Mais dans certaines régions la trans-
parence, la tranquillité (sérénité) de
l’atmosphère est telle que la présence
de cet abîme est sensible même en plein
jour. C’est le cas de la Provence. Le
ciel au-dessus de la Provence présente
constamment une clairière, comme une
fenêtre de vitre claire dans un plafon-
nier dépoli.
Certes le soleil empêche qu’on voie
les étoiles en plein jour, mais l’on devine
la nuit intersidérale, qui fonce le ciel,
qui lui donne cette apparence plombée.
Si l’on aime tant venir dans la région
méditerranéenne c’est à cause de cela,
pour jouir de la nuit en plein jour et
sous le soleil, pour jouir de ce mariage
du jour et de la nuit, de cette présence
constante de l’infini intersidéral qui
donne sa gravité à l’existence humaine.
Alliance plutôt que mariage. Ici point
d’illusions comme dans le Nord, point
de distraction par la fantasmagorie des
nuages. Ici tout se passe sous le regard
de l’éternité temporelle et de l’infini
spatial.
Tout prend donc son caractère éter-
nel, sa gravité.
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Des événements comme un ciel nua-
geux, un orage, une tempête, me sem-
blent d’un ordre sordide : ce sont
là travaux d’office, lessive terrestre.
J’aime les régions où cette fastidieuse
hydrothérapie a lieu le moins souvent
possible, se produit brièvement.
L’orage, comme douche, le soleil en-
suite comme séchoir, vraiment cher
Beethoven cela valait-il la peine d’en
faire des représentations grandioses?
Voir plutôt l’orage de Léonard de Vinci,
où l’importance d’un tel météore est
bien remise à sa place.
*
C’est dans le sens de ce qui précède
que devrait être continué et achevé le
poème dont le début serait à peu près
comme ci-après :
La Mounine.
Au lieu dit « La Mounine » auprès
d’Aix-en-Provence
Un matin d’avril vers huit heures
Le ciel pourtant limpide à travers les
feuillages
M’apparut tout mélangé d’ombre.
L’on eût dit que la nuit rancunière
Pour venger son recul d’au-dessus ces
régions
Avait voulu vider d’encre à style bleue
nOIre
Son cœur de poulpe à cette occasion
Ou peut-être me dis-je infusé goutte à
goutte
S’agit-il du poison dont le nom qu’on
redoute
Étrangement proche de sa couleur
Commence comme ciel et finit comme
azure
Mais non ! L’atmosphère était telle
Que je ne puis avec quelque raison
M’espérer voir fournir par l’élément li-
quide
Un terme de comparaison
Il s’agit d’un gaz lourd ou d » une con-
gestion
Ou bien du résultat comme de l’explosion
En vase clos d’un milliard ou d’un seul
Pétale de violettes bleues. ..
Etc
Mais il importe à présent de laisser
reposer notre esprit, qu’il oublie cela,
s’occupe d’autres choses, et cependant
se nourrisse longuement, à petites bou-
chées – dans l’épaisseur muqueuse,
dans la pulpe de cette vérité dont
nous venons à peine d’entailler l’écorce.
Un jour, dans quelques mois ou quel-
ques années, cette vérité aux profon-
deurs de notre eS.prit étant devenue
habituelle, évidente – peut-être, à l’oc-
casion de la relecture des pages malha-
biles et efforcées qui précèdent ou bien
à l’occasion d’une nouvelle contempla-
tion d’un ciel de Provence – écrirai-je
d’un trait simple et aisé ce Poème après
Coup sur un Ciel de Propence que pro-
mettait le titre de ce cahier, mais que-
passion trop vive, infirmité, scrupules –
nous n avons pu encore nous offrir.
Roanne, mai-a ût 1941.
