La rage de l’expression Francis Ponge

A noter que j’éprouve les plus grosses
difficultés du fait du nombre énorme
d’images qui viennent se mettre à ma
disposition (et masquer, mettre des mas-
ques, à la réalité), du fait de l’originalité
de mon point de vue (étrangeté vaudrait
mieux) – de mes scrupules excessifs
(protestants) – de mon ambition déme-
surée, etc.
Bien insister que tout le secret de la
victoire est dans l’exactitude scrupu-
leuse de la description : « J’ai été impres-
sionné par ceci et cela » : il ne faut pas
en démordre, ne rien arranger, agir vrai-
ment scientifiquement.
Il s’agit une fois de plus de cueillir
(à l’arbre de science) le fruit défendu,
n’en déplaise aux puissances d’ombre
qui nous dominent, à M. Dieu en parti-
culier.
Il s’agit de militer activement (modes-
tement mais efficacement) pour les
« lumières )) et contre l’obscurantisme
cet obscurantisme qui risqua à nou-
veau de nous submerger au xxe siècle
du fait du retour à la barbarie voulu
par la bourgeoisie comme le seul moyen
de sauver ses privilèges.
201

*
(On peut, pour saisir la qualité d’une
chose, si l’on ne peut l’appréhender
d’emblée, la faire apparaître par compa-
raison, par éliminations successives :
,
Cen’ ( 1 est pas ceCl, ce n est pas ce a, etc. »
question métatechnique, ou techni-
que simplement.)
Lorsque G. A. à propos du Carnet du
Bois de Pins m’écrivait :técemment :
« L’aboutissement de tes efforts risqu e
trop d’être une perfection quasi scienti-
fique qui, à force d’avoir été purifiée,
tend à l’assemblage de matériaux inter-
changeables. Chaque chose en soi, rigou-
reusement spécifique et aboutie, est
excellente. Le total devient une mar-
queterie », il était au fond du débat.
Oui, je me veux moins poète que
cc savant » . Je désire moins aboutir à
un poème qu’à une formule, qu’à un
éclaircissement d’impressions. S’il est
possible de fonder une science dont la
202

matière serait les impressions esthéti-
ques, je veux être rhomme de cette
SCIence.
« S’ allonger par terre, écrivais-j e il y
a quinze ans, et tout reprendre du
début. » – Ni un traité scientifique, ni
rencyclopédie, ni Littré : quelque chose
de plus et de moins. . . et le moyen
d’éviter la marqueterie sera de ne pas
publier seulement la formule à laquelle
on a pu croire avoir abouti, mais de
publier rhistoire complète de sa recher-
che, le journal de son exploration …
Et plus loin Audisio me disait encore :
« Je crois que r artiste ne peut pas
prétendre à mieux que d’éterniser le
moment conjoint de la chose et de lui. »
Voyons, cher Audisio, lorsque à propos
d’un lion dans les rets et d’un rat qui
l’en délivre, La Fontaine parvient à
ceCI :
Une maille rongée emporta tout
rouvrage.
Patience et longueur de temps
Font mieux que force ni que rage
203

où est en cela La Fontaine, où est le
moment conjoint du lion ou du rat avec
lui? N’y a-t-il pas là plutôt une perfec-
tion quasi scientifique, une naissance de
formule? Il y a la vérité d’un acte du
lion : force et rage empêtrées, et d’un
acte du rat : une maille rongée… On a
souvent besoin d’un plus petit que soi.
– C’est à de pareils proverbes que
j’aimerais aboutir. Ma chimère serait
plutôt de n’avoir pas d’autre sujet
que le lion lui-même. Comme si La
Fontaine au lieu de faire successive-
ment : Le Lion et le Rat, Le Lion rieilli,
Les Animaux malades de la Peste, etc.,
n’avait fait qu’une fable sur Le Lion.
Ç’aurait été bien plus difficile. Une
fable qui donnât la qualité du lion.
Ainsi Théophraste et ses Caractères.
*
Trois lectures importantes depuis quel-
ques jours m’ont paru répondre d’une
façon étonnante à mes préoccupations :
a) L’ O bscurantisme du XXe siècle, arti-
cle anonyme d’une revue sous le man-
teau à propos du discours de Rosen-

berg au Palais-Bourbon ; b) La Leçon
de Ribérac par Aragon dans Fontaine,
nO 14; c) Vigilantes narrare somnia de
Caillois dans les Cahiers du Sud,
numéro de juin 1941.
Le premier texte, tout à fait convain-
cant, me confirme dans ma volonté de
lutter pour les lumières, m’assure de
l’urgence de ma mission (?), et m’oblige
à repenser le problème du rapport entre
mes positions esthétique et politique.
Le second m’apporte aussi plusieurs
confirmations : le langage fermé pré-
parant }’ acquiescement vulgaire (ce n’est
pas tout à fait cela). Le troisième, assez
faux dans son éloquence, assez conven-
tionnel malgré sa prétention, me mon-
tre avec quels scrupules et en même
temps avec quelles audaces constam-
ment réacidifiées il faudrait toucher à
cette sorte de problèmes. Et lorsque
(quatrième texte important, cinquième
en comptant celui d’Audisio) Pia m’é-
crit : « le café, le marc, le filtre, l’eau
qui bout, etc. » je vois bien que : 0 U 1 ,
il est intéressant de montrer le proces-
sus de « ma pensée ». Mais cela ne veut
pas dire qu’il faille sous ce prétexte

me lâcher, car cela irait à l’encontre de
mon propos. – Mais il est très légi-
time au savant de décrire sa décou-
verte par ]e menu, de raconter ses
expériences, etc.
*
Roanne, I9 au 28 juillet.
(Il est temps d’y revenir !)
Au lieu dit « La Mounine » auprès d’Aix-
en-Provence
Un matin d’avril vers huit heures
Le ciel pourtant limpide au tTavers des
feuillages
M’apparut tout mélangé d’ombre
Un beau jour est aussi un météore,
pensai-je, et je n’eus de cesse que j’eusse
inventé quelque expression pour le
fixer :
Je crus d’abord (ce n’était point) que
la nuit rancunière
Pour venger son recul d’au-dessus ces
régions
Avait voulu vider d’encre à style bleue
noue
206

Son cœur de poulpe à cette occasion.
Ou peut-être me dis-je (ce n’était
point) infusé goutte à goutte
S’agit-il du poison dont le nom qu’on
redoute
Étrangement proche de sa couleur
Commence comme ciel et finit comme
azure
*
Si j e dis « voilée par son éclat même
j e ne serai pas beaucoup plus avancé.
Peut-être le ciel n’est-il si noir qu’en
comparaison avec les choses : arbres,
maisons, etc., lesquelles sont tellement
éclairées, des magasins de clarté !
Comme lorsqu’on sort d’une salle
brillante, dehors il fait noir…
Comparaison avec les ciels du Nord.
25 juillet 1941, 1 h 30 du matin.
Un pas nouveau.
Comme un buvard, une serpillière im-
prégnés d’eau sont plus foncés (pour-
quoi? est-ce que la science optique

donne la réponse?) que secs (secs, ils
sont 10 plus cassants, 20 plus pâles),
ainsi le ciel bleu est-il un buvard im-
prégné de la nuit interstellaire.
Plus ou moins imprégné, il est plus
ou moins foncé : à Aix-en-Provence il
est très imprégné (parce qu’il n’y a pas
grand-chose entre les espaces interstel-
laires et lui).
Dans le Midi il Y a beaucoup de s01eil,
c’est entendu, mais il y a beaucoup aussi
la (concomitante) nuit interstellaire.
Ils luttent l’un contre l’autre (au sens
où Verlaine dit : « les hauts talons lut-
taient avec les longues jupes »).
L’on peut dire que dans le Midi le
soleil triomphe moins que dans le Nord :
certes il triomphe davantage des nuages,
brouillards, etc., mais il triomphe moins
de son adversaire principal : la nuit
interstellaire.
Pourquoi? parce qu’il sèche la vapeur
d’eau, laquelle constituait dans l’atmo-
sphère le meilleur paravent de triom-
phe pour lui. Écran dont le défaut va
se faire sentir : il en résulte une plus
grande transparence et faculté d’im-
prégnation par l’éther intersidéral.
208

C’est la nuit intersidérale que, les
beaux jours, l’on voit par transparence,
et qui rend si foncé l’azur des cieux
méridionaux.
Expliquer cela par analogie avec le
milieu marin (ou plutôt aquatique) .
29 juillet au 5 août.
Au lieu dit « La Mounine » auprès
d’Aix-en-Provence
Un matin d’avril vers huit heures
Le ciel pourtant limpide au travers des
feuillages
M’apparut tout mélangé d’ombre
Je formai tout d’abord que la nuit ran-
cunière…
*
La Mounine.
a) La strophe 1
b) pUIS :
Sur le moment Je restai tout stu-
pide
Un beau jour est aussi un météore,
pensaI-Je,
2.09

Aucune expression ne me vint à l’es-
prit
Je subissais l’effet de ce météore
Comme un accablement, comme une
damnation
J’éprouvais le sentiment du tragique
De l’implacabilité.
En même temps – sans doute par
esprit conventionnel _
je trouvais cela beau.
Accablé par l’intensité du phéno-
mène
Chaque fois que je relevais les yeux
je constatais à nouveau cette ombre
mélangée au jour
ce blâme
c) pUIS :
c’est à ce moment que les statues
apparurent et que je fus saisi d’un
sanglot,
l’élément humain introduit par les
statues
me semblant d’un caractère déchi-
rant.
d) Je restai accablé puis fus distrait par
d’autres impressions : l’arrivée à
Aix, les événements qui suivirent,
etc.
210

e) Mais j e devais évidemment me sou-
venir de mon émotion. Voilà bien
le suj et de poème, ce qui me
pousse à écrire : soit le désir de
reformer le tableau pour en con-
server à jamais la jouissance pré-
somptive, soit le désir de com-
prendre la cause de mon émotion,
de l’analyser.
f) M’étant mis au travail j’éprouvai de
grandes difficultés et formai plu-
sieurs images cohérentes : celle
du poulpe, celle du cyanure, celle
de l’explosion de pétale,
g) sachant bien qu’il fallait que je les
dépasse, m’en débarrasse pour par-
venir à l’explication vraie (?), celle
de la clairière donnant sur la nuit
intersidérale.
*
L’abîme supérieur (zénithal). Le so-
leil est fait pour nous aveugler, il trans-
forme le ciel en un verre dépoli à tra-
vers quoi l’on ne voit plus la réalité :
celle qui apparaît de nuit, celle de la
« considération » .

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