Chapitre 1 Vie en commun avec Albertine
Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur, et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur&|160;; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou en partance pour l’azur. Et, peut-être, ces bruits avaient-ils été devancés eux-mêmes par quelque émanation plus rapide et plus pénétrante qui, glissée au travers de mon sommeil, y répandait une tristesse annonciatrice de la neige, ou y faisait entonner, à certain petit personnage intermittent, de si nombreux cantiques à la gloire du soleil que ceux-ci finissaient par amener pour moi,qui encore endormi commençais à sourire, et dont les paupières closes se préparaient à être éblouies, un étourdissant réveil en musique. Ce fut, du reste, surtout de ma chambre que je perçus la vie extérieure pendant cette période. Je sais que Bloch raconta que, quand il venait me voir le soir, il entendait comme le bruit d’une conversation&|160;; comme ma mère était à Combray et qu’il ne trouvait jamais personne dans ma chambre, il conclut que je parlais tout seul. Quand, beaucoup plus tard, il apprit qu’Albertine habitait alors avec moi, comprenant que je l’avais cachée à tout lemonde, il déclara qu’il voyait enfin la raison pour laquelle, àcette époque de ma vie, je ne voulais jamais sortir. Il se trompa.Il était d’ailleurs fort excusable, car la réalité même, si elleest nécessaire, n’est pas complètement prévisible. Ceux quiapprennent sur la vie d’un autre quelque détail exact en tirentaussitôt des conséquences qui ne le sont pas et voient dans le faitnouvellement découvert l’explication de choses qui précisémentn’ont aucun rapport avec lui.
Quand je pense maintenant que mon amie était venue, à notreretour de Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi,qu’elle avait renoncé à l’idée d’aller faire une croisière, qu’elleavait sa chambre à vingt pas de la mienne, au bout du couloir, dansle cabinet à tapisseries de mon père, et que chaque soir, forttard, avant de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue,comme un pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant lecaractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances quenous avons endurées à cause d’elle ont fini par conférer une sortede douceur morale, ce que j’évoque aussitôt par comparaison, cen’est pas la nuit que le capitaine de Borodino me permit de passerau quartier, par une faveur qui ne guérissait en somme qu’unmalaise éphémère, mais celle où mon père envoya maman dormir dansle petit lit à côté du mien. Tant la vie, si elle doit une fois deplus nous délivrer d’une souffrance qui paraissait inévitable, lefait dans des conditions différentes, opposées parfois jusqu’aupoint qu’il y a presque sacrilège apparent à constater l’identitéde la grâce octroyée&|160;!
Quand Albertine savait par Françoise que, dans la nuit de machambre aux rideaux encore fermés, je ne dormais pas, elle ne segênait pas pour faire un peu de bruit, en se baignant, dans soncabinet de toilette. Alors, souvent, au lieu d’attendre une heureplus tardive, j’allais dans une salle de bains contiguë à la sienneet qui était agréable. Jadis, un directeur de théâtre dépensait descentaines de mille francs pour consteller de vraies émeraudes letrône où la diva jouait un rôle d’impératrice. Les ballets russesnous ont appris que de simples jeux de lumières prodiguent, dirigéslà où il faut, des joyaux aussi somptueux et plus variés. Cettedécoration, déjà plus immatérielle, n’est pas si gracieuse pourtantque celle par quoi, à huit heures du matin, le soleil remplacecelle que nous avions l’habitude d’y voir quand nous ne nouslevions qu’à midi. Les fenêtres de nos deux salles de bains, pourqu’on ne pût nous voir du dehors, n’étaient pas lisses, mais toutesfroncées d’un givre artificiel et démodé. Le soleil tout à coupjaunissait cette mousseline de verre, la dorait et, découvrantdoucement en moi un jeune homme plus ancien, qu’avait cachélongtemps l’habitude, me grisait de souvenirs, comme si j’eusse étéen pleine nature devant des feuillages dorés où ne manquait mêmepas la présence d’un oiseau. Car j’entendais Albertine siffler sanstrêve&|160;:
Les douleurs sont des folles,
Et qui les écoute est encor plus fou.
Je l’aimais trop pour ne pas joyeusement sourire de son mauvaisgoût musical. Cette chanson, du reste, avait ravi, l’été passé,Mme Bontemps, laquelle entendit dire bientôt que c’étaitune ineptie, de sorte que, au lieu de demander à Albertine de lachanter, quand elle avait du monde, elle y substitua&|160;:
Une chanson d’adieu sort des sources troublées,
qui devint à son tour «&|160;une vieille rengaine de Massenet,dont la petite nous rebat les oreilles&|160;».
Une nuée passait, elle éclipsait le soleil, je voyais s’éteindreet rentrer dans une grisaille le pudique et feuillu rideau deverre.
Les cloisons qui séparaient nos deux cabinets de toilette (celuid’Albertine, tout pareil, était une salle de bains que maman, enayant une autre dans la partie opposée de l’appartement, n’avaitjamais utilisée pour ne pas me faire de bruit) étaient si mincesque nous pouvions parler tout en nous lavant chacun dans le nôtre,poursuivant une causerie qu’interrompait seulement le bruit del’eau, dans cette intimité que permet souvent à l’hôtel l’exiguïtédu logement et le rapprochement des pièces, mais qui, à Paris, estsi rare.
D’autres fois, je restais couché, rêvant aussi longtemps que jele voulais, car on avait ordre de ne jamais entrer dans ma chambreavant que j’eusse sonné, ce qui, à cause de la façon incommode dontavait été posée la poire électrique au-dessus de mon lit, demandaitsi longtemps, que, souvent, las de chercher à l’atteindre etcontent d’être seul, je restais quelques instants presque rendormi.Ce n’est pas que je fusse absolument indifférent au séjourd’Albertine chez nous. Sa séparation d’avec ses amies réussissait àépargner à mon cœur de nouvelles souffrances. Elle le maintenaitdans un repos, dans une quasi-immobilité qui l’aideraient à guérir.Mais, enfin, ce calme que me procurait mon amie était apaisement dela souffrance plutôt que joie. Non pas qu’il ne me permît d’engoûter de nombreuses, auxquelles la douleur trop vive m’avaitfermé, mais ces joies, loin de les devoir à Albertine, qued’ailleurs je ne trouvais plus guère jolie et avec laquelle jem’ennuyais, que j’avais la sensation nette de ne pas aimer, je lesgoûtais au contraire pendant qu’Albertine n’était pas auprès demoi. Aussi, pour commencer la matinée, je ne la faisais pas tout desuite appeler, surtout s’il faisait beau. Pendant quelquesinstants, et sachant qu’il me rendait plus heureux qu’Albertine, jerestais en tête à tête avec le petit personnage intérieur, salueurchantant du soleil et dont j’ai déjà parlé. De ceux qui composentnotre individu, ce ne sont pas les plus apparents qui nous sont leplus essentiels. En moi, quand la maladie aura fini de les jeterl’un après l’autre par terre, il en restera encore deux ou troisqui auront la vie plus dure que les autres, notamment un certainphilosophe qui n’est heureux que quand il a découvert, entre deuxœuvres, entre deux sensations, une partie commune. Mais le dernierde tous, je me suis quelquefois demandé si ce ne serait pas lepetit bonhomme fort semblable à un autre que l’opticien de Combrayavait placé derrière sa vitrine pour indiquer le temps qu’ilfaisait et qui, ôtant son capuchon dès qu’il y avait du soleil, leremettait s’il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-là, je connaisson égoïsme&|160;: je peux souffrir d’une crise d’étouffements quela venue seule de la pluie calmerait, lui ne s’en soucie pas, etaux premières gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gaîté,il rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je croisbien qu’à mon agonie, quand tous mes autres «&|160;moi&|160;»seront morts, s’il vient à briller un rayon de soleil tandis que jepousserai mes derniers soupirs, le petit personnage barométrique sesentira bien aise, et ôtera son capuchon pour chanter&|160;:«&|160;Ah&|160;! enfin, il fait beau.&|160;»
Je sonnais Françoise. J’ouvrais le Figaro. J’ycherchais et constatais que ne s’y trouvait pas un article, ouprétendu tel, que j’avais envoyé à ce journal et qui n’était, unpeu arrangée, que la page récemment retrouvée, écrite autrefoisdans la voiture du docteur Percepied, en regardant les clochers deMartainville. Puis, je lisais la lettre de maman. Elle trouvaitbizarre, choquant, qu’une jeune fille habitât seule avec moi. Lepremier jour, au moment de quitter Balbec, quand elle m’avait vu simalheureux et s’était inquiétée de me laisser seul, peut-être mamère avait-elle été heureuse en apprenant qu’Albertine partait avecnous et en voyant que, côte à côte avec nos propres malles (lesmalles auprès desquelles j’avais passé la nuit à l’Hôtel de Balbecen pleurant), on avait chargé sur le tortillard celles d’Albertine,étroites et noires, qui m’avaient paru avoir la forme de cercueilset dont j’ignorais si elles allaient apporter à la maison la vie oula mort. Mais je ne me l’étais même pas demandé, étant tout à lajoie, dans le matin rayonnant, après l’effroi de rester à Balbec,d’emmener Albertine. Mais, à ce projet, si au début ma mère n’avaitpas été hostile (parlant gentiment à mon amie comme une maman dontle fils vient d’être gravement blessé, et qui est reconnaissante àla jeune maîtresse qui le soigne avec dévouement), elle l’étaitdevenue depuis qu’il s’était trop complètement réalisé et que leséjour de la jeune fille se prolongeait chez nous, et chez nous enl’absence de mes parents. Cette hostilité, je ne peux pourtant pasdire que ma mère me la manifestât jamais. Comme autrefois, quandelle avait cessé d’oser me reprocher ma nervosité, ma paresse,maintenant elle se faisait un scrupule – que je n’ai peut-être pastout à fait deviné au moment, ou pas voulu deviner – de risquer, enfaisant quelques réserves sur la jeune fille avec laquelle je luiavais dit que j’allais me fiancer, d’assombrir ma vie, de me rendreplus tard moins dévoué pour ma femme, de semer peut-être, pourquand elle-même ne serait plus, le remords de l’avoir peinée enépousant Albertine. Maman préférait paraître approuver un choix surlequel elle avait le sentiment qu’elle ne pourrait pas me fairerevenir. Mais tous ceux qui l’ont vue à cette époque m’ont dit qu’àsa douleur d’avoir perdu sa mère s’ajoutait un air de perpétuellepréoccupation. Cette contention d’esprit, cette discussionintérieure, donnait à maman une grande chaleur aux tempes et elleouvrait constamment les fenêtres pour se rafraîchir. Mais, dedécision, elle n’arrivait pas à en prendre de peur de«&|160;m’influencer&|160;» dans un mauvais sens et de gâter cequ’elle croyait mon bonheur. Elle ne pouvait même pas se résoudre àm’empêcher de garder provisoirement Albertine à la maison. Elle nevoulait pas se montrer plus sévère que Mme Bontemps quecela regardait avant tout et qui ne trouvait pas cela inconvenant,ce qui surprenait beaucoup ma mère. En tous cas, elle regrettaitd’avoir été obligée de nous laisser tous les deux seuls, en partantjuste à ce moment pour Combray, où elle pouvait avoir à rester (eten fait resta) de longs mois, pendant lesquels ma grand’tante eutsans cesse besoin d’elle jour et nuit. Tout, là-bas, lui fut rendufacile, grâce à la bonté, au dévouement de Legrandin qui, nereculant devant aucune peine, ajourna de semaine en semaine sonretour à Paris, sans connaître beaucoup ma tante, simplementd’abord parce qu’elle avait été une amie de sa mère, puis parcequ’il sentit que la malade, condamnée, aimait ses soins et nepouvait se passer de lui. Le snobisme est une maladie grave del’âme, mais localisée et qui ne la gâte pas tout entière. Moi,cependant, au contraire de maman, j’étais fort heureux de sondéplacement à Combray, sans lequel j’eusse craint (ne pouvant pasdire à Albertine de la cacher) qu’elle ne découvrît son amitié pourMlle Vinteuil. C’eût été pour ma mère un obstacleabsolu, non seulement à un mariage dont elle m’avait d’ailleursdemandé de ne pas parler encore définitivement à mon amie et dontl’idée m’était de plus en plus intolérable, mais même à ce quecelle-ci passât quelque temps à la maison. Sauf une raison si graveet qu’elle ne connaissait pas, maman, par le double effet del’imitation édifiante et libératrice de ma grand’mère, admiratricede George Sand, et qui faisait consister la vertu dans la noblessedu cœur, et, d’autre part, de ma propre influence corruptrice,était maintenant indulgente à des femmes pour la conduite de quielle se fût montrée sévère autrefois, ou même aujourd’hui, si ellesavaient été de ses amies bourgeoises de Paris ou de Combray, maisdont je lui vantais la grande âme et auxquelles elle pardonnaitbeaucoup parce qu’elles m’aimaient bien. Malgré tout et même endehors de la question des convenances, je crois qu’Albertine eûtété insupportable à maman, qui avait gardé de Combray, de ma tanteLéonie, de toutes ses parentes, des habitudes d’ordre dont mon amien’avait pas la première notion.
Elle n’aurait pas fermé une porte et, en revanche, ne se seraitpas plus gênée d’entrer quand une porte était ouverte que ne faitun chien ou un chat. Son charme, un peu incommode, était ainsid’être à la maison moins comme une jeune fille que comme une bêtedomestique, qui entre dans une pièce, qui en sort, qui se trouvepartout où on ne s’y attend pas et qui venait – c’était pour moi unrepos profond – se jeter sur mon lit à côté de moi, s’y faire uneplace d’où elle ne bougeait plus, sans gêner comme l’eût fait unepersonne. Pourtant, elle finit par se plier à mes heures desommeil, à ne pas essayer non seulement d’entrer dans ma chambre,mais à ne plus faire de bruit avant que j’eusse sonné. C’estFrançoise qui lui imposa ces règles.
Elle était de ces domestiques de Combray sachant la valeur deleur maître et que le moins qu’elles peuvent est de lui fairerendre entièrement ce qu’elles jugent qui lui est dû. Quand unvisiteur étranger donnait un pourboire à Françoise à partager avecla fille de cuisine, le donateur n’avait pas le temps d’avoir remissa pièce que Françoise, avec une rapidité, une discrétion et uneénergie égales, avait passé la leçon à la fille de cuisine quivenait remercier non pas à demi-mot, mais franchement, hautement,comme Françoise lui avait dit qu’il fallait le faire. Le curé deCombray n’était pas un génie, mais, lui aussi, savait ce qui sedevait. Sous sa direction, la fille de cousins protestants deMme Sazerat s’était convertie au catholicisme et lafamille avait été parfaite pour lui&|160;: il fut question d’unmariage avec un noble de Méséglise. Les parents du jeune hommeécrivirent, pour prendre des informations, une lettre assezdédaigneuse et où l’origine protestante était méprisée. Le curé deCombray répondit d’un tel ton que le noble de Méséglise, courbé etprosterné, écrivit une lettre bien différente, où il sollicitaitcomme la plus précieuse faveur de s’unir à la jeune fille.
Françoise n’eut pas de mérite à faire respecter mon sommeil parAlbertine. Elle était imbue de la tradition. À un silence qu’ellegarda, ou à la réponse péremptoire qu’elle fit à une propositiond’entrer chez moi ou de me faire demander quelque chose, qu’avaitdû innocemment formuler Albertine, celle-ci comprit avec stupeurqu’elle se trouvait dans un monde étrange, aux coutumes inconnues,réglé par des lois de vivre qu’on ne pouvait songer à enfreindre.Elle avait déjà eu un premier pressentiment de cela à Balbec, mais,à Paris, n’essaya même pas de résister et attendit patiemmentchaque matin mon coup de sonnette pour oser faire du bruit.
L’éducation que lui donna Françoise fut salutaire, d’ailleurs, ànotre vieille servante elle-même, en calmant peu à peu lesgémissements que, depuis le retour de Balbec, elle ne cessait depousser. Car, au moment de monter dans le tram, elle s’étaitaperçue qu’elle avait oublié de dire adieu à la«&|160;gouvernante&|160;» de l’Hôtel, personne moustachue quisurveillait les étages, connaissait à peine Françoise, mais avaitété relativement polie pour elle. Françoise voulait absolumentfaire retour en arrière, descendre du tram, revenir à l’Hôtel,faire ses adieux à la gouvernante et ne partir que le lendemain. Lasagesse, et surtout mon horreur subite de Balbec, m’empêchèrent delui accorder cette grâce, mais elle en avait contracté une mauvaisehumeur maladive et fiévreuse que le changement d’air n’avait passuffi à faire disparaître et qui se prolongeait à Paris. Car, selonle code de Françoise, tel qu’il est illustré dans les bas-reliefsde Saint-André-des-Champs, souhaiter la mort d’un ennemi, la luidonner même n’est pas défendu, mais il est horrible de ne pas fairece qui se doit, de ne pas rendre une politesse, de ne pas faire sesadieux avant de partir, comme une vraie malotrue, à une gouvernanted’étage. Pendant tout le voyage, le souvenir, à chaque momentrenouvelé, qu’elle n’avait pas pris congé de cette femme avait faitmonter aux joues de Françoise un vermillon qui pouvait effrayer. Etsi elle refusa de boire et de manger jusqu’à Paris, c’est peut-êtreparce que ce souvenir lui mettait un «&|160;poids&|160;» réel«&|160;sur l’estomac&|160;» (chaque classe sociale a sa pathologie)plus encore que pour nous punir.
Parmi les causes qui faisaient que maman m’envoyait tous lesjours une lettre, et une lettre d’où n’était jamais absente quelquecitation de Mme de Sévigné, il y avait le souvenir de magrand’mère. Maman m’écrivait&|160;: «&|160;Mme Sazeratnous a donné un de ces petits déjeuners dont elle a le secret etqui, comme eût dit ta pauvre grand’mère, en citant Mmede Sévigné, nous enlèvent à la solitude sans nous apporter lasociété.&|160;» Dans mes premières réponses, j’eus la bêtised’écrire à maman&|160;: «&|160;À ces citations, ta mère tereconnaîtrait tout de suite.&|160;» Ce qui me valut, trois joursaprès, ce mot&|160;: «&|160;Mon pauvre fils, si c’était pour meparler de ma mère tu invoques bien mal à proposMme de Sévigné. Elle t’aurait répondu comme elle fit àMme de Grignan&|160;: «&|160;Elle ne vous était doncrien&|160;? Je vous croyais parents.&|160;»
Cependant, j’entendais les pas de mon amie qui sortait de sachambre ou y rentrait. Je sonnais, car c’était l’heure où Andréeallait venir avec le chauffeur, ami de Morel et fourni par lesVerdurin, chercher Albertine. J’avais parlé à celle-ci de lapossibilité lointaine de nous marier&|160;; mais je ne l’avaisjamais fait formellement&|160;; elle-même, par discrétion, quandj’avais dit&|160;: «&|160;Je ne sais pas, mais ce serait peut-êtrepossible&|160;», avait secoué la tête avec un mélancolique souriredisant&|160;: «&|160;Mais non, ce ne le serait pas&|160;», ce quisignifiait&|160;: «&|160;Je suis trop pauvre.&|160;» Et alors, touten disant&|160;: «&|160;Rien n’est moins sûr&|160;», quand ils’agissait de projets d’avenir, présentement je faisais tout pourla distraire, lui rendre la vie agréable, cherchant peut-êtreaussi, inconsciemment, à lui faire par là désirer de m’épouser.Elle riait elle-même de tout ce luxe. «&|160;C’est la mère d’Andréequi en ferait une tête de me voir devenue une dame riche commeelle, ce qu’elle appelle une dame qui a «&|160;chevaux, voitures,tableaux&|160;». Comment&|160;? Je ne vous avais jamais racontéqu’elle disait cela&|160;? Oh&|160;! c’est un type&|160;! Ce quim’étonne, c’est qu’elle élève les tableaux à la dignité des chevauxet des voitures.&|160;» On verra plus tard que, malgré leshabitudes de parler stupides qui lui étaient restées, Albertines’était étonnamment développée, ce qui m’était entièrement égal,les supériorités d’esprit d’une compagne m’ayant toujours si peuintéressé que, si je les ai fait remarquer à l’une ou à l’autre,cela a été par pure politesse. Seul peut-être le curieux génie deFrançoise m’eût peut-être plu. Malgré moi je souriais pendantquelques instants, quand, par exemple, ayant profité de ce qu’elleavait appris qu’Albertine n’était pas là, elle m’abordait par cesmots&|160;: «&|160;Divinité du ciel déposée sur unlit&|160;!&|160;» Je disais&|160;: «&|160;Mais, voyons, Françoise,pourquoi «&|160;divinité du ciel&|160;»&|160;? – Oh, si vous croyezque vous avez quelque chose de ceux qui voyagent sur notre vileterre, vous vous trompez bien&|160;! – Mais pourquoi«&|160;déposée&|160;» sur un lit&|160;? vous voyez bien que je suiscouché. – Vous n’êtes jamais couché. A-t-on jamais vu personnecouché ainsi&|160;? Vous êtes venu vous poser là. Votre pyjama, ence moment, tout blanc, avec vos mouvements de cou, vous donne l’aird’une colombe.&|160;»
Albertine, même dans l’ordre des choses bêtes, s’exprimait toutautrement que la petite fille qu’elle était il y avait seulementquelques années à Balbec. Elle allait jusqu’à déclarer, à proposd’un événement politique qu’elle blâmait&|160;: «&|160;Je trouve çaformidable.&|160;» Et je ne sais si ce ne fut vers ce temps-làqu’elle apprit à dire, pour signifier qu’elle trouvait un livre malécrit&|160;: «&|160;C’est intéressant, mais, par exemple, c’estécrit comme par un cochon.&|160;»
La défense d’entrer chez moi avant que j’eusse sonné l’amusaitbeaucoup. Comme elle avait pris notre habitude familiale descitations et utilisait pour elle celles des pièces qu’elle avaitjouées au couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparaittoujours à Assuérus&|160;:
Et la mort est le prix de tout audacieux
Qui sans être appelé se présente à ses yeux.
… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …
Rien ne met à l’abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe&|160;; et le crime est égal.
Moi-même…
Je suis à cette loi comme une autre soumise&|160;:
Et sans le prévenir il faut pour lui parler
Qu’il me cherche ou du moins qu’il me fasseappeler,
Physiquement, elle avait changé aussi. Ses longs yeux bleus –plus allongés – n’avaient pas gardé la même forme&|160;; ilsavaient bien la même couleur, mais semblaient être passés à l’étatliquide. Si bien que, quand elle les fermait, c’était comme quandavec des rideaux on empêche de voir la mer. C’est sans doute decette partie d’elle-même que je me souvenais surtout, chaque nuiten la quittant. Car, par exemple, tout au contraire, chaque matinle crespelage de ses cheveux me causa longtemps la même surprise,comme une chose nouvelle que je n’aurais jamais vue. Et pourtant,au-dessus du regard souriant d’une jeune fille, qu’y a-t-il de plusbeau que cette couronne bouclée de violettes noires&|160;? Lesourire propose plus d’amitié&|160;; mais les petits crochetsvernis des cheveux en fleurs, plus parents de la chair, dont ilssemblent la transposition en vaguelettes, attrapent davantage ledésir.
À peine entrée dans ma chambre, elle sautait sur le lit etquelquefois définissait mon genre d’intelligence, jurait dans untransport sincère qu’elle aimerait mieux mourir que de mequitter&|160;: c’était les jours où je m’étais rasé avant de lafaire venir. Elle était de ces femmes qui ne savent pas démêler laraison de ce qu’elles ressentent. Le plaisir que leur cause unteint frais, elles l’expliquent par les qualités morales de celuiqui leur semble pour leur avenir présenter une possibilité debonheur, capable du reste de décroître et de devenir moinsnécessaire au fur et à mesure qu’on laisse pousser sa barbe.
Je lui demandais où elle comptait aller.
–&|160;Je crois qu’Andrée veut me mener aux Buttes-Chaumont queje ne connais pas.
Certes, il m’était impossible de deviner, entre tant d’autresparoles, si sous celle-là un mensonge était caché. D’ailleursj’avais confiance en Andrée pour me dire tous les endroits où elleallait avec Albertine.
À Balbec, quand je m’étais senti trop las d’Albertine, j’avaiscompté dire mensongèrement à Andrée&|160;: «&|160;Ma petite Andrée,si seulement je vous avais revue plus tôt&|160;! C’était vous quej’aurais aimée. Mais, maintenant, mon cœur est fixé ailleurs. Toutde même, nous pouvons nous voir beaucoup, car mon amour pour uneautre me cause de grands chagrins et vous m’aiderez à meconsoler.&|160;» Or, ces mêmes paroles de mensonge étaient devenuesvérité à trois semaines de distance. Peut-être Andrée avait-ellecru à Paris que c’était en effet un mensonge et que je l’aimais,comme elle l’aurait sans doute cru à Balbec. Car la vérité changetellement pour nous, que les autres ont peine à s’y reconnaître. Etcomme je savais qu’elle me raconterait tout ce qu’elles auraientfait, Albertine et elle, je lui avais demandé et elle avait acceptéde venir la chercher presque chaque jour. Ainsi, je pourrais, sanssouci, rester chez moi.
Et ce prestige d’Andrée d’être une des filles de la petite bandeme donnait confiance qu’elle obtiendrait tout ce que je voudraisd’Albertine. Vraiment, j’aurais pu lui dire maintenant en toutevérité qu’elle serait capable de me tranquilliser.
D’autre part, mon choix d’Andrée (laquelle se trouvait être àParis, ayant renoncé à son projet de revenir à Balbec) comme guidede mon amie avait tenu à ce qu’Albertine me raconta de l’affectionque son amie avait eue pour moi à Balbec, à un moment au contraireoù je craignais de l’ennuyer, et si je l’avais su alors, c’estpeut-être Andrée que j’eusse aimée.
–&|160;Comment, vous ne le saviez pas&|160;? me dit Albertine,nous en plaisantions pourtant entre nous. Du reste, vous n’avez pasremarqué qu’elle s’était mise à prendre vos manières de parler, deraisonner&|160;? Surtout quand elle venait de vous quitter, c’étaitfrappant. Elle n’avait pas besoin de nous dire si elle vous avaitvu. Quand elle arrivait, si elle venait d’auprès de vous, cela sevoyait à la première seconde. Nous nous regardions entre nous etnous riions. Elle était comme un charbonnier qui voudrait fairecroire qu’il n’est pas charbonnier. Il est tout noir. Un meuniern’a pas besoin de dire qu’il est meunier, on voit bien toute lafarine qu’il a sur lui&|160;; il y a encore la place des sacs qu’ila portés. Andrée, c’était la même chose, elle tournait ses sourcilscomme vous, et puis son grand cou, enfin je ne peux pas vous dire.Quand je prends un livre qui a été dans votre chambre, je peux lelire dehors, on sait tout de même qu’il vient de chez vous parcequ’il garde quelque chose de vos sales fumigations. C’est un rien,mais c’est un rien, au fond, qui est assez gentil. Chaque fois quequelqu’un avait parlé de vous gentiment, avait eu l’air de fairegrand cas de vous, Andrée était dans le ravissement.
Malgré tout, pour éviter qu’il y eût quelque chose de préparé àmon insu, je conseillais d’abandonner pour ce jour-là lesButtes-Chaumont et d’aller plutôt à Saint-Cloud ou ailleurs.
Ce n’est pas certes, je le savais, que j’aimasse Albertine lemoins du monde. L’amour n’est peut-être que la propagation de cesremous qui, à la suite d’une émotion, émeuvent l’âme. Certainsavaient remué mon âme tout entière quand Albertine m’avait parlé, àBalbec, de Mlle Vinteuil, mais ils étaient maintenantarrêtés. Je n’aimais plus Albertine, car il ne me restait plus riende la souffrance, guérie maintenant, que j’avais eue dans le tram,à Balbec, en apprenant quelle avait été l’adolescence d’Albertine,avec des visites peut-être à Montjouvain. Tout cela, j’y avais troplongtemps pensé, c’était guéri. Mais, par instants, certainesmanières de parler d’Albertine me faisaient supposer – je ne saispourquoi – qu’elle avait dû recevoir dans sa vie encore si courtebeaucoup de compliments, de déclarations et les recevoir avecplaisir, autant dire avec sensualité. Ainsi, elle disait, à proposde n’importe quoi&|160;: «&|160;C’est vrai&|160;? C’est bienvrai&|160;?&|160;» Certes, si elle avait dit comme uneOdette&|160;: «&|160;C’est bien vrai ce grosmensonge-là&|160;?&|160;» je ne m’en fusse pas inquiété, car leridicule de la formule se fût expliqué par une stupide banalitéd’esprit de femme. Mais son air interrogateur&|160;: «&|160;C’estvrai&|160;?&|160;» donnait, d’une part, l’étrange impression d’unecréature qui ne peut se rendre compte des choses par elle-même, quien appelle à votre témoignage, comme si elle ne possédait pas lesmêmes facultés que vous (on lui disait&|160;: «&|160;Voilà uneheure que nous sommes partis&|160;», ou «&|160;Il pleut&|160;»,elle demandait&|160;: «&|160;C’est vrai&|160;?&|160;»).Malheureusement, d’autre part, ce manque de facilité à se rendrecompte par soi-même des phénomènes extérieurs ne devait pas être lavéritable origine de «&|160;C’est vrai&|160;? C’est bienvrai&|160;?&|160;» Il semblait plutôt que ces mots eussent été, dèssa nubilité précoce, des réponses à des&|160;: «&|160;Vous savezque je n’ai jamais trouvé une personne aussi jolie quevous&|160;»&|160;; «&|160;Vous savez que j’ai un grand amour pourvous, que je suis dans un état d’excitation terrible&|160;».Affirmations auxquelles répondaient, avec une modestie coquettementconsentante, ces «&|160;C’est vrai&|160;? C’est bienvrai&|160;?&|160;», lesquels ne servaient plus à Albertine avec moiqu’à répondre par une question à une affirmation telle que&|160;:«&|160;Vous avez sommeillé plus d’une heure. – C’estvrai&|160;?&|160;»
Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sansfaire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passionsensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps&|160;;certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourraitplus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellementpeur qu’elle ne fît le mal en riant, peut-être en riant de moi, quej’avais adroitement tenté de rompre d’un seul coup, par mon départ,toutes ses mauvaises relations. Et Albertine avait une telle forcede passivité, une si grande faculté d’oublier et de se soumettre,que ces relations avaient été brisées en effet et la phobie qui mehantait guérie. Mais elle peut revêtir autant de formes que le malincertain qui est son objet. Tant que ma jalousie ne s’était pasréincarnée en des êtres nouveaux, j’avais eu après mes souffrancespassées un intervalle de calme. Mais à une maladie chronique lemoindre prétexte sert pour renaître, comme, d’ailleurs, au vice del’être qui est cause de cette jalousie, la moindre occasion peutservir pour s’exercer à nouveau (après une trêve de chasteté) avecdes êtres différents. J’avais pu séparer Albertine de ses compliceset, par là, exorciser mes hallucinations&|160;; si on pouvait luifaire oublier les personnes, rendre brefs ses attachements, songoût du plaisir était, lui aussi, chronique, et n’attendaitpeut-être qu’une occasion pour se donner cours. Or, Paris enfournit autant que Balbec.
Dans quelque ville que ce fût, elle n’avait pas besoin dechercher, car le mal n’était pas en Albertine seule, mais end’autres pour qui toute occasion de plaisir est bonne. Un regard del’une, aussitôt compris de l’autre, rapproche les deux affamées. Etil est facile à une femme adroite d’avoir l’air de ne pas voir,puis cinq minutes après d’aller vers la personne qui a compris etl’a attendue dans une rue de traverse, et, en deux mots, de donnerun rendez-vous. Qui saura jamais&|160;? Et il était si simple àAlbertine de me dire, afin que cela continuât, qu’elle désiraitrevoir tel environ de Paris qui lui avait plu. Aussi suffisait-ilqu’elle rentrât trop tard, que sa promenade eût duré un tempsinexplicable, quoique peut-être très facile à expliquer sans faireintervenir aucune raison sensuelle, pour que mon mal renaquît,attaché cette fois à des représentations qui n’étaient pas deBalbec, et que je m’efforcerais, ainsi que les précédentes, dedétruire, comme si la destruction d’une cause éphémère pouvaitentraîner celle d’un mal congénital. Je ne me rendais pas compteque, dans ces destructions où j’avais pour complice, en Albertine,sa faculté de changer, son pouvoir d’oublier, presque de haïr,l’objet récent de son amour, je causais quelquefois une douleurprofonde à tel ou tel de ces êtres inconnus avec qui elle avaitpris successivement du plaisir, et que cette douleur, je la causaisvainement, car ils seraient délaissés, remplacés, et parallèlementau chemin jalonné par tant d’abandons qu’elle commettrait à lalégère, s’en poursuivrait pour moi un autre impitoyable, à peineinterrompu de bien courts répits&|160;; de sorte que ma souffrancene pouvait, si j’avais réfléchi, finir qu’avec Albertine ou qu’avecmoi. Même, les premiers temps de notre arrivée à Paris, insatisfaitdes renseignements qu’Andrée et le chauffeur m’avaient donnés surles promenades qu’ils faisaient avec mon amie, j’avais senti lesenvirons de Paris aussi cruels que ceux de Balbec, et j’étais partiquelques jours en voyage avec Albertine. Mais partout l’incertitudede ce qu’elle faisait était la même&|160;; les possibilités que cefût le mal aussi nombreuses, la surveillance encore plus difficile,si bien que j’étais revenu avec elle à Paris. En réalité, enquittant Balbec, j’avais cru quitter Gomorrhe, en arracherAlbertine&|160;; hélas&|160;! Gomorrhe était dispersé aux quatrecoins du monde. Et moitié par ma jalousie, moitié par ignorance deces joies (cas qui est fort rare), j’avais réglé à mon insu cettepartie de cache-cache où Albertine m’échapperait toujours.
Je l’interrogeais à brûle-pourpoint&|160;: «&|160;Ah&|160;! àpropos, Albertine, est-ce que je rêve, est-ce que vous ne m’aviezpas dit que vous connaissiez Gilberte Swann&|160;? – Oui,c’est-à-dire qu’elle m’a parlé au cours, parce qu’elle avait lescahiers d’histoire de France&|160;; elle a même été très gentille,elle me les a prêtés et je les lui ai rendus aussitôt que je l’aivue. – Est-ce qu’elle est du genre de femmes que je n’aimepas&|160;? Oh&|160;! pas du tout, tout le contraire.&|160;» Mais,plutôt que de me livrer à ce genre de causeries investigatrices, jeconsacrais souvent à imaginer la promenade d’Albertine les forcesque je n’employais pas à la faire, et parlais à mon amie avec cetteardeur que gardent intacte les projets inexécutés. J’exprimais unetelle envie d’aller revoir tel vitrail de la Sainte-Chapelle, untel regret de ne pas pouvoir le faire avec elle seule, quetendrement elle me disait&|160;: «&|160;Mais, mon petit, puisquecela a l’air de vous plaire tant, faites un petit effort, venezavec nous. Nous attendrons aussi tard que vous voudrez, jusqu’à ceque vous soyez prêt. D’ailleurs si cela vous amuse plus d’être seulavec moi, je n’ai qu’à réexpédier Andrée chez elle, elle viendraune autre fois.&|160;» Mais ces prières mêmes de sortir ajoutaientau calme qui me permettait de rester à la maison.
Je ne songeais pas que l’apathie qu’il y avait à se déchargerainsi sur Andrée ou sur le chauffeur du soin de calmer monagitation, en les laissant surveiller Albertine, ankylosait en moi,rendait inertes tous ces mouvements imaginatifs de l’intelligence,toutes ces inspirations de la volonté qui aident à deviner, àempêcher, ce que va faire une personne&|160;; certes, par nature,le monde des possibles m’a toujours été plus ouvert que celui de lacontingence réelle. Cela aide à connaître l’âme, mais on se laissetromper par les individus. Ma jalousie naissait par des images,pour une souffrance, non d’après une probabilité. Or, il peut yavoir dans la vie des hommes et dans celle des peuples (et ildevait y avoir dans la mienne) un jour où on a besoin d’avoir ensoi un préfet de police, un diplomate à claires vues, un chef de lasûreté, qui, au lieu de rêver aux possibles que recèle l’étenduejusqu’aux quatre points cardinaux, raisonne juste, se dit&|160;:«&|160;Si l’Allemagne déclare ceci, c’est qu’elle veut faire telleautre chose&|160;; non pas une autre chose dans le vague, mais bienprécisément ceci ou cela, qui est même peut-être déjàcommencé.&|160;» «&|160;Si telle personne s’est enfuie, ce n’estpas vers les buts a, b, d, mais vers le but c, etl’endroit où il faut opérer nos recherches est c.&|160;»Hélas, cette faculté, qui n’était pas très développée chez moi, jela laissais s’engourdir, perdre ses forces, disparaître, enm’habituant à être calme du moment que d’autres s’occupaient desurveiller pour moi.
Quant à la raison de ce désir de ne pas sortir, cela m’eût étédésagréable de la dire à Albertine. Je lui disais que le médecinm’ordonnait de rester couché. Ce n’était pas vrai. Et cela l’eût-ilété que ses prescriptions n’eussent pu m’empêcher d’accompagner monamie. Je lui demandais la permission de ne pas venir avec elle etAndrée. Je ne dirai qu’une des raisons, qui était une raison desagesse. Dès que je sortais avec Albertine, pour peu qu’un instantelle fût sans moi, j’étais inquiet&|160;: je me figurais quepeut-être elle avait parlé à quelqu’un ou seulement regardéquelqu’un. Si elle n’était pas d’excellente humeur, je pensais queje lui faisais manquer ou remettre un projet. La réalité n’estjamais qu’une amorce à un inconnu sur la voie duquel nous nepouvons aller bien loin. Il vaut mieux ne pas savoir, penser lemoins possible, ne pas fournir à la jalousie le moindre détailconcret. Malheureusement, à défaut de la vie extérieure, desincidents aussi sont amenés par la vie intérieure&|160;; à défautdes promenades d’Albertine, les hasards rencontrés dans lesréflexions que je faisais seul me fournissaient parfois de cespetits fragments de réel qui attirent à eux, à la façon d’unaimant, un peu d’inconnu qui, dès lors, devient douloureux. On abeau vivre sous l’équivalent d’une cloche pneumatique, lesassociations d’idées, les souvenirs continuent à jouer. Mais cesheurts internes ne se produisaient pas tout de suite&|160;; à peineAlbertine était-elle partie pour sa promenade que j’étais vivifié,fût-ce pour quelques instants, par les exaltantes vertus de lasolitude.
Je prenais ma part des plaisirs de la journée commençante&|160;;le désir arbitraire – la velléité capricieuse et purement mienne –de les goûter n’eût pas suffi à les mettre à portée de moi si letemps spécial qu’il faisait ne m’en avait, non pas seulement évoquéles images passées, mais affirmé la réalité actuelle, immédiatementaccessible à tous les hommes qu’une circonstance contingente et parconséquent négligeable, ne forçait pas à rester chez eux. Certainsbeaux jours, il faisait si froid, on était en si largecommunication avec la rue qu’il semblait qu’on eût disjoint lesmurs de la maison, et chaque fois que passait le tramway, sontimbre résonnait comme eût fait un couteau d’argent frappant unemaison de verre. Mais c’était surtout en moi que j’entendais, avecivresse, un son nouveau rendu par le violon intérieur. Ses cordessont serrées ou détendues par de simples différences de latempérature, de la lumière extérieures. En notre être, instrumentque l’uniformité de l’habitude a rendu silencieux, le chant naît deces écarts, de ces variations, source de toute musique&|160;: letemps qu’il fait certains jours nous fait aussitôt passer d’unenote à une autre. Nous retrouvons l’air oublié dont nous aurions pudeviner la nécessité mathématique et que pendant les premiersinstants nous chantons sans le connaître. Seules ces modificationsinternes, bien que venues du dehors, renouvelaient pour moi lemonde extérieur. Des portes de communication, depuis longtempscondamnées, se rouvraient dans mon cerveau. La vie de certainesvilles, la gaîté de certaines promenades reprenaient en moi leurplace. Frémissant tout entier autour de la corde vibrante, j’auraissacrifié ma terne vie d’autrefois et ma vie à venir, passées à lagomme à effacer de l’habitude, pour cet état si particulier.
Si je n’étais pas allé accompagner Albertine dans sa longuecourse, mon esprit n’en vagabondait que davantage et, pour avoirrefusé de goûter avec mes sens cette matinée-là, je jouissais enimagination de toutes les matinées pareilles, passées ou possibles,plus exactement d’un certain type de matinées dont toutes celles dumême genre n’étaient que l’intermittente apparition et que j’avaisvite reconnu&|160;; car l’air vif tournait de lui-même les pagesqu’il fallait, et je trouvais tout indiqué devant moi, pour que jepusse le suivre de mon lit, l’évangile du jour. Cette matinéeidéale comblait mon esprit de réalité permanente, identique àtoutes les matinées semblables, et me communiquait une allégresseque mon état de débilité ne diminuait pas&|160;: le bien-êtrerésultant pour nous beaucoup moins de notre bonne santé que del’excédent inemployé de nos forces, nous pouvons y atteindre, toutaussi bien qu’en augmentant celles-ci, en restreignant notreactivité. Celle dont je débordais, et que je maintenais enpuissance dans mon lit, me faisait tressauter, intérieurementbondir, comme une machine qui, empêchée de changer de place, tournesur elle-même.
Françoise venait allumer le feu et pour le faire prendre yjetait quelques brindilles, dont l’odeur, oubliée pendant toutl’été, décrivait autour de la cheminée un cercle magique danslequel, m’apercevant moi-même en train de lire tantôt à Combray,tantôt à Doncières, j’étais aussi joyeux, restant dans ma chambre àParis, que si j’avais été sur le point de partir en promenade ducôté de Méséglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisantdu service en campagne. Il arrive souvent que le plaisir qu’onttous les hommes à revoir les souvenirs que leur mémoire acollectionnés est le plus vif, par exemple, chez ceux que latyrannie du mal physique et l’espoir quotidien de sa guérison,d’une part, privent d’aller chercher dans la nature des tableauxqui ressemblent à ces souvenirs et, d’autre part, laissent assezconfiants qu’ils le pourront bientôt faire, pour rester vis-à-visd’eux en état de désir, d’appétit et ne pas les considérerseulement comme des souvenirs, comme des tableaux. Mais eussent-ilsdû n’être jamais que cela pour moi et eussé-je pu, en me lesrappelant, les revoir seulement, que soudain ils refaisaient enmoi, de moi tout entier, par la vertu d’une sensation identique,l’enfant, l’adolescent qui les avait vus. Il n’y avait pas euseulement changement de temps dehors, ou dans la chambremodification d’odeurs, mais en moi différence d’âge, substitutionde personne. L’odeur, dans l’air glacé, des brindilles de bois,c’était comme un morceau du passé, une banquise invisible détachéed’un hiver ancien qui s’avançait dans ma chambre, souvent striée,d’ailleurs, par tel parfum, telle lueur, comme par des annéesdifférentes, où je me retrouvais replongé, envahi, avant même queje les eusse identifiées, par l’allégresse d’espoirs abandonnésdepuis longtemps. Le soleil venait jusqu’à mon lit et traversait lacloison transparente de mon corps aminci, me chauffait, me rendaitbrûlant comme du cristal. Alors, convalescent affamé qui se repaîtdéjà de tous les mets qu’on lui refuse encore, je me demandais sime marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en mefaisant assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à unautre être, qu’en me forçant à vivre absent de moi-même à cause desa présence continuelle et en me privant, à jamais, des joies de lasolitude.
Et pas de celles-là seulement. Même en ne demandant à la journéeque des désirs, il en est certains – ceux que provoquent non plusles choses mais les êtres – dont le caractère est d’êtreindividuels. Si, sortant de mon lit, j’allais écarter un instant lerideau de ma fenêtre, ce n’était pas seulement comme un musicienouvre un instant son piano, et pour vérifier si, sur le balcon etdans la rue, la lumière du soleil était exactement au même diapasonque dans mon souvenir, c’était aussi pour apercevoir quelqueblanchisseuse portant son panier à linge, une boulangère à tablierbleu, une laitière à bavette et manches de toile blanche, tenant lecrochet où sont suspendues les carafes de lait, quelque fière jeunefille blonde suivant son institutrice, une image enfin que lesdifférences de lignes, peut-être quantitativement insignifiantes,suffisaient à faire aussi différente de toute autre que pour unephrase musicale la différence de deux notes, et sans la vision delaquelle j’aurais appauvri la journée des buts qu’elle pouvaitproposer à mes désirs de bonheur. Mais si le surcroît de joie,apporté par la vue des femmes impossibles à imaginer apriori, me rendait plus désirables, plus dignes d’êtreexplorés, la rue, la ville, le monde, il me donnait par là même lasoif de guérir, de sortir, et, sans Albertine, d’être libre. Que defois, au moment où la femme inconnue dont j’allais rêver passaitdevant la maison, tantôt à pied, tantôt avec toute la vitesse deson automobile, je souffris que mon corps ne pût suivre mon regardqui la rattrapait et, tombant sur elle comme tiré de l’embrasure dema fenêtre par une arquebuse, arrêter la fuite du visage danslequel m’attendait l’offre d’un bonheur qu’ainsi cloîtré je negoûterais jamais&|160;!
D’Albertine, en revanche, je n’avais plus rien à apprendre.Chaque jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu’elleexcitait chez les autres, quand, l’apprenant, je recommençais àsouffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur unhaut pavois. Elle était capable de me causer de la souffrance,nullement de la joie. Par la souffrance seule subsistait monennuyeux attachement. Dès qu’elle disparaissait, et avec elle lebesoin de l’apaiser, requérant toute mon attention comme unedistraction atroce, je sentais le néant qu’elle était pour moi, queje devais être pour elle. J’étais malheureux que cet état durât et,par moments, je souhaitais d’apprendre quelque chose d’épouvantablequ’elle aurait fait et qui eût été capable, jusqu’à ce que je fusseguéri, de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nousréconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne quinous liait.
En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs,de lui procurer auprès de moi l’illusion de ce bonheur que je ne mesentais pas capable de lui donner. J’aurais voulu, dès ma guérison,partir pour Venise&|160;; mais comment le faire, si j’épousaisAlbertine, moi, si jaloux d’elle que, même à Paris, dès que je medécidais à bouger c’était pour sortir avec elle. Même quand jerestais à la maison toute l’après-midi, ma pensée la suivait danssa promenade, décrivait un horizon lointain, bleuâtre, engendraitautour du centre que j’étais une zone mobile d’incertitude et devague. «&|160;Combien Albertine, me disais-je, m’épargnerait lesangoisses de la séparation si, au cours d’une de ces promenades,voyant que je ne lui parlais plus de mariage, elle se décidait à nepas revenir, et partait chez sa tante, sans que j’eusse à lui direadieu&|160;!&|160;» Mon cœur, depuis que sa plaie se cicatrisait,commençait à ne plus adhérer à celui de mon amie&|160;; je pouvaispar l’imagination la déplacer, l’éloigner de moi sans souffrir.Sans doute, à défaut de moi-même, quelque autre serait son époux,et, libre, elle aurait peut-être de ces aventures qui me faisaienthorreur. Mais il faisait si beau, j’étais si certain qu’ellerentrerait le soir, que, même si cette idée de fautes possibles mevenait à l’esprit, je pouvais, par un acte libre, l’emprisonnerdans une partie de mon cerveau, où elle n’avait pas plusd’importance que n’en auraient eu pour ma vie réelle les vicesd’une personne imaginaire&|160;; faisant jouer les gonds assouplisde ma pensée, j’avais, avec une énergie que je sentais, dans matête, à la fois physique et mentale comme un mouvement musculaireet une initiative spirituelle, dépassé l’état de préoccupationhabituelle où j’avais été confiné jusqu’ici et commençais à memouvoir à l’air libre, d’où tout sacrifier pour empêcher le mariaged’Albertine avec un autre et faire obstacle à son goût pour lesfemmes paraissait aussi déraisonnable à mes propres yeux qu’à ceuxde quelqu’un qui ne l’eût pas connue.
D’ailleurs, la jalousie est de ces maladies intermittentes, dontla cause est capricieuse, impérative, toujours identique chez lemême malade, parfois entièrement différente chez un autre. Il y ades asthmatiques qui ne calment leur crise qu’en ouvrant lesfenêtres, en respirant le grand vent, un air pur sur leshauteurs&|160;; d’autres en se réfugiant au centre de la ville,dans une chambre enfumée. Il n’est guère de jaloux dont la jalousien’admette certaines dérogations. Tel consent à être trompé pourvuqu’on le lui dise, tel autre pourvu qu’on le lui cache, en quoil’un n’est guère moins absurde que l’autre, puisque, si le secondest plus véritablement trompé en ce qu’on lui dissimule la vérité,le premier réclame, en cette vérité, l’aliment, l’extension, lerenouvellement de ses souffrances.
Bien plus, ces deux manies inverses de la jalousie vont souventau delà des paroles qu’elles implorent ou qu’elles refusent desconfidences. On voit des jaloux qui ne le sont que des femmes avecqui leur maîtresse a des relations loin d’eux, mais qui permettentqu’elle se donne à un autre homme qu’eux, si c’est avec leurautorisation, près d’eux, et, sinon même à leur vue, du moins sousleur toit. Ce cas est assez fréquent chez les hommes âgés amoureuxd’une jeune femme. Ils sentent la difficulté de lui plaire, parfoisl’impuissance de la contenter, et, plutôt que d’être trompés,préfèrent laisser venir chez eux, dans une chambre voisine,quelqu’un qu’ils jugent incapable de lui donner de mauvaisconseils, mais non du plaisir. Pour d’autres, c’est tout lecontraire&|160;; ne laissant pas leur maîtresse sortir seule uneminute dans une ville qu’ils connaissent, ils la tiennent dans unvéritable esclavage, mais ils lui accordent de partir un mois dansun pays qu’ils ne connaissent pas, où ils ne peuvent se représenterce qu’elle fera. J’avais à l’égard d’Albertine ces deux sortes demanies calmantes. Je n’aurais pas été jaloux si elle avait eu desplaisirs près de moi, encouragés par moi, que j’aurais tenus toutentiers sous ma surveillance, m’épargnant par là la crainte dumensonge&|160;; je ne l’aurais peut-être pas été non plus si elleétait partie dans un pays inconnu de moi et assez éloigné pour queje ne puisse imaginer, ni avoir la possibilité et la tentation deconnaître son genre de vie. Dans les deux cas, le doute eût étésupprimé par une connaissance ou une ignorance égalementcomplètes.
La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans uneatmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmesdélices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, desChamps-Élysées.
Mais déjà la journée finissait et j’étais envahi par ladésolation du soir. Regardant machinalement à la pendule combiend’heures se passeraient avant qu’Albertine rentrât, je voyais quej’avais encore le temps de m’habiller et de descendre demander à mapropriétaire, Mme de Guermantes, des indications pourcertaines jolies choses de toilette que je voulais donner à monamie. Quelquefois je rencontrais la duchesse dans la cour, sortantpour des courses à pied, même s’il faisait mauvais temps, avec unchapeau plat et une fourrure. Je savais très bien que pour nombrede gens intelligents elle n’était autre chose qu’une damequelconque&|160;; le nom de duchesse de Guermantes ne signifiantrien, maintenant qu’il n’y a plus de duchés ni deprincipautés&|160;; mais j’avais adopté un autre point de vue dansma façon de jouir des êtres et des pays. Tous les châteaux desterres dont elle était duchesse, princesse, vicomtesse, cette dameen fourrures bravant le mauvais temps me semblait les porter avecelle, comme des personnages sculptés au linteau d’un portailtiennent dans leur main la cathédrale qu’ils ont construite, ou lacité qu’ils ont défendue. Mais ces châteaux, ces forêts, les yeuxde mon esprit seuls pouvaient les voir dans la main gauche de ladame en fourrures, cousine du roi. Ceux de mon corps n’ydistinguaient, les jours où le temps menaçait, qu’un parapluie dontla duchesse ne craignait pas de s’armer. «&|160;On ne peut jamaissavoir, c’est plus prudent, si je me trouve très loin et qu’unevoiture me demande des prix trop chers pour moi.&|160;»Les mots «&|160;trop chers&|160;», «&|160;dépasser mesmoyens&|160;», revenaient tout le temps dans la conversation de laduchesse, ainsi que ceux&|160;: «&|160;je suis trop pauvre&|160;»,sans qu’on pût bien démêler si elle parlait ainsi parce qu’elletrouvait amusant de dire qu’elle était pauvre, étant si riche, ouparce qu’elle trouvait élégant, étant si aristocratique, tout enaffectant d’être une paysanne, de ne pas attacher à la richessel’importance des gens qui ne sont que riches et qui méprisent lespauvres. Peut-être était-ce plutôt une habitude contractée d’uneépoque de sa vie où, déjà riche, mais insuffisamment pourtant, euégard à ce que coûtait l’entretien de tant de propriétés, elleéprouvait une certaine gêne d’argent qu’elle ne voulait pas avoirl’air de dissimuler. Les choses dont on parle le plus souvent enplaisantant sont généralement, au contraire, celles qui ennuient,mais dont on ne veut pas avoir l’air d’être ennuyé, avec peut-êtrel’espoir inavoué de cet avantage supplémentaire que justement lapersonne avec qui on cause, vous entendant plaisanter de cela,croira que cela n’est pas vrai.
Mais le plus souvent, à cette heure-là, je savais trouver laduchesse chez elle, et j’en étais heureux, car c’était plus commodepour lui demander longuement les renseignements désirés parAlbertine. Et j’y descendais sans presque penser combien il étaitextraordinaire que chez cette mystérieuse Mme deGuermantes de mon enfance j’allasse uniquement afin d’user d’ellepour une simple commodité pratique, comme on fait du téléphone,instrument surnaturel devant les miracles duquel on s’émerveillaitjadis, et dont on se sert maintenant sans même y penser, pour fairevenir son tailleur ou commander une glace.
Les brimborions de la parure causaient à Albertine de grandsplaisirs. Je ne savais pas me refuser de lui en faire chaque jourun nouveau. Et chaque fois qu’elle m’avait parlé avec ravissementd’une écharpe, d’une étole, d’une ombrelle, que par la fenêtre, ouen passant dans la cour, de ses yeux qui distinguaient si vite toutce qui se rapportait à l’élégance, elle avait vues au cou, sur lesépaules, à la main de Mme de Guermantes, sachant que legoût naturellement difficile de la jeune fille (encore affiné parles leçons d’élégance que lui avait été la conversation d’Elstir)ne serait nullement satisfait par quelque simple à peu près, mêmed’une jolie chose, qui la remplace aux yeux du vulgaire, mais endiffère entièrement, j’allais en secret me faire expliquer par laduchesse où, comment, sur quel modèle, avait été confectionné cequi avait plu à Albertine, comment je devais procéder pour obtenirexactement cela, en quoi consistait le secret du faiseur, le charme(ce qu’Albertine appelait «&|160;le chic&|160;», «&|160;legenre&|160;») de sa manière, le nom précis – la beauté de lamatière ayant son importance – et la qualité des étoffes dont jedevais demander qu’on se servît.
Quand j’avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que laduchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le mêmehôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grandnom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant, qui est lesigne du désir impuissant chez les natures fières et passionnées.Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’ellerecélait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entravesque sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nousavons été obligés de renoncer – comme pour Albertine le snobisme –et qu’on appelle des haines. Celle d’Albertine pour les gens dumonde tenait, du reste, très peu de place en elle et me plaisaitpar un côté esprit de révolution – c’est-à-dire amour malheureux dela noblesse – inscrit sur la face opposée du caractère français oùest le genre aristocratique de Mme de Guermantes. Cegenre aristocratique, Albertine, par impossibilité de l’atteindre,ne s’en serait peut-être pas souciée, mais s’étant rappeléqu’Elstir lui avait parlé de la duchesse comme de la femme de Parisqui s’habillait le mieux, le dédain républicain à l’égard d’uneduchesse fit place chez mon amie à un vif intérêt pour uneélégante. Elle me demandait souvent des renseignements surMme de Guermantes et aimait que j’allasse chez laduchesse chercher des conseils de toilette pour elle-même. Sansdoute j’aurais pu les demander à Mme Swann, et même jelui écrivis une fois dans ce but. Mais Mme de Guermantesme semblait pousser plus loin encore l’art de s’habiller. Si,descendant un moment chez elle, après m’être assuré qu’elle n’étaitpas sortie et ayant prié qu’on m’avertît dès qu’Albertine seraitrentrée, je trouvais la duchesse ennuagée dans la brume d’une robeen crêpe de Chine gris, j’acceptais cet aspect que je sentais dû àdes causes complexes et qui n’eût pu être changé, je me laissaisenvahir par l’atmosphère qu’il dégageait, comme la fin de certainesaprès-midi ouatées en gris perle par un brouillard vaporeux&|160;;si, au contraire, cette robe de chambre était chinoise, avec desflammes jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant quis’allume&|160;; ces toilettes n’étaient pas un décor quelconque,remplaçable à volonté, mais une réalité donnée et poétique commeest celle du temps qu’il fait, comme est la lumière spéciale à unecertaine heure.
De toutes les robes ou robes de chambre que portaitMme de Guermantes, celles qui semblaient le plusrépondre à une intention déterminée, être pourvues d’unesignification spéciale, c’étaient ces robes que Fortuny a faitesd’après d’antiques dessins de Venise. Est-ce leur caractèrehistorique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui luidonne un caractère si particulier que la pose de la femme qui lesporte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importanceexceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d’une longuedélibération et comme si cette conversation se détachait de la viecourante comme une scène de roman&|160;? Dans ceux de Balzac, onvoit des héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, lejour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettesd’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour lesrobes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la descriptiondu romancier, puisque cette robe existe réellement, que lesmoindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d’uneœuvre d’art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu àfaire un choix entre deux robes, non pas à peu près pareilles, maisprofondément individuelles chacune, et qu’on pourrait nommer. Maisla robe ne n’empêchait pas de penser à la femme.
Mme de Guermantes même me sembla à cette époque plusagréable qu’au temps où je l’aimais encore. Attendant moins d’elle(que je n’allais plus voir pour elle-même), c’est presque avec letranquille sans-gêne qu’on a quand on est tout seul, les pieds surles chenets, que je l’écoutais comme j’aurais lu un livre écrit enlangage d’autrefois. J’avais assez de liberté d’esprit pour goûterdans ce qu’elle disait cette grâce française si pure qu’on netrouve plus, ni dans le parler, ni dans les écrits du tempsprésent. J’écoutais sa conversation comme une chanson populairedélicieusement et purement française, je comprenais que je l’eusseentendue se moquer de Maeterlinck (qu’elle admirait d’ailleurs,maintenant, par faiblesse d’esprit de femme, sensible à ces modeslittéraires dont les rayons viennent tardivement), comme jecomprenais que Mérimée se moquât de Baudelaire, Stendhal de Balzac,Paul-Louis Courier de Victor Hugo, Meilhac de Mallarmé. Jecomprenais bien que le moqueur avait une pensée bien restreinteauprès de celui dont il se moquait, mais aussi un vocabulaire pluspur. Celui de Mme de Guermantes, presque autant quecelui de la mère de Saint-Loup, l’était à un point qui enchantait.Ce n’est pas dans les froids pastiches des écrivains d’aujourd’huiqui disent&|160;: au fait (pour en réalité), singulièrement (pouren particulier), étonné (pour frappé de stupeur), etc., etc., qu’onretrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots, maisen causant avec une Mme de Guermantes ou uneFrançoise&|160;; j’avais appris de la deuxième, dès l’âge de cinqans, qu’on ne dit pas le Tarn, mais le Tar&|160;; pas le Béarn,mais le Béar. Ce qui fit qu’à vingt ans, quand j’allai dans lemonde, je n’eus pas à y apprendre qu’il ne fallait pas dire, commefaisait Mme Bontemps&|160;: Madame de Béarn.
Je mentirais en disant que, ce côté terrien et quasi paysan quirestait en elle, la duchesse n’en avait pas conscience et nemettait pas une certaine affectation à le montrer. Mais, de sapart, c’était moins fausse simplicité de grande dame qui joue lacampagnarde et orgueil de duchesse qui fait la nique aux damesriches méprisantes des paysans, qu’elles ne connaissent pas, que legoût quasi artistique d’une femme qui sait le charme de ce qu’ellepossède et ne va pas le gâter d’un badigeon moderne. C’est de lamême façon que tout le monde a connu à Dives un restaurateurnormand, propriétaire de «&|160;Guillaume le Conquérant&|160;», quis’était bien gardé – chose très rare – de donner à son hôtelleriele luxe moderne d’un hôtel et qui, lui-même millionnaire, gardaitle parler, la blouse d’un paysan normand et vous laissait venir levoir faire lui-même, dans la cuisine, comme à la campagne, un dînerqui n’en était pas moins infiniment meilleur et encore plus cherque dans les plus grands palaces.
Toute la sève locale qu’il y a dans les vieilles famillesaristocratiques ne suffit pas, il faut qu’il y naisse un être assezintelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l’effacer sous levernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusementspirituelle et Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardaitplus de son terroir que l’accent, avait, du moins, quand ellevoulait peindre sa vie de jeune fille, trouvé, pour son langage(entre ce qui eût semblé trop involontairement provincial, ou aucontraire artificiellement lettré), un de ces compromis qui fontl’agrément de la Petite Fadette de George Sand ou decertaines légendes rapportées par Chateaubriand dans lesMémoires d’outre-tombe. Mon plaisir était surtout de luientendre conter quelque histoire qui mettait en scène des paysansavec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes, donnaient à cesrapprochements entre le château et le village quelque chose d’assezsavoureux. Demeurée en contact avec les terres où elle étaitsouveraine, une certaine aristocratie reste régionale, de sorte quele propos le plus simple fait se dérouler devant nos yeux toute unecarte historique et géographique de l’histoire de France.
S’il n’y avait aucune affectation, aucune volonté de fabriquerun langage à soi, alors cette façon de prononcer était un vraimusée d’histoire de France par la conversation. «&|160;Mongrand-oncle Fitt-jam&|160;» n’avait rien qui étonnât, car on saitque les Fitz-James proclament volontiers qu’ils sont de grandsseigneurs français, et ne veulent pas qu’on prononce leur nom àl’anglaise. Il faut, du reste, admirer la touchante docilité desgens qui avaient cru jusque-là devoir s’appliquer à prononcergrammaticalement certains noms et qui, brusquement, après avoirentendu la duchesse de Guermantes les dire autrement,s’appliquaient à la prononciation qu’ils n’avaient pu supposer.Ainsi, la duchesse ayant eu un arrière-grand-père auprès du comtede Chambord, pour taquiner son mari d’être devenu Orléaniste,aimait à proclamer&|160;: «&|160;Nous les vieux deFrochedorf&|160;». Le visiteur qui avait cru bien faire en disantjusque-là «&|160;Frohsdorf&|160;» tournait casaque au plus court etdisait sans cesse «&|160;Frochedorf&|160;».
Une fois que je demandais à Mme de Guermantes quiétait un jeune homme exquis qu’elle m’avait présenté comme sonneveu et dont j’avais mal entendu le nom, ce nom, je ne ledistinguai pas davantage quand, du fond de sa gorge, la duchesseémit très fort, mais sans articuler&|160;: «&|160;C’est l’… i Eonl… b… frère à Robert. Il prétend qu’il a la forme du crâne desanciens Gallois.&|160;» Alors je compris qu’elle avait dit&|160;:C’est le petit Léon, le prince de Léon, beau-frère, en effet, deRobert de Saint-Loup. «&|160;En tous cas, je ne sais pas s’il en ale crâne, ajouta-t-elle, mais sa façon de s’habiller, qui a dureste beaucoup de chic, n’est guère de là-bas. Un jour que, deJosselin où j’étais chez les Rohan, nous étions allés à unpèlerinage, il était venu des paysans d’un peu toutes les partiesde la Bretagne. Un grand diable de villageois du Léon regardaitavec ébahissement les culottes beiges du beau-frère de Robert.«&|160;Qu’est-ce que tu as à me regarder, je parie que tu ne saispas qui je suis&|160;», lui dit Léon. Et comme le paysan lui disaitque non. «&|160;Eh bien, je suis ton prince. – Ah&|160;! réponditle paysan en se découvrant et en s’excusant, je vous avais prispour un englische.&|160;»
Et si, profitant de ce point de départ, je poussaisMme de Guermantes sur les Rohan (avec qui sa familles’était souvent alliée), sa conversation s’imprégnait un peu ducharme mélancolique des Pardons, et, comme dirait ce vrai poètequ’est Pampille, de «&|160;l’âpre saveur des crêpes de blé noir,cuites sur un feu d’ajoncs&|160;».
Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, ilse faisait porter chez Mme H… , aveugle), elle contaitles années moins tragiques quand, après la chasse, à Guermantes, ilse mettait en chaussons pour prendre le thé avec le roid’Angleterre, auquel il ne se trouvait pas inférieur, et aveclequel, on le voit, il ne se gênait pas. Elle faisait remarquercela avec tant de pittoresque qu’elle lui ajoutait le panache à lamousquetaire des gentilshommes un peu glorieux du Périgord.
D’ailleurs, même dans la simple qualification des gens, avoirsoin de différencier les provinces était pour Mme deGuermantes, restée elle-même, un grand charme que n’aurait jamaissu avoir une Parisienne d’origine, et ces simples noms d’Anjou, dePoitou, de Périgord, refaisaient dans sa conversation despaysages.
Pour en revenir à la prononciation et au vocabulaire deMme de Guermantes, c’est par ce côté que la noblesse semontre vraiment conservatrice, avec tout ce que ce mot a à la foisd’un peu puéril, d’un peu dangereux, de réfractaire à l’évolution,mais aussi d’amusant pour l’artiste. Je voulais savoir comment onécrivait autrefois le mot Jean. Je l’appris en recevant une lettredu neveu de Mme de Villeparisis, qui signe – comme il aété baptisé, comme il figure dans le Gotha – Jehan de Villeparisis,avec la même belle H inutile, héraldique, telle qu’on l’admire,enluminée de vermillon ou d’outremer, dans un livre d’heures oudans un vitrail.
Malheureusement, je n’avais pas le temps de prolongerindéfiniment ces visites, car je voulais, autant que possible, nepas rentrer après mon amie. Or, ce n’était jamais qu’aucompte-gouttes que je pouvais obtenir de Mme deGuermantes les renseignements sur ses toilettes, lesquels m’étaientutiles pour faire faire des toilettes du même genre, dans la mesureoù une jeune fille peut les porter, pour Albertine. «&|160;Parexemple, madame, le jour où vous deviez dîner chez Mmede Saint-Euverte, avant d’aller chez la princesse de Guermantes,vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges&|160;;vous étiez inouïe, vous aviez l’air d’une espèce de grande fleur desang, d’un rubis en flammes, comment cela s’appelait-il&|160;?Est-ce qu’une jeune fille peut mettre ça&|160;?&|160;»
La duchesse, rendant à son visage fatigué la radieuse expressionqu’avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis,des compliments, regarda, en riant aux larmes, d’un air moqueur,interrogatif et ravi, M. de Bréauté, toujours là à cette heure, etqui faisait tiédir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cetamphigouri d’intellectuel, à cause de l’exaltation physique dejeune homme qu’il lui semblait cacher. La duchesse avait l’air dedire&|160;: «&|160;Qu’est-ce qu’il a, il est fou.&|160;» Puis setournant vers moi d’un air câlin&|160;: «&|160;Je ne savais pas quej’avais l’air d’un rubis en flammes ou d’une fleur de sang, mais jeme rappelle, en effet, que j’ai eu une robe rouge&|160;: c’était dusatin rouge comme on en faisait à ce moment-là. Oui, une jeunefille peut porter ça à la rigueur, mais vous m’avez dit que lavôtre ne sortait pas le soir. C’est une robe de grande soirée, celane peut pas se mettre pour faire des visites.&|160;»
Ce qui est extraordinaire, c’est que de cette soirée, en sommepas si ancienne, Mme de Guermantes ne se rappelât que satoilette et eût oublié une certaine chose qui cependant, on va levoir, aurait dû lui tenir à cœur. Il semble que, chez les êtresd’action (et les gens du monde sont des êtres d’actions minuscules,microscopiques, mais enfin des êtres d’action), l’esprit, surmenépar l’attention à ce qui se passera dans une heure, ne confie quetrès peu de choses à la mémoire. Bien souvent, par exemple, cen’était pas pour donner le change et paraître ne pas s’être trompéque M. de Norpois, quand on lui partait de pronostics qu’il avaitémis au sujet d’une alliance avec l’Allemagne qui n’avait même pasabouti, disait&|160;: «&|160;Vous devez vous tromper, je ne merappelle pas du tout, cela ne me ressemble pas, car, dans cessortes de conversations, je suis toujours très laconique et jen’aurais jamais prédit le succès d’un de ces coups d’éclat qui nesont souvent que des coups de tête, et dégénèrent habituellement encoups de force. Il est indéniable que, dans un avenir lointain, unrapprochement franco-allemand pourrait s’effectuer, et serait trèsprofitable aux deux pays, et la France n’en serait pas le mauvaismarchand, je le pense, mais je n’en ai jamais parlé, parce que lapoire n’est pas mûre encore, et, si vous voulez mon avis, endemandant à nos anciens ennemis de convoler avec nous en justesnoces, je crois que nous irions au-devant d’un gros échec et nerecevrions que de mauvais coups.&|160;» En disant cela, M. deNorpois ne mentait pas, il avait simplement oublié. On oublie, dureste, vite ce qu’on n’a pas pensé avec profondeur, ce qui vous aété dicté par l’imitation, par les passions environnantes. Elleschangent et avec elles se modifie notre souvenir. Encore plus queles diplomates, les hommes politiques ne se souviennent pas dupoint de vue auquel ils se sont placés à un certain moment, etquelques-unes de leurs palinodies tiennent moins à un excèsd’ambition qu’à un manque de mémoire. Quant aux gens du monde, ilsse souviennent de peu de chose.
Mme de Guermantes me soutint qu’à la soirée où elleétait en robe rouge, elle ne se rappelait pas qu’il y eûtMme de Chaussepierre, que je me trompais certainement.Or Dieu sait pourtant si, depuis, les Chaussepierre avaient occupél’esprit du duc et de la duchesse. Voici pour quelle raison. M. deGuermantes était le plus ancien vice-président du Jockey quand leprésident mourut. Certains membres du cercle qui n’ont pas derelations, et dont le seul plaisir est de donner des boules noiresaux gens qui ne les invitent pas, firent campagne contre le duc deGuermantes qui, sûr d’être élu, et assez négligent quant à cetteprésidence qui était peu de chose relativement à sa situationmondaine, ne s’occupa de rien. On fit valoir que la duchesse étaitdreyfusarde (l’affaire Dreyfus était pourtant terminée depuislongtemps, mais vingt ans après on en parlait encore, et elle nel’était que depuis deux ans), recevait les Rothschild, qu’onfavorisait trop depuis quelque temps de grands potentatsinternationaux comme était le duc de Guermantes, à moitié allemand.La campagne trouva un terrain très favorable, les clubs jalousanttoujours beaucoup les gens très en vue et détestant les grandesfortunes.
Celle de Chaussepierre n’était pas mince, mais personne nepouvait s’en offusquer&|160;: il ne dépensait pas un sou,l’appartement du couple était modeste, la femme allait vêtue delaine noire. Folle de musique, elle donnait bien de petitesmatinées où étaient invitées beaucoup plus de chanteuses que chezles Guermantes. Mais personne n’en parlait, tout cela se passaitsans rafraîchissements, le mari même absent, dans l’obscurité de larue de la Chaise. À l’Opéra, Mme de Chaussepierrepassait inaperçue, toujours avec des gens dont le nom évoquait lemilieu le plus «&|160;ultra&|160;» de l’intimité de Charles X, maisdes gens effacés, peu mondains. Le jour de l’élection, à lasurprise générale, l’obscurité triompha de l’éblouissement&|160;:Chaussepierre, deuxième vice-président, fut nommé président duJockey, et le duc de Guermantes resta sur le carreau, c’est-à-direpremier vice-président. Certes, être président du Jockey nereprésente pas grand’chose à des princes de premier rang commeétaient les Guermantes. Mais ne pas l’être quand c’est votre tour,se voir préférer un Chaussepierre, à la femme de qui Oriane, nonseulement ne rendait pas son salut deux ans auparavant, mais allaitjusqu’à se montrer offensée d’être saluée par cette chauve-sourisinconnue, c’était dur pour le duc. Il prétendait être au-dessus decet échec, assurant, d’ailleurs, que c’était à sa vieille amitiépour Swann qu’il le devait. En réalité, il ne décolérait pas.
Chose assez particulière, on n’avait jamais entendu le duc deGuermantes se servir de l’expression assez banale&|160;: «&|160;belet bien&|160;»&|160;; mais depuis l’élection du Jockey, dès qu’onparlait de l’affaire Dreyfus, «&|160;bel et bien&|160;»surgissait&|160;: «&|160;Affaire Dreyfus affaire Dreyfus, c’estbientôt dit et le terme est impropre&|160;; ce n’est pas uneaffaire de religion, mais bel et bien une affairepolitique.&|160;» Cinq ans pouvaient passer sans qu’on entendît«&|160;bel et bien&|160;» si, pendant ce temps, on ne parlait pasde l’affaire Dreyfus, mais si, les cinq ans passés, le nom deDreyfus revenait, aussitôt «&|160;bel et bien&|160;» arrivaitautomatiquement. Le duc ne pouvait plus, du reste, souffrir qu’onparlât de cette affaire «&|160;qui a causé, disait-il, tant demalheurs&|160;», bien qu’il ne fût, en réalité, sensible qu’à unseul&|160;: son échec à la présidence du Jockey. Aussi,l’après-midi dont je parle, où je rappelais à Mme deGuermantes la robe rouge qu’elle portait à la soirée de sa cousine,M. de Bréauté fut assez mal reçu quand, voulant dire quelque chose,par une association d’idées restée obscure et qu’il ne dévoila pas,il commença en faisant manœuvrer sa langue dans la pointe de sabouche en cul de poule&|160;: «&|160;À propos de l’affaire Dreyfus…&|160;» (pourquoi de l’affaire Dreyfus&|160;? il s’agissaitseulement d’une robe rouge et, certes, le pauvre Bréauté, qui nepensait jamais qu’à faire plaisir, n’y mettait aucune malice). Maisle seul nom de Dreyfus fit se froncer les sourcils jupitériens duduc de Guermantes. «&|160;On m’a raconté, dit Bréauté, un assezjoli mot, ma foi très fin, de notre ami Cartier (prévenons lelecteur que ce Cartier, frère de Mme de Villefranche,n’avait pas l’ombre de rapport avec le bijoutier du même nom), cequi, du reste, ne m’étonne pas, car il a de l’esprit à revendre. –Ah&|160;! interrompit Oriane, ce n’est pas moi qui l’achèterai. Jene peux pas vous dire ce que votre Cartier m’a toujours embêtée, etje n’ai jamais pu comprendre le charme infini que Charles de LaTrémoïlle et sa femme trouvent à ce raseur que je rencontre chezeux chaque fois que j’y vais. – Ma ière duiesse, répondit Bréautéqui prononçait difficilement les c, je vous trouve biensévère pour Cartier. Il est vrai qu’il a peut-être pris un pied unpeu excessif chez les La Trémoïlle, mais enfin c’est pour Charlesune espèce, comment dirai-je, une espèce de fidèle Achate, ce quiest devenu un oiseau assez rare par le temps qui court. En touscas, voilà le mot qu’on m’a rapporté. Cartier aurait dit que si M.Zola avait cherché à avoir un procès et à se faire condamner,c’était pour éprouver la sensation qu’il ne connaissait pas encore,celle d’être en prison. – Aussi a-t-il pris la fuite avant d’êtrearrêté, interrompit Oriane. Cela ne tient pas debout. D’ailleurs,même si c’était vraisemblable, je trouve le mot carrément idiot. Sic’est ça que vous trouvez spirituel&|160;! – Mon Dieu, ma ièreOriane, répondit Bréauté qui, se voyant contredit, commençait àlâcher pied, le mot n’est pas de moi, je vous le répète tel qu’onme l’a dit, prenez-le pour ce qu’il vaut. En tous cas il a étécause que M. Cartier a été tancé d’importance par cet excellent LaTrémoïlle qui, avec beaucoup de raison, ne veut jamais qu’on parledans son salon de ce que j’appellerai, comment dire&|160;? lesaffaires en cours, et qui était d’autant plus contrarié qu’il yavait là Mme Alphonse Rothschild. Cartier a eu à subirde la part de La Trémoïlle une véritable mercuriale. – Bienentendu, dit le duc, de fort mauvaise humeur, les AlphonseRothschild, bien qu’ayant le tact de ne jamais parler de cetteabominable affaire, sont dreyfusards dans l’âme, comme tous lesJuifs. C’est même là un argument ad hominem (le ducemployait un peu à tort et à travers l’expression adhominem) qu’on ne fait pas assez valoir pour montrer lamauvaise foi des Juifs. Si un Français vole, assassine, je ne mecrois pas tenu, parce qu’il est Français comme moi, de le trouverinnocent. Mais les Juifs n’admettront jamais qu’un de leursconcitoyens soit traître, bien qu’ils le sachent parfaitement et sesoucient fort peu des effroyables répercussions (le duc pensaitnaturellement à l’élection maudite de Chaussepierre) que le crimed’un des leurs peut amener jusque… Voyons Oriane, vous n’allez pasprétendre que ce n’est pas accablant pour les Juifs ce fait qu’ilssoutiennent tous un traître. Vous n’allez pas me dire que ce n’estpas parce qu’ils sont Juifs. – Mon Dieu si, répondit Oriane(éprouvant avec un peu d’agacement, un certain désir de résister auJupiter tonnant et aussi de mettre «&|160;l’intelligence&|160;»au-dessus de l’affaire Dreyfus). Mais c’est peut-être justementparce qu’étant Juifs et se connaissant eux-mêmes, ils savent qu’onpeut être Juif et ne pas être forcément traître et anti-français,comme le prétend, paraît-il, M. Drumont. Certainement s’il avaitété chrétien, les Juifs ne se seraient pas intéressés à lui, maisils l’ont fait parce qu’ils sentent bien que s’il n’était pas Juif,on ne l’aurait pas cru si facilement traître a priori,comme dirait mon neveu Robert. – Les femmes n’entendent rien à lapolitique, s’écria le duc en fixant des yeux la duchesse. Car cecrime affreux n’est pas simplement une cause juive, mais bel etbien une immense affaire nationale qui peut amener les pluseffroyables conséquences pour la France d’où on devrait expulsertous les Juifs, bien que je reconnaisse que les sanctions prisesjusqu’ici l’aient été (d’une façon ignoble qui devrait êtrerevisée) non contre eux, mais contre leurs adversaires les pluséminents, contre des hommes de premier ordre, laissés à l’écartpour le malheur de notre pauvre pays.&|160;»
Je sentais que cela allait se gâter et je me remisprécipitamment à parler robes.
«&|160;Vous rappelez-vous, madame, dis-je, la première fois quevous avez été aimable avec moi&|160;? – La première fois que j’aiété aimable avec lui&|160;», reprit-elle en regardant en riant M.de Bréauté, dont le bout du nez s’amenuisait, dont le sourires’attendrissait, par politesse pour Mme de Guermantes,et dont la voix de couteau qu’on est en train de repasser fitentendre quelques sons vagues et rouillés. «&|160;Vous aviez unerobe jaune avec de grandes fleurs noires. – Mais, mon petit, c’estla même chose, ce sont des robes de soirée. – Et votre chapeau debleuets, que j’ai tant aimé&|160;! Mais enfin tout cela c’est durétrospectif. Je voudrais faire faire à la jeune fille en questionun manteau de fourrure comme celui que vous aviez hier matin.Est-ce que ce serait impossible que je le visse&|160;? – Non,Hannibal est obligé de s’en aller dans un instant. Vous viendrezchez moi et ma femme de chambre vous montrera tout ça. Seulement,mon petit, je veux bien vous prêter tout ce que vous voudrez, maissi vous faites faire des choses de Callot, de Doucet, de Paquin parde petites couturières, cela ne sera jamais la même chose. – Maisje ne veux pas du tout aller chez une petite couturière, je saistrès bien que ce sera autre chose&|160;; mais cela m’intéresseraitde comprendre pourquoi ce sera autre chose. – Mais vous savez bienque je ne sais rien expliquer, moi, je suis une bête, je parlecomme une paysanne. C’est une question de tour de main, defaçon&|160;; pour les fourrures je peux, au moins, vous donner unmot pour mon fourreur qui, de cette façon, ne vous volera pas. Maisvous savez que cela vous coûtera encore huit ou neuf mille francs.– Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviezl’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’orcomme une aile de papillon&|160;? – Ah&|160;! ça, c’est une robe deFortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle.J’en ai beaucoup, je vais vous en montrer, je peux même vous endonner si cela vous fait plaisir. Mais je voudrais surtout que vousvissiez celle de ma cousine Talleyrand. Il faut que je lui écrivede me la prêter. – Mais vous aviez aussi des souliers si jolis,était-ce encore de Fortuny&|160;? – Non, je sais ce que vous voulezdire, c’est du chevreau doré que nous avions trouvé à Londres, enfaisant des courses avec Consuelo de Manchester. C’étaitextraordinaire. Je n’ai jamais pu comprendre comme c’était doré, ondirait une peau d’or, il n’y a que cela avec un petit diamant aumilieu. La pauvre duchesse de Manchester est morte, mais si celavous fait plaisir j’écrirai à Mme de Warwick ou àMme Malborough pour tâcher d’en retrouver de pareils. Jeme demande même si je n’ai pas encore de cette peau. On pourraitpeut-être en faire faire ici. Je regarderai ce soir, je vous leferai dire.&|160;»
Comme je tâchais, autant que possible, de quitter la duchesseavant qu’Albertine fût revenue, l’heure faisait souvent que jerencontrais dans la cour, en sortant de chez Mme deGuermantes, M. de Charlus et Morel qui allaient prendre le thé chezJupien, suprême faveur pour le baron. Je ne les croisai pas tousles jours, mais ils y allaient tous les jours. Il est, du reste, àremarquer que la constance d’une habitude est d’ordinaire enrapport avec son absurdité. Les choses éclatantes, on ne les faitgénéralement que par à-coups. Mais des vies insensées, où lemaniaque se prive lui-même de tous les plaisirs et s’inflige lesplus grands maux, ces vies sont ce qui change le moins. Tous lesdix ans, si l’on en avait la curiosité, on retrouverait lemalheureux dormant aux heures où il pourrait vivre, sortant auxheures où il n’y a guère rien d’autre à faire qu’à se laisserassassiner dans les rues, buvant glacé quand il a chaud, toujoursen train de soigner un rhume. Il suffirait d’un petit mouvementd’énergie, un seul jour, pour changer cela une fois pour toutes.Mais justement ces vies sont habituellement l’apanage d’êtresincapables d’énergie. Les vices sont un autre aspect de cesexistences monotones que la volonté suffirait à rendre moinsatroces. Les deux aspects pouvaient être également considérés quandM. de Charlus allait tous les jours avec Morel prendre le thé chezJupien. Un seul orage avait marqué cette coutume quotidienne. Lanièce du giletier ayant dit un jour à Morel&|160;: «&|160;C’estcela, venez demain, je vous paierai le thé&|160;», le baron avaitavec raison trouvé cette expression bien vulgaire pour une personnedont il comptait faire presque sa belle-fille&|160;; mais comme ilaimait à froisser et se grisait de sa propre colère, au lieu dedire simplement à Morel qu’il le priait de lui donner à cet égardune leçon de distinction, tout le retour s’était passé en scènesviolentes. Sur le ton le plus insolent, le plus orgueilleux&|160;:«&|160;Le «&|160;toucher&|160;» qui, je le vois, n’est pasforcément allié au «&|160;tact&|160;», a donc empêché chez vous ledéveloppement normal de l’odorat, puisque vous avez toléré quecette expression fétide de payer le thé, à 15 centimes je suppose,fît monter son odeur de vidanges jusqu’à mes royales narines&|160;?Quand vous avez fini un solo de violon, avez-vous jamais vu chezmoi qu’on vous récompensât d’un pet, au lieu d’un applaudissementfrénétique ou d’un silence plus éloquent encore parce qu’il estfait de la peur de ne pouvoir retenir, non ce que votre fiancéenous prodigue, mais le sanglot que vous avez amené au bord deslèvres&|160;?&|160;»
Quand un fonctionnaire s’est vu infliger de tels reproches parson chef, il est invariablement dégommé le lendemain. Rien, aucontraire, n’eût été plus cruel à M. de Charlus que de congédierMorel et, craignant même d’avoir été un peu trop loin, il se mit àfaire de la jeune fille des éloges minutieux, pleins de goût,involontairement semés d’impertinences. «&|160;Elle est charmante.Comme vous êtes musicien, je pense qu’elle vous a séduit par lavoix, qu’elle a très belle dans les notes hautes où elle sembleattendre l’accompagnement de votre si dièse. Son registregrave me plaît moins, et cela doit être en rapport avec le triplerecommencement de son cou étrange et mince, qui, semblant finir,s’élève encore en elle&|160;; plutôt que des détails médiocres,c’est sa silhouette qui m’agrée. Et comme elle est couturière etdoit savoir jouer des ciseaux, il faut qu’elle me donne une joliedécoupure d’elle-même en papier.&|160;»
Charlie avait d’autant moins écouté ces éloges que les agrémentsqu’ils célébraient chez sa fiancée lui avaient toujours échappé.Mais il répondit à M. de Charlus&|160;: «&|160;C’est entendu, monpetit, je lui passerai un savon pour qu’elle ne parle plus commeça.&|160;» Si Morel disait ainsi «&|160;mon petit&|160;» à M. deCharlus, ce n’est pas que le beau violoniste ignorât qu’il eût àpeine le tiers de l’âge du baron. Il ne le disait pas non pluscomme eût fait Jupien, mais avec cette simplicité qui, danscertaines relations, postule que la suppression de la différenced’âge a tacitement précédé la tendresse. La tendresse feinte chezMorel. Chez d’autres la tendresse sincère. Ainsi, vers cetteépoque, M. de Charlus reçut une lettre ainsi conçue&|160;:«&|160;Mon cher Palamède, quand te reverrai-je&|160;? Je m’ennuiebeaucoup après toi et pense bien souvent à toi. Pierre.&|160;» M.de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de sesparents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité,qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgrécela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquelsl’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendantquelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin,brusquement, une adresse inscrite au dos l’éclaira&|160;: l’auteurde la lettre était le chasseur d’un cercle de jeu où allaitquelquefois M. de Charlus. Ce chasseur n’avait pas cru être impoli,en écrivant sur ce ton à M. de Charlus qui avait, au contraire, ungrand prestige à ses yeux. Mais il pensait que ce ne serait pasgentil de ne pas tutoyer quelqu’un qui vous avait plusieurs foisembrassé, et vous avait par là – s’imaginait-il dans sa naïveté –donné son affection. M. de Charlus fut au fond ravi de cettefamiliarité. Il reconduisit même d’une matinée M. de Vaugoubertafin de pouvoir lui montrer la lettre. Et pourtant Dieu sait que M.de Charlus n’aimait pas à sortir avec M. de Vaugoubert. Carcelui-ci, le monocle à l’œil, regardait de tous les côtés lesjeunes gens qui passaient. Bien plus, s’émancipant quand il étaitavec M. de Charlus, il employait un langage que détestait le baron.Il mettait tous les noms d’hommes au féminin et, comme il étaittrès bête, il s’imaginait cette plaisanterie très spirituelle et necessait de rire aux éclats. Comme, avec cela, il tenait énormémentà son poste diplomatique, les déplorables et ricanantes façonsqu’il avait dans la rue étaient perpétuellement interrompues par lafrousse que lui causait au même moment le passage de gens du monde,mais surtout de fonctionnaires. «&|160;Cette petite télégraphiste,disait-il en touchant du coude le baron renfrogné, je l’ai connue,mais elle s’est rangée, la vilaine&|160;! Oh&|160;! ce livreur desGaleries Lafayette, quelle merveille&|160;! Mon Dieu, voilà ledirecteur des Affaires commerciales qui passe&|160;! Pourvu qu’iln’ait pas remarqué mon geste&|160;! Il serait capable d’en parlerau Ministre, qui me mettrait en non-activité, d’autant plus qu’ilparaît que c’en est une.&|160;» M. de Charlus ne se tenait pas derage. Enfin, pour abréger cette promenade qui l’exaspérait, il sedécida à sortir sa lettre et à la faire lire à l’ambassadeur, maisil lui recommanda la discrétion, car il feignait que Charlie fûtjaloux afin de pouvoir faire croire qu’il était aimant. «&|160;Or,ajouta-t-il d’un air de bonté impayable, il faut toujours tâcher decauser le moins de peine qu’on peut.&|160;» Avant de revenir à laboutique de Jupien, l’auteur tient à dire combien il seraitcontristé que le lecteur s’offusquât de peintures si étranges.D’une part (et ceci est le petit côté de la chose), on trouve quel’aristocratie semble proportionnellement, dans ce livre, plusaccusée de dégénérescence que les autres classes sociales. Celaserait-il, qu’il n’y aurait pas lieu de s’en étonner. Les plusvieilles familles finissent par avouer, dans un nez rouge et bossu,dans un menton déformé, des signes spécifiques où chacun admire la«&|160;race&|160;». Mais parmi ces traits persistants et sans cesseaggravés, il y en a qui ne sont pas visibles&|160;: ce sont lestendances et les goûts. Ce serait une objection plus grave, si elleétait fondée, de dire que tout cela nous est étranger et qu’il fauttirer la poésie de la vérité toute proche. L’art extrait du réel leplus familier existe en effet et son domaine est peut-être le plusgrand. Mais il n’en est pas moins vrai qu’un grand intérêt, parfoisde la beauté, peut naître d’actions découlant d’une forme d’espritsi éloignée de tout ce que nous sentons, de tout ce que nouscroyons, que nous ne pouvons même arriver à les comprendre,qu’elles s’étalent devant nous comme un spectacle sans cause. Qu’ya-t-il de plus poétique que Xerxès, fils de Darius, faisantfouetter de verges la mer qui avait englouti sesvaisseaux&|160;?
Il est certain que Morel, usant du pouvoir que ses charmes luidonnaient sur la jeune fille, transmit à celle-ci, en la prenant àson compte, la remarque du baron, car l’expression «&|160;payer lethé&|160;» disparut aussi complètement de la boutique du giletierque disparaît à jamais d’un salon telle personne intime, qu’onrecevait tous les jours et avec qui, pour une raison ou pour uneautre, on s’est brouillé ou qu’on tient à cacher et qu’on nefréquente qu’au dehors. M. de Charlus fut satisfait de ladisparition de «&|160;payer le thé&|160;». Il y vit une preuve deson ascendant sur Morel et l’effacement de la seule petite tache àla perfection de la jeune fille. Enfin, comme tous ceux de sonespèce, tout en étant sincèrement l’ami de Morel et de sa presquefiancée, l’ardent partisan de leur union, il était assez friand dupouvoir de créer à son gré de plus ou moins inoffensives piques, endehors et au-dessus desquelles il demeurait aussi olympien qu’eûtété son frère.
Morel avait dit à M. de Charlus qu’il aimait la nièce de Jupien,voulait l’épouser, et il était doux au baron d’accompagner sonjeune ami dans des visites où il jouait le rôle de futur beau-père,indulgent et discret. Rien ne lui plaisait mieux.
Mon opinion personnelle est que «&|160;payer le thé&|160;»venait de Morel lui-même, et que, par aveuglement d’amour, la jeunecouturière avait adopté une expression de l’être adoré, laquellejurait par sa laideur au milieu du joli parler de la jeune fille.Ce parler, ces charmantes manières qui s’y accordaient, laprotection de M. de Charlus faisaient que beaucoup de clientes,pour qui elle avait travaillé, la recevaient en amie, l’invitaientà dîner, la mêlaient à leurs relations, la petite n’acceptant dureste qu’avec la permission du baron de Charlus et les soirs oùcela lui convenait. «&|160;Une jeune couturière dans lemonde&|160;?&|160;» dira-t-on, quelle invraisemblance&|160;! Sil’on y songe, il n’était pas moins invraisemblable qu’autrefoisAlbertine vînt me voir à minuit, et maintenant vécût avec moi. Etc’eût peut-être été invraisemblable d’une autre, mais nullementd’Albertine, sans père ni mère, menant une vie si libre qu’au débutje l’avais prise à Balbec pour la maîtresse d’un coureur, ayantpour parente la plus rapprochée Mme Bontemps qui, déjàchez Mme Swann, n’admirait chez sa nièce que sesmauvaises manières et maintenant fermait les yeux, surtout si celapouvait la débarrasser d’elle en lui faisant faire un riche mariageoù un peu de l’argent irait à sa tante (dans le plus grand monde,des mères très nobles et très pauvres, ayant réussi à faire faire àleur fils un riche mariage, se laissent entretenir par les jeunesépoux, acceptent des fourrures, une automobile, de l’argent d’unebelle-fille qu’elles n’aiment pas et qu’elles font recevoir).
Il viendra peut-être un jour où les couturières, ce que je netrouverais nullement choquant, iront dans le monde. La nièce deJupien, étant une exception, ne peut encore le laisser prévoir, unehirondelle ne fait pas le printemps. En tous cas, si la toutepetite situation de la nièce de Jupien scandalisa quelquespersonnes, ce ne fut pas Morel, car, sur certains points, sa bêtiseétait si grande que non seulement il trouvait «&|160;plutôtbête&|160;» cette jeune fille mille fois plus intelligente que lui,peut-être seulement parce qu’elle l’aimait, mais encore ilsupposait être des aventurières, des sous-couturières déguisées,faisant les dames, les personnes fort bien posées qui la recevaientet dont elle ne tirait pas vanité. Naturellement ce n’était pas desGuermantes, ni même des gens qui les connaissaient, mais desbourgeoises riches, élégantes, d’esprit assez libre pour trouverqu’on ne se déshonore pas en recevant une couturière, d’espritassez esclave aussi pour avoir quelque contentement de protéger unejeune fille que Son Altesse le baron de Charlus allait, en toutbien tout honneur, voir tous les jours.
Rien ne plaisait mieux que l’idée de ce mariage au baron, lequelpensait qu’ainsi Morel ne lui serait pas enlevé. Il paraît que lanièce de Jupien avait fait, presque enfant, une«&|160;faute&|160;». Et M. de Charlus, tout en faisant son éloge àMorel, n’aurait pas été fâché de le confier à son ami, qui eût étéfurieux, et de semer ainsi la zizanie. Car M. de Charlus, quoiqueterriblement méchant, ressemblait à un grand nombre de personnesbonnes, qui font les éloges d’un tel ou d’une telle pour prouverleur propre bonté, mais se garderaient comme du feu des parolesbienfaisantes, si rarement prononcées, qui seraient capables defaire régner la paix. Malgré cela, le baron se gardait d’aucuneinsinuation, et pour deux causes. «&|160;Si je lui raconte, sedisait-il, que sa fiancée n’est pas sans tache, son amour-propresera froissé, il m’en voudra. Et puis, qui me dit qu’il n’est pasamoureux d’elle&|160;? Si je ne dis rien, ce feu de pailles’éteindra vite, je gouvernerai leurs rapports à ma guise, il nel’aimera que dans la mesure où je le souhaiterai. Si je lui racontela faute passée de sa promise, qui me dit que mon Charlie n’est pasencore assez amoureux pour devenir jaloux&|160;? Alors, jetransformerai, par ma propre faute, un flirt sans conséquence etqu’on mène comme on veut, en un grand amour, chose difficile àgouverner.&|160;» Pour ces deux raisons, M. de Charlus gardait unsilence qui n’avait que les apparences de la discrétion, mais qui,par un autre côté, était méritoire, car se taire est presqueimpossible aux gens de sa sorte.
D’ailleurs, la jeune fille était délicieuse, et M. de Charlus,en qui elle satisfaisait tout le goût esthétique qu’il pouvaitavoir pour les femmes, aurait voulu avoir d’elle des centaines dephotographies. Moins bête que Morel, il apprenait avec plaisir lesdames comme il faut qui la recevaient et que son flair socialsituait bien, mais il se gardait (voulant garder l’empire) de ledire à Charlie, lequel, vraie brute en cela, continuait à croirequ’en dehors de la «&|160;classe de violon&|160;» et des Verdurin,seuls existaient les Guermantes, les quelques familles presqueroyales énumérées par le baron, tout le reste n’étant qu’une«&|160;lie&|160;», une «&|160;tourbe&|160;». Charlie prenait cesexpressions de M. de Charlus à la lettre.
Parmi les raisons qui rendaient M. de Charlus heureux du mariagedes deux jeunes gens il y avait celle-ci, que la nièce de Jupienserait en quelque sorte une extension de la personnalité de Morelet par là du pouvoir à la fois et de la connaissance que le baronavait de lui. «&|160;Tromper&|160;», dans le sens conjugal, lafuture femme du violoniste, M. de Charlus n’eût même pas songé uneseconde à en éprouver du scrupule. Mais avoir un «&|160;jeuneménage&|160;» à guider, se sentir le protecteur redouté ettout-puissant de la femme de Morel, laquelle, considérant le baroncomme un dieu, prouverait par là que le cher Morel lui avaitinculqué cette idée, et contiendrait ainsi quelque chose de Morel,firent varier le genre de domination de M. de Charlus et naître ensa «&|160;chose&|160;», Morel, un être de plus, l’époux,c’est-à-dire lui donnèrent quelque chose de plus, de nouveau, decurieux à aimer en lui. Peut-être même cette domination serait-elleplus grande maintenant qu’elle n’avait jamais été. Car là où Morelseul, nu pour ainsi dire, résistait souvent au baron qu’il sesentait sûr de reconquérir, une fois marié, pour son ménage, sonappartement, son avenir, il aurait peur plus vite, offrirait auxvolontés de M. de Charlus plus de surface et de prise. Tout cela etmême au besoin, les soirs où il s’ennuierait, de mettre la guerreentre les époux (le baron n’avait jamais détesté les tableaux debataille) plaisait à M. de Charlus. Moins pourtant que de penser àla dépendance de lui où vivrait le jeune ménage. L’amour de M. deCharlus pour Morel reprenait une nouveauté délicieuse quand il sedisait&|160;: sa femme aussi sera à moi autant qu’il est à moi, ilsn’agiront que de la façon qui ne peut me fâcher, ils obéiront à mescaprices, et ainsi elle sera un signe (jusqu’ici inconnu de moi) dece que j’avais presque oublié et qui est si sensible à mon cœur,que pour tout le monde, pour ceux qui me verront les protéger, lesloger, pour moi-même, Morel est mien. De cette évidence aux yeuxdes autres et aux siens, M. de Charlus était plus heureux que detout le reste. Car la possession de ce qu’on aime est une joie plusgrande encore que l’amour. Bien souvent ceux qui cachent à touscette possession ne le font que par la peur que l’objet chéri neleur soit enlevé. Et leur bonheur, par cette prudence de se taire,en est diminué.
On se souvient peut-être que Morel avait jadis dit au baron queson désir, c’était de séduire une jeune fille, en particuliercelle-là, et que pour y réussir il lui promettrait le mariage, et,le viol accompli, il «&|160;ficherait le camp au loin&|160;»&|160;;mais cela, devant les aveux d’amour pour la nièce de Jupien queMorel était venu lui faire, M. de Charlus l’avait oublié. Bienplus, il en était peut-être de même pour Morel. Il y avaitpeut-être intervalle véritable entre la nature de Morel – tellequ’il l’avait cyniquement avouée, peut-être même habilementexagérée – et le moment où elle reprendrait le dessus. En se liantdavantage avec la jeune fille, elle lui avait plu, il l’aimait. Ilse connaissait si peu qu’il se figurait sans doute l’aimer, mêmepeut-être l’aimer pour toujours. Certes, son premier désir initial,son projet criminel subsistaient, mais recouverts par tant desentiments superposés que rien ne dit que le violoniste n’eût pasété sincère en disant que ce vicieux désir n’était pas le mobilevéritable de son acte. Il y eut du reste une période de courtedurée où, sans qu’il se l’avouât exactement, ce mariage lui parutnécessaire. Morel avait à ce moment-là d’assez fortes crampes à lamain et se voyait obligé d’envisager l’éventualité d’avoir à cesserle violon. Comme, en dehors de son art, il était d’uneincompréhensible paresse, la nécessité de se faire entretenirs’imposait et il aimait mieux que ce fût par la nièce de Jupien quepar M. de Charlus, cette combinaison lui offrant plus de liberté,et aussi un grand choix de femmes différentes, tant par lesapprenties toujours nouvelles, qu’il chargerait la nièce de Jupiende lui débaucher, que par les belles dames riches auxquelles il laprostituerait. Que sa future femme pût refuser de condescendre àces complaisances et fût perverse à ce point n’entrait pas uninstant dans les calculs de Morel. D’ailleurs ils passèrent ausecond plan, y laissèrent la place à l’amour pur, les crampes ayantcessé. Le violon suffirait avec les appointements de M. de Charlus,duquel les exigences se relâcheraient certainement une fois quelui, Morel, serait marié à la jeune fille. Le mariage était lachose pressée, à cause de son amour et dans l’intérêt de saliberté. Il fit demander la main de la nièce de Jupien, lequel laconsulta. Aussi bien n’était-ce pas nécessaire. La passion de lajeune fille pour le violoniste ruisselait autour d’elle, comme sescheveux quand ils étaient dénoués, comme la joie de ses regardsrépandus. Chez Morel, presque toute chose qui lui était agréable ouprofitable éveillait des émotions morales et des paroles de mêmeordre, parfois même des larmes. C’est donc sincèrement – si unpareil mot peut s’appliquer à lui – qu’il tenait à la nièce deJupien des discours aussi sentimentaux (sentimentaux sont aussiceux que tant de jeunes nobles ayant envie de ne rien faire dans lavie tiennent à quelque ravissante jeune fille de richissimebourgeois) qui étaient d’une bassesse sans fard, celle qu’il avaitexposé à M. de Charlus au sujet de la séduction, du dépucelage.Seulement l’enthousiasme vertueux à l’égard d’une personne qui luicausait un plaisir et les engagements solennels qu’il prenait avecelle avaient une contre-partie chez Morel. Dès que la personne nelui causait plus de plaisir, ou même, par exemple, si l’obligationde faire face aux promesses faites lui causait du déplaisir, elledevenait aussitôt, de la part de Morel, l’objet d’une antipathiequ’il justifiait à ses propres yeux, et qui, après quelquestroubles neurasthéniques, lui permettait de se prouver à soi-même,une fois l’euphorie de son système nerveux reconquise, qu’il était,en considérant même les choses d’un point de vue purement vertueux,dégagé de toute obligation. Ainsi, à la fin de son séjour à Balbec,il avait perdu je ne sais à quoi tout son argent et, n’ayant pasosé le dire à M. de Charlus, cherchait quelqu’un à qui en demander.Il avait appris de son père (qui, malgré cela, lui avait défendu dedevenir jamais «&|160;tapeur&|160;») qu’en pareil cas il estconvenable d’écrire, à la personne à qui on veut s’adresser,«&|160;qu’on a à lui parler pour affaires&|160;», qu’on lui«&|160;demande un rendez-vous pour affaires&|160;». Cette formulemagique enchantait tellement Morel qu’il eût, je pense, souhaitéperdre de l’argent rien que pour le plaisir de demander unrendez-vous «&|160;pour affaires&|160;». Dans la suite de la vie,il avait vu que la formule n’avait pas toute la vertu qu’ilpensait. Il avait constaté que des gens, auxquels lui-même n’eûtjamais écrit sans cela, ne lui avaient pas répondu cinq minutesaprès avoir reçu la lettre «&|160;pour parler affaires&|160;». Sil’après-midi s’écoulait sans que Morel eût de réponse, l’idée nelui venait pas que, même à tout mettre au mieux, le monsieursollicité n’était peut-être pas rentré, avait pu avoir d’autreslettres à écrire, si même il n’était pas parti en voyage, ou tombémalade, etc. Si Morel recevait, par une fortune extraordinaire, unrendez-vous pour le lendemain matin, il abordait le sollicité parces mots&|160;: «&|160;Justement j’étais surpris de ne pas avoir deréponse, je me demandais s’il y avait quelque chose&|160;; alors,comme ça, la santé va toujours bien, etc.&|160;» Donc à Balbec, etsans me dire qu’il avait à lui parler d’une «&|160;affaire&|160;»,il m’avait demandé de le présenter à ce même Bloch avec lequel ilavait été si désagréable une semaine auparavant dans le train.Bloch n’avait pas hésité à lui prêter – ou plutôt à lui faireprêter par M. Nissim Bernard – 5.000 francs. De ce jour, Morelavait adoré Bloch. Il se demandait les larmes aux yeux comment ilpourrait rendre service à quelqu’un qui lui avait sauvé la vie.Enfin, je me chargeai de demander pour Morel 1.000 francs par moisà M. de Charlus, argent que celui-ci remettrait aussitôt à Bloch,qui se trouverait ainsi remboursé assez vite. Le premier mois,Morel, encore sous l’impression de la bonté de Bloch, lui envoyaimmédiatement les 1.000 francs&|160;; mais après cela il trouvasans doute qu’un emploi différent des 4.000 francs qui restaientpourrait être plus agréable, car il commença à dire beaucoup de malde Bloch. La vue de celui-ci suffisait à lui donner des idéesnoires, et Bloch ayant oublié lui-même exactement ce qu’il avaitprêté à Morel, et lui ayant réclamé 3.500 francs au lieu de 4.000,ce qui eût fait gagner 500 francs au violoniste, ce dernier voulutrépondre que, devant un pareil faux, non seulement il ne paieraitplus un centime mais que son prêteur devait s’estimer bien heureuxqu’il ne déposât pas une plainte contre lui. En disant cela, sesyeux flambaient. Il ne se contenta pas, du reste, de dire que Blochet M. Nissim Bernard n’avaient pas à lui en vouloir, mais bientôtqu’ils devaient se déclarer heureux qu’il ne leur en voulût pas.Enfin, M. Nissim Bernard ayant, paraît-il, déclaré que Thibaudjouait aussi bien que Morel, celui-ci trouva qu’il devaitl’attaquer devant les tribunaux, un tel propos lui nuisant dans saprofession&|160;; puis, comme il n’y a plus de justice en France,surtout contre les Juifs (l’antisémitisme ayant été chez Morell’effet naturel du prêt de 5.000 francs par un Israélite), il nesortit plus qu’avec un revolver chargé. Un tel état nerveux suivantune vive tendresse, devait bientôt se produire chez Morelrelativement à la nièce du giletier. Il est vrai que M. de Charlusfut peut-être, sans s’en douter, pour quelque chose dans cechangement, car souvent il déclarait, sans en penser un seul mot,et pour les taquiner, qu’une fois mariés il ne les reverrait pluset les laisserait voler de leurs propres ailes. Cette idée était,en elle-même, absolument insuffisante pour détacher Morel de lajeune fille&|160;; restant dans l’esprit de Morel, elle étaitprête, le jour venu, à se combiner avec d’autres idées ayant del’affinité pour elle et capables, une fois le mélange réalisé, dedevenir un puissant agent de rupture.
Ce n’était pas, d’ailleurs, très souvent qu’il m’arrivait derencontrer M. de Charlus et Morel. Souvent ils étaient déjà entrésdans la boutique de Jupien quand je quittais la duchesse, car leplaisir que j’avais auprès d’elle était tel que j’en venais àoublier non seulement l’attente anxieuse qui précédait le retourd’Albertine, mais même l’heure de ce retour.
Je mettrai à part, parmi ces jours où je m’attardai chezMme de Guermantes, un qui fut marqué par un petitincident dont la cruelle signification m’échappa entièrement et nefut comprise par moi que longtemps après. Cette find’après-midi-là, Mme de Guermantes m’avait donné, parcequ’elle savait que je les aimais, des seringas venus du Midi.Quand, ayant quitté la duchesse, je remontai chez moi, Albertineétait rentrée&|160;; je croisai dans l’escalier Andrée, que l’odeursi violente des fleurs que je rapportais sembla incommoder.
«&|160;Comment, vous êtes déjà rentrées&|160;? lui dis-je. – Iln’y a qu’un instant, mais Albertine avait à écrire, elle m’arenvoyée. – Vous ne pensez pas qu’elle ait quelque projetblâmable&|160;? – Nullement, elle écrit à sa tante, je crois, maiselle qui n’aime pas les odeurs fortes ne sera pas enchantée de vosseringas. – Alors, j’ai eu une mauvaise idée&|160;! Je vais dire àFrançoise de les mettre sur le carré de l’escalier de service. – Sivous vous imaginez qu’Albertine ne sentira pas après vous l’odeurde seringa. Avec l’odeur de la tubéreuse, c’est peut-être la plusentêtante&|160;; d’ailleurs je crois que Françoise est allée faireune course. – Mais alors, moi qui n’ai pas aujourd’hui ma clef,comment pourrai-je rentrer&|160;? – Oh&|160;! vous n’aurez qu’àsonner. Albertine vous ouvrira. Et puis Françoise sera peut-êtreremontée dans l’intervalle.&|160;»
Je dis adieu à Andrée. Dès mon premier coup Albertine vintm’ouvrir, ce qui fut assez compliqué, car, Françoise étantdescendue, Albertine ne savait pas où allumer. Enfin elle put mefaire entrer, mais les fleurs de seringa la mirent en fuite. Je lesposai dans la cuisine, de sorte qu’interrompant sa lettre (je necompris pas pourquoi), mon amie eut le temps d’aller dans machambre, d’où elle m’appela, et de s’étendre sur mon lit. Encoreune fois, au moment même, je ne trouvai à tout cela rien que detrès naturel, tout au plus d’un peu confus, en tous casd’insignifiant. Elle avait failli être surprise avec Andrée ets’était donné un peu de temps en éteignant tout, en allant chez moipour ne pas laisser voir son lit en désordre, et avait faitsemblant d’être en train d’écrire. Mais on verra tout cela plustard, tout cela dont je n’ai jamais su si c’était vrai. En général,et sauf cet incident unique, tout se passait normalement quand jeremontais de chez la duchesse. Albertine ignorant si je ne désiraispas sortir avec elle avant le dîner, je trouvais d’habitude dansl’antichambre son chapeau, son manteau, son ombrelle qu’elle yavait laissés à tout hasard. Dès qu’en entrant je les apercevais,l’atmosphère de la maison devenait respirable. Je sentais qu’aulieu d’un air raréfié, le bonheur la remplissait. J’étais sauvé dema tristesse, la vue de ces riens me faisait posséder Albertine, jecourais vers elle.
Les jours où je ne descendais pas chez Mme deGuermantes, pour que le temps me semblât moins long durant cetteheure qui précédait le retour de mon amie, je feuilletais un albumd’Elstir, un livre de Bergotte, la sonate de Vinteuil.
Alors, comme les œuvres mêmes qui semblent s’adresser seulementà la vue et à l’ouïe exigent que pour les goûter notre intelligenceéveillée collabore étroitement avec ces deux sens, je faisais, sansm’en douter, sortir de moi les rêves qu’Albertine y avait jadissuscités quand je ne la connaissais pas encore, et qu’avait éteintsla vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien oul’image du peintre comme dans un creuset, j’en nourrissais l’œuvreque je lisais. Et sans doute celle-ci m’en paraissait plus vivante.Mais Albertine ne gagnait pas moins à être ainsi transportée del’un des deux mondes où nous avons accès et où nous pouvons situertour à tour un même objet, à échapper ainsi à l’écrasante pressionde la matière pour se jouer dans les fluides espaces de la pensée.Je me trouvais tout d’un coup et pour un instant pouvoir éprouver,pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents. Elle avaità ce moment-là l’apparence d’une œuvre d’Elstir ou de Bergotte,j’éprouvais une exaltation momentanée pour elle, la voyant dans lerecul de l’imagination et de l’art.
Bientôt on me prévenait qu’elle venait de rentrer&|160;; encoreavait-on ordre de ne pas dire son nom si je n’étais pas seul, sij’avais, par exemple, avec moi Bloch, que je forçais à rester uninstant de plus, de façon à ne pas risquer qu’il rencontrât monamie. Car je cachais qu’elle habitait la maison, et même que je lavisse jamais chez moi, tant j’avais peur qu’un de mes amiss’amourachât d’elle, ne l’attendît dehors, ou que, dans l’instantd’une rencontre dans le couloir ou l’antichambre, elle pût faire unsigne et donner un rendez-vous. Puis j’entendais le bruissement dela jupe d’Albertine se dirigeant vers sa chambre, car, pardiscrétion et sans doute aussi par ces égards où, autrefois, dansnos dîners à la Raspelière, elle s’était ingéniée pour que je nefusse pas jaloux, elle ne venait pas vers la mienne sachant que jen’étais pas seul. Mais ce n’était pas seulement pour cela, je lecomprenais tout à coup. Je me souvenais&|160;; j’avais connu unepremière Albertine, puis brusquement elle avait été changée en uneautre, l’actuelle. Et le changement, je n’en pouvais rendreresponsable que moi-même. Tout ce qu’elle m’eût avoué facilement,puis volontiers, quand nous étions de bons camarades, avait cesséde s’épandre dès qu’elle avait cru que je l’aimais, ou, sanspeut-être se dire le nom de l’Amour, avait deviné un sentimentinquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de savoir, etcherche à apprendre davantage. Depuis ce jour-là, elle m’avait toutcaché. Elle se détournait de ma chambre si elle pensait quej’étais, non pas même, souvent, avec un ami, mais avec une amie,elle dont les yeux s’intéressaient jadis si vivement quand jeparlais d’une jeune fille&|160;: «&|160;Il faut tâcher de la fairevenir, ça m’amuserait de la connaître. – Mais elle a ce que vousappelez mauvais genre. – Justement, ce sera bien plus drôle.&|160;»À ce moment-là, j’aurais peut-être pu tout savoir. Et même quand,dans le petit Casino, elle avait détaché ses seins de ceuxd’Andrée, je ne crois pas que ce fût à cause de ma présence, maisde celle de Cottard, lequel lui aurait fait, pensait-elle sansdoute, une mauvaise réputation. Et pourtant, alors, elle avait déjàcommencé de se figer, les paroles confiantes n’étaient plus sortiesde ses lèvres, ses gestes étaient réservés. Puis elle avait écartéd’elle tout ce qui aurait pu m’émouvoir. Aux parties de sa vie queje ne connaissais pas elle donnait un caractère dont mon ignorancese faisait complice pour accentuer ce qu’il avait d’inoffensif. Etmaintenant, la transformation était accomplie, elle allait droit àsa chambre si je n’étais pas seul, non pas seulement pour ne pasdéranger, mais pour me montrer qu’elle était insoucieuse desautres. Il y avait une seule chose qu’elle ne ferait jamais pluspour moi, qu’elle n’aurait faite qu’au temps où cela m’eût étéindifférent, qu’elle aurait faite aisément à cause de celamême&|160;: c’était précisément avouer. J’en serais réduit pourtoujours, comme un juge, à tirer des conclusions incertainesd’imprudences de langage qui n’étaient peut-être pas inexplicablessans avoir recours à la culpabilité. Et toujours elle me sentiraitjaloux et juge.
Tout en écoutant les pas d’Albertine, avec le plaisirconfortable de penser qu’elle ne ressortirait plus ce soir,j’admirais que, pour cette jeune fille dont j’avais cru autrefoisne pouvoir jamais faire la connaissance, rentrer chaque jour chezelle, ce fût précisément rentrer chez moi. Le plaisir fait demystère et de sensualité que j’avais éprouvé, fugitif etfragmentaire, à Balbec, le soir où elle était venue coucher àl’Hôtel, s’était complété, stabilisé, remplissait ma demeure, jadisvide, d’une permanente provision de douceur domestique, presquefamiliale, rayonnant jusque dans les couloirs, et de laquelle tousmes sens, tantôt effectivement, tantôt, dans les moments où j’étaisseul, en imagination et par l’attente du retour, se nourrissaientpaisiblement. Quand j’avais entendu se refermer la porte de lachambre d’Albertine, si j’avais un ami avec moi je me hâtais de lefaire sortir, ne le lâchant que quand j’étais bien sûr qu’il étaitdans l’escalier, dont je descendais au besoin quelques marches. Ilme disait que j’allais prendre mal, me faisant remarquer que notremaison était glaciale, pleine de courants d’air, et qu’on lepaierait bien cher pour qu’il y habitât. De ce froid on seplaignait parce qu’il venait seulement de commencer et qu’on n’yétait pas habitué encore, mais, pour cette même raison, ildéchaînait en moi une joie qu’accompagnait le souvenir inconscientdes premiers soirs d’hiver où autrefois, revenant de voyage, pourreprendre contact avec les plaisirs oubliés de Paris, j’allais aucafé-concert. Aussi est-ce en chantant qu’après avoir quitté monancien camarade, je remontais l’escalier et rentrais. La bellesaison, en s’enfuyant, avait emporté les oiseaux. Mais d’autresmusiciens invisibles, intérieurs, les avaient remplacés. Et la biseglacée dénoncée par Bloch, et qui soufflait délicieusement par lesportes mal jointes de notre appartement, était, comme les beauxjours de l’été par les oiseaux des bois, éperdument saluée derefrains, inextinguiblement fredonnés, de Fragson, de Mayol ou dePaulus. Dans le couloir, au-devant de moi, venait Albertine.«&|160;Tenez, pendant que j’ôte mes affaires, je vous envoieAndrée, elle est montée une seconde pour vous dire bonsoir.&|160;»Et ayant encore autour d’elle le grand voile gris qui descendait dela toque de chinchilla et que je lui avais donné à Balbec, elle seretirait et rentrait dans sa chambre, comme si elle eût devinéqu’Andrée, chargée par moi de veiller sur elle, allait, en medonnant maint détail, en me faisant mention de la rencontre parelles deux d’une personne de connaissance, apporter quelquedétermination aux régions vagues où s’était déroulée la promenadequ’elles avaient faite toute la journée et que je n’avais puimaginer. Les défauts d’Andrée s’étaient accusés, elle n’était plusaussi agréable que quand je l’avais connue. Il y avait maintenantchez elle, à fleur de peau, une sorte d’aigre inquiétude, prête às’amasser comme à la mer un «&|160;grain&|160;», si seulement jevenais à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertineet pour moi. Cela n’empêchait pas qu’Andrée pût être meilleure àmon égard, m’aimer plus – et j’en ai eu souvent la preuve – que desgens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu’on avait,s’il n’était pas causé par elle, lui produisait une impressionnerveuse, désagréable comme le bruit d’une porte qu’on ferme tropfort. Elle admettait les souffrances où elle n’avait point de part,non les plaisirs&|160;; si elle me voyait malade, elles’affligeait, me plaignait, m’aurait soigné. Mais si j’avais unesatisfaction aussi insignifiante que de m’étirer d’un air debéatitude en fermant un livre et en disant&|160;: «&|160;Ah&|160;!je viens de passer deux heures charmantes à lire tel livreamusant&|160;», ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère, àAlbertine, à Saint-Loup, excitaient chez Andrée une espèce deréprobation, peut-être simplement de malaise nerveux. Messatisfactions lui causaient un agacement qu’elle ne pouvait cacher.Ces défauts étaient complétés par de plus graves&|160;: un jour queje parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, dejeux, de golf, si inculte dans tout le reste, que j’avais rencontréavec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner&|160;:«&|160;Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir uneinstruction ouverte contre lui. Ils veulent crâner d’autant plus,mais je m’amuse à le dire à tout le monde. Je voudrais qu’ilsm’attaquent en dénonciation calomnieuse. Quelle belle déposition jeferais.&|160;» Ses yeux étincelaient. Or j’appris que le pèren’avait rien commis d’indélicat, qu’Andrée le savait aussi bien quequiconque. Mais elle s’était crue méprisée par le fils, avaitcherché quelque chose qui pourrait l’embarrasser, lui faire honte,avait inventé tout un roman de dépositions qu’elle étaitimaginairement appelée à faire et, à force de s’en répéter lesdétails, ignorait peut-être elle-même s’ils n’étaient pas vrais.Ainsi, telle qu’elle était devenue (et même sans ses haines courteset folles), je n’aurais pas désiré la voir, ne fût-ce qu’à cause decette malveillante susceptibilité qui entourait d’une ceintureaigre et glaciale sa vraie nature plus chaleureuse et meilleure.Mais les renseignements qu’elle seule pouvait me donner sur monamie m’intéressaient trop pour que je négligeasse une occasion sirare de les apprendre. Andrée entrait, fermait la porte derrièreelle&|160;; elles avaient rencontré une amie, et Albertine nem’avait jamais parlé d’elle&|160;: «&|160;Qu’ont-elles dit&|160;? –Je ne sais pas, car j’ai profité de ce qu’Albertine n’était passeule pour aller acheter de la laine. – Acheter de la laine&|160;?– Oui, c’est Albertine qui me l’avait demandé. – Raison de pluspour ne pas y aller, c’était peut-être pour vous éloigner. – Maiselle me l’avait demandé avant de rencontrer son amie. –Ah&|160;!&|160;» répondais-je en retrouvant la respiration.Aussitôt mon soupçon me reprenait&|160;; mais qui sait si ellen’avait pas donné d’avance rendez-vous à son amie et n’avait pascombiné un prétexte pour être seule quand elle le voudrait&|160;?D’ailleurs, étais-je bien certain que ce n’était pas la vieillehypothèse (celle où Andrée ne me disait pas que la vérité) quiétait la bonne&|160;? Andrée était peut-être d’accord avecAlbertine. De l’amour, me disais-je à Balbec, on en a pour unepersonne dont notre jalousie semble plutôt avoir pour objet lesactions&|160;; on sent que si elle vous les disait toutes, onguérirait peut-être facilement d’aimer. La jalousie a beau êtrehabilement dissimulée par celui qui l’éprouve, elle est assez vitedécouverte par celle qui l’inspire, et qui use à son tourd’habileté. Elle cherche à nous donner le change sur ce quipourrait nous rendre malheureux, et elle nous le donne, car à celuiqui n’est pas averti, pourquoi une phrase insignifianterévélerait-elle les mensonges qu’elle cache&|160;? nous ne ladistinguons pas des autres&|160;; dite avec frayeur, elle estécoutée sans attention. Plus tard, quand nous serons seuls, nousreviendrons sur cette phrase, elle ne nous semblera pas tout à faitadéquate à la réalité. Mais, cette phrase, nous la rappelons-nousbien&|160;? Il semble que naisse spontanément en nous, à son égardet quant à l’exactitude de notre souvenir, un doute du genre deceux qui font qu’au cours de certains états nerveux on ne peutjamais se rappeler si on a tiré le verrou, et pas plus à lacinquantième fois qu’à la première&|160;; on dirait qu’on peutrecommencer indéfiniment l’acte sans qu’il s’accompagne jamais d’unsouvenir précis et libérateur. Au moins pouvons-nous refermer unecinquante et unième fois la porte. Tandis que la phrase inquiétanteest au passé, dans une audition incertaine qu’il ne dépend pas denous de renouveler. Alors nous exerçons notre attention surd’autres qui ne cachent rien, et le seul remède, dont nous nevoulons pas, serait de tout ignorer pour n’avoir pas le désir demieux savoir.
Dès que la jalousie est découverte, elle est considérée parcelle qui en est l’objet comme une défiance qui autorise latromperie. D’ailleurs, pour tâcher d’apprendre quelque chose, c’estnous qui avons pris l’initiative de mentir, de tromper. Andrée,Aimé, nous promettent bien de ne rien dire, mais leferont-ils&|160;? Bloch n’a rien pu promettre puisqu’il ne savaitpas et, pour peu qu’elle cause avec chacun des trois, Albertine, àl’aide de ce que Saint-Loup eût appelé des«&|160;recoupements&|160;», saura que nous lui mentons quand nousnous prétendons indifférents à ses actes et moralement incapablesde la faire surveiller. Ainsi succédant – relativement à ce quefaisait Albertine – à mon infini doute habituel, trop indéterminépour ne pas rester indolore, et qui était à la jalousie ce que sontau chagrin ces commencements de l’oubli où l’apaisement naît duvague, – le petit fragment de réponse que venait de m’apporterAndrée posait aussitôt de nouvelles questions&|160;; je n’avaisréussi, en explorant une parcelle de la grande zone qui s’étendaitautour de moi, qu’à y reculer cet inconnaissable qu’est pour nous,quand nous cherchons effectivement à nous la représenter, la vieréelle d’une autre personne. Je continuais à interroger Andréetandis qu’Albertine, par discrétion et pour me laisser(devinait-elle cela&|160;?) tout le loisir de la questionner,prolongeait son déshabillage dans sa chambre. «&|160;Je crois quel’oncle et la tante d’Albertine m’aiment bien&|160;», disais-jeétourdiment à Andrée, sans penser à son caractère.
Aussitôt je voyais son visage gluant se gâter&|160;; comme unsirop qui tourne, il semblait à jamais brouillé. Sa bouche devenaitamère. Il ne restait plus rien à Andrée de cette juvénile gaîtéque, comme toute la petite bande et malgré sa nature souffreteuse,elle déployait l’année de mon premier séjour à Balbec et quimaintenant (il est vrai qu’Andrée avait pris quelques années depuislors) s’éclipsait si vite chez elle. Mais j’allais la faireinvolontairement renaître avant qu’Andrée m’eût quitté pour allerdîner chez elle. «&|160;Il y a quelqu’un qui m’a fait aujourd’huiun immense éloge de vous&|160;», lui disais-je. Aussitôt un rayonde joie illuminait son regard, elle avait l’air de vraimentm’aimer. Elle évitait de me regarder, mais riait dans le vague avecdeux yeux devenus soudain tout ronds. «&|160;Qui ça&|160;?&|160;»demandait-elle dans un intérêt naïf et gourmand. Je le lui disaiset, qui que ce fût, elle était heureuse.
Puis arrivait l’heure de partir, elle me quittait. Albertinerevenait auprès de moi&|160;; elle s’était déshabillée, elleportait quelqu’un des jolis peignoirs en crêpe de Chine, ou desrobes japonaises, dont j’avais demandé la description àMme de Guermantes, et pour plusieurs desquellescertaines précisions supplémentaires m’avaient été fournies parMme Swann, dans une lettre commençant par cesmots&|160;: «&|160;Après votre longue éclipse, j’ai cru, en lisantvotre lettre relative à mes tea gowns, recevoir desnouvelles d’un revenant.&|160;»
Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants,que Françoise appelait rageusement des socques, pareils à ceux que,par la fenêtre du salon, elle avait aperçu que Mme deGuermantes portait chez elle le soir, de même qu’un peu plus tardAlbertine eut des mules, certaines en chevreau doré, d’autres enchinchilla, et dont la vue m’était douce parce qu’elles étaient lesunes et les autres comme les signes (que d’autres souliersn’eussent pas été) qu’elle habitait chez moi. Elle avait aussi deschoses qui ne venaient pas de moi, comme une belle bague d’or. J’yadmirai les ailes éployées d’un aigle. «&|160;C’est ma tante qui mel’a donnée, me dit-elle. Malgré tout elle est quelquefois gentille.Cela me vieillit parce qu’elle me l’a donnée pour mes vingtans.&|160;»
Albertine avait pour toutes ces jolies choses un goût bien plusvif que la duchesse, parce que, comme tout obstacle apporté à unepossession (telle pour moi la maladie qui me rendait les voyages sidifficiles et si désirables), la pauvreté, plus généreuse quel’opulence, donne aux femmes, bien plus que la toilette qu’elles nepeuvent pas acheter, le désir de cette toilette qui en est laconnaissance véritable, détaillée, approfondie. Elle, parce qu’ellen’avait pu s’offrir ces choses, moi, parce qu’en les faisant faireje cherchais à lui faire plaisir, nous étions comme des étudiantsconnaissant tout d’avance des tableaux qu’ils sont avides d’allervoir à Dresde ou à Vienne. Tandis que les femmes riches, au milieude la multitude de leurs chapeaux et de leurs robes, sont comme cesvisiteurs à qui la promenade dans un musée, n’étant précédéed’aucun désir, donne seulement une sensation d’étourdissement, defatigue et d’ennui.
Telle toque, tel manteau de zibeline, tel peignoir de Doucet,aux manches doublées de rose, prenaient pour Albertine, qui lesavait aperçus, convoités et, grâce à l’exclusivisme et à la minutiequi caractérisent le désir, les avait à la fois isolés du restedans un vide sur lequel se détachait à merveille la doublure, oul’écharpe, et connus dans toutes leurs parties – et pour moi quiétais allé chez Mme de Guermantes tâcher de me faireexpliquer en quoi consistait la particularité, la supériorité, lechic de la chose, et l’inimitable façon du grand faiseur – uneimportance, un charme qu’ils n’avaient certes pas pour la duchesse,rassasiée avant même d’être en état d’appétit, ou même pour moi sije les avais vus quelques années auparavant en accompagnant telleou telle femme élégante en une de ses ennuyeuses tournées chez lescouturières.
Certes, une femme élégante, Albertine peu à peu en devenait une.Car si chaque chose que je lui faisais faire ainsi était en songenre la plus jolie, avec tous les raffinements qu’y eussentapportés Mme de Guermantes ou Mme Swann, deces choses elle commençait à avoir beaucoup. Mais peu importait, dumoment qu’elle les avait aimées d’abord et isolément.
Quand on a été épris d’un peintre, puis d’un autre, on peut à lafin avoir pour tout le musée une admiration qui n’est pas glaciale,car elle est faite d’amours successives, chacune exclusive en sontemps, et qui à la fin se sont mises bout à bout et conciliées.
Elle n’était pas frivole, du reste, lisait beaucoup quand elleétait seule et me faisait la lecture quand elle était avec moi.Elle était devenue extrêmement intelligente. Elle disait, en setrompant d’ailleurs&|160;: «&|160;Je suis épouvantée en pensant quesans vous je serais restée stupide. Ne le niez pas. Vous m’avezouvert un monde d’idées que je ne soupçonnais pas, et le peu que jesuis devenue, je ne le dois qu’à vous.&|160;»
On sait qu’elle avait parlé semblablement de mon influence surAndrée. L’une ou l’autre avait-elle un sentiment pour moi&|160;?Et, en elles-mêmes, qu’étaient Albertine et Andrée&|160;? Pour lesavoir, il faudrait vous immobiliser, ne plus vivre dans cetteattente perpétuelle de vous où vous passez toujours autres&|160;;il faudrait ne plus vous aimer, pour vous fixer, ne plus connaîtrevotre interminable et toujours déconcertante arrivée, ô jeunesfilles, ô rayon successif dans le tourbillon où nous palpitons devous voir reparaître en ne vous reconnaissant qu’à peine, dans lavitesse vertigineuse de la lumière. Cette vitesse, nousl’ignorerions peut-être et tout nous semblerait immobile si unattrait sexuel ne nous faisait courir vers vous, gouttes d’ortoujours dissemblables et qui dépassent toujours notreattente&|160;! À chaque fois, une jeune fille ressemble si peu à cequ’elle était la fois précédente (mettant en pièces dès que nousl’apercevons le souvenir que nous avions gardé et le désir que nousnous proposions), que la stabilité de nature que nous lui prêtonsn’est que fictive et pour la commodité du langage. On nous a ditqu’une belle jeune fille est tendre, aimante, pleine des sentimentsles plus délicats. Notre imagination le croit sur parole, et quandnous apparaît pour la première fois, sous la ceinture crespelée deses cheveux blonds, le disque de sa figure rose, nous craignonspresque que cette trop vertueuse sœur nous refroidisse par sa vertumême, ne puisse jamais être pour nous l’amante que nous avonssouhaitée. Du moins, que de confidences nous lui faisons dès lapremière heure, sur la foi de cette noblesse de cœur&|160;! que deprojets convenus ensemble&|160;! Mais quelques jours après, nousregrettons de nous être tant confiés, car la rose jeune fillerencontrée nous tient, la seconde fois, les propos d’une lubriquefurie. Dans les faces successives qu’après une pulsation dequelques jours nous présente la rose lumière interceptée, il n’estmême pas certain qu’un movimentum, extérieur à ces jeunesfilles, n’ait pas modifié leur aspect, et cela avait pu arriverpour mes jeunes filles de Balbec.
On vous vante la douceur, la pureté d’une vierge. Mais aprèscela on sent que quelque chose de plus pimenté vous plairait mieux,et on lui conseille de se montrer plus hardie. En soi-mêmeétait-elle plutôt l’une ou l’autre&|160;? Peut-être pas, maiscapable d’accéder à tant de possibilités diverses dans le courantvertigineux de la vie. Pour une autre, dont tout l’attrait résidaitdans quelque chose d’implacable (que nous comptions fléchir à notremanière), comme, par exemple, pour la terrible sauteuse de Balbecqui effleurait dans ses bonds les crânes des vieux messieursépouvantés, quelle déception quand, dans la nouvelle face offertepar cette figure, au moment où nous lui disions des tendressesexaltées par le souvenir de tant de duretés envers les autres, nousl’entendions, comme entrée de jeu, nous dire qu’elle était timide,qu’elle ne savait jamais rien dire de sensé à quelqu’un la premièrefois, tant elle avait peur, et que ce n’est qu’au bout d’unequinzaine de jours qu’elle pourrait causer tranquillement avecnous. L’acier était devenu coton, nous n’aurions plus rien àessayer de briser, puisque d’elle-même elle perdait touteconsistance. D’elle-même, mais par notre faute peut-être, car lestendres paroles que nous avions adressées à la Dureté lui avaientpeut-être, même sans qu’elle eût fait de calcul intéressé, suggéréd’être tendre.
Ce qui nous désolait néanmoins n’était qu’à demi maladroit, carla reconnaissance pour tant de douceur allait peut-être nousobliger à plus que le ravissement devant la cruauté fléchie. Je nedis pas qu’un jour ne viendra pas où, même à ces lumineuses jeunesfilles, nous n’assignerons pas des caractères très tranchés, maisc’est qu’elles auront cessé de nous intéresser, que leur entrée nesera plus pour notre cœur l’apparition qu’il attendait autre et quile laisse bouleversé, chaque fois, d’incarnations nouvelles. Leurimmobilité viendra de notre indifférence qui les livrera aujugement de l’esprit. Celui-ci ne conclura pas, du reste, d’unefaçon beaucoup plus catégorique, car après avoir jugé que teldéfaut, prédominant chez l’une, était heureusement absent del’autre, il verra que le défaut avait pour contrepartie une qualitéprécieuse. De sorte que du faux jugement de l’intelligence,laquelle n’entre en jeu que quand on cesse de s’intéresser,sortiront définis des caractères stables de jeunes filles, lesquelsne nous apprendront pas plus que les surprenants visages apparuschaque jour quand, dans la vitesse étourdissante de notre attente,nos amies se présentaient tous les jours, toutes les semaines, tropdifférentes pour nous permettre, la course ne s’arrêtant pas, declasser, de donner des rangs. Pour nos sentiments, nous en avonsparlé trop souvent pour le redire, bien souvent un amour n’est quel’association d’une image de jeune fille (qui sans cela nous eûtété vite insupportable) avec les battements de cœur inséparablesd’une attente interminable, vaine, et d’un «&|160;lapin&|160;» quela demoiselle nous a posé. Tout cela n’est pas vrai seulement pourles jeunes gens imaginatifs devant les jeunes filles changeantes.Dès le temps où notre récit est arrivé, il paraît, je l’ai sudepuis, que la nièce de Jupien avait changé d’opinion sur Morel etsur M. de Charlus. Mon mécanicien, venant au renfort de l’amourqu’elle avait pour Morel, lui avait vanté, comme existant chez levioloniste, des délicatesses infinies auxquelles elle n’était quetrop portée à croire. Et, d’autre part, Morel ne cessait de luidire le rôle de bourreau que M. de Charlus exerçait envers lui etqu’elle attribuait à la méchanceté, ne devinant pas l’amour. Elleétait, du reste, bien forcée de constater que M. de Charlusassistait tyranniquement à toutes leurs entrevues. Et, venantcorroborer cela, elle entendait des femmes du monde parler del’atroce méchanceté du baron. Or, depuis peu, son jugement avaitété entièrement renversé. Elle avait découvert chez Morel (sanscesser de l’aimer pour cela) des profondeurs de méchanceté et deperfidie, d’ailleurs compensées par une douceur fréquente et unesensibilité réelle, et chez M. de Charlus une insoupçonnable etimmense bonté, mêlée de duretés qu’elle ne connaissait pas. Ainsin’avait-elle pas su porter un jugement plus défini sur cequ’étaient, chacun en soi, le violoniste et son protecteur, que moisur Andrée, que je voyais pourtant tous les jours, et surAlbertine, qui vivait avec moi. Les soirs où cette dernière ne melisait pas à haute voix, elle me faisait de la musique ou entamaitavec moi des parties de dames ou des causeries, que j’interrompaisles unes et les autres pour l’embrasser. Nos rapports étaient d’unesimplicité qui les rendait reposants. Le vide même de sa viedonnait à Albertine une espèce d’empressement et d’obéissance pourles seules choses que je réclamais d’elle. Derrière cette jeunefile, comme derrière la lumière pourprée qui tombait aux pieds demes rideaux à Balbec, pendant qu’éclatait le concert des musiciens,se nacraient les ondulations bleuâtres de la mer. N’était-elle pas,en effet (elle au fond de qui résidait de façon habituelle une idéede moi si familière qu’après sa tante j’étais peut-être la personnequ’elle distinguait le moins de soi-même), la jeune fille quej’avais vue la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avecses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme unesilhouette profilée sur le flot&|160;? Ces effigies gardéesintactes dans la mémoire, quand on les retrouve, on s’étonne deleur dissemblance d’avec l’être qu’on connaît&|160;; on comprendquel travail de modelage accomplit quotidiennement l’habitude. Dansle charme qu’avait Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivaitencore le désir que m’avait inspiré le cortège insolent et fleuriqui se déroulait le long de la plage, et comme Rachel gardait pourSaint-Loup, même quand il le lui eût fait quitter, le prestige dela vie de théâtre, en cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loinde Balbec d’où je l’avais précipitamment emmenée, subsistaientl’émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errantsde la vie de bains de mer. Elle était si bien encagée que, certainssoirs même, je ne faisais pas demander qu’elle quittât sa chambrepour la mienne, elle que jadis tout le monde suivait, que j’avaistant de peine à rattraper filant sur sa bicyclette, et que leliftier même ne pouvait me ramener, ne me laissant guère d’espoirqu’elle vînt, et que j’attendais pourtant toute la nuit. Albertinen’avait-elle pas été, devant l’Hôtel, comme une grande actrice dela plage en feu, excitant les jalousies quand elle s’avançait dansce théâtre de nature, ne parlant à personne, bousculant leshabitués, dominant ses amies&|160;? et cette actrice si convoitéen’était-ce pas elle qui, retirée par moi de la scène, enfermée chezmoi, était à l’abri des désirs de tous, qui désormais pouvaient lachercher vainement, tantôt dans ma chambre, tantôt dans la sienne,où elle s’occupait à quelque travail de dessin et deciselure&|160;?
Sans doute, dans les premiers jours de Balbec, Albertinesemblait dans un plan parallèle à celui où je vivais, mais qui s’enétait rapproché (quand j’avais été chez Elstir), puis l’avaitrejoint, au fur et à mesure de mes relations avec elle, à Balbec, àParis, puis à Balbec encore. D’ailleurs, entre les deux tableaux deBalbec, au premier séjour et au second, composés des mêmes villasd’où sortaient les mêmes jeunes filles devant la même mer, quelledifférence&|160;! Dans les amies d’Albertine du second séjour, sibien connues de moi, aux qualités et aux défauts si nettementgravés dans leur visage, pouvais-je retrouver ces fraîches etmystérieuses inconnues qui jadis ne pouvaient, sans que battît moncœur, faire crier sur le sable la porte de leur chalet et enfroisser au passage les tamaris frémissants&|160;! Leurs grandsyeux s’étaient résorbés depuis, sans doute parce qu’elles avaientcessé d’être des enfants, mais aussi parce que ces ravissantesinconnues, actrices de la romanesque première année, et surlesquelles je ne cessais de quêter des renseignements, n’avaientplus pour moi de mystère. Elles étaient devenues obéissantes à mescaprices, de simples jeunes filles en fleurs, desquelles je n’étaispas médiocrement fier d’avoir cueilli, dérobé à tous, la plus bellerose.
Entre les deux décors, si différents l’un de l’autre, de Balbec,il y avait l’intervalle de plusieurs années à Paris, sur le longparcours desquelles se plaçaient tant de visites d’Albertine. Je lavoyais aux différentes années de ma vie, occupant par rapport à moides positions différentes qui me faisaient sentir la beauté desespaces interférés, ce long temps révolu où j’étais resté sans lavoir, et sur la diaphane profondeur desquels la rose personne quej’avais devant moi se modelait avec de mystérieuses ombres et unpuissant relief. Il était dû, d’ailleurs, à la superposition nonseulement des images successives qu’Albertine avait été pour moi,mais encore des grandes qualités d’intelligence et de cœur, desdéfauts de caractère, les uns et les autres insoupçonnées de moi,qu’Albertine, en une germination, une multiplication d’elle-même,une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajoutés à unenature jadis à peu près nulle, maintenant difficile à approfondir.Car les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu’ils nenous semblaient qu’une image, une figure de Benozzo Gozzoli sedétachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés àcroire que les seules variations tenaient au point où nous étionsplacés pour les regarder, à la distance qui nous en éloignait, àl’éclairage, ces êtres-là, tandis qu’ils changent par rapport ànous, changent aussi en eux-mêmes, et il y avait eu enrichissement,solidification et accroissement de volume dans la figure jadissimplement profilée sur la mer. Au reste, ce n’était pas seulementla mer à la fin de la journée qui vivait pour moi en Albertine,mais parfois l’assoupissement de la mer sur la grève par les nuitsde clair de lune.
Quelquefois, en effet, quand je me levais pour aller chercher unlivre dans le cabinet de mon père, mon amie, m’ayant demandé lapermission de s’étendre pendant ce temps-là, était si fatiguée parla longue randonnée du matin et de l’après-midi au grand air que,même si je n’étais resté qu’un instant hors de ma chambre, en yrentrant, je trouvais Albertine endormie et ne la réveillaispas.
Étendue de la tête aux pieds sur mon lit, dans une attitude d’unnaturel qu’on n’aurait pu inventer, je lui trouvais l’air d’unelongue tige en fleur qu’on aurait disposée là, et c’était ainsi eneffet&|160;: le pouvoir de rêver, que je n’avais qu’en son absence,je le retrouvais à ces instants auprès d’elle, comme si, endormant, elle était devenue une plante. Par là, son sommeilréalisait, dans une certaine mesure, la possibilité del’amour&|160;; seul, je pouvais penser à elle, mais elle memanquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, maisj’étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elledormait, je n’avais plus à parler, je savais que je n’étais plusregardé par elle, je n’avais plus besoin de vivre à la surface demoi-même.
En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avaitdépouillé, l’un après l’autre, ses différents caractères d’humanitéqui m’avaient déçu depuis le jour où j’avais fait sa connaissance.Elle n’était plus animée que de la vie inconsciente des végétaux,des arbres, vie plus différente de la mienne, plus étrange, et quicependant m’appartenait davantage. Son moi ne s’échappait pas àtous moments, comme quand nous causions, par les issues de lapensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce quid’elle était au dehors&|160;; elle s’était réfugiée, enclose,résumée, dans son corps. En le tenant sous mon regard, dans mesmains, j’avais cette impression de la posséder tout entière que jen’avais pas quand elle était réveillée. Sa vie m’était soumise,exhalait vers moi son léger souffle.
J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce commeun zéphir marin, féerique comme ce clair de lune, qu’était sonsommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver à elle, etpourtant la regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, latoucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amourdevant quelque chose d’aussi pur, d’aussi immatériel dans sasensibilité, d’aussi mystérieux que si j’avais été devant lescréatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et, eneffet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessaitseulement d’être la plante qu’elle avait été&|160;; son sommeil, aubord duquel je rêvais, avec une fraîche volupté dont je ne me fussejamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pourmoi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chosed’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits depleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, oùles branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, l’onécouterait sans fin se briser le reflux.
En entrant dans la chambre, j’étais resté debout sur le seuil,n’osant pas faire de bruit, et je n’en entendais pas d’autre quecelui de son haleine venant expirer sur ses lèvres, à intervallesintermittents et réguliers, comme un reflux, mais plus assoupi etplus doux. Et au moment où mon oreille recueillait ce bruit divin,il me semblait que c’était, condensée en lui, toute la personne,toute la vie de la charmante captive, étendue là sous mes yeux. Desvoitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussiimmobile, aussi pur, son souffle aussi léger, réduit à la simpleexpiration de l’air nécessaire. Puis, voyant que son sommeil neserait pas troublé, je m’avançais prudemment, je m’asseyais sur lachaise qui était à côté du lit, puis sur le lit même.
J’ai passé de charmants soirs à causer, à jouer avec Albertine,mais jamais d’aussi doux que quand je la regardais dormir. Elleavait. beau avoir, en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturelqu’une actrice n’eût pu imiter, c’était un naturel au deuxièmedegré que m’offrait son sommeil. Sa chevelure, descendue le long deson visage rose, était posée à côté d’elle sur le lit, et parfoisune mèche, isolée et droite, donnait le même effet de perspectiveque ces arbres lunaires grêles et pâles qu’on aperçoit tout droitsau fond des tableaux raphaëliques d’Elstir. Si les lèvresd’Albertine étaient closes, en revanche, de la façon dont j’étaisplacé, ses paupières paraissaient si peu jointes que j’auraispresque pu me demander si elle dormait vraiment. Tout de même, cespaupières abaissées mettaient dans son visage cette continuitéparfaite que les yeux n’interrompaient pas. Il y a des êtres dontla face prend une beauté et une majesté inaccoutumées pour peuqu’ils n’aient plus de regard.
Je mesurais des yeux Albertine étendue à mes pieds. Parinstants, elle était parcourue d’une agitation légère etinexplicable, comme les feuillages qu’une brise inattendue convulsependant quelques instants. Elle touchait à sa chevelure, puis, nel’ayant pas fait comme elle le voulait, elle y portait la mainencore par des mouvements si suivis, si volontaires, que j’étaisconvaincu qu’elle allait s’éveiller. Nullement&|160;; elleredevenait calme dans le sommeil qu’elle n’avait pas quitté. Ellerestait désormais immobile. Elle avait posé sa main sur sa poitrineen un abandon du bras si naïvement puéril que j’étais obligé, en laregardant, d’étouffer le sourire que par leur sérieux, leurinnocence et leur grâce nous donnent les petits enfants.
Moi qui connaissais plusieurs Albertine en une seule, il mesemblait en voir bien d’autres encore reposer auprès de moi. Sessourcils, arqués comme je ne les avais jamais vus, entouraient lesglobes de ses paupières comme un doux nid d’alcyon. Des races, desatavismes, des vices reposaient sur son visage. Chaque fois qu’elledéplaçait sa tête, elle créait une femme nouvelle, souventinsoupçonnée de moi. Il me semblait posséder non pas une, maisd’innombrables jeunes filles. Sa respiration, peu à peu plusprofonde, soulevait maintenant régulièrement sa poitrine et,par-dessus elle, ses mains croisées, ses perles, déplacées d’unemanière différente par le même mouvement, comme ces barques, ceschaînes d’amarre que fait osciller le mouvement du flot. Alors,sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne meheurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenantpar la pleine mer du sommeil profond, délibérément, je sautais sansbruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sataille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et surson cœur&|160;; puis, sur toutes les parties de son corps, posaisma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme lesperles, par la respiration d’Albertine&|160;; moi-même, j’étaisdéplacé légèrement par son mouvement régulier&|160;: je m’étaisembarqué sur le sommeil d’Albertine. Parfois, il me faisait goûterun plaisir moins pur. Je n’avais pour cela besoin de nul mouvement,je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame qu’onlaisse traîner et à laquelle on imprime de temps à autre uneoscillation légère, pareille au battement intermittent de l’ailequ’ont les oiseaux qui dorment en l’air. Je choisissais pour laregarder cette face de son visage qu’on ne voyait jamais, et quiétait si belle.
On comprend, à la rigueur, que les lettres que vous écritquelqu’un soient à peu près semblables entre elles et dessinent uneimage assez différente de la personne qu’on connaît pour qu’ellesconstituent une deuxième personnalité. Mais combien il est plusétrange qu’une femme soit accolée, comme Rosita et Doodica, à uneautre femme dont la beauté différente fait induire un autrecaractère, et que pour voir l’une il faille se placer de profil,pour l’autre de face. Le bruit de sa respiration devenant plus fortpouvait donner l’illusion de l’essoufflement du plaisir et, quandle mien était à son terme, je pouvais l’embrasser sans avoirinterrompu son sommeil. Il me semblait, à ces moments-là, que jevenais de la posséder plus complètement, comme une choseinconsciente et sans résistance de la muette nature. Je nem’inquiétais pas des mots qu’elle laissait parfois échapper endormant, leur signification m’échappait, et, d’ailleurs, quelquepersonne inconnue qu’ils eussent désignée, c’était sur ma main, surma joue, que sa main, parfois animée d’un léger frisson, secrispait un instant. Je goûtais son sommeil d’un amourdésintéressé, apaisant, comme je restais des heures à écouter ledéferlement du flot.
Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous fairebeaucoup souffrir pour que, dans les heures de rémission, ils vousprocurent ce même calme apaisant que la nature. Je n’avais pas àlui répondre comme quand nous causions, et même eussé-je pu metaire, comme je faisais aussi quand elle parlait, qu’en l’entendantparler je ne descendais pas tout de même aussi avant en elle.Continuant à entendre, à recueillir, d’instant en instant, lemurmure, apaisant comme une imperceptible brise, de sa purehaleine, c’était toute une existence physiologique qui était devantmoi, à moi&|160;; aussi longtemps que je restais jadis couché surla plage, au clair de lune, je serais resté là à la regarder, àl’écouter.
Quelquefois on eût dit que la mer devenait grosse, que latempête se faisait sentir jusque dans la baie, et je me mettaiscomme elle à écouter le grondement de son souffle qui ronflait.Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjàpresque, son kimono, qu’elle jetait sur mon fauteuil. Pendantqu’elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dansla poche intérieure de ce kimono, où elle les mettait toujours. Unesignature, un rendez-vous donné eussent suffi pour prouver unmensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeild’Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je lacontemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je faisais unpas, pris d’une curiosité ardente, sentant le secret de cette vieoffert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être,faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finitpar devenir fatigant. Et ainsi à pas de loup, me retournant sanscesse pour voir si Albertine ne s’éveillait pas, j’allais jusqu’aufauteuil. Là, je m’arrêtais, je restais longtemps à regarder lekimono comme j’étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (etpeut-être j’ai eu tort) jamais je n’ai touché au kimono, mis mamain dans la poche, regardé les lettres. À la fin, voyant que je neme déciderais pas, je repartais à pas de loup, revenais près du litd’Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne medirait rien alors que je voyais sur un bras du fauteuil ce kimonoqui peut-être m’eût dit bien des choses. Et de même que des genslouent cent francs par jour une chambre à l’Hôtel de Balbec pourrespirer l’air de la mer, je trouvais tout naturel de dépenser plusque cela pour elle, puisque j’avais son souffle près de ma joue,dans sa bouche que j’entr’ouvrais sur la mienne, où contre malangue passait sa vie.
Mais ce plaisir de la voir dormir, et qui était aussi doux quela sentir vivre, un autre y mettait fin, et qui était celui de lavoir s’éveiller. Il était, à un degré plus profond et plusmystérieux, le plaisir même qu’elle habitât chez moi. Sans doute ilm’était doux, l’après-midi, quand elle descendait de voiture, quece fût dans mon appartement qu’elle rentrât. Il me l’était plusencore que, quand du fond du sommeil elle remontait les derniersdegrés de l’escalier des songes, ce fût dans ma chambre qu’ellerenaquît à la conscience et à la vie, qu’elle se demandât uninstant «&|160;où suis-je&|160;», et voyant les objets dont elleétait entourée, la lampe dont la lumière lui faisait à peinecligner les yeux, pût se répondre qu’elle était chez elle enconstatant qu’elle s’éveillait chez moi. Dans ce premier momentdélicieux d’incertitude, il me semblait que je prenais à nouveauplus complètement possession d’elle, puisque, au lieu que, aprèsêtre sortie, elle entrât dans sa chambre, c’était ma chambre, dèsqu’elle serait reconnue par Albertine, qui allait l’enserrer, lacontenir, sans que les yeux de mon amie manifestassent aucuntrouble, restant aussi calmes que si elle n’avait pas dormi.
L’hésitation du réveil, révélée par son silence, ne l’était paspar son regard. Dès qu’elle retrouvait la parole elle disait&|160;:«&|160;Mon&|160;» ou «&|160;Mon chéri&|160;» suivis l’un ou l’autrede mon nom de baptême, ce qui, en donnant au narrateur le même nomqu’à l’auteur de ce livre, eût fait&|160;: «&|160;MonMarcel&|160;», «&|160;Mon chéri Marcel&|160;». Je ne permettaisplus dès lors qu’en famille nos parents, en m’appelant aussi«&|160;chéri&|160;», ôtassent leur prix d’être uniques aux motsdélicieux que me disait Albertine. Tout en me les disant ellefaisait une petite moue qu’elle changeait d’elle-même en baiser.Aussi vite qu’elle s’était tout à l’heure endormie, aussi vite elles’était réveillée.
Pas plus que mon déplacement dans le temps, pas plus que le faitde regarder une jeune fille assise auprès de moi sous la lampe quil’éclaire autrement que le soleil quand, debout, elle s’avançait lelong de la mer, cet enrichissement réel, ce progrès autonomed’Albertine, n’étaient la cause importante, la différence qu’il yavait entre ma façon de la voir maintenant et ma façon de la voirau début à Balbec. Des années plus nombreuses auraient pu séparerles deux images sans amener un changement aussi complet&|160;; ils’était produit, essentiel et soudain, quand j’avais appris que monamie avait été presque élevée par l’amie de MlleVinteuil. Si jadis je m’étais exalté en croyant voir du mystèredans les yeux d’Albertine, maintenant je n’étais heureux que dansles moments où de ces yeux, de ces joues mêmes, réfléchissantescomme des yeux, tantôt si douces mais vite bourrues, je parvenais àexpulser tout mystère.
L’image que je cherchais, où je me reposais, contre laquellej’aurais voulu mourir, ce n’était plus d’Albertine ayant une vieinconnue, c’était une Albertine aussi connue de moi qu’il étaitpossible (et c’est pour cela que cet amour ne pouvait être durableà moins de rester malheureux, car, par définition, il ne contentaitpas le besoin de mystère), c’était une Albertine ne reflétant pasun monde lointain, mais ne désirant rien d’autre – il y avait desinstants où, en effet, cela semblait ainsi – qu’être avec moi,toute pareille à moi, une Albertine image de ce qui précisémentétait mien et non de l’inconnu. Quand c’est, ainsi, d’une heureangoissée relative à un être, quand c’est de l’incertitude si onpourra le retenir ou s’il s’échappera, qu’est né un amour, cetamour porte la marque de cette révolution qui l’a créé, il rappellebien peu ce que nous avions vu jusque-là quand nous pensions à cemême être. Et mes premières impressions devant Albertine, au borddes flots pouvaient pour une petite part subsister dans mon amourpour elle&|160;: en réalité, ces impressions antérieures netiennent qu’une petite place dans un amour de ce genre&|160;; danssa force, dans sa souffrance, dans son besoin de douceur et sonrefuge vers un souvenir paisible, apaisant, où l’on voudrait setenir et ne plus rien apprendre de celle qu’on aime, même s’il yavait quelque chose d’odieux à savoir – bien plus, même à neconsulter que ces impressions antérieures – un tel amour est faitde bien autre chose&|160;!
Quelquefois j’éteignais la lumière avant qu’elle entrât. C’étaitdans l’obscurité, à peine guidée par la lumière d’un tison, qu’ellese couchait à mon côté. Mes mains, mes joues seules lareconnaissaient sans que mes yeux la vissent, mes yeux qui souventavaient peur de la trouver changée. De sorte qu’à la faveur de cetamour aveugle elle se sentait peut-être baignée de plus detendresse que d’habitude. D’autres fois, je me déshabillais, je mecouchais, et, Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenionsnotre partie ou notre conversation interrompues de baisers&|160;;et dans le désir qui seul nous fait trouver de l’intérêt dansl’existence et le caractère d’une personne, nous restons si fidèlesà notre nature (si, en revanche, nous abandonnons successivementles différents êtres aimés tour à tour par nous), qu’une fois,m’apercevant dans la glace au moment où j’embrassais Albertine enl’appelant ma petite fille, l’expression triste et passionnée demon propre visage, pareil à ce qu’il eût été autrefois auprès deGilberte dont je ne me souvenais plus, à ce qu’il serait peut-êtreun jour auprès d’une autre si jamais je devais oublier Albertine,me fit penser qu’au-dessus des considérations de personne(l’instinct voulant que nous considérions l’actuelle comme seulevéritable) je remplissais les devoirs d’une dévotion ardente etdouloureuse dédiée comme une offrande à la jeunesse et à la beautéde la femme. Et pourtant, à ce désir, honorant d’un«&|160;ex-voto&|160;» la jeunesse, aux souvenirs aussi de Balbec,se mêlait, dans le besoin que j’avais de garder ainsi tous lessoirs Albertine auprès de moi, quelque chose qui avait été étrangerjusqu’ici à ma vie, au moins amoureuse, s’il n’était pasentièrement nouveau dans ma vie.
C’était un pouvoir d’apaisement tel que je n’en avais paséprouvé de pareil depuis les soirs lointains de Combray où ma mère,penchée sur mon lit, venait m’apporter le repos dans un baiser.Certes, j’eusse été bien étonné, dans ce temps-là, si l’on m’avaitdit que je n’étais pas entièrement bon, et surtout que jechercherais jamais à priver quelqu’un d’un plaisir. Je meconnaissais sans doute bien mal alors, car mon plaisir d’avoirAlbertine à demeure chez moi était beaucoup moins un plaisirpositif que celui d’avoir retiré du monde, où chacun pouvait lagoûter à son tour, la jeune fille en fleurs qui, si, du moins, ellene me donnait pas de grande joie, en privait les autres.L’ambition, la gloire m’eussent laissé indifférent. Encore plusétais-je incapable d’éprouver la haine. Et cependant, pour moi,aimer charnellement c’était tout de même jouir d’un triomphe surtant de concurrents. Je ne le redirai jamais assez, c’était unapaisement plus que tout.
J’avais beau, avant qu’Albertine fût rentrée, avoir doutéd’elle, l’avoir imaginée dans la chambre de Montjouvain, une foisqu’en peignoir elle s’était assise en face de mon fauteuil, ou si,comme c’était le plus fréquent, j’étais resté couché au pied de monlit, je déposais mes doutes en elle, je les lui remettais pourqu’elle m’en déchargeât, dans l’abdication d’un croyant qui fait saprière. Toute la soirée elle avait pu, pelotonnée espièglement enboule sur mon lit, jouer avec moi comme une grosse chatte&|160;;son petit nez rose, qu’elle diminuait encore au bout avec un regardcoquet qui lui donnait la finesse de certaines personnes un peugrasses, avait pu lui donner une mine mutine et enflammée&|160;;elle avait pu laisser tomber une mèche de ses longs cheveux noirssur sa joue de cire rosée, et fermant à demi les yeux, décroisantles bras, avoir eu l’air de me dire&|160;: «&|160;Fais de moi ceque tu veux&|160;»&|160;; quand, au moment de me quitter, elles’approchait pour me dire bonsoir, c’était leur douceur devenuequasi familiale que je baisais des deux côtés de son cou puissant,qu’alors je ne trouvais jamais assez brun ni d’assez gros grain,comme si ces solides qualités eussent été en rapport avec quelquebonté loyale chez Albertine.
C’était le tour d’Albertine de me dire bonsoir en m’embrassantde chaque côté du cou, sa chevelure me caressait comme une aile auxplumes aiguës et douces. Si incomparables l’un à l’autre quefussent ces deux baisers de paix, Albertine glissait dans mabouche, en me faisant le don de sa langue, comme un don duSaint-Esprit, me remettait un viatique, me laissait une provisionde calme presque aussi doux que ma mère imposant le soir, àCombray, ses lèvres sur mon front.
«&|160;Viendrez-vous avec nous demain, grand méchant&|160;? medemandait-elle avant de me quitter. – Où irez-vous&|160;? – Celadépendra du temps et de vous. Avez-vous seulement écrit quelquechose tantôt, mon petit chéri&|160;? Non&|160;? Alors, c’était bienla peine de ne pas venir vous promener. Dites, à propos, tantôtquand je suis rentrée, vous avez reconnu mon pas, vous avez devinéque c’était moi&|160;? – Naturellement. Est-ce qu’on pourrait setromper&|160;? est-ce qu’on ne reconnaîtrait pas entre mille lespas de sa petite bécasse&|160;? Qu’elle me permette de ladéchausser avant qu’elle aille se coucher, cela me fera bienplaisir. Vous êtes si gentille et si rose dans toute cetteblancheur de dentelles.&|160;»
Telle était ma réponse&|160;; au milieu des expressionscharnelles, on en reconnaîtra d’autres qui étaient propres à mamère et à ma grand’mère, car, peu à peu, je ressemblais à tous mesparents, à mon père qui – de tout autre façon que moi sans doute,car si les choses se répètent, c’est avec de grandes variations –s’intéressait si fort au temps qu’il faisait&|160;; et passeulement à mon père, mais de plus en plus à ma tante Léonie. Sanscela, Albertine n’eût pu être pour moi qu’une raison de sortir pourne pas la laisser seule, sans mon contrôle. Ma tante Léonie, touteconfite en dévotion et avec qui j’aurais bien juré que je n’avaispas un seul point commun, moi si passionné de plaisirs, toutdifférent en apparence de cette maniaque qui n’en avait jamaisconnu aucun et disait son chapelet toute la journée, moi quisouffrais de ne pouvoir réaliser une existence littéraire, alorsqu’elle avait été la seule personne de la famille qui n’eût puencore comprendre que lire, c’était autre chose que de passer sontemps à «&|160;s’amuser&|160;», ce qui rendait, même au tempspascal, la lecture permise le dimanche, où toute occupationsérieuse est défendue, afin qu’il soit uniquement sanctifié par laprière. Or, bien que chaque jour j’en trouvasse la cause dans unmalaise particulier qui me faisait si souvent rester couché, unêtre, non pas Albertine, non pas un être que j’aimais, mais un êtreplus puissant sur moi qu’un être aimé, s’était transmigré en moi,despotique au point de faire taire parfois mes soupçons jaloux, oudu moins de m’empêcher d’aller vérifier s’ils étaient fondés ounon&|160;: c’était ma tante Léonie. C’était assez que jeressemblasse avec exagération à mon père jusqu’à ne pas mecontenter de consulter comme lui le baromètre, mais à devenirmoi-même un baromètre vivant&|160;; c’était assez que je melaissasse commander par ma tante Léonie pour rester à observer letemps, de ma chambre ou même de mon lit, voici de même que jeparlais maintenant à Albertine, tantôt comme l’enfant que j’avaisété à Combray parlant à ma mère, tantôt comme ma grand’mère meparlait.
Quand nous avons dépassé un certain âge, l’âme de l’enfant quenous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent nousjeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant àcoopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et danslesquels, effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en unecréation originale. Tel, tout mon passé depuis mes années les plusanciennes, et par delà celles-ci, le passé de mes parents, mêlaientà mon impur amour pour Albertine la douceur d’une tendresse à lafois filiale et maternelle. Nous devons recevoir dès une certaineheure tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour denous.
Avant qu’Albertine m’eût obéi et m’eût laissé enlever sessouliers, j’entr’ouvrais sa chemise. Les deux petits seins hautremontés étaient si ronds qu’ils avaient moins l’air de fairepartie intégrante de son corps que d’y avoir mûri comme deuxfruits&|160;; et son ventre (dissimulant la place qui chez l’hommes’enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée)se refermait à la jonction des cuisses, par deux valves d’unecourbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que cellede l’horizon quand le soleil a disparu. Elle ôtait ses souliers, secouchait près de moi.
Ô grandes attitudes de l’Homme et de la Femme où cherchent à sejoindre, dans l’innocence des premiers jours et avec l’humilité del’argile, ce que la création a séparé, où Ève est étonnée etsoumise devant l’Homme au côté de qui elle s’éveille, commelui-même, encore seul, devant Dieu qui l’a formé. Albertine nouaitses bras derrière ses cheveux noirs, la hanche renflée, la jambetombante en une inflexion de col de cygne qui s’allonge et serecourbe pour revenir sur lui-même. Il n’y avait que quand elleétait tout à fait sur le côté qu’on voyait un certain aspect de safigure (si bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir,crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant révélerla méchanceté, l’âpreté au gain, la fourberie d’une espionne, dontla présence chez moi m’eût fait horreur et qui semblait démasquéepar ces profils-là. Aussitôt je prenais la figure d’Albertine dansmes mains et je la replaçais de face.
«&|160;Soyez gentil, promettez-moi que, si vous ne venez pasdemain, vous travaillerez&|160;», disait mon amie en remettant sachemise. «&|160;Oui, mais ne mettez pas encore votrepeignoir.&|160;» Quelquefois je finissais par m’endormir à côtéd’elle. La chambre s’était refroidie, il fallait du bois.J’essayais de trouver la sonnette dans mon dos, je n’y arrivaispas, tâtant tous les barreaux de cuivre qui n’étaient pas ceuxentre lesquels elle pendait et, à Albertine qui avait sauté du litpour que Françoise ne nous vît pas l’un à côté de l’autre, jedisais&|160;: «&|160;Non remontez une seconde, je ne peux pastrouver la sonnette.&|160;»
Instants doux, gais, innocents en apparence et où s’accumulepourtant la possibilité, en nous insoupçonnée, du désastre, ce quifait de la vie amoureuse la plus contrastée de toutes, celle où lapluie imprévisible de soufre et de poix tombe après les moments lesplus riants et où ensuite, sans avoir le courage de tirer la leçondu malheur, nous rebâtissons immédiatement sur les flancs ducratère d’où ne pourra sortir que la catastrophe. J’avaisl’insouciance de ceux qui croient leur bonheur durable.
C’est justement parce que cette douceur a été nécessaire pourenfanter la douleur – et reviendra du reste la calmer parintermittences – que les hommes peuvent être sincères avec autrui,et même avec eux-mêmes, quand ils se glorifient de la bonté d’unefemme envers eux, quoique, à tout prendre, au sein de leur liaisoncircule constamment, d’une façon secrète, inavouée aux autres, ourévélée involontairement par des questions, des enquêtes, uneinquiétude douloureuse. Mais celle-ci n’aurait pas pu naître sansla douceur préalable, que même ensuite la douceur intermittente estnécessaire pour rendre la souffrance supportable et éviter lesruptures, la dissimulation de l’enfer secret qu’est la vie communeavec cette femme, jusqu’à l’ostentation d’une intimité qu’onprétend douce, exprime un point de vue vrai, un lien général del’effet à la cause, un des modes selon lesquels la production de ladouleur est rendue possible.
Je ne m’étonnais plus qu’Albertine fût là et dût ne sortir lelendemain qu’avec moi ou sous la protection d’Andrée. Ces habitudesde vie en commun, ces grandes lignes qui délimitaient mon existenceet à l’intérieur desquelles ne pouvait pénétrer personne exceptéAlbertine, aussi (dans le plan futur, encore inconnu de moi, de mavie ultérieure, comme celui qui est tracé par un architecte pourdes monuments qui ne s’élèveront que bien plus tard) les ligneslointaines, parallèles à celles-ci et plus vastes, par lesquelless’esquissait en moi, comme un ermitage isolé, la formule un peurigide et monotone de mes amours futures, avaient été en réalitétracées cette nuit à Balbec où, dans le petit tram, aprèsqu’Albertine m’avait révélé qui l’avait élevée, j’avais voulu àtout prix la soustraire à certaines influences et l’empêcher d’êtrehors de ma présence pendant quelques jours. Les jours avaientsuccédé aux jours, ces habitudes étaient devenues machinales, maiscomme ces rites dont l’Histoire essaye de retrouver lasignification, j’aurais pu dire (et ne l’aurais pas voulu), à quim’eût demandé ce que signifiait cette vie de retraite où je meséquestrais jusqu’à ne plus aller au théâtre, qu’elle avait pourorigine l’anxiété d’un soir et le besoin de me prouver à moi-même,les jours qui la suivraient, que celle dont j’avais appris lafâcheuse enfance n’aurait pas la possibilité, si elle l’avaitvoulu, de s’exposer aux mêmes tentations. Je ne songeais plusqu’assez rarement à ces possibilités, mais elles devaient pourtantrester vaguement présentes à ma conscience. Le fait de les détruire– ou d’y tâcher – jour par jour était sans doute la cause pourquoiil m’était doux d’embrasser ces joues qui n’étaient pas plus bellesque bien d’autres&|160;; sous toute douceur charnelle un peuprofonde, il y a la permanence d’un danger.
*&|160; &|160;*&|160; &|160;*
J’avais promis à Albertine que, si je ne sortais pas avec elle,je me mettrais au travail&|160;; mais le lendemain, comme si,profitant de nos sommeils, la maison avait miraculeusement voyagé,je m’éveillais par un temps différent, sous un autre climat. On netravaille pas au moment où on débarque dans un pays nouveau, auxconditions duquel il faut s’adapter. Or chaque jour était pour moiun pays différent. Ma paresse elle-même, sous les formes nouvellesqu’elle revêtait, comment l’eussé-je reconnue&|160;?
Tantôt, par des jours irrémédiablement mauvais, disait-on, rienque la résidence dans la maison, située au milieu d’une pluie égaleet continue, avait la glissante douceur, le silence calmant,l’intérêt d’une navigation&|160;; une autre fois, par un jourclair, en restant immobile dans mon lit, c’était laisser tournerles ombres autour de moi comme d’un tronc d’arbre.
D’autres fois encore, aux premières cloches d’un couvent voisin,rares comme les dévotes matinales, blanchissant à peine le cielsombre de leurs giboulées incertaines que fondait et dispersait levent tiède, j’avais discerné une de ces journées tempétueuses,désordonnées et douces, où les toits, mouillés d’une ondéeintermittente que sèchent un souffle ou un rayon, laissent glisseren roucoulant une goutte de pluie et, en attendant que le ventrecommence à tourner, lissent au soleil momentané qui les iriseleurs ardoises gorge-de-pigeon&|160;; une de ces journées rempliespar tant de changements de temps, d’incidents aériens, d’orages,que le paresseux ne croit pas les avoir perdues parce qu’il s’estintéressé à l’activité qu’à défaut de lui l’atmosphère, agissant enquelque sorte à sa place, a déployée&|160;; journées pareilles àces temps d’émeute ou de guerre, qui ne semblent pas vides àl’écolier délaissant sa classe parce que, aux alentours du Palaisde Justice ou en lisant les journaux, il a l’illusion de trouverdans les événements qui se sont produits, à défaut de la besognequ’il n’a pas accomplie, un profit pour son intelligence et uneexcuse pour son oisiveté&|160;; journées auxquelles on peutcomparer celles où se passe dans notre vie quelque criseexceptionnelle et de laquelle celui qui n’a jamais rien fait croitqu’il va tirer, si elle se dénoue heureusement, des habitudeslaborieuses&|160;; par exemple, c’est le matin où il sort pour unduel qui va se dérouler dans des conditions particulièrementdangereuses&|160;; alors, lui apparaît tout d’un coup, au moment oùelle va peut-être lui être enlevée, le prix d’une vie de laquelleil aurait pu profiter pour commencer une œuvre ou seulement goûterdes plaisirs, et dont il n’a su jouir en rien. «&|160;Si je pouvaisne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à laminute même, et aussi comme je m’amuserais.&|160;»
La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plusgrande, parce qu’il met dans la vie tout ce qu’il semble qu’ellepeut donner, et non pas le peu qu’il lui fait donnerhabituellement. Il la voit selon son désir, non telle que sonexpérience lui a appris qu’il savait la rendre, c’est-à-dire simédiocre&|160;! Elle s’est, à l’instant, remplie des labeurs, desvoyages, des courses de montagnes, de toutes les belles chosesqu’il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendreimpossibles, alors qu’elles l’étaient avant qu’il fût question deduel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraientcontinué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais ilretrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, auxvoyages, à tout ce dont il avait craint un instant d’être à jamaisdépouillé par la mort&|160;; il suffit pour cela de la vie. Quantau travail – les circonstances exceptionnelles ayant pour effetd’exalter ce qui existait préalablement dans l’homme, chez lelaborieux le labeur et chez l’oisif la paresse, – il se donnecongé.
Je faisais comme lui, et comme j’avais toujours fait depuis mavieille résolution de me mettre à écrire, que j’avais prise jadis,mais qui me semblait dater d’hier, parce que j’avais considéréchaque jour l’un après l’autre comme non avenu. J’en usais de mêmepour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et seséclaircies et me promettant de commencer à travailler le lendemain.Mais je n’y étais plus le même sous un ciel sans nuages&|160;; leson doré des cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, dela lumière, mais la sensation de la lumière et aussi la saveur fadedes confitures (parce qu’à Combray il s’était souvent attardé commeune guêpe sur notre table desservie). Par ce jour de soleiléclatant, rester tout le jour les yeux clos, c’était chose permise,usitée, salubre, plaisante, saisonnière, comme tenir ses persiennesfermées contre la chaleur.
C’était par de tels temps qu’au début de mon second séjour àBalbec j’entendais les violons de l’orchestre entre les couléesbleuâtres de la marée montante. Combien je possédais plus Albertineaujourd’hui&|160;! Il y avait des jours où le bruit d’une clochequi sonnait l’heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaquesi fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, quec’était comme une traduction pour aveugles, ou, si l’on veut, commeune traduction musicale du charme de la pluie ou du charme dusoleil. Si bien qu’à ce moment-là, les yeux fermés, dans mon lit,je me disais que tout peut se transposer et qu’un univers seulementaudible pourrait être aussi varié que l’autre. Remontantparesseusement de jour en jour, comme sur une barque, et voyantapparaître devant moi toujours de nouveaux souvenirs enchantés, queje ne choisissais pas, qui, l’instant d’avant, m’étaientinvisibles, et que ma mémoire me présentait l’un après l’autre sansque je puisse les choisir, je poursuivais paresseusement, sur cesespaces unis, ma promenade au soleil.
Ces concerts matinaux de Balbec n’étaient pas anciens. Etpourtant, à ce moment relativement rapproché, je me souciais peud’Albertine. Même, les tout premiers jours de l’arrivée, je n’avaispas connu sa présence à Balbec. Par qui donc l’avais-jeapprise&|160;? Ah&|160;! oui, par Aimé. Il faisait un beau soleilcomme celui-ci. Il était content de me revoir. Mais il n’aime pasAlbertine. Tout le monde ne peut pas l’aimer. Oui, c’est lui quim’a annoncé qu’elle était à Balbec. Comment le savait-ildonc&|160;? Ah&|160;! il l’avait rencontrée, il lui avait trouvémauvais genre. À ce moment, abordant le récit d’Aimé par une autreface que celle où il me l’avait fait, ma pensée, qui jusqu’iciavait navigué en souriant sur ces eaux bienheureuses, éclataitsoudain, comme si elle eût heurté une mine invisible et dangereuse,insidieusement posée à ce point de ma mémoire. Il m’avait dit qu’ill’avait rencontrée, qu’il lui avait trouvé mauvais genre.Qu’avait-il voulu dire par mauvais genre&|160;? J’avais comprisgenre vulgaire, parce que, pour le contredire d’avance, j’avaisdéclaré qu’elle avait de la distinction. Mais non, peut-êtreavait-il voulu dire genre gomorrhéen. Elle était avec une amie,peut-être qu’elles se tenaient par la taille, qu’elles regardaientd’autres femmes, qu’elles avaient en effet un «&|160;genre&|160;»que je n’avais jamais vu à Albertine en ma présence. Qui étaitl’amie&|160;? où Aimé l’avait-il rencontrée, cette odieuseAlbertine&|160;?
Je tâchais de me rappeler exactement ce qu’Aimé m’avait dit,pour voir si cela pouvait se rapporter à ce que j’imaginais ou s’ilavait voulu parler seulement de manières communes. Mais j’avaisbeau me le demander, la personne qui se posait la question et lapersonne qui pouvait offrir le souvenir n’étaient, hélas, qu’uneseule et même personne, moi, qui se dédoublait momentanément, maissans rien s’ajouter. J’avais beau questionner, c’était moi quirépondais, je n’apprenais rien de plus. Je ne songeais plus àMlle Vinteuil. Né d’un soupçon nouveau, l’accès dejalousie dont je souffrais était nouveau aussi, ou plutôt iln’était que le prolongement, l’extension de ce soupçon, il avait lemême théâtre, qui n’était plus Montjouvain, mais la route où Aiméavait rencontré Albertine&|160;; pour objets, les quelques amiesdont l’une ou l’autre pouvait être celle qui était avec Albertinece jour-là. C’était peut-être une certaine Élisabeth, ou bienpeut-être ces deux jeunes filles qu’Albertine avait regardées dansla glace, au Casino, quand elle n’avait pas l’air de les voir. Elleavait sans doute des relations avec elles, et d’ailleurs aussi avecEsther, la cousine de Bloch. De telles relations, si ellesm’avaient été révélées par un tiers, eussent suffi pour me tuer àdemi, mais comme c’était moi qui les imaginais, j’avais soin d’yajouter assez d’incertitude pour amortir la douleur.
On arrive, sous la forme de soupçons, à absorber journellement,à doses énormes, cette même idée qu’on est trompé, de laquelle unequantité très faible pourrait être mortelle, inoculée par la piqûred’une parole déchirante. C’est sans doute pour cela, et par undérivé de l’instinct de conservation, que le même jaloux n’hésitepas à former des soupçons atroces à propos de faits innocents, àcondition, devant la première preuve qu’on lui apporte, de serefuser à l’évidence. D’ailleurs, l’amour est un mal inguérissable,comme ces diathèses où le rhumatisme ne laisse quelque répit quepour faire place à des migraines épileptiformes. Le soupçon jalouxétait-il calmé, j’en voulais à Albertine de n’avoir pas été tendre,peut-être de s’être moquée de moi avec Andrée. Je pensais aveceffroi à l’idée qu’elle avait dû se faire si Andrée lui avaitrépété toutes nos conversations, l’avenir m’apparaissait atroce.Ces tristesses ne me quittaient que si un nouveau soupçon jaloux mejetait dans d’autres recherches ou si, au contraire, lesmanifestations de tendresse d’Albertine me rendaient mon bonheurinsignifiant. Quelle pouvait être cette jeune fille&|160;? ilfaudrait que j’écrive à Aimé, que je tâche de le voir, et ensuiteje contrôlerais ses dires en causant avec Albertine, en laconfessant. En attendant, croyant bien que ce devait être lacousine de Bloch, je demandai à celui-ci, qui ne comprit nullementdans quel but, de me montrer seulement une photographie d’elle ou,bien plus, de me faire au besoin rencontrer avec elle.
Combien de personnes, de villes, de chemins, la jalousie nousrend ainsi avide de connaître&|160;? Elle est une soif de savoirgrâce à laquelle, sur des points isolés les uns des autres, nousfinissons par avoir successivement toutes les notions possibles,sauf celle que nous voudrions. On ne sait jamais si un soupçon nenaîtra pas, car, tout à coup, on se rappelle une phrase qui n’étaitpas claire, un alibi qui n’avait pas été donné sans intention.Pourtant, on n’a pas revu la personne, mais il y a une jalousieaprès coup, qui ne naît qu’après l’avoir quittée, une jalousie del’escalier. Peut-être l’habitude que j’avais prise de garder aufond de moi certains désirs, désir d’une jeune fille du monde commecelles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leurinstitutrice, et plus particulièrement de celle dont m’avait parléSaint-Loup, qui allait dans les maisons de passe&|160;; désir debelles femmes de chambre, et particulièrement celle deMmePutbus&|160;; désir d’aller à la campagne au début duprintemps, revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, destempêtes&|160;; désir de Venise, désir de me mettre au travail,désir de mener la vie de tout le monde&|160;; – peut-êtrel’habitude de conserver en moi sans assouvissement tous ces désirs,en me contentant de la promesse, faite à moi-même, de ne pasoublier de les satisfaire un jour&|160;; – peut-être cettehabitude, vieille de tant d’années, de l’ajournement perpétuel, dece que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination,était-elle devenue si générale en moi qu’elle s’emparait aussi demes soupçons jaloux et, tout en me faisant prendre mentalement noteque je ne manquerais pas un jour d’avoir une explication avecAlbertine au sujet de la jeune fille, peut-être des jeunes filles(cette partie du récit était confuse, effacée, autant direindéchiffrable[1], dans ma mémoire), avec laquelle oulesquelles Aimé l’avait rencontrée, me faisait retarder cetteexplication. En tous cas, je n’en parlerais pas ce soir à mon amiepour ne pas risquer de lui paraître jaloux et de la fâcher.
Pourtant, quand, le lendemain, Bloch m’eut envoyé laphotographie de sa cousine Esther, je m’empressai de la faireparvenir à Aimé. Et à la même minute, je me souvins qu’Albertinem’avait refusé le matin un plaisir qui aurait pu la fatiguer eneffet. Était-ce donc pour le réserver à quelque autre&|160;? Cetaprès-midi peut-être&|160;? À qui&|160;?
C’est ainsi qu’est interminable la jalousie, car même si l’êtreaimé, étant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par sesactes, il arrive que des souvenirs postérieurement à tout événementse comportent tout à coup dans notre mémoire comme des événementseux aussi, souvenirs que nous n’avions pas éclairés jusque-là, quinous avaient paru insignifiants, et auxquels il suffit de notrepropre réflexion sur eux, sans aucun fait extérieur, pour donner unsens nouveau et terrible. On n’a pas besoin d’être deux, il suffitd’être seul dans sa chambre, à penser, pour que de nouvellestrahisons de votre maîtresse se produisent, fût-elle morte. Aussiil ne faut pas ne redouter dans l’amour, comme dans la viehabituelle, que l’avenir, mais même le passé, qui ne se réalisepour nous souvent qu’après l’avenir, et nous ne parlons passeulement du passé que nous apprenons après coup, mais de celui quenous avons conservé depuis longtemps en nous et que tout à coupnous apprenons à lire.
N’importe, j’étais bien heureux, l’après-midi finissant, que netardât pas l’heure où j’allais pouvoir demander à la présenced’Albertine l’apaisement dont j’avais besoin. Malheureusement, lasoirée qui vint fut une de celles où cet apaisement ne m’était pasapporté, où le baiser qu’Albertine me donnerait en me quittant,bien différent du baiser habituel, ne me calmerait pas plusqu’autrefois celui de ma mère, les jours où elle était fâchée et oùje n’osais pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourraispas m’endormir. Ces soirées-là, c’étaient maintenant celles oùAlbertine avait formé pour le lendemain quelque projet qu’elle nevoulait pas que je connusse. Si elle me l’avait confié, j’auraismis à assurer sa réalisation une ardeur que personne autantqu’Albertine n’eût pu m’inspirer. Mais elle ne me disait rien etn’avait, d’ailleurs, besoin de me rien dire&|160;; dès qu’elleétait rentrée, sur la porte même de ma chambre, comme elle avaitencore son chapeau ou sa toque sur la tête, j’avais déjà vu ledésir inconnu, rétif, acharné, indomptable. Or c’étaient souventles soirs où j’avais attendu son retour avec les plus tendrespensées, où je comptais lui sauter au cou avec le plus detendresse.
Hélas, ces mésententes comme j’en avais eu souvent avec mesparents, que je trouvais froids ou irrités au moment où j’accouraisprès d’eux, débordant de tendresse, ne sont rien auprès de cellesqui se produisent entre deux amants&|160;! La souffrance ici estbien moins superficielle, est bien plus difficile à supporter, ellea pour siège une couche plus profonde du cœur.
Ce soir-là, le projet qu’Albertine avait formé, elle futpourtant obligée de m’en dire un mot&|160;; je compris tout desuite qu’elle voulait aller le lendemain faire une visite àMme Verdurin, une visite qui, en elle-même, ne m’eût enrien contrarié. Mais certainement, c’était pour y faire quelquerencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans cela elle n’eûtpas tellement tenu à cette visite. Je veux dire, elle ne m’eût pasrépété qu’elle n’y tenait pas. J’avais suivi dans mon existence unemarche inverse de celle des peuples, qui ne se servent del’écriture phonétique qu’après avoir considéré les caractères commeune suite de symboles&|160;; moi qui, pendant tant d’années,n’avais cherché la vie et la pensée réelles des gens que dansl’énoncé direct qu’ils m’en fournissaient volontairement, par leurfaute j’en étais arrivé à ne plus attacher, au contraire,d’importance qu’aux témoignages qui ne sont pas une expressionrationnelle et analytique de la vérité&|160;; les paroleselles-mêmes ne me renseignaient qu’à la condition d’êtreinterprétées à la façon d’un afflux de sang à la figure d’unepersonne qui se trouble, à la façon encore d’un silence subit.
Tel adverbe (par exemple employé par M. de Cambremer, quand ilcroyait que j’étais «&|160;écrivain&|160;» et que, n’ayant pasencore parlé, racontant une visite qu’il avait faite aux Verdurin,il s’était tourné vers moi en disant&|160;: «&|160;Il y avaitjustement de Borelli&|160;») jailli dans une conflagrationpar le rapprochement involontaire, parfois périlleux, de deux idéesque l’interlocuteur n’exprimait pas et duquel, par telles méthodesd’analyse ou d’électrolyse appropriées, je pouvais les extraire,m’en disait plus qu’un discours.
Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel deces précieux amalgames, que je me hâtais de «&|160;traiter&|160;»pour les transformer en idées claires. C’est, du reste, une deschoses les plus terribles pour l’amoureux que, si les faitsparticuliers – que seuls l’expérience, l’espionnage, entre tant deréalisations possibles, feraient connaître – sont si difficiles àtrouver, la vérité, en revanche, sort si facile à percer ouseulement à pressentir.
Souvent je l’avais vue, à Balbec, attacher sur des jeunes fillesqui passaient un regard brusque et prolongé, pareil à unattouchement et après lequel, si je les connaissais, elle medisait&|160;: «&|160;Si on les faisait venir&|160;? J’aimerais leurdire des injures.&|160;» Et depuis quelque temps, depuis qu’ellem’avait pénétré sans doute, aucune demande d’inviter personne,aucune parole, même pas un détournement de regards, devenus sansobjet et silencieux, et aussi révélateurs, avec la mine distraiteet vacante dont ils étaient accompagnés, qu’autrefois leuraimantation. Or il m’était impossible de lui faire des reproches oude lui poser des questions à propos de choses qu’elle eût déclaréessi minimes, si insignifiantes, retenues par moi pour le plaisir de«&|160;chercher la petite bête&|160;». Il est déjà difficile dedire «&|160;pourquoi avez-vous regardé telle passante&|160;», maisbien plus «&|160;pourquoi ne l’avez-vous pas regardée&|160;». Etpourtant je savais bien, ou du moins j’aurais su, si je n’avais pasvoulu croire ces affirmations d’Albertine plutôt que tous les riensinclus dans un regard, prouvés par lui et par telle ou tellecontradiction dans les paroles, contradiction dont je nem’apercevais souvent que longtemps après l’avoir quittée, qui mefaisait souffrir toute la nuit, dont je n’osais plus reparler, maisqui n’en honorait pas moins de temps en temps ma mémoire de sesvisites périodiques.
Souvent, pour ces simples regards furtifs ou détournés, sur laplage de Balbec ou dans les rues de Paris, je pouvais parfois medemander si la personne qui les provoquait n’était pas seulement unobjet de désirs au moment où elle passait, mais une ancienneconnaissance, ou bien une jeune fille dont on n’avait fait que luiparler et dont, quand je l’apprenais, j’étais stupéfait qu’on luieût parlé, tant c’était en dehors des connaissances possibles, aujugé, d’Albertine. Mais la Gomorrhe moderne est un puzzle fait demorceaux qui viennent de là où on s’y attendait le moins. C’estainsi que je vis une fois, à Rivebelle, un grand dîner dont jeconnaissais par hasard, au moins de nom, les dix invitées, aussidissemblables que possible, parfaitement rejointes cependant, sibien que je ne vis jamais dîner si homogène bien que sicomposite.
Pour en revenir aux jeunes passantes, jamais Albertine neregardait une dame âgée ou un vieillard avec tant de fixité, ou, aucontraire, de réserve, et comme si elle ne voyait pas. Les maristrompés qui ne savent rien savent tout tout de même. Mais il fautun dossier plus matériellement documenté pour établir une scène dejalousie. D’ailleurs, si la jalousie nous aide à découvrir uncertain penchant à mentir chez la femme que nous aimons, ellecentuple ce penchant quand la femme a découvert que nous sommesjaloux. Elle ment (dans des proportions où elle ne nous a jamaismenti auparavant), soit qu’elle ait pitié, ou peur, ou se dérobeinstinctivement par une fuite symétrique à nos investigations.Certes il y a des amours où, dès le début, une femme légère s’estposée comme une vertu aux yeux de l’homme qui l’aime. Mais combiend’autres comprennent deux périodes parfaitement contrastées. Dansla première, la femme parle presque facilement, avec de simplesatténuations, de son goût pour le plaisir, de la vie galante qu’illui a fait mener, toutes choses qu’elle niera ensuite avec ladernière énergie au même homme, mais qu’elle a senti jaloux d’elleet l’épiant. Il en arrive à regretter le temps de ces premièresconfidences dont le souvenir le torture cependant. Si la femme luien faisait encore de pareilles, elle lui fournirait presqueelle-même le secret des fautes qu’il poursuit inutilement chaquejour. Et puis, quel abandon cela prouverait, quelle confiance,quelle amitié&|160;! Si elle ne peut vivre sans le tromper, dumoins le tromperait-elle en amie, en lui racontant ses plaisirs, enl’y associant. Et il regrette une telle vie que les débuts de leuramour semblaient esquisser, que sa suite a rendue impossible,faisant de cet amour quelque chose d’atrocement douloureux, quirendra une séparation, selon les cas, ou inévitable, ouimpossible.
Parfois l’écriture où je déchiffrais les mensonges d’Albertine,sans être idéographique, avait simplement besoin d’être lue àrebours&|160;; c’est ainsi que ce soir elle m’avait lancé d’un airnégligent ce message destiné à passer presque inaperçu&|160;:«&|160;Il serait possible que j’aille demain chez les Verdurin, jene sais pas du tout si j’irai, je n’en ai guère envie.&|160;»Anagramme enfantin de cet aveu&|160;: «&|160;J’irai demain chez lesVerdurin, c’est absolument certain, car j’y attache une extrêmeimportance.&|160;» Cette hésitation apparente signifiait unevolonté arrêtée et avait pour but de diminuer l’importance de lavisite tout en me l’annonçant. Albertine employait toujours le tondubitatif pour les résolutions irrévocables. La mienne ne l’étaitpas moins. Je m’arrangeai pour que la visite à MlleVerdurin n’eût pas lieu. La jalousie n’est souvent qu’un inquietbesoin de tyrannie appliqué aux choses de l’amour. J’avais sansdoute hérité de mon père ce brusque désir arbitraire de menacer lesêtres que j’aimais le plus dans les espérances dont ils seberçaient avec une sécurité que je voulais leur montrertrompeuse&|160;; quand je voyais qu’Albertine avait combiné à moninsu, en se cachant de moi, le plan d’une sortie que j’eusse faittout au monde pour lui rendre plus facile et plus agréable si ellem’en avait fait le confident, je disais négligemment, pour la fairetrembler, que je comptais sortir ce jour-là.
Je me mis à suggérer à Albertine d’autres buts de promenade quieussent rendu la visite Verdurin impossible, en des parolesempreintes d’une feinte indifférence sous laquelle je tâchai dedéguiser mon énervement. Mais elle l’avait dépisté. Il rencontraitchez elle la force électrique d’une volonté contraire qui larepoussait vivement&|160;; dans les yeux d’Albertine j’en voyaisjaillir les étincelles. Au reste, à quoi bon m’attacher à ce quedisaient les prunelles en ce moment&|160;? Comment n’avais-je pasdepuis longtemps remarqué que les yeux d’Albertine appartenaient àla famille de ceux qui, même chez un être médiocre, semblent faitsde plusieurs morceaux à cause de tous les lieux où l’être veut setrouver – et cacher qu’il veut se trouver – ce jour-là&|160;? Desyeux, par mensonge toujours immobiles et passifs, mais dynamiques,mesurables par les mètres ou kilomètres à franchir pour se trouverau rendez-vous voulu, implacablement voulu, des yeux qui sourientmoins encore au plaisir qui les tente qu’ils ne s’auréolent de latristesse et du découragement qu’il y aura peut-être une difficultépour aller au rendez-vous. Entre vos mains mêmes, ces êtres-là sontdes êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent etque d’autres êtres, mêmes plus beaux, ne donnent pas, il fautcalculer qu’ils sont non pas immobiles, mais en mouvement, etajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physiqueest le signe qui signifie vitesse. Si vous dérangez leur journée,ils vous avouent le plaisir qu’ils vous avaient caché&|160;:«&|160;Je voulais tant aller goûter à cinq heures avec tellepersonne que j’aime.&|160;» Eh bien, si, six mois après, vousarrivez à connaître la personne en question, vous apprendrez quejamais la jeune fille dont vous aviez dérangé les projets, qui,prise au piège, pour que vous la laissiez libre, vous avait avouéle goûter qu’elle faisait ainsi avec une personne aimée, tous lesjours à l’heure où vous ne la voyiez pas, vous apprendrez que cettepersonne ne l’a jamais reçue, qu’elles n’ont jamais goûté ensemble,et que la jeune fille disait être très prise, par vous,précisément. Ainsi la personne avec qui elle avait confessé qu’elleavait goûter, avec qui elle vous avait supplié de la laissergoûter, cette personne, raison avouée par la nécessité, ce n’étaitpas elle, c’était une autre, c’était encore autre chose&|160;!Autre chose, quoi&|160;? Une autre, qui&|160;?
Hélas, les yeux fragmentés, portant au loin et tristes,permettraient peut-être de mesurer les distances, mais n’indiquentpas les directions. Le champ infini des possibles s’étend, et si,par hasard, le réel se présentait devant nous, il serait tellementen dehors des possibles que, dans un brusque étourdissement, allanttaper contre ce mur surgi, nous tomberions à la renverse. Lemouvement et la fuite constatés ne sont même pas indispensables, ilsuffit que nous les induisions. Elle nous avait promis une lettre,nous étions calme, nous n’aimions plus. La lettre n’est pas venue,aucun courrier n’en apporte, que se passe-t-il&|160;? l’anxiétérenaît et l’amour. Ce sont surtout de tels êtres qui nous inspirentl’amour, pour notre désolation. Car chaque anxiété nouvelle quenous éprouvons par eux enlève à nos yeux de leur personnalité. Nousétions résignés à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous,et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notretristesse, que notre amour c’est peut-être notre tristesse, et quel’objet n’en est que pour une faible part la jeune fille à la noirechevelure. Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirentl’amour.
Le plus souvent l’amour n’a pas pour objet un corps, excepté siune émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver sefondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pourles corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beautémême&|160;; ce qui est une des raisons pourquoi l’on voit deshommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimerpassionnément certaines qui nous semblent laides. À ces êtres-là, àces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent desailes. Et même auprès de nous leur regard semble nous dire qu’ilsvont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beautéqu’ajoutent les ailes est que bien souvent pour nous un même êtreest successivement sans ailes et ailé. Que nous craignions de leperdre, nous oublions tous les autres. Sûrs de le garder, nous lecomparons à ces autres, qu’aussitôt nous lui préférons. Et commeces émotions et ces certitudes peuvent alterner d’une semaine àl’autre, un être peut une semaine se voir sacrifier tout ce quiplaisait, la semaine suivante être sacrifié, et ainsi de suitependant très longtemps. Ce qui serait incompréhensible si nous nesavions par l’expérience que tout homme a d’avoir dans sa vie aumoins une fois cessé d’aimer, oublié une femme, le peu de chosequ’est en soi-même un être quand il n’est plus, ou qu’il n’est pasencore, perméable à nos émotions. Et, bien entendu, si nousdisons&|160;: êtres de fuite, c’est également vrai des êtres enprison, des femmes captives, qu’on croit qu’on ne pourra jamaisavoir. Aussi les hommes détestent les entremetteuses, car ellesfacilitent la fuite, font briller la tentation, mais s’ils aimentau contraire une femme cloîtrée, ils recherchent volontiers lesentremetteuses pour les faire sortir de leur prison et nous lesamener. Dans la mesure où les unions avec les femmes qu’on enlèvesont moins durables que d’autres, la cause en est que la peur de nepas arriver à les obtenir ou l’inquiétude de les voir fuir est toutnotre amour, et qu’une fois enlevées à leur mari, arrachées à leurthéâtre, guéries de la tentation de nous quitter, dissociées, en unmot, de notre émotion quelle qu’elle soit, elles sont seulementelles-mêmes, c’est-à-dire presque rien, et, si longtempsconvoitées, sont quittées bientôt par celui-là même qui avait sipeur d’être quitté par elles.
J’ai dit&|160;: «&|160;Comment n’avais-je pasdeviné&|160;?&|160;» Mais ne l’avais-je pas deviné dès le premierjour à Balbec&|160;? N’avais-je pas deviné en Albertine une de cesfilles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtrescachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes encore dans saboîte, que dans une cathédrale ou un théâtre avant qu’on n’y entre,mais que dans la foule immense et renouvelée&|160;? Non passeulement tant d’êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux,l’inquiète recherche de tant d’êtres. À Balbec je n’avais pas ététroublé par ce que je n’avais même pas supposé qu’un jour je seraissur des pistes même fausses. N’importe&|160;! cela avait donné pourmoi à Albertine la plénitude d’un être empli jusqu’au bord par lasuperposition de tant d’êtres, de tant de désirs, et de souvenirsvoluptueux d’êtres. Et maintenant qu’elle m’avait dit un jour«&|160;Mlle Vinteuil&|160;», j’aurais voulu non pasarracher sa robe pour voir son corps, mais, à travers son corps,voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains etardents rendez-vous.
Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennentsoudain une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ouà qui il ne manquait que cette duplicité pour que nous l’aimions)nous les cache&|160;! En elle-même, la souffrance ne nous donne pasforcément des sentiments d’amour ou de haine pour la personne quila cause&|160;: un chirurgien qui nous fait mal nous resteindifférent. Mais une femme qui nous a dit pendant quelque tempsque nous étions tout pour elle, sans qu’elle fût elle-même toutpour nous, une femme que nous avons plaisir à voir, à embrasser, àtenir sur nos genoux, nous nous étonnons si seulement nouséprouvons, à une brusque résistance, que nous ne disposons pasd’elle. La déception réveille alors parfois en nous le souveniroublié d’une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne pasavoir été provoquée par cette femme, mais par d’autres dont lestrahisons s’échelonnent sur notre passé&|160;; au reste, commenta-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire unmouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amourn’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notrebesoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a faitsouffrir&|160;? Pour sortir de l’accablement qu’on éprouve quand ondécouvre ce mensonge et cette résistance, il y a le triste remèdede chercher à agir malgré elle, à l’aide des êtres qu’on sent plusmêlés à sa vie que nous-même, sur celle qui nous résiste et quinous ment, à ruser nous-même, à nous faire détester. Mais lasouffrance d’un tel amour est de celles qui font invinciblement quele malade cherche dans un changement de position un bien-êtreillusoire.
Ces moyens d’action ne nous manquent pas, hélas&|160;! Etl’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées vient dece que nous tournons et retournons sans cesse dans notre cage despropos insignifiants&|160;; sans compter que rarement les êtrespour qui nous les éprouvons nous plaisent physiquement d’unemanière complète, puisque ce n’est pas notre goût délibéré, mais lehasard d’une minute d’angoisse, minute indéfiniment prolongée parnotre faiblesse de caractère, laquelle refait chaque soir lesexpériences et s’abaisse à des calmants, qui choisit pour nous.
Sans doute mon amour pour Albertine n’était pas le plus dénué deceux jusqu’où, par manque de volonté, on peut déchoir, car iln’était pas entièrement platonique&|160;; elle me donnait dessatisfactions charnelles, et puis elle était intelligente. Maistout cela était une superfétation. Ce qui m’occupait l’espritn’était pas ce qu’elle avait pu dire d’intelligent, mais tel motqui éveillait chez moi un doute sur ses actes&|160;; j’essayais deme rappeler si elle avait dit ceci ou cela, de quel air, à quelmoment, en réponse à quelle parole, de reconstituer toute la scènede son dialogue avec moi, à quel moment elle avait voulu aller chezles Verdurin, quel mot de moi avait donné à son visage l’air fâché.Il se fût agi de l’événement le plus important que je ne me fussepas donné tant de peine pour en rétablir la vérité, en restituerl’atmosphère et la couleur juste. Sans doute ces inquiétudes, aprèsavoir atteint un degré où elles nous sont insupportables, on arriveparfois à les calmer entièrement pour un soir. La fête où l’amiequ’on aime doit se rendre, et sur la vraie nature de laquelle notreesprit travaillait depuis des jours, nous y sommes conviés aussi,notre amie n’y a de regards et de paroles que pour nous, nous laramenons, et nous connaissons alors, nos inquiétudes dissipées, unrepos aussi complet, aussi réparateur que celui qu’on goûte parfoisdans ce sommeil profond qui suit les longues marches. Et, sansdoute, un tel repos vaut que nous le payions à un prix élevé. Maisn’aurait-il pas été plus simple de ne pas acheter nous-même,volontairement, l’anxiété, et plus cher encore&|160;? D’ailleurs,nous savons bien que, si profondes que puissent être ces détentesmomentanées, l’inquiétude sera tout de même la plus forte. Parfois,même, elle est renouvelée par la phrase dont le but était de nousapporter le repos. Mais, le plus souvent, nous ne faisons quechanger d’inquiétude. Un des mots de la phrase qui devait nouscalmer met nos soupçons sur une autre piste. Les exigences de notrejalousie et l’aveuglement de notre crédulité sont plus grands quene pouvait supposer la femme que nous aimons.
Quand, spontanément, elle nous jure que tel homme n’est pourelle qu’un ami, elle nous bouleverse en nous apprenant – ce quenous ne soupçonnions pas – qu’il était pour elle un ami. Tandisqu’elle nous raconte, pour nous montrer sa sincérité, comment ilsont pris le thé ensemble, cet après-midi même, à chaque mot qu’elledit, l’invisible, l’insoupçonné prend forme devant nous. Elle avouequ’il lui a demandé d’être sa maîtresse, et nous souffrons lemartyre qu’elle ait pu écouter ses propositions. Elle les arefusées, dit-elle. Mais tout à l’heure, en nous rappelant sonrécit, nous nous demanderons si le récit est bien véridique, car ily a, entre les différentes choses qu’elle nous a dites, cetteabsence de lien logique et nécessaire qui, plus que les faits qu’onraconte, est le signe de la vérité. Et puis elle a eu cetteterrible intonation dédaigneuse&|160;: «&|160;Je lui ai dit non,catégoriquement&|160;», qui se retrouve dans toutes les classes dela société quand une femme ment. Il faut pourtant la remercierd’avoir refusé, l’encourager par notre bonté à nous faire denouveau à l’avenir des confidences si cruelles. Tout au plusfaisons-nous la remarque&|160;: «&|160;Mais s’il vous avait déjàfait des propositions, pourquoi avez-vous consenti à prendre le théavec lui&|160;? – Pour qu’il ne pût pas m’en vouloir et dire que jen’ai pas été gentille.&|160;» Et nous n’osons pas lui répondrequ’en refusant elle eût peut-être été plus gentille pour nous.
D’ailleurs, Albertine m’effrayait en me disant que j’avaisraison, pour ne pas lui faire du tort, de dire que je n’étais passon amant, puisque aussi bien, ajoutait-elle, «&|160;c’est lavérité que vous ne l’êtes pas&|160;». Je ne l’étais peut-être pascomplètement en effet, mais alors fallait-il penser que toutes leschoses que nous faisions ensemble, elle les faisait aussi avec tousles hommes dont elle me jurait qu’elle n’avait pas été lamaîtresse&|160;? Vouloir connaître à tout prix ce qu’Albertinepensait, qui elle voyait, qui elle aimait, comme il était étrangeque je sacrifiasse tout à ce besoin, puisque j’avais éprouvé lemême besoin de savoir, au sujet de Gilberte, des noms propres, desfaits, qui m’étaient maintenant si indifférents. Je me rendais biencompte qu’en elles-mêmes les actions d’Albertine n’avaient pas plusd’intérêt. Il est curieux qu’un premier amour, si, par la fragilitéqu’il laisse à notre cœur, il fraye la voie aux amours suivantes,ne nous donne pas du moins, par l’identité même des symptômes etdes souffrances, le moyen de les guérir.
D’ailleurs, y a-t-il besoin de savoir un fait&|160;? Ne sait-onpas d’abord d’une façon générale le mensonge et la discrétion mêmede ces femmes qui ont quelque chose à cacher&|160;? Y a-t-il làpossibilité d’erreur&|160;? Elles se font une vertu de se taire,alors que nous voudrions tant les faire parler. Et nous sentonsqu’à leur complice elles ont affirmé&|160;: «&|160;Je ne dis jamaisrien. Ce n’est pas par moi qu’on saura quelque chose, je ne disjamais rien.&|160;» On donne sa fortune, sa vie pour un être, etpourtant cet être, on sait bien qu’à dix ans d’intervalle, plus tôtou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préféreraitgarder sa vie. Car alors l’être serait détaché de nous, seul,c’est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux êtres, ce sont ces milleracines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soiréede la veille, les espérances de la matinée du lendemain&|160;;c’est cette trame continue d’habitudes dont nous ne pouvons pasnous dégager. De même qu’il y a des avares qui entassent pargénérosité, nous sommes des prodigues qui dépensent par avarice, etc’est moins à un être que nous sacrifions notre vie, qu’à tout cequ’il a pu attacher autour de lui de nos heures, de nos jours, dece à côté de quoi la vie non encore vécue, la vie relativementfuture, nous semble une vie plus lointaine, plus détachée, moinsintime, moins nôtre. Ce qu’il faudrait, c’est se dégager de cesliens qui ont tellement plus d’importance que lui, mais ils ontpour effet de créer en nous des devoirs momentanés à son égard,devoirs qui font que nous n’osons pas le quitter de peur d’être maljugé de lui – alors que plus tard nous oserions, car, dégagé denous, il ne serait plus nous – et que nous ne nous créons enréalité de devoirs (dussent-ils, par une contradiction apparente,aboutir au suicide) qu’envers nous-mêmes.
Si je n’aimais pas Albertine (ce dont je n’étais pas sûr), cetteplace qu’elle tenait auprès de moi n’avait riend’extraordinaire&|160;: nous ne vivons qu’avec ce que nous n’aimonspas, que nous n’avons fait vivre avec nous que pour tuerl’insupportable amour, qu’il s’agisse d’une femme, d’un pays, ouencore d’une femme enfermant un pays. Même nous aurions bien peurde recommencer à aimer si l’absence se produisait de nouveau. Jen’en étais pas arrivé à ce point pour Albertine. Ses mensonges, sesaveux, me laissaient à achever la tâche d’éclaircir lavérité&|160;: ses mensonges si nombreux, parce qu’elle ne secontentait pas de mentir comme tout être qui se croit aimé, maisparce que par nature elle était, en dehors de cela, menteuse, et sichangeante d’ailleurs que, même en me disant chaque fois la vérité,ce que, par exemple, elle pensait des gens, elle eût dit chaquefois des choses différentes&|160;; ses aveux, parce que si rares,si court arrêtés, ils laissaient entre eux, en tant qu’ilsconcernaient le passé, de grands intervalles tout en blanc et surtoute la longueur desquels il me fallait retracer, et pour celad’abord apprendre sa vie.
Quant au présent, pour autant que je pouvais interpréter lesparoles sibyllines de Françoise, ce n’était pas que sur des pointsparticuliers, c’était sur tout un ensemble qu’Albertine me mentait,et je verrais «&|160;tout par un beau jour&|160;» ce que Françoisefaisait semblant de savoir, ce qu’elle ne voulait pas me dire, ceque je n’osais pas lui demander. D’ailleurs, c’était sans doute parla même jalousie qu’elle avait eue jadis envers Eulalie queFrançoise parlait des choses les plus invraisemblables, tellementvagues qu’on pouvait tout au plus y supposer l’insinuation, bieninvraisemblable, que la pauvre captive (qui aimait les femmes)préférait un mariage avec quelqu’un qui ne semblait pas tout à faitêtre moi. Si cela avait été, malgré ses radiotélépathies, commentFrançoise l’aurait-elle su&|160;? Certes, les récits d’Albertine nepouvaient nullement me fixer là-dessus, car ils étaient chaque jouraussi opposés que les couleurs d’une toupie presque arrêtée.D’ailleurs, il semblait bien que c’était surtout la haine quifaisait parler Françoise. Il n’y avait pas de jour qu’elle ne medît et que je ne supportasse, en l’absence de ma mère, des parolestelles que&|160;: «&|160;Certes, vous êtes gentil et je n’oublieraijamais la reconnaissance que je vous dois (ceci probablement pourque je me crée des titres à sa reconnaissance), mais la maison estempestée depuis que la gentillesse a installé ici la fourberie, quel’intelligence protège la personne la plus bête qu’on ait jamaisvue, que la finesse, les manières, l’esprit, la dignité en touteschoses, l’air et la réalité d’un prince se laissent faire la loi etmonter le coup et me faire humilier, moi qui suis depuis quaranteans dans la famille, par le vice, par ce qu’il y a de plus vulgaireet de plus bas.&|160;»
Françoise en voulait surtout à Albertine d’être commandée parquelqu’un d’autre que nous et d’un surcroît de travail de ménage,d’une fatigue qui altérant la santé de notre vieille servante,laquelle ne voulait pas, malgré cela, être aidée dans son travail,n’étant pas «&|160;une propre à rien&|160;». Cela eût suffi àexpliquer cet énervement, ces colères haineuses. Certes, elle eûtvoulu qu’Albertine-Esther fût bannie. C’était le vœu de Françoise.Et en la consolant cela eût déjà reposé notre vieille servante.Mais à mon avis, ce n’était pas seulement cela. Une telle hainen’avait pu naître que dans un corps surmené. Et plus encore qued’égards, Françoise avait besoin de sommeil.
Albertine allait ôter ses affaires et, pour aviser au plus vite,j’essayai de téléphoner à Andrée&|160;; je me saisis du récepteur,j’invoquai les divinités implacables, mais ne fis qu’exciter leurfureur qui se traduisit par ces mots&|160;: «&|160;Paslibre.&|160;» Andrée était en effet en train de causer avecquelqu’un. En attendant qu’elle eût achevé sa communication, je medemandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouvelerles portraits féminins du XVIIIe siècle, où l’ingénieusemise en scène est un prétexte aux expressions de l’attente, de labouderie, de l’intérêt, de la rêverie, comment aucun de nosmodernes Boucher ou Fragonard ne peignait, au lieu de «&|160;lalettre&|160;», ou «&|160;du clavecin&|160;», etc., cette scène quipourrait s’appeler&|160;: «&|160;Devant le téléphone&|160;», et oùnaîtrait spontanément sur les lèvres de l’écouteuse un sourired’autant plus vrai qu’il sait n’être pas vu. Enfin, Andréem’entendit&|160;: «&|160;Vous venez prendre Albertinedemain&|160;?&|160;» et en prononçant ce nom d’Albertine, jepensais à l’envie que m’avait inspirée Swann quand il m’avait dit,le jour de la fête chez la princesse de Guermantes&|160;:«&|160;Venez voir Odette&|160;», et que j’avais pensé à ce quemalgré tout il y avait de fort dans un prénom qui, aux yeux de toutle monde et d’Odette elle-même, n’avait que dans la bouche de Swannce sens absolument possessif.
Qu’une telle mainmise – résumée en un vocable – sur toute uneexistence m’avait paru, chaque fois que j’étais amoureux, devoirêtre douce&|160;! Mais, en réalité, quand on peut le dire, ou biencela est devenu indifférent, ou bien l’habitude n’a pas émoussé latendresse, mais elle en a changé les douceurs en douleurs. Lemensonge est bien peu de chose, nous vivons au milieu de lui sansfaire autre chose qu’en sourire, nous le pratiquons sans croirefaire mal à personne, mais la jalousie en souffre et voit plusqu’il ne cache (souvent notre amie refuse de passer la soirée avecnous et va au théâtre tout simplement pour que nous ne voyions pasqu’elle a mauvaise mine). Combien, souvent, elle reste aveugle à ceque cache la vérité&|160;! Mais elle ne peut rien obtenir, carcelles qui jurent de ne pas mentir refuseraient, sous le couteau,de confesser leur caractère. Je savais que moi seul pouvais dire decette façon-là «&|160;Albertine&|160;» à Andrée. Et pourtant pourAlbertine, pour Andrée, et pour moi-même, je sentais que je n’étaisrien. Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour.
Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut êtrecouché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas&|160;! il estl’extension de cet être à tous les points de l’espace et du tempsque cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas soncontact avec tel lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas.Or nous ne pouvons toucher tous ces points. Si encore ils nousétaient désignés, peut-être pourrions-nous nous étendre jusqu’àeux. Mais nous tâtonnons sans les trouver. De là la défiance, lajalousie, les persécutions. Nous perdons un temps précieux sur unepiste absurde et nous passons sans le soupçonner à côté duvrai.
Mais déjà une des divinités irascibles, aux servantesvertigineusement agiles, s’irritait non plus que je parlasse, maisque je ne dise rien. «&|160;Mais voyons, c’est libre, depuis letemps que vous êtes en communication&|160;; je vais vouscouper.&|160;» Mais elle n’en fit rien, et tout en suscitant laprésence d’Andrée, l’enveloppa, en grand poète qu’est toujours unedemoiselle du téléphone, de l’atmosphère particulière à la demeure,au quartier, à la vie même de l’amie d’Albertine. «&|160;C’estvous&|160;?&|160;» me dit Andrée dont la voix était projetéejusqu’à moi avec une vitesse instantanée par la déesse qui a leprivilège de rendre les sons plus rapides que l’éclair.«&|160;Écoutez, répondis-je&|160;; allez où vous voudrez, n’importeoù, excepté chez Mme Verdurin. Il faut à tout prix enéloigner demain Albertine. – C’est que justement elle doit y allerdemain. – Ah&|160;!&|160;»
Mais j’étais obligé d’interrompre un instant et de faire desgestes menaçants, car si Françoise continuait – comme si c’eût étéquelque chose d’aussi désagréable que la vaccine ou d’aussipérilleux que l’aéroplane – à ne pas vouloir apprendre àtéléphoner, ce qui nous eût déchargés des communications qu’ellepouvait connaître sans inconvénient, en revanche, elle entraitimmédiatement chez moi dès que j’étais en train d’en faire d’assezsecrètes pour que je tinsse particulièrement à les lui cacher.Quand elle fut sortie de la chambre non sans s’être attardée àemporter divers objets qui y étaient depuis la veille et eussent puy rester, sans gêner le moins du monde, une heure de plus, et pourremettre dans le feu une bûche bien inutile par la chaleur brûlanteque me donnaient la présence de l’intruse et la peur de me voir«&|160;couper&|160;» par la demoiselle&|160;: «&|160;Pardonnez-moi,dis-je à Andrée, j’ai été dérangé. C’est absolument sûr qu’elledoit aller demain chez les Verdurin&|160;? – Absolument, mais jepeux lui dire que cela vous ennuie. – Non, au contraire&|160;; cequi est possible, c’est que je vienne avec vous. – Ah&|160;!&|160;»fit Andrée d’une voix fort ennuyée et comme effrayée de mon audace,qui ne fit du reste que s’en affermir. «&|160;Alors, je vous quitteet pardon de vous avoir dérangée pour rien. – Mais non&|160;», ditAndrée et (comme maintenant, l’usage du téléphone étant devenucourant, autour de lui s’était développé l’enjolivement de phrasesspéciales, comme jadis autour des «&|160;thés&|160;») elleajouta&|160;: «&|160;Cela m’a fait grand plaisir d’entendre votrevoix.&|160;»
J’aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu’Andrée, carje venais d’être infiniment sensible à sa voix, n’ayant jamaisremarqué jusque-là qu’elle était si différente des autres. Alors,je me rappelai d’autres voix encore, des voix de femmes surtout,les unes ralenties par la précision d’une question et l’attentionde l’esprit, d’autres essoufflées, même interrompues, par le flotlyrique de ce qu’elles racontent&|160;; je me rappelai une à une lavoix de chacune des jeunes filles que j’avais connues à Balbec,puis de Gilberte, puis de ma grand’mère, puis de Mme deGuermantes&|160;; je les trouvai toutes dissemblables, moulées surun langage particulier à chacune, jouant toutes sur un instrumentdifférent, et je me dis quel maigre concert doivent donner auparadis les trois ou quatre anges musiciens des vieux peintres,quand je voyais s’élever vers Dieu, par dizaines, par centaines,par milliers, l’harmonieuse et multisonore salutation de toutes lesVoix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier, en quelquesmots propitiatoires, celle qui règne sur la vitesse des sons,d’avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d’unpouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre,mais mes actions de grâce restèrent sans autre réponse que d’êtrecoupées.
Quand Albertine revint dans ma chambre, elle avait une robe desatin noir qui contribuait à la rendre plus pâle, à faire d’elle laParisienne blême, ardente, étiolée par le manque d’air,l’atmosphère des foules et peut-être l’habitude du vice, et dontles yeux semblaient plus inquiets parce que ne les égayait pas larougeur des joues.
«&|160;Devinez, lui dis-je, à qui je viens de téléphoner&|160;?À Andrée. – À Andrée&|160;?&|160;» s’écria Albertine sur un tonbruyant, étonné, ému, qu’une nouvelle aussi simple ne comportaitpas. «&|160;J’espère qu’elle a pensé à vous dire que nous avionsrencontré Mme Verdurin l’autre jour. – MadameVerdurin&|160;? je ne me rappelle pas&|160;», répondis-je en ayantl’air de penser à autre chose, à la fois pour sembler indifférent àcette rencontre et pour ne pas trahir Andrée qui m’avait dit oùAlbertine irait le lendemain.
Mais qui sait si elle-même, Andrée, ne me trahissait pas, et sidemain elle ne raconterait pas à Albertine que je lui avais demandéde l’empêcher, coûte que coûte, d’aller chez les Verdurin, et sielle ne lui avait pas déjà révélé que je lui avais fait plusieursfois des recommandations analogues. Elle m’avait affirmé ne lesavoir jamais répétées, mais la valeur de cette affirmation étaitbalancée dans mon esprit par l’impression que depuis quelque tempss’était retirée du visage d’Albertine la confiance qu’elle avaiteue si longtemps en moi.
Ce qui est curieux, c’est que, quelques jours avant cettedispute avec Albertine, j’en avais déjà eu une avec elle, mais enprésence d’Andrée. Or Andrée, en donnant de bons conseils àAlbertine, avait toujours l’air de lui en insinuer de mauvais.«&|160;Voyons, ne parle pas comme cela, tais-toi&|160;»,disait-elle, comme au comble du bonheur. Sa figure prenait lateinte sèche de framboise rose des intendantes dévotes qui fontrenvoyer un à un tous les domestiques. Pendant que j’adressais àAlbertine des reproches que je n’aurais pas dû, elle avait l’air desucer avec délices un sucre d’orge. Puis elle ne pouvait retenir unrire tendre. «&|160;Viens Titine, avec moi. Tu sais que je suis tapetite soeurette chérie.&|160;» Je n’étais pas seulement exaspérépar ce déroulement doucereux, je me demandais si Andrée avaitvraiment pour Albertine l’affection qu’elle prétendait. Albertine,qui connaissait Andrée plus à fond que je ne la connaissais, ayanttoujours des haussements d’épaules quand je lui demandais si elleétait bien sûre de l’affection d’Andrée, et m’ayant toujoursrépondu que personne ne l’aimait autant sur la terre, maintenantencore je suis persuadé que l’affection d’Andrée était vraie.Peut-être dans sa famille riche, mais provinciale, en trouverait-onl’équivalent dans quelques boutiques de la Place de l’Évêché, oùcertaines sucreries passent pour «&|160;ce qu’il y a demeilleur&|160;». Mais je sais que pour ma part, bien qu’ayanttoujours conclu au contraire, j’avais tellement l’impressionqu’Andrée cherchait à faire donner sur les doigts à Albertine quemon amie me devenait aussitôt sympathique et que ma colèretombait.
La souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pourreprendre d’une façon différente. Nous pleurons de voir celle quenous aimons ne plus avoir avec nous ces élans de sympathie, cesavances amoureuses du début, nous souffrons plus encore que, lesayant perdus pour nous, elle les retrouve pour d’autres&|160;;puis, de cette souffrance-là, nous sommes distraits par un malnouveau plus atroce, le soupçon qu’elle nous a menti sur sa soiréede la veille, où elle nous a trompé sans doute&|160;; ce soupçon-làaussi se dissipe, la gentillesse que nous montre notre amie nousapaise, mais alors un mot oublié nous revient à l’esprit&|160;; onnous a dit qu’elle était ardente au plaisir&|160;; or nous nel’avons connue que calme&|160;; nous essayons de nous représenterce que furent ces frénésies avec d’autres, nous sentons le peu quenous sommes pour elle, nous remarquons un air d’ennui, denostalgie, de tristesse pendant que nous parlons, nous remarquonscomme un ciel noir les robes négligées qu’elle met quand elle estavec nous, gardant pour les autres celles avec lesquelles, aucommencement, elle nous flattait. Si, au contraire, elle esttendre, quelle joie un instant&|160;! mais en voyant cette petitelangue tirée comme pour un appel, nous pensons à celles à qui ilétait si souvent adressé que, même peut-être auprès de moi, sansqu’Albertine pensât à elles, il était demeuré, à cause d’une troplongue habitude, un signe machinal. Puis le sentiment que nousl’ennuyons revient. Mais brusquement cette souffrance tombe à peude chose en pensant à l’inconnu malfaisant de sa vie, aux lieuximpossibles à connaître où elle a été, est peut-être encore, dansles heures où nous ne sommes pas près d’elle, si même elle neprojette pas d’y vivre définitivement, ces lieux où elle est loinde nous, pas à nous, plus heureuse qu’avec nous. Tels sont les feuxtournants de la jalousie.
La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, etrevient toujours incarner une nouvelle forme. Puissions-nousarriver à les exterminer toutes, à garder perpétuellement celle quenous aimons, l’Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, pluspathétique encore, le désespoir de n’avoir obtenu la fidélité quepar force, le désespoir de n’être pas aimé.
Entre Albertine et moi il y avait souvent l’obstacle d’unsilence fait sans doute de griefs qu’elle taisait parce qu’elle lesjugeait irréparables. Si douce qu’Albertine fût certains soirs,elle n’avait plus de ces mouvements spontanés que je lui avaisconnus à Balbec quand elle me disait&|160;: «&|160;Ce que vous êtesgentil tout de même&|160;!&|160;» et que le fond de son cœursemblait venir à moi sans la réserve d’aucun des griefs qu’elleavait maintenant et qu’elle taisait, parce qu’elle les jugeait sansdoute irréparables, impossibles à oublier, inavoués, mais qui n’enmettaient pas moins entre elle et moi la prudence significative deses paroles ou l’intervalle d’un infranchissable silence.
«&|160;Et peut-on savoir pourquoi vous avez téléphoné àAndrée&|160;? – Pour lui demander si cela ne la contrarierait pasque je me joigne à vous demain et que j’aille ainsi faire auxVerdurin la visite que je leur promets depuis la Raspelière. –Comme vous voudrez. Mais je vous préviens qu’il y a un brouillardatroce ce soir et qu’il y en aura sûrement encore demain. Je vousdis cela parce que je ne voudrais pas que cela vous fasse mal. Vouspensez bien que pour moi je préfère que vous veniez avec nous. Dureste, ajouta-t-elle d’un air préoccupé, je ne sais pas du tout sij’irai chez les Verdurin. Ils m’ont fait tant de gentillesses qu’aufond je devrais… Après vous, c’est encore les gens qui ont été lesmeilleurs pour moi, mais il y a des riens qui me déplaisent chezeux. Il faut absolument que j’aille au Bon Marché ou auxTrois-Quartiers acheter une guimpe blanche, car cette robe est tropnoire.&|160;»
Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru partant de gens qu’on frôle, pourvu de tant d’issues qu’on peut direqu’à la sortie on n’a pas réussi à trouver sa voiture qui attendaitplus loin, j’étais bien décidé à n’y pas consentir, mais j’étaissurtout malheureux. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu’ily avait longtemps que j’aurais dû cesser de voir Albertine, carelle était entrée pour moi dans cette période lamentable où unêtre, disséminé dans l’espace et dans le temps, n’est plus pourvous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous nepouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, unemer que nous essayons ridiculement, comme Xercès, de battre pour lapunir de ce qu’elle a englouti. Une fois cette période commencée,on est forcément vaincu. Heureux ceux qui le comprennent assez tôtpour ne pas trop prolonger une lutte inutile, épuisante, enserréede toutes parts par les limites de l’imagination, et où la jalousiese débat si honteusement que le même homme qui jadis, si seulementles regards de celle qui était toujours à côté de lui se portaientun instant sur un autre, imaginait une intrigue, éprouvait combiende tourments, se résigne plus tard à la laisser sortir seule,quelquefois avec celui qu’il sait son amant, préférant àl’inconnaissable cette torture du moins connue&|160;! C’est unequestion de rythme à adopter et qu’on suit après par habitude. Desnerveux ne pourraient pas manquer un dîner, qui font ensuite descures de repos jamais assez longues&|160;; des femmes récemmentencore légères vivent de la pénitence. Des jaloux qui, pour épiercelle qu’ils aimaient, retranchaient sur leur sommeil, sur leurrepos, sentant que ses désirs à elle, le monde si vaste et sisecret, le temps sont plus forts qu’eux, la laissent sortir sanseux, puis voyager, puis se séparent. La jalousie, finit ainsi fauted’aliments et n’a tant duré qu’à cause d’en avoir réclamé sanscesse. J’étais bien loin de cet état.
J’étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais,des promenades avec Albertine. Comme il n’avait pas tardé às’établir autour de Paris des hangars d’aviation, qui sont pour lesaéroplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuisle jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologiqued’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avaitété pour moi comme une image de la liberté, j’aimais souvent qu’àla fin de la journée le but de nos sorties – agréables d’ailleurs àAlbertine, passionnée pour tous les sports – fût un de cesaérodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attirés par cettevie incessante des départs et des arrivées qui donnent tant decharme aux promenades sur les jetées, ou seulement sur la grèvepour ceux qui aiment la mer, et aux flâneries autour d’un«&|160;centre d’aviation&|160;» pour ceux qui aiment le ciel. Àtout moment, parmi le repos des appareils inertes et comme àl’ancre, nous en voyions un péniblement tiré par plusieursmécaniciens, comme est traînée sur le sable une barque demandée parun touriste qui veut aller faire une randonnée en mer. Puis lemoteur était mis en marche, l’appareil courait, prenait son élan,enfin, tout à coup, à angle droit, il s’élevait lentement, dansl’extase raidie, comme immobilisée, d’une vitesse horizontalesoudain transformée en majestueuse et verticale ascension.Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait desexplications aux mécaniciens qui, maintenant que l’appareil était àflot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas à franchirdes kilomètres&|160;; le grand esquif, sur lequel nous ne cessionspas de fixer les yeux, n’était plus dans l’azur qu’un point presqueindistinct, lequel d’ailleurs reprendrait peu à peu sa matérialité,sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade approchantde sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nousregardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait àterre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large, dans ceshorizons solitaires, le calme et la limpidité du soir. Puis, soitde l’aérodrome, soit de quelque musée, de quelque église que nousétions allés visiter, nous revenions ensemble pour l’heure dudîner. Et, pourtant, je ne rentrais pas calmé comme je l’étais àBalbec par de plus rares promenades que je m’enorgueillissais devoir durer tout un après-midi et que je contemplais ensuite sedétachant en beaux massifs de fleurs sur le reste de la vied’Albertine, comme sur un ciel vide devant lequel on rêvedoucement, sans pensée. Le temps d’Albertine ne m’appartenait pasalors en quantités aussi grandes qu’aujourd’hui. Pourtant, il mesemblait alors bien plus à moi, parce que je tenais compteseulement – mon amour s’en réjouissant comme d’une faveur – desheures qu’elle passait avec moi&|160;; maintenant – ma jalousie ycherchant avec inquiétude la possibilité d’une trahison – rien quedes heures qu’elle passait sans moi.
Or, demain, elle désirerait qu’il y en eût de telles. Ilfaudrait choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d’aimer.Car, ainsi qu’au début il est formé par le désir, l’amour n’estentretenu plus tard que par l’anxiété douloureuse. Je sentaisqu’une partie de la vie d’Albertine m’échappait. L’amour, dansl’anxiété douloureuse comme dans le désir heureux, est l’exigenced’un tout. Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste àconquérir. On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier.Albertine mentait en me disant qu’elle n’irait sans doute pas voirles Verdurin, comme je mentais en disant que je voulais aller chezeux. Elle cherchait seulement à m’empêcher de sortir avec elle, etmoi, par l’annonce brusque de ce projet que je ne comptaisnullement mettre à exécution, à toucher en elle le point que jedevinais le plus sensible, à traquer le désir qu’elle cachait et àla forcer à avouer que ma présence auprès d’elle demainl’empêcherait de le satisfaire. Elle l’avait fait, en somme, encessant brusquement de vouloir aller chez les Verdurin.
«&|160;Si vous ne voulez pas venir chez les Verdurin, luidis-je, il y a au Trocadéro une superbe représentation àbénéfice.&|160;» Elle écouta mon conseil d’y aller d’un air dolent.Je recommençai à être dur avec elle comme à Balbec, au temps de mapremière jalousie. Son visage reflétait une déception, etj’employais à blâmer mon amie les mêmes raisons qui m’avaient étési souvent opposées par mes parents, quand j’étais petit, et quiavaient paru inintelligentes et cruelles à mon enfance incomprise.«&|160;Non, malgré votre air triste, disais-je à Albertine, je nepeux pas vous plaindre&|160;; je vous plaindrais si vous étiezmalade, s’il vous était arrivé un malheur, si vous aviez perdu unparent&|160;; ce qui ne vous ferait peut-être aucune peine étantdonné le gaspillage de fausse sensibilité que vous faites pourrien. D’ailleurs, je n’apprécie pas la sensibilité des gens quiprétendent tant nous aimer sans être capables de nous rendre leplus léger service et que leur pensée, tournée vers nous, laisse sidistraits qu’ils oublient d’emporter la lettre que nous leur avonsconfiée et d’où notre avenir dépend.&|160;»
Ces paroles – une grande partie de ce que nous disons n’étantqu’une récitation, – je les avais toutes entendu prononcer à mamère, laquelle m’expliquait volontiers qu’il ne fallait pasconfondre la véritable sensibilité, ce que, disait-elle, lesAllemands, dont elle admirait beaucoup la langue, malgré l’horreurde mon père pour cette nation, appelaient «&|160;Empfindung&|160;»,et la sensiblerie «&|160;Empfindelei&|160;». Elle était allée, unefois que je pleurais, jusqu’à me dire que Néron était peut-êtrenerveux et n’était pas meilleur pour cela. Au vrai, comme cesplantes qui se dédoublent en poussant, en regard de l’enfantsensitif que j’avais uniquement été, lui faisait face maintenant unhomme opposé, plein de bon sens, de sévérité pour la sensibilitémaladive des autres, un homme ressemblant à ce que mes parentsavaient été pour moi. Sans doute, chacun devant faire continuer enlui la vie des siens, l’homme pondéré et railleur qui n’existaitpas en moi au début avait rejoint le sensible, et il était naturelque je fusse à mon tour tel que mes parents avaient été.
De plus, au moment où ce nouveau moi se formait, il trouvait sonlangage tout prêt dans le souvenir de celui, ironique et grondeur,qu’on m’avait tenu, que j’avais maintenant à tenir aux autres, etqui sortait tout naturellement de ma bouche, soit que jel’évoquasse par mimétisme et association de souvenirs, soit aussique les délicates et mystérieuses incantations du pouvoir génésiqueeussent en moi, à mon insu, dessiné comme sur la feuille d’uneplante les mêmes intonations, les mêmes gestes, les mêmes attitudesqu’avaient eus ceux dont j’étais sorti. Car quelquefois, en trainde faire l’homme sage quand je parlais à Albertine, il me semblaitentendre ma grand’mère&|160;; du reste, n’était-il pas arrivé à mamère (tant d’obscurs courants inconscients infléchissaient en moijusqu’aux plus petits mouvements de mes doigts eux-mêmes entraînésdans les mêmes cycles que ceux de mes parents) de croire quec’était mon père qui entrait, tant j’avais la même manière defrapper que lui.
D’autre part, l’accouplement des éléments contraires est la loide la vie, le principe de la fécondation, et, comme on verra, lacause de bien des malheurs. Habituellement, on déteste ce qui nousest semblable, et nos propres défauts vus du dehors nousexaspèrent. Combien plus encore quand quelqu’un qui a passé l’âgeoù on les exprime naïvement et qui, par exemple, s’est fait dansles moments les plus brûlants un visage de glace, exècre-t-il lesmêmes défauts, si c’est un autre, plus jeune, ou plus naïf, ou plussot, qui les exprime&|160;! Il y a des sensibles pour qui la vuedans les yeux des autres des larmes qu’eux-mêmes retiennent estexaspérante. C’est la trop grande ressemblance qui fait que, malgrél’affection, et parfois plus l’affection est grande, la divisionrègne dans les familles.
Peut-être chez moi, et chez beaucoup, le second homme quej’étais devenu était-il simplement une face du premier, exalté etsensible du côté de soi-même, sage Mentor pour les autres.Peut-être en était-il ainsi chez mes parents selon qu’on lesconsidérait par rapport à moi ou en eux-mêmes. Et pour magrand’mère et ma mère, il était trop visible que leur sévérité pourmoi était voulue par elles, et même leur coûtait, mais peut-être,chez mon père lui-même, la froideur n’était-elle qu’un aspectextérieur de sa sensibilité&|160;? Car c’est peut-être la véritéhumaine de ce double aspect&|160;: aspect du côté de la vieintérieure, aspect du côté des rapports sociaux, qu’on exprimaitdans ces mots, qui me paraissaient autrefois aussi faux dans leurcontenu que pleins de banalité dans leur forme, quand on disait enparlant de mon père&|160;: «&|160;Sous sa froideur glaciale, ilcache une sensibilité extraordinaire&|160;; ce qu’il a surtout,c’est la pudeur de sa sensibilité.&|160;»
Ne cachait-il pas, au fond, d’incessants et secrets orages, cecalme au besoin semé de réflexions sentencieuses, d’ironie pour lesmanifestations maladroites de la sensibilité, et qui était le sien,mais que moi aussi, maintenant, j’affectais vis-à-vis de tout lemonde et dont surtout je ne me départais pas dans certainescirconstances vis-à-vis d’Albertine&|160;?
Je crois que vraiment, ce jour-là, j’allais décider notreséparation et partir pour Venise. Ce qui me réenchaîna à ma liaisontint à la Normandie, non qu’elle manifestât quelque intentiond’aller dans ce pays où j’avais été jaloux d’elle (car j’avaiscette chance que jamais ses projets ne touchaient aux pointsdouloureux de mon souvenir), mais parce qu’ayant dit&|160;:«&|160;C’est comme si je vous parlais de l’amie de votre tante quihabitait Infreville&|160;», elle répondit avec colère, heureusecomme toute personne qui discute et qui veut avoir pour soi le plusd’arguments possible, de me montrer que j’étais dans le faux etelle dans le vrai&|160;: «&|160;Mais jamais ma tante n’a connupersonne à Infreville, et moi-même je n’y suis jamaisallée.&|160;»
Elle avait oublié le mensonge qu’elle m’avait fait un soir surla dame susceptible chez qui c’était de toute nécessité d’allerprendre le thé, dût-elle en allant voir cette dame perdre monamitié et se donner la mort. Je ne lui rappelai pas son mensonge.Mais il m’accabla. Et je remis encore à une autre fois la rupture.Il n’y a pas besoin de sincérité, ni même d’adresse, dans lemensonge, pour être aimé. J’appelle ici amour une tortureréciproque. Je ne trouvais nullement répréhensible, ce soir, de luiparler comme ma grand’mère, si parfaite, l’avait fait avec moi, ni,pour lui avoir dit que je l’accompagnerais chez les Verdurin,d’avoir adopté la façon brusque de mon père qui ne nous signifiaitjamais une décision que de la façon qui pouvait nous causer lemaximum d’une agitation en disproportion, à ce degré, avec cettedécision elle-même. De sorte qu’il avait beau jeu à nous trouverabsurdes de montrer pour si peu de chose une telle désolation, qui,en effet, répondait à la commotion qu’il nous avait donnée. Comme –de même que la sagesse inflexible de ma grand’mère – ces velléitésarbitraires de mon père étaient venues chez moi compléter la naturesensible, à laquelle elles étaient restées si longtemps extérieureset que, pendant toute mon enfance, elles avaient fait tantsouffrir, cette nature sensible les renseignait fort exactement surles points qu’elles devaient viser efficacement&|160;: il n’y a pasde meilleur indicateur qu’un ancien voleur, ou qu’un sujet de lanation qu’on combat. Dans certaines familles menteuses, un frèrevenu voir son frère sans raison apparente et lui demandant dans uneincidente, sur le pas de la porte, en s’en allant, un renseignementqu’il n’a même pas l’air d’écouter, signifie par cela même à sonfrère que ce renseignement était le but de sa visite, car le frèreconnaît bien ces airs détachés, ces mots dits comme entreparenthèses, à la dernière seconde, car il les a souvent employéslui-même. Or il y a aussi des familles pathologiques, dessensibilités apparentées, des tempéraments fraternels, initiés àcette tacite langue qui fait qu’en famille on se comprend sans separler. Aussi, qui donc peut plus qu’un nerveux êtreénervant&|160;? Et puis, il y avait peut-être à ma conduite, dansces cas-là, une cause plus générale, plus profonde. C’est que, dansces moments brefs, mais inévitables, où l’on déteste quelqu’unqu’on aime – ces moments qui durent parfois toute la vie avec lesgens qu’on n’aime pas – on ne veut pas paraître bon pour ne pasêtre plaint, mais à la fois le plus méchant et le plus heureuxpossible pour que votre bonheur soit vraiment haïssable et ulcèrel’âme de l’ennemi occasionnel ou durable. Devant combien de gens neme suis-je pas mensongèrement calomnié, rien que pour que mes«&|160;succès&|160;» leur parussent immoraux et les fissent plusenrager&|160;! Ce qu’il faudrait, c’est suivre la voie inverse,c’est montrer sans fierté qu’on a de bons sentiments, au lieu des’en cacher si fort. Et ce serait facile si on savait ne jamaishaïr, aimer toujours. Car, alors, on serait si heureux de ne direque les choses qui peuvent rendre heureux les autres, lesattendrir, vous en faire aimer&|160;!
Certes, j’avais quelques remords d’être aussi irritant à l’égardd’Albertine, et je me disais&|160;: «&|160;Si je ne l’aimais pas,elle m’aurait plus de gratitude, car je ne serais pas méchant avecelle&|160;; mais non, cela se compenserait, car je serais aussimoins gentil.&|160;» Et j’aurais pu, pour me justifier, lui direque je l’aimais. Mais l’aveu de cet amour, outre qu’il n’eût rienappris à Albertine, l’eût peut-être plus refroidie à mon égard queles duretés et les fourberies dont l’amour était justement la seuleexcuse. Être dur et fourbe envers ce qu’on aime est sinaturel&|160;! Si l’intérêt que nous témoignons aux autres ne nousempêche pas d’être doux avec eux et complaisants à ce qu’ilsdésirent, c’est que cet intérêt est mensonger. Autrui nous estindifférent et l’indifférence n’invite pas à la méchanceté.
La soirée passait. Avant qu’Albertine allât se coucher, il n’yavait pas grand temps à perdre si nous voulions faire la paix,recommencer à nous embrasser. Aucun de nous deux n’en avait encorepris l’initiative. Sentant qu’elle était, de toute façon, fâchée,j’en profitai pour lui parler d’Esther Lévy. «&|160;Bloch m’a dit(ce qui n’était pas vrai) que vous aviez bien connu sa cousineEsther. – Je ne la reconnaîtrais même pas&|160;», dit Albertined’un air vague. «&|160;J’ai vu sa photographie&|160;», ajoutai-jeen colère. Je ne regardais pas Albertine en disant cela, de sorteque je ne vis pas son expression, qui eût été sa seule réponse, carelle ne dit rien.
Ce n’était plus l’apaisement du baiser de ma mère à Combray, quej’éprouvais auprès d’Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire,l’angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même nemontait pas dans ma chambre, soit qu’elle fût fâchée contre moi ouretenue par des invités. Cette angoisse – non pas seulement satransposition dans l’amour – non, cette angoisse elle-même quis’était un temps spécialisée dans l’amour, qui avait été affectée àlui seul quand le partage, la division des passions s’était opérée,maintenant semblait de nouveau s’étendre à toutes, redevenueindivise de même que dans mon enfance, comme si tous messentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprèsde mon lit à la fois comme une maîtresse, comme une sœur, comme unefille, comme une mère aussi, du bonsoir quotidien de laquelle jerecommençais à éprouver le puéril besoin, avaient commencé de serassembler, de s’unifier dans le soir prématuré de ma vie, quisemblait devoir être aussi brève qu’un jour d’hiver. Mais sij’éprouvais l’angoisse de mon enfance, le changement de l’être quime la faisait éprouver, la différence de sentiment qu’ilm’inspirait, la transformation même de mon caractère, me rendaientimpossible d’en réclamer l’apaisement à Albertine comme autrefois àma mère.
Je ne savais plus dire&|160;: je suis triste. Je me bornais, lamort dans l’âme, à parler de choses indifférentes qui ne mefaisaient faire aucun progrès vers une solution heureuse. Jepiétinais sur place dans de douloureuses banalités. Et avec cetégoïsme intellectuel qui, pour peu qu’une vérité insignifiante serapporte à notre amour, nous en fait faire un grand honneur à celuiqui l’a trouvée, peut-être aussi fortuitement que la tireuse decartes qui nous a annoncé un fait banal, mais qui s’est depuisréalisé, je n’étais pas loin de croire Françoise supérieure àBergotte et à Elstir parce qu’elle m’avait dit, à Balbec&|160;:«&|160;Cette fille-là ne vous causera que du chagrin.&|160;»
Chaque minute me rapprochait du bonsoir d’Albertine, qu’elle medisait enfin. Mais, ce soir, son baiser, d’où elle-même étaitabsente et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que,le cœur palpitant, je la regardais aller jusqu’à la porte enpensant&|160;: «&|160;Si je veux trouver un prétexte pour larappeler, la retenir, faire la paix, il faut se hâter, elle n’aplus que quelques pas à faire pour être sortie de la chambre, plusque deux, plus qu’un, elle tourne le bouton&|160;; elle ouvre,c’est trop tard, elle a refermé la porte&|160;!&|160;» Peut-êtrepas trop tard, tout de même. Comme jadis à Combray, quand ma mèrem’avait quitté sans m’avoir calmé par son baiser, je voulaism’élancer sur les pas d’Albertine, je sentais qu’il n’y aurait plusde paix pour moi avant que je l’eusse revue, que ce revoir allaitdevenir quelque chose d’immense qu’il n’avait pas encore étéjusqu’ici, et que, si je ne réussissais pas tout seul à medébarrasser de cette tristesse, je prendrais peut-être la honteusehabitude d’aller mendier auprès d’Albertine. Je sautais hors du litquand elle était déjà dans sa chambre, je passais et repassais dansle couloir, espérant qu’elle sortirait et m’appellerait&|160;; jerestais immobile devant sa porte pour ne pas risquer de ne pasentendre un faible appel, je rentrais un instant dans ma chambreregarder si mon amie n’aurait pas par bonheur oublié un mouchoir,un sac, quelque chose dont j’aurais pu paraître avoir peur que celalui manquât et qui m’eût donné le prétexte d’aller chez elle. Non,rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente decelle-ci il n’y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elleétait couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quellechance qui ne venait pas&|160;; et longtemps après, glacé, jerevenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le restede la nuit.
Aussi parfois, certains soirs, j’eus recours à une ruse qui medonnait le baiser d’Albertine. Sachant combien, dès qu’elle étaitétendue, son ensommeillement était rapide (elle le savait aussi,car, instinctivement, dès qu’elle s’étendait, elle ôtait ses mules,que je lui avais données, et sa bague, qu’elle posait à côté d’ellecomme elle faisait dans sa chambre avant de se coucher), sachantcombien son sommeil était profond, son réveil tendre, je prenais unprétexte pour aller chercher quelque chose, je la faisais étendresur mon lit. Quand je revenais elle était endormie, et je voyaisdevant moi cette autre femme qu’elle devenait dès qu’elle étaitentièrement de face. Mais elle changeait bien vite de personnalité,car je m’allongeais à côté d’elle et la retrouvais de profil. Jepouvais mettre ma main dans sa main, sur son épaule, sur sa joue.Albertine continuait de dormir.
Je pouvais prendre sa tête, la renverser, la poser contre meslèvres, entourer mon cou de ses bras, elle continuait à dormircomme une montre qui ne s’arrête pas, comme une bête qui continuede vivre, quelque position qu’on lui donne, comme une plantegrimpante, un volubilis qui continue de pousser ses branchesquelque appui qu’on lui donne. Seul son souffle était modifié parchacun de mes attouchements, comme si elle eût été un instrumentdont j’eusse joué et à qui je faisais exécuter des modulations entirant de l’une, puis de l’autre de ses cordes, des notesdifférentes. Ma jalousie s’apaisait, car je sentais Albertinedevenue un être qui respire, qui n’est pas autre chose, comme lesignifiait ce souffle régulier par où s’exprime cette pure fonctionphysiologique, qui, tout fluide, n’a l’épaisseur ni de la parole,ni du silence&|160;; et dans son ignorance de tout mal, sonhaleine, tirée plutôt d’un roseau creusé que d’un être humain,était vraiment paradisiaque, était le pur chant des anges pour moiqui, dans ces moments-là, sentais Albertine soustraite à tout, nonpas seulement matériellement, mais moralement, Et dans ce soufflepourtant, je me disais tout à coup que peut-être bien des nomshumains, apportés par la mémoire, devaient se jouer. Parfois même,à cette musique la voix humaine s’ajoutait. Albertine prononçaitquelques mots. Comme j’aurais voulu en saisir le sens&|160;! Ilarrivait que le nom d’une personne dont nous avions parlé, et quiexcitait ma jalousie vînt à ses lèvres, mais sans me rendremalheureux, car le souvenir qu’il y amenait semblait n’être quecelui des conversations qu’elle avait eues à ce sujet avec moi.Pourtant, un soir où, les yeux fermés, elle s’éveillait à demi,elle dit tendrement en s’adressant à moi&|160;:«&|160;Andrée.&|160;» Je dissimulai mon émotion. «&|160;Tu rêves,je ne suis pas Andrée&|160;», lui dis-je en riant. Elle souritaussi&|160;: «&|160;Mais non, je voulais te demander ce que t’avaitdit tantôt Andrée. – J’aurais cru plutôt que tu avais été couchéecomme cela près d’elle. – Mais non, jamais&|160;», me dit-elle.Seulement, avant de me répondre cela, elle avait un instant cachésa figure dans ses mains. Ses silences n’étaient donc que desvoiles, ses tendresses de surface ne faisaient donc que retenir aufond mille souvenirs qui m’eussent déchiré, sa vie était doncpleine de ces faits dont le récit moqueur, la rieuse chroniqueconstituent nos bavardages quotidiens au sujet des autres, desindifférents, mais qui, tant qu’un être reste fourvoyé dans notrecœur, nous semblent un éclaircissement si précieux de sa vie que,pour connaître ce monde sous-jacent, nous donnerions volontiers lanôtre. Alors son sommeil m’apparaissait comme un monde merveilleuxet magique où par instant s’élève, du fond de l’élément à peinetranslucide, l’aveu d’un secret qu’on ne comprendra pas. Maisd’ordinaire, quand Albertine dormait, elle semblait avoir retrouvéson innocence. Dans l’attitude que je lui avais donnée, mais quedans son sommeil elle avait vite faite sienne, elle avait l’air dese confier à moi&|160;! Sa figure avait perdu toute expression deruse ou de vulgarité, et entre elle et moi, vers qui elle levaitson bras, sur qui elle reposait sa main, il semblait y avoir unabandon entier, un indissoluble attachement. Son sommeil,d’ailleurs, ne la séparait pas de moi et laissait subsister en ellela notion de notre tendresse&|160;; il avait plutôt pour effetd’abolir le reste&|160;; je l’embrassais, je lui disais quej’allais faire quelques pas dehors, elle entr’ouvrait les yeux, medisait, d’un air étonné – et, en effet, c’était déjà la nuit&|160;:– «&|160;Mais où vas-tu comme cela, mon chéri&|160;?&|160;», en medonnant mon prénom, et aussitôt se rendormait. Son sommeil n’étaitqu’une sorte d’effacement du reste de la vie, qu’un silence uni surlequel prenaient de temps à autre leur vol des paroles familièresde tendresse. En les rapprochant les unes des autres, on eûtcomposé la conversation sans alliage, l’intimité secrète d’un puramour. Ce sommeil si calme me ravissait comme ravit une mère, quilui en fait une qualité, le bon sommeil de son enfant. Et sonsommeil était d’un enfant, en effet. Son réveil aussi, et sinaturel, si tendre, avant même qu’elle eût su où elle était, que jeme demandais parfois avec épouvante si elle avait eu l’habitude,avant de vivre chez moi, de ne pas dormir seule et de trouver enouvrant les yeux quelqu’un à ses côtés. Mais sa grâce enfantineétait plus forte. Comme une mère encore, je m’émerveillais qu’elles’éveillât toujours de si bonne humeur. Au bout de quelquesinstants, elle reprenait conscience, avait des mots charmants, nonrattachés les uns aux autres, de simples pépiements. Par une sortede chassé-croisé, son cou habituellement peu remarqué, maintenantpresque trop beau, avait pris l’immense importance que ses yeuxclos par le sommeil avaient perdue, ses yeux, mes interlocuteurshabituels et à qui je ne pouvais plus m’adresser depuis la retombéedes paupières. De même que les yeux clos donnent une beautéinnocente et grave au visage, en supprimant tout ce que n’exprimentque trop les regards, il y avait dans les paroles, non sanssignification, mais entrecoupées de silence, qu’Albertine avait auréveil, une pure beauté, qui n’est pas à tout moment souillée,comme est la conversation, d’habitudes verbales, de rengaines, detraces de défauts. Du reste, quand je m’étais décidé à éveillerAlbertine, j’avais pu le faire sans crainte, je savais que sonréveil ne serait nullement en rapport avec la soirée que nousvenions de passer, mais sortirait de son sommeil comme de la nuitsort le matin. Dès qu’elle avait entr’ouvert les yeux en souriant,elle m’avait tendu sa bouche, et avant qu’elle eût encore rien dit,j’en avais goûté la fraîcheur, apaisante comme celle d’un jardinencore silencieux avant le lever du jour.
Le lendemain de cette soirée où Albertine m’avait dit qu’elleirait peut-être, puis qu’elle n’irait pas chez les Verdurin, jem’éveillai de bonne heure, et, encore à demi endormi, ma joiem’apprit qu’il y avait, interpolé dans l’hiver, un jour deprintemps. Dehors, des thèmes populaires finement écrits pour desinstruments variés, depuis la corne du raccommodeur de porcelaine,ou la trompette du rempailleur de chaises, jusqu’à la flûte duchevrier, qui paraissait dans un beau jour être un pâtre de Sicile,orchestraient légèrement l’air matinal, en une «&|160;ouverturepour un jour de fête&|160;». L’ouïe, ce sens délicieux, nousapporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes leslignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrantla couleur. Les rideaux de fer du boulanger, du crémier, lesquelss’étaient hier abaissés le soir sur toutes les possibilités debonheur féminin, se levaient maintenant comme les légères pouliesd’un navire qui appareille et va filer, traversant la mertransparente, sur un rêve de jeunes employées. Ce bruit du rideaude fer qu’on lève eût peut-être été mon seul plaisir dans unquartier différent. Dans celui-ci cent autres faisaient ma joie,desquels je n’aurais pas voulu perdre un seul en restant trop tardendormi. C’est l’enchantement des vieux quartiers aristocratiquesd’être, à côté de cela, populaires. Comme parfois les cathédralesen eurent non loin de leur portail (à qui il arriva même d’engarder le nom, comme celui de la cathédrale de Rouen, appelé des«&|160;Libraires&|160;», parce que contre lui ceux-ci exposaient enplein vent leur marchandise) divers petits métiers, mais ambulants,passaient devant le noble hôtel de Guermantes, et faisaient penserpar moments à la France ecclésiastique d’autrefois. Car l’appelqu’ils lançaient aux petites maisons voisines n’avait, à de raresexceptions près, rien d’une chanson. Il en différait autant que ladéclamation – à peine colorée par des variations insensibles – deBoris Godounow et de Pelléas&|160;; mais d’autre part rappelait lapsalmodie d’un prêtre au cours d’offices dont ces scènes de la ruene sont que la contre-partie bon enfant, foraine, et pourtant àdemi liturgique. Jamais je n’y avais pris tant de plaisir quedepuis qu’Albertine habitait avec moi&|160;; elles me semblaientcomme un signal joyeux de son éveil et, en m’intéressant à la viedu dehors, me faisaient mieux sentir l’apaisante vertu d’une chèreprésence, aussi constante que je la souhaitais. Certaines desnourritures criées dans la rue, et que personnellement jedétestais, étaient fort au goût d’Albertine, si bien que Françoiseen envoyait acheter par son jeune valet, peut-être un peu humiliéd’être confondu dans la foule plébéienne. Bien distincts dans cequartier si tranquille (où les bruits n’étaient plus un motif detristesse pour Françoise et en étaient devenus un de douceur pourmoi) m’arrivaient, chacun avec sa modulation différente, desrécitatifs déclamés par ces gens du peuple comme ils le seraientdans la musique, si populaire, de Boris, où une intonation initialeest à peine altérée par l’inflexion d’une note qui se penche surune autre, musique de la foule, qui est plutôt un langage qu’unemusique. C’était&|160;: «&|160;ah le bigorneau, deux sous lebigorneau&|160;», qui faisait se précipiter vers les cornets où onvendait ces affreux petits coquillages, qui, s’il n’y avait pas euAlbertine, m’eussent répugné, non moins d’ailleurs que lesescargots que j’entendais vendre à la même heure. Ici c’était bienencore à la déclamation à peine lyrique de Moussorgsky que faisaitpenser le marchand, mais pas à elle seulement. Car après avoirpresque «&|160;parlé&|160;»&|160;: «&|160;les escargots, ils sontfrais, ils sont beaux&|160;», c’était avec la tristesse et le vaguede Maeterlinck, musicalement transposés par Debussy, que lemarchand d’escargots, dans un de ces douloureux finales par oùl’auteur de Pelléas s’apparente à Rameau&|160;: «&|160;Sije dois être vaincue, est-ce à toi d’être monvainqueur&|160;?&|160;» ajoutait avec une chantantemélancolie&|160;: «&|160;On les vend six sous la douzaine…&|160;»
Il m’a toujours été difficile de comprendre pourquoi ces motsfort clairs étaient soupirés sur un ton si peu approprié,mystérieux, comme le secret qui fait que tout le monde a l’airtriste dans le vieux palais où Mélisande n’a pas réussi à apporterla joie, et profond comme une pensée du vieillard Arkel qui chercheà proférer, dans des mots très simples, toute la sagesse et ladestinée. Les notes mêmes sur lesquelles s’élève, avec une douceurgrandissante, la voix du vieux roi d’Allemonde ou de Goland, pourdire&|160;: «&|160;On ne sait pas ce qu’il y a ici, cela peutparaître étrange, il n’y a peut-être pas d’événementsinutiles&|160;», ou bien&|160;: «&|160;Il ne faut pas s’effrayer,c’était un pauvre petit être mystérieux, comme tout lemonde&|160;», étaient celles qui servaient au marchand d’escargotspour reprendre, en une cantilène indéfinie&|160;: «&|160;On lesvend six sous la douzaine… &|160;» Mais cette lamentationmétaphysique n’avait pas le temps d’expirer au bord de l’infini,elle était interrompue par une vive trompette. Cette fois il nes’agissait pas de mangeailles, les paroles du librettoétaient&|160;: «&|160;Tond les chiens, coupe les chats, les queueset les oreilles.&|160;»
Certes, la fantaisie, l’esprit de chaque marchand ou marchande,introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes cesmusiques que j’entendais de mon lit. Pourtant un arrêt rituelmettant un silence au milieu d’un mot, surtout quand il étaitrépété deux fois, évoquait constamment le souvenir des vieilleséglises. Dans sa petite voiture conduite par une ânesse, qu’ilarrêtait devant chaque maison pour entrer dans les cours, lemarchand d’habits, portant un fouet, psalmodiait&|160;:«&|160;Habits, marchand d’habits, ha… bits&|160;» avec la mêmepause entre les deux dernières syllabes d’habits que s’il eûtentonné en plain-chant&|160;: «&|160;Per omnia saecula saeculo…rum&|160;» ou&|160;: «&|160;Requiescat in pa… ce&|160;», bien qu’ilne dût pas croire à l’éternité de ses habits et ne les offrît pasnon plus comme linceuls pour le suprême repos dans la paix. Et demême, comme les motifs commençaient à s’entre-croiser dès cetteheure matinale, une marchande de quatre-saisons, poussant savoiturette, usait pour sa litanie de la divisiongrégorienne&|160;:
À la tendresse, à la verduresse
Artichauts tendres et beaux
Arti… chauts
bien qu’elle fût vraisemblablement ignorante de l’antiphonaireet des sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadriviumet trois celles du trivium.
Tirant d’un flûtiau, d’une cornemuse, des airs de son paysméridional dont la lumière s’accordait bien avec les beaux jours,un homme en blouse, tenant à la main un nerf de bœuf et coiffé d’unbéret basque, s’arrêtait devant les maisons. C’était le chevrieravec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chèvres. Comme ilvenait de loin il passait assez tard dans notre quartier&|160;; etles femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait quidevait donner la force à leurs petits. Mais aux airs pyrénéens dece bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur,lequel criait&|160;: «&|160;Couteaux, ciseaux, rasoirs.&|160;» Aveclui ne pouvait lutter le repasseur de scies, car, dépourvud’instrument, il se contentait d’appeler&|160;: «&|160;Avez-vousdes scies à repasser, v’là le repasseur&|160;», tandis que, plusgai, le rétameur, après avoir énuméré les chaudrons, lescasseroles, tout ce qu’il étamait, entonnait le refrain&|160;:«&|160;Tam, tam, tam, c’est moi qui rétame, même le macadam, c’estmoi qui mets des fonds partout, qui bouche tous les trous, trou,trou, trou&|160;»&|160;; et de petits Italiens, portant de grandesboîtes de fer peintes en rouge où les numéros – perdants etgagnants – étaient marqués, et jouant d’une crécelle,proposaient&|160;: «&|160;Amusez-vous, mesdames, v’là leplaisir.&|160;»
Françoise m’apporta le Figaro. Un seul coup d’œil mepermit de me rendre compte que mon article n’avait toujours paspassé. Elle me dit qu’Albertine demandait si elle ne pouvait pasentrer chez moi et me faisait dire qu’en tous cas elle avaitrenoncé à faire sa visite chez les Verdurin et comptait aller,comme je le lui avais conseillé, à la matinée«&|160;extraordinaire&|160;» du Trocadéro – ce qu’on appelleraitaujourd’hui, en bien moins important toutefois, une matinée de gala– après une petite promenade à cheval qu’elle devait faire avecAndrée. Maintenant que je savais qu’elle avait renoncé à son désir,peut-être mauvais, d’aller voir Mme Verdurin, je dis enriant&|160;: «&|160;Qu’elle vienne&|160;», et je me dis qu’ellepouvait aller où elle voulait et que cela m’était bien égal. Jesavais qu’à la fin de l’après-midi, quand viendrait le crépuscule,je serais sans doute un autre homme triste, attachant aux moindresallées et venues d’Albertine une importance qu’elles n’avaient pasà cette heure matinale et quand il faisait si beau temps. Car moninsouciance était suivie par la claire notion de sa cause, maisn’en était pas altérée. «&|160;Françoise m’a assuré que vous étiezéveillé et que je ne vous dérangerais pas&|160;», me dit Albertineen entrant. Et, comme avec celle de me faire froid en ouvrant safenêtre à un moment mal choisi, la plus grande peur d’Albertineétait d’entrer chez moi quand je sommeillais&|160;: «&|160;J’espèreque je n’ai pas eu tort, ajouta-t-elle. Je craignais que vous ne medisiez&|160;: «&|160;Quel mortel insolent vient chercher letrépas&|160;?&|160;» Et elle rit de ce rire qui me troublait tant.Je lui répondis sur le même ton de plaisanterie&|160;:«&|160;Est-ce pour vous qu’est fait cet ordre sisévère&|160;?&|160;» Et de peur qu’elle l’enfreignît jamaisj’ajoutai&|160;: «&|160;Quoique je serais furieux que vous meréveilliez. – Je sais, je sais, n’ayez pas peur&|160;», me ditAlbertine. Et pour adoucir j’ajoutai, en continuant à jouer avecelle la scène d’Esther, tandis que dans la ruecontinuaient les cris rendus tout à fait confus par notreconversation&|160;: «&|160;Je ne trouve qu’en vous je ne saisquelle grâce qui me charme toujours et jamais ne me lasse&|160;»(et à part moi je pensais&|160;: «&|160;si, elle me lasse biensouvent&|160;»). Et me rappelant ce qu’elle avait dit la veille,tout en la remerciant avec exagération d’avoir renoncé auxVerdurin, afin qu’une autre fois elle m’obéît de même pour telle outelle chose, je dis&|160;: «&|160;Albertine, vous vous méfiez demoi qui vous aime et vous avez confiance en des gens qui ne vousaiment pas&|160;» (comme s’il n’était pas naturel de se méfier desgens qui vous aiment et qui seuls ont intérêt à vous mentir poursavoir, pour empêcher), et j’ajoutai ces paroles mensongères&|160;:«&|160;Vous ne croyez pas au fond que je vous aime, c’est drôle. Eneffet je ne vous adore pas.&|160;» Elle mentit à son touren disant qu’elle ne se fiait qu’à moi, et fut sincère ensuite enassurant qu’elle savait bien que je l’aimais. Mais cetteaffirmation ne semblait pas impliquer qu’elle ne me crût pasmenteur et l’épiant. Et elle semblait me pardonner, comme si elleeût vu là la conséquence insupportable d’un grand amour ou comme sielle-même se fût trouvée moins bonne. «&|160;Je vous en prie, mapetite chérie, pas de haute voltige comme vous avez fait l’autrejour. Pensez, Albertine, s’il vous arrivait unaccident&|160;!&|160;» Je ne lui souhaitais naturellement aucunmal. Mais quel plaisir si, avec ses chevaux, elle avait eu la bonneidée de partir je ne sais où, où elle se serait plu, et de ne plusjamais revenir à la maison. Comme cela eût tout simplifié qu’elleallât vivre heureuse ailleurs, je ne tenais même pas à savoir où.«&|160;Oh&|160;! je sais bien que vous ne me survivriez pasquarante-huit heures, que vous vous tueriez.&|160;»
Ainsi échangeâmes-nous des paroles menteuses. Mais une véritéplus profonde que celle que nous dirions si nous étions sincèrespeut quelquefois être exprimée et annoncée par une autre voie quecelle de la sincérité. «&|160;Cela ne vous gêne pas, tous cesbruits du dehors&|160;? me demanda-t-elle, moi je les adore. Maisvous qui avez déjà le sommeil si léger&|160;!&|160;» Je l’avais, aucontraire, parfois très profond (comme je l’ai déjà dit, mais commel’événement qui va suivre me force à le rappeler), et surtout quandje m’endormais seulement le matin. Comme un tel sommeil a été – enmoyenne – quatre fois plus reposant, il paraît à celui qui vient dedormir avoir été quatre fois plus long, alors qu’il fut quatre foisplus court. Magnifique erreur d’une multiplication par seize, quidonne tant de beauté au réveil et introduit dans la vie unevéritable novation, pareille à ces grands changements de rythmesqui en musique font que, dans un andante, une croche contientautant de durée qu’une blanche dans un prestissimo, et qui sontinconnus à l’état de veille. La vie y est presque toujours la même,d’où les déceptions du voyage. Il semble bien que le rêve soitfait, pourtant, avec la matière la plus grossière de la vie, maiscette matière y est traitée, malaxée de telle sorte, avec unétirement dû à ce qu’aucune des limites horaires de l’état deveille ne l’empêche de s’effiler jusqu’à des hauteurs énormes,qu’on ne la reconnaît pas. Les matins où cette fortune m’étaitadvenue, où le coup d’éponge du sommeil avait effacé de mon cerveaules signes des occupations quotidiennes qui y sont tracés comme surun tableau noir, il me fallait faire revivre ma mémoire&|160;; àforce de volonté on peut rapprendre ce que l’amnésie du sommeil oud’une attaque a fait oublier et qui renaît peu à peu au fur et àmesure que les yeux s’ouvrent ou que la paralysie disparaît.J’avais vécu tant d’heures en quelques minutes que, voulant tenir àFrançoise que j’appelais un langage conforme à la réalité et réglésur l’heure, j’étais obligé d’user de tout mon pouvoir interne decompression pour ne pas dire&|160;: «&|160;Eh bien Françoise, nousvoici à cinq heures du soir et je ne vous ai pas vue depuis hieraprès-midi.&|160;» Et pour refouler mes rêves, en contradictionavec eux et en me mentant à moi-même, je disais effrontément, et enme réduisant de toutes mes forces au silence, des parolescontraires&|160;: «&|160;Françoise il est bien dixheures&|160;!&|160;» Je ne disais même pas dix heures du matin,mais simplement dix heures, pour que ces «&|160;dix heures&|160;»si incroyables eussent l’air prononcées d’un ton plus naturel.Pourtant dire ces paroles, au lieu de celles que continuait àpenser le dormeur à peine éveillé que j’étais encore, me demandaitle même effort d’équilibre qu’à quelqu’un qui, sautant d’un trainen marche et courant un instant le long de la voie, réussitpourtant à ne pas tomber. Il court un instant parce que le milieuqu’il quitte était un milieu animé d’une grande vitesse, et trèsdissemblable du sol inerte auquel ses pieds ont quelque difficultéà se faire.
De ce que le monde du rêve n’est pas le monde de la veille, ilne s’ensuit pas que le monde de la veille soit moins vrai&|160;; aucontraire. Dans le monde du sommeil, nos perceptions sont tellementsurchargées, chacune épaissie par une superposée qui la double,l’aveugle inutilement, que nous ne savons même pas distinguer cequi se passe dans l’étourdissement du réveil&|160;: était-ceFrançoise qui était venue, ou moi qui, las de l’appeler, allaisvers elle&|160;? Le silence à ce moment-là était le seul moyen dene rien révéler, comme au moment où l’on est arrêté par un jugeinstruit de circonstances vous concernant, mais dans la confidencedesquelles on n’a pas été mis. Était-ce Françoise qui était venue,était-ce moi qui avais appelé&|160;? N’était-ce même pas Françoisequi dormait, et moi qui venais de l’éveiller&|160;? bien plus,Françoise n’était-elle pas enfermée dans ma poitrine, ladistinction des personnes et leur interaction existant à peine danscette brune obscurité où la réalité est aussi peu translucide quedans le corps d’un porc-épic et où la perception quasi nulle peutpeut-être donner l’idée de celle de certains animaux&|160;? Aureste, même dans la limpide folie qui précède ces sommeils pluslourds, si des fragments de sagesse flottent lumineusement, si lesnoms de Taine, de George Eliot n’y sont pas ignorés, il n’en restepas moins au monde de la veille cette supériorité d’être, chaquematin, possible à continuer, et non chaque soir le rêve. Mais ilest peut-être d’autres mondes plus réels que celui de la veille.Encore avons-nous vu que, même celui-là, chaque révolution dans lesarts le transforme, et bien plus, dans le même temps, le degréd’aptitude ou de culture qui différencie un artiste d’un sotignorant.
Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque deparalysie après laquelle il faut retrouver l’usage de ses membres,apprendre à parler. La volonté n’y réussirait pas. On a trop dormi,on n’est plus. Le réveil est à peine senti mécaniquement, et sansconscience, comme peut l’être dans un tuyau la fermeture d’unrobinet. Une vie plus inanimée que celle de la méduse succède, oùl’on croirait aussi bien qu’on est tiré du fond des mers ou revenudu bagne, si seulement l’on pouvait penser quelque chose. Maisalors, du haut du ciel la déesse Mnémotechnie se penche et noustend sous la forme&|160;: «&|160;habitude de demander son café aulait&|160;» l’espoir de la résurrection. Encore le don subit de lamémoire n’est-il pas toujours aussi simple. On a souvent près desoi, dans ces premières minutes où l’on se laisse glisser auréveil, une variété de réalités diverses où l’on croit pouvoirchoisir comme dans un jeu de cartes.
C’est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c’estl’heure du thé au bord de la mer. L’idée du sommeil et qu’on estcouché en chemise de nuit est souvent la dernière qui se présente àvous.
La résurrection ne vient pas tout de suite&|160;; on croit avoirsonné, on ne l’a pas fait, on agite des propos déments. Lemouvement seul rend la pensée, et quand on a effectivement presséla poire électrique, on peut dire avec lenteur maisnettement&|160;: «&|160;Il est bien dix heures, Françoise,donnez-moi mon café au lait.&|160;» Ô miracle&|160;! Françoisen’avait pu soupçonner la mer d’irréel qui me baignait encore toutentier et à travers laquelle j’avais eu l’énergie de faire passermon étrange question. Elle me répondait en effet&|160;: «&|160;Ilest dix heures dix.&|160;» Ce qui me donnait une apparenceraisonnable et me permettait de ne pas laisser apercevoir lesconversations bizarres qui m’avaient interminablement bercé, lesjours où ce n’était pas une montagne de néant qui m’avait retiré lavie. À force de volonté, je m’étais réintégré dans le réel. Jejouissais encore des débris du sommeil, c’est-à-dire de la seuleinvention, du seul renouvellement qui existe dans la manière deconter, toutes les narrations à l’état de veille, fussent-ellesembellies par la littérature, ne comportant pas ces mystérieusesdifférences d’où dérive la beauté. Il est aisé de parler de celleque crée l’opium. Mais pour un homme habitué à ne dormir qu’avecdes drogues, une heure inattendue de sommeil naturel découvriral’immensité matinale d’un paysage aussi mystérieux et plus frais.En faisant varier l’heure, l’endroit où on s’endort, en provoquantle sommeil d’une manière artificielle, ou au contraire en revenantpour un jour au sommeil naturel – le plus étrange de tous pourquiconque a l’habitude de dormir avec des soporifiques – on arriveà obtenir des variétés de sommeil mille fois plus nombreuses que,jardinier, on n’obtiendrait de variétés d’œillets ou de roses. Lesjardiniers obtiennent des fleurs qui sont des rêves délicieux,d’autres aussi qui ressemblent à des cauchemars. Quand jem’endormais d’une certaine façon, je me réveillais grelottant,croyant que j’avais la rougeole ou, chose bien plus douloureuse,que ma grand’mère (à qui je ne pensais plus jamais) souffrait parceque je m’étais moqué d’elle le jour où, à Balbec, croyant mourir,elle avait voulu que j’eusse une photographie d’elle. Vite, bienque réveillé, je voulais aller lui expliquer qu’elle ne m’avait pascompris. Mais, déjà, je me réchauffais. Le pronostic de rougeoleétait écarté et ma grand’mère si éloignée de moi qu’elle ne faisaitplus souffrir mon cœur. Parfois sur ces sommeils différentss’abattait une obscurité subite. J’avais peur en prolongeant mapromenade dans une avenue entièrement noire, où j’entendais passerdes rôdeurs. Tout à coup une discussion s’élevait entre un agent etune de ces femmes qui exerçaient souvent le métier de conduire etqu’on prend de loin pour de jeunes cochers. Sur son siège entouréde ténèbres je ne la voyais pas, mais elle parlait, et dans sa voixje lisais les perfections de son visage et la jeunesse de soncorps. Je marchais vers elle, dans l’obscurité, pour monter dansson coupé avant qu’elle ne repartît. C’était loin. Heureusement, ladiscussion avec l’agent se prolongeait. Je rattrapais la voitureencore arrêtée. Cette partie de l’avenue s’éclairait de réverbères.La conductrice devenait visible. C’était bien une femme, maisvieille, grande et forte, avec des cheveux blancs s’échappant de sacasquette, et une lèpre rouge sur la figure. Je m’éloignais enpensant&|160;: «&|160;En est-il ainsi de la jeunesse desfemmes&|160;? Celles que nous avons rencontrées, si, brusquement,nous désirons les revoir, sont-elles devenues vieilles&|160;? Lajeune femme qu’on désire est-elle comme un emploi de théâtre où,par la défaillance des créatrices du rôle, on est obligé de leconfier à de nouvelles étoiles&|160;? Mais alors ce n’est plus lamême.&|160;»
Puis une tristesse m’envahissait. Nous avons ainsi dans notresommeil de nombreuses Pitiés, comme les «&|160;Pietà&|160;» de laRenaissance, mais non point comme elles exécutées dans le marbre,inconsistantes au contraire. Elles ont leur utilité cependant, quiest de nous faire souvenir d’une certaine vue plus attendrie, plushumaine des choses, qu’on est trop tenté d’oublier dans le bon sensglacé, parfois plein d’hostilité, de la veille. Ainsi m’étaitrappelée la promesse que je m’étais faite, à Balbec de gardertoujours la pitié de Françoise. Et pour toute cette matinée aumoins je saurais m’efforcer de ne pas être irrité des querelles deFrançoise et du maître d’hôtel, d’être doux avec Françoise à quiles autres donnaient si peu de bonté. Cette matinée seulement, etil faudrait tâcher de me faire un code un peu plus stable&|160;;car, de même que les peuples ne sont pas longtemps gouvernés parune politique de pur sentiment, les hommes ne le sont pas par lesouvenir de leurs rêves. Déjà celui-ci commençait à s’envoler. Encherchant à me le rappeler pour le peindre je le faisais fuir plusvite. Mes paupières n’étaient plus aussi fortement scellées sur mesyeux. Si j’essayais de reconstituer mon rêve, elles s’ouvriraienttout à fait. À tout moment il faut choisir entre la santé, lasagesse d’une part, et de l’autre les plaisirs spirituels. J’aitoujours eu la lâcheté de choisir la première part. Au reste, lepérilleux pouvoir auquel je renonçais l’était plus encore qu’on nele croit. Les pitiés, les rêves ne s’envolent pas seuls. À varierainsi les conditions dans lesquelles on s’endort ce ne sont pas lesrêves seuls qui s’évanouissent&|160;; mais pour de longs jours,pour des années quelquefois, la faculté non seulement de rêver maisde s’endormir. Le sommeil est divin mais peu stable, le plus légerchoc le rend volatil. Ami des habitudes, elles le retiennent chaquesoir, plus fixes que lui, à son lieu consacré, elles le préserventde tout heurt&|160;; mais si on les déplace, s’il n’est plusassujetti, il s’évanouit comme une vapeur. Il ressemble à lajeunesse et aux amours, on ne le retrouve plus.
Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c’étaitl’augmentation ou la diminution de l’intervalle qui créait labeauté. Je jouissais d’elle mais, en revanche, j’avais perdu dansce sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous estrendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures deParis. Aussi, d’habitude (sans prévoir, hélas&|160;! le drame quede tels réveils tardifs et mes lois draconiennes et persanesd’Assuérus racinien devaient bientôt amener pour moi) jem’efforçais de m’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de cescris.
En plus du plaisir de savoir le goût qu’Albertine avait pour euxet de sortir moi-même tout en restant couché, j’entendais en euxcomme le symbole de l’atmosphère du dehors, de la dangereuse vieremuante au sein de laquelle je ne la laissais circuler que sous matutelle, dans un prolongement extérieur de la séquestration, etd’où je la retirais à l’heure que je voulais pour rentrer auprès demoi. Aussi fut-ce le plus sincèrement du monde que je pus répondreà Albertine&|160;: «&|160;Au contraire, ils me plaisent parce queje sais que vous les aimez. – À la barque, les huîtres, à labarque. – Oh&|160;! des huîtres, j’en ai si envie&|160;!&|160;»Heureusement, Albertine, moitié inconstance, moitié docilité,oubliait vite ce qu’elle avait désiré, et avant que j’eusse eu letemps de lui dire qu’elle les aurait meilleures chez Prunier, ellevoulait successivement tout ce qu’elle entendait crier par lamarchande de poissons&|160;: «&|160;À la crevette, à la bonnecrevette, j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. – Merlans àfrire, à frire. – Il arrive le maquereau, maquereau frais,maquereau nouveau. – Voilà le maquereau, mesdames, il est beau lemaquereau. – À la moule fraîche et bonne, à la moule&|160;!&|160;»Malgré moi, l’avertissement&|160;: «&|160;Il arrive lemaquereau&|160;» me faisait frémir. Mais comme cet avertissement nepouvait s’appliquer, me semblait-il, à notre chauffeur, je nesongeais qu’au poisson que je détestais, mon inquiétude ne duraitpas. «&|160;Ah&|160;! des moules, dit Albertine, j’aimerais tantmanger des moules. – Mon chéri&|160;! c’était pour Balbec, ici çane vaut rien&|160;; d’ailleurs, je vous en prie, rappelez-vous ceque vous a dit Cottard au sujet des moules.&|160;» Mais monobservation était d’autant plus malencontreuse que la marchande desquatre-saisons suivante annonçait quelque chose que Cottarddéfendait bien plus encore&|160;:
À la romaine, à la romaine&|160;!
On ne la vend pas, on la promène.
Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romainepourvu que je lui promisse de faire acheter, dans quelques jours, àla marchande qui crie&|160;: «&|160;J’ai de la belle asperged’Argenteuil, j’ai de la belle asperge.&|160;» Une voixmystérieuse, et de qui l’on eût attendu des propositions plusétranges, insinuait&|160;: «&|160;Tonneaux, tonneaux.&|160;» Onétait obligé de rester sur la déception qu’il ne fût question quede tonneaux, car ce mot même était presque entièrement couvert parl’appel&|160;: «&|160;Vitri, vitri-er, carreaux cassés, voilà levitrier, vitri-er&|160;», division grégorienne qui me rappela moinscependant la liturgie que ne fit l’appel du marchand de chiffons,reproduisant sans le savoir une de ces brusques interruptions desonorité, au milieu d’une prière, qui sont assez fréquentes sur lerituel de l’Église&|160;: «&|160;Praeceptis salutaribus moniti etdivina institutione formati audemus dicere&|160;», dit le prêtre enterminant vivement sur «&|160;dicere&|160;». Sans irrévérence,comme le peuple pieux du moyen âge, sur le parvis même de l’église,jouait les farces et les soties, c’est à ce «&|160;dicere&|160;»que fait penser ce marchand de chiffons, quand, après avoir traînésur les mots, il dit la dernière syllabe avec une brusquerie dignede l’accentuation réglée par le grand pape du VIIesiècle&|160;: «&|160;Chiffons, ferrailles à vendre&|160;» (toutcela psalmodié avec lenteur ainsi que ces deux syllabes quisuivent, alors que la dernière finit plus vivement que«&|160;dicere&|160;»), «&|160;peaux d’&|160;la-pins. – La Valence,la belle Valence, la fraîche orange.&|160;» Les modestes poireauxeux-mêmes&|160;: «&|160;Voilà d’beaux poireaux&|160;», lesoignons&|160;: «&|160;Huit sous mon oignon&|160;», déferlaient pourmoi comme un écho des vagues où, libre, Albertine eût pu se perdre,et prenaient ainsi la douceur d’un «&|160;suave mari magno&|160;».«&|160;Voilà des carottes à deux ronds la botte. – Oh&|160;!s’écria Albertine, des choux, des carottes, des oranges. Voilà rienque des choses que j’ai envie de manger. Faites-en acheter parFrançoise. Elle fera les carottes à la crème. Et puis ce seragentil de manger tout ça ensemble. Ce sera tous ces bruits que nousentendons, transformés en un bon repas.
–&|160;Ah&|160;! je vous en prie, demandez à Françoise de faireplutôt une raie au beurre noir. C’est si bon&|160;! – Ma petitechérie, c’est convenu, ne restez pas&|160;; sans cela c’est tout ceque poussent les marchandes de quatre-saisons que vous demanderez.– C’est dit, je pars, mais je ne veux plus jamais pour nos dînersque des choses dont nous aurons entendu le cri. C’est trop amusant.Et dire qu’il faut attendre encore deux mois pour que nousentendions&|160;: «&|160;Haricots verts et tendres, haricots, v’làl’haricot vert.&|160;» Comme c’est bien dit&|160;: Tendresharicots&|160;! vous savez que je les veux tout fins, tout fins,ruisselants de vinaigrette&|160;; on ne dirait pas qu’on les mange,c’est frais comme une rosée. Hélas&|160;! c’est comme pour lespetits cœurs à la crème, c’est encore bien loin&|160;: «&|160;Bonfromage à la cré, à la cré, bon fromage.&|160;» Et le chasselas deFontainebleau&|160;: «&|160;J’ai du beau chasselas.&|160;» Et jepensais avec effroi à tout ce temps que j’aurais à rester avec ellejusqu’au temps du chasselas. «&|160;Écoutez, je dis que je ne veuxplus que les choses que nous aurons entendu crier, mais je faisnaturellement des exceptions. Aussi il n’y aurait rien d’impossibleà ce que je passe chez Rebattet commander une glace pour nous deux.Vous me direz que ce n’est pas encore la saison, mais j’en ai uneenvie&|160;!&|160;» Je fus agité par le projet de Rebattet, renduplus certain et suspect pour moi à cause des mots&|160;: «&|160;iln’y aurait rien d’impossible.&|160;» C’était le jour où lesVerdurin recevaient, et depuis que Swann leur avait appris quec’était la meilleure maison, c’était chez Rebattet qu’ilscommandaient glaces et petits fours. «&|160;Je ne fais aucuneobjection à une glace, mon Albertine chérie, mais laissez-moi vousla commander, je ne sais pas moi-même si ce sera chezPoiré-Blanche, chez Rebattet, au Ritz, enfin je verrai. – Voussortez donc&|160;?&|160;», me dit-elle d’un air méfiant. Elleprétendait toujours qu’elle serait enchantée que je sortissedavantage, mais si un mot de moi pouvait laisser supposer que je neresterais pas à la maison, son air inquiet donnait à penser que lajoie qu’elle aurait à me voir sortir sans cesse, n’était peut-êtrepas très sincère. «&|160;Je sortirai peut-être, peut-être pas, voussavez bien que je ne fais jamais de projets d’avance. En tous lescas, les glaces ne sont pas une chose qu’on crie, qu’on pousse dansles rues, pourquoi en voulez-vous&|160;?&|160;» Et alors elle merépondit par ces paroles qui me montrèrent en effet combiend’intelligence et de goût latent s’étaient brusquement développésen elle depuis Balbec, par ces paroles du genre de celles qu’elleprétendait dues uniquement à mon influence, à la constantecohabitation avec moi, ces paroles que, pourtant, je n’auraisjamais dites, comme si quelque défense m’était faite par quelqu’und’inconnu de jamais user dans la conversation de formeslittéraires. Peut-être l’avenir ne devait-il pas être le même pourAlbertine et pour moi. J’en eus presque le pressentiment en lavoyant se hâter d’employer, en parlant, des images si écrites etqui me semblaient réservées pour un autre usage plus sacré et quej’ignorais encore. Elle me dit (et je fus, malgré tout,profondément attendri car je pensai&|160;: certes je ne parleraispas comme elle, mais, tout de même, sans moi elle ne parlerait pasainsi, elle a subi profondément mon influence, elle ne peut doncpas ne pas m’aimer, elle est mon œuvre)&|160;: «&|160;Ce que j’aimedans ces nourritures criées, c’est qu’une chose entendue comme unerhapsodie change de nature à table et s’adresse à mon palais. Pourles glaces (car j’espère bien que vous ne m’en commanderez queprises dans ces moules démodés qui ont toutes les formesd’architecture possible), toutes les fois que j’en prends, temples,églises, obélisques, rochers, c’est comme une géographiepittoresque que je regarde d’abord et dont je convertis ensuite lesmonuments de framboise ou de vanille en fraîcheur dans mongosier.&|160;» Je trouvais que c’était un peu trop bien dit, maiselle sentit que je trouvais que c’était bien dit et elle continua,en s’arrêtant un instant, quand sa comparaison était réussie, pourrire de son beau rire qui m’était si cruel parce qu’il était sivoluptueux&|160;: «&|160;Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bienque vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace auchocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour quecela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans uneallée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques deframboise qui se dresseront de place en place dans le désertbrûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fondde ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici lerire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soitpar moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit,hélas&|160;! par volupté physique de sentir en elle quelque chosede si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’unejouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air dumont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pasqu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière,abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soittrop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neigesale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau nepas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces aucitron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelletoute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, commepour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien êtretout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers&|160;; sibien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole,dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers unfleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied dema demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons,des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue secharge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront(la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita majalousie)&|160;; de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec meslèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’unporphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ceque j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leurplace de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpitedéjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donnesoif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain, chezMlle Vinteuil, il n’y avait pas de bon glacier dans levoisinage, mais nous faisions dans le jardin notre tour de Franceen buvant chaque jour une autre eau minérale gazeuse, comme l’eaude Vichy qui, dès qu’on la verse, soulève des profondeurs du verreun nuage blanc qui vient s’assoupir et se dissiper si on ne boitpas assez vite.&|160;» Mais entendre parler de Montjouvain m’étaittrop pénible, je l’interrompais. «&|160;Je vous ennuie, adieu, monchéri.&|160;» Quel changement depuis Balbec où je défie Elstirlui-même d’avoir pu deviner en Albertine ces richesses de poésie,d’une poésie moins étrange, moins personnelle que celle de CélesteAlbaret par exemple. Jamais Albertine n’aurait trouvé ce queCéleste me disait&|160;; mais l’amour, même quand il semble sur lepoint de finir, est partial. Je préférais la géographie pittoresquedes sorbets, dont la grâce assez facile me semblait une raisond’aimer Albertine et une preuve que j’avais du pouvoir sur elle,qu’elle m’aimait.
Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pourmoi cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie,qui troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dansun refroidissement perpétuel par les portes qu’elle laissaitouvertes, me forçait – pour trouver des prétextes qui justifiassentde ne pas l’accompagner, sans pourtant paraître trop malade, etd’autre part pour la faire accompagner – à déployer chaque jourplus d’ingéniosité que Shéhérazade. Malheureusement si, par unemême ingéniosité, la conteuse persane retardait sa mort, je hâtaisla mienne. Il y a ainsi dans la vie certaines situations qui nesont pas toutes créées, comme celle-là, par la jalousie amoureuseet une santé précaire qui ne permet pas de partager la vie d’unêtre actif et jeune, mais où tout de même le problème de continuerla vie en commun ou de revenir à la vie séparée d’autrefois se posed’une façon presque médicale&|160;: auquel des deux sortes de reposfaut-il se sacrifier (en continuant le surmenage quotidien, ou enrevenant aux angoisses de l’absence&|160;?) à celui du cerveau ou àcelui du cœur&|160;?
J’étais, en tous cas, bien content qu’Andrée accompagnâtAlbertine au Trocadéro, car de récents et d’ailleurs minusculesincidents faisaient qu’ayant, bien entendu, la même confiance dansl’honnêteté du chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacitéde sa vigilance, ne me semblait plus tout à fait aussi grandequ’autrefois. C’est ainsi que, tout dernièrement. ayant envoyéAlbertine seule avec lui à Versailles, Albertine m’avait dit avoirdéjeuné aux Réservoirs&|160;; comme le chauffeur m’avait parlé durestaurant Vatel, le jour où je relevai cette contradiction je prisun prétexte pour descendre parler au mécanicien (toujours le même,celui que nous avons vu à Balbec) pendant qu’Albertine s’habillait.«&|160;Vous m’avez dit que vous aviez déjeuné à Vatel,Mlle Albertine me parle des Réservoirs. Qu’est-ce quecela veut dire&|160;?&|160;» Le mécanicien me répondit&|160;:«&|160;Ah&|160;! j’ai dit que j’avais déjeuné au Vatel, mais je nepeux pas savoir où Mademoiselle a déjeuné. Elle m’a quitté enarrivant à Versailles pour prendre un fiacre à cheval, ce qu’ellepréfère quand ce n’est pas pour faire de la route.&|160;» Déjàj’enrageais en pensant qu’elle avait été seule&|160;; enfin cen’était que le temps de déjeuner. «&|160;Vous auriez pu, dis-jed’un air de gentillesse (car je ne voulais pas paraître fairepositivement surveiller Albertine, ce qui eût été humiliant pourmoi, et doublement, puisque cela eût signifié qu’elle me cachaitses actions), déjeuner, je ne dis pas avec elle, mais au mêmerestaurant&|160;? – Mais elle m’avait demandé d’être seulement àsix heures du soir à la Place d’Armes. Je ne devais pas aller lachercher à la sortie de son déjeuner. – Ah&|160;!&|160;» fis-je entâchant de dissimuler mon accablement. Et je remontai. Ainsic’était plus de sept heures de suite qu’Albertine avait été seule,livrée à elle-même. Je savais bien, il est vrai, que le fiacren’avait pas été un simple expédient pour se débarrasser de lasurveillance du chauffeur. En ville, Albertine aimait mieux flâneren fiacre, elle disait qu’on voyait bien, que l’air était plusdoux. Malgré cela elle avait passé sept heures sur lesquelles je nesaurais jamais rien. Et je n’osais pas penser à la façon dont elleavait dû les employer. Je trouvai que le mécanicien avait été bienmaladroit, mais ma confiance en lui fut désormais complète. Cars’il eût été le moins du monde de mèche avec Albertine, il ne m’eûtjamais avoué qu’il l’avait laissée libre de onze heures du matin àsix heures du soir. Il n’y aurait eu qu’une autre explication, maisabsurde, de cet aveu du chauffeur. C’est qu’une brouille entre luiet Albertine lui eût donné le désir, en me faisant une petiterévélation, de montrer à mon amie qu’il était homme à parler et quesi, après le premier avertissement tout bénin, elle ne marchait pasdroit selon ce qu’il voulait, il mangerait carrément le morceau.Mais cette explication était absurde&|160;; il fallait d’abordsupposer une brouille inexistante entre Albertine et lui, etensuite donner une nature de maître-chanteur à ce beau mécanicienqui s’était toujours montré si affable et si bon garçon. Dès lesurlendemain, du reste, je vis que, plus que je ne l’avais cru uninstant dans ma soupçonneuse folie, il savait exercer sur Albertineune surveillance discrète et perspicace. Car ayant pu le prendre àpart et lui parler de ce qu’il m’avait dit de Versailles, je luidisais d’un air amical et dégagé&|160;: «&|160;Cette promenade àVersailles dont vous me parliez avant-hier, c’était parfait commecela, vous avez été parfait comme toujours. Mais à titre de petiteindication, sans importance du reste, j’ai une telle responsabilitédepuis que Mme Bontemps a mis sa nièce sous ma garde,j’ai tellement peur des accidents, je me reproche tant de ne pasl’accompagner, que j’aime mieux que ce soit vous, vous tellementsûr, si merveilleusement adroit, à qui il ne peut pas arriverd’accident, qui conduisiez partout Mlle Albertine. Commecela je ne crains rien.&|160;» Le charmant mécanicien apostoliquesourit finement, la main posée sur sa roue en forme de croix deconsécration. Puis il me dit ces paroles qui (chassant lesinquiétudes de mon cœur où elles furent aussitôt remplacées par lajoie) me donnèrent envie de lui sauter au cou&|160;: «&|160;N’ayezcrainte, me dit-il. Il ne peut rien lui arriver car, quand monvolant ne la promène pas, mon œil la suit partout, À Versailles,sans avoir l’air de rien j’ai visité la ville pour ainsi dire avecelle. Des Réservoirs, elle est allée au Château, du Château auxTrianons, toujours moi la suivant sans avoir l’air de la voir, etle plus fort c’est qu’elle ne m’a pas vu. Oh&|160;! elle m’auraitvu, ç’aurait été un petit malheur. C’était si naturel qu’ayanttoute la journée devant moi à rien faire je visite aussi leChâteau. D’autant plus que Mademoiselle n’a certainement pas étésans remarquer que j’ai de la lecture et que je m’intéresse àtoutes les vieilles curiosités (c’était vrai, j’aurais même étésurpris si j’avais su qu’il était ami de Morel, tant il dépassaitle violoniste en finesse et en goût). Mais enfin elle ne m’a pasvu. – Elle a dû rencontrer, du reste, des amies car elle en aplusieurs à Versailles. – Non, elle était toujours seule. – On doitla regarder alors, une jeune fille éclatante et toute seule&|160;!– Sûr qu’on la regarde, mais elle n’en sait quasiment rien&|160;;elle est tout le temps les yeux dans son guide, puis levés sur lestableaux.&|160;» Le récit du chauffeur me sembla d’autant plusexact que c’était, en effet, une «&|160;carte&|160;» représentantle Château et une autre représentant les Trianons qu’Albertinem’avait envoyées le jour de sa promenade. L’attention avec laquellele gentil chauffeur en avait suivi chaque pas me toucha beaucoup.Comment aurais-je supposé que cette rectification – sous formed’ample complément à son dire de l’avant-veille – venait de cequ’entre ces deux jours Albertine, alarmée que le chauffeur m’eûtparlé, s’était soumise, avait fait la paix avec lui. Ce soupçon neme vint même pas. Il est certain que ce récit du mécanicien, enm’ôtant toute crainte qu’Albertine m’eût trompé, me refroidit toutnaturellement à l’égard de mon amie et me rendit moins intéressantela journée qu’elle avait passée à Versailles. Je crois pourtant queles explications du chauffeur, qui, en innocentant Albertine, me larendaient encore plus ennuyeuse, n’auraient peut-être pas suffi àme calmer si vite. Deux petits boutons que, pendant quelques jours,mon amie eut au front réussirent peut-être mieux encore à modifierles sentiments de mon cœur. Enfin ceux-ci se détournèrent encoreplus d’elle (au point de ne me rappeler son existence que quand jela voyais) par la confidence singulière que me fit la femme dechambre de Gilberte, rencontrée par hasard. J’appris que, quandj’allais tous les jours chez Gilberte, elle aimait un jeune hommequ’elle voyait beaucoup plus que moi. J’en avais eu un instant lesoupçon à cette époque, et même j’avais alors interrogé cette mêmefemme de chambre. Mais comme elle savait que j’étais épris deGilberte, elle avait nié, juré que jamais Mlle Swannn’avait vu ce jeune homme. Mais maintenant, sachant que mon amourétait mort depuis si longtemps, que depuis des années j’avaislaissé toutes ses lettres sans réponse – et peut-être aussi parcequ’elle n’était plus au service de la jeune fille – d’elle-mêmeelle me raconta tout au long l’épisode amoureux que je n’avais passu. Cela lui semblait tout naturel. Je crus, me rappelant sesserments d’alors, qu’elle n’avait pas été au courant. Pas du tout,c’est elle-même, sur l’ordre de Mme Swann, qui allaitprévenir le jeune homme dès que celle que j’aimais était seule. Quej’aimais alors… Mais je me demandai si mon amour d’autrefois étaitaussi mort que je le croyais, car ce récit me fut pénible. Comme jene crois pas que la jalousie puisse réveiller un amour mort, jesupposai que ma triste impression était due, en partie du moins, àmon amour-propre blessé, car plusieurs personnes que je n’aimaispas, et qui à cette époque, et même un peu plus tard – cela a bienchangé depuis – affectaient à mon endroit une attitude méprisante,savaient parfaitement, pendant que j’étais amoureux de Gilberte,que j’étais dupe. Et cela me fit même me demander rétrospectivementsi dans mon amour pour Gilberte il n’y avait pas eu une partd’amour-propre, puisque je souffrais tant maintenant de voir quetoutes les heures de tendresse qui m’avaient rendu si heureuxétaient connues pour une véritable tromperie de mon amie à mesdépens, par des gens que je n’aimais pas. En tous cas, amour ouamour-propre, Gilberte était presque morte en moi, mais pasentièrement, et cet ennui acheva de m’empêcher de me soucier outremesure d’Albertine, qui tenait une si étroite partie dans mon cœur.Néanmoins, pour en revenir à elle (après une si longue parenthèse)et à sa promenade à Versailles, les cartes postales de Versailles(peut-on donc avoir ainsi simultanément le cœur pris en écharpe pardeux jalousies entre-croisées se rapportant chacune à une personnedifférente&|160;?) me donnaient une impression un peu désagréablechaque fois qu’en rangeant des papiers mes yeux tombaient surelles. Et je songeais que, si le mécanicien n’avait pas été un sibrave homme, la concordance de son deuxième récit avec les«&|160;cartes&|160;» d’Albertine n’eût pas signifié grand’chose,car qu’est-ce qu’on vous envoie d’abord de Versailles sinon leChâteau et les Trianons, à moins que la carte ne soit choisie parquelque raffiné, amoureux d’une certaine statue, ou par quelqueimbécile élisant comme vue la station du tramway à chevaux ou lagare des Chantiers&|160;? Encore ai-je tort de dire un imbécile, detelles cartes postales n’ayant pas toujours été achetées par l’und’eux au hasard, pour l’intérêt de venir à Versailles. Pendant deuxans les hommes intelligents, les artistes trouvèrent Sienne,Venise, Grenade, une scie, et disaient du moindre omnibus, de tousles wagons&|160;: «&|160;Voilà qui est beau.&|160;» Puis ce goûtpassa comme les autres. Je ne sais même pas si on n’en revint pasau «&|160;sacrilège qu’il y a de détruire les nobles choses dupassé&|160;». En tous cas, un wagon de première classe cessa d’êtreconsidéré a priori comme plus beau que Saint-Marc deVenise. On disait pourtant&|160;: «&|160;C’est là qu’est la vie, leretour en arrière est une chose factice&|160;», mais sans tirer deconclusion nette. À tout hasard, et tout en faisant pleineconfiance au chauffeur, et pour qu’Albertine ne pût pas le plaquersans qu’il osât refuser par crainte de passer pour espion, je ne lalaissai plus sortir qu’avec le renfort d’Andrée, alors que pendantun temps le chauffeur m’avait suffi. Je l’avais même laissée alors(ce que je n’aurais plus osé faire depuis) s’absenter pendant troisjours, seule avec le chauffeur, et aller jusqu’auprès de Balbec,tant elle avait envie de faire de la route sur simple châssis, engrande vitesse. Trois jours où j’avais été bien tranquille, bienque la pluie de cartes qu’elle m’avait envoyée ne me fût parvenue,à cause du détestable fonctionnement de ces postes bretonnes(bonnes l’été, mais sans doute désorganisées l’hiver), que huitjours après le retour d’Albertine et du chauffeur, si vaillantsque, le matin même de leur retour, ils reprirent, comme si de rienn’était, leur promenade quotidienne. J’étais ravi qu’Albertineallât aujourd’hui au Trocadéro, à cette matinée«&|160;extraordinaire&|160;», mais surtout rassuré qu’elle y eûtune compagne, Andrée.
Laissant ces pensées, maintenant qu’Albertine était sortie,j’allai me mettre un instant à la fenêtre. Il y eut d’abord unsilence, où le sifflet du marchand de tripes et la corne du tramwayfirent résonner l’air à des octaves différentes, comme un accordeurde piano aveugle. Puis peu à peu devinrent distincts les motifsentre-croisés auxquels de nouveaux s’ajoutaient. Il y avait aussiun autre sifflet, appel d’un marchand dont je n’ai jamais su cequ’il vendait, sifflet qui, lui, était exactement pareil à celuid’un tramway, et comme il n’était pas emporté par la vitesse oncroyait à un seul tramway, non doué de mouvement, ou en panne,immobilisé, criant à petits intervalles, comme un animal qui meurt.Et il me semblait que, si jamais je devais quitter ce quartieraristocratique – à moins que ce ne fût pour un tout à faitpopulaire – les rues et boulevards du centre (où la fruiterie, lapoissonnerie, etc… stabilisées dans de grandes maisonsd’alimentation, rendraient inutiles les cris des marchands, quin’eussent pas, du reste, réussi à se faire entendre) mesembleraient bien mornes, bien inhabitables, dépouillés, décantésde toutes ces litanies des petits métiers et des ambulantesmangeailles, privés de l’orchestre qui venait me charmer dès lematin. Sur le trottoir une femme peu élégante (ou obéissant à unemode laide) passait, trop claire dans un paletot sac en poil dechèvre&|160;; mais non, ce n’était pas une femme, c’était unchauffeur qui, enveloppé dans sa peau de bique, gagnait à pied songarage. Échappés des grands hôtels, les chasseurs ailés, auxteintes changeantes, filaient vers les gares, au ras de leurbicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du matin. Leronflement d’un violon était dû parfois au passage d’uneautomobile, parfois à ce que je n’avais pas mis assez d’eau dans mabouillotte électrique. Au milieu de la symphonie détonnait un«&|160;air&|160;» démodé&|160;: remplaçant la vendeuse de bonbonsqui accompagnait d’habitude son air avec une crécelle, le marchandde jouets, au mirliton duquel était attaché un pantin qu’il faisaitmouvoir en tous sens, promenait d’autres pantins et, sans souci dela déclamation rituelle de Grégoire le Grand, de la déclamationréformée de Palestrina et de la déclamation lyrique des modernes,entonnait à pleine voix, partisan attardé de la pure mélodie&|160;:«&|160;Allons les papas, allons les mamans, contentez vos petitsenfants&|160;; c’est moi qui les fais, c’est moi qui les vends, etc’est moi qui boulotte l’argent. Tra la la la. Tra la la lalaire,tra la la la la la la. Allons les petits&|160;!&|160;» De petitsItaliens, coiffés d’un béret, n’essayaient pas de lutter avec cetaria vivace, et c’est sans rien dire qu’ils offraient depetites statuettes. Cependant qu’un petit fifre réduisait lemarchand de jouets à s’éloigner et à chanter plus confusément,quoique presto&|160;: «&|160;Allons les papas, allons lesmamans.&|160;» Le petit fifre était-il un de ces dragons quej’entendais le matin à Doncières&|160;? Non, car ce qui suivaitc’étaient ces mots&|160;: «&|160;Voilà le réparateur de faïence etde porcelaine. Je répare le verre, le marbre, le cristal, l’os,l’ivoire et objets d’antiquité. Voilà le réparateur.&|160;» Dansune boucherie, où à gauche était une auréole de soleil, et à droiteun bœuf entier pendu, un garçon boucher, très grand et très mince,aux cheveux blonds, son cou sortant d’un col bleu ciel, mettait unerapidité vertigineuse et une religieuse conscience à mettre d’uncôté les filets de bœuf exquis, de l’autre de la culotte de dernierordre, les plaçait dans d’éblouissantes balances surmontées d’unecroix, d’où retombaient de belles chaînettes, et – bien qu’il nefît ensuite que disposer, pour l’étalage, des rognons, destournedos, des entrecôtes – donnait en réalité beaucoup plusl’impression d’un bel ange qui, au jour du Jugement dernier,préparera pour Dieu, selon leur qualité, la séparation des bons etdes méchants et la pesée des âmes. Et de nouveau le fifre grêle etfin montait dans l’air, annonciateur non plus des destructions queredoutait Françoise chaque fois que défilait un régiment decavalerie, mais de «&|160;réparations&|160;» promises par un«&|160;antiquaire&|160;» naïf ou gouailleur, et qui, en tous casfort éclectique, loin de se spécialiser, avait pour objets de sonart les matières les plus diverses. Les petites porteuses de painse hâtaient d’emfiler dans leur panier les flûtes destinées au«&|160;grand déjeuner&|160;» et, à leurs crochets, les laitièresattachaient vivement les bouteilles de lait. La vue nostalgique quej’avais de ces petites filles, pouvais-je la croire bienexacte&|160;? N’eût-elle pas été autre si j’avais pu garderimmobile quelques instants auprès de moi une de celles que, de lahauteur de ma fenêtre, je ne voyais que dans la boutique ou enfuite&|160;? Pour évaluer la perte que me faisait éprouver laréclusion, c’est-à-dire la richesse que m’offrait la journée, ileût fallu intercepter dans le long déroulement de la frise animéequelque fillette portant son linge ou son lait, la faire passer unmoment, comme une silhouette d’un décor mobile entre les portants,dans le cadre de ma porte, et la retenir sous mes yeux, non sansobtenir sur elle quelque renseignement qui me permît de laretrouver un jour et pareille, cette fiche signalétique que lesornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendrela liberté, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ilsveulent pouvoir identifier les migrations.
Aussi, dis-je à Françoise que, pour une course que j’avais àfaire, elle voulût m’envoyer, s’il en venait quelqu’une, telle outelle de ces petites qui venaient sans cesse chercher et rapporterle linge, le pain, ou les carafes de lait, et par lesquellessouvent elle faisait faire des commissions. J’étais pareil en celaà Elstir qui, obligé de rester enfermé dans son atelier, certainsjours de printemps où savoir que les bois étaient pleins deviolettes lui donnait une telle fringale d’en regarder, envoyait saconcierge lui en acheter un bouquet&|160;; alors ce n’est pas latable sur laquelle il avait posé le petit modèle végétal, mais toutle tapis des sous-bois où il avait vu autrefois, par milliers, lestiges serpentines, fléchissant sous leur bec bleu, qu’Elstircroyait avoir sous les yeux, comme une zone imaginaire qu’enclavaitdans son atelier la limpide odeur de la fleur évocatrice.
De blanchisseuse, un dimanche, il ne fallait pas penser qu’il envînt. Quant à la porteuse de pain, par une mauvaise chance, elleavait sonné pendant que Françoise n’était pas là, avait laissé sesflûtes dans la corbeille, sur le palier, et s’était sauvée. Lafruitière ne viendrait que bien plus tard. Une fois, j’étais entrécommander un fromage chez le crémier, et au milieu des petitesemployées j’en avais remarqué une, vraie extravagance blonde, hautede taille bien que puérile, et qui, au milieu des autres porteuses,semblait rêver, dans une attitude assez fière. Je ne l’avais vueque de loin, et en passant si vite que je n’aurais pu dire commentelle était, sinon qu’elle avait dû pousser trop vite et que sa têteportait une toison donnant l’impression bien moins desparticularités capillaires que d’une stylisation sculpturale desméandres isolés de névés parallèles. C’est tout ce que j’avaisdistingué, ainsi qu’un nez très dessiné (chose rare chez uneenfant) dans une figure maigre et qui rappelait le bec des petitsdes vautours. D’ailleurs, le groupement autour d’elle de sescamarades n’avait pas été seul à m’empêcher de la bien voir, maisaussi l’incertitude des sentiments que je pouvais, à première vueet ensuite, lui inspirer, qu’ils fussent de fierté farouche, oud’ironie, ou d’un dédain exprimé plus tard à ses amies. Cessuppositions alternatives, que j’avais faites, en une seconde, àson sujet, avaient épaissi autour d’elle l’atmosphère trouble oùelle se dérobait, comme une déesse dans la nue que fait trembler lafoudre. Car l’incertitude morale est une cause plus grande dedifficulté à une exacte perception visuelle que ne serait un défautmatériel de l’œil. En cette trop maigre jeune personne, quifrappait aussi trop l’attention, l’excès de ce qu’un autre eûtpeut-être appelé les charmes était justement ce qui était pour medéplaire, mais avait tout de même eu pour résultat de m’empêchermême d’apercevoir rien, à plus forte raison de me rien rappeler,des autres petites crémières, que le nez arqué de celle-ci, et sonregard – chose si peu agréable – pensif, personnel, ayant l’air dejuger, avaient plongées dans la nuit, à la façon d’un éclair blondqui enténèbre le paysage environnant. Et ainsi, de ma visite pourcommander un fromage chez le crémier, je ne m’étais rappelé (si onpeut dire se rappeler à propos d’un visage si mal regardé qu’onadapte dix fois au néant du visage un nez différent), je ne m’étaisrappelé que la petite qui m’avait déplu. Cela suffit à fairecommencer un amour. Pourtant j’eusse oublié l’extravagance blondeet n’aurais jamais souhaité de la revoir si Françoise ne m’avaitdit que, quoique bien gamine, cette petite était délurée et allaitquitter sa patronne parce que, trop coquette, elle devait del’argent dans le quartier. On a dit que la beauté est une promessede bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être uncommencement de beauté.
Je me mis à lire la lettre de maman. À travers ses citations deMme de Sévigné&|160;: «&|160;Si mes pensées ne sont pastout à fait noires à Combray, elles sont au moins d’un grisbrun&|160;; je pense à toi à tout moment&|160;; je tesouhaite&|160;; ta santé, tes affaires, ton éloignement, quepenses-tu que tout cela puisse faire entre chien etloup&|160;?&|160;» je sentais que ma mère était ennuyée de voir quele séjour d’Albertine à la maison se prolonger et s’affermir,quoique non encore déclarées à la fiancée mes intentions demariage. Elle ne me le disait pas plus directement parce qu’ellecraignait que je laissasse traîner mes lettres. Encore, si voiléesqu’elles fussent, me reprochait-elle de ne pas l’avertirimmédiatement, après chacune, que je l’avais reçue&|160;: «&|160;Tusais bien que Mme de Sévigné disait&|160;: «&|160;Quandon est loin on ne se moque plus des lettres qui commencentpar&|160;: j’ai reçu la vôtre.&|160;» Sans parler de ce quil’inquiétait le plus, elle se disait fâchée de mes grandesdépenses&|160;: «&|160;À quoi peut passer tout ton argent&|160;? Jesuis déjà assez tourmentée de ce que, comme Charles de Sévigné, tune saches pas ce que tu veux et que tu sois «&|160;deux ou troishommes à la fois&|160;», mais tâche au moins de ne pas être commelui pour la dépense, et que je ne puisse pas dire de toi&|160;:«&|160;il a trouvé le moyen de dépenser sans paraître, de perdresans jouer et de payer sans s’acquitter.&|160;» Je venais de finirle mot de maman quand Françoise revint me dire qu’elle avaitjustement là la petite laitière un peu trop hardie dont ellem’avait parlé. «&|160;Elle pourra très bien porter la lettre deMonsieur, et faire les courses si ce n’est pas trop loin. Monsieurva voir, elle a l’air d’un petit Chaperon rouge.&|160;» Françoisealla la chercher et je l’entendis qui la guidait en luidisant&|160;: «&|160;Hé bien, voyons, tu as peur parce qu’il y a uncouloir, bougre de truffe, je te croyais moins empruntée. Faut-ilque je te mène par la main&|160;?&|160;» Et Françoise, en bonne ethonnête servante qui entendait faire respecter son maître commeelle le respecte elle-même, s’était drapée de cette majesté quianoblit les entremetteuses dans les tableaux de vieux maîtres, où,à côté d’elles, s’effacent, presque dans l’insignifiance, lamaîtresse et l’amant. Mais Elstir, quand il les regardait, n’avaitpas à se préoccuper de ce que faisaient les violettes. L’entrée dela petite laitière m’ôta aussitôt mon calme de contemplateur, je nesongeai plus qu’à rendre vraisemblable la fable de la lettre à luifaire porter, et je me mis à écrire rapidement sans oser laregarder qu’à peine, pour ne pas paraître l’avoir fait entrer pourcela. Elle était parée pour moi de ce charme de l’inconnu qui ne seserait pas ajouté pour moi à une jolie fille trouvée dans cesmaisons où elles vous attendent. Elle n’était ni nue ni déguisée,mais une vraie crémière, une de celles qu’on s’imagine si joliesquand on n’a pas le temps de s’approcher d’elles&|160;; elle étaitun peu de ce qui fait l’éternel désir, l’éternel regret de la vie,dont le double courant est enfin détourné, amené auprès de nous.Double, car s’il s’agit d’inconnu, d’un être deviné devoir êtredivin d’après sa stature, ses proportions, son indifférent regard,son calme hautain, d’autre part on veut cette femme bienspécialisée dans sa profession, nous permettant de nous évader dansce monde qu’un costume particulier nous fait romanesquement croiredifférent. Au reste, si l’on cherche à faire tenir dans une formulela loi de nos curiosités amoureuses, il faudrait la chercher dansle maximum d’écart entre une femme aperçue et une femme approchée,caressée. Si les femmes de ce qu’on appelait autrefois les maisonscloses, si les cocottes elles-mêmes (à condition que nous sachionsqu’elles sont des cocottes) nous attirent si peu, ce n’est pasqu’elles soient moins belles que d’autres, c’est qu’elles sonttoutes prêtes&|160;; que ce qu’on cherche précisément à atteindre,elles nous l’offrent déjà&|160;; c’est qu’elles ne sont pas desconquêtes. L’écart, là, est à son minimum. Une grue nous souritdéjà dans la rue comme elle le fera près de nous. Nous sommes dessculpteurs, nous voulons obtenir d’une femme une statue entièrementdifférente de celle qu’elle nous a présentée. Nous avons vu unejeune fille indifférente, insolente, au bord de la mer&|160;; nousavons vu une vendeuse sérieuse et active à son comptoir, qui nousrépondra sèchement, ne fût-ce que pour ne pas être l’objet desmoqueries de ses copines&|160;; une marchande de fruits qui nousrépond à peine. Hé bien&|160;! nous n’avons de cesse que nouspuissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer,si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraitemarchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manègesadroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne,d’entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits,d’incliner sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeuxjusque-là glacés ou distraits – ô beauté des yeux sévères – auxheures du travail où l’ouvrière craignait tant la médisance de sescompagnes, des yeux qui fuyaient nos obsédants regards et quimaintenant que nous l’avons vue seule à seul, font plier leursprunelles sous le poids ensoleillé du rire quand nous parlons defaire l’amour. Entre la vendeuse, la blanchisseuse attentive àrepasser, la marchande de fruits, la crémière – et cette mêmefillette qui va devenir notre maîtresse – le maximum d’écart estatteint, tendu encore à ses extrêmes limites, et varié par cesgestes habituels de la profession qui font des bras, pendant ladurée du labeur, quelque chose d’aussi différent que possible commearabesque de ces souples liens qui déjà, chaque soir, s’enlacent ànotre cou tandis que la bouche s’apprête pour le baiser. Aussipassons-nous toute notre vie en inquiètes démarches sans cesserenouvelées auprès des filles sérieuses et que leur métier sembleéloigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont plus cequ’elles étaient, cette distance que nous rêvions de franchir estsupprimée. Mais on recommence avec d’autres femmes, on donne à cesentreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses forces, oncrève de rage contre le cocher trop lent qui va peut-être nousfaire manquer notre premier rendez-vous, on a la fièvre. Ce premierrendez-vous, on sait pourtant qu’il accomplira l’évanouissementd’une illusion. Il n’importe tant que l’illusion dure&|160;; onveut voir si on peut la changer en réalité, et alors on pense à lablanchisseuse dont on a remarqué la froideur. La curiositéamoureuse est comme celle qu’excitent en nous les noms depays&|160;; toujours déçue, elle renaît et reste toujoursinsatiable.
Hélas&|160;! une fois auprès de moi, la blonde crémière auxmèches striées, dépouillée de tant d’imagination et de désirséveillés en moi, se trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissantde mes suppositions ne l’enveloppait plus d’un vertige. Elleprenait un air tout penaud de n’avoir plus (au lieu des dix, desvingt, que je me rappelais tour à tour sans pouvoir fixer monsouvenir) qu’un seul nez, plus rond que je ne l’avais cru, quidonnait une idée de bêtise et avait en tous cas perdu le pouvoir dese multiplier. Ce vol capturé, inerte, anéanti, incapable de rienajouter à sa pauvre évidence, n’avait plus mon imagination pourcollaborer avec lui. Tombé dans le réel immobile, je tâchai derebondir&|160;; les joues, non aperçues de la boutique, me parurentsi jolies que j’en fus intimidé, et pour me donner une contenance,je dis à la petite crémière&|160;: «&|160;Seriez-vous assez bonnepour me passer le Figaro qui est là, il faut que jeregarde le nom de l’endroit où je veux vous envoyer.&|160;»Aussitôt, en prenant le journal, elle découvrit jusqu’au coude lamanche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille conservatriced’un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidité familière,son apparence moelleuse et sa couleur écarlate. Pendant quej’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans leverles yeux, je demandai à la petite&|160;: «&|160;Comment s’appellece que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli.&|160;» Elleme répondit&|160;: «&|160;C’est mon golf.&|160;» Car, par unedéchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les motsqui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monderelativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant lelot des ouvrières. «&|160;Ça ne vous gênerait vraiment pas trop,dis-je en faisant semblant de chercher dans le Figaro, queje vous envoie même un peu loin&|160;?&|160;» Dès que j’eus ainsil’air de trouver pénible le service qu’elle me rendrait en faisantune course, aussitôt elle commença à trouver que c’était gênantpour elle. «&|160;C’est que je dois aller tantôt me promener envélo. Dame, nous n’avons que le dimanche. – Mais vous n’avez pasfroid, nu-tête comme cela&|160;? – Ah&|160;! je ne serai pasnu-tête, j’aurai mon polo, et je pourrais m’en passer avec tous mescheveux.&|160;» Je levai les yeux sur les mèches flavescentes etfrisées, et je sentis que leur tourbillon m’emportait, le cœurbattant, dans la lumière et les rafales d’un ouragan de beauté. Jecontinuais à regarder le journal, mais bien que ce ne fût que pourme donner une contenance et me faire gagner du temps, tout en nefaisant que semblant de lire, je comprenais tout de même le sensdes mots qui étaient sous mes yeux, et ceux-ci me frappaient&|160;:«&|160;Au programme de la matinée que nous avons annoncée et quisera donnée cet après-midi dans la salle des fêtes du Trocadéro, ilfaut ajouter le nom de Mlle Léa qui a accepté d’yparaître dans les Fourberies de Nérine. Elle tiendra, bienentendu, le rôle de Nérine où elle est étourdissante de verve etd’ensorceleuse gaîté.&|160;» Ce fut comme si on avait brutalementarraché de mon cœur le pansement sous lequel il avait commencé,depuis mon retour de Balbec, à se cicatriser. Le flux de mesangoisses s’échappa à torrents. Léa c’était la comédienne amie desdeux jeunes filles de Balbec qu’Albertine, sans avoir l’air de lesvoir, avait un après-midi, au Casino, regardées dans la glace. Ilest vrai qu’à Balbec, Albertine, au nom de Léa, avait pris un tonde componction particulier pour me dire, presque choquée qu’on pûtsoupçonner une telle vertu&|160;: «&|160;Oh non, ce n’est pas dutout une femme comme ça, c’est une femme très bien.&|160;»Malheureusement pour moi, quand Albertine émettait une affirmationde ce genre, ce n’était jamais que le premier stade d’affirmationsdifférentes. Peu après la première, venait cette deuxième&|160;:«&|160;Je ne la connais pas.&|160;» En troisième lieu, quandAlbertine m’avait parlé d’une telle personne«&|160;insoupçonnable&|160;» et que (secundo) elle ne connaissaitpas, elle oubliait peu à peu, d’abord avoir dit qu’elle ne laconnaissait pas, et, dans une phrase où elle se«&|160;coupait&|160;» sans le savoir, racontait qu’elle laconnaissait. Ce premier oubli consommé et la nouvelle affirmationayant été émise, un deuxième oubli commençait, celui que lapersonne était insoupçonnable. «&|160;Est-ce qu’une telle,demandais-je, n’a pas de telles mœurs&|160;? – Mais voyons,naturellement, c’est connu comme tout&|160;!&|160;» Aussitôt le tonde componction reprenait pour une affirmation qui était un vagueécho, fort amoindri, de la toute première&|160;: «&|160;Je doisdire qu’avec moi elle a toujours été d’une convenance parfaite.Naturellement, elle savait que je l’aurais remisée et de la bellemanière. Mais enfin cela ne fait rien. Je suis obligée de lui êtrereconnaissante du vrai respect qu’elle m’a toujours témoigné. Onvoit qu’elle savait à qui elle avait affaire.&|160;» On se rappellela vérité parce qu’elle a un nom, des racines anciennes&|160;; maisun mensonge improvisé s’oublie vite. Albertine oubliait ce derniermensonge-là, le quatrième, et, un jour où elle voulait gagner maconfiance par des confidences, elle se laissait aller à me dire dela même personne, au début si comme il faut et qu’elle neconnaissait pas&|160;: «&|160;Elle a eu le béguin pour moi. Troisou quatre fois elle m’a demandé de l’accompagner jusque chez elleet de monter la voir. L’accompagner, je n’y voyais pas de mal,devant tout le monde, en plein jour, en plein air. Mais, arrivée àsa porte, je trouvais toujours un prétexte et je ne suis jamaismontée.&|160;» Quelque temps après, Albertine faisait allusion à labeauté des objets qu’on voyait chez la même dame. D’approximationen approximation on fût sans doute arrivé à lui faire dire lavérité, qui était peut-être moins grave que je n’étais porté à lecroire, car, peut-être, facile avec les femmes, préférait-elle unamant, et, maintenant que j’étais le sien, n’eût-elle pas songé àLéa. En tous cas, pour cette dernière je n’en étais qu’à lapremière affirmation et j’ignorais si Albertine la connaissait.Déjà, en tous cas pour bien des femmes, il m’eût suffi derassembler devant mon amie, en une synthèse, ses affirmationscontradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sontbien plus aisées, comme les lois astronomiques, à dégager par leraisonnement, qu’à observer, qu’à surprendre dans la réalité). Maiselle aurait encore mieux aimé dire qu’elle avait menti quand elleavait émis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait feraitécrouler tout mon système, plutôt que de reconnaître que tout cequ’elle avait raconté dès le début n’était qu’un tissu de contesmensongers. Il en est de semblables dans les Mille et uneNuits, et qui nous y charment. Ils nous font souffrir dans unepersonne que nous aimons, et à cause de cela nous permettentd’entrer un peu plus avant dans la connaissance de la naturehumaine au lieu de nous contenter de nous jouer à sa surface. Lechagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuseà pénétrer. D’où des vérités que nous ne nous sentons pas le droitde cacher, si bien qu’un athée moribond qui les a découvertes,assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant sesdernières heures à tâcher de les faire connaître.
Sans doute je n’en étais qu’à la première de ces affirmationspour Léa. J’ignorais même si Albertine la connaissait ou non.N’importe, cela revenait au même. Il fallait à tout prix éviterqu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire laconnaissance de cette inconnue. Je dis que je ne savais si elleconnaissait Léa ou non&|160;; j’avais dû pourtant l’apprendre àBalbec, d’Albertine elle-même. Car l’oubli anéantissait aussi bienchez moi que chez Albertine une grande part des choses qu’ellem’avait affirmées. La mémoire, au lieu d’un exemplaire en double,toujours présent à nos yeux, des divers faits de notre vie, estplutôt un néant d’où par instant une similitude actuelle nouspermet de tirer, ressuscités, des souvenirs morts&|160;; maisencore il y a mille petits faits qui ne sont pas tombés dans cettevirtualité de la mémoire, et qui resteront à jamais incontrôlablespour nous. Tout ce que nous ignorons se rapporter à la vie réellede la personne que nous aimons, nous n’y faisons aucune attention,nous oublions aussitôt ce qu’elle nous a dit à propos de tel faitou de telles gens que nous ne connaissons pas, et l’air qu’elleavait en nous le disant. Aussi, quand ensuite notre jalousie estexcitée par ces mêmes gens, pour savoir si elle ne se trompe pas,si c’est bien à eux qu’elle doit rapporter telle hâte que notremaîtresse a de sortir, tel mécontentement que nous l’en ayonsprivée en rentrant trop tôt, notre jalousie, fouillant le passépour en tirer des indications, n’y trouve rien&|160;; toujoursrétrospective, elle est comme un historien qui aurait à faire unehistoire pour laquelle il n’est aucun document&|160;; toujours enretard, elle se précipite comme un taureau furieux là où ne setrouve pas l’être fier et brillant qui l’irrite de ses piqûres etdont la foule cruelle admire la magnificence et la ruse. Lajalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommesdans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maisonvide une personne que nous avons bien connue dans la vie, mais quipeut-être en est ici une autre et a seulement emprunté les traitsd’un autre personnage, incertaine comme nous le sommes plus encoreaprès le réveil quand nous cherchons à identifier tel ou tel détailde notre rêve. Quel air avait notre amie en nous disant cela&|160;;n’avait-elle pas l’air heureux, ne sifflait-elle même pas, cequ’elle ne fait que quand elle a quelque pensée amoureuse&|160;? Autemps de l’amour, pour peu que notre présence l’importune etl’irrite, ne nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve encontradiction avec ce qu’elle nous affirme maintenant, qu’elleconnaît ou ne connaît pas telle personne&|160;? Nous ne le savonspas, nous ne le saurons jamais&|160;; nous nous acharnons àchercher les débris inconsistants d’un rêve, et pendant ce tempsnotre vie avec notre maîtresse continue, notre vie distraite devantce que nous ignorons être important pour nous, attentive à ce quine l’est peut-être pas, encauchemardée par des êtres qui sont sansrapports réels avec nous, pleine d’oublis, de lacunes, d’anxiétésvaines, notre vie pareille à un songe.
Je m’aperçus que la petite laitière était toujours là. Je luidis que décidément ce serait bien loin, que je n’avais pas besoind’elle. Aussitôt elle trouva aussi que ce serait trop gênant&|160;:«&|160;Il y a un beau match tantôt, je ne voudrais pas lemanquer.&|160;» Je sentis qu’elle devait déjà aimer les sports etque dans quelques années elle dirait&|160;: vivre sa vie. Je luidis que décidément je n’avais pas besoin d’elle et je lui donnaicinq francs. Aussitôt, s’y attendant si peu, et se disant que, sielle avait cinq francs pour ne rien faire, elle aurait beaucouppour ma course, elle commença à trouver que son match n’avait pasd’importance. «&|160;J’aurais bien fait votre course. On peuttoujours s’arranger.&|160;» Mais je la poussai vers la porte,j’avais besoin d’être seul, il fallait à tout prix empêcherqu’Albertine pût retrouver au Trocadéro les amies de Léa. Il lefallait, il fallait y réussir&|160;; à vrai dire je ne savais pasencore comment, et pendant ces premiers instants j’ouvrais mesmains, les regardais, faisais craquer les jointures de mes doigts,soit que l’esprit qui ne peut trouver ce qu’il cherche, pris deparesse, s’accorde de faire halte pendant un instant, où les chosesles plus indifférentes lui apparaissent distinctement, comme cespointes d’herbe des talus qu’on voit du wagon trembler au vent,quand le train s’arrête en rase campagne – immobilité qui n’est pastoujours plus féconde que celle de la bête capturée qui, paralyséepar la peur ou fascinée, regarde sans bouger – soit que je tinssetout préparé mon corps – avec mon intelligence au dedans et encelle-ci les moyens d’action sur telle ou telle personne – commen’étant plus qu’une arme d’où partirait le coup qui sépareraitAlbertine de Léa et de ses deux amies. Certes, le matin, quandFrançoise était venue me dire qu’Albertine irait au Trocadéro, jem’étais dit&|160;: «&|160;Albertine peut bien faire ce qu’elleveut&|160;», et j’avais cru que jusqu’au soir, par ce tempsradieux, ses actions resteraient pour moi sans importanceperceptible&|160;; mais ce n’était pas seulement le soleil matinal,comme je l’avais pensé, qui m’avait rendu si insouciant&|160;;c’était parce que, ayant obligé Albertine à renoncer aux projetsqu’elle pouvait peut-être amorcer ou même réaliser chez lesVerdurin, et l’ayant réduite à aller à une matinée que j’avaischoisie moi-même et en vue de laquelle elle n’avait pu rienpréparer, je savais que ce qu’elle ferait serait forcémentinnocent. De même, si Albertine avait dit quelques instants plustard&|160;: «&|160;Si je me tue, cela m’est bien égal&|160;»,c’était parce qu’elle était persuadée qu’elle ne se tuerait pas.Devant moi, devant Albertine, il y avait en ce matin (bien plus quel’ensoleillement du jour) ce milieu que nous ne voyons pas, maispar l’intermédiaire translucide et changeant duquel nous voyions,moi ses actions, elle l’importance de sa propre vie, c’est-à-direces croyances que nous ne percevons pas, mais qui ne sont pas plusassimilables à un pur vide que n’est l’air qui nous entoure&|160;;composant autour de nous une atmosphère variable, parfoisexcellente, souvent irrespirable, elles mériteraient d’êtrerelevées et notées avec autant de soin que la température, lapression barométrique, la saison, car nos jours ont leuroriginalité, physique et morale. La croyance, non remarquée cematin par moi et dont pourtant j’avais été joyeusement enveloppéjusqu’au moment où j’avais rouvert le Figaro, qu’Albertinene ferait rien que d’inoffensif, cette croyance venait dedisparaître. Je ne vivais plus dans la belle journée, mais dans unejournée créée au sein de la première par l’inquiétude qu’Albertinerenouât avec Léa, et plus facilement encore avec les deux jeunesfilles, si elles allaient, comme cela me semblait probable,applaudir l’actrice au Trocadéro, où il ne leur serait pasdifficile, dans un entr’acte, de retrouver Albertine. Je nesongeais plus à Mlle Vinteuil&|160;; le nom de Léam’avait fait revoir, pour en être jaloux, l’image d’Albertine auCasino près des deux jeunes filles. Car je ne possédais dans mamémoire que des séries d’Albertine séparées les unes des autres,incomplètes, des profils, des instantanés&|160;; aussi ma jalousiese confinait-elle à une expression discontinue, à la fois fugitiveet fixée, et aux êtres qui l’avaient amenée sur la figured’Albertine. Je me rappelais celle-ci quand, à Balbec, elle étaittrop regardée par les deux jeunes filles ou par des femmes de cegenre&|160;; je me rappelais la souffrance que j’éprouvais à voirparcourir, par des regards actifs comme ceux d’un peintre qui veutprendre un croquis, le visage entièrement recouvert par eux et qui,à cause de ma présence sans doute, subissait ce contact sans avoirl’air de s’en apercevoir, avec une passivité peut-êtreclandestinement voluptueuse. Et avant qu’elle se ressaisît et meparlât, il y avait une seconde pendant laquelle Albertine nebougeait pas, souriait dans le vide, avec le même air de naturelfeint et de plaisir dissimulé que si on avait été en train de fairesa photographie&|160;; ou même pour choisir devant l’objectif unepose plus fringante – celle même qu’elle avait prise à Doncièresquand nous nous promenions avec Saint-Loup&|160;: riant et passantsa langue sur ses lèvres, elle faisait semblant d’agacer un chien.Certes, à ces moments, elle n’était nullement la même que quandc’était elle qui était intéressée par des fillettes qui passaient.Dans ce dernier cas, au contraire, son regard étroit et velouté sefixait, se collait sur la passante, si adhérent, si corrosif, qu’ilsemblait qu’en se retirant il aurait dû emporter la peau. Mais ence moment ce regard-là, qui du moins lui donnait quelque chose desérieux, jusqu’à la faire paraître souffrante, m’avait semblé douxauprès du regard atone et heureux qu’elle avait près des deuxjeunes filles, et j’aurais préféré la sombre expression du désir,qu’elle ressentait peut-être quelquefois, à la riante expressioncausée par le désir qu’elle inspirait. Elle avait beau essayer devoiler la conscience qu’elle en avait, celle-ci la baignait,l’enveloppait, vaporeuse, voluptueuse, faisait paraître sa figuretoute rose. Mais tout ce qu’Albertine tenait à ces moments-là ensuspens en elle, qui irradiait autour d’elle et me faisait tantsouffrir, qui sait si, hors de ma présence, elle continuerait à letaire, si aux avances des deux jeunes filles, maintenant que jen’étais pas là, elle ne répondrait pas audacieusement. Certes, cessouvenirs me causaient une grande douleur, ils étaient comme unaveu total des goûts d’Albertine, une confession générale de soninfidélité contre quoi ne pouvaient prévaloir les sermentsparticuliers qu’elle me faisait, auxquels je voulais croire, lesrésultats négatifs de mes incomplètes enquêtes, les assurances,peut-être faites de connivence avec elle, d’Andrée. Albertinepouvait me nier ses trahisons particulières&|160;; par des mots quilui échappaient, plus forts que les déclarations contraires, parces regards seuls, elle avait fait l’aveu de ce qu’elle eût voulucacher, bien plus que de faits particuliers, de ce qu’elle se fûtfait tuer plutôt que de reconnaître&|160;: de son penchant. Caraucun être ne veut livrer son âme. Malgré la douleur que cessouvenirs me causaient, aurais-je pu nier que c’était le programmede la matinée du Trocadéro qui avait réveillé mon besoind’Albertine&|160;? Elle était de ces femmes à qui leurs fautespourraient au besoin tenir lieu de charme, et autant que leursfautes, leur bonté qui y succède et ramène en nous cette douceurqu’avec elles, comme un malade qui n’est jamais bien portant deuxjours de suite, nous sommes sans cesse obligés de reconquérir.D’ailleurs, plus même que leurs fautes pendant que nous les aimons,il y a leurs fautes avant que nous les connaissions, et la premièrede toutes&|160;: leur nature. Ce qui rend douloureuses de tellesamours, en effet, c’est qu’il leur préexiste une espèce de péchéoriginel de la femme, un péché qui nous les fait aimer, de sorteque, quand nous l’oublions, nous avons moins besoin d’elle et que,pour recommencer à aimer, il faut recommencer à souffrir. En cemoment, qu’elle ne retrouvât pas les deux jeunes files et savoir sielle connaissait Léa ou non était ce qui me préoccupait le plus, endépit de ce qu’on ne devrait pas s’intéresser aux faitsparticuliers autrement qu’à cause de leur signification générale,et malgré la puérilité qu’il y a, aussi grande que celle du voyageou du désir de connaître des femmes, de fragmenter sa curiosité surce qui, du torrent invisible des réalités cruelles qui nousresteront toujours inconnues, a fortuitement cristallisé dans notreesprit. D’ailleurs, arriverions-nous à détruire cettecristallisation qu’elle serait remplacée par une autre aussitôt.Hier je craignais qu’Albertine n’allât chez MmeVerdurin. Maintenant je n’étais plus préoccupé que de Léa. Lajalousie, qui a un bandeau sur les yeux, n’est pas seulementimpuissante à rien découvrir dans les ténèbres qui l’enveloppent,elle est encore un de ces supplices où la tâche est à recommencersans cesse, comme celle des Danaïdes, comme celle d’Ixion. Même sises amies n’étaient pas là, quelle impression pouvait faire surelle Léa embellie par le travestissement, glorifiée par lesuccès&|160;? quelles rêveries laisserait-elle à Albertine&|160;?quels désirs qui, même refrénés, lui donneraient le dégoût d’unevie chez moi où elle ne pouvait les assouvir&|160;?
D’ailleurs, qui sait si elle ne connaissait pas Léa et n’iraitpas la voir dans sa loge&|160;? et même, si Léa ne la connaissaitpas, qui m’assurait que, l’ayant en tous cas aperçue à Balbec, ellene la reconnaîtrait pas et ne lui ferait pas de la scène un signequi autoriserait Albertine à se faire ouvrir la porte descoulisses&|160;? Un danger semble très évitable quand il estconjuré. Celui-ci ne l’était pas encore, j’avais peur qu’il ne pûtpas l’être, et il me semblait d’autant plus terrible. Et pourtant,cet amour pour Albertine, que je sentais presque s’évanouir quandj’essayais de le réaliser, la violence de ma douleur en ce momentsemblait en quelque sorte m’en donner la preuve. Je n’avais plussouci de rien d’autre, je ne pensais qu’aux moyens de l’empêcher derester au Trocadéro, j’aurais offert n’importe quelle somme à Léapour qu’elle n’y allât pas. Si donc on prouve sa préférence parl’action qu’on accomplit plus que par l’idée qu’on forme, j’auraisaimé Albertine. Mais cette reprise de ma souffrance ne donnait pasplus de consistance en moi à l’image d’Albertine. Elle causait mesmaux comme une divinité qui reste invisible. Faisant milleconjectures, je cherchais à parer à ma souffrance sans réaliserpour cela mon amour. D’abord il fallait être certain que Léa allâtvraiment au Trocadéro. Après avoir congédié la laitière, jetéléphonai à Bloch, lié lui aussi avec Léa, pour le lui demander.Il n’en savait rien et parut étonné que cela pût m’intéresser. Jepensai qu’il me fallait aller vite, que Françoise était touthabillée et moi pas, et, pendant que moi-même je me levais, je luifis prendre une automobile&|160;; elle devait aller au Trocadéro,prendre un billet, chercher Albertine partout dans la salle, et luiremettre un mot de moi. Dans ce mot, je lui disais que j’étaisbouleversé par une lettre reçue à l’instant de la même dame à causede qui elle savait que j’avais été si malheureux une nuit à Balbec.Je lui rappelais que le lendemain elle m’avait reproché de ne pasl’avoir fait appeler. Aussi je me permettais, lui disais-je, de luidemander de me sacrifier sa matinée et de venir me chercher pouraller prendre un peu l’air ensemble afin de tâcher de me remettre.Mais comme j’en avais pour assez longtemps avant d’être habillé etprêt, elle me ferait plaisir de profiter de la présence deFrançoise pour aller acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin, étantplus petit, m’inquiétait moins que le Bon Marché) la guimpe detulle blanc dont elle avait besoin. Mon mot n’était probablementpas inutile. À vrai dire, je ne savais rien qu’eût fait Albertine,depuis que je la connaissais, ni même avant. Mais dans saconversation (Albertine aurait pu, si je lui en eusse parlé, direque j’avais mal entendu), il y avait certaines contradictions,certaines retouches qui me semblaient aussi décisives qu’unflagrant délit, mais moins utilisables contre Albertine qui,souvent, prise en fraude comme un enfant, grâce à de brusquesredressements stratégiques, avait chaque fois rendu vaines mescruelles attaques et rétabli la situation. Cruelles surtout pourmoi. Elle usait, non par raffinement de style, mais pour réparerses imprudences, de ces brusques sautes de syntaxe ressemblant unpeu à ce que les grammairiens appellent anacoluthe ou je ne saiscomment. S’étant laissée aller, en parlant femmes, à dire&|160;:«&|160;Je me rappelle que dernièrement je&|160;», brusquement,après un «&|160;quart de soupir&|160;», «&|160;je&|160;» devenait«&|160;elle&|160;», c’était une chose qu’elle avait aperçue enpromeneuse innocente, et nullement accomplie. Ce n’était pas ellequi était le sujet de l’action. J’aurais voulu me rappelerexactement le commencement de la phrase pour conclure moi-même,puisqu’elle lâchait pied, à ce qu’en eût été la fin. Mais commej’avais attendu cette fin, je me rappelais mal le commencement, quepeut-être mon air d’intérêt lui avait fait dévier, et je restaisanxieux de sa pensée vraie, de son souvenir véridique. Il en estmalheureusement des commencements d’un mensonge de notre maîtressecomme des commencements de notre propre amour, ou d’une vocation.Ils se forment, se conglomèrent, ils passent, inaperçus de notrepropre attention. Quand on veut se rappeler de quelle façon on acommencé d’aimer une femme, on aime déjà&|160;; les rêveriesd’avant, on ne se disait pas&|160;: c’est le prélude d’un amour,faisons attention&|160;; et elles avançaient par surprise, à peineremarquées de nous. De même, sauf des cas relativement assez rares,ce n’est guère que pour la commodité du récit que j’ai souventopposé ici un dire mensonger d’Albertine à son assertion premièresur le même sujet. Cette assertion première, souvent, ne lisant pasdans l’avenir et ne devinant pas quelle affirmation contradictoirelui ferait pendant, elle s’était glissée inaperçue, entendue certesde mes oreilles, mais sans que je l’isolasse de la continuité desparoles d’Albertine. Plus tard, devant le mensonge parlant, ou prisd’un doute anxieux, j’aurais voulu me rappeler&|160;; c’était envain&|160;; ma mémoire n’avait pas été prévenue à temps&|160;; elleavait cru inutile de garder copie.
Je recommandai à Françoise, quand elle aurait fait sortirAlbertine de la salle, de m’en avertir par téléphone et de laramener, contente ou non. «&|160;Il ne manquerait plus que celaqu’elle ne soit pas contente de venir voir Monsieur, réponditFrançoise. – Mais je ne sais pas si elle aime tant que cela mevoir. – Il faudrait qu’elle soit bien ingrate&|160;», repritFrançoise, en qui Albertine renouvelait, après tant d’années, lemême supplice d’envie que lui avait causé jadis Eulalie auprès dema tante. Ignorant que la situation d’Albertine auprès de moin’avait pas été cherchée par elle mais voulue par moi (ce que, paramour-propre et pour faire enrager Françoise, j’aimais autant luicacher), elle admirait et exécrait son habileté, l’appelait, quandelle parlait d’elle aux autres domestiques, une«&|160;comédienne&|160;», une «&|160;enjôleuse&|160;» qui faisaitde moi ce qu’elle voulait. Elle n’osait pas encore entrer en guerrecontre elle, lui faisait bon visage, et se faisait mérite auprès demoi des services qu’elle me rendait dans ses relations avec moi,pensant qu’il était inutile de me rien dire et qu’elle n’arriveraità rien, mais à l’affût d’une occasion&|160;; si jamais elledécouvrait dans la situation d’Albertine une fissure, elle sepromettait bien de l’élargir et de nous séparer complètement.«&|160;Bien ingrate&|160;? Mais non, Françoise, c’est moi qui metrouve ingrat, vous ne savez pas comme elle est bonne pour moi. (Ilm’était si doux d’avoir l’air d’être aimé&|160;!) Partez vite. – Jevais me cavaler et presto.&|160;» L’influence de sa fillecommençait à altérer un peu le vocabulaire de Françoise. Ainsiperdent leur pureté toutes les langues par l’adjonction de termesnouveaux. Cette décadence du parler de Françoise, que j’avais connuà ses belles époques, j’en étais, du reste, indirectementresponsable. La fille de Françoise n’aurait pas fait dégénérerjusqu’au plus bas jargon le langage classique de sa mère, si elles’était contentée de parler patois avec elle. Elle ne s’en étaitjamais privée, et quand elles étaient toutes deux auprès de moi, sielles avaient des choses secrètes à se dire, au lieu d’allers’enfermer dans la cuisine elles se faisaient, en plein milieu dema chambre, une protection plus infranchissable que la porte lamieux fermée, en parlant patois. Je supposais seulement que la mèreet la fille ne vivaient pas toujours en très bonne intelligence, sij’en jugeais par la fréquence avec laquelle revenait le seul motque je pusse distinguer&|160;: m’esasperate (à moins que l’objet decette exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue la plusinconnue finit par s’apprendre quand on l’entend toujours parler.Je regrettai que ce fût le patois, car j’arrivais à le savoir etn’aurais pas moins bien appris si Françoise avait eu l’habitude des’exprimer en persan. Françoise, quand elle s’aperçut de mesprogrès, eut beau accélérer son débit, et sa fille pareillement,rien n’y fit. La mère fut désolée que je comprisse le patois, puiscontente de me l’entendre parler. À vrai dire, ce contentement,c’était de la moquerie, car bien que j’eusse fini par le prononcerà peu près comme elle, elle trouvait entre nos deux prononciationsdes abîmes qui la ravissaient et se mit à regretter de ne plus voirdes gens de son pays auxquels elle n’avait jamais pensé depuis biendes années et qui, paraît-il, se seraient tordus d’un rire qu’elleeût voulu entendre, en m’écoutant parler si mal le patois. Cetteseule idée la remplissait de gaîté et de regret, et elle énuméraittel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de rire. En tous cas,aucune joie ne mélangea la tristesse que, même le prononçant mal,je le comprisse bien. Les clefs deviennent inutiles quand celuiqu’on veut empêcher d’entrer peut se servir d’un passe-partout oud’une pince-monseigneur. Le patois devenant une défense sansvaleur, elle se mit à parler avec sa fille un français qui devintbien vite celui des plus basses époques.
J’étais prêt, Françoise n’avait pas encore téléphoné&|160;;fallait-il partir sans attendre&|160;? Mais qui sait si elletrouverait Albertine&|160;? si celle-ci ne serait pas dans lescoulisses&|160;? si même, rencontrée par Françoise, elle selaisserait ramener&|160;? Une demi-heure plus tard le tintement dutéléphone retentit et dans mon cœur battaient tumultueusementl’espérance et la crainte. C’étaient, sur l’ordre d’un employé detéléphone, un escadron volant de sons qui avec une vitesseinstantanée m’apportaient les paroles du téléphoniste, non cellesde Françoise qu’une timidité et une mélancolie ancestrales,appliquées à un objet inconnu de ses pères, empêchaient des’approcher d’un récepteur, quitte à visiter des contagieux. Elleavait trouvé au promenoir Albertine seule, qui, étant alléeseulement prévenir Andrée qu’elle ne restait pas, avait rejointaussitôt Françoise. «&|160;Elle n’était pas fâchée&|160;? Ah&|160;!pardon&|160;! Demandez à cette dame si cette demoiselle n’était pasfâchée&|160;?… – Cette dame me dit de vous dire que non pas dutout, que c’était tout le contraire&|160;; en tous cas, si ellen’était pas contente ça ne se connaissait pas. Elles partentmaintenant aux Trois-Quartiers et seront rentrées à deuxheures.&|160;» Je compris que deux heures signifiait trois heures,car il était plus de deux heures. Mais c’était chez Françoise un deces défauts particuliers, permanents, inguérissables, que nousappelons maladies, de ne pouvoir jamais regarder ni dire l’heureexactement. Je n’ai jamais pu comprendre ce qui se passait dans satête. Quand Françoise, ayant regardé sa montre, s’il était deuxheures disait&|160;: il est une heure, ou il est trois heures, jen’ai jamais pu comprendre si le phénomène qui avait lieu alorsavait pour siège la vue de Françoise, ou sa pensée, ou sonlangage&|160;; ce qui est certain, c’est que ce phénomène avaittoujours lieu. L’humanité est très vieille. L’hérédité, lescroisements ont donné une force immuable à de mauvaises habitudes,à des réflexes vicieux. Une personne éternue et râle parce qu’ellepasse près d’un rosier&|160;; une autre a une éruption à l’odeur dela peinture fraîche&|160;; beaucoup des coliques s’il faut partiren voyage, et des petits-fils de voleurs, qui sont millionnaires etgénéreux, ne peuvent résister à vous voler cinquante francs. Quantà savoir en quoi consistait l’impossibilité où était Françoise dedire l’heure exactement, ce n’est pas elle qui m’a jamais fourniaucune lumière à cet égard. Car, malgré la colère où ces réponsesinexactes me mettaient d’habitude, Françoise ne cherchait ni às’excuser de son erreur, ni à l’expliquer. Elle restait muette,avait l’air de ne pas m’entendre, ce qui achevait de m’exaspérer.J’aurais voulu entendre une parole de justification, ne fût-ce quepour la battre en brèche&|160;; mais rien, un silence indifférent.En tous cas, pour ce qui était d’aujourd’hui il n’y avait pas dedoute, Albertine allait rentrer avec Françoise à trois heures,Albertine ne verrait ni Léa ni ses amies. Alors ce danger qu’ellerenouât des relations avec elles étant conjuré, il perdit aussitôtà mes yeux de son importance et je m’étonnai, en voyant avec quellefacilité il l’avait été, d’avoir cru que je ne réussirais pas à cequ’il le fût. J’éprouvai un vif mouvement de reconnaissance pourAlbertine qui, je le voyais, n’était pas allée au Trocadéro pourles amies de Léa, et qui me montrait, en quittant la matinée et enrentrant sur un signe de moi, qu’elle m’appartenait plus que je neme le figurais. Il fut plus grand encore quand un cycliste me portaun mot d’elle pour que je prisse patience, et où il y avait de cesgentilles expressions qui lui étaient familières&|160;: «&|160;Monchéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que ce cycliste dont jevoudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous.Comment pouvez-vous croire que je puisse être fâchée et que quelquechose puisse m’amuser autant que d’être avec vous&|160;! ce seragentil de sortir tous les deux, ce serait encore plus gentil de nejamais sortir que tous les deux. Quelles idées vous faites-vousdonc&|160;? Quel Marcel&|160;! Quel Marcel&|160;! Toute à vous, tonAlbertine.&|160;»
Les robes même que je lui achetais, le yacht dont je lui avaisparlé, les peignoirs de Fortuny, tout cela ayant dans cetteobéissance d’Albertine, non pas sa compensation, mais soncomplément, m’apparaissait comme autant de privilèges quej’exerçais&|160;; car les devoirs et les charges d’un maître fontpartie de sa domination, et le définissent, le prouvent tout autantque ses droits. Et ces droits qu’elle me reconnaissait donnaientprécisément à mes charges leur véritable caractère&|160;: j’avaisune femme à moi qui, au premier mot que je lui envoyais àl’improviste, me faisait téléphoner avec déférence qu’ellerevenait, qu’elle se laissait ramener, aussitôt. J’étais plusmaître que je n’avais cru. Plus maître, c’est-à-dire plus esclave.Je n’avais plus aucune impatience de voir Albertine. La certitudequ’elle était en train de faire une course avec Françoise, ouqu’elle reviendrait avec celle-ci à un moment prochain et quej’eusse volontiers prorogé, éclairait comme un astre radieux etpaisible un temps que j’eusse eu maintenant bien plus de plaisir àpasser seul. Mon amour pour Albertine m’avait fait lever et mepréparer pour sortir, mais il m’empêcherait de jouir de ma sortie.Je pensais que par ce dimanche-là, des petites ouvrières, desmidinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec cesmots de midinettes, de petites ouvrières (comme cela m’étaitsouvent arrivé avec un nom propre, un nom de jeune fille lu dans lecompte rendu d’un bal), avec l’image d’un corsage blanc, d’une jupecourte, parce que derrière cela je mettais une personne inconnue etqui pourrait m’aimer, je fabriquais tout seul des femmesdésirables, et je me disais&|160;: «&|160;Comme elles doivent êtrebien&|160;!&|160;» Mais à quoi me servirait-il qu’elles le fussentpuisque je ne sortirais pas seul&|160;? Profitant de ce que j’étaisencore seul, et fermant à demi les rideaux pour que le soleil nem’empêchât pas de lire les notes, je m’assis au piano et ouvris auhasard la sonate de Vinteuil qui y était posée, et je me mis àjouer&|160;; parce que l’arrivée d’Albertine étant encore un peuéloignée, mais en revanche tout à fait certaine, j’avais à la foisdu temps et de la tranquillité d’esprit. Baigné dans l’attentepleine de sécurité de son retour avec Françoise et la confiance ensa docilité comme dans la béatitude d’une lumière intérieure aussiréchauffante que celle du dehors, je pouvais disposer de ma pensée,la détacher un moment d’Albertine, l’appliquer à la sonate. Même encelle-ci, je ne m’attachai pas à remarquer combien la combinaisondu motif voluptueux et du motif anxieux répondait davantagemaintenant à mon amour pour Albertine, duquel la jalousie avait étési longtemps absente que j’avais pu confesser à Swann mon ignorancede ce sentiment. Non, prenant la sonate à un autre point de vue, laregardant en soi-même comme l’œuvre d’un grand artiste, j’étaisramené par le flot sonore vers les jours de Combray – je ne veuxpas dire de Montjouvain et du côté de Méséglise, mais despromenades du côté de Guermantes – où j’avais moi-même désiréd’être un artiste. En abandonnant, en fait, cette ambition,avais-je renoncé à quelque chose de réel&|160;? La vie pouvait-elleme consoler de l’art&|160;? y avait-il dans l’art une réalité plusprofonde où notre personnalité véritable trouve une expression quene lui donnent pas les actions de la vie&|160;? Chaque grandartiste semble, en effet, si différent des autres, et nous donnetant cette sensation de l’individualité que nous cherchons en vaindans l’existence quotidienne. Au moment où je pensais cela, unemesure de la sonate me frappa, mesure que je connaissais bienpourtant, mais parfois l’attention éclaire différemment des chosesconnues pourtant depuis longtemps et où nous remarquons ce que nousn’avions jamais vu. En jouant cette mesure, et bien que Vinteuilfût là en train d’exprimer un rêve qui fût resté tout à faitétranger à Wagner, je ne pus m’empêcher de murmurer&|160;:«&|160;Tristan&|160;», avec le sourire qu’a l’ami d’une familleretrouvant quelque chose de l’aïeul dans une intonation, un gestedu petit-fils qui ne l’a pas connu. Et comme on regarde alors unephotographie qui permet de préciser la ressemblance, par-dessus lasonate de Vinteuil, j’installai sur le pupitre la partition deTristan, dont on donnait justement cet après-midi-là desfragments au concert Lamoureux. Je n’avais, à admirer le maître deBayreuth, aucun des scrupules de ceux à qui, comme à Nietzsche, ledevoir dicte de fuir, dans l’art comme dans la vie, la beauté quiles tente, et qui s’arrachent à Tristan comme ils renientParsifal et, par ascétisme spirituel, de mortification enmortification parviennent, en suivant le plus sanglant des cheminsde croix, à s’élever jusqu’à la pure connaissance et à l’adorationparfaite du Postillon de Longjumeau. Je me rendais comptede tout ce qu’a de réel l’œuvre de Wagner, en revoyant ces thèmesinsistants et fugaces qui visitent un acte, ne s’éloignent que pourrevenir, et, parfois lointains, assoupis, presque détachés, sont, àd’autres moments, tout en restant vagues, si pressants et siproches, si internes, si organiques, si viscéraux qu’on dirait lareprise moins d’un motif que d’une névralgie.
La musique, bien différente en cela de la société d’Albertine,m’aidait à descendre en moi-même, à y découvrir du nouveau&|160;:la variété que j’avais en vain cherchée dans la vie, dans levoyage, dont pourtant la nostalgie m’était donnée par ce flotsonore qui faisait mourir à côté de moi ses vagues ensoleillées.Diversité double. Comme le spectre extériorise pour nous lacomposition de la lumière, l’harmonie d’un Wagner, la couleur d’unElstir nous permettent de connaître cette essence qualitative dessensations d’un autre où l’amour pour un autre être ne nous faitpas pénétrer. Puis diversité au sein de l’œuvre même, par le seulmoyen qu’il y a d’être effectivement divers&|160;: réunir diversesindividualités. Là où un petit musicien prétendrait qu’il peint unécuyer, un chevalier, alors qu’il leur ferait chanter la mêmemusique, au contraire, sous chaque dénomination, Wagner met uneréalité différente, et chaque fois que paraît un écuyer, c’est unefigure particulière, à la fois compliquée et simpliste, qui, avecun entrechoc de lignes joyeux et féodal, s’inscrit dans l’immensitésonore. D’où la plénitude d’une musique que remplissent en effettant de musiques dont chacune est un être. Un être ou l’impressionque nous donne un aspect momentané de la nature. Même ce qui est leplus indépendant du sentiment qu’elle nous fait éprouver garde saréalité extérieure et entièrement définie&|160;; le chant d’unoiseau, la sonnerie du cor d’un chasseur, l’air que joue un pâtresur son chalumeau, découpent à l’horizon leur silhouette sonore.Certes, Wagner allait la rapprocher, s’en saisir, la faire entrerdans un orchestre, l’asservir aux plus hautes idées musicales, maisen respectant toutefois son originalité première comme un huchierles fibres, l’essence particulière du bois qu’il sculpte.
Mais malgré la richesse de ces œuvres où la contemplation de lanature a sa place à côté de l’action, à côté d’individus qui nesont pas que des noms de personnages, je songeais combien tout demême ces œuvres participent à ce caractère d’être – bien quemerveilleusement – toujours incomplètes, qui est le caractère detoutes les grandes œuvres du XIXe siècle, duXIXe siècle dont les plus grands écrivains ont manquéleurs livres, mais, se regardant travailler comme s’ils étaient àla fois l’ouvrier et le juge, ont tiré de cette autocontemplationune beauté nouvelle extérieure et supérieure à l’œuvre, luiimposant rétroactivement une unité, une grandeur qu’elle n’a pas.Sans s’arrêter à celui qui a vu après coup dans ses romans uneComédie Humaine, ni à ceux qui appelèrent des poèmes oudes essais disparates La Légende des siècles et LaBible de l’Humanité, ne peut-on pas dire, pourtant, de cedernier qu’il incarne si bien le XIXe siècle que, lesplus grandes beautés de Michelet, il ne faut pas tant les chercherdans son œuvre même que dans les attitudes qu’il prend en face deson œuvre, non pas dans son Histoire de France ou dans sonHistoire de la Révolution, mais dans ses préfaces à seslivres. Préfaces, c’est-à-dire pages écrites après eux, où il lesconsidère, et auxquelles il faut joindre çà et là quelques phrases,commençant d’habitude par un «&|160;Le dirai-je&|160;» qui n’estpas une précaution de savant, mais une cadence de musicien. L’autremusicien, celui qui me ravissait en ce moment, Wagner, tirant deses tiroirs un morceau délicieux pour le faire entrer comme thèmerétrospectivement nécessaire dans une œuvre à laquelle il nesongeait pas au moment où il l’avait composé, puis ayant composé unpremier opéra mythologique, puis un second, puis d’autres encore,et s’apercevant tout à coup qu’il venait de faire une tétralogie,dut éprouver un peu de la même ivresse que Balzac quand, jetant surses ouvrages le regard à la fois d’un étranger et d’un père,trouvant à celui-ci la pureté de Raphaël, à cet autre la simplicitéde l’Évangile, il s’avisa brusquement, en projetant sur eux uneillumination rétrospective, qu’ils seraient plus beaux réunis en uncycle où les mêmes personnages reviendraient, et ajouta à sonœuvre, en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plussublime. Unité ultérieure, non factice, sinon elle fût tombée enpoussière comme tant de systématisations d’écrivains médiocres qui,à grand renfort de titres et de sous-titres, se donnent l’apparenced’avoir poursuivi un seul et transcendant dessein. Non factice,peut-être même plus réelle d’être ultérieure, d’être née d’unmoment d’enthousiasme où elle est découverte entre des morceaux quin’ont plus qu’à se rejoindre. Unité qui s’ignorait, donc vitale etnon logique, qui n’a pas proscrit la variété, refroidi l’exécution.Elle surgit (mais s’appliquant cette fois à l’ensemble) comme telmorceau composé à part, né d’une inspiration, non exigé par ledéveloppement artificiel d’une thèse, et qui vient s’intégrer aureste. Avant le grand mouvement d’orchestre qui précède le retourd’Yseult, c’est l’œuvre elle-même qui a attiré à soi l’air dechalumeau à demi oublié d’un pâtre. Et, sans doute, autant laprogression de l’orchestre à l’approche de la nef, quand ils’empare de ces notes du chalumeau, les transforme, les associe àson ivresse, brise leur rythme, éclaire leur tonalité, accélèreleur mouvement, multiplie leur instrumentation, autant sans douteWagner lui-même a eu de joie quand il découvrit dans sa mémoirel’air d’un pâtre, l’agrégea à son œuvre, lui donna toute sasignification. Cette joie, du reste, ne l’abandonne jamais. Chezlui, quelle que soit la tristesse du poète, elle est consolée,surpassée – c’est-à-dire malheureusement vite détruite – parl’allégresse du fabricateur. Mais alors, autant que par l’identitéque j’avais remarquée tout à l’heure entre la phrase de Vinteuil etcelle de Wagner, j’étais troublé par cette habileté vulcanienne.Serait-ce elle qui donnerait chez les grands artistes l’illusiond’une originalité foncière, irréductible en apparence, reflet d’uneréalité plus qu’humaine, en fait produit d’un labeurindustrieux&|160;? Si l’art n’est que cela, il n’est pas plus réelque la vie, et je n’avais pas tant de regrets à avoir. Jecontinuais à jouer Tristan. Séparé de Wagner par lacloison sonore, je l’entendais exulter, m’inviter à partager sajoie, j’entendais redoubler le rire immortellement jeune et lescoups de marteau de Siegfried&|160;; du reste, plusmerveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librementl’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter laterre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cetaéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation,planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel. Peut-être,comme les oiseaux qui montent le plus haut, qui volent le plusvite, ont une aile plus puissante, fallait-il de ces appareilsvraiment matériels pour explorer l’infini, de ces cent vingtchevaux marque Mystère, où pourtant, si haut qu’on plane, on est unpeu empêché de goûter le silence des espaces par le puissantronflement du moteur&|160;!
Je ne sais pourquoi le cours de mes rêveries, qui avait suivijusque-là des souvenirs de musique, se détourna sur ceux qui en ontété, à notre époque, les meilleurs exécutants, et parmi lesquels,le surfaisant un peu, je faisais figurer Morel. Aussitôt ma penséefit un brusque crochet, et c’est au caractère de Morel, à certainesdes singularités de ce caractère, que je me mis à songer. Au reste– et cela pouvait se conjoindre, mais non se confondre avec laneurasthénie qui le rongeait – Morel avait l’habitude de parler desa vie, mais en présentait une image si enténébrée qu’il était trèsdifficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à lacomplète disposition de M. de Charlus à condition de garder sessoirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, allersuivre un cours d’algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandaità le voir après. «&|160;Impossible, c’est une vieille peintureitalienne&|160;» (cette plaisanterie n’a aucun sens, transcriteainsi&|160;; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morell’Éducation sentimentale, à l’avant-dernier chapitreduquel Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel neprononçait jamais le mot «&|160;impossible&|160;» sans le fairesuivre de ceux-ci&|160;: «&|160;c’est une vieille peintureitalienne&|160;»), le cours dure fort tard, et c’est déjà un granddérangement pour le professeur qui, naturellement, serait froissé.– Mais il n’y a même pas besoin de cours, l’algèbre ce n’est pas lanatation ni même l’anglais, cela s’apprend aussi bien dans unlivre&|160;», répliquait M. de Charlus, qui avait deviné aussitôtdans le cours d’algèbre une de ces images où on ne pouvait riendébrouiller du tout. C’était peut-être une coucherie avec unefemme, ou, si Morel cherchait à gagner de l’argent par des moyenslouches et s’était affilié à la police secrète, une expédition avecdes agents de la sûreté, et qui sait&|160;? pis encore, l’attented’un gigolo dont on pourra avoir besoin dans une maison deprostitution. «&|160;Bien plus facilement même, dans un livre,répondait Morel à M. de Charlus, car on ne comprend rien à un coursd’algèbre. – Alors pourquoi ne l’étudies-tu pas plutôt chez moi oùtu es tellement plus confortablement&|160;?&|160;», aurait purépondre M. de Charlus, mais il s’en gardait bien, sachantqu’aussitôt, gardant seulement le même caractère nécessaire deréserver les heures du soir, le cours d’algèbre imaginé se fûtchangé immédiatement en une obligatoire leçon de danse ou dedessin. En quoi M. de Charlus put s’apercevoir qu’il se trompait,en partie du moins, Morel s’occupant souvent chez le baron àrésoudre des équations. M. de Charlus objecta bien que l’algèbre nepouvait guère servir à un violoniste. Morel riposta qu’elle étaitune distraction pour passer le temps et combattre la neurasthénie.Sans doute M. de Charlus eût pu chercher à se renseigner, àapprendre ce qu’étaient, au vrai, ces mystérieux et inéluctablescours d’algèbre qui ne se donnaient que la nuit. Mais pours’occuper de dévider l’écheveau des occupations de Morel, M. deCharlus était trop engagé dans celles du monde. Les visites reçuesou faites, le temps passé au cercle, les dîners en ville, lessoirées au théâtre l’empêchaient d’y penser, ainsi qu’à cetteméchanceté violente et sournoise que Morel avait à la fois,disait-on, laissé éclater et dissimulée dans les milieuxsuccessifs, les différentes villes par où il avait passé, et où onne parlait de lui qu’avec un frisson, en baissant la voix, et sansoser rien raconter.
Ce fut malheureusement un des éclats de cette nervosité méchantequ’il me fut donné, ce jour-là, d’entendre, comme, ayant quitté lepiano, j’étais descendu dans la cour pour aller au-devantd’Albertine qui n’arrivait pas. En passant devant la boutique deJupien, où Morel et celle que je croyais devoir être bientôt safemme étaient seuls, Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortirde lui un accent que je ne lui connaissais pas, paysan, refouléd’habitude, et extrêmement étrange. Les paroles ne l’étaient pasmoins, fautives au point de vue du français, mais il connaissaittout imparfaitement. «&|160;Voulez-vous sortir, grand pied de grue,grand pied de grue, grand pied de grue&|160;» répétait-il à lapauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris cequ’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobiledevant lui. «&|160;Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue,grand pied de grue&|160;; allez chercher votre oncle pour que jelui dise ce que vous êtes, putain.&|160;» Juste à ce moment la voixde Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis, se fitentendre dans la cour, et comme je savais que Morel étaitextrêmement poltron, je trouvai inutile de joindre mes forces àcelles de Jupien et de son ami, lesquels dans un instant seraientdans la boutique, et je remontai pour éviter Morel qui, bienqu’ayant feint de tant désirer qu’on fît venir Jupien (probablementpour effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposantpeut-être sur rien), se hâta de sortir dès qu’il l’entendit dans lacour. Les paroles rapportées ne sont rien, elles n’expliqueraientpas le battement de cœur avec lequel je remontai. Ces scènesauxquelles nous assistons dans la vie trouvent un élément de forceincalculable dans ce que les militaires appellent, en matièred’offensive, le bénéfice de la surprise, et j’avais beau éprouvertant de calme douceur à savoir qu’Albertine, au lieu de rester auTrocadéro, allait rentrer auprès de moi, je n’en avais pas moinsdans l’oreille l’accent de ces mots dix fois répétés&|160;:«&|160;grand pied de grue, grand pied de grue&|160;», qui m’avaientbouleversé.
Peu à peu mon agitation se calma, Albertine allait rentrer. Jel’entendrais sonner à la porte dans un instant. Je sentais que mavie n’était plus comme elle aurait pu être, et qu’avoir ainsi unefemme avec qui, tout naturellement, quand elle allait être deretour, je devrais sortir, vers l’embellissement de qui allaientêtre de plus en plus détournées les forces et l’activité de monêtre, faisait de moi comme une tige accrue, mais alourdie par lefruit opulent en qui passent toutes ses réserves. Contrastant avecl’anxiété que j’avais encore il y a une heure, le calme que mecausait le retour d’Albertine était plus vaste que celui quej’avais ressenti le matin, avant son départ. Anticipant surl’avenir, dont la docilité de mon amie me rendait à peu prèsmaître, plus résistant, comme rempli et stabilisé par la présenceimminente, importune, inévitable et douce, c’était le calme (nousdispensant de chercher le bonheur en nous-mêmes) qui naît d’unsentiment familial et d’un bonheur domestique. Familial etdomestique&|160;: tel fut encore, non moins que le sentiment quiavait amené tant de paix en moi tandis que j’attendais Albertine,celui que j’éprouvai ensuite en me promenant avec elle. Elle ôta uninstant son gant, soit pour toucher ma main, soit pour m’éblouir enme laissant voir à son petit doigt, à côté de celle donnée parMme Bontemps, une bague où s’étendait la large etliquide nappe d’une claire feuille de rubis&|160;: «&|160;Encoreune nouvelle bague, Albertine. Votre tante est d’unegénérosité&|160;! – Non, celle-là ce n’est pas ma tante, dit-elleen riant. C’est moi qui l’ai achetée, comme, grâce à vous, je peuxfaire de grandes économies. Je ne sais même pas à qui elle aappartenu. Un voyageur qui n’avait pas d’argent la laissa aupropriétaire d’un hôtel où j’étais descendue au Mans. Il ne savaitqu’en faire et l’aurait vendue bien au-dessous de sa valeur. Maiselle était encore bien trop chère pour moi. Maintenant que, grâce àvous, je deviens une dame chic, je lui ai fait demander s’ill’avait encore. Et la voici. – Cela fait bien des bagues,Albertine. Où mettrez-vous celle que je vais vous donner&|160;? Entous cas, celle-ci est très jolie&|160;; je ne peux pas distinguerles ciselures autour du rubis, on dirait une tête d’hommegrimaçante. Mais je n’ai pas une assez bonne vue. – Vous l’auriezmeilleure que cela ne vous avancerait pas beaucoup. Je ne distinguepas non plus.&|160;» Jadis il m’était souvent arrivé, en lisant desMémoires, un roman, où un homme sort toujours avec une femme, goûteavec elle, de désirer pouvoir faire ainsi. J’avais cru parfois yréussir, par exemple en emmenant avec moi la maîtresse deSaint-Loup, en allant dîner avec elle. Mais j’avais beau appeler àmon secours l’idée que je jouais bien à ce moment-là le personnageque j’avais envié dans le roman, cette idée me persuadait que jedevais avoir du plaisir auprès de Rachel, et ne m’en donnait pas.C’est que, chaque fois que nous voulons imiter quelque chose quifut vraiment réel, nous oublions que ce quelque chose fut produitnon par la volonté d’imiter, mais par une force inconsciente, etréelle, elle aussi&|160;; mais cette impression particulière quen’avait pu me donner tout mon désir d’éprouver un plaisir délicat àme promener avec Rachel, voici maintenant que je l’éprouvais sansl’avoir cherchée le moins du monde, mais pour des raisons toutautres, sincères, profondes&|160;; pour citer un exemple, pourcette raison que ma jalousie m’empêchait d’être loin d’Albertine,et, du moment que je pouvais sortir, de la laisser aller sepromener sans moi. Je ne l’éprouvais que maintenant parce que laconnaissance est non des choses extérieures qu’on veut observer,mais des sensations involontaires&|160;; parce qu’autrefois unefemme avait beau être dans la même voiture que moi, elle n’étaitpas en réalité à côté de moi tant que ne l’y recréait pasà tout instant un besoin d’elle comme j’en avais un d’Albertine,tant que la caresse constante de mon regard ne lui rendait pas sanscesse ces teintes qui demandent à être perpétuellement rafraîchies,tant que les sens, même apaisés mais qui se souviennent, nemettaient pas sous ces couleurs la saveur et la consistance, tantqu’unie aux sens et à l’imagination qui les exalte, la jalousie nemaintenait pas cette femme en équilibre auprès de moi par uneattraction compensée aussi puissante que la loi de la gravitation.Notre voiture descendait vite les boulevards, les avenues, dont leshôtels en rangée, rose congélation de soleil et de froid, merappelaient mes visites chez Mme Swann doucementéclairées par les chrysanthèmes en attendant l’heure deslampes.
J’avais à peine le temps d’apercevoir, aussi séparé d’ellesderrière la vitre de l’auto que je l’aurais été derrière la fenêtrede ma chambre, une jeune fruitière, une crémière, debout devant saporte, illuminée par le beau temps, comme une héroïne que mon désirsuffisait à engager dans des péripéties délicieuses, au seuil d’unroman que je ne connaîtrais pas. Car je ne pouvais demander àAlbertine de m’arrêter, et déjà n’étaient plus visibles les jeunesfemmes dont mes yeux avaient à peine distingué les traits etcaressé la fraîcheur dans la blonde vapeur où elles étaientbaignées. L’émotion dont je me sentais saisi en apercevant la filled’un marchand de vins à sa caisse ou une blanchisseuse causant dansla rue était l’émotion qu’on a à reconnaître des Déesses. Depuisque l’Olympe n’existe plus, ses habitants vivent sur la terre. Etquand, faisant un tableau mythologique, les peintres ont fait poserpour Vénus ou Cérès des filles du peuple exerçant les plusvulgaires métiers, bien loin de commettre un sacrilège, ils n’ontfait que leur ajouter, que leur rendre la qualité, les attributsdivins dont elles étaient dépouillées. «&|160;Comment vous a sembléle Trocadéro, petite folle&|160;? – Je suis rudement contente del’avoir quitté pour venir avec vous. Comme monument c’est assezmoche, n’est-ce pas&|160;? C’est de Davioud, je crois. – Mais commema petite Albertine s’instruit&|160;! En effet, c’est de Davioud,mais je l’avais oublié. – Pendant que vous dormez je lis voslivres, grand paresseux. – Petite, voilà, vous changez tellementvite et vous devenez tellement intelligente (c’était vrai, mais, deplus, je n’étais pas fâché qu’elle eût la satisfaction, à défautd’autres, de se dire que, du moins, le temps qu’elle passait chezmoi n’était pas entièrement perdu pour elle) que je vous dirais, aubesoin, des choses qui seraient généralement considérées commefausses et qui correspondent à une vérité que je cherche. Voussavez ce que c’est que l’impressionnisme&|160;? – Très bien. –Eh&|160;! bien, voyez ce que je veux dire&|160;: vous vous rappelezl’église de Marcouville l’Orgueilleuse qu’Elstir n’aimait pas parcequ’elle était neuve&|160;? Est-ce qu’il n’est pas en contradictionavec son propre impressionnisme quand il retire ainsi ces monumentsde l’impression globale où ils sont compris pour les amener hors dela lumière où ils sont dissous et examiner en archéologue leurvaleur intrinsèque&|160;? Quand il peint, est-ce qu’un hôpital, uneécole, une affiche sur un mur ne sont pas de la même valeur qu’unecathédrale inestimable, qui est à côté, dans une imageindivisible&|160;? Rappelez-vous comme la façade était cuite par lesoleil, comme le relief de ces saints de Marcouville surnageaitdans la lumière. Qu’importe qu’un monument soit neuf s’il paraîtvieux, et même s’il ne le paraît pas. Ce que les vieux quartierscontiennent de poésie a été extrait jusqu’à la dernière goutte,mais certaines maisons nouvellement bâties pour de petits bourgeoiscossus, dans des quartiers neufs, où la pierre trop blanche estfraîchement sciée, ne déchirent-elles pas l’air torride de midi enjuillet, à l’heure où les commerçants reviennent déjeuner dans labanlieue, d’un cri aussi acide que l’odeur des cerises attendantque le déjeuner soit servi dans la salle à manger obscure, où lesprismes de verre pour poser les couteaux projettent des feuxmulticolores et aussi beaux que les verrières de Chartres&|160;? –Ce que vous êtes gentil&|160;! Si je deviens jamais intelligente,ce sera grâce à vous. – Pourquoi, dans une belle journée, détacherses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe font penser àla Chartreuse de Pavie&|160;? – Il m’a rappelé aussi, dominantcomme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que vousavez, je crois que c’est Saint-Sébastien, où il y a au fond uneville en amphithéâtre et où on jurerait qu’il y a le Trocadéro. –Vous voyez bien&|160;! Mais comment avez-vous vu la reproduction deMantegna&|160;? Vous êtes renversante&|160;?&|160;» Nous étionsarrivés dans des quartiers plus populaires, et l’érection d’uneVénus ancillaire derrière chaque comptoir faisait de lui comme unautel suburbain au pied duquel j’aurais voulu passer ma vie.
Comme on fait à la veille d’une mort prématurée, je dressais lecompte des plaisirs dont me privait le point final qu’Albertinemettait à ma liberté. À Passy, ce fut sur la chaussée même, à causede l’encombrement, que des jeunes filles se tenant par la taillem’émerveillèrent de leur sourire. Je n’eus pas le temps de le biendistinguer, mais il était peu probable que je le surfisse&|160;;dans toute foule, en effet, dans toute foule jeune, il n’est pasrare que l’on rencontre l’effigie d’un noble profil. De sorte queces cohues populaires des jours de fête sont pour le voluptueuxaussi précieuses que pour l’archéologue le désordre d’une terre oùune fouille fait apparaître des médailles antiques. Nous arrivâmesau Bois. Je pensais que, si Albertine n’était pas sortie avec moi,je pourrais en ce moment, au cirque des Champs-Élysées, entendre latempête wagnérienne faire gémir tous les cordages de l’orchestre,attirer à elle, comme une écume légère, l’air de chalumeau quej’avais joué tout à l’heure, le faire voler, le pétrir, ledéformer, le diviser, l’entraîner dans un tourbillon grandissant.Du moins je voulus que notre promenade fût courte et que nousrentrions de bonne heure, car, sans en parler à Albertine, j’avaisdécidé d’aller le soir chez les Verdurin. Ils m’avaient envoyédernièrement une invitation que j’avais jetée au panier avec toutesles autres. Mais je me ravisais pour ce soir, car je voulais tâcherd’apprendre quelles personnes Albertine avait pu espérer rencontrerl’après-midi chez eux. À vrai dire, j’en étais arrivé avecAlbertine à ce moment où, si tout continue de même, si les chosesse passent normalement, une femme ne sert plus pour nous que detransition avec une autre femme. Elle tient à notre cœur encore,mais bien peu&|160;; nous avons hâte d’aller chaque soir trouverdes inconnues, et surtout des inconnues connues d’elle, lesquellespourront nous raconter sa vie. Elle, en effet, nous avons possédé,épuisé tout ce qu’elle a consenti à nous livrer d’elle-même. Savie, c’est elle-même encore, mais justement la partie que nous neconnaissons pas, les choses sur quoi nous l’avons vainementinterrogée et que nous pourrons recueillir sur des lèvresneuves.
Si ma vie avec Albertine devait m’empêcher d’aller à Venise, devoyager, du moins j’aurais pu tantôt, si j’avais été seul,connaître les jeunes midinettes éparses dans l’ensoleillement de cebeau dimanche, et dans la beauté de qui je faisais entrer pour unegrande part la vie inconnue qui les animait. Les yeux qu’on voit nesont-ils pas tout pénétrés par un regard dont on ne sait pas lesimages, les souvenirs, les attentes, les dédains qu’il porte etdont on ne peut pas les séparer&|160;? Cette existence, qui estcelle de l’être qui passe, ne donnera-t-elle pas, selon ce qu’elleest, une valeur variable au froncement de ces sourcils, à ladilatation de ces narines&|160;? La présence d’Albertine me privaitd’aller à elles, et peut-être ainsi de cesser de les désirer. Celuiqui veut entretenir en soi le désir de continuer à vivre et lacroyance en quelque chose de plus délicieux que les choseshabituelles doit se promener, car les rues, les avenues, sontpleines de Déesses. Mais les Déesses ne se laissent pas approcher.Çà et là, entre les arbres, à l’entrée de quelque café, uneservante veillait comme une nymphe à l’orée d’un bois sacré, tandisqu’au fond trois jeunes filles étaient assises à côté de l’arcimmense de leurs bicyclettes posées à côté d’elles, comme troisimmortelles accoudées au nuage ou au coursier fabuleux sur lesquelselles accomplissaient leurs voyages mythologiques. Je remarquaisque chaque fois qu’Albertine les regardait un instant, toutes cesfilles, avec une attention profonde, se retournaient aussitôt versmoi. Mais je n’étais trop tourmenté ni par l’intensité de cettecontemplation, ni par sa brièveté que l’intensité compensait&|160;;en effet, pour cette dernière, il arrivait souvent qu’Albertine,soit fatigue, soit manière de regarder particulière à un êtreattentif, considérait ainsi, dans une sorte de méditation, fût-cemon père, fût-ce Françoise&|160;; et quant à sa vitesse à seretourner vers moi, elle pouvait être motivée par le faitqu’Albertine, connaissant mes soupçons, pouvait vouloir, même s’ilsn’étaient pas justifiés, éviter de leur donner prise. Cetteattention, d’ailleurs, qui m’eût semblé criminelle de la partd’Albertine (et tout autant si elle avait eu pour objet des jeunesgens), je l’attachais, sans me croire un instant coupable et entrouvant presque qu’Albertine l’était en m’empêchant par saprésence, de m’arrêter et de descendre vers elles, sur toutes lesmidinettes. On trouve innocent de désirer et atroce que l’autredésire. Et ce contraste entre ce qui concerne ou bien nous ou biencelle que nous aimons n’a pas trait au désir seulement, mais aussiau mensonge. Quelle chose plus usuelle que lui, qu’il s’agisse demasquer, par exemple, les faiblesses quotidiennes d’une santé qu’onveut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d’aller, sansfroisser autrui, à la chose que l’on préfère&|160;? Il estl’instrument de conservation le plus nécessaire et le plus employé.Or c’est lui que nous avons la prétention de bannir de la vie decelle que nous aimons, c’est lui que nous épions, que nousflairons, que nous détestons partout. Il nous bouleverse, il suffità amener une rupture, il nous semble cacher les plus grandesfautes, à moins qu’il ne les cache si bien que nous ne lessoupçonnions pas. Étrange état que celui où nous sommes à ce pointsensibles à un agent pathogène que son pullulement universel rendinoffensif aux autres et si grave pour le malheureux qui ne setrouve plus avoir d’immunité contre lui&|160;!
La vie de ces jolies filles (à cause de mes longues périodes deréclusion j’en rencontrais si rarement) me paraissait, ainsi qu’àtous ceux chez qui la facilité des réalisations n’a pas amorti lapuissance de concevoir, quelque chose d’aussi différent de ce queje connaissais, d’aussi désirable que les villes les plusmerveilleuses que promet le voyage.
La déception éprouvée auprès des femmes que j’avais connues,dans les villes où j’étais allé, ne m’empêchait pas de me laisserprendre à l’attrait des nouvelles et de croire à leurréalité&|160;; aussi de même que voir Venise – Venise dont le tempsprintanier me donnait aussi la nostalgie et que le mariage avecAlbertine m’empêcherait de connaître – voir Venise dans un panoramaque Ski eût peut-être déclaré plus joli de tons que la villeréelle, ne m’eût en rien remplacé le voyage à Venise, dont lalongueur déterminée sans que j’y fusse pour rien me semblaitindispensable à franchir&|160;; de même, si jolie fût-elle, lamidinette qu’une entremetteuse m’eût artificiellement procuréen’eût nullement pu se substituer pour moi à celle qui, la tailledégingandée, passait en ce moment sous les arbres en riant avec uneamie. Celle que j’eusse trouvée dans une maison de passe, eût-elleété plus jolie que cela, n’eût pas été la même chose, parce quenous ne regardons pas les yeux d’une fille que nous ne connaissonspas comme nous ferions d’une petite plaque d’opale ou d’agate. Noussavons que le petit rayon qui les irise ou les grains de brillantqui les font étinceler sont tout ce que nous pouvons voir d’unepensée, d’une volonté, d’une mémoire où résident la maisonfamiliale que nous ne connaissons pas, les amis chers que nousenvions. Arriver à nous emparer de tout cela, qui est si difficile,si rétif, c’est ce qui donne sa valeur au regard bien plus que saseule beauté matérielle (par quoi peut être expliqué qu’un mêmejeune homme éveille tout un roman dans l’imagination d’une femmequi a entendu dire qu’il était le prince de Galles, alors qu’ellene fait plus attention à lui quand elle apprend qu’elle s’esttrompée)&|160;; trouver la midinette dans la maison de passe, c’estla trouver vidée de cette vie inconnue qui la pénètre et que nousaspirons à posséder avec elle&|160;; c’est nous approcher d’yeuxdevenus en effet de simples pierres précieuses, d’un nez dont lefroncement est aussi dénué de signification que celui d’une fleur.Non, cette midinette inconnue et qui passait là, il me semblaitaussi indispensable, si je voulais continuer à croire à sa réalité,d’essayer ses résistances – en y adaptant mes directions, en allantau-devant d’un affront, en revenant à la charge, en obtenant unrendez-vous, en l’attendant à la sortie des ateliers, enconnaissant, épisode par épisode, ce qui composait la vie de cettepetite, en traversant ce dont s’enveloppait pour elle le plaisirque je cherchais et la distance que ses habitudes différentes et savie spéciale mettaient entre moi et l’attention, la faveur que jevoulais atteindre et capter – que de faire un long trajet en cheminde fer si je voulais croire à la réalité de la Venise que jeverrais et qui ne serait pas qu’un spectacle d’expositionuniverselle. Mais ces similitudes mêmes du désir et du voyagefirent que je me promis de serrer un jour d’un peu plus près lanature de cette force invisible mais aussi puissante que lescroyances, ou, dans le monde physique, que la pressionatmosphérique, qui portait si haut les cités, les femmes, tant queje ne les connaissais pas, et qui se dérobait sous elles dès que jeles avais approchées, les faisait tomber aussitôt à plat sur leterre à terre de la plus triviale réalité.
Plus loin une autre fillette était agenouillée près de sabicyclette qu’elle arrangeait. Une fois la réparation faite, lajeune coureuse monta sur sa bicyclette, mais sans l’enfourchercomme eût fait un homme. Pendant un instant la bicyclette tangua,et le jeune corps semblait s’être accru d’une voile, d’une aileimmense&|160;; et bientôt nous vîmes s’éloigner à toute vitesse lajeune créature mi-humaine, mi-ailée, ange ou péri, poursuivant sonvoyage.
Voilà ce dont une vie avec Albertine me privait justement. Dontelle me privait&|160;? N’aurais-je pas dû penser&|160;: dont elleme gratifiait au contraire&|160;? Si Albertine n’avait pas vécuavec moi, avait été libre, j’eusse imaginé, et avec raison, toutesces femmes comme des objets possibles, probables, de son désir, deson plaisir. Elles me fussent apparues comme ces danseuses qui,dans un ballet diabolique, représentant les Tentations pour unêtre, lancent leurs flèches au cœur d’un autre être. Lesmidinettes, les jeunes filles, les comédiennes, comme je les auraishaïes&|160;! Objet d’horreur, elles eussent été exceptées pour moide la beauté de l’univers. Le servage d’Albertine, en me permettantde ne plus souffrir par elles, les restituait à la beauté du monde.Inoffensives, ayant perdu l’aiguillon qui met au cœur la jalousie,il m’était loisible de les admirer, de les caresser du regard, unautre jour plus intimement peut-être. En enfermant Albertine,j’avais du même coup rendu à l’univers toutes ces ailes chatoyantesqui bruissent dans les promenades, dans les bals, dans lesthéâtres, et qui redevenaient tentatrices pour moi, parce qu’ellesne pouvaient plus succomber à leur tentation. Elles faisaient labeauté du monde. Elles avaient fait jadis celle d’Albertine. C’estparce que je l’avais vue comme un oiseau mystérieux, puis comme unegrande actrice de la plage, désirée, obtenue peut-être, que jel’avais trouvée merveilleuse. Une fois captif chez moi l’oiseau quej’avais vu un soir marcher à pas comptés sur la digue, entouré dela congrégation des autres jeunes filles pareilles à des mouettesvenues on ne sait d’où, Albertine avait perdu toutes ses couleurs,avec toutes les chances qu’avaient les autres de l’avoir à eux.Elle avait peu à peu perdu sa beauté. Il fallait des promenadescomme celles-là, où je l’imaginais, sans moi, accostée par tellefemme ou tel jeune homme, pour que je la revisse dans la splendeurde la plage, bien que ma jalousie fût sur un autre plan que ledéclin des plaisirs de mon imagination. Mais, malgré ces brusquessursauts où, désirée par d’autres, elle me redevenait belle, jepouvais très bien diviser son séjour chez moi en deuxpériodes&|160;: la première où elle était encore, quoique moinschaque jour, la chatoyante actrice de la plage&|160;; la secondeoù, devenue la grise prisonnière, réduite à son terne elle-même, illui fallait ces éclairs où je me ressouvenais du passé pour luirendre des couleurs.
Parfois, dans les heures où elle m’était le plus indifférente,me revenait le souvenir d’un moment lointain où sur la plage, quandje ne la connaissais pas encore, non loin de telle dame avec quij’étais fort mal et avec qui j’étais presque certain maintenantqu’elle avait eu des relations, elle éclatait de rire en meregardant d’une façon insolente. La mer polie et bleue bruissaittout autour. Dans le soleil de la plage, Albertine, au milieu deses amies, était la plus belle. C’était une fille magnifique, qui,dans le cadre habituel d’eaux immenses, m’avait, elle, précieux àla dame qui l’admirait, infligé ce définitif affront. Il étaitdéfinitif, car la dame retournait peut-être à Balbec, constataitpeut-être, sur la plage lumineuse et bruissante, l’absenced’Albertine. Mais elle ignorait que la jeune fille vécût chez moi,rien qu’à moi. Les eaux immenses et bleues, l’oubli des préférencesqu’elle avait pour cette jeune fille et qui allaient à d’autres,s’étaient refermées sur l’avanie que m’avait faite Albertine,l’enfermant dans un éblouissant et infrangible écrin. Alors lahaine pour cette femme mordait mon coeur&|160;; pour Albertineaussi, mais une haine mêlée d’admiration pour la belle jeune filleadulée, à la chevelure merveilleuse, et dont l’éclat de rire sur laplage était un affront. La honte, la jalousie, le ressouvenir desdésirs premiers et du cadre éclatant avaient redonné à Albertine sabeauté, sa valeur d’autrefois. Et ainsi alternait, avec l’ennui unpeu lourd que j’avais auprès d’elle, un désir frémissant, pleind’orages magnifiques et de regrets&|160;; selon qu’elle était àcôté de moi dans ma chambre ou que je lui rendais sa liberté dansma mémoire, sur la digue, dans ses gais costumes de plage, au jeudes instruments de musique de la mer, Albertine, tantôt sortie dece milieu, possédée et sans grande valeur, tantôt replongée en lui,m’échappant dans un passé que je ne pourrais connaître,m’offensant, auprès de son amie, autant que l’éclaboussure de lavague ou l’étourdissement du soleil, Albertine remise sur la plage,ou rentrée dans ma chambre, en une sorte d’amour amphibie.
Ailleurs une bande nombreuse jouait au ballon. Toutes cesfillettes avaient voulu profiter du soleil, car ces journées defévrier, même quand elles sont si brillantes, ne durent pas tard,et la splendeur de leur lumière ne retarde pas la venue de sondéclin. Avant qu’il fût encore proche, nous eûmes quelque temps depénombre, parce qu’après avoir poussé jusqu’à la Seine, oùAlbertine admira, et par sa présence m’empêcha d’admirer, lesreflets de voiles rouges sur l’eau hivernale et bleue, une maisonblottie au loin comme un seul coquelicot dans l’horizon clair dontSaint-Cloud semblait, plus loin, la pétrification fragmentaire,friable et côtelée, nous descendîmes de voiture et marchâmeslongtemps&|160;; même pendant quelques instants je lui donnai lebras, et il me semblait que cet anneau que le sien faisait sous lemien unissait en un seul être nos deux personnes et attachait l’uneà l’autre nos deux destinées.
À nos pieds, nos ombres parallèles, rapprochées et jointes,faisaient un dessin ravissant. Sans doute il me semblait déjàmerveilleux, à la maison, qu’Albertine habitât avec moi, que ce fûtelle qui s’étendît sur mon lit. Mais c’en était comme l’exportationau dehors, en pleine nature, que devant ce lac du Bois, quej’aimais tant, au pied des arbres, ce fût justement son ombre,l’ombre pure et simplifiée de sa jambe, de son buste, que le soleileût à peindre au lavis à côté de la mienne sur le sable de l’allée.Et je trouvais un charme plus immatériel sans doute, mais non pasmoins intime, qu’au rapprochement, à la fusion de nos corps, àcelle de nos ombres. Puis nous remontâmes dans la voiture. Et elles’engagea pour le retour dans de petites allées sinueuses où lesarbres d’hiver, habillés de lierre et de ronces, comme des ruines,semblaient conduire à la demeure d’un magicien. À peine sortis deleur couvert assombri, nous retrouvâmes, pour sortir du Bois, leplein jour, si clair encore que je croyais avoir le temps de fairetout ce que je voudrais avant le dîner, quand, quelques instantsseulement après, au moment où notre voiture approchait de l’Arc deTriomphe, ce fut avec un brusque mouvement de surprise et d’effroique j’aperçus au-dessus de Paris, la lune pleine et prématurée,comme le cadran d’une horloge arrêtée qui nous fait croire qu’ons’est mis en retard. Nous avions dit au cocher de rentrer. PourAlbertine, c’était aussi revenir chez moi. La présence des femmes,si aimées soient-elles, qui doivent nous quitter pour rentrer nedonne pas cette paix que je goûtais dans la présence d’Albertineassise au fond de la voiture à côté de moi, présence qui nousacheminait non au vide des heures où l’on est séparé, mais à laréunion plus stable encore et mieux enclose dans mon chez-moi, quiétait aussi son chez-elle, symbole matériel de la possession quej’avais d’elle. Certes, pour posséder il faut avoir désiré. Nous nepossédons une ligne, une surface, un volume que si notre amourl’occupe. Mais Albertine n’avait pas été pour moi, pendant notrepromenade, comme avait été jadis Rachel, une vaine poussière dechair et d’étoffe. L’imagination de mes yeux, de mes lèvres, de mesmains, avait, à Balbec, si solidement construit, si tendrement polison corps que maintenant, dans cette voiture, pour toucher cecorps, pour le contenir, je n’avais pas besoin de me serrer contreAlbertine, ni même de la voir, il me suffisait de l’entendre et, sielle se taisait, de la savoir auprès de moi&|160;; mes sens tressésensemble l’enveloppaient tout entière et quand, arrivée devant lamaison, tout naturellement elle descendit, je m’arrêtai un instantpour dire au chauffeur de revenir me prendre, mais mes regardsl’enveloppaient encore tandis qu’elle s’enfonçait devant moi sousla voûte, et c’était toujours ce même calme inerte et domestiqueque je goûtais à la voir ainsi lourde, empourprée, opulente etcaptive, rentrer tout naturellement avec moi, comme une femme quej’avais à moi, et, protégée par les murs, disparaître dans notremaison. Malheureusement elle semblait s’y trouver en prison et êtrede l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme onlui demandait si elle n’était pas contente d’être dans une aussibelle demeure que Liancourt, répondit qu’«&|160;il n’est pas debelle prison&|160;», si j’en jugeais par l’air triste et lasqu’elle eut ce soir-là pendant notre dîner en tête à tête dans sachambre. Je ne le remarquai pas d’abord&|160;; et c’était moi quime désolais de penser que, s’il n’y avait pas eu Albertine (caravec elle j’eusse trop souffert de la jalousie dans un hôtel oùelle eût toute la journée subi le contact de tant d’êtres), jepourrais en ce moment dîner à Venise dans une de ces petites sallesà manger surbaissées comme une cale de navire, et où on voit legrand canal par de petites fenêtres cintrées qu’entourent desmoulures mauresques.
Je dois ajouter qu’Albertine admirait beaucoup chez moi un grandbronze de Barbedienne, qu’avec beaucoup de raison Bloch trouvaitfort laid. Il en avait peut-être moins de s’étonner que je l’eussegardé. Je n’avais jamais cherché comme lui à faire des ameublementsartistiques, à composer des pièces, j’étais trop paresseux pourcela, trop indifférent à ce que j’avais l’habitude d’avoir sous lesyeux. Puisque mon goût ne s’en souciait pas, j’avais le droit de nepas nuancer mon intérieur. J’aurais peut-être pu malgré cela ôterle bronze. Mais les choses laides et cossues sont fort utiles, carelles ont auprès des personnes qui ne nous comprennent pas, quin’ont pas notre goût et dont nous pouvons être amoureux, unprestige que n’aurait pas une fière chose qui ne révèle pas sabeauté. Or les êtres qui ne nous comprennent pas sont justement lesseuls à l’égard desquels il puisse nous être utile d’user d’unprestige que notre intelligence suffit à nous assurer auprèsd’êtres supérieurs. Albertine avait beau commencer à avoir du goût,elle avait encore un certain respect pour le bronze, et ce respectrejaillissait sur moi en une considération qui, venant d’Albertine,m’importait infiniment plus que de garder un bronze un peudéshonorant, puisque j’aimais Albertine.
Mais la pensée de mon esclavage cessait tout d’un coup de mepeser et je souhaitais de le prolonger encore, parce qu’il mesemblait apercevoir qu’Albertine sentait cruellement le sien. Sansdoute, chaque fois que je lui avais demandé si elle ne sedéplaisait pas chez moi, elle m’avait toujours répondu qu’elle nesavait pas où elle pourrait être plus heureuse. Mais souvent cesparoles étaient démenties par un air de nostalgie,d’énervement.
Certes, si elle avait les goûts que je lui avais crus, cetempêchement de jamais les satisfaire devait être aussi excitantpour elle qu’il était calmant pour moi, calmant au point quej’eusse trouvé l’hypothèse que je l’avais accusée injustement laplus vraisemblable si, dans celle-ci, je n’eusse eu beaucoup depeine à expliquer cette application extraordinaire que mettaitAlbertine à ne jamais être seule, à ne jamais être libre, à ne pass’arrêter un instant devant la porte quand elle rentrait, à sefaire accompagner ostensiblement, chaque fois qu’elle allaittéléphoner, par quelqu’un qui pût me répéter ses paroles, parFrançoise, par Andrée, à me laisser toujours seul, sans avoir l’airque ce fût exprès, avec cette dernière, quand elles étaient sortiesensemble, pour que je pusse me faire faire un rapport détaillé surleur sortie. Avec cette merveilleuse docilité contrastaientcertains mouvements, vite réprimés, d’impatience, qui me firent medemander si Albertine n’aurait pas formé le projet de secouer sachaîne. Des faits accessoires étayaient ma supposition. Ainsi, unjour où j’étais sorti seul, ayant rencontré, près de Passy, Gisèle,nous causâmes de choses et d’autres. Bientôt, assez heureux depouvoir le lui apprendre, je lui dis que je voyais constammentAlbertine. Gisèle me demanda où elle pourrait la trouver, car elleavait justement quelque chose à lui dire. «&|160;Quoidonc&|160;? – Des choses qui se rapportent à de petites camarades àelle. – Quelles camarades&|160;? Je pourrai peut-être vousrenseigner, ce qui ne vous empêchera pas de la voir. – Oh&|160;!des camarades d’autrefois, je ne me rappelle pas les noms&|160;»,répondit Gisèle d’un air vague, en battant en retraite. Elle mequitta, croyant avoir parlé avec une prudence telle que rien nepouvait me paraître que très clair. Mais le mensonge est si peuexigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester&|160;!S’il s’était agi de camarades d’autrefois, dont elle ne savait mêmepas les noms, pourquoi aurait-elle eu «&|160;justement&|160;»besoin d’en parler à Albertine&|160;? Cet adverbe, assez parentd’une expression chère à MmeCottard&|160;: «&|160;celatombe à pic&|160;», ne pouvait s’appliquer qu’à une choseparticulière, opportune, peut-être urgente, se rapportant à desêtres déterminés. D’ailleurs, rien que la façon d’ouvrir la bouche,comme quand on va bâiller, d’un air vague, en me disant (enreculant presque avec son corps, comme elle faisait machine enarrière à partir de ce moment dans notre conversation)&|160;:«&|160;Ah&|160;! je ne sais pas, je ne me rappelle pas lesnoms&|160;», faisait aussi bien de sa figure, et, s’accordant avecelle, de sa voix, une figure de mensonge, que l’air tout autre,serré, animé, à l’avant, de «&|160;j’ai justement&|160;» signifiaitune vérité. Je ne questionnai pas Gisèle. À quoi cela m’eût-ilservi&|160;? Certes, elle ne mentait pas de la même manièrequ’Albertine. Et certes les mensonges d’Albertine m’étaient plusdouloureux. Mais d’abord il y avait entre eux un pointcommun&|160;: le fait même du mensonge qui, dans certains cas, estune évidence. Non pas de la réalité qui se cache dans ce mensonge.On sait bien que chaque assassin, en particulier, s’imagine avoirtout si bien combiné qu’il ne sera pas pris, et, parmi lesmenteurs, plus particulièrement les femmes qu’on aime. On ignore oùelle est allée, ce qu’elle y a fait. Mais au moment même où elleparle, où elle parle d’une autre chose sous laquelle il y a cela,qu’elle ne dit pas, le mensonge est perçu instantanément, et lajalousie redoublée puisqu’on sent le mensonge, et qu’on n’arrivepas à savoir la vérité. Chez Albertine, la sensation du mensongeétait donnée par bien des particularités qu’on a déjà vues au coursde ce récit, mais principalement par ceci que, quand elle mentait,son récit péchait soit par insuffisance, omission, invraisemblance,soit par excès, au contraire, de petits faits destinés à le rendrevraisemblable. Le vraisemblable, malgré l’idée que se fait lementeur, n’est pas du tout le vrai. Dès qu’en écoutant quelquechose de vrai, on entend quelque chose qui est seulementvraisemblable, qui l’est peut-être plus que le vrai, qui l’estpeut-être trop, l’oreille un peu musicienne sent que ce n’est pascela, comme pour un vers faux, ou un mot lu à haute voix pour unautre. L’oreille le sent et, si l’on aime, le cœur s’alarme. Que nesonge-t-on alors, quand on change toute sa vie parce qu’on ne saitpas si une femme est passée rue de Berri ou rue Washington, que nesonge-t-on que ces quelques mètres de différence, et la femmeelle-même, seront réduits au cent millionième (c’est-à-dire à unegrandeur que nous ne pouvons percevoir) si seulement nous avons lasagesse de rester quelques années sans voir cette femme, et que cequi était Gulliver en bien plus grand deviendra une lilliputiennequ’aucun microscope – au moins du cœur, car celui de la mémoireindifférente est plus puissant et moins fragile – ne pourra pluspercevoir&|160;! Quoi qu’il en soit, s’il y avait un point commun –le mensonge même – entre ceux d’Albertine et de Gisèle, pourtantGisèle ne mentait pas de la même manière qu’Albertine, ni non plusde la même manière qu’Andrée, mais leurs mensonges respectifss’emboîtaient si bien les uns dans les autres, tout en présentantune grande variété, que la petite bande avait la soliditéimpénétrable de certaines maisons de commerce, de librairie ou depresse par exemple, où le malheureux auteur n’arrivera jamais,malgré la diversité des personnalités composantes, à savoir s’ilest ou non floué. Le directeur du journal ou de la revue ment avecune attitude de sincérité d’autant plus solennelle qu’il a besoinde dissimuler, en mainte occasion, qu’il fait exactement la mêmechose et se livre aux mêmes pratiques mercantiles que celles qu’ila flétries chez les autres directeurs de journaux ou de théâtres,chez les autres éditeurs, quand il a pris pour bannière, levécontre eux l’étendard de la Sincérité. Avoir proclamé (comme chefd’un parti politique, comme n’importe quoi) qu’il est atroce dementir, oblige le plus souvent à mentir plus que les autres, sansquitter pour cela le masque solennel, sans déposer la tiare augustede la sincérité. L’associé de l’«&|160;homme sincère&|160;» mentautrement et de façon plus ingénue. Il trompe son auteur comme iltrompe sa femme, avec des trucs de vaudeville. Le secrétaire de larédaction, honnête homme et grossier, ment tout simplement, commeun architecte qui vous promet que votre maison sera prête à uneépoque où elle ne sera pas commencée. Le rédacteur en chef, âmeangélique, voltige au milieu des trois autres, et sans savoir dequoi il s’agit, leur porte, par scrupule fraternel et tendresolidarité, le secours précieux d’une parole insoupçonnable. Cesquatre personnes vivent dans une perpétuelle dissension, quel’arrivée de l’auteur fait cesser. Par-dessus les querellesparticulières, chacun se rappelle le grand devoir militaire devenir en aide au «&|160;corps&|160;» menacé. Sans m’en rendrecompte, j’avais depuis longtemps joué le rôle de cet auteurvis-à-vis de la «&|160;petite bande&|160;». Si Gisèle avait pensé,quand elle avait dit&|160;: «&|160;justement&|160;», à tellecamarade d’Albertine disposée à voyager avec elle dès que mon amie,sous un prétexte ou un autre, m’aurait quitté, et à prévenirAlbertine que l’heure était venue ou sonnerait bientôt, Gisèle seserait fait couper en morceaux plutôt que de me le dire&|160;; ilétait donc bien inutile de lui poser des questions. Des rencontrescomme celles de Gisèle n’étaient pas seules à accentuer mes doutes.Par exemple, j’admirais les peintures d’Albertine. Les peinturesd’Albertine, touchantes distractions de la captive, m’émurent tantque je la félicitai. «&|160;Non, c’est très mauvais, mais je n’aijamais pris une seule leçon de dessin. – Mais un soir vous m’aviezfait dire, à Balbec, que vous étiez restée à prendre une leçon dedessin.&|160;» Je lui rappelai le jour et lui dis que j’avais biencompris tout de suite qu’on ne prenait pas de leçons de dessin àcette heure-là. Albertine rougit. «&|160;C’est vrai, dit-elle, jene prenais pas de leçons de dessin, je vous ai beaucoup menti audébut, cela je le reconnais. Mais je ne vous mens plusjamais.&|160;» J’aurais tant voulu savoir quels étaient lesnombreux mensonges du début, mais je savais d’avance que ses aveuxseraient de nouveaux mensonges. Aussi je me contentai del’embrasser. Je lui demandai seulement un de ces mensonges. Ellerépondit&|160;: «&|160;Eh bien&|160;! par exemple que l’air de lamer me faisait mal.&|160;» Je cessai d’insister devant ce mauvaisvouloir.
Pour lui faire paraître sa chaîne plus légère, le mieux étaitsans doute de lui faire croire que j’allais moi-même la rompre. Entous cas, ce projet mensonger je ne pouvais le lui confier en cemoment, elle était revenue avec trop de gentillesse du Trocadérotout à l’heure&|160;; ce que je pouvais faire, bien loin del’affliger d’une menace de rupture, c’était tout au plus de taireles rêves de perpétuelle vie commune que formait mon cœurreconnaissant. En la regardant, j’avais de la peine à me retenir deles épancher en elle, et peut-être s’en apercevait-elle.Malheureusement leur expression n’est pas contagieuse. Le cas d’unevieille femme maniérée, comme M. de Charlus qui, à force de ne voirdans son imagination qu’un fier jeune homme, croit devenir lui-mêmefier jeune homme, et d’autant plus qu’il devient plus maniéré etplus risible, ce cas est plus général, et c’est l’infortune d’unamant épris de ne pas se rendre compte que, tandis qu’il voit unefigure belle devant lui, sa maîtresse voit sa figure à lui, quin’est pas rendue belle, au contraire, quand la déforme le plaisirqu’y fait naître la vue de la beauté. Et l’amour n’épuise même pastoute la généralité de ce cas&|160;; nous ne voyons pas notrecorps, que les autres voient, et nous «&|160;suivons&|160;» notrepensée, l’objet invisible aux autres, qui est devant nous. Cetobjet-là, parfois l’artiste le fait voir dans son œuvre. De làvient que les admirateurs de celle-ci sont désillusionnés parl’auteur, dans le visage de qui cette beauté intérieure s’estimparfaitement reflétée.
Tout être aimé, même dans une certaine mesure, tout être estpour nous comme Janus, nous présentant le front qui nous plaît sicet être nous quitte, le front morne si nous le savons à notreperpétuelle disposition. Pour Albertine, la société durable avecelle avait quelque chose de pénible d’une autre façon que je nepeux dire en ce récit. C’est terrible d’avoir la vie d’une autrepersonne attachée à la sienne comme une bombe qu’on tiendrait sansqu’on puisse la lâcher sans crime. Mais qu’on prenne commecomparaison les hauts et les bas, les dangers, l’inquiétude, lacrainte de voir crues plus tard des choses fausses etvraisemblables qu’on ne pourra plus expliquer, sentiments éprouvéssi on a dans son intimité un fou. Par exemple, je plaignais M. deCharlus de vivre avec Morel (aussitôt le souvenir de la scène del’après-midi me fit sentir le côté gauche de ma poitrine bien plusgros que l’autre)&|160;; en laissant de côté les relations qu’ilsavaient ou non ensemble, M. de Charlus avait dû ignorer, au début,que Morel était fou. La beauté de Morel, sa platitude, sa fierté,avaient dû détourner le baron de chercher si loin, jusqu’aux joursdes mélancolies où Morel accusait M. de Charlus de sa tristesse,sans pouvoir fournir d’explications, l’insultait de sa méfiance, àl’aide de raisonnements faux, mais extrêmement subtils, le menaçaitde résolutions désespérées, au milieu desquelles persistait lesouci le plus retors de l’intérêt le plus immédiat. Tout ceci n’estque comparaison. Albertine n’était pas folle.
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J’appris que ce jour-là avait eu lieu une mort qui me fitbeaucoup de peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie duraitdepuis longtemps. Non pas celle, évidemment, qu’il avait eued’abord et qui était naturelle. La nature ne semble guère capablede donner que des maladies assez courtes. Mais la médecine s’estannexé l’art de les prolonger. Les remèdes, la rémission qu’ilsprocurent, le malaise que leur interruption fait renaître,composent un simulacre de maladie que l’habitude du patient finitpar stabiliser, par styliser, de même que les enfants toussentrégulièrement par quintes longtemps après qu’ils sont guéris de lacoqueluche. Puis les remèdes agissent moins, on les augmente, ilsne font plus aucun bien, mais ils ont commencé à faire du mal grâceà cette indisposition durable. La nature ne leur aurait pas offertune durée si longue. C’est une grande merveille que la médecine,égalant presque la nature, puisse forcer à garder le lit, àcontinuer sous peine de mort l’usage d’un médicament. Dès lors, lamaladie artificiellement greffée a pris racine, est devenue unemaladie secondaire mais vraie, avec cette seule différence que lesmaladies naturelles guérissent, mais jamais celles que crée lamédecine, car elle ignore le secret de la guérison.
Il y avait des années que Bergotte ne sortait plus de chez lui.D’ailleurs, il n’avait jamais aimé le monde, ou l’avait aimé unseul jour pour le mépriser comme tout le reste, et de la mêmefaçon, qui était la sienne, à savoir non de mépriser parce qu’on nepeut obtenir, mais aussitôt qu’on a obtenu. Il vivait si simplementqu’on ne soupçonnait pas à quel point il était riche, et l’eût-onsu qu’on se fût trompé encore, l’ayant cru alors avare, alors quepersonne ne fut jamais si généreux. Il l’était surtout avec desfemmes, des fillettes pour mieux dire, et qui étaient honteuses derecevoir tant pour si peu de chose. Il s’excusait à ses propresyeux parce qu’il savait ne pouvoir jamais si bien produire que dansl’atmosphère de se sentir amoureux. L’amour, c’est trop dire, leplaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettresparce qu’il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirsde la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. Et même,si cet amour amène des désillusions, du moins agite-t-il, de cettefaçon-là aussi, la surface de l’âme, qui sans cela risquerait dedevenir stagnante. Le désir n’est donc pas inutile à l’écrivainpour l’éloigner des autres hommes d’abord et de se conformer à eux,pour rendre ensuite quelques mouvements à une machine spirituellequi, passé un certain âge, a tendance à s’immobiliser. On n’arrivepas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons quiempêchent de l’être et qui nous fussent restées invisibles sans cesbrusques percées de la déception. Les rêves ne sont pasréalisables, nous le savons&|160;; nous n’en formerions peut-êtrepas sans le désir, et il est utile d’en former pour les voiréchouer et que leur échec instruise. Aussi Bergotte sedisait-il&|160;: «&|160;Je dépense plus que des multimillionnairespour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu’elles medonnent me font écrire un livre qui me rapporte de l’argent.&|160;»Économiquement ce raisonnement était absurde, mais sans doutetrouvait-il quelque agrément à transmuter ainsi l’or en caresses etles caresses en or. Nous avons vu, au moment de la mort de magrand’mère, que la vieillesse fatiguée aimait le repos. Or dans lemonde il n’y a que la conversation. Elle y est stupide, mais a lepouvoir de supprimer les femmes, qui ne sont plus que questions etréponses. Hors du monde les femmes redeviennent ce qui est sireposant pour le vieillard fatigué, un objet de contemplation. Entous cas, maintenant, il n’était plus question de rien de toutcela. J’ai dit que Bergotte ne sortait plus de chez lui, et quandil se levait une heure dans sa chambre, c’était tout enveloppé dechâles, de plaids, de tout ce dont on se couvre au moment des’exposer à un grand froid ou de monter en chemin de fer. Il s’enexcusait auprès des rares amis qu’il laissait pénétrer auprès delui, et montrant ses tartans, ses couvertures, il disaitgaiement&|160;: «&|160;Que voulez-vous, mon cher, Anaxagore l’adit, la vie est un voyage.&|160;» Il allait ainsi se refroidissantprogressivement, petite planète qui offrait une image anticipée dela grande quand, peu à peu, la chaleur se retirera de la terre,puis la vie. Alors la résurrection aura pris fin, car, si avantdans les générations futures que brillent les œuvres des hommes,encore faut-il qu’il y ait des hommes. Si certaines espècesd’animaux résistent plus longtemps au froid envahisseur, quand iln’y aura plus d’hommes, et à supposer que la gloire de Bergotte aitduré jusque-là, brusquement elle s’éteindra à tout jamais. Ce nesont pas les derniers animaux qui le liront, car il est peuprobable que, comme les apôtres à la Pentecôte, ils puissentcomprendre le langage des divers peuples humains sans l’avoirappris.
Dans les mois qui précédèrent sa mort, Bergotte souffraitd’insomnies, et, ce qui est pire, dès qu’il s’endormait, decauchemars, qui, s’il s’éveillait, faisaient qu’il évitait de serendormir. Longtemps il avait aimé les rêves, même les mauvaisrêves, parce que grâce à eux, grâce à la contradiction qu’ilsprésentent avec la réalité qu’on a devant soi à l’état de veille,ils nous donnent, au plus tard dès le réveil, la sensation profondeque nous avons dormi. Mais les cauchemars de Bergotte n’étaient pascela. Quand il parlait de cauchemars, autrefois il entendait deschoses désagréables qui se passaient dans son cerveau. Maintenant,c’est comme venus du dehors de lui qu’il percevait une main munied’un torchon mouillé qui, passée sur sa figure par une femmeméchante, s’efforçait de le réveiller&|160;; d’intolérableschatouillements sur les hanches&|160;; la rage – parce que Bergotteavait murmuré en dormant qu’il conduisait mal – d’un cocher foufurieux qui se jetait sur l’écrivain et lui mordait les doigts, leslui sciait. Enfin, dès que dans son sommeil l’obscurité étaitsuffisante, la nature faisait une espèce de répétition sanscostumes de l’attaque d’apoplexie qui l’emporterait&|160;: Bergotteentrait en voiture sous le porche du nouvel hôtel des Swann,voulait descendre. Un vertige foudroyant le clouait sur sabanquette, le concierge essayait de l’aider à descendre, il restaitassis, ne pouvant se soulever, dresser ses jambes. Il essayait des’accrocher au pilier de pierre qui était devant lui, mais n’ytrouvait pas un suffisant appui pour se mettre debout.
Il consulta les médecins qui, flattés d’être appelés par lui,virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt ansqu’il n’avait rien fait), dans son surmenage, la cause de sesmalaises. Ils lui conseillèrent de ne pas lire de contesterrifiants (il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil«&|160;indispensable à la vie&|160;» (il n’avait dû quelques annéesde mieux relatif qu’à sa claustration chez lui), de s’alimenterdavantage (ce qui le fit maigrir et alimenta surtout sescauchemars). Un de ses médecins étant doué de l’esprit decontradiction et de taquinerie, dès que Bergotte le voyait enl’absence des autres et, pour ne pas le froisser, lui soumettaitcomme des idées de lui ce que les autres lui avaient conseillé, lemédecin contredisant, croyant que Bergotte cherchait à se faireordonner quelque chose qui lui plaisait, le lui défendait aussitôt,et souvent avec des raisons fabriquées si vite pour les besoins dela cause que, devant l’évidence des objections matérielles quefaisait Bergotte, le docteur contredisant était obligé, dans lamême phrase, de se contredire lui-même, mais, pour des raisonsnouvelles, renforçait la même prohibition. Bergotte revenait à undes premiers médecins, homme qui se piquait d’esprit, surtoutdevant un des maîtres de la plume, et qui, si Bergotteinsinuait&|160;: «&|160;Il me semble pourtant que le DrX. m’avait dit – autrefois bien entendu – que cela pouvait mecongestionner le rein et le cerveau… &|160;» souriaitmalicieusement, levait le doigt et prononçait&|160;: «&|160;J’aidit user, je n’ai pas dit abuser. Bien entendu, tout remède, si onexagère, devient une arme à double tranchant.&|160;» Il y a dansnotre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, commedans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucuneautorisation du docteur en médecine ou en théologie ne peutsuppléer. Nous savons que les bains froids nous font mal, nous lesaimons&|160;: nous trouverons toujours un médecin pour nous lesconseiller, non pour empêcher qu’ils ne nous fassent mal. À chacunde ces médecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s’étaitdéfendu depuis des années. Au bout de quelques semaines, lesaccidents d’autrefois avaient reparu, les récents s’étaientaggravés. Affolé par une souffrance de toutes les minutes, àlaquelle s’ajoutait l’insomnie coupée de brefs cauchemars, Bergottene fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avecexcès, de différents narcotiques, lisant avec confiance leprospectus accompagnant chacun d’eux, prospectus qui proclamait lanécessité du sommeil mais insinuait que tous les produits quil’amènent (sauf celui contenu dans le flacon qu’il enveloppait etqui ne produisait jamais d’intoxication) étaient toxiques et par làrendaient le remède pire que le mal. Bergotte les essaya tous.Certains sont d’une autre famille que ceux auxquels nous sommeshabitués, dérivés, par exemple, de l’amyle et de l’éthyle. Onn’absorbe le produit nouveau, d’une composition toute différente,qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à unpremier rendez-vous. Vers quels genres ignorés de sommeil, derêves, le nouveau venu va-t-il nous conduire&|160;? Il estmaintenant en nous, il a la direction de notre pensée. De quellefaçon allons-nous nous endormir&|160;? Et une fois que nous leserons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quelsgouffres inexplorés le maître tout-puissant nousconduira-t-il&|160;? Quel groupement nouveau de sensationsallons-nous connaître dans ce voyage&|160;? Nous mènera-t-il aumalaise&|160;? À la béatitude&|160;? À la mort&|160;? Celle deBergotte survint la veille de ce jour-là où il s’était ainsi confiéà un de ces amis (ami&|160;? ennemi&|160;?) trop puissant. Ilmourut dans les circonstances suivantes&|160;: Une crise d’urémieassez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais uncritique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer(prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise),tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pande mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’ilétait, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’artchinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergottemangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition.Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut prisd’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eutl’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art sifactice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’unpalazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfinil fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plusdifférent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’articledu critique, il remarqua pour la première fois des petitspersonnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieusematière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissementsaugmentaient&|160;; il attachait son regard, comme un enfant à unpapillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur.«&|160;C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes dernierslivres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches decouleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petitpan de mur jaune.&|160;» Cependant la gravité de sesétourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance luiapparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandisque l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune.Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour lesecond. «&|160;Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pourles journaux du soir le fait divers de cette exposition.&|160;»
Il se répétait&|160;: «&|160;Petit pan de mur jaune avec unauvent, petit pan de mur jaune.&|160;» Cependant il s’abattit surun canapé circulaire&|160;; aussi brusquement il cessa de penserque sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit&|160;:«&|160;C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes deterre pas assez cuites, ce n’est rien.&|160;» Un nouveau coupl’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous lesvisiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais&|160;? Qui peutle dire&|160;? Certes, les expériences spirites, pas plus que lesdogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Cequ’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme sinous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vieantérieure&|160;; il n’y a aucune raison, dans nos conditions devie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire lebien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivéà ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceaudont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangépar les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant descience et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peineidentifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, quin’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir àun monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice,un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortonspour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivresous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéiparce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir quiles y avait tracées – ces lois dont tout travail profond del’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – etencore&|160;! – pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotten’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.
On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrineséclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient commedes anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’étaitplus, le symbole de sa résurrection.
&|160;
J’appris, ai-je dit, ce jour-là que Bergotte était mort. Etj’admirais l’inexactitude des journaux qui – reproduisant les unset les autres une même note – disaient qu’il était mort la veille.Or, la veille, Albertine l’avait rencontré, me raconta-t-elle lesoir même, et cela l’avait même un peu retardée, car il avait causéassez longtemps avec elle. C’est sans doute avec elle qu’il avaiteu son dernier entretien. Elle le connaissait par moi qui ne levoyais plus depuis longtemps, mais comme elle avait eu la curiositéde lui être présentée, j’avais, un an auparavant, écrit au vieuxmaître pour la lui amener. Il m’avait accordé ce que j’avaisdemandé, tout en souffrant un peu, je crois, que je ne le revisseque pour faire plaisir à une autre personne, ce qui confirmait monindifférence pour lui. Ces cas sont fréquents&|160;: parfois, celuiou celle qu’on implore non pour le plaisir de causer de nouveauavec lui, mais pour une tierce personne, refuse si obstinément quenotre protégée croit que nous nous sommes targués d’un fauxpouvoir&|160;; plus souvent, le génie ou la beauté célèbreconsentent, mais humiliés dans leur gloire, blessés dans leuraffection, ne nous gardent plus qu’un sentiment amoindri,douloureux, un peu méprisant. Je devinai longtemps après quej’avais faussement accusé les journaux d’inexactitude, car, cejour-là, Albertine n’avait nullement rencontré Bergotte, mais jen’en avais point eu un seul instant le soupçon tant elle me l’avaitconté avec naturel, et je n’appris que bien plus tard l’artcharmant qu’elle avait de mentir avec simplicité. Ce qu’elledisait, ce qu’elle avouait avait tellement les mêmes caractères queles formes de l’évidence – ce que nous voyons, ce que nousapprenons d’une manière irréfutable – qu’elle semait ainsi dans lesintervalles de la vie les épisodes d’une autre vie dont je nesoupçonnais pas alors la fausseté et dont je n’ai eu que beaucoupplus tard la perception. J’ai ajouté&|160;: «&|160;quand elleavouait&|160;», voici pourquoi. Quelquefois des rapprochementssinguliers me donnaient à son sujet des soupçons jaloux où, à côtéd’elle, figurait dans le passé, ou hélas dans l’avenir, une autrepersonne. Pour avoir l’air d’être sûr de mon fait, je disais le nomet Albertine me disait&|160;: «&|160;Oui je l’ai rencontrée, il y ahuit jours, à quelques pas de la maison. Par politesse j’ai réponduà son bonjour. J’ai fait deux pas avec elle. Mais il n’y a jamaisrien eu entre nous. Il n’y aura jamais rien.&|160;» Or Albertinen’avait même pas rencontré cette personne, pour la bonne raison quecelle-ci n’était pas venue à Paris depuis dix mois. Mais mon amietrouvait que nier complètement était peu vraisemblable. D’où cettecourte rencontre fictive, dite si simplement que je voyais la dames’arrêter, lui dire bonjour, faire quelques pas avec elle. Letémoignage de mes sens, si j’avais été dehors à ce moment, m’auraitpeut-être appris que la dame n’avait pas fait quelques pas avecAlbertine. Mais si j’avais su le contraire, c’était par une de ceschaînes de raisonnement (où les paroles de ceux en qui nous avonsconfiance insèrent de fortes mailles) et non par le témoignage dessens. Pour invoquer ce témoignage des sens il eût fallu que j’eusseété précisément dehors, ce qui n’avait pas eu lieu. On peutimaginer pourtant qu’une telle hypothèse n’est pasinvraisemblable&|160;: j’aurais pu être sorti et passer dans la rueà l’heure où Albertine m’aurait dit, ce soir (ne m’ayant pas vu),qu’elle avait fait quelques pas avec la dame, et j’aurais su alorsqu’Albertine avait menti. Est-ce bien sûr encore&|160;? Uneobscurité sacrée se fût emparée de mon esprit, j’aurais mis endoute que je l’avais vue seule, à peine aurais-je cherché àcomprendre par quelle illusion d’optique je n’avais pas aperçu ladame, et je n’aurais pas été autrement étonné de m’être trompé, carle monde des astres est moins difficile à connaître que les actionsréelles des êtres, surtout des êtres que nous aimons, fortifiésqu’ils sont contre notre doute par des fables destinées à lesprotéger. Pendant combien d’années peuvent-ils laisser notre amourapathique croire que la femme aimée a à l’étranger une sœur, unfrère, une belle-sœur qui n’ont jamais existé&|160;!
Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l’espritoù la conviction crée l’évidence. Nous avons vu bien des fois lesens de l’ouïe apporter à Françoise non le mot qu’on avaitprononcé, mais celui qu’elle croyait le vrai, ce qui suffisait pourqu’elle n’entendît pas la rectification implicite d’uneprononciation meilleure. Notre maître d’hôtel n’était pas constituéautrement. M. de Charlus portait à ce moment-là – car il changeaitbeaucoup – des pantalons fort clairs et reconnaissables entremille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot«&|160;pissotière&|160;» (le mot désignant ce que M. de Rambuteauavait été si fâché d’entendre le duc de Guermantes appeler unédicule Rambuteau) était «&|160;pistière&|160;», n’entendit jamaisdans toute sa vie une seule personne dire «&|160;pissotière&|160;»,bien que bien souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreurest plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances.Constamment le maître d’hôtel disait&|160;: «&|160;Certainement M.le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtempsdans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureurde femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, madame m’a envoyé faireune course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vuentrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien uneheure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, àla même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne levoie pas.&|160;» Je ne connais rien de plus beau, de plus noble etplus jeune qu’une nièce de Mme de Guermantes. Maisj’entendis le concierge d’un restaurant où j’allais quelquefoisdire sur son passage&|160;: «&|160;Regarde-moi cette vieillerombière, quelle touche&|160;! et ça a au moins quatre-vingtsans.&|160;» Pour l’âge il me paraît difficile qu’il le crût. Maisles chasseurs groupés autour de lui, qui ricanaient chaque foisqu’elle passait devant l’hôtel pour aller voir non loin de là sesdeux charmantes grand’tantes, Mmes de Fezensac et deBallery, virent sur le visage de cette jeune beauté lesquatre-vingts ans que, par plaisanterie ou non, avait donnés leconcierge à la vieille «&|160;rombière&|160;». On les aurait faittordre en leur disant qu’elle était plus distinguée que l’une desdeux caissières de l’hôtel, qui, rongée d’eczéma, ridicule degrosseur, leur semblait belle femme. Seul peut-être le désir sexueleût été capable d’empêcher leur erreur de se former, s’il avaitjoué sur le passage de la prétendue vieille rombière, et si leschasseurs avaient brusquement convoité la jeune déesse. Mais pourdes raisons inconnues, et qui devaient être probablement de naturesociale, ce désir n’avait pas joué. Il y aurait du reste beaucoup àdiscuter. L’univers est vrai pour nous tous et dissemblable pourchacun. Si nous n’étions pas, pour l’ordre du récit, obligé de nousborner à des raisons frivoles, combien de plus sérieuses nouspermettraient de montrer la minceur menteuse du début de ce volumeoù, de mon lit, j’entends le monde s’éveiller, tantôt par un temps,tantôt par un autre. Oui, j’ai été forcé d’amincir la chose etd’être mensonger, mais ce n’est pas un univers, c’est des millions,presque autant qu’il existe de prunelles et d’intelligenceshumaines, qui s’éveillent tous les matins.
Pour revenir à Albertine, je n’ai jamais connu de femmes douéesplus qu’elle d’heureuse aptitude au mensonge animé, coloré desteintes mêmes de la vie, si ce n’est une de ses amies – une de mesjeunes filles en fleurs aussi, rose comme Albertine, mais dont leprofil irrégulier, creusé, puis proéminent à nouveau, ressemblaittout à fait à certaines grappes de fleurs roses dont j’ai oublié lenom et qui ont ainsi de longs et sinueux rentrants. Cette jeunefille était, au point de vue de la fable, supérieure à Albertine,car elle n’y mêlait aucun des moments douloureux, des sous-entendusrageurs qui étaient fréquents chez mon amie. J’ai dit pourtantqu’elle était charmante quand elle inventait un récit qui nelaissait pas de place au doute, car on voyait alors devant soi lachose – pourtant imaginée – qu’elle disait, en se servant comme vuede sa parole. La vraisemblance seule inspirait Albertine, nullementle désir de me donner de la jalousie. Car Albertine, sans êtreintéressée peut-être, aimait qu’on lui fît des gentillesses. Or si,au cours de cet ouvrage, j’ai eu et j’aurai bien des occasions demontrer comment la jalousie redouble l’amour, c’est au point de vuede l’amant que je me suis placé. Mais pour peu que celui-ci ait unpeu de fierté, et dût-il mourir d’une séparation, il ne répondrapas à une trahison supposée par une gentillesse, il s’écartera ou,sans s’éloigner, s’ordonnera de feindre la froideur. Aussi est-ceen pure perte pour elle que sa maîtresse le fait tant souffrir.Dissipe-t-elle, au contraire, d’un mot adroit, de tendres caresses,les soupçons qui le torturaient bien qu’il s’y prétendîtindifférent, sans doute l’amant n’éprouve pas cet accroissementdésespéré de l’amour où le hausse la jalousie, mais cessantbrusquement de souffrir, heureux, attendri, détendu comme on l’estaprès un orage quand la pluie est tombée et qu’à peine sent-onencore sous les grands marronniers s’égoutter à longs intervallesles gouttes suspendues que déjà le soleil reparu colore, il ne saitcomment exprimer sa reconnaissance à celle qui l’a guéri. Albertinesavait que j’aimais à la récompenser de ses gentillesses, et celaexpliquait peut-être qu’elle inventât, pour s’innocenter, des aveuxnaturels comme ses récits dont je ne doutais pas et dont un avaitété la rencontre de Bergotte alors qu’il était déjà mort. Jen’avais su jusque-là des mensonges d’Albertine que ceux que, parexemple, à Balbec m’avait rapportés Françoise et que j’ai omis dedire bien qu’ils m’eussent fait si mal&|160;: «&|160;Comme elle nevoulait pas venir, elle m’a dit&|160;: Est-ce que vous ne pourriezpas dire à monsieur que vous ne m’avez pas trouvée, que j’étaissortie&|160;?&|160;» Mais les «&|160;inférieurs&|160;» qui nousaiment comme Françoise m’aimait ont du plaisir à nous froisser dansnotre amour-propre.
Après le dîner, je dis à Albertine que j’avais envie de profiterde ce que j’étais levé pour aller voir des amis, Mme deVilleparisis, Mme de Guermantes, les Cambremer, je nesavais trop, ceux que je trouverais chez eux. Je tus seulement lenom de ceux chez qui je comptais aller, les Verdurin. Je luidemandai si elle ne voulait pas venir avec moi. Elle alléguaqu’elle n’avait pas de robe. « Et puis, je suis si malcoiffée. Est-ce que vous tenez à ce que je continue à garder cettecoiffure ? » Et pour me dire adieu elle me tendit la mainde cette façon brusque, le bras allongé, les épaules se redressant,qu’elle avait jadis sur la plage de Balbec, et qu’elle n’avait plusjamais eue depuis. Ce mouvement oublié refit du corps qu’il animacelui de cette Albertine qui me connaissait encore à peine. Ilrendit à Albertine, cérémonieuse sous un air de brusquerie, sanouveauté première, son inconnu, et jusqu’à son cadre. Je vis lamer derrière cette jeune fille que je n’avais jamais vue me saluerainsi depuis que je n’étais plus au bord de la mer. « Ma tantetrouve que cela me vieillit », ajouta-t-elle d’un airmaussade. « Puisse sa tante dire vrai ! » pensai-je.Qu’Albertine, en ayant l’air d’une enfant, fasse paraîtreMme Bontemps plus jeune, c’est tout ce que celle-cidemande, et qu’Albertine aussi ne lui coûte rien, en attendant lejour où, en m’épousant, elle lui rapportera. Mais qu’Albertineparût moins jeune, moins jolie, fît moins retourner les têtes dansla rue, voilà ce que moi, au contraire, je souhaitais. Car lavieillesse d’une duègne ne rassure pas tant un amant jaloux que lavieillesse du visage de celle qu’il aime. Je souffrais seulementque la coiffure que je lui avais demandé d’adopter pût paraître àAlbertine une claustration de plus. Et ce fut encore ce sentimentdomestique nouveau qui ne cessa, même loin d’Albertine, dem’attacher à elle comme un lien.
Je dis à Albertine, peu en train, m’avait-elle dit, pourm’accompagner chez les Guermantes ou les Cambremer, que je nesavais trop où j’irais, et partis chez les Verdurin. Au moment oùla pensée du concert que j’y entendrais me rappela la scène del’après-midi : « grand pied de grue, grand pied degrue » – scène d’amour déçu, d’amour jaloux peut-être, maisalors aussi bestiale que celle que, à la parole près, peut faire àune femme un ourang-outang qui en est, si l’on peut dire,épris ; – au moment où, dans la rue, j’allais appeler unfiacre, j’entendis des sanglots qu’un homme, qui était assis surune borne, cherchait à réprimer. Je m’approchai : l’homme, quiavait la tête dans ses mains, avait l’air d’un jeune homme, et jefus surpris de voir, à la blancheur qui sortait du manteau, qu’ilétait en habit et en cravate blanche. En m’entendant il découvritson visage inondé de pleurs, mais aussitôt, m’ayant reconnu, ledétourna. C’était Morel. Il comprit que je l’avais reconnu et,tâchant d’arrêter ses larmes, il me dit qu’il s’était arrêté uninstant, tant il souffrait. « J’ai grossièrement insultéaujourd’hui même, me dit-il, une personne pour qui j’ai eu de trèsgrands sentiments. C’est d’un lâche car elle m’aime. – Avec letemps elle oubliera peut-être », répondis-je, sans penserqu’en parlant ainsi j’avais l’air d’avoir entendu la scène del’après-midi. Mais il était si absorbé dans son chagrin qu’il n’eutmême pas l’idée que je pusse savoir quelque chose. « Elleoubliera peut-être, me dit-il. Mais moi je ne pourrai pas oublier.J’ai le sentiment de ma honte, j’ai un dégoût de moi ! Maisenfin c’est dit, rien ne peut faire que ce n’ait pas été dit. Quandon me met en colère, je ne sais plus ce que je fais. Et c’est simalsain pour moi, j’ai les nerfs tout entrecroisés les uns dans lesautres », car, comme tous les neurasthéniques, il avait ungrand souci de sa santé. Si, dans l’après-midi, j’avais vu lacolère amoureuse d’un animal furieux, ce soir, en quelques heures,des siècles avaient passé, et un sentiment nouveau, un sentiment dehonte, de regret et de chagrin, montrait qu’une grande étape avaitété franchie dans l’évolution de la bête destinée à se transformeren créature humaine. Malgré tout j’entendais toujours « grandpied de grue » et je craignais une prochaine récurrence àl’état sauvage. Je comprenais, d’ailleurs, très mal ce qui s’étaitpassé, et c’est d’autant plus naturel que M. de Charlus lui-mêmeignorait entièrement que depuis quelques jours, et particulièrementce jour-là, même avant le honteux épisode qui ne se rapportait pasdirectement à l’état du violoniste, Morel était repris deneurasthénie. En effet, il avait, le mois précédent, poussé aussivite qu’il avait pu, beaucoup plus lentement qu’il eût voulu, laséduction de la nièce de Jupien avec laquelle il pouvait, en tantque fiancé, sortir à son gré. Mais dès qu’il avait été un peu loindans ses entreprises vers le viol, et surtout quand il avait parléà sa fiancée de se lier avec d’autres jeunes filles qu’elle luiprocurerait, il avait rencontré des résistances qui l’avaientexaspéré. Du coup (soit qu’elle eût été trop chaste, ou, aucontraire, se fût donnée) son désir était tombé. Il avait résolu derompre, mais sentant le baron bien plus moral, quoique vicieux, ilavait peur que, dès sa rupture, M. de Charlus ne le mît à la porte.Aussi avait-il décidé, il y avait une quinzaine de jours, de neplus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et Jupien sedébrouiller (il employait un verbe plus cambronnesque) entre euxet, avant d’annoncer la rupture, de « fout’ le camp »pour une destination inconnue.
Bien que la conduite qu’il avait eue avec la nièce de Jupien fûtexactement superposable, dans les moindres détails, avec celle dontil avait fait la théorie devant le baron pendant qu’ils dînaient àSaint-Mars-le-Vêtu, il est probable qu’elles étaient fortdifférentes, et que des sentiments moins atroces, et qu’il n’avaitpas prévus dans sa conduite théorique, avaient embelli, rendusentimentale sa conduite réelle. Le seul point où, au contraire, laréalité était pire que le projet, est que dans le projet il ne luiparaissait pas possible de rester à Paris après une telle trahison.Maintenant, au contraire, vraiment « fout’ le camp » pourune chose aussi simple lui paraissait beaucoup. C’était quitter lebaron qui, sans doute, serait furieux, et briser sa situation. Ilperdrait tout l’argent que lui donnait le baron. La pensée quec’était inévitable lui donnait des crises de nerfs, il restait desheures à larmoyer, prenait pour ne pas y penser de la morphine avecprudence. Puis tout à coup s’était trouvée dans son esprit une idéequi sans doute y prenait peu à peu vie et forme depuis quelquetemps, et cette idée était que l’alternative, le choix entre larupture et la brouille complète avec M. de Charlus, n’étaitpeut-être pas forcée. Perdre tout l’argent du baron était beaucoup.Morel, incertain, fut pendant quelques jours plongé dans des idéesnoires, comme celles que lui donnait la vue de Bloch. Puis ildécida que Jupien et sa nièce avaient essayé de le faire tomberdans un piège, qu’ils devaient s’estimer heureux d’en être quittesà si bon marché. Il trouvait, en somme, que la jeune fille étaitdans son tort d’avoir été si maladroite, de n’avoir pas su legarder par les sens. Non seulement le sacrifice de sa situationchez M. de Charlus lui semblait absurde, mais il regrettaitjusqu’aux dîners dispendieux qu’il avait offerts à la jeune filledepuis qu’ils étaient fiancés, et desquels il eût pu dire le coût,en fils d’un valet de chambre qui venait tous les mois apporter son« livre » à mon oncle. Car livre au singulier, quisignifie ouvrage imprimé, pour le commun des mortels, perd ce senspour les Altesses et pour les valets de chambre. Pour les secondsil signifie le livre de comptes ; pour les premières leregistre où on s’inscrit. (À Balbec, un jour où la princesse deLuxembourg m’avait dit qu’elle n’avait pas emporté de livre,j’allais lui prêter Pêcheur d’Islande et Tartarin deTarascon, quand je compris ce qu’elle avait voulu dire :non qu’elle passerait le temps moins agréablement, mais que jepourrais plus difficilement mettre mon nom chez elle.)
Malgré le changement de point de vue de Morel quant auxconséquences de sa conduite, bien que celle-ci lui eût sembléabominable il y a deux mois, quand il aimait passionnément la niècede Jupien, et que depuis quinze jours il ne cessât de se répéterque cette même conduite était naturelle, louable, elle ne laissaitpas d’augmenter chez lui l’état de nervosité dans lequel tantôt ilavait signifié la rupture. Et il était tout prêt à « passer sacolère », sinon (sauf dans un accès momentané) sur la jeunefille envers qui il gardait ce reste de crainte, dernière trace del’amour, du moins sur le baron. Il se garda cependant de lui riendire avant le dîner, car, mettant au-dessus de tout sa proprevirtuosité professionnelle, au moment où il avait des morceauxdifficiles à jouer (comme ce soir chez les Verdurin), il évitait(autant que possible, et c’était déjà bien trop que la scène del’après-midi) tout ce qui pouvait donner à ses mouvements quelquechose de saccadé. Tel un chirurgien passionné d’automobilisme cessede conduire quand il a à opérer. C’est ce qui m’explique que, touten me parlant, il faisait remuer doucement ses doigts l’un aprèsl’autre afin de voir s’ils avaient repris leur souplesse. Unfroncement de sourcils s’ébaucha qui semblait signifier qu’il yavait encore un peu de raideur nerveuse. Mais, pour ne pasl’accroître, il déplissait son visage, comme on s’empêche des’énerver de ne pas dormir ou de ne pas posséder aisément unefemme, de peur que la phobie elle-même retarde encore l’instant dusommeil ou du plaisir. Aussi, désireux de reprendre sa sérénitéafin d’être comme d’habitude tout à ce qu’il jouerait chez lesVerdurin, et désireux, tant que je le verrais, de me permettre deconstater sa douleur, le plus simple lui parut de me supplier departir immédiatement. La supplication était inutile et le départm’était un soulagement. J’avais tremblé qu’allant dans la mêmemaison, à quelques minutes d’intervalle, il ne me demandât de leconduire, et je me rappelais trop la scène de l’après-midi pour nepas éprouver quelque dégoût à avoir Morel auprès de moi pendant letrajet. Il est très possible que l’amour, puis l’indifférence ou lahaine de Morel à l’égard de la nièce de Jupien eussent étésincères. Malheureusement ce n’était pas la première fois qu’ilagissait ainsi, qu’il « plaquait » brusquement une jeunefille à laquelle il avait juré de l’aimer toujours, allant jusqu’àlui montrer un revolver chargé en lui disant qu’il se ferait sauterla cervelle s’il était assez lâche pour l’abandonner. Il nel’abandonnait pas moins ensuite et éprouvait, au lieu de remords,une sorte de rancune. Ce n’était pas la première fois qu’ilagissait ainsi, ce ne devait pas être la dernière, de sorte quebien des têtes de jeunes filles – de jeunes filles moins oublieusesde lui qu’il n’était d’elles – souffrirent – comme souffritlongtemps encore la nièce de Jupien, continuant à aimer Morel touten le méprisant – souffrirent, prêtes à éclater sous l’élancementd’une douleur interne, parce qu’en chacune d’elles – comme lefragment d’une sculpture grecque – un aspect du visage de Morel,dur comme le marbre et beau comme l’antique, était enclos dans leurcervelle, avec ses cheveux en fleurs, ses yeux fins, son nez droit,formant protubérance pour un crâne non destiné à le recevoir, etqu’on ne pouvait pas opérer. Mais à la longue ces fragments si dursfinissent par glisser jusqu’à une place où ils ne causent pas tropde déchirements, n’en bougent plus ; on ne sent plus leurprésence : c’est l’oubli, ou le souvenir indifférent.
J’avais en moi deux produits de ma journée. C’était, d’une part,grâce au calme apporté par la docilité d’Albertine, la possibilitéet, en conséquence, la résolution de rompre avec elle. C’était,d’autre part, fruit de mes réflexions pendant le temps que jel’avais attendue, assis devant mon piano, l’idée que l’Art, auquelje tâcherais de consacrer ma liberté reconquise, n’était pasquelque chose qui valût la peine d’un sacrifice, quelque chose d’endehors de la vie, ne participant pas à sa vanité et son néant,l’apparence d’individualité réelle obtenue dans les œuvres n’étantdue qu’au trompe-l’œil de l’habileté technique. Si mon après-midiavait laissé en moi d’autres résidus, plus profonds peut-être, ilsne devaient venir à ma connaissance que bien plus tard. Quant auxdeux que je soupesais clairement, ils n’allaient pas êtredurables ; car, dès cette soirée même, mes idées sur l’artallaient se relever de la diminution qu’elles avaient éprouvéel’après-midi, tandis qu’en revanche le calme, et par conséquent laliberté qui me permettrait de me consacrer à lui, allait m’être denouveau retiré.
Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez lesVerdurin, je la fis arrêter. Je venais en effet de voir Brichotdescendre de tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer sessouliers avec un vieux journal, et passer des gants gris perle.J’allai à lui. Depuis quelque temps, son affection de la vue ayantempiré, il avait été doté – aussi richement qu’un laboratoire – delunettes nouvelles puissantes et compliquées qui, comme desinstruments astronomiques, semblaient vissées à ses yeux ; ilbraqua sur moi leurs feux excessifs et me reconnut. Elles étaienten merveilleux état. Mais derrière elles j’aperçus, minuscule,pâle, convulsif, expirant, un regard lointain placé sous cepuissant appareil, comme dans les laboratoires trop richementsubventionnés pour les besognes qu’on y fait, on place uneinsignifiante bestiole agonisante sous les appareils les plusperfectionnés. J’offris mon bras au demi-aveugle pour assurer samarche. « Ce n’est plus cette fois près du grand Cherbourg quenous nous rencontrons, me dit-il, mais à côté du petitDunkerque », phrase qui me parut fort ennuyeuse, car je necompris pas ce qu’elle voulait dire ; et cependant je n’osaipas le demander à Brichot, par crainte moins encore de son méprisque de ses explications. Je lui répondis que j’étais assez curieuxde voir le salon où Swann rencontrait jadis tous les soirs Odette.« Comment, vous connaissez ces vieilles histoires ? medit-il. Il y a pourtant de cela jusqu’à la mort de Swann ce que lepoète appelle à bon droit : grande spatium mortalisœvi. »
La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort deSwann ! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’unsimple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mortenvoyée par le destin au service de Swann. Car nous disons la mortpour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes.Nous ne possédons pas de sens qui nous permette de voir, courant àtoute vitesse, dans toutes les directions, les morts, les mortsactives dirigées par le destin vers tel ou tel. Souvent ce sont desmorts qui ne seront entièrement libérées de leur tâche que deux,trois ans après. Elles courent vite poser un cancer au flanc d’unSwann, puis repartent pour d’autres besognes, ne revenant quequand, l’opération des chirurgiens ayant eu lieu, il faut poser lecancer à nouveau. Puis vient le moment où on lit dans leGaulois que la santé de Swann a inspiré des inquiétudes,mais que son indisposition est en parfaite voie de guérison. Alors,quelques minutes avant le dernier souffle, la mort, comme unereligieuse qui vous aurait soigné au lieu de vous détruire, vientassister à vos derniers instants, couronne d’une auréole suprêmel’être à jamais glacé dont le cœur a cessé de battre. Et c’estcette diversité des morts, le mystère de leurs circuits, la couleurde leur fatale écharpe qui donnent quelque chose de siimpressionnant aux lignes des journaux :
« Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann asuccombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d’une douloureusemaladie. Parisien dont l’esprit était apprécié de tous, comme lasûreté de ses relations choisies mais fidèles, il sera unanimementregretté, aussi bien dans les milieux artistiques et littéraires,où la finesse avisée de son goût le faisait se plaire et êtrerecherché de tous, qu’au Jockey-Club dont il était l’un des membresles plus anciens et les plus écoutés. Il appartenait aussi auCercle de l’Union et au Cercle Agricole. Il avait donné depuis peusa démission de membre du Cercle de la rue Royale. Sa physionomiespirituelle comme sa notoriété marquante ne laissaient pasd’exciter la curiosité du public dans tout great event dela musique et de la peinture, et notamment aux« vernissages », dont il avait été l’habitué fidèlejusqu’à ces dernières années, où il n’était plus sorti que rarementde sa demeure. Les obsèques auront lieu, etc. »
À ce point de vue, si l’on n’est pas « quelqu’un »,l’absence de titre connu rend plus rapide encore la décompositionde la mort. Sans doute c’est d’une façon anonyme, sans distinctiond’individualité, qu’on demeure le duc d’Uzès. Mais la couronneducale en tient quelque temps ensemble les éléments, comme ceux deces glaces aux formes bien dessinées qu’appréciait Albertine,tandis que les noms de bourgeois ultra-mondains, aussitôt qu’ilssont morts, se désagrègent et fondent, « démoulés ». Nousavons vu Mme de Guermantes parler de Cartier comme dumeilleur ami du duc de La Trémoïlle, comme d’un homme trèsrecherché dans les milieux aristocratiques. Pour la générationsuivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe qu’on legrandirait presque en l’apparentant au bijoutier Cartier, aveclequel il eût souri que des ignorants pussent le confondre !Swann était, au contraire, une remarquable personnalitéintellectuelle et artistique ; et bien qu’il n’eût rien« produit » il eut la chance de durer un peu plus. Etpourtant, cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encoresi jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vousdeviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le hérosd’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et quepeut-être vous vivrez ». Si dans le tableau de Tissotreprésentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtesentre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tantde vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vousdans le personnage de Swann.
Pour revenir à des réalités plus générales, c’est de cette mortprédite et pourtant imprévue de Swann que je l’avais entendu parlerlui-même à la duchesse de Guermantes, le soir où avait eu lieu lafête chez la cousine de celle-ci. C’est la même mort dont j’avaisretrouvé l’étrangeté spécifique et saisissante, un soir où j’avaisparcouru le journal et où son annonce m’avait arrêté net, commetracée en mystérieuses lignes inopportunément interpolées. Ellesavaient suffi à faire d’un vivant quelqu’un qui ne peut plusrépondre à ce qu’on lui dit, qu’un nom, un nom écrit, passé tout àcoup du monde réel dans le royaume du silence. C’étaient elles quime donnaient encore maintenant le désir de mieux connaître lademeure où avaient autrefois résidé les Verdurin et où Swann, quialors n’était pas seulement quelques lettres passées dans unjournal, avait si souvent dîné avec Odette. Il faut ajouter aussi(et cela me rendit longtemps la mort de Swann plus douloureusequ’une autre, bien que ces motifs n’eussent pas trait à l’étrangetéindividuelle de sa mort) que je n’étais pas allé voirGilberte comme je le lui avais promis chez la princesse deGuermantes ; qu’il ne m’avait pas appris cette « autreraison » à laquelle il avait fait allusion ce soir-là, pourlaquelle il m’avait choisi comme confident de son entretien avec leprince ; que mille questions me revenaient (comme des bullesmontant du fond de l’eau), que je voulais lui poser sur les sujetsles plus disparates : sur Ver Meer, sur M. de Mouchy, surlui-même, sur une tapisserie de Boucher, sur Combray, questionssans doute peu pressantes puisque je les avais remises de jour enjour, mais qui me semblaient capitales depuis que, ses lèvress’étant scellées, la réponse ne viendrait plus.
« Mais non, reprit Brichot, ce n’était pas ici que Swannrencontrait sa future femme, ou du moins ce ne fut ici que dans lestout à fait derniers temps, après le sinistre qui détruisitpartiellement la première habitation de Madame Verdurin. »
Malheureusement, dans la crainte d’étaler aux yeux de Brichot unluxe qui me semblait déplacé puisque l’universitaire n’en prenaitpas sa part, j’étais descendu trop précipitamment de la voiture, etle cocher n’avait pas compris ce que je lui avais jeté à toutevitesse pour avoir le temps de m’éloigner de lui avant que Brichotm’aperçût. La conséquence fut que le cocher vint nous accoster etme demanda s’il devait venir me reprendre ; je lui dis en hâteque oui et redoublai d’autant plus de respect à l’égard del’universitaire venu en omnibus.
« Ah ! vous étiez en voiture, me dit-il d’un airgrave. – Mon Dieu, par le plus grand des hasards ; cela nem’arrive jamais. Je suis toujours en omnibus ou à pied. Mais celame vaudra peut-être le grand honneur de vous reconduire ce soir sivous consentez pour moi à entrer dans cette guimbarde ; nousserons un peu serrés. Mais vous êtes si bienveillant pourmoi. » Hélas, en lui proposant cela, je ne me prive de rien,pensai-je, puisque je serai toujours obligé de rentrer à caused’Albertine. Sa présence chez moi, à une heure où personne nepouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de montemps que l’après-midi quand, au piano, je savais qu’elle allaitrevenir du Trocadéro, et que je n’étais pas pressé de la revoir.Mais enfin, comme l’après-midi aussi, je sentais que j’avais unefemme et qu’en rentrant je ne connaîtrais pas l’exaltationfortifiante de la solitude. « J’accepte de grand cœur, merépondit Brichot. À l’époque à laquelle vous faites allusion nosamis habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avecentresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et quepourtant je préfère à l’hôtel des Ambassadeurs de Venise. »Brichot m’apprit qu’il y avait ce soir, au « Quai Conti »(c’est ainsi que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurindepuis qu’il s’était transporté là), grand « tra la la »musical, organisé par M. de Charlus. Il ajouta qu’au temps anciendont je parlais, le petit noyau était autre et le ton différent,pas seulement parce que les fidèles étaient plus jeunes. Il meraconta des farces d’Elstir (ce qu’il appelait de « purespantalonnades »), comme un jour où celui-ci, ayant feint delâcher au dernier moment, était venu déguisé en maître d’hôtelextra et, tout en passant les plats, avait dit des gaillardises àl’oreille de la très prude baronne Putbus, rouge d’effroi et decolère ; puis, disparaissant avant la fin du dîner, avait faitapporter dans le salon une baignoire pleine d’eau, d’où, quand onétait sorti de table, il était émergé tout nu en poussant desjurons ; et aussi des soupers où on venait dans des costumesen papier, dessinés, coupés, peints par Elstir, qui étaient deschefs-d’œuvre, Brichot ayant porté une fois celui d’un grandseigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers à lapoulaine, et une autre fois celui deNapoléon Ier, où Elstir avait fait le grand cordonde la Légion d’honneur avec de la cire à cacheter. Bref Brichot,revoyant dans sa pensée le salon d’alors, avec ses grandesfenêtres, ses canapés bas mangés par le soleil de midi et qu’ilavait fallu remplacer, déclarait pourtant qu’il le préférait àcelui d’aujourd’hui. Certes, je comprenais bien que par« salon » Brichot entendait – comme le mot église nesignifie pas seulement l’édifice religieux mais la communauté desfidèles – non pas seulement l’entresol, mais les gens qui lefréquentaient, les plaisirs particuliers qu’ils venaient chercherlà, et auxquels dans sa mémoire avaient donné leur forme cescanapés sur lesquels, quand on venait voir Mme Verdurinl’après-midi, on attendait qu’elle fût prête, cependant que lesfleurs des marronniers, dehors, et sur la cheminée des œillets dansdes vases, semblaient, dans une pensée de gracieuse sympathie pourle visiteur, que traduisait la souriante bienvenue de ces couleursroses, épier fixement la venue tardive de la maîtresse de maison.Mais si le salon lui semblait supérieur à l’actuel, c’étaitpeut-être parce que notre esprit est le vieux Protée, qui ne peutrester esclave d’aucune forme, et, même dans le domaine mondain, sedégage soudain d’un salon arrivé lentement et difficilement à sonpoint de perfection pour préférer un salon moins brillant, commeles photographies « retouchées » qu’Odette avait faitfaire chez Otto, où, élégante, elle était en grande robe princesseet ondulée par Lenthéric, ne plaisaient pas tant à Swann qu’unepetite « carte album » faite à Nice, où, en capeline dedrap, les cheveux mal arrangés dépassant un chapeau de paille brodéde pensées avec un nœud de velours noir, de vingt ans plus jeune(les femmes ayant généralement l’air d’autant plus vieux que lesphotographies sont plus anciennes), elle avait l’air d’une petitebonne qui aurait eu vingt ans de plus. Peut-être aussi avait-ilplaisir à me vanter ce que je ne connaîtrais pas, à me montrerqu’il avait goûté des plaisirs que je ne pourrais pas avoir ?Il y réussissait, du reste, car rien qu’en citant les noms de deuxou trois personnes qui n’existaient plus et à chacune desquelles ildonnait quelque chose de mystérieux par sa manière d’en parler, deces intimités délicieuses je me demandais ce qu’il avait puêtre ; je sentais que tout ce qu’on m’avait raconté desVerdurin était beaucoup trop grossier ; et même Swann, quej’avais connu, je me reprochais de ne pas avoir fait assezattention à lui, de n’y avoir pas fait attention avec assez dedésintéressement, de ne pas l’avoir bien écouté quand il merecevait en attendant que sa femme rentrât déjeuner et qu’il memontrait de belles choses, maintenant que je savais qu’il étaitcomparable à l’un des plus beaux causeurs d’autrefois. Au momentd’arriver chez Mme Verdurin, j’aperçus M. de Charlusnaviguant vers nous de tout son corps énorme, traînant sans levouloir à sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passagefaisait maintenant infailliblement surgir même des coins enapparence les plus déserts, et dont ce monstre puissant était, bienmalgré lui, toujours escorté quoique à quelque distance, comme lerequin par son pilote, enfin contrastant tellement avec l’étrangerhautain de la première année de Balbec, à l’aspect sévère, àl’affectation de virilité, qu’il me sembla découvrir, accompagné deson satellite, un astre à une tout autre période de sa révolutionet qu’on commence à voir dans son plein, ou un malade envahimaintenant par le mal qui n’était, il y a quelques années, qu’unléger bouton qu’il dissimulait aisément et dont on ne soupçonnaitpas la gravité. Bien que l’opération qu’avait subie Brichot lui eûtrendu un tout petit peu de cette vue qu’il avait cru perdre pourjamais, je ne sais s’il avait aperçu le voyou attaché aux pas dubaron. Il importait peu, du reste, car depuis la Raspelière, etmalgré l’amitié que l’universitaire avait pour lui, la présence deM. de Charlus lui causait un certain malaise. Sans doute pourchaque homme la vie de tout autre prolonge, dans l’obscurité, dessentiers qu’on ne soupçonne pas. Le mensonge, pourtant, si souventtrompeur, et dont toutes les conversations sont faites, cache moinsparfaitement un sentiment d’inimitié, ou d’intérêt, ou une visitequ’on veut avoir l’air de ne pas avoir faite, ou une escapade avecune maîtresse d’un jour et qu’on veut cacher à sa femme, qu’unebonne réputation ne recouvre – à ne pas les laisser deviner – desmœurs mauvaises. Elles peuvent être ignorées toute la vie ; lehasard d’une rencontre sur une jetée, le soir, les révèle ;encore ce hasard est-il souvent mal compris, et il faut qu’un tiersaverti vous fournisse l’introuvable mot que chacun ignore. Mais,sues, elles effrayent parce qu’on y sent affluer la folie, bienplus que par moralité. Mme de Surgis n’avait pas unsentiment moral le moins du monde développé, et elle eût admis deses fils n’importe quoi qu’eût avili et expliqué l’intérêt, qui estcompréhensible à tous les hommes. Mais elle leur défendit decontinuer à fréquenter M. de Charlus quand elle apprit que, par unesorte d’horlogerie à répétition, il était comme fatalement amené, àchaque visite, à leur pincer le menton et à le leur faire pincerl’un l’autre. Elle éprouva ce sentiment inquiet du mystère physiquequi fait se demander si le voisin avec qui on avait de bonsrapports n’est pas atteint d’anthropophagie et aux questionsrépétées du baron : « Est-ce que je ne verrai pas bientôtles jeunes gens ? » elle répondit, sachant les foudresqu’elle accumulait sur elle, qu’ils étaient très pris par leurscours, les préparatifs d’un voyage, etc. L’irresponsabilité aggraveles fautes et même les crimes, quoi qu’on en dise. Landru, àsupposer qu’il ait réellement tué ses femmes, s’il l’a fait parintérêt, à quoi l’on peut résister, peut être gracié, mais non sice fut par un sadisme irrésistible.
Les grosses plaisanteries de Brichot, au début de son amitiéavec le baron, avaient fait place chez lui, dès qu’il s’était aginon plus de débiter des lieux communs, mais de comprendre, à unsentiment pénible que voilait la gaîté. Il se rassurait en récitantdes pages de Platon, des vers de Virgile, parce qu’aveugle d’espritaussi, il ne comprenait pas qu’alors aimer un jeune homme étaitcomme aujourd’hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieuxque les théories de Platon) entretenir une danseuse, puis sefiancer. M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui quiconfondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, etles athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. Il ne voulaitpas voir que, depuis dix-neuf cents ans («&|160;un courtisan dévotsous un prince dévot eût été athée sous un prince athée&|160;», adit La Bruyère), toute l’homosexualité de coutume – celle desjeunes gens de Platon comme des bergers de Virgile – a disparu, queseule surnage et se multiplie l’involontaire, la nerveuse, cellequ’on cache aux autres et qu’on travestit à soi-même. Et M. deCharlus aurait eu tort de ne pas renier franchement la généalogiepaïenne. En échange d’un peu de beauté plastique, que desupériorité morale&|160;! Le berger de Théocrite qui soupire pourun jeune garçon, plus tard n’aura aucune raison d’être moins dur decœur, et d’esprit plus fin, que l’autre berger dont la flûterésonne pour Amaryllis. Car le premier n’est pas atteint d’un mal,il obéit aux modes du temps. C’est l’homosexualité survivantemalgré les obstacles, honteuse, flétrie, qui est la seule vraie, laseule à laquelle puisse correspondre chez le même être unaffinement des qualités morales. On tremble au rapport que lephysique peut avoir avec celles-ci quand on songe au petitdéplacement de goût purement physique, à la tare légère d’un sens,qui expliquent que l’univers des poètes et des musiciens, si ferméau duc de Guermantes, s’entr’ouvre pour M. de Charlus. Que cedernier ait du goût dans son intérieur, qui est d’une ménagèrebibeloteuse, cela ne surprend pas&|160;; mais l’étroite brèche quidonne jour sur Beethoven et sur Véronèse&|160;! Cela ne dispensepas les gens sains d’avoir peur quand un fou qui a composé unsublime poème, leur ayant expliqué par les raisons les plus justesqu’il est enfermé par erreur, par la méchanceté de sa femme, lessuppliant d’intervenir auprès du directeur de l’asile, gémissantsur les promiscuités qu’on lui impose, conclut ainsi&|160;:«&|160;Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont jesuis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Orcela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, ilne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’estmoi&|160;!&|160;» Un instant auparavant on était prêt à allerdénoncer l’erreur au médecin aliéniste. Sur ses derniers mots, etmême si on pense à l’admirable poème auquel travaille chaque jourle même homme on s’éloigne, comme les fils de Mme deSurgis s’éloignaient de M. de Charlus, non qu’il leur eût faitaucun mal, mais à cause du luxe d’invitations dont le terme étaitde leur pincer le menton. Le poète est à plaindre, et qui n’estguidé par aucun Virgile, d’avoir à traverser les cercles d’un enferde soufre et de poix, de se jeter dans le feu qui tombe du cielpour en ramener quelques habitants de Sodome&|160;! Aucun charmedans son œuvre&|160;; la même sévérité dans sa vie qu’aux défroquésqui suivent la règle du célibat le plus chaste pour qu’on ne puissepas attribuer à autre chose qu’à la perte d’une croyance d’avoirquitté la soutane.
Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avaitemboîté le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards, outraversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, cessuiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l’espoir d’avoir unethune, ne le lâchaient pas) et de peur que l’autre ne s’enhardît àlui parler, le baron baissait dévotement ses cils noircis qui,contrastant avec ses joues poudrerizées, le faisaient ressembler àun grand inquisiteur peint par le Greco. Mais ce prêtre faisaitpeur et avait l’air d’un prêtre interdit, diverses compromissionsauxquelles l’avait obligé la nécessité d’exercer son goût et d’enprotéger le secret ayant eu pour effet d’amener à la surface duvisage précisément ce que le baron cherchait à cacher, une viecrapuleuse racontée par la déchéance morale. Celle-ci, en effet,quelle qu’en soit la cause, se lit aisément, car elle ne tarde pasà se matérialiser, et prolifère sur un visage, particulièrementdans les joues et autour des yeux, aussi physiquement que s’yaccumulent les jaunes ocreux dans une maladie de foie ou lesrépugnantes rougeurs dans une maladie de peau. Ce n’était pas,d’ailleurs, seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de cevisage fardé, dans la poitrine tétonnière, la croupe rebondie de cecorps livré au laisser-aller et envahi par l’embonpoint, quesurnageait maintenant, étalé comme de l’huile, le vice jadis siintimement renfoncé par M. de Charlus au plus secret de lui-même.Il débordait maintenant dans ses propos.
«&|160;C’est comme ça, Brichot, que vous vous promenez la nuitavec un beau jeune homme, dit-il en nous abordant, cependant que levoyou désappointé s’éloignait. C’est du beau. On le dira à vospetits élèves de la Sorbonne que vous n’êtes pas plus sérieux quecela. Du reste, la compagnie de la jeunesse vous réussit, Monsieurle Professeur, vous êtes frais comme une petite rose. Je vous aidérangés, vous aviez l’air de vous amuser comme deux petitesfolles, et vous n’aviez pas besoin d’une vieille grand’mamanrabat-joie comme moi. Je n’irai pas à confesse pour cela, puisquevous étiez presque arrivés.&|160;» Le baron était d’humeur d’autantplus gaie qu’il ignorait entièrement la scène de l’après-midi,Jupien ayant jugé plus utile de protéger sa nièce contre un retouroffensif que d’aller prévenir M. de Charlus. Aussi celui-cicroyait-il toujours au mariage et s’en réjouissait-il. On diraitque c’est une consolation pour ces grands solitaires que de donnerà leur célibat tragique l’adoucissement d’une paternité fictive.«&|160;Mais, ma parole, Brichot, ajouta-t-il, en se tournant enriant vers nous, j’ai du scrupule en vous voyant en si galantecompagnie. Vous aviez l’air de deux amoureux. Bras dessus, brasdessous, dites donc, Brichot, vous en prenez deslibertés&|160;!&|160;» Fallait-il attribuer pour cause à de tellesparoles le vieillissement d’une telle pensée, moins maîtresse quejadis de ses réflexes, et qui, dans des instants d’automatisme,laisse échapper un secret si soigneusement enfoui pendant quaranteans&|160;? Ou bien était-ce dédain pour l’opinion des roturiersqu’avaient au fond tous les Guermantes et dont le frère de M. deCharlus, le duc, présentait une autre forme quand, fort insoucieuxque ma mère pût le voir, il se faisait la barbe en chemise de nuitouverte, à sa fenêtre&|160;? M. de Charlus avait-il contracté,durant les trajets brûlants de Doncières à Doville, la dangereusehabitude de se mettre à l’aise et, comme il y rejetait en arrièreson chapeau de paille pour rafraîchir son énorme front, dedesserrer, au début, pour quelques instants seulement, le masquedepuis trop longtemps rigoureusement attaché à son vraivisage&|160;? Les manières conjugales de M. de Charlus avec Morelauraient à bon droit étonné qui les aurait entièrement connues.Mais il était arrivé à M. de Charlus que la monotonie des plaisirsqu’offre son vice l’avait lassé. Il avait instinctivement cherchéde nouvelles performances, et après s’être fatigué des inconnusqu’il rencontrait, était passé au pôle opposé, à ce qu’il avait cruqu’il détesterait toujours, à l’imitation d’un «&|160;ménage&|160;»ou d’une «&|160;paternité&|160;». Parfois cela ne lui suffisaitmême plus, il lui fallait du nouveau, il allait passer la nuit avecune femme de la même façon qu’un homme normal peut, une fois danssa vie, avoir voulu coucher avec un garçon, par une curiositésemblable, inverse, et dans les deux cas également malsaine.L’existence de «&|160;fidèle&|160;» du baron, ne vivant, à cause deCharlie, que dans le petit clan, avait eu, pour briser les effortsqu’il avait faits longtemps pour garder des apparences menteuses,la même influence qu’un voyage d’exploration ou un séjour auxcolonies chez certains Européens, qui y perdent les principesdirecteurs qui les guidaient en France. Et pourtant la révolutioninterne d’un esprit, ignorant au début de l’anomalie qu’il portaiten soi, puis épouvanté devant elle quand il l’avait reconnue, etenfin s’étant familiarisé avec elle jusqu’à ne plus s’apercevoirqu’on ne pouvait sans danger avouer aux autres ce qu’on avait finipar s’avouer sans honte à soi-même, avait été plus efficace encore,pour détacher M. de Charlus des dernières contraintes sociales, quele temps passé chez les Verdurin. Il n’est pas, en effet, d’exil aupôle Sud, ou au sommet du Mont-Blanc, qui nous éloigne autant desautres qu’un séjour prolongé au sein d’un vice intérieur,c’est-à-dire d’une pensée différente de la leur. Vice (ainsi M. deCharlus le qualifiait-il autrefois) auquel le baron prêtaitmaintenant la figure débonnaire d’un simple défaut, fort répandu,plutôt sympathique et presque amusant, comme la paresse, ladistraction ou la gourmandise. Sentant les curiosités que laparticularité de son personnage excitait, M. de Charlus éprouvaitun certain plaisir à les satisfaire, à les piquer, à lesentretenir. De même que tel publiciste juif se fait chaque jour lechampion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’êtrepris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieursbienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaisesmœurs dans le petit clan, comme il eût contrefait l’anglais ouimité Mounet-Sully, sans attendre qu’on l’en priât, et pour payerson écot avec bonne grâce, en exerçant en société un talentd’amateur&|160;; de sorte que M. de Charlus menaçait Brichot dedénoncer à la Sorbonne qu’il se promenait maintenant avec desjeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle àtout propos de la «&|160;fille aînée de l’Église&|160;» et du«&|160;Sacré-Cœur de Jésus&|160;», c’est-à-dire sans ombre detartuferie, mais avec une pointe de cabotinage. Ce n’est passeulement du changement des paroles elles-mêmes, si différentes decelles qu’il se permettait autrefois, qu’il serait curieux dechercher l’explication, mais encore de celui survenu dans lesintonations, les gestes, qui les uns et les autres ressemblaientsingulièrement maintenant à ce que M. de Charlus flétrissait leplus âprement autrefois&|160;; il poussait maintenant,involontairement, presque les mêmes petits cris (chez luiinvolontaires et d’autant plus profonds) que jettent,volontairement, eux, les invertis qui s’interpellent en s’appelant«&|160;ma chère&|160;»&|160;; comme si ce «&|160;chichi&|160;»voulu, dont M. de Charlus avait pris si longtemps le contrepied,n’était en effet qu’une géniale et fidèle imitation des manièresqu’arrivent à prendre, quoi qu’ils en aient, les Charlus, quand ilssont arrivés à une certaine phase de leur mal, comme un paralytiquegénéral ou un ataxique finissent fatalement par présenter certainssymptômes. En réalité – et c’est ce que ce chichi tout intérieurrévélait – il n’y avait entre le sévère Charlus tout de noirhabillé, aux cheveux en brosse, que j’avais connu, et les jeunesgens fardés, chargés de bijoux, que cette différence purementapparente qu’il y a entre une personne agitée qui parle vite, remuetout le temps, et un névropathe qui parle lentement, conserve unflegme perpétuel, mais est atteint de la même neurasthénie aux yeuxdu clinicien qui sait que celui-ci comme l’autre est dévoré desmêmes angoisses et frappé des mêmes tares. Du reste, on voyait queM. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, commel’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversationcertaines expressions qui avaient proliféré et qui revenaientmaintenant à tout moment (par exemple&|160;: «&|160;l’enchaînementdes circonstances&|160;») et auxquelles la parole du barons’appuyait de phrase en phrase comme à un tuteur nécessaire.«&|160;Est-ce que Charlie est déjà arrivé&|160;?&|160;» demandaBrichot à M. de Charlus comme nous apercevions la porte de l’hôtel.«&|160;Ah&|160;! je ne sais pas&|160;», dit le baron en levant lesmains et en fermant à demi les yeux, de l’air d’une personne qui neveut pas qu’on l’accuse d’indiscrétion, d’autant plus qu’il avaiteu probablement des reproches de Morel pour des choses qu’il avaitdites et que celui-ci, froussard autant que vaniteux, et reniant M.de Charlus aussi volontiers qu’il se parait de lui, avait crugraves quoique en réalité insignifiantes. «&|160;Vous savez que jene sais rien de ce qu’il fait.&|160;» Si des conversations de deuxpersonnes qui ont entre elles une liaison sont pleines demensonges, ceux-ci ne naissent pas moins naturellement dans lesconversations qu’un tiers a avec un amant au sujet de la personneque ce dernier aime, quel que soit, d’ailleurs, le sexe de cettepersonne.
«&|160;Il y a longtemps que vous l’avez vu&|160;?&|160;»demandai-je à M. de Charlus, pour avoir l’air à la fois de ne pascraindre de lui parler de Morel et de ne pas croire qu’il vivaitcomplètement avec lui. «&|160;Il est venu par hasard cinq minutesce matin, pendant que j’étais encore à demi endormi, s’asseoir surle coin de mon lit, comme s’il voulait me violer.&|160;» J’eusaussitôt l’idée que M. de Charlus avait vu Charlie il y a uneheure, car quand on demande à une maîtresse quand elle a vu l’hommequ’on sait – et qu’elle suppose peut-être qu’on croit – être sonamant, si elle a goûté avec lui, elle répond&|160;: «&|160;Je l’aivu un instant avant déjeuner.&|160;» Entre ces deux faits la seuledifférence est que l’un est mensonger et l’autre vrai, mais l’unest aussi innocent, ou, si l’on préfère, aussi coupable. Aussi necomprendrait-on pas pourquoi la maîtresse (et ici M. de Charlus)choisit toujours le fait mensonger, si l’on ne savait pas que lesréponses sont déterminées, à l’insu de la personne qui les fait,par un nombre de facteurs qui semble en disproportion telle avec laminceur du fait qu’on s’excuse d’en faire état. Mais pour unphysicien la place qu’occupe la plus petite balle de sureaus’explique par la concordance d’action, le conflit ou l’équilibre,de lois d’attraction ou de répulsion qui gouvernent des mondes bienplus grands. Ne mentionnons ici que pour mémoire le désir deparaître naturel et hardi, le geste instinctif de cacher unrendez-vous secret, un mélange de pudeur et d’ostentation, lebesoin de confesser ce qui vous est si agréable et de montrer qu’onest aimé, une pénétration de ce que sait ou suppose – et ne dit pas– l’interlocuteur, pénétration qui, allant au delà ou en deçà de lasienne, le fait tantôt sur- et tantôt sous-estimer le désirinvolontaire de jouer avec le feu et la volonté de faire la part dufeu. Tout autant de lois différentes, agissant en sens contraire,dictent les réponses plus générales touchant l’innocence, le«&|160;platonisme&|160;», ou, au contraire, la réalité charnelledes relations qu’on a avec la personne qu’on dit avoir vue le matinquand on l’a vue le soir. Toutefois, d’une façon générale, disonsque M. de Charlus, malgré l’aggravation de son mal qui le poussaitperpétuellement à révéler, à insinuer, parfois tout simplement àinventer des détails compromettants, cherchait, pendant cettepériode de sa vie, à affirmer que Charlie n’était pas de la mêmesorte d’homme que lui, Charlus, et qu’il n’existait entre eux quede l’amitié. Cela n’empêchait pas (et bien que ce fût peut-êtrevrai) que parfois il se contredît (comme pour l’heure où il l’avaitvu en dernier lieu), soit qu’il dît alors, en s’oubliant, lavérité, ou proférât un mensonge, pour se vanter, ou parsentimentalisme, ou trouvant spirituel d’égarer l’interlocuteur.«&|160;Vous savez qu’il est pour moi, continua le baron, un bonpetit camarade, pour qui j’ai la plus grande affection, comme jesuis sûr (en doutait-il donc, qu’il éprouvât le besoin de direqu’il en était sûr&|160;?) qu’il a pour moi, mais il n’y a entrenous rien d’autre, pas ça, vous entendez bien, pas ça, dit le baronaussi naturellement que s’il avait parlé d’une femme. Oui, il estvenu ce matin me tirer par les pieds. Il sait pourtant que jedéteste qu’on me voie couché. Pas vous&|160;? Oh&|160;! c’est unehorreur, ça dérange, on est laid à faire peur, je sais bien que jen’ai plus vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais ongarde sa petite coquetterie tout de même.&|160;»
Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait deMorel comme d’un bon petit camarade, et qu’il dît la vérité plusencore qu’il ne croyait en disant&|160;: «&|160;Je ne sais pas cequ’il fait, je ne connais pas sa vie.&|160;»
En effet, disons (en interrompant pendant quelques instants cerécit, que nous reprendrons aussitôt après cette parenthèse quenous ouvrons au moment où M. de Charlus, Brichot et moi nous nousdirigeons vers la demeure de Mme Verdurin), disons que,peu de temps avant cette soirée, le baron fut plongé dans ladouleur et dans la stupéfaction par une lettre qu’il ouvrit parmégarde et qui était adressée à Morel. Cette lettre, laquelledevait, par contre-coup, me causer de cruels chagrins, était écritepar l’actrice Léa, célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pourles femmes. Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnaitmême pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné.Sa grossièreté empêche qu’elle soit reproduite ici, mais on peutmentionner que Léa ne lui parlait qu’au féminin en luidisant&|160;: «&|160;grande sale, va&|160;!&|160;», «&|160;ma bellechérie, toi tu en es au moins, etc.&|160;». Et dans cette lettre ilétait question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pasêtre moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie deMorel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officierqui l’entretenait et dont elle disait&|160;: «&|160;Il me suppliedans ses lettres d’être sage&|160;! Tu parles&|160;! mon petit chatblanc&|160;», ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moinsinsoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers deMorel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots«&|160;en être&|160;». Après l’avoir d’abord ignoré, il avaitenfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même«&|160;en était&|160;». Or voici que cette notion qu’il avaitacquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvertqu’il «&|160;en était&|160;» il avait cru par là apprendre que songoût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. Or voicique, pour Morel, cette expression «&|160;en être&|160;» prenait uneextension que M. de Charlus n’avait pas connue, tant et si bien queMorel prouvait, d’après cette lettre, qu’il «&|160;en était&|160;»en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dèslors la jalousie de M. de Charlus n’avait plus de raison de seborner aux hommes que Morel connaissait, mais allait s’étendre auxfemmes elles-mêmes. Ainsi les êtres qui «&|160;en étaient&|160;»n’étaient pas seulement ceux qu’il avait crus, mais toute uneimmense partie de la planète, composée aussi bien de femmes qued’hommes, aimant non seulement les hommes mais les femmes, et lebaron, devant la signification nouvelle d’un mot qui lui était sifamilier, se sentait torturé par une inquiétude de l’intelligenceautant que du cœur, née de ce double mystère, où il y avait à lafois de l’agrandissement de sa jalousie et de l’insuffisancesoudaine d’une définition.
M. de Charlus n’avait jamais été, dans la vie, qu’un amateur.C’est dire que des incidents de ce genre ne pouvaient lui êtred’aucune utilité. Il faisait dériver l’impression pénible qu’il enpouvait ressentir, en scènes violentes où il savait être éloquent,ou en intrigues sournoises. Mais pour un être de la valeur d’unBergotte, par exemple, ils eussent pu être précieux. C’est mêmepeut-être ce qui explique en partie (puisque nous agissons àl’aveuglette, mais en choisissant comme les bêtes la plante quinous est favorable) que des êtres comme Bergotte aient vécugénéralement dans la compagnie de personnes médiocres, fausses etméchantes. La beauté de celles-ci suffit à l’imagination del’écrivain, exalte sa bonté, mais ne transforme en rien la naturede sa compagne, dont, par éclairs, la vie située des milliers demètres au-dessous, les relations invraisemblables, les mensongespoussés au delà et surtout dans une direction différente de cequ’on aurait pu croire, apparaissent de temps à autre. Le mensonge,le mensonge parfait, sur les gens que nous connaissons, sur lesrelations que nous avons eues avec eux, sur notre mobile dans telleaction formulé par nous d’une façon toute différente, le mensongesur ce que nous sommes, sur ce que nous aimons, sur ce que nouséprouvons à l’égard de l’être qui nous aime, et qui croit nousavoir façonné semblable à lui parce qu’il nous embrasse toute lajournée, ce mensonge-là est une des seules choses au monde quipuisse nous ouvrir des perspectives sur du nouveau, sur del’inconnu, qui puisse éveiller en nous des sens endormis pour lacontemplation d’univers que nous n’aurions jamais connus. Il fautdire, pour ce qui concerne M. de Charlus, que, s’il fut stupéfaitd’apprendre, relativement à Morel, un certain nombre de choses quecelui-ci lui avait soigneusement cachées, il eut tort d’en conclureque c’est une erreur de se lier avec des gens du peuple. On verra,en effet, dans le dernier volume de cet ouvrage, M. de Charluslui-même en train de faire des choses qui eussent encore plusstupéfié les personnes de sa famille et de ses amis, que n’avait pufaire pour lui la vie révélée par Léa. (La révélation qui lui avaitété le plus pénible avait été celle d’un voyage que Morel avaitfait avec Léa, alors qu’il avait assuré à M. de Charlus qu’il étaiten ce moment-là à étudier la musique en Allemagne. Il s’étaitservi, pour échafauder son mensonge, de personnes bénévoles à quiil avait envoyé ses lettres en Allemagne, d’où on les réexpédiait àM. de Charlus qui, d’ailleurs, était tellement convaincu que Morely était qu’il n’eût même pas regardé le timbre de la poste.) Maisil est temps de rattraper le baron qui s’avance, avec Brichot etmoi, vers la porte des Verdurin.
«&|160;Et qu’est devenu, ajouta-t-il en se tournant vers moi,votre jeune ami hébreu que nous voyions à Doville&|160;? J’avaispensé que si cela vous faisait plaisir on pourrait peut-êtrel’inviter un soir.&|160;» En effet, M. de Charlus, se contentant defaire espionner sans vergogne les faits et les gestes de Morel parune agence policière, absolument comme un mari ou un amant, nelaissait pas de faire attention aux autres jeunes gens. Lasurveillance qu’il chargeait un vieux domestique de faire exercerpar une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets depied se croyaient filés et qu’une femme de chambre ne vivait plus,n’osait plus sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policierà ses trousses. «&|160;Elle peut bien faire ce qu’elle veut&|160;!On irait perdre son temps et son argent à la pister&|160;! Comme sisa conduite nous intéressait en quelque chose&|160;!&|160;»s’écriait ironiquement le vieux serviteur, car il était sipassionnément attaché à son maître que, bien que ne partageantnullement les goûts du baron, il finissait, tant il mettait dechaleureuse ardeur à les servir, par en parler comme s’ils étaientsiens. «&|160;C’est la crème des braves gens&|160;», disait de cevieux serviteur M. de Charlus, car on n’apprécie jamais personneautant que ceux qui joignent à de grandes vertus celle de lesmettre sans compter à la disposition de nos vices. C’était,d’ailleurs, des hommes seulement que M. de Charlus était capabled’éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes nelui en inspiraient aucune. C’est d’ailleurs la règle presquegénérale pour les Charlus. L’amour de l’homme qu’ils aiment pourune femme est quelque chose d’autre, qui se passe dans une autreespèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les gênepas et les rassure plutôt. Quelquefois, il est vrai, chez ceux quifont de l’inversion un sacerdoce, cet amour les dégoûte. Ils enveulent alors à leur ami de s’y être livré, non comme d’unetrahison, mais comme d’une déchéance. Un Charlus, autre que n’étaitle baron, eût été indigné de voir Morel avoir des relations avecune femme, comme il l’eût été de lire sur une affiche que lui,l’interprète de Bach et de Haendel, allait jouer du Puccini. C’est,d’ailleurs, pour cela que les jeunes gens qui, par intérêt,condescendent à l’amour des Charlus leur affirment que les femmesne leur inspirent que du dégoût, comme ils diraient au médecinqu’ils ne prennent jamais d’alcool et n’aiment que l’eau de source.Mais M. de Charlus, sur ce point, s’écartait un peu de la règlehabituelle. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne luiportaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succèsau concert ou à l’écarté. «&|160;Mais, mon cher, vous savez, ilfait des femmes&|160;», disait-il d’un air de révélation, descandale, peut-être d’envie, surtout d’admiration. «&|160;Il estextraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vuen’ont d’yeux que pour lui. On le remarque partout, aussi bien dansle métro qu’au théâtre. C’en est embêtant&|160;! Je ne peux pasaller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte lesbillets doux d’au moins trois femmes. Et toujours des joliesencore. Du reste, ça n’est pas extraordinaire. Je le regardaishier, je le comprends, il est devenu d’une beauté, il a l’air d’uneespèce de Bronzino, il est vraiment admirable.&|160;» Mais si M. deCharlus aimait à montrer qu’il aimait Morel, il aimait à persuaderles autres, peut-être à se persuader lui-même, qu’il en était aimé.Il mettait à l’avoir tout le temps auprès de lui (et malgré le tortque ce petit jeune homme pouvait faire à la situation mondaine dubaron) une sorte d’amour-propre. Car (et le cas est fréquent deshommes bien posés et snobs, qui, par vanité, brisent toutes leursrelations pour être vus partout avec une maîtresse, demi-mondaineou dame tarée, qu’on ne reçoit pas, et avec laquelle pourtant illeur semble flatteur d’être lié) il était arrivé à ce point oùl’amour-propre met toute sa persévérance à détruire les buts qu’ila atteints, soit que, sous l’influence de l’amour, on trouve unprestige, qu’on est seul à percevoir, à des relations ostentatoiresavec ce qu’on aime, soit que, par le fléchissement des ambitionsmondaines atteintes et la marée montante des curiositésancillaires, d’autant plus absorbantes qu’elles sont plusplatoniques, celles-ci n’eussent pas seulement atteint mais dépasséle niveau où avaient peine à se maintenir les autres.
Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu’à songoût pour eux l’existence de Morel n’était pas un obstacle, et quemême sa réputation éclatante de violoniste ou sa notoriéténaissante de compositeur et de journaliste pourrait, dans certainscas, leur être un appât. Présentait-on au baron un jeunecompositeur de tournure agréable, c’était dans les talents de Morelqu’il cherchait l’occasion de faire une politesse au nouveau venu.«&|160;Vous devriez, lui disait-il, m’apporter de vos compositionspour que Morel les joue au concert ou en tournée. Il y a si peu demusique agréable écrite pour le violon&|160;! C’est une aubaine qued’en trouver de nouvelle. Et les étrangers apprécient beaucoupcela. Même en province il y a des petits cercles musicaux où onaime la musique avec une ferveur et une intelligenceadmirables.&|160;» Sans plus de sincérité (car tout cela ne servaitque d’amorce et il était rare que Morel se prêtât à desréalisations), comme Bloch avait avoué qu’il était un peu poète,«&|160;à ses heures&|160;», avait-il ajouté, avec le riresarcastique dont il accompagnait une banalité quand il ne pouvaitpas trouver une parole originale, M. de Charlus me dit&|160;:«&|160;Dites donc à ce jeune Israélite, puisqu’il fait des vers,qu’il devrait bien m’en apporter pour Morel. Pour un compositeurc’est toujours l’écueil, trouver quelque chose de joli à mettre enmusique. On pourrait même penser à un livret. Cela ne serait pasinintéressant et prendrait une certaine valeur à cause du mérite dupoète, de ma protection, de tout un enchaînement de circonstancesauxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient lapremière place, car il compose beaucoup maintenant et il écritaussi et très joliment, je vais vous en parler. Quant à son talentd’exécutant (là vous savez qu’il est tout à fait un maître déjà),vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique deVinteuil&|160;; il me renverse&|160;; à son âge, avoir unecompréhension pareille tout en restant si gamin, si potache&|160;!Oh&|160;! ce n’est ce soir qu’une petite répétition. La grandemachine doit avoir lieu dans quelques jours. Mais ce sera bien plusélégant aujourd’hui. Aussi nous sommes ravis que vous soyez venu,dit-il – en employant ce nous, sans doute parce que le Roidit&|160;: nous voulons. À cause du magnifique programme, j’aiconseillé à Mme Verdurin d’avoir deux fêtes&|160;: l’unedans quelques jours, où elle aura toutes ses relations&|160;;l’autre ce soir, où la Patronne est, comme on dit en termes dejustice, dessaisie. C’est moi qui ai fait les invitations et j’aiconvoqué quelques personnes d’un autre milieu, qui peuvent êtreutiles à Charlie et qu’il sera agréable pour les Verdurin deconnaître. N’est-ce pas, c’est très bien de faire jouer les chosesles plus belles avec les plus grands artistes, mais lamanifestation reste étouffée comme dans du coton, si le public estcomposé de la mercière d’en face et de l’épicier du coin. Voussavez ce que je pense du niveau intellectuel des gens du monde,mais ils peuvent jouer certains rôles assez importants, entreautres le rôle dévolu pour les événements publics à la presse etqui est d’être un organe de divulgation. Vous comprenez ce que jeveux dire&|160;; j’ai, par exemple, invité ma belle-sœurOriane&|160;; il n’est pas certain qu’elle vienne, mais il estcertain en revanche, si elle vient, qu’elle ne comprendraabsolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce quiest au-dessus de ses moyens, mais de parler ce qui y est appropriéadmirablement et ce dont elle ne se fait pas faute.Conséquence&|160;: dès demain, au lieu du silence de la mercière etde l’épicier, conversation animée chez les Mortemart où Orianeraconte qu’elle a entendu des choses merveilleuses, qu’un certainMorel, etc., rage indescriptible des personnes non conviées quidiront&|160;: «&|160;Palamède avait sans doute jugé que nous étionsindignes&|160;; d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que ces gens chezqui la chose se passait&|160;», contre-partie aussi utile que leslouanges d’Oriane, parce que le nom de Morel revient tout le tempset finit par se graver dans la mémoire comme une leçon qu’on relitdix fois de suite. Tout cela forme un enchaînement de circonstancesqui peut avoir son prix pour l’artiste, pour la maîtresse demaison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestationqui sera ainsi rendue audible à un public lointain. Vraiment ça envaut la peine&|160;; vous verrez les progrès qu’a faits Charlie.Et, d’ailleurs, on lui a découvert un nouveau talent, mon cher, ilécrit comme un ange. Comme un ange je vous dis.&|160;» M. deCharlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisaitfaire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIesiècle qui dédaignaient de signer et même d’écrire leurs libelles,des petits entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre lacomtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient,combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, quiretrouvait, si adroitement glissés que personne d’autre qu’elle n’yvoyait goutte, des passages de lettres d’elle, textuellement cités,mais pris dans un sens où ils pouvaient l’affoler comme la pluscruelle vengeance. La jeune femme en mourut. Mais il se fait tousles jours à Paris, dirait Balzac, une sorte de journal parlé, plusterrible que l’autre. On verra plus tard que cette presse verbaleréduisit à néant la puissance d’un Charlus devenu démodé et, bienau-dessus de lui, érigea un Morel qui ne valait pas la millionièmepartie de son ancien protecteur. Du moins cette mode intellectuelleest-elle naïve et croit-elle de bonne foi au néant d’un génialCharlus, à l’incontestable autorité d’un stupide Morel. Le baronétait moins innocent dans ses vengeances implacables. De là sansdoute ce venin amer de la bouche, dont l’envahissement semblaitdonner aux joues la jaunisse quand il était en colère. «&|160;Vousqui connaissiez Bergotte, reprit M. de Charlus, j’avais jadis penséque vous auriez pu peut-être, en lui rafraîchissant la mémoire ausujet des proses du jouvenceau, collaborer en somme avec moi,m’aider à favoriser un talent double, de musicien et d’écrivain,qui peut un jour acquérir le prestige de celui de Berlioz. Voussavez, les Illustres ont souvent autre chose à penser, ils sontadulés, ils ne s’intéressent guère qu’à eux-mêmes. Mais Bergotte,qui était vraiment simple et serviable, m’avait promis de fairepasser au Gaulois, ou je ne sais plus où, ces petiteschroniques, moitié d’un humoriste et d’un musicien, qui sontmaintenant très jolies, et je suis vraiment très content queCharlie ajoute à son violon ce petit brin de plume d’Ingres. Jesais bien que j’exagère facilement, quand il s’agit de lui, commetoutes les vieilles mamans-gâteau du Conservatoire. Comment, moncher, vous ne le saviez pas&|160;? Mais c’est que vous neconnaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant desheures à la porte des jurys d’examen. Je m’amuse comme une reine.Quant à la prose de Charlie, Bergotte m’avait assuré que c’étaitvraiment tout à fait très bien.&|160;»
M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann,était en effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort etlui demander qu’il obtînt pour Morel d’écrire dans un journal dessortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En yallant, M. de Charlus avait un certain remords, car grandadmirateur de Bergotte, il s’était rendu compte qu’il n’allaitjamais le voir pour lui-même, mais pour, grâce à la considérationmi-intellectuelle, mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoirfaire une grande politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis.Qu’il ne se servît plus du monde que pour cela ne choquait pas M.de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parcequ’il sentait que Bergotte n’était pas utilitaire comme les gens dumonde et méritait mieux. Seulement sa vie était prise et il netrouvait du temps de libre que quand il avait très envie d’unechose, par exemple si elle se rapportait à Morel. De plus, trèsintelligent, la conversation d’un homme intelligent lui était assezindifférente, surtout celle de Bergotte, qui était trop homme delettres pour son goût et d’un autre clan, ne se plaçant pas à sonpoint de vue. Quant à Bergotte, il s’était rendu compte de cetutilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pasvoulu, car il était été toute sa vie incapable d’une bonté suivie,mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisirde donner une leçon. Quant au vice de M. de Charlus, il ne l’avaitpartagé à aucun degré, mais y avait trouvé plutôt un élément decouleur dans le personnage, le «&|160;fas et nefas&|160;», pour unartiste, consistant non dans des exemples moraux, mais dans dessouvenirs de Platon ou de Sodome. «&|160;Mais vous, belle jeunesse,on ne vous voit guère quai Conti. Vous n’en abusezpas&|160;!&|160;» Je dis que je sortais surtout avec ma cousine.«&|160;Voyez-vous ça&|160;! ça sort avec sa cousine, comme c’estpur&|160;!&|160;» dit M. de Charlus à Brichot. Et s’adressant denouveau à moi&|160;: «&|160;Mais nous ne vous demandons pas decomptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous êtes libre defaire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement de ne pas yavoir de part. Du reste, vous avez très bon goût, elle estcharmante votre cousine, demandez à Brichot, il en avait la têtefarcie à Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avezpeut-être aussi bien fait de ne pas l’amener. C’est admirable, lamusique de Vinteuil. Mais j’ai appris qu’il devait y avoir la fillede l’auteur et son amie, qui sont deux personnes d’une terribleréputation. C’est toujours embêtant pour une jeune fille. Ellesseront là, à moins que ces deux demoiselles n’aient pas pu venir,car elles devaient sans faute être tout l’après-midi à unerépétition d’études que Mme Verdurin donnait tantôt etoù elle n’avait convié que les raseurs, la famille, les gens qu’ilne fallait pas avoir ce soir. Or tout à l’heure, avant le dîner,Charlie nous a dit que ce que nous appelons les deux demoisellesVinteuil, absolument attendues, n’étaient pas venues.&|160;» Malgrél’affreuse douleur que j’avais à rapprocher subitement de l’effet,seul connu d’abord, la cause, enfin découverte, de l’envied’Albertine de venir tantôt, la présence annoncée (mais que j’avaisignorée) de Mlle Vinteuil et de son amie, je gardai laliberté d’esprit de noter que M. de Charlus, qui nous avait dit, ily avait quelques minutes, n’avoir pas vu Charlie depuis le matin,confessait étourdiment l’avoir vu avant dîner. Ma souffrancedevenait visible&|160;: «&|160;Mais qu’est-ce que vous avez&|160;?me dit le baron, vous êtes vert&|160;; allons, entrons, vous prenezfroid, vous avez mauvaise mine.&|160;» Ce n’était pas mon douterelatif à la vertu d’Albertine que les paroles de M. de Charlusvenaient d’éveiller en moi. Beaucoup d’autres y avaient déjàpénétré&|160;; à chaque nouveau doute on croit que la mesure estcomble, qu’on ne pourra pas le supporter, puis on lui trouve toutde même de la place, et une fois qu’il est introduit dans notremilieu vital, il y entre en concurrence avec tant de désirs decroire, avec tant de raisons d’oublier, qu’assez vite on s’enaccommode, on finit par ne plus s’occuper de lui. Il resteseulement comme une douleur à demi guérie, une simple menace desouffrir et qui, envers du désir, de même ordre que lui, et commelui devenu centre de nos pensées, irradie en elles, à des distancesinfinies, de subtiles tristesses, comme le désir des plaisirs d’uneorigine méconnaissable, partout où quelque chose peut s’associer àl’idée de celle que nous aimons. Mais la douleur se réveille quandun doute nouveau entre en nous&|160;; on a beau se dire presquetout de suite&|160;: «&|160;Je m’arrangerai, il y aura un systèmepour ne pas souffrir, ça ne doit pas être vrai&|160;», pourtant ily a eu un premier instant où on a souffert comme si on croyait. Sinous n’avions que des membres, comme les jambes et les bras, la vieserait supportable&|160;; malheureusement nous portons en nous cepetit organe que nous appelons cœur, lequel est sujet à certainesmaladies au cours desquelles il est infiniment impressionnable pourtout ce qui concerne la vie d’une certaine personne et où unmensonge – cette chose inoffensive et au milieu de laquelle nousvivons si allégrement, qu’il soit fait par nous-même ou par lesautres – venu de cette personne, donne à ce petit cœur, qu’ondevrait pouvoir nous retirer chirurgicalement, des crisesintolérables. Ne parlons pas du cerveau, car notre pensée a beauraisonner sans fin au cours de ces crises, elle ne les modifie pasplus que notre attention une rage de dents. Il est vrai que cettepersonne est coupable de nous avoir menti, car elle nous avait juréde nous dire toujours la vérité. Mais nous savons par nous-même,pour les autres, ce que valent les serments. Et nous avons voulu yajouter foi quand ils venaient d’elle, qui avait justement toutintérêt à nous mentir et n’a pas été choisie par nous, d’autrepart, pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle n’auraitpresque plus besoin de nous mentir – justement quand le cœur seradevenu indifférent au mensonge – parce que nous ne nousintéresserons plus à sa vie. Nous le savons, et malgré cela noussacrifions volontiers la nôtre, soit que nous nous tuions pourcette personne, soit que nous nous fassions condamner à mort enl’assassinant, soit simplement que nous dépensions en quelquessoirées pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige à noustuer ensuite parce que nous n’avons plus rien. D’ailleurs, sitranquille qu’on se croie quand on aime, on a toujours l’amour dansson cœur en état d’équilibre instable. Un rien suffit pour lemettre dans la position du bonheur&|160;; on rayonne, on couvre detendresses non point celle qu’on aime, mais ceux qui nous ont faitvaloir à ses yeux, qui l’ont gardée contre toute tentationmauvaise&|160;; on se croit tranquille, et il suffit d’unmot&|160;: «&|160;Gilberte ne viendra pas&|160;»,«&|160;Mademoiselle Vinteuil est invitée&|160;», pour que tout lebonheur préparé vers lequel on s’élançait s’écroule, pour que lesoleil se cache, pour que tourne la rose des vents et que sedéchaîne la tempête intérieure à laquelle, un jour, on ne sera pluscapable de résister. Ce jour-là, le jour où le cœur est devenu sifragile, des amis qui nous admirent souffrent que de tels néants,que certains êtres puissent nous faire du mal, nous faire mourir.Mais qu’y peuvent-ils&|160;? Si un poète est mourant d’unepneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant aupneumocoque que ce poète a du talent et qu’il devrait le laisserguérir&|160;? Le doute, en tant qu’il avait trait à MlleVinteuil, n’était pas absolument nouveau. Mais, même dans cettemesure, ma jalousie de l’après-midi, excitée par Léa et ses amies,l’avait aboli. Une fois ce danger du Trocadéro écarté, j’avaiséprouvé, j’avais cru avoir reconquis à jamais une paix complète.Mais ce qui était surtout nouveau pour moi, c’était une certainepromenade où Andrée m’avait dit&|160;: «&|160;Nous sommes alléesici et là, nous n’avons rencontré personne&|160;», et où, aucontraire, Mlle Vinteuil avait évidemment donnérendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin. Maintenantj’eusse laissé volontiers Albertine sortir seule, aller partout oùelle voudrait, pourvu que j’eusse pu chambrer quelque partMlle Vinteuil et son amie et être certain qu’Albertinene les vît pas. C’est que la jalousie est généralement partielle, àlocalisations intermittentes, soit parce qu’elle est leprolongement douloureux d’une anxiété qui est provoquée tantôt parune personne, tantôt par une autre que notre amie pourrait aimer,soit par l’exiguïté de notre pensée, qui ne peut réaliser que cequ’elle se représente et laisse le reste dans un vague dont on nepeut relativement souffrir.
Au moment où nous allions sonner à la porte de l’hôtel, nousfûmes rattrapés par Saniette qui nous apprit que la princesseSherbatoff était morte à six heures et nous dit qu’il ne nous avaitpas reconnus tout de suite. «&|160;Je vous envisageais pourtantdepuis un moment, nous dit-il d’une voix essoufflée. Est-ce pascurieux que j’aie hésité&|160;?&|160;» «&|160;N’est-il pascurieux&|160;» lui eût semblé une faute et il devenait avec lesformes anciennes du langage d’une exaspérante familiarité.«&|160;Vous êtes pourtant gens qu’on peut avouer pour sesamis.&|160;» Sa mine grisâtre semblait éclairée par le refletplombé d’un orage. Son essoufflement, qui ne se produisait, cet étéencore, que quand M. Verdurin l’«&|160;engueulait&|160;», étaitmaintenant constant. «&|160;Je sais qu’une œuvre inédite deVinteuil va être exécutée par d’excellents artistes, etsingulièrement par Morel. – Pourquoi singulièrement&|160;?&|160;»demanda le baron, qui vit dans cet adverbe une critique.«&|160;Notre ami Saniette, se hâta d’expliquer Brichot qui joua lerôle d’interprète, parle volontiers, en excellent lettré qu’il est,le langage d’un temps où «&|160;singulièrement&|160;» équivaut ànotre «&|160;tout particulièrement&|160;».
Comme nous entrions dans l’antichambre de Madame Verdurin, M. deCharlus me demanda si je travaillais, et comme je lui disais quenon, mais que je m’intéressais beaucoup en ce moment aux vieuxservices d’argenterie et de porcelaine, il me dit que je nepourrais pas en voir de plus beaux que chez les Verdurin&|160;;que, d’ailleurs, j’avais pu les voir à la Raspelière, puisque, sousprétexte que les objets sont aussi des amis, ils faisaient la foliede tout emporter avec eux&|160;; que ce serait moins commode detout me sortir un jour de soirée, mais que pourtant il demanderaitqu’on me montrât ce que je voudrais. Je le priai de n’en rienfaire. M. de Charlus déboutonna son pardessus, ôta son chapeau, etje vis que le sommet de sa tête s’argentait maintenant par places.Mais tel un arbuste précieux que non seulement l’automne coloremais dont on protège certaines feuilles par des enveloppementsd’ouate ou des applications de plâtre, M. de Charlus ne recevait deces quelques cheveux blancs placés à sa cime qu’un bariolage deplus venant s’ajouter à ceux du visage. Et pourtant, même sous lescouches d’expressions différentes, de fards et d’hypocrisie, qui lemaquillaient si mal, le visage de M. de Charlus continuait à taireà presque tout le monde le secret qu’il me paraissait crier.J’étais presque gêné par ses yeux où j’avais peur qu’il ne mesurprît à le lire à livre ouvert, par sa voix qui me paraissait lerépéter sur tous les tons, avec une inlassable indécence. Mais lessecrets sont bien gardés par ces êtres, car tous ceux qui lesapprochent sont sourds et aveugles. Les personnes qui apprenaientla vérité par l’un ou l’autre, par les Verdurin par exemple, lacroyaient, mais cependant seulement tant qu’elles ne connaissaientpas M. de Charlus. Son visage, loin de répandre, dissipait lesmauvais bruits. Car nous nous faisons de certaines entités une idéesi grande que nous ne pourrions l’identifier avec les traitsfamiliers d’une personne de connaissance. Et nous croironsdifficilement aux vices, comme nous ne croirons jamais au génied’une personne avec qui nous sommes encore allés la veille àl’Opéra.
M. de Charlus était en train de donner son pardessus avec desrecommandations d’habitué. Mais le valet de pied auquel il letendait était un nouveau, tout jeune. Or M. de Charlus perdaitsouvent maintenant ce qu’on appelle «&|160;le Nord&|160;» et ne serendait plus compte de ce qui se fait et ne se fait pas. Le louabledésir qu’il avait, à Balbec, de montrer que certains sujets nel’effrayaient pas, de ne pas avoir peur de déclarer à propos dequelqu’un&|160;: «&|160;Il est joli garçon&|160;», de dire, en unmot, les mêmes choses qu’aurait pu dire quelqu’un qui n’aurait pasété comme lui, il lui arrivait maintenant de traduire ce désir endisant, au contraire, des choses que n’aurait jamais pu direquelqu’un qui n’aurait pas été comme lui, choses devant lesquellesson esprit était si constamment fixé qu’il en oubliait qu’elles nefont pas partie de la préoccupation habituelle de tout le monde.Aussi, regardant le nouveau valet de pied, il leva l’index en l’aird’un air menaçant, et croyant faire une excellenteplaisanterie&|160;: «&|160;Vous, je vous défends de me faire del’œil comme ça&|160;», dit le baron, et se tournant versBrichot&|160;: «&|160;Il a une figure drôlette ce petit-là, il a unnez amusant&|160;», et complétant sa facétie, ou cédant à un désir,il rabattit son index horizontalement, hésita un instant, puis, nepouvant plus se contenir, le poussa irrésistiblement droit au valetde pied et lui toucha le bout du nez en disant&|160;:«&|160;Pif&|160;!&|160;» «&|160;Quelle drôle de boîte&|160;», sedit le valet de pied, qui demanda à ses camarades si le baron étaitfarce ou marteau. «&|160;Ce sont des manières qu’il a comme ça, luirépondit le maître d’hôtel (qui le croyait un peu«&|160;piqué&|160;», un peu «&|160;dingo&|160;»), mais c’est un desamis de Madame que j’ai toujours le mieux estimé, c’est un boncœur.&|160;»
«&|160;Est-ce que vous retournerez, cette année, àIncarville&|160;? me demanda Brichot. Je crois que notre Patronne areloué la Raspelière, bien qu’elle ait eu maille à partir avec sespropriétaires. Mais tout cela n’est rien, ce sont nuages qui sedissipent&|160;», ajouta-t-il, du même ton optimiste que lesjournaux qui disent&|160;: «&|160;Il y a eu des fautes de commises,c’est entendu, mais qui ne commet des fautes&|160;?&|160;» Or je merappelais dans quel état de souffrance j’avais quitté Balbec, et jene désirais nullement y retourner. Je remettais toujours aulendemain mes projets avec Albertine. «&|160;Mais bien sûr qu’il yreviendra, nous le voulons, il nous est indispensable&|160;»,déclara M. de Charlus avec l’égoïsme autoritaire et incompréhensifde l’amabilité.
À ce moment M. Verdurin vint à notre rencontre. M. Verdurin, àqui nous fîmes nos condoléances pour la princesse Sherbatoff, nousdit&|160;: «&|160;Oui, je sais qu’elle est très mal. – Mais non,elle est morte à six heures&|160;», s’écria Saniette. «&|160;Vous,vous exagérez toujours&|160;», dit brutalement à Saniette M.Verdurin, qui, la soirée n’étant pas décommandée, préféraitl’hypothèse de la maladie, imitant ainsi sans le savoir le princede Guermantes. Saniette, non sans craindre d’avoir froid, car laporte extérieure s’ouvrait constamment, attendait avec résignationqu’on lui prît ses affaires. «&|160;Qu’est-ce que vous faites là,dans cette pose de chien couchant&|160;? lui demanda M. Verdurin. –J’attendais qu’une des personnes qui surveillent aux vêtementspuisse prendre mon pardessus et me donner un numéro. – Qu’est-ceque vous dites&|160;? demanda d’un air sévère M. Verdurin&|160;:«&|160;qui surveillent aux vêtements&|160;». Est-ce que vousdevenez gâteux&|160;? on dit&|160;: «&|160;surveiller lesvêtements&|160;», s’il vous faut apprendre le français comme auxgens qui ont eu une attaque. – Surveiller à quelque chose est lavraie forme, murmura Saniette d’une voix entrecoupée&|160;; l’abbéLe Batteux… – Vous m’agacez, vous, cria M. Verdurin d’une voixterrible. Comme vous soufflez&|160;! Est-ce que vous venez demonter six étages&|160;?&|160;» La grossièreté de M. Verdurin eutpour effet que les hommes du vestiaire firent passer d’autrespersonnes avant Saniette et, quand il voulut tendre ses affaires,lui répondirent&|160;: «&|160;Chacun son tour, monsieur, ne soyezpas si pressé.&|160;» «&|160;Voilà des hommes d’ordre, voilà descompétences. Très bien, mes braves&|160;», dit, avec un sourire desympathie, M. Verdurin, afin de les encourager dans leursdispositions à faire passer Saniette après tout le monde.«&|160;Venez, dit-il, cet animal-là veut nous faire prendre la mortdans son cher courant d’air. Nous allons nous chauffer un peu ausalon. Surveiller aux vêtements&|160;! reprit-il quand nous fûmesau salon, quel imbécile&|160;! – Il donne dans la préciosité, cen’est pas un mauvais garçon, dit Brichot. – Je n’ai pas dit quec’était un mauvais garçon, j’ai dit que c’était un imbécile&|160;»,riposta avec aigreur M. Verdurin.
Cependant Mme Verdurin était en grande conférenceavec Cottard et Ski. Morel venait de refuser (parce que M. deCharlus ne pouvait s’y rendre) une invitation chez des amisauxquels elle avait pourtant promis le concours du violoniste. Laraison du refus de Morel de jouer à la soirée des amis desVerdurin, raison à laquelle nous allons tout à l’heure en voirs’ajouter de bien plus graves, avait pu prendre sa force grâce àune habitude propre, en général, aux milieux oisifs, mais toutparticulièrement au petit noyau. Certes, si Mme Verdurinsurprenait, entre un nouveau et un fidèle, un mot dit à mi-voix etpouvant faire supposer qu’ils se connaissaient, ou avaient envie dese lier («&|160;Alors, à vendredi chez les un Tel&|160;» ou&|160;:«&|160;Venez à l’atelier le jour que vous voudrez, j’y suistoujours jusqu’à cinq heures, vous me ferez vraimentplaisir&|160;»), agitée, supposant au nouveau une«&|160;situation&|160;» qui pouvait faire de lui une recruebrillante pour le petit clan, la Patronne, tout en faisant semblantde n’avoir rien entendu et en conservant à son beau regard, cernépar l’habitude de Debussy plus que n’aurait fait celle de lacocaïne, l’air exténué que lui donnaient les seules ivresses de lamusique, n’en roulait pas moins, sous son front magnifique, bombépar tant de quatuors et les migraines consécutives, des pensées quin’étaient pas exclusivement polyphoniques, et, n’y tenant plus, nepouvant plus attendre une seconde sa piqûre, elle se jetait sur lesdeux causeurs, les entraînait à part, et disait au nouveau endésignant le fidèle&|160;: «&|160;Vous ne voulez pas venir dîneravec lui, samedi par exemple, ou bien le jour que vousvoudrez, avec des gens gentils&|160;? N’en parlez pas trop fortparce que je ne convoquerai pas toute cette tourbe&|160;» (termedésignant pour cinq minutes le petit noyau, dédaigné momentanémentpour le nouveau en qui on mettait tant d’espérances).
Mais ce besoin de s’engouer, de faire aussi des rapprochements,avait sa contre-partie. L’assiduité aux mercredis faisait naîtrechez les Verdurin une disposition opposée. C’était le désir debrouiller, d’éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieuxpar les mois passés à la Raspelière, où l’on se voyait du matin ausoir. M. Verdurin s’y ingéniait à prendre quelqu’un en faute, àtendre des toiles où il pût passer à l’araignée sa compagne quelquemouche innocente. Faute de griefs, on inventait des ridicules. Dèsqu’un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de luidevant les autres, on feignait d’être surpris qu’ils n’eussent pasremarqué combien il avait toujours les dents sales, ou, aucontraire, qu’il les brossât, par manie, vingt fois par jour. Sil’un se permettait d’ouvrir la fenêtre, ce manque d’éducationfaisait que le Patron et la Patronne échangeaient un regardrévolté. Au bout d’un instant, Mme Verdurin demandait unchâle, ce qui donnait le prétexte à M. Verdurin de dire, d’un airfurieux&|160;: «&|160;Mais non, je vais fermer la fenêtre, je medemande qu’est-ce qui s’est permis de l’ouvrir&|160;», devant lecoupable, qui rougissait jusqu’aux oreilles. On vous reprochaitindirectement la quantité de vin qu’on avait bue. «&|160;Ça ne vousfait pas mal&|160;? C’est bon pour un ouvrier.&|160;» Lespromenades ensemble de deux fidèles qui n’avaient pas préalablementdemandé son autorisation à la Patronne avaient pour conséquence descommentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades.Celles de M. de Charlus avec Morel ne l’étaient pas. Seul le faitque le baron n’habitait pas la Raspelière (à cause de la vie degarnison de Morel) retarda le moment de la satiété, des dégoûts,des vomissements. Il était pourtant prêt à venir.
Mme Verdurin était furieuse et décidée à«&|160;éclairer&|160;» Morel sur le rôle ridicule et odieux que luifaisait jouer M. de Charlus. «&|160;J’ajoute, continua-t-elle(Mme Verdurin, quand elle se sentait devoir à quelqu’unune reconnaissance qui allait lui peser, et ne pouvait le tuer pourla peine, lui découvrait un défaut grave qui dispensait honnêtementde la lui témoigner), j’ajoute qu’il se donne des airs chez moi quine me plaisent pas.&|160;» C’est qu’en effet MmeVerdurin avait encore une raison plus grave que le lâchage de Morelà la soirée de ses amis d’en vouloir à M. de Charlus. Celui-ci,pénétré de l’honneur qu’il faisait à la Patronne en amenant quaiConti des gens qui, en effet, n’y seraient pas venus pour elle,avait, dès les premiers noms que Mme Verdurin avaitproposés comme ceux de personnes qu’on pourrait inviter, prononcéla plus catégorique exclusive, sur un ton péremptoire où se mêlaità l’orgueil rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme del’artiste expert en matière de fêtes et qui retirerait sa pièce etrefuserait son concours plutôt que de condescendre à desconcessions qui, selon lui, compromettraient le résultatd’ensemble. M. de Charlus n’avait donné son permis, en l’entourantde réserves, qu’à Saintine, à l’égard duquel, pour ne pass’encombrer de sa femme, Mme de Guermantes avait passé,d’une intimité quotidienne, à une cessation complète des relations,mais que M. de Charlus, le trouvant intelligent, voyait toujours.Certes, c’est dans un milieu bourgeois mâtiné de petite noblesse,où tout le monde est très riche seulement, et apparenté à unearistocratie que la grande aristocratie ne connaît pas, queSaintine, jadis la fleur du milieu Guermantes, était allé chercherfortune, et, croyait-il, point d’appui. Mais MmeVerdurin, sachant les prétentions nobiliaires du milieu de lafemme, et ne se rendant pas compte de la situation du mari (carc’est ce qui est presque immédiatement au-dessus de nous qui nousdonne l’impression de la hauteur et non ce qui nous est presqueinvisible tant cela se perd dans le ciel), crut devoir justifierune invitation pour Saintine en faisant valoir qu’il connaissaitbeaucoup de monde, «&|160;ayant épouséMlle&|160;***&|160;». L’ignorance dont cette assertion,exactement contraire à la réalité, témoignait chez MmeVerdurin, fit s’épanouir en un rire d’indulgent mépris et de largecompréhension les lèvres peintes du baron. Il dédaigna de répondredirectement, mais comme il échafaudait volontiers, en matièremondaine, des théories où se retrouvaient la fertilité de sonintelligence et la hauteur de son orgueil, avec la frivolitéhéréditaire de ses préoccupations&|160;: «&|160;Saintine aurait dûme consulter avant de se marier, dit-il&|160;; il y a une eugéniquesociale comme il y en a une physiologique, et j’en suis peut-êtrele seul docteur. Le cas de Saintine ne soulevait aucune discussion,il était clair qu’en faisant le mariage qu’il a fait, ils’attachait un poids mort, et mettait sa flamme sous le boisseau.Sa vie sociale était finie. Je le lui aurais expliqué, et ilm’aurait compris car il est intelligent. Inversement, il y avaittelle personne qui avait tout ce qu’il fallait pour avoir unesituation élevée, dominante, universelle&|160;; seulement unterrible câble la retenait à terre. Je l’ai aidée, mi par pression,mi par force, à rompre l’amarre, et maintenant elle a conquis, avecune joie triomphante, la liberté, la toute-puissance qu’elle medoit&|160;; il a peut-être fallu un peu de volonté, mais quellerécompense elle a&|160;! On est ainsi soi-même, quand on saitm’écouter, l’accoucheur de son destin.&|160;» Il était trop évidentque M. de Charlus n’avait pas su agir sur le sien&|160;; agir estautre chose que parler, même avec éloquence, et que penser, mêmeavec ingéniosité. «&|160;Mais en ce qui me concerne, je vis enphilosophe qui assiste avec curiosité aux réactions sociales quej’ai prédites, mais n’y aide pas. Aussi ai-je continué à fréquenterSaintine, qui a toujours eu pour moi la déférence chaleureuse quiconvenait. J’ai même dîné chez lui, dans sa nouvelle demeure, où ons’assomme autant, au milieu du plus grand luxe, qu’on s’amusaitjadis quand, tirant le diable par la queue, il assemblait lameilleure compagnie dans un petit grenier. Vous pouvez doncl’inviter, j’autorise, mais je frappe de mon veto tous les autresnoms que vous me proposez. Et vous me remercierez, car, si je suisexpert en fait de mariages, je ne le suis pas moins en matière defêtes. Je sais les personnalités ascendantes qui soulèvent uneréunion, lui donnent de l’essor, de la hauteur&|160;; et je saisaussi le nom qui rejette à terre, qui fait tomber à plat.&|160;»Ces exclusions de M. de Charlus n’étaient pas toujours fondées surdes ressentiments de toqué ou des raffinements d’artiste, mais surdes habiletés d’acteur. Quand il tenait sur quelqu’un, sur quelquechose, un couplet tout à fait réussi, il désirait le faire entendreau plus grand nombre de personnes possible, mais en ayant soin dene pas admettre, dans la seconde fournée, des invités de lapremière qui eussent pu constater que le morceau n’avait paschangé. Il refaisait sa salle à nouveau, justement parce qu’il nerenouvelait pas son affiche, et quand il tenait, dans laconversation, un succès, il eût au besoin organisé des tournées etdonné des représentations en province. Quoi qu’il en fût des motifsvariés de ces exclusions, celles de M. de Charlus ne froissaientpas seulement Mme Verdurin, qui sentait atteinte sonautorité de Patronne, elles lui causaient encore un grand tortmondain, et cela pour deux raisons. La première est que M. deCharlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sansqu’on sût même pourquoi, avec les personnes le mieux faites pourêtre de ses amies. Naturellement, une des premières punitions qu’onpouvait leur infliger était de ne pas les laisser inviter à unefête qu’il donnait chez les Verdurin. Or ces parias étaient souventdes gens qui tiennent ce qu’on appelle «&|160;le haut dupavé&|160;», mais qui, pour M. de Charlus, avaient cessé de letenir du jour qu’il avait été brouillé avec eux. Car sonimagination, autant qu’à supposer des torts aux gens pour sebrouiller avec eux, était ingénieuse à leur ôter toute importancedès qu’ils n’étaient plus ses amis. Si, par exemple, le coupableétait un homme d’une famille extrêmement ancienne mais dont leduché ne date que du XIXe siècle, les Montesquiou parexemple, du jour au lendemain ce qui comptait pour M. de Charlusc’était l’ancienneté du duché, la famille n’était rien. «&|160;Ilsne sont même pas ducs, s’écriait-il. C’est le titre de l’abbé deMontesquiou qui a indûment passé à un parent, il n’y a même pasquatre-vingts ans. Le duc actuel, si duc il y a, est le troisième.Parlez-moi des gens comme les Uzès, les La Trémoïlle, les Luynes,qui sont les 10e, les 14e ducs, comme monfrère qui est 12e duc de Guermantes et 17eprince de Cordoue. Les Montesquiou descendent d’une anciennefamille, qu’est-ce que ça prouverait, même si c’était prouvé&|160;?Ils descendent tellement qu’ils sont dans le quatorzièmedessous.&|160;» Était-il brouillé, au contraire, avec ungentilhomme possesseur d’un duché ancien, ayant les plusmagnifiques alliances, apparenté aux familles souveraines, mais àqui ce grand éclat est venu très vite sans que la famille remontetrès haut, un Luynes par exemple, tout était changé, la familleseule comptait. «&|160;Je vous demande un peu, Monsieur Alberti quine se décrasse que sous Louis XIII. Qu’est-ce que ça peut nousfiche que des faveurs de cour leur aient permis d’entasser desduchés auxquels ils n’avaient aucun droit&|160;?&|160;» De plus,chez M. de Charlus, la chute suivait de près la faveur à cause decette disposition propre aux Guermantes d’exiger de laconversation, de l’amitié, ce qu’elle ne peut donner, plus lacrainte symptomatique d’être l’objet de médisances. Et la chuteétait d’autant plus profonde que la faveur avait été plus grande.Or personne n’en avait joui auprès du baron d’une pareille à cellequ’il avait ostensiblement marquée à la comtesse Molé. Par quellemarque d’indifférence montra-t-elle, un beau jour, qu’elle en avaitété indigne&|160;? La comtesse déclara toujours qu’elle n’avaitjamais pu arriver à le découvrir. Toujours est-il que son nom seulexcitait chez le baron les plus violentes colères, les philippiquesles plus éloquentes mais les plus terribles. MmeVerdurin, pour qui Mme Molé avait été très aimable, etqui fondait, on va le voir, de grands espoirs sur elle et s’étaitréjouie à l’avance de l’idée que la comtesse verrait chez elle lesgens les plus nobles, comme la Patronne disait, «&|160;de France etde Navarre&|160;», proposa tout de suite d’inviter «&|160;Madame deMolé&|160;». «&|160;Ah&|160;! mon Dieu, tous les goûts sont dans lanature, avait répondu M. de Charlus, et si vous avez, Madame, dugoût pour causer avec Mme Pipelet, Mme Giboutet Mme Joseph Prudhomme, je ne demande pas mieux, maisalors que ce soit un soir où je ne serai pas là. Je vois, dès lespremiers mots, que nous ne parlons pas la même langue, puisque jeparlais de noms de l’aristocratie et que vous me citez le plusobscur des noms de gens de robe, de petits roturiers retors,cancaniers, malfaisants, de petites dames qui se croient desprotectrices des arts parce qu’elles reprennent, une octaveau-dessous, les manières de ma belle-sœur Guermantes, à la façon dugeai qui croit imiter le paon. J’ajoute qu’il y aurait une espèced’indécence à introduire dans une fête que je veux bien donner chezMme Verdurin une personne que j’ai retranchée à bonescient de ma familiarité, une pécore sans naissance, sans loyauté,sans esprit, qui a la folie de croire qu’elle est capable de jouerles duchesses de Guermantes et les princesses de Guermantes, cumulqui en lui-même est une sottise, puisque la duchesse de Guermanteset la princesse de Guermantes c’est juste le contraire. C’est commeune personne qui prétendrait être à la fois Reichenberg et SarahBernhardt. En tous cas, même si ce n’était pas contradictoire, ceserait profondément ridicule. Que je puisse, moi, sourirequelquefois des exagérations de l’une et m’attrister des limites del’autre, c’est mon droit. Mais cette petite grenouille bourgeoisevoulant s’enfler pour égaler les deux grandes dames qui, en touscas, laissent toujours paraître l’incomparable distinction de larace, c’est, comme on dit, faire rire les poules. La Molé&|160;!Voilà un nom qu’il ne faut plus prononcer, ou bien je n’ai qu’à meretirer&|160;», ajouta-t-il avec un sourire, sur le ton d’unmédecin qui, voulant le bien de son malade malgré ce maladelui-même, entend bien ne pas se laisser imposer la collaborationd’un homéopathe. D’autre part, certaines personnes, jugéesnégligeables par M. de Charlus, pouvaient en effet l’être pour luiet non pour Mme Verdurin. M. de Charlus, de hautenaissance, pouvait se passer des gens les plus élégants dontl’assemblée eût fait du salon de Mme Verdurin un despremiers de Paris. Or celle-ci commençait à trouver qu’elle avaitdéjà bien des fois manqué le coche, sans compter l’énorme retardque l’erreur mondaine de l’affaire Dreyfus lui avait infligé, nonsans lui rendre service pourtant. Je ne sais si j’ai dit combien laduchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir des personnes de sonmonde qui, subordonnant tout à l’Affaire, excluaient des femmesélégantes et en recevaient qui ne l’étaient pas, pour cause derévisionnisme ou d’antirévisionnisme, puis avait été critiquée àson tour, par ces mêmes dames, comme tiède, mal pensante etsubordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de laPatrie&|160;; pourrais-je le demander au lecteur comme à un ami àqui on ne se rappelle plus, après tant d’entretiens, si on a penséou trouvé l’occasion de le mettre au courant d’une certainechose&|160;? Que je l’aie fait ou non, l’attitude, à ce moment-là,de la duchesse de Guermantes peut facilement être imaginée, etmême, si on se reporte ensuite à une période ultérieure, sembler,du point de vue mondain, parfaitement juste. M. de Cambremerconsidérait l’affaire Dreyfus comme une machine étrangère destinéeà détruire le Service des Renseignements, à briser la discipline, àaffaiblir l’armée, à diviser les Français, à préparer l’invasion.La littérature étant, hors quelques fables de La Fontaine,étrangère au marquis, il laissait à sa femme le soin d’établir quela littérature, cruellement observatrice, en créant l’irrespect,avait procédé à un chambardement parallèle. M. Reinach et M.Hervieu sont «&|160;de mèche&|160;», disait-elle. On n’accusera pasl’affaire Dreyfus d’avoir prémédité d’aussi noirs desseins àl’encontre du monde. Mais là certainement elle a brisé les cadres.Les mondains qui ne veulent pas laisser la politique s’introduiredans le monde sont aussi prévoyants que les militaires qui neveulent pas laisser la politique pénétrer dans l’armée. Il en estdu monde comme du goût sexuel, où l’on ne sait pas jusqu’à quellesperversions il peut arriver quand une fois on a laissé des raisonsesthétiques dicter son choix. La raison qu’elles étaientnationalistes donna au faubourg Saint-Germain l’habitude derecevoir des dames d’une autre société&|160;; la raison disparutavec le nationalisme, l’habitude subsista. Mme Verdurin,à la faveur du dreyfusisme, avait attiré chez elle des écrivains devaleur qui, momentanément, ne lui furent d’aucun usage mondainparce qu’ils étaient dreyfusards. Mais les passions politiques sontcomme les autres, elles ne durent pas. De nouvelles générationsviennent qui ne les comprennent plus. La génération même qui les aéprouvées change, éprouve des passions politiques qui, n’étant pasexactement calquées sur les précédentes, lui font réhabiliter unepartie des exclus, la cause de l’exclusivisme ayant changé. Lesmonarchistes ne se soucièrent plus, pendant l’affaire Dreyfus, quequelqu’un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical,s’il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenirune guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d’unécrivain chauvin on ne s’occuperait même pas s’il avait été ou nondreyfusard. C’est ainsi que, à chaque crise politique, à chaquerénovation artistique, Mme Verdurin avait arraché petità petit, comme l’oiseau fait son nid, les bribes successives,provisoirement inutilisables, de ce qui serait un jour son salon.L’affaire Dreyfus avait passé, Anatole France lui restait. La forcede Mme Verdurin, c’était l’amour sincère qu’elle avaitde l’art, la peine qu’elle se donnait pour les fidèles, lesmerveilleux dîners qu’elle donnait pour eux seuls, sans qu’il y eûtdes gens du monde conviés. Chacun d’eux était traité chez ellecomme Bergotte l’avait été chez Mme Swann. Quand unfamilier de cet ordre devenait, un beau jour, un homme illustre quele monde désire voir, sa présence chez une Mme Verdurinn’avait rien du côté factice, frelaté, d’une cuisine de banquetofficiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot, maistout au contraire d’un délicieux ordinaire qu’on eût trouvé aussiparfait un jour où il n’y aurait pas eu de monde. ChezMme Verdurin la troupe était parfaite, entraînée, lerépertoire de premier ordre, il ne manquait que le public. Etdepuis que le goût de celui-ci se détournait de l’art raisonnableet français d’un Bergotte et s’éprenait surtout de musiquesexotiques, Mme Verdurin, sorte de correspondant attitréà Paris de tous les artistes étrangers, allait bientôt, à côté dela ravissante princesse Yourbeletief, servir de vieille féeCarabosse, mais toute-puissante, aux danseurs russes. Cettecharmante invasion, contre les séductions de laquelle neprotestèrent que les critiques dénués de goût, amena à Paris, on lesait, une fièvre de curiosité moins âpre, plus purement esthétique,mais peut-être aussi vive que l’affaire Dreyfus. Là encoreMme Verdurin, mais pour un tout autre résultat mondain,allait être au premier rang. Comme on l’avait vue à côté deMme Zola, tout au pied du tribunal, aux séances de laCour d’assises, quand l’humanité nouvelle, acclamatrice des balletsrusses, se pressa à l’Opéra, ornée d’aigrettes inconnues, toujourson vit dans une première loge Mme Verdurin à côté de laprincesse Yourbeletief. Et comme après les émotions du Palais deJustice on avait été le soir chez Mme Verdurin voir deprès Picquart ou Labori, et surtout apprendre les dernièresnouvelles, savoir ce qu’on pouvait espérer de Zurlinden, de Loubet,du colonel Jouaust, du Règlement, de même, peu disposé à aller secoucher après l’enthousiasme déchaîné par Shéhérazade ou les dansesdu prince Igor, on allait chez Mme Verdurin, où,présidés par la princesse Yourbeletief et par la Patronne, dessoupers exquis réunissaient, chaque soir, les danseurs, quin’avaient pas dîné pour être plus bondissants, leur directeur,leurs décorateurs, les grands compositeurs Igor Stravinski etRichard Strauss, petit noyau immuable, autour duquel, comme auxsoupers de M. et Mme Helvétius, les plus grandes damesde Paris et les Altesses étrangères ne dédaignèrent pas de semêler. Même ceux des gens du monde qui faisaient profession d’avoirdu goût et faisaient entre les ballets russes des distinctionsoiseuses, trouvant la mise en scène des Sylphides quelque chose deplus «&|160;fin&|160;» que celle de Shéhérazade, qu’ils n’étaientpas loin de faire relever de l’art nègre, étaient enchantés de voirde près les grands rénovateurs du goût du théâtre, qui, dans un artpeut-être un peu plus factice que la peinture, firent unerévolution aussi profonde que l’impressionnisme.
Pour en revenir à M. de Charlus, Mme Verdurin n’eûtpas trop souffert s’il n’avait mis à l’index que la comtesse Molé,et Mme Bontemps, qu’elle avait distinguée chez Odette àcause de son amour des arts, et qui, pendant l’affaire Dreyfus,était venue quelquefois dîner avec son mari, que MmeVerdurin appelait un tiède, parce qu’il n’introduisait pas leprocès en révision, mais qui, fort intelligent, et heureux de secréer des intelligences dans tous les partis, était enchanté demontrer son indépendance en dînant avec Labori, qu’il écoutait sansrien dire de compromettant, mais glissant au bon endroit un hommageà la loyauté, reconnue dans tous les partis, de Jaurès. Mais lebaron avait également proscrit quelques dames de l’aristocratieavec lesquelles Mme Verdurin était, à l’occasion desolennités musicales, de collections, de charité, entrée récemmenten relations et qui, quoi que M. de Charlus pût penser d’elles,eussent été, beaucoup plus que lui-même, des éléments essentielspour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau,aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justementcompté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes dumême monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait jouid’avance de la surprise qu’elles auraient à rencontrer quai Contileurs amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue etfurieuse de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dansces conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par uneperte. Celle-ci ne serait pas trop grave si, du moins, les invitéesde M. de Charlus venaient avec des dispositions si chaleureusespour Mme Verdurin qu’elles deviendraient pour elle lesamies d’avenir. Dans ce cas, il n’y aurait que demi-mal, et un jourprochain, ces deux moitiés du grand monde, que le baron avait voulutenir isolées, on les réunirait, quitte à ne pas l’avoir, lui, cesoir-là. Mme Verdurin attendait donc les invitées dubaron avec une certaine émotion. Elle n’allait pas tarder à savoirl’état d’esprit où elles venaient et les relations que la Patronnepouvait espérer avoir avec elles. En attendant, MmeVerdurin se consultait avec les fidèles, mais, voyant M. de Charlusqui entrait avec Brichot et moi, elle s’arrêta net. À notre grandétonnement, quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sagrande amie était si mal, Mme Verdurin répondit&|160;:«&|160;Écoutez, je suis obligée d’avouer que de tristesse je n’enéprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu’on neressent pas.&|160;» Sans doute elle parlait ainsi par manqued’énergie, parce qu’elle était fatiguée à l’idée de se faire unvisage triste pour toute sa réception&|160;; par orgueil, pour nepas avoir l’air de chercher des excuses à ne pas avoir décommandécelle-ci&|160;; par respect humain pourtant et habileté, parce quele manque de chagrin dont elle faisait preuve était plus honorables’il devait être attribué à une antipathie particulière, soudainrévélée, envers la princesse, plutôt qu’à une insensibilitéuniverselle, et parce qu’on ne pouvait s’empêcher d’être désarmépar une sincérité qu’il n’était pas question de mettre en doute. SiMme Verdurin n’avait pas été vraiment indifférente à lamort de la princesse, eût-elle été, pour expliquer qu’elle reçût,s’accuser d’une faute bien plus grave&|160;? D’ailleurs, onoubliait que Mme Verdurin eût avoué, en même temps queson chagrin, qu’elle n’avait pas eu le courage de renoncer à unplaisir&|160;; or la dureté de l’amie était quelque chose de pluschoquant, de plus immoral, mais de moins humiliant, par conséquentde plus facile à avouer que la frivolité de la maîtresse de maison.En matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c’estl’intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c’estl’amour-propre. Soit que, trouvant sans doute bien usé le prétextedes gens qui, pour ne pas laisser interrompre par les chagrins leurvie de plaisirs, vont répétant qu’il leur semble vain de porterextérieurement un deuil qu’ils ont dans le cœur, MmeVerdurin préférât imiter ces coupables intelligents, à quirépugnent les clichés de l’innocence, et dont la défense –demi-aveu sans qu’ils s’en doutent – consiste à dire qu’ilsn’auraient vu aucun mal à commettre ce qui leur est reproché et quepar hasard, du reste, ils n’ont pas eu l’occasion de faire&|160;;soit qu’ayant adopté, pour expliquer sa conduite, la thèse del’indifférence, elle trouvât, une fois lancée sur la pente de sonmauvais sentiment, qu’il y avait quelque originalité à l’éprouver,une perspicacité rare à avoir su le démêler, et un certain«&|160;culot&|160;» à le proclamer, ainsi Mme Verdurintint à insister sur son manque de chagrin, non sans une certainesatisfaction orgueilleuse de psychologue paradoxal et de dramaturgehardi. «&|160;Oui, c’est très drôle, dit-elle, ça ne m’a presquerien fait. Mon Dieu, je ne peux pas dire que je n’aurais pas mieuxaimé qu’elle vécût, ce n’était pas une mauvaise personne. – Si,interrompit M. Verdurin. – Ah&|160;! lui ne l’aime pas parce qu’iltrouvait que cela me faisait du tort de la recevoir, mais il estaveuglé par ça. – Rends-moi cette justice, dit M. Verdurin, que jen’ai jamais approuvé cette fréquentation. Je t’ai toujours ditqu’elle avait mauvaise réputation. – Mais je ne l’ai jamais entendudire, protesta Saniette. – Mais comment&|160;? s’écriaMme Verdurin, c’était universellement connu&|160;; pasmauvaise, mais honteuse, déshonorante. Non, mais ce n’est pas àcause de cela. Je ne saurais pas moi-même expliquer monsentiment&|160;; je ne la détestais pas, mais elle m’étaittellement indifférente que, quand nous avons appris qu’elle étaittrès mal, mon mari lui-même a été étonné et m’a dit&|160;:«&|160;On dirait que cela ne te fait rien.&|160;» Mais tenez, cesoir, il m’avait offert de décommander la répétition, et j’ai tenu,au contraire, à la donner, parce que j’aurais trouvé une comédie detémoigner un chagrin que je n’éprouve pas.&|160;» Elle disait celaparce qu’elle trouvait que c’était curieusement théâtre libre, etaussi que c’était joliment commode&|160;; car l’insensibilité oul’immoralité avouée simplifie autant la vie que la moralefacile&|160;; elle fait des actions blâmables, et pour lesquelleson n’a plus alors besoin de chercher d’excuses, un devoir desincérité. Et les fidèles écoutaient les paroles de MmeVerdurin avec le mélange d’admiration et de malaise que certainespièces cruellement réalistes et d’une observation pénible causaientparfois&|160;; et tout en s’émerveillant de voir leur chèrePatronne donner une forme nouvelle de sa droiture et de sonindépendance, plus d’un, tout en se disant qu’après tout ce neserait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se demandaitsi, le jour qu’elle surviendrait, on pleurerait ou on donnerait unefête quai Conti. «&|160;Je suis bien content que la soirée n’aitpas été décommandée, à cause de mes invités&|160;», dit M. deCharlus, qui ne se rendait pas compte qu’en s’exprimant ainsi ilfroissait Mme Verdurin. Cependant j’étais frappé, commechaque personne qui approcha ce soir-là Mme Verdurin,par une odeur assez peu agréable de rhino-goménol. Voici à quoicela tenait. On sait que Mme Verdurin n’exprimait jamaisses émotions artistiques d’une façon morale, mais physique, pourqu’elles semblassent plus inévitables et plus profondes. Or, si onlui parlait de la musique de Vinteuil, sa préférée, elle restaitindifférente, comme si elle n’en attendait aucune émotion. Maisaprès quelques minutes de regard immobile, presque distrait, sur unton précis, pratique, presque peu poli (comme si elle vous avaitdit&|160;: «&|160;Cela me serait égal que vous fumiez mais c’est àcause du tapis, il est très beau – ce qui me serait encore égal –mais il est très inflammable, j’ai très peur du feu et je nevoudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de cigarette maléteinte que vous auriez laissé tomber par terre&|160;»), elle vousrépondait&|160;: «&|160;Je n’ai rien contre Vinteuil&|160;; à monsens, c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peuxpas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant (ellene disait nullement «&|160;pleurer&|160;» d’un air pathétique, elleaurait dit d’un air aussi naturel «&|160;dormir&|160;»&|160;;certaines méchantes langues prétendaient même que ce dernier verbeeût été plus vrai, personne ne pouvant, du reste, décider, car elleécoutait cette musique-là la tête dans ses mains, et certainsbruits ronfleurs pouvaient, après tout, être des sanglots). Pleurerça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche,après, des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse,et quarante-huit heures après, j’ai l’air d’une vieille poivroteet, pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire desjournées d’inhalation. Enfin un élève de Cottard, un êtredélicieux, m’a soignée pour ça. Il professe un axiome assezoriginal&|160;: «&|160;Mieux vaut prévenir que guérir.&|160;» Et ilme graisse le nez avant que la musique commence. C’est radical. Jepeux pleurer comme je ne sais pas combien de mères qui auraientperdu leurs enfants, pas le moindre rhume. Quelquefois un peu deconjonctivite, mais c’est tout. L’efficacité est absolue. Sans celaje n’aurais pu continuer à écouter du Vinteuil. Je ne faisais plusque tomber d’une bronchite dans une autre.&|160;» Je ne pus plus meretenir de parler de Mlle Vinteuil. «&|160;Est-ce que lafille de l’auteur n’est pas là, demandai-je à MmeVerdurin, ainsi qu’une de ses amies&|160;? – Non, je viensjustement de recevoir une dépêche, me dit évasivementMme Verdurin&|160;; elles ont été obligées de rester àla campagne.&|160;» J’eus un instant l’espérance qu’il n’avaitpeut-être jamais été question qu’elles la quittassent, et queMme Verdurin n’avait annoncé ces représentants del’auteur que pour impressionner favorablement les interprètes et lepublic. «&|160;Comment, alors, elles ne sont même pas venues à larépétition de tantôt&|160;?&|160;» dit avec une fausse curiosité lebaron qui voulut paraître ne pas avoir vu Charlie. Celui-ci vint medire bonjour. Je l’interrogeai à l’oreille, relativement àMlle Vinteuil&|160;; il me sembla fort peu au courant.Je lui fis signe de ne pas parler haut et l’avertis que nous enrecauserions. Il s’inclina en me promettant qu’il serait tropheureux d’être à ma disposition entière. Je remarquai qu’il étaitbeaucoup plus poli, beaucoup plus respectueux qu’autrefois. Je fiscompliment de lui – de lui qui pourrait peut-être m’aider àéclaircir mes soupçons – à M. de Charlus, qui me répondit&|160;:«&|160;Il ne fait que ce qu’il doit, ce ne serait pas la peinequ’il vécût avec des gens comme il faut pour avoir de mauvaisesmanières.&|160;» Les bonnes, selon M. de Charlus, étaient lesvieilles manières françaises, sans ombre de raideur britannique.Aussi, quand Charlie, revenant de faire une tournée en province ouà l’étranger, débarquait en costume de voyage chez le baron,celui-ci, s’il n’y avait pas trop de monde, l’embrassait sans façonsur les deux joues, peut-être un peu pour ôter, par tantd’ostentation de sa tendresse, toute idée qu’elle pût êtrecoupable, peut-être pour ne pas se refuser un plaisir, mais plusencore sans doute par littérature, pour maintien et illustrationdes anciennes manières de France, et comme il aurait protestécontre le style munichois ou le modern style en gardant de vieuxfauteuils de son arrière-grand’mère, opposant au flegme britanniquela tendresse d’un père sensible du XVIIIe siècle qui nedissimule pas sa joie de revoir un fils. Y avait-il enfin unepointe d’inceste, dans cette affection paternelle&|160;? Il estplus probable que la façon dont M. de Charlus contentaithabituellement son vice, et sur laquelle nous recevronsultérieurement quelques éclaircissements, ne suffisait pas à sesbesoins affectifs, restés vacants depuis la mort de sa femme&|160;;toujours est-il qu’après avoir songé plusieurs fois à se remarier,il était travaillé maintenant d’une maniaque envie d’adopter. Ondisait qu’il allait adopter Morel, et ce n’est pas extraordinaire.L’inverti qui n’a pu nourrir sa passion qu’avec une littératureécrite pour les hommes à femmes, qui pensait aux hommes en lisantles Nuits de Musset, éprouve le besoin d’entrer de mêmedans toutes les fonctions sociales de l’homme qui n’est pasinverti, d’entretenir un amant, comme le vieil habitué de l’Opérades danseuses, d’être rangé, d’épouser ou de se coller, d’êtrepère.
M. de Charlus s’éloigna avec Morel, sous prétexte de se faireexpliquer ce qu’on allait jouer, trouvant surtout une grandedouceur, tandis que Charlie lui montrait sa musique, à étaler ainsipubliquement leur intimité secrète. Pendant ce temps-là j’étaischarmé. Car, bien que le petit clan comportât peu de jeunes filles,on en invitait pas mal, par compensation, les jours de grandessoirées. Il y en avait plusieurs, et de fort belles, que jeconnaissais. Elles m’envoyaient de loin un sourire de bienvenue.L’air était ainsi décoré de moment en moment d’un beau sourire dejeune fille. C’est l’ornement multiple et épars des soirées, commedes jours. On se souvient d’une atmosphère parce que des jeunesfilles y ont souri.
On eût été bien étonné si l’on avait noté les propos furtifs queM. de Charlus avait échangés avec plusieurs hommes importants decette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, ungrand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Or les proposavaient été&|160;: «&|160;À propos, avez-vous vu le valet depied&|160;? je parle du petit qui monte sur la voiture. Et cheznotre cousine Guermantes, vous ne connaissez rien&|160;? –Actuellement non. – Dites donc, devant la porte d’entrée auxvoitures, il y avait une jeune personne blonde, en culotte courte,qui m’a semblé tout à fait sympathique. Elle m’a appelé trèsgracieusement ma voiture, j’aurais volontiers prolongé laconversation. – Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puisça fait des façons&|160;; vous qui aimez que les choses réussissentdu premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste, je sais qu’il n’y arien à faire, un de mes amis a essayé. – C’est regrettable, j’avaistrouvé le profil très fin et les cheveux superbes. – Vraiment voustrouvez ça si bien que ça&|160;? Je crois que si vous l’aviez vueun peu plus, vous auriez été désillusionné. Non, c’est au buffetqu’il y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, ungrand gaillard de deux mètres, une peau idéale, et puis aimant ça.Mais c’est parti pour la Pologne. – Ah&|160;! c’est un peu loin. –Qui sait&|160;? ça reviendra peut-être. On se retrouve toujoursdans la vie.&|160;» Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si,pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeursuffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecinsinvitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés,ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sontfous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant unvieux monsieur qui passe&|160;: «&|160;C’est Jeanned’Arc.&|160;»
«&|160;Je trouve que ce serait de notre devoir de l’éclairer,dit Mme Verdurin à Brichot. Ce que je fais n’est pascontre Charlus&|160;; au contraire. Il est agréable, et quant à saréputation, je vous dirai qu’elle est d’un genre qui ne peut pas menuire&|160;! Même moi, qui pour notre petit clan, pour nos dînersde conversation, déteste les flirts, les hommes disant des ineptiesà une femme dans un coin au lieu de traiter des sujetsintéressants, avec Charlus je n’avais pas à craindre ce qui m’estarrivé avec Swann, avec Elstir, avec tant d’autres. Avec luij’étais tranquille, il arrivait là à mes dîners, il pouvait y avoirtoutes les femmes du monde, on était sûr que la conversationgénérale n’était pas troublée par des flirts, des chuchotements.Charlus c’est à part, on est tranquille, c’est comme un prêtre.Seulement, il ne faut pas qu’il se permette de régenter les jeunesgens qui viennent ici et de porter le trouble dans notre petitnoyau, sans cela ce sera encore pire qu’un homme à femmes.&|160;»Et Mme Verdurin était sincère en proclamant ainsi sonindulgence pour le Charlisme. Comme tout pouvoir ecclésiastique,elle jugeait les faiblesses humaines moins graves que ce quipouvait affaiblir le principe d’autorité, nuire à l’orthodoxie,modifier l’antique credo, dans sa petite Église. «&|160;Sans cela,moi je montre les dents. Voilà un Monsieur qui a voulu empêcherCharlie de venir à une répétition parce qu’il n’y était pas convié.Aussi il va avoir un avertissement sérieux, j’espère que cela luisuffira, sans cela il n’aura qu’à prendre la porte. Il le chambre,ma parole.&|160;» Et usant exactement des mêmes expressions quepresque tout le monde aurait employées, car il en est certaines,pas habituelles, que tel sujet particulier, telle circonstancedonnée font affluer presque nécessairement à la mémoire du causeur,qui croit exprimer librement sa pensée et ne fait que répétermachinalement la leçon universelle, elle ajouta&|160;: «&|160;On nepeut plus voir Morel sans qu’il soit affublé de ce grandescogriffe, de cette espèce de garde du corps.&|160;» M. Verdurinproposa d’emmener un instant Charlie pour lui parler, sous prétextede lui demander quelque chose. Mme Verdurin craignitqu’il ne fût ensuite troublé et jouât mal. «&|160;Il vaudrait mieuxretarder cette exécution jusqu’après celle des morceaux. Etpeut-être même jusqu’à une autre fois.&|160;» Car MmeVerdurin avait beau tenir à la délicieuse émotion qu’elleéprouverait quand elle saurait son mari en train d’éclairer Charliedans une pièce voisine, elle avait peur, si le coup ratait, qu’ilne se fâchât et lâchât le 16.
Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation– si fréquente dans ce monde – des personnes qu’il avait invitéeset qui commençaient à arriver. Venues à la fois par amitié pour M.de Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroitpareil, chaque duchesse allait droit au baron, comme si c’était luiqui avait reçu, et disait, juste à un pas des Verdurin, quientendaient tout&|160;: «&|160;Montrez-moi où est la mèreVerdurin&|160;; croyez-vous que ce soit indispensable que je mefasse présenter&|160;? J’espère, au moins, qu’elle ne fera pasmettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi mebrouiller avec tous les miens. Comment&|160;! comment, c’est cettefemme à cheveux blancs&|160;? mais elle n’a pas trop mauvaisefaçon.&|160;» Entendant parler de Mlle Vinteuil,d’ailleurs absente, plus d’une disait&|160;: «&|160;Ah&|160;! lafille de la Sonate&|160;? Montrez-moi-la&|160;» et, retrouvantbeaucoup d’amies, elles faisaient bande à part, épiaient,pétillantes de curiosité ironique, l’entrée des fidèles, trouvaienttout au plus à se montrer du doigt la coiffure un peu singulièred’une personne qui, quelques années plus tard, devait la mettre àla mode dans le plus grand monde, et, somme toute, regrettaient dene pas trouver ce salon aussi dissemblable de ceux qu’ellesconnaissaient, qu’elles avaient espéré, éprouvant ledésappointement de gens du monde qui, étant allés dans la boîte àBruant dans l’espoir d’être engueulés par le chansonnier, seseraient vus, à leur entrée, accueillis par un salut correct aulieu du refrain attendu&|160;: «&|160;Ah&|160;! voyez c’te gueule,c’te binette. Ah&|160;! voyez c’te gueule qu’elle a.&|160;»
M. de Charlus avait, à Balbec, finement critiqué devant moiMme de Vaugoubert qui, malgré sa grande intelligence,avait causé, après la fortune inespérée, l’irrémédiable disgrâce deson mari. Les souverains auprès desquels M. de Vaugoubert étaitaccrédité, le roi Théodose et la reine Eudoxie, étant revenus àParis, mais cette fois pour un séjour de quelque durée, des fêtesquotidiennes avaient été données en leur honneur, au coursdesquelles la Reine, liée avec Mme de Vaugoubert qu’ellevoyait depuis dix ans dans sa capitale, et ne connaissant ni lafemme du Président de la République, ni les femmes des Ministres,s’était détournée de celles-ci pour faire bande à part avecl’Ambassadrice. Celle-ci, croyant sa position hors de touteatteinte – M. de Vaugoubert étant l’auteur de l’alliance entre leroi Théodose et la France – avait conçu, de la préférence que luimarquait la Reine, une satisfaction d’orgueil, mais nulleinquiétude du danger qui la menaçait et qui se réalisa quelquesmois plus tard en l’événement, jugé à tort impossible par le coupletrop confiant, de la brutale mise à la retraite de M. deVaugoubert. M. de Charlus, commentant dans le«&|160;tortillard&|160;» la chute de son ami d’enfance, s’étonnaitqu’une femme intelligente n’eût pas, en pareille circonstance, faitservir toute son influence sur les souverains à obtenir d’euxqu’elle parût n’en posséder aucune, et à leur faire reporter surles femmes du Président de la République et des Ministres uneamabilité dont elles eussent été d’autant plus flattées,c’est-à-dire dont elles eussent été plus près, dans leurcontentement, de savoir gré aux Vaugoubert, qu’elles eussent cruque cette amabilité était spontanée et non pas dictée par eux. Maisqui voit le tort des autres, pour peu que les circonstances legrisent, y succombe souvent lui-même. Et M. de Charlus, pendant queses invités se frayaient un chemin pour venir le féliciter, leremercier comme s’il avait été le maître de maison, ne songea pas àleur demander de dire quelques mots à Mme Verdurin.Seule la reine de Naples, en qui vivait le même noble sang qu’enses sœurs l’impératrice Élisabeth et la duchesse d’Alençon, se mità causer avec Mme Verdurin comme si elle était venuepour le plaisir de la voir plus que pour la musique et pour M. deCharlus, fit mille déclarations à la Patronne, ne tarit pas surl’envie qu’elle avait depuis si longtemps de faire sa connaissance,la complimenta sur sa maison et lui parla des sujets les plusdivers comme si elle était en visite. Elle eût tant voulu amener sanièce Élisabeth, disait-elle (celle qui devait peu après épouser leprince Albert de Belgique), et qui regretterait tant&|160;! Elle setut en voyant les musiciens s’installer sur l’estrade et se fitmontrer Morel. Elle ne devait guère se faire d’illusion sur lesmotifs qui portaient M. de Charlus à vouloir qu’on entourât lejeune virtuose de tant de gloire. Mais sa vieille sagesse desouveraine en qui coulait un des sangs les plus nobles del’histoire, les plus riches d’expérience, de scepticisme etd’orgueil, lui faisait seulement considérer les tares inévitablesdes gens qu’elle aimait le mieux, comme son cousin Charlus (filscomme elle d’une duchesse de Bavière), comme des infortunes quileur rendaient plus précieux l’appui qu’ils pouvaient trouver enelle et faisaient, en conséquence, qu’elle avait plus de plaisirencore à le leur fournir. Elle savait que M. de Charlus seraitdoublement touché qu’elle se fût dérangée en pareille circonstance.Seulement, aussi bonne qu’elle s’était jadis montrée brave, cettefemme héroïque qui, reine-soldat, avait fait elle-même le coup defeu sur les remparts de Gaète, toujours prête à allerchevaleresquement du côté des faibles, voyant MmeVerdurin seule et délaissée, et qui ignorait, d’ailleurs, qu’ellen’eût pas dû quitter la Reine, avait cherché à feindre que pourelle, reine de Naples, le centre de cette soirée, le pointattractif qui l’avait fait venir c’était Mme Verdurin.Elle s’excusa sur ce qu’elle ne pourrait pas rester jusqu’à la fin,devant, quoiqu’elle ne sortît jamais, aller à une autre soirée, etdemandant que surtout, quand elle s’en irait, on ne se dérangeâtpas pour elle, tenant ainsi Mme Verdurin quitted’honneurs que celle-ci ne savait du reste pas qu’on avait à luirendre.
Il faut rendre pourtant cette justice à M. de Charlus que, s’iloublia entièrement Mme Verdurin et la laissa oublier,jusqu’au scandale, par les gens «&|160;de son monde&|160;» à luiqu’il avait invités, il comprit, en revanche, qu’il ne devait paslaisser ceux-ci garder, en face de la «&|160;manifestationmusicale&|160;» elle-même, les mauvaises façons dont ils usaient àl’égard de la Patronne.. Morel était déjà monté sur l’estrade, lesartistes se groupaient, que l’on entendait encore desconversations, voire des rires, des «&|160;il paraît qu’il fautêtre initié pour comprendre&|160;». Aussitôt M. de Charlus,redressant sa taille en arrière, comme entré dans un autre corpsque celui que j’avais vu, tout à l’heure, arriver en traînaillantchez Mme Verdurin, prit une expression de prophète etregarda l’assemblée avec un sérieux qui signifiait que ce n’étaitpas le moment de rire, et dont on vit rougir brusquement le visagede plus d’une invitée prise en faute, comme une élève par sonprofesseur, en pleine classe. Pour moi, l’attitude, si nobled’ailleurs, de M. de Charlus avait quelque chose de comique&|160;;car tantôt il foudroyait ses invités de regards enflammés, tantôt,afin de leur indiquer comme un vade mecum le religieuxsilence qu’il convenait d’observer, le détachement de toutepréoccupation mondaine, il présentait lui-même, élevant vers sonbeau front ses mains gantées de blanc, un modèle (auquel on devaitse conformer) de gravité, presque déjà d’extase, sans répondre auxsaluts des retardataires assez indécents pour ne pas comprendre quel’heure était maintenant au Grand Art. Tous furenthypnotisés&|160;; on n’osa plus proférer un son, bouger unechaise&|160;; le respect pour la musique – de par le prestige dePalamède – avait été subitement inculqué à une foule aussi malélevée qu’élégante.
En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulementMorel et un pianiste, mais d’autres instrumentistes, je crus qu’oncommençait par des œuvres d’autres musiciens que Vinteuil. Car jecroyais qu’on ne possédait de lui que sa sonate pour piano etviolon.
Mme Verdurin s’assit à part, les hémisphères de sonfront blanc et légèrement rosé magnifiquement bombés, les cheveuxécartés, moitié en imitation d’un portrait du XVIIIesiècle, moitié par besoin de fraîcheur d’une fiévreuse qu’unepudeur empêche de dire son état, isolée, divinité qui présidait auxsolennités musicales, déesse du wagnérisme et de la migraine, sortede Norne presque tragique, évoquée par le génie au milieu de cesennuyeux, devant qui elle allait dédaigner plus encore que decoutume d’exprimer des impressions en entendant une musique qu’elleconnaissait mieux qu’eux. Le concert commença, je ne connaissaispas ce qu’on jouait, je me trouvais en pays inconnu. Où lesituer&|160;? Dans l’œuvre de quel auteur étais-je&|160;? J’auraisbien voulu le savoir et, n’ayant près de moi personne à qui ledemander, j’aurais bien voulu être un personnage de ces Mille etune Nuits que je relisais sans cesse et où, dans les momentsd’incertitude, surgit soudain un génie ou une adolescente d’uneravissante beauté, invisible pour les autres, mais non pour lehéros embarrassé, à qui elle révèle exactement ce qu’il désiresavoir. Or, à ce moment, je fus précisément favorisé d’une telleapparition magique. Comme, dans un pays qu’on ne croit pasconnaître et qu’en effet on a abordé par un côté nouveau, lorsque,après avoir tourné un chemin, on se trouve tout d’un coup déboucherdans un autre dont les moindres coins vous sont familiers, maisseulement où on n’avait pas l’habitude d’arriver par là, on sedit&|160;: «&|160;Mais c’est le petit chemin qui mène à la petiteporte du jardin de mes amis X… &|160;; je suis à deux minutes dechez eux&|160;», et leur fille est en effet là qui est venue vousdire bonjour au passage&|160;; ainsi, tout d’un coup, je mereconnus, au milieu de cette musique nouvelle pour moi, en pleinesonate de Vinteuil&|160;; et, plus merveilleuse qu’une adolescente,la petite phrase, enveloppée, harnachée d’argent, toute ruisselantede sonorités brillantes, légères et douces comme des écharpes, vintà moi, reconnaissable sous ces parures nouvelles. Ma joie del’avoir retrouvée s’accroissait de l’accent si amicalement connuqu’elle prenait pour s’adresser à moi, si persuasif, si simple, nonsans laisser éclater pourtant cette beauté chatoyante dont elleresplendissait. La signification, d’ailleurs, n’était cette foisque de me montrer le chemin, et qui n’était pas celui de la sonate,car c’était une œuvre inédite de Vinteuil où il s’était seulementamusé, par une allusion que justifiait à cet endroit un mot duprogramme, qu’on aurait dû avoir en même temps sous les yeux, àfaire apparaître un instant la petite phrase. À peine rappeléeainsi, elle disparut et je me retrouvai dans un mondeinconnu&|160;; mais je savais maintenant, et tout ne cessa plus deme confirmer, que ce monde était un de ceux que je n’avais même puconcevoir que Vinteuil eût créés, car quand, fatigué de la sonate,qui était un univers épuisé pour moi, j’essayais d’en imaginerd’autres aussi beaux mais différents, je faisais seulement commeces poètes qui remplissent leur prétendu paradis de prairies, defleurs, de rivières, qui font double emploi avec celles de laTerre. Ce qui était devant moi me faisait éprouver autant de joiequ’aurait fait la sonate si je ne l’avais pas connue&|160;; parconséquent, en étant aussi beau, était autre. Tandis que la sonates’ouvrait sur une aube liliale et champêtre, divisant sa candeurlégère pour se suspendre à l’emmêlement léger et pourtantconsistant d’un berceau rustique de chèvrefeuilles sur desgéraniums blancs, c’était sur des surfaces unies et planes commecelles de la mer que, par un matin d’orage déjà tout empourpré,commençait, au milieu d’un aigre silence, dans un vide infini,l’œuvre nouvelle, et c’est dans un rose d’aurore que, pour seconstruire progressivement devant moi, cet univers inconnu étaittiré du silence et de la nuit. Ce rouge si nouveau, si absent de latendre, champêtre et candide sonate, teignait tout le ciel, commel’aurore, d’un espoir mystérieux. Et un chant perçait déjà l’air,chant de sept notes, mais le plus inconnu, le plus différent detout ce que j’eusse jamais imaginé, de tout ce que j’eusse jamaispu imaginer, à la fois ineffable et criard, non plus unroucoulement de colombe comme dans la sonate, mais déchirant l’air,aussi vif que la nuance écarlate dans laquelle le début était noyé,quelque chose comme un mystique chant du coq, un appel ineffable,mais suraigu, de l’éternel matin. L’atmosphère froide, lavée depluie, électrique – d’une qualité si différente, à des pressionstout autres, dans un monde si éloigné de celui, virginal et meubléde végétaux, de la sonate – changeait à tout instant, effaçant lapromesse empourprée de l’Aurore. À midi pourtant, dans unensoleillement brûlant et passager, elle semblait s’accomplir en unbonheur lourd, villageois et presque rustique, où la titubation decloches retentissantes et déchaînées (pareilles à celles quiincendiaient de chaleur la place de l’église à Combray, et queVinteuil, qui avait dû souvent les entendre, avait peut-êtretrouvées à ce moment-là dans sa mémoire comme une couleur qu’on a àportée de sa main sur une palette) semblait matérialiser la plusépaisse joie. À vrai dire, esthétiquement, ce motif de joie ne meplaisait pas, je le trouvais presque laid, le rythme s’en traînaitsi péniblement à terre qu’on aurait pu en imiter presque toutl’essentiel, rien qu’avec des bruits, en frappant d’une certainemanière des baguettes sur une table. Il me semblait que Vinteuilavait manqué là d’inspiration, et, en conséquence, je manquai aussilà un peu de force d’attention.
Je regardai la Patronne, dont l’immobilité farouche semblaitprotester contre les battements de mesure exécutés par les têtesignorantes des dames du Faubourg. Mme Verdurin ne disaitpas&|160;: «&|160;Vous comprenez que je la connais un peu cettemusique, et un peu encore&|160;! S’il me fallait exprimer tout ceque je ressens, vous n’en auriez pas fini&|160;!&|160;» Elle ne ledisait pas. Mais sa taille droite et immobile, ses yeux sansexpression, ses mèches fuyantes, le disaient pour elle. Ilsdisaient aussi son courage, que les musiciens pouvaient y aller, nepas ménager ses nerfs, qu’elle ne flancherait pas à l’andante,qu’elle ne crierait pas à l’allegro. Je regardai ces musiciens. Levioloncelliste dominait l’instrument qu’il serrait entre sesgenoux, inclinant sa tête à laquelle des traits vulgairesdonnaient, dans les instants de maniérisme, une expressioninvolontaire de dégoût&|160;; il se penchait sur sa contrebasse, lapalpait avec la même patience domestique que s’il eût épluché unchou, tandis que, près de lui, la harpiste (encore enfant) en jupecourte, dépassée de tous côtés par les rayons horizontaux duquadrilatère d’or, pareils à ceux qui, dans la chambre magiqued’une sibylle, figureraient arbitrairement l’éther selon les formesconsacrées, semblait aller y chercher, çà et là, au point exigé, unson délicieux, de la même manière que, petite déesse allégorique,dressée devant le treillage d’or de la voûte céleste, elle y auraitcueilli, une à une, des étoiles. Quant à Morel, une mèche,jusque-là invisible et confondue dans sa chevelure, venait de sedétacher et de faire boucle sur son front. Je tournaiimperceptiblement la tête vers le public pour me rendre compte dece que M. de Charlus avait l’air de penser de cette mèche. Mais mesyeux ne rencontrèrent que le visage, ou plutôt que les mains, deMme Verdurin, car celui-là était entièrement enfoui danscelles-ci.
Mais bien vite, le motif triomphant des cloches ayant étéchassé, dispersé par d’autres, je fus repris par cettemusique&|160;; et je me rendais compte que, si, au sein de ceseptuor, des éléments différents s’exposaient tour à tour pour secombiner à la fin, de même, la sonate de Vinteuil et, comme je lesus plus tard, ses autres œuvres n’avaient toutes été, par rapportà ce septuor, que de timides essais, délicieux mais bien frêles,auprès du chef-d’œuvre triomphal et complet qui m’était en cemoment révélé. Et de même encore, je ne pouvais m’empêcher, parcomparaison, de me rappeler que j’avais pensé aux autres mondesqu’avait pu créer Vinteuil comme à des univers aussi complètementclos qu’avait été chacun de mes amours&|160;; mais, en réalité, jedevais bien m’avouer qu’au sein de mon dernier amour – celui pourAlbertine – mes premières velléités de l’aimer (à Balbec tout audébut, puis après la partie de furet, puis la nuit où elle avaitcouché à l’hôtel, puis à Paris le dimanche de brume, puis le soirde la fête Guermantes, puis de nouveau à Balbec, et enfin à Parisoù ma vie était étroitement unie à la sienne) n’avaient été que desappels&|160;; de même, si je considérais maintenant, non plus monamour pour Albertine, mais toute ma vie, mes autres amours euxaussi n’y avaient été que de minces et timides essais, des appels,qui préparaient ce plus vaste amour&|160;: l’amour pour Albertine.Et je cessai de suivre la musique pour me redemander si Albertineavait vu ou non Mlle Vinteuil ces jours-ci, comme oninterroge de nouveau une souffrance interne que la distraction vousa fait un moment oublier. Car c’est en moi que se passaient lesactions possibles d’Albertine. De tous les êtres que nousconnaissons, nous possédons un double, mais habituellement situé àl’horizon de notre imagination, de notre mémoire&|160;; il nousreste relativement extérieur, et ce qu’il a fait ou pu faire necomporte pas plus, pour nous, d’élément douloureux qu’un objetplacé à quelque distance et qui ne nous procure que les sensationsindolores de la vue. Ce qui affecte ces êtres-là, nous le percevonsd’une façon contemplative, nous pouvons le déplorer en termesappropriés qui donnent aux autres l’idée de notre bon cœur, nous nele ressentons pas&|160;; mais depuis ma blessure de Balbec, c’étaitdans mon cœur, à une grande profondeur, difficile à extraire,qu’était le double d’Albertine. Ce que je voyais d’elle me lésaitcomme un malade dont les sens seraient si fâcheusement transposésque la vue d’une couleur serait intérieurement éprouvée par luicomme une incision en pleine chair. Heureusement que je n’avais pascédé à la tentation de rompre encore avec Albertine&|160;; cetennui d’avoir à la retrouver tout à l’heure, quand je rentrerais,était bien peu de chose auprès de l’anxiété que j’aurais eue si laséparation s’était effectuée à ce moment où j’avais un doute surelle, avant qu’elle eût eu le temps de me devenir indifférente. Aumoment où je me la représentais ainsi m’attendant à la maison,comme une femme bien aimée trouvant le temps long, s’étantpeut-être endormie un instant dans sa chambre, je fus caressé aupassage par une tendre phrase familiale et domestique du septuor.Peut-être – tant tout s’entrecroise et se superpose dans notre vieintérieure – avait-elle été inspirée à Vinteuil par le sommeil desa fille – de sa fille, cause aujourd’hui de tous mes troubles –quand il enveloppait de sa douceur, dans les paisibles soirées, letravail du musicien, cette phrase qui me calma tant par le mêmemoelleux arrière-plan de silence qui pacifie certaines rêveries deSchumann, durant lesquelles, même quand «&|160;le Poèteparle&|160;», on devine que «&|160;l’enfant dort&|160;». Endormie,éveillée, je la retrouverais ce soir, quand il me plairait derentrer, Albertine, ma petite enfant. Et pourtant, me dis-je,quelque chose de plus mystérieux que l’amour d’Albertine semblaitpromis au début de cette œuvre, dans ces premiers cris d’aurore.J’essayai de chasser la pensée de mon amie pour ne plus songerqu’au musicien. Aussi bien semblait-il être là. On aurait dit que,réincarné, l’auteur vivait à jamais dans sa musique&|160;; onsentait la joie avec laquelle il choisissait la couleur de teltimbre, l’assortissait aux autres. Car à des dons plus profonds,Vinteuil joignait celui que peu de musiciens, et même peu depeintres ont possédé, d’user de couleurs non seulement si stablesmais si personnelles que, pas plus que le temps n’altère leurfraîcheur, les élèves qui imitent celui qui les a trouvées, et lesmaîtres mêmes qui le dépassent, ne font pâlir leur originalité. Larévolution que leur apparition a accomplie ne voit pas sesrésultats s’assimiler anonymement aux époques suivantes&|160;; ellese déchaîne, elle éclate à nouveau, et seulement quand on rejoueles œuvres du novateur à perpétuité. Chaque timbre se soulignaitd’une couleur que toutes les règles du monde, apprises par lesmusiciens les plus savants, ne pourraient pas imiter, en sorte queVinteuil, quoique venu à son heure et fixé à son rang dansl’évolution musicale, le quitterait toujours pour venir prendre latête dès qu’on jouerait une de ses productions, qui devrait deparaître éclose après celle de musiciens plus récents, à cecaractère, en apparence contradictoire et en effet trompeur, dedurable nouveauté. Une page symphonique de Vinteuil, connue déjà aupiano et qu’on entendait à l’orchestre, comme un rayon de jourd’été que le prisme de la fenêtre décompose avant son entrée dansune salle à manger obscure, dévoilait comme un trésor insoupçonnéet multicolore toutes les pierreries des Mille et une Nuits. Maiscomment comparer à cet immobile éblouissement de la lumière ce quiétait vie, mouvement perpétuel et heureux&|160;? Ce Vinteuil, quej’avais connu si timide et si triste, avait, quand il fallaitchoisir un timbre, lui en unir un autre, des audaces, et, dans toutle sens du mot, un bonheur sur lequel l’audition d’une œuvre de luine laissait aucun doute. La joie que lui avaient causée tellessonorités, les forces accrues qu’elle lui avait données pour endécouvrir d’autres, menaient encore l’auditeur de trouvaille entrouvaille, ou plutôt c’était le créateur qui le conduisaitlui-même, puisant, dans les couleurs qu’il venait de trouver, unejoie éperdue qui lui donnait la puissance de découvrir, de se jetersur celles qu’elles semblaient appeler, ravi, tressaillant comme auchoc d’une étincelle, quand le sublime naissait de lui-même de larencontre des cuivres, haletant, grisé, affolé, vertigineux, tandisqu’il peignait sa grande fresque musicale, comme Michel-Angeattaché à son échelle et lançant, la tête en bas, de tumultueuxcoups de brosse au plafond de la chapelle Sixtine. Vinteuil étaitmort depuis nombre d’années&|160;; mais, au milieu de cesinstruments qu’il avait animés, il lui avait été donné depoursuivre, pour un temps illimité, une part au moins de sa vie. Desa vie d’homme seulement&|160;? Si l’art n’était vraiment qu’unprolongement de la vie, valait-il de lui rien sacrifier&|160;?n’était-il pas aussi irréel qu’elle-même&|160;? À mieux écouter ceseptuor, je ne le pouvais pas penser. Sans doute le rougeoyantseptuor différait singulièrement de la blanche sonate&|160;; latimide interrogation, à laquelle répondait la petite phrase, de lasupplication haletante pour trouver l’accomplissement de l’étrangepromesse qui avait retenti, si aigre, si surnaturelle, si brève,faisant vibrer la rougeur encore inerte du ciel matinal, au-dessusde la mer. Et pourtant, ces phrases si différentes étaient faitesdes mêmes éléments, car, de même qu’il y avait un certain univers,perceptible pour nous, en ces parcelles dispersées çà et là, danstelles demeures, dans tels musées, et qui était l’univers d’Elstir,celui qu’il voyait, celui où il vivait, de même la musique deVinteuil étendait, notes par notes, touches par touches, lescolorations inconnues d’un univers inestimable, insoupçonné,fragmenté par les lacunes que laissaient entre elles les auditionsde son œuvre&|160;; ces deux interrogations si dissemblables quicommandaient les mouvements si différents de la sonate et duseptuor, l’une brisant en courts appels une ligne continue et pure,l’autre ressoudant en une armature indivisible des fragments épars,c’était pourtant, l’une si calme et timide, presque détachée etcomme philosophique, l’autre si pressante, anxieuse, implorante,une même prière, jaillie devant différents levers de soleilintérieurs, et seulement réfractée à travers les milieux différentsde pensées autres, de recherches d’art en progrès au cours d’annéesoù il avait voulu créer quelque chose de nouveau. Prière, espérancequi était au fond la même, reconnaissable sous ces déguisementsdans les diverses œuvres de Vinteuil, et, d’autre part, qu’on netrouvait que dans les œuvres de Vinteuil. Ces phrases-là, lesmusicographes pourraient bien trouver leur apparentement, leurgénéalogie, dans les œuvres d’autres grands musiciens, maisseulement pour des raisons accessoires, des ressemblancesextérieures, des analogies plutôt ingénieusement trouvées par leraisonnement que senties par l’impression directe. Celle quedonnaient ces phrases de Vinteuil était différente de toute autre,comme si, en dépit des conclusions qui semblent se dégager de lascience, l’individuel existait. Et c’était justement quand ilcherchait puissamment à être nouveau, qu’on reconnaissait, sous lesdifférences apparentes, les similitudes profondes et lesressemblances voulues qu’il y avait au sein d’une œuvre, quandVinteuil reprenait à diverses reprises une même phrase, ladiversifiait, s’amusait à changer son rythme, à la faire reparaîtresous sa forme première, ces ressemblances-là voulues, œuvre del’intelligence, forcément superficielles, n’arrivaient jamais àêtre aussi frappantes que ces ressemblances dissimulées,involontaires, qui éclataient sous des couleurs différentes, entreles deux chefs-d’œuvre distincts&|160;; car alors Vinteuil,cherchant puissamment à être nouveau, s’interrogeaitlui-même&|160;; de toute la puissance de son effort créateur ilatteignait sa propre essence à ces profondeurs où, quelque questionqu’on lui pose, c’est du même accent, le sien propre, qu’ellerépond. Un accent, cet accent de Vinteuil, séparé de l’accent desautres musiciens par une différence bien plus grande que celle quenous percevons entre la voix de deux personnes, même entre lebeuglement et le cri de deux espèces animales&|160;: par ladifférence même qu’il y a entre la pensée de ces autres musicienset les éternelles investigations de Vinteuil, la question qu’il seposait sous tant de formes, son habituelle spéculation, mais aussidébarrassée des formes analytiques du raisonnement que si elles’exerçait dans le monde des anges, de sorte que nous pouvons enmesurer la profondeur, mais sans plus la traduire en langage humainque ne le peuvent les esprits désincarnés quand, évoqués par unmédium, celui-ci les interroge sur les secrets de la mort. Et, mêmeen tenant compte de cette originalité acquise qui m’avait frappédès l’après-midi, de cette parenté que les musicographes pourraienttrouver entre eux, c’est bien un accent unique auquel s’élèvent,auquel reviennent malgré eux ces grands chanteurs que sont lesmusiciens originaux, et qui est une preuve de l’existenceirréductiblement individuelle de l’âme. Que Vinteuil essayât defaire plus solennel, plus grand, ou de faire plus vif et plus gai,de faire ce qu’il apercevait se reflétant en beau dans l’esprit dupublic, Vinteuil, malgré lui, submergeait tout cela sous une lamede fond qui rend son chant éternel et aussitôt reconnu. Ce chant,différent de celui des autres, semblable à tous les siens, oùVinteuil l’avait-il appris, entendu&|160;? Chaque artiste sembleainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même,différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, unautre grand artiste. Tout au plus, de cette patrie Vinteuil, dansses dernières œuvres, semblait s’être rapproché. L’atmosphère n’yétait plus la même que dans la sonate, les phrases interrogativess’y faisaient plus pressantes, plus inquiètes, les réponses plusmystérieuses&|160;; l’air délavé du matin et du soir semblait yinfluencer jusqu’aux cordes des instruments. Morel avait beau jouermerveilleusement, les sons que rendait son violon me parurentsingulièrement perçants, presque criards. Cette âcreté plaisait et,comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de qualité moraleet de supériorité intellectuelle. Mais cela pouvait choquer. Quandla vision de l’univers se modifie, s’épure, devient plus adéquateau souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel que celase traduise par une altération générale des sonorités chez lemusicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le publicle plus intelligent ne s’y trompe pas puisque l’on déclara plustard les dernières œuvres de Vinteuil les plus profondes. Or aucunprogramme, aucun sujet n’apportait un élément intellectuel dejugement. On devinait donc qu’il s’agissait d’une transposition,dans l’ordre sonore, de la profondeur.
Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, maischacun d’eux reste toujours inconsciemment accordé en un certainunisson avec elle&|160;; il délire de joie quand il chante selon sapatrie, la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors encherchant la gloire il la fuit, et ce n’est qu’en la dédaignantqu’il la trouve quand il entonne, quel que soit le sujet qu’iltraite, ce chant singulier dont la monotonie – car quel que soit lesujet traité, il reste identique à soi-même – prouve la fixité deséléments composants de son âme. Mais alors, n’est-ce pas que, deces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garderpour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’amià l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cetineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti etqu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peutcommuniquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurscommuns à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil commecelui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans lescouleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nousappelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrionsjamais&|160;? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et quinous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient àrien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant lesmêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de laTerre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, leseul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveauxpaysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec lesyeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers quechacun d’eux voit, que chacun d’eux est&|160;; et cela, nous lepouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil&|160;; avec leurs pareils,nous volons vraiment d’étoiles en étoiles. L’andante venait definir sur une phrase remplie d’une tendresse à laquelle je m’étaisdonné tout entier&|160;; alors il y eut, avant le mouvementsuivant, un instant de repos où les exécutants posèrent leursinstruments et les auditeurs échangèrent quelques impressions. Unduc, pour montrer qu’il s’y connaissait, déclara&|160;:«&|160;C’est très difficile à bien jouer.&|160;» Des personnes plusagréables causèrent un moment avec moi. Mais qu’étaient leursparoles, qui, comme toute parole humaine extérieure, me laissaientsi indifférent, à côté de la céleste phrase musicale avec laquelleje venais de m’entretenir&|160;? J’étais vraiment comme un angequi, déchu des ivresses du Paradis, tombe dans la plusinsignifiante réalité. Et de même que certains êtres sont lesderniers témoins d’une forme de vie que la nature a abandonnée, jeme demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de cequ’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage,la formation des mots, l’analyse des idées – la communication desâmes. Elle est comme une possibilité qui n’a pas eu desuites&|160;; l’humanité s’est engagée en d’autres voies, celle dulangage parlé et écrit. Mais ce retour à l’inanalysé était sienivrant, qu’au sortir de ce paradis, le contact des êtres plus oumoins intelligents me semblait d’une insignifiance extraordinaire.Les êtres, j’avais pu, pendant la musique, me souvenir d’eux, lesmêler à elle&|160;; ou plutôt à la musique je n’avais guère mêlé lesouvenir que d’une seule personne, celui d’Albertine. Et la phrasequi finissait l’andante me semblait si sublime que je me disaisqu’il était malheureux qu’Albertine ne sût pas, et, si elle avaitsu, n’eût pas compris quel honneur c’était pour elle d’être mêlée àquelque chose de si grand qui nous réunissait et dont elle avaitsemblé emprunter la voix pathétique. Mais, une fois la musiqueinterrompue, les êtres qui étaient là semblaient trop fades. Onpassa quelques rafraîchissements. M. de Charlus interpellait detemps en temps un domestique&|160;: «&|160;Commentallez-vous&|160;? Avez-vous reçu mon pneumatique&|160;?Viendrez-vous&|160;?&|160;» Sans doute il y avait, dans cesinterpellations, la liberté du grand seigneur qui croit flatter etqui est plus peuple que le bourgeois, mais aussi la rouerie ducoupable qui croit que ce dont on fait étalage est par cela mêmejugé innocent. Et il ajoutait, sur le ton Guermantes deMme de Villeparisis&|160;: «&|160;C’est un brave petit,c’est une bonne nature, je l’emploie souvent chez moi.&|160;» Maisses habiletés tournaient contre le baron, car on trouvaitextraordinaires ses amabilités si intimes et ses pneumatiques à desvalets de pied. Ceux-ci en étaient, d’ailleurs, moins flattés quegênés pour leurs camarades. Cependant le septuor, qui avaitrecommencé, avançait vers sa fin&|160;; à plusieurs reprises telleou telle phrase de la sonate revenait, mais chaque fois changée,sur un rythme, un accompagnement différents, la même et pourtantautre, comme renaissent les choses dans la vie&|160;; et c’étaitune de ces phrases qui, sans qu’on puisse comprendre quelleaffinité leur assigne comme demeure unique et nécessaire le passéd’un certain musicien, ne se trouvent que dans son œuvre, etapparaissent constamment dans celle-ci, dont elles sont les fées,les dryades, les divinités familières&|160;; j’en avais d’aborddistingué dans le septuor deux ou trois qui me rappelaient lasonate. Bientôt – baignée dans le brouillard violet qui s’élevait,surtout dans la dernière période de l’œuvre de Vinteuil, si bienque, même quand il introduisait quelque part une danse, ellerestait captive dans une opale – j’aperçus une autre phrase de lasonate, restant si lointaine encore que je la reconnaissais àpeine&|160;; hésitante, elle s’approcha, disparut commeeffarouchée, puis revint, s’enlaça à d’autres, venues, comme je lesus plus tard, d’autres œuvres, en appela d’autres qui devenaient àleur tour attirantes et persuasives aussitôt qu’elles étaientapprivoisées, et entraient dans la ronde, dans la ronde divine maisrestée invisible pour la plupart des auditeurs, lesquels, n’ayantdevant eux qu’un voile épais au travers duquel ils ne voyaientrien, ponctuaient arbitrairement d’exclamations admiratives unennui continu dont ils pensaient mourir. Puis elles s’éloignèrent,sauf une que je vis repasser jusqu’à cinq et six fois, sans que jepusse apercevoir son visage, mais si caressante, si différente –comme sans doute la petite phrase de la sonate pour Swann – de cequ’aucune femme m’avait jamais fait désirer, que cette phrase-là,qui m’offrait, d’une voix si douce, un bonheur qu’il eût vraimentvalu la peine d’obtenir, c’est peut-être – cette créature invisibledont je ne connaissais pas le langage et que je comprenais si bien– la seule Inconnue qu’il m’ait été jamais donné de rencontrer.Puis cette phrase se défit, se transforma, comme faisait la petitephrase de la sonate, et devint le mystérieux appel du début. Unephrase d’un caractère douloureux s’opposa à lui, mais si profonde,si vague, si interne, presque si organique et viscérale qu’on nesavait pas, à chacune de ses reprises si c’était celles d’un thèmeou d’une névralgie. Bientôt les deux motifs luttèrent ensemble dansun corps à corps où parfois l’un disparaissait entièrement, oùensuite on n’apercevait plus qu’un morceau de l’autre. Corps àcorps d’énergies seulement, à vrai dire&|160;; car si ces êtress’affrontaient, c’était débarrassés de leur corps physique, de leurapparence, de leur nom, et trouvant chez moi un spectateurintérieur, insoucieux lui aussi des noms et du particulier, pours’intéresser à leur combat immatériel et dynamique et en suivreavec passion les péripéties sonores. Enfin le motif joyeux restatriomphant&|160;; ce n’était plus un appel presque inquiet lancéderrière un ciel vide, c’était une joie ineffable qui semblaitvenir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la sonateque, d’un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe,pourrait être, vêtu d’une robe écarlate, quelque archange deMantegna sonnant dans un buccin. Je savais que cette nuancenouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, je nel’oublierais jamais. Mais serait-elle jamais réalisable pourmoi&|160;? Cette question me paraissait d’autant plus importanteque cette phrase était ce qui aurait pu le mieux caractériser –comme tranchant avec tout le reste de ma vie, avec le monde visible– ces impressions qu’à des intervalles éloignés je retrouvais dansma vie comme les points de repère, les amorces, pour laconstruction d’une vie véritable&|160;: l’impression éprouvéedevant les clochers de Martainville, devant une rangée d’arbresprès de Balbec. En tous cas, pour en revenir à l’accent particulierde cette phrase, comme il était singulier que le pressentiment leplus différent de ce qu’assigne la vie terre à terre,l’approximation la plus hardie des allégresses de l’au-delà sefussent justement matérialisés dans le triste petit bourgeoisbienséant que nous rencontrions au mois de Marie à Combray&|160;!Mais, surtout, comment se faisait-il que cette révélation, la plusétrange que j’eusse encore reçue, d’un type inconnu de joie,j’eusse pu la recevoir de lui, puisque, disait-on, quand il étaitmort il n’avait laissé que sa sonate, que le reste demeuraitinexistant en d’indéchiffrables notations&|160;? Indéchiffrables,mais qui pourtant avaient fini par être déchiffrées, à force depatience, d’intelligence et de respect, par la seule personne quiavait assez vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manièrede travailler, pour deviner ses indications d’orchestre&|160;:l’amie de Mlle Vinteuil. Du vivant même du grandmusicien, elle avait appris de la fille le culte que celle-ci avaitpour son père. C’est à cause de ce culte que, dans ces moments oùl’on va à l’opposé de ses inclinations véritables, les deux jeunesfilles avaient pu trouver un plaisir dément aux profanations quiont été racontées. (L’adoration pour son père était la conditionmême du sacrilège de sa fille. Et sans doute, la volupté de cesacrilège, elles eussent dû se la refuser, mais celle-ci ne lesexprimait pas tout entières.) Et d’ailleurs, elles étaient alléesse raréfiant jusqu’à disparaître tout à fait, au fur et à mesureque les relations charnelles et maladives, ce trouble et fumeuxembrasement avait fait place à la flamme d’une amitié haute etpure. L’amie de Mlle Vinteuil était quelquefoistraversée par l’importune pensée qu’elle avait peut-être précipitéla mort de Vinteuil. Du moins, en passant des années à débrouillerle grimoire laissé par Vinteuil, en établissant la lecture certainede ces hiéroglyphes inconnus, l’amie de Mlle Vinteuileut la consolation d’assurer au musicien dont elle avait assombriles dernières années une gloire immortelle et compensatrice. Derelations qui ne sont pas consacrées par les lois découlent desliens de parenté aussi multiples, aussi complexes, plus solidesseulement, que ceux qui naissent du mariage. Sans même s’arrêter àdes relations d’une nature aussi particulière, ne voyons-nous pastous les jours que l’adultère, quand il est fondé sur l’amourvéritable, n’ébranle pas le sentiment de famille, les devoirs deparenté, mais les revivifie&|160;? L’adultère introduit l’espritdans la lettre que bien souvent le mariage eût laissée morte. Unebonne fille qui portera, par simple convenance, le deuil du secondmari de sa mère n’aura pas assez de larmes pour pleurer l’homme quesa mère avait entre tous choisi comme amant. Du reste,Mlle Vinteuil n’avait agi que par sadisme, ce qui nel’excusait pas, mais j’eus plus tard une certaine douceur à lepenser. Elle devait bien se rendre compte, me disais-je, au momentoù elle profanait avec son amie la photographie de son père, quetout cela n’était que maladif, de la folie, et pas la vraie etjoyeuse méchanceté qu’elle aurait voulue. Cette idée que c’étaitune simulation de méchanceté seulement gâtait son plaisir. Mais sicette idée a pu lui revenir plus tard, comme elle avait gâté sonplaisir elle a dû diminuer sa souffrance. «&|160;Ce n’était pasmoi, dut-elle se dire, j’étais aliénée. Moi, je veux encore prierpour mon père, ne pas désespérer de sa bonté.&|160;» Seulement ilest possible que cette idée, qui s’était certainement présentée àelle dans le plaisir, ne se soit pas présentée à elle dans lasouffrance. J’aurais voulu pouvoir la mettre dans son esprit. Jesuis sûr que je lui aurais fait du bien et que j’aurais pu rétablirentre elle et le souvenir de son père une communication assezdouce.
Comme dans les illisibles carnets où un chimiste de génie, quine sait pas la mort si proche, note des découvertes qui resterontpeut-être à jamais ignorées, l’amie de Mlle Vinteuilavait dégagé, de papiers plus illisibles que des papyrus ponctuésd’écriture cunéiforme, la formule éternellement vraie, à jamaisféconde, de cette joie inconnue, l’espérance mystique de l’Angeécarlate du matin. Et moi pour qui, moins pourtant que pourVinteuil peut-être, elle avait été aussi, elle venait d’être cesoir même encore, en réveillant à nouveau ma jalousie d’Albertine,elle devait, surtout dans l’avenir, être cause de tant desouffrances, c’était grâce à elle, par compensation, qu’avait puvenir jusqu’à moi l’étrange appel que je ne cesserais plus jamaisd’entendre comme la promesse et la preuve qu’il existait autrechose, réalisable par l’art sans doute, que le néant que j’avaistrouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour même, et que si mavie me semblait si vaine, du moins n’avait-elle pas toutaccompli.
Ce qu’elle avait permis, grâce à son labeur, qu’on connût deVinteuil, c’était à vrai dire toute l’œuvre de Vinteuil. À côté dece Septuor, certaines phrases de la sonate, que seules le publicconnaissait, apparaissaient comme tellement banales qu’on nepouvait pas comprendre comment elles avaient pu exciter tantd’admiration. C’est ainsi que nous sommes surpris que, pendant desannées, des morceaux aussi insignifiants que la Romance àl’Étoile, la Prière d’Élisabeth aient pu soulever, auconcert, des amateurs fanatiques qui s’exténuaient à applaudir et àcrier bis quand venait de finir ce qui pourtant n’est quefade pauvreté pour nous qui connaissons Tristan, l’Or du Rhin,les Maîtres Chanteurs. Il faut supposer que ces mélodies sanscaractère contenaient déjà cependant, en quantités infinitésimales,et par cela même, peut-être, plus assimilables, quelque chose del’originalité des chefs-d’œuvre qui rétrospectivement comptentseuls pour nous, mais que leur perfection même eût peut-êtreempêchés d’être compris&|160;; elles ont pu leur préparer le chemindans les cœurs. Toujours est-il que, si elles donnaient unpressentiment confus des beautés futures, elles laissaientcelles-ci dans un inconnu complet. Il en était de même pourVinteuil&|160;; si, en mourant, il n’avait laissé – en exceptantcertaines parties de la sonate – que ce qu’il avait pu terminer, cequ’on eût connu de lui eût été, auprès de sa grandeur véritable,aussi peu de chose que pour Victor Hugo, par exemple, s’il étaitmort après le Pas d’Armes du roi Jean, la Fiancée duTimbalier et Sarah la baigneuse, sans avoir rienécrit de la Légende des siècles et desContemplations&|160;: ce qui est pour nous son œuvrevéritable fût resté purement virtuel, aussi inconnu que ces universjusqu’auxquels notre perception n’atteint pas, dont nous n’auronsjamais une idée.
Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre legénie (le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices où,comme il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu,conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dansla réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvaiquand la musique fut finie. Cette réunion, bien que limitée cettefois au salon de Mme Verdurin, ressemblait à beaucoupd’autres, dont le gros public ignore les ingrédients qui y entrent,et que les journalistes philosophes, s’ils sont un peu informés,appellent parisiennes, ou panamistes, ou dreyfusardes, sans sedouter qu’elles peuvent se voir aussi bien à Pétersbourg, à Berlin,à Madrid et dans tous les temps&|160;; si, en effet, lesous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, homme véritablement artiste,bien élevé et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs avecleurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motifproche, immédiat, de cette présence résidait dans les relations quiexistaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaientdésirer au baron de donner le plus de retentissement possible auxsuccès artistiques de sa jeune idole, et d’obtenir pour lui lacroix de la Légion d’honneur&|160;; la cause plus lointaine quiavait rendu cette réunion possible était qu’une jeune filleentretenant avec Mlle Vinteuil des relations parallèlesà celles de Charlie et du baron avait mis au jour toute une séried’œuvres géniales et qui avaient été une telle révélation qu’unesouscription n’allait pas tarder à être ouverte, sous le patronagedu Ministre de l’Instruction publique, en vue de faire élever unestatue à Vinteuil. D’ailleurs, à ces œuvres, tout autant que lesrelations de Mlle Vinteuil avec son amie, avaient étéutiles celles du baron avec Charlie, sorte de chemin de traverse,de raccourci, grâce auquel le monde allait rejoindre ces œuvressans le détour, sinon d’une incompréhension qui persisteraitlongtemps, du moins d’une ignorance totale qui eût pu durer desannées. Chaque fois que se produit un événement accessible à lavulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-diregénéralement un événement politique, les journalistes philosophessont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France, qu’onne reverra plus de telles soirées, qu’on n’admirera plus Ibsen,Renan, Dostoïevski, d’Annunzio, Tolstoï, Wagner, Strauss. Car lesjournalistes philosophes tirent argument des dessous équivoques deces manifestations officielles pour trouver quelque chose dedécadent à l’art qu’elles glorifient, et qui bien souvent est leplus austère de tous. Mais il n’est pas de nom, parmi les plusrévérés de ces journalistes philosophes, qui n’ait toutnaturellement donné lieu à de telles fêtes étranges, quoiquel’étrangeté en fût moins flagrante et mieux cachée. Pour cettefête-ci, les éléments impurs qui s’y conjuguaient me frappaient àun autre point de vue&|160;; certes, j’étais aussi à même quepersonne de les dissocier, ayant appris à les connaître séparément,mais surtout il arrivait que les uns, ceux qui se rattachaient àMlle Vinteuil et à son amie, me parlant de Combray meparlaient aussi d’Albertine, c’est-à-dire de Balbec, puisque c’estparce que j’avais vu jadis Mlle Vinteuil à Montjouvainet que j’avais appris l’intimité de son amie avec Albertine, quej’allais tout à l’heure, en rentrant chez moi, trouver, au lieu dela solitude, Albertine qui m’attendait, et que les autres, ceux quiconcernaient Morel et M. de Charlus, en me parlant de Balbec oùj’avais vu, sur le quai de Doncières, se nouer leurs relations, meparlaient de Combray et de ses deux côtés, car M. de Charlusc’était un de ces Guermantes, comtes de Combray, habitant Combraysans y avoir de logis, entre ciel et terre, comme Gilbert leMauvais dans son vitrail&|160;; enfin Morel était le fils de cevieux valet de chambre qui m’avait fait connaître la dame en roseet permis, tant d’années après, de reconnaître en elleMme Swann.
M. de Charlus recommença, au moment où, la musique finie, sesinvités prirent congé de lui, la même erreur qu’à leur arrivée. Ilne leur demanda pas d’aller vers la Patronne, de l’associer, elleet son mari, à la reconnaissance qu’on lui témoignait. Ce fut unlong défilé, mais un défilé devant le baron seul, et non même sansqu’il s’en rendît compte, car ainsi qu’il me le dit quelquesminutes après&|160;: «&|160;La forme même de la manifestationartistique a revêtu ensuite un côté «&|160;sacristie&|160;» assezamusant.&|160;» On prolongeait même les remerciements par despropos différents qui permettaient de rester un instant de plusauprès du baron, pendant que ceux qui ne l’avaient pas encorefélicité de la réussite de sa fête stagnaient, piétinaient. Plusd’un mari avait envie de s’en aller&|160;; mais sa femme, snob bienque duchesse, protestait&|160;: «&|160;Non, non, quand nousdevrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans avoirremercié Palamède qui s’est donné tant de peine. Il n’y a que luiqui puisse à l’heure actuelle donner des fêtes pareilles.&|160;»Personne n’eût plus pensé à se faire présenter à MmeVerdurin qu’à l’ouvreuse d’un théâtre où une grande dame a, pour unsoir, amené toute l’aristocratie. «&|160;Étiez-vous hier chezÉliane de Montmorency, mon cousin&|160;? demandait Mmede Mortemart, désireuse de prolonger l’entretien. – Eh bien, monDieu non&|160;; j’aime bien Éliane, mais je ne comprends pas lesens de ses invitations. Je suis un peu bouché sans doute&|160;»,ajoutait-il avec un large sourire épanoui, cependant queMme de Mortemart sentait qu’elle allait avoir la primeurd’une de «&|160;Palamède&|160;» comme elle en avait souventd’«&|160;Oriane&|160;». «&|160;J’ai bien reçu, il y a une quinzainede jours, une carte de l’agréable Éliane. Au-dessus du nom contestéde Montmorency, il y avait cette aimable invitation&|160;:«&|160;Mon cousin, faites-moi la grâce de penser à moi vendrediprochain à neuf heures et demie.&|160;» Au-dessous étaient écritsces deux mots moins gracieux&|160;: «&|160;Quatuor Tchèque.&|160;»Ils me semblèrent fort inintelligibles, sans plus de rapport, entous cas, avec la phrase précédente que ces lettres au dosdesquelles on voit que l’épistolier en avait commencé une autre parles mots&|160;: «&|160;Cher ami&|160;», la suite manquant, et n’apas pris une autre feuille, soit distraction, soit économie depapier. J’aime bien Éliane&|160;: aussi je ne lui en voulus pas, jeme contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacésde «&|160;quatuor tchèque&|160;», et comme je suis un hommed’ordre, je mis au-dessus de ma cheminée l’invitation de penser àMadame de Montmorency le vendredi à neuf heures et demie. Bien queconnu pour ma nature obéissante, ponctuelle et douce, comme Buffondit du chameau – et le rire s’épanouit plus largement autour de M.de Charlus, qui savait qu’au contraire on le tenait pour l’homme leplus difficile à vivre – je fus en retard de quelques minutes (letemps d’ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir trop deremords, pensant que neuf heures et demie était mis pour dix, à dixheures tapant, dans une bonne robe de chambre, les pieds en d’épaischaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Éliane commeelle me l’avait demandé, et avec une intensité qui ne commença àdécroître qu’à dix heures et demie. Dites-lui bien, je vous prie,que j’ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pensequ’elle sera contente.&|160;» Mme de Mortemart se pâmade rire, et M. de Charlus tout ensemble. «&|160;Et demain,ajouta-t-elle, sans penser qu’elle avait dépassé, et de beaucoup,le temps qu’on pouvait lui concéder, irez-vous chez nos cousins LaRochefoucauld&|160;? – Oh&|160;! cela, c’est impossible, ils m’ontconvié comme vous, je le vois, à la chose la plus importante àconcevoir et à réaliser et qui s’appelle, si j’en crois la carted’invitation&|160;: «&|160;Thé dansant.&|160;» Je passais pour fortadroit quand j’étais jeune, mais je doute que j’eusse pu, sansmanquer à la décence, prendre mon thé en dansant. Or je n’ai jamaisaimé manger ni boire d’une façon malpropre. Vous me direzqu’aujourd’hui je n’ai plus à danser. Mais, même assisconfortablement à boire du thé – de la qualité duquel, d’ailleurs,je me méfie puisqu’il s’intitule dansant – je craindrais que desinvités plus jeunes que moi, et moins adroits peut-être que jen’étais à leur âge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce quiinterromprait pour moi le plaisir de vider la mienne.&|160;» Et M.de Charlus ne se contentait même pas d’omettre dans la conversationMme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu’ilsemblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruelplaisir, qui avait toujours été le sien, de faire resterindéfiniment sur leurs jambes à «&|160;faire la queue&|160;» lesamis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fûtvenu&|160;; il faisait même des critiques sur toute la partie de lasoirée dont Mme Verdurin était responsable&|160;:«&|160;Mais, à propos de tasse, qu’est-ce que c’est que cesétranges demi-bols, pareils à ceux où, quand j’étais jeune homme,on faisait venir des sorbets de chez Poiré Blanche&|160;? Quelqu’unm’a dit tout à l’heure que c’était pour du «&|160;caféglacé&|160;». Mais en fait de café glacé, je n’ai vu ni café niglace. Quelles curieuses petites choses à destination maldéfinie&|160;!&|160;» Pour dire cela, M. de Charlus avait placéverticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et arrondiprudemment son regard désignateur, comme s’il craignait d’êtreentendu et même vu des maîtres de maison. Mais ce n’était qu’unefeinte, car dans quelques instants il allait dire les mêmescritiques à la Patronne elle-même, et un peu plus tard luienjoindre insolemment. «&|160;Et surtout plus de tasses à caféglacé&|160;! Donnez-les à celle de vos amies dont vous désirezenlaidir la maison. Mais surtout qu’elle ne les mette pas dans lesalon, car on pourrait s’oublier et croire qu’on s’est trompé depièce puisque ce sont exactement des pots de chambre. – Mais moncousin, disait l’invitée – en baissant elle aussi la voix et enregardant d’un air interrogateur M. de Charlus, non par crainte defâcher Mme Verdurin, mais de le fâcher lui – peut-êtrequ’elle ne sait pas encore tout très bien… – On le lui apprendra. –Oh&|160;! riait l’invitée, elle ne peut pas trouver un meilleurprofesseur&|160;! Elle a de la chance&|160;! Avec vous on est sûrqu’il n’y aura pas de fausse note. – En tous cas, il n’y en a paseu dans la musique. – Oh&|160;! c’était sublime. Ce sont de cesjoies qu’on n’oublie pas. À propos de ce violoniste de génie,continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charluss’intéressait au violon «&|160;en soi&|160;», en connaissez-vous unque j’ai entendu l’autre jour jouer merveilleusement une sonate deFauré, il s’appelle Frank… – Oui, c’est une horreur, répondait M.de Charlus, sans se soucier de la grossièreté d’un démenti quiimpliquait que sa cousine n’avait aucun goût. En fait de violonisteje vous conseille de vous en tenir au mien.&|160;» Les regardsallaient recommencer à s’échanger entre M. de Charlus et sacousine, à la fois baissés et épieurs, car, rougissante etcherchant par son zèle à réparer sa gaffe, Mme deMortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pourfaire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée n’avait pas lebut de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtantprétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. deCharlus. Elle ne voyait là qu’une occasion de donner une soiréeparticulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait etqui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante desgens qui donnent des fêtes (ceux-là mêmes que les journaux mondainsont le toupet ou la bêtise d’appeler «&|160;l’élite&|160;»), altèreaussitôt le regard – et l’écriture – plus profondément que neferait la suggestion d’un hypnotiseur. Avant même d’avoir pensé àce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avecraison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avaiteu la convenance de se taire pendant la musique, personne, enrevanche, n’aurait eu l’idée de l’écouter), Mme deMortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne seraitpas des «&|160;élues&|160;», avait pris, par ce fait même, l’air deconjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmesdu monde qui pourraient le plus aisément se moquer duqu’en-dira-t-on. «&|160;N’y aurait-il pas moyen que je donne unesoirée pour faire entendre votre ami&|160;?&|160;» dit à voix basseMme de Mortemart, qui, tout en s’adressant uniquement àM. de Charlus, ne put s’empêcher, comme fascinée, de jeter unregard sur Mme de Valcourt (l’exclue) afin de s’assurerque celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre.«&|160;Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis&|160;»,conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par sonpropre regard, lequel avait eu, en revanche, sur Mme deValcourt, un effet tout différent de celui qu’il avait pourbut&|160;: «&|160;Tiens, se dit Mme de Valcourt envoyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chosedont je ne dois pas faire partie.&|160;» «&|160;Vous voulez diremon protégé&|160;», rectifiait M. de Charlus, qui n’avait pas plusde pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux desa cousine. Puis, sans tenir aucun compte des muettes prières decelle-ci, qui s’excusait elle-même en souriant&|160;: «&|160;Maissi… , dit-il d’une voix forte et capable d’être entendue de tout lesalon, bien qu’il y ait toujours danger à ce genre d’exportationd’une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcémentsubir une déperdition de son pouvoir transcendantal et quiresterait en tous cas à approprier.&|160;» Madame de Mortemart sedit que le mezzo-voce, le pianissimo de sa question avaient étépeine perdue, après le «&|160;gueuloir&|160;» par où avait passé laréponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n’entenditrien, pour la raison qu’elle ne comprit pas un seul mot. Sesinquiétudes diminuèrent, et se fussent rapidement éteintes, siMme de Mortemart, craignant de se voir déjouée etcraignant d’avoir à inviter Mme de Valcourt, avec quielle était trop liée pour la laisser de côté si l’autre savait«&|160;avant&|160;», n’eût de nouveau levé les paupières dans ladirection d’Édith, comme pour ne pas perdre de vue un dangermenaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne pas trops’engager. Elle comptait, le lendemain de la fête, lui écrire unede ces lettres, complément du regard révélateur, lettres qu’oncroit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences et signé.Par exemple&|160;: «&|160;Chère Édith, je m’ennuie après vous, jene vous attendais pas trop hier soir (comment m’aurait-elleattendue, se serait dit Édith, puisqu’elle ne m’avait pasinvitée&|160;?) car je sais que vous n’aimez pas extrêmement cegenre de réunions, qui vous ennuient plutôt. Nous n’en aurions pasmoins été très honorés de vous avoir (jamais Mme deMortemart n’employait ce terme «&|160;honoré&|160;», excepté dansles lettres où elle cherchait à donner à un mensonge une apparencede vérité). Vous savez que vous êtes toujours chez vous à lamaison. Du reste, vous avez bien fait, car cela a été tout à faitraté, comme toutes les choses improvisées en deux heures,etc.&|160;» Mais déjà le nouveau regard furtif lancé sur elle avaitfait comprendre à Édith tout ce que cachait le langage compliqué deM. de Charlus. Ce regard fut même si fort qu’après avoir frappéMme de Valcourt, le secret évident et l’intention decachotterie qu’il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien queMme de Mortemart comptait, au contraire, inviter. Mais,soupçonneux, voyant jusqu’à l’évidence les mystères qu’on faisait,sans prendre garde qu’ils n’étaient pas pour lui, il éprouvaaussitôt, à l’endroit de Mme de Mortemart, une haineatroce et se jura de lui faire mille mauvaises farces, comme defaire envoyer cinquante cafés glacés chez elle le jour où elle nerecevrait pas, de faire insérer, celui où elle recevrait, une notedans les journaux disant que la fête était remise, et de publierdes comptes rendus mensongers des suivantes, dans lesquelsfigureraient les noms connus de toutes de personnes que, pour desraisons variées, on ne tient pas à recevoir, même pas à se laisserprésenter. Mme Mortemart avait tort de se préoccuper deMme de Valcourt. M. de Charlus allait se charger dedénaturer, bien davantage que n’eût fait la présence de celle-ci,la fête projetée. «&|160;Mais mon cousin, dit-elle en réponse à laphrase du «&|160;cadre à approprier&|160;», dont son état momentanéd’hyperesthésie lui avait permis de deviner le sens, nous vouséviterons toute peine. Je me charge très bien de demander à Gilbertde s’occuper de tout. – Non, surtout pas, d’autant plus qu’il nesera pas invité. Rien ne se fera que par moi. Il s’agit avant toutd’exclure les personnes qui ont des oreilles pour ne pasentendre.&|160;» La cousine de M. de Charlus, qui avait compté surl’attrait de Morel pour donner une soirée où elle pourrait direqu’à la différence de tant de parentes, «&|160;elle avait euPalamède&|160;», reporta brusquement sa pensée, de ce prestige deM. de Charlus, sur tant de personnes avec lesquelles il allait labrouiller s’il se mêlait d’exclure et d’inviter. La pensée que leprince de Guermantes (à cause duquel, en partie, elle désiraitexclure Mme de Valcourt, qu’il ne recevait pas) neserait pas convié, l’effrayait. Ses yeux prirent une expressioninquiète. «&|160;Est-ce que la lumière un peu trop vive vous faitmal&|160;?&|160;» demanda M. de Charlus avec un sérieux apparentdont l’ironie foncière ne fut pas comprise. «&|160;Non, pas dutout, je songeais à la difficulté, non à cause de moi,naturellement, mais des miens, que cela pourrait créer si Gilbertapprend que j’ai eu une soirée sans l’inviter, lui qui n’a jamaisquatre chats sans… – Mais justement, on commencera par supprimerles quatre chats qui ne pourraient que miauler&|160;; je crois quele bruit des conversations vous a empêchée de comprendre qu’ils’agissait non de faire des politesses grâce à une soirée, mais deprocéder aux rites habituels à toute véritable célébration.&|160;»Puis, jugeant, non que la personne suivante avait trop attendu,mais qu’il ne seyait pas d’exagérer les faveurs faites à celle quiavait eu en vue beaucoup moins Morel que ses propres«&|160;listes&|160;» d’invitation, M. de Charlus, comme un médecinqui arrête la consultation quand il juge être resté le tempssuffisant, signifia à sa cousine de se retirer, non en lui disantau revoir, mais en se tournant vers la personne qui venaitimmédiatement après. «&|160;Bonsoir, Madame de Montesquiou, c’étaitmerveilleux, n’est-ce pas&|160;? Je n’ai pas vu Hélène, dites-luique toute abstention générale, même la plus noble, autant dire lasienne, comporte des exceptions, si celles-ci sont éclatantes,comme c’était ce soir le cas. Se montrer rare, c’est bien, maisfaire passer avant le rare, qui n’est que négatif, le précieux,c’est mieux encore. Pour votre sœur, dont je prise plus quepersonne la systématique absence là où ce qui l’attend nela vaut pas, au contraire, à une manifestation mémorable commecelle-ci sa présence eût été une préséance et eût apporté à votresœur, déjà si prestigieuse, un prestige supplémentaire.&|160;» Puisil passa à une troisième personne, M. d’Argencourt. Je fus trèsétonné de voir, là, aussi aimable et flagorneur avec M. de Charlusqu’il était sec avec lui autrefois, se faisant présenter Morel etlui disant qu’il espérait qu’il viendrait le voir, M. d’Argencourt,cet homme si terrible pour l’espèce d’hommes dont était M. deCharlus. Or il en vivait maintenant entouré. Ce n’était certes pasqu’il fût devenu à cet égard un des pareils de M. de Charlus. Mais,depuis quelque temps, il avait à peu près abandonné sa femme pourune jeune femme du monde qu’il adorait. Intelligente, elle luifaisait partager son goût pour les gens intelligents et souhaitaitfort d’avoir M. de Charlus chez elle. Mais, surtout, M.d’Argencourt fort jaloux et un peu impuissant, sentant qu’ilsatisfaisait mal sa conquête et voulant à la fois la préserver etla distraire, ne le pouvait sans danger qu’en l’entourant d’hommesinoffensifs, à qui il faisait ainsi jouer le rôle de gardiens dusérail. Ceux-ci le trouvaient devenu très aimable et le déclaraientbeaucoup plus intelligent qu’ils n’avaient cru, ce dont samaîtresse et lui étaient ravis.
Les autres invitées de M. de Charlus s’en allèrent assezrapidement. Beaucoup disaient&|160;: «&|160;Je ne voudrais pasaller à la sacristie (le petit salon où le baron, ayant Charlie àcôté de lui, recevait les félicitations, et qu’il appelait ainsilui-même), il faudrait pourtant que Palamède me voie pour qu’ilsache que je suis restée jusqu’à la fin.&|160;» Aucune nes’occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de nepas la reconnaître et de dire adieu par erreur à MmeCottard, en me disant de la femme du docteur&|160;: «&|160;C’estbien Mme Verdurin, n’est-ce pas&|160;?&|160;»Mme d’Arpajon me demanda, à portée des oreilles de lamaîtresse de maison&|160;: «&|160;Est-ce qu’il y a seulement jamaiseu un M. Verdurin&|160;?&|160;» Les duchesses, ne trouvant rien desétrangetés auxquelles elles s’étaient attendues, dans ce lieuqu’elles avaient espéré plus différent de ce qu’ellesconnaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant desfous rires devant les tableaux d’Elstir&|160;; pour le reste,qu’elles trouvaient plus conforme qu’elles n’avaient cru à cequ’elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. deCharlus en disant&|160;: «&|160;Comme Palamède sait bien arrangerles choses&|160;! il monterait une féerie dans une remise ou dansun cabinet de toilette que ça n’en serait pas moinsravissant.&|160;» Les plus nobles étaient celles qui félicitaientavec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d’une soiréedont certaines n’ignoraient pas le ressort secret, sans en êtreembarrassées d’ailleurs, cette société – par souvenir peut-être decertaines époques de l’histoire où leur famille était déjà arrivéeà un degré identique d’impudeur pleinement consciente – poussant lemépris des scrupules presque aussi loin que le respect del’étiquette. Plusieurs d’entre elles engagèrent sur place Charliepour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, maisaucune n’eut même l’idée d’y convier Mme Verdurin.Celle-ci était au comble de la rage quand M. de Charlus qui, portésur un nuage, ne pouvait s’en apercevoir, voulut, par décence,inviter la Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôten se livrant à son goût de littérature qu’à un débordementd’orgueil que ce doctrinaire des fêtes artistes dit àMme Verdurin&|160;: «&|160;Hé bien, êtes-vouscontente&|160;? Je pense qu’on le serait à moins&|160;; vous voyezque, quand je me mêle de donner une fête, cela n’est pas réussi àmoitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettentde mesurer exactement l’importance de la manifestation, le poidsque j’ai soulevé, le volume d’air que j’ai déplacé pour vous. Vousavez eu la reine de Naples, le frère du roi de Bavière, les troisplus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire quenous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes.Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples estvenue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle quede quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie,malgré son admiration pour la Reine. C’est un événement historique.Pensez qu’elle n’était peut-être jamais sortie depuis la prise deGaète. Il est probable que, dans les dictionnaires, on mettra commedates culminantes le jour de la prise de Gaète et celui de lasoirée Verdurin. L’éventail qu’elle a posé pour mieux applaudirVinteuil mérite de rester plus célèbre que celui que Mmede Metternich a brisé parce qu’on sifflait Wagner. – Elle l’a mêmeoublié, son éventail&|160;», dit Mme Verdurin,momentanément apaisée par le souvenir de la sympathie que lui avaittémoignée la Reine, et elle montra à M. de Charlus l’éventail surun fauteuil. «&|160;Oh&|160;! comme c’est émouvant&|160;! s’écriaM. de Charlus en s’approchant avec vénération de la relique. Il estd’autant plus touchant qu’il est affreux&|160;; la petite violetteest incroyable&|160;!&|160;» Et des spasmes d’émotion et d’ironiele parcouraient alternativement. «&|160;Mon Dieu, je ne sais pas sivous ressentez ces choses-là comme moi. Swann serait simplementmort de convulsions s’il avait vu cela. Je sais bien qu’à quelqueprix qu’il doive monter, j’achèterai cet éventail à la vente de laReine. Car elle sera vendue, comme elle n’a pas le sou&|160;»,ajouta-t-il, la cruelle médisance ne cessant jamais chez le baronde se mêler à la vénération la plus sincère, bien qu’ellespartissent de deux natures opposées, mais réunies en lui. Ellespouvaient même se porter tour à tour sur un même fait. Car M. deCharlus qui, du fond de son bien-être d’homme riche, raillait lapauvreté de la Reine, était le même qui souvent exaltait cettepauvreté et qui, quand on parlait de la princesse Murat, reine desDeux-Siciles, répondait&|160;: «&|160;Je ne sais pas de qui vousvoulez parler. Il n’y a qu’une seule reine de Naples, qui estsublime, celle-là, et n’a pas de voiture. Mais de son omnibus elleanéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans lapoussière en la voyant passer.&|160;» «&|160;Je le léguerai à unmusée. – En attendant, il faudra le lui rapporter pour qu’ellen’ait pas à payer un fiacre pour le faire chercher. Le plusintelligent, étant donné l’intérêt historique d’un pareil objet,serait de voler cet éventail. Mais cela la gênerait – parce qu’ilest probable qu’elle n’en possède pas d’autre&|160;! ajouta-t-il enéclatant de rire. Enfin vous voyez que pour moi elle est venue. Etce n’est pas le seul miracle que j’aie fait. Je ne crois pas quepersonne, à l’heure qu’il est, ait le pouvoir de déplacer les gensque j’ai fait venir. Du reste, il faut faire à chacun sa part,Charlie et les autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et, machère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez euvotre part de rôle dans cette fête. Votre nom n’en sera pas absent.L’histoire a retenu celui du page qui arma Jeanne d’Arc quand ellepartit combattre&|160;; en somme, vous avez servi de trait d’union,vous avez permis la fusion entre la musique de Vinteuil et songénial exécutant, vous avez eu l’intelligence de comprendrel’importance capitale de tout l’enchaînement de circonstances quiferait bénéficier l’exécutant de tout le poids d’une personnalitéconsidérable, et s’il ne s’agissait pas de moi, je diraisprovidentielle, à qui vous avez eu le bon esprit de demanderd’assurer le prestige de la réunion, d’amener devant le violon deMorel les oreilles directement attachées aux langues les plusécoutées&|160;; non, non, ce n’est pas rien. Il n’y a pas de riendans une réalisation aussi complète. Tout y concourt. La Durasétait merveilleuse. Enfin, tout&|160;; c’est pour cela, conclut-il,comme il aimait à morigéner, que je me suis opposé à ce que vousinvitiez de ces personnes-diviseurs qui, devant les êtresprépondérants que je vous amenais, eussent joué le rôle de virgulesdans un chiffre, les autres réduites à n’être que de simplesdixièmes. J’ai le sentiment très juste de ces choses-là. Vouscomprenez, il faut éviter les gaffes quand nous donnons une fêtequi doit être digne de Vinteuil, de son génial interprète, de vous,et, j’ose le dire, de moi. Vous auriez invité la Molé que toutétait raté. C’était la petite goutte contraire, neutralisante, quirend une potion sans vertu. L’électricité se serait éteinte, lespetits fours ne seraient pas arrivés à temps, l’orangeade auraitdonné la colique à tout le monde. C’était la personne à ne pasavoir. À son nom seul, comme dans une féerie, aucun son ne seraitsorti des cuivres&|160;; la flûte et le hautbois auraient été prisd’une extinction de voix subite. Morel lui-même, même s’il étaitparvenu à donner quelques sons, n’aurait plus été en mesure, et aulieu du septuor de Vinteuil, vous auriez eu sa parodie parBeckmesser, finissant au milieu des huées. Moi qui crois beaucoup àl’influence des personnes, j’ai très bien senti, dansl’épanouissement de certain largo, qui s’ouvrait jusqu’au fondcomme une fleur, dans le surcroît de satisfaction du finale, quin’était pas seulement allégro mais incomparablement allègre, quel’absence de la Molé inspirait les musiciens et dilatait de joiejusqu’aux instruments de musique eux-mêmes. D’ailleurs, le jour oùon reçoit les souverains on n’invite pas sa concierge.&|160;» Enl’appelant la Molé (comme il disait, d’ailleurs trèssympathiquement, la Duras), M. de Charlus lui faisait justice. Cartoutes ces femmes étaient des actrices du monde, et il est vraiaussi que, même en considérant ce point de vue, la comtesse Molén’était pas égale à l’extraordinaire réputation d’intelligencequ’on lui faisait, et qui donnait à penser à ces acteurs ou à cesromanciers médiocres qui, à certaines époques, ont une situation degénies, soit à cause de la médiocrité de leurs confrères, parmilesquels aucun artiste supérieur n’est capable de montrer ce qu’estle vrai talent, soit à cause de la médiocrité du public, qui,existât-il une individualité extraordinaire, serait incapable de lacomprendre. Dans le cas de Mme Molé, il est préférable,sinon entièrement exact, de s’arrêter à cette première explication.Le monde étant le royaume du néant, il n’y a, entre les mérites desdifférentes femmes du monde, que des degrés insignifiants, quepeuvent seulement follement majorer les rancunes ou l’imaginationde M. de Charlus. Et certes, s’il parlait, comme il venait de lefaire, dans ce langage qui était un ambigu précieux des choses del’art et du monde, c’est parce que ses colères de vieille femme etsa culture de mondain ne fournissaient à l’éloquence véritable quiétait la sienne que des thèmes insignifiants. Le monde desdifférences n’existant pas à la surface de la terre, parmi tous lespays que notre perception uniformise, à plus forte raisonn’existe-t-il pas dans le «&|160;monde&|160;». Existe-t-il,d’ailleurs, quelque part&|160;? Le septuor de Vinteuil avait sembléme dire que oui. Mais où&|160;? Comme M. de Charlus aimait aussi àrépéter de l’un à l’autre, cherchant à brouiller, à diviser pourrégner, il ajouta&|160;: «&|160;Vous avez, en ne l’invitant pas,enlevé à Mme Molé l’occasion de dire&|160;: «&|160;Je nesais pas pourquoi cette Mme Verdurin m’a invitée. Je nesais pas ce que c’est que ces gens-là, je ne les connaispas.&|160;» Elle a déjà dit l’an passé que vous la fatiguiez de vosavances. C’est une sotte, ne l’invitez plus. En somme, elle n’estpas une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez voussans faire d’histoires puisque j’y viens bien. En somme,conclut-il, il me semble que vous pouvez me remercier, car, tel queça a marché, c’était parfait. La duchesse de Guermantes n’est pasvenue, mais on ne sait pas, c’était peut-être mieux ainsi. Nous nelui en voudrons pas et nous penserons tout de même à elle pour uneautre fois&|160;; d’ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenird’elle, ses yeux mêmes nous disent&|160;: ne m’oubliez pas, puisquece sont deux myosotis (et je pensais à part moi combien il fallaitque l’esprit des Guermantes – la décision d’aller ici et pas là –fût fort pour l’avoir emporté chez la duchesse sur la crainte dePalamède). Devant une réussite aussi complète, on est tenté, commeBernardin de Saint-Pierre, de voir partout la main de laProvidence. La duchesse de Duras était enchantée. Elle m’a mêmechargé de vous le dire&|160;», ajouta M. de Charlus en appuyant surles mots, comme si Mme Verdurin devait considérer celacomme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, caril trouva nécessaire, pour être cru, de dire&|160;:«&|160;Parfaitement&|160;», emporté par la démence de ceux queJupiter veut perdre. «&|160;Elle a engagé Morel chez elle où onredonnera le même programme, et je pense même à demander uneinvitation pour M. Verdurin.&|160;» Cette politesse au mari seulétait, sans que M. de Charlus en eût même l’idée, le plus sanglantoutrage pour l’épouse, laquelle se croyant, à l’égard del’exécutant, en vertu d’une sorte de décret de Moscou en vigueurdans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehorssans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire saparticipation à la soirée de Mme de Duras.
Rien qu’en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritaitMme Verdurin, qui n’aimait pas qu’on fît bande à partdans leur petit clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière,entendant le baron parler sans cesse à Charlie au lieu de secontenter de tenir sa partie dans l’ensemble concertant du clan,s’était-elle écriée, en montrant le baron&|160;: «&|160;Quelletapette il a&|160;! Quelle tapette&|160;! Ah&|160;! pour unetapette, c’est une fameuse tapette&|160;!&|160;» Mais cette foisc’était bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus necomprenait pas qu’en raccourcissant le rôle de MmeVerdurin et en lui fixant d’étroites frontières, il déchaînait cesentiment haineux qui n’était chez elle qu’une forme particulière,une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimaitvraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulaittout à leur Patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux quipermettent qu’on les trompe, mais sous leur toit et même sous leursyeux, c’est-à-dire qu’on ne les trompe pas, elle concédait auxhommes d’avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout celan’eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et seperpétuât à l’abri des mercredis. Tout éclat de rire furtifd’Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuisquelque temps tout aparté entre Morel et le baron&|160;; elletrouvait à ses chagrins une seule consolation, qui était de défairele bonheur des autres. Elle n’eût pu supporter longtemps celui dubaron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayantl’air de restreindre la place de la Patronne dans son propre petitclan. Déjà elle voyait Morel allant dans le monde sans elle, sousl’égide du baron. Il n’y avait qu’un remède, donner à choisir àMorel entre le baron et elle, et, profitant de l’ascendant qu’elleavait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d’uneclairvoyance extraordinaire, grâce à des rapports qu’elle sefaisait faire, à des mensonges qu’elle inventait, et qu’elle luiservait, les uns et les autres, comme corroborant ce qu’il étaitporté à croire lui-même, et ce qu’il allait voir à l’évidence,grâce aux panneaux qu’elle préparait et où les naïfs venaienttomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir, elle, depréférence au baron. Quant aux femmes du monde qui étaient là etqui ne s’étaient même pas fait présenter, dès qu’elle avait comprisleurs hésitations ou leur sans-gêne, elle avait dit&|160;:«&|160;Ah&|160;! je vois ce que c’est, c’est un genre de vieillesgrues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour ladernière fois.&|160;» Car elle serait morte plutôt que de direqu’on avait été moins aimable avec elle qu’elle n’avait espéré.«&|160;Ah&|160;! mon cher général&|160;», s’écria brusquement M. deCharlus en lâchant Mme Verdurin parce qu’il apercevaitle général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République,lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix deCharlie, et qui, après avoir demandé un conseil à Cottard,s’éclipsait rapidement&|160;: «&|160;Bonsoir, cher et charmant ami.Hé bien, c’est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me direadieu&|160;», dit le baron avec un sourire de bonhomie et desuffisance, car il savait bien qu’on était toujours content de luiparler un moment de plus. Et comme, dans l’état d’exaltation où ilétait, il faisait à lui tout seul, sur un ton suraigu, les demandeset les réponses&|160;: «&|160;Eh bien, êtes-vous content&|160;?N’est-ce pas que c’était bien beau&|160;? L’andante, n’est-cepas&|160;? C’est ce qu’on a jamais écrit de plus touchant. Je défiede l’écouter jusqu’au bout sans avoir les larmes aux yeux. Vousêtes charmant d’être venu. Dites-moi, j’ai reçu ce matin untélégramme parfait de Froberville, qui m’annonce que, du côté de laGrande Chancellerie, les difficultés sont aplanies, comme ondit.&|160;» La voix de M. de Charlus continuait à s’élever, aussiperçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d’unavocat, qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomèned’amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse,analogue à celle qui, dans les dîners qu’elle donnait, montait à undiapason si élevé la voix comme le regard de Mme deGuermantes. «&|160;Je comptais vous envoyer demain matin un mot parun garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que jepuisse vous l’exprimer de vive voix, mais vous étiez sientouré&|160;! L’appui de Froberville sera loin d’être à dédaigner,mais, de mon côté, j’ai la promesse du Ministre, dit le général. –Ah&|160;! parfait. Du reste, vous avez vu que c’est bien ce quemérite un talent pareil. Hoyos était enchanté, je n’ai pas pu voirl’Ambassadrice&|160;; était-elle contente&|160;? Qui ne l’auraitpas été, excepté ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, cequi ne fait rien, du moment qu’ils ont des langues pourparler.&|160;» Profitant de ce que le baron s’était éloigné pourparler au général, Mme Verdurin fit signe à Brichot.Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allaitlui dire, voulut l’amuser et, sans se douter combien il me faisaitsouffrir, dit à la Patronne&|160;: «&|160;Le baron est enchanté queMlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles lescandalisent énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient àfaire peur. Vous n’imaginez pas comme le baron est pudibond etsévère sur le chapitre des mœurs.&|160;» Contrairement à l’attentede Brichot, Mme Verdurin ne s’égaya pas&|160;: «&|160;Ilest immonde, répondit-elle. Proposez-lui de venir fumer unecigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinéesans que le Charlus s’en aperçoive, et l’éclaire sur l’abîme où ilroule.&|160;» Brichot semblait avoir quelques hésitations.«&|160;Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour lever lesderniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en sûreté avecça chez moi. Je sais qu’il a eu de sales histoires et que la policel’a à l’œil.&|160;» Et comme elle avait un certain dond’improvisation quand la malveillance l’inspirait, MmeVerdurin ne s’arrêta pas là&|160;: «&|160;Il paraît qu’il a fait dela prison. Oui, oui, ce sont des personnes très renseignées qui mel’ont dit. Je sais, du reste, par quelqu’un qui demeure dans sarue, qu’on n’a pas idée des bandits qu’il fait venir chezlui.&|160;» Et comme Brichot, qui allait souvent chez le baron,protestait, Mme Verdurin, s’animant, s’écria&|160;:«&|160;Mais je vous en réponds&|160;! c’est moi qui vous ledis&|160;», expression par laquelle elle cherchait d’habitude àétayer une assertion jetée un peu au hasard. «&|160;Il mourraassassiné un jour ou l’autre, comme tous ses pareils d’ailleurs. Iln’ira peut-être même pas jusque-là parce qu’il est dans les griffesde ce Jupien, qu’il a eu le toupet de m’envoyer et qui est unancien forçat, je le sais, vous savez, oui, et de façon positive.Il tient Charlus par des lettres qui sont quelque chosed’effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu’un qui les a vues etqui m’a dit&|160;: «&|160;Vous vous trouveriez mal si vous voyiezcela.&|160;» C’est comme ça que ce Jupien le fait marcher au bâtonet lui fait cracher tout l’argent qu’il veut. J’aimerais mille foismieux la mort que de vivre dans la terreur où vit Charlus. En touscas, si la famille de Morel se décide à porter plainte contre lui,je n’ai pas envie d’être accusée de complicité. S’il continue, cesera à ses risques et périls, mais j’aurai fait mon devoir.Qu’est-ce que vous voulez. Ce n’est pas toujours folichon.&|160;»Et déjà agréablement enfiévrée par l’attente de la conversation queson mari allait avoir avec le violoniste, Mme Verdurinme dit&|160;: «&|160;Demandez à Brichot si je ne suis pas une amiecourageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour sauver lescamarades.&|160;&|160;» (Elle faisait allusion aux circonstancesdans lesquelles elle l’avait, juste à temps, brouillé avec sablanchisseuse d’abord, avec Mme de Cambremer ensuite,brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presquecomplètement aveugle et, disait-on, morphinomane). «&|160;Une amieincomparable, perspicace et vaillante&|160;», réponditl’universitaire avec une émotion naïve. «&|160;MmeVerdurin m’a empêché de commettre une grande sottise, me ditBrichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle n’hésite pas à couperdans le vif. Elle est interventionniste, comme dit notre amiCottard. J’avoue pourtant que la pensée que le pauvre baron ignoreencore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il estcomplètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit,voilà un homme qui sera bien malheureux. Du reste, il n’est pascertain qu’elle n’échoue pas. Je crains qu’elle ne réussisse qu’àsemer des mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans lesséparer, n’aboutiront qu’à les brouiller avec elle.&|160;» C’étaitarrivé souvent entre Mme Verdurin et les fidèles. Maisil était visible qu’en elle le besoin de conserver leur amitiéétait de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fûtjamais tenue en échec par celle qu’ils pouvaient avoir les uns pourles autres. L’homosexualité ne lui déplaisait pas, tant qu’elle netouchait pas à l’orthodoxie, mais, comme l’Église, elle préféraittous les sacrifices à une concession sur l’orthodoxie. Jecommençais à craindre que son irritation contre moi ne vînt de cequ’elle avait su que j’avais empêché Albertine d’aller chez elledans la journée, et qu’elle n’entreprît auprès d’elle, si ellen’avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de moi queson mari allait, à l’égard de Charlus, opérer auprès du musicien.«&|160;Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il esttemps, dit Mme Verdurin, et tâchez surtout de ne pas lelaisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah&|160;! quellesoirée, ajouta Mme Verdurin, qui dévoila ainsi la vraieraison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d’œuvre devant cescruches&|160;! Je ne parle pas de la reine de Naples, elle estintelligente, c’est une femme agréable (lisez&|160;: elle a ététrès aimable avec moi). Mais les autres. Ah&|160;! c’est à vousrendre enragée. Qu’est-ce que vous voulez, moi je n’ai plus vingtans. Quand j’étais jeune, on me disait qu’il fallait savoirs’ennuyer, je me forçais&|160;; mais maintenant, ah&|160;! non,c’est plus fort que moi, j’ai l’âge de faire ce que je veux, la vieest trop courte&|160;; m’ennuyer, fréquenter des imbéciles,feindre, avoir l’air de les trouver intelligents&|160;? Ah&|160;!non, je ne peux pas. Allons, voyons, Brichot, il n’y a pas de tempsà perdre. – J’y vais, Madame, j’y vais&|160;», finit par direBrichot comme le général Deltour s’éloignait. Mais d’abordl’universitaire me prit un instant à part&|160;: «&|160;Le devoirmoral, me dit-il, est moins clairement impératif que nel’enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et lesbrasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignoronsdéplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nullevantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, laphilosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indicationprécise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suisplacé, dans cette critique de la Raison pratique où le granddéfroqué du protestantisme platonisa, à la mode de Germanie, pourune Allemagne préhistoriquement sentimentale et aulique, à toutesfins utiles d’un mysticisme poméranien. C’est encore le«&|160;Banquet&|160;», mais donné cette fois à Kœnigsberg, à lafaçon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute, et sansgigolos. Il est évident, d’une part, que je ne puis refuser à notreexcellente hôtesse le léger service qu’elle me demande, enconformité pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Ilfaut éviter, avant toute chose, car il n’y en a pas beaucoup quifasse dire plus de sottises, de se laisser piper avec des mots.Mais enfin, n’hésitons pas à avouer que, si les mères de familleavaient part au vote, le baron risquerait d’être lamentablementblackboulé comme professeur de vertu. C’est malheureusement avec letempérament d’un roué qu’il suit sa vocation de pédagogue&|160;;remarquez que je ne dis pas de mal du baron&|160;; ce doux homme,qui sait découper un rôti comme personne, possède, avec le génie del’anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme unpitre supérieur, alors qu’avec tel de mes confrères, académicien,s’il vous plaît, je m’ennuie, comme dirait Xénophon, à centdrachmes l’heure. Mais je crains qu’il n’en dépense, à l’égard deMorel, un peu plus que la saine morale ne commande, et sans savoirdans quelle mesure le jeune pénitent se montre docile ou rebelleaux exercices spéciaux que son catéchiste lui impose en manière demortification, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour savoirque nous pécherions, comme dit l’autre, par mansuétude à l’égard dece Rose-Croix qui semble nous venir de Pétrone, après avoir passépar Saint-Simon, si nous lui accordions, les yeux fermés, en bonneet due forme, le permis de sataniser. Et pourtant, en occupant cethomme pendant que Mme Verdurin, pour le bien du pécheuret bien justement tentée par une telle cure, va – en parlant aujeune étourdi sans ambages – lui retirer tout ce qu’il aime, luiporter peut-être un coup fatal, il me semble que je l’attire commequi dirait dans un guet-apens, et je recule comme devant unemanière de lâcheté.&|160;» Ceci dit, il n’hésita pas à lacommettre, et le prenant par le bras&|160;: «&|160;Allons, baron,si nous allions fumer une cigarette, ce jeune homme ne connaît pasencore toutes les merveilles de l’Hôtel.&|160;» Je m’excusai endisant que j’étais obligé de rentrer. «&|160;Attendez encore uninstant, dit Brichot. Vous savez que vous devez me ramener et jen’oublie pas votre promesse. – Vous ne voulez vraiment pas que jevous fasse sortir l’argenterie&|160;? rien ne serait plus simple,me dit M. de Charlus. Comme vous me l’avez promis, pas un mot de laquestion décoration à Morel. Je veux lui faire la surprise de lelui annoncer tout à l’heure, quand on sera un peu parti, bien qu’ildise que ce n’est pas important pour un artiste, mais que son onclele désire (je rougis car, pensai-je, par mon grand-père lesVerdurin savaient qui était l’oncle de Morel). Alors, vous nevoulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pièces&|160;?me dit M. de Charlus. Du reste, vous les connaissez, vous les avezvues dix fois à la Raspelière.&|160;» Je n’osai pas lui dire que cequi eût pu m’intéresser, ce n’était pas le médiocre d’uneargenterie bourgeoise, même la plus riche, mais quelque spécimen,fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de MmeDu Barry. J’étais beaucoup trop préoccupé – et ne l’eussé-je pasété par cette révélation relative à la venue de MlleVinteuil&|160;? – toujours, dans le monde, beaucoup trop distraitet agité pour arrêter mon attention sur des objets plus ou moinsjolis. Elle n’eût pu être fixée que par l’appel de quelque réalités’adressant à mon imagination, comme eût pu le faire, ce soir, unevue de cette Venise à laquelle j’avais tant pensé l’après-midi, ouquelque élément général, commun à plusieurs apparences et plus vraiqu’elles, qui, de lui-même, éveillait toujours en moi un espritintérieur et habituellement ensommeillé, mais dont la remontée à lasurface de ma conscience me donnait une grande joie. Or, comme jesortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais, avecBrichot et M. de Charlus, les autres salons, en retrouvant,transposés au milieu d’autres, certains meubles vus à la Raspelièreet auxquels je n’avais prêté aucune attention, je saisis, entrel’arrangement de l’hôtel et celui du château, un certain air defamille, une identité permanente, et je compris Brichot quand il medit en souriant&|160;: «&|160;Tenez, voyez-vous ce fond de salon,cela du moins peut, à la rigueur, vous donner l’idée de la rueMontalivet il y a vingt-cinq ans.&|160;» À son sourire, dédié ausalon défunt qu’il revoyait, je compris que ce que Brichot,peut-être sans s’en rendre compte, préférait dans l’ancien salon,plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse desPatrons et de leurs fidèles, c’était cette partie irréelle (que jedégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière etle quai Conti) de laquelle, dans un salon comme en toutes choses,la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde,n’est que le prolongement&|160;; c’était cette partie devenuepurement morale, d’une couleur qui n’existait plus que pour monvieil interlocuteur, qu’il ne pouvait pas me faire voir, cettepartie qui s’est détachée du monde extérieur pour se réfugier dansnotre âme, à qui elle donne une plus-value où elle s’est assimiléeà sa substance habituelle, s’y muant – maisons détruites, gensd’autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nousrappelons – en cet albâtre translucide de nos souvenirs, duquelnous sommes incapables de montrer la couleur qu’il n’y a que nousqui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, ausujet de ces choses passées, qu’ils n’en peuvent avoir une idée,que cela ne ressemble pas à ce qu’ils ont vu, et ce qui fait quenous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion,en songeant que c’est de l’existence de notre pensée que dépendpour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui sesont éteintes et l’odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Etsans doute par là le salon de la rue Montalivet faisait, pourBrichot, tort à la demeure actuelle des Verdurin. Mais, d’autrepart, il ajoutait à celle-ci, pour les yeux du professeur, unebeauté qu’elle ne pouvait avoir pour un nouveau venu. Ceux de sesanciens meubles qui avaient été replacés ici, en un mêmearrangement parfois conservé, et que moi-même je retrouvais de laRaspelière, intégraient dans le salon actuel des parties del’ancien qui, par moments, l’évoquaient jusqu’à l’hallucination etensuite semblaient presque irréelles d’évoquer, au sein de laréalité ambiante, des fragments d’un monde détruit qu’on croyaitvoir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux etbien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché detable à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme unepersonne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l’ombrefroide du quai Conti le hâle de l’ensoleillement par les fenêtresde la rue Montalivet (dont il connaissait l’heure aussi bien queMme Verdurin elle-même) et par les baies des portesvitrées de Doville, où on l’avait emmené et où il regardait tout lejour, au delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendantl’heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leurpartie&|160;; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présentd’un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d’unevie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent etune longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa bellemain grasse et triste pendant qu’il peignait&|160;; incohérent etjoli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout lamaîtresse de la maison et ont fini par prendre l’empreinte et lafixité d’un trait de caractère, d’une ligne de la destinée&|160;;profusion des bouquets de fleurs, des boîtes de chocolat, quisystématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un modede floraison identique&|160;; interpolation curieuse des objetssinguliers et superflus qui ont encore l’air de sortir de la boîteoù ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu’ils ontété d’abord, des cadeaux du Premier Janvier&|160;; tous ces objetsenfin qu’on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot,vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, cevelouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte deprofondeur, vient s’ajouter leur double spirituel&|160;; tout celaéparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touchessonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, desréminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel,qu’elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, commefait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l’atmosphère,les meubles et les tapis, et la poursuivant d’un coussin à unporte-bouquets, d’un tabouret au relent d’un parfum, d’un moded’éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient,évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui étaitcomme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, dusalon des Verdurin. «&|160;Nous allons tâcher, me dit Brichot àl’oreille, de mettre le baron sur son sujet favori. Il y estprodigieux.&|160;» D’une part, je désirais pouvoir tâcher d’obtenirde M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue deMlle Vinteuil et de son amie. D’autre part, je nevoulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu’elle pût(incertaine de l’instant de mon retour, et, d’ailleurs, à desheures pareilles où une visite venue pour elle ou bien une sortied’elle eussent été trop remarquées) faire un mauvais usage de monabsence, mais pour qu’elle ne la trouvât pas trop prolongée. Aussidis-je à Brichot et à M. de Charlus que je ne les suivais pas pourlongtemps. «&|160;Venez tout de même&|160;», me dit le baron, dontl’excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait cebesoin de prolonger, de faire durer les entretiens, que j’avaisdéjà remarqué chez la duchesse de Guermantes aussi bien que chezlui, et qui, tout en étant particulier à cette famille, s’étend,plus généralement, à tous ceux qui, n’offrant à leur intelligenced’autre réalisation que la conversation, c’est-à-dire uneréalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heurespassées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement àl’interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiétéque les plaisirs sociaux sont impuissants à donner. «&|160;Venez,reprit-il, n’est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, lemoment où tous les invités sont partis, l’heure de Doña Sol&|160;;espérons que celle-ci finira moins tristement. Malheureusement vousêtes pressé, pressé probablement d’aller faire des choses que vousferiez mieux de ne pas faire. Tout le monde est toujours pressé, eton part au moment où on devrait arriver. Nous sommes là comme lesphilosophes de Couture, ce serait le moment de récapituler lasoirée, de faire ce qu’on appelle, en style militaire, la critiquedes opérations. On demanderait à Mme Verdurin de nousfaire apporter un petit souper auquel on aurait soin de ne pasl’inviter, et on prierait Charlie – toujours Hernani – de rejouerpour nous seuls le sublime adagio. Est-ce assez beau, cetadagio&|160;! Mais où est-il le jeune violoniste&|160;? je voudraispourtant le féliciter, c’est le moment des attendrissements et desembrassades. Avouez, Brichot, qu’ils ont joué comme des Dieux,Morel surtout. Avez-vous remarqué le moment où la mèche sedétache&|160;? Ah&|160;! bien alors, mon cher, vous n’avez rien vu.On a eu un fa dièse qui peut faire mourir de jalousieEnesco, Capet et Thibaud&|160;; j’ai beau être très calme, je vousavoue qu’à une sonorité pareille, j’avais le cœur tellement serréque je retenais mes sanglots. La salle haletait&|160;; Brichot, moncher, s’écria le baron en secouant violemment l’universitaire parle bras, c’était sublime. Seul le jeune Charlie gardait uneimmobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avaitl’air d’être comme ces choses du monde inanimé dont parle ThéodoreRousseau, qui font penser mais ne pensent pas. Et alors, tout d’uncoup, s’écria M. de Charlus avec emphase et en mimant comme un coupde théâtre, alors… la Mèche&|160;! Et pendant ce temps-là,gracieuse petite contredanse de l’allegro vivace. Vous savez, cettemèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus. Laprincesse de Taormine, sourde jusque-là, car il n’est pas piressourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, laprincesse de Taormine, devant l’évidence de la mèche miraculeuse, acompris que c’était de la musique et qu’on ne jouerait pas aupoker. Oh&|160;! ça a été un moment bien solennel. – Pardonnez-moi,Monsieur, de vous interrompre, dis-je à M. de Charlus pour l’amenerau sujet qui m’intéressait, vous me disiez que la fille de l’auteurdevait venir. Cela m’aurait beaucoup intéressé. Est-ce que vousêtes certain qu’on comptait sur elle&|160;? – Ah&|160;! je ne saispas.&|160;» M. de Charlus obéissait ainsi, peut-être sans levouloir, à cette consigne universelle qu’on a de ne pas renseignerles jaloux, soit pour se montrer absurdement «&|160;boncamarade&|160;», par point d’honneur, et la détestât-on, enverscelle qui l’excite, soit par méchanceté pour elle en devinant quela jalousie ne ferait que redoubler l’amour, soit par ce besoind’être désagréable aux autres, qui consiste à dire la vérité à laplupart des hommes mais, aux jaloux, à la leur taire, l’ignoranceaugmentant leur supplice, du moins à ce qu’on se figurent, et, pourfaire de la peine aux gens, on se guide d’après ce qu’on croitsoi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «&|160;Vous savez,reprit-il, ici c’est un peu la maison des exagérations, ce sont desgens charmants, mais enfin on aime bien annoncer des célébritésd’un genre ou d’un autre. Mais vous n’avez pas l’air bien et vousallez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussantprès de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faireattention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n’y allezpas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà commeon fait des imprudences, vous n’avez pourtant pas quatre ans, ilvous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner. – Nevous dérangez pas baron, j’y vais&|160;», dit Brichot, quis’éloigna aussitôt&|160;: ne se rendant peut-être pas exactementcompte de l’amitié très vive que M. de Charlus avait pour moi etdes rémissions charmantes de simplicité et de dévouement quecomportaient ses crises délirantes de grandeur et de persécution,il avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurinavait confié comme un prisonnier à sa vigilance, eût cherchésimplement, sous le prétexte de demander mon pardessus, à rejoindreMorel et fît manquer ainsi le plan de la Patronne.
Cependant Ski s’était assis au piano, où personne ne lui avaitdemandé de se mettre, et se composant – avec un froncement souriantdes sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche– ce qu’il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morelpour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. «&|160;Comment,vous n’aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet&|160;?Mais, mon cher, dit-il, avec ce roulement d’r qui luiétait particulier, c’est ravissant.&|160;» Morel, qui n’aimait pasBizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans lepetit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, del’esprit) Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pourdes paradoxes, se mit à rire. Son rire n’était pas, comme celui deM. Verdurin, l’étouffement d’un fumeur. Ski prenait d’abord un airfin, puis laissait échapper comme malgré lui un seul son de rire,comme un premier appel de cloches, suivi d’un silence où le regardfin semblait examiner à bon escient la drôlerie de ce qu’on disait,puis une seconde cloche de rire s’ébranlait, et c’était bientôt unhilare angelus.
Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé.«&|160;Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, toutle monde vous aime beaucoup. On disait l’autre jour&|160;: mais onne le voit plus, il s’isole&|160;! D’ailleurs, c’est un si bravehomme que Brichot&|160;», continua M. de Charlus qui ne se doutaitsans doute pas, en voyant la manière affectueuse et franche dontlui parlait le professeur de morale, qu’en son absence, il ne segênait pas pour dauber sur lui. «&|160;C’est un homme d’une grandevaleur, qui sait énormément, et cela ne l’a pas racorni, n’a pasfait de lui un rat de bibliothèque comme tant d’autres qui sententl’encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares chezses pareils. Parfois, en voyant comme il comprend la vie, comme ilsait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande oùun simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collègea pu apprendre tout cela. J’en suis moi-même étonné.&|160;» Jel’étais davantage en voyant la conversation de ce Brichot, que lemoins raffiné des convives de Mme de Guermantes eûttrouvé si bête et si lourd, plaire au plus difficile de tous, M. deCharlus. Mais à ce résultat avaient collaboré entre autresinfluences, distinctes d’ailleurs, celles en vertu desquellesSwann, d’une part, s’était plu si longtemps dans le petit clan,quand il était amoureux d’Odette, et d’autre part, lorsqu’il futmarié, trouva agréable Mme Bontemps qui, feignantd’adorer le ménage Swann, venait tout le temps voir la femme et sedélectait aux histoires du mari. Comme un écrivain donne la palmede l’intelligence, non pas à l’homme le plus intelligent, mais auviveur faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passiond’un homme pour une femme, réflexion qui fait que la maîtressebas-bleu de l’écrivain s’accorde avec lui pour trouver que de tousles gens qui viennent chez elle le moins bête était encore ce vieuxbeau qui a l’expérience des choses de l’amour, de même M. deCharlus trouvait plus intelligent que ses autres amis, Brichot, quinon seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à proposdans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteursorientaux, des textes qui décoraient le goût du baron d’unflorilège étrange et charmant. M. de Charlus était arrivé à cet âgeoù un Victor Hugo aime à s’entourer surtout de Vacqueries et deMeurices. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point devue sur la vie. «&|160;Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d’une voixpiaillante et cadencée, sans qu’un mouvement de ses lèvres, fîtbouger son masque grave et enfariné, sur lequel étaient à demiabaissées ses paupières d’ecclésiastique. Je vais à ses cours,cette atmosphère de quartier latin me change, il y a uneadolescence studieuse, pensante, de jeunes bourgeois plusintelligents, plus instruits que n’étaient, dans un autre milieu,mes camarades. C’est autre chose, que vous connaissez probablementmieux que moi, ce sont de jeunes bourgeois&|160;», dit-ilen détachant le mot qu’il fit précéder de plusieurs b, eten le soulignant par une sorte d’habitude d’élocution,correspondant elle-même à un goût des nuances dans lapensée[2], qui lui était propre, mais peut-êtreaussi pour ne pas résister au plaisir de me témoigner quelqueinsolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande et affectueusepitié que m’inspirait M. de Charlus (depuis que MmeVerdurin avait dévoilé son dessein devant moi), m’amusa seulement,et, même en une circonstance où je ne me fusse pas senti pour luitant de sympathie, ne m’eût pas froissé. Je tenais de ma grand’mèred’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquerde dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à forced’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mescamarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner unmauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dansmes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passaitmême pour l’être extrêmement, parce que, n’étant nullement peureux,j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant leprestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisémentqu’ils étaient ridicules&|160;; mais la nature que nous refoulonsn’en habite pas moins en nous. C’est ainsi que parfois, si nouslisons le chef-d’œuvre nouveau d’un homme de génie, nous yretrouvons avec plaisir toutes celles de nos réflexions que nousavions méprisées, des gaietés, des tristesses que nous avionscontenues, tout un monde de sentiments dédaigné par nous et dont lelivre où nous les reconnaissons nous apprend subitement la valeur.J’avais fini par apprendre, de l’expérience de la vie, qu’il étaitmal de sourire affectueusement quand quelqu’un se moquait de moi etde ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d’amour-propre et derancune, si j’avais cessé de l’exprimer jusqu’à en être arrivé àignorer à peu près complètement qu’elle existât chez moi, n’enétait pas moins le milieu vital primitif dans lequel je baignais.La colère et la méchanceté ne me venaient que de toute autremanière, par crises furieuses. De plus, le sentiment de la justicem’était inconnu jusqu’à une complète absence de sens moral.J’étais, au fond de mon cœur, tout acquis à celui qui était le plusfaible et qui était malheureux. Je n’avais aucune opinion sur lamesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dansles relations de Morel et de M. de Charlus, mais l’idée dessouffrances qu’on préparait à M. de Charlus m’était intolérable.J’aurais voulu le prévenir, ne savais comment le faire. «&|160;Lavue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour unvieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas&|160;», ajouta-t-ilen levant la main d’un air de réserve – pour ne pas avoir l’air dese vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire planer desoupçon sur celle des étudiants – «&|160;mais ils sont très polis,ils vont souvent jusqu’à me garder une place comme je suis un trèsvieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j’ai plus dequarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine. Ilfait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, maisc’est toujours intéressant.&|160;» Quoique le baron aimât mieuxêtre mêlé à la jeunesse des écoles, voire bousculé par elle,quelquefois, pour lui épargner les longues attentes, Brichot lefaisait entrer avec lui. Brichot avait beau être chez lui à laSorbonne, au moment où l’appariteur chargé de chaînes le précédaitet où s’avançait le maître admiré de la jeunesse, il ne pouvaitretenir une certaine timidité, et tout en désirant profiter de cetinstant où il se sentait si considérable pour témoigner del’amabilité à Charlus, il était tout de même un peu gêné&|160;;pour que l’appariteur le laissât passer, il lui disait, d’une voixfactice et d’un air affairé&|160;: «&|160;Vous me suivez, baron, onvous placera&|160;», puis, sans plus s’occuper de lui, pour faireson entrée, s’avançait seul allégrement dans le couloir. De chaquecôté, une double haie de jeunes professeurs le saluait&|160;;Brichot, désireux de ne pas avoir l’air de poser pour ces jeunesgens, aux yeux de qui il se savait un grand pontife, leur envoyaitmille clins d’œil, mille hochements de tête de connivence, auxquelsson souci de rester martial et bon Français donnait l’air d’unesorte d’encouragement cordial d’un vieux grognard qui dit&|160;:«&|160;Nom de Dieu on saura se battre.&|160;» Puis lesapplaudissements des élèves éclataient. Brichot tirait parfois decette présence de M. de Charlus à ses cours l’occasion de faire unplaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelqueparent, ou à quelqu’un de ses amis bourgeois&|160;: «&|160;Si celapouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que lebaron de Charlus, prince d’Agrigente, le descendant des Condé,assistera à mon cours. C’est un souvenir à garder que d’avoir vu undes derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type. Sielles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu’il sera placé à côtéde ma chaise. D’ailleurs, ce sera le seul, un homme fort, avec descheveux blancs, la moustache noire, et la médaille militaire. –Ah&|160;! je vous remercie&|160;», disait le père. Et, quoi que safemme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait àaller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par lachaleur et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux ledescendant de Condé, tout en s’étonnant qu’il ne portât pas defraise et ressemblât aux hommes de nos jours. Lui, cependant,n’avait pas d’yeux pour elle&|160;; mais plus d’un étudiant, qui nesavait pas qui il était, s’étonnait de son amabilité, devenaitimportant et sec, et le baron sortait plein de rêves et demélancolie. «&|160;Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-jerapidement à M. de Charlus en entendant le pas de Brichot, maispourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez queMlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en medisant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personneque je vous l’ai demandé&|160;?&|160;» Je ne croyais plus guèrequ’elle eût dû venir, mais je voulais ainsi me garer pour l’avenir.«&|160;Oui, je ferai ça pour vous, d’abord parce que je vous doisune grande reconnaissance. En n’acceptant pas autrefois ce que jevous avais proposé, vous m’avez, à vos dépens, rendu un immenseservice, vous m’avez laissé ma liberté. Il est vrai que je l’aiabdiquée d’une autre manière, ajouta-t-il d’un ton mélancolique oùperçait le désir de faire des confidences&|160;; il y a là ce queje considère toujours comme le fait majeur, toute une réunion decirconstances que vous avez négligé de faire tourner à votreprofit, peut-être parce que la destinée vous a averti, à cetteminute précise, de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l’hommes’agite et Dieu le mène. Qui sait&|160;? si, le jour où nous sommessortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviezaccepté, peut-être bien des choses qui se sont passées depuisn’auraient jamais eu lieu.&|160;» Embarrassé, je fis dériver laconversation en m’emparant du nom de Mme deVilleparisis, et je cherchai à savoir de lui, si qualifié à touségards, pour quelles raisons Mme de Villeparisissemblait tenue à l’écart par le monde aristocratique. Non seulementil ne me donna pas la solution de ce petit problème mondain, maisil ne me parut même pas le connaître. Je compris alors que lasituation de Mme de Villeparisis, si elle devait plustard paraître grande à la postérité, et même, du vivant de lamarquise, à l’ignorante roture, n’avait pas paru moins grande toutà fait à l’autre extrémité du monde, à celle qui touchaitMme de Villeparisis, aux Guermantes. C’était leur tante,ils voyaient surtout la naissance, les alliances, l’importancegardée dans la famille par l’ascendant sur telle ou tellebelle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde que côté famille. Orcelui-ci était plus brillant pour Mme de Villeparisisque je n’avais cru. J’avais été frappé en apprenant que le nom deVilleparisis était faux. Mais il est d’autres exemples de grandesdames ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une situationprépondérante. M. de Charlus commença par m’apprendre queMme de Villeparisis était la nièce de la fameuseduchesse de&|160;***, la personne la plus célèbre de la grandearistocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n’avait pasvoulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille. J’avais tant désiréavoir des récits sur cette Duchesse&|160;! Et Mme deVilleparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux jouesqui me représentaient des joues de bourgeoise, Mme deVilleparisis qui m’envoyait tant de cadeaux et que j’aurais sifacilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisisétait sa nièce, élevée par elle, chez elle, à l’hôtel de&|160;***.«&|160;Elle demandait au duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus,en parlant des trois sœurs&|160;: «&|160;Laquelle des trois sœurspréférez-vous&|160;?&|160;» Et Doudeauville ayant dit&|160;:«&|160;Mme de Villeparisis&|160;», la duchessede&|160;*** lui répondit&|160;: «&|160;Cochon&|160;!&|160;» Car laduchesse était très spirituelle&|160;», dit M. de Charlusen donnant au mot l’importance et la prononciation d’usage chez lesGuermantes. Qu’il trouvât d’ailleurs que le mot fût si«&|160;spirituel&|160;», je ne m’en étonnai pas, ayant, dans biend’autres occasions, remarqué la tendance centrifuge, objective, deshommes qui les pousse à abdiquer, quand ils goûtent l’esprit desautres, les sévérités qu’ils auraient pour le leur, et à observer,à noter précieusement, ce qu’ils dédaigneraient de créer.«&|160;Mais qu’est-ce qu’il a&|160;? c’est mon pardessus qu’ilapporte, dit-il en voyant que Brichot avait si longtemps cherchépour un tel résultat. J’aurais mieux fait d’y aller moi-même. Enfinvous allez le mettre sur vos épaules. Savez-vous que c’est trèscompromettant, mon cher&|160;? c’est comme de boire dans le mêmeverre, je saurai vos pensées. Mais non, pas comme ça, voyons,laissez-moi faire&|160;», et tout en me mettant son paletot, il mele collait contre les épaules, me le montait le long du cou,relevait le col, et de sa main frôlait mon menton, en s’excusant.«&|160;À son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il faut lebichonner&|160;; j’ai manqué ma vocation, Brichot, j’étais né pourêtre bonne d’enfants.&|160;» Je voulais m’en aller, mais M. deCharlus ayant manifesté l’intention d’aller chercher Morel, Brichotnous retint tous les deux. D’ailleurs, la certitude qu’à la maisonje retrouverais Albertine, certitude égale à celle que, dansl’après-midi, j’avais qu’Albertine rentrât du Trocadéro, me donnaiten ce moment aussi peu d’impatience de la voir que j’avais eu lemême jour tandis que j’étais assis au piano, après que Françoisem’eut téléphoné. Et c’est ce calme qui me permit, chaque fois qu’aucours de cette conversation je voulus me lever, d’obéir àl’injonction de Brichot, qui craignait que mon départ empêchâtCharlus de rester jusqu’au moment où Mme Verdurinviendrait nous appeler. «&|160;Voyons, dit-il au baron, restez unpeu avec nous, vous lui donnerez l’accolade tout à l’heure&|160;»,ajouta Brichot en fixant sur moi son œil presque mort, auquel lesnombreuses opérations qu’il avait subies avait fait recouvrer unpeu de vie, mais qui n’avait plus pourtant la mobilité nécessaire àl’expression oblique de la malignité. «&|160;L’accolade, est-ilbête&|160;! s’écria le baron, d’un ton aigu et ravi. Mon cher, jevous dis qu’il se croit toujours à une distribution de prix, ilrêve de ses petits élèves. Je me demande s’il ne couche pas avec. –Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, quiavait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vousavertir si elle vient, je le saurai par MmeVerdurin&|160;», car il prévoyait sans doute que le baron risquaitfort d’être, de façon imminente, exclu du petit clan. «&|160;Ehbien, vous me croyez donc moins bien que vous avec MmeVerdurin, dit M. de Charlus, pour être renseigné sur la venue deces personnes d’une terrible réputation. Vous savez que c’estarchi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser venir,c’est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de touteune bande terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroitsaffreux.&|160;» À chacune de ces paroles, ma souffrances’accroissait d’une souffrance nouvelle, changeant de forme.«&|160;Certes non pas, je ne me crois pas mieux que vous avecMme Verdurin&|160;», proclama Brichot en ponctuant lesmots, car il craignait d’avoir éveillé les soupçons du baron. Etcomme il voyait que je voulais prendre congé, voulant me retenirpar l’appât du divertissement promis&|160;: «&|160;Il y a une choseà quoi le baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de laréputation de ces deux dames, c’est qu’une réputation peut êtretout à la fois épouvantable et imméritée. Ainsi, par exemple, dansla série plus notoire que j’appellerai parallèle, il est certainque les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l’histoire aenregistré des arrêts de condamnation pour sodomie flétrissant deshommes illustres qui en étaient tout à fait innocents. La récentedécouverte d’un grand amour de Michel-Ange pour une femme est unfait nouveau qui mériterait à l’ami de Léon X le bénéfice d’uneinstance en révision posthume. L’affaire Michel-Ange me semble toutindiquée pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quandune autre affaire, où l’anarchie fut bien portée et devint le péchéà la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n’est point permisde prononcer le nom, par crainte de querelles, aura fini sontemps.&|160;» Depuis que Brichot avait commencé à parler desréputations masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout sonvisage le genre particulier d’impatience qu’on voit à un expertmédical ou militaire quand des gens du monde qui n’y connaissentrien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutiqueou de stratégie. «&|160;Vous ne savez pas le premier mot des chosesdont vous parlez, finit-il par dire à Brichot. Citez-moi une seuleréputation imméritée. Dites des noms. Oui, je connais tout, ripostaviolemment M. de Charlus à une interruption timide de Brichot, lesgens qui ont fait cela autrefois par curiosité, ou par affectionunique pour un ami mort, et celui qui, craignant de s’être tropavancé, si vous lui parlez de la beauté d’un homme vous répond quec’est du chinois pour lui, qu’il ne sait pas plus distinguer unhomme beau d’un laid qu’entre deux moteurs d’auto, comme lamécanique n’est pas dans ses cordes. Tout cela c’est des blagues.Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire qu’une réputation mauvaise(ou ce qu’il est convenu d’appeler ainsi) et injustifiée soit unechose absolument impossible. C’est tellement exceptionnel,tellement rare, que pratiquement cela n’existe pas. Cependant, moiqui suis un curieux, un fureteur, j’en ai connu, et qui n’étaientpas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j’ai constaté (j’entendsscientifiquement constaté, je ne me paie pas de mots) deuxréputations injustifiées. Elles s’établissent d’habitude grâce àune similitude de noms, ou d’après certains signes extérieurs,l’abondance des bagues par exemple, que les gens incompétentss’imaginent absolument être caractéristiques de ce que vous dites,comme ils croient qu’un paysan ne dit pas deux mots sansajouter&|160;: jarniguié, ou un Anglais goddam. C’est de laconversation pour théâtre des boulevards. Ce qui vous étonnera,c’est que les réputations injustifiées sont les plus établies auxyeux du public. Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feude la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignésconnaissent comme le loup blanc, vous devez croire, comme tout lemonde, à ce qu’on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-làpour la masse, alors qu’il «&|160;n’en est pas&|160;» pour deuxsous. Je dis pour deux sous, parce que, si nous y mettionsvingt-cinq louis, nous verrions le nombre des petits saintsdiminuer jusqu’à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous voyezde la sainteté là dedans, se tient, en règle générale, entre 3 et 4sur 10.&|160;» Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin laquestion des mauvaises réputations, à mon tour et inversement c’estau sexe féminin, et en pensant à Albertine, que je reportais lesparoles de M. de Charlus. J’étais épouvanté par la statistique,même en tenant compte qu’il devait enfler les chiffres au gré de cequ’il souhaitait, et aussi d’après les rapports d’êtres cancaniers,peut-être menteurs, en tous cas trompés par leur propre désir qui,s’ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait sans doute lescalculs du baron. «&|160;Trois sur dix, s’écria Brichot&|160;! Enrenversant la proportion, j’aurais eu encore à multiplier par centle nombre des coupables. S’il est celui que vous dites, baron, etsi vous ne vous trompez pas, confessons alors que vous êtes un deces rares voyants d’une vérité que personne ne soupçonne autourd’eux. C’est ainsi que Barrès a fait, sur la corruptionparlementaire, des découvertes qui ont été vérifiées après coup,comme l’existence de la planète de Leverrier. MmeVerdurin citerait de préférence des hommes que j’aime mieux ne pasnommer et qui ont deviné au Bureau des Renseignements, dansl’État-Major, des agissements, inspirés, je le crois, par un zèlepatriotique, mais qu’enfin je n’imaginais pas. Sur lafranc-maçonnerie, l’espionnage allemand, la morphinomanie, LéonDaudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui setrouve être la réalité même. Trois sur dix&|160;!&|160;», repritBrichot stupéfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxaitd’inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptanttoutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont,pour peu qu’elles eussent été mêlées d’un peu de romanesque, le caslui paraissait plus complexe. C’est ainsi qu’on voit des viveurs,ne croyant pas à l’honneur des femmes, en rendre un peu seulement àtelle qui fut leur maîtresse et dont ils protestent sincèrement etd’un air mystérieux&|160;: «&|160;Mais non, vous vous trompez, cen’est pas une fille.&|160;» Cette estime inattendue leur estdictée, partie par leur amour-propre, pour qui il est plus flatteurque de telles faveurs aient été réservées à eux seuls, partie parleur naïveté qui gobe aisément tout ce que leur maîtresse a voululeur faire croire, partie par ce sentiment de la vie qui fait que,dès qu’on s’approche des êtres, des existences, les étiquettes etles compartiments faits d’avance sont trop simples. «&|160;Troissur dix&|160;! mais prenez-y garde, moins heureux que ceshistoriens que l’avenir ratifiera, baron, si vous vouliez présenterà la postérité le tableau que vous nous dites, elle pourrait latrouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces et voudrait prendreconnaissance de votre dossier. Or aucun document ne venantauthentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les seulsrenseignés sont trop intéressés à laisser dans l’ombre, ons’indignerait fort dans le camp des belles âmes, et vous passerieztout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, auconcours des élégances, obtenu le maximum et le principal, surcette terre, vous connaîtriez les tristesses d’un blackboutaged’outre-tombe. Ça n’en vaut pas le coup, comme dit, Dieu mepardonne&|160;! notre Bossuet. – Je ne travaille pas pourl’histoire, répondit M. de Charlus, la vie me suffit, elle est bienassez intéressante, comme disait le pauvre Swann. – Comment&|160;?Vous avez connu Swann, baron, mais je ne savais pas. Est-ce qu’ilavait ces goûts-là&|160;? demanda Brichot d’un air inquiet. – Maisest-il grossier&|160;! Vous croyez donc que je ne connais que desgens comme ça. Mais non, je ne crois pas&|160;», dit Charlus lesyeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensantque puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposéesavaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’êtreinoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui lelaissait échapper dans une insinuation&|160;: «&|160;Je ne dis pasqu’autrefois, au collège, une fois par hasard&|160;», dit le baroncomme malgré lui, et comme s’il pensait tout haut, puis sereprenant&|160;: «&|160;Mais il y a deux cents ans&|160;; commentvoulez-vous que je me rappelle&|160;? vous m’embêtez&|160;»,conclut-il en riant. «&|160;En tous cas il n’était pas joli,joli&|160;!&|160;» dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien ettrouvait facilement les autres laids. «&|160;Taisez-vous, dit lebaron, vous ne savez pas ce que vous dites&|160;; dans ce temps-làil avait un teint de pêche et, ajouta-t-il en mettant chaquesyllabe sur une autre note, il était joli comme les amours. Dureste, il était resté charmant. Il a été follement aimé des femmes.– Mais est-ce que vous avez connu la sienne&|160;? – Mais, voyons,c’est par moi qu’il l’a connue. Je l’avais trouvée charmante dansson demi-travesti, un soir qu’elle jouait Miss Sacripant&|160;;j’étais avec des camarades de club, nous avions tous ramené unefemme et, bien que je n’eusse envie que de dormir, les mauvaiseslangues avaient prétendu, car c’est affreux ce que le monde estméchant, que j’avais couché avec Odette. Seulement, elle en avaitprofité pour venir m’embêter, et j’avais cru m’en débarrasser en laprésentant à Swann. De ce jour-là elle ne cessa plus de mecramponner, elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est moi quifaisais ses lettres. Et puis c’est moi qui ensuite ai été chargé dela promener. Voilà, mon enfant, ce que c’est que d’avoir une bonneréputation, vous voyez. Du reste, je ne la méritais qu’à moitié.Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, àsix.&|160;» Et les amants qu’avait eus successivement Odette (elleavait été avec un tel, puis avec un pauvre Swann aveuglé par lajalousie et par l’amour, tels ces hommes dont pas un seul n’avaitété deviné par lui tour à tour, supputant les chances et croyantaux serments plus affirmatifs qu’une contradiction qui échappe à lacoupable, contradiction bien plus insaisissable, et pourtant bienplus significative, et dont le jaloux pourrait se prévaloir pluslogiquement que de renseignements qu’il prétend faussement avoireus, pour inquiéter sa maîtresse), ces amants, M. de Charlus se mità les énumérer avec autant de certitude que s’il avait récité laliste des Rois de France. Et en effet, le jaloux est, comme lescontemporains, trop près, il ne sait rien, et c’est pour lesétrangers que le comique des adultères prend la précision del’histoire, et s’allonge en listes, d’ailleurs indifférentes, etqui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux, comme j’étais,qui ne peut s’empêcher de comparer son cas à celui dont il entendparler et qui se demande si, pour la femme dont il doute, une listeaussi illustre n’existe pas. Mais il n’en peut rien savoir, c’estcomme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tousparticipent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va del’un à l’autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu’il faitperpétuellement effort pour arracher, sans y réussir, car tout leinonde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté,les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût desvilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonneéducation, et tous par une de ces conventions qu’on appelleprincipe. «&|160;Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviezeu ses faveurs&|160;? – Mais voyons, quelle horreur&|160;! Racontercela à Charles&|160;! C’est à faire dresser les cheveux sur latête. Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il étaitjaloux comme un tigre. Pas plus que je n’ai avoué à Odette, à quiça aurait, du reste, été bien égal, que… allons, ne me faites pasdire de bêtises. Et le plus fort c’est que c’est elle qui lui atiré des coups de revolver que j’ai failli recevoir. Ah&|160;! j’aieu de l’agrément avec ce ménage-là&|160;; et, naturellement, c’estmoi qui ai été obligé d’être son témoin contre d’Osmond, qui ne mel’a jamais pardonné. D’Osmond avait enlevé Odette, et Swann, pourse consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, lasœur d’Odette. Enfin, vous n’allez pas commencer à me faireraconter l’histoire de Swann, nous en aurions pour dix ans, vouscomprenez, je connais ça comme personne. C’était moi qui sortaisOdette quand elle ne voulait pas voir Charles. Cela m’embêtaitd’autant plus que j’ai un très proche parent qui porte le nom deCrécy, sans y avoir naturellement aucune espèce de droit, maisqu’enfin cela ne charmait pas. Car elle se faisait appeler Odettede Crécy, et le pouvait parfaitement, étant seulement séparée d’unCrécy dont elle était la femme, très authentique celui-là, unmonsieur très bien, qu’elle avait ratissé jusqu’au dernier centime.Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce Crécy&|160;? je vous aivu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez des dîners àBalbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait d’une toutepetite pension que lui faisait Swann&|160;; je me doute bien que,depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètementd’être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus,c’est que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n’ayezpas désiré tout à l’heure que je vous présente à la reine deNaples. En somme, je vois que vous ne vous intéressez pas auxpersonnes en tant que curiosités, et cela m’étonnetoujours de quelqu’un qui a connu Swann, chez qui ce genred’intérêt était si développé, au point qu’on ne peut pas dire sic’est moi qui ai été à cet égard son initiateur ou lui le mien.Cela m’étonne autant que si je voyais quelqu’un avoir connuWhistler et ne pas savoir ce que c’est que le goût. Mon Dieu, c’estsurtout pour Morel que c’était important de la connaître, il ledésirait, du reste, passionnément, car il est tout ce qu’il y a deplus intelligent. C’est ennuyeux qu’elle soit partie. Mais enfin jeferai la conjonction ces jours-ci. C’est immanquable qu’il laconnaisse. Le seul obstacle possible serait si elle mourait demain.Or il est à espérer que cela n’arrivera pas.&|160;» Tout à coup,Brichot, comme il était resté sous le coup de la proportion de«&|160;trois sur dix&|160;» que lui avait révélée M. de Charlus,Brichot, qui n’avait pas cessé de poursuivre son idée, avec unebrusquerie qui rappelait celle d’un juge d’instruction voulantfaire avouer un accusé, mais qui, en réalité, était le résultat dudésir qu’avait le professeur de paraître perspicace et du troublequ’il éprouvait à lancer une accusation si grave&|160;:«&|160;Est-ce que Ski n’est pas comme cela&|160;?&|160;»demanda-t-il à M. de Charlus, d’un air sombre. Pour faire admirerses prétendus dons d’intuition, il avait choisi Ski, se disant que,puisqu’il n’y avait que trois innocents sur dix, il risquait peu dese tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avaitdes insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale.«&|160;Mais pas du tout, s’écria le baron avec une ironieamère, dogmatique et exaspérée. Ce que vous dites est d’un faux,d’un absurde, d’un à côté&|160;! Ski est justement«&|160;cela&|160;» pour les gens qui n’y connaissent rien&|160;;s’il l’était, il n’en aurait pas tellement l’air, ceci soit ditsans aucune intention de critique, car il a du charme et je luitrouve même quelque chose de très attachant. – Mais dites-nous doncquelques noms&|160;», reprit Brichot avec insistance. M. de Charlusse redressa d’un air de morgue&|160;: «&|160;Ah&|160;! mon cher,moi, vous savez je vis dans l’abstrait, tout cela ne m’intéressequ’à un point de vue transcendantal&|160;», répondit-il avec lasusceptibilité ombrageuse particulière à ses pareils, etl’affectation de grandiloquence qui caractérisait sa conversation.«&|160;Moi, vous comprenez, il n’y a que les généralités quim’intéressent, je vous parle de cela comme de la loi de lapesanteur.&|160;» Mais ces moments de réaction agacée, où le baroncherchait à cacher sa vraie vie, duraient bien peu auprès desheures de progression continue où il la faisait deviner, l’étalaitavec une complaisance agaçante, le besoin de la confidence étantchez lui plus fort que la crainte de la divulgation. «&|160;Ce queje voulais dire, reprit-il, c’est que pour une mauvaise réputationqui est injustifiée, il y en a des centaines de bonnes qui ne lesont pas moins. Évidemment le nombre de ceux qui ne les méritentpas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de leurspareils ou des autres. Et il est vrai que, si la malveillance deces derniers est limitée par la trop grande difficulté qu’ilsauraient à croire un vice aussi horrible pour eux que le vol oul’assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent ladélicatesse et le cœur, la malveillance des premiers estexagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je,accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements queleur ont donnés des gens qu’a trompés un semblable désir, enfin parl’écart même où ils sont généralement tenus. J’ai vu un homme,assez mal vu à cause de ce goût, dire qu’il supposait qu’un certainhomme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire estque cet homme du monde avait été aimable avec lui&|160;! Autant deraisons d’optimisme, dit naïvement le baron, dans lasupputation du nombre. Mais la vraie raison de l’écart énorme qu’ily a entre ce nombre calculé par les profanes, et celui calculé parles initiés, vient du mystère dont ceux-ci entourent leursagissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d’aucunmoyen d’information, seraient littéralement stupéfaits s’ilsapprenaient seulement le quart de la vérité. – Alors, à notreépoque, c’est comme chez les Grecs, dit Brichot. – Maiscomment&|160;? comme chez les Grecs&|160;? Vous vous figurez quecela n’a pas continué depuis&|160;? Regardez, sous Louis XIV, lepetit Vermandois, Molière, le prince Louis de Baden, Brunswick,Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le duc de Brissac. – Je vousarrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon,Vendôme naturellement et d’ailleurs, bien d’autres. Mais cettevieille peste de Saint-Simon parle souvent du Grand Condé et duprince Louis de Baden et jamais il ne le dit. – C’est tout de mêmemalheureux que ce soit à moi d’apprendre son histoire à unprofesseur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant commeune carpe. – Vous êtes dur, baron, mais juste. Et, tenez, je vaisvous faire plaisir, je me souviens maintenant d’une chanson del’époque qu’on fit en latin macaronique sur certain orage quisurprit le Grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie deson ami le marquis de La Moussaye. Condé dit&|160;:
&|160;
Carus Amicus Mussexus,
Ah&|160;! Deus bonus quod tempus
Landerirette
Imbre sumus perituri.
&|160;
Et La Moussaye le rassure en lui disant&|160;:
&|160;
Securae sunt nostrae vitae
Sumus enim Sodomitae
Igne tantum perituri
Landeriri
&|160;
–&|160;Je retire ce que j’ai dit, dit Charlus d’une voix aiguëet maniérée, vous êtes un puits de science&|160;; vous me l’écrirezn’est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille,puisque ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. lePrince. – Oui, mais, baron, sur le prince Louis de Baden je ne voisrien. Du reste, à cette époque-là, je crois qu’en général l’artmilitaire… – Quelle bêtise&|160;! Vendôme, Villars, le princeEugène, le prince de Conti, et si je vous parlais de tous nos hérosdu Tonkin, du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux,et «&|160;nouvelle génération&|160;», je vous étonnerais bien.Ah&|160;! j’en aurais à apprendre aux gens qui font des enquêtessur la nouvelle génération, qui a rejeté les vaines complicationsde ses aînés&|160;! dit M. Bourget. J’ai un petit ami là-bas, donton parle beaucoup, qui a fait des choses admirables… mais enfin jene veux pas être méchant, revenons au XVIIesiècle&|160;; vous savez que Saint-Simon dit du maréchald’Huxelles, entre tant d’autres&|160;: «&|160;Voluptueux endébauches grecques, dont il ne prenait pas la peine de se cacher,et accrochait de jeunes officiers qu’il domestiquait, outre dejeunes valets très bien faits, et cela sans voile, à l’armée et àStrasbourg.&|160;» Vous avez probablement lu les lettres de Madame,les hommes ne l’appelaient que «&|160;Putain&|160;». Elle en parleassez clairement. Et elle était à bonne source pour savoir, avecson mari. C’est un personnage si intéressant que Madame, dit M. deCharlus. On pourrait faire d’après elle la synthèse lyrique de la«&|160;Femme d’une Tante&|160;». D’abord hommasse&|160;;généralement la femme d’une Tante est un homme, c’est ce qui luirend si facile de lui faire des enfants. Puis Madame ne parle pasdes vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce même vicechez les autres, en femme renseignée et par ce pli que nous avonsd’aimer à trouver, dans les familles des autres, les mêmes taresdont nous souffrons dans la nôtre, pour nous prouver à nous-mêmeque cela n’a rien d’exceptionnel ni de déshonorant. Je vous disaisque cela a été tout le temps comme cela. Cependant le nôtre sedistingue tout spécialement à ce point de vue. Et malgré lesexemples que j’empruntais au XVIIe siècle, si mon grandaïeul François C. de La Rochefoucauld vivait de notre temps, ilpourrait en dire, avec plus de raison que du sien, voyons, Brichot,aidez-moi&|160;: «&|160;Les vices sont de tous les temps&|160;;mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dansles premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutionsd’Héliogabale&|160;?&|160;» Que tout le monde connaît meplaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait «&|160;leboniment&|160;» de ses plus célèbres contemporains comme je connaiscelui des miens. Mais des gens comme cela, il n’y en a passeulement davantage aujourd’hui. Ils ont aussi quelque chose departiculier.&|160;» Je vis que M. de Charlus allait nous dire dequelle façon ce genre de mœurs avait évolué. L’insistance aveclaquelle M. de Charlus revenait toujours sur le sujet – à l’égardduquel, d’ailleurs, son intelligence, toujours exercée dans le mêmesens, possédait une certaine pénétration – avait quelque chosed’assez complexement pénible. Il était raseur comme un savant quine voit rien au delà de sa spécialité, agaçant comme un renseignéqui tire vanité des secrets qu’il détient et brûle de divulguer,antipathique comme ceux qui, dès qu’il s’agit de leurs défauts,s’épanouissent sans s’apercevoir qu’ils déplaisent, assujetti commeun maniaque et irrésistiblement imprudent comme un coupable. Cescaractéristiques qui, dans certains moments, devenaient aussisaisissantes que celles qui marquent un fou ou un criminelm’apportaient, d’ailleurs, un certain apaisement. Car, leur faisantsubir la transposition nécessaire pour pouvoir tirer d’elles desdéductions à l’égard d’Albertine et me rappelant l’attitude decelle-ci avec Saint-Loup, avec moi, je me disais, si pénible quefût pour moi l’un de ces souvenirs, et si mélancolique l’autre, jeme disais qu’ils semblaient exclure le genre de déformation siaccusée, de spécialisation forcément exclusive, semblait-il, qui sedégageait avec tant de force de la conversation comme de lapersonne de M. de Charlus. Mais celui-ci, malheureusement, se hâtade ruiner ces raisons d’espérer, de la même manière qu’il me lesavait fournies, c’est-à-dire sans le savoir. «&|160;Oui, dit-il, jen’ai plus vingt-cinq ans et j’ai déjà vu changer bien des chosesautour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrièressont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse letango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni lesarts, ni la religion, ni rien. Mais j’avoue que ce qui a encore leplus changé, c’est ce que les Allemands appellent l’homosexualité.Mon Dieu, de mon temps, en mettant de côté les hommes quidétestaient les femmes, et ceux qui, n’aimant qu’elles, nefaisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient debons pères de famille et n’avaient guère de maîtresses que parcouverture. J’aurais eu une fille à marier que c’est parmi eux quej’aurais cherché mon gendre si j’avais voulu être assuré qu’elle nefût pas malheureuse. Hélas&|160;! tout est changé. Maintenant ilsse recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pourles femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m’étaisdit&|160;: sûrement non, n’avoir pas pu me tromper. Eh bien j’endonne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien connu pourcela, avait un cocher que ma belle-sœur Oriane lui avait procuré,un garçon de Combray qui avait fait un peu tous les métiers, maissurtout celui de retrousseur de jupons, et que j’aurais juré aussihostile que possible à ces choses-là. Il faisait le malheur de samaîtresse en la trompant avec deux femmes qu’il adorait, sanscompter les autres, une actrice et une fille de brasserie. Moncousin le prince de Guermantes, qui a justement l’intelligenceagaçante des gens qui croient tout trop facilement, me dit unjour&|160;: «&|160;Mais pourquoi est-ce que X… ne couche pas avecson cocher&|160;? Qui sait si ça ne lui ferait pas plaisir àThéodore (c’est le nom du cocher) et s’il n’est même pas très piquéde voir que son patron ne lui fait pas d’avances&|160;?&|160;» Jene pus m’empêcher d’imposer silence à Gilbert&|160;; j’étais énervéà la fois de cette prétendue perspicacité qui, quand elle s’exerceindistinctement, est un manque de perspicacité, et aussi de lamalice cousue de fil blanc de mon cousin qui aurait voulu que notreami X… essayât de se risquer sur la planche pour, si elle étaitviable, s’y avancer à son tour. – Le prince de Guermantes a doncces goûts&|160;? demanda Brichot avec un mélange d’étonnement et demalaise. – Mon Dieu, répondit M. de Charlus ravi, c’est tellementconnu que je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous disantque oui. Eh bien, l’année suivante, j’allai à Balbec, et làj’appris, par un matelot qui m’emmenait quelquefois à la pêche, quemon Théodore, lequel, entre parenthèses, a pour sœur la femme dechambre d’une amie de Mme Verdurin, la baronne Putbus,venait sur le port lever tantôt un matelot, tantôt un autre, avecun toupet d’enfer, pour aller faire un tour en barque et«&|160;autre chose itou&|160;».&|160;» Ce fut à mon tour dedemander si le patron dans lequel j’avais reconnu le Monsieur qui,à Balbec, jouait aux cartes toute la journée avec sa maîtresse, etqui était le chef de la petite Société des quatre amis, était commele prince de Guermantes. «&|160;Mais, voyons, c’est connu de toutle monde, il ne s’en cache même pas. – Mais il avait avec lui samaîtresse. – Eh bien, qu’est-ce que ça fait&|160;? sont-ils naïfs,ces enfants&|160;? me dit-il d’un ton paternel, sans se douter dela souffrance que j’extrayais de ses paroles en pensant àAlbertine. Elle est charmante, sa maîtresse. – Mais alors ses troisamis sont comme lui. – Mais pas du tout, s’écria-t-il en sebouchant les oreilles comme si, en jouant d’un instrument, j’avaisfait une fausse note. Voilà maintenant qu’il est à l’autreextrémité. Alors on n’a plus le droit d’avoir des amis&|160;?Ah&|160;! la jeunesse, ça confond tout. Il faudra refaire votreéducation, mon enfant. Or, reprit-il, j’avoue que ce cas, et j’enconnais bien d’autres, si ouvert que je tâche de garder mon esprità toutes les hardiesses, m’embarrasse. Je suis bien vieux jeu, maisje ne comprends pas, dit-il du ton d’un vieux gallican parlant decertaines formes d’ultramontanisme, d’un royaliste libéral parlantde l’Action Française ou d’un disciple de Claude Monet, descubistes. Je ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, jecherche à les comprendre, mais je n’y arrive pas. S’ils aiment tantla femme, pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où c’est malvu, où ils se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu’ilsappellent un môme&|160;? C’est que cela leur représente autrechose. Quoi&|160;?&|160;» «&|160;Qu’est-ce que la femme peutreprésenter d’autre à Albertine&|160;?&|160;» pensais-je, etc’était bien là en effet ma souffrance. «&|160;Décidément, baron,dit Brichot, si jamais le Conseil des Facultés propose d’ouvrir unechaire d’homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. Ouplutôt non, un institut de psycho-physiologie spéciale vousconviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d’une chaire auCollège de France, vous permettant de vous livrer à des étudespersonnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait leprofesseur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre depersonnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs etl’appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon surnotre corps d’huissiers, que je crois insoupçonnable. – Vous n’ensavez rien, répliqua le baron d’un ton dur et tranchant. D’ailleursvous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu depersonnes. C’est tout le contraire.&|160;» Et sans se rendre comptede la contradiction qui existait entre la direction que prenaitinvariablement sa conversation et le reproche qu’il allait adresseraux autres&|160;: «&|160;C’est, au contraire, effrayant, dit-il àBrichot d’un air scandalisé et contrit, on ne parle plus que decela. C’est une honte, mais c’est comme je vous le dis, moncher&|160;! Il paraît qu’avant-hier, chez la duchesse d’Agen, onn’a pas parlé d’autre chose pendant deux heures&|160;; vous pensez,si maintenant les femmes se mettent à parler de ça, c’est unvéritable scandale&|160;! Ce qu’il y a de plus ignoble c’estqu’elles sont renseignées, ajouta-t-il avec un feu et une énergieextraordinaires, par des pestes, de vrais salauds, comme le petitChâtellerault, sur qui il y a plus à dire que sur personne, et quileur racontent les histoires des autres. On m’a dit qu’il disaitpis que pendre de moi, mais je n’en ai cure&|160;; je pense que laboue et les saletés jetées par un individu qui a failli êtrerenvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes ne peutretomber que sur lui. Je sais bien que, si j’étais Jane d’Agen, jerespecterais assez mon salon pour qu’on n’y traite pas des sujetspareils et qu’on ne traîne pas chez moi mes propres parents dans lafange. Mais il n’y a plus de société, plus de règles, plus deconvenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette.Ah&|160;! mon cher, c’est la fin du monde. Tout le monde est devenusi méchant. C’est à qui dira le plus de mal des autres. C’est unehorreur&|160;!&|160;»
Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand jem’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père etles vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas leboire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurinavant que l’exécution de Charlus ait eu lieu. «&|160;Il fautabsolument que je parte, dis-je à Brichot. – Je vous suis, medit-il, mais nous ne pouvons pas partir à l’anglaise. Allons direau revoir à Mme Verdurin&|160;», conclut le professeurqui se dirigea vers le salon de l’air de quelqu’un qui, aux petitsjeux, va voir «&|160;si on peut revenir&|160;».
Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de safemme, avait emmené Morel. Mme Verdurin, du reste,eût-elle, toutes réflexions faites, trouvé qu’il était plus saged’ajourner les révélations à Morel qu’elle ne l’eût plus pu. Il y acertains désirs, parfois circonscrits à la bouche, qui, une foisqu’on les a laissés grandir, exigent d’être satisfaits, quelles quedoivent en être les conséquences&|160;; on ne peut plus résister àembrasser une épaule décolletée qu’on regarde depuis trop longtempset sur laquelle les lèvres tombent comme le serpent sur l’oiseau, àmanger un gâteau d’une dent que la fringale fascine, à se refuserl’étonnement, le trouble, la douleur ou la gaieté qu’on vadéchaîner dans une âme par des propos imprévus. Telle, ivre demélodrame, Mme Verdurin avait enjoint à son marid’emmener Morel et de parler coûte que coûte au violoniste.Celui-ci avait commencé par déplorer que la reine de Naples fûtpartie sans qu’il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avaittant répété qu’elle était la sœur de l’impératrice Élisabeth et dela duchesse d’Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux deMorel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avaitexpliqué que ce n’était pas pour parler de la reine de Naplesqu’ils étaient là, et était entré dans le vif du sujet.«&|160;Tenez, avait-il conclu au bout de quelque temps, tenez, sivous voulez, nous allons demander conseil à ma femme. Ma paroled’honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous allons voir comment ellejuge la chose. Mon avis n’est peut-être pas le bon, mais vous savezquel jugement sûr elle a, et puis elle a pour vous une immenseamitié, allons lui soumettre la cause.&|160;» Et tandis queMme Verdurin attendait avec impatience les émotionsqu’elle allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand ilserait parti, à se faire rendre un compte exact du dialogue quiavait été échangé entre lui et son mari, et ne cessait derépéter&|160;: «&|160;Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire&|160;;j’espère au moins qu’Auguste, en le tenant un temps pareil, aura suconvenablement le styler&|160;», M. Verdurin était redescendu avecMorel, lequel paraissait fort ému. «&|160;Il voudrait te demanderun conseil&|160;», dit M. Verdurin à sa femme, de l’air dequelqu’un qui ne sait pas si sa requête sera exaucée. Au lieu derépondre à M. Verdurin, dans le feu de la passion c’est à Morel ques’adressa Mme Verdurin&|160;: «&|160;Je suis absolumentdu même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérercela plus longtemps&|160;», s’écria-t-elle avec violence, oubliant,comme fiction futile, qu’il avait été convenu entre elle et sonmari qu’elle était censée ne rien savoir de ce qu’il avait dit auvioloniste. «&|160;Comment&|160;? Tolérer quoi&|160;?&|160;»balbutia M. Verdurin, qui essayait de feindre l’étonnement etcherchait, avec une maladresse qu’expliquait son trouble, àdéfendre son mensonge. «&|160;Je l’ai deviné, ce que tu lui asdit&|160;», répondit Mme Verdurin, sans s’embarrasser duplus ou moins de vraisemblance de l’explication, et se souciant peude ce que, quand il se rappellerait cette scène, le violonistepourrait penser de la véracité de sa Patronne. «&|160;Non, repritMme Verdurin, je trouve que vous ne devez pas souffrirdavantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri, quin’est reçu nulle part, ajouta-t-elle, n’ayant cure que ce ne fûtpas vrai et oubliant qu’elle le recevait presque chaque jour. Vousêtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c’étaitl’argument qui porterait le plus&|160;; un mois de plus de cettevie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans leCharlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an. –Mais je n’avais jamais rien entendu dire, je suis stupéfait, jevous suis bien reconnaissant&|160;», murmura Morel les larmes auxyeux. Mais, obligé à la fois de feindre l’étonnement et dedissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s’ilavait joué toutes les sonates de Beethoven à la file, et dans sesyeux montaient des pleurs que le maître de Bonn ne lui auraitcertainement pas arrachés. «&|160;Si vous n’avez rien entendu dire,vous êtes le seul. C’est un Monsieur qui a une sale réputation etqui a de vilaines histoires. Je sais que la police l’a à l’œil, etc’est, du reste, ce qui peut lui arriver de plus heureux pour nepas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches&|160;»,ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir deMme de Duras lui revenait et, dans la rage dont elles’enivrait, elle cherchait à aggraver encore les blessures qu’ellefaisait au malheureux Charlie et à venger celles qu’elle-même avaitreçues ce soir. «&|160;Du reste, même matériellement, il ne peutvous servir à rien, il est entièrement ruiné depuis qu’il est laproie de gens qui le font chanter et qui ne pourront même pas tirerde lui les frais de leur musique, vous encore moins les frais de lavôtre, car tout est hypothéqué, hôtel, château, etc.&|160;» Morelajouta d’autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlusaimait à le prendre pour confident de ses relations avec desapaches, race pour qui un fils de valet de chambre, si crapuleuxqu’il soit lui-même, professe un sentiment d’horreur égal à sonattachement aux idées bonapartistes.
Déjà, dans l’esprit rusé de Morel, avait germé une combinaisonanalogue à ce qu’on appela, au XVIIIe siècle, lerenversement des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. deCharlus, il retournerait le lendemain soir auprès de la nièce deJupien, se chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ceprojet devait échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupienun rendez-vous auquel l’ancien giletier n’osa manquer malgré lesévénements. D’autres, qu’on va voir, s’étant précipités du fait deMorel, quand Jupien en pleurant raconta ses malheurs au baron,celui-ci, non moins malheureux, lui déclara qu’il adoptait lapetite abandonnée, qu’elle prendrait un des titres dont ildisposait, probablement celui de Mlle d’Oléron, luiferait donner un complément parfait d’instruction et faire un richemariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrentindifférente sa nièce, car elle aimait toujours Morel, lequel, parsottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quandJupien était absent. «&|160;Qu’est-ce que vous avez, disait-il enriant, avec vos yeux cernés&|160;? Des chagrins d’amour&|160;?Dame, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Après tout,on est bien libre d’essayer une chaussure, à plus forte raison unefemme, et si cela n’est pas à votre pied… &|160;» Il ne se fâchaqu’une fois parce qu’elle pleura, ce qu’il trouva lâche, un indigneprocédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu’on faitverser.
Mais nous avons trop anticipé, car tout ceci ne se passaqu’après la soirée Verdurin, que nous avons interrompue et qu’ilfaut reprendre où nous en étions. «&|160;Je ne me serais jamaisdouté, soupira Morel, en réponse à Mme Verdurin. –Naturellement on ne vous le dit pas en face, ça n’empêche pas quevous êtes la fable du Conservatoire, reprit méchammentMme Verdurin, voulant montrer à Morel qu’il nes’agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Jeveux bien croire que vous l’ignorez, et pourtant on ne se gêneguère. Demandez à Ski ce qu’on disait l’autre jour chez Chevillard,à deux pas de nous, quand vous êtes entré dans ma loge.C’est-à-dire qu’on vous montre du doigt. Je vous dirai que, pourmoi, je n’y fais pas autrement attention&|160;; ce que je trouvesurtout c’est que ça rend un homme prodigieusement ridicule etqu’il est la risée de tous pour toute sa vie. – Je ne sais pascomment vous remercier&|160;», dit Charlie du ton dont on le dit àun dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu’on aitvoulu le laisser voir, ou à un témoin trop sanguinaire qui vous aforcé à un duel pour une parole insignifiante dont il vous adit&|160;: «&|160;Vous ne pouvez pas empocher ça.&|160;» «&|160;Jepense que vous avez du caractère, que vous êtes un homme, réponditMme Verdurin, et que vous saurez parler haut et clair,quoiqu’il dise à tout le monde que vous n’oserez pas, qu’il voustient.&|160;» Charlie, cherchant une dignité d’emprunt pour couvrirla sienne en lambeaux, trouva dans sa mémoire, pour l’avoir lu oubien entendu dire, et proclama aussitôt&|160;: «&|160;Je n’ai pasété élevé à manger de ce pain-là. Dès ce soir je romprai avec M. deCharlus. La reine de Naples est bien partie, n’est-ce pas&|160;?…Sans cela, avant de rompre avec lui, je lui aurais demandé. – Cen’est pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, ditMme Verdurin, désireuse de ne pas désorganiser le petitnoyau. Il n’y a pas d’inconvénients à ce que vous le voyiez ici,dans notre petit groupe, où vous êtes apprécié, où on ne dira pasde mal de vous. Mais exigez votre liberté, et puis ne vous laissezpas traîner par lui chez toutes ces pécores, qui sont aimables pardevant&|160;; j’aurais voulu que vous entendiez ce qu’ellesdisaient par derrière. D’ailleurs, n’en ayez pas de regrets, nonseulement vous vous enlevez une tache qui vous resterait toute lavie, mais au point de vue artistique, même s’il n’y avait pas cettehonteuse présentation par Charlus, je vous dirais que de vousgalvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous donneraitun air pas sérieux, une réputation d’amateur, de petit musicien desalon, qui est terrible à votre âge. Je comprends que, pour toutesces belles dames, c’est très commode de rendre des politesses àleurs amies en vous faisant venir à l’œil, mais c’est votre avenird’artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une ou deux.Vous parliez de la reine de Naples – qui est partie, en effet elleavait une soirée – celle-là, c’est une brave femme, et je vousdirai que je crois qu’elle fait peu de cas de Charlus et que c’estsurtout pour moi qu’elle venait. Oui, oui, je sais qu’elle avaitenvie de nous connaître, M. Verdurin et moi. Cela c’est un endroitoù vous pourrez jouer. Et puis je vous dirai qu’amené par moi, queles artistes connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours ététrès gentils, qu’ils considèrent un peu comme des leurs, comme leurPatronne, c’est tout différent. Mais gardez-vous surtout comme dufeu d’aller chez Mme de Duras&|160;! N’allez pas faireune boulette pareille&|160;! Je connais des artistes qui sont venusme faire leurs confidences sur elle. Ils savent qu’ils peuvent sefier à moi, dit-elle du ton doux et simple qu’elle savait prendresubitement, en donnant à ses traits un air de modestie, à ses yeuxun charme approprié, ils viennent comme ça me raconter leurspetites histoires&|160;; ceux qu’on prétend le plus silencieux, ilsbavardent quelquefois des heures avec moi et je ne peux pas vousdire ce qu’ils sont intéressants. Le pauvre Chabrier disaittoujours&|160;: «&|160;Il n’y a que Mme Verdurin quisache les faire parler.&|160;» Eh bien, vous savez, tous, mais jevous dis sans exception, je les ai vus pleurer d’avoir été jouerchez Mme de Duras. Ce n’est pas seulement leshumiliations qu’elle s’amuse à leur faire faire par sesdomestiques, mais ils ne pouvaient plus trouver d’engagement nullepart. Les directeurs disaient&|160;: «&|160;Ah&|160;! oui, c’estcelui qui joue chez Mme de Duras.&|160;» C’était fini.Il n’y a rien pour vous couper un avenir comme ça. Vous savez, lesgens du monde ça ne donne pas l’air sérieux, on peut avoir tout letalent qu’on veut, c’est triste à dire, mais il suffit d’uneMme de Duras pour vous donner la réputation d’unamateur. Et pour les artistes, vous savez, moi, vous comprenez queje les connais, depuis quarante ans que je les fréquente, que jeles lance, que je m’intéresse à eux, eh bien, vous savez, pour eux,quand ils ont dit «&|160;un amateur&|160;», ils ont tout dit. Et aufond on commençait à le dire de vous. Ce que de fois j’ai étéobligée de me gendarmer, d’assurer que vous ne joueriez pas danstel salon ridicule&|160;! Savez-vous ce qu’on me répondait&|160;:«&|160;Mais il sera bien forcé, Charlus ne le consultera même pas,il ne lui demande pas son avis.&|160;» Quelqu’un a cru lui faireplaisir en lui disant&|160;: «&|160;Nous admirons beaucoup votreami Morel.&|160;» Savez-vous ce qu’il a répondu, avec cet airinsolent que vous connaissez&|160;: «&|160;Mais comment voulez-vousqu’il soit mon ami, nous ne sommes pas de la même classe, ditesqu’il est ma créature, mon protégé.&|160;» À ce moment s’agitaitsous le front bombé de la Déesse musicienne la seule chose quecertaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un motqu’il est non seulement abject, mais imprudent de répéter. Mais lebesoin de le répéter est plus fort que l’honneur, que la prudence.C’est à ce besoin que, après quelques mouvements convulsifs dufront sphérique et chagrin, céda la Patronne&|160;: «&|160;On amême répété à mon mari qu’il avait dit&|160;: «&|160;mondomestique&|160;», mais cela je ne peux pas l’affirmer&|160;»,ajouta-t-elle. C’est un besoin pareil qui avait contraint M. deCharlus, peu après avoir juré à Morel que personne ne sauraitjamais d’où il était sorti, à dire à Mme Verdurin&|160;:«&|160;C’est le fils d’un valet de chambre.&|160;» Un besoin pareilencore, maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler depersonnes en personnes, qui se le confieraient sous le sceau d’unsecret qui serait promis et non gardé comme elles avaient faitelles-mêmes. Ces mots finissaient, comme au jeu du furet, parrevenir à Mme Verdurin, la brouillant avec l’intéressé,qui aurait fini par l’apprendre. Elle le savait, mais ne pouvaitretenir le mot qui lui brûlait la langue. «&|160;Domestique&|160;»ne pouvait, d’ailleurs, que froisser Morel. Elle dit pourtant«&|160;domestique&|160;», et si elle ajouta qu’elle ne pouvaitl’affirmer, ce fut à la fois pour paraître certaine du reste, grâceà cette nuance, et pour montrer de l’impartialité. Cetteimpartialité qu’elle montrait la toucha elle-même tellement,qu’elle commença à parler tendrement à Charlie&|160;: «&|160;Carvoyez-vous, dit-elle, moi je ne lui fais pas de reproches, il vousentraîne dans son abîme, c’est vrai, mais ce n’est pas sa faute,puisqu’il y roule lui-même, puisqu’il y roule, répéta-t-elle assezfort, émerveillée de la justesse de l’image qui était partie plusvite que son attention ne la rattrapait que maintenant et tâchaitde la mettre en valeur. Non, ce que je lui reproche, dit-elle d’unton tendre – comme une femme ivre de son succès – c’est de manquerde délicatesse envers vous. Il y a des choses qu’on ne dit pas àtout le monde. Ainsi, tout à l’heure, il a parié qu’il allait vousfaire rougir de plaisir en vous annonçant (par blaguenaturellement, car sa recommandation suffirait à vous empêcher del’avoir) que vous auriez la croix de la Légion d’honneur. Celapasse encore, quoique je n’aie jamais beaucoup aimé, reprit-elled’un air délicat et digne, qu’on dupe ses amis&|160;; mais voussavez, il y a des riens qui nous font de la peine. C’est, parexemple, quand il nous raconte, en se tordant, que, si vous désirezla croix, c’est pour votre oncle et que votre oncle était larbin. –Il vous a dit cela&|160;!&|160;» s’écria Charlie croyant, d’aprèsces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait ditMme Verdurin&|160;! Mme Verdurin fut inondéede la joie d’une vieille maîtresse qui, sur le point d’être lâchéepar son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-êtren’avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Unesorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore,une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vieet préserver son bonheur, à «&|160;brouiller les cartes&|160;» dansle petit clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sansqu’elle eût le temps d’en contrôler la vérité, ces assertionsdiaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. «&|160;Il nousl’aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit laPatronne, nous savons qu’il faut prendre et laisser de ce qu’ildit, et puis il n’y a pas de sot métier, vous avez votre valeur,vous êtes ce que vous valez&|160;; mais qu’il aille faire tordreavec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin lacitait exprès parce qu’elle savait que Charlie aimaitMme de Portefin), voilà ce qui nous rendmalheureux&|160;; mon mari me disait en l’entendant&|160;:«&|160;j’aurais mieux aimé recevoir une gifle.&|160;» Car il vousaime autant que moi, vous savez, Gustave (on apprit ainsi que M.Verdurin s’appelait Gustave). Au fond c’est un sensible. – Mais jene t’ai jamais dit que je l’aimais, murmura M. Verdurin faisant lebourru bienfaisant. C’est le Charlus qui l’aime. – Oh&|160;! non,maintenant je comprends la différence, j’étais trahi par unmisérable, et vous, vous êtes bon, s’écria avec sincérité Charlie.– Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder savictoire, car elle sentait ses mercredis sauvés, sans en abuser,misérable est trop dire&|160;; il fait du mal, beaucoup de mal,inconsciemment&|160;; vous savez, cette histoire de Légiond’honneur n’a pas duré très longtemps. Et il me serait désagréablede vous répéter tout ce qu’il a dit sur votre famille, ditMme Verdurin, qui eût été bien embarrassée de le faire.– Oh cela a beau n’avoir duré qu’un instant, cela prouve que c’estun traître&|160;», s’écria Morel. C’est à ce moment que nousrentrâmes au salon. «&|160;Ah&|160;!&|160;» s’écria M. de Charlusen voyant que Morel était là et en marchant vers le musicien avecle genre d’allégresse des hommes qui ont organisé savamment toutela soirée en vue d’un rendez-vous avec une femme, et qui, toutenivrés, ne se doutent guère qu’ils ont dressé eux-mêmes le piègeoù vont les saisir et, devant tout le monde, les rosser des hommesapostés par le mari&|160;: «&|160;Eh bien, enfin, ce n’est pas troptôt&|160;; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeunechevalier de la Légion d’honneur&|160;? Car bientôt vous pourrezmontrer votre croix&|160;», dit M. de Charlus à Morel d’un airtendre et triomphant, mais, par ces mots mêmes de décoration,contresignant les mensonges de Mme Verdurin, quiapparurent une vérité indiscutable à Morel. «&|160;Laissez-moi, jevous défends de m’approcher, cria Morel au baron. Vous ne devez pasêtre à votre coup d’essai, je ne suis pas le premier que vousessayez de pervertir&|160;!&|160;» Ma seule consolation était depenser que j’allais voir Morel et les Verdurin pulvérisés par M. deCharlus. Pour mille fois moins que cela j’avais essuyé ses colèresde fou, personne n’était à l’abri d’elles, un roi ne l’eût pasintimidé. Or il se produisit cette chose extraordinaire. On vit M.de Charlus muet, stupéfait, mesurant son malheur sans en comprendrela cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivementsur toutes les personnes présentes, d’un air interrogateur,indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins encore cequi s’était passé que ce qu’il devait répondre. Pourtant M. deCharlus possédait toutes les ressources, non seulement del’éloquence, mais de l’audace, quand, pris d’une rage quibouillonnait depuis longtemps contre quelqu’un, il le clouait dedésespoir, par les mots les plus sanglants, devant les gens dumonde scandalisés et qui n’avaient jamais cru qu’on pût aller siloin. M. de Charlus, dans ces cas-là, brûlait, se démenait en devéritables attaques nerveuses, dont tout le monde restaittremblant. Mais c’est que, dans ces cas-là, il avait l’initiative,il attaquait, il disait ce qu’il voulait (comme Bloch savaitplaisanter des Juifs et rougissait si on prononçait leur nom devantlui). Peut-être, ce qui le rendait muet était-ce – en voyant que M.et Mme Verdurin détournaient les yeux et que personne nelui porterait secours – la souffrance présente et l’effroi surtoutdes souffrances à venir&|160;; ou bien que, ne s’étant pasd’avance, par l’imagination, monté la tête et forgé une colère,n’ayant pas de rage toute prête en mains, il avait été saisi etbrusquement frappé, au moment où il était sans ses armes (car,sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif, mais unfaux brave&|160;; même, comme je l’avais toujours cru, et ce qui mele rendait assez sympathique, un faux méchant&|160;: les gens qu’ilhaïssait, il les haïssait parce qu’il s’en croyait méprisé&|160;;eussent-ils été gentils pour lui, au lieu de se griser de colèrecontre eux il les eût embrassés, et il n’avait pas les réactionsnormales de l’homme d’honneur outragé)&|160;; ou bien que, dans unmilieu qui n’était pas le sien, il se sentait moins à l’aise etmoins courageux qu’il n’eût été dans le Faubourg. Toujours est-ilque, dans ce salon qu’il dédaignait, ce grand seigneur (à quin’était pas plus essentiellement inhérente la supériorité sur lesroturiers qu’elle ne le fut à tel de ses ancêtres angoissés devantle Tribunal révolutionnaire) ne sut, dans une paralysie de tous lesmembres et de la langue, que jeter de tous côtés des regardsépouvantés, indignés par la violence qu’on lui faisait, aussisuppliants qu’interrogateurs. Dans une circonstance si cruellementimprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier&|160;:«&|160;Qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce qu’il ya&|160;?&|160;» On ne l’entendait même pas. Et la pantomimeéternelle de la terreur panique a si peu changé, que ce vieuxMonsieur, à qui il arrivait une aventure désagréable dans un salonparisien, répétait à son insu les quelques attitudes schématiquesdans lesquelles la sculpture grecque des premiers âges stylisaitl’épouvante des nymphes poursuivies par le Dieu Pan.
L’ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à laretraite, le mondain à qui on bat froid, l’amoureux éconduitexaminent, parfois pendant des mois, l’événement qui a brisé leursespérances&|160;; ils le tournent et le retournent comme unprojectile tiré on ne sait d’où ni on ne sait par qui, pour un peucomme un aérolithe. Ils voudraient bien connaître les élémentscomposants de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quellesvolontés mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes, au moins,disposent de l’analyse&|160;; les malades souffrant d’un mal dontils ne savent pas l’origine peuvent faire venir le médecin&|160;;les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par lejuge d’instruction. Mais les actions déconcertantes de nossemblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. deCharlus – pour anticiper sur les jours qui suivirent cette soirée àlaquelle nous allons revenir – ne vit dans l’attitude de Charliequ’une seule chose claire. Charlie, qui avait souvent menacé lebaron de raconter quelle passion il lui inspirait, avait dûprofiter pour le faire de ce qu’il se croyait maintenantsuffisamment «&|160;arrivé&|160;» pour voler de ses propres ailes.Et il avait dû tout raconter, par pure ingratitude, àMme Verdurin. Mais comment celle-ci s’était-elle laissétromper (car le baron, décidé à nier, était déjà persuadé lui-mêmeque les sentiments qu’on lui reprocherait étaientimaginaires)&|160;? Des amis de Mme Verdurin, peut-êtreayant eux-mêmes une passion pour Charlie, avaient préparé leterrain. En conséquence, M. de Charlus, les jours suivants, écrivitdes lettres terribles à plusieurs «&|160;fidèles&|160;» entièrementinnocents et qui le crurent fou&|160;; puis il alla faire àMme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n’eutd’ailleurs nullement l’effet qu’il souhaitait. Car, d’une part,Mme Verdurin répétait au baron&|160;: «&|160;Vous n’avezqu’à ne plus vous occuper de lui, dédaignez-le, c’est unenfant.&|160;» Or le baron ne soupirait qu’après uneréconciliation. D’autre part, pour amener celle-ci en supprimant àCharlie tout ce dont il s’était cru assuré, il demandait àMme Verdurin de ne plus le recevoir&|160;; ce à quoielle opposa un refus qui lui valut des lettres irritées etsarcastiques de M. de Charlus. Allant d’une supposition à l’autre,le baron ne fit jamais la vraie&|160;: à savoir, que le coupn’était nullement parti de Morel. Il est vrai qu’il eût pul’apprendre en lui demandant quelques minutes d’entretien. Mais iljugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour.Il avait été offensé, il attendait des explications. Il y a,d’ailleurs presque toujours, attachée à l’idée d’un entretien quipourrait éclaircir un malentendu, une autre idée qui, pour quelqueraison que ce soit, nous empêche de nous prêter à cet entretien.Celui qui s’est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingtcirconstances fera preuve de fierté la vingt et unième fois, laseule où il serait utile de ne pas s’entêter dans une attitudearrogante et de dissiper une erreur qui va s’enracinant chezl’adversaire faute de démenti. Quant au côté mondain de l’incident,le bruit se répandit que M. de Charlus avait été mis à la porte dechez les Verdurin au moment où il cherchait à violer un jeunemusicien. Ce bruit fit qu’on ne s’étonna pas de voir M. de Charlusne plus reparaître chez les Verdurin, et quand par hasard ilrencontrait quelque part un des fidèles qu’il avait soupçonnés etinsultés, comme celui-ci gardait rancune au baron, qui lui-même nelui disait pas bonjour, les gens ne s’étonnaient pas, comprenantque personne dans le petit clan ne voulût plus saluer le baron.
Tandis que M. de Charlus, assommé sur le coup par les parolesque venait de prononcer Morel et l’attitude de la Patronne, prenaitla pose de la nymphe en proie à la terreur panique, M. etMme Verdurin s’étaient retirés vers le premier salon,comme en signe de rupture diplomatique, laissant seul M. de Charlustandis que, sur l’estrade, Morel enveloppait son violon. «&|160;Tuvas nous raconter comment cela s’est passé, dit avidementMme Verdurin à son mari. – Je ne sais pas ce que vouslui avez dit, il avait l’air tout ému, dit Ski, il a des larmesdans les yeux.&|160;» Feignant de ne pas avoir compris&|160;:«&|160;Je crois que ce que j’ai dit lui a été tout à faitindifférent&|160;», dit Mme Verdurin par un de cesmanèges qui ne trompent pas, du reste, tout le monde, et pourforcer le sculpteur à répéter que Charlie pleurait, pleurs quienivraient la Patronne de trop d’orgueil pour qu’elle voulûtrisquer que tel ou tel fidèle, qui pouvait avoir mal entendu, lesignorât. «&|160;Mais non, ce ne lui a pas été indifférent, puisqueje voyais de grosses larmes qui brillaient dans ses yeux&|160;»,dit le sculpteur sur un ton bas et souriant de confidencemalveillante, tout en regardant de côté pour s’assurer que Morelétait toujours sur l’estrade et ne pouvait pas écouter laconversation. Mais il y avait une personne qui l’entendait et dontla présence, aussitôt qu’on l’aurait remarquée, allait rendre àMorel une des espérances qu’il avait perdues. C’était la reine deNaples, qui, ayant oublié son éventail, avait trouvé plus aimable,en quittant une autre soirée où elle s’était rendue, de venir lerechercher elle-même. Elle était entrée tout doucement, commeconfuse, s’apprêtant à s’excuser et à faire une courte visitemaintenant qu’il n’y avait plus personne. Mais on ne l’avait pasentendue entrer, dans le feu de l’incident, qu’elle avait compristout de suite et qui l’enflamma d’indignation. «&|160;Ski dit qu’ilavait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela&|160;? Je n’aipas vu de larmes. Ah&|160;! si pourtant, je me rappelle,corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût crue.Quant au Charlus, il n’en mène pas large, il devrait prendre unechaise, il tremble sur ses jambes, il va s’étaler&|160;», dit-elleavec un ricanement sans pitié. À ce moment Morel accourut verselle&|160;: «&|160;Est-ce que cette dame n’est pas la reine deNaples&|160;? demanda-t-il (bien qu’il sût que c’était elle) enmontrant la souveraine qui se dirigeait vers Charlus. Après ce quivient de se passer, je ne peux plus, hélas&|160;! demander au baronde me présenter. – Attendez, je vais le faire&|160;», ditMme Verdurin, et suivie de quelques fidèles, mais non demoi et de Brichot qui nous empressâmes d’aller demander nosaffaires et de sortir, elle s’avança vers la Reine qui causait avecM. de Charlus. Celui-ci avait cru que la réalisation de son granddésir que Morel fût présenté à la reine de Naples ne pouvait êtreempêchée que par la mort improbable de la souveraine. Mais nousnous représentons l’avenir comme un reflet du présent projeté dansun espace vide, tandis qu’il est le résultat, souvent toutprochain, de causes qui nous échappent pour la plupart. Il n’yavait pas une heure de cela, et M. de Charlus eût tout donné pourque Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurinfit une révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n’avait pas l’airde la reconnaître&|160;: «&|160;Je suis Mme Verdurin.Votre Majesté ne me reconnaît pas. – Très bien&|160;», dit la reineen continuant si naturellement à parler à M. de Charlus, et d’unair si parfaitement absent que Mme Verdurin douta sic’était à elle que s’adressait ce «&|160;très bien&|160;» prononcésur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha à M. deCharlus, au milieu de sa douleur d’amant, un sourire dereconnaissance expert et friand en matière d’impertinence. Morel,voyant de loin les préparatifs de la présentation, s’étaitrapproché. La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre luiaussi elle était fâchée, mais seulement parce qu’il ne faisait pasface plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge dehonte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. Lasympathie pleine de simplicité qu’elle leur avait témoignée, il y aquelques heures, et l’insolente fierté avec laquelle elle sedressait devant eux prenaient leur source au même point de soncœur. La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bontéd’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gensqu’elle aimait, aux siens, à tous les princes de sa famille, parmilesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les gens de labourgeoisie ou du plus humble peuple qui savaient respecter ceuxqu’elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments. C’était entant qu’à une femme douée de ces bons instincts qu’elle avaitmanifesté de la sympathie à Mme Verdurin. Et, sansdoute, c’est là une conception étroite, un peu tory et de plus enplus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bontéfût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciensn’aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils sedévouaient parce que celui-ci n’excédait pas les limites de lacité, ni les hommes d’aujourd’hui la patrie, que ceux qui aimerontles États-Unis de toute la terre. Tout près de moi, j’ai eul’exemple de ma mère que Mme de Cambremer etMme de Guermantes n’ont jamais pu décider à faire partied’aucune œuvre philanthropique, d’aucun patriotique ouvroir, à êtrejamais vendeuse ou patronnesse. Je suis loin de dire qu’elle ait euraison de n’agir que quand son cœur avait d’abord parlé et deréserver à sa famille, à ses domestiques, aux malheureux que lehasard mit sur son chemin, ses richesses d’amour et degénérosité&|160;; mais je sais bien que celles-là, comme celles dema grand’mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin toutce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou deCambremer. Le cas de la reine de Naples était entièrementdifférent, mais enfin il faut reconnaître que les êtressympathiques n’étaient pas du tout conçus par elle comme ils lesont dans ces romans de Dostoïevski qu’Albertine avait pris dans mabibliothèque et accaparés, c’est-à-dire sous les traits deparasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôtinsolents, débauchés, au besoin assassins. D’ailleurs, les extrêmesse rejoignent, puisque l’homme noble, le proche, le parent outragéque la Reine voulait défendre, était M. de Charlus, c’est-à-dire,malgré sa naissance et toutes les parentés qu’il avait avec laReine, quelqu’un dont la vertu s’entourait de beaucoup de vices.«&|160;Vous n’avez pas l’air bien, mon cher cousin, dit-elle à M.de Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu’il voussoutiendra toujours. Il est assez solide pour cela.&|160;» Puislevant fièrement les yeux devant elle (en face de qui, me racontaSki, se trouvaient alors Mme Verdurin et Morel)&|160;:«&|160;Vous savez qu’autrefois à Gaète il a déjà tenu en respect lacanaille. Il saura vous servir de rempart.&|160;» Et c’est ainsi,emmenant à son bras le baron, et sans s’être laissé présenterMorel, que sortit la glorieuse sœur de l’impératrice Élisabeth. Onpouvait croire, avec le caractère terrible de M. de Charlus, lespersécutions dont il terrorisait jusqu’à ses parents, qu’il allait,à la suite de cette soirée, déchaîner sa fureur et exercer desreprésailles contre les Verdurin. Nous avons vu pourquoi il n’enfut rien tout d’abord. Puis le baron, ayant pris froid à quelquetemps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses quifurent très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses médecins,et se jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort, et restaplusieurs mois suspendu entre elle et la vie. Y eut-il simplementune métastase physique, et le remplacement par un mal différent dela névrose, qui l’avait jusque-là fait s’oublier jusque dans desorgies de colère&|160;? Car il est trop simple de croire que,n’ayant jamais pris au sérieux, du point de vue social, lesVerdurin, mais ayant fini par comprendre le rôle qu’ils avaientjoué, il ne pouvait leur en vouloir comme à ses pairs&|160;; tropsimple aussi de rappeler que les nerveux, irrités à tout propos,contre des ennemis imaginaires et inoffensifs, deviennent, aucontraire, inoffensifs dès que quelqu’un prend contre euxl’offensive, et qu’on les calme mieux en leur jetant de l’eaufroide à la figure qu’en tâchant de leur démontrer l’inanité deleurs griefs. Ce n’est probablement pas dans une métastase qu’ilfaut chercher l’explication de cette absence de rancune, bienplutôt dans la maladie elle-même. Elle causait de si grandesfatigues au baron qu’il lui restait peu de loisir pour penser auxVerdurin. Il était à demi mourant. Nous parlions d’offensive&|160;;même celles qui n’auront que des effets posthumes requièrent, si onles veut «&|160;monter&|160;» convenablement, le sacrifice d’unepartie de ses forces. Il en restait trop peu à M. de Charlus pourl’activité d’une préparation. On parle souvent d’ennemis mortelsqui rouvrent les yeux pour se voir réciproquement à l’article de lamort et qui les referment heureux. Ce cas doit être rare, exceptéquand la mort nous surprend en pleine vie. C’est, au contraire, aumoment où on n’a plus rien à perdre qu’on ne s’embarrasse pas desrisques que, plein de vie, on eût assumés légèrement. L’esprit devengeance fait partie de la vie, il nous abandonne le plus souvent– malgré des exceptions qui, au sein d’un même caractère, on leverra, sont d’humaines contradictions – au seuil de la mort. Aprèsavoir pensé un instant aux Verdurin, M. de Charlus se sentait tropfatigué, se retournait contre son mur et ne pensait plus à rien.S’il se taisait souvent ainsi, ce n’est pas qu’il eût perdu sonéloquence. Elle coulait encore de source, mais avait changé.Détachée des violences qu’elle avait ornées si souvent, ce n’étaitplus qu’une éloquence quasi mystique qu’embellissaient des parolesde douceur, des paraboles de l’Évangile, une apparente résignationà la mort. Il parlait surtout les jours où il se croyait sauvé. Unerechute le faisait taire. Cette chrétienne douceur, où s’étaittransposée sa magnifique violence (comme en Esther le génie sidifférent d’Andromaque), faisait l’admiration de ceux quil’entouraient. Elle eût fait celle des Verdurin eux-mêmes, quin’auraient pu s’empêcher d’adorer un homme que ses défauts leuravaient fait haïr. Certes, des pensées qui n’avaient de chrétienque l’apparence surnageaient. Il implorait l’Archange Gabriel devenir lui annoncer, comme au prophète, dans combien de temps luiviendrait le Messie. Et s’interrompant d’un doux souriredouloureux, il ajoutait&|160;: «&|160;Mais il ne faudrait pas quel’Archange me demandât, comme à Daniel, de patienter «&|160;septsemaines et soixante-deux semaines&|160;», car je serai mortavant.&|160;» Celui qu’il attendait ainsi était Morel. Aussidemandait-il aussi à l’Archange Raphaël de le lui ramener comme lejeune Tobie. Et, mêlant des moyens plus humains (comme les Papesmalades qui, tout en faisant dire des messes, ne négligent pas defaire appeler leur médecin), il insinuait à ses visiteurs que siBrichot lui ramenait rapidement son jeune Tobie, peut-êtrel’Archange Raphaël consentirait-il à lui rendre la vue comme aupère de Tobie, ou comme dans la piscine probatique de Bethsaïda.Mais, malgré ces retours humains, la pureté morale des propos de M.de Charlus n’en était pas moins devenue délicieuse. Vanité,médisance, folie de méchanceté et d’orgueil, tout cela avaitdisparu. Moralement M. de Charlus s’était élevé bien au-dessus duniveau où il vivait naguère. Mais ce perfectionnement moral, sur laréalité duquel son art oratoire était, du reste, capable de tromperquelque peu ses auditeurs attendris, ce perfectionnement disparutavec la maladie qui avait travaillé pour lui. M. de Charlusredescendit sa pente avec une vitesse que nous verronsprogressivement croissante. Mais l’attitude des Verdurin envers luin’était déjà plus qu’un souvenir un peu éloigné que des colèresplus immédiates empêchèrent de se raviver.
Pour revenir en arrière, à la soirée Verdurin, quand les maîtresde maison furent seuls, M. Verdurin dit à sa femme&|160;: «&|160;Tusais où est allé Cottard&|160;? Il est auprès de Saniette dont lecoup de bourse pour se rattraper a échoué. En arrivant chez luitout à l’heure, après nous avoir quittés, en apprenant qu’iln’avait plus un franc et qu’il avait près d’un million de dettes,Saniette a eu une attaque. – Mais aussi pourquoi a-t-il joué, c’estidiot, il est l’être le moins fait pour ça. De plus fins que lui ylaissent leurs plumes, et lui était destiné à se laisser rouler partout le monde. – Mais, bien entendu, il y a longtemps que noussavons qu’il est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le résultat estlà. Voilà un homme qui sera mis demain à la porte par sonpropriétaire, qui va se trouver dans la dernière misère&|160;; sesparents ne l’aiment pas, ce n’est pas Forcheville qui fera quelquechose pour lui. Alors j’avais pensé, je ne veux rien faire qui tedéplaise, mais nous aurions peut-être pu lui faire une petite rentepour qu’il ne s’aperçoive pas trop de sa ruine, qu’il puisse sesoigner chez lui. – Je suis tout à fait de ton avis, c’est trèsbien de ta part d’y avoir pensé. Mais tu dis «&|160;chezlui!&|160;; cet imbécile a gardé un appartement trop cher, ce n’estplus possible, il faudrait lui louer quelque chose avec deuxpièces. Je crois qu’actuellement il a encore un appartement de sixà sept mille francs. – Six mille cinq cents. Mais il tient beaucoupà son chez lui. En somme, il a eu une première attaque, il nepourra guère vivre plus de deux ou trois ans. Mettons que nousdépensions dix mille francs pour lui pendant trois ans. Il mesemble que nous pourrions faire cela. Nous pourrions, par exemple,cette année, au lieu de relouer la Raspelière, prendre quelquechose de plus modeste. Avec nos revenus, il me semble que sacrifierchaque année dix mille francs pendant trois ans ce n’est pasimpossible. – Soit, seulement l’ennui c’est que ça se saura, çaobligera à le faire pour d’autres. – Tu peux croire que j’y aipensé. Je ne le ferai qu’à la condition expresse que personne ne lesache. Merci, je n’ai pas envie que nous soyons obligés de devenirles bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie&|160;! Cequ’on pourrait faire, c’est de lui dire que cela lui a été laissépar la princesse Sherbatoff. – Mais le croira-t-il&|160;? Elle aconsulté Cottard pour son testament. – À l’extrême rigueur, on peutmettre Cottard dans la confidence, il a l’habitude du secretprofessionnel, il gagne énormément d’argent, ce ne sera jamais unde ces officieux pour qui on est obligé de casquer. Il voudra mêmepeut-être se charger de dire que c’est lui que la princesse avaitpris comme intermédiaire. Comme ça nous ne paraîtrions même pas. Çaéviterait l’embêtement des scènes de remerciements, desmanifestations, des phrases.&|160;» M. Verdurin ajouta un mot quisignifiait évidemment ce genre de scènes touchantes et de phrasesqu’ils désiraient éviter. Mais il n’a pu m’être dit exactement, carce n’était pas un mot français, mais un de ces termes comme on en adans certaines familles pour désigner certaines choses, surtout deschoses agaçantes, probablement parce qu’on veut pouvoir lessignaler devant les intéressés sans être compris&|160;! Ce genred’expressions est généralement un reliquat contemporain d’un étatantérieur de la famille. Dans une famille juive, par exemple, cesera un terme rituel détourné de son sens, et peut-être le seul mothébreu que la famille, maintenant francisée, connaisse encore. Dansune famille très fortement provinciale, ce sera un terme du patoisde la province, bien que la famille ne parle plus et ne comprennemême plus le patois. Dans une famille venue de l’Amérique du Sud etne parlant plus que le français, ce sera un mot espagnol. Et, à lagénération suivante, le mot n’existera plus qu’à titre de souvenird’enfance. On se rappellera bien que les parents, à table,faisaient allusion aux domestiques qui servaient sans être comprisd’eux, en disant tel mot, mais les enfants ignorent ce que voulaitdire au juste ce mot, si c’était de l’espagnol, de l’hébreu, del’allemand, du patois, si même cela avait jamais appartenu à unelangue quelconque et n’était pas un nom propre, ou un motentièrement forgé. Le doute ne peut être éclairci que si on a ungrand-oncle, un vieux cousin encore vivant, et qui a dû user dumême terme. Comme je n’ai connu aucun parent des Verdurin, je n’aipu restituer exactement le mot. Toujours est-il qu’il fitcertainement sourire Mme Verdurin, car l’emploi de cettelangue moins générale, plus personnelle, plus secrète, que lalangue habituelle donne à ceux qui en usent entre eux un sentimentégoïste qui ne va jamais sans une certaine satisfaction. Cetinstant de gaîté passé&|160;: «&|160;Mais si Cottard en parle,objecta Mme Verdurin. – Il n’en parlera pas.&|160;» Ilen parla, à moi du moins, car c’est par lui que j’appris ce faitquelques années plus tard, à l’enterrement même de Saniette. Jeregrettai de ne l’avoir pas su plus tôt. D’abord cela m’eûtacheminé plus rapidement à l’idée qu’il ne faut jamais en vouloiraux hommes, jamais les juger d’après tel souvenir d’une méchancetécar nous ne savons pas tout ce qu’à d’autres moments leur âme a puvouloir sincèrement et réaliser de bon&|160;; sans doute, la formemauvaise qu’on a constatée une fois pour toutes reviendra, maisl’âme est bien plus riche que cela, a bien d’autres formes quireviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons ladouceur à cause du mauvais procédé qu’ils ont eu. Ensuite, à unpoint de vue plus personnel, cette révélation de Cottard n’eût pasété sans effet sur moi, parce qu’en changeant mon opinion desVerdurin, cette révélation, s’il me l’eût faite plus tôt, eûtdissipé les soupçons que j’avais sur le rôle que les Verdurinpouvaient jouer entre Albertine et moi, les eût dissipés, peut-êtreà tort du reste, car si M. Verdurin – que je croyais de plus enplus le plus méchant des hommes – avait des vertus, il n’en étaitpas moins taquin jusqu’à la plus féroce persécution et jaloux dedomination dans le petit clan jusqu’à ne pas reculer devant lespires mensonges, devant la fomentation des haines les plusinjustifiées, pour rompre entre les fidèles les liens qui n’avaientpas pour but exclusif le renforcement du petit groupe. C’était unhomme capable de désintéressement, de générosités sans ostentation,cela ne veut pas dire forcément un homme sensible, ni un hommesympathique, ni scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon. Unebonté partielle, où subsistait peut-être un peu de la famille amiede ma grand’tante, existait probablement chez lui, par ce fait,avant que je la connusse, comme l’Amérique ou le pôle Nord avantColomb ou Peary. Néanmoins, au moment de ma découverte, la naturede M. Verdurin me présenta une face nouvelle insoupçonnée&|160;; etje conclus à la difficulté de présenter une image fixe aussi biend’un caractère que des sociétés et des passions. Car il ne changepas moins qu’elles et si on veut clicher ce qu’il a de relativementimmuable, on le voit présenter successivement des aspectsdifférents (impliquant qu’il ne sait pas garder l’immobilité, maisbouge) à l’objectif déconcerté.
Voyant l’heure, et craignant qu’Albertine ne s’ennuyât, jedemandai à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu’il voulûtbien d’abord me déposer chez moi. Ma voiture le reconduiraitensuite. Il me félicita de rentrer ainsi directement (ne sachantpas qu’une jeune fille m’attendait à la maison), et de finiraussitôt et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien aucontraire, je n’avais en réalité fait que retarder le véritablecommencement. Puis il me parla de M. de Charlus. Celui-ci eût sansdoute été stupéfait en entendant le professeur, si aimable aveclui, le professeur qui lui disait toujours&|160;: «&|160;Je nerépète jamais rien&|160;», parler de lui et de sa vie sans lamoindre réticence. Et l’étonnement indigné de Brichot n’eûtpeut-être pas été moins sincère si M. de Charlus lui avaitdit&|160;: «&|160;On m’a assuré que vous parliez mal de moi.&|160;»Brichot avait, en effet, du goût pour M. de Charlus et, s’il avaiteu à se reporter à quelque conversation roulant sur lui, il se fûtrappelé bien plutôt les sentiments de sympathie qu’il avaitéprouvés à l’égard du baron, pendant qu’il disait de lui les mêmeschoses qu’en disait tout le monde, que ces choses elles-mêmes. Iln’aurait pas cru mentir en disant&|160;: «&|160;Moi qui parle devous avec tant d’amitié&|160;», puisqu’il ressentait quelqueamitié, pendant qu’il parlait de M. de Charlus. Celui-ci avaitsurtout pour Brichot le charme que l’universitaire demandait avanttout dans la vie mondaine, et qui était de lui offrir des spécimensréels de ce qu’il avait pu croire longtemps une invention despoètes. Brichot, qui avait souvent expliqué la deuxième églogue deVirgile sans trop savoir si cette fiction avait quelque fond deréalité, trouvait sur le tard, à causer avec M. de Charlus, un peudu plaisir qu’il savait que ses maîtres M. Mérimée et M. Renan, soncollègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, enPalestine, en Égypte, à reconnaître, dans les paysages et lespopulations actuelles de l’Espagne, de la Palestine et de l’Égypte,le cadre et les invariables acteurs des scènes antiquesqu’eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. «&|160;Soit dit sansoffenser ce preux de haute race, me déclara Brichot dans la voiturequi nous ramenait, il est tout simplement prodigieux quand ilcommente son catéchisme satanique avec une verve un tantinetcharentonesque et une obstination, j’allais dire une candeur, deblanc d’Espagne et d’émigré. Je vous assure que, si j’osem’exprimer comme Mgr d’Hulst, je ne m’embête pas les jours où jereçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contrenotre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, entoute innocence sodomiste, s’est croisé.&|160;» J’écoutais Brichotet je n’étais pas seul avec lui. Ainsi que, du reste, cela n’avaitpas cessé depuis que j’avais quitté la maison, je me sentais, siobscurément que ce fût, relié à la jeune fille qui était en cemoment dans sa chambre. Même quand je causais avec l’un ou avecl’autre chez les Verdurin, je la sentais confusément à côté de moi,j’avais d’elle cette notion vague qu’on a de ses propres membres,et s’il m’arrivait de penser à elle, c’était comme on pense, avecl’ennui d’être lié par un entier esclavage, à son propre corps.«&|160;Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous lesappendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cetapôtre&|160;! Songez que j’ai appris par lui que le traitéd’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse constructionmorale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègueX… par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaîtreque mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbeau cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus derespect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude quePhidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneaude son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire.Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginezaisément que, chaque fois que j’argumenterai avec mon collègue àune thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fortsubtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélationsajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisammentconfidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesseest d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste a passéaux mains du baron «&|160;en tout bien tout honneur&|160;» (il fautentendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan est le plusserviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une place auxcolonies, d’où celui-ci, qui a l’âme reconnaissante, lui envoie detemps à autre d’excellents fruits. Le baron en offre à ses hautesrelations&|160;; des ananas du jeune homme figurèrent toutdernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire àMme Verdurin, qui, à ce moment, n’y mettait pasmalice&|160;: «&|160;Vous avez donc un oncle ou un neveud’Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananaspareils&|160;!&|160;» J’avoue que, si j’avais alors su la vérité,je les eusses mangés avec une certaine gaieté en me récitant inpetto le début d’une ode d’Horace que Diderot aimait àrappeler. En somme, comme mon collègue Boissier, déambulant duPalatin à Tibur, je prends dans la conversation du baron, une idéesingulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains dusiècle d’Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, etne remontons pas jusqu’aux Grecs, bien que j’aie dit à cetexcellent M. de Charlus qu’auprès de lui je me faisais l’effet dePlaton chez Aspasie. À vrai dire, j’avais singulièrement grandil’échelle des deux personnages et, comme dit La Fontaine, monexemple était tiré «&|160;d’animaux plus petits&|160;». Quoi qu’ilen soit, vous ne supposez pas, j’imagine, que le baron ait étéfroissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivressed’enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. «&|160;Quelsflatteurs que tous ces sorbonnards&|160;! s’écriait-il avecravissement. Dire qu’il faut que j’aie attendu d’être arrivé à monâge pour être comparé à Aspasie&|160;! Un vieux tableau commemoi&|160;! Ô ma jeunesse&|160;!&|160;» J’aurais voulu que vous levissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, àson âge, musqué comme un petit-maître. Au demeurant, sous seshantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes cesraisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive.Ce qui m’a étonné, c’est la façon dont le jeune homme s’estrebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face dubaron, des manières de séide, des façons de leude qui n’annonçaientguère cette insurrection. J’espère qu’en tous cas, même si (Diiomen avertant) le baron ne devait plus retourner quai Conti,ce schisme ne s’étendrait pas jusqu’à moi. Nous avons l’un etl’autre trop de profit à l’échange que nous faisons de mon faiblesavoir contre son expérience. (On verra que si M. de Charlus, aprèsavoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pasde violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pourl’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de lejuger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l’échangeest si inégal que, quand le baron me livre ce que lui a enseignéson existence, je ne saurais être d’accord avec Sylvestre Bonnard,que c’est encore dans une bibliothèque qu’on fait le mieux le songede la vie.&|160;»
Nous étions arrivés devant la porte. Je descendis de voiturepour donner au cocher l’adresse de Brichot. Du trottoir je voyaisla fenêtre de la chambre d’Albertine, cette fenêtre, autrefoistoujours noire, le soir, quand elle n’habitait pas la maison, quela lumière électrique de l’intérieur, segmentée par les pleins desvolets, striait de haut en bas de barres d’or parallèles. Cegrimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinaitdevant mon esprit calme des images précises, toutes proches et enpossession desquelles j’allais entrer tout à l’heure, autant ilétait invisible pour Brichot resté dans la voiture, presqueaveugle, et autant il eût, d’ailleurs, été incompréhensible pourlui, même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voiravant le dîner quand Albertine était rentrée de promenade, leprofesseur ignorait qu’une jeune fille toute à moi m’attendait dansune chambre voisine de la mienne. La voiture partit. Je restai uninstant seul sur le trottoir. Certes, ces lumineuses rayures quej’apercevais d’en bas et qui à un autre eussent semblé toutessuperficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, unesolidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettaisderrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j’avaiscaché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l’onveut, mais trésor en échange duquel j’avais aliéné la liberté, lasolitude, la pensée. Si Albertine n’avait pas été là-haut, et mêmesi je n’avais voulu qu’avoir du plaisir, j’aurais été le demander àdes femmes inconnues, dont j’eusse essayé de pénétrer la vie, àVenise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Parisnocturne. Mais maintenant, ce qu’il me fallait faire quand venaitpour moi l’heure des caresses, ce n’était pas partir en voyage, cen’était même plus sortir, c’était rentrer. Et rentrer non pas pourse trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vousfournissaient du dehors l’aliment de votre pensée, se trouver aumoins forcé de la chercher en soi-même, mais, au contraire, moinsseul que quand j’étais chez les Verdurin, reçu que j’allais êtrepar la personne en qui j’abdiquais, en qui je remettais le pluscomplètement la mienne, sans que j’eusse un instant le loisir depenser à moi, ni même la peine, puisqu’elle serait auprès de moi,de penser à elle. De sorte qu’en levant une dernière fois mes yeuxdu dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je seraistout à l’heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allaitse refermer sur moi et dont j’avais forgé moi-même, pour uneservitude éternelle, les inflexibles barreaux d’or.
Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient àAlbertine la timidité d’une coupable. Maintenant elle changeait laconversation quand il s’agissait de personnes, hommes ou femmes,qui ne fussent pas de vieilles gens. C’est quand elle nesoupçonnait pas encore que j’étais jaloux d’elle que j’aurais dûlui demander ce que je voulais savoir. Il faut profiter de cetemps-là. C’est alors que notre amie nous dit ses plaisirs, et mêmeles moyens à l’aide desquels elle les dissimule aux autres. Elle nem’eût plus avoué maintenant, comme elle avait fait à Balbec (moitiéparce que c’était vrai, moitié pour s’excuser de ne pas laisservoir davantage sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjàalors, et elle avait vu, par ma gentillesse pour elle, qu’ellen’avait pas besoin de m’en montrer autant qu’aux autres pour enobtenir plus que d’eux), elle ne m’aurait plus avoué maintenantcomme alors&|160;: «&|160;Je trouve ça stupide de laisser voirqu’on aime&|160;; moi, c’est le contraire, dès qu’une personne meplaît, j’ai l’air de ne pas y faire attention. Comme ça personne nesait rien.&|160;»
Comment, c’était la même Albertine d’aujourd’hui, avec sesprétentions à la franchise et d’être indifférente à tous, quim’avait dit cela&|160;! Elle ne m’eût plus énoncé cette règlemaintenant&|160;! Elle se contentait, quand elle causait avec moi,de l’appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvaitm’inquiéter&|160;: «&|160;Ah&|160;! je ne sais pas, je ne l’ai pasregardée, elle est trop insignifiante.&|160;» Et de temps en temps,pour aller au-devant des choses que je pourrais apprendre, ellefaisait de ces aveux que leur accent, avant que l’on connaisse laréalité qu’ils sont chargés de dénaturer, d’innoncenter, dénoncedéjà comme étant des mensonges.
Albertine ne m’avait jamais dit qu’elle me soupçonnât d’êtrejaloux d’elle, préoccupé de tout ce qu’elle faisait. Les seulesparoles, assez anciennes il est vrai, que nous avions échangéesrelativement à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je merappelais que, par un beau soir de clair de lune, au début de nosrelations, une des premières fois où je l’avais reconduite et oùj’eusse autant aimé ne pas le faire et la quitter pour courir aprèsd’autres, je lui avais dit&|160;: «&|160;Vous savez, si je vouspropose de vous ramener, ce n’est pas par jalousie&|160;; si vousavez quelque chose à faire, je m’éloigne discrètement.&|160;» Etelle m’avait répondu&|160;: «&|160;Oh&|160;! je sais bien que vousn’êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n’ai rienà faire qu’à être avec vous.&|160;» Une autre fois, c’était à laRaspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée un regardsur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à l’égardd’Albertine&|160;; je lui avais dit&|160;: «&|160;Eh&|160;! bien,il vous a serrée d’assez près, j’espère.&|160;» Et comme j’avaisajouté à demi ironiquement&|160;: «&|160;J’ai souffert toutes lestortures de la jalousie&|160;», Albertine, usant du langage propre,soit au milieu vulgaire d’où elle était sortie, soit au plusvulgaire encore qu’elle fréquentait&|160;: «&|160;Quel chineur vousfaites&|160;! Je sais bien que vous n’êtes pas jaloux. D’abord vousme l’avez dit, et puis ça se voit, allez&|160;!&|160;» Elle nem’avait jamais dit, depuis, qu’elle eût changé d’avis&|160;; maisil avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idéesnouvelles, qu’elle me cachait mais qu’un hasard pouvait, malgréelle, trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoirété la chercher dans sa chambre et l’avoir amenée dans la mienne,je lui eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pasmoi-même, car j’avais bien annoncé à Albertine que j’irais dans lemonde et je lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chezMme de Villeparisis, peut-être chez Mme deGuermantes, peut-être chez Mme de Cambremer&|160;; ilest vrai que je n’avais justement pas nommé les Verdurin)&|160;:«&|160;Devinez d’où je viens&|160;? de chez les Verdurin&|160;»,j’avais à peine eu le temps de prononcer ces mots qu’Albertine, lafigure bouleversée, m’avait répondu par ceux-ci, qui semblèrentexploser d’eux-mêmes avec une force qu’elle ne put contenir&|160;:«&|160;Je m’en doutais. – Je ne savais pas que cela vous ennuieraitque j’aille chez les Verdurin.&|160;» (Il est vrai qu’elle ne medisait pas que cela l’ennuyait, mais c’était visible&|160;; il estvrai aussi que je ne m’étais pas dit que cela l’ennuierait. Etpourtant, devant l’explosion de sa colère, comme devant cesévénements qu’une sorte de double vue rétrospective nous faitparaître avoir déjà été connus dans le passé, il me sembla que jen’avais jamais pu m’attendre à autre chose. «&|160;M’ennuyer&|160;?Qu’est ce que vous voulez que ça me fiche&|160;? Voilà qui m’estéquilatéral. Est-ce qu’ils ne devaient pas avoir MlleVinteuil&|160;?&|160;» Hors de moi à ces mots&|160;: «&|160;Vous nem’aviez pas dit que vous l’aviez rencontrée l’autre jour&|160;»,lui dis-je pour lui montrer que j’étais plus instruit qu’elle nepensait. Croyant que la personne que je lui reprochais d’avoirrencontrée sans me l’avoir raconté, c’était MmeVerdurin, et non, comme je voulais dire, MlleVinteuil&|160;: «&|160;Est-ce que je l’ai rencontrée&|160;?&|160;»demanda-t-elle d’un air rêveur, à la fois à elle-même comme si ellecherchait à rassembler ses souvenirs, et à moi comme si c’était moiqui eus dû le lui apprendre&|160;; et sans doute, en effet, afinque je dise ce que je savais, peut-être aussi pour gagner du tempsavant de faire une réponse difficile. Mais si j’étais préoccupé parMlle Vinteuil, je l’étais encore plus d’une crainte quim’avait déjà effleuré mais qui s’emparait maintenant de moi avecforce, la crainte qu’Albertine voulût sa liberté. En rentrant jecroyais que Mme Verdurin avait purement et simplementinventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de sonamie, de sorte que j’étais tranquille. Seule Albertine, en medisant&|160;: «&|160;Est-ce que Mlle Vinteuil ne devaitpas être là&|160;?&|160;», m’avait montré que je ne m’étais pastrompé dans mon premier soupçon&|160;; mais enfin j’étaistranquillisé là-dessus pour l’avenir, puisqu’en renonçant à allerchez les Verdurin et en se rendant au Trocadéro, Albertine avaitsacrifié Mlle Vinteuil. Mais, au Trocadéro, que, dureste, elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu,comme raison de l’en faire revenir, la présence de Léa. En ypensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine, méfiante, croyantqu’on m’en avait peut-être dit davantage, prit les devants ets’écria avec volubilité, non sans cacher un peu son front&|160;:«&|160;Je la connais très bien&|160;; nous sommes allées, l’annéedernière, avec des amies, la voir jouer&|160;: après lareprésentation nous sommes montées dans sa loge, elle s’esthabillée devant nous. C’était très intéressant.&|160;» Alors mapensée fut forcée de lâcher Mlle Vinteuil et, dans uneffort désespéré, dans cette course à l’abîme des impossiblesreconstitutions, s’attacha à l’actrice, à cette soirée où Albertineétait montée dans sa loge. D’autre part, après tous les sermentsqu’elle m’avait faits, et d’un ton si véridique, après le sacrificesi complet de sa liberté, comment croire qu’en tout cela il y eûtdu mal&|160;? Et pourtant, mes soupçons n’étaient-ils pas desantennes dirigées vers la vérité, puisque, si elle m’avait sacrifiéles Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez lesVerdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, auTrocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m’inquiéter à tort etque pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elledéclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle oùeussent été mes craintes, dans des circonstances bienlouches&|160;? Car qui avait pu l’amener à monter ainsi dans cetteloge&|160;? Si je cessais de souffrir par Mlle Vinteuilquand je souffrais par Léa, ces deux bourreaux de ma journée, c’estsoit par l’infirmité de mon esprit à se représenter à la fois tropde scènes, soit par l’interférence de mes émotions nerveuses, dontma jalousie n’était que l’écho. J’en pouvais induire qu’ellen’avait pas plus été à Léa qu’à Mlle Vinteuil et que jene croyais à Léa que parce que j’en souffrais encore. Mais parceque mes jalousies s’éteignaient – pour se réveiller parfois, l’uneaprès l’autre – cela ne signifiait pas non plus qu’elles necorrespondissent pas, au contraire, chacune à quelque véritépressentie, que de ces femmes il ne fallait pas que je me diseaucune, mais toutes. Je dis pressentie, car je ne pouvais pasoccuper tous les points de l’espace et du temps qu’il eût fallu. Etencore, quel instinct m’eût donné la concordance des uns et desautres pour me permettre de surprendre Albertine ici à telle heureavec Léa, ou avec les jeunes filles de Balbec, ou avec l’amie deMme Bontemps qu’elle avait frôlée, ou avec la jeunefille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avecMlle Vinteuil&|160;?
Je dois dire que ce qui m’avait paru le plus grave et m’avait leplus frappé comme symptôme, c’était qu’elle allât au-devant de monaccusation, c’était qu’elle m’eût dit&|160;: «&|160;Je crois qu’ilsont eu Mlle Vinteuil ce soir&|160;», ainsi à quoij’avais répondu le plus cruellement possible&|160;: «&|160;Vous nem’aviez pas dit que vous l’aviez rencontrée.&|160;» Ainsi, dès queje ne trouvais pas Albertine gentille, au lieu de lui dire quej’étais triste, je devenais méchant. Il y eut alors un instant oùj’eus pour elle une espèce de haine qui ne fit qu’aviver mon besoinde la retenir.
«&|160;Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d’autreschoses que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes,comme, par exemple, votre voyage de trois jours à Balbec&|160;; jele dis en passant.&|160;» J’avais ajouté ce mot&|160;: «&|160;Je ledis en passant&|160;» comme complément de&|160;: «&|160;même leschoses les plus insignifiantes&|160;», de façon que, si Albertineme disait&|160;: «&|160;Qu’est-ce qu’il y a eu d’incorrect dans marandonnée à Balbec&|160;?&|160;» je pusse lui répondre&|160;:«&|160;Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu’on me dit sebrouille dans ma tête, j’y attache si peu d’importance.&|160;» Eten effet, si je parlais de cette course de trois jours, qu’elleavait faite avec le mécanicien, jusqu’à Balbec, d’où ses cartespostales m’étaient arrivées avec un tel retard, j’en parlais tout àfait au hasard et je regrettais d’avoir si mal choisi mon exemple,car vraiment, ayant à peine eu le temps d’aller et de revenir,c’était certainement celle de leur promenade où il n’y avait pas eumême le temps que se glissât une rencontre un peu prolongée avecqui que ce fût. Mais Albertine crut, d’après ce que je venais dedire, que la vérité vraie, je la savais, et lui avais seulementcaché que je la savais&|160;; elle était donc restée persuadée,depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, je la faisaissuivre, ou enfin que, d’une façon quelconque, j’étais, comme elleavait dit la semaine précédente à Andrée, «&|160;plus renseignéqu’elle-même sur sa propre vie&|160;». Aussi elle m’interrompit parun aveu bien inutile, car, certes, je ne soupçonnais rien de cequ’elle me dit et j’en fus en revanche accablé, tant peut-êtregrand l’écart entre la vérité qu’une menteuse a travestie et l’idéeque, d’après ces mensonges, celui qui aime la menteuse s’est faitede cette vérité. À peine avais-je prononcé ces mots&|160;:«&|160;Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis enpassant&|160;», Albertine, me coupant la parole, me déclara commeune chose toute naturelle&|160;: «&|160;Vous voulez dire que cevoyage à Balbec n’a jamais eu lieu&|160;? Bien sûr&|160;! Et je mesuis toujours demandé pourquoi vous avez fait celui qui y croyait.C’était pourtant bien inoffensif. Le mécanicien avait à faire pourlui pendant trois jours. Il n’osait pas vous le dire. Alors, parbonté pour lui (c’est bien moi&|160;! et puis, c’est toujours surmoi que ça retombe ces histoires-là), j’ai inventé un prétenduvoyage à Balbec. Il m’a tout simplement déposée à Auteuil, chez monamie de la rue de l’Assomption, où j’ai passé les trois jours à meraser à cent sous l’heure. Vous voyez que c’est pas grave, il y arien de cassé. J’ai bien commencé à supposer que vous saviezpeut-être tout, quand j’ai vu que vous vous mettiez à rire àl’arrivée, avec huit jours de retard, des cartes postales. Jereconnais que c’était ridicule et qu’il aurait mieux valu pas decartes du tout. Mais ce n’est pas ma faute. Je les avais achetéesd’avance et données au mécanicien avant qu’il me dépose à Auteuil,et puis ce veau-là les a oubliées dans ses poches, au lieu de lesenvoyer sous enveloppe à un ami qu’il a près de Balbec et quidevait vous les réexpédier. Je me figurais toujours qu’ellesallaient arriver. Lui s’en est seulement souvenu au bout de cinqjours et, au lieu de me le dire, le nigaud les a envoyées aussitôtà Balbec. Quand il m’a dit ça, je lui en ai cassé sur la figure,allez&|160;! Vous préoccuper inutilement par la faute de ce grandimbécile, comme récompense de m’être cloîtrée pendant trois jourspour qu’il puisse aller régler ses petites affaires de famille. Jen’osais même pas sortir dans Auteuil de peur d’être vue. La seulefois que je suis sortie, c’est déguisée en homme, histoire derigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que lapremière personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soitvotre youpin d’ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par luique vous ayez su que le voyage à Balbec n’a jamais existé que dansmon imagination, car il a eu l’air de ne pas mereconnaître.&|160;»
Je ne savais que dire, ne voulant pas paraître étonné, et écrasépar tant de mensonges. À un sentiment d’horreur, qui ne me faisaitpas désirer de chasser Albertine, au contraire, s’ajoutait uneextrême envie de pleurer. Celle-ci était causée non pas par lemensonge lui-même et par l’anéantissement de tout ce que j’avaistellement cru vrai que je me sentais comme dans une ville rasée, oùpas une maison ne subsiste, où le sol nu est seulement bossué dedécombres – mais par cette mélancolie que, pendant ces trois jourspassés à s’ennuyer chez son amie d’Auteuil, Albertine n’ait pas unefois eu le désir, peut-être même pas l’idée, de venir passer encachette un jour chez moi, ou, par un petit bleu, de me demanderd’aller la voir à Auteuil. Mais je n’avais pas le temps dem’adonner à ces pensées. Je ne voulais surtout pas paraître étonné.Je souris de l’air de quelqu’un qui en sait plus long qu’il ne ledit&|160;: «&|160;Mais ceci est une chose entre mille. Ainsi,tenez, vous saviez que Mlle Vinteuil devait venir chezMme Verdurin, cet après-midi, quand vous êtes allée auTrocadéro.&|160;» Elle rougit&|160;: «&|160;Oui, je le savais. –Pouvez-vous me jurer que ce n’était pas pour ravoir des relationsavec elle que vous vouliez aller chez les Verdurin&|160;? – Maisbien sûr que je peux vous le jurer. Pourquoi «&|160;ravoir&|160;»,je n’en ai jamais eu, je vous le jure.&|160;» J’étais navréd’entendre Albertine me mentir ainsi, me nier l’évidence que sarougeur m’avait trop avouée. Sa fausseté me navrait. Et pourtant,comme elle contenait une protestation d’innocence que, sans m’enrendre compte, j’étais prêt à croire, elle me fit moins de mal quesa sincérité quand, lui ayant demandé&|160;: «&|160;Pouvez-vous, dumoins, me jurer que le plaisir de revoir Mlle Vinteuiln’entrait pour rien dans votre désir d’aller à cette matinée desVerdurin&|160;?&|160;» elle me répondit&|160;: «&|160;Non, cela jene peux pas le jurer. Cela me faisait un grand plaisir de revoirMlle Vinteuil.&|160;» Une seconde avant, je lui envoulais de dissimuler ses relations avec Mlle Vinteuil,et maintenant l’aveu du plaisir qu’elle aurait eu à la voir mecassait bras et jambes. D’ailleurs, sa façon mystérieuse de vouloiraller chez les Verdurin eût dû m’être une preuve suffisante. Maisje n’y avais plus assez pensé. Quoique me disant maintenant lavérité, pourquoi n’avouait-elle qu’à moitié&|160;? c’était encoreplus bête que méchant et que triste. J’étais tellement écrasé queje n’eus pas le courage d’insister là-dessus, où je n’avais pas lebeau rôle, n’ayant pas de document révélateur à produire, et, pourressaisir mon ascendant, je me hâtai de passer à un sujet quiallait me permettre de mettre en déroute Albertine&|160;:«&|160;Tenez, pas plus tard que ce soir chez les Verdurin, j’aiappris que ce que vous m’aviez dit sur Mlle Vinteuil…&|160;» Albertine me regardait fixement, d’un air tourmenté,tâchant de lire dans mes yeux ce que je savais. Or ce que je savaiset que j’allais lui dire c’est sur ce qu’était MlleVinteuil, il est vrai que ce n’était pas chez les Verdurin que jel’avais appris, mais à Montjouvain, autrefois. Seulement, comme jen’en avais, exprès, jamais parlé à Albertine, je pouvais avoirl’air de le savoir de ce soir seulement. Et j’eus presque de lajoie – après en avoir eu dans le petit tram tant de souffrance – deposséder ce souvenir de Montjouvain, que je postdaterais, mais quin’en serait pas moins la preuve accablante, un coup de massue pourAlbertine. Cette fois-ci au moins, je n’avais pas besoind’«&|160;avoir l’air de savoir&|160;» et de «&|160;faireparler&|160;» Albertine&|160;: je savais, j’avais vu par la fenêtreéclairée de Montjouvain. Albertine avait eu beau me dire que sesrelations avec Mlle Vinteuil et son amie avaient ététrès pures, comment pourrait-elle, quand je lui jurerais (et luijurerais sans mentir) que je connaissais les mœurs de ces deuxfemmes, comment pourrait-elle soutenir qu’ayant vécu dans uneintimité quotidienne avec elles, les appelant «&|160;mes grandessœurs&|160;», elle n’avait pas été de leur part l’objet depropositions qui l’auraient fait rompre avec elles, si, aucontraire, elle ne les avait acceptées&|160;? Mais je n’eus pas letemps de dire ce que je savais. Albertine, croyant, comme pour lefaux voyage à Balbec, que j’avais appris la vérité, soit parMlle Vinteuil, si elle avait été chez les Verdurin, soitpar Mme Verdurin tout simplement, qui avait pu parlerd’elle à Mlle Vinteuil, ne me laissa pas prendre laparole et me fit un aveu exactement contraire de celui que j’avaiscru, mais qui, en me démontrant qu’elle n’avait jamais cessé de mementir, me fit peut-être autant de peine (surtout parce que jen’étais plus, comme j’ai dit tout à l’heure, jaloux deMlle Vinteuil)&|160;; donc, prenant les devants,Albertine parla ainsi&|160;: «&|160;Vous voulez dire que vous avezappris ce soir que je vous ai menti quand j’ai prétendu avoir été àmoitié élevée par l’amie de Mlle Vinteuil. C’est vraique je vous ai un peu menti. Mais je me sentais si dédaignée parvous, je vous voyais aussi si enflammé pour la musique de ceVinteuil que, comme une de mes camarades – ça c’est vrai, je vousle jure – avait été amie de l’amie de Mlle Vinteuil,j’ai cru bêtement me rendre intéressante à vos yeux en inventantque j’avais beaucoup connu ces jeunes filles. Je sentais que jevous ennuyais, que vous me trouviez bécasse&|160;; j’ai pensé qu’envous disant que ces gens-là m’avaient fréquentée, je pourrais trèsbien vous donner des détails sur les œuvres de Vinteuil, jeprendrais un petit peu de prestige à vos yeux, que cela nousrapprocherait. Quand je vous mens, c’est toujours par amitié pourvous. Et il a fallu cette fatale soirée Verdurin pour que vousappreniez la vérité, qu’on a peut-être exagérée, du reste. Je parieque l’amie de Mlle Vinteuil vous aura dit qu’elle ne meconnaissait pas. Elle m’a vue au moins deux fois chez ma camarade.Mais, naturellement, je ne suis pas assez chic pour des gens quisont devenus si célèbres. Ils préfèrent dire qu’ils ne m’ont jamaisvue.&|160;» Pauvre Albertine, quand elle avait cru que de me direqu’elle avait été si liée avec l’amie de Mlle Vinteuilretarderait son «&|160;plaquage&|160;», la rapprocherait de moi,elle avait, comme il arrive si souvent, atteint la vérité par unautre chemin que celui qu’elle avait voulu prendre. Se montrer plusrenseignée sur la musique que je ne l’aurais cru ne m’auraitnullement empêché de rompre avec elle ce soir-là, dans le petittram&|160;; et pourtant, c’était bien cette phrase, qu’elle avaitdite dans ce but, qui avait immédiatement amené bien plus quel’impossibilité de rompre. Seulement elle faisait une erreurd’interprétation, non sur l’effet que devait avoir cette phrase,mais sur la cause en vertu de laquelle elle devait produire ceteffet, cause qui était non pas d’apprendre sa culture musicale,mais ses mauvaises relations. Ce qui m’avait brusquement rapprochéd’elle, bien plus, fondu en elle, ce n’était pas l’attente d’unplaisir – et un plaisir est encore trop dire, un léger agrément –c’était l’étreinte d’une douleur.
Cette fois-ci encore, je n’avais pas le temps de garder un troplong silence qui eût pu lui laisser supposer de l’étonnement.Aussi, touché qu’elle fût si modeste et se crût dédaignée dans lemilieu Verdurin, je lui dis tendrement&|160;: «&|160;Mais, machérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines defrancs pour que vous alliez faire où vous voudriez la dame chic etque vous invitiez à un beau dîner M. et MmeVerdurin.&|160;» Hélas&|160;! Albertine était plusieurs personnes.La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dansla réponse qu’elle me fit d’un air de dégoût, et dont, à dire vrai,je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencementpuisqu’elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu’un peu plustard, quand j’eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivementquand on a compris. «&|160;Grand merci&|160;! dépenser un sou pources vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois librepour que j’aille me faire casser… &|160;» Aussitôt dit sa figures’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sabouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venaitde dire et que je n’avais pas du tout compris. «&|160;Qu’est-ce quevous dites, Albertine&|160;? – Non rien, je m’endormais à moitié. –Mais pas du tout, vous êtes très réveillée. – Je pensais au dînerVerdurin, c’est très gentil de votre part. – Mais non, je parle dece que vous avez dit.&|160;» Elle me donna mille versions qui necadraient nullement, je ne dis même pas avec ses paroles qui,interrompues, restaient vagues, mais avec cette interruption mêmeet la rougeur subite qui l’avait accompagnée. «&|160;Voyons, monchéri, ce n’est pas cela que vous voulez dire, sans quoi pourquoivous seriez-vous arrêtée&|160;? – Parce que je trouvais ma demandeindiscrète. – Quelle demande&|160;? – De donner un dîner. – Maisnon, ce n’est pas cela, il n’y a pas de discrétion à faire entrenous. – Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des gens qu’onaime. En tous cas je vous jure que c’est cela.&|160;» D’une part,il m’était toujours impossible de douter d’un serment d’elle&|160;;d’autre part, ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Jene cessai pas d’insister. «&|160;Enfin, au moins ayez le courage definir votre phrase, vous en êtes restée à casser… –Oh&|160;! non, laissez-moi&|160;! – Mais pourquoi&|160;? – Parceque c’est affreusement vulgaire, j’aurais trop de honte de dire çadevant vous. Je ne sais pas à quoi je pensais&|160;; ces mots, dontje ne sais même pas le sens et que j’avais entendus, un jour dansla rue, dits par des gens très orduriers, me sont venus à labouche, sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni à moi ni àpersonne, je rêvais tout haut.&|160;» Je sentis que je ne tireraisrien de plus d’Albertine. Elle m’avait menti quand elle m’avaitjuré tout à l’heure que ce qui l’avait arrêtée c’était une craintemondaine d’indiscrétion, devenue maintenant la honte de tenirdevant moi un propos trop vulgaire. Or c’était certainement unsecond mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, iln’y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nousne les prononcions tout en nous caressant. En tous cas, il étaitinutile d’insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédéepar ce mot «&|160;casser&|160;». Albertine disait souvent«&|160;casser du bois&|160;», «&|160;casser du sucre surquelqu’un&|160;», ou tout court&|160;: «&|160;ah&|160;! ce que jelui en ai cassé&|160;!&|160;» pour dire «&|160;ce que je l’aiinjurié&|160;!&|160;» Mais elle disait cela couramment devant moi,et si c’est cela qu’elle avait voulu dire, pourquoi s’était-elletue brusquement&|160;? pourquoi avait-elle rougi si fort, mis sesmains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et, quand elleavait vu que j’avais bien entendu «&|160;casser&|160;», donné unefausse explication&|160;? Mais du moment que je renonçais àpoursuivre un interrogatoire où je ne recevrais pas de réponse, lemieux était d’avoir l’air de n’y plus penser, et revenant par lapensée aux reproches qu’Albertine m’avait faits d’être allé chez laPatronne, je lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèced’excuse stupide&|160;: «&|160;J’avais justement voulu vousdemander de venir ce soir à la soirée des Verdurin&|160;» – phrasedoublement maladroite, car si je le voulais, l’ayant vue tout letemps, pourquoi ne le lui aurais-je pas proposé&|160;? Furieuse demon mensonge et enhardie par ma timidité&|160;: «&|160;Vous mel’auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je n’auraispas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été contre moi, ilsont tout fait pour me contrarier. Il n’y a pas de gentillesses queje n’aie eue pour Mme Verdurin à Balbec, j’en ai étéjoliment récompensée. Elle me ferait demander à son lit de mort queje n’irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas. Quant àvous, c’est la première indélicatesse que vous me faites. QuandFrançoise m’a dit que vous étiez sorti (elle était contente, allez,de me le dire), j’aurais mieux aimé qu’on me fende la tête par lemilieu. J’ai tâché qu’on ne remarque rien, mais de ma vie je n’aijamais ressenti un affront pareil.&|160;» Pendant qu’elle meparlait, se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant etcréateur de l’inconscient (sommeil où achèvent de se graver leschoses qui nous effleurèrent seulement, où les mains endormies sesaisissent de la clef qui ouvre, vainement cherchée jusque-là), larecherche de ce qu’elle avait voulu dire par la phrase interrompuedont j’aurais voulu savoir quelle eût été la fin. Et tout d’un coupdeux mots atroces, auxquels je n’avais nullement songé, tombèrentsur moi&|160;: «&|160;le pot&|160;». Je ne peux pas dire qu’ilsvinrent d’un seul coup, comme quand, dans une longue soumissionpassive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement,prudemment, de l’étendre, on reste plié, collé à lui. Non,contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut, jecrois, deux voies parallèles de recherche&|160;: l’une tenaitcompte non pas seulement de la phrase d’Albertine, mais de sonregard excédé quand je lui avais proposé un don d’argent pourdonner un beau dîner, un regard qui semblait dire&|160;:«&|160;Merci, dépenser de l’argent pour des choses qui m’embêtent,quand, sans argent, je pourrais en faire quim’amusent&|160;!&|160;» Et c’est peut-être le souvenir de ce regardqu’elle avait eu qui me fit changer de méthode pour trouver la finde ce qu’elle avait voulu dire. Jusque-là je m’étais hypnotisé surle dernier mot&|160;: «&|160;casser&|160;», elle avait voulu direcasser quoi&|160;? Casser du bois&|160;? Non. Du sucre&|160;? Non.Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait euau moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fitrétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je visqu’elle n’avait pas dit «&|160;casser&|160;», mais «&|160;me fairecasser&|160;». Horreur&|160;! c’était cela qu’elle aurait préféré.Double horreur&|160;! car même la dernière des grues, et quiconsent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’yprête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie.Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pours’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. Albertine n’avaitpas menti quand elle m’avait dit qu’elle rêvait à moitié.Distraite, impulsive, ne songeant pas qu’elle était avec moi, elleavait eu le haussement d’épaules, elle avait commencé de parlercomme elle eût fait avec une de ces femmes, avec peut-être une demes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité,rouge de honte, renfonçant ce qu’elle allait dire dans sa bouche,désespérée, elle n’avait plus voulu prononcer un seul mot. Jen’avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu’elles’aperçût du désespoir où j’étais. Mais déjà, après le sursaut dela rage, les larmes me venaient aux yeux. Comme à Balbec, la nuitqui avait suivi sa révélation de son amitié avec les Vinteuil, ilme fallait inventer immédiatement pour mon chagrin une causeplausible, en même temps capable de produire un effet si profondsur Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours avantde prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait qu’ellen’avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui avaisinfligé en sortant, qu’elle aurait mieux aimé mourir que s’entendredire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risiblesusceptibilité, j’allais lui dire que ce que j’avais fait étaitbien insignifiant, que cela n’avait rien de froissant pour elle queje fusse sorti&|160;; comme pendant ce temps-là, parallèlement, marecherche inconsciente de ce qu’elle avait voulu dire après le mot«&|160;casser&|160;» avait abouti, et que le désespoir où madécouverte me jetait n’était pas possible à cacher complètement, aulieu de me défendre, je m’accusai. «&|160;Ma petite Albertine, luidis-je d’un ton doux que gagnaient mes premières larmes, jepourrais vous dire que vous avez tort, que ce que j’ai fait n’estrien, mais je mentirais&|160;; c’est vous qui avez raison, vousavez compris la vérité, mon pauvre petit, c’est qu’il y a six mois,c’est qu’il y a trois mois, quand j’avais encore tant d’amitié pourvous, jamais je n’eusse fait cela. C’est un rien et c’est énorme àcause de l’immense changement dans mon cœur dont cela est le signe.Et puisque vous avez deviné ce changement, que j’espérais vouscacher, cela m’amène à vous dire ceci&|160;: Ma petite Albertine(et je le dis avec une douceur et une tristesse profondes),voyez-vous, la vie que vous menez ici est ennuyeuse pour vous, ilvaut mieux nous quitter, et comme les séparations les meilleuressont celles qui s’effectuent le plus rapidement, je vous demande,pour abréger le grand chagrin que je vais avoir, de me dire adieuce soir et de partir demain matin sans que je vous aie revue,pendant que je dormirai.&|160;» Elle parut stupéfaite, encoreincrédule et déjà désolée&|160;: «&|160;Comment demain&|160;? Vousle voulez&|160;?&|160;» Et malgré la souffrance que j’éprouvais àparler de notre séparation comme déjà entrée dans le passé –peut-être en partie à cause de cette souffrance même – je me mis àadresser à Albertine les conseils les plus précis pour certaineschoses qu’elle aurait à faire après son départ de la maison. Et, derecommandations en recommandations, j’en arrivai bientôt à entrerdans de minutieux détails. «&|160;Ayez la gentillesse, dis-je avecune infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui estchez votre tante. Cela n’a rien de pressé, dans trois jours, danshuit jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n’aie pasà vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avonsété heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux. –Ne dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me ditAlbertine en m’interrompant, ne dites pas «&|160;nous&|160;», c’estvous seul qui trouvez cela. – Oui, enfin, vous ou moi, comme vousvoudrez, pour une raison ou l’autre. Mais il est une heure folle,il faut vous coucher… nous avons décidé de nous quitter ce soir. –Pardon, vous avez décidé et je vous obéis parce que je neveux pas vous faire de la peine. – Soit, c’est moi qui ai décidé,mais ce n’en est pas moins douloureux pour moi. Je ne dis pas quece sera douloureux longtemps, vous savez que je n’ai pas la facultéde me souvenir longtemps, mais les premiers jours je m’ennuieraitant après vous&|160;! Aussi je trouve inutile de raviver par deslettres, il faut finir tout d’un coup. – Oui, vous avez raison, medit-elle d’un air navré, auquel ajoutaient encore ses traitsfléchis par la fatigue de l’heure tardive&|160;; plutôt que de sefaire couper un doigt puis un autre, j’aime mieux donner la têtetout de suite. – Mon Dieu, je suis épouvanté en pensant à l’heure àlaquelle je vous fais coucher, c’est de la folie. Enfin, pour ledernier soir&|160;! Vous aurez le temps de dormir tout le reste dela vie.&|160;» Et ainsi en lui disant qu’il fallait nous direbonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l’eût dit.«&|160;Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que jedise à Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l’endroit où vousserez, il fera cela pour moi. – Je ne sais pas pourquoi vous ditescela (je le disais pour tâcher d’arracher un aveu àAlbertine)&|160;; je ne tiens qu’à une seule personne c’est àvous&|160;», me dit Albertine, dont les paroles me remplirent dedouceur. Mais, aussitôt, quel mal elle me fit&|160;: «&|160;Je merappelle très bien que j’ai donné ma photographie à Esther parcequ’elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui feraitplaisir, mais quant à avoir eu de l’amitié pour elle ou à avoirenvie de la voir jamais… &|160;» Et pourtant Albertine était decaractère si léger qu’elle ajouta&|160;: «&|160;Si elle veut mevoir, moi ça m’est égal, elle est très gentille, mais je n’y tiensaucunement.&|160;» Ainsi, quand je lui avais parlé de laphotographie d’Esther que m’avait envoyée Bloch (et que je n’avaismême pas encore reçue quand j’en avais parlé à Albertine), mon amieavait compris que Bloch m’avait montré une photographie d’elle,donnée par elle à Esther. Dans mes pires suppositions, je nem’étais jamais figuré qu’une pareille intimité avait pu existerentre Albertine et Esther. Albertine n’avait rien trouvé à merépondre quand j’avais parlé de la photographie. Et maintenant, mecroyant, bien à tort, au courant, elle trouvait plus habiled’avouer. J’étais accablé. «&|160;Et puis, Albertine, je vousdemande en grâce une chose, c’est de ne jamais chercher à merevoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans deux ans,dans trois ans, nous nous trouvions dans la même ville,évitez-moi.&|160;» Et voyant qu’elle ne répondait pasaffirmativement à ma prière&|160;: «&|160;Mon Albertine, ne merevoyez jamais en cette vie. Cela me ferait trop de peine. Carj’avais vraiment de l’amitié pour vous, vous savez. Je sais bienque, quand je vous ai raconté l’autre jour que je voulais revoirl’amie dont nous avions parlé à Balbec, vous avez cru que c’étaitarrangé. Mais non, je vous assure que cela m’était bien égal. Vousêtes persuadée que j’avais résolu depuis longtemps de vous quitter,que ma tendresse était une comédie. – Mais non, vous êtes fou, jene l’ai pas cru, dit-elle tristement. – Vous avez raison, il nefaut pas le croire&|160;; je vous aimais vraiment, pas d’amourpeut-être, mais de grande, de très grande amitié, plus que vous nepouvez croire. – Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez quemoi je ne vous aime pas&|160;! – Cela me fait une grande peine devous quitter. – Et moi mille fois plus grande&|160;», me réponditAlbertine. Et déjà, depuis un moment, je sentais que je ne pouvaisplus retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes nevenaient pas du tout du même genre de tristesse que j’éprouvaisjadis quand je disais à Gilberte&|160;: «&|160;Il vaut mieux quenous ne nous voyions plus, la vie nous sépare.&|160;» Sans doute,quand j’écrivais cela à Gilberte, je me disais que, quandj’aimerais non plus elle, mais une autre, l’excès de mon amourdiminuerait celui que j’aurais peut-être pu inspirer, comme s’il yavait fatalement entre deux êtres une certaine quantité d’amourdisponible, où le trop-pris par l’un est retiré à l’autre, et que,de l’autre aussi, comme de Gilberte, je serais condamné à meséparer. Mais la situation était toute différente pour bien desraisons, dont la première, qui avait à son tour produit les autres,était que ce défaut de volonté que ma grand’mère et ma mère avaientredouté pour moi à Combray, volonté devant laquelle l’une etl’autre, tant un malade a d’énergie pour imposer sa faiblesse,avaient successivement capitulé, ce défaut de volonté avait été ens’aggravant d’une façon de plus en plus rapide. Quand j’avais sentique ma présence fatiguait Gilberte, j’avais encore assez de forcespour renoncer à elle&|160;; je n’en avais plus quand j’avais faitla même constatation pour Albertine, et je ne songeais qu’à laretenir à tout prix. De sorte que, si j’écrivais à Gilberte que jene la verrais plus, et dans l’intention de ne plus la voir eneffet, je ne le disais à Albertine que par pur mensonge et pouramener une réconciliation. Ainsi nous présentions-nous l’un àl’autre une apparence qui était bien différente de la réalité. Etsans doute il en est toujours ainsi quand deux êtres sont face àface, puisque chacun d’eux ignore une partie de ce qui est dansl’autre (même ce qu’il sait, il ne peut en partie le comprendre) etque tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soitqu’ils n’aient pas démêlé eux-mêmes et jugent négligeable ce quil’est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui netiennent pas à eux leur semblent plus importants et plus flatteurs.Mais dans l’amour, ce malentendu est porté au degré suprême parceque, sauf peut-être quand on est enfant, on tâche que l’apparencequ’on prend, plutôt que de refléter exactement notre pensée, soitce que cette pensée juge le plus propre à nous faire obtenir ce quenous désirons, et qui pour moi, depuis que j’étais rentré, était depouvoir garder Albertine aussi docile que par le passé, qu’elle neme demandât pas, dans son irritation, une liberté plus grande, queje souhaitais lui donner un jour, mais qui, en ce moment où j’avaispeur de ses velléités d’indépendance, m’eût rendu trop jaloux. Àpartir d’un certain âge, par amour-propre et par sagacité, ce sontles choses qu’on désire le plus auxquelles on a l’air de ne pastenir. Mais en amour, la simple sagacité – qui, d’ailleurs, n’estprobablement pas la vraie sagesse – nous force assez vite à cegénie de duplicité. Tout ce que j’avais, enfant, rêvé de plus douxdans l’amour et qui me semblait de son essence même, c’était,devant celle que j’aimais, d’épancher librement ma tendresse, mareconnaissance pour sa bonté, mon désir d’une perpétuelle viecommune. Mais je m’étais trop bien rendu compte, par ma propreexpérience et d’après celle de mes amis, que l’expression de telssentiments est loin d’être contagieuse. Une fois qu’on a remarquécela, on ne se «&|160;laisse plus aller&|160;»&|160;; je m’étaisgardé dans l’après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissanceque je lui avais de ne pas être restée au Trocadéro. Et ce soir,ayant eu peur qu’elle me quittât, j’avais feint de désirer laquitter, feinte qui ne m’était pas seulement dictée, d’ailleurs,par les enseignements que j’avais cru recueillir de mes amoursprécédentes et dont j’essayais de faire profiter celui-ci.
Cette peur qu’Albertine allât peut-être me dire&|160;: «&|160;Jeveux certaines heures où je sorte seule, je veux pouvoir m’absentervingt-quatre heures&|160;», enfin je ne sais quelle demande de lasorte, que je ne cherchais pas à définir, mais qui m’épouvantait,cette crainte m’avait un instant effleuré avant et pendant lasoirée Verdurin. Mais elle s’était dissipée, contredite,d’ailleurs, par le souvenir de tout ce qu’Albertine me disait sanscesse de son bonheur à la maison. L’intention de me quitter, sielle existait chez Albertine, ne se manifestait que d’une façonobscure, par certains regards tristes, certaines impatiences, desphrases qui ne voulaient nullement dire cela, mais qui, si onraisonnait (et on n’avait même pas besoin de raisonner car oncomprend immédiatement ce langage de la passion, les gens du peupleeux-mêmes comprennent ces phrases qui ne peuvent s’expliquer quepar la vanité, la rancune, la jalousie, d’ailleurs inexprimées,mais que dépiste aussitôt chez l’interlocuteur une facultéintuitive qui, comme ce «&|160;bon sens&|160;» dont parleDescartes, est la chose du monde la plus répandue), révélaient laprésence en elle d’un sentiment qu’elle cachait et qui pouvait laconduire à faire des plans pour une autre vie sans moi. De même quecette intention ne s’exprimait pas dans ses paroles d’une façonlogique, de même le pressentiment de cette intention, que j’avaisdepuis ce soir, restait en moi tout aussi vague. Je continuais àvivre sur l’hypothèse qui admettait pour vrai tout ce que me disaitAlbertine. Mais il se peut qu’en moi, pendant ce temps-là, unehypothèse toute contraire, et à laquelle je ne voulais pas penser,ne me quittât pas&|160;; cela est d’autant plus probable, que, sanscela, je n’eusse nullement été gêné de dire à Albertine que j’étaisallé chez les Verdurin, et que, sans cela, le peu d’étonnement queme causa sa colère n’eût pas été compréhensible. De sorte que cequi vivait probablement en moi, c’était l’idée d’une Albertineentièrement contraire à celle que ma raison s’en faisait, à celleaussi que ses paroles à elle dépeignaient, une Albertine pourtantpas absolument inventée, puisqu’elle était comme un miroirantérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle,comme sa mauvaise humeur que je fusse allé chez les Verdurin.D’ailleurs, depuis longtemps, mes angoisses fréquentes, ma peur dedire à Albertine que je l’aimais, tout cela correspondait à uneautre hypothèse qui expliquait bien plus de choses et avait aussicela pour elle, que, si on adoptait la première, la deuxièmedevenait plus probable, car en me laissant aller à des effusions detendresse avec Albertine, je n’obtenais d’elle qu’une irritation (àlaquelle, d’ailleurs, elle assignait une autre cause).
En analysant d’après cela, d’après le système invariable deripostes dépeignant exactement le contraire de ce que j’éprouvais,je peux être assuré que si, ce soir-là, je lui dis que j’allais laquitter, c’était – même avant que je m’en fusse rendu compte –parce que j’avais peur qu’elle voulût une liberté (je n’aurais pastrop su dire quelle était cette liberté qui me faisait trembler,mais enfin une liberté telle qu’elle eût pu me tromper, ou du moinsque je n’aurais plus pu être certain qu’elle ne me trompât pas) etque je voulais lui montrer par orgueil, par habileté, que j’étaisbien loin de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand je voulaisqu’elle eût une haute idée de moi et, plus tard, quand je voulaisqu’elle n’eût pas le temps de s’ennuyer avec moi. Enfin, pourl’objection qu’on pourrait opposer à cette deuxième hypothèse –l’informulée – que tout ce qu’Albertine me disait toujourssignifiait, au contraire, que sa vie préférée était la vie chezmoi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amourssaphiques, etc., il serait inutile de s’y arrêter. Car si, de soncôté, Albertine avait voulu juger de ce que j’éprouvais par ce queje lui disais, elle aurait appris exactement le contraire de lavérité, puisque je ne manifestais jamais le désir de la quitter quequand je ne pouvais pas me passer d’elle, et qu’à Balbec je luiavais avoué aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre foisune personne mystérieuse, les deux fois où la jalousie m’avaitrendu de l’amour pour Albertine. Mes paroles ne reflétaient doncnullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impressionassez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentimentsen même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachaisles premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes,si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souventl’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu prèsfou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup faux que celuique j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposéesà celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-làfort obscures&|160;; je ne connaissais qu’imparfaitement la naturesuivant laquelle j’agissais&|160;; aujourd’hui, j’en connaisclairement la vérité subjective. Quant à sa vérité objective,c’est-à-dire si les inclinations de cette nature saisissaient plusexactement que mon raisonnement les intentions véritablesd’Albertine, si j’ai eu raison de me fier à cette nature et si, aucontraire, elle n’a pas altéré les intentions d’Albertine au lieude les démêler, c’est ce qu’il m’est difficile de dire. Cettecrainte vague, éprouvée par moi chez les Verdurin, qu’Albertine mequittât, s’était d’abord dissipée. Quand j’étais rentré, ç’avaitété avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouverune prisonnière. Mais la crainte dissipée m’avait ressaisi avecplus de force, quand, au moment où j’avais annoncé à Albertine quej’étais allé chez les Verdurin, j’avais vu se superposer à sonvisage une apparence d’énigmatique irritation, qui n’y affleuraitpas, du reste, pour la première fois. Je savais bien qu’ellen’était que la cristallisation dans la chair de griefs raisonnés,d’idées claires pour l’être qui les forme et qui les tait, synthèsedevenue visible mais non plus rationnelle, et que celui qui enrecueille le précieux résidu sur le visage de l’être aimé essaye àson tour, pour comprendre ce qui se passe en celui-ci, de ramenerpar l’analyse à ses éléments intellectuels. L’équationapproximative de cette inconnue qu’était pour moi la penséed’Albertine m’avait à peu près donné&|160;: «&|160;Je savais sessoupçons, j’étais sûre qu’il chercherait à les vérifier, et pourque je ne puisse pas le gêner, il a fait tout son petit travail encachette.&|160;» Mais si c’est avec de telles idées, et qu’elle nem’avait jamais exprimées, que vivait Albertine, ne devait-elle pasprendre en horreur, n’avoir plus la force de mener, ne pouvait-ellepas, d’un jour à l’autre, décider de cesser une existence où, sielle était, au moins de désir, coupable, elle se sentait devinée,traquée, empêchée de se livrer jamais à ses goûts, sans que majalousie en fût désarmée&|160;; où, si elle était innocented’intention et de fait, elle avait le droit, depuis quelque temps,de se sentir découragée, en voyant que, depuis Balbec où elle avaitmis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avecAndrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez lesVerdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi àregagner ma confiance. D’autant plus que je ne pouvais pas dire quesa tenue ne fût parfaite. Si, à Balbec, quand on parlait de jeunesfilles qui avaient mauvais genre, elle avait eu souvent des rires,des éploiements de corps, des imitations de leur genre, qui metorturaient à cause de ce que je supposais que cela signifiait pourses amies, depuis qu’elle savait mon opinion là-dessus, dès qu’onfaisait allusion à ce genre de choses, elle cessait de prendre partà la conversation, non seulement avec la parole, mais avecl’expression du visage. Soit pour ne pas contribuer auxmalveillances qu’on disait sur telle ou telle, soit pour touteautre raison, la seule chose qui frappait alors, dans ses traits simobiles, c’est qu’à partir du moment où on avait effleuré ce sujet,ils avaient témoigné de leur distraction, en gardant exactementl’expression qu’ils avaient un instant avant. Et cette immobilitéd’une expression même légère pesait comme un silence&|160;; il eûtété impossible de dire qu’elle blâmât, qu’elle approuvât, qu’elleconnût ou non ces choses. Chacun de ses traits n’était plus enrapport qu’avec un autre de ses traits. Son nez, sa bouche, sesyeux formaient une harmonie parfaite, isolée du reste&|160;; elleavait l’air d’un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu’onvenait de dire que si on l’avait dit devant un portrait deLatour.
Mon esclavage, encore perçu par moi, quand, en donnant au cocherl’adresse de Brichot, j’avais vu la lumière de la fenêtre, avaitcessé de me peser peu après, quand j’avais vu qu’Albertine avaitl’air de sentir si cruellement le sien. Et pour qu’il lui parûtmoins lourd, qu’elle n’eût pas l’idée de le rompre d’elle-même, leplus habile m’avait semblé de lui donner l’impression qu’il n’étaitpas définitif et que je souhaitais moi-même qu’il prît fin. Voyantque ma feinte avait réussi, j’aurais pu me trouver heureux, d’abordparce que ce que j’avais tant redouté, la volonté que je supposaisà Albertine de partir, se trouvait écarté, et ensuite parce que, endehors même du résultat visé, en lui-même le succès de ma feinte,en prouvant que je n’étais pas absolument pour Albertine un amantdédaigné, un jaloux bafoué, dont toutes les ruses sont d’avancepercées à jour, redonnait à notre amour une espèce de virginité,faisait renaître pour lui le temps où elle pouvait encore, àBalbec, croire si facilement que j’en aimais une autre. Car elle nel’aurait sans doute plus cru, mais elle ajoutait foi à monintention simulée de nous séparer à tout jamais ce soir. Elle avaitl’air de se méfier que la cause en pût être chez les Verdurin. Parun besoin d’apaiser le trouble où me mettait ma simulation derupture, je lui dis&|160;: «&|160;Albertine, pouvez-vous me jurerque vous ne m’avez jamais menti&|160;?&|160;» Elle regarda fixementdans le vide, puis me répondit&|160;: «&|160;Oui, c’est-à-dire non.J’ai eu tort de vous dire qu’Andrée avait été très emballée surBloch, nous ne l’avions pas vu. – Mais alors pourquoi&|160;? –Parce que j’avais peur que vous ne croyiez d’autres choses d’elle,c’est tout.&|160;» Je lui dis que j’avais vu un auteur dramatiquetrès ami de Léa, à qui elle avait dit d’étranges choses (je pensaispar là lui faire croire que j’en savais plus long que je ne disaissur l’amie de la cousine de Bloch). Elle regarda encore dans levide et me dit&|160;: «&|160;J’ai eu tort, en vous parlant tout àl’heure de Léa, de vous cacher un voyage de trois semaines que j’aifait avec elle. Mais je vous connaissais si peu à l’époque où il aeu lieu&|160;! – C’était avant Balbec&|160;? – Avant le second,oui.&|160;» Et le matin même, elle m’avait dit qu’elle neconnaissait pas Léa, et il y avait un instant, qu’elle ne l’avaitvue que dans sa loge&|160;! Je regardais une flambée brûler d’unseul coup un roman que j’avais mis des millions de minutes àécrire. À quoi bon&|160;? À quoi bon&|160;? Certes, je comprenaisbien que, ces faits, Albertine me les révélait parce qu’ellepensait que je les avais appris indirectement de Léa, et qu’il n’yavait aucune raison pour qu’il n’en existât pas une centaine depareils. Je comprenais aussi que les paroles d’Albertine, quand onl’interrogeait, ne contenaient jamais un atome de vérité, que, lavérité, elle ne la laissait échapper que malgré elle, comme unbrusque mélange qui se faisait en elle, entre les faits qu’elleétait jusque-là décidée à cacher et la croyance qu’on en avait euconnaissance. «&|160;Mais deux choses, ce n’est rien, dis-je àAlbertine, allons jusqu’à quatre pour que vous me laissiez dessouvenirs. Qu’est-ce que vous me pouvez révélerd’autre&|160;?&|160;» Elle regarda encore dans le vide. À quellescroyances à la vie future adaptait-elle le mensonge, avec quelsDieux, moins coulants qu’elle n’avait cru, essayait-elle des’arranger&|160;? Ce ne dut pas être commode, car son silence et lafixité de son regard durèrent assez longtemps. «&|160;Non, riend’autre&|160;», finit-elle par dire. Et malgré mon insistance, ellese buta, aisément maintenant, à «&|160;rien d’autre&|160;». Et quelmensonge&|160;! Car, du moment qu’elle avait ces goûts, jusqu’aujour où elle avait été enfermée chez moi, combien de fois, danscombien de demeures, de promenades elle avait dû lessatisfaire&|160;! Les Gomorrhéennes sont à la fois assez rares etassez nombreuses pour que, dans quelque foule que ce soit, l’une nepasse pas inaperçue aux yeux de l’autre. Dès lors le ralliement estfacile.
Je me souvins avec horreur d’un soir qui, à l’époque, m’avaitseulement semblé ridicule. Un de mes amis m’avait invité à dîner aurestaurant avec sa maîtresse et un autre de mes amis qui avaitaussi amené la sienne. Elles ne furent pas longues à se comprendre,mais, si impatientes de se posséder, que, dès le potage, les piedsse cherchaient, trouvant souvent le mien. Bientôt les jambess’entrelacèrent. Mes deux amis ne voyaient rien&|160;; j’étais ausupplice. Une des deux femmes, qui n’y pouvait tenir, se mit sousla table, disant qu’elle avait laissé tomber quelque chose. Puisl’une eut la migraine et demanda à monter au lavabo. L’autres’aperçut qu’il était l’heure d’aller rejoindre une amie authéâtre. Finalement je restai seul avec mes deux amis, qui ne sedoutaient de rien. La migraineuse redescendit, mais demanda àrentrer seule attendre son amant chez lui afin de prendre un peud’antipyrine. Elles devinrent très amies, se promenaient ensemble,l’une habillée en homme et qui levait des petites filles et lesramenait chez l’autre, les initiait. L’autre avait un petit garçon,dont elle faisait semblant d’être mécontente, et le faisaitcorriger par son amie, qui n’y allait pas de main morte. On peutdire qu’il n’y a pas de lieu, si public qu’il fût, où elles nefissent ce qui est le plus secret.
«&|160;Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitementconvenable avec moi, me dit Albertine. Elle était même plusréservée que bien des femmes du monde. – Est-ce qu’il y a desfemmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous,Albertine&|160;? – Jamais. – Alors qu’est-ce que vous voulezdire&|160;? – Eh bien, elle était moins libre dans ses expressions.– Exemple&|160;? – Elle n’aurait pas, comme bien des femmes qu’onreçoit, employé le mot&|160;: embêtant, ou le mot&|160;: se ficherdu monde.&|160;» Il me semblait qu’une partie du roman, qui n’avaitpas brûlé encore, tombait enfin en cendres.
Mon découragement aurait duré. Les paroles d’Albertine, quandj’y songeais, y faisaient succéder une colère folle. Elle tombadevant une sorte d’attendrissement. Moi aussi, depuis que j’étaisrentré et déclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cettevolonté de séparation, que je simulais avec persévérance,entraînait peu à peu pour moi quelque chose de la tristesse quej’aurais éprouvée si j’avais vraiment voulu quitter Albertine.
D’ailleurs, même en repensant par à-coups, par élancements,comme on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vieorgiaque, qu’avait menée Albertine avant de me connaître,j’admirais davantage la docilité de ma captive et je cessais de luien vouloir.
Sans doute, jamais, durant notre vie commune, je n’avais cesséde laisser entendre à Albertine que cette vie ne seraitvraisemblablement que provisoire, de façon qu’Albertine continuât ày trouver quelque charme. Mais ce soir, j’avais été plus loin,ayant craint que de vagues menaces de séparation ne fussent plussuffisantes, contredites qu’elles seraient sans doute, dansl’esprit d’Albertine, par son idée d’un grand amour jaloux pourelle, qui m’aurait, semblait-elle dire, fait aller enquêter chezles Verdurin.
Ce soir-là je pensai que, parmi les autres causes qui avaient pume décider brusquement, sans même m’en rendre compte qu’au fur et àmesure, à jouer cette comédie de rupture, il y avait surtout que,quand, dans une de ces impulsions comme en avait mon père, jemenaçais un être dans sa sécurité, comme je n’avais pas, comme lui,le courage de réaliser une menace, pour ne pas laisser croirequ’elle n’avait été que paroles en l’air, j’allais assez loin dansles apparences de la réalisation et ne me repliais que quandl’adversaire, ayant eu vraiment l’illusion de ma sincérité, avaittremblé pour tout de bon. D’ailleurs, dans ces mensonges noussentons bien qu’il y a de la vérité&|160;; que, si la vie n’apportepas de changements à nos amours, c’est nous-mêmes qui voudrons enapporter ou en feindre, et parler de séparation, tant nous sentonsque tous les amours et toutes choses évoluent rapidement versl’adieu. On veut pleurer les larmes qu’il apportera, bien avantqu’il survienne. Sans doute y avait-il cette fois, dans la scèneque j’avais jouée, une raison d’utilité. J’avais soudain tenu àgarder Albertine parce que je la sentais éparse en d’autres êtresauxquels je ne pouvais l’empêcher de se joindre. Mais eût-elle àjamais renoncé à tous pour moi, que j’aurais peut-être résolu plusfermement encore de ne la quitter jamais, car la séparation est,par la jalousie, rendue cruelle, mais, par la reconnaissance,impossible. Je sentais en tous cas que je livrais la grandebataille où je devais vaincre ou succomber. J’aurais offert àAlbertine, en une heure, tout ce que je possédais, parce que je medisais&|160;: tout dépend de cette bataille&|160;; mais cesbatailles ressemblent moins à celles d’autrefois, qui duraientquelques heures, qu’à une bataille contemporaine qui n’est finie nile lendemain, ni le surlendemain, ni la semaine suivante. On donnetoutes ses forces, parce qu’on croit toujours que ce sont lesdernières dont on aura besoin. Et plus d’une année se passe sansamener la «&|160;décision&|160;». Peut-être une inconscienteréminiscence de scènes menteuses faites par M. de Charlus, auprèsduquel j’étais quand la crainte d’être quitté par Albertine s’étaitemparée de moi, s’y ajoutait-elle. Mais, plus tard, j’ai entenduraconter par ma mère ceci, que j’ignorais alors et qui me donne àcroire que j’avais trouvé tous les éléments de cette scène enmoi-même, dans ces réserves obscures de l’hérédité que certainesémotions, agissant en cela comme, sur l’épargne de nos forcesemmagasinées, les médicaments analogues à l’alcool et au café, nousrendent disponibles. Quand ma tante Léonie apprenait par Eulalieque Françoise, sûre que sa maîtresse ne sortirait jamais plus,avait manigancé en secret quelque sortie que ma tante devaitignorer, celle-ci, la veille, faisait semblant de décider qu’elleessayerait le lendemain d’une promenade. À Françoise incrédule ellefaisait non seulement préparer d’avance ses affaires, faire prendrel’air à celles qui étaient depuis trop longtemps enfermées, maismême commander la voiture, régler, à un quart d’heure près, tousles détails de la journée. Ce n’était que quand Françoise,convaincue ou du moins ébranlée, avait été forcée d’avouer à matante les projets qu’elle-même avait formés, que celle-ci renonçaitpubliquement aux siens pour ne pas, disait-elle, entraver ceux deFrançoise. De même, pour qu’Albertine ne pût pas croire quej’exagérais et pour la faire aller le plus loin possible dansl’idée que nous nous quittions, tirant moi-même les déductions dece que je venais d’avancer, je m’étais mis à anticiper le temps quiallait commencer le lendemain et qui durerait toujours, le temps oùnous serions séparés, adressant à Albertine les mêmesrecommandations que si nous n’allions pas nous réconcilier tout àl’heure. Comme les généraux qui, jugeant que, pour qu’une feinteréussisse à tromper l’ennemi, il faut la pousser à fond, j’avaisengagé dans celle-ci presque autant de mes forces de sensibilitéque si elle avait été véritable. Cette scène de séparation fictivefinissait par me faire presque autant de chagrin que si elle avaitété réelle, peut-être parce qu’un des deux acteurs, Albertine, enla croyant telle, ajoutait pour l’autre à l’illusion. Alors qu’onvivait au jour le jour, qui, même pénible, restait supportable,retenu dans le terre-à-terre par le lest de l’habitude et par cettecertitude que le lendemain, dût-il être cruel, contiendrait laprésence de l’être auquel on tient, voici que follement jedétruisais toute cette pesante vie. Je ne la détruisais, il estvrai, que d’une façon fictive, mais cela suffisait pour medésoler&|160;; peut-être parce que les paroles tristes que l’onprononce, même mensongèrement, portent en elles leur tristesse etnous l’injectent profondément&|160;; peut-être parce qu’on saitqu’en simulant des adieux. on évoque par anticipation une heure quiviendra fatalement plus tard&|160;; puis l’on n’est pas bien assuréqu’on ne vient pas de déclencher le mécanisme qui la fera sonner.Dans tout bluff. il y a, si petite qu’elle soit, une partd’incertitude sur ce que va faire celui qu’on trompe. Si cettecomédie de séparation allait aboutir à une séparation&|160;! On nepeut en envisager la possibilité, même invraisemblable, sans unserrement de cœur. On est doublement anxieux. car la séparation seproduirait alors au moment où elle serait insupportable, où onvient d’avoir de la souffrance par la femme qui vous quitteraitavant de vous avoir guéri, au moins apaisé. Enfin. nous n’avonsplus le point d’appui de l’habitude. sur laquelle nous nousreposons, même dans le chagrin. Nous venons volontairement de nousen priver, nous avons donné à la journée présente une importanceexceptionnelle, nous l’avons détachée des journées contiguës&|160;;elle flotte sans racines comme un jour de départ&|160;; notreimagination, cessant d’être paralysée par l’habitude, s’estéveillée&|160;; nous avons soudain adjoint à notre amour quotidiendes rêveries sentimentales qui le grandissent énormément, nousrendent indispensable une présence sur laquelle, justement, nous nesommes plus absolument certains de pouvoir compter. Sans doute,c’est justement afin d’assurer pour l’avenir cette présence, quenous nous sommes livrés au jeu de pouvoir nous en passer. Mais cejeu, nous y avons été pris nous-même, nous avons recommencé àsouffrir parce que nous avons fait quelque chose de nouveau,d’inaccoutumé, et qui se trouve ressembler ainsi à ces cures quidoivent guérir plus tard le mal dont on souffre, mais dont lespremiers effets sont de l’aggraver.
J’avais les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leurchambre, imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie,la mort d’un être qu’ils aiment, se représentent si minutieusementla douleur qu’ils auraient, qu’ils finissent par l’éprouver. Ainsi,en multipliant les recommandations à Albertine sur la conduitequ’elle aurait à tenir à mon égard quand nous allions être séparés,il me semblait que j’avais presque autant de chagrin que si nousn’avions pas dû nous réconcilier tout à l’heure. Et puis, étais-jesi sûr de le pouvoir, de faire revenir Albertine à l’idée de la viecommune, et, si j’y réussissais pour ce soir, que, chez elle,l’état d’esprit que cette scène avait dissipé ne renaîtraitpas&|160;? Je me sentais, mais ne me croyais pas maître del’avenir, parce que je comprenais que cette sensation venaitseulement de ce qu’il n’existait pas encore et qu’ainsi je n’étaispas accablé de sa nécessité. Enfin, tout en mentant, je mettaispeut-être dans mes paroles plus de vérité que je ne croyais. Jevenais d’avoir un exemple, quand j’avais dit à Albertine que jel’oublierais vite&|160;; c’était ce qui m’était, en effet, arrivéavec Gilberte, que je m’abstenais maintenant d’aller voir pouréviter, non pas une souffrance, mais une corvée. Et certes, j’avaissouffert en écrivant à Gilberte que je ne la verrais plus, et jen’allais que de temps en temps chez elle. Or toutes les heuresd’Albertine m’appartenaient, et, en amour, il est plus facile derenoncer à un sentiment que de perdre une habitude. Mais tant deparoles douloureuses concernant notre séparation, si la force deles prononcer m’était donnée parce que je les savais mensongères,en revanche elles étaient sincères dans la bouche d’Albertine quandje l’entendis s’écrier&|160;: «&|160;Ah&|160;! c’est promis, je nevous reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer commecela, mon chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu’il lefaut, on ne se verra plus.&|160;» Elles étaient sincères, cequ’elles n’eussent pu être de ma part, parce que, d’une part, commeAlbertine n’avait pour moi que de l’amitié, le renoncement qu’ellespromettaient lui coûtait moins&|160;; parce que, d’autre part, dansune séparation, c’est celui qui n’aime pas d’amour qui dit leschoses tendres, l’amour ne s’exprimant pas directement&|160;; parcequ’enfin mes larmes, qui eussent été si peu de chose dans un grandamour, lui paraissaient presque extraordinaires et labouleversaient, transposées dans le domaine de cette amitié où ellerestait, de cette amitié plus grande que la mienne, à ce qu’ellevenait de dire, ce qui n’était peut-être pas tout à fait inexact,car les mille bontés de l’amour peuvent finir par éveiller, chezl’être qui l’inspire en ne l’éprouvant pas, une affection, unereconnaissance, moins égoïstes que le sentiment qui les aprovoquées, et qui, peut-être, après des années de séparation,quand il ne restera rien de lui chez l’ancien amant, subsisteronttoujours chez l’aimée.
«&|160;Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentillede me le promettre. Du reste, les premières années du moins,j’éviterai les endroits où vous serez. Vous ne savez pas si vousirez cet été à Balbec&|160;? Parce que, dans ce cas-là, jem’arrangerais pour ne pas y aller.&|160;» Maintenant, si jecontinuais à progresser ainsi, devançant les temps, dans moninvention mensongère, ce n’était pas moins pour faire peur àAlbertine que pour me faire mal à moi-même. Comme un homme quin’avait d’abord que des motifs peu importants de se fâcher se grisetout à fait par les éclats de sa propre voix, et se laisse emporterpar une fureur engendrée, non par ses griefs, mais par sa colèreelle-même en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en plusvite sur la pente de ma tristesse, vers un désespoir de plus enplus profond, et avec l’inertie d’un homme qui sent le froid lesaisir, n’essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner uneespèce de plaisir. Et si j’avais enfin, tout à l’heure, comme j’ycomptais bien, la force de me ressaisir, de réagir et de fairemachine en arrière, bien plus que du chagrin qu’Albertine m’avaitfait en accueillant si mal mon retour, c’était de celui que j’avaiséprouvé à imaginer, pour feindre de les régler, les formalitésd’une séparation imaginaire, à en prévoir les suites, que le baiserd’Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd’hui à meconsoler. En tous cas, ce bonsoir, il ne fallait pas que ce fûtelle qui me le dît d’elle-même, ce qui m’eût rendu plus difficilele revirement par lequel je lui proposerais de renoncer à notreséparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l’heure denous dire ce bonsoir était depuis longtemps venue, ce qui, en melaissant l’initiative, me permettait de le retarder encore d’unmoment. Et ainsi je semais d’allusions à la nuit déjà si avancée, ànotre fatigue, les questions que je posais à Albertine. «&|160;Jene sais pas où j’irai, répondit-elle à la dernière, d’un airpréoccupé. Peut-être j’irai en Touraine, chez ma tante.&|160;» Etce premier projet qu’elle ébauchait me glaça comme s’il commençaità réaliser effectivement notre séparation définitive. Elle regardala chambre, le pianola, les fauteuils de satin bleu. «&|160;Je nepeux pas me faire encore à l’idée que je ne verrai plus tout celani demain, ni après-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre&|160;!Il me semble que c’est impossible&|160;; cela ne peut pas m’entrerdans la tête. – Il le fallait, vous étiez malheureuse ici. – Maisnon, je n’étais pas malheureuse, c’est maintenant que je le serai.– Mais non, je vous assure, c’est mieux pour vous. – Pour vouspeut-être&|160;!&|160;» Je me mis à regarder fixement dans le vide,comme si, en proie à une grande hésitation, je me débattais contreune idée qui me fût venue à l’esprit. Enfin tout d’un coup&|160;:«&|160;Écoutez, Albertine, vous dites que vous êtes plus heureuseici, que vous allez être malheureuse. – Bien sûr. – Cela mebouleverse&|160;; voulez-vous que nous essayions de prolonger dequelques semaines&|160;? Qui sait&|160;? semaine par semaine, onpeut peut-être arriver très loin&|160;; vous savez qu’il y a desprovisoires qui peuvent finir par durer toujours. – Oh&|160;! ceque vous seriez gentil&|160;! – Seulement, alors c’est de la foliede nous être fait mal comme cela pour rien, pendant desheures&|160;; c’est comme un voyage pour lequel on s’est préparé etpuis qu’on ne fait pas. Je suis moulu de chagrin.&|160;» Je l’assissur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte qu’elle désiraittant, et j’écrivis sur la couverture&|160;: «&|160;À ma petiteAlbertine, en souvenir d’un renouvellement de bail.&|160;»«&|160;Maintenant, lui dis-je, allez dormir jusqu’à demain soir, machérie, car vous devez être brisée. – Je suis surtout biencontente. – M’aimez-vous un petit peu&|160;? – Encore cent foisplus qu’avant.&|160;»
J’aurais eu tort d’être heureux de la petite comédie, n’eût-ellepas été jusqu’à cette forme véritable de mise en scène où jel’avais poussée. N’eussions-nous fait que parler simplement deséparation que c’eût été déjà grave. Ces conversations que l’ontient ainsi, on croit le faire non seulement sans sincérité, ce quiest en effet, mais librement. Or elles sont généralement, à notreinsu, chuchoté malgré nous, le premier murmure d’une tempête quenous ne soupçonnons pas. En réalité, ce que nous exprimons alorsc’est le contraire de notre désir (lequel est de vivre toujoursavec celle que nous aimons), mais c’est aussi cette impossibilitéde vivre ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrancepréférée par nous à celle de la séparation, et qui finira malgrénous par nous séparer. D’habitude, pas tout d’un coup cependant. Leplus souvent il arrive – ce ne fut pas, on le verra, mon cas avecAlbertine – que, quelque temps après les paroles auxquelles on necroyait pas, on met en action un essai informe de séparationvoulue, non douloureuse, temporaire. On demande à la femme, pourqu’ensuite elle se plaise mieux avec nous, pour que nouséchappions, d’autre part, momentanément à des tristesses et desfatigues continuelles, d’aller faire sans nous, ou de nous laisserfaire sans elle, un voyage de quelques jours, les premiers – depuisbien longtemps – passés, ce qui nous eût semblé impossible, sanselle. Très vite elle revient prendre sa place à notre foyer.Seulement, cette séparation, courte, mais réalisée, n’est pas aussiarbitrairement décidée et aussi certainement la seule que nous nousfigurons. Les mêmes tristesses recommencent, la même difficulté devivre ensemble s’accentue, seule la séparation n’est plus quelquechose d’aussi difficile&|160;; on a commencé par en parler, on l’aensuite exécutée sous une forme aimable. Mais ce ne sont que desprodromes que nous n’avons pas reconnus. Bientôt à la séparationmomentanée et souriante succédera la séparation atroce etdéfinitive que nous avons préparée sans le savoir.
«&|160;Venez dans ma chambre dans cinq minutes pour que jepuisse vous voir un peu, mon petit chéri. Vous serez plein degentillesse. Mais je m’endormirai vite après, car je suis comme unemorte.&|160;» Ce fut une morte, en effet, que je vis quand j’entraiensuite dans sa chambre. Elle s’était endormie aussitôtcouchée&|160;; ses draps, roulés comme un suaire autour de soncorps, avaient pris, avec leurs beaux plis, une rigidité de pierre.On eût dit, comme dans certains Jugements Derniers du moyen âge,que la tête seule surgissait hors de la tombe, attendant dans sonsommeil la trompette de l’Archange. Cette tête avait été surprisepar le sommeil presque renversée, les cheveux hirsutes. Et envoyant ce corps insignifiant couché là, je me demandais quelletable de logarithmes il constituait pour que toutes les actionsauxquelles il avait pu être mêlé, depuis un poussement de coudejusqu’à un frôlement de robe, pussent me causer, étendues àl’infini de tous les points qu’il avait occupés dans l’espace etdans le temps, et de temps à autre brusquement revivifiées dans monsouvenir, des angoisses si douloureuses, et que je savais pourtantdéterminées par des mouvements, des désirs d’elle qui m’eussentété, chez une autre, chez elle-même, cinq ans avant, cinq ansaprès, si indifférents. Tout cela était mensonge, mais mensongepour lequel je n’avais le courage de chercher d’autre solution quema mort. Ainsi je restais, dans la pelisse que je n’avais pasencore retirée depuis mon retour de chez les Verdurin, devant cecorps tordu, cette figure allégorique de quoi&|160;? de mamort&|160;? de mon œuvre&|160;? Bientôt je commençai à entendre sarespiration égale. J’allai m’asseoir au bord de son lit pour fairecette cure calmante de brise et de contemplation. Puis je meretirai tout doucement pour ne pas la réveiller.
Il était si tard que, dès le matin, je recommandai à Françoisede marcher bien doucement quand elle aurait à passer devant sachambre. Aussi Françoise, persuadée que nous avions passé la nuitdans ce qu’elle appelait des orgies, recommanda ironiquement auxautres domestiques de ne pas «&|160;éveiller la Princesse&|160;».Et c’était une des choses que je craignais, que Françoise un journe pût plus se contenir, fût insolente avec Albertine, et que celan’amenât des complications dans notre vie. Françoise n’était plusalors, comme à l’époque où elle souffrait de voir Eulalie bientraitée par ma tante, d’âge à supporter vaillamment sa jalousie.Celle-ci altérait, paralysait le visage de notre servante à telpoint que, par moments, je me demandais si, sans que je m’en fusseaperçu, elle n’avait pas eu, à la suite de quelque crise de colère,une petite attaque. Ayant ainsi demandé qu’on préservât le sommeild’Albertine, je ne pus moi-même en trouver aucun. J’essayais decomprendre quel était le véritable état d’esprit d’Albertine. Parla triste comédie que j’avais jouée, est-ce à un péril réel quej’avais paré, et, malgré qu’elle prétendît se sentir si heureuse àla maison, avait-elle eu vraiment, par moments, l’idée de vouloirsa liberté, ou au contraire, fallait-il croire sesparoles&|160;?
Laquelle des deux hypothèses était la vraie&|160;? S’ilm’arrivait souvent, s’il devait m’arriver surtout d’étendre un casde ma vie passée jusqu’aux dimensions de l’histoire, quand jevoulais essayer de comprendre un événement politique, inversement,ce matin-là, je ne cessai d’identifier, malgré tant de différenceset pour tâcher d’en comprendre la portée, notre scène de la veilleavec un incident diplomatique qui venait d’avoir lieu. J’avaispeut-être le droit de raisonner ainsi. Car il était bien probablequ’à mon insu l’exemple de M. de Charlus m’avait guidé dans cettescène mensongère que je lui avais si souvent vu jouer avec tantd’autorité&|160;; et, d’autre part, était-elle, chez lui, autrechose qu’une inconsciente importation dans le domaine de la vieprivée, de la tendance profonde de sa race allemande, provocatricepar ruse et, par orgueil, guerrière s’il le faut&|160;? Diversespersonnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant suggéré auGouvernement français l’idée que, s’il ne se séparait pas de M.Delcassé, l’Allemagne menaçante ferait effectivement la guerre, leMinistre des Affaires étrangères avait été prié de démissionner.Donc le Gouvernement français avait admis l’hypothèse d’uneintention de nous faire la guerre si nous ne cédions pas. Maisd’autres personnes pensaient qu’il ne s’était agi que d’un simple«&|160;bluff&|160;», et que, si la France avait tenu bon,l’Allemagne n’eût pas tiré l’épée. Sans doute, le scénario étaitnon seulement différent, mais presque inverse, puisque la menace derompre avec moi n’avait jamais été proférée par Albertine&|160;;mais un ensemble d’impressions avait amené chez moi la croyancequ’elle y pensait, comme le Gouvernement français avait eu cettecroyance pour l’Allemagne. D’autre part, si l’Allemagne désirait lapaix, avoir provoqué chez le Gouvernement français l’idée qu’ellevoulait la guerre était une contestable et dangereuse habileté.Certes, ma conduite avait été assez adroite, si c’était la penséeque je ne me déciderais jamais à rompre avec elle qui provoquaitchez Albertine de brusques désirs d’indépendance. Et n’était-il pasdifficile de croire qu’elle n’en avait pas, de se refuser à voirtoute une vie secrète en elle, dirigée vers la satisfaction de sonvice, rien qu’à la colère avec laquelle elle avait appris quej’étais allé chez les Verdurin, s’écriant&|160;: «&|160;J’en étaissûre&|160;», et achevant de tout dévoiler en disant&|160;:«&|160;Ils devaient avoir Mlle Vinteuil chezeux&|160;»&|160;? Tout cela corroboré par la rencontre d’Albertineet de Mlle Verdurin que m’avait révélée Andrée. Maispeut-être, pourtant, ces brusques désirs d’indépendance, medisais-je quand j’essayais d’aller contre mon instinct, étaientcausés – à supposer qu’ils existassent – ou finiraient par l’être,par l’idée contraire, à savoir que je n’avais jamais eu l’idée del’épouser, que c’était quand je faisais, comme involontairement,allusion à notre séparation prochaine que je disais la vérité, queje la quitterais de toute façon un jour ou l’autre, croyance que mascène de ce soir n’avait pu alors que fortifier et qui pouvaitfinir par engendrer chez elle cette résolution&|160;: «&|160;Sicela doit fatalement arriver un jour ou l’autre, autant en finirtout de suite.&|160;» Les préparatifs de guerre, que le plus fauxdes adages préconise pour faire triompher la volonté de paix,créent, au contraire, d’abord la croyance chez chacun des deuxadversaires que l’autre veut la rupture, croyance qui amène larupture, et, quand elle a eu lieu, cette autre croyance chez chacundes deux que c’est l’autre qui l’a voulue. Même si la menacen’était pas sincère, son succès engage à la recommencer. Mais lepoint exact jusqu’où le bluff peut réussir est difficile àdéterminer&|160;; si l’un va trop loin, l’autre, qui avaitjusque-là cédé, s’avance à son tour&|160;; le premier, ne sachantplus changer de méthode, habitué à l’idée qu’avoir l’air de ne pascraindre la rupture est la meilleure manière de l’éviter (ce quej’avais fait ce soir avec Albertine), et d’ailleurs poussé àpréférer, par fierté, succomber plutôt que de céder, persévère danssa menace jusqu’au moment où personne ne peut plus reculer. Lebluff peut aussi être mêlé à la sincérité, alterner avec elle, etil est possible que ce qui était un jeu hier devienne une réalitédemain. Enfin il peut arriver aussi qu’un des adversaires soitréellement résolu à la guerre&|160;; il se trouvait qu’Albertine,par exemple, eût l’intention, tôt ou tard, de ne plus continuercette vie, ou, au contraire, que l’idée ne lui en fût jamais venueà l’esprit, et que mon imagination l’eût inventée de toutes pièces.Telles furent les différentes hypothèses que j’envisageai pendantqu’elle dormait, ce matin-là. Pourtant, quant à la dernière, jepeux dire que je n’ai jamais, dans les temps qui suivirent, menacéAlbertine de la quitter que pour répondre à une idée de mauvaiseliberté d’elle, idée qu’elle ne m’exprimait pas, mais qui mesemblait être impliquée par certains mécontentements mystérieux,par certaines paroles, certains gestes, dont cette idée était laseule explication possible et pour lesquels elle se refusait à m’endonner aucune. Encore, bien souvent, je les constatais sans faireaucune allusion à une séparation possible, espérant qu’ilsprovenaient d’une mauvaise humeur qui finirait ce jour-là. Maiscelle-ci durait parfois sans rémission pendant des semainesentières, où Albertine semblait vouloir provoquer un conflit, commes’il y avait à ce moment-là, dans une région plus ou moinséloignée, des plaisirs qu’elle savait, dont sa claustration chezmoi la privait, et qui l’influençaient jusqu’à ce qu’ils eussentpris fin, comme ces modifications atmosphériques qui, jusqu’au coinde notre feu, agissent sur nos nerfs, même si elles se produisentaussi loin que les îles Baléares.
Ce matin-là, pendant qu’Albertine dormait et que j’essayais dedeviner ce qui était caché en elle, je reçus une lettre de ma mèreoù elle m’exprimait son inquiétude de ne rien savoir de nosdécisions par cette phrase de Mme de Sévigné&|160;:«&|160;Pour moi, je suis persuadée qu’il ne se mariera pas&|160;;mais alors, pourquoi troubler cette fille qu’il n’épouserajamais&|160;? Pourquoi risquer de lui faire refuser des partisqu’elle ne regardera plus qu’avec mépris&|160;? Pourquoi troublerl’esprit d’une personne qu’il serait si aisé d’éviter&|160;?&|160;»Cette lettre de ma mère me ramenait sur terre. Que vais-je chercherune âme mystérieuse, interpréter un visage et me sentir entouré depressentiments que je n’ose approfondir&|160;? me dis-je. Jerêvais, la chose est toute simple. Je suis un jeune homme indéciset il s’agit d’un de ces mariages dont on est quelque temps àsavoir s’ils se feront ou non. Il n’y a rien là de particulier àAlbertine. Cette pensée me donna une détente profonde, mais courte.Bien vite je me dis&|160;: on peut tout ramener, en effet, si on enconsidère l’aspect social, au plus courant des faits divers. Dudehors, c’est peut-être ainsi que je le verrais. Mais je sais bienque ce qui est vrai, ce qui, du moins, est vrai aussi, c’est toutce que j’ai pensé, c’est ce que j’ai lu dans les yeux d’Albertine,ce sont les craintes qui me torturent, c’est le problème que je mepose sans cesse relativement à Albertine. L’histoire du fiancéhésitant et du mariage rompu peut correspondre à cela, comme uncertain compte rendu de théâtre fait par un courriériste de bonsens peut donner le sujet d’une pièce d’Ibsen. Mais il y a autrechose que ces faits qu’on raconte. Il est vrai que cette autrechose existe peut-être, si on savait la voir, chez tous les fiancéshésitants et dans tous les mariages qui traînent, parce qu’il y apeut-être du mystère dans la vie de tous les jours. Il m’étaitpossible de le négliger concernant la vie des autres, mais celled’Albertine et la mienne je la vivais par le dedans.
Albertine ne me dit pas plus, à partir de cette soirée, qu’ellen’avait fait dans le passé&|160;: «&|160;Je sais que vous n’avezpas confiance en moi, je vais essayer de dissiper vossoupçons.&|160;» Mais cette idée, qu’elle n’exprima jamais, eût puservir d’explication à ses moindres actes. Non seulement elles’arrangeait à ne jamais être seule un moment, de façon que je nepusse ignorer ce qu’elle avait fait, si je n’en croyais pas sespropres déclarations, mais, même quand elle avait à téléphoner àAndrée, ou au garage, ou au manège, ou ailleurs, elle prétendaitque c’était trop ennuyeux de rester seule pour téléphoner, avec letemps que les demoiselles mettaient à vous donner la communication,et elle s’arrangeait pour que je fusse auprès d’elle à cemoment-là, ou, à mon défaut, Françoise, comme si elle eût craintque je pusse imaginer des communications téléphoniques blâmables etservant à donner de mystérieux rendez-vous. Hélas&|160;! tout celane me tranquillisait pas. J’eus un jour de découragement. Aimém’avait renvoyé la photographie d’Esther en me disant que cen’était pas elle. Alors Albertine avait d’autres amies intimes quecelle à qui, par le contresens qu’elle avait fait en écoutant mesparoles, j’avais, en croyant parler de tout autre chose, découvertqu’elle avait donné sa photographie. Je renvoyai cette photographieà Bloch. Celle que j’aurais voulu voir, c’était celle qu’Albertineavait donnée à Esther. Comment y était-elle&|160;? Peut-êtredécolletée, qui sait&|160;? Mais je n’osais en parler à Albertine(car j’aurais eu l’air de ne pas avoir vu la photographie), ni àBloch, à l’égard duquel je ne voulais pas avoir l’air dem’intéresser à Albertine. Et cette vie, qu’eût reconnue si cruellepour moi et pour Albertine quiconque eût connu mes soupçons et sonesclavage, du dehors, pour Françoise, passait pour une vie deplaisirs immérités que savait habilement se faire octroyer cette«&|160;enjôleuse&|160;» et, comme disait Françoise, qui employaitbeaucoup plus le féminin que le masculin, étant plus envieuse desfemmes, cette «&|160;charlatante&|160;». Même, comme Françoise, àmon contact, avait enrichi son vocabulaire de termes nouveaux, maisen les arrangeant à sa mode, elle disait d’Albertine qu’ellen’avait jamais connu une personne d’une telle«&|160;perfidité&|160;», qui savait me «&|160;tirer mes sous&|160;»en jouant si bien la comédie (ce que Françoise, qui prenait aussifacilement le particulier pour le général que le général pour leparticulier, et qui n’avait que des idées assez vagues sur ladistinction des genres dans l’art dramatique, appelait«&|160;savoir jouer la pantomime&|160;»). Peut-être cette erreursur notre vraie vie, à Albertine et à moi, en étais-je moi-même unpeu responsable par les vagues confirmations que, quand je causaisavec Françoise, j’en laissais habilement échapper, par désir soitde la taquiner, soit de paraître sinon aimé, du moins heureux. Etpourtant, de ma jalousie, de la surveillance que j’exerçais surAlbertine, et desquelles j’eusse tant voulu que Françoise ne sedoutât pas, celle-ci ne tarda pas à deviner la réalité, guidée,comme le spirite qui, les yeux bandés, trouve un objet, par cetteintuition qu’elle avait des choses qui pouvaient m’être pénibles,et qui ne se laissait pas détourner du but par les mensonges que jepouvais dire pour l’égarer, et aussi par cette haine clairvoyantequi la poussait – plus encore qu’à croire ses ennemies plusheureuses, plus rouées comédiennes qu’elles n’étaient – à découvrirce qui pouvait les perdre et précipiter leur chute. Françoise n’acertainement jamais fait de scènes à Albertine. Mais je connaissaisl’art de l’insinuation de Françoise, le parti qu’elle savait tirerd’une mise en scène significative, et je ne peux pas croire qu’elleait résisté à faire comprendre quotidiennement à Albertine le rôlehumilié que celle-ci jouait à la maison, à l’affoler par lapeinture, savamment exagérée, de la claustration à laquelle monamie était soumise. J’ai trouvé une fois Françoise, ayant ajusté degrosses lunettes, qui fouillait dans mes papiers et en replaçaitparmi eux un où j’avais noté un récit relatif à Swann et àl’impossibilité où il était de se passer d’Odette. L’avait-ellelaissé traîner par mégarde dans la chambre d’Albertine&|160;?D’ailleurs, au-dessus de tous les sous-entendus de Françoise, quin’en avait été en bas que l’orchestration chuchotante et perfide,il est vraisemblable qu’avait dû s’élever, plus haute, plus nette,plus pressante, la voix accusatrice et calomnieuse des Verdurin,irrités de voir qu’Albertine me retenait involontairement, et moielle volontairement, loin du petit clan. Quant à l’argent que jedépensais pour Albertine, il m’était presque impossible de lecacher à Françoise, puisque je ne pouvais lui cacher aucunedépense. Françoise avait peu de défauts, mais ces défauts avaientcréé chez elle, pour les servir, de véritables dons qui souvent luimanquaient hors de l’exercice de ces défauts. Le principal était lacuriosité appliquée à l’argent dépensé par nous pour d’autresqu’elle. Si j’avais une note à régler, un pourboire à donner,j’avais beau me mettre à l’écart, elle trouvait une assiette àranger, une serviette à prendre, quelque chose qui lui permît des’approcher. Et si peu de temps que je lui laissasse, la renvoyantavec fureur, cette femme qui n’y voyait presque plus clair, quisavait à peine compter, dirigée par ce même goût qui fait qu’untailleur en vous voyant suppute instinctivement l’étoffe de votrehabit et même ne peut s’empêcher de la palper, ou qu’un peintre estsensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à la dérobée,calculait instantanément ce que je donnais. Et pour qu’elle ne pûtpas dire à Albertine que je corrompais son chauffeur, je prenaisles devants et, m’excusant du pourboire, disais&|160;: «&|160;J’aivoulu être gentil avec le chauffeur, je lui ai donné dixfrancs&|160;», Françoise, impitoyable et à qui son coup d’œil devieil aigle presque aveugle avait suffi, me répondait&|160;:«&|160;Mais non, Monsieur lui a donné 43 francs de pourboire. Il adit à Monsieur qu’il y avait 45 francs, Monsieur lui a donné 100francs et il ne lui a rendu que 12 francs.&|160;» Elle avait eu letemps de voir et de compter le chiffre du pourboire, que j’ignoraismoi-même. Je me demandai si Albertine, se sentant surveillée, neréaliserait pas elle-même cette séparation dont je l’avais menacée,car la vie en changeant fait des réalités avec nos fables. Chaquefois que j’entendais ouvrir une porte, j’avais ce tressaillementque ma grand’mère avait, pendant son agonie, chaque fois que jesonnais. Je ne croyais pas qu’elle sortît sans me l’avoir dit, maisc’était mon inconscient qui pensait cela, comme c’étaitl’inconscient de ma grand’mère qui palpitait aux coups de sonnette,alors qu’elle n’avait plus sa connaissance. Un matin même, j’eustout d’un coup la brusque inquiétude qu’elle était non passeulement sortie, mais partie&|160;: je venais d’entendre une portequi me semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loup j’allaijusqu’à cette chambre, j’entrai, je restai sur le seuil. Dans lapénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait êtreAlbertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête aumur. Seuls, dépassant du lit, les cheveux de cette tête, abondantset noirs, me firent comprendre que c’était elle, qu’elle n’avaitpas ouvert sa porte, pas bougé, et je sentis ce demi-cercleimmobile et vivant, où tenait toute une vie humaine, et qui étaitla seule chose à laquelle j’attachais du prix&|160;; je sentisqu’il était là, en ma possession dominatrice.
Si le but d’Albertine était de me rendre du calme, elle yréussit en partie&|160;; ma raison, d’ailleurs, ne demandait qu’àme prouver que je m’étais trompé sur les mauvais projetsd’Albertine, comme je m’étais peut-être trompé sur ses instinctsvicieux. Sans doute je faisais, dans la valeur des arguments que maraison me fournissait, la part du désir que j’avais de les trouverbons. Mais, pour être équitable et avoir chance de voir la vérité,à moins d’admettre qu’elle ne soit jamais connue que par lepressentiment, par une émanation télépathique, ne fallait-il pas medire que si ma raison, en cherchant à amener ma guérison, selaissait mener par mon désir, en revanche, en ce qui concernaitMlle Vinteuil, les vices d’Albertine, ses intentionsd’avoir une autre vie, son projet de séparation, lesquels étaientles corollaires de ses vices, mon instinct avait pu, lui, pourtâcher de me rendre malade, se laisser égarer par majalousie&|160;? D’ailleurs, sa séquestration, qu’Albertines’arrangeait elle-même si ingénieusement à rendre absolue, enm’ôtant la souffrance m’ôta peu à peu le soupçon, et je pusrecommencer, quand le soir ramenait mes inquiétudes, à trouver dansla présence d’Albertine l’apaisement des premiers jours. Assise àcôté de mon lit, elle parlait avec moi d’une de ces toilettes ou deces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre savie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n’avait d’abordpensé qu’aux toilettes et à l’ameublement. Maintenant l’argenteriel’intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de Charlus sur lavieille argenterie française, et cela parce que, quand nous avionsfait le projet d’avoir un yacht, – projet jugé irréalisable parAlbertine, et par moi-même chaque fois que, me remettant à croire àsa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d’autres désirsoù elle n’avait point de place et qui demandaient aussi de l’argentpour être satisfaits – nous avions à tout hasard, et sans qu’ellecrût, d’ailleurs, que nous en aurions jamais un, demandé desconseils à Elstir. Or, tout autant que pour l’habillement desfemmes, le goût du peintre était raffiné et difficile pourl’ameublement des yachts. Il n’y admettait que des meubles anglaiset de vieille argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis quenous étions revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l’art del’argenterie, sur les poinçons des vieux ciseleurs. Mais la vieilleargenterie – ayant été fondue par deux fois, au moment des traitésd’Utrecht, quand le Roi lui-même, imité en cela par les grandsseigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789 – est rarissime. D’autrepart, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cetteargenterie d’après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvaitce vieux neuf indigne d’entrer dans la demeure d’une femme de goût,fût-ce une demeure flottante. Je savais qu’Albertine avait lu ladescription des merveilles que Roelliers avait faites pourMme du Barry. Elle mourait d’envie, s’il en existaitencore quelques pièces, de les voir, moi de les lui donner. Elleavait même commencé de jolies collections, qu’elle installait avecun goût charmant dans une vitrine et que je ne pouvais regardersans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elleles disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, denostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. Pourles toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c’étaittout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vul’une sur Mme de Guermantes, c’était celles dont Elstir,quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporainesde Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaineapparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doitrevenir comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme leproclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteauxbyzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et larésurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter,Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avaitdésiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, sielles n’étaient pas de ces véritables robes anciennes, danslesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costuméeset qu’il est plus joli de garder comme pièces de collection (j’encherchais, d’ailleurs, aussi de telles pour Albertine), n’avaientpas non plus la froideur du pastiche, du faux ancien. À la façondes décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui, à ce moment,évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plusaimées – à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit etpourtant originales – ces robes de Fortuny, fidèlement antiquesmais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor,avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque ledécor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient oùelles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu’unerelique dans la châsse de Saint-Marc évocatrice du soleil et desturbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse etcomplémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait,évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage etle grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire etsurvivant des étoffes des dogaresses. J’avais voulu une ou deuxfois demander à ce sujet conseil à Mme de Guermantes.Mais la duchesse n’aimait guère les toilettes qui font costume.Elle-même, quoique en possédant, n’était jamais si bien qu’envelours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que cellesde Fortuny, elle n’était pas d’un très utile conseil. Du reste,j’avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n’aller lavoir que lorsque, par hasard, j’avais besoin d’elle, alors que jerefusais d’elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine.Je n’en recevais pas que d’elle, du reste, avec cette profusion.Certes, elle et beaucoup d’autres femmes avaient toujours été trèsaimables pour moi. Mais ma claustration avait certainement décuplécette amabilité. Il semble que dans la vie mondaine, refletinsignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manièrequ’on vous recherche, c’est de se refuser. Un homme calcule tout cequ’il peut citer de traits glorieux pour lui afin de plaire à unefemme&|160;; il varie sans cesse ses habits, veille sur samine&|160;; elle n’a pas pour lui une seule des attentions qu’ilreçoit de cette autre, qu’en la trompant, et malgré qu’il paraissedevant elle malpropre et sans artifice pour plaire, il s’est àjamais attachée. De même, si un homme regrettait de ne pas êtreassez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faireplus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage&|160;; je luidirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé danssa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on feraitqueue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’estune façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celled’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela,si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on estgravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient unemaîtresse enfermée et qu’on préfère au monde (ou tous les trois àla fois) pour qui ce sera une raison, sans qu’il sache l’existencede cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, devous préférer à tous ceux qui s’offrent, et de s’attacher àvous.
«&|160;Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes deFortuny&|160;», dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour ellequi les avait longtemps désirées, qui les choisissait longuementavec moi, qui en avait d’avance la place réservée, non seulementdans ses armoires mais dans son imagination, posséder ces robes,dont, pour se décider entre tant d’autres, elle examinaitlonguement chaque détail, serait quelque chose de plus que pour unefemme trop riche qui a plus de robes qu’elle n’en désire et ne lesregarde même pas. Pourtant, malgré le sourire avec lequel Albertineme remercia en me disant&|160;: «&|160;Vous êtes tropgentil&|160;», je remarquai combien elle avait l’air fatigué etmême triste.
En attendant que fussent achevées ces robes, je m’en fis prêterquelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j’enhabillais Albertine, je les drapais sur elle&|160;; elle sepromenait dans ma chambre avec la majesté d’une dogaresse et lagrâce d’un mannequin. Seulement, mon esclavage à Paris m’étaitrendu plus pesant par la vue de ces robes qui m’évoquaient Venise.Certes, Albertine était bien plus prisonnière que moi. Et c’étaitune chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, ledestin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dansson essence même, et de la jeune fille de Balbec faire uneennuyeuse et docile captive. Oui, les murs de la prison n’avaientpas empêché cette influence de traverser&|160;; peut-être mêmeest-ce eux qui l’avaient produite. Ce n’était plus la mêmeAlbertine, parce qu’elle n’était pas, comme à Balbec, sans cesse enfuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petitesplages où elle allait coucher chez des amies et où, d’ailleurs, sesmensonges la rendaient plus difficile à atteindre&|160;; parcequ’enfermée chez moi, docile et seule, elle n’était même plus cequ’à Balbec, quand j’avais pu la trouver, elle était sur la plage,cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeaitde tant de rendez-vous qu’elle était habile à dissimuler, qui lafaisaient aimer parce qu’ils faisaient souffrir, en qui, sous safroideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait lerendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour moi unepensée de dédain et de ruse&|160;; parce que le vent de la mer negonflait plus ses vêtements&|160;; parce que, surtout, je lui avaiscoupé les ailes, qu’elle avait cessé d’être une Victoire, qu’elleétait une pesante esclave dont j’aurais voulu me débarrasser.
Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que decommencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je luidemandais de me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit etelle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola,entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait desmorceaux ou tout nouveaux ou qu’elle ne m’avait encore joués qu’unefois ou deux, car, commençant à me connaître, elle savait que jen’aimais proposer à mon attention que ce qui m’était encore obscur,heureux de pouvoir, au cours de ces exécutions successives,rejoindre les unes aux autres, grâce à la lumière croissante, maishélas&|160;! dénaturante et étrangère de mon intelligence, leslignes fragmentaires et interrompues de la construction, d’abordpresque ensevelie dans la brume. Elle savait, et, je crois,comprenait, la joie que donnait, les premières fois, à mon esprit,ce travail de modelage d’une nébuleuse encore informe. Elledevinait qu’à la troisième ou quatrième exécution, monintelligence, en ayant atteint, par conséquent mis à la mêmedistance, toutes les parties, et n’ayant plus d’activité à déployerà leur égard, les avait réciproquement étendues et immobilisées surun plan uniforme. Elle ne passait pas cependant encore à un nouveaumorceau, car, sans peut-être bien se rendre compte du travail quise faisait en moi, elle savait qu’au moment où le travail de monintelligence était arrivé à dissiper le mystère d’une œuvre, ilétait bien rare que, par compensation, elle n’eût pas, au cours desa tâche néfaste, attrapé telle ou telle réflexion profitable. Etle jour où Albertine disait&|160;: «&|160;Voilà un rouleau que nousallons donner à Françoise pour qu’elle nous le fasse changer contreun autre&|160;», souvent il y avait pour moi sans doute un morceaude musique de moins dans le monde, mais une vérité de plus. Pendantqu’elle jouait, de la multiple chevelure d’Albertine je ne pouvaisvoir qu’une coque de cheveux noirs en forme de cœur, appliquée aulong de l’oreille comme le nœud d’une infante de Velasquez. De mêmeque le volume de cet Ange musicien était constitué par les trajetsmultiples entre les différents points du passé que son souveniroccupait en moi et ses différents sièges, depuis la vue jusqu’auxsensations les plus intérieures de mon être, qui m’aidaient àdescendre dans l’intimité du sien, la musique qu’elle jouait avaitaussi un volume, produit par la visibilité inégale des différentesphrases, selon que j’avais plus ou moins réussi à y mettre de lalumière et à rejoindre les unes aux autres les lignes d’uneconstruction qui m’avait d’abord paru presque tout entière noyéedans le brouillard.
Je m’étais si bien rendu compte qu’il serait absurde d’êtrejaloux de Mlle Vinteuil et de son amie,puisqu’Albertine, depuis son aveu, ne cherchait nullement à lesvoir, et de tous les projets de villégiature que nous avionsformés, avait écarté d’elle-même Combray, si proche de Montjouvain,que, souvent, ce que je demandais à Albertine de me jouer, et sansque cela me fît souffrir, c’était de la musique de Vinteuil. Uneseule fois, cette musique de Vinteuil avait été une cause indirectede jalousie pour moi. En effet, Albertine qui savait que j’en avaisentendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, me parla, unsoir, de celui-ci en me manifestant un vif désir d’allerl’entendre, de le connaître. C’était justement peu de temps aprèsque j’avais appris l’existence de la lettre, involontairementinterceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Je me demandai siLéa n’avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots de «&|160;grandesale&|160;», «&|160;grande vicieuse&|160;» me revenaient à l’espritavec horreur. Mais, justement parce qu’ainsi la musique de Vinteuilfut liée douloureusement à Léa – non plus à MlleVinteuil et à son amie – quand la douleur causée par Léa futapaisée, je pus dès lors entendre cette musique sanssouffrance&|160;; un mal m’avait guéri de la possibilité desautres. De cette musique de Vinteuil des phrases inaperçues chezMme Verdurin, larves obscures alors indistinctes,devenaient d’éblouissantes architectures&|160;; et certainesdevenaient des amies, que j’avais à peine distinguées au début,qui, au mieux, m’avaient paru laides et dont je n’aurais jamais cruqu’elles fussent comme ces gens antipathiques au premier abordqu’on découvre seulement tels qu’ils sont une fois qu’on lesconnaît bien. Entre les deux états il y avait une vraietransmutation. D’autre part, des phrases, distinctes la premièrefois dans la musique entendue chez Mme Verdurin, maisque je n’avais pas alors reconnues là, je les identifiaismaintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrasede la Variation religieuse pour orgue qui, chez MmeVerdurin, avait passé inaperçue pour moi dans le septuor, oùpourtant, sainte qui avait descendu les degrés du sanctuaire, ellese trouvait mêlée aux fées familières du musicien. D’autre part, laphrase, qui m’avait paru trop peu mélodique, trop mécaniquementrythmée, de la joie titubante des cloches de midi, maintenantc’était celle que j’aimais le mieux, soit que je fusse habitué à salaideur, soit que j’eusse découvert sa beauté. Cette réaction surla déception que causent d’abord les chefs-d’œuvre, on peut, eneffet, l’attribuer à un affaiblissement de l’impression initiale ouà l’effort nécessaire pour dégager la vérité. Deux hypothèses quise représentent pour toutes les questions importantes&|160;: lesquestions de la réalité de l’Art, de la réalité de l’Éternité del’âme&|160;; c’est un choix qu’il faut faire entre elles&|160;; etpour la musique de Vinteuil, ce choix se représentait à tout momentsous bien des formes. Par exemple, cette musique me semblaitquelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par instantsje pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de lavie, ne l’étant pas sous forme d’idées, sa traduction littéraire,c’est-à-dire intellectuelle, en en rendant compte l’explique,l’analyse, mais ne le recompose pas comme la musique, où les sonssemblent prendre l’inflexion de l’être, reproduire cette pointeintérieure et extrême des sensations qui est la partie qui nousdonne cette ivresse spécifique que nous retrouvons de temps entemps et que, quand nous disons&|160;: «&|160;Quel beautemps&|160;! quel beau soleil&|160;!&|160;» nous ne faisonsnullement connaître au prochain, en qui le même soleil et le mêmetemps éveillent des vibrations toutes différentes. Dans la musiquede Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu’il est impossibled’exprimer et presque défendu de constater, puisque, quand, aumoment de s’endormir, on reçoit la caresse de leur irréelenchantement, à ce moment même où la raison nous a déjà abandonnés,les yeux se scellent et, avant d’avoir eu le temps de connaître nonseulement l’ineffable mais l’invisible, on s’endort. Il me semblaitmême, quand je m’abandonnais à cette hypothèse où l’art seraitréel, que c’était même plus que la simple joie nerveuse d’un beautemps ou d’une nuit d’opium que la musique peut rendre&|160;: uneivresse plus réelle, plus féconde, du moins à ce que jepressentais. Il n’est pas possible qu’une sculpture, une musiquequi donne une émotion qu’on sent plus élevée, plus pure, plusvraie, ne corresponde pas à une certaine réalité spirituelle. Elleen symbolise sûrement une, pour donner cette impression deprofondeur et de vérité. Ainsi rien ne ressemblait plus qu’unetelle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que j’avaisquelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers deMartainville, certains arbres d’une route de Balbec ou, plussimplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tassede thé.
Sans pousser plus loin cette comparaison, je sentais que lesrumeurs claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyaitdu monde où il composait promenaient devant mon imagination, avecinsistance, mais trop rapidement pour qu’elle pût l’appréhenderquelque chose que je pourrais comparer à la soierie embaumée d’ungéranium. Seulement, tandis que, dans le souvenir, ce vague peutêtre sinon approfondi, du moins précisé, grâce à un repérage decirconstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu vousrappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues donnéespar Vinteuil, venant non d’un souvenir, mais d’une impression(comme celle des clochers de Martainville), il aurait fallutrouver, de la fragrance de géranium de sa musique, non uneexplication matérielle, mais l’équivalent profond, la fête inconnueet colorée (dont ses œuvres semblaient les fragments disjoints, leséclats aux cassures écarlates), le mode selon lequel il«&|160;entendait&|160;» et projetait hors de lui l’univers. Cettequalité inconnue d’un monde unique, et qu’aucun autre musicien nenous avait jamais fait voir, peut-être était-ce en cela, disais-jeà Albertine, qu’est la preuve la plus authentique du génie, bienplus que dans le contenu de l’œuvre elle-même. «&|160;Même enlittérature&|160;? me demandait Albertine. – Même enlittérature.&|160;» Et repensant à la monotonie des œuvres deVinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateursn’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt n’ont jamais queréfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ilsapportent au monde. «&|160;S’il n’était pas si tard, ma petite, luidisais-je, je vous montrerais cela chez tous les écrivains que vouslisez pendant que je dors, je vous montrerais la même identité quechez Vinteuil. Ces phrases-types, que vous commencez à reconnaîtrecomme moi, ma petite Albertine, les mêmes dans la sonate, dans leseptuor, dans les autres œuvres, ce serait, par exemple, si vousvoulez, chez Barbey d’Aurevilly, une réalité cachée, révélée parune trace matérielle, la rougeur physiologique de l’Ensorcelée,d’Aimée de Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, lesvieux usages, les vieilles coutumes, les vieux mots, les métiersanciens et singuliers derrière lesquels il y a le Passé, l’histoireorale faite par les pâtres du terroir, les nobles cités normandesparfumées d’Angleterre et jolies comme un village d’Écosse, lacause de malédictions contre lesquelles on ne peut rien, laVellini, le Berger, une même sensation d’anxiété dans un passage,que ce soit la femme cherchant son mari dans une VieilleMaîtresse, ou le mari, dans l’Ensorcelée, parcourantla lande, et l’Ensorcelée elle-même au sortir de la messe. Ce sontencore des phrases types de Vinteuil que cette géométrie dutailleur de pierre dans les romans de Thomas Hardy.&|160;»
Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase etje dis à Albertine qu’elle avait été comme l’hymne national del’amour de Swann et d’Odette, «&|160;les parents de Gilberte quevous connaissez. Vous m’avez dit qu’elle n’avait pas mauvais genre.Mais n’a-t-elle pas essayé d’avoir des relations avec vous&|160;?Elle m’a parlé de vous. – Oui, comme ses parents la faisaientchercher en voiture au cours, par les trop mauvais temps, je croisqu’elle me ramena une fois et m’embrassa&|160;», dit-elle au boutd’un moment&|160;; en riant et comme si c’était une confidenceamusante. «&|160;Elle me demanda tout d’un coup si j’aimais lesfemmes.&|160;» (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler queGilberte l’avait ramenée, comment pouvait-elle dire avec tant deprécision que Gilberte lui avait posé cette questionbizarre&|160;?) «&|160;Même, je ne sais quelle idée baroque me pritde la mystifier, je lui répondis que oui.&|160;» (On aurait ditqu’Albertine craignait que Gilberte m’eût raconté cela et qu’ellene voulût pas que je constatasse qu’elle me mentait.) «&|160;Maisnous ne fîmes rien du tout.&|160;» (C’était étrange, si ellesavaient échangé ces confidences, qu’elles n’eussent rien fait,surtout qu’avant cela même, elles s’étaient embrassées dans lavoiture au dire d’Albertine.) «&|160;Elle m’a ramenée comme celaquatre ou cinq fois, peut-être un peu plus, et c’est tout.&|160;»J’eus beaucoup de peine à ne poser aucune question, mais, medominant pour avoir l’air de n’attacher à tout cela aucuneimportance, je revins à Thomas Hardy. «&|160;Rappelez-vous lestailleurs de pierre dans Jude l’obscur, dans laBien-Aimée, les blocs de pierres que le père extrait del’île venant par bateaux s’entasser dans l’atelier du fils où ellesdeviennent statues&|160;; dans les Yeux bleus, leparallélisme des tombes, et aussi la ligne parallèle du bateau, etles wagons contigus où sont les deux amoureux, et la morte&|160;;le parallélisme entre la Bien-Aimée où l’homme aime troisfemmes et les Yeux bleus où la femme aime trois hommes,etc., et enfin tous ces romans superposables les uns aux autres,comme les maisons verticalement entassées en hauteur sur le solpierreux de l’île. Je ne peux pas vous parler comme cela en uneminute des plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un certainsentiment de l’altitude se liant à la vie spirituelle&|160;: lelieu élevé où Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut delaquelle est enfermé Fabrice, le clocher où l’abbé Barnès s’occuped’astrologie et d’où Fabrice jette un si beau coup d’œil. Vousm’avez dit que vous aviez vu certains tableaux de Vermeer, vousvous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde,que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés,la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle etunique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni nel’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets,mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. Ehbien, cette beauté nouvelle, elle reste identique dans toutes lesœuvres de Dostoïevski&|160;: la femme de Dostoïevski (aussiparticulière qu’une femme de Rembrandt), avec son visagemystérieux, dont la beauté avenante se change brusquement comme sielle avait joué la comédie de la bonté, en une insolence terrible(bien qu’au fond il semble qu’elle soit plutôt bonne), n’est-ce pastoujours la même, que ce soit Nastasia Philipovna écrivant deslettres d’amour à Aglaé et lui avouant qu’elle la hait, ou, dansune visite entièrement identique à celle-là – à celle aussi oùNastasia Philipovna insulte les parents de Vania – Grouchenka,aussi gentille chez Katherina Ivanovna que celle-ci l’avait crueterrible, puis brusquement dévoilant sa méchanceté en insultantKatherina Ivanovna (bien que Grouchenka au fond soit bonne)&|160;;Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses,non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que laBethsabée de Rembrandt. Comme, chez Vermeer, il y a création d’unecertaine âme, d’une certaine couleur des étoffes et des lieux, iln’y a pas seulement, chez Dostoïevski, création d’être mais dedemeures, et la maison de l’Assassinat, dans Crime etChâtiment, avec son dvornik, n’est-elle pas presque aussimerveilleuse que le chef-d’œuvre de la maison de l’Assassinat dansDostoïevski, cette sombre, et si longue, et si haute, et si vastemaison de Rogojine où il tue Nastasia Philipovna&|160;? Cettebeauté nouvelle et terrible d’une maison, cette beauté nouvelle etmixte d’un visage de femme, voilà ce que Dostoïevski a apportéd’unique au monde, et les rapprochements que des critiqueslittéraires peuvent faire entre lui et Gogol, ou entre lui et Paulde Kock, n’ont aucun intérêt, étant extérieurs à cette beautésecrète. Du reste, si je t’ai dit que c’est de roman à roman lamême scène, c’est au sein d’un même roman que les mêmes scènes, lesmêmes personnages se reproduisent si le roman est très long. Jepourrais te le montrer facilement dans la Guerre et laPaix, et certaine scène dans une voiture… – Je n’avais pasvoulu vous interrompre, mais puisque je vois que vous quittezDostoïevski, j’avais peur d’oublier. Mon petit, qu’est-ce que vousavez voulu dire l’autre jour quand vous m’avez dit&|160;:«&|160;C’est comme le côté Dostoïevski de Mme deSévigné.&|160;» Je vous avoue que je n’ai pas compris. Cela mesemble tellement différent. – Venez, petite fille, que je vousembrasse pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que jedis, vous retournerez au pianola après. Et j’avoue que ce quej’avais dit là était assez bête. Mais je l’avais dit pour deuxraisons. La première est une raison particulière. Il est arrivé queMme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieude présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire encommençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusionqui nous frappe. C’est ainsi que Dostoïevski présente sespersonnages. Leurs actions nous apparaissent aussi trompeuses queces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel. Noussommes tout étonnés d’apprendre que cet homme sournois est au fondexcellent, ou le contraire. – Oui, mais un exemple pourMme de Sévigné. – J’avoue, lui répondis-je en riant, quec’est très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais trouver desexemples. – Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un,Dostoïevski&|160;? Les romans que je connais de lui pourraient touss’appeler l’Histoire d’un crime. C’est une obsession chez lui, cen’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, mapetite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, commetout le monde, il a connu le péché, sous une forme ou sous uneautre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. Ence sens-là, il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui nele sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec descirconstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas lapeine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier&|160;; il estpossible que les créateurs soient tentés par certaines formes devie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je vais avecvous à Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai leportrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris,Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers deslivres, et, juste en face, celui de Mme de Genlis quiécrivit des contes moraux et ne se contenta pas de tromper laduchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle sesenfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevski cettepréoccupation de l’assassinat a quelque chose d’extraordinaire etqui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quandj’entends Baudelaire dire&|160;:
&|160;
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas&|160;! n’est pas assezhardie.
&|160;
Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère.Tandis que Dostoïevski… Tout cela me semble aussi loin de moi quepossible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car onne se réalise que successivement. Chez Dostoïevski je trouve despuits excessivement profonds, mais sur quelques points isolés del’âme humaine. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le mondequ’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé par lui. Tous cesbouffons qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedev, Karamazoff,Ivolguine, Segreff, cet incroyable cortège, c’est une humanité plusfantastique que celle qui peuple la Ronde de Nuit deRembrandt. Et peut-être n’est-elle fantastique que de la mêmemanière, par l’éclairage et le costume, et est-elle, au fond,courante. En tous cas elle est à la fois pleine de véritésprofondes et uniques, n’appartenant qu’à Dostoïevski. Cela apresque l’air, ces bouffons, d’un emploi qui n’existe plus, commecertains personnages de la comédie antique, et pourtant comme ilsrévèlent des aspects vrais de l’âme humaine&|160;! Ce quim’assomme, c’est la manière solennelle dont on parle et dont onécrit sur Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle quel’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages&|160;? Ondirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bontéet la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux étatsd’une même nature, l’amour-propre, l’orgueil empêchant Aglaé,Nastasia, le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine,l’ennemi-ami d’Alioscha, de se montrer tels qu’ils sont en réalité.Mais il y a encore bien d’autres grandeurs. Je connais très peu deses livres. Mais n’est-ce pas un motif sculptural et simple, dignede l’art le plus antique, une frise interrompue et reprise où sedérouleraient la Vengeance et l’Expiation, que le crime du pèreKaramazoff engrossant la pauvre folle, le mouvement mystérieux,animal, inexpliqué, par lequel la mère, étant à son insul’instrument des vengeances du destin, obéissant aussi obscurémentà son instinct de mère, peut-être à un mélange de ressentiment etde reconnaissance physique pour le violateur, va accoucher chez lepère Karamazoff&|160;? Ceci, c’est le premier épisode, mystérieux,grand, auguste, comme une création de la Femme dans les sculpturesd’Orvieto. Et en réplique, le second épisode, plus de vingt ansaprès, le meurtre du père Karamazoff, l’infamie sur la familleKaramazoff par ce fils de la folle, Smerdiakoff, suivi peu aprèsd’un même acte aussi mystérieusement sculptural et inexpliqué,d’une beauté aussi obscure et naturelle que l’accouchement dans lejardin du père Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crimeaccompli. Quant à Dostoïevski, je ne le quittais pas tant que vouscroyez en parlant de Tolstoï, qui l’a beaucoup imité. ChezDostoïevski il y a, concentré et grognon, beaucoup de ce quis’épanouira chez Tolstoï. Il y a, chez Dostoïevski, cettemaussaderie anticipée des primitifs que les disciples éclairciront.– Mon petit, comme c’est assommant que vous soyez si paresseux.Regardez comme vous voyez la littérature d’une façon plusintéressante qu’on ne nous la faisait étudier&|160;; les devoirsqu’on nous faisait faire sur Esther&|160;:«&|160;Monsieur&|160;», vous vous rappelez&|160;», me dit-elle enriant, moins pour se moquer de ses maîtres et d’elle-même que pourle plaisir de retrouver dans sa mémoire, dans notre mémoirecommune, un souvenir déjà un peu ancien. Mais tandis qu’elle meparlait, et comme je pensais à Vinteuil, à son tour c’était l’autrehypothèse, l’hypothèse matérialiste, celle du néant, qui seprésentait à moi. Je me mettais à douter, je me disais qu’aprèstout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaientl’expression de certains états de l’âme, analogues à celui quej’avais éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la tasse dethé, rien ne m’assurait que le vague de tels états fût une marquede leur profondeur, mais seulement de ce que nous n’avons pasencore su les analyser, qu’il n’y aurait donc rien de plus réel eneux que dans d’autres. Pourtant ce bonheur, ce sentiment decertitude dans le bonheur pendant que je buvais la tasse de thé,que je respirais aux Champs-Élysées une odeur de vieux bois, cen’était pas une illusion. En tous cas, me disait l’esprit du doute,même si ces états sont dans la vie plus profonds que d’autres, etsont inanalysables à cause de cela même, parce qu’ils mettent enjeu trop de forces dont nous ne nous sommes pas encore renducompte, le charme de certaines phrases de Vinteuil fait penser àeux parce qu’il est lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pasqu’il ait la même profondeur&|160;; la beauté d’une phrase demusique pure paraît facilement l’image ou, du moins, la parented’une impression intellectuelle que nous avons eue, mais simplementparce qu’elle est inintellectuelle. Et pourquoi, alors,croyons-nous particulièrement profondes ces phrases mystérieusesqui hantent certains ouvrages et ce septuor de Vinteuil&|160;?
Ce n’était pas, du reste, que de la musique de lui que me jouaitAlbertine&|160;; le pianola était par moments pour nous comme unelanterne magique scientifique (historique et géographique), et surles murs de cette chambre de Paris, pourvue d’inventions plusmodernes que celle de Combray, je voyais, selon qu’Albertine jouaitdu Rameau ou du Borodine, s’étendre tantôt une tapisserie duXVIIIe siècle semée d’Amours sur un fond de roses,tantôt la steppe orientale où les sonorités s’étouffent dansl’illimité des distances et le feutrage de la neige. Et cesdécorations fugitives étaient, d’ailleurs, les seules de machambre, car si, au moment où j’avais hérité de ma tante Léonie, jem’étais promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter destableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux,une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre necontenait-elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutescelles-là&|160;? C’était Albertine elle-même. Je la regardais.C’était étrange pour moi de penser que c’était elle, elle quej’avais crue si longtemps impossible même à connaître, quiaujourd’hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j’avais fournile tuteur, le cadre, l’espalier de sa vie, était ainsi assise,chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée àma bibliothèque. Ses épaules, que j’avais vues baissées etsournoises quand elle rapportait les clubs de golf, s’appuyaient àmes livres. Ses belles jambes, que le premier jour j’avaisimaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescenceles pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à toursur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui mela faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle luivenait, posait ses souliers en toile d’or. Ses doigts, jadisfamiliers du guidon, se posaient maintenant sur les touches commeceux d’une sainte Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit,était plein et fort, à cette distance et sous la lumière de lalampe paraissait plus rose, moins rose pourtant que son visageincliné de profil, auquel mes regards, venant des profondeurs demoi-même, chargés de souvenirs et brûlants de désir, ajoutaient untel brillant, une telle intensité de vie que son relief semblaits’enlever et tourner avec la même puissance presque magique que lejour, à l’hôtel de Balbec, où ma vue était brouillée par mon tropgrand désir de l’embrasser&|160;; j’en prolongeais chaque surfaceau delà de ce que j’en pouvais voir et sous ce qui me le cachait etne me faisait que mieux sentir – paupières qui fermaient à demi lesyeux, chevelure qui cachait le haut des joues – le relief de cesplans superposés. Ses yeux luisaient comme, dans un minerai oùl’opale est encore engainée, les deux plaques seules encore polies,qui, devenues plus brillantes que du métal, font apparaître, aumilieu de la matière aveugle qui les surplombe, comme les ailes desoie mauve d’un papillon qu’on aurait mis sous verre. Ses cheveux,noirs et crespelés, montrant des ensembles différents selon qu’ellese tournait vers moi pour me demander ce qu’elle devait jouer,tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base,noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le relief de leursboucles en une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, delignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche et simultiple, semblaient dépasser la variété que réalise habituellementla nature et répondre plutôt au désir d’un sculpteur qui accumuleles difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, lefondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage,en les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et commela rotation du visage lisse et rose, du mat verni d’un bois peint.Et par contraste avec tant de relief, par l’harmonie aussi qui lesunissait à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et àleur utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffetd’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblaitréduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cetange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une doucemagie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sasubstance précieuse et rose. Mais non, Albertine n’était nullementpour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer unefemme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même,d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît,incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observationextérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, etj’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement unedignité artistique – en la comparant, comme il se plaisait à lefaire galamment devant elle-même, à quelque portrait deLuini&|160;; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijouxd’un tableau de Giorgione – à une femme qui m’avait sembléinsignifiante. Rien de tel chez moi. Le plaisir et la peine qui mevenaient d’Albertine ne prenaient jamais, pour m’atteindre, ledétour du goût et de l’intelligence&|160;; même, pour dire vrai,quand je commençais à regarder Albertine comme un ange musicien,merveilleusement patiné et que je me félicitais de posséder, ellene tardait pas à me devenir indifférente, je m’ennuyais bientôtauprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu&|160;: on n’aimeque ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aimeque ce qu’on ne possède pas, et, bien vite, je me remettais à merendre compte que je ne possédais pas Albertine. Dans ses yeux jevoyais passer tantôt l’espérance, tantôt le souvenir, peut-être leregret, de joies que je ne devinais pas, auxquelles, dans ce cas,elle préférait renoncer plutôt que de me les dire, et que, n’ensaisissant que certaines lueurs dans ses prunelles, je n’apercevaispas plus que le spectateur qu’on n’a pas laissé entrer dans lasalle et qui, collé au carreau vitré de la porte, ne peut rienapercevoir de ce qui se passe sur la scène. Je ne sais si c’étaitle cas pour elle, mais c’est une étrange chose, comme untémoignage, chez les plus incrédules, d’une croyance au bien, quecette persévérance dans le mensonge qu’ont tous ceux qui noustrompent. On aurait beau leur dire que leur mensonge fait plus depeine que l’aveu, ils auraient beau s’en rendre compte, qu’ilsmentiraient encore l’instant d’après, pour rester conformes à cequ’ils nous ont dit d’abord que nous étions pour eux. C’est ainsiqu’un athée qui tient à la vie se fait tuer pour ne pas donner undémenti à l’idée qu’on a de sa bravoure. Pendant ces heures,quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans samoue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dontla contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable, éloignéede moi à qui ils étaient refusés. «&|160;À quoi pensez-vous, machérie&|160;? – Mais à rien.&|160;» Quelquefois, pour répondre à cereproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantôt elle medisait des choses qu’elle n’ignorait pas que je savais aussi bienque tout le monde (comme ces hommes d’État qui ne vousannonceraient pas la plus petite nouvelle, mais vous parlent, enrevanche, de celle qu’on a pu lire dans les journaux de la veille),tantôt elle me racontait sans précision aucune, en des sortes defausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait àBalbec, l’année avant de me connaître. Et comme si j’avais devinéjuste autrefois, en inférant de là qu’elle devait être une jeunefille très libre, faisant de très longues parties, l’évocationqu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvresd’Albertine ce même mystérieux sourire qui m’avait séduit lespremiers jours sur la digue de Balbec. Elle me parlait aussi de sespromenades qu’elle avait faites, avec des amies, dans la campagnehollandaise, de ses retours, le soir, à Amsterdam, à des heurestardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu’ellesconnaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux,dont je croyais voir se refléter dans les yeux brillantsd’Albertine, comme dans les glaces incertaines d’une rapidevoiture, les feux innombrables et fuyants. Comme la soi-disantcuriosité esthétique mériterait plutôt le nom d’indifférence auprèsde la curiosité douloureuse, inlassable, que j’avais des lieux oùAlbertine avait vécu, de ce qu’elle avait pu faire tel soir, dessourires, des regards qu’elle avait eus, des mots qu’elle avaitdits, des baisers qu’elle avait reçus&|160;! Non, jamais lajalousie que j’avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avaitpersisté, ne m’eût donné cette immense inquiétude. Cet amour entrefemmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettaitd’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité.Que de gens, que de lieux (même qui ne la concernaient pasdirectement, de vagues lieux de plaisir où elle avait pu engoûter), que de milieux (où il y a beaucoup de monde, où on estfrôlé) Albertine – comme une personne qui, faisant passer sa suite,toute une société, au contrôle devant elle, la fait entrer authéâtre – du seuil de mon imagination ou de mon souvenir, où je neme souciais pas d’eux, avait introduits dans mon cœur&|160;!Maintenant, la connaissance que j’avais d’eux était interne,immédiate, spasmodique, douloureuse. L’amour c’est l’espace et letemps rendus sensibles au cœur.
Et peut-être, pourtant, entièrement fidèle je n’eusse passouffert d’infidélités que j’eusse été incapable de concevoir, maisce qui me torturait à imaginer chez Albertine, c’était mon propredésir perpétuel de plaire à de nouvelles femmes, d’ébaucher denouveaux romans&|160;; c’était de lui supposer ce regard que jen’avais pu, l’autre jour, même à côté d’elle, m’empêcher de jetersur les jeunes cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne.Comme il n’est de connaissance, on peut presque dire qu’il n’est dejalousie que de soi-même. L’observation compte peu. Ce n’est que duplaisir ressenti par soi-même qu’on peut tirer savoir etdouleur.
Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusqueinflammation de son teint, je sentais comme un éclair de chaleurpasser furtivement dans des régions plus inaccessibles pour moi quele ciel, et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnus,d’Albertine. Alors cette beauté qu’en pensant aux annéessuccessives où j’avais connu Albertine, soit sur la plage deBalbec, soit à Paris, je lui avais trouvée depuis peu, et quiconsistait en ce que mon amie se développait sur tant de plans etcontenait tant de jours écoulés, cette beauté prenait pour moiquelque chose de déchirant. Alors sous ce visage rosissant jesentais se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace dessoirs où je n’avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendreAlbertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains&|160;; jepouvais la caresser, passer longuement mes mains sur elle, mais,comme si j’eusse manié une pierre qui enferme la salure des océansimmémoriaux ou le rayon d’une étoile, je sentais que je touchaisseulement l’enveloppe close d’un être qui, par l’intérieur,accédait à l’infini. Combien je souffrais de cette position où nousa réduits l’oubli de la nature qui, en instituant la division descorps, n’a pas songé à rendre possible l’interpénétration des âmes(car si son corps était au pouvoir du mien, sa pensée échappait auxprises de ma pensée). Et je me rendais compte qu’Albertine n’étaitpas même, pour moi, la merveilleuse captive dont j’avais cruenrichir ma demeure, tout en y cachant aussi parfaitement saprésence, même à ceux qui venaient me voir et qui ne lasoupçonnaient pas, au bout du couloir, dans la chambre voisine, quece personnage dont tout le monde ignorait qu’il tenait enferméedans une bouteille la Princesse de la Chine&|160;; m’invitant, sousune forme pressante, cruelle et sans issue, à la recherche dupassé, elle était plutôt comme une grande déesse du Temps. Et s’ila fallu que je perdisse pour elle des années, ma fortune – etpourvu que je puisse me dire, ce qui n’est pas sûr, hélas, qu’ellen’y a, elle, pas perdu – je n’ai rien à regretter. Sans doute lasolitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais sij’avais mené la vie de collectionneur que me conseillait Swann (queme reprochait de ne pas connaître M. de Charlus, quand, avec unmélange d’esprit, d’insolence et de goût, il me disait&|160;:«&|160;Comme c’est laid chez vous&|160;!&|160;»), quelles statues,quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés, ou même, àtout mettre au mieux, contemplés avec désintéressement, m’eussent –comme la petite blessure qui se cicatrisait assez vite, mais que lamaladresse inconsciente d’Albertine, des indifférents, ou de mespropres pensées, ne tardait pas à rouvrir – donné accès hors desoi-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne surla grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour oùnous en avons souffert, la vie des autres&|160;?
Quelquefois il faisait un si beau clair de lune, qu’une heureaprès qu’Albertine était couchée, j’allais jusqu’à son lit pour luidire de regarder la fenêtre. Je suis sûr que c’est pour cela quej’allais dans sa chambre, et non pour m’assurer qu’elle y étaitbien. Quelle apparence qu’elle pût et souhaitât s’enéchapper&|160;? Il eût fallu une collusion invraisemblable avecFrançoise. Dans la chambre sombre, je ne voyais rien que, sur lablancheur de l’oreiller, un mince diadème de cheveux noirs. Maisj’entendais la respiration d’Albertine. Son sommeil était siprofond que j’hésitais d’abord à aller jusqu’au lit. Puis, jem’asseyais au bord. Le sommeil continuait de couler avec le mêmemurmure. Ce qui est impossible à dire, c’est à quel point sesréveils étaient gais. Je l’embrassais, je la secouais. Aussitôtelle s’arrêtait de dormir, mais, sans même l’intervalle d’uninstant, éclatait de rire, me disant, en nouant ses bras à moncou&|160;: «&|160;J’étais justement en train de me demander si tune viendrais pas&|160;», et elle riait tendrement de plus belle. Onaurait dit que sa tête charmante, quand elle dormait, n’étaitpleine que de gaîté, de tendresse et de rire. Et en l’éveillantj’avais seulement, comme quand on ouvre un fruit, fait fuser le jusjaillissant qui désaltère.
L’hiver cependant finissait&|160;; la belle saison revint, etsouvent, comme Albertine venait seulement de me dire bonsoir, machambre, mes rideaux, le mur au-dessus des rideaux étant encoretout noirs, dans le jardin des religieuses voisines j’entendais,riche et précieuse dans le silence comme un harmonium d’église, lamodulation d’un oiseau inconnu qui, sur le mode lydien, chantaitdéjà matines, et au milieu de mes ténèbres mettait la riche noteéclatante du soleil qu’il voyait. Une fois même, nous entendîmestout d’un coup la cadence régulière d’un appel plaintif. C’étaientles pigeons qui commençaient à roucouler. «&|160;Cela prouve qu’ilfait déjà jour&|160;», dit Albertine&|160;; et le sourcil presquefroncé, comme si elle manquait, en vivant chez moi, les plaisirs dela belle saison&|160;: «&|160;Le printemps est commencé pour queles pigeons soient revenus.&|160;» La ressemblance entre leurroucoulement et le chant du coq était aussi profonde et aussiobscure que, dans le septuor de Vinteuil, la ressemblance entre lethème de l’adagio et celui du dernier morceau, qui est bâti sur lemême thème-clef que le premier, mais tellement transformé par lesdifférences de tonalité, de mesure, que le public profane, s’ilouvre un ouvrage sur Vinteuil, est étonné de voir qu’ils sont bâtistous trois sur les quatre mêmes notes, quatre notes qu’il peut,d’ailleurs, jouer d’un doigt au piano sans retrouver aucun destrois morceaux. Tel ce mélancolique morceau exécuté par les pigeonsétait une sorte de chant du coq en mineur, qui ne s’élevait pasvers le ciel, ne montait pas verticalement, mais, régulier comme lebraiment d’un âne, enveloppé de douceur, allait d’un pigeon àl’autre sur une même ligne horizontale, et jamais ne se redressait,ne changeait sa plainte latérale en ce joyeux appel qu’avaientpoussé tant de fois l’allegro de l’introduction et le finale.
Bientôt les nuits raccourcirent davantage, et avant les heuresanciennes du matin, je voyais déjà dépasser des rideaux de mafenêtre la blancheur quotidiennement accrue du jour. Si je merésignais à laisser encore mener à Albertine cette vie, où, malgréses dénégations, je sentais qu’elle avait l’impression d’êtreprisonnière, c’était seulement parce que chaque jour j’étais sûrque le lendemain je pourrais me mettre, en même temps qu’àtravailler, à me lever, à sortir, à préparer un départ pour quelquepropriété que nous achèterions et où Albertine pourrait mener pluslibrement, et sans inquiétude pour moi, la vie de campagne ou demer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Seulement, lelendemain, ce temps passé que j’aimais et détestais tour à tour enAlbertine, il arrivait que (comme, quand il est le présent, entrelui et nous, chacun, par intérêt, ou politesse, ou pitié, travailleà tisser un rideau de mensonges que nous prenons pour la réalité),rétrospectivement, une des heures qui le composaient, et même decelles que j’avais cru connaître, me présentait tout d’un coup unaspect qu’on n’essayait plus de me voiler et qui était alors toutdifférent de celui sous lequel elle m’était apparue. Derrière telregard, à la place de la bonne pensée que j’avais cru y voirautrefois, c’était un désir insoupçonné jusque-là qui se révélait,m’aliénant une nouvelle partie de ce cœur d’Albertine que j’avaiscru assimilé au mien. Par exemple, quand Andrée avait quittéBalbec, au mois de juillet, Albertine ne n’avait jamais dit qu’elledût bientôt la revoir, et je pensais qu’elle l’avait revue mêmeplus tôt qu’elle n’eût cru, puisque, à cause de la grande tristesseque j’avais eue à Balbec, cette nuit du 14 septembre, elle m’avaitfait ce sacrifice de ne pas y rester et de revenir tout de suite àParis. Quand elle était arrivée, le 15, je lui avais demandéd’aller voir Andrée et lui avais dit&|160;: «&|160;A-t-elle étécontente de vous revoir&|160;?&|160;» Or un jour, MmeBontemps était venue pour apporter quelque chose à Albertine&|160;;je la vis un instant et lui dis qu’Albertine était sortie avecAndrée&|160;: «&|160;Elles sont allées se promener dans lacampagne. – Oui, me répondit Mme Bontemps. Albertinen’est pas difficile en fait de campagne. Ainsi, il y a trois ans,tous les jours il fallait aller aux Buttes-Chaumont.&|160;» À cenom de Buttes-Chaumont, où Albertine m’avait dit n’être jamaisallée, ma respiration s’arrêta un instant. La réalité est le plushabile des ennemis. Elle prononce ses attaques sur les points denotre cœur où nous ne les attendions pas, et où nous n’avions paspréparé de défense. Albertine avait-elle menti à sa tante, alors,en lui disant qu’elle allait tous les jours auxButtes-Chaumont&|160;? à moi, depuis, en me disant qu’elle ne lesconnaissait pas&|160;? «&|160;Heureusement, ajouta MmeBontemps, que cette pauvre Andrée va bientôt partir pour unecampagne plus vivifiante, pour la vraie campagne, elle en a besoin,elle a si mauvaise mine. Il est vrai qu’elle n’a pas eu cet été letemps d’air qui lui est nécessaire. Pensez qu’elle a quitté Balbecà la fin de juillet, croyant revenir en septembre, et, comme sonfrère s’est démis le genou, elle n’a pas pu revenir.&|160;» AlorsAlbertine l’attendait à Balbec et me l’avait caché. Il est vrai quec’était d’autant plus gentil de m’avoir proposé de revenir. À moinsque… «&|160;Oui, je me rappelle qu’Albertine m’avait parlé de cela…(ce n’était pas vrai). Quand donc a eu lieu cet accident&|160;?Tout cela est un peu brouillé dans ma tête. – Mais, à mon sens, ila eu lieu juste à point, car un jour plus tard, la location de lavilla était commencée et la grand’mère d’Andrée aurait été obligéede payer un mois inutile. Il s’est cassé la jambe le 14 septembre,elle a eu le temps de télégraphier à Albertine, le 15 au matin,qu’elle ne viendrait pas, et Albertine de prévenir l’agence. Unjour plus tard, cela courait jusqu’au 15 octobre.&|160;» Ainsi sansdoute, quand Albertine, changeant d’avis, m’avait dit&|160;:«&|160;Partons ce soir&|160;», ce qu’elle voyait c’était unappartement, celui de la grand’mère d’Andrée, où, dès notre retour,elle allait pouvoir retrouver l’amie que, sans que je m’endoutasse, elle avait cru revoir bientôt à Balbec. Les paroles sigentilles, pour revenir avec moi, qu’elle avait eues, en contrasteavec son opiniâtre refus d’un peu avant, j’avais cherché àles attribuer à un revirement de son bon cœur. Elles étaient toutsimplement le reflet d’un changement intervenu dans une situationque nous ne connaissons pas, et qui est tout le secret de lavariation de la conduite des femmes qui ne nous aiment pas. Ellesnous refusent obstinément un rendez-vous pour le lendemain, parcequ’elles sont fatiguées, parce que leur grand-père exige qu’ellesdînent chez lui. «&|160;Mais venez après&|160;», insistons-nous.«&|160;Il me retient très tard. Il pourra me raccompagner.&|160;»Simplement elles ont un rendez-vous avec quelqu’un qui leur plaît.Soudain celui-ci n’est plus libre. Et elles viennent nous dire leurregret de nous avoir fait de la peine, qu’envoyant promener leurgrand-père, elles resteront auprès de nous, ne tenant à riend’autre. J’aurais dû reconnaître ces phrases dans le langage quem’avait tenu Albertine, le jour de mon départ de Balbec&|160;;mais, pour interpréter ce langage, j’aurais dû me souvenir alors dedeux traits particuliers du caractère d’Albertine qui me revenaientmaintenant à l’esprit, l’un pour me consoler, l’autre pour medésoler, car nous trouvons de tout dans notre mémoire&|160;; elleest une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met,au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur unpoison dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cettehabitude de faire servir une même action au plaisir de plusieurspersonnes, cette utilisation multiple de ce qu’elle faisait, quiétait caractéristique chez Albertine. C’était bien dans soncaractère, revenant à Paris (le fait qu’Andrée ne revenait paspouvait lui rendre incommode de rester à Balbec sans que celasignifiât qu’elle ne pouvait pas se passer d’Andrée), de tirer dece seul voyage une occasion de toucher deux personnes qu’elleaimait sincèrement&|160;: moi, en me faisant croire que c’étaitpour ne pas me laisser seul, pour que je ne souffrisse pas, pardévouement pour moi&|160;; Andrée, en la persuadant que, du momentqu’elle ne venait pas à Balbec, elle ne voulait pas y rester uninstant de plus, qu’elle n’avait prolongé son séjour que pour lavoir, et qu’elle accourait dans l’instant vers elle. Or le départd’Albertine avec moi succédait, en effet, d’une façon si immédiate,d’une part à mon chagrin, à mon désir de revenir à Paris, d’autrepart à la dépêche d’Andrée, qu’il était tout naturel qu’Andrée etmoi, ignorant respectivement, elle mon chagrin, moi sa dépêche,nous eussions pu croire que le départ d’Albertine était l’effet dela seule cause que chacun de nous connût et qu’il suivait, eneffet, à si peu d’heures de distance et si inopinément. Et dans cecas, je pouvais encore croire que m’accompagner avait été le butréel d’Albertine, qui n’avait pas voulu négliger pourtant uneoccasion de s’en faire un titre à la gratitude d’Andrée. Maismalheureusement je me rappelai presque aussitôt un autre trait decaractère d’Albertine, et qui était la vivacité avec laquelle lasaisissait la tentation irrésistible d’un plaisir. Or je merappelais, quand elle eut décidé de partir, quelle impatience elleavait d’arriver au train, comme elle avait bousculé le Directeurqui, en cherchant à nous retenir, aurait pu nous faire manquerl’omnibus, les haussements d’épaules de connivence qu’elle mefaisait et dont j’avais été si touché, quand, dans le tortillard,M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas«&|160;remettre à huitaine&|160;». Oui, ce qu’elle voyait devantses yeux à ce moment-là, ce qui la rendait si fiévreuse de partir,ce qu’elle était impatiente de retrouver, c’était cet appartementinhabité que j’avais vu une fois, appartenant à la grand’mèred’Andrée, laissé à la garde d’un vieux valet de chambre,appartement luxueux, en plein midi, mais si vide, si silencieux quele soleil avait l’air de mettre des housses sur le canapé, sur lesfauteuils de la chambre où Albertine et Andrée demanderaient augardien respectueux, peut-être naïf, peut-être complice, de leslaisser se reposer. Je le voyais tout le temps maintenant, vide,avec un lit ou un canapé, cette chambre, où, chaque foisqu’Albertine avait l’air pressé et sérieux, elle partait pourretrouver son amie, sans doute arrivée avant elle parce qu’elleétait plus libre. Je n’avais jamais pensé jusque-là à cetappartement qui, maintenant, avait pour moi une horrible beauté.L’inconnu de la vie des êtres est comme celui de la nature, quechaque découverte scientifique ne fait que reculer mais n’annulepas. Un jaloux exaspère celle qu’il aime en la privant de milleplaisirs sans importance, mais ceux qui sont le fond de la vie decelle-ci, elle les abrite là où, dans les moments où sonintelligence croit montrer le plus de perspicacité et où les tiersle renseignent le mieux, il n’a pas idée de chercher. Enfin, dumoins, Andrée allait partir. Mais je ne voulais pas qu’Albertinepût me mépriser comme ayant été dupe d’elle et d’Andrée. Un jour oul’autre, je le lui dirais. Et ainsi je la forcerais peut-être à meparler plus franchement, en lui montrant que j’étais informé toutde même des choses qu’elle me cachait. Mais je ne voulais pas luiparler de cela encore, d’abord parce que, si près de la visite desa tante, elle eût compris d’où me venait mon information, eût taricette source et n’en eût pas redouté d’inconnues. Ensuite parce queje ne voulais pas risquer, tant que je ne serais pas absolumentcertain de garder Albertine aussi longtemps que je voudrais, decauser en elle trop de colères qui auraient pu avoir pour effet delui faire désirer me quitter. Il est vrai que, si je raisonnais,cherchais la vérité, pronostiquais l’avenir d’après ses paroles,lesquelles approuvaient toujours tous mes projets, exprimaientcombien elle aimait cette vie, combien sa claustration la privaitpeu, je ne doutais pas qu’elle restât toujours auprès de moi. J’enétais même fort ennuyé, je sentais m’échapper la vie, l’univers,auxquels je n’avais jamais goûté, échangés contre une femme danslaquelle je ne pouvais plus rien trouver de nouveau. Je ne pouvaismême pas aller à Venise, où, pendant que je serais couché, jeserais trop torturé par la crainte des avances que pourraient luifaire le gondolier, les gens de l’hôtel, les Vénitiennes. Mais sije raisonnais, au contraire, d’après l’autre hypothèse, celle quis’appuyait non sur les paroles d’Albertine, mais sur des silences,des regards, des rougeurs, des bouderies, et même des colères, dontil m’eût été bien facile de lui montrer qu’elles étaient sans causeet dont j’aimais mieux avoir l’air de ne pas m’apercevoir, alors jeme disais que cette vie lui était insupportable, que tout le tempselle se trouvait privée de ce qu’elle aimait, et que fatalementelle me quitterait un jour. Tout ce que je voulais, si elle lefaisait, c’est que je pusse choisir le moment où cela ne me seraitpas trop pénible, et puis dans une saison où elle ne pourrait allerdans aucun des endroits où je me représentais ses débauches, ni àAmsterdam, ni chez Andrée, qu’elle retrouverait, il est vrai,quelques mois plus tard. Mais d’ici là je me serais calmé et celame serait devenu indifférent. En tous cas, il fallait attendre,pour y songer, que fût guérie la petite rechute qu’avait causée ladécouverte des raisons pour lesquelles Albertine, à quelques heuresde distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immédiatementBalbec. Il fallait laisser le temps de disparaître aux symptômesqui ne pouvaient aller qu’en s’atténuant si je n’apprenais rien denouveau, mais qui étaient encore trop aigus pour ne pas rendre plusdouloureuse, plus difficile, une opération de rupture, reconnuemaintenant inévitable, mais nullement urgente, et qu’il valaitmieux pratiquer «&|160;à froid&|160;». Ce choix du moment, j’enétais le maître, car si elle voulait partir avant que je l’eussedécidé, au moment où elle m’annoncerait qu’elle avait assez decette vie, il serait toujours temps d’aviser à combattre sesraisons, de lui laisser plus de liberté, de lui promettre quelquegrand plaisir prochain qu’elle souhaiterait elle-même d’attendre,voire, si je ne trouvais de recours qu’en son cœur, de lui assurermon chagrin. J’étais donc bien tranquille à ce point de vue,n’étant pas, d’ailleurs, en cela très logique avec moi-même. Car,dans les hypothèses où je ne tenais précisément pas compte deschoses qu’elle disait et qu’elle annonçait, je supposais que, quandil s’agirait de son départ, elle me donnerait d’avance ses raisons,me laisserait les combattre et les vaincre. Je sentais que ma vieavec Albertine n’était, pour une part, quand je n’étais pas jaloux,qu’ennui, pour l’autre part, quand j’étais jaloux, que souffrance.À supposer qu’il y eût du bonheur, il ne pouvait durer. J’étaisdans le même esprit de sagesse qui m’inspirait à Balbec, quand, lesoir où nous avions été heureux, après la visite de Mmede Cambremer, je voulais la quitter, parce que je savais qu’àprolonger je ne gagnerais rien. Seulement, maintenant encore, jem’imaginais que le souvenir que je garderais d’elle serait commeune sorte de vibration, prolongée par une pédale, de la dernièreminute de notre séparation. Aussi je tenais à choisir une minutedouce, afin que ce fût elle qui continuât à vibrer en moi. Il nefallait pas être trop difficile, attendre trop, il fallait êtresage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait folie de ne pasattendre quelques jours de plus, jusqu’à ce qu’une minuteacceptable se présentât, plutôt que de risquer de la voir partiravec cette même révolte que j’avais autrefois quand mamans’éloignait de mon lit sans me redire bonsoir, ou quand elle medisait adieu à la gare. À tout hasard, je multipliais lesgentillesses que je pouvais lui faire. Pour les robes de Fortuny,nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose,qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même lescinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pourcelle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passédepuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par lacolère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtupour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui,en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que jesacrifiais pour elle, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avaisjamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances dePâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennementencore, par les gravures de Titien et les photographies de Giottoque Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny queportait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatricede cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementationarabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon dessultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures dela Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles lesoiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie,se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profondqui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeaiten or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondolequi s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal.Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est siparticulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo.
Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant moiqu’Albertine n’était contente de rien&|160;; que, quand je luifaisais dire que je sortirais avec elle, ou que je ne sortiraispas, que l’automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas,elle haussait presque les épaules et répondait à peine poliment. Cesoir, où je la sentais de mauvaise humeur et où la première grandechaleur m’avait énervé, je ne pus retenir ma colère et luireprochai son ingratitude&|160;: «&|160;Oui, vous pouvez demander àtout le monde, criai-je de toutes mes forces, hors de moi, vouspouvez demander à Françoise, ce n’est qu’un cri.&|160;» Maisaussitôt je me rappelai qu’Albertine m’avait dit une fois combienelle me trouvait l’air terrible quand j’étais en colère, et m’avaitappliqué les vers d’Esther&|160;:
&|160;
Jugez combien ce front irrité contre moi
Dans mon âme troublée a dû jeter d’émoi
Hélas&|160;! sans frissonner quel cœur audacieux
Soutiendrait les éclairs qui partent de vosyeux&|160;?
&|160;
J’eus honte de ma violence. Et pour revenir sur ce que j’avaisfait, sans cependant que ce fût une défaite, de manière que ma paixfût une paix armée et redoutable, en même temps qu’il me semblaitutile de montrer à nouveau que je ne craignais pas une rupture pourqu’elle n’en eût pas l’idée&|160;: «&|160;Pardonnez-moi, ma petiteAlbertine, j’ai honte de ma violence, j’en suis désespéré. Si nousne pouvons plus nous entendre, si nous devons nous quitter, il nefaut pas que ce soit ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nousnous quitterons, s’il le faut, mais avant tout je tiens à vousdemander pardon bien humblement de tout mon cœur.&|160;» Je pensaique, pour réparer cela et m’assurer de ses projets de rester pourle temps qui allait suivre, au moins jusqu’à ce qu’Andrée fûtpartie, ce qui était dans trois semaines, il serait bon, dès lelendemain, de chercher quelque plaisir plus grand que ceux qu’elleavait encore eus, et à assez longue échéance&|160;; aussi, puisquej’allais effacer l’ennui que je lui avais causé, peut-êtreferais-je bien de profiter de ce moment pour lui montrer que jeconnaissais mieux sa vie qu’elle ne croyait. La mauvaise humeurqu’elle ressentirait serait effacée demain par mes gentillesses,mais l’avertissement resterait dans son esprit. «&|160;Oui, mapetite Albertine, pardonnez-moi si j’ai été violent. Je ne suis pastout à fait aussi coupable que vous croyez. Il y a des gensméchants qui cherchent à nous brouiller, je n’avais jamais vouluvous en parler pour ne pas vous tourmenter. Mais je finis par êtreaffolé quelquefois de certaines dénonciations. Ainsi tenez, luidis-je, maintenant on me tourmente, on me persécute à me parler devos relations, mais avec Andrée. – Avec Andrée&|160;?&|160;»s’écria-t-elle, la mauvaise humeur enflammant son visage. Etl’étonnement ou le désir de paraître étonnée écarquillait ses yeux.«&|160;C’est charmant&|160;! Et peut-on savoir qui vous a dit cesbelles choses&|160;? est-ce que je pourrais leur parler à cespersonnes&|160;? savoir sur quoi elles appuient leursinfamies&|160;? – Ma petite Albertine, je ne sais pas, ce sont deslettres anonymes, mais de personnes que vous trouveriez peut-êtreassez facilement (pour lui montrer que je ne croyais pas qu’ellecherchait), car elles doivent bien vous connaître. La dernière, jevous l’avoue (et je vous cite celle-là justement parce qu’il s’agitd’un rien et qu’elle n’a rien de pénible à citer), m’a pourtantexaspéré. Elle me disait que si, le jour où nous avons quittéBalbec, vous aviez d’abord voulu rester et partir ensuite, c’estque, dans l’intervalle, vous aviez reçu une lettre d’Andrée vousdisant qu’elle ne viendrait pas. – Je sais très bien qu’Andrée m’aécrit qu’elle ne viendrait pas, elle m’a même télégraphié, je nepeux pas vous montrer la dépêche parce que je ne l’ai pas gardée,mais ce n’était pas ce jour-là. Qu’est-ce que vous vouliez que celame fasse qu’Andrée vînt à Balbec ou non&|160;?&|160;»«&|160;Qu’est-ce que vous vouliez que cela me fasse&|160;» étaitune preuve de colère et que «&|160;cela lui faisait&|160;» quelquechose, mais pas forcément une preuve qu’Albertine était revenueuniquement par désir de voir Andrée. Chaque fois qu’Albertinevoyait un des motifs réels, ou allégués, d’un de ses actesdécouvert par une personne à qui elle en avait donné un autremotif, Albertine était en colère, la personne fût-elle celle pourlaquelle elle avait fait réellement l’acte. Albertine croyait-elleque ces renseignements sur ce qu’elle faisait, ce n’était pas desanonymes qui me les envoyaient malgré moi, mais moi qui lessollicitais avidement, on n’aurait pu nullement le déduire desparoles qu’elle me dit ensuite, où elle avait l’air d’accepter maversion des lettres anonymes, mais de son air de colère contre moi,colère qui n’avait l’air que d’être l’explosion de ses mauvaiseshumeurs antérieures, tout comme l’espionnage auquel elle eût, danscette hypothèse, cru que je m’étais livré n’eût été quel’aboutissement d’une surveillance de tous ses actes, dont ellen’eût plus douté depuis longtemps. Sa colère s’étendit même jusqu’àAndrée, et se disant sans doute que, maintenant, je ne serais plustranquille même quand elle sortirait avec Andrée&|160;:«&|160;D’ailleurs, Andrée m’exaspère. Elle est assommante. Je neveux plus sortir avec elle. Vous pouvez l’annoncer aux gens quivous ont dit que j’étais revenue à Paris pour elle. Si je vousdisais que, depuis tant d’années que je connais Andrée, je nesaurais pas vous dire comment est sa figure tant je l’ai peuregardée&|160;!&|160;» Or, à Balbec, la première année, ellem’avait dit&|160;: «&|160;Andrée est ravissante.&|160;» Il est vraique cela ne voulait pas dire qu’elle eût des relations amoureusesavec elle, et même je ne l’avais jamais entendue parler alorsqu’avec indignation de toutes les relations de ce genre. Mais nepouvait-elle avoir changé, même sans se rendre compte qu’elle avaitchangé, en ne croyant pas que ses jeux avec une amie fussent lamême chose que les relations immorales, assez peu précises dans sonesprit, qu’elle flétrissait chez les autres&|160;? N’était-ce pasaussi possible que ce même changement, et cette même inconsciencedu changement, qui s’étaient produits dans ses relations avec moi,dont elle avait repoussé à Balbec avec tant d’indignation lesbaisers qu’elle devait me donner elle-même ensuite chaque jour, etque, je l’espérais du moins, elle me donnerait encore bienlongtemps, et qu’elle allait me donner dans un instant&|160;?«&|160;Mais, ma chérie, comment voulez-vous que je le leur annoncepuisque je ne les connais pas&|160;?&|160;» Cette réponse était siforte qu’elle aurait dû dissoudre les objections et les doutes queje voyais cristallisés dans les prunelles d’Albertine. Mais elleles laissa intacts. Je m’étais tu, et pourtant elle continuait à meregarder avec cette attention persistante qu’on prête à quelqu’unqui n’a pas fini de parler. Je lui demandai de nouveau pardon. Elleme répondit qu’elle n’avait rien à me pardonner. Elle étaitredevenue très douce. Mais sous son visage triste et défait, il mesemblait qu’un secret s’était formé. Je savais bien qu’elle nepouvait me quitter sans me prévenir&|160;; d’ailleurs, elle nepouvait ni le désirer (c’était dans huit jours qu’elle devaitessayer les nouvelles robes de Fortuny), ni décemment le faire, mamère revenant à la fin de la semaine et sa tante également.Pourquoi, puisque c’était impossible qu’elle partît, lui redis-je àplusieurs reprises que nous sortirions ensemble le lendemain pouraller voir des verreries de Venise que je voulais lui donner, etfus-je soulagé de l’entendre me dire que c’était convenu&|160;?Quand elle put me dire bonsoir et que je l’embrassai, elle ne fitpas comme d’habitude, se détourna – c’était quelques instants àpeine après le moment où je venais de penser à cette douceurqu’elle me donnât tous les soirs ce qu’elle m’avait refusé à Balbec– elle ne me rendit pas mon baiser. On aurait dit que, brouilléeavec moi, elle ne voulait pas me donner un signe de tendresse quieût plus tard pu me paraître comme une fausseté démentant cettebrouille. On aurait dit qu’elle accordait ses actes avec cettebrouille, et cependant avec mesure, soit pour ne pas l’annoncer,soit parce que, rompant avec moi des rapports charnels, ellevoulait cependant rester mon amie. Je l’embrassai alors une secondefois, serrant contre mon cœur l’azur miroitant et doré du grandcanal et les oiseaux accouplés, symboles de mort et derésurrection. Mais une seconde fois elle s’écarta, au lieu de merendre mon baiser, avec l’espèce d’entêtement instinctif etfatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu’ellesemblait traduire me gagna moi-même et me remplit d’une crainte sianxieuse que, quand elle fut arrivée à la porte, je n’eus pas lecourage de la laisser partir et la rappelai. «&|160;Albertine, luidis-je, je n’ai aucun sommeil. Si vous-même n’avez pas envie dedormir, vous auriez pu rester encore un peu, si vous voulez, maisje n’y tiens pas, et surtout je ne veux pas vous fatiguer.&|160;»Il me semblait que si j’avais pu la faire déshabiller et l’avoirdans sa chemise de nuit blanche, dans laquelle elle semblait plusrose, plus chaude, où elle irritait plus mes sens, laréconciliation eût été plus complète. Mais j’hésitais un instant,car le bord bleu de la robe ajoutait à son visage une beauté, uneillumination, un ciel sans lesquels elle m’eût semblé plus dure.Elle revint lentement et me dit avec beaucoup de douceur, ettoujours le même visage abattu et triste&|160;: «&|160;Je peuxrester tant que vous voudrez, je n’ai pas sommeil.&|160;» Saréponse me calma, car tant qu’elle était là je sentais que jepouvais aviser à l’avenir, et elle recélait aussi de l’amitié, del’obéissance, mais d’une certaine nature, et qui me semblait avoirpour limite ce secret que je sentais derrière son regard triste,ses manières changées, moitié malgré elle, moitié sans doute pourles mettre d’avance en harmonie avec quelque chose que je ne savaispas. Il me sembla que, tout de même, il n’y aurait que de l’avoirtout en blanc, avec son cou nu devant moi, comme je l’avais vue àBalbec dans son lit, qui me donnerait assez d’audace pour qu’ellefût obligée de céder. «&|160;Puisque vous êtes si gentille derester un peu à me consoler, vous devriez enlever votre robe, c’esttrop chaud, trop raide, je n’ose pas vous approcher pour ne pasfroisser cette belle étoffe et il y a entre nous ces oiseauxsymboliques. Déshabillez-vous, mon chéri. – Non, ce ne serait pascommode de défaire ici cette robe. Je me déshabillerai dans machambre tout à l’heure. – Alors vous ne voulez même pas vousasseoir sur mon lit&|160;? – Mais si.&|160;» Elle resta toutefoisun peu loin, près de mes pieds. Nous causâmes. Je sais que jeprononçai alors le mot «&|160;mort&|160;» comme si Albertine allaitmourir. Il semble que les événements soient plus vastes que lemoment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes,ils débordent sur l’avenir par la mémoire que nous en gardons, maisils demandent une place aussi au temps qui les précède. On peutdire que nous ne les voyons pas alors tels qu’ils seront&|160;;mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés&|160;?
Quand je vis que d’elle-même elle ne m’embrassait pas,comprenant que tout ceci était du temps perdu, que ce ne seraitqu’à partir du baiser que commenceraient les minutes calmantes etvéritables, je lui dis&|160;: «&|160;Bonsoir, il est troptard&|160;», parce que cela ferait qu’elle m’embrasserait, et nouscontinuerions ensuite. Mais après m’avoir dit&|160;:«&|160;Bonsoir, tâchez de bien dormir&|160;», exactement comme lesdeux premières fois, elle se contenta d’un baiser sur la joue.Cette fois je n’osai pas la rappeler, mais mon cœur battait si fortque je ne pus me recoucher. Comme un oiseau qui va d’une extrémitéde sa cage à l’autre, sans arrêter, je passais de l’inquiétudequ’Albertine pût partir à un calme relatif. Ce calme était produitpar le raisonnement que je recommençais plusieurs fois parminute&|160;: «&|160;Elle ne peut pas partir en tous cas sans meprévenir, elle ne m’a nullement dit qu’elle partirait&|160;», etj’étais à peu près calmé. Mais aussitôt je me redisais&|160;:«&|160;Pourtant si demain j’allais la trouver partie&|160;! Moninquiétude elle-même a bien sa cause en quelque chose&|160;;pourquoi ne m’a-t-elle pas embrassé&|160;?&|160;» Alors jesouffrais horriblement du cœur. Puis il était un peu apaisé par leraisonnement que je recommençais, mais je finissais par avoir mal àla tête, tant ce mouvement de ma pensée était incessant etmonotone. Il y a ainsi certains états moraux, et notammentl’inquiétude, qui, ne nous présentant que deux alternatives, ontquelque chose d’aussi atrocement limité qu’une simple souffrancephysique. Je refaisais perpétuellement le raisonnement qui donnaitraison à mon inquiétude et celui qui lui donnait tort et merassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sansarrêter, d’un mouvement interne, l’organe qui le fait souffrir,s’éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l’instantd’après. Tout à coup, dans le silence de la nuit, je fus frappé parun bruit en apparence insignifiant, mais qui me remplit de terreur,le bruit de la fenêtre d’Albertine qui s’ouvrait violemment. Quandje n’entendis plus rien, je me demandai pourquoi ce bruit m’avaitfait si peur. En lui-même il n’avait rien de siextraordinaire&|160;; mais je lui donnais probablement deuxsignifications qui m’épouvantaient également. D’abord, c’était uneconvention de notre vie commune, comme je craignais les courantsd’air, qu’on n’ouvrît jamais de fenêtre la nuit. On l’avaitexpliqué à Albertine quand elle était venue habiter à la maison, etbien qu’elle fût persuadée que c’était de ma part une manie, etmalsaine, elle m’avait promis de ne jamais enfreindre cettedéfense. Et elle était si craintive pour toutes ces choses qu’ellesavait que je voulais, les blâmât-elle, que je savais qu’elle eûtplutôt dormi dans l’odeur d’un feu de cheminée que d’ouvrir safenêtre, de même que, pour l’événement le plus important, elle nem’eût pas fait réveiller le matin. Ce n’était qu’une des petitesconventions de notre vie, mais du moment qu’elle violait celle-làsans m’en avoir parlé, cela ne voulait-il pas dire qu’elle n’avaitplus rien à ménager, qu’elle les violerait aussi bien toutes&|160;?Puis ce bruit avait été violent, presque mal élevé, comme si elleavait ouvert rouge de colère et disant&|160;: «&|160;Cette viem’étouffe, tant pis, il me faut de l’air&|160;!&|160;» Je ne me dispas exactement tout cela, mais je continuai à penser, comme à unprésage plus mystérieux et plus funèbre qu’un cri de chouette, à cebruit de la fenêtre qu’Albertine avait ouverte. Plein d’uneagitation comme je n’en avais peut-être pas eue depuis le soir deCombray où Swann avait dîné à la maison, je marchai longtemps dansle couloir, espérant, par le bruit que je faisais, attirerl’attention d’Albertine, qu’elle aurait pitié de moi etm’appellerait, mais je n’entendais aucun bruit venir de sa chambre.Peu à peu je sentis qu’il était trop tard. Elle devait dormirdepuis longtemps. Je retournai me coucher. Le lendemain, dès que jem’éveillai, comme on ne venait jamais chez moi, quoi qu’il arrivât,sans que j’eusse appelé, je sonnai Françoise. Et en même temps jepensai&|160;: «&|160;Je vais parler à Albertine d’un yacht que jeveux lui faire faire.&|160;» En prenant mes lettres, je dis àFrançoise, sans la regarder&|160;: «&|160;Tout à l’heure j’auraiquelque chose à dire à Mlle Albertine&|160;; est-cequ’elle est levée&|160;? – Oui, elle s’est levée de bonneheure.&|160;» Je sentis se soulever en moi, comme dans un coup devent, mille inquiétudes, que je ne savais pas tenir en suspens dansma poitrine. Le tumulte y était si grand que j’étais à bout desouffle comme dans une tempête. «&|160;Ah&|160;! mais où est-elleen ce moment&|160;? – Elle doit être dans sa chambre. – Ah&|160;!bien&|160;; eh bien&|160;! je la verrai tout à l’heure.&|160;» Jerespirai, elle était là, mon agitation retomba, Albertine étaitici, il m’était presque indifférent qu’elle y fût. D’ailleursn’avais-je pas été absurde de supposer qu’elle aurait pu ne pas yêtre&|160;? Je m’endormis, mais, malgré ma certitude qu’elle ne mequitterait pas, d’un sommeil léger, et d’une légèreté relative àelle seulement. Car les bruits qui ne pouvaient se rapporter qu’àdes travaux dans la cour, tout en les entendant vaguement endormant, je restais tranquille, tandis que le plus légerfrémissement qui venait de sa chambre, quand elle sortait ourentrait sans bruit, en appuyant si doucement sur le timbre, mefaisait tressauter, me parcourait tout entier, me laissait le cœurbattant, bien que je l’eusse entendu dans un assoupissementprofond, de même que ma grand’mère, dans les derniers jours quiprécédèrent sa mort, et où elle était plongée dans une immobilitéque rien ne troublait et que les médecins appelaient le coma, semettait, m’a-t-on dit, à trembler un instant comme une feuillequand elle entendait les trois coups de sonnette par lesquelsj’avais l’habitude d’appeler Françoise, et que, même en les faisantplus légers, cette semaine-là, pour ne pas troubler le silence dela chambre mortuaire, personne, assurait Françoise, ne pouvaitconfondre, à cause d’une manière que j’avais et ignorais moi-mêmed’appuyer sur le timbre, avec les coups de sonnette de quelqu’und’autre. Étais-je donc entré moi aussi en agonie&|160;? était-cel’approche de la mort&|160;?
Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisqueAlbertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai mêmepas du yacht. Ces promenades m’avaient calmé tout à fait. Mais elleavait continué, le soir, à m’embrasser de la même manière nouvelle,de sorte que j’étais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu’unemanière de me montrer qu’elle me boudait, et qui me paraissait tropridicule après les gentillesses que je ne cessais de lui faire.Aussi, n’ayant plus d’elle même&|160;les satisfactions charnellesauxquelles je tenais, la trouvant laide dans la mauvaise humeur,sentis-je plus vivement la privation de toutes les femmes et desvoyages dont ces premiers beaux jours réveillaient en moi le désir.Grâce sans doute au souvenir épars des rendez-vous oubliés quej’avais eus, collégien encore, avec des femmes, sous la verduredéjà épaisse, cette région du printemps où le voyage de notredemeure errante à travers les saisons venait depuis trois jours des’arrêter, sous un ciel clément, et dont toutes les routes fuyaientvers des déjeuners à la campagne, des parties de canotage, desparties de plaisir, me semblait le pays des femmes aussi bien qu’ilétait celui des arbres, et le pays où le plaisir, partout offert,devenait permis à mes forces convalescentes. La résignation à laparesse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisirqu’avec une femme que je n’aimais pas, la résignation à rester dansma chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dansl’ancien monde où nous étions la veille encore, dans le monde videde l’hiver, mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où jem’étais éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour lapremière fois le problème de l’existence, du bonheur, et sur qui nepèse pas l’accumulation des solutions négatives antérieures. Laprésence d’Albertine me pesait, et, maussade, je la regardais donc,en sentant que c’était un malheur que nous n’eussions pas rompu. Jevoulais aller à Venise, je voulais, en attendant, aller au Louvrevoir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstirqu’à ce qu’on venait de m’apprendre, la princesse de Guermantesvenait de vendre à ce musée, ceux que j’avais tant admirés, les«&|160;Plaisirs de la Danse&|160;» et le «&|160;Portrait de lafamille X… &|160;» Mais j’avais peur que, dans le premier,certaines poses lascives ne donnassent à Albertine un désir, unenostalgie de réjouissances populaires, la faisant se dire quepeut-être une certaine vie qu’elle n’avait pas menée, une vie defeux d’artifice et de guinguettes, avait du bon. Déjà d’avance, jecraignais que, le 14 juillet, elle me demandât d’aller à un balpopulaire, et je rêvais d’un événement impossible qui eût supprimécette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, desnudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaientfaire penser Albertine à certains plaisirs, bien qu’Elstir, lui(mais ne rabaisserait-elle pas l’œuvre&|160;?), n’y eût vu que labeauté sculpturale, pour mieux dire, la beauté de blancs monumentsque prennent des corps de femmes assis dans la verdure. Aussi je merésignai à renoncer à cela et je voulus partir pour aller àVersailles. Albertine était restée dans sa chambre, à lire, dansson peignoir de Fortuny. Je lui demandai si elle voulait venir àVersailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujoursprête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefoisde vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’étaitdécidée à venir à Paris, en deux minutes, elle me dit&|160;:«&|160;Je peux venir comme cela, nous ne descendrons pas devoiture.&|160;» Elle hésita une seconde entre deux manteaux pourcacher sa robe de chambre – comme elle eût fait entre deux amisdifférents à emmener – en prit un bleu sombre, admirable, piqua uneépingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant quej’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cetterapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré,comme si, en effet, j’eusse eu, sans avoir aucun motif précisd’inquiétude, besoin de l’être. «&|160;Tout de même, je n’ai rien àcraindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de lafenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jetéce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ceque ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avecmoi&|160;», me disais-je tandis que nous allions à Versailles. Nousy restâmes longtemps. Le ciel tout entier était fait de ce bleuradieux et un peu pâle comme le promeneur couché dans un champ levoit parfois au-dessus de sa tête, mais tellement uni, tellementprofond, qu’on sent que le bleu dont il est fait a été employé sansaucun alliage, et avec une si inépuisable richesse qu’on pourraitapprofondir de plus en plus sa substance sans rencontrer un atomed’autre chose que de ce même bleu. Je pensais à ma grand’mère quiaimait dans l’art humain, dans la nature, la grandeur, et qui seplaisait à regarder monter dans ce même bleu le clocher deSaint-Hilaire. Soudain j’éprouvai de nouveau la nostalgie de maliberté perdue en entendant un bruit que je ne reconnus pas d’abordet que ma grand’mère eût, lui aussi, tant aimé. C’était comme lebourdonnement d’une guêpe «&|160;Tiens, me dit Albertine, il y a unaéroplane, il est très haut, très haut.&|160;» Je regardais toutautour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache noire, que lapâleur intacte du bleu sans mélange. J’entendais pourtant toujoursle bourdonnement des ailes qui tout d’un coup entrèrent dans lechamp de ma vision. Là-haut, de minuscules ailes brunes etbrillantes fronçaient le bleu uni du ciel inaltérable. J’avais puenfin attacher le bourdonnement à sa cause, à ce petit insecte quitrépidait là-haut, sans doute à bien deux mille mètres dehauteur&|160;; je le voyais bruire. Peut-être, quand les distancessur terre n’étaient pas encore depuis longtemps abrégées par lavitesse comme elles le sont aujourd’hui, le sifflet d’un trainpassant à deux kilomètres était-il pourvu de cette beauté quimaintenant, pour quelque temps encore, nous émeut dans lebourdonnement d’un aéroplane à deux mille mètres, à l’idée que lesdistances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que surle sol et que, dans cette autre direction, où les mesures nousapparaissent autres parce que l’abord nous en semblaitinaccessible, un aéroplane à deux mille mètres n’est pas plus loinqu’un train à deux kilomètres, est plus près même, le trajetidentique s’effectuant dans un milieu plus pur, sans séparationentre le voyageur et son point de départ, de même que sur mer oudans les plaines, par un temps calme, le remous d’un navire déjàloin ou le souffle d’un seul zéphyr raye l’océan des eaux ou desblés.
«&|160;Au fond, nous n’avons faim ni l’un ni l’autre, on auraitpu passer chez les Verdurin, me dit Albertine, c’est leur heure etleur jour. – Mais si vous êtes fâchée contre eux&|160;? – Oh&|160;!il y a beaucoup de cancans contre eux, mais dans le fond ils nesont pas si mauvais que ça. Mme Verdurin a toujours ététrès gentille pour moi. Et puis, on ne peut pas être toujoursbrouillé avec tout le monde. Ils ont des défauts, mais qu’est-cequi n’en a pas&|160;? – Vous n’êtes pas habillée, il faudraitrentrer vous habiller, il serait bien tard.&|160;» J’ajoutai quej’avais envie de goûter. «&|160;Oui, vous avez raison, goûtons toutsimplement&|160;», répondit Albertine, avec cette admirabledocilité qui me stupéfiait toujours. Nous nous arrêtâmes dans unegrande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et quijouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. Une dame allaitsortir, qui demanda ses affaires à la pâtissière. Et une fois quecette dame fut partie, Albertine regarda à plusieurs reprises lapâtissière comme si elle voulait attirer son attention, pendant quecelle-ci rangeait des tasses, des assiettes des petits fours, caril était déjà tard. Elle s’approchait de moi seulement si jedemandais quelque chose. Et il arrivait alors que, comme lapâtissière, d’ailleurs extrêmement grande, était debout pour nousservir et Albertine assise à côté de moi, chaque fois, Albertine,pour tâcher d’attirer son attention, levait verticalement vers elleun regard blond qui était obligé de faire monter d’autant plus hautla prunelle que, la pâtissière étant juste contre nous, Albertinen’avait pas la ressource d’adoucir la pente par l’obliquité duregard. Elle était obligée, sans trop lever la tête, de fairemonter ses regards jusqu’à cette hauteur démesurée où étaient lesyeux de la pâtissière. Par gentillesse pour moi, Albertinerabaissait vivement ses regards et, la pâtissière n’ayant faitaucune attention à elle, recommençait. Cela faisait une série devaines élévations implorantes vers une inaccessible divinité. Puisla pâtissières n’eut plus qu’à ranger à une grande table voisine.Là le regard d’Albertine n’avait qu’à être latéral. Mais pas unefois celui de la pâtissière ne se posa sur mon amie. Cela nem’étonnait pas, car je savais que cette femme, que je connaissaisun petit peu, avait des amants, quoique mariée, mais cachaitparfaitement ses intrigues, ce qui m’étonnait énormément à cause desa prodigieuse stupidité. Je regardai cette femme pendant que nousfinissions de goûter. Plongée dans ses rangements, elle étaitpresque impolie pour Albertine à force de n’avoir pas un regardpour elle, dont l’attitude n’avait d’ailleurs rien d’inconvenant.L’autre rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. Laremise en place des petites cuillers, des couteaux à fruits, eûtété confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie detravail humain, à une simple machine, qu’on n’eût pas pu voirisolément aussi complet de l’attention d’Albertine, et pourtantelle ne baissait pas les yeux, ne s’absorbait pas, laissait brillerses yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. Il estvrai que, si cette pâtissière n’eût pas été une femmeparticulièrement sotte (non seulement c’était sa réputation, maisje le savais par expérience), ce détachement eût pu être un combled’habileté. Et je sais bien que l’être le plus sot, si son désir ouson intérêt est en jeu, peut, dans ce cas unique, au milieu de lanullité de sa vie stupide, s’adapter immédiatement aux rouages del’engrenage le plus compliqué&|160;; malgré tout c’eût été unesupposition trop subtile pour une femme aussi niaise que lapâtissière. Cette niaiserie prenait même un tour invraisemblabled’impolitesse&|160;! Pas une seule fois elle ne regarda Albertineque, pourtant, elle ne pouvait pas ne pas voir. C’était peu aimablepour mon amie, mais, dans le fond, je fus enchanté qu’Albertinereçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes ne faisaientpas attention à elle. Nous quittâmes la pâtisserie, nous remontâmesen voiture, et nous avions déjà repris le chemin de la maison quandj’eus tout à coup regret d’avoir oublié de prendre à part cettepâtissière et de la prier, à tout hasard, de ne pas dire à la damequi était partie quand nous étions arrivés mon nom et mon adresse,que la pâtissière, à cause de commandes que j’avais souvent faites,devait savoir parfaitement. Il était, en effet, inutile que la damepût par là apprendre indirectement l’adresse d’Albertine. Mais jetrouvai trop long de revenir sur nos pas pour si peu de chose, etque cela aurait l’air d’y donner trop d’importance aux yeux del’imbécile et menteuse pâtissière. Je songeais seulement qu’ilfaudrait revenir goûter là, d’ici une huitaine, pour faire cetterecommandation et que c’est bien ennuyeux, comme on oublie toujoursla moitié de ce qu’on a à dire, de faire les choses les plussimples en plusieurs fois. À ce propos, je ne peux pas direcombien, quand j’y pense, la vie d’Albertine était recouverte dedésirs alternés, fugitifs, souvent contradictoires. Sans doute lemensonge la compliquait encore, car, ne se rappelant plus au justenos conversations, quand elle m’avait dit&|160;: «&|160;Ah&|160;!voilà une jolie fille et qui jouait bien au golf&|160;», et que,lui ayant demandé le nom de cette jeune fille, elle m’avait répondude cet air détaché, universel, supérieur, qui a sans doute toujoursdes parties libres, car chaque menteur de cette catégoriel’emprunte chaque fois pour un instant dès qu’il ne veut pasrépondre à une question, et il ne lui fait jamais défaut&|160;:«&|160;Ah&|160;! je ne sais pas (avec regret de ne pouvoir merenseigner), je n’ai jamais su son nom, je la voyais au golf, maisje ne savais pas comment elle s’appelait&|160;»&|160;; – si, unmois après, je lui disais&|160;: «&|160;Albertine, tu sais cettejolie fille dont tu m’as parlé, qui jouait si bien au golf. –Ah&|160;! oui, me répondait-elle sans réflexion, Émilie Daltier, jene sais pas ce qu’elle est devenue.&|160;» Et le mensonge, commeune fortification de campagne, était reporté de la défense du nom,prise maintenant, sur les possibilités de la retrouver.«&|160;Ah&|160;! je ne sais pas, je n’ai jamais su son adresse. Jene vois personne qui pourrait vous dire cela. Oh&|160;! non, Andréene l’a pas connue. Elle n’était pas de notre petite bande,aujourd’hui si divisée.&|160;» D’autres fois, le mensonge étaitcomme un vilain aveu&|160;: «&|160;Ah&|160;! si j’avais trois centmille francs de rente… &|160;» Elle se mordait les lèvres.«&|160;Hé bien, que ferais-tu&|160;? – Je te demanderais,disait-elle en m’embrassant, la permission de rester chez toi. Oùpourrais-je être plus heureuse&|160;?&|160;» Mais, même en tenantcompte des mensonges, il était incroyable à quel point de vue savie était successive, et fugitifs ses plus grands désirs. Elleétait folle d’une personne, et au bout de trois jours n’eût pasvoulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas attendre une heureque je lui eusse fait acheter des toiles et des couleurs, car ellevoulait se remettre à la peinture. Pendant deux jours elles’impatientait, avait presque des larmes, vite séchées, d’enfants àqui on a ôté sa nourrice. Et cette instabilité de ses sentiments àl’égard des êtres, des choses, des occupations, des arts, des pays,était en vérité si universelle, que, si elle a aimé l’argent, ceque je ne crois pas, elle n’a pas pu l’aimer plus longtemps que lereste. Quand elle disait&|160;: «&|160;Ah&|160;! si j’avais troiscent mille francs de rente&|160;!&|160;» même si elle exprimait unepensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacherplus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition deMme de Sévigné de ma grand’mère lui avait montrél’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane,d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à lapeinture.
Nous revînmes très tard, dans une nuit où, çà et là, au bord duchemin, un pantalon rouge à côté d’un jupon révélaient des couplesamoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer. Auxmonuments de Paris s’était substitué, pur, linéaire, sansépaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pourune ville détruite dont on eût voulu relever l’image. Mais, au bordde celle-ci, s’élevait avec une telle douceur la bordure bleu pâlesur laquelle elle se détachait que les yeux altérés cherchaientpartout encore un peu de cette nuance délicieuse qui leur étaittrop avarement mesurée&|160;; il y avait clair de lune. Albertinel’admira. Je n’osai lui dire que j’en aurais mieux joui si j’avaisété seul ou à la recherche d’une inconnue. Je lui récitai des versou des phrases de prose sur le clair de lune, lui montrant commentd’argenté qu’il était autrefois, il était devenu bleu avecChateaubriand, avec le Victor Hugo d’Eviradnus et de laFête chez Thérèse, pour redevenir jaune et métallique avecBaudelaire et Leconte de Lisle. Puis lui rappelant l’image quifigure le croissant de la lune à la fin de Booz endormi,je lui récitai toute la pièce. Nous rentrâmes. Le beau temps, cettenuit-là, fit un bond en avant comme un thermomètre monte à lachaleur. Par les matins tôt levés de printemps qui suivirent,j’entendais les tramways cheminer, à travers les parfums, dansl’air auquel la chaleur se mélangeait de plus en plus jusqu’à cequ’il arrivât à la solidification et à la densité de midi. Quandl’air onctueux avait achevé d’y vernir et d’y isoler l’odeur dulavabo, l’odeur de l’armoire, l’odeur du canapé, rien qu’à lanetteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient entranches juxtaposées et distinctes, dans un clair-obscur nacré quiajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des fauteuilsde satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice de monimagination, mais parce que c’était effectivement possible, suivantdans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où àBalbec habitait Bloch, les rues aveuglées de soleil, et y trouvantnon les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais lasalle à manger de campagne où je pourrais arriver tout à l’heure,et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotierde cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenuesen suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’ellesveinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que lesporte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, oupiquent çà et là sur la toile cirée des ocellures de paon. Comme unvent qui s’enfle avec une progression régulière, j’entendis avecjoie une automobile sous la fenêtre. Je sentis son odeur depétrole. Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui sonttoujours des matérialistes) et à qui elle gâte la campagne, et àcertains penseurs (matérialistes à leur manière aussi), qui,croyant à l’importance du fait, s’imaginent que l’homme serait plusheureux, capable d’une poésie plus haute, si ses yeux étaientsusceptibles de voir plus de couleurs, ses narines de connaîtreplus de parfums, travestissement philosophique de l’idée naïve deceux qui croient que la vie était plus belle quand on portait, aulieu de l’habit noir, de somptueux costumes. Mais pour moi (de mêmequ’un arôme, déplaisant en soi peut-être, de naphtaline et devétiver m’eût exalté en me rendant la pureté bleue de la mer, lejour de mon arrivée à Balbec), cette odeur de pétrole qui, avec lafumée s’échappant de la machine, s’était tant de fois évanouie dansle pâle azur, par ces jours brûlants où j’allais deSaint-Jean-de-la-Haise à Gourville, comme elle m’avait suivi dansmes promenades pendant ces après-midi d’été où Albertine était àpeindre, faisait fleurir maintenant, de chaque côté de moi, bienque je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicotset les trèfles incarnats, m’enivrait comme une odeur de campagne,non pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée devantles aubépines et qui, retenue par ses éléments onctueux et denses,flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais comme uneodeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l’aspect du sol,accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient lesforces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et depuissance et qui renouvelait le désir que j’avais eu à Balbec demonter dans la cage de cristal et d’acier, mais cette fois pouraller non plus faire des visites dans des demeures familières, avecune femme que je connaissais trop, mais faire l’amour dans deslieux nouveaux avec une femme inconnue. Odeur qu’accompagnait àtout moment l’appel des trompes d’automobile qui passaient, surlequel j’adaptais des paroles comme sur une sonneriemilitaire&|160;: «&|160;Parisien, lève-toi, lève-toi, viensdéjeuner à la campagne et faire du canot dans la rivière, à l’ombresous les arbres, avec une belle fille&|160;; lève-toi,lève-toi.&|160;» Et toutes ces rêveries m’étaient si agréables queje me félicitais de la «&|160;sévère loi&|160;» qui faisait que,tant que je n’aurais pas appelé, aucun «&|160;timide mortel&|160;»,fût-ce Françoise, fût-ce Albertine, ne s’aviserait de venir metroubler «&|160;au fond de ce palais&|160;» où «&|160;une majestéterrible affecte à mes sujets de me rendre invisible&|160;». Maistout à coup le décor changea&|160;; ce ne fut plus le souvenird’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemmentréveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étenditdevant moi un autre printemps, un printemps non plus du toutfeuillu mais subitement dépouillé, au contraire, de ses arbres etde ses fleurs par ce nom que je venais de me dire&|160;:Venise&|160;; un printemps décanté, qui est réduit à son essence,et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduelde ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terreimpure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter decorolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par desreflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans lanudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pasplus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, lesmodernes années n’apportent point de changement à la citégothique&|160;; je le savais, je ne pouvais l’imaginer, mais voilàce que je voulais contempler, de ce même désir qui jadis, quandj’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi laforce de partir&|160;; je voulais me trouver face à face avec mesimaginations vénitiennes&|160;; voir comment cette mer diviséeenserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, unecivilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leurceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part sesécoles de peinture et d’architecture&|160;; admirer ce jardinfabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri aumilieu de la mer, qui venait le rafraîchir, frappait de son flux lefût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, commeun regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, posait par tacheset fait remuer perpétuellement la lumière. Oui, il fallait partir,c’était le moment. Depuis qu’Albertine n’avait plus l’air d’êtrefâchée contre moi, sa possession ne me semblait plus un bien enéchange duquel on est prêt à donner tous les autres. Car nous nel’aurions fait que pour nous débarrasser d’un chagrin, d’uneanxiété, qui étaient apaisés maintenant. Nous avons réussi àtraverser le cerceau de toile, à travers lequel nous avons cru unmoment que nous ne pourrions jamais passer. Nous avons éclaircil’orage, ramené la sérénité du sourire. Le mystère angoissant d’unehaine sans cause connue, et peut-être sans fin, est dissipé. Dèslors nous nous retrouvons face à face avec le problème,momentanément écarté, d’un bonheur que nous savons impossible.Maintenant que la vie avec Albertine était redevenue possible, jesentais que je ne pourrais en tirer que des malheurs, puisqu’ellene m’aimait pas&|160;; mieux valait la quitter sur la douceur deson consentement, que je prolongerais par le souvenir. Oui, c’étaitle moment&|160;; il fallait m’informer bien exactement de la dateoù Andrée allait quitter Paris, agir énergiquement auprès deMme Bontemps de manière à être bien certain qu’à cemoment-là Albertine ne pourrait aller ni en Hollande, ni àMontjouvain. Il arriverait, si nous savions mieux analyser nosamours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent qu’à causedu contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer, bien quenous souffrions jusqu’à mourir d’avoir à les leur disputer&|160;;le contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. On en a unexemple douloureux et préventif dans cette prédilection des hommespour les femmes qui, avant de les connaître, ont commis des fautes,pour ces femmes qu’ils sentent enlisées dans le danger et qu’illeur faut, pendant toute la durée de leur amour, reconquérir&|160;;un exemple postérieur au contraire, et nullement dramatiquecelui-là, dans l’homme qui, sentant s’affaiblir son goût pour lafemme qu’il aime, applique spontanément les règles qu’il adégagées, et pour être sûr qu’il ne cesse pas d’aimer la femme, lamet dans un milieu dangereux où il lui faut la protéger chaquejour. (Le contraire des hommes qui exigent qu’une femme renonce authéâtre, bien que, d’ailleurs, ce soit parce qu’elle avait été authéâtre qu’ils l’ont aimée.)
Quand ainsi le départ d’Albertine n’aurait plus d’inconvénients,il faudrait choisir un jour de beau temps comme celui-ci – ilallait y en avoir beaucoup – où elle me serait indifférente, où jeserais tenté de mille désirs&|160;; il faudrait la laisser sortirsans la voir, puis me levant, me préparant vite, lui laisser unmot, en profitant de ce que, comme elle ne pourrait à cette époquealler en nul lieu qui m’agitât, je pourrais réussir, en voyage, àne pas me représenter les actions mauvaises qu’elle pourrait faire– et qui me semblaient en ce moment bien indifférentes, du reste –et, sans l’avoir revue, partir pour Venise.
Je sonnai Françoise pour lui demander de m’acheter un guide etun indicateur, comme j’avais fait enfant, quand j’avais voulu déjàpréparer un voyage à Venise, réalisation d’un désir aussi violentque celui que j’avais en ce moment&|160;; j’oubliais que, depuis,il en était un que j’avais atteint, sans aucun plaisir, le désir deBalbec, et que Venise, étant aussi un phénomène visible, nepourrait probablement, pas plus que Balbec, réaliser un rêveineffable, celui du temps gothique, actualisé d’une merprintanière, et qui venait d’instant en instant frôler mon espritd’une image enchantée, caressante, insaisissable, mystérieuse etconfuse. Françoise, ayant entendu mon coup de sonnette, entra,assez inquiète de la façon dont je prendrais ses paroles et saconduite. «&|160;J’étais bien ennuyée, me dit-elle, que Monsieursonne si tard aujourd’hui. Je ne savais pas ce que je devais faire.Ce matin, à huit heures, Mlle Albertine m’a demandé sesmalles, j’osais pas y refuser, j’avais peur que Monsieur me disputesi je venais l’éveiller. J’ai eu beau la catéchismer, lui dired’attendre une heure parce que je pensais toujours que Monsieurallait sonner&|160;; elle n’a pas voulu, elle m’a laissé cettelettre pour Monsieur, et à neuf heures elle est partie.&|160;»Alors – tant on peut ignorer ce qu’on a en soi, puisque j’étaispersuadé de mon indifférence pour Albertine – mon souffle futcoupé, je tins mon cœur de mes deux mains, brusquement mouilléespar une certaine sueur que je n’avais jamais connue depuis larévélation que mon amie m’avait faite dans le petit tramrelativement à l’amie de Mlle Vinteuil, sans que jepusse dire autre chose que&|160;: «&|160;Ah&|160;! très bien, vousavez bien fait naturellement de ne pas m’éveiller, laissez-moi uninstant, je vais vous sonner tout à l’heure.&|160;»