La rage de l’expression Francis Ponge

! De tout corps radieux
Var. Du flamboiement divin issu de
la baignoire
Ou marine ou lacustre au bas-côté fu-
mante
Sur l’épaisseur au sol élastique et ver-
meille
Des épingles à cheveux odoriférantes
Secouées là par tant de cimes négli-
gentes
Ne reste que pénombre entachée de soleil
Et des rubans tissus d’atomes sans som-
meil.
*
Du soleil dans un bois de pms.
Dans une brosserie haut touffue de poils
verts
Aux manches de bois pourpre entourés
de miroirs
Qu’un corps radieux pénètre issu de la
baignoire
Ou marine ou lacustre au bas-côté fu-
mante

Il n’en reste tissu de mouches sans som-
meil
Sur l’épaisseur au sol élastique et ver-
meille
Des épingles à cheveux odo:riférantes
Secouées là par tant de cimes négli-
gentes
Qu’un peignoir de pénombre entachée
de soleil.
*
Les mouches plaintipes
ou le soleil dans les bois de pins.
Par cette brosserie haut tauffue de poils
verts
Aux manches de bois pourpre entourés
de miroirs
Qu’un corps radieux pénètre issu de la
baignoire
Ou marine ou lacustre au bas-côté fu-
mante
Rien n’en reste au rapport de mouches
sans sommeil
Sur l’épaisseur au sol élastique et ver-
meille
Des épingles à cheveux odoriférantes
138

Secouées là par tant de CImes négli-
gentes
Qu’un peignoir de pénombre entachée
de soleil.
Francis Ponge,
La Suchère, août I940.
*
Variante.
Vers 3e : Du corps étincelant sorti de la
baignoire
Vers 5e : Rien ne reste…
2 septembre 1940.
NOTA BENE
Si l’on adopte cette variante, et te-
nant compte que les distiques PA et
DO et le triolet SDS sont indéforma-
bles, leur ordre et celui des vers R et Q
deviennent à volonté interchangeables,
Q devant toutefois être toujours placé
après R.
139

*
Vo ici les éléments indéformables :
1 Par cette brosserie haut touffue de
poils verts
1
Aux manches de bois pourpre entou-
rés de miroirs
1 Du corps étincelant sorti de la bai-
gnOIre
2 0 u marIne o u lacustre au b as-cote
fumante
1 Rien ne reste au rapport de mou-
3 ches sans sommeil
Sur l’épaisseur au sol élastique et
vermeille
Des épingles à cheveux odorifé-
rantes
4 Secouées là par tant de cimes négli-
gentes
I
5 Qu’un peignoir de pénombre enta-
chée de soleil.

On pourra dès lors disposer ces élé-
ments ad libitum comme suit :
1 2 3 4 5
1 2 4 3 5
1 2 3 5 4
1 3 2 4 5
1 3 5 4 2
1 3 4 2 5
1 3 2 5 4
1 3 5 2 4
1 3 4 5 2 etc.
Toutefois la suite 4-1 est à déconseil-
ler (par tant de cimes négligentes par
cette brosserie…)

TOUT C E LA N’EST PAS SÉRIEUX
Tout cela n’est pas sérieux. Qu’ai-je
gagné pendant ces quinze pages (pp. 119
à 141 ) et ces dix jours? – Pas grand-
chose pour la peine que je me suis don-
née.
Seulement ceci :
1° que le bois de pins est COmme entou-
ré de miroirs, de glaces (mais cela est
noté déjà page 1 I7);
2° l’expression haut touffue qui est
juste ;
3 ° que les épingles à cheveux sont
« secouées là par tant de cimes négli-
gentes », ce qui est assez joli, rend
assez bien compte du balancement pa-
resseux des sommets des pins mais
il me va falloir chercher négligent dans
le Littré… ;
4° l’image du peIgnOIr, le mot de

peignoir qui est juste en parlant de
Vénus, car c’est le vêtement qu’on
met sur ses épaules avant de se peigner;
5 ° entaché, qui est très juste parlant
d’une ombre entachée de soleil, car cela
contient un sens péjoratif, une indica-
tion d’ imperfection du sujet qui est
précieuse ;
6° E T S U RT O U T, l’idée, la prise de
conscience de la réalité suivante : du soleil
à travers le bois de pins il ne reste que
de la pénombre, des rubans obliques
tendus et des mouches sans sommeil.
Si je n’ai gagné que cela en dix jours
de travail ininterrompu et acharné (je
puis bien le dire), c’est donc que j’ai
perdu mon temps. Je serais même tenté
de dire, le temps du bois de pins. Car
après une éternité d’inexpression dans
le monde muet, il est pressé d’être expri-
mé maintenant que je llii en ai donné
l’espoir, ou l’avant-goût.
Pourquoi ce dérèglement, ce déraille-
ment, cet égarement? Je me suis, une
fois de plus après être parvenu au
petit poème en prose des pages 119-
1 20 – souvenu du mot de Paulhan :
143

« Désormais le poème en prose n’est plus
pour toi » et j’ai voulu de ce poème
en prose faire un poème en vers. Alors
que j’aurais dû défaire ce poème en prose
pour intégrer les éléments intéressants
qu’il contenait dans mon rapport objec-
tif (sic) sur le bois de pins.
Paulhan certes avait raison. Mais ici
mon dessein n’est pas de faire un poème,
mais d’avancer dans la connaissance et
l’expression du bois de pins, d’y gagner
moi-même quelque chose au lieu de
m’y casser la tête et d’y perdre mon
temps comme j’ai fait.
N O T E
Il faut en passant que je note un pro-
blème à repenser quand j’en aurai le
loisir : celui de la différence entre
connaissance et expression (rapport et
différence). C’est un grand problème, je
m’en aperçois à l’instant. Petitement,
voici ce que je veux dire : différence
entre l’expression du concret, du visi-
ble, et la connaissance, ou l’expression
de l’idée, de la qualité propre, diffé-

rentielle, comparée du sujet. Pour me
faire mieux comprendre : dans certains
poèmes (tous ratés) : la grenouille, la
danseuse, surtout l’ oisea u, le guêpier,
et ce dernier (le soleil dans le . bois de
pins), je fais de l’expressionnisme (?),
c’est-à-dire que j’emploie après les avoir
retrouvés les mots les plus justes pour
décrire le suj et. Mais mon dessein est
autre : c’est la connaissance du bois de
pins, c’est-à-dire le dégagement de la
qualité propre de ce bois, et sa leçon
comme je disais. Cela me paraît être
deux choses assez différentes, bien qu’or-
dinairement à la limite de perfection de
l’une et de l’autre elles doivent se
rejoindre…
Revenons donc au plus vite à notre
recherche de tout ce que l’on peut dire
à propos du bois de pins et seulement à
son propos.
Ici il Y a encore des distinguo :
Primo, il est évident que le bois ou la
forêt ont une qualité propre et que je
risque souvent de m’égarer en ce sens.
Mais là je ne m’égarerai pas grave-
nient, car le bois de pins possède évidem-

ment toutes les qualités du bois ou de
la forêt en général, plus des qualité
particulières en tant que bois de pins.
Il suffit d’avoir pris conscience de cela
pour ne point trop errer ensuite.
(Si j’erre d’ailleurs dans mon bois de
pins, cela ne sera que demi-mal, cela
sera même bien, car les bois sont évi-
demment des lieux propices à l’errement,
ou à l’errance, il y a du labyrinthe dans
tout bois.)
Secundo, il y a des qualités propres
au pin, et des qualités particulières du
pin en tant que partie d’un bois de pins.
Le pin est différent selon qu’il vit isolé
ou en société. Il est différent aussi selon
qu’il est situé dans l’intérieur ou à la
lisière du bois dont il fait partie. Et
j’aime assez ces pins de l’orée, tenus à
certains sacrifices dans leur partie tour-
née vers le bois, mais libres de ]eur déve-
loppement dans leur partie’ face aux
champs, au vide, au monde non boisé.
Il leur revient la fonction de border
leur société, d’en cacher les arcanes,
d’en cacher le dénuement intérieur (l’aus-
térité, les sacrifices, les manques) par le
développement de leurs parties basses :

il faut qu’ils soient moins sévères pour
1 ! expansions successives
eurs ,
developpements successIfs que
le pin social (entièrement social). Il leur
est permis de conserver la mémoire et
l’exhibition de leurs anciens dévelop-
pements. Ils vivent même par ces bouts-
là autant que par leurs sommets (oh que
je m’exprime mal).
3 septembre I940•
Si les individus de l’orée (orée ou li-
sière : termes à vérifier dans Littré)
cachent assez bien l’intérieur aux re-
gards de l’extérieur, ils ne cachent que
très mal l’extérieur aux regards de l’in-
térieur. Ils se comportent à la façon de
vitraux, ou mieux (car ils ne sont pas
translucides) à la façon d’un vitrage
d’étoffe, ou de pierre, ou de bois sculpté.
Lorsque le bois est suffisamment vaste
ou épais, du cœur l’on n’aperçoit pas le
ciel latéral, il faut avancer vers l’orée,
jusqu’au point où le cloisonnement n’ap-
paraît plus étanche à la vue. Voilà ce
qui serait sublime réalisé dans une ca-
thédrale : une forêt de colonnes telle

que l’on arriverait progressivement à
l’obscurité totale (crypte).
Et c’est pourtant bien à peu près cela
qui est réalisé dans le bois, bien qu’il
n’y ait à la limite aucun mur, que le
monument par tous ses pores respire
en pleine nature, mieux qu’un poumon,
comme des branchies.
L’on pourrait même dire que ce de-
vrait être là le critérium de l’achève-
ment, la borne de ce genre d’architec-
ture : le point où l’obscurité totale
serait réalisée, compte tenu par exem-
ple qu’entre chaque colonne doit être
ménagé un espace de tant, qui permette
une promenade aisée, etc.
En somme, qu’est-ce qu’une forêt? –
A la fois un monument et une société.
(Comme un arbre est à la fois un être
et une statue.) Un monument vivant,
une société architecturale. Mais les ar-
bres sont-ils des êtres sociaux? A remar-
quer que certains arbres sont plus que
d’autres prédisposés à vivre en société.
Par la lourdeur de leurs graines, ainsi
peu transportables par le vent et des-
tinées à tomber au pied du père ou à
très peu de distance. Ainsi notamment

la pomme de pin, le gland du chêne,
tous les arbres à gros fruits : pommiers,
orangers, poiriers, citronniers, abrico-
tiers, amandiers, oliviers, dattiers.
D’autres y sont disposés par l’énorme
quantité de fleurs, donc de graines, si
bien qu’il en reste fatalement un cer-
tain nombre à leurs pieds : je pense aux
acaCIas.
Les arbres à petites baies sont moins
disposés à cela parce qu’évidemment ce
sont les oiseaux qui sont chargés de leur
dissémination : cerisie s, sorbiers, etc.
D’autres sont visiblement prédispo-
sés à la vie plus ou moins solitaire par
le caractère indubitablement éolien de
leurs graines : notamment les érables (en
couples).
En ce qui concerne notre pin, il est
ùonc probablement par nature un arbre
social. A quelle distance est projetée la
graine au moment où la pomme de
pin s’ouvre (le fait-elle brusquement
comme le haricot des genêts voisins) ?
Cette distance, l’a-t-on seulement mesu-
rée? Que résulte-t-il pour le pin de sa
qualité d’arbre social? Dirons-nous des
droits et des devoirs? Pourquoi pas?

Devoirs : celui de restreindre sa ‘ liberté
de développement à celle de ses voisins;
il Y est d’ ailleurs bien forcé par e,ux et
il ne semble pas que la force de l’indi-
vidu compte ici pour beaucoup, mais
son âge évidemment beaucoup : i l y a
une priorité de l’âge, etc.
4 septembre 1940.
Chez le pin, il y a une abolition de ses
expansions successives (chez le pin des
bois spécialement), qui corrige heureu-
sement, qui annule la malédiction habi-
tuelle aux végétaux : devoir vivre éter-
nellement avec le poids de tous ses
gestes depuis l’enfance. A cet arbre
plus qu’à d’autres il est permis de se
séparer de ses développements anciens.
Il a une permission d’oubli. Il est vrai
que les développements suivants res-
semblent beaucoup aux anciens caducs.
Mais qu’à cela ne tienne. La joie est
d’abolir et de recommencer. Et puis
c’est toujours plus haut que cela se
passe. Il semble qu’on ait gagné quel-
que chose.
150

9 septembre 1940.
, rectifia
Leur assemblee mod1fi la ces etres
qui, seuls, se seraient bellement tordus
de désespoir ou d’ennui (ou d’extase),
qui auraient supporté tout le poids de
leurs gestes, ce qui aurait finalement
constitué de très belles statues de héros
douloureux. Mais leur assemblée les
a délivrés de la malédiction végétale.
Ils ont faculté d’abolir leurs ex-
pressions premières, permission d’ou-
blier.
(La sujétion des parties au tout. Oui,
mais quand chaque partie est un être,
un individu : arbre, animal [homme],
ou mot, ou phrase ou chapitre – alors
cela devient dramatique !)
Leur assemblée aussi les protège du
vent, du froid.
Seuls, c’eût été tout ou rien, ou
peut-être successivement l’un puis l’au-
tre : développement parfait jusqu’à
un certain point ou atrophie, empê-
chement de grandir du fait des élé-
ments contraires.
En société le développement est nor-

malisé, de plus cela crée quelque chose
d’autre : le bois.
Quelques-uns ont pu penser que la
solution opti m a serait d’élever les j eunes
pins en pépinières, puis sans d’aii-
leurs en sacrifier aucun – les repiquer
de place en place pour que chacun
prenne alors sa chance complète de
développement.
Il faudrait cependant- les avoir con-
servés en assemblée assez longte m p s
pour qu’ils aient acquis déjà la force et
la rectitude du tronc.
Mais là une question du premier inté-
rêt se pose.
Alors qu’en l’air les branches des pins
se respectent mutuellement, se tien-
nent isolées, ne s’entremêlent pas vi-
cieusement (voilà d’ailleurs qui est assez
curieux, remarquable), en est-il de
même dans la terre de leurs racines?
Serait-il possible de dissocier par la
base une forêt sans amputer dangereu-
sement chaque individu? Qui le sait?
Qui veut me répondre? Cela est néces-
saire à la suite de ma recherche…

*
Mots cherchés après coup dans Littré
Branches : bras (celtique).
Mère branche.
Ne pas s’attacher aux branches (à ce
qui n’est pas l’essentiel)
Branche gourmande : celle qui prend
trop de place.
Branches de charpente : celles qui cons-
tituent la forme de l’arbre et portent
les petites branches et les fruitières.
Proverbe : « Il vaut mieux se tenir au
gros de l’arbre qu’aux branches.
Branchu : qui a beaucoup de branches.
Une idée branchue est qui offre deux
branches, deux alternatives.
« Croyez-vous que cette idée bran-
chue et affreuse de l’une ou l’autre de
ses branches… » (Saint-Simon.)
Halle : 1 0 place publique généralement
couverte ; 20 bâtiment ouvert à tous
les vents. Étym. : Ralla, temple (aIl.).
Il paraît y avoir eu confusion dans
l’ancien français entre halle et le
latin aula (cour).
153

Hallier : réunion de buissons fort épais
(Buffon dit : lieux anciennement dé-
frichés et qui ne sont couverts que de
petites broussailles). Bas latin : hasla :
branche.
Hangar : remise ouverte de différents
côtés et destinée à recevoir les outils.
De angaros : courrier (ange, mot per-
san). Lieux où s’arrêtaient les cour-
riers (ou les anges !).
Fournilles : ramilles et branchages
provenant de la coupe des taillis ou
gaulis et propres à chauffer les
fours.
Gaulis : branches d’un taillis qu’on a
laissé croître. Branches qui arrêtent
les chasseurs courant dans l’épais-
seur des bois.
Touffe, touffu : vu.
Cimes : de cuma, tendron, de x?joo : être
gonflé par ce qui est engendré (la
jeune pousse).
Peignoir : oui, manteau qu’on met pour
se peIgner.
Taché : vu.
Entaché : peut se prendre dans un sens
favorable, vu que tache se dit de qua-
lités.
154

Pénombre : 1 ° terme d’astronomie ;
2° demi-jour en général.
Bois : 10 ce qui est placé sous l’aubier j
2° réunion d’arbres.
Forêt : de foresta, terrain prohibé (étran-
ger) à la culture.
Futaie : forêt de grands arbres (voir ci-
après). Futaie s’oppose à taillis.
Terme courant en vieux français :
clères futaies.
Taillis : vu.
Pin : rien de spécial. La pIgne, ou PIS-
tache. Pignon.
Conifère : oui, vu qui a des fruits en
forme de cônes.
Lisière : de liste, bordure.
Orée : de ora, bords (cela vieillit).
Expansion : épanchement, d e expandere :
déploiement.
Vitrage : vu.
Vitrail : vu.
Rideaux : vu.
Chicane : vu.
Branchie : non, n’a pas la même éty-
mologie que branches.
Rectifier : vu.
Conidie : poussière qUl recouvre les li-
chens, de x6vr.ç.
155

Préau : tout à fait impropre, vient de
pré. Serait juste pour la clairière et
non pour le bois.
Thalle : vu.
Orseille : s orte de lichen, du nom de
qui l’a classé.
*
Un bois de 40 ans se nomme futaie sur
taillis.
Un bois de 40 à 60 ans se nomme demi-
futaie.
Un bois de 60 à 1 20 ans se nomme j eune
haute futaie.
Un bois de 120 à 200 ans se nomme
haute futaie.
Un bois de plus de 200 ans se nomme
haute futaie sur le retour.
Et donc, tout ce petit opuscule n’est
qu'(à peine) une « futaie sur taillis ».
FIN D U BOIS D E PINS
A P A R T I R D ‘ I C I L’ O N S O R T
D ANS LA CAMPAGNE

APPEND ICE
AU CARNET DU BO IS DE PINS »)
I . P A G E S B I S
Le texte qui précède fut écrit, à
partir du 7 août 1 94o, dans un bois
près de La Suchère, hameau de la
Haute-Loire où l’auteur, après un
mois et demi d’exode sur les routes
de France, venait de retrouver sa
famille. L’auteur demeura près de
deux mois à La Suchère, mais sur ce
même carnet de poche qui consti-
tuait alors tout son stock de papier,
rien ne se trouva écrit que ce texte
et les quelques notes qu’on va lire,
paginées bis aux dates indiquées.
6 août I940.
« Ce que j ‘aurais envie de lire » : tel
pourrait être le titre, telle la définition
de ce que j’écrirai.
Privé de lecture depuis plusieurs se-

maines et mois, Je commence à aVOIr
envie de lire.
Eh bien! C’est ce que j’aurais envie
de lire qu’il me faut écrire (justement,
pas trop ceci…)
Mais, si je m’ausculte un peu plus
attentivement : ce n’est pas seulement
de lecture que je me trouve avoir envie
ou besoin ; aussi de peinture, aussi de
musique (moins). Il me faut donc écrire
de façon à satisfaire ce complexe de be-
SOIns.
Il me faut garder cette image cons-
tamment présente à mon esprit : mon
livre, seul (par force), sur une table :
que j’aie envie de l’ouvrir et d’y lire
(quelques pages seulement) et de
m’y remettre le lendemain.
20 août I940.
Que de choses j’aurais à écrire, si j’é-
tais un simple écrivain.. . , et peut-être
le devrais-je.
Le récit de ce long mois d’aventures
depuis mon départ de Rouen jusqu’à
la fin de l’exode et mon arrivée au Cham-
158

bon ; aujourd’hui (par exemple), la rela-
tion de ma conversation avec Jacques
Babut; chaque jour, celle de mes prome-
nades et méditations, ou d’autres con-
versations semblables ou différentes ; la
peinture des gens qui m’entourent, qui
traversent ma vie et à qui j’ai prêté
attention à quelque titre; ‘ mes ré-
flexion s sur la situation politique de la
France et du monde en un moment
historique si important ; celles sur notre
propre situation, notre incertitude du
lendemain. . .
Mais quelque défaut m’en empêche,
qui n’est pas seulement paresse ou peur
de la difficulté : il me semble que j e ne
pourrais m’intéresser exclusivement,
comme il le faudrait pourtant, et suc-
cessivement à aucun de ces sujets. Il
me semble qu’ à entreprendre l’un d’eux
j’aurais au,Ssitôt le sentiment qu’il n’est
pas essentiel, que j’y perds mon temps.
Et c’est au « bois de pins » que je re-
viens d’instinct, au sujet qui m’inté-
resse entièrement, qui accapare ma per-
sonnalité, qui me fait jouer tout entier.
Voilà un de ces seuls sujets où j e me
donne (ou perde) tout entier : un peu
159

comme un savant à sa recherche parti-
culière.
Ce n’est pas de la relation , du récit,
de la description, mais de la con-
quête.
Plus tard, le même jour.
Quelque chose d’important (à rete-
nir) dans ma conversation d’aujour-
d’hui avec Jacques Babut, le pasteur.
Nous étions déjà parvenus au-delà
du point où nos doctrines se séparent :
la mienne fais ant confiance à l’ homme ,
la sienne lui refusant à j amais t o ute
confiance.
Nous parlions de ce qu’il appelle le
Royaume de Dieu, et moi, d’un autre
nom. Et il me disait que la Rédemption,
d’après les Écritures, ne serait . par-
faite pour chaque homme que lorsque
ce Royaume serait advenu (cela cadre
assez bien avec notre propre théorie). . .
« Mais encore, me disait-il , faut-il q ue ce
Royaume vienne universellement, non
seulement chez le-s hommes, mais chez
les choses… » et il me citait, je crois
bien, saint Paul.
160

Oui, les choses dans l’esprit de
l’homme, répliquai-je en incidente.
Et plus tard , décrivant l’ homme nou
veau de mes propres rêves, je lui disais
que sans doute cet homme aurait la
faculté de se poser beaucoup plus libre-
ment les problèmes essentiels, celui du
mystère ambiant, celui de la parole
aussi, qui m’intéressé particulièrement
(ajoutai-je).
De ces instants de notre conversa-
tion date un pas nouveau dans ma
« pensée ».
Je commence à percevOIr un peu
clairement comment se rejoignent en
moi les deux éléments premiers de ma
personnalité (?) : le poétique ct le poli-
tique.
Certainement, la rédemption des cho-
ses (dans l’esprit de l’homme) ne sera
pleinement possible que lorsque la ré-
demption de l’homme sera un faitaccom-
pli. Et il m’est compréhensible mainte-
nant pourquoi je travaille en même
temps à préparer l’une et l’autre.
La n aissance au monde humain
des choses les plus simples, leur prise
de possession par l’esprit de l’homme,
161

l’acquisition des qualités correspon-
dantes un monde nouveau où les
hommes, à la fois, et les choses c mnaî-
tront des rapports harmonieux : voilà
m on but poétique ct politique. « Cela
vous paraîtrait-il encore fumeux… »
(Il faudra que j’y revienne.)

I I . C O R R E S P O N D A N C E
Le manuscrit du Carnet du Bois
de Pins, abandonné le 9 septembre
1940, fut, vers le début de l’année
suivante, confié par l’auteur à l’un
de ses amis, M. P., habitant alors
Marseille, qui voulut le taper à la
machine à écrire. Une copie en fut
bientôt remise à un autre ami, G. A.,
lequel, en relations avec les milieux
littéraires de la zone « libre Il, s’était
enquis de la production récente de
l’auteur. G. A. ayant lu ce texte, il
s’en ensuivit la correspondance ci-
après.
DE G. A. A L’AUTEUR.
Marseille, le 7 m ars 1941.
Mes articles du Figaro ont excité
une bande de jeunes poètes qui me
regardent de travers… Mais je n’ai

pas fini : j’ai donné au Jour un article
sur le « métier de poète » qui fera grin-
cer les dents des inspirés. Je te l’enver-
rai.. . Et j ‘en ai préparé un autre sur
l’inspiration mise à poil.
Tout cela m’amène naturellement (y
compris le poil) à ton bois de pins. Inu-
tile – si, utile de te dire que je trouve
cela profondément passionnant… Je ne
peux m’empêcher cependant de déplo-
rer que ton « héroïsme » devant le pro-
blème de l’expression ait pour résultat
de t’amerier malgré tout devant une
espèce d’impasse. Car l’aboutissement
de tes efforts risque trop d’être une
perfection quasi scientifique qui, à force
d’avoir été purifiée, tend à l’assemblage
de matériaux interchangeables. Chaque
chose en soi, rigoureusement spécifique
et aboutie, est excellente. Le total
devient une marqueterie. Tu vois ce
que je veux dire, même mal dit.
La chimère, c’est de vouloir restituer
intégralement l’obj et. Tu n’arriveras
jamais qu’à donner une idée, un
moment, d’un objet. (Et peut-être même
si tu choisis, au lieu d’un bois de pins ,
frémissant, évolutif, un objet en appa-

rence aussi fixe que le galet, qui est
quand même un organisme infiniment
changeant.) .
As-tu refait « l’expérience » du bois
de pins en hiver, au printemps? As-tu
songé que tes pins sont pins des régions
où tu as vécu? Le pin rigide à long fût
vertical (pareil à celui que l’on nomme
pariccio dans les forêts des montagnes
corses, et dont on fait les mâts de
navires), mais qu’il n’a rien de com-
mun avec le bois de pins mariiimes de
mes rivages tordus, tourmentés-
ni avec les pins parasols maj estueux et
volontiers solitaires ni ‘avec les pins
légers, dessinés au crayon, des régions ter-
riennes de la Provence ou de l’Attique?
Au lieu de « momentanéiser » l’éter-
nité de la chose en soi (Dieu lui-même
le pourrait-il, ô orgueilleux Francis qui
as ce cri sublime sur ce que les pins te
doivent pour avoir été remarqués par
toi?), je crois que l’artiste ne peut pas
prétendre à mieux que d’éterniser le
moment conjoint de la chose et de lui.
Humilité? Sans doute. Mais non sans
grandeur, et qui recouvre déjà une
assez forte ambition.

Tout ceci sur le fond de ta recherche.
Mais l’exposé, la révélation de la
méthode, encore un coup me passionne
Nous nous retrouvons ici! Te
rappelles-tu la plaquette Poèmes en com-
mun que je publiai jadis avec C.S.?
C’était déjà un essai de ce genre (muta-
t is mutandis). J’y faisais allusion à un
travail que je n’ai jamais publié,. que
j’ai toujours,. inédit , Genèse d’un Poème.
Ce que tu as fait, avant et pendant,
pas à pas, mot à mot, pour Le Bois de
Pins (à la manière un peu du Journal
des Faux Monnayeurs pour le roman),
je l’ai fait, après, rétrospectivement,
pour la Ballade du Dee-Why (qui est
dans Antée) – à la manière des com-
mentaires de Dante pour les sonnets de
la Vita No a, ou de Poe pour Le Cor-
beau, etc.
Je crois qu’il y a là deux tentatives
parentes; chacune à sa manière jette
des lumières étonnantes sur les voies de
l’imagination créatrice. Si l’on pouvait
décider quelque revue à les réunir dans
une espèce de numéro spécial qui pour-
rait s’appeler Naissance du Poème, par
exemple, avec une introduction, un
166

chapeau (et précisément, ô mysté-
rieuse corrélation, mon article sur l’ins-
piration mise à poil a pour objet de pré-
coniser les examens de ce genre), je
crois que ce pourrait être extrêmement
intéressant.
Qu’en penses-tu?
G. A.
D E L ‘ A U T E UR A M. P.
Roanne, le 16 mars 1941.
Sans doute ai-je l’esprit dérangé
par le printemps : la proposition que
j’ai reçue de G. A. concernant Le Bois
de Pins m’a comme affolé. Je t’envoie
sa lettre. Je ne m’attendais vraiment
pas à une telle utilisation de ce pauvre
texte. Il est des moments où je me sens
tout à fait hérissé (défensivement) à
l’idée d’être expliqué; d’autres où ça
retombe, et où je me sens découragé,
capable de laisser faire…
Non! G. A. n’a pas compris (évidem-
ment) qu’il s’agit, au coin de ce bois,
bien moins de la naissance d’un poème
que d’une tentative (bien loin d’être

réussie) d’assassinat d’un poème par son
o bjet.
Puis-je me prêter à un tel contresens?
Honnêtement, je ne le crois pas.
Note qu’à part cela, je suis d’accord
sur la marqueterie (s’agissant d’une salle
de bains, j’aurais peut-être préféré
mosaïque) .
Au cas où tu ne l’aurais pas lu, trouve
ci-joint l’article de G. A. dans Le Jour
de jeudi dernier.
F. P.
P.-S. (Deux heures après.) Ci-
joint projet de réponse. Si tu l’approu-
ves, j ette-Je à la boîte. Merci. Sans
omettre d’y joindre l’article du Mémo-
rial aboutissant à Louis Le Cardonnel et
Pierre de Nolhac.
DE L’AUTEUR A G. A.
Roanne, le 16 m ars 1941.
J’ai lu ton article du Jour (ainsi
nommé par antiphrase). Je te suis jus
qu’au moment où ça devient (un peu
vaguement à mon avis) positif.

Primo : Personnellement, quoi que tu
en penses (peut-être) et quoi qu’en
pensent la plupart des gens, je ne crois
pas relever de ta critique car je ne me
eux pas poète.
Secundo : Je tiens en tout cas que
chaque écrivain « digne de ce nom »
doit écrire contre tout ce qui a été écrit
jusqu’à lui (doit dans le sens de est
forcé de, est o bligé à) – contre toutes
les règles existantes notamment. C’est
toujours comme cela, d’ailleurs, que se
sont passées les choses; je parle des
gens à tempérament.
Bien entendu, comme tu l’as bien
saisi, je suis farouchement imbu de
technique. Mais je suis partisan d’une
technique par poète, et même, à la
limite, d.’une technique par poème – que
déterminerait son objet.
Ainsi, pour Le Bois de Pins, si je me
permets de le présenter ainsi, c’est que
le pin n’est-il pas l’arbre qui fournit
(de son vivant) le plus de bois mort?…
Comble de la préciosité? – Sans
doute. Mais qu’y puis-je? Une fois qu’on
a imaginé ce genre de difficultés, l’hon-

ne ur veut qu’on ne s’y dérobe. . . (et
pUIS, c’est très amusant).
*
Autre chose, à propos de ta série
d’articles (mais ici je ne puis insister) :
il me semble que proposer actuellement
ce que j’appellerais des « mesures d’or-
dre » en poésie, c’est faire le jeu de
ceux qui proclament : primo: « Jusqu’à
présent il y a eu désordre », et secundo :
« Nous sommes ceux qui mettent de
l’ordre » : ce qui représente l’imposture
fondamentale de ce temps… Non, vois-
tu, en art (du moins) c’est, ce doit être
la révolution, la terreur permanentes,
et, en critique, c’est le moment de se
taire, à défaut de pouvoir dénoncer les
fausses valeurs qu’on prétend nous impo-
ser. A ce propos, et pour te montrer
le danger, je joins un article. paru dans
le Mémorial de Saint- Etienne le même
jour que dans Le Jour le tien.
Ceci posé, tu feras pour le Bois de
Pins exactement ce qui te paraîtra le
meilleur. Tu saisis maintenant que, dans
mon esprit, il ne s’y agit pas du tout

de la naissance d’un poème mais plutôt
d’un effort contre. la « poésie Il. Et non
pas, bien entendu, en faveur du bois
de pins (je ne suis pas tout à fait fou);
mais en faveur de l’esprit, qui peut y
gagner quelque leçon, y saisir quelque
secret moral et logique (selon la {( carac-
téristique » universelle, si tu veux}.
F. P.
Le Bois de Pins resta inédit. Mais
otc encore un extrait d’une seconde
lettre adressée par l’auteur à G. A . , à
propos du « métier poétique Il :
Roanne, le 22 juillet 1941.
Qu’entends-tu donc par « métier
poétique »? Pour moi, je suis de plus
en plus convaincu que mon affaire est
plus scientifique que poétique. Il s’agit
d’aboutir à des formules claires, du
genre : Une maille rongée emporta tout
l’ou rage. Patience et longueur de temps,
etc.
J’ai besoin du magma poétique, mais
c’est pour m’en débarrasser.
Je désire violemment (et patiemment)

en débarrasser l’esprit. Cest en ce sens
que je me prétends combattant dans les
rangs du parti des lumières, comme on
disait au grand siècle (le XVIIIe). Il
s’agit, une fois de plus, de cueillir le
fruit défendu, n’en déplaise aux puis-
sances d’ombre, à Dieu l’ignoble en
particulier.
Beaucoup à dire sur l’obscurantisme
dont nous sommes menacés, de Kierke-
gaard à Bergson et à Rosenberg…
Ce n’est pas pour rien que la bour-
geoisie dans SON COMBAT au Xxe siècle
nous prône le retour au moyen âge.
Je n’ai pas assez de religioses Gemüt
pour accepter passivement cela. Toi non
plus? Bon…
Fidèlement à toi,
F. P.

F I N D E L AP P E N D I C E
A U
« C A R N E T D U B O I S D E

LA MOUN INE
o u
NOTE APRÈS COUP
S U R UN CIEL D E PROVENCE
Po ur Gabriel Audisio.
Cahier ouvert à Roanne le 3 mai 1941.

LA M O U N I N E
Il n’a fait jour résolument qu’aux
Martigues.
A Port-de-Bouc aucune odeur.
L’homme de Saint-Dié assis en face
de moi était agacé par le panache de
la locomotive. Je le fus donc aussi.
Énormes graffiti à Marseille et dans
a banlieue.
*
Vers neuf heures du matin dans la
campagne d’Aix, autorité terrible des
ciels. Valeurs très foncées. Moins d’azur
que de pétales de violettes bleues. Azur
cendré. Impression tragique, quasi funè-
bre. Des urnes, des statues de bambini
dans certains jardins; des fontaines à
masques et volutes à certains carrefours

aggravent cette impression, la rendent
plus pathétique encore. Il y a de muettes
implorations au ciel de se montrer moins
fermé, de lâcher quelques gouttes de
pluie, dans les urnes par exemple.
Aucune réponse. C’est magnifique.
*
A Aix, trois fontaines moussues scin-
tillent. La mousse est roussie. L’eau n’en
jaillit que faiblement. Y brille en tresses
molles et mobiles.
Il y a des rues entières d’hôtels de
robe. Décor pour Les Plaideurs. Res-
semblance d’Aix et de Caen. On se
croirait dans une dépendance de la
Bibliothèque Mazarine. L’absence totale
d’automobiles favorise naturellement
cette illusion.
*
Nuit du 10 au Il mai.
Décidément, la chose la plus impor-
tante dans ce voyage fut la vision fugi-
tive de la campagne de Provence au
lieu dit « Les Trois Pigeons » ou « La
176

Mounine » pendant la montée en auto-
car de Marseille à Aix, entre huit heures
trente et neuf heures du matin (sept
heures trente à huit heures au soleil).
Campagne à végéta ion grise, avec du
vert jaune d’émail perç »ant malgré tout,
sous un ciel d’un bleu plombé (entre la
pervenche et la mine de crayon), d’une
immobilité, d’une autorité terribles, et
ces urnes, cas statues de bambini, ces
fontaines à volutes des carrefours cons-
tituant œuvres, signes, traces, preuves,
indices, testaments, legs, héritages, mar-
ques de l’homme et supplications au
ciel.
Au fond, les lointains de Berre et
des Martigues, sans vue de mer malS
avec vue d’un grand viaduc.
De ce paysage il faut que je fasse
conserve, que je le mette dans l’eau de
chaux (c’est-à-dire que je l’isole, non
de l’air ici, mais du temps).
Il ne me faut pas l’abîmer. Il faut
que je le maintienne au jour. Pour que
je le maintienne il faut d’abord que je
le saisisse, que j’en lie en bouquet pou-
vant être tenu à la main et emporté avec
moi les éléments sains (imputrescibles)
177

et vraiment essentiels – que J e le
corn-prenne.
*
(Le peintre Chabaud). Ce qui m’a
frappé, c’est le bleu de lavande, l’at-
mosphère si « pesante (ce n’est pas:
le mot), si fermée sur le paysage, gris
et vert-jaune naissant. (Plus d’azote que
d’H ou d’O?) Si cendrée, plombée : si
bon repoussoir aux couleurs délicates,
comme le miroir noir des peintres.
Cela était déjà impressionnant. Mais
à la première apparition de statue selon
la marche de l’autobus (urne, bambino
ou fontaine), c’est devenu saisissant,
beau à pleurer, tragique. Donc deux
temps : Io le paysage, 20 les statues.
*
Rien ne ressemble plus à la nuit que
ce jour bleu cendres-là. C’est le jour de
la mort, le jour de l’éternité. (Rappro-
cher mon émotion à Biot en 1924.) Il
y a silence, mais moins silence qu’oreil-
les bouchées (tympan tout à coup
178

convexe? par changement de pression?).
Tambour voilé, trompettes bouchées,
tout cela naturellement comme dans les
marches funèbres. Quelque chose d’écla-
tant voilé, de splendide voilé, d’étin-
celant voilé, de radieux voilé.
Ce qui est curieux, c’est que la chose
éclatante en question soit voilée par
l’excès même de son éclat.
*
Rien ne ressemble plus à la nuit…
C’est trop dire. Disons seulement : i l a
quelque chose de la ‘nuit, il évoque la
nuit, il n’est pas si différent de la nuit,
il a une valeur de nuit, il a les valeurs
de la nuit, il a la même valeur, les mêmes
valeurs que la nuit, il vaut la nuit. Ce
jour vaut la nuit, ce jour bleu cendres-
là.
Comme un son éclatant vous assour-
dit, vous voile le tympan et dès lors
vous ne l’entendez plus que comme
à travers des épaisseurs de voiles,
de liège, de coton – ne se peut-il
qu’un soleil trop splendide dans une
atmosphère trop sèche vous voile les
179

yeux, d’où interposition de voiles funè-
bres? Non. (Je me rappelle un petit
matin avec mon père à Villeneuve-lès-
Avignon près du château du roi René,
un jour que d’abord nous avions été à
la gare accompagner ma mère. Yavais
moins de dix ans. Ce jour vaut nuit,
ce j our du roi René. Peut-être était-ce
la première fois que je voyais le petit
jour. Non ce n’était plus le petit jour,
mais le grand matin. Mais ce n’avait
pas ce caractère accablant accablant
est trop dire.)
(Je me rappelle aussi : « Le volet bleu
fermé d’un coup, il fait jour à l’inté-
rieur. »)
*
Le ciel n’est qu’un Immense pétale
de violette bleue.
Et tout, là-dessous, les maisons, les
routes, les oliviers, les arbres verts, les
champs d’émail, tout est comme braise
de couleurs variées, sur le point de
s’éteindre, surle point de renaître comme
la braise cendreuse si l’on souffie dessus :
des lueurs comme phosphorescentes,
180

comme d’un feu intérieur (secret) qUI
n’irradie pas
A certains endroits la cendre, à d ‘ a u –
tres la braise (ce n’est pas tout à fait
cela). Il ne faut à ces choses du paysage
donner trop d’éclat, prêter trop d’éclat.
Non » ce qui était sur-tout, presque uni-
quement remarquable, c’était l’appe-
santissement de lavande sur tout cela,
à travers les branches en p articulier,
etc.
D’ailleurs le paysage est gris, généra-
lement quelconque, noblement nota-
rié (?). C’est le lieu, c’est la campagne
du droit romain, abstrait, individuel et
social (??). (La lavande est le parfum
qui convient à la toile propre.)
*

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