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La Revanche de Roger-La-Honte – T1

La Revanche de Roger-La-Honte – T1

de Jules Mary

Partie 1
Premier épisode

Chapitre 1

À deux kilomètres et demi de la station de Saint-Rémy, est le village de Chevreuse, qui donne son nom à la vallée.

C’est un village assez irrégulièrement bâti,dont la moitié est éparpillée dans le fond de la vallée, dont une partie s’allonge le long de la rive de l’Yvette, et dont les autres maisons sont accrochées au flanc du coteau que dominent les ruines intéressantes du château de Chevreuse.

Il y a nombre de maisons de campagne autour du village, quelques-unes habitées l’hiver comme l’été – la plupart,l’été seulement.

Une de ces villas, très élégante, flanquée de deux tourelles au toit en éteignoir, et perdue dans un parc de haute futaie de chênes, était à vendre depuis quelque temps quand,tout au début du printemps 1884, dans le mois de mars, le bruit courut à Chevreuse, à Saint-Rémy et dans les environs que le« château » était vendu à un certain William Farney, unAméricain très riche.

Les paysans purent voir, pendant tout le moisd’avril, des ouvriers au château, puis, vers la fin du mois, desvoitures de déménagement apportant de Paris un luxueuxmobilier.

Dans les premiers jours de mai, tout étaitprêt ; les domestiques étaient installés puis les chevaux etles voitures, un landau, un coupé, un grand break et une petitecharrette anglaise pour les déplacements de chasse. On n’attendaitplus que le maître de la maison.

Un jour, descendirent à la gare de Saint-Rémy,à deux heures trente, deux personnes, un homme et une jeunefille.

L’homme était de haute taille, d’apparencetrès vigoureuse et, quoique jeune encore, il avait les cheveuxblancs ; sa barbe aussi, qu’il portait tout entière, étaitblanche ; il eût été difficile du reste, de lui assigner unâge certain sans crainte de se tromper, car, malgré les cheveuxblancs, l’allure, la façon de porter la tête, tout indiquait quecet homme n’avait guère plus de quarante-cinq ans. Le front étaitlarge, les yeux noirs semblaient doux, mais une terrible blessuredonnait je ne sais quelle physionomie étrange et dure auvisage : tout un côté de la figure, en effet, avait été brûlé,et, de ce côté, la barbe avait repoussé plus clairsemée.

La jeune fille pouvait avoir une vingtained’années. Grande, élégante, svelte, elle était fort jolie, nonpoint de cette beauté ordinaire qui consiste en des traitsréguliers. Elle avait mieux que cela : une physionomie d’unedistinction rare, des yeux magnifiques, bleus, mais d’un bleuparticulier, presque de la couleur de l’ardoise, avec des cils etdes sourcils noirs. Elle était blonde, d’un blond chaud,ardent ; sa chevelure gênante tant elle était épaisse etlongue, entourait comme d’une auréole d’or, un frais et fin visage,un peu allongé, au nez droit, aux lèvres rouges, aux tempes trèsaplaties et au menton légèrement accusé – ces deux derniers signestrahissant une grande énergie, une grande force de caractère. Elleétait vêtue simplement, – ainsi que l’homme qui l’accompagnait.

Lorsqu’ils descendirent de leur compartimentde première, le chef de gare les salua. Il reconnaissait l’hommepour l’avoir vu à la station plusieurs fois déjà ; c’étaitWilliam Farney, le nouveau propriétaire du château deMaison-Blanche ; quant à la dame, le chef pensa que c’était safille.

Sir William connaissait son chemin, sans aucundoute, car il n’hésita pas devant les sentiers qui se croisaientdevant lui.

En sortant de la gare, il laissa Saint-Rémysur la droite, tourna à gauche, longea le remblai du chemin de feret gagna une avenue plantée de marronniers superbes et quiconduisait à l’un des nombreux châteaux de la région, – le châteaude Coubertin. Au bout, commence le mur du parc.

Le père et la fille quittèrent l’avenue pourtraverser une prairie et prendre une allée de peupliers. Au bout decette avenue se voyait Maison-Blanche.

Le père et la fille s’arrêtèrent unmoment.

Il y avait un banc de pierre entre deuxpeupliers, à l’endroit où l’avenue rejoignait la route.

Ils allèrent s’y asseoir.

Puis William Farney adressa, en anglais, laparole à sa fille.

– Seras-tu heureuse ici, ma chèreenfant ?

– Je le crois, mon père : le paysest adorable.

– Du reste, Paris est à deux pas et tupenses bien que je ne t’ai pas conduite ici pour t’exiler ett’apprendre la solitude.

– Oh ! mon cher père, partout oùvous êtes, l’ennui ne vient jamais. Je me passerais du mondeaisément.

– Oui, Suzanne, je le sais, mais tu asbesoin de plaisirs et je ferai tout mon possible pour te procurerdes distractions.

– Vous êtes bon.

Le soleil éclairait ardemment le château, plusblanc à cette distance parce qu’il ressortait sur le vert sombre dela haute futaie des chênes.

– Oui, mon père, fit la jeune fille ens’appuyant sur le bras de William Farney, je serai heureuse ici,très heureuse.

William regarda sa fille tendrement, et ilétouffa un soupir.

Chapitre 2

 

 

Lorsque Roger avait quitté pour la secondefois la France, emportant le précieux fardeau de Suzanne presqueendormie dans ses bras, il n’avait fait qu’un court séjour enBelgique : le temps d’acheter un peu de linge pour sa fille etpour lui.

Après quoi il avait pris passage avec Suzanneà bord d’un paquebot à destination de New York.

Il resta quelques mois seulement dans cetteville ; une occasion s’offrant à lui de diriger une usineimportante à Québec, il alla s’installer au Canada.

Il s’était remis au travail avec une sorted’âpreté, rêvant de reconstituer sa fortune et de revenir en Francela consacrer tout entière, s’il le fallait, à la découverte dumystère qui enveloppait le drame de Ville-d’Avray.

Il usait ses forces à des labeurs acharnés,passant ses nuits à des recherches scientifiques, essayant detrouver, le premier, quelques nouvelles formes d’exploitation etqui, remplaçant les procédés vieillis, lui donneraient à bref délaila richesse.

Il avait repris, comme s’il n’avait pas quittéla France, ses travaux d’autrefois, faisant, comme autrefoisencore, deux parts de sa vie, l’une à sa fille Suzanne, l’autre àses travaux de chimie et de mécanique.

Un travail aussi énergique, soutenu par uneintelligence très alerte et très développée, devait lui porterbonheur.

Coup sur coup, Roger fit deux ou troisdécouvertes importantes qui devaient transformer la fabrication del’acier.

Les Américains sont audacieux et intelligents.Roger trouva auprès d’eux l’appui qu’il lui fallait, et, comme ilétait lui-même intelligent et audacieux, on ne s’enquit point deson passé ni des raisons qui lui avaient fait quitter laFrance.

Il revint à New York, où on lui facilita lamise en œuvre de ses procédés de fabrication. Ils réussirent,au-delà même de ses espérances.

Dès lors, ce fut fini.

En quelques années, il eut une des plusimportantes aciéries de New York, qui rivalisa avec les plusconnues d’Europe puis d’autres maisons s’élevèrent sous sadirection.

Laroque n’eut bientôt plus à s’occuper del’avenir de sa fille.

Associé toujours, – avec de gros intérêts, –il ne fut jamais en nom. Il se souvenait du passé et ne voulait pasattirer trop près l’attention de l’opinion.

Il craignait, non pour lui, mais pourSuzanne.

Lorsqu’il était au Canada, alors que Suzannen’avait encore que huit ou neuf ans, il avait pu changer son nom deRoger Laroque contre celui de William Farney.

Il avait trouvé à Québec un employé de l’usinedont il était directeur et dont la douceur, la grande intelligenceet la droiture l’avaient tout de suite attiré.

Une amitié avait commencé entre eux, – ellen’était qu’à l’état d’ébauche, – quand un événement dramatique laresserra tout à coup pour la dénouer presque aussitôt.

Un incendie, – un de ces terribles sinistrescomme seule l’Amérique nous en montre parfois, – éclata àQuébec.

La maison où demeurait Laroque fut une despremières atteintes. Laroque se sauva, mit sa fille en sûreté etcourut chez son ami, lequel portait ce nom de William Farney.

La maison de Farney était en flammes. Farney,à une fenêtre, tendait désespérément ses bras, montrant auxspectateurs affolés sa fille, une enfant de dix ans, pour laquelleil implorait la pitié et le courage.

Des flammes les environnaient, lesatteignaient, brûlaient leurs cheveux, leurs vêtements. Des poutresse détachaient du plafond, les escaliers étaient crevés, la morthideuse, épouvantable, approchait pour le père et la fille.

Roger Laroque vit le danger et ne réfléchitpas.

Il fit planter des échelles contre le mur et,les échelles n’arrivant pas jusqu’à la fenêtre, il accrocha unecorde d’incendie munie d’un solide crochet, à l’une de sesextrémités, à la fenêtre où se trouvaient le père et la fille.

Il grimpa à cette corde jusqu’enhaut :

– Donnez-moi votre fille, William,dit-il.

Le pauvre homme tendit l’enfant évanouie, queRoger retint dans ses bras, en se laissant dégringoler jusqu’àl’échelle.

Puis il descendit. L’enfant était sauvée. Ilvoulut remonter. Il n’était plus temps.

Voyant sa fille hors de danger et ne craignantrien pour lui-même, William avait profité de la corde pourdescendre, mais le mur s’était effondré, la corde s’était détachéeet l’homme était tombé en bas, avec des décombres enflammés.

Il avait les deux jambes brisées.

Roger Laroque lui-même avait eu le visageéraflé par une poutrelle qui n’était qu’un brasier rouge ; ilétait à jamais défiguré. Par bonheur, les yeux avaient étépréservés.

Du reste, son héroïque dévouement devait êtreinutile.

La petite fille avait été si épouvantée parl’horrible danger qu’elle avait couru, qu’elle fut prise, cinq ousix jours après, par une grosse fièvre qui l’emporta.

William Farney adorait sa fille.

Il fut plongé, après cette mort, dans unsombre désespoir.

Quand il guérit, la tristesse demeura, la joiene revint pas.

L’amitié était devenue plus étroite entre lesdeux hommes, si étroite même que Roger, un jour, n’hésita pas à luifaire la confidence de ce qu’il était, de ce qu’il avait été, nelui cachant rien.

William Farney le crut.

Un jour, Farney disparut de l’usine.

Il avait écrit à plusieurs de ses amis que,s’ennuyant depuis la mort de sa fille, il voulait chercheraventure, et, avec les ressources dont il disposait, gagner le norddu Canada pour y faire du trafic.

À Laroque seulement, il avait écrit qu’ilétait résolu à mourir et qu’il voulait qu’on ignorât sonsuicide ; non point qu’il eût honte de mourir ainsi et d’enfinir avec une vie qui lui était insupportable depuis la mort de safille, mais il avait résolu de mourir ignoré et de laisser planerune éternelle incertitude sur sa mort.

Il envoya à Roger tous les papiers pouvantprouver l’identité d’un William Farney et de sa fille, et ilachevait la lettre en disant :

« Gardez ces papiers, mon cher ami, jeveux qu’ils deviennent les vôtres, afin qu’ils vous donnent lasécurité, si jamais, comme vous en avez le secret espoir, vousretournez en France. Personne ne prouvera que Farney est mort.Substituez-vous à moi, substituez votre fille à ma pauvre enfant.Vous êtes désormais William Farney et non plus Roger Laroque et lehasard devait bien faire les choses puisque nos deux filless’appelaient Suzanne… Adieu, William, soyez heureux dans votreenfant ! »

À la lettre – lettre étrange – étaient joints,en effet, tous les papiers du mort, tous les papiers de safille.

– Eh bien, j’accepte, murmura Roger, celame servira sans doute.

Et effectivement, lorsque Roger revint à NewYork, il se fit appeler du nom de son ami.

Il savait l’anglais avant sa condamnation. Ilse perfectionna dans cette langue et en vint bientôt à la parlertrès purement, à l’écrire correctement.

C’est ainsi que s’étaient écoulées les annéeset Suzanne, au fur et à mesure que l’enfant devenait jeune fille,oubliait qu’elle s’était appelée Laroque, pour ne plus répondrequ’à son nom de Suzanne Farney.

Oubliait-elle vraiment ?

Quand Roger quitta définitivement le Canada,pour s’établir à New York, il mit sa fille dans une excellentepension de cette ville. Elle y resta jusqu’à l’âge de seize ans, yfit de fortes études, et en sortit sachant parfaitement, outre lefrançais qu’elle avait continué de parler, l’anglais et l’italien.Elle était devenue également excellente musicienne et lesprofesseurs de dessin lui avaient prédit de vrais succès si ellevoulait travailler sérieusement la peinture.

Quand elle n’eut plus rien à apprendre enpension, elle revint chez son père. Elle était simple de goûts,très modeste, d’un caractère timide, – restée française malgrél’éducation et les mœurs américaines, elle témoigna tout de suitede la plus grande répulsion pour le monde.

Si elle s’était écoutée, elle ne fût jamaissortie de la jolie villa que son père habitait à une demi-heure deNew York, tout près des aciéries, et sa santé en eût souffert.

Heureusement, Laroque veillait.

Il lui apprit à monter à cheval,l’accompagnant dans de longues promenades matinales, sous lafraîche et fortifiante brise de mer, l’habituant aux intempéries,au froid, à la pluie, à la chaleur, en l’obligeant à sortir partous les temps.

Suzanne était donc devenue vigoureuse, sansrien perdre de sa grâce féminine, de sa sveltesse, de sadistinction.

Cette question : « Avait-elleoublié ? » que de fois Roger se l’était faite à lui-même,dans le calme lourd des nuits sans sommeil, quand revenaient à sonesprit, trop surexcité de travail, les cauchemars du passé.

Avait-elle oublié ? Il croyait en êtresûr… Jamais, depuis dix ans, la moindre allusion, la moindrehésitation, un regard, une phrase inachevée, un geste qui pût luifaire soupçonner une arrière-pensée chez sa fille.

Lorsque, riche désormais, laissant à New Yorkdes affaires en pleine prospérité, il songea à revenir en France,il l’avait dit à sa fille en essayant de surprendre chez ellequelque rapide épouvante, suscitée par les souvenirsd’autrefois…

– Mon enfant, nous allons quitter NewYork pour aller habiter Paris que tu ne connais pas, où je ne t’aijamais conduite. Cela t’ennuie-t-il et préfères-tu que nousrestions où nous sommes ?

– Partout où vous irez, mon père, je voussuivrai.

Elle avait dit cela avec calme, et rien, danssa physionomie, ne pouvait faire croire à Roger qu’elle avait unearrière-pensée.

Cependant, quand Laroque fut parti, quand ilne fut plus là pour la surveiller, quelque chose changea soudaindans son visage, qui s’assombrit ; elle eut un pli aufront ; un souci était né en cette âme ; une tristessepeut-être. Elle s’assit lentement sur une chaise, près d’unefenêtre entrouverte ; elle leva ses beaux yeux limpides versle ciel où roulaient, dans un bleu intense, quelques nuages blancsque le vent, justement, poussait vers la France, et ellesoupira.

Chapitre 3

 

 

Deux mois après, ils étaient à Paris etdescendaient à l’hôtel Scribe, au-dessus du Jockey-Club, un hôtelaffectionné par les étrangers riches et où Laroque savait trouverdes Américains.

Il voulait établir tout de suite quelquesrelations dont il aurait usé pour éloigner de lui les soupçons sides soupçons avaient pu l’atteindre.

Il redoutait peu de choses, en somme.

Il était connu, par les principales maisons debanque de Paris, comme l’inventeur des procédés nouveaux quiavaient fait la fortune des grandes aciéries de New York.

Bien qu’il ne fût pas en nom, on le savaitassocié.

C’est donc un terrain solide qu’il sentaitsous ses pieds : si Roger Laroque était un forçat, WilliamFarney, en revanche, était un gentleman honoré, bien posé, d’uneintelligence supérieure, et, par-dessus tout et ce qui ne gâterien, extrêmement riche, possesseur d’une fortune dont chacunpouvait connaître la source.

Puis le pauvre homme était sûr de pouvoirpasser devant tous ceux qui avaient été mêlés à son affaireautrefois sans qu’ils le reconnussent.

Roger Laroque, possesseur d’une grossefortune, légitime récompense en somme du travail persévérant,n’était-il pas libre d’en jouir paisiblement ? Mais non !Comment se prélasser sur un lit de millions quand on porte un nomdéshonoré par une erreur de la justice des hommes ?

Grâce à l’or gagné en Amérique, Roger Laroquepossédait le levier le plus puissant pour arriver secrètement à lafin d’une enquête qui devait rendre au nom de Roger Laroque touteson honorabilité.

Il lui semblait qu’une volonté supérieureavait présidé à la préparation de sa revanche. Est-ce quel’accident d’où il était sorti défiguré n’était pas une œuvre de laProvidence ? Tout ne dépendait plus que de lui maintenant, deson énergie, de son désir de réhabilitation. Il voulait rendre à safille le nom de Laroque ; celui de Farney ne pouvait êtrequ’un subterfuge, bon pour un coupable, inacceptable pour unhonnête homme, encore plus pour l’enfant de cet honnête homme.

Ce qui lui coûterait le plus dans ce grandParis transformé pour lui en désert, ce serait de ne pas revoirGuerrier, le brave garçon qu’il avait tiré de l’ornière, dont ilavait fait un homme et qui, seul, alors que tout le monde croyaitRoger coupable d’un crime, n’avait jamais douté de son bienfaiteur.Quand on a de grandes choses à faire, on a besoin de s’appuyer surquelqu’un, de lui confier ses résolutions, de lui demander conseilset encouragements.

Pour retrouver Guerrier, il alla rueSaint-Maur et, au concierge – qu’il ne connaissait pas – le pauvrehomme n’hésita pas à poser à tout hasard une question.

– Pardon, dit-il, avec un fort accentanglais, est-ce que monsieur Guerrier est toujours employéici ?

– Qui ça, Guerrier ? le caissier deRoger-la-Honte ?

– Roger-la… ? demanda l’inconnu,d’une voix indignée.

– Eh oui, Roger Laroque, l’assassin deLarouette.

Laroque, blême de fureur, ne put réprimer unmouvement de brusquerie. Il saisit le bras du bavard et le luiserra avec une telle force qu’il lui coupa net les ailes de sonéloquence.

– Aïe ! cria le pauvre diable.Qu’est-ce qui vous prend ? Vous m’avez fait un bleu.

– Voilà pour le soigner, dit Laroque enlui glissant quarante sous dans la main. Je suis étranger et je neconnais rien à vos histoires de brigands. J’ai besoin de voirmonsieur Guerrier, qu’on a recommandé à un de mes amis pour uneplace vacante de caissier. Où demeure-t-il ?

– Rue de Châteaudun, 18. Il est employé àla banque Terrenoire et Compagnie, boulevard Haussmann, une bonnemaison. Encore un rude jobard, votre Guerrier ! Il vientparfois ici pour serrer la main à d’anciens camarades et quand onlui parle de son ancien patron, il se fâche si on a l’air de douterde l’innocence de ce scélérat.

Fort heureusement, Roger Laroque n’entenditpas le dernier mot. Il avait déjà sauté dans un fiacre en disant aucocher :

– Rue de Châteaudun, 18.

Donc, Jean Guerrier, n’avait pas plus douté,après qu’avant, de l’honneur de son patron. Donc, Roger pouvait sefier à lui.

Le nom de Terrenoire réveilla en Laroque unsouvenir douloureux. Ah ! l’affreuse journée où celle oùl’usinier aux abois avait contracté chez ce banquier un empruntinespéré, sans autre recommandation que l’éloquence persuasive deJean.

Roger revoyait la physionomie à la fois douceet sombre de M. de Terrenoire, l’air sévère, presquesinistre, de son associé, M. de Mussidan, et ils’étonnait encore de leur facilité à obliger un homme qu’ils neconnaissaient pas.

Le cocher venait d’arrêter Roger rue deChâteaudun.

Le voyageur descendit, paya et s’arrêta sur lepas de la porte.

Voilà maintenant qu’il hésitait à venirtroubler la tranquillité de son ancien protégé. Il se faisaitscrupule de l’associer à son malheur, de le compromettre peut-êtreen l’associant à de vaines recherches où, au lieu de trouverl’assassin de Larouette, on risquait de se heurter à la police.

Non, il n’irait pas voir Guerrier. Laroqueétait bien mort pour le passé.

Il n’y avait plus que William Farney, richeétranger dont les dollars lui permettraient de se créer en Franceles plus hautes relations, si bon lui semblait.

Et, le cœur tout gonflé par le chagrin de sonisolement, Laroque traversa la rue.

En face le 18, se trouve unelibrairie-papeterie où les journaux illustrés sont accrochés à ladevanture, Roger s’arrêta à regarder machinalement lesgravures.

De temps à autre, il jetait un coup d’œilfurtif sur la porte de la maison de Guerrier. Il aurait tant voulurevoir le jeune homme ; mais à coup sûr, il ne lui parleraitpas.

Soudain, Laroque se sent frapper légèrement àl’épaule. Il se retourne.

C’est Guerrier !

– Tais-toi, enfant. Je suis perdu,puisque tu m’as reconnu.

– Vous, patron ! Est-ilpossible ! Oh ! c’est bien vous ! Mon Dieu !que vous êtes changé ! Un accident ? Vous êtes tombé dansle feu, ou bien…

Laroque arrêta un fiacre, y monta et ne secrut en sûreté que lorsqu’il eut baissé les stores. Il était trèspâle ; un tremblement convulsif l’agitait.

– C’est curieux, murmura-t-il, je necroyais pas qu’on pouvait avoir peur quand on n’est pascoupable.

– Peur ! répéta Guerrier. Vous êtessauvé, puisque j’ai eu le bonheur de vous rencontrer. Personnen’aura jamais l’idée de venir vous chercher chez moi.

– Me cacher ? Jamais ! Je nesuis pas venu en France pour y vivre en malfaiteur impuni. Me voilàriche, très riche, et tout ce que je possède, je le consacrerai àtrouver l’assassin de Larouette ! Mais comment m’as-tureconnu ?

L’ancien caissier de Laroque lui prit lesmains et les lui serrant affectueusement :

– Il n’y a rien dans ce fait qui puissevous inquiéter. Écoutez-moi bien : en toute autrecirconstance, jamais je n’aurais retrouvé dans votre visage lestraits de mon bienfaiteur. Mais songez que, depuis l’année fatale,je n’ai jamais passé un seul jour sans penser à vous, sans espérervous revoir. Il me suffisait de fermer les yeux pour vous évoquer,tel que je vous voyais autrefois. Or, tout à l’heure, au moment oùj’allais rentrer chez moi, je songeais à vos malheurs et je medisais : « Monsieur Laroque doit être mort, puisqu’il n’apas trouvé le moyen d’envoyer de ses nouvelles à Jean Guerrier. Ilne souffre plus. » Et cependant, tout en me répétant cestristes choses, un pressentiment me faisait battre le cœur.L’espoir renaissait en moi, et je m’écriai sans souci des passantsqui pourraient me prendre pour un fou : « Il vit, je lereverrai ! » À peine avais-je prononcé ces paroles quemes regards s’arrêtaient sur vous. Je ne vous voyais que de profilet je vous ai reconnu au premier coup. Il y a dans la tournure d’unhomme que l’on connaît bien, dont le souvenir remplit votre cœur,un je-ne-sais-quoi auquel on ne se trompe pas. Le corps a saphysionomie comme le visage. Votre façon de pencher la tête,certains gestes qui vous sont familiers vous ont désigné du premiercoup à un homme qui, à cet instant même, concentrait toutes sespensées sur l’absent. Monsieur Laroque, personne autre que moi nesaurait vous reconnaître. Votre visage, qu’un cruel accident…

– Ne dis pas cruel, mais heureux. Sanscet accident, comment pourrais-je espérer affronter Paris sansretomber dans les griffes de mes bourreaux !

– Votre visage, dis-je, est absolumenttransformé. Vos cheveux blanchis avant l’âge achèvent l’illusion.Votre accent anglais me paraît tout à fait pur. À part quelquesrectifications à faire dans votre attitude, je suis convaincu quepas un de nos anciens ouvriers, pas un des magistrats et des jugesdevant qui vous avez comparu, ne reconnaîtra Roger Laroquedans…

– William Farney. Tel est mon nouveau nomet je ne l’ai emprunté à personne. Ce nom, je le tiens d’un honnêtehomme qui me l’a légué en retour de mon dévouement pour sa filleque j’ai arrachée aux flammes. Je pouvais accepter ce don suprême,non pour moi, mais pour ma pauvre Suzanne !

– Mademoiselle Suzanne est revenue avecvous ? Elle doit être bien belle.

– Et toujours bonne.

– Est-ce que… ?

Jean s’arrêta sur cette interrogation. Ilétait très rouge et n’osait préciser sa pensée.

– Parle, mon enfant, dit-il. Ne crainspas de raviver en moi des souffrances auxquelles j’aurais succombédepuis longtemps, n’était l’espoir de la réhabilitation. Tu veux medemander, n’est-il pas vrai, si Suzanne a oublié la terrible scènedu procès ? L’a-t-on assez torturée, la pauvre enfant !Il lui a fallu toute l’énergie qu’elle tient de son père pour nepas succomber à cette barre où un juge impitoyable n’avait pascraint de l’appeler. Elle en sortit vivante ; mais tu as dû lesavoir, une fièvre violente s’empara d’elle. Elle fut de longsjours entre la vie et la mort. Enfin, on la sauva et maintenantelle fait toute ma joie, toute mon espérance. À la suite de cettenouvelle épreuve, conséquence des précédentes, Suzanne perdit lamémoire. Il fallut recommencer son instruction comme si ellen’avait jamais rien su. Tout autre que son père se seraitdésolé ! Moi je bénissais cette nuit qui avait envahi lecerveau de l’enfant. Je crois que Suzanne a oublié… Quoi qu’il ensoit, elle n’a jamais fait la moindre allusion au drame qui atraversé son enfance.

Ils arrivèrent ainsi à l’extrémité desChamps-Élysées. Ils avaient tant de choses à se dire qu’ils nesavaient même pas où ils étaient. Le cocher frappa à la vitre,demandant des ordres.

Laroque se fit conduire au restaurant le plusproche. Ils s’y enfermèrent dans une salle à part, craignant d’êtrevus ensemble. Précaution utile : que de fois on avait demandéà Guerrier s’il savait ce qu’était devenu le forçat évadé ! Ily avait danger même pour William Farney de se trouver en publicauprès de son ancien caissier.

C’est à peine s’ils touchèrent aux plats. Ilsavaient hâte de reprendre la conversation interrompue.

– Et toi, mon enfant, demanda Laroque, tune me dis pas tout ce que tu as fait depuis notre séparation. Tun’es pas marié ; sans quoi, je le saurais déjà. Aimes-tuquelqu’un ?

– J’aime quelqu’un, répondit franchementGuerrier, sans remarquer l’expression de désappointement que cesmots amenèrent subitement sur les traits du fugitif.

Roger Laroque avait pensé souvent à Guerrieren voyant Suzanne grandir et devenir chaque jour plus belle. Lespères s’imaginent toujours être assez forts pour préparer ladestinée de leurs enfants. Ils comptent sans la fantaisie du hasardqui gouverne les cœurs tout aussi bien que les empires.

Guerrier eut bientôt fait de résumer sonhistoire. La vente de l’usine l’avait mis d’abord sur le pavé. Ilavait fait de vaines démarches pour retrouver une nouvellesituation ; personne ne voulait donner du travail à l’anciencaissier de Roger Laroque. Mais un matin, Jean avait reçu un billetlaconique, et il était sorti de chez lui, plein d’espoir. Ce billetdisait :

« Monsieur Guerrier,

« Vous êtes prié de vous présenterdemain, à onze heures du matin, chez M. de Terrenoire,qui a une communication importante à vous faire. »

Or, Guerrier n’aurait jamais osé s’adresser àl’ancien ami de M. de Vaubernier. Il redoutait desreproches au sujet des 45 000 francs si généreusement prêtés en1872 et dont la perte devait être sensible au banquier et à soncommanditaire.

Était-ce au sujet de cette somme qu’on lemandait ? Qu’y pouvait-il ? Rien.

Ce fut avec les plus vives appréhensions qu’ilse rendit à l’invitation.

Contrairement à cette attente,M. de Terrenoire le reçut avec la même bonne grâce que lapremière fois. Il lui remit sous les yeux la recommandation sipressante de son ancien camarade de collège, feu Vaubernier.

– Je vous avais offert, dit-il au jeunehomme, de vous donner la succession de mon caissier dès qu’ilprendrait sa retraite. Il part la semaine prochaine chez un de sesenfants qui réside en Bretagne. Il y finira tranquillement sesjours. Voulez-vous sa place, oui ou non ?

Guerrier accepta avec reconnaissance.

Des 45 000 francs, il n’en fut même pasquestion, encore moins de Roger Laroque. Ces bienfaits nes’arrêtèrent pas là.

M. de Terrenoire ouvrit à Jean samaison comme au protégé d’un ami dont on respecte la volonté.

À la fin de l’été, il l’emmenait chasser aveclui dans sa belle propriété de Sologne, à Lamotte-Beuvron. C’est làque, d’année en année, il vit s’épanouir la beauté merveilleuse deMarie-Louise, fille de M. Margival, l’employé principal de labanque de Terrenoire, vieillard que son patron n’aimait passeulement pour sa probité, son zèle et son intelligence au travail,mais dont il avait fait son ami.

Au château comme à la ville, Marie-Louiseétait traitée par M. de Terrenoire avec une affectionégale à celle qu’il portait à sa fille, Mlle Diane,si belle aussi et si bonne.

Guerrier aimait Marie-Louise, en était aimé,et, comble de bonheur, son amour était encouragé par le père et parl’ami du père.

– Et à quand le mariage ?interrompit Laroque en souriant.

Guerrier ne répondit pas. À la joie succédaitune morne tristesse qui se peignait sur sa physionomie.

Roger lui prit les mains.

– Il y a des obstacles ?demanda-t-il ; du côté de la mère ?

– Monsieur Margival est veuf.

– Alors ?

– Alors… Non, je ne puis vous dire… c’esttrop affreux.

– Dis-moi tout, au contraire, mon enfant.Les malheurs et l’âge m’ont donné une expérience dont tu pourrasprofiter. Un conseil de Roger Laroque en vaut un autre. D’où vientl’obstacle ?

– D’une femme.

– Ah ! fit Roger avecétonnement.

– Oh ! vous ne sauriez trouver.Cette femme n’est autre que…

Le nom ne pouvait sortir de la bouche du jeunehomme. Roger insista et Jean, faisant effort sur lui-même, lui dittout bas :

– La comtesse.

– Madame de Terrenoire ? Etpourquoi ?

– Elle m’aime.

– Ah ! Quel âge a-t-elledonc ?

– L’âge où la femme est dans l’éclatd’une beauté qu’elle sait condamnée à disparaître bientôt.

– L’âge terrible. Es-tu certain den’avoir pas commis auprès de la comtesse une inconséquence qu’elleaura prise pour un témoignage d’amour ? N’as-tu pas éprouvé,ne fût-ce qu’un instant, quelque entraînement vers elle ?Parfois, la chair parle quand le cœur reste muet. Souviens-toi.

– Jamais ! Jamais ! J’avaispour madame de Terrenoire une affection pieuse. N’est-elle pas lafemme de mon bienfaiteur ? Je ne lui ai jamais parlé qu’avecrespect.

– C’est une femme romanesque, sansdoute ? Tu l’aurais vue triste, préoccupée. Tu auras cru bienfaire en essayant, par de bonnes paroles, de chasser en elle lesidées noires. Il n’en faut pas davantage pour qu’une femmeromanesque, se trompant aux apparences, voie s’ébaucher le romand’amour attendu et dans lequel elle se lancera à corps perdu, sanssouci des malheurs qu’elle accumulera sur elle et autour d’elle. Tune dis pas non, enfant ; c’est donc que j’ai mis le doigt surla plaie. Roger Laroque en sait long, vois-tu sur les hommes et surles femmes aussi. Roger Laroque a vécu, trop longtemps vécu.

– Eh bien, oui, c’est vrai, dit enfinGuerrier, tout cela est de ma faute, et je m’en aperçois seulementaujourd’hui, ou plutôt c’est vous qui m’en faites apercevoir. J’aicommis l’imprudence de dire à la comtesse combien je souffrais dela voir souffrir d’un chagrin mystérieux que rien ne pouvaitexpliquer. Je me suis plu à lui retracer toutes les raisons qu’elleavait d’être heureuse. Je fis même un jour l’éloge de monsieur deTerrenoire, mais elle me coupa la parole en s’écriant :« Lui ! Vous ne voyez donc pas qu’il n’a d’yeux que pources Margival ! Au reste, peu m’importe, si j’ai un désir,c’est qu’il s’occupe plus de la Marie-Louise que de Diane !Ah ! vous ne le connaissez pas ! » Ces parolessingulières me glacèrent le cœur. La comtesse me parut une énigmeindéchiffrable.

– En effet, Dieu te préserve, mon enfant,d’aimer un de ces monstres féminins qui ne recherchent dans l’amourque l’âpre volupté du fruit défendu. Mais arrivons au fait :tu es bien sûr que la comtesse s’est éprise d’une belle passionpour ta personne ?

– Ne plaisantez pas, monsieur Laroque.Voici ce qui s’est passé, il y a trois mois. C’était un dimanche,je m’étais rendu, rue de Chanaleilles, à l’hôtel Terrenoire, dansl’espoir d’y rencontrer Marie-Louise. La comtesse était seule.Diane venait de sortir avec son père et monsieur de Mussidan. Lacomtesse me reçut dans son boudoir. Jamais je ne l’avais vue aussiabattue, aussi découragée de vivre. J’essayai de la distraire enlui parlant de toutes les banalités du jour. Elle ne m’écoutaitpas, et soudain, je la vis pleurer. Alors, je me tus et à mon tourdes larmes me vinrent aux yeux. Ce mouvement de sensibilité,comment l’interpréta-t-elle ? Son esprit s’égara. « Soyezfranc, s’écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes, est-cepour cette Margival ou pour moi que vous venez ici ? »Que répondre ? J’allais déclarer que j’aime Marie-Louise, queMarie-Louise est toute ma pensée. Comment dire ces choses à unefolle dont la passion éclate dans les yeux et qui croit aux rêvesqu’elle s’est forgés. J’allais me dégager lorsque ses lèvresvinrent se coller aux miennes. Ce baiser me brûla comme un ferrouge. « Ne réponds pas, dit-elle, je ne veux pas savoir. Jet’aime, moi, et je t’appartiens. Ne suis-je pas mille fois plusbelle que Marie-Louise, une enfant qui commence à peine à bégayerl’amour ? » Alors seulement je la repoussai avecl’indignation que peut éprouver un honnête homme pour une créatureaussi perverse, et je m’enfuis comme un fou. Rentré chez moi, jecrus avoir rêvé ; mais non ! l’épouvantable réalité sedressait devant moi : j’étais aimé par la femme de monbienfaiteur. Oh ! ce baiser infâme, il me soulève le cœur dedégoût.

Les deux hommes restèrent longtempssilencieux.

– T’es-tu expliqué enfin avec lacomtesse ? demanda Roger.

– Jamais. Je l’évite autant que possible.Mon silence dédaigneux a relevé sa fierté. Mais je sens qu’ellem’aime encore. Lorsque mes regards s’attachent sur ceux deMarie-Louise, la comtesse se trouble, et la jalousie se peint sursa physionomie. Bientôt cette femme me haïra autant qu’elle m’auraaimé ; mais je crains moins sa haine que son amour.

– Marie-Louise t’aime, dit Laroque. Tu esassuré du consentement de son père, de l’assentiment du comte,pourquoi retarder une solution qui te mettrait à l’abri de lacomtesse ?

– J’attends d’un jour à l’autre queTerrenoire m’encourage à parler.

– Pourquoi monsieur de Terrenoire ?C’est à monsieur Margival, au père, qu’il faut t’adresser.

– Non, vous ne savez pas tout :Margival a sacrifié toutes ses ressources pour donner à sa filleune éducation complète. Marie-Louise sera dotée par l’ami de sonpère. En m’adressant à ce dernier, j’aurais l’air de courir aprèscette dot. J’attends que mon patron veuille bien me dire :« Faites votre demande. » Je n’attendrai pas longtemps,c’est ma conviction.

Roger réfléchit un instant. Il résumait sesimpressions.

– Et monsieur de Mussidan ? dit-ilenfin. Est-il pour toi ? Cela importe peu, il est vrai,puisque c’est un étranger dans les deux familles. Néanmoins, sonappui ne te serait pas inutile.

– Monsieur de Mussidan ? fitGuerrier. Il ne s’occupe guère de moi. Il n’a d’yeux que pourmademoiselle Diane de Terrenoire.

– Ah ! quel âge a-t-ildonc ?

– C’est un de ces hommes bien conservésdont on ne saurait dire d’âge. À coup sûr, il a dépassé lacinquantaine, bien qu’au premier abord il paraisse à peine quaranteans. Correct, froid, un peu compassé, cet homme ne sort de sonsilence énigmatique que lorsque mademoiselle Diane est devant lui.Oh ! je compte bien peu pour lui. Il n’a ni à approuver ni àdésapprouver mon mariage.

Roger Laroque eut un sourire étrange. Ilaimait à se rendre compte de tout.

– Si au lieu d’aimer Marie-Louise, tuavais aimé mademoiselle de Terrenoire, aurais-tu pu espérer l’appuide l’ami de son père ?

– Jamais ! Diane est aimée d’unjeune homme, monsieur Robert de Vaunoise, je puis affirmer que cejeune homme est détesté de monsieur de Mussidan. Mais ce sont làdes choses qui ne nous regardent pas. Je n’ai rien à dire contremonsieur de Mussidan. Je le redoute, néanmoins, non pour moi, maispour le comte. Le rôle que joue cet homme sombre dans la maison demon bienfaiteur m’a donné souvent à réfléchir. Monsieur de Mussidanme paraît porter le malheur avec lui. Son regard m’effraye.Aime-t-il Diane ? À-t-il le dessein, malgré la disproportiond’âges de la demander en mariage ? Ce serait faire payer biencher au comte l’appui matériel qu’il lui a prêté dans sa maison debanque ! Quoi qu’il en soit, il ne réussira pas, mademoisellede Terrenoire aime Robert de Vaunoise, et si ce jeune homme, qu’ondit appartenir à une famille ruinée, osait se déclarer, il auraitle consentement du comte, qui, certes, est un honnête homme etlaissera à sa fille le choix d’un parti tout à fait honorabled’ailleurs.

– Concluons, dit Laroque. Ton mariage sefera prochainement, je ne veux pas que tu doives ta fortune aucomte. Que te faut-il pour monter une maison de banque ?Quatre ou cinq cent mille francs ? Je les tiens à tadisposition.

Disant cela, Roger souffrait intérieurement.Suzanne eût été si heureuse avec Jean.

– Nous parlerons de cela, s’écria lepremier avec des larmes de reconnaissance dans la voix, quand lajustice vous aura réhabilité : c’est de vous qu’il faut vousoccuper. Tout ce que vous avez de ressources, d’énergie morale, devouloir, vous avez à le consacrer à la découverte de l’assassin deLarouette. Quant à moi, dès que je pourrai vous être utile dans vosrecherches, je serai prêt !

– Je sais où te trouver, dit Laroque.Bientôt, j’aurai besoin de toi. Mon grand chagrin sera de ne pasassister à ton mariage, qui, j’espère, ne tardera pas. Ce mariageaccompli, la comtesse oubliera sa folie d’un jour et, s’il resteencore dans son cœur un bon sentiment, elle rougira d’avoir pensé àtroubler un bonheur qu’elle aurait dû protéger.

Les deux hommes se séparèrent en se promettantun mutuel appui. Roger était heureux d’avoir pu, depuis tantd’années qu’il se cachait, parler à visage découvert devant un amifidèle.

Chapitre 4

 

 

La maison de la rue Saint-Maur avait étévendue par les soins du maître de forges. La situation futentièrement liquidée, à part la créance Terrenoire.

Quant à la maison de La-Val-Dieu, le vieuxBénardit pensa qu’il ne pouvait mieux faire, quelques années aprèsle départ de Suzanne, que de la vendre, alors qu’elle était enpleine prospérité. Ce qu’il fit.

Les trois ou quatre cent mille francs qu’il entira, joints à la plus forte partie de ses économies, allèrentgrossir le capital de Laroque dans ses entreprisesindustrielles ; Bénardit et sa femme ne gardèrent qu’unepetite rente pour vivre ; ils n’avaient pas de besoins, et,quand ils moururent, – à quelques mois d’intervalle l’un del’autre, – cette rente passa, de par leur testament, à des parentséloignés.

Lorsque Suzanne eut disparu de La-Val-Dieu,les Bénardit avaient été interrogés souvent sur cettedisparition ; ils inventèrent une histoire, et mêmeMme Bénardit feignit quelques voyages à Paris, où,disait-elle, Suzanne était en pension, et qu’elle prétendait allervoir.

On la crut, la justice ne fut pas avertie, et,grâce aux précautions prises, ils ne furent pas inquiétés.

Tout était donc ainsi réglé pour permettre àRoger de commencer à Paris sa vie nouvelle.

Pourtant, deux ou trois jours après sonarrivée, il eut une émotion qui le rendit malade et qui, pendantquelque temps, le replongea, au sujet de sa fille, dans uneterrible anxiété, – dans une mortelle angoisse.

Un jour, après déjeuner, il avait dit àSuzanne de ne point s’inquiéter s’il rentrait un peu plus tard qued’habitude. Il avait l’intention, prétendait-il, d’aller visiter,dans les environs de Paris, quelques maisons de campagne que deshommes d’affaires lui avaient proposées.

La vérité, c’est qu’il voulait attendre lesoir, presque la nuit, pour faire un pieux pèlerinage.

Il voulait revoir Ville-d’Avray, il voulaitrevoir la petite maison où il avait été si heureux avec Henriette,il voulait aussi aller au cimetière chercher la tombe de sa femmeet prier là…

Il partit vers cinq heures de la gareSaint-Lazare. Il n’alla pas tout de suite au cimetière. Il voulaitattendre la nuit…

Il passa les heures, jusqu’au soir, à rôderdans le bois, près des étangs, aux alentours de la villaMontalais…

Il vint s’asseoir sur le banc où il s’étaitassis douze ans auparavant, en cette fatale nuit où Larouette avaitété assassiné et où il n’osait rentrer chez lui, parce que l’idéede la ruine prochaine et du déshonneur imminent le hantait, etqu’il était poursuivi par le cauchemar du suicide.

C’était toujours le même paysage… Rien n’avaitchangé depuis dix ans.

On apercevait la villa Montalais, à deux pasde la rue, presque en face de la petite maison de Larouette – maisla villa n’était plus la même. Les persiennes closes indiquaientqu’elle n’était pas habitée depuis longtemps, – peut-être depuis lecrime, – et le jardin, la pelouse, les charmilles, les allées, rienn’avait été entretenu, tout était dans un inénarrable désordre. Cedésordre, cet abandon, renouvelaient je ne sais quelle souffrancedans le cœur de Roger. Cela lui semblait une profanation quiatteignait le souvenir d’Henriette, de la pauvre morte, et aussil’innocence de Suzanne qui, fillette, courait là, sous le grandsoleil, parmi les fleurs, en chantant. Des larmes lui vinrent auxyeux.

Comme des promeneurs, sur la rive de l’étang,passaient devant lui et, étonnés de son attitude, le regardaient,il se leva. Il rentra dans le bois et n’en sortit plus qu’à lanuit. Alors, il se dirigea lentement, accablé par ses pensées, versle cimetière. L’obscurité n’était pas très profonde. La lunebrillait. Il erra parmi les tombes, se penchant au-dessus pourdéchiffrer les inscriptions.

La recherche fut assez longue.

Par les soins de Noirville, sans doute,peut-être par les soins de l’oncle Bénardit, la tombe avait étéentourée d’un grillage de fer, et, sur la pierre tumulaire, autourde laquelle bien des herbes avaient poussé, on lisait le nomd’Henriette.

Laroque s’agenouilla, le front contre lagrille, et pria longtemps.

Quand il se releva, il jeta un long regard surcette terre qui lui cachait les restes de celle qui avait été safemme, qui l’avait aimé, et qui était morte avec l’atroce penséequ’il était coupable… Puis, chancelant un peu, il regagna la portedu cimetière.

Alors, il eut une vision étrange. Dans lanuit, il vit une ombre errer parmi les croix, parmi les tombes,l’ombre d’une femme qui lui tournait le dos, et qui, ainsi quelui-même avait fait tout à l’heure, semblait chercher quelqueinscription sur ces croix, sur ces marbres. Il s’arrêta, frappéd’un grand coup au cœur…

Cette femme, dont la démarche vive trahissaitla jeunesse, il ne pouvait distinguer sa taille, à cause d’un grandmanteau qui la couvrait des pieds à la tête – il n’aurait même puvoir ses traits, s’il avait été plus près, car ce manteau avait uncapuchon et le capuchon était rabattu sur la figure, mais cettedémarche, quelques-uns de ces gestes, il lui semblait lesreconnaître… Un cri, en la voyant, s’était élevé du fond de sonêtre : « C’est ma fille !… »

Et alors quel tumulte d’effroyablesconjectures !… Si c’était elle, si c’était vraiment Suzanne,elle savait donc tout ? Elle n’avait donc rien oublié – carelle ne se fût pas cachée de son père, si elle n’avait pas eu lesouvenir du drame d’autrefois ? Alors, depuis douze ans, elledissimulait donc ? Et elle dissimulait avec tant d’art, avecune si grande possession d’elle-même que, malgré ses efforts poursavoir, son esprit tendu vers ce but, il ne s’était aperçu derien !

Son émotion fut si forte qu’il eut unedéfaillance et fut obligé de s’asseoir, un moment, sur une pierretombale. Son front était mouillé de grosses gouttes de sueur. Ilavait beau s’essuyer, la sueur ruisselait sans cesse.

Tout à coup, il pensa : « Si c’estvraiment Suzanne, c’est près de la tombe de sa mère que je laretrouverai… »

Et il allait courir, quand, près de lui, sedressa la même ombre noire, marchant doucement et se dirigeant versla porte.

Il tendit les mains vers elle,murmurant :

– Madame… Mademoiselle… par pitié… unmot ! ! !

L’ombre entendit, mais cette voix lui fit peursans doute, car elle se mit à courir et disparut dans la nuit.

Il courut jusqu’au chemin de fer ; nerencontrant que des hommes sur la route, il ne s’arrêta pas etarriva, épuisé.

À la gare, personne encore. Le train de Parisne passait qu’un quart d’heure après. Neuf heures venaient desonner.

Il se promena de long en large devant lastation, guettant le moindre bruit de pas, dévisageant les femmesqui s’approchaient de lui, mais ne retrouvant pas cette ombre noiredeux fois entrevue.

Le train arriva, partit. Suzanne n’était pasvenue.

Le lendemain, quand il la vit, ill’interrogea :

– Je suis rentré tard, hier, tu ne t’espas ennuyée ?

– Non, père.

– Tu ne t’es pas effrayée nonplus ?

– Effrayée ! Pourquoi,père ?

– Dame ! une mauvaise rencontre…

– C’est vrai, j’y ai pensé… Mais je saisque vous êtes brave et fort.

– À quoi as-tu passé tajournée ?

– Je ne suis sortie que très tard.

– À quelle heure ?

– À six heures.

– Pour quoi faire ?

– Nous sommes allés dîner avec lesSimpson au Lyon d’Or ; ils voulaient m’emmener auVaudeville, mais je ne me sentais pas très bien… Moi qui n’aipresque jamais de migraine, j’avais mal à la tête… je me suisexcusée… Monsieur Simpson m’a reconduite à l’hôtel Scribe, enquittant le Lyon d’Or, et je me suis couchée, après avoirbu du thé… ce qui m’a fait du bien…

– Tu vas mieux, chère enfant ?

– C’est passé, complètementpassé !

– Aujourd’hui, nous ne nous quitteronspas. Nous irons ensemble visiter quelques villas… Celles que j’aivues hier ne me plaisent pas.

– Alors, je vais m’habiller.

– C’est cela. Nous déjeunerons et nouspartirons.

Il la laissa. Suzanne rentra dans sa chambre.Elle resta un moment immobile, rêvant, puis passa la main sur sonfront.

« Il ne m’a pas reconnue, murmura-t-elle,heureusement !… »

Car Roger ne s’était pas trompé. C’était safille qu’il avait vue au cimetière… C’était Suzanne !…

Comment était-elle revenue à Paris ?… Parla voiture de l’hôtel qui l’avait amenée et l’avait reconduite…

Elle n’avait pas pris le chemin de fer…

Roger n’eut aucun doute. Il était heureux… Ilavait échappé à un danger… Ce jour-là, il fut d’une joieexubérante…

Suzanne, aussi, riait…

Ils parcoururent la campagne aux environs deFontainebleau, couchèrent à Barbizon et ne rentrèrent à Paris quedeux jours après, sans avoir trouvé rien qui fût à leur goût.

C’est au bout de quinze jours seulement queLaroque découvrit Maison-Blanche et l’acheta.

Chapitre 5

 

 

Les premiers jours après l’arrivée de Laroqueà Maison-Blanche furent occupés tout entiers par les soins del’installation.

Le pays plaisait beaucoup à Suzanne, et ellen’avait guère tardé à s’y créer des habitudes.

Très matineuse le printemps et l’été, sonplaisir favori était de vagabonder à cheval au hasard des sentiers,par les prés et les bois.

Un matin du mois de septembre, par un soleilrayonnant, Suzanne fit seller son cheval et sortit, emportant,accrochés à sa selle par une courroie, sa boîte à peinture et sonchevalet.

Elle était allée deux ou trois joursauparavant, visiter les ruines de l’abbaye des Vaux de Cernay, etelle voulait en faire une esquisse.

Il était environ sept heures du matin quandelle y arriva. Elle passa la grande grille en fer forgé Louis XV,installée là, sur le mur d’un saut-de-loup, par les soins de labaronne Nathaniel de Rothschild, à laquelle appartient l’abbaye, etgagna la maison du garde, qui se trouvait à droite, à l’intérieur,et tout près.

Il mit le cheval à l’écurie et lui donna dufoin et de l’eau.

– Mademoiselle désire-t-elle que jel’accompagne ? fit-il poliment.

Elle refusa. Elle était venue en artiste. Elleaimait mieux vaguer au hasard et s’abandonner à ses impressions,sans être dérangée par les monotones indications d’un guide.

Elle traversa, dans toute sa longueur, lepremier parc, celui du prieuré, et pénétra dans le second parc –celui de l’abbaye – en longeant un passage de voitures pratiquésous la route.

Elle passa sous la voûte de l’une desanciennes portes fortifiées de l’abbaye. Du sommet de l’escalier decette porte, à travers une fenêtre en ogive, au-dessus des murs àdemi écroulés et chancelants, on aperçoit en avant une autre portefortifiée qui était jadis la première entrée.

De là, on embrasse une vue merveilleuse, lesdeux parcs, le hameau, la riante campagne au loin, et, tout près,les ruines de l’église entremêlées d’herbes robustes parmilesquelles, lorsque s’écroule quelque gravier, poussé d’en haut parle pied d’un promeneur, fuient et disparaissent des couleuvres etdes lézards verts et gris.

Suzanne redescendit. C’était l’église qu’ellevoulait peindre. On voit encore debout le mur de la nef, du côté dunord, le pignon occidental, avec ses roses et ses portes, lecollatéral avec ses voûtes, un peu du transept avec les restes desdeux chapelles.

Le long des ruines, à l’intérieur commeau-dehors, avaient poussé des arbres, des arbustes, entre lespierres, les lierres et des herbes folles grimpaient le long desvieilles murailles auxquelles, par leur fraîcheur, ils semblaientvouloir infuser une vie nouvelle.

La jeune fille s’installa le plus commodémentqu’elle put, s’asseyant sur une pierre d’où sortirent subitementeffarouchés de nombreux lézards.

Elle déplia son chevalet, y installa unepetite toile et apprêta sa palette.

C’était vraiment un coin délicieux qu’elleavait choisi ; le soleil, en passant par les cimes desbouleaux maigres, poussés là, perdait un peu de sa chaleur.

« Dieu ! qu’on est bien ici !se dit-elle, à haute voix ; je reviendrai demain et j’yamènerai mon père… »

Et elle se mit au travail.

Les heures s’écoulèrent, sans qu’elle y prîtgarde, tellement elle avait d’ardeur. Quand elle se leva enfin, unpeu fatiguée, un peu courbaturée :

« Mais j’ai faim, dit-elle, j’ai mêmetrès faim… Et je n’ai rien à manger… Commentfaire ? »

Elle réfléchit un peu, avec une jolie mouesoucieuse.

« J’ai même aussi très soif !dit-elle encore, mais cela, du moins, c’est facile à guérir, et sila soif apaisée pouvait faire passer la faim ?… »

Elle courut à la source de Saint-Thibaut,dégringola jusqu’en bas, s’agenouilla au bord sur les petitscailloux blancs, et, en se penchant sur la fontaine d’une limpiditéde cristal, elle prit de l’eau dans le creux de ses deux mains etbut, dans le joli vase rose et blanc de ses doigts, plus joli, plusrose et plus blanc que les coquillages les plus frais.

Mais voilà qu’ayant bu, tout à coup, sonregard s’arrête effaré sur cette eau limpide, où se reflètent lesmoindres choses, herbes, plantes, arbustes qui grimpent sur lesbords du ravin.

Dans l’eau, elle aperçoit derrière elle unhomme qui la regarde, sans bouger, presque caché par une cépée depetits bouleaux.

On ne lui voit que la tête et le cou, qu’ilavance avec curiosité, mais précaution, pour ne point troubler lacharmante buveuse.

Suzanne pousse un cri effarouché, se relève etse retourne.

Elle se trouve en face d’un grand garçon, quila regarde en souriant ; il est vêtu d’un costume de toilegrise, guêtre jusqu’aux genoux, coiffé d’un chapeau depaille ; un carnier pend à son épaule, et du carnier passe, enhaut du filet, la longue queue multicolore d’un coq faisan ;ses deux mains s’appuient sur un fusil double, dont la crosse estdans l’herbe, et un grand chien noir et feu, un chien anglais de larace des Gordon, est couché la tête sur les pattes, la languependante.

Le jeune homme parut confus d’être pris enflagrant délit d’indiscrétion.

– Pardon, Mademoiselle, balbutia-t-il,j’ai eu le malheur de vous effrayer… Je vous supplie dem’excuser…

Il avait rougi, Suzanne ne put s’empêcher desourire.

– Je n’ai rien à vous pardonner, j’ai étésurprise, dit-elle, et dans le premier moment !… J’aurais dûpenser que l’eau de cette source est rafraîchissante et bonne etqu’elle doit être connue des chasseurs…

Elle remonta, répondant par un léger salut ausalut respectueux du jeune homme.

…… … … … … … .

Suzanne s’était remise à peindre.

Une heure s’écoula. De temps en temps, elleentendait un coup de fusil dans les parcs.

Elle se rappela que le matin elle en avaitentendu également, mais elle y avait fait à peine attention.

À présent, chaque détonation réveillait enelle le souvenir du jeune chasseur.

C’est vrai, il avait été indiscret ! maisil avait paru si confus et s’était excusé si gentiment !…

Et puis, n’est-ce pas elle, plutôt, qui avaitété sotte ? La source n’était-elle pas à tout lemonde ?

Au bout d’une heure, elle se leva, jetant sonpinceau.

« J’ai trop faim…, se dit-elle, je nepeux plus travailler. »

Alors, laissant là son attirail de peintre,elle revint à la maison du garde.

Celui-ci était absent, mais sa femme étaitlà…

– Est-ce que je vous dérangerais, Madame,fit Suzanne souriante, en vous priant de me donner de quoi manger…peu de chose… une tasse de lait… un œuf à la coque ? Depuis cematin, je n’ai rien pris…

– Certainement, Madame…

– Mademoiselle Farney…, dit Suzanne, sefaisant connaître.

Suzanne lui demanda un peu d’eau, pour selaver les mains.

– À propos, dit la femme du garde –Mme Louis –, vous n’avez pas entendu des coups defusil, du côté de l’abbaye ?

– Pardon. J’ai même vu un chasseur… unjeune homme…

– C’est cela. Je l’attends pour le fairedéjeuner, lui aussi… C’est un gentil garçon, monsieur Pierre deNoirville, auquel on permet, de temps en temps, de tirer quelquesfaisans dans le parc, il habite avec sa mère non loin d’ici… uneferme, Méridon, comme on l’appelle… Vous la connaissez peut-être,puisque vous habitez le pays ?… Ce n’est pas très loin deMaison-Blanche…

– Non…, fit Suzanne, que ce nom deNoirville avait fait soudain tressaillir…

– Vous ne connaissez point non plusmadame de Noirville ?

– Non plus, dit Suzanne, rêveuse.

La paysanne ne demandait pas mieux que debavarder – elle paraissait avoir la langue bien pendue –, maisSuzanne n’était point curieuse et ne pensait même pas àl’interroger.

Mme Louis avait mis une nappebien blanche sur une table, et dressé le couvert.

Puis elle servit une omelette fumante.

– Voilà, Mademoiselle, vous pouvezapaiser votre faim.

Suzanne s’assit à la table et déplia saserviette. Elle semblait distraite maintenant, et resta quelquesminutes sans toucher au plat.

– Ça va refroidir, Mademoiselle, ditMme Louis.

Elle mangea, mais elle n’avait plusd’appétit.

– C’est ce que vous appelez mourir defaim, Mademoiselle ? disait la femme du garde. Est-ce que monomelette ne vous plaît pas ?

La jeune fille ne répondit rien.

Elle venait d’entendre un bruit de pas devantla porte ouverte. Elle se retourna.

Un jeune homme était là, celui qu’elle avaitvu tout à l’heure, et que Mme Louis appelait Pierrede Noirville.

Il parut surpris de la retrouver, la salua,sans mot dire.

– Avez-vous fait bonne chasse, commed’habitude ? demanda la jeune paysanne.

– Un faisan, dit Pierre, en jetant surles briques du carrelage un coq magnifique, au collier d’argentéclatant.

– Seulement ? Mais j’en ai entendutirer…

– Dix autres, c’est vrai !… Du côtéde la fontaine de Saint-Thibaut, dans les herbes blanches, mais jeles ai manqués.

– Ah ! ah ! vous étieznerveux ?

– Sans doute. On explique et excusetoujours sa maladresse.

Et, involontairement, le regard du jeune hommealla s’arrêter une seconde – pas même une seconde – sur le jolivisage de Suzanne.

Celle-ci avait entendu, mais elle ne leva pasles yeux.

Mme Louis surprit le regard etson œil vif s’emplit de malice.

« Tiens ! se dit-elle ; je saispourquoi monsieur Pierre a manqué ses faisans. »

Mme Louis servit du jambon etdes pommes de terre cuites sous la cendre, avec du beurre bienfrais et qui sentait la crème. Suzanne prit un peu de beurre et cefut tout.

– Vous ne mangez pas plus qu’unchardonneret, Mademoiselle…

– J’ai attendu trop longtemps, ditSuzanne.

La jeune fille se leva pour partir. Elle tiraune petite montre de son corsage.

– Dans une heure, je serai de retour,dit-elle. Veuillez dire à votre mari de me seller mon cheval pourquatre heures…

– C’est entendu… Mademoiselle…

Suzanne la remercia et reprit le sentier quiconduisait à la fontaine, à travers les ruines.

– Et vous aussi, monsieur Pierre, vousavez laissé passer l’heure, dit la paysanne. Est-ce que vousmangerez ?

– Oui, ma bonne, et de grand appétitencore, fit-il gaiement.

– À la bonne heure ! Et tâchez de nepas épargner la miche de pain autant que les faisans du bois.

Pierre n’eut pas l’air d’avoir entendu, car ilne répliqua pas. Il mangeait.

Une demi-heure après, il se leva.

– Je vais faire un dernier tour, dit-il,après quoi je regagnerai la ferme.

Mme Louis le regardaitpartir.

– C’est toujours gentil, lesamoureux ! murmura-t-elle… Et dire que j’ai commencé comme çaavec Petit-Louis !

Il y avait à peine un quart d’heure que Pierrede Noirville l’avait quittée, lorsque Suzanne reparut, rapportantson esquisse, sa boîte à couleurs et son chevalet.

– Je vous les confie, dit-elle, en lesremettant à la paysanne… Je reviendrai demain ou après-demainterminer le paysage – si le beau temps continue et si j’ai le mêmesoleil !…

– Eh ! Petit-Louis !… Eh !Petit-Louis ! viens donc voir…

Le garde entendit et arriva.

C’était un grand gaillard maigre etdégingandé, nerveux, la peau d’un jaune brique, sans barbe.

– Ah ! dit-il, Mademoiselle a faitcela du trou aux lézards… Je le reconnais… C’est le plus joliendroit !… Ah ! que c’est bien ça !

Suzanne coupa court aux admirations naïves deces braves gens, en demandant son cheval.

Un quart d’heure après, elle mettait un louisdans la main du garde, et lestement sautait en selle.

– Au revoir ! dit-elle.

– Au revoir, Mademoiselle, àbientôt !

– Quelle jolie frimousse, hein,Catherine ? dit le garde.

Suzanne suivait au pas un petit sentier quilongeait les ruines. Le soleil déclinait. Il faisait moinschaud.

Au moment où elle allait quitter le sentier etlaisser les ruines derrière elle, pour regagner la route, elle levales yeux vers ces vieilles murailles effritées et à demi croulantesqu’elle avait peintes tout à l’heure.

Ce fut un geste machinal et sansréflexion.

Mais aussitôt et vivement elle les baissa. Sesjoues se colorèrent. Son front se plissa d’une ride demécontentement et, d’un geste brusque où il y avait un peu decolère, elle cravacha son cheval. Pourquoi ?

C’est qu’elle avait vu, entre deux pans demurs effondrés, Pierre de Noirville, immobile comme une statue, sonchien couché près de lui, qui la suivait du regard avec uneattention étrange.

Une minute après, elle disparaissait, au loin,dans l’allée d’un bois de chênes où elle était entrée au galop deson cheval.

Aussi longtemps qu’il avait pu la voir, Pierrede Noirville l’avait regardée.

Quand elle ne fut plus visible, ilredescendit, traversa les parcs et passa tout pensif devant lamaison du garde, sans entendre Mme Louis qui luicriait :

– Toujours aussi maladroit, monsieurPierre ?

Chapitre 6

 

 

À peu près situé à égale distance de Chevreuseet de Maison-Blanche, Méridon est une ferme assez importante,traversée par l’Yvette ; les bâtiments sont de constructionmoderne et n’offrent rien de remarquable, si ce n’est pourtant, aumilieu de la vaste cour ménagée au milieu des bâtiments, une sortede pigeonnier à toit en éteignoir, qui prouve qu’il y avait là,autrefois quelque castel.

Il n’y a point de fermier ; Pierre deNoirville fait lui-même valoir ses terres, avec cinq ou sixdomestiques et une sorte de chef de culture qui prend pour lui lagrosse besogne.

C’est là que, depuis dix ans, habite Julia deNoirville.

Lucien de Noirville, en mourant, n’avaitpresque rien laissé à sa veuve, qui se trouva, pendant les deuxannées qui suivirent cette mort, dans une situation très proche dela misère.

Heureusement pour elle, un oncle de l’avocat,qui vint à mourir subitement, laissa aux deux fils de Lucien –Raymond et Pierre – la ferme de Méridon.

Julia était bien changée depuis lacondamnation de Laroque, et depuis la triste fin de son mari. Leremords l’avait vieillie vite et, quoique à peine âgée de quaranteans, courbée et cassée, elle avait l’air d’une vieille femme.

Sa vie s’était écoulée dans les larmes, depuislors.

Elle avait bien pensé à se livrer, às’accuser, à accuser aussi son complice, pour réhabiliter lamémoire de Laroque mais ce qui l’avait retenue, c’était la penséede Raymond et de Pierre, au nom desquels elle attacherait ledéshonneur d’une infamie !…

Mathias Zuberi avait disparu, elle ne l’avaitpas revu depuis la condamnation. Qu’était-il devenu ? Elle nele savait.

Ce fut bien difficilement qu’elle put faireinstruire ses enfants. Si tous les deux avaient voulu suivre unecarrière libérale, elle n’aurait pu suffire à leurs dépenses ;Raymond avait fait son droit ; il avait voulu suivre lacarrière de son père, du grand talent et de la mort dramatiqueduquel il avait bien des fois entendu parler.

Quant à Pierre, l’aîné, plus calme, plusrobuste aussi, il lui fallait pour vivre le vaste horizon de lacampagne qui emplissait d’air ses larges poumons. Il était restéprès de sa mère, à Méridon, une fois ses études achevées.

Raymond avait vingt-deux ans ; Pierrevingt-quatre.

Ils ne se ressemblaient pas, et quiconque leseût vus l’un auprès de l’autre, sans les connaître, n’eût pasdeviné qu’ils étaient frères.

Raymond était plus petit, plus nerveux ;son visage était plus pâle aussi, et ses yeux en étaient plusnoirs.

Pierre était grand et robuste. Son visage trèsrégulier, éclairé par des yeux noirs aussi – les yeux de la mère –,était hâlé par le soleil et le grand air. Il y avait dans sadémarche, dans les moindres de ses mouvements, je ne sais quoi desolide, de mâle et d’assuré.

Bien qu’habitant Paris, Raymond revenait trèssouvent à Méridon, tous les samedis jusqu’au lundi, d’une façonrégulière, et parfois dans la semaine, lorsque ses affaires ne leretenaient pas au Palais. Quant aux vacances, il les passait àMéridon tout entières.

Les deux frères aimaient Julia de tout leurcœur. Ils l’aimaient, non point tant seulement parce qu’elle étaitleur mère que parce que rarement ils l’avaient vue sourire. Ilsdevinaient chez elle une tristesse intime plus forte que savolonté, réagissant sur toutes ses actions, une de ces tristesses,incurables et profondes auxquelles il n’y a point de remèdes, etqui, pour ainsi dire, font corps avec la vie même.

Lorsque Pierre de Noirville, après sarencontre avec Suzanne, revint dans la soirée à Méridon, il trouvasa mère et son frère qui se promenaient dans la grande allée dechâtaigniers, en avant de la ferme, venant à sa rencontre. C’étaitl’heure où il rentrait de la chasse, d’ordinaire.

Tous les matins, il était debout au soleillevant ; il eût voulu retourner à la fontaine le lendemain,mais le temps avait changé ; il pleuvait ; Pierre futnerveux ; le soir, Raymond lui dit :

– S’il fait beau demain, jet’accompagnerai à la chasse.

Pierre ne répondit pas. Si Raymond l’avaitregardé, il eût observé un léger tressaillement, comme une secondede gêne.

Le lendemain le soleil brillait ; toutemenace de pluie avait disparu.

Ils partirent assez tard, le fusil àl’épaule.

Comme ils n’avaient qu’un chien pour eux deux,en général, ils chassaient l’un à côté de l’autre, ne s’éloignantguère. Ce jour-là, pourtant, Pierre poussa ses pointes, seul, dansla campagne, laissant Black à Raymond, jusqu’à ce qu’il disparûtvers les Vaux de Cernay. Raymond ne s’en aperçut pas tout d’abord…Quand il le remarqua :

« Pierre a quelque chose qu’il ne ditpas », pensa-t-il.

Il n’en continua pas moins de chasser jusqu’àce qu’il arrivât près des ruines. Il entra chez le garde.Mme Petit-Louis était là.

– Ah ! ah ! dit-elle, vouscourez l’un après l’autre ?

– Comment cela ?

– Monsieur Pierre est ici depuis uneheure ! Vous l’ignoriez ?…

– Absolument… Nous nous sommesperdus…

Mme Petit-Louis baissa lavoix :

– M’est avis, voyez-vous, monsieurRaymond, que ce n’est pas le faisan que monsieur Pierre est venuchercher ici aujourd’hui…

– Eh ! qui donc ?

– C’est bien plutôt la… faisane.

Et elle se mit à rire.

– C’est du côté des ruines que je l’ai vus’en aller tout à l’heure, c’est là que vous le rencontrerez, biensûr, si vous y tenez.

Raymond avait fort bien compris laplaisanterie de Mme Louis. Il y avait une femmesous roche.

– Parbleu ! murmura-t-il… en voilàle motif !

Et lui aussi s’en alla vers les ruines.

Au moment où il arriva, Black, qui n’avaitcessé de chasser tout le temps, tomba en arrêt. Un faisan partitque Raymond abattit d’un coup de fusil.

Fut-ce la vibration soudaine qui ébranla toutà coup les ruines, ou bien celles-ci, minées depuis longtemps parles crevasses où poussaient les ronces et les arbustes,n’attendaient-elles que les dernières pluies pours’effondrer ?

Toujours est-il que la moitié de la hautemuraille s’écroula avec un éclat pareil à celui de la foudre.

Raymond était trop loin pour courir undanger ; mais, de l’autre côté de la muraille, vers lafontaine de Saint-Thibaut, sans doute, il y avait du monde, car, àla détonation, à l’écroulement succédaient coup sur coup deux cris,un cri de femme, aigu… puis un cri d’homme.

Et Raymond, très pâle, s’élançait dans lesruines, en appelant :

– Mon frère, monfrère ! ! !

Il franchit en deux bonds l’écroulement quivenait de se produire.

De l’autre côté, comme lui, un hommeaccourait ; mais là-bas, dans les herbes blanches, une femmequ’il ne connaissait pas était étendue immobile et semblaitmorte.

Suzanne était revenue travailler cejour-là.

Et, depuis deux heures, elle peignait, trèsattentive, ne voyant rien de ce qui se passait autour d’elle, et neremarquant pas que, derrière un tas de décombres ensevelis sous lesbroussailles, Pierre de Noirville la regardait avec une persistancesingulière.

Tout à coup, la détonation du fusil de Raymondla fit tressauter.

Puis le mur s’écroule et une pierre quirebondit sur d’autres pierres la frappe au front et l’étendfoudroyée.

Alors devant Suzanne arrivent en même tempsles deux frères aussi pâles l’un que l’autre, consternés, emplisd’une inexprimable émotion.

– Morte ! dit Pierre, mon Dieu elleest peut-être morte ! ! !

– Tu la connais ?

– Je l’ai vue avant-hier pour la premièrefois.

Suzanne était étendue sur le dos, les bras encroix ; le sang coulait de son front le long de sa joue ;sa bouche était entrouverte ; ses yeux fermés ; une deses mains, dans cette effroyable chute, avait rencontré une touffed’orties et comme pour se retenir la serrait convulsivement.

Pierre la prit dans ses bras, doucement, avecun infini respect, avec une tendresse de mère et la porta jusqu’àla fontaine.

Là il la déposa et appuya la tête contre unarbre.

Pendant cela, Raymond trempait son mouchoirdans l’eau très fraîche de la fontaine et lui tamponnait le front,lavait la blessure, baignait les yeux, la bouche, les mains.

– Qu’elle est belle ! murmura-t-ilen frissonnant.

Pierre disait, étendant les mains :

– Prends bien garde de lui fairemal !…

Mais Suzanne ne revenait pas à elle. Le sangcoulait toujours du crâne ouvert, et les cheveux, – les beauxcheveux blonds, – se souillaient.

– Il faut aller chez un médecin, ditRaymond. Elle perd tout son sang, et sa blessure a l’air d’êtregrave.

– Si elle reprenait connaissance, monDieu !

– Cours, dit Raymond, va chercher madameLouis et dis à Petit-Louis d’atteler un cheval à sa carriole.Madame Louis donnera à cette jeune fille des soins que nous nepouvons lui rendre.

Pierre prit sa course vers la maison dugarde.

Il fallait un bon quart d’heure pour yarriver, même en courant.

Raymond, à genoux près de Suzanne, dontl’immobilité l’effrayait, ne cessait d’étancher le sang de lablessure.

Il appuya doucement, chastement, comme il eûtfait à sa sœur, la main sur le corsage de la jeune fille, du côtédu cœur.

– Il bat, fit-il, on dirait qu’elle seranime !

Et, penché sur elle, il la contemplaitavidement.

Et, il répétait comme une sorte deprière :

– Mon Dieu, qu’elle est belle… etpâle !… Qui donc est-elle ?…

Tout à coup, Suzanne fit un mouvement. Uneplainte sortit de ses lèvres, une plainte d’enfant, comme un crid’oiseau.

– Elle étouffe, dit Raymond… quefaire ? La dégrafer ?… le n’oserai jamais…

Il défit les trois ou quatre premiers boutonsde l’amazone qui serrait la jeune fille à la gorge, mettant à nuson cou blanc et fin – d’un blanc presque transparent.

Cela lui fit du bien, car elle ouvrit lesyeux.

Raymond se recula, craignant del’effrayer.

Tout d’abord, elle ne le vit pas. Elle sentaitsur son front une terrible pesanteur ; elle avait beaucoup depeine à ouvrir les yeux et, même ouverts, elle ne distinguait pastrès bien. Elle essaya de se soulever sur les mains, mais elleretomba en laissant échapper une exclamation de souffrance.

Elle resta un moment immobile, puis, denouveau, elle fit un effort sans plus de résultat.

Raymond s’approcha d’elle. Alors, ellel’aperçut :

– Monsieur, dit-elle, qu’ai-jedonc ? Que s’est-il passé ?

– Ne remuez pas, Mademoiselle, ne faitespas un mouvement, vous vous fatigueriez inutilement et celaredoublerait vos souffrances.

Elle porta machinalement les deux mains à satempe, où elle venait de sentir, avec l’impression d’une chaleurbrûlante, une douleur aiguë.

Elle retira sa main pleine de sang.

– Ah ! je suis blessée !

Ses cheveux s’étaient dénoués. Sur son épaule,le sang avait coulé, tachant son amazone. Elle sentait aussi lesang qui, doucement, coulait dans son cou. Et la fontaine limpide,d’une pureté de cristal, était là, près d’elle. Suzanne tendit lamain pour puiser de l’eau.

Sans doute la douleur devint plus vive, carelle pâlit.

Raymond se précipita.

– Mademoiselle, je vous en supplie, nefaites aucune imprudence. J’ai envoyé mon frère chercher la voituredu garde. Dans quelques minutes, il sera ici. Alors nous voustransporterons chez Petit-Louis, où nous vous panserons.

Et, avec une sorte de timidité :

– Tout à l’heure, Mademoiselle, lorsquevous étiez évanouie et que vous ne pouviez ni sentir, ni voir, nicomprendre, j’ai lavé votre front, votre blessure, avec de l’eaufraîche… Voulez-vous me donner votre mouchoir… pour que je voussoulage un peu ?… Le mien, regardez, est rouge de sang…

Elle tira son mouchoir ; il le prit, letrempa dans l’eau. Elle avait appuyé la tête contre l’arbre. Elleferma les yeux, essayant de sourire pour rassurer le jeune homme,dont elle voyait le trouble.

Lui, doucement, avec des précautionstouchantes, refit ce qu’il avait fait tout à l’heure ; ilhumectait la plaie incessamment.

Entre ses cils, sans qu’il la vît, Suzanne leregardait, point inquiète.

Ce visage délicat et pâle, ces yeux doux,exprimaient si bien la distinction et l’honnêteté, qu’elle était àl’aise auprès de Raymond, comme elle l’eût été auprès de sonpère.

– Que vous êtes bon, Monsieur !murmura-t-elle… Vous êtes adroit comme un médecin et vos mains sontdouces comme celles d’une femme… Dites-moi votre nom, Monsieur,afin que je le répète à mon père.

– Je m’appelle Raymond de Noirville…N’ayez aucune reconnaissance envers moi, Mademoiselle… ce que jefais n’est-il pas naturel et tout autre ne l’eût-il pas fait à maplace ?…

– C’est étrange, dit-elle d’une voix quis’affaiblit tout à coup, je ne souffre plus, mais je ne voispresque plus clair.

Sa tête glissa le long du tronc de l’arbrejusque sur l’herbe.

– Mademoiselle…, Mademoiselle…, fitRaymond effrayé. Elle était de nouveau évanouie.

En cet instant, il entendit un bruit de voixet le roulement d’une voiture sur les cailloux.

C’était Pierre qui arrivait avecMme Louis.

Petit-Louis était allé, sur le cheval deSuzanne, qu’il avait sellé, jusqu’à Chevreuse prévenir le médecinavec mission de le ramener en toute hâte. Pierre avait attelé lecheval du garde à la carriole et était venu aux ruines chercherSuzanne.

– Eh bien ! dit-il à Raymond…Toujours évanouie ?

– Elle est revenue à elle tout à l’heure,m’a remercié, puis elle a perdu connaissance presque aussitôt.

– Pauvre demoiselle ! murmuraCatherine. Est-ce que c’est grave ?

– Elle a perdu beaucoup de sang, fitRaymond.

Les deux frères avaient les yeux fixés sur levisage de la jeune fille.

Tout à coup, ils les relevèrent, leurs regardsse rencontrèrent et, pendant deux ou trois secondes, fouillèrentjusqu’au plus profond de leur âme.

Puis, ils baissèrent les yeux tous les deux,comme s’ils s’étaient compris.

Ils étaient devenus plus pâles et leurs lèvrestremblaient un peu.

Mme Louis avait arrangé lescheveux de Suzanne et noué des linges autour de sa tête, pourarrêter le sang.

Puis, aidée par les jeunes gens, elle latransporta dans la voiture. Comme il n’y avait que deux places,Catherine monta. Pierre et Raymond marchèrent derrière.

Les cahots firent ouvrir les yeux à Suzanne.Elle souffrait beaucoup. Cependant elle ne se plaignit pas. À lamaison, elle voulut descendre sans aide, ce ne fut pas possible… lebras de Pierre la soutint… mais, instinctivement, des yeux, ellecherchait Raymond, resté en arrière, et qui la regardait.

Elle fut étendue sur un lit.

Pierre et Raymond la laissèrent seule avecCatherine.

Du reste, le médecin de Chevreuse arrivapresque aussitôt.

Il visita la blessure, la pansa.

– Est-ce grave ?

– Non. Rassurez-vous. Elle est faibleparce qu’elle a perdu beaucoup de sang, mais elle est vigoureuse.Dans quinze jours, il n’y paraîtra plus. Seulement, il ne faut pastarder à la faire reconduire, car la fièvre va la prendre… Il fautdes soins…

Le soleil était encore très haut. Il faisaitchaud. On installa commodément Suzanne dans la carriole, toujoursavec Catherine auprès d’elle. Le cheval de la jeune fille futreconduit à la main par Petit-Louis. Pierre et Raymond prirentcongé de Suzanne, qui leur tendit le bout de ses doigts.

Et l’on partit pour Maison-Blanche.

Chapitre 7

 

 

À Maison-Blanche, Laroque attendait Suzanne etcommençait à s’inquiéter.

Il ne se trouvait pas seul. Un ancien amiétait venu voir cet homme qui vivait en proscrit dans son proprepays. On a deviné qui : Jean Guerrier.

L’excellent garçon, étonné de ne pas recevoirde nouvelles de son ancien patron, n’avait pu y tenir. Sansattendre la permission, il accourait à Maison-Blanche. Ses premiersmots furent :

– Y a-t-il du nouveau ?

Laroque répondit par un signe de tête où sevoyait la désespérance.

– Avez-vous fait des démarches ?demanda le jeune homme.

– Plus que tu ne saurais croire. Je nepuis malheureusement m’adjoindre encore aucun de ces policiershabiles qui, étant bien payés, savent débrouiller les mystères.J’aurais peur d’être dénoncé et de retomber dans les griffes d’unejustice qu’il ne m’est pas permis d’éclairer davantage qu’aupremier jour. On ne verrait en moi qu’un forçat évadé, un audacieuxfaussaire. Sous le masque de William Farney, on se refuserait àvoir la victime d’une erreur judiciaire, l’homme qui n’a voulu etatteint la fortune que pour être en mesure de se disculper.

– Pourquoi ne m’employez-vouspas ?

– Cela viendra. Commence d’abord parassurer ton bonheur. Où en es-tu de tes amours ?

– Je touche au port.

– Ah ! tant mieux, mon enfant !Il n’y a de bonheur réel que dans une union bien consentie de partet d’autre.

Guerrier rougit.

Laroque mit un doigt sur les lèvres, et d’unton rempli de tendresse inquiète se permit cettequestion :

– Et la comtesse ?

– La comtesse ?… fit-il ; jen’y pense plus.

– Oui, mais es-tu bien sûr qu’elle nepense plus à toi ?

– Oh ! cela, je n’en répondrais pas.J’ai surpris dans ses yeux des éclairs…

– Qui annoncent l’orage. Je connais cela,ajouta Laroque, sans songer qu’il trahissait une pensée intime.

Guerrier le remarqua ; mais il avaitl’esprit trop préoccupé pour s’arrêter à une impression aussifugitive.

– Monsieur Laroque, dit Guerrier,apprenez que monsieur Margival, le père de Marie-Louise, mabien-aimée, vient de m’annoncer que son bienfaiteur, le comte deTerrenoire, aurait à me faire une communication intéressant monavenir. Cette nouvelle coïncide d’ailleurs avec une autre qu’unheureux hasard a portée à ma connaissance : mademoiselle Dianeva enfin épouser monsieur Robert de Vaunoise.

– Ton entrevue avec le comte, quandespères-tu l’avoir ?

– Demain, sans doute. Demain, mardi. Lecomte donne, samedi, une grande soirée dans son hôtel de la rue deChanaleilles, je danserai avec Marie-Louise qui sera ma fiancée. Jeverrai bien si madame de Terrenoire, avertie de mon prochainmariage, aura oublié ses menaces.

– Tu verras bien… tu ne verras rien.Est-ce qu’on voit quelque chose quand on aime ? Un seul hommepourrait apprécier sûrement l’état d’esprit de cette folle.

– Qui ?

– Moi.

– Vous ! Vous viendriez à cettesoirée ! Si on allait vous reconnaître !

– On ne me reconnaîtra pas. Regarde moibien : ne suis-je pas méconnaissable ? Tu ne remarquesmême pas avec quel art je me suis débarrassé des gestes quim’étaient familiers et qui t’ont fait dire à première vue :« Voici Roger Laroque ! »

Jean dut constater la vérité de cetteassertion. Il n’y avait plus rien de Roger Laroque en WilliamFarney.

– Mais comment vous faire assister àcette soirée ? demanda Guerrier avec embarras.

– La belle difficulté ! En m’yfaisant inviter. Qui dressera la liste des invitations, qui enverrales lettres ? Toi, sans doute ?

– En effet, j’ai rendez-vous demain matinavec le comte à ce sujet. Nous devrons prendre toutes lesmesures.

– Demain, à une heure de l’après-midi, jeserai chez toi. Tu me feras voir la liste.

– Pourquoi ?

– J’ai mon idée. Je te la dirai demain.Sur ce, je te remercie d’être venu jusqu’ici, mais je préfère quetu ne t’attardes pas davantage…

– Cependant…

– Oui, je comprends, tu aurais bien voulurevoir Suzanne. Eh bien, je préfère que nous attendions. Qui saitsi ta vue ne réveillerait pas en elle les souvenirs endormis ?Soyons prudents, tant que nous serons encore aussi loin du but.

Jean Guerrier poussa un gros soupir, serraavec effusion les mains de son vieil ami et se retira en luidisant :

– À demain.

– À demain, heureux gaillard, répétaLaroque.

Chapitre 8

 

 

Trois heures après, à la tombée du jour,Roger, dont le cœur se remplissait d’angoisse, vit arriver de loinle cortège qui ramenait sa fille. Il reconnut le cheval et devinaqu’un accident était arrivé à Suzanne.

Il s’élança vers la carriole, comme un fou. Safille ! On la rapportait morte, peut-être ! Suzanne,elle-même, l’avait aperçu et de très loin lui tendait les bras.

– Mon enfant ! mon enfant !Qu’est-il arrivé ?

Et ce fut lui-même qui la descendit et quil’emporta vers le château.

– Presque rien, dit-elle… Ne vouseffrayez pas, mon père… Je peignais les ruines de l’abbaye, vous lesavez, quand un pan de mur s’est écroulé et une pierre m’aatteinte, là, dans les cheveux… Ce n’est rien…

Laroque l’avait déposée sur un canapé.

– Quelle peur tu m’as faite ! ditLaroque. Et il essuya son front ruisselant de sueur.

Alors Suzanne lui conta plus longuement ce quis’était passé, sans omettre les soins empressés dont elle avait étél’objet, aussi bien de la part des deux frères, que de la part dePetit-Louis et de Catherine.

Laroque courut tout de suite remercier legarde et sa femme, qui se mettaient en route pour regagner les Vauxde Cernay.

Puis revenu auprès de sa fille :

– Et ces deux jeunes gens, connais-tuleur nom ?…

– Ils sont frères et habitent, pas trèsloin d’ici, paraît-il, une ferme qu’on appelle Méridon… L’aînés’appelle Pierre, l’autre… autant que je me souviens… Raymond, ilme semble…

– Mais leur nom de famille ?

– De Noirville…

Roger Laroque fit un brusque mouvement. Ilétait devenu tout à coup, et par le seul fait d’une émotion subite,presque aussi blanc que sa fille.

– Tu as dit ? demanda-t-il troublé,comme s’il n’avait pas entendu.

Elle répéta le nom.

Laroque tomba dans une profonde rêverie.

« Évidemment, se disait-il, il n’y avaitlà qu’une rencontre du hasard, les jeunes gens portaient le mêmenom que Lucien, son ami, voilà tout. Il y a bien des Noirville enFrance et rien ne prouvait qu’ils appartinssent à la famille decelui qui l’avait jadis défendu ! Pourtant les deuxprénoms : Raymond et Pierre ? Lucien de Noirville, il serappelait, avait deux enfants, deux fils. »

Et il lui semblait se souvenir encore quec’était bien ainsi qu’ils se nommaient : Raymond et Pierre. Sic’étaient eux, pourquoi le hasard les jetait-il ainsi sur saroute ? Dans quel but ?

Et leur mère ?… Et Julia ?…Qu’était-elle devenue ? Autant de ténèbres qu’il se promettaitd’éclairer.

Le médecin de Chevreuse, que Roger envoyachercher le soir – car il voulait être complètement rassuré –trouva Suzanne toujours faible, mais ne fit prévoir aucunecomplication.

Le lendemain, elle eut une forte fièvre quidura cinq jours ; le huitième jour elle se leva.

Le lendemain de l’accident, vers deux heuresde l’après-midi, Catherine Louis avait vu arriver Pierre deNoirville.

– Ma bonne Catherine, avait dit le jeunehomme avec embarras, nous avons raconté à notre mère ce qui s’estpassé, et de sa part je viens vous prier, si vous avez le temps,d’aller vous informer à Maison-Blanche de la santé de mademoiselleFarney ?…

– J’irai donc, de la part de votre mère…,fit la paysanne avec un sourire.

Pierre partit. Une heure après, ce fut le tourde Raymond. Catherine se préparait justement à atteler le cheval àla carriole.

– Catherine, dit Raymond, voulez-vous merendre un service ?

– Deux, si vous voulez… monsieurRaymond.

– Vous allez à Chevreuse ?

– Je vais de ce côté-là, oui, monsieurRaymond.

– Vous ne passerez pas loin deMaison-Blanche ?

– Je passerai devant.

– Eh bien, voulez-vous vous y arrêtercinq minutes… le temps de demander comment va mademoiselleFarney ?

– Avec plaisir… Et de la part de qui,monsieur Raymond, voulez-vous que je fasse cettecommission-là ?

Le jeune homme rougit, balbutia :

– Mais, Catherine… de la part de ma mère,bien entendu… Et il s’éloigna, sans comprendre pourquoi la paysanneriait.

– Eh ! eh ! elle fait du ravagela demoiselle d’Amérique, fit-elle. Et dire que moi aussi, dans letemps, je n’avais qu’à regarder les jeunes gens pour leur fairetourner la tête… Seulement, les deux frères amoureux, ça ne ditrien de bon… Souvent, ça finit mal, ces histoires-là… Et ce seraitdommage, ils sont si gentils !…

Elle grimpa dans la carriole et, un instantaprès elle disparaissait au tournant de la route.

Chapitre 9

 

 

Laroque était obligé d’aller à Méridonremercier Pierre et Raymond des soins qu’ils avaient donnés àSuzanne.

Le pauvre homme comprenait cette obligation,et, pourtant, il la reculait autant qu’il pouvait.

Il craignait de voir ses soupçons prendrecorps… Il tremblait de retrouver dans les deux jeunes gens les filsde Lucien… Il était épouvanté aussi à la pensée de se retrouverdevant leur mère… Non point qu’il craignît d’être reconnu parelle ; non, tel qu’il était, avec les changements survenusdans sa figure, dans toute sa personne, il était sûr de lui.

Mais Julia, c’était le passé qui se dressaitdevant lui, le passé avec lequel il aurait si bien voulu rompre,avec lequel il croyait si bien en avoir fini !…

Certes, Roger avait expié chèrement cettefaute d’un instant… Il l’avait payée de sa fortune, de la mort desa femme, de sa liberté, de son honneur… et pourtant, malgré cetteexpiation, Julia, c’était toujours le remords !

Cependant Suzanne était complètement guérie etparlait de reprendre ses promenades à cheval.

Déjà, par quelques discrètes allusions, elles’était informée si son père avait rendu visite aux Noirville.

Laroque comprit que le moment était venu des’exécuter.

Il fit atteler. Suzanne l’accompagna.

Les deux frères se trouvaient à la ferme quandla voiture s’y arrêta. On les prévint.

Ils sortirent dans la cour, saluèrent Laroqueet sa fille ; celle-ci leur tendit ses mains.

Pierre alla avertir Julia, qui descendit ausalon, malgré sa répugnance ; elle connaissait l’aventure, queses fils lui avaient racontée, et s’attendait à cette visite.

Julia, toute vêtue de noir, le visage maigri,et pourtant sans rides, mais les cheveux aussi blancs que lescheveux de Laroque, Julia était assise dans un grand fauteuil, toutprès du foyer.

Quand Suzanne et Laroque entrèrent – Laroqueannoncé sous le nom de William Farney par Raymond à sa mère – Juliase leva lentement, avec effort, et salua d’un léger signe detête.

Ses yeux étrangement noirs d’un noir opaque etsans rayons, se fixèrent un instant sur Laroque, puis se portèrentsur Suzanne.

Elle n’avait pas tressailli à la vue de Roger.Quant à celui-ci, depuis qu’il était entré, il contenait sonémotion et son trouble avec beaucoup de peine. Julia était bienchangée, malgré cela il l’avait reconnue, tout de suite et sanshésitation.

C’était elle !… Et, vaguement, avec unfrisson dans les épaules, il regarda autour de lui, comme s’ilavait craint de voir entrer Lucien, le mari !…

– Madame, dit le pauvre homme, vos filsvous ont appris, sans doute, l’accident arrivé à ma fille, et il metardait de les remercier des soins qu’ils lui ont donnés – et sanslesquels, peut-être, à l’heure qu’il est, Suzanne ne vivraitplus…

Raymond intervint, avec un geste :

– Vous grandissez le service outremesure, monsieur Farney, dit-il. Ce que nous avons fait est peu dechose et il y a longtemps qu’un sourire de mademoiselle Farney nousa remerciés…

Pierre se taisait. Il dévorait Suzanne desyeux. Quant à celle-ci, elle avait rougi, sans savoir pourquoi, auxparoles de Raymond.

Julia était retombée dans son fauteuil, commeune masse, aux premiers mots prononcés par Laroque… et il y avait,sur son visage, une si visible expression d’épouvante que, si lespersonnages de cette scène n’avaient pas été tous, eux-mêmes, sousle coup d’une forte émotion – diverse pour chacun d’eux –, ils s’enfussent aperçus certainement.

Pourquoi son regard, ardemment, dévisageait-ilLaroque… pendant que son cœur battait à rompre le corsage de sasévère robe noire…, pendant que ses lèvres s’étaient desséchéestout à coup ?

C’est que si Roger avait vieilli, s’il avaitla figure méconnaissable, si la cicatrice laissée par l’incendie deQuébec changeait complètement le caractère de sa physionomie, cequ’il n’avait pu changer, c’était le son de sa voix, c’était aussile regard profond et doux de ses yeux !… Et Julia venaitd’être frappée par le son de cette voix, comme par un écho lointainde son amour et de ses remords… Soit imagination, soit réalité,elle croyait reconnaître dans ce regard la douceur spirituelle desyeux de l’homme qu’elle avait aimé…

De même que, en voyant Julia, le fantôme deLucien venait d’apparaître à l’esprit de Roger, de même le fantômede Roger apparut à l’esprit surexcité et malade de Julia.

Il avait fini de parler qu’elle l’écoutaitencore et le considérait avec une anxiété indicible…

C’était bien la voix de Roger, mais le douten’était pas permis, l’homme qu’elle avait en face d’elle n’étaitpas Roger.

Après quelques mots échangés de part etd’autre, la conversation s’engagea sur des banalités : onparla de l’Amérique et de la France ; puis tous sortirent,comme il faisait très beau, pour visiter les environs de la ferme,dont Pierre voulait faire les honneurs.

Suzanne marchait en avant avec eux, causantavec gaieté, vive, alerte et dans sa gaieté pourtant toujourssérieuse.

Laroque avait en tremblant offert son bras àMme de Noirville, qui, en tremblant aussi,l’avait accepté.

D’abord, il y eut un silence entre eux, sansque l’un se doutât des préoccupations de l’autre, trop de souvenirsles obsédaient pour qu’ils gardassent l’esprit libre.

– Vous êtes né en Amérique,Monsieur ? dit Julia.

– Oui, Madame, au Canada.

– Vous n’avez pas, ou presque pas,l’accent anglais ?

– Beaucoup de Canadiens sont français –mon père était anglais, mais ma mère était née en France. Jeconnais les deux langues à fond, les ayant parlées très jeune.

– Vous avez, à ce que je vois, uneprédilection pour la France ?…

– C’est vrai, je ne le cache pas…

– Pourquoi ?

– Affaire de tempérament… Et puis, jevous l’ai dit, je suis né au Canada, parmi des Français…

La conversation tomba. Ils avançaient sansrien dire, dans l’avenue des châtaigniers. Toujours, devant eux,était Suzanne avec les deux jeunes gens.

Julia admirait, malgré elle, malgré sadistraction, la taille gracieuse et souple de la jeune fille, sadémarche élégante, et de temps en temps on entendait le timbrecristallin de sa voix ; elle avait conservé un peu la notechantante de sa jolie voix de fillette.

– Vous avez une bien aimable fille,monsieur Farney, dit Julia, et je comprends quelle a dû être votreépouvante lorsqu’on vous l’a ramenée l’autre jour ensanglantée,évanouie.

Ce fut la porte ouverte aux confidences dupère et de la mère.

Roger parla de Suzanne, Julia de Pierre et deRaymond.

Bientôt Roger se tut.

Mme de Noirville, seule,parla. Elle ne tarissait pas sur ses fils. Elle les adorait.

C’était, disait-elle, sa seule joie, sa seuleconsolation depuis la mort de son mari ; le seul bonheur enfinqui la retînt à la vie et l’empêchât de mourir…

Cependant le soleil baissait ; on revintà la ferme.

Quelques minutes après, Suzanne et Laroqueprenaient congé et la légère voiture filait comme une flèche dansl’avenue.

Sur le seuil de Méridon, deux regards d’hommela suivirent au loin, jusqu’à ce qu’elle disparût ; deuxpoitrines d’homme se gonflèrent d’un soupir, quand elle ne fut plusvisible, et deux fronts s’abaissèrent lentement vers la terre,comme accablés, tous les deux, par la même pensée.

Chapitre 10

 

 

Le rétablissement de Suzanne fut prompt ;mais la jeune fille conserva sur sa physionomie une teinte demélancolie qui inspira au père les plus vives appréhensions.

« Elle aime ! se disait-il. Jereconnais bien en elle tous les signes du sentiment nouveau quiagite son âme. Aimerait-elle l’un de ces Noirville ? Oh,l’horrible fatalité, si c’était vrai ! »

Déjà Laroque songeait à quitterMaison-Blanche, à fuir ce voisinage où le passé venait le relancersi cruellement. Il annonça son projet de départ à Suzanne. Lapauvre enfant devint toute pâle.

– Sommes-nous donc condamnés, dit-elle, àerrer sur cette terre comme les parias dont personne neveut !

Ce fut au tour de Laroque à pâlir : cemot « condamnés » venait de lui tenailler le cœur.Suzanne en avait trop dit : il semblait qu’elle faisaitallusion à la terrible sentence des juges de Versailles. Mais bienvite l’enfant dissipa les affreux doutes du père. Avec sa câlineriede fille aimante, elle passa ses mains autour du cou du vieillard,l’embrassa tendrement et lui glissa à l’oreille ces mots quivalaient un ultimatum :

– Je suis si bien ici !

– Eh bien, nous resterons, répondit Rogerà la fois rassuré et vaincu.

Ses doutes lui revinrent bientôt et il résolutde hâter ses démarches pour en finir avec une situation qui d’unjour à l’autre pouvait redevenir sans issue.

Le lendemain, à une heure de l’après-midi, ilsonnait à la porte de Guerrier, qui l’attendait et ouvritaussitôt.

– Eh bien ? demanda-t-il. Le comte aparlé ?

– Pas encore ; mais je suisconvaincu qu’il parlera samedi soir, au cours de la grandesoirée.

– Qui te le fait croire ?

– Après avoir dressé avec lui ce matin laliste des invitations, il m’a dit : « Monsieur Margivalvous a annoncé que j’avais une grave communication à vous faire.Veuillez attendre jusqu’à samedi soir ; mais qu’il voussuffise de savoir qu’il s’agit de votre bonheur. » De monbonheur ! C’est Marie-Louise qui le détient dans ses beauxyeux et qui, j’espère, ne lui donnera pas la liberté de sitôt.

Roger sourit avec bonté.

– Montre-moi, dit-il, la liste de vosinvités.

Jean lui tendit un carnet sur lequel près detrois cent cinquante noms étaient inscrits.

L’un de ces noms fit pousser un ah ! aupère de Suzanne.

– Le baron de Cé ! s’écria-t-il. Lebaron de Cé ! Mais je le connais.

C’est ce baron que j’ai rencontré au cercledans la nuit qui a précédé le jour fatal. Il s’est assis auprès demoi à la table de jeu, et je vois encore sa longue tête degentilhomme usé par les veilles et les émotions du tapisvert ! Je tiens à reconstituer la société plus ou moinshonorable qui se trouvait présente à ce cercle, durant la nuit oùj’ai éprouvé toutes les angoisses de la perte d’un argent sacré etles mauvaises joies de la veine. Les billets de banque tachésd’encre me venaient-ils de cet endroit maudit ou… ?

Roger s’interrompit. Il ne pouvait pas plusconfesser à Guerrier qu’à ses juges l’affreux secret des cent millefrancs prêtés à une femme et restitués le lendemain du jour oùLarouette était tombé sous les coups d’un assassin.

– Peux-tu m’adresser une lettred’invitation ? dit-il.

– Parfaitement, et je vous présenteraimême à monsieur et madame de Terrenoire comme étant un richeAméricain dont j’aurai fait la connaissance ces temps derniers etqui se trouvera très honoré d’avoir l’accès d’un salonparisien.

– Très bien. Je verrai ce baron de Cé etj’observerai la comtesse.

– N’allez-vous pas vous compromettreinutilement ?

« Mon avis est que vous feriez mieuxd’aller trouver Tristot et Pivolot, ces policiers amateurs, quevous avez eu le malheur de connaître. Ce sont d’honnêtes gens. Ilsne vous trahiront pas. N’ayant point d’avancement à convoiter dansl’administration, travaillant selon leur bon plaisir, en hommeslibres, ils verront dans votre démarche toute spontanée la preuvede votre innocence. Vous les verrez se mettre à la besogne sansaucun retard, et si ces deux compères-là ne découvrent rien, il nevous restera plus qu’à quitter la France et à renoncer à ce travaild’hercule où vous risquez de succomber. Tristot et Pivolot habitentrue de Douai, tout près d’ici.

– J’irai, dit Laroque, mais lorsque tonbonheur sera assuré.

« Quelque chose me dit que la soirée desamedi m’apprendra du nouveau. Il n’y a pas de jour, hélas !où je ne croie trouver la piste !

Chapitre 11

 

 

C’était une cohue – mais brillante et paréemerveilleusement – qui se pressait, le samedi suivant, dans lessalons, le jardin, les serres et sur la terrasse de l’hôtel deM. de Terrenoire, rue de Chanaleilles.

M. de Terrenoire s’était réservé,pour sa femme, sa fille et ses intimes amis, une petite serre ensalon, où les fleurs, les larges et robustes feuilles des plantestropicales, alternant avec des tapisseries orientales, formaientl’effet le plus inattendu et le plus pittoresque et faisaient decette serre un réduit frais où l’on se reposait de la fatigue de lafoule ou de l’étouffante chaleur du bal.

C’était là que venait de temps en tempsMme de Terrenoire, une grande femme mince etélégante, d’une beauté dure et étrange, au visage d’un ton debistre clair pareil à celui d’une Arabe, aux yeux noirs énormes,sombres et pleins d’éclairs. Elle était âgée de trente-cinqans.

Là se trouvait également, Diane, sa fille,brune comme elle, mais plus douce, d’allure moins tragique ainsique le comte de Mussidan, l’associé de Terrenoire, son ami, grandviveur, ne parvenant pas à dépenser les revenus d’une colossalefortune ; d’une distinction rare, mais presque toujoursattristé par quelque préoccupation secrète.

Terrenoire venait d’entrer dans la serre,riant, épanoui, heureux du bonheur des autres.

– Ah ! dit-il, apercevant sa femme,Diane et le comte de Mussidan, je suis content de vous trouver.Dans cette foule, ma parole, ce n’est pas chose facile de serencontrer.

– Tu dois être satisfait, dit Mussidan,on a répondu à ta fête avec empressement !

– Oui, oui et ce qui est mieux, c’estqu’on s’amuse. Mais ce n’est pas pour me reposer que je suis venu,ma foi non. J’ai deux nouvelles à vous apprendre qui vousintéressent.

– Deux nouvelles ?

– Oui. Devinez donc un peu à quoi jem’occupe depuis une heure… je vous le donne en centmille !…

Diane alla se pendre à son bras, etdoucement :

– Mon père, ne nous fais paslanguir !

– Eh ! eh ! chère petiteimpatiente… on dirait que tu n’es pas loin de deviner, toi ?Est-ce que par hasard tu m’aurais vu causer avec Robert deVaunoise ?…

Diane rougit et détourna les yeux.

– Nous ne devinerons pas, mon ami, fitMme de Terrenoire… ni monsieur de Mussidan, nimoi. Parle donc !… Deux nouvelles ?… De quois’agit-il ?

– De deuxmariages ! ! !

– Deux mariages ! fit Mussidan.

– Oui, et à peu près conclus, par moi, cesoir même.

Et Terrenoire ajouta, avec une intonationcomique :

– Voilà à quoi je passe mon temps quandje donne une fête japonaise !

Chose bizarre et que le banquier ne remarquapoint, ses paroles causèrent plus d’inquiétude qued’étonnement.

Alors que Diane, qui devinait qu’il allaitêtre question d’elle, rougissait de plus en plus – mais necherchait pas à dissimuler la joie qui éclatait dans ses yeux –Mme de Terrenoire s’était soudaintroublée ; sur son regard sombre les paupières s’étaientabaissées lourdement. Quant à Mussidan, il avait pâli, et un pliprofond, creusant son front, avait accentué la tristesse de sonvisage.

– Deux mariages – reprit Terrenoire – etl’un des deux ne surprendra pas ma femme, car il en a déjà étéquestion entre nous. Je suis presque résolu à donner ma fille – mapetite Diane – à monsieur de Vaunoise.

– Oh ! mon père ! dit la jeunefille, que tu es bon !

– Parce que je fais ce que tu veux,n’est-ce pas ? Ma femme, je le sais, n’a pas d’objections,mais j’étais heureux d’en parler à Mussidan. Eh bien ; qu’enpenses-tu cher ami ? Est-ce que cela te contrarie ? Tevoilà tout ému ! Tu as ta figure des mauvais jours !

Le banquier se mit à rire. Et il tendit lesmains au viveur. Celui-ci répondit froidement à l’étreinte queTerrenoire sollicitait. Sa bouche resta triste et son frontridé.

– Est-ce que ce mariage te déplairait,par hasard ? fit le banquier ; aurais-tu quelque chose àdire contre monsieur de Vaunoise ? Ne te gêne pas. Il n’estpas très riche, je le sais, mais il est d’excellente famille etcharmant garçon, enjoué, brave et loyal. Enfin, parle ; jen’en suis pas plus entiché que cela, après tout !… Et si Dianene l’aimait pas, il n’en serait plus question !…

– Mais je l’aime, mon père, jel’aime.

– Tu vois, Mussidan, je ne le lui ai pasfait dire.

Le comte détournait toujours les yeux.

– Je n’ai pas d’objections, dit-il aveceffort. Tu sais que je m’étais habitué à considérer… Diane… tafille… un peu comme mon enfant !… L’annonce aussi brusque d’unprojet qui engage son avenir a bien pu m’étonner… Mais tu as pristes renseignements, sans doute… et puisque ce jeune homme teconvient, puisqu’il a le bonheur d’être aimé de Diane… eh bien, monami, ce doit être chose conclue…

– Comme tu me dis cela !

– Veux-tu savoir la véritévraie ?

– Parbleu ! c’est à celle-là que jetiens…

Mussidan eut un rire nerveux que démentait lapâleur profonde de son visage.

– Je suis jaloux ! dit-il, jaloux dece titre de père qui te donne le droit de disposer de la vie deDiane en dernier ressort et selon ton bon plaisir !

Mme de Terrenoire avaitfait un brusque mouvement. Son brun visage d’Arabe avait pris unecouleur terreuse, et elle mâchait à pleines dents une rose qu’elleavait arrachée à son corsage.

Le banquier n’avait sans doute aucune raisonde remarquer cette mimique singulière, car il répliqua avec un bonet franc sourire :

– Je sais que tu as beaucoup d’affectionpour ma fille. Je ne t’empêche donc pas d’être jaloux de moi.

Il se tourna vers Diane :

– Il y a beaucoup de pauvres petitsabandonnés qui n’ont jamais connu ni leur père ni leur mère… Toi,mon enfant, tu ne te plaindras pas du sort, tu as deux pères.Mussidan et moi… Dis-lui que s’il est jaloux de moi, parce que jet’adore, je n’ai, moi, jamais été jaloux de lui parce qu’ilt’aime !

Mme de Terrenoire – quisemblait remise de son émotion – s’était penchée versMussidan :

– À quoi pensez-vous donc ? dit-elled’une voix basse, mais brève et impérieuse. Êtes-vous devenufou ?

Lui ne parut pas entendre et restasongeur.

Tout à coup, le banquier les laissa, et,ouvrant la porte, fit signe à un groupe qui passait, duquel il futsuivi et avec lequel il resta dans la serre.

Il y avait deux hommes et une jeune fille.

Diane vint à celle-ci et lui serra lamain.

Elles étaient aussi jolies l’une que l’autre,mais leur genre de beauté formait un frappant contraste.

La nouvelle venue, Marie-Louise Margival,était de taille moyenne, frêle et d’un blond ardent. Ses grandsyeux d’un bleu profond semblaient appuyer le regard, et ceregard était d’une douceur infinie.

Elles avaient le même âge : dix-huitans.

Ainsi, l’une auprès de l’autre, ellesoffraient un charmant tableau.

Diane, brune comme sa mère, avait une robejaponaise de satin rouge brodé d’or, avec une coiffure pareille àune aigrette de fée, faite de plumes de paon disposées en éventail.Dans les cheveux une masse d’épingles d’or étaient piquées,semblables à des libellules.

Marie-Louise, elle, était en toilette Lamballede bengaline rose. La redingote était décolletée à la Watteau,ourlée tout autour de guirlandes de roses sans feuilles et ouvertesur une jupe courte de dentelle.

Le premier des deux hommes qui venaientd’entrer avec Terrenoire était Margival, un vieillard à la têtecaractéristique, au teint rose, aux yeux bleus.

L’autre, c’était Jean Guerrier.

En entrant, il avait à son bras Marie-Louise,mais il l’avait laissée avec Diane pour aller saluerMme de Terrenoire.

Il le fit froidement, échangea avec ellequelques paroles de banale politesse et la quitta aussitôt pourrevenir à Terrenoire et à Margival, qui causaient.

Mme de Terrenoire semordit les lèvres. Son visage sembla devenir plus dur, et sonregard se fit plus sombre. Elle quitta le divan bas où elle était àdemi étendue et rejoignit Diane et Marie-Louise.

Cependant, le banquier, qui s’étaitinterrompu, tout à l’heure, reprenait la conversation où il l’avaitlaissée.

– J’avais à vous apprendre deux nouvelles– deux mariages –, reprit-il, et justement les intéressés sont ici.Cela tombe bien. Primo, mon ami et mon associé Mussidan et ma femmen’y faisant pas d’objections, une fois, deux fois, c’est entendu,Diane sera fiancée à monsieur de Vaunoise ; secundo, j’espèreque le mariage suivra de près celui de mon caissier Jean Guerrieravec la fille de mon vieux Margival.

La pâleur du visage deMme de Terrenoire venait de s’accentuer tout àcoup par la blancheur des lèvres, d’où le sang s’était retiré. Sesyeux flamboyèrent une seconde en se dirigeant sur Guerrier. Et cefut tout. Le visage reprit son masque de dureté et d’orgueil.

Marie-Louise avait tendu la main à Guerrier,et cette main, le jeune homme l’avait respectueusement ettendrement portée à ses lèvres.

– Monsieur de Terrenoire, dit-il avecsimplicité – mais, à sa voix qui tremblait, on devinait son émotion– je vous dois tout – non seulement ce que je suis, mais ce que jevais être, ajouta-t-il en regardant Marie-Louise.

– Brave enfant ! murmura lebanquier.

Et son regard, complaisamment, se reposait surDiane, sur Marie-Louise et sur le caissier.

Et il eût fallu l’observer bien attentivementpour voir avec quelle singulière tendresse ce regard s’arrêtait surla douce figure de Marie-Louise !

Chapitre 12

 

 

Terrenoire, Margival et Guerrier s’en étaientallés d’un autre côté et Mme de Terrenoireétait restée seule, une minute, avec le comte, dans la serre.

Le comte ne paraissait point s’apercevoir decette solitude. Il rêvait, les yeux baissés, toujours sombre.

Andréa lui toucha l’épaule du bout dudoigt.

Il releva la tête.

– Quelle mouche vous pique, fit-elle avecdureté, de parler comme vous l’avez fait tout à l’heure ?

– J’ai dit ce que je ressentais. Je suisjaloux !

Elle haussa les épaules… Son regard étaitcruel.

– Vous avez failli me perdre de gaieté decœur. Je ne vous reconnais plus. Un mot encore, et les soupçonssurgissaient à l’esprit de mon mari ! Il apprenait que Dianen’est point sa fille !… Quelle révélation ! J’étaisperdue ! Et pourquoi, s’il vous plaît ?

– Vous avez raison. Pardonnez-moi !Mais est-ce bien ma faute, et ne suis-je pas le seul àplaindre ? Non. Je ne mentais pas en disant que je suis jalouxde Terrenoire, jaloux à en être malade, jaloux à concevoir et àdésirer une catastrophe qui me rende mon libre arbitre et ladisposition de ma volonté !… et d’avoir au moins le droitd’occuper une petite place dans le cœur de ma fille !…

– Vous souffrez, je le vois, dit Andréa.Vous ne m’aviez jamais ouvert aussi franchement votre âme… Jecomprends vos tristesses, mais je ne vous plains pas et faut-ilvous rappeler cette histoire d’il y a dix-huit ans ?Auriez-vous la mémoire si courte, Grégoire ? Dix-huit ans,après un tel drame, qu’est-ce donc dans une vie que ce drame afailli briser ?

– Je sais que j’ai été coupable,Andréa.

– Oui, de nous deux, c’est vous qui êtesobligé de rougir devant moi. J’avais seize ans quand je vousconnus. Vous étiez séduisant et dangereux. Je ne vis pas le dangeret je fus séduite. Quand je m’aperçus que j’étais enceinte, je vousle dis. Le lendemain, lâche, vous aviez quitté la France !…Quand vous revîntes, j’étais mariée à monsieur de Terrenoire – quiavait demandé ma main avant votre départ – et qui ne sut jamaisrien de notre secret. Vous êtes devenu son ami et son associé. J’aisouffert votre présence, parce que j’ai eu pitié de votre repentir– et parce que j’ai vu votre cœur se fondre devant la fillette quivous apparut sur les bras de sa nourrice – et que vous saviez bienêtre votre fille. Vous l’avez vue grandir, cette enfant, engentillesse, en esprit, en grâces. Et votre supplice a été de nepouvoir lui révéler que vous êtes son père ! Je ne vous plainspas, je le répète. C’est le châtiment de votre lâcheté.

– Tout ce que vous dites est vrai…,fit-il d’une voix étouffée ; mais je souffre, jesouffre !

Elle le considéra silencieusement, puis, sansajouter un mot, elle le laissa – brisé et pâle.

Chapitre 13

 

 

Jean Guerrier s’inquiétait de ne pas voirarriver William Farney à qui il avait tant de choses heureuses àannoncer. Enfin la voix vibrante du domestique chargé d’annoncerles visiteurs prononça ce nom qu’il lui tardait d’entendre. Ilavait hâte de se trouver seul avec cet infortuné pour lui apporterla consolation de son propre bonheur ! Il savait que Laroquen’était pas de ces gens qui confinent l’univers dans leurpersonnalité et ne trouvent pas le temps de se refaire du bonheurdes autres alors qu’ils sont frappés par la fatalité.

– Monsieur William Farney !

Le comte accueillit avec sa cordialitéhabituelle l’Américain, dont la physionomie ne lui rappela aucunsouvenir. La comtesse se montra plus froide. Elle regarda tour àtour les visages de ces deux hommes, et elle parut se demander quellien mystérieux pouvait les unir dans cette soirée fatale.

Pour détourner tous les soupçons, Guerrierquitta immédiatement son ami, Marie-Louise lui devait encore unevalse, et déjà l’orchestre préludait le Beau Danube deStrauss.

William Farney fit le tour des salons,cherchant partout le baron de Cé. Il tenait à bien préciser dans samémoire le signalement du gentilhomme afin de le donner à Tristotet Pivolot. Par M. de Cé, les deux limiers arriveraientpeut-être à retrouver tous les anciens membres du cercle où Laroqueavait joué.

Roger se fatigua en vaines recherches :le baron de Cé n’était pas venu. Ce gentilhomme avait sans doute unmeilleur emploi de sa nuit. Il devait achever de se ruiner dansquelque maison de jeu.

Chapitre 14

 

 

Guerrier, tout ému d’avoir senti battre sur sapoitrine le cœur de Marie-Louise, cherchait l’isolement pour seremettre. Il venait d’entrer dans un salon où personne ne setrouvait, lorsque, soudain, une main de femme se posa sur sonépaule.

C’était la comtesse de Terrenoire.

– Vous êtes heureux, monsieurGuerrier ? dit-elle avec un mauvais sourire. Le bonheurd’aimer et d’être aimé rend égoïste, n’est-ce pas ? Et vousavez besoin de vous retrouver seul pour jouir solitairement de cebonheur ?

Il balbutia quelques mots, gêné et glacé.

– Accompagnez-moi dans le jardin. Onétouffe vraiment dans les salons. Là, nous causerons mieux.

Jean s’inclinait.Mme de Terrenoire prit son bras.

On commençait alors le cotillon, conduit parun garçon nommé Luversan dont personne n’eût pu préciser l’âge etdont les moyens d’existence mystérieux n’empêchaient pas les succèsde salon.

Andréa et Jean Guerrier étaient dans le jardin– et échangeaient à voix basse quelques mots rapides.

Tout d’abord, ils avaient gardé le silence,sans doute parce que ni l’un ni l’autre ne voulait entamer uneconversation que tous deux redoutaient.

Ce fut Mme de Terrenoirequi s’y décida.

– Mademoiselle Marie-Louise est unepersonne charmante et bien élevée – dit-elle – elle sera, certes,une femme parfaite. Recevez mes compliments, monsieur Guerrier.

– Je suis, en effet, très heureux,Madame, dit le jeune homme avec franchise, le regard planté droitdans celui de Mme de Terrenoire.

– Je ne sais pas mentir, dit-elle, et jene mentirai pas plus longtemps. La nouvelle de votre mariage m’afait un mal affreux. Vous l’avez vu, sans doute, et vous avezdeviné pourquoi ?…

« Votre mariage n’aura pas lieu, monsieurGuerrier. Je ne le veux pas. Je n’ai point d’antipathie contreMarie-Louise et je n’en aurai point tant qu’elle ne sera pas votrefemme… Jamais je ne vous eusse parlé de la sorte si ce mariagen’avait pas été résolu ! Jamais je ne vous eusse avoué aussifranchement les sentiments que j’éprouve pour vous et que vous avezdevinés de longue date, si vous n’aviez pas semblé, parindifférence ou par diplomatie, vous jouer de moi au point d’aimerdevant moi !… Ne vous retranchez pas, surtout, derrière je nesais quelle reconnaissance que vous devez à mon mari… Puisque votrevertu était à l’épreuve et puisque j’étais une tentatrice contrelaquelle vous deviez vous défendre, vous n’aviez qu’un parti àprendre : quitter notre maison, vous éloigner… Mais vous vousétiez aperçu que je vous aimais et vous aviez prévu que cet amour,en vous protégeant auprès de M. de Terrenoire, vousrendrait des services et améliorerait votre situation… Vous êtesresté… Je vous aimais toujours… je vous le laissai voir… Alors,comme vous n’aviez plus besoin de moi, vous vous êtes indigné à lapensée que vous tromperiez votre bienfaiteur !… Soit,Monsieur… soyez reconnaissant… à votre manière… mais ne soyez pasétonné si j’en garde quelque rancune !… Ou vous quitterez lamaison de mon mari, ou votre mariage n’aura pas lieu !… Jesuis prête à haïr comme j’étais prête à aimer… comme j’aimais…Choisissez… et prenez garde !…

Il quitta le bras de la jeune femmebrusquement. Un combat visible se livrait en lui. Il fit quelquespas pour s’éloigner, pâle, les dents serrées.

Elle le regardait, l’œil mauvais et plein demenaces.

– Vous fuyez, dit-elle. C’est plus facileque de se défendre.

Ce mot le fit revenir.

– Je ne veux pas me défendre, en effet,dit-il attristé. Cela serait indigne de moi. Et si je m’éloigne,c’est que rien ne m’oblige à entendre plus longtemps vosinsinuations, qui sont autant d’insultes.

Elle haussa les épaules avec mépris.

– Osez donc me dire là, bien en face, queje n’ai pas deviné votre jeu et que je me suis trompée ?

Il y eut un moment de silence.

– Je vous le jure, Madame, dit Guerrierd’une voix ferme avec un regard franc, je vous jure par tout ce quej’ai de plus sacré au monde, par cette jeune fille que j’aime etque je vais épouser !… Lorsque je suis entré chez monsieur deTerrenoire, je fus très longtemps, non seulement sans vousconnaître, mais sans même vous apercevoir. La banque est boulevardHaussmann, et jamais, que je sache, vous n’y avez mis les pieds.L’intérêt que me portait votre mari me fit monter rapidement engrade. Je fus reçu dans votre maison, et si je m’aperçus, au boutd’un certain temps, qu’il y avait dans votre conduite à mon égardbeaucoup de bienveillance, je crus que vous receviez l’influence del’affection que j’avais eu le bonheur d’inspirer à monsieur deTerrenoire. Telle est la vérité. Bientôt, cependant, à la tendressede vos regards, à vos allusions, à vos demi-mots, que j’essayaisvainement de ne pas comprendre, je devinai que vous éprouviez pourmoi un sentiment plus vif que celui d’une simple amitié. Passonssur la scène de vos aveux dont le souvenir me sera toujourspénible. Déjà j’aimais Marie-Louise ; si je ne vous avouaipoint le mariage projeté, c’est que je connaissais la violence devotre caractère et que je craignais vos entreprises contre mafiancée, que n’eût pas protégée peut-être l’affection paternelle demonsieur de Terrenoire. Aujourd’hui, je ne crains plus rien,puisque Marie-Louise va être ma femme. Pourquoi n’avez-vous pasajouté foi à mes paroles, lorsque je vous fis comprendre quel grandcrime je commettrais si j’abusais du moment de faiblesse etd’égarement de votre cœur pour tromper l’homme auquel je doistout ? Vous parlez de calcul, c’est infâme ! Ce seraitodieux, mais vous n’y croyez pas… Je me suis éloigné de vous dujour où l’horrible secret tomba de vos lèvres… J’espérais que vousvous repentiriez, que vous oublieriez votre folie. Et c’est vousmaintenant qui m’accusez d’une bassesse, quand vous devriez, toutau contraire, reconnaître que j’ai agi en honnête homme. Vous levoyez, Madame, je me défends. Il est possible que vous me haïssiez.Mais la haine n’empêche pas l’estime. Et c’est à votre estime queje tiens !

– Oui, certes, je vous hais !dit-elle sourdement. Je vous le répète : ou votre mariagen’aura pas lieu, ou bien vous quitterez la maison de mon mari. Àquel parti vous arrêtez-vous ?

– Ni à l’un ni à l’autre, Madame.

– Vous me bravez !

– J’aime Marie-Louise, et mon plus ardentdésir est de l’épouser. Monsieur de Terrenoire et monsieur Margivalsont d’accord pour me l’offrir. Je suis trop heureux. Quant àquitter la banque, je ne le peux… et j’ai pour cela plusieursraisons… Il faudrait expliquer à mon bienfaiteur les motifs de mondépart. Je n’en trouverais pas. Ensuite, partir serait vous céder,Madame, sur le seul point où, vis-à-vis de moi-même, mon honneurest en jeu… Partir serait reconnaître que vous avez eu raison dem’accuser de froid et vil et infâme calcul lorsque je repoussaisvotre amour ! Je ne partirai pas !…

– C’est donc la guerre entrenous ?

– Si vous le voulez !

Elle retint un geste de fureur. Son visageétait contracté et ses lèvres entrouvertes, serrées, aiguës.

– Peut-être vous repentirez-vous.

– Jamais ! Ce que je fais, c’est mondevoir de le faire. Puis-je regretter un jour d’avoir accompli mondevoir ?

– Peut-être… quand vous verrez autour devous gémir ceux qui vous sont chers !…

Il tressaillit. Elle avait dit cela avec tantde haine qu’il eut soudain une vague vision d’un avenir cruel – demalheurs prochains.

Ils revenaient maintenant vers les salons. Ilsmarchaient toujours lentement, comme alourdis par cette scènepénible.

Elle dégagea son bras pour rentrer seule –mais, avant de quitter Jean Guerrier, elle dit :

– J’attendrai, pour vous pardonner,jusqu’à votre mariage. Ce mariage consommé, je ne vous pardonneraiplus.

Jean s’inclina sans parler.

Il avait le cœur serré par un sinistrepressentiment.

Andréa s’était de nouveau mêlée à la foule. Lafièvre animait ses joues de lueurs inaccoutumées. Ses yeux avaientl’éclat de deux diamants noirs dans lesquels se joue la lumière. Lahaine, la passion l’animaient. Elle était plus belle que jamais,plus désirable, plus provocante.

Un homme s’effaça devant elle – la têtebaissée – avec un regard qui l’implorait.

Elle s’arrêta, hésita une seconde,puis :

– Monsieur de Luversan, ne vous ai-je paspromis une valse ?

Il balbutia quelques mots. Elle prit son bras,l’entraîna, et à voix basse :

– Monsieur de Luversan, vousm’aimez ?

– Comme un fou ! dit-il enchancelant.

– Et vous seriez capable de tout pour meplaire ?

– De tout…

– Même d’un crime ?

– Même d’un crime !

– Eh bien, espérez !…

Ce dernier mot fut entendu d’un homme quidepuis près d’une demi-heure observait le manège d’Andréa ;cet homme était William Farney.

Quand il sortit de l’hôtel et monta dans savoiture avec Jean :

– Mon ami, lui dit-il, je sais tout ceque vous allez me raconter : vous êtes, n’est-ce pas, l’hommele plus heureux qui ait jamais foulé du pied la surface du globe.Eh bien, prenez garde que ce bonheur ne soit détruit par unefemme…

– La comtesse ?

– Oui, la comtesse… Prenez garde aussi aucomplice de cette femme.

– Le complice ? Mais quidonc ?

– Ce Luversan, dont j’ai déjà vu quelquepart le sinistre visage, ce bellâtre qui m’a tout l’air d’unaventurier. Mais au fait, son nom n’était pas inscrit sur la listede vos invités.

Jean rassembla ses souvenirs.

– Vous avez raison, dit-il, je n’ai pasenvoyé de lettre au nom de Luversan.

– La comtesse aura pris soin de leprévenir elle-même. Allons, voici encore un homme qu’il me faudrasignaler à Tristot et Pivolot dès que tu seras l’heureux époux demademoiselle Margival.

Chapitre 15

 

 

À Maison-Blanche, Suzanne ne sortait guèrepour se promener et faire des courses dans les environs, soitqu’elle fût à pied, à cheval, ou qu’elle eût fait atteler la petitecharette qu’elle conduisait elle-même, sans rencontrer Raymond.

On eût dit qu’il y avait entente entre eux, àvoir la régularité avec laquelle ils se rencontraient et Raymondrentrait à la ferme avec du bonheur pour toute la journée.

L’amour chez les deux frères, s’était déclaréd’un coup très impérieux, mais ils ne s’étaient jamais fait aucuneconfidence et, s’ils soupçonnaient leur rivalité, c’étaitl’instinct seul qui les avait mis sur leurs gardes.

Ils ne sortaient plus ensemble ; ils sefuyaient ; chacun recherchant la solitude, parce qu’ilespérait y évoquer plus facilement l’image de la jeune fille ;et chaque fois que leur imagination la faisait ainsi revivre à leurrêve, ils la revoyaient près de la fontaine, étendue dans lesgrandes herbes blanches, pâle comme une morte, les cheveux dénouéset le sang coulant d’un grand trou dans le crâne.

L’image des deux frères flottait aussi dansles nuits de Suzanne ; ils avaient pris place, malgré elle, ensa vie.

Avant de les connaître, elle ne pensait àrien.

Elle savait bien qu’elle était jolie etcapable d’inspirer des passions, mais elle avait fui, avec unesorte de frayeur, toutes les occasions mondaines où elle eût risquéde voir s’ouvrir, auprès d’elle, et s’attacher, du côté gauche àson corsage, la douce fleur d’amour.

Parfois, son père lui avait dit :

– Tu ne songes pas au ménage, machérie ?

– Non, père.

– Pourquoi ?… Tu seras bientôt enâge de te marier… Tu es très belle – tu ne serais pas femme si tune le savais pas – et, ce qui ne gâte rien, tu seras très riche,car je ne suivrai pas la coutume américaine qui est de ne pointdoter les filles… Je te doterai… Je te permets donc de songer aumariage…

– Je ne tiens pas à me marier…

– Encore une fois, tu as uneraison ?

– Je ne veux pas vous quitter…

– Ma pauvre enfant, ce que tu me dis làme rend bien heureux : mais, va, ne prends pas d’engagementpour l’avenir, car – la vie est ainsi –, du premier amour qui teprendra au cœur, ton père n’y occupera plus qu’une toute petiteplace, et tu le quitteras, sans remords.

– Alors, mon père, éloignez de moi lesoccasions.

– Non, c’est la destinée. Et je n’en aipas le droit. Une créature aussi parfaite que tu l’es est destinéepar Dieu à faire le bonheur d’une autre créature, un homme. Je n’aipas le droit de m’opposer à ce qui sera le bonheur de cet homme.Seulement, je le veux parfait aussi, parce que je te veux heureuse.Et c’est pourquoi ne tremble pas de me prendre pour confident, machérie, lorsque tu te sentiras au cœur un trouble, une émotion quite surprendra et te rendra inquiète. Je suis ton père et ton ami,ne l’oublie pas.

Elle sourit et tendit son front à Laroque.

– Pour le moment, je n’ai rien à vousdire, mon père… et si je dois vous quitter en me mariant, jemourrai vieille fille…

Il ne répondit rien, hocha doucement la têteet la laissa.

Or, elle y pensait depuis quelques jours àcette conversation ; elle y pensait depuis, justement, qu’elleressentait, en son âme, je ne sais quelle vague inquiétude ;depuis qu’elle rêvait pendant des heures entières à desriens ; depuis qu’elle se sentait triste, parfois, à mourir,quand elle se retrouvait seule après une promenade où elle avait vuRaymond.

Le matin, quand elle sortait, et qu’ellelaissait son cheval s’en aller au pas, dans les petits sentiers desbois, dont les branches chargées de la rosée matinale, luijetaient, en l’effleurant, des frissons dans le cou, elleregardait, aussi loin qu’elle pouvait voir, en se disant :

« Le verrai-jeaujourd’hui ? »

Et quand elle l’apercevait tout à coup,arrivant de son côté, le fusil sur l’épaule, rêveur et ne chassantpas, elle arrêtait brusquement son cheval et elle avait envie des’enfuir.

Et, certes, elle aurait fui, en cravachant samonture, pour s’éloigner au plus vite, mais – le voyait-ellevraiment ou bien était-ce son cœur qui parlait ? – il luisemblait que le visage de Raymond reflétait une si grandetristesse, un si profond désespoir qu’elle ne s’enfuyait pas.

Et elle en était chaque fois récompensée parl’expression radieuse du visage de Raymond…, par l’expressionpresque divine de reconnaissance, de dévouement et d’amour qu’ellelisait dans ses yeux.

Alors, ils venaient l’un à l’autre, tous deuxtremblants, aussi timides, aussi réservés l’un que l’autre, ils seséparaient presque aussitôt après quelques mots, et c’était dubonheur pour le reste de la journée.

Chapitre 16

 

 

Depuis l’accident où elle avait failli trouverla mort, Suzanne n’était pas retournée aux ruines ; c’était depréférence dans la vallée des Vaux-de-Cernay qu’elle allaitchercher ses paysages.

Elle aimait le contraste et avait uneprédilection pour ce pays sauvage.

Elle s’y trouvait par une radieuse et chaudeaprès-midi des premiers jours d’octobre ; la nature étaitéclatante de couleur et de lumière ; les feuilles des arbrescommençaient à jaunir.

Elle s’était assise à l’ombre, contre unrocher.

Un engourdissement la prit ; elle laissatomber son pinceau, sa palette ; elle appuya la tête dans unangle de la pierre, et, un sourire sur les lèvres, elles’endormit.

Raymond savait qu’il la trouverait là, elle lelui avait dit la veille, car déjà, malgré sa prudence, elle nepouvait plus dissimuler le plaisir qu’elle éprouvait à revoir lejeune homme ; elle se sentait dans les veines comme un sangplus abondant, plus chaud et plus vivace ; elle avait plus debonheur à vivre et elle s’abandonnait sans y réfléchir encore àcette nouvelle vie, à ce bonheur charmant et nouveau.

Raymond vint et eut de la peine à latrouver.

Quand il comprit qu’elle dormait, ils’approcha doucement. Il était très pâle. Son cœur battait à lefaire souffrir.

Quant à Suzanne, elle souriait toujours,rêvant, sans doute.

Il s’arrêta lorsqu’il fut à deux pas d’elle.Et, pendant longtemps, silencieusement, n’osant plus faire unmouvement, il l’admira, puis il alla, très doucement, avecd’infinies précautions, s’accouder à la roche qui servaitd’oreiller à la jeune fille. Et là, souriant lui-même, il continuade regarder.

Puis, bientôt, le sourire s’effaça, Raymond semit à genoux, très près, regardant, admirant.

Mais son pied avait heurté une pierre et faitun léger bruit.

Suzanne avait remué les doigts ; sespaupières, sans s’ouvrir, s’étaient agitées… et ce qu’il ne vitpas, c’est qu’elles s’entrouvraient légèrement, juste de quoilaisser percer le regard, à travers la longueur des cils.

Elle était réveillée et elle voyait Raymond.Et elle éprouvait une douceur infinie à se laisser admirer ainsi…si chaste qu’elle ne pouvait soupçonner le danger… restée enfantdans le fond de son âme.

Elle l’admirait aussi…

Cette figure honnête, loyale, respirait tantd’amour !… Elle devinait dans ces yeux noirs quil’enveloppaient de leur ardeur, tant de tendresse !… Maisvoilà qu’elle ferme les yeux tout à fait pour ne plus voir, pourfaire la nuit autour d’elle… ce qu’elle voudrait…

Raymond s’est encore rapproché… Et il s’estpenché sur son visage… une seconde, elle a senti sur ses yeux etson front et ses cheveux l’haleine du jeune homme.

Elle a peur… tout son sang reflue vers soncœur… Puis, sans voir, toujours, elle a senti quelque chose debrûlant et de frais qui effleurait les frisures folles de sesblonds cheveux…

N’y tenant plus, Raymond l’avait embrasséefurtivement. Et elle avait entendu ces mots, infiniment pluscaressants que le baiser.

– Oh ! Suzanne, que je vousaime !…

Puis, comme évanouie, elle était restée sansforces. Et elle n’avait plus rien vu, en rouvrant les yeux…

Raymond s’était enfui, éperdu, la tête enfeu…

Cela avait remué son âme.

Elle s’était sentie tout autre… Elle avait vuplus clair en elle-même, et ce baiser la bouleversait.

Elle se leva, agitée par un invincible effroi.Et elle passa lentement, par un geste machinal, la main sur sonfront, comme si ce simple geste eût pu effacer la trace des lèvresdu jeune homme.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! »se disait-elle, ayant envie de prier, comme si elle s’était vue àl’approche d’un danger, ayant laissé venir l’amour, parce qu’ellene se doutait pas de ce que c’était qu’aimer, et épouvantée,maintenant que l’amour était venu.

Toujours sa main essuyait son front, et ellerépétait :

– Non, non, je ne veux pas…

Et sans doute quelque vision douloureuse sedressait devant elle, car elle murmurait encore :

– Il m’aime… mais moi, je ne veux pasl’aimer… non, je ne l’aimerai pas, ni lui ni un autre… Cela estimpossible… cela ne m’est pas permis… Ni lui ni un autre,jamais !…

Elle se mit à marcher dans les roches, presquecourant, essayant de reconquérir son sang-froid et n’y parvenantpas.

Elle voulut se remettre à son tableau, mais,en l’état d’extrême surexcitation nerveuse où elle se trouvait, cefut en vain…

Alors, elle plia son chevalet et revint auhameau, où, en passant, elle avait laissé son cheval. Un quartd’heure de galop effréné – car voulant s’étourdir, elle auraitvoulu ne plus penser – et elle fut à Maison-Blanche.

Son père devina tout de suite que quelquechose s’était passé.

– Qu’as-tu donc, mon enfant ?demanda-t-il.

– Rien, dit-elle d’une voix sourde.

Le lendemain, elle eût bien désiré ne passortir encore, mais elle eût inquiété son père qui l’observait. Ilsfirent ensemble une promenade en voiture.

En rentrant, ils trouvèrent devant la grillela voiture de Méridon. Au château,Mme de Noirville les attendait et venaitrendre à Roger sa visite. Raymond et Pierre l’accompagnaient.

Suzanne fut très froide pour Raymond, presquedédaigneuse. Le jeune homme s’en aperçut bien vite et se troubla.Une douleur aiguë se peignit sur son visage. Sa pâleur ordinaires’était accentuée. Ses yeux, devenus suppliants, interrogeaientSuzanne. Mais celle-ci demeura impénétrable.

Et Raymond se disait :

« Elle s’est réveillée au moment où j’aieffleuré ses cheveux, elle s’est offensée… Elle me méprise… Je suisperdu… »

Profitant d’une seconde où il la voyait seulesur la terrasse, il s’approcha d’elle vivement et, très bas, deslarmes dans la voix :

– Mademoiselle Suzanne, je vous demandepardon, dit-il.

Le cœur de la jeune fille s’effondra, pourainsi dire. Cette voix était si douce !… Un instant, elle eutenvie de relever sur lui ses yeux qu’elle tenait baissés et de luimontrer par un sourire de son regard, qu’elle n’était pointfâchée !… Mais cela, c’était un aveu d’amour !… Et unsecret mystérieux bien puissant, enfoui tout au fond de son cœur,l’empêchait d’aimer, lui défendait l’amour !… Elle dompta soncœur.

– Qu’ai-je donc à vous pardonner ?dit-elle d’un air hautain. Il balbutia, ne sachant plus ce qu’ilfallait penser.

– Je croyais, je craignais… j’ai été sihardi… Pardonnez-moi je vous en supplie, je suis si malheureux dem’être attiré votre colère…

– Je ne vous comprends pas !dit-elle. Et elle passa et alla rejoindre son père, qui descendaitau parc avec Julia et Pierre. De loin, se retournant tout à coup,elle aperçut Raymond sur la terrasse, comme cloué à la même placeet foudroyé.

Son cœur s’attendrit. Et ses yeux reflétèrentcet attendrissement, mais Raymond était trop loin pour voir… Ilresta triste.

– Je l’ai offensée, murmura-t-il… j’aiperdu mon bonheur… et pourtant je l’aime… Oh ! Je l’aimetant !…

Pendant les jours qui suivirent, Suzanne nesortit qu’à pied et n’alla pas plus loin que l’extrême bordure duparc, du côté de la plaine ; elle savait bien que Raymond,après la scène du château, n’oserait s’aventurer jusque-là.

En effet, Raymond resta invisible.

Il n’était pas loin, cependant, il rôdait auxalentours ; il redoutait et désirait tout ensemble larencontre de la jeune fille.

Ils restèrent ainsi, dans la même situation,pendant plusieurs jours.

Si Raymond était triste, Suzanne n’étaitcertes pas plus gaie – ou bien, si elle essayait de rire, parfois,pour donner le change à son père et pour éloigner ses soupçons,c’était d’un rire nerveux et forcé qui faisait mal à entendre.

Raymond avait pris possession de son âme.

Elle avait beau vouloir se défendre, il étaittrop tard.

Laroque remarquait bien sa constantepréoccupation et s’en inquiétait. Il crut qu’elle était malade,s’informa tendrement de sa santé, mais elle le détrompa.

Jamais elle ne s’était mieux portée.

– Tu t’ennuies, alors ? fit le père.Je te vois triste.

– Non, je ne m’ennuie pas du tout,croyez-moi.

– Alors, qu’as-tu ? Car tu es toutechangée.

– Je n’ai rien, père, je vous assure.

– Veux-tu retourner à Paris ?

Elle tressaillit. Cette idée lui était venuedéjà. Retourner à Paris, c’était un moyen presque sûr de ne plusvoir Raymond, tant que celui-ci resterait à la campagne ; maisles vacances étaient terminées. Raymond n’allait point tarder, sansdoute, à rentrer à Paris… À Paris, Raymond, elle en était sûre,trouverait le moyen de la rencontrer dans le monde – tandis qu’à lacampagne elle pouvait le fuir toujours.

Son parti fut bientôt pris. Elleresterait.

– Non, dit-elle, j’aime, vous le savez,la vie très libre que je mène ici. C’est à Paris que jem’ennuierais.

Laroque n’insista pas.

Et la même vie continua.

Partie 2
Deuxième épisode

Chapitre 1

 

 

Il y avait déjà longtemps que Suzanne n’avaitpoint vu Raymond, qu’elle ne lui avait point parlé ; depuis lejour où le jeune homme avait voulu obtenir son pardon, sur laterrasse.

Elle avait trouvé ce temps bien long, etsouvent, elle s’était surprise à soupirer… et plusieurs fois même,à la dérobée, elle avait essuyé ses larmes, pour ne rien laisserdeviner à son père.

Au moins, si elle avait connu quelqu’un quilui parlât de lui, c’eût été un soulagement à son âme.

Mais qui ? Et comment sans exciter lessoupçons ?

Tout à coup, elle pensa à Catherine ; àla femme de Petit-Louis.

– C’est vrai, dit-elle… Catherine leconnaît… J’irai…

Et quand elle eut pris cette résolution, ellefut heureuse…

Pourtant, le lendemain, au moment où elleallait partir, sa jolie figure se rembrunit…

« À quoi bon ? se dit-elle… Cela mefera plaisir d’abord. Je souffrirai ensuite… Ne vaut-il pas mieuxrester ?… »

Mais elle se répétait tout bas le nom deRaymond, ce nom qui aurait sur son cœur un magique pouvoir, et elles’amollissait.

** *

Une demi-heure après, Suzanne était chezPetit-Louis.

Il avait gelé blanc le matin, mais le soleils’était levé, déchirant un nuage de brumes opaques qui voilaient leciel ; à midi, il faisait chaud.

Elle avait pris pour prétexte à sa visitel’envie de peindre un des coins du premier parc, du côté de lavoûte.

– Ah ! Mademoiselle, qu’il y a beautemps qu’on ne vous a vue ! s’écria Catherine. Est-ce que vousétiez fâchée contre nous à cause de votre accident ?

– Mais non, madame Louis.

– Asseyez-vous donc, Mademoiselle.Voulez-vous prendre quelque chose ?… Une tasse delait ?

– Merci…

– Petit-Louis me le disait encore cematin : « Bien sûr, cette demoiselle ne reviendra plus.Son père le lui défendra ! Quel dommage ! Elle était sigentille ! » Il est vrai que, si nous sommes restés sansvous voir, cela ne nous a pas empêchés de parler de vous souvent,tous les jours presque.

Le cœur de la jeune fille battitviolemment.

– Avec qui donc, fit-elle… avecPetit-Louis ?

– Oh ! que non… Avec ces messieursde Noirville… le plus jeune surtout… monsieur Raymond… Si voussaviez comme ils ont été inquiets pendant que vous étiezsouffrante ! On aurait dit, vraiment que vous étiez leurparente, presque leur sœur.

Suzanne écoutait, ravie, délicieusementémue.

Catherine vivait seule aux Vaux-de-Cernay etallait rarement au hameau.

Elle n’avait donc pas souvent l’occasion deparler.

Elle ne tarissait pas.

Elle avait trouvé une auditrice bienveillante,et comme sa langue lui démangeait depuis longtemps, ce fut unelongue causerie où elle s’épancha – où elle parla de tout – sanss’apercevoir que, chaque fois qu’elle s’égarait sur des riens,Suzanne, habilement, la ramenait par un détour à la seule chose quiavait de l’intérêt pour elle : la vie de Raymond.

Elle eût raconté sur Raymond dix fois la mêmehistoire que Suzanne l’eût écoutée chaque fois avec un même etaussi vif plaisir.

Et pourtant ce que disait la paysanne étaitbien peu de chose, mais il faut si peu pour intéresser lesamants !

– Il était parti depuis quelque temps,disait-elle, mais, avant son départ, il venait tous les jours, sousle premier prétexte et souvent même sans prétexte, simplement pourcauser… Ah ! qu’il était doux et aimable… et toujourssouriant… pas du tout le caractère de son frère aîné, lequel riaitrarement et semblait triste… Mais bons tous les deux, autant l’unque l’autre… Il y avait très longtemps qu’ils habitaient le pays…dix ans au moins… peut-être plus… Et tout le monde les aimait… Onles avait connus enfants… Maintenant l’un des deux promettaitd’être avocat.

« Les journaux à plusieurs reprises,avaient parlé de lui… comme il paraît que jadis ils parlaient dupère… un avocat célèbre, mort en plaidant… dans l’affaire d’unassassin… monsieur Raymond, monsieur Pierre ou madame de Noirvillepourront le raconter. Un assassin et un voleur… Je ne sais plus lenom… Mais tout cela, c’est pour dire que monsieur Raymond, sansvous offenser, ne vient peut-être pas ici seulement pour mes beauxyeux. Ah ! je vois cela, moi car, à peine est-il installé,crac, le voilà qui me reparle de votre accident, comme si cen’était pas de l’histoire ancienne, et comme si vous y pensiezencore, de votre côté… C’est mademoiselle Suzanne Farney par-ci,mademoiselle Suzanne Farney par-là… Allez, vous devez avoir destintements de cloches dans les oreilles…

Suzanne, en l’écoutant, rougissait etpâlissait tour à tour.

Elle voulait l’interrompre, mais le couragelui manquait et Catherine reprenait, racontait ce qu’ellesavait.

Lorsque Suzanne s’en alla peindre, près de lavoûte, elle marchait légère comme un oiseau, se répétant :

« Il m’aime ! Il m’aime ! Il nem’a pas oubliée !… »

Elle fit le lendemain et les autres jours ceque faisait Raymond autrefois, elle revint, elle passa rarement unejournée sans venir.

Le tableau du parc, sans doute, étaitdifficile à peindre, et il fallait de nombreuses séances !… Ilest vrai que la moitié des séances se passait en conversation avecCatherine, qui s’y prêtait de bonne grâce. Suzanne arrivait chez lapaysanne avec d’autant plus de confiance qu’elle savait Raymond àParis et qu’elle ne craignait point de se rencontrer avec lui.

Cependant, le jeune avocat reparaissait detemps à autre à Méridon, d’autant plus souvent, qu’il étaitviolemment épris.

Un jour – la veille, il avait remarqué de loinSuzanne, qui sortait de chez le garde –, il alla rôder auxalentours des Vaux-de-Cernay. N’apercevant ni Catherine, niPetit-Louis, et cependant, voyant la porte entrouverte, il entra.Il n’y avait personne. Il s’assit.

Tout à coup, c’est à peine si depuis cinqminutes il était là, ayant levé les yeux, il découvrit Suzanne, saboîte de peintre et son chevalet à la main, qui suivait l’avenue duparc.

Elle se dirigeait vers la maison.

La première pensée de Raymond fut de s’enfuir…Il était pris d’un tremblement nerveux ; il préférait toutbraver, même le ridicule, plutôt que d’affronter le regardméprisant de la jeune fille.

Et cependant, malgré cela, il resta.

Et quand Suzanne ne fut plus qu’à quelquespas, effaré soudain, il se glissa derrière les grands rideaux deserge rouge de l’alcôve, et là, il se tint immobile sansrespiration.

Il ne voyait pas la jeune fille, car iln’osait bouger. Elle alla dans un coin déposer son fardeau, puiselle appela :

– Catherine !…Petit-Louis !…

Presque au même instant, Catherinerentrait ; elle venait du jardin, où elle avait ramassé deslinges de la lessive, étendus pour sécher au soleil ; elle enavait un ballot énorme qu’elle jeta sur la table.

– Bonjour, Mademoiselle, dit-elleessoufflée – puis regardant de tous les côtés –, tiens, je croyaisque monsieur Raymond était là !

La jeune fille fit un brusque mouvement. Lapaysanne se méprit :

– Oui, dit-elle, du jardin, il m’a sembléle voir entrer. Il sera ressorti sans doute, pendant que j’avais ledos tourné.

Suzanne se rassura. Il n’était pas là. Ellepouvait rester.

– Voyez-vous, Mademoiselle, dit lapaysanne tout en pliant son linge, je suis certaine que monsieur deNoirville vous aura découverte, et c’est pour cela qu’il estparti.

– Pourquoi donc ? fit-elle en jouantla surprise. Est-ce que je lui fais peur… et depuisquand ?

– Dame, qui sait ? Il y a peur etpeur… Et tenez – autant vous déclarer tout de suite ma façon depenser –, je me suis bien aperçue que monsieur Raymond ne vousregarde pas comme tout le monde – et vous ne seriez point femme sivous ne vous en étiez point aperçue aussi. Il vous – allons, nevous offensez pas, si je dis le mot –, il vous aime… Eh bien, vousaimant, je comprends qu’il vous fuie.

Suzanne s’était troublée, mais seremettant :

– Ce n’est pas très logique, ce que vousm’expliquez, ma bonne Catherine…

– Peut-être bien… Et, pourtant,réfléchissez !… Vous êtes riche, vous, Mademoiselle.Croyez-vous que les jeunes gens qui vous aimeront et qui serontpauvres ne seront pas gênés de vous ?… Si fait, da !… etmalheureusement monsieur Raymond n’a pas la réputation d’êtrefortuné… Il le deviendra sûrement, mais, en attendant, il n’a queson talent… et sa part de la ferme de Méridon, c’est-à-dire pour cequi est de la ferme, juste de quoi vivre… et même la ferme necompte pas, car lui et son frère en abandonnent les revenus à leurmère, qu’ils idolâtrent… Donc, c’est maigre… Dans ces conditions,monsieur Raymond, qui est très fier, souffre évidemment beaucoup dene pas être votre égal…

Suzanne s’était levée et avait fait quelquespas dans la chambre.

Elle était visiblement en proie à une trèsvive agitation.

– Voilà, disait la paysanne, sans cesserson travail et suivant du coin de l’œil tous les gestes de la jeunefille, voilà ce que j’ai cru deviner. On n’est pas femme pour rien.Ce n’est pas votre avis ?

Suzanne s’arrêta et, tout à coup,sèchement :

– Est-ce monsieur de Noirville qui vous apriée de me parler de la sorte.

Catherine, consternée, laissa échapper desserviettes qu’elle empilait sur la commode. Elle joignit les mains,silencieusement, très triste… puis :

– Oh ! Mademoiselle !…oh ! Mademoiselle ! fit-elle avec reproche.

Les grands rideaux de serge rouge venaient des’agiter comme si un violent courant d’air était passé dansl’alcôve. Les deux femmes ne virent rien. Elles n’entendirent pasnon plus un soupir entrecoupé qui partait de cette même alcôve.

– Croyez-vous, Mademoiselle, que simonsieur Raymond avait à vous dire certaines choses, il seservirait de moi comme intermédiaire ? Si je vous dis qu’ilvous aime, c’est qu’il m’a semblé le deviner… à sa façon de parlerde vous, de prononcer votre nom… à mille choses, enfin, qu’on nepeut détailler… et réelles pourtant…

« Mais, après tout, continua Catherine,je ne réponds pas de son amour et il est bien possible que je metrompe… Si cela vous offense, Mademoiselle, n’en parlons plus.

– Ma bonne Catherine, je vous aifâchée ?

Catherine se mit à rire.

– Un peu, mais c’est fini.

Elles gardèrent le silence, toutes deux gênéesquand même. Suzanne avait les yeux baissés. La rusée paysanne laconsidéra un instant, de haut, et lâcha doucement la tête, avec undemi-sourire.

Et ce geste semblait dire :

– Oh ! malgré vous, je saurai toutce qui se passe dans ce petit cœur !…

Après un assez long moment, ce fut Suzanne quireprit, tremblante :

– Alors vous croyez qu’il… m’aime… etqu’il… est malheureux ?…

– Oh ! ce que j’en disais… C’étaitpeut-être aventuré… J’avais remarqué que monsieur Raymond étaitpréoccupé et triste… De là à bâtir une histoire… Tenez, j’aimemieux vous avouer que je me trompais et que je connais le motif desa préoccupation – laquelle n’est pas tristesse.

– Vous le connaissez ?

– Je m’en doute. Monsieur Raymond est surle point de se marier…

– Lui ! fit Suzanne enpâlissant.

– Mon Dieu, oui, avec une jeuneParisienne… Il n’y a rien d’étonnant… Et même un beau mariage, à cequ’il paraît… On en parle dans le pays… Il avait refuséd’abord…

– Ah ! il avait refusé… Etdepuis ?…

– Et depuis, il s’est ravisé, ilaccepte.

– Il accepte… Il accepte ! murmurala jeune fille.

– Qu’avez-vous donc, Mademoiselle, vousvoilà toute pâle.

– Pâle ? vous êtes folle !…

Elle se leva, voulut marcher, chancela, et futobligée de s’asseoir.

La paysanne la regardait, partagée entre lapitié et la curiosité.

– Il fait très chaud, ici, dit Suzanne,vous ne trouvez pas ?

– Mais non, au contraire, le vent estfrais… Mon Dieu !…

Suzanne faiblissait, les bras amollis pendantle long de la chaise. Tout à coup de grosses larmes lui vinrent auxyeux.

– Il se marie…, murmura la pauvre enfant,il se marie… Tant mieux… tant mieux, cela vaut mieux…

Les paupières s’étaient fermées, mais entreles cils les larmes filtraient… Et Catherine, agenouillée prèsd’elle, lui disait :

– Ah ! que vous êtes orgueilleuse…Vous l’aimiez et vous ne vouliez pas vous l’avouer. Et il a falluun mensonge pour forcer votre aveu… Car j’ai menti… On a bien parléd’un grand mariage pour monsieur Raymond, mais il a refusé, malgrésa mère, sans donner de motifs… C’est lui qui m’a tout conté… Oui,il a refusé… calmez-vous !…

Elle se calmait, ses larmes s’étaient séchéessoudain…

– Vous avez tort, Catherine… grand tort…de vouloir pénétrer ce secret… C’est vrai, j’aime Raymond, maisjurez-moi – sur votre mari – qu’il ne le saura jamais.

Catherine allait répondre… impressionnée parla gravité des paroles de la jeune fille, quand tout à coup ellestressaillirent toutes deux et jetèrent un cri.

Raymond venait d’apparaître – Raymond, pâlecomme un mort, et pourtant les yeux humides, avec je ne sais quelrayonnement de bonheur surhumain sur le visage –, Raymond tendaitses mains jointes :

– Oh ! Suzanne… Suzanne !J’étais là… j’ai tout entendu…

Mais Suzanne, debout, recula jusqu’au seuil…Son visage avait une singulière dureté… son œil brillait sous lesourcil froncé… et les lèvres étaient crispées… Elle avait jeté sacravache sur la table quand elle était entrée… Elle la reprit,comme pour s’en faire une arme – et d’une voix que la colèreentrecoupait :

– C’est un guet-apens… Tout cela étaitpréparé. Cette scène est une comédie. Catherine vous êtes dansvotre rôle, car, sans doute, il vous a payée pour cela… Quant àvous, Monsieur, je vous tiens pour un misérable et unlâche !…

Et sa cravache coupa l’air en sifflant entreelle et Raymond.

– Suzanne !… au nom du ciel,Suzanne ! fit Raymond terrifié.

– Mademoiselle… Oh ! Mademoiselle,disait Catherine, je ne savais pas, je vous jure par ce qu’il y ade plus sacré… Je ne le savais pas là…

Mais Suzanne, impérieuse ethautaine :

– Faites seller mon cheval… à l’instant,je vous l’ordonne.

Et reculant, faisant toujours face à Raymond,elle sortit…

Le jeune homme, épouvanté par sa colère,voulait implorer encore :

– Suzanne, dit-il,écoutez-moi !…

Un mot lui cloua brutalement la bouche.

– Vous… je vous méprise. Ah ! jevous méprise bien !…

Raymond tomba, anéanti, et se cacha la têtedans les mains.

Quelques minutes après, la jeune filles’éloignait au galop.

Cette scène avait à peine duré une minute.

– Ah ! vous m’avez perdu, vousm’avez perdu, Catherine, répétait le malheureux garçon… avec votrecuriosité, votre envie de savoir… Est-ce que je vous avais priée del’interroger, moi ?…

– Et moi, savais-je donc que vous étiezdans l’alcôve ? Est-ce que je pouvais deviner ?… Est-cema faute ?…

– C’est fini, maintenant, bien fini.

– Mais il n’est pas possible qu’elle nevous croie point, qu’elle ne me croie point, aussi, quand nous luidirons…

– Que lui dirons-nous ?… Tout estcontre nous… Elle me méprise… Elle a raison…

– Elle est méfiante comme les fillesriches qui s’imaginent qu’on ne veut d’elles que pour leurfortune…

– C’est son droit. Et ellem’aimait ! Et la voilà partie !

– Si elle vous aime, elle reviendra.

– Non, jamais. Je l’ai bien compris à sonregard… Oh ! quel mépris ! J’aurais voulu mourir…

– Vous me faites beaucoup de peine,monsieur Raymond… en vous désolant ainsi.

– Et elle m’aimait ! Car je l’aientendue ! Elle l’a dit…, répétait-il en appuyant les poingssur les yeux.

** *

Suzanne, en s’en allant, s’écriait :

– Il n’était pas digne de moi, je ne leregretterai pas…

Cela ne l’empêcha pas le lendemain, d’êtreprise d’une grosse fièvre. Elle souffrit beaucoup, mais n’en ditrien à son père, dans la crainte de l’inquiéter. Un mois se passa,avec une mortelle désillusion.

Les joues de la jeune fille s’étaient un peudéfraîchies et un pli amer se voyait presque constamment à chaquecoin de ses lèvres.

Laroque avait comme un pressentiment de ce quise passait dans le cœur de sa fille ; mais qu’ypouvait-il ? Ses préoccupations personnelles l’absorbaientd’ailleurs au point de le rendre égoïste. Dans sa soif deréhabilitation, il passait parfois des journées entières enrecherches inutiles concernant toutes les personnes qui avaient puconnaître Larouette.

Quant à Guerrier, qui s’était offert sigénéreusement à l’aider, il était passé lui-même par de cruellesépreuves. Marie-Louise tomba subitement malade. Une fièvre typhoïdese déclara ; la jeune fille fut plusieurs jours entre la vieet la mort, puis un mieux se produisit et la convalescencecommença.

Longue convalescence que le médecin netrouvait pas encore terminée, malgré les fraîches couleurs revenuessur les joues de Marie-Louise.

Le mariage avait été remis à des tempsmeilleurs.

Laroque partageait son temps entre sa fille,son enquête et Guerrier.

** *

Un moment, Laroque s’était cru sur une bonnepiste.

Il avait découvert un filleul de Larouette, unfilleul pour lequel l’avare avait fait d’incroyables sacrificesd’argent et qui avait néanmoins très mal tourné.

Cet individu, encore jeune, était sous le coupd’une banqueroute frauduleuse ; en outre, son casierjudiciaire se trouvait chargé de deux condamnations pourescroqueries.

Au bout d’un mois de pénibles investigations,Laroque dut reconnaître qu’il avait fait fausse route. Le filleulde Larouette n’habitait pas la France au moment de l’assassinat deVille-d’Avray. Attaché comme voyageur de commerce dans une maisonde soieries, il parcourait à cette époque l’Espagne et lePortugal.

Laroque se décida alors à aller trouverTristot et Pivolot, mais les deux policiers amateurs venaient departir en Allemagne à la recherche d’un caissier en fuite ;force lui fut donc d’attendre leur retour.

Chapitre 2

 

 

À l’approche du printemps, les bans du mariagede Jean Guerrier avec Marie-Louise Margival furent enfin publiés.Selon la volonté du banquier, cette union se célébra avec toute ladiscrétion du grand monde. Au lunch qui suivit la cérémoniereligieuse, il n’y eut que les parents et les intimes.

Combien Guerrier était désolé de ne pas avoirauprès de lui, ce jour-là, son bienfaiteur ; mais vraiment, ileût été dangereux pour la sécurité du fugitif d’inviter l’étrangerWilliam Farney à une solennité toute intime.

Toutefois, Laroque ne put résister au désird’assister incognito au mariage. Caché dans une voiture quistationnait presque en face de la Madeleine, il attendit l’arrivéedes époux.

Son cœur tressaillit de joie dès qu’il lesaperçut : le bonheur, un bonheur sans mélange, se lisait surles visages des deux jeunes gens.

Laroque n’était pas venu seulement pour eux.Mme de Terrenoire continuait à l’inquiéter. Ilvoulait savoir si elle avait désarmé.

La femme du banquier était très pâle. Dans sesyeux fixes et durs, Laroque vit bien que la haine n’était pasmorte.

Les rares parents et amis qui assistaient aumariage étaient tous entrés dans l’église et Roger s’apprêtait às’en aller, lorsque soudain il aperçut un individu qui s’avançaitlentement vers le portail et regardait de tous les côtés comme s’ilcherchait quelqu’un ou comme s’il redoutait d’être observé.

C’était Luversan, cet homme étrange et suspectque William Farney avait vu causer tout bas avecMme de Terrenoire pendant la soiréejaponaise.

Luversan entra enfin dans l’église, mais iln’y resta que quelques instants et Laroque le vit disparaître pourne plus revenir.

Laroque l’avait bien regardé, cet homme, etcomme la première fois, à la soirée japonaise, il lui sembla qu’ill’avait déjà vu, bien antérieurement, dans des circonstancescritiques.

Et puis, que lui importait un Luversan !S’il fallait s’en tenir aux apparences, cet individu avait succédéà Guerrier dans l’esprit capricieux deMme de Terrenoire.

Laroque se résigna à retourner àMaison-Blanche, où il avait laissé Suzanne dans un état deprostration qui l’inquiétait vivement.

Après son mariage, Jean demanda une quinzainede jours de congé, pendant lesquels il fit un voyage en Suisse eten Italie.

Après quoi, il reprit ses habitudes.

Dans sa vie calme de travailleur et d’honnêtehomme, rien d’extraordinaire ne semblait s’être passé. Il n’y avaitqu’un heureux de plus.

Il avait loué un coquet appartement rue deChâteaudun, pour être plus près de la banque Terrenoire, situéeboulevard Haussmann, à deux pas du carrefour Taitbout.

Margival l’y avait suivi, aimant Guerrierpresque autant que sa fille, content de les voir à jamais réunis etde ne les point quitter.

Terrenoire avait voulu se mêler de leurinstallation, et sa générosité avait épargné à Guerrier et àMargival une partie des dépenses nécessitées par ce qu’il appelaitplaisamment « cette mise en train d’un jeuneménage ».

Guerrier n’eut qu’un seul secret pour safemme : le secret de Roger Laroque.

Néanmoins, comme il ne pouvait se faire àl’idée de ne voir son bienfaiteur qu’à la dérobée, il présentaWilliam Farney à Marie-Louise et à son beau-père.

– Monsieur Farney, leur dit-il, dont j’aifait la connaissance par le plus heureux des hasards chez unetierce personne, me veut beaucoup de bien.

Une sorte d’amitié ne tarda pas à s’établirentre Margival et le riche Américain.

Un soir, Roger Laroque crut s’apercevoir quela physionomie de Jean s’était assombrie. Ce fut à peine si lebrave garçon regardait sa femme. Il commit pendant le repas unesérie de distractions qui décelaient l’agitation de son esprit.Qu’était-il encore arrivé ?

Tout justement, ce soir-là, le visiteur avaitfait la gracieuseté aux jeunes époux de leur apporter un coupon deloge pour l’Opéra.

Guerrier remercia, mais déclara qu’il étaitindisposé et hors d’état de comprendre la musique. Il pria sonbeau-père de bien vouloir profiter de l’occasion en accompagnantMarie-Louise au théâtre. Marie-Louise adorait la musique et ce futpourtant avec une moue très accentuée qu’elle consentit à aller àl’Opéra sans son mari.

Dès que Margival fut sorti avec elle, Guerriers’écria :

– De grands malheurs se préparent !je crois que monsieur de Terrenoire est ruiné.

Et Jean raconta une scène qui s’était passéedans le cabinet de travail du banquier, en son hôtel de la rue deChanaleilles. La porte du cabinet était entrouverte ; le jeunecaissier entendit le dialogue suivant qui s’était établi entre lebanquier et M. Le Charrier, un des hauts employés de lamaison.

– J’ai dû vous avertir de mes doutes etde mes incertitudes, disait ce dernier, car il me semblait que vousaviez trop de confiance dans certaines valeurs, qu’un coup deBourse ferait baisser et dont la baisse serait un désastre pournous.

– Je suis à l’abri d’un coup de Bourse,monsieur Le Charrier, et Mussidan… dont la fortune est immense, metirerait de peine au besoin. Je sais que mes dépenses sont trèsfortes et que ma fortune personnelle n’est pas encore solidementassise, mais j’ai confiance dans l’avenir. De l’audace !toujours de l’audace !

M. Le Charrier avait répliqué :

– Monsieur Mussidan peut mourir… et siquelque catastrophe arrivait… quel parti prendre ?…

– Censeur incorrigible, oiseau de mauvaisaugure ! Mussidan est jeune et vigoureux… Il ne mourra pas…Quant à la catastrophe… d’où viendrait-elle ? Nous faisonsface aisément à tous nos engagements. Où donc voyez-vous le pointnoir ?

Guerrier ajouta :

– Monsieur Le Charrier a cru s’êtretrompé, tant l’assurance du patron et sa confiance en son étoilelui inspirent d’énergie. Je suis convaincu moi, que monsieur deTerrenoire est sur une pente fatale.

Roger Laroque se contenta de sourire. Iln’admettait pas qu’on donnât tant d’importance à des pertesd’argent.

– Et après, dit-il, est-ce que je ne suispas là ? Monsieur de Terrenoire je ne l’oublierai jamais, m’atendu la main au moment où je me noyais, au moment où j’imaginaisque le plus terrible des malheurs était pour un industriel de nepas pouvoir faire honneur à ses engagements et de voir son nom,honorable jusque-là, intact, couché sur la liste des faillis. Quej’étais loin de me douter qu’en rentrant chez moi, avec l’argentqui comblait mon déficit, je me trouverais devant la justice quim’a condamné impitoyablement sans autre preuve que mon silence, mavolonté absolue de ne pas révéler le nom de la personne qui m’avaitrestitué cent mille francs.

Et le vieillard ajouta avec la joie d’unhonnête homme, qui peut enfin reconnaître un servicerendu :

– Combien lui faut-il à ton patron ?Cent mille francs, deux cent mille francs ; lui faut-ildavantage ?

– Je ne saurais vous le dire, et j’espèren’avoir jamais à vous le dire. Il faut attendre.

– Et c’est ce qui te chagrine à cepoint-là ! Il y a autre chose certainement. Dis-moi tout, tune dois avoir rien de caché pour ton vieux Roger Laroque.

Jean ne put résister à cet appel de l’amitié.Il fondit en larmes et il conta sa peine tout entière au seul hommeà qui il pouvait demander conseil dans un cas aussi difficile.

Chapitre 3

 

 

Le mariage de Jean Guerrier n’était pas passéinaperçu dans le cercle des amis de M. de Terrenoire, deMargival et dans les bureaux de la banque. On en parlabeaucoup.

Que se passa-t-il pendant les quinze jours oùles jeunes mariés furent absents ? Pourquoi Guerrier neretrouva-t-il plus les mêmes visages à son retour ?

Lorsqu’il reprit possession de la caisse etfit le tour dans les bureaux pour serrer les mains à ceux qu’ilcroyait ses amis, il trouva partout froide mine.

On lui répondit à peine. Ses effusionsn’amenèrent que des paroles glacées, embarrassées.

Guerrier laissa passer quelques jours. Mais ileut beau observer, il n’apprit rien. On se cachait de lui. C’étaitévident.

Les conversations commencées s’interrompaientsoudain à son arrivée dans les bureaux. Il n’y avait plus, tantqu’il était là, que des demi-sourires, des coups d’œil en dessouset des chuchotements.

Ce qui lui fit le plus de peine, ce futl’éloignement d’un jeune employé nommé Martellier, qu’il aimaitbeaucoup et avec lequel il était très lié.

Jean le prit à part, un soir, à la sortie desbureaux.

– Veux-tu m’expliquer ce qui s’est passéici et pourquoi je ne vous ai pas retrouvés, ni toi ni les autres,ainsi que je vous avais connus ?

Martellier parut hésiter.

Puis, tout à coup, sèchement, se débarrassantde l’étreinte de Guerrier :

– Je n’ai rien à te dire, Jean, consulteton cœur, consulte ta conscience, et tu trouveras là l’explicationque tu cherches.

Et il s’éloigna, laissant le pauvre garçonpâle et stupéfait.

Son cœur, sa conscience ? Il avait beaules interroger, ils ne lui reprochaient rien !

Le lendemain dans son courrier, il trouva àson adresse une lettre ainsi conçue :

« Si vous voulez savoir pourquoi l’onvous méprise, interrogez le père de votre femme ! »

Avant de déjeuner, il montra cette lettre àMargival. Le vieux mit ses lunettes, lut attentivement.

– On vous méprise ? Et quidonc ? Et pourquoi ?

– N’est-ce pas vous, d’après cettelettre, qui devez me l’apprendre ?

– Est-ce que je sais ce que celasignifie ? Est-ce qu’il faut s’occuper de ce que contient unelettre anonyme ?

– C’est vrai ! Quelque calomnie,sans doute.

Deux jours après, il recevait une secondelettre.

Cette fois, elle était signée : « Unancien ami », mais l’écriture était déguisée.

La lettre portait :

« Si votre beau-père ne vous a rienappris de ce que vous désirez savoir, interrogez votrefemme ! »

– Ma femme, murmura-t-il avec angoisse…Et que pourrait-elle me dire ?… Telle je la vois aujourd’hui,telle je l’ai toujours connue…

Il se prit le front dans les mains et perditson temps à chercher.

Il se heurtait partout à cet inconnu et sonangoisse augmentait de ses réflexions mêmes et de sasurexcitation.

C’était le soir, rue de Châteaudun, dans leurlogement, où la beauté de Marie-Louise, si joliment encadrée par celuxe délicat, éclatait comme une fleur superbe, pleine de vie et deparfum…

– À quoi penses-tu ? dit-elle en luirelevant doucement la tête et en l’embrassant sur le front.

Il lui raconta tout et lui tendit lalettre.

Il n’avait aucun soupçon sur elle ;pourtant, il observait son visage, pendant cette lecture.

Elle resta calme et pensive.

– Évidemment, il y a quelque chose,dit-elle, mais je ne sais pas quoi…

Une troisième lettre arriva, la suite et lecomplément des autres.

« Si votre femme, pas plus que votrebeau-père, ne veut vous renseigner – Je dis : neveut et non point : ne peut – adressez-vous, endésespoir de cause, à M. de Terrenoire. »

Et toujours la même signature mystérieuse.

« Cette fois, l’énigme vas’éclaircir », pensa Guerrier.

Et il alla aussitôt trouverM. de Terrenoire. À lui, ainsi qu’il avait fait àMargival et à Marie-Louise, il raconta cette conspiration du méprisqui se faisait dans les bureaux et jusque dans le monde, autour desa personne. M. de Terrenoire l’écouta attentivement, lutles trois lettres anonymes, réfléchit.

– Ma foi, mon pauvre garçon, dit-il à lafin, je n’y comprends pas plus que vous. Ce que je peux faire parexemple, c’est prier monsieur Martellier, avec lequel vous étiez,je crois, très lié, de se rendre ici et de lui parler.

Quelques minutes après, l’employé était dansle cabinet du banquier, saluait froidement Jean Guerrier etattendait, debout, qu’on l’interrogeât.

– Monsieur Martellier, dit Terrenoire,vous vous doutez bien un peu du motif pour lequel je vous ai faitvenir ?

– Aucunement, Monsieur.

– Ah ! Eh bien, je vais vous ledire. Monsieur Guerrier est très attristé de la froideur que vouslui témoignez et de l’éloignement dans lequel le tiennent, depuisson mariage, tous ses anciens camarades. Monsieur Guerrier n’a rienà se reprocher, et cette froideur et cet éloignement sont d’autantplus pénibles qu’il ne les mérite et ne les comprend pas. Nousavons, lui et moi, compté sur vous pour nous expliquer les raisonsd’un pareil revirement.

Martellier garda le silence.

– Répondez, Monsieur ! ditTerrenoire avec fermeté. Vous le devez à votre ami. Au besoin, jevous l’ordonne.

Martellier regardait le banquier avec unefixité singulière – et tournait le dos à Guerrier.

Il semblait vouloir s’obstiner dans sonsilence.

Alors Jean intervint.

– Mon ami, dit-il, songez que votre refusde me répondre est presque une insulte. Parlez. Je ne sais pas dequoi l’on m’accuse. Donnez-moi donc les moyens de medéfendre !

– Je n’ai rien à dire ! murmuraMartellier.

– Puisqu’il y a complot, dit Terrenoireimpatienté, je renverrai tous les employés de la banque, jusqu’à ceque l’on décide à parler…

– Je partirai, Monsieur, bien que jen’aie que ma place pour vivre, et pour faire vivre mamère !

– Étrange entêtement ! ditGuerrier

Il n’en put rien tirer. Il fallut le laisserpartir.

Deux ou trois jours passèrent encoreainsi.

Après quoi, Jean reçut une quatrièmelettre :

« Enfin, si M. de Terrenoire setait, comme on le croit, l’ancien ami de Guerrier lui apprendraqu’il est bien difficile de conserver son estime à un homme quipour se pousser et se faire une situation, épouse lamaîtresse d’un autre ! »

Jean froissa la lettre avec indignation.

– Infamie ! dit-il. Qui a purépandre une pareille calomnie sur moi ?… Marie-Louise, lamaîtresse d’un autre ? Et de qui ? de monsieur deTerrenoire !…

Il se tordit les mains, pris d’une impuissanterage et cherchant autour de lui quelque chose à briser ou àdéchirer.

Il dormit peu.

Peu à peu, l’incertitude, honteusement,pénétrait dans son âme.

Ce n’était pas encore le soupçon.

Il se disait :

– Tous ceux que je connaissais me fuient.Tout le monde ne peut se tromper. Qu’y a-t-il donc de vrai danscette horrible calomnie ?

Et, l’esprit prévenu, il observa.

Comment était née l’intimité de Terrenoire etde Margival ?

Et une foule de détails lui revenaientmaintenant à la mémoire, auxquels jamais il n’avait songé !Une foule de questions aussi – terribles ! – auxquelles il netrouvait pas de réponses.

Avant le mariage, le banquier allait tous lesjours chez Margival.

Maintenant il trouvait toujours quelqueoccasion de se rencontrer avec Marie-Louise.

Il envoyait des billets de théâtre, et lapremière personne qu’on apercevait au théâtre, c’était lui !…Tout lui était prétexte à cadeaux pour Marie-Louise…

Pourquoi tant de choses ?…

La protection du patron s’étendant sur unemployé, si intéressant qu’il soit, ne se manifeste pas de cettefaçon !…

Cela en était venu au point que Terrenoireavait négligé sa femme, tant il se plaisait avecMarie-Louise !… Souvent préoccupé, d’ailleurs, ou ennuyé oumaussade, il n’était gai que chez Margival ; et – voilà queGuerrier, s’en souvenait à présent – si quelque chose retenait,quand Terrenoire était là, Marie-Louise absente, le banquier s’enallait.

Il venait donc pour elle !… c’étaitévident ! Alors, il l’aimait ! Il l’avait séduite !Il y avait entre eux des relations d’amant et de maîtresse – àl’insu de Margival – ou même Margival les connaissait, cesrelations, et fermait les yeux, parce que cette honte était le prixde l’aisance qu’on lui apportait ?…

– N’ai-je été qu’une dupe imbécile etnaïve !… Ah ! si cela est vrai, malheur à eux tous,malheur !…

Ce n’était pas ce que l’on prétendait autourde lui. Une dupe, non. Un complice, oui. Mari complaisant !Marie-Louise passait pour être la maîtresse de Terrenoire. Etlorsqu’on avait entendu parler du mariage de la jeune fille avecJean Guerrier quelqu’un résuma comme suit laconversation :

– Le caissier arrive là pour cacher unscandale qui ferait tort à Terrenoire. Si le banquier marie samaîtresse et si elle y consent, c’est qu’elle est enceinte !Le pavillon couvrira la marchandise !…

L’avancement rapide de Guerrier, dans lesbureaux de la banque s’expliquait ainsi : Terrenoire savaitpouvoir compter sur son dévouement honteux. Et le mariagen’empêcherait pas les relations du financier avec la jeunefille !

Il n’y avait pas jusqu’au père Margival qui nefût complice, lui aussi.

C’était sous ses yeux, avec son consentement,presque son aide, que s’était nouée cette intrigue !… Que defois n’avait-on pas surpris le banquier sortant, fort tard, de chezMargival !

On avait su, également, par le menu, toutesles dépenses que Terrenoire avait faites.

Il n’apportait pas, n’envoyait pas un cadeau àla jeune fille par un domestique ou un garçon de la banque, sansque le lendemain tous les employés en parlassent et en fissentgorges chaudes.

Quand on apprit que Guerrier allait chezMargival, les plaisanteries redoublèrent. On disait touthaut :

– Tiens ! le caissier qui vasouffler la maîtresse du patron ?

Lorsqu’on sut qu’il s’agissait d’un mariage,ce fut un effarement, puis un éclat de rire général.

Ce que faisait Terrenoire et ce que voulaitGuerrier, était visible à tout le monde.

Jean Guerrier apprenait cela, jour parjour.

Tantôt, c’était une découverte qu’il faisaitde lui-même, et tantôt des lettres anonymes le mettaient aucourant. Plus d’une fois, il eut envie de tout dire à Margival, àMarie-Louise, à Terrenoire ; il recula toujours. Cela eût étési abominable d’être sûr qu’il ne s’était pas trompé, qu’il aimaitmieux douter encore.

Il pensa un jour, que peut-être la main deMme de Terrenoire était dans tout cela.

Il chercha à la rencontrer seule, et eut uneexplication avec elle.

Mais aux premiers mots, il s’aperçut qu’ellene comprenait pas.

Il ne voulut pas lui donner l’occasion de seréjouir de ses tortures et se retira.

Ce fut le lendemain que Roger Laroque vint lesvoir. Resté seul après le départ de Marie-Louise et de Margivalpour l’Opéra, Guerrier commença par annoncer à Roger la ruineimminente de Terrenoire, puis pressé de questions, il n’hésita pasà lui faire part des affreux soupçons qui l’obsédaient. Laroquel’écouta jusqu’au bout sans manifester d’indignation. Il ne pouvaitcroire à de telles perfidies.

– Voilà bien l’effet de la calomnie,dit-il. Du reste, il te sera facile de les surveiller. C’estl’affaire de quatre ou cinq jours tout au plus. En attendant, nelaisse rien percer de tes soupçons, que je trouve très peujustifiés. Je n’ai jamais vu de visage plus candide que celui de tafemme ; quant à monsieur de Terrenoire, il n’a rien d’unmalhonnête homme dans la physionomie.

« Je ne vois autour de vous qu’unepersonne dont le silence glacial et l’air sombre me donneraient àpenser bien des choses. Je veux parler de monsieur de Mussidan.Pourquoi donc mademoiselle Diane n’est-elle pas encore mariée avecmonsieur Robert de Vaunoise ? La faute en est sans doute à ceMussidan, dont la grande fortune serait le principal appui de sonassocié si la banque était sur le point de sauter. N’attendrait-ilpas la catastrophe pour faire de son mariage avec Diane deTerrenoire la condition du sauvetage de la banque ? D’autantplus que, si je ne me trompe, ce n’est pas la mère de la pauvreenfant qui s’y opposera. Cette femme me paraît chercher lesaventures. Elle ne te menace plus, n’est-ce pas ?

– Son attitude à mon égard est devenuetout à fait correcte.

Laroque hasarda une question qu’il n’avait pasencore trouvé l’occasion de poser.

– Quel est ce Luversan qui tourne autourde madame de Terrenoire ?

– Un boursier… une sorte d’intrigant. Jesoupçonne cette femme de jouer à la Bourse à l’insu de son mari. LeLuversan doit lui servir d’intermédiaire.

– D’où sort-il ? Qu’a-t-il faitdepuis qu’il est au monde ?

– Personne n’en sait rien. Peu nousimporte, d’ailleurs ! J’ai bien d’autres soucis en tête.

– Ta Marie-Louise… Elle est innocente,mon expérience, mon instinct me le disent.

– Puissiez-vous ne pas voustromper ! C’est que, voyez-vous, monsieur Laroque, si jen’aimais pas Marie-Louise autant que le premier jour, si je ne merattachais pas à l’idée que ma femme est incapable d’une telledissimulation, je n’hésiterais pas à en finir avec la vie. J’aipeur de moi-même. Ah ! si c’était vrai ; si le père et lafille avaient été d’accord pour me faire l’instrument de leurfortune, je ne répondrais plus de moi-même. Il y a des moments oùje vois rouge !

Laroque réussit enfin à calmer son jeune ami,à qui il fit promettre de lui envoyer une dépêche à Maison-Blanchedans trois jours.

Puis ils se séparèrent.

Chapitre 4

 

 

Suzanne sortait tous les jours de longuesheures. Pas une seule fois, Raymond ne se trouva sur son chemin.Elle avait repris toute sa sécurité.

Catherine était venue à la villa deux fois desuite, mais Suzanne ne l’avait pas reçue.

Maintenant, elle dirigeait ses promenadesquotidiennes du côté qui l’éloignait le plus des Vaux-de-Cernay,comme si elle avait voulu fuir ces ruines et ces jolis paysages oùelle avait commencé à aimer et où elle avait souffert.

Suzanne avait entrepris des études sur lesruines assez importantes et très pittoresques du château deChevreuse.

Souvent, elle abandonnait son travail et, lesyeux perdus sur cet horizon très lointain, s’étageant à perte devue, elle rêvait.

À quoi ? Qui eût pu le dire ?

Au vide de sa vie, peut-être ?… Ou bien àquelque fatalité attachée à cette vie et qui lui défendait lebonheur ?…

Un jour qu’elle pleurait ainsi sur elle-même,sur sa jeunesse qui se flétrissait dans l’abandon, un jour que,plus triste encore que les autres jours, elle avait appuyé les deuxmains sur ses yeux, et silencieusement sanglotait, son gracieuxcorps secoué de soubresauts nerveux, un peu de bruit lui fit leverle front.

Elle avait cru entendre marcher derrière elle.Elle tressaillit violemment.

– Suzanne, avait-on dit, Suzanne, parpitié !…

Alors elle se leva et regarda, toute blanche,ses larmes séchées.

C’était Raymond… Raymond qui était là etl’implorait.

– Vous ! dit-elle, vousici !…

– Je vous en prie, Suzanne,écoutez-moi.

– Non.

– Suzanne, je ne suis pas coupable, jen’ai rien à me reprocher… je vous le jure, Suzanne.

– Je ne vous crois pas.

– Suzanne, vous m’aimez et il estimpossible que vous me repoussiez ainsi sans m’entendre…

– Allez-vous-en… je le veux…

– Non, cette vie est intolérable… jesouffre trop… et c’est injuste… je veux que vous m’entendiez…

– Puisque vous ne voulez pas me céder laplace, c’est moi qui partirai.

Elle voulut passer devant lui, fière etméprisante.

Il lui barra le chemin résolument.

– Ah ! Suzanne, Suzanne, vous avezdit que vous m’aimiez… je l’ai entendu… votre cœur doit donc êtreaccessible à la pitié – et même sans amour, vous seriez toujoursfemme, et regardez-moi, Suzanne, je pleure…

– Que m’importent vos larmes !… Jetrouve votre comédie odieuse et ridicule. Finissons-la, si vousm’en croyez…

Et elle voulut passer encore ; lui,toujours résolu :

– Vous ne partirez pas…

Machinalement, elle se recula, presque tout aubord de la muraille. Derrière elle, c’était le vide… c’étaitl’abîme… elle n’avait plus qu’un pas à faire pour tomber… ets’écraser au bas sur les roches… C’était la mort…

– Si vous faites un pas vers moi,dit-elle, ou si vous dites un mot que je ne puisse entendre, je mejette là…

Il recula, effaré, dans un désordreinexprimable et passa la main sur son front, comme s’il sentait saraison s’en aller et eût essayé vainement de la retenir.

Il avait le visage défait d’un homme qu’ungrand malheur a abattu… les yeux étaient fatigués et rouges…

Les dernières paroles de la jeune fille luiavaient causé une douleur poignante.

– Ah ! vous me croyez, en effet,bien lâche, dit-il très bas, si vous craignez que je ne vousinsulte et ne vous violente… Vous avez peur de moi, sans doute,parce que je vous parais très animé… C’est ma vie que je joue en cemoment, et j’ai bien le droit d’être ému…

Ces paroles ne la touchèrent pas.

– Qu’avez-vous à me dire ?… fit-elleen haussant les épaules.

– J’ai à vous parler de mon amour.

– Votre amour n’est qu’une spéculationsur ma fortune.

Il sourit amèrement.

– C’est à mon tour de vous plaindre,Suzanne et je vous plains sincèrement si vous avez de moi cetteopinion !…

– Vous me plaignez !…

– Parce que vous devez beaucoup souffrir…de mépriser à ce point un homme que vous aimez…

– Oh ! je ne vous aime plus, lemépris a tué l’amour…

– Alors, pourquoi doncpleuriez-vous ? Car tout à l’heure, je vous ai surprisesanglotant, le visage dans vos mains.

Il l’avait surprise ! Elle eut un gestede colère. Ses lèvres pâlirent. Une lueur mauvaise passa dans sesyeux…

– Ah ! dit-elle, je vous hais, jevous hais bien ! Votre amour m’offense. Je le considère commeune insulte.

Elle regardait avidement cette physionomiebouleversée du jeune homme, ses traits animés et fiévreux, etcherchait à démêler ce qu’il y avait de vrai derrière ses parolesardentes, ce que pouvait cacher d’amour et d’honneur ce désespoirsi noblement exprimé.

Raymond reprit :

– Suzanne, imposez vous-même vosconditions… Si dures qu’elles soient, je les accepte.

Elle garda le silence, cruelle jusqu’aubout.

– Vous ne voulez pas ! dit-il,désolé. Je n’ai plus qu’à me tuer, car je ne peux pas vivre avec lapensée que vous me prenez pour un lâche. Mort, vous me croirezmieux… Et ce sera vite fait, allez !…

Il alla prendre son fusil, resté armé des deuxcoups.

Il appuya la crosse contre une pierre et mitles canons contre sa poitrine, au milieu.

Alors, se retournant, l’œil ardent, maisextrêmement pâle :

– Suzanne, je vous aime… je vous auraiaimée plus que tout au monde… plus que la vie, plus que mon père etma mère… Suzanne, je vous aime et je vous pardonne ma mort…

La pointe de son brodequin de chasse allachercher les gâchettes sous la sous-garde, mais, au moment où, lesdétentes pressées, les chiens s’abattaient, une main tiraitviolemment le fusil…

Les deux coups partirent en même temps…

Et aux détonations répondit un cri d’épouvanteet d’angoisse poussé par Raymond…

C’était Suzanne qui s’était précipitée sur luiet avait écarté le fusil…

Le coup avait traversé sa robe et la poudreavait mis le feu à l’étoffe.

– Mon Dieu, dit-il, Suzanne, vous êtesblessée…

Elle fit signe que non. Elle n’avait pas laforce de parler. Elle chancela. Il la soutint dans ses bras pourl’empêcher de tomber.

Il éteignit le feu de la robe en étreignantcelle-ci à pleines poignées.

Il redisait, avec une inquiétudemortelle :

– Vous n’êtes pas blessée,Suzanne ?

– Non…

Tout à coup, ses nerfs se détendirent. Elleéclata en sanglots.

– Suzanne, vous pleurez !… vous avezété effrayée… C’est ma faute… Me pardonnerez-vous cela aussi,Suzanne ?…

Le cœur de la jeune fille éclatait.

– Raymond, dit-elle d’une voix faiblecomme un soupir, je vous ai méconnu… je vous ai fait une graveoffense… Me pardonnerez-vous jamais ?…

– Oui, dit-il, je vous pardonne… sanscondition…

– Oui, Raymond, je n’éprouve aucune honteà vous le dire… Je vous aime beaucoup… encore plus peut-être quevous ne m’aimez !…

– Oh ! cela n’est pas possible,Suzanne !

– Je vous aime, Raymond, et j’ai biensouffert… et tout à l’heure, quand vous êtes venu et que vousm’avez surprise, je pleurais, cela est vrai, je pleurais en pensantà vous…

– Toute ma vie vous rendra-t-elle lebonheur que vous me donnez ?

Suzanne secoua la tête avec un geste d’unetristesse navrante. Elle était devenue subitement très grave et sedétacha de l’étreinte du jeune homme.

– Raymond, dit-elle, soyez courageux.

– Puisque je suis aimé de vous, commentn’aurais-je pas tous les courages ?

– Hélas, dit-elle.

Et elle fondit en larmes. Il s’effraya. Soncœur se serrait.

– Il ne faut plus nous voir, dit-elle, ilne faut plus que vous pensiez à moi !…

– Pourquoi ?… Quel obstacle noussépare-t-il donc ?…

– Je ne puis vous le dire !…

– La fortune ?… C’est vrai, je suispauvre, et l’on dit que vous êtes riche… Mais riche, je ledeviendrai certainement, et je vous aime trop pour me sentirhumilié d’une disproportion de nos fortunes…

– Ce n’est pas cela.

– Alors, qu’est-ce donc ?

– Ne me le demandez pas, mon ami, je nevous le dirai jamais.

– Mais cet obstacle, ne peut-on lesurmonter ?

– Non ! Et voilà pourquoi notreamour est un malheur… Voilà pourquoi, Raymond, j’ai tout fait pourl’empêcher… Et je ne l’ai pu… Ce n’est pas ma faute… Pardonnez-moi,mon ami…

Raymond avait pris les deux mains de Suzannedans les siennes ; il les serrait tendrement, et de temps entemps il lui embrassait le bout des doigts, sur les ongles rose etblanc.

– Suzanne, vous me désespérez. Ayezconfiance en moi et dites-moi ce qui nous sépare… Peut-être n’ya-t-il là qu’une difficulté créée par votre imagination ?Serait-ce la volonté de votre père ?

Elle secoua la tête.

– Mon père m’aime beaucoup. Et plusieursfois, il m’a pressée de me marier… Il craint pour moi la solitudeet l’ennui…

– Alors, je ne vois que la disproportionde fortune…

– Mon père n’y songerait même pas…

– Monsieur Farney a sans doute choisi,lui-même… un gendre… et vous ne voulez pas désobéir à votrepère ?…

– Il ne m’a proposé aucun prétendant.

– Si vous m’aimez vraiment, il ne peut yavoir entre nous d’obstacles que nous ne surmontions quelquejour…

– Renoncez à moi, Raymond, renoncez àtoute espérance…

– Mais cela est impossible, vous dis-je…cela est au-dessus de mes forces.

– Mon Dieu, murmura-t-elle, comment lepersuader ?

Elle le regarda, les yeux pleins delarmes.

– Raymond, vous ne doutez pas de monamour ?

– Oh ! Suzanne, que dites-vouslà ?

– Mon plus grand bonheur, mon plus grandorgueil serait de porter votre nom… d’être votre femme… etcependant, cela ne sera pas, cela ne sera jamais.

– Serait-ce donc de mon côté, du côté dema famille, que viendrait l’obstacle ? Que savez-vous ?…Parlez !…

Elle lui mit la main sur les lèvres.

– Taisez-vous, Raymond. Je serais fièred’entrer dans votre famille.

– Alors, je ne comprends plus, fit-ilbrisé par l’émotion.

– Oui, dit-elle très bas, il aurait mieuxvalu ne pas nous rencontrer et ne pas nous aimer… Dieu aurait étéplus clément en ne le permettant pas, car vous allez souffrir…Quant à moi, je suis habituée à la souffrance… Je ne me souvienspas d’avoir jamais été heureuse… d’un bonheur qu’une arrière-penséen’empoisonnait pas… Et je vous demande pardon pour tout ce que voussouffrirez à cause de moi, Raymond, car c’est ma faute… vousm’aimez parce que je suis belle, et vous serez malheureux parce quevous m’aimez…

Elle ne retint plus ses larmes.

– Et vous ne me laissez pas même l’espoirqu’un jour, si lointain qu’il soit, vous m’appartiendrez,Suzanne ?

– Pas même l’espoir !

Raymond se laissa tomber sur une pierre, etmit sa tête dans ses mains. Ses doigts voilaient ses yeux. Il restalà, ainsi, longtemps, comme endormi.

Suzanne, debout, le regardait, essuyant sesyeux du coin de son mouchoir, pendant que son cœur était soulevépar des sanglots.

Alors, elle fit ce qu’il avait fait, lui,quand il l’avait surprise dans son sommeil…

Ses lèvres effleurèrent le front du jeunehomme.

Et celui-ci entendit une voix – c’était sansdoute une voix d’ange, car elle semblait venir du ciel –, qui luidisait :

– Je vous aime, Raymond… Et je ne seraijamais à un autre qu’à vous !…

Et comme il restait immobile, ses larmesredoublant, elle s’éloigna très vite, parce qu’elle se sentaittroublée, parce qu’elle se sentait faible devant ce désespoird’enfant… parce qu’elle sentait qu’elle n’aurait plus de force pourrésister…

Elle disparut et Raymond, assis sur la pierre,pleura.

Chapitre 5

 

 

Trois jours après avoir fait ses cruellesconfidences à Laroque, Jean n’avait pas encore trouvé l’occasiond’obtenir la preuve qu’il cherchait.

« M. Laroque, se dit-il, doit êtrebien fâché contre moi. Je lui écrirai demain. »

Le soir, après dîner, il retourna à la banque.Un travail supplémentaire devait l’y retenir une partie de lanuit.

Il était dix heures quand il entra dans lamaison du boulevard Haussmann, où étaient installés les bureaux desa caisse.

Il monta droit à son cabinet et s’y enferma.Il y avait, ce soir-là, en caisse, un million deux cent millefrancs en valeurs, en billets de banque et en or. Surtout enbillets et en rouleaux de cinq cents et de mille francs. Rarementla caisse conservait pareille somme.

Deux gardiens couchaient, quand il le fallait,l’un dans un petit cabinet précédant la pièce où se trouvait lacaisse, l’autre près de la caisse : le premier se nommaitBéjaud, le second, Brignolet.

C’étaient deux hommes robustes, âgés d’unequarantaine d’années, anciens soldats, point ivrognes, sur laprobité desquels on était habitué à compter.

– Brignolet, dit Guerrier, en entrant,comme je vais rester ici toute la nuit, vous coucherez dans lecabinet de votre camarade Béjaud.

– Bien, monsieur Guerrier. Si vous avezbesoin de l’un de nous, vous n’aurez qu’à nous appeler, sans vousdéranger. Nous avons le sommeil léger.

– J’ai des cigares ?

– La boîte est dans le placard, près dela caisse.

Guerrier n’avait qu’une passion, undéfaut : le cigare.

Il s’assit à son bureau, et pendant une heureou deux travailla sans relâche.

Un grand silence régnait autour de lui. Onentendait seulement, derrière la porte, le ronflement égal,régulier, sonore, des deux gardiens, qui dormaient côte à côte.

Un peu fatigué, Jean posa sa plume et seleva.

Il rêva.

« Ma vie à qui m’apprendra lavérité ! », murmura-t-il.

Il secoua la tête, comme pour dissiper cesvisions et alluma un cigare.

Il fuma pendant quelques minutes, puis lejeta, l’écrasant d’un coup de pied, en alluma un second, qu’ilfuma, puis jeta aussi.

« D’où diable viennent ces cigares !Ils sont exécrables ! » dit-il.

Il fit encore cinq ou six tentatives en tirantchaque fois quelques bouffées et ne les achevant pas. Alors, il yrenonça, se remit au travail, eut besoin d’ouvrir la caisse pour yprendre des papiers, revint à son bureau, et resta là, penché surses livres.

Tout à coup, il passa la main sur sonfront.

« C’est bizarre, comme j’ai la têtelourde, dit-il, mes yeux se ferment malgré moi, et je ne vois plusclair ! »

Il tenta de vaincre cet assoupissement, seleva de nouveau, mais chancela sur ses jambes et retomba dans unfauteuil.

Il conservait cependant toute sa présenced’esprit. Cette torpeur ne gagnait que ses nerfs et non sonintelligence.

Il comprit qu’il aurait beau se débattre,qu’il allait dormir. Il eut la vague sensation d’un danger qui lemenaçait, aperçut la caisse restée entrouverte, cria :

– Béjaud, Brignolet !

Personne ne répondit. Les gardiensronflaient.

Et Jean Guerrier ne cria pas une seconde fois.Presque couché dans le fauteuil, les jambes allongées, il s’étaitendormi…

…… … … … … … .

Depuis des heures, le jeune homme dort, dansla même posture fatigante ; les deux mains pendant inertes,par-dessus les bras du fauteuil, le corps est affaissé comme s’ilavait été frappé d’une blessure mortelle.

Cependant, ce sommeil prend fin… Il se lève…Il est debout, marche vers son bureau.

– Dieu que j’ai mal à la tête !murmure-t-il. Je suis sûr que ce sont ces cigares !…

Il fait, de long en large, quelques pas pourse dégourdir, et tout à coup, dans ses allées et venues, se trouveen face de la caisse… Elle est entrouverte, comme il l’alaissée…

Un geste instinctif, bizarre, irraisonné, luifait porter la main là et l’ouvrir tout à fait.

Et il pousse un cri terrible, un criépouvanté… La caisse est vide…

Il croit avoir mal vu, se penche,regarde !… Il ne s’est pas trompé. Elle est vide…

Encore là, dans un coin, quelques paquets dedossiers qui n’ont d’importance que pour M. de Terrenoireet qui n’ont pas attiré l’attention…

Mais les valeurs ont disparu.

Les paquets de billets de banque, les rouleauxde mille et de cinq cents francs, tout a disparu, comme lesvaleurs !

– Au secours ! Au voleur ! àmoi ! crie le malheureux.

Ses cheveux hérissés, les poings en avant… ils’élance vers le cabinet où dorment les gardiens, mais quand il estrentré là, il recule et s’arrête.

Un autre cri sort de sa gorge, étranglée parle saisissement, l’affolement que produit sur lui le spectaclequ’il a devant les yeux.

– À l’assassin ! au secours ! àl’assassin !

Dans ce cabinet, il y a deux lits de sangle,qu’on replie pendant le jour et qu’on range dans un coin.

Sur un de ces lits, un gardien, Béjaud, dortet ronfle, n’entendant même point les cris de Jean Guerrier… ildort les bras sur la couverture, et celle-ci rabaisséemachinalement parce que la nuit est chaude, découvre sa chemise degrosse toile, entrouverte sur sa poitrine velue.

L’autre lit est renversé et les draps traînentdans une large mare de sang.

Brignolet, le second gardien, gît là-dessoussans mouvement, la figure grimaçante, les yeux vitreux, la bouchedécouvrant les dents, un poing crispé autour d’un des montants dulit, et la gorge ouverte par une horrible blessure… Mort !

– À l’assassin ! à l’assassin !râlait Guerrier.

Et, comme pris de folie, il se jette sur lelit de Béjaud, secoue celui-ci de toutes ses forces, frappant,appelant.

– Malheureux, malheureux, réveille-toi,regarde !

Béjaud s’éveille, à la fin, se frotte lesyeux…

Ce qu’il voit, d’abord, c’est le caissier quile tient par les épaules, qui le tient à la gorge.

Il ne comprend pas et se croit en faute…

– Ah ! pardon, excuse, monsieurGuerrier, vous m’avez appelé… et je ne vous ai pas entendu…,dit-il, embarrassé…

Mais Guerrier s’éloigne, démasque le corps deBrignolet et le lui montre d’un geste.

Et Béjaud croit rêver.

Sa forte figure osseuse, colorée, devient d’ungris sale. Il détourne les yeux.

– Brignolet ! Brignolet !

Il ne sait dire que cela.

Il saute hors du lit, s’habille en toute hâte,prend le cadavre dans ses bras, cherche la place du cœur…

– C’est fini… il est déjàfroid !

Tout à coup, il se relève, et, tourné versGuerrier :

– Et la caisse ?

– On a volé plus d’un million !…

– Malheur ! malheur ! ditl’homme en s’effondrant sur son lit. Et je dormais, moi, je dormaistranquillement… Et pendant ce temps-là…

Une réflexion lui vint, et regardantGuerrier :

– Vous n’étiez pas là ? Vous venezde rentrer ?

– J’étais là. Je ne suis pas sorti. Je mesuis endormi dans mon fauteuil. Je n’ai rien entendu, comme vous…Et c’est en me réveillant que j’ai tout découvert.

– Vous dormiez ? Nous étions doncensorcelés !… Pauvre Brignolet ! Et sa femme ! Sonenfant ! Qu’est-ce que tout cela va devenir ?

Cependant, peu à peu, Guerrier reprenait sonsang-froid, le premier moment d’épouvante passé.

– Courez prévenir monsieur de Terrenoire,dit-il ; en passant, réveillez le concierge, et envoyez-le auposte de police. À cette heure, il n’y a personne au bureau ducommissariat, mais l’officier de paix, s’il est là, ou le chef deposte, connaît l’adresse du commissaire de police et l’enverrachercher. Allez vite ! Gardez le secret et recommandez auconcierge de ne rien dire de tout cela. On l’apprendra trop tôt.Allez, Béjaud, prenez une voiture, mon pauvre garçon…

Le gardien sortit, se lamentant toujours.

Jean Guerrier était rentré dans son cabinet.Il essayait de remettre un peu d’ordre dans ses idées, mais il yavait un bourdonnement dans sa tête.

Un quart d’heure, une demi-heure se passa,puis il releva la tête. Il venait, dans le grand silence quirégnait, de percevoir le roulement d’une voiture s’arrêtant devantla banque. La lourde porte s’était ouverte, puis refermée avec unbruit retentissant. Des pas précipités firent résonner l’escalier.Une clé grinça dans la serrure.

On entrait, on traversait le vestibule, lasalle d’attente du public. Les portes s’ouvraient et se refermaientavec violence. Ce ne pouvait être queM. de Terrenoire.

Lui seul, avec Guerrier, possédait uneclé.

Et c’était lui, en effet.

Il accourait, pâle, bouleversé, la figuredécomposée. Quand il vit Guerrier, il se précipita vers lui, enouvrant les bras, et il eut un cri de tendresse et de douleur à lafois.

– Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvreenfant, on pouvait te tuer, toi aussi !…

Alors, Guerrier, remué jusqu’au fond de l’âme,se rappela sa jalousie, ses atroces pensées.

Et il se disait, pendant que cet homme,oublieux de la catastrophe qui le frappait lui-même, l’étreignaitdans ses bras, ne craignant que pour lui :

– Ai-je donc rêvé ?

Le banquier alla vers la caisse, y jeta uncoup d’œil.

– Volé, dit-il. Ils ont pris jusqu’audernier rouleau. Et vous étiez là, Guerrier ?

– Je dormais dans ce fauteuil. J’avaisété pris d’un irrésistible besoin de sommeil. Ça a été plus fortque mon énergie, que ma volonté, que mon raisonnement… Je merappelle que, lorsque je sentis que je m’endormais, j’appelaimachinalement Brignolet et Béjaud… M’ont-ils répondu ? Jel’ignore… C’est tout ce dont je me souviens !…

– Si vous vous étiez réveillé, c’en étaitfait de vous, Jean.

– Qui sait ? J’aurais crié !Béjaud serait venu.

– Oh ! les assassins n’étaientpeut-être pas seuls…

Terrenoire entra dans le cabinet des gardienset se pencha sur le cadavre de Brignolet.

– Quelle horrible blessure !murmura-t-il. Il a dû expirer sans pousser un cri…

Ils revinrent à la caisse et se dirigèrentvers les bureaux, car plusieurs personnes arrivaient.

C’étaient deux gardiens de la paix, précédantle commissaire de police du quartier, M. Lacroix, un homme àfigure souriante, aux favoris blonds, aux yeux bleus.

M. Lacroix, commissaire de police àVersailles, en 1872, fut appelé le premier à instrumenter contreRoger Laroque, à Ville-d’Avray. Étrange coïncidence, ce magistrat,nommé à Paris depuis deux ans à peine, allait avoir à instrumentercontre l’ancien caissier de Laroque.

Son secrétaire, un grand garçon maigre, auvisage froid et intelligent, arriva presque aussitôt, et, presqueen même temps que lui, un agent nommé Chambille, expédié par unbrigadier de service.

Chambille, sans être ni un Corentin ni unLecoq, avait une certaine réputation d’habileté – il méritait cetteréputation, mais il devait son habileté peut-être à sonextérieur.

Nul ne se doutait, en le voyant, qu’on setrouvait en face d’un des inspecteurs de la Sûreté.

Il avait l’air, avec sa force bourgeonnante etenluminée, avec son gros ventre, ses larges épaules et son airpaterne, d’un excellent bourgeois.

Quand tout ce monde fut dans le cabinet deJean Guerrier, M. Lacroix se fit répéter par le jeune homme cequi s’était passé et comment il avait découvert le vol du millionet l’assassinat de Brignolet.

Jean Guerrier raconta ce qu’il savait.

– Avant de commencer mes constatations,dit le commissaire de police, avant même d’examiner le cadavre dugardien assassiné, veuillez, monsieur Guerrier, me permettrequelques questions indispensables pour la clarté de notreenquête.

– Parlez, Monsieur, je suis prêt à vousrépondre, dit le jeune homme avec empressement.

– Vous êtes entré dans votre caisse à dixheures ?

– À dix heures, en sortant de chezmoi.

– Et à quelle heure vous êtes-vousendormi ?

– Quelques instants après minuit.

– Est-ce que ce sommeil lourd, cetaccablement général de toutes vos facultés, vous prendquelquefois ?

– Jamais. J’ai le sommeil très léger. Etje dors très peu. Je suis rarement couché à minuit, et à sixheures, été ou hiver, je suis debout.

– Hier, dans le jour, vous êtes-voussenti indisposé ?

– Non. C’est vers minuit seulement, etaprès avoir fumé, que je me suis alourdi.

– Vous n’avez pas l’habitude de fumer descigares ?

– Au contraire. Je ne fume même que cela.Je les aime très forts et jamais je n’en ai été incommodé.

– Votre abattement soudain reste doncpour vous une chose incompréhensible ?

– Incompréhensible. C’est le mot…

M. Lacroix réfléchit un instant, puischangeant d’idée :

– Passons dans le cabinet des gardiens,dit-il.

MM. Lacroix et Chambille comprirent, d’uncoup d’œil, la scène qui avait précédé l’assassinat.

– Brignolet n’a pas été surpris dans sonsommeil, dit l’agent. C’est visible. L’état du lit, les drapsdéchirés, la chemise de la victime en lambeaux, tout prouve lalutte.

MM. Lacroix et Chambille allaient,venaient, ouvraient, fermaient, pénétraient d’une pièce à l’autre.Chaque fenêtre fut visitée, aussi bien celles du boulevardHaussmann que celles de la cour… Elles étaient intactes etcloses.

Ils revinrent au vestibule, examinèrentattentivement les serrures – car il y en avait deux ; uneserrure ordinaire et un verrou de sûreté – ce qui nécessitait deuxclés, par conséquent.

Elles n’offraient, ni l’une ni l’autre, aucunetrace d’effraction.

M. Lacroix interrogea Guerrier :

– Vous étiez-vous enfermé, la nuit, pourtravailler ?

– C’est mon habitude.

– Et qui a ouvert cette porte, cematin ?

– Monsieur de Terrenoire, que j’avaisfait prévenir.

Le magistrat se tourna vers lebanquier :

– Avez-vous senti quelque résistance enmettant la clé dans la serrure ? La porte était-elle ouverte,ou fermée ?

– Elle était fermée, et je l’ai ouvertesans rien remarquer.

– Personne autre que vous et votrecaissier ne possède les clés des bureaux et de la caisse ?

– Personne. Béjaud et Brignolet, qui sontles deux gardiens, couchaient ici, enfermés.

– Le voleur est entre mes mains, ditM. Lacroix. Ce n’est donc pas de lui que nous nous occuperons.Ici, l’affaire me paraît plus mystérieuse – ou, si l’on veut plussimple, ajouta-t-il d’un ton singulier.

Ce mot, Chambille seul l’entendit, et ilmurmura :

– Tiens, tiens ! monsieur Lacroix meparaît avoir la même idée que moi !…

Le commissaire revint au cabinet de Guerrieret examina la caisse.

– Avouez, Monsieur, ne put s’empêcher dedire M. Lacroix, que s’endormir auprès d’une caisse ouverte,dans laquelle, en plongeant la main, on peut prendre plus d’unmillion, est d’une imprudence sans égale…

– Je vous ai dit, Monsieur, que jem’étais endormi si brusquement que je n’avais pas eu le tempsd’appeler les gardiens…

– C’est bien, c’est bien, dit sèchementM. Lacroix. Mon secrétaire a pris note de vos déclarations.Elles sont écrites. Inutile de les renouveler.

Guerrier se troubla et pâlit. Il chercha desyeux M. de Terrenoire. Celui-ci était pâle également.Alors, le jeune homme s’écria, d’une voix vibrante :

– Quel infâme soupçon avez-vous ?Monsieur de Terrenoire, regardez-les donc ! Ils m’accusent…moi !

Et l’indignation faisait trembler seslèvres.

Le banquier tressaillit et s’empara vivementde ses mains, qu’il serra longuement dans les siennes.

– Monsieur Lacroix, dit-il, il estimpossible que vous ayez eu cette pensée… Ce serait de lafolie !… Je me porte garant de sa probité…

Le magistrat eut un geste de surprise – et enmême temps, il échangeait un coup d’œil avec Chambille –évidemment, ils continuaient à s’entendre.

– Pardonnez-moi, monsieur de Terrenoire,dit-il froidement, de ne pouvoir répondre aussi formellement quevous m’en priez.

– Votre refus est une insulte, ditGuerrier avec violence, faisant un mouvement en avant.

– Du calme, Monsieur. Je n’ai pasl’intention de vous offenser, et je vous prie de vous reporter à ceque je vous ai dit… Je vous ai accusé d’imprudence d’abord. Où estl’injure et n’avez-vous donc pas été imprudent ? J’ai ditensuite que mon secrétaire avait pris note de vos déclarations.C’est mon devoir, Monsieur, je ne suis pas ici pour autre chose, etvous ne pouvez vous en formaliser…

Le magistrat avait raison. Guerrier etTerrenoire le comprirent. Ils ne répondirent pas. Lacroixajouta :

– Vous avez donc tort de vous fâcher. Etvous me permettrez de trouver bien étrange la facilité aveclaquelle vous avez pensé que je pouvais vous croirecoupable !…

Cela était sans réplique.

Guerrier en fut écrasé. Il ferma les poingsavec rage et ses joues s’empourprèrent.

– Du calme, mon enfant, du calme !fit le banquier.

M. Lacroix fit signe au gardien Béjaud des’approcher. L’homme obéit, un peu troublé, sans doute encoreimpressionné par l’horrible mort de son camarade.

– Racontez-nous ce qui s’est passé !fit le commissaire.

– Et comment diable voulez-vous que jevous le raconte ? fit-il brusquement. Est-ce que j’en saismot ? C’est monsieur Guerrier qui m’a réveillé – il peut ledire – même que, croyant être en faute, je lui faisais des excuses.Alors, il m’a montré le cadavre de… de ce pauvre Brignolet. Etvoilà ! Ah ! coquin de sort, un si brave homme !

– Et il s’est soutenu une lutte mortelleauprès de vous, et l’on a pu assassiner un homme dont le lit étaitsi près du vôtre que vous l’auriez touché en allongeant le bras –et vous n’avez rien entendu ?

– Je le jure !

Le commissaire de police haussa lesépaules.

– C’est invraisemblable.

– Alors, Monsieur, répliqua brusquementle gardien, dites tout de suite que c’est moi qui ai égorgéBrignolet. Ça vous épargnera de la besogne.

Le magistrat ne répondit pas à cette boutadeet s’entretint quelques instants avec Terrenoire, prit ladésignation des valeurs soustraites, les numéros, etc., tout ce quipourrait mettre sur leurs traces, monta dans le cabinet particulieroù Béjaud et Brignolet avaient leurs malles, visita ces mallesminutieusement, fit sonner les briques du carrelage, en soulevantmême quelques-unes sous lesquelles semblait exister un vide, laissadeux gardiens de la paix dans le bureau de la caisse, et partit enpriant M. de Terrenoire et les autres de quitter leslieux.

– La justice est obligée de se substituerà vous, Monsieur, dit-il poliment au banquier. Jusqu’à demain, vosbureaux devront rester fermés.

– Comme il vous plaira, Monsieur, dit lebanquier avec accablement. Un jour d’interruption dans mes affairesne rendra pas pour moi la catastrophe plus grande.

Tous sortirent, excepté les sergents deville.

Alors, Chambille disait à Béjaud, en luipassant la main sous le bras et en l’entourant de saligotte[1], prestement, sans même que l’autre s’enaperçût :

– Eh bien ! vieux, nous allons doncfaire route ensemble, comme deux camaros ?

Béjaud fit un brusque soubresaut. Il étaitblême ; il fut pris soudain d’un tremblement convulsif.

– Mais non, vous vous trompez, je ne vaispas avec vous.

– Tu es sûr ?

– On peut avoir besoin de moi, ici.

Chambille se pencha à son oreille.

– Pour y achever la besogne de cettenuit ?

Le tremblement de Béjaud atteignit sesjambes.

Il flageola et Chambille le retint.

– Quoi ? Que dites-vous ?Est-ce que par hasard, vous allez m’accuser ?… Ah ! monDieu !…

– Je ne t’accuse de rien. Seulement, nousavons besoin de toi au Dépôt. Voilà tout.

– En d’autres termes, vous m’arrêtez.

– Oui, provisoirement.

– Vous emmenez cet homme ? demandaTerrenoire.

Il était surpris, et comme mécontent.

M. Lacroix lui parla à voixbasse :

– Il me paraît difficile qu’il ne soitpas complice du vol, aussi bien que de l’assassinat. Tout me paraîtlouche dans sa conduite. Je suis obligé de m’assurer de sapersonne. La négligence de certaines précautions a empêchéquelquefois nos enquêtes de réussir.

– Je dois vous dire que, depuis qu’il està la banque, je n’ai qu’à me louer de sa probité et de sonattachement.

– D’où sortait-il ?

– Du service militaire.

– Et il était chez vous depuislongtemps ?

– Depuis une quinzaine d’années. C’est unfort brave homme, très doux, ne se grisant jamais. S’il étaitpossible de le laisser en liberté, je crois pouvoir répondre delui.

Mais Lacroix secoua la tête.

– Nous verrons plus tard. En ce moment,non.

Il salua M. de Terrenoire ets’approchant de Guerrier :

– J’espère, Monsieur, que vous ne m’envoulez pas et que vous ne me tenez pas rancune d’unmalentendu ?

– Non, certes ! dit le jeune hommeavec élan.

Ils se serrèrent la main.

Chambille les regardait de loin, du coin del’œil.

– Savez-vous quel est cet homme, que nousvenons de laisser libre ? demanda le magistrat aupolicier.

– C’est le caissier de monsieur deTerrenoire, répondit Chambille.

– C’est aussi l’ancien caissier de RogerLaroque !

Quelques heures ne s’étaient pas passées quetous les amis ou habitués des fêtes de Terrenoire connaissaient lacatastrophe.

Terrenoire avait envoyé chez Mussidan, dès lapremière nouvelle du meurtre et du vol, mais le comte était partila veille de Paris, pour une de ses terres, en Sologne. Le banquieravait lancé une dépêche aussitôt. Mussidan devait être en route. Onl’attendait dans l’après-midi.

De lui dépendaient l’honneur et la vie deTerrenoire.

Le comte était extrêmement riche et dépensaità peine le tiers de ses revenus. Lui seul pouvait sauver lebanquier.

Et celui-ci tremblait un peu, bien qu’il fûtcertain de l’amitié du comte.

Dans le salon deMme de Terrenoire, la tristesse régnait. Oncausait à voix basse.

Aux amies qui entraient et venaient lui serrerles mains, elle ne répondait même pas, remuant seulement les lèvreset n’ayant point la force d’articuler des paroles.

À l’autre bout du salon, debout près d’unefenêtre, un homme se tenait qui devait être profondément affecté dumalheur qui atteignait cette maison, car il était très pâle etpar-dessus les hommes et les femmes qui étaient devant lui, sonregard ardent, lumineux, troublant, allait chercher le visaged’Andréa.

L’homme, c’était Luversan.

Mme de Terrenoire nefuyait pas ce regard, elle le soutenait, au contraire, liée à luiet se sentant comme enlevée et fondue en lui.

Un à un, ceux qui étaient là étaientpartis ; elle n’avait retenu personne.

Un homme seul resta ; Luversan, toujoursdebout, là-bas, dans son immobilité de statue.

Et quand il n’y eut plus qu’eux seuls, cesdeux êtres ne cessèrent point de se regarder, plongeant dans l’âmel’un de l’autre.

Tout à coup, Luversan, lestement, s’avançavers elle.

Elle se dressa, comme menacée d’undanger ; sur son visage passa la crispation d’une atroceterreur. Elle étendit les bras.

Luversan prit une de ses mains et la porta àses lèvres, sans baisser les yeux, la regardant encore,étrangement.

– Je vous aime, dit-il.

Et ce fut le seul mot qu’il prononça.

Il s’éloigna, et Andréa retomba sur le canapé,faisant un geste fou, autour de sa tête, comme pour écarter unhorrible cauchemar.

Chapitre 6

 

 

Le jour même, Mussidan arriva.

Terrenoire et lui s’enfermèrent dans uncabinet et restèrent longtemps ensemble.

Le banquier commença par lui faire le récit dudrame qui s’était passé boulevard Haussmann.

Après quoi, il aborda la questionfinancière.

Outre le vol de douze cent mille francs, il yavait la débâcle de la Bourse.

À chaque instant, des nouvelles venaient de laBourse, où l’émotion était indescriptible.

Terrenoire ne cacha rien à Mussidan.

– La situation est désespérée, dit-il,car, outre les pertes énormes que je prévois et qui sont lerésultat de la situation de la Bourse, il y a le vol dont je suisvictime et le million en caisse était destiné à des remboursementsqui devaient se faire aujourd’hui. La faillite pour moi sembleinévitable, si tu ne me viens en aide, car, demain, dès que mesbureaux seront rouverts, je m’attends à des retraits de dépôtsnombreux, arrivant de tous côtés, auxquels il me sera impossible defaire face, et qui aggraveront encore mes embarras.

Mussidan était assis et l’écoutaitdistraitement.

Il ne l’avait pas interrompu une seulefois.

Terrenoire, malgré ses efforts pour garder sonsang-froid et son calme, était fiévreux et agité.

Il regardait son ami, attendant, de ce qu’ilallait dire, un arrêt de vie ou de mort.

– Cela est fort triste et fortinattendu !

– Voilà tout ce que tu trouves pour meplaindre ? fit Terrenoire, surpris. Je sais que peu t’importela perte que je fais et que cependant tu partages, car tu es riche…mais je n’ai pas la même fortune que toi… c’est moi qui suisfrappé, et non toi, car si nous sommes associés de fait, puisquec’est avec tes ressources que j’ai fondé notre banque, je suis seulen nom, et supporterai seul le déshonneur de la faillite…

– Tu étais trop heureux, vois-tu, ditMussidan d’un air étrange, tu as tenté Dieu… Oui, trop heureux… tut’es laissé enivrer… Tout te réussissait… La fortune te souriait…Ta femme, belle, fière, triomphante, qui te faisait envier de toustes amis, a mis la paix dans ton foyer domestique… Ta fille est unange de grâce et de beauté… Qui ne l’adorerait ? Toi, tu esgai, heureux et bien portant… Tu te laissais vivre… Un seul hommen’est pas capable de supporter tant de bonheur !…

Terrenoire l’écoutait saisi.

Jamais Mussidan ne lui avait parlé de lasorte.

Que se passait-il donc dans cetteâme ?

D’où venait cette ironie ?

– Ainsi, tu me refuses ?

– Tous mes capitaux sont engagés, dit lecomte – pâle et détournant les yeux – je ne puis disposer, àl’heure présente, que de quelque cent mille francs. Cela ne peutsuffire. Je le regrette. Je suis au désespoir. Mais ce coup est siinattendu…

– C’est bien, fit Terrenoire, très bas,c’est bien, Mussidan, tu es libre. Je ne t’en veux pas. Je teremercie de m’avoir parlé comme tu viens de le faire. Adieu. Jevais retrouver ma fille et ma femme. Je leur avais dit que tu nevoudrais pas, sans doute, que la honte entrât dans notre maison,qui est un peu la tienne… Je vais leur apprendre – oh ! sansrancune – que, malgré ton désir, tu ne peux nous sauver.

Mussidan s’était levé brusquement.

Sa fille ! Un instant, la jalousie luiavait tout fait oublier.

Sa fille ! Mais c’était Diane qui seraitla première atteinte par ce déshonneur !

Sa fille !… qu’il aimait tant, et quijustement lui inspirait sa jalousie du bonheur deTerrenoire !

Sa fille allait pleurer, et vivre pauvre, dansla gêne, le travail de tous les jours, la misère, pendant que lui,Mussidan, continuerait de traîner sa vie ennuyée à travers sesmillions !…

« Malheureux ! se disait-il, à quoipenses-tu ? La honte entrerait par toi dans cette maison ett’en chasserait ! Et jamais plus tu ne pourrais revoir cetteenfant que tu adores et qui emplit ta pensée ! »

Terrenoire s’en allait digne et triste.

Mussidan l’arrêta.

– Pardonne-moi, mon ami, dit-il. Depuisquelque temps, je vis un peu comme un fou, ne sachant trop ni ceque je dis, ni ce que je fais.

Et il lui tendit la main.

Terrenoire hésitait.

– Puisque je te demande pardon ? fitMussidan.

Ce dernier mot vainquit Terrenoire. Toutefois,il lui dit :

– Tu m’avais refusé si durement, mon ami,que s’il ne s’agissait que de moi, et non de ma femme, et de mafille, je refuserais à mon tour.

Ils s’assirent de nouveau l’un en face del’autre. Ils causèrent, et leur entretien – longtemps après – finitsur ce mot, dit par le comte :

– Tu peux disposer de ma fortune. Voicimes pleins pouvoirs. Sauve-toi d’abord, sauve ta femme, sauve tafille. Nous compterons ensuite.

Chapitre 7

 

 

Pendant que le banquier, allégé d’un poidsénorme, renaissant à la vie, sortait pour se rendre à la Bourse etfaire face à l’orage, Mussidan se faisait annoncer chezMme de Terrenoire.

Bien que celle-ci fût souffrante, elle lereçut.

Mussidan s’avança vers elle et lui baisa lamain.

– Vous semblez tout joyeux, dit-elle,votre visage paraît comme éclairé. Qu’avez-vous ? Vous nesavez donc pas ce qui se passe ?

– Je le sais.

– Et voilà ce qui vous rendgai ?

– Assurément.

– Je ne comprends pas, dit-ellesèchement.

Elle se leva et fit quelques pas pours’éloigner.

– Vous avez la mémoire courte. Ne vousai-je pas dit, l’autre soir, tenez, le soir même où vous donniezcette magnifique fête japonaise qui a fait courir tout Paris :« J’en suis presque à souhaiter une catastrophe afin qu’on aitbesoin de moi, afin que la vie de Diane, de ma fille, dépende demoi, afin de lui venir en aide à ce point qu’elle soit forcée dem’aimer à égal de Terrenoire ! » Ne vous disais-je pasque j’étais jaloux de l’affection que cette enfant, qui est mafille, portait à cet homme, qui n’est pas son père…

– Plus bas, malheureux, ditMme de Terrenoire, effrayée – car Mussidan ence moment d’exaltation, avait élevé la voix –, on pourrait nousentendre !…

Elle regardait autour d’elle, effarée.

– Aujourd’hui, continuait Mussidan, jesuis moins jaloux, parce que je viens d’acquérir un droit à sonaffection, un droit à sa reconnaissance. Il faut plus de deuxmillions pour sauver Terrenoire de la honte, du déshonneur, d’unefaillite, du suicide. Ces deux millions, je les donne, je les donneà ma fille, je te les donne, Andréa… Je suis heureux aujourd’hui…Ah ! cela me pesait de ne rien faire pour elle, de n’avoirjamais rien fait… J’aurais voulu autre chose qu’un sacrificed’argent… J’aurais voulu qu’elle eût besoin de ma vie, de mon sang…Qui sait ? Cela viendra peut-être…

Il avait de nouveau élevé la voix, joyeux,délirant, malgré les gestes d’Andréa… mais, tout à coup, il pâlitet Andréa, effarée, demi-morte, tomba sur un fauteuil.

Ils avaient entendu du bruit dans un salonvoisin. Assurément, quelqu’un était là, qui avait écouté ce qu’ilsdisaient !…

Mussidan fit quelques pas dans la direction dusalon et allait soulever la portière, quand il recula foudroyé.

Diane écartait cette portière et apparaissaitsoudain devant lui. D’une pâleur étrange et se soutenant à peine,elle fut obligée de s’arrêter et de s’appuyer. Elle chancelait. Uninstant, une seconde – moins peut-être – il y eut entre elle et lesdeux autres une inexprimable horreur.

Mais elle montra un courage d’homme, cetteenfant ; elle eut la sublime énergie d’essayer de sourire àMussidan et à Mme de Terrenoire, et deparaître gaie, quand elle avait le cœur dévoré de honte, de colère,de dégoût…

Eux baissaient la tête devant la jeune fille,ainsi que des coupables attendant l’arrêt du juge. Ils ne vivaientplus.

– Eh bien ! dit Diane, pourquoi meregardez-vous de la sorte ?… Vous êtes gentils !… Vousvoyez que je suis toute défaite et vous ne me demandez même pasquel est le motif de mon émotion…

Mme de Terrenoirerespira.

Quant à Mussidan, il se contenta, surpris,d’observer sa fille.

– C’est vrai, dit Andréa, tu es pâle…

– Je me suis trouvée mal dans le salonvoisin, cela n’a duré qu’un instant ; j’ai eu un éblouissementet, si je ne m’étais retenue à un fauteuil, je serais tombée…Toutes ces mauvaises nouvelles… arrivant coup sur coup, m’onttroublé un peu la tête… Cela va mieux…

Et elle essayait de nouveau de sourire, maisune étrange fatigue s’était répandue sur ses traits, avec lacouleur jaune terreuse des gens malades.

Mme de Terrenoire eut lafolle espérance que Diane ne savait rien, n’avait rien entendu.

– Ma pauvre enfant ! dit-elle tout àcoup avec élan, n’aie plus de craintes. Ton père est sauvé !…Monsieur de Mussidan, avec une énergie vraiment royale, lui alaissé la libre disposition de sa fortune pour lui permettre defaire face à tous les remboursements… Remercie-le !… C’est àlui que nous devons de garder notre rang dans le monde, notrefortune – et c’est à lui que ton père devra de garder son honneursauf…

– Vous avez fait cela, monsieur deMussidan ? dit la jeune fille, dont la voix était profondémentaltérée.

– Et je suis heureux, dit-il lentement,sans cesser de l’observer, de cette nouvelle occasion qui m’estofferte de vous prouver combien je vous aime, moi qui cependant nesuis rien pour vous, si ce n’est l’ami de votre père.

– L’ami de mon père, oui, fit-elle, etelle répéta plus bas : l’ami de mon père ! C’est pour luique je vous remercie, Monsieur, et pour ma mère !…

– Et aussi pour vous, n’est-ce pas monenfant ?

Elle hésita. Elle semblait défaillirencore.

– Oui et aussi pour moi, dit-ellefaiblement. Je suis heureuse, très heureuse de ce que vousfaites !…

Et, n’y tenant plus, elle éclata en sanglots,s’affaissa sur le parquet avant que Mussidan eût pu la retenir enproie à une violente crise de nerfs, mordant son mouchoir pourétouffer ses cris, se tordant les membres contractés, la gorgeétranglée.

Mussidan, égaré, fou, se précipita sur elle,la prit dans ses bras, pendant queMme de Terrenoire, terrifiée, n’avait même pasla force de bouger. Il répéta : « Elle sait tout. Elle atout compris ! »

Chapitre 8

 

 

Depuis qu’elle avait fait à Raymond l’aveu deson amour, Suzanne était plus calme ; elle se montrait plusenjouée avec son père.

La saison des grands froids approchait. Despluies torrentielles persistantes, détrempèrent la terre etrendirent impossibles les longues promenades.

Suzanne tuait le temps en jouant du piano eten lisant tous les ouvrages que son père lui apportait deParis.

– Tu ne t’ennuies pas ici ? luidemanda Laroque un soir qu’il l’avait surprise s’endormant sur sabroderie.

– Mais pas du tout, et j’espère bien quenous y passerons l’hiver.

Laroque répliqua :

– Ce serait un grand plaisir pour moi quede te voir admirée dans une société de gens distingués où mafortune m’a permis d’être admis dès mon arrivée à Paris.

– Pourquoi voulez-vous qu’onm’admire ? dit la jeune fille avec tristesse. Je me suistoujours sentie mal à l’aise auprès des étrangers, et pour vousdire vrai, je ne retrouverai toute ma gaieté que lorsque nousserons retournés là-bas, en Amérique.

Rien ne pouvait faire plus de plaisir à RogerLaroque que l’idée de quitter la France ; mais il avait encoretant de choses à faire avant de reprendre la mer.

Son enquête personnelle, n’aboutissait à rien.Le moment était venu pour lui de se confier à Tristot etPivolot.

Un matin qu’il se disposait à prendre le trainde Paris pour se rendre chez Guerrier, il croisa Raymond deNoirville.

– Voulez-vous m’accompagner jusqu’à lagare ? demanda-t-il au jeune homme.

– Volontiers, monsieur Farney. Il y alongtemps que je me proposais de venir vous voir. J’ai desrenseignements à vous demander.

– Tout à votre disposition. Nouscauserons en chemin.

Laroque tenait avant tout à éloigner de samaison le fils de l’homme qui avait été sa victime. « Cegarçon-là, se disait-il, a tout pour lui ; si Suzanne seprenait à l’aimer ! »

Son instinct de père l’avertissait dudanger.

En route, Raymond lui demanda desrenseignements sur l’Amérique du Nord. Il ne cachait pas sonintention de quitter la France, malgré les succès qu’il avait déjàeus au barreau. Il voulait comparer la législation française aveccelle des États-Unis, surtout au point de vue de la procédure. Ilétait d’avis qu’il y aurait plus de gloire à faire un bon ouvrage,utile à tous, que des plaidoiries passables utiles àquelques-uns.

On sait que Laroque était doué d’une grandepénétration. Sous ces projets de philanthropie prématurée, ildevina une grande déception. Raymond de Noirville devait avoir aufond du cœur un profond chagrin : c’était pour s’étourdir etnon pas seulement pour travailler, qu’il désirait s’expatrier.

– Vous êtes bien jeune, dit WilliamFarney, pour entreprendre une excursion qui exigerait le sacrificedes plus belles années de votre jeunesse.

– L’étude m’a vieilli, Monsieur, ouplutôt elle m’a donné une expérience rare pour mon âge. Laprofession d’avocat n’est pas sans déboires. Mon père l’exerçaitavec éclat. Qui parle de lui, maintenant ? Qui se souvientd’une seule des causes célèbres auxquelles il a prêté le secours desa parole chaude et convaincante ? Il n’était pas homme àplaider l’innocence d’un scélérat dont la culpabilité ne faisaitaucun doute. Mais, il découvrait des circonstances atténuantes qui,parfois, lui permirent de sauver des têtes condamnées à l’avance.Quand il plaidait l’acquittement, c’est que sa conviction étaitfaite. Il est mort au tribunal même en demandant grâce pour unassassin qui avait été son ami et que des revers de commerceavaient poussé au vol, puis au crime, conséquence du vol. Foudroyépar l’apoplexie, il n’a même pas su que ses dernières parolesavaient encore sauvé une tête…

– Une tête de scélérat, dites-vous ?demanda Roger Laroque, dont le visage s’était couvert d’une pâleurcadavérique.

– Hélas ! oui ! Du moins, je lecrois. Du reste, ce malheureux qui s’appelait Roger Laroque et quele peuple a baptisé du nom de Roger-la-Honte, s’est échappé dubagne et, depuis, on n’a jamais plus entendu parler de lui. S’ilavait pu prouver son innocence, il n’y aurait certes pasmanqué.

Ce que Roger Laroque souffrait en entendantparler de lui par le fils de Lucien de Noirville, nous ne saurionsl’exprimer.

Comme il aurait voulu pouvoirs’écrier :

– Ne blasphémez pas, jeune homme. Leprétendu scélérat qui, hélas a hâté la mort de votre père, estinnocent. En voici la preuve.

La preuve ! À qui donc pourrait-il lafournir, la preuve ? À Raymond de Noirville, fils de Julia,encore moins qu’à tout autre.

Ah ! l’horrible situation !

Roger donna au jeune homme tous lesrenseignements dont il avait besoin et lui offrit même de luiprêter le secours de sa bourse, pour son voyage.

Raymond refusa ce concours. Il n’était pasriche, mais son intention était de vivre sans aucun luxe.

– Le travail, ajouta-t-il, est encore cequ’il y a de moins coûteux au monde.

– Et quand partez-vous ? demandaFarney.

– Le plus tôt possible : le temps depréparer ma mère à cette séparation, d’autant plus cruelle pourelle que mon frère, Pierre, est également décidé à quitter laFrance. Il a le goût des voyages et nourrit l’ambition departiciper à une mission géographique.

Chapitre 9

 

 

Il y avait à peine une heure queMM. Lacroix et Chambille avaient quitté la banque Terrenoire,quand deux hommes se présentèrent à la porte d’entrée des bureauxet frappèrent vigoureusement, pour se faire ouvrir.

L’un des gardiens de la paix se présenta.

– On n’entre pas. Les bureaux sontfermés, dit-il. Que désirez-vous ?

L’un des deux hommes déplia une lettre sansprononcer une parole, et la fit passer sous le nez du sergent deville, lequel s’inclina, après avoir reconnu le timbre de lapréfecture et la signature du chef de la police de sûreté.

Ces deux personnages étaient Tristot etPivolot. Ils n’étaient point parents, et cependant, par unebizarrerie de la nature, ils se ressemblaient comme s’ils eussentété frères. Grands, maigres, dégingandés, osseux, les jambesdémesurées, la figure pointue et sans barbe, les cheveuxgrisonnants coupés ras, tels ils étaient.

Ils avaient l’air de deux employés jaunis surles paperasses et ankylosés sur les ronds de cuir. Ils avaient àpeu près le même âge, c’est-à-dire une quarantaine d’annéesenviron.

Depuis longtemps la conformité de goûts,d’humeur, les mêmes bizarreries ; peut-être cetteressemblance, cet air de famille, les avaient rapprochés et avaientfait d’eux des amis inséparables.

Rentiers tous les deux, presque riches,indépendants, garçons, sans famille ni liaison, ils vivaient à leurguise, mais la vie leur eût paru sans doute monotone et lourde sansune étrange passion qui leur travaillait l’esprit à tous deux.

Ils avaient voulu faire la police, enamateurs, par goût. Peu à peu, cette idée était entrée profondémentdans leur cervelle inactive. Ils désiraient travailler,mais pour eux, en amateurs, tout en essayant d’être utiles.

Les difficultés mêmes qu’ils rencontrèrent audébut, chaque fois qu’ils se heurtèrent dans leurs enquêtes, à lapolice, au lieu de les arrêter, ne firent que les surexciter.

Les agents du quai des Orfèvres ne tardèrentpas à entendre parler d’eux et à les connaître.

Après avoir reçu de fortes admonestations, duchef de la sûreté, Tristot et Pivolot, en plusieurs circonstances,finirent par rendre de si réels services qu’on les écouta.

Ces deux étranges bonshommes étaient douésd’une pénétration singulière, d’un flair étonnant, d’un espritd’observation très développé.

Par trois fois la police s’était égarée surdes fausses pistes, dans des affaires très graves et qui attiraientl’attention du public, et par trois fois c’étaient Tristot etPivolot qui l’avaient sauvée d’un humiliant insuccès.

Depuis lors, libres de s’adonner à leur manie,ne craignant plus d’être arrêtés, en pleine enquête, par un ordrepéremptoire de la préfecture, Tristot et Pivolot vivaient heureux.Seulement, ils s’étaient fait des jalousies et des inimitiésnombreuses à la préfecture.

Parmi ces jaloux et ces ennemis, le plusardent, le plus implacable, certes, était le gros Chambille.

Tristot, un jour, l’avait dit àPivolot :

– Chambille est capable de faire couperle cou à un innocent pour nous donner tort et nous jouer un mauvaistour !

Aussi, chaque fois qu’ils savaient Chambilleoccupé d’une enquête – et, étant connue son habileté, on ne lechargeait guère que des affaires les plus graves – les deuxcompères redoublaient de prudence.

C’était entre eux et l’agent, une luttesourde, où personne ne comptait les coups, à la vérité, mais quin’en était pas moins redoutable, puisqu’elle se livrait sur unterrain dangereux et qu’elle avait pour enjeu la vie ou la libertéd’un homme, souvent d’un coupable, parfois d’un innocent.

…… … … … … … .

Le gardien de la paix ayant lu la lettre, quiétait un laissez-passer de la préfecture, s’effaça.

Tristot et Pivolot entrèrent, clignant lesyeux, comme pour concentrer les rayons visuels sur tout ce qui lesentourait, et ayant un léger et singulier mouvement de narines,comme s’ils avaient voulu aspirer une odeur de crime.

Les deux sergents de ville laissés auprès ducadavre par M. Lacroix avaient suffisamment vu et entendu,pendant la première enquête, pour mettre les compères au courant.Et, les prenant pour des agents secrets de la préfecture, ils nerefusèrent point de leur donner tous les renseignementspossibles.

Tristot et Pivolot surent donc vite lesprincipaux détails – l’attitude singulière de Guerrier – sonirritation à certaines allusions du commissaire – l’arrestation deBéjaud et les indices qui avaient amené cette arrestation.

Alors, sans se dire un mot, comme s’ils ne sefussent pas connus, ou plutôt pareils à des visiteurs qui, serencontrant dans un monument ou dans un musée, entreprennent unepromenade chacun de leur côté, Tristot et Pivolot, peu soucieux dela stupéfaction des sergents de ville, se séparèrent, se tournantle dos. Ils allaient à leur guise, ici où là, flairant et furetantsuivant leurs inspirations.

Pendant qu’ils étaient là, le médecin commispar le commissaire de police arriva et fit l’examen du cadavre – seréservant de pratiquer plus tard l’autopsie, s’il y avait lieu.

Le médecin constatait la mort, arrivée d’unefaçon foudroyante, à la suite de la section de la carotide. Il yavait eu une courte lutte ; des ecchymoses se voyaient auxavant-bras de la victime. La mort remontait à deux heures du matinenviron.

Il signa, parapha, plia le rapport, demandad’un ton indifférent si l’on savait qui avait fait le coup et s’enalla sans même attendre la réponse.

Après avoir examiné les serrures, la caisse,les malles de Béjaud et de Brignolet, les papiers, le toit, lasituation des bureaux, de la maison, des chambres des domestiques,enfin après avoir tout vu, Tristot et Pivolot, prirent congé desagents, demandèrent au concierge l’adresse de Jean Guerrier, deM. de Terrenoire, de la femme de Brignolet et de celle deBéjaud ainsi que quelques renseignements sur les habitudes de vivrede Béjaud et de Brignolet.

…… … … … … … .

Quand ils s’arrêtèrent au premier étage,occupé par Tristot, d’une maison de la rue de Douai leurappartenant et, quand ils furent installés confortablement devantdeux tasses de chocolat qu’on leur servit aussitôt, il parut àcertains signes qu’ils allaient enfin se décider à parler.

– Quelle est votre opinion, monsieurPivolot ?

Ces deux bizarres originaux ne se tutoyaientjamais et ne se parlaient qu’avec la plus extrême politesse, commes’ils n’avaient pas mis à l’épreuve, de longue date, leur caractèredébonnaire, et s’ils avaient craint qu’un froissement quelconquen’altérât leur amitié.

Pivolot mit quelque temps à répondre.

– Mon cher monsieur Tristot, le coup estfait par un bonhomme qui nous donnera du fil à retordre. Et si nousne le pinçons pas, ça ne sera pas Chambille qui le pincera. Jeregrette, monsieur Tristot, de ne pouvoir vous exprimer une autreopinion. Puis-je connaître la vôtre ?

– Exactement pareille, Monsieur.Impossible de me prononcer avant quelques heures ; Chambille aune chance contre nous : l’arrestation de Béjaud…

– Béjaud est-il complice ? Celan’est pas certain.

– Nous le saurons peut-être avant la finde la journée.

– Qu’avez-vous observé, boulevardHaussmann ?

– Voici. Je passe sur les détails quevous connaissez qui sautaient à nos yeux et qui ont dû faire lajoie de ce pauvre Chambille. Guerrier a prétendu qu’il s’étaitendormi brusquement, en laissant la caisse ouverte.

« Cela est vrai ! Autrement, ensupposant même qu’il fût le voleur, pour écarter les soupçons, ilaurait marqué la caisse de traces d’effraction. L’histoire de sonsommeil est si invraisemblable, si incroyable qu’elle doit êtrevéridique. Supposons qu’il soit coupable, comme l’en soupçonnemonsieur Lacroix, comme beaucoup de choses le font croire. Quedevait-il faire ? D’abord, rien ne lui était plus facile quede voler sans assassiner. Puis, le vol commis, la caisse referméeet sillonnée d’éraflures, rien ne lui était plus facile que departir, comme il l’eût fait s’il ne s’était point endormi. Il esttellement incroyable qu’un assassin attende ainsi la justice, sansavoir une histoire toute prête, que je ne comprends pas monsieurLacroix de s’être arrêté un instant à croire cette chosepossible.

– Et Béjaud ?

– Béjaud, je le réserve. Je verrai plustard. Que pensez-vous de ce que je viens de vous dire,Monsieur ?

– Sans être aussi affirmatif, je crois,comme vous, Monsieur, que le coup a été fait en dehors… Etcependant rien ne le prouve. Toutefois, quelques indices m’ontfrappé, qui me semblent se contredire entre eux. Par exemple, j’airemarqué que le caissier devait être très agité, car il s’estpromené dans son bureau de long en large assez souvent – on voitdes traces de pas, qui sont récentes, puisqu’il a plu seulementhier, vers neuf heures du soir et, que Guerrier est venu à lacaisse vers dix heures. Pensait-il aux affaires de son patron, àses affaires particulières ou à autre chose ? Je l’ignore.Mais l’agitation est évidente. Guerrier a voulu fumer. Il a allumédes cigares, il les a laissés s’éteindre, tant sa préoccupationl’obsédait, et les a jetés pour en rallumer d’autres. J’ai ramasséles cigares que monsieur Chambille a oubliés. Les voici.

– J’ai fait la même observation, et j’airemarqué, comme vous, la contradiction qui existe entre cettefièvre apparente et le calme d’esprit que dénote le faitsuivant : monsieur Guerrier était venu à son bureau pours’occuper, à la veille des versements importants, d’un travail decontrôle et de révision très aride qui nécessitait la concentrationde son esprit et une entière liberté de son jugement. J’ai examinéles papiers épars sur son bureau. Ces papiers représentent labesogne accomplie la nuit par le caissier. Tout est en règle.

« Je n’y ai point vu d’erreurs. Il y a làun effort d’intelligence réel. Je ne crois pas un homme capabled’un pareil effort, cinq minutes avant de commettre le crime dontnous parlons. Donc, du côté des cigares, agitation, fièvre ;du côté du travail, des papiers et des chiffres, calme d’esprit,tranquillité, sang-froid. Donc, contradiction.

– Après tout, s’il a allumé tant decigares, c’est peut-être qu’il les trouvait mauvais !…

Et, cela dit avec philosophie, M. Pivolotchoisit dans une boîte un de ces petits havanes délicieux de ceuxqu’on nomme : Veni, vidi, vici…

– Allons voir Guerrier, dit-il,nous le jugerons mieux.

Cependant, M. Lacroix avait transmis unrapport détaillé au parquet en même temps qu’il envoyait Béjaud audépôt.

Puis, sans perdre une minute, il avait essayéde compléter son enquête. Dans la soirée, alors que sesrenseignements étaient très complets, il fut appelé au parquet, oùil eut une longue conférence avec le juge d’instruction,M. de Lignerolles, commis à cette affaire.

M. de Lignerolles ! Cemagistrat qui avait recommencé, à Versailles, pour Roger Laroque etSuzanne, la torture morale inaugurée par le policier Lacroix.

Toute la nuit qui suivit, deux hommesstationnèrent dans la rue de Châteaudun, devant les fenêtres del’appartement habité par Jean Guerrier.

De ces deux hommes, l’un était Chambille.

Au matin, Chambille seul entra. L’agent quil’accompagnait s’en alla au commissariat de police et revintpresque aussitôt avec M. Lacroix, qui, sous son paletot, avaitpassé son écharpe tricolore.

Magistrats et agents montèrent.

Chapitre 10

 

 

Lacroix frappa à la porte du logement. Unebonne vint ouvrir et introduisit les trois hommes.

– Monsieur Jean Guerrier ?

– Que faut-il que j’annonce àMonsieur ?

M. Lacroix déclina ses nom etqualité.

Un instant après, Guerrier arrivait, et,saluant :

– Vous avez besoin de moi, Monsieur, sansdoute pour un supplément d’enquête ? Je suis à votredisposition.

– Monsieur, dit le commissaire de police,je me vois dans l’obligation de vous arrêter.

Guerrier devint pâle, mais ne se troublapoint.

– M’arrêter ? Moi ? Quelleplaisanterie ?

– Ai-je l’air de plaisanter ? ditfroidement Lacroix.

– Songez, Monsieur, que c’est ledéshonneur pour moi qu’une arrestation, dût-elle être reconnueinjuste. On n’attente pas à la liberté d’un homme sans un motifgrave.

– Vos appréciations ne me touchent pas,dit le magistrat, avec un sourire. J’agis contre vous de parl’ordre du parquet. C’est monsieur de Lignerolles qui a signé lemandat d’arrêt.

– Nous ne vivons pas, heureusement, à uneépoque où il soit défendu de s’élever contre un pareil abusd’autorité. Pour m’arrêter, il faut un motif. Et si je suis lecaissier de monsieur de Terrenoire, si l’on a volé un million dansla caisse, ce n’est pas une raison pour me croire coupable.

– Les raisons existent, Monsieur.

– Puis-je les connaître ?

– Certes. Il ne m’appartient pas de vousles apprendre. Du reste, vous comparaîtrez aujourd’hui devantmonsieur de Lignerolles, qui vous éclairera.

Guerrier haussa les épaules d’un airimpatienté. Il paraissait fort triste et non surpris.

Lacroix le remarqua.

– Je connais trop les hommes pour ne pasêtre sûr que vous vous attendiez à cette arrestation, dit-il.

– Et vous ne vous trompez pas. Je m’yattendais.

– Vous le voyez bien !

– J’ai été prévenu, il y a deux heures,par deux personnes qui s’occupent de cette affaire que, trèsprobablement, le parquet m’arrêterait.

– Deux hommes ?

– Tristot et Pivolot. Bizarres êtres,mais très intelligents et très fins.

Chambille n’avait pas dissimulé un geste decolère. Sa figure rouge était devenue blanche.

– J’ai entendu parler de ces personnages,fit Lacroix avec dédain. En vous prévenant, ils vous ont tendu unpiège grossier, dans lequel vous n’êtes pas tombé… Si vous aviezessayé de fuir, n’était-ce pas vous déclarer coupable ?… Vousn’auriez pas été au chemin de fer que l’on vous eût arrêté…n’est-ce pas Chambille ?

– Assurément, monsieur Lacroix, dit legros agent, c’est moi qui vous le dis…

– Cependant, on pouvait entrer ici et ensortir sans que vous le remarquassiez, témoin Tristot et Pivolot,que vous semblez connaître et que vous n’avez pas vus.

Chambille se mordit les lèvres.

– Êtes-vous prêt à me suivre ?demanda M. Lacroix.

– Je suis prêt.

– Bien. Avant de partir, cependant, jesuis obligé de faire une perquisition dans votre appartement.Veuillez me précéder et me conduire dans toutes les pièces.

– Laissez-moi prévenir ma femme et monbeau-père, qui ne s’attendent pas, eux, à une aussi fâcheusenouvelle.

Le commissaire de police hésita.

Jean Guerrier le regardait avec unmélancolique sourire, et il dit avec une nuance dedédain :

– Je vois que vos ordres sont très préciset que je passe à vos yeux pour un dangereux malfaiteur, puisquevous tremblez de me laisser seul. Je vous prie donc soit dem’accompagner, soit de me faire suivre par un de vos agents.

Mais, au moment où il allait sortir, suivi deChambille, Marie-Louise et Margival, prévenus par la bonne de laprésence de la police, entrèrent.

Marie-Louise se précipita vers Guerrier, muepar le pressentiment d’un malheur.

– Que se passe-t-il ?… Que teveut-on ?

– Ma chère enfant, dit le jeune homme, jesuis forcé de me rendre à l’instant même au parquet, où l’on abesoin de moi… Ne te désole pas, ma chérie, je reviendrai bientôt.Toute cette affaire se présentant comme très mystérieuse, lajustice va un peu à tort et à travers, et ne sait trop où donner dela tête.

– Monsieur ! voulut interrompre lecommissaire…

– C’est mon opinion, dit froidementGuerrier.

Et, se tournant vers Marie-Louise :

– Le parquet s’imagine que je suiscoupable ou complice, et a ordonné mon arrestation.

– On t’arrête ? dit Marie-Louise, ense jetant à son cou, comme pour le défendre.

– C’est une folie ! dit Margivalavec violence. Le parquet a perdu la tête.

– Restez calmes, reprit Guerrier,imitez-moi.

« Ma chère enfant, aie l’obligeanced’aller prévenir M. de Terrenoire de ce qui arrive.Monsieur Margival, accompagnez-la, s’il vous plaît.

Ils se préparaient à sortir : Guerrierles retint d’un geste.

– Tout à l’heure, quand la perquisitionsera faite.

– Une perquisition ?… Ici ?…chez moi ?…

Et Marie-Louise, anéantie, se laissa tombersur une chaise… prise de faiblesse.

Margival la soutint dans ses bras, essaya dela réconforter ; mais elle éclata en sanglots.

La perquisition fut à peu près inutile.

Et ils allaient s’en aller, Chambille assezdéconfit et mécontent, lorsque M. Lacroix, qui se trouvaitalors dans la chambre particulière de Marie-Louise, voulut se faireouvrir un petit meuble précieux incrusté de laque et d’ivoire,cadeau du banquier, où la jeune femme mettait sacorrespondance.

Il y avait deux ou trois tiroirs fermés àclé.

Marie-Louise avait les clés sur elle.

Jean Guerrier fronça le sourcil.

– Monsieur, dit-il, je souffre beaucoupde tout ce que je vois depuis un quart d’heure. Vos recherchesrestent infructueuses, et ce n’est pas dans ces petits tiroirs quevous trouverez le million que vous cherchez. Tout ce qui est iciappartient à ma femme. Veuillez respecter ces choses comme je lesrespecte moi-même. C’est souiller certaines intimités que d’yadmettre un tiers.

– Je regrette de ne pouvoir vous êtreagréable.

Et M. Lacroix, s’adressant àChambille :

– Allez prier madame Guerrier de vousdonner les clés de ce petit meuble.

– Monsieur, dit le caissier, très pâle,quand l’agent fut parti, il n’y a là que des lettres…

– Je dois tout voir…

– Des lettres, des souvenirs… toutel’histoire de notre mariage..

– Si je ne trouve que cela, jen’emporterai rien… Mais il pourrait se faire qu’il y eût autrechose !

Chambille revint, apportant les clés.

Il finit, après avoir compulsé des paperasses,par rencontrer une liasse de lettres pliées ensemble par uncordonnet, et, dans le même tiroir, d’autres lettres, plusrécentes, de la même écriture.

M. Lacroix courut à la signature tout desuite.

Ces lettres étaient signées :Terrenoire.

Il dénoua le cordon et en lutquelques-unes ; il y avait là une correspondance très intime,échangée entre la jeune femme et le banquier.

La plupart étaient datées d’avant lemariage ; cinq ou six, cependant, portaient une dateultérieure ; mais c’étaient, celles-ci, des billets assezlaconiques, annonçant une absence momentanée, s’excusant, oucontenant des invitations.

– C’est très bien ! murmura-t-il, onne m’a pas trompé, et monsieur de Lignerolles aussi n’avait pastort.

Il n’avait plus rien à chercher sans doute,car il referma les tiroirs.

Seulement, chose étrange, et qui arracha ungeste de surprise à Jean Guerrier, ayant rencontré une liasse defactures acquittées de divers tapissiers, marchands de bibelots,d’objets d’art ou bijoutiers, Lacroix s’en empara.

– Ces factures sont payées, ne puts’empêcher de faire observer Guerrier ; elles portent toutesle timbre de quittance. Je ne vois pas de quel intérêt ellespeuvent être pour vous ?

– D’un grand intérêt, Monsieur ;vous devez me comprendre à demi-mot…

– Non, je l’avoue.

– Patience, vous comprendrez. Mais jen’ai plus rien à faire ici. Descendons.

– Je vous suis.

Guerrier attira sa femme dans ses bras, luimit un baiser sur le front, essayant de paraître gai, bien qu’ilfût assailli de tristes pressentiments.

Marie-Louise pleurait.

Un instant, le caissier se rappela sessoupçons, qui l’avaient tant fait souffrir, et, devant ce désespoirprofond, il doutait.

– Est-il possible qu’elle dissimule à cepoint ? Si elle me trompait, mon arrestation, en lui rendantla liberté, devrait la combler de joie ; aurait-elle la forcede la cacher ?

Et, brusquement – comme s’il eût rougi, dansle fond de son cœur, de l’avoir soupçonnée – il l’embrassaderechef, longuement et passionnément.

Il serra la main de Margival et partit.

En bas, Lacroix arrêta un fiacre. Il y prenaitplace avec Chambille et Guerrier, lorsqu’un homme s’arrêta devanteux.

Cet homme n’était autre que William Farney,qui, inquiet de Guerrier, arrivait de Maison-Blanche.

Du premier coup d’œil, Roger avait reconnu lemagistrat bourreau de Suzanne, l’instrument de sa perte. Lacroix,qui, pourtant, observait les allures mystérieuses de l’arrivant,n’avait pas reconnu sa victime.

– Quoi ? Qu’y a-t-il ? demandaRoger à Guerrier, sur un ton qui signifiait : « Toiaussi, te voilà la proie de ce sinistre policier qui m’a faitenvoyer au bagne, a causé la mort de ma femme et a failli rendrefolle ma Suzanne ! »

– Il y a, s’écria Jean, que je suisaccusé d’un assassinat.

Roger faillit tomber à la renverse.

L’idée lui vint un instant de sauter à lagorge de Lacroix. Mais à quoi bon ? Il se fût perdu lui-mêmesans réussir à sauver Guerrier.

Lacroix dévisageait l’étranger.

– Quel est ce monsieur ? dit-il àl’inculpé.

– Ce monsieur, répondit Jean, est unAméricain du nom de William Farney, cinq fois millionnaire. En saqualité d’étranger, il ne lit jamais nos journaux. Aussiignore-t-il l’assassinat de ce pauvre Brignolet.

– Où avez-vous connu ce monsieur ?demanda Lacroix.

– J’ai connu ce monsieur chez monsieur deTerrenoire, mon patron. Je vous en prie, monsieur Farney, ne vousattardez pas à gémir sur mon sort. Le juge me relâchera tout àl’heure, ou bien il n’y a plus de justice à Paris.

Guerrier monta dans le fiacre, où il pritplace en face de Chambille, à côté de M. Lacroix.

Roger eut assez de force de caractère pour nepas se trahir. Il salua de la main cet ami que la fatalité faisaittomber comme lui sous les griffes de la justice, et entra dans lamaison, où, un instant après, il apprenait, de la bouche deMargival, devant Marie-Louise abîmée dans sa douleur, toutel’horrible vérité.

Quant à Guerrier, en apprenant qu’on leconduisait au dépôt, il ne put s’empêcher de dire :

– J’avais espéré qu’on me feraitcomparaître immédiatement devant monsieur de Lignerolles. De cettefaçon, et sans passer par le dépôt, j’aurais pu être remis enliberté, après les explications que je donnerai ?

M. Lacroix ne répondit pas.

Dans le courant de la journée, deux gardesconduisirent Guerrier au Palais, par d’étroits couloirs.

Il fut introduit dans le cabinet du juge.

Chapitre 11

 

 

L’hiver passa, Suzanne et Raymond ne serevirent qu’à de rares intervalles. Cependant, ils s’aimaient deplus en plus. L’absence, l’éloignement, loin de diminuer leursregrets, les augmentaient au contraire.

Et, à chaque rencontre, quand les deux jeunesgens se trouvaient isolés et qu’on ne pouvait les voir, ils sepressaient les mains furtivement et Raymond demandait à voixbasse :

– Vous m’aimez ?

– Je vous aime plus que je ne vous aijamais aimé ! disait Suzanne.

– Et cet obstacle existe-t-iltoujours ?

– Toujours.

– Ainsi…

– Je ne puis être votre femme…

Il baissait la tête, désespéré, se torturantl’esprit. Elle le consolait, chaque fois, d’un mot :

– Je ne serai jamais non plus la femmed’un autre…

Cette promesse apaisait sa jalousie, mais nela consolait pas. Son amour, même, avait fini par s’en irriter. Sonimagination travaillait. L’obstination de la jeune fille à ne rienlui expliquer de ce mystère dont elle entourait son refus luidonnait de mauvaises pensées.

Julia était trop perspicace et adorait tropRaymond pour ne pas avoir deviné, de longue date, l’amour des deuxjeunes gens. Son regard vigilant avait surpris les demi-mots, lesdemi-aveux, les serrements de mains à la dérobée.

Elle ne doutait plus.

Ce qui la surprenait et l’attristait, c’étaitle silence de Raymond à son égard. À plusieurs reprises, elle avaitvoulu, dans l’intimité, par quelques allusions discrètes etmaternelles, toucher à ce culte mystérieux, et elle s’était heurtéecontre un entêtement étrange à ne rien dire.

…… … … … … … .

Le printemps était revenu.

Un jour de gai soleil, Julia s’habilla. Elleétait toujours vêtue de noir, toujours en deuil. Elle avait faitatteler le cheval à la carriole et elle était sur le point desortir quand Pierre, son fils aîné, entra.

Il semblait très agité. Son visage étaitanimé, son teint fiévreux.

– Ma mère, dit-il, je voudrais vousparler.

– Quoi donc ? fit-elle. Qu’ya-t-il ? J’allais sortir… Mais…

– Vous alliez sortir ? Jel’ignorais… À votre retour…

– Mais non, tu as l’air trop sérieux, monenfant… Je veux entendre tout de suite ce que tu as à me confier.Qu’arrive-t-il ?

Tout à coup, il sembla faire un effort surlui-même, et, d’une voix qu’une violente émotion intérieure rendaittremblante :

– Ma mère, je voudrais me marier…

– Je trouve cela très naturel, monenfant. Tu es en âge de prendre une femme. Ainsi, tu es amoureux ettu me la cachais ? As-tu bien choisi, au moins ?

– Oh ! ma mère, la plus mignonne etla plus adorable créature qu’on puisse rêver… Jolie au point quecela est presque invraisemblable, bonne, j’en suis sûr, élégante,cela se voit, distinguée et instruite, on n’a qu’à l’écouter pours’en rendre compte.

– Elle est donc parfaite ? fit Juliaen souriant. t

– Elle est parfaite, ma mère, puisque jel’aime.

– C’est vrai. Et je la connais ?

– Oui.

– Tu me fais languir… Parmi les jeunesfilles que je connais, celle-là n’aurait-elle pas eu le don de meplaire ?…,

– Au contraire, elle vous plaît…

– Son nom !… Dis vite son nom…

– C’est… c’est mademoiselle Farney, mamère.

– Suzanne ? Elle ?…Elle ?…

– Je l’aime… je l’aime depuis longtemps…Je l’aime à en devenir fou ! c’est Suzanne, ma mère.

Julia était très pâle.

Et, tout à coup, son visage prit uneexpression de dureté que son fils ne lui avait jamais vue.

– Eh bien ! mon fils, que veux-tuque je fasse et que je dise ? Cet amour est une folie. Mais tun’aimes pas sérieusement. Il n’y faut plus penser.

– Hélas ! puis-je commander à messouvenirs, à mon cœur ?

– Enfin, mon ami, que désires-tu ?Que demandes-tu ?

– Je voudrais que vous alliez trouvermonsieur Farney et que vous lui disiez la vérité. Je saurai si monamour est agréé de Suzanne et si je dois me présenter et faire macour.

Mme de Noirvilleréfléchissait. Une crainte lui venait. Est-ce que, par hasard, ceserait Pierre, et non point Raymond, queMlle Farney aimerait ?

– Oh ! je veux le savoir !dit-elle.

Et elle interrogea son fils.

– Que s’est-il passé entre elle ettoi ?

– Rien, ma mère.

– Vous vous êtes vus souvent ?

– Non, rarement, au contraire… Je sais sibien que nous sommes séparés par des obstacles presqueinfranchissables qui viennent de la supériorité de sa fortune, quej’ai fait tout mon possible pour l’éviter, afin de moinssouffrir…

– Eh bien ?

– J’ai souffert un peu plus, voilà tout.À présent, je n’y peux tenir. Et voilà pourquoi je suis venu voustrouver.

– C’est un malheur, c’est un grandmalheur, murmura Julia en passant la main sur son front.

« Écoute les conseils de ta mère, monenfant. Ce n’est point une femme comme celle-là qui teconviendrait.

– Pourquoi ? Je vous ai maintes foisentendue vanter ses qualités.

– Certes, elle est bonne et intelligente,mais elle a reçu une éducation très raffinée, elle se trouveraitmal dans une ferme… C’est une fille élevée pour le luxe, pour lemonde, pour Paris, enfin !

– Mais elle adore la campagne, et vararement à Paris.

– Une fois mariée, cela changera.

– C’est une conjecture. Vous vous trompezpeut-être, ma mère.

Elle dit d’un ton plus sec :

– Il te faut, à toi, une femme qui soitplus terre à terre, qui ait des goûts plus simples – tout en ayantune solide instruction –, il te faut moins d’élégance et plus desérieux…

– Je crois que vous vous trompez sur soncaractère. Elle est sérieuse et non pas frivole. Oh ! ma mère,je vais bien souffrir !…

Il appuya sa tête énergique contre l’épaule deJulia, cherchant une protection auprès du cœur de sa mère qu’ilaurait voulu trouver plus chaud, afin de se raviver à ce foyerd’affection.

Mais Julia pensait à Raymond.

On eut besoin de Pierre à la ferme. Il sortit.Quelques instants après, Mme de Noirvillemontait en voiture et s’éloignait.

Laroque était à Maison-Blanche lorsqu’elle yarriva.

Suzanne se trouvait dans le jardin,travaillant à des fleurs, avec le jardinier. De loin, quand elleaperçut Mme de Noirville, elle accourut pourla saluer.

Julia la regarda avec un fin sourire.

– Votre père est ici, mon enfant ?dit-elle.

– Oui, Madame, et il sera bien heureux devous voir.

– J’ai à causer très longuement aveclui.

Et après un silence, lui serrant la main avecun geste significatif :

– Il va être question de vousSuzanne !…

– De moi ? dit-elle sanscomprendre.

Puis elle crut deviner la pensée de Juliaderrière son sourire.

Elle se troubla, et les vives couleurs quianimaient son visage, égayé par le travail et le grand air,disparurent soudain…

– Mon Dieu ! dit-elle, que va-t-ilse passer ?

Et elle suivit des yeux, avec une sorted’épouvante, la mère de Raymond qui entrait au château.

On annonçaMme de Noirville à Roger Laroque.

– Monsieur Farney, dit la veuve, aprèsles compliments d’usage, ma visite d’aujourd’hui n’est passeulement une visite de voisinage ou de politesse.

Ce préambule fit lever la tête de Roger.

– Elle a un but intéressé, poursuivitJulia. Et je vais droit au but, en vous priant toutefois d’excusermon trouble et l’agitation où vous me voyez… une agitation qui voussemblera très naturelle quand je vous aurai dit que le bonheur d’unde mes fils dépend de ce que je vais vous demander et de ce quevous allez me répondre.

– Parlez, Madame, dit Farney, légèrementinquiet.

– Mon fils Raymond aime votre fille,Monsieur – j’ai cru remarquer que Suzanne aime mon fils –, je viensvous prier de ne pas vous opposer à leur bonheur et j’ai l’honneurde solliciter pour Raymond la main de mademoiselle Farney…

Aux premiers mots, Laroque s’était dressébrusquement. Cela était si inattendu – il était si loin de sedouter – que l’émotion, au premier moment, l’empêcha de parler.

À la fin, il dit, d’une voix rauque, presqueméconnaissable :

– Mais c’est impossible !… c’estimpossible !…

– Monsieur Farney, dit Julia, mon fils nem’a pas avoué cet amour, car il se rend compte assurément de ladifférence de nos fortunes, et il craint sans doute, qu’un soupçonne vienne effleurer sa délicatesse.

– Alors, comment avez-vous pénétré sonsecret ?

– Comment, ce serait trop long à vous ledire. Qu’il vous suffise de savoir que je le sais… Et Suzannel’aime… Je suis certaine qu’ils connaissent leur amour réciproqueet qu’ils en souffrent… Voilà pourquoi j’ai pris sur moi de venirvous trouver pour tout vous dire, car de vous seul dépend l’avenirde ces deux pauvres enfants…

– Soit, votre fils l’aime… Cela se peut…Cela devait arriver… J’aurais dû prévoir… J’aurais dû empêcher…Mais ma fille, Suzanne… Si elle l’aimait, elle me l’eût dit…Comment savez-vous… ?

– J’ai surpris bien des étreintes, deleurs mains réunies, j’ai vu bien des soupirs, à demi retenus, etbien des aveux dans des adieux que les lèvres faisaient trèsfroids, mais que les yeux démentaient…

– Et moi, moi, je n’ai rien vu,rien !… Et je doute encore ! ! !

– Interrogez votre fille. Elle ne vousmentira pas.

« Oui, dit-il, se parlant à lui-même, jel’interrogerai plus tard. »

– Nos situations sont loin d’être égales,dit Julia, je ne me fais pas d’illusions à cet égard, et jen’aurais jamais consenti à demander la main de Suzanne pour monfils Pierre, qui vit près de moi, et n’a point d’ambition. MaisRaymond, tout le monde le dit, sera, est déjà l’un des meilleursavocats du barreau de Paris. Son père à défaut d’une grandefortune, lui a laissé le don magnifique de la parole, et Raymondsurpassera la célébrité de son père… que vous devez connaître deréputation, monsieur Farney ?

– En effet, Madame… sa réputation estvenue jusqu’en Amérique… et même on a raconté, sur sa mort, je nesais quelle poignante histoire…

– Ah ! vous savez cela aussi,dit-elle, d’une voix subitement altérée…

– N’est-il pas mort au milieu d’uneadmirable plaidoirie en faveur d’un de ses amis accusé de… de vol,je crois, d’assassinat ?…

– Oui… d’un ami et d’un frèred’armes.

– Il le proclamait innocent…paraît-il ?

– Il l’était, Monsieur… il l’était…Lucien l’a dit hautement…

– Cet homme a été condamné,cependant ?

– Ce n’est point la première erreur quela justice ait commise…

– Et qu’est-il devenu ? On ne l’apas gracié ?

– Il est mort dans une tentatived’évasion.

Elle baissa la tête. Une faiblesse la prenait.Elle chancela sur sa chaise. Il se précipita pour la retenir. Ellefût tombée sans lui.

– Qu’avez-vous, Madame ?

– Rien, un éblouissement, c’est fini. Ilest certains souvenirs qu’on n’évoque jamais sans danger…, dit-elled’un ton étrange.

Ils firent silence. Puis, un peu remise etcherchant le regard de Roger :

– Ainsi, Monsieur, dit-elle… vous voulezle malheur de mon fils, le malheur de votre chère fille !…Vous refusez ?…

Il se promenait de long en large dans lesalon. Il ne répondit pas. On eût juré qu’il n’avait pasentendu !…

Non, il ne répondait pas et son esprit étaitdéjà loin.

C’est qu’il venait de revoir tout le passé,avec ses plus dramatiques, comme avec ses plus insignifiantsincidents.

Et il se rappelait alors quelques-uns de sesremords d’autrefois, et aussi quelques-uns de ses rêves.

Ne s’était-il pas dit souvent :

« Pour rendre Lucien heureux, poureffacer autant que possible entre nous tout mauvais souvenir, quene ferais-je !… N’ai-je pas tout tenté ? J’auraissacrifié ma vie avec joie… J’ai cherché l’occasion de plus d’undévouement !… Et, au lieu d’un dévouement qui lui eût donné lebonheur ou sauvé la vie, c’est moi qui suis cause de sa mort… C’esten apprenant ma faute et la faute de sa femme qu’il estmort !… Je reste coupable envers sa mémoire ! »

Et Julia, Julia ! – étrange caprice, d’uninexplicable hasard –, venait lui demander aujourd’hui, après tantd’années, la main de Suzanne pour un de ses fils !… DeSuzanne, sa fille chérie, sa vie, sa joie, son orgueil !… deSuzanne, que son affection jalouse s’était plu à parer de toutesles qualités, de toutes les vertus !… de Suzanne, ce trésorparfait qui devait rendre heureux, à coup sûr, l’homme qui laposséderait.

N’y avait-il pas dans tout cela uneintervention supérieure dont la pensée était évidente etl’illuminait maintenant, pour ainsi dire, de rayons, où il voyaitnettement la vérité ?

Puisque Suzanne était parfaite, puisque cetrésor de bonté, de candeur et de grâce, devait faire le bonheur deRaymond, n’était-ce pas une suprême réparation de la fauted’autrefois – une réparation adressée à la mémoire deLucien ?…

– Oui, dit-il tout haut – etMme de Noirville qui entendit le regarda sanscomprendre –, là est le devoir ! Je n’y failliraipas !

Et, mentalement, s’apercevant qu’il avaitparlé haut :

« Lucien, je t’ai causé jadis la plusatroce douleur qu’il soit possible à un homme de souffrir – je n’aipu te demander pardon et tu ne m’eusses point pardonné…Aujourd’hui, je vais me séparer de ce que j’ai de plus cher pour ledonner à un de tes fils… parce que je suis sûr que Suzanne est lajeune fille que tu aurais rêvée pour tes enfants, – ce n’est ni àJulia, ni à Raymond que je la donne, – c’est à toi, Lucien, monami, à toi pour que, là où tu es, tu oublies ! »

Il était redevenu calme. Il s’arrêta demarcher.

Julia devina qu’il avait pris sa résolution.Elle eut peur :

– Je vous en prie, Monsieur, dit-elleencore, avant de refuser, pensez au désespoir de nos enfants…pensez surtout à leur joie si vous acceptiez !

– C’est à cela surtout que j’ai pensé,dit-il…, et j’accepte.

Très émue, ne trouvant point de paroles, lagorge serrée, Julia se leva de son fauteuil et vint à Roger.

– Bien vrai, dit-elle, bien vrai ?…J’ai bien entendu ?… Je ne me suis pas trompée ?…

– Non, vous avez bien entendu…

– Merci, monsieur Farney… Le bonheur etla joie de nos enfants vous remercieront mieux que je ne pourraisle faire !…

Il se dirigea vers une fenêtre etl’entrouvrit.

– Suzanne ! dit-il.

La jeune fille releva la tête. Elle aperçutson père et lui sourit.

– Je travaille, dit-elle…, et je commencemême à être très fatiguée…

– Eh bien ! viens te reposer ausalon ! nous avons à te parler.

La jeune fille fut reprise par sesterreurs.

Que lui voulait-on ?

Elle passa dans sa chambre, où elle arrangeasa toilette.

Au salon,Mme de Noirville, quand elle entra, vintl’embrasser tendrement. Son père semblait heureux. Elle serassura.

– Qu’avez-vous donc à me dire de simystérieux ? dit-elle.

– Ne le devines-tu pas ?

– Comment le devinerais-je ?

Roger Laroque se mit à rire.

– Madame de Noirville m’a demandé tout àl’heure ta main pour son fils Raymond. J’ai répondu que je seraistrès heureux de la lui accorder, en me réservant toutefois de tedemander ton consentement. Ce consentement ne nous avait point parudifficile à obtenir, car il semblait résulter d’observations faitesde longue date que tu ne voyais pas Raymond avec indifférence, etmême que ta sympathie pour lui était très vive…

– En effet, mon père, j’ai la plus grandeamitié pour monsieur Raymond.

– De l’amitié seulement ?

Elle se tut.

– Tu connais maintenant la demande demadame de Noirville. Moi, j’ai répondu favorablement. Mais toi,quelle réponse y fais-tu ?

Elle se taisait toujours, la tête très basse,son cœur était broyé.

– Sache bien que tu es libre, ma chérie,et que je ne veux en aucune manière influencer ta décision… Tavolonté sera la mienne. Il nous a paru que tu aimais Raymond… Nousserions-nous trompés ?

– Je vous ai déjà dit, à plusieursreprises, mon père, que je ne veux pas me marier…

– Mais c’est de la démence… Jeune, jolie,riche, le bonheur t’attend… auprès d’un mari qui t’adorera…

– Le bonheur, ne l’ai-je pas auprès devous, mon père ?…

– Mais je ne serai pas toujours près detoi. Je puis mourir. Et tu resterais seule, sans protection, sansamis, sans famille…

– Vous connaissez ma volonté, mon père,je ne me marierai pas.

– Mon enfant bien-aimée, réfléchis… Tonobstination est incompréhensible… Elle me fait tout supposer…N’est-ce pas Raymond que tu aimes ? En aimes-tu unautre ?… Avoue ! Que crains-tu ?… Ne suis-je pasindulgent ?… As-tu laissé en Amérique quelque amour que tun’as pas osé me confier et auquel tu veux rester fidèle ?…

– Oh ! mon père !…

– Tu me fais tout supposer, te dis-je,même les choses les plus invraisemblables.

– Ne supposez rien, mon père, ne croyezque ce que je vous dis.

– C’est étrange, murmura le pauvrehomme.

Mme de Noirville,désespérée, pensait à Raymond.

– C’est ton dernier mot,Suzanne ?

– Oui, mon père. Je suis heureuse telleque je suis…

– Sache que tu me causes beaucoup depeine…

– Oh ! mon père, pardon, ditl’enfant, les larmes aux yeux.

Roger se pencha à l’oreille deMme de Noirville :

– Il faut que je lui parle, dit-il,laissez-moi seul avec elle.

Mme de Noirville pritcongé ; elle embrassa Suzanne, après l’avoir tristement etlonguement contemplée.

Le père et la fille restèrent seuls.

Roger avait pris Suzanne par les mains, et,l’entraînant avec lui, était allé s’asseoir dans un fauteuil,l’attirant sur ses genoux sans la lâcher, comme quand elle étaitpetite.

Et il ne lui dit que ce seul mot, qui résumaitla scène de tout à l’heure, n’ayant pas besoin d’en rappeler lesincidents :

– Pourquoi ?

– Je vous l’ai dit, je ne tiens pas à memarier.

Un soupçon était né dans l’esprit de Laroque –un soupçon qui persistait malgré lui –, qui grandissait malgrélui…

Si sa fille refusait obstinément le mariage,n’était-ce pas parce qu’elle se souvenait… parce qu’elle avaitconscience du passé ? parce qu’elle savait que ce nom deFarney n’était pas le sien ? parce qu’elle ne voulait pasrougir du déshonneur de son père ?…

Mais il n’osait remuer ces cendres etl’interroger là-dessus.

– Tu n’as pas d’autres raisons ?

– Quelles autres raisons mesupposez-vous ?… Je vous les dirais.

– Je respecte ton secret, quel qu’ilsoit.

– Je n’en ai pas.

– Oh ! mon enfant, à quoi bonmentir, toi dont les lèvres n’avaient jamais connu lemensonge !

Elle baissa la tête, toute pâle. Roger soupiraprofondément. « Qui me dira le mystère de ce cœur defillette ? » pensa-t-il.

Et, après un long silence, gênant pour tousdeux :

– Tu ne peux vaincre tes répugnances,alors même que tu vois combien ton mariage me ferait plaisir ?Je crois Raymond digne de toi : je suis sûr qu’il te rendraitheureuse… As-tu de l’aversion contre lui ?… Quelque chose enlui, dans son attitude à ton égard, dans son caractère, t’a-t-ildéplu ?

– Loin de là !

– Et si je te disais : « Pourreconnaître la profonde affection que je t’ai toujours montrée –pour me prouver que tu m’aimes –, que tu te souviens des millesoins jaloux dont j’ai entouré ton enfance », si je tedisais : « Pour me récompenser de t’avoir tant aimée, etpour que, si je meurs, je puisse mourir avec la certitude de telaisser une famille, marie-toi avec ce jeune homme », – queferais-tu, Suzanne ?

Elle baissa la tête un peu plus bas et nesortit pas de son singulier silence.

– Tu n’as rien à me reprocher, n’est-cepas ?

– Oh ! mon père, fit-elle avec élan,lui entourant le cou de ses bras et cachant sa tête sur l’épaule dupauvre homme.

– Et crois-tu, méchante enfant, que je nesouffre pas, moi, de te voir aussi méfiante ?

– Je vous assure, mon père…

– Ne mens pas, te dis-je… Ne parlons plusde ce mariage, et garde ton secret, puisque tu le veux…

Il avait dit cela brusquement, les sourcilsfroncés.

Suzanne eut le cœur serré comme par des doigtsde fer. Jamais il ne lui avait parlé de la sorte !

La vie continua quelques jours sans incidentsnouveaux. Le père et la fille évitaient, lorsqu’ils étaientensemble, toute allusion à la démarche deMme de Noirville. Et cependant, comme ils ypensaient tous les deux !

Chapitre 12

 

 

Quand Jean Guerrier lui fut amené,M. de Lignerolles l’examina curieusement, et, le jeunehomme l’ayant salué avec politesse, il répondit d’un signe detête.

Le juge était assis à son bureau.

Jean Guerrier resta debout.

Il pouvait voir, étalés sur le bureau, marquésde coups de crayon rouge et bleu, les papiers trouvés chez lui parLacroix.

Ces papiers, le juge les étudiait.

Il resta longtemps sans prendre la parole,comme s’il eût cherché par où il commencerait soninterrogatoire ; à la fin, il se décida à parler.

– Ainsi, dit-il, vous prétendez n’avoirrien entendu ?

– Absolument rien, je le jure.

– À quoi attribuez-vous donc la lourdeurde votre sommeil ?… Ne craignez pas de tout me dire ;l’accusation qui pèse sur vous est grave et repose sur des preuvesmorales qui ne sont pas à votre honneur.

Jean Guerrier fit un brusque mouvement.

– Vous pouvez m’accuser, Monsieur, monhonneur n’en restera pas moins sauf. Je n’ai rien à me reprocher,ni une imprudence, ni une négligence, pas même l’ombre d’unemauvaise pensée.

– Je crois cependant que vous aurezbeaucoup de peine à répondre à ce que je vais vous demander.

– Je suis impatient de voussatisfaire.

– Eh bien, écoutez. Il résulte del’enquête rapide à laquelle nous nous sommes livrés depuis hier survotre compte que vous avez dix mille francs d’appointements, maisque votre train de vie dépasse de beaucoup vos appointements. Voushabitez un appartement luxueux, plein d’objets d’art, de bibelotsde prix, votre femme a des diamants, des bijoux d’une grande valeurdont quelques-uns valent assurément la moitié, deux ou trois, même,la totalité de la somme qui vous est fixée pour vos appointements.Pourriez-vous me dire où vous prenez l’argent nécessaire à cesdépenses ?

– Mais, Monsieur, fit Guerrier, un peuinterdit, vous vous trompez beaucoup sur la valeur des objets quisont chez moi. Beaucoup de ces bibelots et de ces œuvres d’art ontété achetés d’occasion. Ce sont des trouvailles qu’on fait à Paris,sinon souvent, au moins quelquefois. Je ne m’y connais pasbeaucoup, je l’avoue, et j’aurais pu être trompé. Heureusement,j’étais conseillé par monsieur de Terrenoire. C’est lui qui, engénéral, m’indiquait ces bonnes fortunes de chercheur. Quant auxbijoux de ma femme, vous n’ignorez pas, sans doute, puisque votreenquête semble si complète, vous n’ignorez pas quel tendre intérêtmonsieur de Terrenoire…

Il s’arrêta. Que disait-il ? Ah, sessoupçons ! Ce qu’on lui avait laissé entendre !… Leslettres anonymes !… Tout cela lui revenait à l’esprit…

Et le juge, qui le regardait d’un œil curieux,devait tout savoir comme les autres.

Et voilà pourquoi tout à l’heure, ilprétendait que Guerrier ne trouverait rien à répondre.

– Je n’ignore rien, en effet, ditM. de Lignerolles sur un ton singulier, monsieur deTerrenoire avait une affection toute particulière pour votre femmeet lui prouvait cette affection par des cadeaux princiers. C’estainsi que vous avez enrichi votre ménage. C’était une excellentespéculation !

– Monsieur, dit Guerrier, effaré, sentantquelque chose d’énorme s’écrouler sur lui, et s’attendant –d’instinct – à comprendre enfin des faits abominables que tout lemonde savait, sans doute, et que lui seul ne connaissait pas.

– Dans la perquisition opérée chez vousce matin, M. Lacroix a mis la main sur des papiers quiseraient une preuve de plus des relations de monsieur de Terrenoireavec votre femme – s’il y avait encore besoin de preuves et si cesrelations n’étaient pas de notoriété publique.

– Taisez-vous, taisez-vous,taisez-vous ! fit Guerrier d’une voix rauque.

Et de grosses gouttes de sueur lui tombaientdu front.

Et c’était comme en un rêve qu’il entendaitles paroles du juge.

– Voici, repritM. de Lignerolles, des passages de certaines de ceslettres. Le plus incrédule, après cette lecture, ne douteraitplus :

« Ma chère mignonne, voici huit jours queje ne vous ai vue et ces huit jours m’ont paru longs comme desannées. Je me suis habitué à cette vie si douce que je passe entrevous et Margival, à cette nouvelle famille où je retrouve toutesles joies et les tendresses de mon autre famille et, quand unvoyage comme celui que je fais me tient absent de Paris, c’estsurtout vers vous, Marie-Louise, que se tendent mes bras. J’ai hâted’entendre votre douce voix et de voir votre jolisourire. »

Dans une autre :

« Vous avez pris possession de mon cœur,ma jolie voleuse. Quelle conquête vous avez faite, et combien peuvous devez en être fière ! »

Dans une autre encore :

« Je voudrais vous voir la plus richementmise et la mieux parée de tout Paris. Vous n’écoutez pas mesconseils et vous avez raison. Je vous aime tant, ma jolie fillette,que si vous n’étiez pas si modeste, si vous attiriez les regards,j’aurais peur qu’on ne vous volât à moi. J’en serai trèsmalheureux. Vous vous êtes rendue nécessaire à ma vie. Je mourrais,bien certainement, si je venais à vous perdre, si vous veniez àm’oublier. »

– Il y a vingt autres lettres de cettenature, reprit le magistrat, écrites sur le même ton. Ces relationsd’amour existent entre votre femme et monsieur de Terrenoire depuisdeux ans déjà, si l’on en juge par les dates les plus anciennes.Vous viviez dans l’intimité de monsieur de Terrenoire, de monsieurMargival et de sa fille, avant votre mariage. Ces relations vousétaient donc connues.

– Ah ! les misérables ! lesmisérables ! murmurait Guerrier. Et je ne savais rien !…Je croyais que l’affection de monsieur de Terrenoire pour mafiancée était chaste et sans aucun autre sentiment que celui del’amitié ! Je croyais aussi à l’amitié du banquier pourmoi ! Je m’étais imaginé que c’était mon travail et monintelligence et non d’aussi coupables services !… Ah !comme j’ai été niais et qu’ils ont dû rire de moi !…Misérables ! Misérables !…

Le juge haussa les épaules.

– Prétendriez-vous que c’est aujourd’huiseulement que cette honte vous est révélée ?

– Je vous le jure, Monsieur, fit lepauvre garçon avec véhémence… avant mon mariage, je n’ai rien vu.Depuis, je me suis aperçu que mes amis du bureau me fuyaient. Deslettres anonymes ont fait naître chez moi des soupçons. J’aiobservé. Je n’ai rien découvert. Et j’ai cru à des calomnies.J’étais heureux parce que je croyais en l’amitié de monsieur deTerrenoire, en l’amour de Marie-Louise ; j’étais heureux parceque je m’imaginais que mon avancement était la récompense de marégularité, de mon entente des affaires. J’étais heureux. Onm’enviait.

– Vous mentez, Guerrier. Il estimpossible que vous souteniez votre ignorance.

– Me croyez-vous capable de pareillesinfamies ?

– J’en suis sûr. Votre aveuglement eûtété bien étrange, avouez-le. Il ne se passait point de jour, avantvotre mariage sans que monsieur de Terrenoire vînt chez Margival.Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre patron semblaitporter tant d’affection à un employé ? L’intimité était grandeentre votre fiancée et monsieur de Terrenoire, vous avez dû leremarquer. Monsieur de Terrenoire envoyait souvent des cadeaux àMarie-Louise. Comment ne vous en êtes-vous pas étonné ? Cescadeaux se renouvelaient sans cesse. Ils étaient très riches.Quelques-uns étaient autant de petites fortunes. Avant votremariage, encore, il était rare de vous rencontrer, n’importe où,sans que monsieur de Terrenoire fût en tiers. Et, pour ceux quivous voyaient, aucun doute n’existait sur l’entente de Marie-Louiseet du banquier.

– C’est abominable ce que j’entendslà ! murmura Guerrier, qui se sentait devenir fou.

Et ses ongles, déchirant sa chair, faisaientsaigner son front.

– Et vous n’avez rien vu ? demandale juge, ironique.

– Rien, Monsieur, je n’ai rien vu…Oh ! je vous en prie, croyez-moi ! C’est horrible,entendez-vous, d’apprendre tout à coup que l’on est couvert d’unepareille honte !… Je vous jure, Monsieur, que si pareillecertitude m’avait été donnée, ce matin ou hier, avant monarrestation, j’aurais tué monsieur de Terrenoire… j’aurais tué mafemme !

Il avait dit cela avec tant d’énergie, et ilétait si pâle, si défait, son angoisse était si visible queM. de Lignerolles en fut un moment impressionné.

Mais il lui paraissait invraisemblable queGuerrier ignorât ce qui se disait, qu’il chassa cette impression,et observa plus attentivement le jeune homme, persuadé qu’il avaitdevant lui un habile comédien – un criminel très fort.

Il reprit :

– Pourriez-vous expliquer autrement queje le fais, l’affection étrange de monsieur de Terrenoire, etl’intimité qui régnait entre lui et votre femme ?

– Hélas ! non !…

– À plusieurs reprises, avant votremariage, et quand votre présence chez Margival, devenant tropfréquente, le gênait, monsieur de Terrenoire, pour profiter desderniers moments de liberté avec sa maîtresse, vous a donnécertaines missions qui vous appelaient hors de France. Cela auraitdû si vous aviez été de bonne foi, vous inspirer dessoupçons ?

– Je n’y ai vu que mon intérêt et l’enviequ’avait monsieur de Terrenoire de m’initier le plus vite possibleaux affaires.

– Eh bien, pendant ces absences, les deuxamants, accompagnés du père, sur la complaisance duquel ilssavaient pouvoir compter, faisaient des parties de campagne àMeudon, à Chaville, à Saint-Cloud comme des étudiants et desgrisettes. Ces parties de campagne étaient suivies de petits dînersfins, après lesquels on rentrait très tard. Ignoriez-vous celaaussi ?

– Non, je le savais, Marie-Louise m’araconté elle-même ces parties ; je n’y ai vu aucun mal.

– Vous étiez sourd et aveugle. Vous nevoyiez pas non plus monsieur de Terrenoire, redevenu jeune, riant,devant vous, ayant votre fiancée à son bras ; et vous ne lesentendiez pas se chuchoter à l’oreille mille phrasesmystérieuses ?

– Quel abîme d’infamie ! dit-il.

Et comme s’il avait voulu provoquer uneespérance comme si espérereût été possible encore, ildemanda :

– Cependant, si tout cela était faux, sivous vous trompiez, Monsieur, si vous étiez abusé ?

M. de Lignerolles se mit à rire.

– Pour vous parler de la sorte, dit-il, àmoins de risquer de vous offenser gravement – et j’en garderais leregret toute ma vie – il me fallait des preuves, je lespossède.

– Oh ! Monsieur, ne me les cachezpas, apprenez-moi tout… Je veux savoir ! Je veuxsavoir !…

– Mon devoir est de vous les faireconnaître, car cette histoire intime de votre ménage se rattache aucrime dont je m’occupe, et ce n’est pas m’écarter de mon enquête,comme on pourrait le croire au premier abord, que de dévoiler ceshonteux calculs…

– Je n’ai à me reprocher ni ce crime nicette honte.

– Vous n’avez jamais trouvé étonnantecette multiplicité de cadeaux de monsieur de Terrenoire à votrefemme ?…

– Je vous ai répondu à ce sujet en vousdisant que je croyais de la part de monsieur de Terrenoire, à unesorte d’affection paternelle.

– Vous ne vous êtes jamais demandé nonplus comment, avec vos faibles ressources, étaient entrés chezvous, aussitôt votre mariage, des meubles et des tapis précieux quieussent absorbé plusieurs années de vos appointements, si vousaviez été obligé de les payer…

Le visage de Jean Guerrier manifesta le plusgrand étonnement.

– J’ai devant moi les factures de vosfournisseurs. Elles s’élèvent à sept ou huit mille francs, chiffreabordable, ainsi que vous le dites, et qui ne dépasse pas un budgetcomme le vôtre ; mais deux experts sont allés visiter votreappartement, quelques minutes après votre arrestation – sur la foide renseignements particuliers qui nous avaient été communiqués –,et leur rapport, très détaillé, constate que vous possédez unmobilier d’une valeur marchande de plus de trente mille francs.

– Trente mille francs !… ditGuerrier, impatienté. Et où diable voulez-vous que je les aipris ? Vos experts me semblent avoir poussé la plaisanterie unpeu loin. J’ai payé mon mobilier comptant – sept ou huit millefrancs – mes factures le prouvent.

– Pourquoi mentir, Guerrier ? Nevous ai-je pas dit que j’avais des preuves de ce quej’avançais ?

– Des preuves ? encore despreuves ? murmura Jean, passant la main sur son front.

Il commençait à ne plus bien comprendre cequ’on lui voulait.

– J’ai fait venir, et j’ai entendu chacundes tapissiers, des orfèvres, des fournisseurs avec lesquels vousavez eu affaire, soit avant, soit depuis votre mariage. Je leur aiprésenté les factures saisies chez vous par monsieur Lacroix et jeleur ai fait lire le rapport de mes experts.

– Eh bien ? ils ont ri,parbleu ! Qu’ont-ils répondu ?

– Vous allez le savoir.

M. de Lignerolles appuya sur untimbre.

La porte s’ouvrit et un garde apparut.

– Monsieur Bontemps, monsieur Letelliezet monsieur Cormatin sont toujours là ?

– Ils attendent le bon plaisir demonsieur le juge d’instruction.

– Priez-les d’entrer dans moncabinet.

Un instant après, les trois hommesapparurent.

M. de Lignerolles leur indiqua dessièges.

Ils s’assirent sans adresser un regard àGuerrier, qu’ils firent semblant de ne pas apercevoir.

– Monsieur Bontemps, dit le juge, vousavez fourni à plusieurs reprises des bijoux à madameGuerrier ?

– En effet, Monsieur, non pas à madameGuerrier directement, mais à monsieur de Terrenoire, qui les luidestinait.

– Ces bijoux étaient faux, n’est-cepas ? Bontemps fit un soubresaut.

– Monsieur le juge voudrait-ilplaisanter ? Il connaît ma maison. Les Bontemps sont orfèvresdepuis plus de deux cents ans, de père en fils, et il y a aussilongtemps que les de Lignerolles, de père en fils, se fournissentchez eux. Les bijoux, diamants, colliers, payés par monsieur deTerrenoire et fournis par moi à mademoiselle Margival représententune valeur de quarante mille francs !

– Vous entendez, monsieurGuerrier ?

Le caissier fermait les yeux et murmuraitcomme une prière, dans l’effondrement de son âme, de ses croyances,de ses affections, de son bonheur :

– Mon Dieu ! Mon Dieu !

– Le dernier achat de monsieur deTerrenoire, continuait le marchand, a été un collier de perles.J’ignore, par exemple, à qui mon client le destinait.

Ce collier de perles, Jean le connaissait.

Il avait surpris Marie-Louise et Terrenoireles mains entrelacées, au moment où le banquier venait de lui fairece riche cadeau.

Et il n’avait osé rien dire !

Ah ! s’il avait parlé, à cetinstant-là ! quelles catastrophes, il eût évitées !

– Ce collier, reprit le marchand avecindifférence, était d’une valeur de dix mille francs…

– Dix mille francs ! Ah ! niaisque je suis ! Est-ce que je savais moi ? J’ai toujoursvécu dans le travail et la pauvreté. Est-ce que je connaissais lavaleur de ces objets ?… Et comment leconnaîtrais-je ?

Personne ne répondit à cette exclamation.

Il baissa la tête.

Hélas ! il comprenait bien qu’il auraitbeau se défendre. On ne le croirait pas.

Aussi, c’était sa faute, après tout.Fallait-il être aussi naïf et aussi confiant ?

Le juge compulsait certaines notes.

– Monsieur Jean Guerrier a acheté deuxpendules chez monsieur Letelliez. Les factures portent deux centsfrancs pour la première, trois cents pour la seconde. Les expertsont estimé celle-ci quinze cents francs et l’autre millefrancs.

– C’est bien leur prix, en effet !dit M. Letelliez.

– C’est moi qui les ai achetées etpayées, cria Guerrier, d’où vient cette différenced’estimation ?

– De ceci, que monsieur de Terrenoire,par lequel j’avais été prévenu, payait la différence…

Guerrier, blême, râla :

– Vous ne mentez pas ?

– Ai-je intérêt à mentir ? Meslivres feront foi.

M. de Lignerolles, fit un signe àM. Cormatin, le riche tapissier de l’avenue de l’Opéra, etCormatin, sans autres explications, prit la parole.

– Ce qui arrive pour monsieur Letelliezest arrivé pour moi. Lorsque monsieur Jean Guerrier s’est mis enménage, il m’a été adressé par mon client, monsieur de Terrenoire,qui m’a prié de lui fournir un mobilier en abaissant les prix,promettant de tenir compte de la différence. Je n’avais pas à mepréoccuper des motifs qui faisaient agir mon client. Lorsquemonsieur Guerrier se présenta chez moi, je guidai son choix… Pourne rien cacher, je dois dire à monsieur de Lignerolles que monsieurGuerrier paraissait ne pas se douter le moins du monde de la grandevaleur de certains meubles artistiques qui attiraient son regard.Il s’étonnait bien un peu du prix dérisoire que j’en exigeais, maisil paraissait de bonne foi. Les achats qu’il me fit se montèrent,comme vous pouvez vous en assurer, à quatre ou cinq mille francs,je ne me rappelle plus au juste. Il me les paya comptant. Quant àla différence, c’est-à-dire vingt-cinq mille francs environ ce futmonsieur de Terrenoire, selon sa promesse, qui me la remboursa.

Cette déclaration, qui semblait faite avecquelque sympathie, rendit un peu de forces à Guerrier.

Quand Bontemps, Cormatin et Letelliez furentsortis, il y eut une minute de silence entre le juge et le pauvregarçon.

M. de Lignerolles voulait luilaisser le temps de reprendre son sang-froid.

– Remettez-vous, Guerrier, dit-il avecdouceur. Calmez votre émotion et songez, avant de répondre, quevous avez un grand intérêt à ne plus me cacher la vérité…

– Mais, Monsieur, je suis sous le coupd’une abominable machination ! Ce que ces hommes viennent devous dire devant moi, n’est-il pas la preuve que je suis innocentde ce que vous me reprochez ? Si j’avais été le maricomplaisant que vous croyez, monsieur de Terrenoire n’eût pas eu lebesoin de se cacher de moi. Ces meubles et le reste, il les eûtpayés seul. Cette comédie était faite pour me tromper… Et simonsieur de Terrenoire cherchait à me tromper en escomptant manaïveté, c’est donc que j’ignorais qu’il fût l’amant de ma fiancée,c’est donc que je ne suis pas coupable.

Guerrier avait espéré dans cet argument.

Mais son observation ne parut pas frapper lemagistrat.

– C’était une comédie concertée entrevous, dit-il. Ne fallait-il pas sauver les apparences ?

Guerrier soupira, hocha tristement latête.

– Vos antécédents sont déplorables,continua monsieur de Lignerolles. Il n’y a chez vous ni honneur nidignité. Il n’est donc pas étonnant que vous ayez songé à fairefortune d’un seul coup, en profitant de la somme énorme renferméedans votre caisse.

– Vous dites que je n’ai ni honnêteté nifierté, vous me représentez capable de tout. Dès lors, commentexpliquez-vous que monsieur de Terrenoire, qui devait bien meconnaître, puisqu’il profitait de ma honte et de mon infamie, m’aitconfié des fonctions aussi importantes et délicates que celles decaissier de sa banque ?

– Votre raisonnement est logique enapparence. Mais le banquier a convenu lui-même qu’il arrivaitrarement que des sommes restassent à la banque. En outre, il yavait là deux gardiens, et il était bien difficile – comme vousl’avez essayé sans doute – de les séduire tous les deux. Enfin,monsieur de Terrenoire, qui s’occupait beaucoup par lui-même de sesaffaires, exerçait un contrôle quotidien qui devait vousdérouter.

Le juge s’arrêta, puis, d’un tonincisif :

– Depuis quelque temps, les affaires demonsieur de Terrenoire, étaient en assez mauvais état. Sans avoirsubi de grosses pertes, le banquier traversait une périodedifficile… Ce n’était plus un mystère dans les bureaux qu’unmouvement de Bourse pouvait vous renverser… La situation était donctrès tendue… Monsieur Le Charrier, en avait averti monsieur deTerrenoire, mais celui-ci n’avait voulu rien entendre… Et cependantil ne m’est pas prouvé que monsieur de Terrenoire ne prévoyaitpoint la débâcle de la Bourse. Dès lors, pour éviter une partie desresponsabilités, monsieur de Terrenoire a pu rêver ce vol dont ilse prétend aujourd’hui victime…

– Quoi ! vous pensez…

– Je ne crois rien, pour le moment.J’examine. Voulant enlever le million contenu dans sa caisse, votrecomplicité était nécessaire à monsieur de Terrenoire et, comme ellelui était acquise, de par les secrets honteux qui vous attachaientl’un à l’autre, rien n’était plus aisé que de perpétrer ce vol.Remarquez que je parle sans données certaines, et que, si votreculpabilité me paraît admise, il n’en est pas encore de même pourmonsieur de Terrenoire. La certitude ne tardera pas à venir. Vousseul et le banquier possédiez les clés des bureaux. Or, c’est avecces clés que les portes ont été ouvertes. Il n’y a nulle part detraces d’effraction. Brignolet et Béjaud se sont réveillés. L’und’eux, Béjaud, s’est laissé gagner sans doute par despromesses ; l’autre, plus honnête, a menacé de tout dire. Ilfallait choisir : ou remettre dans la caisse le million quevous teniez déjà – et le silence de Brignolet n’était acheté qu’àce prix – ou tuer le gardien pour empêcher ses révélations. Vousl’avez tué… Monsieur de Terrenoire est sorti, emportant cettefortune. Il a une clé de la porte cochère. Il a pu s’enfuir sanséveiller le concierge et mettre en sûreté le million. Quant à vous,il était nécessaire que vous trouviez quelque histoire pourexpliquer le vol et l’assassinat. Fuir, c’était vous déclarercoupable. Vous êtes resté, vous et Béjaud, auprès du cadavre de lavictime. Vous avez inventé tous les deux ce conte invraisemblablede sommeil, et le matin, à l’heure que vous avez vous-même choisie,vous avez donné l’éveil. Telle nous semble avoir été la combinaisonde ce crime. C’est alors que nous pourrons attribuer à chacun saresponsabilité. Mon greffier n’a pas tenu compte de vosdénégations. Je vous ai expliqué la situation telle qu’elle nousapparaît, afin de vous permettre de vous défendre. Contre monsieurde Terrenoire, nous n’avons pas assez de preuves :j’attends.

M. de Lignerolles appuya sur letimbre. Les gardes de Paris qui avaient amené Guerrierreparurent.

Le juge leur fit signe. Ils se placèrent dechaque côté du jeune homme. Et Jean fut réintégré au dépôt.

Chapitre 13

 

 

Le lendemain, un étranger, M. WilliamFarney, sujet américain, ne craignait pas de se présenter àM. de Lignerolles, juge d’instruction, pour lui demanderl’insigne faveur de voir son ami Jean Guerrier.

Fort heureusement pour le solliciteur que lemagistrat avait été averti par M. Lacroix de l’existence d’unriche Américain qui s’intéressait à l’assassin présumé deBrignolet. Sans quoi, il l’eût éconduit, et de la belle façon.

Mais la fortune a tout au moins le droit dediscuter même avec un juge d’instruction.

William Farney insista.

– Je suis, dit-il, un des meilleurs amisde la famille Margival. Ma conviction est que Guerrier n’aaucunement trempé dans le crime dont on l’accuse. Je voudrais luiapporter mes consolations et la promesse verbale que je mets toutema fortune à son service pour sa défense.

Il prononça ses dernières paroles de la voixferme avec laquelle autrefois il se défendait contre lesaccusations de ce même de Lignerolles.

Le magistrat le regardait avec la curiositédéfiante d’un inquisiteur qui cherche le but véritable d’unedémarche imprévue.

Il ne reconnut pas Roger Laroque, savictime.

– Bien que l’accusé soit au secret,dit-il enfin, il n’y a aucun inconvénient, monsieur Farney, à ceque vous le voyiez pendant quelques minutes, mais en présence degardiens. Vous n’aurez pas besoin d’aller à Mazas. Nous l’avonsconservé au dépôt.

Un instant après, les deux amis se trouvaienten présence à travers le vitrage du parloir. Deux gardiens assistésde deux agents de la sûreté, serraient de près le prisonnier.

Roger faillit se trahir en voyant les ravagesque les chagrins avaient creusés sur les traits de Guerrier.

– Comment ! s’écria-t-il, vous enêtes là, au bout de si peu de jours ! Mais vous auriez étécondamné à mort que vous n’auriez pas l’air plus défait, plusanéanti.

Jean se redressa sous ces reproches.

– Si vous saviez ! dit-il.

– Je sais que vous êtes accusé d’un crimeabominable, d’un assassinat ayant le vol pour mobile, je connaistoutes les circonstances de cette affaire, je n’ignore pas que degraves apparences sont contre vous, mais vous ne devez pas fairedouter de votre innocence en vous abandonnant au désespoir. Vousn’en avez pas le droit, pour vous-même, pour votre chère femme,Marie-Louise, pour votre excellent beau-père, Margival, pour votrepatron et bienfaiteur, monsieur de Terrenoire. Quant à moi, je veuxbien ne pas me compter, mais vous savez combien je vous suisattaché et ce que je dois souffrir de vous voir en cet état.

Jean leva les bras comme un homme qui n’espèreplus.

Pouvait-il parler devant ses geôliers,pouvait-il étaler sa honte en présence de ces subalternes quiépiaient ses moindres gestes, suivaient ses pensées pour y puiserdes renseignements utiles à l’enquête ?

– Monsieur Farney, dit-il, je vousremercie de votre démarche. Vous êtes bon, vous êtes héroïque de nepas vous séparer d’un malheureux qui aura bientôt contre luil’opinion presque unanime. Vous ne savez pas tout. Sous peu, monprocès, procès inévitable, vous révélera des choses si abominablesque vous vous refuserez à les croire.

Et, sans attendre la réponse, Jean Guerrierreprit le chemin de sa cellule, suivi par les agents, quiredoutaient une tentative de suicide et se tenaient prêts àprévenir les mouvements du malheureux.

Roger se retira, consterné. Que voulait direGuerrier ? L’infortuné était-il déjà en proie auxhallucinations de la folie ? N’accusait-il pas sa femme, sonbeau-père et son patron d’avoir causé sa perte !

Roger courut en toute hâte chezMarie-Louise.

Il la trouva seule tout en larmes.

– J’ai vu Jean, lui dit-il.

Elle poussa un cri de joie.

– Il n’est donc plus au secret ?dit-elle. Moi, sa femme, je n’ai pu encore obtenir la permission dele voir, ne fût-ce qu’une minute.

Ce n’était pas là le ton d’une femme qui acausé la perte de son mari.

Roger Laroque ne voulut pas mentir. Il racontadans ses moindres détails, la scène navrante à laquelle il venaitd’assister. Tout en parlant, il regardait attentivementMarie-Louise.

La jeune femme ne se troubla nullement. Il n’yeut pas dans ses yeux la moindre expression qui pût donner à penserà Roger qu’elle comprenait ses paroles accusatrices.

Elle éclata en sanglots, criant :

– S’il m’accuse, c’est que son désespoira perdu sa raison. Il faut qu’on me rende mon mari. Moi seule suiscapable de le guérir.

Margival rentra au même instant. Mis aucourant de l’événement de la matinée, il conclut aussi à la foliede Guerrier. Sa sincérité n’était pas plus douteuse que celle deMarie-Louise.

Le père et la fille respiraient l’honnêteté,la probité, l’honneur.

Quant à l’insinuation de Guerrier contreM. de Terrenoire, on convint de ne pas en parlerprovisoirement au banquier. Il était inutile de lui révéler desparoles que Guerrier regretterait certainement.

Le soir même, le prisonnier recevait de sonancien patron la lettre suivante dont l’écriture allongée enanglaise du plus pur style n’avait aucun rapport avec celle deRoger Laroque :

« Cher Monsieur Guerrier,

« Je n’ai pas hésité à révéler àMarie-Louise et à son père les paroles amères que vous avezprononcées contre ces deux êtres qui vous aiment tant, paroles dontle sens m’échappe absolument.

« Je vous jure que votre femme et votrebeau-père n’ont pas compris un mot de ce que vous voulez dire.

« Il y a des expressions, desexclamations qui ne trompent pas. Votre famille est tout à fait endehors de vos malheurs et le coup qui vous frappe la frappe en mêmetemps.

« Ne vous laissez pas abattre, comptezsur tous les vôtres comme sur moi.

« Votre ami,

« WILLIAM FARNEY. »

Chapitre 14

 

 

Nous avons laisséMme de Noirville au moment où elle venaitd’éprouver, de la part de Suzanne, un refus dont le caractèremystérieux lui donne à réfléchir. Ne pouvant s’expliquer le mobilede la jeune fille, elle se décida à raconter à Raymond sa visite àMaison-Blanche. Tout d’abord, le jeune homme eut envie de reprocherà sa mère cette initiative qu’elle avait prise sans le consulter,mais elle paraissait si triste de son échec, si triste de nepouvoir annoncer à son fils le bonheur qu’elle avait rêvé pour lui,qu’il n’en fit rien.

Seulement les réponses de Suzanne à Julia et àLaroque ne pouvaient l’étonner, lui à qui la jeune fille les avaitdéjà faites.

Elles eurent pour résultat de redoubler satristesse et de le plonger dans une incertitude cruelle.

Et un jour, en proie au doute, la figurebouleversée, horriblement malheureux, il courut àMaison-Blanche.

Il trouva Suzanne dans la serre voisine dusalon.

Elle vint à lui et lui serra les mains ensilence. Elle vit tout de suite qu’il s’était passé dans cette âmequelque drame terrible.

– Raymond, dit-elle anxieuse, qu’ya-t-il ? qu’avez-vous ?

– Suzanne… Suzanne… Il m’est venu uneatroce pensée… Cet obstacle entre vous et moi, cette raisonmystérieuse qui vous éloigne de moi… j’ai pensé… j’ai cherché…Ah ! c’est atroce, je le dis, de douter ainsi… et j’aime mieuxla vérité… oui, je l’aime mieux, si épouvantable qu’elle soit…

– Mon Dieu ! que voulez-vousdire ?

– Cette raison… je crains de l’avoircomprise…

– Vous ! dit-elle avec un crid’effroi !… Vous !…

– Oui, moi… À votre frayeur, je ne douteplus…

– Raymond ! ! !

Et, dans une angoisse affreuse, un indicibledésordre, elle lui serrait les mains à les briser,nerveusement…

– Raymond… il faut tout me dire… je veuxtout savoir…

– Écoutez, Suzanne… j’ai pensé…

Il s’arrêta.

– Parlez ! dit-elle doucement, bienqu’elle tremblât de peur.

– Je parlerai… je parlerai… Oui, Suzanne,vous refusez de porter mon nom, parce que… vous craignez que jen’apprenne… plus tard… une faute… une liaison du passé… quelquechose que rien n’efface et qui a brisé votre vie… alors que lafleur de votre vie était à peine éclose.

Il se tut, il était tombé à genoux, brisé,anéanti, et il ne voyait plus rien. Il attendait un mot comme sonarrêt de mort.

Une longue minute s’écoula.

Suzanne n’avait pas compris, tout de suite, cequ’il avait dit. Ce ne fut qu’en se répétant à elle-même qu’elledevina. Elle était si loin de cela ! Elle avait cru queRaymond avait surpris le secret du nom de Laroque ! Non, cen’était pas cela !… Raymond ignorait toujours… Ce qu’ilcroyait, c’est qu’elle était une fille tombée, coupable,flétrie !…

Un sourire céleste erra sur ses lèvres, samain, qui tenait son mouchoir, essuya le front de Raymond.

– Oh ! mon ami, mon pauvre ami, queje vous plains !

Elle poussa un soupir, accablée par ledécouragement.

– Vous aviez le droit de tout croire,fit-elle, mais je ne veux pas que vous doutiez plus longtemps demoi. Vous avez voulu savoir la vérité, je vais tout avouer – après,vous me direz un éternel adieu !…

Alors, il osa lever les yeux : il s’étaitattendu à une grande colère, à une indignation profonde, et, aulieu de cela, elle venait de lui parler avec une gravitésingulière, une tristesse infinie !

– Taisez-vous, Suzanne, pardonnez-moi. Jene veux plus savoir…

Elle secoua la tête à deux reprises.

– Il est trop tard, dit-elle, unemauvaise pensée vous resterait, le doute est venu et je ne veux pasque vous doutiez. Malgré tout, je vous pardonne de me fairesouffrir, mais c’était presque une folie de croire que je pourraisgarder toujours vis-à-vis de vous mon secret… le secret de monpère…

– De votre père, Suzanne ?

– C’est de lui qu’il s’agit, non demoi.

Il respira, soudain soulagé. L’homme qui aime– quel que soit son amour, est ainsi fait qu’il croit le mal plusfacilement que le bien. Et Raymond, malgré tout, doutait.

À présent, il était un peu rassuré : sinavrante que fût l’histoire qu’il allait entendre, il pourraitquand même adorer Suzanne.

– Et d’abord, mon ami, fit-elle à voixbasse, promettez-moi le secret sur votre vie, sur votrehonneur !…

– Est-il nécessaire de jurer,Suzanne ?

– Non, vous m’aimez, vous vous tairez, jene crains rien.

– Je vous écoute, dit-il.

Elle ferma les yeux, puis, d’une voixmourante :

– Je ne puis pas être votre femme,Raymond, parce que le nom que je porte n’est pas le mien…, parceque le nom que je porte n’est pas celui de mon père… parce que jesuis la fille d’un homme qui se cache dans la crainte de lajustice, parce qu’il a commis autrefois un très grand crime, nonpas un de ces crimes que la vengeance explique et dont elle peutatténuer l’horreur, mais un de ces crimes odieux, épouvantables,qui déshonorent à jamais une famille, à jamais un nom… Mon père aassassiné pour voler !

Raymond n’eut pas un mot, pas un geste, ilavait seulement baissé la tête, de plus en plus, à chaque motqu’elle avait dit. Du reste, elle gardait toujours les yeux ferméspour ne rien voir…

– Ce crime, vous le connaissez, Raymond,bien que vous fussiez très jeune à l’époque où il a été commis,vous le connaissez, et votre père, qui était l’ami du mien, adéfendu mon père… Il en est mort !…

Cette fois, à cette révélation, Raymonds’était levé brusquement et n’avait pu retenir une sourdeexclamation.

– Roger Laroque !… L’assassin deVille-d’Avray…

– Oui.

– Vous êtes la fille de RogerLaroque ?

– Je suis sa fille…Comprenez-vous ?…

– Hélas ! hélas !…

– Mon père, que tout le monde a cru mortdans sa tentative d’évasion pour s’échapper de laNouvelle-Calédonie – car je sais tout cela, mais lui, il ignore queje sais ! – mon père est condamné aux travaux àperpétuité…

En Amérique, où il s’est réfugié, il a refaitrapidement sa fortune… Et il a voulu revenir habiter la France, aurisque d’être reconnu, au risque d’être renvoyé au bagne…

– Quel est son but ?

– Il ne peut me le dire, puisqu’il estpersuadé que j’ai oublié la triste histoire du crime… alors que,mon Dieu ! fit-elle avec épouvante, alors que je ne passe pasun jour, pas une nuit, sans m’en rappeler les effroyablesdétails !…

– Ces débats, je les connais, moi aussi,fit Raymond, puisque c’est en pleine cour que mon père est mort.J’ai voulu connaître l’affaire et je l’ai relue bien souvent dansla Gazette des Tribunaux !Ainsi, Suzanne, c’est vousqu’on a amenée devant le jury, pour vous faire accuser votrepère ?… C’est vous, cette enfant qui a fait pleurer tout lemonde, qui a excité tant de pitié et d’admiration pour son courageprécoce… pour son énergie…

– C’est moi.

– Mais mon père a dit très haut qu’ilcroyait le vôtre innocent… Et il le croyait ! On ne se trompepas à de pareilles et aussi chaleureuses paroles !… MonsieurLaroque était l’ami de mon père… Mon père ne pouvait avoir pour amiun voleur et un assassin. Il y a eu dans ce crime je ne sais quelmystère qui n’a jamais été éclairci !…

– Hélas ! mon ami, vous êtes bon devouloir défendre mon père, mais, pour moi, le mystère n’existe pas…Les juges, autrefois, ont eu raison de vouloir m’interroger… jesavais tout !… Ma mère et moi, nous avons assisté aucrime !… Mon père est l’assassin !…

– C’est horrible ! murmuraRaymond.

Et les deux pauvres enfants restèrent l’unauprès de l’autre, muets, sans pensées, foudroyés par cetterévélation dans ce qu’ils avaient de plus noble, de plus cher, deplus sacré : leur amour !…

– À présent, dit-elle, que vous saveztout, que vous ne doutez plus de moi, que vous connaissez le tristesecret de ma vie, adieu, mon ami…

– Adieu, non pas, Suzanne, car je vousaime follement…

– À quoi bon m’aimer, Raymond ?

– Puis-je raisonner mon amour ? Jevous aime. Toute ma vie est à vous. Je veux souffrir avec vous,pour vous…

– Oh ! Raymond, vous vous lasserezet vous m’oublierez…

– Le pensez-vous vraiment ?

– Non, dit-elle, et pourtant, je le jure,je préférerais n’être pas aimée de vous… être seule à savoir et àme souvenir…

Et, après un nouveau silence :

– Maintenant, mon ami, laissez-moi… Jesuis si troublée par l’aveu que je viens de vous faire, que j’aibesoin d’un peu de solitude pour me remettre… Adieu… adieu…Raymond, partez, et, si vous m’en croyez, ne revenez plus !Fuyez-moi !…

Mais il eut comme un geste de défi.

– Au revoir, dit-il. Je t’aime… J’aimemieux souffrir !

Elle lui tendit les mains. Mais ce furentleurs bras qui s’enlacèrent. Elle tomba sans force sur la poitrinedu jeune homme, la tête renversée sur son épaule, et, pendant uneminute, leurs lèvres s’étreignirent en un baiser désespéré, presquedouloureux…

…… … … … … … .

La serre communiquait par une porte avec lesalon. Après le départ de Raymond, Suzanne se dirigea vers cetteporte et l’ouvrit. Ils se dirigèrent vers cette porte. Suzannel’ouvrit. Et elle poussa un grand cri devant le corps d’un hommequi gisait en travers – le corps de Roger, inanimé, de Roger, quiavait surpris la scène, qui avait tout entendu.

– Mon père ! mon père !

Et elle l’embrassait follement… Et sa maintremblante cherchait la place du cœur… Il battait faiblement… Uninstant, elle avait cru qu’il était mort !…

Elle se précipita vers une fenêtre, l’ouvritpour donner de l’air. Puis elle sonna violemment.

Des domestiques accoururent effarés,transportèrent Laroque toujours évanoui sur une ottomane, etSuzanne se mit à lui prodiguer ses soins !

Elle lui mouilla le front, les paupières, labouche, le cou, les mains avec un linge trempé dans de l’eauglacée.

Enfin, au bout d’une heure, d’une longue etmortelle heure de désespoir et d’angoisse, il reprit connaissance.Le souvenir lui vint tout de suite de ce qu’il avait entendu. Ilpoussa un profond soupir et referma les yeux.

Certes, quand tout à l’heure, sachant sa filledans la serre, il avait voulu entrer ; quand il avait étésurpris en entendant la voix de Raymond, qu’il ne savait paslà ; quand, malgré lui, il avait écouté et compris… ;quand il avait senti ses forces s’en aller, le sang se retirer deses veines, il avait eu un moment de bonheur suprême, inouï…

Il fit un signe aux domestiques, qui seretirèrent.

Quand ils furent seuls, Suzannemurmura :

– Mon père ! mon père !pardon !…

Il la regarda longuement, sans rien dire. Ilétait resté étendu sur le canapé ; ses jambes étaient commebrisées. Il avait aussi une très grande lourdeur dans la tête, etune multitude de points multicolores papillotaient devant sesyeux.

Puis, parlant avec lenteur :

– Ainsi, malheureuse enfant, tu n’avaisrien oublié ?

Elle cacha son visage sur la poitrine de sonpère, et ne répondit rien. Les doigts du pauvre homme errèrent dansles cheveux de sa fille. Il la caressait doucement.

– Et moi qui croyais ! Moi quicroyais ! dit-il par deux fois. Ne pleure pas !… Ce n’estpas ta faute… Que veux-tu ? On ne commande pas à sessouvenirs… Mais tu m’as fait de la peine. Une grande peine. Je nepense pas avoir souffert autant depuis le jour où ta mère et toivous m’accusiez par votre silence, devant les juges… devant lejury !… Et moi, fou que j’étais, je m’imaginais que ce passéétait mort !… Que faire, que dire pour te prouver ?… Carje suis innocent de ce crime !…

Il resta rêveur, puis se relevant un peu,s’appuyant sur une main, et de l’autre écartant la tête deSuzanne.

– Je suis innocent, Suzanne,entends-tu !

– Oh ! mon père, le passé est mort,ne parlons plus de rien !

– Je croyais que tu ne te souvenais pas,et alors je ne voulais pas réveiller toute cette lamentablehistoire. Puisque tu te rappelles, puisque rien n’est effacé entoi, je parlerai… je te dirai que je ne suis pas coupable du crimequ’on m’a reproché et pour lequel j’ai subi une condamnationinfamante ! Toi, dont la mémoire est si fidèle, ne tesouviens-tu pas des dénégations que j’opposais aux preuves relevéescontre moi ? J’ai prié, supplié, pleuré qu’on me crût… Je medébattais dans une de ces situations atroces et sans issue où unhomme laisse forcément l’honneur. J’avais beau crier mon innocence,personne ne me croyait, pas même toi, ma fille, que j’aimais tant…pas même ta pauvre mère, qui sait la vérité, s’il est vrai quel’âme ne meurt pas.

– Ma mère et moi, nous avonsvu !

– Alors, tu me crois vraimentcoupable ?… Rien ne plaide pour moi dans ton cœur ? Tun’as jamais eu rien à me reprocher, jamais, ni avant le crime, nidepuis. Et tu ne t’es jamais dit qu’il était bien étrange qu’unhomme, si bon, si attentif, si ouvert, fût devenu brusquement, dujour au lendemain, un misérable, assassin et voleur ?… Maismoi, Suzanne, si j’avais surpris ta mère assassinant et volant, sije l’avais vue, ta mère, avec ces deux yeux qui te regardent, jen’aurais pas cru !… Non, j’aurais dit que c’était un rêve oude la folie, mais je n’aurais pas cru.

Elle se taisait. Qu’eût-elle dit ? Elleétait sûre !…

– Je ne te fais pas de reproches, machérie, non, ce serait injuste ! Ce que tu as vu, toutepetite, a laissé une trop forte impression sur ton âme pour que tupuisses aisément te mentir à toi-même et dompter les révoltes deton cœur… Ta jeunesse a été brisée par le spectacle d’un crime etpar la honte que ton père a jetée sur ton nom… Oh ! lahonte ! la honte ! Cette épithète qu’après macondamnation certains de mes anciens ouvriers ont accolée à monnom !… Car, je le sais, quand ils parlent de moi, c’estencore, c’est toujours Roger-la-Honte qu’ils m’appellent !…Les pauvres gens, je leur pardonne ! S’ils savaient tout ceque cette honte imméritée cache de larmes et de courage, ilsrougiraient d’eux-mêmes ! La honte !… sur moi ! surtoi !… Être obligé de se cacher… de ramper, pour ainsi dire,dans l’obscurité de la société… de courber la tête… de tremblerdevant quelque regard curieux… devant quelque parole indiscrète, dese ronger les poings dans l’impuissance !… La honte !voilà la honte !… Mais, du moins, si je ne puis relever lefront devant le monde, je veux ne point rougir devant toi… Je veuxte prouver, enfin, que je suis innocent…

Elle fit un geste vague pour l’empêcher deparler.

Mais il continua, avec une véhémence à peinecontenue :

– Je suis innocent. Et un seul hommel’avait deviné, Lucien de Noirville… et il en est mort !…Ah ! j’étais vraiment maudit, puisque c’était la deuxième mortà cause de moi !… Écoute, ma fille, ce que je vais te raconterva faire rougir ton front, et diminuera le respect que tu me dois.Ce sera une punition, encore, celle-là – un supplice de plus ajoutéà tous les autres supplices –, pourtant, tu sauras tout… Terappelles-tu tous les incidents de l’affaire ?

– Hélas ! mon père.

– Ce qui m’a fait condamner, surtout,c’est la preuve qu’établissaient contre moi les billets de banqueretrouvés dans ma caisse…

– Oui.

– J’ai dit que les cent cinquante millefrancs versés par moi la veille et l’avant-veille à Guerrierprovenaient pour une part du gain au cercle, la plus grosse partd’un remboursement.

– C’est cela… mais c’est tout ce que vousavez dit.

– Et tu vas voir pourquoi je n’ai pu enrévéler davantage… Laroque s’arrêta une seconde à cet endroit deson récit, puis :

– Encore une fois, pardon, dit-il, maisil le faut. J’ai commis une faute dans ma vie, ma chère fille, unefaute chèrement expiée. Je l’ai commise en un moment d’égarement,car je n’ai même pas l’amour pour excuse, puisque je n’ai jamaiscessé d’aimer ta mère… J’ai été l’amant d’une femme mariée quis’était prise pour moi d’une passion folle. Cette femme eut besoind’argent… d’un besoin immédiat… Il s’agissait pour elle de payerdes dettes que son mari ne connaissait pas ; ses créanciers lapressaient, et son mari, les ayant déjà remboursés plusieurs fois,avait menacé sa femme d’un scandale, d’une séparation, si elle nemettait pas un terme à ses dépenses exagérées… Il me fut possiblede lui apporter cent mille francs. La guerre vint, puis la paix futsignée. Les affaires se ralentirent. Je dus me résigner à unremboursement important réclamé par ce Larouette. C’était la ruine,et je ne prévoyais pas comment j’allais faire face à mes échéancesde fin de mois – c’était la faillite –, lorsqu’un matin je reçus,boulevard Malesherbes, une lettre et un petit paquet cacheté. Lalettre était de ma maîtresse – avec laquelle j’avais rompu touterelation depuis la guerre –, elle me savait gêné et me renvoyaitles cent mille francs que je ne lui eusse jamais réclamés. Lepaquet contenait cent mille francs. Comprends-tu ?… Vois-tumaintenant la situation odieuse, épouvantable et sans issue dont jete parlais ?… L’honneur me défendait de trahir cette femmedont la déposition m’eût sauvé pourtant !… D’un mot, jeprouvais mon innocence, en révélant son nom… mais dire ce mot,révéler ce nom, c’était une infamie… Condamné et forçat, mais mesachant même innocent, j’ai gardé ma dignité et le respect demoi-même ; libre à ce prix, je serais déshonoré à mes propresyeux !… Et je n’ai rien dit !…

Suzanne avait écouté ce récit dans uneattitude singulière.

Tout d’abord, elle eût mieux aimé ne pasentendre, car elle était si convaincue, si certaine de laculpabilité de son père, qu’elle prévoyait chez lui quelque rusepour se disculper aux yeux de sa fille…

Aux premiers mots, honteusement, timidementprononcés par Roger, quand elle eut compris le sens de sesrestrictions, elle rougit violemment…

Elle rougissait d’entendre… elle rougissait deson père…

Mais elle écoutait, parce que quelque chosed’instinctif lui criait que c’était la vérité !

Son père n’eût point menti et n’eût pasinventé, surtout, cette douloureuse histoire d’adultère.

Car il avait honte, lui aussi, de la raconter.Il rougissait devant sa fille…

Puis, au fur et à mesure qu’il parlait, lahonte de la faute commise disparaissait pour la jeune fille…

Elle ne voyait plus qu’une chose, c’est queson père était innocent.

Innocent ! C’était vrai ! Ellecroyait, maintenant, elle l’incrédule !…

Elle se laissa glisser aux pieds de Laroque,et, comme les mains du pauvre homme pendaient, inertes, dansl’affaissement de son être, elle les couvrit de baiserspassionnés.

– Oh ! mon père ! que demalheurs ! Oh ! mon père chéri !

– Je te pardonne, mon enfant, tu nepouvais pas savoir !…

– Continuerez-vous de m’aimer, comme parle passé ?

– En doutes-tu, chère et cruelleenfant ?

– Pardon, mon père, pardon !

Soudain, elle se tut. Une pensée luisait dansson esprit.

– Il y a un coupable, dit-elle. Un hommequi vous ressemble… qui a votre taille… qui était vêtu comme vous…celui que j’ai vu, que ma mère a vu comme moi… Quelest-il ?

– C’est là où le mystère commence, machérie. Il y a un coupable, comme tu le dis. Qui ? Jel’ignore… Mais patience, il ne se cachera pas toujours si bien queje ne puisse le découvrir… Et c’est là, vois-tu, la vraie raisonpour laquelle j’ai quitté l’Amérique, où je vivais en sûreté. Et sij’ai refait ma fortune avec tant d’âpreté à la lutte, aux dépens dema santé même, c’est bien parce que je voulais me venger et faireréviser mon procès.

Là ne devait pas s’arrêter son récit.

– Puisque tu as tant de mémoire, dit-il àSuzanne, te souviens-tu d’un jeune homme qui te témoignait beaucoupd’amitié quand tu étais petite ?

– Jean Guerrier, votre caissier. Si jem’en souviens ! Il est venu au lit de mort de ma mère. Lui n’ajamais douté de vous ; mais aussi il n’avait pas vu. Que nesuis-je devenue aveugle le jour qui a précédé la nuitfatale !

Roger l’embrassa pour ces bonnes paroles, puisil lui fit part, avec tous les détails, de la terrible accusationqui pesait sur Jean. Apprenant que son père avait eu le courage dedemander la permission de voir le prisonnier :

– Qui sait, dit-elle, si on ne vous a passuivi, si on ne sait pas déjà que William Farney et Roger Laroquesont un seul et même personnage ? Fuyons.

– Fuir ? Jamais ! Tant queGuerrier aura besoin de moi, je resterai. Ne t’afflige pas pourmoi, mais pour lui. Du moment que monsieur de Lignerolles ne m’apas reconnu, personne ne me reconnaîtra à Paris. Demain, je verraideux hommes sur lesquels je compte pour débrouiller le mystère del’assassinat Larouette. Ce sont des policiers amateurs qui, à euxdeux, en remontreraient à tous les prétendus limiers de lapréfecture de police. Il faut qu’en l’espace d’un mois, tout auplus, ils aient trouvé l’assassin de Larouette et l’assassin deBrignolet.

Roger Laroque parlait avec une animationextraordinaire. Ses yeux jetaient des flammes, et le sang, qui luiétait monté à la figure, zébrait de rayures écarlates, lescicatrices de ses affreuses brûlures.

Suzanne lui prit la main. Laroque était enproie à une fièvre violente. Il dut se mettre au lit. Durant troisjours, veillé par sa fille, qui ne laissait pénétrer auprès de luiaucun domestique, il délira ; puis, grâce à sa vigueurexceptionnelle, à sa force d’âme, une amélioration rapide seproduisit et le malheureux put enfin commencer les démarches surlesquelles il comptait pour prouver son innocence et celle deGuerrier.

Chapitre 15

 

 

Durant la courte maladie de son père, Suzannene revit pas Raymond, qui était à Paris ; mais, le dimanchesuivant, le jeune homme revenait à Maison-Blanche. Suzanne ne lesavait pas et pourtant elle l’attendait. Plus d’une fois, depuis lematin, son regard avait erré au loin sur la longue route blanchebordée de peupliers, qui filait toute droite vers Chevreuse.

Elle était seule au château. Et elle avaithâte de revoir Raymond, parce qu’elle était bien résolue à tout luidire…

Elle l’aperçut, marchant très vite.

Elle courut au-devant de lui, son impatienceétait si grande qu’elle ne pouvait l’attendre. Elle le rejoignitdans le parc.

– Oh ! Raymond, dit-elle, Raymond,que je suis heureuse !…

Et, en effet, son visage était radieux. Sesyeux brillaient, ses joues étaient roses et tout en elle exprimaitl’animation et la joie.

Elle était si différente de ce qu’elle étaitl’autre jour, qu’il crut à un accès de folie et qu’ilmurmura :

– Suzanne ! Suzanne !qu’avez-vous ? au nom du ciel !

– Oh ! Raymond, venez vite, je vousdirai tout… Ici, je ne puis parler… Des domestiques, des paysanspeuvent passer dans le parc derrière les broussailles et lesarbres… Ils nous entendraient… Venez vite, j’ai hâte de vousapprendre… C’est de lui qu’il s’agit… de mon père…

Quand ils furent au château, qu’elle eut ferméles portes, elle lui raconta tout ce que son père lui avait dit.Elle n’omit rien de l’histoire où cette femme inconnue avait jouéun rôle néfaste.

Roger Laroque n’avait pas nommé Julia. Raymondne pouvait se douter qu’il s’agissait de sa mère ! Il avaitpour elle le plus profond respect, un respect qu’égalait seule satendresse, et un soupçon ne lui pouvait venir. Il lui ditseulement :

– Roger Laroque n’avait-il pas reconnu mamère ?

– Il a dû la reconnaître, à coup sûr, etje me rappelle maintenant quelques hésitations qui m’avaientfrappée au début de nos relations.

– C’est juste. Sa sécurité et le soin devotre bonheur réclamaient les plus grandes précautions.

Raymond devint pensif.

– Ainsi, dit-il, c’est une femme qui atenu dans ses mains l’honneur, presque la vie de votre père… Etelle n’a rien dit. Qu’est-elle donc, pour avoir tant delâcheté !

– Songez, Raymond, au déshonneur… pourelle, si elle avait parlé !… Songez qu’elle avait un mari…Songez qu’elle avait peut-être des enfants !…

– Qui est-elle ? Vous a-t-il dit sonnom ?

– Oh ! Raymond ! Le pouvait-ilsans renier le passé ? lui qui a tout sacrifié à cesecret !… Ce nom, il ne le révélera jamais !

– Laroque est un homme. Mon père avaitraison de l’aimer, moi, je ne l’en estime que davantage…

Raymond retomba dans son silence et dans sarêverie.

– À quoi réfléchissez-vous, monami ?

– À une chose bien simple, Suzanne.Puisque votre père est innocent, il y a un coupable… l’homme quevous avez aperçu dans la maison de Larouette… Ce coupable, votrepère le cherche, je le chercherai aussi… Je suis avocat… j’ai denombreux amis au Palais et à la préfecture. Je serai puissammentaidé… Oh ! ne craignez rien, je serai prudent… je penserai àvous… Puis, ce n’est pas tout Suzanne… quelque chose me dit quecette femme, ancienne maîtresse de votre père, a été mêlée de prèsà cette intrigue… quelque chose me dit qu’elle est complice ducrime… Il y a eu là peut-être une vengeance… Cette femme, il faut àtout prix la connaître…

– Raymond, dit-elle, avec une terreurinstinctive, épargnez cette femme, si vous la rencontrez sur votrechemin… Songez que si elle est mère… cela serait effroyable… de lalivrer ainsi aux juges… de la couvrir de honte, à la face detous ! Mon père ne voudrait pas, j’en suis sûre !…Épargnez-la !…

– Nous verrons, quand l’heure sera venue.Tout à l’heure, vous m’avez accueilli en me disant que vous étiezheureuse… Eh bien, moi aussi, Suzanne, je suis heureux… carbientôt, je vous le jure, vous serez ma femme !

– Que Dieu vous entende, monami !

– Au revoir, Suzanne… Nous ne nousreverrons pas avant des semaines, peut-être, car je ne veux pasrevenir sans vous apporter une bonne nouvelle… Ayez confiance…Aimez-moi… Je vous aime… Mon père, qui était l’ami du vôtre, aéchoué lorsqu’il a voulu prouver l’innocence de Laroque… mais ilest mort… Là où le père n’a pas réussi, le fils réussira peut-être…Lucien de Noirville n’avait que l’amitié… moi, j’ai l’amour… Et jemourrai, s’il le faut, comme est mort mon père !…

Sur ce mot, il partit.

Chapitre 16

 

 

Les démentis donnés aux bruits de failliterencontrèrent d’abord des incrédules ; mais il fallut bien queles plus entêtés se rendissent à l’évidence quand on sut queTerrenoire avait payé ses différences dans la journée même de ladébâcle et que, le lendemain du jour où la justice avait fermé lesbureaux du boulevard Haussmann, tous les dépôts avaient étéremboursés.

En un mot, la banque faisait face partout àcette situation et sortait victorieuse d’une crise terrible quiavait un instant menacé de l’engloutir.

M. de Lignerolles apprit l’un despremiers ce revirement, et ce ne fut pas sans une certaineémotion.

Cela n’enlevait rien à la vérité, à toutes lescharges relevées contre Jean Guerrier, mais il n’était pluspossible de faire peser sur le caissier et sur le banquier unsoupçon de complicité.

C’était donc ailleurs qu’il fallait chercherun complice à Guerrier – ou plutôt, pensaitM. de Lignerolles, Guerrier a agi seul avec Béjaud pourson propre compte, sans doute à la suite de quelque querelleignoble où M. de Terrenoire aura repoussé une demanded’argent exorbitante.

Cependant l’enquête devenait, après cetteconstatation, plus difficile et surtout plus délicate. Béjaud,interrogé à plusieurs reprises, avait fini par dire, en jurant,qu’il ne répondrait plus. Guerrier était si accablé, si malade,qu’il ne se traînait qu’avec peine, tant le coup avait été rudepour lui ; il était vieilli, avait les traits fatigués, lesyeux enfoncés et brillants.

Aux questions réitérées du juge, il nerépliquait que par monosyllabes, prononcées sourdement, comme àregret, et qu’on avait peine à entendre.

– Je suis innocent… innocent de tout…Qu’on me mette en présence de ma femme, de monsieur de Terrenoireet de ceux qui m’ont fait du mal… C’est ce que jedemande !…

M. de Lignerolles, qui le lui avaitpromis, était fort embarrassé, à présent, de tenir sa promesse.

Terrenoire étant écarté de l’enquête, le jugen’avait plus de prétexte pour s’occuper de sa conduiteprivée : les amours du banquier et de Marie-Louise ne leregardaient pas ; ces hontes d’un ménage à trois ne pouvaientl’intéresser que comme observateur et non point commemagistrat.

Comment, dès lors, satisfaire au désir exprimépar Jean Guerrier ?

Heureusement, le hasard le servit.

Guerrier était au dépôt depuis quelques joursquand Marie-Louise et Margival se présentèrent au cabinet du juged’instruction.

M. de Lignerolles les fit introduiresur-le-champ.

Marie-Louise, pâle, les yeux rouges comme sielle avait passé les nuits à pleurer depuis l’arrestation de sonmari, entra, se tenant à peine debout, tant son émotion étaitgrande et tant elle était faible.

Le vieux Margival, aussi triste, mais plusénergique et plus résolu, la suivait.

Ce fut lui qui prit la parole.

– Monsieur, dit-il, nous vous remercionsde nous avoir reçus. Dans notre malheur, ce nous est uneconsolation, et nous n’espérions pas tant, ma fille et moi.

Sa longue figure ridée, encadrée de barbeblanche, son haut front qui se terminait sous une broussaille decheveux entièrement blancs, donnaient à sa physionomie un cachetd’honnêteté, de naïveté, de franchise, que le juge ne fut pointsans remarquer et qui fit impression sur lui.

Il reprit :

– Nous ne savons ce qui se passe,Monsieur ; tout le monde nous délaisse depuis quelque temps,depuis l’arrestation du mari de ma fille… Seul, monsieur deTerrenoire nous a gardé son amitié… Car il ne croit pas plus quenous à la culpabilité de mon gendre. Il cherche partout une preuvede son innocence, il la trouvera, j’en suis certain, etréhabilitera ainsi cepauvre garçon… Et voilà pourquoi je viens voustrouver, Monsieur, de notre part et de la part de notre amiTerrenoire.

– Pourquoi ?

– J’avais l’intention de vous demanders’il serait possible de remettre Guerrier en liberté…

– Impossible…

– Mais il est innocent, nous vous lejurons. Il faut, pour qu’on le croie coupable, un concours dehasards si extraordinaire que nous en sommes accablés, nous autres,et que nous ne pouvons que nous élever contre de toute notreindignation. Ayez pitié de nous, monsieur de Lignerolles. Voyez enquel état se trouve ma fille, à laquelle on enlève son mari quelquetemps après son mariage ; ma fille, malade en ce moment, quiréclame tous nos soins, et qui n’a même pas la force de vousadresser la parole.

En effet, Marie-Louise se contentait dejoindre les mains.

Son regard suppliait.

M. de Lignerolles les examinait tousdeux d’un œil attentif.

Et sèchement, laissant voir malgré lui,l’antipathie que lui inspirait une pareille fourberie :

– Je voudrais vous être agréable. Je nele puis.

– Le rendrait-on à la liberté surcaution ?

– Non plus. Mais en tout cas la cautionserait trop forte et dépasserait assurément vos ressources.

– Les nôtres, certes, car elles sontminimes, et mon gendre et moi nous n’avions que nos appointementspour vivre. Mais vous savez, sans doute, combien monsieur deTerrenoire s’intéresse à Guerrier, à ma fille et à moi. C’est luiqui a fait le mariage de Marie-Louise…

– Ces détails me sont connus, dit lemagistrat d’un ton singulier, et je vous trouve audacieux d’oserfaire cette allusion devant moi.

– Cette caution, on peut l’exiger aussiforte qu’on le voudra. Monsieur de Terrenoire, qui semble né pournous rendre service et nous tirer de peine, se chargera de lapayer. J’ai sa promesse ; au besoin, du reste, il viendra voustrouver et renouvellera en personne la prière que je vous fais ence moment.

– C’est inutile, que monsieur deTerrenoire ne se dérange pas ! dit le juge. Je sais que votrecomplaisance coupable vous est grandement payée. Je sais qu’un motde votre fille est tout-puissant auprès de lui.

Marie-Louise s’était levée, dans une agitationextrême, l’œil brillant, les pommettes rouges.

– Monsieur, il m’a semblé voir dans vosparoles une intention qui serait pour mon père et pour moi uneinsulte mortelle… Je vous ordonne de vous expliquer…

Sa voix tremblait. Ses calmes traits de jolieblonde s’étaient transfigurés. Sa douleur avait fait place à sacolère.

Elle commandait, et comme le juge accueillaitavec ironie cette véhémente parole :

– Vous avez compris, dit-elle à son père.Mon mari nous accuse, et la justice ne voit pas que le malheureuxest fou. Oui, fou ! s’écria-t-elle, et c’est vous magistratqui êtes cause de sa folie !

M. de Lignerolles sonna, et au gardequi apparut sur le seuil de la porte, il ordonna d’aller chercherJean Guerrier et de l’amener dans son cabinet.

Il ne fut pas dit un mot jusqu’au moment où lecaissier entra.

Il resta debout devant le bureau du juge.

En le revoyant, Marie-Louise, d’instinct,avait tendu les bras vers lui, mais elle avait été effrayée par cetair d’abattement répandu sur toute la personne de Guerrier.

Un sanglot lui monta aux lèvres et ses larmesjaillirent.

Et Jean Guerrier, qui entendit ce sanglot,tressaillit, se retourna, aperçut sa femme et eut un geste derépulsion.

– Marie-Louise ! dit-il.

Tout à coup, voyant Margival :

– Vous, vous !

Et se précipitant vers eux, l’œil brillant decolère, les poings serrés :

– Vous voilà ! Je vousrevois !… Oh ! pour oser se présenter devant moi sanstomber à genoux, il faut que vous n’ayez plus ni honte nipudeur !…

– Jean !… dit Marie-Louise, effarée…que veux-tu dire ?… De quelle honte parles-tu ?… Pourquoirougirions-nous de te voir et quels reproches as-tu à nousadresser ?

Le juge souriait en les regardant.

Et il murmurait à part lui :

– Comédie ! Jusqu’où pousseront-ilsl’effronterie de se jouer ainsi de moi ?

– Infâmes tous les deux, infâmes !disait Jean Guerrier. Ah ! ne dissimulez plus je vous en prie…cela est inutile, et j’aime cent fois mieux vous voir tels que vousêtes… Ne dissimulez pas, je ne suis pas votre dupe !… Assezlongtemps vous avez abusé de mon honnêteté, de ma naïveté, jedevrais dire de ma sottise !… Assez longtemps vous avez faitde moi la risée de tous ceux qui me connaissent, vous avezempoisonné ma vie, vous avez attiré sur moi le méprisuniversel.

Margival écoutait ces sanglants reproches avecune stupéfaction douloureuse. Il prit Marie-Louise dans ses bras,l’attira contre son cœur comme pour la protéger de son affectionpaternelle.

Marie-Louise, dont les yeux s’étaient séchés,soudain, murmura :

– L’entendez-vous, mon père ?

– Ma pauvre fille, dit le vieillard, mapauvre enfant, qu’allons-nous devenir ? N’en doutonsplus : Jean est fou !

Il n’avait pas baissé la voix.

Guerrier l’entendit donc. Et il eut un éclatde rire strident.

– Ah ! vous allez me faire passerpour fou, à présent ? Je vous préviens que l’on ne vous croirapas. J’ai toute ma raison. Et c’est avec toute ma raison que jevous juge. Vous êtes deux misérables !

– Jean !… cria Marie-Louise ens’élançant vers lui, ne pouvant plus se contenir. Elle voulaitl’enlacer de ses bras.

Il la repoussa brutalement. Il avait lesourcil froncé, l’œil dur et mauvais, et ses lèvres laissaientpasser péniblement son haleine oppressée.

Marie-Louise chancela, en reculant sous lapoussée.

– Jean, dit Margival, avec une tristessenavrante, s’il est vrai que vous n’êtes point fou, si vous pouveznous comprendre… ayez pitié de votre femme… Regardez-la, elle esttoute faible et toute malade, regardez-la !… Et le médecin quej’ai consulté, s’il nous a rassurés sur son indisposition, nous acependant conseillé de prendre grand soin d’elle… Regardez-la,Jean, et dites-moi si vous comprenez ?…

– Qu’y a-t-il ?… bégaya Jean,livide…

– Elle vous rendra père, monami !…

Guerrier passa la main sur son front…

Ses yeux étaient égarés. Toute sa figure étaitcrispée. On eût dit vraiment à le voir, qu’il était fou !…

– Ah ! dit-il d’une voix basse, maisoù l’on sentait l’effort suprême pour rester calme… quelle joyeusenouvelle vous m’annoncez là !… Que je suis content !… Mafemme enceinte ! Quelle joie dans la maison ! Et qued’honneur pour moi, pensez donc, de donner mon nom, mon pauvre nommodeste, que ne rehaussent ni fortune ni particule, à l’enfant dema femme et de monsieur de Terrenoire !

– Mon Dieu ! fit Marie-Louise,épouvantée.

– En quel vilain moment vous m’apprenezcette heureuse nouvelle !… Il fallait attendre ma mise enliberté ! Alors, en compagnie de monsieur de Terrenoire, tousles quatre, nous aurions fait la fête… Ma femme porte l’enfant deTerrenoire, quelle aubaine ! Songez donc !… Fort honorée,ma femme, ma foi, et moi aussi, en vérité ! Merci,Marie-Louise, merci, Margival !…

Et il riait et parfois, à travers son rire,ses dents se rencontraient et grinçaient avec une furieuse rage demordre et de broyer.

Margival était allé à lui et essayait, enemployant toutes ses forces, de lui étreindre les bras.

Mais Guerrier se débattait, le repoussait avecdureté.

Alors, le vieillard s’approcha du juged’instruction, qui était resté calme pendant cette étrangescène.

– Monsieur de Lignerolles, si vous avezquelque pitié pour nous, dites-nous ce qui s’est passé… dites-nouscomment est survenue l’effroyable folie de cet homme.

Mais Jean Guerrier intervenait :

– Je ne suis pas fou, monsieur deLignerolles, ne les croyez pas. Vous le savez, du reste. Ah !je comprends que leur intérêt, en ce moment, serait de me fairepasser pour un insensé…

Margival sentait ses idées s’en aller.

Il ne possédait plus son sang-froid, et,hébété par tout ce qu’il entendait, il essayait de recouvrer saprésence d’esprit.

Ce fut Marie-Louise qui fit acted’énergie.

– Jean, dit-elle, de grâce, unmot !

– Aurais-tu l’audace de vouloir tedéfendre ?

– Certes, non, je ne me défendrai pas.Après quelques semaines de mariage, entendre, dans la bouche de sonmari, une pareille accusation est assez pénible. Me défendre, ceserait donner prise à cette accusation. Me défendre, Jean, et dequoi, s’il vous plaît ? Ai-je bien compris ? Vous avezsur moi, sur mon honneur, sur mon amour un doute qui me faitinjure… Et ce doute répond à l’insulte que me lançait tout àl’heure monsieur de Lignerolles. Non, vous n’êtes point fou, ce quevous avez dit, ce que disait monsieur de Lignerolles est raisonné.Qui vous a inspiré à tous deux pareils soupçons ? Je l’ignore,mais je veux le savoir. Mon Dieu, faut-il que, vous aimant ainsique je vous aime, je sois obligée de relever cette horriblecalomnie, et faut-il que ce soit vous, Jean, toi, pauvre Jean, sicalomnié toi-même, qui me renvoies semblable insulte !

– Plût au ciel que ce ne fût qu’uneinsulte !

– Jean, il est impossible que tu ajoutesfoi à ce mensonge. Réfléchis un peu, mon ami. Cela n’a pas le senscommun. Quels sont les semblants de raisons qui ont pu donnernaissance à ces bruits ?… Je te le demande, à toi, et je suissûre que tu ne sais rien… C’est vous, monsieur de Lignerolles, queje devrais interroger, car c’est assurément de vous que partent cesaccusations.

Le juge restait silencieux, incrédule à cesmanifestations d’angoisse et de désespoir. Alors elle se tournavers son mari :

– Puisqu’il ne veut rien dire,éclairez-moi, Jean ! Il est horrible pour moi d’avoir àdiscuter ces choses ; pourtant, puisqu’il le faut, je m’yrésigne !

Guerrier, devant cette douleur franchementexprimée, se reprenait à douter et tourna ses regards vers le juged’instruction.

Celui-ci, froid et sarcastique, écoutait.

– Jean, reprit Marie-Louise, votreaccusation repose sur des preuves, sans doute, ou du moins sur desindices qui vous semblent probants, sur des observations que vousavez faites vous-mêmes ou que l’on vous a suggérées. Je suiscertaine que l’on vous a trompé, mon pauvre ami, que l’on a abuséde la surexcitation d’esprit ou vous étiez après votre arrestationpour vous raconter je ne sais quelle histoire que je vous prie deme dire. Je suis certaine, aussi, qu’un mot de moi suffira pourvous persuader.

– J’en doute ; mais dans tous lescas, je ne veux rien dire tant que monsieur de Terrenoire ne serapas ici. C’est en sa présence qu’il faut que cette explication aitlieu. Monsieur de Lignerolles, ne me refusez pas cette grâce !Ces tristes antécédents que vous croyez avoir relevés contre moiconstituent une sorte de preuve morale de culpabilité dans lemeurtre de Brignolet et le vol de la caisse. Je reconnais, commevous, que ces antécédents prouveraient, sinon le crime, du moinsque j’étais capable de le concevoir et de le commettre. J’ai donchâte de vous montrer que je ne suis pas l’homme que vous croyez. Ils’est passé dans mon ménage, avant que je fusse marié, uneabominable intrigue. Je n’en suis pas responsable, puisque je l’aitoujours ignorée, voilà ce qu’il faut que vous sachiez, monsieur deLignerolles. Quand votre conviction sera formée sur ce point, lereste de l’accusation tombera, de lui-même. Veuillez écouter maprière, Monsieur. C’est peut-être le seul moyen qui soit en monpouvoir de prouver mon innocence.

– Parlez, Guerrier.

– Ce ne serait pas outrepasser vos droitsque d’envoyer prier monsieur de Terrenoire de venir en votrecabinet. Il se peut que vous ayez besoin de renseignementscomplémentaires ; le prétexte à cette convocation est donctrouvé…

– Soit, demain donc…, fit le juge.

Guerrier eut un geste pour l’arrêter.

– Demain, il sera peut-être trop tard.Monsieur de Terrenoire sera prévenu et aura le temps d’inventerquelque histoire… Monsieur de Lignerolles, je vous en supplie, quene l’envoyez-vous chercher tout de suite ?…

Marie-Louise s’avança, et avec une grandedignité :

– Je joins mes prières à celles de monmari, dit-elle, et mon père se joint à moi pour vous supplier, luiaussi. Que monsieur de Terrenoire paraisse et que je sache au moinspourquoi l’on m’accuse.

M. de Lignerolles réfléchit uneseconde, griffonna quelques lignes et les tendit à son greffier,après lui avoir parlé à voix basse.

Le greffier sortit aussitôt.

Margival et Marie-Louise rentrèrent dans lecouloir qui précède les cabinets des juges d’instruction.

Une heure se passa.

M. de Terrenoire, qu’on n’avaitpoint trouvé chez lui, mais que l’on était allé rejoindre à laBourse, arriva enfin.

Quand il aperçut Marie-Louise et Margival, ilfit un geste d’étonnement et parut inquiet.

– Qu’y a-t-il et que faites-vouslà ? Marie-Louise, en le voyant, s’était mise à pleurer.

– Ah ! mon ami, mon bon ami,dit-elle si vous saviez ce dont on nous accuse… ce que prétendGuerrier !…

– Quoi donc ? De quoi peut-on vousaccuser ?

Mais ils n’eurent pas le temps d’en diredavantage. On les introduisit chez M. de Lignerolles.

En se trouvant en face de Guerrier, lebanquier eut une exclamation joyeuse et s’avançacordialement :

– Bonjour, cher enfant… Patience et nevous découragez pas… Nous finirons par montrer votre innocence. Etce sera bientôt, j’en suis certain.

Il restait les mains tendues.

Guerrier s’était reculé et détournait lesyeux.

– Qu’avez-vous ? Vous refusez de meserrer la main, à moi qui vous aime tant ?… Vous pouvezprendre cette main, mon ami, car je n’ai pas cru un seul instantque vous pouviez être coupable de ce meurtre et de ce vol…

La porte du cabinet était fermée ; lesgardes étaient sortis.

Il n’y avait plus là queM. de Lignerolles, Marie-Louise, le banquier, Margival etGuerrier.

Celui-ci, qui paraissait n’avoir pas saisi unmot de ce que venait de dire M. de Terrenoire, s’avançavers lui tout à coup, pâle, résolu :

– Monsieur, je suis heureux de vousentendre dire que vous êtes convaincu de mon innocence. Votreconviction pèsera d’un grand poids dans l’esprit de monsieur deLignerolles, je n’en doute pas. Mais il est en votre pouvoir deprouver ma probité en levant les doutes qu’a fait naître l’histoirede votre intimité avec monsieur Margival et sa fille.

– Que voulez-vous dire, mon cherenfant ?…

– Je veux dire, fit Guerrier avec force,que vous avez lâchement abusé de votre situation et de madépendance pour vous jouer de ma crédulité et de mon honnêteté…

– Jean ! que signifie…

– Je veux dire que vous étiez l’amant deMarie-Louise avant mon mariage… comme vous êtes demeuré son amantdepuis que je suis devenu son mari…

– Moi ! moi ! disait Terrenoireeffaré, ne trouvant pas un mot pour se défendre, tant l’émotionl’étranglait.

– Je veux dire que vous étiez son amant,et que pour assurer votre tranquillité, celle de votre maîtresse,pour sauver les apparences, pour éviter un scandale, peut-être pourassurer aussi la paix de votre ménage, vous me l’avez donnée pourfemme…

– Malheureux ! criait Margival en seprécipitant sur lui, les poings en avant comme pour lui fermer labouche, oses-tu avancer contre moi pareille calomnie !

– Contre vous, contre Marie-Louise,contre monsieur de Terrenoire, contre vous trois, car vous êtes desmisérables… Vous vous entendiez de longue date. Il vous fallait unedupe, une victime. C’est moi que vous avez choisi !…

Terrenoire disait à Marie-Louise :

– Pauvre chère enfant, pauvre doucecréature, qu’a-t-on pu lui dire pour qu’il nous croie aussiinfâmes !

– Oui, infâmes, répétait Jean Guerrierdans une exaltation si grande qu’elle touchait à la folie…Ah ! ne niez pas, je vous en préviens, ce seraitinutile !… Je sais tout !

« Vos relations avec Marie-Louise datentde plusieurs années déjà, et de tous ceux qui vous entourent, moiseul peut-être les ignorais.

Au lieu de se défendre, Terrenoire ne songeaitqu’à Marie-Louise.

– Ma pauvre enfant ! disait-il, dequelle odieuse duplicité il vous juge capable !…

– Trêve à vos hypocrisies !… Vous neconnaissiez pas Margival, vous ne connaissiez pas Marie-Louise.Tout à coup, cet homme et cette fille se trouvent sur votre chemin.La fille vous plaît : vous l’aimez. Le père s’en aperçoit etne vous éloigne pas. Il sait que vous êtes marié, et cependant ilne semble pas redouter cet amour. Il voit sa fortune faite. Vousêtes riche. Il est pauvre. Vous aimez sa fille. Ce n’est plus qu’unmarché. Les conditions de ce marché, sans doute, ont été vitedébattues. L’horrible chose ! Un père vendant safille !

– Qu’est-ce qu’il dit ? faisaitMargival, hébété.

Jean Guerrier reprenait, avec une violencecroissante :

– Ce marché conclu, il fallait conserverles apparences. Que fîtes-vous ? Vous auriez pu vousdébarrasser de Margival en le payant tout de suite, et d’un seulcoup. Margival accepta une place dans vos bureaux et sans aucunmotif reçut une augmentation rapide. Margival ne pouvait s’étonnerd’une pareille protection dont il connaissait le motif. Enfin,lorsqu’on jugea que le scandale allait devenir public – peut-êtrelorsqu’on s’aperçut – ô honte abominable ! – que Marie-Louiseétait enceinte, il fallait songer à lui chercher un mari !… Ilfallut cacher la faute ! !… Et ce fut sur moi que lechoix tomba ! Pourquoi ?… Parce que j’étais jeune, sansdéfiance, tout à mon travail, sans expérience de la vie. Ah !les lettres anonymes avaient raison, vous auriez pu, tous lestrois, m’expliquer pourquoi l’on me fuyait comme la peste. Jecomprends maintenant pourquoi vous paraissiez étonnés, à la lecturede ces lettres, misérables que vous êtes et sot que jesuis !

Une accusation de ce genre, arrivant àl’improviste, avait surpris à tel point M. de Terrenoire,l’avait si fort effrayé et bouleversé que, dans les premiersmoments, il écoutait sans rien trouver pour sa défense. Une anxiététerrible était peinte sur son visage.

– Mais défendez-vous ! défendez-vousdonc ! criait Jean, exaspéré, que la fureur aveuglait.

Et, en effet, cette attitude du banquier étaitbizarre.

Pourquoi ne lui répondait-il pas ?

Margival intervint, s’efforçant d’être desang-froid.

– Monsieur de Terrenoire se défendra,dit-il au juge, car il est des infamies contre lesquelles toute unevie de probité proteste : et celle que vous lui attribuez,comme à moi, est du nombre. Mais, puisque vous accusez, il faut quevous prouviez… Nous écoutons…

– Jean ! soupira Marie-Louise, jet’en supplie, reviens à toi, approche-toi de moi… viens mettre tesmains dans les miennes pour que je t’empêche de fuir et regarde-moide tout près dans les yeux afin d’y lire à ton aise le fond de mapensée. Viens, Jean, avant de parler… Oh ! nous verrons,ensuite, si tu oses m’accuser toujours !…

– Taisez-vous, dit Jean, etécoutez ! Vous avez payé au père le déshonneur de sa fille, enlui donnant dans votre banque un poste sans importance, dont vousavez plus que triplé les appointements. D’où venait donc cetintérêt manifesté, tout d’un coup, à un homme que vous neconnaissiez pas quelques jours auparavant ?…Répondez !…

Le banquier, de plus en plus pâle, setaisait.

– Ce n’est pas tout !… Margivalétait inscrit, pour ne pas exciter les soupçons, comme percevantles appointements de son prédécesseur. Je payais le surplus, quemonsieur de Terrenoire remboursait à la caisse.

Marie-Louise sanglotait.

Margival vint à Guerrier, troublé,tremblant :

– Cela est vrai, dit-il, mais pourquoi nepas attribuer à la générosité, au bon cœur de monsieur deTerrenoire ce que tu mets sur le compte d’une ignominie ?…

– Il est possible que, dans les premiersjours, vous ayez agi de bonne foi, mais par la suite ! D’oùvient l’intimité entre vous et monsieur de Terrenoire ? D’oùvient l’intimité de monsieur de Terrenoire et de votrefille ?… Il néglige son intérieur, il néglige ses amis, lecercle, le monde pour passer les soirées entre vous etMarie-Louise… Et vous estimez que cela est naturel ?… Lescadeaux commencent à affluer ; des bijoux, des bibelotsprécieux… dont la vente générale constituerait une fortune… Vous nevous y opposez pas, loin de là !… C’est un prix convenu, sansdoute !… Mais alors, vous vous apercevez que j’aimeMarie-Louise. Au lieu de me faire congédier par votre fille, voussemblez autoriser mon amour. Votre plan était conçu. Si quelquemalheur arrivait, si une grossesse se manifestait, on m’accorderaitla main de cette fille. Le mariage se bâclerait en quelques jours,avant que le scandale fût public. Et c’est bien ainsi, en effet,que les choses se sont passées !… Et je me croyais au combledu bonheur quand je roulais dans un abîme de boue !…Allez-vous affirmer encore que vous ignoriez ce qui s’estpassé ? que vous n’êtes pour rien, ni vous, ni votre fille,dans ces achats de bijoux que je croyais, que vous me disiez faux,pour la plupart ? dans ces achats de meubles, prétendusd’occasion, dont je ne payais pas le sixième de la valeur, et quemonsieur de Terrenoire allait acquitter derrière moi ?… Vousvoyez que je n’ignore plus rien ! Il est un peu tard,vraiment, pour être aussi bien renseigné !… Mais je ne trouvepas qu’il soit trop tard pour vous cracher au visage la colère etle dégoût que vous m’inspirez tous les trois !…

Quand il eut ainsi parlé, ce fut un silence.Une épouvante régnait là.

Seul, le juge, appuyé nonchalamment contre lefond de son fauteuil, les yeux demi-clos, gardait sa présenced’esprit, écoutait, regardait, ne perdant ni un mot, ni ungeste.

– Monsieur de Terrenoire, dit Margivald’une voix altérée, il y a dans les sanglantes injures de JeanGuerrier quelque chose que je ne comprends pas très bien et surquoi il est besoin que vous vous expliquiez ! Il y a là unmystère qui va nous paraître très simple, sans doute, après quenous aurons entendu monsieur de Terrenoire. Veuillez me répondre,Monsieur… Vous voyez en quelle angoisse nous sommes.

Le banquier gardait les yeux baissés. Il étaitsi pâle qu’on eût dit qu’il allait s’évanouir. Des frissons lesecouaient violemment.

– Que puis-je vous dire ?… Nevoyez-vous pas combien je suis attristé que de pareilles atrocitésaient pu trouver créance auprès de Jean Guerrier ?…

Et se tournant vers le caissier :

– Jean, vous que j’aime tant, que jedéfends depuis qu’on vous accuse !… Moi qui n’ai rien voulucroire de ce qu’on dit contre vous !… Comment avez-vous pucroire ce qu’on vous a dit contre moi !… Jean, que vous mefaites de peine !

Mais Guerrier restait sombre. Il n’écoutaitque sa jalousie, sa colère, sa rancune !…

Alors, s’adressant à Margival plusparticulièrement :

– Interrogez !… Que voulez-voussavoir ?

– N’avez-vous pas entendu ?… Est-ilvrai que vous ayez pris avec les fournisseurs de Guerrier lessinguliers arrangements dont il parlait ?

– Avec qui donc ? balbutiaTerrenoire, comme pour gagner du temps ; et regardantMarie-Louise avec désespoir.

– Je vais préciser, dit Guerrier. Avecmonsieur Bontemps, le bijoutier auquel vous avez payé plus dequarante mille francs de bijoux destinés à Marie-Louise… Avecmonsieur Letelliez, l’horloger, auquel vous avez payé huit cents etdouze cents francs des pendules que j’avais achetées deux et troiscents francs !… Avec monsieur Cormatin, le tapissier, auquelj’achetais, pour quatre à cinq mille francs, des meubles qui envalaient trente mille et dont vous soldiez la facture quelquesjours après. Les factures sont là, sur le bureau de monsieur deLignerolles. Elles ont été saisies chez moi, dans une perquisition.Et des experts ayant indiqué la véritable valeur de ce qui setrouvait à mon domicile – valeur que j’ignorais moi-même dans masimplicité – les marchands ont été consultés. Ce sont eux qui ontrévélé la vérité. Ne niez donc pas !

– Je ne nierai pas ! fit Terrenoire,accablé.

– Ainsi, tout cela est vrai ?

– C’est vrai !

Margival fit un brusque mouvement de stupeur.Quant à Guerrier, il semblait triompher.

– Ah ! vous avouez ! vousavouez enfin ! Achevez donc, puisque vous avez commencé, etfaites-nous l’histoire de vos amours… Tenez, je suis tout prêt à enrire, parole d’honneur ! Car j’ai été si bien trompé, quej’aurais, ma foi, mauvaise grâce à me fâcher !… Allons,monsieur de Terrenoire, contez-nous comment vous devîntes l’amantde ma fiancée et comment l’idée vous prit de me choisir pour sonmari.

Et il riait d’un rire éclatant où il y avaitquelque chose de funèbre.

Terrenoire avait entouré Marie-Louise de sesbras.

– Ne l’accusez pas, dit-il avecégarement, ne l’accusez pas, cette chaste et innocente enfant… Enl’accusant, c’est plus qu’un sacrilège que vouscommettez !

– De quel droit ladéfendez-vous ?

– Du droit qu’a tout honnête homme des’opposer à une injustice.

– Disculpez-vous donc et disculpez-la enmême temps.

Marie-Louise se dégagea de l’étreinte dubanquier.

– Mon mari a raison, dit-elle. Tout nousaccuse. J’ai accepté trop facilement vos cadeaux !… Voussembliez tant m’aimer et tant aimer mon père… Et ces cadeaux, vousétiez si joyeux de me les offrir !… Mais il y a dans votreconduite un mystère que je vous demande d’éclaircir… comme ledemandent mon père et mon mari… Pourquoi cette entente avec letapissier et les autres ?… Pourquoi avoir trompé mon mari surle prix de ces meubles, de ces bibelots, de ces œuvresd’art ?… Pourquoi ?…

Terrenoire ne répondit point.

– Vous vous taisez ? Vous ne trouvezpas un mot ?

Guerrier riait toujours.

Marie-Louise, tout près de Terrenoire, leregardait avec horreur.

Quant à Margival, comme si la lumière s’étaitfaite dans son esprit, il s’était approché de Guerrier,et :

– Mon pauvre enfant, murmurait-il, toutce que tu as dit est peut-être vrai – excepté cependant macomplicité dans cette honte !… J’ai été victime… comme toi…trompé, abusé, dupé, comme toi !… Aie pitié de moi !…Regarde-moi, et vois si je te mens !…

Guerrier détourna les yeux pour ne pointvoir !…

Cependant, Terrenoire balbutiait :

– Oui, je l’avoue, j’ai fait ce qu’on mereproche. J’ai eu tort. J’aurais dû agir avec franchise. Je n’aipas osé. J’aime Marie-Louise d’une affection pure où n’entre pasl’amour. J’ai été séduit par les grâces de cette enfant, par lecharme qui se dégage de sa personne. Mais m’accuser de l’avoirvoulu séduire ! De l’avoir achetée, elle, à son père, commeune vile marchandise !… M’accuser de l’avoir fait servir à mesplaisirs, elle !… C’est horrible, entendez-vous, horrible… Ilfaut que vous ayez l’âme bien perverse pour imaginer pareillemonstruosité !… Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’on se prenned’amitié pour une fille comme Marie-Louise ?… Et pouvais-jelui témoigner mon amitié autrement que je l’ai fait ?…Margival était pauvre… il n’eût rien accepté de moi directement.J’ai eu recours à la ruse. Je voulais peu à peu, et sans quepersonne s’en doutât, constituer une petite fortune à Marie-Louise.Et mon entente avec Bontemps, Cormatin et les autres n’a pasd’autre raison ! J’ai eu tort, je le vois, puisque tous cesactes ont pu donner naissance à ces bruits injurieux… j’ai eutort…

– Certes, dit Margival, j’étais trahi parvous, qui, sous prétexte de me rendre service, abusiez de maconfiance. J’étais trahi par ma fille… ma fille que j’avais élevéeavec tant de soin… et qui est tombée si bas !… Quelle épreuvepour ma vieillesse ! Et combien peu je la méritais !

– Mon père, dit Marie-Louise, je vous enconjure, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, sous vosyeux, ne me croyez pas coupable !

– Hélas ! murmura Margival, jevoudrais bien ne pas croire !… Le puis-je ?…

Marie-Louise voyant qu’elle ne convaincraitpas son père, voyant que Jean Guerrier, blême, l’œil brillant defièvre l’accusait encore, Marie-Louise, dans un élan de colère etde douleur, se précipita vers M. de Terrenoire :

– Mais parlez, vous, Monsieur, parlezdonc ! Puisque c’est vous et moi que l’on accuse… Vous savezmieux que tous, que je suis innocente… Moi, je proclame que vousn’êtes pas coupable, que ma confiance n’a pas diminué… que jamaisvous ne m’avez témoigné qu’une affection dont je pouvais être etdont je suis encore fière !… Mais défendez-moi donc !…Vous vous taisez, comme si vous ne trouviez rien… comme si toutcela était vrai !…

Et Terrenoire, la tête basse :

– J’ai dit tout ce que je pouvais…Pourquoi ne pas me croire ?… Je n’ai pas d’autres explicationsà donner !

Marie-Louise se fit plus pressante ; sacolère augmentait avec ses instances, en même temps que larésistance inattendue de Terrenoire l’effrayait :

– Nous devinons tous, d’instinct, qu’il ya un secret que vous nous cachez – et comment ne ledevinerait-on ? Votre trouble, votre pâleur, vous trahissent.C’est ce secret qu’il importe à notre honneur que vous nous fassiezconnaître sur-le-champ.

Le banquier, obstinément,balbutiait :

– Il n’y a d’autre secret que celui de matrop grande affection pour vous.

Marie-Louise se mit à genoux.

– Monsieur de Terrenoire, en voustaisant, vous nous déshonorez. C’est notre malheur que vousconsommez ! Qu’avons-nous fait, de quoi sommes-nous coupables,pour que vous laissiez retomber sur nous cette honte ?

Le banquier détourna les yeux. Mais ses lèvresrestèrent closes, comme si quelque secret mortel les eûtcadenassées.

Margival mêlait ses prières à celles de safille. Seul Guerrier, comme le juge, souriait ironiquement nevoulant pas prier. Et le banquier s’entêtait dans son silence.

Margival s’approcha deM. de Lignerolles.

– Monsieur, dit-il, nous vous demandonsla permission de nous retirer. Nous n’avons plus rien à faire ici.Demeurer plus longtemps serait nous infliger un suppliceinutile.

Le juge d’instruction inclina la tête en signed’adhésion.

Margival et Marie-Louise partirent.

Terrenoire, abîmé dans ses réflexions, lesyeux obstinément fixés à terre, ne s’était même pas aperçu qu’ilrestait seul avec Guerrier et le juge.

Ce fut celui-ci qui le tira de ce rêve.

– Monsieur de Terrenoire, vous êteslibre ! dit-il.

Le banquier releva les yeux, et soudain, avecchaleur :

– Ah ! Monsieur, je vous jure qu’ilssont innocents et moi aussi des infamies qu’on nousreproche !… Jean, mon fils, croyez-vous vraiment que je suisl’amant de votre femme ? vous que j’aime autantqu’elle ?

Et Guerrier, sombre, haineux :

– Je le crois !

Terrenoire semblait hésiter. On eût dit qu’ilallait parler, avouer enfin un secret qu’il cachait, le secret desa conduite, sans doute… Mais il se tut et, sans saluer, sortitlentement.

Cinq minutes après, deux gardes de Parisemmenaient Jean Guerrier au dépôt.

Et, seul dans son cabinet, le juged’instruction resta pensif et soucieux. Des réflexions, graves,traversaient son esprit. Et ces réflexions, il les traduisit d’unmot, qu’il laissa échapper tout haut, malgré lui :

– Où est la vérité ?

Chapitre 17

 

 

Pendant que Roger Laroque essayait de sauverGuerrier et de préparer sa réhabilitation, quelqu’un déployait toutautant d’activité en sa faveur… Raymond de Noirville n’avait plusqu’une pensée : rendre l’honneur au père de celle qu’ilaimait.

Ainsi travaillait-il à sa propre félicité.

À Paris, à la préfecture, comme au Palais, onlui fournit tous les renseignements qu’il désirait. L’affaireLaroque était dans toutes les mémoires ; à l’exception deMme Laroque, morte, de Lucien de Noirville, mortaussi, tous les personnages qui y avaient joué un rôle devaientencore exister.

Et, en effet, il n’eut pas de peine àretrouver leur piste – à l’exception de Victoire, la femme dechambre, laquelle avait, celle-là, complètement disparu.

M. Lacroix, le commissaire de police deVersailles, était, depuis des années, le collègue deM. Liénard aux délégations judiciaires, et on avait mis sonnom en avant chaque fois que s’ouvrait la succession du chef de laSûreté.

Toujours vivants aussi,M. de Ferrand, le magistrat ami de Lucien ;M. de Lignerolles, qui avait instruit l’affaire àVersailles et qui était juge à Paris ; les deux agents Tristotet Pivolot, ces types étranges de policiers amateurs ; le pèreRicordot, l’expert que les tribunaux employaient toujours à lavérification de certaines écritures embrouillées.

Raymond, en relisant les procès-verbaux et lesdépositions, avait pris tous ces noms, avec des notes en marge dechacun d’eux, afin de se rappeler quelle avait été leur attitudependant le procès et la somme de renseignements qu’on pouvait leurdemander.

Le nom du principal témoin à décharge,« Jean Guerrier », l’intrigua beaucoup. Il n’ignorait pasl’accusation capitale portée par le parquet contre l’anciencaissier de Roger Laroque. Cet accusé était-il l’assassin deBrignolet ? Déjà certains journaux qui cultivent à fond lereportage des faits divers avaient fait remarquer la singulièrecoïncidence.

« Si cet homme n’est pas remis enliberté, se dit Raymond, j’obtiendrai du parquet de plaiderd’office ; s’il refuse mes services, il me suffira de luirappeler que mon père est mort en défendant son ancien patron, dontil sauva la tête. »

Sa mère l’avait renseigné aussi, maintes fois,sur la manière de travailler de son père.

Il savait que Noirville, quand il se chargeaitd’un procès important, préparait sa plaidoirie longuement, à forcede notes, en s’entourant de toutes les pièces, de tous lesdocuments possibles. Le dossier de l’affaire Laroque devait être,avec une foule de papiers, jamais classés, dans un grand bahut, àla ferme de Méridon.

Après la mort de l’avocat, et lorsqueMme de Noirville quitta son appartement de larue de Rome, pour aller habiter Méridon, on avait emporté pêle-mêleces papiers. Depuis douze ans, personne n’y avait touché !

Raymond se décida à en faire un inventairecomplet et jusqu’au soir, il travailla sans rien trouver.

Le lendemain, il recommença, mais sans mieuxréussir. Il avait aussi relu la Gazette des Tribunaux etle Droit, où étaient relatés les débats, avec laplaidoirie de son père ; il s’était procuré facilement cesnuméros. Une seule chose l’étonnait, à la lecture de cetteémouvante affaire. Après avoir nié depuis son arrestation, pourquoibrusquement, à la fin des débats, Roger Laroque avait-ilavoué ? Car il avait avoué ! Son aveu était inscrit entoutes lettres dans le compte rendu de la Gazette.

Par deux fois Roger avait dit :

– Je suis coupable.Condamnez-moi !

Et cet aveu, il l’avait laissé échapper aprèsla mort de Lucien, comme si, soudain, après cette mort, un immensedécouragement lui était venu, comme s’il n’avait plus eu aucunintérêt à paraître innocent, comme si, même, il s’était sentisoulagé à paraître coupable et à attirer plus vite le châtiment sursa tête.

Cette attitude imprévue, Raymond ne sel’expliquait pas. Ce qu’il devinait vaguement, par exemple, etd’instinct, c’est qu’il y avait une corrélation mystérieuse entrecet aveu suprême et la mort de Lucien de Noirville.Laquelle ?… L’apprendrait-il jamais ?

Il reprit son travail avec ardeur ; ilavait dépouillé déjà la moitié des pièces renfermées dans le bahut,et il n’avait rien trouvé, quand il tomba enfin sur des notes quiavaient trait à l’assassinat de Larouette.

Avec quelle impatience il les lut !

Peu à peu, il reconstitua le dossier !Peu à peu, il eut devant les yeux tout le plaidoyer de sonpère ! Et, à chaque pièce, presque à chaque page, presque surtoutes les marges, il lisait la préoccupation de Lucien traduitepar ces mots : « Quel mystère dans la vie deRoger ?… D’où vient le remboursement et pourquoi Roger nenomme-t-il pas son débiteur ?… Une femme a joué en tout celaun rôle néfaste… Mais pourquoi ?… Et quelle est cettefemme ? »

– Mon père ne se trompait pas, murmuraRaymond, il y avait une femme… Mais qui ?

Enfin le bahut se vidait. Avec quelquespapiers épars sur les rayons, il ne restait plus que des feuilleségarées des dossiers, et dont quelques-unes avaient glissé entreles rayons et le fond de l’armoire. Elles restaient prises là.Comme il voulait tout voir, il les tira avec précaution, dans lacrainte d’arracher quelque document précieux. Il amena, parmi eux,une carte-photographie. Que faisait cette photographie dans cedésordre ? Elle avait été perdue, à coup sûr.

Elle était bien jaunie, comme le reste, d’uneteinte d’un brun clair et sale. Cela représentait un homme,d’apparence vigoureuse, très brun, à la physionomie énergique etexpressive, âgé d’une trentaine d’années. Cet homme, Raymond ne leconnaissait pas, ne l’avait jamais vu. Ce n’était pas son père, àcoup sûr, dont un portrait, sans compter les photographies del’album, lui rappelaient chaque jour les traits chéris.

Celui-là était un étranger, sans doute.Qui ? Il retourna la carte, pour voir le nom du photographe.Il y avait quelques lignes manuscrites écrites au dos – d’uneécriture fine de femme –, et qui le firent tressaillir violemment,sans savoir pourquoi, car il avait reconnu l’écriture de sa mère.Les lignes manuscrites étaient trois dates.

La première portait :

28 juillet, 11 h. 1/2 du soir.

La seconde :

30 juillet 1872.

La troisième :

14 août 1872.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? Etpourquoi ces trois dates derrière le portrait de cet inconnu ?Pourquoi, surtout, ces trois dates écrites de la main de samère ? Quelles étaient ces dates ? À quels événements serapportaient-elles ? Le 28 juillet, 30 juillet, 14 août… Ques’était-il passé ?

Raymond se prit à rêver, essayant de percer cemystère. Il n’y parvint pas et rejeta la photographie dans lebahut.

Après tout, que lui importait ! Cela nepouvait-il avoir trait à des choses qu’il ne connaissait pas, ettoutes naturelles encore ?

Il ne s’en occupa plus et se mit à classer,dans un même dossier, toutes les pièces du procès Laroque. Maistout à coup ses yeux rencontrèrent, sur les manchettes de laGazette des Tribunaux, une date :

14 août 1872.

C’était la troisième de celles inscrites audos de la photographie : cela devenait singulier… Cettecoïncidence le frappait…

Il feuilleta machinalement le journal, parcuriosité… d’abord… et sans arrière-pensée… mais tout à coup, dansses doigts passe un courant de fièvre, un tremblement violent… Ilest devenu pâle et, suffocant, il arrache sa cravate et brise lebouton de sa chemise.

C’est qu’il vient de découvrir, ou plutôt dese rappeler, en relisant pour la dixième fois peut-être l’affaireLaroque, que cette première date du 28 juillet est celledu crime de Ville-d’Avray, – l’heure même, onze heures et demie,est celle de l’assassinat de Larouette !… C’est qu’il adécouvert aussi que la seconde date du 30 juillet estcelle de l’arrestation de Laroque !… C’est qu’il a découvertenfin que la troisième date est celle de la condamnation de Rogeraux travaux forcés !… Il a découvert cela, il ne comprend pas,mais il a peur !

Il contrôla dix fois les dates. Il croyait setromper. Mais non. Et la même et incessante question revenait à sonesprit affolé :

– Pourquoi, au dos de ce portrait, ladate de ce crime… la date de l’arrestation… la date de lacondamnation ?

Il ne trouvait pas. Il se faisait d’épaisses,d’insondables ténèbres dans son cerveau.

Il cacha la photographie dans sonportefeuille. Puis, la tête en feu, il sortit et alla se promener àtravers champs, espérant que la fatigue aurait raison de sa fièvre.« Qui donc est cet homme ? » se demandait-il àchaque instant.

Et, s’écartant des sentiers, dans l’ombre desbois, il tirait la photographie de son portefeuille et lacontemplait avidement. Et, à force de regarder, il en venait à sedire :

– Ce ne peut être que RogerLaroque !

Il essayait bien de fouiller sa mémoire, maisil ne se rappelait rien de précis sur la physionomie de l’ami deson père.

Ses souvenirs étaient donc très vagues,impossible de préciser. Mais comme il avait maintenant l’esprittendu vers cette idée, il lui semblait retrouver dans laphotographie certains traits de la physionomie de Laroque, duLaroque qu’il connaissait.

Certes, le premier, celui du portrait, étaitplus jeune de douze ou quinze ans. Les cheveux et la barbe étaientnoirs. Il y avait là un air de santé, d’énergie, de bonne humeur,que n’avait plus William Farney.

Et pourtant, une chose n’avait paschangé : le regard !… C’étaient bien toujours ces mêmesyeux noirs et profonds, vifs et spirituels tour à tour. Et puis lefront aussi était pareil ; le front qu’avait respectél’incendie de Québec, et qui n’avait pas été atteint par lacicatrice. C’était Laroque, il n’en pouvait douter.

Mais pourquoi ces trois dates ? De lamain de son père, il les eût comprises, peut-être, mais de la mainde sa mère ? Elle connaissait donc bien Laroque ? Maisalors, comment ne lui en avait-elle jamais parlé ?… Que demystère !…

Il erra toute la journée dans les bois etrentra le soir à la ferme, sombre et silencieux.

– Qu’as-tu donc, demanda sa mère :serais-tu malade ?

– Un peu de migraine, dit-il pours’excuser.

Il remonta dans sa chambre aussitôt le dîner,il n’avait pas mangé et il n’avait pas prononcé une parole.

Sa mère le regardait avec une infinietristesse.

– Vraiment, tu n’as rien ?répéta-t-elle.

– Rien, rassurez-vous !

Dans sa chambre, il se prit à examiner denouveau la photographie de Laroque. Plus il l’étudiait ainsi, etplus il était sûr de ne pas se tromper. Nul doute n’était pluspossible.

Un soupçon lui vint, affreux et mortel. Ilsavait qu’une femme avait été mêlée mystérieusement au crime deVille-d’Avray, il recherchait les traces de cette femme, et voilàque le premier indice qu’il découvrait le conduisait droit à samère. Cette pensée le tint éveillé toute la nuit. Il entenditsonner toutes les heures à la pendule de sa chambre, et, le matin,le soleil levant le trouva debout.

Il devait être à Paris ce jour-là pour sesaffaires.

Avant de partir, il resta seul avec samère :

– Tu ne t’es pas ressenti de tonmalaise ? dit-elle avec inquiétude.

– Non, dit-il, j’ai bien dormi… je ne mesuis pas réveillé.

– Il m’a semblé pourtant que tu t’étaislevé de bonne heure.

– Oui, il y a bien longtemps que jevoulais mettre en ordre les papiers de mon père… vous savez ?qui se trouvent dans la grande armoire de la chambre proche de lamienne ?… Cette besogne m’a pris toute ma journée d’avant-hieret d’hier…

Et soudain, après un silenceembarrassé :

– J’ai trouvé une photographie dans cespaperasses… avec des dates au dos… Il m’a semblé que ces datesétaient de votre écriture… La voici…

Et il tendit le portrait de Roger Laroque.

L’effet fut foudroyant. Pâle comme une morte,Julia eut à peine la force de gagner une chaise. Au premier coupd’œil, elle avait reconnu Roger. Elle tremblait de tous sesmembres, et le regard qu’elle arrêta sur son fils n’était plus leregard d’une femme ayant toute sa présence d’esprit, tout sonsang-froid, tout son calme : c’était le regard d’unefolle !…

C’est en vain qu’elle essayait de seretrouver, de surmonter son horreur, son épouvante, c’était plusfort qu’elle et elle s’abandonnait.

– Ma mère !… ma mère !… dit-il,effrayé de l’effet produit.

Et il se précipita à ses genoux, lui prit lesmains, les embrassa.

Elle ne l’entendait pas. De grosses gouttes desueur lui coulaient du front. Et Raymond était non moins troubléqu’elle. Il lui semblait que tout s’écroulait autour de lui. Il enétait à ce point qu’il eût désiré je ne sais quel mensonge ;il avait tant besoin d’être rassuré !

À la fin, elle comprit – peut-être ! – cequi pouvait se passer dans ce cœur bouleversé. Elle parut seremettre et essaya de sourire.

– Cette chaleur d’orage m’a renduenerveuse ! murmura-t-elle.

Il alla ouvrir les fenêtres. Une bouffée del’air matinal entra. Elle respira par deux fois, à pleinspoumons.

– À propos, dit-elle, tu me disais tout àl’heure… Que me disais-tu donc ? Tu me parlais d’unephotographie ?…

Il la lui tendit à nouveau. Cette fois, elleeut le courage de la regarder sans faiblir.

– Oui, dit-elle, tu as bien fait de me ladonner… Comment cette photographie était-elle égarée là ?C’est un jeune homme ami de notre famille… auquel il est arrivé ungrand malheur… Tu vois ces trois dates… écrites derrière… lapremière, du 28 juillet, est celle de son mariage avec une jeunefille qu’il aimait depuis longtemps… le 30, deux jours après sonmariage, sa femme mourait… quinze jours après, il était fou… fou dedouleur… de désespoir…

– Et aujourd’hui, qu’est devenu ce pauvregarçon ?…

– Aujourd’hui !… il estmort !

Raymond respira, profondément soulagé…

Cette histoire semblait vraie… Et, si elleétait vraie, tous ses soupçons tombaient d’eux-mêmes ! Etpourquoi n’eût-ce pas été la vérité ? Cela était possible, ensomme.

Il tendit la main pour reprendre laphotographie.

– Je la mettrai dans l’album, dit-il.

Elle la lui rendit. La main de la malheureusefemme tremblait.

Il classa devant elle le portrait-carte dansl’album ; avant de fermer celui-ci, il dit en sepenchant :

– C’est curieux… on dirait que le cartonest percé d’un coup de poignard… là, du côté du cœur ?…Avez-vous remarqué, ma mère ?…

– Il se sera trouvé serré contre un clou,dans le déménagement, dit-elle d’une voix altérée.

Il n’y eut rien de plus entre eux. QuandRaymond eut quitté la ferme pour se rendre au chemin de fer, Juliaresta pendant des heures, l’œil fixé sur l’album. Le portraitl’attirait invinciblement. À la fin, elle céda à la tentation. Ellerouvrit l’album et contempla Roger.

Puis, espérant sans doute qu’en anéantissantla photographie elle détruirait le remords, elle effacerait lesouvenir, elle alluma une bougie, enflamma la carte et la jeta dansle feu.

Quelques jours après, Raymond était là denouveau. En arrivant à la ferme, son premier soin avait été defeuilleter l’album. Pourquoi ? Doutait-il encore ? Non,c’était chez lui instinctif.

– Tiens ! dit-il surpris, elle n’estplus là ?

– Quoi donc ? fit la mère.

– La photographie de ce pauvre homme…dont vous m’avez raconté la terrible histoire…

– Ah ! c’est vrai… Elle rappelait unpassé trop triste… je l’ai jetée au feu…

Raymond baissa la tête. Ses doutes étaientrevenus.

…… … … … … … .

Quelques jours après cette scène, Raymond serendit à Maison-Blanche. Il s’était dit, pourtant, qu’il n’yreparaîtrait, à cette maison, où il avait laissé la moitié de soncœur, que lorsqu’il aurait quelque bonne nouvelle à y apporter.

Mais le doute affreux le poussait. C’étaitplus fort que lui. Il voulait savoir.

Suzanne était au château. Il lui demanda unentretien particulier.

Suzanne remarqua l’altération du visage de sonami.

– Qu’avez-vous ? dit-elle. Vousserait-il arrivé malheur ?

Il était bien obligé de dissimuler. Qu’eût-ildit en effet ?

– Non. J’ai besoin d’unrenseignement.

– Lequel ? Parlez !

– Il est fort probable qu’il ne vousreste aucune photographie de votre père, il y a douze ou quinzeans ? Obligé de se cacher, de dérober sa figure, ayant changésa physionomie, monsieur Laroque commettrait la plus graveimprudence s’il laissait chez lui un portrait qui pût rappeler à unennemi ses traits d’autrefois…

– En effet.

– Il ne vous reste donc rien… absolumentrien…

– Si. Écoutez. Mon oncle, lorsqu’il m’eutprise à Ville-d’Avray pour m’emmener dans les Ardennes, choisit,entre autres choses, une photographie de mon père et une de ma mèrequi se trouvaient dans l’album ; ces photographies sontrestées à La-Val-Dieu, sans doute, et jamais ne m’ont été montrées,car mon oncle et ma tante furent persuadés, comme mon père, que parsuite de la maladie qui faillit m’emporter, j’avais perdu lamémoire ; mais ce n’est pas tout. J’avais, moi, un petitmédaillon où ma mère avait mis une réduction de la photographie demon père. Lorsque j’étais toute petite, j’ai réussi constamment àle cacher. Encore maintenant personne ne le découvrirait. Mon pèrey est très reconnaissable. Voulez-vous que je vous lemontre ?

– Si vous avez confiance en moi,Suzanne.

– Oh ! mon ami…

Elle sortit. Quelques minutes après, elleétait de retour. Elle ouvrit un petit médaillon d’or et le tendit àRaymond.

Celui-ci n’y jeta qu’un coup d’œil. Cela luisuffit pour reconnaître Roger Laroque – le Roger Laroque dont ilavait vu la photographie cinq ou six jours auparavant, car les deuxportraits étaient bien ceux du même homme.

Quelle était donc cette histoire racontée parsa mère à ce propos ? Pourquoi ce mensonge ? Pourquoidonc, aussi, avait-elle eu tant de hâte d’anéantir cettephotographie – qu’elle croyait sans doute n’exister plus ? Etces trois dates si fatales à Roger ? Autant demystères !

Suzanne eut beau se montrer tendre etempressée, elle ne réussit pas à dissiper le nuage quiassombrissait la figure de Raymond. Un profond désespoir s’étaitemparé du jeune avocat, il sentait tout s’écrouler autour delui.

En vain, elle voulut l’égayer, le fairesourire. En vain, l’interrogea-t-elle. Il s’excusa et s’enfuit.

Tout en marchant, tout en courant, ilrépétait :

– Pourquoi ?… pourquoi ?…

Éternelle question… Éternelles ténèbres. Ilavait la fièvre.

Rentré à Méridon, vers le soir, il se trouvaen face de sa mère. Il y eut un assez long silence. Puis Raymonddemanda, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tremblement de savoix :

– Je ne sais pourquoi l’histoire que vousm’avez contée me revient sans cesse à l’esprit.

Elle eut l’air très étonné :

– Quelle histoire ? fit-elle.

– Celle, si lamentable, de ce pauvregarçon dont j’ai retrouvé la photographie dans l’armoire où étaientles dossiers de mon père…

Elle tressaillit et le regardaattentivement.

Mais Raymond avait les yeux baissés.

– Se marier, reprit-il, aimer une jeunefille… s’attendre à la prochaine réalisation de ses rêves… toucherà un de ces rares instants de bonheur presque complet qu’on a dansla vie… et voir comme un fantôme ce bonheur disparaître… voirmourir la femme aimée, la voir mourir dans tout l’éclat de labeauté, dans le plein triomphe de sa jeunesse… C’est horrible et jecomprends que cet homme n’ait pas survécu à un aussi grand chagrin…Il est mort… Il a bien fait…

– Comme tu me dis cela… Et pourquoi me ledis-tu ?

– C’est que j’approuve le suicide, danscertains grands, injustes et irréparables malheurs…

– Mon fils !

– Et vous le dirai-je, ma mère ?…J’ai le pressentiment qu’une catastrophe pareille me menace…

– Veux-tu bien ne pas avoir de pareillesidées !

Il resta de nouveau silencieux, puis, ayantl’air de se remettre, et prononçant ces mots avec une feinteindifférence :

– Quel est le nom de cetinfortuné ?

Pour la seconde fois, elle tressaillitviolemment. Ses yeux noirs, presque toujours éteints, flamboyèrentune seconde, en s’arrêtant sur ceux de Raymond.

Elle hésita un peu, cherchant sansdoute ; enfin, ayant trouvé :

– C’était, dit-elle, un de nos parentséloignés, portant le même nom que nous… Jean de Noirville…

– Et la jeune femme ?

– Elle était d’une vieille famille decommerçants très riches… les Lasserre, elle s’appelait Marguerite…Tu as entendu parler des Lasserre… marchands defourrures ?

– Non.

– Ils n’existent plus, du reste… morts…Marguerite était orpheline… Toute la fortune s’en est allée à desparents plus rapprochés que nous…

Comme il ne répondait pas et semblaitprofondément absorbé, elle respira… Il la croyait, sans doute, etne se doutait pas d’un mensonge. Du reste, ce qu’elle avait ditn’était pas inventé… C’était vrai !… L’histoire était arrivée…Elle n’avait fait que la mettre sur le compte de Laroque…

– En mettant de l’ordre dans les papiers,dit-il, j’ai eu entre les mains le dossier de ce mystérieuxassassinat de Ville-d’Avray, la dernière plaidoirie de mon père… Etj’essayais, tout en le parcourant, d’évoquer le souvenir de monenfance… J’avais cru me rappeler la figure de ce Laroque… Vousl’avez connu, ma mère ?

– Oui, dit-elle, presque prise defaiblesse, c’était, tu le sais, un grand ami de Lucien… Ilss’étaient sauvé la vie, l’un à l’autre, pendant la guerre.

– Et, en me rappelant les traits de cethomme, je m’étais imaginé que la photographie était la sienne.

– C’est une erreur, tu le vois.

– En effet, mais j’étais d’autant mieuxfondé à le croire, et c’est ce qui fit mon erreur, que les troisdates mentionnées au dos du portrait-carte sont justement les datesde l’assassinat de Ville-d’Avray, de l’arrestation de RogerLaroque, et de sa condamnation aux travaux forcés.

– C’est une coïncidence, et rien deplus.

– Avouez qu’elle est bizarre.

– Bizarre, je le reconnais.

– Et vous êtes bien sûre, ma mère que cen’était pas le portrait de Laroque ?

– J’aurais donc menti ?… et menti enle sachant ?… Pour quelle raison ? Dans quel but ?…C’est moi qui ai mis les dates… c’est mon écriture. Si ellesn’étaient autre chose que les trois époques fatales de la vie deRoger, dans quel intérêt et pour obéir à quelles mystérieusespensées les eussé-je écrites là ? Réponds à ton tour.

– Ce que je dis n’a pas le sens commun,fit-il, riant faux… Ne voyez dans toutes ces questions que lapréoccupation d’un esprit malade, assiégé par les pressentimentsdont je vous parlais tout à l’heure…

– Est-ce qu’un homme devrait avoir de cescraintes-là ? Tu me fais beaucoup de peine. Je ne suis pasdéjà si bien portante. Tu devrais m’épargner des émotions tropfortes pour moi, mon enfant… Regarde en quel état tu melaisses !

Elle était digne de pitié, en effet, tant sespauvres membres tremblaient, tant elle paraissait souffrir. Elleavait espéré que Raymond la consolerait d’un mot… Mais les lèvresde Raymond restèrent closes. Son esprit était absent. Il étaitloin, cherchant la vérité dans l’infini du doute.

– C’est elle, elle m’a menti ! Elleveut me mentir encore ! Pourquoi ? Il faut que je lesache… Je le saurai !

Et Julia, qui comprenait, fermait les yeux,voulant éloigner un fantôme qui, obstinément, se dressait, à cetteheure, entre elle et le fils bien-aimé de son cœur.

…… … … … … … .

Accoudé sur la table de travail, Raymond, dansson petit appartement de la rue de Douai, songeait à ceschoses ; il avait les yeux fermés, pour mieux concentrer sesidées, et la tête dans les mains.

Il ne s’apercevait pas que la nuit étaitvenue.

Il revivait, à cet instant, douze ans enarrière, et assistait comme un spectateur au théâtre, au spectacledes derniers moments de son père… Il évoquait les derniers momentsde cette vie avec une intensité de volonté telle qu’il voyait etentendait vraiment son père à cette heure-là…

Ah ! qu’il eût payé cher celui qui seraitvenu lui dire :

– La lettre à laquelle vous pensez estlà.

Soudain, il se lève, un rayon de lumière atraversé son esprit.

Il se lève et murmure :

– Peut-être ! peut-être !

Que veut-il dire ? À quelle penséerépond-il ?

Il traverse son appartement et entre dans uncabinet noir où se trouvent pendus des vêtements à desportemanteaux. Il décroche une robe d’avocat, sous des vêtementsdans un coin. Il la considère un instant, avec crainte, avec del’attendrissement aussi, car le cœur de son père a battu sous cetterobe ; c’est sous cette robe qu’il a cessé de battre. C’estcette robe qu’il portait, quand il défendait Laroque. Raymondl’avait gardée comme une relique.

Il avait voulu être avocat et il s’étaitdit :

– La première grande cause criminelle quime sera confiée, je la plaiderai avec cette robe. Cela me porterabonheur.

Il ne l’avait jamais mise.

Pourquoi, ce soir-là, venait-il chercher cetterelique ?

Il l’emporta dans son cabinet.

« Mon père avait cette robe quand il estmort. Peut-être la lettre s’y trouve-t-elle. »

Et il allait s’en assurer. Mais il tremblait.Et la main qui fouilla la première poche était agitée desoubresauts, comme si elle commettait une mauvaise action.

Rien… Raymond respira, malgré toutsoulagé.

C’est que parfois il est des vérités siatroces et si douloureuses que le doute est préférable.

Il restait une poche. Il y plongea la main etfrissonna violemment, comme si sa main avait touché une vipère, ouquelque bête immonde. Un papier froissé était là, ses doigtsl’avaient rencontré, le tenaient, et voilà ce qui l’avait faittrembler…

Le papier était jauni, et il avait conservé lefroissement de la première main qui l’avait tenu et qui sur luis’était crispée avec colère et désespoir.

Enfin, il se décida, la sueur au front, à ledéplier. Et il lut… Il lut les lignes mortelles qu’il contenait. Iln’était pas signé ; ces lettres ne le sont jamais.

Quand Raymond en eut achevé la lecture, il lelaissa tomber de ses mains inertes, et sa tête se baissa,affreusement pâle. Toutes ses illusions s’en allèrent. Tout cequ’il y avait de bon en lui s’écroulait.

– Ma mère ! ma mère !murmura-t-il après un long silence.

Il l’aimait tant ! Il l’avait tantaimée ! Et il découvrait qu’elle était criminelle !…qu’elle avait tué son père après l’avoir déshonoré !… Ildécouvrait qu’au lieu d’amour, c’était de l’horreur qu’il devaitavoir pour elle !… Voilà donc pourquoi elle avait déchiré laphotographie de Laroque !…

Il ne cherchait pas à deviner si elle avaittrempé dans le crime de Larouette… Il n’y pensait même pas !…Tout pour lui se résumait dans la découverte atroce qu’il venait defaire… Ce fut dans le milieu de la nuit, dans la fièvre qui leprit, qu’il y songea.

Si sa mère avait encore aimé Roger au jour dela cour d’assises, elle ne l’eût point laissé condamner ; ellese serait sacrifiée ; donc, leur liaison était finie, et Juliase vengeait ! Et la date de sa vengeance, elle l’avaitinscrite au dos de la photographie, comme si elle avait dûl’oublier ! Et ce trou qui perçait le cœur du portrait étaitun coup de poignard.

Laroque disait vrai… Suzanne n’avait pasmenti : son père était innocent. La coupable, c’étaitJulia…

Chapitre 18

 

 

Si singulière que fût leur façon detravailler, M. Tristot et M. Pivolot neperdaient pas leur temps. Ils étaient d’abord allés rendre visite àGuerrier le matin du meurtre.

– C’est en le voyant, c’est en causantavec lui, que nous nous formerons une conviction, avait dit l’und’eux.

Et lorsqu’ils étaient sortis de cet entretien,leur conviction était faite : Guerrier était innocent.

Ils se trouvaient rue de Châteaudun, quand lesagents et le commissaire de police emmenèrent le jeune homme et lefirent monter dans un fiacre.

Chambille ne les aperçut pas.

– À présent, il faut marcher de l’avant,dit Pivolot. En essayant de prouver l’innocence de Jean Guerrier,nous découvrirons le coupable.

– Dans tous les cas, nous pouvons payerd’audace. Si nous faisons fausse route d’abord, personne n’ensouffrira. Nous n’appartenons pas à la préfecture. C’est ce qui atoujours fait notre force !…

Et Tristot ajouta :

– Savez-vous, monsieur Pivolot, queGuerrier est pour nous une vieille connaissance !

– Je le sais, monsieur Tristot.

– Que Guerrier était le caissier de RogerLaroque ?

– Oui, monsieur Tristot.

– Et que…

– Ne concluez pas, monsieur Tristot.Attendons, s’il vous plaît.

Ils combinèrent leur plan.

Béjaud leur paraissait suspect.

Pour eux, Béjaud pouvait bien, s’il n’avaitpas commis lui-même le crime, avoir agi de complicité avec lemeurtrier.

Tristot prit des renseignements sur Béjaudpendant que Pivolot en prenait sur Brignolet.

Béjaud et Brignolet étaient mariés et pères defamille tous les deux.

Le premier demeurait, ou plutôt – comme ilcouchait la plupart du temps à la banque du boulevard Haussmann –sa famille demeurait dans un étroit logement composé de deuxpièces, une chambre et un cabinet, situé rue Saint-Lazare, dans lapartie étroite qui touche à la rue de Maubeuge.

La femme de Béjaud était repasseuse ;tant qu’elle n’avait pas eu d’enfants, elle avait travaillé hors dechez elle ; – maintenant que la famille était venue, d’annéeen année plus nombreuse, elle s’était vue obligée de rester aulogis, pour y soigner et surveiller les marmots.

Tout était réduit au strict nécessaire et à laplus extrême simplicité. Grâce à cette économie, tout était enordre au logis de Béjaud ; la propreté y régnait ; ondevinait là de braves gens vivant de peu et dont l’unique souciétait de faire entrer le moins de dépenses mobiles dans le cerclerestreint de leur petit budget, afin de mettre bout à bout le1er janvier et le 31 décembre.

Pas un sou de dettes dans le quartier, chezl’épicier, le boulanger, le charcutier et le boucher.

Béjaud, du reste, prenait ses repas rueSaint-Lazare, lorsqu’il alternait avec Brignolet pour le service degarde.

Il en était de même de Brignolet.

Mais il arrivait aussi que souvent, comme ilscumulaient le service de garçons de bureau avec celui de gardiens,ils ne trouvaient pas le temps de rentrer chez eux, Brignolet, ruede Laval, Béjaud, rue Saint-Lazare.

Alors, ils allaient manger un morceau de painet du fromage chez un marchand de vin de la rue de LaRochefoucauld.

La vie de Béjaud, c’était la vie deBrignolet.

Cependant, les renseignements sur celui-cidifférèrent sur plusieurs points.

Le ménage de Brignolet était aussi bien tenu,aussi propre que celui de Béjaud.

À peine quelques petites dettes, par-ci,par-là, que le gardien finissait toujours par payer.

Même sobriété chez l’un que chez l’autre.

Mais alors que la femme de Béjaud supportaitvaillamment la misère – riant et dorant de gaieté la vie de sonmari – la femme de Brignolet, une jolie fille rousse avec des yeuxnoirs, frêle comme une Parisienne, délurée et coquette, souffraitimpatiemment la servitude de la pauvreté. Il y avait parfois desscènes dans ce ménage. Les voisins les entendaient.

Mme Brignolet se savait belle– d’une beauté originale et vigoureuse, devant laquelle il étaitimpossible de passer indifférent. On le lui avait dit trop de foispour qu’elle n’en fût pas orgueilleuse.

Cependant, on ne lui connaissait pointd’intrigues ni d’aventures, et, de fait, elle n’avait pas encored’écarts de conduite à se reprocher.

Mais Brignolet adorait sa femme – laquellen’avait guère que vingt-deux ans, alors qu’il en comptait quarante.Il l’adorait et il en était jaloux.

Dans les premiers temps de leur mariage,Juliette – c’était le nom de fille de Mme Brignolet– avait vécu modestement des ressources de son travail et dutravail de son mari.

Le mariage – et surtout la position deBrignolet, qui restait souvent absent, même les nuits – donna à lajeune femme une indépendance à peu près complète.

Elle n’en jouit pas tout d’abord et se tinttranquille, d’autant plus que quelques semaines après son mariageelle se reconnut enceinte.

Quand elle fut délivrée, quand l’enfant futsevré, celui-ci fut déjà une compagnie pour sortir.

Tous les après-midi, après avoir fait sonménage à la hâte, elle s’en allait, vaguant au hasard des rues, dessquares, des promenades, sous prétexte de faire prendre l’air aupetit et de lui faire essayer ses premiers pas.

Cette rousse au teint de lait, aux yeux noirstrès doux, fut remarquée par plus d’un passant, suivie plus d’unefois, accostée malgré elle. Elle entendit des paroles flatteuses,des compliments, des promesses… Elle ne s’était peut-être pasdoutée, jusqu’alors, qu’elle était jolie… Elle le savait àprésent.

Ces adorateurs de grand chemin, à la pisted’une bonne fortune ambulante, qui lui glissaient à l’oreillequelques mots dont elle rougissait de plaisir, n’étaient point tousles premiers venus.

Deux ou trois firent autre chose quepromettre, et lui glissèrent des bijoux d’une réelle valeur, en luidisant – c’était toujours à peu près la même phrase :

– Ceci n’est rien. Si vous vouliezm’écouter, et si vouliez me suivre, vous seriez riche et fêtée…Vous auriez les plus jolies toilettes de Paris… Vous seriezheureuse entre toutes…

Ces paroles lui mettaient de l’ivresse aucerveau. Cependant, elle ne succombait pas aux tentations.

Elle hésitait, tantôt se sentant toute faible,tantôt réconfortée par le souvenir de ses années d’enfance et dejeunesse écoulées sans mauvaises pensées.

Mais ces hésitations n’étaient pas sans avoirune influence sur son caractère, et c’était Brignolet, inconscientde ce drame du cœur, qui en recevait le contrecoup. Juliettes’aigrissait.

Sachant qu’un seul mot d’elle pouvaitbouleverser de fond en comble son existence ; sachant qu’encinq minutes, de par sa volonté seule, elle pouvait passer de lamisère à l’abondance, du manque absolu de tout au luxe le plusraffiné, sachant cela, mais n’ayant pas encore en elle le tristecourage d’une pareille résolution, elle s’en vengeait sur son maripar mille allusions détournées qui d’abord avaient surpris, puismaintenant faisaient pâlir le pauvre homme. Elle devenait mauvaise.Ces allusions avaient toujours le même but, contenaient toujours lemême reproche.

– Ainsi, tu ne peux donc pas gagner unpeu d’argent ?… Tu ne trouves pas, dans ton esprit, pourvivre, pour m’être agréable, un autre moyen que celui d’êtredomestique ?…

Il baissait la tête, la plupart du temps, sansrépondre.

Un jour, pourtant, il hasarda uneobservation :

– Autrefois, tu étais contente, tu nepensais pas à tout cela, tu ne me parlais pas comme tu le fais…Qu’est-ce qui t’a changée. Je ne te reconnais plus.

– Je voudrais être riche !…

Et tout bas elle se disait, mais àelle-même :

– Si je voulais, pourtant !

Cette idée ne l’abandonnait pas, restait enelle constamment, se manifestait dans les détails les plusinfimes.

Elle se coiffait, se décoiffait, s’habillait,se déshabillait toute la journée, c’était là son seul plaisir. Etquand, enfin, à force de coquetteries, d’inventions, elle setrouvait convenablement mise, elle sortait.

Brignolet ne croyait pas le mal aussi grand.Il ne s’en aperçut que lorsque des factures impayées arrivèrent dechez l’épicier et les autres. Où était passé l’argent ?

Il y eut des explications entre le gardien etsa femme, et l’amour de Brignolet pour Juliette n’empêcha pasqu’ils n’en vinssent à des violences. Juliette reçut deux souffletsvigoureux dont il lui demanda, du reste, aussitôt pardon.

Elle parut domptée pendant quelques jours,mais elle gardait à présent une rancune au fond du cœur.

Petit à petit, certaine de dominer cet hommepar le cœur comme par les sens, glorieuse de son pouvoir sur lui,elle perdait toute prudence, jusqu’à lui confier presque lespromesses dont elle continuait d’être l’objet, par les ruesparisiennes.

Depuis leur dernière algarade, il laissaitpasser la tempête, sans faire semblant d’entendre.

Mais ce jour-là, elle alla plus loin,rageuse :

– Tu dors sur tes deux oreilles en tedisant que je t’aime, hein ? et que je n’aimerai jamais quetoi, comme si tu étais le phénix des hommes ?…

– Juliette !

– Eh ! ne vas-tu pas tescandaliser ? Ma foi, je te conseille d’être fier !… J’enai refusé et j’en refuse tous les jours, des occasions !… Sije voulais, j’aurais de l’argent… autant que j’endemanderais !…

Le pauvre diable se leva, un flot de sang auvisage, et il chancela comme s’il allait être pris d’une attaqued’apoplexie.

Il arracha sa cravate, cassa le bouton de sachemise, et, se précipitant à la fenêtre qu’il ouvrit, respira àpleins poumons… Puis, revenant à sa femme :

– Juliette, tu ne m’aimes plus ?

Elle lui rit au nez :

– Je veux de l’argent, j’en veuxbeaucoup, entends-tu ! ou sinon, écoute bien…

– Ou sinon ? demanda-t-ilhébété.

– Je te plante là !

– Mais où veux-tu que j’en trouve, del’argent ?

Et Juliette, avec l’obstination bête etentêtée de certaines femmes :

– Ce n’est pas mon affaire.Cherche !

– Tu ne penses pas à ce que tu dis quandtu me menaces d’en aller voir d’autres qui te promettent monts etmerveilles ?

– Ma foi ! Je ne suis pas loin dedire oui !

– Malheureuse !

– Pourquoi te fâcherais-tu ? Est-ceque tu te mets en quatre pour me faire plaisir ? La premièrechose que je te demande, tu me la refuses !

– Quoi donc ?

– De l’argent !

– Est-ce que j’en ai ? Est-ce que jene te donne pas ce que je gagne ? Est-ce que je dépense un souen dehors du ménage ? De l’argent ? C’est facile àdemander. Est-ce que j’en fais, moi ? Où veux-tu que je legagne ? Est-ce que tu veux que j’en vole ?

– Je ne te dis pas d’être voleur… mais jeveux de l’argent, là… Tu es un homme, tu dois bien savoir ce que tuas à faire !… Si j’étais homme, j’en gagnerais !

Brignolet, pâle, désespéré, s’arrachait lescheveux. Sa femme demeurait devant lui froide et dédaigneuse, l’œilironique et méchant.

Brignolet s’en alla, parce qu’il craignait dela tuer, cette créature sans cœur qui prenait plaisir à letorturer… il s’en alla, mais elle ne le laissa point sortir sanslui crier une dernière fois, comme un défi et une dernièremenace :

– Tu y penseras !

Et le long des trottoirs, tout en marchanttête basse, il bousculait les passants et ne les voyait pas. Lespassants criaient, plaisantaient, le prenaient pour un homme ivre,mais il ne les entendait pas. Dans ses oreilles bourdonnait un mot,un seul mot, celui de sa femme :

– De l’argent !

Et tous les soirs ce fut la même scène,répétée par la jeune femme avec la même obstination, la mêmesottise, la même cruauté.

Brignolet, jadis très gai, devenait triste etsombre. Quand il rentrait chez lui, c’était avec un serrement decœur, car chaque fois il se demandait avec angoisse :

– Vais-je retrouver Juliette ?N’est-elle point partie ?

On comprend qu’il fallut plus d’un jour àTristot et Pivolot pour s’enquérir de tous ces faits.

– Je crois inutile de remarquer, monsieurTristot, dit un jour Pivolot, que ces détails, qui sont eneux-mêmes fort intéressants, perdent une partie de leur importancedu fait qu’ils s’appliquent à Brignolet, c’est-à-dire à la victime.Mme Brignolet est une petite pécore un peu propre àtout faire…

– Quelle a été son attitude depuis lamort de son mari ?

– Bonne, à tout prendre. Elle a pleuré.Elle cherche de l’ouvrage. En attendant qu’elle en trouve, monsieurde Terrenoire lui donne de l’argent qu’elle dépensera bientôt ensottises, je le parierais, car je ne lui laisse pas plus d’un moispour se consoler de son mari.

– Et après ?

– Après ? eh bien ! elle suivrales instincts mauvais que la bêtise et la coquetterie ont faitnaître chez elle. Le premier venu la prendra pour maîtresse et lagardera jusqu’à ce qu’il en ait assez…

– Je ferais volontiers saconnaissance…

– Tiens, tiens !… Auriez-vous, parhasard, l’intention de faire oublier Brignolet ?…

– Non, en tout bien, tout honneur. Maisj’ai comme un pressentiment que cela ne sera pas sans profit pournous… Elle a été courtisée, cette petite femme.

« Ce que nous ne savons pas, c’est le nomde ses courtisans.

– À quoi bon ?

– Rien n’est inutile dans uneenquête.

– En surveillant notre jolie rousse, nousverrons plus clair dans son cœur, et, en filant son amoureux, nousapprendrons comment il se nomme.

– C’est une idée.

La conversation des deux hommes futinterrompue par un coup de sonnette discret.

Avant d’ouvrir, Tristot alla, sur la pointedes pieds, inspecter le visiteur par le judas de la porte d’entrée.Il tira les verrous, et un inconnu, de mise confortable, grand,robuste, aux cheveux blancs, au visage encore jeune, mais ravagé,défiguré par des traces d’horribles brûlures, apparut.

– Messieurs Tristot et Pivolot ?demanda-t-il avec un fort accent yankee.

Tristot continuait son examen, sans laisserparaître le moindre étonnement.

– C’est ici, dit-il. Auquel des deuxdésirez-vous parler ?

– À tous deux.

– Entrez.

Il le fit passer dans le salon où Pivolotattendait, le visage caché derrière un journal.

Pivolot se leva et indiqua un fauteuil àl’inconnu.

– Messieurs, leur dit l’homme défiguré,je viens pour l’affaire Guerrier. Vous vous en occuperez, n’est-cepas ?

Quel rapport cet étranger pouvait-il avoiravec l’assassinat de Brignolet ? Tristot et Pivolot, trèsintrigués, ne purent retenir un mouvement de curiosité.

– Nous nous en occupons, répondirent-ilsd’un commun accord et sur le même ton.

– J’ai le plus grand intérêt, reprit levisiteur, à ce que l’assassin soit découvert.

– Découvert ? observa Pivolot. Maisl’assassin est arrêté, ainsi que son complice. Demandez-le àmonsieur Lacroix et à monsieur de Lignerolles, ils vous diront tousdeux que les coupables ne sont autres que Jean Guerrier et Béjaud,l’ancien collègue de la victime. Vous êtes étranger, Monsieur,peut-être n’avez-vous jamais entendu parler, avant ces dernierstemps, de monsieur de Lignerolles et de monsieur Lacroix.

– Pardon, je les connais depuis 1872, etc’est justement parce que je les connais que je suis venu voustrouver.

Pivolot échangea un regard significatif avecTristot. Évidemment, cet étranger leur apportait du nouveau.

– Je suis riche, Messieurs, très riche,et je viens mettre toute ma fortune à votre disposition pour vousaider dans vos recherches. N’en doutez point, Jean Guerrier n’estpas coupable et cependant, si nous ne trouvons pas la preuve de soninnocence, cet homme sera, comme Roger Laroque, victime d’uneerreur judiciaire.

– Ah ! dit Pivolot, vous connaissezl’affaire Laroque ?

Roger se leva et se mettant devant la fenêtre,en pleine lumière :

– Voyons, Messieurs, dit-il endépouillant l’accent yankee auquel les policiers amateurs s’étaientlaissé prendre, vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

Les deux hommes tressautèrent sur leurfauteuil :

– Roger Laroque ! s’écrièrent-ils àl’unisson.

– Eh oui, Roger Laroque, ou plutôtRoger-la-Honte, comme on dit maintenant, comme on dirajusqu’à la fin des siècles dans les annales des causes célèbres, sivous ne nous rendez l’honneur, Messieurs, à moi et à mon fidèleJean Guerrier, le seul qui n’ait jamais douté de l’innocence de sonancien patron.

– Le seul ? répliquèrent Tristot etPivolot en se levant. En êtes-vous bien sûr ?

– Alors, vous aussi, Messieurs, vous avezcru… à mon innocence ?…

Les larmes lui vinrent aux yeux.

– Vous me croyez donc ? répéta-t-il…C’est vrai que vous me croyez ?

– Oui, fit Pivolot, en lui serrant lamain ; comment diable ne pas vous croire après ce que vousvenez de faire ?… Mais cela ne suffit pas, et, si vous voulezque nous vous tirions d’affaire, il faut tout nous dire… vousentendez… absolument tout…

Sa confession fut pénible : elle ravivaittant de douloureux souvenirs ! Laroque ne cacha rien. Ildevait tout dire. Il raconta sa liaison avec Julia et l’amitié quiétait née pendant la guerre entre lui et Lucien de Noirville. Voilàpourquoi il avait dû tout cacher aux juges, ne pouvant dévoiler lavérité sans révéler le déshonneur de sa maîtresse.

Pivolot et Tristot écoutèrent, visiblementimpressionnés.

Il ne leur vint pas même à l’esprit queLaroque pût mentir. Non, tout ce qu’ils entendaient étaitvrai !

Quand il eut terminé sa triste histoire, ilslui serrèrent la main de nouveau, en signe d’amitié et decompassion.

Ils s’y connaissaient en courage, et ilsavaient même un peu d’admiration pour cet homme, qui avait faitpreuve de tant d’énergie…

– Nous écartons tout de suite laculpabilité de Mme de Noirville, fit Tristot,le coup ne vient pas d’elle, bien que nous ayons vu d’étrangeschoses, à propos de vengeances inspirées par des femmes. Nousl’écartons donc, – en théorie, – s’entend, – car, pour ce qui estde la pratique, c’est autre chose, et il demeure entendu qu’aumoindre indice de sa culpabilité nous partons en guerre.

Laroque, persuadé, fit un signe pour indiquerqu’on ne trouverait rien de ce côté-là.

– Reste le cercle, où vous avez joué etgagné. Connaissiez-vous tous les joueurs qui pontaient contrevous ! C’était, je crois, une partie de baccarat ?

– Oui, je connaissais les pontes, aumoins de nom.

– Aucun incident ne vous a frappé là plusparticulièrement ? Parmi ceux qui jouaient, vous neconnaissiez aucun ennemi ? Il y avait peut-être là quelqueamant ancien ou nouveau de madame de Noirville ? Cherchezbien.

– Je ne me connaissais aucun ennemi etpersonne ne m’avait jamais fait de mal – si ce n’est ce malheureuxLarouette, dont la réclamation subite me ruinait et medéshonorait.

– Rappelez bien vos souvenirs.

– Il n’y a rien qui ne soit sérieux dansune affaire aussi malheureuse que la vôtre, monsieur Laroque.

– Voici donc ce que j’ai trouvé, ce dontje me suis souvenu. Alors que je jouais, le baron de Cé est entrédans la salle de jeu, et bien qu’il me connût parfaitement,puisqu’il était alors un de mes amis, il s’est approché d’un desjoueurs, par-derrière, en lui touchant familièrement l’épaule et enl’appelant par mon nom.

Le joueur s’étant retourné, le baron reconnutson erreur et lui fit des excuses en lui disant, confus, qu’ill’avait pris pour moi.

– Cet homme vous ressemblaitdonc ?

– Il le paraît. Le baron de Cé me le diten me racontant l’aventure. Et cependant, je regardai à peine monprétendu sosie.

– Et dans ce regard, avez-vous constatéla ressemblance ?

– Oui, et, chose plus curieuse, la vue decet homme réveilla en moi d’anciens souvenirs que je ne puspréciser. Mais, mon esprit ne s’est pas arrêté plus d’une secondesur un sujet qui n’avait aucun intérêt pour moi, dans un moment oùje luttais contre la faillite.

– Vous exagérez, monsieur Laroque. Vousn’aviez pris dans votre caisse qu’une somme relativement minime etdont la perte n’eût pas entraîné de conséquences fatales pour votreréputation d’honnête homme.

– Ma conscience me condamnait et elle mecondamne encore.

– Et le nom de cet homme ?

– On me le dit, mais j’écoutais à peine.Or, le croiriez-vous, Messieurs, ce nom m’est revenu hier en merappelant deux autres circonstances dont je vous parlerai tout àl’heure. Mon sosie s’appelait Luversan.

– Luversan ? dit Tristot enregardant Pivolot. Nous ne connaissons pas cela… Mais le baron deCé pourrait sans doute nous fournir des renseignements sur cepersonnage.

– Le baron de Cé est mort, répliquaLaroque. J’ai perdu toute une semaine à le rechercher : c’estseulement ce matin que j’ai appris qu’il avait succombé au cercle àune attaque d’apoplexie après y avoir achevé sa ruine dans uneseule et même soirée.

Tristot et Pivolot considérèrent Roger avecattention.

– Ma foi, dit le premier, il est possiblequ’il y ait eu jadis une certaine ressemblance entre vous et ceLuversan, mais aujourd’hui elle ne doit plus exister.

– J’ai tant souffert, fit Laroquesimplement.

– Cet homme n’avait aucune raison de vousdétester et de se venger de vous ?

– Aucune que je sache. Je ne me rappellepas lui avoir jamais adressé la parole.

– C’est un indice assez vague et je douteque cela nous conduise sur une piste, mais enfin c’est unrenseignement, et puisque nous acceptons de vous aider, nous nedevons rien négliger. Mais ne disiez-vous pas tout à l’heure quedeux autres circonstances vous avaient rappelé le nom deLuversan ?

– Oui. Peu de jours après avoir retrouvéGuerrier, j’eus la curiosité de revoir ce monsieur de Terrenoirequi m’avait rendu service avec tant de générosité et je me fisinviter par Jean à une soirée donnée par ce banquier dans son hôtelde la rue de Chanaleilles. Personne ne m’y reconnut. Or, parmi lesvalseurs intrépides qu’on remarquait à cette soirée, je surprisl’un d’eux parlant mystérieusement à la maîtresse de la maison,madame de Terrenoire, qui, je le savais, avait conçu pour Jean unepassion malheureuse et s’opposait à son mariage avec mademoiselleMargival. Elle l’appela « monsieur de Luversan ». Ni lenom de cet homme, ni son visage ne m’étaient inconnus. Néanmoins, àce moment, l’incident du cercle ne me revint pas en tête. Je revisune seconde fois ce Luversan, le jour du mariage de Jean. Il rôdaitautour de l’église, et, l’examinant sans qu’il pût s’en douter, jeme dis encore : « Voilà un homme dont la physionomie m’aimpressionné déjà quelque part. » Où ? Quand ? Je nesaurais le dire. Hier seulement, un peu de lumière se fit dans monesprit et, s’il m’est impossible de préciser à quelle époque etdans quelles circonstances j’ai vu pour la première fois cepersonnage, je puis affirmer que Luversan était bien le nom dont ona appelé au cercle l’homme qui me ressemblait.

– De sorte, conclut Pivolot par Tristot,qu’il se pourrait que Luversan en sût long tant sur l’assassinat deLarouette que sur celui de Brignolet.

– Je ne conclus pas. À vous de chercher,Messieurs. En attendant, voici un carnet de chèques de 50 000francs au nom de William Farney, sur la Société Générale.

Les deux policiers amateurs refusèrent cessubsides.

– Nous vous compterons nos frais, ditTristot, approuvé par Pivolot, quand nous aurons réussi.

Roger eut un sourire bon enfant.

– Oh ! Messieurs, je ne songenullement à vous corrompre, croyez-le bien.

Tous trois se prirent à plaisanter sur cesujet, malgré la gravité de la situation. Puis Laroque remercia denouveau ses dévoués auxiliaires.

– Vous êtes bons de prendre ainsi unetâche aussi ardue…

– Ce qui est humainement possible serafait…

– Merci, Messieurs ; je n’aurai pasassez de ma vie tout entière pour vous remercier, vous bénir etvous aimer, car, ce n’est pas pour moi que je cherche la vérité,mais pour ma fille ; si je veux l’honneur, c’est pour queSuzanne ne soit plus contrainte de porter un nom qui n’est pas lesien. Si je veux la révision de mon procès et la réhabilitation,c’est pour qu’elle soit heureuse – car elle aime. Quant à moi, mavie est finie, et, si j’étais seul, j’accepterais le fait accompli.Quand vous reverrai-je ?

– Nous l’ignorons. Nous nous mettrons encampagne dès aujourd’hui. Si nous avons besoin de vous, un de nousdeux ira vous trouver à Maison-Blanche.

– Non, je craindrais d’exciter lessoupçons – ou seulement la curiosité de ma fille.

– Alors, un télégramme vous avertira.

– C’est cela, et à toute heure du jour oude la nuit, je serai à votre disposition.

Les trois hommes se séparèrent après s’êtrecordialement serré la main.

Chapitre 19

 

 

Sitôt Laroque parti, les deux policiersamateurs se dirigèrent vers l’établissement du marchand de vin, ruede La Rochefoucauld, où Béjaud et Brignolet prenaient parfois leursrepas.

Ils entrèrent et appelèrent un gros homme àlarge panse.

– C’est vous qui êtes lepatron ?

– C’est moi, Cornélius dit Lupin, pourvous être agréable, si cela se peut.

– Cela se peut, monsieur Lupin.Asseyez-vous auprès de nous, et, si vous désirez prendre avec nousun verre de bière…

– La bière, ça n’est pas mon fort… maisje prendrai un demi-setier, pour profiter de vos bonnesintentions.

Cornélius s’en alla au comptoir, où il seversa un verre plein, qu’il apporta auprès de ceux de Tristot et dePivolot, et trinquant :

– À la vôtre !

– À la vôtre, monsieur Cornélius.

– Qu’est-ce qu’il y a pour votreservice ?

– Avez-vous entendu parler du crime de labanque Terrenoire ?

– Parbleu ! L’affaire a été tout aulong racontée dans les journaux. Et puis ça me touche un peu, carBrignolet, qui a été assassiné, – et Béjaud, qui est l’assassin, àce qu’on dit, – étaient nos clients.

– Ils ne vous doivent rien ?

– Non. Brignolet, de temps en temps, selaissait mettre en retard, mais il finissait toujours parpayer.

– À quel moment les avez-vous vus pour ladernière fois ?

– À quel moment ? Ma foi, c’est laveille même du meurtre, au soir, vers sept ou huit heures, que jeles ai vus pour la dernière fois.

– Où ?

– Ici où vous êtes, à cette mêmetable.

– Tous les deux ?

– Oui. Ils ne se quittaient presquejamais. C’est une paire d’amis. Ils avaient été soldatsensemble.

– Vous leur avez parlé ?

– Je leur ai dit bonjour en leur donnantune poignée de main, comme je fais à tous mes clients.

– Et vous n’avez rien remarquéd’extraordinaire chez eux, dans leur physionomie, leurallure ?

– Rien du tout.

– Ont-ils bu beaucoup ?

– Un litre à deux. Oh ! ils étaienttrès sobres. Jamais pour ma part, je ne les ai vus se piquer lenez. C’était leur grosse, très grosse ration, un litre, quand ilsmangeaient ensemble.

M. Cornélius, dit Lupin, s’arrêta tout àcoup, en se frappant la tête, comme s’il avait eu l’esprit traverséd’une idée lumineuse.

– Qu’est-ce donc ? demandaPivolot.

– Eh bien, je vous trompe en disant quece soir-là ils n’ont bu qu’un litre. Ils en ont bu… ou plutôt jeleur en ai servi deux.

– Ah ! ah !

– Oui, et voici comment cela s’est fait.En entrant, Béjaud me tape sur le ventre et me dit :« Père Cornélius, un litre, S. V. P. ! » Je sers, etils trinquent. Béjaud et Brignolet avalent leur verre d’un trait…Et Béjaud jette son verre, en criant qu’on l’a empoisonné. Il étaitfurieux et se démenait comme un possédé…

« – Père Lupin, qu’est-ce que vous avezfichu dans votre vin ? disait-il.

« Et il s’essuyait la bouche, encrachant, en toussant, et en faisant des : Pouah ! etdes : Pouah !

« Brignolet regardait Béjaud d’un airétonné :

« – Tiens ! qu’il dit, c’est drôle,je n’ai rien senti…

« – Vrai ? qu’il dit, Béjaud.

« – Ma parole. Je lui ai trouvé le goûtde tous les jours.

« Béjaud nous examinait, ne sachant trops’il fallait rire ou se mettre en colère.

« Il était persuadé que nous lui avionsfait une farce, et à la fin il se mit à rire :

« – Je vous revaudrai celle-là…

« Mais Brignolet se fâcha ; il nevoulait pas être accusé.

« – Tu avais pour sûr un crapaud dans legosier, qu’il dit, et voilà ce que t’auras senti en buvant…

« Il reversa deux verres. Moi-même jegoûtai le vin.

« Cette fois Béjaud ne s’aperçut de rien,pas plus que moi, pas plus que Brignolet… Béjaud s’étaittrompé.

« Le litre était à peu près vide, jel’emportai en déclarant qu’ils ne le payeraient toujours pas, etj’en apportai un autre pour lequel Béjaud ne trouva rien àdire.

« Voilà comme quoi ils ont bu les deuxlitres, ce soir-là contre leur habitude.

Tristot et Pivolot avaient pris quelquesnotes.

– Vous êtes de la police ? demandaCornélius.

– À peu près ! fit Tristot. EtBéjaud et Brignolet sont-ils restés longtemps chez vous ?

– Comme chaque fois, une demi-heure.

– Et c’est tout ce que vous avezremarqué ?

– Tout. Béjaud avait mangé de bon appétitet Brignolet, au contraire, n’avait presque rien pris. Il n’avaitfait que boire.

– Ils sont partis ensemble ?

– Ensemble.

– C’est bien, nous vous remercions,monsieur Cornélius.

Les deux amis payèrent leur consommation,glissèrent un fort pourboire dans la main du patron, qui seconfondit en remerciements, et s’en allèrent. Pivolot rentra chezlui en se remémorant ce qu’il venait d’entendre et en essayant d’endégager quelques éclaircissements.

« Il est bien possible, se disait-il,qu’on ait essayé de verser un narcotique dans le vin deBéjaud… »

Et tout en marchant, tout en réfléchissant,Pivolot se grattait vigoureusement l’occiput, comme s’il avaitvoulu en faire sortir une explication plus sensée.

« Ah ! nom d’un petit bonhomme, sedit-il, cela nous irait comme un gant, cette idée du narcotique…parce qu’elle explique aussi le sommeil étrange de Jean Guerrier.Parbleu ! la voici l’explication : on endort lesgardiens ; on endort le caissier ; on entre ; on ades fausses clés ; on vole ; un gardien seréveille ; on l’assassine ; puis on se sauve. Il y a làquelque chose à trouver, je le sens, mais quoi ? »

Il était arrivé chez lui, s’était déshabillé,avait chaussé des pantoufles et passé un veston de chambre.

Toujours plongé dans ses réflexions, ils’assit, ou plutôt se coucha à demi dans un fauteuil large etcommode, où il avait l’habitude de faire sa sieste, après déjeuner,et il tira un cigare dont il coupa l’extrémité avec soin.

« Assurément, il y a du narcotique sousjeu, se disait-il ; assurément, Jean Guerrier a dû être envahipar un sommeil contre lequel il lui fut impossible de lutter… Et cequi le prouve, pardieu ! ce qui le prouve, c’est qu’il aoublié d’éteindre sa lampe… Je me rappelle encore, en entrant, lematin, dans le cabinet près duquel avait été commis le meurtre, jeme rappelle cette abominable odeur d’une lampe qui avait filé… Etquelle lampe ?… celle de Guerrier. Si ce garçon avait étécoupable, aurait-il eu la présence d’esprit de réfléchir qu’enéteignant la lampe, il se livrait ? Non… Il l’eût éteinte,avant de feindre de s’endormir, naturellement… Tandis que la lampes’est éteinte d’elle-même, parce que personne n’était là pour laremonter… parce que Guerrier était tombé sans force sous lapuissance de ce sommeil maladif… C’est une explication,cela ! »

Il alluma une allumette et, pendant qu’ellecommençait à flamber, il jeta un coup d’œil distrait sur unguéridon placé près de son fauteuil, où il avait mis des notes etdifférents objets relatifs à l’enquête.

Cinq ou six cigares entamés, mais non fumés,étaient sur ce guéridon, épars – les cigares essayés par JeanGuerrier la nuit du meurtre.

Il les regarda machinalement – et sonallumette, flambant toujours, lui brûla le bout des doigts – puistout à coup, poussé par un singulier soupçon, il lança son cigaredans la cheminée, saisit un de ceux de Guerrier et l’alluma.

– La bonne intention excuse lamalpropreté, murmura-t-il avec conviction.

Il tira quelques bouffées et toussa.

– Exécrable ! Quel horribletabac ! Ça ne peut être que des cigares de la Régie !…C’est égal, je veux savoir. J’irai jusqu’au bout.

Et il se remit à fumer consciencieusement.

– Il n’est pas possible que tous cescigares soient aussi mauvais, murmura-t-il.

Et, imitant Jean Guerrier, il jeta le premierpour en allumer un autre.

Et celui-là, il ne le fumait pas depuis cinqminutes que des symptômes étranges se manifestèrent chez lui tout àcoup.

Il fut pris d’un engourdissementgénéral ; des choses de toutes les couleurs dansaient devantses yeux ; sa tête retomba sur sa poitrine lourdement.

Il se souleva sur ses mains ; ses brastremblaient ; il essaya de se mettre debout, n’y parvint pointet retomba. La terre tournait autour de lui.

Et songeant à Guerrier et à ce que le jeunehomme avait dû éprouver en fumant ces mêmes cigares :

– Très bien ! Très bien !faisait-il.

Il fit encore un effort, pour essayer de serendre maître de lui, mais il perdit complètement connaissance ets’endormit.

Il y avait déjà fort longtemps qu’il dormaitainsi, quand Tristot frappa à sa porte.

La bonne de Pivolot, une vieille domestiquefidèle et dévouée qui le servait depuis vingt ans, alla ouvrir.

– Monsieur Pivolot est chezlui ?

– Il est dans son cabinet, en train dedormir…

– À cette heure ?… Il est neufheures du soir.

– Voilà ce qui m’inquiète… Monsieur estrentré vers une heure et s’est enfermé… De toute l’après-midi, jene l’avais pas entendu bouger… Ayant eu besoin de lui parler… carje voulais savoir si Monsieur dînait chez lui, j’entrai… Il dormaitencore… et le bruit que je fis ne le réveilla pas… À sept heures,j’entrai de nouveau dans le cabinet, en criant de toutes mesforces : « Monsieur est servi ! » J’entendis unronflement pour toute réponse.

– Et il dort toujours ?

– Toujours. Entrez, vous le verrez.

Tristot pénétra dans le salon avec unecertaine anxiété. Ce sommeil lui semblait extraordinaire.

Il s’approcha de son ami, le contemplaattentivement et le secoua vigoureusement.

Puis il cria :

– Hé ! monsieur Pivolot,réveillez-vous ! Quelle idée de dormir ! Est-ce que vousêtes malade ?

Le bonhomme ne fit pas un mouvement.

– Si je ne l’entendais pas respirer, jejurerais qu’il est mort ! murmura Tristot.

Et il recommença à le bousculer et àcrier :

– Monsieur Pivolot !… C’est moi,c’est Tristot.

Et comme il ne bougeait pas davantage, Tristotpria la bonne de lui apporter une cuvette d’eau fraîche et unlinge.

Il fit mettre le tout près de lui, sur leguéridon, et bassina les tempes, le visage, le cou, les mains, lespoignets de Pivolot.

Enfin, il fit tant et si bien que Pivolotouvrit un œil, puis l’autre, étendit le bras gauche, puis le brasdroit, bâilla, se détendit, se souleva, promena des regards effarésautour de lui, reconnut la cuisinière, reconnut Tristot et, ahuri,demanda :

– Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieurTristot, et pourquoi suis-je tout mouillé ?

– Vous dormez depuis six ou septheures.

– Hein ?

Il passa sa main sur son front.

Il se rappelait :

– Ce sont les cigares ! Sapristi,que j’ai mal à la tête ! Mais je suis bien content !

Tristot le considérait d’un air stupéfait.« Il est fou », pensait-il.

– Oui, je suis rudement content d’avoirsi bien dormi. Maintenant, je vois clair dans tout cela.Parbleu ! un enfant comprendrait !… Eh ! c’est trèsfort !

– Monsieur Pivolot, si vous vouliezm’expliquer ?

Pivolot se hâta de mettre Tristot au courantde ce qu’il avait tenté.

Quand il eut fini :

– Vous voyez, monsieur Tristot, que cettedécouverte est assez importante. Nous sommes sur une bonnepiste.

– Pour cela, il faut que nous voyionsBéjaud et Jean Guerrier. Monsieur de Lignerolles ne nous refuserapas, je l’espère, l’autorisation de causer avec eux.

– Surtout, si nous lui faisons part denos soupçons. Peut-être nous donneront-ils quelquesrenseignements ; mais auparavant, et afin d’agir avec plus desécurité, je veux aller trouver notre ami, le docteur Corpitel. Jele prierai d’analyser deux de ces cigares que Guerrier a allumés etdont il a tiré quelques bouffées. Il nous dira ce qu’ilsrenferment.

Pivolot se mit à table après s’être rafraîchile front à plusieurs reprises.

Il mangea d’assez bon appétit, pendantqu’auprès de lui, tout en causant de l’affaire qui les préoccupait,Tristot prenait un verre de fin et vieux cognac.

Tristot qui était allé au Palais pendantl’après-midi, avait appris là tous les bruits qui couraient surGuerrier, sa femme, Margival et Terrenoire.

Il en fit part à Pivolot.

Et, à son grand étonnement, il vit que soncompère, tout en écoutant avec attention cette histoire, n’avaitpas l’air de s’en soucier.

– Cela ne dérange aucunement mes plans,dit-il. Est-elle vraie, cette histoire ?

– On le dit.

À onze heures, les deux amis seséparaient.

– Je vais dormir sérieusement, cettefois, dit Pivolot.

Et, en effet, il dormit jusqu’au lendemain àhuit heures.

Il se leva, s’habilla, avala son chocolat, etsans perdre plus de temps alla sonner chez Corpitel.

Le docteur Corpitel, consulté, décomposa etanalysa les cigares, ce qui lui prit la journée et, le soir même,il adressait à Pivolot un assez long rapport où il expliquait lerésultat de son analyse. Ce rapport constatait que les cigares quilui avaient été remis par Pivolot avaient été imprégnés d’unecomposition obtenue avec du chanvre indien et de l’extrait dedaturah.

En lisant le rapport du docteur Corpitel,Pivolot pensait que c’était l’amertume très grande du daturah quiavait dû mettre Béjaud en défiance. Béjaud n’avait bu qu’un verrede vin, auquel était mêlé le narcotique. Jean Guerrier n’avaitfait, pour ainsi dire, que toucher du bout des lèvres aux cigares.Enfin, Pivolot, lui-même n’avait pas eu le temps de fumer jusqu’aubout un cigare commencé.

Quand le bonhomme fut bien pénétré desobservations scientifiques sur lesquelles le docteur s’étaitlonguement étendu, il alla trouver Tristot, auquel il rendit comptede ce qu’il savait, et tous deux s’empressèrent de courir auparquet, où ils demandèrent à parler àM. de Lignerolles.

Le juge d’instruction pensait à eux depuisquelques jours ; il savait par M. Lacroix, qu’ilss’occupaient de l’affaire, et il commençait à s’étonner de ne lespoint voir : il les connaissait, en effet, et savait de quelleimportance était leur opinion aussi.

« Où est la vérité ? »s’était-il dit.

On comprend avec quel empressement ilaccueillit Tristot et Pivolot, et avec quelle curiosité il lesinterrogea.

C’était la première entrevue qu’ils avaientavec le juge pour cette affaire : ils ne lui cachèrent rien dece qu’ils avaient fait, rien de ce qu’ils pensaient, rien non plusde ce qu’ils avaient découvert.

Ce n’était ni une explication bien précisequ’ils apportaient, ni la preuve indiscutable de l’innocence deBéjaud et de Guerrier, mais c’était du moins une piste qui mèneraitau coupable, quel qu’il fût.

M. de Lignerolles le comprit, etn’attendit pas, pour signer aux deux compères une permission devoir Jean Guerrier, qu’ils la lui demandassent.

– Tenez, dit-il, voilà ce que vousdésirez, n’est-ce pas ?

– En effet, nous vous remercions,monsieur de Lignerolles.

– C’est bien plutôt moi qui vous dois desremerciements pour le zèle que vous apportez gratuitement auxaffaires de la justice.

– Nous trouvons notre récompense ennous-mêmes, Monsieur.

Et Pivolot, se penchant à l’oreille de soncamarade, ne manqua pas d’ajouter :

– Et aussi dans la satisfaction d’embêterChambille.

Ils se rendirent au dépôt, après avoir priscongé du juge, et ils furent introduits sur-le-champ auprès duprisonnier ; le gardien qui les avait amenés se retira aprèsavoir lu le mot de M. de Lignerolles, et ils restèrentseuls avec Jean Guerrier.

Celui-ci, assis sur un escabeau, la têteappuyée contre le mur, dormait à demi, ou plutôt rêvait, ayant lesyeux fermés.

Pivolot l’appela doucement.

– Monsieur Jean Guerrier ?

Le jeune homme les regarda tour à tour et neles reconnut pas.

– Monsieur Guerrier, reprit Pivolot, nousavons déjà eu, mon ami et moi, le plaisir de nous rencontrer avecvous – le matin même de votre arrestation – et vous avez dû voirque nous n’étions ni l’un ni l’autre animés de mauvaises intentionsà votre égard… Je vous prie donc de nous considérer bien plus commedes amis que comme des ennemis.

Ce langage surprit Guerrier. Il examinaattentivement les deux compères et après un moment d’hésitation,finit par les reconnaître.

– Je vais vous expliquer tout de suite etsans autre préambule, monsieur Guerrier, l’objet de notre visite.Nous croyons, mon ami et moi, que vous êtes innocent.

Le caissier eut un geste attristé.

Pivolot comprit ce que voulait dire cegeste.

– Vous avez tort de vous décourager,Monsieur. À votre place, je me débattrais comme un beau diable, nefût-ce que dans l’espoir de me venger plus tard de ceux qui m’ontfait de la peine.

Les yeux de Guerrier brillèrent tout àcoup.

– Vous avez raison, dit-il, parlez !Que me voulez-vous ?

– Peu de choses. Nous désirons êtrerenseignés sur un point. Le soir du meurtre, en travaillant auxcomptes de votre caisse, vous avez fumé beaucoup ?…

– Oui, beaucoup, comme j’en ai lamauvaise habitude.

– De deux choses l’une : ou vousétiez préoccupé et vous laissiez éteindre vos cigares, que vousjetiez aussitôt pour en allumer d’autres – ou bien vous trouviezvos cigares détestables et en cherchiez un meilleur.

– Votre dernière supposition est exacte.J’allumai quatre ou cinq cigares. Je les trouvai tousinfumables.

– Vous n’avez pas remarqué qu’ils vousportaient à la tête ?

– Si. Je me suis endormi presque aussitôtd’un sommeil de plomb, et malgré moi.

– Eh bien ! vous êtes victime d’uneintrigue fort habile, les cigares avaient subi une préparationsavante dans laquelle entraient, à des doses inégales, le daturah,le chanvre indien et l’opium ordinaire.

– Que dites-vous ?

– La vérité !… Et il est probable –nous l’apprendrons tout à l’heure par Béjaud lui-même – que cegardien a été endormi de semblable façon… Et il est aussi probableque pareille tentative a été faite sur Brignolet, mais n’aura pasréussi. Ce qui explique que Brignolet se soit réveillé et ait étéassassiné !…

Guerrier semblait épouvanté :

– Et vous êtes sûr de ce que vousprétendez ? dit-il.

– Absolument sûr, Monsieur… Nous venons,il n’y a qu’un instant, de déposer entre les mains de monsieur deLignerolles le rapport du médecin-chimiste qui a analysé lescigares.

Les trois hommes gardèrent le silence.

Guerrier réfléchissait profondément.

– Vous connaissez-vous des ennemis ?demanda Tristot à son tour.

Le premier mot que répondit Jean Guerrierfut :

– Non !

Il se reprit :

– Une femme, pourtant – dit-il – avaitjuré de tirer de moi une vengeance…

– Une maîtresse abandonnée ?

– Non, une femme dédaignée…

– Oh ! oh ! ceci est grave.Rancune d’amour ! Les femmes dédaignées ne pardonnent pas…Quelle est-elle ?

Guerrier hésita au moment de prononcer le nomd’Andréa… Qu’allait-il faire ?… Ne se trompait-il pas ?Quelles raisons avait-il de croire Andréa si méchante et siperverse ? Un pressentiment seul le poussait. La colèrel’emporta sur toute autre considération.

– C’est madame de Terrenoire !

Tristot et Pivolot ne parurent nullementétonnés.

– Nous le savions, dirent-ilssimplement.

– Comment ? Par qui ?

– Par l’homme qui vous aime et qui vousestime autant qu’il est possible d’aimer et d’estimer un ami fidèledans le malheur. Vous comprenez ?

– Oui, fit-il tout bas. Ah !gardez-lui son secret, Messieurs. Celui-là fut un martyr.

– Il ne sépare pas votre cause de lasienne et n’aura de repos que lorsque tous deux vous serez lavés dela boue sanglante qu’on vous a jetée. Dites-nous bien tout, monami. Nous avons besoin d’être guidés par les victimes elles-mêmesdans ce labyrinthe inextricable.

Alors il raconta tout, c’est-à-dire sesrelations avec M. de Terrenoire ; il dit comment ilremarqua d’abord la bienveillance d’Andréa, puis comment il s’étaitaperçu, à la fin, que cette bienveillance se changeait en unsentiment plus vif. Il l’avait fuie, alors, pour échapper à latentation, mais elle l’avait recherché, suivi.

Tristot et Pivolot l’avaient écouté avec laplus profonde attention. Les confidences sincères de Jean Guerrierconfirmaient celles de Roger Laroque.

Mme de Terrenoire avaitrêvé de se venger du caissier, mais de quelle façon ? Etavait-elle accompli sa vengeance ? C’était un fait intéressantà connaître, que cette inimitié d’une femme.

– Madame de Terrenoire vous hait, c’estvisible, dit Pivolot, mais cela ne prouve rien, malheureusement,quant à ce que nous cherchons. La haine de cette femme, le meurtrede Brignolet et le vol de cette caisse n’ont rien de commun.Rappelez-vous bien les moindres incidents de votre vie… Vous nevous connaissez pas d’autres ennemis ?

– Non.

– Parmi les employés de la banque, vossupérieurs ou vos inférieurs…

– Je n’ai compté parmi eux que des amisjusqu’au jour de mon mariage. Alors, à peine marié, je n’ai plusrencontré chez eux que mépris et éloignement…

– Ah ! je comprends… Ilsconnaissaient les relations de votre femme et de votre patron.

– Ils les connaissaient, oui.

– Et vous ?

– Pouvez-vous croire que je fussecapable ?…

– Vous ne saviez rien en vousmariant ?

– Je le jure !

– Nous avons besoin de tout savoir.Racontez-nous donc comment vous avez été instruit de ces relationset quelles preuves vous en ont été données.

Guerrier fronça le sourcil. C’était un cruelsupplice que de revenir sur une pareille honte.

– À quoi bon ? dit-il, sombre.

– Il le faut ! dit Pivolot. Croyezque si nous insistons, ce n’est ni par curiosité ni parplaisir.

Le caissier rendit compte aux deux agents desscènes qui s’étaient passées devant le juge d’instruction,rapportant fidèlement les moindres paroles de Margival, deMarie-Louise et de Terrenoire.

Tristot et Pivolot ne l’interrompirent point.Ils hochaient la tête, et de temps en temps, se regardaient.

– Tout cela est singulier, murmuraPivolot…

Le récit qu’il venait de faire avait rejetéGuerrier dans une surexcitation nerveuse. Il s’épongeait le frontfréquemment, et en même temps il grelottait, secoué defrissons.

Tristot et Pivolot avaient sans doute despensées graves, car ils gardaient maintenant le silence et nesongeaient plus à interroger.

– Nous avons besoin de réfléchir à toutce que nous venons d’entendre, monsieur Guerrier, dit Tristot à lafin, c’est pourquoi nous allons vous quitter. En prenant congé devous, nous n’avons qu’à vous souhaiter un peu de patience, carvotre affaire nous passionne mon ami et moi, et nous sommes defichues bêtes, si nous ne parvenons pas à la débrouiller.

Guerrier haussa les épaules. Cela lui étaitindifférent, à la vérité.

– Avant de partir, j’ai une question àvous adresser. D’où teniez-vous les cigares que vous avezfumés ?

– D’un garçon de café qui les reçoitdirectement de La Havane.

– Nous procédons de la même manière,n’est-ce pas, monsieur Tristot ? Mais vous aviez déjà fumé deces cigares, de la même boîte sans ressentir d’effetssoporifiques ?

– Assurément.

– Qu’en concluez-vous ?

– Que, si ce que vous dites est vrai, descigares empoisonnés ont dû être mélangés aux miens, – placéspar-dessus, de façon que je dusse les prendre les premiers.

– Qui s’en occupait d’habitude ?

– Moi-même, quelquefois Brignolet…

– Qui avait apporté ceux-là ?

– Brignolet, justement. Je l’avais envoyédans l’après-midi renouveler ma provision. Et c’est lui qui, surmon ordre, plaça la boîte dans le placard.

– Bien. Cette boîte était-elleouverte ?

– Oui.

– Ah ! ah ! Et Brignolet nevous donna pas une explication de ce fait ?

– Si. Je crois qu’il me dit que la boîteavait été ouverte par erreur… Peu m’importait, du reste, puisquec’étaient les cigares que je voulais.

– Dans l’après-midi, vous n’avez pasfumé ?

– Jamais je ne fume à mon bureau dans lajournée, mais seulement lorsque je suis seul, et obligé deveiller.

– Très bien. Vous aviez confiance enBéjaud et en Brignolet ?

– La plus grande confiance.

– Ni l’un ni l’autre ne vous a jamaisdonné le moindre sujet de soupçon ?

– Jamais !

– Le soir du meurtre, vous n’avezremarqué rien d’anormal chez eux, sur leur visage, dans leurallure ?

– Brignolet était silencieux et distrait.À plusieurs reprises, je lui adressai la parole et il ne réponditpas. Quant à Béjaud, il s’est couché de bonne heure, disant qu’ilavait des coliques violentes et une envie de dormir qui lui coupaitbras et jambes… Tous les deux se sont mis à ma disposition, pour lecas où j’aurais besoin de leur service pendant la nuit. Je n’ai pasremarqué autre chose.

– Un dernier mot, dit Pivolot. Madame deTerrenoire ne s’est-elle pas consolée de vos dédains avec unamant ?

– Je l’ignore. Cela me semblerait peucompatible avec ses idées de vengeance.

– Vous raisonnez en honnête homme. Si,comme nous, vous aviez eu souvent l’occasion d’expérimenter laperversité de certaines femmes chez qui la passion parle ensouveraine, vous auriez remarqué en elles d’étrangesinconséquences, de monstrueuses aberrations. Permettez-moi de vousadresser une question sur laquelle je vous prie de me garder lesecret le plus absolu vis-à-vis de monsieur de Lignerolles.

– Parlez.

– Connaissez-vous bien monsieur deLuversan ?

– Ce boursier qui venait de temps à autreà la banque…

– Et aux soirées de la rue deChanaleilles.

– Oui. Je le connais peu, mais j’avouequ’il m’est antipathique.

– Ne le soupçonnez-vous pas d’avoir reçu,à un titre quelconque, les confidences de madame deTerrenoire ?

– Je ne puis rien vous dire à cet égard.Je vois bien que l’ami dont vous me parliez tout à l’heure a attirévotre attention sur cet homme qui, comme à moi, lui inspire lesplus vives répugnances ; mais je dois vous avouer que je nesaurais vous fournir aucun renseignement utile à son sujet.

Tristot et Pivolot n’avaient pas,provisoirement, d’autres questions à adresser à Jean Guerrier. Ilsle quittèrent donc pour se rendre dans la cellule du gardien decaisse Béjaud.

Béjaud avait été interrogé à plusieursreprises par le juge d’instruction et confronté avec Jean Guerrier.Dans les premiers temps, il avait paru accepter son mauvais sortavec résignation. Il se défendait de son mieux. Mais, quand il vitque toutes ses protestations étaient inutiles, il déclaraénergiquement qu’il serait désormais superflu de l’interroger,attendu qu’il ne répondrait pas – quelles que fussent lesquestions. Et il tint parole, opposant le mutisme le plus absolu àtoutes les habiletés de M. de Lignerolles. Il avaitcommencé par ne point prendre l’accusation au sérieux. Mais, au furet à mesure des interrogatoires, il avait perdu sa confiance et sagaieté. C’est alors qu’il déclara qu’il ne répondrait plus. Ce quilui avait imposé silence, en l’exaspérant, c’était l’impossibilitéoù il était d’expliquer comment il avait pu dormir si lourdement,qu’on avait assassiné un homme tout près de lui sans qu’il entendîtrien.

– Je ne sais pas, moi, avait-il dit, jene peux pas vous donner de renseignements. J’ai le sommeil léger.Faut croire que, cette nuit-là, je dormais comme une souche. PauvreBrignolet, va, pauvre Brignolet ! Mais il n’y a pas que moiqui dormais, puisque monsieur Jean Guerrier lui-même… Enfin, il y ade la gabegie là-dessous, c’est sûr, il y en a…

Cependant sa détention lui paraissait longue.Il était au secret, aussi bien que le caissier, et cette solitudeétait lourde. Dans les premiers jours, il conserva le vague espoird’être remis en liberté ; mais cet espoir diminua vite pourdisparaître tout à fait. Il tomba dans un abattement profond, uneprostration absolue, dont les gardiens qui lui apportaient sanourriture ne purent le tirer. C’était le souvenir de sa femme etde sa famille qui l’obsédait.

– Qu’est-ce que tout ça va devenir, monpauvre bon Dieu, répétait-il vingt fois de suite, machinalement,qu’est-ce que tout ça va devenir, si je ne suis plus là pour donnerla pâtée ?… Ils sont capables de me garder des années sous lesverrous… Et pourquoi, mon pauvre bon Dieu, pourquoi ?

Puis il cessa de pleurer et de se plaindre.Mais ses yeux fiévreux indiquaient qu’il était obsédé par une idéefixe.

… … … … … … … .

Pivolot montra au gardien la permission signéepar M. de Lignerolles.

Le gardien s’inclina et précéda les deuxamis.

Arrivé à la cellule, il tira le verrou, passala clé dans la serrure et ouvrit la porte.

– Tristot et Pivolot voulurent entrer,mais reculèrent en laissant échapper une exclamation…

– Nom de Dieu !… dit le gardien.

Béjaud s’était pendu.

Chapitre 20

 

 

La découverte de l’abominable lettre anonymetrouvée dans les vêtements de son père avait porté un coup terribleà Raymond de Noirville. Déduisant les faits avec l’inflexiblelogique de l’homme habitué à débrouiller les causes les plusobscures, il y voyait clair dans ce passé de honte et descélératesse. Sa mère qu’il vénérait, dont il admirait encore hierla constance dans le deuil, la résignation, sa mère, qui lechoyait, lui, Raymond, jusqu’aux dépens de son frère, avaitcommencé par tromper le plus noble, le meilleur des époux, et pourse venger de son amant qui, sans doute, la délaissait, avait pousséla haine jusqu’à se rendre complice d’un crime.

Complice ? Avec qui ? Là était lemystère impénétrable, le mur devant lequel se brisait cet ardentdésir de réhabilitation dont Roger Laroque était animé. Pourquoicet assassinat, dont, à coup sûr, le vol n’a pas été le principalmobile ? Pour reprendre les billets de banque versés àLarouette par Roger Laroque et pour les faire rentrer ensuite dansla caisse de ce malheureux. Et qui a tué ? Un scélérat à lasolde de cette vengeance implacable.

L’assassin s’est grimé assez habilement pourque des témoins, et quels témoins, la mère et la fille del’inculpé ! aient pu croire à la culpabilité de celui qu’ils’agissait de perdre.

Quelques lignes d’une écriture masculine ontsuffi pour anéantir à la fois et l’éloquence du défenseur et lereste de vie qui avait permis à ce héros mutilé sur le champ debataille de Sedan de venir in extremis défendre sonmeilleur ami.

Vingt fois Raymond la relut cette lettre dontchaque mot avait été un coup de poignard pour son père. Si habilequ’eût été ce coup droit frappé en plein cœur de la victime, ilavait néanmoins dépassé le but. Ce n’était pas la mort de Noirvilleque les deux complices souhaitaient, mais bien celle de l’innocent,de Roger Laroque.

La mort de Noirville, en impressionnantdouloureusement le jury, sauva la tête de cet innocent, qui,condamné aux travaux forcés à perpétuité, devait revenir plus tardet chercher, avec toutes les ressources de la richesse, le vraicoupable. Voilà ce que les criminels ne pouvaient prévoir.

Raymond s’était juré d’aider Roger dans sonœuvre de réhabilitation, et maintenant qu’il tenait la preuve del’innocence de cet homme, il lui était interdit d’agir. Il fallaitqu’il gardât cet horrible secret au plus profond de lui-même, etpourquoi ? Pour sauver sa mère !

Puisque cette lettre ne devait jamais servir àéclairer la justice, Raymond ne la garderait pas. Il livra auxflammes la pièce à conviction et sa conscience ne lui reprocharien. Un fils ne peut fournir des armes contre sa mère.

Mais le matin, quand Julia, avertie queRaymond, en proie à une fièvre ardente, gardait le lit, vint à sonchevet, il ne put, dans son délire, réprimer un mouvementd’horreur.

– Non ! non ! criait-il.Retirez-vous ! Votre baiser me brûle… Je ne veux plus.

Il proféra ainsi des mots sans suite qu’elleécoutait avidement, cherchant à en comprendre le sens caché, prisede peur, tremblant de tous ses membres. Par bonheur, le jeunehomme, instinctivement, garda son secret, et la mère se retira àdemi rassurée.

Grâce à sa robuste constitution, Raymond enfut quitte pour une courte crise suivie d’un profondanéantissement.

Profitant de l’absence de Laroque, Raymond serendit à Maison-Blanche. Il trouva Suzanne très animée. Elleconnaissait tous les détails de l’enquête concernant Guerrier, etelle ne voyait pas sans frayeur son père se compromettre endémarches qui pouvaient attirer sur lui l’attention de la justice.Elle fit part de ses appréhensions à Raymond.

– Suzanne, dit-il, il n’y a qu’unesolution possible à nos misères. Nous sommes tous perdus si nousn’agissons au plus vite.

– Mais que faire ? s’écria-t-elle.Tant que mon père portera ce fardeau de honte et d’infamie qui luirend la vie intolérable, devons-nous nous occuper denous-mêmes ? Ne serait-il pas d’un égoïsme odieux de sacrifierl’honneur de mon père à notre amour ? Je vous aime, Raymond,vous m’aimez. N’est-ce pas déjà un bonheur que de pouvoir nous ledire sans contrainte ?

– Sans espoir aussi, Suzanne. Maislaissez-moi vous exposer le plan que j’ai formé. Vous verrez que jene l’oublie pas, votre père, et que je ne sépare point son bonheurdu nôtre.

Il lui prit la main, qu’il couvrit de baiserspassionnés, et la gardant serrée dans les siennes, lentement, illui parla ainsi :

– Suzanne, depuis notre dernièreentrevue, il s’est passé des choses terribles dans ma vie, deschoses que je vous dirai peut-être plus tard, quand nous seronsunis par les liens du mariage. Suzanne, voulez-vous fuir avecmoi ?

À cette demande imprévue, elle devint trèspâle, et chercha, mais en vain, à dégager sa main.

– Vous vous révoltez à cette idée,Suzanne ? Vous croyez sans doute que je veux vous arracher àvotre père. Non, telle n’est pas mon intention. Fuyons, Suzanne.Nous partirons, comme frère et sœur, nous irons loin, bien loin.Croyez-moi, Suzanne, votre père, qui vous aime, qui ne peut vivresans vous, renoncera à une enquête où il risque à chaque instant detrouver sa perte.

– Quitter mon père ! dit-elle,simplement. Y songez-vous, Raymond ! il en mourrait.

– Ne le croyez pas. Je prendrai soin del’avertir par une lettre. Il saura que sa fille est sous lasauvegarde d’un cœur loyal, et il attendra impatiemment notreappel. Et dès que nous lui aurons dit d’accourir, il viendra.

Mais Suzanne n’était pas convaincue. Elleaimait encore son père, alors qu’elle le croyait coupable.Maintenant qu’elle était sûre de son innocence, cet amour s’étaitdécuplé par le sentiment de profonde pitié que lui inspiraient lessouffrances de ce père vénéré.

Raymond ne se découragea pas. Il plaida lacause de l’amour avec toute l’éloquence d’une convictionsincère.

Et comme elle se laissait aller àdire :

– Calmez-vous, Raymond, je verrai… jeréfléchirai.

– Non ! s’écria-t-il, cesdécisions-là se prennent tout de suite ou jamais. Je ne m’adressepas à votre raison, mais à votre cœur. Que dit-il, ce cœuradoré ?

– Il dit qu’il vous aime, mais qu’ilchérit un père…

– C’est justement parce que vous lechérissez, votre père, interrompit-il, que vous devez forcer sarésolution. Rester ici, c’est risquer pour lui une nouvellecomparution en cour d’assises, son renvoi au bagne où il finira enmartyr.

Raymond avait frappé juste, cette fois.

– Eh bien, oui, s’écria-t-elle, nouspartirons…

– Ne dites pas : « Nouspartirons », c’est tout de suite qu’il faut partir. Nousserons demain matin au Havre, et dans trois semaines à NewYork.

Partir ainsi, sans avoir embrassé son père.Elle ne pouvait s’y décider.

– Eh bien, soit, dit-il, ce soir, à onzeheures, soyez à votre fenêtre. Je vous attendrai dans une voitureattelée d’un bon cheval qui nous mènera tous deux à Paris, où nousprendrons le premier train du matin pour Le Havre. Vous mepromettez ?

Elle hésita encore, et enfin, les yeux pleinsde larmes, la poitrine oppressée, elle répondit en détournant lesyeux :

– Je vous le promets.

Promesse qui scellait les fiançailles de cesdeux êtres dans les yeux desquels rayonnait le pur amour.

– Par prudence, Raymond, dit-elle,retirez-vous. J’attends mon père d’un moment à l’autre, et, s’ilsurvenait, il comprendrait, à notre émotion, qu’il s’est traméquelque chose contre lui. Pauvre père ! Comme il vasouffrir !

À cette pensée, elle eût voulu pouvoirreprendre sa promesse. Raymond la serra contre son cœur, l’embrassaau front et s’enfuit comme un fou.

Quelques instants après, Laroque revenait toutjoyeux de Paris. C’est qu’il venait de voir Tristot et Pivolot etque ces deux messieurs lui avaient dit :

– Faites-nous le plaisir, monsieurLaroque, de ne plus bouger de chez vous. C’est jouer avec le feuque de vous montrer au nez et à la barbe des magistrats dont lesyeux pourraient se dessiller tout d’un coup.

Et Pivolot, approuvé par Tristot, avait ajoutésur un ton des plus mystérieux :

– Nous tenons une piste. Est-ellebonne ? Est-elle mauvaise ? C’est ce que nous vous dironsbientôt. En attendant, ne nous demandez rien, si vous ne voulez pasnous rendre tout à fait sourds et encore plus muets.

Roger se frottait les mains, embrassait safille, et dans sa joie, s’écriait :

– William Farney ressuscitera RogerLaroque.

Et comme Suzanne, toujours attristée, ne selaissait pas aller à cet enthousiasme, il redevintsérieux :

– Je vois, dit-il, que tu doutes dusuccès. Aussi bien, ne connais-tu pas ces deux prodiges depoliciers amateurs en qui j’ai mis tout mon espoir. Quand cesgens-là espèrent, c’est qu’ils sont sûrs de réussir. Je me suisbien gardé d’insister pour connaître leur fameuse piste, mais simes pressentiments ne me trompent pas, ces gens-là me ferontréhabiliter et alors… alors… tu sais ce que je veux dire ?… Tubaisses les yeux… Alors, rien ne t’empêchera plus d’épouser souston vrai nom de Suzanne Laroque, le fils de mon meilleur ami, del’homme qui est mort en me défendant.

Il prononça ces derniers mots avec unecertaine hésitation, et un tremblement dans la voix. Le souvenir deLucien réveillait toujours en lui un cuisant remords. Plus l’hommes’éloigne en vieillissant des grandes fautes de sa jeunesse, plusla conscience, qui n’oublie jamais, elle, parle avec fermeté, plusle remords est cuisant.

Le père et la fille dînèrent silencieusement,Laroque se laissait absorber par les souvenirs du passé ;Suzanne songeait à sa promesse envers Raymond. La pauvre enfants’était laissé arracher cette promesse dans un moment d’abandon.Elle frémissait à l’idée de tenir parole, d’abandonner son père.Elle n’en aurait jamais la force.

Le soir, Roger la pria de se mettre au pianoet de lui jouer les sonates de Mozart qu’il avait entendu sisouvent exécuter à Henriette, quand il revenait exténué de l’usinede la rue Saint-Maur.

Plongé dans un fauteuil, les bras croisés,Roger écoutait les suaves mélodies du Raphaël de la musique. Ilrevoyait Henriette, Henriette heureuse, souriante, ne songeant qu’àplaire à son mari. Que de douces heures il avait passées ainsiauprès d’elle avant cette maudite rencontre de Julia. À onze heuresdu soir, Suzanne était encore au piano et Roger répétait pour lacinquantième fois :

– Recommence, mignonne. C’est sibeau ! Tu joues le Mozart avec le même sentiment que ta pauvremère. Il me semble l’entendre. Tu me la fais revivre. Va,mignonne.

Et mignonne tournait les pages, et ses doigtsagiles couraient sur l’ivoire. Elle avait laissé la fenêtreentrouverte et, tout en jouant, prêtait l’oreille aux bruits dudehors.

Un roulement de voiture se fait entendre.C’est sans doute Raymond.

Suzanne attaque un scherzo avec unemaestria surprenante. Les notes crépitent sous ses doigts.

Roger, qui sommeillait, se réveille. Il selève et va à la fenêtre. La nuit est sombre et il ne saurait voirce qui se passe sur la route. Son ombre, immensément grande, seprojette sur la pelouse du jardin.

Nouveau bruit de voiture. C’est Raymond quis’éloigne. Il a compris. Elle ne partira pas. Désespéré, il rentreà Méridon. Et demain, entre cette mère qu’il n’aime plus, parcequ’il ne peut plus l’estimer, et cette jeune fille qu’il aime, maisqui ne sera jamais sa femme, à quel projet serésoudra-t-il ?

Chapitre 21

 

 

Quelle était l’énigme de la vie deTerrenoire ?

Dans sa jeunesse, alors qu’il avait vingt ans,Terrenoire menait la vie dissipée d’un garçon auquel la mort de sonpère et de sa mère a tout à coup laissé une fortune indépendante.Il avait le goût du luxe et de la dépense. Maître de ses biens,presque au sortir du collège, il en fut grisé et bientôt il attaquale capital. Le capital allait bon train et il devenait évident qu’àce train, il ne résisterait pas à un an ou deux d’attaquespareilles, quand tout à coup Terrenoire, comme par enchantement,disparut.

– Ruiné, fini, plus personne, dit-on.Déjà ?

Et ce fut tout. Quinze jours après il étaitoublié. Cependant il n’était pas complètement ruiné. S’il avaitdisparu, ce n’était pas pour faire une fin, c’est qu’il étaitamoureux.

Cela avait commencé, ainsi que commencentpresque toutes les amours, à Paris. Une fillette, un jour,trottinait devant lui. Cette fillette avait une tournure gracieuse,la taille souple, les épaules larges ; ses cheveux, tordusderrière la nuque, se relevaient en masses sous son chapeau depaille orné de fleurs. Elle allait très vite. Terrenoire hâta samarche et la dépassa. Et en la frôlant, il la regarda. Son airétait modeste ; elle avait les yeux baissés ; son visageovale était d’une exquise distinction, pâle, avec des lèvres rougeset fermes, dessinées d’un coup de pinceau délicat ; avec desyeux bleus, paraissant d’autant plus bleus qu’elle était brune. Sesgrands yeux, au regard tout à la fois doux et ferme, s’arrêtèrentune seconde sur Terrenoire. Il n’y eut rien de plus.

Elle passa, gagnant de l’avance, se hâtant,comme si elle avait été en retard. Terrenoire la suivit de loin etla vit entrer dans une maison de la rue Lepic. Il attendit cinqminutes et ne la vit pas ressortir. Il allait entrer, lui aussi, ets’informer auprès du concierge, quand il la vit apparaître à unefenêtre du troisième étage. Elle aussi l’aperçut, car aussitôt lafenêtre se referma. Il attendit encore, mais ce fut vainement.« C’est bon, je reviendrai », se dit-il. Et il revinttous les jours, en effet.

Tous les jours, il suivit la jolie fille,l’accompagnant dans toutes ses courses, d’abord sans qu’elle parûts’en douter ; ensuite, malgré elle ; enfin, peut-êtreavec son consentement.

Comme il avait fait parler le concierge de lamaison de la rue Lepic, il n’avait pas eu de peine à savoir cequ’était la jeune fille, ce qu’elle faisait, comment elle vivait, àquoi elle passait son temps.

Elle s’appelait Blanche Warner ; elleétait la fille unique d’un ancien commandant en retraite. Blanchene travaillait pas ; elle s’occupait seulement du ménage deson père, qu’elle tenait très gentiment avec le plus d’économiespossible.

Il fallait voir le vieux Warner, quand ilsortait raide, sa longue taille maigre serrée par sa redingoteétroite, sur laquelle il eût été impossible de distinguer un atomede poussière !

Il avait confiance en sa petite Blanchechérie, et il avait raison, car il n’était pas une fille plushonnête et plus chaste. Jusqu’au jour où le hasard – ce dieu qui seplaît à brouiller tant de vies – avait jeté Terrenoire sur sonchemin, aucun trouble d’amour n’avait fait rougir son front ;jamais la pensée d’un homme ne l’avait inquiétée et faittressaillir. Le commandant Warner recevait peu de monde, quelquesanciens officiers seulement.

Point de jeunes gens. C’était une règle qu’ils’était imposée. Mais, sans doute, pour confirmer cette règle, ilavait souffert une exception en faveur du neveu de son colonel,Margival, un chimiste très distingué et travailleur, lequelconsumait sa jeunesse en expériences assez malheureuses, mais forthonorables.

Margival était doux et timide. Blanche avaitdix-huit ans ; il en avait plus de trente-cinq ; elleétait jolie ; il n’avait jamais songé à aimer ; il setrouva pris un beau jour et laissa là chimie, expériences, travauxet projets pour se mettre à être malheureux tout à son aise, car satimidité insurmontable l’empêcha longtemps de se déclarer – nonseulement à Blanche, ce qui eût été au-dessus de ses forces, mais àWarner lui-même.

Margival était amoureux fou, mais elle nel’aimait pas. Certes, il ne lui déplaisait pas non plus ; elleétait loin d’avoir de l’antipathie ; à force de le voir, même,elle avait conçu une certaine affection de camarade pour ce grandgarçon, si occupé de la science, de ses inventions, qu’il en étaitresté d’une naïveté étonnante pour les choses les plus simples dela vie. Mais de cette camaraderie à l’amour, il y avait loin.

Les jours se passaient ; personne neparlait de cet amour, et Blanche n’aimait toujours pas Margival.C’est alors qu’elle connut Terrenoire. Comme Terrenoire ne luimanquait pas de respect et lui témoignait au contraire une grandedéférence, elle s’enhardit, à la fin, jusqu’à le regarder.

Il lui plut ; il était joli garçon, misavec élégance, il avait l’air si doux, et fort amoureux, mafoi !

Après s’en être préoccupée, quand ellesortait, Blanche y pensa chez elle. Après y avoir pensé toutes lesjournées, elle en rêva toutes les nuits. Dès lors, elle étaitconquise.

Ce n’était plus qu’une question de temps et deprudence pour Terrenoire.

Bientôt ils se donnèrent des rendez-vous.Blanche ne croyait pas mal faire. Quant à Terrenoire, il ressentaitun goût très vif pour cette enfant et n’avait d’autre but que d’enfaire sa maîtresse, sans aucune préoccupation de l’avenir. Ce futce qui arriva. Blanche abusa de la liberté que lui laissait sonpère, de la confiance qu’il avait en elle.

La faute commise, elle eut le pressentiment deson esclavage, elle se vit à jamais enchaînée à cet homme qu’elleaimait et sans cesse obligée de recourir au mensonge, auprès ducommandant Warner, pour cacher sa défaillance, mais l’amourl’emporta sur ses craintes.

Quand Blanche fut à lui, il sentit tout à couppénétrer dans son âme un sentiment plus doux que le désir de cettebelle enfant – un sentiment de pitié pour cette jeunesse qu’ildéflorait, de regret aussi. En un mot, il se mit à aimer bel etbien. Lorsqu’il s’en aperçut, deux ou trois mois déjà s’étaientpassés.

Un jour qu’il se promenait avec elle – elles’appuyait, languissante, à son bras, étant malade depuis quelquetemps – il rencontra un élégant, nommé du Volterier, avec lequel ilavait eu autrefois quelques rapports mondains.

Son mécontentement redoubla quand il vitVolterier s’approcher de lui, le saluer et adresser galamment laparole à Blanche – défaillante.

Ensuite, se tournant vers Terrenoire.

– Voilà donc pourquoi vous avezdisparu ?… Mes compliments !… Parole d’honneur, je vouscomprends !… J’en aurais fait autant à votre place !…

– Assez ! dit brusquementTerrenoire, dont l’irritation était extrême…

– Hein ! fit le crevé.

– Passez votre chemin et veuillez ne pasvous souvenir que vous m’avez vu, sinon…

– Sinon…, fit Volterier, pâle, seredressant.

– Vous avez deviné.

– À votre aise. Mais je n’ai pasl’habitude d’écouter les menaces. Je trouve très gai ce que j’aidécouvert, et rien ne m’empêchera de le raconter.

Blanche, demi-morte de frayeur, avait écoutécette conversation en frémissant. Bien que les deux hommes eussentbaissé la voix, elle avait tout entendu.

Ils avaient échangé leur carte, sans plusajouter un mot. Ils se quittèrent en se saluant froidement.

Terrenoire fut obligé de porter Blanche dansson appartement, tant elle était faible. Là, elle s’évanouit.

Il lui prodigua des soins, la fit revenir àelle. Son premier mot fut pour lui, pour l’empêcher de sebattre.

Il essaya de nier encore.

– Jure-moi donc que tu ne te battraspas.

Il se tut.

Quand elle fut plus calme, il la reconduisitjusqu’aux environs de la rue Lepic. Il n’osait jamais s’aventurerdans la rue, dans la crainte de rencontrer Warner ou quelque ami dela famille.

Elle était si étrangement pâle qu’en rentrantson père le remarqua du premier coup d’œil.

– Qu’as-tu donc ? Serais-tumalade ? demanda-t-il.

Elle trouva un prétexte, une raison pourexpliquer sa pâleur ; il ne se douta de rien.

Le lendemain, elle alla chez Terrenoireaussitôt qu’elle put sortir. Il n’était pas chez lui ; ellel’attendit.

Il ne tarda pas à rentrer. Il la prit dans sesbras, l’embrassa avec plus de tendresse que jamais ; ilparaissait très gai.

– Tu ne te bats pas !

– J’aime mieux ne pas te mentir. Je mebats.

– Quand ?

– Demain matin, vers dix heures.

– Loin d’ici ?…

Il eut une hésitation.

– Non, dit-il, dans le bois deVille-d’Avray.

– Et rien ne peut empêcher ceduel ?

– Rien, ma chère âme. Ce Volterier,vois-tu, est un de ces plaisantins insolents qu’il faut châtier unjour ou l’autre. Il m’a toujours été profondément antipathique. Jesolde une vieille dette.

– Vous vous battez au pistolet ?

– À l’épée.

– Au moins, es-tu fort ?

– De la force de Volterier ;tranquillise-toi…

– Non, je ne suis pas tranquille. Est-cema faute ? Me comprendras-tu quand je t’aurai dit que ceserait effroyable… s’il t’arrivait malheur… effroyable, oui, parceque… je vais te confier un secret…

– Un secret ? De toi àmoi ?

– Je suis enceinte…

– Dieu !

Et il la prit dans ses bras, l’étreignitcontre sa poitrine, la serrant de toutes ses forces.

– Prends garde ! dit-elle, tu mefais mal.

– Chère enfant !

– Comprends-tu, à présent ?

– Sois courageuse, Blanche, et prie pourmoi !

– Hélas ! dois-je faire autre choseque prier ?…

– Et si tu veux ne pas m’enlever àmoi-même le courage et le sang-froid dont j’ai besoin, soisraisonnable… retourne chez ton père… Laisse-moi !

– Oui, adieu ! dit-elle, cherchant àêtre calme.

Et ils se quittèrent ainsi, essayant tous lesdeux de sourire. Ils ne devaient jamais se revoir.

Terrenoire avait menti en disant qu’il sebattait à Ville-d’Avray. Rendez-vous avait été pris sur lafrontière suisse : il partait le soir même.

Le lendemain dans la matinée, les deuxadversaires étaient en présence, l’épée à la main.

Terrenoire s’était-il trompé, en se prétendantde la force de Volterier, ou bien le souvenir de Blanche et de sonfunèbre pressentiment jeta-t-il quelque trouble en son âme ?…Toujours est-il que les témoins, dès la première passe,s’aperçurent de sa faiblesse ; et il leur fut facile deprévoir un dénouement fatal.

Sur une fausse attaque, Volterier para etriposta avec une telle vigueur que son épée entra profondément dansla poitrine de Terrenoire. Le jeune homme étendit les bras ettomba. Il ne proféra pas une parole : la syncope étaitcomplète.

Le médecin ne put se prononcer et ne voulutpas sonder immédiatement la blessure pour se rendre compte de sagravité. On transporta le blessé en voiture. Et la voiture prit aupas la route de Genève. On n’en était pas loin, heureusement.Terrenoire était toujours évanoui.

La nuit, le médecin put se prononcer.

– S’il en revient, dit-il, ce seramiracle.

Son fâcheux diagnostic ne l’empêcha point dedonner à Terrenoire tous les soins que réclamait son état.L’abandonner, autant eût valu l’achever.

Terrenoire resta entre la vie et la mortpendant de longs mois, sans pouvoir recouvrer la parole. Dans lespremières semaines, une fièvre ardente le consuma. Le docteurSernois le disputa pied à pied à la mort, et ce ne fut qu’aprèstrois mois qu’il put se dire à lui-même et dire àTerrenoire :

– Maintenant, je suis sûr de sauver monmalade !

La convalescence fut aussi longue qu’avait étéla maladie.

Que devenait Blanche Warner pendant cetemps-là ?

Le jour même du duel, elle vint deux fois chezTerrenoire demander si l’on n’avait rien reçu. Toute la journée,elle attendit vainement. Le lendemain, rien non plus. Donc il étaitblessé, mort peut-être. Et les jours se passèrent ainsi dans uneattente cruelle ; et pendant les nuits elle ne cessait depleurer silencieusement.

Puis les jours et les semainess’écoulèrent.

« Il est mort ! » se ditBlanche.

À qui pouvait-elle s’adresser pour lesavoir ? Elle ne connaissait pas les amis de son amant, ni lesgens qu’il fréquentait. Personne, de ceux-là, ne la connaissaitelle-même, leur liaison ayant été mystérieuse. Sans doute,puisqu’il n’avait pas fait écrire, sa mort avait dû êtrefoudroyante. Elle n’en doutait plus !…

Et sa grossesse devenait visible, cela luiétait un atroce supplice que de se serrer la ceinture, comme ellele faisait, pour ne point trahir son état. Warner ne voyait rienencore. Mais, d’un jour à l’autre, dans un mois, dans deux mois, ilallait tout découvrir, si elle ne trouvait pas moyen de toutcacher. Ah ! si elle avait été seule, elle eût accepté cetenfant qui allait venir, lui apportant le déshonneur, avec unesorte de joie farouche ! Elle eût vécu pour lui, et avec lesourire de Terrenoire elle eût vécu heureuse ! Mais le vieuxWarner, le soldat honnête et confiant, qu’allait-il dire ?qu’allait-il faire ?

Ce fut l’amour de Margival qui la sauva.

Voyant que le chimiste ne venait pas à lui,Warner lui parla, le forçant ainsi de s’expliquer. Margival avouason amour.

– Est-ce que tu crois, dit Warnerbrusquement, qu’elle t’aurait demandé en mariage ?

– Ainsi, vous pensez qu’ellem’aime ?

– Je n’en sais rien, mais nous allonsl’apprendre.

Il alla chercher Blanche, qui était dans sachambre, et l’amena au salon, où Margival attendait.

– Assieds-toi là, dit-il, et écoute.

Il se moucha et dit :

– Ma petite Blanche, voici, devant toi,un excellent garçon qui t’aime tendrement, et qui, si tu n’ymettais pas d’opposition, ne demanderait qu’à devenir ton mari.

Blanche, très rouge, se taisait.

Warner se moucha derechef.

Quant à Margival, il ne savait trop quelleposture prendre.

– Voyons, sacrebleu, Margival, parle unpeu qu’on entende le son de ta voix.

Le jeune homme se leva :

– C’est vrai, Mademoiselle, dit-il, jevous aime, je vous aime profondément, depuis longtemps, et mon plusgrand bonheur serait de vous entendre me dire que vous ne ressentezpoint trop d’éloignement pour moi. Vous voyez en quelle émotion jesuis. Votre père a bien fait de tout dire, car jamais je ne m’yserais résolu. J’attends votre réponse, mademoiselle Blanche ;quelle qu’elle soit, je ne vous en aimerai et respecterai pasmoins.

Blanche écoutait interdite. Que se passait-ilen son âme ? Elle était certaine que Terrenoire était mort. Ense mariant avec Margival elle restait quand même, au fond du cœur,fidèle à ses souvenirs ; son apparente trahison étaitnécessitée par son affection maternelle et par le besoin de donnerun nom à cet enfant qui allait naître et était destiné à n’avoirpoint de père.

– Vous ne répondez pas ?interrogeait Margival.

Blanche se leva. Sa résolution était prise.Elle alla mettre sa main dans celle de Margival. Sa main étaitglacée mais le jeune homme était si ému qu’il ne s’en aperçut mêmepas.

– Ainsi, dit-il, tremblant, vous m’aimezun peu ?

– J’ai beaucoup d’affection pour vous,balbutia-t-elle. Ne suis-je pas habituée à vous voir ?…N’êtes-vous pas sans cesse, ici, auprès de mon père, auprès demoi ?… N’ai-je pas pu, chaque jour, apprécier vosqualités ?

– Mademoiselle Blanche je suis bienheureux, bien heureux ! disait Margival.

– Allons, embrassez-vous une bonne foiset ensuite parlons du jour de la noce. Il y a longtemps que je n’aidansé, moi, mort de Dieu ! Et je tiens, avant de tourner del’œil, à me dégourdir les jambes !…

Ce ne fut pas la volonté de Blanche quipouvait entraver le mariage ; elle désirait, au contraire,qu’il fût précipité. Elle sentait sa santé chancelante ; desaccidents, qui se renouvelaient fréquemment, rendaient sa grossessetrès pénible.

Enfin, elle se maria.

Margival, jusqu’au bout, ne se douta derien.

Warner, lui aussi, continuait d’être heureuxet confiant ; son vœu s’était réalisé ; il avait dansé lejour des noces de sa fille, si bien dansé, tant dansé, qu’il enavait eu, le lendemain, une attaque de goutte, laquelle le retenaitau lit, depuis ce temps.

Après quelques semaines, ce ne fut pas sanshonte et sans une inexprimable angoisse qu’elle avoua sa grossesseà son mari, et, devant la joie manifestée par Margival, elleéprouva un tel trouble, un tel remords, qu’elle éclata en sanglots,lorsqu’elle rentra chez elle et se trouva seule.

Mais elle était condamnée à la dissimulationjusqu’à la fin – condamnée à boire ce calice d’amertume jusqu’à ladernière goutte de lie.

Afin d’être plus libre et de mieux dissimulersa grossesse, elle resta chez elle, s’étendit sur une chaiselongue, et n’en bougea plus.

– Tu as tort, lui disait son mari, tudevrais marcher.

Mais elle s’obstinait et il ne résistait pas àses caprices ; ses conseils n’étaient point suivis.

Un jour, comme il lui demandait de sesnouvelles et qu’elle se déclarait souffrante, il eut un mouvementde passion et la prit dans ses bras, la serrant contre sapoitrine.

– Prends garde, dit-elle, tu me faismal !…

Et tout à coup, se rappelant que jadis, en unepareille occasion, elle avait jeté le même cri devant Terrenoire,elle retomba sur sa chaise, pantelante, effarée, et s’évanouit.

Sept mois après son mariage, elleaccoucha.

– Avant terme ! dit le médecin.

De fait, la fille qu’elle mit au monde étaitsi chétive, l’accouchement fut si laborieux que tout faisait croireà un accident de ce genre.

– Vois-tu, disait Margival, si au lieu derester inactive, tu avais suivi mon conseil !…

– Ne me fais pas de reproches, mon ami,répondit Blanche, je crois que je vais mourir !…

– Mourir ! s’écria-t-il, affolé.

Il prit le médecin à part. Celui-ci n’étaitpas très rassuré. Il ne voulut pas se prononcer et attendit.

Il n’attendit pas longtemps, la péritonite sedéclara le cinquième jour. La maladie fut foudroyante. Blanche futenlevée en trois jours.

Elle eut le délire quelques heures avant samort et prononça quelques paroles que ni son mari, ni Warner – quis’était fait porter dans sa chambre – ne comprirent.

Elle dit à plusieurs reprises :

– Je le savais bien que ce duel nousserait fatal !…

De quel duel voulait-elle parler ?

Ils l’ignoraient et mirent ces paroles sur lecompte de la fièvre.

…… … … … … … .

Cependant Terrenoire, pâle, amaigri, maissauvé, avait pu quitter Genève et rentrer en France !

Il avait hâte de s’éloigner de cette terre oùil avait failli trouver la mort et de revoir Blanche à laquelle ilavait écrit – adressant les lettres chez lui, en comptant bienqu’elle viendrait les y prendre – deux ou trois moisauparavant.

Il s’étonnait un peu de n’avoir pas reçu deréponse à ces lettres, et il craignait quelque catastrophe – comme,par exemple, que la faute de Blanche n’eût été découverte par sonpère.

On devine, dès lors, quelle fut sa surprise,quelle fut son inquiétude, lorsqu’il retrouva chez lui toutes leslettres qu’il avait écrites à l’adresse de la jeune fille.

Il descendit aussitôt interroger le conciergeet apprit par lui que Blanche, après être venue assidûment pendantles premiers jours, n’avait pas reparu depuis longtemps.

– Elle m’aura cru mort, la pauvreenfant ! murmura Terrenoire.

Et il tremblait en pensant à cette grossessequ’elle lui avait avouée la veille même de son duel, lorsqu’ellelui exprimait ses craintes.

– Qu’a-t-elle pu faire ? Qu’est-elledevenue ?

Sachant où demeurait Warner, rien ne lui futplus facile que de connaître le sort de Blanche…

Morte ! Elle était morte !

Morte mariée… morte en accouchant d’une fille…d’une fille qui était son enfant à lui, il n’en pouvaitdouter !…

Il était si faible que cette nouvelle lerejeta au lit et l’y retint plus d’un mois encore.

Quand il se releva, il apprit une autrenouvelle qui était, en quelque sorte, le complément de cesdrames !…

Warner n’avait pas survécu à Blanche. La mortde sa fille l’avait tué.

Margival restait seul, chargé de l’enfant surlaquelle il avait naturellement reporté tout l’amour qu’il avaittoujours pour la mère.

Longtemps Terrenoire resta inconsolable, nevivant que du souvenir de Blanche et de la fille de Blanche, car lafille de Blanche, la fille de Terrenoire, c’était Marie-Louise.

Terrenoire, pendant les mois qui suivirent,essaya d’oublier en se replongeant plus profondément dans sesdissipations d’autrefois.

Il acheva bientôt de se ruiner. Alors ilsongea à se marier.

Mussidan avait mis sa fortune à sa dispositionpour lancer une banque, laquelle prospéra vite grâce àl’intelligence de Terrenoire.

Quelques affaires bien lancées et heureusementmenées lui donnèrent un certain renom d’habileté.

Ce fut alors qu’il épousa Andréa.

Étrange bizarrerie du hasard, il épousaitAndréa comme Margival avait épousé Blanche.

La femme de Terrenoire avait été la maîtressede Mussidan, et lui avait donné une fille.

Ainsi, dans ces deux ménages, dans ces deuxfamilles, le même secret, le même drame douloureux.

Déjà, d’une part Mussidan se trouvait auxprises avec un sentiment contre lequel il s’était vainementdébattu : il était jaloux de Terrenoire, et il aimait d’uneaffection presque maladive, à force d’être intense, Diane, pourlaquelle il n’était qu’un étranger !

D’autre part, Terrenoire se voyait soupçonnéd’un odieux crime, sans pouvoir se défendre ; on l’accusaitd’être l’amant de Marie-Louise. De sa fille !

Emporté par son amour paternel, il avaitmanqué de prudence peut-être, dans la manifestation de cet amour.Pouvait-il dire qu’il avait suivi, mois par mois, année par année,l’existence de Margival, veillant ainsi de loin sur Marie-Louise,sans qu’on s’en aperçût.

– Est-ce qu’il lui était possibled’expliquer cela ?

Enfin Guerrier, Guerrier surtout – persuadéqu’on s’était joué de son honnêteté et de sa bonne foi – suppliait,menaçait, insultait.

Et Terrenoire ne sait que se taire !…Quel supplice pour cet homme, pour ce père !…

Ainsi sont expliquées les scènes qui sepassèrent dans le cabinet de M. de Lignerolles.

Le lendemain du jour où ces scènes s’étaientpassées, Margival, qui était venu au bureau, comme d’habitude,attendit que M. de Terrenoire fût à son cabinet et fitdire au banquier qu’il désirait lui parler. On l’introduisitsur-le-champ.

Terrenoire s’avança vers lui avecempressement. Il lui désigna un siège, mais Margival fit un gestepour dire qu’il n’acceptait pas.

– Monsieur de Terrenoire, dit-il,tremblant et d’une voix que l’émotion entrecoupait, je viens vousadresser une dernière, une suprême question.

– Parlez, Margival, je vous écoute – etn’oubliez pas, avant toutes choses, que j’ai toujours été votreami, que je le suis encore, que je le serai toujours.

– Je voudrais le croire. Oh ! oui,je voudrais, comme par le passé, avoir confiance en vous. Est-cedonc vrai, monsieur de Terrenoire ? Étiez-vous vraiment,êtes-vous l’amant de ma fille ? Personne ici ne nous écoute,personne ici ne sait de quoi nous parlons. Soyez franc !

– Non, je le jure !

– La cause de la justice est sainte etsacrée. Elle doit passer avant toutes les autres. S’il est vrai quevous n’êtes pas l’amant de ma fille, il faut que le juged’instruction en soit convaincu. Ainsi sera détruite la preuvemorale de la culpabilité de Guerrier. Les autres preuves tomberontd’elles-mêmes, au fur et à mesure que l’enquête se complétera.

Terrenoire baissait la tête.

– Il le faut ! insista Margival. Ildoit vous être facile de prouver que ces relations dont on vousaccuse n’existaient pas – que les apparences seules vousaccablent.

– Je ne le pourrais ! ditTerrenoire.

– Vous refusez ? C’est la perte deJean Guerrier… En refusant, vous consacrez son déshonneur, puisquevotre refus passera pour l’acceptation du fait accompli.

Margival eut beau insister. Il n’obtint riende plus. Il se retira désespéré.

Le lendemain, il envoyait à Terrenoire lalettre suivante :

« Monsieur, je n’ai pas besoin de grandesexplications pour vous faire comprendre que je ne puis plus rienavoir de commun avec vous. Je vous donne ma démission et vous priede ne point vous préoccuper de la façon dont je vivrai.Adieu ! »

– Que va-t-il devenir ? murmuraTerrenoire, après avoir pris connaissance de cette lettre.

Dans les premiers jours, il n’en entendit pasparler. Puis il apprit que Margival avait vendu les meubles, lestableaux, les tapis, les bibelots, enfin tout ce qui se trouvaitchez lui. La vente s’était faite à l’hôtel Drouot.

Terrenoire en avait été averti par lestapissiers qui le fournissaient habituellement. Les bijoux avaientété vendus – les bijoux achetés par Guerrier, et ceux queMarie-Louise tenait de la générosité de Terrenoire. Rien ne restaitdans le petit appartement de la rue de Châteaudun.

Et l’argent produit par cette vente n’entramême pas chez Margival, car Terrenoire apprit par le commissairepriseur qu’ordre avait été donné par le père de Marie-Louise de leverser aux pauvres.

Puis Margival quitta l’appartement pourprendre deux chambres dans la même maison, au sixième étage, sousles toits : une chambre pour lui, une chambre pour sa fille.Et il se mit à la recherche d’un travail quelconque.

Le juge d’instruction était au courant de cequi se passait ; Tristot et Pivolot n’ignoraient rien, eux nonplus, et les agents, troublés par le suicide de Béjaud, et lemagistrat surpris par cet acte de probité du vieux Margival, seposaient la question à laquelle une fois déjà le juge n’avait purépondre :

– Où est la vérité ?

…… … … … … … .

À Méridon, Raymond s’isolait de plus en plus.Ses yeux ne cherchaient plus comme jadis les regards de sa mère.Que savait-il donc ?

Elle voulut se raccrocher à l’affection de sonfils Pierre ; mais il était trop tard. Froissé dès l’enfancepar la préférence accordée à son frère, habitué à se considérercomme le sacrifié, il se tenait à l’écart. Aux tendresses imprévuesde la repentante, il répondit :

– Vous m’avez dit que mademoiselle Farneyen aimait un autre, pourriez-vous me nommer cet autre ?

Et comme elle gardait le silence :

– N’espérez pas me faire oublier un amourqui m’avait consolé de toutes les amertumes de ma jeunesse.

Elle se récria, fit semblant de ne pascomprendre.

– Ne me fais pas de reproches, monPierre. Je t’aime à l’égal de Raymond et je veux te le prouver àl’avenir.

– Vous n’en aurez plus guère l’occasion,s’écria-t-il. Bientôt, sans doute, mademoiselle Farney seraconduite à l’autel par l’heureux fiancé qu’on lui a choisi et que,paraît-il, elle a accepté. On me conviera à cette fête. Eh bien jen’irai pas, par la raison toute simple que je serai à deux millelieues d’ici.

– Partir ? toi ! mon Pierre.Toi aussi, tu m’abandonnes ?

– Ma mère, dit-il, je fais des démarchespour participer à une mission scientifique en Océanie. Mon ambitionest que ma vie, désormais inutile ici, serve au progrès de lascience, au bien de l’humanité.

Elle comprit qu’il ne fallait pas enrechercher davantage pour une première fois. Du reste, on étaitvenu la prévenir qu’un étranger la demandait au salon.

Elle ne recevait personne depuis de longuesannées. Que lui voulait-on ? Elle descendit.

Un homme à visage sinistre, à l’œilinterrogateur, très soigné de sa mise, mais sanglé dans uneirréprochable redingote noire, se leva de sa chaise en la voyantentrer et s’inclina cérémonieusement.

– C’est à madame de Noirville que j’ail’honneur de parler ? dit-il.

– Oui, Monsieur.

Raymond survint à ce moment. Il allait seretirer quand la physionomie bizarre du visiteur l’intrigua. Ils’assit devant le guéridon et se mit à feuilleter un album.

– Je suis, dit l’inconnu, monsieurPivolot. Peut-être me connaissez-vous, tout au moins de nom ?Les journaux ont bien voulu parler de moi quelquefois.

– Je ne lis jamais les journaux,répliqua-t-elle avec une certaine hauteur. Veuillez me faireconnaître le motif de votre visite.

– Il s’agit, Madame, de la mort demonsieur votre mari et des circonstances qui l’ont précédée etsuivie.

Raymond ne perdit plus un mot de ce qui allaitse dire ; il observait avec attention les expressions de samère et celles que M. Pivolot laisserait paraître. Ce nom dePivolot ne lui était pas inconnu ; mais il ne pouvait préciserses souvenirs.

Quant à Julia, elle était devenue livide.

– À quel titre, Monsieur, vousprésentez-vous chez moi ?

– À titre d’homme libre, mais esclave dudevoir qu’il s’est tracé.

– Je ne vous comprends pas.

– Je m’explique. Tristot et moi, Tristotest mon ami, Madame, mon alter ego, comme on dit, un autremoi-même ; Tristot et moi, nous faisons de la police pournotre plaisir, mais de la bonne police, la seule qui mérite cetteépithète. Nous cherchons les grands criminels impunis et, quandnous les trouvons, nous ne les arrêtons pas, n’ayant pas mandat àcet effet, mais nous les faisons arrêter. M’avez-vous compris,Madame ? Nous les faisons arrêter.

Raymond se leva. Il était temps qu’ilintervînt.

– Ma mère est souffrante, dit-il. Je suisson fils, Raymond de Noirville, avocat, et si je puis vous fournirun renseignement utile, je le ferai volontiers, mais je tiens avanttout à ce que vous me précisiez le but de votre démarche.

Julia aurait voulu sortir ; mais elle sesentait rivée à sa place par une force irrésistible. L’œil finaudde M. Pivolot la fascinait.

– Mon Dieu, dit le policier, c’est biensimple. Je doute cependant que vous puissiez me répondre au lieu etplace de madame votre mère. Vous étiez bien jeune à l’époque.

– Votre but, Monsieur, encore une fois,vous dis-je.

– Nous suivons l’affaire Brignolet. Vousconnaissez l’affaire Brignolet ?

– Oui, Monsieur ; mais ma mère qui,effectivement, ne lit jamais les journaux ne la connaît pas.

– Madame le regrettera sans doute quandelle saura que le principal inculpé de cet assassinat est un sieurJean Guerrier, qui fut autrefois le caissier du meilleur ami devotre père, j’ai nommé Roger Laroque… pour le populo,Roger-la-Honte.

– Ah ! fit-elle, trèsétonnée.

– Cela commence à vous intéresser,Madame. Que diriez-vous si Guerrier n’était autre que l’assassin deLarouette ?

– Je dirais, fit-elle vivement, que vousvous trompez. Ce jeune homme est innocent. N’est-ce donc pas déjàassez d’une victime ?

Elle se trahissait sous l’œil finaud dupolicier. Raymond vint à son secours.

– Et quels renseignements pourrions-nousvous fournir, monsieur Pivolot ? demanda-t-il.

– Pas vous, Monsieur, mais madame votremère.

– Je vous écoute, dit-elle en détournantles yeux pour éviter ce regard dont elle se sentait tenailléejusqu’au fond du cœur.

– Pourriez-vous me dire, Madame, àTristot et à moi, ce qu’est devenu un certain Luversan qui, àl’époque, fréquentait, je crois, votre maison ?

À cette attaque directe, elle chancela, maisla peur retint sur ses lèvres les paroles imprudentes, et ce futd’un ton en apparence très calme qu’elle laissa tomber cesmots :

– Ce nom m’est tout à fait inconnu.

M. Pivolot se leva, salua de nouveauhumblement, et se retira en s’excusant de la liberté grande qu’ilavait prise.

Raymond le reconduisit, mais quand il revintau salon, sa mère n’y était plus. Julia, enfermée dans sa chambre,priait Dieu de la faire mourir, de lui épargner, au moins dans cemonde, un châtiment qui retomberait sur ses enfants.

Quant à Raymond, la visite mystérieuse de ceM. Pivolot l’avait rempli d’épouvante. Il était loin de sedouter que M. Pivolot, agissant en « fouinard » àl’insu de Tristot à qui il se garda bien d’en parler, avait fait unpas de clerc. La réponse droite et catégorique deMme de Noirville l’avait dérouté dans sesinductions.

Les deux policiers amateurs étaient fortperplexes. Ils avaient compté sur l’interrogatoire qu’ils s’étaientproposé de faire subir au gardien Béjaud ; ils s’attendaient àêtre renseignés par lui sur différents points restés obscurs dansleur esprit ; de plus, ils étaient persuadés de son innocenceaussi bien qu’ils étaient convaincus de celle de Guerrier, et voilàque Béjaud se suicidait dans sa cellule !

Cette mort renversait leur plan. Chose plusgrave, elle faisait naître le doute chez eux. Béjaud voleur, Béjaudassassin, c’était Guerrier coupable !…

Ils employaient tous les deux le même systèmede défense ; tous deux, ils prétendaient qu’ils s’étaientendormis, d’une manière bizarre. Tous deux, sans préciser, ilsavaient indiqué, dans leurs déclarations qu’ils s’étaient endormislourdement, sans se réveiller, et qu’ils n’avaient rien entendu dece qui s’était passé auprès d’eux. C’était pour le moins étrange.Telles étaient les réflexions qu’échangeaient entre eux les deuxagents.

Après avoir recueilli le plus derenseignements possibles, Tristot et Pivolot en étaient venus àrecouvrer un peu d’espérance.

« Après tout, se disaient-ils, il n’estpas impossible que Béjaud se soit tué par désespoir, et sans êtrecoupable. Il ne serait pas le premier. »

Et ils reprirent de plus belle leur enquête, àlaquelle cet incident avait fait subir un moment d’arrêt.

Leur instinct de policier les portait àsurveiller la femme de Brignolet, qui avait supporté avec assez dephilosophie la mort du gardien.

Cette femme les intéressait. JulietteBrignolet n’avait pas quitté son petit logement de la rue de Laval,depuis la mort de son mari. Elle continuait d’y vivre avec sonenfant. Auparavant, elle travaillait un peu ; maintenant, ellene faisait plus œuvre de ses dix doigts.

M. de Terrenoire, dont le cœur étaitexcellent, et qui aimait beaucoup tous ses employés, petits ougrands, avait envoyé à Juliette une certaine somme pour l’aider àse trouver de l’ouvrage.

Juliette avait profité de cet argent pour sefaire confectionner un coquet costume de veuve qui lui seyait àmerveille et sous lequel elle était ravissante. De fait, elle étaitjolie à croquer, avec ses yeux noirs éclairant son teint rendu pluspâle par le deuil, et sa rousse chevelure épaisse qui se tordaitsur sa nuque en bandeaux lourds, sous le long voile de veuve.

– Non, Monsieur, elle n’a pas changé songenre de vie ; elle va et vient comme auparavant – avaitrépondu le concierge à Pivolot qui le questionnait – on ne peutrien dire sur elle ; pour ce qu’elle fait quand elle est horsd’ici, je n’en sais trop rien ; mais pour ce qui est de chezmoi, je peux affirmer qu’elle ne découche pas…

Et il ajouta philosophiquement, en prenant uneprise :

– Patience, ça viendra !

Tristot et Pivolot ne s’en rapportaient passouvent aux apparences, de telle sorte que la conduite de JulietteBrignolet pouvant ne rien laisser à désirer quant à l’extérieur,ils ne la surveillaient pas moins pour cela. Ils firent bien.

Quand Juliette sortait, elle s’en allaitpromener d’abord, soit au square Montholon, soit devant l’égliseSaint-Laurent, remontant jusqu’au parc Monceau. Mais une fois là,elle prenait l’omnibus, quelquefois même, lorsque les omnibusétaient au complet, ou qu’il pleuvait, ou qu’elle était en retard,sans doute, elle appelait une voiture et allait – toujours dans lamême direction.

« Tiens ! tiens ! la petite quise paye des voitures ! » se dirent les agents. Et ils lafilèrent.

Elle se dirigeait vers la rive gauche. Ellepassa le Pont-Neuf, et, à peu près devant la statue de Henri IV,tourna à gauche et s’arrêta place Dauphine.

Il y avait encore deux ou trois hôtels garnisoù l’on pénétrait par d’étroits couloirs humides et sombres,donnant sur le trottoir par une porte à claire-voie, faisant tinterune sonnette dans la loge du concierge.

La voiture de Juliette Brignolet s’arrêtadevant un de ces hôtels, dont le rez-de-chaussée était tenu par unrestaurant à bon marché. La jeune femme descendit lestement ets’engouffra dans le couloir.

– C’est un rendez-vous ! ditTristot.

Les deux amis, en voyant s’arrêter le fiacrequi conduisait Juliette, avaient fait rétrograder leur voiture etétaient venus à pied.

Ils s’attendaient à faire là une longuestation. Déjà, ils avaient tiré de l’étui et coupé un cigare, quandtout à coup, à leur grand étonnement, ils virent réapparaîtreJuliette.

Elle semblait furieuse, sauta d’un bond dansla voiture, et celle-ci avait disparu avant que Tristot et Pivolotfussent revenus de leur étonnement et eussent songé à lasuivre.

– Elle n’aura pas trouvé celui qu’ellecherchait.

Nous savons où la retrouver. Ce que jevoudrais apprendre, c’est le nom du… Il n’acheva pas.

Comme ils avaient regagné leur voiture, ilsaperçurent soudain, à quelques pas, Juliette, – Juliette elle-même,qu’ils croyaient loin. Elle était sur le trottoir et parlait avecanimation à un grand et bel homme, encore jeune, bien qu’il eût étédifficile de lui assigner un âge exact, d’allure assez distinguée,qui écoutait en manifestant des signes de la plus évidenteimpatience et semblait chercher autour de lui quelque prétexte pourrompre la conversation.

Tristot et Pivolot s’arrêtèrent sur le quai,et de là suivirent des yeux la scène. Cela dura longtemps.

Ils auraient payé cher pour entendre ce qui sedisait, mais, de là où ils étaient, ils se trouvaient réduits às’en rapporter à la mimique. Heureusement, celle-ci étaitexpressive, chez Juliette surtout, et l’on pouvait mettre lesparoles sous les gestes. D’abord, elle parut emportée, menaçante,puis elle se fit suppliante tout à coup, quand elle vit que sesmenaces ne réussissaient pas.

Comme cela se passait près du fiacre deJuliette, le cocher entendait, et un large sourire goguenardéclairait sa figure rouge : celui-là, Tristot et Pivolot lecomprenaient aussi : ah ! qu’ils auraient voulu être à saplace !

Juliette s’essuya les yeux ; donc, ellepleurait.

Le cocher hocha doucement la tête. Enfinl’homme parut céder aux larmes, Juliette remonta dans la voiture.Elle semblait transfigurée. L’autre prit place à côté d’elle, et lefiacre partit, refaisant le chemin de tout à l’heure et regagnantla place Dauphine.

– Ce n’est pas pour aujourd’hui labrouille ! dit Tristot.

– Tout de même, le monsieur en a assez.Il s’agit à présent de prendre sur lui quelques renseignements. Ila l’air bien cossu, cet amoureux, pour habiter un hôtel de dernièrecatégorie ?

– Il se cache peut-être ?

– Pourquoi ? Je flaire là-dessousquelque chose, monsieur Pivolot.

– Et moi pareillement, monsieur Tristot.Mais je veux bien me pendre, comme ce pauvre Béjaud si je peux direce que je flaire !

Les renseignements recueillis auprès du gérantde l’hôtel garni de la place Dauphine furent assez significatifs.L’homme qui venait d’entrer, en compagnie d’une jolie femme endeuil se nommait Parent. Il habitait là, depuis peu de temps, unequinzaine de jours environ. Du reste, son entrée était consignée, àsa date, sur le livre de police, ainsi que l’exigeait le règlement.À vrai dire, Parent ne venait guère là qu’à certains jours, pendantl’après-midi, et toujours pour y recevoir la jolie veuve aveclaquelle il s’était rencontré tout à l’heure et se trouvait en cemoment.

– Depuis combien de temps est-il lié aveccette jeune femme ?

– Depuis qu’il vient ici, je les voisensemble.

– Connaissez-vous les moyens d’existencede Parent ?

– Ma foi, non. Il a mis sur leregistre : « Sans profession ». Je n’ai pas à luidemander autre chose, et il faut que je me contente de ce que l’onm’avoue. Il a accusé, comme dernier domicile, la rue del’Université. Peut-être trouverez-vous là des renseignements plusintéressants.

Tristot et Pivolot se séparèrent.

Tristot resta en surveillance sur la placeDauphine, afin de filer Parent, lorsqu’il sortirait.

Pivolot courut rue de l’Université. Là, il eutbeau consulter le registre de l’hôtel, il ne trouva point deParent. Il eut beau donner le signalement de l’homme qu’il avait eule temps de retenir, pendant le court espace de temps qu’il avaitvu Parent causant avec Juliette – on ne le connaissait pas. Ilrevint place Dauphine.

Il était tard ; la nuit était venue.Tristot avait disparu de son poste.

Pivolot parcourut tous les marchands de vindes environs, passa et repassa la Seine, et ne découvrit pas soncompagnon.

« Je n’ai qu’à rentrer chez moi, sedit-il. C’est là que Tristot viendra, s’il a quelque communicationà me faire. Je l’y attendrai. »

Mais Tristot, toutefois, ne rentra que tard,vers onze heures.

– Voilà, dit-il. La petite veuve estsortie vers six heures. Elle a pris un omnibus qui passait sur lePont-Neuf. Un quart d’heure après, Parent lui-même sortait. Il ademandé au premier cocher venu s’il était libre. C’est justement lecocher de notre fiacre. Je lui avais fait la leçon. Parent estmonté, et le cheval a pris un bon petit trot bien doux qui m’apermis d’attraper moi-même une autre voiture et de suivrefacilement.

– Où est-il allé ?

– Chez Lespès, sur le boulevard où ils’est fait coiffer.

– Et de là ?

– Prendre une absinthe à la terrasse deTortini.

– Puis ?

– Il a dîné au cabaret du Liond’Or, et comme je mourais de faim, j’ai dîné à la tablevoisine. Il a mangé copieusement, comme un homme qui a besoin deréparer ses forces – la jolie veuve, sans doute, a desexigences ! Quand il est sorti, je l’ai suivi. Il a fait deuxtours de boulevard. Il est entré au cercle de la rue Laffitte, etil est bien probable qu’il y est encore. Qu’allons-nousfaire ?

– Le plus simple est de retourner aucercle. Il faut que nous sachions où il demeure.

– J’y retourne.

– Moi, je vous attendrai dans quelquetaverne des environs. Vers le milieu de la nuit, je vousrejoindrai.

Ils passèrent la nuit dans la rue Laffitte.Leur homme ne parut point.

– C’est à croire qu’il sera parti pendantque moi-même je suis allé chez monsieur Pivolot.

Entrer au cercle, demander Parent, s’informers’il se trouvait encore là, c’était bien possible, mais il donnaitpar là l’éveil. Si Parent était mêlé d’une façon quelconque àl’affaire dont ils s’occupaient, il devait être sur ses gardes.

Mieux valait prendre patience et attendre. Lapatience était une des qualités de nos deux compères. La nuits’écoula ; le jour parut ; pas le moindre vestige deParent.

Ils avaient faim ; ils étaient fatiguéset ils allaient quitter leur poste, persuadés qu’attendre pluslongtemps était inutile, quand ils virent Parent le visageboursouflé, les yeux rouges, très pâle, les vêtements en désordre,sortir et suivre le trottoir en chancelant.

– Il a passé la nuit au jeu ! ditTristot. Et il n’a pas gagné, sans cela, il aurait l’air plusjoyeux.

Deux jeunes gens étaient sortis derrièreParent, avaient pris le chemin opposé et étaient passés devant lesinfatigables policiers.

– Quatre-vingt-dix mille francs !…disait l’un ; il n’a pas de quoi payer, c’est connu. Commentdiable vas-tu jouer contre ce rastaquouère. ?

– J’entends dire cela depuislongtemps ; cependant, il a perdu plus d’une fois et il atoujours payé.

Le reste de la conversation ne fut pasentendu. Tristot se pencha vers l’oreille de son ami.

– Monsieur Pivolot, j’ai une idée, fit-ilrapidement, suivez ces deux joueurs. Sachez leur nom, leur adresse,surtout le nom et l’adresse de celui qui a joué contre Parent. Moi,je file celui-ci. À moins de circonstances imprévues, rendez-vousau Lion d’Or.

À midi, en effet, ils étaient assis dans uncoin de la grande salle du cabaret à la mode. Ils se racontaientleurs impressions, leurs observations.

– J’ai suivi les deux joueurs, faisaitPivolot ; ils se sont séparés en arrivant boulevardHaussmann ; l’un est allé vers la Chaussée-d’Antin ;l’autre, celui dont j’avais à m’occuper, sur votre avis, estrentré, quelques minutes après, dans une fort belle maison de larue de Londres. J’ai réussi à prendre sur lui quelquesrenseignements dans la matinée. Il se nomme de Luvigny, il estgarçon, mène grand train. Cela vous satisfait, monsieurTristot ?

– C’est plus que je n’en voulais savoirpour le moment.

– Et à quoi serviront cesdétails ?

– Ne devinez-vous pas ? Parent doitquatre-vingt-dix mille francs à monsieur de Luvigny. Les dettes dejeu sont des dettes d’honneur et doivent être payées dans lesvingt-quatre heures. Parent devra rembourser la somme énorme qu’ila perdue cette nuit.

– Je comprends. Votre idée estexcellente ; Parent a tout l’air d’un aventurier. Oùtrouvera-t-il cet argent ? Payera-t-il ou non ? Tristothocha la tête.

– Je plaide le pour et le contre, ditPivolot. Nous allons un peu au hasard depuis hier, et, ma foi, sice hasard ne nous est pas propice, je crains bien que nous nefassions fausse route. Que Parent soit aussi riche que Luvigny etnous serons nous, bien avancés ! Avez-vous appris sur luiquelque chose de nouveau ?

– Peu de choses, répondit Tristot. Notrehomme, au sortir du cercle, a fumé un cigare sur le boulevard, estentré dans un tripot, d’où il n’est sorti que vers dix heures plusblême encore que le matin. Il est allé prendre une douche auHammam, est passé comme la veille chez Lespès et il déjeune en cemoment près de nous, ici même.

« Oui. Regardez la table du fond,parallèle à la nôtre au bout de la rangée. N’ayez l’air de rien.L’homme qui déjeune là, seul, c’est Parent.

C’était lui, en effet, fort tranquille,mangeant de bon appétit et n’ayant point la mine d’un hommetracassé par une dette de quatre-vingt-dix mille francs qu’ildevait payer dans les vingt-quatre heures.

Cette réflexion les deux amis se la firent àvoix basse.

– Il ne faut pas que nous le quittions detoute la journée. Il faut que nous sachions où il trouvera cetargent.

– C’est mon avis.

Ils achevèrent de déjeuner, se réglant surParent, afin de n’être ni en avance ni en retard.

Parent ayant allumé un cigare, Tristot etPivolot, qui, on le sait, étaient toujours fournis, en firentautant.

Leur homme se promena un instant sur leboulevard, flânant, regardant les tableaux au coin de la rue duHelder ; il descendit jusqu’au cercle où il prit une voiture,qui partit au grand trot d’un assez vigoureux cheval.

Tristot et Pivolot avaient prévu le cas etavaient arrêté un fiacre sur le boulevard.

Tristot avait dit deux mots au cocher, et lavoiture les suivait pas à pas, de telle sorte qu’au moment oùParent passa dans la sienne, ils ne le perdirent pas de vue.

– Cette fois, dit Tristot, j’espère bienqu’il va rentrer chez lui et que nous allons enfin savoir où ildemeure.

Parent se dirigeait vers la rive gauche. Lavoiture, après avoir suivi un instant les boulevards, prit la rueMontmartre, traversa les Halles, le Pont-Neuf ; mais, au lieude s’arrêter place Dauphine, comme le croyaient nos deux compères,elle enfila la rue Dauphine, tourna à gauche par la rue del’Ancienne-Comédie, le carrefour de l’Odéon et s’arrêta rueMonsieur-le-Prince. Parent descendit là et entra dans un hôtel.

Tristot et Pivolot entrèrent dans uncafé-marchand de vin situé rue Monsieur-le-Prince, et des fenêtresduquel on pouvait aisément surveiller l’escalier et l’hôtel. Ils sefirent servir une consommation et attendirent.

Environ trois quarts d’heure après, Parentsortait et remontait dans la voiture du cercle, qui l’avaitattendu.

Il s’était habillé, était élégamment mis etavait fait disparaître toute trace des désordres et des fatigues dela nuit.

Sa taille élégante était serrée par uneredingote de couleur foncée et il avait un pardessus grisclair.

Pendant que la voiture partait, il arracha lefil qui retenait une paire de gants et les passa.

La porte du petit café étant entrouverte,Tristot et Pivolot purent entendre Parent qui disait aucocher :

– Rue de Chanaleilles !…

Les deux amis se regardèrent.

– Rue de Chanaleilles ? Maisn’est-ce pas là que demeure monsieur Terrenoire, lebanquier ?

– C’est là, en effet.

– Je vais le suivre, dit Tristot. Jegarde la voiture. Il faut que nous en ayons le cœur net. Vous,monsieur Pivolot, informez-vous auprès du gérant de l’hôtel… ettâchez d’apprendre quelque chose sur Parent.

Le fiacre dans lequel se jeta Tristot nerejoignit point celui de Parent, mais le cheval ayant marché bontrain, il arriva presque aussitôt rue de Chanaleilles.

Les deux amis ne n’étaient pas trompés. Lavoiture de Parent attendait rue de Chanaleilles. Leur individuétait entré depuis un instant.

Lorsqu’il sortit, ce fut pour aller rue deLondres, chez Luvigny, où il ne resta pas longtemps, après quoi,ayant payé la voiture, il la renvoya et descendit à pied jusqu’aucercle où il passa le reste de la soirée.

Parent ne se doutait pas – jusqu’à ce moment –qu’il était filé avec tant d’acharnement et d’adresse, autrement ileût pris, sans aucun doute, ses précautions pour dépister les deuxagents.

Tristot, n’ayant plus rien à découvrir pour cejour-là – car il était plus que probable que Parent allait passerla nuit au cercle – retourna rue de Londres, s’informa auprès duconcierge si Luvigny était encore chez lui et sur sa réponseaffirmative, monta au premier étage. Un valet de chambre vintouvrir.

Tristot fit passer sa carte sur laquelle ilmit un mot pressant pour le jeune homme.

On l’introduisit quelques instants après.

– Qu’y a-t-il pour votre service,Monsieur ? demanda Luvigny, en lui indiquant un siège, d’ungeste indifférent.

– Monsieur, dit Tristot, la démarche queje fais vous surprendra, j’en suis certain, et je suis obligé devous prier de me promettre de garder le secret le plus profond,jusqu’au jour où vous saurez qu’en la faisant, j’étais conduit parun plus haut intérêt que celui d’une simple et blâmablecuriosité…

– Parlez, Monsieur… je suis prêt àsatisfaire votre curiosité, si je le peux…

– Vous le pouvez, sans contredit. Voicide quoi il s’agit. Parmi les membres d’un des cercles que vousfréquentez, se trouve un individu avec lequel vous avez jouéplusieurs fois déjà, sans doute – et en particulier dans la nuitd’hier… et auquel vous avez gagné une très forte somme…

– Luversan ? dit Luvigny en selevant.

Tristot faillit tomber à la renverse. Parent,c’était Luversan. Ah ! ah ! Cela marchait bien, trèsbien, et ce pauvre M. Laroque avait eu le nez fin.

– Luversan ? répéta Luvigny. Ehbien ?

Le policier surmonta sa joie.

– Des motifs très graves, que je suisforcé de vous cacher encore, répondit-il, et ce, parce qu’ils nereposent que sur des observations superficielles qui voussembleraient à vous, peu probantes, nous ont amenés, un de mes amiset moi, à surveiller cet homme qui nous paraît suspect.

– Vous êtes agent de police ?

– Non point agent de police régulier,comme vous l’entendez probablement…

Luvigny fit un geste de dégoût.

– Un mouchard ! murmura-t-il.

Tristot comprit et sourit.

– Ni l’un ni l’autre, Monsieur, dit-il,et cependant, c’est dans l’intérêt de la justice que je suis ici.Il serait trop long et peu intéressant de vous expliquer notresituation, à mon ami et à moi. Plus tard, s’il y a lieu, nous vousmettrons au courant. Je reviens donc à l’affaire qui m’amène. Jedisais que vous aviez gagné à Luversan une somme dequatre-vingt-dix mille francs ?

– C’est vrai.

– Plusieurs de vos amis et entre autrescelui avec lequel vous êtes sorti du cercle ce matin, ont exprimédevant vous des doutes au sujet du paiement régulier de cette detted’honneur ?

– C’est encore vrai, dit Luvigny avec ungeste de surprise.

– Et vos amis se trompaient, n’est-cepas, puisque monsieur Luversan sort de chez vous et vient de vouspayer ?

– Comment le savez-vous ?

– Je l’ignore, Monsieur, et c’est ce queje viens vous demander.

– Je n’ai aucune raison pour lecacher.

– Vous êtes payé ?

– Intégralement. Voici, dans ceportefeuille, les quatre-vingt-dix mille francs de monsieurLuversan.

– Voudriez-vous, Monsieur, ne pas vousdéfaire de cette somme à présent, et la garder par-devers vousjusqu’à ce qu’un mot de moi vous en rende la libredisposition ?

Luvigny hésita un instant. Cependant, il enprit vite son parti. Il alla placer le portefeuille dans unsecrétaire.

– Cet argent restera là, dit-il.Cependant, ne me faites pas trop attendre. J’avais grande envie decertains bibelots… et je voulais profiter de cette veine pour meles payer.

– Puis-je compter sur le secret le plusabsolu ?

– Vous avez ma parole.

Quel triomphe pour Tristot quand il annonça sadécouverte au confrère Pivolot.

– Alors, dit-il en risquant pour lapremière fois de sa vie un jeu de mots, l’amant de Juliette seraitle Parent de Luversan.

– Vous l’avez dit, mon maître.

Mais, le lendemain, ils apprirent avecinquiétude, rue Monsieur-le-Prince, que Parent avait déménagé etn’avait pas laissé sa nouvelle adresse.

Ils coururent place Dauphine.

On ne l’y avait point revu, depuis son dernierrendez-vous avec Juliette Brignolet.

Restait le cercle dont Luversan était unhabitué.

Pendant huit jours, tantôt l’un, tantôtl’autre, ils restèrent là en surveillance, mais ne virent pas celuiqu’ils attendaient.

Il était évident que Luversan n’y remettraitpas les pieds.

– Il se méfie, dit Tristot, il devientprudent… Donc, il n’a pas la conscience tranquille.

Ils firent une nouvelle démarche placeDauphine.

Le gérant de l’hôtel leur répondit :

– Le soir même du jour où je vous ai vus,j’ai reçu la lettre suivante, que je ne demande pas mieux que devous communiquer.

Pivolot parcourut la lettre.

Elle ne contenait que quelques lignes assezinsignifiantes :

« Monsieur Lurelot – c’était le nom dugérant – obligé de quitter Paris sans retard, pour une affaireurgente qui m’appelle en province, et comptant rester absentplusieurs mois, je vous prie de m’envoyer mes effets dans unemalle, à mon nom, en gare à Blois, où je les ferai prendre.Ci-joint un billet de banque pour vous couvrir de vos frais.

« PARENT. »

Il n’y avait rien de plus.

– C’est une ruse. Il n’a pas quittéParis, dit Tristot.

Et, s’adressant à M. Lurelot :

– Vous avez expédié lesbagages ?

– Aussitôt. Je ne pouvais les garder. Monlocataire ne me doit rien.

– Veuillez nous laisser cette lettre.

– Très volontiers.

– S’il vous arrivait quelque nouvelleintéressante, ayez l’obligeance de nous le faire savoir. Voicinotre adresse.

– À propos, et sa maîtresse, la jolieveuve rousse ?

– En voilà une qui n’est pas contente.Toutes les après-midi, je la vois arriver. Toujours la mêmequestion : « Monsieur Parent ? » à laquelle jesuis obligé de faire la même réponse :« Parti ! »

Tristot et Pivolot le laissèrent pour courir àun bureau télégraphique, où ils lancèrent le télégramme suivant, àl’adresse du chef de la gare de Blois :

« Colis, au nom de Parent, à Blois,est-il encore en gare ? Réponse immédiate. »

Une heure après, ils avaient la réponse qu’ilsattendaient au bureau :

« Colis n’a pas été réclamé. Est en gare,à la consignation. »

– J’en étais sûr ! dit Pivolot.

Ils se rendirent ensuite rue de Laval où ilsgrimpèrent au sixième étage et frappèrent à la porte du petitlogement habité par Juliette Brignolet.

Elle vint ouvrir et manifesta quelque surpriseà la vue des deux hommes.

Ils entrèrent en souriant, et tout de suitePivolot fit les frais de la conversation.

– Madame, dit-il, je n’ai pas l’honneurd’être de vos amis… et j’en suis heureux pour ma tranquillité –ajouta-t-il galamment – car si j’avais l’occasion de vousrencontrer souvent, je craindrais fort de ne plus guère dormir.

Après quoi, il présenta Tristot et se présentalui-même.

– Que voulez-vous de moi ? ditJuliette, qui, malgré le calme qu’elle affectait, ne pouvaitdissimuler son inquiétude.

– Rien que vous rendre service.

– En quoi pouvez-vous donc m’êtreutile ?

– En vous renseignant sur l’endroit où secache un homme qui, nous avons de bonnes raisons pour le croire, nevous est pas indifférent.

– Je ne comprends pas, dit-elle d’unevoix altérée. Veuillez vous expliquer plus clairement.

– C’est de Parent que nous parlons…

Le visage de la jeune femme, de très pâle,devint rouge : ses yeux flamboyèrent… ses narines palpitaient…tout en elle trahissait la colère, la jalousie, la fureur.

– Vous savez où il est ? dit-elle,sourdement.

– Peut-être… Lisez cettelettre !…

Elle arracha des mains de Pivolot le papierqu’il tendait, y jeta un coup d’œil, puis se mit à rire – mais d’unrire brusque, nerveux.

– Cette lettre, je la connais. C’est sonhôtelier qui vous l’a remise ; et vous croyez qu’il est àBlois, vous ?

Elle haussa les épaules, et, tout à coup,changeant de ton :

– Cette lettre n’a été pour vous qu’unprétexte pour vous introduire chez moi, me parler, me voir…J’entends que vous me disiez ce que vous me demandez. Quel a étévotre but en venant ici ? J’ai le droit de le savoir…

– Là, là ! Vous prenez feu !Quelle femme vous êtes ! Est-ce notre faute si votre amoureuxvous est infidèle !

– Ah ! tenez, dit-elle, qui que voussoyez, vous êtes pour moi les bienvenus, parce que vous pourrezpeut-être m’aider à me venger.

– Allons donc ! allons donc, murmuraPivolot, tu y viens, à la fin ! voilà ce quej’attendais !

– Me venger, oui, reprit-elle avecviolence. Car je l’aimais, cet homme, autant que je le hais, àprésent. Il m’a prise pour dupe… Il s’est joué de moi… Aprèsm’avoir eue comme sa maîtresse pendant quelques jours voilà qu’ilme plante là et il croit que cela va se passer de la sorte ?Ah, non ! Ah ! je me vengerai !

– Je trouve, en effet, dit Pivolot, d’unton paternel, que cet homme a prouvé là beaucoup de légèreté… et sinous pouvons vous aider à en tirer vengeance ?

– Vous êtes de la police ?

– À peu près !

– Eh bien ! informez-vous donc desmoyens d’existence de Parent !… Malins, vous serez si vous lesdécouvrez !… Il vivait en garni depuis quelque temps, et dequoi vivait-il ? Je l’ignore. Est-ce que vous le savez,vous ?

– Non, et nous avions compté survous.

– Il y a un mois et demi à peu près…peut-être deux mois, que nos relations ont commencé… Ce qu’il m’apromenée d’hôtel en hôtel garni… Il m’a fait faire le tour duquartier Latin…

– Pardon, interrompit Pivolot avecaménité. Vous dites que vos relations avec Parent ont commencé il ya environ deux mois ?…

– Oui.

– Que devenait donc ce pauvre Brignoletpendant ce temps-là ?

Elle tressaillit et se troubla.

– Pourquoi m’adressez-vous cettequestion ?

– Dame ! c’est tout naturel.

– Est-ce que cela vous regarde ?dit-elle. Je le trompais, mais il n’en a jamais rien su… Et j’ensuis contente, aujourd’hui qu’il est mort… C’est un chagrin que jelui aurai épargné, parmi tous ceux qu’il a éprouvés – par mafaute.

Tristot et Pivolot se regardèrent. Évidemmentles paroles de Juliette Brignolet les intéressaient.

– Je remarquai, continua Juliette, unechose qui me parut bizarre. Mon mari et Parent avaient liéconnaissance.

– Comment avez-vous fait cetteremarque ? dit Pivolot.

– Je les ai rencontrés deux fois dans larue. Ils sortaient d’un café et causaient avec vivacité. Je n’aipas fait semblant de les voir. Quant à eux, ils ne m’ont pasaperçue, j’en suis sûre.

– Et qu’avez-vous pensé ? fitTristot, qui redoublait d’attention.

– J’ai pensé que Parent était trèsprudent et essayait d’entrer dans l’intimité de mon mari pourrendre plus faciles ses relations avec moi.

– Vous n’en avez pas dit mot àParent ?

– Non – répondit-elle avec un certainembarras – c’eût été entamer avec lui une conversation sur un sujetqui m’eût déplu.

– C’est la vraie raison ?

Elle resta quelques instants sans répondre.Elle regarda tour à tour avec frayeur Tristot et Pivolot, cherchantà deviner au fond de leur âme ce qu’ils pensaient, ce quesignifiaient leurs paroles.

Puis, comme poussée par le besoin de faire desdemi-confidences, peut-être pour se mettre à l’abri de toutsoupçon, elle raconta :

– Un jour, Brignolet me dit :« Tu veux de l’argent ? Tu ne seras tranquille etheureuse que lorsque tu seras riche ? Et tu promets de bienm’aimer quand je t’en apporterai beaucoup, autant que tu envoudras ? Tu ne me tromperas pas ? Tu me resteras fidèlequand les belles toilettes que tu pourras te payer attireront surtoi les yeux de tout le monde ? » Je lui promis tout cequ’il voulut, mais, inquiète de l’air étrange avec lequel il meracontait tout cela, je voulus m’enquérir du moyen qu’il avaittrouvé pour faire fortune, il répondit d’une manière évasive, en medisant qu’il n’était pas assez intelligent pour avoir découverttout seul ce moyen-là, mais qu’il s’était associé avec un hommedont l’imagination était plus fertile que la sienne, et qui avaitpromis de le rendre riche. C’est tout ce que j’en pus tirer.J’ajoutai pourtant : « Et ça se fera attendre longtemps,cette fortune ? » Je disais cela en riant, pour leréconforter un brin, parce que je le voyais tout sombre et toutdrôle. Il me dit : « Ça commencera peut-êtredemain ! » Je n’insistai pas, et de toute la soirée nousn’en avons plus parlé…

Elle s’arrêta, en voyant avec quelle ténacitél’examinaient Tristot et Pivolot.

– Comme vous me regardez !dit-elle.

Pivolot eut un sourire froid.

– Continuez donc, madame Brignolet. Vousêtes vraiment charmante…

– Mais je n’ai plus rien à ajouter…

– Si, une chose… seulement.« Demain, vous avait dit Brignolet, demain, je t’apporteraiune fortune. » Et c’est le lendemain, n’est-ce pas, qu’il aété assassiné ?…

– Oui, fit-elle – sans parler – d’ungeste de la tête.

Au moment où les deux amis allaient sortir del’appartement, Tristot, se retournant, demanda tout àcoup :

– Et vous n’avez aucun soupçon surl’assassin de votre mari ?

– Aucun. Si je le connaissais,l’assassin, croyez-vous que j’aurais attendu jusqu’aujourd’hui pouraller faire ma déclaration au commissariat du quartier ?

Elle avait la voix un peu altérée en disantcela.

– Songez, dit Tristot sévèrement, que sivous nous cachiez quelque chose, vous seriez coupable, trèscoupable, et que vous pourriez même être considérée comme complicedu meurtre.

– Moi ?… moi ?… complice dumeurtre… de mon mari ?…

– Oui !… réfléchissez-y !

Et sur ce mot, ils partirent, la laissantinterdite et pâle.

…… … … … … … .

– Que pensez-vous de tous cesbavardages ? demanda Pivolot.

Tristot mit du temps à répondre, puis, prenantle bras de son ami et lui parlant bas à l’oreille :

– Et vous, monsieur Pivolot ?

– Moi, je suis persuadé que nous n’avonspas perdu notre temps avec ce Luversan…

Tristot eut un sourire approbatif, tira unétui agrémenté de son chiffre en or et offrit un cigare à Pivolot,qui accepta.

Ils étaient d’accord.

Chapitre 22

 

 

Laroque, énervé par cette enquêteinterminable, les craintes qui commençaient à l’envahir pour sasûreté personnelle, se laissait aller à la réaction dudécouragement.

Suzanne en profita pour essayer de ledéterminer à repartir en Amérique.

– Père, lui dit-elle, depuis que je saisdans quel labyrinthe inextricable vous vous êtes engagé, je ne visplus. La nuit, au moindre bruit, je me réveille en sursaut croyantqu’on vient vous arrêter. Quand vous promettez de revenir à telleheure, et que vous me faites attendre, je songe avec effroi àl’idée que vous êtes retombé dans les griffes de la justice et queje ne vous reverrai plus, comme autrefois que devant ces hommes àrobe rouge dont la vue me glaçait d’épouvante, à Versailles. Sicela doit continuer encore plusieurs mois, vous risquerez peut-êtrede retrouver votre honneur, mais vous perdrez votre fille.

– Chère enfant ! Oui… Tu changestous les jours… tu t’étioles dans cette solitude… Je devraispartir, retourner là-bas, où je suis honoré, où je serais heureuxavec toi… si je pouvais oublier ; mais il y a ici, dans cetteFrance que j’aime tant, où je veux finir mes jours, il y a un hommequi compte pour moi, qui est malheureux, injustement accusé,martyr…

– Jean Guerrier… c’est vrai.

– L’abandonner serait une trahison.Luttons jusqu’au bout, mon enfant. Soyons vaillants. Il n’est paspossible que cet inique jugement de Versailles ne soit pas réformé.Éloigne de toi les folles terreurs. Sois ferme dans ta conviction,dans l’ardent désir de voir ton père réhabilité.

Il achevait ces derniers mots quand la portes’ouvrit.

Le père Firmin, vieux jardinier du pays, avaitpassé la journée à Maison-Blanche.

– Que voulez-vous, père Firmin ?demanda-t-elle.

– Pardon, Mademoiselle ; pardon,monsieur Farney. C’est un voisin, un bon voisin, qui demande lapermission de visiter votre serre. Je crois bien qu’il voudraitvous demander quelques boutures qu’on aurait bien de la peine à seprocurer ailleurs qu’ici.

– Vous n’avez pas besoin de mapermission, père Firmin, dit Laroque. Donnez à ce monsieur tout cequ’il désire… du moment que c’est un bon voisin.

– Et un voisin rigolo, saufvot’respect, monsieur Farney, ajouta le père Firmin qui s’arrêtaitdifficilement de parler quand il avait commencé. Cet homme-là, ilen évu de toutes les couleurs. Paraît qu’c’est lui qu’aarrêté Lacenaire, mais vous n’connaissez pas ça, Lacenaire, vous,monsieur Farney. Lacenaire, c’est un assassin qu’en a tué quinze àlui tout seul. Il s’a fait prendre le jour où il aévu un complice.

Laroque écoutait avec intérêt le père Firmin,ce qui ne contribua pas peu à donner au vieux jardinier uneimpulsion nouvelle d’éloquence.

– J’vas vous dire. C’est un… un bon… unvrai… un roussin,quoi ! Il a été d’la boîtependant trente-trois ans, sept années de rabiot, sanscompter les services militaires. On ne voulait pas lui octroyer saretraite, mais il l’a prise. C’est Cuvellier qu’y s’nomme :quand on dit « Cuvellier » à la boîte paraît quetout l’monde se découvre. Y en a pas, y en a jamais eu d’pareil, yen aura jamais plus.

Laroque ne put s’empêcher de rire.

Mais, si le vieux de la boîte étaitréellement aussi malin, peut-être bien qu’on pourrait l’utiliser enfaveur de Guerrier.

Laroque invita le père Firmin à le mettre enrapport avec cet homme extraordinaire.

Le vieux jardinier, enchanté du succès de saharangue, sortit avec son maître et le conduisit à un petitvieillard tout ratatiné et clignotant qui essuyait ses lunettesavec un formidable mouchoir de couleur.

– Vous êtes monsieur Cuvellier ?demanda Laroque au visiteur, en exagérant, par prudence, son accentyankee.

– Oui, Monsieur.

– Et vous désirez visiter notreserre ? Très volontiers, Monsieur. Le père Firmin vousexpliquera nos essais d’acclimatation. Si quelques boutures de nosréserves pouvaient vous agréer, ne vous gênez pas. Je me fais unplaisir d’obliger un voisin qui, paraît-il, a rendu de grandsservices à son pays en le débarrassant de nombreuses bêtes férocesà faces humaines.

– Mon Dieu, oui, Monsieur, de très grandsservices. Mon pays m’a prouvé sa reconnaissance en m’allouant unepetite retraite dont je vis, après avoir élevé cinq enfants quifont leur chemin à Paris. J’aurais peut-être été plus favorisé auxÉtats-Unis, mais je n’aurais pas le plaisir d’être français ;c’est un privilège qui vous console de bien des choses.

William Farney trouva que le petit pèreCuvellier ne manquait pas de finesse. Lui aussi aimait la France,sa patrie, et peut-être bientôt la lui faudrait-il quitter pourtoujours.

– Quand vous aurez fait votre tournée etvos choix, lui dit-il, vous m’obligerez, monsieur Cuvellier, dem’accorder un moment d’entretien pour une affaire sérieuse oùj’aurais besoin de vos lumières.

– Soit, Monsieur ; mais je vouspréviens qu’elles sont bien vacillantes, mes lumières. Tant va lamèche au feu qu’elle brûle toute la chandelle. Encore deux ou troisjets de flamme et la farce sera jouée. Chacun son tour.

– Je vous attends au salon.

Le père Cuvellier revint au bout d’un quartd’heure.

– Je suis à vous, dit-il en acceptantavec plaisir le cigare que lui présentait son hôte, de quois’agit-il ?

– Il s’agit d’un homme qui veut me faireverser cinq cent mille francs dans sa caisse pour le seconder dansune affaire industrielle.

– Cinq cent mille francs ! répétal’agent retraité. C’est un joli denier.

– C’est peu pour moi. Néanmoins, je netiendrais pas à les perdre.

– Je comprends ça.

– De quels moyens dispose-t-on à Parispour vérifier l’honorabilité d’un homme ?

– Il y a des agences ; mais quand ils’agit d’une aussi forte somme, il faut se garder des agences. Sivous avez affaire à un coquin, croyez qu’il aura graissé la patteaux gens chargés de vous renseigner. Il peut lui en coûter dixmille francs, mais qu’importe, puisqu’il lui en restera quatre centquatre-vingt-dix mille.

– Vraiment ! Mais alors, commentfaire ?

– Vérifier par soi-même. Ah ! cen’est pas commode, surtout pour un étranger. Connaissez-vous leshabitudes du bonhomme ? C’est un débauché ? Il court lesfilles ?

– C’est bien pis, m’assure-t-on ;mais je n’ai pu en avoir la preuve. Il serait joueur.

– Joueur ? Et il vous demande cinqcent mille francs ? C’est pour les jouer, Monsieur !C’est pour avoir la jouissance d’éclabousser de vos billets debanque une galerie émerveillée ! Savez-vous en combien detemps il peut vous les perdre, vos cinq cent mille francs ? Enune nuit, en une demi-nuit !

Roger admirait ce petit vieux qui, aprèsquarante années de services militaires et civils, avait encore tantde vigueur dans l’expression de sa pensée.

– Je vois, dit-il, que vous connaissez àfond les joueurs.

– Je vous crois ; j’ai été pendantdix ans brigadier au service des garnis à la préfecture de police,où nous avions entre autres surveillances de nuit, celle destripots.

– Vraiment ! s’écria Laroque. Alors,vous allez peut-être pouvoir me renseigner.

– J’en doute ; car ce personnel serenouvelle en moyenne tous les cinq ans. Les pigeons disparaissent,se suicident ou vont en prison pour abus de confiance.

Laroque alla droit au but.

– Dans votre collection de voleurs ou devolés n’auriez-vous pas un certain Luversan ?

– Parfaitement, je tiens cet article.

Roger rayonna.

– C’est un homme entre deux âges, beaugarçon, brun, l’œil perçant, un accent indéfinissable, un bellâtre,une sorte de rastaquouère,comme on dit de nos jours.

– Parfait, et il ne saurait y avoir deuxLuversan de cet accabit.

– C’était de mon temps un boursier, unesorte de banquier marron.

– Ah !

– Il n’a pas toujours fait que de labanque et je l’ai connu dans les bas tripots du Quartier latin.Seulement, il ne s’appelait pas Luversan à l’époque dont je veuxparler. Il s’appelait… attendez !… Ah ! diable, c’estqu’il y a bigrement longtemps de cela. Ma foi, je ne m’en souviensplus.

– Je vous en prie, Monsieur, tâchez devous rappeler ce nom. Faites un effort.

– À quoi bon. Luversan est un coquin àqui je ne prêterais pas quarante sous. Je vous sauve cinq centmille francs et je ne vous demande pas de remise.

Il se levait pour se retirer quand soudain sonvisage s’illumina, Cuvellier, triomphalement, s’écria :

– Le nom de votre homme, je le tiens,c’est… c’est Mathias Zo… non ! Zu… Zubé… MathiasZuberi !

À ce nom de Mathias Zuberi, Roger Laroqueavait fait un brusque mouvement. Son cœur avait battu plus vite. Illui semblait se souvenir, lui, aussi ! Il lui semblait qu’ilconnaissait ce nom ! Mathias Zuberi avait été mêlé à savie.

Le vieux de la boîte s’étaitremis.

– Un joli coco, dit-il. Je revois sondossier comme si je l’avais là, sous la main. On ne connaît pas sanationalité, mais on a la conviction qu’il a fait de l’espionnagependant la guerre de 1870, pour le compte des Allemands. Il estgros joueur et c’est ce qui le perd. Vous êtes renseigné, Monsieur.Encore une fois merci, et bonsoir. Mon petit-fils m’attend.

Il se retira en saluant sans obséquiosité.

Laroque était très agité et très nerveux.C’est que lui aussi se souvenait.

Il se souvenait de ce Mathias Zuberi.

– N’avait-il pas été soldat ? Nes’était-il pas battu autour d’Orléans ? N’avait-il pas, alorsqu’il était sous-officier, surpris ce Mathias Zuberi en flagrantdélit d’espionnage et ne l’avait-il pas fait arrêter ?

Mathias Zuberi s’était échappé de sa prison,quelques heures avant d’être conduit devant le peloton d’exécution,et dans la prison, sur les murs, il avait écrit quelques mots àl’adresse de Laroque, par lesquels il le menaçait de savengeance…

Tout un monde d’idées et de conjectures sedéveloppait devant Laroque. Était-ce donc vrai que ce MathiasZuberi fût le même que Luversan ? Alors que de chosescompliquées se simplifiaient !

Le hasard avait servi le misérable d’une façonbien singulière, mais le hasard est un dieu aveugle qui tend lesmains et se laisse prendre par le premier venu.

Zuberi connaissait sa ressemblance avecLaroque, il l’avait augmentée, cette ressemblance, en choisissantdes vêtements pareils à ceux que portait le mécanicien, d’une coupeparticulière, de la même couleur, sans oublier cette pèlerine –mode assez rare – dont Laroque se couvrait les épaules, car ilavait gagné des rhumatismes pendant les terribles froids de laguerre de 1870.

Voilà à quoi il pensait. Mais, tout cela,après tout, n’était que conjectures.

Rien, peut-être, n’était vrai ! Zuberiavait donc calculé qu’il serait vu par la femme et la fille deLaroque ? Impossible. Que des témoins le prendraient pourRoger ? Impossible. Qu’il rencontrerait le mécanicien lelendemain au cercle, perdrait contre lui, et ferait ainsi passerdans sa caisse les billets volés à Larouette, billetsaccusateurs ? Impossible, encore, toujours !

Toutes ces hésitations, toutes cesincertitudes, Laroque était décidé à ne les confier à personne, pasmême à Suzanne.

Le lendemain, il rendait visite au pèreCuvellier qu’il trouva en train d’apprendre à lire à un bambin desix ans.

– C’est mon petit-fils, dit le retraité.Il a la tête bien dure, mais il a bon cœur, ce qui faitcompensation. La tête s’amollira chez lui et je suis convaincu quele cœur ne s’endurcira pas. Je parie que vous venez pour notrehomme ? J’y ai pensé toute la nuit. Si vous voulez savoir cequ’il vaut, adressez-vous à une sorte de coulissier marron, nomméd’Andrimaud, rue de Rivoli, 104. Il ne vous en dira que du bien,mais l’un vaut l’autre. D’Andrimaud en a eu pour deux ans de Poissyet dernièrement, étant allé à la boîte, j’ai appris que cecoquin recommençait sur une grande échelle. C’est peut-être pourlui que Mathias Zuberi voulait vous faire verser cinq cent millefrancs ?

– Non ; mais je vous remercie,Monsieur, de vos bons renseignements. Si votre petit-fils veutvenir de temps en temps faire des bouquets chez moi, il sera lebienvenu.

L’enfant sauta de joie, et Cuvellier,reconnaissant, fit à son tour visiter à M. Farney son jardinetet sa basse-cour.

Chapitre 23

 

 

Le lendemain matin, Roger Laroque se rendaitchez d’Andrimaud.

Cet incorrigible « banquier » tenaitau premier étage une agence financière dénommée : LeSauveteur des Capitalistes.

À la vue d’un gentleman aussi cossu quel’arrivant, d’Andrimaud se leva et, d’un geste noble, lui indiquaun siège.

Laroque n’y alla point par quatre chemins.

– Voulez-vous gagner cinq mille francs àne rien faire ?

Très étonné, le Sauveteur des capitalistes sedemanda s’il n’avait pas devant lui un aliéné ; mais Laroquetira de son portefeuille les cinq billets de mille, ce qui rassurale banquier en lui mettant l’eau à la bouche.

– Que faut-il faire ?demanda-t-il.

– Rien, vous dis-je.

– Je ne comprends pas.

– Connaissez-vous monsieurLuversan ?

– Parbleu !

– Le voyez-vous souvent ?

– Presque tous les jours.

– Pouvez-vous me mettre en rapport aveclui ?

– Pourquoi ?

– Ça, c’est mon secret. Aussi bien nevous offrirais-je pas cinq mille francs si je n’avais besoin toutau moins de votre discrétion.

– Parlez et je vous réponds que pas unmot de ce que vous m’aurez dit ne sortira de ma bouche.

– Je ne parlerai pas. Je désire seulementque vous me mettiez en rapport avec monsieur Luversan et qu’ilignore ma démarche.

– Quand ?

– Demain.

– Soit ! J’inviterai Luversan àdîner ; je suis garçon. Vous arriverez comme par hasard à sixheures et demie, et je vous forcerai à être des nôtres. Cela vousva-t-il ?

– Cela me va. Voici deux mille francsd’arrhes. Vous toucherez les trois autres mille francs fin du mois,à mon domicile.

Roger lui tendit sa carte au nom de WilliamFarney.

– C’est à deux pas de Paris, lui dit-il.La course vaut bien trois mille francs.

Laroque se retira avec la conviction qued’Andrimaud était beaucoup trop fort pour avertir son anciencomplice de filouteries. Les heures lui semblèrent interminablesjusqu’au lendemain.

Vingt fois il s’était dit :

« Pourvu que Luversan accepte !Pourvu que je ne reçoive pas de d’Andrimaud une dépêchecontremandant ce rendez-vous ! »

Pas de télégramme… Laroque prit le train deParis.

À six heures, il sonnait au Sauveteur desCapitalistes.

Cinq personnes dînaient ce soir-là avecd’Andrimaud ; tous « banquiers », à l’exception deLaroque. D’Andrimaud fit les présentations d’usage. Il termina parLuversan.

Celui-ci s’était approché de Laroque et lesaluait courtoisement. Laroque répondit à son salut avec la mêmepolitesse, mais il n’y eut rien de plus entre eux ; pas un motne fut échangé.

À table, Laroque l’observa attentivement.Luversan était grand et robuste, large d’épaules, la même taille etla même carrure que Laroque. Mais pendant que celui-ci avaitblanchi, Luversan était resté noir.

« Est-ce celui-là l’assassin deLarouette ? » se disait le condamné, en l’examinant à ladérobée.

Après le dîner, ils lièrent conversation.

Laroque s’était donné un air bonhommeadmirablement joué, et très bien servi par son horrible accent etle peu de connaissance qu’il semblait avoir des choses parisiennes.Il amena la conversation sur le monde des affaires et de lafinance, qu’il disait peu connaître, ayant passé la plus grande etla meilleure partie de sa vie à chercher quelques inventions demécanique et ne jouissant guère de l’existence que depuis quelquesannées.

Il ne fit pas un secret de sa fortune. Dureste, d’Andrimaud, en trois ou quatre mots, avait prévenu Luversanque William Farney était l’associé richissime d’une très grossemaison de New York.

Il eut l’air de ne point paraître intéresséaux confidences que lui faisait William Farney. Mais il pensaitpourtant, en l’écoutant :

« Cet homme est riche et naïf. Il neconnaît rien de Paris. Comme tous les savants et inventeurs, c’estun grand enfant. Il pourra me rendre service si je me sershabilement de lui. Qui sait ?… C’est peut-être cet imbécilequi m’aidera à rétablir ma fortune !… »

William Farney avait-il lu dans les yeux dumisérable ?

Un pâle sourire éclaira un moment son visageet, dans ses yeux éteints, passa comme le rayonnement fugitif d’unéclair. Laroque donna rendez-vous à Luversan dans un café duboulevard des Italiens. Ils se virent tous les jours. Au bout d’unesemaine ils étaient intimes.

Ils étaient intimes et si bien entrés dans leshabitudes de leur vie, à tous deux, qu’ils n’avaient plus guère desecrets l’un pour l’autre, du moins en apparence, car si Laroquejouait une comédie vis-à-vis de Luversan, celui-ci rendait lapareille et ne lui faisait connaître de ce qui l’intéressait, quejuste ce qu’il voulait qu’on sût.

C’est ainsi qu’il se donna comme très riche,alors que Laroque savait très bien à quoi s’en tenir sur ce sujet.Des deux, celui qui gardait sur l’autre une supériorité était doncRoger.

Il arriva ce que Roger avait prévu. Luversanlui offrit de l’associer à différentes affaires qu’il se proposaitde lancer et pour lesquelles il lui fallait une mise de fondsconsidérable.

Roger, pour la forme, hésita quelque temps, sefit donner le plus de renseignements possible, afin d’écarter lessoupçons de Luversan, en paraissant s’entourer de toutes lesprécautions imaginables. Après quoi, il consentit.

Il s’agissait encore d’une vaste agence devente à tempérament d’obligations.

Ainsi donc, Luversan avait l’aplomb de parlerphilanthropie, lui ! voleur, espion, escroc,assassin !

Et Laroque ne sourcilla pas.

– Quelle somme vousfaudrait-il ?

– Un million est nécessaire, dit-il.

– C’est beaucoup, fit le faux Américainavec le plus grand flegme, mais enfin je m’attendais à quelquechose de plus excessif. Je vais réfléchir… Dans combien de joursvous faudrait-il cet argent ?

– Quatre jours au plus tard.

– Dans quatre jours, vous aurez maréponse… Un million, vous pensez bien, ne se réunit pas en quelquesheures…

Il se tut un instant, puis, soudain, commeayant une autre idée :

– Mieux que cela, dit-il, je puis être enmesure de vous rendre réponse dans deux jours, et de vous fournirl’argent, si je m’y décide…

– Oh ! vous vous déciderez… il nepeut en être autrement…

– Je ne dis ni oui ni non… Dans deuxjours donc… c’est-à-dire samedi, venez me trouver chez moi…

– À Paris, rue d’Amsterdam ?

– Non.

Le boursier ne connaissait que l’appartementde la rue d’Amsterdam où il était allé la veille. Laroque avaitloué en outre à Ville-d’Avray la maison où s’était commis lemeurtre de Larouette, et qui, en raison de ce meurtre même, n’avaitpas été habitée depuis lors.

Luversan demanda :

– Où donc vous verrai-je ?

– À la campagne…, fit William Farney.

Et il n’osait achever… dans une agitationvisible qu’il aurait voulu surmonter en vain… Et l’œil toujoursfixé sur Luversan :

– Je vis très simplement, vous le savez,mon cher monsieur. Comme je vis seul, sans famille, sans besoins,sans rien, je me contente de peu. Eh bien, j’ai trouvé à louer àVille-d’Avray une gentille maisonnette où je vais aller m’installerpendant l’été. Ville-d’Avray me plaît. Il y a de l’eau, il y a desarbres… Et la maison est isolée…

Malgré sa puissance sur lui-même, dans lepremier moment de surprise, Luversan s’était troublé. Il dit,péniblement, d’une voix altérée :

– Votre adresse exacte ?Ville-d’Avray est grand !

– C’est juste. La maison ne porte pas denuméro, mais elle est bien facile à trouver. Connaissez-vous levillage ?

– Non, dit-il, cherchant à reprendre sonsang-froid, je n’y suis jamais passé qu’en voiture… il y a trèslongtemps…

– Le premier venu vous renseignera. Vousdemanderez la rue de Paris. Quand vous arriverez tout au bout, prèsdu bois, la dernière maison, à droite, c’est la mienne…

Luversan était horriblement pâle. Les yeuxétaient agrandis par une épouvante atroce. Laroque leregardait.

– Du reste, fit le faux Américain, lamaison est connue… Il paraît qu’il y a dix ou quinze ans, ou vingtans, même, je ne sais plus, un crime a été commis là… on aassassiné un vieux bonhomme… et le nom de la victime est resté àl’habitation qu’on n’appelle que la Maison Larouette.Toutle monde vous la montrera…

Les jambes de Luversan chancelaient. Ils’assit lourdement. Pour la seconde fois, son front était mouilléd’une grosse sueur. Et il l’essuyait machinalement du plat de lamain.

– Qu’avez-vous ? fit Roger quil’observait.

– Rien, dit-il. Je suis un peu énervé partout ce qui arrive… Je ne me suis, je l’avoue, jamais trouvé dansune situation aussi critique, et cela m’émeut profondément…Pardonnez-moi si je vous fais répéter… Ainsi, vous dites, n’est-cepas : Ville-d’Avray, rue de Paris… la dernière à droite, prèsdu bois… la maison… la maison Larouette…

– C’est cela. Avec ces indications, vousne vous tromperez pas.

– Donc, à samedi ?…

– À samedi.

– Et j’aurai une réponsecertaine ?

– Je serai en mesure de vous ladonner.

– Favorable ?

– Cela, c’est moins sûr. Je réfléchirai…Je verrai…

– Monsieur Farney, croyez que l’affaireest superbe !…

– Un million, c’est beaucoup…

– Si peu pour vous !… Je me chargede doubler le capital en moins de dix ans. Je vous enverrai demainun mémoire détaillé.

– Bien !… je verrai, vousdis-je…

Et, sur ce mot, il quitta le misérable.

Celui-ci le reconduisit, puis, se retrouvantseul, resta debout un instant, sombre, les yeux baissés.

– Ville-d’Avray, murmura-t-il… La rue deParis ! La maison Larouette !… Qu’est-ce donc que cettefatalité qui m’y ramène, après douze ans !…

Roger Laroque ne retourna pas ce soir-là àMaison-Blanche ; sur-le-champ, il partit pour Ville-d’Avray.Cette maison qu’il avait louée, il ne l’avait pas habitée encore etil voulait s’y trouver au moins deux jours avant le moment oùLuversan y viendrait.

Les héritiers de Larouette avaient faitenlever les meubles, mais l’ameublement de la chambre où avait eulieu le crime, et où Laroque avait été confronté avec le cadavreétait resté dans sa mémoire comme un souvenir impérissable, commesi vraiment la scène s’était passée la veille.

Il lui avait été bien facile de reconstituerle mobilier, au moins de cette chambre, car il n’avait vu quecelle-là. Et il y avait fait porter, depuis qu’il était entré enrelations avec Luversan, suivant en cela, pas à pas, le planmystérieux qu’il s’était tracé, un bureau secrétaire d’acajou, unetable ronde, quelques chaises recouvertes en velours d’Utrech(pareilles à celles de Larouette) et des chandeliers de cuivre.

Il donna à la chambre une apparence de vie, unair habité, en jetant, par-ci par-là, des journaux, en laissanttraîner sur la cheminée des cigares, des allumettes. Sur lacheminée, la pendule marchait. Aux fenêtres, des rideaux blancs etdes doubles rideaux d’Utrech. Dans le bureau d’acajou, du papier,des plumes, de l’encre, des lettres, des enveloppes, des pains àcacheter, des épingles, de la cire à cacheter, un cachet.

La mère Dondaine, qui faisait toujours desménages à Ville-d’Avray, celle-là même qui avait trouvé un matin,douze ans auparavant, le cadavre de Larouette, avait ciré etépousseté partout. Elle ne s’était pas fait faute, la bonne femme,de raconter à Laroque l’histoire de Larouette, et si Laroque enavait oublié les détails, elle se serait chargée de les luirappeler…

Chapitre 24

 

 

Terrenoire, après quelque temps de mariage,s’était aperçu que sa femme ne l’aimait pas.

Il s’en était vite consolé, du reste, car soncœur était encore plein du souvenir de Blanche Warner.

Il ne demanda point à sa femme un amour qu’iln’éprouvait pas lui-même ; pourvu qu’elle gardât intact sonhonneur et le fît respecter, il n’en désirait pas plus.

Mais il eût été implacable s’il avaitdécouvert une faute, et Andréa, qui avait eu tout le temps deconnaître et de redouter cette inflexible nature, tremblait,souvent, au fond du cœur, qu’une imprudence de Mussidan – dont lajalousie était surexcitée – ne fît tout apprendre à Terrenoire…

Cette épouvante – où elle vivait – était unattrait de plus qui l’entraînait vers le mal. C’est pourquoi elleavait songé, d’abord à Jean Guerrier ; elle avait vu là uneliaison plus criminelle qu’une autre, puisque Guerrier étaitpresque un enfant d’adoption de son mari, qu’il était aimé de luicomme son fils, entouré de faveurs, choyé.

Lorsque Mme de Terrenoires’était aperçue de la violente et réelle passion qu’elle avaitinspirée à Luversan, bien qu’il fût très beau et très séduisant –tout occupée qu’elle était, à ce moment, par son amour pourGuerrier – elle ne voulut pas y répondre. Elle ne se sentait pas,alors, de goût pour lui – et ce qu’elle éprouva seulement, ce futla satisfaction intime de toute femme qui se voit distinguée par unhomme dont la séduction est dangereuse et dont les bonnes fortunessont connues.

Sous la violente colère que lui inspira lemépris de Jean Guerrier, l’idée lui vint tout à coup de donnerquelque espoir à Luversan.

– Êtes-vous capable de tout, même d’uncrime, si je vous aime ? lui avait-elle demandé, le soir de lafête japonaise.

Quelle était son intention ? Quel projetsinistre avait-elle donc ? Avait-elle vraiment résolu de sevenger de Jean Guerrier par un crime ? Et de Marie-Louise, parquelque terrible intrigue où viendrait sombrer sonhonneur ?

Après cette déclaration d’Andréa à Luversan,pendant la fête japonaise, quelques jours s’étaient passés sans queni l’un ni l’autre n’y fissent allusion.

Andréa attendait, espérant jusqu’à la fin queJean Guerrier n’oserait pas braver sa fureur, reculerait devant sonmariage avec Marie-Louise, ou quitterait la banque du boulevardHaussmann.

Rien de tout cela n’arriva. Un soir queLuversan et Andréa se trouvaient seuls – c’était le lendemain dumariage du caissier – le jeune homme s’approcha deMme de Terrenoire et, sans la quitter de sonregard fixe et troublant :

– Je vous ai dit que je vous aimais… Voussouvenez-vous de votre promesse ?

– Je m’en souviens.

– Vous m’avez dit que vous m’aimeriez…peut-être…

– Je l’ai dit !…

– Seulement, il m’a semblé qu’à votreamour vous mettiez une inexorable et terrible condition…

– J’ai parlé d’un crime…

Elle avait dit cela très bas – si bas qu’àpeine il l’entendit – et cependant, le son de sa voix leur fit peurà tous deux.

– Je suis prêt, dit-il, mais avant devous dévoiler, avant de vous confier à moi, songez que nousdevenons complices ; songez, je vous le dis, parce que je vousaime plus que moi, plus que ma vie, songez à quelle intimitéterrible cela vous condamne… Ce n’est pas un amour commun que lemien, puisque je vous aimerai jusqu’au crime…

Il s’était approché d’elle, et elle se sentaitattirée vers lui, machinalement, par une étrange fascination.

– Mais je vous promets, Madame, de vousaimer avec fureur, avec délire, avec folie, car je suis vraimentfou quand je suis près de vous. L’amour d’un criminel – et je leserai devenu pour vous – ne peut être un amour ordinaire…N’avez-vous point peur ? Est-ce bien ainsi que vous désirezque l’on vous aime ?

Elle passa sur son front sa main toute moitede sueur. On eût dit qu’en un éclair, elle avait entrevul’avenir.

– Non, je n’ai pas peur, dit-elle. Je mevenge !… Et puis, l’amour que vous m’offrez, c’est bien cetamour-là que je demande, que je veux. Il y a là quelque chose deterrible et de mortel qui m’attire… Oui, c’est bien cela que jeveux…

Il la prit dans ses bras et leurs lèvres seréunirent, brutalement. C’était une morsure, plutôt qu’unbaiser.

Et quand ils se séparèrent, Luversan, allas’assurer que personne ne les épiait :

– Maintenant, dit-il parlez !Qu’exigez-vous de moi ?

Ce qu’elle lui dit, on le devine : ellelui raconta comment elle avait aimé Guerrier, comment elle avaitété repoussée ; elle lui confia ses menaces, sa vengeance.

Elle acheva ainsi :

– C est lui que je veux punir, mais jeveux que ma vengeance soit si terrible qu’elle rejaillisse sur savie tout entière. Je n’ai pas d’autre projet. C’est à vous que jelivre le soin de châtier cet homme. Vous avez en partie deviné monâme… Je m’étais promise à vous en récompense de ce que vous ferez…mais, en me donnant, je pouvais réserver le cœur… Allez, ayezconfiance… vous ne me faites point peur… Je n’ai plus que la hainepour Guerrier… et je tiendrai mieux que ma promesse…

Il l’étreignit dans ses bras une secondefois.

Huit jours se passèrent encore.

Jean Guerrier avait repris son train de vieordinaire : Luversan n’avait pas paru devantMme de Terrenoire.

Que prépare-t-il ? se demandait celle-ci,avec une angoisse qui lui faisait passer des frissons dans ledos.

Un matin, en se réveillant, elle apprit le voldu million à la banque du boulevard Haussmann et le meurtre deBrignolet. Elle en fut terrifiée, car, sans rien soupçonner, prised’une superstition subite, elle vit là comme une punition qui lafrappait, elle-même, pour avoir rêvé contre Jean Guerrier unevengeance injuste.

Ce coup l’atteignait d’autant plus rudementqu’elle se crut ruinée. Elle dépensait beaucoup d’argent, sanscompter – elle en dépensait même plus que Terrenoire ne lui endonnait, à des fantaisies coûteuses. Elle était criblée de dettes.Deux fois déjà son mari les avait payées, en lui faisant de doucesremontrances. La troisième fois, elle n’avait pas osé lesavouer.

Et elle vivait, depuis longtemps, dans desangoisses, recevant en cachette les réclamations des créanciers,leur faisant prendre patience, essayant de les convaincre et de lesamener à entendre raison, jusqu’au jour où quelque occasions’offrirait pour elle de les payer.

Cette occasion, en général, c’était un gain deTerrenoire à la Bourse, ou bien une rentrée sur laquelle on necomptait plus. Et voilà qu’au lieu d’un succès financier à laBourse, au lieu d’une rentrée, la Banque Terrenoire, à la suite dece vol et d’affaires assez mal engagées, était menacée d’uneformidable débâcle !

Le soir, comme elle recevait quelques amiesqui, à la nouvelle de la catastrophe, étaient venues la consoler,Luversan entra.

Il était étrangement pâle.

Il s’avança lentement versMme de Terrenoire qui, tout de suite, à savue, comme frappée d’un coup de foudre, était restéeépouvantée…

Il s’inclina, correctement, prononça quelquesparoles à voix basse, qu’on n’entendit pas, mais qui furent prisespour des compliments de circonstance et se retira auprès de lafenêtre, d’où il ne perdit plus de vueMme de Terrenoire.

Nous avons raconté quelle fut la scène.

Andréa, subitement, avait compris…

– Le meurtre ! le vol ! c’estlui qui les a commis !

Telle avait été sa première réflexion. Tout lelui criait, à elle, bien haut, dans l’attitude de Luversan :son air étrange, la pâleur de son visage, la ténacité de son regardfiévreux, je ne sais quoi de résolu et de fatal, tout à la fois,dans sa physionomie.

Quand il partit, sans autre explication, ellene doutait plus. C’était lui ! ! !…

Le lendemain, eut lieu entre Mussidan etTerrenoire la scène qui eut pour résultat le sauvetage de labanque.

Et ce fut ce jour-là, aussi, que Luversan, setrouvant seul avec Mme de Terrenoire, luitendit silencieusement un portefeuille gonflé de billets de banqueet de titres.

– Ceci vous appartient, dit-il, je vousle restitue, car cela est à votre mari.

– Malheureux, qu’avez-vousfait ?

– J’ai tué, j’ai volé, n’était-ce pasconvenu ? Ne l’aviez-vous pas ordonné ? Prenez ceportefeuille et cachez-le ; quelqu’un peut entrer et noussurprendre…

– Jamais ! vous me faiteshorreur !…

– Je m’y attendais, dit-il froidement –ayant toujours le million du meurtre dans sa main tendue – je m’yattendais et c’est parce que je crains vos remords que je veux quevous possédiez ce portefeuille.

Elle saisissait le portefeuille, rentrait danssa chambre, le cachait et tombait demi-morte devant le petitsecrétaire où elle venait d’enfouir cette fortune. Luversanl’attendit au salon.

Quand elle rentra, ayant recouvré un peu deforce, elle lui dit :

– Allez ! ne reparaissez plus devantmoi !… Laissez-moi toute ma vie pleurer l’abominable crime quevous avez commis.

Il haussa les épaules.

– Trop tard, dit-il, sombre. Troptard !

– Je vous avais dit : Vengez-moi deGuerrier ! Vous avais-je conseillé de voler…d’assassiner ?

– Vous aviez dit : Êtes-vous capabled’un crime ?

Après un silence, il reprit :

– En volant, j’ai été amené à tuer… Cen’est pas ma faute… c’est la fatalité qui l’a voulu… Le meurtre, dureste, vous vengera mieux que le vol… Guerrier est accusé de l’unet de l’autre… Il ne pourra se disculper… C’est pour lui l’échafaud– ou, sinon l’échafaud, le bagne !… Votre vengeance nesera-t-elle pas complète ?… C’était auparavant qu’il fallaitavoir peur… À présent, je le répète, il est trop tard.

Puis, après un silence, il dit, plusdoucement :

– Qu’avez-vous à redouter, aprèstout ?… N’avez-vous pas confiance en moi ? Ne voussuis-je pas dévoué jusqu’à la mort ?…

– Allez, murmura-t-elle d’une voixétouffée, maintenant je ne peux rien dire… Je vois partout dusang ! Revenez plus tard, quand je serai calme…

– Et vous me retirez toutespoir ?

– Non. Puisque c’est moi qui ai commandéle crime, eh bien ! je le payerai.

Elle le paya, en effet.

Une sorte de folie des sens l’avait atteinteet elle se jeta dans les bras de Luversan, ne vivant que parlui.

Cet homme la possédait bien tout entièrejusqu’à la moindre de ses pensées ; c’était ce qu’il avaitrêvé. Ce crime, commis en commun, les enchaînait éternellement.

Peu à peu,Mme de Terrenoire en oubliait l’horreur – oubien, si quelques remords traversaient encore la perversité de sonesprit, elle les étouffait sous les transports d’amour dontl’accablait Luversan, dans les scènes de passion exaltée, affolée,maladive, auxquelles ils se livraient.

– Dis-moi tout, faisait-elle à Luversan.Si nous sommes découverts, je veux tout savoir, afin de toutavouer, avec toi…

Et lui, tranquille, comme s’il se fût agid’une simple aventure et non d’une tragédie sanglante, racontal’histoire du vol et de l’assassinat, disant de quels moyens ils’était servi pour accomplir son œuvre terrible.

– Vous vouliez vous venger de Guerrier…Comment faire ? Je pensai, d’abord à séduire sa femme ;mais je réfléchis qu’une jeune mariée, pendant la période de lalune de miel, est une place imprenable. J’appris, à peu près enmême temps, que sa femme ne l’aimait pas, que ce mariage n’avaitété qu’un mariage d’affaires et que Marie-Louise, depuis un an oudeux passait pour être la maîtresse de monsieur de Terrenoire. Onexpliquait de la sorte l’avancement rapide qu’avaient obtenu JeanGuerrier et Margival dans les bureaux de la banque.

– C’est une calomnie, dit Andréa. SiMarie-Louise a un amant, ce n’est pas monsieur de Terrenoire.

– En êtes-vous sûre ?

– Oui.

– Quelle preuve en avez-vous ?

– Mon mari m’a épousée sans amour.Aujourd’hui il m’aime !

Et comme Luversan faisait un geste decolère :

– Que vous importe ? Doutez-vous demoi ?

Il se radoucit et reprenant sonrécit :

– Quoi qu’il en soit, je l’ai cru, commetout le monde, et c’est moi qui ai averti Guerrier, par des lettresanonymes, des bruits scandaleux que l’on colportait autour delui…

– Quel était votre but ?

– Ne comprenez-vous pas ? Détruireson bonheur, d’abord ; ensuite m’attaquer à son honneur. Etcomment pouvais-je mieux le perdre, cet homme dont vous vouliezvous venger, et que je haïssais, moi, parce qu’un jour vous l’aviezaimé, comment pouvais-je mieux vous venger, enfin, qu’en volant sacaisse et le laissant accuser de ce vol !

« J’appris vite quelles étaient leshabitudes de la banque et je sus que lorsque la caisse renfermaitune somme considérable, deux gardiens, Béjaud et Brignolet,couchaient auprès, soit dans un cabinet particulier, soit dans lapièce même où se trouve la caisse.

« Il me fallait faire la connaissance del’un de ces gardiens. Ce fut Brignolet que je choisis ;pourquoi ? parce qu’il avait une femme fort jolie et fortcoquette avec laquelle je ne tardai pas à me mettre en relations,et par laquelle je connus vite les secrets de ce ménage. Je pris lefaux nom de Parent.

« Bientôt, la vie de Brignolet devint unenfer ; sans cesse sa femme lui réclamait de l’argent, luifaisait honte de la position servile qu’il occupait et dont il nepouvait sortir.

« Juliette – c’est le nom de sa femme –me tenait au courant, sans qu’elle se doutât de l’immense intérêtque j’apportais à ses paroles.

« Il était aux abois et cherchait desexpédients. Le pauvre diable aimait passionnément sa femme.

« Quand je devinai que Brignolet étaitprêt à m’écouter, je ménageai certaines occasions d’entrer enrelations avec lui et je fis sa connaissance. Je ne tardai pas àentrer dans sa confiance. Et un jour où je le vis plus triste etplus sombre que jamais, je m’ouvris à lui… J’étais sûr de monhomme ; je n’avais plus d’hésitation à avoir. J’étais sûrqu’il allait m’écouter, et qu’il ne s’effaroucherait pas auxpremiers mots… Il m’écouta, en effet, froidement.

– Que lui disiez-vous ? fit Andréa,haletante.

– Oh ! deux mots sans grandsdétails : « Il y aurait un moyen d’être riche, Brignolet,très riche, si vous vouliez… mais pour cela, il faut que vousvouliez, et cette fortune dépend de vous seul !… »

« – Comment ? répliqua-t-il…

« – Il y aura, dans trois jours, plusd’un million en or et en billets dans la caisse de monsieur deTerrenoire… Ce million, s’il était à vous, vous ferait heureuxjusqu’à la fin de votre vie…

« Il avait une grosse sueur au front, etil s’épongea à plusieurs reprises avec son mouchoir. Il étaitdevenu si pâle, ses yeux étaient si troublés, que je crus qu’ilallait se trouver mal. En même temps, il me regardait, avecépouvante.

« Je le laissai revenir à lui, sans lepresser, patientant.

« – Vous voulez vous moquer de moi,dit-il en riant faux… Pour qui me prenez-vous donc ? Cessezcette plaisanterie…

« – Ce n’est pas une plaisanterie,Brignolet. Demain, je serai ici, à ce café, et vous me direz ce quevous pensez.

« Je partis, voulant le laisser à sesréflexions, à ses tentations. Il rentrait chez lui, et il allaittrouver Juliette revêche, avec sa demande incessante :« De l’argent ! »

« Le lendemain, je trouvai Brignolet quim’attendait. Il m’avait précédé au rendez-vous que je lui avaisdonné. Et avant même que je lui eusse dit un mot :

« – J’accepte, fit-il… Je veux enfinir !… Quelle sera ma part ?

« – La moitié.

« – C’est convenu. Comment nous yprendrons-nous ?

« Je lui expliquai ma pensée. Je luidemandai quelle était la disposition intérieure de la banque. Cettedisposition, je la connaissais déjà, mais je désirais être sûrementrenseigné. Quand il eut fini de parler, mon plan était conçu.

« – Béjaud sera-t-il desnôtres ?

« – Jamais ! Au moindre soupçon,soyez sûr qu’il avertirait monsieur de Terrenoire ou monsieur JeanGuerrier.

« – Très bien ! Nous nousarrangerons pour que ce soupçon ne lui vienne pas. Depuis combiende temps avez-vous repris votre service de nuit à lacaisse ?

« – Depuis deux jours.

« – À quand le versement des douze centmille francs ?

« – Demain.

« – De telle sorte que nous n’avons plusque cette nuit pour agir.

« C’est grave. Pouvez-vous me cacher dansla maison de la banque, boulevard Haussmann ?

« – Ce n’est pas impossible, dit-il. Nousavons en commun, Béjaud et moi, un petit cabinet noir, sous lestoits, où nous mettons quelques effets.

« – Et si Béjaud vient pendant que jeserai là ?…

« – Ma malle est très grande… etcontiendrait facilement un homme… Vous vous y cacherez…

« – Tout est pour le mieux. Je me tienscoi jusqu’au milieu de la nuit. Je me lève, je descends doucementjusqu’à la porte de la banque, au premier étage. Vous m’attendezderrière cette porte et vous m’aidez à faire sauter la serrure.J’entre, et nous allons droit à la caisse.

« Brignolet hocha la tête.

« – Je vois à tout cela bien desinconvénients, dit-il.

« – Je prévois vos objections. Il s’agitde Béjaud, n’est-ce pas, qui peut se réveiller etentendre ?…

« – D’abord…

« – Eh bien ! il dormira, je vous enréponds, quand vous aurez réussi, en buvant avec lui, à lui jeterdans son verre le contenu de la petite fiole que voici !…

« Et je lui donnai un narcotiquepuissant.

« – Réussirez-vous à le lui faireprendre ? Tout est là.

« – Je le pense. Mais une fois dans lebureau, tout n’est pas fini. Vous n’avez pas le mot de lacaisse…

« – Je vois avec plaisir, monsieurBrignolet, que vous êtes un homme de précaution. En effet, je n’aipas le mot de la caisse, et je ne l’aurai pas, car il est probableque monsieur de Terrenoire ne vous le confiera, ni à vous, ni àmoi. Mais le coffre doit être construit comme tous les autres. Ilest scellé au mur et inattaquable par-devant…

« – Je le crois.

« – Eh bien, nous défoncerons la murailleet nous l’attaquerons par-derrière… De ce côté-là, avecd’excellents outils, nous rencontrerons moins de résistance.

« – Et Béjaud ne se réveillera pas ?Ce n’est pas du poison, au moins ?

« – Tranquillisez-vous, Béjaud ne seramême pas malade.

« – Je dois vous faire part d’un détailqui a son importance.

« – Ne me cachez rien. Un rien qu’onoublie peut nous faire échouer au dernier moment.

« – Il arrive parfois que monsieurGuerrier, à la veille des grands versements, conserve de la besognepour le soir et passe à travailler une partie de la nuit. En cecas, que ferions-nous ?

« J’avoue que ce détail, que j’ignorais,et que pourtant j’aurais dû prévoir, m’embarrassa sur le moment.Cela était de nature à faire échouer mon projet. Je dus lemodifier.

« Et d’abord, je priai Brignolet demettre en ma possession, ne fût-ce que pendant un quart d’heure, laclé de l’entrée, qui restait sur la porte tant qu’il y avait dumonde dans les bureaux. Ce qu’il fit. C’était une clé ordinaire, etje n’eus pas de peine à trouver sa pareille chez un serrurier.

« De ce côté-là, j’étais tranquille, et,si Guerrier était dans son cabinet, il n’entendrait pasouvrir ; n’ayant plus besoin de faire sauter la serrure, je neferais aucun bruit.

« En m’enquérant des habitudes ducaissier, j’appris qu’il fumait beaucoup. Cela me suggéra l’idée deme servir de certains cigares qu’un de mes amis m’avait rapportésde l’Amérique du Sud et qui avaient subi une préparation opiacée.Je remis ces cigares à Brignolet avec ordre de les mélanger à ceuxde Guerrier.

« J’étais sûr que, s’il les fumait, ils’endormirait. Et, le caissier endormi, le vol de la caissedevenait une œuvre d’enfant.

Luversan s’arrêta un moment.

Il eut un sourire et reprit :

– J’arrive à la nuit où je vous vengeai…,dit-il, où, par amour pour vous, je devins un meurtrier, unvoleur.

« J’étais monté le soir dans la maison.Brignolet m’avait remis la clé du cabinet noir. Je m’y cachai. Jen’eus pas besoin de me jeter dans la malle, car Béjaud ne vint pas.La nuit s’écoula lentement. Dans la soirée, Brignolet, quiconservait plus de sang-froid que je n’aurais osé l’espérer, montam’avertir que monsieur Guerrier prenait ses dispositions pourpasser une partie de la nuit dans les bureaux.

« – À-t-il fumé ? demandai-je.

« – Pas encore.

« Je désespérais de réussir. Toutdépendait de Guerrier. Minuit sonna.

Quelques instants après, on frappait doucementà la porte du cabinet noir et je reconnus la voix de Brignolet quime disait d’ouvrir.

« – Messieurs Guerrier et Béjaud sontendormis, dit-il, et sa voix tremblait, cette fois – les portessont ouvertes.

« Je descendis. Pour sortir, Brignolets’était servi de la clé de Jean Guerrier. La mienne ne devait plusnous être utile que pour refermer les portes afin que le vol devîntinexplicable.

« Guerrier dormait !… Je pusm’approcher de lui ; il ne se réveilla pas ; il ne fitpas un mouvement. Cinq ou six bouts de cigares, jetés autour delui, me prouvaient que mon ami ne m’avait pas trompé sur leurefficacité.

« La caisse était ouverte ! En uneseconde, j’eus fait un paquet de tout ce qu’elle contenait. Cen’est pas très lourd, un million.

« J’avais conseillé à Brignolet de serecoucher auprès de Béjaud et d’attendre patiemment le petit jour.Brignolet s’assit sur son lit. Il paraissait en proie à l’émotionla plus violente.

« J’essayai de le rassurer en luimontrant comme nous avions facilement réussi et je froissais sousses yeux les papiers satinés de la Banque de France.

« – Demain, lui dis-je, vous viendrezchez moi et nous partagerons cette fortune.

« L’émotion de Brignolet redoubla. Ilétait pris de frissons si violents que ses dents claquaient.

« – Non, non, dit-il, on verra tout desuite que je suis coupable. Je n’aurai jamais la force de nier,d’inventer et de soutenir des histoires…

« En vain, je voulus lui prouver qu’iln’aurait rien à inventer, rien à soutenir ; que ses réponsesaux demandes qu’on lui ferait seraient bien simples et qu’iln’aurait qu’à dire :

« – Je ne sais rien. Je dormais. Je n’airien entendu.

« Mais il répétait obstinément :

« – Non, non, je ne veux pas… j’ai peurde la police… Remettez cet argent dans la caisse…

« – Vous êtes fou ?…Jamais !…

« Et je voulus partir.

À cet instant de son récit, Luversan s’essuyale front.

Ce qu’il dit ensuite, ce fut d’une voixrauque :

« Il était bien décidé à rentrer enpossession de cet argent, car il se jeta devant la porte pourm’empêcher de m’enfuir.

« – Vous ne vous en irez pas, disait-ilen regardant d’un air effaré Béjaud qui dormait, vous ne vous enirez pas ou vous me passerez sur le corps… Heureusement, il n’estpas trop tard… vous êtes là… Allons, hâtez-vous !décidez-vous ! Monsieur Jean Guerrier peut se réveiller… Nousserions pincés, et ce n’est pas ce que vous cherchez, n’est-cepas ?

« La colère me montait au cerveau. Jevoyais rouge. Cependant, j’eus encore assez d’énergie pour essayerde le convaincre sans me fâcher.

« – Non, non, non, tu ne passeraspas ! dit-il, élevant la voix au fur et à mesure que moi, aucontraire je baissais la mienne. Rends-moi cet argent et disparais,et que je ne te revoie jamais plus, car je ne sais ce que jeferais…

« – Réfléchissez, Brignolet, à ce quevous perdez. Acceptez-vous ? Oui… Rangez-vous donc, et ne medéfendez plus cette porte…

« – Je refuse. Tu ne partiraspas !…

« – Place ! une dernière fois, je tel’ordonne !

« – L’argent ! je veux cetargent !

« J’avais, sans qu’il le vît, tiré de mapoche un poignard que j’y avais mis, à tout hasard, pour medéfendre…

« Je me précipitai sur lui et le saisis àla gorge. Il se défendit ; il était robuste, mais l’épouvantelui enlevait la moitié de sa force ; quant à moi, la hâte d’enfinir doublait ma vigueur… Je fus bientôt maître de lui…

« – Choisis, lui dis-je à voix basse, outu resteras mon complice ou tu vas mourir…

« Il essaya sans me répondre, de sedébarrasser de moi. Alors le poignard que j’avais levé s’abattit.Il s’écroula, sans un cri, en poussant seulement un profond soupir,essaya de se relever, machinalement, en tendant les bras en avantet resta immobile. Il était mort. Je l’avais tué raide.

« J’eus un moment de frayeur… Dans lacourte lutte que j’avais eu à soutenir, j’avais repoussé Brignoletsur son lit… C’était là, sur ce lit, qu’il était tombé… Je le tiraifortement par les bras pour le placer de son long sous les draps etles couvertures, afin de faire croire qu’il avait été frappé là,pendant son sommeil. Je regardais Béjaud…

« Il continuait de dormir… Je sortis etpassai dans le cabinet de Jean Guerrier. Le caissier, lui aussi,dormait. Je pouvais être tranquille. Toutes mes précautions étaientprises, et rien ne viendrait me trahir.

« Je n’ai plus rien à vous dire, Andréa.Maintenant, vous savez tout !… Vous pouvez me livrer !…Je vous appartiens comme vous m’appartenez !… Je suis unmeurtrier et un voleur !… Mais c’est par amour pour vous quej’ai volé et que j’ai tué…

Et après un silence :

– M’aimez-vous ?

– Je vous aime ! dit-elle avec uneviolence farouche.

…… … … … … … .

Luversan occupait jadis un assez joli petitappartement, de ceux qu’on appelle garçonnières – rue Royale.

Ce fut là, dans les premiers jours, qu’ilreçut Mme de Terrenoire ; mais, au fur età mesure que l’enquête de la police agrandissait son investigation,Luversan comprenait qu’il ne serait en sécurité qu’autant qu’on nele trouverait plus à son domicile.

Il partit de la rue Royale, un soir, en disantqu’il se rendait à Blois, où il passerait sans doute quelquetemps.

Puis il courut les garnis ; tantôtdescendant dans les meilleurs hôtels de Paris, tantôt retournant àson ancienne vie de bohème et dégringolant jusqu’aux garnis borgnesdu Quartier latin.

Il ne se départit plus de cette bizarreconduite qui lui donnait, à ce qu’il croyait, la sécurité, surtoutquand il remarqua qu’il était suivi depuis quelques jours par deuxsinguliers personnages dont les allures lui paraissaientsuspectes.

Pourquoi le filait-on ? qu’avait-on pudécouvrir ?

Il n’avait commis aucune imprudence pouvantlaisser prise aux soupçons. Il avait eu Juliette Brignolet quelquesjours pour sa maîtresse – caprice peu fait pour le distraire de sapassion pour Mme de Terrenoire.

Il avait fini par s’en débarrasser…

Mais ne craignait rien de Juliette…

Il n’avait eu garde de lui confier ses projetssur la caisse de M. de Terrenoire, elle ne pouvait doncle livrer.

Dans ses fuites d’hôtel en hôtel,Mme de Terrenoire le suivait ; cette viede terreurs continuelles, de continuelles angoisses, en l’énervant,doublait pour ainsi dire les voluptés criminelles qu’elle éprouvaità se retrouver auprès de Luversan.

Habituée à tous les raffinements que donne larichesse, elle ressentait une curiosité malsaine à passer quelquesheures de sa vie – heures remplies d’amour et de baisers – dans cesmaisons garnies où s’abritaient, en tout temps, les amours banalesdes étudiants et des grisettes.

Après avoir quitté le garni de la placeDauphine, après être resté quelques jours dans un hôtel de la ruede l’Odéon et quelques autres dans la maison de la rueMonsieur-le-Prince, Luversan était allé, pour éviter la curiositégênante de Tristot et Pivolot, se réfugier rue Saint-Jacques, dansune maison meublée d’assez triste apparence.

C’était là qu’il avait donné rendez-vous àMme de Terrenoire.

Depuis qu’elle était sa maîtresse, il n’avaiteu, en somme, que d’assez rares moments à passer avec elle ;Andréa était obligée pour ne pas être soupçonnée, à d’incessantesprécautions et jamais elle n’avait accordé à Luversan, qui laréclamait avec les instances de la passion partagée, une nuit toutentière. Une nuit d’amour, pendant laquelle il aurait été tout àAndréa, jusqu’au lendemain – pendant laquelle elle aurait été toutà lui !

Elle le lui avait promis, à la premièreoccasion. Cette occasion se présenta plus tôt qu’elle nepensait.

M. de Terrenoire fut obligé des’absenter pendant plusieurs jours pour un court voyage enAllemagne.

C’était l’été ;Mme de Terrenoire témoigna le désir d’allerpasser ces quelques jours à la campagne, dans une maison que sonmari venait de faire construire et meubler aux environs deVernon.

Elle y envoya donc son domestique, afin departir seule avec sa fille. De telle sorte qu’elle se trouva libre,sinon pour une nuit entière, au moins pour une partie.

Elle était sortie vers neuf heures sousprétexte d’une soirée chez une amie. Et elle était allée droit rueSaint-Jacques.

Luversan l’y attendait, dans la rue même. Ilsmontèrent aussitôt, sans prononcer une parole, s’enfermèrent, àdouble tour et tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

…… … … … … … .

Il était minuit ; peu à peu leslocataires, filles et garçons, étaient rentrés à l’hôtel ;coup sur coup, la porte du corridor s’était ouverte, puis ferméeavec un bruit retentissant après des coups de sonnette à réveillerun mort.

Depuis quelques minutes, l’hôtel était devenuplus tranquille.

Comme il faisait très chaud, Luversan etAndréa avaient laissé entrouverte la fenêtre de la chambre, sur larue.

À voix basse, les deux amants causaient. Ilsosaient faire des projets d’avenir.

– Nous courons trop de dangers, disaitLuversan, à rester à Paris. La terre ne nous appartient-ellepas ? N’y pouvons-nous trouver, à deux mille lieues d’ici,s’il le faut, un asile où il nous sera permis de nous aimer sansredouter les comptes à rendre à la justice.

– Partir ? Partir avectoi !

– Que veux-tu dire ?

Elle ne s’expliqua point. Elle n’osait pasdire à cet assassin qui la subjuguait : « Partir avectoi, c’est me livrer pieds et poings liés à tes fantaisiessanglantes. Quand tu auras assez de moi, je sais trop bien ce donttu serais capable pour que mon horrible secret ne sorte jamais dema bouche. »

Lui ne comprenait pas.

– Est-ce pour ta fille que tu ne voudraispas me suivre ?

Sa fille ! Qu’il y avait longtempsqu’elle ne l’embrassait plus comme autrefois ! Devant cettecandide enfant, elle rougissait de honte d’être tombée au dernieréchelon du vice et de l’infamie.

– Eh bien oui, dit-elle, je voudraisassurer le bonheur de Diane. Son mariage est retardé par…

Elle ne savait comment dire.

– Par notre crime, n’hésita pasLuversan.

Elle trembla : ainsi donc, elle était lacomplice de cet homme. N’avait-elle pas provoqué le meurtre pourassouvir une basse vengeance ?

– Son père s’en chargera.

– Ma fuite rendrait ce mariageimpossible.

– Et cependant, il faut fuir, et à toutprix, déclara Luversan. Divers indices m’ont révélé que j’étaissurveillé. Je puis être arrêté d’un moment à l’autre. Je réponds demoi ; mais je ne réponds pas de vous. Les femmes sont sujettesaux remords. Quand la peur de l’Éternité les assaille, ellesparlent… elles disent tout.

Elle se révolta à cette idée.

– Alors, ce n’est donc point par amourque tu veux m’enlever, mais par peur ? Je te croyais moinspusillanime.

Luversan se redressa.

– Écoute, Andréa, dit-il, et ne m’insultepas.

Sa voix était vibrante. Il ne songeait mêmeplus qu’il pouvait se trahir si, par hasard, quelqu’un écoutaitdans la chambre voisine séparée de la leur par une mincecloison.

– Rester à Paris, continua-t-il, c’estnotre perte à tous deux. Et puis, à la forte somme que je t’aiconfiée en dépôt viendra s’adjoindre un million tout rond qui m’estpromis à bref délai.

– Par qui ?

– Peu t’importe, pourvu qu’il vienne.

– Sera-ce à un nouveau forfait que tudevras cette fortune ?

Il hésita à répondre, mais songeant qu’iln’avait aucun intérêt à révéler ses sinistres projets sur WilliamFarney :

– Non, répondit-il.

– Un vol, peut-être ?

– Oui.

Elle détourna la tête. Ne savait-elle donc pasque l’homme, une fois lancé sur la pente du crime, doit roulerjusqu’au fond du gouffre, qu’il n’y a plus pour lui de reposjusqu’à ce qu’il soit perdu tout à fait !

Soudain, ils entendirent le bruit que fait,sur le trottoir, la marche d’une petite troupe de cinq ou sixpersonnes arrivant ensemble. Cette petite troupe parut s’arrêterdevant l’hôtel. Personne ne parlait.

Quelqu’un sonna vigoureusement, le conciergeétant endormi, on sonna derechef et l’on secoua la porte. Onentendit le bruit du cordon et du ressort qui s’ouvrait.

Luversan, pris d’un pressentiment bizarre,s’était précipité vers une fenêtre et penché sur la rue. Il ne vitque des hommes, qui s’engouffraient dans le couloir. Il fronça lesourcil… Il devinait un danger et tout de suite il en avertitMme de Terrenoire…

Celle-ci était couchée, dans le lit,déshabillée. Elle se mit à rire.

– Tu as peur ? dit-elle.

– Je te prie de croire que c’est pour toique je crains, non pour moi.

On montait l’escalier, lentement. La chambreoù ils étaient se trouvait au troisième étage.

Les hommes s’arrêtèrent au premier etheurtèrent une porte. Une voix vigoureuse cria, sur un toninsolent :

– Allons, ouvrez, et plus vite que ça,s’il vous plaît !

– Ce n’est pas à moi qu’on en veut,murmura Luversan, rassuré.

Et il écouta toujours, tout en s’habillant eten conseillant à Mme de Terrenoire des’habiller aussi pour être prêts à tout événement.

– Bast ! fit-elle, j’ai encore uneheure devant moi avant de rentrer rue de Chanaleilles. Inutile deme presser.

Et elle resta au lit.

Il y avait comme des cris, des pleurs, deslarmes, des bousculades au premier étage.

– Qu’est-ce que cela signifie ?murmurait Luversan.

C’étaient des cris de femmes surtout que l’onpercevait, des plaintes, des reproches, des protestations. Puis,des courses précipitées dans l’escalier jusqu’au fond du corridorqui restait fermé et où tout cela semblait se masser etattendre.

Cela dura une demi-heure. Puis les hommesmontèrent au deuxième étage. Et les mêmes scènes recommencèrent.Cette fois, les pleurs et les cris paraissaient plus distincts. EtLuversan, comprenant, devint très pâle et ne put retenir uneexclamation de terreur.

– Qu’avez-vous donc ? demandaMme de Terrenoire, qui ne put s’empêcher,devant ce qu’elle prenait pour de la pusillanimité, d’avoir ungeste d’impatience.

– Ce que j’ai ? Prêtezl’oreille ! Vous n’entendez pas ? Vous ne devinez pas cequi se passe là, auprès de nous ?

– Non, je ne sais… Une querelled’amoureux ?… Eh bien ! n’y sommes-nous pas un peuhabitués, et pareilles scènes ne se renouvellent-elles pas toutesles nuits ?

– Il s’agit bien de cela !

Et il paraissait en proie à la plus grandeagitation.

– Enfin, parlez ! ! !

Il dit, avec effort :

– La police fait dans l’hôtel unedescente de garni !…

Mme de Terrenoire eutl’air surpris.

Évidemment, l’expression dont venait de seservir Luversan ne signifiait rien pour elle.

Il fallut qu’il la lui expliquât.

Mme de Terrenoire avaitperdu son air de fanfaronnade et ne songeait plus à rire. Toutepâle, à genoux sur le lit, elle écoutait, à son tour, les bruitsd’en bas, retenant sa respiration, et entendant le battement sourdet précipité de son cœur.

– Est-ce qu’ils viendront ?interrogea-t-elle, haletante.

– Peut-être.

– Et s’ils viennent, que faire ?

– S’ils viennent, nous sommes perdus.

– Mais peuvent-ils donc me prendre pourune fille ?

– Est-ce qu’ils savent ?

– Je me défendrai… je leur parlerai…

– Rien ne fera. Ils n’écoutent pas lesprotestations. Chacune de celles qu’ils enlèvent pleure et éclateen reproches, en récriminations, inutile ! C’est au dépôt quel’on donne des explications, quand ce n’est pas à Saint-Lazare…

– Le dépôt !Saint-Lazare ! ! ! dit-elle, frémissante.

La situation lui apparaissait maintenant danstoute son horreur !…

– Ah ! non, non, cela ne peut pasêtre ! dit-elle… Ils verront bien qu’ils setrompent !…

– Ils ne verront rien !… Toutesprétendent que l’on se trompe, et qu’elles sont honnêtes et viventde leur travail… Ils ne les croient jamais !…

– C’est horrible !… Je ne puis pas,cependant, leur dire qui je suis !

– Ce serait le seul moyen.

– Mais c’est le déshonneur !…

– C’est vrai… Tout plutôt que d’enarriver à pareille extrémité… Habillez-vous vite, Andréa ! Jeles entends au second étage… Dans un instant, ils seront ici… Il nefaut point qu’on nous y trouve…

– Qu’allons-nous tenter ?

– Nous allons essayer de nous sauver, denous cacher… Vous êtes prête… suivez-moi… Donnez-moi votre main,afin de ne pas trébucher, car l’escalier est noir… le corridorn’est pas éclairé. Montons à l’étage supérieur…

Ils se hâtaient, cherchant à mettre le plusd’espace possible entre eux et la police.

Au quatrième, blottis l’un contre l’autre dansun coin obscur, ils écoutaient.

Les agents des mœurs en avaient finimaintenant avec le deuxième étage et s’en venaient au troisième etarrivaient devant la porte de la chambre que venaient de quitterMme de Terrenoire et Luversan et que celui-ciavait laissée ouverte, dans la précipitation qu’il avait mis às’enfuir.

Ils avaient poussé la porte et étaient entrésdans la chambre où tout, depuis le lit défait jusqu’à des vêtementstraînant sur des meubles, attestait la présence des amants.

– Hé ! hé ! dit l’un en riant,le nid est vide ; les oiseaux sont envolés…

– Oh ! fit un autre, nous lesretrouverons… Ils ne peuvent être loin… ils ont dû grimper auquatrième…

Mme de Terrenoires’affaissa dans les bras de Luversan ; ses dentsclaquaient.

Luversan, le front mouillé de sueur, crispaitles poings. Et, dans ses yeux, passaient de sanglantes lueurs,comme à cette minute maudite où il avait assassiné Brignolet.

La maison n’avait bien que quatre étages, maisun petit escalier conduisait, au bout du corridor pavé de briques,à un grenier où le gérant de l’hôtel mettait des malles. C’était ladernière ressource des deux amants.

Quand ils devinèrent que la visite dutroisième étage était terminée, ils grimpèrent au grenier. Luversansouleva quelques malles, en fit une pile dans un coin, et derrièrece rempart improvisé attira sa maîtresse. C’était leur dernièreressource.

Mme de Terrenoire étaitdemi-morte de frayeur.

Machinalement, Luversan avait tiré de sa pocheun couteau-poignard et l’avait ouvert, prêt à tout.

Et Andréa, épouvantée, le suppliait :

– Je t’en prie, disait-elle, tu vas nousperdre… Jette cette arme… S’il y a, comme tu le crois, uncommissaire de police avec les agents des mœurs, peut-êtreentendra-t-il raison.

Il ferma son couteau, mais sa respirationoppressée disait son émotion et sa colère.

La visite du quatrième étage était faite. Onentendit la voix de l’agent qui avait parlé le premier :« Et nos tourtereaux ? »

Deux ou trois agents répondirent par un éclatde rire.

– Est-ce qu’ils seraient augrenier ?

– Cependant, s’ils se cachent, c’estqu’ils pourraient bien avoir quelque peccadille sur laconscience…

– Au fait ! cela ne nous coûte pasde grimper là-haut…

Et ils montèrent. Cinq minutes leur suffirentpour trouver Mme de Terrenoire et Luversan.Celui-ci s’était jeté devant sa maîtresse, en voyant lesagents.

– Que voulez-vous ? dit-il. Quedemandez-vous ?…

Les agents se mirent à rire. Pourtant, ce futavec une certaine politesse qu’ils répondirent :

– Ce n’est pas vous que nous cherchons,Monsieur, mais la personne qui vous accompagne, que nous apercevonsderrière vous, et qui serait bien aimable si elle consentait à noussuivre sans résistance, afin de nous empêcher d’employer laforce.

– Madame n’est pas ce que vouscroyez…

– Parbleu ! Est-ce que nous ne lesavons pas… Voilà la dixième fois, depuis une demi-heure, que nousentendons cette phrase.

Les agents riaient de nouveau. Un homme âgés’avança.

Il portait une ceinture tricolore sous saredingote. C’était le commissaire du quartier.

Il dit, impatienté :

– Finissons-en ; nous n’avons pas letemps de passer la nuit en conversations…

Deux agents écartèrent Luversan avecviolence.

Et comme un de ceux qui étaient là tenait unebougie allumée au-dessus de sa tête, la lumière éclairaMme de Terrenoire, bouleversée par la terreur.La malheureuse était affaissée, sans force, presque sansconnaissance. Elle cachait, d’un geste machinal, son visage dansses mains.

– Allons ! pas de comédie, s’il vousplaît ! fit un agent.

Elle regarda Luversan, désespérée… mais ne putfaire un mouvement… Elle eut un sanglot nerveux, une sorte de cride colère et de terreur… Luversan sentait que toute prudence allaitlui échapper… Il avait pris un des policiers par les bras et d’unvigoureux effort l’avait jeté contre des malles. Il était tombé enjurant.

– Eh bien ce ne sera pas la filleseulement qu’on emmènera, dit le commissaire, vous ligoterezl’homme aussi. Ça lui apprendra à se mêler de ce qui ne le regardepas.

– Ne me touchez pas, râla Luversan.

Il allait se servir de son poignard… oublianttoute prudence… quand, soudain,Mme de Terrenoire se précipita devant lui,échevelée, blême :

– C’est vous qui êtes le commissaire depolice ? dit-elle, en s’adressant au vieillard.

– C’est moi !

– Ordonnez à ces hommes de ne pas metoucher… Je vais vous dire mon nom…

– Que m’importe votre nom… Demain, onvous interrogera…

– Il importe. Vous vous méprenez sur moncompte… Regardez-moi donc de plus près ! Est-ce que j’ai l’aird’une de ces filles que vous cherchez ?…

Le commissaire de police eut un souriresceptique.

Il y eut, dans l’attitude deMme de Terrenoire, un désespoir si profond, siprès de la folie que le commissaire en fut frappé.

– Monsieur, dit-elle, veuillez m’écouter,je vous en supplie… et avoir pitié de moi… J’ai assez honte de metrouver ici, en pareille situation, sans que vous rendiez mondéshonneur public…

Le magistrat fit un signe à ses agents. Ilss’éloignèrent à contrecœur.

– Parlez, Madame, disait lecommissaire.

– Je voudrais bien ne pas vous dire monnom, murmura la malheureuse affolée. Est-ce possible ?… Vousdevez voir, à la façon dont je vous parle, que je ne suis pas unefemme pareille à celles que vous êtes venu chercher ?… Cela nevous suffit-il point ?

Certes, cela pouvait suffire, en effet. Lecommissaire de police pouvait passer outre, ne plus s’occuperd’elle et partir ? Cependant, il insista.

– Nous sommes seuls, dit-il ; votreamant et moi, nous pouvons seuls vous entendre… Quel est votrenom ? Qui peut vous réclamer, qui peut répondre devous ?

Son nom ! Elle allait livrer son nom àcette ignominie ! Il le fallait !… Ou une honte plusgrande encore, le dépôt !… Saint-Lazare ! l’attendait.D’une voix étranglée, elle murmura :

– Je suis madame de Terrenoire…

Le commissaire de police fit un geste desurprise.

– Madame de Terrenoire !… dit-il, lafemme du banquier du boulevard Haussmann ?

– Oui.

Et Luversan la reçut dans ses bras, à demimorte. Le commissaire de police la regardait, en réfléchissant.

Le crime du boulevard Haussmann avait faittrop de bruit pour qu’il n’en connût pas les détails ; lemystère dont ce crime était entouré, malgré l’arrestation de JeanGuerrier, était trop impénétrable pour n’avoir point excité sacuriosité.

La présence deMme de Terrenoire dans cet hôtel, avec unamant, lui parut bizarre, inexplicable.

« Cette femme ne ment point, sedisait-il, j’en suis sûr. Du reste, je peux également m’enassurer… »

Et, se tournant vers Luversan :

– Monsieur, j’ai également besoin desavoir votre nom…

– Mais, Monsieur, pourquoi, s’il vousplaît, et de quel droit ?

– Je ne veux pas vous donnerd’explications… Si vous refusez, j’envoie Madame au dépôt…

Luversan fit un pas vers le commissaire, commes’il eût voulu l’étrangler… Un regard de sa maîtresse lecontint.

– Je porterai plainte contre vous,Monsieur, dit-il, je vous en préviens… Et je saurai si vosfonctions vous permettent…

– À votre aise. Répondez-moi, je vousprie. Votre nom ?

Luversan hésita. Donnerait-il son vrainom ? Mais il s’était inscrit, sur le registre de l’hôtel,sous celui de Pierre Laugevin, professeur : c’était ce nomqu’il fallait donner… Ce fut celui que le commissaire inscrivit surson carnet, à côté de celui deMme de Terrenoire…

Et, en regard du nom de Pierre Laugevin, lemagistrat inscrivit, en quelques coups de crayon, le signalement deLuversan.

– Vous demeurez ici ? Vous êtesprofesseur ?

– Oui, répondit Luversan aux deuxquestions.

Le commissaire n’avait pas besoinprovisoirement d’en apprendre davantage. Il remit son carnet danssa poche.

– Vous êtes libre, dit-il àMme de Terrenoire. Vous pourrez partir quandvous voudrez.

Elle respira, puis, sans dire un mot, elleregagna sa chambre, suivie par Luversan.

Le magistrat fit signe à un agentd’approcher :

– Cette femme va regagner son domicile,vous la filerez et vous vous assurerez de son identité… Elleprétend se nommer madame de Terrenoire et être la femme du banquierdu boulevard Haussmann… Allez, je vous attendrai à neuf heures, àmon bureau.

À neuf heures du matin, l’agent était aucommissariat de police.

– Cette femme ne vous a pas trompé,dit-il.

Sur-le-champ, le commissaire fit un rapportqu’il adressa à la préfecture – à tout hasard – pour informer seschefs de cette aventure.

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