Le Guet-apens
Par un soir des premiers jours de mai, Lyon commençait à s’endormir.
Dix heures venaient de sonner lentement à l’horloge de l’église métropolitaine, le couvre-feu tintait,éveillant les échos de la vieille basilique, faisant vibrer lugubrement les profondeurs de ses cryptes, s’épandant delà dans l’espace et remontant, en lentes ondulations, vers les hauteurs escarpées de Fourvière.
Dans les casernes, les roulements sourds du tambour et les notes étouffées de la trompe sonnant en sourdine l’extinction des feux répondaient au son de la cloche.
À cette époque et à pareille heure, les portes des maisons étaient closes depuis longtemps et l’on voyait à peine çà et là quelques lampes filtrer des lueurs incertaines à travers les interstices des volets fermés.
Le quai de l’Archevêché, mal éclairé,s’étendait silencieux, couvert d’ombre par ses grands arbres qui bourgeonnaient déjà ; le ciel était chargé de nuages lourds,formés de vapeurs tièdes, courant très bas et venant du midi.
Lyon était alors divisé, comme toute laFrance, en deux partis : les Jacobins et les Girondins ;derrière ceux-ci se cachaient beaucoup de royalistes ; auxmalheurs de l’invasion, allaient se joindre les horreurs de laguerre civile.
Déjà, les troubles politiques avaient produitdes conflits déplorables, par suite de la mésintelligence despartis, dès que la nuit devenait noire, les rues se vidaient,chacun se retirait chez soi, car on ne se sentait plus protégédehors.
Lyon si riche, si tranquille, si biensurveillé, était devenu une ville troublée, inquiète, où la misèrede la population et l’indifférence de trois polices faisaientsurgir des voleurs et des assassins.
En ce moment même, une embuscade est tenduepar un groupe d’individus d’allures plus que suspectes qui, dansl’allée de traverse obscure d’une maison du quai de l’Archevêché,se tiennent cachés, assez nombreux pour former une banderedoutable ; ces hommes, vêtus comme les mariniers, portent lechapeau rond de feutre noir : munis de solides bâtons, ilsattendent et ils sont évidemment aux aguets.
L’état politique de la ville favorise, dureste, toutes les audaces malsaines.
Il y a trois polices : la garde nationaledévouée aux Girondins, les agents municipaux, qui ne savent trop àqui obéir, et la police secrète du comité central, qui agit pour lecompte des Jacobins, et qui prépare leur triomphe.
En février, c’est-à-dire tout récemment, lesGirondins, forts de l’appui du ministère de leur parti encore aupouvoir, ont saccagé le club des Jacobins, et ils ont voulu casserla municipalité, mais trois membres de la Convention sont venusrétablir l’ordre et ils ont adopté une politique de bascule, quin’a fait qu’équilibrer les forces entre les partis.
De là, cette situation étrange de troispolices se contrecarrant, et de trois partis se livrant à desguets-apens et à des violences telles que Châlier, chef desJacobins, a une garde spéciale.
Trois polices, point de police.
Aussi, à cette heure, n’était-il pas prudentde s’aventurer sans armes dans les rues désertes, encore moins surles quais, près de la Saône qui garde si longtemps les noyés dansles enlacements de ses longues herbes.
Rien d’étonnant donc à ce qu’une bande, ayantévidemment dessein de se livrer à une attaque violente, fut cachéedans cette allée noire de la maison du quai de l’Archevêché.
Ces hommes, à coup sûr, avaient desintelligences dans la maison même, car, de temps à autre, une porteintérieure donnant sur l’allée, s’ouvrait sans bruit et une voixdemandait très-bas :
– Ne voit-on rien ?
– Non, répondait un des individus placésen embuscade.
– N’entend-on rien ?
– Rien.
– Elle viendra, pourtant ! affirmaitla voix ; elle doit aller à un rendez-vous et passer parici.
– Du moment où c’est sûr, patientons.
– Surtout, reprenait la voix, ne manquezpas de m’appeler, si vous entendez des bruits de pas. Je ne veuxpas de méprise.
– Entendu ! disait laconiquement ungrand gaillard, maigre, efflanqué, ayant toutes les allures d’unchat de gouttière.
Et la porte se refermait pour se rouvrirbientôt, et la voix répétait les mêmes questions, suivies des mêmesréponses.
Dans l’allée, quand le questionneur impatientétait rentré, les hommes de l’embuscade causaient entre eux à voixbasse.
Ces individus, qui avaient des façons deparler trop Croix-Rousse, pour être de vrais mariniers, semblaientéprouver des scrupules et des inquiétudes.
– La femme sera accompagnée, disait l’un.Elle criera.
– L’homme la défendra !
– Le temps de les « ficeler »et il viendra quelqu’un.
– Et si, par hasard, une patrouille de lagarde nationale passe, nous serons pincés.
– Et si nous sommes pincés, ça iraloin.
Une voix dit : – Imbéciles !
On se tut.
C’était l’homme de haute taille, le chef de labande évidemment, qui venait de lancer cette apostrophe avec uneconviction profonde et fortement accentuée.
Cette troupe devait être disciplinée, puisquepersonne n’osait protester contre cette appellation humiliante.
– Imbéciles ! répéta le chef.
Et il reprit, procédant avec l’ordre et laméthode des esprits supérieurs.
– Primo, nous sommes nombreux et nousavons nos gourdins.
– On défend de s’en servir ! dit unevoix avec l’accent des faubourgs de Paris ; on veut qu’ondévalise la femme sans lui faire de mal. Nous avons des gourdins,mais c’est comme si nous n’en avions pas, ah !…
– Toi, la Ficelle, dit le chef, tu astoujours des objections à faire, et tu vois midi à quatorze heures.On n’a pas défendu absolument d’utiliser les gourdins, on arecommandé d’en user le moins possible et seulement si le vieux sedébattait trop.
– Ah ! c’est un vieux.
– Oui ; de plus, c’est unbedeau.
– Sans te commander, chef, est-on biensûr que c’est un donneur d’eau bénite ? demanda la Ficelleavec une insistance prouvant qu’il était le seul de toute la bandequi osât faire des observations.
– Puisque je te le dis. Est-ce que jevous dore jamais la pilule, moi ! est-ce que je blague jamais,moi !
– Si c’est un rat d’église, dit laFicelle avec satisfaction, on pourra, en effet, sauter dessus sansêtre obligé de l’étourdir d’un coup de bâton ; c’est lâche,ces bêtes à bon Dieu.
– Pourtant, dit le chef, s’il sedébattait par trop, s’il criait, on pourrait user du gourdin sansen abuser. La consigne est bien simple : assommez au besoin,ne tuez pas.
– Et la femme ? demanda la Ficelle,qui paraissait s’intéresser au sexe.
– La femme ! c’est mon affaire. Ilfaut de la délicatesse. Je l’étrangle légèrement et je labâillonne.
– Dites donc, chef, est-ellejolie ?
– On le suppose.
– Vous ne l’avez pas vue ?
– Non ! Mais on la verra.
À l’un de ses hommes qui causait à voix basseavec son voisin, le chef ordonna rudement :
– Gueule-de-Loup et vous autres tous, dusilence maintenant.
Tous obéirent. Cette bande évidemment secomposait d’hommes très accoutumés les uns aux autres, trèscamarades puisqu’ils s’étaient donné à tous des sobriquets,habitude de voleurs et de mouchards.
Le silence s’était fait profond. Bientôt lequart après dix heures sonna.
– Attention ! dit le chef. Elle nepeut tarder ! Car on nous a dit de dix heures à dix heures etdemie, et nous allons bientôt entendre trottiner la souris et lerat d’église.
Puis avec autorité :
– De l’ensemble ! À moi lafemme ! Que personne n’y touche que moi. Toi l’Enrhumé, tusautes sur le bedeau et tu lui serres le cou avec ton mouchoir ànœuds ; Gueule-de-Loup lui lie les bras avec sa corde etl’Amitié lui passe un nœud coulant aux jambes.
– Et moi ? demanda la Ficelle,humilié de ne rien faire.
– Toi, tu as du jugement et dusang-froid ; tu tiendras en réserve le coup de gourdin.
– À la bonne heure ! dit la Ficelletouché de cette marque d’estime.
Et comme il avait la vue plus perçante que lesautres, il regarda dehors.
– Rien encore ! dit-il.
– Va donc jusqu’à la Saône, commanda lechef, voir si les mariniers ne dorment pas au fond du bateau.
La Ficelle traversa le quai, descendit sur laberge, vit dans un assez fort bateau solidement amarré, troismariniers bien éveillés (des vrais ceux-là) et il remonta faire sonrapport.
– Tout va bien sur l’eau !dit-il.
– Bon ! fit le chef.
– Mais, demanda l’Enrhumé qui devait sonsurnom à sa voix éraillée, résultat probable d’un abus fréquent deliqueurs fortes, mais… mais, répéta-t-il, avec l’embarras de langued’un alcoolique… pourquoi faut-il porter ces… ces… gens là dans lebateau…
– Pourquoi ? c’est l’ordre.
– On pourrait les… les… dévaliser dans lachambre.
– Et les y laisser, n’est-ce pas ?Tu es une triple brute ! Les laisser dans cette chambre :autant vaudrait donner ton adresse, imbécile ; tandis qu’unbateau, sur l’eau, ne laisse pas de traces.
– Et qu’est-ce qu’on en fera de ces… ces…gens-là… quand on les… les… aura fouillés ?
– Çà n’est pas ton affaire. Si l’on nouscommande de les noyer, nous les noierons.
– Oh ! fit La Ficelle…noyer ?
– Pourquoi pas ? On n’en a rien dit,mais je prévois… que, du moment où l’on ne veut pas que nousjouions du couteau, où l’on ne nous laisse taper avec les gourdinsqu’à la dernière extrémité, c’est que l’on ne tient pas à ce queles corps portent des marques ; un coup de gourdin peut passerpour une contusion reçue par le noyé contre un rocher de la Saône.La noyade peut passer pour un accident.
– Mais, dit la Ficelle, tu parles, chef,comme si l’on voulait absolument la mort de ces gens-là !
– On veut d’abord ce qu’ils ont sur eux,puis on veut s’en débarrasser. Et je ne crois pas que, du moment oùl’on a préparé un bateau, par une si grosse Saône, ce soit pourfaire prendre un simple bain d’agrément au rat d’église et à lapetite souris de sacristie.
– Si j’avais su…
– Tu vas discuter, maintenant…
– Non… trop tard… mais si j’avais su…
– Attention ! les voilà ! ditGueule-de-Loup placé en sentinelle.
Le chef alla frapper à la porte de lachambre ; elle s’ouvrit.
– Les voilà, dit le chef à celui quiouvrait ; on vous attend.
– Vous êtes tous prêts ?
– Oui.
– Eh bien, agissez en vigueur et sanshésiter.
Le silence se refit profond dans l’allée etl’on entendit un bruit de pas sur le quai. Si peu clair qu’il fit,on pouvait distinguer la mise des deux victimes qui s’approchaientdu guet-apens tendu dans l’allée. L’homme portait ce vêtement quasiecclésiastique, cher aux jésuites de robe courte.
Le chef l’avait bien dit ; ce bedeau nedevait pas peser bien lourd.
Aussi, la Ficelle, évidemment de bonne humeuret augurant bien de l’expédition, donna-t-il un coup de coudesignificatif à Gueule-de-Loup qui sourit dans l’ombre. CeGueule-de-Loup n’avait pas le sourire aimable, car ce souriredécouvrait le côté gauche de la lèvre supérieure, et montrait uncroc formidable d’où était venu le surnom de l’individu. Il avait,du reste, des attitudes de bête fauve, et semblait se ramasser pourmieux bondir sur ses victimes qui s’approchaient toutes deux pas àpas.
Si le bedeau était peu sympathique au premieraspect et tout enveloppé d’hypocrisie, ce qui sautait à l’œil, mêmede loin, même dans la nuit, en revanche, la jeune femme quil’accompagnait, semblait devoir être charmante. Jeune assurément,car elle allait légère avec la grâce sautillante d’unefauvette ; il y avait trop de ressort dans la démarche, tropde vivacité dans l’allure, trop de grâces dans les ondulations ducorps et d’élégance dans la tournure pour que cette femme eût plusde vingt-cinq ans et qu’on ne la devinât point jolie. Elle étaitvêtue comme une ouvrière, mais très coquettement, et elle portaitsa mante sur son bras, car il faisait une chaleur tiède.
La Ficelle, qui y voyait la nuit comme leschats, poussa un soupir.
– Noyer cette petite femme !pensait-il. Et son cœur se fendait.
La Ficelle avait fait, en quelques secondes,toutes les réflexions que nous venons d’écrire en quelqueslignes ; mais le moment d’agir arrivait et il n’y avait pas àreculer.
Penchés sur le bord de l’allée, le corpstendu, les muscles raidis, les mains crispées sur leurs corps, lesfaux mariniers retenant leur haleine, s’apprêtaient à bondir,attendant un signal du chef ; cette troupe, je l’ai dit,semblait soumise à une discipline qui lui donnait del’ensemble.
Quand le bedeau et sa compagne passèrentdevant l’allée, le trou béant de la porte ouverte leur fit uneimpression désagréable ; la petite ouvrière fit un bond légerde côté et le bedeau deux pas en arrière.
– Allez ! cria tout à coup une voixau fond de l’allée.
Les faux mariniers s’élancèrent.
Mais le bedeau était mieux armé qu’on nel’avait cru.
Comme tous les trembleurs, il avait cherché àse rassurer, dans cette marche de nuit, en portant unarsenal ; avec un pistolet à deux coups dans une main, unautre à la ceinture, un couteau en poche, il se croyait sûr demettre en fuite, avec ces armes, toute bande suspecte, et de tenirtête à toute attaque.
Mais il comptait sans sa lâcheté. Tout ce quela terreur lui permit de faire fut de presser machinalement ladétente du pistolet qu’il tenait en main, le doigt sur lagâchette : le coup partit, sans que le malheureux bedeau s’yattendit, et sans qu’il se rendit compte que c’était lui quitirait, car il se mit à trembler de tous ses membres.
Il y eut un moment de stupeur chez le bedeau,d’hésitation parmi les assaillants.
– Sus ! sus ! cria la voix decelui qui commandait au chef de bande lui-même.
Ainsi poussés, les assaillants bondirent, legourdin levé ; mais le bedeau, avec une vitesse de lièvrefuyant la meute, détala, abandonnant sa compagne, qui était déjàsous la main nerveuse du chef.
La bande poursuivit le fuyard qui, d’humblerat de sacristie, semblait s’être transformé tout d’un coup :on eut juré qu’il lui était poussé des ailes et qu’il était devenuchauve-souris : de plus, très-malin, il avait adopté latactique des bécasses, il faisait des crochets, enfilait lesruelles, et, enchevêtrant la poursuite, il gagnait sur labande : il aurait suffi très probablement tout seul à sonsalut, lorsqu’il se heurta, au coin de la rue des Trois-Maries, àun grand et vigoureux jeune homme qui l’arrêta.
– Grâce ! cria le bedeau. Ne me tuezpas ! Prenez ma bourse, je ne dirai rien.
Et il jeta ses armes, sa bourse, jusqu’à sonmanteau, aux pieds du jeune homme étonné : car celui-ci nevoyait pas la bande qui déboucha tout à coup de la rue. Le bedeauprofita du moment où le jeune homme se rendant enfin compte de cequi se passait, examinait la bande : il se sauva de plusbelle.
Sans plus s’occuper de lui et voyant qu’ilavait affaire à des bandits, le jeune homme ramassa les pistoletsqui étaient à terre, et, sans hésiter, avec sang-froid etrésolution, certain d’avoir en face de lui des malfaiteurs, il tirasur eux.
Les pistolets étaient à deux coups dont untiré par le bedeau. Trois coups de feu et deux hommes touchéstombèrent en hurlant : le reste, sur le bel exemple donné parLa Ficelle, battit en retraite sur le quai.
Le jeune homme, jetant ses pistolets inutiles,ramassa le gourdin de Gueule-de-Loup, l’un des blessés qui setordaient à terre, et il poursuivit les faux mariniers. Comme lafuite de ceux-ci fut aussi rapide que l’avait été celle du bedeau,il en résulta que, deux minutes au plus après avoir quitté le quai,ils y reparurent, juste à temps pour voir le chef enlevant dans sesbras la petite ouvrière et la portant vers la Saône.
Plus brave, moins troublée que le bedeau quil’accompagnait, la jeune femme s’était d’abord sauvée de toutes sesforces le long du quai pour se soustraire aux atteintes duchef : mais celui-ci était trop haut sur jambes pour ne pasêtre un coureur hors ligne : il fut bientôt sur sa victimeétendant ses grands bras sur elle et la saisissant, pauvre petitefauvette dans ses serres de vautour. Mais la fauvette avait bon becet elle se défendait.
La vaillante petite femme, se sentant prise,tira de sa poche un joli petit stylet à poignée de nacre, et,jetant le fourreau, tendant les jarrets, repliée sur elle-même,elle attendit son agresseur.
– Oh ! dit celui-ci, tu veux mepiquer, petite vipère.
Il fit un pas en arrière, ramena en main songourdin suspendu au poignet droit par une courroie, et, d’un coupsec, il paralysa le bras de la jeune femme qui laissa tomber sonarme en poussant un cri de douleur. Fondant alors sur elle, le chefvoulut la lier : mais elle se débattit, criant si fort qu’ilse résigna à l’étrangler à moitié. Enfin il s’en rendit maître etl’emporta.
Il revint avec son fardeau, se dirigea versl’escalier où se tenait celui qui présidait à ce guet-apens et auprofit ou du moins par l’ordre duquel il semblait se soumettre.
Cet homme, dont la silhouette se détachait ennoir sur le fond gris de l’air, semblait appartenir à labourgeoisie ; il était vêtu comme les Lyonnais aisés d’alors.C’était un petit être désagréable, agité, trépignant, aigre,miaulant ses ordres d’une voix de fausset et paraissant doué d’uncaractère impérieux, exigeant, insupportable.
Il rageait, pestait, maugréait.
– Les imbéciles, murmurait-il !c’était son mot favori. Ils vont laisser échapper cette canaille debedeau !
Regardant du côté du chef :
– Et ce grand niais de Monte-à-Reboursqui manque la femme et qui la laisse crier ! Oh ! lesimbéciles, les imbéciles !
Il n’avait pas tous les torts.
Déjà quelques volets grinçaient aux façadesdes maisons ; on sentait que des têtes se mettaient auxfenêtres ; on ne descendait pas, on ne descendraitprobablement point, car, en ce temps-là, on était prudent comme àtoutes les époques troublées pendant lesquelles on ne sait jamaistrop à qui l’on aura affaire si on se mêle de quelque chose :mais enfin, des curieux, cela est toujours gênant.
Aussi, l’homme cria-t-il à Monte-à-Rebours, lechef, qui revenait :
– Plus vite, donc ! Plus vite, grandcrétin !
Et il avait vraiment raison de presser sonacolyte, car il vit tout aussitôt accourir à lui La Ficelle et sesdeux compagnons serrés de près par le hardi jeune homme qui avaitpris fait et cause pour le bedeau.
Soudain, le gourdin de ce brave jeune hommetournoya sur la tête d’un des faux mariniers qu’il talonnait :le coup fut si rapide que l’homme tomba comme un bœuf frappé par lamasse du boucher. Ce que voyant, le petit bonhomme qui dirigeaitl’expédition s’attendait à tout d’un aussi intrépide jouteur et ilcria aux bateliers qui se tenaient en Saône.
– Vite, vous autres ! À nous !Prenez vos rames ! dépêchez-vous.
Puis à la Ficelle et au seul compagnon decelui-ci qui fût debout :
– Face à cet homme, canailles…
Avec une résolution qui prouvait que la ragelui donnait l’énergie, il courut, le pistolet à la main, au secoursde ses acolytes en déroute et ceux-ci levèrent la tête en entendantla voix de ce petit homme grincheux qui semblait avoir sur eux plusd’ascendant que leur chef lui-même. Ce qui contribua surtout àdonner du cœur à la Ficelle, c’est que le petit homme tirabrusquement un coup de pistolet sur son adversaire.
Il est vrai qu’il le manqua.
Le jeune homme parut un instant chercher à sedérober. Ce n’était point qu’il eût pris peur, mais il venaitd’apercevoir le chef qui portait la jeune femme. Avec le sang-froidet le coup d’œil d’une nature d’élite que le danger ne trouble pas,le jeune homme, évitant ses adversaires et les tournant, se jetasur le chef Monte-à-Rebours, avant que celui-ci eût déposé la jeunefemme à terre, et, saisissant son gourdin, il le frappa de deuxcoups qui firent sonner toute la carcasse de ce grand chat tigré.Monte-à-Rebours trébucha et s’étala de tout son long. Mais, à cemoment, les trois mariniers avec leurs longs crocs, renforçant laFicelle et son compagnon, s’élancèrent sans hésiter.
Le petit homme lâcha son second coup depistolet sur son terrible adversaire. La balle toucha, car on vitchanceler le défenseur de la jeune femme. Se sentant atteint par laballe décochée sur lui, le jeune homme se laissa emporter par lafureur dont sont saisies les natures sanguines lorsqu’elles sontfrappées : peut-être aussi craignait-il que la perte de sangne l’affaiblît trop rapidement.
Familier avec toutes les escrimes, maniantredoutablement le gourdin, il prit l’offensive avec une fougueinouïe. D’un moulinet terrible, il écarta bâtons et crocs dirigéscontre lui, fit reculer ses adversaires, en coucha bas un, cassa lebras d’un autre, et il eût rejeté tout ce monde dans le bateau, sil’homme aux pistolets n’avait traîtreusement tiré deux coups sur lemalheureux jeune homme, qui, touché légèrement à la jambe, maisfrappé à la poitrine et suffoqué, tomba en battant l’air de sesbras, menaçant encore les mariniers.
La Ficelle poussa un petit cri de satisfactionet l’homme aux pistolets cria :
– Vite donc ! à la femme,enlevez-la.
Comme le terrain de la lutte s’était déplacé,comme on était à cent pas de l’endroit où gisait la jeune femmegarrottée, la Ficelle et les bateliers coururent de ce côté. Maisun coup de vent apporta aux oreilles de ceux-ci le bruit sourd etcadencé d’une troupe régulière, arrivant au pas de course. C’étaitune patrouille qui accourait, attirée par les coups de feu.
– La Garde Nationale ! dit laFicelle s’arrêtant brusquement.
Au même moment, on vit une ombre se dessineret accourir. C’était le chef, Monte-à-Rebours. Il avait reprisconnaissance, entendu la patrouille et il fuyait.
– En retraite ! dit-il, aubateau ! Ne compromettons pas le comité.
L’homme aux pistolets lui-même, tout enprodiguant les épithètes les plus flétrissantes à son monde,ordonna :
– Enlevez vos deux camarades qui sontétalés là-bas, et vivement au bateau.
Puis, entre ses dents :
– Pourvu que Gueule-de-Loup et l’Enrhumépuissent s’esquiver ! Sacrebleu la sale affaire ! S’ilssont pris et reconnus, voilà une vilaine histoire pour nous.
Et, voyant la Ficelle présider à l’enlèvementde ses camarades assommés, il gagna lestement le bateau engrommelant. On plaça les blessés au fond de l’embarcation, et lesbateliers lâchèrent les amarres. L’un d’eux avait le brascassé.
– Qui me remplace à l’aviron ?demanda-t-il : j’ai une aile brisée.
On vit bien alors que la Ficelle et sescamarades étaient de faux mariniers : ils ne savaient pasramer.
L’homme aux pistolets dit alors :
– Bons à rien !
Et il prit l’un des avirons. Tout quinteuxqu’il fût, il montra de la vigueur.
À la barre se tenait un pilote familier avecla rivière. Enlevée par les coups de rames, emportée par lecourant, la barque fila comme une flèche, évitant les obstacles,franchissant les tourbillons et disparaissant dans l’ombre. Ilétait temps. Les bourgeois de la patrouille, enchantés de tirercomme tous bons bourgeois qui jouent au soldat, firent un feuroulant sur la barque. Mais, bien entendu, les balles se perdirentdans l’eau avec des bruits mats de cailloux lancés du haut d’unpont. Le guet-apens était manqué, mais la patrouille, de son côté,avait manqué l’arrestation de ses auteurs. Toutefois, la jeunefemme était sauvée et le blessé aussi, à moins qu’il ne mourûtentre les mains des chirurgiens.
L’officier qui commandait la patrouille étaitle fils aîné d’une des plus riches familles de Lyon, les Leroyer.Le père avait la meilleure maison de soierie de la ville. Bienentendu, il était Girondin, du moins il se disait tel, mais on lesoupçonnait fort d’être au fond un royaliste très dévoué à la causedu trône et de l’autel, d’autant que sa femme sortait de la famillenoble des d’Étioles. Quant au fils, en vertu de cette discipline defamille qui a toujours existé à Lyon, il pensait comme son père etsurtout comme sa mère.
C’était un assez beau garçon, ayant bonnesfaçons, bonnes manières, singeant un peu trop les gentilshommes,juste assez intelligent pour n’être point un sot, une de cesnatures enfin qui restent dans la bonne moyenne et auxquellesl’éducation donne un certain vernis. Doué d’une vanité qui fait lefond de la race et qui consiste à apprécier trop haut la valeur del’or, capital acquis, levier puissant, infatué de la situationpaternelle sur la place, gonflé par l’importance que lui donnaientses galons, mais très-bon enfant au fond, Étienne Leroyer était letype de ces Lyonnais qui furent si braves pendant le siège, sebattant avec valeur sans trop savoir pourquoi et sans apprécier lescauses, les motifs et les suites de la révolte. » Le fond decette race est un courage froid qui les pousse jusqu’au bout,victoire ou mort » (Michelet). Bon enfant, en somme, ce jeunehomme, bon garçon, mais aussi capable de tomber pour une bonne quepour une mauvaise cause !
Pour le moment, furieux contre les brigandsqui attaquaient à main armée et disposé à leur faire passer un trèsmauvais quart d’heure : mais tous avaient disparu. Tous, ycompris ceux qui avaient été blessés rue des Trois-Maries, et quiavaient pu s’enfuir. Il ne restait donc que la jeune femme et sondéfenseur.
Étienne, galant homme, délia la victime del’attentat, pendant que l’on s’occupait du blessé évanoui.
Ah ! c’était une maîtresse femme que lapetite femme. Pas de faiblesse. Pas de pamoison. Elle n’avait pointà reprendre connaissance, n’ayant jamais perdu ses sens : etsi elle avait perdu la parole, ce n’était point par sa faute, maispar le fait du bâillon : car celui-ci enlevé, elle se mit toutaussitôt à parler. Et ce fut elle qui, avec une incroyableautorité, se mit à questionner. À l’officier qui la regardait etqui la trouvait d’un abord très distingué, elle demanda :
– Votre nom, lieutenant.
Mais elle s’y connaissait donc en grades et enmilitaires, cette charmante petite femme.
– Mon nom ! dit le lieutenant ensouriant. Mon nom, Mademoiselle… ou madame… ! Leroyer.
– Leroyer… fit-elle… très bien.
Puis, comme si elle eût commandé lapatrouille :
– Lieutenant, faites enlever ce jeunehomme et qu’on le transporte dans la maison la plus voisine. Vousavez droit de réquisition, n’est-ce pas ?
– Oui ! dit l’officier étonné de sevoir commandé de la sorte et subissant le joug d’une aussi joliefemme. Car décidément elle était très jolie. Un caporalporte-lanterne avait eu cette curiosité d’éclairer le visage de lajeune femme, et toute la patrouille, comme un seul homme, àl’unanimité, sans conteste, sans hésitation, avec enthousiasme,s’était avoué, homme par homme, que c’était là une charmante femme,un beau brin de fille, quelque chose de très distingué, une de cesgaillardes qui ont le je ne sais quoi et pour lesquelles les hommesfont des folies.
D’abord elle était blonde et, quoiquemeurtrie, ébouriffée par la main brutale du chef Monte-à-Rebours,quoique bousculée, étouffée, frappée, décoiffée, elle avait trouvéle moyen, en un tour de main, d’étirer ses jupes, de faire rentrersous le bonnet de dentelles les touffes rebelles, de redonner desplis gracieux à sa mante tombée à terre et replacée sur le bras.Pas de trouble. Pas d’embarras. Tous ces hommes, pour elle,semblaient des serviteurs-nés.
Elle les appelait… citoyens !… mais elleprononçait le mot comme s’il se fût orthographié« messieurs » ! Elle ordonnait sans hésiter, commeune femme sûre d’être obéie par une patrouille ; elle eûtcommandé de même à une armée. Étienne n’était plus le lieutenant deson capitaine demeuré au poste central ; il était lelieutenant de cette petite femme ravissante : lui quidiscutait parfois les ordres de son chef en culottes ne discutaitpoint ceux de son chef en jupons.
Elle avait dit :
– Réquisitionnez !Transportez !
Étienne réquisitionna, transporta. Il frappa àla porte d’un magasin qui s’ouvrit : on fit allumer des lampesdans ce magasin : on s’enquit d’un médecin, on étala le blessésur un comptoir.
La petite femme, qui n’était pas une mijauréeet qui n’avait cependant rien d’une effrontée, fit sauter lesboutons du gilet, sans fausse pudeur, très délibérément ; elleexamina la blessure de la poitrine, la sonda de son petit doigtrose et dit :
– Bien ! bien ! la balle n’apas pénétré et elle s’est arrêtée sur l’os d’une côte, je lasens ; le chirurgien l’enlèvera facilement. Mais ce pauvrejeune homme a été suffoqué : toutefois, cette blessure, cen’est rien.
Au lieutenant.
– De l’eau ! de l’eau-de-vie !quelque chose !
Puis, regardant la figure du blessé, elle dit,avec un sentiment d’admiration qui fit faire la grimace àÉtienne :
– Quel beau jeune homme ! Il avraiment l’air intelligent et distingué : Leconnaissez-vous ?
Et, comme Étienne semblait étonné de laquestion :
– Oh ! fit-elle, ce ne peut être lepremier venu.
Et elle avait raison, car un sergent etplusieurs gardes dirent :
– C’est Saint-Giles !
Saint-Giles, qui signait Cinq-Giles depuisqu’il était de mode de supprimer les saints dans le calendrier,Saint-Giles fut au Lyon d’alors ce qu’André Gille, lecaricaturiste, fut au Paris du second Empire. Avant 89, Saint-Gilesétait dessinateur sur soie, mais déjà il s’était révélé par descharges très amusantes et très originales, que l’on décalquait pourles faire passer sous le manteau. Lorsque la Révolution éclata,Saint-Giles avait dix-neuf ans et il avait déjà conquis à Lyon unecertaine notoriété. Les troubles qui se prolongèrent avaient frappéau cœur l’industrie lyonnaise on ne fabriqua bientôt plus desoie : par conséquent, plus de dessins à faire.
Saint-Giles, qui depuis l’âge de 14 ansnourrissait sa mère, ses trois frères et ses deux sœurs,Saint-Giles, aîné d’orphelins, offrit son crayon à un libraire. Unjournal de caricatures fut créé : il réussit merveilleusementet très vite, grâce au talent satirique de Saint-Giles qui devintl’enfant gâté de la démocratie lyonnaise. Disons même, à l’honneurde l’esprit français, que l’aristocratie et le clergé riaient desdessins de l’artiste et lui pardonnaient assez volontiers sescharges.
Le rire désarme.
En outre, les tendances particularistes quiont toujours distingué Lyon, lui inspiraient une sympathie toutematernelle pour cet enfant de la Croix-Rousse, qui avait conquisParis sans consentir à quitter Lyon. Un éditeur parisien l’avaitappelé en vain près de lui ; Saint-Giles avait refusé ;ce que voyant, l’éditeur avait traité avec l’artiste pour l’envoipar la poste d’un dessin par semaine, et ce dessin obtenaittoujours à Paris un succès énorme qui flattait beaucoup lesLyonnais.
Ce qui avait contribué le plus, après letalent, à fonder la réputation de Saint-Giles, c’était sa bravoure.M. M. les officiers du Royal-Pologne s’étant trouvésoffensés par une caricature de l’artiste, lui avaient envoyé uncartel. Il l’avait accepté et avait blessé successivement trois desofficiers du régiment ; il avait fallu l’intervention dugénéral, prince de Hesse, pour assoupir cette affaire et empêcherd’autres duels.
Giles était un grand et beau garçon, au profilaquilin, aux cheveux noirs, aux yeux bruns très doux, trèsexpressifs. Sa bouche large, bien fendue, sensuelle et rieuse,annonçait un tempérament ardent, gai, avec des appétits robustes.Mais ce qui faisait surtout le charme de cette physionomie, c’étaitle feu sacré de l’intelligence animant ses traits, c’était enfin leMens divinior, l’âme divine de l’artiste, se révélant ets’affirmant même en ce moment où le regard était voilé par lespaupières, où les lèvres étaient décolorées par la perte dusang.
La jeune femme, en entendant prononcer le nomde Saint-Giles, dit en souriant :
– Je me doutais bien qu’un garçon decette trempe était quelqu’un.
– Quelqu’un de bien dangereux ! ditle lieutenant avec une pointe de jalousie, causée par l’intérêt quesemblait porter au blessé cette jolie femme.
– Dangereux ! fit-elle.
– Mais… mademoiselle… où madame… lecrayon de Saint-Giles ne respecte rien, ni hommes, ni prêtres, niDieu.
– Pas même monsieur votre père, n’est-cepas ? dit-elle en souriant. Saint-Giles l’a placé, je crois,dans sa Galerie des Sacristains.
Et haussant les épaules, elle dit :
– Petits esprits, a ditM. de Beaumarchais, ceux qui s’offusquent d’un petitécrit ou d’une petite caricature.
Les gardes nationaux s’entreregardèrent, sedemandant comment une grisette pouvait parler sur ce ton. Ils enconclurent que c’était une grande dame déguisée. Ils n’en doutèrentplus, quand ils l’entendirent, s’adressant au lieutenant, luidire :
– M. Leroyer, vous allez laisser,s’il vous plaît, le commandement de la patrouille à votre sergent,M. Suberville, si je ne me trompe, et vous m’accompagnerezjusqu’à la porte d’une maison où votre père vous remerciera fort dem’avoir protégée.
– Je suis à vos ordres, madame ! ditle lieutenant.
Et, appelant son sergent qui était lui-même ungros bonnet de l’industrie lyonnaise, et qui, à bien prendre, étaitle vrai chef de la compagnie, il lui dit avec beaucoup dedéférence :
– Monsieur Suberville (le haut commercede Lyon était resté poli et dédaignait de se donner du citoyen),vous connaissez l’itinéraire, vous voudrez bien conduire lapatrouille.
– Je vous prie, monsieur, dit assezvivement la jeune femme au sergent, de laisser un caporal et quatrehommes auprès de mon blessé, jusqu’à l’arrivée du chirurgien. Et jecompte sur l’humanité de ces messieurs pour transporter chez luiM. Saint-Giles et lui faire donner les plus grands soins,fussent-ils ses ennemis politiques.
– Madame, dit le sergent, nous sommestous républicains.
– Oui… je sais… Girondins… EtM. Saint-Giles, lui, est Jacobin ! On est donc ennemis.Mais votre situation dans la haute bourgeoisie lyonnaise et votreéducation me rassurent, car elles vous font un devoir de lagénérosité.
Elle conclut avec un beau sourire qui lesenchanta.
– Je suis certaine de votreprud’homie.
Depuis quelque temps elle regardait avecattention le sergent M. Suberville. Lui de son côtél’observait.
Elle fit un signe rapide, puis elle paruts’impatienter et dit :
– Quelle longue nuit ! Le soleil nese lèvera-t-il donc jamais ?
– Il se lèvera, soyez-en sûre, dit ensouriant M. Suberville.
Et il fit à son tour un signe symbolique.
De ce moment, elle parut sûre deM. Suberville : du reste, elle avait gagné à ses intérêtstoute la patrouille. Cette petite femme avait le charme, car elleavait su trouver les paroles les plus sûres pour aller au cœur deces bourgeois. Un caporal, fasciné par les beaux yeux de la jeunefemme, s’avança.
– Madame, dit-il, avec la permission dulieutenant, je reste et je vous réponds de votre protégé.
– Mon sauveur, voulez-vous dire ! Ehbien, monsieur, j’accepte et j’aurai bientôt le plaisir de vousremercier. Vous vous nommez ?
– Jean-Joseph Morongis pour vous servir,dit le caporal. Je tiens la grande confiserie de la placeBellecour.
– Je me ferai un devoir,M. Morongis, de vous donner ma clientèle.
Le caporal rougit de joie ; vendre samarchandise à cette jolie femme, la voir et lui parler lui semblaitun plaisir digne d’être savouré par un confiseur.
En ce moment, le chirurgien arriva. Il examinales blessures.
– Bon, dit-il. Presque rien ! Laballe de la poitrine en s’aplatissant sur le sternum, a produit unesuffocation.
– Et les autres blessures,docteur ?
– De simples coups de poings. Je répondsde tout, madame.
La jeune femme, définitivement rassurée parcette affirmation, fit un signe au lieutenant. Celui-ci, avec unempressement des plus galants, vint offrir son bras à la jeunefemme qui, saluant gracieusement M. M. de la gardenationale, les remercia d’un mot, les gratifia d’un sourire etsortit, laissant derrière elle une impression qui se traduisit parexclamations.
– Si c’est une fille de canut celle-là,disait l’un, j’avale mon sabre et je le digère.
– C’est une duchesse ou une danseuse del’Opéra, dit un autre. Elle vous a un cachet…
– Mais pourquoi si tard dans larue ?
– Oh ! les femmes ! ça risquetout. Et puis, Saint-Giles était avec elle.
– Mais non. Il paraîtrait qu’il l’aentendue crier et qu’il est venu à son secours.
– Avec tout ça, dit la grosse voix d’unboucher, personne ici n’a fait son devoir.
– Bon ! voilà le citoyen Balandrinqui va encore protester, dit le sergent Suberville au gardemécontent, appuyant sur le mot citoyen.
– Citoyen… citoyen… oui, je suis citoyen,répliqua Balandrin, je m’en flatte même… N’empêche que personne n’ademandé ni ses papiers ni son nom à cette grande dame déguisée quicourt les rues la nuit.
– Ah ! ah ! dit le sergent enriant avec éclat, vous auriez bien voulu savoir son nom et sonadresse n’est-ce pas, citoyen Balandrin ? Ah ! ah !mon gaillard, vous ne seriez pas fâché d’aller faire une visitedomiciliaire chez cette dame, duchesse ou drôlesse ? Eh !eh ! eh ! ils vont bien les citoyens bouchers !…
– Bon ! Bon ! Plaisantez,sergent. Mais, on ne m’ôtera pas de l’idée, dit Balandrin, quecette femme ne soit une royaliste qui conspire, peut-être même uneémigrée. Si je me présentais chez elle, ce serait au nom de la loi.Je ne suis pas un farceur comme vous, moi, sergent !
– Et si c’était une émigrée, queferiez-vous citoyen Balandrin, vous qui ne plaisantezpas ?
– Je l’arrêterais.
– Et le tribunal révolutionnaire que lecomité central a la prétention d’établir ici, enverrait sûrement àla guillotine qui va nous arriver de Paris, dit-on, cette pauvrepetite femme si charmante.
– Eh bien… après ! Pourquoi pas, sielle a émigré, si elle conspire.
– Vous êtes donc pour que l’on guillotineles femmes, vous, citoyen Balandrin ?
– Tenez, s’écria le boucher, colosseredouté, mais peu aimé dans la compagnie, tenez, cria-t-il, serrantles poings, vous m’embêtez, sergent, avec votre manière dem’envoyer du citoyen quand vous donnez du monsieur aux autres. Unboucher vaut bien un marchand de soie. Nous sommes tous égaux dureste.
– M. Balandrin, si je vous appellecitoyen, c’est pour vous faire plaisir, vous sachant républicainenragé.
– Vous ne l’êtes donc pas, vous,républicain ?
– Oh ! si, mais pas comme vous. Noussommes tous ici des hommes modérés, sauf vous qui voulez fairetomber toutes les têtes.
– Les têtes coupables. Et je suis pourque l’on remplisse son devoir. Quand on fait patrouille, on arrêteles suspects.
– Les suspects, fit le sergent,oui ; les gens que l’on suspecte d’être des malfaiteurs, desvoleurs, des assassins. Nous faisons patrouille pour protéger lespersonnes et les propriétés ; mais quant à arrêter les gens,sous prétexte politique, nous ne nous sentons pas du goût pour ça,nous autres.
Il y eut un murmure d’approbation.
Alors le boucher, furieux, roula des yeuxmenaçants autour de lui et s’écria :
– Voulez-vous que je vous dise ce que jepense ?
– Oui ! oui ! oui !dit-on.
– Eh bien, vous êtes tous des royalistesdéguisés en Girondins.
Les trois quarts des gardes protestèrent debonne foi.
– Nous sommes républicains !criaient-ils énergiquement.
– Alors, dit Balandrin, protégez laRépublique ! Sauvez-la ! Arrêtez les conspirateurs enculottes de soie, en soutane ou en jupe. Laissez s’établir cetribunal révolutionnaire dont vous ne voulez pas et cetteguillotine que vous voulez démolir et jeter dans le Rhône !Laissez passer la justice du peuple. Car moi, bourgeois, moipropriétaire comme vous, moi modéré au fond comme vous mais voyantplus clair que vous, je vous le dis, on vous trompe ; il fautrompre avec les royalistes masqués qui nous font faire de laréaction et qui veulent nous pousser à la guerre civile. Vous savezbien qu’ici, dans vos rangs, il y a des royalistes…
Chacun s’avouait que le boucher disaitvrai ; il venait de peindre le véritable état d’esprit danslequel se trouvait la garde nationale lyonnaise girondine de cœur,républicaine, mais menée par un groupe de royalistes qui exhalaientses haines bourgeoises, ses répugnances modérantistes, sesdéfiances de gens qui possèdent, ses rancunes de commerçants ruinéspar les troubles ; si bien que, tôt ou tard, il fallaits’attendre à une lutte acharnée entre le comité jacobin, d’unepart, et la garde girondine de l’autre.
Les déclarations véhémentes du boucherallaient faire éclater un orage, lorsqu’un incident détournal’attention.
Un homme entra précipitamment ets’écria :
– Arrêtez l’assassin !
Il montrait Saint-Giles… L’homme qui venaitd’entrer d’une façon aussi brusque était le bedeau ! Le bedeauhérissé, le bedeau féroce, le bedeau implacable, comme un homme quia peur et qui, rassuré, veut se venger de sa lâcheté et de sesterreurs. Cet imbécile affolé s’était enfui éperdu : iln’avait rien compris à l’intervention de Saint-Giles et l’avaitpris pour un des malfaiteurs. Ayant continué sa course sans tournerla tête, il avait atteint un poste de la garde nationale et ilramenait huit hommes et un caporal. Voyant un magasin pleind’autres gardes autour du blessé, il s’était précipité, avaitreconnu Saint-Giles et le proclamait assassin.
M. Suberville, le sergent de lapatrouille qui était intelligent, comprit que le bedeau sefourvoyait.
– Vous vous trompez, dit-il, ce jeunehomme n’est pas coupable.
– Pas coupable, s’écria le bedeau avecvéhémence, il m’a mis la main au collet pour m’arrêter et je nem’en suis débarrassé qu’en lui donnant ma bourse et monmanteau.
– Mais ce même jeune homme a défendu unedame contre des malfaiteurs, et cette dame qui sort d’ici, atémoigné en sa faveur.
– Oh ! madame la baronne estsauvée !
– Une baronne, grommela le boucherBalandrin, j’en étais sûr.
– Une baronne, se disait le confiseur,bonne clientèle.
– Une baronne !
Cela fit sensation. Mais le boucher Balandrinappréciait la chose autrement que ses camarades.
– Vous voyez, dit-il au sergent, quec’est bien une ci-devant, une émigrée peut-être !
M. Suberville, le sergent, étaitroyaliste comme quelques autres gardes, royaliste caché bienentendu : il voulut faire comprendre au bedeau quelleimprudence il venait de commettre dans les effarements de sonémotion.
– Monsieur, dit-il brutalement etsévèrement, vous me faites l’effet d’un singulier animal ; cejeune homme n’est pas un assassin : quant à la personne quisort d’ici, elle est mise comme une ouvrière. Dans cette affaire,je ne vois rien qui se rapporte à ce que vous contez.
Et, d’un ton brusque, il conclut :
– Ou vous avez eu une autre aventure quecelle qui nous occupe, ou vous avez eu si peur que vous avez perdula tête.
– Sergent, dit le bedeau qui avaitcompris, il n’y a, en effet, aucune baronne dans l’affaire :c’est ma nièce que j’accompagnais dont je voulais parler :nous l’appelons baronne parce qu’elle se donne, comme ça, toutnaturellement, des airs d’aristocrate.
– Oh ! dit le sergent, je saisis lequiproquo, mon bonhomme ! Eh bien, c’est le lieutenantM. Leroyer qui conduit lui-même votre nièce dans la maison oùelle allait et où elle doit voir M. Leroyer père.
Le sergent mettait habilement le bedeau sur labonne voie : celui-ci s’y jeta avec sagacité.
– Ce n’est pas M. Leroyer, c’estMme Leroyer que ma nièce va voir, s’empressa-t-ilde déclarer. Ma nièce est couturière.
– Et elle s’en va essayer des robes enville, à dix heures du soir ! fit le boucher incrédule.
– Monsieur, dit le bedeau, ma niècepassera sa nuit à retoucher une robe queMme Leroyer doit mettre demain matin pour lacérémonie du mariage.
– Ah ! il y a un mariagedemain !
Le bedeau, qui avait eu le temps de préparerses batteries, dit avec aplomb :
– Certainement, un très beaumariage ! Un mariage de campagne, c’est vrai, maiscossu ! C’est le fils de l’adjoint du village de Poleymieuxqui épouse sa cousine. Je crois que Mme Leroyer estmarraine de la mariée.
Le boucher, étonné de l’assurance du bedeau,n’osa contredire. En somme, le bedeau s’était accroché à unebranche assez solide : le mariage était réel. Comme l’adjointde Poleymieux était, lui aussi, un royaliste qui dissimulait sesopinions sous le masque républicain, il était facile d’improviserune invitation.
Le sergent devina qu’il était important deprévenir la baronne (il ne doutait pas que ce fût une vraiebaronne) de la bourde commise par le bedeau. Il jugea que lemeilleur messager à envoyer était le bedeau lui-même.
Il appela un garde qui était un de sescommis.
– Monsieur Lanthier, lui dit-il, en luimontrant le bedeau, voilà un brave homme qui est encore touttremblant de ce qui vient de lui arriver : accompagnez-le doncjusque chez M. Leroyer, où il retrouvera sa petite baronne denièce, à laquelle je le prie de faire tous mes compliments.
Et impérativement :
– Allez !
Puis, comme le blessé, toujours évanoui, étaitplacé sur un brancard pour être transporté chez lui, le sergentdit :
– Ainsi, caporal Morangis, vous vouschargez de ce jeune homme.
– Oui sergent, dit le caporal.
– Et vous, docteur, vous enrépondez ?
– Je débriderai la plaie et le blessésera tout aussitôt soulagé : avant quarante huit heures ilsera debout.
– Emportez, messieurs, emportez !dit le sergent.
Les gardes soulevèrent le brancard et semirent en marche. Quant aux hommes qu’avait amenés le bedeau, ilss’en étaient retournés au poste.
– Formez vos rangs ! dit le sergentà la patrouille.
Et il l’emmena en murmurant :
– Tout va bien.
– Non, tout ne va pas bien, protesta touthaut le boucher Balandrin, qui avait entendu le sergent. Tout vamal ! La République est trahie ! Cette femme, c’est unevraie baronne, et je jurerai qu’elle est émigrée.
Le sergent qui savait comment on manie leshommes, entendant les observations du boucher, arrêta net lapatrouille. On venait à peine de sortir de la maison et l’on étaitsur la place de l’archevêché.
Il commanda :
– Halte !
Puis :
– Formez le cercle !
– Quand tout son monde fut en rond autourde lui, il fit un petit discours, très net, très ferme, trèsadroit.
– Messieurs, dit-il, nous sommes tous descommerçants, des hommes d’ordre, des hommes voulant nous entendrepour empêcher le pillage et pour résister aux passions violentes dela populace qui menace nos maisons et nos personnes.
– Oui ! Oui ! dirent lesgardes.
– Nous avons besoin d’union, dediscipline, de concorde.
– Oui ! Oui !
– Or, chaque fois que nos officiersdonnent une consigne, prennent une décision, je le constate à monregret, notre camarade, M. Balandrin, proteste, ergote et jedirai même nous insulte.
– C’est vrai ! C’est vrai !
– À mon avis, le citoyen Balandrin,boucher comme le trop fameux Legendre, représentant de Versailles àla Convention, veut imiter son confrère qui l’a fanatisé lorsqu’ilest venu ici en mission. M. Balandrin veut imiter ce célèbreJacobin et jouer les Legendre à Lyon. Je n’ai pas à lui rappeler lafable de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf etqui en éclata : mais je lui déclare que nous ne pouvonssupporter ces façons-là.
– Non ! Non !
– Je crois rester dans les bornes de lamodération et de la politesse en disant au citoyen Balandrin que,du moment où l’on ne se plait pas dans une société, mieux vaut laquitter que l’offenser.
– Oui ! Bravo !Démission !
– D’autant plus, continua le sergent, queles circonstances sont graves et que, dans la situation où noussommes, il faut pouvoir compter les uns sur les autres.
– Certainement !
Le boucher, avec sa force musculaire énorme etsa franchise brutale, avait humilié beaucoup d’amour-propre ets’était fait beaucoup d’ennemis. Beaucoup qu’il avait rudoyésindividuellement et qui n’avaient jamais osé protester profitaientdes mauvaises dispositions générales pour se venger de leursrancunes.
Ils criaient :
– Démission ! Démission !
Quelques-uns mêmes insinuaient avec une voixde fausset :
– À la porte ! c’est un mouchard ducomité central.
Balandrin, loin d’être inférieur à Legendre,comme le donnait à entendre M. Suberville, se montra toujours,quoique d’un tempérament grossier, bien au-dessus du boucherversaillais. Il fut plus grand, plus généreux, plus brave encore etsurtout plus éloquent que lui. Mais les réactionnaires de Lyon ontcalomnié ce beau et terrible caractère lyonnais.
Pour les outrages qui pleuvaient sur lui,Balandrin, furieux, s’élança au milieu du cercle et dit, les dentsserrées :
– Mouchard ! Moi !Jamais ! J’ai toujours dit ma façon de penser tout haut et àtout le monde. Je suis franc. J’agis au soleil. Je vous ai tousregardés en face. Qui est-ce qui m’accuse de moucharder ?
Personne ne répondit.
– Bon ! fit le boucher. Vous voustaisez. Ceux qui m’ont accusé sont des lâches. Ce sont eux qui sontdes mouchards, mouchards royalistes !
– Nommez-les, les mouchards !criaient des voix loyales.
– Si je les nommais, dans huit jours,demain peut-être, leurs têtes tomberaient sous le couteau de laguillotine, qui a été demandée par Châlier, qui est arrivée et quisera dressée sous peu. Je me tais, parce que j’étais des vôtres.Mais vous me chassez, je pars et je me fais Jacobin.
– Ah ! ah ! fit-on.
– Oui ! je me fais Jacobin, parceque vous autres modérés, vous autres Girondins, vous trahissez laFrance en vous alliant avec les royalistes. Si le pays n’était pasenvahi, si les royalistes n’avaient pas soulevé la Vendée et appeléles Anglais, si l’on se battait chez soi pour ses idées, sansexposer la patrie à un démembrement, je resterais avec vous, parceque je suis propriétaire comme vous, bourgeois comme vous, patroncomme vous. Mais périssent les patrons, les propriétaires, lesbourgeois, plutôt que la patrie !
Le boucher tendit son fusil à l’un des gardes,son voisin.
– Tiens ! dit-il. Voilà l’arme quela municipalité m’a confiée : je la lui rends. Je demanderaiun autre fusil au comité.
– Vous voyez, dit le sergent d’un airrailleur, le citoyen Balandrin compte bientôt échanger des ballescontre nous.
– Oui ! Et malheur sur vous,monsieur, comme sur tous ceux qui auront contribué à jeter la villede Lyon dans la révolte. Vous tous paierez de votre sang votreperfidie et votre imbécillité ; car il n’y a ici que destraîtres qui savent où ils vont et des niais qui ne savent point oùon les pousse. Et tous, tous vous périrez sous les balles, sous lamitraille, ou sous la hache. Je m’en vais déplorant l’aveuglementdes honnêtes gens, mes amis, et maudissant les mauvais citoyens quisacrifient la France au rétablissement du roi. Mais l’échafaudvengera les fautes des uns et les crimes des autres.
Le boucher fit un pas. Le cercle s’ouvrit. Sasauvage éloquence avait produit une impression profonde. Le sergentle comprit, il toucha le boucher à l’épaule et celui-ci seretourna.
– Citoyen Balandrin, dit le sergent, vousn’avez jamais vu un guillotiné.
– Non, dit le boucher. Mais ça ne tarderapas.
– En effet, le citoyen Châlier, votrenouvel ami, et le comité central ont demandé une guillotine.
– Elle est arrivée, je vous l’ai déjàdit.
– Eh bien je vous prédis, moi, queChâlier l’étrennera.
Et de rire. Comme un bon mot a toujours dusuccès en France, toute la patrouille fit écho. Le boucherBalandrin sortit du cercle, étendit la main vers la Saône ets’écria :
– Vous riez aujourd’hui, vous pleurerezdes larmes de sang demain, et l’on vous jettera à l’eau, sans vostêtes.
Et il s’en alla lui, le modéré d’hier, indignéà cette heure, plus tard héros pendant la lutte et bourreauinfatigable après la victoire…
Pendant que l’on enlevait son sauveur et qu’onle portait chez lui, la jeune femme pour laquelle il s’était faitblesser, s’en allait au bras d’Étienne Leroyer, trottinant si vitede son pas de souris, que le lieutenant en était tout essoufflé.Étienne n’était pas un aigle, mais ce n’était pas un sot. Iln’aurait pu dire si cette jeune femme était une fille d’opéra ou sic’était une vraie grande dame : mais de la prendre pour unepetite ouvrière, point si niais. Cependant il eût bien voulu savoirexactement à quoi s’en tenir.
– Madame, demanda-t-il, nous trouveronsmon père, m’avez-vous dit, là où nous allons : mais oùallons-nous ?
– Chez votre père !
– Et vous êtes attendue…
– Si je suis attendue ! Ah !lieutenant ! si je manquais à ce rendez-vous, les invités devotre mère seraient bien inquiets et bien tourmentés : on doitcauser de choses graves chez votre père, ce soir, et sans moi pasde décision possible.
– Pardon, Madame, je vais vous poser unequestion qui vous étonnera peut-être, dit Étienne.
– Vous voulez me demander, lieutenant,s’il fera jour demain, et je vous réponds, moi, qu’il fera jour sile soleil se lève.
– Madame, je vois que vous êtes desnôtres, et que je puis parler : je m’en doutais, du reste,ayant surpris les signes que vous échangiez avecM. Suberville.
– Parlez, mon cher compagnon de Jéhu,parlez. Je suis votre sœur et je crois même votre aînée dans notresociété.
– Alors, Madame, vous êtes venue pourconnaître les ordres que le comte de Provence, régent du royaume,envoie aux Compagnons de Jéhu pour le Midi de la France ?
– Bien mieux, j’apporte ces instructionsmoi-même ! Ce qui vous explique comment, trahie par je ne saisqui, je viens d’être exposée à un guet-apens préparé par les hommesdu comité central.
– Tiens ! tiens ! Moi qui mefigurais que vous aviez eu affaire à de vulgaires malfaiteurs.
– Que non pas, lieutenant : lesvoleurs volent sans tant de mystères. Ces messieurs du comitécentral n’ont quelque peu d’influence que dans la municipalité,encore cette influence n’y est-elle pas aveuglément écoutée. Lemaire n’est pas pour eux et il ne se prête à aucune persécution, àaucune arrestation. Une délation, dont je reconnaîtrai l’auteur, arévélé à ces hommes du Comité l’importance des ordres quej’apporte. Mais comme ni le maire, ni aucune autorité n’auraitconsenti à me faire saisir et emprisonner, ces bons Jacobins onttransformé leurs mouchards en voleurs et les ont lancés sur moi.Mon bedeau, que le curé des Brotteaux m’avait donné comme un hommesûr, m’a abandonnée : sans Saint-Giles et sans vous,lieutenant, on me jetait au fond d’une barque, on me fouillait, onne trouvait rien du reste, car mes dépêches sont admirablementcachées, puis, comme une émigrée est moins que rien et hors la loi,on me glissait tout doucettement dans la rivière, et ma mort auraitpassé pour un suicide.
Étienne s’émerveillait du ton délibéré dont lajeune femme parlait de cette aventure qui avait failli avoir undénouement si lugubre ; jamais on ne se serait douté que cettecharmante et délicate créature venait de voir la mort de si près.Et quelle mort !
– Oh madame, dit-il, j’admire votresang-froid et votre bravoure ; mais laissez moi blâmer votreimprudence !
– Quelle imprudence ?
– Être émigrée et accepter une pareillemission.
– Eh, monsieur, ruinée par le séquestremis sur mes biens, que vouliez-vous que je fisse àl’étranger ? Je préfère encore intriguer pour la cause royalequ’être couturière à dix pences par jour à Londres comme lacomtesse de Chamy, ou modiste-revendeuse comme la duchesse deMaurevers à Berlin ; je ne déroge pas en conspirant, je joueun rôle qui a déjà été brillamment tenu par Mmes deChevreuse, de Longueville et tant d’autres.
Étienne se rengorgea à l’idée d’être lecavalier de cette femme qui se haussait à la taille de ceshéroïnes, mais il voulut au moins faire une critique, signe d’unesprit inférieur qui veut se grandir.
– Madame, dit-il, que vous acceptiez unemission périlleuse, soit, vous êtes vaillante et je vouscomprends : mais vous risquer avec un bedeau !
– Si j’avais prévu une dénonciation,répliqua-t-elle, si j’avais pu soupçonner le guet-apens du comité,certes, j’aurais avisé ; mais je vous assure que cettedénonciation n’était point dans les probabilités. Mais, comme jevous le disais, comme vous en conviendrez, Lyon, où les prêtresinsermentés se promènent dans les rues ostensiblement, est uneville où il semblait inutile de multiplier les précautions. Je n’aiemmené le bedeau que pour tenir les voleurs en respect. Et semettant à rire :
– Franchement, est-ce ma faute fit-elle,si cet homme, que l’on me représentait comme un César ensoutanelle, n’est qu’un poltron ; car, remarquez-le, pour lui,comme pour vous tout à l’heure, ces mouchards du comité, déguisésen mariniers, n’étaient que des voleurs de nuit. Et je ferai même,un peu plus tard, adresser mes compliments à Châlier : l’idéede me faire attaquer par de faux voleurs est très ingénieuse.
Se frappant le front :
– Eh ! mais j’y suis !
– Vous y êtes, madame ?
– Oui… la dénonciation… une femme…
– Vous croyez ?
– J’en suis sûre.
Souriant :
– Une rivale ! La maîtresse dumarquis de Chavanes. Le marquis, le régent et moi, nous étionsseuls dans le secret : mais le marquis en aura parlé à samaîtresse, et celle-ci est d’une jalousie si bête et si férocequ’elle m’a voué une haine mortelle pour un caprice que nous eûmespar aventure, le marquis et moi, je ne sais dans quelle nuit defête.
Peu accoutumé au sans-façon avec lequel lesfemmes de l’aristocratie traitaient les questions de galanterie,Étienne était ébaubi de la confidence, il se garda de le fairevoir. On était arrivé.
– Madame, dit-il, voici la maison de monpère. Le jour où vous pourrez me faire savoir le nom de la femmecharmante dont j’ai eu l’honneur d’être le cavalier ce soir, jeserai heureux et fier de le connaître.
– Lieutenant, je suis la baronne deQuercy.
Puis, montrant une porte devant laquelles’était arrêté le lieutenant.
– C’est donc là ?
– Oui, madame.
– Vous me présenterez vous-même à votrepère, je veux lui dire tout le bien que je pense de vous.
Étienne s’inclina et sonna.
Ainsi donc, c’était une baronne queSaint-Giles avait sauvée. C’était une ci-devant. C’était pire oumieux encore, c’était une émigrée, et, à coup sûr, elle conspirait,puisqu’elle allait chez M. Leroyer assister à quelqueconciliabule royaliste. Car la maison de ce Leroyer était visitéesouvent, le soir, par des gens à mine suspecte, ayant sous l’habitbourgeois des faces glabres de prêtres non assermentés :d’autres, sous le modeste habit des courtiers de commerce, avaientla pétulance et les manières des marquis de l’ancien régime ;puis c’étaient des allées et venues de femmes qui avaient dû sepoudrer quelques années auparavant et qui portaient leurs petitesrobes de petites rentières économes en dames qui ont eu des pagespour relever les queues de leurs jupes.
Comment, lorsque les Girondins étaient vaincusà Paris, lorsque la guillotine y fonctionnait, comment, la Terreurétant commencée, M. Leroyer, qui n’était pas brave, osait-ilabriter sous son toit des complots royalistes et faire de sa maisonle centre des menées cléricales ? C’est parce que la Terreurn’avait pas encore pu s’implanter à Lyon. Le Comité central, dontChâlier était l’âme, ne pouvait compter que sur la populace et lesdéclassés : les Jacobins étaient en minorité, les Girondins,avec l’appoint considérable des royalistes, formaient une majoritéécrasante qui avait son armée ; la garde nationale, dontpresque toutes les sections étaient commandées par des officiers,fils de famille comme Étienne Leroyer, lesquels n’étaient que lesinstruments dociles et souples de sergents comme celui qui venaitde forcer Balandrin à quitter sa compagnie. D’autres villes enFrance : Bordeaux, Nantes, Caen, Rouen, Marseille, Poitiers,Angers, présentaient le même esprit politique ; les Girondinsy exploitaient l’esprit d’indépendance séparatiste qui a toujoursfait le fond des aspirations des grandes communes : ilsdonnaient satisfaction à cet esprit en promettant d’établir lesystème fédéraliste qui aurait constitué chaque grande villecapitale d’un État provincial s’administrant en touteliberté : la jalousie, la haine même des grandes villes contreParis fermentait, partout exploitée par les Girondins, en apparenceau profit de leurs idées modérées et de leur système de tolérance,mais en réalité au profit des royalistes et de leurs complices.
La porte s’ouvrit : un serviteur affidéde la maison Leroyer reçut la baronne et le lieutenant à l’aspectduquel il manifesta un certain étonnement.
– Jean, dit l’officier au vieuxdomestique qui l’avait bercé tout enfant dans ses bras, allez dire,je vous prie, à mon père, que je lui amène la personne qu’ilattend.
– Madame ? demanda Jean.
– Oui, madame.
Jean examina la personne : un seul coupd’œil lui suffit pour se convaincre que ce n’était pas uneouvrière. Un second coup d’œil lui démontra péremptoirement que cen’était point non plus une vulgaire intrigante. Fort de sesremarques, Jean salua avec le plus profond respect d’un serviteurbien appris et il dit :
– Si madame veut attendre dans le petitsalon, je vais prévenir monsieur qui est en affaires et quis’empressera de se mettre aux ordres de madame, aussitôt qu’il lepourra.
Jean ouvrit la porte du petit salon, et,l’échine courbée en deux, laissa passer son jeune maître et labaronne referma la porte et courut avertir M. Leroyer.
– Mes compliments, disait la baronne enexaminant le salon qui était meublé avec goût, voilà un domestiquedressé et une décoration drapée de main de maître.
– De maîtresse, madame la baronne, demaîtresse ! se hâta de rectifier Étienne.
– Ah, c’est à Mme votremère que vous devez la parfaite éducation de ce serviteur et cettetenture élégante.
– Oui, madame, maître Jean est entré à lamaison le jour où ma mère a épousé mon père. C’était un des hommesde livrée de la famille d’Étioles, dont ma mère est issue.
– Je comprends, dit la baronne, quidevina tout l’intérieur Leroyer.
Une d’Étioles, famille noble, mais de noblessede robe, famille de juges et de prêtres, avait été sacrifiée àquelques combinaisons financières et donnée à un Leroyer. Et voilàpourquoi ce Leroyer était devenu royaliste. Il s’agitait, cethomme, dans le tourbillon d’intrigues qui l’enlaçait et sa femme lemenait. La baronne nota ce détail.
Monsieur Leroyer accourut. C’était le type duvieux bourgeois lyonnais. Boutonné au moral et au physique jusqu’aumenton, raide, compassé, calculant et pesant tout au point de vuedu rapport, hommes, faits, choses, gestes et paroles, se trompantsouvent parce que c’était une cervelle étroite, mais laissant safemme rectifier ses impressions. Ce Leroyer, qui avait toutes lesapparences d’un homme remarquable et qui s’était fait un aspect,composé un maintien par une pose continuelle devenue secondenature, ce Leroyer était une parfaite nullité, déguisée sous unvernis de politesse froide et solennelle : ne pouvant luidonner autre chose, sa femme lui avait donné un extérieur. Dureste, plein de morgue, gonflé de sa fortune, d’une avarice etd’une rigueur dont l’intelligente influence de sa femme corrigeaitseule l’âpreté, Leroyer était rude à l’intérieur, hautain avec seségaux et plein d’égards pour ses supérieurs. Personne n’excellaitcomme lui à se mettre à plat ventre devant un supérieur, tout ensauvant les apparences de la dignité.
Et hypocrite ! D’une bonne hypocrisiebien fermée, bien cadenassée, bien verrouillée, qui mure le coinsecret des vices, qui barricade la petite porte du retrait oùfermentent les passions malsaines, hypocrisie qui se permet à huisclos dans les maisons suspectes des rues obscures, l’orgiecrapuleuse et qui ne parle que de vertu d’honneur et decontinence.
Il regarda son fils avec une sévérité quidepuis longtemps n’en imposait plus à celui-ci et il examina labaronne avec cette politesse que sa femme lui avait apprise.
Étienne s’inclina devant M. son père,comme si ce bourgeois eut été duc et pair et lui dit :
– Monsieur…
Mme Leroyer avait imposé cecérémonial dans son intérieur. Non qu’elle fut désireuse de singerles grandes familles, mais, souhaitant que ses fils s’aperçussentle plus tard possible de la nullité de leur père, elle mettaitintelligemment entre eux et lui une barrière de respect qui nepermettait pas l’intimité. Étienne, l’aîné, s’était peu à peuémancipé et il ne conservait plus que les formes extérieures de ladéférence.
– Monsieur, dit-il, j’ai l’honneur devous présenter Mme la baronne de Quercy qui vousapporte de précieuses instructions.
Leroyer tressaillit. Pour un homme de sontempérament et de son intelligence, confier des dépêches à unefemme, employer une femme comme diplomate, accepter une femme commecompagnon de Jéhu, cela la bouleversait. La baronne comprit lesdoutes de ce maître sot et ne voulut point perdre du temps àconvaincre une intelligence obscure. Elle avait deviné derrièreLeroyer sa femme.
– Monsieur, dit-elle, présentée à vouspar votre fils qui vient de me sauver la vie, je désirerais êtreprésentée par vous à Mme Leroyer.
C’était une façon de simplifier les choses quiconvenait fort à ce mari, habitué à s’en rapporter à sa femme danstous les cas difficiles. Mais, par un excès de délicatesse bieninutile, la baronne ajouta :
– Je désirerais rester seule quelquesinstants avec Mme Leroyer qui m’aidera à découdremon corsage pour y trouver mes instructions.
C’était un moyen de ménager l’amour-propre deM. Leroyer. Inutile. M. Leroyer n’était pas froissé lemoins du monde.
Puis, d’un ton de commandement qui pliaLeroyer en deux :
– Allez, monsieur ! Prévenez madameLeroyer. J’attends…
Et quand il fut sorti, la baronne dit àÉtienne :
– Il ne vous déplaît pas, je pense, defaire preuve de zèle, de rendre des services à la cause royale.Vous avez un nom à reconquérir.
Étienne tressaillit.
– S’appeler Leroyer, ce n’est pas mal,vraiment. Vieille famille ! Haute bourgeoisie ! Mais ilme semble que Étioles sonne mieux. Et une ordonnance du roipourrait vous donner le nom de votre mère.
Étienne rougit. C’était la secrète ambitionsoufflée par sa mère. Celle-ci n’avait épousé M. Leroyerqu’avec l’arrière-pensée de débarbouiller les fils qu’elle enaurait dans une savonnette à vilains et d’en faire des nobles.
Elle entra avec M. Leroyer comme Étiennebaisait la main de la baronne.
– Madame, dit le jeune homme à sa mère,joignez-vous à moi pour remercier Mme la baronne deQuercy qui veut bien utiliser mon dévouement et qui promet de merecommander au roi quand le roi sera remonté sur le trône. SaMajesté, sollicitée par Mme la baronne, n’oublierapas les services rendus par la famille, et je suis bien sûr qu’avecl’appui de madame vos plus chers désirs seront réalisés.
Puis, pour empêcher son père de dire ou defaire quelque nouvelle sottise, le jeune homme lui dit :
– Venez monsieur ! Laissons cesdames.
Et Leroyer, qui avait comme une vagueconscience de son infériorité suivi son fils avec majesté, aprèsavoir salué avec pompe.
Cinq minutes à peine s’étaient écoulées queMme Leroyer venait retrouver son mari qui, seuldans son cabinet, se demandait quel serait le résultat del’entrevue entre sa femme et la baronne.
– Ah ! monsieur, lui ditMme Leroyer, quel dommage que vous ne sachiez pasdistinguer entre une caillette et une vraie grande dame. Vousauriez froissé la baronne si ce n’était avant tout une femmed’esprit.
– C’est donc une vraie baronne ?
– Oh monsieur, ça se voit, ce mesemble.
– Mais elle se montrait d’une libertéavec Étienne ! Ils échangeaient des regards ! Il m’avaitsemblé que…
– Eh monsieur, si votre fils a plu à labaronne, tant mieux ! Cela ne s’appelle pas pour rien unebonne fortune.
Madame Leroyer poussa alors son mari vers lesalon où les conjurés causaient comme eussent fait des invitésordinaires, en le priant d’annoncer l’envoyée de son Altesse,Monseigneur le Régent.
… Tout à coup la porte du grand salon s’ouvrità deux battants et la baronne entra pour présider la séance quiallait décider du sort de Lyon. Elle s’assura que seuls lesconjurés pouvaient entendre ce qui se dirait dans le salon :elle constitua Étienne gardien de la porte et pria l’abbé Roubièsde lire un rapport très concis et très exact sur l’état de laFrance.
L’abbé lut, et il sembla que chacune de sesphrases hachait la France.
« La Convention est perdue ! »lisait-il. « L’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche, la Prusse,l’Espagne, le Piémont, la Russie, enfin toute l’Europe liguée vaécraser la Révolution. L’effet des victoires de Valmy et deJemmapes est effacé depuis que Dumouriez est passé aux royalistes.Toutes les frontières sont envahies. La Vendée et la Bretagne sontsoulevées et ont armé cent mille paysans qui écrasent les gardesnationaux envoyés contre eux. Les côtes sont bloquées. Les grandesvilles se soulèvent, arborant le drapeau girondin, et la guerrecivile entre les républicains est commencée. Tout le Midi est prêtpour ce soulèvement, et, Toulon, Marseille, Bordeaux, Toulousefourniront des armées de secours quand Lyon donnera le signal de larévolte. Les Piémontais vont écraser l’armée de Kellermann, quis’épuise en Savoie vingt mille Sardes de renfort vont anéantir lapoignée d’hommes de Kellermann et marcher sur Lyon. Et pourrepousser sept armées en marche contre elle, venant de l’extérieur,pour arrêter les Vendéens et les Chouans, pour comprimer lesrévoltes du Midi qui vont éclater, la Convention n’a que des arméesde va-nu-pieds, de meurt-de-faim, qui sont découragés, qui voientpartout la trahison, à qui de nombreux émissaires, qu’on a glissésdans leurs rangs, crient : “Sauve qui peut !” à chaquebataille. Il n’y a pas quarante départements qui reconnaissent laConvention. Que Lyon soulevé donne une capitale aux révoltés duMidi et c’en est fait de la République. »
Tout le rapport concluait à ceci :« Il faut que Lyon se mette immédiatement en lutte ouverteavec la Convention. »
L’abbé en était là de son rapport,lorsqu’Étienne ouvrit la porte du salon et dit d’un airinquiet :
– On sonne à la porte de la rue et unetroupe d’agents qui se disent investis d’un mandat, nous requiertd’ouvrir.
– Si le mandat est régulier, dit labaronne, c’est que quelque chose de grave s’est passé à Lyon cesoir.
La baronne ne se trompait pas : unévénement fortuit venait de donner aux Jacobins la force etl’audace. Châlier attendait à Lyon l’arrivée, pour ce soir-là même,de quatre représentants Jacobins envoyés en mission à l’armée desAlpes : Dubois-Crancé, Albite, Nioche et Gauthier. Il avaitpréparé un décret qu’il comptait faire signer par la municipalitéet les représentants qui lui avaient promis de s’arrêter à Lyon.Cet arrêté, le même que Paris avait adopté et exécuté déjà, que ledépartement de l’Hérault avait accepté et qu’il exécutait, cetarrêté avait un but patriotique par lequel il s’imposait delui-même à tous les bons citoyens. En voici les principalesdispositions :
« Une armée révolutionnaire de huitbataillons sera formée au moyen de réquisitions personnellesadressées aux plus patriotes et aux plus braves ; pour sonentretien, on ouvrira un emprunt forcé de six millions. »
Le décret fut signé le soir même et exécuté lanuit même avec rigueur, avec passion, avec un esprit d’emportementet de vengeance. Louis Blanc dont le jugement ne saurait êtresuspect, l’a lui-même constaté en écrivant :
« Il est juste d’ajouter que, de leurcôté, les Jacobins lyonnais prêtèrent le flanc par des actes où iln’y avait ni modération ni prudence. L’article de l’arrêté du 14mai qui faisait dépendre la perception de l’emprunt forcé demandats impératifs avec terme fatal de vingt-quatre heures étaitd’une rigueur excessive et fut rigoureusement exécuté. »
Ce qui détermina les représentants à signer cedécret, ce fut l’assurance donnée par Châlier, que, si on luiaccordait pouvoir d’agir, de fouiller les maisons suspectes, cettenuit même, il y saisirait les preuves du complot royaliste. Sachantque le fils de Leroyer avait conduit la baronne de Quercy chez sonpère, il chargea Sautemouche de perquisitionner chez le richefabricant de soierie et d’y arrêter la baronne. Et voilà que, suivid’une dizaine de fanatiques, il se présentait à la porte et sonnaità coups redoublés. Et, parmi ces fanatiques, plusieurs de ceux quiavaient tendu le guet-apens du quai de l’Archevêché, dont leParisien la Ficelle.
Cependant, la confiance était telle dans lesforces dont les Girondins disposaient que, sauf M. Leroyertout effaré et Étienne un peu troublé, tout le monde, dans lesalon, faisait bonne contenance.
– Mais, disait le marquis de Tresmes, ilme semble que la soie du cordon de sonnette est de la meilleurequalité, car il ne se rompt pas : cela fait honneur à lafabrique de M. Leroyer.
Et il prenait une prise.
De Virieu fit mentalement une prière :puis, les yeux levés au ciel, il dit avec résignation :
– Voici l’heure des épreuves ; à lagrâce de Dieu !
Madinier lui demanda :
– Y a-t-il des armes ?
– Oui, dit Étienne.
– Résistons ! proposa-t-il. Nousdonnerons à nos amis le temps de nous secourir.
Mais la baronne fit un geste.
– Messieurs, dit-elle, résister estinutile. Je me charge de vous sauver tous.
– Et comment ? demanda l’abbéRoubiès avec calme.
– Oh ! mon cher abbé, ayez confianceen moi ! Je ne demande que l’aide deMme Leroyer et de sa femme de chambre.
– Oui… oui… ma femme, dit Leroyer d’unevoix étranglée : elle est très intelligente.
C’était le cri du cœur.
– Avant tout, dit la baronne, il fautgagner un quart d’heure.
À l’abbé :
– Descendez, je vous prie, avec monsieurLeroyer et monsieur Étienne. Discutez la légalité de cette visitedomiciliée. Laissez enfoncer la porte au besoin, et dispersez-vousensuite dans la maison.
– Mais, fit l’abbé, se disperser, secacher, fuir, c’est avouer.
– Avouer quoi ? dit impérieusementla baronne. Que nous conspirons ? Ils le savent. Ils sontvenus pour nous arrêter et ils nous arrêteront sans hésiter.Quelque coup de force ou de surprise a donné le pouvoir à Châlier,et il procédera avec violence. J’ai comme une idée que desreprésentants jacobins sont arrivés et qu’ils ont apporté quelquedécret donnant carte blanche à Châlier. Messieurs, croyez-moi,fiez-vous à moi et dépêchez-vous.
À l’abbé Roubiès :
– Vous connaissez les lois ! Allezparlementer : gagnez un quart d’heure, laissez enfoncer lesportes, s’il le faut, vous dis-je ! Un quart d’heure à moi etvous êtes sauvés.
– Soit ! dit l’abbé.
Mme Leroyer était là soufflantle courage à son fils, impuissante à relever le moral deM. Leroyer. L’abbé s’en chargea.
– Monsieur, dit-il à l’oreille deLeroyer, voulez-vous donc mourir sur la guillotine ? Si vousne reprenez pas votre sang-froid, vous nous perdez et vous êtesperdu !
– Que faut-il faire ? demandaLeroyer, les yeux hagards, et sortant comme d’un rêve hanté par descauchemars effrayants.
– Me suivre dit l’abbé.
Et à Étienne :
– Venez, mon cher…
Il emmena le père et le fils et bientôt on lesentendit parlementer.
Avec un homme comme l’abbé Roubiès, on pouvaitêtre certain que la porte serait disputée avec énergie, sauftoutefois ce recours à la force qui n’entrait pas dans les vues dela baronne. L’abbé dicta à M. Leroyer tout ce qu’il fallaitdire et lui inspira tout ce qu’il fallait faire, etM. Leroyer, galvanisé, se montra si ferme qu’il se fit parmises adversaires une réputation de courage peu méritéed’ailleurs.
On parlementait par un guichet. Tout d’abordl’abbé fit exiger par M. Leroyer la lecture du décret. Celaprit deux minutes. On lit mal à la lueur d’une lanterne, surtout unmanuscrit. On n’avait pas eu le temps d’imprimer le texte.
L’abbé conseilla ensuite à M. Leroyerd’émettre la prétention de voir le décret, et, pour en finir,Sautemouche présenta ce décret : il n’était pas signé du maireNivière qui, nous l’avons dit, était Girondin et qui s’étaitrécusé. Les adjoints avaient signé pour le maire empêché. Ensuitel’abbé se retrancha derrière une formalité légale.
– Le décret n’a pas été promulgué,souffla-t-il à l’oreille de M. Leroyer, il ne devientexécutoire qu’après avoir été annoncé par cri public etaffiché.
Et M. Leroyer, docile, présenta encorecette objection. Sautemouche ne pouvait guère la discuter.M. Leroyer avait le droit pour lui : aussi Sautemouchemurmurait-il entre ses dents :
– Cette vieille canaille de bourgeois adonc fait ses études pour être avocat, il connaît la loi.
Mais Sautemouche menaça d’enfoncer laporte.
– Faites, s’écria alors Étienne, montrantsa coiffure d’officier de la garde nationale par le guichet.Faites, citoyen Sautemouche. Vous violez la déclaration solennelledes Droits de l’Homme : le domicile d’un citoyen estinviolable !
– Excepté quand un décret y autorisel’autorité, riposta Sautemouche.
Et il ordonna à deux de ses hommes armés dehaches, de briser la porte.
En ce moment, maître Jean venait dire àl’abbé :
– Tout est prêt ! Allez vous cacherdans le petit caveau avec les autres ! Moi, je vais ouvrir laporte.
À Étienne :
– Conduisez monsieur l’abbé dans lecaveau et emmenez-y monsieur votre père.
– Me cacher ! fit l’abbé avecrépugnance.
– Oui ! oui ! pour quelquesinstants seulement. Nous le tenons.
– En êtes-vous sûr, Jean ?
– Monsieur l’abbé, madame la baronne estun ange ! Non ! C’est un diable ! vousverrez !
Et il poussa doucement l’abbé qui suivitÉtienne et M. Leroyer, enchanté de se fourrer dans lecaveau.
Quand ils eurent disparu, Jean cria par leguichet, d’une voix de stentor :
– Arrêtez !
Sautemouche aimait mieux, après tout, ne pasenfoncer la porte, ce qui faisait du bruit et demandait dutemps : il fit poser les haches.
– Dépêchez-vous, dit-il, gonflant sa voixà son tour pour ne pas être en reste avec Jean. Dépêchez-vous,sinon…
Et il ajouta :
– Vous êtes en état de rébellion !prenez garde à vous !
– M. Sautemouche, dit Jean,adoucissant le ton, ne vous fâchez pas ! On n’aime pas à êtreréveillé la nuit. J’ai obtenu de monsieur qu’il vous laissât fairevotre perquisition et qu’il payât l’emprunt forcé. On vous recevraau salon, messieurs ! Tout s’arrangera, messieurs ! Jevous assure que madame Leroyer est la meilleure femme du monde etvous serez les bienvenus, messieurs.
Sautemouche riait dans sa barbe et pensait àpart lui :
– Ces gens-là crèvent de peur ! Nousallons nous amuser.
Il connaissait de vue madame Leroyer, quipassait en calèche dans Lyon, hautaine et montrant d’autant plus demorgue que sa mésalliance lui pesait. Elle semblait vouloirrappeler à tout le monde qu’elle était une d’Étioles, et elleprenait ses plus grands airs de princesse. Intimider cetteorgueilleuse patricienne, se faire prier par elle, cela séduisaitSautemouche et chatouillait agréablement son amour-propre.
Le malheur de la démocratie, c’est, dans lesheures de crise, de laisser arriver au pouvoir des hommes grossierset brutaux, dévorés d’envie, qui compromettent la cause du peupleet assouvissent leur rancune sous couleur de politique. À Lyoncomme ailleurs, l’immense masse ouvrière était animée des plusgénéreuses intentions ; mais des farceurs sinistres commeSautemouche devaient attirer sur les Jacobins les jugements sévèresde l’histoire. Louis Blanc, lui-même si favorable aux Jacobins, astigmatisé leurs excès à Lyon.
Ce Sautemouche n’était pas précisément unméchant homme : c’était un de ces singuliers personnages quitiennent à faire peur, à poser pour des hommes terribles. En tempsde révolution, ces types bizarres de croquemitaines politiques,finissent par se prendre au sérieux : leur rôle les entraînedans des réalités sanglantes et ils commettent des atrocitésexcentriques pour se faire prendre au sérieux.
Quand la porte s’ouvrit, Sautemouche aperçutJean. Il prit devant le domestique une attitude tragique, nedédaignant pas de faire trembler un laquais, et il dit d’un tonthéâtral :
– Arrêtez cet homme !
Jean ne fit pas mine de résister, mais ildit :
– Si vous m’arrêtez, qui vous montrera lamaison.
Cette réflexion frappa les hommes deSautemouche et surtout la Ficelle, garçon spirituel qui frondaitvolontiers son chef, mais celui-ci, sur un ton plusimpérieux :
– Arrêtez cet homme, au nom de laRépublique !
– Mais, citoyen, qui donc vous mènera ausalon où madame vous attend ?
Deux hommes (dont la Ficelle) mirent la mainsur Jean.
– Bien, dit alors Sautemouche satisfait,tu es notre prisonnier.
– Maintenant, conduis-nous ausalon !
Jean comprit le caractère de Sautemouche etlui dit d’un air humble et en affectant la crainte :
– Citoyen, je suis à vos ordres,croyez-bien que… que… Enfin, citoyen, je… je… ferai tout ce quevous voudrez.
– C’est le seul moyen de sauver ta têtede la guillotine qui est arrivée cette nuit avec les quatrereprésentants du peuple ! dit Sautemouche.
– La guillotine ! dit Jean enfrissonnant. Oh ! monsieur Sautemouche, vous ne me feriez pasguillotiner.
– Aussi facilement que de tuer unepunaise, si tu me caches quelque chose ou quelqu’un dans lamaison ! dit Sautemouche d’un air farouche. Il se crut sûr detenir son homme, et se faisant moins terrible, il dit àJean :
– Allons, vieil esclave, ne crains rien,si tu me montres tout, les hommes, les femmes et les choses :les femmes surtout !
Et insistant :
– Il y en a une… la petite émigrée… c’estcelle-là que je tiens à pincer.
Promenant le tranchant de sa main sur le coude Jean :
– Si tu ne me la livres pas, tu serasraccourci : c’est toi qui inaugureras la guillotine deLyon.
– Citoyen, dit Jean à voix basse, allonsd’abord au salon, là vous questionnerez madame. Si elle ne vousdonne pas satisfaction, nous ferons la perquisition…
– Et nous trouverons labaronne ?
– Je ne sais pas s’il y a une baronneici : mais, s’il y en a une, je vous donnerai les moyens de ladécouvrir. Seulement…
–… Seulement, tu veux que je te jure de sauverta tête.
– Oui.
– Eh bien ! je m’y engage.
– Merci, monsieur Sautemouche.
Et Jean, ouvrant la porte du grand salon,introduisit le municipal et sa bande. Il les annonça d’une façonassez originale :
– Ces messieurs de l’emprunt forcé !dit-il.
Sautemouche ne vit dans le salon queMme Leroyer, et il éprouva devant elle la gêne quisaisit toujours un homme mal élevé, en présence d’une femmedistinguée. Il salua gauchement et dit :
– Madame…
Il ne put dire autre chose. Mais, à sa grandesurprise, Mme Leroyer l’accueillit le sourire auxlèvres, et avec une affabilité charmante :
– Ah ! fit-elle, si j’avais su avoiraffaire à vous, monsieur Sautemouche, j’aurais eu moins peur.
Au domestique :
– Jean, des sièges à ces messieurs.
À Sautemouche :
– Voyons, monsieur Sautemouche…
– Appelez-moi citoyen ! ditSautemouche d’un air farouche.
– Citoyen, je ne demande pas mieux :mais alors appelez-moi citoyenne et non madame, comme vous avezfait.
– Moi.
– Je m’en rapporte à ces citoyens quivous ont entendu.
– C’est vrai, dit la Ficelle qui faisaitavec plaisir de l’opposition à ses supérieurs.
Il était enchanté que Sautemouche fût enfaute.
– Eh bien, dit celui-ci, citoyen nesuffit pas, on se tutoie en République.
– Les latins se tutoyaient, ditMme Leroyer ; le tu ne m’effraie pas.
Avec bonne grâce :
– Nous avons donc, citoyen, à causeremprunt d’abord et à perquisitionner ensuite.
– Causons.
Elle enveloppa Sautemouche d’un regardséducteur qui troubla ce fantoche. La Ficelle, échappé sain etsauf, comme nous l’avons vu, aux coups de Saint-Giles, accompagnaitSautemouche, et, fin connaisseur, il appréciait et admirait fortMme Leroyer. C’était une femme de quarante ans àpeine qui s’était mariée à seize ans et qui était restée fortbelle, étant brune, et d’un teint d’une fraîcheur admirable.Sautemouche se sentit fasciné.
– Oui, dit-il, causons ; j’espère,citoyenne, m’entendre mieux avec toi qu’avec ton mari qui me tenaitla porte fermée au nez.
Madame Leroyer se fit affable.
– Il ne faut pas trop en vouloir à monmari, dit-elle ; chacun a ses défauts, et ceux deM. Leroyer sont d’être fort ménager de son bien et trop àcheval sur ses droits. Ce n’est pas un grand crime.
D’un ton caressant :
– Il y avait quelque chose de fondé dansses protestations ; mais je lui ai fait entendre qu’il valaitmieux céder.
– Ah ! c’est vous qui… ditSautemouche s’oubliant jusqu’à dire vous, ce qui fit sourire laFicelle.
Mme Leroyer saisit ce jointentr’ouvert par Sautemouche.
– Oui, moi, dit-elle, parce que je suisrépublicaine, parce que j’approuve le décret, parce qu’il faut del’argent à la France pour nourrir des armées, c’est bien le moinsque chacun contribue selon sa fortune.
Sautemouche se sentit étonné et ravi de celangage inattendu ; cependant il lui restait un doute.
– Voilà, dit-il, le langage d’une bonnecitoyenne et si l’on ne te savait pas aristocrate…
– De naissance citoyen, de naissanceseulement, comme Mirabeau, comme M. de Robespierre, commebeaucoup d’excellents républicains : mon mariage seul suffit àprouver que je n’ai pas les préjugés de ma caste.
– Mais alors tu seraisrépublicaine !
– Comment donc ! républicaine dèsl’enfance ; j’ai eu le bonheur de lire très jeune Voltaire etJean-Jacques Rousseau.
– Mais tu vas à la messe.
– Voltaire et Rousseau croyaient enDieu : Robespierre y croit ! J’aime la religion danslaquelle je suis née, mais je blâme sincèrement les abus duclergé.
– Pour un rien tu me ferais croire que tues jacobine.
– Peut-être, le suis-je ? Je ne saispas au juste ce que sont les principes des Jacobins, mais je suisrépublicaine bien certainement de cœur et d’esprit.
– Malheureusement, dit-il, ton mari estroyaliste.
– Voilà une belle et bonne calomnie,s’écria-t-elle ; mon mari est républicain : maispeut-être ne pousse-t-il pas la rigueur des principes aussi loinque moi. Je suis franche, et je l’ai avoué ; mon marin’approuve ni l’emprunt forcé, ni les perquisitions. Mais jamais iln’a été royaliste et il a voulu ardemment la révolution de 89.
Mme Leroyer mentait, mais en89, M. Leroyer n’ayant joué aucun rôle, elle pouvait luiattribuer les sentiments que bon lui semblait.
Sautemouche se demandait si cette femme disaitvrai. Il tira sa dernière cartouche.
– Et l’émigrée que tu caches ici ?demanda-t-il brusquement.
– Citoyen, dit-elle, mon fils a sauvé,parait-il une femme que des brigands…
– Des brigands, protesta le chefd’escouade.
– Mais oui, des voleurs, dit-on.
Sautemouche ne jugea pas utile de rétablir lavérité de fait : après tout, on pouvait, on devait prendre, encette circonstance, les agents du comité pour des bandits.
– Bon, dit-il, ton fils a sauvé cettefemme, et il l’a conduite ici.
– Non pas ici.
– Où donc ?
– Cette jeune femme doit être, en effet,une émigrée qui se cache, car elle a supplié mon fils de la laisseraller seule, quand elle a été proche de notre domicile : elledoit s’être réfugiée dans une maison amie. Mon fils, pardiscrétion, en galant homme qu’il est, n’a pas épié cettemalheureuse.
– De la pitié. Tu plains uneémigrée !
– Franchement oui, comme je plaindraitoujours toute femme proscrite, quel que soit son parti.
Elle sentit que Sautemouche était aux troisquarts convaincu et sonna, puis demanda :
– Citoyen Sautemouche, à combien est fixéle montant de notre part d’emprunt forcé ?
– Trente mille livres en numéraire,répondit Sautemouche attendant l’effet de cette déclaration.
– Trente mille livres, soit ! voilàl’emprunt forcé. Mais, sur mon douaire, je donne vingt millelivres, qui seront comptées en or ; voilà pour l’offrandepatriotique. Et maintenant : Vive la République !
Sautemouche, électrisé, cria avec sesagents : Vive la République ! ! !
– Ah ! citoyenne, dit-il vaincu, tues une vraie patriote. Et il serra la main deMme Leroyer qui le laissa faire.
– Si nous sommes roulés, pensaitphilosophiquement la Ficelle, je m’en consolerai. On ne résiste pasà ces façons-là !
Jean, qui avait été sonné, entra, portant unplateau chargé de coupes remplies de punch fumant ; une seulecontenant du champagne frappé.
– Citoyens, ditMme Leroyer prenant le verre de champagne, avant decommencer la perquisition, buvons à la Nation et au grand citoyenMaximilien Robespierre.
Les Jacobins enchantés prirent chacun un verreet l’on trinqua démocratiquement.
– Vive la République ! cria encoreMme Leroyer, chauffant l’enthousiasme.
Et le salon s’emplit de nouveaud’acclamations. On vida les verres.
– Maintenant citoyens, dit MadameLeroyer, faites votre devoir. Cherchez partout ! Jean vousconduit.
– À tout à l’heure, citoyenne, ditSautemouche. Si l’on ne trouve pas l’émigrée, je prendrai plaisir àte faire des excuses et à te proclamer la meilleure citoyenne deLyon.
– Citoyen, je t’assure que tu netrouveras rien de suspect, je ne te demande qu’une grâce, c’estd’être poli avec mon mari et de ne pas le rudoyer.
– Bon ! Bon ! fitSautemouche : on aura pour lui de la considération, jusqu’àvingt mille livres, c’est-à-dire, citoyenne, qu’on le comblera decompliments qu’il ne mérite pas comme toi.
Sautemouche, enchanté deMme Leroyer et de lui-même, suivit Jean auquel ildit dans le couloir :
– Voyons, l’émigrée est ici, n’est-cepas, mon garçon ? Ta patronne s’est laissée attendrir et lui adonné asile. Mais, comme la citoyenne Leroyer est républicaine,comme elle n’a recueilli cette baronne que par humanité, comme elledonne vingt mille francs pour l’armée, nous fermerons les yeux surla faute commise : où est la baronne ?
– Écoutez, dit Jean, s’il y a unebaronne, ici, je n’en sais rien, je vous le répète : mais nousallons tout fouiller !
– Tout à l’heure, tu avais l’air decroire que l’émigrée était dans la maison.
– Vous me parliez guillotine, tout enaffirmant qu’on recevait cette baronne ici, je n’aurais pas osévous contredire. On pouvait avoir fait entrer cette baronne par lafenêtre. Mais, je suis sûr qu’elle n’est point passée par laporte.
– Après tout, pensait Sautemouche, c’estpeut-être vrai ce que m’a dit la citoyenne Leroyer et ce qu’affirmecet imbécile.
Mais il avait peine à suivre le fil de sesidées.
– Le punch était raide, se dit-il. Quelparfum ! Et d’une force ! Je m’en sens la tête àl’envers.
– Aux caves d’abord, disait maître Jean,en ouvrant une porte donnant accès sur un escalier très noir.
On alluma des chandelles.
Les agents de Sautemouche sentant que leursjambes flageolaient en descendant les marches, firent chacun à soi,sur le punch, les mêmes réflexions que leur chef : l’ivresseles gagnait si vite que la Ficelle, s’asseyant tout à coup sur unemarche, se sentit incapable d’aller plus loin. Sautemouche, lui, aubas de l’escalier trébucha et tomba lourdement. Les autress’abattirent comme des capucins de carte.
Jean se mit à rire.
– Le tour est joué, dit-il.
Il contempla les Jacobins privés de sentiment,enleva les chandelles qu’avaient lâchées ceux qui les portaient, etil remonta au rez-de-chaussée. Là il trouva Étienne.
– Eh bien ! demanda le jeunehomme.
– Ils sont tous couchés et tous endormisen bas ! dit Jean.
– Ferme la porte de la cave à clef !dit Étienne, et reste auprès d’elle. Si tu entendais quelque bruit,tu nous avertirais.
– Pas de danger qu’ils remuent avant dixou douze heures. La baronne me paraît connaître son poison. Elleleur en a donné juste ce qu’il fallait pour les paralyser pendantle temps que met un ivrogne à cuver son vin.
Et, riant de bon cœur :
– Oh ! monsieur Étienne, si vousaviez entendu madame votre mère crier : Vive laRépublique !
Ce bon Jean se tenait les côtes.
– Quelle comédienne que madame !fit-il. Sautemouche la croit révolutionnaire ! ah !ah ! ah !
Étienne laissa l’excellent Jean à sonhilarité ; il alla chercher son père et les autres invitéscachés dans un caveau secret où Mme Leroyer mettaitses valeurs à l’abri.
– Messieurs, dit-il, Sautemouche et sonmonde sont ivres-morts du poison que leur a mesuré la baronne etque leur a servi ma mère, vous pouvez remonter au salon : jecrois que Mme de Quercy y est déjà auprès dema mère.
– Allons, dit l’abbé Roubiès, j’ai hâtede saluer ces deux dames qui nous ont donné deux si belles leçonsde sang-froid et d’héroïsme.
– Je veux leur baiser les mainsrespectueusement ! dit le marquis de Tresmes enthousiasmé.
Et, leste comme un jeune homme, il devançaÉtienne au salon.
Le marquis, en entrant dans le salon, saluacomme un roué qu’il avait été et s’écria, toujours courtisan desdames qu’il était encore, ne pouvant plus faire sa cour au roi.
– Oh ! madame, j’apporte à vos piedsle témoignage de mon admiration. Vous me faites comprendre lesbeaux traits des femmes célèbres.
Et, comme il l’avait dit, le marquis couvritde baisers délicats les mains que les dames lui abandonnèrent.
L’abbé, plus froid, se contenta dedire :
– Mesdames, vous venez de nous sauvertous, sinon de la guillotine, du moins de la prison. L’état-majorde la contre-révolution, une fois sous les verrous, je doute quel’on aurait pu faire soulever la ville.
Puis, à la profonde surprise deM. Leroyer, l’abbé ouvrit le rapport que lui avait confiéprécédemment la baronne, et chercha l’endroit où il avait étéinterrompu dans sa lecture et en continua l’exposé, après avoirdemandé aux dames :
– Avec votre permission.
Ce qu’elles avaient accordé d’un signe detête. L’abbé avait donc repris sa lecture avec le plus beau flegme.Le rapport insistait beaucoup sur la nécessité de masquer lemouvement royaliste sous des apparences girondines. Il se résumaitainsi :
« M. d’Autichamp, qui fut plus tardun des généraux de la Vendée, avait la direction suprême dans lemidi. La révolte de Lyon entraînait le soulèvement général.L’attitude des deux bataillons marseillais qui avaient tenugarnison à Lyon ne pouvait laisser aucun doute sur l’esprit quianimait Marseille. À Toulon, les hauts fonctionnaires de ladirection du port étaient prêts à ouvrir cette porte de la Franceaux Anglais et s’engageaient à leur livrer la place et leport : les Anglais, ayant accès dans le royaume, marcheraientsur Lyon, en donnant la main aux Piémontais d’une part, auxEspagnols d’autre part. Point capital !
« Lyon devait s’insurger avant la fin dumois. Quant aux mesures à prendre pour la ville, le Régent se fiaità l’expérience du Conseil suprême qui s’était formé à Lyon avec sonapprobation et qui écoutait en ce moment la lecture du rapport. Leconseil devait nommer un chef politique et un chef insurrectionnel.L’insurrection ayant triomphé, il s’agissait de supporter unsiège : le Régent désignait comme général en chefM. de Précy, ex-commandant de la garde constitutionnelledu roi Louis XVI. »
De Précy était un royaliste constitutionnelcomme Lafayette, un excellent colonel, ayant brillamment commandéle régiment des Vosges, avant de commander la gardeconstitutionnelle. Il n’avait pas émigré et n’avait pas étéinquiété dans son petit patrimoine du Charollais, qu’il habitait etqu’il cultivait de ses mains, étant fort pauvre, et où il sefaisait oublier. C’était un signe de l’état des esprits danscertaines provinces, que cette sécurité dont jouissait de Précy,qui avait défendu le roi et commandé le feu contre le peuplependant la fameuse nuit du 10 août.
« Le choix de M. de Précy,disait le rapport, était fort convenable, en ce sens qu’iln’effarouchait pas trop les Girondins ; ceux-ci, au fond,étant prêts à se contenter d’une royauté constitutionnelle et nesupportant la République qu’à la condition qu’elle fût trèsmodérée. »
Tel était le rapport. Tel était le plan desroyalistes.
Le rapport lu, la baronne prit la parole etdit avec autorité :
– Messieurs, vous penserez sans doutecomme moi que la première chose à faire est de nommer notre chefpolitique à Lyon.
– Oui, dirent les conjurés.
– Je propose, dit la baronne, l’abbéRoubiès, dont vous avez pu apprécier les hautes qualités et laprofonde diplomatie.
– Oui ! l’abbé ! dirent tousles conjurés.
Et l’abbé fut nommé par acclamation.
– À vous, lui dit la baronne, de proposerun chef pour diriger l’émeute le jour où Lyon fera sa journée desbarricades.
– Je crois que M. Madinierremplirait admirablement ce poste difficile, dit l’abbé. Il n’estnullement compromis aux yeux de la population, car il a toujours sudissimuler ses convictions royalistes ; comme apprêteur ensoie, il plaira beaucoup au commerce et à la fabrique, et ilralliera au mouvement beaucoup de canuts qui l’estiment.
Madinier, modeste comme tous les hommes devaleur, voulut faire des objections, mais on le proclama àl’unanimité. Il s’inclina.
L’abbé exposa ses idées.
– Messieurs, dit-il, l’évènement de cesoir, cette arrivée des représentants, ce décret, ce déchaînementdes Jacobins armés de pouvoirs arbitraires pour lever l’empruntforcé, ce triomphe apparent de nos ennemis me paraissent chosesheureuses.
Comme l’abbé n’était pas homme à s’amuser àdes paradoxes, on l’écouta avec la plus grande attention.
– Messieurs, dit-il, quevoulons-nous ?
– Soulever Lyon ?
– Mais si les choses fussent restées cequ’elles étaient hier, Lyon se serait contenté de la situation quilui était faite depuis le mois de février : les partis setenant en équilibre, il n’y aurait pas eu motif à une émeute.
– C’est vrai ! dit-on.
– Mais voilà que les Jacobins vont, armésdu décret municipal, violer les caisses des Lyonnais riches,réquisitionner les marchandises des Lyonnais, enlever les enfantsdes Lyonnais.
Souriant :
– Vous connaissez Lyon ! L’endroitsensible du Lyonnais, c’est la caisse. Malheur à qui touche à sacaisse ! Les Jacobins vont y toucher ! Malheur à eux.Lyon, indigné, se lèvera comme un seul homme, quand sa patiencesera à bout.
– Je propose donc de laisser faireChâlier et ses séides ; ils vont se heurter à des résistancessourdes : ils emploieront la violence ; ils établirontleur tribunal révolutionnaire ; ils monteront leur guillotine.Laissons bouillir les colères, s’aviver les rancunes, et, dans unmois, le 31 mai, nous appellerons aux armes la garde nationale pourchasser la municipalité dévouée aux Jacobins et proclamerl’autonomie lyonnaise !
– Au lendemain de la victoire, ditl’abbé, nous trouverons bien dans la lie des faubourgs une centainede massacreurs.
– Ah ! l’on massacrera ?demanda Madinier avec un mouvement de répugnance.
– Indispensable ! dit le marquis deTresmes.
L’abbé sourit au vieux gentilhomme.
– Vous l’avez dit, fit-il, monsieur lemarquis : il est indispensable de répandre le sang, de mettreplusieurs meurtres collectifs entre nos adversaires et nous, pourrendre toute réconciliation impossible. La foule, mise en goût parla surexcitation d’un premier massacre, qui sera celui du citoyenSautemouche, si vous le voulez bien…
Mme Leroyer approuva de latête ; elle ne pouvait pardonner à Sautemouche de l’avoirtutoyée.
L’abbé continua :
– Nous désignerons donc cet insolentdrôle à nos massacreurs embrigadés : on fera une chasse àl’homme ; la masse, qui a des instincts féroces, ferameute : elle prendra part à l’hallali, et, toute la ville,responsable de ce meurtre et d’autres encore, sentiral’impossibilité de se soumettre à la Convention, qui voudra faireun exemple terrible. C’est ainsi, messieurs, que nous engagerons àfond les Lyonnais dans une lutte à outrance. Ils sentiront lanécessité de vaincre ou de mourir. La Convention enverra destroupes : le premier coup de fusil tiré, il faudra allerjusqu’au bout. Si vous m’approuvez, messieurs, je vous prie de mele dire. »
Une seule voix protesta :
– Ce massacre me fait horreur ! ditMadinier.
– N’en sentez-vous pas lanécessité ? demanda l’abbé froidement.
– Peut-être est-ce indispensable. Mais jene veux pas en prendre la responsabilité devant l’histoire, déclaraMadinier.
– Eh bien, dit l’abbé, il y a moyend’arranger la chose.
– Lequel ?
– Au lendemain même de la victoire,déclarez qu’ayant pris le commandement de l’insurrection dans uneheure de crise que pour faire triompher la cause girondine, vousdonnez votre démission après la victoire.
– Oh ! volontiers, dit Madinier.
– On fera voter ensuite les Lyonnais pournommer un maire et une municipalité nouvelle, et vous aurez huit oudix mille suffrages pour vous.
– Mais je ne tiens pas à être maire.
– Nous tenons à ce que vous le soyez. Etvous n’aurez rien à nous reprocher puisque les massacres auront eulieu pendant l’intérim.
– Oh ! l’abbé, dit le marquis deTresmes, vous arrangez merveilleusement les cas de conscience, et,si je n’étais pas un vieux pêcheur endurci, destiné à mourir dansl’impénitence finale, je vous prendrais comme confesseur.
– Ce choix m’honorerait beaucoup,monsieur le marquis, dit l’abbé.
Puis il reprit, faisant une révélationinattendue :
– Vous parliez de Judith tout à l’heure.Laissez-moi vous faire partager l’espérance que Lyon aura sa Judithaussi.
– Qui donc l’est HolopherneLyonnais ?
– Châlier ! Quand il aura, selon soncaractère passionné, poussé les choses à l’extrême et soulevé laréprobation générale, son œuvre sera finie et il devra disparaître.Il serait gênant, au jour du combat, ayant une grande influence surle peuple qu’il galvanise par sa parole. Lui mort, la victoireserait plus facile.
– Et vous avez votre Judith sous lamain ?
– Oui, monsieur le marquis. Vousentendrez parler avant la fin de cette semaine de sœurAdrienne.
– Oh ! oh ! contre les rois,l’église envoyait des moines et maintenant voilà que contre lestribuns elle envoie des femmes ! dit le marquis deTresmes.
– Pourquoi non !
– Si cela réussit à Lyon contre Châlier,je conseille d’essayer du moyen contre Marat à Paris.
– Erreur ! Marat nous estutile ! Il nous sert à rendre la révolution odieuse et ne nousgêne pas à Paris comme Châlier à Lyon.
En ce moment, on frappa à la porte du salon.On entendit un bruit d’armes dans la rue. En entendant sonner, dansla rue, les crosses de fusil frappant les cailloux dont Lyon étaitpavé alors, comme aujourd’hui en partie, tous les yeux se levèrentsur la baronne. Chacun se demandait si cet esprit fertile enressources trouverait un nouveau moyen de conjurer le péril. Mais,Étienne annonça qu’on avait affaire à un fort détachement de sacompagnie qui venait offrir ses services à M. Leroyer. Cetteintervention de la garde nationale était de nature à précipiter lacrise.
– Messieurs, dit l’abbé, prenant unedécision rapide et profitant de l’évènement, à mon avis, M. etMme Leroyer sont assez compromis pour qu’ilspartent sur-le-champ, en se servant des faux passeports que chacunde nous tient toujours en réserve et que le Conseil suprême lui aenvoyés : ces passeports ont coûté assez cher à la sociétépour être très sûrs.
À Étienne :
– Vous restez, vous, lieutenant !vous occupez, avec ce détachement de votre compagnie qui vousarrive, votre poste habituel. Si l’on veut vous enlever, vousrésistez. Il faut des luttes partielles pour préparer le combatdéfinitif et pour échauffer le conflit.
À la baronne :
– Vous, madame, vous êtes seule juge dece que vous devez faire, mais nous sommes à votre disposition.
Au marquis :
– Vous, monsieur de Tresmes, vous êtespresque aimé de nos adversaires. Votre originalité même vous arendu populaire. Vous êtes athée et l’on vous suppose ennemi duclergé : vous avez fait, sur la reine que vous n’aimez pas,des bons mots qui sont la joie des révolutionnaires. À tous cestitres, vous êtes cher à la foule et sacré pour les républicains,qui vous supposent favorable à leur cause jusqu’à un certainpoint.
– L’abbé, dit fièrement le marquis, si jene les ai pas détrompés, c’est par ordre, et il m’a été enjointd’accentuer même mon attitude libérale.
– Je le sais. Je constate simplement quevous y avez réussi au-delà de toute espérance.
Le marquis fit la grimace.
L’abbé reprit :
– Donc, monsieur le marquis, à vous, lemoins compromis de nous tous, de centraliser nos effortscommuns ; vous restez à Lyon et vous y êtes en permanence.Chacun de nous s’y risquera, comme il voudra, comme ilpourra ; je vous donnerai, pour mon compte, plus d’unrendez-vous. Nos amis feront de même.
À Madinier :
– À vous le commerce et l’industrie,travaillez les boutiques et les canuts.
À de Chavannes :
– À vous de surexciter les famillesnobles et de prêcher la croisade contre les Jacobins. Il fautfanatiser les gentilshommes lyonnais et surtout leur fairecomprendre qu’ils doivent laisser au mouvement sa couleurgirondine.
– À moi le clergé ! dit-ilencore.
Puis il continua à donner des instructions auxautres conjurés, chargeant celui-ci de pousser les employés dansl’émeute et de les faire entrer dans les rangs de la gardenationale bourgeoise par l’appât d’un bel uniforme neuf :recommandant à un autre de gagner les mendiants ; à un maîtremarinier d’agir sur la population des quais ; à tous,d’exercer une pression à outrance.
Gracieux pour Étienne et regardant samère.
– Lieutenant, dit-il, vous êtes jeune etvous avez le plus beau rôle, vous allez être le porte-drapeau, laprotestation vivante et aimée ; ces Jacobins voudront vousenlever, vous emprisonner à cause de votre père et surtout à causede votre mère, qui, il faut en convenir, a joué un tour bien cruelà Sautemouche. Mme Leroyer sourit en comprimant unelarme, car elle sentait quels dangers Étienne allait courir.
Mais l’abbé reprit affectueusement :
– Lorsque vous serez un peu las de lalutte et pris de découragement, mon cher Étienne, songez à larécompense. Je m’engage et nous nous engageons tous ici à fairedonner à votre père la baronnie de Saint-Chamoux et le nomd’Étioles.
Étienne remercia vivement l’abbé : sonpère, M. Leroyer, s’inclina seulement. Ce fut tout ce qu’ilput faire ; car il n’avait plus que la force de conserver unmaintien raide et impassible ; encore l’habitude y était-ellepour beaucoup. En lui-même, il maudissait l’ambition de sa femme etil envoyait l’abbé à tous les diables.
Celui-ci demanda à la baronne :
– Avez-vous besoin, madame, de quelqu’unde nous ?
– Merci, dit la jeune femme, je parleraiseulement à M. Étienne d’un léger service à me rendre tout àl’heure, quand tout le monde sera parti.
– À vos ordres, madame, dit le lieutenantrouge de plaisir.
Déjà tous les invités prenaient congé pendantque Mme Leroyer donnait des ordres à Jean pour lespréparatifs du départ. M. Leroyer voulut se mêler de faire desrecommandations.
– Emportez-ceci, prenez cela !disait-il.
– Non ! non ! Jean ! ditMme Leroyer, rien que le strict nécessaire pourchanger de linge en route. À Genève, nous achèterons tout ce quinous sera nécessaire.
– Acheter ! Toujours acheter !s’écria M. Leroyer, qui souffrait beaucoup de ce qu’ilappelait les prodigalités de sa femme.
Elle le laissa se lamenter et sortit. Il serabattit sur l’abbé qui causait avec Étienne.
– Ah ! monsieur l’abbé, disait-il,dans quelle situation je me trouve abandonner mon numéraireici…
– Ah ! vous avez du numéraire chezvous ? demanda l’abbé.
– Dans le caveau, oui.
– Alors, restez.
– Mais, si je reste, on m’emprisonne.
– Alors, partez !
– Mais, si je pars, on me volera.
– Restez.
Empoigné par ce dilemme, étranglé entre deuxalternatives aussi désagréables, M. Leroyer poussait de sourdsgémissements. Mais Étienne vint à son secours et dit àl’abbé :
– J’ai une idée qui peut tout concilieret rassurer mon père.
– Ah ! tu es bon fils, Étienne,s’écria M. Leroyer ; je ne t’ai pas toujours rendujustice ; il est vrai que tu me dépensais trop d’argent ;mais si tu me tires d’embarras, je te pardonne les folles dépensesque tu as faites avec tes muscadins d’amis.
– Eh bien ! voilà ! ditÉtienne, enchanté de son triomphe sur son père. Je proposed’établir à demeure ma compagnie ici.
– Dans la maison ? demandal’abbé.
– Oui ! car dans un poste sombre ettriste, on s’ennuierait et on se lasserait ! Ici, la compagniesera très bien et s’amusera ; elle ne voudra pas endéloger.
– Oh ! fit l’abbé, c’estmerveilleux ! Combien la jeunesse a parfois des idées saineset intelligentes. Vous avez raison, Étienne.
– Mais, on va tout abîmer chez moi !s’écria l’avare.
– La belle affaire ! fit l’abbé.Préférez-vous être volé ?
– Au moins, Étienne, mettez tout sousclefs et les clefs en poche.
– Oh ! soyez tranquille.
– Faites retourner le tapis.
– Dormez en paix. J’aurai soin detout.
– Faites bien attention au petit caveauoù est mon numéraire.
– J’y veillerai comme à la prunelle demes yeux.
– Mais, monsieur, dit tout à coup l’abbé,il me semblait, au sujet de votre numéraire, vous avoir donné unbon conseil. Je vous avais engagé à transformer ce numéraire enfonds étrangers.
– Je l’ai fait, ditM. Leroyer ; malheureusement, il me reste plus dequarante mille livres que je n’ai pu placer sur Londres ou surHambourg. J’ai trop tardé. J’attendais un cours avantageux.
– Ah ! quarante mille livres !vous avez quarante mille livres en or ! et vous avez prétendu,il y a quinze jours, que vous n’aviez pas d’espèces sonnantes àprêter à votre banquier ! Très bien, monsieur ! Je vousconnais maintenant à fond.
À Étienne :
– Mon cher enfant, ton père a commis unefaute, je dirai même un crime qui mériterait d’être sévèrementpuni. Si la Vente suprême apprenait que ton père a refusé uneavance, l’ayant dans ses coffres, il serait sévèrement frappé. Toiseul peux le sauver du châtiment.
– Que faut-il faire, monsieurl’abbé ?
– Je confisque les quarante mille livres,je te les donne et tu les emploieras à solder dans la compagnieceux qui ne seraient pas riches. Et puis, tu feras faire bombance àtes hommes. Je veux que l’on s’amuse ! Tiens ton monde engaieté, avec une pointe de vin. Abuse des caves de ton père, fermeles yeux sur les fantaisies de ceux qui amèneront ici leursmaîtresses : il vaut mieux que ces créatures viennent voirleurs amants que si ceux-ci désertaient leur poste.
– Comment, s’écria M. Leroyer, voilàles conseils que vous donnez à mon fils. Je prends Dieu àtémoin…
– Monsieur, dit l’abbé, je doute que lesfredaines d’une troupe de soldats en liesse approchent même de loinles orgies de certaine maison borgne de la rue Poivre.
Regardant son homme bien en face, l’abbé luidit :
– Et cependant, vous serrez la main à desgens qui fréquentent ce bouge.
Continuant à fixer M. Leroyer entre lesdeux yeux, l’abbé ajouta :
– Vous me comprenez, n’est-cepas ?
M. Leroyer baissa la tête, pendantqu’Étienne chantonnait entre ses dents :
– Ah ! si maman savait ça ! Trala la !
Justement Mme Leroyer entradans le salon en costume de voyage. Mme Leroyerarrivait juste pour entendre l’abbé dire à son fils :
– Au revoir, mon cher Étienne. Je merisquerai peut-être jusqu’ici sous un déguisement quelconque car jeveux être un peu scandalisé, tu me comprends ? Pas de rigueurinutile, dangereuse même. Que l’on s’amuse, surtout que l’ons’amuse. Dieu te pardonnera les peccadilles de tes hommes, mon cherenfant, en faveur des intentions, et l’Église t’accorderaindulgences et absolution, en raison des services rendus.
Il aperçut Mme Leroyer, pritcongé d’elle, salua sèchement M. Leroyer et sortit sans troprien craindre des Jacobins, car il était parfaitement déguisé enbon petit rentier lyonnais, et il avait très bien su s’en donnerl’air dans la rue.
L’abbé dehors, Mme Leroyer dità son mari qui levait les bras au ciel et qui protestait à lamuette :
– Monsieur, recevez, je vous prie, lesadieux de votre fils, et allez veiller à ce que Jean n’oublierien : aussitôt la berline chargée et prête à partir,faites-moi prévenir.
M. Leroyer « reçut les adieux »d’Étienne sans qu’il y eût grande effusion de tendresse, ni d’unepart ni d’une autre, et il s’en alla en maugréant. Resté seul avecsa mère, Étienne, très ému, l’embrassa, les larmes aux yeux. Elleessuya les pleurs de son fils avec son mouchoir de dentelle et luidit :
– Mon cher Étienne, par moi, car les filstiennent toujours de leur mère, tu es un gentilhomme, soldat denaissance, et la guerre est ta carrière. Tous les d’Étioles ont étémilitaires, et j’ai vu mon grand-père et mon père partir pour lafrontière sans que ma mère s’en émut.
Évidemment, elle avait aussi, elle, des larmesprêtes à éclore, mais elle les contenait.
– Si ton père, reprit-elle, était noble,je lui laisserais le soin de te parler ainsi mais, à son défaut,c’est à moi que revient cette tâche. Je pars et tu restes ici pourservir le roi ! Sois brave, sois chevaleresque, sois digne dunom d’Étioles que tu porteras bientôt, et songe que, plus tard,malgré la tache dont mon mariage avec un bourgeois comme ton père,barrera tes armoiries, il faut que les d’Étioles morts et lesd’Étioles vivants n’aient pas à rougir de toi.
– Ma mère, dit Étienne qui se hissaitvolontiers à une certaine hauteur, quand on lui faisait la courteéchelle, je n’ai pas peur de mourir, et si je vis, je veux vivred’Étioles et l’avoir mérité.
– Ah ! bien, mon enfant, voilà uncri du cœur que j’attendais de toi.
Elle l’embrassa avec une tendresse passionnée.L’orgueil donnait plus d’essor à son affection maternelle que latendresse. Elle lui prit les deux mains, couvrit son front debaisers et lui dit :
– Si tu savais ce que j’ai souffert. Ungentilhomme qui se mésallie, est déjà presque déshonoré aux yeuxdes siens mais enfin ses fils sont nobles et ils héritent de sonnom ; tandis que la vie n’est qu’un long martyre pour unefemme comme moi, une d’Étioles, quand elle est réduite, monÉtienne, à t’entendre appeler Leroyer !
Sa mère, dans ce moment d’effusion, lui dit,baissant la voix comme pour une confidence tout intime :
– Une chose à laquelle tu ne t’attendspas, mon ami, va te causer, je suppose, un grand plaisir.
– J’écoute, dit Étienne.
– La baronne voulait te parler ;elle te l’a dit.
– Oui… Un service à lui rendre.
– Et sais-tu quel service ?
– Non, ma mère.
– Elle veut rester ici, dans cettemaison.
– Se faire garder par moi ! Quelhonneur et quel bonheur !
– Oh ! mais elle est prudente. Ellese déguise. Voilà le service qu’elle te demandera : luitrouver un uniforme.
– Vraiment, c’est sérieux ?
– Mais, mon ami, je trouve qu’elle prendle meilleur parti. Déguisée en ouvrière, elle est connue et seraitreconnue : sous un uniforme, dans une compagnie, elle faitnombre. Souvent, sous leur apparente légèreté, les femmes de sasorte cachent de profonds calculs et ont des inspirations pleinesde bon sens, malgré leur originalité.
Étienne souriait à une espérance biennaturelle.
– Mon cher enfant, lui dit sa mère.Inutile de te recommander d’essayer de plaire à la baronne :c’est à moitié fait ; à moins d’être maladroit, turéussiras.
Elle reprit :
– La baronne ira loin. Elle jouira d’unehaute faveur à la cour, après le rétablissement de la monarchie.Par elle tu peux faire un chemin rapide.
Jean parut en ce moment. La berline étaitprête. Mme Leroyer embrassa une dernière fois sonfils, en lui réitérant son dernier conseil ; elle brusqua laséparation pour ne pas pleurer.
Pleurer ! Elle ne le voulait pas.Pleurer, parce que la nature l’y obligeait, parce qu’une mère a uncœur. Non, elle s’y refusait ! La femme noble étouffait enelle la femme. Pleurer, quand enfin l’occasion se présentaitbrillante pour son fils de se réhabiliter de la roture. Allonsdonc ! Elle eût rougi de sa faiblesse. Ainsi, cette mèresacrifiait son fils, non pas à son principe, non pas à une idée,mais à la vanité nobiliaire. Elle lui mettait l’épée à la main, nonpour la patrie, mais pour gagner la faveur royale et relever unnom. Quelle faiblesse en face de la force immense de la démocratiedont les flots montants submergeaient toute résistance !
Devant l’ennemi, la France affamée, sansargent et sans pain, sans munitions et sans armes, allait lancerquatorze cent mille hommes, fabriquer deux millions de fusils avecles vieux fers réquisitionnés, fondre trois mille canons avec lebronze des cloches, coudre et tailler avec les doigts de ses femmesdeux millions d’uniformes, tirer le salpêtre des caves, lavés pardes procédés nouveaux dus au génie de ses savants ; improviseren trois mois quatorze armées et les dresser devant l’ennemi qui,habitué depuis Rosbach à mépriser la France monarchique, va reculerpartout, balayé par les phalanges républicaines et s’inclinerrempli d’admiration devant le drapeau de la Révolution.
À cette heure où une d’Étioles immole sonenfant à un préjugé, quatre millions de mères et d’épousesfrançaises mettent les armes aux mains de leurs maris et de leursfrères et, comme les femmes de Sparte, leur ordonnent de partir etde mourir pour la patrie. Point d’autre espoir que de sauver laFrance, point d’autre récompense que l’estime du monde et letémoignage de la conscience.
Que l’on compare et que l’on juge !
Étienne était encore tout ému du départ de samère, lorsque la baronne entra dans le salon.
Ce fut comme un rayon de soleil éclairant toutà coup une matinée obscure.
– Ah ! mon cher lieutenant, dit labaronne, vous voilà.
Puis joyeuse :
– Nous allons être seuls maîtres de nosfantaisies, camarades et bons enfants, faisant ensemble nosfolies.
Le regardant affectueusement et prenant un tonde familiarité qui l’enchanta de la part d’une si grande dame, ellelui dit :
– Voyons, mon cher Étienne, vous êtes unbon garçon, n’est-ce pas ?
– Moi ! bon garçon ! Oh !ça, j’en jure ! s’écria-t-il.
– Un vrai serment d’homme à homme,n’est-ce pas ?
Étienne s’arrêta interloqué : ce n’étaitpoint là le ton qu’il voulait donner à la conversation.
La baronne s’en aperçut.
Elle lui fit signe de s’asseoir et prit unechaise en face de lui.
– Voulez-vous, à la veille de jouer notretête à tous deux, que nous causions franchement ?demanda-t-elle.
– Mais oui ! dit-il.
– Bien franchement ?
– Eh ! à cœur ouvert ! fit-ilsincèrement. Moi, je suis une nature loyale et très franche.
– Mon cher Étienne, je vous ai jugéainsi.
Et elle lui tendit la main.
C’était une étrange petite femme qui allaitpar quatre chemins en politique et par un seul en amour.
Elle lui dit donc en souriant :
– Vous seriez très disposé à m’aimer, moncher : je devine ça.
– Ce n’est pas malin ! dit en riantÉtienne, employant cette locution vulgaire pour envelopper uncompliment loyal.
– Savez-vous ce que vous aimez en moi,monsieur le lieutenant ? demanda-t-elle.
– Oui.
– Non.
– Si.
– Allons donc ! Vous aimez labaronne, bien plus que la femme ; vous aimez surtoutl’aventurière.
Redevenant sérieuse :
– Voilà le danger ! Vous croyezaimer Jeanne de Quercy, vous vous trompez vous avez été séduit parcette vanité d’avoir une maîtresse portant un beau nom, d’êtrel’amant d’une femme qui tient entre ses mains le sort de laFrance.
Avec le sourire d’une femme sûre de son fait,elle conclut :
– Voilà ce qui vous tente.
– Non ! dit-il.
– Étienne, fit-elle d’un ton attristé, jevous croyais loyal et vous me mentez ; vous vous mentez àvous-même.
– Sincèrement, non !protesta-t-il.
– Mon Dieu, je veux bien admettre quevous m’aimeriez pour moi-même… au besoin… Eh, mon cher, après tout,je suis une jolie femme.
– Très jolie.
– Soit, mettons très jolie ! Mais sivous avez du goût pour moi, vous n’avez pas de passion.
– Une passion folle, au contraire,s’écria-t-il.
– Illusion, mon cher. La passion, vousn’êtes pas assez vieux pour l’avoir oubliée, pas assez jeune pourne l’avoir point pressentie, si vous ne l’avez pas éprouvée ;et vous sentez bien que votre sentiment pour moi, ce n’est pas lapassion vraie : mon cher Étienne, vous m’adorez, – vous voyezque je vous fais des concessions énormes – mais vous ne m’aimezpoint.
Et, rompant la conversation, ayant tout résumépar ce mot, jugeant inutile d’ajouter une syllabe, elle luidit :
– Je ne veux pas être votremaîtresse.
Il fit piteuse mine.
– Je veux, reprit-elle, être à la foisvotre amie et votre camarade, amie dévouée et camaradeaffectueuse.
Lui tendant la main :
– Mon cher, c’est peut-être et même c’estsûrement le meilleur lot : les amours, cela ne dure pas.
Le regardant :
– Vous protestez ?
Il voulut risquer une banalité.
Elle haussa les épaules.
– Ça ne dure pas, fit-elle avec uneinsistance railleuse.
Et avec une mimique charmante :
– J’en sais bien quelque chose, jesuppose, fit-elle.
Devant ces aveux, ces manières, cettefranchise entraînante, Étienne s’avoua vaincu et n’osa pluscontredire.
– Mon cher Étienne, fit-elle, ce que nousnous amuserons ici, bons lurons tous deux, vous ne l’imaginezpas ! Ce que nous finirions, amant et maîtresse, par nousennuyer, vous pouvez vous le figurer, car vous avez déjà subi lesjalousies ou l’indifférence d’une femme.
Puis, enlevant la conviction d’Étienne à lapointe d’un sourire :
– Allez vite à cette compagnie qu’il fautinstaller ici et à cet uniforme dont j’ai besoin.
Elle s’était levée.
– N’oubliez pas le fifre, dit-elle.
– Le fifre ?
– Sans doute.
Avec un regard caressant quil’enivra :
– Pour être près de vous, il faut bienêtre quelque chose dans la compagnie ; fifres et tambours ontdes privilèges. Je serai le fifre et… le brosseur dulieutenant.
Avec un sourire qui lui parut plein depromesses :
– Plaignez-vous.
Il voulut lui baiser la main.
– Allons donc ! fit-elle. Entrenous, soldats…
Elle lui serra les doigts de la façon la plusmilitaire.
– Vite, dit-elle. Allez parler à lacompagnie.
Et elle le poussa dehors avec des gestes degamin.
Pauvre Étienne !
Il était bien jeune pour comprendre unepareille femme et pénétrer son jeu.
Ce qui prouve qu’Étienne était amoureux de labaronne, c’est qu’il avait complètement oublié Sautemouche, lepauvre Sautemouche qui dormait à poings fermés dans la cave, si unelégère paralysie peut s’appeler sommeil.
Ce qui semblerait prouver que, pour le moment,la baronne n’aimait pas Étienne, c’est qu’elle pensait àSautemouche.
À défaut de Jean qui partait avec ses maîtres,la baronne avait demandé un domestique sur qui elle pûtcompter ; Mme Leroyer avait fait mieux que luidonner un laquais fidèle : elle lui avait laissé une femme deconfiance.
En recevant cette fille des mains deM. Leroyer, fille d’un dévouement prouvé et éprouvé, labaronne avait été surprise d’être en défaut pour la première foisde sa vie sur le diagnostic à poser.
Car, ce que la baronne cherchait surtout etd’abord à connaître, c’étaient les maladies morales d’une personne,puis ensuite, seulement ensuite, ses qualités pour connaître saforce de résistance contre ses vices.
Or, Marie-Angélique Tournefort, diteMme Adolphe, parut tout à fait extraordinaire à labaronne.
Âge ? Point d’âge. Pas un cheveu gris,mais une peau ridée. Soixante ans par la peau, si l’on voulait.Quarante ans par les cheveux.
Le regard ? Une flamme !Mme Adolphe était une Auvergnate aux yeux noirs, etquand les yeux des Auvergnats sont noirs, ils lancent des éclairsde passion.
Était-elle passionnée,Mme Adolphe ? Qui aurait osé le dire ?Très dévote, Mme Adolphe ! Mangeant le bonDieu très souvent et n’engraissant pas pour ça, elle représentaitassez fidèlement une planche habillée, avec poitrine plate, ventreplat, mains plates, pieds plats ; les épaules étaient carrées,les hanches carrées.
Aspect général, une guenon habillée.
Signe particulier, de la barbe.
Si Mme Leroyer n’avait pasprésenté Mme Adolphe comme une femme qui lui avaitdonné mille preuves de fidélité, la baronne aurait hésité à se fierà ce monstre femelle.
Mais, outre les affirmations deMme Leroyer, la baronne réfléchit à ce phénomènesouvent observé que les femmes laides se prennent volontiersd’amitié pour les jolies femmes qui leur montrent de l’affection etqui ont pour elles des égards.
De là sa confiance subite.
Elle appela donc Mme Adolpheet lui dit :
– Vous allez venir avec moi à la cave,voir ce que font ces ivrognes de Jacobins.
Mme Adolphe, à cettedéclaration, regarda la baronne d’un air si étrange que celle-ci enfut stupéfaite.
La tête de Mme Adolphe avaitpris expression de férocité démoniaque qui lui enlevait toutcaractère humain.
– Attendez, Mme labaronne, dit-elle avec un grand geste menaçant, attendez Je vaischercher le couperet à la cuisine.
– Pour quoi faire,Mme Adolphe ?
– Mais on va les massacrer, n’est-ce pas,ces… cipaux, ces carmagnoles. Je ne veux en céder ma part àpersonne.
– Voilà une vraie brute ! pensa labaronne.
Et en elle-même : Ne décourageons pointles vocations : on peut se servir un jour des appétitssanguinaires de cette guenon du Cantal.
– Madame Adolphe, dit-elle, votre idée adu bon.
Mme Adolphe, enchantée d’êtreapprouvée, se mit à faire mine de hacher une tête à l’aide d’uncouperet imaginaire qu’elle semblait tenir à deux mains.
– Pan ! Pan ! Pan !grondait-elle, les sons sortant de sa gorge, rauques comme lessouffles d’un geindre.
La baronne la calma et lui dit :
– Oui ! oui ! je vouscomprends ! ça vous ferait plaisir de leur couper le cou. Maisil ne s’agit pas de cela.
– Pourquoi ? demanda madame Adolphedésappointée.
– Parce que ça ne rentre pas dans le planarrêté.
Et sans plus s’expliquer, la baronne ordonnad’un petit ton sec et péremptoire :
– Prenez de la lumière, les clefs de lacave et suivez-moi.
Mme Adolphe obéit, mais ellemaugréa entre ses dents :
– On les a pourtant sous la main cesbrigands de… cipaux. Ils en ont assez fait du mal pour le payermaintenant ! Ils venaient ici pour voler.
La baronne apaisa ces grognements endisant :
– Ma bonne madame Adolphe, on épargneceux-là pour mieux tromper les autres ! Au jour du grandmassacre, vous en tuerez à la douzaine.
– Vrai ? demanda la sauvage.
– Je vous le jure ! Et tenez, madameAdolphe, vous aurez, si cela vous plaît, l’honneur d’expédier lecitoyen Sautemouche qui a insulté votre maîtresse.
La baronne se rappelait le massacre nécessairedont l’abbé avait parlé au conseil.
– Sautemouche ! s’écriaMme Adolphe ! Il me va, je me leréserve ! Ah ! le scélérat ! Je lui mangerai lesyeux ! Mais quand est-ce ? quand est-ce ?
– Avant la fin du mois, madame Adolphe.Et d’ici là, il y aura pour vous de l’agrément ici.
On descendit à la cave.
Mme Adolphe demanda :
– Mais qu’est-ce qu’on va faire enbas ?
– Il faut que ces dormeurs aient l’aird’avoir bu, dit la baronne. Nous allons les barbouiller de vin etde lie.
– Bon, je m’en charge.
Et Mme Adolphe, posant lalumière sur un tonneau, se mit à l’œuvre.
La baronne la regardait à la besogne et notaitses traits de caractère.
Décidément, Mme Adolphe étaitune vraie brute.
Elle ne pouvait s’empêcher de maltraiter cesdormeurs, ou, si l’on veut, ces paralysés.
Avant de répandre un broc de vin sur la figurede l’un, elle le souffletait : elle prenait un autre à làgorge, et la baronne intervenait pour l’empêcher d’étrangler cemalheureux ; mais la marque des ongles restait incrustée dansles chairs.
Sur Sautemouche, elle se mit à danser, seservant du ventre comme d’un tremplin, en criant :
– Saute… Saute… Saute… mouche… mouche…mouche.
Si elle n’avait pas été si maigre, elle eûtcrevé la panse du… cipal, comme elle disait élégamment.
La baronne, tout en riant, car c’était unspectacle grotesque de voir cette guenon se trémousser ainsi, labaronne, qui ne voulait pas que Sautemouche mourut, fit cesser cejeu cruel.
Mme Adolphe termina sa besogneen prouvant qu’elle avait dans la cervelle beaucoup de fantaisiesétranges pour une dévote.
Elle déculotta un carmagnole et le courba ledos en l’air ; puis elle lui administra le fouet avec sachaussure, qu’elle retira.
Elle disait des choses singulières.
– Oh ! si je m’écoutais,s’écriait-elle, si je me laissais aller à mon penchant, je leschaponnerais tous. Ça leur apprendrait à vouloir marier ces pauvrescurés.
À la baronne :
– Tenez, allons-nous en ! Ça metente trop, et tout à l’heure je ne pourrais plus me retenir.
– Laissez couler une barrique de vin àterre, dit la baronne, et tout sera pour le mieux.
Mme Adolphe s’empressa detourner le robinet d’une pièce qui était en vidange, et elledit :
– C’est fait ! Mais celui-là qui ale nez collé contre la terre pourra bien se noyer.
– Oh ! tant pis… dit la baronne. Cesera sa faute. Il n’avait qu’à ne pas boire ou à tomber pile aulieu de face.
– Puisqu’il y a une chance pour quecelui-là se noie, je vais en retourner un autre, ça fera lapaire ! dit Mme Adolphe.
– C’est assez d’un, dit la baronne, queles regards de l’Auvergnate commençaient à inquiéter.
Et toutes deux se hâtèrent de remonter car levin qui coulait les gagnait déjà.
Arrivée au rez-de-chaussée, la baronne demandaà Mme Adolphe :
– Mme Leroyer doit avoirun boudoir et une salle de bain ?
– Oui, madame la baronne, réponditl’Auvergnate.
– Étiez-vous sa femme dechambre ?
– Non, j’étais sa femme de confiance,mais je sais habiller, coiffer et j’ai servi de femme de chambredans de bonnes maisons.
– Vous sauriez donc, chère madameAdolphe, me préparer un bain ?
– Oh ! certainement ! Un bainde reine ! Nous avons la recette de l’eau parfumée que l’onrépandait dans la baignoire de marbre du Petit-Trianon pour cettepauvre reine Marie-Antoinette, à laquelle ces scélérats de Jacobinsveulent couper le cou.
Et, au souvenir des dangers que courait lareine, saisie tout à coup par son idée fixe, elle se mit àtrépigner et à chanter sur un air de bourrée :
Pour les autres, il paiera
Sautemouche sautera.
On le recommande au prône
Pour le jeter dans le Rhône.
Et les poings fermés :
– Oui, je vengerai la reine sur cebrigand-là.
Reprenant son refrain, elle chantaencore :
Sautemouche sautera !
La baronne observait la sauvage qui semblaitatteinte du delirium tremens, tant ses jambes se trémoussaient ettant ses yeux roulaient tout blancs sous les paupièresdilatées.
– Dieu me pardonne, dit la baronne, vousêtes poète ; il me semble que vous improvisez des vers.
– Non, madame. J’ai mis le nom deSautemouche à la place de celui d’un sorcier dans une chanson quej’ai apprise étant petite.
– La chanson fera le tour de Lyon, dit labaronne. J’enverrai votre refrain au marquis de Tresmes pour qu’ilbrode des couplets dessus.
Mme Adolphe battit des mainset s’écria :
– Si je ne me retenais pas, je vousembrasserais.
– Retenez-vous, Madame Adolphe ! ditsèchement la baronne.
Puis elle ordonna :
– Conduisez-moi au boudoir et faites-moichauffer ce bain. Il doit y avoir ici un certain nombre dedomestiques : promettez-leur de très fortes gratifications,vous donnerez carte blanche au maitre-d’hôtel pour engager lenombre d’auxiliaires nécessaires. Il faudra traiter l’état-major etla compagnie, faire le service de la maison, tenir tout en ordremalgré le désordre. Mais on paiera en argent comptant tous lessoirs. Dans ces conditions l’on trouvera des gens dévoués. Vousdevez avoir du flair, madame Adolphe : voyez à ce que l’onn’engage pas de traîtres.
– Madame la baronne, je choisiraimoi-même parmi les pays et payses qui sont à Lyon.
– Très bien ! Et maintenant,vite ! mon bain d’abord.
Comme Mme Adolphe filait,pareille à une flèche bien décochée, la baronne la rappela.
– Et le boudoir ? luidemanda-t-elle. Il faut d’abord m’y conduire.
L’Auvergnate emmena la baronne dans un joliréduit auquel attenait une salle de bain.
Là, tout ce que peut désirer une femmecoquette en fait d’objets de toilette était réuni avec confort (unmot qui n’était pas encore en usage), avec élégance etprofusion.
Mme Leroyer, née d’Étioles,ayant dépassé la trentaine, soignait minutieusement sa beauté.
– B… fit l’Auvergnate. C’est gentil ici,n’est-ce pas ?
– Oui, dit la baronne, regardant labaignoire de marbre. Mais maintenant, vite mon bain, madameAdolphe. Il me semblera que je vais me plonger dans l’eau deJouvence, après avoir failli être noyée dans la Saône.
– Mais je vous vengerai, s’écrial’Auvergnate, je vengerai ma maîtresse, je vengerai la reine ;j’en tuerai tant que je pourrai des carmagnoles et desJacobins.
Et elle s’en alla en chantant à tue-tête et endansant.
L’hôtel résonna de son refrain :
Sautemouche sautera !
Les gardes nationaux adoptèrent aussitôt l’airet les paroles, et la baronne se dit :
– Ma prédiction se réalisera !Demain le refrain fera le tour de Lyon.
Puis, avisant un petit secrétaire de bouledont la clef était sur la serrure, elle l’ouvrit, s’installa etécrivit au marquis de Tresmes.
Elle lui conseillait de s’entendre avec l’abbéRoubiès pour provoquer de la part de Châlier une attaque contre lamaison Leroyer, attaque qui serait repoussée et qui provoqueraitune manifestation imposante de la garde nationale.
Elle les engageait tous deux à préparer unaccueil soigné à une procession qu’elle appelait le défilé desivrognes.
Enfin, elle envoyait comme thème à chansonsburlesques, pour que le marquis exerçât sa verve, le refrain trouvépar l’Auvergnate sur Sautemouche.
Elle manda le sergent, M. Suberville, etle pria d’expédier ses instructions par un homme sûr.
Puis, restée seule, elle se regarda dans uneglace, et, tout haut, se posa cette question :
– Qui vais-je aimer à Lyon ?
Elle n’était pas femme à ne faire que de lapolitique.
Oh non !
Risquant sa tête, elle voulait occuper soncœur.
Pendant que la baronne préparait à Sautemoucheles honneurs de la chanson, pendant qu’elle prenait un bain et sedemandait qui serait son amant à Lyon, Étienne remplissaitconsciencieusement ses devoirs d’officier.
Il avait d’abord envoyé au magasin de lacompagnie un fourrier chercher plusieurs uniformes complets, deséquipements et un fifre.
Il avait dit au fourrier que c’était pourhabiller un tout jeune homme, presque un enfant.
Ce soin pris, il avait harangué la compagnieet procédé à son installation dans la maison.
Le sergent, M. Suberville, était unaffilié de grade très supérieur à Étienne dans l’association desCompagnons de Jéhu.
Mis au courant des décisions prises et du butà atteindre, il exerçait le véritable commandement.
Par son ordre, les fenêtres furentmatelassées, des meurtrières furent percées, la maison fut mise enétat de défense.
Les gardes nationaux étaient furieux, car onavait trouvé le décret sur Sautemouche et on le leur avait lu.
Il y avait eu une très vive explosion decolère.
Oh ! cet emprunt forcé ! Cettesaignée à la caisse.
Louis Blanc et tous les historiens avec luiont compris que c’était la vraie cause de la révolte.
Comme l’indique Lamartine :
« La bourgeoisie riche de Lyon se révoltaquand on toucha à sa caisse. »
La première grande manifestation connue sousle nom de Défilé des Ivrognes ne réussit trop bien qu’à cause del’irritation causée aux Lyonnais par l’emprunt forcé.
De là l’entrain de la compagnie mettant lamaison Leroyer en défense.
Mais, pendant qu’Étienne tenait conseil deguerre avec M. Suberville, son sergent et les fortes têtes desa compagnie, une charmante femme s’occupait de lui.
La baronne, qui avait pris son bain et s’étaitfait apporter les uniformes les avait essayés : elle en avaittrouvé un qui lui allait fort bien.
Sûre d’être jolie sous celui-là, elle avaitôté veste et gilet et avait appelé Mme Adolphe àlaquelle elle avait dit d’un air impatient :
– Je ne sais pas me guêtrer ! Allezdonc, je vous prie, chercher M. Étienne pour qu’il montre àson fifre comment se chausse un garde national.
Mme Adolphe s’était précipitéeà la recherche d’Étienne en se disant :
– Ça y est !
Madame Adolphe était venue chercher Étienne augrand salon, où siégeait l’état-major, le jeune homme avait suivil’Auvergnate : une fois hors du salon, il demanda àcelle-ci :
– Savez-vous ce qu’elle me veut labaronne, Madame Adolphe ?
– Elle veut, répondit l’autre, que vousl’habilliez, morbleu !
Étienne était sans doute habitué aux parbleu,morbleu et autres jurons de l’Auvergnate.
Il ne s’étonna donc point du morbleu, mais dumot habiller qui le précédait.
– Madame Adolphe, dit-il, vous avez malcompris. Il n’est pas probable que la baronne vous ait envoyée mechercher pour lui servir de valet de chambre.
– Est-ce que je suis sourde, par hasard,fit l’Auvergnate qui n’aimait point la contradiction. La baronnem’a dit :
« Madame Adolphe, je ne sais pas mettreces guêtres, moi ! Vous ne vous y connaissez pas nonplus. »
« Allez chercher M. Étienne, a ditla baronne, il m’aidera à mettre ces guêtres et à boutonner monhabit. »
Puis, le poing sur la hanche :
– Tu sais, mon petit, tâche del’avoir ! C’est un morceau de roi, je ne te dis que ça :avec une si belle femme, pas de péché ! Un ours enmangerait ! Et puis, on se confesse et l’on fait pénitence.Elle est jolie, jolie, jolie !
– Madame Adolphe, dit Étienne, je n’aipas besoin d’être excité, je suis déjà assez amoureux comme ça.
– Alors, fit-elle avec un regard ardent,profite de ce que je m’en irai chercher quelque chose, n’importequoi. Sois hardi, mon petit.
– Ah, madame Adolphe, pour une femmedévote…
– Dévote… dévote… je le suis…après : parce qu’il faut bien payer ses fautes et retirer sonpied de l’enfer, quand on l’y a mis.
Cette réflexion de madame Adolphe pouvaitjeter un grand jour sur ses mœurs, si Étienne n’eût pas su à quois’en tenir depuis longtemps.
Il était loin d’ignorer que madame Adolphegagnait de bons gages, qu’elle n’avait pas d’économies et il luiconnaissait des cousins dans tous les régiments qui avaient tenugarnison à Lyon.
Lui sachant un grand amour pour la famille,côté des hommes, il supposait que les cousins dévoraient leséconomies de l’Auvergnate.
– Bien ! Bien ! madameAdolphe ! dit-il. C’est entendu ! Vous tâcherez de vouséclipser, je vous en serai reconnaissant.
On était arrivé.
Il frappa à la porte du boudoir où la jeunefemme s’habillait.
– Entrez, dit-elle.
Le cœur d’Étienne battait à rompre. En ouvrantla porte, il vit la baronne si charmante et demi-vêtue, qu’ils’avoua qu’avec certaines femmes il y a toujours des surprises.
Il n’aurait pas cru que celle-ci pouvaitgagner au déshabillé.
Quand il entra, elle n’avait que son pantalond’uniforme et elle était « en bras de chemise ».
Sa gracieuse image se reflétait, sous tous lesaspects, dans les glaces qui, selon la mode du temps, ornaient lesquatre murs du boudoir.
Son visage fin, épanoui, spirituel,s’encadrait dans les cadenettes que les soldats d’alors portaient,nattes splendides chez la baronne à laquelle cette mode permettaitde garder ses beaux cheveux du blond qui se rapproche le plus duchâtain, nuance très délicate qui s’harmonisait avec la bouchesouriante et mignonne, avec les yeux bruns, provocants etmoqueurs.
Elle était petite, mais de proportionsheureuses ; le galbe, chez elle, jambes, hanches, épaules, semodelait en rondeurs qui provoquaient les caresses de la main.
Comme toutes les petites femmes gracieusementtaillées sur ce modèle, elle était vive, pétulante, remuante.
La queue tressée et enrubannée de ses longscheveux sautillait constamment et ce coup de fouet continuel étaitéblouissant pour le regard.
En ce moment, dans une pose si bien étudiéequ’elle paraissait naturelle, la baronne tirait ses bas blancs surson mollet à nu, le pantalon relevé, et elle semblait fortembarrassée pour mettre une guêtre.
Penchée comme elle l’était, sa chemises’entr’ouvrait, laissant voir une gorge aussi ferme que celle d’unejeune fille et d’un contour rappelant celui d’un œuf coupé en deux,vu par le plus petit côté.
Étienne en perdait contenance.
Les parfums féminins le saisissaient auxnarines : le désir entrait en lui par tous les pores.
Mme Adolphe lui jeta unregard.
Elle semblait lui dire :
– Elle est à toi. Prends-la.
La baronne, de l’air le plus naturel du monde,paraissait faire de sérieux efforts pour réussir à se guêtrer, maiselle n’y réussissait pas.
Elle demanda :
– Eh bien, madame Adolphe, et ce crochetà boutons que je vous avais priée de trouver ?
L’Auvergnate se frappa le front et criaénergiquement, mais laconiquement :
– Fouchtra…
Et sans autre explication, elle sortit encourant.
Ce juron étonna dans ce boudoir : cettefuite brutale laissa un vide.
Il y avait là une maladresse grossière,évidente.
– Elle oublie toujours quelque chose,cette vieille folle, dit Étienne qui sentit cette faute.
– Pas le moins du monde, fit la baronneen haussant les épaules.
Et d’un ton froissé :
– Cette vieille folle, comme vous dites,mon cher Étienne, a tout simplement supposé que je serais enchantéed’être seule avec vous.
Puis sur un ton narquois :
– Elle vous a prévenu qu’elle s’en irait,n’est-ce pas ? Et vous, grand niais que vous êtes, vous n’avezpas protesté.
Sévèrement, le sourcil froncé et la lèvreboudeuse :
– À votre nourrice, je pardonne,mais…
– Ce n’est pas ma nourrice !protesta Étienne humilié.
– À madame Adolphe, reprit la baronne, jepardonne cette impertinence : cette femme ignore que nous nesommes que des camarades, des amis.
« Quand une jeune femme fait d’un jeunehomme son valet de chambre, il est permis de supposer que ce n’estpas pour enfiler des perles.
« Cette Auvergnate, qui manque de tact etde pénétration, a donc pu se forger des imaginations absurdes.
Étienne, sous le mot absurde, baissa la têteet se mordit les lèvres.
– Mais vous, dit la baronne, vous avezlaissé cette femme dans son erreur ; voilà une petitelâcheté.
– Oh ! madame la baronne.
– Il n’y a pas de baronne ici il n’y aqu’un fifre en colère : et, puisque vous êtes arrivé la têteenluminée, le feu aux yeux, puisque vous vous êtes laissé malconseiller par ce vieux mauvais sujet d’Auvergnate, une hypocrite,vous ne boutonnerez pas mes guêtres.
Se moquant de sa mine piteuse :
– Oh ! je sais ! Ça vous auraitfait plaisir. Les petites femmes sont très agréables, même à ceuxqui ne sont pas épris : on a toujours plaisir à chausser unpied bien fait, et je me pique d’avoir la cheville bienattachée.
– Madame la baronne ! balbutiaÉtienne étourdi par ce persiflage.
– Inutile. J’ai tout compris, toutdeviné ; c’est un complot.
– Je vous jure…
– Il ne faut jurer de rien, ni rienjurer, pas même que je ne vous aimerai pas un jour… lorsque vousserez d’Étioles.
Il tressaillit et crut pénétrer dans la penséeintime de la baronne.
– Oh ! ce nom de Leroyer,s’écria-t-il furieux, je le maudis !
– Gagnez vite l’autre ! dit-elleavec un charmant cynisme, et en attendant, allez me chercher lesergent Suberville.
– Pour vous…
– Pour qu’il me montre à mettre mesguêtres… oui…
– Mais M. Suberville…
– Il est sergent, c’est son affaired’habiller ses soldats.
Étienne, dépité et de fort mauvaise humeur,alla prévenir M. Suberville que la baronne le demandait pourla guêtrer.
– Ah ! ah ! ditM. Suberville en riant, je vois ce que c’est ! Nousn’avons pas été sage, mon petit ! Et l’on réclame un hommemûr, à la place d’une folle tête de vingt-deux ans !
Et voilà comme quoi ce fut son sergent quiguêtra le fifre, ce dont ledit sergent s’acquitta à merveille, touten faisant une observation prudente.
– Vous allez le rendre fou, Madame labaronne : prenez garde !
– Eh ! sergent, ce jeune homme abesoin d’être fanatisé : ce n’est pas comme vous, un caractèresupérieur. Il faut le grandir par la passion à hauteur de satâche.
– Ah… c’est par politique… attisez le feualors, madame la baronne.
Il avait compris cette grande comédienne.
Il allait sortir discrètement sur ce mot, maiselle le retint par un sourire.
S’il eût été un fat, M. Suberville auraitpu interpréter, à son avantage, et l’invitation et le sourire de labaronne.
Mais M. Suberville était fort laid :il le savait et ce désavantage était devenu une force ; jamaisM. Suberville n’aurait réussi à s’illusionner, tant sa mincefigure chafouine, couturée de marques de petite vérole, étaittourmentée, désagréable, hideuse même : car la bouche étaittordue et les yeux étaient éraillés.
Le masque cependant avait un air spirituel quine trompait point.
Comment cette laideur aurait-elle pu s’allierà la présomption ?
De là, cette sagesse de M. Suberville nese trompant point aux intentions de la baronne.
Bien mieux, il devina la pensée decelle-ci.
– Je crois, dit-il, que vous songez,madame la baronne, à la façon dont l’abbé Roubiès accueillera votreidée. Et je suppose que notre messager ne pouvant tarder à revenir,votre intention est que nous l’attendions.
La baronne n’avait pas souri, en coquettequ’elle était, sans avoir l’intention d’éprouver son homme.
– Eh ! Eh ! pensa-t-elle,celui-ci est fort !
C’était en effet une intelligence d’une autreenvergure que celle d’Étienne.
– Madame, dit M. Suberville, onfrappe. Voici notre homme.
– Entrez ! dit-elle.
Le messager ayant entendu la voix flûtée dufifre crier « entrez » eut comme un soupçon : ilvoulut lui remettre la lettre de l’abbé Roubiès, qu’ilrapportait.
La baronne lui dit, après avoir regardé le dosdu billet cacheté à la cire :
– Pas d’adresse.
– Non ! on me l’a remise telle que,en me disant : « Pour qui envoie ».
La baronne se mit à rire, regarda le gardenational et dit avec une ironie de gamin :
– Vrai, vous avez une bonne tête deplanton, vous.
Et elle lui rendit la lettre.
Le garde était intelligent, affilié encoreinférieur, du reste, mais très ambitieux et désireux de monter.
C’était un commis aspirant à devenir patron…par la grâce du Saint-Esprit… de Notre-Dame de Fourvière et demonseigneur l’archevêque.
Ils sont pas mal de commis comme celui-là àLyon.
Il ne connaissait pas le secret de labaronne : mais il voyait le fifre si bien avec le lieutenantet parfois si autoritaire avec tout le monde, ce fifre, enfin, luiparaissait si étonnant, qu’il le considérait comme une puissance,comme une toute puissance, même. Donc, du moment où le fifre luitrouvait l’air abruti d’un planton, il jugea qu’il devait se donnercet air-là et il se le donna.
– Voyons, dit la baronne, un peud’intelligence, si c’est possible. Vous n’êtes pas un troupierabruti, vous ! Vous êtes capable d’un raisonnement, jesuppose.
– Raisonnons, fifre, raisonnons, dit legarde, bannissant tout aussitôt l’air niais qu’il avait cru devoirprendre.
– Bon ! dit la baronne, vous avezdéjà l’air moins bête ! Encore un effort et nous arriverons ànous comprendre. Cette lettre est adressée à qui vous a envoyé laporter. Est-ce à moi, qui ne vous ai donné aucun ordre, n’ayantaucun grade, que vous devez la remettre ?
– Ce serait au sergent,M. Suberville, qui m’a commandé de porter la lettre, dit legarde.
– Eh bien alors…
– Mais au-dessus du sergent, il y a lelieutenant ! J’ai pensé…
– Qu’avez-vous pensé…
Le garde s’impatienta un peu etdemanda :
– Voyons, faut-il être bête ou…intelligent.
– Intelligent ! dit la baronne.
– Eh bien, j’ai pensé qu’au-dessus dulieutenant, il y avait un fifre qui semble nous commander tous ici,un fifre qui… que !…
– Bon ! Soyons intelligent, mais…pas trop ! Donnez la lettre.
Le garde la remit en souriant à labaronne.
– M. Suberville, demanda celle-ci,est-ce que vous ne trouvez pas que voilà un jeune homme qui mériteun coup d’épaule ?
– S’il se bat bien, oui ; sinon,non ! dit M. Suberville.
– Et bien, poussez-le s’il se batconvenablement, dit la baronne.
Puis au garde :
– Pour tous ceux qui n’attendent pas lelever du soleil, dit-elle, je suis fifre, rien de plus. Pour lesautres qui devineraient, qu’ils se taisent ! Allez, monsieur,on aura soin de vous !
Le garde sortit enchanté de lui-même et desautres.
La baronne, quand il fut dehors,demanda :
– Quel fond à faire sur cethomme ?
– Dévouement intéressé ! ditM. Suberville. Ça n’ira jamais jusqu’à l’héroïsme mais c’estcapable de remplir un devoir jusqu’au moment où la récompenseprobable cesserait d’être en rapport avec le danger.
– Quelles aptitudes ?
– Excelle dans les détails : sonpatron n’en ferait jamais un associé, mais il songe à l’intéresserun jour pour une branche de son commerce. Il a beaucoup d’entregentet d’habileté de seconde main.
La baronne demanda :
– Son nom.
– Romaney.
– Elle inscrivit ce nom et mit en regardplusieurs notes et un signe.
Ce signe était une croix de Saint-André.
Il signifiait : « À sacrifier, aubesoin, sans scrupule ».
Et son carnet était ainsi bourré de notes, denoms, de signes, tracés d’une écriture microscopique.
La baronne remit son carnet en poche, ouvritla lettre de l’abbé Roubiès et la lut.
– Oh ! oh ! dit-elle, en latendant à M. Suberville. Voyez donc, je vous prie, combien monidée a plu à l’abbé.
– Le père Roubiès est trop intelligentpour ne point avoir compris la portée de votre projet ! ditSuberville.
– Mais, remarquez, je vous prie, qu’ill’a mûri, agrandi, complété.
Suberville, qui lisait, sourit.
– Oh ! oh ! fit-il, voici toutun développement comique, qui porte la marque de l’esprit satiriquedu marquis de Tresmes.
– Je crois à un grand succès, dit labaronne.
– Moi, je suis certain que cette journée,préparée ainsi, ruinera à jamais le prestige des Jacobins.
– Que dites-vous de la mise en scèneimaginée par l’abbé ?
– Merveilleuse !
– Ces Fourches Caudines, cette voûted’acier. Ce sera très beau.
– La voûte d’acier est un emprunt auxfrancs-maçons.
– Emprunter à ses ennemis est d’une bonnetactique !
– Nous aurons peut-être quelquesincidents heureux : si cet épileptique de Châlier allait selivrer à des violences, on en pourrait profiter.
– Oh ! comptez sur le coup d’œil del’abbé et sur l’esprit d’à-propos du marquis pour saisir lesoccasions.
– Mais, la lettre contient unpost-scriptum, dit Suberville.
– C’est le chef-d’œuvre ! dit labaronne. On ne peut pas pousser le machiavélisme plus loin.
– Cette façon de préparer Lyon à croireaux orgies des Carmagnoles est très ingénieuse : c’est eneffet du machiavélisme tout pur : décidément le père Roubièsest étonnant.
– Combien avons-nous de Carmagnoles encave ? se demanda la baronne : une douzaine au moins,sans Sautemouche. Nous pouvons en faire porter six, cette nuitmême, sur différents points de la ville, comme nous le recommandel’abbé.
– Il en restera six et Sautemouche pourla procession des ivrognes : c’est bien peu, dit lesergent.
– Mais, fit la baronne, nous pouvonsfaire boire une dizaine d’Auvergnats, des pays àMme Adolphe. On les transformera en Carmagnoles unefois ivres-morts. Ils feront nombre derrière Sautemouche et sesacolytes.
– Ah ! madame la baronne, quellefertilité d’invention vous avez.
– Vous comprenez que ces Auvergnats, auréveil, se secoueront comme des caniches crottés et s’en iront chezeux sans rien comprendre à ce qui leur sera arrivé. Ils ronflerontcomme des sourds pendant la procession, car on mêlera de l’opium àleur vin. Ils trouveront chacun un écu de six livres dans leurspoches en reprenant leurs sens et ils seront enchantés.
En effet, un Auvergnat qui, par ce temps-ci,se sent en poche un écu sur lequel il ne comptait pas, se garderaitbien de souffler mot dans la crainte que quelqu’un lui réclamât cetargent.
– Maintenant, sergent, procédons parordre.
Et énumérant :
– Primo, je me charge des Auvergnats quicomplèteront le défilé des ivrognes.
« Secundo, vous vous occupez de fairesemer six de nos Carmagnoles ivres sur différentes places de laville, expliquant que ce sont les croque-morts de la guillotine,des gendarmes de l’emprunt forcé, trouvés ivres-morts dans lescaves des gens chez qui ils perquisitionnent.
« Tertio, vous chargez en Romaney,l’homme aux détails, de régler la cérémonie du cortège.
« Quarto, enfin, il faut trouver unSaint-Giles pour peindre les scènes d’orgie en caricatures sur lesbannières.
– Madame, dit Suberville, vous résumez unplan avec autant de clarté que César dans ses Commentaires.
Et, baisant la main de la baronne, il seretira.
Un homme qui fut bien étonné le lendemain decette nuit si mouvementée, ce fut la Ficelle.
Il avait senti qu’il s’endormait chezMme Leroyer, sur une marche de l’escalier de lacave, et il se réveillait au milieu d’une foule hostile, massée,place Bellecour, autour de lui.
La Ficelle devait, à sa petite taille et à saminceur, d’avoir été compris dans les six prétendus ivrognes quel’on avait résolu de transporter du fond de la cave sur lesplaces.
– Prenons celui-ci, il n’est point lourd,s’étaient dit les gardes nationaux chargés de cette besogne.
Et c’est ainsi que, la bouche pâteuse d’uncontrepoison qu’on lui avait fait avaler pour qu’il s’éveillât aumatin. La Ficelle se trouva au milieu de six cents personnes quimanifestaient pour lui une profonde mésestime.
Il entendait vibrer des injures et desmenaces.
On vociférait autour de lui :
– Au Rhône, le gendarme de l’empruntforcé ! À l’eau, le croque-mort de la guillotine !
La Ficelle comprit qu’un grand danger lemenaçait : il eut l’énergie de rassembler ses idées, deretrouver ses forces, et il se leva encore chancelant.
Il comptait se sauver par la langue etadresser au peuple une petite allocution mais sa langue, encoreparalysée, ne voulait point tourner.
Il en résulta qu’il balbutia des sonsinarticulés.
La foule se mit à rire : heureusement,car elle était très montée.
Ce que voyant, la Ficelle se dit qu’on nejette pas à l’eau un bouffon, et, pour sauver sa tête, il fit lagrimace au public, se livra à une mimique qui mit la foule dejoyeuse humeur : il put, dès lors, s’acheminer vers le Clubdes Jacobins, au milieu des huées, mais sans recevoir deshorions.
En chemin, il avait retrouvé toute sa présenced’esprit : arrivé au Club, toujours gardé, il cessa sacomédie, se plaça droit au milieu de ses camarades et cria à lafoule :
– Je n’étais pas ivre ! On m’avaitempoisonné.
Mais une immense clameur couvrit la voix de laFicelle.
Monte-à-Rebours, qui faisait son service, latête bandée, dit à son subordonné :
– Rentre ! Nous attendons Châlier.Tu lui expliqueras ton affaire. Inutile de provoquer cesgens-là !
Et la Ficelle qui ne tenait pas à batailleravec deux ou trois mille individus, disparut dans le Club.
La foule se dispersa peu à peu : mais,sur différents points de Lyon, cette scène se reproduisit et lesesprits se montèrent contre les Jacobins, si bien que l’idée d’unegrande manifestation, idée lancée par les royalistes, prit commeune traînée de poudre.
Tel était le génie machiavélique desmonarchistes, à Lyon, en mai 1793.
Pour se rendre compte de certains faits sepassant aux époques révolutionnaires, il faut avoir soi-mêmetraversé une de ces crises.
À première vue, il semblerait étrange qu’unfifre de la garde nationale girondine s’engageât dans le quartierde la Croix-Rousse, où l’élément jacobin dominait.
Mais il n’y avait pas encore eu decombats : la situation nettement dessinée entre les partis,n’avait pas encore abouti à l’effusion du sang ; on n’étaitpas enfin en état de guerre civile.
Dans ces conditions, les choses se passaiententre individus, comme d’habitude en pareil cas : les hommessans armes et isolés des deux partis allaient, venaient sans êtremolestés, alors même qu’ils portaient l’uniforme qui distinguaitles bataillons bourgeois ou la carmagnole des Jacobins.
Du reste, les bataillons mêmes n’étaient pointtellement homogènes qu’il n’y eût dans chacun d’eux des hommesd’opinions opposées.
L’épuration commençait seulement à sefaire.
La baronne avait parfaitement deviné l’étatdes esprits.
Voilà pourquoi elle s’aventurait à grimperjusqu’à la Croix-Rousse.
Pour quoi faire ?
Question insoluble pour Étienne qui supposa ceque l’on voulait lui faire supposer, c’est-à-dire qu’il s’agissaitde haute politique.
S’il avait entendu la baronne questionner lesgens, une fois arrivée à la Croix-Rousse, il eût compris qu’ils’agissait d’une affaire de cœur.
La baronne demandait aux passants et auxboutiquiers :
– Savez-vous, citoyens, où demeure lecitoyen Saint-Giles ?
Saint-Giles était populaire : tout lemonde savait son nom : mais il n’était pas riche, et il selogeait comme les petits rentiers de Lyon.
Il en résultait que la maison qu’il habitaitn’était point somptueuse, peu de personnes la connaissaient.
La baronne eut donc à questionner beaucoup demonde.
Elle put se convaincre que Saint-Giles étaitl’idole de la Croix-Rousse : la population se montraittrès-émue, très-secouée par la nouvelle des blessures ducaricaturiste.
Comme toujours, l’esprit de parti dénaturaitles faits.
– Oui, mon amour de fifre, disait unevieille ouvrière à la baronne, ils l’ont assassiné pour se vengerde lui, parce qu’il les crayonnait.
Une jeune fille désolée répondait :
– Je l’ai vu, moi, citoyen, je l’ai vucinq fois, oui, cinq fois ! Un si beau garçon, si franc, etqui riait si bien ! Il va mourir !
Elle avait, la petite ouvrière, une larmeprête à éclore et qui ne demandait qu’à perler sur les cils :mais elle la retenait et rougissait sous le sourire moqueur dufifre, qui lui dit :
– Eh mais, tu étais amoureuse,citoyenne.
Elle ne dit pas non et soupira fort.
La baronne, en ayant trouvé par dizaines dansces sentiments, conclut qu’une enquête bien menée aurait prouvé quetoutes les fillettes de la Croix-Rousse étaient folles deSaint-Giles.
Les hommes ne parlaient que de le venger.
– Celui qui a fait le coup, c’est unbedeau, disait un charbonnier, un ancien bedeau qui commandait à defaux mariniers. Il y avait un curé réfractaire dans la bande.
– Canailles ! ils voulaient le noyerdans la Saône ! disait un ouvrier.
– C’est la garde nationale qui l’a sauvé,faisait remarquer un autre ; mais elle ne croyait pas avoiraffaire à lui, sans quoi elle l’aurait laissé massacrer.
– La preuve, disait le charbonnier, qu’onn’a pas arrêté le bedeau, auteur du crime.
Et les commentaires se suivaient, brillants defantaisie, étincelants de contradictions, n’ayant pas le senscommun et prouvant que le peuple lyonnais, le plus calme et lemieux doué de toute la France sous le rapport de la logique, étaittout aussi capable qu’un autre de déraisonner en politique.
Enfin, la baronne trouva un libraire, crieurdu journal de Saint-Giles, qui lui donna l’adresse du jeunehomme.
Elle y courut.
La reconnaissance la portait et lui donnaitdes ailes.
Saint-Giles habitait une de ces maisons quibordent l’escarpement de la montagne, du côté du Rhône.
Du petit atelier qu’il avait fait disposer,l’artiste jouissait d’une vue splendide.
À ses pieds, le fleuve, au loin lesmontagnes ; sur sa tête, le ciel bleu. Il pouvait rêver à sonaise.
Et il rêvait souvent.
C’était une de ces natures qui sont douées dela double puissance du rire et des larmes.
Il avait ses heures de mélancolie, cecaricaturiste qui saisissait si bien les ridicules : commeMolière, il était capable d’aimer tendrement et de souffrircruellement.
Jamais il ne s’était bien guéri de la blessureque lui avait laissée au cœur la mort de son père qu’iladorait.
Seul protecteur, seul gagne-pain de sa mère etdes petits orphelins, il avait senti peser sur lui le poids deslourdes responsabilités.
Les premières années avaient été difficiles etles privations avaient préservé Saint-Giles des débauchesprécoces : la misère avait trempé son caractère ; son âmes’était épurée par le sacrifice.
C’est ainsi que se forment les grandsartistes.
Saint-Giles avait le droit d’aspirer à unegloire plus sérieuse que celle qu’il avait acquise.
L’atelier de Saint-Giles était au quatrièmeétage.
Il avait voulu y être transporté ; pourmieux dire, il y était monté, car la plaie débridée, il avait pumarcher facilement.
Le docteur avait dit vrai : les blessuresn’offraient aucune gravité et le jeune homme pouvait espérer desortir après quelques jours de repos.
Seulement, le docteur, prévoyant lesimportuns, avait recommandé à la mère du blessé d’interdire à quique ce fût, même aux intimes, l’accès de son atelier.
Il en était résulté que Saint-Giles s’étaitendormi et qu’il s’était mis à rêver sous l’agitation d’une légèrefièvre.
Il se revoyait sur le quai de la Saône,défendant une jeune femme : mais au lieu que ce fût une petiteouvrière, c’était une grande dame d’une beauté très provocante.
Et, en rêve, Saint-Giles en devenait trèsamoureux.
À peine avait-il entrevu la baronne ; àpeine avait-il pu distinguer ses traits ; cependant, il serappelait très bien son costume de petite ouvrière.
Aussi quand il s’éveilla en sursaut, ce quiarrive souvent dans les sommeils fiévreux, se moqua-t-il de sonrêve.
– Ce que c’est que d’avoir del’imagination, se disait-il, voilà que j’ai sauvé une princessecomme dans les romans. Et moi, démocrate, ça me flatte… en songe.Au fond, nous sommes tous des aristocrates. Le citoyen David,peintre ordinaire de la république, a dit que les artistes neferaient jamais de bons sans-culottes : il a raison.
Et il se rendormit en murmurant :
– Est-ce bête ? Uneprincesse !
Mais il refit bientôt le même rêve, compliquéd’incidents enchevêtrés les uns dans les autres et aboutissant à uncauchemar désagréable.
Quand il en sortit, Saint-Giles ouvrant lesyeux, se dit :
– Je me lève ! Assez deprincesses ! C’est idiot vraiment.
Il ne se doutait pas lui-même que lapénétration supérieure de l’artiste lui révélait le secret de labaronne, dans les veines de laquelle coulait une goutte de sang deFrance, Henri IV étant son ancêtre de la main gauche.
Pendant qu’il dormait encore, la baronnefrappait à la porte de l’appartement occupé par la famille :un petit garçon vint lui ouvrir.
– Maman ! cria-t-il, c’est unsoldat !
– Non, madame, dit la baronne en saluantmilitairement madame Saint-Giles. Ce n’est qu’un enfant detroupe.
La baronne fit quelques pas et se sentitcharmée par la vue de cet intérieur simple, modeste, maisriant.
Une propreté exquise, des rideaux blancs, desenfants roses vêtus comme des enfants du peuple, mais n’ayant nitaches, ni trous, nets comme des cristaux rincés à l’eauclaire.
Les filles un peu coquettes, quelques rubans,un fichu de soie, un brin de dentelle.
Tout cela à croquer.
La baronne avait envie d’embrasser tout cepetit monde.
C’était un élan de reconnaissance ardente pourle frère, élan qui se reportait sur la famille et auquel aidait lasympathie dont il eût été difficile de se défendre pour la mère etses enfants.
Mme Saint-Giles était le typede cette belle race de matrones lyonnaises, souche féconde etpuissante d’une des plus robustes races de France.
La baronne fut étonnée de se trouver en faced’une plébéienne, au front de laquelle il lui sembla voir brillerune auréole, l’auréole de la chasteté d’une mère de famille qui, lepère de ses enfants mort, lui garde l’éternelle fidélité.
Mme Saint-Giles portait encorele deuil de son mari et voulait le porter jusqu’à la mort.
Mais dans la gravité des regrets, rien quisentit la prose.
Elle ne parlait de son mari que pour honorersa mémoire, sans se plaindre, sans jamais chercher lacommisération, la pitié pour elle-même.
Si l’on cherchait à lui adresser un complimentde condoléances, elle reportait au mort l’intérêt qu’on luitémoignait.
– Oh moi, disait-elle, j’ai mon fils ettous ses enfants qui seront des hommes. Si le père pouvait lesvoir.
La baronne qui ne connaissait de labourgeoisie que les fournisseurs de Paris et de Versailles, labaronne qui n’avait vu de près le peuple que sous forme de laquaiset de vassaux, la baronne qui ignorait l’ouvrier et surtoutl’ouvrière fut surprise et touchée.
Le sentiment de son infériorité morales’imposait déjà à elle et lui pesait.
Il fallut parler.
Elle se sentait intimidée, elle qui ne l’étaitjamais.
Mme Saint-Giles trouva trèsnaturel l’embarras de ce tout jeune soldat et luidemanda :
– Que voulez-vous, mon ami ?
– Madame, dit la baronne, je désireraisparler au citoyen Saint-Giles.
– Mon enfant, c’est impossible. Lemédecin a défendu de laisser pénétrer jusqu’à lui, qui que ce fût.Je n’ai même pas consenti à recevoir les membres du comité qu’onvoulait envoyer près de lui en délégation.
La baronne qui avait repris tout son aplombs’écria :
– Oh tant mieux ! le docteur seracontent de savoir que les ordres qu’il a donnés sont si bienexécutés. Mais, pour moi, il y a exception. Je viens de sa part, età moins que le citoyen Saint-Giles ne dorme, je dois lui dire,entre hommes, quelque chose de très-important, que le docteur aoublié de lui recommander.
– Bien, dit simplementMme Saint-Giles, nature trop droite, poursoupçonner le mensonge.
Et à l’aîné de ses fils, elle dit :
– Ernest, monte à l’atelier, retire teschaussures et vois si ton frère dort.
L’enfant se hâta d’obéir.
En s’en allant, il jeta un regard sympathiqueau petit soldat qui lui sourit.
Ernest se sentit tout de suite de la sympathiepour le fifre : car, expert déjà en choses militaires, augalon du col, il avait reconnu l’emploi.
Ce galon, la baronne s’était empressée de lefaire coudre, pour être bien et dûment fifre de la compagnie.
Ernest parti, la baronne posa quelquesquestions à Mme Saint-Giles.
– Madame, fit-elle, j’espère que ledocteur, en me disant que votre fils guérirait vite, ne s’est pastrompé ? Le blessé va-t-il bien ?
– Je crois que ce ne sera rien, ditMme Saint-Giles. Franchement, il serait malheureuxqu’il mourût pour une émigrée, mieux vaudrait mourir pour lapatrie !
– Mais, citoyens, ce n’est pas uneémigrée qu’il a défendue ! dit la baronne qui avait toutintérêt à ne pas avouer la vérité.
Et comme le bedeau l’avait fait prévenir parSuberville de la fable qu’il avait imaginée, la jeune femme larépéta mot pour mot à Mme Saint-Giles.
– Mais alors, s’écria celle-ci étonnée,le comité central se trompe.
– Absolument. La petite baronne, commenous l’appelons, est ma cousine germaine.
– J’aime mieux que mon fils ait défenduune ouvrière qu’une vraie baronne, ditMme Saint-Giles. Une ouvrière est utile au pays etelle travaille ; une baronne, ce n’est bon à rien.
Mme de Quercy tressaillitsous cette rude apostrophe lancée sans la viser mais qu’ellerecevait en pleine poitrine.
Le petit Ernest redescendit.
– Mon frère dort, dit-il.
– Alors, si je ne vous gêne pas,citoyenne, dit la baronne, j’attendrai son réveil, car ce que j’aià lui dire importe pour qu’il ne fasse pas d’imprudence.
– Vous allez boire un verre de notre vinen espérant qu’il se lève, ditMme Saint-Giles : nous avons encore près decent bouteilles de notre clos.
– Ah vous avez un clos ?
– Oui dit-elle.
Et elle fit signe à son fils d’aller à lacave.
Ernest fila comme un trait ; il comptaittrinquer avec le petit soldat.
– Oui, repritMme Saint-Giles, avec une fierté qui parut d’abordsingulière à la baronne, nous avons un clos ! Nous avons mêmeune petite maison dans le clos et depuis peu nous avons même acquisun verger, un potager et des terres. C’est mon Giles qui a gagnétout cela. Il est vrai que nous avons payé en assignats.
– Ce sont donc des biensd’émigrés !
– Oui ! Et il est bien juste que desFrançais qui trahissent la France, qui attaquent leur pays, il estbien juste, n’est-ce pas, que ces gens-là perdent leurs terres.
– Je suis sûre, dit la baronne en riant,qu’ils ne sont pas de votre avis.
– Mais, cependant, c’est juste ! Nosfils se feraient tuer pour défendre la terre de France, et, eux,les émigrés, reviendraient posséder cette terre chaude encore dusang de nos enfants ! Non, ce n’est pas possible.
La baronne pensa :
– Eh mais, voilà un argument auquel ilest difficile de répondre.
Puis, tout haut, imprimant un autre ton à laconversation :
– Mes compliments, citoyenne ! vousvoilà grosse propriétaire.
– Oh non ! juste de quoi vivre, etéconomiser sur les bonnes années, afin d’avoir quelque argent pourfaire face aux mauvais jours. Mon fils n’aurait pas consenti àattendre un mois de plus pour nous faire plus riches.
– Attendre ?
– Oui, attendre pour s’enrôler.
– Comment ! fils de veuve, exemptépar les lois et les décrets, il veut partir à lafrontière ?
– Mais je pense bien que si vous étiezassez fort pour porter un sac et pour faire étape, vous neresteriez pas dans la garde nationale.
– Non ! Mais moi, je ne suis pasfils de veuve.
– Mais la veuve, mon petit citoyen, n’aplus besoin de soutien : nous avons tant et tant économisé quece pauvre Lucien (c’était le prénom de Saint-Giles) va pouvoirpartir.
– Ma foi ! dit étourdiment labaronne, à votre place, moi, je lui aurais fait croire que le magotn’était pas suffisant.
– Moi… mentir… à Lucien… s’écria MadameSaint-Giles, oh ! jamais !
Et elle reprit avec véhémence :
– Et non seulement je ne veux pas mentir,mais je ne veux pas voler un homme à la patrie et tricher lâchementles autre mères ! On laisse leur fils aux veuves, mais la loi,pour être juste, devrait excepter les veuves riches ; et,puisque Lucien nous a mis au-dessus du besoin, moi aussi j’ai hâted’en finir avec toutes les formalités, je vais enfin réaliser –c’est l’affaire d’un mois – la somme nécessaire en écus, pour quetout ce petit monde-là vive.
S’exaltant, sans un geste, mais la têtesuperbe et le front haut, elle dit :
– Si dans un mois mon enfant oubliait departir, je le prendrais par la main et j’irais l’enrôlermoi-même.
Elle reprit :
– Vois-tu, petit, quand les autres mèresme regardent et semblent dire : « Elle est heureuse,celle-là », je suis honteuse. J’ai pourtant ma conscience pourmoi ; on ne laisse pas mourir de faim cinq enfants. Et je puisjurer que seule j’aurais mis le fusil aux mains de Lucien.
Avec élan :
– Mais n’importe, je fais des jalouses etcela me pèse. Quand il sera parti, je le pleurerai mais j’auraifait mon devoir et il fera le sien, j’en suis sûre. Il ne faut pasqu’une mère méprise son fils, il ne faut pas qu’un fils méprise samère. Je ne comprends pas comment l’on peut vivre sans s’estimersoi-même et sans le respect des autres. Si le mépris public tombaitsur moi à bon droit, j’irais sur le pont Morand et je meprécipiterais dans le Rhône.
La baronne n’avait jamais entendu exprimer depareils sentiments : elle ne les avait jamais éprouvés.
– Est-ce que décidément, sedemanda-t-elle, le peuple ce serait quelqu’un. Monsieur de Gœtheavait donc raison à Valmy, en disant au roi de Prusse qu’une èrenouvelle se levait sur le monde.
Et dans sa mauvaise humeur, elle posa cettequestion cruelle :
– Si on le tuait ?
– Depuis vingt siècles, réponditMme Saint-Giles, les Français meurent pour lestyrans, il est temps qu’ils meurent pour la liberté.
Et montrant son fils Ernest :
– Tenez, celui-ci aura votre âge à peuprès dans deux ans, mais il sera plus fort que vous. Eh bien, si laguerre n’est pas finie, il partira. Si son frère est tué, il leremplacera. Si les rois font à la République une guerre decinquante ans comme ils nous en menacent, pendant cinquante ans lesmères s’arracheront les enfants des entrailles pour les jeter à latête des rois. Il le faut. J’ai souffert d’une insulte qu’un noblea faite à mon mari et dont il n’a jamais pu obtenir raison. Il fautque nos enfants soient les égaux des plus grands seigneurs et, sousla loi, les plus hauts doivent être au niveau des humbles. Tout lesang qu’il faudra pour atteindre ce but, on le verserastoïquement.
En ce moment, contraste étrange, l’ombre d’unpolichinelle dansa devant la fenêtre.
C’était bien un polichinelle suspendu par uneficelle et descendu d’un étage supérieur qui gambadait devant lafenêtre.
La baronne qui s’était sentie enlevée à deshauteurs tragiques par l’éloquence deMme Saint-Giles, eut toutes les peines à s’empêcherde rire, tant ce polichinelle était drôle.
Il lui sembla, du reste, que c’était la charged’Ernest, le second fils de Mme Saint Giles.Celle-ci voyant que le soldat réprimait son hilarité lui ditbienveillamment.
– Eh ! mon enfant, ris ! Lepolichinelle est drôle.
Avec un soupir :
– À son âge, on ne comprend pas ce qu’ilfaut de sacrifices pour faire une révolution et l’on ne s’attristepas du malheur des temps.
Puis, souriant et d’héroïne redevenant mère,elle expliqua le polichinelle.
– C’est une fantaisie de Lucien,dit-elle. Il a fait la charge de tous ses frères et de toutes sessœurs : il appelle ainsi à son atelier celui ou celle dont ila besoin.
– L’idée est originale, dit la baronnegaiement.
Elle était enchantée de changer de sujet deconversation, la grandeur d’âme de cette mère républicaine écrasaitles petites idées de petits dévouements au roi, de petitesglorioles et de faveurs à gagner, qui faisaient le fond del’honneur monarchique.
Mme Saint-Giles, du reste,n’était pas femme à faire du lyrisme par pose. Elle descendait desplus hautes cimes de la pensée avec simplicité comme elle s’yélevait sans efforts.
– Ernest, dit-elle, va prévenir ton frèreque quelqu’un désire lui parler de la part du docteur.
Ernest qui semblait avoir l’agilité du singe,regrimpa trois étages et redescendit annonçant que son frèreattendait le citoyen fifre.
La baronne, à cette invitation, éprouva untrouble dont elle s’étonna.
– Suis-je donc devenue sireconnaissante ? se demanda-t-elle. Et les beaux sentiments deces gens-là me gagneraient-ils ?
Tout aussitôt elle pensa :
– Espérons que non car tout ceci est bienridicule.
À cette époque comme aujourd’hui, le ridiculetuait en France. Il tuait indistinctement les bons et les mauvaissentiments.
Étrange nation que la nôtre.
La mode y est reine.
Le jour où il est de mode de se moquer despatriotes les plus purs, les plus héroïques, on les tue d’un mot deVaudeville : chauvins ! Quand on a dit chauvin, à cesépoques néfastes, on a tout dit.
Et l’homme ridiculisé se tait.
La baronne de Quercy était une intelligence,peut-être même un cœur.
Elle avait été touchée, attendrie, fascinéepar la splendeur de cette grande âme de femme qui venait de sedévelopper devant elle.
Les fibres secrètes de ce merveilleuxtempérament avaient tressailli. Pendant un instant, la durée d’unéclair, elle s’était demandé si elle ne jouait pas son rôled’héroïne à contre-sens ; elle venait d’être terrassée par unelueur fulgurante.
Mais la baronne était femme : elle eut lapetitesse de songer aux éclats de rire des salons de Coblentzlorsqu’on y annoncerait aux émigrés qu’elle était devenuerévolutionnaire comme Théroigne de Méricourt.
Elle ne raisonna pas ; elle n’entrevitmême une conversion possible que très confusément ; elles’empressa de chasser de son esprit l’image importune.
Elle était, du reste, préoccupée de l’émotionqu’elle éprouvait, d’autant plus vive qu’elle approchait de laporte de l’atelier.
– Comme mon cœur bat ! sedit-elle.
Ernest ouvrit et dit avec la naïveté d’ungamin :
– Lucien, voilà le fifre !
Il s’effaça pour laisser passer labaronne.
L’artiste, un peu pâle, était assis dans unfauteuil, et sa tête puissante par l’ossature, fine parl’expression des traits, léonine par l’encadrement des cheveuxnoirs et de la barbe en crinière, sa belle tête au nez d’aigle, auxcourbes hardies, à la bouche aristophanesque, dont le rire moqueurétait corrigé par la bienveillance du regard, cette tête, qui fitl’admiration des batailleurs républicains, produisit une profondeimpression sur la jeune femme.
Tout, du reste, la surprenait dans cet atelierque l’artiste s’était fait tailler à peu de frais dans le grenierde la maison.
Larges châssis vitrés par lesquels la lumièrepénétrait à flots, tentures de toile sur lesquelles l’artiste avaitpeint des chasses du Moyen-Âge, dans le style des vieillestapisseries, plafond représentant la Liberté prenant son essor etpassant sur le monde qu’elle émancipait, vue merveilleuse sur leciel, la montagne et l’eau, tout révélait dans l’ensemble le goûtd’un artiste pour ce qui est beau, large et grand.
Et les détails ! Ravissants !
Comme presque tous les peintres, Saint-Gilesétait sculpteur : il est à remarquer même que, quand ilsmanient l’ébauchoir et le ciseau, les peintres ont plus de brio,plus de couleur et font plus chaud que les sculpteurs.
Saint-Giles avait eu l’idée originale de secréer un mobilier.
Le lit et les autres meubles de bois sculptéétaient taillés en plein cœur de chêne : les pendules, lescandélabres et les vases à fleurs étaient en terre cuite, aussi latoilette et ses menus bibelots, aussi la grande vasque àcoquillages qui servait de table à modèle au milieu de l’atelier etqui représentait le triomphe de Vénus.
Seule la déesse manquait et le modèle femme enprenait la place les jours où Saint-Giles, dédaigneux desimitations, se fiant à sa fantaisie, n’avait suivi que soninspiration : laissant de côté les styles connus et classés,ne s’asservissant à aucune règle, il avait retracé tout le drame dela jeunesse amoureuse dont chaque meuble formait un épisode.
C’était une œuvre originale qui séduisit labaronne au-delà de toute idée ; cette histoire d’amour lafascinait.
– Ainsi, pensait-elle, voilà comment ilaimerait !… C’est la passion poétisée par le génie desarts !
Ne voulant pas se trahir, fine comme unemouche qu’elle était, sachant trouver le joint des situations lesplus embarrassées, elle dit en jouant l’éblouissement d’un gaminqui s’émerveille :
– Comme c’est beau ici.
Cette exclamation lui donna le tempsd’admirer.
Saint-Giles, en véritable artiste qu’il était,se sentit flatté du naïf enthousiasme de ce petit soldat pour sonœuvre et le laissa regarder tout à son aise.
La baronne songeait qu’elle connaissait vingtgrands seigneurs étrangers qui lui sauraient beaucoup de gré, sielle envoyait un pareil ameublement contre dix mille écus.
Alors l’idée lui vint d’assurer des dots auxsœurs de Saint-Giles s’il mourait à la frontière, l’aisance s’il enrevenait.
Elle transforma donc tout le plan d’entretienqu’elle avait préparé.
Ils étaient seuls.
Ernest avait eu cette perspicacité decomprendre, de flairer qu’il eût été de trop.
– Citoyen Saint-Giles, dit-elle, je suisenvoyée par le docteur pour te faire de sa part uneproposition.
– Quelle proposition, citoyenfifre ? demanda l’artiste en souriant.
Puis lui montrant un délicieuxtabouret :
– Assieds-toi.
Elle prit le siège et dit :
– Le docteur a vu ton ameublement et ilest justement chargé d’en acheter un pour un grand seigneurétranger qui veut quelque chose d’artistique. Il trouve le tien sibeau qu’il t’en offre dix mille écus.
Saint-Giles secoua la tête, regarda son œuvreet dit :
– Non !
La baronne leva les yeux d’un airinterrogateur.
La baronne supposa que l’artiste évaluait sonœuvre plus cher.
– Le docteur, dit-elle, si la somme ne teparaît suffisante, te prie de lui faire connaître tesprétentions.
– Je n’en ai pas ! dit Saint-Giles.Je n’ai plus besoin d’argent. Ah si tu étais venu plus tôt,citoyen, quand nous amassions, sou à sou, le pain de la famille, lepain de l’avenir, j’aurais accepté avec enthousiasme ; maismaintenant que ma mère est sûre de mourir tranquille après avoirélevé les enfants et donné à chacun d’eux un métier, il n’y a plusde raison pour vendre ce mobilier.
– Mais, dit la baronne, cela ferait desdots aux petites et un avoir pour créer une position auxpetits.
– Des dots ! dit Saint-Giles.
Et il toisa le fifre.
– Toi, tu es bourgeois, fils debourgeois, mon garçon, dit-il.
– Bien pire, dit la baronne en riant debon cœur. Mon père était sacristain, mon oncle était bedeau.
Riant plus fort.
– C’est lui qui s’est si bien sauvé hiersoir et qui t’a pris pour un voleur, rue des Trois-Maries.
– Alors, tu dois être pétri depréjugés ? dit Saint-Giles. Mais tu es jeune et je puis semeren toi un peu du bon grain des bons principes. Ça germerapeut-être.
– Ma foi, je ne demande pas mieux qued’écouter un jeune homme comme toi, quoique mon oncle en disebeaucoup de mal. Tu es crâne et franc, ça me va.
Puis questionnant :
– Pas de dot pour les filles,alors ?
– Si jamais un prétendant à la main d’unede mes sœurs me parlait d’une dot, dit avec énergie Saint-Giles, jele jetterais dehors comme un marchandeur de chair humaine qu’ilserait.
Avec la même véhémence que sa mère, quirevivait en lui :
– Est-ce une jeune fille ou un sac d’écusque l’on épouse ?
– Mais une dot, ça aide à élever lesenfants.
– Ah, mon pauvre fifre, quelle éducationtu as reçue ! Est-ce qu’un homme est digne d’être père, s’ilne peut gagner le pain de sa femme et de ses enfants ! C’estun fainéant ou un mauvais ouvrier, celui qui vise une dot en vue des’établir pour exploiter les autres et s’affranchir de la sainteobligation du travail.
– Il y a du vrai là-dedans ! murmurala baronne, se parlant à elle-même.
Et elle convint vis-à-vis de sa conscienceque, mère d’ouvrière, mère de bourgeoise même, elle penserait de lasorte.
– En Angleterre, continuait Saint-Giles,il n’y a pas de dot même pour la fille d’un lord. Aussi, là-bas, lemariage est-il presque toujours un mariage d’amour et la loipermet-elle aux enfants de se passer au besoin du consentement desparents. Ils sont logiques, nos ennemis les Anglais !
– Soit ! Pas de dot ! Maispourquoi ne pas faciliter aux garçons l’entrée de leurcarrière ?
– Allons donc ! Est-ce que c’estbon, est-ce que c’est sain pour un enfant de se dire qu’il aura enmain cet instrument qui aplanit la route : l’argent !Est-ce que tu crois que je serais ce que je suis et surtout ce queje serai, car je me sens là quelque chose de plus que lacaricature, dit-il en montrant sa poitrine, est-ce que je seraisdevenu un artiste, de simple dessinateur sur étoffes que j’étais,si j’avais eu la perspective d’un établissement assuré ?
Employant une locution triviale avec laliberté de langage des ateliers :
– Vois-tu, mon garçon, dit-il, pour qu’unenfant devienne un homme, un vrai travailleur, un citoyen utile quihonore sa patrie, il faut qu’il ait reçu « le coup de pieddans le cul de la nécessité ».
Avec une conviction profonde :
– On n’est un mâle que quand on a peiné,sué, lutté chaque jour de son enfance contre l’a misère qui menacetous les foyers pauvres ! Voilà le secret de la forcecréatrice des grands hommes sortis de bas.
Se levant et se posant dans une attitudesuperbe de confiance et de fierté, il dit :
– Tiens, graine de bourgeois, larve desacristie, regarde-moi, comprends et profite de la leçon.
Il montra son œuvre :
– Tu vois, n’est-ce pas, qu’il y a là dutalent ! C’est une œuvre originale sortie tout entière de moncerveau. J’ai inventé un style. Sais-tu, en réalité, qui devraitsigner cette œuvre ? C’est la Misère. Oui, la sainte misère,qui m’a fait vibrer, qui m’a élevé, qui m’a refondu, qui m’a passéà son creuset et recréé tout entier.
Haussant les épaules :
– Et tu voudrais que je donne à mesfrères autre chose que l’instruction, le pain et un métier selonleur vocation ? Je les aime trop pour les corrompre ! Ilsferont comme moi, aussi rudement que moi, et sauf la maladie, je neconnais pas un seul cas où un enfant, sorti d’apprentissage, ait ledroit de s’asseoir au foyer paternel, sans y apporter son pain.
La baronne, malgré elle, s’avouait que cesprincipes devaient assurer à la démocratie une supériorité qui luidonnerait la victoire définitive ; elle avait ressenti del’estime pour la mère, elle éprouvait une sympathie admirative pourle fils.
– Mais, après tout, se disait-elle, c’estun artiste, ce n’est pas un manant ! Les artistes se sontassis à la table des rois.
Pourquoi songeait-elle à cela ?
Elle eût été embarrassée de se l’expliquer àelle-même.
Cependant elle avait remarqué qu’à différentesreprises il l’avait regardée d’une façon assez singulière, etchaque fois, elle s’était sentie troublée. C’est que l’œil del’artiste a une puissance irrésistible de pénétration. Saint-Gilesétudiait ce type de figure et notait les courbes.
Tout à coup, il dit :
– Décidément, c’est extraordinaire.
– Peut-on te demander, citoyen, ce quiest extraordinaire ?
– Ta ressemblance ?
– Avec qui ?
– Avec une princesse.
Et il se mit à rire.
– Quelle princesse ?demanda-t-elle.
– Oh ! dit-il, une princesseétrangère du pays des rêves.
La baronne, devant cette échappatoire,n’insista pas sur ce point ; mais elle n’avait pas toutdit ; elle n’était point venue pour admirer un mobilier, siartistique qu’il fût.
– Citoyen Saint-Giles, dit-elle, revenantà son premier plan d’entrée en campagne que le chef-d’œuvre luiavait empêché d’appliquer, je suis venue aussi de la part d’uneautre personne.
– Ah ! dit Saint-Giles. Et de quidonc ?
– D’une jeune fille.
– Tiens, tiens, tiens.
Et il toisa le fifre.
– Cette jeune fille ne peut pas te rendrevisite : il y a des empêchements. C’est celle que tu assauvée, la petite baronne !
Mme de Quercy jugeait àpropos de reprendre la fable du bedeau.
– Baronne ! dit Saint-Giles enriant ; elle n’est que baronne. Et moi qui la croyaisprincesse ! Oh les rêves !
– Mais, dit le fifre, elle n’est nibaronne, ni princesse ; c’est ma cousine germaine.
– Ah, voilà qui m’explique tout. J’aientrevu le visage de ta cousine, je l’ai reconstitué et j’ai trouvéque tu lui ressemblais. N’est-ce pas que tu luiressembles ?
– Oh, beaucoup ! Presque à s’yméprendre, quand au carnaval je m’habille en fille.
– Elle est très jolie alors, tacousine ?
– Jolie et distinguée, c’est pour celaque nous l’appelons la petite baronne.
– Que fait-elle ?
– Elle est couturière.
– Que diable allait-elle faire si tarddans les rues ?
La baronne raconta l’histoire de mariagefabriquée par le bedeau, homme peu guerrier de sa nature, maisexpert en mensonges et en ruses.
– Ce qu’il y a de plus drôle, dit-elle,pouffant de rire, c’est que les gens du Comité sont convaincus quema cousine est une vraie baronne.
– Si elle a autant de chic que tu leprétends, ça n’est pas étonnant.
– En voilà une qui ne te plairait pas,citoyen, dit la baronne.
– Pourquoi donc ?
– Mais elle a des manières de grandedame.
– Cela ne me déplaît pas, protestaSaint-Giles. Est-ce que j’aurais des façons de croquant, parhasard ? Je suis pour élever le peuple et le grandir, moi.
– Tous gentilshommes, alors ! fit labaronne en riant.
– Certainement ! ditSaint-Giles.
– Enfin, voilà ma commission faite !Ma cousine m’a dit que, ne pouvant venir te remercier, ellem’envoyait à sa place t’assurer qu’elle te serait toute sa viereconnaissante, et toute sa vie dévouée. Mais qu’est-ce que peutfaire pour un artiste comme toi une petite ouvrière en robe,fut-elle lingère par-dessus le marché ?
– On ne sait pas ! ditSaint-Giles.
Puis il ajouta :
– Je dois moi-même ma première visite àta cousine. Ce sera pour ma première sortie, si elle consent à merecevoir.
La baronne allait répondre.
En ce moment Ernest arrivait un peu essoufflécette fois et il disait à son frère :
– Les citoyens du Comité sont en bas etils veulent absolument te voir. Il paraît que c’est bien unebaronne émigrée que tu as sauvée.
L’artiste regarda le prétendu fifre et fouillasa pensée dans ses yeux.
La baronne n’était pas femme à se laisserprendre au filet, sans chercher à passer au travers desmailles.
Sous le regard de Saint-Giles qui pesait surelle, elle sourit et trouva le moyen de préparer sa prompteretraite, sans que Saint-Giles la soupçonnât d’être une femme etune vraie baronne.
– Ah ! dit-elle, tu me regardescitoyen, et tu te dis : « Voilà un petit bonhomme quifera bien de filer. Il est le neveu d’un bedeau, le fils d’unsacristain, le fifre du lieutenant Leroyer, une vraie graine debourgeois, comme tu disais tout à l’heure. »
Saint-Giles riait.
Tant d’art lui fit l’illusion du naturel.
La baronne continua :
– À cette heure le Comité n’est pascontent de la compagnie où le fifre joue ses plus beauxairs ?
– Pourquoi ?
– Parce que Sautemouche a perquisitionnédans la maison Leroyer, parce que le dit Sautemouche s’est grisédans les caves avec ses compagnons et qu’on l’y tient sous clefs,en attendant son réveil. La maison est en état de siège :naturellement le Comité n’est pas de bonne humeur et s’il mettaitla main sur le fifre du lieutenant, il emprisonnerait le pauvrefifre.
– Comment Sautemouche… ?
– Mais oui… Sautemouche… qui a bu dupunch à la santé de la République avec madame Leroyer, qui a rebudans les caves et qui est ivre-mort.
– C’est dégoûtant ! dit Lucien, maiséclipse-toi, mon garçon.
– Dis à ton frère Ernest de retenir lesgens du Comité dans l’appartement de ta mère, jusqu’à ce que j’aiepassé devant la porte.
– J’y vais, fit Ernest, je sais ce qu’ilfaut dire.
Et il descendit.
– Au revoir, citoyen ! dit labaronne d’un ton qui parut singulier à Lucien.
– Au revoir, petit fifre ! ditcelui-ci. Si tu deviens bon républicain et si tu fais ton devoir,quand tu en auras la force, engage-toi dans ma compagnie car jepars bientôt.
– Nous nous retrouverons sur un champ debataille, fit la baronne, et nous nous rendrons mutuellementservice.
Elle songeait en effet à la lutte prochainequi s’engageait dans Lyon même.
Saint-Giles comprit la pensée autrement, etlui dit :
– Allons, à bientôt, viens me voir !Tu parais être un bon petit diable.
Elle s’en alla en murmurant :
– Toi, si les balles t’épargnent je tesauverais des exécutions qui auront lieu après la victoire. Tu esdu bois dont on fait les grands artistes.
Elle emportait de lui une impression de trèsvive sympathie.
Mais ce n’était point le moment de discutercette sympathie.
En approchant du palier sur lequel débouchaitl’appartement de Mme Saint-Giles, elle entendit unevoix cassante, désagréable qui criait :
– Oui, citoyenne, cette femme que tonfils a sauvée n’est autre que l’ex-baronne de Quercy, uneci-devant, une émigrée.
La baronne reconnut cette voix et elletressaillit.
C’était Laussel qui parlait.
Laussel, le mauvais génie de Châlier.
Laussel qui déshonorait la Révolution par sesmœurs et la compromettait par ses violences ; Laussel quipoussa Châlier dans une voie dangereuse et fatale.
Rien ne l’arrêtait.
Il était bien l’homme capable de jeter unefemme dans la Saône sans pitié pour sa jeunesse et sa beauté.
À ce souvenir, la baronne eut un légerfrisson.
Laussel continua :
– Et ton fils, citoyenne, ne veut pasnous recevoir.
– Le docteur l’a défendu !
– Ta ! ta ! ta ! Il doitavoir d’autres raisons.
– Tu dis, citoyen ? demanda la voixgrave et calme de Mme Saint-Giles.
– Je dis que ton fils a ses raisons pourrefuser sa porte : il ne veut pas nous renseigner sur cettefemme : il est enchanté d’avoir sauvé une baronne, cela leflatte et il la protège.
Mme Saint-Giles, hautaine,laissa tomber ces mots sur Laussel.
– Tu accuses mon fils ! dit-elle.C’est un républicain pur et sans tache. Toi que je savais corrompu,tu es un dangereux imbécile.
– Prends garde ! s’écria Lausselfurieux. Tu m’insultes.
– Tu m’insultes bien, toi, en accusantmon fils.
– Je vais te faire arrêter.
– Essaie ! Saint-Giles viendra meréclamer avec dix mille Lyonnais, et, si tu avais osé me faire cetoutrage de m’emprisonner, je commanderais au peuple de te coudredans un sac et de te jeter dans le Rhône, Lyon le ferait, et tu lesais.
Laussel, intimidé, baissa le ton.
La baronne était descendue deux marches endessous du palier et s’était arrêtée à écouter, malgré ledanger : mais elle prêta bien plus attentivement l’oreille,quand elle entendit Laussel dire en essayant de sejustifier :
– Les renseignements que nous avons reçussont sûrs. C’est une rivale de la baronne qui nous les a envoyés,nous les faisant tenir par une personne à elle, qui est à Lyon, etqui nous a fait connaître les plus petits détails des projets decette baronne.
Avec emportement.
– On ne peut douter, voyons : noussavions à quelle heure elle devait passer sur le quai del’Archevêché – comment elle serait déguisée, quil’accompagnerait.
Un doute vint à l’esprit deMme Saint-Giles.
– Et vous l’avez attaquée !fit-elle.
Laussel, emporté par son tempérament, venaitd’ouvrir une porte au soupçon, il la ferma brusquement.
– Comment l’attaquer ? Que veux-tuinsinuer ? demanda-t-il.
– Rien, dit-elle.
En ce moment Ernest, pour clore la dispute etsupposant que son nouvel ami, le fifre, avait dû passer, dit à samère :
– Je pense que Lucien a fini des’habiller.
– Alors, montez, citoyens ! ditmadame Saint-Giles.
Laussel parti, elle fit ouvrir la fenêtre etbrûla du sucre.
– Ah ! dit-elle, quelle honte pourun parti d’employer un pareil misérable. Ces prêtres qui trahissentleur église ne feront jamais rien de bon au service de laRépublique ! Je suis sûre qu’il a tendu le guet-apens où cettebaronne a failli périr et où mon fils a été blessé. Assassiner unefemme !… Qu’on la juge ! Qu’on l’exécute. Mais c’est uneœuvre basse que d’égorger les émigrés, la nuit, au coin desrues.
Pendant que Mme Saint-Gilespurifiait la chambre de l’air qu’avait respiré Laussel, celui-cimontait à l’atelier de Saint-Giles et la baronne descendit lesétages inférieurs.
En arrivant à la porte du rez-de-chaussée, labaronne vit des individus en carmagnoles.
C’étaient évidemment des agents du comité.
Ils allaient l’interroger.
Elle improvisa sur-le-champ un moyen depasser : c’était l’anguille se glissant partout etinsaisissable : elle s’écria :
– Vite ! vite ! unmédecin ! Le citoyen Saint-Giles vient de se trouvermal ! Courez au plus près ! Moi je vais chez lechirurgien qui l’a pansé. Vite, citoyens.
Et elle fila comme une flèche entre les agentsqui se seraient bien gardés d’arrêter pour le questionner un fifresi bien intentionné.
Une fois dehors, la baronne, ayant lestementdégringolé les pentes de la Croix-Rousse, se trouva dans lesquartiers riches ; là, sur un appel, vingt mille gardesnationaux seraient venus défendre un fifre de leur bataillon, siquelqu’un avait osé l’attaquer.
– Il est temps, se dit-elle, d’aller voircomment se comporte ce pauvre Étienne, car il va bientôt avoir surles bras tout le comité central qui lui réclamera Sautemouche.
Pourquoi pauvre Étienne ?
Elle le plaignait donc.
Évidemment oui.
Elle le savait amoureux d’elle et étaitdécidée à ne pas l’aimer.
Oui ! pauvre Étienne !
Pendant que la baronne poussait cetteexclamation, Saint-Giles étonné voyait arriver successivement cinqou six médecins.
Aux cris poussés par le fifre, tout le mondes’était précipité à la recherche des docteurs, tant le peupleaimait Saint-Giles.
Et celui-ci, ayant appris que le fifre avaitlancé tout ce monde à la rescousse des médecins, se mit à rire debon cœur, comprenant que c’était là un expédient.
– Il est fin ! dit-il. C’est undrôle de garçon.
Puis :
– Je le reverrai avec plaisir.
– Parbleu !
Et Saint-Giles, après avoir fait cesréflexions, se disputa avec le Comité refusant de croire à unebaronne et tempêtant contre l’ivrognerie de Sautemouche.
Sur la nouvelle de l’orgie de leur ami, lesmembres du Comité s’empressèrent de courir avertir la commissionpermanente pour qu’elle ait à agir ; c’est ainsi queSaint-Giles fut débarrassé d’eux et de Laussel qu’il méprisait.
L’aurore de la journée qui allait décider dusort de Lyon s’était levée sur un grand scandale.
On avait trouvé, nous l’avons dit, descarmagnoles ivres-morts sur les places de la ville et lesroyalistes en avaient profité pour mener un bruit énorme autour decette affaire.
Nous savons que ces carmagnoles n’étaient pasivres.
À Lyon, aujourd’hui encore, dans certainssalons on raconte, en riant, que la baronne de Quercy versa lepoison dans les verres de punch.
Comment se fait-il que jamais historien n’aitrelevé ce trait du machiavélisme des monarchistes ?
Seul Michelet y fait allusion, mais emportépar le récit, il passe trop vite sur cette intrigue.
Toujours est-il que Châlier et son partireçurent un premier et terrible coup, dès le matin, par cescandale.
Châlier !…
Cet homme remplissait Lyon de terreur.
C’était l’épouvantail.
C’était le monstre.
Méritait-il donc la haine que Lyon lui avaitvouée ?
Oui, celle du Lyon royaliste, non celle duLyon républicain. Et cependant la calomnie pèse sur sa tombe commeun manteau de plomb : Lamartine l’accable et Louis Blanc ose àpeine la défendre.
Pourquoi la postérité n’est-elle pasimpartiale pour cet homme qu’elle ne voit qu’à travers un tissu demensonges ? L’histoire de Lyon révolutionnaire est à refaireou plutôt à faire.
La réaction qui a suivi l’année terrible apermis aux thermidoriens et, avec eux, aux royalistes, de fausserla vérité.
Sous le premier Empire on n’écrivaitpas : la pensée était comprimée pair le sabre, et le Moniteur,seul, parlait, mentant presque toujours.
Puis, vint la Restauration : avec elle laTerreur Blanche.
On inventa des légendes.
On profita de l’indignation causée par lesrépressions féroces de Collot-d’Herbois, de Dubois-Crancé et deFouché, pour calomnier Couthon, qui, sur l’ordre de Robespierre,voulut épargner la ville : il en avait pourtant été chassécomme trop modéré par les Hébertistes qui mirent la pioche auxmonuments et qui employèrent le canon contre les prisonniers, laguillotine étant trop lente.
Les royalistes ont confondu de parti-pris tousles partis républicains et tous leurs hommes.
Et malheureusement les historiens républicainsn’ont pas toujours pu faire la lumière au milieu des obscuritésaccumulées avec le savant génie qui caractérise les Baziles.
Tous les écrivains sont d’accord pour avouerl’orgie et la violence qui sont censées avoir présidé à la levée del’emprunt forcé, violences dont Châlier est responsable devantl’histoire.
Violences, oui !
Les riches refusaient de payer.
Orgie, non !
L’accusation n’a pour base qu’un seulfait : celui qui se passa chez M. Leroyer et que nousavons raconté et qui fut exploité avec un rare talent par lesroyalistes.
Quant à une mise en scène organisée par l’abbéRoubiès, l’affaire Sautemouche, comme nous le verrons, fit dansLyon, même sur les vrais républicains, une impression profonde etdéfavorable.
Pourtant…
Nous avons raconté comment les chosess’étaient passées dans le salon de Mme Leroyer etdans les caves de son mari.
Disons maintenant comment les royalistessurent tirer parti de l’aventure.
Ils spéculèrent sur le caractère irascible deChâlier, le chef des Jacobins, l’âme du mouvementrévolutionnaire.
Châlier, qui joue un très grand rôle dansl’histoire de Lyon et qui fut le martyr de la réaction en juin1793, était un étranger qui avait conquis une situationprépondérante dans la ville.
Châlier était de petite taille. Il avait leteint bilieux, la démarche convulsive. Né en Piémont, l’extrêmevivacité de son geste exagérait jusqu’à la pantomime italienne.
L’éducation religieuse qu’il avait reçue auséminaire et son tempérament expliquent son exaltation dont lesécrivains du temps nous ont décrit le caractère étrange.
Mais Louis Blanc y oppose le traitsuivant :
– Et, dit le célèbre historien, auxapproches du soir, l’énergumène s’en allait arroser le petit jardind’un ami, dont le pavillon était à deux pas de la ville ; là,tout le ravissait en extase ; la moindre fleur, une feuille,un brin d’herbe ; il croyait posséder un vaste champ, habiterun désert lointain.
Châlier était une nature pleine decontrastes.
– Quelle secousse ne dut pas imprimer àune nature de cette trempe la Révolution Française ! s’écrieLouis Blanc. Sans l’attendre, il avait parcouru, en pèlerin de laliberté Naples, l’Espagne, le Portugal. Repoussé de partout, lesoleil de 89 se lève, et voilà Châlier à Paris, frappant à la portede Louslalot. Qui êtes-vous ? Un ami des hommes. Soyez lebienvenu. Ils s’entretinrent des maux qui affligeaient la famillehumaine. Soudain Châlier tombe dans une noire rêverie : ilrappelle le poignard de Caton. Mais Louslalot, sévèrement :« Est-ce que ta tâche est finie ! Il faut être utile, ilfaut vivre ».
Cet encouragement de Louslalot et lesexhortations des Jacobins qu’il fréquenta et dont il reçut missionde républicaniser Lyon, relevèrent le courage de Châlier.
« Et il était retourné à Lyon, emportantl’amitié de Robespierre, dit Louis Blanc, et de plusieurs autrespersonnages politiques très-influents, ce qui lui donna à Lyonl’autorité morale sur le parti Jacobin.
« Là, il prêcha la république et laRévolution, avec emportement, avec chaleur, s’élevant jusqu’auxplus sublimes hauteurs de l’éloquence, tombant quelquefois dans letrivial, mais toujours original par la forme.
« Il annonçait au peuple qu’il étaitlui-même son roi et qu’il fallait faire mépris de la richesse etdes riches.
« Il s’écriait à la tribune de sonclub :
« – Un assignat vous éblouit ;peut-il compenser une goutte de votre sang auguste ? Nesentez-vous pas la souveraineté qui circule dans vos veines ?Sachez, ah ! Sachez que vous êtes des rois.
« Tantôt il mêlait le rire à lamenace ; tantôt il trouvait des accents d’une douceur infinie.Lors de l’irruption du Club Central, la femme du concierges’écriait en pleurant : “On veut faire mourir de chagrin cesaint homme, le bon Châlier, l’ami des pauvres… Je l’entends tousles jours. Il prêche l’Évangile… et je connais sabienfaisance.”
« Il était bon, en effet, avec leshumbles, désintéressé, généreux. S’il fut digne d’être aimé de ceuxqui connurent sa vie intérieure, c’est ce dont témoignent de resteet l’affection courageuse que lui garda jusqu’à la fin sagouvernante, et le dévouement absolu de ses disciples.
« Quels furent ses crimes : rien quedes paroles. Il en prononça de sanglantes, en effet, mais àl’adresse d’adversaires dont le langage n’était pas moins effrénéque le sien. Tremblez, lisait-on dans une brochure royaliste,publiée à Lyon, contre les Jacobins, tremblez, brigands !Souvenez-vous que les assassins de Charles Stuart sont tombés sousles coups des vrais Anglais : le même sort vous attend.C’était le ton de l’époque.
« En ce qui touche la guillotine, laseule différence entre Châlier et ses ennemis, fut qu’il secontenta d’en parler et qu’eux la dressèrent, justifiant de lasorte ce mot de Bazire : “Ceux qui disent de couper les têtesne sont pas ceux qui les coupent.”
« Jamais la tendresse et la fureur ne sedisputèrent une âme avec plus d’acharnement. Jamais homme ne montraplus étroitement confondus en lui le miséricordieux ami des damnésde ce monde, le tribun en délire, la sage, le bouffon,l’énergumène, le martyr. Pour donner une idée du cerveau de cepauvre malade, il faudrait pouvoir peindre le chaos à la lueur deséclairs. Il eut des colères frénétiques, mais qui ressemblaient audésespoir de l’amour. Il est certain qu’il aimait le peuple :comme une mère aime son enfant, du fond des entrailles. Destinéd’abord à l’état ecclésiastique, puis professeur d’Espagnol etd’Italien, il y acquit de la fortune, et n’en servit qu’avec plusde violence la cause de la misère. »
– Louis Blanc.
Voilà ce monstre de Châlier. Monstre oui, maismonstre par amour ardent d’un idéal de bonheur pour l’humanité.
Ce sur quoi comptaient les royalistesarriva.
Châlier s’enflamma de fureur à l’idée que l’onavait enivré Sautemouche.
– C’est un piège de ces infâmesroyalistes, s’écria-t-il, flairant la vérité.
Mais il ne la soupçonnait pas toutentière.
– Ils l’ont fait boire, dit-il. Ilsauront mêlé de l’eau-de-vie à son vin, mais ils me paieront leurperfidie.
Et sur-le-champ il prit des mesuresénergiques.
Mais sa fureur devint une sorte de démence,quand il eut interrogé les carmagnoles ramassées dans les rues etquand la Ficelle lui eut dit la vérité.
Châlier vit rouge, et, pareil au taureaufurieux, il courut tête basse où l’appelaient ses ennemis.
Malheureusement pour lui, Châlier qui était unhomme de pensée, disons même le vrai mot, utopiste, n’avait qu’uneseule des qualités nécessaires à l’homme d’action : un courageincontestable.
Mais il ne savait pas calculer un effort,juger d’une résistance, apprécier une situation au point de vue dela lutte armée.
Il se jetait tête basse dans une entreprise,comptant sur le concours du peuple qui lui manquait souvent, fautede n’avoir point su le préparer, ou qui arrivait trop tard fauted’une bonne direction.
Ses adversaires, autrement habiles, avaientdéjà dressé un plan utilitaire ; ils en avaient assuré laminutieuse exécution.
L’abbé Roubiès avait déjà convoqué son conseilet l’on avait résolu de profiter de l’inévitable attaque que feraitChâlier contre la maison Leroyer pour lui infliger une défaitehumiliante.
– Il faut qu’il passe, avec sesCarmagnoles sous les Fourches-Caudines, avait dit l’abbé.
Et toute la mise en scène avait été régléepoint par point.
Châlier, fort du décret rendu, qui mettaitentre ses mains un pouvoir discrétionnaire, ne crut pas que l’onoserait lui interdire l’entrée de la maison Leroyer.
De là, une imprudence. Il ne prit avec lui quedeux cents hommes, et non deux mille, comme l’ont affirmé sesennemis, jouant sur le mot bataillon et disant qu’il en avaitemmené deux avec lui.
C’était vrai, mais ces bataillons Carmagnolesen formation étaient incomplets de plus, une partie de l’effectifmanquait, se reposant à domicile des fatigues de la nuit :beaucoup de détachements avaient été faits pour accompagner lescommissaires dans les visites domiciliaires.
Deux cents hommes ! C’était toute laforce armée que Châlier avait sous la main.
Il est vrai que les Carmagnoles, comme il lesappelait, étaient armés jusqu’aux dents : mais la plupartn’avaient jamais tiré ni un coup de fusil, ni un coup depistolet.
La Ficelle, officier dans cette troupe, avaitconfié à son ami Monte-à-Rebours, qu’il n’avait nulle confiancedans ces bandes que l’on n’avait jamais instruites, alors que lagarde nationale s’exerçait tous les jours.
Mais Châlier avait foi en son monde.
La Ficelle, lui, plus clairvoyant, s’attendaità ce qu’il appelait une brossée remarquable.
Ainsi accompagné, Châlier traversa Lyon dansun appareil qu’il crut formidable, parce qu’il tramait à sa suiteune petite pièce de canon.
Il ignorait les choses de la guerre et sesCarmagnoles ne savaient rien du service d’artillerie.
Ils partirent sans les caissons de lapièce.
Les espions royalistes qui les épiaient s’enaperçurent et en prévinrent le lieutenant Leroyer.
Comme les royalistes s’attendaient à cetteattaque, ils avaient pu faire leurs préparatifs.
L’abbé Roubiès avait envoyé à tous sesaffiliés des instructions précises.
Devant Châlier et sur son passage, personne,par ordre de l’abbé.
Derrière lui, les bataillons bourgeoisprenaient les armes, et ils emmenaient avec eux leurs canonschargés et leurs caissons bourrés de paquets de mitraille.
Enfin, derrière les gardes nationaux, unemasse de femmes, d’enfants, de curieux, tous bourgeois ou tenant àla bourgeoisie, tous hostiles aux Jacobins.
Châlier avançait de plus en plus furieux, labile versée dans le sang et fouettant son tempérament enflammé.
C’est ainsi qu’il arriva devant la maisonLeroyer.
Mais, au lieu d’y trouver des bourgeoishésitants et terrifiés, il rencontra des hommes résolus, ayant lesentiment de leur force, la certitude d’être soutenus, la gaietédes troupes bien nourries, une légère pointe de vin en tête etl’aplomb que donnent des préparatifs de défense exécutés avec soinet habileté.
À l’intérieur, le tambour battait.
Aux fenêtres, les canons de fusilreluisaient.
Aux meurtrières, percées dans la porte,pointaient des baïonnettes.
Malgré cet appareil imposant de défense,Châlier s’avança seul, sans broncher.
Il était disposé, par son éducation cléricale,à croire aux légendes de la Bible et de l’Évangile.
Il s’imaginait que l’idée peut tout, que laparole fait tomber les murailles, que la foi transporte lesmontagnes.
Il se figurait que sa présence et le décretallaient avoir le pouvoir de la formule magique des Mille et uneNuits : « Sésame, ouvre-toi. »
Du dedans, on leur cria :
– Qui vive !
Il répondit :
– Je suis le représentant de la loi et jeviens perquisitionner ! Vous détenez des patriotes. Ne bravezpas plus longtemps la colère du peuple.
– Ah ! oui, dit une voix railleuse,tu veux parler de Sautemouche… mouche… mouche. Il se détient toutseul : il est saoul comme une grive, ce pauvre Saute… mouche…mouche… mouche…
Les éclats de rire appuyèrent cetteraillerie ; puis une voix mâle demanda :
– Et qui donc vous a donné le droit deperquisitionner ?
– Le décret qui est affiché en face devous, sur ce mur ! dit Châlier.
– Ce décret est illégal ! La mairene l’a pas signé.
– Le premier adjoint a signé à défaut dumaire ! dit Châlier.
– Par supercherie et sans y êtreautorisé, riposta la voix.
C’était vrai.
Châlier, ayant tort, se fâcha.
– Voulez-vous obéir à la loi, oui ounon ? demanda-t-il d’une voix vibrante.
– À la loi, oui ! À toi, non !répondit-on. Tu fais de l’arbitraire et nous repoussonsl’arbitraire à coups de fusil.
C’était le lieutenant Leroyer qui parlait siénergiquement, enflammé par les beaux yeux de la baronne.
Une immense acclamation retentit dans lamaison, saluant le défi d’Étienne.
De sourdes rumeurs y répondirent dans les ruesvoisines, pleines déjà de gardes nationaux, irrités contre lesCarmagnoles.
– Ah, c’est ainsi ! s’écria Châlier,nous allons voir.
– Quoi ! demanda une voix claire etrieuse, celle de la baronne.
Châlier, qui avait fait demi-tour, fitvolte-face vivement, mais avant qu’il eût répondu, la baronne luicria :
– Savez-vous ce que nous allons voir,citoyen Châlier ? La lune, mon gars ? Une vilaine lunepiémontaise, toute rousse, que vous nous montrerez en battant enretraite, tout à l’heure.
Et, sur un fifre, elle joua :
Au clair de la lune !
Un grand éclat de rire salua cette facétie dufifre.
Rien de ferme au combat comme une troupe enbelle humeur.
Châlier l’ignorait.
– Vous serez tous exterminés, insolentsdrôles que vous êtes, s’écria-t-il. Cette maison sera rasée et jeferai semer du sel sur le terrain qu’elle aura occupé.
Le fifre répondit en jouant sur soninstrument :
Va-t-en voir s’ils viennent, Jean.
Exaspéré, Châlier ordonna :
– Faites avancer le canon. Abattez cetteporte à coups de boulets.
Les Carmagnoles tramèrent leur unique canon,le braquèrent sur la porte, puis demeurèrent bouche béante et brasballants : ils s’apercevaient qu’ils manquaient degargousses.
– Tirez donc, disait Châlier.
– Citoyen, on a oublié les caissons, fitobserver la Ficelle, qui s’était glissé près du chef et jugeait àpropos d’intervenir.
Ce la Ficelle était un sujet assezremarquable, que la police parisienne avait cédé à celle de Lyon, àla suite d’une affaire fâcheuse pour lui.
Agent habile, mais voleur, il n’avait pas étédestitué : on l’avait engagé à changer d’air, et on l’avaitenvoyé à Lyon où il avait rendu assez de services pour passerofficier des Carmagnoles.
Il méprisait sa troupe et, en ce moment,jugeait sainement la situation.
Pour la faire apprécier de même par Châlierque la colère aveuglait, il lui montra la rue barrée des deux côtéspar des masses profondes de gardes nationaux arrivéssilencieusement, il montra aussi les baïonnettes se succédant àperte de vue, et deux batteries braquées, l’une en haut, l’autre enbas de la rue ; puis il dit à Châlier :
– Eux, pas bêtes ; ils n’ont pasoublié leurs caissons.
Châlier, de jaune qu’il était, verdit derage.
– Si j’avais seulement deux gargousses,s’écria-t-il, on mettrait la porte bas, on se jetterait dans lamaison et on massacrerait les insolents qui sont dedans.
La Ficelle n’approuvait pas cette idée, maisil ne daigna même pas la discuter, puisqu’elle était impossible àexécuter.
– Nous n’avons pas les gargousses,dit-il. Battons en retraite, crois-moi, citoyen Châlier. Cela vautmieux que de nous laisser faire prisonniers ; si un seul coupde feu est tiré, nous sommes perdus.
On dit que c’est dans les retraites qu’un bongénéral s’affirme et montre sa vraie supériorité.
Si cet axiome stratégique est admis, il fautconvenir que la Ficelle avait en lui l’étoffe d’un grand capitaine,car il avait le génie de la retraite.
Comme Châlier ne se décidait pas, il luimontra les Carmagnoles.
– Vois, dit-il. Avec ces mines-là, ils nese battront pas et baisseront les canons de leurs fusils, en signede paix. Nous n’avons même pas la ressource de nous faire tuer.
La Ficelle prononça cette fin de phrase avecl’air chagrin d’un brave qui regrette de ne pas pouvoir chercherdans la mort l’absolution de la défaite : au fond, il netenait pas à se faire massacrer sottement.
Châlier, lui, qui était violent, eut uneinspiration de mort sincère ; il prit un pistolet pour sefaire sauter la cervelle, résolution prompte et désespérée de sonorgueil aux abois.
La Ficelle arrêta le geste etdemanda :
– Qui donc commandera les Jacobins, toimort ?
Puis il ajouta :
– Songe à la revanche.
Châlier poussa un soupir, baissa la tête etmurmura :
– Buvons notre honte jusqu’à lalie ! Nous noierons un jour ces misérables dans lesang !
Il se plaça à la tête de sa troupe, commandantla retraite.
Comme l’avait prévu la Ficelle, derrièreChâlier, les Carmagnoles mirent l’arme sous le bras.
Tout à coup, l’on entendit le fifrejouer :
Bon voyage, monsieur Dumollet !
Et, audacieusement, la baronne, faisant ouvrirla porte, sortit avec un piquet ; elle accompagna la retraitedes Carmagnoles en jouant son air narquois.
Mais derrière le piquet apparut un étrangecortège.
Lorsque les hommes politiques du partigirondin à Lyon, dans leurs lettres à leurs amis de la Conventionparlèrent de la manifestation spontanée qui éclata ce jour-làcontre le comité central, ils furent ou de mauvaise foi ouaveugles.
La main des organisateurs royalistes sevoyait, se sentait partout.
Les mots d’ordre circulaient depuis lematin.
Nulle part le rappel ne fut battu et cependantpartout, sur de simples signaux faits de vive voix, les gardesnationaux en uniforme sortaient des maisons, se formaient etdescendaient vers la maison Leroyer.
Le point de ralliement était donc désignéd’avance.
L’abbé Roubiès, nous l’avons dit, et lesécrivains royalistes l’ont avoué, avait présidé un comité d’affidésqui, eux-mêmes, avaient chacun de nombreux adhérents auxquels ondonnait des ordres promptement exécutés.
Lorsque l’abbé eut mis en mouvement toutecette masse bourgeoise indignée des violences de Châlier et desinsolentes brutalités des Carmagnoles, lorsque cet agitateur habileet sournois sut son armée sur pied, il prit sa canne, son chapeauet s’en alla par les rues avec son comité, dont étaient le marquisde Tresmes, Madinier et M. de Virieu afin, disait-il,d’accoutumer les Lyonnais à voir des figures royalistes.
Tous les partisans de la monarchie si nombreuxdans les bataillons bourgeois, saluaient l’abbé Roubiès passantdans les rangs, et ils disaient à leurs voisins, répétant unmensonge :
– Vous voyez bien, ce petit rentier, lecitoyen Roubiès.
– Oui !
– Eh bien ! c’est un rude homme. Ila donné le signal de la résistance et l’a organisée.
– Vraiment ?
– Oui. Et quand on est venu chez lui pourl’emprunt forcé, il a montré des feux allumés dans ses troischeminées : il y brûlait ses meubles : puis il a jetédans le brasier tous ses assignats, toutes ses valeurs.
« Oh ! Oh ! » disaient leslyonnais, pleins de respect pour un homme capable de détruire sapropriété plutôt que de céder à des exigences.
Et Roubiès devint populaire en un instant.
Il n’avait cependant rien brûlé, n’ayant mêmepas de domicile avéré à Lyon.
Cependant, grâce à cette fable, il fut plustard nommé secrétaire de la commission prétendue républicaine quiremplaça le comité central jacobin, après la victoire desGirondins, et qui administra la ville pendant le siège.
Avec Roubiès, Madinier.
À celui-là, on faisait une chaude ovation.
D’abord, tous les Lyonnais le connaissaientcomme industriel et commerçant.
Puis, aidé par ses ouvriers, il avait jetédehors les commissaires de l’emprunt forcé, et ceci n’était pointun conte.
De plus, en les poussant sur le pavé, il leuravait dit :
– Aujourd’hui, je vous fais passer par laporte de ma maison : fin courant, je vous ferai passer par lesfenêtres de l’Hôtel-de-Ville.
Fin courant !
Le mot était bien négociant, et il faisaitplaisir aux Lyonnais.
Aussi Madinier fut-il accepté, proclamé, dèsce jour là, général de la garde nationale.
Quant au marquis de Tresmes, il se montra toutrond et bonhomme, serrant les mains qui se tendaient vers lui etimprovisant des mots burlesques sur les gens du comité.
Ces calembours firent le tour de Lyon.
C’est ainsi que, portés par la faveurpopulaire, l’abbé et les siens se trouvèrent assez vite au premierrang de la compagnie de tête, celle qui avait braqué les canons ducôté par lequel Châlier opérait sa retraite.
L’insolence aux yeux, le dédain aux lèvres,ils attendaient le tribun qui, battant en retraite, venait àeux.
Naturellement, le capitaine commandant lacompagnie de tête était un royaliste qui, naturellement aussi, sedisait Girondin.
Il avait ses ordres, et il allait les exécutersous les yeux de Roubiès, son chef secret.
– Qui vive ! cria-t-il à Châlier,quand celui-ci fut à vingt pas.
Comme Châlier ne répondait pas, la Ficelleprit sur lui de répondre :
– Amis !
Les gardes nationaux se rangèrent alors lelong des maisons, formant à droite et à gauche une haie épaisse detrois rangs, l’arme au pied.
De proche en proche, jusqu’au plus loin, lamanœuvre de cette compagnie fut imitée, et Châlier eut lepressentiment de ce qui allait arriver : mais il était poussépar une inexorable fatalité, et il s’avança.
Il ne voyait plus les choses et les hommes quevaguement, ses oreilles tintaient, son front comprimait à peine laformidable tempête qui se déchaînait sous son crâne, ses yeuxétaient jaunis par la bile, ses joues s’étaient creusées et la facecave avait une apparence cadavérique.
À le voir, on aurait dit le fantôme vivant dufanatisme humilié et vaincu.
Derrière lui, la Ficelle, avec sa tête deloustic parisien, souriait agréablement à ses ennemis, formant unsingulier contraste avec son chef.
Il semblait dire : – Voyons, citoyens,nous sommes aplatis ; soyez généreux.
Mais Lyon n’est pas Paris.
Lyon ne plaisante pas volontiers.
Lyon ne se laisse pas désarmer par unerisette.
Dès que Châlier et les siens furent engagésentre les deux haies et que toute la troupe des carmagnoles futdans ce défilé hérissé de baïonnettes, une compagnie se massabrusquement, « croisant-elle », comme on dit sur leChamp-de-Mars, et elle arrêta net la marche des carmagnoles.
Puis, derrière ceux-ci, le piquet qui lessuivait barra le chemin, si bien que la troupe de Châlier futlittéralement encadrée.
Il y eut un moment de silence lourd, pendantlequel on n’entendit que les sons aigus du fifre de la baronnejouant l’air de menuet :
Me voilà pris dans vos filets.
Sur un signe de l’abbé Roubiès, Madiniers’avança et d’une voix forte il s’écria :
– Bas les armes et la vie sauve !Pas un mouvement ! sinon… la mort !
Les carmagnoles, imitant l’exemple de laFicelle, qui, comme chef, crut devoir s’exécuter le premier,tendirent leurs fusils, leurs sabres, leurs pistolets aux gardesnationaux, ceux-ci s’emparèrent aussi du canon.
Pas un cri !
D’un côté, la peur d’être massacrés après ledésarmement : de l’autre, une résolution farouche de tuer siles carmagnoles faisaient résistance.
Châlier, sortant comme d’un rêve, leva lesyeux, vit les siens réduits à l’impuissance et il porta vivement lamain à son pistolet qu’il arma.
Voulait-il tuer Madinier, comme on l’asupposé ?
Il est bien plus probable qu’il allait sesuicider, revenant à sa première résolution.
Mais un coup de canne sur son poignet lui fitlâcher l’arme qui tomba à terre.
C’était le marquis qui avait frappé Châlieravec sa badine qui, très légère en apparence, était en réalité unetige d’acier peinte en roseau.
– Ne jouez donc pas avec les armes à feu,mon ami, ça brûle ! dit le marquis.
Un incident prévu par M. Suberville, seréalisa.
Châlier frappé poussa un cri terrible :ses nerfs crispés se tendirent, ils se débattit dans desconvulsions effrayantes et tomba dans une attaque d’épilepsie quicontracta horriblement ses membres.
– Vous voyez ! dit alors l’abbéprofitant de l’incident, c’est un démoniaque, un possédé.
Et, sur l’ordre de l’abbé, on se procura unbrancard, sur lequel le malheureux Châlier fut placé.
Il continuait à écumer et à râler, son corpsressemblait à celui d’un ver qui se débat sous un pied brutal.
À cette époque, on croyait encore à Dieu, audiable, aux exorcismes, aux possédés.
L’abbé Roubiès voulut exploiter cette attaquequi mettait son adversaire dans un état aussi épouvantable.
Il fit signe à un garde national d’une superbeprestance et d’un aspect majestueux : c’était un suissed’église.
L’abbé lui parla à l’oreille.
Le suisse abandonna son fusil, prit une épéenue, empruntée à un officier et se plaça devant le brancard.
Alors, après que la double haie fut reforméeet que le passage fut redevenu libre, l’abbé Roubiès cria d’unevoix retentissante :
– Il faut faire passer ces misérablessous les fourches caudines ! Haut les baïonnettes, citoyens,et formez la voûte d’acier !
L’idée fut acceptée avec enthousiasme et lesfusils furent tendus à bout de bras, les pointes des baïonnettespenchées les unes vers les autres.
La scène prit un caractère imposant etsolennel.
– Allez ! dit l’abbé.
Alors, levant son épée, et, montrant Châliersur son brancard, le suisse faisant fonction de héraut, cria,d’après les instructions de l’abbé :
– Laissez passer la justice de Dieu.
Et le cortège se mit en marche.
Le marquis de Presle avait pris une ingénieuseinitiative.
Il avait lancé quelques affidés en avant.
Ces hommes recommandaient d’imiter la manœuvredes compagnies précédentes et ils annonçaient que Châlier venaitd’être excommunié par un prêtre réfractaire : celui-ci avaitappelé sur lui la vengeance du ciel et le monstre était tombé commefoudroyé.
Les foules sont sujettes à des émotionsnerveuses qui réagissent même sur les individus les plusréfractaires.
Il y avait des gens de peu de foi parmi lesgardes nationaux : tous, cependant, subirent l’influence duspectacle qui passait sous leurs yeux.
Et, aujourd’hui encore, des Lyonnais vousaffirment sans rire que rien n’est plus vrai que la légende deChâlier foudroyé par une excommunication.
Elle passa, ce jour-là, la justice de Dieu,comédie inventée par un prêtre.
Quelques mois plus tard, la justice du peuples’abattait sur Lyon et passait à son tour sur la ville comme unetempête de sang.
La représentation organisée par les royalistesdans les rues de Lyon avait été combinée de façon à satisfaire tousles goûts.
Après le tragique, le comique.
Derrière les émissaires annonçant la justicede Dieu, d’autres, après le passage de Châlier, recommandaient à lagarde nationale de ne pas rompre les rangs.
– Vous allez voir ! Vous allezvoir ! Un défilé d’ivrognes. On se croirait en carnaval !Un municipal dans les vignes du seigneur ! Les commissaires del’emprunt forcé conservés à l’eau-de-vie !
Puis une chanson, deux chansons, troischansons improvisées par le marquis de Tresmes, avec refrainsvariés :
La mouche sautera, etc.
La mouche saute, etc.
La mouche a sauté, etc.
Et des allusions menaçantes
Il fait venir la guillotine
Et veut qu’on monte la machine.
C’est lui qui l’étrennera,
Sautemouche sautera,
Tra tra traderidera !
Prévenus de la sorte, les gardes nationaux,les femmes et les enfants à qui l’on avait laissé percer la haie,beaucoup de monde aux fenêtres bondées de têtes curieuses, toutLyon enfin, attendaient le second cortège !
Il y avait dix minutes d’intervalle entre ledrame et la parade.
Tout était si bien combiné par l’infernalehabileté de Roubiès et de ses acolytes que des chanteurs ambulantscouraient les rues, vendant les chansons du marquis de Tresmes à lahâte et les chantaient eux-mêmes, ce qui faisait que les gardesnationaux les chantaient aussi sur le champ et en savaient les airsavant le défilé, les chantres d’église les ayant appris la veilleet dirigeant les chœurs.
Ils lisaient les paroles sur des cahiers.
La marche des ivrognes était donc exécutée aumilieu des refrains comiques, elle s’annonçait par desimprovisations fantaisistes et sautillantes que jouait un fifremarchant en tête du défilé.
La baronne ressemblait à un petit démon etelle sifflait si crânement et si spirituellement, elle était sijolie et si malicieuse, que les Lyonnais lui criaient :
– Bravo ! le fifre !
La population adopta le fifre qui devintl’enfant chéri de Lyon et dont la réputation ne fit quecroître ; elle est restée légendaire.
Venait, derrière le fifre, un piquet.
Puis, des hommes portant des pancartesimmenses sur lesquelles étaient crayonnées et enluminées descaricatures représentant les scènes de l’orgie.
Enfin, suivaient les civières sur lesquellesles Carmagnoles vrais ou faux et Sautemouche étaient étendus dansl’état où les avait mis madame Adolphe, couverts de lie et de bouedétrempée par le vin, puant l’orgie, sales, débraillés,dégouttants : quelques-uns, sortant de leur torpeur, sesoulevaient, retombaient, prononçaient des paroles incohérentes ettendaient les bras à la foule.
À l’aspect de ces malheureuses victimes dugénie inventif de la baronne, l’indignation des uns, l’hilarité desautres éclataient, formant un concert formidable de lazzi,d’injures, de moqueries et d’imprécations !
Les femmes criaient, formant chorus avecMme Adolphe qui, comme une saoule, s’attachait à savictime et marchait près de la civière de Sautemouche en se livrantà une pantomime effrénée.
Elle excitait des mégères qui s’étaientjointes à elle et qui souffletaient les carmagnoles, leurcrachaient à la figure, les fouettant et leur jetant de la fangeramassée dans les ruisseaux, qui alors ne séchaient jamais.
Dans la foule, pas une protestation contre cesindignités : les têtes étaient trop montées pour que la voixde la décence parlât et rappelât les citoyens au sentiment de lapudeur.
Sur les places, le cortège s’arrêtait et lesmégères dansaient des farandoles en criant à tue-tête :
Saute… Saute… Saute… Mouche.
L’esprit de parti s’empara ce jour-là de Lyonà ce point que les femmes de la bourgeoisie, même de la hautebourgeoisie, sortirent de cette réserve un peu prude quel’hypocrisie des mœurs lyonnaises leur imposait alors commeaujourd’hui.
Elles se laissèrent entraîner par la hainejusqu’à se joindre, du moins sur le passage du défilé, aux bandesde blanchisseuses dévergondées que menaitMme Adolphe et qui faisaient le sabbat autour descivières.
Les femmes bien élevées trouvaient des motsorduriers pour les lancer à ces ivrognes et des gestes de Messalinepour les conspuer.
C’était un déchaînement affreux qui soulevaitle cœur.
Pour prolonger la scène, les mégères faisaientdes poses fréquentes et multipliaient les sarabandes autour descivières.
Enfin épuisées, échevelées, haletantes, cesharpies arrivèrent devant la mairie.
Là, une députation de la garde nationale, lelieutenant Leroyer en tête, vint prier les municipaux de recevoirleur collègue Sautemouche.
Les autres de la minorité, les Girondins,s’écriaient que Sautemouche les avait déshonorés ;quelques-uns riaient de bon cœur et se tenaient pour ravis de cetteaventure.
Dehors on criait :
– Les… cipaux ! Aux fenêtres les…cipaux.
Étienne se contentait de demander un reçu.
Un conseiller de la minorité le lui donna,libellé comme l’exigeait le lieutenant, conseillé par Roubiès.
« Reçu des mains de la garde nationale deLyon, le citoyen Sautemouche et douze Jacobinsivres-morts ».
Étienne triomphant ouvrit une fenêtre et lesclameurs cessèrent.
Il lut le reçu.
On applaudit à outrance, un hourra immenseretentit, on cria :
– Vive le lieutenant ! à bas les…cipaux ! Mort aux Jacobins !
Mais presqu’aussitôt un grand criéclata :
– Vive la République !
La majorité était républicaine et prouvaitqu’elle l’était.
Le marquis de Tresmes se pencha à l’oreille del’abbé et lui dit :
– Diable ! qu’en pensez-vous !Ils ont l’air d’en tenir pour la République.
– Oui pour la République modérée… ditl’abbé. Et quand le moment sera venu, ils seront bien forcés detourner à la monarchie et de reconnaître le roi que les arméesvendéennes, aidées par l’Europe en armes, auront imposée auxParisiens.
Puis il dit autour de lui :
– C’est assez pour aujourd’hui.
Aussitôt Madinier, suivi d’Étienne, fit sur leperron un discours pour engager la garde nationale à se retirer,satisfaite d’avoir rempli son devoir ; mais il l’engagea à setenir toujours prête pour s’opposer aux violences des Jacobins,s’ils osaient recommencer leurs attentats.
La garde nationale de Lyon avait une forceénorme : la discipline.
Cette bourgeoisie sentait le besoin de l’unionet de l’obéissance ; elle eut le tort de laisser lesroyalistes profiter de ses instincts sages et du besoin d’ordre quilui mettaient les armes à la main.
À la voix autorisée de Madinier, les officiersfirent faire demi-tour à leurs bataillons.
En un instant, la place fut évacuée même parles mégères, car les danses de ces sauvages tournaient à labacchanale.
Étienne envoya sa compagnie balayer cettetourbe.
Et, comme Mme Adolphe semontrait récalcitrante, il la fit enlever par un piquet de quatrehommes.
C’est ainsi qu’on la ramena prisonnière à lamaison où force fut de l’enfermer dans le petit caveau transforméen cachot pour cette furie.
On ne la lâcha qu’au bout de deux heures,quand son accès d’hystérie fut passé.
Les prétendus ivrognes, abandonnés sur lescivières, furent transportés chez eux par leurs amis.
Les Auvergnats transformés en Carmagnoles necomprirent rien à cette mascarade, sinon qu’ils avaient chacun unécu en poche, explication muette mais significative dont ils secontentèrent.
Châlier, soigné par son médecin, sortit de saterrible crise ; mais il en conserva un tremblement nerveux etun certain trouble intellectuel.
Après de tels outrages, quoi d’étonnant qu’ilfut atteint de démence sanguinaire ?
L’abbé s’y attendait bien, car il réunit sonconseil.
– Messieurs, dit-il aux conjurés, le gantest jeté. Ou Châlier nous guillotinera ou nous guillotineronsChâlier, à moins que quelqu’un ne nous en débarrasse quand il aurajeté son premier feu et provoqué par des défis furieux labourgeoisie lyonnaise.
La baronne qui, sous son costume de fifre,assistait à la séance, demanda en souriant :
– Est-ce que vous ne nous avez pas parléd’une Judith, d’un ange de l’assassinat ? Il me semble avoirouï dire qu’une certaine sœur Adrienne s’essayait à ce grandrôle.
– Oui, baronne ! Et je crois à laréussite ! Cependant, si Châlier échappe au poignard, il yaura une rude bataille, car il prendra mieux ses mesures ; jerecommande à tous l’activité et l’énergie ; soyons prêts pourle 31 mai à culbuter la municipalité et à nous emparer del’Hôtel-de-Ville.
Il donna ses instructions à chacun, puis iltermina en disant à la baronne :
– Madame, sœur Adrienne, dont vous medemandez des nouvelles, vient d’assister au grand spectacle de lahonte et des humiliations de Châlier. Cette scène doit avoirproduit sur l’esprit de notre moderne Judith un effetextraordinaire : elle était déterminée à agir, elle doitmaintenant en brûler d’envie. Vous pouvez donc écrire à monseigneurle régent, qu’à moins d’un miracle, les jours de Châlier sontcomptés. Cependant, comme il peut arriver que le miracle se réaliseet qu’il en réchappe, nous ne compterons que sur nous et nousprendrons quand même l’Hôtel-de-Ville.
– À quand le coup de poignard ?demanda la baronne froidement.
– Demain, après-demain peut-être. Châlierne peut manquer de prononcer à son club quelque discoursépouvantable pour sa rentrée sur la scène politique aprèsl’aventure d’aujourd’hui. Ce discours justifiera le meurtre de sonauteur qui aura lieu à la fin même de la séance.
L’abbé Roubiès avait parlé d’un couvent etd’une sœur Adrienne.
Il y avait donc à Lyon un couvent et dessœurs.
Mais il ne s’agissait évidemment pas d’uncouvent comme il en existe lorsque la loi les tolère ou lesapprouve.
Même à Lyon, il eût été dangereux de braverouvertement les décrets de sécularisation : c’eût été tropd’imprudence ; partout on avait l’air d’obéir à la loi.
Quelques communautés étaient passéesl’étranger.
Plusieurs s’étaient dissoutesmomentanément.
Un certain nombre de religieuses avaientépousé civilement des citoyens enchantés de gagner des joliesfilles, très intéressantes du reste, à la République et de donner àcelle-ci des défenseurs en collaboration avec des épouses deJésus-Christ.
La plupart des communautés, à Lyon notamment,paraissant se soumettre aux décrets, avaient fait mine de sedisperser : en réalité, elles restaient constituées, mais lessœurs ne portaient plus le costume.
Parmi ces communautés qui trichaient avec lesdécrets, il en était une, celle des filles de Saint-Régis qui étaitdirigée par l’abbé Roubiès comme père spirituel.
Réduite à une supérieure, à deux mères, à cinqnovices, cette communauté vivait très secrètement dans une rueperdue du faubourg des Brotteaux.
L’existence de ce couvent clandestin en pleinfaubourg de Lyon prouve, malgré les précautions prises par lesintéressées, que la population était en somme très disposée à latolérance.
Dans cette maison des Brotteaux, les sœursvivaient recluses, n’ayant pour promenoir qu’un petit jardinentouré de hauts murs.
Elles ne sortaient jamais que par ordre, ou,si l’on veut, par permission de l’abbé Roubiès.
Pour les voisins, la supérieure se disaitl’aïeule des novices.
Des deux sœurs, une prétendait être la tante,l’autre la mère de ces novices.
Et tout ce monde, vêtu bourgeoisement maismodestement et sévèrement, se tenait très renfermé, je l’ai dit,servi par une tourière qui faisait la cuisine et lescommissions.
La supérieure était une ex-belle femme auprofil très accentué, dominatrice, violente sous une apparencecalme et croyant qu’elle ne ferait jamais assez de prières auxautres pour que Dieu lui pardonnât son passé.
Elle avait eu un tempérament ardent.
Rien de sombrement austère comme ces femmesdont le cœur a flambé d’un si beau feu d’amour quand elles avaienttoutes leurs dents et tous leurs cheveux.
Ce qu’était l’abbé Roubiès à la supérieure,les uns ont dit son fils, d’autres son neveu.
Fils ?
Il aurait pu l’être, car la fanatique d’alorsavait autrefois assez aimé pour être devenue mère.
En tous cas, il l’appelait indifféremment matante ou ma mère.
Ma mère en religion.
Ma tante, au point de vue civil.
Mais elle l’était peut-être bien au point devue réel.
Elle l’aimait assez égoïstement, du reste,mettait son orgueil en lui, et elle prétendait que, sans lui, elleserait allée insulter Robespierre pour monter sur l’échafaud avecjoie ; c’était une pose.
Il y avait dans cette tendresse de la tante oude la mère de l’abbé Roubiès un je ne sais quoi de charnel qui legênait ; il la tenait froidement à distance.
Ces vierges folles, devenues des saintes,conservent dans les amitiés permises, quelque chose de trop ardentqui inquiéterait leurs confesseurs, si les confesseurs étaient gensà s’alarmer de si peu.
Grâce aux secours de quelques familles trèsriches de Lyon, la communauté vivait dans l’abondance.
Ce n’était pas un de ces couvents où lesmacérations sont à la mode et où les sœurs se privent de nourriturejusqu’à s’émacier.
Telle n’était pas la direction qu’avaitimprimée l’abbé Roubiès aux sœurs, par l’intermédiaire de satante.
Mais, au point de vue moral, on pratiquaitl’ascétisme le plus mystique qui, combiné avec la bonne chère,provoquait de violentes exagérations : l’abbé avait depuis peuordonné un redoublement d’exercices religieux pour pousser lessœurs dans la voie extatique.
Toute sa science de prêtre fort semblait avoirété dirigée vers ce but : faire naître dans la communautécette étrange maladie morale qui s’appelle l’érotisme descloîtres ; il s’était ingénié à instituer une règle quiaboutirait à ce résultat :
« Produire des filles hystériques parl’excès des forces physiques non employées, par l’abus desprédications passionnées et des méditations prolongées. »
Il se passait à huis-clos, dans la communauté,des scènes étranges : on avait si bien entraîné cesmalheureuses sœurs que toutes étaient somnambules.
Souvent, au cours des méditations, l’uned’elles tombait en extase et se mettait, comme la prêtresseantique, à vaticiner, prédisant à la République la ruine et lamort, menaçant Châlier et les républicains du poignard des fillesde Sion, annonçant qu’une femme sauverait la France.
Telles étaient les conséquences de la méthodesavante d’entraînement religieux que l’abbé Roubiès faisaitappliquer à la communauté, en la combinant avec l’ingestion decertaines drogues empruntées à la pharmacie des cloîtres et auxtraditions du Moyen-Âge ; mais ces crises de fanatisme étaientaussi causées par les prédications d’un moine d’une éloquencesingulière, aussi fanatique, aussi exalté que Châlier ; l’abbéRoubiès envoyait souvent ce moine à la communauté pour y entretenirle feu sacré de l’assassinat.
Ce moine était un Espagnol qui parlait fortbien notre langue, car il avait servi dans notre armée commeofficier.
Cet homme devait avoir de fortestentations.
Il était sincère dans ses exaltationscatholiques, mais sa vie ne devait pas être pure.
En France, nous ne comprenons pas ces types demoines espagnols alliant la nature la plus lubrique à la foi laplus vive, courant pendant des semaines les mauvaises maisonsqu’ils scandalisent par l’emportement de leurs salespassions ; puis allant, couverts de cendres, la discipline aupoing, expier leurs fautes dans le secret de leurs cellules.
Ces moines doivent même souvent àl’impétuosité du sang une éloquence dont ont fait preuve ceux quiprêchèrent la guerre de l’indépendance contre nous sous le premierEmpire.
C’est une éloquence enflammée sans logique,sans suite, mais pleine d’images saisissantes, d’élans impétueux etde mouvement.
Un de nos écrivains ecclésiastiques a qualifiéces moines espagnols de tribuns de la « chair »catholique.
Ils exercent en effet sur les masses surtout,sur les ignorants et les femmes, une action fascinante.
Le moine qui prêchait au couvent des Brotteauxétait de ceux-là.
Ce moine qui s’appelait Dom Saluste étaitréputé pour les succès qu’il obtenait comme prédicateur.
Sa renommée était bien établie à Lyon où ilavait prêché souvent, appelé par l’archevêque qui leconnaissait.
C’est à lui que l’abbé Roubiès avait confié lesoin de fanatiser les sœurs du couvent clandestin desBrotteaux.
Sous la parole de ce prêtre étrange, ces cœursde filles hystériques avaient vibré.
Tout avait donc été mis en œuvre pour préparerces malheureuses à l’assassinat de Châlier.
Mais l’une d’elles surtout avait été reconnueplus apte à accomplir cette œuvre de sang.
C’était cette sœur Adrienne dont l’abbé avaitparlé à la baronne.
C’était celle-là qui semblait prédestinée pource meurtre.
C’était à elle que le moine espagnol, lacouvrant d’un regard ardent, adressait ses brûlantesexhortations.
Sœur Adrienne était une beauté froide,correcte, aux traits presque rigides, mais d’une pureté de lignesqui rappelait les bas-reliefs antiques de la grande époque dePériclès.
Elle avait vingt ans.
Pour les autres, c’était la jeunesse,printemps de la vie, l’amour, les doux enivrements de la sève quimonte et fait éclater les splendeurs du sein.
Pour elle, c’était l’ennui profond, l’ennuiterrible de la recluse, le mortel ennui.
Pour elle, c’était la dépense effrayante desforces nerveuses pendant les extases, les mornes abattementsensuite.
Pour qui eût su deviner la femme sous la sœur,Adrienne eût paru ce que la nature l’avait faite, une fille pure,chaste, belle, d’une haute portée intellectuelle, capable de sedévouer et d’aimer jusqu’aux plus sublimes sacrifices.
Le cloître, les habiletés du père Roubiès etles prédications du moine espagnol, nature sauvage, âme délirante,parole fulgurante, avait étouffé tous les germes humains dans cecœur et ce qui était bon, grand, généreux, avait avorté ou s’étaitmonstrueusement développé à contre-nature.
Adrienne était devenue si fanatique quec’était sur elle surtout, sur elle seule même que l’on comptaitpour exécuter le plan d’assassinat des Compagnons de Jéhu.
Aux prédications passionnées du moine, le pèreRoubiès joignait les exhortations les plus insinuantes de saparole.
Il ne doutait pas qu’une nature aussi élevéeque celle d’Adrienne ne fût sensible aux excitations del’orgueil : il exploitait cette corde.
Il montrait à la jeune fille son glorieuxavenir, lorsque, remontant sur son trône, le roi la ferait nommerabbesse mitrée, lorsque le Pape la désignerait par un encyclique àl’admiration et à la vénération du monde.
Il lui ouvrait d’immenses horizons.
Et ces mots magiques, gloire immortelle,paradis éternel, ange sauveur de l’Église et de la monarchie,Judith Française, nouvelle Jeanne d’Arc, tombaient sur un espritnaturellement porté à voir grand, mais dont on avait faussé lepoint de vue.
Telle était sœur Adrienne que la nature avaitcréée pour être la mère auguste de grands citoyens, et dont lesprêtres avaient fait la vierge stérile ambitionnant l’honneurd’assassiner un Jacobin.
Or, le jour de la manifestation, l’abbéRoubiès avait envoyé un mot à la supérieure.
Aussitôt, celle-ci avait ordonné à sœurAdrienne de s’habiller pour sortir du couvent avec elle.
Sortir !
Ce mot produit un effet étrange sur unerecluse.
Adrienne en était arrivée peu à peu à ce pointqu’elle était hantée par l’obsession de l’assassinat.
Elle se livrait à toutes les puérilités de ladévotion pour plaire à Dieu et pour qu’il daignât la désigner commel’instrument de ses châtiments.
C’est dans ces circonstances que la supérieureétait venue lui dire « Nous sortons ! ».
Sœur Adrienne, à l’idée de mettre le pieddehors, s’était mise à pleurer.
Elle était la plus exaltée dans le rigorismeet voulait respecter son vœu de réclusion.
Elle avait protesté avec énergie.
La supérieure avait insisté avec autorité.
Sœur Adrienne avait fermement opposé ses vœuxà cette sortie.
La supérieure avait commandéimpérativement.
Alors, sœur Adrienne avait baissé la tête ets’était déclarée prête à obéir, protestant que sa supérieure étaitresponsable de ce manquement à la règle.
– Ordre du père Roubiès pour le salut del’Église ! avait répondu la supérieure.
Les yeux de la jeune sœur avaient brillé d’unfeu ardent et sombre.
– Le grand jour de la délivrance de Lyonserait-il donc arrivé ? avait-elle demandé.
– Il approche ! avait répondu lasupérieure. Que toutes se préparent ! Il faut des victimes auSeigneur.
Sœur Adrienne, dès lors, avait montré uneardeur extraordinaire et s’était hâtivement préparée à cette sortiequi l’effrayait quelques minutes auparavant. Dix minutes après,elle quittait le couvent avec la supérieure.
Ce que l’abbé Roubiès avait voulu en faisantassister sœur Adrienne à l’humiliation de Châlier, c’était le luimontrer sous le coup de la colère d’une ville, c’était produire surelle cette impression que cet homme était chargé demalédictions.
Rien de plus propre que la mise en scène dontnous avons décrit les phrases pour frapper l’imagination affolée desœur Adrienne.
Déjà elle aspirait ardemment à l’honneur del’assassinat ; mais sa victime restait pour elle à l’état deconception vague.
La vue de Châlier chargé, comme elle devait lecroire, de la colère des hommes et de celle de Dieu, devait larendre implacable dans ses desseins.
Cet homme allait lui inspirer par sa laideurune répulsion invincible, par ses contorsions épileptiques unehaine puisée dans la conviction qu’il était possédé.
Dès lors, selon les justes prévisions del’abbé Roubiès, elle marcherait sans hésiter dans la voie sanglantequ’on avait tracée.
Comme il l’avait dit, à moins d’un miracle,Châlier devait mourir comme Henry III, comme Henry IV, sous lepoignard de l’Église tenu cette fois par une main de femme.
Lorsque sœur Adrienne reçut l’impression del’air extérieur, elle se sentit oppressée comme le prisonnierhabitué à l’air de son cachot et qu’étouffe une atmosphère pluspure.
Cette malheureuse créature marchait comme unfantôme dans les rues de Lyon, sous l’obsession de l’idée fixe.
La supérieure la conduisit dans une maisondévouée où elle fut reçue en silence, avec des apparences derespect extraordinaire.
Maîtres et domestiques la traitaient déjà ensainte.
On baisait le pan de sa robe, comme si elleeût été une relique, les enfants de la maison, rangés à genoux,demandèrent et reçurent sa bénédiction.
L’orgueil, qui est la force et la faiblessedes grandes âmes, la saisit puissamment : elle se sentaitdevenir idole et se laissa adorer.
Mais, en même temps, s’imposait la nécessitéinéluctable de mériter ces vénérations anticipées.
Quand une conception est juste, touts’enchaîne logiquement autour de l’idée mère.
L’abbé Roubiès n’avait pas songé à cette scènede prosternation devant sœur Adrienne et cette scène allait, plusque toute autre, l’affermir dans ses projets d’assassinat.
On la laissa seule avec la supérieure dans unepièce donnant sur une place par où le cortège devait passer.
Tout semblait étrange à Adrienne : ellehésitait à se pencher pour voir ce peuple remplissant les rues.
– Ma sœur, regardez de tous vos yeux, ditla supérieure dans un style apocalyptique car, celui que leseigneur a marqué, va se montrer à vous, terrassé par unavertissement céleste ; ma sœur ! ma sœur ! le grandjour approche.
– Ce n’est donc pas aujourd’hui ?demanda sœur Adrienne.
– Non, aujourd’hui Dieu met seulement legrand coupable sous les yeux de la femme forte suscitée par luipour exécuter les décrets de sa justice.
Les prêtres ont un système d’éducation si bienapproprié à tous les sexes, à tous les âges, que cette femme,vieille fille de joie, vierge folle de son corps, avait fini parparler avec autorité le jargon biblique.
Dans la rue, les grandes rumeurs de lamanifestation commençaient à rouler sourdement.
Sœur Adrienne écoutait frémissante.
– Qu’est-ce donc que ces bruits ?demanda-t-elle.
– Celui d’un peuple religieux qui sesoulève contre les tyrans impies ! répondit la supérieure.
Sœur Adrienne, effrayée par la lumière et leplein air, pénétrée par les effluves qui couraient déjà dansl’atmosphère, hésitait à rester à la fenêtre : elle se sentaitaveuglée et assourdie.
Mais tout à coup, une légion de la gardenationale envahit la place voisine, que l’on dominait de lafenêtre ; elle s’était avancée sans bruit ; mais lecolonel venait d’apprendre par ses émissaires le désarmement desCarmagnoles et le défilé prochain.
Il rompit la consigne du silence, donna unsignal et la légion déboucha sur la place au retentissementéclatant de la musique militaire.
Jamais pareil spectacle n’avait frappé lesyeux de la jeune fille, jamais elle n’avait vibré aux sons del’orgue comme elle vibra quand les notes de la Marseillaises’élancèrent, hymne triomphant vers le ciel.
Ces soldats, sous l’uniforme brillant d’uneriche milice, ces armes étincelantes, ces pompes militaires agirentavec force sur cette organisation nerveuse : elle regardaitles rangs formés en haie, la foule agitée, les groupes houleux,cette marée humaine envahissant cette place, ondulant, sesoulevant, s’affaissant, se repliant et revenant sans cesse battreles trottoirs et les murs des maisons. Cette scène si nouvelle pourl’œil d’une recluse la tenait clouée à la fenêtre.
Puis les émissaires passés, le silence se fitprofond à l’approche du défilé des prisonniers.
Au commandement des officiers :« Haut les armes la voûte d’acier se forma, et, sousl’entrecroisement des baïonnettes, la recluse, remuée jusqu’au fonddes entrailles, vit Châlier couché sous l’opprobre, l’écume del’épilepsie aux lèvres, tordu en cercle, la tête aux talons, lesyeux blancs, semblable à quelque grand coupable, tourmenté par lajustice divine pour l’épouvante des peuples.
Elle entendit la voix des hérauts d’armeslançant l’anathème sur ce misérable.
Elle frémit au cliquetis des armess’entrechoquant.
La musique jouait en sourdine une marchefunèbre et les tambours battaient le deuil.
Elle regarda passer sa future victime avec desyeux vitreux au fond desquels couvait le feu sombre des résolutionsimmuables.
Et quand, le cortège passé, ne voulant pointqu’elle vît le défilé des ivrognes, la supérieure emmena Adrienne,celle-ci lui demanda d’une voix dont la douceur contrastait avec lesens féroce de la question :
– Sera-ce pour aujourd’hui, mamère ?
– Non, ma fille.
– Demain ?
– Demain peut-être.
Adrienne, cependant, s’étonnait que, tenantsous leurs baïonnettes ce Châlier si méprisé et tant haï, lesgardes nationaux ne l’eussent point tué.
Elle demanda :
– Cet homme semble porter le poids de lacolère d’une ville : pourquoi personne ne l’a-t-ilfrappé ?
Question embarrassante.
C’était la logique venant prendre lasupérieure à la gorge.
Mais ces dévotes sont dressées à toutes lesescrimes de l’esprit : elles font à toute objection desréponses spécieuses.
La supérieure prit l’air grave d’une femmepour laquelle Dieu n’a pas de secrets, et répondit :
– Ma fille, cet homme s’est approché desautels dans sa jeunesse. Dieu qui est l’éternelle justice etl’éternelle bonté a voulu l’avertir aujourd’hui et lui laisser letemps de méditer et de se repentir.
– S’il se repent ?
– Ma fille, il faudra bénir lamiséricorde infinie du Seigneur.
Sœur Adrienne dit, les dentsserrées :
– Il ne se repentira pas !
Elle en était arrivée à ce point de hainequ’elle souhaitait à Châlier ce que les prêtres appellentl’impénitence finale.
Mais, tout à coup, elle frissonna etpâlit.
Cet appareil sinistre, ce défilé sombre, cesprisonniers abattus, atterrés, cette victime de la colère divine,et, plus que tout, les courants magnétiques qui se dégageaient desmasses, produisirent un effet de vertige sur la recluse.
Elle fut saisie d’un accès de délire auquel dureste la supérieure s’attendait car, dès qu’elle vit sœur Adriennetrembler, elle appela et courut à elle.
On l’enleva de la fenêtre que l’on ferma etelle passa successivement de la convulsion à l’extase et del’extase à l’abattement.
On la laissa dans cet état pendant quelquesheures.
Ces crises étaient réglées et la supérieure enavait la longue pratique.
On laissa voir aux gens de la maison sœurAdrienne en extase.
Ils demeurèrent convaincus que Dieu dans cemoment avait fait monter l’âme de la sainte jusqu’au ciel.
Revenue à elle, reposée, n’ayant rien vu de lacomédie qui suivit, sœur Adrienne retourna au couventinébranlablement convaincue de sa mission.
Aussitôt la manifestation finie, l’abbéRoubiès s’était rendu à la maison qui servait de couvent à sœurAdrienne.
L’abbé Roubiès était un de ces hommes qui, parleur grande habileté, excellent à dominer les autres.
Toute sa conduite pendant le siège en fait lapreuve.
Il fut l’âme de la révolte.
Plus on étudie cette figure historique del’abbé Roubiès, plus on est tenté de contredire l’histoire.
On en a fait un exalté, un fanatique :nous le voyons toujours fin et profond politique, ayant un grandsens pratique des hommes et des choses.
Nous sommes donc disposés à conclure qu’il futun habile calculateur, sachant combiner toutes les forces au profitd’une cause et utilement profiter des exaltations sans êtreexalté.
Tout en lui démontre le sang-froid.
Nous constatons que cet abbé Roubiès, assezfourbe pour accepter la place si importante de secrétaire de lacommission populaire républicaine, qui exerça la dictature dansLyon révolté, que ce prêtre royaliste, assez souple pour cacher ledrapeau monarchiste, nous semble bien plutôt un adroit ambitieuxqu’un croyant fanatique.
La façon dont il organisa la petite communautédes Brotteaux, les drogues pharmaceutiques que l’on y trouva lorsde la perquisition ordonnée par Fouché, tout un ensemble de noteset de conseils médicaux à la supérieure et destinés à produirel’exaltation jusqu’au délire, tout démontra que l’abbé Roubiès futun conspirateur voulant combiner un coup hardi, un assassinatpolitique qui ferait de lui un personnage important.
Mais rien ne prouve qu’il n’eût pas lafoi.
Spirituel, sceptique surtout et sur tous, ilne prononça jamais un mot, il n’écrivit pourtant jamais une lignequi puisse permettre de croire qu’il ne croyait pas.
Il y a quelques exemples de ces prêtres quifurent les pires hommes dans la vie politique, capables de tous lesforfaits pour le triomphe de leur cause et de leurs projets, maisqui furent sincèrement croyants.
Tel qu’il est, l’abbé Roubiès se présentecomme une énigme : c’est un sphinx qui se pose sous leportique de l’histoire de Lyon révolutionnaire et qui n’a pasencore livré tout son secret.
Il avait demandé à la tourière si sœurAdrienne était rentrée et, sur la réponse affirmative de cettetourière, il avait paru satisfait.
Il avait été immédiatement conduit auprès dela supérieure qui l’attendait.
Resté seul avec elle, il l’embrassafilialement et lui demanda :
– Eh bien, ma mère, quelsrésultats ?
– Merveilleux, mon cher enfant. Tu as eu,comme toujours, une ingénieuse idée en envoyant la sœur Adrienne àce spectacle qui m’a moi-même profondément émue.
– La mise en scène a bien réussi, ditl’abbé en souriant, aucun de mes calculs n’a manqué, tous leseffets préparés ont réussi au-delà de toute espérance :d’autres qui étaient imprévus ont été des plus heureux.
Puis changeant de ton :
– Ma mère, dit-il, nous sommes bien sûrsde sœur Adrienne, n’est-ce pas ?
– Oh ! j’en réponds.
– Tenez-vous prête, dès que Châlier seraremis et recommencera ses discours au club, à conduire sœurAdrienne à la séance de rentrée. Elle entendra ce fou déployer sesatroces théories, avec d’autant plus de rage qu’il vient d’êtrehumilié et blessé au vif.
– Quelle honte, pour unorgueilleux !
– Aussi, ma mère, faut-il qu’il meure,car si l’on ne le tue pas, il nous tuera.
– Eh bien, mon fils, tu tiens sa vieentre tes mains. Adrienne est une héroïne prête au martyr. Jamaisd’un cœur plus ferme on n’aura exécuté une résolution ; jamaispersonne n’aura frappé un tyran persécuteur d’une main plussûre.
C’est ainsi que les conséquences de lapremière journée dont nous avons décrit les phases, où Châlier futbafoué, où Sautemouche fut couvert de fange, où sœur Adrienne vit,pour la première fois, sa future victime, cette journée qui ouvrel’ère des violences, eut aussi pour conséquence une inconséquencede la baronne.
Celle-ci rentrée le soir même de lamanifestation dans la maison Leroyer, y trouva un banquet dressépar sa compagnie.
Pour qui ?
Pour elle.
C’est-à-dire pour le petit fifre, qui étaitdevenu la coqueluche de Lyon et l’orgueil de la légion.
Cette manifestation parut inopportune à labaronne.
Une pensée hantait son cerveau.
– Me voilà brouillée avecSaint-Giles ! avait-elle songé tout à coup.
Car Saint-Giles, Jacobin, ne pouvait qu’êtrefurieux du rôle qu’elle avait joué comme fifre.
Cette réflexion l’avait mise de méchantehumeur ; aussi avait-elle dit bas à Étienne dans uncoin :
– Lieutenant, voilà un banquet dont je meserais bien passée.
Étienne protesta.
– Vous avez été la première, dit-il, àconseiller de faire bonne chère, et l’abbé Roubiès lui-même a étéde cet avis. J’ai cru suivre vos instructions.
– Vous avez bien fait d’intention,lieutenant, mais je suis triste et j’aurais été heureuse dem’ennuyer à mon aise.
Étienne tressaillit.
– Et la cause de cet ennui, demanda-t-ilvivement ?
Il ne demandait qu’à jouer le rôle deconsolateur et d’amuseur.
– Mon Dieu, dit la baronne, comme femmej’avais un sauveur comme j’avais un ami.
– Qui donc ? demanda Étienne dont lafigure s’allongea d’une aune.
– Saint-Giles, dit la baronne, heureusede torturer le lieutenant, et il va me détester maintenant.
– Ah oui ! dit Étienne en riant.C’est une brouille certaine. Vous avez sifflé son Châlier et blaguéles Jacobins.
– Ça vous charme, vous… fit-elle.
– Écoutez donc, madame la baronne, jen’aime pas Saint-Giles, moi. Et si je le trouvais devant moi, dansla bataille, je lui casserais la tête volontiers.
– Par jalousie ?
– Par jalousie !
– Mon pauvre Étienne, vous êtes unimbécile ! dit aigrement la baronne.
Et lui tournant le dos, elle s’en alla versles gardes un peu impatientés de cet entretien prolongé et leurdit :
– Messieurs et chers camarades, j’acceptel’honneur que vous me faites : c’est le banquet du merle quevous m’offrez pour avoir bien sifflé.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ellefut étourdissante de verve toute la soirée.
Mais, le banquet fini, le dernier toastapporté, elle s’en alla, marquant sa mauvaise humeur contre Étienneen ne lui disant même pas bonne nuit.
Le sergent Suberville remarqua ce détail etdemanda au lieutenant, quand ils furent seuls :
– Il y a donc de la brouille entre vouset la baronne ?
– Oui, dit-il ! C’estincroyable ! croiriez-vous qu’elle s’occupe deSaint-Giles.
– Elle lui doit la vie, ditM. Suberville en attisant le feu de la jalousie.
– C’est un révolutionnaire ? objectaÉtienne.
– Oui, mais si spirituel ! fitM. Suberville.
– Alors, vous trouvez tout naturelqu’elle en soit amoureuse ? demanda Étienne.
– L’amour vit de contrastes ! ditSuberville d’un air philosophique.
– Sergent, allez au diable ! s’écriaÉtienne.
– Lieutenant, allez vous coucher !dit M. Suberville.
Et ricanant, il tourna le dos, s’éloignantenchanté d’avoir tourmenté Étienne.
Ce bourgeois d’esprit distingué avait comprisle jeu de la baronne.
« Elle lui monte la tête, se disait-il,pour l’amener à faire toutes les folies, même celle de porter satête sur l’échafaud, si cela est utile à la cause. »
Mais en même temps, il se demandait :
– Aime-t-elle Saint-Giles ?
La baronne elle-même n’aurait pu répondre, nes’étant jamais posé cette question.
Mais l’ennui la força de songer àSaint-Giles.
Elle dormit mal, se réveilla au milieu dubruit des coups de pioches, de leviers et de marteaux.
On perfectionnait la défense.
Tout lui parut maussade dans cettemaison : elle essaya d’une conversation avec Étienne et latrouva fort peu récréative ; il boudait.
– Non, décidément, se dit-elle, Étiennen’est pas amusant ! Ce pauvre garçon n’est pas spirituel.
Pas amusant !
Voilà le grand mot des femmes galantes.
Tout le secret pour réussir près d’elles estde les intéresser ou de les distraire.
Le premier soin d’une femme qui s’ennuieconsiste naturellement à chercher un dérivatif à sa situationmaussade.
Elle songea à Saint-Giles, qu’elle aurait purevoir et qui avait de l’esprit, lui Mais elle devait êtrebrouillée avec lui.
Que faire ?
La baronne n’était jamais à courtd’imagination.
Elle se décida brusquement à écrire àSaint-Giles le billet suivant en l’émaillant à dessein de beaucoupde fautes d’orthographe :
« Citoyen Saint-Giles,
« Je sui le petit fifre !
« Tu sais bien, ce petit fifre, dont tuveu faire un républiqain. Je ne demande pas mieu. Je sui mêmerépubliqain girondin comme ceus de la compagni.
« mai, au fon, je ne sai pas ce que veudir jacobin, pas plus que je ne sai pourquoi je sui girondin.
« Tou sa sonne a mon aureil conte un sonde cloche.
« Din ! Din ! Din ! Onpourait même dire : Din ! Dindon, vu ma bêtise enpolitique.
« Je me sui mi à jouer du fifre devan laprocésion des ivroges et franchement ça me fésai plaisir, parcequec’était tré draule.
« Mai mon oncle m’a fai tan de complimansque je croi que gé fai une baitise.
« Pouretan ils étais bien sous, lesjacobins.
« Enfin je vai m’engagé avec toi.
« Tu a l’air d’un si fran garson que j’aiconfiance et je te done rendé-vou poure soupé ensemble.
« Il faudré se trouvé au cabaret du pèreMarteau, un soir, à 6 heures.
« En mangeant une friture et une elle depoulet, on causerai des affères de la république.
« Moi, je ni voi goute, mais je veu m’enallé à la frontiaire.
« J’en ai de trot du rôle qu’on me faijoué.
« Voilà, citoyen Saint-Giles.
« Je te parle franchement come à un boncitoyen et je te sère la min qui fai les karicatures.
« Jaiparlé au médecin si tu peusortir.
« Il mà di : Oui ! Sa lui feradu bien pour sa guérison.
« Si je ne vais pas chez toi, c’est que àla Croix-Rousse on doi m’envouloi pour l’affière d’hière.
« Ton concitoyen qui t’estime.
« Le fifre de la 4e du1er de la 2e légion,
« Pierre SABOULEAUX.
« P. S. – Je te ménage une sureprise quite fera plaisire. Je te recomande de n’apporté que ce qu’il faupoure peyé ton nécot ; moi je péré le mien et pas avec lesgratificasions qu’il m’on donné. »
Le billet écrit, la baronne le fit porter àdomicile en demandant une réponse.
Le messager revint en disant :
– Voilà, citoyen ! Saint-Giles m’arépondu : « J’écrirai ».
– Quel air avait-il ? demanda labaronne.
– Peuh ! fit le commissionnaire. Iln’avait pas d’air.
– Semblait-il fâché ?
– Un peu !
La baronne fronça le sourcil, renvoya lecommissionnaire et s’écria :
– Il me boude, décidément il ne viendrapas !
Ce jour-là, Étienne passa de mauvais quartsd’heure.
Saint-Giles, en recevant l’invitation dufifre, s’était dit d’abord :
– Non, je n’irai pas !
Il était furieux contre « cepolisson » qui avait joué des airs désagréables à son amiChâlier : il voulait rompre avec ce petit drôle.
Qu’il eût blagué les ivrognes et ridiculiséSautemouche, passe encore.
Mais Châlier ! Voilà qui étaitimpardonnable.
Et c’est pourquoi il avait répondu au porteurde la missive :
– J’écrirai !
Formule vague qui permet d’accepter ou derefuser après réflexion.
Mais, dans son esprit, c’était tout vu :il refusait net et carrément.
On lui avait raconté toute l’affaire endétail : il savait que le fifre avait eu l’irrévérence desiffler au Clair de la Lune et Bon Voyage M. Dumolet àChâlier, l’ami du peuple, l’apôtre de Lyon.
Il était indigné, ce bon Saint-Giles, outré,exaspéré contre le fifre.
Il alla même jusqu’à lui reprocher ses fautesd’orthographe.
– Ces Blancs ! pensait-il, quelobscurantisme ! Ça ne donne même pas à leurs enfantsl’instruction indispensable.
Le messager parti, il voulait répondrevertement au fifre.
En conséquence, il prit du papier, une plumeet de l’encre et il écrivit, de sa large écriture :
« Monsieur, »
Ce mot s’étalant triomphalement en tête de lalettre, il s’arrêta et murmura en hochant la tête : « ce« monsieur » à un gamin, c’est bien prétentieux, neprêtons pas à la critique. »
Il prit une autre feuille de papier, et il miten tête :
« Citoyen, »
Mais il s’arrêta encore.
« Citoyen » le choquait autant que« monsieur », ce n’était pas un citoyen : il n’étaitpas digne de l’être.
Peu à peu, l’embarras aidant, Saint-Gilessentait sa première fureur se calmer, l’image du petit fifre luiapparaissait malicieuse, avenante, gaie, souriante.
– Ma foi, se dit-il, c’est un enfant,après tout, ne soyons pas solennel avec un moutard et ne prêtonspas trop d’importance à une gaminerie.
Cédant à un bon mouvement, il écrivit sur uneautre feuille :
« Mon cher fifre »
Mais il était bien résolu à refuserl’invitation.
« Seulement, se dit-il, j’adoucirai lestermes. »
Et il continua ainsi :
« Je suis trop fiévreux pour sortir etpour banqueter, il ne faut pas m’en vouloir de mon refus.
« Si vous persistez dans votre bonnerésolution de vous engager, je vous enverrai le numéro de macompagnie.
« Je vous serre cordialement la mainmalgré vos méchantes espiègleries.
« Votre tout dévoué. »
Il fallait signer ; il hésita et relut salettre.
– Ah ! mais non, fit-il, je ne signepas ça : c’est idiot, c’est une lettre qui sent le bourgeois,qui empoisonne le Philistin, qui pue le préjugé. Pouah !
L’image du fifre le poursuivait toujours et ilmurmura :
– Pauvre petit diable, il m’a écrit unebonne lettre, bien franche, bien naïve, et moi, moi, je lui envoiede la prose gourmée et ridicule.
Il déchira la lettre et se mit àréfléchir.
« Est-ce singulier, se disait-il avecdépit, que je ne trouve rien à écrire à ce gentilgarçon. »
L’impuissance de répondre fit germer dans sonesprit l’idée que le mieux serait peut-être d’aller au rendez-vous,idée qui avait été le premier élan de son cœur au reçu du billet,mais qu’il avait repoussée, sans même s’avouer qu’il l’avaiteue.
Et voilà que, comme toute idée comprimée,celle-ci reprenait le dessus.
« Après tout, s’il est sincère, je leverrai bien, pensa-t-il : alors, je l’encouragerai et j’auraigagné une intelligence à la République, car il est intelligent, cedrôle-là. »
Mais la conscience républicaine reprenait sesdroits sur la fantaisie de l’artiste et sa voix protestait :elle faisait naître des soupçons et opposait des objections.
« Dîner avec un petit serpent qui asifflé Châlier ! Être le camarade d’un moutard qui a causétant de scandale !… »
Il y eut combat entre le cœur et la tête, maisdécidément Saint-Giles tenait à ne pas froisser ce pauvre diable depetit fifre, car il entra en capitulation avec cette conscienceacariâtre de sectaire et de Jacobin.
« Après tout, se disait-il, ce gamin areçu une éducation dont il ne saurait être responsable à son âge.Pour la première fois peut-être, il a entendu ici professer lesprincipes républicains. Il faut avoir pitié de ceux dont les pèressont sacristains et les oncles bedeaux. »
Puis il fit un peu le procès de Châlier et ilse dit à lui-même sur le tribun un bout de vérité indiscutable.
« Il ne faut pas non plus pousser lefanatisme au ridicule, se dit-il. Châlier est un cerveau sublimemais malade et, souvent, ses exagérations prêtent àrire. »
Le caricaturiste qui dormait parfois en lui,mais jamais bien longtemps, se réveilla.
– Vraiment, dit-il, Châlier méritaitd’être blagué. Quel air ils devaient avoir, lui et son canon sansgargousse ! Moi-même j’en ferais la charge et la main m’endémange.
Sur cet aveu, comment pouvait-il continuer àen vouloir à ce pauvre petit fifre ?
Et il essaya de formuler une réponse.
Mais il ne trouvait ni le mot ni lapensée.
Il s’en irritait sans se l’expliquer.
Cela tenait à certaines particularités detempérament qui caractérisent les artistes, et dont ils ne serendent pas toujours compte.
Ce sont des natures doubles.
Il semblerait qu’il y a une distinction àfaire entre l’homme et l’artiste, ce dernier ne pensant pas, nejugeant pas comme le premier.
De là, chez les grands artistes, ces étrangescontradictions qui étonnent le bourgeois.
En ce moment, l’homme chez Saint-Giles croyaitque le fifre était un jeune homme, et il lui écrivait enconséquence.
Mais l’artiste soupçonnait autre chose devague, d’indéfini et sa susceptibilité délicate protestait.
Saint-Giles avait ce bonheur de toujours obéiraux instincts supérieurs du poète qui était en lui, dédaignant laroutine du raisonneur vulgaire.
Ne pouvant écrire de façon à être content desa lettre, il n’écrivit pas.
Prenant le polichinelle, il le descendit parla fenêtre.
À ce signal, Ernest monta.
– Mon petit, lui dit Saint-Giles, tu vasme faire une commission.
– Où cela, Lucien !
– Tu vas aller à la maison Leroyer et tudemanderas le fifre.
– Bon.
Et Ernest battit des mains.
– Pourquoi es-tu si joyeux ? demandason frère.
Ernest rougit sans savoir pourquoi etrépondit :
– C’est que ce fifre, il me semble que jel’aime bien, ce garçon.
– Tiens ! c’est comme moi !
Mais, après cet aveu, Saint-Giles crut devoirfaire amende honorable à ses convictions et il dit à sonfrère :
– Vois-tu, petit, nous saurons bientôt sinous pouvons être les amis de ce gamin-là ou s’il faudra lehaïr.
– Moi, le haïr ! je ne pourraispas ! dit Ernest.
– Même s’il n’était pas républicain ets’il restait royaliste ?
– Il est donc royaliste.
– Je le crains, il a été élevé dans lessacristies.
– Comme c’est malheureux ! Mais,frère, je me sens tout de même de l’amitié pour lui.
– Enfin, espérons que je le convertiraidéfinitivement à nos idées.
– Ah ! tant mieux.
– Que j’en ferai un bon petit soldat etque, si je suis tué trop tôt, c’est lui qui te mettra au portd’armes à ma place.
– Si tu es tué, dit Ernest, moi, je tevengerai.
Et l’enfant se mit à chanter la belle strophede la Marseillaise.
Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n’y seront plus.
Saint-Giles sourit en voyant le feu del’enthousiasme dans les yeux de son cadet.
– Je compte que tu feras ton devoir l’âgevenu, dit-il, je suis sûr de toi, frère.
Et il l’embrassa.
Puis il lui dit.
– Tu vas aller trouver le fifre et tu luidiras que j’accepte son invitation à souper.
– Ah ! tu soupes avec lui.
– Oui.
– Tu as de la chance ! il doit êtredrôle tout plein.
– Trop drôle ! Je lui tirerai lesoreilles pour avoir blagué Châlier. Tu le lui diras.
Mais presqu’aussitôt :
– Non, ne dis rien. Ça vaut mieux.
– Je le pensais, dit Ernest.
Saint-Giles regarda son frère etdit :
– Mais c’est donc un garçon bien bizarreque ce fifre ! Tu es comme moi, tu as peur d’y toucher.
– Il est si gentil.
– Allons va ! Dis-lui que ce serapour demain ; le rendez-vous est au numéro qu’il m’aindiqué.
Ernest se grattait l’oreille et regardait sonfrère.
– Qu’as-tu donc, petit animal ?demanda celui-ci intrigué.
– Je voulais savoir s’il fallait parlerde ce souper à maman.
– Pourquoi pas ? ditSaint-Giles.
Mais se ravisant sans savoirpourquoi :
– Réflexion faite, non ! dit-il. Jedirai que je vais au Club pour assister à la rentrée deChâlier.
– Eh ! tu feras bien.
– Parce que ? maître Ernest.
– Je ne saurais pas l’expliquer :mais je suis sûr que tu feras mieux de ne pas raconter la chose àmaman.
Il s’en alla chantonnant et dégringolal’escalier avec une vitesse vertigineuse. Saint-Giles demeura toutrêveur.
Il subissait sans s’en rendre compte lasecrète influence de la femme.
Le lendemain, Saint-Giles tint sa promesse aupetit fifre.
En vain reçut-il une invitation pressante dese rendre au Club pour la rentrée de Châlier.
Malgré l’attrait d’une représentation aussiintéressante que celle-là, Saint-Giles se décida donc à allersouper avec le fifre.
Celui-ci ou celle-là avait ajouté un certainpiment à l’attrait de ce repas.
Il avait négligemment dit à Ernest, chargé dela commission de Saint-Giles :
– Oh ! nous serons bien servis etl’on ne nous écorchera pas.
– Vous êtes donc bien avec le pèreRateau, avait demandé Ernest, étonné qu’un fifre fut dans lespetits papiers de cet homme célèbre qui avait pour clientèle lesmuscadins de Lyon.
– Moi, dit le fifre, je ne le connaisguère ; mais ma cousine, la petite baronne, est lingère chezlui. C’est elle qui, quatre fois par semaine, remet les nappes etles serviettes en état.
– Est-ce qu’elle sera là ? avaitdemandé Ernest.
– Mais je pense qu’elle ne manquera pasune si belle occasion de remercier son sauveur.
– Tiens, dit Ernest, tiens,tiens !
– Pourquoi ces exclamations ? avaitdemandé le fifre.
– Oh… rien…
– Parle donc, petit sournois.
– Eh bien, je pense, dit Ernest, que sila petite cousine est jolie, il pourrait arriver des choses… deschoses…
– Mais… quoi…
Ernest éclata de rire, puis ils’écria :
– Et si la petite baronne allait devenirma belle-sœur !
Madame de Quercy se mit à rirefranchement : cela lui sembla drôle.
– Elle est jolie, n’est-ce pas,puisqu’elle te ressemble ! dit Ernest.
– Oh ! elle est bien mieux quemoi !
– Alors Saint-Giles est capable d’endevenir amoureux, déclara Ernest avec conviction.
Et, pressé de donner cette nouvelle à sonfrère, il serra la main du fifre ; puis, comme un gamin qu’ilétait, il lui donna une légère poussée que le fifre luirendit : ils se bousculèrent un instant de la sorte et Ernests’en alla, enchanté de son nouveau camarade.
Il arriva à l’atelier, ravi de pouvoirtaquiner son grand frère.
– Eh bien ! avait demandéSaint-Giles à son frère, tu l’as vu, ce fifre ?
– Oui.
– Il a eu l’air content ?
– Oh, oui.
– C’est bien entendu pour demain soir, àhuit heures du soir, au cabaret du père Rateau ?
– Oui.
– Pourvu qu’il soit exact : jen’aime pas attendre.
– Si, dit Ernest en souriant, il est unpeu en retard, tu ne t’ennuieras pas en attendant.
– Attendre ! Je le répète et tuaurais dû le lui dire, je n’aime pas ça.
Saint-Giles fronça le sourcil, il n’aimait pasposer, lui qui faisait poser les autres.
– Oh ! si tu attends, ce ne sera nilong ni embêtant ! dit Ernest.
– Pourquoi ? demandaSaint-Giles.
– Parce que tu causeras avec la petitebaronne qui est lingère chez le père Rateau.
– Ah ! fit Saint-Giles ; c’estdonc pour cela qu’il a choisi ce cabaret, le plus cher de labanlieue !
– Oui, mais on ne vous écorchera pas.
– Ça va me gêner un peu de recevoir lescompliments de la petite baronne.
– Tu y auras du plaisir ; il paraitqu’elle est jolie, jolie !
Puis clignant de l’œil :
– Hein ! si tu allais en deveniramoureux, Saint-Giles.
– Moi ? allons donc.
– Pourquoi pas ? Dis, mon petitSaint-Giles, tu ne tiens pas à épouser une femme riche, toi,n’est-ce pas ?
– Non, mais…
– Et si elle est belle.
– Es-tu bête ?
– Si elle est bien élevée.
– En voilà un singulier animal !vas-tu me marier maintenant ?
– Si elle est sage…
– Mais tais-toi donc : on dirait quetu as reçu commission de me proposer cette petite baronne.
– Si elle te plait… continuaimperturbablement Ernest.
– Veux-tu te taire à la fin !Voyez-vous ce galopin se mêlant de mon mariage et de mes affairesde cœur : je me demande en quoi cela te regarde !
– Je voudrais, dit ingénument Ernest, quele fifre soit mon beau-frère : voilà !
– Et moi, je te mets à la porte,polisson.
Saint-Giles le poussa dehors.
Puis, à part lui, il dit :
– Mais vraiment, c’est inouï ! Cefifre se fait aimer de tout le monde. Ma mère elle-même m’a ditqu’elle s’intéressait à lui. Il a le charme décidément.
Et, sachant qu’il devait voir la petitebaronne, Saint-Giles n’en avait tenu que davantage à laisserChâlier faire sa rentrée sans lui.
Il paraît que la petite baronne lui trottaitdans la cervelle, car il demanda plusieurs fois à sa mère si seshabits étaient en ordre.
Puis, il s’inquiéta d’une certaine chemise àcol, genre muscadin, qui lui donnait un air tout à faitdistingué.
Puis il envoya Ernest chercher des gants etdes cravates dont il assortit lui-même les nuances.
Enfin, il ne travaillait plus du tout ;il tracassait tout le monde et sa mère lui dit :
– Ne sois donc pas si énervé ! Jecomprends que le discours de rentrée de Châlier t’inquiète (onvenait d’apprendre cette rentrée à l’instant), mais enfin, queveux-tu, ce n’est pas en t’enfiévrant ainsi que tu remédieras aumal.
Ernest sourit des observations de sa mère.
Saint-Giles lançait des regards terribles aupetit bonhomme.
Et Mme Saint-Giles impatientéedisait à Ernest :
– Taquin, n’ennuie donc pas ton frèreavec tes sourires de moquerie.
Enfin, l’heure impatiemment attenduearriva.
Saint-Giles superbe, muscadin jusqu’au boutdes ongles (lui, un Jacobin), Saint-Giles ayant la canne plombée dutambour-major aux mains (c’était la mode du temps), l’habit long àbasques tombant jusqu’au jarret, le chapeau bicorne à claque, lamontre à chaîne d’or à la boutonnière, Saint-Giles en culottes eten bas de soie, avec souliers relevés en pointes, Saint-Gilesparfaitement ridicule à notre point de vue moderne, superbe pour legoût du jour, fit une sortie triomphale après avoir embrassé samère et toute la nichée d’enfants qui s’extasiaient en le voyant sibeau.
Il avait une heure devant lui pour se rendreaux Brotteaux qui étaient le rendez-vous des viveurs de l’époque etoù, chaque semaine, le décadi venu, tout Lyon se rendait pourmanger une friture de goujons ou une matelote et boire du vin duRhône.
Ernest accompagna son frère jusqu’aucommencement des rampes, et après lui avoir dit au revoir, ilprononça cette parole profonde, parole d’enfant :
– Hein ! tu es curieux de la voircette petite baronne que tu as sauvée.
Et riant de bon cœur, il s’enfuit.
Pendant que Saint-Giles s’acheminait vers lecabaret du père Rateau, celui-ci recevait avec beaucoup d’égards unsimple petit fifre.
Il est vrai de dire que le père Rateau quiaffectait une neutralité politique absolue, était au fond unroyaliste si dévoué qu’il s’était secrètement affilié auxCompagnons de Jéhu.
Il avait reçu un mot de la baronne, desordres, des paquets.
Il savait ce qu’était et qui était le petitfifre.
Le bonnet à la main, il reçut la baronnedéguisée en fifre et la conduisit dans une des pièces durestaurant.
C’était la salle de lingerie toute pleined’armoires et de bahuts.
– Madame la baronne, dit-il, vous n’aurezqu’à vous installer ici. J’ai donné congé à la lingère.
Montrant une porte :
– Vous trouverez là un cabinetparticulier avec une toilette que ma femme a fait préparer. On y adéposé tout ce que vous avez envoyé. Ce cabinet communique dans uneallée parallèle à celle qui donne entrée dans cette salle.
– Voilà une disposition très favorablepour mes transformations ! dit la baronne en souriant.
Puis elle visita le cabinet en compagnie dupère Rateau.
– Tout va bien ! dit-elle.
Mais elle demanda :
– Vous connaissez Saint-Giles ?
– Oui ! dit-il. Beau et bon garçon,malheureusement républicain.
– Vous êtes très fin, dit la baronne etvous avez de la bonhomie. Tâchez qu’il ne soupçonne rien, chermonsieur Rateau. Jouez le père noble !
– Fiez-vous à moi ! dit le pèreRateau. J’aurai l’air aussi gauche qu’il le faudra.
Il reçut les dernières instructions de labaronne et la quitta pour retourner à ses fourneaux, enmurmurant :
– Si c’est de la politique ça, c’est unepolitique qui ressemble absolument à de l’amour.
Mais Rateau était trop philosophe pour trouvermauvais qu’une jolie femme se privât d’un caprice.
Il approuvait plutôt qu’il ne blâmaitSaint-Giles qui s’achemina vers le cabinet du père Rateau.
Le père Rateau, monarchiste au fond, quicriait : Vive le Roi ! avec les muscadins ; Vive laGironde ! avec la bourgeoisie ; Vive Robespierre !avec les Jacobins, le père Rateau, qui gravement songeait surtout àses fourneaux, faisait bon accueil à tout le monde ; il tenaitSaint-Giles pour un boute-en-train et pour un bon client.
Donc il était plein de déférence.
Saint-Giles, si travailleur dans son atelier,toujours à l’affût d’une idée, à la recherche d’une belle femme ets’acharnant sur ses études, Saint-Giles, quand il s’amusait, nes’amusait pas à demi.
Il avait donc fait chez Rateau des chargesébouriffantes, qui lui avaient valu l’admiration du vieuxcabaretier.
Celui-ci, qui serrait la main à quiconquevenait chez lui, fût-il dur, avait cependant nuancé sonaccueil.
Saint-Giles remarqua que, ce jour-là, Rateaule traitait en prince.
– Eh ! dit-il, citoyen Rateau, tu mesembles bien cérémonieux. Qu’as-tu donc ? Est-ce que tu meprends pour un infant d’Espagne ?
– Citoyen, dit le père Rateau, tu assauvé ma petite baronne ! nous aimons tous Marie, comme notrepropre fille. Naturellement, nous éprouvons de la reconnaissancepour toi.
Puis, montrant un couloir et s’effaçantcérémonieusement :
– Passe, citoyen, dit-il.
– Morbleu, pensa Saint-Giles, je n’aijamais vu le père Rateau s’incliner si bas.
Il s’engagea dans le couloir et le père Rateauput esquisser derrière Saint-Giles un fin sourire qui donna uneexpression de rouerie consommée à cette grasse physionomie poupardeque l’on n’eût jamais crue capable d’exprimer le scepticisme et lamoquerie.
– Vois-tu, citoyen Saint-Giles, dit lepère Rateau, cette petite fille-là n’est pas comme les autresouvrières ; c’est une nature supérieure ; elle estétonnante comme instruction : elle lit, elle écrit, elledessine, elle touche du clavecin, c’est l’organiste de lacathédrale qui lui a donné des leçons ; elle chante à ravir,elle est parfaite puisque à tous ses mérites elle joint lamodestie.
– Un phénix, père Rateau.
– Oui, un phénix. Elle tourne toutes lestêtes : le prince de Hesse, général en chef de l’armée duMidi, lui offrait une fortune.
– Elle a refusé ! Bravo !
Le père Rateau leva la tête et ditsévèrement :
– J’espère bien, citoyen Saint-Giles, quetu ne vas pas galantiser avec cette enfant-là !
– Dis-donc, père Rateau, s’écriaSaint-Giles avec une belle indignation, est-ce que tu me prendspour un muscadin ?
Le père Rateau cachant la raillerie sous unair bonhomme, riposta :
– Muscadin ! muscadin ! Maisoui, muscadin ! Tu en as le costume du moins. Jamais je net’ai vu si frais, si pimpant, si coquet. Tu t’es habillé comme pouraller en bonne fortune. Ce n’est pas pour le fifre, je suppose, quetu as fait tant de frais.
Saint-Giles se mordit les lèvres.
On avait marché.
Le père Rateau, arrivé devant la porte de lachambre au linge, leva le bras et dit :
– Halte ! c’est là !
Il frappa discrètement.
– Entrez ! cria une jolie voix trèsagréablement timbrée.
Alors Rateau, pareil à l’ange gardien de lapetite baronne, prit un air imposant, gonfla son ventre et sesjoues, fit un geste solennel et dit :
– Citoyen, quelles que soient lesintentions séductrices que tu as pu avoir en venant ici, il faut mejurer de respecter cette enfant.
– Mais père Rateau, tu assisteras àl’entretien, je suppose.
– Oh, voilà, dit le bonhomme en segrattant l’oreille, je ne peux pas : je n’ai pas le temps.J’ai un repas de trente-trois couverts et mes fourneauxm’appellent ; il me semble que je les entends d’ici !Manquer mes entrées, ce serait me déshonorer.
Prenant la main de Saint-Giles, il lui ditavec effusion :
– Mais tu es un honnête homme, je te laconfie et n’abuse pas de ma confiance.
Saint-Giles ne savait trop quelle contenancetenir devant ce bonhomme.
Il trouvait cette scène ridicule, cesrecommandations saugrenues et le père Rateau bourgeois endiable.
Cela fit tort à la jeune fille dans sonesprit.
« Je vais voir quelque prétentieusesainte-n’y-touche ! » pensa-t-il.
Rateau ouvrit enfin la porte du sanctuaire etil annonça à voix haute, mais attendrie :
– Marie, ton sauveur, ma chèreenfant.
Si Saint-Giles avait pu envoyer le père Rateauà tous les diables, il l’eût fait.
« Cette vieille ganache me rend mon rôleintenable ! » se dit-il. En voilà une entréeburlesque.
Mais Rateau mit le comble à son manque de tacten prenant par la main la jeune fille émue et en lui disant d’unton paterne :
– Embrasse-le, ma fille ! Il méritebien ça ! Devant moi cela n’a pas d’inconvénients ! Maisaprès, qu’on soit sage !
La jeune fille rougissante, du moinsSaint-Giles crût-il la voir pourpre, obéit et présenta sonfront.
Saint-Giles y déposa un chaste baiser en setenant à quatre pour ne pas étrangler le père Rateau.
– C’est insensé ! pensait-il.
Mais le comble fut que le père Rateau dit à lapetite baronne d’un air sérieux :
– Tu sais, prends garde, mon enfant. Il amis un gilet irrésistible et une cravate d’incroyable. Je lui airecommandé d’être sage et d’abandonner ses projets…
– Mes projets ! s’écria Saint-Gilesoutré. Je n’ai pas de projets !
– Heuh ! heuh ! fit le pèreRateau, pas d’arrière-pensées avec un habit pareil dont les basquesbalaient mes tapis…
Sur cette observation, qui déplut fort àSaint-Giles, il se réclama de ses fourneaux, et, en partant, il dità la petite baronne :
– Songe que ton père, ma mignonne, nevoulait pas te laisser venir travailler ici et que je lui répondsde toi. Du reste, je m’en vais tranquille ; tu es une Lucrècepour la vertu !
Et il ferma la porte derrière lui.
– Oh ! mademoiselle, s’écriaSaint-Giles exaspéré contre le cabaretier, j’espère bien que vousne me jugez pas sur les sottises que vient de débiter le pèreRateau. J’en serais désespéré.
Saint-Giles aurait été bien plus furieux s’ilavait vu le père Rateau rire en se frottant les mains dans lecouloir : s’il l’avait entendu murmurer entre ses dents :« Et maintenant, vas-y, mon bonhomme ! mon rôle de pèrenoble est fini. Fais le jeune premier maintenant ».
Si Saint-Giles avait aperçu le regard brillantdont le bonhomme accompagnait sa réflexion, il ne l’eût point jugési sot. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir.
– Monsieur, dit la petite baronne, jesuis accoutumée aux dires de M. Rateau et je n’y prêteattention que lorsqu’il me donne des ordres pour la lingerie. Maispuisque mon cousin a eu la délicatesse de se mettre en retard pourme laisser l’occasion de vous voir et le temps de vous remercier,permettez-moi de vous exprimer ma gratitude. Défendre une inconnue,la première femme qui passe et qui est menacée, c’est d’un grandcœur !
Avec beaucoup de grâce :
– Voilà pourquoi, monsieur, ne pouvantaller vous rendre visite chez vous parce que… ma mère… mon père…mon oncle… leur haine si implacable contre vous que, malgré votreconduite chevaleresque, ils ne veulent pas m’accompagner, moi quisuis reconnaissante, j’ai comploté avec mon cousin de vous voirici.
Souriant discrètement :
– M. Rateau, dit-elle, n’a pas sumettre dans cette entrevue la simplicité que j’aurais souhaitée,mais peu importe. Avec vous, j’ai toute confiance et je suis sûrede votre loyauté.
La petite baronne parlait avec une aisance etune distinction d’accent qui donnait une grande valeur à ce qu’elledisait.
Saint-Giles était caressé délicieusement parcette musique de la forme et par ces délicatesses de la pensée.
Il avait remarqué la grande ressemblance de lajeune fille avec le fifre ; mais il trouvait à celle-ci untout autre air et elle lui semblait plus grande. Il lui donnait, enoutre, quatre ans de plus, ce qui est l’effet ordinaire quand unefemme déguisée en homme reprend les vêtements de son sexe.
Enfin, elle avait une élégance de manières quimanquait à ce polisson de fifre, lequel était turbulent et toujoursen mouvement.
Saint-Giles remarqua combien cette petiteouvrière semblait avoir d’ordre au milieu des piles de linge dontelle était entourée : elle avait repris son ouvrage, etmontrant un siège à l’artiste :
– Voulez-vous que nous causions enattendant, mon cousin ! fit-elle. J’ai des éclaircissements àvous demander sur l’affaire du quai.
– Mademoiselle, dit-il, je suis tout àvos ordres.
Il était encore gêné.
La présentation du père Rateau l’avait mishors de lui.
Saint-Giles n’eut pas l’ombre d’unsoupçon.
Cette petite lingère avait si bien l’aird’être chez elle, dans cette chambre. Elle remuait des piles deserviettes d’un air si naturel, elle jouait si bien son rôle queSaint-Giles y fut pris.
Et puis le père Rateau, vieux roué, l’avaitcomplètement dérouté en se rendant et en le rendant ridicule.
La ressemblance du prétendu fifre et de labaronne était étonnante : mais elle était annoncéed’avance.
La baronne, du reste, experte en l’art de sedéguiser et de se grimer, avait complètement changé sacoiffure : elle avait su donner d’autres accents à saphysionomie.
Ainsi elle s’était improvisé au menton unsigne que l’on eût juré être naturel.
Elle avait enlevé la teinte qui donnait à sessourcils et à ses cils une expression plus dure, plus mâle.
En somme, elle paraissait son âge : enhomme elle semblait un gamin.
Mais c’était surtout l’être moral qui semblaitvrai.
Aussi, Saint-Giles n’eut aucun doute.
Du reste, elle l’entortilla tout de suite parune série de questions sur la façon dont l’affaire du quai s’étaitpassée sur ses blessures et sur la manière merveilleuse dont il lesavait supportées, s’extasiant de le voir debout.
Elle se fit raconter la lutte, écoutant, lesyeux baissés sur son ouvrage, ce qui permit à Saint-Giles de bienla regarder.
Il s’avoua qu’elle était charmante et que lepère Rateau n’avait pas eu tous les torts, en lui recommandant lasagesse.
Mais elle lui dit tout à coup :
– J’aurais bien une demande à vousposer : je n’ose vous la faire.
– Pourquoi donc, mademoiselle ? fitSaint-Giles. Je suis très désireux de vous être agréable.
– C’est que… c’est délicat… J’ai peur defroisser vos convictions politiques.
– Oh ! dit Saint-Giles, peuimporte.
– Il s’agit de mon cousin.
– Ah !
Ce ah ! parti malgré Saint-Giles, étaitune exclamation de jalousie.
– Vous voulez, continua-t-elle, m’a ditmon cousin, faire de lui un républicain et l’emmener à lafrontière.
– Je ne vous cacherai pas que tel est mondessein.
– Je vous supplie de n’en rien faire.
– Votre cousin est peut-être votrefiancé ? fit-il, les lèvres pincées.
La jalousie perçait très nettement cettefois.
– Oh ! dit-elle, à quoipensez-vous ! Il est beaucoup trop jeune pour moi.
– C’est vrai ! se ditSaint-Giles.
– Et il serait ridicule comme mari. Jeserais vieille quand il serait jeune encore.
– Je n’y avais pas réfléchi, fitSaint-Giles.
– Du reste, ajouta-t-elle, il meressemble tellement que je le tiens pour être mon frère et cela meparaîtrait drôle, fût-il de mon âge, de songer à l’épouser.
– C’est donc comme frère qu’il vousintéresse ! Voilà pourquoi vous ne voulez pas qu’ilparle !
– Oh ! s’il est assez fort, ce queje ne crois pas, pour aller défendre son pays, cela me paraîtjuste.
– Cependant vous sembliez être d’un autreavis, tout à l’heure.
– Non pour ce qui est d’aller se battre àla frontière, s’il le peut ! C’est un devoir pour toutFrançais, mais que vous fassiez de lui un républicain quand il aété élevé royaliste, voilà ce que je trouve mal !
– Mais, mademoiselle, il n’est pasdéfendu de chercher à convertir les gens à la cause que l’on aadoptée. C’est même un devoir.
– Avez-vous remarqué que mon cousin n’estqu’un enfant ?
– C’est vrai !
– Qu’il est mineur.
Saint-Giles secoua la tête : il sesentait dans son tort.
– Avez-vous songé, demanda-t-elle, qu’ildeviendra le fléau de la maison s’il change d’opinion et qu’iltourmentera son père et sa mère ?
Saint-Giles trouvait de plus en plus qu’elleavait raison.
– Car, reprit-elle encore, vous ne leconnaissez pas ! C’est un diable à quatre. Il prêchera père etmère toute la journée et leur fera mille tours pendables.
– Eh bien, mademoiselle, déclaraSaint-Giles, réflexion faite, je n’entreprendrai pas de leconquérir à la République. D’autant moins que je songe qu’ilvoudrait vous amener, vous aussi, à la Révolution, et que je peuxvous éviter ses importunités.
– Oh moi ! fit-elle, c’estdifférent.
– Vous êtes donc républicaine, vous,mademoiselle ?
– Moi, monsieur, je crois qu’une jeunefille intelligente et prudente doit avoir grand soin de ne sepassionner ni en religion ni en politique.
Saint-Giles la regarda, surpris.
– Eh, sans doute, monsieur, fit-elle. Jesuis une petite ouvrière et je me marierai sens doute trèsvraisemblablement à un ouvrier. J’ai cependant la prétention de lechoisir susceptible de quelque délicatesse, bien de sa personne,intelligent et travailleur. Voilà beaucoup d’exigences déjà ;supposez que je trouve toutes ces qualités réunies dans unrépublicain, croyez-vous que je serais assez sotte, l’aimant, de lerepousser ?
– Et si c’était un royaliste ?demanda Saint-Giles.
– Mais, répondit-elle, ce serait la mêmechose.
L’artiste était bien forcé d’admettre que laréciproque était vraie, comme on dit en mathématique et enphilosophie ; cependant il semblait contrarié.
La baronne l’avait sans doute amené au pointoù elle voulait le voir, car elle lui demanda :
– Croyez-vous donc qu’une questionpolitique puisse, mettons même, doive empêcher deux êtres faitsl’un pour l’autre de s’aimer ?
– Cela dépend ! dit-il.
– Voulez-vous, demanda-t-elle, mepermettre une supposition ?
– Supposez, mademoiselle…
– Oh ! une supposition possible,vraisemblable même.
– Quelle qu’elle soit, je vous écouteavec la plus grande attention.
– J’imagine qu’un jour, éprise de votretalent et de vos… de vos… avantages… une grande dame, très jolie,que vous aimeriez beaucoup aussi, une veuve libre, vous offrît samain ?
– Si je l’aimais, je l’épouserais… ditSaint-Giles, que ce marivaudage intéressait.
– Mais si, par position, par conviction,par naissance, par son passé, si elle était obligée de resterroyaliste, l’épouseriez-vous quand même ?
– Non, répondit fièrement Saint-Gilessans hésiter.
La baronne tressaillit.
Saint-Giles reprit :
– Non seulement je n’en voudrais pas pourma femme, mais pas même pour ma maîtresse ; je vous demandepardon de cette distinction ; mais vous avez posé unequestion, j’y réponds.
– Oh ! dit-elle. Je ne suis pas unepetite prude que le mot maîtresse effarouche.
– Et vous avez raison, dit-il.Laissez-moi donc vous le dire. Je mettrais ma fierté, mon honneur àne pas accepter un rôle honteux.
– Honteux !… Je ne comprendspas.
– Honteux, certes. Savez-vous commentelle m’aimerait, cette grande dame ? Elle m’aimerait comme lelaquais de son cœur.
– Oh non dit-elle, manquant de setrahir.
– Mais si, fit-il. J’en ai faitl’expérience.
– Vous !
– Moi. Très jeune, j’ai été l’amant d’unedame à particule très connue à Lyon pour l’audace avec laquelleelle affriolait ses amants.
– Madame de…
– Inutile de citer son nom. Ehbien ! Je suis le seul avec lequel elle n’ait pas fait le tourde la place Bellecour, bravant l’opinion publique. Savez-vouspourquoi ? Parce que je n’étais pas noble, parce que jen’étais qu’un petit dessinateur sur soie qu’elle avait remarqué,mais n’avouait point.
– Aujourd’hui, elle n’hésiteraitplus.
– Oui, mais aujourd’hui que je suis horsde pair, que j’ai conquis la renommée, que je me suis donné unenoblesse par l’art, je serai fidèle au serment que je me suis faiten rompant avec cette maîtresse qui avait honte de moi.
– Vous avez fait un serment ?
– Oui, celui de n’être jamais l’amantd’une grande dame. J’ai la rancœur de mes déboires d’autrefois.
– Mais si elle vous proposait lapromenade sur la place Bellecour que l’autre vousrefusait ?
– Oh, n’importe ! Il lui resteraitmalgré elle, après cet effort, d’autres exigences, d’autresprétentions. Je me souviendrai toujours de ces princesses du sang,mariées à de simples gentilshommes, dont Saint-Simon raconte la viede ménage. Le mari, à chaque repas, présentait la serviette, et nes’asseyait à table que sur l’invitation de Madame. Moi je nesupporterais point un pareil affront. Les nobles imbus d’idéeshiérarchiques trouvent cela fort naturel.
Et avec feu :
– Voyez-vous, dit-il, une fille élevéedans les principes monarchiques, une noble sera toujours, quoiqu’elle fasse, pétrie de préjugés. Elle souffrira ou fera souffrirson amant roturier.
La baronne dit avec conviction :
– C’est peut-être vrai.
Elle savait ce qu’elle voulait savoir.
– Monsieur, dit-elle, avouez que nousvenons d’avoir une singulière conversation, nous avons parlé amant,maîtresse, mariage, si M. Rateau nous avait entendus…
Et elle avait imperceptiblement agité uncordon de sonnette qui correspondait au berceau du cabaret.
– Heureusement, dit Saint-Giles, le pèreRateau est à ses fourneaux.
– Il est un peu trivial parfois, dit labaronne, mais si bon !… Si vous saviez…
Et pour amuser le tapis, elle raconta destraits de charité du cabaretier.
Elle fut interrompue par un coup frappé à laporte.
Et une voix cria du dehors :
– J’espère qu’on peut entrer !
On ne pouvait être plus maladroit.
La porte s’ouvrit, le père Rateau parut, jetaun rapide coup d’œil sur les deux jeunes gens et s’écria :
– À la bonne heure, pas un rubanchiffonné ! Sages comme des images ! je m’y attendais.Vous êtes de braves enfants ! Mais c’est assez causé ! Mapetite baronne, vite, en voiture. J’ai fait atteler la grise. Tamère a ses crises ! Son estomac se noue. Ce n’est rien. Elle aça tous les quinze jours ! mais enfin elle te réclame.
– Oh ! maman ! s’écria labaronne jouant l’émotion. Si vous saviez comme elle souffre,M. Saint-Giles ! Une martyre ! Adieu, merci encorede tout cœur !
Elle s’esquiva comme une Sylphe.
Le père Rateau, les deux mains sur son ventre,s’écria :
– Un ange !
L’ange s’envolait.
Les crises révolutionnaires ressemblent à destourbillons.
Elles enveloppent, elles enlacent, ellesétreignent et entraînent dans leurs évolutions vertigineuses.
Les cycles révolutionnaires sont régis par lesmêmes lois que les cyclones : le centre va, se déplaçanttoujours, et toujours il attire à lui tout, tous et toutes.
L’avant-veille, le centre révolutionnaire deLyon était la maison Leroyer ; ce soir-là, c’était le comitécentral.
Saint-Giles lui-même, qui avait voulu sesoustraire à ce foyer d’attraction, se trouvait rejeté vers lui, etla pâle figure de sœur Adrienne allait lui apparaître et lefasciner.
Tout devait contribuer à rendre émouvante lasoirée où Châlier allait faire sa rentrée, impatiemment attendue deses partisans comme de ses ennemis : de même que sœur Adrienneétait aussi et non moins impatiemment attendue par les Compagnonsde Jéhu, présents à la séance et mis dans le secret.
Mais sœur Adrienne ne pouvait manquer devenir.
En effet, l’abbé Roubiès avait décidé queChâlier serait tué par elle ce soir-là même.
Dans la matinée, il s’était rendu au couventdes Brotteaux pour y prévenir la supérieure d’avoir à conduire sœurAdrienne à la séance.
Une fois seul avec la supérieure, celle-cil’avait embrassé et avait demandé :
– Est-ce pour aujourd’hui, enfin ?Sœur Adrienne s’impatiente. Elle est dans un état d’excitationeffrayant. Par moments j’ai peur pour sa raison.
– Ma mère, dit l’abbé, c’est pour cesoir… Les Jacobins auront leur martyr et nous le nôtre.
– Comment, le nôtre ?
– Mais, oui… sœur Adrienne ne sortira pasvivante du Club.
– Oh mon Dieu !… s’écria lasupérieure, ils la tueront donc ?
– Oui, c’est probable ; s’ilshésitaient, d’autres porteraient les premiers coups.
– Comment ? des hommes à nous.
– Sans doute, dit-il froidement.
Et, sans se préoccuper de la stupeur de samère, il continua à lui donner ses instructions.
– Châlier, dit-il, va prononcer undiscours effrayant contre la religion ; il le prépare. On l’aentendu ce matin en réciter des fragments. J’ai reçu des notes à cesujet, et je puis me figurer ce que sera ce document. Il l’a écrit,et nous aurons le manuscrit, de même que le compte-rendu par leslogographes (on ne disait pas encore sténographes) ; nouspublierons cette épouvantable attaque contre l’Église après lemeurtre qui se trouvera justifié aux yeux de Lyon, où la majoritéde la ville est encore chrétienne, heureusement. On approuvera lecoup de poignard contre un pareil énergumène ; du reste, sœurAdrienne étant morte, aucun procès n’étant possible, l’auréole dusacrifice, poétisant notre ange de l’assassinat, toute cetteaffaire tournera pour le mieux.
– Ne pourrait-on pas épargner cettepauvre Adrienne qui est si intéressante ? demanda lasupérieure.
– Non ! répondit froidementl’abbé : il faut qu’elle meure pour les besoins de lacause.
L’abbé Roubiès n’était pas homme à faire degrandes phrases creuses pour prouver qu’il avait raison ; ilconnaissait sa mère et il comprit qu’elle serait lente à admettrela raison d’État ; il attaqua une autre corde :
– Ma mère, dit-il, je pourrais vousprouver que quand on sacrifie cent mille hommes au rétablissementd’un roi et d’une religion, il est puéril de regarder à la vied’une femme, celle-ci fût-elle aussi intéressante que sœurAdrienne ; mais cette idée générale vous convaincraitdifficilement : j’ai des considérations qui vous sontpersonnelles à vous faire valoir.
Laissant donc cet argument, l’abbé en prit unautre :
– Vous souvient-il, ma mère,demanda-t-il, qu’un jour (J’avais vingt-cinq ans) je vins voussupplier de quitter la vie mondaine ?
– Oui, dit-elle en rougissant.
Il n’eut point l’air d’y prendre garde etdemanda encore :
– Vous rappelez-vous que vous avezhésité, ma mère ?
– À mon âge, c’était permis.
– Mais je vous fis une promesse pour vousdécider.
– Oui, tu m’as montré une des plus richesabbayes en perspective.
– Et je vous ai juré que vousl’auriez ; vous l’aurez comme j’aurai l’archevêché deLyon.
– Dieu t’entende, mon fils.
– Dieu m’entendra, ma mère, dit l’abbé ensouriant, car j’ai des moyens sûrs de me faire écouter du Pape, sonvicaire spirituel, et du roi, son représentant temporel sur cetteterre. Il est assez d’usage, après une Restauration, d’oublier lesservices rendus ; mais, moi, j’ai pris mes précautions.
Avec un sourire ironique :
– J’ai fait mettre en lieu sûr, enAmérique, des pièces si compromettantes, que leur divulgationaurait des conséquences extrêmement graves pour le Saint-Père etpour le régent de France ; aussi, ma mère, croyez-le bien,j’aurai d’emblée mon archevêché. Et vous, si les Jacobins nousdébarrassent de sœur Adrienne, vous aurez votre abbaye.
– Mais je ne vois pas qu’Adrienne…
– Vous ne voyez pas qu’Adrienne vousgêne, n’est-ce pas ! Voilà ce que vous voulez dire ?
– Sans doute, elle peut bien avoir uneabbaye, et moi une autre.
– Ma mère, vous vous trompez, Adriennesurvivante vous éclipse totalement, vous n’êtes plus rien, pas mêmeson ombre ! Quel mérite aurez-vous ?
– Mais…
– Celui d’avoir inspiré le meurtre !peu de chose ! On fera la remarque que vous auriez aussi bienpu frapper que cette jeune fille.
Haussant les épaules :
– Irez-vous publier que nous avons poussécette jeune fille au meurtre avec des peines et des soinsinfinis ?
– Mais enfin, c’est quelque chosecela ! fit la supérieure.
– Moins que rien, pire que rien. Nousendosserions l’odieux du crime et elle en aurait toute la gloire,en ayant eu le péril.
– C’est donc un crime ?
– Eh oui, pour nos adversairespolitiques !
– Je comprends, murmura lasupérieure.
L’abbé eut l’air de penser que c’était bienheureux. Il reprit :
– Sœur Adrienne morte, tout change. Voushéritez d’elle ! Elle ne vous écrase plus de sa gloire.
Dans son projet de livrer sœur Adrienne auxvengeances des Jacobins, l’abbé était-il mû par le sentiment desintérêts généraux de son parti ou par celui de son intérêtparticulier ?
Agissait-il comme royaliste ou commeambitieux ?
Rien n’autorise à décider que l’un ou l’autremonde l’inspirait.
Cet homme est resté une énigme impénétrablepour les historiens.
Pour sa mère, pas de doute : l’égoïsmeseul le guidait.
Quant à lui, on peut s’aventurer à supposerque son esprit était assez vaste pour s’élever jusqu’à laconception du dévouement à une cause, mais que son cœur y ajoutaitles âpres convoitises d’un prêtre subalterne, voulant gravir à toutprix les marches du siège archiépiscopal de Lyon.
Toujours est-il que, l’intérêt personnel ayantfait pénétrer la conviction dans l’âme de sa mère, l’abbé luidit :
– Vous voyez donc bien qu’il faut unemartyre.
La supérieure approuva de la tête, mais unecrainte lui vint.
– Et si les Jacobins m’écharpaient,fit-elle, saisie tout à coup par cette appréhension.
– Impossible ! dit l’abbéfroidement : trente affidés bien armés seront dans lecouloir ; ils protégeront votre retraite, et, si elle étaitcompromise, deux bataillons de garde nationale qui ferontl’exercice aux flambeaux dans le voisinage (une innovation)seraient lancés à votre secours ! Oh ! mes mesures serontbien prises.
– Enfin, dit-elle épouvantée, je serainéanmoins exposée.
– Si peu ! fit-ildédaigneusement.
– Mais, mon ami, vous risquez mes joursbien facilement, ce me semble j’aimerais mieux me contenter derester ce que je suis, simple supérieure d’une pauvrecommunauté.
La lâcheté de sa mère révolta l’abbé.
– Impossible ! dit-il d’un tonsombre.
– Pourquoi ?
– Pour que je sois archevêque, dit-ilrésolument, il faut d’abord que vous soyez abbesse et vous leserez, ma mère.
– Mais je ne vois pas en quoi cela estnécessaire.
Il eut un geste de mépris écrasant.
– Vous ne voyez pas, ma mère, dit-il, quepetite supérieure d’une petite communauté, vous n’êtes guère pournos ennemis qu’une fille repentie. Petit cœur ! Petitesprit !
Elle pâlit sous l’outrage.
– Un fils, s’écria-t-elle, reprocher à samère son passé !
– Croyez-vous donc, demanda-t-il, qu’ilne me soit pas plus pénible qu’à vous de me souvenir ! Cepassé me pèse, m’étouffe, me brûle, me dévore. J’ai tout fait pourme débarrasser de cette tunique de Nessus ; vous avez acceptéle rôle de tante : vous me reniez pour votre fils, moi je vousreniais pour ma mère ; mais ce subterfuge qui réussit auprèsde la communauté où l’on vous croit ma tante par le sang et ma mèrespirituelle, ce mensonge qui réussit pour le vulgaire, ne tromperapoint les hauts dignitaires de l’Église. Pour eux, vous êtes bienma mère.
Avec énergie :
– Eh bien, ce passé, il faut qu’ildisparaisse sous une fortune éblouissante. Il faut que personnen’ose plus regarder dans votre vie d’autrefois : vous encouvrirez les ombres d’une telle lumière que tous les yeux enseront éblouis.
– En réalité, dit-elle, reculant devantcette perspective parce qu’elle ne voulait pas affronter le péril,tu risques ma vie au profit de ton ambition. Si je ne meurs pas, tume fais abbesse parce que tu veux que l’on oublie ce passé dont turougis.
– Je n’en rougis pas, n’ayant pas depréjugés, répondit-il. Madeleine repentie est une des plus grandessaintes du ciel. Mais ce sont les autres qui ont des préjugés, cesont eux qui rougissent. Et je dois compter avec l’opinion. Maisc’est assez parler du passé. Parlons du présent : je vousreproche, ma mère, et vous le reproche amèrement, vous n’aimez pasautant votre fils que sœur Adrienne, pour laquelle vous intercédieztout à l’heure. Si vous m’aimiez, vous n’hésiteriez pas.
Elle se mit à pleurer.
– Du sentiment ! dit-il. À quoibon ! Pour un mot.
– Un mot cruel ! fit-elle. Tu m’astraitée de fille repentie.
– Eh ! s’écria-t-il. Si l’on ne veutpas se tromper, il faut appeler les choses par leur nom.
S’adoucissant :
– Vous devriez comprendre, ma mère,dit-il, que de vous rappeler le passé m’est pénible ; maisvous m’y forcez ! Fils d’abbesse, je deviens possible commearchevêque, car votre abbaye fait de vous une princesse del’Église : vous marchez de pair avec les abbés mitrés et lesévêques.
Caressant la vanité qui s’éveillait :
– Cela vaut bien la peine, dit-il, quevous couriez un danger si léger que je qualifie, moi,d’imaginaire.
Puis, sûr qu’elle obéirait :
– Voyons ! dit-il,embrassez-moi ! Essuyez vos yeux ! Je pars. Quand vousserez abbesse, nous rirons bien de l’échauffourée de Lyon au ClubChâlier.
Et faisant une fausse sortie :
– À bientôt !
L’abbé, je l’ai dit, était un habile metteuren scène.
Il savait qu’une fausse sortie est un moyen determiner brusquement et avec avantage une discussion, de constaterun succès acquis.
– Allons, ma mère, fit-il, c’estentendu ! à ce soir ! pas de faiblesse ! Vous n’êtespas en péril ! Embrassez-moi ! Au revoir, vers dixheures !
Elle l’embrassa, mais sans grand enthousiasmeet du bout des lèvres.
– Je compte sur vous ! dit-il.
– Oui ! dit-elle.
Elle était fermement résolue, mais ellemanquait d’entrain.
Il fit mine de s’en aller et revint sur sespas.
L’acquiescement de sa mère étant acquis, ilrevenait pour enfoncer l’une après l’autre ses instructions dans lacervelle de cette femme qu’il savait capable d’aller jusqu’au bout,une fois déterminée.
– Je me résume ! dit-il. Vousconduisez sœur Adrienne à la séance, dans les tribunes où je vousai conduite plusieurs fois déjà pour vous y accoutumer.
– Bien ! dit-elle.
– Ensuite, vous suivez un de mes hommes,Mazurier, qui passe pour bon Jacobin et qui vous conduit dans lecouloir.
– Bien ! fit-elle, encore.
– Aussitôt que sœur Adrienne sera placéeparmi les gens qui ont des lettres, des requêtes, des placets àremettre à Châlier, Mazurier vous fera passer derrière les rangs etvous tirerez vers la porte.
Un peu dédaigneusement :
– Le reste ne vous regarde pas.
Puis faisant une dernière recommandationconcernant sœur Adrienne :
– Une heure avant de partir, faitesprendre à sœur Adrienne un réconfortant, et il souligna le mot, etforcez la dose que vous savez ! Il faut entretenir sonexaltation !
Il embrassa sa mère encore une fois, un peuplus tendrement et la quitta en lui disant :
– Du courage !
Une fois dehors, il fronça le sourcil etmurmura avec indignation.
– Décidément, elle n’a même pasl’instinct du dévouement maternel.
Il récapitula ses griefs.
– Fils de gentilhomme, se disait-il,j’aurais pu peut-être obtenir la légitimation, elle l’a écœuré,dégoûté d’elle et de moi ; il ne m’a même pas reconnu commeson bâtard.
Ses lèvres contractées par un rictus amerprouvaient combien il souffrait d’avoir manqué cet état civilnobiliaire qui lui eût facilité la carrière ecclésiastique, dansles rangs inférieurs de laquelle il était resté trop longtemps àson gré.
Après cette rancœur, une autre.
– Quelle suite de folies ! dit-il.Au lieu de se cacher, courtisane qui humiliait son fils, elles’imposait toujours à moi, et je fus fait séminariste avec une mèrequi rôtissait le balai.
Avec fureur :
– Elle venait me voir en toilettestapageuses.
Il serrait les poings avec rage.
– Jeune prêtre, continua-t-il, je lasuppliais de faire une fin pour que le scandale de sa vies’oubliant, je pusse faire mon chemin. Elle s’y refusa jusqu’àcinquante ans, m’immobilisant pendant sept ans dans une cure decampagne, avant que je pusse entrer à l’Oratoire.
Ce temps d’obscurité avait été le plus cruelde sa vie.
– Enfin, continua-t-il, je lui demande demontrer un peu de courage pour mettre l’anneau épiscopal à mondoigt ; elle me refuse et prend peur lâchement. Mais je luiparle de la crosse abbatiale pour elle, j’allume son ambition etelle n’hésite pas.
S’irritant :
– Non, ce n’est pas une mère ! Non,je ne dois rien à cette femme ! Elle m’a conçu dans laluxure ; elle m’a enfanté dans la boue, elle m’a barré leschemins de la vie ; je ne vois plus en elle qu’uneétrangère.
Avec résolution :
– Non, elle ne sera jamais abbesse !Et le jour où elle deviendra un obstacle, je supprimerai l’obstacleen l’envoyant comme supérieure dans un couvent colonial.
Souriant :
– Mais enfin, l’espoir de la crosseabbatiale va lui donner assez d’énergie pour conduire sœur Adrienneau Club. C’est tout ce que je veux d’elle pour le moment. Après…comme après…
Soupirant :
– Heureux ceux qui sont aimés par leursmères ! Leur cœur n’est pas fermé comme le mien à toutetendresse, à tout amour.
Il poussa un soupir.
En prenant la séance comme prétexte à donner àsa mère pour justifier une sortie qu’elle devait trouverprématurée, Saint-Giles n’avait pas mal choisi car, nous le savons,à cette séance, Châlier devait parler pour la première fois depuisson aventure.
Tout Lyon attachait une grande importance à ceque dirait Châlier en telle circonstance.
Cette séance mémorable s’ouvrit à neuf heuresdu soir.
Dans la salle, il y avait un millier depersonnes.
Dehors, beaucoup de Jacobins n’avaient putrouver place.
La foule était houleuse et mêlée.
À l’intérieur, où cependant l’on n’entraitqu’avec des cartes, un œil exercé aurait été étonné de voir nombrede figures très fines surmontant des Carmagnoles.
Dans les tribunes, au milieu d’un groupe deces Jacobins à mains blanches, deux femmes : l’une, lasupérieure du couvent, l’autre, sœur Adrienne.
Toutes deux tricotaient comme leursvoisines.
À Lyon, où l’on n’aime pas être en retard surParis et où l’on est souvent en avance sur la capitale, lesJacobins avaient imposé aux femmes qui assistaient à leurs séances,une sorte d’impôt : on distribuait de la laine et ellestricotaient des bas pour les soldats.
Du reste, grand bruit de voix dans la salle,car le Tout-Lyon était là, le Lyon républicain comme le Lyonroyaliste : mais les hommes de ce dernier parti étaientdéguisés : les moins connus s’étaient contentés d’endosser lablouse et la carmagnole ; les autres s’étaient ingéniés àtrouver des travestissements sûrs.
L’abbé Roubiès, sous un déguisement de petitevieille, la baronne, grimée en galopin des rues, criaient tous deuxet vendaient des journaux ; d’autres que nous ne nommerons paspour éviter des énumérations fastidieuses, tous les personnagesimportants de ce drame enfin et beaucoup d’autres assistaient àcette rentrée de Châlier, empruntant aux basses classes leursvêtements et leurs coiffures pour ne pas être reconnus.
Étienne, en Auvergnat, était très réussi, maisil constatait avec désespoir que la baronne ne regardait queSaint-Giles.
À chaque instant celui-ci s’en approchait sousprétexte de lui vendre ses journaux ; mais Saint-Giles nefaisait point attention à ce moutard.
Avec son coup d’œil d’artiste, il avaitremarqué sœur Adrienne aux tribunes et son regard ne la quittaitplus, ce qui semblait agacer beaucoup la baronne.
Elle tournait autour de l’artiste avec tantd’insistance qu’elle risquait de se faire reconnaître, mais lui,tirant son carnet, s’était mis à faire un croquis de sœur Adrienneet il le poussait au portrait autant qu’il pouvait.
Il demandait à ses voisins :
– Qui est donc cette citoyenne, là-haut,près de cette vieille ?
– Connais pas… ! répondit-on.
Comme, dans une foule, rares sont les artistescapables de deviner une beauté merveilleuse sous les traits émaciéset contractés d’une sœur Adrienne, il en résultait que celle-cin’attirait pas les regards de la masse.
Mais des voix murmurèrent :
– Le voilà ! Le voilà !
C’était Châlier qui entrait.
À sa vue, la salle tout entière se leva et lesalua par des bravos enthousiastes.
Les royalistes surtout se montraientfrénétiques. Le mot était donné pour que Châlier, se croyantvigoureusement appuyé, eût beaucoup d’audace et d’élan.
L’abbé Roubiès avait, de plus, calculé qu’ilne fallait exciter aucun soupçon, par conséquent il avait envoyé laconsigne suivante à tous les groupes : « Hurler avec lesloups ».
C’était laconique et pittoresque.
En conséquence, Châlier prit possession de latribune au milieu d’un orage de vivats, de trépignements etd’applaudissements.
Le tribun leva la main ; il se fit ungrand silence.
Pour s’imaginer ce que fut cette séance oùChâlier devait être assassiné, il faut que le lecteur se rendecompte de ce que fut ce fameux Club des Jacobins lyonnais quitenait correspondance avec vingt départements.
Les séances de ce club de 1793 étaient unmélange de folie et d’héroïsme, de conceptions grandioses etd’utopies irréalistes, de purs dévouements et de louches ambitions,de propositions burlesques et de sublime éloquence.
Le même homme pouvait être, le même soir,ridicule et logique, au-dessous de tout comme orateur, et serelever tout à coup à des hauteurs prodigieuses.
Cette salle des Jacobins, très simple,prenait, à de certaines heures, un caractère imposant quand lepublic était soulevé par un beau mouvement.
Châlier surtout exerçait une grande action surla foule et sur les esprits simples.
Mais si certains orateurs excitaient lespassions et déchaînaient les colères, il arrivait que lesdivagations de certains fanatiques, débitées en mauvais style et enmauvais français justifiaient les rires des curieux venus là Dours’amuser.
Malheureusement, il fallait étouffer leséclats de son hilarité dans son mouchoir, parce que la majorité dela salle « s’emballait », même sur les propositions lesplus sottes, pourvu qu’elles eussent l’air d’avoir pour but lebonheur du peuple.
Les ignorants, remplis d’une foi aveugle, demoutons devenaient tigres, quand on se moquait d’eux et des fousauxquels ils croyaient.
Il y avait donc au Club des types de tribunsqui faisaient la joie des loustics mais ceux-ci ne s’en amusaientqu’en sourdine.
En revanche, le Club avait des orateurs detalent, qui développaient avec une sauvage énergie les théoriessanguinaires dont s’épouvantait la bourgeoisie, car ces théoriessoulevaient des tempêtes de convoitises dans le cœur despauvres.
On ne saurait nier que l’idéal des Jacobins etmême des Hébertistes qui allaient plus loin encore, n’ait étél’amélioration du sort du plus grand nombre.
C’était le secret du succès de ceux quiprêchaient la doctrine.
Et comme la terre accaparée par la noblesse,comme le capital accumulé par la bourgeoisie se trouvaient malrépartis, le peuple qui le sentait acceptait aveuglément lesremèdes empiriques que lui proposaient les charlatans ou lesutopistes de bonne foi.
C’est ainsi qu’il applaudissait Cusset, nomméreprésentant à la Convention, lorsqu’il prêchait publiquement lesdogmes de la loi agraire.
« Le temps est venu, disait-il, où doits’accomplir cette prophétie : les riches seront dépouillés etles pauvres enrichis. »
Carpan était aussi encouragé par les bravos,quand il formulait ainsi son système :
– Si le peuple manque de pain, qu’ilprofite du droit de sa misère pour s’emparer du bien desriches.
Mais le plus écouté de tous étaitChâlier : il terrifiait les royalistes et fanatisait lesrépublicains.
Ceux qui étaient venus pour rire, se moquer,conspuer, après l’avoir entendu, sortaient épouvantés, la terreurdans l’âme, en maudissant la Révolution.
D’autres, entrés royalistes, s’en allaientrépublicains.
Les historiens les plus prévenus contreChâlier constatent son éloquence extraordinaire, marquée au coin dumysticisme et inspirée par la Bible.
Lamartine, dans son livre des Girondins, où ilest l’adversaire des Jacobins, où il rapetisse leurs hommes et lescalomnie souvent, Lamartine qui a pris parti contre Châlier avecune partialité visible, n’en a pas moins tracé de lui un portraitqui grandit singulièrement le tribun, malgré le désir évident de lestigmatiser.
Il écrivait des lettres dont les mouvementsbiaisés et incohérents affectent les soubresauts, les inspirationsdes oracles bibliques.
« Si j’étais Dieu, écrivait-il, jeremuerais les montagnes, les étoiles, les empires, je renverseraisla nature pour la renouveler. »
La destinée de Châlier, avortée dans le biencomme dans le crime, était toute dans ces premiers jets de son âme.La folie n’est que l’avortement d’une pensée forte mais impuissanteparce qu’elle n’a pas été conçue et gouvernée par la raison.
Il avait fondé à Lyon le Club central, foyerardent entretenu de son souffle et agité nuit et jour de saparole.
Ses discours, tour à tour bouffons etmystiques frappèrent le peuple. Rien n’était raisonné, tout étaitlyrique dans son éloquence. Son idéal était évidemment le rôle deces faux prophètes d’Israël, serviteurs de Jéhovah et égorgeursd’hommes.
Après avoir lu ce portrait de Châlier par ungrand poète, on peut se figurer l’orateur, son éloquencepassionnée, la fascination qu’il exerçait et la toute puissance desa parole que sœur Adrienne allait entendre.
Adrienne avait, en quelque sorte, reçu unepréparation spirituelle qui la prédisposait à être plus sensibleque personne à cette parole entraînante de Châlier.
Châlier avait une haute et vaste intelligence,un idéal merveilleux des destinées humaines, une chaleur depersuasion puisée dans un immense amour du peuple et le coup defouet de la honte subie.
Il eut l’occasion de débuter par un exordedont la baronne lui fournit le thème.
Elle était femme et jalouse, aveuglémentjalouse par échappées, jalouse à risquer sa tête.
Certes, reconnue ce soir-là, elle aurait étédéfendue : mais quelle imprudence à elle de faire engager pourelle un combat prématuré !
Qui sait même si l’abbé Roubiès ne l’eût passacrifiée ?
Aurait-il donné le signal d’une lutte pourl’arracher aux mains des Jacobins, si leurs, carmagnoles l’avaientarrêtée ?
Toujours est-il que depuis l’arrivée deSaint-Giles, la baronne évidemment le surveillait et trouvait trèsmauvais qu’il s’occupât de sœur Adrienne au point de faire sonportrait.
Au moment où Châlier montait à la tribune, àl’instant même où il allait parler, Saint-Giles crayonnait encore,crayonnait toujours.
Il semblait fasciné par la beauté superbe desœur Adrienne que la baronne devinait très bien sous l’émaciementdes traits.
N’y tenant plus, elle se rapprocha deSaint-Giles, ne prévoyant pas elle-même ce qu’elle allait faire,mais allant à lui invinciblement, poussée par la jalousie.
Elle se glissait comme son métier de vendeurlui en donnait le droit d’usage entre les rangées des bancs.
Arrivée derrière Saint-Giles, elle regarda lecroquis et elle éprouva un mouvement de colère ; l’artisteavait reproduit sœur Adrienne, non telle qu’elle était, mais tellequ’il la voyait avec l’illumination du talent.
La baronne ne put comprimer un mouvementnerveux que toutes les femmes comprendront, et elle pinçaSaint-Giles jusqu’au sang.
Il poussa un cri, se retourna vivement et l’onentendit le bruit d’une claque sur la joue de la baronne.
La salle entière protesta.
Saint-Giles n’était pas homme à rester sous lecoup d’une réprobation imméritée, sans protestercourageusement.
Il se leva et cria d’une voixtonnante :
– Citoyens, vous ne pouvez pas me blâmersans m’entendre.
Les royalistes qui n’aimaient pas beaucoupSaint-Giles, auraient volontiers continué à crier, mais sa parolevibrante dominait tous les bruits.
Puis la curiosité tenait tout le monde etchacun voulait savoir la raison du soufflet donné.
Saint-Giles reprit :
– J’ai donné à ce gamin une gifle un peuforte peut-être, mais je me suis laissé emporter par un mouvementde colère bien légitime.
« Ce crieur de journaux m’a pincébêtement, sans motif et jusqu’au sang. »
Il y eut un moment d’étonnement, mais labaronne sur laquelle tous les yeux étaient fixés, avait abaissé surson front son bonnet phrygien ; elle répondit en imitant leshoquets d’un galopin qui sanglote.
– Je l’ai pincé, parce que… il… il…n’écoutait pas le… le… discours du citoyen Châlier qui allait com…commencer à parler.
Les jacobins trouvant très irrévérencieux quel’on ne prêtât point attention à leur idole, crièrent bravo.
Saint-Giles voulut se défendre etdit :
– Je rendais service à la République enfaisant mon métier. Je dessinais.
La voix de la baronne riposta aigrement.
– Il… il… s’amusait à faire le… le…portrait d’une jolie citoyenne.
Saint-Giles se sentit écrasé par lavérité : la salle, du reste, lui criait d’un airfarouche :
– Assis ! assis !
Les femmes laides, sûres que ce n’était paselles qu’il croquait, prenaient des airs indignés.
Les hommes d’esprit riaient : lesimbéciles semblaient prêts à se fâcher.
Devant ces dispositions, Saint-Giles haussales épaules et prit le parti de se rasseoir, plein du mépris, dureste, pour ses concitoyens.
Mais il n’en avait pas fini avec la vindictepublique.
La baronne, sûre qu’il ne recommencerait pasle portrait, s’était éclipsée comme une souris.
En vain Saint-Giles chercha-t-il soncroquis ; elle l’avait enlevé.
Non seulement Saint-Giles ne retrouva pointson dessin, mais il eut à subir les mauvais regards et lesgrognements des nombreux niais qui se trouvaient dans lasalle : cette colère contre le caricaturiste était soulevéepar l’exorde de Châlier qui, dès son début, saisit l’occasion decet incident pour entamer son discours.
Il se porta garant du civisme de Saint-Gileset de « ses vertus » ; on parlait ainsi en cestemps-là.
Mais, ce témoignage rendu, il stigmatisal’emploi de la force contre les faibles.
Si bien qu’il y eut des trépignements contreSaint-Giles, qui comprit ce soir là que la popularité d’un hommetient à bien peu de choses.
Châlier repêcha Saint-Giles en disant que sonmouvement de vivacité ne pouvait pas faire oublier ses services,mais que la légitime réprobation de toute une salle prouvait que lecœur du peuple était généreux.
Saint-Giles goûtait fort peu ces habiletésoratoires de Châlier et il allait risquer un éclat lorsquel’orateur tourna brusquement sur un autre sujet.
– Oui, s’écria-t-il, le peuple a l’âmecompatissante pour l’opprimé et il a souffert quand il m’a vu, moi,son tribun, victime des vengeances d’une milice brutale.
Il continua sur ce ton et la salle éclata entransports d’amour pour Châlier, de haine pour ses ennemis.
L’incident « Saint-Giles » futoublié.
Châlier, après avoir exploité en sa faveur lemouvement de pitié instinctive pour les persécutés, qui est uninstinct des masses, lança son grand discours qui était unréquisitoire contre les prêtres.
Car il ne s’était point trompé sur la main quil’avait frappé ; il avait reconnu celle des prêtres et lesdésignait à la fureur du peuple.
On lui avait promis l’appui de l’armée desAlpes, ses bataillons de Carmagnoles étaient déjà triplés, il nepouvait croire que les bourgeois de Lyon oseraient, dans cesconditions, se lancer dans une révolte contre les représentants enmission qui, de l’armée, allaient revenir à Lyon.
Il prépara le peuple au massacre contre lesprêtres et les nobles et il eût l’audace de s’écrier :
– Le grand jour de la vengeance arrive.Cinq cents têtes sont parmi vous qui méritent le même sort quecelle du tyran (Louis XVI). Je vous en donnerai la liste, vousn’aurez qu’à frapper.
« Louis Blanc ».
Et, pour enflammer l’auditoire, il raconta lelong martyre de l’humanité emprisonnée, volée, dépouillée, violée,tourmentée, brûlée, exterminée par les prêtres ministres de lareligion du Christ.
Il raconta les horreurs de la persécutiondirigée contre les Ariens, les massacres des Vaudois, le bûcher deJean Huss, les guerres de religion, les abominations desdragonnades et les sanglants mystères de l’inquisition.
Il avait le don des expositions rapides,mouvementées, pleines de couleur et d’images saisissantes : ilportait la conviction dans l’esprit par la lumière et la faisaitpénétrer dans le cœur par la flamme.
Sœur Adrienne écoutait frémissante maisétonnée de ces accusations contre cette religion qu’elle croyaittoute de bonté et de charité.
Un moment, elle se leva comme pour protester,mais Châlier la vit debout et, la couvrant de ses regards, il eutcomme un pressentiment, car il l’apostropha avec une superbevéhémence.
– Femme, lui dit-il, tu doutes peut-êtreque l’on ait pu commettre tant de crimes au nom du Christ qui nefut pas un Dieu mais un des grands tribuns de l’humanité. Écoutedonc la voix de l’histoire.
La supérieure qui se sentit prise de peur,força sœur Adrienne à se rasseoir, mais Châlier ne la quitta plusdu regard ; il avait deviné l’état mental de la jeunefille ; il soupçonna même son fanatisme ; il voulut laconvaincre.
Et il entassa les preuves avec une abondancequi accablait toute résistance loyale.
Puis, enveloppant sœur Adrienne du rayonnementde ce feu sacré qui était en lui et qui s’échappait par torrentsd’effluves, il fit revivre le passé comme par une évocationmagique.
Sœur Adrienne sentit qu’il ne parlait que pourelle ; il semblait avoir oublié la foule ; celle-ci,s’oubliant elle-même, se tourna tout entière vers cette jeune fillequi s’était lentement levée et qui écoutait livide, les lèvresblêmissantes.
De temps à autre, elle murmurait d’une voixentrecoupée :
– Il ment ! il doitmentir !
La supérieure toussait alors et, tirantAdrienne par la jupe, elle essayait de la ramener au calme.
Mais elle restait insensible à cessollicitations muettes.
L’abbé Roubiès suivait les péripéties de cettescène avec une attention extrême et il déplorait l’imprudence desœur Adrienne.
Il se pencha à l’oreille d’Étienne et luidit :
– Pourvu que, dans son indignation, ellene fasse pas un éclat trop tôt ! Sa surexcitation confine à lafolie. Là est le danger.
Et il donnait à tous les diables la supérieurequi aurait dû forcer Adrienne à se rasseoir…
– Enfin, dit-il, si Châlier va jusqu’aubout sans qu’elle proteste et l’insulte, il croira peut-êtrel’avoir convertie à la République quand il la recevra dans lecouloir.
Peu à peu les mouvements de lèvres convulsifsde la jeune fille s’étaient calmés, sa bouche s’était raidie, ellene prononçait plus un seul mot.
Quant à Châlier, il se surpassait dans lapéroraison de son discours.
Il avait saisi un crucifix et, le montrant àla foule, il s’écria :
– Je vous ai dit ce qu’était le grandpatriote juif, l’homme inspiré qui venait prêcher au monde laLiberté, l’Égalité, la Fraternité. Je salue respectueusement lamémoire de celui qui fut un sublime sans-culotte. Mais je maudisles prêtres pharisiens qui ont mis cet homme de bien sur lacroix ; je maudis les apôtres imbéciles ou ambitieux qui dugrand philosophe supplicié ont fait un Dieu dont voici l’imageodieuse, au nom de laquelle on a tyrannisé le monde depuis dix-huitcents ans.
Il montrait le crucifix.
– Oui, répéta-t-il, gloire à Jésus quiaima les pauvres et mourut pour avoir prêché au peuple juif lesgrands principes que notre Révolution vient de faire triompherMais, malédiction sur l’idole, honte au crucifix, emblème de notreesclavage.
« Et, dit Lamartine, racontant cetteséance, il prit dans ses mains l’image du Christ.
– Ce n’est pas assez, s’écria-t-il,d’avoir fait périr le tyran des corps (Louis XVI), il faut que letyran des âmes soit détrôné.
Et brisant l’image du crucifix, il en foulasous ses pieds les débris ».
Lamartine, l’Hymne des Girondins.
Beaucoup de Jacobins avaient encore dessentiments religieux ; le lourd manteau de la superstitionpesait sur les esprits ; il y eut dans la salle un moment destupeur.
Mais, tout à coup, sœur Adrienne poussa ungrand cri et l’on vit briller entre ses mains le long couteaucatalan dont son bras avait été armé par dom Saluste.
Cette lame étincelante aux mains de cette pâlejeune fille semblable à un spectre, fit courir un frisson dans lasalle.
Lorsque l’abbé Roubiès vit sœur Adriennetendant vers Châlier son arme dont le miroitement des lumièresfaisait jaillir des étincelles, il dit à Étienne :
– Voilà ce que je craignais : ellele menace trop tôt, elle ne pourra plus le frapper tout àl’heure ; c’est une mauvaise affaire.
Étienne secoua la tête d’un air entendu et diten manière d’écho :
– Très mauvaise !
Dans la salle, une rumeur sourde grandissaitet allait éclater, lorsque sœur Adrienne s’écria, s’adressant àChâlier :
– Monsieur, faites taire ce peuple etordonnez-lui de m’écouter.
Le mot monsieur allait soulever des tempêtessi Châlier n’eut levé la main et imposé le silence.
Une ardente curiosité s’était emparée de lafoule.
Que voulait cette jeune filleétrange ?
Que signifiait son poignard ?
Qu’avait-elle à dire ?
Châlier montrait un grand calme.
– Parle, citoyenne, dit-il, nous écoutonsEt à tous ceux qui l’entouraient : – Quoique dise, quoiquefasse contre moi cette femme, qu’on la laisse sortir en paix.
Sœur Adrienne reprit d’une voix trèsdouce :
– Monsieur, j’étais venue ici pour vousassassiner ! Je croyais faire un acte de justice, je metrompais ! Votre « sermon » (textuel) m’a éclairée.Vous êtes le Christ de Lyon et je vous ai vu passer, montant àvotre calvaire. Je vous haïssais alors, aujourd’hui je donnerais mavie pour sauver la vôtre !
Une tempête d’applaudissements monta de lasalle et se prolongea dans les tribunes en roulements pareils aubruit du tonnerre ; sous l’explosion de l’enthousiasme d’unefoule en délire, sœur Adrienne inclina la tête et s’évanouit.
Pendant que l’on s’empressait autour d’elle,que, sur l’ordre de Châlier on la transportait dans une salle oùdes femmes et un médecin lui donnaient leurs soins, il se produisitdans la salle un mouvement assez extraordinaire : on voyaitdes groupes quitter précipitamment leurs bancs et sortir.
Presque aussitôt ils étaient remplacés par desgens venus du dehors.
Ceux qui s’en allaient étaient desroyalistes.
Pour eux, la partie était perdue ; ilsredoutaient maintenant d’être reconnus et écharpés sur place.
Ceux qui rentraient étaient des Jacobinsenchantés de pouvoir enfin pénétrer dans l’enceinte.
On mettait les nouveaux venus au courant de cequi s’était passé et l’on commentait l’évènement.
Châlier, prévenu que sœur Adrienne avaitrepris connaissance, s’était rendu près d’elle.
Elle lui avait rapidement raconté tout ce quis’était passé et comment on l’avait poussée à l’assassinat.
Dans la situation d’esprit où elle setrouvait, son cerveau, arrivé à un degré de surexcitation inouïe,jouissait d’une lucidité et d’une pénétration extraordinaire ;une fois illuminée par la vérité, cette intelligence avait démêléavec une rapidité de conception étonnante toute la trame de l’abbéRoubiès : elle la dévoilait à Châlier et ne cessait de luirépéter :
– Prenez garde à vous ! Votre mortest résolue.
Peu à peu, cependant, les discours de sœurAdrienne se perdirent dans le vague et elle tomba dans l’étatextatique, qu’une réaction cataleptique suivait toujours de trèsprès.
Tout à coup, Châlier, qui n’était jamais àcourt d’idées, venait d’en trouver une ; elle était un peuthéâtrale, mais elle ne manquait point de grandeur.
– Combien de temps cette crise va-t-elledurer ? demanda-t-il.
– Mettons une heure, dit le médecin.
– Docteur, mon bel ami, que l’on préparetout pour conduire cette pauvre fille à l’asile que l’hospitalitérépublicaine va lui offrir.
– Lequel ?
– Le plus magnifique que l’on puissetrouver dans Lyon. Si tu peux quitter la malade, viens et tum’entendras émettre une proposition digne de l’antiquité.
Le docteur, qui savait ne rien pouvoir pourabréger la crise, laissa sœur Adrienne aux mains de deux femmesqu’il constitua ses gardes-malades, et il suivit Châlier, curieuxde connaître son idée.
On attendait l’orateur à la tribune : onl’y demandait ; il était impossible qu’il n’y remontât pointaprès cet incident dramatique.
Il y reparut triomphant et y fut accablé parles transports des Jacobins qui avaient fait venir des fleurs, descouronnes, et qui les lui jetaient.
Châlier n’eût point été un homme d’État s’iln’avait pas abusé de la situation, en l’exploitant à sonprofit.
Il n’y manqua pas.
Il raconta avec une verve originale etchaleureuse, en brodant éloquemment sur le thème, ce que sœurAdrienne lui avait révélé.
Naturellement, il se posa en martyr du peupleet s’appuya sur les dangers qu’il avait courus pour prouver que lesroyalistes ne reculeraient plus devant rien et qu’il fallaitcombattre pour en finir.
Puis, quand il eut galvanisé la salle, ill’apitoya sur le sort de cette pauvre jeune fille convertie à laRépublique par la magie de sa parole ; il ne se décernait bienentendu ce brevet d’éloquence qu’en termes modestes.
Puis, célébrant les beautés de ce grandcaractère de femme qui venait de s’affirmer si noble, ils’écria :
– Citoyens,
« C’est une âme fière et loyale que cellede cette jeune fille.
« Elle est digne de l’amour d’un boncitoyen, celle qui s’est révélée devant vous, assez vaillante pourtuer celui qu’on lui avait dépeint comme un monstre : assezsincère pour avouer devant tout un peuple le crime qu’elle allaitcommettre de bonne fois ; assez stoïque pour n’écouter que soncœur et proclamer la vérité sur une abominable conspiration, dontles auteurs vont la poursuivre de leur haine.
« Cette jeune fille n’a personne au mondepour la recueillir.
« Il lui faut un foyer.
« Personne que moi, voué hélas à une mortprochaine et inévitable pour la protéger.
« Il lui faut un mari.
« Ce soir donnons-lui le foyer, demain,un chaste amour, donnons lui un mari.
« Citoyens,
« Faisons quelque chose de grand :décrétons que la femme de Lyon la plus vertueuse, proclamée telleici même, aura comme étant la plus digne, l’honneur d’adopter cetteorpheline que lui confient les Jacobins de Lyon.
« Citoyens, vous allez voter, que chacuninscrive son nom sur un bulletin et l’on comptera les voix.
« Jamais pareil hommage en aucun temps,en aucun lieu, n’aura été rendu à une citoyenne. »
Un homme se leva, arrêtant l’explosion desbravos par un geste.
C’était Saint-Giles.
– Citoyens, dit-il, je pose hardiment etfièrement la candidature de ma mère que vous ne voyez jamais à vosséances parce qu’elle élève cinq orphelins pour la patrie.
Châlier ne s’attendait pas à trouver quelqu’unde plus grand que lui.
Les acclamations de la salle lui prouvèrentque trouver l’idée c’était bien, mais que s’en emparer c’étaitmieux.
Ce fils si sûr de la vertu de sa mère enlevaittous les suffrages du peuple et la sympathie de la foule allait àlui avec un irrésistible élan.
Nous l’avons dit, Châlier avait les faiblessescommunes à la plupart des tribuns du peuple et à presque tous lesorateurs.
Il était ombrageux pour sa popularité.
Le triomphe de Saint-Giles ne laissa point quede l’offusquer.
Il lui parut que l’artiste lui escamotaitassez indélicatement la gloire d’avoir trouvé une idée digne del’antiquité.
Il écoutait avec un sourire amer ce bruit desbravos et dit au docteur :
– Vraiment le peuple a des distractionsincroyables. Tout à l’heure, il blâmait la légèreté de Saint-Gilesquand celui-ci n’écoutait pas la plus sérieuse discussion (ilvoulait dire : mon discours) La brutalité de ce jeune hommefrappant un enfant avait révolté la sensibilité de la foule ;la voilà maintenant qui le porte aux nues.
– Pas lui, dit le docteur, mais sa mèrequi le mérite !
– Sans doute, la mère est une bonnecitoyenne, reprit Châlier les lèvres pincées. Mais vois donc,citoyen, comme le fils tranche du maître. Le voilà qui rédigelui-même la proposition concernant sa mère et la jeune fille ;il change les termes de mon projet : il y introduit pour maprotégée le titre de « pupille de la République ».
– C’est un mot assez bien trouvé !dit le docteur.
– Soit ! Mais, par convenance, ilaurait dû en référer à moi, auteur et rédacteur du projet.
En ce moment, Châlier se sentit tirer par labasque de son habit et il se retourna. Il vit le petit crieur queSaint-Giles avait calotté.
Le petit bonhomme lui faisait mystérieusementsigne de se taire et de le suivre. Châlier devina un allié dans cegarçon qu’il reconnut.
– Pardon, citoyen, dit-il au docteur. Jereviens dans un instant.
Et il sortit à la suite de la baronne.
C’était bien en effet un secours qui arrivaità Châlier.
La baronne montrait bien quelque peu tropd’audace en venant ainsi s’adresser à Châlier, même sous undéguisement : mais, outre l’insouciance inouïe avec laquelleMme de Quercy joua mille fois sa tête pendantla Révolution, outre ce courage joyeux et narquois qui faisait lefond de sa nature, elle ne risquait pas dans cette circonstanceautant qu’on aurait pu le penser.
Non loin de là, à la lueur des torches, troisbataillons bourgeois faisaient l’exercice sous la direction de cesinstructeurs suisses qui avaient été envoyés par les soins du comted’Artois.
Étienne, admirable en Auvergnat, car c’étaitMme Adolphe qui l’avait habillé, Étienne était deplanton à la porte, prêt à faire appel aux gardes nationaux et àsauver la baronne, s’il en était besoin.
Du reste, celle-ci comptait sur sa façonmerveilleuse de se grimer.
On aurait pu courir tous les faubourgs de Lyonpour trouver un gamin du ruisseau mieux réussi : elle imitaitmême l’inimitable accent de la Guillotière.
Châlier, en voyant cette tignasse frisée,ébouriffée, ce masque malin sur lequel tombaient jusqu’à la moitiédu nez des crépons de cheveux emmêlés à défier le peigne deCharles, ex-coiffeur à la mode qui s’était donné le genred’émigrer, Châlier, tout à son idée du reste, n’eût jamaissoupçonné une émigrée, une ci-devant, dans ce moutard qui luiparlait le jargon tramant de la Guillotière.
Ce don des langues, des argots, de l’accent,du geste, la baronne le devait à un talent de comédienne, inné enelle ; elle était grande dame et cabotine.
Elle avait obtenu sur le théâtre deMarie-Antoinette, à Versailles, des succès à rendre jalouses lescomédiennes ordinaires de sa Majesté.
Châlier suivit donc ce gamin, sans se douterde rien, sinon que, rancuneux du soufflet reçu, il allait luidonner une arme contre Saint-Giles.
Il ne se trompait point.
La baronne l’emmena dans un couloir, àl’écart.
Là, se plantant devant Châlier, elle luidit :
– Citoyen ! tu es un homme ! tum’as revengé contre ce grand butor de Saint-Giles qui, au fond,n’est qu’un muscadin : ça peut se voir à son habit. Il pue lemusc comme une cateau, et il se paie des breloques comme un« beau fils de la place Bellecour ». C’est « uneculotte de soie ». Il en porte une, du reste. On peut la voiret la toucher.
– C’est pourtant vrai ! Il est parécomme une châsse ! dit Châlier, incapable d’admettre qu’unartiste se laissât emporter par son goût de la recherche et del’élégance en dehors des habitudes d’austérité que l’on affectaiten ces temps là, dans les manières et la mise parmi lesrépublicains.
– Un prince, quoi ! fit labaronne.
– Et ambitieux ! ajouta Châlierdisposé à prêter beaucoup d’intentions malsaines à Saint-Giles dontle caractère railleur et indépendant l’avait souvent heurté.
– Et toi, citoyen, tu le laissesfaire ! Tu lui permets de te couper l’herbe sous lepied ! Il t’a pris ton idée et il te prend ta protégée pour enfaire sa maîtresse, car il l’aime.
– Qu’en sais-tu ? demanda Châlierqui avait tressailli.
Il eût voulu donner à sa pupille un mari de samain et il n’eût pas choisi Saint-Giles dans la situation où il setrouvaient l’un vis-à-vis de l’autre.
Le cœur humain est ainsi fait que Châlier,très attaché à la Pie, sa gouvernante, incapable de songer àépouser cette très jeune fille, n’en éprouvait pas moins unsentiment de jalousie contre Saint-Giles.
De là cette question jaillissant brusquementde ses lèvres :
– Qu’en sais-tu ?
– J’en suis sûr ! dit la baronne. Eten voilà la preuve.
Elle montra à Châlier le portrait au crayonque Saint-Giles avait fait de sœur Adrienne et qu’elle lui avait siprestement enlevé.
– Voilà, citoyen, dit-elle, à quoiSaint-Giles s’occupait quand je l’ai pincé, parce que vois-tu,citoyen, tu es pour moi comme qui dirait le bon Dieu du peuple etça me faisait bouillir le sang de voir un grand gueusard de garçons’occuper à tirer des portraits de femmes pendant que tu prêchaisla République.
– Je le démasquerai ! ditChâlier.
– Oui ! Entre quatre-z-yeux !insinua la baronne. Faut laver le linge sale de la République enfamille. On peut bien lui dire ses vérités devant deux ou troisamis à ce musqué et lui défendre d’aller chez sa mère tant que lapetite y sera. Comme il s’engage bientôt volontaire, à ce qu’ildit, ce sera l’affaire de quelques jours pour lui ; il mangeraen ville, et, les nuits, il courra les bastringues. Ça ne lechangera pas.
– Ah ! fit Châlier, il estdébauché.
– Parbleu ! On ne voit que lui, lanuit par les rues.
L’accusation présentait un certain caractèrede vraisemblance ; comme tous les artistes, Saint-Giles étaittrès irrégulier et passablement noctambule.
En ce moment, il se produisit un grand tumultedans la salle.
Tant d’orages s’étaient si souvent déchaînésdans cette salle que Châlier ne s’émut point de ce bruit ; ilsuffirait d’une interruption malencontreuse pour soulever unouragan de protestation.
– Ainsi, demanda Châlier, revenant àSaint-Giles, il court la prétentaine le nuit ?
– Toujours en noce, dit la baronne.Demande lui donc, citoyen, d’où il sortait quand il a rencontrécette ci-devant qu’il a délivrée sur le quai del’Archevêché ?
– Tiens ! Tiens ! fitChâlier.
La baronne, en excitant les soupçons dutribun, avait, on le verra, un double but. Elle pensa qu’elle enavait dit assez.
Cependant Châlier, revenant à une premièreidée, murmura :
– J’ai bien envie de l’accabler devant lepeuple.
– Citoyen, prends garde ! Le peuplene te croirait peut-être pas, dit la baronne qui ne voulait pointlaisser donner cette tournure à l’affaire. Saint-Giles sejustifierait peut-être en mentant et la foule est pour lui en cemoment. Tandis qu’entre quatre-z-yeux… tu pourras lui demander desnouvelles du père Martin.
– Ah ! Ah !
– Lui parler du rendez-vous qu’il y a cesoir.
– Oh ! Oh !
– Le mettre au défi d’y aller.
– Eh ! Eh !
– Et il n’osera pas mentir, dire non,renier la vérité.
– Sois tranquille, mon ami, je leforcerai bien de convenir des faits, mais comment sais-tu toutcela ?
– Citoyen, un vendeur de journaux, c’estcomme le ci-devant bon-dieu du catéchisme, il voit tout, sait tout,est présent partout.
Châlier se mit à rire.
La baronne reprit :
– Je me glisse, je me faufile, jem’introduis, j’écoute, j’entends, je retiens tout. On ne se défiepas plus du petit vendeur de journaux qui passe que du moucheronqui vole.
– Ah, mon ami, dit Châlier, si tuvoulais, quels services tu pourrais rendre à la République…
La baronne fit un geste vif de gamin outré etprotesta :
– Compris ! Mouchard ! Voilà ceque tu me demandes !… Veux pas ! Si Saint-Giles nem’avait pas battu, je n’aurais rien dit sur son compte. Mais il m’abattu, ce grand chien braque ! Eh bien je serai sa puce.Surtout, défie le d’aller à ce rendez-vous ? Il ira parvantardise et s’il y va, je te le ferai savoir.
– C’est convenu. As-tu par hasard besoind’argent ?
– Moi ! Je gagne trop ! Mais jeverse mon surplus aux dons nationaux.
– Brave cœur ! dit Châlier attendriet… roulé.
Mais l’orage continuait dans la salle.
– Que diable se passe-t-il là-bas ?fit Châlier.
– Vas z’y voir, citoyen ! dit labaronne.
Il s’éloigna.
Elle le regarda s’en allant, puis elle eut surles lèvres le sourire charmant de la femme qui triomphe d’unhomme.
– Encore un, fit-elle que je mènerais oùje voudrais si je voulais le conduire, au lieu de le pousser… Lemalheureux !
Elle poussait à l’échafaud.
Saint-Giles qui s’amusait, éprouva comme unchoc désagréable à la vue du visage bilieux de Châlier qui lui ditd’un ton sec :
– Citoyen, lorsque ta mère aura reçu desmains du peuple ma jeune protégée, quelques amis et moi noust’attendrons dans la petite salle du comité, pour uneexplication.
Et saluant d’un air empressé, il s’éloigna,laissant Saint-Giles se demander ce qu’on lui voulait.
– Eh ! lui dit son ami, quiconnaissait Châlier sur le bout du doigt, c’est bien simple. Cessauveurs du peuple, ces tribuns sont tous les mêmes : jalouxde la faveur populaire, ils ne peuvent supporter un succès à côtéd’eux et tu vas être tancé.
– Je ne le supporterai pas, ditSaint-Giles.
– Prends garde, alors ! Si tufroisses Châlier, il deviendra ton ennemi et sa haine sera mortelleun jour. Cet homme est grand, bon, mais fou, fanatique et cruel parexcès.
– N’importe ! dit Saint-Giles, je lebraverai.
Et il releva sa tête vaillante en signe dedéfi.
Son regard rencontra celui de Châlier, quiobservait son adversaire à distance il y eut un choc entre les deuxéclairs de leur pensée ; la haine jaillit de ce heurt de deuxvolontés également puissantes.
L’arrivée des députés qui ramenaientMme Saint-Giles et sa famille fit diversion à ceduel muet qui s’engageait.
Quoi que ses détracteurs aient pu dire, lepeuple a l’instinct du simple et du grand.
À l’aspect de cette femme à laquelle onrendait un si solennel hommage, toute la salle se leva et garda unreligieux silence.
Le président de la députation, montrant aupublic Mme Saint-Giles, dit sans emphase, trèsnoblement et très laconiquement :
– Citoyens, je vous présente la plushonnête femme de Lyon.
Mme Saint-Giles, sansembarras, s’avança et dit :
– Il n’y a pas de degré dans l’honnêteté.Une femme est honnête ou ne l’est pas. Mon fils étant connu, vousavez pensé à moi plutôt qu’à une autre des cinquante millecitoyennes sur lesquelles il n’y a rien à dire. Je ne vous remerciepoint, parce que ce n’est pas un honneur que vous me faites, maisune charge que vous m’imposez et que j’accepte par humanité.
Cette fierté souleva un murmured’admiration.
On amenait sœur Adrienne, qui chercha Châlierdans le voisinage de Mme Saint-Giles.
Elle ne le vit point.
Cette mère gênait le tribun, qui se sentaitmordu au cœur par une grande colère contre le fils.
Il se tenait à l’écart.
Saint-Giles, par discrétion, était sorti de lasalle.
Tout se passa donc entre le président etMme Saint-Giles, qui reçut sœur Adrienne enl’embrassant aux applaudissements de la foule et qui l’emmena enlui faisant un charmant cortège de ses jeunes enfants.
On s’imagine à tort que l’on invente enintrigue amoureuse.
Erreur.
Sur le chapitre de la galanterie, tout a étéimaginé, fait et refait par les femmes. Mais, en revanche, on peutaffirmer aussi qu’aucun truc, si vieux qu’il soit, n’est usé quandil s’agit de pincer un amoureux au piège.
Saint-Giles en fit l’expérience cette nuitmême.
Mme de Quercy lui prouvala vérité de cet aphorisme.
Après avoir fait manœuvrer Châlier comme unsimple pantin, la baronne était allée au triple galop d’une voitures’habiller en grisette lyonnaise et y avait parfaitement réussi enun tour de main, aidée par Mme Adolphe.
Elle avait demandé à celle-ci :
– Vous êtes sûre de l’homme ?
– C’est mon cousin ! avait réponduMme Adolphe.
Ce qu’elle avait de cousins étaitincalculable.
– Vous êtes certaine qu’il sera posté enface du Club ? avait redemandé la baronne.
– Il y est ! avait affirméMme Adolphe. Sa femme, qui le surveille, m’a envoyéson petit me dire qu’il faisait faction.
– Pourquoi sa femme lesurveille-t-elle ?
– Pour être sûre qu’il ne se grisera pas.Un Auvergnat qui s’ennuie va boire, et c’est embêtant lesfactions !
– Bien ! Vous êtes un phénix, madameAdolphe.
– Oui ! Un phénix pourl’intelligence et un caniche pour le dévouement. Mais voilà, je nesuis pas belle, et c’est le chiendent ! Oh ! si j’étaisjolie à croquer comme vous ! je m’en paierais… à encrever !
– Et l’enfer ? MadameAdolphe !
– On se confesse ! dit naïvementl’Auvergnate.
– Mais, Madame Adolphe, dit la baronne,on vous a aimée, ce me semble ?
– Oui… pour mon argent… pas pour mesbeaux yeux. C’est bien différent.
– Savez-vous demanda-t-elle comment ças’est toujours terminé, mes amours ?
– Non, Madame Adolphe.
– Eh bien, Diou bibant, j’ai toujours étéobligée d’en finir par les battre comme plâtre ; même j’aicassé un bras à un bien joli sapeur : j’en ai pleuré toutesles larmes de mon corps… Il n’a jamais voulu me revoir.
– Pauvre madame Adolphe ! fit labaronne d’un air compatissant.
Et comme elle avait donné le dernier pli auxrubans de son bonnet, elle s’en alla sur cette parole decommisération.
Mme Adolphe, la voyant filersi vite, poussa un profond soupir et murmura :
– Doit-il être gentil, ce mirliflore,pour qu’elle coure après lui comme ça. Elle a des ailes.
Et elle s’en alla agacer un vieux planton quin’avait pas l’air insensible à ses charmes secrets, surtout quandelle lui avait offert une bouteille de Côtes-Rôties.
Mais voilà ! Le planton n’était pasbeau.
Elle aimait le beau,Mme Adolphe.
À la vue d’un beau soldat, misère d’elle etmiséricorde du Seigneur ! Son sang ne faisait qu’un tour.
Cependant, la voiture de la baronne emportaitcelle-ci au Club.
Devant la porte, elle aperçut l’Auvergnatqu’elle reconnut à un signe convenu.
Elle l’aborda, lui dit quelques mots, congédiasa femme et lui fit signe de la suivre.
Il entra avec elle dans une maison voisined’où l’on pouvait surveiller la sortie du Club.
Cette maison appartenait à un royaliste qui lamettait à la disposition de la baronne.
Installée dans une chambre du rez-de-chaussée,seule avec son Auvergnat, la baronne lui dit avecautorité :
– Vous avez reçu un acompte, n’est-cepas ?
– Oui, mademoiselle, répondit l’homme.Mais c’est ma femme qui l’a dans sa poche.
Il y avait là comme l’expression d’unregret.
La baronne le comprit.
Elle fouilla dans sa poche, en tira une bourseet donna un écu à l’Auvergnat.
– Pour vous ! dit-elle. Autantdemain si je suis contente. Votre femme ne saura rien de ce doublepourboire.
L’Auvergnat, aux anges, prit une mine de SaintBaptiste et voulut se lancer dans des protestations.
– Inutile, dit la baronne. Voilà tout ceque je vous demande, écoutez, ce n’est pas difficile à faire.
L’Auvergnat qui eût tenté l’impossible, parutcharmé d’être si bien payé pour peu de chose.
La baronne reprit la parole.
– Vous me suivrez, dit-elle, à distancede dix pas, quand nous sortirons d’ici. Puis, lorsque je vous enferai signe, vous me rejoindrez.
– Cha n’est pas diffichile, en effet,vous avez raison.
La baronne continua :
– Vous me prendrez par la taille.
– Cha ch’est plus fachile encore,mademoiselle.
– Vous recevrez un bon soufflet et je medébattrai en criant.
– Un choufflet !
– Oui, un choufflet ! Pour deuxécus !
Et sûre que l’Auvergnat trouverait le marchétrop bon pour le casser, elle termina ainsi sesrecommandations.
– À mon appel, il viendra un jeunehomme.
– Je le rocherai, dit l’Auvergnat, remplide bonne volonté.
– Non, vous vous sauverez.
– Chi cha vous fait plaisir, cha m’estégal.
– Vous vous sauverez même très vite, carce jeune homme est très brave. Mais je le retiendrai.
– Vous pouvez le lâcher, je ne chuis pasmanchot, moi.
– Non ! Pas de lutte.
– Entendu, alors. Pas de tripotée.
L’Auvergnat tira pipe et voulut fumer.
– Non ! fit-elle. Pas de tabac.
Et à part elle :
– Il ne manquerait plus que ça !Sentir la pipe.
Elle se mit à guetter Saint-Giles.
Les Jacobins faisaient des frais de lumièrepour éclairer la façade de leur Club.
Un Club est une boutique comme uneautre : il faut l’achalander.
Une illumination est un moyen de réclame.
La porte de sortie était assez étroite ;elle ne permettait de passer qu’à trois personnes de front.
La baronne était sûre de reconnaîtreSaint-Giles.
Ils étaient rares, les Jacobins qui osaients’habiller en muscadins.
Elle vit entrer puis ressortirMme Saint-Giles escortée par la députation.
Elle se pinça les lèvres à l’aspect de sœurAdrienne à laquelle on faisait une ovation dans la rue.
Puis pendant un grand quart-d’heure, plusrien.
Elle éprouva tous les ennuis de l’attente,toutes les impatiences de l’incertitude.
L’explication qu’elle supposait avoir lieuentre Saint-Giles et Châlier et qui entraînait en effet entre euxune longue querelle, lui semblait interminable.
Se serait-elle trompée ?
Ses calculs seraient-ils déjoués ?
Elle avait pourtant manœuvré bien habilementpour qu’il ne rentrât pas chez lui, pour qu’il se rendît aurendez-vous.
Sa dernière combinaison allait-elleavorter ?
Et ce quart-d’heure…
Elle en trépignait.
Mais non, Saint-Giles n’était point sorti.
Il avait discuté furieusement avec Châlier, etil parut enfin sur le seuil de la porte de sortie, seul et furieux,car il brandissait sa canne comme un homme qui rage.
La place était déserte.
Il s’avança indécis et fut bientôt au bout dela place, hésitant entre deux rues, l’une conduisant chez lui à laCroix-Rousse, l’autre filant dans la direction des Brotteaux.
La baronne qui l’avait suivi, elle-même suiviede l’Auvergnat, jugea le moment venu de mettre fin à l’incertitudede Saint-Giles.
Elle fit signe à l’Auvergnat.
L’Auvergnat fit consciencieusement sondevoir.
Il accourut à l’appel de la baronne, lui pritla taille, reçut son soufflet et entendit celle qu’il appelait lapetite demoiselle crier à l’aide.
Saint-Giles, qui s’était retourné au premierbruit d’une altercation, reconnut qu’une femme se débattait dansl’ombre aux mains d’un homme ; il se précipita de ce côté, lacanne levée.
L’Auvergnat s’enfuit, exécutant le programmeimposé, et la baronne se jeta dans les bras de Saint-Giles.
– Ah, monsieur, dit-elle, comme ce vilainivrogne m’a fait peur.
– Rassurez-vous, mademoiselle, dit lejeune homme, vous voilà en sûreté maintenant. Je suis Saint-Gileset c’est vous dire que vous pouvez accepter mon bras jusqu’à votredomicile.
– Comment, c’est vous !s’écria-t-elle.
– Et vous ? La petite baronne !dit Saint-Giles.
Il était enchanté.
– Quelle chance que je me sois trouvé là,reprit-il.
– Et quel bonheur pour moi !fit-elle. Je m’en allais désespérant de vous voir.
– Vous me cherchiez ?
– Je vous attendais. Je savais que vousdeviez aller ce soir aux Brotteaux pour ce souper.
– Ah ! votre cousin vous l’avaitdit ?
– Non ! C’est M. Rateau qui m’aenvoyé prévenir que vous souperiez et que, par conséquent, si mamère allait mieux, je ferais bien de revenir pour rattraper letemps perdu, car j’aurais deux cavaliers pour me reconduire, vouset mon cousin.
Regardant Saint-Giles :
– Partons si vous voulez bien !dit-elle.
– Attendez ! Voilà unevoiture ! Heureux hasard à cette heure.
– Vous faire aller cette grosse dépensepour moi : je ne veux pas.
Mais il avait hélé le cocher et il était troptard pour protester.
On monta.
Saint-Giles oublia absolument sœur Adrienne,Châlier, le Club et même la République, en sentant les jupes de lapetite baronne s’étaler sur ses genoux.
Elle continua ses explications.
– Figurez-vous, dit-elle, que, la crisese prolongeant, je ne pouvais quitter maman. Enfin, sur les dixheures, elle allait mieux. Vous pensez bien que je ne serais pasretournée aux Brotteaux si je ne m’étais rappelée que, dans maprécipitation, j’avais oublié de remettre les clefs àM. Rateau qui est peut-être sans linge pour ses tables en cemoment.
– Vous voyez, dit Saint-Giles, que nousavons bien fait de prendre une voiture.
– Je vous en remercie, dit-elle.
Et elle reprit :
– Pensant bien que vous seriez au Club,j’ai envoyé un de mes petits frères s’informer et il est revenum’annoncer que vous étiez là. Alors je suis venue, déterminée àvous attendre pour vous demander de me protéger jusque là-bas.
D’un ton qui émut beaucoup Saint-Giles, elleajouta :
– Moi, voyez-vous, j’ai confiance en vouset si quelqu’un nous ayant rencontrés y trouvait à redire, jeserais au-dessus de ces cancans ! La loyauté est peinte survotre visage.
Saint-Giles se laissait bercer par ces parolescaressantes avec tant de plaisir qu’il ne ressentait plus les rudescahots de la voiture.
– Et le cousin ? demanda-t-il.
– Pas de nouvelles ! Nous letrouverons là-bas ! dit-elle. Il sera bien content que voussoyez venu ou plutôt revenu.
– Il paraît qu’on l’a consignéjusqu’après le discours de Châlier, mais c’est fini. On ne sebattra pas cette nuit : la consigne sera levée.
Ils causèrent ainsi jusqu’au cabaret.
Plusieurs fois les cahots et aussi la malicede la baronne entrechoquèrent leurs genoux, les dos d’âne et lesornières de la mauvaise route des Brotteaux les jetèrent souventl’un sur l’autre.
Saint-Giles éprouva de délicieusessensations.
Les parfums capiteux qui s’échappent, discretsmais pénétrants, d’un beau corps de femme sain, jeune et fraisremplissaient l’atmosphère de la voiture et grisaient Saint-Giles,sensible comme tous les artistes à l’odor dellafemina.
Il se montait la tête à ce point qu’il futenchanté d’arriver.
Le père Rateau attendait sur sa porte selonson habitude, quand le bruit d’une voiture lui annonçait desclients.
À la vue de la petite baronne et deSaint-Giles, il s’écria :
– Comment ! En voiture ! Tousles deux…
Il prit un air sévère.
– Ne vous formalisez pas ! dit labaronne.
Elle conta l’histoire de la place.
Le père Rateau écoutait en faisant desobservations gênantes, on pourrait dire cyniques.
– Pas chiffonnée ! disait-il, trèsbien ! Parfait ! Les yeux clairs et vifs ! Ça vabien !
D’un air satisfait :
– J’accepte les explications, petite, malongue expérience me permettant de juger qu’il n’y a pas de suite.Mais que l’on n’y revienne plus à commettre de cesimprudences-là.
Se coupant :
– Il n’est tel que les jeunes fillesvertueuses, les Lucrèce, pour avoir du toupet. Se fourrer dans unevoiture avec le plus beau garçon de Lyon ! On n’a pas idée deça.
– Mais, M. Rateau, il fallait bienvous rapporter vos clefs ou du moins vous les retrouver !
– Ta ! Ta ! J’aurais faitforcer les portes des armoires : il me semble que cela vautmieux que de s’exposer à être soi-même… compromise.
Saint-Giles envoyait le père Rateau à tous lesdiables : à part lui, il se demandait comment cet hommepouvait commettre cette contradiction de vouloir qu’on respectât lapetite baronne et de plaisanter sur la délicatesse avec laquelle onse comportait vis-à-vis d’elle.
S’il avait su la fin des choses, il aurait étémoins surpris.
Pour détourner la conversation, il demanda aucabaretier :
– Et le fifre ?
– Le fifre ! fit le père Rateau quivoulait donner le temps à la baronne de mettre son uniforme. Envoilà un qui est dégourdi pour son âge. On n’entend que les crisdes filles dont il pince les mollets quand il vient ici. En voilàun auquel je ne confierai pas le… le… le saint sacrement del’amour.
– Enfin, est-il là ? demandaSaint-Giles impatienté.
– Je crois qu’il tourne autour du cabinetbleu. Il y a une petite blonde attirante qui attend quelqu’un, etil doit chercher à lui faire prendre patience.
Et d’un air fier :
– Un mâle, en crapaud ! mais je vaislui secouer les puces et lui dire que tu es arrivé ; prendsquelque chose en attendant.
Le père Rateau s’en alla d’un pas leste poursa corpulence, laissant Saint-Giles furieux.
Celui-ci faisait ses réflexions et sedisait :
– Décidément, les brutes sont les brutes.Voilà un homme qui devrait me remercier, puisque je me suiscomporté en galant homme avec une jeune fille à laquelle ils’intéresse. Eh bien, non ! L’instinct de la bête reprend ledessus et il me fait sentir qu’il me regarde comme un nigaud. Et ilen fera des gorges chaudes avec ses clients.
Saint-Giles se consola en se disant :
– Imbécile, le père Rateau !
– Que non pas, citoyen Saint-Giles.
En ce moment, il disait en riant à la baronnedéguisée en fifre :
– Pauvre Saint-Giles ! il estchauffé à blanc.
Elle sourit et courut chercherSaint-Giles.
Et elle enfila l’escalier avec une légèretéd’oiseau.
François, garçon intelligent, attendait à sonposte.
Le potage à la bisque fuma dans les plats.
Saint-Giles qui en avait gros sur le cœurcontre Châlier, raconta au fifre son entretien ou plutôt saquerelle avec lui.
– Tu as l’air triste, lui avait dit lefifre, pour provoquer ses confidences.
– Non, je suis furieux, ditSaint-Giles.
Et il prit son récit au début.
– Croirais-tu, dit-il, qu’un sale petitmarchand de journaux, vexé de ce que je dessinais au lieu d’écouterChâlier, m’a pincé.
– Et tu l’as calotté. Je sais cela. Jesais tout jusqu’au moment où tu as quitté la salle pour aller tedisputer avec Châlier.
– Mais comment diable, citoyen fifre,es-tu si bien renseigné ?
– Parce que je suis fifre, le fifre dulieutenant. Nos émissaires, de quart d’heure en quart d’heure,envoyaient des comptes-rendus de ce qui se passait et je lisais cesrapports par dessus l’épaule du lieutenant. Ainsi, mon pauvreSaint-Giles, je sais même un drôle de détail.
– Lequel ?
– Tu faisais le portrait de cette sœurAdrienne.
– Oui.
– Tu l’as perdu ?
– Oui.
– Châlier te l’a montré sans doute dansvotre dispute.
– Oui.
– Sais-tu qui l’avait remis àChâlier ?
– Non.
– Le petit marchand de journaux, moncher.
– Tu en es sûr.
– Un de nos émissaires a surpris Châliers’entretenant avec ce gamin qui lui montrait le portrait.
– Ah, la petite vermine.
– Baf ! Ne lui en veux donc pastant, mon cher.
– Pourquoi ?
– Je vais te le dire.
Au garçon :
– François, découpez et servez.
À Saint-Giles :
– Sans le petit marchand de journaux etsans ma cousine, tu ne serais pas ici en train de manger destruffes et de déguster ce mâcon, tu serais chez ta mère et tu yferais la bête.
– Comment cela, la bête ?
– Oui ! La bête devant la belle.Est-ce que l’on n’est pas toujours un sot quand on estamoureux.
– Amoureux ?
– Mais certes.
– Et de qui ?
– De sœur Adrienne donc. N’en faisais-tupas le portrait ? Parce qu’elle a une tête.
– Superbe.
– Typique.
– Et tu admirais le type.
– En artiste.
– Et tu le dessinais.
– Pour mes collections.
– Et tu as fait adopter cette jeune fillepar ta mère. Et tu as eu l’idée de l’épouser avant de partir pourl’armée.
– Mais non.
– Si tu me dis non de bonne foi, c’estque tu ne sais pas lire dans ton propre cœur. La preuve c’est quetu as failli ne pas venir.
Au garçon :
– Voyons, François, occupez-vous un peude nous. Nous ne sommes pas des palais blasés, nous. VoyezSaint-Giles, il dévore.
C’était une invitation à François d’avoir àpousser les choses, à en arriver au dessert, à le servir avec desréserves de champagne et à s’éclipser en fermant les portes.
Il le comprit et nous ne reparlerons plus decet intelligent garçon qui fila au bon moment.
La baronne reprit :
– Je viens de me faire raconter par macousine l’aventure de la place : tu hésitais entre deuxrues.
C’était vrai.
La baronne continua :
– Tu te demandais si tu irais admirer deplus près cette sœur Adrienne ou si tu viendrais souper ici. Et situ n’avais pas été défié par Châlier, tu serais allé chez toi, moncher, laissant le fifre se morfondre au cabaret.
– Je t’aurais envoyé un commissionnairepour t’avertir en tout cas.
– Tu es bien bon, merci. J’aurais soupétout seul. Comme c’était gai.
– Mais mon devoir m’appelait chez mamère.
– Et la décence te commandait de t’enéloigner. Châlier te l’a rappelé vivement, j’en suis sûr.
– Mais moi, je lui ai dit de duresvérités.
– Quoi donc ?
– Qu’il était un tyran.
– Il s’en moque.
– Que je le bravais.
– Si les royalistes ne lui coupent pas lecou, il te fera peut-être couper le tien.
– C’est bien possible, dit Saint-Giles enriant car, quand je lui ai reproché sa vanité, ses emportements,son manque de réflexion et de sang-froid, il écumait et voulait sejeter sur moi.
– On l’a retenu ?
– Heureusement, car j’étais très montécontre lui. Je lui ai dit que j’irais dîner chez Rateau quand bonme semblerait et y souper aussi, mais ce qui l’a mis en rage, c’estque je lui ai déclaré que je ne quitterais pas mon atelier et queje verrais sœur Adrienne.
– Et tu étais même décidé à la voir chezta mère cette nuit même, quand l’affaire de ma cousine a changé lecours de tes idées.
– C’est-à-dire, fit Saint-Giles, que jeme tâtais. Je penchais pour venir ici, l’ayant promis.
– Blagueur, dit le fifre. Tu es venuparce que ma cousine est jolie et que tu flottes entre deuxamours.
Saint-Giles rougit légèrement, car rienn’était plus vrai.
La baronne analysait les sentiments deSaint-Giles avec une effrayante lucidité.
Elle continua :
– Et quand tu te trouvais balançant entreles deux chemins à prendre, la camaraderie n’y était pour rien. Tune penchais pour le cabaret qu’au souvenir de ma cousine.
– Je ne savais pas l’y trouver.
– Oui, mais tu voulais m’en parler et« parler de ceux qu’on aime est un bien douxplaisir. »
Regardant autour d’elle :
– Tiens, François a filé ! Il y adonc presse ce soir. Il a couru à une autre salle.
Montrant le champagne :
– Décoiffe celle-ci, verse, buvons et tuporteras la santé de celle que tu préfères. Je veux savoir si jeserai ou non ton cousin par alliance.
Et la baronne tendit son verre.
À la façon dont la baronne poussaitSaint-Giles, il était évident qu’elle voulait un aveu et un aveuimmédiat.
Mais l’aimait-elle ?
Oui.
Elle l’aimait même passionnément, ce qui nelui était jamais arrivé.
C’est qu’aussi jamais elle ne s’était trouvéeen face d’une nature libre, artistique, indépendante, ne relevantque d’elle-même et ne s’étant pas dégradée sous le joug protecteurde la royauté et de l’aristocratie.
Elle avait connu à Versailles des peintres,des sculpteurs qui, pinceau à part, ressemblaient au premiercourtisan venu.
Mais rien n’avait pesé sur Saint-Giles :il avait conservé intacte l’originalité de son caractère et de sontalent.
C’était une séduction.
De plus, la baronne avait admiré dansl’atelier de Saint-Giles, ce drame de l’amour qu’il avait si bienraconté avec son pinceau.
La baronne était friande de volupté :elle avait la fantaisie de l’esprit, le caprice du cœur etl’embrasement des sens.
Elle avait aussi la curiosité des raffinementsdu plaisir : mais elle avait surtout l’horreur de la banalitéet de la grossièreté.
De là pour une femme aussi audacieuse maisaussi raffinée que la baronne, une vive attraction pourSaint-Giles.
Et maintenant, elle le tenait.
Elle avait tissé autour de lui l’inextricableréseau des fils dont elle avait voulu l’enlacer.
Il était à elle.
Ah ! Il ne voulait pas d’une maîtressearistocrate.
– Très bien !
On lui offrirait une grisette.
Et quelle grisette irrésistible.
En tendant son verre pour boire le champagneque fit mousser Saint-Giles, elle lui dit, avant de le laisser seprononcer :
– Tu sais que moi, tout ce que j’en dis,c’est pour rire et plaisanter. Je sais bien qu’en somme, un garçond’avenir comme toi ne peut pas épouser une ouvrière qui, la pauvrepetite, t’aime bien naïvement par reconnaissance et ne songe guèreà cette folie de devenir ta femme.
– Et pourquoi pas ?
– Allons donc !
– Je t’ai déjà dit et je te répète que jene me marierai que par amour, sans m’arrêter à aucune autreconsidération.
– Mais alors, voyons, elle aurait deschances, ma cousine, car, ton Adrienne, on la dit d’un maigre àfaire le pain d’un chat de gouttière. Et puis elle est folle.
– Je le crains, dit Saint-Giles.
– Enfin, buvons toujours à l’amourn’importe pour qui.
– À l’amour, dit Saint-Giles.
Il porta son verre à ses lèvres, mais ilremarqua une expression railleuse dans les yeux du fifre et celal’intrigua.
– Toi aussi, s’écria-t-il en reposantbrusquement son verre sur la table, toi aussi, tu te moques demoi !
Il venait de se souvenir des facétieuses et,selon lui, stupides observations du père Rateau, à propos de lacontinence dont il avait fait preuve à l’égard de la petitebaronne.
Furieux, il fit une sortie éloquente ; etil conclut :
– Si j’avais séduit ta cousine, disons lemot, violenté cette jeune fille, car c’est user de violence qued’abuser de la loyale confiance d’une femme, on m’aurait méprisé.Je la sauve et je la respecte, on me blague et je suis jocrisse. Jela respecte et je remporte sur moi une victoire héroïque car elleest charmante, ta cousine ; je me suis tenu à quatre dans lefiacre et l’on se gausse de moi, comme d’un jobard.
Brisant son verre à champagne, il s’écria avecune conviction superbe :
– Moi, je m’estime.
Il était si beau ainsi qu’elle ne put yrésister.
Elle se leva, l’arracha presque violemment àla table, le couvrit de baisers, et lançant son habit déboutonnépar dessus sa tête, elle lui dit :
– Mais embrasse-la donc ma petitecousine, puisque tu l’aimes et qu’elle t’adore…
Ah, c’était bien autrement irrésistible quedans le fiacre !
La baronne, sa chemisette entr’ouverte !Saint Antoine y eût succombé.
Le jour pointait.
Saint-Giles avait ouvert les fenêtres de salonet l’air frais du matin entrait vif et piquant, caressant lescheveux de la baronne qui riait à gorge déployée.
La baronne avait jeté sa veste de fifre pardessus les moulins et Saint-Giles perdu la tête : mais voilàque maintenant, après les heures d’affolement où ils s’étaientabîmés tous deux dans l’océan des réalités et des rêves de l’amour,la raison revenait à Saint-Giles.
La baronne attendait et guettait cemoment.
L’heure de la lassitude est l’heure dangereusede la passion ; la baronne le savait.
Saint-Giles, après avoir médité, se retournaet dit :
– Tu étais le marchand dejournaux ?
– Parbleu ! fit-elle très crâne.
– Tu étais… ta cousine…
– Morbleu, oui !
– Mais qui es-tu ?
Elle fit la nique, sauta sur son bonnet depolice, le mit sur le coin de son oreille, fit le salut militaireet dit :
– Je suis le fifre !
Et elle s’en alla en sifflant une fanfare dechasse.
Jamais homme ne resta plus penaud queSaint-Giles. Il se dit :
– Serait-ce donc Châlier qui auraitraison ? Aurais-je sauvé la baronne de Quercy ?
En ce moment, François, le garçon, entra.
Il avait le tact, mais aussi la familiaritécaressante des gens de son état.
– Monsieur Saint-Giles, dit-il, enprésentant une petite lettre écrite à la hâte, voici ce que lefifre m’a dit de vous remettre.
Saint-Giles ouvrit cette lettre etlut :
« Tu ne voulais pas épouser une baronnequi t’aurait tout sacrifié, même son parti, même sa naissance, ont’a donné une petite ouvrière.
« Elle t’adore, tu l’aimes et tureviendras ».
Saint-Giles baisa le billet sans honte, carFrançois était déjà parti en garçon bien dressé qu’il était.
Mais, après avoir serré ce mot charmant dansson portefeuille qu’il mit sur son cœur, Saint-Giles dit :
– Je ne reviendrai pas.
Quand il sortit du cabaret, la voix du pèreRateau le salua joyeusement.
Saint-Giles salua, mais ne répondit point.
Saint-Giles, malgré tout ce que Châlier avaitpu lui dire à ce sujet, Saint-Giles, fort de son courage et de saconscience, rentra chez lui et se coucha.
Il avait bien le droit d’être fatigué.
Le dîner, à Lyon, a toujours été fixé àmidi.
Vers onze heures, dans une sorte dedemi-sommeil, Saint-Giles entendit à sa porte comme un roulementsourd qui allait grandissant et qui fut bientôt accompagné de coupsde pied bruyants : c’était maître Ernest qui venait réveillerson frère.
– Entrez ! cria Saint-Giles.
Il dormait, insouciant qu’il était, la clefsur la porte.
Ernest se précipita en coup de vent dansl’atelier et il s’écria en tapant dans ses mains :
– Si tu savais comme elle estbelle !
– Qui ? demanda Saint-Giles.
– Adrienne, notre nouvelle sœur.
Saint-Giles tressaillit.
– Ah ! c’est vrai, fit-il.
– Comment, c’est toi qui nous donnes unesœur et, le lendemain, tu n’y penses plus !
– Je dors encore.
– Parce que tu es rentré au jour.
– Ma mère m’a-t-elle entendu ?
– Non ! mais moi qui ai l’oreillefine, j’ai reconnu ton pas.
Saint-Giles se leva et commença sa toiletteaprès avoir jeté un coup d’œil sur le panorama qui se déroulaitdevant ses yeux, du Rhône aux montagnes.
– Beau temps ! dit-il.
– Oui, dit Ernest, très beau ! Nousirons promener Adrienne : ma mère a dit que, puisqu’il faisaitdu soleil, on ferait une partie de campagne.
– Ma foi ! tant mieux ! ditSaint-Giles joyeux.
– Adrienne, tu comprends, a besoind’air : elle a vécu enfermée.
– A-t-on commandé une voiture, aumoins ?
– Oui. Maman a tout arrangé. Avec messœurs elle a habillé Adrienne. Si tu la voyais ! Comme elleest changée.
Et il décrivit la robe que l’on avait achetée,le bonnet, la nouvelle coiffure, les cheveux noirs que l’on avaitlaissé pousser depuis que la communauté était à Lyon, et quiétaient si épais qu’on aurait marché dessus s’ils avaient eu desannées de plus.
Il écoutait ce verbiage un peu distrait, caril se souvenait de sa nuit, et chaque mot sur Adrienne luirappelait la baronne.
Enfin, vêtu très simplement, presque enouvrier, car sa mère n’aurait pas voulu de son bras quand il étaithabillé en muscadin, il descendit.
Ernest avait, selon sa coutume, dégringolé lesétages et il avait crié en entrant :
– Le voilà !
Pour Adrienne, c’était un moment difficile etembarrassant.
Elle était vêtue à la mode du temps (modeprovinciale et très distinguée).
On eut dit une statue de déesse descendue deson socle de marbre, vivifiée par le souffle révolutionnaire.
Saint-Giles en demeura frappé de stupeur.
Le ridicule costume de la veille, la lourdecoiffe, tout le poids de ces nippes hideuses dont les dévotess’ingénient à couvrir les beautés de la jeunesse avaient fait placeà la robe si jolie de forme des ouvrières d’alors, au bonnet ronddont les rubans semblaient des ailes, à des ajustements simples quise drapaient superbement sur ce corps merveilleux de lignes et deproportions.
Et la tête, la tête surtout étaittransformée ; avec son doux sourire, ses yeux calmés maistoujours profonds, sa coupe majestueuse et sereine, le type idéalque Saint-Giles avait su deviner la veille se trouvait réalisé.
Il embrassa sa mère et vint prendre la maind’Adrienne un peu embarrassée.
Mais Saint-Giles sut trouver des parolesgracieuses qui la mirent à l’aise en la charmant.
Pour la première fois cette grande âmes’ouvrait aux joies de la famille.
Ce qu’elle ignorait le plus, c’étaitl’homme.
L’homme, c’est-à-dire pour elle, jusqu’alors,l’ennemi, le danger, l’auxiliaire du démon, l’être à fuir.
Et voilà que le monstre se présentait à ellesous les traits de Saint-Giles.
Toutes ses préventions s’envolèrent devant lesourire de l’artiste.
Les sombres théories du couvent furentculbutées en un instant.
Cette Révolution fut plus complète encore dansle cœur d’Adrienne que celle qui, la veille, s’était faite dans sonesprit.
La vie lui apparut charmante, en pleinelumière, au bras d’un compagnon taillé en demi-dieu comme l’étaitSaint-Giles.
Il lui offrit la main pour la conduire à saplace, près de lui, à table.
Ce repas que fêtait gaiement le soleil, fut unenchantement pour Adrienne.
Toute la nichée d’enfants avait le génieartiste, le mot spirituel, la verve joyeuse : on discutaitavec entrain, les saillies sautaient hors des lèvres en moussantcomme du champagne. Adrienne qui ignorait le rire en ressentitl’expansion et ses lèvres s’épanouirent pour la première fois,faisant accueil au bonheur qui venait à elle.
Mais elle fut encore bien plus ravie quand onparcourut Lyon à pied pour aller prendre aux barrières une voiturede campagne louée par un paysan des faubourgs et que l’on devaittrouver aux portes de la ville.
Saint-Giles avait donné le bras àAdrienne.
Ils formaient tous deux un couple si charmantque l’on se rangeait et que l’on se retournait sur leurpassage.
Les nombreux amis de Saint-Giles le saluaientet il traversait rues, places et carrefours au milieu d’une ovationfaite de sourires sympathiques et de coups de chapeau.
– Comme on vous aime ! disait-elle,étonnée de cette popularité.
Il prenait pour elle des proportions destatue.
Peu à peu, elle se familiarisait : dejeune homme à jeune fille, l’amitié va vite.
Elle était si loyale et l’écho de saconscience sonnait si purement qu’on eût dit qu’elle étaitd’or.
Quand ils furent descendus en pleine campagneet qu’ils se furent égarés sous les ombres vertes d’un bois, ellelui raconta sa vie passée et ses enchantements nouveaux.
Saint-Giles vit dans sa belle simplicité nuecette grande âme, candide et fière ; il mesura la haute portéede cette intelligence ; il vit s’épanouir la première fleur detendresse de ce cœur.
Il en reçut une impression si douce et siprofonde qu’il oublia les enchantements de sa nuit.
En reprenant le chemin de Lyon dans lavoiture, tous deux se taisaient.
Madame Saint-Giles les observait ensouriant.
En approchant des barrières, elle dit à sonfils :
– Tu t’engages dans trois jours, jecrois ?
– Oui ! dit-il.
– Ne crois-tu pas que nous ferons bien derenouveler cette promenade pendant les trois derniers jours que tupasseras avec nous ?
– Oui ! dit Saint-Giles ensouriant.
Sa mère l’avait deviné et lui l’avaitcomprise.
Mais, en ce moment, on entendit le bruit d’unetroupe entrant à Lyon.
C’était, comme on le dit à Saint-Giles, unecolonne de soldats réguliers qui escortaient deux représentants dupeuple venant à Lyon pour prêter à Châlier le concours de leurautorité et le poids de trois mille baïonnettes jetées dans labalance des partis.
On était le 27 mai au soir.
– Ma mère, dit Saint-Giles, les riantsespoirs s’évanouissent ; demain c’est la sanglante réalité cardemain l’on se battra.
Il ne se trompait que d’un jour.
Le 29 mai, en effet, la bataille décisive selivrait dans les rues de Lyon.
Voici ce qui était arrivé.
Châlier avait reconnu la faute qu’il avaitcommise en attaquant ses ennemis avec des forcesinsuffisantes : il avait organisé ses carmagnoles, armé leplus de peuple qu’il avait pu et écrit aux représentants en missionà l’armée des Alpes pour obtenir de la troupe de ligne.
Les représentants promirent du secours et lecomité devint très audacieux.
– Les représentants, dit Lamartine,frappèrent les riches d’un emprunt forcé de six millions. Ilsorganisèrent un Comité de Salut Public, imitation de celui deParis.
Ils décrétèrent une armée révolutionnaire. Ilsrelevèrent l’audace de Châlier.
Le Comité se hâta de pressurer les citoyens,d’armer ses partisans, de noter de mort ses ennemis. Châlier publiaces tables de proscription sous le titre de « Boussole despatriotes ».
« Aux armes ! aux armes s’écriait-ilen parcourant les rues à la tête de ses Jacobins.
« Vos ennemis ont juré d’égorger jusqu’àvos enfants à la mamelle. Hâtez-vous de les vaincre ouensevelissez-vous sous les ruines de la ville.
« Lamartine »
Mais les Girondins ne restèrent pas inactifset ils en appelèrent aux représentants en mission de l’armée desAlpes à la Convention. Or le parti girondin qui avait encore lamajorité, se sentait pourtant très ébranlé, car l’émeute lemenaçait déjà à Paris et, sous la pression de la volonté populaire,les Girondins allaient être renversés du pouvoir le 31 mai etguillotinés ensuite. Mais ils étaient encore debout, et ilsentendaient les menaces de Châlier contre leurs frères de Lyon.L’écho en arrivait à Paris.
– Ces cris féroces, dit Lamartine,retentirent jusque dans la Convention, soulevèrent le parti modéréà la voix de la Gironde et arrachèrent un décret qui autorisait lescitoyens de Lyon à repousser la force par la force.
– Croyez-vous, dit Châlier à la réceptionde ce décret, croyez-vous que ce décret m’intimide ?
– Non. Il se lèvera avec moi assez depeuple pour poignarder vingt mille citoyens, et c’est moi qui meréserve de vous enfoncer le couteau dans la gorge.
Les choses en étaient là : la lutte étaitimminente. Pour la commencer, les Jacobins n’attendaient quel’arrivée des représentants en mission et de leurs soldats.
Ces représentants connaissaient l’état deParis et la situation des Girondins prêts à sombrer.
Les quatre représentants en mission à l’arméedes Alpes étaient des Jacobins ; ils ne voulaient tenir aucuncompte du décret de la Convention permettant aux Lyonnais larésistance contre les réquisitions.
Ce décret arraché à la Convention par lamajorité girondine devait être annulé sous quelques jours par lachute de ce parti. Ils n’hésitèrent donc pas à agir.
– Le 20 mai, dit Louis Blanc,Dubois-Crancé, Albitte, Nioche et Gauthier étaient à Chambéry,lorsque tout-à-coup leur arrivent de Lyon deux dépêches, l’uneannonçant le pillage d’un magasin de beurre fondu, malgré laprésence des officiers municipaux et la réquisition de la forcearmée ; l’autre parlant de l’imminence d’unecontre-révolution. Sur-le-champ, ils décident que deux d’entre euxse rendront à Lyon et qu’on y fera passer des troupes avec unadjudant-général pour les commander. Le 27, dans la soirée, Niocheet Gauthier entraient à Lyon. Là, ils apprennent que l’émeutepopulaire, au sujet d’un accaparement de beurre est dissipée, maisque les sections où la bourgeoisie domine ont voulu se mettre enpermanence, que le Directoire du département les y autorise ;que la municipalité s’y oppose ; que Lyon est à la veille d’uncombat.
Tel est, d’après Louis Blanc et Lamartine,l’exposé historique de la situation, l’avant-veille de la bataille,c’est-à-dire le 27 mai 1793, au moment où Saint-Giles rentrait àLyon par la même porte que les représentants du peuple, un peuderrière eux.
Saint-Giles, renseigné, comprit toute laportée du mouvement.
Il garda la voiture louée au lieu de lalaisser aux portes, promettant au paysan de la lui renvoyer le soirmême.
Cette entrée des représentants à Lyoninaugurait l’ère des luttes sanglantes et Saint-Giles comprit queson devoir de Jacobin était de s’engager dans les bandes decarmagnoles et de courir au danger le plus pressant : c’étaitLyon soulevé qu’il fallait soumettre.
Il pressa le pas du cheval au milieu des flotsmouvants de l’agitation populaire et des groupes commentant lanouvelle du jour.
Adrienne avait entendu les réponses descitoyens questionnés par Saint-Giles ; elle n’avait pu encalculer la portée.
– Qu’y a-t-il donc ?demanda-t-elle.
– Les représentants arrivent avec de latroupe, dit Saint-Giles ; on va commencer la lutte. Je croyaisme battre aux frontières contre des étrangers et je vais me battredans les rues de Lyon contre mes frères.
– Vous battre ! Vous n’êtes passoldat ! dit Adrienne pâle tout à coup et tremblante.
– Je ne suis pas encore soldat, mais jesuis patriote.
On la vit trembler, devenir plus blancheencore : sa belle tête s’inclina, ses yeux s’emplirent delarmes et elle s’évanouit dans les bras deMme Saint-Giles.
Cette crise était une révélation, plus qu’unaveu.
Saint-Giles regarda sa mère et ils secomprirent.
Pendant cette longue promenade que le jeunehomme venait de faire avec Adrienne, les beautés morales decelle-ci s’étaient révélées avec une grâce naïve à laquelle il eûtété difficile qu’un artiste comme Saint-Giles pût résister.
C’était bien là l’idéal de jeune fille pure,noble, chaste, qu’il avait rêvée pour compagne dans la vie ;elle lui parut aussi grande que sa mère, avec une perfection enplus : l’élégance.
Et maintenant que cette défaillance d’Adrienneaffichait sa tendresse, il semblait à Saint-Giles qu’une sorte defatalité fréquente dans les crises sociales précipitait les délaisordinaires, les supprimait et sondait les destinées des êtres avecla rapidité des coups de foudre qui sillonnaient le cielrévolutionnaire.
Il oublia le passé si récent pour céder à unmouvement irrésistible.
– Ma mère, demanda-t-il, croyez-vouscomme moi que des natures d’élite se jugent à première vue.
– Oui ! dit-elle.
– Auriez-vous foi dansAdrienne ?
– Comme dans ma fille. On lit dans sonâme comme à travers le pur cristal.
– Bien ! Nous avons tous deux lamême opinion.
Lorsqu’Adrienne ouvrit les yeux, elle trouvases deux mains dans celles de Saint-Giles qui avait cédé les rênesà son frère.
– Ma chère Adrienne, dit-il, il ne fautpas voir les choses sous leur aspect le plus noir. On ne meurt pasautant que vous le supposez dans un combat : pour un quitombe, mille survivent.
Et il chercha ainsi à la rassurer jusqu’à ceque l’on fût arrivé à la maison.
La voiture fut renvoyée et, en montantl’escalier, Saint-Giles dit à l’oreille de sa mère :
– Questionnez-la !
Il alla s’habiller en ouvrier dans son atelieret endossa la carmagnole.
C’était l’uniforme des bandes jacobines.
Saint-Giles prêt à entrer dans la fournaisequi s’allumait dans cette ville immense pour dévorer sesenfants ; Saint-Giles, artiste, qui n’avait dit que sonpremier mot, éprouva un serrement de cœur au moment de quitter cetatelier peuplé d’un chef-d’œuvre plein de promesses pourl’avenir.
Il regarda mélancoliquement la ligne desmontagnes marquant l’horizon d’une raie bleuâtre et il laissa errersa pensée :
– Que de jeunes hommes comme moi, dit-il,vont mourir, qui ont quelque chose là ! Ô liberté, pourquoifaut-il arroser les autels de sang humain !
Il songea à cette Adrienne qu’il s’était mis àaimer dès le premier soir, qu’il adorait saintement depuis qu’ilavait lu dans ce cœur et dont il voulait faire sa femme.
– Encore, dit-il, si nous ne laissionsrien derrière nous ! Mais ces femmes qui pleureront leursfils, leurs frères et leurs fiancés, qui les consolera.
Il sentit qu’il s’attendrissait, releva latête, et dit virilement :
– L’humanité s’amollirait s’il ne fallaitpas de sacrifices pour conquérir son indépendance et sauvegarder sadignité.
Levant la main sur Lyon d’où montait l’immenserumeur des agitations populaires, il s’écria :
– Salut à l’heure solennelle des combatshéroïques qui va sonner pour tout homme de cœur. Soyons fidèle ànotre devise.
La Liberté ou la ni – !
Quand Saint-Giles redescendit, la collation dusoir était prête : repas frugal dans les habitudeslyonnaises.
Tous gardèrent un silence qui empruntait auxcirconstances une morne solennité.
Adrienne, interrogée délicatement, avaitrépondu : Oui ! à Mme Saint-Giles. Maisce repas des fiançailles à la veille du combat avait un caractèrede sainte tristesse : aucun de ces cœurs simples et de cesesprits droits n’essaya d’y échapper.
À la fin de la collation,Mme Saint-Giles interrogea son fils d’un coupd’œil.
– Ma mère, dit-il, je crois que mondevoir est d’aller au Comité où les patriotes de Lyon ont reçu lesreprésentants. Là, se distribuent les postes d’honneur où nousaurons à combattre.
– Va ! ditMme Saint-Giles et fais ton devoir.
Puis montrant Adrienne :
– Mais auparavant, dit-elle, je veux vousunir et vous fiancer, puisque vous vous aimez.
Et se levant, prenant la main de la jeunefille, elle la mit dans celle de son fils.
Adrienne tendit son front à Saint-Giles, qui ymit un baiser.
Elle pleurait.
– Ma chère Adrienne, dit-il,consolez-vous. La France lève quatorze cent mille hommes dont lamoitié au moins laissent des femmes ou des fiancées derrière eux.Beaucoup reviendront, je serai probablement de ceux-là. La mortrespecte toujours ceux qui ont quelque chose à dire ou à faire.J’ai à produire des chefs-d’œuvre que je sens bouillonner dans matête.
Adrienne essaya en vain de dompter sonémotion.
– Ma fille, ditMme Saint-Giles, réprimez vos pleurs : il nefaut pas amollir le courage des hommes.
À son fils :
– Au revoir, Saint-Giles. Dans labataille, souviens-toi de l’injure faite à ton père et songe qu’ilte regarde du fond du tombeau.
– Ma mère, dit-il, je me regarderaimoi-même et je n’aurai pas de juge plus sévère que maconscience.
Il embrassa ses sœurs, ses frères etpartit.
Mme Saint-Giles dit alors àsœur Adrienne :
– Ma fille, vous me trouvez sans doutebien dure et vous pensez que j’ai l’âme sèche : j’ai pleuré enmoi-même mon mari depuis le jour de sa mort sans montrer monchagrin à mes enfants. Si mon fils mourait, ce serait un deuil delarmes ! Mais, ma fille, mes paupières seraient d’acier rougiau feu, brûlant les larmes, car, sachez-le bien, notre courage ànous est de ne pas amollir par la pitié la bravoure des hommes.
– Ma mère, dit Adrienne, j’ai retrouvémon cœur, et s’il se brise, je tâcherai d’être aussi grande etaussi forte que vous.
Mme Saint-Giles embrassaitsœur Adrienne, quand elle se sentit tirée par la manche.
Elle se retourna, reçut dix baisers tendres deson fils Ernest ; puis elle le vit fuir à toutes jambes.
– Où va-t-il ? demanda Adrienne.
– Se battre ! dit la mère avec undésespoir soudain.
Cette fois la blessure était trop cruelle.
Levant la main vers le ciel, elles’écria :
– Oh ! maudite soit la guerrecivile ! Celui-la était trop jeune ! Je veux queSaint-Giles me le renvoie.
Mais baissant la tête, elle murmura :
– Il restera ! je connais cette racede lions ! La nature mesure nos épreuves à la grandeur denotre orgueil ! J’étais trop fière de mes enfants !
Et, vaincue cette fois, elle embrassa Adrienneet ses autres enfants avec une rage de lionne inquiète.
Ernest, selon son habitude, avait roulé lelong des escaliers de la maison et des pentes de la Croix-Rousse aubas desquelles il s’était trouvé obligé de passer devant la maisonLeroyer.
Là, un appel lui fit lever la tête.
Il aperçut le fifre qui lui criad’attendre.
Ernest s’arrêta, joyeux mais indécis.
Le fifre, il l’aimait toujours, mais c’étaitun ennemi, un royaliste.
Il se décida pourtant à l’attendre et ilséchangèrent une poignée de main dans la rue.
– Tu restes donc avec eux ? demandaErnest montrant les garde nationaux.
– Il le faut bien ! dit le fifreavec un soupir.
– Pourquoi ?
– Quitter son parti, c’est trahir !Ça me fait gros au cœur, mais enfin ils vont se battre ! Je neveux pas me faire républicain au moment où l’on est prêt à se tirerdes coups de fusil ! Tu ne le ferais pas, toi ?
– C’est vrai ! dit Ernest.
– Et ton frère ? demanda la baronneou le fifre, comme l’on voudra.
– Mon frère, il est parti pour le Club etil s’enrôle dans les Carmagnoles. Moi je vais le rejoindre :ça fait de la peine à ma mère, j’en suis sûr, mais je ne veux pasque Saint-Giles se batte sans moi. Il me semble que j’aurai l’œilautour de lui, que je devinerai les coups et que je l’empêcheraid’être tué.
Car il ne faut pas qu’il meure maintenantqu’il est fiancé à sœur Adrienne.
– Ah !… il est fiancé !… dit labaronne pâlissant.
Et brusquement :
– Oui ! oui ! Sauve-le !sauve-le, mon cher petit Ernest ! Au revoir ! Bonnechance ! On m’appelle.
Elle serra la main d’Ernest et rentravivement.
– Tiens, se dit Ernest, j’ai fait unebêtise ; il tenait pour le mariage de sa cousine avecSaint-Giles et je lui en annonce un autre.
Il s’envoya une calotte en se traitantd’imbécile, puis se remit à courir.
En rentrant dans la maison Leroyer, la baronneétait d’une humeur massacrante ; elle rudoya fort ce pauvreÉtienne qui toujours plein de sollicitude s’enquit près d’elle descauses de son émotion facile à observer sur son visagebouleversé.
La baronne fit appelerMme Adolphe.
Celle-ci accourut et s’écria :
– Ah ! des contrariétés !connais ça, moi ! les hommes ! toujours les hommes !les monstres d’hommes ! On nous fait des traits !Vengeons-nous ! Qu’est-ce qu’il faut faire ?
– Trouver l’Auvergnat d’hier et voustaire ! dit la baronne, et obéissez vivement pour l’homme etle silence ! Vous m’assommez avec vos réflexions.
La baronne ayant fait mettre trois fois déjàl’Auvergnate au cachot, celle-ci avait peur de la baronne car elleavait horreur d’être enfermée sans lumière, son imaginationinfernale peuplant l’ombre de mille fantômes.
Elle obéit donc.
Une demi-heure à peine s’était écoulée quel’Auvergnat accourait près de la baronne.
Mme de Quercy posa unequestion nette à l’enfant de l’Auvergne.
– Écoutez, lui dit-elle, je suis lecousin de la petite jeune fille que vous avez accompagnée hier.
– Bien ! dit l’Auvergnat. Je vousreconnais.
– Pour qui mereconnaissez-vous ?
– Pour la jeune fille !
– Soit ! Répondez franchement. Pourqui tenez-vous ? Est-ce pour le roi ou pour laRépublique ?
– Pour la République ! mais je neveux pas qu’on fasse du mal aux prêtres.
– Bon, vous êtes avec nous ! noussommes républicains, mais nous défendons la religion. Voulez-vousnous rendre service ? Vous savez que, quoique simple fifre,j’ai du pouvoir et surtout que je paie bien.
– Du moment où vous y mettez le prix, jeferai ce que vous voudrez. Il n’y avait pas besoin de vousinquiéter de mes idées pour ce qui est de la politique. Je suishonnête et si l’on me donne de l’argent pour faire une chose, je lafais, quand même ça me déplairait.
Et, avec une philosophie à laquelle son accentauvergnat donnait une saveur, il dit :
– Nous autres, nous chommes bons à toutfaire, même la chale besogne chi on paie che que chela vaut.
– On y mettra le prix ! Combienpouvez-vous rassembler d’hommes dévoués à un écu par tête d’arrhes,à un louis de paye par jour pour avoir l’air de se battre du côtédes Carmagnoles et les trahir au bon moment ?
– Trois cents bons bougres !déclara-t-il. Et tous des camarades ! Je serai leurcapitaine : ils feront ce que je voudrai.
– Quand seront-ils prêts ?
– Cette nuit, si vous voulez : uneheure, deux heures au plus après minuit.
– Rassemblez-les sur les quais du Rhône àla hauteur du pont Morand. Je leur ferai donner des armes et de lapoudre. Vous recevrez mes instructions. Allez !
L’Auvergnat demanda :
– Et pour moi, combien ?
– Cinq cents livres. Vous les prélèverezsur cette bourse.
L’Auvergnat ouvrit la bourse qu’on luitendait, vit des louis, poussa un cri sauvage et sortit.
L’abbé Roubiès était arrivé presque aussitôtaprès le départ de l’Auvergnat : il venait prévenir Étienneque l’on passait de la défensive à l’offensive et qu’on luiaccordait un grand honneur.
Il devait, avec sa compagnie, marcher à latête de la colonne des quais de la Saône.
– Mon cher enfant, lui dit l’abbé, tontitre d’Étioles est au bout de ton épée, si tu peux arriver àplanter cette épée sur la grande table des délibérations de laMunicipalité qu’il s’agit de jeter hors de l’Hôtel de Ville.
Étienne jura de mourir ou d’arriver.
La perspective d’être d’Étioles grisait ceLeroyer.
Mandé par la baronne, l’abbé s’enferma avecelle.
Tous deux avaient à se parler, à faire pacte,à s’assurer mutuellement le lendemain de la victoire.
La baronne était plus sûre de l’avenir quel’abbé.
Elle était femme, jolie femme.
Force immense !
L’abbé le comprenait.
Elle l’accueillit gracieusement, le pria des’asseoir et lui dit :
– Vous êtes trop fort pour que je ne soispas franche avec vous. Voulez-vous que nous causions comme deuxamis ?
L’abbé s’inclina sans répondre ; c’étaitune adhésion.
– Vous croyez, reprit-elle. Vous êtesprêtre. Vous voulez sauver la religion Vous êtes prêt aumartyre.
Il s’inclina encore.
– Mais, continua-t-elle, vous êtes hommeet vous seriez humilié d’être dupe Vous voulez être archevêque deLyon, puis cardinal.
Il sourit discrètement.
– Vous savez comme moi que l’on oublietrès vite dans une cour nouvellement restaurée.
Il sourit finement, cette fois.
– Bon ! je comprends votre sourire.Vous avez vos moyens ! Des pièces importantes, grosses derévélations gênantes. Nous en sommes tous là et nous tâchons denous prémunir contre l’ingratitude des princes et des rois. Mais ils’agit de leur faire comprendre doucement et adroitement la portéede nos armes : il importe de leur démontrer combien il seraitdangereux et inopportun de nous forcer à user de ces armes. Unintermédiaire est en ce cas très utile. Je puis être le vôtre, etje serai à même, mieux que personne, par un cardinal de mes amis,d’agir sur le Saint-Père ; quant au roi…
– Je sais, dit l’abbé… Et que ferai-jepour vous, moi, madame la baronne ?
– Vous fermerez les yeux sur mesfaiblesses, d’abord.
– Ah ! madame la baronne, voilà unmot bien inutile. Comme abbé, je ne suis point votreconfesseur ; comme homme politique je ne juge que les fauteset vous n’en commettez pas. Quant à ce que vous appelez desfaiblesses, je n’y vois que des fantaisies charmantes ; jeparle comme homme bien entendu, et j’ajoute que, comme prêtre, jeserais heureux de vous donner l’absolution.
– L’abbé, vous êtes décidément un hommed’esprit. Ceci m’encourage : causons donc de mesfaiblesses.
– Causons, madame la baronne !causons ! Le sujet est des plus intéressants.
– Je vous dirai donc que je voudraissauver un jeune homme.
– Bon ! Je le connais. C’estSaint-Giles !
– Il faudrait, après notre victoire, mele mettre en prison, une prison sûre mais très douce.
– Très bien, je me charge, si Saint-Gilesn’est point tué pendant l’affaire, de vous le conserver ensuite àl’abri des balles royalistes et républicaines, pendant le siège quenous aurons probablement à subir.
– Merci, l’abbé, mais il faudrait aussime débarrasser de la fiancée de Saint-Giles.
– Ah… sœur Adrienne…
– Oui !
– Oh celle-là, ne vous en inquiétezpas.
– Pourquoi donc ?
– Eh baronne, c’est une affaire d’églisequi me regarde. Sœur Adrienne fut hors de son couvent. Elle estpassible de la discipline ecclésiastique. On trouvera bien dansLyon émancipé du joug des Jacobins une prison religieuse pour sœurAdrienne.
– Oui, mais il l’aimera toujours etvoudra la délivrer.
– Peuh !… Qui sait ! Nous avonsles in-pace de Fourvière pour dompter cette petite fille et laramener au Seigneur.
– J’aimerais mieux autre chose ! ditla baronne.
– Et quoi donc ?
– Je souhaiterais plutôt un petitenlèvement par quelqu’un qui la délivrerait de sa prison, avecfuite à la frontière, en compagnie du sauveur et… tout ce quipourrait s’en suivre.
– Oh ! baronne ! quel machiavelen jupons vous êtes. J’ai votre affaire. Dom Saluste n’est pasencore parti pour l’Espagne.
– Bravo ! Dom Saluste me va. C’estune trouvaille.
Ils scellèrent leur pacte et se séparèrentsûrs de s’être bien compris.
Saint-Giles, se rendant au Club, vit dans lesrues de la Croix-Rousse une agitation extraordinaire.
Le peuple d’ouvriers de ce haut quartier sepréparait à l’attaque avec cette fièvre, ce tumulte, ce désordrequi caractérisent les insurrections des plébéiens.
Châlier n’avait jamais eu l’espritd’organisation.
Saint-Giles le lui avait souvent reproché.Châlier se perdait dans des phrases, toujours des phrases.
– Tu as tort, lui disait Saint-Giles. Laparole n’est que le prélude de l’action. Tu ne sais que prêcher lecombat, tu devrais le préparer.
Malheureusement pour l’idée jacobine, Châliers’occupait bien plus d’un discours à effet que d’un plan d’attaqueou d’un système de résistance.
Quelle différence avec l’abbé Roubiès !Saint-Giles en fut navré.
En bas, en effet, dans les quartiers riches,comme le constata Saint-Giles, tout se passait avec calme etméthode ; dans les apprêts du combat on reconnaissait l’ordreactif et savant d’une milice organisée de longue main, ayant desinstructions précises.
En haut ce n’était que confusion.
On criait, on gesticulait, on déclamait, ons’armait comme on pouvait. On cherchait des chefs, des centres, despoints de ralliement, une direction.
En revanche, une propagande effrénée par lapresse : Châlier abusait non seulement de la parole mais dujournal.
Le peuple réclamait des fusils et on luioffrait des feuilles de papier.
Ce soir-là, Châlier fit crier son fameuxmanifeste, la Boussole du peuple, écrit virulent.
– C’est sa condamnation à mort qu’il faitpublier dans les rues ! dit l’abbé Roubiès.
Les vendeurs de journaux annonçaientpartout :
« Demandez ! « La Boussoledu peuple. »
C’était cet écrit de Châlier qui réclamait lestêtes des mauvais citoyens.
« Les têtes d’un millier de galantins,disait-il, de modérés, d’égoïstes, d’accapareurs, d’usuriers,d’agitateurs et tous les inutiles citoyens de la caste sacerdotale,ennemie irascible de la liberté et protectrice dudespotisme. »
C’était l’extermination après la victoire.Châlier eut-il réalisé ses menaces ?
Louis Blanc en doute.
Lorsque Saint-Giles arriva au comité, celui-ciétait en séance.
Châlier fulminait à la tribune devant lesreprésentants que les Girondins avaient reçus avecenthousiasme.
Il dénonçait.
Qui ?
Les royalistes !
Non ! C’était fait depuis longtemps.
Mais avec le sombre génie et l’étroitessed’idées des fanatiques, il fulminait un réquisitoire contre leshommes de son parti qu’il n’aimait point.
C’est la manie des hommes de cette trempe devoir la trahison partout et de semer le soupçon.
Un dissentiment, une critique, un jour detiédeur, une observation ou un silence, tout était interprété etnoté.
Et il lisait ses notes d’une voix aigre,attribuant les insuccès précédents à d’autres, tandis que seul ilen était responsable.
Mais la blessure la plus récente qu’il eûtreçue, était la double désobéissance à ses ordres commise parSaint-Giles.
Il croyait qu’avec l’aide des représentants etde leurs troupes, il tenait la victoire et il menaçait déjà ceux deses propres partisans qui lui déplaisaient.
– Nous mettrons, s’écria-t-il, le ferrouge à nos propres plaies ; nous ferons une épuration dansnos rangs, sanglante s’il faut.
Et il lança cet anathème contreSaint-Giles :
– J’ai à signaler, dit-il, la plusdouloureuse désertion.
L’un de nous, Saint-Giles, a terni la gloirede son passé.
Hier, malgré mes prières et mes supplications,il allait dans un lieu infâme se livrer à la débauche.
Aujourd’hui, il a osé offrir son bras souillépar le contact des courtisanes à la pupille du peuple deLyon : il la promenait dans la ville comme une conquête et lacompromettait.
Ce soir, il n’est pas au rendez-vous.
Une voix puissante cria :
– Tu mens !
Et Saint-Giles fendit la foule, monta à latribune et en chassa Châlier.
Les uns murmurèrent.
D’autres semblaient approuver.
Les représentants du peuple attendaient muetsle dénouement de cette scène violente.
Saint-Giles secoua sa tête léonine, rejeta enarrière sa splendide chevelure crinière fauve et s’écria :
– Un fou m’accuse ! C’est l’hommeinsensé qui n’a jamais su mesurer ses forces, combiner un plan,assurer la victoire. C’est un étourdi qui est arrivé avec un canonsans gargousses devant la maison Leroyer. C’est l’orgueilleux qui,ayant subi le plus épouvantable des affronts, ne l’a pas lavé dansson sang, se croyant indispensable quand il n’est que gênant pourle parti qu’il a toujours perdu. Cet homme vomit l’insulte surmoi.
« Voici ma réponse :
– Hier, j’ai réglé mes affaires de cœuret j’ai dit adieu à la vie de garçon. J’ai vingt-deux ans et jeréclame le droit de la jeunesse aux folles amours. Aujourd’hui,prêt à partir pour l’armée, je me suis fiancé à la pupille dupeuple ; mais s’il en est un plus digne qu’elle agrée, jem’incline devant sa volonté. Ce soir, je prends place dans lesrangs. Demain, je combats.
« Mais avant de marcher à l’ennemi, jeproteste contre tous les tyrans et, parmi ceux-là, je mets Châlierqui n’a jamais cessé de commander en maître à ceux qui vont mourirpour la liberté.
« Il n’a jamais pu courber mon front. Delà sa haine. Je la brave ! Que peut craindre l’homme qui serademain au premier rang de vos soldats.
Il se tût.
Châlier était écrasé.
Il avait froissé, fatigué, ulcéré bien descœurs.
Saint-Giles était aimé, adoré.
Il y eut une explosion de sympathie pour luiet ce fut une leçon cruelle pour Châlier.
Décidément, sa popularité s’envolait ;son noir génie lui aliénait les cœurs, il le sentit.
Peut-être est-ce pour cela qu’il ne voulutpoint fuir la mort après la terrible journée du 20 mai.
Les représentants, comprenant que Saint-Gilesétait la force du moment, l’homme d’action, lui donnèrent lecommandement des forces insurrectionnelles.
Nouveau soufflet à Châlier.
Saint-Giles monta à la tribune et dit avec lasimplicité d’un Spartiate :
– Je vais occuper l’Hôtel-de-Ville et,tant que je serai debout, l’ennemi n’y entrera pas.
Il étendit la main et le jura.
Châlier, incapable de supporter la vue del’enthousiasme qui accueillit ce serment, sortit de la salle, levisage convulsé.
Saint-Giles aussitôt convoqua les chefs degroupes et il exposa devant les représentants son plan dedéfense.
On l’approuva.
Une heure après, il occupait l’Hôtel-de-Villeavec les troupes de ligne et les Carmagnoles.
Il ne quitta plus ce poste jusqu’au moment ducombat.
L’abbé Roubiès était de ces hommes qui neremettent jamais au lendemain ce qu’ils peuvent faire le jourmême.
Or, pour lui, vaincre, c’était urgent, maisprofiter de la victoire, c’était plus urgent encore.
Car, à quoi bon être vainqueur pour ne pas enprofiter ?
Il était de ces hommes forts qui n’ont pas laniaiserie de travailler pour l’honneur seul : il lui fallaitle profit.
Au besoin, il se serait passé desapplaudissements de la galerie qu’il n’estimait que comme moyend’influence.
Il avait parfaitement compris que la baronnetiendrait toutes ses promesses car, une fois cardinal, il pouvaitlui être très utile à son tour.
Une femme aussi intelligente savait très bienqu’un cardinal dispose de trop d’influence pour ne point pouvoirdistribuer mille petites faveurs et quelques gros bénéficesecclésiastiques. Avec cela, on récompense des dévouements.
Elle lui avait donné à comprendre que sauverSaint-Giles pendant la bataille, la regardait.
L’incarcérer « agréablement »ensuite, cela lui coûterait une signature.
Donc, le salut de Saint-Giles ne le préoccupapoint.
Mais sœur Adrienne, oh ! sœur Adrienne,celle-là lui tenait à cœur.
Il avait eu comme une idée de l’enterrer vivedans un in-pace de Fourvière.
Mais livrer cette fille à dom Saluste, unsinge humain qui l’enlèverait à Saint-Giles, un demi-dieu, luiparut un raffinement de cruauté.
Il avait deviné le moine espagnol et il lejugeait capable de bien remplir ses vues.
Il le manda.
Dom Saluste, sans nouvelles d’Adrienne, eutcomme un vague pressentiment que l’abbé allait lui parlerd’elle.
Il accourut.
– Je vous ai prié de venir, mon cher domSaluste, dit d’un air aimable l’abbé Roubiès, pour vous parler desœur Adrienne.
L’Espagnol tressaillit.
– Cette malheureuse fille, continual’abbé, est un scandale vivant pour l’Église il faudrait empêcherce mariage avec Saint-Giles. Est-ce votre avis ?
– Je donnerais mon sang pour que cettevierge ne fût point la femme d’un pareil sans-culotte, dit domSaluste.
– Mon cher dom Saluste, dit-il, je croisque, nous vainqueurs, vous pourriez gagner la Savoie en une seulenuit avec de bons chevaux.
– Vous… me… renvoyez…
– Pas seul ! je vous prieraisd’emmener sœur Adrienne. De la Savoie vous gagnerez facilementl’Espagne.
– Avec elle ?
– Avec elle, sans doute. Vous joueriez lerôle de sauveur jusqu’au premier couvent espagnol. Et là…
– Là ? demanda dom Saluste.
– Mais il me semble que là votre devoirest tout tracé. Vous ferez rentrer de gré ou de force la brebisdans le sein de l’Église.
– Vous avez parlé d’un rôle de sauveur.Comment l’entendez-vous ?
– C’est bien simple. On jette cettepetite fille coupable dans un in-pace. Vous allez la confesser etla convertir. Elle vous explique comment elle est devenuerépublicaine. Vous paraissez frappé de ses sentiments, et vousdevenez un adepte ardent de la Révolution. Mentir en cetteoccurrence n’est pas pécher.
– Vous lui proposez le salut, et vous…l’enlevez.
– Mais comment traverser laFrance ?
– Vous aurez des passeports comme attachéà l’ambassade des États-unis d’Amérique, pays ami ; on nevisitera même pas votre carrosse.
Et, au fond d’un compartiment secret de cecarrosse admirablement construit, vous emmènerez votre infante.
– Mon infante ?
– Eh oui votre infante.
Puis, d’un air singulier :
– Est-ce que vous oubliez l’escalade dece balcon où vous vous êtes montré si hardi galant : il mesemble que vous devriez vous en souvenir. Une fiancéerévolutionnaire. Cela ne vous inspire donc pas… Si vous ne larendez pas à l’Église, du moins, qu’elle ne soit pas à ceSaint-Giles.
Et saluant dom Saluste étourdi, il luidit :
– Au revoir ! je vous ferai prévenirquand tout sera prêt.
L’Espagnol s’en alla stupéfait de cetteétonnante conversation avec un prêtre français qu’il avait eu lanaïveté de croire austère.
La lutte commençait donc sérieusement ets’engageait à fond.
Les forces étaient disproportionnées.
D’un côté, d’après le témoignage de Lamartine,vingt mille gardes nationaux.
« Les sectionnaires, dit-il, rassemblésau nombre de plus de vingt mille sur la place Bellecour choisissentpour commandant un apprêteur de drap nommé Madinier, homme au cœurde feu et au bras de fer. Madinier enlève l’arsenal et marche àl’Hôtel-de-Ville. »
Et ces vingt mille hommes avaient huit piècesde canon.
Les Jacobins disposaient de quatre millehommes à peine, tant de troupes de ligne que de Carmagnoles.
Cette faiblesse est constatée par Louis Blancet elle est la condamnation de Châlier comme organisateur.
La municipalité, dit-il, disposait de forcesmoins considérables, auxquelles du reste avait été donné l’ordreformel de se borner à la défensive, ce qui fut exécuté, ainsi quele prouve le lieu de l’engagement.
Parmi les défenseurs de l’Hôtel-de-Ville de laplace des Terreaux, les Jacobins comptaient beaucoup sur un corpssuperbe comme force physique, comme belle apparence et commearmement.
C’était une troupe de trois cents Auvergnats,charbonniers pour la plupart, mains et figures noires de charbon,commandés par un certain capitaine Pierre.
Ces volontaires s’offrirent à Saint-Gilescomme ses gardes du corps « pour les grands coups decollier » ; il les accepta.
La défense s’improvisa rapidement.
Sur les conseils des officiers de la trouperégulière, Saint-Giles avait organisé ses batteries de façon àfoudroyer les colonnes insurgées : il se tint prêt à chargercelle des quais du Rhône avec les Carmagnoles de Monte-à-Rebours etles Auvergnats volontaires dont la mine résolue lui donnaitconfiance.
Gauthier, le second représentant, devaittomber avec la troupe de ligne sur la colonne des quais de laSaône.
Le canon décida partout d’un premier et grandsuccès des Jacobins.
L’échec des royalistes fut complet au début,surtout pour la colonne du Rhône.
« Du côté du Rhône, dit Louis Blanc,l’attaque ne réussit point : là, les assaillants furentrepoussés et perdirent leurs canons. »
Lamartine, plus complet explique le rôle jouépar l’artillerie des Jacobins.
« La tête de la colonne du quai du Rhône,dit-il, est foudroyée, en approchant, par une batterie placée surla culée du pont Morand, et qui balaye le quai dans sa longueur.Des centaines de sectionnaires expirent. Dans le nombre, quelquesofficiers royalistes et plusieurs fils des principales familles dela noblesse et du commerce de Lyon ».
Voyant plier les royalistes, Saint-Giles jugeale moment venu de charger : à la tête des Carmagnoles et desAuvergnats, il tomba sur les gardes nationaux si rudement qu’il lesmit en déroute.
– Aux canons ! cria-t-il àMonte-à-Rebours, montrant l’artillerie royaliste que l’ennemicherchait à entraîner.
Et Monte-à-Rebours s’empara très brillammentdes pièces, pendant que la Ficelle, officier très avisé, tournaitles royalistes et coupait la retraite à leur artillerie.
Saint-Giles se laissa entraîner à unepoursuite imprudente par les Auvergnats qui continuaient às’enfoncer dans les rues à la chasse de l’ennemi, enlevant par leurélan Saint-Giles avec eux.
Celui-ci, se voyant bientôt loin del’Hôtel-de-Ville et près de la place Bellecour, quartier généraldes insurgés, jugea cette poursuite menée trop loin.
– Halte ! cria-t-il.
Mais le capitaine Pierre cria d’une voix detonnerre à ses hommes et en auvergnat :
– En avant, les enfants ! Et s’ilrecule, emportez-le !
Saint-Giles étonné, commençait à soupçonner latrahison, qui se confirma bientôt.
À l’entrée des rues, les Auvergnats criaientaux gardes :
– Ne tirez pas !
Et des officiers royalistes faisaient livrerpassage aux Auvergnats.
Saint-Giles, le sabre levé, courut sur lecapitaine Pierre.
– Canaille ! lui dit-il, tu m’astrahi !
Mais vingt hommes se jetèrent sur lui et legarrottèrent.
Il était prisonnier.
Pendant que ces faits se passaient du côté duRhône, la colonne de la Saône était, elle aussi, arrêtée net par lecanon.
Cet insuccès, Lamartine en convient, futcomplet et aboutit à une retraite.
La colonne du quai de la Saône, dit-il, estégalement mitraillée au débouché sur la place des Terreaux. Elle sereplie et vient prendre une position plus abritée sur la place desCarmes, en face de l’Hôtel de Ville, mais à demi couverte par uneaile d’édifice.
De là, cette colonne tire à boulets surl’Hôtel de Ville.
C’est ici que se place encore une dernière etsuprême trahison des royalistes.
Ils avaient pris Nioche, ils avaient prisSaint-Giles, ils avaient pris Sautemouche il leur fallait Gauthier,le second représentant.
C’était le dernier chef influent, le dernierhomme capable de commander.
L’abbé Roubiès profita des deux insuccès qu’ilvenait d’essuyer pour donner de la confiance à Gauthier etl’attirer, lui aussi, dans un guet-apens. De la défaite, il faisaitsortir la victoire.
Voici le récit que fait. Louis Blanc de cetépisode décisif :
« Rien n’était décidé encore, dit-il,lorsque, des postes avancés des royalistes arrivent despropositions d’accommodement. Gauthier s’avance sur la place ets’abouche avec les parlementaires.
« Malheureusement, on annonce auxassaillants qu’un renfort leur vient des campagnes circonvoisines.À cette nouvelle, un cri farouche retentit ; les pourparlerssont rompus, des forcenés s’élancent sur Gauthier qu’ils veulentmettre en pièces, et que, par un reste de pudeur, lesparlementaires protègent contre ce lâche comportement ».
La défense fut décapitée par la prise deGauthier.
Un homme aurait dû prendre en main ladirection des forces jacobines.
C’était Châlier.
Mais Châlier, par instants, était un petitesprit, une vanité blessée, un cœur plein de rancune.
Au lieu d’être à sa place de bataille, ilétait allé à son poste de chaque jour.
Furieux de n’avoir point de commandement, ilboudait.
Il ne voulut point obéir et se battre. LouisBlanc le constate dans un mot de blâme.
Châlier est son héros de prédilection et il nesait pas condamner ses fautes.
Il semble le louer d’avoir failli à la luttepar lui engagée ; il dit :
« Châlier, toujours très zélé dansl’accomplissement de ses devoirs, s’était rendu, à huit heures dumatin, le 20 mai à son tribunal, qu’il n’avait quitté que vers lemilieu de la journée et il était rentré chez lui, accompagné de laPie, sa gouvernante, et de Louis Bemascon, son meilleurami. »
Ainsi Châlier ne prit point part à lalutte.
Châlier laissa dévier le mouvement qu’il avaitcréé.
Châlier, sachant les défenseurs del’Hôtel-de-Ville sans chefs, Saint-Giles et les deux représentantsprisonniers, n’alla point, lui libre de sa personne, leur donner unnouveau chef, une direction, un appui moral.
Et cependant les officiers réguliers etirréguliers, les soldats et les Carmagnoles firent leur devoirjusqu’au moment où une lâcheté de Gauthier leur fit tomber lesarmes des mains.
Oui, les Jacobins, mitraillés après la prisedu représentant Gauthier, le dernier homme capable d’imprimer unedirection à la défense, firent une belle résistance jusqu’à cinqheures du matin.
Ils prolongèrent le combat plus longtempsqu’on aurait pu l’attendre d’hommes laissés à eux-mêmes.
« Les défenseurs de la Commune, dit LouisBlanc, s’étant repliés, l’Hôtel-de-Ville, attaqué à coups de canon,ne pouvait tenir longtemps : à cinq heures du matin, lesassaillants y entrèrent. »
Ainsi, du milieu du jour à l’aube nouvelle,les Jacobins se battirent.
Ils auraient lassé les royalistes et triomphés’ils avaient eu des chefs.
Mais une défaillance de Gauthier leur fittomber les armes des mains.
« Le représentant Gauthier, ditLamartine, se présente aux sectionnaires pour parlementer. On leretient en otage comme son collègue, il signe, sous la terreur dessections, la suspension de la municipalité. »
Honte sur cette lâcheté !
Dès que la victoire fut assurée, la baronnefit appeler ce sacristain qui l’avait si lâchement abandonnéependant l’affaire du quai de l’Archevêché.
Il n’était point brave, mais il avait d’autresqualités.
Il arriva tout tremblant, conduit parMme Adolphe qui le gourmandait et accompagné dedeux Auvergnats qui le soutenaient.
Il était minuit et l’on se battait encore, lescanons tiraient des deux côtés et la fusillade pétillait auxfenêtres.
Le sacristain avait entendu siffler desballes, ô terreur ! il avait senti le vent d’un boulet,horreur !
Quand les deux Auvergnats le lâchèrent devantla baronne, il s’affaissa comme un chiffon gelé qui sent lachaleur.
Plus d’homme.
Il se fondait.
– Madame Adolphe, dit la baronne, envoyant son sacristain en cet état, fustigez moi ça.
L’Auvergnate empoigna le sacristain, le secouadurement et lui administra une si belle volée de claques au bas desreins qu’il en résulta pour ce couard une poussée de sang à lafigure.
Il reprit ses forces en sentant la douleur ets’écria :
– Assez ! Assez ! madame labaronne, cette femme me tue : c’est un démon Assez ! Jeferai tout ce qu’on voudra.
– Maître Ravajot, dit la baronne ausacristain, vous avez reçu les instructions de l’abbé Roubièsconcernant sœur Adrienne, n’est-ce pas ?
– Oui !… Oui ! Madame labaronne, dit Ravajot en se tenant les deux fesses à pleines mains.Oui !… Je !… Je dois arrêter sœur Adrienne ! et… jedois la conduire à Fourvière dans… dans le souterrain.
– Dans l’in-pace ! c’est biencela ! Vous allez donc monter à la Croix-Rousse avec lacompagnie du capitaine Pierre et vous arrêterez cette Jeunefille.
– Mais si… si… le… peuple…
– Le peuple armé, le peuple qui se batest autour de l’Hôtel-de-Ville. Il ne reste à la Croix-Rousse queles femmes, les enfants et les lâches. Avec trois cents baïonnettesvous serez maître du quartier où il ne reste pas un fusil.
Ravajot tremblait et hésitait ; mais labaronne avisa.
– Madame Adolphe, dit-elle, vousaccompagnerez et surveillerez maître Ravajot. S’il bronche,redressez-le, s’il hésite, poussez-le. Enfin, Madame Adolphe, jecompte sur vous. Recommandez au capitaine Pierre de s’emparerbrusquement de sœur Adrienne, de la jeter dans la voiture mise à sadisposition, de faire monter maître Ravajot près du cocher etd’escorter cette voiture jusqu’à Fourvière. Le capitaine et sacompagnie monteront la garde dans l’église jusqu’à ce que je lesfasse relever.
– Bien, dit Mme Adolpheen allongeant sa main velue vers le sacristain.
La baronne recommanda encore :
– Vous monterez dans la voiture près desœur Adrienne. Je vous défends de la brutaliser, mais vous pouvezla menacer un peu, lui faire peur, très peur…
– Je m’en charge, ditMme Adolphe qui, d’autre part, serrait déjà lecollet du sacristain.
– Mais, criait celui-ci, je ne veux passortir, moi. On tire dans les rues ! On va me tuer !C’est donc ma mort que l’on veut. Je… je…
– Enlevez ! dit la baronne.
Les deux Auvergnats allaient exécuter cetordre, mais Mme Adolphe les écarta d’un gesteénergique, et, à grands coups de sa large main faisant battoir,elle força le sacristain à courir devant elle.
La baronne entendit le malheureux crierjusqu’au bout de la rue.
Derrière lui, d’un pas cadencé, marchait lacompagnie d’Auvergnats.
Comme nous l’avons dit, à cinq heures dumatin, les défenseurs de l’Hôtel-de-Ville en étaient réduits àmettre bas les armes par le décret que Gauthier, le représentantprisonnier, eut la lâcheté de signer.
Madinier entrait à cheval dans la cour del’Hôtel-de-Ville.
La réaction était triomphante.
Ordre fut donné d’arrêter Châlier sur lechamp.
Celui-ci n’avait pas combattu.
Après avoir tenu séance à son tribunal, ilétait rentré chez lui.
Son ami Bemascon, qu’il avait envoyé auxnouvelles, avait appris que la victoire des Jacobins étaitimpossible : il voulut que Châlier prit la fuite. Il insistabeaucoup pour que Châlier se sauvât, quand le feu terrible de ladernière heure de bombardement retentit.
Mais si, par dépit, Châlier n’avait pas voulucombattre, du moins ne voulait-il pas avoir l’air de craindre lamort.
« Le bruit du canon s’étant faitentendre, dit Louis Blanc, on le pressait de se dérober aupéril : il refusa par conviction de son innocence et pardignité. À son ami inquiet, à sa gouvernante en pleurs, ildisait : « Ne pouvez-vous pas être aussi tranquilles queje le suis. »
Il fut arrêté le lendemain et traîné enprison. Sur la route, ses ennemis le frappaient, lui crachaient auvisage. Il y en avait qui, pour le punir d’avoir aimé le peuple,s’écriaient :
– Faisons-le massacrer par le peuple.
On l’incarcéra ainsi que Sautemouche.
C’étaient deux victimes vouées à la mort.
La réaction se déchaîna aussitôt sur la ville,et les gardes nationaux firent partout des perquisitions suivies denombreuses arrestations.
Bientôt presque tous les Jacobins connusfurent sous les verrous.
Trois hommes cependant échappèrent auxpatrouilles des royalistes après avoir réussi à ne point se laisserfaire prisonniers, quand l’Hôtel-de-Ville se rendit.
Ces trois hommes étaient trois Carmagnoles quieussent été fusillés sur-le-champ par le parti vainqueur, si l’onavait mis la main sur eux.
C’était Monte-à-Rebours, la Ficelle et lefameux Corbin, dit Pas-de-Quartier.
Dans le monde entier et dans tous les temps,le clergé catholique a eu la même stratégie, la même tactique pourconquérir et conserver une ville.
Il commence d’abord par s’emparer d’unesituation importante et surtout dominante, si c’est possible.
Dans le vieux Paris, la montagneSainte-Geneviève.
Dans Paris nouveau, la colline deMontmartre.
À Marseille, Notre-Dame-de-la-garde.
Le quartier de Fourvière abritait quatre milleprêtres réfractaires à la loi, qui formèrent le noyau de l’arméedes révoltés.
C’est l’abbé Roubiès qui l’avoua lui-même.
Ainsi s’explique la reprise de possessionimmédiate mais momentanée, nous dirons pourquoi, de Fourvière parles prêtres une heure après que Madinier fut maître del’Hôtel-de-Ville.
À vrai dire, jamais le clergé, jamais lepersonnel laïque n’avait évacué le monument.
Aussi, lorsque le bedeau Ravajot, accompagnéde ses Auvergnats, apparut à Fourvière avec sœur Adrienneprisonnière, fut-il accueilli joyeusement par une bande famélique,avide de prouver, en torturant quelqu’un, que l’Église retrouvaitson pouvoir.
– Qui est celle-ci ?
– Une prisonnière.
– Qu’a-t-elle fait ?
– C’est sœur Adrienne.
– Ah ! la coquine !
Et toutes voulaient la battre : centfois, elle faillit être assommée.
Ravajot défendait mal sa prisonnière ou pourdire pire, ne la défendait pas du tout.
Il avait eu si peur, si peur, qu’il en étaitdevenu féroce.
Il excitait lui-même la foule encriant :
– Oui, c’est cette coquine qui a dénoncél’abbé Roubiès à Châlier : c’est une scélérate qui a fui soncouvent et qui a livré sa supérieure aux Jacobins.
Et la multitude tourbillonnante, furieuse,hurlait des injures et des menaces.
Le secours vint à sœur Adrienne du côté oùelle ne l’attendait guère.
Mme Adolphe avait commencé àcrier comme les autres et à brutaliser même la jeune fille.
Mais celle-ci s’était montrée si frêle, sirésignée, elle avait tant pleuré, que Mme Adolphes’était calmée d’abord, puis attendrie.
De temps à autre, elle avait dit à sœurAdrienne :
– Voyons, il ne faut pas pleurer commeça. Je n’aime pas qu’on pleure, moi.
Ou bien encore :
– Et tu l’aimes, ton amoureux ! Jecomprends ça ! Un beau garçon ! Mais tu en auras un autreet ça te consolera.
À un certain moment, elle soutint laprisonnière qui faiblissait.
Le contact de ce corps amaigri qui vacillaitéveilla les sentiments de pitié maternelle qui dormaient dans lecœur de l’Auvergnate.
Elle murmura :
– Ce bedeau ! Il excite lemonde ! Il l’excite trop ! La baronne ne veut pas qu’ontape dessus sa rivale. Elle a dit seulement de lui fairepeur ; la petite a assez peur comme ça, n… de D… !
Et à sœur Adrienne :
– Ne crains rien, ma mignonne ! Onne te touchera pas.
Mais le bedeau pérorait toujours, les femmeset les séminaristes se montrèrent et firent une poussée si violenteque la haie de l’escorte se trouva rompue.
Les mégères mirent leur poing sous le nez desœur Adrienne et elles allaient l’écharper quand retentit un juronauvergnat si formidable que tout le tumulte en fut couvert et commeapaisé.
Puis on entendit un bruit énorme de gifles,suivi de hurlements de douleur. C’était Mme Adolphequi tapait…
En un instant la populace fut dispersée,l’escorte reformée, le bedeau aplati et jeté hors des rangs, laprisonnière sauvée…
Puis prenant le commandement des Auvergnats,Mme Adolphe cria :
– En avant,… arche ! Et labaïonnette dans le ventre de la première qui dira : ouf. Dusilence, n… de D… Du silence ou la mort, fouchtra !…
La foule terrifiée se tut et le cortège défilavers Fourvière sans plus d’encombre.
Évidemment Mme Adolphe avaitdu bon.
C’était une sorte de guenon hystérique, unebrute sauvage, capable des emportements les plus féroces, maissujette à des revirements de pitié et de tendresse, comme toutesles natures primitives.
Le beau et le délicat l’attiraient et lafascinaient.
La corde sympathique ayant vibré en elle enfaveur de sœur Adrienne, Mme Adolphe devint saprotectrice contre la foule.
L’ayant sauvée, elle l’aima.
Mais sa bonne volonté se trouva paralysée.
Le bedeau, furieux d’avoir été battu,apprenant tout à coup que la lutte venait de se terminer par laprise de l’Hôtel de Ville, le bedeau voyantMme Adolphe passer en quelque sorte à l’ennemi,dégringola les pentes de Fourvière et, traversant la Saône, il allatrouver la baronne.
Il lui expliqua ce qui s’était passé et luiarracha sans peine l’ordre adressé au capitaine Pierre d’expulserMme Adolphe et de n’obéir qu’à lui.
Porteur de cet ordre, il remonta les pentesavec l’agilité d’un chat et il entra triomphant dans Fourvière.
Mme Adolphe était précisémenten train de se disputer avec le capitaine.
Celui-ci, de concert avec les sacristains,voulait descendre la prisonnière dans les oubliettes et ilréclamait un in-pace.
L’in-pace était de tradition en pareilcas.
Mais Mme Adolphe s’opposaitabsolument à ce que la prisonnière fût emmurée dans les cryptes dumonument.
– Elle en mourrait ! disait-elle. Labaronne veut qu’elle vive et vous allez la tuer !
L’arrivée du bedeau Ravajot mit fin àl’hésitation du capitaine Pierre ; il se fit lire l’ordreapporté par Ravajot, puis il dit à sa compatriote :
– Madame Adolphe, je vous respecte commema tante naturelle, quoique vous ne me soyez rien du tout, sinonune payse. Mais, fouchtra, je suis payé pour descendre la petitedans l’in-pace et elle y descendra. Foi d’Auvergnat, je vous faisenlever si vous vous y opposez.
Mme Adolphe s’apprêta pour lalutte.
– Gare à vous, ma commère ! dit lecapitaine ; si vous griffez, vous serez fessée.
Elle se lança sur lui, mais il était taillé encolosse et il l’assomma d’un coup de poing.
Elle chancela, battit l’air de ses deux grandsbras et tomba sur les dalles.
– Zou ! fit le capitaine.Enlevez-la ! Je la vénère, mais elle a voulu m’empêcherd’exécuter mon marché ! tant pis pour elle. Un Auvergnat n’aqu’une parole !
Au bedeau, montrant sœur Adrienne penchée surMme Adolphe :
– Qu’est-ce que je dois faire ?
– Attendez ! dit le bedeau. J’airencontré des prêtres insermentés et ils vont venir : nouschanterons la messe des morts, comme de coutume.
Et, fin renard, supposant que maître Pierre« si respectueux » pour Madame Adolphe qu’il ne luidonnait des coups de poing qu’avec force égards, ne permettraitpoint qu’un autre y touchât, le bedeau dit au capitaine :
– Emmenez votre compagnie et laprisonnière dans la sacristie et dans la petite cour. Le cérémonialne vous permet pas de demeurer dans l’église pour l’instant.
Il conduisit lui-même la prisonnière et sonescorte dans l’endroit désigné, avec ordre d’attendre sanssortir.
Puis il revint mûrissant une pensée devengeance contre l’Auvergnate qui l’avait persécuté.
Il trouva Mme Adolphe encoretout étourdie, assise sur un banc et regardant avec des yeuxhébétés la foule et les sacristains qui l’entouraient.
Il y avait là des femmes dont les jouesétaient encore rouges des gifles distribuées parMme Adolphe ; aussi ne manifestaient-ellespoint des dispositions sympathiques pour l’Auvergnate.
Quant aux jeunes polissons qui avaient lamarque des semelles de Mme Adolphe sur leurs fondsde culottes, ils tournaient autour d’elle comme de jeunes renardsprêts à mordre une vieille poule.
Aussi y eut-il un long cri de joie quand lebedeau Ravajot, montrant l’Auvergnate, s’écria :
– Allons, mes enfants, la fessée à cettevieille frénétique : pour protéger comme elle l’a fait sœurAdrienne, il faut qu’elle soit protestante ou jacobine.
Des cris de joie retentirent et les femmes,toutes ensemble, se ruèrent sur cette malheureuseMme Adolphe qui, la tête encore endolorie du coupreçu, ne pouvait rassembler ses idées.
En un clin d’œil, elle fut battue, tannée sousles coups de petits bancs qu’on lui administra, mise presque à nuet fouettée avec la fureur que mettent les mégères dans cescruelles exécutions.
Puis, quand elle fut demi-morte, le bedeau,monté sur le banc, contempla son ennemie vaincue que cent mainsclouaient sur le banc d’exécution, et il cria :
– Au baquet, maintenant !
– Quel baquet ? demandèrent lesfemmes.
– Venez ! dit-il.Apportez-la !
Il les conduisit au réservoir qui, sur cettehauteur, recevait les eaux pluviales et formait citerne pour lesbesoins de l’Église.
– Allez ! fit-il. Baptisez-la !Elle en a besoin !
La pauvre Mme Adolphe n’étaitplus qu’une loque, une plaie : elle se débattait en vain,ayant perdu beaucoup de ses forces.
On la jeta dans la citerne, qui avait plus detrois mètres de creux : elle y disparut…
Nul doute qu’elle ne s’y fût noyée si lecapitaine Pierre, qui la vénérait comme sa tante naturelle, prévenuenfin de ce qui se passait par un enfant de chœur auvergnat, ne fûtaccouru.
Sans le patriotisme de clocher de ce petit ratd’église, fils d’un porteur d’eau de Fourvière et qui ne voulut paslaisser noyer une compatriote, c’en était fait deMme Adolphe.
Après avoir dispersé la foule, le capitainearriva juste à temps pour repêcher, par un lambeau de jupes, cellequ’il aimait et châtiait au besoin avec tant de déférence ; illui sauva littéralement la vie.
Le bedeau, à demi-satisfait de sa vengeance,regretta pourtant cette intervention qui empêchaitMme Adolphe de périr immédiatement au fond duréservoir ; mais il se consola en pensant qu’elle en« crèverait » peut-être d’une fluxion de poitrineprobable.
Il disparut à la vue du capitaine Pierre.
Celui-ci fit porterMme Adolphe chez la mère de l’enfant de chœurauvergnat ; il recommanda qu’on la mît au lit et que l’onpansât ses plaies.
Ce soin pieux rempli, il revint à sonposte.
Mais déjà des prêtres nombreux étaientaccourus.
Déjà un organiste s’était trouvé, ou plutôtretrouvé, qui faisait retentir les voûtes des notes funèbres duDies Irae.
Déjà la messe des morts était commencée.
La prisonnière, recouverte d’un suaire, avaitété traînée au milieu du chœur et forcée de se mettre à genoux.Autour d’elle, sa supérieure et les autres sœurs envoyées parRoubiès et en costume religieux faisaient mine de prier pourelle ; l’abbé Roubiès les avait, en toute hâte, expédiées àFourvière.
Un archidiacre, flanqué de deux prêtres,officiait avec pompe, protégeant l’agonie de la malheureusefille.
Près d’elle, on avait apporté le cercueiltraditionnel tendu de noir.
Elle allait y être couchée vivante.
Sœur Adrienne tombée, selon l’expression de laBible, dans l’abîme du désespoir, n’avait plus ni force, nivolonté.
Elle était anéantie.
Il est probable qu’une de ses crises l’avaitsaisie et qu’elle était anesthésiée.
Lorsque l’un des prêtres présents à cetteinfâme cérémonie en rendit compte à l’abbé Roubiès, il lui déclaraque la victime n’avait pas prononcé une parole, pas fait unmouvement depuis la mise au cercueil.
Quand les ouvriers eurent terminé leurbesogne, quand le cercueil fut placé dans la niche destinée à lerecevoir, les prêtres chantèrent une dernière antienne, tirée du DeProfondis, puis ils se retirèrent en silence, laissant l’ombretomber sur leur victime à mesure qu’ils s’éloignaient avec leurscierges fumeux.
Pendant que les prêtres assouvissaient leursrancunes sur une femme, sur une jeune fille, les royalistesprofitaient de la victoire du 20 mai et organisaient Lyon à leurgré.
L’abbé Roubiès avait établi une commissionprovisoire, dont les membres, désignés d’avance, entrèrentimmédiatement en fonctions.
Cette commission prit sur-le-champ certainesmesures, arrêtées depuis la veille dans l’esprit de l’abbéRoubiès ; elle nomma un comité d’examen pour statuer avecpleins pouvoirs, sur les arrestations à opérer et sur les ordres àdonner pour la police de la ville.
L’abbé Roubiès, sous le titre modeste desecrétaire, fut en réalité le maître de ce comité.
Il se trouva, par le fait, dictateur àLyon.
Or, le 30 mai, au matin, comme il pourvoyait« aux mesures de sûreté », c’est-à-dire comme ilprescrivait des incarcérations, il entendit du bruit dansl’antichambre du salon où il siégeait, représentant à lui seul letout-puissant comité, car il ne fallait pas compter un petit abbéde dix-sept ans qu’il s’était donné comme sous-secrétaire.
Ce jeune lévite était le neveu d’une femmetoute-puissante sur l’esprit du comte d’Artois, plus tard CharlesX.
L’abbé Roubiès avait tout intérêt à former cejeune homme et à le préparer, comme il le disait, aux plus hautesdestinées.
Ce faisant, l’abbé se ménageait les bonnesgrâces de la première maîtresse du comte, prince du sang, frère duroi guillotiné et du régent qui fut Louis XVIII.
L’abbé Roubiès, entendant du tapage, envoyason sous-secrétaire pour savoir ce qui se passait.
Celui-ci revint.
– C’est, dit-il, la mère de Saint-Gilesqui réclame et son fils prisonnier et sœur Adrienne, arrêtée chezelle.
– Ah ! fit l’abbé Roubiès, jeconnais cette matrone : j’ai des notes sur elle. C’est,paraît-il, la sans-culotte la plus vertueuse de Lyon.
Avec un fin et mauvais sourire, ilordonna :
– Qu’on l’arrête et qu’on l’enferme dansla prison où l’on met les filles publiques.
Le jeune abbé regarda le vieux avecétonnement.
Quelques instants auparavant, l’abbé, luiexpliquant les principes d’après lesquels une réaction doit seconduire, lui avait dit :
– En fait de répression, ne faire quel’indispensable et procéder par de grands et terrifiants exemples,mais peu nombreux. Point de zèle intempestif ! point d’excèsinutile !
Et voilà qu’il faisait jeter dans une prisoninfâme une honnête femme.
Le jeune homme cherchait à comprendre.
– Allez, lui dit Roubiès, je vousexpliquerai mes motifs.
Le petit abbé sortit et donna l’ordred’arrestation ; il fut exécuté sans observation comme sansrépugnance par les gardes nationaux royalistes, qui s’étaientconstitués les sbires du roi.
Curieux de connaître la pensée de cet hommefort qui s’appelait Roubiès, le petit abbé revint avecempressement.
– C’est fait, mon père, dit-il.
Roubiès, je l’ai dit, était Père del’Oratoire.
– Très bien, mon enfant, dit-il.Maintenant, je vais vous démontrer que cette arrestation est utile,très utile.
– Oh ! je n’en doute pas, fit lejeune homme. Je ne me l’explique pas, voilà tout.
– Mon ami, dit Roubiès, non seulement ilfaut vaincre et dompter la Révolution, mais il faut en inspirerl’horreur et le dégoût ; pour cela, le meilleur moyen est dela déshonorer.
Le petit abbé commençait à comprendre ;il sourit à son tour.
– Dans quelques années, la restaurationfaite, la presse étant muselée, nous écrirons ce que nous voudronssur les choses, les hommes et… les femmes de ces temps-ci ;nous noircirons la mémoire des héros et des héroïnes de cetteodieuse République.
– Naturellement, dit le petit abbé, etcomme nous n’aurons pas de contradicteurs, nous ferons la légendede la Terreur à notre guise.
– Bravo pour le mot légende, il estjuste. Je continue. Cette femme, que nous jetons au milieu desprostituées, est une des plus pures gloires, des plus pures vertusde Lyon. Mais, dans quelques années, nous écrirons que cette fausseLucrèce n’était qu’une drôlesse à laquelle les Jacobins avaientfabriqué une auréole de chasteté. Et la preuve, dirons-nous, en estécrite sur les registres de la prison des filles.
– Mais, dit l’abbé, la date : il yaura la date ?
– Mon ami, après les grandes crises, ilsemble que les jours aient été des mois ; tout s’embrouille,les faits et les dates : puis, sur l’ordre d’incarcérer quevous n’avez pas lu mais qui sera joint aux pièces des archives,j’ai mis un mot, un mot qui vous aurait frappé si vous l’aviezlu.
Le petit abbé se mordit les lèvres.
– Ce mot, reprit Roubiès, c’est« réintégrer », ordre de réintégrer à la prison la femmeSaint-Giles qui n’aurait jamais dû en sortir. Donc, elle a déjà étéincarcérée. On peut baser tout un échafaudage sur ce simplemot.
– Oh ! mon père, dit le petit abbéavec une admiration sincère, vous êtes vraiment fort et Dieu vousinspire.
Cette flatterie réparait un peu le tort den’avoir point lu l’ordre d’arrestation.
Toutefois, Roubiès revint sur cette faute etdit :
– Mon enfant, la conclusion à tirer detout ceci, c’est que vous devez prendre garde et lire toute piècequi vous passe par les mains : le plus petit morceau de papierpeut être instructif.
Et la leçon donnée, il dit :
– Travaillons, mon enfant. C’est pour laplus grande gloire de Dieu.
Les misérables !
Si vraiment la gloire de Dieu exigeait tantd’infamies, Dieu serait infâme.
Si Saint-Giles, qui était sous les verrous,avait su que sa mère était arrêtée et jetée au milieu desprostituées, il eût été mille fois plus malheureux encore qu’ill’était.
Personne ne s’ennuie plus en prison qu’unartiste : sa pensée, qui a des ailes, se trouve compriméeentre les quatre murs d’une cellule. Saint-Giles en prison, c’étaitun pinson en cage.
Il n’apercevait, dans sa mansarde grillée, parla lucarne du plafond, que le ciel, une petite échappée deciel.
Des coups reçus, Saint-Giles ne ressentaitrien, presque rien.
Mais il s’ennuyait, s’ennuyait,s’ennuyait…
Curieux par état, par tempérament, curieuxavec passion, il eût voulu savoir…
Mais toute la matinée s’écoula sans qu’ilreçût la visite du geôlier.
La fusillade ayant cessé, Saint-Giles enconclut que la lutte s’était terminée vers quatre heures dumatin.
Comme on ne venait pas le délivrer, il enavait conclu non moins logiquement que les républicains étaientvaincus.
Enfin, vers onze heures, un geôlier vintouvrir la porte.
Cet homme avait la mine moins renfrognée queSaint-Giles ne s’y fût attendu c’était une assez bonne tête devieux soldat, calme, obligeant, philosophe et ne paraissants’étonner de rien.
– Monsieur, dit-il à l’artiste quiétudiait cette physionomie pour savoir quel parti l’on pourraittirer de cet homme, monsieur, je viens prendre vos ordres pour ledîner que l’on vous servira sur le coup de midi.
– Mes ordres ? fit Saint-Giles unpeu étonné.
– C’est l’habitude pour les prisonniers àvingt livres par jour, et l’on vous a mis dans cette classe.
– Peste ! on me cote assez haut,d’après ce que je vois.
– Très haut, monsieur ! C’est letaux d’un gentilhomme.
– Sous la République ?
– La République est finie à Lyon :on a repris les anciens geôliers dont je suis et l’ancienrèglement.
– Nous sommes définitivement battusalors, nous autres !
– Complètement battus ! Mais, j’aiun mot à vous remettre.
– De ma mère, probablement.
– Non ! Du moins je ne le croispas.
Le geôlier tendit à Saint-Giles une petitelettre parfumée qui sentait la femme et la poudre brûlée.
Elle était de la baronne.
« Cher,
« La guerre est la guerre, comme l’amourest l’amour.
« Vous êtes prisonnier et je suisblessée, peu de chose du reste, une égratignure, un coup de fouet,comme disent les chirurgiens.
« Je vous écris en hâte pour vousrassurer sur votre mère et sur tous les vôtres, y compris votrefiancée.
« Certaine baronne de votre connaissanceveille sur la famille.
« Quant à vous, comme tous lesprisonniers, vous voilà au secret le plus absolu. Inutile de vousdire que vous ne courez aucun danger, dans huit jours vous serezdehors.
« Je vais intriguer pour obtenirpermission de vous aller voir.
« J’ai eu l’occasion de vous apercevoirdans la lutte, mes compliments ! Morbleu, cher, vous êtessuperbe au feu.
« À bientôt.
« Votre fifre dévoué.
« P. S. J’espère que vous boirez un peu àma santé. »
Saint-Giles plia la lettre, enchanté d’êtrerassuré sur les siens.
S’il avait su…
La baronne mentait avec tout l’aplomb d’unegrande dame et d’une courtisane. Saint-Giles fut tiré bien vite dela rêverie où la plongeait cette lettre.
– Eh bien, monsieur, demanda le geôlier,ce dîner ?
– Ce que tu voudras, dit Saint-Giles avecindifférence.
– Alors, je puis faire commander le menurédigé par le père Rateau pour vous.
– Pour moi !
– Oui ! il a su votre arrestation etil a pensé que vous seriez peut-être embarrassé pour composer lestrois menus de vos trois repas ; alors il en a envoyé pourhuit jours.
Saint-Giles reconnut là une attention de labaronne.
– Sacrebleu ! dit-il en riant, je nesuis pas en prison alors, je suis à l’engrais.
– Oh, monsieur ! Fi le vilainmot ! Vous allez bien vivre, voilà tout.
Et le geôlier sortit.
Dès que cet homme fut dehors, Saint-Gilessentit l’ennui revenir à tire-d’aile. Il relut le billet de labaronne, le flaira, sourit au souvenir de sa nuit chez Rateau, puisil recommença à s’ennuyer ferme.
Il se promena. Bâilla, regarda le ciel etrebâilla.
Il en vint, comme tous les prisonniers, àattendre son repas avec impatience.
Quand il entendit le pas du geôlier, il sentitson estomac se gaudir.
Il avait faim du reste grand faim.
Le menu était destiné à satisfairedélicatement un robuste appétit.
Potage à la royale
Hors-d’œuvre de saison
Côtelette d’agnelet dauphine
Truite à la Béarnaise
Poulet truffé
Fraises frappées au champagne
Comme vin, un mâcon premier choix
Du café exquis
Des cigares parfaits
Quand Saint-Giles en eut allumé un, le geôlieret ses aides se retirèrent, laissant sur la table un cabaretgarni.
Saint-Giles, en savourant son cigare, dégustaun verre de la fameuse liqueur de Mme Amphaux, puisil alluma un second cigare, puis l’ennui revint et avec lui lesommeil fort heureusement.
On était en pleine chaleur de juin.
La sieste fut longue, mais pas assez pour quel’artiste n’eût point à s’ennuyer jusqu’au moment du souper.
Il avait été convenu qu’on le servirait à septheures.
Enfin, le geôlier parut, précédant lesporteurs de plateaux.
– Décidément, je ne vis ici que pourmanger, se dit Saint-Giles, honteux de se sentir tant joyeux de cerepas qui allait le distraire.
Le menu était aussi savant que celui demidi.
Rateau se surpassait.
Saint-Giles, cependant, ayant dormi dans lajournée, prévit qu’il ne dormirait pas pendant la nuit.
Il demanda de la lumière, des crayons et dupapier.
– De la lumière ? Impossible, dit legeôlier.
– Pourquoi ?
– Dans la crainte du feu.
– On me permet bien le cigare quibrûle.
– Mais qui ne flambe pas, dit le geôlier.Remarquez que je vous laisse fumer par tolérance parce que legouverneur approuve les menus du père Rateau qui comportent descigares, mais de la bougie, c’est impossible.
Saint-Giles n’insista pas.
Il voyait bien que ce serait inutile, et il secontenta de murmurer :
– Dieu ! que cette nuit sera longueet que je vais m’ennuyer. Que faire, pendant ces huit mortellesheures où je ne verrai pas clair ?
Le geôlier échangea un sourire avec ses aideset se retira.
Saint-Giles se remit à s’ennuyer, s’ennuyer,s’ennuyer.
Il cherchait les distractions les plusfutiles.
Le bruit du tambour battant la retraite luicausa infiniment de plaisir.
Il fit ce que font tous les prisonniers, ilécouta les légers craquements du plancher qui joue, les tassementsdes plâtres que font travailler les différences de température, lesgrignotements des souris et leurs trottements à travers leursgaleries souterraines.
Puis les quarts, les demies, les trois quartset les heures tintaient : et Saint-Giles sut alors ce quec’est que quinze minutes et ce que sont neuf cent soixantesecondes.
À dix heures, le couvre-feu vibra et lesommeil n’était pas encore venu.
Saint-Giles en était si loin, qu’il sepromenait avec agitation.
En était-il donc toujours ainsi pour lesprisonniers ?
Tous éprouvaient-ils le besoin de tournercomme des loups en cage et d’arpenter le plancher de long en long,de large en large ?
Tout à coup, Saint-Giles entendit marcher.
Des pas s’arrêtèrent à la porte de lacellule.
– Que diable peut-on me vouloir ?demanda Saint-Giles.
Il eut comme une lueur d’espoir, lueur vague,indécise.
L’image du fifre lui apparut comme dans unrêve.
Mais comment supposer que le fifre entrait àcette heure le trouver en prison ? Après tout, un fifre commecelui-là était capable de tout.
La porte derrière laquelle brillait unelumière de lanterne s’ouvrit.
Le fifre parut.
C’était bien lui, souriant, gai, sautillant,crâne.
Il avait le bras en écharpe.
– Ah ! ah ! mon camarade,dit-il à Saint-Giles, tu ne m’attendais guère sur le coup de onzeheures qui viennent de sonner.
– Faut-il qu’un fifre soit bon garçonpour venir s’ennuyer avec moi !
Lui jetant un bras autour du cou etl’embrassant :
– Est-ce que tu me bouderais, par hasard,citoyen Saint-Giles ? On s’est battu, mais ça n’empêche pasles sentiments ?
Le geôlier, qui avait posé sa lanterne sur latable, dit d’un air mystérieux au fifre :
– Tu sais, mon garçon, que si j’aiconsenti à te laisser causer avec ton ami, c’est sur larecommandation d’un homme à qui je n’ai rien à refuser. Mais pas deconversation bruyante, et si vous entendez le bruit d’une ronde,silence.
À Saint-Giles :
– Soyez raisonnable, vous, monsieurSaint-Giles ! pas trop de causeries ! Ne me faites pointperdre ma place.
Et il s’en alla.
Saint-Giles, à la vue de la baronne, s’étaitsenti troublé jusqu’aux moelles.
Cette femme frétillante, sémillante, ondoyanteet serpentine produisit sur lui l’effet d’une torpille.
Elle allumait ses sens et elle engourdissaitsa volonté.
Cependant, il y avait lutte en lui, luttepénible avec défaite prévue, du reste, défaite inévitable.
– Eh bien, quoi encore ? fit-elle.De la rancune ? Et pourquoi ? Et contre qui ?
Se moquant de lui :
– Monsieur est furieux contre lesroyalistes, après qu’ils l’ont fait prisonnier.
– Par trahison ! protestaSaint-Giles avec feu.
– Eh oui ! par trahison ! cequi fait la victoire humiliante pour nous est glorieuse pour toi.L’histoire te rendra cette justice que tu nous avais vaincuslorsque les Auvergnats t’ont surpris et enlevé pour te livrer à tesennemis.
Avec conviction :
– Te voilà de pair avec Notre SeigneurJésus-Christ, tu as eu ton Judas, le capitaine Pierre. Cela terelève.
C’était vrai, en somme.
Elle reprit, caressante :
– Tu es le lion du jour. Tout le mondet’admire. Les généraux royalistes qui se connaissent en courage eten tactique prétendent que tu as du génie. Si tu n’étais pas tombédans un piège, tu nous rossais à plate couture.
D’un ton câlin :
– Tu sens bien, n’est-ce pas, que je tedis la vérité. Mais tu t’entêtes à bouder.
D’un air sérieux :
– Ah ! j’y suis, tu songes à laRépublique, à ta mère, à… ta fiancée… à tout le trimberlin desgrands sentiments. Et voilà pourquoi tu ne sautes pas au cou de tonfifre qu’au fond tu adores !
Haussant les épaules avec un très jolimouvement :
– Mon bon cher bien aimé, je ne vois pasen quoi mon amour peut te gêner dans tes grands sentiments. LaRévolution ? Je ne t’empêche pas d’en être fanatique. Tafamille ? Je veille sur elle. Ta fiancée ? Tul’épouseras. Me crois-tu assez bourgeoise pour être jalouse de tafemme ?
Avec un élan joyeux :
– Mon cher, je t’apporte le plaisir, jene te demande que le plaisir. Embrasse-moi ou tu es un sot…
Elle lui tendit ses joues.
– Jeune homme, à la place de Saint-Giles,qu’aurais-tu fait ?
Selon ce que ta conscience en jugera, il auraeu tort ou raison de cueillir cent baisers sur ces joues fraîcheset tentantes.
Mais, après tout, en pareil cas, a-t-on raisonou tort ?
On est vaincu d’avance, fût-on Saint Antoine,quand on est en présence d’une baronne de Quercy.
Pauvre Saint-Giles.
Tu l’as payé si cher, cet amour, que celui-làserait cruel qui te le reprocherait.
Lorsque l’on songe que la baronne de Quercyparvint à tromper Saint-Giles et à l’engourdir dans sa prisonpendant sept semaines, on comprend l’ingéniosité dont cette femmefit preuve en politique, par celle qu’elle déploya dans cetteintrigue d’amour.
Elle trompa tout le monde.
Dans la famille de Saint-Giles, personne sauflui ne savait que le petit fifre fût une femme. Elle s’empressad’aller voir les enfants groupés autour de leur frère cadet,Ernest, gone héroïque qui s’était battu admirablement et qui avaitpris le premier canon sur le quai du Rhône.
En voyant le fifre entrer chez eux, Ernestcomprit qu’un secours lui arrivait au milieu de l’étrange embarrasoù il se trouvait.
Comme tous les gones, il comprenait très bienque l’on pouvait se battre, être adversaires, mais resteramis : il redonna donc de bon cœur au fifre l’accolade qu’ilen reçut.
Déjà toute cette petite famille, dressée àl’ordre, avait organisé sa vie.
L’aînée des Giles (douze ans) avait pris ladirection de l’intérieur et tout marchait comme si la mère eût étélà.
Tout luisait, étincelait, brillait : lesyeux seuls et l’air de tristesse grave de ces enfants révélaientleur malheur.
Le fifre parla, rassura, promit de sauver toutle monde et se fit consolateur de la famille.
Ernest lui donna une lettre pourMme Saint-Giles.
Le fifre la vit, s’excusa de s’être battu avecles Jacobins, dit que c’était à contrecœur, mais qu’il avait eupeur d’être traité de lâche et accusé de trahir.
Ces scrupules étaient faits pour être comprispar une femme de cœur.
Puis, comment n’aurait-il pas été lebienvenu ?
Il apportait à une mère des nouvelles de sesenfants. Il raconta une prétendue conversation qu’il était censéavoir entendue au sujet de Saint-Giles entre les chefs de laréaction.
Tous étaient d’accord sur le compte du célèbrecaricaturiste.
Il fallait le traiter en enfant gâté, maisterrible : on le tiendrait sous clé pendant quelque temps,dans son propre intérêt et aussi pour se mettre à l’abri de saverve railleuse, après quoi on le lâcherait.
– Il est traité en gentilhomme, à vingtlivres par jour, disait le fifre.
Et il capta la confiance de la mère commecelle des petits.
Il affirma à madame Saint-Giles que sœurAdrienne elle-même verrait bientôt son sort s’adoucir.
Bientôt elle lui apporta de fausses lettres dela malheureuse.
La baronne avait à sa disposition cemerveilleux faussaire qui fabriqua tant de faux politiques, soitdans le procès Châlier, soit dans le cours du siège, au profit dela cause royaliste. C’était un forçat envoyé de Toulon àRoubiès.
Elle obtint ainsi de madame Saint-Giles devraies lettres pour son fils et elle le persuada de lui cacher sonarrestation et celle de sœur Adrienne, afin, disait-elle, qu’il nese tourmentât pas.
Quand plus tard elle eut besoin d’autreslettres, elle les fit écrire par le faussaire et les dicta avecbeaucoup d’art.
C’est ainsi qu’elle calma pendant si longtempsles impatiences de Saint-Giles.
Elle rendit, du reste, un signalé service à lamère, en la faisant transférer dans une autre prison, où elle futdignement traitée et où, suprême joie, elle vit ses enfants, qu’onlui permit d’embrasser.
Ainsi s’explique la conduite de Saint-Giles enprison, conduite qualifiée à tort si sévèrement par certainsrépublicains du parti de Collot-d’Herbois de « rôlelouche », de « complaisances suspectes pour la baronne deQuercy ».
Saint-Giles, sa mère, sœur Adrienne elle-même,tous furent trompés par la baronne.
Je le répète, Saint-Giles, en prison,pouvait-il repousser cet amour, qu’il devait plus tard payer sicher ?
Quant à la baronne, elle payait, de son côté,cet amour au prix d’efforts inouïs qui lui permirent de prolongerla situation pendant des semaines.
À quelques jours de là, la baronne mandaitchez elle dom Saluste.
Elle voulut donc lui confier le soin de tirercomme un libérateur sœur Adrienne de l’in-pace, de la transférer enprison et de lui promettre la liberté le plus tôt possible.
En s’offrant à elle comme un protecteurintéressant auprès de ses ennemis, en transformant l’in-paceeffrayant en une détention simple où on la traiterait avec égard,il était évident que dom Saluste serait regardé par sœur Adriennecomme un ange sauveur.
Plus tard, il la déterminerait à fuir, puisl’enlèverait.
Elle le reçut sous son déguisement de fifre ense faisant passer pour le frère deMme de Quercy.
– Donc, dit-il, vous allez vous rendreauprès de sœur Adrienne dans l’in-pace. Vous lui annoncerez quevous avez obtenu sa délivrance, puis vous vous retirerez. On mettrasœur Adrienne en cellule dans une maison sûre que je faistransformer en prison pour elle avec son ancienne supérieure pourla garder et vous la visiterez dans trois ou quatre jours quandelle sera remise de ses pénitences.
– Pauvre fille !
– Bon ! plaignez-la ! C’estvous qui êtes chargé de lui donner le paradis après l’enfer.
Et de rire.
Le fifre reprit :
– Pas de précipitation ! Cachezvotre amour ! Causez avec votre infante ! Elle estdevenue révolutionnaire, vous savez ! Ayez l’air de vousconvertir peu à peu à ses idées et de lui donner raison ; puisproposez-lui de fuir Lyon avec vous. Quand vous serez à Genève,continuez à respecter cette farouche vertu et gagnez l’Espagne. Unefois là, elle est à vous.
– Mais, demanda-t-il, comment traverserla frontière avec elle.
– Ma sœur y a pourvu. Oh ! elle a del’imagination, la baronne ! On s’est procuré un équipageimmense où l’on a pratiqué une cachette.
– Mais si l’on visite ?
– On ne la visitera pas. Vous serezpourvu d’un passeport comme diplomate américain. On ne fouille pasles voitures des chargés d’affaires et des attachés d’ambassade oudes courriers de cabinet. Donc, rien à craindre de ce côté et puisvous appartenez à la grande République américaine. On sera plein desympathie pour vous.
Elle lui recommanda :
– Exercez-vous à prendre l’accentanglais. Tenez, comme ceci.
Et elle se mit à faire des imitations sicocasses que dom Saluste en rit de bon cœur.
Il objecta cependant :
– Mais sœur Adrienne voudra-t-elle selaisser enfermer dans la cachette ?
– Oui, si vous êtes adroit : à vousde la persuader. Qu’elle vous croie passé à la Révolution !Dites que vous avez horreur de l’Église et de la Monarchie depuisque vous avez vu persécuter sœur Adrienne et verser le sang descitoyens. Vous êtes éloquent ; c’est une arme dont il faudravous servir.
Le moine objecta encore :
– Mais si elle consent à se cacher dansle carrosse pour partir de Lyon, elle voudra reprendre sa libertéhors de la ville.
– Êtes-vous assez naïf ! Est-ce quevous ne pouvez pas lui faire croire que tout le midi est soulevé,ce qui est vrai du reste, qu’il est arrivé de graves événements,que la Convention va succomber et que les alliés sont sous Paris.Cette pauvre sœur ne sait rien.
– C’est vrai.
– Vous pouvez passer avec elle en Italieet lui faire croire que c’est le plus court chemin pour la conduireen lieu sûr. Vous l’embarquerez pour l’Espagne sans qu’elle fassede résistance, si vous ne l’avez pas alarmée. Faites-la écrire àson fiancé et je me charge de lui faire fabriquer des réponses quilui donneront conseil de vous suivre partout où vous voudrez et,dans ces lettres, je lui ferai donner l’espoir de retrouver sonfiancé là où vous irez.
Le moine admirait ces ingénieusescombinaisons.
Le fifre reprit encore :
– Vous passez par des pays hostiles à laRévolution : rien ne vous sera plus facile que d’y trouver desgens qui diront à sœur Adrienne que la monarchie est rétablie ousur le point de l’être. Elle en conclura qu’il y aurait danger pourelle de rentrer dans ce pays où on la murerait de nouveau dans unin-pace.
– Je vois l’affaire maintenant, dit domSaluste. La chose est possible, facile même.
– À une condition.
– Laquelle ?
– Ne démasquer vos prétentions qu’enEspagne, quand vous tiendrez votre infante en lieu sûr.
– Oh ! soyez tranquille.
Le fifre prit un air grave :
– Vous savez que la baronne a le braslong et qu’elle peut vous atteindre jusqu’en Espagne : elle necraint qu’une chose, votre impatience.
– Je sais me dompter, dit domSaluste.
D’un air riant, le fifre recommanda :
– Vous savez que, pour ce voyage, ilfaudra vous habiller en quaker américain. On vous donnera despasseports comme attaché à l’ambassade de ce pays. Mais nousrèglerons ça au moment de votre départ.
Tirant sa montre :
– Midi cinq, il est temps ! À votrebelle ! Moi, à la mienne ! Je vais arriver à point pourla trouver furieuse et la calmer. Mais si je tardais cinq minutesde plus, on me l’enlèverait…
– Allez ! allez ! monsieur deQuercy, dit le moine, et baisez les mains de la baronne pourmoi.
Il s’en alla avec force protestations etremerciements.
Quand il fut dehors, la baronne dit :
– Ouf ! m’en voilà débarrassée à bonmarché ! S’il m’avait reconnue, il m’aurait accablée defadaises.
Et elle s’en alla de son côté voir MadameAdolphe et la questionner sur l’arrestation de sœur Adrienne, puislui déclara :
– D’après ce que je vois dans votrerécit, vous aimez cette petite Adrienne.
– Elle est si jolie.
– Vous la serviriez avecplaisir !
– Dame oui, si j’étais forcée de quittermadame.
– Madame Adolphe, vous êtes un serviteurprécieux, je ne vous remercie pas et même en vous mettant auservice de sœur Adrienne, vous restez au mien.
– Ah tant mieux !
– Vous avez dit à cette petite, si j’aibien compris, que pour l’amant qu’elle perdait, elle enretrouverait un autre.
– Oui ! Je lui ai dit cela pour laconsoler.
– Mme Adolphe, il entrejustement dans mes vues que cette petite ait un autre amant.
– Oui… oui… je sais pourquoi.
– Cet amant est sur le point d’enleversœur Adrienne.
– Un enlèvement ! Ça meva !
– Vous partirez avec les amoureux et vousserez discrète. Un coup de langue peut vous perdre. Songez qu’ilfaut traverser des pays où les républicains sont les maîtres et ilsne manqueront pas de vous guillotiner s’ils vous reconnaissaient ouplutôt s’ils devinaient qu’ils ont affaire à une femme ayant trempédans l’affaire Sautemouche.
– Pas si bête que de rien dire.
– Vous avez l’expérience des chosesd’amour, Mme Adolphe. Vous devez bien penser que lapetite jettera les hauts cris quand dom Saluste qui l’enlève commesauveur, se transformera en amant et réclamera le salaire de sondévouement.
– La petite ne voudra pas de lui !Elle pensera toujours à l’autre. Les jeunes filles sontniaises.
– Mais vous n’êtes point sotte, vous,Mme Adolphe ! Vous serez là et vous prêcherezpour dom Saluste.
– Oui, madame la baronne.
– Et si vous réussissez, nous, pendant cetemps-là, nous aurons remis le roi sur le trône. Je vousrappellerai alors. Je serai en grande faveur et je vous donneraiune situation telle que tous les suisses de la garde royale vousferont la cour. Vous trouverez à vous marier,Mme Adolphe, c’est moi qui vous le dis.
Mme Adolphe battit les mainsde joie à cette perspective enchanteresse.
– À quand l’enlèvement ?demanda-t-elle.
– Je vous ferai prévenir : mais cesera bientôt, madame Adolphe. En attendant, tenez-vous tranquilleet cachez-vous.
Mme Adolphe apprécia ceconseil à sa juste valeur et le suivit.
Ce même soir, l’abbé Roubiès se rendait chezla baronne ; il la trouvait inquiète, abattue même.
– Qu’avez-vous donc, chère baronne ?lui demanda-t-il avec intérêt.
– J’ai, dit-elle, le désespoir de songerque Saint-Giles va quitter Lyon et m’échapper.
– Comment ! s’écria Roubiès, vouslâchez l’oiseau bleu ?
– Il le faut bien ! dit-elle avec unprofond soupir. C’est toute une histoire et je vais vous laconter.
L’abbé écouta curieusement.
La baronne expliqua ce qui s’était passé entreelle et Saint-Giles.
– Figurez-vous, mon cher abbé, dit-elle,que mon oiseau bleu, comme vous dites, est un ingrat : je luiai doré sa cage, je vais lui tenir compagnie, je lui fais tout pourle distraire, et il veut prendre sa volée, me réclamant sans cessesa liberté ; il ne chante que cette chanson sur cent airsdifférents.
– En sorte que cela devient fastidieux àla longue ! fit l’abbé.
– J’en suis crispée et je suis lasse dela lutte. Hier encore je tenais ferme mais il a pris un moyendécisif.
– Lequel ?
– C’est une fine nature, très pénétrante.Il se doute de quelque chose et il m’accuse de le tromper et del’endormir.
– Entre nous, c’est vrai.
– Il veut que je favorise sa fuite et ilme prouve que je dois en avoir les moyens.
– Comment le prouve-t-il ?
– Parce que, dans les commencements, afinqu’il prît patience, je lui ai promis de le faire évader.
– Ah diable !
– Et aujourd’hui il me somme de tenircette promesse. Hier, il m’a juré que si, dans huit jours, je nel’avais pas tiré de sa prison, il se casserait la tête auxmurs.
– Peuh ! fit l’abbé d’un air dedoute.
– Oh ! dit-elle, avec une convictionqu’elle lui fit partager, n’en doutez pas : c’est un héroscapable des plus belles et en même temps des plus sottesactions.
– Eh bien ! dit l’abbé, puisqu’il enest ainsi, ouvrez-lui la porte de la cage et donnez-lui la clef deschamps.
– C’est bien cruel.
– Vous l’aimez à ce point de ne pouvoirvous résigner à le perdre pour un temps ?
– Entre nous, l’abbé, c’est la seulepassion que j’ai eue. Tout le reste fut feu de paille, caprice,bulle de savon. Mais cette fois, je brûle, je flambe, c’est unvéritable incendie.
– Toute autre que vous me le dirait,baronne, je ne le croirais pas.
– Enfin, l’abbé, il faut qu’ilparte : mais je ne veux m’en séparer qu’à la dernièreextrémité.
– Comme prêtre, je vous condamne, commehomme je vous comprends ! Vous devez bien avoir imaginé unexpédient.
– Sans doute. Voilà que la guerre civileest commencée. Dix-huit cents gardes nationaux casernés chaquejour, dix mille pionniers au travail, c’est l’ouverture deshostilités où je ne m’y connais pas.
– Avant dix jours, dit l’abbé, l’arméedes Alpes enverra un détachement nous assiéger.
– Mais êtes-vous bien sûr qu’il n’y aurapas d’accommodement entre les Girondins, qui, à Caen, à Rouen, àBordeaux ont fait la paix ?
– Baronne, nous n’étions pas dans cesvilles pour brouiller les cartes. Mais nous sommes à Lyonheureusement, et, après avoir massacré Sautemouche comme Danton aassassiné les nobles en octobre, nous allons nous inspirer encorede l’exemple de ce citoyen énergique : un maître homme,baronne ! Il a fait, ou si vous voulez, laissé faire lesmassacres de Septembre, pour que Paris fût couvert du sang desprêtres et des nobles, et devînt irréconciliable avec le pape etles rois. Mais quand les rois ont lancé leurs soldats sur Paris,Danton a voulu que la France fût mise dans l’impossibilité dereculer et il a forcé l’Assemblée des représentants de la nation àjeter la tête de Louis XVI en défi à l’Europe coalisée. Nous,baronne, nous allons juger Châlier solennellement et l’exécuter, cequi engagera la ville de Lyon dans une lutte sans pitié, sanspardon, de même que la France se trouve lancée dans une guerre sansmerci pour avoir coupé le cou à son roi.
– Vos Girondins consentiront-ils à cetteguillotinade ?
– Baronne, les juges sont des nôtres.
– Mais la garde nationale, le peuple, lesmodérés ? Il y a déjà des gens qui se lassent, quis’effraient, qui disent que Châlier n’est pas si coupable et quis’intéressent à lui.
– Je sais, dit l’abbé. Mais nousproduirons au procès une pièce qui le rendra odieux auxGirondins.
L’abbé se leva et prit dans un carton unelettre qu’il lut à la baronne.
Sur cette lettre, Louis Blanc a fait lalumière.
Dans l’embarras où l’on était, dit-il, oninventa une lettre où la main du faussaire se reconnaît rien qu’auluxe inusité des précautions prises pour la faire croireauthentique. On l’avait intitulée « Lettre adressée à Châlier,d’Oberstad, le 22 mai 1793, timbrée de Reinhausen, taxée de vingtsols, et arrivée le lendemain de l’arrestation deChâlier. »
Elle était supposée écrite au tribun lyonnaispar un émigré qui l’engageait à se couvrir toujours du voile dupatriotisme pour mieux servir la cause des rois et l’informait que« son projet » avait été fortement goûté du prince. Pasde nom, cela va sans dire et, pour toute signature, Mis… deSaint-V…
Il était difficile de recourir à un expédientplus grossier ; mais les royalistes mirent un art infini àpropager cette calomnie. Ils la mêlèrent à des exhortationspatriotiques : ils lui donnèrent du poids en la glissant dansdes adresses qu’appuyaient les lettres pastorales de l’évêqueconstitutionnel de Lyon, Lamourette ; elle figura sous lesmots sacramentels : République, Liberté, Égalité, inscrits entête de placards dont on inondait les campagnes. »
Telle était la lettre que montrait Roubiès àla baronne.
Lorsque celle-ci eut terminé la lecture decette lettre, elle dit à l’abbé :
– Avouez qu’un bon faussaire est un hommedes plus utiles. Le nôtre est très fort. Il m’a fabriqué deslettres que Saint-Giles a cru recevoir de sa mère et voici unepièce qui est un chef-d’œuvre.
– Baronne, notre homme est un ex-notairequi « ramait sur les galères » à Toulon ; c’estl’amiral qui, sur ma demande, me l’a envoyé.
– Avec cette lettre, dit la baronne, vousdéshonorerez Châlier aux yeux des Girondins : personne à Lyonne s’opposera à sa mort. Quand le jugez-vous ?
– Demain.
– Lui mort, il ne nous restera plus qu’àdonner un chef militaire aux Lyonnais.
– Nous avons choisi de Précy. C’est bienl’homme qui convient à la situation.
– Bon ! dit la baronne, dePrécy ! Il a du feu dans le sang celui-là et il fera canonnerles républicains, mais, l’abbé, dès que la parole est aux canons,le rôle des diplomates est fini, n’est-ce pas ?
Roubiès devina la pensée de la baronne.
– Ceci revient à dire, baronne, que vousn’avez plus rien à faire dans Lyon, dit finement l’abbé, pénétrantla pensée de Mme de Quercy. Il est certain quevous nous seriez plus utile à Marseille et à Toulon, qu’il fautsoulever.
– J’allais vous proposer de partir pourle Midi.
– Et vous descendriez le Rhône avecSaint-Giles ?
– Justement ! Vous avez deviné monplan. Il me protègera et me fera passer pour sa sœur dans lesrégions où les Jacobins dominent. Il est chevaleresque etgénéreux : après l’avoir fait évader de Lyon, le moins qu’ilpuisse pour moi, c’est de me dire sa parente et de m’accompagnerjusqu’à Marseille où je serai en sûreté, la ville étant pleine deroyalistes.
– Et ce sera toujours cela de gagné pourl’amour ! Oh ! baronne ! vous vous damnez !
– J’aurai, mon cher abbé, pour aller auciel ou le martyre de l’échafaud ou vingt ans de vieillessepieuse.
Puis d’un air caressant :
– Tâchez que Châlier meure avant troisjours car je ne veux partir qu’après son exécution et il faut queSaint-Giles sorte de prison avant ce délai.
– Baronne ! dit l’abbé, vous avez maparole. Vous verrez tomber la tête de Châlier avant la fin de lasemaine.
Il la reconduisit avec le respect le plusgalant, mais quand elle fut partie :
– Allons, ce n’est qu’une femme,dit-il.
Il se sentait fort, cet homme qui sacrifiaittout à l’ambition.
Le crime, le grand crime de Lyon, aux yeux desJacobins, fut l’assassinat juridique de Châlier.
Cette exécution rendit plus tard les Jacobinsvainqueurs implacables.
Dans le déchaînement de colères qui suivit laprise de la ville, on ne vit que le meurtre, sans se rendre comptedes circonstances.
Toute une cité avait demandé la tête d’unrépublicain insulté à son agonie, applaudi aux tortures qu’il avaitendurées sur l’échafaud : cette cité devait expier cecrime.
Ce que l’on oubliait, ce qui absout Lyondevant l’histoire, c’est que la bonne foi des Girondins lyonnaisfut surprise ; c’est que la fausse lettre dont l’abbé Roubièsordonna la fabrication et la divulgation fit croire aux gardesnationaux de Lyon que Châlier était un traître et un partisansecret de la royauté.
Dans cette fausse lettre, Châlier étaitreprésenté comme appelant l’ennemi en France.
Ah ! Quel profond dégoût soulève le cœurquand on songe que ceux qui poursuivaient Châlier de cetteaccusation meurtrière, « Il veut un roi », étaientprécisément des royalistes !
Châlier, dans sa prison, éprouva l’amerdésespoir de ceux qui se sentent frappés par le peuple qu’ils ontaimé et défendu.
« Tout trahit le peuple »,écrivit-il avec sanglots, « et le peuple lui-même setrahit. »
Toutefois, dit Louis Blanc, il restait àl’infortuné des amis fidèles, prêts à donner pour lui tout le sangde leurs veines. Bernascon et Lauras formèrent le projet del’arracher par force de sa prison. Ils rassemblèrent cinquantehommes déterminés et peut-être eussent-ils réussi, sans les piècesde canon chargées à mitraille qu’on avait eu soin de disposer danstoutes les avenues conduisant à la prison.
Il fallut renoncer à délivrer Châlier.
Le jour du jugement était fixé au 16juillet.
Jamais procès ne fut plus émouvant ;l’histoire a buriné cette scène mémorable.
Le jour, dit Louis Blanc, arriva, où celui queBernascon appelle le plus humain des hommes allait être sacrifié.C’était le 10 juillet. En présence d’une foule nombreuse, lecturefut faite des dépositions. Tout à coup Bernascon fend la foule,demandant à défendre son ami ; mais on le repousse, on crieque quiconque osera parler en sa faveur est son complice. La sœurde Marteau, la Pie et la femme de Bemascon s’enfuient, épouvantées.Bernascon seul, au péril de sa vie, insiste et parvient à se faireécouter. Il y eut un instant d’hésitation parmi les juges :mais « la voix du peuple les menaçait de mort s’ils osaientabsoudre » La sentence fatale fut prononcée.
Quand Bemascon entra dans la prison pour direà son ami l’adieu éternel, le voyant étendu sur un grabat, il restamuet de saisissement. Mais Châlier : « Ne t’afflige pas,mon ami. Je meurs content, puisque je meurs pour la liberté. Disque l’on punisse les grands coupables qui ont égaré le peuple,toujours bon et juste quand il n’est pas séduit : mais qu’onépargne, dans le grand jour des vengeances, ces milliers d’hommes,victimes innocentes de l’erreur. Je ne te verrai plus !Adieu ! À ce moment, une voix terrible retentit ; c’étaitcelle du bourreau. On emporta Bernascon.
Châlier sentait qu’il tombait en martyr ;il se prépara à mourir dignement pour la postérité.
Il fut très simple et très fort ; mais ileut le sentiment très vif de l’immense faute que commettait sa citéd’adoption.
En mourant, Châlier prédit à Lyon le sort quil’attendait.
Châlier, dit Lamartine, condamné à mortquelques jours après par le tribunal criminel, voyait du fond deson cachot la lueur des illuminations allumées en l’honneur de lavictoire des modérés. Ce sont les torches de mes funérailles,dit-il. Les Lyonnais font une grande faute en demandant ma mort.Mon sang, comme celui du Christ, retombera sur eux et sur leursenfants, car je serai à Lyon le Christ de la Révolution. L’échafaudsera mon Golgotha, le couteau de la guillotine ma croix où jemourrai bientôt pour le salut de la République.
Cet homme, dit encore Lamartine, qui aspiraitle sang par le fanatisme de sa démagogie, se montra le plussensible et le plus tendre des hommes dans la solitude et dans ledésarmement de la prison. Une femme, dont il était aimé, lui avaitfait parvenir une tourterelle apprivoisée dont il avait fait lacompagne de sa captivité et qu’il caressait sans cesse.
Image d’innocence sur une tête pleine de rêvessanglants, l’oiseau perchait constamment sur les épaules deChâlier.
Châlier fit entendre après sa condamnation desprophéties sinistres sur la ville.
On lui accorda de voir une dernière fois sesamis et la femme à laquelle il était attaché. Il les consolalui-même et leur légua ce qu’il possédait, sans oublier son oiseauqu’il baigna de ses larmes.
L’exécution fut une des plus épouvantablesdont le martyrologe de la liberté ait conservé lesouvenir :
Châlier fit à pied, au son du tambour,accompagné d’un prêtre, le chemin qui conduisait de la prison aulieu du supplice.
Il marchait d’un pas ferme, refoulant dans soncœur l’impression des huées dont le poursuivaient de malheureusesfemmes, trompées par ses ennemis.
Sous le couperet, il dit au bourreau :« Rends-moi ma cocarde, attache-la moi, car je meurs pour laliberté. »
La guillotine, dressée à Lyon pour la premièrefois par le parti modéré, n’avait pas encore servi, et le bourreaumanquait d’expérience. Le couteau se trompa quatre fois, et ilfallut achever de couper avec un couteau ordinaire cette têteruisselante de sang : spectacle abominable qui n’empêcha pasquelques claquements de main ! Le peuple, une fois revenu deson erreur, fit de Châlier un martyr ; mais troptard… »
La baronne de Quercy avait assisté àl’exécution du haut d’un balcon ; elle avait cetteinsensibilité des grandes dames pour qui la mort d’un croquant peutêtre un spectacle, jamais une douleur.
Quand tout fut fini, elle dit enriant :
– J’aime autant que ce soit sur Châlierque le bourreau ait fait son apprentissage ; j’espère, si jesuis guillotinée, mourir d’un seul coup.
Et à l’abbé Roubiès :
– Je pars demain avec Saint-Giles.
Elle s’en alla, en attendant, dîner aveclui.
Une pareille insouciance était-elle courage oulégèreté ?
Les deux peut-être.
Le temps marchait, et l’heure de réaliser lesplans d’enlèvement et de fuite approchait.
La baronne était une femme trop avisée pouravoir confiance absolue dans la continence de dom Saluste :elle l’avait jugé ce qu’il était : capable de comprendre qu’ilserait de son intérêt d’attendre, mais capable aussi d’impatienceet, par conséquent, d’imprudence.
Aussi avait-elle pris ses précautions.
Tout d’abord, dans la maison où elle étaitdétenue, sœur Adrienne avait retrouvé sa supérieure et lacommunauté.
Elle était donc en bonnes mains et bien gardéesous tous les rapports.
Inutile de dire que, depuis le 20 mai, lasupérieure et la petite communauté des Brotteaux ne couraient plusaucun danger.
Tranquille pour la sûreté de sœur Adrienne enprison, la baronne avait eu l’idée de constituer à dom Saluste,pour le voyage, une surveillante ; nous avons vu que son choixs’était arrêté sur Mme Adolphe.
Excellent choix !
Mme Adolphe avait du reste étéplacée chez la supérieure auprès de sœur Adrienne.
Cette Auvergnate avait encore l’intelligence,du moins le flair subtil des choses et des gens.
Stylée par la baronne, elle avait parfaitementcompris son rôle, et elle le joua très bien.
Sœur Adrienne accueillit avec reconnaissancecette fille qui l’avait protégée.
Mme Adolphe lui raconta quel’on avait voulu la jeter à l’eau ; qu’elle avait failli êtrenoyée pour sœur Adrienne : que depuis, elle avait,disait-elle, reconnu les prêtres et leur séquelle pour être de lacanaille ; elle les exécrait donc.
Bien entendu, ces confidences se faisaient àvoix basse. Sœur Adrienne était droite et naïve.
Mme Adolphe lui disait qu’ellevoulait la sauver, elle crut à sa sincérité.
L’Auvergnate bien manœuvrée, bien stylée, fitmerveille.
Elle prépara le jeu de dom Saluste.
– Cet Espagnol, disait-elle à sœurAdrienne, vous porte de l’intérêt, il m’a placée près de vous pourque la supérieure ne vous fasse pas de misères. J’ai idée que, luiaussi, en a assez de la religion et qu’il pense comme moi et commevous.
– Croyez-vous ? demandait sœurAdrienne.
– Vous vous êtes bien convertie à laRépublique, moi aussi ! disait l’Auvergnate. Pourquoi neferait-il pas comme nous ?
L’affaire, conduite avec art, réussit aumieux.
Dom Saluste laissa échapper des réflexions quipréparèrent le terrain : tantôt il disait :« Vraiment, c’est une horreur de penser que la religionordonne tant de crimes ».
D’autres fois, après avoir raconté certainstraits de l’Inquisition, il s’écriait : « C’est à douterde Dieu lui-même ».
Alors sœur Adrienne lui prêchait les théoriesrévolutionnaires, du moins le peu qu’elle en connaissait.
Il semblait se laisser convaincre chaque jourdavantage.
En même temps, il remettait à sœur Adrienne deprétendues lettres de son fiancé.
Il était censé porter à Saint-Giles lesréponses de sœur Adrienne.
Cette fausse correspondance, conduite etinspirée par la baronne, était un coup de maître ; elleécartait tout soupçon, d’amour de la part de dom Saluste :elle le posait en intermédiaire approuvé, recommandé parSaint-Giles.
Il affirmait voir souvent celui-ci leprotéger, s’intéresser beaucoup à lui : il en parlait avec unechaleureuse amitié, ce qui enchantait sœur Adrienne.
Il racontait de prétendus entretiens, desdiscussions philosophiques et paraissait frappé des arguments queSaint-Giles avait employés pour la convaincre.
Un jour, il arriva rayonnant et déclara quec’était fini, que désormais il serait républicain.
Puis, brusquement, il avertit sœur Adriennequ’il avait exposé à Saint-Giles un plan d’évasion pour elle etqu’il allait le méditer ; il devait avoir bientôt uneréponse.
– Mais lui ? demanda-t-elle.
– Il est détenu, mais il ne court aucundanger, répondit-il. Du reste, il a fait avec d’autres prisonniersun projet de conspiration et ils fuiront tous ensemble au momentfavorable. Avant un mois, il viendra vous retrouver.
Avec une onction hypocrite :
– Je serai alors un prêtre républicainassermenté. Je bénirai votre union avec une joie infinie dans uneéglise de Paris.
Elle crut à cette espérance et y sourit.
Elle s’inquiétait deMme Saint-Giles.
– Elle est en sûreté à Mâcon !répondait-il.
Et Mme Adolphe confirmait cesmensonges.
La pauvre Adrienne apprit le lendemain queSaint-Giles approuvait le plan de dom Saluste : il luiécrivait pour lui recommander d’avoir une foi aveugle dans sonsauveur.
La lettre, très tendre bien entendu, seterminait par cent baisers et un rendez-vous à un mois au plustard.
Sœur Adrienne fit secrètement avecMme Adolphe ses préparatifs de départ.
Elle y mit toute la joie enfantine des jeunesfilles qui ne savent que peu de choses du monde et surtout desjeunes recluses qui aspirent à la liberté.
Mme Adolphe raconta lesdétails du plan.
– Il faudra nous cacher pendant toute unesoirée et une partie de la nuit ! disait-elle.
– Oh ! je serai moins mal que dansl’in-pace ! disait Adrienne, frissonnant encore au souvenir ducercueil.
– Vous savez, quoi qu’il arrive, mêmequand le carrosse verserait, ne bougez pas.
– Soyez tranquille,Mme Adolphe, j’ai du courage et de la fermeté. Jeme tairai.
– Du reste, je serai là !
Il faut rendre cette justice àMme Adolphe qu’elle était toujours là, ne quittantguère sœur Adrienne, surtout lorsque dom Saluste lui rendaitvisite.
C’était pour elle un plaisir de jouer ce rôlede duègne.
Elle rendait compte à la baronne et luidisait :
– Ah ! le brigand de moine, il entient ! Si vous voyiez ses yeux ! On dirait un chat toutvivant qui rôtit dans la braise.
– Madame Adolphe, recommandait labaronne, méfiez-vous ! S’il lui dit un seul mot d’amour, ellene partira pas.
– Je ne le perds pas de vue ! Etc’est amusant de les faire pester, ces gueux d’hommes ! Nousen font-ils voir de toutes les couleurs quand on les aime !C’est bien le moins qu’on les embête quand on ne les aime pas.
Enfin, tout étant prêt pour la fausse évasionqui devait avoir lieu vers le soir à la nuit tombante,Mme Adolphe vint chercher ses instructions.
La baronne les résuma dans cettephrase :
– Tant que vous ne serez pas en Espagne,soyez le garde-chiourme de la vertu de sœur Adrienne ! je vousai donné le moyen de forcer ce moine à filer doux. Si vousréussissez à conduire sœur Adrienne de l’autre côté de la frontièreespagnole, il y a pour vous dix mille livres en or.
– Mais pourquoi donc, demandaMme Adolphe, faut-il qu’il attende jusqu’enEspagne, ce moine ?
– Parce que partout ailleurs, sœurAdrienne, découvrant ses intentions chercherait à fuir et yréussirait probablement. Tandis qu’en Espagne, dom Saluste latiendra en son pouvoir : en vertu de ses pouvoirs commeinquisiteur, il dispose en maître d’un couvent.
Mme Adolphe murmura entre sesdents :
– Et il est inquisiteur !
– Est-ce que cela vous contrarie ?demanda la baronne en souriant.
– Ma foi non, quoique ça sente le bûcher,un inquisiteur ! dit Mme Adolphe.
Elle reçut trois mille francs en or pourelle-même comme frais de voyage et elle s’en alla, comme elledevait « emballer sœur Adrienne. »
Mais en chemin, elle ne cessait de répéter« Ah ! il est inquisiteur ! »
Et elle secouait la tête comme une mule quirumine un mauvais coup.
L’enlèvement de sœur Adrienne étaitfacile.
Étant donné qu’elle avait reçu des lettres(fausses) de son fiancé, qu’elle avait toutes raisons pour avoirfoi en dom Saluste, rien ne devait entraver ce départ.
Inutile de dire que la supérieure s’étaitprêtée à tout pour que la prétendue évasion eût une apparence desérieux.
Il importait pourtant que sœur Adrienne nesoupçonnât point la connivence qui existait entre dom Saluste et lapetite communauté.
En conséquence, le jour de l’enlèvement lemoine avait raconté à sœur Adrienne qu’il avait ordonné à toutesles sœurs, supérieure comprise, un pèlerinage secret àFourvières.
La tourière, elle-même ou si l’on veut ladomestique, en était aussi.
Donc la maison restait à la seule garde deMme Adolphe.
Il était convenu que le carrosse de voyageentrerait dans la cour du couvent et que sœur Adrienne monteraitvivement dedans et se laisserait enfermer au fond de lacachette.
Les choses se passèrent selon le programmedont rien ne troubla l’exécution.
Adrienne avait une foi aveugle dans le moinequi toujours avait montré un vif intérêt pour elle et quimaintenant lui était recommandé par Saint-Giles lui-même, elle lecroyait du moins très fermement et sans ombre de soupçon.
Le carrosse arriva dans la cour à l’heuredite : Adrienne s’y installa avecMme Adolphe.
Le cocher, un affidé, les enferma toutes deuxdans un compartiment ménagé à l’arrière du carrosse.
Dom Saluste ne devait monter dans la voiturequ’un peu plus tard, ce qu’il fit. Le voyage fut rapidementmené.
La nuit venue, le carrosse roulant, domSaluste donna plus d’aise aux deux femmes.
Celles-ci se recachaient à l’approche durelais.
Souvent, soit aux bureaux des maîtres de postepar les autorités locales soit sur les routes par la maréchaussée,comme le carrosse excitait la curiosité, le cocher futinterrogé ; il répondit que son maître était un diplomate desÉtats-unis d’Amérique, patrie de Franklin, le célèbre et populairerépublicain du Nouveau Monde.
Et l’on croyait d’autant plus facilement à ceconte, que dom Saluste se mettait à dire avec un accent anglaistrès prononcé et à haute voix :
– Aoh, cocher, montre lespasseports !
Les autorités, enchantées d’avoir affaire à unrépublicain étranger de cette qualité et de cette trempe, jetaientun regard distrait sur les papiers et laissaient passer.
Les gendarmes, plus méthodiques, lisaient lesignalement, regardaient le faux diplomate, le trouvaientressemblant, jugeaient tout en règle, saluaient militairement etlivraient passage.
Il ne faut pas oublier qu’une conventionréciproque rend en quelque sorte sacrés les diplomates d’uneambassade et qu’ils jouissent de la franchise des bagages dans lesvilles et dans les États.
Pour eux, point de douanes.
C’est grâce à ses passeports, d’unefabrication admirable du reste et où Fex, notaire de l’abbé Roubièsavait déployé tout son talent, que dom Saluste dut d’arriver àGenève sans encombre.
De Genève, il gagna la plus proche villeitalienne le plus rapidement possible sans que sœur Adrienne,abasourdie par un pareil voyage, étourdie par les nouvelles que domSaluste lui faisait annoncer, se rendit compte de ce qui sepassait.
Lorsque Dom Saluste fut sur le territoirepiémontais, il respira, car, là, on était en pays catholique.
Personne n’aurait pris parti pour une sœur quirompit ses vœux.
Dom Saluste crut donc pouvoir s’arrêter etfaire reposer sœur Adrienne qui en avait grand besoin, briséequ’elle était par la fatigue.
C’est alors que le rôle deMme Adolphe devint difficile.
Et comme elle l’écrivit à la baronne, car ellesavait écrire, elle eut bien du tintouin.
C’est que ce n’est pas chose facile quesurveiller un moine.
Dans ses récits révolutionnaires, le conteurstéphanois fait le récit du suicide de Saint-Giles.
Voici les faits :
Le lendemain de la mort de Châlier, dix heuresdu soir, expirait le délai fixé à la baronne par Saint-Giles pourson évasion.
Comment Saint-Giles, cet homme de cœur etd’intelligence en était-il arrivé à vouloir se tuer parce qu’ilétait prisonnier ?
Le suicide est presque toujours une lâcheté,oui, presque toujours, mais non toujours.
Il est des cas exceptionnels :Saint-Giles se croyait dans une de ces situations qui justifientl’acte désespéré de l’homme qui se supprime.
En vain, les prétendues lettres de sa mèredont la dernière lui annonçait qu’elle allait mettre toute lafamille en sûreté à Villefranche ; en vain les protestationsde la baronne et celles du geôlier rassuraient-elles sonesprit : au fond du cœur, il n’était point convaincu.
Un jour, une lueur se fit.
« Elle me trompe peut-être, sedit-il ; elle me retient prisonnier, parce qu’elle veutm’avoir à elle. »
Ce soupçon entré dans son esprit, rien ne putle déraciner.
« Si je ne brise pas le cercled’intrigues dont elle m’entoure, se dit Saint-Giles, je suisdéshonoré vis-à-vis de moi-même et peut-être vis-à-vis desautres. »
Il étudia les moyens à employer et n’en vitqu’un : la menacer de se tuer.
Et, nature loyale, répugnant un mensonge,ayant jugé un serment nécessaire pour imposer la conviction à samaîtresse, il était prêt à se suicider à l’heure dite.
Cette éventualité ne l’épouvantait pas et leséduisait presque ; Sa mère et les autres enfants avaient dequoi vivre : Adrienne trouverait facilement un autre mari etil ne voyait la vie en ces temps troublés que sous le plus noiraspect.
Il n’avait point cessé de regarder le barreauqui grillait sa lucarne.
Saint-Giles avait trouvé que se casser la têteau mur était moins pratique que de se pendre. Ce barreau de lalucarne était son moyen de suicide.
C’était un solide barreau, un barreausérieux.
Il traçait une raie noire sur le cielbleu.
Mais ce n’était point le ciel bleu quecontemplait Saint-Giles, c’était le barreau il avait pris sesprécautions pour atteindre à ce barreau.
Depuis quelque temps, il assommait le geôlierde réclamations, lui demandant des tables, des tabourets, desbancs.
Il prétextait, pour justifier ces exigences,des besoins de son état de peintre et de dessinateur. Il avaitl’air de dresser l’immense plan d’une œuvre qui offrait un granddéveloppement.
Prétexte ! prétexte !
Ce qu’il voulait, c’était, à l’aide d’unéchafaudage, atteindre au barreau.
Et maintenant, il attendait le momentfatal.
Dix heures sonnèrent enfin.
Saint-Giles écouta tinter les cloches et,quand la dernière eut sonné le dernier coup, il se leva.
Il dressa rapidement dans la lucarne unpiédestal étagé de tables grandes, moyennes et petites, suivantpour les chaises la même progression : puis il se munit d’unecorde fabriquée avec des mouchoirs, et il escalada jusqu’au sommetdu dernier tabouret ; il arrivait ainsi aisément aubarreau.
– Allons, pensa-t-il en nouant sa corde àla traverse de fer, elle n’a pu me sauver.
Il jeta à travers l’espace un dernier adieu àsa mère, à ses frères, à ses sœurs, à sa fiancée, à tous les êtreschers, puis il se passa au col le nœud coulant qu’il avaithabilement disposé et d’un coup de pied il renversa le tabouret quile soutenait.
Il resta ainsi pendu dans le vide.
Ce que Saint-Giles n’aurait jamais supposé,c’est que la baronne, l’œil à la serrure, escortée du geôlier,épiât ce qui se passait.
Comment le laissa-t-elle se pendre ?C’était une femme d’un singulier caractère.
Elle était si rouée qu’elle craignait toujoursd’être dupe.
Quand elle entendit dégringoler le tabouret etvit Saint-Giles se balancer dans le vide, elle cria augeôlier :
– Vite ! vite !
Elle ouvrit la porte ; puis, agile, ellemonta sur la première table et escalada les autres : maissauver Saint-Giles était beaucoup plus difficile qu’elle ne sel’imaginait.
Le sommet de la pyramide était tropétroit : le corps de Saint-Giles ne permettait pas à labaronne de monter sur le dernier tabouret ; elle ne setrouvait pas assez grande, du reste, pour couper cette corde.
L’angoisse la plus cruelle s’empara de ce cœurléger : elle voulut demander l’aide du geôlier, mais celui-ciavait disparu : il s’était bien douté que Saint-Giles voulaitse pendre.
Que faire ! mon dieu, quefaire !
Elle voulut refaire en toute hâte le fragileédifice construit par Saint-Giles mais chaises, tables, tabourets,tout s’écroula avec fracas.
Et le corps du pauvre Saint-Giles se balançaittoujours légèrement, avec les lentes oscillations d’un pendule.
La baronne, avec une activité fiévreuse, sepressa de reconstruire la pyramide étagée ; mais que de tempsperdu !
Enfin, elle y avait réussi ; elle avaitregrimpé, elle allait couper la corde, ayant, à l’aide d’un tiroirde table, rehaussé le piédestal de la hauteur qui lui avait manquélors de la première tentative. Mais une voix lui cria :
– Ne coupez pas ! Il se tuerait entombant.
C’était le geôlier qui accourait, apportantune échelle à l’aide de laquelle on montait dans un grenier et quise trouvait assez haute pour aller s’appuyer sur le rebord de lalucarne.
La baronne bouillait d’impatience, le geôlierne semblait pas plus pressé que s’il se fût agi d’aller décrocherun jambon pendu au plafond.
– Appuyez votre pied sur le bas del’échelle, dit-il, çà l’empêchera de glisser. Appuyez ferme.
Puis il demanda :
– Votre poignard ?
Elle le lui donna.
– Et maintenant, dit-il, en montantempoignez les montants de l’échelle et pesez dessus.
Il arriva à hauteur, fit tournoyer le corps,pour que le dos pût s’appliquer à l’échelle, le manœuvra pour leplacer sur l’échelle, le maintint plaqué sur elle, et seulementalors il coupa la corde.
Puis il redescendit, aidant le corps àglisser.
Au bas, il le prit dans ses bras et le couchasur le lit.
La baronne demanda en tremblant :
– Est-il vivant ?
– Parbleu, dit le geôlier, il n’est pasnoir, il est à peine violet.
Elle regarda ce visage gonflé, bouffi et cesyeux injectés. Elle s’écria :
– Dieu qu’il est laid !
Voilà maintenant que Saint-Giles lui faisaitpeur et horreur.
Le geôlier, haussant les épaules, luidit :
– Vite, la cuvette. Je vais saigner.
Comme beaucoup de vieux soldats, cet hommesavait presque tout faire ; il chercha la veine du bras, latrouva, la piqua légèrement avec la pointe du poignard très effiléeet le sang jaillit.
Bientôt le pendu respira.
Le geôlier fit alors la ligature et, toujourscalme, dit :
– Maintenant il n’y a plus qu’à leveiller et à lui donner à boire, quand il le demandera.
Il s’en alla d’un pas lent et régulier.
Ce flegme fit comprendre à la baronne lagrande différence qui existe entre la femme et l’homme pourl’action.
Elle restait donc en tête à tête avecSaint-Giles.
Elle suivit sur les traits du malade lesprogrès de la vie qui revenait et s’affirmait.
Peu à peu, lentement, trop lentement au gré dela baronne, l’œil redevenait expressif, les joues pâlissaient, leslèvres passaient du violet au rouge.
La secousse n’ayant pas été dure, aucunelésion, aucune déchirure ne s’était produite.
La suspension n’avait pas été longue, il n’yavait eu que commencement d’asphyxie.
La corde, faite avec du linge, avait serré lapeau du cou sans la meurtrir ; il n’y avait pointd’ecchymose.
Saint-Giles était d’un tempérament énergique,il reprit connaissance assez promptement, du moins relativement àson état.
Ce n’était point pourtant l’avis de la baronnequi se morfondait.
Enfin il devint évident que Saint-Gilesrecommençait à penser et chassait les brouillards de la mort quiavaient assombri son cerveau.
Il fit un effort pour voir le barreau auquelil avait été arraché ; c’est un mouvement instinctif chez lespendus ; ils regardent le clou.
La voix de la baronne et ses deux mainspressant celles de l’artiste, l’arrachèrent à cette premièrepréoccupation.
– Oh, mon ami, disaitMme de Quercy, ne vous pendez plusjamais : si vous saviez comme c’est laid, un pendu !Hideux, mon cher, hideux !
Saint-Giles, qui n’avait pas encore retrouvéla parole, ne protesta que de la main.
– Je suis arrivée, dit-elle, de quelquessecondes en retard ; ne pouviez-vous donc m’accorder cinqminutes de répit ?
Elle se gardait bien d’avouer que, craignantune comédie, elle regardait par le trou de la serrure pour savoirsi, oui ou non, ce suicide était sérieux.
Saint-Giles, qui faisait des efforts inouïspour retrouver sa voix, lui dit enfin d’un ton rauque, enarticulant péniblement les mots :
– Si j’avais pu me procurer un boncouteau, je serais mort à cette heure.
Et d’un air étrange :
– Cela vaudrait peut-être mieux.
– Pourquoi donc, fit-elle effrayée, je tesauve. Nous partons une heure avant le jour.
– J’ai de tristes pressentiments, fit-ilen secouant la tête.
– Allons donc ! lespressentiments ! toi ! croire ces fadaises.
Il songea pendant quelques instants et demandaensuite :
– Ainsi, nous partons ?
– Oui ! dit-elle.
– Tu es certaine de me faire franchir lesportes ?
– Bien certaine ! J’ai deuxlaissez-passer, un pour toi, un pour moi. Tu me suis jusqu’àMarseille.
– Jusqu’à Marseille ? Etpourquoi ?
– Mais parce que j’y vais. Tu me doisbien aide et protection jusque-là. À Marseille, je m’embarquerai,et nous nous dirons adieu.
Elle comptait bien trouver quelque moyen de leretenir ou de l’emmener.
– Tu comprends, dit-elle, que nousfaisons un pacte. Je te tire de prison et tu me rends le service deme conduire jusqu’au port d’embarquement.
– Et comment voyageons-nous jusqu’àMarseille ?
– Nous allons prendre, au jour, un bateausur le Rhône : il est prêt et nous attend ; avec de bonsrameurs qui se relayeront, nous gagnerons Avignon, et, de là,Marseille.
– Soit ! dit-il. Mais vous me jurezque ma mère, Adrienne, toute ma famille est en sûreté àVillefranche.
– Mon ami, vous avez lu les lettres desvôtres.
– À Marseille, je reprends maliberté ?
– Pleine et entière. Tu vas revoir tonAdrienne après nos adieux.
– J’irai me battre ! dit-il. Je n’aique trop tardé à m’enrôler.
Puis, fatigué :
– Nous avons quelques heures avant lafuite ! dit-il. Je suis brisé ! Ne m’en voulez pas dedormir.
– Dormez, mon cher ! dit-elle. Moije passerai la nuit dans ce fauteuil.
Et elle pensa :
– Voilà une nuit perdue, et qui saitcombien d’autres nuits d’amour sa rage patriotique me laissera.
Elle était furieuse.
Mais aussi pourquoi diable l’avoir laissé sependre ?…
Une heure avant le jour, le geôlier vintréveiller la baronne et lui apporter un costume de paysanneprovençale pour elle et un autre de paysan pour Saint-Giles. Ilservit en même temps une collation et se retira.
Tout était convenu entre elle et le geôlierd’une façon précise : elle savait ce qui lui restait à faireet elle s’habilla promptement, puis elle appela Saint-Giles.
– Tu te souviens, j’espère, dit-elle, quetu as pris l’engagement de me conduire à Marseille ?
– Oui ! dit-il, et je sais tenir unepromesse : vous l’avez vu.
– Ah ! Saint-Giles, fit-elle, jevois que vous ne m’aimez plus : vous venez, mais par humeur etpoint par tendresse.
Il était incapable de feindre.
– Vraiment, s’écria-t-il, je vous admire.Parce que j’ai eu cette faiblesse de me laisser séduire dans cetteprison, croyez-vous donc que je n’en ai pas éprouvé l’amerrepentir. Je n’ai qu’une excuse ; vous résister étaitimpossible.
– Ah ! fit-elle, ceci, au moins, estgalant.
– Ma conscience m’absout !continua-t-il. Dans les circonstances où je me suis trouvé, touthomme aurait succombé. Mais je n’en déplore pas moins ce qui s’estpassé.
– Oh ! Saint-Giles !Saint-Giles ! protesta-t-elle.
– Eh, fit-il, ne savez-vous pas que nosarmées sont aux prises avec l’ennemi, que chaque jour des milliersde Français tombent sur les champs de bataille, que la place detout homme de cœur est sous les drapeaux, que tout ce qui estvalide et viril se jette dans la fournaise allumée sur nosfrontières par la coalition et dans cinquante départements par latrahison.
Avec désespoir :
– Et moi, ici, je charmais les ennuisd’une captivité trop douce en chiffonnant vos jupes ! J’auraisdû vous repousser, subir avec dignité mon sort quel qu’il fût, vousrepousser surtout, vous repousser avec énergie, car la trahison quiperd la France, la trahison qui secoue les torches de la guerrecivile sur le territoire sacré de la patrie, la trahison c’estvous.
S’adoucissant :
– Je vous l’ai dit : mon excuse,c’est ma jeunesse et votre charme invincible. Mais je veux briserma chaîne ! Partons ! partons vite ! GagnonsMarseille ; là, je vous dirai un éternel adieu et j’irai laverma faute dans mon sang, car c’est une honte pour Saint-Giles d’êtrel’amant d’une aristocrate qui est l’espionne de nosennemis !
– Mais, malheureux, je te sauve et tum’injuries ! Un galant homme a-t-il jamais le droit d’insulterune femme ?
– Vous n’êtes pas une femme, mais undémon ! dit Saint-Giles. J’ai eu tort cependant de vous parlertrop nettement. Mais quand on voudrait avoir cent existences pourles donner à la France, on peut dans sa colère se laisser aller àdes emportements regrettables.
Il lui prit la main et la baisa.
– Quel malheur, dit-elle, que je ne soispoint née petite ouvrière dans une masure de la Croix-Rousse enface de toi. Tu m’aurais aimée !
Puis en soupirant :
– Il est trop tard maintenant pour teconquérir en changeant de parti, mais si la chose avait étépossible, Saint-Giles, cette folie je l’aurais faite.
– Ah, s’écria-t-il souriant, voilà uneparole qui me réconcilie presqu’avec vous.
– Viens ! dit-elle. Viens !L’heure passe ! Puisqu’il y a une fatalité qui nous pousse,allons à notre destin. Qui sait ! Un jour peut-être viendra oùnous pourrons nous aimer sans que la politique vienne à la traversede notre tendresse.
– Vous oubliez donc ? fitSaint-Giles rappelant le souvenir d’Adrienne.
La baronne baissa la tête, poussa un soupir,murmura un regret et, sortant de cette cellule où elle avait eu desnuits si heureuses, elle lui fit signe de la suivre et de setaire.
En traversant Lyon, Saint-Giles fut tristementfrappé de l’aspect de la ville.
Tout le long des rues, les pionniers quiavaient travaillé la nuit aux retranchements, redescendaient enlongues files ; d’autres files interminables s’allongeaientvers les redoutes pour le labeur du jour ; puis c’étaient despatrouilles, des perquisitions à domicile pour désarmer lescitoyens suspects de jacobinisme, des réquisitions de vivres et demunitions.
Et tout ce monde paraissait animé de laterrible résolution de vaincre ou de mourir.
Ce qui étonnait le plus Saint-Giles, c’est quepionniers et gardes nationaux chantaient la Marseillaise etterminaient chaque refrain par des cris de : Vive laRépublique ! la Liberté ou la Mort !
Au fait des intrigues royalistes, ilmurmura :
– Comme on les trompe ! Ils croientcombattre comme Girondins et ils meurent pour la tyrannie.
– N’est-on pas toujours plus ou moinsdupe en politique, lui dit finement la baronne ; toi quipenses à combattre pour la liberté, tu n’arriveras qu’à cimenter deton sang la dictature d’un Robespierre ou d’un Danton.
Il ne répondit pas, frappé par l’aspectmartial d’un bataillon qui défilait.
– Rangeons-nous vite, lui dit vivement labaronne.
Et elle le poussa dans une allée.
– C’est un bataillon de volontaires, luidit-elle. Regarde son chef. Il passe.
Dans un jeune commandant qui, le bras enécharpe d’une blessure reçue le 20 mai, montait avec grâce uncheval fougueux, Saint-Giles reconnut Étienne Leroyer.
– Ah, dit-il en souriant, mon rival, jecrois.
Elle fut enchantée de ce qu’elle prit pour unepointe de jalousie, mais il ajouta :
– Pauvre garçon !
– Et pourquoi donc ?demanda-t-elle.
– Il est encore votre victime bien plusque moi, dit Saint-Giles. Vous lui avez soufflé l’ambition au cœur,il trahit et vous lui avez refusé l’amour…
On arrivait au Rhône.
Il regarda les pentes de la Croix-Rousse,distingua la fenêtre de son atelier donnant sur le fleuve, poussaun soupir et murmura :
– Pauvre ville ! Avant un mois tuseras sous une pluie de feu et tu subiras le châtiment des citésmaudites…
Il s’embarqua, pleurant sur Lyon contre lequelil allait combattre.
La barque qui les emportait était une decelles que l’on appelait les accélérées.
Elles étaient montées par cinq hommes dontquatre à l’aller tiraient le cordeau pour vaincre le terriblecourant du Rhône ; pour redescendre sur Avignon, ons’abandonnait au fil de l’eau rapide, en augmentant encore lavitesse à coups de rames.
Ces accélérées amenaient du Midi à Lyon lesmarchandises dont la nature exigeait un transport rapide.
La barque fut lancée dans le courant.
On fut hélé par un poste au sortir de Perracheet les mariniers, accostant, montrèrent des papiers en règle ;on passa.
Pendant le voyage, Saint-Giles, atteint d’unetristesse mortelle, se tint muet à l’avant du bateau pendant lejour, et la nuit, il dormit enveloppé dans une couverture.
De la baronne, nul souci.
Celle-ci se dépitait.
Mais que faire ?
Évidemment, il était désolé d’aller jusqu’àMarseille.
En vain lui avait-elle adressé la paroleplusieurs fois, il n’avait répondu que par monosyllabes.
Elle s’était résignée à l’abandonner à sesréflexions.
On arriva ainsi à Avignon, terme du voyage pareau.
La baronne avait réglé le compte du voyageavec les mariniers car Saint-Giles était sans argent, ce quil’humiliait.
On se mit en quête d’un hôtel royaliste quiavait été désigné comme tel à la baronne. On y fut reçu à brasouverts.
Audacieuse, disons le mot, cynique, la baronnedemanda une chambre pour elle et son mari.
Saint-Giles fronça le sourcil, ne dit mot, eutl’air d’accepter la chose, mais il trouva le moyen des’esquiver.
Quelques minutes plus tard, la baronne,inquiète de cette fugue, recevait un mot de Saint-Giles.
« Mille pardons, disait-il, de vousfausser compagnie, mais je veux passer ma nuit, en artiste, devantle château des papes ! C’est une occasion que je neretrouverai peut-être jamais de rêver par un temps de lunesplendide devant le monument qui rappelle tant de souvenirs aupoète. Je suis noctambule, vous le savez, pardonnez-moi cettefantaisie. »
La baronne déchira cette lettre avec rage.
Heureusement pour elle, la fatigue l’abattitsur son lit où elle dormit d’un lourd sommeil.
Pendant qu’elle était hantée par des rêves decolère et de jalousie, Saint-Giles, connaissant le château desPapes et ne s’en souciant guère pour le moment, s’occupa detrouver, quoiqu’il fût tard, un oncle, frère de sa mère, qui étaitd’Avignon.
Mais, aux premiers mots, Saint-Giles apprit etla captivité de sa mère, dont son oncle avait eu connaissance, etcelle de sœur Adrienne.
Éclairé sur la conduite de la baronne, iléprouva une indignation profonde contre elle.
Trompé, il se sentit dégagé de la promesse quilui avait été imposée.
Dans sa généreuse ardeur, il voulut partir surle champ pour la ville républicaine la plus voisine car, Avignonétait au pouvoir des royalistes.
Il emprunta quelques louis à son oncle ;il avait sur lui le passeport royaliste que lui avait procuré labaronne, il pouvait sortir par une des portes ouvertes la nuit,mais surveillées.
Il embrassa son oncle qui luidemanda :
– Que vas-tu faire ?
– Lever le Bataillon de la Croix-Rousse,dit-il, en faisant appel à tous les Jacobins de Lyon désarmés, memettre à leur tête, vaincre ou mourir et délivrer ma mère et mafiancée en délivrant Lyon de la faction royaliste.
– Va ! dit l’oncle avec lasimplicité de cette époque.
Lui aussi était un patriote !
Il avait envoyé trois fils à l’armée :deux étaient déjà tués.
Saint-Giles partit donc.
Mais la pensée que sa mère avait été jetéedans une prison infâme lui donna une inspiration cruelle.
Il écrivit à la baronne l’adieu suivant,terriblement insultant dans son laconisme :
« Je sais tout, salope. »
Non, il ne savait pas tout.
Il croyait Adrienne en prison.
Depuis le commencement du mois d’août, Lyondéveloppait une activité inouïe dans ses travaux de défense.
Lorsque, le 18 août 1793, l’avant-garde del’armée républicaine d’observation se détacha en avant et vint semettre en position devant la ville rebelle qui ne fut cernéecomplètement que plus tard, cette avant-garde trouva la placecouverte par des ouvrages redoutables et qui avaient surgi de terreavec une prodigieuse rapidité.
Cette défense improvisée était due à l’hommequi fut le héros de ce siège, à de Précy, dont la caractère n’a pasété compris par les républicains qui l’ont accablé d’opprobre.
De Précy était un de ces gentilshommes quivoulaient la monarchie constitutionnelle comme Lafayette, lequel nefut jamais républicain et ne le prouva que trop en nous donnant lamonarchie bâtarde des d’Orléans après les journées de 1830 et enaffirmant à la France que c’était la meilleure des républiques.
Lafayette, plus connu, plus célèbre que dePrécy, semble avoir été le modèle de celui-ci. Étudier Lafayette,c’est faire comprendre de Précy.
Lafayette était ce que l’on a si justementappelé un marquis libéral, dévoué à la fois aux idées de réforme età son roi.
On sait comment il vint protester contre le 10août, comment il menaça de marcher sur la Convention avec sonarmée, comment cette armée refusa de le suivre et le força àémigrer.
On cria à la trahison.
Lafayette était si peu traître, si haï desnobles, que les émigrés obtinrent qu’il fut jeté par l’Autrichedans un cachot où pendant de longues années il subît d’indignestraitements.
Lafayette et nombre de gentilshommes avec luiavaient voulu 89 ; ils répudiaient 92 et maudissaient 93.
Ils se trompèrent en croyant possible à cetteépoque, d’abord la Royauté Constitutionnelle, puis la Républiquemodérée des Girondins, le roi étant mort.
Ils se trompèrent car leur rêve était d’uneréalisation impossible et les royalistes constitutionnels comme lesrépublicains et les Girondins auraient perdu la France.
Mais du moins étaient-ils sincères etcroyaient-ils assurer le bonheur du pays.
Lafayette explique de Précy, c’était le mêmetype de gentilhomme dans le même courant d’idées.
Le malheur de de Précy fut d’avoir étéentraîné à prendre le commandement de Lyon : le tourbillonl’enveloppa et il fut emporté par les nécessités de la situation, àtolérer les intrigues des hommes comme Roubiès qu’il sentit plusfort que lui ; il déplora peut-être cette fatalité quil’associa à des hommes pactisant avec l’étranger et la fatalitéplus terrible encore qui l’obligeait à faire plus tard entrer cesecours de l’ennemi dans ses calculs : ainsi, un jour dedésespoir, quand il voyait son armée réduite, dix mille hommesvoués à une mort expiatoire si la Convention triomphait, ils’écria, comme on lui parlait d’une marche en avant desAnglais :
« Que le diable lui-même nous sauve etj’accepterai son concours. »
C’est le mot d’un soldat qui ne veut pas serendre.
Mais il valait mieux que le rôle qui lui futimposé par le machiavélisme des Roubiès et des Martinville, parl’enchaînement irrésistible des faits, par les nécessitésinéluctables de sa position.
Toutefois, il eut cet honneur d’être entré àLyon avec la cocarde révolutionnaire tricolore et d’en sortir avecelle, ne la reniant point, ce qui lui valut l’ingratitude et ladéfiance de la Restauration.
De Précy tient à Lyon maintenant comme lamoelle aux os.
Le courage indomptable de cette ville fut sigrand, quoique pour une mauvaise cause, que, malgré cette erreurqui mit la patrie en péril, il faut saluer j’héroïsme de ce peuplequi fait honneur à la nation.
Or, ce fut Précy qui incarna pendant le siègemémorable l’âme même de Lyon.
Aussi, Lamartine, l’historien inspiré, a-t-ilburiné pour Lyon le portrait de ce grand général, portraitadmirable que nous mettons au rang d’honneur dans cette galerie dela Révolution lyonnaise.
Ce général, dit-il, dont le nom inconnujusque-là était de nature à rassurer les royalistes sans portertrop d’ombrage aux républicains était le comte de Précy.M. de Précy, gentilhomme du Charolais, ancien colonel durégiment des Vosges, appartenait à cette partie de la noblessemilitaire qui ne s’était point dénationalisée par l’émigration, quiconservait le patriotisme du citoyen uni à la fidélité dugentilhomme, monarchiste par honneur, patriote par l’esprit dusiècle, Français par le sang. Il avait servi en Corse, en Allemagneet dans la garde constitutionnelle de Louis XVI : ilconfondait dans un même culte la Constitution et le roi. Il avaitcombattu, au 10 août, avec les officiers dévoués qui voulaientcouvrir le trône de leur corps. Il avait pleuré la mort de son roi,mais il n’avait point maudit sa patrie.
Retiré dans sa terre de Semur en Brionnais, ily subissait en silence le sort de la noblesse persécutée. Les amisqu’il avait à Lyon le désignèrent à la commission républicainecomme le chef le plus propre à diriger et à modérer le mouvementmixte que Lyon osait tenter contre l’anarchie. Précy n’était pointun chef de parti, c’était, avant tout, un homme de guerre.Néanmoins, la modération de son caractère, l’habitude de manier lessoldats et cette habileté naturelle aux hommes de sa province, lerendaient capable de réunir en faisceau ces opinions confuses, deconserver leur confiance et de les conduire au but sans le leurdécouvrir d’avance.
Précy avait cinquante-et-un ans. Mais sonextérieur martial, sa physionomie ouverte, son œil bleu et serein,son sourire fin et ferme, le don naturel de commandement et depersuasion à la fois, son corps infatigable en faisaient un chefagréable à l’œil d’un peuple.
Tel fut l’homme qui dort aujourd’hui sous lemonument funèbre où le Lyon clérical se rend en pèlerinage.
Le jour où ce monument, arraché aux moines,sera rendu à la cité, je propose, pour de Précy, cetteépitaphe :
SON ERREUR EFFACE SA GLOIRE
L’histoire romaine renferme un des plus beauxtraits de l’antiquité.
Rome, se sentant en péril, voulut se donner undictateur armé de tous les pouvoirs et tenant en ses mains avec ledroit de vie et de mort le salut de la patrie.
La voix unanime du peuple désigna pour cesredoutables fonctions un vieux noble, un intrépide officier deslégions, à cette heure vétéran.
On lui envoya des députés qui le trouvèrent lamain sur le soc de sa charrue, cultivant lui-même les sept arpentsde terre qui formaient tout son bien.
Cette scène d’une simplicité si grande,Tite-Live nous l’a racontée avec la majesté de son style.
Que le lecteur lise la page suivante deLamartine et qu’il compare le Cincinnatus de Lyon à celui de Rome,l’écrivain français à l’écrivain romain :
« Les députés de Lyon, dit Lamartine(histoire des Girondins) partirent pour proposer le commandement àM. de Précy. Ils le trouvèrent comme les Romains avaientjadis trouvé le dictateur dans son champ, la bêche à la main etcultivant ses légumes et ses fleurs. Un dialogue antique s’établitdans le champ même, à l’ombre d’une haie, entre le militaire et lescitoyens. Précy déclara modestement qu’il se sentait au-dessous durôle qu’on venait lui offrir ; que la Révolution avait briséson épée et l’âge amorti son feu ; que la guerre civilerépugnait à son âme, que c’était un remède extrême qui perdraitplus de causes qu’il n’en sauverait ; qu’en s’y précipitant onne se réservait d’autre asile que la victoire ou la mort ; queles forces organisées de la Convention dirigées sur une seule villeécraseraient tôt ou tard Lyon ; qu’il ne fallait pas sedissimuler que les combats et les disettes d’un long siègedévoreraient un grand nombre de leurs concitoyens, et quel’échafaud décimerait les survivants. »
« Nous le savons, répondirent lesnégociateurs de Lyon, mais nous avons pesé dans nos penséesl’échafaud contre l’oppression de la Convention, et nous avonschoisi l’échafaud.
– Et moi, s’écria de Précy, je l’accepteavec de tels hommes ! »
Il reprit son habit suspendu aux branches d’unpoirier, rentra pour embrasser sa jeune femme, prendre ses armescachées depuis dix-huit mois et suivit les Lyonnais.
À son arrivée, il se revêtit de l’uniformecivique, arbora la cocarde tricolore et monta à cheval pour passerl’armée municipale en revue.
Les bataillons de troupes soldées et de gardesnationaux, rangés en bataille sur la place Bellecour pourreconnaître le général, saluèrent de Précy d’unanimesacclamations.
Le choix de de Précy comme général en chefétait très habile : il satisfaisait les royalistes etn’offusquait point les Girondins.
Ce gentilhomme, non émigré, cet émule deLafayette, cet ancien officier royaliste constitutionnel, autrefoisbon républicain modéré, aujourd’hui qui se présentait avec lacocarde tricolore, de Précy, enfin, était le général qu’il fallaità Lyon.
Roubiès ne s’y était point trompé et l’avaitchoisi de main de maître.
Mais il lui donna de sa main un lieutenant quiétait tout prêt à remplacer son général, lorsque celui-ci, après lavictoire, après la proclamation d’un roi absolu, se sentirait dupéet serait forcé de disparaître.
Cet homme était le comte de Virieu.
Ainsi, de l’aveu même de Lamartine, lesGirondins étaient menés par les royalistes.
Nous verrons comment le héros du siègesurvécut à un des massacres les plus impitoyables dont l’histoiredes guerres civiles ait conservé le souvenir et comment de Virieudisparut dans une trombe de feu, sans que jamais on put retrouversa trace.
Le siège de Lyon est rempli de ces tragiquesincidents.
Nous venons de voir quel général allaitcommander les Lyonnais, voyons quel général, était à la tête desrépublicains.
Le 8 Août, arrivait au château de la Pape, surles bords du Rhône au Nord de Lyon, l’avant-garde dessans-culottes, comme appelaient dédaigneusement nos soldats lesémigrés français qui combattaient la patrie.
Cette avant-garde était détachée de l’arméedes Alpes avec laquelle Kellerman défendait les défilés de laSavoie contre les Piémontais, les Autrichiens, les Savoyardsinsurgés.
Avec cette audace qui caractérisa son mâlegénie, la Convention préféra dégarnir cette frontière des Alpes,affaiblir encore cette armée si faible déjà de Kellermann quelaisser Lyon braver ses décrets.
Écraser à tout prix la révolte de la secondeville de France et marcher ensuite à la frontière au secours del’armée des Alpes laissée en détresse, telle fut la conceptionmilitaire de la Convention.
Il s’était formé dans les camps un espritmilitaire hostile à l’esprit civil de la Convention qui voulait desarmées de citoyens modelées sur celles des grandes époques de laRépublique romaine qui eut les meilleurs soldats du monde.
Dans ces armées, le soldat est encore, esttoujours un citoyen ; ce n’est ni le mercenaire soldé qui ferabon service au plus offrant, ni le militaire désigné par le sortqui sera séquestré pendant sept ou huit ans du reste de lanation : c’est un homme libre qui s’est soumis à la disciplinepour repousser l’ennemi, lui imposer la paix et reprendre ensuiteses droits de citoyen en déposant ses armes.
Tels étaient les soldats de la Convention.
Un général préfère avoir sous la main desbaïonnettes inintelligentes qui ne raisonnent pas et dont il peutfaire les instruments de son ambition. Lors même qu’il ne nourritpas de projets politiques, le général qui a fait sa carrière dansl’état militaire, aura toujours une certaine répulsion instinctivecontre le soldat citoyen, le milicien, miles, commedisaient les Romains qui firent la conquête du monde avec desmilices commandées par des magistrats revêtus de l’autoritémilitaire (consuls, proconsuls et préteurs).
Il y avait donc hostilité et incompatibilitéentre la conception militaire de la Convention et celle desétats-majors encore imbus des traditions de la monarchie et dustatut militaire aristocratique du temps des rois.
Mais ce qui surtout était insupportable auxgénéraux, c’était la présence dans les camps de ces représentantsen mission dont la surveillance jalouse, soupçonneuse, vigilante,était gênante même pour les plus actifs, les plus zélés et les plusintelligents.
Ces représentants étaient de terribleshommes ; d’une bravoure indomptable, ils marchaient en têtedes soldats, panache au vent, l’écharpe flottante, attirant sur euxle feu de l’ennemi ; d’une audace presque toujours heureuse,ils ordonnaient d’attaquer et de vaincre sous peine de mort augénéral hésitant, et, comme Jourdan, ce général s’immortalisait parle gain d’une bataille qu’il n’osait pas livrer.
Ces représentants indomptables avaient empêchéou puni toutes les trahisons, toutes les faiblesses, toutes lesnégligences.
Dumouriez avait été obligé de passer àl’ennemi ; son armée qu’il voulait faire marcher sur laConvention pour faire roi le duc d’Orléans, fit feu sur lui quandil la harangua.
Houchard, Custine, sous l’œil de ces farouchescenseurs, allaient payer leurs fautes de leur tête.
Aussi les généraux étaient-ils sourdementmécontents, aigris, hostiles, mais, dans le lointain, ils voyaientse profiler la silhouette sinistre de la guillotine, et cette morthonteuse les épouvantait ; ils obéissaient et faisaient desprodiges en se sentant, comme le disait l’un d’eux, la hache sur lecou.
Kléber, en Vendée, était un des mécontents,quoique républicain sincère.
Kellermann était de ceux qui, tout en servantfidèlement la République, exécrait les représentants en missiontout en faisant des prodiges sous leurs yeux.
Avec un petit nombre de troupes, ditLamartine, Kellermann écrasait partout ces résistances. Le petitcorps d’armée qu’il avait en Savoie se présentait comme une diguemobile, d’une vallée à l’autre, en franchissant les faites, etarrêtait partout le débordement qui descendait sur nous deshauteurs.
Kellermann était de ces races militaireshabiles et intrépides au combat, plus faites pour conduire dessoldats que pour se mêler aux débats des partis : voulant bienêtre chef des armées de la République mais non exécuteur de sessévérités, il craignait dans l’avenir la renommée de destructeur deLyon. Il savait quelle horreur s’attache dans la mémoire des hommesà ceux qui ont mutilé la patrie. Le renom de Mariens du Midi luirépugnait. Il temporisa quelque temps, tenta la voie desnégociations, et, pendant qu’il rassemblait ses troupes, il envoyasommation sur sommation aux Lyonnais. Tout fut inutile. Lyon ne luirépondait que par des conditions qui imposaient à la Convention larétractation du 31 mai, la révocation de toutes les mesures prisesdepuis ce jour, la réintégration des députés girondins, le désaveud’elle-même, l’humiliation de la Montagne. Kellermann, pressé parles représentants du peuple, Gauthier, Nioche et Dubois-Crancé,resserra le blocus encore incomplet de la ville.
C’est le 8 août qu’il prit cette mesure et ilne cachait pas sa mauvaise humeur d’être obligé de pousser lesiège.
Il venait d’expédier des ordres divers lorsqueson aide de camp lui annonça un courrier.
Le général murmura entre ses dents, avec unefureur sourde :
– Encore une lettre de Paris et desordres du Comité. Ces gens-là sont assommants. Quels impertinentsdrôles ! À moi le vrai vainqueur de Valmy, des ordres, desordres de maîtres à valets ! Comme si je ne savais pas mieuxqu’eux ce que j’ai à faire.
Et à son aide de camp :
– Lieutenant, faites entrer cecourrier ; vous resterez là, près de nous.
Le lieutenant sortit et revint bientôt avec lecourrier du Comité de Salut public.
Celui-ci qui ne cessait de faire la navette deParis aux armées, connaissait le général.
– Ah ! fit Kellermann, c’est toicitoyen Deboire. Quelles nouvelles ?
– Mauvaises partout ! Partout latrahison et la défaite, général.
Il tendit un pli, Kellermann l’ouvrit, le lutet frappant du pied, les mains crispées, il s’écria n’étant plusmaître de sa rage :
– Ah ça, on se fout de moi, décidément auComité ! Comment ? j’arrive ici le 8 au soir et l’onm’ordonne de bombarder le 10 ! Est-ce que l’on a idée deça ? Est ce que c’est possible ?
– Oui ! dit une voix.
Et le général s’aperçut avec stupéfactionqu’on avait ouvert sa porte, et celui qui avait dit :« oui » entrait sans se faire annoncer.
– Oui, répéta-t-il. C’est possible. Lyonsera bombardé le 10 août… sous peine de mort…
Et il se croisa les bras devantKellermann.
Ce changement dans le ton et dans les manièresd’un homme aussi réservé que Dubois-Crancé frappait Kellermannd’étonnement.
– Mon cher général, lui dit lereprésentant, ce n’est plus l’envoyé de la Convention qui vousparle, c’est l’ingénieur, le camarade, le patriote soucieux desgloires de la France, et vous en êtes une ! Je ne voulais pasque, pris au dépourvu par un ordre du Comité de Salut publicd’avoir à bombarder Lyon, vous ne puissiez exécuter cet ordre sipressant, si important qu’au cas de non-exécution, il y allait dela tête.
Et d’une voix de plus en plus affectueuse, ilcontinua :
– J’ai donc avisé, depuis que le siège deLyon m’a paru inévitable. Des instructions précises et pressantesont été envoyées aux départements voisins pour que chaque cantonfournit une compagnie de pionniers munis chacun d’un outil, d’ungabion ou d’un sac : la garde nationale étant organiséepartout et exercée depuis 1789, nos pionniers choisis dans lesrangs ont un fusil, savent s’en servir et manœuvrent assezbien : ils ont pour sergents des agents-voyers, des chefs dechantier, pour officiers des ingénieurs civils.
Le défilé commençait et Kellermannmurmura :
– Ils marchent ! Ils marchent !C’est presque une vraie troupe.
– Quant aux canons, je les ai demandés àGrenoble et à Besançon, avec les canonniers. En sorte que nousvoilà prêts à bombarder Lyon, non pas dans la nuit du 10 au 11,mais dans celle du 8 au 9, ce qui nous fait gagner 18 heures surles ordres du Comité de Salut public, ce qui vous lave, mon chergénéral, des soupçons qui planaient sur vous.
Redevenant grave et d’une voixsévère :
– Entre nous, mon cher général, cessoupçons ne sont pas téméraires ; ce que j’ai fait, vousauriez dû le faire. Vous, si prévoyant quand il s’agit desPiémontais, vous ne prenez aucune mesure lorsqu’il s’agit desLyonnais : il faut tout vous souffler et l’on est obligé devous pousser.
– Que diable voulez-vous faire avec cinqmille soldats que j’ai réellement sous la main ?
– Vous allez être soutenu par dix millevolontaires répartis en quatorze bataillons.
– Peuh ! fit Kellermann, desvolontaires…
– Est-ce donc à vous d’en faire fi, vousqui en avez commandé à Valmy ?
– Soit ! On formerait cesvolontaires sous le feu ! mais l’ennemi a vingt-cinq millehommes ; avec les volontaires et ma troupe, cela ne me donneque quinze mille hommes.
– Vous recevrez, d’ici à quelques jours,quarante mille gardes nationaux réquisitionnés et plus tardcinquante mille.
– Des pères de famille. Est-ce avec celaque je donnerai l’assaut à la Croix-Rousse ?
– Oui, mais en appliquant le procédéemployé par les Anglais aux Indes.
– Quel procédé ?
– Les Anglais ont aux Indes une grossearmée de cent mille cipayes, qui ne vaut pas cher et qui n’est mêmepas à comparer à nos gardes nationaux : mais ils ont à côté decette mauvaise armée, vingt mille soldats européens. Ils mettent entête d’une colonne de cinq régiments indigènes, un batailloneuropéen qui entraîne le reste – les Anglais comparent ces cotonnesà un coin de métal destiné à fendre le bois, coin de fer mais garnid’acier au tranchant. Vos gardes nationaux seront le fer, vosvolontaires encore du fer, mais de meilleure qualité, vos soldatsdes Alpes seront l’acier.
– Oui, peut-être en procédant ainsiferons-nous quelque chose ! dit Kellermann.
– Eh oui, s’écria Dubois-Crancé, nousferons quelque chose.
En ce moment les canons défilaient.
– Douze pièces ! fît Kellermann,c’est peu pour bombarder une ville qui possède quarante pièces etqui en fond tous les jours.
– Général, dit Dubois-Crancé avec sagrande science du métier, j’ai étudié la situation : aucunedes pièces de l’ennemi placées à Sainte-Foy, à Fourvière, àOullins, ne pourra atteindre les nôtres, que nous disposerons de cecôte-ci du Rhône, sur le vaste emplacement de Montessuy, qui permetde faire un feu concentrique sur les batteries entassées,resserrées de l’ennemi : vous savez bien, général, que lafaculté de disperser et d’étendre ses batteries, donne àl’assiégeant une supériorité immense ; tous ses coups portent,et, s’il manque le point visé, il tombe sur un autre ; s’il neruine pas telle maison, il incendie telle autre ; s’il nedétruit pas telle embrasure, il fait sauter un magasin à poudre.L’assiégé, au contraire, obligé de répondre à des feux qui leprennent de front et de flanc qui croisent leurs tirs, perd souventses boulets ; s’il manque le but, il n’atteint rien et leprojectile s’enterre en pure perte. De plus, nous pouvons déplacernos batteries et l’ennemi ne peut changer les siennes de place,faute de terrain. Je maintiens donc que sur les quarante piècesennemies, le quart seulement pourra nous répondre efficacement etque nos douze pièces affirmeront, dès cette nuit, leur supériorité.J’ai désigné les emplacements, tout est prêt. Le travail seraenlevé en quelques heures et vous n’avez qu’à signer ces ordrespour que je les fasse exécuter.
Kellermann ne pouvait plus ni reculer nirefuser.
Il signa, mais à contre-cœur. Toutefois, ildit à Dubois-Crancé :
– Convenez avec moi que si l’on diffèred’avis avec un homme comme vous qui sait la guerre, on peut selaisser convaincre par ses raisonnements ; mais qu’il estabsurde d’être mené par un comité où personne n’est soldat et parun ministre comme Garat.
– C’est vrai ! Mais, général,Carnot, un officier du génie comme moi, va remplacer Garat le 14 oule 13 de ce mois et il nous organisera la victoire.
– Tant mieux ! dit Kellermann avecun soupir.
Dubois-Crancé voulait en finir avec leshésitations du général.
– Voyons, lui dit-il, Lyon est-il rebelleou non ?
– Sans doute ! dit Kellermann. Ets’il ne s’agissait que de prendre la ville, quoique cette lutteintestine me pèse, je serais moins chagrin. Mais après l’assaut latuerie dans les rues, puis les massacres en masse, puis lesexécutions après jugement des cours martiales ! Et je seraiforcé d’attacher mon nom à cette répression effroyable ! Voilàce qui m’épouvante.
– Général, dit Dubois-Crancé, jurez-moid’agir vigoureusement désormais, et je vous jure, moi, de vousrenvoyer à votre armée des Alpes, la veille du jour où la villesera sur le point d’être prise. Vous échapperez ainsi à laresponsabilité des vengeances de la Convention.
Le regardant :
– Plus patriote que vous, je fais lesacrifice de mon nom qui arrivera chargé d’exécration devant lapostérité. Mais, bourreau de Lyon, j’aurai terrifié les mauvaiscitoyens, comprimé la révolte, sauvé la France. Peu m’importel’opinion banale de ma génération et de celle qui suivra. Un jourviendra où l’histoire me rendra justice.
Et il sortit, laissant Kellermannsingulièrement rapetissé à ses propres yeux.
Dubois-Crancé emportait l’ordre dubombardement.
Kellermann était resté seul et fortmaussade.
Comme général, comme homme, comme républicain,il était humilié ; il ne se l’avouait pas, se sentait deméchante humeur et s’il eut eû sous la main quelque maladroit surqui passer sa colère, il l’eût fortement rudoyé.
Le défilé terminé, l’aide de camp du généralrevint : mais Mouton n’était pas homme à se laissermalmener ; c’était un mouton plus intraitable qu’un loup.
Aussi le général l’accueillit-il sans trop debrutalité.
Il se contenta de demander d’un airbrusque :
– Eh bien, ce défilé !
– Vous l’avez vu, mon général, ditMouton : à vous d’en juger.
– Mais je vous demande votre avis,lieutenant ?
– Mais je n’ai pas d’avis ! jesurveillais le capitaine Salvat pour lui casser la tête et je n’aipoint regardé autre chose.
– Et vous auriez brûlé la cervelle à cecapitaine ? demanda le général d’un air de reproche.
– Parbleu, fit Mouton. C’étaitl’ordre.
– En sorte que si un de ces représentantsen mission vous commandait de me brûler la cervelle, vous leferiez.
– Sans hésiter… Voyez-vous, mon général,Dumouriez a trahi, Custine a trahi, d’autres trahiront. Je vouscrois incapable de cette infamie : mais enfin si lesreprésentants en mission n’avaient pas démasqué Dumouriez, illivrait son armée à l’ennemi. Mon général, la Convention, c’est laFrance : je suis et je serai toujours du côté de la France. Ceque les représentants ordonneront, je le ferai. S’ils se trompent,la Convention leur donnera un bon pour la guillotine où ilsporteront leur tête à couper. Je vous engage donc, mon général, àvous soumettre franchement, comme moi, à leurs décisions.
– Morbleu, lieutenant, vous ne me direzpas que votre cœur ne saigne pas à l’idée de tuer desFrançais !
– Eh ! général, il saigne, maiscomme c’est son métier de cœur de saigner, je le laissefaire ; ma tête qui pense, fait sa besogne de son côté, etcomme elle commande à mon bras de taper sur les révoltés, jetape.
Le général d’artillerie de Chenelettes venaitd’arriver, mandé par Roubiès.
Celui-ci le reçut sans témoin.
– Général, lui dit l’abbé, je viens derecevoir du dehors un avis important. Avant deux heures d’ici,l’ennemi se présentera devant les retranchements de laCroix-Rousse.
– Je le sais ! dit Chenelettes. Mesespions particuliers m’ont prévenu et j’attends l’ennemi.
– En tête duquel, dit Roubiès, marche unbataillon de Jacobins lyonnais, dit de la Croix-Rousse.
– Et commandé par Saint-Giles !ajouta Chenelettes.
– Vous êtes bien renseigné, général,répliqua Roubiès. C’est cela ! Mais ce bataillon apporte unesommation qu’il doit nous faire signifier par un trompette et quinous donne une heure pour réfléchir avant que les républicains necommencent le feu sur la ville avec les pièces de campagne de petitcalibre que ce détachement traîne avec lui.
– Deux méchants canons de calibre de4 ! fit Chenelettes. Nous sommes en mesure de pulvériserça.
– Je n’en doute pas ; mais je trouvequ’il serait très dangereux de laisser des pourparlers s’établirentre nos avant-postes et l’ennemi : qu’une seule de noscompagnies tourne et passe aux Jacobins, c’est fini ; Lyonnous fond dans la main.
– Et nous sommes frits dans cette friturecomme des goujons du Rhône dans l’huile ! dit Chenelettes enriant – aussi faut-il aviser.
– J’ai pensé, fit Roubiès, que, siquelqu’un de nos artilleurs, par imprudence, tirait un coup decanon sur les républicains qui vont chercher à s’aboucher avec lesnôtres, cela romprait les pourparlers ; on s’accuserait desdeux côtés de guet-apens et de trahison ; les deux partis s’envoudraient à mort.
– Malheureusement, dit Chenelettes, ceque vous me proposez-là est impossible.
– Pourquoi donc ? Un artilleur ivre,tirant sans ordre, cela se voit dans tous les sièges.
– Mais ce coup de canon est entendu parles deux armées : ce coup de canon est commandé ; ce coupde canon fait crier au guet-apens, comme vous dites ; et puisla loyauté militaire me défend d’employer ce moyen…
– Oh ! général, un scrupule aussimesquin ! Comment ! nous qui trahissons si ouvertement laFrance pour rétablir son roi, nous nous arrêterions à cettemisère ?
– Oui ! Toute déloyauté déplaît ausoldat. Je ne tiens pas à mériter le mépris de mon armée. L’estimedu général est pour moitié dans le courage des troupes. Aussi ai-jepensé à autre chose.
– Ah !
– Oui. Il m’a semblé que quelques coupsde fusils remplaceraient avantageusement votre coup de canon,surtout s’ils étaient tirés dans les rangs des républicains.
– Ah ! général, nous commençons ànous comprendre. Mais comment amènerez-vous les républicains à nousenvoyer des coups de fusil ?
– Je n’ai pas dit que ce seraient lesrépublicains qui tireraient, j’ai dit seulement que les coupspartiraient de leurs rangs.
– Je vous comprends encore mieux que toutà l’heure. Vous enverrez des émissaires.
– Ils sont partis. Ce sont des hommes ducommandant Pierre, celui-ci est avec eux : tous sont habitantsde la Croix-Rousse, mais Auvergnats. Ils se cacheront dans lamaison même du commandant. Ils ont mission de faire feu en l’airsur nos Lyonnais.
– Très bien ! Vous nous tirez d’ungrand péril, général, car je redoutais beaucoup la popularité deSaint-Giles, ce commandant du bataillon de la Croix-Rousse qui al’intention de haranguer nos Girondins.
– Mais est-ce que vous ne protégez pas unpeu ce Saint-Giles à cause deMme de Quercy ?
– C’est-à-dire que j’ai dû me montrerindulgent pour plaire à notre chère baronne. Mais elle est la pireennemie de ce malheureux caricaturiste.
– Alors, dit Chenelettes, je puis vousavouer que nos Auvergnats toucheront mille francs s’ils abattent ceSaint-Giles, et que cinq ou six pièces cracheront à mitraille surle point où il sera. S’il échappe à cette bombe de feu et auxballes des Auvergnats, il aura vraiment une chance inouïe.
– Vous avez donc une injure personnelle àvenger ?
– J’ai à le punir d’une caricatureignoble.
– Eh bien, tant mieux ! dit Roubiès.Ce Saint-Giles est un dangereux garçon.
D’un air dégagé :
– Général, allez à votre poste et ne lemanquez pas.
Mais le guet-apens de la Croix-Rousse,échauffourée militairement insignifiante, eut une grande importancepolitique pour Lyon.
Sans le guet-apens de la Croix-Rousse,peut-être le siège n’aurait-il pas eu lieu.
Pour la France et pour le monde, c’était chosede secondaire importance, mais pour Lyon…
La ville, si elle s’était soumise, n’auraitpoint perdu sept cent millions, dix mille hommes au combat et deuxmille dans les exécutions.
Cette idée d’une sommation portée par untrompette avec pourparlers d’avant-garde aux avant-postes était deSaint-Giles.
À peine revenu d’Avignon, l’artiste avait,sans perdre une seconde, levé ce fameux bataillon de laCroix-Rousse qui devait s’immortaliser pendant le siège.
Il avait d’abord et d’emblée réuni unecompagnie de dessinateurs sur étoffes accourus à son appel etsoldés tout aussitôt par la municipalité de Villefranche ;puis les ouvriers typographes et lithographes qui avaient composéet imprimé le journal de Saint-Giles avaient formé une secondecompagnie ; les libraires, colporteurs de journaux, crieurs etautres, avaient improvisé la troisième compagnie, et Saint-Gilesavait vu bientôt le bataillon se compléter à six compagnies.
La Ficelle et Monte-à-Rebours lui avaientfourni à eux seuls trois compagnies, des anciens Carmagnoles.
Il était, du reste, un des plus beauxbataillons de l’armée républicaine.
Armé et habillé comme la ligne, il était bienexercé : Kellermann le prit pour un des bataillons de sonarmée des Alpes, un jour de combat, tant son attitude étaitmartiale.
Il avait pour guidon un drapeau noir avec unegrande croix rousse sur un des revers de l’étoffe ; surl’autre, une lune pleine avec cette devise.
Sans quartier !
On a reproché cette devise à ce bataillon.
On oublie que les généraux lyonnais avaientdécidé que les hommes qui en faisaient partie, s’ils étaientcapturés, seraient fusillés sans jugement.
De là, cet uniforme de la ligne, adopté parSaint-Giles pour que ses hommes, faits prisonniers, fussentconfondus avec ceux de l’armée régulière.
Saint-Giles qui depuis seize ans jouait ausoldat, comme presque tous les jeunes gens de Lyon, et qui, deplus, avait le feu sacré, Saint-Giles s’était mis rapidement à lahauteur de son rôle.
Il faut dire qu’à cette époque, on faisait bonmarché des exercices de parade et que l’on allait droit au but.
On avait réduit la manœuvre et la tactique auxmouvements les plus simples et les plus pratiques, en vue d’uncombat et non des vaines ostentations du Champ-de-Mars.
Sur le rapport du général Carteaux qui avaitinspecté le bataillon en formation, celui-ci était entré à la soldede l’État, et un décret l’avait envoyé à l’armée des Alpes pourLyon.
Malheureusement pour lui, Saint-Giles, sans lesavoir, était en suspicion.
Comme Couthon, un des représentants en missionà l’armée de Lyon était un ami intime de Robespierre, celui-ci luienvoyait une foule de renseignements et de notes pouvant êtreutiles.
Parmi ces notes Couthon en trouva uneconcernant Saint-Giles.
« Se défier du caricaturiste Saint-Giles,le surveiller de près, éclairer ses actions ».
Il a été l’amant de la ci-devant Quercy.
Couthon avait fait passer cette note àDubois-Crancé.
Il en était résulté que Dubois-Crancé avaitconsulté ses policiers.
Ceux-ci avaient indiqué à Dubois-Crancé, commedes hommes sûrs, Monte-À-Rebours et la Ficelle, ex-policierseux-mêmes, capitaines à cette heure dans le bataillon de laCroix-Rousse.
Et il en était résulté que ces deux agentsavaient reçu mission de surveiller leur chef de bataillon.
À ces heures de crise, quand le soupçon estpartout, les meilleurs, pour une imprudence, sont ainsi mis ensuspicion.
Saint-Giles était donc parti avec sonbataillon pour cette expédition de la Croix-Rousse avecl’assentiment de Dubois-Crancé.
Mais à peine s’était-il mis en marche queDubois-Crancé fit appeler un officier de gendarmerie quiremplissait les fonctions de grand prévôt.
– Capitaine, lui dit-il, vous allezconvoquer la cour martiale ici ; il faut qu’elle soitassemblée dans une heure d’ici.
– Nous aurons donc quelqu’un àjuger ? demanda le grand prévôt.
– Peut-être.
– Est-ce moi qui porterai la parole pourl’accusation ?
– Oui.
– Alors, citoyen représentant, donne-moimes instructions ?
– Il s’agit du commandant du bataillon dela Croix-Rousse, Saint-Giles.
– Il est suspect ?
– Voici les notes qui le concernent, ditDubois-Crancé.
Le grand prévôt prit connaissance de cesnotes, les transcrivit sur son carnet et dit :
– Diable !
– Diable… quoi ? demandaDubois-Crancé. D’abord, il n’y a plus de diable, puisqu’il n’y aplus de Dieu.
– C’est juste ! fit le grand prévôt.Je retire le mot et je dis tout simplement Sacrebleu !
– Et pourquoi ce sacrebleu ?
– Parce que j’aurais juré sur ma tête quece grand beau garçon était franc comme l’or.
– Et maintenant ?
– Maintenant… je doute… puisque tu lesoupçonnes et qu’on l’accuse.
– En ce moment, dit Dubois-Crancé, ilremplit une mission à la Croix-Rousse. S’il se conduit bien, cesera bien… provisoirement.
– Et, s’il se conduit mal, je l’arrête etje le mène devant la cour martiale ?
– C’est cela.
– Mais s’il passe à l’ennemi ?…
Et sur cette question, en gendarme qu’ilétait, le grand prévôt se frisa les moustaches.
Il croyait prendre Dubois-Crancé en faute.
– À ton air, citoyen capitaine, dit lereprésentant, je comprends ton arrière-pensée.
Le prévôt sourit.
– Tu te dis, reprit Dubois-Crancé, quej’ai eu tort de donner à Saint-Giles l’occasion de trahir.
– Peuh ! fit le prévôt. C’est uneidée comme une autre qui m’a passé par la tête.
– Eh bien, capitaine, j’ai calculé monaffaire. Je me suis dit que rien n’était plus dangereux qu’untraître, dans certaines circonstances. Mais l’affaire de laCroix-Rousse n’est pas de ces circonstances-là. Si Saint-Gilestrahit, il ne compromet qu’un bataillon ; le compromettant, ouil sera pincé et fusillé, ou il fuira. Ce sera dans les deux cas untraître de moins.
– Bon ! fit le grand prévôt. Voilàqui est bien raisonné.
– Merci de l’approbation ! dit avecun dédain narquois Dubois-Crancé.
Puis concluant :
– Donc un rapport sur notre homme, unrapport tout prêt basé sur les notes que vous venez de lire ;au bas une place blanche pour une accusation formelle de trahison,s’il trahit. Tout étant ainsi prêt en une heure, Saint-Giles peutêtre jugé, condamné et fusillé. Va, citoyen capitaine.
Le prévôt salua militairement et s’enalla.
– Sacrebleu, dit-il, en frisant samoustache, j’ai vu de rudes hommes en ma vie de gendarme, maiscelui-ci a quatre poils au moins de plus que les autres.
Étonner un gendarme, ce n’est pasfacile ; le prévôt, cependant, s’avouait qu’il avait rarementrencontré un caractère comme celui de cet ex-mousquetaire.
Au fond, il ne croyait pas à la culpabilité deSaint-Giles, et il se dit :
– Pauvre artiste ! Queldommage ! Se compromettre pour une amourette.
Mais c’était l’homme qui parlait ainsi ;le gendarme reprit bientôt le dessus, car le capitaine sedit :
– Allons-y donc d’un grand morceaud’éloquence sur les amours dangereuses qui perdent les meilleursrépublicains. Le pauvre malin sera condamné. Vrai, je leregretterai. Mais il le faut… Le citoyen Dubois-Crancé ne badinepas.
Et le capitaine commença à ruminer sonrapport.
Pendant ce temps-là, Saint-Giles se battait àla Croix-Rousse.
Ce combat inaugura le siège de Lyon.
Ce jour-là, le sang coula pour la premièrefois.
Cette lutte est le prologue du drame militairependant lequel Lyon perdit ses meilleurs citoyens, sa jeunesse, quifut si brave et qui eût si bien combattu aux frontières.
Et, par une fatalité lamentable, la légendeaccuse Saint-Giles, un enfant de Lyon, d’avoir précipité leshostilités.
Erreur que nous allons dissiper par notrerécit.
Selon le plan convenu, Saint-Giles avait prisposition devant les redoutes ennemies, disposant ses canons defaçon à couvrir la retraite de son bataillon, et laissant sixcompagnies en réserve pour garder ces canons.
Les quatre autres compagnies, dispersées enpetit piquet, avaient reçu ordre de laisser le trompette porter lasommation, puis de profiter de la trêve d’une heure accordée à Lyonpour s’approcher de l’ennemi et entamer avec lui despourparlers.
Naturellement, Saint-Giles, qui comptaitbeaucoup d’amis à Lyon, espérait s’aboucher avec quelques-uns.
Il s’avança donc au milieu de sonavant-garde.
Parmi les compagnies de réserve qu’il laissaitderrière lui, se trouvaient celles de Monte-à-Rebours et de laFicelle, chargés tous deux de le surveiller, sans qu’il s’endoutât.
La scène que nous allons décrire se passaitdevant le faubourg de la Croix-Rousse, aux abords desquels l’ennemiavait établi ses grands gardes.
Des petites maisons construites plutôt à lapaysanne qu’à la citadine, s’espaçaient un peu clairsemées, formantdes rues pleines de larges travées et en voie de formation.
De ces maisons, des voix sympathiquessaluaient l’avant-garde des républicains : le faubourg tenaiten général pour la République.
Saint-Giles, en tête des siens, répondaitgracieusement à l’accueil des habitants, dont beaucoup leconnaissaient.
En passant devant une grande maison dont lesfenêtres étaient fermées et qui semblait inhabitée, il sourit,sachant qu’elle appartenait à un de ces royalistes qui se cachentsous le masque girondin.
Il ne se préoccupa pas de cette maisonmuette ; il eut tort.
Tout l’avant-garde défila devant cette maison,continuant sa route ; derrière l’avant-garde, deux pièces dequatre marchaient en soutien.
À trois cents pas de la maison, on voyait latête des compagnies de réserve arrêtée en observation.
Mais bientôt, un petit peloton d’une vingtained’hommes se détacha de cette réserve ; il était conduit pardeux capitaines ou plutôt ils les escortaient.
Ces deux capitaines étaient Monte-à-rebours etla Ficelle qui s’avançaient, quittant leur poste d’arrière-gardepour observer Saint-Giles.
Ils réglaient leurs pas de façon à ne pointperdre de vue le commandant.
Comme la maison aux fenêtres fermées étaittrès rapprochée des avant-postes, il en résulta que Saint-Giles nele dépassa point de plus de quatre-vingt pas, car les sentinelleslyonnaises lui criaient déjà : Halte-là !
D’autre part, la Ficelle et Monte-à-rebours,distinguant tout très bien, s’étaient arrêtés à quarante pas avantd’arriver auprès de la maison.
Telle était la position de chacun quand sepassa le fameux incident des coups de fusils.
Les deux capitaines de Carmagnoles,ex-policiers au service du comité de Châlier étaient d’un caractèretout différent.
Tandis que Monte-à-Rebours se contentait, enhomme de main qu’il était, d’exécuter la consigne, la Ficelle, plusintelligent, observait tout ce qui se passait, alors même que leschoses dont il se préoccupait n’avaient en apparence aucun rapportavec les missions dont il se chargeait.
Ainsi la maison fermée n’intéressait nullementMonte-à-Rebours ; elle attira l’attention de la Ficelle.
Cette maison fermée ne lui disait rien quivaille ; évidemment, elle était hostile, puisqu’elle boudaitet tenait portes et fenêtres closes.
Si elle était hostile, elle était dangereuse,à moins qu’elle ne fût vide.
Mais était-elle vide ?
La Ficelle, plus prudent que Saint-Giles,résolut de s’en assurer.
Il envoya chercher au pas de course unesection de sa compagnie, qui arriva promptement, conduite par unofficier.
– Entrez là-dedans ; fouillez toutesles chambres, dit la Ficelle à l’officier, et arrêtez tous ceux quevous trouverez cachés.
L’officier divisa intelligemment sa troupe endeux pelotons, dont l’un tourna la maison et y pénétra par une courqui se trouvait sur les derrières ; l’autre peloton fit voleren éclats les fenêtres du rez-de-chaussée et sauta dans leschambres.
La Ficelle, d’instinct, regardait toujours auxétages supérieurs, supposant bien que les habitants, s’il y enavait, étaient montés le plus haut possible, ne fut-ce que parcuriosité.
Tout à coup, il vit un volet s’ouvrirau-dessous du toit, et, par ce volet, cinq ou six canons de fusilpassèrent.
Un coup de feu partit d’abord, puis plusieursautres, tous dirigés sur le point où se trouvait Saint-Giles.
Ce qui avait déterminé cette fusillade,c’était précisément la brusque invasion des républicains dans lamaison close.
Le capitaine Pierre et une dizained’Auvergnats de sa compagnie s’y trouvaient réunis à l’étagesupérieur.
Ils attendaient le moment de consommer leurguet-apens, tenant sous l’œil le malheureux Saint-Giles.
Le capitaine Pierre, pour se tirer d’affaireaprès avoir tué Saint-Giles, comptait sur la canonnade qui allaitbalayer les républicains.
– Aie pas peur ! disait-il à seshommes, dans le patois auvergnat que nous traduisons. Quand nousaurons fait feu, les redoutes cracheront la mitraille sur lesrépublicains et nettoieront la rue, nous sortirons de la maisontranquillement car tous ces Carmagnoles auront f… ichu le camp.
Mais entendant les hommes de la Ficelleabattre les volets, il jugea qu’il fallait précipiter l’attentat etdonner le signal de la canonnade.
Le volet avait donc été poussé, les coups defusil avaient été tirés, les redoutes s’étaient illuminéesd’éclairs et un ouragan de mitraille s’était abattu sur lesrépublicains de l’avant-garde.
Ceux-ci, surpris par cette trahison, au momentoù ils parlementaient, subirent les entraînements d’une paniqueinévitable.
Ils s’enfuirent en désordre et déjà ilstramaient à leur suite les deux pièces de soutien qui étaientbraquées dans la rue, lorsque parut un homme ensanglanté qui, sabreau poing, força les artilleurs à rester à leur poste, arrêta unecentaine de fuyards et les fit embusquer, puis commanda le feu surl’ennemi qui chargeait.
Les républicains reconnurent Saint-Giles, leurcommandant ; ils obéirent.
Deux coups de mitraille des piècesrépublicaines et une fusillade assez nourrie arrêtèrent net lapoursuite des Lyonnais ; alors Saint-Giles organisa uneretraite en bon ordre qui valut à son bataillon les éloges de toutel’armée.
Saint-Giles, à cheval, organisait ses échelonssous le feu de l’ennemi ; il fut superbe de sang-froid etd’énergie.
Mais, pendant que l’armée acclamait le hérosde la journée et de son bataillon qui rentraient au camp, lereprésentant Dubois-Crancé signait l’ordre d’arrêter Saint-Giles etde le conduire devant la cour martiale.
Aussitôt que le bataillon avait été en sûretéet hors d’atteinte des boulets ennemis, le capitaineMonte-à-Rebours avait remis le commandement de sa compagnie à sonlieutenant et il avait gagné la Pape au grand galop de soncheval.
En bon policier, il n’était pas fâché debrûler la politesse à la Ficelle ; il voulait arriver avantlui et faire du zèle.
Il était donc allé trouver à son appartementDubois-Crancé pour lui rendre compte.
Comme nous l’avons dit, Monte-à-Rebours étaitsurtout un homme d’action. Il raconta laconiquement ce qu’il avaitvu.
Impartial, il ne cacha rien de la bravouredéployée par Saint-Giles.
Dubois-Crancé écouta attentivement.
Un fait le frappa tout d’abord, c’étaient lescoups de fusil tirés pendant la trêve.
– D’où partit la fusillade ?demanda-t-il.
– D’une maison close.
– Située ?
– Entre notre réserve et notreavant-garde.
– En sorte que, dit Dubois-Crancé, lesLyonnais vont pouvoir apprendre que ce sont nos troupes qui ontrompu la trêve.
– C’est ce que j’ai pensé, ditMonte-à-Rebours.
– Cela m’a tout l’air d’unguet-apens.
– Un « coup monté », comme nousdisons, nous autres, en langage de police.
– Et c’est Saint-Giles qui a demandé àentamer des pourparlers ? dit Dubois-Crancé, les sourcilsfroncés. Qu’en penses-tu citoyen capitaine ?
– Après ce que nous savons deSaint-Giles, c’est louche ! fit Monte-à-Rebours. Une fois quel’on est entré dans la voie du soupçon, on s’y enfoncevolontiers.
Dubois-Crancé ne pouvait se dissimuler queSaint-Giles avait été vaillant, mais il expliqua sa conduite à sonpoint de vue.
– Morbleu, dit-il, je ne comprends paspourquoi ce Saint-Giles n’a pas ramené son bataillon au pas decourse après avoir constaté la trahison. Pourquoi diable battre enretraite au petit pas sous les obus de l’ennemi ? Son devoirétait de mettre rapidement son monde hors d’atteinte.
– C’est ce que je me disais ! fitMonte-à-Rebours.
– Sans doute, reprit Dubois-Crancé,Saint-Giles, par un étalage de courage inutile, aura voulu masquersa trahison, car, pour moi, il était de connivence avecl’ennemi.
Et il rédigea sur-le-champ les notes suivantesqu’il fit porter à l’accusateur public chargé d’incriminerSaint-Giles devant la cour martiale.
Ces notes complétaient celles que le prévôtavait déjà prises et qui accusaient Saint-Giles :
1e D’avoir entretenu des relationsavec Mme de Quercy ;
2e De l’avoir accompagnée jusqu’àMarseille ;
3e D’avoir simulé une détention etd’avoir quitté la prison par connivence avec l’ennemi ;
4e D’avoir auparavant abandonné sesbataillons vainqueurs dans l’émeute du 20 mai en se faisantvolontairement enlever par l’ennemi.
Telles étaient les premières notes surlesquelles le prévôt basait le gros de l’accusation.
Les secondes, celles que lui faisait passerDubois-Crancé étaient ainsi conçues.
Les royalistes lyonnais, ayant à craindre queles républicains girondins égarés qui font cause commune avec euxne se décidassent à faire leur paix avec la Convention, avaienttout intérêt à mettre du sang entre les deux partis.
Ils ont tramé avec Saint-Giles unguet-apens.
Celui-ci a proposé d’entamer des pourparlersavec les révoltés et il s’est entendu avec des traîtres pour que,pendant une trêve, des coups de fusil partissent dans les rangsrépublicains contre les Lyonnais.
Le guet-apens a eu lieu.
Sous le coup de pareilles accusations à cetteépoque, la tête du suspect ne tenait plus qu’à un fil.
Il fallait un miracle pour sauverSaint-Giles.
Jamais, dans aucun temps, on ne vit legouvernement imposer plus durement que la Convention la disciplineaux armées.
Les généraux tombaient sous la hache, lesofficiers et les soldats sous les balles d’un pelotond’exécution !
Pour les généraux, le tribunal révolutionnairesiégeant à Paris et jugeant sans appel…
Pour les officiers et les soldats la courmartiale jugeant aussi sans appel.
Pour tous les condamnés, l’exécution dans lesvingt-quatre heures…
Le jugement rendu, point de grâcepossible.
Pour la cour martiale, comme juges, desofficiers dont les sentences étaient étudiées, surveillées,commentées.
Malheur à ceux qui cédaient à un sentimentd’indulgence coupable.
Et quel code terrible.
Trahison : mort !
Sommeil en faction : mort !
Vol : mort !
Infraction à la discipline :mort !
Selon le mot lugubre de Danton, la Conventionqui avait fait pacte avec la mort, imposait ce pacte à l’armée.
Ayant décrété la mort, il se trouva que laConvention avait décrété la victoire. Telle était la justiced’alors, justice devant laquelle allait comparaîtreSaint-Giles.
Comme prétoire, un immense hangar.
Comme public, l’armée accourue, silencieuse etpressée autour de l’enceinte. Dix sentinelles contenant, l’arme aubras, cinq ou six mille spectateurs.
Le tribunal siégeant sur de simples bancs debois.
L’accusateur debout.
L’accusé assis sur un escabeau.
Point d’appareil.
Et cependant la terreur planait sur cettescène d’une simplicité républicaine et militaire.
La mort que chaque soldat voyait au-dessus del’accusé, il la sentait sur sa propre tête.
Et le pouvoir implacable de la Convention luiapparaissait dans un représentant, celui de son écharpe, immobilecomme une statue, juge lui-même, de ces juges qui allaientjuger.
Dubois-Crancé, qui n’avait jamais vuSaint-Giles, le regardait.
Des doutes sur sa culpabilité luivenaient.
Trop tard…
Il avait livré l’accusé à la courmartiale ; eût-il voulu le sauver qu’il ne le pouvaitplus.
Saint-Giles était littéralement couvert deblessures.
La mitraille avait haché ses vêtements etlacéré sa peau ; grâce à un bonheur inouïe, il n’avait étéqu’égratigné en quelque sorte par le gigantesque coup de griffes ducanon.
Mais une balle, celle de l’Auvergne assassin,lui avait labouré le cou.
Toute l’armée se sentait prise pour lui desympathie.
Sympathie muette.
L’accusateur public qui s’était levé attenditque le président eût constaté l’identité de l’accusé par sesquestions ; après quoi, il lut l’acte d’accusation.
C’était une pièce sèche, nette, précise.
Le président et chacun des juges en avaientcopie sous les yeux et en suivaient la lecture.
Quand elle fut terminée, le président posa sesquestions.
C’était un colonel d’infanterie, un vieuxsoldat qui avait fait, comme sergent, les guerres de la Monarchieet qui avait gagné ses épaulettes sur les champs de bataille de laRépublique.
– Accusé, demanda-t-il allant droit aubut, niez-vous avoir été l’amant de la baronne de Quercy, uneémigrée ?
– Non ! dit Saint-Giles d’une voixferme.
Il y eut un murmure d’étonnement dans lafoule.
Il avouait, il était coupable.
Le président regarda les autres juges, puis ilposa une seconde question :
– Accusé, avez-vous été fait prisonniervolontairement ?
– Non ! dit énergiquementSaint-Giles. J’ai été trahi par une troupe d’Auvergnats commandéepar un certain capitaine Pierre qui m’a livré.
– Je vous ferai observer, dit leprésident, que nier ce second point ne vous sauvera pas puisque lepremier entraîne la mort.
– N’ai-je pas refusé un défenseur quandon me l’a offert ? dit Saint-Giles. Je me suis condamné à mortmoi-même. Il y a deux mois, et, pendant toute la journée, je mesuis offert en cible vivante à l’ennemi. Cette mort que jecherchais n’a pas voulu de moi.
– Vous vous reconnaissez donccoupable ?
– Je vous répète que je m’étaiscondamné.
L’armée, les juges et Dubois-Crancé lui-mêmecomprirent que Saint-Giles devait avoir été victime de quelquefatalité.
Le président se taisait, cherchant quellequestion il devait poser pour permettre à l’accusé d’expliquer saconduite ; mais Saint-Giles prit la parole.
– Je dois être fusillé, dit-il ; jene peux, ne veux ni ne daigne défendre ma vie, mais je veux plaiderpour mon honneur. Dans une heure, je serai exécuté ; je necrois pas qu’un seul de vous m’ayant vu au feu, croit que je tiensà mes jours. Devant ma fosse creusée d’avance, je l’aie vue ouverteen venant ici, je jure de vous dire la vérité.
Après un silence :
– La voici, je le jure !
Et avec l’éloquence qui faisait de lui unorateur si puissant, il raconta ses amours avecMme de Quercy, comment il l’avait aimée sansla savoir émigrée, comment elle l’avait fait enlever par lecapitaine Pierre, comment elle lui avait rendu visite enprison.
Arrivé à cet endroit de son récit, il eut unsuperbe mouvement oratoire.
– Voilà ma faute ! dit-il. Pourvaincre, nous tous, enfants d’une République menacée par l’Europe,nous devons être d’airain. J’ai faibli et vous avez vu que je saiscomment on paie une défaillance à la patrie.
Il raconta ensuite comment il avait quitté labaronne, non pas à Marseille, mais à Avignon, comment il avait levéle bataillon de la Croix-Rousse.
– Quant à ce guet-apens dans lequelj’aurais trempé, s’écria-t-il, je ne veux pas me justifier. C’estabsurde ! Les royalistes ont connu mon projet par leursespions ; ils en ont craint le succès, ils ont soudoyéquelques misérables pour rompre la trêve. Faites une enquête aprèsmon exécution et vous verrez que je ne suis pour rien dans cettetrahison. Condamnez-moi mais seulement pour une folie de jeunehomme qui ne déshonore pas.
Au milieu de l’émotion générale, le présidentlaissa échapper cette phrase :
– Il est bien malheureux que vous nepuissiez donner des preuves de votre innocence sur deuxpoints :
1e Lors de votre capture par lesLyonnais, le 20 mai ;
2e Dans le guet-apensd’aujourd’hui.
Le vieux colonel regarda Dubois-Crancé et ditsur un ton de reproche :
– La cour martiale ne peut surseoir aujugement qui doit être rendu séance tenante ; elle ne peuts’éclairer par une enquête. Si, plus tard, on trouvait des preuvesd’innocence sur les points que vous contestez, votre mémoire seraitallégée d’autant et, sans préjuger en rien de la sentence querendra le tribunal, il regretterait certainement de n’avoir puconnaître à temps les vrais coupables du guet-apensd’aujourd’hui.
En ce moment, il se fit dans la foule dessoldats un grand mouvement, et au-dessus de cette masse de troupessans armes, on vit onduler une double haie de baïonnettes.
Dubois-Crancé, étonné qu’un incident quelqu’il fût vint interrompre le cours de la justice, fit un signeimperceptible au président.
Celui-ci dit lestement :
– La parole est à l’accusation.
Mais, chose inouïe, une rumeur sourde maisintense se faisait entendre sur le passage des baïonnettes, qui,seules, émergeaient au-dessus des têtes, sans qu’il fût possible desavoir ce que c’était que ce piquet en marche.
Évidemment il se dirigeait vers la courmartiale.
Peu à peu les bruits de voix devinrent plusnets et le président entendit distinctement crier :
– Attendez ! attendez !
Que se passait-il donc pour que les soldatsosassent ainsi prendre la parole devant une courmartiale ?
Dubois-Crancé sentit profondément ce manque derespect et ses lèvres se pincèrent.
Mais un large vide s’étant produit dans lesrangs des spectateurs, on vit que la haie des baïonnettes escortaitdes prisonniers lyonnais.
En tête de ces prisonniers, un capitaine del’armée révoltée.
En tête du piquet, un capitainerépublicain.
Au bruit, succéda un grand silence.
On entendit la sonnette du présidents’agiter.
– La séance est suspendue !dit-il.
C’était un moyen de s’informer de ce qui sepassait, sans porter atteinte à la majesté de la cour.
La séance suspendue, le président,interpellant le capitaine républicain amené devant le tribunal, luidemanda :
– Pourquoi, capitaine, amenez-vous cesprisonniers sans que la cour les ait mandés ?
Le capitaine, qui n’était autre que laFicelle, répondit :
– Mon colonel, si je n’avais pas entenduprononcer la suspension de la séance, je me serais tenu hors duprétoire et je vous aurais envoyé un avertissement écrit pour quevous me mandiez comme témoin à votre banc, en vertu de votrepouvoir discrétionnaire.
La Ficelle, ex-policier parisien,« connaissait son affaire », comme il le disait souvent.Sa réponse le sauva certainement des arrêts.
Il continua :
– Mais, du moment où vous suspendiez laséance, mon colonel, j’ai cru que vous aviez compris qu’il y avaitdu nouveau et que vous vouliez m’interroger, car j’apporte ici leflambeau de la vérité.
Sur cette fin de phrase ronflante, la Ficelleregarda l’accusateur public qui passait pour abuser un peu del’éloquence ; la Ficelle eut l’air de lui dire :
– Et moi aussi, j’en pince, quand jeveux, de la guitare oratoire ! Et moi aussi, je fais mespetits effets !
Le gendarme était un assez bon gendarme.
Il ne refusait jamais un encouragement à quile méritait, il sourit à La Ficelle, en collègue s. v. p, car ilsétaient tous deux capitaines, comme on sait.
Le président, après avoir consulté de l’œilDubois-Crancé, dit à la Ficelle :
– Parlez, capitaine.
Mais La Ficelle comprit que s’il parlaitpendant la suspension, il faudrait déposer ensuite et donner uneseconde édition de son premier récit.
Il sentait qu’une redite seraitfastidieuse.
– Pardon, mon colonel, dit-il, je nevoudrais pas abuser des instants du tribunal, et si je déposais enséance, comme témoin…
– C’est vrai ! dit le président.
Il rouvrit la séance, fit prêter serment à laFicelle, et lui demanda :
– Dites ce que vous savez !
La Ficelle raconta les faits et, arrivé auxcoups de feu, il continua son récit.
– Je ne connais pas, dit-il, ladéposition de mon collègue et ami, le capitaine Monte-à-Rebours,ici présent. Mais pendant qu’il regardait ce qui se passait auxavant-postes, moi, je m’avisais de faire fouiller une maisonsuspecte, dont mon collègue n’avait pas remarqué les fenêtresfermées.
Tous les yeux se portèrent sur ce pauvreMonte-à-Rebours que ce coup de patte du cher collègue griffaitjusqu’aux os.
La Ficelle continua avec un air gracieux pourMonte-à-Rebours très ennuyé :
– Je fis donc fouiller cette maison etpendant que mes hommes la visitaient, je vis partir d’une fenêtreles coups de feu qui rompirent la trêve ; abominable attentatà la foi jurée ! trahison indigne de l’honneur militaire etdont un républicain est incapable.
Un murmure approbateur accueillit cette nobledéclaration et le prévôt lui-même s’y associa.
Décidément, c’était un bon gendarme et un boncollègue.
– Comprenant que des royalistes seulsétaient capables de ce guet-apens et appréciant l’importance de lacapture de ces scélérats, en vue de prouver que la responsabilitédu guet-apens remontait à nos adversaires couverts de honte, je meprécipitai dans la maison, je poussai mes hommes, je les empêchaide massacrer ces misérables, je les fis immédiatement filer vers lecamp sous bonne escorte, et, comme il importait d’obtenir l’aveu deleur crime, je les interrogeai devant témoins et j’obtins d’euxl’aveu complet en leur mettant le pistolet sur le front. Je ne leurai pas promis l’indulgence de la cour, n’en ayant pas le droit, etje leur ai arraché la vérité par le seul effet de la crainte d’unemort immédiate ; les lâches suppôts des tyrans sont capablesdes plus grandes faiblesses pour prolonger de quelques heures leurmisérable existence.
Si l’on n’eût pas été devant un tribunal desang, les applaudissements auraient éclaté : la Ficelle setaillait à grands coups d’éloquence une belle popularité dansl’armée.
Il reprit :
– Le capitaine m’a donc avoué avoir reçude l’argent pour s’embusquer dans la maison et tirer comme si lescoups partaient de nos rangs, afin de permettre aux redoutesennemies de nous mitrailler.
Désignant un des prisonniers :
– L’homme que voilà était spécialementchargé de tuer le commandant Saint-Giles.
Il y eut comme un frisson de joie dans lafoule.
Mais la Ficelle reprit :
– Comme je connais le capitaine Pierrepour avoir déjà trahi le 20 mai à Lyon, je lui demandai pourquoi ilavait enlevé (la Ficelle souligna le mot) le citoyen Saint-Giles.Il me répondit qu’il avait été payé par la maîtresse de celui-ci,parce que, craignant de n’être plus aimée du citoyen Saint-Giles,attendu qu’il avait appris qu’elle était une ci-devant, cettearistocrate sans pudeur, comptant sur la victoire des insurgésroyalistes, voulait tenir son amant en prison et à sadisposition.
Ici, la Ficelle ajouta un trait passé soussilence par Saint-Giles dans sa déposition :
– Il parait même, d’après ce que lecapitaine Pierre a su et m’a appris, que le citoyen Saint-Giless’est pendu de désespoir dans sa prison, ayant averti qu’il sesuiciderait si elle ne lui faisait point rendre la liberté. C’estaprès avoir coupé la corde, que l’ex-baronne, la ci-devant Quercy,aurait enfin exécuté sa promesse de délivrer le prisonnier.
– Est-ce vrai, commandant ? demandale président à Saint-Giles.
Celui-ci répondit :
– Oui.
– Pourquoi ne l’avez-vous pointdit ?
– Par pudeur et pour ne pas avoir l’airde vous disputer ma tête, vouée par moi aux balles ou àl’échafaud.
En ce moment, Dubois-Crancé fit un pas enavant.
Tout le monde se tut.
Évidemment, Dubois-Crancé allaitintervenir.
Le vieux colonel qui présidait et qui avaitderrière lui tout un passé sans peur et sans reproche, n’admettaitpas cette immixtion illégale dans les débats. Il savait ques’opposer à une volonté de Dubois-Crancé, cette volonté fût-ellecontraire à la loi, c’était risquer sa tête ; il larisqua.
– Citoyen représentant, dit-il, je teferai observer, avec toute la déférence que je dois à toncaractère, qu’il m’est impossible de te laisser parler devant lacour sans que je t’en aie donné l’autorisation en vertu de mespouvoirs discrétionnaires. Or, je ne dois t’entendre que commetémoin. Comme témoin, mais seulement comme témoin, as-tu quelquechose à dire ?
– Non, répondit Dubois-Crancé.
– Alors, citoyen, je ne t’accorde pas laparole. Retire-toi.
Un long murmure d’admiration salua cette fermeet digne injonction du vieux soldat.
Il ne déplaisait pas aux plus terriblesreprésentants envoyés en mission de rencontrer des résistanceshonorables ; cela prouvait qu’ils savaient céder devant la loiet le droit.
Dubois-Crancé sourit et dit au vieuxcolonel :
– La cour martiale est souveraine ;je m’incline devant son autorité, mais je te ferai observer,citoyen président, que la loi, même dans le cours des débats, donneà quiconque le droit de s’offrir comme défenseur. Demande donc àl’accusé s’il veut que je plaide sa cause.
Cette fois, les bravos éclatèrent carDubois-Crancé venait de sauver la tête de l’accusé.
Intervenant ainsi, il semblait qu’il allaitparler au nom même de la Convention qu’il représentait.
Le président agita sa sonnette, le silence serétablit et il demanda à Saint-Giles demeuré calme, impassiblemême :
– Accusé, acceptez-vous le défenseur quise présente ?
– Oui, dit Saint-Giles, mais pourl’honneur seulement car, pour ma vie, je la donne à la Républiquecomme expiation ; acquitté ce soir, je chercherai la mortdemain, comme je l’ai cherchée aujourd’hui.
Dubois-Crancé sourit cette fois àSaint-Giles.
De plus en plus, il se laissait gagner à unevive sympathie pour ce hardi soldat.
Le président donna la parole à l’accusateurpublic.
Celui-ci avait, nous le savons, desprétentions à l’éloquence ; une joute oratoire contreDubois-Crancé lui paraissait une heureuse occasion de déployer tousses moyens.
Il modifia selon les besoins du moment sonpremier discours et il mit tout son art à discuter ; lescharges pesant sur l’accusé furent mises en évidence avec forcephrases pompeuses ; les faits venant à décharge furentcommentés avec la mauvaise foi la plus fleurie ; cegendarme-procureur employa tour à tour l’ironie, l’emphasepathétique, la persuasion verbeuse.
De temps à autre, il regardait Dubois-Crancé,en lançant un argument perfide et il semblait lui dire :
– Il faudra répondre à ceci, monbonhomme. Tu as beau avoir l’habitude de la tribune ; moi,gendarme, je t’écrase d’avance sous ma mâle éloquence.
Dubois-Crancé écoutait de l’air d’un hommesupérieur qui encourage un débutant.
Cette attitude froissa le gendarme qui voulutpiquer au vif Dubois-Crancé et le forcer à déployer toute safaconde.
Il termina ainsi sa péroraison :
– Je demande la condamnation de l’accuséparce que la loi est formelle et que ce serait un scandale de voirun tribunal acquitter l’amant d’une ci-devant baronne, lorsqu’undécret condamne à mort celui qui n’a pas dénoncé une émigrée.
– Je sais que mon adversaire assis aubanc de la défense est un orateur disert et habile ; je saisqu’il séduit et passionne une grande assemblée dans une autreenceinte, mais, parlerait-il pendant deux heures, je le défie derépondre à ce simple argument : peut-on violer impunément laloi ?
« L’accusé l’a violée. Donc, il estcoupable. Donc, pour l’exemple et pour le salut de la République,il faut que sa tête tombe. J’attends, plein d’une curiositérespectueuse, ce que mon très éloquent contradicteur va pouvoiropposer à cette argumentation si simple.
Ce gendarme, excellent gendarme du reste,venait, par amour-propre, de trouver en effet un moyend’embarrasser les juges.
La loi était formelle, l’accusé avaitavoué…
Il n’y avait pas à discuter, il avait connu laqualité d’émigrée de la baronne et il avait cependant protégé safuite jusqu’à Avignon.
À cette époque, personne n’osait biaiser avecle devoir.
Le devoir des juges, devenu évident grâce àl’habileté de ce maudit gendarme, était de condamner.
L’air sombre du président, la mine renfrognéedes juges, les figures attristées des soldats, leurs réflexionséchangées à voix basse, tout prouvait que le coup avait porté.
Dubois-Crancé se leva.
Le bon gendarme le regarda d’un airsournois.
– Cause toujours, pensait-il. Il t’enfaudra de la salive pour effacer l’impression que j’aiproduite…
Mais Dubois-Crancé, à la stupéfaction du bongendarme, débuta ainsi :
– L’accusé est coupable…
Cette déclaration produisit un froid ;ces mots firent tomber comme un manteau de glace sur chaqueconscience.
Dubois-Crancé reprit :
– Il serait indigne du héros républicainqui est devant vous, indigne de la République, indigne de moi et devous de demander son acquittement. La loi prononce la peine demort, condamnez l’accusé à mort… »
L’assemblée était suspendue aux lèvres de cedéfenseur qui vouait son client à la mort.
Mais Dubois-Crancé reprit avec un gested’autorité et un accent superbe :
– Comme tous ici, nous sommes convaincusque Saint-Giles est un républicain ardent, victime d’une fatalitéinouïe, nous lui devons cet honneur suprême de mourir pour laRépublique. Je demande donc au tribunal de condamner l’accusé àrester en permanence au poste le plus périlleux, à marcher en têtede toutes les attaques, à monter le premier aux assauts. Si, laville prise, il est encore debout, c’est que la mort elle-mêmel’aura acquitté !
Un cri, un seul cri, un cri de furieuxenthousiasme s’échappa de dix mille poitrines de soldats.
C’était la conscience de l’armée quiparlait.
Mais, étendant la main, le sourcil froncé, leregard menaçant, Dubois-Crancé figea cette effervescence d’un seulgeste. Puis, il dit au président :
– Au tribunal de prononcer.
Le vieux colonel consulta à voix basse sescollègues et la proposition qu’il leur faisait étant acceptée, ilse leva pour rendre la sentence.
C’était un acquittement à l’unanimité.
– Nous ne pouvions, dit ensuite le vieuxcolonel, voter que l’acquittement ou la mort. L’accusé est libre.Mais il appartient aux représentants en mission de rendre un décretl’envoyant aux avant-gardes en permanence.
Saint-Giles prit la parole et dit avec unegrande simplicité :
– Je jure devant l’armée que jamaisdécret n’aura été mieux exécuté. Je donne ma démission de chef debataillon pour prendre un fusil et pour montrer aux grenadiers dela République à mépriser la mitraille des révoltés. Je rends doncmes épaulettes.
Cependant, la séance étant levée,Dubois-Crancé prit la place du président.
Les tambours battirent le« garde-à-vous ».
On se tut.
Alors Dubois-Crancé prit la parole :
– Moi, dit-il, représentant du peupleauprès de l’armée des Alpes, muni des pleins pouvoirs de mescollègues, au nom de la République française, une et indivisible,je rends le décret suivant :
– Le commandant Saint-Giles, avec lebataillon de la Croix-Rousse qu’il commande, occupera en permanencele poste le plus périlleux pendant toute la durée du siège.
Le général en chef Kellermann est chargé del’exécution du présent décret.
Les hommes du bataillon qui s’étaientrapprochés de leurs chefs poussèrent des vivats joyeux etenlevèrent Saint-Giles qu’ils emmenèrent en triomphe.
Mais, après le long tumulte de cette scènetoute militaire, devant quelques curieux seulement demeurés là pourvoir ce qui adviendrait des prisonniers auvergnats, le reste del’armée ayant fait cortège à Saint-Giles, la cour martiale rentraen séance.
Il s’agissait de juger les auteurs duguet-apens.
Cette fois, l’accusateur public se contentad’un réquisitoire sommaire et dédaigneux.
Un défenseur d’office essaya vainement d’unejustification impossible.
La cour prononça la peine de mort.
Dubois-Crancé voulait, en précipitant lepremier bombardement, effrayer la ville, la forcer à se convaincreque les boulets républicains pouvaient l’atteindre et l’ensevelirsous ses ruines.
Ce bombardement eut donc lieu et dura justeassez pour montrer la portée des projectiles.
Le but de Dubois-Crancé était de reprendre,après le bombardement, la tentative manquée la veille parSaint-Giles.
Il pensait que son premier avertissement àcoups de canon aurait produit un effet salutaire sur lesrebelles.
Il les ménageait encore, il espérait toujoursun accommodement.
Le 9 au matin, il leur envoyait, sous le nomde Kellermann, une nouvelle sommation en même temps qu’uneprotestation contre l’attentat de la veille et il accordait à laville un jour de réflexion.
Voici cette pièce, curieuse à plus d’untitre.
« Le général des armées des Alpes etd’Italie, aux citoyens qui exercent des fonctions administratives àLyon.
« Citoyens,
« Je vous ai fait faire hier, parl’officier commandant l’avant-garde, sommation de vous décider dansune heure à obéir aux décrets de la Convention, vous ne m’avez pasrépondu. Je veux bien croire que celui qui commandait un poste enavant de la Croix-Rousse, auquel cette sommation a été remise, nevous l’a pas fait parvenir.
« J’ai à me plaindre de ce que cecommandant, qui avait demandé trois heures pour répondre à lasommation, a fait lâchement tirer du canon à mitraille sur lestroupes de la République pendant cet intervalle et a blesséquelques soldats de mon avant-poste. Ce procédé, qui n’a pasd’exemple dans les usages de la guerre, devait me porter à vousfaire attaquer sur-le-champ et à ne plus parler de mesures avec deshommes qui se sont rendus coupables de pareils forfaits. Je ne vousdissimulerai pas que la fureur de l’armée que je commande est à soncomble ; cependant, j’ai tenu conseil avec les représentantsdu peuple et dans la conviction où nous sommes que des émigrésrentrés dans votre sein, et quelques-uns de leurs adhérents sontles seules causes de votre égarement et de la perfidie dont je meplains, je vous fais passer de nouveaux exemplaires de masommation.
« Citoyens, je vous réitère, au nom de lanation, l’ordre bien positif de déférer à cette sommation, au plustard dans le jour, et je vous déclare que, faute par vous d’yobtempérer, j’emploierai tous les moyens de force qui me sontconfiés. Vous répondrez du sang qui coulera et des malheursterribles qui accompagneront votre résistance.
« signé : Kellermann »
La proposition fut repoussée ; leBulletin lyonnais du 9 août nous l’apprend en ces termes :
« Braves soldats lyonnais, on a fait àKellermann une réponse digne de vous, nous regrettons que lesbornes de ce bulletin ne nous permettent pas de le transcrireaujourd’hui. »
Et le lendemain, le bulletin disait :
« Nous persistons dans les mêmessentiments ; nous ne voulons point d’oppression ; la loinaturelle et la déclaration des droits, voilà notreégide. »
Pour juger de quel côté on mentait, il suffitde lire le passage suivant de la même réponse :
« Incapables de perfidie, nous reportonstout l’odieux de l’attaque que vous nous reprochez sur votreavant-garde qui, avant l’arrivée de notre réponse, avait tiré surnous. Nos chasseurs, d’autre part, ont voulu fraterniser avec votrechevalerie, et au moment de la séparation, ils ont été enveloppés.La vérité est pour ce récit : votre lettre, sur ce point,prouve que l’on vous a fait des rapports faux et perfides.
« Quant à nos émigrés, nous l’attestons ànouveau sur l’honneur et la religion, nous n’en connaissonspoint ; nous l’avons déclaré à la Convention aux représentantsdu peuple sous les ordres de qui vous agissez, à toute laRépublique entière. Qu’on nous les indique et nous serons lespremiers à les mettre sous la sévérité de la loi, et même à vousles envoyer. »
À lire ce bulletin, ne croirait-on pas à lasincérité de l’auteur ?
Or, le même Roubiès, qui niait la présence desprêtres réfractaires et des émigrés, reconnaissait dans un desbulletins suivants que l’on en comptait quatre mille dans l’arméelyonnaise.
Ce trait donne au lecteur la mesure de laconfiance qu’il faut accorder à ce bulletin.
Dubois-Crancé venait de lire la réponse desLyonnais à Kellermann, lorsque son planton vint lui annoncer qu’unecitoyenne avait à lui parler de choses importantes.
De ses mœurs élégantes, de ses préjugés degentilhomme, Dubois-Crancé avait conservé une grande répulsion pourles femmes qui se mêlaient de politique. « J’aime les femmesau lit et je les déteste à la tribune », disait-il à lafameuse Théroigne de Méricourt.
Il répondit au planton :
– Encore quelque tricoteuse d’un club quivient me parler de chimère. Au diable !
Le planton s’en alla mais il revint.
– La citoyenne qui veut te parler,citoyen représentant, dit-il, est la mère du commandantSaint-Giles.
– Qu’elle entre ! ditDubois-Crancé.
Et il pensa :
« Elle vient me demander de ne pas êtreimpitoyable dans l’exécution du décret concernant son fils. C’estune mère, soyons doux et laissons lui l’espérance. »
Mme Saint-Giles entra.
Dubois-Crancé fut frappé de la majestéinconsciente de cette matrone républicaine et de sa fierté quis’ignorait.
Il lui offrit un siège ; elle restadebout.
– Madame, lui dit Dubois-Crancé se tenantdebout aussi par politesse et la traitant comme une grande dame,j’ai employé le seul moyen possible pour sauver votre fils ;mais je m’entendrai avec Kellermann pour ne pas trop leprodiguer.
– Citoyen, dit-elle, je connais monenfant ; il prodiguera lui-même sa vie. Je ne viens passolliciter pour lui.
Dubois-Crancé regarda cette femme austère avecadmiration.
– Je viens, reprit-elle, te proposer depriver les assiégés de munitions.
– Par quel moyen ? demandaDubois-Crancé profondément surpris.
– En faisant sauter l’arsenal !dit-il.
Il tressaillit.
– J’étais à Villefranche ! dit-elle.Je me suis rappelée qu’une de mes cousines, républicaine comme moi,habite près de l’arsenal. J’ai entrevu la possibilité d’incendiercet établissement et je suis venue, laissant mes enfants à une sœurqui les élèvera si je péris.
– Tu es mère et tu veux mourir ? ditDubois-Crancé.
– Je suis républicaine !répondit-elle.
Dubois-Crancé salua comme autrefois il saluaitla reine.
– Je n’ai pas le droit, dit-il, derepousser ton dévouement sublime. Mais pourras-tu pénétrer dansLyon ?
– La ville, dit-elle, n’est pas encorecernée. Chaque jour des femmes de la campagne y portent desdenrées ; je ferai comme elles. Une fois dans la ville, j’yresterai. Une femme du peuple n’excite pas l’attention. L’heurevenue, j’agirai.
– Citoyenne, dit Dubois-Crancé, si tusuccombes, la patrie élèvera tes enfants.
– Elle aura trop d’autres orphelins ànourrir ; les miens ont une petite fortune.
– Va ! si tu meurs, la Franceentière portera ton deuil.
– Je pars…
– Sans embrasser ton fils ?
– Je veux qu’il ignore ma résolution.
Et saluant Dubois-Crancé, elle sortit.
– Et moi, murmura-t-il, qui croyais avoirtout sacrifié à la Révolution ! Cette femme nous écrase touspar la grandeur de son sacrifice.
Sacrifice presque ignoré, puisque Lamartine,le plus explicite des historiens sur ce fait, ne lui consacre quecette courte phrase :
« Pendant la nuit du 24 au 25 août etdans la confusion du bombardement de la place Bellecour, le feuallumé par la main d’une femme, dévora l’arsenal… »
Point de nom.
L’histoire est oublieuse pour les humbles.
Roubiès, après avoir fait envoyer à Kellermannla réponse insolente et mensongère dont nous avons cité lespassages importants, jugea qu’il fallait frapper un coup surl’imagination des républicains-girondins qui formaient le gros deses bataillons.
Le 9 au matin, il venait d’expédier la réponsequi contenait le refus de se rendre, lorsqu’il manda sonsecrétaire.
Celui-ci s’était rendu à cet appel, Roubièslui dit en souriant :
– Mon ami, veuillez donc me dire où ensont les préparatifs de la fête républicaine du 10 août.
Le petit abbé, au comble de la surprise, levala tête et murmura :
– La fête ?
– Sans doute ! Ne vous ai-je pasexpliqué qu’il fallait que cette fête fût célébrée, afin que lesGirondins de nos bataillons fussent plus que jamais convaincusqu’ils se battent pour la République. Où en sont lespréparatifs ? Que fait la commission de la fête dont je vousai nommé secrétaire ?
– Mais, mon père, je crois que lacommission ne s’est pas réunie à cause du siège.
– Ah ! fit Roubiès, mon enfant, vousavez perdu un jour, c’est une faute cela. Plus que jamais, cettefête doit avoir lieu.
– On a bombardé hier, fit le petit abbétimidement. Je pensais…
– Vous pensiez mal ! Auriez-vouspeur par hasard ?
– N’étant pas soldat, j’ai peu l’habitudedu bruit des armes.
– Mon cher enfant, un prêtre doit êtreprêt à tout, un prêtre doit être plus brave qu’un soldat, un prêtredoit braver la mort, soit comme aumônier, soit comme pasteurpendant les épidémies, soit comme martyr.
D’un ton sec :
– Pour vous aguerrir, vous irez auxredoutes. Pour le moment, asseyez-vous et écrivez.
Le petit abbé, très troublé, prit sa plume etécrivit tout un plan, avec voies et moyens, pour la fête dulendemain.
Roubiès, le plan écrit, le relut, l’envoya àla signature de Gilibert, président à tout faire du comitédictatorial et de là à l’imprimerie, pour que ce plan-décret fûtplacardé partout.
Puis il dicta imperturbablement à sonsecrétaire ahuri une invitation à Kellermann d’assister à la fêtedu 10 août à Lyon, « pour se convaincre du républicanisme dela ville. »
Le secrétaire n’en revenait pas.
Mais après avoir libellé l’invitation àKellermann, avoir mandé un trompette, l’avoir remise au dittrompette avec ordre de la porter au camp ennemi et de la présenterau président en chef lui-même, l’abbé dit à sonsecrétaire :
– Il nous reste, mon ami, à rédiger lebulletin de demain qui sera complété s’il est besoin.
C’est aujourd’hui 10 août, que les bravesMarseillais ont tant contribué à renverser le despotismeroyal ; et l’on voudrait nous asservir à eux !Aujourd’hui a triomphé la cause de la liberté, et chaque Françaisdevrait se livrer aux doux épanchements de la fraternité, et l’oncommande au frère d’égorger son frère !
Citoyens, ce tableau est fait pour arracherdes larmes ; des hommes courageux n’en doivent point verser.Détournez-en la vue et combattez : Que dis-je ? non,frères et amis, au 10 août, vos batteries ne doivent partir que parnécessité et pour salves d’allégresse ; laissez-les fauxpatriotes se distraire de leur joie par une canonnade inutile etmeurtrière.
Le régime féodal nous a fait longtempsgémir ; les monuments qui en conservent le souvenir sontinjurieux pour l’humanité ; brûlez-les.
L’abbé s’arrêta sur ce passage et dit ensouriant :
– Vous comprenez, cher enfant, que lesLyonnais républicains ne se possèderont pas de joie en enfumant lesruines des anciens vestiges de la féodalité. C’est un leurre quileur persuadera que nous sommes républicains jusqu’à la moelle desos. Un peu de fumée leur troublera la vue et… l’esprit… sur nosagissements.
Et il continua à dicter le bulletin dans cesens…
Quand il fut terminé, il dit à sonsecrétaire :
– Écoutez, maintenant, le début de notrebulletin d’après-demain : vous comprendrez pourquoi j’aiinvité Kellermann qui n’aura garde de venir. C’est fâcheux :c’eût été une belle occasion de le convaincre de la pureté de nosvues et de la sincérité de notre civisme.
– Vous devinez, mon cher enfant, ditRoubiès, que les Lyonnais vont être furieux contre ce bon monsieurKellermann qui ne sera venu les voir brûler les ruines desmonuments féodaux, et qui, furieux aussi de son côté, car ilprendra notre invitation pour une raillerie, nous canonnera toutela journée avec rage. Nos Lyonnais constateront que nos batteriesn’auront tiré que des salves d’honneur, tandis que l’ennemi auratiré à boulet.
Il s’interrompit :
– À propos, insérez donc cette phrasedans le bulletin.
Et il dicta :
« Un boulet de dix-neuf livres, lancé parnos ennemis, a été apporté au comité général de surveillance et desalut public. On ne l’a trouvé précieux que parce qu’il n’a faitaucun mal ; nous le gardons comme un monument d’hostilité.(Voir le bulletin du 10 août). »
– Eh ! eh ! fit Roubiès, qu’enpensez-vous ? Ce boulet fera très bien dans le bulletin,rapproché de cette affirmation que nous n’avons tiré qu’à blanc enl’honneur du 10 août.
– Mais, mon père, il faudra le trouver ceboulet ? Voulez-vous que je le fasse chercher demain.
– Ah, naïf, trop naïf séminariste quevous êtes ! Est-ce que c’est la peine de se mettre en quête.Nous en avons à l’arsenal, des boulets ! On y en prendra un ducalibre de 12 et on le portera ici comme venant de tomber sur lesquais.
Puis il reprit :
– Vous connaissez nos Lyonnais ! Ilsvont devenir enragés. Et quand Dubois-Crancé nous enverra une bonnepetite proposition consistant à livrer nos têtes à la hache poursauver Lyon (ce qui pourrait finir par être accepté par lesLyonnais, si nous n’y mettons ordre), toute la ville indignée desprocédés des assiégeants refusera de se rendre. Bombardés le 10août, en pleine fête républicaine, les Lyonnais exaspérés ne ferontpas la plus petite concession.
Et souriant :
– Il est très fort ce Dubois-Crancé. Ildit à Lyon : « La Convention accueille en grâce lesRépublicains et ne veut punir que les meneurs royalistes. » Cejeu réussirait si nous n’y mettions bon ordre.
Et, sans désemparer, il monta en voiture avecson secrétaire pour activer les préparatifs de la fête.
Quel homme !
Quel prêtre !
Cependant le trompette envoyé au camprépublicain était sorti par la Croix-Rousse et avait gagné lecimetière de Cuire transformé en une grosse redoute par lesLyonnais.
Il fut reçu par le chef des avant-postes surce point : c’était Saint-Giles.
– Ah c’est vous, commandant Saint-Giles,dit le trompette en se présentant après avoir sonné la chamade pourfaire cesser le feu un instant. Je suis chargé par le généralChenelettes que je quitte à l’instant de vous complimenter pour lafaçon étonnante dont vous avez conduit votre bataillon au feuavant-hier. Il m’a dit en propres termes que vous n’aviez pas votrepareil dans l’art de battre en retraite et que vous aviezmerveilleusement dressé votre bataillon à se garer du feu, car,depuis quarante-huit heures, on n’a pas vu le nez d’une de vostaupes.
Ce trompette, vieux soldat réformé qui venaitde reprendre du service par zèle royaliste, était gouailleur commetous les trompettes.
C’est une tradition dans toutes lesarmées : tambours, clairons et trompettes sont blagueurs.
Chenelettes avait dit à ceparlementaire :
– Tâche un peu de piquer l’amour-proprede ces taupes qui dorment là-bas sous leurs abris.
Et le trompette traduisait à sa façon cetteprovocation.
Saint-Giles était trop intelligent pour ne pascomprendre que Chenelettes cherchait à le pousser à quelquedémonstration imprudente afin de l’écraser.
Il se contenta de répondre autrompette :
– Les taupes ont du bon !Chenelettes s’en apercevra tôt ou tard.
Et il fit escorter le trompette jusqu’à laPape.
Mais pendant que le parlementaire s’en allaitau trot, une estafette portait un mot de Saint-Giles àDubois-Crancé.
Celui-ci se rendit sur-le-champ auprès deKellermann.
– Général, lui dit-il, les Lyonnais vousenvoient un message par un trompette qui se permet de traiter nossoldats de taupes. Le commandant Saint-Giles vous demande carteblanche pour répondre comme il convient à cette insolence.
– Un coup de tête ? fit Kellermann,esprit un peu froid.
– Je suppose ! fitDubois-Crancé ; mais ce bataillon de la Croix-Rousse est uneespèce de troupe d’enfants perdus que l’on peut risquer. Il fautinspirer à l’ennemi le respect de nos armes et abattre sa jactance.Si vous le voulez, je monte à cheval et je vais vérifier moi-mêmece qu’il y a de possible dans le plan de Saint-Giles.
– Du moment où vous en prenez laresponsabilité, dit Kellermann, risquez tous les coups de tête quevous voudrez.
Puis il demanda :
– Savez-vous ce que me veulent lesLyonnais ?
– Ma foi, non.
– Si seulement ils avaient la bonne idéede se rendre : ces pauvres diables s’éviteraient les horreursdu bombardement.
– Toujours des scrupules, mon chergénéral.
– Que voulez-vous ? Je ne puis mefaire à l’idée de tuer les Français en tas. Il m’en coûte de signerun ordre de bombardement, je vous l’ai déjà dit ; mon cœur ensaigne.
– Cependant, général, tout est prêt,notre tir est rectifié d’après les résultats obtenus et il imported’envoyer à l’ennemi ce que j’appelle un second avertissement parle canon.
– Hélas ! fit Kellermann. Enfin,puisqu’il le faut, ce sera quand vous voudrez.
Dubois-Crancé partit sur ce mot plein derésignation, en recommandant au général de retenir le trompette leplus longtemps possible.
Le représentant du peuple trouva, en arrivantdevant Cuire, le bataillon de la Croix-Rousse sous les armes ;deux pièces de quatre bien attelées se tenaient prêtes à se portersur le point qu’on leur désignerait.
Dubois-Crancé serra la main de Saint-Giles etlui demanda :
– Que proposes-tu, citoyencommandant ?
– Tu sais, dit Saint-Giles, citoyenreprésentant, que l’ennemi nous insulte et qu’il traite les hommesde mon bataillon de taupes et de lâches.
Il y eut des murmures, des frémissements, destrépignements ; on eût dit une fourmilière sur laquelle unchien vient de lever irrévérencieusement la patte.
Saint-Giles montra à Dubois-Crancé une petiteéminence, une sorte de renflement, couvert par une constructiond’aspect solide, et située à deux cents pas du cimetière.
– Cette construction, dit Saint-Giles,domine le cimetière.
– L’ennemi l’occupe ! fit observerDubois-Crancé.
– Oui, mais il n’y a pas placé de canons.Une faute.
– C’est vrai !
– J’offre de débusquer le poste quidéfend cette maison que je connais bien ; les pièces decampagne arriveront au galop dès que nous serons maîtres de ceposte et elles tireront sur le cimetière par des embrasures quej’aurai fait pratiquer. Dix coups à mitraille et un millier deballes envoyées par mes hommes en feu plongeant désorganiseront ladéfense du cimetière qui tirera peu et mal sur nous.
– Mais, dit Dubois-Crancé, les autresredoutes écraseront cette maison.
– Pas tout de suite. Il faudra du tempspour comprendre ce qui s’est passé, il faudra braquer les piècessur la maison, il faudra rectifier le tir incertain à distance.Nous, pendant ce temps, d’une part nous pilerons l’ennemi dans lecimetière, sous la gueule de nos pièces crachant à deux centspas.
– Et d’autre part ? demandaDubois-Crancé.
– D’autre part, dit Saint-Giles, je faisemporter par l’artillerie une dizaine de barils de poudre que jedisposerai dans les caves de la maison ; je fais battre enretraite mon bataillon et je reste avec dix hommes seulement, unpar baril. À mon signal, ils mettent le feu aux mèches et nousfilons. L’ennemi, en marche pour réoccuper la maison, y arrive et…saute agréablement. Résultats : une rude leçon à Chenelettes,un poste détruit, le cimetière balayé et rempli de morts, un effetmoral immense.
– C’est bien ! dit Dubois-Crancé.Allez commandant.
Comme dans tous les dialogues de l’époque, le« vous » perçait souvent sous le tutoiement mis à la modepar les Jacobins.
Saint-Giles, dont les dispositions étaientprises, se mit à la tête de deux compagnies seulement.
Le reste du bataillon était en soutien sousles ordres d’un capitaine, vieux routier, ex-sergent-major aurégiment de Flandres et sur lequel Saint-Giles pouvait compter.
L’intrépide commandant tira son épée et,montrant la maison à enlever à trois cents pas du pli de terrain oùil tenait son monde massé, il cria :
– En avant ! au pas de course, pasun coup de fusil.
Et il se lança, à cheval, toujours à dixlongueurs en avant de ses hommes.
À la vue de cette petite colonne, le cimetièretira sa volée.
Mais Saint-Giles avait prédit à ses hommesque, s’ils se précipitaient franchement, tête basse, surprenant lescanonniers du cimetière, ceux-ci viseraient mal et trop haut.
En effet, la colonne sentit passer au-dessusde sa tête comme une trombe de terre.
Elle courait si vite que l’artillerie ducimetière ne put lui envoyer qu’une seconde décharge assez décousueet qui ne toucha qu’une dizaine d’hommes en queue.
La fusillade du cimetière et de la maison futplus dangereuse ; mais les gardes nationaux lyonnais, saufquelques chasseurs, tiraient mal ; c’est le défaut des troupesimprovisées.
Des vides cependant se produisirent, en têtesurtout.
Mais les hommes voyaient devant eux le grandcheval de Saint-Giles et le commandant qui criait toujours, sabrelevé :
– En avant ! et vive laRépublique !
Ils continuaient à courir.
Dubois-Crancé, qui surveillait cette tentativetrès risquée, regardait sa montre et disait :
– S’ils mettent plus de 80 secondes pourarriver, ils sont f… chus.
À un moment, tout fut compromis.
Le cheval de Saint-Giles s’abattit,foudroyé.
Heureusement, les hommes avaient juré deramener leur commandant, mort ou vivant. Ils se précipitèrent et letrouvèrent sain et sauf.
Il cria d’une voix retentissante :
– En avant ! En avant ! Nousles tenons.
Et cet incident ne fit qu’accélérer lemouvement.
La colonne vint battre la maison abandonnéepar ses défenseurs, et, renversant portes, fenêtres, barricades,elle y pénétra.
Dix secondes plus tard, cent fusilsfoudroyaient le cimetière pendant qu’une centaine d’hommes munisd’outils apportés en bandoulière, ouvraient deux embrasures pourles canons.
Ceux-ci arrivèrent au galop et tonnèrentbientôt.
Dubois-Crancé, sa montre à la main,disait :
– Dix minutes ! Il ne faut pas semurer là plus de dix minutes, ou on serait réduit en poudre.
Déjà toutes les redoutes à portée de la maisonfaisaient converger leurs feux sur elle.
Mais, tout à coup, on vit une colonne de deuxmille hommes sortir des lignes ennemies et se lancer sur la maisonpour la reprendre.
– Morbleu ! dit Dubois-Crancé,l’affaire est manquée, Saint-Giles n’aura jamais le temps de fairesauter cette bicoque.
Et il se mit à froisser son écharpe dereprésentant avec impatience.
Ni Saint-Giles, ni Dubois-Crancé n’avaient puprévoir qu’une aussi forte réserve se trouverait sur ce point.
Elle était là par une circonstance toutefortuite.
Ces deux mille hommes se composaient del’élite de la jeunesse dorée lyonnaise, la fine fleur desmuscadins.
Formés en deux bataillons, ils étaientcommandés par Étienne Leroyer promu colonel.
Chaque jour il conduisait sa troupe auxavant-postes pour l’aguerrir.
Il se trouvait précisément à portée ducimetière lors de la reprise de la maison rouge parSaint-Giles ; il offrît à de Virieu de la reprendre.
– Lancez-vous donc, jeunes gens !cria le général, mais faites comme les républicains, à labaïonnette, au pas de course et pas un coup de fusil.
Les muscadins en une seule colonnes’élancèrent avec une bravoure qui crispa les nerfs deDubois-Crancé.
– Ventrebleu, dit-il, après avoir désignéla colonne lyonnaise, ce sont des muscadins, tous en culottes desoie ! Ils vont prendre nos canons et chasser honteusementSaint-Giles.
Mais tout à coup, il se fit dans la maison unsilence qui étonna beaucoup Dubois-Crancé ; Saint-Giles avaitfait cesser le feu.
Cela dura près d’une demi-minute et la colonnedes muscadins se trouva portée par sa course à trente pas de lamaison.
Soudain un coup de mitraille partit et balayapresque à bout portant la tête de la colonne ; une salve demousqueterie succéda à trois secondes d’intervalle à cette premièredécharge, puis un second à mitraille, puis encore une salve.
La colonne flottait hésitante sous ce feudévorant, lorsque les tambours des républicains battirent lacharge.
La compagnie tomba, baïonnette croisée, sur latête de la colonne ; les soldats l’attaquèrent sur le flancgauche et les muscadins furent ramenés sur le cimetière par cettefurieuse attaque.
Pendant cette mêlée, la canonnade avait cessédes deux côtés.
Saint-Giles, qui n’avait voulu que gagner dutemps pour permettre à ses mineurs de placer leurs barils, ramenason monde dans la maison et renvoya ses deux piècesd’artillerie.
– Ah ! bravo ! s’écriaDubois-Crancé. Voilà un brave et intelligent garçon. Il sauve noscanons.
Mais Saint-Giles fit mieux.
Éparpillant son monde par piquets de quelqueshommes, il fit opérer la retraite ainsi, de telle sorte quel’artillerie ennemie ne put faire grand mal aux siens.
Cependant, Étienne, outré de son échec, avaitreformé une colonne et la ramena au feu.
Même silence que la première fois du côté desrépublicains.
La tête de colonne, étonnée, arriva vers lamaison.
Pas un coup de fusil.
Une voix railleuse cria par unefenêtre :
– Au revoir, colonel Leroyer ; mescompliments à Chenelettes, si vous le revoyez.
Étienne reconnut Saint-Giles qui, montrant satête par-dessus un mur, salua et disparut.
Les muscadins entrèrent dans la maison,remplissant les cours, les étages, les greniers et cherchant àdécouvrir les républicains.
Mais la maison était évacuée.
Tout à coup, une détonation suivie deplusieurs autres retentit et la maison ressembla au cratère d’unvolcan. En un instant, les murs croulèrent, les toits sautèrent,les voûtes éclatèrent, les fondements crevèrent le sol.
Un immense cri de terreur et d’effroi montavers le ciel.
La jeunesse dorée de Lyon était ensevelie sousles ruines de cette maison maudite…
Saint-Giles qui arrivait en ce moment, blesséau bras, aux avant-postes, y trouva Dubois-Crancé qui luidit :
– Citoyen commandant, tu as bien méritéde la patrie.
Et montrant le trompette de Chenelettes retenupendant le combat :
– Voici, dit-il, le parlementaire deM. de Précy ; n’avais-tu rien à lui dire ?
Saint-Giles sourit et dit d’un airrailleur :
– Trompette, tu as vu comment mes taupestravaillent. Va dire à Chenelettes que nous ferons mieuxencore.
Le trompette, après avoir sonné la chamadepour faire cesser le feu, éperonna son cheval et partit en sacrantet en jurant, hué par le bataillon de la Croix-Rousse.
Les assiégés profitèrent de cette trêve pourporter secours aux muscadins. Trois cents morts, mourants oublessés gisaient sous les décombres : impossible de lesenlever pendant le court armistice qui permettait au trompette defaire un trajet de six-cents pas.
De Virieu eut à peine le temps d’envoyer deschirurgiens et des coffres d’ambulance.
Mais Dubois-Crancé, qui s’acharnait auxespérances de conciliation, voulut prouver sa bienveillance aprèscet acte de vigueur.
Il fit arborer le drapeau blancparlementaire.
Les assiégés le plantèrent à leur tour sur lecimetière et le feu qui avait recommencé cessa.
Alors Dubois-Crancé dit àSaint-Giles :
– Commandant, allez dire aux Lyonnais queje leur accorde une heure pour emporter leurs blessés.
Saint-Giles partit sans armes, à cheval, suivide plusieurs officiers.
Un peu en avant du cimetière on l’arrêta.
Il exposa qu’il avait une mission.
– Le général de Précy vient d’arriver,lui dit-on. Il vous a vu venir et il a ordonné que l’on vous menâtvers lui.
– Allons ! dit Saint-Giles.
Quand il fut devant le général lyonnais,Saint-Giles vit près de lui le colonel Étienne, légèrement blesséaux deux bras qu’il portait tous deux en écharpe.
Après s’être incliné devant de Précy,Saint-Giles salua courtoisement son rival qui lui rendit un salutsec, d’un air pincé.
– Que voulez-vous, commandant ?demanda de Précy.
– Rien, mon général. La Républiquen’accepte rien de ses ennemis. J’apporte une grâce que vous faitDubois-Crancé. Vous avez une heure pour enlever vos blessés.
– Monsieur, dit de Précy avec hauteur,moi non plus je n’accepte rien de l’ennemi.
– Soit ! dit non moins fièrementSaint-Giles. Vous tirerez si vous voulez, nous ne riposterons pas.Nous voulons rendre hommage à une bravoure qui n’a pas étéheureuse.
Il salua de nouveau de Précy et Étienne, puisil partit avec ses officiers.
– L’insolent ! s’écria Étienne.
De Précy se retourna, toisa Étienne et luidit :
– Colonel, vous avez été malheureux dansle combat mais maintenant vous êtes maladroit.
Et à ses officiers :
– Messieurs, l’ennemi nous a donné uneleçon, à nous d’en profiter. Plus de provocations et plusd’imprudences.
Puis il donna ses ordres tout en regardant detemps à autre du côté de Saint-Giles qui regagnait son poste.
Il y arriva presque en même temps queKellermann accouru pour voir ce qui se passait.
Le général était furieux.
– Savez-vous ce qu’il ont osém’envoyer ? s’écria-t-il en voyant Dubois-Crancé.
– Ma foi, non ! dit Dubois-Crancé,enchanté de voir Kellermann outré contre les Lyonnais.
– Eh bien, ils ont eu l’impertinence dem’inviter à célébrer avec eux la fête du 10 août.
– Et vous y allez ?
– Vous vous f… de moi !
– Mais non ! n’êtes-vous pas trèsindulgent pour eux ?
– Je leur en f… trai de l’indulgence… àcoups de canon. Demain, bombardement général !
– Pendant la fête ?
– Je m’en f… de leur fête. Je me chargedu feu d’artifice, moi :
– Mais, général, tout à l’heure encore,vous me disiez que tirer sur des Français…
– Par tous les diables ! desFrançais de ce calibre là, on s’en f… et on s’en contref… Et je leferai voir. On bombardera jusqu’à ce que les canons en crèvent.
– Bombardez, général, bombardez.
– À propos, demanda Kellermann, et cetteaffaire ? Comment cela s’est-il passé ?
– Mais très gaillardement, général.Saint-Giles, qui revient d’accorder une heure de trêve aux Lyonnaispour enterrer des centaines de morts ensevelis sous cette maisonlà-bas…
– Oh ! oh ! fit Kellermann sedéridant, des centaines de morts… Dites à ce brave commandant queje l’invite à dîner pour me conter cela par le détail. Moi je vaisaux batteries, car je veux un bombardement de premièrecatégorie.
Et il piqua des deux.
Dubois-Crancé, souriant, regarda Kellermanns’éloigner, puis à Saint-Giles qui arrivait :
– Commandant, vous et votre bataillonvous avez bien mérité de la patrie demain vous serez à l’ordre dujour de l’armée.
Et il s’éloigna à son tour au milieu deshourras.
Le bombardement eut lieu, il fut terrible.Lyon célébra donc la fête du 10 août sous les obus et sous lesbombes.
Il rentrait dans le système politique de laConvention de procéder ainsi, tour à tour, par l’intimidation ducanon et les proclamations de paix offrant aux révoltés, éclairéssur les dangers qu’ils couraient, l’occasion de faire leur paixavec la nation.
On peut dire que Lyon usa la longanimité de laConvention.
Dubois-Crancé, contre la mémoire duquel lesréactionnaires lyonnais s’acharnent, montra une patienceinouïe.
Il n’avait tant poussé Kellermann, nousl’avons vu, que pour pouvoir donner aux assiégés l’avertissement ducanon.
Après deux tentatives de conciliation, celledu 8 par Saint-Giles, celle du 9 par la lettre de Kellermann,tentatives précédées d’autres sommations avant l’arrivée del’armée, il semblerait que Dubois-Crancé eût dû se montrerdécouragé ; il semblerait que la patience de la Convention eûtdû être lassée.
Non !
Dubois-Crancé fit une troisième tentative. Etcet esprit de, conciliation, l’histoire l’a mis en lumière.
Loin de pousser Lyon à bout, il le ménageaaprès lui avoir fait sentir la puissance de l’armée.
Louis Blanc fait ressortir cette grandevérité.
« Il n’y a lieu de s’étonner, ditl’illustre historien, ni de l’extrême mollesse des assiégeantspendant la majeure partie du mois d’août, ni de l’obstinationaveugle des assiégés. »
Dubois-Crancé savait en effet, comme sesnombreuses proclamations le prouvent, de quels artifices la massedes Lyonnais était dupe. Il aurait donc voulu échapper, en leséclairant, à l’affreuse nécessité d’une guerre d’extermination, etce sentiment on le retrouve dans une lettre du 28 août, écrite parCouthon, Carnot, Robespierre, Barrère et Saint-Just aux deuxreprésentants Dubois-Crancé et Gauthier, pour leur recommanderd’épargner les Lyonnais s’ils se soumettaient.
Mais à leur tour, les fauteurs de la révoltesavaient fort bien – et les manifestes de Dubois-Crancé ne le leurlaissaient pas ignorer, qu’entre eux, les séducteurs et lapopulation séduite, la Convention nationale faisait une grandedifférence et qu’ils n’avaient point, eux, de quartier à attendre.Il leur fallait donc à tout prix écarter jusqu’à l’idée d’unesoumission qui les eût mis au pied de l’échafaud. On juge s’ils yépargnèrent leurs soins, et la lettre attribuée à Danton indiqueassez la nature des moyens qu’ils mirent en usage.
Cette lettre fausse et beaucoup d’autres dumême genre étaient l’œuvre de cet ex-notaire forçat, envoyé deToulon à Roubiès et qui avait déjà fabriqué, – nous l’avons vu,tant d’autres faux.
Voulant donner une idée des manœuvresemployées à Lyon, continue l’historien, Barrère vint lire, à latribune, cette lettre qui trahissait avec tant de naïveté la maind’un faussaire. Danton se contenta de dire, avec mépris, qu’ilétait plus malin que les auteurs de cette pièce ; qu’iln’avait point de correspondance, et que, s’il lui était arrivéd’écrire, il aurait conseillé des mesures non moins rigoureuses,mais plus politiques.
On voit quels moyens le machiavélismejésuitique de Roubiès lui suggérait pour surexciter l’opinionpublique et pousser au paroxysme les défiances, les colères etl’aveuglement du peuple pour l’amener à s’acharner dans la révolte,à soutenir les meneurs royalistes, à ne point les livrer auxrépublicains pour sauver la ville.
Et, comme le dit Louis Blanc, tout favorisaitcette politique égoïste, qui poussait Roubiès à sacrifier Lyon poursauver et lui-même et ses complices.
– Malheureusement, continua Louis Blanc,quand le siège eut commencé, tout encourageait les Lyonnais à larésistance, Carteaux n’avait pas encore pris Marseille ;Bordeaux n’avait pas encore demandé grâce ; l’incendie alluméen Vendée, loin de s’éteindre, s’étendait, et Paris, de plus enplus enveloppé par l’Europe, semblait au moment d’être faitprisonnier. Qui jamais eût pu croire la Convention capable devaincre à ce point la mort ? Les Lyonnais, d’ailleurs,n’avaient devant eux, dans les premiers jours du mois d’août,qu’une armée de huit mille hommes avec un petit train d’artillerie.Qu’était-ce que cela ? Le triple de ces forces eût éténécessaire contre une ville en état de fournir au-delà devingt-mille combattants, et qui, bâtie au confluent de la Saône etdu Rhône, dominée au nord entre les deux rivières par les hauteursde la Croix-Rousse, à l’ouest, sur la droite de la Saône, par lescollines de Fourvière et de Sainte-Foy, n’avait besoin pour sedéfendre, que d’une bonne artillerie et de quelques redoutes. Or,d’après les relations royalistes, elles-mêmes, Schmith pourvut à cequ’un nombre considérable de canons protégeât la cité et leLyonnais Agnel de Chenelettes, ancien officier d’artillerie, sutaux anciennes redoutes en ajouter de nouvelles, qui étaient autantde chefs-d’œuvre dans l’art des fortifications.
Avec de tels éléments de résistance et en descirconstances qui paraissaient si propices, il n’est pas surprenantque les Lyonnais aient cédé à la dangereuse tentation de montrer laseconde ville de France tenant tête à la première.
Tout contribuait donc à égarer l’opinion dansla ville ; le bulletin publié chaque jour par Roubiès mentait,répandant d’ignobles calomnies.
En voici une au hasard :
« Les assiégeants, dit Lamartine, avaientessayé leurs batteries établies sur le tertre de Montessuy ;et l’on racontait que c’était à une femme lyonnaise dont il avaitfait sa maîtresse, que Dubois-Crancé avait réservé, ce jour-là, letriste honneur de donner le signal du feu après avoir reçu comme unhommage des mains de son amant, la corde fumante ».
Le Bulletin contient chaque jour de pareillescalomnies.
Ainsi s’explique l’aveuglement desLyonnais.
Ainsi s’expliquera, pour le lecteur, commentla troisième proposition de Dubois-Crancé fut repoussée avec unsombre enthousiasme.
Mais nous avons à raconter cette scène dupremier coup de canon tiré par une prétendue maîtresse deDubois-Crancé.
Le 9 août, vers le soir, madame Saint-Giles seprésentait chez Dubois-Crancé ; elle était accompagnée d’uneautre femme, la citoyenne Rameau, mariée à un négociantlyonnais.
Elles apportaient toutes deux desrenseignements précieux sur l’état de Lyon.
Rameau, qui était un esprit très pénétrant, unrépublicain ardent, mais que des infirmités cruelles retenaient surson lit, Rameau avait expliqué aux deux femmes le pourquoi del’obstination des Lyonnais.
Elles furent reçues par Dubois-Crancé et sonsecrétaire.
Elles avertirent le représentant des menées deRoubiès.
Elles lui apportaient des numéros del’Officiel que nous avons cités, des pamphlets, des mots d’ordrecirculant sous le manteau.
Enfin, elles révélaient à Dubois-Crancé qu’unesorte de pétition ou de déclaration circulait et pour laquelle onrécoltait des signatures.
Ces signatures étaient données de confiance,sur des feuilles blanches portant ce simple titre :
Réponse des corps constitués de la ville de Lyon, approuvée parles signatures.
Chaque feuille était numérotée, mais ceux quisignaient ignoraient le texte de la réponse et les meneurs endisaient ce que bon leur semblait selon qu’ils s’adressaient à unrépublicain ou à un royaliste.
Dubois-Crancé prit note de cesrenseignements.
Mais il remarqua que Madame Rameau lui faisaitun signe d’intelligence, comme si elle avait eu quelque chose departiculier à lui dire.
Il s’agissait donc d’éloigner madameSaint-Giles.
– Citoyenne, lui dit-il, toute l’arméevient d’acclamer ton fils, qui a battu les muscadins trèsbrillamment. Je vais te faire conduire près de lui. Tu ne veux paslui dire que tu résides à Lyon ; rien ne t’oblige à le luirévéler. Tu lui apportes tout simplement des nouvelles deVillefranche et de sa famille.
– J’y vais, dit simplement madameSaint-Giles.
Et elle suivit un guide qu’on lui donna.
Dubois-Crancé resta en présence de madameRameau, curieux de savoir ce que celle-ci voulait lui révéler.
Mme Rameau, heureuse d’avoirété comprise, dit à Dubois-Crancé qui lui montrait son secrétairedu regard :
– Oh ! je puis parler devant touthonnête homme.
Le secrétaire qui s’apprêtait à s’éloignerdemeura.
– Citoyen, ditMme Rameau, mon mari et moi, nous savons que lacitoyenne Saint-Giles a conçu un projet terrible.
– Je le connais ! ditDubois-Crancé.
– Alors tu as compris que la citoyenneSaint-Giles périrait en l’exécutant.
– Je le crains ! ditDubois-Crancé.
– Mais connais-tu le motif qui la pousseà chercher la mort.
– Non !
– Elle se croit déshonorée.
– Elle ?
– Oui, elle, la plus honnête femme deLyon, et pour tout homme, pour toute femme de mauvaise foi, cedéshonneur est prouvé.
Dubois-Crancé restait profondémentsurpris.
– Oui, reprit Mme Rameau,les royalistes pourront plus tard jeter à la figure de la citoyenneSaint-Giles, l’injure de « prostituée ».
Et Mme Rameau racontal’incarcération si perfidement ourdie deMme Saint-Giles, dans la prison où l’on enfermaitles femmes de mauvaise vie.
– Le plus odieux, ajoutaMme Rameau, c’est que, quand elle est sortie decette prison, le geôlier lui a dit brutalement : « Etmaintenant nous te tenons. Si tu bouges, si tu fais tarépublicaine, nous te rappellerons que tu es une femme de rien,« la boue des rues ». Et Mme Saint-Gilesveut mourir pour épargner à ses enfants la honte qu’elle subiraitsous cet affront.
– C’est une bien triste histoire que vousme racontez là, madame ! dit Dubois-Crancé redevenantgentilhomme.
– Aussi, mon mari, connaissant votregrande autorité morale, vous prie-t-il, citoyen représentant, depromettre à cette honnête femme une réhabilitation solennelle.
Dubois-Crancé réfléchit pendant quelquesinstants, puis il dit à Mme Rameau :
– Cette réhabilitation,Mme Saint-Giles l’aura de son vivant, sous la formed’un hommage que les armées ne rendaient autrefois qu’aux reines etaux princesses du sang.
Il remercia Mme Rameau et luifit donner par une vivandière l’hospitalité de la nuit dans unedépendance du château de la Pape.
Puis il se rendit lui-même à la batterie quidevait, le lendemain 10 août, ouvrir le bombardement en tirant lepremier coup de canon.
De là, il expédia divers ordres.
Le lendemain, à l’aube, tout l’état-major del’armée était réuni à Montessuy autour de la batterie de troispièces de 10 qui envoya à Lyon la réponse de Kellermann à soninvitation.
Près des canons de Montessuy, Kellermann, levainqueur de Valmy, représentant le génie militaire de laRévolution ; Dubois-Crancé représentant son géniepolitique.
Partout, sur le vaste circuit du blocus,l’armée sous les armes.
Jamais Lyon ne vit se dérouler devant ses mursspectacle plus imposant.
Lorsque les gerbes d’or du soleil de thermidorjaillirent au-dessus des crêtes, versant sur les pentes destorrents de lumière, la fanfare de la diane éclata, puis toutes lesmusiques jouèrent à l’unisson la Marseillaise.
Pendant que l’hymne sacré montait vers leciel, un cortège d’officiers s’avançait vers la batterie, escortantune femme voilée de noir, vêtue de deuil, à laquelle Saint-Gilesdonnait le bras.
Elle entra dans la batterie et fut reçue parDubois-Crancé qui la présenta à une députation de toute l’arméeconvoquée la nuit même :
– Citoyenne, dit Dubois-Crancé, lesgénéraux ici présents et l’état-major de cette armée connaissentles injures que tu as subies pour la cause républicaine. Ta vertuest pure, ton honneur est sans tache, ta réputation brille comme lesoleil qui vient de chasser la nuit.
« L’armée des Alpes devant Lyon veut terendre un solennel hommage.
« Autrefois, quand une reine ou uneprincesse assistait à un siège, on lui faisait l’insigne honneur demettre le feu à la pièce qui ouvrait le bombardement.
« Nous allons foudroyer Lyon et tuouvriras le feu sur la ville rebelle : le feu purifie tout etil effacera la tache dont s’est souillée la ville en laissantcommettre la lâcheté dont tu as souffert.
« Tu seras la Némésis, déesse des justesvengeances ».
Puis, s’adressant à l’armée, il donna unsignal.
Les tambours battirent et les trompettessonnèrent aux champs, la plus grande marque d’honneur.
Toute la troupe présenta les armes.
Alors Dubois-Crancé s’écria :
– Soldats,
« Je vous présente la plus honnête femmeet la plus grande citoyenne qui ait jamais honoré laRépublique. »
Puis, au milieu des applaudissements,Dubois-Crancé prit une mèche fumante des mains d’un artilleur et laremit à Mme Saint-Giles en lui montrant la lumièred’un canon chargé.
Elle mit le feu à la pièce d’une main sûre etla détonation retentit portée à une distance énorme par les eaux duRhône.
– C’est le canon de mesfunérailles ! dit Mme Saint-Giles enembrassant son fils.
Et, au milieu des hourras de l’armée, elledisparut, emportée par une voiture qui l’attendait.
Le lendemain, Lyon apprenait cette nouvelleextraordinaire que Dubois-Crancé, l’homme inflexible, le patrioteaustère, avait fait tirer par sa maîtresse le premier coup de canondu 10 août.
Et Lyon s’indignait.
Et Lyon se soulevait de colère, commentant cetrait avec une sombre fureur.
Aussi, lorsque Dubois-Crancé fit envoyer le 11août sa troisième sommation, toutes les autorités du départementréunies envoyaient-elles une réponse catégorique qui repoussaittoute transaction.
Et Roubiès triomphant put, après avoir dictéce bulletin à son secrétaire, lui dire :
– Vous voyez, cher enfant, comment onmène le monde, par la façon dont on mène une ville. Toutes lesautorités constituées, parmi lesquelles nombre de membres sontencore des Girondins, ont signé le refus de traiter.
– C’est le bombardement du 10 août quinous vaut ça ! dit le petit abbé.
– Et aussi cette fable heureuse de lamaîtresse de Dubois-Crancé tirant sur la ville le premier coup decanon !
– Mais, sait-on, maintenant, qui étaitcette femme en deuil qui a mis le feu à la pièce ?
– Non ! dit Roubiès. J’ai ordonnéles recherches les plus actives sans résultat. Cette femme étaitvoilée. Les abords de la batterie étaient soigneusement gardés etsurveillés. Nos espions n’ont vu la scène que de loin.
– Je voudrais bien savoir qui était cetteNémésis ?
– Mon ami, nous devons souhaiter que cesecret ne soit point connu.
– Pourquoi donc ?
– Pour la légende, toujours. Si la véritése faisait jour, notre pieuse calomnie contre Dubois-Crancé neserait plus soutenable.
Puis, Roubiès demanda :
– Et notre pétition en blanc ?combien de signatures ?
– Onze mille.
– Mon enfant, il faut activer cela :les Lyonnais, en lisant l’en-tête des listes, vont croire qu’ils’agit de notre réponse d’aujourd’hui faite par les autoritésconstituées. Que l’on présente la chose sous ce jour.
Et il donna des instructions détaillées en cesens.
Puis il dit, après les avoir faitexpédier :
– Est-il possible que l’on trouve desmilliers d’imbéciles signant sans savoir ce qu’ilssignent !
Comme il avait raison, ce prêtre, de comptersur la bêtise du peuple.
Comme on l’avait vu avec un entêtementd’humanité d’autant plus méritoire que son caractère était d’uneextrême rigueur, Dubois-Crancé venait d’échouer, le 12 août, danssa troisième tentative de conciliation.
Il en prépara une quatrième, mais il désiraitl’appuyer par quelques brillant fait d’armes.
Il envoya donc l’ordre aux différents campsd’épier une occasion favorable.
Le 13, vers quatre heures du soir, il recevaitla lettre suivante de Saint-Giles.
« Citoyen représentant,
« Un républicain lyonnais que je connaiset dont je réponds, éclairé enfin sur le but et les manœuvres deschefs royalistes, est passé de notre côté.
« Il était capitaine, il sert maintenantcomme simple grenadier.
« Il m’a prévenu d’un projet de l’ennemiqui veut établir une grosse pièce de canon en avant du cimetière deCuire pour battre mes avant-postes et prendre d’écharpe toutecolonne qui chercherait à déloger les Lyonnais de la maison minéeque j’ai fait sauter et où ils se sont rétablis.
« Ils s’y sentent mal assis etmenacés : grâce à la pièce en question, établie à cinq centpas de là, ils seraient en sûreté.
« Notre déserteur m’a dit aussi que dePrécy avait déclaré que nous l’avons étonné le 9 août.
« Venez, citoyen, et tâchez d’amener legénéral Kellermann ; je me charge ce soir de vous étonner tousles deux.
« Je porte cette fois un défi sérieux àla mort. »
– Morbleu ! J’irai ! ditDubois-Crancé, et il faut que j’y conduise Kellermann.
Et il s’en alla trouver le général.
Celui-ci était de mauvaise humeur, commetoujours ; c’était un des meilleurs généraux et l’un des plusmauvais caractères de l’armée.
– Eh bien, général, dit-il, quelle quesoit votre estime pour ce bataillon, vous ne l’estimez pasassez !
– Allons donc ! Ce matin, j’airencontré trois de ces compagnies qui allaient à la cible et quis’exerçaient à la manœuvre en marchant tantôt en bataille, tantôten colonne. Je les ai prises pour de la ligne tant les mouvementsétaient réguliers. Ma foi, je le leur ai dit pour lesencourager.
– Général, il paraît que ce bataillonveut se surpasser aujourd’hui même.
– Ah ! ah !
– Saint-Giles m’écrit qu’ayant étonnél’ennemi hier, il veut vous étonner vous-même ce soir.
– Oh ! oh !
– Il est homme à le faire, voussavez.
– Citoyen, étonner Kellermann, ce n’estpas facile.
– Alors, montez à cheval et venez auxavant-postes, nous verrons si Saint-Giles en aura le démenti.
– Allons, dit Kellermann. Mais si je suisétonné, morbleu, je le dirai.
– J’y compte bien.
Ils partirent tous deux, escortés par l’aidede camp Mouton qui, mis au fait, jura sur ses moustaches qu’on nel’étonnerait pas, lui !
Songez donc ! un sergent du régiment dela Guadeloupe, un homme qui avait connu des boucaniers, survivantsde la grande époque…
Et il maugréait.
Encore un mauvais caractère, ce Mouton, quidevait devenir un des brillants généraux de l’empire.
Un peu jaloux, la gloire de Saint-Gilesl’empêchait de dormir.
On arriva aux avant-postes.
Il était cinq heures et demie du soir.
Saint-Giles ne portait déjà plus son bras enécharpe.
– Je n’ai pas le temps de me soigner,dit-il aux chirurgiens.
– Mais la plaie peut s’envenimer, ditl’un d’eux.
– Allons donc ! un chien aurait lamême blessure, personne n’y ferait attention et elle guériraittoute seule.
– Un chien n’a pas le tempérament viciéde l’homme.
– Permettez, dit Saint-Giles, ma famillea le plus pur sang du monde dans les veines.
Et il n’avait souffert qu’une chose, c’estqu’on le pansât deux fois par jour.
– Eh bien ! Saint-Giles, ditDubois-Crancé, je vous amène le général qui se refuse absolument àse laisser étonner. Et son aide de camp qui a fait le tour du mondeet qui a mangé du serpent en Amérique, est dans les mêmesdispositions.
– Bon ! dit Saint-Giles. Je me suispeut-être un peu trop avancé. Pourtant j’ai bon espoir.
Et, montrant une maison à terrasse :
– Général, dit-il, voilà monobservatoire. Voulez-vous que nous montions là haut ?
– Montons ! dit Kellermann.
Derrière Kellermann que guidait un officier,montèrent Dubois-Crancé, Saint-Giles et le déserteur lyonnais quiavait annoncé le projet de l’ennemi.
À peine arrivé sur la terrasse, Kellermann vitderrière le cimetière des masses d’infanterie et une superbe piècefondue à Lyon, terminée la veille, et que l’on allait mettre enbatterie le soir même, car elle était attelée de seize vigoureuxchevaux.
Saint-Giles expliqua le plan de l’ennemi àKellermann.
– Vous voyez, mon général, dit-il, cettemaison à terrasse en avant du cimetière ; elle en flanque lesabords. Elle est occupée par un détachement des grenadiers deGuillaume Tell, dont le gros se tient en réserve derrière lecimetière.
– Cette maison, dit le déserteur,s’appelle la maison Danton.
Saint-Giles continua :
– Au-dessous de la maison, se trouve unelevée de terre avec une embrasure ; la pièce doit être établiederrière cette levée ; elle prend de flanc toute colonne quise jetterait sur le cimetière, elle protège la maison rouge quej’ai fait sauter, mais dans les ruines de laquelle l’ennemis’embusque ; elle balaie enfin mes avant-postes qui serontintenables quand elle tirera. Nous serons donc obligés de reculer àplus de huit cents mètres.
– Morbleu, dit Dubois-Crancé, voilà quiserait fâcheux.
– Sacrebleu ! fit Kellermann, ilfaut empêcher cela.
– Diable, dit Mouton.
Et il tortilla sa moustache.
Les trois hommes de guerre expérimentésjugeaient du péril et des difficultés inouïes de l’entreprise, avecune haute compétence.
– Prendre d’assaut la pièce et la maisonDanton, dit Saint-Giles, il n’y faut point penser. Le cimetière etcette grosse pièce, en trois décharges, dévoreraient une colonne,fût-elle de cinq mille hommes.
– Mais, dit Kellermann, on ne peutpourtant attaquer que de front.
– Pardon ! dit Saint-Giles, il y ale flanc gauche.
– Encore plus gardé ! ditKellermann. Je vois trois murailles de jardin placées les unesderrière les autres en escarpement, la dernière dominant les deuxautres.
– Et, fit observer le déserteur, ces murssont percés de créneaux et de meurtrières ; un mur pris, lesdéfenseurs se réfugient derrière l’autre.
– Je ne pense pas, dit Kellermann àSaint-Giles, que vous voulez attaquer par là. C’est impossible.
– Général, nous n’avons pas le tempsd’établir une batterie pour démolir ces murs ; du reste, cettebatterie ne tiendrait pas vingt minutes sous les feux croisés del’ennemi. Il ne faut pas que la grosse pièce de l’ennemi tire unseul coup, sinon nous reculons, et c’est une honte. Donc, il fautfranchir ces murs, prendre la maison Danton et prouver à l’ennemique nous pourrions enlever son canon, s’il l’établissait sur cetteterrasse. Or, voilà que la pièce s’ébranle, et il est tempsd’agir.
Avec un sourire superbe !
– Citoyen général, quiconque réalisel’impossible étonne, je vais t’étonner.
Et il redescendit.
– Eh bien, général, demandaDubois-Crancé, qu’en pensez-vous ?
– Je pense que si Saint-Gilesréussissait, on pourrait dire qu’il a fait plus beau que le duc deRichelieu à l’escalade de Mahon.
– Et vous, lieutenant ?
– Moi, dit Mouton, je dis ; ça neréussira pas. Je me défie des murs crénelés depuis que j’ai vumanquer tant d’entreprises pour un méchant mur percé demeurtrières. Mon bataillon a laissé trois cents hommes au pied d’unde ces méchants obstacles et nous étions d’autres copains que cesvolontaires.
– Nous allons voir, dit Dubois-Crancé.Les voilà partis.
Saint-Giles venait de se mettre à la tête deson bataillon et il le conduisait en face du premier murcrénelé ; il put le dissimuler à deux cents pas du mur dans unde ces chemins creux qui abondaient dans ces parages.
Deux cents pas, c’était la bonne portée desfusils d’alors.
Tout à coup, on vit s’élever, à vingt pasenviron du fossé, une fumée très épaisse qui s’étendit et formacomme un nuage intense ; au milieu de cette fumée, on nedistinguait rien, sinon qu’elle s’étendait et s’avançait rapidementvers le mur.
Ça et là, des lueurs sombres à hauteur dusol.
L’ennemi tirait au hasard dans cebrouillard.
Quand la fumée vint battre le mur, on vit desgrenades lancées à la main décrire leur courbe et retomber del’autre côté du mur ; elles éclataient et faisaient desravages parmi les défenseurs des retranchements.
Tout à coup des pétards éclatèrent et troisbrèches s’ouvrirent.
Les Lyonnais durent s’enfuir derrière lesecond mur.
– Eh ! fit Dubois-Crancé, qu’endites-vous ? Allumer des fusées donnant beaucoup de fumée etmarcher à l’ennemi enveloppé de nuées, cela me semble une assezjolie combinaison.
– Par tous les diables, dit Kellermann,ils n’ont perdu que trois hommes.
On ne distinguait que trois hommes àterre.
Mouton tortillait ses moustaches et ne disaitrien.
La fumée s’étant dissipée un instant, on vitque la troupe engagée se divisait en plusieurs groupes.
L’un portait des grenades, petites bombes fortdangereuses.
Un autre portait et allumait les fusées queSaint-Giles avait fait préparer par les artificiers del’ennemi.
Un autre portait des pétards et des saucissonspour faire sauter murs et portes. Puis venaient les tirailleurs etla réserve.
Le second mur fut enlevé plus vite que lepremier.
Le troisième fut à peine défendu.
Le procédé de Saint-Giles était si sûr que lesLyonnais comprirent l’inutilité d’une résistance.
Saint-Giles ne dépassa point d’abord letroisième mur : il s’abrita derrière, fit percer des créneauxet laissa souffler sa troupe.
Il avait eu soin d’établir des tireursderrière les deux autres murs pour protéger sa retraite.
Du dernier mur, il fit fusiller la maison deDanton, recommandant une fusillade lente mais sûre contre laterrasse et les fenêtres ; puis il s’élança à la tête de sescompagnies et tourna la maison sans s’occuper de sesdéfenseurs.
Il apparut donc tout à coup à quelque cent pasde la troupe qui escortait la pièce en marche pour être mise enbatterie.
Il surprit ainsi les grenadiers de GuillaumeTell qui, fusillés brusquement, se troublèrent car ils se croyaientbien protégés par la maison Danton et par les murs crénelés.
Ils ripostèrent toutefois, mais leur tête decolonne était déjà culbutée par une charge lorsque la pièce,enlevée par ordre de l’officier d’artillerie qui la conduisait, futramenée vers le cimetière.
Le bataillon de mariniers du port du Temple,se lançant au secours des grenadiers de Guillaume Tell, les dégageaet Saint-Giles ramena ses compagnies derrière le troisième murcrénelé.
Le combat était sans objet désormais.
Tout était prêt pour abattre les troismurs.
Saint-Giles, battant en retraite, les fitsauter successivement, démasquant la maison Danton, facile àprendre à revers.
Il regagna le chemin creux, puis son camp, oùKellermann et Dubois-Crancé l’embrassèrent devant toutel’armée.
Mouton lui-même déclara qu’il était étonné,mais il fit une réserve, parce que l’on avait vaincu plutôt parstratagème que par bravoure.
– Eh morbleu ! qu’importe ! ditKellermann, Samson a dispersé les Philistins avec une armée derenards. Moi, j’ai les taupes de Saint-Giles, et j’estime qu’ellesvalent bien les renards du colosse juif.
Puis il ajouta :
– Puisque le bataillon de la Croix-Rousseest en permanence au feu, je le mets en permanence à l’ordre dujour de l’armée.
Telle fut la fameuse affaire de la maisonDanton.
Jamais l’histoire n’a donné un aussi grandexemple de pitié patiente et généreuse que celui par lequelDubois-Crancé s’honora devant Lyon.
Lasse enfin de temporiser, la Conventiongourmanda le zèle des représentants en mission et leur ordonnad’agir avec vigueur.
Et, cependant, au péril de sa tête,Dubois-Crancé voulut épuiser tous les moyens de conciliation ;il usa encore de ce qu’on pourrait appeler le petit bombardement,puis il tenta un suprême effort que Louis Blanc raconte en cestermes :
« N’y avait-il donc aucun moyen d’arrêtercette lutte fratricide ? Dubois-Crancé, tentant un derniereffort, écrit aux Lyonnais : “Pourquoi, si vous vous soumettezaux lois, douteriez-vous de l’indulgence de la Convention ? Nedites pas que vous avez juré de mourir libres. Votre liberté nepeut être que celle que toute la France a jurée. Tout autre acte deliberté prétendue est une rébellion contre la nation toutentière.”
« Après treize heures d’attente, continueLouis Blanc, il reçut, pour toute réponse, la notification que lescitoyens, obligés de se disperser pour le service du siège, nevoulaient plus correspondre eux-mêmes avec les représentants, etqu’il n’y avait plus d’autre moyen de s’entendre que de former uncongrès de commissaires nommés de part et d’autre. »
Il n’y avait plus à hésiter, Dubois-Crancéavait inutilement risqué sa tête par ces temporisations et l’onverra que par la suite, il fut destitué et appelé devant laConvention pour faire juger sa conduite.
Il fallait donc renoncer à tout espoir,bombarder sérieusement, ne plus se contenter de l’avertissement ducanon.
On prit des dispositions formidables.
Le 10 août, Dubois-Crancé écrit au Comité deSalut public dont maintenant Carnot fait partie.
Au quartier général de la Pape, le 16 août1793, l’an 2 de la République une et indivisible.
« Les représentants du peuple envoyésprès de l’armée des Alpes et dans les départements deSaône-et-Loire, Rhône-et-Loire et de l’Ain, au peuple de Lyon.
« Citoyens,
« Les présidents de sections nousproposent une nomination respective de commissaires, et en mêmetemps ils nous déclarent que désormais le peuple de la ville deLyon ne correspondra plus avec nous : on redoute unecommunication franche et loyale entre le peuple et sesreprésentants. Eh bien ! nous déclarons à notre tour que nousne pouvons pas communiquer avec des autorités sans caractère,puisque les décrets de la Convention nationale s’y opposent. Nousne connaissons que la loi, nous n’obéissons qu’à elle, et nous netraitons jamais avec des fonctionnaires qui persistent à laméconnaître. Voilà notre dernier mot.
« Signé : Dubois-Crancé, Sébastiende La Porte, Gauthier et Claude Javognes. »
Mais avant de commencer le feu qui allaitincendier Lyon, Dubois-Crancé épargnait à Kellermann la tristeresponsabilité d’un bombardement épouvantable.
Il envoyait le général à la frontière fairetête aux Piémontais.
La Convention ne fut pas dupe de cetarrangement et Kellermann, arrêté plus tard, subit une longuedétention.
Il ne fut sauvé que par la chute deRobespierre en thermidor.
Dubois-Crancé, qui avait l’audace et laloyauté des responsabilités généreuses, avait cependant couvertKellermann par la lettre suivante :
« Du 24 août 1793.
« Lettre au comité de Salut public.
« Citoyens nos collègues,
« L’invasion subite de la Tarentaise etde la Maurienne par les Piémontais, invasion continuée par la hardescélérate qui gouverne et domine Lyon, avait jeté la plus grandealarme dans le département du Mont-Blanc et ceux circonvoisins.Nous avons résisté aux clameurs et à l’opinion prononcée même parles généraux, qu’il fallait retirer les troupes de devant Lyon pourles reporter aux frontières ; nous avons toujours pensé quel’effort des Piémontais n’était qu’une ruse ou tentative pourformer une diversion favorable aux Lyonnais : que le foyer del’incendie était au centre de cette ville, et qu’en la réduisantnous anéantissions du même coup tous les ennemis de la Républiquedes Alpes aux Pyrénées : en conséquence nous avons accédé audésir de Kellermann de se transporter à l’embouchure des deuxvallées pour y ranimer les troupes et leur indiquer des positionsmilitaires, mais sous la condition qu’il serait de retour en troisjours. »
Puis, le lendemain, il annonce que Lyon serasous peu de jours anéanti.
On sent que l’irritation du proconsul estarrivée au plus haut point ; cette lettre est inspirée par lacolère, il y passe comme un terrible souffle de menace.
« Au quartier général, à la Pape, prèsLyon, le 18 août 1793, l’an II de la république.
« Lettre au Comité de Salut public
« Citoyens nos collègues,
« Quoique notre lettre d’hier vousprésente notre situation dans tout son jour, nous profitons d’uncourrier que le général expédie à Paris pour ajouter quelquesdétails.
« La nuit dernière nous a beaucoup servipour établir nos batteries.
« Les bombes sont prêtes, le feu rougitles boulets, la mèche est allumée, et si les Lyonnais persistentencore dans leur rébellion, nous ferons la guerre demain soir à lalueur des flammes qui dévoreront cette ville rebelle.
« Oui, encore quelques jours, et Isnardet ses partisans iront chercher sur quelle rive du Rhône Lyonexistait.
« Un de nos collègues, Gauthier, partpour Chambéry avec le général Kellermann ; celui-ci reviendradans trois jours. Nous avons cru cette mesure nécessaire afind’empêcher les progrès des Piémontais qui ont déjà envahi unepartie de la frontière. »
Kellermann partit donc, couvert par cettelettre.
Malheureusement, il commit d’autresimprudences, comme on le verra.
Le bombardement eut lieu.
L’entêtement inouï de Lyon fut soutenu par uncourage sublime s’il n’eût été criminel contre la patrie.
Jamais ville ne supporta les horreurs d’unbombardement avec un pareil héroïsme.
L’auteur des Girondins, Lamartine, a retracéavec une fidélité saisissante le tableau de cette ville en flammes,restant ferme et intrépide sur ses ruines fumantes.
– Les batteries de Kellermann et cellesde Vaubois, dit-il, firent pleuvoir sans interruption pendantdix-huit jours, les bombes, les boulets rouges, les fuséesincendiaires sur la ville. Des signaux perfides, faits pendant lanuit par les amis de Châlier, indiquaient les quartiers et lesmaisons à brûler. Les boulets choisissaient ainsi leur but, lesbombes éclataient presque toujours sur les rues, sur les places etsur les demeures des ennemis de la République.
Pendant ces nuits sinistres, le quai opulentde Saint-Clair, la place Bellecour, le port du Temple, la rueMercière, immense avenue de magasins encombrés de richesses de lafabrique et du commerce, s’allumèrent trois cent fois sous la chuteet l’explosion des projectiles ; dévorant dans leur incendieles millions de produits du travail de Lyon, et ensevelissant, dansles ruines de leurs fortunes, des milliers d’habitants.
Ce peuple, un moment épouvanté, n’avait pastardé à s’aguerrir à ce spectacle. L’atrocité de ses ennemis neproduisait en lui que l’indignation. La cause de la guerre, quin’était d’abord que la cause d’un parti, devint ainsi la causeunanime. Le crime de l’incendie de Lyon parut aux citoyens lesacrilège de la République.
On ne comprit plus d’accommodement possibleavec cette Convention qui empruntait l’incendie pour auxiliaire, etqui brûlait la France pour soumettre une opinion.
La population s’arma tout entière pourdéfendre jusqu’à la mort ses remparts. Après avoir dévoué sesfoyers, ses biens, ses toits, ses richesses, il lui en coûtait peude dévouer sa vie. L’héroïsme devint une habitude de l’âme. Lesfemmes, les enfants, les vieillards s’étaient apprivoisés en peu dejours avec le feu et avec les éclats de projectiles. Aussitôtqu’une bombe décrivait sa courbe sur un quartier ou sur un toit,ils se précipitaient non pour la fuir, mais pour l’étouffer enarrachant la mèche. S’ils y réussissaient, ils jouaient avec leprojectile éteint et le portaient aux batteries de la ville pour lerenvoyer aux ennemis : s’ils arrivaient trop tard, ils secouchaient à terre et se relevaient quand la bombe avaitéclaté.
Des secours partout organisés contrel’incendie apportaient, par des chaînes de mains, l’eau des deuxfleuves à la maison enflammée.
La population entière était divisée en deuxpeuples, dont l’un combattait sur les remparts, dont l’autreéteignait les flammes, portait aux avant-postes les munitions etles vivres, rapportait les blessés aux hôpitaux, pansait lesplaies, ensevelissait les morts. La garde nationale, commandée parl’intrépide Madinier, comptait six mille baïonnettes. Ellecontenait les Jacobins, désarmait les clubistes, faisait exécuterles réquisitions de la commission populaire, et fournissait denombreux détachements de volontaires aux postes les plus menacés.Précy, Virieu, Chenelettes, présents partout, traversant sans cessela ville à cheval pour courir et pour combattre d’un fleuve àl’autre, allaient du camp au conseil et du conseil au combat. Lacommission populaire, présidée par le médecin Gilibert, Girondinardent et courageux, n’hésitait ni devant la responsabilité nidevant la mort. Dévouée à la victoire ou à la guillotine, elleavait reçu du péril commun la puissance qu’elle exerçait avec leconcours unanime de toutes les volontés. L’autorité est fille de lanécessité. Tout pliait sans murmure sous ce gouvernement desiège.
Quel tableau !
Quelle magique évocation d’une scène sublimed’horreur !
Pendant la nuit du 21 au 25 août, lebombardement fut particulièrement terrible.
À l’arsenal, l’immense édifice qui s’élevaitsur les bords de la Saône, on travaillait avec une activitéfébrile.
Les assiégés faisaient une consommation énormede cartouches afin de répondre au feu des assiégeants.
On avait fait appel aux ouvrières de bonnevolonté pour la fabrication des cartouches : une bonnerétribution en nature et en argent en avait attiré beaucoup.
Elles travaillaient dans les caves, à l’abride la bombe, séparées en trois brigades, fournissant chacune huitheures sur vingt-quatre.
Parmi ces femmes, on comptait beaucoup decampagnardes, qui, royalistes enragées, avaient horreur des soldatsrépublicains : elles s’étaient réfugiées dans Lyon avec leursmeubles, leurs bestiaux et leurs provisions.
On logeait ces émigrées de l’extérieur dansles maisons abandonnées par leurs propriétaires.
Ainsi fit-on le vide dans la banlieueparisienne en 1870-7 1.
Lorsque l’on étudie ce siège de Lyon, on estétonné de lui trouver une ressemblance étonnante avec le siège deParis.
Parmi les femmes qui, venues de la banlieue,s’étaient engagées pour le service des poudres, se trouvait uneveuve en deuil, qu’un mortel chagrin devait miner.
Jamais elle n’adressait un mot àpersonne ; elle travaillait en silence et comme perdue dans unrêve de douleur.
L’interrogeait-on, elle répondait parmonosyllabes.
Ses voisines avaient fini par renoncer à luiadresser la parole.
Dans la nuit du 23, on avait engagé toutes lesfemmes qui s’étaient offertes et l’on avait fait doubler leursheures aux brigades.
Douze cents travailleuses étaient rassembléesdans les caves ; celles-ci, disposées en vue d’un siège,communiquaient toutes entre elles par de vastes baies d’où leregard plongeait d’un atelier dans l’autre.
La vue s’étendait donc au loin de caveau encaveau, sur des tables de chêne, éclairées par des lanternes demine, dans la crainte des explosions.
On tendait, dans les souterrains voisins deces ateliers, les gigantesques marteaux des forges et des souffletsénormes qui activaient les fournaises des fonderies de canon.
Les voûtes tremblaient sous les détonationsdes obus et des bombes crevant sur la ville.
Mais déjà, avec la sublime insouciance qui estle fond du caractère français, la plupart de ces ouvrièress’étaient familiarisées avec cette situation et toutes parlaientavec cette animation qui donne aux ateliers de femmes unephysionomie si vive.
De vieux soldats du génie, quelques-unsmutilés, vétérans de l’armée, des officiers retraités, enmoustaches blanches, dirigeaient les travaux.
Beaucoup d’enfants, amenés par leurs mères,roulaient aussi des cartouches.
Dans la dernière cave, atelier peu recherché,on plaçait les dernières venues comme au poste le moinsenviable.
Là, l’air était plus rare, plus lourd et lachaleur plus étouffante.
Avec un dévouement volontiers accepté, laveuve dont nous avons parlé s’était offerte dans la nuit du 23,pour montrer, comme surveillante, aux dernières venues, entasséesdans cette cave, comment « on roulait les cartons ».
De temps à autre, un sous-officier venait voir« si cela marchait » et il s’en allait satisfait.
Vers onze heures du soir, la surveillante endeuil, la patronne, comme disaient les femmes, se leva et dit d’unair étrange :
– Je ne sais pourquoi, j’ai dans l’idéeque nous sauterons cette nuit. Est-ce que vous ne sentez pas uneodeur de poudre brûlée ?
– Mais oui ! dirent quelquesouvrières avec inquiétude.
Alors cette femme se mit à raconter avec desdétails sinistres plusieurs histoires d’explosion depoudrières.
Elle qui ne parlait jamais semblait animéed’une verve intarissable.
Elle donnait des détails qui effrayaient lesimaginations des ouvrières.
Quand les gardes du génie paraissaient, ellese taisait, pour recommencer bientôt après leur départ.
Les femmes devenaient très sombres et trèsfébriles, leurs têtes se peuplaient de chimères et de fantômes.
Et la veuve, de sa voix lente, calme, àl’accent monotone, répétait souvent au cours de sesrécits :
– Une étincelle, et c’est fini !Nous sommes toute brûlées vives, surtout nous autres qui sommesdans la dernière cave.
Elle racontait avoir vu des malheureusesfemmes carbonisées avec leurs enfants.
– Les petits, disait-elle, étaientraccourcis et rapetissés ; leurs squelettes étaient à peinegrands comme des poupées.
Les mères effarées embrassaient leursenfants : elles regrettaient de les avoir amenés.
La veuve, lugubre dans ses vêtements noirs etdans sa coiffe sombre, arrangeait la lampe de mine dont les femmesignoraient le mécanisme.
La flamme diminuait et chaque fois la veuvefaisait cette remarque :
– Quand les lampes baissent, il faut lesraviver, car l’explosion s’annonce toujours par ce mauvais signe,les lumières pâlissent et s’éteignent.
Et elle suivait du regard l’effet de sesparoles.
À un certain moment, elle le jugea poussésuffisamment ; toutes les figures étaient bouleversées.
Alors elle se leva, parut vouloir arranger lalampe, l’éteignit tout à coup et cria dans les ténèbres :
– Sauve qui peut ! Noussautons !
Puis tout aussitôt, d’une voixlamentable :
– Au feu ! Au feu !
Une traînée de poudre ne se fût pas enflamméeplus vite que la terreur ne s’empara de tous les ateliers.
Les travailleuses s’enfuirent en répétant lecri : au feu ! Elles étaient saisies d’une de cespaniques effroyables qui saisissent les foules, surtout quand ellessont composées de femmes.
Les caves vomissaient l’une dans l’autre desflots de malheureuses affolées qui s’écrasaient mutuellement dansles abords des baies trop étroites.
Il y eut un tumulte affreux, des enfantsétouffés, des officiers et des soldats battus, à demi-étranglés,foulés aux pieds, parce qu’ils voulaient calmer ce délire.
Quelques caves seulement étaient vides,lorsqu’une première explosion de peu d’importance mais grossie parl’effroi, retentit, imprimant à la fuite des femmes une impulsionterrible.
Les dernières poussèrent les autres siviolemment que tous les ateliers furent vidés en un instant ;il ne resta que les victimes de cette pressée formidable, et, çà etlà, quelques vieux soldats, des hommes de bronze qu’aucune peur nepouvait atteindre.
Ceux-là avaient pourtant entendu une explosiondans le dernier caveau, mais c’était comme le bruit d’une sébile depoudre qui prend feu.
Ils restaient donc immobiles à leur poste oùles clouait la consigne d’un sentiment du devoir.
Éloignés les uns des autres, préposés àdifférents services de haute importance, ils s’attendaient à sauteret s’étonnaient que la première explosion ne fut pas suivie deplusieurs autres.
Ils virent alors passer une femme vêtue denoir qui marchait lentement.
Tous la connaissaient ; chacun d’euxmurmura :
– C’est la veuve !
Un d’eux lui cria :
– Sauvez-vous !
Elle se retourna lentement et dit à cethomme :
– Sauve-toi toi-même, tout est perdu.
Mais elle n’en marcha point plus vite,laissant le soldat stupéfait de ses allures.
Cette femme qui déclarait tout perdu, quiconseillait aux soldats de fuir, cette femme qui devant un périlimminent marchait d’un pas si grave, produisit sur les quelquesvétérans qui la virent un effet saisissant.
Elle passa ainsi devant quelques-uns, puiselle s’arrêta en face d’un factionnaire préposé à la garde d’unpetit caveau qui servait de magasin à poudre pour toutes lescaves.
Ce sapeur du génie avait un bras demoins ; c’était un amputé de Fontenoy.
La femme en noir le regarda d’un air singulieret lui demanda d’une voix impérative :
– Es-tu bon royaliste ?
– Oui, répondit-il.
– Veux-tu que la Républiquepérisse ? lui demanda-t-elle encore.
– Oui, dit-il résolument.
Ce dialogue brusque avait un caractèrebizarre.
Le soldat pressentait que cette femmenourrissait quelque projet extraordinaire.
Les deux sapeurs du génie, échappés àl’explosion, avaient entendu les questions posées. Ils voyaient laterrible veuve.
Sur la réponse du factionnaire, celle-cichercha dans sa robe un pistolet, recula d’un pas, arma la batterieet fit feu sur ce soldat qui venait de confesser sa foipolitique.
Il tomba…
Elle poussa la porte de la poudrière qu’ilgardait, ramassa sa lampe de mineur et entra dans le caveau où setrouvaient accumulées les poudres nécessaires au travail d’unenuit.
C’est à ce moment que les deux survécussautèrent dans l’eau.
Trois secondes plus tard une explosionformidable faisait sauter les voûtes des caves, éventrant lesplanchers et les toits, soulevant des centaines d’autres explosionssur le parcours des jets de flammes lancés dans toutes lesdirections par la compression de l’air et allumant un incendie querien ne put éteindre.
L’arsenal avait sauté…
Mme Saint-Giles avaitvécu.
Les royalistes de Lyon lui avaient infligé uneflétrissure imméritée : elle se vengeait en ruinant leursressources et lavait la honte subie dans le feu d’un volcan allumépar ses mains.
Auparavant elle avait fait fuir les femmes etles enfants qu’elle voulait épargner.
Aux soldats elle avait jeté le conseil de sesauver.
Lyon peut maudire cette catastrophe.
A-t-il le droit d’en mépriserl’auteur ?
Au moment où sa mère faisait sauter l’Arsenal,Saint-Giles rendait un immense service à la République.
Cette nuit même, vers dix heures,Dubois-Crancé allait le trouver à Cuire où il l’avait fait prévenirde mettre son bataillon sous les armes.
– Commandant, lui dit Dubois-Crancé, voussemble-t-il possible de célébrer l’anniversaire de laSaint-Barthélemy en enlevant la maison Panthod et en vous ymaintenant ?
– L’enlever, oui ; y mourir,oui ; s’y maintenir, je n’en puis répondre : la maisonNérat nous écrasera de ses feux.
– Je donnerai l’ordre au général Dumuy defaire attaquer la maison Nérat si je puis compter sur vous pour lamaison Panthod. Ce sera une diversion.
– Général, si une autre colonne occupeseulement pendant une heure la maison Nérat, la maison Panthod està nous. J’y entre et j’y reste.
– Jamais vous et votre bataillon vousn’aurez couru si grand péril.
– Je le sais, mais nous sommes tous mortsd’avance.
– Allez, dit Dubois-Crancé. Si vousréussissez, jamais la République n’aura trop de reconnaissance pourles services que lui rend votre famille.
Saint-Giles prit ses dispositions, sachantbien qu’il allait faire décimer son bataillon et affronter millemorts.
Mais Saint-Giles était un héros.
L’armée l’appelait La Salamandre.
Il vivait dans le feu.
Ce qu’il ignorait avant de commencerl’attaque, ce que savait Dubois-Crancé, c’était que l’arsenaldevait sauter cette nuit vers minuit et que celle qui mettrait lefeu aux poudres serait Mme Saint-Giles.
Cette première phase du siège est l’une desplus sanglantes : c’est une série de combats où, des deuxcôtés, l’on déploya l’héroïsme qui force l’admiration de lapostérité pour le courage des deux partis.
Cette première phase se déroula tout entièredevant la Croix-Rousse et sa ligne de maisons transformées enredoutes formidables garnies d’artilleries, redoutes appuyées parle cimetière de Cuire où se livra un combat mémorable.
C’est dans ces attaques que Saint-Giles et sonbataillon de la Croix-Rousse s’immortalisèrent par des faitsd’armes inouïs.
Mais, pour bien se rendre compte des attaquescontre la Croix-Rousse, il faut, les documents en main, exposer lasituation des deux armées et les difficultés qui rendaient lamarche en avant si difficile.
Notre œuvre étant l’histoire exacte du siègede Lyon, nous n’avons pas voulu reculer devant une explicationdétaillée des positions des deux armées.
La citation des documents officiels prouve auxlecteurs que nous ne nous écartons pas un seul instant de lavérité.
Tous ceux qui auront lu cette œuvreconnaîtront, au prix de quelques efforts, cette merveilleuse épopéedu siège de Lyon, l’une des plus grandes pages de l’annéeterrible !
Il s’agissait donc d’enlever la maisonPanthod.
Pour comprendre l’héroïsme du bataillon de laCroix-Rousse, dans cette nuit du 23, il faut se figurer la positionrespective des deux armées sous le faubourg de la Croix-Rousse etles villages de Cuire et Caluire.
Voici, d’après le rapport de l’adjudantgénéral un exposé très clair de la situation stratégique :
Notes sur le siège de Lyon, présentées augénéral en chef de l’armée des Alpes, par le citoyen chefd’état-major dans cette armée.
« Pendant, dit le rapport, que lesLyonnais travaillaient pour leur propre sûreté, le généralKellermann pourvut à la sienne en prenant une position qui avait sadroite sur le bord de la Saône, en arrière du chemin qui descend deCaluire à Cuire, occupant par son centre Caluire et Montessuy ets’étendant jusque sur l’escarpement du Rhône. »
On le voit, Lyon n’était pas entouré pendantcette dernière phase : il n’était menacé que par lebombardement parti de la Guillotière et des Brotteaux et par cetteattaque du côté de la Croix-Rousse.
Les forces respectives étaient d’abord assezfaibles, mais elles prirent peu à peu de la consistance, de sorteque, si l’attaque avait quelquefois de la vigueur, la résistancen’en était pas moins forte et opiniâtre ; et comme l’ons’aperçut que les bords de la Croix-Rousse offraient beaucoup tropde ressources pour la défensive des assiégés, il fut question, dansun conseil de guerre, d’abandonner ce point d’attaque pour luipréférer le côté de Fourvière.
Mais la crainte de mettre le Rhône et la Saôneentre l’armée assiégeante et les secours qui pouvaient venir auxassiégés par la Suisse et le Piémont fit renoncer à cette idée etl’on continua l’attaque de la Croix-Rousse en y ajoutant lebombardement et le tir à boulets rouges. »
On voit par cet extrait que les républicainsse rendaient bien compte des difficultés de l’attaque de laCroix-Rousse, mais ils ne pouvaient l’abandonner pour latransporter contre Fourvière sous peine de risquer d’êtrecoupés.
Ils se maintinrent donc là, avançant le pluspossible et bombardant la ville en attendant des renforts.
Ce bombardement, nous l’avons vu, avait étécommencé des hauteurs de Montessuy ; mais, pour le rendre pluseffectif, Kellermann avait fait occuper les Brotteaux et laGuillotière : des batteries y étaient établies, et, de là,partaient les coups qui écrasaient la basse ville, la plus riche etla plus commerçante.
Donc : attaque devant la Croix-Rousse etbombardement par les faubourgs de la Guillotière et des Brotteauxséparés de la ville par l’immense fossé du Rhône.
Un pont de bateaux, sous le château de laPape, unissait le camp d’attaque de la Croix-Rousse aux camps desfaubourgs de la Guillotière et des Brotteaux.
La situation des républicains étaitpérilleuse ; ils étaient peu nombreux, leurs forces diviséesen deux camps séparés par le Rhône étaient à la merci d’un accidentsurvenu au pont de bateaux.
Enfin, l’investissement n’était pascomplet.
L’armée ne formait autour de Lyon qu’undemi-cercle et elle ne l’avait pas encore entouré.
Du côté de Roanne et de Montbrison, lescommunications étaient libres.
Les républicains bombardaient en vain Lyon dufond des faubourgs des Brotteaux et de la Guillotière et deshauteurs de Montessuy ; les Lyonnais ne se rendaient pas.
Les républicains les attaquaient en vain parle faubourg de la Croix-Rousse.
L’ennemi avait là comme point de défenseavancé le fameux cimetière de Cuire, en avant duquel se développaitune ligne de postes fortifiés formés par les maisons Panthod,Rousset, Bouvard, la villa Nérat et le cimetière de Cuire.
Dubois-Crancé désespérait d’emporter laCroix-Rousse de vive force : c’était chose impossible.
Il avait pour plan de compléterl’investissement de la ville avec l’aide des Auvergnats querassemblait Couthon et de réduire par la famine la villeentièrement cernée.
Mais ils étaient obligés de tenir devant laCroix-Rousse des forces considérables, toujours en éveil, car cesquatre maisons que j’ai nommées étaient autant de redoutes arméesd’artillerie, et cette ligne donnait à l’ennemi une puissanced’irruption menaçante pour nos lignes.
Saint-Giles avait eu une idée.
Il avait fait préparer huit chariotsréquisitionnés dans le voisinage et il les avait fait charger desacs de terre et de gabions.
Ces chariots, attelés de huit chevaux chacun,étaient conduits chacun par quatre hommes résolus qui montaient enpostillon.
Dubois-Crancé qui comprit l’idée deSaint-Giles se prit, comme nous l’avons vu, à espérer qu’à l’aidede ces matériaux, Saint-Giles pourrait se retranchersolidement.
Mais il sentait trop les difficultés inouïesde l’entreprise pour ne pas concevoir des craintes.
Il ordonna la plus grande vigilance auxréserves pour recueillir, en cas d’insuccès, les débris dubataillon sacrifié.
Il avait presque regret de hasarder une sibelle troupe.
Jamais ce bataillon n’avait eu si fièrecontenance ; il était devenu une de ces troupes d’élite àlaquelle nul ne conteste sa gloire.
Chaque homme semblait être et était unhéros.
De toutes parts, les soldats qui n’étaientpoint de service accouraient voir ces fameuses taupes deSaint-Giles dans leurs trous aux avant-postes.
Il y faisait « si chatouilleux » queles curieux y restaient souvent frappés à mort.
Par un ordre du jour, il fallut interdirel’accès de ces postes aux autres troupes.
On juge de l’exaltation d’orgueil, del’amour-propre enragé d’un tel bataillon.
La garde nationale de Grenoble lui avaitenvoyé un bouquet d’immortelles pour qu’il fût attaché à sondrapeau ; les volontaires de l’Isère avaient voté une adresseà ces volontaires lyonnais, la garde nationale de Saint-Étienneleur avait décerné une couronne de lauriers.
Quand un soldat de ce fameux bataillon passaitdans les camps, portant un message de Saint-Giles ou allantchercher des ordres, on lui faisait une ovation.
Tant d’honneurs galvanisaient les courages deceux qui en étaient l’objet.
Lorsque Dubois-Crancé passa devant le front dubataillon, il vit venir à lui Saint-Giles :
– Citoyen représentant, dit le commandantà haute voix, quand les gladiateurs romains descendaient dansl’arène, ils allaient, esclaves voués à la mort, saluer Césarimperator. Nous, libres citoyens, soldats de la République, nous tedisons :
« Ceux qui vont mourir te saluent !Entrés dans la maison de Panthod, pas un de nous n’en sortiravivant. Nous le jurons ! »
Il fit avancer le drapeau et tous les soldatsrépétèrent son serment.
Dubois-Crancé, profondément ému, leva sonchapeau et s’écria :
– Soldats,
« La Convention vous rend votresalut ; les Spartiates aux Thermopyles n’étaient point plusgrands que vous ! »
En ce moment, un éclair immense jaillit desbords de Saône et l’on vit sauter l’arsenal.
Dubois-Crancé prit alors la main deSaint-Giles et lui dit :
– Ta mère vient d’allumer ce volcan pourvenger l’outrage que tu connais : elle est morte en se faisantces imposantes funérailles. Va et venge-la à son tour.
Saint-Giles poussa un cri de désespoir ets’élança, entraînant ses soldats.
Sûr de ses hommes, Saint-Giles, au lieu deformer une colonne qui eût offert une masse au tir de l’ennemi,Saint-Giles, suivant l’inspiration qui animait les arméesrévolutionnaires, fit combattre en ordre dispersé.
Les pelotons, enlevés par leurs chefs, avaientchacun une destination sur l’une des faces ou l’un des angles de lamaison.
Chacun d’eux se développa en une ligne detirailleurs soutenus par des piquets.
La maison fut cernée en moins de trois minuteset la garnison, craignant d’être enveloppée, fit sa trouée ets’enfuit avant que la route ne fût tout à fait fermée.
La surprise, l’explosion de l’arsenal, lafurie de l’attaque expliquent cette retraite.
Mais, comme l’avait dit Saint-Giles, prendrecette redoute n’était rien pour lui ; s’y tenir, c’étaittout.
Et le succès dépendait de l’arrivée deschariots.
Saint-Giles, d’un appel de trompette, donna àce convoi le signal que la maison était à lui.
Il avait fait ouvrir les portes del’enclos.
Un capitaine s’était chargé d’amener ceschariots.
Il les accompagnait avec trente chevaux toutharnachés, montés par trente hommes.
À l’appel de la trompette, les chariotspartirent au galop : mais déjà l’artillerie ennemie revenue del’étonnement, avertie par une fusée rouge de la prise de la redoutePanthod, lançait tout autour des pots à feux qui éclairaient leterrain comme en plein jour.
Puis, toutes les pièces des autres redoutes semirent à jouer.
Il semblait impossible que les chariotspussent traverser la trombe de feu qui s’abattait sur leurchemin.
Le capitaine qui guidait ce train s’agitaitcomme un démon, petit sur un grand cheval.
Avec une bravoure enragée, il avait déjà faitcouper les traits de sept chevaux tirés et avait fait remplacer ceschevaux en un tour de main ; mais le temps perdu avaitretardé, coupé la marche du convoi.
Heureusement, du côté de la maison Nérat, onentendit des cris, un bruit de lutte et les canons ennemistournèrent leur feu de ce côté.
Le convoi soulagé repartit, entraîné et lancépar le vaillant petit capitaine ; les huit chariotss’engouffrèrent bientôt avec méthode et précision dans l’enclos dela maison Panthod.
Les hommes de Saint-Giles se jetèrent sur lesgabions, sur les fascines, sur les sacs à terre qu’apportaient lesvoitures : ils purent consolider en un clin d’œil les troiscôtés faisant regard sur l’ennemi et que les Lyonnais s’étaientbien gardés de fortifier, ce qui est un principe à la guerre.
Les brèches et la gorge de la redoute furentcomblées et, en cinq minutes, Saint-Giles se trouva retranché.
Mais il subit des pertes affreuses : lamoitié du bataillon fondit pendant ces cinq minutes comme l’or dansle creuset.
Saint-Giles avait pris la résolutiondésespérée de jeter dans les brèches cent dix cadavres auxquels ildonna pour sépulture le terrain même du combat.
Les blessés furent descendus dans lescaves.
Le sang ruisselait et les survivants enavaient jusqu’aux genoux.
Un officier, spectateur de cette scène auxavant-postes, a compté le nombre des projectiles lancés pendantcette action de 8 minutes en tout, attaque et mise endéfense ; il s’élevait à deux cent trente…
Cependant, les pots à feu cessèrent d’éclairerla redoute et une fusée bleue suivie d’une fusée blanche donna unsignal aux batteries lyonnaises, qui cessèrent de tirer.
C’était le prélude d’un retour offensif.
Deux mille hommes sortirent du cimetière et seprécipitèrent sur la maison Panthod.
Ce fut un effort héroïque du côté desLyonnais.
Les muscadins, conduits par Étienne Leroyer,s’élançaient avec autant de furie que le bataillon de laCroix-Rousse en avait montré.
Ils avaient moins de terrain à parcourir, pasd’artillerie à affronter.
Leur masse allait produire un chocvigoureux.
Dans les lignes républicaines, on s’apprêta àrecevoir les débris du bataillon de la Croix-Rousse que cettecharge allait chasser de la maison Panthod.
Ainsi donc une colonne fraîche, une trouped’élite, deux mille muscadins en culottes de soie, la jeunessedorée de Lyon irritée par l’échec du 18 précédent et conduite avecintrépidité par Étienne Leroyer, son colonel, l’émule deSaint-Giles, la fleur de l’armée lyonnaise enfin venait se jeter,tête basse, sur le bataillon de la Croix-Rousse.
Ces jeunes gens, enflammés d’ardeur,arrivèrent sans un moment d’hésitation, sur la redoute.
Mais celle-ci était en défense : ilsvinrent se briser contre les retranchements si rapidementimprovisés par Saint-Giles.
Plus de brèche.
Partout une fusillade meurtrière.
Mais ces jeunes gens étaient des héros.
Ils se laissèrent décimer par les balles,pendant que trois cents rudes travailleurs dont ils avaient protégél’approche attaquaient les murs de la maison et les brèchesréparées à coups de leviers et de pioches.
Une ouverture, ils ne voulaient qu’uneouverture pour passer.
Bientôt un pan de muraille s’écroula.
Les muscadins poussèrent un cri de joie.
En masse, ils s’élancèrent pour passer.
Mais Saint-Giles avait fait élever, avec sesnouveaux morts, des sacs à terre et des gabions non encoreemployés, des pierres et des débris, une barricade en arrière de cepoint faible qu’attaquait l’ennemi.
Les muscadins furent reçus à coups de grenadesdans la coupure qu’ils venaient de faire.
Fous de bravoure, ils se mirent à arracher lesgabions et les sacs à terre de la barricade.
Déjà Saint-Giles s’attendait à voir cetobstacle renversé, tant les muscadins travaillaient avecfrénésie.
Il avait massé ses types derrière lui ets’apprêtait à recevoir les assaillants.
Mais une charge étrange, une charge àl’antique, changea tout à coup la face du combat.
Tout à coup, les Lyonnais entendirent un bruitde chariots sortant de l’enclos de la maison Panthod, tournant laredoute et se lançant bride abattue au milieu d’eux, commeautrefois les chars de guerre des Gaulois au milieu deslégions.
Coupée par tronçons, foulée aux pieds,renversée par les chars, la colonne lyonnaise que cette étrangeattaque déconcertait, se replia en déroute, poursuivie par leschariots.
Personne ne guidait les attelages…
On leur avait imprimé une direction et on lesavait abandonnés à eux-mêmes.
Quelques-uns vinrent se briser contre lecimetière de Cuire : d’autres s’abattirent contre lesobstacles.
Trois d’entre eux ne furent arrêtés que par lemur même de la Croix-Rousse dans les fossés duquel ilsversèrent.
Cette charge décisive, on la devait àl’initiative du petit capitaine qui s’était engagé à conduire leschars.
Ceux-ci étant vidés par les travailleurs deSaint-Giles, le capitaine avait ordonné aux conducteurs de faireflamber des morceaux d’amadou et il était allé ranger son convoihors de la redoute, au plus fort de l’attaque, de façon à pouvoirle lancer obliquement sur la colonne ennemie, manœuvre favoriséepar la cessation du feu des batteries lyonnaises qui ne pouvaientplus tirer, les deux partis étant aux prises.
Au moment le plus critique, chaque conducteuravait mis un morceau d’amadou enflammé dans l’oreille de chaquecheval, et, à grands coups de fouet, les attelages avaient étélancés.
Ils étaient partis, faisant feu des quatrepieds, hennissant, lançant par les naseaux une haleine chaude etsifflante, et ils étaient arrivés sur l’ennemi, semblables à desanimaux fantastiques, les chars dansant derrière eux une sarabandeinfernale.
De là, terreur et panique.
Le Bulletin n° 17, du 24 août, porte latrace de l’effroi causé par cette affaire.
On y trouve la phrase suivante :
« À la Croix-Rousse, toute la nuit, ons’est battu avec acharnement.
« Un feu roulant et continuel a portédans tous les rangs la consternation. On ignore encore le nombredes victimes. »
L’auteur du bulletin reste, on le voit, dansle vague et n’entre dans aucun détail.
Un peu plus bas, il dit même pour rassurer lepublic :
« Le feu a pris quarante-deux fois àl’hôpital, et quarante-deux fois il a été éteint.
« Pendant cette nuit, au combat de laCroix-Rousse, on a pris à l’ennemi deux pièces de 4 et tué beaucoupde monde. »
Mais cette allusion à la lutte a trait à lamaison Nérat et non à la maison Panthod ; les Lyonnais neprirent même pas de canons à la maison Nérat attaquée simultanémentmais ils en reprirent deux que les républicains n’avaient puemporter après les avoir enlevés à l’ennemi.
Quant à la perte définitive de la maisonPanthod, pas un mot.
Voilà la bonne foi de Roubiès, rédacteur dubulletin.
La maison Nérat avait été emportée par lebataillon de l’Isère avec beaucoup d’entrain.
Les républicains y avaient encloué et culbutéles canons ; puis, comme y tenir cette nuit-là n’entrait pasdans le plan des opérations, le bataillon de l’Isère se replia surses postes avancés, ne tentant point d’emporter les canons conquisfaute de chevaux.
Ce sont ces pièces qui retombèrent avec lamaison Nérat, au pouvoir des Lyonnais.
Quoique la maison Nérat restât à l’ennemi, laprise définitive de la maison Panthod était un résultatconsidérable et inespéré ; la ligne des redoutes ennemies setrouvait entamée.
Bientôt les républicains allaient pouvoirarmer cette redoute Panthod de canons et tirer sur les autresmaisons occupées par les Lyonnais.
On fêta ce succès dans l’armée.
Lorsque Dubois-Crancé, après la déroute desassiégés, vint visiter la maison Panthod, il rencontra le gros dubataillon de la Croix-Rousse qui descendait vers les avant-postes,emportant ses blessés.
Saint-Giles ne gardait avec lui que cinquantehommes.
Dubois-Crancé, en arrivant, admira la prompteexécution des travaux de défense, donna quelques conseils exécutéssur le champ puis s’informa des morts.
– Où sont-ils ? Je veux leur fairerendre des honneurs sans précédents, dit-il.
– Ils les ont, dit Saint-Giles. Ilsdorment sous les pieds de leurs amis vivants et leurs tombes sepavent de boulets…
Dubois-Crancé se prit à songer que laRépublique française n’avait rien à envier à Sparte.
Comme on l’a vu, la maison Panthod avait étéprise et conservée ; mais, à l’aube, il devint évident que lamaison Nérat n’était pas tenable : du reste, l’intention del’attaque n’était autre que de faire diversion.
L’ordre d’évacuation fut donné, lorsqu’il futbien reconnu que Saint-Giles était inexpugnable dans la maisonPanthod.
L’histoire du siège, depuis ce moment jusquevers la fin de septembre, consiste tout entière dans cette luttesanglante sur les hauteurs de la Croix-Rousse, lutte qui avait pourbut de resserrer l’ennemi en attendant les renforts amassés enAuvergne : elle offre un immense intérêt national en montrantla valeur des Lyonnais et la bravoure des républicains.
Ceux-ci avaient pour objectif l’enlèvementsuccessif des trois maisons restées à l’ennemi.
Ils armèrent donc la maison Panthod decanons.
Ce fut un rude travail sous le feuépouvantable que les Lyonnais continuaient à diriger jour et nuitsur ce poste.
Le 3 septembre, de Précy reconnut que s’illaissait s’établir cette batterie Panthod, il perdrait les troisautres maisons-redoutes.
Il ordonna à Étienne Leroyer de reprendrecette redoute défendue par Saint-Giles.
Celui-ci n’avait voulu conserver avec lui quecinquante hommes.
« Si je suis repoussé, avait-il dit augénéral Dumuy, je reprendrai la redoute avec mon bataillon ;mais, en entassant plus de cinquante hommes là-dedans, j’offriraistrop de chair à canon au tir ennemi. »
– Et les pièces ? avait demandé legénéral.
– On ne les prendra pas, car, au premiersigne d’attaque, je les renverrai.
Il avait abrité des attelages dans des cavesavec rampe d’accès.
Lorsqu’il entendit venir à lui, dans la nuitdu 3 septembre, les deux bataillons d’Étienne, il fit donc partirson artillerie.
Et, avec sa poignée d’hommes, il soutintl’attaque.
Le bulletin des assiégés (n° 28) rendcompte ainsi de l’action :
« Avant-hier, à trois heures, il y a euune attaque assez vive dirigée contre la maison Panthod occupée parl’ennemi ; elle a été criblée par le feu de notre artillerie.Et les canonniers de Crancé ont été obligés d’abandonner quelquetemps ce poste qu’on ne tardera pas à leur enlever. »
L’espérance du bulletin ne pouvait seréaliser.
La lutte avait été incroyablementacharnée.
Leroyer avait assailli la maison pendant troisquarts d’heure avec un entêtement tel que ses muscadins finirentpar s’emparer, du dehors, de presque tous les créneaux durez-de-chaussée par lesquels ils tirèrent sur lesrépublicains ; mais Saint-Giles avait fait transporter sur lesmurs ruinés une centaine d’obus que ses hommes allumèrent etlancèrent sur l’ennemi.
Celui-ci fut obligé de lâcher prise.
Il se retira avec des pertes énormes.
Il restait dans la maison trois hommesseulement sans blessures graves ou légères et il y avait vingt etun morts…
Saint-Giles n’avait eu que deségratignures.
Quelle lutte !
Quels hommes !
Lorsque Saint-Giles eut assuré la possessionde la maison Panthod, il songea à sa mère morte, à ses frères et àses sœurs orphelins.
Il écrivit donc à Villefranche à cette sœur demadame Saint-Giles, pour lui recommander les enfants en faveurdesquels il fit son testament.
Leur pain était assuré : il traça pourles orphelins tout un plan d’éducation heureusement conservé par lafamille.
Écrit sous le vent des obus, il porte la traced’un souffle de poussière et de gravier soulevé par unprojectile ; le papier est criblé de déchirures et demaculatures.
Saint-Giles fut même obligé de faire recopierce testament et ces instructions par un fourrier qu’il envoya loinde la maison Panthod.
Le fourrier eut la bonne idée d’expédier à lafamille la copie et l’original.
À voir ce dernier, on comprend qu’il faisaitchaud dans cette redoute.
Un courrier expédié à Villefranche porta letestament de Saint-Giles.
Les enfants pleurèrent leur mère.
Un seul resta l’œil sec, c’était Ernest, leplus âgé après Saint-Giles, celui qui avait été l’ami du fifre.
Il adorait madame Saint-Giles qui cachait saprédilection pour lui, et pourtant il n’eut pas une larme pourelle.
Il écouta la lecture de la lettre deSaint-Giles, plissa souvent son jeune front, puis, la lecturefinie, il serra les poings et sortit.
Depuis le commencement du siège, il s’enallait tous les jours voir exercer les recrues d’un campvoisin.
Là, il s’était pris d’une rage pour letambour, et, à l’étonnement du vieux tapin qui professait l’artdifficile des ras et des fla ; parmi les élèves volontaires etles enfants de troupe, Ernest avait fait des progrès inouïs.
Il avait enlevé le roulement en deuxleçons…
Ça ne s’était jamais vu.
– Il est né avec une paire de baguettesau bout des doigts ! disait le vieux tapin.
Ce n’était pas tout.
Maître Ernest avait, grâce à son frère, unjoli coup de crayon.
Il avait lu un jour une affiche par laquelleon demandait des dessinateurs pour mettre à jour la carte et lesplans du Lyonnais en vue de la guerre actuelle.
Il s’offrit et fut le bienvenu car lesdessinateurs étaient rares et la besogne était pressée.
Quand il s’agit de régler ses honoraires,Ernest dit au vieil officier du génie qui l’avaitemployé :
– Donnez-moi un uniforme d’enfant detroupe et un tambour, c’est tout ce que je demande.
On lui avait accordé l’uniforme et lacaisse.
Ceci se passait peu avant l’arrivée ducourrier.
Lorsque celui-ci repartit pour Lyon, onchercha Ernest.
Plus d’Ernest.
Trois heures après sa disparition, la tanterecevait ce mot par un camarade du fugitif :
« Ne vous inquiétez pas de moi. Je vaisrejoindre mon frère et venger ma mère. »
Il arriva devant Lyon, s’informa du bataillonde la Croix-Rousse et se rendit aux avant-postes.
À la vue de ce frère qu’il aimait tendrement,Saint-Giles sentit son courage tomber.
Il avait compté les années qui séparaient cetenfant de l’âge où la réquisition pouvait l’atteindre et ilespérait qu’alors la lutte serait finie.
Lui tué, car il ne doutait pas de périrbientôt, ce garçon, très artiste, le continuerait en quelquesorte : il revivrait en lui.
Sans hésiter, sans vouloir entendred’explication, il appela un soldat en qui il avait confiance, sonbrosseur et son ancien modèle d’atelier.
– Ruffin, lui dit-il, tu vas conduire cegamin à Dubois-Crancé de ma part. Tu diras au représentant que jeveux qu’il retourne à Villefranche et que l’on veille sur lui.
– Saint-Giles, dit l’enfant, je suis venuvenger notre mère et mourir avec toi pour la République.
– La République ne mange pas son blé enherbe ! dit le commandant.
Et à Ruffin :
– Emmène-le.
Ernest connaissait son frère, il savait sesdécisions irrévocables.
– Eh bien, dit-il, au revoir !Embrasse-moi !
Il jeta les bras au cou de Saint-Giles, saluala garnison émue de cette scène et suivit Ruffin.
Une heure après, Ruffin revenait à laredoute ; il n’avait pas l’air content, cet excellentRuffin !
– Ah le sacré gone ! s’écria-t-il enarrivant. Il m’en a joué un tour.
Et il raconta qu’Ernest, une fois au camp, luiavait offert de boire un coup dans une cantine.
Lui, Ruffin, y était entré sans défiance.
Là, Ernest s’était écrié devant les buveursque Ruffin était un espion lyonnais et aussitôt l’on s’était jetésur lui.
Pendant le tumulte, le sacré petit gone avaitdisparu.
Ruffin avait eu toutes les peines du monde àse faire conduire à la réserve du bataillon où on l’avait reconnuet délivré.
Saint-Giles, exaspéré, écrivit sur le champ àDubois-Crancé qui prescrivit à son prévôt de chercher partout lepetit tambour Ernest Saint-Giles.
Mais, le jour même, le commandant Leconte, dubataillon de l’Isère, placé aux avant-postes devant la maisonNérat, voyait se présenter un petit volontaire qui demandait às’engager comme fusilier.
Il présentait au commandant une lettre ainsiconçue :
« Je recommande mon neveu, orphelin, aucitoyen commandant Leconte : je suis une pauvre veuve et je nepuis le nourrir. De bonnes âmes l’ont habillé et lui ont misquelques sous en poche. Il mangera dans notre bataillon de l’Isèrele pain de la République et le gagnera car il a du cœur. C’est untrès bon sujet.
« Je remercie d’avance le commandantLeconte.
« Veuve Adèle Benoist. »
La lettre était datée de Grenoble.
Le commandant toisa ce petit bonhomme,l’interrogea, fut enchanté de ses réponses et l’enrôla comme…fusilier.
Vous comprenez que, du moment où l’oncherchait un tambour, on ne trouva pas Ernest Saint-Giles, fusilierdans le bataillon de l’Isère sous le nom Léon Benoist…
Le « sacré gone » avait écrit lalettre de la prétendue veuve.
Un faux, quoi…
Saint-Giles n’eut donc aucune nouvelle de sonfrère.
Il fut forcé de se battre avec cette doubledouleur : le deuil de sa mère et la disparition de sonfrère.
Nul doute que celui-ci s’entêtât dans sonprojet ; Saint-Giles connaissait la nouvelle, il s’attendait àle retrouver tout obscurément dans une des rudes affaires qui selivraient sous la Croix-Rousse.
Puis, il pensait à sa fiancée, et l’idéequ’elle aussi avait disparu lui rongeait le cœur.
Mais Dubois-Crancé lui fit tenir un mot quilui donna quelque peu d’espérance de ce côté.
Le billet disait :
« Mon cher commandant,
« Bon espoir,
« Notre émissaire de Toulon m’apprendqu’elle est sur la trace de celle que vous appelez sœurAdrienne. »
Saint-Giles, entre ses chagrins et cette lueurd’espérance, se rejeta curieusement dans ce qu’il appelait sontravail de taupe.
Il s’ingénia à rendre la maison Panthodimprenable et à faciliter la prise de la maison Nérat.
Entre la maison Panthod et la maison Nérat, leduel d’artillerie continua avec acharnement jusqu’au 14septembre.
Ce fut une lutte qui arracha aux deux arméesdes cris d’admiration.
Les redoutes des assiégés soutenaient le feude la maison Nérat ; par leur feu, les batteries desassiégeants appuyaient le feu de la maison Panthod.
Toute l’attention des combattants était portéesur ces deux bicoques.
Le 14 septembre au soir, Dubois-Crancé,voulant en finir avec cette redoute Nérat qu’il appelait le petitvolcan, lança un ordre d’attaque contre cette redoute pour lebataillon de l’Isère.
Il vint lui-même surveiller l’opération avecle général Coustard.
Il était neuf heures du soir, lorsqueDubois-Crancé arriva aux avant-postes.
Le bataillon de l’Isère qui se posait en rivalde celui de la Croix-Rousse, attendait en bataille le moment decharger.
Dubois-Crancé passa les braves volontaires enrevue et leur adressa une allocution laconique.
« Le bataillon de la Croix-Rousse,dit-il, a pris la redoute Panthod et il est dedans.
« Entrez dans la maison Nérat etrestez-y, pour que je vous mette en permanence à l’ordre dujour. »
Pendant que les volontaires répondaient parles cris de : Vive la République, un fusilier sortit desrangs.
« Il était haut comme ma botte, ditCoustard au général Doppet en lui racontant l’affaire. »
– Que veux-tu ? demandaDubois-Crancé à ce tout petit soldat.
– Un tambour ! dit le gamin.
– Pour quoi faire ?
– Pour prendre la redoute !
Quand le bataillon entrera dedans, il n’ytrouvera personne.
– Et c’est toi qui te charges de la faireévacuer ?
– Oui, citoyen. Qu’on me donne la caisseque je réclame, plus les tambours du bataillon, plus dix hommes,pas davantage, et je vous réponds que l’ennemi décampera.
Dubois-Crancé et Coustard se regardaient, maisle commandant du bataillon s’avança.
Dubois-Crancé comprit que Lecomte était dansle secret du petit soldat.
Il fit signe au général et au commandant de lesuivre.
Tous trois tinrent conseil à l’écart.
Le petit soldat attendait, objet de lacuriosité générale.
En revenant vers lui, Dubois-Crancé luidit :
– Et tu es sûr de réussir à conduire tonmonde où tu dis ?
– Oui, citoyen.
– Tu habites Lyon ?
– J’y suis resté commis jusqu’au momentoù l’on a commencé à sa battre ; c’est alors que je suisretourné à Grenoble.
– Ma foi, dit Coustard intervenant, jerisquerais volontiers la chose.
– Risquons donc ! ditDubois-Crancé.
Et à haute voix :
– Dix hommes pour exposer leur peau avecce gamin ?
Tout le bataillon voulait en être.
– Choisis ! dit Lecomte au petitbonhomme.
– Il me faut des hommes forts, capableschacun de porter, outre leurs fusils, des grenades dans un sac.
– Les dix premiers numéros de lacompagnie de grenadiers ! commanda Lecomte.
Dix hommes superbes se présentèrent.
– Bon ! ils sont de taille à porterle poids d’un âne ! dit le gamin en riant. Appelez lestambours maintenant.
Le commandant fit avancer les seize tamboursde son bataillon.
En tête, une sorte de géant, le tambour-major,tout galonné d’or.
C’était un Grenoblois gigantesque, ex-Suissede la cathédrale.
Il avait conservé son ancien costume, n’yfaisant que fort peu de changements.
Il était, sans comparaison, le plus grand, leplus beau, le plus brillant mais le plus bête des tambours-majorsde l’armée.
On disait :
« Bête comme Chaput »
Très brave, du reste, puisque Napoléon ledécorera de sa main pour la prise d’un drapeau à la batailled’Iéna.
– Au lieu d’un sac de grenades, dit lepetit soldat, en regardant le colosse avec admiration, il enportera deux.
Puis à Lecomte :
– Mon commandant, dites-leur bien quej’ai le commandement.
– Je te nomme sous-lieutenantprovisoirement ! dit Coustard à très haute voix, et, si turéussis, tu garderas tes épaulettes.
– C’est comme si je les avais ! ditle gamin.
Puis au commandant :
– C’est entendu ! Vous ne vouslancerez que quand vous entendrez le signal, n’est-ce pas, moncommandant ?
– Va ! dit Lecomte ! et tâched’arriver.
Le gamin se mit en tête de son détachement etpartit d’un air délibéré.
À peine la nuit était-elle devenue tout à faitnoire, que l’on entendit sur la droite de la maison Nérat unedizaine de coups de fusil.
– Morbleu, dit Dubois-Crancé, je croisque le petit bonhomme a surpris un poste et qu’il passe !
Trois minutes plus tard, on entendait un grandbruit de tambours derrière la maison Nérat et des explosions.
– Il est passé, nom de D… s’écriaCoustard ! lancez-vous, Lecomte.
Et le commandant Lecomte entraîna sonbataillon de l’Isère au pas de course sur la maison Nérat.
La redoute était vide.
On n’y trouva que deux blessés.
Le rapport de Coustard le confirme.
Quartier général de la Pape, le 14septembre.
« Lettre du général Coustard.
« Citoyens représentants,
« La prise de la maison Nérat ne nous acoûté pas un seul homme ; nous n’avons eu que deux blessés,pris deux pièces de canon de 4 et deux coffres, fait deuxprisonniers qui sont dangereusement blessés ; l’un d’eux meparaît être une victime que les rebelles ont fait marcher labaïonnette dans les reins. »
Voici ce qui s’était passé.
Conduits par leur guide, les grenadiers et lestambours avaient surpris et fusillé un poste, puis, admirablementdirigés à travers un dédale de haies vives et de murs de jardins,la petite troupe avait tourné la maison Nérat.
Une fois là, cachés au fond d’un chemin creux,les tambours avaient battu la charge, les grenadiers avaient lancéet fait rouler leurs grenades à une centaine de pas en avantd’eux.
La garnison de la redoute et les soutiens, secroyant tournés par une grosse colonne munie d’artillerie, avaientpris la fuite… »
C’était une surprise.
Les plus vieilles troupes n’y résistentpas.
Quand Lecomte fut dans la redoute, ils’inquiéta de ses tambours.
Pas de nouvelles.
Mais c’était là comme à la maisonPanthod : garder était plus difficile que prendre ; cetofficier, s’occupant de la mise en défense, n’eut pas le temps des’occuper de ces tambours qui, ne revenant pas, furent jugésperdus, faits prisonniers ou morts ; Lecomte en fit sondeuil.
Comme Saint-Giles, il subit la grêle deprojectiles qui s’abattit sur lui.
Cela dura trois heures…
Alors l’ennemi, espérant avoir pilé laredoute, cessa d’éclairer le terrain de ses fusées et suspendit sonfeu.
Une colonne de trois bataillons lyonnais donnaau pas de course pour reprendre la redoute.
Tout à coup, sur la gauche de cette colonne,le bruit d’une charge enragée battue par un grand nombre detambours retentit ; des détonations se font entendre.
On dirait le feu de vingt canons.
Le bataillon de l’Isère sort de laredoute.
La colonne, menacée d’être coupée sur sonflanc, fait demi-tour et ne risque pas plus loin une attaque jugéeimpossible.
Les républicains vainqueurs rentrent dans laredoute désormais conquise.
Quelques instants après, le commandant Dulongrevoyait ses tambours et ses grenadiers ramenés par le petitsoldat.
La ruse de celui-ci avait réussi une secondefois.
Se doutant bien que l’ennemi chercherait àreprendre la maison, il s’était glissé de droite à gauche avec sapetite troupe et il avait attendu, bien caché derrière un mur dejardin en pisé.
De là, au moment du retour offensif desLyonnais, il avait fait battre sa charge et lancer les grenadesdont les explosions faisaient croire à l’ennemi qu’il avait ducanon sur ses flancs.
Lecomte renvoya en arrière le gros de sonbataillon et ne garda que la poignée d’hommes indispensable pourgarder la redoute avec lui.
Il subit un bombardement aussi terrible queSaint-Giles en avait essuyé dans la maison Panthod ; moinsheureux que lui, il y périt.
Le rapport de Coustard donne une idée de cefeu meurtrier.
« Depuis sept heures du matin, écrit-il,les rebelles font un feu infernal sur la maison Nérat :bombes, boulets, obus et mitraille y pleuvent comme grêle ainsi quela mousqueterie. Ce feu nous coûte environ vingt hommes, tant tuésque blessés, sur cinquante, dans le nombre desquels est le citoyenLecomte, chef de bataillon. Le feu est aux quatre coins de lamaison Nérat : il nous faudra du huit, du douze et du seizepour nous y faire respecter, et les deux pièces que nous avonsenvoyées à Lymonet nous font bien faute dans ce moment ainsi que lebataillon de la Drôme.
« Je n’ai pu relever mes gardesaujourd’hui et il est de toute nécessité que le bataillon de laDrôme nous rejoigne. J’attends votre réponse pour en faire passerl’ordre à Lymonet. Le général Rivas demande tout, garde tout, etprend tout ce qui passe chez lui ; il finirait par s’adjugertoute l’armée.
« Salut et fraternité.
« Le général de division commandantl’armée devant Lyon,
« Guy Coustard. »
On le voit par cette lettre, le bataillon del’Isère était le digne émule du bataillon de la Croix-Rousse.
Pendant que le commandant Lecomte soutenaitcette lutte contre les obus, opposant aux projectiles des sacs àterre et des gabions, bientôt en relevant lui-même le drapeaurépublicain renversé par un boulet, sept de ses compagnies sur huitétaient revenues au camp où Dubois-Crancé et Coustard lesattendaient.
Le représentant et le général félicitèrent enmasse ce brave bataillon de l’Isère qui fut dès lors mis enpermanence à l’ordre du jour.
Mais Dubois-Crancé demanda à voir lesgrenadiers, les tambours et leur guide.
– Chaque grenadier, dit-il, recevra unsabre et chaque tambour des baguettes d’honneur.
Dubois-Crancé, pour couper court au ridicule,dit à Coustard en lui montrant le petit guide dudétachement :
– Citoyen général, nous devons tenirnotre promesse, faites reconnaître notre petit soldatsous-lieutenant.
Le général ordonna au bataillon de porter lesarmes.
L’armée accourue fit entendre des murmuresd’étonnement et d’admiration.
– Et moi général ? demanda letambour-major à Coustard.
– Que veux-tu ? demanda le généralembarrassé.
Le tambour-major l’était encore plus, lui, ilne put dire ce qu’il désirait.
– Eh bien, lui dit le général, pense àcela et reviens me voir.
Le tambour-major eut beau réfléchir, il netrouva jamais rien…
La République faisait des officiers de 14 ans,comme autrefois les rois. C’était un spectacle inattendu.
Les tambours, voyant le général lever l’épée,battirent un ban, puis le silence se fit.
Coustard demanda au petit héros :
– Ton nom !
– Ernest Saint-Giles ! dit legamin.
– Comment, sacrebleu, c’est toi que l’oncherche depuis si longtemps ? s’écria Coustard.
– Oui, général.
– Tu n’es donc pas de Grenoble, comme ledisait ton commandant.
– Je suis Lyonnais !
Dubois-Crancé intervint.
– Général, dit-il, fais-le toujourssous-lieutenant ; nous verrons après.
Et Coustard, selon le cérémonial, cria aubataillon :
– Sous-officiers, caporaux et soldats,vous reconnaîtrez pour sous-lieutenant Ernest Saint-Giles et vouslui obéirez en conséquence pour le bien du service et le salut dela République.
Les tambours qui avaient ouvert le ban lefermèrent au milieu d’acclamations sans fin.
Un sous-lieutenant prêta ses épaulettes aupetit Saint-Giles et celui-ci, entouré de camarades, courut visiterla maison Panthod.
Le bataillon de la Croix-Rousse fit uneovation au petit sous-lieutenant et Saint-Giles fut bien obligé dedonner l’accolade à son frère.
Celui-ci, lui montrant le cimetière, luidit :
– Ce soir, toutes les autres maisonsseront évacuées, elles sont insoutenables. Il ne restera plus quele cimetière à prendre devant la Croix-Rousse. C’est un grosmorceau à avaler, mais à nous deux, Saint-Giles, nous y arriverons,aidés par nos deux bataillons.
Saint-Giles sourit à cette bravade etdit :
– Eh bien, oui, nous le prendrons.
Et pour la première fois il quitta la maisonPanthod afin d’assister au punch que les sous-lieutenants del’Isère offrirent au héros du jour.
Le combat du cimetière, une lutte de géants,vint clore la série d’attaques dirigées contre la Croix-Rousse.
Il eut lieu le 27 septembre et fut favorisépar une autre attaque qui se fit ce même jour par les renfortsnouvellement arrivés et qui emportèrent les redoutes du pontd’Oullins et celles de Sainte-Foy.
Cette diversion facilita la prise du cimetièredont la garnison fut affaiblie par le général de Précy qui dégarnitce point pour renforcer Oullins et Sainte-Foy.
De Précy laissa cependant en réserve, à laCroix-Rousse, cinq bataillons, dont trois sont cités textuellementpar le bulletin officiel des assiégés.
Ces bataillons étaient en soutien en face etderrière le cimetière.
Dans celui-ci, le service était fait parvingt-cinq artilleurs que commandait le capitaine Verdun.
La légende, toujours menteuse, toujoursfausse, ne parle que de ces vingt-cinq artilleurs qui auraientmassacré douze cents républicains restés sur le carreau et qui lesauraient chargés, vingt-cinq contre trois mille.
Le combat tel qu’il fut est assez glorieuxpour Lyon, sans qu’il soit besoin de recourir aux exagérations.
Donc, dans le cimetière, vingt-cinqartilleurs.
En réserve, cinq bataillons !
Voilà les forces des Lyonnais.
Du côté des républicains, deux colonnes.
Une dirigée contre le cimetière, l’autrecontre une redoute dite du centre, près de la maison Rousset.
À la tête de cette dernière colonne, labataillon de l’Isère.
À la tête de celle qui attaquait le cimetière,le bataillon de la Croix-Rousse.
Le général de Précy, inquiet pour lecimetière, était venu lui-même haranguer ses défenseurs.
Nous devons au baron Raverat ce détailintéressant :
« Cette position du cimetière, dit-il,était très importante, en ce qu’elle surveillait la vallée de laSaône et une partie de la Croix-Rousse. »
À 3 heures du matin, le général Précy étaitvenu dire à ses défenseurs :
– Je compte sur vous, mes amis, pourgarder ce poste nécessaire à notre défense ; vous nel’abandonnerez qu’à la dernière extrémité, lorsque les canons nepourront plus vous garantir, que vos deux pièces seront hors duservice et que les cartouches vous manqueront.
Telle fut, d’après le baron Raverat, la visitedu général de Précy.
Les artilleurs firent serment de ne pasabandonner leurs pièces et ils tinrent parole.
Pendant le déchaînement de cette lutte d’uneheure à la baïonnette, par reprises successives, qui se déroulaautour d’eux, les canonniers ne cessèrent de mitrailler les groupesrépublicains dans les intervalles de la mêlée.
Parmi eux, comme nous le verrons, une jeunefille se montra héroïque dans son uniforme d’artilleur.
La lutte s’engagea comme de coutume par uneattaque au pas de course des deux colonnes.
En tête de celle du cimetière, Saint-Giles etson frère, qui avait obtenu de passer au bataillon de laCroix-Rousse.
Le choc eut lieu en avant du cimetière entrela colonne républicaine et les deux bataillons que commandaitÉtienne Leroyer. Celui-ci et ses muscadins se tenaient, eux aussi,en permanence aux avant-postes, en face du Bataillon de laCroix-Rousse.
Malgré trois décharges à mitraille que lecimetière eut le temps de tirer avant l’engagement des deuxtroupes, les républicains heurtèrent l’ennemi avec une violenceinouïe.
Saint-Giles, à cheval, piqua droit sur ÉtienneLeroyer, qui lança sa jument blanche à la rencontre de sonadversaire.
Leroyer tira pendant le temps de galop, deuxcoups de pistolet sur Saint-Giles, et le manqua au premiercoup ; mais celui-ci, arrivant sur le jeune colonel avec unefoudroyante rapidité, reçut le second coup presque à bout portant,fut encore manqué, et, ne laissant pas le temps à Étienne d’assurerson sabre dans sa main, lui traversa la poitrine d’un coupd’épée.
Étienne tomba mort…
Ainsi s’évanouirent les espérances de sa mèreet à jamais le nom des Étioles, de cette branche que voulaitrelever cette femme ambitieuse.
Le résultat de ces combats singuliers produittoujours sur les deux troupes qui y assistent un effetextraordinaire.
Les républicains, exaltés par le triomphe deSaint-Giles, se jetèrent sur leurs adversaires et lesculbutèrent.
Le bulletin officiel des assiégés avoue ainsicette reculade, tout en mentant pour les besoins de la cause ;car il dit que la retraite eut lieu par ordre de Précy qui, tout aucontraire, nous l’avons vu, tenait singulièrement à ce poste ducimetière.
Mais on voit, malgré les mensonges, combien lalutte fut meurtrière.
« Samedi dernier, dit le bulletin, il y aeu une action très vive à la Croix-Rousse, au cimetière.
« Après avoir donné pendant unedemi-heure, nos postes se seront repliés par ordre du général. Lesennemis, prenant cette retraite pour une déroute, ont poursuivi etattaqué vigoureusement les bataillons qui se repliaient ; maisils ont été à leur tour repoussés et nos canons de la batterieGingenne en ont fait un grand carnage. Les bataillons qui se sontle plus distingués à ce poste sont ceux de l’Union, de laConvention et de Washington. »
On le voit, ces trois bataillons formaient laréserve et ils rétablirent le combat.
Nous voilà loin de la légende ridiculereprésentant douze cents républicains tués par vingt-cinqcanonniers royalistes.
Nous trouvons la vérité dans le récit même desassiégés.
Elle est assez belle pour eux, comme on va levoir, pour s’en contenter.
Comme nous l’avons vu, la colonnerépublicaine, dépassant le cimetière sans le prendre, rejeta lesbataillons de Leroyer sur la position de Gingenne.
Mais là, des coups de mitraille épouvantableset une charge des trois bataillons de réserve arrêtèrent lapoursuite ; les Lyonnais reprirent l’offensive.
Les bataillons républicains, surtout celui dela Croix-Rousse, se trouvèrent dans une position critique.
Mitraillés par devant par les canons deGingenne, mitraillés par derrière par le cimetière de Cuire, ilsétaient exposés à un désastre certain, car la réserve lyonnaise selançait ferme et résolue.
Un incident les sauva.
Les pièces du cimetière, surmenées par un feubeaucoup trop rapide, refusèrent le service, et la colonne deSaint-Giles, repassant devant cette position, n’eut à subir qu’uneattaque audacieuse à la baïonnette de la part de ces vingt-cinqcanonniers qui risquèrent une sortie.
Voici comment le baron Raverat raconte cetrait d’intrépidité :
« Échauffés, dit-il, par un feu roulantet sans interruption, les canons des Lyonnais commençaient àrefuser le service… Laissons-les refroidir, s’écria le capitaineVerdun, et en avant les braves !
« Alors, à la tête de ses héroïques amis,il fondit avec impétuosité sur le premier rang des troupesconventionnelles et les culbuta à la baïonnette, puis il se repliaen bon ordre sur la redoute, pour continuer un combat inégal, unerésistance de géants !
« 1200 hommes jonchaient la terre deleurs cadavres.
« La lutte se prolongea une demi-heureencore.
« Les républicains, en effet, furentobligés de plier sous le vigoureux effort de la réserve, sous unecanonnade terrible, sous l’attaque brusque et subie en flanc descanonniers du cimetière, chargeant tout à coup.
« Mais Saint-Giles reforma son bataillonun peu après et, soutenu par un millier d’hommes, il se jeta surles Lyonnais aventurés trop loin à leur tour et mitraillés par nosbatteries.
« Le cimetière s’était épuisé à lariposte : ses pièces, échauffées à nouveau très rapidementn’ayant pas eu le temps de refroidir, refusaient en une seconde leservice ; il fallut abandonner la position.
« Huit canonniers lyonnais survingt-trois, dit le baron Raverat avaient été tués ; lesautres, presque tous blessés, avaient épuisé leurs munitions. Ilfallut songer à la retraite : Verdun en donna le signal, aprèsavoir encloué les canons qu’il ne put emmener. Il se replia sur laredoute Gingenne. »
On voit, d’après ces notes du baron Raverat,que la part de gloire des vingt-cinq canonniers du cimetière estassez belle, sans que l’on ait besoin de les représenter seulscontre des milliers de républicains.
Mais le bulletin même des assiégés nous montrebien que les canonniers ne furent pas abandonnés à eux-mêmes, loinde là.
Nous y lisons ce qui suit :
« Le bataillon de Washington, selon lerapport fait au citoyen général, s’est distingué par un trait dignede l’attention de la cité, et qui a des droits à son admiration. Aumoment où l’une des colonnes fut étonnée du feu de l’ennemi, lecitoyen Balgère présenta au commandant son bataillon en ordre dansl’attitude la plus martiale et, parlant au nom de tous, ildit :
« – Ordonnez, je vous réponds de tous mescamarades.
« Nous nous hâtons de publier unenouvelle preuve de la bravoure des gendarmes à pied dont nous noussommes informés dans ce moment. À l’attaque, que les ennemis ontfaite samedi à la Croix-Rousse, les gendarmes ont fait des prodigesde valeur et d’intrépidité ; on les a entendus crier plusieursfois, après les décharges :
« – Fondons sur eux à l’armeblanche. »
Ainsi, d’après une citation précédente, nousavons vu trois bataillons en ligne ici nous voyons la présence dubataillon de Washington confirmée et celle d’un quatrième, celuides gendarmes à pied, affirmée.
La légende s’efface devant les documents del’époque.
Le Bulletin relève une anecdote des plusintéressantes.
Au cimetière, une femme de Lyon, une jeunefille se distingua comme Jeanne Hachette au siège de Beauvais.
Voici le trait raconté par le Bulletin mêmedes assiégés :
« La citoyenne Adrienne, Lyonnaise, s’estdistinguée à l’action qui a eu lieu à la Croix-Rousse, samedimatin : cette citoyenne, âgée de dix-huit ans, est au servicede la cité depuis le 1er du mois : elle a étéblessée à côté de son frère, canonnier, qui l’a étémortellement : elle a continué son service malgré sablessure.
« Nous saisissons avec empressementl’occasion que fournit un si bel exemple pour rendre à nosconcitoyennes l’hommage qu’elles méritent : la fermeté, lecourage, la patience sont des vertus qui ne sont point étrangères àleur sexe ; qu’elles continuent à le prouver. »
On le voit, la bravoure à Lyon était communeaux deux sexes et à tous les âges.
Le cimetière était à nous ; mais le postedu centre, redoute formidable, attaquée par le bataillon del’Isère, ne put être forcé.
Nous avons sur cette lutte de curieux détailsdans le bulletin officiel des assiégés :
« Au poste du centre, dit-il, l’attaque aété encore plus vive : les ennemis sont venus jusqu’à montersur nos redoutes, la baïonnette au bout du fusil : mais un denos braves canonniers a brûlé la cervelle au plus hardi, et il estmême tombé dans la redoute.
« Au commencement de l’attaque, un de noscanonniers, craignant que le poste ne fût emporté, a eu le couraged’enclouer une pièce dont l’ennemi était presque maître.
« Là, les ennemis ont été repoussés avecautant de courage qu’au cimetière et les gendarmes à pied, ainsique les grenadiers du Change, ont montré la plus grande valeur.
« Le citoyen général, toujours occupé desintérêts de la cité et dont l’œil vigilant s’étend sur tous ceuxque son génie fait mourir, nous a chargés de consigner ici une noted’autant plus précieuse qu’elle est de sa main.
« La manière dont se sont comportés lescanonniers dans l’attaque qui a eu lieu ce matin à la Croix-Roussemérite les plus grands éloges : c’est une satisfaction bienflatteuse pour moi de rendre hommage à la bravoure de mes bravesfrères d’armes, et je vois avec plaisir que l’administrations’occupe de donner des témoignages éclatants de sa reconnaissance àtous ceux qui se distingueront en faisant frapper des médailles quiseront la juste récompense due à la valeur.
« Après avoir parlé des canonniers, jem’empresse de rendre la même justice à tous les grenadiers etchasseurs : tous ont montré du courage, de l’énergie, et jejouis en commandant de si braves gens. Je vous prie d’insérer aussidans votre bulletin que la prise du cimetière ne doit point alarmerles citoyens : ce poste peu important nous était plus à chargequ’utile par le nombre d’hommes qu’il occupait et j’avais eusouvent envie de le faire abandonner. J’ai cru devoir à mesconcitoyens cet avis : je pense qu’il suffira pour détruiretoute impression fâcheuse.
« Le général estime qu’environ deux centsde nos ennemis sont restés sur la place ; nous avons eu unmort et quelques blessés. »
Ainsi, d’après le bulletin des assiégés, deuxcents morts seulement.
Comme nous sommes loin des douze centscadavres de républicains laissés sur le champ de bataille…
Inutile d’insister sur la contradictionexistant entre l’importance que De Précy attachait au cimetière lematin et le dédain qu’il affecte le soir pour la redoute qu’il aperdue…
Cette victoire sur un des points les plusinabordables de Lyon nous rapprochait beaucoup de l’ennemi, serraitle blocus et donnait cet espoir que l’armée, ayant enlevé un postesi difficile, réussirait contre d’autres positions moinsdifficiles.
C’est ainsi que le rapport du généralrépublicain Petit-Guillaume apprécie cette victoire :
– Si Lyon, dit-il dans son rapport, n’estpas pris ou rendu dans huit jours, sa position devient biencritique, car, nous-mêmes qui étions à l’endroit le plusinabordable, nous touchions au faubourg de la Croix-Rousse par laprise de la maison Panthod de la maison Nérat et du cimetière deCuire.
Hier, à l’attaque de ce cimetière, les soldatsde la République ont fait des prodiges : ils ont escaladé unmur de vingt cinq pieds de haut et se sont précipités de l’autrecôté au travers d’une grêle de balles et de mitraille.
N’est-il pas vrai que cette lutte du cimetièrefut une grande journée, même débarrassée des sottes et follesimaginations inventées pour créer une fausse légende ?
Si les Lyonnais grandirent aux yeux du mondepar ce combat de géants, les républicains se hissèrent à leurhauteur.
Quand la vérité est si glorieuse pour les deuxpartis, pourquoi donc inventer de fabuleux exploits ?
La vérité, toute la vérité, rien que lavérité.
Comme nous l’avons dit pendant toute lapériode du siège, on n’attaqua Lyon que par la Croix-Rousse, on nele bombarda qu’avec des batteries de Montessuy et celles de la rivegauche du Rhône établies aux Brotteaux et à la Guillotière.
La prise du cimetière termina les opérationsoffensives de l’armée républicaine devant la Croix-Rousse.
On reconnut que l’on avait eu tort en poussantdes approches sur ce point qui était le plus fort de Lyon et quicependant n’était point la clef de la position.
En effet, le cimetière pris, on reconnut queles batteries de Fourvière battant et dominant la Croix-Rousse, ilétait impossible et inutile d’aller plus avant, sans avoir prisFourvière.
Les notes du chef de l’état-major de l’arméerépublicaine expliquent très clairement pourquoi les attaquesfurent abandonnées de ce côté après avoir été poussées si loin etsi énergiquement.
Depuis le 23 août, dit-il, jusqu’au 29septembre, on canonna et l’on bombarda presque journellement laville, tantôt la nuit, tantôt le jour. Les attaques sur laCroix-Rousse se poussaient également : mais après avoiremporté les maisons Panthod, Nérat, Rousset, Bouvard et lecimetière de Cuire qui étaient des postes fort éloignés desremparts de la ville, on attaqua et l’on prit d’abord le poste ducentre, placé entre la maison Rousset et la tête du faubourg, à unecroisée de chemin où les feux étaient si puissamment dirigés qu’ilne fut pas possible de s’y maintenir. De sorte que l’espacequ’occupait ce poste abandonné de part et d’autre était comme unebarrière mutuelle que personne n’osait plus franchir, d’autantmieux que l’espèce de ravin qui part de la tête du faubourg etdescend vers le Rhône, à la Boucle, réduit pour l’assaillant lefront attaquable à moitié, tandis que la défense d’artillerie agittoujours puissamment sur la totalité et que c’était principalementsur la disposition de son artillerie que Précy comptait pour sadéfense.
On revint à la première idée, et les derniersefforts furent dirigés sur Sainte-Foy.
Toute la première phase du siège se résume enceci, nous l’avons vu : attaque de la Croix-Rousse, inutilepuisqu’elle ne pouvait réussir, s’adressant au plus fort de laplace ; bombardement inutile aussi, puisque Lyon se laissaitécraser sans se rendre.
Ce fut l’illusion de Dubois-Crancé que cetteespérance de réduire Lyon par le bombardement.
Il fallut bien se rendre à l’évidence etcomprendre qu’il était nécessaire d’avoir recours à un siègerégulier, c’est-à-dire à l’investissement complet et à une attaqueméthodique sur un point culminant d’où l’on maîtriserait tous lesautres.
Ce point était connu dès le début.
C’était la hauteur de Sainte-Foy, d’où l’onpouvait enlever Saint-Just puis Fourvière.
Si Dubois-Crancé n’avait pas attaquéSainte-Foy d’abord, c’est qu’il ne pouvait étendre sa ligne plusloin que le camp devant la Croix-Rousse, à Caluire.
Et s’il s’était établi à Caluire, c’est que laposition y était bonne pour repousser une sortie de l’ennemi etpour se relier au camp des Brotteaux.
La faiblesse de son armée l’enchaînaitlà : sur ces hauteurs de Caluire, défendu sur ses flancs parla Saône et le Rhône, barrant les communications de Lyon du côté dela Savoie, il était, somme toute, dans une bonne positiond’expectative.
Il ne commit donc pas de fautes, comme on l’adit.
Il fit ce qu’il put en attendant l’arrivée desrenforts.
Mais les renforts arrivèrent enfin dans lecourant de septembre.
Pendant ce temps, dit Louis Blanc, Couthonfaisait lever toute l’Auvergne. Nous avons déjà décrit ceprodigieux mouvement. Le général Nicolas, détaché pour l’accélérer,fut enlevé dans le Forez, avec un détachement de hussards quil’accompagnait. Mais cet échec, ne servant qu’à rendre les appelsde Couthon plus brûlants et plus efficaces, un formidable cri deguerre ébranla les montagnes du Puy-de-Dôme ; de chacun deleurs sommets roule une avalanche énorme de paysans : àl’approche d’une de leurs colonnes, un bataillon de Lyonnais quioccupait Montbrison, se replie, et, le 17 septembre, Lyon voitarriver à St Genis une ardente cohue de pâtres, armés de faux, depiques, de fourches, de fléaux.
Maignet et Châteauneuf-Randon conduisaient cesrudes réquisitionnaires. Javogues, de son côté, amenait ceux duForez. Lyon sentit comme le froid de la mort. Rien à espérer desPiémontais : Kellermann venait de les repousser dans le fondde la Maurienne.
Vers la fin de septembre, l’armée assiégeante,renforcée d’un détachement de la garnison de Valenciennes, étaitforte de trente cinq mille hommes dont huit mille environ detroupes réglées et de vingt-deux mille de réquisition, sans compterun nouveau renfort que Couthon, resté en arrière, promettait.
La Convention exigea un effort vigoureux.
Elle voulait qu’on en finît vite, car, siMarseille était pris par le général républicain Carteaux, Toulonétait au pouvoir des Anglais et des Espagnols. La Conventionordonna donc de réduire Lyon à tout prix et en donna lesmoyens.
Kellermann, malgré ses victoires sur lesPiémontais, était devenu suspect au Comité de Salut public.
Celui-ci le fit destituer par laConvention.
Doppet le remplaça.
– La Convention et le Comité de Salutpublic, dit Louis Blanc, à qui rien ne paraissait impossible,n’avaient pas attendu jusque-là pour témoigner leur surprise de lalenteur du siège : bientôt cette surprise se changea encolère. Quoi ! éternellement canonner ! éternellementbombarder ! Quand donc approcherait-on les Lyonnais à labaïonnette ? Cette impatience hautaine des pouvoirsrévolutionnaires, Châteauneuf-Randon et Maignet, à peine arrivésdevant Lyon, la représentèrent.
Dubois-Crancé, esprit méthodique, n’aurait pasvoulu risquer un échec sachant les Lyonnais à la veille d’êtreaffamés, il eût préféré les réduire par la disette, et Gauthierpartageait à cet égard son sentiment.
De sorte qu’il se forma comme deux partisparmi les assiégeants celui de Dubois-Crancé et de Gauthier, dontle quartier général était à la Pape celui de Châteauneuf-Randon etde Maignet, qui établirent leur quartier général à Sainte-Foy.
Mais comment la temporisation aurait-ellelutté longtemps contre l’audace sous le règne des audacieux ?La destitution de Kellermann, accusé de mollesse, fut la premièrepreuve décisive que le Comité de Salut public donna de sa volontéd’en finir, et, le 26 septembre, Doppet, appelé au commandement del’armée des Alpes, était devant Lyon.
Aussitôt, en effet, tout change de face :une impulsion énergique est imprimée à l’armée, non plus en vued’un simple investissement et pour des attaques lentes etméthodiques à la Vauban, mais pour de grandes poussées à la façonrévolutionnaire.
Un cercle immense de baïonnettes et de canonsenveloppa Lyon et l’enserra.
Voici la description imposante que font lesreprésentants de cette ligne des camps républicains.
« Lettre des Représentants du peuple prèsl’armée des Alpes, à la Convention nationale.
« Citoyens nos collègues,
« Les colonnes de l’armée républicaineoccupent maintenant tous les abords de la ville de Lyon à la portéedu canon.
« Dix mille hommes, sous les ordres dugénéral Vaubois, occupent la plaine du côté de l’Isère, appuientleur droite à Sollière et leur gauche à un pont de bateaux sur leRhône. Cette division est celle qui a jusqu’ici bombardé Lyon etqui couvre la sortie du pont Morand et celle de la Guillotière.Elle a maintenant douze mortiers, huit pièces de 24 et de 16, avec2 obusiers : ce qui fournit deux mille bombes ou boulets parjour. La division qui appuie sa droite à la rive droite du Rhône,vis-à-vis Sollière, et qui est destinée à attaquer Sainte-Foy et lefaubourg Saint-Just est de dix mille hommes commandés par le chefde brigade Valette et occupe la route du Forez et tous lesdébouchés jusqu’à Grézieux. Cette division a deux pièces de 16,deux de 8 et plusieurs de 4.
« Une troisième division, commandée parl’adjudant Pinon, de dix à douze mille hommes aussi, avec trentepièces de canon de différents calibres, forme la chaîne entreGrézieux et la Tour-de-Salvagny, et peut se porter au besoin àdroite et à gauche.
« Une quatrième, commandée par le généralRivas, de sept à huit mille hommes, occupe l’espace qui est entrela Tour-de-Salvagny, en passant par le Puits-d’Or jusqu’à la rivedroite de la Saône. Cette colonne a emporté dans la journéed’avant-hier, avec une impétuosité vraiment républicaine, lechâteau de la Duchère, à une portée de fusil du faubourg de Vaise.Cette colonne a déjà deux pièces de 8, deux pièces de 16, deuxobusiers et huit mortiers, qui sont prêts à y monter la batteriepour prendre en flanc le faubourg et le quartier de Serin.
« Enfin, une cinquième division de six àsept mille hommes occupe la rive gauche de la Saône et le rivedroite du Rhône, le chemin de Genève et tient en échec toutes leshauteurs de la Croix-Rousse, avec huit pièces de gros calibre, deuxobusiers et plusieurs pièces de 4. »
Ce dernier camp était celui de laCroix-Rousse.
Lyon était si bien enveloppé et pressé de siprès que Dubois-Crancé pouvait écrire à la Convention :
« Les colonnes qui cernent Lyon sontmaintenant tellement liées qu’il ne peut en sortir un homme àcheval.
« Nous allons voir agir ces formidablesmasses. »
Dubois-Crancé s’était fait raconter l’histoirede sœur Adrienne.
S’intéressant beaucoup à Saint-Giles, ils’intéressa vivement aussi à sa fiancée.
Toutes les fois qu’il faisait partir un agentpour Toulon, afin de se renseigner sur la situation de la ville, ilne manquait jamais de lui recommander de faire tout son possiblepour découvrir la retraite de sœur Adrienne.
Marseille étant retombé au pouvoir de laConvention, tout le Midi étant soumis sauf Lyon et Toulon,Mlle Sigalon ne craignit plus de confier deslettres aux agents secrets de Dubois-Crancé.
« Je vous envoie une lettre qui intéressevotre protégé Saint-Giles.
« J’éprouve, comme vous, beaucoup desympathie pour ce jeune homme.
« Vous connaîtrez par la lettre que jevous signale la retraite où se tient sa fiancée. »
Au reçu de cette lettre, Dubois-Crancé sesavait déjà menacé d’une prochaine destitution ; nous dironspourquoi il voulait être utile à Saint-Giles avant que sa disgrâcene lui enlevât ses pleins pouvoirs : il avait fait appeler lecapitaine la Ficelle, qui se faisait maintenant appelerFizelier.
Avant de le mander près de lui, il avaitétudié ses notes.
Quand le capitaine parut, Dubois-Crancé luidit :
– Avant d’être à l’armée, vous étiezagent ?
– Oui, citoyen représentant ! dit laFicelle.
– Vous avez eu une méchante affaire…
– Oh !… un abus de pouvoir et un peude carotte tirée à un imbécile qui s’est plaint.
– Passons… Vous avez été chargé en 1787d’enlever à Londres et de ramener à Paris une héritière qui s’étaitlaissé épouser par un certain drôle…
– Et j’ai mené ça délicatement etrondement…
– Oui… oh ! trèshabilement !
– Vous connaissez l’histoire de sœurAdrienne ?
– La fiancée de mon commandant ?Oui ! Je sais même que la baronne de Quercy l’a faitdisparaître.
– Eh bien ! un de mes agents deToulon me fait savoir que sœur Adrienne est tombée malade aussitôtarrivée en Suisse. Elle a été atteinte d’une fièvre typhoïde. Cettejeune fille est aux mains d’une mégère…
– Peut-être l’AuvergnateMme Adolphe… qui… Ah ! la garce.
– Bon ! vous ne l’aimez pas. Tantmieux ! de plus, il y a un amoureux dans l’affaire…
– Le prédicateur espagnol,peut-être ?
– Lui-même. Vous devinez d’une façon trèsperspicace.
– Et il s’agit, sans doute, d’enleversœur Adrienne ?
– Oui ! Malade au lit, elle n’avaitrien à craindre de ce prêtre ; mais elle doit être bien prèsde sa convalescence. Il s’agit donc de l’avertir qu’on la trompe,de la décider à rentrer en France et de l’y amener.
– Facile ! très facile ! dit laFicelle.
– Eh bien, vous avez congé ! Voiciun crédit pour un banquier de Genève. Usez en largement, n’enabusez pas ! Combien de temps vous faut-il pour préparer votredépart et prendre vos dispositions ?
– Trois heures.
– Que vous faudrait-il que je pourraisvous fournir ?
– Rien.
– Alors, bon voyage ! mais songezque vous allez m’aider à payer à Saint-Giles la dette de la Franceet, si je ne me trompe, vous avez plus de cœur qu’un policiervulgaire.
– J’ai surtout de l’amour-propre, dit laFicelle en souriant.
Il salua et s’en alla emportant sa lettre decrédit.
– Je crois, murmura Dubois-Crancé, que cepetit Parisien réussira. En ce cas, j’aurai rempli un devoir deconscience et tenu ma promesse à ce pauvre Saint-Giles.
Puis il écrivit une lettre de réponse àMlle Sigalon, lui apprenant l’envoi de son agent etla priant de lui donner de nouveaux renseignements sur sœurAdrienne s’il survenait par hasard quelque incident.
Pourquoi n’avait-il pas donné un plus vifespoir à Saint-Giles ?
Pourquoi ne lui avait-il point toutdit ?
Parce qu’il ne voulait pas troubler ce grandcœur par cette révélation.
Savoir sœur Adrienne à Genève, si près etmenacée.
Peut-être Saint-Giles se serait-il moins bienbattu !
Disgrâce !
Sous un régime républicain ?
Comment, disgrâce ?
Eh oui !
Du moment où il y a un maître, il y a disgrâcepossible.
À cette époque, il y avait un maître toutcomme au temps des rois.
Ce maître, c’était le peuple !
Maître exigeant, capricieux, fantastique,redoutable, tyran à millions de têtes, qui toutes sifflent, mordentet déchirent.
Maître terrible, soupçonneux, cruel : auxheures redoutables le pire des maîtres.
Maître bénévole, bienveillant, foule àconduire, à flatter comme un roi débonnaire, quand l’ère des crisesrévolutionnaires est fermée.
Maître singulier dans les manifestations deson pouvoir et de ses volontés, car il faut toujours qu’il délèguece pouvoir et les délégués sont censés représenter ses volontés.Pour le moment, le délégué, c’était la Convention mais laConvention divisée en partie et la Convention ayant déléguéelle-même le pouvoir exécutif à un Comité de Salut public danslequel on retrouvait des divisions de partis, comme au sein même dela Convention.
Le parti des hommes de haute main, despolitiques, si l’on veut, avec Robespierre et Couthon commechefs.
Le parti des violents qui voulaient desmesures extrêmes.
Le parti des opportunistes d’alors quipenchaient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.
Alors, à la Convention et au Comité, on étaitlas du sang de Lyon, on voulait en finir.
Dubois-Crancé qui avait forcé Kellermann àbombarder, hésitait à donner l’assaut.
Il avait « ses motifs ».
Couthon, qui voulait l’assaut et qui avait« ses raisons », se trouva l’adversaire quand il eutamassé les « rochers d’Auvergne ».
Il y eut lutte entre eux.
Mais Couthon écrivit à la Convention et auComité.
Ses « raisons » l’emportèrent surles « motifs » de Dubois-Crancé. Celui-ci fut averti pardes lettres de ses amis de Paris que sa disgrâce était prochaine etqu’on lui reprochait sa mollesse.
On allait arrêter Kellermann dont il avaitstimulé le zèle.
Il allait être destitué, lui, Dubois-Crancé,pour ne pas avoir risqué un assaut dont il redoutait lesconséquences, et pour Lyon, si l’attaque réussissait, et pour lesrépublicains, menacés d’un désastre si leurs colonnes, repoussées,étaient poursuivies et reculbutées par les Lyonnais.
Il eût voulu prendre la ville par lafamine.
À son tour, on l’accusait de mollesse.
Un accord tacite lui avait laissé lecommandement en l’absence de Kellermann.
Il fut averti par ses amis de la Conventionque l’on allait nommer Doppet général en chef et que lui,Dubois-Crancé, serait rappelé à Paris et obligé de s’expliquerdevant la Convention.
Il vit l’échafaud se dresser pour lui.
Dubois-Crancé était un galant homme et ungentilhomme ayant conservé quelque chose de l’ancien régime, cequ’il avait de mieux, sa politesse et une pointe de chevalerie. Surle point de tomber en disgrâce, il s’était hâté de rendre service àses amis, notamment à Saint-Giles.
Après avoir renvoyé Kellermann à l’armée desAlpes, il avait voulu attacher à sa personne Mouton dont ilappréciait la valeur.
Mouton, nommé capitaine, était devenuaide-de-camp de Dubois-Crancé.
Celui-ci, ne voulant pas entraîner cetofficier dans sa chute, le fit appeler.
Mouton trouva Dubois-Crancé en face deplusieurs lettres venues de Paris.
– Mon cher capitaine, dit Dubois-Crancéen tendant la main à Mouton, vous apprendrez sans étonnement que ladisgrâce de Kellermann est irrémédiable et que son arrestation auralieu sous peu si elle n’est pas un fait accompli à cette heure.
– Gare à sa tête ! dit Mouton. Dureste, ce serait un malheur pour la France que l’on fût obligé delui couper le cou. C’est un bon général.
– Vous savez qui lui succède ?
– Mais… vous…
– Moi… avant quelques jours, je serairappelé à Paris avec Gauthier, mon collègue, par un décret de laConvention.
– Allons donc !
– C’est comme je vous le dis. Des lettresd’amis reçues aujourd’hui m’en avertissent.
– Et pourquoi tombez-vous aussi endisgrâce ?
– Trop mou… mon cher… trop mou… Lecitoyen Couthon est un terrible cul-de-jatte. Il m’a dénoncé àRobespierre comme « un escargot de tranchée », comme un« limaçon de batterie » me tramant sous Lyon au lieu dedonner l’assaut.
– Au fait, demanda Mouton avec sa brutalefranchise, pourquoi ne brusquez-vous pas les attaques ? Vousme paraissez devenu aussi indulgent pour les Lyonnais queKellermann l’était.
– Avec cette différence que Kellermannest Girondin et que je ne le suis pas.
– C’est vrai, je le crois.
– Je n’en suis pas moins coupable et jeme suis trompé…
– Diable ! fit Mouton fronçant lessourcils. En ces temps-ci un homme politique qui se trompe est unhomme perdu.
– Peut-être d’ici peu me fera-t-on payermon erreur de ma tête. Je sens l’ombre de la guillotine s’allongervers moi qui menaçais Kellermann de la hache au début du siège.
– Et en quoi vous êtes-vous trompé ?demanda Mouton.
– J’ai eu confiance au canon, mon chercapitaine.
– Défaut d’artillerie !
Dubois-Crancé sourit.
– Vous avez vu, dit-il, comment j’aiforcé Kellermann à bombarder la ville. J’espérais l’intimider, laréduire, l’amener à capituler. Elle a résisté et résiste encore.J’ai pilé ses maisons sous nos projectiles, mais je n’ai pu ladompter.
– Alors donnez l’assaut !
– Il faut quinze jours pour le prépareret je n’ai pas vingt-quatre heures devant moi.
– Parce que…
– Parce que le médecin Doppet, généraldepuis trois mois, vainqueur de Marseille sous Carteaux, vient meremplacer ici ce soir ou demain. Et c’est lui qui dirigera lesassauts !
– Sacrebleu ! dit Mouton, nousallons être bien commandés. Un médecin.
– Que voulez-vous, mon cher ? Entemps de Révolution, on voit de ces choses là ! Je croispouvoir affirmer que je sais mon métier de soldat. Je suisingénieur militaire d’assez bonne réputation ; j’ai réussiavec de faibles moyens à dominer la formidable artillerie desLyonnais ; ceux-ci sont aux abois et la famine les forcerait àcapituler bientôt ; j’aurais pris Lyon sans risquer un échecqui entraînerait une déroute complète. Mais le citoyen cul-de-jatteCouthon arrive avec une cohue de pâtres armés de bâtons et defaux ! Et il veut que l’on enlève Lyon révolutionnairement endonnant tête basse sur l’ennemi. Or, je vous le dis, Mouton, à cejeu on s’expose à une panique et à un désastre.
– C’est vrai ! dit Mouton.
– Sa réquisition de « rochersd’Auvergne » ne vaut pas deux liards.
– Oh ! quant à ça, on n’en saitrien ! dit Mouton. Les gardes nationales ont bien marché.
– Elles sont bien armées ! ditDubois-Crancé.
– Écoutez, dit Mouton, j’ai vu lesAuvergnats et ils ont l’air déterminé. Je n’en jugerai cependantqu’après expérience au feu.
– Soit, dit Dubois-Crancé. Admettons queles Auvergnats se battent bien, que l’assaut réussisse ! C’estLyon livré aux horreurs du pillage ! C’est la seconde ville,la plus riche de France, la plus commerçante, pillée par cent milleAuvergnats et trois cent mille paysans accourus pour venger laConvention.
– Diable ! dit Mouton, il y a duvrai dans vos craintes. Les Auvergnats sont tous venus avec dessacs et beaucoup ont des charrettes pour emporter le butin.
– Vous voyez ! Voilà ce qui mefaisait repousser l’assaut pour m’en tenir au bombardement et à lafamine. Lyon capitulant consentirait à livrer les chefs militaireset politiques les plus compromis, mais on signerait pour la villedes garanties qui la mettraient à l’abri de sa destruction que les« violents » du Comité veulent complète.
– Comment complète ?
– Oui ! Un parti puissant veut raserla ville.
– Morbleu, ils n’y vont pas demain-morte, les « violents ».
– Ont-ils donc tort ? s’écriaDubois-Crancé. Moi qui ai pris tous les moyens possibles poursauver cette ville rebelle, moi qui lui ai proposé vingt fois de serendre, moi qui ai usé mon crédit à la Convention, ma popularitédans les clubs de Paris à cette tâche ingrate de la pacification, àquoi ai-je abouti ?
« À rien ! Lyon me donne tort parson obstination. Lyon n’est plus une ville républicaine égarée,c’est une ville royaliste qui appelle l’étranger et qui trahit lapatrie. Lyon a voulu sa ruine et Lyon l’aura méritée. Et moi quisens ma tête vaciller sur mes épaules, mon honneur de patriotecompromis, mes efforts vains, je maudis cette cité et je la hais.Je la voue aux fureurs des « violents », et si Couthonfaiblissait dans la répression, à mon tour je reprocherais samollesse à Couthon.
« Si Doppet ne venait m’arracher lecommandement, je préparerais l’assaut moi-même parce que je suislas et indigné de voir échouer toutes les tentatives que j’aifaites pour le salut de Lyon.
« Ne pouvant plus être général, je seraissoldat et je marcherais en tête de nos colonnes.
« Si l’assaut entraîne un échec pour nouset une déroute, je périrais à l’arrière-garde. Mais je ne mourraispas content, parce que je ne mourrais pas vengé.
– De qui donc ?
– De Couthon ! De Couthon qui m’adénoncé à la Convention. De Couthon qui m’a poussé et me poussetant qu’il peut sous le couteau et que je ferai guillotiner, moi,si je ne me meurs pas trop tôt.
Puis à Mouton :
– Quant à vous, lui dit-il, mon cherMouton, vous n’êtes pas mêlé à nos luttes politiques, à nosresponsabilités. Doppet me demande un bon officier d’ordonnance, unvrai militaire, me dit-il : vous ferez son affaire.
« Quelle que soit votre répugnance pource médecin-général, portez-lui, au nom de la patrie, votreexpérience et vos talents. Je souhaite que les faits donnent raisonà Couthon contre moi et que les assauts réussissent, avançant dequelques jours, au prix de bien du sang, la prise de la ville.Allez donc vous mettre à sa disposition et rappelez-lui que je nesuis plus que son premier soldat.
– Ah ! vous avez un cœur depatriote, vous ! s’écria Mouton.
– Oui, tout pour la patrie ! mais,le jour venu, je n’oublierai jamais ni le châtiment que Lyon mériteni la haine que je dois à Couthon.
Sur cette double menace qu’il devait siterriblement réaliser, Dubois-Crancé congédia Mouton qui s’en allaen maugréant trouver celui qu’il appelait le « médecingénéral. »
Mouton, très impressionné par la scène quivenait de se passer entre lui et Dubois-Crancé, se rendit néanmoinsà l’état-major de Doppet.
Là se trouvaient réunis le nouveau général enchef, Couthon, Châteauneuf-Randon et Javogue, les troisreprésentants qui formaient le parti opposé à Dubois-Crancé et àGauthier.
La délibération entre eux venait à peine decommencer.
Mouton s’était fait annoncer et Doppet avaitdonné l’ordre de le faire entrer.
– Bonjour, capitaine, lui ditfamilièrement Doppet. Tu es un soldat de profession, toi !Sois le bienvenu ! Tu vas m’aider à mettre à la raison lescitoyens représentants.
Mouton étonné regarda Couthon.
Celui-ci semblait très animé.
Il n’était pas cul-de-jatte comme leprétendait Dubois-Crancé : il avait les jambes en partieparalysées par des rhumatismes.
On le traînait dans une petite voiture, maisil pouvait marcher appuyé sur des béquilles.
Il avait une jolie figure, loyale et trèsexpressive : il inspirait la sympathie.
Plein d’aspirations généreuses, il se trompasouvent comme tant d’autres, mais il fut toujours sincère et animépar le patriotisme.
Quant à Doppet, c’était un médecin, nousl’avons dit, un Savoyard auquel certains ont dénié le droit d’êtreFrançais, en ce moment même où la Savoie était enfin réunie à laFrance par la main puissante de la République.
Homme d’activité, d’énergie, de grand vouloir,il devait emporter Lyon, gagner plus tard des batailles rangéesdans les Pyrénées ; puis, après une défaite, tomber endisgrâce.
Il venait de soumettre Marseille, malgrél’incapacité de son général en chef Carteaux.
On s’est beaucoup moqué de ces civils devenusgénéraux.
Certes, Carteaux prête à rire, et n’avoirjamais commandé une armée ne saurait être un titre à la capacitémilitaire.
Mais combien, sous la Révolution, ont prouvéque le génie des batailles peut éclore tout à coup dans un cerveau,sans études préalables.
Kléber était architecte.
Davoust était un homme de bureau,porte-lunettes.
Et combien d’autres ?
Doppet, sans être à la taille de ces grandshommes, a mérité, nous l’avons vu, les éloges de Jomini. Bonapartele haïssait : aussi ne lui a-t-il jamais rendu justice.
Mouton était resté assez interloqué devantl’interpellation de Doppet.
Toutefois, il n’était pas homme à demeurerlongtemps embarrassé.
– Mon général, dit-il, par le petit motque je vous ai fait passer, je suis venu vous offrir messervices.
– Et je les accepte avec joie,sacrebleu ! dit Doppet. J’ai consulté les citoyensreprésentants et leur opinion, citoyen capitaine, est que vous avezle grand mérite, étant bon militaire et officier d’expérience,d’être un républicain et un patriote au-dessus de tout soupçon. Dèslors, je vais vous questionner nettement, certain que vousrépondrez franchement.
– Oui, franchement, dit Mouton, mêmedevant un canon chargé à mitraille.
– Eh bien, dit Doppet, je suis général etj’arrive. Je suis improvisé comme tant d’autres, parce que lasituation oblige la Nation à tout improviser, généraux et soldats.Mais je ne suis point si sot que de me croire un foudre de guerrené avec la science infuse des batailles.
– Ah ! ah ! dit Mouton d’un airravi.
– Seulement, la guerre civile n’étant pastout à fait la même chose que la guerre étrangère, je rachètepeut-être ce qui me manque par certaines qualités detempérament : ainsi, à la tête de ma colonne opérant sousMarseille, je me suis dit que je devais, selon le mot de Danton,avoir de l’audace pour déconcerter les insurrections.
– Hum ! hum ! fit Mouton serefroidissant.
– Sans l’audace, dit Doppet en souriant,dans la position où nous étions avec quelques milliers d’hommes,nous étions fichus. Périr pour périr, j’ai préféré risquer le toutpour le tout.
Mouton se tut car cette considération lefrappait.
Doppet continua :
– Mais j’avais cette chance là-basd’avoir près de moi un jeune capitaine nommé Bonaparte, très forten art militaire, qui mit sa science au service de mon ardeur et demes vues hardies. Je lui dois la victoire en grande partie.
Mouton s’inclina devant Doppet etdit :
– Voilà la première fois que j’entends ungénéral rendre justice au subalterne qui lui donne la victoire.
– Eh bien, dit Doppet montrant Couthon,aidez-moi à convaincre les citoyens représentants qu’ils ont tort,et je vous en attribuerai tout le mérite.
– Je ne demande pas mieux, général !dit Mouton. Mais de quoi s’agit-il ?
– Voici ! dit Doppet.J’arrive : je n’ai rien vu, rien étudié et les représentantsque voici me demandent pour demain un ordre d’assaut général.
– Vous refusez ?
– Naturellement.
– Général, vous avez cent foisraison.
Couthon, exaspéré se mit à brandir sabéquille.
– Les voilà tous, les soldats !s’écria-t-il. Pas un d’eux n’a la foi ! Est-ce que lesmurailles de Jéricho ne sont pas tombées au son destrompettes ?
– Faites donc sonner toutes celles ducamp autour des remparts de Lyon riposta Mouton. S’ils s’écroulent,je porte ma tête moi-même sur l’échafaud.
Doppet, en érudit, se mit à rire.
– Citoyen Couthon, dit-il, il ne faut pasprendre une figure de rhétorique pour une vérité. Les murailles deJéricho tombant au son des trompettes, c’est une légende. Les Juifsavaient acheté des traîtres qui leur ouvrirent les portes de laville.
– Je m’en doutais, dit Mouton. Cettehistoire de Jéricho m’avait toujours paru suspecte.
– Soit ! dit Mouton. Mais vous nenierez pas que soixante mille hommes arrêtés devant Lyon parquelques milliers des muscadins, ce ne soit une injure au couragedes républicains.
– Je vous demande, dit Doppet, d’attendreque je me sois fait une opinion sur le plan d’attaque, après m’êtreentouré des lumières des hommes du métier.
– Attendre ! Toujoursattendre ! Toulon est à l’ennemi ! Carteaux se maintientpéniblement avec une poignée d’hommes autour de cette villerebelle. Il faudrait tirer les vingt mille hommes réguliers quenous avons ici pour pousser ce siège.
– Je n’en disconviens pas, dit Doppet.Mais il faut d’abord prendre Lyon.
– Prenons-le ! Lançons mesAuvergnats !
– Attendez au moins que je les ai vus etessayés.
– Encore ce mot odieux :attendre ! Mais ils menacent déjà de partir. Je leur ai promisque le siège serait fini par un assaut à leur arrivée et qu’ilspourraient s’en aller faire leurs vendanges. Je n’ose plus paraîtredans leur camp. Ils me crient que leur raisin pourrit sur pied.
– En voilà des raisons ! ne puts’empêcher de s’écrier Mouton.
– Des raisons péremptoires ! ditCouthon. Qu’un seul Auvergnat déserte, tous s’en iront !
– Les moutons de Panurge, alors !dit Doppet.
– Moutons enragés ! Essayez-en, vousverrez.
– Est-ce que, vraiment, ilsdéserteraient ? demanda Doppet.
– Oui ! Et c’est grave.
– Écoutez, dit le général, je vais monterà cheval avec mon état-major et avec le capitaine Mouton dont jefais grand cas. Je commencerai ma tournée à l’instant même,j’examinerai tout, et, au retour, je vous donnerai mon opinion. Sil’assaut est possible, on le tentera.
– Allons, dit Couthon en soupirant,résignons-nous à perdre encore cet après-midi et cette nuit. Maisje jure…
Doppet, qui avait de l’esprit, s’écria enriant :
– Citoyen Couthon, un proverbe dit :Il ne faut jurer de rien.
Puis, d’un ton de maître :
– Citoyens représentants, chacun de vousa amené une colonne de ces nouvelles troupes de réquisition sur lavaleur desquelles on n’est pas fixé. Si je suis responsable de mesdécisions quant aux attaques, je vous rends moi, responsables,vous, Couthon et Château-Randon, de vos Auvergnats, vous, Javogue,de vos Nivernais. Donc, à vos camps pour l’inspection que je vaisfaire ! Je lancerai mes ordres au retour et ils seront donnésselon ce que j’aurai vu. J’agirai avec la conscience d’un patrioteaussi hardi, aussi impatient que pas un de vous, mais sachant bienqu’audacieux ne veut pas dire casse-cou.
Tous se turent.
Chacun monta à cheval et Doppet commença soninspection.
Mouton se dit en montant sur soncheval :
– Est-ce que ce médecin serait un hommeet cet homme serait-il général ?
Pendant toute la tournée d’inspection, il eutl’occasion de rendre justice à la sûreté de vues, à la sagacité deDoppet.
Celui-ci avait trouvé les colonnesd’Auvergnats et de Nivernais trop éloignées et mal réparties. Ilavait sévèrement fait assigner des postes plus rapprochés à cescolonnes sur Saint-Genis et Grézieux.
Il avait montré du coup d’œil et fait preuvede sévérité.
Tout le monde sentit sa main.
De retour au château de la Pape, il convoquales généraux et les représentants et, en attendant, il tint conseilavec ses officiers et Mouton qu’il appréciait fort.
Après avoir écouté les avis, il prit unerésolution et il attendit l’arrivée des généraux et desreprésentants.
Ceux-ci réunis (Dubois-Crancé et Gauthier serendirent à cet appel), Doppet fit connaître ses décisions.
Aussitôt que toutes les rectificationsseraient faites dans la ligne d’investissement, notamment àSaint-Genis et à Grézieux, il prévenait tous les générauxcommandant les camps qu’il voulait, du 26 au 27, c’est-à-dire dèsle lendemain, une marche générale en avant pour l’enlèvement desderniers postes qui couvraient les positions principales del’ennemi : à la Croix-Rousse, le cimetière qui n’était pasencore pris en ce moment, à Oullins par la prise du pont de laMulatière, devant Sainte-Foy par la prise des avant-postes, devantla Duchère par la prise de ce château.
Et il termina en disant :
– C’est une épreuve que je tente !Si vos « rochers d’Auvergne », citoyen Couthon, si vos« dogues nivernais » citoyen Javogue, si tout le mondefait son devoir et se montre solide, je vous annonce que, le 30septembre, nous livrerons une bataille générale sur toute laligne.
« Sinon, non ! On se résignera àprendre Lyon par la famine. Tout dépend des épreuves que nousallons tenter dans ces deux nuits de demain et d’après-demain.
Couthon se tut.
Qu’eût-il dit ?
Dubois-Crancé approuva.
– Général, dit-il, vous avez raison et,pour ma part, j’offre de marcher avec Javogue à l’assaut desavant-postes de Sainte-Foy.
Javogue fit une légère grimace.
Il y avait là une vengeance deDubois-Crancé.
Très ardent, Javogue manquait pourtant un peude courage militaire : il allait être obligé d’en montrer àcôté de son intrépide collègue.
Celui-ci se montra, du reste, digne de saréputation de courage dans ces journées très chaudes : lesoldat en lui resta au-dessus de tout éloge, et avant que sadestitution ne fût arrivée, il eut le temps de se battreencore ; nous allons le voir à la tête des colonnes queDoppet, le nouveau général, lançait aux assauts.
L’admiration de la Convention pour la bravourede Dubois-Crancé le sauva plus tard des accusations portées contrelui.
Il s’associa du reste franchement aux plans deDoppet du jour où celui-ci fut le chef de l’armée.
Les combats furent sanglants, mais enfinl’armée de la Convention triompha.
Pendant que de Précy fuyait, les républicainsentraient à Lyon.
Avant même de pénétrer dans la ville, laclémence, la sollicitude de Couthon pour les vaincus s’affirmad’une façon éclatante.
« Dès la nuit même, dit Louis Blanc, oùils avaient appris que Lyon devait se soumettre, Couthon et Maignets’étaient occupés des subsistances avec la plus généreusesollicitude. Douze commissaires, envoyés par eux dans lesdépartements voisins firent parvenir le 9 octobre, jour de l’entréedes troupes, une partie des provisions demandées : mais, commeelles ne suffisaient pas, les assiégeants, par une inspirationvraiment française, gardèrent pour les assiégés la moitié de leursrations ; si bien qu’on peut dire à la lettre qu’ils étaiententrés dans Lyon le pain à la main. Ce fut aussi d’un élan soudainqu’ils jurèrent de protéger les propriétés, toutes devenuesnationales, ou appartenant à des patriotes, soit fugitifs, soitopprimés. »
La conduite de Couthon à Lyon dut subir lesfluctuations de la politique : tant qu’il fut abandonné à sesinspirations et à celle de ses amis Pierre Crolas et Saint-Just,tant qu’il fut maître d’agir à sa guise, il fut clément, si clémentqu’il excita les fureurs du parti des Violents à la Convention.
« Couthon, de son côté, dit Louis Blanc,avait apporté à Lyon, avec un désir fougueux de soumettre la ville,le parti pris de la pacifier.
« Sentant combien la destruction de cefoyer d’industrie importait à l’Angleterre, il eût voulu pouvoir leconserver à la République ; d’autant qu’en y consacrant sessoins, il ne faisait que se conformer à la politique qu’avecRobespierre et Saint-Just il représentait au sein du Comité deSalut public.
« Couthon ne négligea rien pour faireprévaloir à Lyon la politique ferme, vigilante, mais modérée queRobespierre essayait à Paris. »
Des malveillants excitaient les soldats àvioler leur serment de respecter les propriétés : Couthon, deconcert avec Laporte et Maignet, annonça que quiconque serait prisà piller serait fusillé dans les vingt-quatre heures.
Les vengeances privées brûlaient des’assouvir : Couthon fait publier par Doppet, l’écho fidèle deses pensées, une proclamation où les soldats sont adjurés de seprêter à la répression de tout acte arbitraire.
Le travail s’était arrêté, paralysé par lapeur ; Couthon, Laporte et Maignet ordonnent que les atelierssoient ouverts et que les relations commerciales reprennent leurcours.
L’esprit sectionnaire s’agitait :Couthon, Maignet et Châteauneuf-Randon défendent aux citoyens des’assembler en sections jusqu’à ce que toute fermentationdangereuse ait disparu.
Il eût été peu équitable de comprendre dans lamême catégorie ceux des rebelles qui avaient été saisis les armes àla main et ceux qui, moins ostensiblement, s’étaient engagés dansla révolte : nul doute ne pouvant exister à l’égard despremiers et une erreur étant possible à l’égard des seconds,Couthon, d’accord avec ses trois collègues Châteauneuf-Randon,Maignet et Laporte, institua pour juger le cas de flagrant délit,une commission militaire et, pour examiner les autres cas, unecommission de justice populaire procédant par voie de jurés, etsoumise à une stricte observation des formes.
La condescendance fut même poussée jusque làque le désarmement des Lyonnais, annoncé dès le 11 octobre, n’étaitpas encore commencé le 18.
Mais il ne nous suffit pas de la voixéloquente de Louis Blanc pour justifier Couthon des accusationsexagérées portées contre sa mémoire ; nous invoquons letémoignage du grand historien girondin, de Lamartine qui ne putêtre trop indulgent pour Couthon, Jacobin, et qui cependant leréhabilite avec chaleur.
« Tous les crimes de la République àLyon, dit Lamartine, ont été rejetés sur Couthon parce que Couthonétait l’ami et le confident de Robespierre dans la répression dufédéralisme, dans la victoire des républicains unitaires contrel’anarchie civile. Les dates, les faits et les parolesimpartialement étudiés démentent ces préjugés. Couthon entra à Lyonen pacificateur plutôt qu’en bourreau : il y combattit, avectoute l’énergie que lui permettait son rôle, les excès et lesvengeances des Jacobins.
« Il se borna, conformément aux loisexistantes, à renvoyer devant une commission militaire les Lyonnaisfugitifs pris les armes à la main après la capitulation. Ilinstitua quelques jours après, par ordre du Comité de Salut public,un second tribunal sous le nom de Commission de Justice Populaire.Ce tribunal devait juger tous ceux des citoyens qui, sans êtremilitaires, auraient trempé dans la résistance armée de Lyon à laRépublique. Les formes judiciaires et lentes de ce tribunaldonnaient, sinon des garanties à l’innocence, du moins du temps àla réflexion. Couthon garda dix jours le décret qui instituait cetribunal pour donner aux individus compromis et aux signataires desactes incriminés pendant le siège, le temps de s’évader. Vingtmille citoyens, prévenus par ses soins du danger qui les menaçait,sortirent de la ville et se réfugièrent en Suisse ou dans lesmontagnes du Forez. »
Voilà ce que pense Lamartine sur le rôle deCouthon :
« Ne sommes-nous pas en droit de penserque, s’il était resté maître de la situation à Lyon, il eût épargnéà la ville les horreurs qui suivirent son départ ? »
Malheureusement, et nous avons dit pourquoi,Dubois-Crancé avait pris Lyon en haine parce que Lyon avaitrepoussé plus de vingt tentatives de réconciliation il nourrissait,d’autre part, une rancune féroce contre Couthon.
Par dépit, par jalousie, par vengeance,Dubois-Crancé, l’homme qui avait tout fait pour que Lyon traitât desa reddition à de bonnes conditions, devint son ennemiimplacable.
Couthon était devenu clément, Dubois-Crancé sefit féroce.
Il finit par l’emporter et par faire partagerses fureurs à la Convention.
« Dubois-Crancé et Gauthier, dit LouisBlanc, qui, quoique frappés d’un décret de rappel, avaientsollicité et obtenu d’entrer à Lyon, n’appartenaient pas, commeCouthon, au parti des gens de la haute main : ils relevaientdu parti des gens révolutionnaires, ils suivaient la bannièreportée dans le Comité de Salut public par le sombreBillaud-Varenne, par le frénétique Collot-d’Herbois, et par ceBarère que sa pusillanimité même asservissait auxviolents. »
La grande modération de Couthon leurdéplut.
Ils lui reprochaient, d’ailleurs, dans lesecret de leur cœur, la place qu’au dernier moment il était venuprendre dans la victoire.
Ils s’étudièrent donc à le décrier, maissourdement et sans affronter son influence.
Soutenus par Javogue, homme de la trempe deCollot-d’Herbois, ils commencèrent à insinuer que la fuite de Précyet de ses complices était due aux ménagements de Couthon ; ilsfirent remarquer que la cohorte des rebelles était sortie parl’endroit le plus favorable à son dessein, le faubourg deVaise ; ils parurent étonnés de la lenteur mise à désarmer lapopulation, attribuant à cette lenteur la perte de trente millefusils pour la République : ils trouvèrent mauvais qu’enentrant à Lyon, Couthon ne se fût pas entouré d’un appareilmilitaire et n’eût pas montré ce visage sévère qui convient aureprésentant d’une grande nation outragée. Ils cherchèrent enfin àse créer un parti parmi les membres de l’ancienne municipalité,ceux de l’ancien club central et quelques chefs de l’armée.
Informé de ces manœuvres, Couthon les dénonçaà la Convention, mais, avant même que sa lettre fût parvenue àl’Assemblée, Robespierre et Saint-Just avaient arraché au Comité deSalut public un arrêté qui changeait le rappel de Dubois-Crancé etde Gauthier en un ordre formel de les appréhender au corps et deles amener à Paris, ordre rigoureux à l’excès, que la Conventionrévoqua presque aussitôt après l’avoir sanctionné.
Par suite de ce revirement, Couthon étaitmenacé, vaincu déjà.
Si le décret fut rapporté, si Dubois-Crancétriompha, c’est que, dans le sein du Comité de Salut public, lesgens révolutionnaires, c’est-à-dire les violents trouvèrent l’appuides gens d’examen contre les gens de haute main, c’est-à-direcontre Robespierre et Saint-Just.
À partir de ce moment, Couthon ne fut paslibre.
Les violents triomphèrent donc. Ils firentrendre contre Lyon un décret d’extermination.
« Ce fut, dit Louis Blanc, sur un rapportprésenté par Barère au nom du Comité de Salut public, que laConvention rendit, le 12 octobre, le décret le plus terrible dontil soit fait mention dans l’histoire. »
En recevant ce décret, quelle fut l’attitudede Couthon ? Désobéir aux ordres de la Convention en biaisantavec ces injonctions terribles, en disant oui, en faisant non,c’était risquer sa tête.
Couthon l’osa.
Lorsque le décret lui parvint, Couthon, ledésapprouvant, pouvait se démettre et se faire rappeler sous leprétexte très plausible d’infirmités trop constatées.
Mais il voulait sauver Lyon, et il essaya delouvoyer.
Il fit semblant d’entrer dans cet esprit devengeance qui animait l’assemblée.
Il poussa le désir de protéger Lyon jusqu’àl’hypocrisie.
Il écrivit une lettre qu’on lui areprochée.
Cette lettre masquait sa pensée et il ne fautjuger de sa clémence que par les actes.
Voici comment Louis Blanc juge cette lettre etla conduite de Couthon en cette circonstance.
Il est plus sévère que nous.
« La popularité, dit Louis Blanc, estloin de valoir ce qu’elle coûte, lorsque, pour l’obtenir ou laconserver, il faut mentir aux autres et mentir à soi-même. Couthonn’entendait certainement pas servir d’instrument à la rage deLyon ; et pourtant la crainte pusillanime de paraître manquerd’énergie le domina si bien qu’ayant reçu le décret du 12 octobreil écrivit au Comité de Salut public, dans une lettre destinée àêtre communiquée à la Convention : « La lecture de votredécret du 12 du présent mois nous a pénétrés d’admiration. Oui, ilfaut que Lyon perde son nom… De toutes les mesures grandes etvigoureuses que la Convention vient de prendre, une seule nousavait échappé, celle de la destruction totale. »
Rien ne répondait moins qu’un pareil langage àla secrète pensée de Couthon, et la preuve, c’est qu’il n’yconforma nullement sa conduite. Plus d’une semaine s’écoula sansque rien n’annonçât de sa part l’intention d’exécuter les ordres del’Assemblée. Il avait reçu, dès le 13 octobre, le décret rendu le12, et ce fut le 26 seulement que le signal de la destruction futdonné par lui. Comme ses infirmités l’empêchaient de marcher, il sefit placer dans un fauteuil et porter devant l’un des édifices dela place Bellecour qu’il frappa d’un petit marteau d’argent enayant soin de dire : « La loi te frappe ! » motremarquable, à l’adresse des anarchistes et qui empruntait auxcirconstances une signification particulière.
Dans le cortège, figuraient quelques hommesarmés de pioches et de leviers mais il ne leur fut pas enjoint,même alors, d’en faire usage, et la répugnance de Couthon àdétruire le foyer de l’industrie française devint de jour en jourplus marquée. Tant de modération n’était pas faite pour plaire àtous ceux qu’animait un impatient et brutal esprit devengeance ; mais, si Couthon n’avait pas montré assez decourage dans ses lettres à la Convention, il en montra du moins etbeaucoup dans chacun de ses actes. Informé que, non contente dedéclamer contre les retards de la Commission de Justice, certainsmeneurs allaient jusqu’à se permettre des arrestations arbitraires,il signa et fit signer à ses collègues, Maignet, Laporte etChâteauneuf-Randon, un arrêté.
Cet arrêté menaçait de peines terribles ceuxqui commettraient des excès de zèle, et il invitait les citoyens àse plaindre hardiment des énergumènes qui les persécuteraient.
Malheureusement, Couthon ne put maintenir sasituation à Lyon.
Dubois-Crancé était à Paris, où il faisaitretentir le Club des Jacobins de ses plaintes, et Couthon ne tardapas à apprendre que, dans une séance du Club, le soupçonneuxCollot-d’Herbois, parlant de l’évasion de Précy, s’était écriéironiquement : « Comment les Lyonnais ont-ils pu s’ouvrirun passage ?… Ou les rebelles ont passé sur le corps despatriotes ou ceux-ci se sont dérangés pour les laisserpasser. »
Collot-d’Herbois ne nommait pas son collègue,mais l’attaque était suffisamment claire. Elle avertissait Couthondes accusations meurtrières qu’il allait s’attirer, pour peu qu’ilhésitât à exécuter le décret du 12 octobre. Ne voulant pas secharger de cette responsabilité sanglante, il obtint qu’on la luiépargnât, et elle fut acceptée, le 30 octobre, par deux hommes bienfaits pour se présenter aux Lyonnais comme les messagers de lamort : Collot-d’Herbois et Fouché.
Les plus terribles fléaux s’abattant sur Lyoneussent été moins redoutables que ces deux hommes.
Les deux proconsuls qui arrivaient à Lyonpartagèrent un moment leur pouvoir avec Albite, mais celui-ci futbientôt écœuré et se retira.
Des deux proconsuls, le plus féroce futCollot-d’Herbois, le plus coupable fut Fouché.
Celui-ci n’avait aucune conviction et devaitse rallier à tous les gouvernements pour les trahir tous.
Traître à la République, traître plus tard àl’Empire, plus tard encore traître à la Restauration elle-même.
Lamartine l’a jugé ainsi :
« On connaissait, dit-il,Collot-d’Herbois : vanité féroce qui ne voyait la gloire quedans l’excès et dont aucune raison ne modérait lesemportements.
« On ne connaissait pas Fouché ; onle croyait fanatique, il n’était qu’habile.
« Il n’avait vu dans la Révolution qu’unepuissance à flatter et à exploiter.
« Il se dévouait à la tyrannie du peuple,en attendant le moment de se dévouer à la tyrannie de quelqueCésar.
« Il flairait les temps.
« Quant à Collot-d’Herbois, c’était unsingulier mélange d’histrion, qui avait fait la parade dans unetroupe de saltimbanques, de filou condamné pour une vilaine action,étant comédien, d’homme de lettres, écrivant des pièces assezdouceâtres, de directeur de théâtre et de révolutionnaireconvaincu, mais aigri, haineux, voulant faire payer à tout le mondeses misères passées. »
En somme un bohème, comme on diraitaujourd’hui, un bohème devenu un homme politique féroce etexalté.
Il avait été à Lyon chanteur, puis comique,puis tragédien, puis directeur du Grand-Théâtre et enfinreprésentant du peuple.
Pourquoi tant de fureur contre Lyon ?
Le public l’avait-il sifflé, comme leprétendent presque tous les historiens ?
D’après M. E. Vingtrinier, le baronRaverat nie le fait.
Cependant, il expliquerait la rage duproconsul.
Dès leur arrivée, les proconsuls imprimèrentaux travaux de démolition de Lyon une activité inouïe. La solde del’armée d’ouvriers chargée de cette œuvre de vandales s’éleva àseize millions ; le chiffre des dommages dépassa trois centmillions.
On évalue à seize cents le nombre des maisonsqui disparurent, en comptant celles du quartier de Bourgneuf,démolies pour donner plus de largeur à la grande route de Paris.Mais leurs propriétaires ne furent jamais indemnisés.
L’histoire ne saurait flétrir avec tropd’énergie cette destruction qui couvrait de ruines la seconde villede France.
Mais on relève une ville : on ne refaitpas une génération.
Pendant que la pioche démolissait le Lyon depierres, le couteau de la guillotine décimait la population.
Les deux proconsuls, après avoir créé lecomité de démolition, créèrent une commission de surveillance, quidénonçait en masse les suspects et une commission de justicerévolutionnaire qui remplaça les commissions de justice militaireet civile, considérées comme trop douces et trop lentes.
Alors la terreur s’abattit sur Lyon.
À partir du jour où Collot-d’Herbois et Fouchéfurent arrivés à Lyon, la fable antique l’épée de Damoclès devintune réalité pour toute une ville.
Chacun se sentit sous le couteau.
La Terreur dura pendant quatre-vingt-dixjours.
La ville fut livrée à des hordes d’assassinsstipendiés, ex-massacreurs de septembre, bandes impures deprétendus républicains ramassés dans la lie de Paris et des grandesvilles, brutes immondes et féroces qui formèrent la police arméedes proconsuls, la troupe des « hussards de laguillotine ».
Les hommes de Balandrin en formèrent le noyau,et ce citoyen si brave, si loyal, enivré par le sang, fanatisé parles excitations, devint, c’est triste à dire, un desperquisitionneurs les plus acharnés.
« La guillotine, dit-il, fut d’abordinstallée sur la place Bellecour, dite de la Fédération, puis surla place des Terreaux, dite de la Liberté. On voulait que lescadavres que l’on entasserait au pied de l’arbre de la Libertéaidassent à lui faire prendre racine. On voulait aussi que la vuedu glaive vengeur des lois frappât d’épouvante les agioteurs, lesaristocrates, les riches, les négociants, les accapareurs et autresennemis du peuple. Elle fut promenée dans les rues, dit-on, et oneut l’intention de la dresser sur un des ponts du Rhône, d’où l’onprécipiterait les cadavres dans les flots. »
Les circonstances ne leur permirent pas deréaliser ce projet ; la guillotine resta donc en permanencesur la place des Terreaux, immédiatement devant le perron del’Hôtel de Ville. Mais le sang n’étant pas conduit dans un canalsouterrain, coulait en telle abondance sur cette partie de la placeet dans les rues Lafont et Puits-Gaillot que les habitants duquartier signèrent des pétitions pour demander que la guillotinefût transportée ailleurs. On l’établit à l’autre extrémité de laplace, dans l’axe du perron, entre la rue Sainte-Marie et la rueSaint-Pierre.
Une fosse creusée sous l’échafaud conduisaitle sang des suppliciés dans le canal qui recevait le trop-plein deseaux de la fontaine que l’on voyait alors sur la place desTerreaux.
Malgré cette précaution, le sang coulait danstoutes les directions, et, par le piétinement des hommes et deschevaux, formait une boue affreuse, aux odeurs de cadavres. Onprétend même qu’il baignait le portique de l’église St Pierre, cequi paraît fort extraordinaire, dit l’historien Guillin, quoique cesoit affirmé par un témoin oculaire.
Un rapport officiel présenté à l’autorité parles délégués aux inhumations donne une idée de l’aspect de laplace :
« Le sang répandu sur le sol, dit lerapport, et sur toutes les planches de l’instrument des vengeancesnationales, exhale des miasmes que quelques degrés de chaleur deplus pouvaient rendre contagieux. On a lavé les parois intérieureset extérieures avec du lait de chaux. On a fait pomper le sang enstagnation par du gravier frais qui a été enlevé de suite etremplacé. On a réglé que les mêmes opérations seraient faitestoutes les fois que le glaive aurait frappé quelque coupable.L’exécution de ces mesures est aux frais de la municipalité de lacommune affranchie. »
« Les suppliciés, dit Lamartine, étaientpresque tous la fleur de la jeunesse de Lyon et des contréesvoisines. Leur âge était leur crime. Il les rendait suspectsd’avoir combattu. Ils marchaient à la mort, avec l’élan de lajeunesse, comme ils auraient marché au combat, dans les prisons,comme dans les bivouacs la veille des batailles, ils n’avaientqu’une poignée de paille par homme pour reposer leurs membres surles dalles des cachots. Le danger de se compromettre ens’intéressant à leur sort et de mourir avec eux, n’intimidait pasla tendresse de leurs parents, de leurs amis, de leurs serviteurs.Nuit et jour des attroupements de femmes, de mères, de sœurs,rôdaient autour des prisons. L’or et les larmes qui coulaient dansles mains des geôliers arrachaient des entrevues, des entretiens,des adieux suprêmes.
« Des femmes pieuses achetaient desadministrateurs et des geôliers la permission de se faire lesservantes des cachots. Elles y portaient les messages, elles yintroduisaient les prêtres pour consoler les âmes et sanctifier lemartyr. Elles purifiaient les dortoirs, balayaient les salles,nettoyaient les vêtements de la vermine, ensevelissaient lescadavres : providences visibles qui s’interposaient jusqu’à ladernière heure entre l’âme des prisonniers et la mort.
« Plus de six mille détenus séjournaientà la fois dans ces entrepôts de la guillotine.
« Les juges étaient presque tousétrangers, pour qu’aucune responsabilité future n’intimidât leurarrêt. Ces cinq juges, dont chacun pris à part avait un cœurd’homme, jugeaient ensemble, comme un instrument mécanique demeurtre. Observés par une foule ombrageuse, ils tremblaienteux-mêmes sous la terreur dont ils frappaient les autres. Leuractivité cependant ne suffisait plus à Fouché et àCollot-d’Herbois. Ces représentants avaient promis aux Jacobins deParis des prodiges de rigueur. La lenteur du jugement et dusupplice les faisait accuser de demi-mesures. »
Les représentants prirent alors une terriblerésolution qui leur fut suggérée par Darfeuille.
Ce Darfeuille fut le vampire de Lyon ! iltrouva une idée horrible, un plan d’exécution en masse par lafusillade.
« Les représentants, dit Lamartine,ratifièrent les plans de Darfeuille et le supplice en masseremplaça le supplice individuel. »
Déjà de nombreuses exécutions par la fusilladeavaient eu lieu sur la place des Terreaux, lorsque, sur uneréclamation des habitants, dont quelques-uns avaient été blesséspar les balles, il fut décidé que les fusillades auraient lieu auxBrotteaux.
L’on y envoya la jeunesse de Lyon mourir parfournées.
Soldats, oui ! Bourreaux, non !
On sait qu’un certain nombre de dragonsavaient été désignés pour servir d’escorte aux condamnés.
Sur l’ordre de Darfeuille, ils avaient dûcharger et achever les blessés.
« Le colonel de ce régiment de dragons,dit le baron Raverat, le 9e, ci-devant Lorraine, lecomte de Beaumont de la Ronninière, s’indigna du rôle affreux quel’on faisait jouer à ses soldats ; il en témoigna sonmécontentement à Collot-d’Herbois de la manière la plusénergique ; mais le féroce représentant du peuple répondit aucolonel par un ordre de le faire arrêter, M. de Beaumontle fut en effet et renfermé aux Recluses.
« Le 9e, dragon prit aussitôtles armes pour obtenir la liberté de son colonel : la révoltedu régiment fut appuyée par les volontaires de l’Aude qui étaientcasernés dans l’ancienne abbaye des Dames de Saint-Pierre, etl’armée révolutionnaire fut mise en mouvement pour apaiser lasédition. La place des Terreaux, ce jour-là, fut couverte detroupes prêtes à en venir aux mains.
« Cependant, M. de Beaumont futrendu à son régiment et tout ne tarda pas à rentrer dansl’ordre.
« Désormais, l’armée révolutionnaire deRonsin fut seule chargée d’accompagner et d’achever les condamnés.Aussi, cette troupe indisciplinée vivait-elle fort mal avec lesdragons. »
Dans cette armée révolutionnaire de Ronsin, onavait incorporé le bataillon de la Croix-Rousse ou plutôt ce qui enrestait.
Outre qu’il était presque anéanti par ladernière victoire du cimetière qui lui avait coûté deux cents mortset beaucoup de blessés, il avait vu ses rangs s’éclaircir encorepar le départ d’un grand nombre qui, Lyon pris, avaient considéréleur rôle comme fini et étaient rentrés chez eux.
Il ne restait que les trois compagnies deCarmagnoles commandées par la Ficelle, Monte-à-Rebours et un autrecapitaine.
On fit entrer dans ces compagnies tous leshommes qui voulurent rester au service.
Dans le principe, Couthon assigna à cebataillon d’élite le poste d’honneur, la garde de l’Hôtel deVille.
Il constituait la réserve de l’arméerévolutionnaire.
À l’arrivée de Collot-d’Herbois et de Fouché,on lui maintint ce rôle, et il n’eut ni à perquisitionner ni àfusiller.
Mais Ronsin, qui jalousait Saint-Giles, luitendit un piège.
Il se doutait bien que le jeune hérosn’accepterait pas le rôle de massacreur.
Il intrigua auprès de Collot-d’Herbois etobtint sans peine de celui-ci l’ordre de fournir des fusilleurs etde les conduire aux Brotteaux.
Saint-Giles avait eu le malheur de faireparaître autrefois une caricature contre Collot-d’Herbois : delà une rancune de ce comédien qui, selon le récit de Lamartine,était d’une vanité folle.
La caricature était cependant inoffensive.
Saint-Giles, pour toute réponse, envoya sadémission en annonçant qu’il allait entrer comme simple soldat dansun bataillon partant pour Toulon.
Il signa sa lettre : Saint-Giles, Soldatet point bourreau.
Collot-d’Herbois répondit par un ordred’arrestation.
Saint-Giles fut incarcéré comme le colonel desdragons ; mais les Carmagnoles, les seuls soldats du bataillonde Croix-Rousse qui restassent, étaient trop imbus des principes deChâlier, trop altérés de vengeance pour ne pas soutenir quand mêmeles proconsuls.
Ronsin, du reste, les harangua et gagna…
Ils ne se révoltèrent pas comme les dragons etSaint-Giles resta en prison.
Bientôt après il passa en jugement.
Il y avait sept juges, mais cinq seulementfirent leurs fonctions.
Comme Saint-Giles était désigné et recommandé,sa condamnation était pour ainsi dire prononcée d’avance.
À cette époque, l’uniformanie était poussée àl’extrême, tout le monde s’habillait en officier. Les juges avaientdonc des épaulettes et un sabre.
C’était grotesque et terrible.
Quand Saint-Giles, au milieu d’une journée,parut devant ce tribunal de farceurs sinistres, il haussa lesépaules avec mépris et répondit au président qui lequestionnait :
– Je n’ai rien à dire à ton tribunald’assassins. J’ai fait mon devoir de soldat, fais ton métier depourvoyeur de la guillotine.
Le président furieux consulta ses collègues duregard.
Tous portèrent la main à leur front et il fitde même.
C’était la condamnation à mort.
– Les juges, dit le baron Raverat,usaient d’un certain moyen pour prononcer la sentence sansmanifester à haute voix.
Leur main étendue, ouverte sur le tapis de latable, désignait l’élargissement ou le renvoi à quelques jours. Lamain se portant au front indiquait la fusillade, elle envoyait à laguillotine quand elle touchait à la hache d’argent.
Lorsque le geste avait indiqué le genre dujugement, le guichetier attentif frappait l’accusé sur l’épaule etlui disait brièvement : « lève-toi et suis-moi. »Puis un autre guichetier, selon le prononcé du jugement, leconduisait dans la grande salle ou par la petite porte et le petitescalier, dans la salle des Petites-Archives ; de là, dans levestibule du rez-de-chaussée au pied de l’escalier en ovale, où onle remettait aux mains d’un geôlier qui l’entraînait par unescalier obscur jusque dans les caves, soit à gauche, dans la bonnecave, soit à droite, dans la mauvaise cave située à extrémité d’unlong passage.
Dans ce paysage, Saint-Giles vit une femme,une jeune fille, une bohémienne qui lui jeta une rose, car là setenait le public.
Une petite barrière à claire-voie avait étéplacée au bas de l’escalier en aval et à l’entrée de l’escalierobscur. Elle séparait le public curieux d’assister au passage descondamnés. Là, au milieu des larmes et des gémissements de parents,des amis se donnaient un dernier adieu.
Saint-Giles, reconnaissant la bohémienne quilui avait fait de si étranges prédictions un certain soir qu’ilallait dîner aux Brotteaux, Saint-Giles, très ému, ramassa larose.
Puis il descendit dans la mauvaise cave, caril y avait deux caves, la bonne et la mauvaise.
« Les caves de l’Hôtel de Ville, dit lebaron Raverat, s’étendent dans le sous-sol, à quatre ou cinq mètresau-dessous des dalles du grand vestibule ; elles occupenttoute la largeur de la façade qui regarde la place des Terreaux, dela rue Lafont à la rue Puits-Gaillot.
« La mauvaise cave était située à l’anglesud-ouest ; on comprend assez le motif de cette sinistredénomination. C’est là qu’on entassait les malheureux condamnés quidevaient être exécutés le jour même ou le lendemain, selon que lejugement avait été rendu dans la matinée ou dans la soirée.
« Des lits de camp provisoires et un peude paille que l’on ne changeait que très rarement, couvraient lesdalles humbles et leur servaient de couche. Ils n’y faisaientd’ailleurs pas long séjour.
« Le concierge de la mauvaise cave, nomméGuyard, était grossier, brutal, toujours ivre : il avaitconstamment la menace à la bouche. Les geôliers, ses subordonnés,étaient aussi butors que lui. Comme les soupiraux de la caves’ouvraient sur la place de Terreaux, les détenus, en se haussant àl’aide d’escabeaux, pouvaient, à travers les barreaux de fer, voirl’échafaud et les têtes qui tombaient à chaque instant. Ceux quipouvaient s’approcher de ces ouvertures entendaient le bruit sourddu couperet et les applaudissements de la populace. Ils entendaientaussi le bruit de la fusillade et des balles égarées pénétrèrentmême jusque dans les caves où elles blessèrent des prisonniers.Tout cela prêtait à des lazzis de circonstance adressés aux détenuspar le concierge ; « Toi, muscadin, ce sera ce soir tontour : nous verrons quelle mine tu feras lorsque tu mettras lenez à la chatière et comme tu éternueras en recevant sur la nuquela chiquenaude du citoyen Ripot !… »
« Laisse la paille à ton voisin qui, lui,ne passera que demain !… Donne-moi ta couverture, ton chapeau,ton habit et les sous qui te restent : tu n’auras bientôt plusbesoin de rien. Adieu ! Bon voyage !… »
Cette mauvaise cave était, on le voit, levestibule de la guillotine, l’antichambre de la mort !
Çà et là, des immondices, des baquets d’oùs’exhalait une odeur infecte. L’air n’était jamais renouvelé, onrespirait mal à l’aise, au milieu d’une atmosphère épaisse.Plusieurs détenus moururent asphyxiés, échappant ainsi àl’échafaud.
Un médecin dans ses rapports, le docteurMermet, manifesta maintes fois à l’autorité, en termes énergiques,la crainte de voir une maladie pestilentielle s’étendre sur laville et exercer ses ravages sur la population.
C’est dans cette cave que Saint-Gilesattendait la mort.
Il regrettait peu la vie.
La mort de sa mère, l’enlèvement de sœurAdrienne qu’il croyait perdue à jamais, car il ignorait la missiondonnée à l’un de ses capitaines, les horreurs qui soulevaient ledégoût pour la Révolution dans sa poitrine généreuse, toutl’écœurait.
Si je n’avais pas frères et sœurs, disait-il àses compagnons de captivité, je ne ferais pas un pas, un geste pourme sauver.
Et cependant il fut délivré.
La bohémienne qui lui avait jeté cette rosecomme un gage d’espérance, appartenait à une famille de Tziganes,qui s’était mise au service des fureurs de Collot-d’Herbois.
Ces Tziganes s’étaient faits chiens demeute.
Ils avaient la confiance des proconsuls.
L’un d’eux, sur les instigations de sa sœur,cette jeune fille qui aimait Saint-Giles, vint proposer un marchéde fuite aux prisonniers.
Ceux-ci acceptèrent avec joie la délivrance àprix d’argent et à cette condition mise par le bohémien queSaint-Giles serait en tête de ceux qu’il sauverait.
C’est ainsi que s’opéra la fameuse évasion desquinze qui stupéfia Fouché et mit Collot-d’Herbois en rage, évasionque le baron Raverat raconte ainsi :
– De ces caves de l’Hôtel-de-Ville, deuxcorridors souterrains se dirigent le long des rues Lafont etPuits-Gaillot jusque dans la cour intérieure.
C’est par le premier de ces corridors qu’eutlieu l’évasion de quinze condamnés qui devaient être exécutés lelendemain et qui, au milieu de la nuit, après avoir brisé desportes, déplacé des pierres de taille, réussirent à se soustraire àune mort certaine.
Parmi les quinze se trouvait Saint-Giles.
Il était sauvé.
Saint-Giles avait consenti à s’évaderquoiqu’il tînt fort peu à la vie pour lui-même ; mais il avaitappris que sœur Adrienne vivait : il crut devoir profiter dela chance pour délivrer, si c’est possible, sa fiancée.
Les fatalités de sa vie condamnaientSaint-Giles à subir un second amour, plus sauvage, plus ardent,plus jaloux, plus terrible que celui de la baronne qui avait pesésur son passé récent : la bohémienne l’aimait avec une fureurde louve ; cet homme qui lui devait la vie, était àelle : elle le surveillait avec une vigilance inouïe.
Saint-Giles suivait la tribu sous un costumede bohémien : il était à la merci de ces vagabonds. Toutefois,il avait gagné l’estime et l’affection de cette bande en faisanttomber la manne sous forme de gros sous et de petits écus sur cesnomades.
Saint-Giles, dans toutes les petites villes oùl’on passait, faisait, pour un écu, le portrait en croquis aucrayon de qui voulait « se payer sa ressemblance à bonmarché ».
Il commençait par croquer gratis le maire etmadame son épouse qui, bien réussis, toujours vantaient le talentdu bohémien.
On le demandait dans toutes les maisonsriches, et il venait… flanqué de son inévitable compagne.
Cela dura près d’un mois.
Si l’on veut se rappeler qu’en ce temps-là onsoupçonnait tout le monde, que vingt fois par jour on exigeait lespasseports du voyageur ; que le premier républicain venus’arrogeait n’importe où le droit d’arrêter et de questionner unsuspect ; que la moindre dénonciation, la plus petiteindiscrétion vous perdait, on comprendra que Saint-Giles, aprèsavoir roulé cent projets de fuite dans sa tête, n’en trouva pas unde praticable.
Enfin, un jour, il parvint à conduire la bandeà Avignon.
Là, il avait un oncle.
Sous prétexte de remède, il avait acheté del’opium ; il parvint assez facilement à endormir toute latribu, chiens compris.
Pendant le sommeil des Bohémiens, il allatrouver son oncle et apprit une nouvelle qui le combla dejoie : Adrienne avait été enlevée par un de ses capitaines surl’ordre de Dubois-Crancé, ramenée en France par cet officier dubataillon de la Croix-Rousse, et elle s’était réfugiée àVillefranche, au milieu de la famille d’orphelins à laquelle elleservait de sœur aînée.
Quant à Ernest, il était parti pour l’armée deToulon, et il avait gagné le grade de lieutenant en allant occuperle premier la batterie des « hommes sans peur »construite sous le feu de l’ennemi par Bonaparte.
– Connaissez-vous dans la ville, demandaSaint-Giles, un jeune homme qui, réquisitionné pour l’armée deToulon, serait heureux de me voir partir à sa place, la loi permetles substitutions en pareil cas.
– Je chercherai ! dit l’oncle.
– Je suis à Avignon pour quinze jours aumoins, dit Saint-Giles. Quand vous aurez trouvé, venez faire fairevotre portrait, je saurai ce que cela veut dire.
Et Saint-Giles regagna le camp des Bohémiensaprès avoir écrit à sa fiancée et prié son oncle de lui faire tenirla lettre.
Le jeune homme à remplacer fut trouvé etSaint-Giles, grâce à l’opium, put un soir s’enfuir, s’équiper etpartir pour Toulon en diligence.
Il parvint à s’incorporer dans le bataillon deson frère et dans sa compagnie.
Il monta avec Ernest à l’assaut du fortLamalgue et il entra un des premiers dans la ville au moment où lesflottes anglaise et espagnole quittaient le port après avoirincendié nos navires.
Un grand nombre de malheureux compromis dansla grande trahison qui avait livré la ville aux ennemis ne purents’embarquer à temps.
Près de deux mille, restés sur les quais,furent pris.
Parmi ces victimes qui malheureusementméritaient leur sort, se trouvait la baronne de Quercy.
Mlle Sigalon qui la haïssaitmortellement, lui avait tendu un piège : elle la faisaitgarder au fond d’une cave par huit forçats bien payés et dont ledévouement était assuré.
Condamnée à mort une des premières,Mme de Quercy fut guillotinée.
Saint-Giles s’estima heureux d’avoir étéenvoyé à l’armée des Pyrénées pour ne pas voir tomber cettetête.
Nommé caporal, puis sergent, puissous-lieutenant en quelques jours, – car on improvisait lesofficiers à cette époque – Saint-Giles put faire venir Adrienne etl’épouser… sous son faux nom de guerre.
Nous ne le suivrons pas dans sa carrièremilitaire si brillante : nous n’en rappellerons qu’unépisode.
Il était devenu chef de bataillon.
L’armée républicaine victorieuse venait derepousser les Espagnols et envahissait leur territoire.
À la tête de son bataillon, Saint-Gilesattaqua et enleva un couvent.
On fit là de nombreux prisonniers parmilesquels des moines et des prêtres.
Au milieu de ceux-ci, Saint-Giles reconnut domSaluste.
Sans autre forme de procès, il le fit pendre…non comme Espagnol ayant défendu son pays, mais comme espion venu àLyon pour faire assassiner Châlier.
Et Mme Adolphe vit dom Salusteaccroché au chêne.
Car Mme Adolphe était là.
On sait combien elle s’était mise à aimer sœurAdrienne : la Ficelle avait permis àMme Adolphe de revenir en France avec elle et luiet il l’avait présentée à Collot-d’Herbois comme ayant noyé lebedeau de Fourvière.
Cela lui avait valu les bonnes grâces dufarouche proconsul et un certificat de civisme qui la mettait àl’abri de toute poursuite.
Elle avait voulu accompagner Adrienne àl’armée des Pyrénées et là, un vieux sergent l’avait épousée pouren faire une cantinière.
Mme Adolphe fut si crânepartout, sous le feu, qu’on lui vota une paire de pistoletsd’honneur.
Je raconterai peut-être un jour ses exploitset ceux des deux Saint-Giles et mon récit sera intitulé :
La Cantinière de la 32e demi-brigade.