice? il allaitpérir! et pour la cause de la liberté! car il était trop absurde demettre à mort un del Dongo pour un coup d’épée à un histrion. Ilest vrai que cet aimable jeune homme était attaché à une autrefemme! Clélia était profondement malheureuse, et sans s’avouer bienprécisément le genre d’intérêt qu’elle prenait à son sort. »Certes,se disait-elle, si on le conduit à la mort, je m’enfuirai dans uncouvent, et de la vie je ne reparaîtrai dans cette société de lacour, elle me fait horreur. Assassins polis! »

Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grandsujet de honte: elle regardait fixement et absorbée dans sestristes pensées, l’abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier;ce jour-là n’avait encore donné aucun signe de présence: tout àcoup un petit morceau d’abat-jour, plus grand que la main, futretiré par lui; il la regarda d’un air gai, et elle vit ses yeuxqui la saluaient. Elle ne put soutenir cette épreuve inattendue,elle se retourna rapidement vers ses oiseaux et se mit à lessoigner, mais elle tremblait au point qu’elle versait l’eau qu’elleleur distribuait, et Fabrice pouvait voir parfaitement son émotion;elle ne put supporter cette situation et prit le parti de se sauveren courant.

Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucunecomparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si onla lui eût offerte en cet instant!

Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Toutle monde tenait pour sûr dans la ville que c’en était fait deFabrice; Clélia n’eut pas le triste courage de lui montrer unedureté qui n’était pas dans son coeur, elle passa une heure etdemie à la volière, regarda tous ses signes, et souvent luirépondit, au moins par l’expression de l’intérêt le plus vif et leplus sincère; elle le quittait des instants pour lui cacher seslarmes. Sa coquetterie de femme sentait bien vivementl’imperfection du langage employé: si l’on se fût parlé, de combiende façons différentes n’eût-elle pas pu chercher à deviner quelleétait précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pourla duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d’illusion ,elle avait de la haine pour Mme Sanseverina.

Une nuit, Fabrice vint à penser un peu sérieusement à sa tante:il fut étonné, il eut peine à reconnaître son image, le souvenirqu’il conservait d’elle avait totalement changé, pour lui, à cetteheure, elle avait cinquante ans.

– Grand Dieu! s’écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bieninspiré de ne pas lui dire que je l’aimais!

Il en était au point de ne presque plus pouvoir comprendrecomment il l’avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petiteMarietta lui faisait une impression de changement moins sensible:c’est que jamais il ne s’était figuré que son âme fût de quelquechose dans l’amour pour la Marietta, tandis que souvent il avaitcru que son âme tout entière appartenait à la duchesse. La duchessed’A… et la Marietta lui faisaient l’effet maintenant de deux jeunescolombes dont tout le charme serait dans la faiblesse et dansl’innocence, tandis que l’image sublime de Clélia Conti, ens’emparant de toute son âme, allait jusqu’à lui donner de laterreur. Il sentait trop bien que l’éternel bonheur de sa vieallait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu’ilétait en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes.Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout àcoup, par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de viesingulière et délicieuse qu’il trouvait auprès d’elle; toutefois,elle avait déjà rempli de félicité les deux premiers mois de saprison. C’était le temps où, deux fois la semaine, le général FabioConti disait au prince:

– Je puis donner ma parole d’honneur à Votre Altesse que leprisonnier del Dongo ne parle à âme qui vive; et passe sa vie dansl’accablement du plus profond désespoir, ou à dormir.

Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux,quelquefois pour des instants: si Fabrice ne l’eût pas tant aimée,il eût bien vu qu’il était aimé; mais il avait des doutes mortels àcet égard. Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Touten frappant les touches, pour que le son de l’instrument pût rendrecompte de sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaientsous les fenêtres, elle répondait des yeux aux questions deFabrice. Sur un seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, etmême, dans les grandes occasions, prenait la fuite, et quelquefoisdisparaissait pour une journée entière; c’était lorsque les signesde Fabrice indiquaient des sentiments dont il était trop difficilede ne pas comprendre l’aveu: elle était inexorable sur cepoint.

Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage,Fabrice avait une vie fort occupée; elle était employée toutentière à chercher la solution de ce problème si important: »M’aime-t-elle? »Le résultat de milliers d’observations sans cesserenouvelées, mais aussi sans cesse mises en doute, était ceci: »Tous ses gestes volontaires disent non, mais ce qui estinvolontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer qu’elleprend de l’amitié pour moi. »

Clélia espérait bien ne jamais arriver à un aveu et c’est pouréloigner ce péril qu’elle avait repoussé, avec une colèreexcessive, une prière que Fabrice lui avait adressée plusieursfois. La misère des ressources employées par le pauvre prisonnieraurait dû, ce semble, inspirer à Clélia plus de pitié. Il voulaitcorrespondre avec elle au moyen de caractères qu’il traçait sur samain avec un morceau de charbon dont il avait fait la précieusedécouverte dans son poêle; il aurait formé les mots lettre àlettre, successivement. Cette invention eût doublé les moyens deconversation en ce qu’elle eût permis de dire des choses précises.Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d’environ vingt-cinqpieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus la tête dessentinelles se promenant devant le palais du gouverneur. Fabricedoutait d’être aimé; s’il eût eu quelque expérience de l’amour, ilne lui fût pas resté de doutes; mais jamais femme n’avait occupéson coeur, il n’avait, du reste, aucun soupçon d’un secret quil’eût mis au désespoir s’il l’eût connu; il était grandementquestion du mariage de Clélia Conti avec le marquis Crescenzi,l’homme le plus riche de la cour.

Chapitre 6

 

L’ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu’à la folie parles embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière dupremier ministre Mosca et qui semblaient annoncer sa chute, l’avaitporté à faire des scènes violentes à sa fille, il lui répétait sanscesse, et avec colère, qu’elle cassait le cou à sa fortune si ellene se déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés ilétait temps de prendre un parti; cet état d’isolement cruel, danslequel son obstination déraisonnable plongeait le général, devaitcesser à la fin, etc.

C’était d’abord pour se soustraire à ces accès d’humeur de tousles instants que Clélia s’était réfugiée dans la volière; on n’ypouvait arriver que par un petit escalier de bois fort incommode,et dont la goutte faisait un obstacle sérieux pour legouverneur.

Depuis quelques semaines, l’âme de Clélia était tellementagitée, elle savait si peu elle-même ce qu’elle devait désirer,que, sans donner précisément une parole à son père, elle s’étaitpresque laissé engager. Dans un de ses accès de colère, le générals’était écrié qu’il saurait bien l’envoyer s’ennuyer dans lecouvent le plus triste de Parme, et que là, il la laisserait semorfondre jusqu’à ce qu’elle daignât faire un choix.

– Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunitpas six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquisCrescenzi s’élève à plus de cent mille écus par an. Tout le monde àla cour s’accorde à lui reconnaître le caractère le plus doux;jamais il n’a donné de sujet de plainte à personne; il est fort belhomme, jeune, fort bien vu du prince, et je dis qu’il faut êtrefolle à lier pour repousser ses hommages. Si ce refus était lepremier, je pourrais peut-être le supporter; mais voici cinq ou sixpartis, et des premiers de la cour, que vous refusez, comme unepetite sotte que vous êtes. Et que deviendriez-vous, je vous prie,si j’étais mis à la demi-solde? quel triomphe pour mes ennemis, sil’on me voyait logé dans quelque second étage, moi dont il a été sisouvent question pour le ministère! Non, morbleu! voici assez detemps que ma bonté me fait jouer le rôle d’un Cassandre. Vous allezme fournir quelque objection valable contre ce pauvre marquisCrescenzi, qui a la bonté d’être amoureux de vous, de vouloir vousépouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente millelivres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vousallez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l’épousez dansdeux mois!…

Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c’était lamenace d’être mise au couvent, et par conséquent éloignée de lacitadelle, et au moment encore où la vie de Fabrice semblait netenir qu’à un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit desa mort prochaine ne courût de nouveau à la ville et à la cour.Quelque raisonnement qu’elle se fît, elle ne put se déterminer àcourir cette chance: Etre séparée de Fabrice, et au moment où elletremblait pour sa vie! c’était à ses yeux le plus grand des maux,c’en était du moins le plus immédiat.

Ce n’est pas que, même en n’étant pas éloignée de Fabrice, soncoeur trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de laduchesse, et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sanscesse elle songeait aux avantages de cette femme si généralementadmirée. L’extrême réserve qu’elle s’imposait envers Fabrice, lelangage des signes dans lequel elle l’avait confiné, de peur detomber dans quelque indiscrétion, tout semblait se réunir pour luiôter les moyens d’arriver à quelque éclaircissement sur sa manièred’être avec la duchesse. Ainsi, chaque jour, elle sentait pluscruellement l’affreux malheur d’avoir une rivale dans le coeur deFabrice, et chaque jour elle osait moins s’exposer au danger de luidonner l’occasion de dire toute la vérité sur ce qui se passaitdans ce coeur. Mais quel charme cependant de l’entendre fairel’aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de pouvoiréclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie.

Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changerassez facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée aurôle d’une demoiselle, depuis qu’elle était chanoinesse et qu’elleallait à la cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutantavec attention, avait appris à connaître la réputation ques’étaient faite les jeunes gens qui avaient successivementrecherché sa main; eh bien! Fabrice, comparé à tous ces jeunesgens, était celui qui portait le plus de légèreté dans sesrelations de cour. Il était en prison, il s’ennuyait, il faisait lacour à l’unique femme à laquelle il pût parler; quoi de plussimple? quoi même de plus commun? et c’était ce qui désolaitClélia. Quand même, par une révélation complète elle eût appris queFabrice n’aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elleavoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité deses discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée deses sentiments? Et enfin pour achever de porter le désespoir dansson coeur, Fabrice n’était-il pas déjà fort avancé dans la carrièreecclésiastique? n’était-il pas à la veille de se lier par des voeuxéternels? Les plus grandes dignités ne l’attendaient-elles pas dansce genre de vie? »S’il me restait la moindre lueur de bon sens, sedisait la malheureuse Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite?ne devrais-je pas supplier mon père de m’enfermer dans quelquecouvent fort éloigné? Et, pour comble de misère, c’est précisémentla crainte d’être éloignée de la citadelle et renfermée dans uncouvent qui dirige toute ma conduite! C’est cette crainte qui meforce à dissimuler, qui m’oblige au hideux et déshonorant mensongede feindre d’accepter les soins et les attentions publiques dumarquis Crescenzi. »

Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toutesa vie elle n’avait pas eu à se reprocher une démarcheinconsidérée, et sa conduite en cette occurrence était le comble dela déraison : on peut juger de ses souffrances!… Elles étaientd’autant plus cruelles qu’elle ne se faisait aucune illusion. Elles’attachait à un homme qui était éperdument aimé de la plus bellefemme de la cour, d’une femme qui, à tant de titres, étaitsupérieure à elle Clélia! Et cet homme même, eût-il été libre,n’était pas capable d’un attachement sérieux. tandis qu’elle. commeelle le sentait trop bien, n’aurait jamais qu’un seul attachementdans sa vie.

C’était donc le coeur agité des plus affreux remords que tousles jours Clélia venait à la volière: portée en ce lieu commemalgré elle, son inquiétude changeait d’objet et devenait moinscruelle, les remords disparaissaient pour quelques instants; elleépiait, avec des battements de coeur indicibles, les moments oùFabrice pouvait ouvrir la sorte de vasistas par lui pratiqué dansl’immense abat-jour qui masquait sa fenêtre. Souvent la présence dugeôlier Grillo dans sa chambre l’empêchait de s’entretenir parsignes avec son amie.

Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de lanature la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchantsur la fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait àdistinguer les bruits un peu forts qu’on faisait dans le grandescalier, dit des trois cents marches, lequel conduisait de lapremière cour dans l’intérieur de la tour ronde, à l’esplanade enpierre sur laquelle on avait construit le palais du gouverneur etla prison Farnèse où il se trouvait.

Vers le milieu de son développement, à cent quatre-vingtsmarches d’élévation, cet escalier passait du côté méridional d’unevaste cour, au côté du nord; là se trouvait un pont en fer léger etfort étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevaitcet homme toutes les six heures, et il était obligé de se lever etd’effacer le corps pour que l’on pût passer sur le pont qu’ilgardait, et par lequel seul on pouvait parvenir au palais dugouverneur et à la tour Farnèse. Il suffisait de donner deux toursà un ressort, dont le gouverneur portait la clef sur lui, pourprécipiter ce pont de fer dans la cour, à une profondeur de plus decent pieds; cette simple précaution prise, comme il n’y avait pasd’autre escalier dans toute la citadelle, et que tous les soirs àminuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et dans uncabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous lespuits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et ileût été également impossible à qui que ce fût d’arriver à la tourFarnèse. C’est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué lejour de son entré à la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tousles geôliers aimait à vanter sa prison, lui avait plusieurs foisexpliqué: ainsi il n’avait guère d’espoir de se sauver. Cependantil se souvenait d’une maxime de l’abbé Blanès

L’amant songe plus souvent à arriver à sa maîtresse que le marià garder sa femme; le prisonnier songe plus souvent à se sauver quele geôlier à fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles,l’amant et le prisonnier doivent réussir.

Ce soir-là Fabrice entendait fort distinctement un grand nombred’hommes passer sur le pont en fer, dit le pont de l’esclave, parceque jadis un esclave dalmate avait réussi à se sauver, enprécipitant le gardien du pont dans la cour.

« On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me menerpendre; mais il peut y avoir du désordre, il s’agit d’enprofiter. »Il avait pris ses armes, il retirait déjà de l’or dequelques-unes de ses cachettes, lorsque tout à coup ils’arrêta.

« L’homme est un plaisant animal, s’écria-t-il, il faut enconvenir! Que dirait un spectateur invisible qui verrait mespréparatifs? Est-ce que par hasard je veux me sauver? Quedeviendrais-je le lendemain du jour où je serais de retour à Parme?est-ce que je ne ferais pas tout au monde pour revenir auprès deClélia? S’il y a du désordre, profitons-en pour me glisser dans lepalais du gouverneur; peut-être je pourrai parler à Clélia,peut-être autorisé par le désordre j’oserai lui baiser la main. Legénéral Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux,fait garder son palais par cinq sentinelles, une à chaque angle dubâtiment, et une cinquième à la porte d’entrée, mais par bonheur lanuit est fort noire. »A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce quefaisaient le geôlier Grillo et son chien: le geôlier étaitprofondément endormi dans une peau de boeuf suspendue au plancherpar quatre cordes, et entourée d’un filet grossier: le chien Foxouvrit les yeux, se leva, et s’avança doucement vers Fabrice pourle caresser.

Notre prisonnier remonta légèrement les six marches quiconduisaient à sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fortau pied de la tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu’ilpensa que Grillo pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé detoutes ses armes, prêt à agir, se croyait réservé, cette nuit-là,aux grandes aventures, quand tout à coup il entendit commencer laplus belle symphonie du monde: c’était une sérénade que l’ondonnait au général ou à sa fille. Il tomba dans un accès de rirefou: « Et moi qui songeais déjà à donner des coups de dague! commesi une sérénade n’était pas une chose infiniment plus ordinairequ’un enlèvement nécessitant la présence de quatre-vingts personnesdans une prison ou qu’une révolte! »La musique était excellente etparut délicieuse à Fabrice, dont l’âme n’avait eu aucunedistraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de biendouces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours lesplus irrésistibles à la belle Clélia. Mais le lendemain, à midi, illa trouva d’une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle,elle dirigeait sur lui des regards où il lisait quelquefois tant decolère, qu’il ne se sentait pas assez autorisé pour lui adresserune question sur la sérénade; il craignit d’être impoli.

Clélia avait grandement raison d’être triste c’était unesérénade que lui donnait le marquis Crescenzi: une démarche aussipublique était en quelque sorte l’annonce officielle du mariage.Jusqu’au jour même de la sérénade, et jusqu’à neuf heures du soir,Clélia avait fait la plus belle résistance, mais elle avait eu lafaiblesse de céder à la menace d’être envoyée immédiatement aucouvent, qui lui avait été faite par son père.

« Quoi! je ne le verrais plus! »s’était-elle dit en pleurant.C’est en vain que sa raison avait ajouté: « Je ne le verrais plus,cet être qui fera mon malheur de toutes les façons, je ne verraisplus cet amant de la duchesse, je ne verrais plus cet homme légerqui a eu dix maîtresses connues à Naples, et les a toutes trahies;je ne verrais plus ce jeune ambitieux qui, s’il survit à lasentence qui pèse sur lui, va s’engager dans les ordres sacrés! Ceserait un crime pour moi de le regarder encore lorsqu’il sera horsde cette citadelle, et son inconstance naturelle m’en épargnera latentation; car, que suis-je pour lui? un prétexte pour passer moinsennuyeusement quelques heures de chacune de ses journées deprison. »Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint à se souvenirdu sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui l’entouraientlorsqu’il sortait du bureau d’écrou pour monter à la tour Farnèse.Les larmes inondèrent ses yeux: « Cher ami, que ne ferais-je paspour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je meperds moi-même d’une manière atroce en assistant ce soir à cetteaffreuse sérénade; mais demain, à midi, je reverrai tes yeux! »

Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait faitde si grands sacrifices au jeune prisonnier, qu’elle aimait d’unepassion si vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous sesdéfauts, elle lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéréde sa froideur. Si même en n’employant que le langage si imparfaitdes signes il eût fait la moindre violence à l’âme de Clélia,probablement elle n’eût pu retenir ses larmes, et Fabrice eûtobtenu l’aveu de tout ce qu’elle sentait pour lui; mais il manquaitd’audace, il avait une trop mortelle crainte d’offenser Clélia,elle pouvait le punir d’une peine trop sévère. En d’autres termes,Fabrice n’avait aucune expérience du genre d’émotion que donne unefemme que l’on aime; c’était une sensation qu’il n’avait jamaiséprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut huitjours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia surle pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s’armait desévérité mourant de crainte de se trahir, et il semblait à Fabriceque chaque jour il était moins bien avec elle.

Un jour, il y avait alors près de trois mois que Fabrice étaiten prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec ledehors, et pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était restéfort tard le matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment lerenvoyer; il était au désespoir enfin midi et demi avait déjà sonnélorsqu’il put ouvrir les deux petites trappes d’un pied de hautqu’il avait pratiquées à l’abat-jour fatal.

Clélia était debout à la fenêtre de la volière, les yeux fixéssur celle de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plusviolent désespoir. A peine vit-elle Fabrice, qu’elle lui fit signeque tout était perdu: elle se précipita à son piano et, feignant dechanter un récitatif de l’opéra alors à la mode, elle lui dit, enphrases interrompues par le désespoir et la crainte d’être comprisepar les sentinelles qui se promenaient sous la fenêtre:

– Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance estgrande envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punîtesl’insolence le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n’étaitplus dans la citadelle: avant-hier soir il est rentré, et depuishier j’ai lieu de croire qu’il cherche à vous empoisonner. Il vientrôder dans la cuisine particulière du palais qui fournit vos repas.Je ne sais rien de sûr, mais ma femme de chambre croit que cettefigure atroce ne vient dans les cuisines du palais que dans ledessein de vous ôter la vie. Je mourais d’inquiétude ne vous voyantpoint paraître, je vous croyais mort. Abstenez-vous de tout alimentjusqu’à nouvel avis, je vais faire l’impossible pour vous faireparvenir quelque peu de chocolat. Dans tous les cas, ce soir à neufheures, si la bonté du Ciel veut que vous ayez un fil, ou que vouspuissiez former un ruban avec votre linge, laissez-le descendre devotre fenêtre sur les orangers, j’y attacherai une corde que vousretirerez à vous, et à l’aide de cette corde je vous ferai passerdu pain et du chocolat.

Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbonqu’il avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta deprofiter de l’émotion de Clélia, et d’écrire sur sa main une suitede lettres dont l’apparition successive formait ces mots:

– Je vous aime, et la vie ne m’est précieuse que parce que jevous vois; surtout envoyez-moi du papier et un crayon.

Ainsi que Fabrice l’avait espéré, l’extrême terreur qu’il lisaitdans les traits de Clélia empêcha la jeune fille de romprel’entretien après ce mot si hardi, je vous aime; elle se contentade témoigner beaucoup d’humeur. Fabrice eut l’esprit d’ajouter:

– Par le grand vent qu’il fait aujourd’hui, je n’entends quefort imparfaitement les avis que vous daignez me donner enchantant, le son du piano couvre la voix. Qu’est-ce que c’est parexemple, que ce poison dont vous me parlez?

A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière;elle se mit à la hâte à tracer de grandes lettres à l’encre sur lespages d’un livre qu’elle déchira, et Fabrice fut transporté de joieen voyant enfin établi, après trois mois de soins, ce moyen decorrespondance qu’il avait si vainement sollicité. Il n’eut garded’abandonner la petite ruse qui lui avait si bien réussi, ilaspirait à écrire des lettres, et feignait à chaque instant de nepas bien saisir les mots dont Clélia exposait successivement à sesyeux toutes les lettres.

Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de sonpère; elle craignait par-dessus tout qu’il ne vînt l’y chercher;son génie soupçonneux n’eût point été content du grand voisinage dela fenêtre de cette volière et de l’abat-jour qui masquait celle duprisonnier. Clélia elle-même avait eu l’idée quelques momentsauparavant, lorsque la non-apparition de Fabrice la plongeait dansune si mortelle inquiétude, que l’on pourrait jeter une petitepierre enveloppée d’un morceau de papier vers la partie supérieurede cet abat-jour; si le hasard voulait qu’en cet instant le geôlierchargé de la garde de Fabrice ne se trouvât pas dans sa chambre,c’était un moyen de correspondance certain.

Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de raban avecdu linge; et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fortbien de petits coups frappés sur les caisses des orangers qui setrouvaient sous sa fenêtre; il laissa glisser son ruban qui luiramena une petite corde fort longue, à l’aide de laquelle il retirad’abord une provision de chocolat, et ensuite, à son inexprimablesatisfaction, un rouleau de papier et un crayon. Ce fut en vainqu’il tendit la corde ensuite, il ne reçut plus rien; apparemmentque les sentinelles s’étaient rapprochées des orangers. Mais ilétait ivre de joie. Il se hâta d’écrire une lettre infinie àClélia: à peine fut-elle terminée qu’il l’attacha à sa corde et ladescendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement qu’onvînt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire deschangements. »Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il,tandis qu’elle est encore émue par ses idées de poison peut-êtredemain matin rejettera-t-elle bien loin ;’idée de recevoir unelettre. »

Le fait est que Clélia n’avait pu se dispenser de descendre à laville avec son père: Fabrice en eut presque l’idée en entendant,vers minuit et demi, rentrer la voiture du général; il connaissaitle pas des chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelquesminutes après avoir entendu le général traverser l’esplanade et lessentinelles lui présenter les armes, il sentit s’agiter la cordequ’il n’avait cessé de tenir autour du bras! On attachait un grandpoids à cette corde, deux petites secousses lui donnèrent le signalde la retirer. Il eut assez de peine à faire passer au poids qu’ilramenait une corniche extrêmement saillante qui se trouvait sous safenêtre.

Cet objet qu’il avait eu tant de peine à faire remonter, c’étaitune carafe remplie d’eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avecdélices que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtempsdans une solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers.Mais il faut renoncer à peindre son émotion lorsque enfin, aprèstant de jours d’espérance vaine, il découvrit un petit morceau depapier qui était attaché au châle par une épingle.

Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain jeferai tout au monde pour vous faire parvenir du pain, je lemarquerai de tous les côtés avec de petites croix tracées àl’encre. C’est affreux à dire, mais il faut que vous le sachiez,peut-être Barbone est-il chargé de vous empoisonner. Commentn’avez-vous pas senti que le sujet que vous traitez dans votrelettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je ne vousécrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens devoir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elleest fort maigrie; ne m’écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous mefâcher?

Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d’écrirel’avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dansla société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoupd’amitié pour le comte Baldi, ce si bel homme, l’ancien ami de lamarquise Raversi. Ce qu’il y avait de sûr, c’est qu’il s’étaitbrouillé de la façon la plus scandaleuse avec cette marquise qui,pendant six ans, lui avait servi de mère et l’avait établi dans lemonde.

Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit à lahâte, parce que dans la première rédaction il perçait quelque chosedes nouvelles amours que la malignité publique supposait à laduchesse.

– Quelle bassesse à moi! s’était-elle écriée: dire du mal àFabrice de la femme qu’il aime!…

Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dansla chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparutsans mot dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni detous les côtés de petites croix tracées à la plume: Fabrice lescouvrit de baisers; il était amoureux. A côté du pain se trouvaitun rouleau recouvert d’un grand nombre de doubles de papier; ilrenfermait six mille francs en sequins; enfin, Fabrice trouva unbeau bréviaire tout neuf: une main qu’il commençait à connaîtreavait tracé ces mots à la marge:

Le poison! Prendre garde à l’eau, au vin, à tout; vivre dechocolat, tâcher de faire manger par le chien le dîner auquel on netouchera pas; il ne faut pas paraître méfiant, l’ennemi chercheraitun autre moyen. Pas d’étourderie, au nom de Dieu! pas delégèreté!

Fabrice se hâta d’enlever ces caractères chéris qui pouvaientcompromettre Clélia et de déchirer un grand nombre de feuillets dubréviaire, à l’aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaquelettre était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dansdu vin. Ces alphabets se trouvèrent secs lorsque à onze heurestrois quarts Clélia parut à deux pas en arrière de la fenêtre de lavolière. »La grande affaire maintenant, se dit Fabrice, c’estqu’elle consente à en faire usage. »Mais, par bonheur, il se trouvaqu’elle avait beaucoup de choses à dire au jeune prisonnier sur latentative d’empoisonnement: un chien des filles de service étaitmort pour avoir mangé un plat qui lui était destiné. Clélia, bienloin de faire des objections contre l’usage des alphabets, en avaitpréparé un magnifique avec de l’encre. La conversation suivie parce moyen, assez incommode dans les premiers moments, ne dura pasmoins d’une heure et demie, c’est-à-dire tout le temps que Cléliaput rester à la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se permettantdes choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant uninstant donner à ses oiseaux les soins nécessaires.

Fabrice avait obtenu que, le soir en lui envoyant de l’eau, ellelui ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec del’encre, et qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d’écrireune fort longue lettre dans laquelle il eut soin de ne point placerde choses tendres, du moins d’une façon qui pût offenser. Ce moyenlui réussit; sa lettre fut acceptée.

Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia nelui fit pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poisondiminuait; le Barbone avait été attaqué et presque assommé par lesgens qui faisaient la cour aux filles de cuisine du palais dugouverneur; probablement il n’oserait plus reparaître dans lescuisines. Clélia lui avoua que, pour lui, elle avait osé voler ducontre-poison à son père, elle le lui envoyait: l’essentiel étaitde repousser à l’instant tout aliment auquel on trouverait unesaveur extraordinaire. Clélia avait fait beaucoup de questions àdon Cesare, sans pouvoir découvrir d’où provenaient les six centssequins reçus par Fabrice; dans tous les cas, c’était un signeexcellent; la sévérité diminuait.

Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notreprisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu quiressemblât à de l’amour, mais il avait le bonheur de vivre de lamanière la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent lessoirs, il y avait une longue conversation avec les alphabets;chaque soir, à neuf heures, Clélia acceptait une longue lettre, etquelquefois y répondait par quelques mots; elle lui envoyait lejournal et quelques livres; enfin, Grillo avait été amadoué aupoint d’apporter à Fabrice du pain et du vin, qui lui étaient remisjournellement par la femme de chambre de Clélia. Le geôlier Grilloen avait conclu que le gouverneur n’était pas d’accord avec lesgens qui avaient chargé Barbone d’empoisonner le jeune Monsignore,et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car unproverbe s’était établi dans la prison: il suffit de regarder enface monsignore del Dongo pour qu’il vous donne de l’argent.

Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d’exercicenuisait à sa santé; à cela près, jamais il n’avait été aussiheureux. Le ton de la conversation était intime, et quelquefoisfort gai, entre Clélia et lui. Les seuls moments de la vie deClélia qui ne fussent pas assiégés de prévisions funestes et deremords étaient ceux qu’elle passait à s’entretenir avec lui. Unjour elle eut l’imprudence de lui dire:

– J’admire votre délicatesse; comme je suis la fille dugouverneur, vous ne me parlez jamais du désir de recouvrer laliberté!

– C’est que je me garde bien d’avoir un désir aussi absurde, luirépondit Fabrice; une fois de retour à Parme, comment vousreverrais-je? et la vie me serait désormais insupportable si je nepouvais vous dire tout ce que je pense… non, pas précisément toutce que je pense, vous y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votreméchanceté, vivre sans vous voir tous les jours serait pour moi unbien autre supplice que cette prison! de la vie je ne fus aussiheureux!… N’est-il pas plaisant de voir que le bonheur m’attendaiten prison?

– Il y a bien des choses à dire sur cet article, répondit Cléliad’un air qui devint tout à coup excessivement sérieux et presquesinistre.

– Comment! s’écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé àperdre cette place si petite que j’ai pu gagner dans votre coeur,et qui fait ma seule joie en ce monde?

– Oui, lui dit-elle, j’ai tout lieu de croire que vous manquezde probité envers moi, quoique passant d’ailleurs dans le mondepour fort galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujetaujourd’hui.

Cette ouverture singulière jeta beaucoup d’embarras dans leurconversation, et souvent l’un et l’autre eurent les larmes auxyeux.

Le fiscal général Rassi aspirait toujours à changer de nom: ilétait bien las de celui qu’il s’était fait, et voulait devenirbaron Riva. Le comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toutel’habileté dont il était capable, à fortifier chez ce juge vendu lapassion de la baronnie, comme il cherchait à redoubler chez leprince la folle espérance de se faire roi constitutionnel de laLombardie. C’étaient les seuls moyens qu’il eût pu inventer deretarder la mort de Fabrice.

Le prince disait à Rassi:

– Quinze jours de désespoir et quinze jours d’espérance, c’estpar ce régime patiemment suivi que nous parviendrons à vaincre lecaractère de cette femme altière, c’est par ces alternatives dedouceur et de dureté que l’on arrive à dompter les chevaux les plusféroces. Appliquez le caustique ferme.

En effet, tous les quinze jours on voyait renaître dans Parme unnouveau bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces proposplongeaient la malheureuse duchesse dans le dernier désespoir.Fidèle à la résolution de ne pas entraîner le comte dans sa ruine,elle ne le voyait que deux fois par mois; mais elle était punie desa cruauté envers ce pauvre homme par les alternatives continuellesde sombre désespoir où elle passait sa vie. En vain le comte Mosca,surmontant la jalousie cruelle que lui inspiraient les assiduitésdu comte Baldi, ce si bel homme, écrivait à la duchesse quand il nepouvait la voir, et lui donnait connaissance de tous lesrenseignements qu’il devait au zèle du futur baron Riva, laduchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux bruits atrocesqui couraient sans cesse sur Fabrice, de passer sa vie avec unhomme d’esprit et de coeur tel que Mosca; la nullité du Baldi, lalaissant à ses pensées, lui donnait une façon d’exister affreuse etle comte ne pouvait parvenir à lui communiquer ses raisonsd’espérer.

Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre étaitparvenu à faire consentir le prince à ce que l’on déposât dans unchâteau ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs deSarono, les archives de toutes les intrigues fort compliquées aumoyen desquelles Ranuce-Ernest IV nourrissait l’espérancearchifolle de se faire roi constitutionnel de ce beau pays.

Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de lamain du prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie deFabrice serait sérieusement menacée, le comte avait le projetd’annoncer à Son Altesse qu’il allait livrer ces pièces à unegrande puissance qui d’un mot pouvait l’anéantir.

Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il necraignait que le poison; la tentative de Barbone l’avaitprofondément alarmé, et à tel point qu’il s’était déterminé àhasarder une démarche folle en apparence. Un matin il passa à laporte de la citadelle, et fit appeler le général Fabio Conti quidescendit jusque sur le bastion au-dessus de la porte; là, sepromenant amicalement avec lui, il n’hésita pas à lui dire, aprèsune petite préface aigre-douce et convenable:

– Si Fabrice périt d’une façon suspecte, cette mort pourram’être attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi unridicule abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc,et pour m’en laver, s’il périt de maladie, je vous tuerai de mamain; comptez là-dessus.

Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sabravoure, mais le regard du comte resta présent à sa pensée.

Peu de jours après, et comme s’il se fût concerté avec le comte,le fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez untel homme. Le mépris public attaché à son nom qui servait deproverbe à la canaille, le rendait malade depuis qu’il avaitl’espoir fondé de pouvoir y échapper. Il adressa au général FabioConti une copie officielle de la sentence qui condamnait Fabrice àdouze années de citadelle. D’après la loi, c’est ce qui aurait dûêtre fait dès le lendemain même de l’entrée de Fabrice en prison;mais ce qui était inouï à Parme, dans ce pays de mesures secrètes,c’est que la justice se permît une telle démarche sans l’ordreexprès du souverain. En effet, comment nourrir l’espoir deredoubler tous les quinze jours l’effroi de la duchesse, et dedompter ce caractère altier, selon le mot du prince, une foisqu’une copie officielle de la sentence était sortie de lachancellerie de justice? La veille du jour où le général FabioConti reçut le pli officiel du fiscal Rassi, il apprit que lecommis Barbone avait été roué de coups en rentrant un peu tard à lacitadelle; il en conclut qu’il n’était plus question en certainlieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de prudence quisauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla point auprince, à la première audience qu’il en obtint, de la copieofficielle de la sentence du prisonnier à lui transmise. Le comteavait découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvreduchesse, que la tentative gauche de Barbone n’avait été qu’unevelléité de vengeance particulière, et il avait fait donner à cecommis l’avis dont on a parlé.

Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après centtrente-cinq jours de prison dans une cage assez étroite, le bonaumônier don Cesare vint le chercher un jeudi pour le fairepromener sur le donjon de la tour Farnèse: Fabrice n’y eut pas étédix minutes que, surpris par le grand air, il se trouva mal.

Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder unepromenade d’une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise, cespromenades fréquentes eurent bientôt rendu à notre héros des forcesdont il abusa.

Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne lessouffrait que parce qu’elles engageaient avec le marquis Crescenzisa fille Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentaitvaguement qu’il n’y avait nul point de contact entre elle et lui,et craignait toujours de sa part quelque coup de tête. Elle pouvaits’enfuir au couvent, et il restait désarmé. Du reste, le généralcraignait que toute cette musique dont les sons pouvaient pénétrerjusque dans lés cachots les plus profonds, réservés aux plus noirslibéraux, ne contînt des signaux. Les musiciens aussi lui donnaientde la jalousie par eux-mêmes; aussi, à peine la sérénade terminée,on les enfermait à clef dans les grandes salles basses du palais dugouverneur, qui de jour servaient de bureaux pour l’état-major, eton ne leur ouvrait la porte que le lendemain matin au grand jour.C’était le gouverneur lui-même qui, placé sur le pont de l’esclave,les faisait fouiller en sa présence et leur rendait la liberté, nonsans leur répéter plusieurs fois qu’il ferait pendre à l’instantcelui d’entre eux qui aurait l’audace de se charger de la moindrecommission pour quelque prisonnier. Et l’on savait que dans sa peurde déplaire il était homme à tenir parole, de façon que le marquisCrescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choquésde cette nuit à passer en prison.

Tout ce que la duchesse put obtenir et à grand-peine de lapusillanimité de l’un de ces hommes ce fut qu’il se chargeraitd’une lettre pour là remettre au gouverneur. La lettre étaitadressée à Fabrice; on y déplorait la fatalité qui faisait quedepuis plus de cinq mois qu’il était en prison, ses amis du dehorsn’avaient pu établir avec lui la moindre correspondance.

En entrant à la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genouxdu général Fabio Conti, et lui avoua qu’un prêtre, à lui inconnu,avait tellement insisté pour le charger d’une lettre adressée ausieur del Dongo, qu’il n’avait osé refuser; mais, fidèle à sondevoir, il se hâtait de la remettre entre les mains de SonExcellence.

L’Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressourcesdont la duchesse disposait, et avait grand-peur d’être mystifiée.Dans sa joie, le général alla présenter cette lettre au prince, quifut ravi.

– Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue à mevenger! Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l’un deces jours nous allons faire préparer un échafaud, et sa folleimagination ne manquera pas de croire qu’il est destiné au petitdel Dongo.

Chapitre 7

 

Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur safenêtre, avait passé la tête par le guichet pratiqué dansl’abat-jour, et contemplait les étoiles et l’immense horizon donton jouit du haut de la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans lacampagne du côté du bas Pô et de Ferrare, remarquèrent par hasardune lumière excessivement petite mais assez vive, qui semblaitpartir du haut d’une tour. »Cette lumière ne doit pas être aperçuede la plaine, se dit Fabrice, l’épaisseur de la tour l’empêched’être vue d’en bas, ce sera quelque signal pour un pointéloigné. »Tout à coup il remarqua que cette lueur paraissait etdisparaissait à des intervalles fort rapprochés. »C’est quelquejeune fille qui parle à son amant du village voisin. »Il compta neufapparitions successives: « Ceci est un I », dit-il. En effet, l’I estla neuvième lettre de l’alphabet. Il y eut ensuite, après un repos,quatorze apparitions: « Ceci est un N »; puis, encore après un repos,une seule apparition: « C’est un A; le mot est Ina. »

Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement quand lesapparitions successives, toujours séparées par de petits repos,vinrent compléter les mots suivants:

Ina pensa a te.

Evidemment: Gina pense à toi!

Il répondit à l’instant par des apparitions successives de salampe au vasistas par lui pratiqué:

Fabrice t’aime!

La correspondance continua jusqu’au jour. Cette nuit était lacent soixante-treizième de sa captivité, et on lui apprit quedepuis quatre mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Maistout le monde pouvait les voir et les comprendre; on commença dèscette première nuit à établir des abréviations: trois apparitionsse suivant très rapidement indiquaient la duchesse; quatre, leprince; deux, le comte Mosca; deux apparitions rapides suivies dedeux lentes voulaient dire évasion. On convint de suivre à l’avenirl’ancien alphabet alla monaca, qui, afin de n’être pas deviné pardes indiscrets, change le numéro ordinaire des lettres, et leur endonne d’arbitraires; A, par exemple, porte le numéro 10; le B, lenuméro 3; c’est-à-dire que trois éclipses successives de la lampeveulent dire B, dix éclipses successives, l’A, etc.; un momentd’obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pourle lendemain à une heure après minuit, et le lendemain la duchessevint à cette tour qui était à un quart de lieue de la ville. Sesyeux se remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ceFabrice qu’elle avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-mêmepar des apparitions de lampe: Je t’aime, bon courage, santé, bonespoir! Exerce tes forces dans ta chambre. tu auras besoin de laforce de tes bras. »Je ne l’ai pas vu, se disait la duchesse, depuisle concert de la Fausta, lorsqu’il parut à la porte de mon salonhabillé en chasseur. Qui m’eût dit alors le sort qui nousattendait! »

La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient à Fabrice quebientôt il serait délivré, grâce à la bon té du prince (ces signauxpouvaient être compris); puis elle revint à lui dire destendresses; elle ne pouvait s’arracher d’auprès de lui! Les seulesreprésentations de Ludovic, qui, parce qu’il avait été utile àFabrice, était devenu son factotum, purent l’engager, lorsque lejour allait déjà paraître, à discontinuer des signaux qui pouvaientattirer les regards de quelque méchant. Cette annonce plusieursfois répétée d’une délivrance prochaine jeta Fabrice dans uneprofonde tristesse: Clélia, la remarquant le lendemain, commitl’imprudence de lui en demander la cause.

– Je me vois sur le point de donner un grave sujet demécontentement à la duchesse.

– Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s’écriaClélia transportée de la curiosité la plus vive.

– Elle veut que je sorte d’ici, lui répondit-il, et c’est à quoije ne consentirai jamais.

Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes.S’il eût pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-ilobtenu l’aveu de sentiments dont l’incertitude le plongeait souventdans un profond découragement; il sentait vivement que la vie, sansl’amour de Clélia, ne pouvait être pour lui qu’une suite dechagrins amers ou d’ennuis insupportables. Il lui semblait que cen’était plus la peine de vivre pour retrouver ces mêmes bonheursqui lui semblaient intéressants avant d’avoir connu l’amour, etquoique le suicide ne soit pas encore à la mode en Italie, il yavait songé comme à une ressource, si le destin le séparait deClélia.

Le lendemain il reçut d’elle une fort longue lettre.

Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent,depuis que vous êtes ici, l’on a cru à Parme que votre dernier jourétait arrivé. Il est vrai que vous n’êtes condamné qu’à douzeannées de forteresse; mais il est, par malheur, impossible dedouter qu’une haine toute-puissante ne s’attache à vous poursuivre,et vingt fois j’ai tremblé que le poison ne vînt mettre fin à vosjours: saisissez donc tous les moyens possibles de sortir d’ici.Vous voyez que pour vous je manque aux devoirs les plus saints;jugez de l’imminence du danger par les choses que je me hasarde àvous dire et qui sont si déplacées dans ma bouche. S’il le fautabsolument, s’il n’est aucun autre moyen de salut, fuyez. Chaqueinstant que vous passez dans cette forteresse peut mettre votre viedans le plus grand péril; songez qu’il est un parti à la cour quela perspective du crime n’arrêtera jamais dans ses desseins. Et nevoyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués parl’habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyencertain de l’exiler de Parme, c’est le désespoir de la duchesse; etn’est-on pas trop certain d’amener ce désespoir par la mort d’unjeune prisonnier? Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vousfaire juger de votre situation. Vous dites que vous avez del’amitié pour moi: songez d’abord que des obstacles insurmontabless’opposent à ce que ce sentiment prenne jamais une certaine fixitéentre nous. Nous nous serons rencontrés dans notre jeunesse, nousnous serons tendu une main secourable dans une période malheureuse;le destin m’aura placée en ce lieu de sévérité pour adoucir vospeines, mais je me ferais des reproches éternels si des illusions,que rien n’autorise et n’autorisera jamais, vous portaient à ne passaisir toutes les occasions possibles de soustraire votre vie à unsi affreux péril. J’ai perdu la paix de l’âme par la cruelleimprudence que j’ai commise en échangeant avec vous quelques signesde bonne amitié: Si nos jeux d’enfant, avec des alphabets vousconduisent à des illusions si peu fondées et qui peuvent vous êtresi fatales, ce serait en vain que pour me justifier je merappellerais la tentative de Barbone. Je vous aurais jeté moi-mêmedans un péril bien plus affreux, bien plus certain, en croyant voussoustraire à un danger du moment; et mes imprudences sont à jamaisimpardonnables si elles ont fait naître des sentiments qui puissentvous porter à résister aux conseils de la duchesse. Voyez ce quevous m’obligez à vous répéter; sauvez-vous, je vous l’ordonne…

Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que leje vous l’ordonne, que nous venons de transcrire, donnèrent desmoments d’espoir délicieux à l’amour de Fabrice. Il lui semblaitque le fond des sentiments était assez tendre, si les expressionsétaient remarquablement prudentes. Dans d’autres instants, ilpayait la peine de sa complète ignorance en ce genre de guerre; ilne voyait que de la simple amitié, ou même de l’humanité fortordinaire, dans cette lettre de Clélia.

Au reste, tout ce qu’elle lui apprenait ne lui fit pas changerun instant de dessein: en supposant que les périls qu’elle luipeignait fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, parquelques dangers du moment, le bonheur de la voir tous les jours?Quelle vie mènerait-il quand il serait de nouveau réfugié à Bologneou à Florence? car en se sauvant de la citadelle, il ne pouvait pasmême espérer la permission de vivre à Parme. Et même, quand leprince changerait au point de le mettre en liberté (ce qui était sipeu probable, puisque lui, Fabrice, était devenu, pour une factionpuissante, un moyen de renverser le comte Mosca), quelle viemènerait-il à Parme, séparé de Clélia par toute la haine quidivisait les deux partis? Une ou deux fois par mois, peut-être, lehasard les placerait dans les mêmes salons; mais, même alors quellesorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? Commentretrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant iljouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation desalon, comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets? »Et,quand je devrais acheter cette vie de délices et cette chanceunique de bonheur par quelques petits dangers, où serait le mal? Etne serait-ce pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faibleoccasion de lui donner une preuve de mon amour? »

Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l’occasion de luidemander une entrevue: c’était l’unique et constant objet de tousses désirs; il ne lui avait parlé qu’une fois, et encore uninstant, au moment de son entrée en prison, et il y avait de celaplus de deux cents jours.

Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia:l’excellent abbé don Cesare accordait à Fabrice une demi-heure depromenade sur la terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis,pendant le jour, mais les autres jours de la semaine, cettepromenade, qui pouvait être remarquée par tous les habitants deParme et des environs et compromettre gravement le gouverneur,n’avait lieu qu’à la tombée de la nuit. Pour monter sur la terrassede la tour Farnèse il n’y avait d’autre escalier que celui du petitclocher dépendant de la chapelle si lugubrement décorée en marbrenoir et blanc, et dont le lecteur se souvient peut-être. Grilloconduisait Fabrice à cette chapelle, il lui ouvrait le petitescalier du clocher: son devoir eût été de l’y suivre, mais, commeles soirées commençaient à être fraîches, le geôlier le laissaitmonter seul, l’enfermait à clef dans ce clocher qui communiquait àla terrasse, et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! unsoir, Clélia ne pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femmede chambre, dans la chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait à celle deClélia était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il luifaisait confidence avec une sincérité parfaite, et comme s’il sefût agi d’une autre personne, de toutes les raisons qui ledécidaient à ne pas quitter la citadelle.

« Je m’exposerais chaque jour à la perspective de mille mortspour avoir le bonheur de vous parler à l’aide de nos alphabets, quimaintenant ne nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que jefasse la duperie de m’exiler à Parme, ou peut-être à Bologne, oumême à Florence! Vous voulez que je marche pour m’éloigner de vous!Sachez qu’un tel effort m’est impossible; c’est en vain que je vousdonnerais ma parole, je ne pourrais la tenir. »

Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence deClélia, qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jourselle ne vint à la volière que dans les instants où elle savait queFabrice ne pouvait pas faire usage de la petite ouverture pratiquéeà l’abat-jour. Fabrice fut au désespoir; il conclut de cetteabsence que, malgré certains regards qui lui avaient fait concevoirde folles espérances, jamais il n’avait inspiré à Clélia d’autressentiments que ceux d’une simple amitié. »En ce cas, se disait-il,que m’importe la vie? que le prince me la fasse perdre, il sera lebienvenu; raison de plus pour ne pas quitter la forteresse. »Etc’était avec un profond sentiment de dégoût que, toutes les nuits,il répondait aux signaux de la petite lampe. La duchesse le cruttout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des signaux queLudovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je neveux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Cléliaétait plus malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, sipoignante pour une âme généreuse: « Mon devoir est de m’enfuir dansun couvent, loin de la citadelle; quand Fabrice saura que je nesuis plus ici, et je le lui ferai dire par Grillo et par tous lesgeôliers, alors il se déterminera à une tentative d’évasion. »Maisaller au couvent, c’était renoncer à jamais à revoir Fabrice; etrenoncer à le voir quand il donnait une preuve si évidente que lessentiments qui avaient pu autrefois le lier à la duchessen’existaient plus maintenant! Quelle preuve d’amour plus touchanteun jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de prison,qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre saliberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaientdépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maîtressespour sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n’eût-il pasfait pour sortir d une prison où chaque jour le poison pouvaitmettre fin à sa vie!

Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne paschercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eûtdonné un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi.Une fois cette faute commise, comment résister à ce jeune homme siaimable si naturel, si tendre, qui exposait sa vie à des périlsaffreux pour obtenir le simple bonheur de l’apercevoir d’unefenêtre à l’autre? Après cinq jours de combats affreux, entremêlésde moments de mépris pour elle-même, Clélia se détermina à répondreà la lettre par laquelle Fabrice sollicitait le bonheur de luiparler dans la chapelle de marbre noir. A la vérité elle refusait,et en termes assez durs; mais de ce moment toute tranquillité futperdue pour elle, à chaque instant son imagination lui peignaitFabrice succombant aux atteintes du poison, elle venait six ou huitfois par jour à la volière, elle éprouvait le besoin passionné des’assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

« S’il est encore à la forteresse, se disait-elle, s’il estexposé à toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-êtrecontre lui dans le but de chasser le comte Mosca, c est uniquementparce que j’ai eu la lâcheté de ne pas m’enfuir au couvent! Quelprétexte pour rester ici une fois qu’il eût été certain que je m’enétais éloignée à jamais? »

Cette fille si timide à la fois et si hautaine en vint à courirla chance d’un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elles’exposa à tous les commentaires que cet homme pourrait sepermettre sur la singularité de sa conduite. Elle descendit à cedegré d’humiliation de le faire appeler, et de lui dire d’une voixtremblante et qui trahissait tout son secret, que sous peu de joursFabrice allait obtenir sa liberté, que la duchesse Sanseverina selivrait dans cet espoir aux démarches les plus actives, que souventil était nécessaire d’avoir à l’instant même la réponse duprisonnier à de certaines propositions qui étaient faites, etqu’elle l’engageait, lui Grillo, à permettre à Fabrice de pratiquerune ouverture dans l’abat-jour qui masquait sa fenêtre, afinqu’elle pût lui communiquer par signes les avis qu’elle recevaitplusieurs fois la journée de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l’assurance de son respect et de sonobéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu’il n’ajoutaitaucune parole; il était évident qu’il savait fort bien tout ce quise passait depuis plusieurs mois.

A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit lesignal dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans lesgrandes occasions; elle lui avoua tout ce qu’elle venait defaire.

– Vous voulez mourir par le poison, ajouta-t-elle: j’espèreavoir le courage un de ces jours de quitter mon père, et dem’enfuir dans quelque couvent lointain; voilà l’obligation que jevous aurai; alors J’espère que vous ne résisterez plus aux plansqui peuvent vous être proposés pour vous tirer d’ici; tant que vousy êtes, j’ai des moments affreux et déraisonnables; de la vie jen’ai contribué au malheur de personne, et il me semble que je suiscause que vous mourrez. Une pareille idée que j’aurais au sujetd’un parfait inconnu me mettrait au désespoir, jugez de ce quej’éprouve quand je viens à me figurer qu’un ami, dont la déraisonme donne de graves sujets de plaintes, mais qu’enfin je vois tousles jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même auxdouleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir devous-même que vous vivez.

« C’est pour me soustraire à cette affreuse douleur que je viensde m’abaisser jusqu’à demander une grâce à un subalterne quipouvait me la refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, jeserais peut-être heureuse qu’il vînt me dénoncer à mon père, àl’instant je partirais pour le couvent, je ne serais plus lacomplice bien involontaire de vos cruelles folies. Mais,croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous obéirez aux ordresde la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c’est moi qui voussollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui uncadeau. »

Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression dela volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que mêmecette étrange communication ne fut point pour lui la certituded’être aimé. Il appela Grillo auquel il paya généreusement lescomplaisances` passées, et quant à l’avenir, il lui dit que pourchaque jour qu’il lui permettrait de faire usage de l’ouverturepratiquée dans l’abat-jour, il recevrait un sequin. Grillo futenchanté de ces conditions.

– Je vais vous parler le coeur sur la main monseigneur:voulez-vous vous soumettre à manger votre dîner froid tous lesjours? il est un moyen bien simple d’éviter le poison. Mais je vousdemande la plus profonde discrétion, un geôlier doit tout voir etne rien deviner, etc. Au lieu d’un chien j’en aurai plusieurs, etvous-même vous leur ferez goûter de tous les plats dont vous aurezle projet de manger; quant au vin, je vous donnerai du mien, etvous ne toucherez qu’aux bouteilles dont j’aurai bu. Mais si VotreExcellence veut me perdre à jamais, il suffit qu’elle fasseconfidence de ces détails mêmes à Mlle Clélia, les femmes sonttoujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention àson père, dont la plus douce joie serait d’avoir de quoi fairependre un geôlier. Après Barbone, c’est peut-être l’être le plusméchant de la forteresse, et c’est là ce qui fait le vrai danger devotre position, il sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne mepardonnerait pas cette idée d’avoir trois ou quatre petitschiens.

Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait àtoutes les questions de Fabrice; il s’était bien promis toutefoisd’être prudent, et de ne point trahir Mlle Clélia, qui selon lui,tout en étant sur le point d’épouser lé marquis Crescenzi, l’hommele plus riche des Etats de Parme n’en faisait pas moins l’amour,autant que les murs de la prison le permettaient avec l’aimablemonsignore del Dongo. Il répondait aux dernières questions decelui-ci sur la sérénade, lorsqu’il eut l’étourderie d’ajouter

– On pense qu’il l’épousera bientôt.

On peut juger de l’effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuitil ne répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu’ilétait malade. Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayantparu à la volière, il lui demanda, avec un ton de politessecérémonieuse bien nouveau entre eux, pourquoi elle ne lui avait pasdit tout simplement qu’elle aimait le marquis Crescenzi, et qu’elleétait sur le point de l’épouser.

– C’est que rien de tout cela n’est vrai, répondit Clélia avecimpatience.

Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net:Fabrice le lui fit remarquer et profita de l’occasion pourrenouveler la demande d’une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonnefoi mise en doute, l’accorda presque aussitôt, tout en lui faisantobserver qu’elle se déshonorerait à jamais aux yeux de Grillo. Lesoir, quand la nuit fut faite, elle parut, accompagnée de sa femmede chambre, dans la chapelle de marbre noir; elle s’arrêta aumilieu, à côté de la lampe de veille; la femme de chambre et Grilloretournèrent à trente pas auprès de la porte. Clélia, toutetremblante, avait préparé un beau discours, son but était de nepoint faire d’aveu compromettant, mais la logique de la passion estpressante; le profond intérêt qu’elle met à savoir la vérité ne luipermet point de garder de vains ménagements, en même temps quel’extrême dévouement qu’elle sent pour ce qu’elle aime lui ôte lacrainte d’offenser. Fabrice fut d’abord ébloui de la beauté deClélia, depuis près de huit mois il n’avait vu d’aussi près que desgeôliers. Mais le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute safureur, elle augmenta quand il vit clairement que Clélia nerépondait qu’avec des ménagements prudents; Clélia elle-mêmecomprit qu’elle augmentait les soupçons au lieu de les dissiper.Cette sensation fut trop cruelle pour elle.

– Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colèreet les larmes aux yeux, de m’avoir fait passer par-dessus tout ceque je me dois à moi-même? Jusqu’au 3 août de l’année passée, jen’avais éprouvé que de l’éloignement pour les hommes qui avaientcherché à me plaire. J’avais un mépris sans borne et probablementexagéré pour le caractère des courtisans, tout ce qui était heureuxà cette cour me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualitéssingulières à un prisonnier qui le 3 août fut amené dans cettecitadelle. J’éprouvai, d’abord sans m’en rendre compte, tous lestourments de la jalousie. Les grâces d’une femme charmante, et demoi bien connue, étaient des coups de poignard pour mon coeur,parce que je croyais, et je crois encore un peu`, que ce prisonnierlui était attaché. Bientôt les persécutions du marquis Crescenzi,qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort riche et nousn’avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande libertéd’esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de couvent; jecompris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veillersur la vie du prisonnier dont le sort m’intéressait. Lechef-d’oeuvre de mes précautions avait été que jusqu’à ce moment ilne se doutât en aucune façon des affreux dangers qui menaçaient savie. Je m’étais bien promis de ne jamais trahir ni mon père ni monsecret, mais cette femme d’une activité admirable, d’un espritsupérieur, d’une volonté terrible, qui protège ce prisonnier, luioffrit, à ce que je suppose, des moyens d’évasion, il les repoussaet voulut me persuader qu’il se refusait à quitter la citadellepour ne pas s’éloigner de moi. Alors je fis une grande faute, jecombattis pendant cinq jours, j’aurais dû à l’instant me réfugierau couvent et quitter la forteresse: cette démarche m’offrait unmoyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je n’euspoint le courage de quitter la forteresse et je suis une filleperdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a étésa conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu’ilaura changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a faitla cour à la seule femme qu’il pût voir, elle a été une distractionpour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu’avec certainesdifficultés, cet amusement a pris la fausse apparence d’unepassion. Ce prisonnier s’étant fait un nom dans le monde par soncourage, il s’imagine prouver que son amour est mieux qu’un simplegoût passager, en s’exposant à d’assez grands périls pour continuerà voir la personne qu’il croit aimer. Mais dès qu’il sera dans unegrande ville, entouré de nouveau des séductions de la société, ilsera de nouveau ce qu’il a toujours été, un homme du monde adonnéaux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre compagne de prisonfinira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être léger, etavec le mortel regret de lui avoir fait un aveu. Ce discourshistorique, dont nous ne donnons que les principaux traits, fut,comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il étaitéperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu’iln’avait jamais aimé avant d’avoir vu Clélia, et que la destinée desa vie était de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu’il disait,lorsque la femme de chambre avertit sa maîtresse que onze heures etdemie venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer à toutmoment; la séparation fut cruelle.

– Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia auprisonnier: une mesure qui est dans l’intérêt de la cabale Raversipeut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n’êtes pasinconstant.

Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant dehonte de ne pouvoir les dérober entièrement à sa femme de chambreni surtout au geôlier Grillo. Une seconde conversation n’étaitpossible que lorsque le général annoncerait devoir passer la soiréedans le monde, et comme depuis la prison de Fabrice, et l’intérêtqu’elle inspirait à la curiosité du courtisan, il avait trouvéprudent de se donner un accès de goutte presque continuel, sescourses à la ville, soumises aux exigences d’une politique savante,ne se décidaient souvent qu’au moment de monter en voiture.

Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie deFabrice fut une suite de transports de joie. De grands obstacles,il est vrai, semblaient encore s’opposer à son bonheur mais enfinil avait cette joie suprême et peu espérée d’être aimé par l’êtredivin qui occupait toutes ses pensées.

La troisième journée après cette entrevue, les signaux de lalampe finirent de fort bonne heure, à peu près sur le minuit; àl’instant où ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête casséepar une grosse balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieurede l’abat-jour de sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier ettomba dans sa chambre.

Cette fort grosse balle n’était point aussi pesante à beaucoupprès que l’annonçait son volume; Fabrice réussit facilement àl’ouvrir et trouva une lettre de la duchesse. Par l’entremise del’archevêque qu’elle flattait avec soin, elle avait gagné un soldatde la garnison de la citadelle. Cet homme, frondeur adroit,trompait les soldats placés en sentinelle aux angles et à la portedu palais du gouverneur ou s’arrangeait avec eux.

Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cetavis étrange, j’hésite depuis plus de deux mois entiers à te direcette parole; mais l’avenir officiel se rembrunit chaque jour, etl’on peut s’attendre à ce qu’il v a de pis. A propos, recommence àl’instant les signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu asreçu cette lettre dangereuse; marque P, B et G à la monaca,c’est-à-dire, quatre, douze et deux; je ne respirerai pas jusqu’àce que j’aie vu ce signal; je suis à la tour, on répondra par N etO, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais plus aucun signal, etoccupe-toi uniquement à comprendre ma lettre.

Fabrice se hâta d’obéir, et fit les signaux convenus qui furentsuivis des réponses annoncées, puis il continua la lecture de lalettre.

On peut s’attendre à ce qu’il y a de pis; c’est ce que m’ontdéclaré les trois hommes dans lesquels j’ai le plus de confiance,après que je leur ai lait jurer sur l’Evangile de me dire lavérité, quelque cruelle qu’elle pût être pour moi. Le premier deces hommes menaça le chirurgien dénonciateur à Ferrare de tombersur lui avec un couteau ouvert à la main; le second te dit à tonretour de Belgirate, qu’il aurait été plus strictement prudent dedonner un coup de pistolet au valet de chambre qui arrivait enchantant dans le bois et conduisant en laisse un beau cheval un peumaigre; tu ne connais pas le troisième, c’est un voleur de grandchemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut, et qui a autantde courage que toi; c’est pourquoi surtout je lui ai demandé de medéclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m’ont dit, sanssavoir chacun que j’eusse consulté les deux autres, qu’il vautmieux s’exposer à se casser le cou que de passer encore onze annéeset quatre mois dans la crainte continuelle d’un poison fortprobable.

Il faut pendant un mois t’exercer dans ta chambre à monter etdescendre au moyen d’une corde nouée. Ensuite, un jour de fête oùla garnison de la citadelle aura reçu une gratification de vin, tutenteras la grande entreprise. Tu auras trois cordes en soie et enchanvre, de la grosseur d’une plume de cygne, la première dequatre-vingts pieds pour descendre les trente-cinq pieds qu’il y ade ta fenêtre au bois d’orangers, la seconde de trois cents pieds,et c’est là la difficulté à cause du poids, pour descendre les centquatre-vingts pieds qu’a de hauteur le mur de la grosse tour; unetroisième de trente pieds te servira à descendre le rempart. Jepasse ma vie à étudier le grand mur à l’orient, c’est-à-dire ducôté de Ferrare: une fente causée par un tremblement de terre a étéremplie au moyen d’un contrefort qui forme plan incliné. Mon voleurde grand chemin m’assure qu’il se ferait fort de descendre de cecôté-là sans trop de difficulté et sous peine seulement de quelquesécorchures, en se laissant glisser sur le plan incliné formé par cecontrefort. L’espace vertical n’est que de vingt-huit pieds tout àfait au bas; ce côté est le moins bien gardé.

Cependant, à tout prendre, mon voleur, qui trois fois s’estsauvé de prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu’ilexècre les gens de ta caste, mon voleur de grand chemin, dis-je,agile et leste comme toi, pense qu’il aimerait mieux descendre parle côté du couchant, exactement vis-à-vis le petit palais occupéjadis par la Fausta, de vous bien connu. Ce qui le déciderait pource côté c’est que la muraille, quoique très peu inclinée, estpresque constamment garnie de broussailles; il y a des brins debois, gros comme le petit doigt, qui peuvent fort bien écorcher sil’on n’y prend garde, mais qui, aussi, sont excellents pour seretenir. Encore ce matin, je regardais ce côté du couchant avec uneexcellente lunette, la place à choisir c’est précisément au-dessousd’une pierre neuve que l’on a placée à la balustrade d ‘en haut, ily a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous de cette pierre, tutrouveras d’abord un espace nu d’une vingtaine de pieds; il fautaller là très lentement (tu sens si mon coeur frémit en te donnantces instructions terribles, mais le courage consiste à savoirchoisir le moindre mal, si affreux qu’il soit encore); aprèsl’espace nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix piedsde broussailles fort grandes, où l’on voit voler des oiseaux, puisun espace de trente pieds qui n’a que des herbes, des violiers etdes pariétaires. Ensuite, en approchant de terre, vingt pieds debroussailles, et enfin vingt-cinq ou trente pieds récemmentéparvérés.

Ce qui me déciderait pour ce côté, c’est que là se trouveverticalement, au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d’enhaut, une cabane en bois bâtie par un soldat dans son Jardin, etque le capitaine du génie employé à la forteresse veut le forcer àdémolir; elle a dix-sept pieds de haut, elle est couverte enchaume, et le toit touche au grand mur de la citadelle. C’est cetoit qui me tente; dans le cas affreux d’un accident, il amortiraitla chute. Une fois arrivé là, tu es dans l’enceinte des rempartsassez négligemment gardés; si l’on t’arrêtait là, rire des coups depistolet et défends-toi quelques minutes. Ton ami de Ferrare et unautre homme de coeur, celui que j’appelle le voleur de grandchemin, auront des échelles, et n’hésiteront pas à escalader cerempart assez bas, et à voler à ton secours.

Le rempart n’a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grandtalus. Je serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gensarmés.

J’ai l’espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par lamême voie que celle-ci. Je répéterai sans cesse les mêmes choses end’autres termes, afin que nous soyons bien d’accord. Tu devines dequel coeur je te dis que l’homme du coup de pistolet au valet dechambre, qui, après tout, est le meilleur des êtres et se meurt derepentir, pense que tu en seras quitte pour un bras cassé. Levoleur de grand chemin, qui a plus d’expérience de ces sortesd’expéditions, pense que, si tu veux descendre fort lentement, etsurtout sans te presser, ta liberté ne te coûtera que desécorchures. La grande difficulté, c’est d’avoir des cordes; c’est àquoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que cette grandeidée occupe tous mes instants.

Je ne réponds pas à cette folie, la seule chose sans esprit quetu aies dite de ta vie: « Je ne veux pas me sauver! »L’homme du coupde pistolet au valet de chambre s’écria que l’ennui t’avait rendufou. Je ne te cacherai point que nous redoutons un fort imminentdanger qui peut-être fera hâter le jour de ta faite. Pourt’annoncer ce danger, la lampe te dira plusieurs fois de suite: Lefeu a pris au château! Tu répondras : Mes livres sont-ilsbrûlés?

Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de détails, elleétait écrite en caractères microscopiques sur du papier trèsfin.

« Tout cela est fort beau et fort bien inventé, se dit Fabrice;je dois une reconnaissance éternelle au comte et à la duchesse; ilscroiront peut-être que j’ai eu peur, mais je ne me sauverai point.Est-ce que jamais l’on se sauva d’un lieu où l’on est au comble dubonheur, pour aller se jeter dans un exil affreux où tout manquera,jusqu’à l’air pour respirer? Que ferais-je au bout d’un mois que jeserais à Florence? je prendrais un déguisement pour venir rôderauprès de la porte de cette forteresse, et tâcher d’épier unregard! »

Le lendemain, Fabrice eut peur; il était à sa fenêtre, vers lesonze heures, regardant le magnifique paysage et attendant l’instantheureux où il pourrait voir Clélia, lorsque Grillo entra horsd’haleine dans sa chambre:

– Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faitessemblant d’être malade; voici trois juges qui montent! Ils vontvous interroger: réfléchissez bien avant de parler; ils viennentpour vous entortiller.

En disant ces paroles Grillo se hâtait de fermer la petitetrappe de l’abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait surlui deux ou trois manteaux.

– Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faitesrépéter les questions pour réfléchir.

Les trois juges entrèrent. »Trois échappés des galères, se ditFabrice en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges »;ils avaient de longues robes noires. Ils saluèrent gravement, etoccupèrent, sans mot dire, les trois chaises qui étaient dans lachambre.

– Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus âgé, nous sommespeinés de la triste mission que nous venons remplir auprès de vous.Nous sommes ici pour vous annoncer le décès de Son Excellence M. lemarquis del Dongo, votre père, second grand majordome major duroyaume lombardo-vénitien, chevalier grand-croix des ordres de,etc., etc., etc.

Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

– Mme la marquise del Dongo, votre mère, vous fait part de cettenouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au faitdes réflexions inconvenantes, par un arrêt d’hier, la cour dejustice a décidé que sa lettre vous serait communiquée seulementpar extrait, et c’est cet extrait que M. le greffier Bona va vouslire.

Cette lecture terminée, le juge s’approcha de Fabrice toujourscouché, et lui fit suivre sur la lettre de sa mère les passagesdont on venait de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre lesmots emprisonnement injuste, punition cruelle pour un crime quin’en est pas un, et comprit ce qui avait motivé la visite desjuges. Du reste dans son mépris pour des magistrats sans probité,il ne leur dit exactement que ces paroles:

– Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vousm’excuserez si je ne puis me lever.

Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il sedit: « Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l’aimaispoint. »

Ce jour-là et les suivants, Clélia fut fort triste; ellel’appela plusieurs fois, mais eut à peine le courage de lui direquelques paroles. Le matin du cinquième jour qui suivit la premièreentrevue, elle lui dit que dans la soirée elle viendrait à lachapelle de marbre.

– Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle enentrant.

Elle était tellement tremblante qu’elle avait besoin des’appuyer sur sa femme de chambre. Après l’avoir renvoyée àl’entrée de la chapelle:

– Vous allez me donner votre parole d’honneur, ajouta-t-elled’une voix à peine intelligible, vous allez me donner votre paroled’honneur d’obéir à la duchesse, et de tenter de fuir le jourqu’elle vous l’ordonnera de la façon qu’elle vous l’indiquera, oudemain matin je me réfugie dans un couvent, et je vous jure ici quede la vie je ne vous adresserai la parole.

Fabrice resta muet.

– Promettez, dit Clélia les larmes aux yeux et comme horsd’elle-même, ou bien nous nous parlons ici pour la dernière fois.La vie que vous m’avez faite est affreuse: vous êtes ici à cause demoi et chaque jour peut être le dernier de votre existence.

En ce moment, Clélia était si faible qu’elle fut obligée dechercher un appui sur un énorme fauteuil placé jadis au milieu dela chapelle, pour l’usage du prince prisonnier; elle était sur lepoint de se trouver mal.

– Que faut-il promettre? dit Fabrice d’un air accablé.

– Vous le savez.

– Je jure donc de me précipiter sciemment dans un malheuraffreux, et de me condamner à vivre loin de tout ce que j’aime aumonde.

– Promettez des choses précises.

– Je jure d’obéir à la duchesse, et de prendre la fuite le jourqu’elle le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je unefois loin de vous?

– Jurez de vous sauver, quoi qu’il puisse arriver.

– Comment! êtes-vous décidée à épouser le marquis Crescenzi dèsque je n’y serai plus?

– O Dieu! quelle âme me croyez-vous?… Mais jurez, ou je n’auraiplus un seul instant la paix de l’âme.

– Eh bien! je jure de me sauver d’ici le jour que MmeSanseverina l’ordonnera, et quoi qu’il puisse arriver d’ici là. Ceserment obtenu, Clélia était si faible qu’elle fut obligée de seretirer après avoir remercié Fabrice.

– Tout était prêt pour ma faite demain matin, lui dit-elle, sivous vous étiez obstine à rester. Je vous aurais vu en cet instantpour la première fois de ma vie, j’en avais fait le voeu à laMadone. Maintenant, dès que je pourrai sortir de ma chambre, j’iraiexaminer le mur terrible au-dessous de la pierre neuve de labalustrade.

Le lendemain, il la trouva pâle au point de lui faire une vivepeine. Elle lui dit de la fenêtre de la volière:

– Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a dupéché dans notre amitié, je ne doute pas qu’il ne nous arrivemalheur. Vous serez découvert en cherchant à prendre la faite, etperdu à jamais, si ce n’est pis; toutefois il faut satisfaire à laprudence humaine, elle nous ordonne de tout tenter. Il vous fautpour descendre en dehors de la grosse tour une corde solide de plusde deux cents pieds de longueur. Quelques soins que je me donnedepuis que je sais le projet de la duchesse, je n’ai pu me procurerque des cordes formant à peine ensemble une cinquantaine de pieds.Par un ordre du jour du gouverneur, toutes les cordes que l’on voitdans la forteresse sont brûlées, et tous les soirs on enlève lescordes des puits, si faibles d’ailleurs que souvent elles cassenten remontant leur léger fardeau. Mais priez Dieu qu’il me pardonne,je trahis mon père et je travaille, fille dénaturée, à lui donnerun chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est sauvée,faites le voeu d’en consacrer tous les instants à sa gloire.

« Voici une idée qui m’est venue: dans huit jours je sortirai dela citadelle pour assister aux noces d’une des soeurs du marquisCrescenzi. Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais jeferai tout au monde pour ne rentrer que fort tard et peut-êtreBarbone n’osera-t-il pas m’examiner de trop près. A cette noce dela soeur du marquis se trouveront les plus grandes dames de lacour, et sans doute Mme Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu’unede ces dames me remette un paquet de cordes bien serrées, pas tropgrosses, et réduites au plus petit volume. Dussé-je m’exposer àmille morts, j’emploierai les moyens même les plus dangereux pourintroduire ce paquet de cordes dans la citadelle, au mépris, hélas!de tous mes devoirs. Si mon père en a connaissance je ne vousreverrai jamais; mais quelle que soit la destinée qui m’attend, jeserai heureuse dans les bornes d’une amitié de soeur si je puiscontribuer à vous sauver. »

Le soir même, par la correspondance de nuit au moyen de lalampe, Fabrice donna avis à la duchesse de l’occasion unique qu’ily aurait de faire entrer dans la citadelle une quantité de cordessuffisante. Mais il la suppliait de garder le secret même envers lecomte, ce qui parut bizarre. »Il est fou, pensa la duchesse, laprison l’a changé, il prend les choses au tragique. »Le lendemain,une balle de plomb, lancée par le frondeur, apporta au prisonnierl’annonce du plus grand péril possible; la personne qui sechargerait de faire entrer les cordes, lui disait-on, lui sauvaitpositivement et exactement la vie. Fabrice se hâta de donner cettenouvelle à Clélia. Celle balle de plomb apportait aussi à Fabriceune vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devaitdescendre du haut de la grosse tour dans l’espace compris entre lesbastions; de ce lieu, il était assez facile ensuite de se sauver,les remparts n’ayant que vingt-trois pieds de haut et étant asseznégligemment gardés. Sur le revers du plan était écrit d’une petiteécriture fine un sonnet magnifique; une âme généreuse exhortaitFabrice à prendre la fuite, et à ne pas laisser avilir son âme etdépérir son corps par les onze années de captivité qu’il avaitencore à subir.

Ici un détail nécessaire et qui explique en partie le couragequ’eut la duchesse de conseiller à Fabrice une fuite si dangereuse,nous oblige d’interrompre pour un instant l’histoire de cetteentreprise hardie.

Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le partiRaversi n’était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait lefiscal Rassi qu’il accusait de lui avoir fait perdre un procèsimportant dans lequel, à la vérité, lui Riscara avait tort. ParRiscara, le prince reçut un avis anonyme qui l’avertissait qu’uneexpédition de la sentence de Fabrice avait été adresséeofficiellement au gouverneur de la citadelle. La marquise Raversi,cet habile chef de parti fut excessivement contrariée de cettefausse démarche, et en fit aussitôt donner avis à son ami, lefiscal général; elle trouvait fort simple qu’il voulût tirerquelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir.Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu’il enserait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait sepasser d’un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler commelibéraux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussentpu prendre sa place.

Le prince hors de lui le chargea d’injures et avançait sur luipour le battre.

– Eh bien! c’est une distraction de commis répondit Rassi duplus grand sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elleaurait dû être faite le lendemain de l’écrou du sieur del Dongo àla citadelle. Le commis plein de zèle a cru avoir fait un oubli, etm’aura fait signer la lettre d’envoi comme une chose de forme.

– Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis?s’écria le prince furieux; dis plutôt que tu t’es vendu à ce friponde Mosca, et c’est pour cela qu’il t’a donné la croix. Maisparbleu, tu n’en seras pas quitte pour des coups: je te feraimettre en jugement, je te révoquerai honteusement.

– Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassiavec assurance (il savait que c’était un sûr moyen de calmer leprince); la loi est pour moi, et vous n’avez pas un second Rassipour savoir l’éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu’il estdes moments où votre caractère est sévère; vous avez soif de sangalors, mais en même temps vous tenez à conserver l’estime desItaliens raisonnables; cette estime est un sine qua non pour votreambition. Enfin, vous me rappellerez au premier acte de sévéritédont votre caractère vous fera un besoin, et, comme à l’ordinaire,je vous procurerai une sentence bien régulière rendue par des jugestimides et assez honnêtes gens, et qui satisfera vos passions.Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi utile que moi!

Cela dit, Rassi s’enfuit; il en avait été quitte pour un coup derègle bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant dupalais, il partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainted’un coup de poignard dans le premier mouvement de colère, mais ilne doutait pas non plus qu’avant quinze jours un courrier ne lerappelât dans la capitale. Il employa le temps qu’il passa à lacampagne a organiser un moyen de correspondance sûr avec le comteMosca, il était amoureux fou du titre de baron, et pensait que leprince faisait trop de cas de cette chose jadis sublime, lanoblesse pour la lui conférer jamais; tandis que le comte, trèsfier de sa naissance, n’estimait que la noblesse prouvée par destitres avant l’an 1400.

Le fiscal général ne s’était point trompé dans ses prévisions;il y avait à peine huit jours qu’il était à sa terre, lorsqu’un amidu prince, qui y vint par hasard lui conseilla de retourner à Parmesans délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fortsérieux, et lui fit jurer sur l’Evangile qu’il garderait le secretsur ce qu’il allait lui confier; Rassi jura d’un grand sérieux, etle prince, l’oeil enflammé de haine, s’écria qu’il ne serait pas lemaître chez lui tant que Fabrice del Dongo serait en vie.

– Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir saprésence; ses regards me bravent et m’empêchent de vivre.

Après avoir laissé le prince s’expliquer bien au long, lui,Rassi, jouant l’extrême embarras, s’écria enfin:

– Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d’unehorrible difficulté: il n’y a pas d’apparence de condamner un delDongo à mort pour le meurtre d’un Giletti; c’est déjà un tour deforce étonnant que d’avoir tiré de cela douze années de citadelle.De plus, je soupçonne la duchesse d’avoir découvert trois despaysans qui travaillaient à la fouille de Sanguigna, et qui setrouvaient hors du fossé au moment où ce brigand de Giletti attaquadel Dongo.

– Et où sont ces témoins? dit le prince irrité.

– Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspirationcontre la vie de Votre Altesse…

– Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer à lachose.

– Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilà toutmon arsenal officiel.

– Reste le poison…

– Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti?

– Mais, à ce qu’on dit, ce ne serait pas son coup d’essai…

– Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d’ailleurs,lorsqu’il expédia le capitaine, il n’avait pas trente ans, et ilétait amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours.Sans doute, tout doit céder à la raison d’Etat; mais, ainsi pris audépourvu et à la première vue, je ne vois, pour exécuter les ordresdu souverain qu’un nommé Barbone, commis greffier de la prison, etque le sieur del Dongo renversa d’un soufflet le jour qu’il yentra.

Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie,il la termina en accordant à son fiscal général un délai d’un mois;le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratificationsecrète de mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit, lequatrième il revint à son raisonnement qui lui semblait évident: »Le seul comte Mosca aura le coeur de me tenir parole, parce que,en me faisant baron, il ne me donne pas ce qu’il estime; secundo,en l’avertissant, Je me sauve probablement d’un crime pour lequelje suis à peu près payé d’avance; tercio, je venge les premierscoups humiliants qu’ait reçus le chevalier Rassi. »La nuit suivante,il communiqua au comte toute sa conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bienvrai qu’il ne la voyait toujours chez elle qu’une ou deux fois parmois, mais presque toutes les semaines, et quand il savait fairenaître les occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnéede Chékina, venait, dans la soirée avancée, passer quelquesinstants dans le jardin du comte. Elle savait tromper même soncocher, qui lui était dévoué et qui la croyait en visite dans unemaison voisine.

On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence dufiscal, fit aussitôt à la duchesse le signal convenu. Quoique l’onfût au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Chékina depasser à l’instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux decette apparence d’intimité, hésitait cependant à tout dire à laduchesse, il craignait de la voir devenir folle de douleur.

Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l’annonce fatale,il finit cependant par lui tout dire; il n’était pas en son pouvoirde garder un secret qu’elle lui demandait. Depuis neuf mois lemalheur extrême avait eu une grande influence sur cette âmeardente, il l’avait fortifiée, et la duchesse ne s’emporta point ensanglots ou en plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grandpéril.

– Le feu a pris au château.

Il répondit fort bien:

– Mes livres sont-ils brûlés?

La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir unelettre dans une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu’eut lieule mariage de la soeur du marquis Crescenzi, où la duchesse commitune énorme imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.

Chapitre 8

 

A l’époque de ses malheurs il y avait déjà près d’une année quela duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu’elleavait la luna comme on dit dans le pays, elle était allée àl’improviste, sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà deColorno, sur la colline qui domine le Pô. Elle se plaisait àembellir cette terre; elle aimait la vaste forêt qui couronne lacolline et touche au château, elle s’occupait à y faire tracer dessentiers dans des directions pittoresques.

– Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, luidisait un jour le prince; il est impossible qu’une forêt où l’onsait que vous vous promenez, reste déserte.

Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendaitémoustiller la jalousie.

– Je n’ai pas de craintes, Altesse Sérénissime répondit laduchesse d’un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je merassure par cette pensée; je n’ai fait de mal à personne, quipourrait me haïr?

Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proféréespar les libéraux du pays, gens fort insolents.

Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du princerevint à l’esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort malvêtu qui la suivait de loin à travers le bois. A un détour imprévuque fit la duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu setrouva tellement près d’elle qu’elle eut peur. Dans le premiermouvement elle appela son garde-chasse qu’elle avait laissé à millepas de là, dans le parterre de fleurs tout près du château.L’inconnu eut le temps de s’approcher d’elle et se jeta à sespieds. Il était jeune, fort bel homme, mais horriblement mal mis;ses habits avaient des déchirures d’un pied de long, mais ses yeuxrespiraient le feu d’une âme ardente.

– Je suis condamné à mort, je suis le médecin Ferrante Palla, jemeurs de faim ainsi que mes cinq enfants.

La duchesse avait remarqué qu’il était horriblement maigre; maisses yeux étaient tellement beaux et remplis d’une exaltation sitendre, qu’ils lui ôtèrent l’idée du crime. »Pallagi, pensa-t-elle,aurait bien dû donner de tels yeux au Saint Jean dans le Désertqu’il vient de placer à la cathédrale. »L’idée de saint Jean luiétait suggérée par l’incroyable maigreur de Ferrante. La duchesselui donna trois sequins qu’elle avait dans sa bourse, s’excusant delui offrir si peu sur ce qu’elle venait de payer un compte à sonjardinier. Ferrante la remercia avec effusion.

– Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyaisdes femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs decitoyen je me suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, etje vous suivais, non pour vous demander l’aumône ou vous voler,mais comme un sauvage fasciné par une angélique beauté. Il y a silongtemps que je n’ai vu deux belles mains blanches!

– Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté àgenoux.

– Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette positionme prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elleme tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis quel’on m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci jene suis qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté.

La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eutpoint peur; elle voyait dans les veux de cet homme qu’il avait uneâme ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas lesphysionomies extraordinaires.

– Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme del’apothicaire Sarasine de Parme; il nous a surpris et l’a chassée,ainsi que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moiet non de lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfantsvivent dans la dernière misère, au fond d’une sorte de cabaneconstruite de mes mains à une lieue d’ici, dans le bois. Car jedois me préserver des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas seséparer de moi. Je fus condamné à mort; et fort justement: jeconspirais. J’exècre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas lafuite faute d’argent. Mes malheurs sont bien plus grands, etj’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la malheureuse femmequi m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour moi: j’en aimeune autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère mourrontlittéralement de faim. Cet homme avait l’accent de lasincérité.

– Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

– La mère des enfants file: la fille aînée est nourrie dans uneferme de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur laroute de Plaisance à Gênes.`

– Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?

– Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelquechose, je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun dupeuple tel que moi exécute un travail qui, à raison de son danger,vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendreplus de douze cents francs par an.

« Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car Je faisface par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages.

– Quels ouvrages?

– La… aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

– Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtesl’un des plus grands poètes du siècle, le fameux FerrantePalla!

– Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr.

– Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de volerpour vivre!

– C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’icitous nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payéspar le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi,primo, j’expose ma vie; secundo, songez, madame, aux réflexions quim’agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai me dis-je? Laplace de tribun rend-elle des services valant, réellement centfrancs par mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez,quelques mauvaises armes, et je suis sûr de finir par la corde:j’ose croire que je suis désintéressé. Je serais heureux sans cefatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprès de lamère de mes enfants. La pauvreté me pèse comme laide: j’aime lesbeaux habits, les mains blanches…

Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur lasaisit.

– Adieu, monsieur, lui dit-elle, puis-je vous être bonne àquelque chose à Parme?

– Pensez quelquefois à cette question: son emploi est deréveiller les cours et de les empêcher de s’endormir dans ce fauxbonheur tout matériel que donnent les monarchies. Le service qu’ilrend à ses concitoyens vaut-il cent francs par mois?… Mon malheurest d’aimer, dit-il d’un air fort doux, et depuis près de deux ansmon âme n’est occupée que de vous, mais jusqu’ici je vous avais vuesans vous faire peur.

Et il prit la faite avec une rapidité prodigieuse qui étonna laduchesse et la rassura. »Les gendarmes auraient de la peine àl’atteindre, pensa-t-elle en effet il est fou. »

– Il est fou, lui dirent ses gens, nous savons tous depuislongtemps que le pauvre homme est amoureux de Madame, quand Madameest ici nous le voyons errer dans les parties les plus élevées dubois, et dès que Madame est partie, il ne manque pas de venirs’asseoir aux mêmes endroits où elle s’est arrêtée, il ramassecurieusement les fleurs qui ont pu tomber de son bouquet et lesconserve longtemps attachées à son mauvais chapeau.

– Et vous ne m’avez jamais parlé de ces folies, dit la duchessepresque du ton du reproche.

– Nous craignions que Madame ne le dît au ministre Mosca. Lepauvre Ferrante est si bon enfant! ça n’a jamais fait de mal àpersonne, et parce qu’il aime notre Napoléon, on l’a condamné amort.

Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuisquatre ans c’était le premier secret qu’elle lui faisait, dix foiselle fut obligée de s’arrêter court au milieu d’une phrase. Ellerevint à Sacca avec de l’or, Ferrante ne se montra point. Ellerevint quinze jours plus tard: Ferrante, après l’avoir suiviequelque temps en gambadant dans le bois à cent pas de distance,fondit sur elle avec la rapidité de l’épervier, et se précipita àses genoux comme la première fois.

– Où étiez-vous il y a quinze jours?

– Dans la montagne au-delà de Novi, pour voler des muletiers quirevenaient de Milan où ils avaient vendu de l’huile.

– Acceptez cette bourse.

Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu’il baisa et qu’ilmit dans son sein, puis la rendit.

– Vous me rendez cette bourse et vous volez! _ Sans doute; moninstitution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs;or maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts francs et moij ‘en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l’on mependait en ce moment j’aurais des remords. J’ai pris ce sequinparce qu’il vient de vous et que je vous aime.

L’intonation de ce mot fort simple fut parfaite. »Il aimeréellement », se dit la duchesse.

Ce jour-là il avait l’air tout à fait égaré. Il dit qu’il yavait à Parme des gens qui lui devaient six cents francs, etqu’avec cette somme il réparerait sa cabane où maintenant sespauvres petits enfants s’enrhumaient.

– Mais je vous ferai l’avance de ces six cents francs, dit laduchesse tout émue.

– Mais alors, moi, homme public, le parti contraire nepourra-t-il pas me calomnier, et dire que je me vends?

La duchesse attendrie lui offrit une cachette à Parme s’ilvoulait lui jurer que pour le moment il n’exercerait point samagistrature dans cette ville, que surtout il n’exécuterait aucundes arrêts de mort que, disait-il, il avait in petto.

– Et si l’on me pend par suite de mon imprudence, dit gravementFerrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront delongues années, et à qui la faute? Que me dira mon père en merecevant là-haut?

La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants à quil’humidité pouvait causer des maladies mortelles; il finit paraccepter l’offre de la cachette à Parme.

Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu’il eût passéeà Parme depuis son mariage, avait montré à la duchesse une cachettefort singulière qui existe à l’angle méridional du palais de cenom. Le mur de façade, qui date du Moyen Age, a huit piedsd’épaisseur on l’a creusé en dedans, et là se trouve une cachettede vingt pieds de haut, mais de deux seulement de largeur. C’esttout à côté que l’on admire ce réservoir d’eau cité dans tous lesvoyages, fameux ouvrage du XIIe siècle, pratiqué lors du siège deParme par l’empereur Sigismond, et qui plus tard fut compris dansl’enceinte du palais Sanseverina.

On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierresur un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse étaitsi profondément touché de la folie de Ferrante et du sort de sesenfants, pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayantune valeur, qu’elle lui permit de faire usage de cette cachettependant assez longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dansles bois de Sacca, et comme ce jour-là, il était un peu plus calme,il lui récita un de ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur àtout ce qu’on a fait de plus beau en Italie depuis deux siècles.Ferrante obtint plusieurs entrevues; mais son amour s’exalta,devint importun, et la duchesse s’aperçut que cette passion suivaitles lois de tous les amours que l’on met dans la possibilité deconcevoir une lueur d’espérance. Elle le renvoya dans ses bois, luidéfendit de lui adresser la parole: il obéit à l’instant et avecune douceur parfaite. Trois jours après, à la tombée de la nuit, uncapucin se présenta à la porte du palais Sanseverina; il avait,disait-il, un secret important à communiquer à la maîtresse dulogis. Elle était si malheureuse qu’elle fit entrer: c’étaitFerrante.

– Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peupledoit prendre connaissance, lui dit cet homme fou d’amour. D’autrepart, agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puisdonner à Mme la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la luiapporte.

Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un foutoucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme quipassait pour le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleurabeaucoup. »Voilà un homme qui comprend mon coeur », se disait-elle.Le lendemain il reparut toujours à l’Ave Maria, déguisé endomestique et portant livrée.

– Je n’ai point quitté Parme, j’ai entendu dire une horreur quema bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, madame, à ceque vous refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée decour, c’est un homme!

Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leurdonner de la valeur.

– Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: « Elle a pleuré en maprésence; donc elle est un peu moins malheureuse! »

– Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, onvous arrêtera dans cette ville!

– Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand ledevoir parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plussentir de passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour,ajoutera: Madame la duchesse, Fabrice, un homme de coeur, va périrpeut-être; ne repoussez pas un autre homme de coeur qui s’offre àvous! Voici un corps de fer et une âme qui ne craint au monde quede vous déplaire.

– Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme maporte à jamais.

La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’annoncer à Ferrantequ’elle ferait une petite pension à ses enfants, mais elle eut peurqu’il ne partît de là pour se tuer.

A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes,elle se dit: « Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fûtainsi, et bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à quirecommander mon pauvre Fabrice. »

Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier etreconnut, par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droitqu’elle savait, qu’elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la sommede 25000 francs, sous l’expresse condition de payer chaque annéeune rente viagère de 1500 francs à la dame Sarasine et à ses cinqenfants. La duchesse ajouta: « De plus je lègue une rente viagère de300 francs à chacun de ses cinq enfants, sous la condition queFerrante Palla donnera des soins comme médecin à mon neveu Fabricedel Dongo, et sera pour lui un frère. Je l’en prie. »Elle signa,antidata d’un an et serra ce papier.

Deux jours après, Ferrante reparut. C’était au moment où toutela ville était agitée par le bruit de la prochaine exécution deFabrice. Cette triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelleou sous les arbres de la promenade publique? Plusieurs hommes dupeuple allèrent se promener ce soir-là devant la porte de lacitadelle, pour tâcher de voir si l’on dressait l’échafaud: cespectacle avait ému Ferrante. Il trouva la duchesse noyée dans leslarmes, et hors d’état de parler; elle le salua de la main et luimontra un siège. Ferrante déguisé ce jour-là en capucin, étaitsuperbe; au lieu de s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieudévotement à demi-voix. Dans un moment où la duchesse semblait unpeu plus calme, sans se déranger de sa position, il interrompit uninstant sa prière pour dire ces mots:

– De nouveau il offre sa vie.

– Songez à ce que vous dites, s’écria la duchesse, avec cet oeilhagard qui, après les sanglots, annonce que la colère prend ledessus sur l’attendrissement.

– Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, oupour le venger.

– Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourraisaccepter le sacrifice de votre vie.

Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joiebrilla dans son regard; il se leva rapidement et tendit les brasvers le ciel. La duchesse alla se munir d’un papier caché dans lesecret d’une grande armoire de noyer.

– Lisez, dit-elle à Ferrante.

C’était la donation en faveur de ses enfants dont nous avonsparlé.

Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin;il tomba à genoux.

– Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle lebrûla à la bougie.

« Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vousêtes pris et exécuté, car il y va de votre tête.

– Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plusgrande joie de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignezne plus faire mention de ce détail d’argent, j’y verrais un douteinjurieux.

– Si vous êtes compromis, je puis l’être aussi repartit laduchesse, et Fabrice après moi: c’est pour cela, et non pas parceque je doute de votre bravoure, que j’exige que l’homme qui meperce le coeur soit empoisonné et non tué. Par la même raisonimportante pour moi, je vous ordonne de faire tout au monde pourvous sauver.

– J’exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Jeprévois, madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée à lavôtre: il en serait autrement, que j’obéirais encore fidèlement,ponctuellement et prudemment. Je puis ne pas réussir, maisj’emploierai toute ma force d’homme.

– Il s’agit d’empoisonner le meurtrier de Fabrice.

– Je l’avais deviné, et depuis vingt-sept mois que je mène cettevie errante et abominable, j’ai souvent songé à une pareille actionpour mon compte.

– Si je suis découverte et condamnée, comme complice, poursuivitla duchesse d’un ton de fierté, je ne veux point que l’on puissem’imputer de vous avoir séduit. Je vous ordonne de ne plus chercherà me voir avant l’époque de notre vengeance: il ne s’agit point dele mettre à mort avant que je vous en aie donné le signal. Sa morten cet instant, par exemple, me serait funeste, loin de m’êtreutile. Probablement sa mort ne devra avoir lieu que dans plusieursmois, mais elle aura lieu. J’exige qu’il meure par le poison, etj’aimerais mieux le laisser vivre que de le voir atteint d’un coupde feu. Pour des intérêts que je ne veux pas vous expliquer,j’exige que votre vie soit sauvée.

Ferrante était ravi de ce ton d’autorité que la duchesse prenaitavec lui: ses yeux brillaient d’une profonde joie. Ainsi que nousl’avons dit, il était horriblement maigre, mais on voyait qu’ilavait été fort beau dans sa première jeunesse, et il croyait êtreencore ce qu’il avait été jadis. »Suis-je fou, se dit-il, ou bien laduchesse veut-elle un jour, quand je lui aurai donné cette preuvede dévouement, faire de moi l’homme le plus heureux? Et dans lefait, pourquoi pas? Est-ce que je ne vaux point cette poupée decomte Mosca qui, dans l’occasion, n’a rien pu pour elle, pas mêmefaire évader monsignore Fabrice? » – Je puis vouloir sa mort dèsdemain, continua la duchesse, toujours du même air d’autorité. Vousconnaissez cet immense réservoir d’eau qui est au coin du palais,tout près de la cachette que vous avez occupée quelquefois; il estun moyen secret de faire couler toute cette eau dans la rue: hébien! ce sera là le signal de ma vengeance. Vous verrez si vousêtes à Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, quele grand réservoir du palais Sanseverina a crevé. Agissez aussitôt,mais par le poison, et surtout n’exposez votre vie que le moinspossible. Que jamais personne ne sache que j’ai trempé dans cetteaffaire.

– Les paroles sont inutiles, répondit Ferrante avec unenthousiasme mal contenu: je suis déjà fixé sur les moyens quej’emploierai. La vie de cet homme me devient plus odieuse qu’ellen’était, puisque je n’oserai vous revoir tant qu’il vivra.J’attendrai le signal du réservoir crevé dans la rue.

Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardaitmarcher.

Quand il fut dans l’autre chambre, elle le rappela.

– Ferrante! s’écria-t-elle, homme sublime!

Il rentra, comme impatient d’être retenu; sa figure étaitsuperbe en cet instant.

– Et vos enfants?

– Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accorderezpeut-être quelque petite pension.

– Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de grosétui en bois d’olivier, voici tous les diamants qui me restent; ilsvalent cinquante mille francs.

– Ah! madame! vous m’humiliez!… dit Ferrante avec un mouvementd’horreur, et sa figure changea du tout au tout.

– Je ne vous reverrai jamais avant l’action: prenez, je le veux,ajouta la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante.

Il mit l’étui dans sa poche et sortit.

La porte avait été refermée par lui. La duchesse le rappela denouveau; il rentra d’un air inquiet: la duchesse était debout aumilieu du salon; elle se jeta dans ses bras. Au bout d’un instant,Ferrante s’évanouit presque de bonheur; la duchesse se dégagea deses embrassements, et des yeux lui montra la porte.

« Voilà le seul homme qui m’ait comprise, se dit-elle, c’estainsi qu’en eût agi Fabrice, s’il eût pu m’entendre. »

Il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, ellevoulait toujours ce qu’elle avait voulu une fois, elle ne remettaitjamais en délibération ce qui avait été une fois décidé. Ellecitait à ce propos un mot de son premier mari, l’aimable généralPietranera: « Quelle insolence envers moi-même! disait-il; pourquoicroirai-je avoir plus d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ceparti? »

De ce moment, une sorte de gaieté reparut dans le caractère dela duchesse. Avant la fatale résolution, à chaque pas que faisaitson esprit, à chaque chose nouvelle qu’elle voyait, elle avait lesentiment de son infériorité envers le prince, de sa faiblesse etde sa duperie; le prince, suivant elle, l’avait lâchement trompée,et le comte Mosca, par suite de son génie courtisanesque, quoiqueinnocemment, avait secondé le prince. Dès que la vengeance futrésolue, elle sentit sa force, chaque pas de son esprit lui donnaitdu bonheur. Je croirais assez que le bonheur immoral qu’on trouve àse venger en Italie tient à la force d’imagination de ce peuple;les gens des autres pays ne pardonnent pas à proprement parler, ilsoublient.

La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de laprison de Fabrice. Comme on l’a deviné peut-être, ce fut lui quidonna l’idée de l’évasion: il existait dans les bois, à deux lieuesde Sacca, une tour du Moyen Age, à demi ruinée, et haute de plus decent pieds’; avant de parler une seconde fois de fuite à laduchesse, Ferrante la supplia d’envoyer Ludovic, avec des hommessûrs disposer une suite d’échelles auprès de cette tour. Enprésence de la duchesse il y monta avec les échelles, et endescendit avec une simple corde nouée; il renouvela trois foisl’expérience, puis il expliqua de nouveau son idée. Huit joursaprès, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avecune corde nouée: ce fut alors que la duchesse communiqua cette idéeà Fabrice.

Dans les derniers jours qui précédèrent cette tentative, quipouvait amener la mort du prisonnier et de plus d’une façon, laduchesse ne pouvait trouver un instant de repos qu’autant qu’elleavait Ferrante à ses côtés, le courage de cet homme électrisait lesien; mais l’on sentait bien qu’elle devait cacher au comte cevoisinage singulier. Elle craignait, non pas qu’il se révoltât,mais elle eût été affligée de ses objections, qui eussent redoubléses inquiétudes. Quoi! prendre pour conseiller intime un foureconnu comme tel, et condamné à mort! »Et, ajoutait la duchesse, separlant à elle-même, un homme qui, par la suite, pouvait faire desi étranges choses! »Ferrante se trouvait dans le salon de laduchesse au moment où le comte vint lui donner connaissance de laconversation que le prince avait eue avec Rassi; et, lorsque lecomte fut sorti, elle eut beaucoup à faire pour empêcher Ferrantede marcher sur-le-champ à l’exécution d’un affreux dessein!

– Je suis fort maintenant! s’écriait ce fou; je n’ai plus dedoute sur la légitimité de l’action!

– Mais, dans le moment de colère qui suivra inévitablement,Fabrice sera mis à mort

– Mais ainsi on lui épargnerait le péril de cette descente: elleest possible, facile même, ajoutait-il; mais l’expérience manque àce jeune homme.

On célébra le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, et cefut à la fête donnée dans cette occasion que la duchesse rencontraClélia, et put lui parler sans donner de soupçons aux observateursde bonne compagnie. La duchesse elle-même remit à Clélia le paquetde cordes dans le jardin, où ces dames étaient allées respirer uninstant. Ces cordes, fabriquées avec le plus grand soin, mi-partiesde chanvre et de soie, avec des noeuds, étaient fort menues etassez flexibles; Ludovic avait éprouvé leur solidité, et, danstoutes leurs parties, elles pouvaient porter sans se rompre unpoids de huit quintaux. On les avait comprimées de façon à enformer plusieurs paquets de la forme d’un volume in-quarto; Clélias’en empara, et promit à la duchesse que tout ce qui étaithumainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquetsjusqu’à la tour Farnèse.

– Mais je crains la timidité de votre caractère; et d’ailleurs,ajouta poliment la duchesse, quel intérêt peut vous inspirer uninconnu?

– M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi ilsera sauvé!

Mais la duchesse, ne comptant que fort médiocrement sur laprésence d’esprit d’une jeune personne de vingt ans, avait prisd’autres précautions dont elle se garda bien de faire part à lafille du gouverneur. Comme il était naturel de le supposer, cegouverneur se trouvait à la fête donnée pour le mariage de la soeurdu marquis Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisaitdonner un fort narcotique, on pourrait croire dans le premiermoment qu’il s’agissait d’une attaque d’apoplexie, et alors, aulieu de le placer dans sa voiture pour le ramener à la citadelle,on pourrait, avec un peu d’adresse, faire prévaloir l’avis de seservir d’une litière, qui se trouverait par hasard dans la maisonoù se donnait la fête. Là se rencontreraient aussi des hommesintelligents, vêtus en ouvriers employés pour la fête, et qui, dansle trouble général, s’offriraient obligeamment pour transporter lemalade jusqu’à son palais si élevé. Ces hommes, dirigés parLudovic, portaient une assez grande quantité de cordes, adroitementcachées sous leurs habits. On voit que la duchesse avait réellementl’esprit égaré depuis qu’elle songeait sérieusement à la fuite deFabrice. Le péril de cet être chéri était trop fort pour son âme,et surtout durait trop longtemps. Par excès de précautions, ellefaillit faire manquer cette fuite ainsi qu’on va le voir. Touts’exécuta comme elle l’avait projeté, avec cette seule différenceque le narcotique produisit un effet trop puissant; tout le mondecrut, et même les gens de l’art, que le général avait une attaqued’apoplexie.

Par bonheur, Clélia, au désespoir ne se douta en aucune façon dela tentative si criminelle de la duchesse. Le désordre fut tel aumoment de l’entrée à la citadelle de la litière où le général, àdemi mort, était enfermé, que Ludovic et ses gens passèrent sansobjection; ils ne furent fouillés que pour la forme au pont del’Esclave. Quand ils eurent transporté le général jusqu’à son lit,on les conduisit à l’office, où les domestiques les traitèrent fortbien; mais après ce repas qui ne finit que fort près du matin, onleur expliqua que l’usage de la prison exigeait que, pour le restede la nuit, ils fussent enfermés à clef dans les salles basses dupalais; le lendemain au jour ils seraient mis en liberté par lelieutenant du gouverneur.

Ces hommes avaient trouvé le moyen de remettre à Ludovic lescordes dont ils s’étaient chargés, mais Ludovic eut beaucoup depeine à obtenir un instant d’attention de Clélia. A la fin, dans unmoment où elle passait d’une chambre à une autre, il lui fit voirqu’il déposait des paquets de corde dans l’angle obscur d’un dessalons du premier étage. Clélia fut profondément frappée de cettecirconstance étrange: aussitôt elle conçut d’atroces soupçons.

– Qui êtes-vous? dit-elle à Ludovic.

Et sur la réponse fort ambiguë de celui-ci, elle ajouta:

– Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avezempoisonné mon père!… Avouez à l’instant quelle est la nature dupoison dont vous avez fait usage, afin que le médecin de lacitadelle puisse administrer les remèdes convenables; avouez àl’instant, ou bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirezde cette citadelle!

– Mademoiselle a tort de s’alarmer, répondit Ludovic, avec unegrâce et une politesse parfaites; il ne s’agit nullement de poison;on a eu l’imprudence d’administrer au général une dose de laudanum,et il paraît que le domestique chargé de ce crime a mis dans leverre quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel;mais Mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n’existeaucune sorte de danger: M. le gouverneur doit être traité pouravoir pris, par erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j’ail’honneur de le répéter à Mademoiselle, le laquais chargé du crimene faisait point usage de poisons véritables, comme Barbone,lorsqu’il voulut empoisonner Mgr Fabrice. On n’a point prétendu sevenger du péril qu’a couru Mgr Fabrice; on n’a confié à ce laquaismaladroit qu’une fiole où il y avait du laudanum, j’en fais leserment à Mademoiselle! Mais il est bien entendu que, si j’étaisinterrogé officiellement, je nierais tout.

« D’ailleurs, si Mademoiselle parle à qui que ce soit de laudanumet de poison, fût-ce à l’excellent don Cesare, Fabrice est tué dela main de Mademoiselle. Elle rend à jamais impossibles tous lesprojets de fuite; et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n’estpas avec du simple laudanum que l’on veut empoisonner Monseigneur;elle sait aussi que quelqu’un n’a accordé qu’un mois de délai pource crime, et qu’il y a déjà plus d’une semaine que l’ordre fatal aété reçu. Ainsi, si elle me fait arrêter, ou si seulement elle ditun mot à don Cesare ou à tout autre, elle retarde toutes nosentreprises de bien plus d’un mois, et j’ai raison de dire qu’elletue de sa main Mgr Fabrice. »

Clélia était épouvantée de l’étrange tranquillité de Ludovic. »Ainsi, me voilà en dialogue réglé, se dit-elle, avecl’empoisonneur de mon père, et qui emploie des tournures poliespour me parler! Et c’est l’amour qui m’a conduite à tous cescrimes!…  »

Le remords lui laissait à peine la force de parler; elle dit àLudovic:

– Je vais vous enfermer à clef dans ce salon. Je cours apprendreau médecin qu’il ne s’agit que de laudanum; mais, grand Dieu!comment lui dirai-je que je l’ai appris moi-même? Je reviensensuite vous délivrer.

« Mais, dit Clélia, revenant en courant d’auprès de la porte,Fabrice savait-il quelque chose du laudanum? »

– Mon Dieu non, Mademoiselle, il n’y eût jamais consenti. Etpuis, à quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avecla prudence la plus stricte. Il s’agit de sauver la vie deMonseigneur, qui sera empoisonné d’ici à trois semaines; l’ordre ena été donné par quelqu’un qui d’ordinaire ne trouve pointd’obstacle à ses volontés; et, pour tout dire à Mademoiselle, onprétend que c’est le terrible fiscal général Rassi qui a reçu cettecommission.

Clélia s’enfuit épouvantée: elle comptait tellement sur laparfaite probité de don Cesare, qu’en employant certaineprécaution, elle osa lui dire qu’on avait administré au général dulaudanum, et pas autre chose. Sans répondre, sans questionner, donCesare courut au médecin.

Clélia revint au salon, où elle avait enfermé Ludovic dansl’intention de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l’ytrouva plus: il avait réussi à s’échapper. Elle vit sur une tableune bourse remplie de sequins, et une petite boîte renfermantdiverses sortes de poisons. La vue de ces poisons la fitfrémir. »Qui me dit, pensa-t-elle, que l’on n’a donné que dulaudanum à mon père et que la duchesse n’a pas voulu se venger delà tentative de Barbone?

« Grand Dieu! s’écria-t-elle, me voici en rapport avec lesempoisonneurs de mon père! Et je les laisse s’échapper! Etpeut-être cet homme, mis à la question, eût avoué autre chose quedu laudanum! »

Aussitôt Clélia tomba à genoux, fondant en larmes, et pria laMadone avec ferveur.

Pendant ce temps, le médecin de la citadelle, fort étonné del’avis qu’il recevait de don Cesare, et d’après lequel il n’avaitaffaire qu’à du laudanum, donna les remèdes convenables qui bientôtfirent disparaître les symptômes les plus alarmants. Le généralrevint un peu à lui comme le jour commençait à paraître. Sapremière action marquant de la connaissance fut de chargerd’injures le colonel commandant en second la citadelle, et quis’était avisé de donner quelques ordres les plus simples du mondependant que le général n’avait pas sa connaissance.

Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colère contreune fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s’avisa deprononcer le mot d’apoplexie.

– Est-ce que je suis d’âge, s’écria-t-il, à avoir desapoplexies? Il n’y a que mes ennemis acharnés qui puissent seplaire à répandre de tels bruits. Et d’ailleurs, est-ce que j’aiété saigné, pour que la calomnie elle-même ose parlerd’apoplexie?

Fabrice, tout occupé des préparatifs de sa faite, ne putconcevoir les bruits étranges qui remplissaient la citadelle aumoment où l’on y rapportait le gouverneur à demi mort. D’abord ileut quelque idée que sa sentence était changée, et qu’on venait lemettre à mort. Voyant ensuite que personne ne se présentait dans sachambre, il pensa que Clélia avait été trahie, qu’à sa rentrée dansla forteresse on lui avait enlevé les cordes que probablement ellerapportait, et qu’enfin ses projets de fuite étaient désormaisimpossibles. Le lendemain, à l’aube du jour, il vit entrer dans sachambre un homme à lui inconnu, qui, sans mot dire, v déposa unpanier de fruits: sous les fruits était cachée la lettresuivante:

Pénétrée des remords les plus vifs par ce qui a été fait, nonpas, grâce au ciel, de mon consentement, mais à l’occasion d’uneidée que j’avais eue, j’ai fait voeu à la très sainte Vierge quesi, par l’effet de sa sainte intercession, mon père est sauvé,jamais je n’opposerai un refus à ses ordres; j’épouserai le marquisaussitôt que j ‘en serai requise par lui, et jamais je ne vousreverrai. Toutefois, je crois qu’il est de mon devoir d’achever cequi a été commencé. Dimanche prochain, au retour de la messe oùl’on vous conduira à ma demande (songez à préparer votre âme, vouspourrez vous tuer dans la difficile entreprise), au retour de lamesse, dis-je, retardez le plus possible votre rentrée dans votrechambre; vous y trouverez ce qui vous est nécessaire pourl’entreprise méditée. Si vous périssez, j’aurai l’âme navrée!Pourrez-vous m’accuser d’avoir contribué à votre mort? La duchesseelle-même ne m’a-t-elle pas répété à diverses reprises que lafaction Raversi l’emporte? On veut lier le prince par une cruautéqui le sépare à jamais du comte Mosca. La duchesse, fondant enlarmes, m’a juré qu’il ne reste que cette ressource: vous périssezsi vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous regarder, j ‘en aifait le voeu; mais si dimanche, vers le soir, vous me voyezentièrement vêtue de noir, à la fenêtre accoutumée, ce sera lesignal que la nuit suivante tout sera disposé autant qu’il estpossible à mes faibles moyens. Après onze heures, peut-êtreseulement à minuit ou une heure, une petite lampe paraîtra à mafenêtre, ce sera l’instant décisif; recommandez-vous à votre saintpatron, prenez en hâte les habits de prêtre dont vous êtes pourvu,et marchez. Adieu, Fabrice, je serai en prière, et répandant leslarmes les plus amères, vous pouvez le croire, pendant que vouscourrez de si grands dangers. Si vous périssez, Je ne voussurvivrai point; grand Dieu! qu’est-ce que je dis? mais si vousréussissez, je ne vous reverrai jamais. -Dimanche, après la messe,vous trouverez dans votre prison l’argent, les poisons, les cordes,envoyés par cette femme terrible qui vous aime avec passion, et quim’a répété jusqu’à trois fois qu’il fallait prendre ce parti. Dieuvous sauve et la sainte Madone!

Fabio Conti était un geôlier toujours inquiet, toujoursmalheureux, voyant toujours en songe quelqu’un de ses prisonnierslui échapper: il était abhorré de tout ce qui était dans lacitadelle; mais le malheur inspirant les mêmes résolutions à tousles hommes, les pauvres prisonniers, ceux-là même qui étaientenchaînés dans des cachots hauts de trois pieds, larges de troispieds et de huit pieds de longueur et où ils ne pouvaient se tenirdebout ou assis, tous les prisonniers, même ceux-là, dis-je, eurentl’idée de faire chanter à leurs frais un Te Deum lorsqu’ils surentque leur gouverneur était hors de danger. Deux ou trois de cesmalheureux firent des sonnets en l’honneur de Fabio Conti. O effetdu malheur sur ces hommes! Que celui qui les blâme soit conduit parsa destinée à passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avechuit onces de pain par jour et jeûnant les vendredis.

Clélia, qui ne quittait la chambre de son père que pour allerprier dans la chapelle, dit que le gouverneur avait décidé que lesréjouissances n’auraient lieu que le dimanche. Le matin de cedimanche, Fabrice assista à la messe et au Te Deum; le soir il yeut feu d’artifice, et dans les salles basses du château l’ondistribua aux soldats une quantité de vin quadruple de celle que legouverneur avait accordée; une main inconnue avait même envoyéplusieurs tonneaux d’eau-de-vie que les soldats défoncèrent. Lagénérosité des soldats qui s’enivrèrent ne voulut pas que les cinqsoldats qui faisaient faction comme sentinelles autour du palaissouffrissent de leur position; à mesure qu’ils arrivaient à leursguérites, un domestique affidé leur donnait du vin, et l’on ne saitpar quelle main ceux qui furent placés en sentinelle à minuit etpendant le reste de la nuit reçurent aussi un verre d’eau-de-vie,et l’on oubliait à chaque fois la bouteille auprès de la guérite(comme il a été prouvé au procès qui suivit).

Le désordre dura plus longtemps que Clélia ne l’avait pensé, etce ne fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huitjours, avait scié deux barreaux de sa fenêtre, celle qui ne donnaitpas vers la volière, commença à démonter l’abat-jour; iltravaillait presque sur la tête des sentinelles qui gardaient lepalais du gouverneur, ils n’entendirent rien. Il avait faitquelques nouveaux noeuds seulement à l’immense corde nécessairepour descendre de cette terrible hauteur de cent quatre-vingtspieds. Il arrangea cette corde en bandoulière autour de son corps:elle le gênait beaucoup, son volume étant énorme; les noeudsl’empêchaient de former masse, et elle s’écartait à plus dedix-huit pouces du corps. »Voilà le grand obstacle », se ditFabrice.

Cette corde arrangée tant bien que mal, Fabrice prit celle aveclaquelle il comptait descendre les trente-cinq pieds qui séparaientsa fenêtre de l’esplanade où était le palais du gouverneur. Maiscomme pourtant, quelque enivrées que fussent les sentinelles, il nepouvait pas descendre exactement sur leurs têtes, il sortit, commenous l’avons dit, par la seconde fenêtre de sa chambre, celle quiavait jour sur le toit d’une sorte de vaste corps de garde. Par unebizarrerie de malade, dès que le général Fabio Conti avait puparler, il avait fait monter deux cents soldats dans cet anciencorps de garde abandonné depuis un siècle. Il disait qu’aprèsl’avoir empoisonné on voulait l’assassiner dans son lit, et cesdeux cents soldats devaient le garder. On peut juger de l’effet quecette mesure imprévue produisit sur le coeur de Clélia: cette fillepieuse sentait fort bien jusqu’à quel point elle trahissait sonpère, et un père qui venait d’être presque empoisonné dansl’intérêt du prisonnier qu’elle aimait. Elle vit presque dansl’arrivée imprévue de ces deux cents hommes un arrêt de laProvidence qui lui défendait d’aller plus avant et de rendre laliberté à Fabrice.

Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine duprisonnier. On avait encore traité ce triste sujet à la fête mêmedonnée à l’occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi.Puisque pour une pareille vétille, un coup d’épée maladroit donné àun comédien, un homme de la naissance de Fabrice n’était pas mis enliberté au bout de neuf mois de prison et avec la protection dupremier ministre, c’est qu’il y avait de la politique dans sonaffaire. Alors, inutile de s’occuper davantage de lui, avait-ondit; s’il ne convenait pas au pouvoir de le faire mourir en placepublique, il mourrait bientôt de maladie. Un ouvrier serrurier quiavait été appelé au palais du général Fabio Conti parla de Fabricecomme d’un prisonnier expédié depuis longtemps et dont on taisaitla mort par politique. Le mot de cet homme décida Clélia.

Chapitre 9

 

Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexionssérieuses et désagréables, mais à mesure qu’il entendait sonner lesheures qui le rapprochaient du moment de l’action, il se sentaitallègre et dispos. La duchesse lui avait écrit qu’il serait surprispar le grand air, et qu’à peine hors de sa prison il se trouveraitdans l’impossibilité de marcher; dans ce cas il valait mieuxpourtant s’exposer à être repris que se précipiter du haut d’un murde cent quatre-vingts pieds. »Si ce malheur m’arrive, disaitFabrice, je me coucherai contre le parapet, je dormirai une heure,puis je recommencerai; puisque je l’ai juré à Clélia, j’aime mieuxtomber du haut d’un rempart, si élevé qu’il soit que d’êtretoujours à faire des réflexions sur lé goût du pain que je mange.Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin,quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n’y cherchera pas de façons,il me fera donner de l’arsenic avec lequel il tue les rats de sacitadelle. »

Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pôjette quelquefois sur ses rives s’étendit d’abord sur la ville, eten sui te gagna l’esplanade et les bastions au milieu desquelss’élève la grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que duparapet de la plate-forme, on n’apercevait plus les petits acaciasqui environnaient les jardins établis par les soldats au pied dumur de cent quatre-vingts pieds. »Voilà qui est excellent »,pensat-il.

Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de lapetite lampe parut à la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt àagir; il fit un signe de croix, puis attacha à son lit la petitecorde destinée à lui faire descendre les trente-cinq pieds qui leséparaient de la plate-forme où était le palais. Il arriva sansencombre sur le toit du corps de garde occupé depuis la veille parles deux cents hommes de renfort dont nous avons parlé. Par malheurles soldats, à minuit trois quarts qu’il était alors, n’étaient pasencore endormis; pendant qu’il marchait à pas de loup sur le toitde grosses tuiles creuses, Fabrice les entendait qui disaient quele diable était sur le toit, et qu’il fallait essayer de le tuerd’un coup de fusil. Quelques voix prétendaient que ce souhait étaitd’une grande impiété, d’autres disaient que si l’on tirait un coupde fusil sans tuer quelque chose, le gouverneur les mettrait tousen prison pour avoir alarmé la garnison inutilement. Toute cettebelle discussion faisait que Fabrice se hâtait le plus possible enmarchant sur le toit et qu’il faisait beaucoup plus de bruit. Lefait est qu’au moment où, pendu à sa corde, il passa devant lesfenêtres, par bonheur à quatre ou cinq pieds de distance à cause del’avance du toit elles étaient hérissées de baïonnettes.Quelques-uns ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l’idée dejouer le rôle du diable, et qu’il jeta à ces soldats une poignée desequins. Ce qui est sûr, c’est qu’il avait semé des sequins sur leplancher de sa chambre, et il en sema aussi sur la plate-forme dansson trajet de la tour Farnèse au parapet, afin de se donner lachance de distraire les soldats qui auraient pu se mettre à lepoursuivre.

Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles quiordinairement criaient tous les quarts d’heure une phrase entière:Tout est bien autour de mon poste, il dirigea ses pas vers leparapet du couchant et chercha la pierre neuve.

Ce qui paraît incroyable et pourrait faire douter du fait si lerésultat n’avait pas eu pour témoin une ville entière, c’est queles sentinelles placées le long du parapet n’aient pas vu et arrêtéFabrice, à la vérité, le brouillard dont nous avons parlécommençait à monter, et Fabrice a dit que lorsqu’il était sur laplate-forme, le brouillard lui semblait arrivé déjà jusqu’à lamoitié de la tour Farnèse. Mais ce brouillard n’était point épais,et il apercevait fort bien les sentinelles dont quelques-unes sepromenaient. Il ajoutait que, poussé comme par une forcesurnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux sentinellesassez voisines. Il défit tranquillement la grande corde qu’il avaitautour du corps et qui s’embrouilla deux fois il lui fallutbeaucoup de temps pour la débrouiller et l’étendre sur le parapet.Il entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu àpoignarder le premier qui s’avancerait vers lui. »Je n’étaisnullement troublé, ajoutait-il, il me semblait que j’accomplissaisune cérémonie. »

Il attacha sa corde enfin débrouillée à une ouverture pratiquéedans le parapet pour l’écoulement des eaux, il monta sur ce mêmeparapet, et pria Dieu avec ferveur, puis, comme un héros des tempsde chevalerie, il pensa un instant à Clélia. »Combien je suisdifférent, se dit-il. du Fabrice léger et libertin qui entra ici ily a neuf mois! »Enfin il se mit à descendre cette étonnante hauteur.Il agissait mécaniquement, dit-il, et comme il eût fait en pleinjour, descendant devant des amis, pour gagner un pari. Vers lemilieu de la hauteur, il sentit tout à coup ses bras perdre leurforce; il croit même qu’il lâcha la corde un instant; mais bientôtil la reprit; peut-être, dit-il, il se retint aux broussailles surlesquelles il glissait et qui l’écorchaient. Il éprouvait de tempsà autre une douleur atroce entre les épaules, elle allait jusqu’àlui ôter la respiration. Il y avait un mouvement d’ondulation fortincommode; il était renvoyé sans cesse de la corde auxbroussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu’ilréveillait et qui se jetaient sur lui en s’envolant. Les premièresfois il crut être atteint par des gens descendant de la citadellepar la même voie que lui pour le poursuivre, et il s’apprêtait à sedéfendre. Enfin il arriva au bas de la grosse tour sans autreinconvénient que d’avoir les mains en sang. Il raconte que depuisle milieu de la tour, le talus qu’elle forme lui fut fort utile; ilfrottait le mur en descendant, et les plantes qui croissaient entreles pierres le retenaient beaucoup. En arrivant en bas dans lesjardins des soldats, il tomba sur un acacia qui, vu d’en haut, luisemblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur, et qui en avaitréellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait là endormile prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se démitpresque le bras gauche. Il se mit à fuir vers le rempart, mais, àce qu’il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton, il n’avaitplus aucune force. Malgré le péril, il s’assit et but un peud’eau-de-vie qui lui restait. Il s’endormit quelques minutes aupoint de ne plus savoir où il était; en se réveillant il ne pouvaitcomprendre comment, se trouvant dans sa chambre, il voyait desarbres. Enfin la terrible vérité revint à sa mémoire. Aussitôt ilmarcha vers le rempart; il y monta par un grand escalier. Lasentinelle, qui était placée tout près, ronflait dans sa guérite.Il trouva une pièce de canon gisant dans l’herbe; il y attacha satroisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et il tombadans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d’eau. Pendantqu’il se relevait et cherchait à se reconnaître, il se sentit saisipar deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entenditprononcer près de son oreille et à voix basse:

– Ah! monsignore! monsignore!

Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient à la duchesse;aussitôt il s’évanouit profondément. Quelque temps après il sentitqu’il était porté par des hommes qui marchaient en silence et fortvite; puis on s’arrêta, ce qui lui donna beaucoup d’inquiétude.Mais il n’avait ni la force de parler ni celle d’ouvrir les yeux;il sentit qu’on le serrait; tout à coup il reconnut le parfum desvêtements de la duchesse. Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux;il put prononcer les mots:

– Ah! chère amie!

Puis il s’évanouit de nouveau profondément.

Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués aucomte, était en réserve à deux cents pas; le comte lui-même étaitcaché dans une petite maison tout près du lieu où la duchesseattendait. Il n’eût pas hésité, s’il l’eût fallu, à mettre l’épée àla main avec quelques officiers à demi-solde, ses amis intimes; ilse regardait comme obligé de sauver la vie à Fabrice, qui luisemblait grandement exposé, et qui jadis eût sa grâce signée duprince, si lui Mosca n’eût eu la sottise de vouloir éviter unesottise écrite au souverain.

Depuis minuit la duchesse, entourée d’hommes armés jusqu’auxdents, errait dans un profond silence devant les remparts de lacitadelle; elle ne pouvait rester en place, elle pensait qu’elleaurait à combattre pour enlever Fabrice à des gens qui lepoursuivraient. Cette imagination ardente avait pris centprécautions, trop longues à détailler ici, et d’une imprudenceincroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts agents étaientsur pied cette nuit-là, s’attendant à se battre pour quelque chosed’extraordinaire. Par bonheur Ferrante et Ludovic étaient à la têtede tout cela, et le ministre de la police n’était pas hostile; maisle comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie parpersonne, et qu’il ne sut rien comme ministre.

La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; ellele serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir ense voyant couverte de sang: c’était celui des mains de Fabrice;elle le crut dangereusement blessé. Aidée d’un de ses gens, ellelui ôtait son habit pour le panser, lorsque Ludovic qui, parbonheur, se trouvait là, mit d’autorité la duchesse et Fabrice dansune des petites voitures qui étaient cachées dans un jardin près dela porte de la ville et l’on partit ventre à terre pour allerpasser lé Pô près de Sacca. Ferrante, avec vingt hommes bien armésfaisait l’arrière-garde, et avait promis sur sa tête d’arrêter lapoursuite. Le comte seul et à pied, ne quitta les environs de lacitadelle que deux heures plus tard, quand il vit que rien nebougeait. »Me voici en haute trahison! »se disait-il ivre dejoie.

Ludovic eut l’idée excellente de placer dans une voiture unjeune chirurgien attaché à la maison de la duchesse, et qui avaitbeaucoup de la tournure de Fabrice.

– Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fortmaladroit, tâchez de vous faire arrêter alors coupez-vous dans vosréponses, et enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtoutgagnez du temps. Mettez de l’adresse à être maladroit, vous enserez quitte pour un mois de prison, et Madame vous donneracinquante sequins.

– Est-ce qu’on songe à l’argent quand on sert Madame?

Il partit et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causaune joie bien plaisante au général Fabio Conti et à Rassi, qui,avec le danger de Fabrice, voyait s’envoler sa baronnie.

L’évasion ne fut connue à la citadelle que sur les six heures dumatin, et ce ne fut qu’à dix qu’on osa en instruire le prince. Laduchesse avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil deFabrice, qu’elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fitque trois fois elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dansune barque comme quatre heures sonnaient. Il y avait des relais surla rive gauche; on fit encore deux lieues avec une extrêmerapidité, puis on fut arrêté plus d’une heure pour la vérificationdes passeports. La duchesse en avait de toutes les sortes pour elleet pour Fabrice; mais elle était folle ce jour-là, elle s’avisa dedonner dix napoléons au commis de la police autrichienne, et de luiprendre la main en fondant en larmes. Ce commis, fort effrayé,recommença l’examen. On prit la poste; la duchesse payait d’unefaçon si extravagante, que partout elle excitait les soupçons en cepays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint encore en aide;il dit que Mme la duchesse était folle de douleur, à cause de lafièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier ministre deParme qu’elle emmenait avec elle consulter les médecins dePavie.

Ce ne fut qu’à dix lieues par-delà le Pô que le prisonnier seréveilla tout à fait, il avait une épaule luxée et forceécorchures. La duchesse avait encore des façons si extraordinairesque le maître d’une auberge de village, où l’on dîna, crut avoiraffaire à une princesse du sang impérial, et allait lui fairerendre les honneurs qu’il croyait lui être dus, lorsque Ludovic dità cet homme que la princesse le ferait immanquablement mettre enprison s’il s’avisait de faire sonner les cloches.

Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoirepiémontais. Là seulement Fabrice était en toute sûreté; on leconduisit dans un petit village écarté de la grande route, on pansases mains, et il dormit encore quelques heures.

Ce fut dans ce village que la duchesse se livra à une action nonseulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bienfuneste à la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semainesavant l’évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était à laporte de la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l’échafaudqu’on dressait en son honneur, la duchesse avait montré à Ludovicdevenu le factotum de sa maison, le secret au moyen duquel onfaisait sortir d’un petit cadre de fer, fort bien caché, une despierres formant le fond du fameux réservoir d’eau du palaisSanseverina, ouvrage du XIIIe siècle, et dont nous avons parlé.Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de ce petit village,la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue folle, tant lesregards qu’elle lui lançait étaient singuliers.

– Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vousdonner quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais,vous êtes un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vousdonne la petite terre de la Ricciarda à une lieue de CasalMaggiore.

Ludovic se jeta à ses pieds fou de joie, et protestant avecl’accent du coeur que ce n’était point pour gagner de l’argentqu’il avait contribué à sauver monsignore Fabrice; qu’il l’avaittoujours aimé d’une affection particulière depuis qu’il avait eul’honneur de le conduire une fois en sa qualité de troisième cocherde Madame. Quand cet homme, qui réellement avait du coeur, crutavoir assez occupé une aussi grande dame, il prit congé; mais elle,avec des yeux étincelants, lui dit:

– Restez.

Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret,regardant de temps à autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfincet homme, voyant que cette étrange promenade ne prenait point defin, crut devoir adresser la parole à sa maîtresse.

– Madame m’a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessusde tout ce qu’un pauvre homme tel que moi pouvait s’imaginer,tellement supérieur surtout aux faibles services que j’ai eul’honneur de rendre, que je crois en conscience ne pas pouvoirgarder sa terre de la Ricciarda. J’ai l’honneur de rendre cetteterre à Madame, et de la prier de m’accorder une pension de quatrecents francs.

– Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur laplus sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j’avais désertéun projet une fois énoncé par moi?

Après cette phrase, la duchesse se promena encore durantquelques minutes; puis s’arrêtant tout à coup, elle s’écria:

– C’est par hasard et parce qu’il a su plaire à cette petitefille, que la vie de Fabrice a été sauvée! S’il n’avait été aimableil mourait. Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle enmarchant sur Ludovic avec des yeux où éclatait la plus sombrefureur.

Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui luidonna de vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de laRicciarda.

– Eh bien? reprit la duchesse du ton le plus doux et le plusgai, et changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants deSacca aient une journée folle et de laquelle ils se souviennentlongtemps. Vous allez retourner à Sacca, avez-vous quelqueobjection? Pensez-vous courir quelque danger?

– Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dirajamais que j’étais de la suite de monsignore Fabrice. D’ailleurs,si j’ose le dire à Madame, je brûle de voir ma terre de laRicciarda: il me semble si drôle d’être propriétaire!

– Ta gaieté me plaît. Le fermier de la Ricciarda me doit, jepense, trois ou quatre années de son fermage: je lui fais cadeau dela moitié de ce qu’il me doit, et l’autre moitié de tous cesarrérages, je te la donne, mais à cette condition: tu vas aller àSacca, tu diras qu’après-demain est le jour de la fête d’une de mespatronnes, et, le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminermon château de la façon la plus splendide. N’épargne ni argent nipeine: songe qu’il s’agit du plus grand bonheur de ma vie. Delongue main j’ai préparé cette illumination; depuis plus de troismois j’ai réuni dans les caves du château tout ce qui peut servir àcette noble fête; j’ai donné en dépôt au jardinier toutes lespièces d’artifice nécessaires pour un feu magnifique: tu le ferastirer sur la terrasse qui regarde le Pô. J’ai quatre-vingt-neuffontaines de vin dans mon parc. Si le lendemain il me reste unebouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai que tu n’aimes pasFabrice. Quand les fontaines de vin, l’illumination et le feud’artifice seront bien en train tu t’esquiveras prudemment, car ilest possible, et c’est mon espoir, qu’à Parme toutes ces belleschoses-là paraissent une insolence.

– C’est ce qui n’est pas possible seulement, c’est sûr; comme ilest certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence demonsignore, en crèvera de rage. Et même… ajouta Ludovic avectimidité, si Madame voulait faire plus de plaisir à son pauvreserviteur que de lui donner la moitié des arrérages de laRicciarda, elle me permettrait de faire une plaisanterie à ceRassi…

– Tu es un brave homme! s’écria la duchesse avec transport, maisje te défends absolument de rien faire à Rassi; j’ai le projet dele faire pendre en public, plus tard. Quant à toi, tâche de ne paste faire arrêter à Sacca, tout serait gâté si je te perdais. – Moi,Madame! Quand j’aurai dit que je fête une des patronnes de madame,si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque chose,soyez sûre qu’avant d’être arrivés à la croix rouge qui est aumilieu du village, pas un d’eux ne serait à cheval. Ils ne semouchent pas du coude, non, les habitants de Sacca; touscontrebandiers finis et qui adorent Madame.

– Enfin, reprit la duchesse d’un air singulièrement dégagé, sije donne du vin à mes braves gens de Sacca, je veux inonder leshabitants de Parme le même soir où mon château sera illuminé,prends le meilleur cheval de mon écurie, cours à mon palais, àParme, et ouvre le réservoir.

– Ah! l’excellente idée qu’a Madame! s’écria Ludovic, riantcomme un fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l’eau auxbourgeois de Parme qui étaient si sûrs, les misérables, quemonsignore Fabrice allait être empoisonné comme le pauvre L…

La joie de Ludovic n’en finissait point; la duchesse regardaitavec complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse:

– Du vin aux gens de Sacca et de l’eau à ceux de Parme! Madamesait sans doute mieux que moi que lorsqu’on vida imprudemment leréservoir, il y a une vingtaine d’années, il y eut jusqu’à un piedd’eau dans plusieurs des rues de Parme.

– Et de l’eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant.La promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l’oneût coupé le cou à Fabrice… Tout le monde l’appelle le grandcoupable… Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamaispersonne vivante ne sache que cette inondation a été faite par toi,ni ordonnée par moi. Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorercette folle plaisanterie… Mais j’oubliais les pauvres de Sacca;va-t’en écrire une lettre à mon homme d’affaires, que je signerai;tu lui diras que pour la fête de ma sainte patronne il distribuecent sequins aux pauvres de Sacca et qu’il t’obéisse en tout pourl’illumination, le feu d’artifice et le vin; que le lendemainsurtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.

– L’homme d’affaires de Madame ne se trouvera embarrassé qu’enun point: depuis cinq ans que Madame a le château, elle n’a paslaissé dix pauvres dans Sacca.

– Et de l’eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse enchantant. Comment exécuteras-tu cette plaisanterie?

– Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures,à dix et demie mon cheval est à l’Auberge des Trois-Ganaches, surla route de Casal Maggiore et de ma terre de la Ricciarda, à onzeheures je suis dans ma chambre au palais, et à onze heures et unquart de l’eau pour les gens de Parme, et plus qu’ils n’envoudront, pour boire à la santé du grand coupable. Dix minutes plustard je sors de la ville par la route de Bologne. Je fais, enpassant, un profond salut à la citadelle, que le courage demonsignore et l’esprit de madame viennent de déshonorer; je prendsun sentier dans la campagne, de moi bien connu, et je fais monentrée à la Ricciarda.

Ludovic jeta les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elleregardait fixement la muraille nue à six pas d’elle, et, il faut enconvenir, son regard était atroce. »Ah! ma pauvre terre! pensaLudovic; le fait est qu’elle est folle! »La duchesse le regarda etdevina sa pensée.

– Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donationpar écrit: courez me chercher une feuille de papier.

Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivitde sa main une longue reconnaissance antidatée d’un an, et parlaquelle elle déclarait avoir reçu, de Ludovic San Micheli, lasomme de 80000 francs, et lui avoir donné en gage la terre de laRicciarda. Si après douze mois révolus la duchesse n’avait pasrendu lesdits 80000 francs à Ludovic, la terre de la Ricciardaresterait sa propriété.

« Il est beau, se disait la duchesse, de donner à un serviteurfidèle le tiers à peu près de ce qui me reste pour moi-même. »

– Ah çà! dit la duchesse à Ludovic, après la plaisanterie duréservoir, je ne te donne que deux jours pour te réjouir à CasalMaggiore. Pour que la vente soit valable, dis que c’est une affairequi remonte à plus d’un an. Reviens me rejoindre à Belgirate, etcela sans le moindre délai, Fabrice ira peut-être en Angleterre oùtu le suivras.

Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient àBelgirate.

On s’établit dans ce village enchanteur, mais un chagrin mortelattendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrementchangé; dès les premiers moments où il s’était réveillé de sonsommeil, la duchesse s’était aperçu qu’il se passait en lui quelquechose d’extraordinaire. Le sentiment profond par lui caché avecbeaucoup de soin était assez bizarre, ce n’était rien moins quececi: il était au désespoir d’être hors de prison. Il se gardaitbien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle . eût amené desquestions auxquelles il ne voulait pas répondre.

– Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée cette horriblesensation lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pastomber, d’un de ces mets détestables fournis par la cuisine de laprison, cette sensation, y a-t-il ici quelque goût singulier,est-ce que je m’empoisonne en cet instant, cette sensation ne tefait pas horreur?

– Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’ypensent les soldats: c’était une chose possible que je pensais bienéviter par mon adresse.

Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cetêtre adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeuxen proie à une rêverie profonde; il préférait la solitude même auplaisir de parler de toutes choses, et à coeur ouvert, à lameilleure amie qu’il eût au monde. Toujours il était bon, empressé,reconnaissant auprès de la duchesse, il eût comme jadis donné centfois sa vie pour elle; mais son âme était ailleurs. On faisaitsouvent quatre ou cinq lieues sur ce lac sublime sans se dire uneparole. La conversation, l’échange de pensées froides désormaispossible entre eux, eût peut-être semblé agréable à d’autres; maiseux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce qu’était leurconversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les avaitséparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf moispassés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ceséjour il n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes.

« Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesseavec une tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aimeréellement, et je n’ai plus que la seconde place dans soncoeur. »Avilie, atterrée par ce plus grand des chagrins possibles,la duchesse se disait quelquefois: « Si le ciel voulait que Ferrantefût devenu tout à fait fou ou manquât de courage, il me semble queje serais moins malheureuse. »Dès ce moment ce demi-remordsempoisonna l’estime que la duchesse avait pour son proprecaractère. »Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me repens d’unerésolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!

« Le ciel l’a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et dequel droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux? Une seule paroled’amour véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous? »

Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce quimontrait que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaientarrivés pour elle avec la perspective d’une illustre vengeance,elle était cent fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quantà la personne qui pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, iln’était guère possible d’avoir des doutes raisonnables: CléliaConti, cette fille si pieuse, avait trahi son père puisqu’elleavait consenti à enivrer la garnison, et jamais Fabrice ne parlaitde Clélia! a Mais, ajoutait la duchesse se frappant la poitrineavec désespoir, si la garnison n’eût pas été enivrée, toutes mesinventions, tous mes soins devenaient inutiles; ainsi c’est ellequi l’a sauvé! »

C’était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait deFabrice des détails sur les événements de cette nuit, »qui, sedisait la duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d’unentretien sans cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eûtparlé tout un jour et avec une verve et une gaieté sans cesserenaissantes sur la moindre bagatelle que je m’avisais de mettre enavant. »

Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabriceau port de Locarno, ville suisse à l’extrémité du lac Majeur. Tousles jours elle allait le prendre en bateau pour de longuespromenades sur le lac. Eh bien! une fois qu’elle s’avisa de monterchez lui, elle trouva sa chambre tapissée d’une quantité de vues dela ville de Parme qu’il avait fait venir de Milan ou de Parme même,pays qu’il aurait dû tenir en abomination. Son petit salon, changéen atelier, était encombré de tout l’appareil d’un peintre àl’aquarelle, et elle le trouva finissant une troisième vue de latour Farnèse et du palais du gouverneur.

– Il ne te manque plus, lui dit-elle d’un air piqué, que defaire de souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulaitseulement t’empoisonner. Mais j’y songe, continua la duchesse, tudevrais lui écrire une lettre d’excuses d’avoir pris la liberté dete sauver et de donner un ridicule à sa citadelle.

La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: à peine arrivé enlieu de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d’écrire augénéral Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans uncertain sens bien ridicule; il lui demandait pardon de s’êtresauvé, alléguant pour excuse qu’il avait pu croire que certainsubalterne de la prison avait été chargé de lui administrer dupoison. Peu lui importait ce qu’il écrivait, Fabrice espérait queles yeux de Clélia verraient cette lettre, et sa figure étaitcouverte de larmes en l’écrivant. Il la termina par une phrase bienplaisante: il osait dire que, se trouvant en liberté, souvent illui arrivait de regretter sa petite chambre de la tour Farnèse.C’était là la pensée capitale de sa lettre, il espérait que Cléliala comprendrait. Dans son humeur écrivante, et toujours dansl’espoir d’être lu par quelqu’un, Fabrice adressa des remerciementsà don Cesare, ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres dethéologie. Quelques jours plus tard, Fabrice engagea le petitlibraire de Locarno à faire le voyage de Milan, où ce libraire, amidu célèbre bibliomane Reina, acheta les plus magnifiques éditionsqu’il put trouver des ouvrages prêtés par don Cesare. Le bonaumônier reçut ces livres et une belle lettre qui lui disait que,dans des moments d’impatience, peut-être pardonnables à un pauvreprisonnier, on avait chargé les marges de ses livres de notesridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans sabibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance sepermettait de lui présenter.

Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes auxgriffonnages infinis dont il avait chargé les marges d’unexemplaire in-folio des ouvres de saint Jérôme. Dans l’espoir qu’ilpourrait renvoyer ce livre au bon aumônier, et l’échanger contre unautre, il avait écrit jour par jour sur les marges un journal fortexact de tout ce qui lui arrivait en prison; les grands événementsn’étaient autre chose que des extases d’amour divin (ce mot divinen remplaçait un autre qu’on n’osait écrire). Tantôt cet amourdivin conduisait le prisonnier à un profond désespoir, d’autresfois une voix entendue à travers les airs rendait quelque espéranceet causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement,était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat etde suie, et don Cesare n’avait fait qu’y jeter un coup d’oeil enreplaçant dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S’il enavait suivi les marges, il aurait vu qu’un jour le prisonnier, secroyant empoisonné, se félicitait de mourir à moins de quarante pasde distance de ce qu’il avait aimé le mieux dans ce monde. Mais unautre oeil que celui du bon aumônier avait lu cette page depuis lafuite. Cette belle idée: Mourir près de ce qu’on aime! exprimée decent façons différentes, était suivie d’un sonnet où l’on voyaitque l’âme séparée, après des tourments atroces, de ce corps fragilequ’elle avait habité pendant vingt-trois ans, poussée par cetinstinct de bonheur naturel à tout ce qui exista une fois, neremonterait pas au ciel se mêler aux choeurs des anges aussitôtqu’elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible luiaccorderait le pardon de ses péchés; mais que, plus heureuse aprèsla mort qu’elle n’avait été durant la vie, elle irait à quelquespas de la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir à toutce qu’elle avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers dusonnet, j’aurai trouvé mon paradis sur la terre.

Quoiqu’on ne parlât de Fabrice à la citadelle de Parme que commed’un traître infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés,toutefois le bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beauxlivres qu’un inconnu lui faisait parvenir; car Fabrice avait eul’attention de n’écrire que quelques jours après l’envoi, de peurque son nom ne fît renvoyer tout le paquet avec indignation. DonCesare ne parla point de cette attention à son frère, qui entraiten fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis la fuite de cedernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec sonaimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques motsde latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu’il recevait. Telavait été l’espoir du voyageur. Tout à coup Clélia rougitextrêmement, elle venait de reconnaître l’écriture de Fabrice. Degrands morceaux fort étroits de papier jaune étaient placés enguise de signets en divers endroits du volume. Et comme il est vraide dire qu’au milieu des plats intérêts d’argent, et de la froideurdécolorée des pensées vulgaires qui remplissent notre vie, lesdémarches inspirées par une vraie passion manquent rarement deproduire leur effet, comme si une divinité propice prenait le soinde les conduire par la main, Clélia, guidée par cet instinct et parla pensée d’une seule chose au monde, demanda à son oncle decomparer l’ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu’ilvenait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de lasombre tristesse où l’absence de Fabrice l’avait plongée,lorsqu’elle trouva sur les marges de l’ancien Saint-Jérôme lesonnet dont nous avons parlé, et les mémoires, jour par jour, del’amour qu’on avait senti pour elle!

Dès le premier jour, elle sut le sonnet par coeur; elle lechantait, appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormaissolitaire, où elle avait vu si souvent une petite ouverture sedémasquer dans l’abat-jour. Cet abat-jour avait été démonté pourêtre placé sur le bureau du tribunal et servir de pièce àconviction dans un procès ridicule que Rassi instruisait contreFabrice, accusé du crime de s’être sauvé, ou, comme disait lefiscal en en riant lui-même, de s’être dérobé à la démence d’unprince magnanime!

Chacune des démarches de Clélia était pour elle l’objet d’un vifremords, et depuis qu’elle était malheureuse les remords étaientplus vifs. Elle cherchait à apaiser un peu les reproches qu’elles’adressait, en se rappelant le voeu de ne jamais revoir Fabrice,fait par elle à la Madone lors du demi-empoisonnement du général,et depuis chaque jour renouvelé.

Son père avait été malade de l’évasion de Fabrice, et, de plus,il avait été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince,dans sa colère, destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, etles fit passer comme prisonniers dans la prison de la ville. Legénéral avait été sauvé en partie par l’intercession du comteMosca, qui aimait mieux le voir enfermé au sommet de sa citadelle,que rival actif et intrigant dans les cercles de la cour.

Ce fut pendant les quinze jours que dura l’incertituderelativement à la disgrâce du général Fabio Conti, réellementmalade, que Clélia eut le courage d’exécuter le sacrifice qu’elleavait annoncé à Fabrice. Elle avait eu l’esprit d’être malade lejour des réjouissances générales, qui fut aussi celui de la fuitedu prisonnier, comme le lecteur s’en souvient peut-être, elle futmalade aussi le lendemain, et, en un mot, sut si bien se conduire,qu’à l’exception du geôlier Grillo, chargé spécialement de la gardede Fabrice, personne n’eut de soupçons sur sa complicité, et Grillose tut.

Mais aussitôt que Clélia n’eut plus d’inquiétudes de ce côté ,elle fut plus cruellement agitée encore par ses justes remords: »Quelle raison au monde, se disait-elle, peut diminuer le crimed’une fille qui trahit son père? »

Un soir, après une journée passée presque tout entière à lachapelle et dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, del’accompagner chez le général, dont les accès de fureurl’effrayaient d’autant plus, qu’à tout propos il y mêlait desimprécations contre Fabrice, cet abominable traître.

Arrivé en présence de son père, elle eut le courage de lui direque si toujours elle avait refusé de donner la main au marquisCrescenzi, c’est qu’elle ne sentait aucune inclination pour lui, etqu’elle était assurée de ne point trouver le bonheur dans cetteunion. A ces mots, le général entra en fureur; et Clélia eut assezde peine à reprendre la parole. Elle ajouta que si son père, séduitpar la grande fortune du marquis, croyait devoir lui donner l’ordreprécis de l’épouser, elle était prête à obéir. Le général fut toutétonné de cette conclusion, à laquelle il était loin de s’attendre,il finit pourtant par s’en réjouir. »Ainsi, dit-il à son frère, jene serai pas réduit à loger dans un second étage, si ce polisson deFabrice me fait perdre ma place par son mauvais procédé. »

Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondémentscandalisé de l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétaitdans l’occasion la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé dece jeune homme, fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait àla clémence du prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par labonne compagnie, ne prit point dans le peuple. Laissé à son bonsens, et tout en croyant Fabrice fort coupable, il admirait larésolution qu’il avait fallu pour se lancer d’un mur si haut. Pasun être de la cour n’admira ce courage. Quant à la police, forthumiliée de cet échec, elle avait découvert officiellement qu’unetroupe de vingt soldats gagnés par les distributions d’argent de laduchesse, cette femme si atrocement ingrate, et dont on neprononçait plus le nom qu’avec un soupir, avaient tendu à Fabricequatre échelles liées ensemble et de quarante-cinq pieds delongueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu’on avait liéeaux échelles, n’avait eu que le mérite fort vulgaire d’attirer ceséchelles à lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, etentre autres le médecin C***, agent payé directement par le prince,ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avaiteu la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats quiavaient facilité la fuite de cet ingrat de Fabrice. Alors il futblâmé même des libéraux véritables, comme ayant causé par sonimprudence la mort de huit pauvres soldats. C’est ainsi que lespetits despotismes réduisent à rien la valeur de l’opinion.

Chapitre 10

 

Au milieu de ce déchaînement général le seul archevêqueLandriani se montra fidèle à la cause de son jeune ami, il osaitrépéter, même à la cour de la princesse, la maxime de droit suivantlaquelle, dans tout procès, il faut réserver une oreille pure detout préjugé pour entendre les justifications d’un absent.

Dès le lendemain de l’évasion de Fabrice, plusieurs personnesavaient reçu un sonnet assez médiocre qui célébrait cette fuitecomme une des belles actions du siècle, et comparait Fabrice à unange arrivant sur la terre les ailes étendues. Le surlendemainsoir, tout Parme répétait un sonnet sublime. C’était le monologuede Fabrice se laissant glisser le long de la corde, et jugeant lesdivers incidents de sa vie. Ce sonnet lui donna rang dans l’opinionpar deux vers magnifiques, tous les connaisseurs reconnurent lestyle de Ferrante Palla.

Mais ici il me faudrait chercher le style épique: où trouver descouleurs pour peindre les torrents d’indignation qui tout à coupsubmergèrent tous les cours bien pensants, lorsqu’on appritl’effroyable insolence de cette illumination du château de Sacca?Il n’y eut qu’un cri contre la duchesse; même les libérauxvéritables trouvèrent que c’était compromettre d’une façon barbareles pauvres suspects retenus dans les diverses prisons, etexaspérer inutilement le coeur du souverain. Le comte Mosca déclaraqu’il ne restait plus qu’une ressource aux anciens amis de laduchesse, c’était de l’oublier. Le concert d’exécration fut doncunanime: un étranger passant par la ville eût été frappé del’énergie de l’opinion publique. Mais en ce pays où l’on saitapprécier le plaisir de la vengeance, l’illumination de Sacca et lafête admirable donnée dans le parc à plus de six mille paysanseurent un immense succès. Tout le monde répétait à Parme que laduchesse avait fait distribuer mille sequins à ses paysans; onexpliquait ainsi l’accueil un peu dur fait à une trentaine degendarmes que la police avait eu la nigauderie d’envoyer dans cepetit village, trente-six heures après la soirée sublime etl’ivresse générale qui l’avait suivie. Les gendarmes, accueillis àcoups de pierres, avaient pris la fuite, et deux d’entre eux,tombés de cheval, avaient été jetés dans le Pô.

Quant à la rupture du grand réservoir d’eau du palaisSanseverina, elle avait passé à peu près inaperçue: c’était pendantla nuit que quelques rues avaient été plus ou moins inondées, lelendemain on eût dit qu’il avait plu. Ludovic avait eu soin debriser les vitres d’une fenêtre du palais, de façon que l’entréedes voleurs était expliquée.

On avait même trouvé une petite échelle. Le seul comte Moscareconnut le génie de son amie.

Fabrice était parfaitement décidé à revenir à Parme aussitôtqu’il le pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre àl’archevêque, et ce fidèle serviteur revint mettre à la poste aupremier village du Piémont, à Sannazaro au couchant de Pavie, uneépître latine que le digne prélat adressait à son jeune protégé.Nous ajouterons un détail qui, comme plusieurs autres sans doute,fera longueur dans les pays où l’on n’a plus besoin de précautions.Le nom de Fabrice del Dongo n’était jamais écrit; toutes leslettres qui lui étaient destinées étaient adressées à Ludovic SanMicheli, à Locarno en Suisse, ou à Belgirate en Piémont.L’enveloppe était faite d’un papier grossier, le cachet malappliqué, l’adresse à peine lisible, et quelquefois ornée derecommandations dignes d’une cuisinière, toutes les lettres étaientdatées de Naples six jours avant la date véritable.

Du village piémontais de Sannazaro, près de Pavie’, Ludovicretourna en toute hâte à Parme: il était chargé d’une mission àlaquelle Fabrice mettait la plus grande importance; il nes’agissait de rien moins que de faire parvenir à Clélia Conti unmouchoir de soie sur lequel était imprimé un sonnet de Pétrarque.Il est vrai qu’un mot était changé à ce sonnet: Clélia le trouvasur sa table deux jours après avoir reçu les remerciements dumarquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des hommes, et iln’est pas besoin de dire quelle impression cette marque d’unsouvenir toujours croissant produisit sur son coeur.

Ludovic devait chercher à se procurer tous les détails possiblessur ce qui se passait à la citadelle. Ce fut lui qui apprit àFabrice la triste nouvelle que le mariage du marquis Crescenzisemblait désormais une chose décidée; il ne se passait presque pasde journée sans qu’il donnât une fête à Clélia, dans l’intérieur dela citadelle. Une preuve décisive du mariage, c’est que le marquisimmensément riche et par conséquent fort avare, comme c’est l’usageparmi les gens opulents du nord de l’Italie, faisait despréparatifs immenses, et pourtant il épousait une fille sans dot.Il est vrai que la vanité du général Fabio Conti, fort choquée decette remarque, la première qui se fût présentée à l’esprit de tousses compatriotes, venait d’acheter une terre de plus de 300000francs, et cette terre, lui qui n’avait rien, il l’avait payéecomptant, apparemment des deniers du marquis. Aussi le généralavait-il déclaré qu’il donnait cette terre en mariage à sa fille.Mais les frais d’acte et autres, montant à plus de 12000 francs,semblèrent une dépense fort ridicule au marquis Crescenzi, êtreéminemment logique. De son côté il faisait fabriquer à Lyon destentures magnifiques de couleurs, fort bien agencées et calculéespour l’agrément de l’oeil, par le célèbre Pallagi, peintre deBologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie prise dansles armes de la famille Crescenzi, qui comme l’univers le sait,descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaientmeubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chaussée dupalais du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendusà Parme coûtèrent plus de 350000 francs; le prix des glacesnouvelles, ajoutées à celles que la maison possédait déjà, s’élevaà 200000 francs. A l’exception de deux salons ouvrages célèbres duParmesan, le grand peintre du pays après le divin Corrège, toutesles pièces du premier et du second étage étaient maintenantoccupées par les peintres célèbres de Florence, de Rome et deMilan, qui les ornaient de peintures à fresque. Fokelberg, le grandsculpteur suédois, Tenerani de Rome, et Marchesi de Milan,travaillaient depuis un an à dix bas-reliefs représentant autant debelles actions de Crescentius, ce véritable grand homme. La plupartdes plafonds, peints à fresque, offraient aussi quelque allusion àsa vie. On admirait généralement le plafond où Hayez, de Milan,avait représenté Crescentius reçu dans les Champs-Elysées parFrançois Sforce, Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribunCola di Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes duMoyen Age’. L’admiration pour ces âmes d’élite est supposée faireépigramme contre les gens au pouvoir.

Tous ces détails magnifiques occupaient exclusivementl’attention de la noblesse et des bourgeois de Parme, et percèrentle coeur de notre héros lorsqu’il les lut racontés avec uneadmiration naïve, dans une longue lettre de plus de vingt pages queLudovic avait dictée à un douanier de Casal Maggiore.

« Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre millelivres de rente en tout et pour tout! c’est vraiment une insolenceà moi d’oser être amoureux de Clélia Conti, pour qui se font tousces miracles. »

Un seul article de la longue lettre de Ludovic mais celui-làécrit de sa mauvaise écriture, annonçait à son maître qu’il avaitrencontré le soir, et dans l’état d’un homme qui se cache, lepauvre Grillo son ancien geôlier, qui avait été mis en prison, puisrelâché. Cet homme lui avait demandé un sequin par charité, etLudovic lui en avait donné quatre au nom de la duchesse. Lesanciens geôliers récemment mis en liberté, au nombre de douze, sepréparaient à donner une fête à coups de couteau (un trattamento dicoltellate) aux nouveaux geôliers leurs successeurs, si jamais ilsparvenaient à les rencontrer hors de la citadelle. Grillo avait ditque presque tous les jours il y avait sérénade à la forteresse, queMlle Clélia Conti était fort pâle, souvent malade, et autres chosessemblables. Ce mot ridicule fit que Ludovic reçut, courrier parcourrier, l’ordre de revenir à Locarno. Il revint, et les détailsqu’il donna de vive voix furent encore plus tristes pourFabrice.

On peut juger de l’amabilité dont celui-ci était pour la pauvreduchesse, il eût souffert mille morts plutôt que de prononcerdevant elle le nom de Clélia Conti. La duchesse abhorrait Parme;et, pour Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville était à la foissublime et attendrissant.

La duchesse avait moins que jamais oublié sa vengeance; elleétait si heureuse avant l’incident de la mort de Giletti! etmaintenant, quel était son sort! elle vivait dans l’attente d’unévénement affreux dont elle se serait bien gardée de dire un mot àFabrice, elle qui autrefois, lors de son arrangement avec Ferrante,croyait tant réjouir Fabrice en lui apprenant qu’un jour il seraitvenge.

On peut se faire quelque idée maintenant de l’agrément desentretiens de Fabrice avec la duchesse: un silence morne régnaitpresque toujours entre eux. Pour augmenter les agréments de leursrelations, la duchesse avait cédé à la tentation de jouer unmauvais tour à ce neveu trop chéri. Le comte lui écrivait presquetous les jours; apparemment il envoyait des courriers comme dutemps de leurs amours, car ses lettres portaient toujours le timbrede quelque petite ville de la Suisse. Le pauvre homme se torturaitl’esprit pour ne pas parler trop ouvertement de sa tendresse, etpour construire des lettres amusantes; à peine si on les parcouraitd’un oeil distrait. Que fait, hélas! la fidélité d’un amant estimé,quand on a le coeur percé par la froideur de celui qu’on luipréfère?

En deux mois de temps la duchesse ne lui répondit qu’une fois etce fut pour l’engager à sonder le terrain auprès de la princesse,et à voir si, malgré l’insolence du feu d’artifice, on recevraitavec plaisir une lettre de la duchesse. La lettre qu’il devaitprésenter, s’il le jugeait à propos, demandait la place dechevalier d’honneur de la princesse, devenue vacante depuis peu,pour le marquis Crescenzi, et désirait qu’elle lui fût accordée enconsidération de son mariage. La lettre de la duchesse était unchef-d’oeuvre: c’était le respect le plus tendre et le mieuxexprimé; on n’avait pas admis dans ce style courtisanesque lemoindre mot dont les conséquences, même les plus éloignées, passentn’être pas agréables à la princesse. Aussi la réponserespirait-elle une amitié tendre et que l’absence met à latorture.

Mon fils et moi, lui disait la princesse, n’avons pas eu unesoirée un peu passable depuis votre départ si brusque. Ma chèreduchesse ne se souvient donc plus que c’est elle qui m’a faitrendre une voix consultative dans la nomination des officiers de mamaison? Elle se croit donc obligée de me donner des motifs pour laplace du marquis, comme si son désir exprimé n’était pas pour moile premier des motifs? Le marquis aura la place, si je puis quelquechose; et il y en aura toujours une dans mon coeur, et la première,pour mon aimable duchesse. Mon fils se sert absolument des mêmesexpressions, un peu fortes pourtant dans la bouche d’un grandgarçon de vingt et un ans, et vous demande des échantillons deminéraux de la vallée d’Orta, voisine de Belgirate. Vous pouvezadresser vos lettres, que j’espère fréquentes, au comte, qui vousdéteste toujours et que j’aime surtout à cause de ces sentiments.L’archevêque aussi vous est resté fidèle. Nous espérons tous vousrevoir un jour: rappelez-vous qu’il le faut. La marquise Ghisleri,ma grande maîtresse, se dispose à quitter ce monde pour unmeilleur: la pauvre femme m’a fait bien du mal; elle me déplaîtencore en s’en allant mal à propos; sa maladie me fait penser aunom que j’eusse mis autrefois avec tant de plaisir à la place dusien, si toutefois j’eusse pu obtenir ce sacrifice del’indépendance de cette femme unique qui, en nous fuyant, a emportéavec elle toute la joie de ma petite cour, etc.

C’était donc avec la conscience d’avoir cherché à hâter, autantqu’il était en elle, le mariage qui mettait Fabrice au désespoir,que la duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ilsquelquefois quatre ou cinq heures à voguer ensemble sur le lac,sans se dire un seul mot. La bienveillance était entière etparfaite du côté de Fabrice; mais il pensait à d’autres choses, etson âme naïve et simple ne lui fournissait rien à dire. La duchessele voyait, et c’était son supplice.

Nous avons oublié de raconter en son lieu que la duchesse avaitpris une maison à Belgirate, village charmant, et qui tient tout ceque son nom promet (voir un beau tournant du lac). De laporte-fenêtre de son salon, la duchesse pouvait mettre le pied danssa barque. Elle en avait pris une fort ordinaire, et pour laquellequatre rameurs eussent suffi; elle en engagea douze, et s’arrangeade façon à avoir un homme de chacun des villages situés auxenvirons de Belgirate. La troisième ou quatrième fois qu’elle setrouva au milieu du lac avec tous ses hommes bien choisis, elle fitarrêter le mouvement des rames.

– Je vous considère tous comme des amis, leur dit-elle, et jeveux vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s’est sauvé deprison; et peut-être, par trahison, on cherchera à le reprendre,quoiqu’il soit sur votre lac, pays de franchise. Ayez l’oreille auguet, et prévenez-moi de tout ce que vous apprendrez. Je vousautorise à entrer dans ma chambre le jour et la nuit.

Les rameurs répondirent avec enthousiasme; elle savait se faireaimer. Mais elle ne pensait pas qu’il fût question de reprendreFabrice: c’était pour elle qu’étaient tous ces soins, et, avantl’ordre fatal d’ouvrir le réservoir du palais Sanseverina, elle n’yeût pas songé.

Sa prudence l’avait aussi engagée à prendre un appartement auport de Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ouelle-même allait en Suisse. On peut juger de l’agrément de leursperpétuels tête-à-tête par ce détail: La marquise et ses fillesvinrent les voir deux fois, et la présence de ces étrangères leurfit plaisir; car, malgré les liens du sang, on peut appelerétrangère une personne qui ne sait rien de nos intérêts les pluschers, et que l’on ne voit qu’une fois par an.

La duchesse se trouvait un soir à Locarno, chez Fabrice, avec lamarquise et ses deux filles. L’archiprêtre du pays et le curéétaient venus présenter leurs respects à ces dames: l’archiprêtre,qui était intéressé dans une maison de commerce, et se tenait fortau courant des nouvelles, s’avisa de dire:

– Le prince de Parme est mort!

La duchesse pâlit extrêmement; elle eut à peine le courage dedire:

– Donne-t-on des détails?

– Non, répondit l’archiprêtre; la nouvelle se borne à dire lamort, qui est certaine.

La duchesse regarda Fabrice. »J’ai fait cela pour lui, sedit-elle; j’aurais fait mille fois pis, et le voilà qui est làdevant moi indifférent et songeant à une autre! »Il était au-dessusdes forces de la duchesse de supporter cette affreuse pensée; elletomba dans un profond évanouissement. Tout le monde s’empressa pourla secourir, mais en revenant à elle, elle remarqua que Fabrice sedonnait moins de mouvement que l’archiprêtre et le curé; il rêvaitcomme à l’ordinaire.

« Il pense à retourner à Parme, se dit la duchesse, et peut-êtreà rompre le mariage de Clélia avec le marquis; mais je saurail’empêcher. »Puis, se souvenant de la présence des deux prêtres,elle se hâta d’ajouter:

– C’était un grand prince, et qui a été bien calomnié! C’est uneperte immense pour nous!

Les deux prêtres prirent congé, et la duchesse, pour être seule,annonça qu’elle allait se mettre au lit.

« Sans doute, se disait-elle, la prudence m’ordonne d’attendre unmois ou deux avant de retourner à Parme; mais je sens que jen’aurai jamais cette patience; je souffre trop ici. Cette rêveriecontinuelle, ce silence de Fabrice, sont pour mon coeur unspectacle intolérable. Qui me l’eût dit que je m’ennuierais en mepromenant sur ce lac charmant, en tête-à-tête avec lui, et aumoment où j’ai fait pour le venger plus que je ne puis lui dire!Après un tel spectacle, la mort n’est rien. C’est maintenant que jepaie les transports de bonheur et de joie enfantine que je trouvaisdans mon palais à Parme lorsque j’y reçus Fabrice revenant deNaples. Si j’eusse dit un mot, tout était fini, et peut-être que,lié avec moi, il n’eût pas songé à cette petite Clélia; mais ce motme faisait une répugnance horrible. Maintenant elle l’emporte surmoi. Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, changée par lessoucis, malade, j’ai le double de son âge!… Il faut mourir, il fautfinir! Une femme de quarante ans n’est plus quelque chose que pourles hommes qui l’ont aimée dans sa jeunesse! Maintenant je netrouverai plus que des jouissances de vanité; et cela vaut-il lapeine de vivre? Raison de plus pour aller à Parme, et pourm’amuser. Si les choses tournaient d’une certaine façon, onm’ôterait la vie. Eh bien! où est le mal? Je ferai une mortmagnifique, et, avant de finir, mais seulement alors, je dirai àFabrice: Ingrat! c’est pour toi!… Oui, je ne puis trouverd’occupation pour ce peu de vie qui me reste qu’à Parme; j’y feraila grande dame. Quel bonheur si je pouvais être sensible maintenantà toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de laRaversi! Alors, pour voir mon bonheur, j’avais besoin de regarderdans les yeux de l’envie… Ma vanité a un bonheur; à l’exception ducomte peut-être, personne n’aura pu deviner quel a été l’événementqui a mis fin à la vie de mon coeur… J’aimerai Fabrice, je seraidévouée à sa fortune; mais il ne faut pas qu’il rompe le mariage dela Clélia et qu’il finisse par l’épouser… Non, cela ne serapas! »

La duchesse en était là de son triste monologue, lorsqu’elleentendit un grand bruit dans la maison.

« Bon! se dit-elle, voilà qu’on vient m’arrêter; Ferrante se seralaissé prendre, il aura parlé. Eh bien! tant mieux! je vais avoirune occupation; je vais leur disputer ma tête. Mais primo, il nefaut pas se laisser prendre. »

La duchesse, à demi vêtue, s’enfuit au fond de son jardin: ellesongeait déjà à passer par-dessus un petit mur et à se sauver dansla campagne; mais elle vit qu’on entrait dans sa chambre. Ellereconnut Bruno, l’homme de confiance du comte: il était seul avecsa femme de chambre. Elle s’approcha de la porte-fenêtre. Cet hommeparlait à la femme de chambre des blessures qu’il avait reçues. Laduchesse rentra chez elle, Bruno se jeta presque à ses pieds, laconjurant de ne pas dire au comte l’heure ridicule à laquelle ilarrivait.

– Aussitôt la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donnél’ordre, à toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux auxsujets des Etats de Parme. En conséquence, je suis allé jusqu’au Pôavec les chevaux de la maison; mais au sortir de la barque, mavoiture a été renversée, brisée, abîmée, et j’ai eu des contusionssi graves que je n’ai pu monter à cheval, comme c’était mondevoir.

– Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: jedirai que vous êtes arrivé à midi; vous n’allez pas mecontredire.

– Je reconnais bien les bontés de Madame.

La politique dans une ouvre littéraire c’est un coup de pistoletau milieu d’un concert’ quelque chose de grossier et auquelpourtant il n’est pas possible de refuser son attention.

Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plusd’une raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forcés d’envenir à des événements qui sont de notre domaine, puisqu’ils ontpour théâtre le coeur des personnages.

– Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit laduchesse à Bruno.

– Il était à la chasse des oiseaux de passage, dans les marais,le long du Pô, à deux lieues de Sacca. Il est tombé dans un troucaché par une touffe d’herbe: il était tout en sueur et le froidl’a saisi; on l’a transporté dans une maison isolée, où il est mortau bout de quelques heures. D’autres prétendent que MM. Catena etBorone sont morts aussi, et que tout l’accident provient descasseroles de cuivre du paysan chez lequel on est entré, quiétaient remplies de vert-de-gris. On a déjeuné chez cet homme.Enfin, les têtes exaltées, les jacobins, qui racontent ce qu’ilsdésirent, parlent de poison. Je sais que mon ami Toto, fourrier dela cour, aurait péri sans les soins généreux d’un manant quiparaissait avoir de grandes connaissances en médecine, et lui afait faire des remèdes fort singuliers. Mais on ne parle déjà plusde cette mort du prince: au fait, c’était un homme cruel. Lorsqueje suis parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscalgénéral Rassi: on voulait aussi aller mettre le feu aux portes dela citadelle, pour tâcher de faire sauver les prisonniers. Mais onprétendait que Fabio Conti tirerait ses canons. D’autres assuraientque les canonniers de la citadelle avaient jeté de l’eau sur leurpoudre et ne voulaient pas massacrer leurs concitoyens. Mais voiciqui est bien plus intéressant tandis que le chirurgien de Sandolaroarrangeait mon pauvre bras, un homme est arrivé de Parme, qui a ditque le peuple ayant trouvé dans les rues Barbone, ce fameux commisde la citadelle, l’a assommé, et ensuite on est allé le pendre àl’arbre de la promenade qui est le plus voisin de la citadelle. Lepeuple était en marche pour aller briser cette belle statue duprince qui est dans les jardins de la cour. Mais M. le comte a prisun bataillon de la garde, l’a rangé devant la statue, et a faitdire au peuple qu’aucun de ceux qui entreraient dans les jardinsn’en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui estbien singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est unancien gendarme, m’a répété plusieurs fois, c’est que M. le comte adonné des coups de pied au général P… , commandant la garde duprince, et l’a fait conduire hors du jardin par deux fusiliers,après lui avoir arraché ses épaulettes.

– Je reconnais bien là le comte, s’écria la duchesse avec untransport de joie qu’elle n’eût pas prévu une minute auparavant: ilne souffrira jamais qu’on outrage notre princesse; et quant augénéral P… , par dévouement pour ses maîtres légitimes, il n’ajamais voulu servir l’usurpateur, tandis que le comte, moinsdélicat, a fait toutes les campagnes d’Espagne, ce qu’on lui asouvent reproché à la cour.

La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais eninterrompait la lecture pour faire cent questions à Bruno.

La lettre était bien plaisante; le comte employait les termesles plus lugubres, et cependant la joie la plus vive éclatait àchaque mot; il évitait les détails sur le genre de mort du prince,et finissait sa lettre par ces mots:

Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseilled’attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t’enverra,à ce que j’espère aujourd’hui ou demain; il faut que ton retoursoit magnifique comme ton départ a été hardi. Quant au grandcriminel qui est auprès de toi, je compte bien le faire juger pardouze juges appelés de toutes les parties de cet Etat. Mais, pourfaire punir ce monstre-là comme il le mérite, il faut d’abord queje puisse faire des papillotes avec la première sentence, si elleexiste.

Le comte avait rouvert sa lettre:

Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer descartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre etmériter de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libéraux m’ontgratifié depuis si longtemps. Cette vieille momie de général P… aosé parler dans la caserne d’entrer en pourparlers avec le peuple àdemi révolté. Je t’écris du milieu de la rue je vais au palais, oùl’on ne pénétrera que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce seraen t’adorant quand même, ainsi que j’ai vécu! N’oublie pas de faireprendre 300000 francs déposés en ton nom chez D… , à Lyon.

Voilà ce pauvre diable de Rassi pale comme la mort et sansperruque; tu n’as pas d’idée de cette figuré! Le peuple veutabsolument le pendre; ce serait un grand tort qu’on lui ferait, ilmérite d’être écartelé. Il se réfugiait à mon palais, et m’a couruaprès dans la rue; je ne sais trop qu’en faire… je ne veux pas leconduire au palais du prince, ce serait faire éclater la révolte dece côté. F… verra si je l’aime; mon premier mot à Rassi a été: Ilme faut la sentence contre M. del Dongo, et toutes les copies quevous pouvez en avoir, et dites à tous ces juges iniques, qui sontcause de cette révolte, que je les ferai tous pendre, ainsi quevous, mon cher ami, s’ils soufflent un mot de cette sentence, quin’a jamais existé. Au nom de Fabrice, j’envoie une compagnie degrenadiers à l’archevêque. Adieu, cher ange! mon palais va êtrebrûlé, et je perdrai les charmants portraits que j’ai de toi. Jecours au palais pour faire destituer cet infâme général P… , quifait des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois ilflattait le feu prince. Tous ces généraux ont une peur du diable;je vais, je crois, me faire nommer général en chef.

La duchesse eut la malice de ne pas envoyer réveiller Fabrice;elle se sentait pour le comte un accès d’admiration qui ressemblaitfort à de l’amour. »Toute réflexion faite, se dit-elle, il faut queje l’épouse. »Elle le lui écrivit aussitôt, et fit partir un de sesgens. Cette nuit, la duchesse n’eut pas le temps d’êtremalheureuse.

Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque montée par dixrameurs et qui fendait rapidement les eaux du lac, Fabrice et ellereconnurent bientôt un homme portant la livrée du prince de Parme:c’était en effet un de ses courriers qui, avant de descendre àterre, cria à la duchesse:

– La révolte est apaisée!

Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte une lettreadmirable de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-ErnestV, sur parchemin qui la nommait duchesse de San Giovanni et grandemaîtresse de la princesse douairière. Ce jeune prince, savant enminéralogie, et qu’elle croyait un imbécile, avait eu l’esprit delui écrire un petit billet; mais il y avait de l’amour à la fin. Lebillet commençait ainsi:

Le comte dit, madame la duchesse, qu’il est content de moi; lefait est que j’ai essayé quelques coups de fusil à ses côtés et quemon cheval a été touché: à voir le bruit qu’on fait pour si peu dechose je désire vivement assister à une vraie bataille, mais que cene soit pas contre mes sujets. Je dois tout au comte tous mesgénéraux, qui n’ont pas fait la guerre, se sont conduits comme deslièvres, je crois que deux ou trois se sont enfuis jusqu’à Bologne.Depuis qu’un grand et déplorable événement m’a donné le pouvoir, jen’ai point signé d’ordonnance qui m’ait été aussi agréable quecelle qui vous nomme grande maîtresse de ma mère. Ma mère et moi,nous nous sommes souvenus qu’un jour vous admiriez la belle vue quel’on a du palazzeto de San Giovanni, qui jadis appartint àPétrarque, du moins on le dit; ma mère a voulu vous donner cettepetite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et n’osant vousoffrir tout ce qui vous appartient, je vous ai faite duchesse dansmon pays; je ne sais si vous êtes assez savante pour savoir queSanseverina est un titre romain. Je viens de donner le grand cordonde mon ordre à notre digne archevêque, qui a déployé une fermetébien rare chez les hommes de soixante-dix ans. Vous ne m’en voudrezpas d’avoir rappelé toutes les dames exilées. On me dit que je nedois plus signer, dorénavant, qu’après avoir écrit les mots votreaffectionné: je suis fâché que l’on me fasse prodiguer uneassurance qui n’est complètement vraie que quand je vous écris.

Votre affectionné, Ranuce-Ernest.

Qui n’eût dit, d’après ce langage, que la duchesse allait jouirde la plus haute faveur? Toutefois elle trouva quelque chose defort singulier dans d’autres lettres du comte, qu’elle reçutdeux

heures plus tard. Il ne s’expliquait point autrement, mais luiconseillait de retarder de quelques jours son retour à Parme, etd’écrire à la princesse qu’elle était fort indisposée. La duchesseet Fabrice n’en partirent pas moins pour Parme aussitôt aprèsdîner. Le but de la duchesse, que toutefois elle ne s’avouait pas,était de presser le mariage du marquis Crescenzi; Fabrice, de soncôté, fit la route dans des transports de bonheur fous, et quisemblèrent ridicules à sa tante. Il avait l’espoir de revoirbientôt Clélia; il comptait bien l’enlever, même malgré elle, s’iln’y avait que ce moyen de rompre son mariage.

Le voyage de la duchesse et de son neveu fut très gai. A unposte avant Parme, Fabrice s’arrêta un instant pour reprendrel’habit ecclésiastique; d’ordinaire il était vêtu comme un homme endeuil. Quand il rentra dans la chambre de la duchesse:

– Je trouve quelque chose de louche et d’inexplicable, luidit-elle, dans les lettres du comte. Si tu m’en croyais, tupasserais ici quelques heures; je t’enverrai un courrier dès quej’aurai parlé à ce grand ministre.

Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit à cet avisraisonnable. Des transports de joie dignes d’un enfant de quinzeans marquèrent la réception que le comte fit à la duchesse, qu’ilappelait sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique,et, quand enfin on en vint à la triste raison: – Tu as fort bienfait d’empêcher Fabrice d’arriver officiellement; nous sommes icien pleine réaction. Devine un peu le collègue que le prince m’adonné comme ministre de justice! c’est Rassi, ma chère, Rassi, quej’ai traité comme un gueux qu’il est, le jour de nos grandesaffaires. A propos, je t’avertis qu’on a supprimé tout ce qui s’estpassé ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu’un commis de lacitadelle, nommé Barbone, est mort d’une chute de voiture. Quantaux soixante et tant de coquins que j’ai fait tuer à coups deballes, lorsqu’ils attaquaient la statue du prince dans lesjardins, ils se portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Lecomte Zurla, ministre de l’Intérieur, est allé lui-même à lademeure de chacun de ces héros malheureux, et a remis quinzesequins à leurs familles ou à leurs amis, avec ordre de dire que ledéfunt était en voyage, et menace très expresse de la prison, sil’on s’avisait de faire entendre qu’il avait été tué. Un homme demon propre ministère, les Affaires étrangères, a été envoyé enmission auprès des journalistes de Milan et de Turin, afin qu’on neparle pas du malheureux événement, c’est le mot consacré; cet hommedoit pousser jusqu’à Paris et Londres, afin de démentir dans tousles journaux, et presque officiellement, tout ce qu’on pourraitdire de nos troubles. Un autre agent s’est acheminé vers Bologne etFlorence. J’ai haussé les épaules.

« Mais le plaisant, à mon âge, c’est que j’ai eu un momentd’enthousiasme en parlant aux soldats de la garde et arrachant lesépaulettes de ce pleutre de général P… En cet instant j’auraisdonné ma vie, sans balancer, pour le prince; j’avoue maintenant quec’eût été une façon bien bête de finir. Aujourd’hui, le prince,tout bon jeune homme qu’il est, donnerait cent écus pour que jemourusse de maladie; il n’ose pas encore me demander ma démission,mais nous nous parlons le plus rarement possible, et je lui envoieune quantité de petits rapports par écrit, comme je le pratiquaisavec le feu prince, après la prison de Fabrice. A propos, je n’aipoint fait des papillotes avec la sentence signée contre lui, parla grande raison que ce coquin de Rassi ne me l’a point remise.Vous avez donc fort bien fait d’empêcher Fabrice d’arriver iciofficiellement. La sentence est toujours exécutoire; je ne croispas pourtant que le Rassi osât faire arrêter votre neveuaujourd’hui, mais il est possible qu’il l’ose dans quinze jours. SiFabrice veut absolument rentrer en ville, qu’il vienne loger chezmoi.

– Mais la cause de tout ceci? s’écria la duchesse étonnée.

– On a persuadé au prince que je me donne des airs de dictateuret de sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme unenfant; qui plus est, en parlant de lui, j’aurais prononcé le motfatal: cet enfant. Le fait peut être vrai, j’étais exalté cejour-là: par exemple, je le voyais un grand homme, parce qu’iln’avait point trop de peur au milieu des premiers coups de fusilqu’il entendît de sa vie. Il ne manque point d’esprit, il a même unmeilleur ton que son père: enfin, je ne saurais trop le répéter, lefond du coeur est honnête et bon; mais ce coeur sincère et jeune secrispe quand on lui raconte un tour de fripon, et croit qu’il fautavoir l’âme bien noire soi-même pour apercevoir de telles choses:songez à l’éducation qu’il a reçue!…

– Votre Excellence devait songer qu’un jour il serait le maître,et placer un homme d’esprit auprès de lui.

– D’abord, nous avons l’exemple de l’abbé de Condillac, qui,appelé par le marquis de Felino, mon prédécesseur, ne fit de sonélève que le roi des nigauds. Il allait à la procession, et, en1796, il ne sut pas traiter avec le général Bonaparte, qui eûttriplé l’étendue de ses Etats. En second lieu, je n’ai jamais crurester ministre dix ans de suite Maintenant que je suis désabusé detout, et cela depuis un mois, je veux réunir un million, avant delaisser à elle-même cette pétaudière que j’ai sauvée. Sans moi,Parme eût été république pendant deux mois, avec le poète FerrantePalla pour dictateur.

Ce qui fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.

– Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du XVIIIesiècle: le confesseur et la maîtresse. Au fond, le prince n’aimeque la minéralogie, et peut-être vous, madame. Depuis qu’il règneson valet de chambre dont je viens de faire le frère capitaine, cefrère a neuf mois de service, ce valet de chambre, dis-je, est allélui fourrer dans la tête qu’il doit être plus heureux qu’un autreparce que son profil va se trouver sur les écus. A la suite decette belle idée est arrivé l’ennui.

« Maintenant il lui faut un aide de camp remède à l’ennui. Ehbien! quand il m’offrirait ce fameux million qui nous estnécessaire pour bien vivre à Naples ou à Paris, je ne voudrais pasêtre son remède à l’ennui, et passer chaque jour quatre ou cinqheures avec Son Altesse. D’ailleurs, comme j’ai plus d’esprit quelui, au bout d’un mois il me prendrait pour un monstre.

« Le feu prince était méchant et envieux, mais il avait fait laguerre et commandé des corps d’armée, ce qui lui avait donné de latenue, on trouvait en lui l’étoffe d’un prince, et je pouvais êtreministre bon ou mauvais. Avec cet honnête homme de fils candide etvraiment bon, je suis forcé d’être un intrigant. Me voici le rivalde la dernière femmelette du château, et rival fort inférieur, carje mépriserai cent détails nécessaires. Par exemple, il y a troisjours, une de ces femmes qui distribuent les serviettes blanchestous les matins dans les appartements a eu l’idée de faire perdreau prince la clef de ses bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse arefusé de s’occuper de toutes les affaires dont les papiers setrouvent dans ce bureau; à la vérité pour vingt francs on peutfaire détacher les planches qui en forment le fond, ou employer defausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m’a dit que ce serait donner demauvaises habitudes au serrurier de la cour. « Jusqu’ici il lui aété absolument impossible de garder trois jours de suite la mêmevolonté. S’il fût né monsieur le marquis un tel, avec de lafortune, ce jeune prince eût été un des hommes les plus estimablesde sa cour, une sorte de Louis XVI, mais comment, avec sa naïvetépieuse, va-t-il résister à toutes les savantes embûches dont il estentouré? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est pluspuissant que jamais; on y a découvert que moi, qui ai fait tirersur le peuple, et qui étais résolu à tuer trois mille hommes s’ille fallait, plutôt que de laisser outrager la statue du prince quiavait été mon maître, je suis un libéral enragé, je voulais fairesigner une constitution, et cent absurdités pareilles. Avec cespropos de république, les fous nous empêcheraient de jouir de lameilleure des monarchies’… Enfin, madame, vous êtes la seulepersonne du parti libéral actuel dont mes ennemis me font le chef,sur le compte de qui le prince ne se soit pas expliqué en termesdésobligeants; l’archevêque, toujours parfaitement honnête homme,pour avoir parlé en termes raisonnables de ce que j’ai fait le jourmalheureux, est en pleine disgrâce.

« Le lendemain du jour qui ne s’appelait pas encore malheureux,quand il était encore vrai que la révolte avait existé, le princedit à l’archevêque que, pour que vous n’eussiez pas a prendre untitre inférieur en m’épousant, il me ferait duc. Aujourd’hui jecrois que c’est Rassi, anobli par moi lorsqu’il me vendait lessecrets du feu prince, qui va être fait comte. En présence d’un telavancement je jouerai le rôle d’un nigaud.

– Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.

– Sans doute: mais au fond il est le maître, qualité qui, enmoins de quinze jours, fait disparaître le ridicule. Ainsi, chèreduchesse, faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.

– Mais nous ne serons guère riches.

– Au fond, ni vous ni moi n’avons besoin de luxe. Si vous medonnez à Naples une place dans une loge à San Carlo et un cheval,je suis plus que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins deluxe qui nous donnera un rang à vous et à moi, c’est le plaisir queles gens d’esprit du pays pourront trouver peut-être à venirprendre une tasse de thé chez vous.

– Mais, reprit la duchesse, que serait-il arrivé, le jourmalheureux, si vous vous étiez tenu à l’écart comme j’espère quevous le ferez à l’avenir?

– Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait troisjours de massacre et d’incendie (car il faut cent ans à ce payspour que la république n’y soit par une absurdité), puis quinzejours de pillage, jusqu’à ce que deux ou trois régiments fournispar l’étranger fussent venus mettre le holà. Ferrante Palla étaitau milieu du peuple, plein de courage et furibond comme àl’ordinaire; il avait sans doute une douzaine d’amis qui agissaientde concert avec lui, ce dont Rassi fera une superbe conspiration.Ce qu’il y a de sûr, c’est que, porteur d’un habit d’un délabrementincroyable, il distribuait l’or à pleines mains.

La duchesse, émerveillée de toutes ces nouvelles, se hâtad’aller remercier la princesse.

Au moment de son entrée dans la chambre, la dame d’atours luiremit la petite clef d’or que l’on porte à la ceinture, et qui estla marque de l’autorité suprême dans la partie du palais qui dépendde la princesse. Clara Paolina se hâta de faire sortir tout lemonde; et, une fois seule avec son amie, persista pendant quelquesinstants à ne s’expliquer qu’à demi. La duchesse ne comprenait pastrop ce que tout cela voulait dire, et ne répondait qu’avecbeaucoup de réserve. Enfin, la princesse fondit en larmes, et, sejetant dans les bras de la duchesse, s’écria:

– Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils metraitera plus mal que ne l’a fait son père!

– C’est ce que j’empêcherai, répliqua vivement la duchesse. Maisd’abord j’ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse Sérénissimedaigne accepter ici l’hommage de toute ma reconnaissance et de monprofond respect.

– Que voulez-vous dire? s’écria la princesse remplied’inquiétude, et craignant une démission.

– C’est que toutes les fois que Votre Altesse Sérénissime mepermettra de tourner à droite le menton tremblant de ce magot quiest sur sa cheminée, elle me permettra aussi d’appeler les chosespar leur vrai nom’.

– N’est-ce que ça, ma chère duchesse? s’écria Clara Paolina ense levant, et courant elle-même mettre le magot en bonne position;parlez donc en toute liberté, madame la grande maîtresse, dit-elleavec un ton de voix charmant.

– Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu laposition; nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; lasentence contre Fabrice n’est point révoquée, par conséquent, lejour où l’on voudra se défaire de moi et vous outrager, on le remeten prison. Notre position est aussi mauvaise que jamais. Quant àmoi personnellement, j’épouse le comte, et nous allons nous établirà Naples ou à Paris. Le dernier trait d’ingratitude dont le comteest victime en ce moment, l’a entièrement dégoûté des affaires, et,sauf l’intérêt de Votre Altesse Sérénissime, je ne luiconseillerais de rester dans ce gâchis qu’autant que le prince luidonnerait une somme énorme. Je demanderai à Votre Altesse lapermission de lui expliquer que le comte, qui avait 130000 francsen arrivant aux Affaires, possède à peine aujourd’hui 20000 livresde rente. C’est en vain que depuis longtemps je le pressais desonger à sa fortune. Pendant mon absence, il a cherché querelle auxfermiers généraux du prince, qui étaient des fripons; le comte lesa remplacés par d’autres fripons qui lui ont donné 800000francs.

– Comment! s’écria la duchesse étonnée, mon Dieu! que je suisfâchée de cela!

– Madame, répliqua la duchesse d’un très grand sang-froid,faut-il retourner le nez du magot à gauche?

– Mon Dieu, non, s’écria la princesse, mais je suis fâchée qu’unhomme du caractère du comte ait songé à ce genre de gain.

– Sans ce vol, il était méprisé de tous les honnêtes gens.

– Grand Dieu! est-il possible?

– Madame, reprit la duchesse, excepte mon ami, le marquisCrescenzi, qui a 3 ou 400000 livres de rente, tout le monde voleici; et comment ne volerait-on pas dans un pays où lareconnaissance des plus grands services ne dure pas tout à fait unmois? Il n’y a donc de réel et de survivant à la disgrâce quel’argent. Je vais me permettre, madame, des vérités terribles.

– Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profondsoupir, et pourtant elles me sont cruellement désagréables.

– Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnêtehomme, peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son père;le feu prince avait du caractère à peu près comme tout le monde.Notre souverain actuel n’est pas sûr de vouloir la même chose troisjours de suite; par conséquent, pour qu’on puisse être sûr de lui,il faut vivre continuellement avec lui et ne le laisser parler àpersonne. Comme cette vérité n’est pas bien difficile à deviner, lenouveau parti ultra dirigé par ces deux bonnes têtes, Rassi et lamarquise Raversi, va chercher à donner une maîtresse au prince.Cette maîtresse aura la permission de faire sa fortune et dedistribuer quelques places subalternes, mais elle devra répondre auparti de la constante volonté du maître.

« Moi, pour être bien établie à la cour de Votre Altesse, j’aibesoin que le Rassi soit exilé et conspué; je veux, de plus, queFabrice soit jugé par les juges les plus honnêtes que l’on pourratrouver: si ces messieurs reconnaissent, comme je l’espère qu’ilest innocent, il sera naturel d’accorder à M. l’archevêque queFabrice soit son coadjuteur avec future succession. Si j’échoue, lecomte et moi nous nous retirons; alors je laisse en partant ceconseil à Votre Altesse Sérénissime: elle ne doit jamais pardonnerà Rassi, et jamais non plus sortir des Etats de son fils. De près,ce bon fils ne lui fera pas de mal sérieux. »

– J’ai suivi vos raisonnements avec toute l’attention requise,répondit la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je mecharge du soin de donner une maîtresse à mon fils? – Non pas,madame, mais faites d’abord que votre salon soit le seul où ils’amuse.

La conversation fut finie dans ce sens, les écailles tombaientdes yeux de l’innocente et spirituelle princesse.

Un courrier de la duchesse alla dire à Fabrice qu’il pouvaitentrer en ville, mais en se cachant. On l’aperçut à peine: ilpassait sa vie déguisé en paysan dans la baraque en bois d’unmarchand de marrons, établi vis-à-vis de la porte de la citadelle,sous les arbres de la promenade.

Chapitre 11

 

La duchesse organisa des soirées charmantes au palais quin’avait jamais vu tant de gaieté; jamais elle né fut plus aimableque cet hiver, et pourtant elle vécut au milieu des plus grandsdangers; mais aussi, pendant cette saison critique, il ne luiarriva pas deux fois de songer avec un certain degré de malheur àl’étrange changement de Fabrice. Le jeune prince venait de fortbonne heure aux soirées aimables de sa mère, qui lui disaittoujours:

– Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu’il y a sur votrebureau plus de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et jene veux pas que l’Europe m’accuse de faire de vous un roi fainéantpour régner à votre place.

Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dansles moments les plus inopportuns, c’est-à-dire quand Son Altesse,ayant vaincu sa timidité, prenait part à quelque charade en actionqui l’amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties decampagne où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverainl’affection de son peuple la princesse admettait les plus joliesfemmes dé la bourgeoisie. La duchesse, qui était l’âme de cettecour joyeuse, espérait que ces belles bourgeoises, qui toutesvoyaient avec une envie mortelle la haute fortune du bourgeoisRassi raconteraient au prince quelqu’une des friponneries sansnombre de ce ministre. Or, entre autres idées enfantines, le princeprétendait avoir un ministère moral.

Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soiréesbrillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie,étaient dangereuses pour lui. Il n’avait pas voulu remettre aucomte Mosca la sentence fort légale rendue contre Fabrice; ilfallait donc que la duchesse ou lui disparussent de la cour.

Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était debon ton de nier l’existence, on avait distribué de l’argent aupeuple. Rassi partit de là: plus mal mis encore que de coutume, ilmonta dans les maisons les plus misérables de la ville, et passades heures entières en conversation réglée avec leurs pauvreshabitants. Il fut bien récompensé de tant de soins: après quinzejours de ce genre de vie il eut la certitude que Ferrante Pallaavait été le chef secret de l’insurrection, et bien plus, que cetêtre, pauvre toute sa vie comme un grand poète, avait fait vendrehuit ou dix diamants à Gênes.

On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaientréellement plus de 40000 francs, et que dix jours avant la mort duprince on avait laissées pour 35000 francs, parce que, disait-on,on avait besoin d’argent.

Comment peindre les transports de joie du ministre de la justiceà cette découverte? Il s’apercevait que tous les jours on luidonnait des ridicules à la cour de la princesse douairière, etplusieurs fois le prince, parlant d’affaires avec lui, lui avait riau nez avec toute la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que leRassi avait des habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple,dès qu’une discussion l’intéressait, il croisait les jambes etprenait son soulier dans la main, si l’intérêt croissait, ilétalait son mouchoir de coton rouge sur sa jambe, etc. Le princeavait beaucoup ri de la plaisanterie d’une des plus jolies femmesde la bourgeoisie, qui, sachant d’ailleurs qu’elle avait la jambefort bien faite, s’était mise à imiter ce geste élégant du ministrede la justice.

Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit auprince:

– Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs poursavoir au juste quel a été le genre de mort de son auguste père?avec cette somme, la justice serait mise à même de saisir lescoupables s’il y en a.

La réponse du prince ne pouvait être douteuse.

A quelque temps de là, la Chékina avertit la duchesse qu’on luiavait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants desa maîtresse par un orfèvre, elle avait refusé avec indignation. Laduchesse la gronda d’avoir refusé; et, à huit jours de là, laChékina eut des diamants à montrer. Le jour pris pour cetteexhibition des diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrsauprès de chacun des orfèvres de Parme, et sur le minuit il vintdire à la duchesse que l’orfèvre curieux n’était autre que le frèrede Rassi. La duchesse, qui était fort gaie ce soir-là (on jouait aupalais une comédie dell’arte, c’est-à-dire où chaque personnageinvente le dialogue à mesure qu’il le dit, le plan seul de lacomédie est affiché dans la coulisse), la duchesse, qui jouait unrôle avait pour amoureux dans la pièce le comte Baldi, l’ancien amide la marquise Raversi, qui était présente. Le prince, l’homme leplus timide de ses Etats, mais fort joli garçon et doué du coeur leplus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait le jouer àla seconde représentation.

– J’ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais àla première scène du second acte; passons dans la salle desgardes.

Là au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés etfort attentifs aux discours du premier ministre et de la grandemaîtresse, la duchesse dit en riant a son ami:

– Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement.C’est par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s’agissait devenger Fabrice, que j’aimais alors bien plus qu’aujourd’hui,quoique toujours fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyezguère à cette innocence, mais peu importe, puisque vous m’aimezmalgré mes crimes. Eh bien! voici un crime véritable: j’ai donnétous mes diamants à une espèce de fou fort intéressant, nomméFerrante Palla, je l’ai même embrassé pour qu’il fît périr l’hommequi voulait faire empoisonner Fabrice. Où est le mal?

– Ah! voilà donc où Ferrante avait pris de l’argent pour sonémeute! dit le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez toutcela dans la salle des gardes!

– C’est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces ducrime. Il est bien vrai que je n’ai jamais parlé d’insurrection,car j’abhorre les jacobins. Réfléchissez là-dessus et dites-moivotre avis après la pièce.

– Je vous dirai tout de suite qu’il faut inspirer de l’amour auprince… Mais en tout bien tout honneur, au moins!

On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elles’enfuit.

Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grandelettre ridicule, signée du nom d’une ancienne femme de chambre àelle, cette femme demandait à être employée à la cour, mais laduchesse avait reconnu du premier coup d’oeil que ce n’était ni sonécriture ni son style. En ouvrant la feuille pour lire la secondepage, la duchesse vit tomber à ses pieds une petite imagemiraculeuse de la Madone, pliée dans une feuille imprimée d’unvieux livre’. Après avoir jeté un coup d’oeil sur l’image, laduchesse lut quelques lignes de la vieille feuille imprimée. Sesyeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots:

Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le resteon voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrentglacées par l’égoïsme. Le renard est sur mes traces, c’est pourquoije n’ai pas cherché à voir une dernière fois l’être adoré. Je mesuis dit, elle n’aime pas la république, elle qui m’est supérieurepar l’esprit autant que par les grâces et la beauté. D’ailleurs,comment faire une république sans républicains? Est-ce que je metromperais? Dans six mois, je parcourrai, le microscope à la main,et à pied, les petites villes d’Amérique, je verrai si je doisencore aimer la seule rivale que vous ayez dans mon coeur. Si vousrecevez cette lettre, madame la baronne, et qu’aucun oeil profanene l’ait lue avant vous, faites briser un des jeunes frênes plantésà vingt pas de l’endroit où j’osai vous parler pour la premièrefois. Alors je ferai enterrer, sous le grand buis du jardin quevous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une boîte où setrouveront de ces choses qui font calomnier les gens de monopinion. Certes, je me fusse bien gardé d’écrire si le renardn’était sur mes traces, et ne pouvait arriver à cet être céleste;voir le bais dans quinze jours.

« Puisqu’il a une imprimerie à ses ordres, se dit la duchesse,bientôt nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu’ilm’y donnera! »

La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendanthuit jours elle fut indisposée, et la cour n’eut plus de joliessoirées. La princesse, fort scandalisée de tout ce que la peurqu’elle avait de son fils l’obligeait de faire dès les premiersmoments de son veuvage, alla passer ces huit jours dans un couventattenant à l’église où le feu prince était inhumé. Cetteinterruption des soirées jeta sur les bras du prince une masseénorme de loisir, et porta un échec notable au crédit du ministrede la justice. Ernest V comprit tout l’ennui qui le menaçait si laduchesse quittait la cour ou seulement cessait dry répandre lajoie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus enplus intéressé par les comédies dell’arte. Il avait le projet deprendre un rôle, mais n’osait avouer cette ambition. Un jour,rougissant beaucoup, il dit à la duchesse:

– Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?

– Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elledaigne m’en donner l’ordre, je ferai arranger le plan d’unecomédie, toutes les scènes brillantes du rôle de Votre Altesseseront avec moi, et comme les premiers jours tout le monde hésiteun peu, si Votre Altesse veut me regarder avec quelque attention,je lui dirai les réponses qu’elle doit faire.

Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince forttimide avait honte d’être timide, les soins que se donna laduchesse pour ne pas faire souffrir cette timidité innée firent uneimpression profonde sur le jeune souverain.

Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plustôt qu’à l’ordinaire, et il n’y avait dans le salon, au moment oùl’on passa dans la salle de spectacle, que huit ou dix femmesâgées. Ces figures-là n’imposaient guère au prince, et d’ailleurs,élevées à Munich dans les vrais principes monarchiques, ellesapplaudissaient toujours. Usant de son autorité comme grandemaîtresse, la duchesse ferma à clef la porte par laquelle levulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince, qui avaitde l’esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien deses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrasesqu’il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu’elle lui indiquaità demi-voix. Dans un moment où les rares spectateursapplaudissaient de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe,la porte d’honneur fut ouverte, et la salle de spectacle occupée enun instant par toutes les jolies femmes de la cour, qui, trouvantau prince une figure charmante et l’air fort heureux, se mirent àapplaudir, le prince rougit de bonheur. Il jouait le rôle d’unamoureux de la duchesse. Bien loin d’avoir à lui suggérer desparoles, bientôt elle fut obligée de l’engager à abréger lesscènes; il parlait d’amour avec un enthousiasme qui souventembarrassait l’actrice ses répliques duraient cinq minutes. Laduchesse n’était plus cette beauté éblouissante de l’annéeprécédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjoursur le lac Majeur avec Fabrice devenu morose et silencieux, avaientdonné dix ans de plus à la belle Gina. Ses traits s’étaientmarqués, ils avaient plus d’esprit et moins de jeunesse.

Ils n’avaient plus que bien rarement l’enjouement du premierâge; mais à la scène, avec du rouge et tous les secours que l’artfournit aux actrices, elle était encore la plus jolie femme de lacour. Les tirades passionnées, débitées par le prince, donnèrentl’éveil aux courtisans; tous se disaient ce soir-là:

– Voici la Balbi de ce nouveau règne.

Le comte se révolta intérieurement. La pièce finie, la duchessedit au prince devant toute la cour:

– Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtesamoureux d’une femme de trente-huit ans’, ce qui fera manquer monétablissement avec le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec VotreAltesse, à moins que le prince ne me jure de m’adresser la parolecomme il le ferait à une femme d’un certain âge, à Mme la marquiseRaversi, par exemple.

On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou debonheur; mais, un soir, il parut fort soucieux.

– Ou je me trompe fort, dit la grande maîtresse à sa princesse,ou le Rassi cherche à nous jouer quelque tour; je conseillerais àVotre Altesse d’indiquer un spectacle pour demain; le prince joueramal, et dans son désespoir, il vous dira quelque chose.

Le prince joua fort mal en effet; on l’entendait à peine, et ilne savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, ilavait presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès delui, mais froide et immobile. Le prince, se trouvant un instantseul avec elle, dans le foyer des acteurs, alla fermer laporte.

– Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et letroisième acte, je ne veux pas absolument être applaudi parcomplaisance; les applaudissements qu’on me donnait ce soir mefendaient le coeur. Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?

– Je vais m’avancer sur la scène, faire une profonde révérence àSon Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur decomédie, et dire que l’acteur qui jouait le rôle de Lélio, setrouvant subitement indisposé, le spectacle se terminera parquelques morceaux de musique. Le comte Rusca et la petite Ghisolfiseront ravis de pouvoir montrer à une aussi brillante assembléeleurs petites voix aigrelettes.

Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avectransport.

– Que n’êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bonconseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau centquatre-vingt-deux dépositions contre les prétendus assassins de monpère. Outre les dépositions, il y a un acte d’accusation de plus dedeux cents pages; il me faut lire tout cela, et, de plus, j’aidonné ma parole de n’en rien dire au comte. Ceci mène tout droit àdes supplices; déjà il veut que je fasse enlever en France, prèsd’Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète que j’admire tant. Il estlà sous le nom de Poncet.

– Le jour où vous ferez pendre un libéral Rassi sera lié auministère par des chaînes de fer et c’est ce qu’il veut avant tout;mais Votre Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deuxheures à l’avance. Je ne parlerai ni à la princesse, ni au comte ducri de douleur qui vient de vous échapper; mais, comme d’après monserment je ne dois avoir aucun secret pour la princesse, je seraisheureuse si Votre Altesse voulait dire à sa mère les mêmes chosesqui lui sont échappées avec moi.

Cette idée fit diversion à la douleur d’acteur chuté quiaccablait le souverain.

– Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grandcabinet.

Le prince quitta les coulisses, traversa un salon par lequel onarrivait au théâtre, renvoya d’un air dur le grand chambellan etl’aide de camp de service qui le suivaient; de son côté laprincesse quitta précipitamment le spectacle; arrivée dans le grandcabinet, la grande maîtresse fit une profonde révérence à la mèreet au fils, et les laissa seuls. On peut juger de l’agitation de lacour, ce sont là les choses qui la rendent si amusante. Au boutd’une heure le prince lui-même se présenta à la porte du cabinet etappela la duchesse; la princesse était en larmes, son fils avaitune physionomie tout altérée.

« Voici des gens faibles qui ont de l’humeur, se dit la grandemaîtresse, et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contrequelqu’un. >> D’abord la mère et le fils se disputèrent laparole pour raconter les détails à la duchesse, qui dans sesréponses eut grand soin de ne mettre en avant aucune idée. Pendantdeux mortelles heures les trois acteurs de cette scène ennuyeuse nesortirent pas des rôles que nous venons d’indiquer. Le prince allachercher lui-même les deux énormes portefeuilles que Rassi avaitdéposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa mère, iltrouva toute la cour qui attendait.

– Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s’écria-t-il, d’un tonfort impoli et qu’on ne lui avait Jamais vu.

Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deuxportefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisansdisparurent en un clin d’oeil. En repassant, le prince ne trouvaplus que les valets de chambre qui éteignaient les bougies; il lesrenvoya avec fureur, ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp deservice, qui avait eu la gaucherie de rester, par zèle.

– Tout le monde prend à tâche de m’impatienter ce soir, dit-ilavec humeur à la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.

Il lui croyait beaucoup d’esprit et il était furieux de cequ’elle s’obstinait évidemment à ne pas ouvrir un avis. Elle, deson côté, était résolue à ne rien dire qu’autant qu’on luidemanderait son avis bien expressément. Il s’écoula encore unegrosse demi-heure avant que le prince, qui avait le sentiment de sadignité, se déterminât à lui dire:

– Mais madame, vous ne dites rien.

– Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite cequ’on dit devant moi.

– Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vousordonne de me donner votre avis.

– On punit les crimes pour empêcher qu’ils ne se renouvellent.Le feu prince a-t-il été empoisonné? c’est ce qui est fort douteux;a-t-il été empoisonné par les jacobins? c’est ce que Rassi voudraitbien prouver, car alors il devient pour Votre Altesse un instrumentnécessaire à tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commenceson règne, peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vossujets disent généralement, ce qui est de toute vérité, que VotreAltesse a de la bonté dans le caractère; tant qu’elle n’aura pasfait pendre quelque libéral, elle jouira de cette réputation, etbien certainement personne ne songera à lui préparer du poison.

– Votre conclusion est évidente, s’écria la princesse avechumeur; vous ne voulez pas que l’on punisse les assassins de monmari!

– C’est qu’apparemment, madame, je suis liée à eux par unetendre amitié.

La duchesse voyait dans les yeux du prince qu’il la croyaitparfaitement d’accord avec sa mère pour lui dicter un plan deconduite. Il y eut entre les deux femmes une succession assezrapide d’aigres reparties, à la suite desquelles la duchesseprotesta qu’elle ne dirait plus une seule parole, et elle futfidèle à sa résolution; mais le prince, après une longue discussionavec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son avis.

– C’est ce que je jure à Vos Altesses de ne point faire!

– Mais c’est un véritable enfantillage! s’écria le prince.

– Je vous prie de parler, madame la duchesse dit la princessed’un air digne.

– C’est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; maisVotre Altesse, ajouta la duchesse en s’adressant au prince, litparfaitement le français; pour calmer nos esprits agités,voudrait-elle nous lire une fable de La Fontaine?

La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l’air àla fois étonné et amusé, quand la grande maîtresse, qui était alléedu plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec unvolume des Fables de La Fontaine t; elle le feuilleta quelquesinstants, puis dit au prince, en le lui présentant:

– Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.

LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR

Un amateur de jardinage Demi-bourgeois, demi-manant, Possédaiten certain village Un jardin assez propre, et le clos attenant. Ilavait de plant vif fermé cette étendue: Là croissaient à plaisirl’oseille et la laitue, De quoi faire à Margot pour sa fête unbouquet, Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet. Cette félicitépar un lièvre troublée Fit qu’au seigneur du bourg notre homme seplaignit. Ce maudit animal vient prendre sa goulée Soir et matin,dit-il, et des pièges se rit; Les pierres les bâtons y perdent leurcrédit: Il est sorcier, je crois – Sorcier! je l’en défie, Repartitle seigneur: fût-il diable, Miraut, En dépit de ses tours,l’attrapera bientôt. Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie. – Etquand?- Et dès demain, sans tarder plus longtemps. La partie ainsifaite, il vient avec ses gens. – Çà, déjeunons, dit-il: vos pouletssont-ils tendres? L’embarras des chasseurs succède au déjeuner.Chacun s’anime et se prépare; Les trompes et les cors font un teltintamarre Que le bonhomme est étonné. Le pis fut que l’on mit enpiteux équipage Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux; Adieuchicorée et poireaux; Adieu de quoi mettre au potage. Le bonhommedisait: Ce sont là jeux de prince. Mais on le laissait dire; et leschiens et les gens Firent plus de dégât en une heure de temps Quen’en auraient fait en cent ans Tous les lièvres de la province.Petits princes, videz vos débats entre vous; De recourir aux roisvous seriez de grands fous. Il ne les faut jamais engager dans vosguerres, Ni les faire entrer sur vos terres.

Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince sepromenait dans le cabinet, après être allé lui-même remettre levolume à sa place.

– Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?

– Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pasnommée ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre maplace de grande maîtresse.

Nouveau silence d’un gros quart d’heure, enfin la princessesongea au rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII:tous les jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire parla lectrice l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. Laprincesse, quoique fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fortbien quitter le pays et alors Rassi, qui lui faisait une peuraffreuse pourrait bien imiter Richelieu et la faire exiler par sonfils. Dans ce moment, la princesse eût donné tout au monde pourhumilier sa grande maîtresse mais elle ne pouvait: elle se leva, etvint, avec un sourire un peu exagéré, prendre la main de laduchesse et lui dire:

– Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant.

– Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée quevoilà, tous les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et nejamais lui avouer qu’on les a brûlés.

Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de laprincesse

– Rassi peut être Richelieu!

– Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingtmille francs! s’écria le prince fâché.

– Mon prince répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’ilen coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieuque vous puissiez perdre un million, et ne jamais prêter créanceaux bas coquins qui ont empêché votre père de dormir pendant lessix dernières années de son règne.

Le mot basse naissance avait plu extrêmement à la princesse, quitrouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusivepour l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.

Durant le court moment de profond silence, rempli par lesréflexions de la princesse, l’horloge du château sonna troisheures. La princesse se leva, fit une profonde révérence à sonfils, et lui dit:

– Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage ladiscussion. Jamais de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterezpas de l’idée que votre Rassi vous a volé la moitié de l’argentqu’il vous a fait dépenser en espionnage.

La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaçadans la cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis,s’approchant de son fils, elle ajouta:

– La fable de La Fontaine l’emporte dans mon esprit, sur lejuste désir de venger un époux. Votre Altesse veut-elle mepermettre de brûler ces écritures?

Le prince restait immobile.

« Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse, lecomte a raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’àtrois heures du matin avant de prendre un parti. >>

La princesse, toujours debout, ajouta:

– Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que sespaperasses, remplies de mensonges, et arrangées pour procurer sonavancement, ont fait passer la nuit aux deux plus grandspersonnages de l’Etat.

Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, eten vida tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers futsur le point d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplitde fumée. La princesse vit dans les yeux de son fils qu’il étaittenté de saisir une carafe et de sauver ces papiers, qui luicoûtaient quatre-vingt mille francs.

– Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avechumeur.

La duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papierss’enflammèrent à la fois, il se fit un grand bruit dans lacheminée, et bientôt il fut évident qu’elle avait pris feu.

Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; ilcrut voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’ilcontenait détruites; il courut à la fenêtre et appela la garded’une voix toute changée. Les soldats en tumulte étant accourusdans la cour à la voix du prince, il revint près de la cheminée quiattirait l’air de la fenêtre ouverte avec un bruit réellementeffrayant; il s’impatienta, jura, fit deux ou trois tours dans lecabinet comme un homme hors de lui, et, enfin, sortit encourant.

La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’unevis-à-vis de l’autre, et gardant un profond silence.

« La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi,mon procès est gagné. »Et elle se disposait à être fort impertinentedans ses répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le secondportefeuille intact. »Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié! »Elledit à la princesse, d’un air assez froid:

– Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers?

– Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur.

– Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre,il n’y a pas de danger.

La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant depapiers, prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle pritle temps de voir que ce portefeuille était celui des dépositions,mit dans son châle cinq ou six liasses de papier, brûla le resteavec beaucoup de soin, puis disparut sans prendre congé de laprincesse.

« Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle afailli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdrela tête sur un échafaud. »

En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princessefut outrée de colère contre sa grande maîtresse.

Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il étaitau feu du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que toutétait fini.

– Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et jelui en ai fait mon compliment avec effusion.

– Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plustôt.

Le comte lut et pâlit.

– Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédureest fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces deFerrante Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile.

– Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse c’est un hommed’honneur, celui-là: brûlons, brûlons.

– Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ouquinze témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever,si jamais le Rassi veut recommencer.

– Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné saparole de ne rien dire à son ministre de la justice de notreexpédition nocturne.

– Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra.

– Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notremariage; je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procèscriminel, et encore pour un péché que me fit commettre mon intérêtpour un autre.

Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avaitles larmes aux yeux.

– Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite queje dois tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’aijoué une heure la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans lecabinet.

– Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de laprincesse, qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence devotre sortie. Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviezce matin; le Rassi n’est pas encore en prison ou exilé, nousn’avons pas encore déchiré la sentence de Fabrice.

« Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce quidonne toujours de l’humeur aux princes et même aux premiersministres; enfin vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sapetite servante. Par un retour, qui est immanquable chez les gensfaibles, dans trois jours le Rassi sera plus en faveur que jamais;il va chercher à faire pendre quelqu’un: tant qu’il n’a pascompromis le prince, il n’est sûr de rien.

« Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est untailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire.Demain, je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et àvenir avec moi faire une visite au tailleur, je serai arméjusqu’aux dents et j’aurai l’oeil au guet; d’ailleurs ce jeuneprince n’est point encore haï. Moi je veux l’accoutumer à sepromener dans les rues c’est un tour que je joue au Rassi, quicertainement va me succéder, et ne pourra plus permettre de tellesimprudences. En revenant de chez le tailleur, je ferai passer leprince devant la statue de son père; il remarquera les coups depierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud destatuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’espritsi de lui-même il ne fait pas cette réflexion: « Voilà ce qu’ongagne à faire pendre des jacobins. »A quoi je répliquerai: « Il fauten pendre dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit lesprotestants en France. »

« Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncerchez le prince, et dites-lui: « Hier soir, j’ai fait auprès de vousle service de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vosordres, j’ai encouru le déplaisir de la princesse, il faut que vousme payiez. »Il s’attendra à une demande d’argent, et froncera lesourcil, vous le laisserez plongé dans cette idée malheureuse leplus longtemps que vous pourrez, puis vous direz: « Je prie VotreAltesse d’ordonner que Fabrice soit jugé contradictoirement (ce quiveut dire lui présent) par les douze juges les plus respectés devos Etats. »Et, sans perdre de temps, vous lui présenterez à signerune petite ordonnance écrite de votre belle main, et que je vaisvous dicter; je vais mettre. bien entendu, la clause que lapremière sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une objection;mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra pas àl’esprit du prince. Il peut vous dire: « Il faut que Fabrice seconstitue prisonnier à la citadelle. »A quoi vous répondrez: « Il seconstituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’ysuis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir). »Sile prince vous répond: « Non, sa fuite a écorné l’honneur de macitadelle, et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambreoù il était »vous répondrez à votre tour: « Non, car là il serait àla disposition de mon ennemi Rassi. »Et, par une de ces phrases defemme que vous savez si bien lancer, vous lui ferez entendre que,pour fléchir Rassi, vous pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé decette nuit; s’il insiste, vous annoncerez que vous allez passerquinze jours à votre château de Sacca.

« Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cettedémarche qui peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si,pendant qu’il est sous les verrous, Rassi, trop impatient, me faitempoisonner, Fabrice peut courir des dangers. Mais la chose est peuprobable; vous savez que j’ai fait venir un cuisinier français, quiest le plus gai des hommes, et qui fait des calembours; or, lecalembour est incompatible avec l’assassinat. J’ai déjà dit à notreami Fabrice que j’ai retrouvé tous les témoins de son action belleet courageuse; ce fut évidemment ce Giletti qui voulutl’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins, parce que jevoulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le princen’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement,je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’auraibien de la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Romeune accusation d’assassinat.

« Sentez-vous madame que, s’il n’est pas jugé de la façon la plussolennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pourlui? Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger,quand on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, jele ferais acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeunehomme ne m’a pas laissé achever, il a pris l’almanach officiel, etnous avons choisi ensemble les douze juges les plus intègres et lesplus savants; la liste est faite, nous avons effacé six noms, quenous avons remplacés par six jurisconsultes, mes ennemispersonnels, et, comme nous n’avons pu trouver que deux ennemis,nous y avons suppléé par quatre coquins dévoués à Rassi. »

Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, etnon sans cause, enfin, elle se rendit à la raison, et, sous ladictée du ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges.

Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya dedormir, mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice,qu’elle trouva brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elleétait chez la princesse, qui n’était point visible; à onze heureselle vit le prince, qui tenait son lever, et qui signa l’ordonnancesans la moindre objection. La duchesse envoya l’ordonnance aucomte, et se mit au lit.

Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi,quand le comte l’obligea à contresigner, en présence du prince,l’ordonnance signée du matin par celui-ci; mais les événements nouspressent.

Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changerles noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous cesdétails de procédure, non moins que de toutes ces intrigues decour. De tout ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme quiapproche de la cour compromet son bonheur, s’il est heureux, et,dans tous les cas, fait dépendre son avenir des intrigues d’unefemme de chambre.

D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il fauts’ennuyer toute la journée à faire une cour sérieuse auxboutiquiers de la rue, et devenir aussi bête qu’eux; et là, pasd’Opéra.

La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de viveinquiétude: on ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, auspectacle de la cour, elle reçut une lettre de lui. Au lieu de seconstituer prisonnier à la prison de la ville, où le comte était lemaître, il était allé reprendre son ancienne chambre à lacitadelle, trop heureux d’habiter à quelques pas de Clélia.

Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu ilétait exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesseau désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia,parce que décidément dans quelques jours elle allait épouser leriche marquis Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toutel’influence qu’il avait eue jadis sur l’âme de la duchesse.

« C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui luidonnera la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idéesd’honneur! Comme s’il fallait songer à l’honneur dans lesgouvernements absolus, dans les pays où un Rassi est ministre de lajustice! Il fallait bel et bien accepter la grâce que le prince eûtsignée tout aussi facilement que la convocation de ce tribunalextraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un homme de la naissancede Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué lui-même, etl’épée au poing, un histrion tel que Giletti! »

A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez lecomte, qu’elle trouva tout pâle.

– Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cetenfant, et vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver quej’ai fait venir hier soir le geôlier de la prison de la ville tousles jours, votre neveu serait venu prendre du thé chez vous. Cequ’il y a d’affreux, c’est qu’il est impossible à vous et à moi dedire au prince que l’on craint le poison, et le poison administrépar Rassi; ce soupçon lui semblerait le comble de l’immoralité.Toutefois si vous l’exigez, je suis prêt à monter au palais; maisje suis sûr de la réponse. Je vais vous dire plus; je vous offre unmoyen que je n’emploierais pas pour moi. Depuis que j’ai le pouvoiren ce pays, je n’ai pas fait périr un seul homme, et vous savez queje suis tellement nigaud de ce côté-là, que quelquefois, à la chutedu jour, je pense encore à ces deux espions que je fis fusiller unpeu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous que je vous défassede Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est sans bornes; iltient là un moyen sûr de me faire déguerpir.

Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle nel’adopta pas.

– Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite,sous ce beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires lesoir.

– Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choixdes idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, siFabrice est emporté par une maladie?

La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et laduchesse la termina par cette phrase:

– Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice;non, je ne veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesseque nous allons passer ensemble.

La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti futenchanté d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires:personne ne peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordresigné du prince.

– Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaquejour à la citadelle?

– C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince.

La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Legénéral Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonorépar la fuite de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle,il n’eût pas dû le recevoir, car il n’avait aucun ordre pourcela. »Mais, se dit-il, c’est le Ciel qui me l’envoie pour réparermon honneur et me sauver du ridicule qui flétrirait ma carrièremilitaire. Il s’agit de ne pas manquer à l’occasion: sans doute onva l’acquitter, et je n’ai que peu de jours pour me venger. »

Chapitre 12

 

L’arrivée de notre héros mit Clélia au désespoir: la pauvrefille, pieuse et sincère avec elle-même, ne pouvait se dissimulerqu’il n’y aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice, maiselle avait fait voeu à la Madone, lors du demi-empoisonnement deson père, de faire à celui-ci le sacrifice d’épouser le marquisCrescenzi. Elle avait fait le voeu de ne jamais revoir Fabrice, etdéjà elle était en proie aux remords les plus affreux, pour l’aveuauquel elle avait été entraînée dans la lettre qu’elle avait écriteà Fabrice la veille de sa fuite. Comment peindre ce qui se passadans ce triste coeur lorsque, occupée mélancoliquement à voirvoltiger ses oiseaux, et levant les yeux par habitude et avectendresse vers la fenêtre de laquelle autrefois Fabrice laregardait, elle l’y vit de nouveau qui la saluait avec un tendrerespect.

Elle crut à une vision que le ciel permettait pour la punir;puis l’atroce réalité apparut à sa raison. »Ils l’ont repris, sedit-elle, et il est perdu! »Elle se rappelait les propos tenus dansla forteresse après la fuite; les derniers des geôlierss’estimaient mortellement offensés. Clélia regarda Fabrice, etmalgré elle ce regard peignit en entier la passion qui la mettaitau désespoir.

« Croyez-vous, semblait-elle dire à Fabrice, que je trouverai lebonheur dans ce palais somptueux qu’on prépare pour moi? Mon pèreme répète à satiété que vous êtes aussi pauvre que nous; mais,grand Dieu! avec quel bonheur je partagerais cette pauvreté! Mais,hélas! nous ne devons jamais nous revoir. »

Clélia n’eut pas la force d’employer les alphabets: en regardantFabrice elle se trouva mal et tomba sur une chaise à côté de lafenêtre. Sa figure reposait sur l’appui de cette fenêtre; et, commeelle avait voulu le voir jusqu’au dernier moment, son visage étaittourné vers Fabrice, qui pouvait l’apercevoir en entier. Lorsqueaprès quelques instants elle rouvrit les yeux, son premier regardfut pour Fabrice: elle vit des larmes dans ses yeux; mais ceslarmes étaient l’effet de l’extrême bonheur, il voyait quel’absence ne l’avait point fait oublier. Les deux pauvres jeunesgens restèrent quelque temps comme enchantés dans la vue l’un del’autre. Fabrice osa chanter, comme s’il s’accompagnait de laguitare, quelques mots improvisés et qui disaient: C’est pour vousrevoir que je suis revenu en prison; on va me juger.

Ces mots semblèrent réveiller toute la vertu de Clélia: elle seleva rapidement, se cacha les yeux et, par les gestes les plusvifs, chercha à lui exprimer qu’elle ne devait jamais le revoir;elle l’avait promis à la Madone, et venait de le regarder paroubli. Fabrice osant encore exprimer son amour, Clélia s’enfuitindignée et se jurant à elle-même que jamais elle ne le reverrait,car tels étaient les termes précis de son voeu à la Madone: Mesyeux ne le reverront jamais. Elle les avait inscrits dans un petitpapier que son oncle Cesare lui avait permis de brûler sur l’autelau moment de l’offrande tandis qu’il disait la messe.

Mais, malgré tous les serments, la présence de Fabrice dans latour Farnèse avait rendu à Clélia toutes ses anciennes façonsd’agir. Elle passait ordinairement toutes ses journées seule, danssa chambre. A peine remise du trouble imprévu où l’avait jetée lavue de Fabrice, elle se mit à parcourir le palais, et pour ainsidire à renouveler connaissance avec tous ses amis subalternes. Unevieille femme très bavarde employée à la cuisine lui dit d’un airde mystère:

– Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de lacitadelle.

– Il ne commettra plus la faute de passer pardessus les murs,dit Clélia; mais il sortira par la porte, s’il est acquitté.

– Je dis et je puis dire à Votre Excellence qu’il ne sortira queles pieds les premiers de la citadelle.

Clélia pâlit extrêmement, ce qui fut remarqué de la vieillefemme, et arrêta tout court son éloquence. Elle se dit qu’elleavait commis une imprudence en parlant ainsi devant la fille dugouverneur, dont le devoir allait être de dire à tout le monde queFabrice était mort de maladie. En remontant chez elle, Cléliarencontra le médecin de la prison, sorte d’honnête homme timide quilui dit d’un air tout effaré que Fabrice était bien malade. Cléliapouvait à peine se soutenir; elle chercha partout son oncle, le bonabbé don Cesare, et enfin le trouva à la chapelle, où il priaitavec ferveur; il avait la figure renversée. Le dîner sonna. Atable, il n’y eut pas une parole d’échangée entre les deux frères;seulement, vers la fin du repas, le général adressa quelques motsfort aigres à son frère. Celui-ci regarda les domestiques, quisortirent.

– Mon général, dit don Cesare au gouverneur, j’ai l’honneur devous prévenir que je vais quitter la citadelle: je donne madémission.

– Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!… Et la raison, s’ilvous plaît?

– Ma conscience.

– Allez, vous n’êtes qu’un calotin! vous ne connaissez rien àl’honneur.

« Fabrice est mort, se dit Clélia; on l’a empoisonné à dîner ouc’est pour demain. »Elle courut à la volière, résolue de chanter ens’accompagnant avec le piano. »Je me confesserai, se dit-elle, etl’on me pardonnera d’avoir violé mon voeu pour sauver la vie d’unhomme. »Quelle ne fut pas sa consternation lorsque, arrivée à lavolière, elle vit que les abat-jour venaient d’être remplacés pardes planches attachées aux barreaux de fer! Eperdue, elle essaya dedonner un avis au prisonnier par quelques mots plutôt criés quechantés. Il n’y eut de réponse d’aucune sorte; un silence de mortrégnait déjà dans la tour Farnèse. »Tout est consommé », se dit-elle.Elle descendit hors d’elle-même, puis remonta afin de se munir dupeu d’argent qu’elle avait et de petites boucles d’oreilles endiamants; elle prit aussi, en passant, le pain qui restait dudîner, et qui avait été placé dans un buffet. »S’il vit encore, mondevoir est de le sauver. »Elle s’avança d’un air hautain vers lapetite porte de la tour; cette porte était ouverte, et l’on venaitseulement de placer huit soldats dans la pièce aux colonnes durez-de-chaussée. Elle regarda hardiment ces soldats; Cléliacomptait adresser la parole au sergent qui devait les commander:cet homme était absent. Clélia s’élança sur le petit escalier defer qui tournait en spirale autour d’une colonne; les soldats laregardèrent d’un air fort ébahi, mais, apparemment à cause de sonchâle de dentelle et de son chapeau, n’osèrent rien lui dire. Aupremier étage il n’y avait personne; mais, en arrivant au second, àl’entrée du corridor qui, si le lecteur s’en souvient, était fermépar trois portes en barreaux de fer et conduisait à la chambre deFabrice, elle trouva un guichetier à elle inconnu, et qui lui ditd’un air effaré:

– Il n’a pas encore dîné.

– Je le sais bien, dit Clélia avec hauteur.

Cet homme n’osa l’arrêter. Vingt pas plus loin, Clélia trouvaassis sur la première des six marches en bois qui conduisaient à lachambre de Fabrice un autre guichetier fort âgé et fort rouge quilui dit résolument:

– Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur?

– Est-ce que vous ne me connaissez pas?

Clélia, en ce moment, était animée d’une force surnaturelle,elle était hors d’elle-même. »Je vais sauver mon mari », sedisait-elle.

Pendant que le vieux guichetier s’écriait: a Mais mon devoir neme permet pas… « Clélia montait rapidement les six marches; elle seprécipita contre la porte: une clef énorme était dans la serrure,elle eut besoin de toutes ses forces pour la faire tourner. A cemoment, le vieux guichetier à demi ivre saisissait le bas de sarobe; elle entra vivement dans la chambre, referma la porte endéchirant sa robe, et, comme le guichetier la poussait pour entreraprès elle, elle la ferma avec un verrou qui se trouvait sous samain. Elle regarda dans la chambre et vit Fabrice assis devant unefort petite table où était son dîner. Elle se précipita sur latable, la renversa, et, saisissant le bras de Fabrice. lui dit:

– As-tu mangé?

Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Clélia oubliaitpour la première fois la retenue féminine, et laissait voir sonamour.

Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans sesbras et la couvrit de baisers. »Ce dîner était empoisonné,pensa-t-il: si je lui dis que je n’y ai pas touché, la religionreprend ses droits et Clélia s’enfuit. Si elle me regarde aucontraire comme un mourant, j’obtiendrai d’elle qu’elle ne mequitte point. Elle désire trouver un moyen de rompre son exécrablemariage, le hasard nous le présente: les geôliers vont s’assembler,ils enfonceront la porte, et voici un esclandre tel que peut-êtrele marquis Crescenzi en sera effrayé, et le mariage rompu. »

Pendant l’instant de silence occupé par ces réflexions, Fabricesentit que déjà Clélia cherchait à se dégager de sesembrassements.

– Je ne sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bientôtelles me renverseront à tes pieds; aide-moi à mourir.

– O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi.

Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvementconvulsif.

Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrêmepassion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presqueinvolontaire. Aucune résistance ne fut opposée’.

Dans l’enthousiasme de passion et de générosité qui suit unbonheur extrême, il lui dit étourdiment:

– Il ne faut pas qu’un indigne mensonge vienne souiller lespremiers instants de notre bonheur: sans ton courage je ne seraisplus qu’un cadavre, ou je me débattrais contre d’atroces douleurs;mais j’allais commencer à dîner lorsque tu es entrée, et je n’aipoint touché à ces plats.

Fabrice s’étendait sur ces images atroces pour conjurerl’indignation qu’il lisait déjà dans les yeux de Clélia. Elle leregarda quelques instants, combattue par deux sentiments violentset opposés, puis elle se jeta dans ses bras. On entendit un grandbruit dans le corridor, on ouvrait et on fermait avec violence lestrois portes de fer, on parlait en criant.

– Ah! si j’avais des armes! s’écria Fabrice; on me les a faitrendre pour me permettre d’entrer. Sans doute ils viennent pourm’achever! Adieu ma Clélia, je bénis ma mort puisqu’elle a étél’occasion de mon bonheur.

Clélia l’embrassa et lui donna un petit poignard à manched’ivoire, dont la lame n’était guère plus longue que celle d’uncanif.

– Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et défends-toi jusqu’audernier moment; si mon oncle l’abbé entend le bruit, il a ducourage et de la vertu, il te sauvera; je vais leur parler.

En disant ces mots elle se précipita vers la porte.

– Si tu n’es pas tué, dit-elle avec exaltation, en tenant leverrou de la porte, et tournant la tête de son côté, laisse-toimourir de faim plutôt que de toucher à quoi que ce soit. Porte cepain toujours sur toi.

Le bruit s’approchait, Fabrice la saisit à bras le corps, pritsa place auprès de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, ilse précipita sur l’escalier de bois de six marches. Il avait à lamain le petit poignard à manche d’ivoire, et fut sur le point d’enpercer le gilet du général Fontana, aide de camp du prince, quirecula bien vite, en s’écriant tout effrayé:

– Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo.

Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre:

– Fontana vient me sauver.

Puis, revenant près du général sur les marches de bois,s’expliqua froidement avec lui. Il le pria fort longuement de luipardonner un premier mouvement de colère.

– On voulait m’empoisonner; ce dîner qui est là devant moi, estempoisonné; j’ai eu l’esprit de ne pas y toucher, mais je vousavouerai que ce procédé m’a choqué. En vous entendant monter j’aicru qu’on venait m’achever à coups de dague… Monsieur le général,je vous requiers d ordonner que personne n’entre dans ma chambre:on ôterait le poison et notre bon prince doit tout savoir.

Le général, fort pâle et tout interdit, transmit les ordresindiqués par Fabrice aux geôliers d’élite qui le suivaient: cesgens, tout penauds de voir le poison découvert, se hâtèrent dedescendre; ils prenaient les devants, en apparence pour ne pasarrêter dans l’escalier si étroit l’aide de camp du prince, et eneffet pour se sauver et disparaître. Au grand étonnement du généralFontana, Fabrice s’arrêta un gros quart d’heure au petit escalierde fer au tour de la colon ne du rez-de-chaussée; il voulait donnerle temps à Clélia de se cacher au premier étage.

C’était la duchesse qui, après plusieurs démarches folles, étaitparvenue à faire envoyer le général Fontana à la citadelle; elle yréussit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarméqu’elle, elle avait couru au palais. La princesse, qui avait unerépugnance marquée pour l’énergie, qui lui semblait vulgaire, lacrut folle, et ne parut pas du tout disposée à tenter en sa faveurquelque démarche insolite. La duchesse, hors d’elle-même, pleuraità chaudes larmes, elle ne savait que répéter à chaque instant:

– Mais, madame, dans un quart d’heure Fabrice sera mort par lepoison!

En voyant le sang-froid parfait de la princesse, la duchessedevint folle de douleur. Elle ne fit point cette réflexion morale,qui n’eût pas échappé à une femme élevée dans une de ces religionsdu Nord qui admettent l’examen personnel: « J’ai employé le poisonla première, et je péris par le poison. »En Italie, ces sortes deréflexions, dans les moments passionnés, paraissent de l’espritfort plat, comme ferait à Paris un calembour en pareillecirconstance.

La duchesse, au désespoir, hasarda d’aller dans le salon où setenait le marquis Crescenzi, de service ce jour-là. Au retour de laduchesse à Parme il l’avait remerciée avec effusion de la place déchevalier d’honneur à laquelle, sans elle, il n’eût jamais puprétendre. Les protestations de dévouement sans bornes n’avaientpas manqué de sa part. La duchesse l’aborda par ces mots:

– Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est à la citadelle.Prenez dans votre poche du chocolat et une bouteille d’eau que jevais vous donner. Montez à la citadelle, et donnez-moi la vie endisant au général Fabio Conti que vous rompez avec sa fille s’il nevous permet pas de remettre vous-même à Fabrice cette eau et cechocolat.

Le marquis pâlit, et sa physionomie, loin d’être animée par cesmots, peignit l’embarras le plus plat; il ne pouvait croire à uncrime si épouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et oùrégnait un si grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il lesdisait lentement. En un mot la duchesse trouva un homme honnête,mais faible au possible et ne pouvant se déterminer à agir. Aprèsvingt phrases semblables interrompues par les cris d’impatience deMme Sanseverina, il tomba sur une idée excellente: le serment qu’ilavait prêté comme chevalier d’honneur lui défendait de se mêler demanoeuvres contre le gouvernement. Qui pourrait se figurerl’anxiété et le désespoir de la duchesse, qui sentait que le tempsvolait?

– Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que jepoursuivrai jusqu’aux enfers les assassins de Fabrice!…

Le désespoir augmentait l’éloquence naturelle de la duchesse,mais tout ce feu ne faisait qu’effrayer davantage le marquis etredoubler son irrésolution; au bout d’une heure, il était moinsdisposé à agir qu’au premier moment.

Cette femme malheureuse, parvenue aux dernières limites dudésespoir, et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien àun gendre aussi riche, alla jusqu’à se jeter à ses genoux: alors lapusillanimité du marquis Crescenzi sembla augmenter encore;lui-même, à la vue de ce spectacle étrange, craignit d’êtrecompromis sans le savoir; mais il arriva une chose singulière: lemarquis, bon homme au fond, fut touché des larmes et de laposition, à ses pieds, d’une femme aussi belle et surtoutpuissante.

« Moi-même, si noble et si riche, se dit-il, peut-être un jour jeserai aussi aux genoux de quelque républicain! »Le marquis se mit àpleurer, et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualité degrande maîtresse, le présenterait à la princesse, qui lui donneraitla permission de remettre à Fabrice un petit panier dont ildéclarerait ignorer le contenu.

La veille au soir, avant que la duchesse sût la folie faite parFabrice d’aller à la citadelle, on avait joué à la cour une comédiedell’arte; et le prince, qui se réservait toujours les rôlesd’amoureux à jouer avec la duchesse, avait été tellement passionnéen lui parlant de sa tendresse, qu’il eût été ridicule, si, enItalie, un homme passionné ou un prince pouvait l’être!

Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au sérieuxles choses d’amour, rencontra dans l’un des corridors du château laduchesse qui entraînait le marquis Crescenzi, tout troublé, chez laprincesse. Il fut tellement surpris et ébloui par la beauté pleined’émotion que le désespoir donnait à la grande maîtresse, que, pourla première fois de sa vie, il eut du caractère. D’un geste plusqu’impérieux il renvoya le marquis et se mit à faire unedéclaration d’amour dans toutes les règles à la duchesse. Le princel’avait sans doute arrangée longtemps à l’avance, car il y avaitdes choses assez raisonnables.

– Puisque les convenances de mon rang me défendent de me donnerle suprême bonheur de vous épouser, je vous jurerai sur la saintehostie consacrée, de ne jamais me marier sans votre permission parécrit. Je sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la maind’un premier ministre, homme d’esprit et fort aimable; mais enfinil a cinquante-six ans, et moi je n’en ai pas encore vingt-deux. Jecroirais vous faire injure et mériter vos refus si je vous parlaisdes avantages étrangers à l’amour; mais tout ce qui tient àl’argent dans ma cour parle avec admiration de la preuve d’amourque le comte vous donne, en vous laissant la dépositaire de tout cequi lui appartient. Je serai trop heureux de l’imiter en ce point.Vous ferez un meilleur usage de ma fortune que moi-même, et vousaurez l’entière disposition de la somme annuelle que mes ministresremettent à l’intendant général de ma couronne; de façon que cesera vous, madame la duchesse, qui déciderez des sommes que jepourrai dépenser chaque mois.

La duchesse trouvait tous ces détails bien longs; les dangers deFabrice lui perçaient le coeur.

– Mais vous ne savez donc pas, mon prince, s’écria-t-elle, qu’ence moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le!je crois tout.

L’arrangement de cette phrase était d’une maladresse complète.Au seul mot de poison, tout l’abandon, toute la bonne foi que cepauvre prince moral apportait dans cette conversation disparurenten un clin d’oeil; la duchesse ne s’aperçut de cette maladresse quelorsqu’il n’était plus temps d’y remédier, et son désespoir futaugmenté, chose qu’elle croyait impossible. »Si je n’eusse pas parléde poison, se dit-elle, il m’accordait la liberté de Fabrice. _cher Fabrice! ajouta-t-elle, il est donc écrit que c’est moi quidois te percer le coeur par mes sottises! »

La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteriespour faire revenir le prince à ses propos d’amour passionné; maisil resta profondément effarouché. C’était son esprit seul quiparlait; son âme avait été glacée par l’idée du poison d’abord, etensuite par cette autre idée, aussi désobligeante que la premièreétait terrible: on administre du poison dans mes Etats, et celasans me le dire! Rassi veut donc me déshonorer aux yeux del’Europe! Et Dieu sait ce que je lirai le mois prochain dans lesjournaux de Paris!

Tout à coup l’âme de ce jeune homme si timide se taisant, sonesprit arriva à une idée.

– Chère duchesse! vous savez si je vous suis attaché. Vos idéesatroces sur le poison ne sont pas fondées, j’aime à le croire; maisenfin elles me donnent aussi à penser, elles me font presqueoublier pour un instant la passion que j’ai pour vous, et qui estla seule que de ma vie j’ai éprouvée. Je sens que je ne suis pasaimable; je ne suis qu’un enfant bien amoureux; mais enfinmettez-moi à l’épreuve.

Le prince s’animait assez en tenant ce langage.

– Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entraînéepar les craintes folles d’une âme de mère, mais envoyez à l’instantchercher Fabrice à la citadelle, que je le voie. S’il vit encoreenvoyez-le du palais à la prison de la ville, où ii restera desmois entiers, si Votre Altesse l’exige, et jusqu’à sonjugement.

La duchesse vit avec désespoir que le prince, au lieu d’accorderd’un mot une chose aussi simple, était devenu sombre; il était fortrouge, il regardait la duchesse, puis baissait les yeux et sesjoues pâlissaient. L’idée de poison, mal à propos mise en avant,lui avait suggéré une idée digne de son père ou de Philippe II:mais il n’osait l’exprimer.

– Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, etd’un ton fort peu gracieux, vous me méprisez comme un enfant, et deplus, comme un être sans grâces: eh bien! je vais vous dire unechose horrible, mais qui m’est suggérée à l’instant par la passionprofonde et vraie que j’ai pour vous. Si je croyais le moins dumonde au poison, j’aurais déjà agi, mon devoir m’en faisait uneloi; mais je ne vois dans votre demande qu’une fantaisiepassionnée, et dont peut-être, je vous demande la permission de ledire, je ne vois pas toute la portée. Vous voulez que j’agisse sansconsulter mes ministres, moi qui règne depuis trois mois à peine!vous me demandez une grande exception à ma façon d’agir ordinaire,et que je crois fort raisonnable, je l’avoue. C’est vous, madame,qui êtes ici en ce moment le souverain absolu, vous me donnez desespérances pour l’intérêt qui est tout pour moi; mais, dans uneheure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce cauchemaraura disparu, ma présence vous deviendra importune, vous medisgracierez, madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez,madame, que si Fabrice vous est rendu sain et sauf, j’obtiendrai devous, d’ici à trois mois, tout ce que mon amour peut désirer deplus heureux; vous assurerez le bonheur de ma vie entière enmettant à ma disposition une heure de la vôtre, et vous serez touteà moi!

En cet instant, l’horloge du château sonna deux heures. »Ah! iln’est plus temps peut-être », se dit la duchesse.

– Je le jure, s’écria-t-elle avec des yeux égarés.

Aussitôt le prince devint un autre homme; il courut àl’extrémité de la galerie où se trouvait le salon des aides decamp.

– Général Fontana, courez à la citadelle ventre à terre, montezaussi vite que possible à la chambre où l’on garde M. del Dongo etamenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dansquinze s’il est possible.

– Ah! général, s’écria la duchesse qui avait suivi le prince,une minute peut décider de ma vie. Un rapport faux sans doute mefait craindre le poison pour Fabrice: criez-lui dès que vous serezà portée de la voix, de ne pas manger. S’il a touché à son repas,faites-le vomir, dites-lui que c’est moi qui le veux, employez laforce s’il le faut; dites-lui que je vous suis de bien près, etcroyez-moi votre obligée pour la vie.

– Madame la duchesse, mon cheval est sellé, je passe pour savoirmanier un cheval, et je cours ventre à terre, je serai à lacitadelle huit minutes avant vous…

– Et moi, madame la duchesse, s’écria le prince, je vous demandequatre de ces huit minutes.

L’aide de camp avait disparu, c’était un homme qui n’avait pasd’autre mérite que celui de monter à cheval. A peine eut-il referméla porte, que le jeune prince, qui semblait avoir du caractère,saisit la main de la duchesse.

– Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi à lachapelle.

La duchesse, interdite pour la première fois de sa vie, lesuivit sans mot dire. Le prince et elle parcoururent en couranttoute la longueur de la grande galerie du palais, la chapelle setrouvant à l’autre extrémité. Entré dans la chapelle, le prince semit à genoux, presque autant devant la duchesse que devantl’autel.

– Répétez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez étéjuste, si cette malheureuse qualité de prince ne m’eût pas nui,vous m’eussiez accordé par pitié pour mon amour ce que vous medevez maintenant parce que vous l’avez juré.

– Si je revois Fabrice non empoisonné, s’il vit encore dans huitjours, si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession del’archevêque Landriani, mon honneur, ma dignité de femme, tout parmoi sera foulé aux pieds, et je serai à Son Altesse.

– Mais, chère amie, dit le prince avec une timide anxiété et unetendresse mélangées et bien plaisantes, je crains quelque embûcheque je ne comprends pas, et qui pourrait détruire mon bonheur, j’enmourrais. Si l’archevêque m’oppose quelqu’une de ces raisonsecclésiastiques qui font durer les affaires des années entières,qu’est-ce que je deviens? Vous voyez que j’agis avec une entièrebonne foi; allez-vous être avec moi un petit jésuite?

– Non: de bonne foi, si Fabrice est sauvé, si, de tout votrepouvoir, vous le faites coadjuteur et futur archevêque, je medéshonore et je suis à vous.

« Votre Altesse s’engage à mettre approuvé en marge d’une demandeque Mgr l’archevêque vous présentera d’ici à huit jours. »

– Je vous signe un papier en blanc, régnez sur moi et sur mesEtats, s’écria le prince rougissant de bonheur et réellement horsde lui.

Il exigea un second serment. Il était tellement ému, qu’il enoubliait la timidité qui lui était si naturelle, et, dans cettechapelle du palais où ils étaient seuls, il dit à voix basse à laduchesse des choses qui, dites trois jours auparavant, auraientchangé l’opinion qu’elle avait de lui. Mais chez elle le désespoirque lui causait le danger de Fabrice avait fait place à l’horreurde la promesse qu’on lui avait arrachée.

La duchesse était bouleversée de ce qu’elle venait de faire. Sielle ne sentait pas encore toute l’affreuse amertume du motprononcé, c’est que son attention était occupée à savoir si legénéral Fontana pourrait arriver à temps à la citadelle.

Pour se délivrer des propos follement tendres de cet enfant etchanger un peu le discours, elle loua un tableau célèbre duParmesan, qui était au maître-autel de cette chapelle.

– Soyez assez bonne pour me permettre de vous l’envoyer, dit leprince.

– J’accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coureau-devant de Fabrice.

D’un air égaré, elle dit à son cocher de mettre ses chevaux augalop. Elle trouva sur le pont du fossé de la citadelle le généralFontana et Fabrice qui sortaient à pied.

– As-tu mangé?

– Non, par miracle.

La duchesse se jeta au cou de Fabrice et tomba dans unévanouissement qui dura une heure et donna des craintes d’abordpour sa vie, et ensuite pour sa raison.

Le gouverneur Fabio Conti avait pâli de colère à la vue dugénéral Fontana: il avait apporté de telles lenteurs à obéir àl’ordre du prince, que l’aide de camp, qui supposait que laduchesse allait occuper la place de maîtresse régnante, avait finipar se fâcher. Le gouverneur comptait faire durer la maladie deFabrice deux ou trois jours, »et voilà, se disait-il, que legénéral, un homme de la cour, va trouver cet insolent se débattantdans les douleurs qui me vengent de sa faite ».

Fabio Conti, tout pensif, s’arrêta dans le corps de garde durez-de-chaussée de la tour Farnèse d’où il se hâta de renvoyer lessoldats; il ne voulait pas de témoins à la scène qui se préparait.Cinq minutes après il fut pétrifié d’étonnement en entendant parlerFabrice, et le voyant vif et alerte, faire au général Fontana ladescription de la prison. Il disparut.

Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec leprince. D’abord il ne voulut point avoir l’air d’un enfant quis’effraie à propos de rien. Le prince lui demandant avec bontécomment il se trouvait:

– Comme un homme, Altesse Sérénissime, qui meurt de faim,n’ayant par bonheur ni déjeuné, ni dîné.

Après avoir eu l’honneur de remercier le prince, il sollicita lapermission de voir l’archevêque avant de se rendre à la prison dela ville. Le prince était devenu prodigieusement pâle, lorsquearriva dans sa tête d’enfant l’idée que le poison n’était pointtout à fait une chimère de l’imagination de la duchesse. Absorbédans cette cruelle pensée, il ne répondit pas d’abord à la demandede voir l’archevêque, que Fabrice lui adressait, puis il se crutobligé de réparer sa distraction par beaucoup de grâces.

– Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sansaucune garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez enprison, où j’ai l’espoir que vous ne resterez pas longtemps.

Le lendemain de cette grande journée, la plus remarquable de savie, le prince se croyait un petit Napoléon; il avait lu que cegrand homme avait été bien traité par plusieurs des jolies femmesde sa cour. Une fois Napoléon par les bonnes fortunes, il serappela qu’il l’avait été devant les balles. Son coeur était encoretout transporté de la fermeté de sa conduite avec la duchesse. Laconscience d’avoir fait quelque chose de difficile en fit un toutautre homme pendant quinze jours; il devint sensible auxraisonnements généraux; il eut quelque caractère.

Il débuta ce jour-là par brûler la patente de comte dressée enfaveur de Rassi, qui était sur son bureau depuis un mois. Ildestitua le général Fabio Conti, et demanda au colonel Lange’, sonsuccesseur, la vérité sur le poison. Lange, brave militairepolonais, fit peur aux geôliers, et dit au prince qu’on avait vouluempoisonner le déjeuner de M. del Dongo; mais il eût fallu mettredans la confidence un trop grand nombre de personnes. Les mesuresfurent mieux prises pour le dîner; et, sans l’arrivée du généralFontana, M. del Dongo était perdu. Le prince fut consterné; mais,comme il était réellement fort amoureux, ce fut une consolationpour lui de pouvoir se dire: « Il se trouve que j’ai réellementsauvé la vie à M. del Dongo, et la duchesse n’osera pas manquer àla parole qu’elle m’a donnée. »Il arriva à une autre idée: « Monmétier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le mondeconvient que la duchesse a infiniment d’esprit, la politique estici d’accord avec mon coeur. Il serait divin pour moi qu’ellevoulût être mon premier ministre. »

Le soir, le prince était tellement irrité des horreurs qu’ilavait découvertes, qu’il ne voulut pas se mêler de la comédie.

– Je serais trop heureux, dit-il à la duchesse, si vous vouliezrégner sur mes Etats comme vous régnez sur mon coeur. Pourcommencer, je vais vous dire l’emploi de ma journée.

Alors il lui conta tout fort exactement: la brûlure de lapatente de comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport surl’empoisonnement, etc.

– Je me trouve bien peu d’expérience pour régner. Le comtem’humilie par ses plaisanteries, il plaisante même au conseil, et,dans le monde, il tient des propos dont vous allez contester lavérité; il dit que je suis un enfant qu’il mène où il veut. Pourêtre prince, madame, on n’en est pas moins homme, et ces choses-làfâchent. Afin de donner de l’invraisemblance aux histoires que peutfaire M. Mosca, l’on m’a fait appeler au ministère ce dangereuxcoquin Rassi, et voilà ce général Conti qui le croit encoretellement puissant, qu’il n’ose avouer que c’est lui ou la Raversiqui l’ont engagé à faire périr votre neveu; j’ai bonne envie derenvoyer tout simplement par-devant les tribunaux le général FabioConti; les juges verront s’il est coupable de tentatived’empoisonnement.

– Mais, mon prince, avez-vous des juges?

– Comment! dit le prince étonné.

– Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans larue d’un air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plairaau parti dominant dans votre coeur.

Pendant que le jeune prince, scandalisé, prononçait des phrasesqui montraient sa candeur bien plus que sa sagacité, la duchesse sedisait: a Me convient-il bien de laisser déshonorer Conti? Non,certainement, car alors le mariage de sa fille avec ce plat honnêtehomme de marquis Crescenzi devient impossible? »

Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse etle prince. Le prince fut ébloui d’admiration. En faveur du mariagede Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cettecondition expresse, par lui déclarée avec colère à l’ex-gouverneur,il lui fit grâce sur sa tentative d’empoisonnement; mais, parl’avis de la duchesse, il l’exila jusqu’à l’époque du mariage de safille. La duchesse croyait n’aimer plus Fabrice d’amour, mais elledésirait encore passionnément le mariage de Clélia Conti avec lemarquis; il y avait là le vague espoir que peu à peu elle verraitdisparaître la préoccupation de Fabrice.

Le prince, transporté de bonheur, voulait, ce soir-là, destitueravec scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant:

– Savez-vous un mot de Napoléon? Un homme placé dans un lieuélevé, et que tout le monde regarde, ne doit point se permettre demouvements violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons lesaffaires à demain.

Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquelelle raconta fort exactement tout le dialogue de la soirée, ensupprimant, toutefois, les fréquentes allusions faites par leprince à une promesse qui empoisonnait sa vie. La duchesse seflattait de se rendre tellement nécessaire qu’elle pourrait obtenirun ajournement indéfini en disant au prince: « Si vous avez labarbarie de vouloir me soumettre à cette humiliation, que je nevous pardonnerais point, le lendemain je quitte vos Etats. »Consulté par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montratrès philosophe. Le général Fabio Conti et lui allèrent voyager enPiémont.

Une singulière difficulté s’éleva pour le procès de Fabrice: lesjuges voulaient l’acquitter par acclamation, et dès la premièreséance. Le comte eut besoin d’employer la menace pour que le procèsdurât au moins huit Jours, et que les Juges se donnassent la peined’entendre tous les témoins. »Ces gens sont toujours les mêmes », sedit-il.

Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfinpossession de la place de grand vicaire du bon archevêqueLandriani. Le même jour, le prince signa les dépêches nécessairespour obtenir que Fabrice fût nommé coadjuteur avec futuresuccession, et, moins de deux mois après, il fut installé danscette place.

Tout le monde faisait compliment à la duchesse sur l’air gravede son neveu; le fait est qu’il était au désespoir. Dès lelendemain de sa délivrance, suivie de la destitution et de l’exildu général Fabio Conti, et de la haute faveur de la duchesse,Clélia avait pris refuge chez la comtesse Contarini, sa tante,femme fort riche, fort âgée, et uniquement occupée des soins de sasanté. Clélia eût pu voir Fabrice: mais quelqu’un qui eût connu sesengagements antérieurs, et qui l’eût vue agir maintenant, eût pupenser qu’avec les dangers de son amant son amour pour lui avaitcessé. Non seulement Fabrice passait le plus souvent qu’il lepouvait décemment devant le palais Contarini mais encore il avaitréussi, après des peines infinies, à louer un petit appartementvis-à-vis les fenêtres du premier étage. Une fois, Clélia s’étantmise à la fenêtre à l’étourdie, pour voir passer une procession, seretira à l’instant, et comme frappée de terreur; elle avait aperçuFabrice, vêtu de noir mais comme un ouvrier fort pauvre, qui laregardait d’une des fenêtres de ce taudis qui avait des vitres depapier huilé, comme sa chambre à la tour Farnèse. Fabrice eût bienvoulu pouvoir se persuader que Clélia le fuyait par suite de ladisgrâce de son père, que la voix publique attribuait à laduchesse; mais il connaissait trop une autre cause à cetéloignement, et rien ne pouvait le distraire de sa mélancolie.

Il n’avait été sensible ni à son acquittement, ni à soninstallation dans de belles fonctions les premières qu’il eût euesà remplir dans sa vie, ni à sa belle position dans le monde, nienfin à la cour assidue que lui faisaient tous les ecclésiastiqueset tous les dévots du diocèse. Le charmant appartement qu’il avaitau palais Sanseverina ne se trouva plus suffisant. A son extrêmeplaisir, la duchesse fut obligée de lui céder tout le second étagede son palais et deux beaux salons au premier, lesquels étaienttoujours remplis de personnages attendant l’instant de faire leurcour au jeune coadjuteur. La clause de future succession avaitproduit un effet surprenant dans le pays; on faisait maintenant desvertus à Fabrice de toutes ces qualités fermes de son caractère,qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans pauvres etnigauds.

Ce fut une grande leçon de philosophie pour Fabrice que de setrouver parfaitement insensible à tous ces honneurs, et beaucoupplus malheureux dans cet appartement magnifique, avec dix laquaisportant sa livrée, qu’il n’avait été dans sa chambre de bois de latour Farnèse, environné de hideux geôliers, et craignant toujourspour sa vie. Sa mère et sa soeur, la duchesse V… , qui vinrent àParme pour le voir dans sa gloire, furent frappées de sa profondetristesse. La marquise del Dongo, maintenant la moins romanesquedes femmes, en fut si profondément alarmée, qu’elle crut qu’à latour Farnèse on lui avait fait prendre quelque poison lent. Malgréson extrême discrétion elle crut devoir lui parler de cettetristesse si extraordinaire, et Fabrice ne répondit que par deslarmes.

Une foule d’avantages, conséquence de sa brillante position, neproduisaient chez lui d’autre effet que de lui donner de l’humeur.Son frère cette âme vaniteuse et gangrenée par le plus vii égoïsme,lui écrivit une lettre de congratulation presque officielle, et àcette lettre était joint un mandat de 50000 francs, afin qu’il pût,disait le nouveau marquis, acheter des chevaux et une voituredignes de son nom. Fabrice envoya cette somme à sa soeur cadette,mal mariée.

Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, enitalien, de la généalogie de la famille Valserra del Dongo, publiéejadis en latin par l’archevêque de Parme, Fabrice. Il la fitimprimer magnifiquement avec le texte latin en regard; les gravuresavaient été traduites par de superbes lithographies faites à Paris.La duchesse avait voulu qu’un beau portrait de Fabrice fût placévis-à-vis celui de l’ancien archevêque. Cette traduction futpubliée comme étant l’ouvrage de Fabrice pendant sa premièredétention. Mais tout était anéanti chez notre héros, même la vanitési naturelle à l’homme; il ne daigna pas lire une seule page de cetouvrage qui lui était attribué. Sa position dans le monde lui fitune obligation d’en présenter un exemplaire magnifiquement relié auprince, qui crut lui devoir un dédommagement pour la mort cruelledont il avait été si près, et lui accorda les grandes entrées de sachambre, faveur qui donne l’excellence.

Chapitre 13

 

Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chancede sortir de sa profonde tristesse étaient ceux qu’il passait cachéderrière un carreau de, vitre, par lequel il avait fait remplacerun carreau de papier huilé à la fenêtre de son appartementvis-à-vis le palais Contarini, où, comme on sait, Clélia s’étaitréfugiée; le petit nombre de fois qu’il l’avait vue depuis qu’ilétait sorti de la citadelle, il avait été profondément affligé d’unchangement frappant, et qui lui semblait du plus mauvais augure.Depuis sa faute, la physionomie de Clélia avait pris un caractèrede noblesse et de sérieux vraiment remarquable; on eût dit qu’elleavait trente ans. Dans ce changement si extraordinaire, Fabriceaperçut le reflet de quelque ferme résolution. »A chaque instant dela journée, se disait-il, elle se jure à elle-même d’être fidèle auvoeu qu’elle a fait à la Madone, et de ne jamais me revoir. »

Fabrice ne devinait qu’en partie les malheurs de Clélia; ellesavait que son père tombé dans une profonde disgrâce, ne pouvaitrentrer à Parme et reparaître à la cour (chose sans laquelle la vieétait impossible pour lui) que le jour de son mariage avec lemarquis Crescenzi, elle écrivit à son père qu’elle désirait cemariage. Le général était alors réfugié à Turin, et malade dechagrin. A la vérité, le contrecoup de cette grande résolutionavait été de la vieillir de dix ans.

Elle avait fort bien découvert que Fabrice avait une fenêtrevis-à-vis le palais Contarini; mais elle n’avait eu le malheur dele regarder qu’une fois; dès qu’elle apercevait un air de tête ouune tournure d’homme ressemblant un peu à la sienne, elle fermaitles yeux à l’instant. Sa piété profonde et sa confiance dans lesecours de la Madone étaient désormais ses seules ressources. Elleavait la douleur de ne pas avoir d’estime pour son père; lecaractère de son futur mari lui semblait parfaitement plat et à lahauteur des façons de sentir du grand monde; enfin, elle adorait unhomme qu’elle ne devait jamais revoir, et qui pourtant avait desdroits sur elle. Cet ensemble de destinée lui semblait le malheurparfait, et nous avouerons qu’elle avait raison: Il eût fallu,après son mariage, aller vivre à deux cents lieues de Parme.

Fabrice connaissait la profonde modestie de Clélia; il savaitcombien toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote,si elle était découverte, était assurée de lui déplaire. Toutefois,poussé à bout par l’excès de sa mélancolie et par ces regards deClélia qui constamment se détournaient de lui, il osa essayer degagner deux domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour à latombée de la nuit, Fabrice, habillé comme un bourgeois de campagne,se présenta à la porte du palais, où l’attendait l’un desdomestiques gagnés par lui, il s’annonça comme arrivant de Turin,et ayant pour Clélia des lettres de son père. Le domestique allaporter le message, et le fit monter dans une immense antichambre,au premier étage du palais. C’est en ce lieu que Fabrice passapeut-être le quart d’heure de sa vie le plus rempli d’anxiété. SiClélia le repoussait, il n’y avait plus pour lui d’espoir detranquillité. »Afin de couper court aux soins importuns dontm’accable ma nouvelle dignité, j’ôterai à l’Eglise un mauvaisprêtre, et, sous un nom supposé, j’irai me réfugier dans quelquechartreuse’. »Enfin, le domestique vint lui annoncer que Mlle CléliaConti était disposée à le recevoir. Le courage manqua tout à fait ànotre héros; il fut sur le point de tomber de peur en montantl’escalier du second étage.

Clélia était assise devant une petite table qui portait uneseule bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous sondéguisement, qu’elle prit la fuite et alla se cacher au fond dusalon.

– Voilà comment vous êtes soigneux de mon salut, luicria-t-elle, en se cachant la figure avec les mains. Vous le savezpourtant, lorsque mon père fut sur le point de périr par suite dupoison, je fis voeu à la Madone de ne jamais vous voir. Je n’aimanqué à ce voeu que ce jour, le plus malheureux de ma vie, où jecrus en conscience devoir vous soustraire à la mort. C’est déjàbeaucoup que, par une interprétation forcée et sans doutecriminelle, je consente à vous entendre.

Cette dernière phrase étonna tellement Fabrice qu’il lui fallutquelques secondes pour s’en réjouir. Il s’était attendu à la plusvive colère, et à voir Clélia s’enfuir; enfin la présence d’espritlui revint et il éteignit la bougie unique. Quoiqu’il crût avoirbien compris les ordres de Clélia, il était tout tremblant enavançant vers le fond du salon où elle s’était réfugiée derrière uncanapé; il ne savait s’il ne l’offenserait pas en lui baisant lamain; elle était toute tremblante d’amour, et se jeta dans sesbras.

– Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tardé de temps àvenir! Je ne puis te parler qu’un instant, car c’est sans doute ungrand péché; et lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doutej’entendais aussi promettre de ne te point parler. Mais commentas-tu pu poursuivre avec tant de barbarie l’idée de vengeance qu’aeue mon pauvre père? car enfin c’est lui d’abord qui a été presqueempoisonné pour faciliter ta faite. Ne devrais-tu pas faire quelquechose pour moi qui ai tant exposé ma bonne renommée afin de tesauver? Et d’ailleurs te voilà tout à fait lié aux ordres sacrés tune pourrais plus m’épouser quand même je trouverais un moyend’éloigner cet odieux marquis. Et puis comment as-tu osé, le soirde la procession, prétendre me voir en plein jour, et violer ainsi,de la façon la plus criante, la sainte promesse que j’ai faite à laMadone?

Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et debonheur.

Un entretien qui commençait avec cette quantité de choses à sedire ne devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l’exactevérité sur l’exil de son père; la duchesse ne s’en était mêlée enaucune sorte, par la grande raison qu’elle n’avait pas cru un seulinstant que l’idée du poison appartînt au général Conti; elle avaittoujours pensé que c’était un trait d’esprit de la faction Raversiqui voulait chasser le comte Mosca. Cette vérité historiquelonguement développée rendit Clélia fort heureuse, elle étaitdésolée de devoir haïr quelqu’un qui appartenait à Fabrice.Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d’un oeil jaloux. Lebonheur que cette soirée établit ne dura que quelques jours.

L’excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de lahardiesse dans la parfaite honnêteté de son coeur, il osa se faireprésenter à la duchesse. Après lui avoir demandé sa parole de nepoint abuser de la confidence qu’il allait lui faire, il avoua queson frère, abusé par un faux point d’honneur, et qui s’était crubravé et perdu dans l’opinion par la fuite de Fabrice, avait crudevoir se venger.

Don Cesare n’avait pas parlé deux minutes, que son procès étaitgagné: sa vertu parfaite avait touché la duchesse, qui n’étaitpoint accoutumée à un tel spectacle. Il lui plut commenouveauté.

– Hâtez le mariage de la fille du général avec le marquisCrescenzi, et je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui esten moi pour que le général soit reçu comme s’il revenait de voyage.Je l’inviterai à dîner; êtes-vous content? Sans doute il y aura dufroid dans les commencements, et le général ne devra point se hâterde demander sa place de gouverneur de la citadelle. Mais vous savezque j’ai de l’amitié pour le marquis, et je ne conserverai point derancune contre son beau-père.

Armé de ces paroles, don Cesare vint dire à sa nièce qu’elletenait en ses mains la vie de son père, malade de désespoir. Depuisplusieurs mois il n’avait paru à aucune cour.

Clélia voulut aller voir son père, réfugié, sous un nom supposé,dans un village près de Turin; car il s’était figuré que la cour deParme demandait son extradition à celle de Turin, pour le mettre enjugement. Elle le trouva malade et presque fou. Le soir même elleécrivit à Fabrice, une lettre d’éternelle rupture. En recevantcette lettre Fabrice, qui développait un caractère tout à faitsemblable à celui de sa maîtresse, alla se mettre en retraite aucouvent de Velleja, situé dans les montagnes, à dix lieues deParme. Clélia lui écrivait une lettre de dix pages: elle lui avaitjuré jadis de ne jamais épouser le marquis sans son consentement;maintenant elle le lui demandait et Fabrice le lui accorda du fondde sa retraite dé Velleja, par une lettre remplie de l’amitié laplus pure.

En recevant cette lettre dont, il faut l’avouer, l’amitiél’irrita, Clélia fixa elle-même le jour de son mariage, dont lesfêtes vinrent encore augmenter l’éclat dont brilla cet hiver lacour de Parme.

Ranuce-Ernest V était avare au fond, mais il était éperdumentamoureux, et il espérait fixer la duchesse à sa cour; il pria samère d’accepter une somme fort considérable, et de donner des fêtes. La grande maîtresse sut tirer un admirable parti de cetteaugmentation de richesses; les fêtes de Parme, cet hiver-là,rappelèrent les beaux jours de la cour de Milan et de cet aimablePrince Eugène vice-roi d’Italie, dont la bonté laisse un si longsouvenir. Les devoirs du coadjuteur l’avaient rappelé à Parme; maisil déclara que, par des motifs de piété, il continuerait saretraite dans le petit appartement que son protecteur, MgrLandriani l’avait forcé de prendre à l’archevêché; et il alla s’yenfermer, suivi d’un seul domestique. Ainsi il n’assista à aucunedes fêtes si brillantes de la cour ce qui lui valut à Parme et dansson futur diocèse une immense réputation de sainteté. Par un effetinattendu de cette retraite qu’inspirait seule à Fabrice satristesse profonde et sans espoir, le bon archevêque Landriani, quil’avait toujours aimé, et qui, dans le fait, avait eu l’idée de lefaire coadjuteur, conçut contre lui un peu de jalousie.L’archevêque croyait avec raison devoir aller à toutes les fêtes dela cour, comme il est d’usage en Italie. Dans ces occasions, ilportait son costume de grande cérémonie, qui, à peu de chose près,est le même que celui qu’on lui voyait dans le choeur de sacathédrale. Les centaines de domestiques réunis dans l’antichambreen colonnade du palais ne manquaient pas de se lever et de demandersa bénédiction à Monseigneur, qui voulait bien s’arrêter et la leurdonner. Ce fut dans un de ces moments de silence solennel que MgrLandriani entendit une voix qui disait:

– Notre archevêque va au bal, et monsignore del Dongo ne sortpas de sa chambre!

De ce moment prit fin à l’archevêché l’immense faveur dontFabrice y avait joui, mais il pouvait voler de ses propres ailes.Toute cette conduite, qui n’avait été inspirée que par le désespoiroù le plongeait le mariage de Clélia, passa pour l’effet d’unepiété simple et sublime, et les dévotes lisaient, comme un livred’édification, la traduction de la généalogie de sa famille, oùperçait la vanité la plus folle. Les libraires firent une éditionlithographiée de son portrait, qui fut enlevée en quelques jours,et surtout par les gens du peuple; le graveur, par ignorance, avaitreproduit autour du portrait de Fabrice plusieurs des ornements quine doivent se trouver qu’aux portraits des évêques, et auxquels uncoadjuteur ne saurait prétendre. L’archevêque vit un de cesportraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit appelerFabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans destermes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabricen’eut aucun effort à faire, comme on le pense bien, pour seconduire comme l’eût fait Fénelon en pareille occurrence; il écoutal’archevêque avec toute l’humilité et tout le respect possibles;et, lorsque ce prélat eut cessé de parler, il lui raconta toutel’histoire de la traduction de cette généalogie faite par lesordres du comte Mosca, à l’époque de sa première prison. Elle avaitété publiée dans des fins mondaines, et qui toujours lui avaientsemblé peu convenables pour un homme de son état. Quant auportrait, il avait été parfaitement étranger à la seconde édition,comme à la première; et le libraire lui ayant adressé àl’archevêché, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires decette seconde édition, il avait envoyé son domestique en acheter unvingt-cinquième; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait sevendait trente sous, il avait envoyé cent francs comme paiement desvingt-quatre exemplaires.

Toutes ces raisons, quoique exposées du ton le plus raisonnablepar un homme qui avait bien d’autres chagrins dans le coeur,portèrent jusqu’à l’égarement la colère de l’archevêque; il allajusqu’à accuser Fabrice d’hypocrisie.

« Voilà ce que c’est que les gens du commun, se dit Fabrice, mêmequand ils ont de l’esprit! »

Il avait alors un souci plus sérieux; c’étaient les lettres desa tante, qui exigeait absolument qu’il vînt reprendre sonappartement au palais Sanseverina, ou que du moins il vînt la voirquelquefois. Là Fabrice était certain d’entendre parler des fêtessplendides données par le marquis Crescenzi à l’occasion de sonmariage: or, c’est ce qu’il n’était pas sûr de pouvoir supportersans se donner en spectacle.

Lorsque la cérémonie du mariage eut lieu, il y avait huit joursentiers que Fabrice s’était voué au silence le plus complet, aprèsavoir ordonné à son domestique et aux gens de l’archevêché aveclesquels il avait des rapports de ne jamais lui adresser laparole.

Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation,fit appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu’à l’ordinaire, etvoulut avoir avec lui de fort longues conversations; il l’obligeamême à des conférences avec certains chanoines de campagne, quiprétendaient que l’archevêché avait agi contre leurs privilèges.Fabrice prit toutes ces choses avec l’indifférence parfaite d’unhomme qui a d’autres pensées. »Il vaudrait mieux pour moi,pensait-il, me faire chartreux; je souffrirais moins dans lesrochers de Velleja. »

Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes enl’embrassant. Elle le trouva tellement changé, ses yeux, encoreagrandis par l’extrême maigreur, avaient tellement l’air de luisortir de la tête, et lui-même avait une apparence tellementchétive et malheureuse, avec son petit habit noir et râpé de simpleprêtre, qu’à ce premier abord la duchesse, elle aussi, ne putretenir ses larmes; mais un instant après, lorsqu’elle se fut ditque tout ce changement dans l’apparence de ce beau jeune hommeétait causé par le mariage de Clélia, elle eut des sentimentspresque égaux en véhémence à ceux de l’archevêque, quoique plushabilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement decertains détails pittoresques qui avaient signalé les fêtescharmantes données par le marquis Crescenzi. Fabrice ne répondaitpas; mais ses yeux se fermèrent un peu par un mouvement convulsif,et il devint encore plus pâle qu’il ne l’était, ce qui d’abord eûtsemblé impossible. Dans ces moments de vive douleur, sa pâleurprenait une teinte verte.

Le comte Mosca survint, et ce qu’il voyait, et qui lui semblaitincroyable, le guérit enfin tout à fait de la jalousie que jamaisFabrice n’avait cessé de lui inspirer. Cet homme habile employa lestournures les plus délicates et les plus ingénieuses pour chercherà redonner à Fabrice quelque intérêt pour les choses de ce monde.Le comte avait toujours eu pour lui beaucoup d’estime et assezd’amitié; cette amitié, n’étant plus contrebalancée par lajalousie, devint en ce moment presque dévouée. »En effet, il a bienacheté sa belle fortune », se disait-il, en récapitulant sesmalheurs. Sous prétexte de lui faire voir le tableau du Parmesanque le prince avait envoyé à la duchesse, le comte prit à partFabrice:

– Ah çà! mon ami, parlons en hommes : puis-je vous être bon àquelque chose? Vous ne devez point redouter de questions de mapart; mais enfin l’argent peut-il vous être utile, le pouvoirpeut-il vous servir? Parlez, je suis à vos ordres; si vous aimezmieux écrire, écrivez-moi.

Fabrice l’embrassa tendrement et parla du tableau.

– Votre conduite est le chef-d’oeuvre de la plus fine politique,lui dit le comte en revenant au ton léger de la conversation, vousvous ménagez un avenir fort agréable, le prince vous respecte, lepeuple vous vénère, votre petit habit noir râpé fait passer demauvaises nuits à monsignore Landriani. J’ai quelque habitude desaffaires, et je puis vous jurer que je ne saurais quel conseil vousdonner pour perfectionner ce que je vois. Votre premier pas dans lemonde à vingt-cinq ans vous fait atteindre à la perfection. Onparle beaucoup de vous à la cour; et savez-vous à quoi vous devezcette distinction unique à votre âge? au petit habit noir râpé. Laduchesse et moi nous disposons, comme vous le savez, de l’anciennemaison de Pétrarque sur cette belle colline au milieu de la forêt,aux environs du Pô’: si jamais vous êtes las des petits mauvaisprocédés de l’envie, j’ai pensé que vous pourriez être lesuccesseur de Pétrarque, dont le renom augmentera le vôtre.

Le comte se mettait l’esprit à la torture pour faire naître unsourire sur cette figure d’anachorète, mais il n’y put parvenir. Cequi rendait le changement plus frappant c’est qu’avant ces dernierstemps, si la figuré de Fabrice avait un défaut, c’était deprésenter quelquefois, hors de propos, l’expression de la voluptéet de la gaieté.

Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgré sonétat de retraite, il y aurait peut-être de l’affectation à ne pasparaître à la cour le samedi suivant, c’était le jour de naissancede la princesse. Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice. »GrandDieu! pensa-t-il, que suis-je venu faire dans ce palais! »Il nepouvait penser sans frémir à la rencontre qu’il pouvait faire à lacour. Cette idée absorba toutes les autres; il pensa que l’uniqueressource qui lui restât était d’arriver au palais au moment précisoù l’on ouvrirait les portes des salons.

En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiersannoncés à la soirée de grand gala, et la princesse le reçut avectoute la distinction possible. Les yeux de Fabrice étaient fixéssur la pendule, et, à l’instant où elle marqua la vingtième minutede sa présence dans ce salon, il se levait pour prendre congé,lorsque le prince entra chez sa mère. Après lui avoir fait la courquelques instants, Fabrice se rapprochait de la porte par unesavante manoeuvre, lorsque vint éclater à ses dépens un de cespetits riens de coeur que la grande maîtresse savait si bienménager: le chambellan de service lui courut après pour lui direqu’il avait été désigné pour faire le whist du prince. A Parme,c’est un honneur. insigne et bien au-dessus du rang que lecoadjuteur occupait dans le monde. Faire le whist était un honneurmarqué même pour l’archevêque. A la parole du chambellan, Fabricese sentit percer le coeur, et quoique ennemi mortel de toute scènepublique, il fut sur le point d’aller lui dire qu’il avait étésaisi d’un étourdissement subit; mais il pensa qu’il serait enbutte à des questions et à des compliments de condoléances, plusintolérables encore que le jeu. Ce jour-là il avait horreur deparler.

Heureusement le général des frères mineurs se trouvait au nombredes grands personnages qui étaient venus faire leur cour à laprincesse. Ce moine, fort savant, digne émule des Fontana et desDuvoisin, s’était placé dans un coin reculé du salon; Fabrice pritposte debout devant lui de façon à ne point apercevoir la ported’entrée, et lui parla théologie. Mais il ne put faire que sonoreille n’entendît pas annoncer M. le marquis et Mme la marquiseCrescenzi. Fabrice, contre son attente, éprouva un violentmouvement de colère.

« Si j’étais Borso Valserra, se dit-il (c’était un des générauxdu premier Sforce), j’irais poignarder ce lourd marquis,précisément avec ce petit poignard à manche d’ivoire que Clélia medonna ce jour heureux, et je lui apprendrais s’il doit avoirl’insolence de se présenter avec cette marquise dans un lieu où jesuis! »

Sa physionomie changea tellement, que le général des frèresmineurs lui dit:

– Est-ce que Votre Excellence se trouve incommodée?

– J’ai un mal à la tête fou… ces lumières me font mal… et je nereste que parce que j’ai été nommé pour la partie de whist duprince.

A ce mot, le général des frères mineurs, qui était un bourgeois,fut tellement déconcerté, que ne sachant plus que faire, il se mità saluer Fabrice, lequel, de son côté, bien autrement troublé quele général des mineurs, se prit à parler avec une volubilitéétrange; il entendait qu’il se faisait un grand silence derrièrelui et ne voulait pas regarder. Tout à coup un archet frappa unpupitre; on joua une ritournelle, et la célèbre Mme P… ‘ chanta cetair de Cimarosa autrefois si célèbre:

Quelle pupille tenere!

Fabrice tint bon aux premières mesures, mais bientôt sa colères’évanouit, et il éprouva un besoin extrême de répandre deslarmes. »Grand Dieu! se dit-il, quelle scène ridicule! et avec monhabit encore! »Il crut plus sage de parler de lui.

– Ces maux de tête excessifs, quand je les contrarie, comme cesoir, dit-il au général des frères mineurs, finissent par des accèsde larmes qui pourraient donner pâture à la médisance dans un hommede notre état; ainsi, je prie Votre Révérence Illustrissime depermettre que je pleure en la regardant, et de n’y pas faireautrement attention.

– Notre père provincial de Catanzara est atteint de la mêmeincommodité, dit le général des mineurs.

Et il commença à voix basse une histoire infinie.

Le ridicule de cette histoire, qui avait amené le détail desrepas du soir de ce père provincial, fit sourire Fabrice, ce qui nelui était pas arrivé depuis longtemps; mais bientôt il cessad’écouter le général des mineurs. Mme P… chantait, avec un talentdivin, un air de Pergolèse (la princesse aimait la musiquesurannée). Il se fit un petit bruit à trois pas de Fabrice; pour lapremière fois de la soirée il détourna les yeux. Le fauteuil quivenait d’occasionner ce petit craquement sur le parquet étaitoccupé par la marquise Crescenzi, dont les yeux remplis de larmesrencontrèrent en plein ceux de Fabrice, qui n’étaient guère enmeilleur état. La marquise baissa la tête Fabrice continua à laregarder quelques secondés: il faisait connaissance avec cette têtechargée de diamants; mais son regard exprimait la colère et ledédain. Puis, se disant: « Et mes yeux ne te regarderont jamais », ilse retourna vers son père général, et lui dit:

– Voici mon incommodité qui me prend plus fort que jamais.

En effet, Fabrice pleura à chaudes larmes pendant plus d’unedemi-heure. Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblementécorchée, comme c’est l’usage en Italie, vint à son secours, etl’aida à sécher ses larmes.

Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquiseCrescenzi; mais Mme P… chanta de nouveau, et l’âme de Fabrice,soulagée par les larmes, arriva à cet état de repos parfait. Alorsla vie lui apparut sous un nouveau jour. »Est-ce que je prétends, sedit-il, pouvoir l’oublier entièrement dès les premiers moments?cela me serait-il possible? »Il arriva à cette idée: « Puis-je êtreplus malheureux que je ne le suis depuis deux mois? et si rien nepeut augmenter mon angoisse, pourquoi résister au plaisir de lavoir. Elle a oublié ses serments; elle est légère : toutes lesfemmes ne le sont-elles pas? Mais qui pourrait lui refuser unebeauté céleste? Elle a un regard qui me ravit en extase, tandis queje suis obligé de faire effort sur moi-même pour regarder lesfemmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi ne pasme laisser ravir? ce sera du moins un moment de répit. »

Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucuneexpérience des passions, sans quoi il se fût dit que ce plaisird’un moment auquel il allait céder, rendrait inutiles tous lesefforts qu’il faisait depuis deux mois pour oublier Clélia.

Cette pauvre femme n’était venue à cette fête que forcée par sonmari; elle voulait du moins se retirer après une demi-heure, sousprétexte de santé, mais le marquis lui déclara que, faire avancersa voiture pour partir, quand beaucoup de voitures arrivaientencore, serait une chose tout à fait hors d’usage, et qui pourraitmême être interprétée comme une critique indirecte de la fêtedonnée par la princesse.

– En ma qualité de chevalier d’honneur, ajouta le marquis, jedois me tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu’à ceque tout le monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sansdoute des ordres à donner aux gens, ils sont si négligents! Etvoulez-vous qu’un simple écuyer de la princesse usurpe cethonneur?

Clélia se résigna; elle n’avait pas vu Fabrice; elle espéraitencore qu’il ne serait pas venu à cette fête. Mais au moment où leconcert allait commencer, la princesse ayant permis aux dames des’asseoir, Clélia fort peu alerte pour ces sortes de choses, selaissa ravir les meilleures places auprès de la princesse, et futobligée de venir chercher un fauteuil au fond de la salle, jusquedans le coin reculé où Fabrice s’était réfugié. En arrivant à sonfauteuil, le costume singulier en un tel lieu du général des frèresmineurs arrêta ses yeux, et d’abord elle ne remarqua pas l’hommemince et revêtu d’un simple habit noir qui lui parlait; toutefoisun certain mouvement secret arrêtait ses yeux sur cet homme. »Toutle monde ici a des uniformes ou des habits richement brodés: quelpeut être ce jeune homme en habit noir si simple? »Elle le regardaitprofondément attentive, lorsqu’une dame, en venant se placer, fitfaire un mouvement à son fauteuil. Fabrice tourna la tête: elle nele reconnut pas tant il était changé. D’abord elle se dit: « Voilàquelqu’un qui lui ressemble, ce sera son frère aîné; mais je ne lecroyais que de quelques années plus âgé que lui, et celui-ci est unhomme de quarante ans. »Tout à coup elle le reconnut à un mouvementde la bouche. »Le malheureux, qu’il a souffert! »se dit-elle; et ellebaissa la tête accablée par la douleur, et non pour être fidèle àson voeu. Son coeur était bouleversé par la pitié. »Qu’il était loind avoir cet air après neuf mois de prison! »Elle ne le regarda plus;mais, sans tourner précisément les yeux de son côté, elle voyaittous ses mouvements.

Après le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeudu prince, placée à quelques pas du trône; elle respira quandFabrice fut ainsi fort loin d’elle.

Mais le marquis Crescenzi avait été fort piqué de voir sa femmereléguée aussi loin du trône; toute la soirée il avait été occupé àpersuader à une dame assise à trois fauteuils de la princesse, etdont le mari lui avait des obligations d’argent, qu’elle feraitbien de changer de place avec la marquise. La pauvre femmerésistant, comme il était naturel, il alla chercher le maridébiteur, qui fit entendre à sa moitié la triste voix de la raison,et enfin le marquis eut le plaisir de consommer l’échange, il allachercher sa femme.

– Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcherainsi les yeux baissés? on vous prendra pour une de ces bourgeoisestout étonnées de se trouver ici et que tout le monde est étonné d’yvoir. Cette folle de grande maîtresse n’en fait jamais d’autres! Etl’on parle de retarder les progrès du jacobinisme! Songez que votremari occupe la première place mâle de la cour de la princesse; etquand même les républicains parviendraient à supprimer la cour etmême la noblesse, votre mari serait encore l’homme le plus riche decet Etat. C’est là une idée que vous ne vous mettez point assezdans la tête.

Le fauteuil où le marquis eut le plaisir d’installer sa femmen’était qu’à six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyaitFabrice qu’en profil, mais elle le trouva tellement maigri, ilavait surtout l’air tellement au-dessus de tout ce qu’il pouvaitarriver en ce monde, lui qui autrefois ne laissait passer aucunincident sans dire son mot, qu’elle finit par arriver à cetteaffreuse conclusion: Fabrice était tout à fait changé; il l’avaitoubliée; s’il était tellement maigri, c’était l’effet des jeûnessévères auxquels sa piété se soumettait. Clélia fut confirmée danscette triste idée par la conversation de tous ses voisins: le nomdu coadjuteur était dans toutes les bouches; on cherchait la causede l’insigne faveur dont on le voyait l’objet: lui, si jeune, êtreadmis au jeu du prince! On admirait l’indifférence polie et lesairs de hauteur avec lesquels il jetait ses cartes, même quand ilcoupait Son Altesse.

– Mais cela est incroyable, s’écriaient de vieux courtisans; lafaveur de sa tante lui tourne tout à fait la tête… mais, grâce auciel, cela ne durera pas; notre souveraine n’aime pas que l’onprenne de ces petits airs de supériorité.

La duchesse s’approcha du prince; les courtisans qui se tenaientà distance fort respectueuse de la table de jeu, de façon à nepouvoir entendre de la conversation du prince que quelques mots auhasard, remarquèrent que Fabrice rougissait beaucoup. »Sa tante luiaura fait la leçon, se dirent-ils, sur ses grands airsd’indifférence. »Fabrice venait d’entendre la voix de Clélia, ellerépondait à la princesse qui, en faisant son tour dans le bal,avait adressé la parole à la femme de son chevalier d’honneur.Arriva le moment où Fabrice dut changer de place au whist; alors ilse trouva précisément en face de Clélia, et se livra plusieurs foisau plaisir de la contempler. La pauvre marquise, se sentantregardée par lui, perdait tout à fait contenance. Plusieurs foiselle oublia ce qu’elle devait à son voeu: dans son désir de devinerce qui se passait dans le coeur de Fabrice, elle fixait les yeuxsur lui.

Le jeu du prince terminé, les dames se levèrent pour passer dansla salle du souper. Il y eut un peu de désordre. Fabrice se trouvatout près de Clélia; il était encore très résolu, mais il vint àreconnaître un parfum très faible qu’elle mettait dans ses robes;cette sensation renversa tout ce qu’il s’était promis. Ils’approcha d’elle et prononça à demi-voix et comme se parlant àsoi-même, deux vers de ce sonnet de Pétrarque, qu’il lui avaitenvoyé du lac Majeur, imprimé sur un mouchoir de soie:

– Quel n’était pas mon bonheur quand le vulgaire me croyaitmalheureux, et maintenant que mon sort est changé!

« Non, il ne m’a point oubliée, se dit Clélia avec un transportde joie. Cette belle âme n’est point inconstante! »

Non, vous ne me verrez jamais changer, Beaux yeux qui m’avezappris à aimer.

Clélia osa se répéter à elle-même ces deux vers dePétrarque’.

La princesse se retira aussitôt après le souper; le princel’avait suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans lessalles de réception. Dès que cette nouvelle fut connue, tout lemonde voulut partir à la fois; il y eut un désordre complet dansles antichambres, Clélia se trouva tout près de Fabrice; le profondmalheur peint dans ses traits lui fit pitié.

– Oublions le passé, lui dit-elle, et gardez ce souvenird’amitié.

En disant ces mots, elle plaçait son éventail de façon à cequ’il pût le prendre.

Tout changea aux yeux de Fabrice; en un instant il fut un autrehomme; dès le lendemain il déclara que sa retraite était terminée,et revint prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina.L’archevêque dit et crut que la faveur que le prince lui avaitfaite en l’admettant à son jeu avait fait perdre entièrement latête à ce nouveau saint; la duchesse vit qu’il était d’accord avecClélia. Cette pensée, venant redoubler le malheur que donnait lesouvenir d’une promesse fatale, acheva de la déterminer à faire uneabsence. On admira sa folie. Quoi! s’éloigner de la cour au momentoù la faveur dont elle était l’objet paraissait sans bornes! Lecomte, parfaitement heureux depuis qu’il voyait qu’il n’y avaitpoint d’amour entre Fabrice et la duchesse, disait à son amie:

– Ce nouveau prince est la vertu incarnée, mais je l’ai appelécet enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu’un moyen de meremettre réellement bien avec lui, c’est l’absence. Je vais memontrer parfait de grâces et de respects, après quoi je suis maladeet je demande mon congé. Vous me le permettrez, puisque la fortunede Fabrice est assurée. Mais me ferez-vous le sacrifice immense,ajouta-t-il en riant, de changer le titre sublime de duchessecontre un autre bien inférieur? Pour m’amuser, je laisse toutes lesaffaires ici dans un désordre inextricable; j’avais quatre ou cinqtravailleurs dans mes divers ministères, je les ai fait mettre à lapension depuis deux mois, parce qu’ils lisent les journaux enfrançais; et je les ai remplacés par des nigauds incroyables.

« Après notre départ, le prince se trouvera dans un tel embarras,que, malgré l’horreur qu’il a pour le caractère de Rassi je nedoute pas qu’il soit obligé de le rappeler, et moi je n’attendsqu’un ordre du tyran qui dispose de mon sort, pour écrire unelettre de tendre amitié à mon ami Rassi, et lui dire que j’ai toutlieu d’espérer que bientôt on rendra justice à son mérite. »

Chapitre 14

 

Cette conversation sérieuse eut lieu le lendemain du retour deFabrice au palais Sanseverina; la duchesse était encore sous lecoup de la joie qui éclatait dans toutes les actions deFabrice. »Ainsi, se disait-elle, cette petite dévote m’a trompée!Elle n’a pas su résister à son amant seulement pendant troismois. »

La certitude d’un dénouement heureux avait donné à cet être sipusillanime, le jeune prince, le courage d’aimer; il eut quelqueconnaissance des préparatifs de départ que l’on faisait au palaisSanseverina; et son valet de chambre français, qui croyait peu à lavertu des grandes dames, lui donna du courage à l’égard de laduchesse. Ernest V se permit une démarche qui fut sévèrement blâméepar la princesse et par tous les gens sensés de la cour; le peupley vit le sceau de la faveur étonnante dont jouissait la duchesse.Le prince vint la voir dans son palais.

– Vous partez, lui dit-il d’un ton sérieux qui parut odieux à laduchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer à vosserments! Et pourtant, si j’eusse tardé dix minutes à vous accorderla grâce de Fabrice, il était mort. Et vous me laissez malheureux!et sans vos serments je n’eusse jamais eu le courage de vous aimercomme je fais! Vous n’avez donc pas d’honneur!

– Réfléchissez mûrement, mon prince. Dans toute votre vie ya-t-il eu d’espace égal en bonheur aux quatre mois qui viennent des’écouler? Votre gloire comme souverain, et, j’ose le croire, votrebonheur comme homme aimable, ne se sont jamais élevés à ce point.Voici le traité que je vous propose: si vous daignez y consentir,je ne serai pas votre maîtresse pour un instant fugitif, et envertu d’un serment extorqué par la peur, mais je consacrerai tousles instants de ma vie à faire votre félicité, je serai toujours ceque j’ai été depuis quatre mois, et peut-être l’amour viendra-t-ilcouronner l’amitié. Je ne jurerais pas du contraire.

– Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre rôle, soyez plusencore, régnez à la fois sur moi et sur mes Etats, soyez monpremier ministre; je vous offre un mariage tel qu’il est permis parles tristes convenances de mon rang; nous en avons un exemple prèsde nous: le roi de Naples vient d’épouser la duchesse de Partana.Je vous offre tout ce que je puis faire, un mariage du même genre.Je vais ajouter une idée de triste politique pour vous montrer queje ne suis plus un enfant, et que j’ai réfléchi à tout. Je ne vousferai point valoir la condition que je m’impose d’être le derniersouverain de ma race, le chagrin de voir de mon vivant les grandespuissances disposer de ma succession; je bénis ces désagrémentsfort réels puisqu’ils m’offrent un moyen de plus de vous prouvermon estime et ma passion.

La duchesse n’hésita pas un instant; le prince l’ennuyait, et lecomte lui semblait parfaitement aimable; il n’y avait au mondequ’un homme qu’on pût lui préférer. D’ailleurs elle régnait sur lecomte, et le prince, dominé par les exigences de son rang, eût plusou moins régné sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant etprendre des maîtresses; la différence d’âge semblerait, dans peud’années, lui en donner le droit.

Dès le premier instant, la perspective de s’ennuyer avait décidéde tout, toutefois la duchesse qui voulait être charmante, demandala permission de réfléchir.

Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrasespresque tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquelselle sut envelopper son refus. Le prince se mit en colère; ilvoyait tout son bonheur lui échapper. Que devenir après que laduchesse aurait quitté sa cour? D’ailleurs quelle humiliationd’être refusé! »Enfin qu’est-ce que va me dire mon valet de chambrefrançais quand je lui conterai ma défaite? »

La duchesse eut l’art de calmer le prince, et de ramener peu àpeu la négociation à ses véritables termes.

– Si Votre Altesse daigne consentir à ne point presser l’effetd’une promesse fatale, et horrible à mes yeux, comme me faisantencourir mon propre mépris, je passerai ma vie à sa cour, et cettecour sera toujours ce qu’elle a été cet hiver, tous mes instantsseront consacrés à contribuer à son bonheur comme homme, et à sagloire comme souverain. Si elle exige que j’obéisse à mon sermentelle aura flétri le reste de ma vie, et à l’instant elle me verraquitter ses Etats pour n’y jamais rentrer. Le jour où j’aurai perdul’honneur sera aussi le dernier jour où je vous verrai.

Mais le prince était obstiné comme les êtres pusillanimes;d’ailleurs son orgueil d’homme et de souverain était irrité durefus de sa main; il pensait à toutes les difficultés qu’il eûteues à surmonter pour faire accepter ce mariage, et que pourtant ilétait résolu à vaincre.

Durant trois heures on se répéta de part et d’autre les mêmesarguments, souvent mêlés de mots fort vifs. Le prince s’écria:

– Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquezd’honneur? Si j’eusse hésité aussi longtemps le jour où le généralFabio Conti donnait du poison à Fabrice, vous seriez occupéeaujourd’hui à lui élever un tombeau dans une des églises deParme.

– Non pas à Parme, certes, dans ce pays d’empoisonneurs.

– Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince aveccolère, et vous emporterez mon mépris.

Comme il s’en allait, la duchesse lui dit à voix basse:

– Eh bien! présentez-vous ici à dix heures du soir, dans le plusstrict incognito, et vous ferez un marché de dupe. Vous m’aurez vuepour la dernière fois, et j’eusse consacré ma vie à vous rendreaussi heureux qu’un prince absolu peut l’être dans ce siècle dejacobins. Et songez à ce que sera votre cour quand je n’y seraiplus pour la tirer par force de sa platitude et de sa méchanceténaturelles.

– De votre côté, vous refusez la couronne de Parme, et mieux quela couronne, car vous n’eussiez point été une princesse vulgaire,épousée par politique, et qu’on n’aime point; mon coeur est tout àvous, et vous vous fussiez vue à jamais la maîtresse absolue de mesactions comme de mon gouvernement.

– Oui, mais la princesse votre mère eût eu le droit de memépriser comme une vile intrigante.

– Eh bien! j’eusse exilé la princesse avec une pension.

Il y eut encore trois quarts d’heure de répliques incisives. Leprince, qui avait l’âme délicate, ne pouvait se résoudre ni à userde son droit, ni à laisser partir la duchesse. On lui avait ditqu’après le premier moment obtenu, n’importe comment, les femmesreviennent.

Chassé par la duchesse indignée, il osa reparaître touttremblant et fort malheureux à dix heures moins trois minutes. Adix heures et demie, la duchesse montait en voiture et partait pourBologne. Elle écrivit au comte dès qu’elle fut hors des Etats duprince:

Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d’être gaie pendant unmois. Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends à Bologne, etquand vous voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demandequ’une chose, ne me forcez jamais à reparaître dans le pays que jequitte, et songez toujours qu’au lieu de 150000 livres de rente,vous allez en avoir 30 ou 40 tout au plus. Tous les sets vousregardaient bouche béante, et vous ne serez plus considéréqu’autant que vous voudrez bien vous abaisser à comprendre toutesleurs petites idées. Tu l’as voulu, George Dandin!

Huit jours après, le mariage se célébrait à Pérouse, dans uneéglise où les ancêtres du comte ont leurs tombeaux. Le prince étaitau désespoir. La duchesse avait reçu de lui trois ou quatrecourriers, et n’avait pas manqué de lui renvoyer sous enveloppesses lettres non décachetées. Ernest V avait fait un traitementmagnifique au comte, et donné le grand cordon de son ordre àFabrice.

– C’est là surtout ce qui m’a plu de ses adieux. Nous noussommes séparés, disait le comte à la nouvelle comtesse Mosca dellaRovere, les meilleurs amis du monde; il m’a donné un grand cordonespagnol, et des diamants qui valent bien le grand cordon. Il m’adit qu’il me ferait duc, s’il ne voulait se réserver ce moyen pourvous rappeler dans ses Etats. Je suis donc chargé de vous déclarer,belle mission pour un mari, que si vous daignez revenir à Parme, nefût-ce que pour un mois, je serai fait duc, sous le nom que vouschoisirez et vous aurez une belle terre.

C’est ce que la duchesse refusa avec une sorte d’horreur.

Après la scène qui s’était passée au bal de la cour, et quisemblait assez décisive Clélia parut ne plus se souvenir de l’amourqu’elle avait semblé partager un instant; les remords les plusviolents s’étaient emparés de cette âme vertueuse et croyante.C’est ce que Fabrice comprenait fort bien, et malgré toutes lesespérances qu’il cherchait à se donner, un sombre malheur ne s’enétait pas moins emparé de son âme. Cette fois cependant le malheurne le conduisit point dans la retraite, comme à l’époque du mariagede Clélia.

Le comte avait prié son neveu de lui mander avec exactitude cequi se passait à la cour, et Fabrice, qui commençait à comprendretout ce qu’il lui devait, s’était promis de remplir cette missionen honnête homme.

Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que sonami n’eût le projet de revenir au ministère, et avec plus depouvoir qu’il n’en avait jamais eu. Les prévisions du comte netardèrent pas à se vérifier: moins de six semaines après sondépart, Rassi était premier ministre; Fabio Conti, ministre de laguerre, et les prisons, que le comte avait presque vidées, seremplissaient de nouveau. Le prince, en appelant ces gens-là aupouvoir, crut se venger de la duchesse; il était fou d’amour ethaïssait surtout le comte Mosca comme un rival.

Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, âgé desoixante-douze ans, étant tombé dans un grand état de langueur etne sortant presque plus de son palais, c’était au coadjuteur às’acquitter de presque toutes ses fonctions.

La marquise Crescenzi, accablée de remords, et effrayée par ledirecteur de sa conscience, avait trouvé un excellent moyen pour sesoustraire aux regards de Fabrice. Prenant prétexte de la fin d’unepremière grossesse, elle s’était donné pour prison son proprepalais; mais ce palais avait un immense jardin. Fabrice sut ypénétrer et plaça dans l’allée que Clélia affectionnait le plus desfleurs arrangées en bouquets, et disposées dans un ordre qui leurdonnait un langage, comme jadis elle lui en faisait parvenir tousles soirs dans les derniers jours de sa prison à la tourFarnèse.

La marquise fut très irritée de cette tentative; les mouvementsde son âme étaient dirigés tantôt par les remords, tantôt par lapassion. Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendreune seule fois dans le jardin de son palais; elle se faisait mêmescrupule dry jeter un regard.

Fabrice commençait à croire qu’il était séparé d’elle pourtoujours, et le désespoir commençait aussi à s’emparer de son âme.Le monde où il passait sa vie lui déplaisait mortellement, et s’iln’eût été intimement persuadé que le comte ne pouvait trouver lapaix de l’âme hors du ministère, il se fût mis en retraite dans sonpetit appartement de l’archevêché. Il lui eût été doux de vivretout à ses pensées, et de n’entendre plus la voix humaine que dansl’exercice officiel de ses fonctions.

« Mais, se disait-il, dans l’intérêt du comte et de la comtesseMosca, personne ne peut me remplacer. »

Le prince continuait à le traiter avec une distinction qui leplaçait au premier rang dans cette cour, et cette faveur il ladevait en grande partie à lui-même. L’extrême réserve qui, chezFabrice, provenait d’une indifférence allant jusqu’au dégoût pourtoutes les affectations ou les petites passions qui remplissent lavie des hommes, avait piqué la vanité du jeune prince; il disaitsouvent que Fabrice avait autant d’esprit que sa tante. L’âmecandide du prince s’apercevait à demi d’une vérité: c’est quepersonne n’approchait de lui avec les mêmes dispositions de coeurque Fabrice. Ce qui ne pouvait échapper, même au vulgaire descourtisans, c’est que la considération obtenue par Fabrice n’étaitpoint celle d’un simple coadjuteur, mais l’emportait même sur leségards que le souverain montrait à l’archevêque. Fabrice écrivaitau comte que si jamais le prince avait assez d’esprit pours’apercevoir du gâchis dans lequel les ministres Rassi, FabioConti, Zurla et autres de même force avaient jeté ses affaires,lui, Fabrice, serait le canal naturel par lequel il ferait unedémarche, sans trop compromettre son amour-propre.

Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il à lacomtesse Mosca, appliqué par un homme de génie à une augustepersonne, l’auguste personne se serait déjà écriée: Revenez bienvite et chassez-moi tous ces va-nu-pieds. Dès aujourd’hui, si lafemme de l’homme de génie daignait faire une démarche, si peusignificative qu’elle fût, on rappellerait le comte avec transport;mais il rentrera par une bien plus belle porte, s’il veut attendreque le fruit soit mûr. Du reste, on s’ennuie à ravir dans lessalons de la princesse, on n’y a pour se divertir que la folie duRassi, qui, depuis qu’il est comte, est devenu maniaque denoblesse. On vient de donner des ordres sévères pour que toutepersonne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse n’oseplus se présenter aux soirées de la princesse (ce sont les termesdu rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d’entrer lematin dans la grande galerie, et de se trouver sur le passage dusouverain lorsqu’il se rend à la messe, continueront à jouir de ceprivilège; mais les nouveaux arrivants devront faire preuve de huitquartiers. Sur quoi l’on a dit qu’on voit bien que Rassi est sansquartier.

On pense que de telles lettres n’étaient point confiées à laposte. La comtesse Mosca répondait de Naples:

Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous lesdimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte estenchanté de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois etvient de faire venir des ouvriers des montagnes de l’Abruzze, quine lui coûtent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venirnous voir. Voici plus de vingt fois, monsieur l’ingrat, que je vousfais cette sommation.

Fabrice n’avait garde d’obéir: la simple lettre qu’il écrivaittous les jours au comte ou à la comtesse lui semblait une corvéepresque insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu’uneannée entière se passe ainsi, sans qu’il put adresser une parole àla marquise. Toutes ses tentatives pour établir quelquecorrespondance avaient été repoussées avec horreur. Le silencehabituel que par ennui de la vie, Fabrice gardait partout, exceptedans l’exercice de ses fonctions et à la cour, joint à la puretéparfaite de ses moeurs, l’avait mis dans une vénération siextraordinaire qu’il se décide enfin à obéir aux conseils de satante.

Le prince a pour toi une vénération telle, lui écrivait-elle,qu’il faut t’attendre bientôt à une disgrâce; il te prodiguera lesmarques d’inattention, et les mépris atroces des courtisanssuivront les siens. Ces petite despotes, si honnêtes qu’ils soient,sont changeants comme la mode et par la même raison: l’ennui. Tu nepeux trouver de forces contre le caprice du souverain que dans laprédication. Tu improvises si bien en vers! essaye de parler unedemi-heure sur la religion, tu diras des hérésies dans lescommencements; mais paye un théologien savant et discret quiassistera à tes sermons, et t’avertira de tes fautes, tu lesrépareras le lendemain.

Le genre de malheur que porte dans l’âme un amour contrarie,fait que toute chose demandant de l’attention et de l’actiondevient une atroce corvée. Mais Fabrice se dit que son crédit surle peuple, stil en acquérait, pourrait un jour être utile à satante et au comte, pour lequel sa vénération augmentait tous lesjours, à mesure que les affaires lui apprenaient à connaître laméchanceté des hommes. Il se détermine à prêcher, et son succès,prépare par sa maigreur et son habit râpé, fut sans exemple. Ontrouvait dans ses discours un parfum de tristesse profonde, qui,réuni à sa charmante figure et aux récits de la haute faveur dontil jouissait à la cour, enleva tous les coeurs de femmes. Ellesinventèrent qu’il avait été un des plus braves capitaines del’armée de Napoléon. Bientôt ce fait absurde fut hors de doute. Onfaisait garder des places dans les églises où il devait prêcher;les pauvres s’y établissaient par spéculation des cinq heures dumatin.

Le succès fut tel que Fabrice eut enfin l’idée, qui changea toutdans son âme que, ne fût-ce que par simple curiosité, la marquiseCrescenzi pourrait bien un jour venir assister à l’un de sessermons. Tout à coup le public ravi s’aperçut que son talentredoublait; il se permettait, quand il était ému, des images dontla hardiesse eût fait frémir les orateurs les plus exercés;quelquefois, s’oubliant soi-même, il se livrait à des momentsd’inspiration passionnée, et tout l’auditoire fondait en larmes.Mais c’était en vain que son oeil aggrottato cherchait parmi tantde figures tournées vers la chaire celle dont la présence eût étépour lui un si grand événement.

« Mais si jamais j’ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouveraimal, ou je resterai absolument court. »Pour parer à ce dernierinconvénient, il avait compose une sorte de prière tendre etpassionnée qu’il plaçait toujours dans sa chaire, sur un tabouret;il avait le projet de se mettre à lire ce morceau, si jamais laprésence de la marquise venait le mettre hors d’état de trouver unmot.

Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis quiétaient à sa solde, que des ordres avaient été donnes afin que l’onpréparât pour le lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grandthéâtre. Il y avait une année que la marquise n’avait paru à aucunspectacle, et c’était un ténor qui faisait fureur et remplissait lasalle tous les soirs qui la faisait déroger à ses habitudes. Lepremier mouvement de Fabrice fut une joie extrême. »Enfin je pourraila voir toute une soirée! On dit qu’elle est bien pale. »Et ilcherchait à se figurer ce que pouvait être cette tête charmante,avec des couleurs à demi effacées par les combats de l’âme.

Son ami Ludovic, tout consterne de ce qu’il appelait la folie deson maître, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge auquatrième rang, presque en face de celle de la marquise. Une idéese présenta à Fabrice: « J’espère lui donner l’idée de venir ausermon, et je choisirai une église fort petite, afin d’être en étatde la bien voir. »Fabrice prêchait ordinairement à trots heures. Desle matin du jour où la marquise devait aller au spectacle, il fitannoncer qu’un devoir de son état le retenant à l’archevêchépendant toute la journée, il prêcherait par extraordinaire à huitheures et demie du soir, dans la petite église de Sainte-Marie dela Visitation, située précisément en face d’une des ailes du palaisCrescenzi. Ludovic présenta de sa part une quantité énorme decierges aux religieuses de la Visitation, avec prière d’illuminer àjour leur église. Il eut toute une compagnie de grenadiers de lagarde, et l’on plaça une sentinelle, la baïonnette au bout dufusil, devant chaque chapelle, pour empêcher les vols.

Le sermon n’était annonce que pour huit heures et demie, et àdeux heures l’église étant entièrement remplie, l’on peut sefigurer le tapage qu’il y eut dans la rue solitaire que dominait lanoble architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncerqu’en l’honneur de Notre-Dame de Pitié, il prêcherait sur la pitiéqu’une âme généreuse doit avoir pour un malheureux, même quand ilserait coupable.

Déguisé avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge authéâtre au moment de l’ouverture des portes, et quand rien n’étaitencore allumé. Le spectacle commença vers huit heures, et quelquesminutes après il eut cette joie qu’aucun esprit ne peut concevoirs’il ne l’a pas éprouvée, il vit la porte de la loge Crescenzis’ouvrir; peu après, la marquise entra, il ne l’avait pas vue aussibien depuis le jour où elle lui avait donné son éventail. Fabricecrut qu’il suffoquerait de joie; il sentait des mouvements siextraordinaires, qu’il se dit : « Peut-être je vais mourir! Quellefaçon charmante de finir cette vie si triste! Peut-être je vaissombrer dans cette loge; les fidèles réunis à la Visitation ne meverront point arriver et demain, ils apprendront que leur futurarchevêque s’est oublié dans une loge de l’Opéra, et encore,déguisé en domestique et couvert d’une livrée! Adieu toute maréputation! Et que me fait ma réputation! »

Toutefois, vers les huit heures trois quarts Fabrice fit effortsur lui-même; il quitta sa loge des quatrièmes et eut toutes lespeines du monde à gagner, à pied, le lieu où il devait quitter sonhabit de demi-livrée et prendre un vêtement plus convenable. Ce nefut que vers les neuf heures qu’il arrive à la Visitation, dans unétat de pâleur et de faiblesse tel que le bruit se répandit dansl’église que M. le coadjuteur ne pourrait pas prêcher ce soir-là.On peut juger des soins que lui prodiguèrent les religieuses, à lagrille de leur parloir intérieur où il s’était réfugié. Ces damesparlaient beaucoup; Fabrice demanda à être seul quelques instants,puis il courut à sa chaire. Un de ses aides de camp lui avaitannoncé, vers les trots heures, que l’église de la Visitation étaitentièrement remplie, mais de gens appartenant à la dernière classeet attirés apparemment par le spectacle de l’illumination. Enentrant en chaire, Fabrice fut agréablement surpris de trouvertoutes les chaises occupées par les jeunes gens à la mode et parles personnages de la plus haute distinction.

Quelques phrases d’excuse commencèrent son sermon et furentreçues avec des cris comprimes d’admiration. Ensuite vint ladescription passionnée du malheureux dont il faut avoir pitié pourhonorer dignement la Madone de Pitié, qui, elle-même, a tantsouffert sur la terre. L’orateur était fort ému; il y avait desmoments où il pouvait à peine prononcer les mots de façon à êtreentendu dans toutes les parties de cette petite église. Aux yeux detoutes les femmes et de bon nombre des hommes, il avait l’airlui-même du malheureux dont il fallait prendre pitié, tant sapâleur était extrême. Quelques minutes après les phrases d’excusespar lesquelles il avait commencé son discours, on s’aperçut qu’ilétait hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-làd’une tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Unefois on lui vit les larmes aux yeux: à l’instant il s’éleva dansl’auditoire un sanglot général et si bruyant, que le sermon en futtout à fait interrompu.

Cette première interruption fut suivie de dix autres; onpoussait des cris d’admiration, il y avait des éclats de larmes; onentendait à chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone!Ah! grand Dieu! L’émotion était si générale et si invincible dansce public d’élite, que personne n’avait honte de pousser des cris,et les gens qui y étaient entraînés ne semblaient point ridicules àleurs voisins.

Au repos qu’il est d’usage de prendre au milieu du sermon, ondit à Fabrice qu’il n’était resté absolument personne au spectacle;une seule dame se voyait encore dans sa loge, la marquiseCrescenzi. Pendant ce moment de repos on entendit tout à coupbeaucoup de bruit dans la salle: c’étaient les fidèles qui votaientune statue à M. le coadjuteur. Son succès dans la seconde partie dudiscours fut tellement fou et mondain, les élans de contributionchrétienne furent tellement remplacés par des cris d’admirationtout à fait profanes, qu’il crut devoir adresser, en quittant lachaire, une sorte de réprimande aux auditeurs. Sur quoi toussortirent à la fois avec un mouvement qui avait quelque chose desingulier et de compassé; et, en arrivant à la rue, tous semettaient à applaudir avec fureur et à crier:

– E viva del Dongo!

Fabrice consulta sa montre avec précipitation et courut à unepetite fenêtre grillée qui éclairait l’étroit passage de l’orgue àl’intérieur du couvent. Par politesse envers la foule incroyable etinsolite qui remplissait la rue, le suisse du palais Crescenziavait placé une douzaine de torches dans ces mains de fer que l’onvoit sortir des murs de face des palais bâtis au Moyen Age. Aprèsquelques minutes, et longtemps avant que les cris eussent cessé,l’événement que Fabrice attendait avec tant d’anxiété arriva, lavoiture de la marquise, revenant du spectacle, parut dans la rue;le cocher fut obligé de s’arrêter, et ce ne fut qu’au plus petitpas, et à force de cris, que la voiture put gagner la porte. Lamarquise avait été touchée de la musique sublime comme le sont lescours malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite duspectacle lorsqu’elle en apprit la cause. Au milieu du second acte,et le ténor admirable étant en scène, les gens même du parterreavaient tout à coup déserté leurs places pour aller tenter fortuneet essayer de pénétrer dans l’église de la Visitation. La marquise,se voyant arrêtée par la foule devant sa porte, fondit enlarmes. »Je n’avais pas fait un mauvais choix! »se dit-elle.

Mais précisément à cause de ce moment d’attendrissement ellerésista avec fermeté aux instances du marquis et de tous les amisde la maison, qui ne concevaient pas qu’elle n’allât point voir unprédicateur aussi étonnant. »Enfin, disait-on, il l’emporte même surle meilleur ténor de l’Italie! » »Si je le vois, je suis perdue! »sedisait la marquise.

Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plusbrillant chaque jour, prêcha encore plusieurs fois dans cettepetite église, voisine du palais Crescenzi, jamais il n’aperçutClélia, qui même à la fin prit de l’humeur de cette affectation àvenir troubler sa rue solitaire, après l’avoir déjà chassée de sonjardin.

En parcourant les figures de femmes qui l’écoutaient, Fabriceremarquait depuis assez longtemps une petite figure brune fortjolie, et dont les veux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiquesétaient ordinairement baignés de larmes dès la huitième ou dixièmephrase du sermon. Quand Fabrice était obligé de dire des choseslongues et ennuyeuses pour lui-même, il reposait assez volontiersses regards sur cette tête dont la jeunesse lui plaisait. Il appritque cette jeune personne s’appelait Anetta Marini, fille unique ethéritière du plus riche marchand drapier de Parme, mort quelquesmois auparavant.

Bientôt le nom de cette Anetta Marini’ fille du drapier, futdans toutes les bouches; elle était devenue éperdument amoureuse deFabrice. Lorsque les fameux sermons commencèrent, son mariage étaitarrêté avec Giacomo Rassi, fils aîné du ministre de la justice,lequel ne lui déplaisait point; mais à peine eut-elle entendu deuxfois monsignore Fabrice, qu’elle déclara qu’elle ne voulait plus semarier; et, comme on lui demandait la cause d’un si singulierchangement, elle répondit qu’il n’était pas digne d’une honnêtefille d’épouser un homme en se sentant éperdument éprise d’unautre. Sa famille chercha d’abord sans succès quel pouvait être cetautre.

Mais les larmes brûlantes qu’Anetta versait au sermon mirent surla voie de la vérité; sa mère et ses oncles lui ayant demandé sielle aimait monsignore Fabrice, elle répondit avec hardiesse que,puisqu’on avait découvert la vérité, elle ne s’avilirait point parun mensonge; elle ajouta que, n’ayant aucun espoir d’épouserl’homme qu’elle adorait, elle voulait du moins n’avoir plus lesyeux offensés par la figure ridicule du contino Rassi. Ce ridiculedonné au fils d’un homme que poursuivait l’envie de toute labourgeoisie devint, en deux jours, l’entretien de toute la ville.La réponse d’Anetta Marini parut charmante, et tout le monde larépéta. On en parla au palais Crescenzi comme on en parlaitpartout.

Clélia se garda bien d’ouvrir la bouche sur un tel sujet dansson salon; mais elle fit des questions à sa femme de chambre, et,le dimanche suivant, après avoir entendu la messe à la chapelle deson palais, elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, etalla chercher une seconde messe à la paroisse de Mlle Marini. Elley trouva réunis tous les beaux de la ville attirés par le mêmemotif; ces messieurs se tenaient debout près de la porte. Bientôt,au grand mouvement qui se fit parmi eux, la marquise comprit quecette Mlle Marini entrait dans l’église; elle se trouva fort bienplacée pour la voir, et, malgré sa piété, ne donna guèred’attention à la messe. Clélia trouva à cette beauté bourgeoise unpetit air décidé qui, suivant elle, eût pu convenir tout au plus àune femme mariée depuis plusieurs années. Du reste elle étaitadmirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, commel’on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec leschoses qu’ils regardaient. La marquise s’enfuit avant la fin de lamesse.

Dès le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquelsvenaient tous les soirs passer la soirée, racontèrent un nouveautrait ridicule de l’Anetta Marini. Comme sa mère, craignant quelquefolie de sa part, ne laissait que peu d’argent à sa disposition,Anetta était allée offrir une magnifique bague en diamants, cadeaude son père, au célèbre Hayez, alors à Parme pour les salons dupalais Crescenzi, et lui demander le portrait de M. del Dongo;mais, elle voulut que ce portrait fût vêtu simplement de noir, etnon point en habit de prêtre. Or, la veille, la mère de la petiteAnetta avait été bien surprise, et encore plus scandalisée detrouver dans la chambre de sa fille un magnifique portrait deFabrice del Dongo, entouré du plus beau cadre que l’on eût doré àParme depuis vingt ans.

Chapitre 15

 

Entraînés par les événements, nous n’avons pas eu le tempsd’esquisser la race comique de courtisans qui pullulent à la courde Parme et faisaient de drôles de commentaires sur les événementspar nous racontés. Ce qui rend en ce pays-là un petit noble, garnide ses trois ou quatre mille livres de rente, digne de figurer enbas noirs, aux levers du prince, c’est d’abord de n’avoir jamais luVoltaire et Rousseau: cette condition est peu difficile à remplir.Il fallait ensuite savoir parler avec attendrissement du rhume dusouverain, ou de la dernière caisse de minéralogie qu’il avaitreçue de Saxe. Si après cela on ne manquait pas à la messe un seuljour de l’année, si l’on pouvait compter au nombre de ses amisintimes deux ou trois gros moines, le prince daignait vous adresserune fois la parole tous les ans, quinze jours avant ou quinze joursaprès le 1er janvier, ce qui vous donnait un grand relief dansvotre paroisse, et le percepteur des contributions n’osait pas tropvous vexer si vous étiez en retard sur la somme annuelle de centfrancs à laquelle étaient imposées vos petites propriétés.

M. Gonzo était un pauvre hère de cette sorte, fort noble, qui,outre qu’il possédait quelque petit bien, avait obtenu par lecrédit du marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant millecent cinquante francs par an. Cet homme eût pu dîner chez lui, maisil avait une passion: il n’était à son aise et heureux quelorsqu’il se trouvait dans le salon de quelque grand personnage quilui dît de temps à autre:

– Taisez-vous, Gonzo, vous n’êtes qu’un sot.

Ce jugement était dicté par l’humeur, car Gonzo avait presquetoujours plus d’esprit que le grand personnage. Il parlait à proposde tout et avec assez de grâce: de plus, il était prêt à changerd’opinion sur une grimace du maître de la maison. A vrai dire,quoique d’une adresse profonde pour ses intérêts, il n’avait pasune idée, et quand le prince n’était pas enrhumé, il étaitquelquefois embarrassé au moment d’entrer dans un salon.

Ce qui dans Parme avait valu une réputation à Gonzo, c’était unmagnifique chapeau à trois cornes, garni d’une plume noire un peudélabrée qu’il mettait, même en frac; mais il fallait voir là façondont il portait cette plume, soit sur la tête soit à la main; làétaient le talent et l’importance. Il s’informait avec une anxiétévéritable de l’état de santé du petit chien de la marquise, et sile feu eût pris au palais Crescenzi, il eût exposé sa vie poursauver un de ces beaux fauteuils de brocart d’or, qui depuis tantd’années accrochaient sa culotte de soie noire, quand par hasard ilosait s’y asseoir un instant.

Sept ou huit personnages de cette espèce arrivaient tous lessoirs à sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peineassis, un laquais magnifiquement vêtu d’une livrée jonquille toutecouverte de galons d’argent, ainsi que la veste rouge qui encomplétait la magnificence, venait prendre les chapeaux et lescannes des pauvres diables. Il était immédiatement suivi d’un valetde chambre apportant une tasse de café infiniment petite, soutenuepar un pied d’argent en filigrane; et toutes les demi-heures unmaître d’hôtel, portant épée et habit magnifique à la française,venait offrir des glaces.

Une demi-heure après les petits courtisans râpés, on voyaitarriver cinq ou six officiers parlant haut et d’un air toutmilitaire et discutant habituellement sur le nombre et l’espèce desboutons que doit porter l’habit du soldat pour que le général enchef puisse remporter des victoires. Il n’eût pas été prudent deciter dans ce salon un journal français; car, quand même lanouvelle se fût trouvée des plus agréables, par exemple cinquantelibéraux fusillés en Espagne, le narrateur n’en fût pas moins restéconvaincu d’avoir lu un journal français. Le chef-d’oeuvre del’habileté de tous ces gens-là était d’obtenir tous les dix ans uneaugmentation de pension de cent cinquante francs. C’est ainsi quele prince partage avec sa noblesse le plaisir de régner sur lespaysans et sur les bourgeois.

Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenziétait le chevalier Foscarini, parfaitement honnête homme; aussiavait-il été un peu en prison sous tous les régimes. Il étaitmembre de cette fameuse Chambre des députés qui, à Milan, rejeta laloi de l’enregistrement présentée par Napoléon, trait peu fréquentdans l’histoire. Le chevalier Foscarini, après avoir été vingt ansl’ami de la mère du marquis, était resté l’homme influent dans lamaison. Il avait toujours quelque conte plaisant à faire, mais rienn’échappait à sa finesse; et la jeune marquise, qui se sentaitcoupable au fond du coeur, tremblait devant lui.

Comme Gonzo avait une véritable passion pour le grand seigneur,qui lui disait des grossièretés et le faisait pleurer une ou deuxfois par an, sa manie était de chercher à lui rendre de petitsservices; et, s’il n’eût été paralysé par les habitudes d’uneextrême pauvreté, il eût pu réussir quelquefois, car il n’était passans une certaine dose de finesse et une beaucoup plus granded’effronterie.

Le Gonzo, tel que nous le connaissons, méprisait assez lamarquise Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adresse uneparole peu polie; mais enfin elle était la femme de ce fameuxmarquis Crescenzi, chevalier d’honneur de la princesse, et qui uneou deux fois par mois, disait à Gonzo:

– Tais-toi, Gonzo, tu n’es qu’une bête.

Le Gonzo remarqua que tout ce qu’on disait de la petite AnettaMarini faisait sortir la marquise pour un instant, de l’état derêverie et d’incurie où elle restait habituellement plongéejusqu’au moment où onze heures sonnaient, alors elle faisait lethé, et en offrait à chaque homme présent, en l’appelant par sonnom. Après quoi, au moment de rentrer chez elle, elle semblaittrouver un moment de gaieté, c’était l’instant qu’on choisissaitpour lui réciter les sonnets satiriques.

On en fait d’excellents en Italie: c’est le seul genre delittérature qui ait encore un peu de vie; à la vérité il n’est passoumis à la censure, et les courtisans de la casa Crescenziannonçaient toujours leur sonnet par ces mots:

– Madame la marquise veut-elle permettre que l’on récite devantelle un bien mauvais sonnet?

Et quand le sonnet avait fait rire et avait été répété deux outrois fois, l’un des officiers ne manquait pas de s’écrier:

– M. le ministre de la police devrait bien s’occuper de faire unpeu pendre les auteurs de telles infamies.

Les sociétés bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnetsavec l’admiration la plus franche, et les clercs de procureurs envendent des copies.

D’après la sorte de curiosité montrée par la marquise, Gonzo sefigura qu’on avait trop vanté devant elle la beauté de la petiteMarini, qui d’ailleurs avait un million de fortune, et qu’elle enétait jalouse. Comme avec son sourire continu et son effronteriecomplète envers tout ce qui n’était pas noble, Gonzo pénétraitpartout, dès le lendemain il arriva dans le salon de la marquise,portant son chapeau à plumes d’une certaine façon triomphante etqu’on ne lui voyait guère qu’une fois ou deux chaque année, lorsquele prince lui avait dit:

– Adieu, Gonzo.

Après avoir salué respectueusement la marquise, Gonzo nes’éloigna point comme de coutume pour aller prendre place sur lefauteuil qu’on venait de lui avancer. Il se plaça au milieu ducercle, et s’écria brutalement:

– J’ai vu le portrait de Mgr del Dongo.

Clélia fut tellement surprise qu’elle fut obligée de s’appuyersur le bras de son fauteuil; elle essaya de faire tête à l’orage,mais bientôt fut obligée de déserter le salon.

– Il faut en convenir, mon pauvre Gonzo, que vous êtes d’unemaladresse rare, s’écria avec hauteur l’un des officiers quifinissait sa quatrième glace. Comment ne savez-vous pas que lecoadjuteur, qui a été l’un des plus braves colonels de l’armée deNapoléon, a joué jadis un tour pendable au père de la marquise, ensortant de la citadelle où le général Conti commandait, comme ilfût sorti de la Steccata (la principale église de Parme)? -J’ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suisun pauvre imbécile qui fais des bévues toute la journée.

Cette réplique, tout à fait dans le goût italien, fit rire auxdépens du brillant officier. La marquise rentra bientôt; elles’était armée de courage, et n’était pas sans quelque vagueespérance de pouvoir elle-même admirer ce portrait de Fabrice, quel’on disait excellent. Elle parla avec éloge du talent de Hayez,qui l’avait fait. Sans le savoir elle adressait des sourirescharmants au Gonzo qui regardait l’officier d’un air malin. Commetous les autres courtisans de la maison se livraient au mêmeplaisir, l’officier prit la fuite, non sans vouer une hainemortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en prenantcongé, fut engagé à dîner pour le lendemain.

– En voici bien d’une autre! s’écria Gonzo, le lendemain, aprèsle dîner, quand les domestiques furent sortis; n’arrive-t-il pasque notre coadjuteur est tombé amoureux de la petite Marini!…

On peut juger du trouble qui s’éleva dans le coeur de Clélia enentendant un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-même futému.

– Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme àl’ordinaire! et vous devriez parler avec un peu plus de retenued’un personnage qui a eu l’honneur de faire onze fois la partie dewhist de Son Altesse!

– Eh bien! monsieur le marquis, répondit le Gonzo avec lagrossièreté des gens de cette espèce, je puis vous jurer qu’ilvoudrait bien aussi faire la partie de la petite Marini. Mais ilsuffit que ces détails vous déplaisent; ils n’existent plus pourmoi, qui veux avant tout ne pas choquer mon adorable marquis.

Toujours, après le dîner, le marquis se retirait pour faire lasieste. Il n’eut garde, ce jour-là; mais le Gonzo se serait plutôtcoupé la langue que d’ajouter un mot sur la petite Marini; et, àchaque instant, il commençait un discours, calculé de façon à ceque le marquis pût espérer qu’il allait revenir aux amours de lapetite-bourgeoise. Le Gonzo avait supérieurement cet esprit italienqui consiste à différer avec délices de lancer le mot désiré. Lepauvre marquis, mourant de curiosité fut obligé de faire desavances: il dit à Gonzo que, quand il avait le plaisir de dîneravec lui, il mangeait deux fois davantage. Gonzo ne comprit pas, etse mit à décrire une magnifique galerie de tableaux que formait lamarquise Balbi, la maîtresse du feu prince; trois ou quatre fois ilparla de Hayez, avec l’accent plein de lenteur de l’admiration laplus profonde. Le marquis se disait: « Bon! il va arriver enfin auportrait commandé par la petite Marini! »Mais c’est ce que Gonzon’avait garde de faire. Cinq heures sonnèrent, ce qui donnabeaucoup d’humeur au marquis, qui était accoutumé à monter envoiture à cinq heures et demie, après la sieste, pour aller auCorso.

– Voilà comment vous êtes, avec vos bêtises! dit-ilgrossièrement au Gonzo; vous me ferez arriver au Corso après laprincesse, dont je suis le chevalier d’honneur, et qui peut avoirdes ordres à me donner. Allons! dépêchez-vous! dites-moi en peu deparoles, si vous le pouvez, ce que c’est que ces prétendues amoursde Mgr le coadjuteur?

Mais le Gonzo voulait réserver ce récit pour l’oreille de lamarquise, qui l’avait invité à dîner; il dépêcha donc, en fort peude mots, l’histoire réclamée, et le marquis, à moitié endormi,courut faire la sieste. Le Gonzo prit une tout autre manière avecla pauvre marquise. Elle était restée tellement jeune et naïve aumilieu de sa haute fortune, qu’elle crut devoir réparer lagrossièreté avec laquelle le marquis venait d’adresser la parole auGonzo. Charmé de ce succès, celui-ci retrouva toute son éloquence,et se fit un plaisir, non moins qu’un devoir, d’entrer avec elledans des détails infinis.

La petite Anetta Marini donnait jusqu’à un sequin par placequ’on lui retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux deses tantes et l’ancien caissier de son père. Ces places, qu’ellefaisait garder dès la veille, étaient choisies en général presquevis-à-vis la chaire, mais un peu du côté du grand autel, car elleavait remarqué que le coadjuteur se tournait souvent vers l’autel.Or, ce que le public avait remarqué aussi, c’est que non rarementles yeux si parlants du jeune prédicateur s’arrêtaient aveccomplaisance sur la jeune héritière, cette beauté si piquante; etapparemment avec quelque attention, car, dès qu’il avait les yeuxfixés sur elle, son sermon devenait savant; les citations yabondaient, l’on n’y trouvait plus de ces mouvements qui partent ducoeur; et les dames, pour qui l’intérêt cessait presque aussitôt,se mettaient à regarder la Marini et à en médire.

Clélia se fit répéter jusqu’à trois fois tous ces détailssinguliers. A la troisième, elle devint fort rêveuse; ellecalculait qu’il y avait justement quatorze mois qu’elle n’avait vuFabrice. »Y aurait-il un bien grand mal, se disait-elle, à passerune heure dans une église, non pour voir Fabrice, mais pourentendre un prédicateur célèbre? D’ailleurs, je me placerai loin dela chaire, et je ne regarderai Fabrice qu’une fois en entrant etune autre fois à la fin du sermon… Non, se disait Clélia, ce n’estpas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le prédicateurétonnant! »Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise avaitdes remords; sa conduite avait été si belle depuis quatorzemois! »Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-même,si la première femme qui viendra ce soir a été entendre prêchermonsignore del Dongo, j’irai aussi; si elle n’y est point allée, jem’abstiendrai. »

Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo enlui disant:

– Tâchez de savoir quel jour le coadjuteur prêchera, et dansquelle église. Ce soir, avant que vous ne sortiez, j’auraipeut-être une commission à vous donner.

A peine Gonzo parti pour le Corso, Clélia alla prendre l’airdans le jardin de son palais. Elle ne se fit pas l’objection quedepuis dix mois elle n’y avait pas mis les pieds. Elle était vive,animée; elle avait des couleurs. Le soir, à chaque ennuyeux quientrait dans le salon, son coeur palpitait d’émotion. Enfin onannonça le Gonzo, qui, du premier coup d’oeil, vit qu’il allaitêtre l’homme nécessaire pendant huit jours. »La marquise est jalousede la petite Marini, et ce serait, ma foi, une comédie bien montée,se dit-il, que celle dans laquelle la marquise jouerait le premierrôle, la petite Anetta la soubrette, et monsignore del Dongol’amoureux! Ma foi, le billet d’entrée ne serait pas trop payé àdeux francs. »Il ne se sentait pas de joie, et pendant toute lasoirée, il coupait la parole à tout le monde et racontait lesanecdotes les plus saugrenues (par exemple, la célèbre actrice etle marquis de Pequigny, qu’il avait apprise la veille d’un voyageurfrançais). La marquise, de son côté, ne pouvait tenir en place;elle se promenait dans le salon, elle passait dans une galerievoisine du salon, où le marquis n’avait admis que des tableauxcoûtant chacun plus de vingt mille francs. Ces tableaux avaient unlangage si clair ce soir-là qu’ils fatiguaient le coeur de lamarquise à force d’émotion. Enfin, elle entendit ouvrir les deuxbattants, elle courut au salon; c’était la marquise Raversi! Maisen lui adressant les compliments d’usage, Clélia sentait que lavoix lui manquait. La marquise lui fit répéter deux fois laquestion: « Que dites-vous du prédicateur à la mode? »qu’elle n’avaitpoint entendu d’abord.

– Je le regardais comme un petit intrigant, très digne neveu del’illustre comtesse Mosca; mais à la dernière fois qu’il a prêché,tenez, à l’église de la Visitation, vis-à-vis de chez vous, il aété tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regardecomme l’homme le plus éloquent que j’aie jamais entendu.

– Ainsi vous avez assisté à un de ses sermons? dit Clélia toutetremblante de bonheur.

– Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m’écoutiezdonc pas? Je n’y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu’ilest attaqué de la poitrine, et que bientôt il ne prêchera plus!

A peine la marquise sortie, Clélia appela le Gonzo dans lagalerie.

– Je suis presque résolue, lui dit-elle, à entendre ceprédicateur si vanté. Quand prêchera-t-il?

– Lundi prochain, c’est-à-dire dans trois jours et l’on diraitqu’il a deviné le projet de Votre Excellence, car il vient prêcherà l’église de la Visitation.

Tout n’était pas expliqué; mais Clélia ne trouvait plus de voixpour parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sansajouter une parole. Gonzo se disait: « Voilà la vengeance qui latravaille. Comment peut-on être assez insolent pour se sauver d’uneprison, surtout quand on a l’honneur d’être gardé par un héros telque le général Fabio Conti! »

– Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fineironie; il est touché à la poitrine. J’ai entendu le docteur Rambodire qu’il n’a pas un an de vie; Dieu le punit d’avoir rompu sonban en se sauvant traîtreusement de la citadelle.

La marquise s’assit sur le divan de la galerie, et fit signe àGonzo de l’imiter. Après quelques instants, elle lui remit unepetite bourse où elle avait préparé quelques sequins.

– Faites-moi retenir quatre places.

– Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser à la suite deVotre Excellence?

– Sans doute; faites retenir cinq places… Je ne tiens nullement,ajouta-t-elle, à être près de la chaire; mais j’aimerais à voirMlle Marini, que l’on dit si jolie.

La marquise ne vécut pas pendant les trois jours qui laséparaient du fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour quic’était un insigne honneur d’être vu en public à la suite d’uneaussi grande dame, avait arboré son habit français avec l’épée; cen’est pas tout, profitant du voisinage du palais, il fit porterdans l’église un fauteuil doré magnifique destiné à la marquise, cequi fut trouvé de la dernière insolence par les bourgeois. On peutpenser ce que devint la pauvre marquise, lorsqu’elle aperçut cefauteuil, et qu’on l’avait placé précisément vis-à-vis la chaire.Clélia était si confuse, baissant les yeux, et réfugiée dans uncoin de cet immense fauteuil, qu’elle n’eut pas même le courage deregarder la petite Marini, que le Gonzo lui indiquait de la main,avec une effronterie dont elle ne pouvait revenir. Tous les êtresnon nobles n’étaient absolument rien aux yeux du courtisan.

Fabrice parut dans la chaire il était si maigre, si pâle,tellement consumé, que les yeux de Clélia se remplirent de larmes àl’instant. Fabrice dit quelques paroles, puis s’arrêta, comme si lavoix lui manquait tout à coup; il essaya vainement de commencerquelques phrases; il se retourna, et prit un papier écrit.

– Mes frères, dit-il, une âme malheureuse et bien digne de toutevotre pitié vous engage, par ma voix, à prier pour la fin de sestourments, qui ne cesseront qu’avec sa vie.

Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; maisl’expression de sa voix était telle, qu’avant le milieu de laprière tout le monde pleurait, même le Gonzo. »Au moins on ne meremarquera pas, se disait la marquise en fondant en larmes. »

Tout en lisant le papier écrit, Fabrice trouva deux ou troisidées sur l’état de l’homme malheureux pour lequel il venaitsolliciter les prières des fidèles. Bientôt les pensées luiarrivèrent en foule. En ayant l’air de s’adresser au public, il neparlait qu’à la marquise. Il termina son discours un peu plus tôtque de coutume, parce que, quoi qu’il pût faire, les larmes legagnaient à un tel point qu’il ne pouvait plus prononcer d’unemanière intelligible. Les bons juges trouvèrent ce sermonsingulier, mais égal au moins, pour le pathétique, au fameux sermonprêché aux lumières. Quant à Clélia, à peine eut-elle entendu lesdix premières lignes de la prière lue par Fabrice, qu’elle regardacomme un crime atroce d’avoir pu passer quatorze mois sans le voir.En rentrant chez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser àFabrice en toute liberté; et le lendemain, d’assez bonne heure,Fabrice reçut un billet ainsi conçu:

On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de ladiscrétion desquels vous soyez sûr, et demain au moment où minuitsonnera à la Steccata, trouvez-vous près d’une petite porte quiporte le numéro 19, dans la rue Saint-Paul’. Songez que vous pouvezêtre attaqué, ne venez pas seul.

En reconnaissant ces caractères divins, Fabrice tomba à genouxet fondit en larmes.

– Enfin! s’écria-t-il, après quatorze mois et huit jours! Adieules prédications.

Il serait bien long de décrire tous les genres de foliesauxquels furent en proie, ce jour-là, les cours de Fabrice et deClélia. La petite porte indiquée dans le billet n’était autre quecelle de l’orangerie du palais Crescenzi, et, dix fois dans lajournée, Fabrice trouva le moyen de la voir. Il prit des armes, etseul, un peu avant minuit, d’un pas rapide, il passait près decette porte, lorsque à son inexprimable joie, il entendit une voixbien connue, lui dire d’un ton très bas:

– Entre ici, ami de mon coeur.

Fabrice entra avec précaution, et se trouva à la vérité dansl’orangerie, mais vis-à-vis une fenêtre fortement grillée etélevée, au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L’obscuritéétait profonde, Fabrice avait entendu quelque bruit dans cettefenêtre, et il en reconnaissait la grille avec la main, lorsqu’ilsentit une main, passée à travers les barreaux, prendre la sienneet la porter à des lèvres qui lui donnèrent un baiser.

– C’est moi, lui dit une voix chérie, qui suis venue ici pour tedire que je t’aime, et pour te demander si tu veux m’obéir.

On peut juger de la réponse, de la joie, de l’étonnement deFabrice; après les premiers transports, Clélia lui dit:

– J’ai fait voeu à la Madone, comme tu sais, de ne jamais tevoir; c’est pourquoi je te reçois dans cette obscurité profonde. Jeveux bien que tu saches que, si jamais tu me forçais à te regarderen plein jour, tout serait fini entre nous. Mais d’abord, je neveux pas que tu prêches devant Anetta Marini, et ne va pas croireque c’est moi qui ai eu la sottise de faire porter un fauteuil dansla maison de Dieu.

– Mon cher ange, je ne prêcherai plus devant qui que ce soit; jen’ai prêché que dans l’espoir qu’un jour je te verrais.

– Ne parle pas ainsi, songe qu’il ne m’est pas permis à moi dete voir.

Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire unseul mot, sur un espace de trois années.

A l’époque où reprend notre récit, il y avait déjà longtemps quele comte Mosca était de retour à Parme, comme premier ministre,plus puissant que jamais.

Après ces trois années de bonheur divin, l’âme de Fabrice eut uncaprice de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait uncharmant petit garçon de deux ans Sandrino, qui faisait la joie desa mère’; il était toujours avec elle ou sur les genoux du marquisCrescenzi; Fabrice, au contraire, ne le voyait presque jamais; ilne voulut pas qu’il s’accoutumât à chérir un autre père. Il conçutle dessein d’enlever l’enfant avant que ses souvenirs fussent biendistincts.

Dans les longues heures de chaque journée où la marquise nepouvait voir son ami, la présence de Sandrino la consolait, carnous avons à avouer une chose qui semblera bizarre au nord desAlpes, malgré ses erreurs elle était restée fidèle à son voeu; elleavait promis à la Madone, l’on se le rappelle peut-être, de nejamais voir Fabrice: telles avaient été ses paroles précises: enconséquence elle ne le recevait que de nuit, et jamais il n’y avaitde lumière dans l’appartement.

Mais tous les soirs, il était reçu par son amie; et, ce qui estadmirable, au milieu d’une cour dévorée par la curiosité et parl’ennui, les précautions de Fabrice avaient été si habilementcalculées, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, nefut même soupçonnée. Cet amour était trop vif pour qu’il n’y eûtpas des brouilles; Clélia était fort sujette à la jalousie, maispresque toujours les querelles venaient d’une autre cause. Fabriceavait abusé de quelque cérémonie publique pour se trouver dans lemême lieu que la marquise et la regarder, elle saisissait alors unprétexte pour sortir bien vite, et pour longtemps exilait sonami.

On était étonné à la cour de Parme de ne connaître aucuneintrigue à une femme aussi remarquable par sa beauté et l’élévationde son esprit; elle fit naître des passions qui inspirèrent biendes folies, et souvent Fabrice aussi fut jaloux.

Le bon archevêque Landriani était mort depuis longtemps; lapiété, les moeurs exemplaires, l’éloquence de Fabrice l’avaientfait oublier, son frère aîné était mort, et tous les biens de lafamille lui étaient arrivés. A partir de cette époque il distribuachaque année aux vicaires et aux curés de son diocèse les cent etquelque mille francs que rapportait l’archevêché de Parme.

Il eût été difficile de rêver une vie plus honorée plushonorable et plus utile que celle que Fabrice s’était faite,lorsque tout fut troublé par ce malheureux caprice detendresse.

– D’après ce voeu que je respecte et qui fait pourtant lemalheur de ma vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il unjour à Clélia, je suis obligé de vivre constamment seul, n’ayantd’autre distraction que le travail; et encore le travail me manque.Au milieu de cette façon sévère et triste de passer les longuesheures de chaque journée, une idée s’est présentée, qui fait montourment et que je combats en vain depuis six mois: mon fils nem’aimera point; il ne m’entend jamais nommer. Elevé au milieu duluxe aimable du palais Crescenzi, à peine s’il me connaît. Le petitnombre de fois que je le vois, je songe à sa mère, dont il merappelle la beauté céleste et que je ne puis regarder, et il doitme trouver une figure sérieuse, ce qui, pour les enfants, veut diretriste.

– Eh bien! dit la marquise, où tend tout ce discours quim’effraye?

– A ravoir mon fils; je veux qu’il habite avec moi; je veux levoir tous les jours, je veux qu’il s’accoutume à m’aimer; je veuxl’aimer moi-même à loisir. Puisqu’une fatalité unique au monde veutque je sois privé de ce bonheur dont jouissent tant d’âmes tendres,et que je ne passe pas ma vie avec tout ce que j adore, je veux dumoins avoir auprès de moi un être qui te rappelle à mon coeur, quite remplace en quelque sorte. Les affaires et les hommes me sont àcharge dans ma solitude forcée; tu sais que l’ambition a toujoursété un mot vide pour moi, depuis l’instant où j’eus le bonheurd’être écroué par Barbone, et tout ce qui n’est pas sensation del’âme me semble ridicule dans la mélancolie qui loin de toim’accable.

On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son amiremplit l’âme de la pauvre Clélia; sa tristesse fut d’autant plusprofonde qu’elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison.Elle alla jusqu’à mettre en doute si elle ne devait pas tenter derompre son voeu. Alors elle eût reçu Fabrice de jour comme toutautre personnage de la société, et sa réputation de sagesse étaittrop bien établie pour qu’on en médît. Elle se disait qu’avecbeaucoup d’argent elle pouvait se faire relever de son voeu; maiselle sentait aussi que cet arrangement tout mondain netranquilliserait pas sa conscience, et peut-être le ciel irrité lapunirait de ce nouveau crime.

D’un autre côté, si elle consentait à céder au désir si naturelde Fabrice, si elle cherchait à ne pas faire le malheur de cetteâme tendre qu’elle connaissait si bien, et dont son voeu sisingulier compromettait si étrangement la tranquillité quelleapparence d’enlever le fils unique d’un des plus grands seigneursd’Italie sans que la fraude fût découverte? Le marquis Crescenziprodiguerait des sommes énormes, se mettrait lui-même à la tête desrecherches, et tôt ou tard l’enlèvement serait connu. Il n’y avaitqu’un moyen de parer à ce danger, il fallait envoyer l’enfant auloin, à Edimbourg, par exemple, ou à Paris; mais c’est à quoi latendresse d’une mère ne pouvait se résoudre. L’autre moyen proposépar Fabrice, et en effet le plus raisonnable, avait quelque chosede sinistre augure et de presque encore plus affreux aux yeux decette mère éperdue il fallait, disait Fabrice, feindre une maladie;l’enfant serait de plus en plus mal enfin il viendrait à mourirpendant une absence du marquis Crcscenzi.

Une répugnance qui, chez Clélia, allait jusqu’à la terreur,causa une rupture qui ne put durer.

Clélia prétendait qu’il ne fallait pas tenter Dieu que ce filssi chéri était le fruit d’un crime, et que, si encore l’on irritaitla colère céleste, Dieu ne manquerait pas de le retirer à lui.Fabrice reparlait de sa destinée singulière:

– L’état que le hasard m’a donné, disait-il à Clélia, et monamour m’obligent à une solitude éternelle, je ne puis, comme laplupart de mes confrères, avoir les douceurs d’une société intime,puisque vous ne voulez me recevoir que dans l’obscurité, ce quiréduit à des instants, pour ainsi dire, la partie de ma vie que jepuis passer avec vous.

Il y eut bien des larmes répandues. Clélia tomba malade, maiselle aimait trop Fabrice pour se refuser constamment au sacrificeterrible qu’il lui demandait. En apparence, Sandrino tomba malade;le marquis se hâta de faire appeler les médecins les plus célèbres,et Clélia rencontra dès cet instant un embarras terrible qu’ellen’avait pas prévu; il fallait empêcher cet enfant adoré de prendreaucun des remèdes ordonnés par les médecins, ce n’était pas unepetite affaire.

L’enfant, retenu au lit plus qu’il ne fallait pour sa santé,devint réellement malade. Comment dire au médecin la cause de cemal? Déchirée par deux intérêts contraires et si chers, Clélia futsur le point de perdre la raison. Fallait-il consentir à uneguérison apparente et sacrifier ainsi tout le fruit d’une feinte silongue et si pénible? Fabrice, de son côté, ne pouvait ni separdonner la violence qu’il exerçait sur le coeur de son amie, nirenoncer à son projet. Il avait trouvé le moyen d’être introduittoutes les nuits auprès de l’enfant malade, ce qui avait amené uneautre complication. La marquise venait soigner son fils, etquelquefois Fabrice était obligé de la voir à la clarté desbougies, ce qui semblait au pauvre coeur malade de Clélia un péchéhorrible et qui présageait la mort de Sandrino. C’était en vain queles casuistes les plus célèbres, consultés sur l’obéissance à unvoeu, dans le cas où l’accomplissement en serait évidemmentnuisible, avaient répondu que le voeu ne pouvait être considérécomme rompu d’une façon criminelle, tant que la personne engagéepar une promesse envers la Divinité s’abstenait non pour un vainplaisir des sens, mais pour ne pas causer un mal évident. Lamarquise n’en fut pas moins au désespoir, et Fabrice vit le momentoù son idée bizarre allait amener la mort de Clélia et celle de sonfils.

Il eut recours à son ami intime, le comte Mosca, qui tout vieuxministre qu’il était, fut attendri de cette histoire d’amour qu’ilignorait en grande partie.

– Je vous procurerai l’absence du marquis pendant cinq ou sixjours au moins: quand la voulez-vous?

A quelque temps de là, Fabrice vint dire au comte que tout étaitpréparé pour que l’on pût profiter de l’absence.

Deux jours après, comme le marquis revenait d’une de ses terresaux environs de Mantoue, des brigands, soldés apparemment par unevengeance particulière, l’enlevèrent, sans le maltraiter en aucunefaçon, et le placèrent dans une barque, qui employa trois jours àdescendre le Pô et à faire le même voyage que Fabrice avait exécutéautrefois après la fameuse affaire Giletti. Le quatrième jour, lesbrigands déposèrent le marquis dans une île déserte du Pô, aprèsavoir eu le soin de le voler complètement, et de ne lui laisser niargent ni aucun effet ayant la moindre valeur. Le marquis fut deuxjours entiers avant de pouvoir regagner son palais à Parme; il letrouva tendu de noir et tout le monde dans la désolation.

Cet enlèvement, fort adroitement exécuté, eut un résultat bienfuneste: Sandrino, établi en secret dans une grande et belle maisonoù la marquise venait le voir presque tous les jours, mourut aubout de quelques mois. Clélia se figura qu’elle était frappée parune juste punition, pour avoir été infidèle à son voeu à la Madone:elle avait vu si souvent Fabrice aux lumières, et même deux fois enplein jour et avec des transports si tendres, durant la maladie deSandrino! Elle ne survécut que de quelques mois à ce fils si chéri,mais elle eut la douceur de mourir dans les bras de son ami.

Fabrice était trop amoureux et trop croyant pour avoir recoursau suicide; il espérait retrouver Clélia dans un meilleur monde,mais il avait trop d’esprit pour ne pas sentir qu’il avait beaucoupà réparer.

Peu de jours après la mort de Clélia, il signa plusieurs actespar lesquels il assurait une pension de mille francs à chacun deses domestiques, et se réservait, pour lui-même, une pension égale;il donnait des terres, valant cent mille livres de rente à peuprès, à la comtesse Mosca; pareille somme à la marquise del Dongo,sa mère, et ce qui pouvait rester de la fortune paternelle, à l’unede ses soeurs mal mariée. Le lendemain, après avoir adressé à quide droit la démission de son archevêché et de toutes les placesdont l’avaient successivement comblé la faveur d’Ernest V etl’amitié du premier ministre, il se retira à la chartreuse deParme, située dans les bois voisins du Pô, à deux lieues deSacca.

La comtesse Mosca avait fort approuvé, dans le temps, que sonmari reprit le ministère, mais jamais elle n’avait voulu consentirà rentrer dans les Etats d’Ernest V. Elle tenait sa cour à Vignano,à un quart de lieue de Casal Maggiore, sur la rive gauche du Pô, etpar conséquent dans les Etats de l’Autriche. Dans ce magnifiquepalais de Vignano, que le comte lui avait fait bâtir, elle recevaitles jeudis toute la haute société de Parme, et tous les jours sesnombreux amis. Fabrice n’eût pas manqué un jour de venir à Vignano.La comtesse en un mot réunissait toutes les apparences du bonheur,mais elle ne survécut que fort peu de temps à Fabrice, qu’elleadorait, et qui ne passa qu’une année dans sa chartreuse.

Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche,Ernest V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement àcelui des grands-ducs de Toscane.

 

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Tags: Stendhal