La maison du péril AGATHA CHRISTIE

Challenger se tut un instant, puis il murmura :

— Si cela devait être…

Un coup à la porte l’interrompit. Frederica Rice entra.

— Je vous cherchais, dit-elle à Challenger. J’ai appris que vous étiez ici. Je voulais vous demander si l’horloger vous avait rendu ma montre-bracelet.

— Oui, je suis allé la réclamer ce matin.

Il la tira de sa poche et la lui remit.

C’était une montre de forme peu banale, sphérique, fixée sur un simple ruban de moire, et je me souvins d’avoir vu la pareille au bras de Nick Buckley.

— J’espère qu’elle ne variera plus, maintenant.

— Elle se dérègle continuellement. C’est assommant.

— Cette montre est un objet de luxe, Madame, et non d’utilité, murmura Poirot à Mrs Rice.

— Est-il impossible de concilier l’un avec l’autre ? dit-elle en nous regardant tous. Mais peut-être que je vous dérange ?

— Pas le moins du monde, Madame, nous parlions non pas du crime, mais de la rapidité avec laquelle s’est répandue la nouvelle des fiançailles de Miss Nick et de ce brave aviateur dont on vient d’annoncer la mort.

— Tiens ! Nick était fiancée à Michel Seton ! s’exclama Frederica.

— Cela vous surprend, Madame ?

— Un peu, encore que je ne sache pas pourquoi. À vrai dire, il m’avait paru très épris d’elle, l’automne dernier. Ils sortaient souvent ensemble, puis peu après Noël il y eut un froid entre eux et ils ne se rencontrèrent presque plus.

— En tout cas, ils ont su conserver leur secret.

— Probablement à cause du vieux sir Matthew, qui, je crois, était quelque peu dérangé du cerveau.

— Et vous ne vous doutiez de rien, Madame ? Pourtant Mademoiselle et vous étiez si intimes !

— Nick sait garder sa langue lorsqu’elle le veut, murmura Frederica. Je m’explique maintenant pourquoi elle se montrait si nerveuse dernièrement, et ce qu’elle me dit l’autre jour aurait dû éveiller mon attention.

— Votre petite amie est bien séduisante, Madame.

— Naguère, Jim Lazarus partageait cette opinion, répondit Challenger secoué d’un gros rire.

— Oh ! Jim…

Frederica haussa les épaules, mais elle paraissait quelque peu ennuyée.

Elle se tourna vers Poirot :

— Dites-moi, Monsieur Poirot, avez-vous…

Elle s’arrêta court. Son corps oscilla sur lui-même, elle pâlit et tint ses yeux rivés sur la table.

— Vous sentez-vous souffrante, Madame ?

J’avançai rapidement un siège et l’y fis asseoir.

— Non, je suis très bien, dit-elle à voix basse, en se tenant la tête à deux mains.

Nous la regardions, embarrassés.

Au bout d’un instant, elle se redressa sur son siège.

— Comme c’est ridicule ! Voyons, George, ne prenez pas cet air désolé. Parlons un peu du crime : ce sujet est si passionnant. J’aimerais savoir si M. Poirot tient une bonne piste.

— Il est un peu tôt pour me prononcer, Madame, déclara Poirot, ne voulant pas se compromettre.

— Mais vous avez certainement une idée…

— Peut-être, mais je manque encore de preuves.

— Oh ! dit-elle d’un ton peu assuré.

Puis elle se leva en prétextant une migraine et le désir de se reposer. Elle quitta brusquement la pièce en formulant l’espoir que le lendemain il lui serait permis de voir Nick.

Challenger émit un grognement après son départ et précisa sa pensée :

— Impossible de deviner où cette femme veut en venir. Nick a dû éprouver une grande affection pour elle ; toutefois, je doute que la réciproque soit vraie. Mais sait-on jamais avec les femmes ? Vous partez, Monsieur Poirot ? lui demanda Challenger en voyant mon ami brosser son chapeau.

— Oui, je vais en ville…

— Je n’ai rien à faire, puis-je vous accompagner ?

— Certainement, vous me ferez plaisir.

Au moment où nous franchissions le seuil, Poirot retourna dans la pièce.

— J’avais oublié ma canne, dit-il en manière d’excuse.

Poirot se dirigea d’abord chez le fleuriste.

— Je voudrais envoyer des fleurs à Miss Nick, expliqua-t-il.

Poirot est un client difficile à contenter. Après bien des hésitations, il jeta son dévolu sur une corbeille dorée qu’il fit garnir d’œillets oranges et ceindre d’un large ruban bleu.

Sur une carte que lui remit la vendeuse, de sa plus belle écriture, il traça ces mots : « Avec les hommages d’Hercule Poirot. »

— Je lui ai déjà adressé des fleurs ce matin, dit Challenger. Peut-être pourrais-je lui faire porter quelques fruits ?

— Non, c’est inutile, répondit Poirot.

— Pourquoi ?

— Aucune denrée comestible ne doit être envoyée, c’est expressément défendu.

— Qui a dit cela ?

— J’en ai décidé ainsi. D’ailleurs, Miss Nick se range absolument à mon point de vue.

— Par exemple ! s’exclama Challenger d’un air médusé.

Il regarda curieusement Poirot pendant quelques secondes.

— Ah ! je vois… continua-t-il. Vous redoutez toujours… quelque chose ?

CHAPITRE XVI

UN ENTRETIEN AVEC MR WHITFIELD

L’enquête fut des plus sommaires. On procéda à l’identification et je témoignai de l’endroit où je découvris le corps. Le rapport médico-légal déposé, les conclusions furent remises à huitaine.

L’intérêt du crime de Saint-Loo avait rebondi dans les quotidiens. Il venait de succéder, en effet, à la « Disparition du fameux aviateur ». À présent que la mort de Seton ne faisait plus de doute et que la nation tout entière avait rendu hommage à sa mémoire, il fallait au public une nouvelle sensation. Aussi le mystère de Saint-Loo était-il un présent des dieux pour la presse qui, en ce mois d’août, manquait de matières intéressantes.

Après ma déposition, qui fournit un os à ronger aux journalistes, je rejoignis Poirot à son rendez-vous avec le Révérend Père Giles Buckley et son épouse[6].

Le père et la mère de Maggie étaient de braves gens, étrangers au monde et de la plus grande simplicité. Mrs Buckley semblait être une femme de caractère. Blonde, de forte stature, elle trahissait ses origines nordiques ; son mari était petit, avait des cheveux grisonnants, des manières timides et presque défiantes.

Ces pauvres êtres semblaient écrasés par le malheur qui leur ravissait leur enfant bien-aimée.

— Je ne peux pas m’habituer à l’idée de perdre une fille si bonne et si douce, disait Mr Buckley. Inoffensive et toujours dévouée. Qui pouvait en vouloir à la vie de cette malheureuse enfant ?

— J’avais peine à comprendre le télégramme, se lamentait Mrs Buckley, car elle nous avait quittés la veille au matin.

— Cette épreuve nous anéantit complètement, murmura le père.

— Le colonel Weston s’est montré on ne peut plus aimable, dit Mrs Buckley, et il nous a assuré que la police a tout mis en œuvre pour découvrir le meurtrier. Ce ne peut être que l’acte d’un fou ; aucune autre explication ne paraît plausible.

— Je ne saurais vous exprimer à quel point je compatis à votre douleur, Madame, ni combien j’admire votre courage.

— Se laisser abattre ne nous rendrait pas notre chère enfant, déclara tristement Mrs Buckley.

— Ma femme est admirable, dit le pasteur, sa foi et sa vaillance sont étonnantes… Ce drame est si effarant, Monsieur Poirot.

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