– Demandez les nouvelles de la dernière heure : « La République en danger ! Le coup d’État dévoilé ! L’interpellation de cet après-midi ! La mise en accusation des coupables ! »
Les camelots débouchaient au coin des grands boulevards et de la rue Royale.
À la hauteur d’un restaurant où déjeunaient des parlementaires, ceux-ci les appelèrent pour acheter les journaux et rentrèrent hâtivement dans l’établissement où l’on fit groupe autour d’eux.
– Alors, c’est bien pour cet après-midi ?
– Mais, je vous l’ai dit : Carlier ales preuves !
– A-t-il les noms ?
– Les noms sont dans toutes les bouches !
– Moi, je vous dis que Carlier nemarchera pas. Voilà plus de quinze jours qu’on dit qu’il a lespreuves… Il n’a rien du tout ! Subdamoun et sa bande sontaussi malins que lui !
– Ils ne sont pas encore devant laHaute-Cour !
– Ils y seront avant huitjours !
– À moins que nous ne les ayonsfusillés !
– À moins que le coup d’État n’aitréussi !
– Cette blague ! Vous y croyez, aucoup d’État ! Vous croyez que ça se fabrique comme ça ?Tenez ! voilà Mulot qui arrive de l’Intérieur… Eh bien !Mulot, avez-vous vu le ministre ?
L’interpellé, depuis que presque tous ses amisétaient entrés dans le ministère, un ministère d’extrême-gauchefarouche, ne décolérait pas.
Pourtant il avait le gouvernement de sonopinion, mais il ne se consolait point de n’en pas fairepartie.
Aussi rendait-il la vie dure aux ministres,les poussant aux mesures extrêmes, aux décisions les plus graves,les accusant de manquer de zèle dans l’application des principes etleur portant les ordres menaçants de Carlier qui avait toutel’extrême-gauche dans sa main.
Ah ! on était loin de la politiqueprécédente qui déjà avait soulevé tant de colère et autour delaquelle avaient été livrées de si cruelles batailles. Elle eûtparu couleur de rose à côté du ministère Hérisson.
Carlier donnait des indications augouvernement sur les parlementaires à surveiller, dénonçait lescitoyens, sans preuve, affirmant qu’il fallait d’abord les arrêteret qu’on trouverait les preuves ensuite ! À l’entendre, il n’yavait pas une minute à perdre depuis que les électeurs du neuvièmedistrict, en remplacement de leur vieux député réactionnaire,décédé, avaient envoyé à la Chambre ce jeune officier, « lecommandant Jacques », « Jacques Ier »comme grondaient ceux qui déjà parlaient de dictature, ou« Subdamoun Ier », en rappel de l’attitudeintransigeante de ce soldat, devant la commission de délimitationd’un bout de colonie que la France possédait en Afriqueéquatoriale. Cette attitude lui avait valu le blâme officiel dugouvernement, à la suite de quoi il avait donné sa démission.Pendant la Grande Guerre, les circonstances avaient fait qu’ilavait commandé une division, devenue illustre : la division defer. Et, depuis, il n’avait cessé de protester contre ce qu’ilappelait : le sabotage de la victoire, et il s’était rué dansla politique comme à l’assaut d’une tranchée, prêt à tout nettoyerdevant lui.
Peu à peu, une immense popularité l’avaitconsacré chef de tous les mécontents… et il y en avait !
C’était un noble : marquis, héritier dutitre et du nom de Touchais, depuis que son frère aîné, Bernard deTouchais, avait succombé quelques années auparavant dans letremblement de terre de San Francisco, après avoir à peu près ruinésa famille. On se rappelle que le père avait fini tragiquement dansl’incendie du château de la Falaise, à Puys, près de Dieppe,incendie qui avait, crut-on alors, dévoré également le fameuxChéri-Bibi, de sinistre réputation.
Mulot consentit enfin à répondre au petitCoudry qui s’était assis à côté de lui.
– Oui, j’ai vu le ministre, je lui ai ditque nous en avions assez. Hérisson a compris. Ça va barder. Nousaurions déjà toute la ficelle du complot depuis longtemps si cetimbécile de Cravely l’avait voulu. Mais Cravely est à la fois,paraît-il, chef de la Sûreté et honnête homme ; il auraitreculé devant un cambriolage. Voyez-vous un chef de la Sûreté quirecule devant un cambriolage, quand il s’agit de sauver laRépublique !
Et Mulot cligna de l’œil du côté de Coudry, ungamin rageur que les dernières élections avaient jeté sur les bancssocialistes de la Chambre. Il passait son temps à aboyer auxchausses de tous les orateurs, coupant leurs meilleurs effets,quand ils n’étaient pas de son opinion.
– Savez-vous, reprit Mulot, après unsilence, chez qui il a fallu « travailler » ?
L’autre prononça un nom à voix basse :« Lavobourg ».
Et Mulot fit un signe de tête affirmatif.Lavobourg était le premier vice-président de la Chambre.
– Décidément, il n’y a que de la trahisonpartout, déclara Coudry.
– Partout !
– C’est donc ça qu’on raconte, queSubdamoun Ier est tout le temps fourré chez l’amie deLavobourg, la belle Sonia. C’est elle qui a dû remettre à Lavobourgles papiers du Subdamoun pour qu’ils soient plus ensûreté !
Tout ça va éclater dans quelques minutes.Allons, partons ! Si Carlier a dit vrai, on va boucler tout lemonde. C’est entendu avec le président Bonchamps, qui donneral’ordre de fermer toutes les portes. Les arrestations auront lieu àla Chambre même. Ah ! on va voir la figure des« Subdamoun » ! Et le commandant Jacques va en faireune tête quand on le conduira à la Conciergerie.
À l’instant où Mulot et Coudry se disposaientà quitter le restaurant, un de leurs collègues sautait d’un taxi etse précipitait vers eux, les yeux fulgurants. C’était Joly, lequesteur.
Il finissait de déjeuner, à la présidence,avec le président Bonchamps, un pur celui-là, un solide, sur qui larévolution pouvait compter, quand Bonchamps, tout à coup, s’étaittrouvé mal, avait porté les mains à sa poitrine avec un gémissementétouffé, et maintenant il râlait entre les mains des médecins.
– Bonchamps empoisonné ! Bonchampsempoisonné !
Ce fut le cri qui se répandit en un instantdans les restaurants de la rue Royale, qui se vidèrent.
La troupe délirante des parlementairestraversait la place de la Concorde et le pont en ramassant sur sonchemin les amis qui accouraient en hâte au Palais-Bourbon. Ilsapprirent tout de suite que la garde de la Chambre avait étédoublée et que les troupes étaient restées consignées dans lescasernes, prêtes à tous les événements. Les amis du ministrepouvaient être tranquilles de ce côté depuis qu’Hérisson avaitdonné le gouvernement militaire de Paris à un civil, lecitoyen Flottard, sans la signature duquel le généralsous-gouverneur ne pouvait donner un ordre d’importance.
Mulot, Coudry et la bande s’engouffrèrentcomme une trombe dans le vestibule, tournèrent sur la droite, versles appartements de la présidence et furent arrêtés là par deshuissiers qui donnaient de bonnes nouvelles du président.
Celui-ci allait déjà mieux ;l’indisposition était passagère. Il faisait démentir lui-même lesbruits d’empoisonnement. Il pensait pouvoir, présider laséance.
– Ouf ! s’exclamait Mulot enentraînant Coudry dans la salle des Pas-Perdus, nous l’avonséchappé belle. La présidence revient de droit à Lavobourg et il vaêtre décrété d’accusation.
– Vous croyez que sa présence au fauteuilnous gênera si Carlier mange le morceau ?
– C’est Carlier qu’il faudraitvoir ! Mais depuis ce matin, sept heures, qu’il a quitté sondomicile, on ne sait ce qu’il est devenu, m’a dit le président duConseil.
– Il ne doit pas perdre son temps, vousle connaissez.
– Voilà justement Hérisson, il faut queje lui parle.
En effet, le président du Conseil, ministre del’Intérieur, traversait la salle des Pas-Perdus, son maroquin sousle bras.
À tous ceux qui l’accostaient, il disait sanss’arrêter :
– Avez-vous vu Carlier ? Avez-vousvu Carlier ?
Mais personne n’avait vu Carlier, et la figurenaturellement morne et triste de ce petit Hérisson aux courtesjambes se faisait inquiète.
– Mon cher ! je ne puis rien vousdire tant que je n’aurai point vu Carlier.
Enfin, celui-ci apparut, grand, courbé, lamâchoire mauvaise. On se jeta sur lui, comme à la curée. Mais ilsecoua la meute, emportant sa serviette bourrée de documents.
Il disparut de suite, emmenant Mulot cependantqu’un « garde à vous ! » retentissait dans la salledes Pas-Perdus, jeté par l’officier de service pour le défilé ducortège présidentiel.
Mais ce n’était point Bonchamps qui venaitprésider la séance.
Il avait été repris de vomissements etLavobourg le remplaçait ; Lavobourg qui s’avançait entre lesdeux rangs de soldats, pâle comme s’il marchait déjà versl’échafaud que les Mulot et les Coudry parlaient de dresser commeaux beaux jours de quatre-vingt-treize, pour châtier les traîtres àla République !
Après le passage de Lavobourg, le tumulte nefit que grossir.
Le bruit courait que la liste des suspectsserait lue du haut de la tribune.
Quand les groupes conservateur et agrarientraversèrent la salle, une véritable huée les accueillit et toutesles bouches crièrent : « Vive laRépublique ! »
Ah ! la séance promettait d’êtrechaude ! Les extrémistes ne cachaient plus leur dessein :Tous en prison ! grondaient-ils. Si la Chambre ne reculait pasdevant son devoir, elle nommerait une commission d’enquête àlaquelle elle donnerait tous les pouvoirs judiciaires. Coudry nevoyait pas d’autre moyen de sauver la République !
Cependant, pour que toutes ces extravagancesfussent, même en partie, justifiées, il fallait que Carlierapportât à la tribune des preuves ; il avait à nouveaudisparu, s’était enfermé avec Mulot.
Enfin ce dernier réapparut et cria à tous ceuxqui l’entourèrent aussitôt : « Laissez-moi… je n’ai rienà vous dire ! Je n’ai rien à vous dire ! »
Coudry finit par le chambrer dans le moment oùtous ses collègues se bousculaient vers la salle des séances pourassister au début de l’interpellation.
Mulot tremblait d’énervement. Il avait lu lespapiers de Carlier, les papiers que l’on avait chipés chezLavobourg. C’était quelque chose et ça n’était rien ! Desprojets de nouvelle Constitution ! Tout le monde avait ledroit d’en faire ! Il n’était pas défendu de songer à réviserla Constitution !
Mais le coup d’État, où était-il ? Et lesnoms des conjurés sur la liste compromettante ! Carlier lesattendait encore ! Allait-on les lui apporter ? Il juraitque oui !
Il en était tellement sûr qu’il ne demanderaitpas le renvoi de son interpellation ! Ce renvoi eût produit uneffet désastreux. Il avait, du reste, avec les papiers Lavobourg,de quoi garder la Chambre en haleine… en attendant laliste !
– Où est-elle, cette liste ? demandaCoudry.
– Eh ! répliqua l’autre, enregardant autour de lui s’il n’était pas espionné… elle était chezle commandant et elle a disparu !
– C’est donc cela que la belle Sonia estsi pâle ! Je l’ai vue, tout à l’heure, dans la tribune, moncher, on dirait une statue !
– Oh ! elle essaie de tenir le coup,comme son ami Lavobourg ! Mais c’est la figure de Subdamounqu’il faudra voir et elle ne se montre pas vite.
– Il est peut-être déjà enfuite !
– Il faudrait demander ça àCravely ! Le voilà justement, Cravely !
Un personnage d’aspect encore assez vigoureux,malgré ses cheveux blancs, s’avançait, les mains dans les poches,le regard fureteur derrière les lunettes. M. le directeur dela Sûreté générale était sorti du rang. Et il avait toujours l’aird’être « sur la piste du crime » comme aux jours déjàlointains où il donnait la chasse aux plus fameux criminels.
– Eh bien ! monsieur le directeur,c’est aujourd’hui que l’on sauve la République ? fitCoudry.
– Elle est donc en danger ? répliqual’autre, et s’approchant de Mulot : Vous avez vuCarlier ?
– Oui.
– Lui a-t-on apporté le morceau qu’ilattendait ?
– Pas encore. Mais c’est vous, le chef dela Sûreté, qui me demandez ça ?
– Je suis venu ici pour m’instruire.
Et il passa, en sifflotant. Mulot haussa lesépaules.
Ils entrèrent en séance pour entendreLavobourg qui disait, d’une voix que l’on ne lui connaissait pas etd’un ton que l’on jugea peu naturel :
– Messieurs, j’ai reçu de M. Carlierune demande d’interpellation sur les mesures que compte prendrele gouvernement contre les ennemis de la République, conjurés dansle dessein avoué de renverser nos institutions par un véritablecoup d’État.
Ce fut une explosion de cris, de riresnerveux, de réflexions cocasses au centre et à droite, pendant quetoute l’extrême-gauche, debout, applaudissait à tout rompre.
Lavobourg agita sa sonnette d’un mouvementsaccadé. Il essayait de se montrer calme, impartial et lointain,presque indifférent. La vérité était qu’il présidait comme en unrêve, ne pensant qu’au coup qui allait le frapper tout à l’heure,car il savait, non seulement qu’il avait été volé, mais surtout quela fameuse liste en tête de laquelle il se trouvait avait étédérobée chez le commandant.
Bien qu’il s’en défendît, son regard allaitmalgré lui à sa belle amie Sonia, la grande artiste qui l’avaitjeté follement dans cette aventure. Elle dressait sa beauté demarbre entre le baron et la baronne d’Askof, ne portant pas plusd’attention à Lavobourg que s’il n’avait pas occupé le fauteuil dela présidence, adressant la parole par-dessus son épaule à un jeunehomme qui n’était autre qu’un camarade de Jacques, le lieutenantFrédéric Heloni.
Mais Jacques, lui était toujoursabsent !
Et cependant avec quelle énergie il avaitrassuré le matin même les plus affolés d’entre ses amis !« Rien n’était perdu ! » prétendait-il, mais on nel’avait pas revu et tous commençaient à regarder sa placevide !
Elle était tout là-haut, la place de l’absent,au dernier rang de la gauche, à la hauteur du président. Lecommandant Jacques n’appartenait cependant à aucun groupe, pas mêmeà celui des indépendants !
Soudain, comme le président du Conseil selevait à son banc et disait :
– Le gouvernement est à la disposition dela Chambre pour la discussion immédiate de l’interpellation deM. Carlier, Jacques apparut.
Aussitôt des huées partirent del’extrême-gauche : « À bas Subdamoun ! »
– À la Haute Cour ! À la HauteCour !
– Au dépôt, Jacques Ier.Décrétez-le d’accusation !
Et la voix perçante de Coudry :« Guillotinez-le ! »
Tout un groupe réclamait le silence, suppliaitles énergumènes de se taire, d’écouter Carlier qui était monté à latribune.
Quant au commandant Jacques, il passa droitson chemin, écartant doucement mais d’une main sûre les députés quigrouillaient dans l’hémicycle et gravit les degrés jusqu’à saplace, sans avoir l’air d’entendre les menaces ni les injures.
Il était cependant d’aspect faible, presquefragile, mais une énergie indomptable se lisait dans son jeuneregard noir, enfoncé sous l’arcade sourcilière et qui brillait parinstant d’un insoutenable éclat. Il avait un fond de teint brûlépar les soleils d’Afrique et d’Extrême-Orient. Ses joues étaientcreuses, le profil d’une aristocratie romaine, le visage sans unpoil de barbe, les cheveux courts, la mèche en bataille. Ilparaissait très jeune.
Sa taille moyenne était prise étroitement dansune redingote militaire boutonnée jusqu’au menton. Une âme de feule soutenait, et, perçant à travers la grêle enveloppe, mettaitautour de lui comme une splendeur !
– Messieurs ! gronda Carlier d’unevoix d’airain qui, mieux que la sonnette du président, commanda lesilence. Messieurs ! Je vous demande de sauver aujourd’hui laRépublique ! Une poignée de factieux a juré de larenverser !
– Vive la République ! hurla Coudry.Je demande la parole !
Mulot eut toutes les peines du monde à lefaire asseoir.
Carlier, à la tribune, s’était croisé lesbras. On lui criait de l’extrême-gauche :« Continuez ! Continuez ! » Mais il n’avaitpoint l’air de presser le mouvement.
Il s’attardait aux interruptions, attendait unsilence impossible, bref, semblait vouloir gagner du temps. On s’enaperçut et, de tous les coins de la Chambre, des voix impatientesou apeurées lui crièrent : « Des noms ! Desnoms ! »
Il se retourna brusquement vers la gauche etlui jeta :
– Je les donnerai, moi, les noms !Je n’attendrai pas la commission d’enquête ! Du reste, vousqui réclamez les noms, vous les connaissez comme moi ! Voussavez quels sont les misérables qui, trahissant le mandat qu’ilsont reçu de la nation, sont prêts à mettre le pays à feu et à sangpour réaliser leur rêve monstrueux de dictature, derrière un soldatfactieux que l’armée a rejeté de son sein !
Son doigt n’avait pas besoin de désignerJacques pour que tous les yeux se tournassent vers le jeune homme,Allait-on entendre le son de sa voix ? Mais Jacques nebronchait pas. Une pareille impassibilité finit par exaspérer sesamis eux-mêmes.
– Mais répondez ! Répondezdonc !
Tranquillement il prenait des notes, avec uncrayon d’or sur un petit calepin.
Au-dessus de lui, dans les tribunes publiquesoù l’on s’écrasait, mille têtes étaient penchées… Mais dans aucunede ces tribunes l’angoisse n’était plus grande que dans celle oùvenait de s’asseoir, au premier rang, une femme dont les admirablescheveux blancs encadraient une figure belle encore malgré lesannées. Ce profil qui avait conservé toute sa pureté première étaitcelui de la marquise du Touchais, de la mère du commandant Jacques,de celle que les Dieppois appelaient autrefois la belle Cécily,lorsqu’elle était dans sa patrie d’origine et que maintenant lahaute société parisienne entourait d’un respect profond.
À son côté, était assise sa dame de compagnie,qu’elle appelait « ma bonne Jacqueline » et qu’habillaitun costume mi-religieux, mi-civil comme il convenait à l’ex-sœurSainte-Marie-des-Anges, qui avait tant pleuré sur ce monstre deChéri-Bibi, son redoutable frère.
Avec les deux vieilles dames était entrée unejeune fille, d’un charme troublant, que Sonia, placée dans latribune, en face, ne quitta plus des yeux. C’étaitMlle Lydie de la Morlière, que l’on disait fiancéeau commandant Jacques.
Celui-ci écrivait toujours.
On criait de plus en plus à Carlier :
– Vos preuves ! Vos preuves !Vos preuves !
Il ouvrit sa serviette pour faire prendrepatience à la Chambre, cependant qu’il regardait de plus en plusfréquemment à sa gauche, du côté de la porte par où lui devaitvenir l’argument suprême. On lui avait dit : « Vous aurezla liste à trois heures ! » et il était trois heuresdix ! Il commençait à avoir chaud.
– Messieurs ! fit-il, en retirant undossier de son maroquin, Messieurs ! des passions ennemies denotre Constitution, des opinions subversives de l’ordre socialactuel et de détestables souvenirs d’un despotisme néfaste ont jetél’inquiétude dans les esprits !
– Assez de phrases, despreuves !
Soudain un huissier montait les degrés de latribune et lui remettait un pli qu’il décacheta aussitôt et lut. Ilmontra une figure rayonnante :
– Des preuves, j’en avais, tonna-t-il,mais on vient de m’apporter la plus décisive de toutes ! Jedemande une suspension de séance de dix minutes !
Cette déclaration fut accueillie par des criset par le tintamarre des pupitres.
Mais Hérisson se levait et demandait lui-mêmeà la Chambre qu’elle accordât la suspension ! La majoritédésertait déjà les banquettes. Lavobourg se couvrit de son chapeauhaut de forme. Il n’avait même pas eu à dire : « Laséance est suspendue ! » Et il descendait en s’appuyant àla rampe comme s’il était déjà blessé à mort !
Carlier avait quitté la séance. Traversant lasalle des Pas-Perdus et le vestibule, on l’avait vu courir à un deces petits bureaux-parloirs dans lesquels les députés pouvaients’enfermer avec l’électeur en visite, recevoir leurs amis et leursconfidences.
Il fut bientôt rejoint par un individu que nulne connaissait (pas même Cravely qui se trouva comme par hasard surson passage, mais qui sournoisement faisait son métier) : ungrand diable d’aspect sévère et presbytérien dans sa longueredingote noire. Cet homme, comme Carlier, avait sous le bras uneserviette en maroquin. La porte du parloir se referma sur eux etl’on attendit, dans une atmosphère de tempête.
L’impatience atteignit à l’exaspération quandon sut que le mystérieux commissionnaire à la redingote de quakeravait quitté le parloir depuis cinq minutes et que Carlier neréapparaissait toujours point.
Il devait finir de ranger ses notes, prendreles dernières dispositions pour la suprême bataille.
Mais on trouva qu’il se recueillait troplongtemps et des amis vinrent frapper à la porte du parloir. On nerépondit pas.
Alors Malot prit sur lui d’ouvrir laporte.
Il recula d’horreur. Carlier était étendu surla table, les vêtements défaits, le gilet ouvert, uncouteau-poignard dans le cœur !
Le bruit du crime se répandit avec la rapiditéde la foudre. Il y eût un si prodigieux tumulte, une telle batailleautour de ce cadavre qu’on dut faire pénétrer un peloton de gardespour essayer de dégager les abords du parloir.
Mais ce fut en vain ; rien n’empêcha lesamis de Carlier d’emporter le corps sanglant de la victime vers lasalle des séances où ils pénétrèrent en hurlant : « Mortaux assassins ! Mort aux assassins ! »
Coudry, soutenant le buste de Carlier etMulot, qui s’était précipité tout de suite sur la serviette poursauver les papiers s’il en était temps encore, montraient d’affreuxvisages décomposés par une haine héroïque.
Des cris, des poings dressés, la rage deceux-ci, la consternation de ceux-là faisaient cortège à cesinistre trophée qui fut déposé, au pied de la tribune, sur latable des sténographes.
Aussitôt, ses amis se massèrent autour ducorps ; d’autres, dans des transports frénétiques juraient dele venger ; Pagès, qui avait conservé tout son sang-froid,essayait d’organiser ce désordre et s’entretenait tantôt avec lechef du gouvernement, qui avait fait mander le procureur général,et tantôt avec les questeurs, qui avaient fait fermer toutes lesportes.
Mulot avait ouvert la serviette de Carlier etn’y avait rien trouvé des papiers dérobés chez Lavobourg. Aussitôt,il avait rejoint Cravely dans un couloir et le directeur de laSûreté générale lui affirmait que pas un des complicesn’échapperait et qu’ils auraient bientôt la clef de toutel’affaire, car il avait fait suivre, par un de ses plus finslimiers, le visiteur inconnu à sa sortie du parloir.
Des amis avaient conseillé à Lavobourg de neplus se montrer s’il ne voulait pas être poignardé à son tour etsous le prétexte de le garder, Cravely, d’accord avec Joly, l’undes questeurs dont il était sûr, avait placé des agents auprès duvice-président et s’était ainsi assuré de sa personne.
C’est alors qu’un vieillard, qui avait unefigure de mourant et que soutenaient les huissiers, laissa tomberces mots du haut du fauteuil présidentiel :
– Messieurs, la séance continue.
C’était Bonchamps qui, dominant le malmystérieux qui lui brûlait les entrailles, s’était, au bruit del’assassinat, fait porter jusque-là pour ne point abandonner laprésidence de la Chambre, en d’aussi tragiques circonstances, auxmains de la réaction.
Cette apparition inattendue, ce gestemagnifique, ces paroles grandioses, ce calme suprême de la mortqu’il traînait déjà avec lui eurent le résultat immédiat d’apaiserun instant cette mer en furie.
La fureur d’un groupe qui s’était rué sur lecommandant Jacques, lequel, entouré de ses amis, n’avait pointbougé de son banc, resta comme suspendue.
Et la Chambre, tout entière, épouvantée del’horrible crime, acclama le brave homme qui la rendaitinstantanément à la dignité d’elle-même.
Mais les acclamations se calmaient à peine quetoute l’extrême-gauche se tourna vers un point unique, celui où lecommandant Jacques se tenait toujours, les bras croisés ; etla voix de Coudry, par-dessus toutes les autres, cria :
– L’assassin, le voilà !
– Je n’ai jamais versé le sang que surles champs de bataille. Je demande la parole.
La phrase avait sonné comme un coup declairon. C’était la première fois qu’on entendait cette voix etelle semblait sonner le ralliement dans un camp désemparé quel’ennemi attaquait de toutes parts. Il y eut un silence subit danslequel éclata cette autre phrase prononcée par Hérisson qui, déjà,se disposait à gravir les degrés de la tribune :
– Je cède mon tour de parole àl’accusé.
Jacques reçut la phrase en plein cœur et on levit blêmir encore pendant que l’extrême-gauche faisait un triompheau président du Conseil. Cependant, il descendit d’un pas élastiquevers l’hémicycle et fut, en deux bonds, à la tribune.
Là, il étendit la main au-dessus du cadavre deCarlier et s’écria :
– Je jure, sur le cadavre de Carlier, devous retrouver son assassin. Je jure que si la commission d’enquêteque vous allez nommer n’arrive point à faire la lumière sur cecrime, que je hais, je la ferai moi-même. Je jure que si voscommissaires et vos magistrats sont impuissants à découvrir lavérité, je n’aurai de cesse, moi, que je ne vous l’aie apportée,ici, dans mes deux mains qui ne connaissent point ce poignard, etqui n’ont jamais porté que l’épée de la France !
À ces mots, la moitié de la Chambre partit enbravos prolongés et il sembla bien qu’un grand nombre des partisansde Jacques se trouvaient comme soulagés d’un poids immense.
La voix de Mulot s’éleva :
– On a assassiné Carlier pour lui volerles papiers Lavobourg qui ne sont plus dans son portefeuille.
– Vous saviez donc, monsieur Mulot, quel’on avait volé M. Lavobourg ? reprit Jacques duTouchais, et sans doute connaissez-vous le voleur ? Ehbien ! Vous êtes plus avancé que nous, qui ignorons l’assassinde Carlier. La pince-monseigneur a commencé, le poignard continue.Mais je jure que mes amis et moi sommes à l’écart de toutes cesignominies. Et je vais vous dire pourquoi. Parce qu’il nous étaitindifférent, à mon ami Lavobourg et à moi, qu’on lût à cettetribune un papier sur lequel on avait tracé un semblant deConstitution. Est-il donc inconstitutionnel de vouloir réviser laConstitution ? Vous tous, qui criez si fort, avez été end’autres temps les premiers à la réclamer. Tous les bons citoyensla demandent aujourd’hui.
– Pour renverser la République !hurla Coudry.
– La République, qu’en avez-vousfait ? Qu’avez-vous fait de cette France qui, sicourageusement, s’était relevée des plus effroyablesdéchirements ? Qu’avez-vous fait de cette nation qui étonnaitl’Europe par sa prospérité constante et l’éclat de sesvertus ?
– Et vous, que voulez-vous faire de laRépublique ? Pourriez-vous nous le dire ?
– Je veux vous enchasser !
Ce fut terrible. Il y eut dans les dernièrestravées de l’extrême-gauche comme un raz de marée ; une vaguerugissante, un flot furieux déferla dans l’hémicycle et rebonditjusqu’à la tribune. Des poings levés, des coups, des figureshideuses, des bouches vociférantes pendant que dans les tribunespubliques des femmes clamaient leur effroi. Jacques avait étéarraché de là-haut comme une plume, et il se retrouva en bas, lesvêtements déchirés, le visage en sang et certainement il eût courule risque d’être mis en pièces si tout à coup n’étaient arrivés,telle une trombe, trois personnages qui, comme des chats, avaientsauté des tribunes : le lieutenant Frédéric et deux énormesgaillards qui, si nous osons dire, dispersèrent le rassemblement« en cinq sec ».
L’impétuosité d’un si exceptionnelenvahissement eût été suivie certainement de bien terriblesincidents si, tout à coup, la voix formidable d’un huissier nes’était fait entendre :
– Silence, messieurs, M. leprésident Bonchamps se meurt. Cela faisait deux cadavres pour uneseule séance : c’était assez.
Mais ces deux cadavres avaient sauvé lapolitique et peut-être la vie de ce jeune audacieux… On le laissa,suivi de ses gardes du corps, s’éloigner avec épouvante.
Jamais, monsieur Barkimel, vous m’entendezbien ? Jamais je ne vous pardonnerai de m’avoir fait attendrependant six heures d’horloge, foi de Florent !
– Mon cher monsieur Florent, suppliaitM. Barkimel, je vous jure que si j’avais pu vous rejoindre, jel’aurais fait tout de suite, car, en vérité, je ne demandais qu’àfuir cet horrible spectacle, mais nous étions prisonniers, entourésde gardes qui ne nous permettaient point de faire un pas !Tout cela sent la révolution !
– Fichez-moi la paix avec votrerévolution. Il était entendu que votre carte de tribune devait nousservir à tour de rôle, vous avez manqué à votre parole, voilàtout !
Les deux amis, deux petits braves et honnêtesbourgeois, ex-boutiquiers à la retraite, se considérèrent uneseconde avec des yeux terribles comme si chacun eût voulu fairepeur à l’autre. Voyant qu’ils n’y réussissaient point, sans doute àcause de l’expérience qu’ils avaient de ce genre de querelle, ilsse tendirent la main d’un même geste spontané.
– Nous sommes fous, Florent !
– Nous sommes fous, Barkimel !
– Ah ! mon cher ami, quelle choseatroce que le transport de ce cadavre à la tribune avec sonpoignard dans le cœur ! Une scène de la révolution, vousdis-je. J’ai vu une scène de la révolution !
– Vous avez vu un fait divers, répliquaFlorent d’un ton sec, car il était fort vexé de n’avoir pointassisté à cette scène-là et il ne manquait point d’en abaisserautant qu’il le pouvait le caractère, désespéré à l’idée du succèsque ce satané Barkimel allait avoir le soir, dans lesarrière-boutiques, en le racontant.
– Un fait divers. On vous en donnera tousles jours des faits divers comme celui-là, fit Barkimel, offusquéplus qu’on ne saurait dire : un fait divers !
Jamais M. Barkimel ne devait pardonner àM. Florent ce « fait divers-là ».
– Bonchamps était malade depuislongtemps, fit Florent sur un ton calme, mais légèrementsarcastique, il fallait bien que ce brave homme mourût quelquepart ! Je ne vois pas qu’il y ait de quoi vous mettre dans desétats ! Ah ! On voit que vous ne savez pas ce qu’est unerévolution… Une vraie révolution comme celle de 1792, alorsRobespierre ! Avez-vous seulement lu son histoire àRobespierre ?
– Fichez-moi la paix avec votreRobespierre ! Vous ne voulez point que j’aie assisté à unescène de la révolution ! Et vous prenez avantage de ce quevous avez tenu autrefois une papeterie accompagnée de bibliothèquecirculante pour me jeter à la tête le nom de Robespierre !
– Tout le monde ne peut avoir étémarchand de parapluies !
– Florent !
– Barkimel !
Encore un regard terrible. Encore une poignéede main.
– Et d’abord, en sommes-nous si loin dutemps de Robespierre ? À ce qu’il paraît que dans ce temps-làles mœurs ressemblaient fort à celles d’aujourd’hui !Réfléchissez ! L’on danse partout ! Il y a une corruptiongénérale et des scandales publics ! et un dictateur àl’horizon !
– En voilà des balivernes ! Parlonsde votre dictateur ! Ça n’est pas le premier qui montre lebout de son dolman ! Depuis qu’on est en république… on saitce qu’en vaut l’aune, de cette marchandise-là !
– Taisez-vous, nous passons devantl’hôtel de sa mère ! et vous ne diriez point cela si vousl’aviez vu tantôt !
Les deux amis, tout en devisant et en sechamaillant, étaient en effet arrivés, après avoir traversé le pontprès de l’Hôtel de Ville, dans le quartier du Marais qu’ilshabitaient. Avant de continuer leur route, ils levèrent un instantles yeux sur cette noble demeure où devait régner une si grandeémotion après l’affreuse séance de la Chambre…
– Où tout cela va-t-il nous mener ?demanda M. Barkimel en grelottant.
– Mais nulle part ! déclara lesceptique Florent, ou du moins pas autre part que chez nous où nousallons faire un bon souper, puis un bon somme !
Au coin de la rue on entendait encoreM. Barkimel qui disait :
– Laissez-moi ! Je ne pourrais pasdormir cette nuit ! Je vous dis que nous sommes en pleinerévolution ! Et c’est aussi l’avis de mon ami Hilaire, de laGrande Épicerie moderne et des Produits alimentairesréunis !
C’est dans ce quartier qui fut jadis siaristocratique et dont les hôtels, d’un art merveilleux, serventpour la plupart, aujourd’hui, au commerce, au négoce, que nousretrouvons la marquise du Touchais, après tant d’années écoulées àpleurer un bonheur trop rapide et à élever selon son cœur, dansl’exil, celui qui devait être un jour le commandant Jacques et quivenait d’échapper, dans une séance mémorable, au plus pressantdanger.
Cet hôtel n’avait jamais appartenu auxTouchais. C’était l’ancien hôtel de la Morlière où Cécily étaitvenue s’installer après la mort de Mme de laMorlière, mère de Lydie, une amie qu’elle avait beaucoup aimée et àqui elle avait promis de veiller sur Lydie, orpheline, comme sur safille.
Lydie était riche. À l’époque où nous plaçonsce nouveau récit, Cécily ne l’était plus. Il ne lui restait que lenécessaire pour tenir convenablement son rang ; et cela, à lasuite des folies de jeune homme de son fils aîné, Bernard.
Bernard s’était montré, dès son adolescence,très jaloux de Jacques, si jaloux qu’un jour on avait trouvé lepetit Jacques la tête ensanglantée, le front ouvert par un coupterrible que lui avait porté son frère aîné, furieux de larésistance enfantine de son cadet à l’une de ses fantaisies.
Cécily, déjà si éprouvée, n’avait pu pardonnerà Bernard une si cruelle alarme. Son fils aîné était déjàgrand ; elle l’envoya terminer son éducation enAngleterre.
Et Bernard ne voulut jamais revenir chez samère, disant qu’il se refusait à revoir Jacques, cause de sonexil.
Adulte, il passa en Amérique. Aux. États-Unisil commit mille extravagances. Il se lança dans des entreprises,donna sa signature pour des sommes considérables, joua à la Bourse,perdit plusieurs fois une fortune et engagea l’honneur desTouchais. Cécily paya jusqu’au dernier sou, même avec la part deJacques que celui-ci abandonna orgueilleusement à sa majorité.
Malgré les millions ainsi gaspillés, l’honneurmême aurait peut-être fini par sombrer si le tremblement de terrede San Francisco n’avait mis fin à une aussi belle carrière.
Cécily n’avait plus qu’un fils, mais elleavait une fille, et combien charmante, dans cette gracieuse Lydiequ’elle avait fini d’élever à côté de Jacques. Celle-là encorepetite-fille, celui-ci déjà grand garçon. Bientôt ilss’aimèrent.
Mais Jacques, qui n’avait plus de fortune,voulait apporter en cadeau de noces, à Lydie, la gloire.
– Nous nous marierons après le triomphe,lui avait-il dit !
Et la gloire, c’était cette prodigieuseaventure qui menaçait de tout emporter, de les broyer tous commedes fétus de paille… Lydie avait bien vu cela, dans ce tragiqueaprès-midi… si rempli d’horreur… pour elle et pour Cécily…
Les deux femmes étaient dans les bras l’une del’autre, Lydie essuyant les larmes de Cécily, quand la vieilleJacqueline entra dans le salon, annonçant le lieutenant FrédéricHéloni.
– Faites-le entrer s’écrièrent-ellestoutes deux en se levant vivement, tant elles avaient hâte derecevoir des nouvelles.
L’officier les rassura d’abord d’unmot :
– Tout va bien !
– Jacques ?
– Quelques égratignures sansimportance !…
– Oh ! vous l’avez sauvé !
– Ne parlons pas de cela !
– Il va venir ?
– Oui, un instant, avant le dîner.
– Mais, fit Lydie, haletante, nous nesavons pas ce qui s’est passé à la Chambre, après cette affreusechose… Nous sommes parties dès que nous l’avons vu hors de danger…nous espérions qu’il accourrait ici !
– Voilà ce qui s’est passé, ça a étérapide. Après une suspension de séance pendant laquelle on aemporté les corps de Carlier et de Bonchamps, la séance a repris.Et la Chambre a voté en cinq minutes et à l’unanimité la nominationd’une commission d’enquête à laquelle l’extrême-gauche a faitdonner les pouvoirs judiciaires les plus étendus ! Mais ilfaut que ces pouvoirs soient ratifiés par le Sénat et celui-ci neratifiera pas… Nous sommes sûrs de la majorité du Sénat ! Dansces conditions, pour nous, c’est du temps de gagné et nous nedemandons pas autre chose pour le moment !
– Et l’assassinat de Carlier ?interrogea avec une grande hésitation, Cécily.
– Pendant la suspension de séance, aprèsle départ de Jacques, Hérisson eut une conférence avec le procureurgénéral et les principaux du parti. Il paraît que le crime, en cequi concerne Carlier, n’est pas absolument démontré.
– Oh ! tant mieux ! fit lamarquise avec un long soupir. Frédéric reprit :
– Le poignard qu’on a trouvé plongé danssa poitrine était une arme à lui et l’habit, le gilet étaientouverts comme s’il avait voulu se frapper lui-même. Y a-t-il eusuicide ? A-t-il perdu la tête en voyant que son visiteur nelui apportait pas la preuve qu’il avait promise à la Chambre ?Toutes ces hypothèses sont plausibles. Enfin (et la voix dulieutenant baissa le ton) les papiers qui nous avaient été volésont été retrouvés.
– Où ?
–… Chez Sonia… et ce n’est pas le moinsétrange !
– Mais vous voyez donc que l’on aassassiné cet homme, ce Carlier, pour rentrer en possession de cespapiers ! s’écria Cécily, qui tremblait singulièrement… etc’est un homme de votre parti !
– De notre parti… silence donc,madame !
– Oui, oui… de notre parti… Maiscette mort… Ce crime !
– Ah ! ce n’est pas nous qui ensommes responsables… s’exclama l’officier…
– Ce crime m’épouvante ! repritCécily en montrant plus d’effroi qu’elle n’en avait jamais ressentidans cette période cependant si dangereuse pour son fils…
– Nous, il nous étonne ! Maispuisqu’il nous sert, vous pensez bien que nous avons autre chose àfaire que de nous y attarder pour le moment ! Les événementsvont se précipiter… Il faut que nous profitions de la mort deBonchamps ! Ce président vertueux et têtu, qui perdait laRépublique pour mieux sauver la Constitution, nousgênait !
– Si je vous disais, soupira lamalheureuse Cécily, que pendant cette atroce séance, quand je neregardais pas mon fils, je le regardais, lui, le présidentBonchamps et qu’en le voyant si cruellement souffrir, haleter,étouffer, je me demandais s’il n’était point vrai, comme le bruiten avait couru, qu’il fût empoisonné.
– Son médecin lui-même a démenti cesodieux propos ! Et c’est vous, madame, qui vous en faites ànouveau l’écho !
– Ah ! je n’ose pluspenser !
– Nos mains sont pures. Jacques l’a dit,reprit Frédéric, mais nous ne sommes plus à un moment de labataille où nous puissions choisir nos amis et nosennemis !
– J’ai cru, pour mon compte, que jedevenais folle… et le serais certainement devenue si vous ne vousétiez jeté dans la mêlée,… mon cher Frédéric…
– Oh ! Je n’étais pas seul, fit-ilmodestement…
– C’est vrai, qu’avez-vous fait de nosdeux braves gardes du corps ? demanda la marquise…
– Ils sont dans la cuisine, madame…Jacqueline doit être en train de les gâter !
– Allez donc nous les chercher, mon cher,que je les remercie… Vous voulez bien ?
– Oh ! ils vont être dans unejoie !
Héloni disparut et revint avec Jacqueline etles deux hommes : c’étaient deux admirables brutes, largesd’épaules et de poitrine, plantés sur leurs jambes comme sur despiliers de bronze, tournant entre leurs poings énormes une espècede chapeau de toile cirée, comme on en voit aux petits enfantscostumés en soi-disant marins, et qui devaient, lorsqu’ils étaientcoiffés, donner un bien singulier cachet à leurs têtesformidables.
Ces têtes faisaient rire ou faisaient peur.Elles n’étaient cependant ni ridicules ni méchantes. Elles étaientpires. Elles étaient inquiétantes.
Ce n’étaient point deux petits anges.
Ils avaient déserté, tout là-bas, au fond del’Extrême-Orient, au temps de leur service, racontaient-ils, parcequ’ils étaient les souffre-douleur d’un quartier-maître qui lesfaisait coller aux fers tous les huit jours. Et depuis, ils avaientbourlingué à travers le monde, ne songeant pas à rentrer en France,malgré la prescription, car ils n’avaient plus de famille. Frédéricles avait trouvés au Subdamoun au moment où l’on constituait lacolonne d’expédition et ils s’étaient offerts, comme porteurs, toutsimplement.
Or, pendant les combats, ils s’étaientconduits comme des héros, se jetant au-devant des coups et lesépargnant à Jacques qui était revenu sans une blessure.
L’un s’appelait Jean-Jean et l’autre Polydore.Ils étaient à peu près de même taille, de même corpulence. Ce quiles distinguait un peu et trahissait leur origine, c’est queJean-Jean avait l’accent normand du pays de Caux et Polydore,l’accent breton des environs de Brest.
Comme la marquise les félicitait et lesremerciait de leur courage et de leur dévouement pour son fils,Jean-Jean, qui était l’orateur de l’association, assura qu’ilsn’avaient d’autre but dans la vie que de se faire tuer pour lecommandant, lequel leur avait appris « le chemin del’honneur ».
– As pas peur, Mame la marquise !Mame la marquise peut compter sur Polydore et Jean-Jean ! à lavie, à la mort !
– Les braves types ! fit Cécilyquand ils se furent éloignés.
– Ça, dit Frédéric, je ne sais pas d’oùils viennent, mais je n’en connais pas de plus braves !
– Et sous leur écorce grossière, ditencore Cécily, attendrie, ils sont doux comme des agneaux ! etont des cœurs de petits communiants.
Frédéric sourit.
Le lieutenant resta seul avecMlle de la Morlière.
Celle-ci lui demanda :
– Dites-moi la vérité. Où estJacques ? Si vous me dites où il est, vous serezrécompensé !
– Vous avez quelque chose pour moi ?interrogea l’officier avec empressement.
– Oui !
– Vous êtes allée au cours ? Vousavez vu Marie-Thérèse ? La jeune fille lui montra unelettre.
– Oh ! donnez vite !
– Où est Jacques ?
– Pourquoi vous le cacherais-je ?fit Frédéric en prenant la lettre que la jeune fille lui abandonna,Jacques est chez Sonia Liskinne avec M. Lavobourg.
– Je m’en doutais, fit Lydie, tristement,il ne quitte plus cette femme, maintenant… ?
– Vous ne parlez pas sérieusement,mademoiselle ? Vous savez quels intérêts se débattent en cemoment, chez la belle Sonia…
– Chez la belle Sonia… Oui, elle estvraiment belle… Je la regardais tantôt à la Chambre… Savez-vous queje comprends qu’elle ait fait tourner bien des têtes ? Vousnon plus, vous ne la quittez plus ! Vous étiez dans saloge…
– Avec mes deux mathurins qui secachaient dans le fond, prêts à tout événement… Ah ! je vousjure que nous parlons d’autre chose que d’amour avec elle !C’est une femme qui vaut dix hommes ! Entre nous, c’est leplus précieux auxiliaire de Jacques.
– Mon Dieu ! murmura Lydie enpâlissant. Lisez votre lettre, monsieur Héloni… je ne vous regardepas…
Et elle alla s’asseoir mélancoliquement auprèsd’un guéridon sur lequel se trouvaient des illustrés qu’ellefeuilleta.
– Merci, cher petit facteur, lui ditFrédéric qui avait lu… Vous retournerez demain au cours ?
Et il lui tendit une autre lettre toutepréparée. Lydie prit la lettre :
– Vous me faites faire un jolimétier…
– Oh ! mademoiselle, vous savez quej’aime Marie-Thérèse comme… comme Jacques vous aime… d’un amouraussi pur et aussi profond…
Lydie se leva et regardant l’officier bien enface :
– Frédéric, dit-elle… vous voyez, je vousappelle Frédéric, moi aussi… je vais vous parler comme une sœur.Frédéric, croyez-vous que Jacques m’aime toujours autant ?
– Que voulez-vous dire ? s’écriaFrédéric, j’en suis sûr !
Cette sincérité évidente et cette spontanéitédans la réplique semblèrent apaiser un instant l’incompréhensibleémoi de Mlle de la Morlière :
– Merci ! dit-elle. Vous m’avez faitdu bien ! Évidemment, je suis un peu folle… Ce sont toutes cesémotions et puis que voulez-vous, mon cher Frédéric, ajouta-t-elle,en s’efforçant de sourire, depuis que j’ai vu la belle Sonia, il mesemble que si j’étais homme une petite fille insignifiante commemoi compterait si peu… si peu auprès d’elle.
– C’est un sacrilège de parlerainsi ! Tenez, voilà le commandant ! Je vais tout luidire.
– Non ! Non ! ne lui ditesrien. Je vous en supplie.
Jacques arrivait. La jeune fille courutau-devant de lui, toute rouge d’une émotion qu’elle n’essayait pasde dissimuler.
– Ah ! Jacques ! quelle joie devous revoir, après cette affreuse séance !
– Ma petite Lydie !
Elle se mit à pleurer doucement. Elle étaitjolie quand elle ne pleurait pas, mais les larmes la rendaientadorable.
En voyant couler ces larmes qu’il séchait àl’ordinaire si promptement, Jacques, cette fois, ne put retenir unmouvement d’énervement qui n’échappa point à Lydie.
Et, quand le commandant lui eut annoncé qu’ildésirait embrasser tout de suite sa mère parce qu’il était dans lanécessité de retourner immédiatement chez M. Lavobourg (ellecomprit : chez Sonia Liskinne), elle n’eut pas un mot pour seplaindre de cette nécessité-là, et rien, dans son attitude, ne puttrahir la douleur aiguë qui vint la « pincer aucœur ».
Cependant les jeunes gens se connaissaient sibien et l’amour de Jacques pour Lydie était, de son côté, sisincère que celui-ci eut la sensation immédiate de ce qui sepassait à côté de lui, dans cette jeune et ardente poitrine qui nebattait que pour lui seul au monde ; et il profita del’instant où Frédéric paraissait très absorbé dans la contemplationd’un vieux tableau représentant un ancêtre deMlle de la Morlière à la bataille de Marignanpour saisir dans ses bras l’héritière de ce valeureux guerrier etla consoler d’un baiser suivi d’une douce parole qui la fit pâlirde joie, elle, et le fit rougir, lui, de remords.
– Ma petite Lydie, je t’adore…
C’était vrai, mais ce qui était vrai aussi,c’est que le héros du Subdamoun pensait, dans le même moment, à labelle Sonia.
Cécily arriva. Elle eut un cri joyeux. La mèreet le fils s’étreignirent à leur tour.
Ce n’était ni de l’admiration, ni de l’amourque Cécily avait pour Jacques, c’était de la dévotion. Si bien que,tout au fond d’elle-même, dans les minutes les plus redoutables,elle ne désespérait jamais car elle le voyait quasiinvulnérable.
Elle ne l’avait point détourné de sa grandeentreprise. Mais, en son âme simple où le bien et le mal ne semêlaient jamais, elle était encore toute troublée de ces événementstragiques qui ressemblaient si fort à des assassinats et quidéblayaient singulièrement et si heureusement la route devant lehéros en marche. Ce fut une bien autre affaire quand Jacques luieut appris la dernière nouvelle :
– Figurez-vous que Cravely, racontaJacques, avait fait suivre le mystérieux visiteur qui a laisséCarlier en si mauvais état. Or, cet homme, qui avait échappé uninstant à son pisteur a été retrouvé.
– Eh bien ? qu’est-ce qu’il adit ? demanda Cécily avec anxiété.
– Mais, ma mère, il n’a rien dit, parcequ’on l’a retrouvé pendu !
– Pendu !
– Oui, pendu à l’espagnolette de safenêtre ! Cravely est dans un état de rage indescriptible,paraît-il.
Frédéric n’en revenait pas.
– Tout de même, dit-il, la journée finitmieux pour nous qu’elle n’a commencé.
Mais ils ne continuèrent pas sur ce ton. Commeils s’étaient retournés du côté de la marquise, ils s’aperçurentavec effroi qu’elle semblait étouffer. Ils se précipitèrent.Marie-Thérèse lui fit respirer des sels ; et Cécily revint àelle presque aussitôt. Elle s’excusa de l’alarme qu’elle avaitcausée, embrassa son fils en lui recommandant plus que jamais de laprudence et manifesta le désir d’aller se reposer. Elle s’éloignaau bras de Jacqueline qui était accourue.
– Pauvre maman ! fit le commandantJacques… elle doit être à bout de forces car ce n’est point lecourage qui lui manque. Soignez-la bien, ma petite Lydie, aimez-labien, ne la quittez pas pendant ces journées décisives où jen’aurai peut-être point le temps de venir ici, ne serait-ce quepour vous embrasser !
– Comptez sur moi, Jacques ! s’écriala jeune fille en refoulant le sanglot qui déjà gonflait sa gorge…comptez sur moi… et triomphez !
Elle se laissa aller sur sa poitrine. Il luidonna un dernier baiser, cette fois en ne pensant qu’à elle, car ilsavait que s’il ne réussissait point, il ne la reverrait sans doutejamais et il partit entraînant rapidement Frédéric.
Ils avaient à peine franchi la porte de la rueque deux ombres, se détachant du mur, les suivaient. Mais ces deuxombres-là furent elles-mêmes suivies de deux autres ombres qui seconfiaient leurs impressions à voix basse :
– C’est maintenant nous qui surveillonsla rousse, disait Jean-Jean à Polydore… Que les temps sontchangés !
Cécily était arrivée, épuisée, dans sa chambreet repoussait les soins de Jacqueline :
– Il s’agit bien de me soigner, dit-elle,quand on assassine tout le monde autour de mon fils !
– Que voulez-vous dire, madame lamarquise ? Je vous ai rarement vue dans cet état !
– Je vais tout te dire. Tu pourras medonner un bon conseil, et peut-être m’aider, car je veux tirercette affaire au clair et il m’est impossible de rester pluslongtemps sous le coup d’une aussi atroce imagination !
Te rappelles-tu Jacqueline ce soir où noussommes allées avec Marie-Thérèse au concert classique de la Comédiede l’Élysée ?
– Si je me le rappelle ! fitJacqueline, c’est le soir où madame la marquise, incommodée par lachaleur, car le théâtre était encore chauffé, comme en plein hiver,avait manifesté le désir de sortir un instant.
– Marie-Thérèse resta à sa place et noussommes sorties toutes les deux. Tu te souviens de ce qui nous estalors arrivé, ma bonne Jacqueline ?
– Mon Dieu ! Madame la marquise,nous avons fait un petit tour sous les arbres et puis nous sommesrentrées.
– Tu ne te rappelles pas que nous étionsalors au plus chaud des élections et qu’avant de rentrer nous avonsdû nous arrêter pour laisser passer une bande de camelots quicriaient un journal du soir dans lequel Jacques était couvertd’injures.
– Ma foi non… et je ne vois pas où madameveut en venir…
– Tu ne te rappelles pas qu’au moment depénétrer à nouveau dans le théâtre… j’ai donné une petite pièced’argent à un pauvre vieux marchand de cacahuètes qui, depuisquelques instants, rôdait autour de nous ?
– Ah ! oui, madame, je me rappellele pauvre vieux. Depuis quelques minutes, il m’intriguait. Il avaitl’air si malheureux, si cassé par les ans, et si timide aveccela ; et cependant il ne nous quittait pas des yeux. Ilattendait certainement qu’on lui fît la charité.
– Il vous a parlé du commandantJacques ! Oh ! je me rappelle très bien…
– Oui, c’est cela ! Donc, ce pauvrebonhomme n’ignorait pas qui nous étions. Il me dittextuellement :
« – Dieu vous le rendra, ma bonnedame ! Et puis, vous savez, ne craignez rien pour votre fils,le gouvernement a beau faire, il sera élu ! C’est moi qui vousle dis, son concurrent n’existe plus ! » Te rappelles-tuqu’il a dit : « Son concurrent n’existeplus » ?
– C’est bien possible.
– Oh ! moi, j’ai encore la phrasedans l’oreille… et elle m’est revenue, cette phrase, le lendemainquand les journaux du matin nous apprirent que, la veille au soir,le concurrent de Jacques avait été victime d’un accident d’auto enpleine montagne, accident dont il devait mourir quelques jours plustard.
– Ce brave, repartit Jacqueline, avaitappris qui vous étiez, madame, par les propos échangés entre lesgroupes qui sortaient du théâtre ou qui y étaient entrés en mêmetemps que nous. On a publié la photographie de la mère ducommandant Jacques un peu partout !
– C’est qu’il ne m’a pas dit :« Le concurrent de votre fils n’existe pas ! » ilm’a dit : « n’existe plus ! »
– Alors, vous croyez qu’il était déjà aucourant de l’accident ! C’est possible…
– J’en doute, l’accident est arrivé à peuprès à la même heure…
– Des camelots passaient qui devaient lesavoir, un coup de téléphone est vite donné à un journal. C’étaitune nouvelle de premier ordre, le bruit s’en était répandu tout desuite au dehors. ! Il vous en a fait part, ce brave homme seréjouissait d’un malheur qui faisait le bonheur de pas mal degens…
– Ne parle pas ainsi, Jacqueline… Tapensée, n’est pas chrétienne… Maintenant je vais te dire une choseque tu ne sais pas : j’ai revu le marchand de cacahuètes… auxChamps-Élysées… J’y suis retournée exprès pour le voir ! Dèsle lendemain… Après la nouvelle de l’accident ! Ce que m’avaitdit cet homme m’intriguait… Enfin, j’avais comme un besoin desavoir… Sa lamentable silhouette me hantait…
« Le lendemain, donc, à la tombée dujour, j’ordonnai au chauffeur de s’arrêter quelques minutes au coinde l’avenue. Je considérais depuis un moment les passants, quand,se détachant soudain de l’ombre, le bonhomme m’apparut.
« Il s’approcha de la portière pluscourbé que jamais, et, en passant, me jeta d’une voixépuisée :
« – Eh ! bien, madame la marquise,qu’est-ce que je vous disais, hier ?
« Je lui fis signe d’approcherencore : il m’obéit en tremblant comme une feuille.
« – Vous connaissiez doncl’accident ? lui demandai-je.
« D’abord, il ne me répondit pas. Je nepouvais voir son visage tout emmitouflé d’un cache-nez. Tout àcoup, il se redressa un peu ; il avait une paire de lunettesnoires à travers lesquelles, Jacqueline, je sentis, je te jure, jesentis son regard qui me brûlait. J’eus peur, j’ordonnai auchauffeur de continuer sa route. Alors, l’homme s’accrocha à laportière. “En cas de danger, menaçant le commandant Jacques,vous n’aurez qu’à revenir ici en auto, comme ce soir. Restez cinqminutes et repartez sans descendre !” Là-dessus, ildisparut.
« Je pensais avoir eu affaire à unmalheureux fou, à un pauvre détraqué et je m’efforçais de ne plus ypenser. Comment expliquer que ce fût encore à lui que je pensaitout d’abord, le soir où nous apprîmes que tout était découvert etque la liste de Jacques et de Lavobourg avait été volée.
« Sans rien dire à personne, j’obéis à lasuggestion du marchand de cacahuètes. Je fis sortir l’auto et je mefis conduire à la place qui m’avait été indiquée. J’attendis unquart d’heure… une demi-heure… Personne…
« Alors je me rappelai les termes exactsdont le singulier vieillard s’était servi : “Revenez icien auto, comme ce soir ! Restez là cinq minutes, et repartezsans descendre !”
« Il n’avait pas dit qu’il viendrait.C’était ma présence au fond d’une auto, pendant cinq minutes à cecoin de rue, qui signifiait le danger ! Ainsi raisonnai-je etje rentrai à l’hôtel.
« Quelques heures plus tard, je metraitais de folle. Ce marchand de cacahuètes, je l’avoue, estmaintenant mon cauchemar ! Pourquoi m’a-t-il fait comprendrequ’il fallait s’adresser à lui si jamais mon fils courait un dangerurgent ! et comment se fait-il, oui, comment se fait-il,qu’après l’avertissement qu’il m’avait demandé et que je lui aidonné, tous les périls qui menaçaient Jacques se soient évanouis…si… si vite… si… tragiquement…
– Madame ! À quoi pensez-vous,madame ?
– Jacques, continua Cécily, de plus enplus agitée, Jacques redoutait par-dessus tout Bonchamps etCarlier, et ils sont morts ! Jacques eût tout donné pourrentrer en possession de ces documents dérobés et il les possède ànouveau à la suite de la tragédie de tantôt, quel est cemystère ?
– Je suis trop petite personne, madame,pour élever mon humble voix en d’aussi terribles circonstances, ditJacqueline… mais ce qui m’étonne par-dessus tout, c’est que madamepuisse voir un lien quelconque entre ce pauvre mendiant et lesévénements qui la préoccupent…
Cécily ne répondit point d’abord à Jacqueline.Elle semblait réfléchir et elle se laissa dévêtir par elle, sansrésistance… Seulement, quand elle fut couchée, elle dit à l’ex-sœurde Saint-Vincent-de-Paul :
– Jacqueline, je veux savoir qui est cemarchand de cacahuètes. Il ne doit pas être bien difficile àretrouver… Il n’y a qu’à le chercher le soir aux Champs-Élyséesm’a-t-il dit… Jacqueline, il y a longtemps que tu as vuM. Hilaire ?
– Oh ! mon Dieu oui, il y a biendeux mois…
– Pourquoi ne vient-il plus nousvoir ? Il est toujours bien reçu ici. Il est peut-êtremalade !
– La dernière fois que je l’ai vu, ça aété pour lui faire des reproches, je dois l’avouer à madame lamarquise, j’avais à me plaindre sincèrement de la livraison de lasemaine, je suis allée moi-même à la Grande Épicerie moderne.Virginie n’était pas au comptoir. Il en a profité pour accuserMme Hilaire des « erreurs » de lalivraison et il m’a promis qu’il veillerait en personne à ce quepareille chose ne se renouvelât plus ! Mais il paraissait trèsvexé car il a beaucoup d’amour-propre et il se considère maintenantcomme un grand personnage.
– Il était très dévoué au feu marquis, mabonne Jacqueline, du temps qu’il était son secrétaire et je doisdire qu’après le drame du château du Puys il s’est mis en quatrepour me rendre service… Tu iras le trouver demain de ma part.Certes ! tu n’as nul besoin de lui confier quoi que ce soit detout ce que je viens de te raconter… mais tu lui feras ladescription du marchand de cacahuètes et tu lui diras que j’aiintérêt à savoir exactement qui est ce personnage. Tu luirecommanderas le secret.
Ce même soir, dès huit heures – on ne dînaitqu’à neuf – le grand salon bleu de l’hôtel du boulevard Pereire, lefameux hôtel de Sonia Liskinne, était déjà plein d’invités.
C’était la tante Natacha qui recevait, enattendant la jolie maîtresse de céans qui se faisait désirer et quel’on excusait, car on savait qu’elle était rentrée très tard de laChambre.
Il y avait là les grands républicains :Michel, Oudart, Barclet, sénateur, membre de l’Institut, quicroyaient fermement que la nouvelle idole travaillait pour eux,c’est-à-dire pour l’épuration de la République ; ils lecroyaient, parce qu’ils pensaient que Jacques, au fond, ne pouvaitrien sans eux.
Les autres, qui n’étaient point de ce parti,partageaient les mêmes espérances et peut-être les mêmes illusions.C’est ainsi que le baron de la Chaume, l’un des plus assidus, quireprésentait dans ce salon la vieille diplomatie, prudente ettemporisatrice, susurrait à l’oreille de tous ceux quil’approchaient que, s’il était vrai que le commandant Jacques nepût rien commencersans les grands démocrates, il nepouvait rien finir sans les grands conservateurs.
À quoi, le petit Caze, de l’Actiongauloise, qui eût volontiers traité la Chaume de vieillebaderne, répliquait que ses amis et lui ne consentiraient à êtreles dupes de personne et que si le commandant tardait à montrer sondrapeau, ils ne feraient qu’une bouchée de la « nouvelleidole ».
On disait que « l’empire », car ilexistait aussi un parti impérialiste, était représenté trèsmystérieusement à l’hôtel du boulevard Pereire par le coupleAskof.
Un singulier ménage que celui-là.
Le baron d’Askof était beaucoup plus jeune quesa femme, laquelle était une Délianof, Russe polonaise déjà mariéeen premières noces au prince Galitza, mort tragiquement à la chasseaux loups. De ce premier mariage, elle avait une grande fille dedix-huit ans, Marie-Thérèse, qui fréquentait les mêmes cours queMlle Lydie de la Morlière, la fiancée du commandantJacques.
Où la princesse Galitza avait-elle étéchercher ce baron d’Askof, un grand bel homme maigre qui étalaitune magnifique barbe d’or, le seul or, prétendait-on, qu’il eûtapporté dans la corbeille ? On le disait d’origine hongroise,mais personne n’eût pu l’affirmer. Les Askof étaient inconnus avantque l’ex-princesse ramenât ce nouveau mari du fond des steppes pourl’imposer à la haute société cosmopolite, ce qui fut vite fait.
Elle paraissait adorer le baron, son« beau Georges », et s’en montrait jalouse, ce quin’empêchait pas Georges de faire la cour à toutes les femmes, engénéral, et à Sonia Liskinne en particulier.
Il n’était pas le seul. Tous les hommes quiétaient là avaient été plus ou moins pris au charme irrésistible dela grande artiste, jusqu’à ce fou sympathique de Lespinasse, quireprésentait le groupe agrarien, jusqu’au syndicaliste Bassouf,jusqu’au juif Lazare, principal commanditaire d’un grand journal.Jusqu’au vieux père Renard, un ouvrier à peine dégrossi que Soniaavait trouvé le moyen d’attirer chez elle.
« Par lui nous saurons à quoi nous entenir sur les syndicats », avait dit Sonia au commandant.
Pour qu’on ne l’accusât point de faireuniquement de la politique, la maîtresse de céans prenait soin demêler son monde. Ce soir-là, arrivèrent Lucienne Drice, de laComédie ; Yolande Pascal, du Grand-Théâtre, un petit diablenoir comme un pruneau qui était l’amie du directeur du Créditmécanique, société au capital de cent millions, unepuissance : tout le monde de la grande industrie.
Ainsi, même avec les femmes, Sonia trouvait lemoyen de tout faire servir à son dessein qui était le triomphe deJacques, et celui de Lavobourg, bien entendu.
Mais Lavobourg faisait une si piètre figure àcôté de Jacques.
Qu’aurait-il été sans elle ce Lavobourg !C’est à elle qu’il devait toute sa carrière politique et même savice-présidence !
Il le savait bien. Aussi n’avait-il pas« pipé », comme elle disait à Jacques, quand elle avaitjeté d’emblée le pauvre homme, et sans lui demander son avis, dansla ténébreuse aventure.
Arrivèrent encore l’exquis Martinez,sculpteur, poète et danseur de tango, très à la mode, puis laTiffoni, la première danseuse de l’Opéra ; avec elle, c’étaitle parti modéré qui entrait.
Tout ce monde avait pu croire que, vu lescirconstances, le fameux dîner du vendredi n’aurait pas lieu ;aussi n’avait-on cessé de téléphoner à l’hôtel mais il avait étérépondu que rien n’était changé aux habitudes de la maison.
Et les habitués étaient accourus.
Une ardente curiosité poussait les uns ;ceux qui n’avaient pas assisté à la séance.
Les autres affectaient une grandecirconspection. La chance extraordinaire de Jacques les confondaitet, il faut bien le dire, leur faisait peur.
Lespinasse, qui n’y allait jamais par quatrechemins, montrait seul un enthousiasme débordant. Il répétait àMartinez les phrases de Jacques ; son serment à la tribune,son cri : « Je vous en chasserai ! »
Et, se retournant vers tous : Mais jevous dis qu’il n’a qu’à se présenter dans toutes lescirconscriptions… un plébiscite !
– Et je sais ce qu’il a trouvé, fit-il enagitant ses grands bras et en faisant le simulacre d’exécuter unroulement avec des baguettes imaginaires… Il a retrouvé le tambourde Brumaire !
– Et voici Notre-Dame deThermidor !
Sonia venait, en effet, de pénétrer dans lesalon. Un murmure glorieux accompagna cette entrée sensationnelle.Martinez, citant le poète, déclara que les Parisiens n’avaient rienvu de plus beau :
« Quand, au son du canon, dansait la république,
Et quand la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait de ses pieds nus craquer les anneaux d’or ! »
Jamais cependant elle n’était apparue aussibelle, aussi rayonnante, aussi séduisante. Avait-elle résolu defaire tourner toutes les têtes ? ou, tentative encore plusimportante, de s’emparer d’un cœur ?
La chronique la disait, naturellement, fortamoureuse de son grand homme (et il ne s’agissait point deLavobourg) et la chronique ajoutait que le grand homme, qui nepensait qu’à la politique, se souciait peu de la femme.
Après avoir serré les mains, elle s’avançavers Lavobourg, qui apparaissait sur le seuil du salon.
– Mon Dieu ! comme vous êtespâle ! Oh ! ajouta-t-elle avec son beau rire un peu tropsonore de théâtre, il faut vous remettre, mon cher ! Vous enverrez bien d’autres !
Lavobourg, de pâle qu’il était, devint jaune,et se courba, dissimulant mal une grimace qui voulait être unsourire pour déposer un baiser d’esclave sur ces jolies mains quile tenaient captif.
Quand il put dire deux mots dans leparticulier à Sonia, ce fut, du reste, pour lui faire part de safolle angoisse :
– Qu’allons-nous faire ? À quoi nousrésoudre ? Toute la police est à nos trousses. L’hôtel estsurveillé. On dit que la commission d’enquête se réunira dès demainet prendra tout de suite des mesures exceptionnelles.
– Eh ! mon cher, nous savons toutcela, mais encore elle ne peut ordonner d’arrestations préventivesqu’après une séance de la Chambre où serait levée l’immunitéparlementaire ! Ils n’ont plus de preuves ! Ilfaudra donc que la commission en trouve ou en invente ; toutcela demandera bien vingt-quatre heures !
– Dans vingt-quatre heures, je ne répondsplus de rien : Hérisson a eu une importante entrevue avecCravely !
« On dit couramment que, lundi, nouscoucherons tous à la Santé…
– Ça, mon ami, c’estpossible !
Lavobourg regarda attentivement samaîtresse.
Elle en savait plus long que lui, commetoujours.
– Oui, vous m’avez compris, avoua-t-elle,d’une voix sourde… lundi, nous coucherons tous à la Santé, ouils y coucheront, eux !
Et elle le laissa tout pantelant de lanouvelle et tout enivré de son parfum.
Le plus beau était que, s’il n’ignorait plusque « c’était pour lundi », il ne savait toujours pointce que l’on ferait lundi. Personne ne le savait, pas mêmeSonia.
Tout à coup il songea que, Bonchamps mort,c’était à lui que revenait toute la responsabilité de la police dela Chambre, lui qui commandait la force armée réservée à sa garde,lui qui pouvait convoquer l’assemblée exceptionnellement, en casurgent, s’il le jugeait utile…
Il s’assit car il avait les jambes brisées.Son pouvoir, soudain entrevu, l’écrasait.
Sonia avait fait quelques pas. Tout à coupquelqu’un vint la rejoindre. C’était le baron d’Askof qui, depuisqu’elle était entrée, ne l’avait pas quittée de son regard ardent.Profitant de ce que la baronne s’était laissée entreprendre par uneamie, il entraîna Sonia derrière un paravent qui semblait avoir étéplacé là pour isoler ceux qui avaient à échanger des propos graveset secrets, dans ce salon d’amour où l’on ne parlait quepolitique.
Et ce fut en effet de politique que le baronparla tout d’abord.
– Sonia, êtes-vous contente de votregrand homme ?
– Mais oui, mon cher, quellequestion !
– Sonia, les événements vousplaisent-ils ?
Il me semble, mon cher, que je commence àvivre, et je n’ai pas oublié que c’est à vous que je le dois.
– Merci pour cette bonne parole. Vousn’avez donc pas oublié que c’est moi qui vous ai amené Jacquesici.
– Certes non.
– Et dans un moment où vous étiez lassede tout.
– Oui, dans un moment où la vie nem’avait jamais paru aussi plate, aussi peu digne d’être vécue.
– Et où, pour la première fois, j’osaivous parler de mon amour ! Vous rappelez-vous ce que vousm’avez répondu ?
– Oui, je vous ai dit que j’étais lassede l’amour comme du reste et que mon cœur n’appartiendrait plusqu’à celui qui m’aiderait à accomplir une grande chose, une chosepresque au-dessus des forces humaines.
– Et je vous ai répondu que je serais cethomme-là ! Vous avez cru que je me vantais. Le soir mêmeJacques était chez vous ! Et quand il fut parti je vous ai ditce que je comptais faire avec Jacques et avec une femme comme vouspour le guider…
– Oh ! Jacques n’avait besoin depersonne ! répliqua-t-elle vivement et en commençant deregarder plus attentivement son interlocuteur, ce qui l’amena às’écarter légèrement.
– Jacques n’avait besoin de personne,répliqua-t-il, le croyez-vous ? le croyez-vousvraiment ?
Elle vit son masque dur. Pour rien au mondeelle n’eût voulu le froisser, ni surtout le perdre dans ces minutesprécieuses où Jacques avait plus que jamais besoin de tous sescollaborateurs.
– Mon cher, je vous dis que Jacques étaitassez grand pour se diriger tout seul, mais loin de moi la penséed’oublier tout ce que vous avez fait pour lui !
– Et pour vous, tout est là ! Il nes’agit plus de Jacques, maintenant, mais de nous deux, uniquementde nous deux.
En prononçant ces derniers mots pleinsd’audace et de menaces, il lui avait pris sa belle main qu’elle segarda de lui retirer… et il baisait le bout des doigts avec unehumilité parfaite.
– Vous êtes un grand fou, dit-elle, etvous me prenez fort au dépourvu avec votre déclaration. Je ne penseplus qu’à la politique, moi. Laissez-moi un peu me reconnaître aumilieu de tous ces événements et quand nous aurons triomphé,n’est-ce pas ? eh bien ! mais, ma foi, il sera encoretemps de parler de tout cela !
Et elle se leva, mais elle fut étonnée deconstater qu’il ne la regardait plus… ses yeux s’étaient détournésd’elle pour se fixer avec une haine indicible sur le nouveaupersonnage qui faisait son entrée dans le salon : C’était lanouvelle idole !
– Monsieur le commandant Jacques duTouchais ! annonça le valet, Monsieur le lieutenant FrédéricHéloni.
Ils furent entourés tout de suite, félicités.Et pendant qu’on congratulait ainsi l’homme du jour, Sonia sedisait : « Mon Dieu ! ils le détestent tous !Il n’y a que moi qui l’aime ! »
Mais Jacques s’en fut à elle et elle ne pensaplus qu’à lui plaire et à lui sourire. Malheureusement, ilparaissait distrait.
Frédéric résumait àMme d’Askof les journaux du soir qui, depuisquelque temps, étaient presque tous favorables au commandant.Ainsi, ces feuilles racontaient-elles, sans la moindre hésitation,que Carlier, ne pouvant apporter les preuves promises, s’étaitsuicidé et que l’extrême-gauche, furieuse de la disparition de sonleader, s’était ruée tout entière sur le commandant Jacques.
Enfin, elles complétaient ce tableau tragiqueen annonçant que Bonchamps, vaincu par tant d’émotion, s’étaitaffaissé au fauteuil présidentiel, pour ne plus se relever.
On annonça que « Madame étaitservie » et l’on passa dans la salle à manger.
Chose extraordinaire : le commandant semontra gai… Il racontait avec des détails amusants la scène dupugilat dont il avait failli être victime.
– Ah ! ils auraient pu voustuer ! fit Lespinasse. Songez que vous veniez de leur dire quevous vouliez les chasser du Parlement.
– Il paraît que Pagès prépare un granddiscours pour lundi, fit Jacques avec un singulier sourire… undiscours dans lequel il fera le procès de cette République dontj’ai parlé de l’exiler !
Et que lui répondrez-vous ? demandaeffrontément Caze. L’utopie en politique commence où le roifinit !
– Je vous donne rendez-vouslundi, monsieur, fit assez sèchement le commandant, et vous medirez alors si ma réponse vous plaît !
Puis, se tournant vers Michel et Barclet qu’ilavait un immense intérêt à ménager :
– Nous avons raison, messieurs, laRépublique a été détournée de ses destinées. Il s’agit de la sauverde ces hommes et de la ramener dans le droit chemin. Il s’agitaussi de faire en sorte qu’elle ne retombe plus dans les mêmeserreurs et pour cela, que faut-il ? Ajouter quelquesparagraphes à une Constitution qui, somme toute, estexcellente !
Autour de lui, on s’étonna et l’on cessa demanger pour l’écouter : c’était la première fois qu’ildaignait s’étendre en public sur cette question et chacun tâchait àdémêler dans ses paroles ce qu’il fallait prendre et ce qu’ilfallait laisser pour connaître enfin « le système ducommandant ! »
Et Jacques, d’une voix claire, parfoisstridente et impérieuse, exposa son projet d’une Constitution commeil l’envisageait, vigoureuse et opérante et qui mettrait lesresponsabilités à la tête du gouvernement, dans les mains du chefde l’État.
Il termina son long exposé au milieu desapprobations. Puis il fit signe à Sonia Liskinne de se lever.
Il trouvait qu’il y avait assez longtempsqu’on était à table. Il avait dit ce qu’il avait voulu dire. Et ilsavait que tout ce qu’il avait dit serait dans tous les journaux lelendemain matin. Maintenant il n’avait pas de temps à perdre. Cesgens ne l’intéressaient plus.
Il salua ces dames et sortit, accompagné deSonia.
Dans le petit salon désert qu’ilstraversaient, elle lui étreignit les mains.
– Oh ! mon ami, mon ami !fit-elle en l’enveloppant de son irrésistible regard d’amour quilui servait généralement pour la grande scène du deux, car, mêmequand elle était sincère, elle ne cessait jamais tout à fait d’êtrela grande comédienne… comme je vous aime ainsi ! Comme vousavez été beau à la Chambre ! Et comme vous leur avez parléici ! Je vous admire : aux soldats, vous parlez comme ungrand capitaine, aux politiciens, vous tenez le langage de la pluspure politique !
– Vous croyez ! J’imagine, Sonia,répondit-il assez brusquement, que vous n’y entendez rien. Je viensde leur parler comme un caporal. Et c’est ce qui les séduit, machère.
– Vous avez encore raison. C’est moi quisuis une sotte.
– Non, vous êtes ma plus utilecollaboratrice. Je ne pourrais rien sans vous.
– Alors, récompensez-moi. Souriez-moi.Vous ne m’avez même pas regardée ce soir. Dites-moi que je suisjolie, que ma toilette vous plaît !
– Vous êtes adorable, adieu !
– Vous viendrez travailler cettenuit ?
– Oui, je ne m’accorde pas une minute derepos, pendant quarante-huit heures. Prévenez Askof. Ah ! àpropos ! ce pauvre Lavobourg m’a bien l’air affaissé !Dites-lui donc qu’il sorte une autre mine.
– Dieu ! que vous êtesméchant ! Vous n’avez pas un mot aimable pour vos vraisamis.
À ce moment, un domestique, montant duvestibule, présenta au commandant un pli sur un plateau.
Jacques décacheta, fébrile, lut et demanda unebougie à la flamme de laquelle il brûla la missive. Il étaitredevenu instantanément calme et souriant.
– C’est bien ?interrogea-t-elle.
– C’est parfait ! répondit-il. Monvieil ami, le général Mabel, commandant la place de Versailles, quiétait un peu souffrant ces jours-ci, m’annonce qu’il est maintenanttout à fait d’aplomb.
Et il se sauva, sans plus de démonstration, lalaissant toute pensive…
À elle aussi, il faisait un peu peur, cethomme qui semblait avoir le don de frapper à mort ceux qui luifaisaient obstacle et de rendre la santé à ceux dont il avaitbesoin !
Derrière le boulevard Pereire, à deux pas del’entrepôt du chemin de fer et des fortifications, se trouvait uncabaret qui avait la permission de rester ouvert toute la nuit.
Il devait cette faveur exceptionnelle à cetteproximité de l’entrepôt où le travail ne cessait jamais tout àfait, avec ses locomotives que l’on entendait siffler à toute heureet le bruit du fer battu qui montait dans les ténèbres, percées çàet là des feux des forges.
Ce débit, de bien modeste apparence, avaitpour enseigne :
MAISON PETIT-BON-DIEU FILS
Les employés qui avaient terminé leur besogneaux barrières venaient chez M. Petit-Bon-Dieu fils vider unverre et manger une croûte avant de rentrer chez eux.
Cette nuit-là, celle où nous avons faitconnaissance, dans l’hôtel du boulevard, des amis de la belleSonia, le cabaret était plein.
Il y avait de la tabagie dans cette pièce maisil y avait surtout du silence.
En somme, c’était ce silence qui eût puparaître étrange ; car enfin, il eût été si naturel que cesbraves gens s’entretinssent entre eux d’événements quibouleversaient tout Paris ! mais ils n’en disaient mot,accablés sans doute par les travaux du jour.
Derrière le comptoir, le patron se tenait, lesyeux mi-clos. C’était un gros endormi. Il était rond comme unebarrique, tout jeune encore, une trentaine d’années, et rappelaitpar ses formes et son caractère emporté et cruel, sous des dehorsbonasses, le fameux Petit-Bon-Dieu, son père, célèbre pour soncompagnonnage en France avec le terrible Chéri-Bibi connu del’Europe entière.
Petit-Bon-Dieu fils était né en prison, àParis, d’une dame qui avait beaucoup aimé son père, et qui avaitélevé le rejeton du bagnard dans l’admiration des hauts faits dePetit-Bon-Dieu père, victime, naturellement, de la société.
Elle lui avait appris plus tard comment lepère évadé, installé sous un faux nom, cabaretier à Dieppe où ilsdevaient tous deux aller le rejoindre, avait été assassiné avecquelques camarades dans des conditions restées tout à faitmystérieuses.
Petit-Bon-Dieu fils avait juré de vengerPetit-Bon-Dieu père, mais c’est en vain qu’il avait interrogé lesescarpes avec lesquels sa chère maman n’avait point rompu touterelation.
Ceux-ci n’avaient pu lui donner aucunrenseignement sérieux. La mère morte, le jeune homme continua deporter ce nom de Petit-Bon-Dieu comme un défi à la société.
Nous avons dit que le fils avait tous lesdéfauts du père, mais il en avait un en plus qui devait le sauverde tous les autres et auquel il dut de tenir son rang dans lemonde.
Après avoir ouvert à Paris des portières, ilavait servi humblement dans des débits de bas étage. Il amassaittoujours et depuis longtemps aurait pu s’établir à son compte, maisl’idée de toucher à son trésor le faisait hésiter devant la moindreentreprise.
Or, sur ces entrefaites, un vieux bonhomme,qu’il voyait depuis quelques mois vendre des olives et descacahuètes dans les établissements de nuit et à la terrasse desdébits, entra en conversation avec lui et lui parla de son pèrequ’il avait, racontait-il, beaucoup connu autrefois.
Il lui dit même qu’il savait commentPetit-Bon-Dieu père était mort ; enfin, il promettait de luifournir tous les éléments d’une belle vengeance si lui,Petit-Bon-Dieu fils, consentait à entrer dans une combinaison qu’illui ferait connaître en temps et lieu. Pour le moment, il n’auraitqu’à s’établir marchand de vin et à s’installer dans un fonds qu’onlui offrait pour rien.
– Pour rien, c’est très beau, mais si jefais faillite !
– Tu ne feras pas faillite ! Turecevras cent louis par mois, et c’est moi-même qui te lescompterai !
– Tope-là ! s’écriaPetit-Bon-Dieu !
– Seulement, faudra point faire lecurieux, avait ajouté cet extraordinaire marchand de cacahuètes, etsurtout, faudra pas interroger le client ! T’auras qu’à dormirderrière le comptoir !
– Ça me va !
– Ah ! si par hasard, tu t’étonnaisun peu trop haut, devant des amis du dehors ou devant « larousse », par exemple, de ce qui se passe chez toi, je ne tecache pas que je ne donnerais pas deux sous de ta peau !
– Brrr ! fit Petit-Bon-Dieu. Voilàqui n’est guère rassurant. Écoutez, monsieur le marchand decacahuètes, dans ces conditions-là, ce sera cent cinquante louispar mois.
– Je te les accorde, répliqua l’autretout de suite, je te les accorde parce que je louerai au premierétage de ton établissement une chambre dans laquelle tu n’entrerasjamais et dans laquelle tu laisseras pénétrer tous ceux qui, enpassant, déposeront sur ton comptoir le nombre de cacahuètesvoulu.
– Combien de cacahuètes ?
– Le nombre en changera tous lesjours ! Tous les jours, tu recevras le mot d’ordre !Maintenant, encore une recommandation, à partir d’aujourd’hui, nem’adresse jamais la parole.
– Et comment connaîtrai-je le motd’ordre ?
– Tous les jours, tu me verras venir cheztoi, tantôt à une heure, tantôt à une autre. Je déposerai sur toncomptoir le nombre de cacahuètes qu’il faudra apporter pour passerce jour-là.
– Compris ! et les cent cinquantelouis ?
– Chaque mois, je déposerai devant toi,sur le comptoir, un cornet de cacahuètes dans lequel se trouverontles trois mille francs.
Nous savons maintenant dans quellesextraordinaires conditions M. Petit-Bon-Dieu s’était tout àcoup établi marchand de vins.
Le curieux bistro s’était d’abord imaginéqu’il avait eu affaire, dans le marchand de cacahuètes, à unintermédiaire chargé de trouver dans les bas-fonds cosmopolites unpersonnage complaisant pour tenir l’une de ces maisons, où, dansl’arrière-boutique, se glisse la pègre. La pièce qui lui avait étélouée au premier étage, et qui était munie de serrures compliquéesdont il n’avait jamais eu la clef, devait servir de refuge, dansson idée, aux plus crapuleux conciliabules. Or, quel n’avait pasété son étonnement de constater que son établissement n’étaitfréquenté que par de braves ouvriers, d’honnêtes cheminots et detranquilles employés d’octroi !
En vérité, il se félicitait d’une pareilleaventure car il gagnait facilement son argent. Et jamais unebataille, jamais une querelle, jamais de gros mots ! Bienmieux, tous ces gens-là étaient quasi muets.
Comme Petit-Bon-Dieu considérait le spectacleréconfortant de son débit, prospère, la porte d’entrée fut pousséeet un misérable vieillard courbé et déformé par les ans fit sonentrée.
Il portait la tête si rapprochée de terre queson dos en paraissait bossu ; il était pauvrement vêtu d’uncomplet de velours râpé et tout rapiécé aux genoux et aux coudes.L’un de ses longs bras supportait un petit baquet de bois séparé endeux compartiments pleins, l’un d’olives, l’autre decacahuètes.
Une casquette était enfoncée sur son crânechauve. Quant à sa figure, on était presque toujours dansl’impossibilité de l’apercevoir, tant à cause de la positionqu’elle occupait qu’à cause d’un énorme cache-nez gris de fer, toutélimé, qui en faisait plusieurs fois le tour.
Parfois ce lamentable individu levait un peula tête et alors on voyait, au-dessus du cache-nez, une énormepaire de lunettes noires qui eût fait rire si le regard quiparvenait à percer ces verres opaques n’eût point fait peur.
Chose curieuse, tous les clients, ce soir-là,aimaient les cacahuètes et il en distribua pour quelques sous, àchacun, un petit paquet. Sur certaines tables, il déposa,par-dessus le marché, ici, deux cacahuètes, là, quatre, plus loincinq.
Il arriva ainsi près du comptoir, et, devantPetit-Bon-Dieu, compta sept cacahuètes. Après quoi, il s’enretourna.
Certaine nuit, Petit-Bon-Dieu, intrigué, etmanquant à la parole du contrat qui le liait, s’était montrécurieux de savoir ce qu’était et où se rendait, en sortant de chezlui, l’extraordinaire vieillard.
Et il était sorti derrière lui, le suivantprudemment, tandis que le bonhomme remontait vers la rue deRome.
Or, comme Petit-Bon-Dieu fils arrivait au coinde la rue Cardinet, il avait été assailli par une bande de vauriensqui déjà avaient sorti leurs couteaux.
Heureusement que le marchand de cacahuètesétait arrivé pour le délivrer : « Laissez-le donc, leuravait-il dit. Monsieur est de mes amis. »
Le lendemain, Petit-Bon-Dieu avait une rationsupplémentaire de cacahuètes dans un cornet de papier, et sur lecornet lui-même il avait pu lire cette phrase soigneusementdactylographiée : « La prochaine fois, je leslaisserai faire ! » Il se l’était tenu pour dit.
Après le départ du marchand, quelques-uns desclients s’en allèrent. D’autres se mirent à lire des journaux enregardant de temps en temps l’heure qu’il était.
À deux heures et demie du matin la porte ducabaret fut ouverte par un homme habillé comme un artiste, dont lesépaules étaient recouvertes d’une cape très ample rejetée surl’épaule et lui cachant une partie du visage. Le chapeau de feutrerabattu lui cachait l’autre.
Il traversa la pièce, s’arrêta une seconde aucomptoir, déposa sous le nez de Petit-Bon-Dieu sept cacahuètes etentra dans l’office.
Là, il y avait un escalier en tire-bouchon quigrimpait à l’étage supérieur. L’homme eut vite fait del’escalader ; et bientôt il se trouva en face d’une porte dontil lui fallut ouvrir les trois serrures. Ceci fait, il entra dansune salle uniquement meublée d’une table ronde, d’un buffet et dequelques chaises de paille. Au mur, un porte-manteau.
L’homme, après avoir allumé une petitelanterne sourde, y suspendit son feutre et sa cape. Puis il s’enfut au buffet, en ouvrit les deux battants et les referma surlui.
Il était enfermé dans ce buffet vide, dont lefond se déploya instantanément sur un geste qui commanda undéclic.
L’homme se courba et glissa dans une sorte decouloir qu’il referma derrière lui en mettant en jeu un mécanismedont il paraissait connaître depuis longtemps l’usage.
Aussitôt, il s’en fut rapidement jusqu’au boutdu couloir qui était des plus étroits. Là encore, il eut à ouvrirune porte. Il passa, referma la porte, éteignit sa lanterne sourde,et allongeant le bras, sa main rencontra un commutateur qu’iltourna.
L’homme était dans un décor des plus gracieux,des plus riches et des plus galants. Il était dans le boudoir de labelle Sonia et cet homme, c’était Jacques.
Jacques se mit immédiatement au travail surune petite table signée de Boule, entre un grand paravent deCoromandel qui se déployait devant la porte de la chambre à coucheret une coquette bibliothèque pratiquée dans la vieille boiseriegrise, style Marie-Antoinette.
Ça n’était pas une chose banale que lespectacle de cet homme travaillant à bouleverser l’État par le plusprodigieux des coups de force, dans ce boudoir charmant oùflottaient les parfums les plus délicats, sanctuaire de l’amourtransformé en officine politique.
Jacques avait tiré de la poche intérieure deson vêtement deux longs portefeuilles qu’il avait vidés sur latable.
Il y avait là plusieurs centaines defeuillets, les uns à en-tête de la Chambre des députés, les autresà en-tête du Sénat.
Sur ces feuillets où s’étalaient des formulesimprimées, il apparaissait des blancs que Jacques remplissait d’uneécriture rapide.
Soudain, il leva la tête : un pastraversait le salon à côté et on introduisait une clef dans laserrure de la porte qui donnait sur cette pièce.
Sonia parut.
– Je vous sais gré de me rejoindre sitôt. Voulez-vous m’aider ? dit-il ; D’oùvenez-vous ?
Et se remettant à écrire :
– Les domestiques, votre femme dechambre ?
– Ils dorment. Vous savez bien que vousm’avez habituée à me passer de tout service depuis que vous m’avez« envahie » ! Seulement, mon cher, ce soir, avant departir, il faudra que vous m’ôtiez quelques agrafes !
Il la regarda. Elle laissa tomber son manteauet elle se montrait à lui telle qu’il ne l’avait pas encore vue, etcependant telle qu’elle avait été toute la soirée, dans une robeaudacieuse qui avait fait sensation ; mais jusque-là, envérité, il avait été tellement préoccupé qu’en paraissant la voiril ne l’avait pas regardée…
– Sapristi ! fit-il, il est étonnantqu’étant habillée de la sorte vous ayez encore besoin de quelqu’unpour vous déshabiller !
– Toujours aimable !
– Je vous ai demandé où vous êtes allée.Vous avez dû avoir un certain succès !
– Bast ! fit-elle, on ne s’occupeque de vous ! Nous sommes allés un instant à Magic, au bald’Ispahan, avec Martinez et Lucienne Drice, puis on a soupé audancing. Je voulais tâter le pouls de l’opinion.
– J’imagine qu’elle n’est point tropmauvaise ?
– Très bonne ! On ne parle que de« vos assassinats »… et l’on dit : « Il esttrès fort. Rien ne l’arrête ! »
– J’espère que vous ne croyez point àtoutes ces stupidités !
– Eh ! eh ! mon cher !est-ce que je sais, moi ? Je vous connais si peu !
Elle était venue à lui, de sa démarche lente,royale, harmonieuse, et s’était assise près de lui, son corps lefrôlant ; et il était irrité par le chaud parfum de cettebelle femme dans un moment où il avait besoin de tout sonsang-froid.
– Comme vous froncez les sourcils !dit-elle. Je vous gêne ?
– Oui, vous êtes vraiment tropbelle !
– C’est le premier compliment de lajournée. Maintenant, je puis me retirer ?
– Non, restez ! J’ai besoin de vous.Et ne soyez plus coquette pendant… pendant simplement vingt-quatreheures !
– Ce sera long ! Mais que neferais-je pas pour vous ? Allons ! Je vous lepromets ! Parlons donc de choses sérieuses.
Et, instantanément, elle lui montra un masquegrave, d’une beauté intelligente et sévère, dans l’encadrement desmerveilleux colliers de perles qui faisaient le tour de sonopulente chevelure d’or, glissaient de ses oreilles, encerclaientson cou, retombaient sur sa chair d’albâtre en girandoles.
Au-dessus de la table, elle avait joint sesmains longues, chargées de bagues, habiles à éprouver le bronze,l’ivoire, la soie, les belles étoffes, glissa entre elles unporte-plume.
– Écrivez, comme moi, sur tous cesfeuillets, dans ces vides, ces mots : « Ce matin,lundi, cinq heures ! » Puisque Askof n’est pas là,il faut bien que vous me serviez de secrétaire ! Pourquoin’est-il pas là, Askof ?
– Parce que je lui ai dit que vous ne luidonneriez rendez-vous qu’à trois heures et demie du matin ! Jevoulais vous parler de cet homme avant que vous le revoyiez !Méfiez-vous de lui, mon cher ami… Il vous déteste… Il vous détesteparce qu’il m’aime…
– Je ne vois pas, exprima Jacques d’unefaçon froidement évasive qui serra le cœur de la belle Sonia… je nevois pas, en vérité, la relation…
– Oh ! je sais ! je sais !Je sais que vous ne m’aimez pas. Mais il s’est peut-être imaginéque je vous aimais… et peut-être s’est-il imaginé aussi que vousm’aimiez !
– Ensuite ? Ma belle amie, vous mestupéfiez. Le baron d’Askof sait que je suis fiancé depuislongtemps et il me connaît assez pour ne pas me faire l’injure decroire que si j’avais levé les yeux sur une personne comme vous,Sonia, qui êtes la plus belle et la plus intelligente des femmes,mon dessein n’aurait pas été de vous consacrer ma vie ! Or, mavie ne m’appartient plus !
Il avait prononcé toutes ces phrasesrapidement, tout en continuant de travailler.
Quand il avait parlé de sa fiancée, leporte-plume avait tremblé dans les mains de Sonia…
– Enfin, poursuivit-il sans lever latête, est-ce que mon attitude, toujours des plus correctes…
– Dites : des plus froides…corrigea-t-elle… Nous avons toujours l’air, quand nous sommesensemble, de deux hommes d’affaires… Vous n’avez pas toujours étéainsi.
– Quoi ?
– Oui, au début de nos relations, quandil s’agissait pour vous de me conquérir… Oh ! de me conquérirà vos projets, de faire de moi votre chose dans le but d’accomplirvotre dessein… rappelez-vous comme vous étiez galant, empressé… Moncher, d’autres qu’Askof ont pu vous croire épris, moi, toute lapremière…
– Allons donc, vous voulez rire !Excusez-moi, Sonia, je dois vous paraître un peu…
– Oui, un peu brutal…
– Merci, je méritais un autre mot, maisvous êtes une femme trop supérieure pour n’avoir pas compris, dèsle premier jour, qu’il ne pouvait y avoir dans ma pensée de placepour l’amour, à l’heure où elle était si entièrement, si férocementprise par l’abominable politique.
– Eh bien ! mon cher, sans doute quevous me voyez plus supérieure que je ne le suis en réalité car… (cedisant, elle s’était levée et, dérangeant quelques livres dans labibliothèque, elle avait glissé sa main dans une cachetteprofonde)… car, lorsque je recevais les billets que voici ;j’ai eu la naïveté de vous croire amoureux, oui, moncher !
Et elle jeta devant lui un sachet parfumé dontquelques lettres s’échappèrent. Il les parcourut, sourit etdit : « C’est pourtant vrai ! »
– Vous me mentiez donc ! Il n’yavait pas un mot sincère dans tous ces jolis compliments !
– Non, Sonia, je ne vous mentaispas ! Si vous voulez absolument que je vous répète ce que jevous écrivais alors, je vous dirai encore : « Sonia, vousêtes adorable ! » Et c’est même à cause de cela que je nevous l’ai plus écrit ! J’ai eu peur de vous adorer, ma chèreamie, voilà toute l’histoire.
– Jacques, continua-t-elle d’une voixgrave, j’ai vu aujourd’hui Mlle de la Morlièreà la Chambre. Savez-vous bien qu’elle est jolie ? Trèsjolie.
Jacques ne répondait pas… Il fronçaitterriblement les sourcils. Elle eut l’incroyable courage de luidemander :
– Vous l’aimez, n’est-ce pas ?
– Oui, répliqua l’autre, brusque etfurieux.
Sonia n’avait pas bougé. Deux lourdes larmescoulaient maintenant le long de ses belles joues.
Alors, elle aussi, se mit à écrire… à écrire…,et puis ce fut elle qui reprit la parole, d’une voix qu’elleessayait d’affermir.
– Je vois, dit-elle, que c’estpour lundi, cinq heures du matin, ce jour-là vous triompherez, ounous serons séparés pour toujours ou réunis dans la mort, ce quiest la même chose, car je ne vous survivrai pas. La viem’ennuierait trop après des heures pareilles, excusez-moi donc, monami, si avant cette minute tragique j’ai voulu savoir… Je ne mereprocherai pas de vous avoir détourné une seconde de votre but etje me déclarerai satisfaite de ce triste entretien, s’il a pu vousmettre en garde contre Askof.
– C’est lui d’abord, interrompit Jacques,qui nous a fait connaître l’un à l’autre et, de cela, je lui seraiéternellement reconnaissant. C’est lui qui a imaginé de fairecommuniquer votre hôtel avec ce débit de boissons et de fairecreuser une porte dans le mur de mon appartement de l’avenue d’Iénade telle sorte que, lorsqu’on me croit chez moi, je suistranquillement ici, à démolir la Constitution, aidé par la plusaimable et la plus dévouée des secrétaires ! C’est Askofencore qui a trouvé ce curieux moyen de communiquer entre nous,grâce au plus amusant et au plus insoupçonné des mots d’ordre« le truc des cacahuètes ! »
– Oh ! depuis que la liste voléenous est revenue dans un cornet de cacahuètes, vos cacahuètesm’épouvantent !
– Finissons-en avec ces bulletins,voulez-vous ? Puisqu’il est entendu que nous nous méfionsmaintenant d’Askof, il est inutile, quand il viendra tout àl’heure, qu’il les voie…
– Mais comment ferez-vous parvenir cesbulletins de convocation ? demanda Sonia, vous ne lesconfierez pas à la poste ?
– Jamais de la vie ! C’est à vousque je les confierai ! C’est par votre entremise qu’ilsparviendront à leur adresse. Il n’y a encore que vous et moi quiconnaissions l’heure exacte à laquelle j’ai fixé l’extraordinaireconvocation des Chambres. Ma chère amie, vous ferez signer cesbulletins par Lavobourg dans la journée de dimanche ; sasignature légalisera en quelque sorte cette exceptionnelleconvocation et déterminera les plus hésitants… Mais, comprenez-moibien ! À partir de la minute où Lavobourg aura signé, il nefaudra plus que Lavobourg vous quitte ! Car alors nous seronstrois à connaître l’affaire et je trouve que c’est beaucoup, mais,au fond, si Lavobourg ne vous quitte pas et si vous ne cessez de lesurveiller, je serai tranquille.
– Je vous le promets, Lavobourg signeraet ne me quittera pas. Mais pour faire parvenir ces convocations àleur adresse, comment ferai-je ?
– Vous avez vu l’homme qui est venutantôt de Versailles ?
– Oh ! parfaitement !
– Eh bien ! cet homme qui est un amisûr du général Mabel sera, dans la nuit de dimanche, au bal duGrand Parc avec vingt soldats de mon ancien bataillon du Subdamoun,caserné en ce moment à Versailles. Ces hommes me sont dévouésjusqu’à la mort. Ils seront à Paris dimanche, en civil. Ce sont euxqui déposeront à la dernière heure, entre les mains mêmes desparlementaires désignés, toutes les convocations après que vous lesaurez remises à leur chef, l’émissaire que vous connaissez. J’aifait retenir une loge pour vous au bal du Grand Parc qui commence àminuit et demi. Vous vous y rendrez avec des amis et Lavobourg,naturellement… À deux heures du matin, l’homme s’approchera de vouset vous lui donnerez le paquet sous le manteau.
– Tout cela est parfait !
– Ah ! encore une grave besogne.Quand Lavobourg aura signé les bulletins, vous les mettrezvous-même sous enveloppe et vous inscrirez avec soin sur cesenveloppes les noms de la liste.
– Alors, dites-moi, Jacques… Il mesemble… il me semble que je comprends… mais c’est bien audacieux ceque vous allez faire là… alors, vous… vous ne convoquez que lesdéputés et sénateurs de la liste ?
– Évidemment !
– Eh bien ! et les autres ?
– Les autres n’auront pas, par hasard,été touchés par la convocation qui se sera égarée ou qui leurarrivera trop tard… je tiens des bulletins en réserve que jene leur ferai parvenir, à ceux-là, que lorsque tout sera terminé…et alors, nous serons en pleine légalité ! Nousaurons déjà voté la révision de la Constitution !
– Et le président de la République danstout cela ?
– Nous laisserons le chef de l’État endehors de toute l’affaire ; il ne l’apprendra que lorsque lesChambres seront déjà à Versailles. Il n’aura pas à intervenir. Onne touchera pas à sa personne, ni à son grade, si j’ose dire. Etcomme la loi n’aura pas été violée, il n’aura qu’à laisser faire.Son silence et son abstention, c’est tout ce qu’on lui demande,pour le moment.
– Et après ? questionna Sonia,curieuse.
– Après, voici comment les choses vont sepasser :
« À cinq heures du matin, les Chambresauront décidé la révision immédiate et la réunion de l’Assembléenationale à Versailles pour le matin même. La séance durera dixminutes, pas plus. Là-dessus, les sénateurs et les députés quireprésentent la nation et qui s’arrogent le droit de passer, en unepareille crise, au-dessus de la procédure inutilement dilatoire del’inscription et de la publication au Journal officiel, serendent à Versailles (des autos seront prêtes). À sept heures,l’Assemblée nationale entrera en séance et décidera de commencer larévision sur l’heure, émettra un vote déclarant suspect legouvernement, nommera pour la durée des travaux de révision ungouvernement provisoire réduit à sa plus simple expression :un duumvirat !
– Qui seront les duumvirs ?
– Moi et votre ami Lavobourg… chargés,comme on dit, d’expédier les affaires courantes, de veiller à lasécurité de l’Assemblée et de protéger ses travaux.
– Mais croyez-vous que l’Assemblée voussuivra dans cette voie ?
– J’en suis sûr. D’ici là, je l’auraieffrayée. Ils feront ce que je voudrai. Le président du Sénat à quirevient la présidence de l’Assemblée aura, à Paris même, signé unordre donnant au général Mabel, commandant la place de Versailles,la garde de l’Assemblée nationale. Quand l’Assemblée arriveralà-bas, elle trouvera avec joie toutes les troupes debout et monfameux bataillon dans la cour du château, tout cela prêt à lasoutenir et à la défendre, mais entendez-moi, Sonia, prêt aussià la faire marcher, si j’en donne l’ordre àMabel !
– Mon Dieu ! tout ce que vous medites-là est à peine croyable… Mais, à Paris, dès que le bruit desévénements du matin se répandra et que l’on saura ce qui se passe àVersailles, le gouvernement, qui dispose de tout Paris, marcheracontre Versailles !
– Vous oubliez qu’il marchera alorscontre la loi !
– Eh ! mon cher, ne jouons pas surles mots. Il prétendra que c’est vous qui l’avez violée !
– Non, il ne prétendra pas cela, car jene lui en laisserai pas le temps !
– Et Flottard ! Vous oubliezFlottard ! le gouverneur civil du gouvernement militaire deParis ! Il accourra avec ses troupes.
– Ah çà ! mais Sonia, vous ne m’avezdonc pas entendu ? Je vous ai dit que l’Assemblée nommeraimmédiatement un gouvernement provisoire de duumvirs dont je seraile chef. Il n’y a pas cinq minutes, vous entendez, cinq minutes quej’aurai été chargé, moi, par l’Assemblée légale de la nation, de sasécurité, que j’aurai expédié téléphoniquement l’ordre d’arrêterFlottard et tous les membres du gouvernement déclarés suspects etla plupart de nos plus fortes têtes !
– Jamais Cravely n’obéira !
– Me prenez-vous pour un niais ?Croyez-vous que j’aie besoin de cet imbécile ? C’est lapréfecture qui marche, ma chère Sonia !
– J’ai toujours dit que le préfet depolice était un parfait galant homme !
– Oh ! il ne marchera que sinous réussissons ! Il ne voudra rien faire avant lecoup de téléphone de Versailles, mais alors, couvert par unepseudo-légalité, il sera à fond avec nous. Jusqu’à cette minute, ilne nous servira qu’à isoler ceux dont nous voulons êtredébarrassés. Certains fils téléphoniques reliant les ministères auPalais-Bourbon seront, à partir d’une certaine heure, dansl’impossibilité de servir ! Oh ! nous avons pensé àtout ! On pigera ces bons messieurs de l’extrême-gauche aulit. Oh ! on ne leur fera pas grand mal ! Ils auront unréveil étonné, voilà tout ! Et maintenant, avez-vousconfiance ?
– Quel homme vous faites, Jacques !Si vous réussissez, où vous arrêterez-vous ?
– Moi, mais ma chère, vous oubliez que jesuis avant tout un bon républicain.
Ils en avaient fini avec les bulletins. Il enfit un paquet qu’il enveloppa simplement dans un journal et le luitendit :
– Tenez ! Vous avez dans vos bellesmains la destinée de la République…
Il savait ce qu’il faisait en se débarrassantentre ses mains du précieux colis. D’abord s’il pouvait redouterpersonnellement une hésitation dernière de ce cœur pusillanime deLavobourg, il était sûr que celui-ci ne saurait point résister àSonia et qu’il signerait sur sa prière ou sur son ordre. Ensuite,l’affaire maintenant était en route quoi qu’ilarrivât !
La jeune femme accepta le dépôt avec uneallégresse intérieure sans égale.
Elle s’était rapprochée de lui et le brûlaitde la flamme ardente de son regard.
Il ne sut point lui résister quand elle luiprit la main et qu’elle l’entraîna en lui disant :
– Venez ! Il faut que vous sachiezoù, jusqu’à demain soir, je cache les bulletins… Si par hasard ilm’arrivait un accident, il faut tout prévoir…
Déjà elle avait soulevé le rideau et pénétréavec lui dans sa chambre… Elle lui lâcha la main, fit de lalumière, parut ne pas s’occuper de lui, n’être nullement gênée parla présence de cet homme dans cette pièce où il n’avait jamaispénétré et où était préparé le repos de la célèbre Sonia Liskinne,dans un luxe rare et troublant.
Cependant, le parfum délicat et souverain donttoute cette intimité de jolie femme était imprégnée agissait surlui comme sur un collégien, en dépit de toute sa force d’âme, etdéjà il entendait à peine ce qu’elle lui disait.
Il regardait glisser la forme désirable sur letapis où l’on avait jeté des peaux de bêtes ; il la vit montersur un tabouret qui lui faisait une sorte de piédestal, se haussersur la pointe des cothurnes, ce qui lui permit d’atteindre auxrayons d’une petite bibliothèque qui se trouvait à la tête dulit.
– Tenez ! c’est ici ! Derrièrece livre… personne n’ira les chercher là… je les mets là avec lafameuse liste… Vous ne savez pas ce qu’il y a encore dans ma petitecachette ? Tenez ! le cornet de cacahuètes… le cornet depapier rose… que nous avons trouvé sur la table du boudoir avec laliste qui m’a été si mystérieusement rapportée à moi ! Tout demême ! quel curieux mystère ! et pourquoi cescacahuètes ?
– Sans doute, répondit Jacques qui fiteffort, lui aussi, pour dire quelque chose… sans doute pour nousfaire comprendre que celui qui nous rapportait la liste volée étaitun de nos amis, Un de ceux qui viennent quelquefois travailler icile soir avec moi… et qui connaît le chemin des cacahuètes et quin’a pas voulu se désigner autrement… Alors ? alors, ma chèreSonia, ne pensons plus aux cacahuètes !
Il avait dit cela d’une voix si étrange et sinouvelle… Elle le regarda du haut de son tabouret…
Il était près d’elle et il lui tendit la mainpour qu’elle descendît. Elle prit cette main qui était brûlante etsauta légère comme Diane chasseresse.
Cependant, le haut talon de son cothurne lafit, un quart de seconde, chanceler.
Un quart de seconde ! un quart deseconde ! Il ne faut qu’un quart de seconde à l’Amour ou à laMort qui guettent, poussés par la Destinée.
Pendant ce quart de seconde-là, Sonia glissasur la poitrine de Jacques. Il l’y retint. Elle poussa un soupir etil lui donna un baiser. Et, pendant les secondes qui suivirent, etles minutes, et les heures… tout fut oublié !
Par la petite porte secrète, à trois heures etdemie du matin, le baron d’Askof arriva mystérieusement dans leboudoir de Sonia Liskinne.
Il s’assit et attendit le commandant.
Contrairement à son habitude celui-ci était enretard. Le baron s’étonna quelque peu et un quart d’heures’écoula.
Askof commençait à s’énerver.
Il avisa soudain, sur la table, une sorte desachet indien qu’il n’avait jamais vu. Que faisait là cet objetinconnu ? Curieux, il s’en saisit et l’ouvrit.
Des lettres ? Des lettres de l’écrituredu commandant. Il les lut.
Et, pendant qu’il les lisait, un méchantsourire errait sur ses lèvres cruelles.
Ces lettres dataient de plusieursmois :
« Belle Sonia, je vous ai vue en rêvetoute la nuit. Et cependant je ne suis point amoureux, mais je sensque je vais le devenir si vous continuez à déployer pour moi desgrâces dont je suis indigne. Oubliez que vous êtes une femme etnous collaborerons et nous ferons, tous deux, de grandes choses.Essayez de devenir laide pour me faire plaisir. Et surtout ne voushabillez plus comme hier soir, ne vous coiffez plus comme hiersoir, ne me parlez plus avec le sourire d’hier soir !Appliquez-vous à être toujours avec moi le contraire de ce que vousavez été hier soir, ou alors je perds la tête, ma pauvre tête dontj’ai tant besoin ! C’est entendu, hein ? ma chèrecamarade. »
Une autre finissait par ces mots :
« Ils sont fous de vous, comme je lescomprends. Moi, je ne vous aime pas ; c’estplus ! »
Un billet :
« Je n’oublierai jamais les deux heurespassées à vos côtés, cet après-midi, vous êtes la plus étonnantedes femmes. Comment pourrai-je me passer de vous ? »
Et un rendez-vous :
« Cette huit, nous travaillerons de deuxheures à quatre heures du matin, dans notre cher petit boudoir.Comptez sur moi. Oui, j’ai pensé à vous ! Vous êtesextraordinaire avec vos reproches ! Je ne pense qu’àvous ! Je ne puis rien sans vous ! Vous êtes l’objet dema perpétuelle admiration ! Avez-vous reçu mesfleurs ? »
Et ces seuls mots sur un autrebillet :
« Merci. Vous êtes l’unique ! »
Froidement, Askof replaça les billets dans lesachet et mit le sachet dans sa poche.
À ce moment, il lui sembla entendre un légermurmure. Il prêta l’oreille. Il ne s’était point trompé ; onparlait dans la chambre de Sonia.
Doucement, il se leva, passa derrière leparavent de Coromandel, souleva la lourde tapisserie et écouta cesdeux voix qui étaient derrière la porte.
Alors, il laissa retomber la tapisserie etrevint à sa chaise, plus pâle qu’un mort.
Soudain il se leva et, par la porte secrète,quitta le boudoir de la belle Sonia.
Quelques minutes plus tard, un homme, coiffédu képi et de la pèlerine des employés de l’octroi, sortait dudébit de vin de Petit-Bon-Dieu fils, remontait la rue, traversaitle pont du chemin de fer et sautait dans une auto fermée, quistationnait à l’angle d’une petite rue transversale. Il donna uneadresse au chauffeur : place du Palais-Bourbon, et la voiturepartit à une allure folle.
L’homme mit la tête à la portière et regardaderrière lui. Il vit qu’une autre auto, sortie d’il ne savait où,le suivait et à la même allure.
Ayant vu cela, le baron d’Askof, car c’étaitbien lui, se rejeta au fond de sa voiture, se débarrassa de sonmanteau et de son képi, souleva un coussin, ouvrit un coffre, yprit un chapeau et un pardessus qu’il revêtit aussitôt, puis ilattendit.
À deux pas de la Chambre des députés, habitaitLavobourg. C’est chez Lavobourg que le baron d’Askof serendait.
Il sauta de l’auto et sonna. Avant qu’on nelui ouvrît, il eut le temps d’apercevoir d’une part, à l’extrémitéde la petite rue qui longeait le Palais-Bourbon, l’auto qui l’avaitsuivi et qui s’était arrêtée auprès du quai, à un endroit d’où ilétait facile de surveiller la porte de la maison habitée parLavobourg, et, d’autre part, il pouvait voir, au coin de la rue duPalais, deux silhouettes qui appartenaient, à n’en pas douter, àdeux agents de la Sûreté.
La porte ouverte, Askof gravit rapidement lepremier étage et sonna de nouveau. Un domestique vint ouvrir.
– Prévenez M. Lavobourg qu’il fautque je lui parle à l’instant…
À ce moment, la porte du cabinet de travails’ouvrit et Lavobourg parut.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Entrezdonc !
Askof se jeta dans le bureau. Sa figure étaitencore affreusement bouleversée.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Il y a, moncher, que vous êtes…
Et il lui dit le mot dans l’oreille, plusquelques détails.
– Qu’est-ce que vous meracontez-là ? Pourquoi venez-vous me trouver à une pareilleheure !
– Vous estimez que la nouvelle que jevous apporte n’en vaut pas la peine ?
– Je ne vous crois pas !
– Eh bien, mon cher, allez chez elle, etnous en reparlerons quand vous reviendrez !
– Avec le commandant ! mais c’estimpossible… Je sais qu’elle était coquette avec lui comme avectous, mais lui, il ne la regardait même pas ! Quediable ! Il a autre chose à faire ! Qu’est-ce qui vous adit ça ?
– Personne… J’en reviens, moi, duboulevard Pereire, et je les ai surpris… par le chemin descacahuètes… je me suis trouvé seul dans le boudoir… et je lesai entendus se parler dans la chambré… Ils y sont encore :allez-y !
Lavobourg chancela, il ne pouvait plusdouter.
– Écoutez, Lavobourg, mon auto est enbas, montez dedans. Vous trouverez dans le coffre le manteau et leképi de l’employé d’octroi. Le mot d’ordre, ce soir : septcacahuètes. Constatez simplement la chose et revenez. Je vousattends ici.
– J’y vais ! fit l’autre.
– Eh bien ! tenez… prenez monpardessus, relevez le col, coiffez mon chapeau et jetez-vous vitedans mon auto. Les agents de la Sûreté qui surveillent votre portecroiront que c’est moi qui repars !
Askof entendit la porte de la rue qui serefermait et l’auto qui démarrait.
Alors il revint au bureau abandonné parLavobourg. Il constata que le grand homme politique procédait à unebesogne de prudence et de sécurité personnelle quand il était venule déranger.
Sur les braises de la cheminée, des papiers,jugés compromettants sans doute, finissaient de se consumer.
Vingt minutes s’étaient à peine écoulées quandla porte se rouvrit pour laisser passage à Lavobourg, qui neparaissait guère plus calme qu’au départ.
– Askof, j’ai tenté en vain depasser ! Ne m’aviez-vous pas dit que le mot d’ordre était de« sept » cette nuit ?
– Mais oui ! et c’est celui qui m’aservi !
– Eh bien ! quand je déposai lescacahuètes, l’homme du comptoir les regarda et me dit en secouantla tête :
– On ne passe pas !
Je voulus continuer mon chemin ; il fitun signe et deux clients lâchèrent aussitôt leur tabouret… Je n’aipas insisté… me voilà revenu… Ah ! j’avais si grande envie depénétrer ostensiblement dans l’hôtel ! Mais quoi !c’était avertir l’autre et je ne l’aurais plus trouvé ! Enfin,l’hôtel était surveillé par la police.
– Oh ! fit Askof en sifflant…Oh ! ce qu’ils sont forts ! ce qu’ils sontforts ! Ils se sont doutés qu’il y avait quelquechose de pas naturel dans mon départ précipité… et ilsontchangé de mot d’ordre !
– Mais qui ils ! repritl’autre, extraordinairement fébrile. Me direz-vous, à la fin, pourqui nous travaillons, vous et moi ? Me direz-vous qui setrouve derrière Jacques du Touchais ? Car enfin, puisque vousle détestez, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais, il fautqu’il y ait quelque chose qui vous fasse agir… De qui êtes-vousl’esclave ? Et de qui donc, moi, jusqu’à ce jour, ai-je été lepantin ?
Askof, à cet appel, se souleva et se prit àmarcher de long en large comme une bête qui s’apprête à prendre sonélan pour briser les barreaux de sa cage, mais peu à peu cetteagitation se calma et il revint s’asseoir à sa place, détendu déjà,presque calmé.
– Inutile ! fit-il d’une voixsourde ; je ne pourrais vous dire !
– Le parti pour lequel nous travaillonsest donc bien puissant ! Est-ce un parti politique ? Unparti de finances ? Un parti religieux ?
L’autre secouait toujours la tête…
– Vous n’y êtes pas ! fit-il. Vousretardez ! C’est quelque chose de plus extraordinaire encoreque tout cela ! Et puis n’insistez pas ! Je ne vous ledirai pas !
– Pourquoi ?
– Parce que je tiens à ma peau !Écoutez, Lavobourg… il n’y a qu’un point sur lequel nous puissionsnous entendre… c’est sur lui… sur le« commandant » ! En somme, il ne s’agit que decelui-là. C’est celui-là que nous détestons, vous et moi !
– Ah ! je le hais ! je voudraisle tuer… Demain, je le provoquerai… nous nous battrons enduel !
– Et il vous tuera ! Vous serez bienavancé ! Non ! nous pouvons mieux que ça ! Etencore, moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu, en venant vous trouverici, en vous disant ce qu’il en était, en déchaînant votrecolère ! C’est à vous d’agir maintenant ! Vous pouvezruiner son affaire ! Vous savez que c’est pour lundi !Vous pouvez le faire arrêter d’ici là ! Et quand on aura misla main dessus, on découvrira une partie du pot aux roses.
– L’assassinat de Carlier !
– N’essayez pas de me faire dire ce queje ne puis pas dire…
– Alors qu’est-ce que vous voulez que jefasse : aller trouver le président du Conseil ?
– Qu’est-ce que vous lui direz ? QueJacques va tenter son coup lundi ? Mais quel coup ? Nousn’en savons encore rien, ni vous ni moi ! Il n’y a que lui quile sache ! Lui, et peut-être Sonia… Mais je sais qu’il comptesur vous… que vous êtes au premier plan de la combinaison et quevous serez averti au dernier moment. Sans doute va-t-il vous dictervotre rôle demain… Eh bien, attendez tranquillement jusqu’à cemoment-là…
Lavobourg regarda Askof.
– Quand vous êtes arrivé dans le boudoir,fit-il avec une certaine hésitation honteuse… ils étaient dans lachambre ?
– Je vous l’ai dit…
– Combien êtes-vous resté de temps dansle boudoir ?
– Plus d’une demi-heure ! Ahça ! mais, mon cher, que voulez-vous que je vous disedavantage ? C’est le bruit de leurs baisers qui m’aaverti !
Lavobourg fit entendre une sourde plainte etpassa une main tremblante sur son visage en feu.
– C’est entendu ! fit-il, c’estentendu, mon cher, vous pouvez compter sur moi…
– Alors, adieu !
– Vous verrai-je cetaprès-midi ?
– Oui, sans doute à l’hôtel du boulevardPereire… et si vous ne m’y voyez pas aujourd’hui… vous m’y verrezcertainement dimanche, où nous sommes invités à déjeuner…
– Je saurai peut-être tout alors… J’auraipeut-être à vous faire signe !
– Eh ! mon cher, gardez-vous-enbien ! Il faut que vous agissiez seul ! On ne se méfiepoint de vous ! Moi, je ne puis faire un pas sans avoir surmes talons la police de l’X mystérieux. On m’a vu entrer de nuitchez vous ! Cela n’a pas d’importance ! car cela m’estarrivé plusieurs fois et on vous croit sincèrement de lacombinaison ! Mais si je voulais tenter une démarcheinquiétante ou douteuse… pénétrer chez Flottard par exemple… jeserais mort avant d’avoir pu franchir le seuil de son cabinet…Oh ! on ne m’a pas pris en traître, on m’a averti !
– Mais enfin, pardonnez-moi d’insistermaintenant, puisque nous voilà des complices… qui est ceon, qui est cet X mystérieux ?
– Mon cher, si je vous le disais, jepourrais craindre que les murs de cette maison ne s’effondrent pournous ensevelir tous les deux !
Mossieur Hilaire, je vous prie, voulez-vouslâcher un instant votre politique pour vous occuper de votrecommerce. Je vous demande pardon, messieurs, d’interrompre uneconversation aussi intéressante, mais, n’est-ce pas ? à côtédes intérêts de la République, il y a ceux de la Grande Épiceriemoderne.
Ainsi s’exprimait, dans un langage pompeux etchoisi, Mme Virginie-Zénaïde-Félicité Hilaire,s’adressant à son mari d’abord et aux amis de son mari ensuite,trois des principaux membres du club de l’Arsenal qui avaient portéau secrétariat de ce cercle politique, célèbre pour ses opinionsavancées et son influence à l’Hôtel de Ville, M. Hilairelui-même.
Ce n’était point cependant que M. Hilairese sentît un goût très prononcé pour les triomphes passagers de lavie publique, mais Mme Hilaire avait de l’ambitionpour deux et elle rêvait d’être la femme d’un conseillermunicipal.
Comme toujours, M. Hilaire avait cédé àMme Hilaire dont il avait une sainte terreur.
C’était une femme de tête.
Elle trônait au comptoir-caisse, et le mot« trôner » n’est point de trop pour suggérer l’image decette dame opulente et dominatrice, hissée au centre de cetappareil imposant qu’était le comptoir de la Grande Épiceriemoderne.
Ah ! Virginie, la petite servante duPollet, avait engraissé depuis qu’elle avait connu ce pauvre petitgarçon qu’était alors la Ficelle. (Chut ! si la Ficelle nousentendait !) Et qu’ils avaient quitté tous deux leur premierétablissement de la rue Saint-Roch.
– Une boîte de pois demi-fins, énuméraMme Hilaire, une boîte de pois fins, une boîte depois extra-fins ! Ah ! à propos, M. Hilaire,avons-nous encore des pommes coupées du Canada ?
– En tout cas, je vous prie de croirequ’à l’enterrement de Carlier et de Bonchamps on se comptera ;c’est mardi qu’on les enterre ! Funérailles nationales !s’écria l’un des plus « conséquents » membres du club del’Arsenal en chipant une poignée d’amandes dans un sac qui bâillaità sa portée.
– Monsieur Tholosée ! fit entendreMme Hilaire, voulez-vous aller voir avec vos amisau petit café du coin si j’y suis, car j’ai du travail par-dessusla tête ! Je vous enverrai M. Hilaire quand je n’auraiplus besoin de lui ! Allons, monsieur Hilaire, je vous aidemandé si nous avions encore des pommes coupées duCanada !
– C’est des têtes coupées qu’il nousfaudrait ! s’écria cette grande bringue de Tholosée enentraînant ses amis hors du magasin et en bousculant deux bravesbourgeois qui se faisaient tout petits pour le laisser passer.
– Entrez donc, messieurs, c’est un grandfou, il n’est pas méchant ! Eh bien, comment ça va, monsieurFlorent ? Et vous, monsieur Barkimel, vous m’avez l’air toutchose !
– Madame Hilaire, vous recevez des gensqui vous feront du tort ! émit timidementM. Barkimel.
– Pourquoi donc ? demandaM. Hilaire en se redressant, comme on dit, sur ses ergots, cesont mes amis du club de l’Arsenal ! Ils ne veulent que lebien du peuple. La preuve c’est qu’ils m’ont élu !
– Pour sauver la République !répliqua Florent en haussant les épaules.
– M. Hilaire n’est pas plus bêtequ’un autre, fit Mme Hilaire, froissée… Et ce n’estpas lui qui se laissera éblouir par les galons d’un soldat dequatre sous. Vous pouvez le dire de ma part au Subdamoun !
– Tu vas un peu loin, Virginie, relevaM. Hilaire, visiblement gêné.
– Fiche-moi la paix !
– Virginie… chacun peut avoir sesopinions ; nous avons les nôtres, mais il est inutile de nousfaire perdre la clientèle de Mme la marquise duTouchais !
– Qu’elle la garde, sa clientèle !Une pimbêche !
– Virginie, je t’en prie ! s’écriaM. Hilaire, hors de lui ! Tu oublies donc ?
– Qu’est-ce que j’oublie ? Qu’est-ceque j’oublie ? clama-t-elle.
Et carrément elle descendit du comptoir…
– Ah ! Monsieur Hilaire, nous allonsnous expliquer une fois pour toutes ! et nous verrons si, àl’avenir, tu auras encore des mots à double entente qui« médusent » tes amis ! Veux-tu me faire le plaisirde passer un instant dans la salle à manger ?
M. Hilaire ne se le fit pas répéter deuxfois…
La porte fut refermée avec fracas !
– Qu’est-ce qu’il va prendre !susurra M. Florent, consterné.
Mme Hilaire, dans la salle àmanger obscure et humide, se laissait aller à la fougue de soncaractère vindicatif.
– J’oublie quoi ? Que j’ai été ladomestique de Mme la marquise ? Eh bien, oui,je l’oublie, parce qu’il me convient de ne point me rappeler untemps où si j’étais moins que rien, M. Hilaire, lui, n’étaitqu’un imbécile qui se laissait tondre la laine sur ledos !
– Virginie ! Je t’en prie… Onpourrait t’entendre… Ne crie pas si fort !
– Je crierai si ça me plaît… A-t-onjamais vu un tel dadais avec sa Mme lamarquise ! Tu en as plein la bouche quand tu prononces cesmots-là. Oh ! ne fais pas le malin, tu sais. Au fond, jeconnais tes sentiments… Tu as beau faire le démocrate, tu nedemanderais peut-être pas mieux que de retourner lui cirer seschaussures à Mme la marquise et à son Jacques defils qui joue les petits Bonaparte que ça en est à crever derire ! Tais-toi ! Tu n’as jamais eu qu’une âme delarbin !
– Virginie…
À ce moment, on frappa à la porte.
– C’est quelqu’un qui désirerait parler àM. Hilaire…
Virginie alla regarder à travers le carreaudont elle fit glisser le rideau, du bout des doigts.
– Tiens ! fit-elle, voilà justementl’ancienne bonne sœur, la dame de compagnie de ta marquise !Je vais la recevoir, moi, ne te dérange pas !
Et elle rentra dans le magasin, se plantadevant Jacqueline et lui dit :
– Madame désire ?
Jacqueline, n’apercevant pas M. Hilaire,paraissait embarrassée. Elle dit, avec une certainehésitation :
– Mon Dieu, madame, je désirerais avoirdu savon…
– À quel parfum, madame ? Nous enavons au…
– Oh ! madame, simplement un morceaude savon de Marseille, pour la lessive…
– Bien, madame, mais je ne pouvais pasdeviner, n’est-ce pas ? Garçon, occupez-vous de Madame, etelle gravit les degrés du trône.
Quand elle fut servie, Jacqueline prit soncourage à deux mains, car cette grosse dame qui la regardait d’unefaçon si majestueuse du haut de son comptoir lui faisait un peupeur et elle osa lui demander si monsieur Hilaire n’était paslà.
– Si, madame, il est là, mais je vouspréviens qu’il est très occupé.
– J’aurais un petit mot à lui dire.
– Mais, madame, je le luitransmettrai.
– C’est de la part deMme la marquise du Touchais…
– Que ce soit de la part de n’importequi, madame, je suis Mme Hilaire ! je vousprierai de me confier ce que vous avez à dire à mon mari.
À ce moment, la porte de la salle à mangers’ouvrit et M. Hilaire fit entendre ces motsrésolus :
– Mademoiselle Jacqueline, voulez-vouspasser dans la salle à manger, je vous prie ?
Jacqueline, tout effarée, mais heureuse decette intervention inattendue, s’empressa de profiter del’invitation pour fuir la terrible Mme Hilaire…
Et la porte se referma sur celle qui avait étésœur Sainte-Marie-des-Anges et sur celui qui avait été laFicelle.
À la caisse, Mme Hilairesuffoquait. Dévorant sa honte, elle se mit à faire de longuesadditions dans le dessein d’arriver à reconquérir sonsang-froid.
Dans un coin du magasin, M. Florent etM. Barkimel qui s’étaient fait servir un petit porto aucomptoir de dégustation, détournaient la tête pour qu’ellepût croire qu’ils ne s’étaient pas aperçus de l’incident.
Retournons dans la salle à manger où, avec unedécision et une autorité dont il était lui-même étonné et, disonsle mot, épouvanté, car il ne pouvait s’empêcher de songer auxterribles conséquences de son coup de tête, M. Hilaire avaitfait entrer Mlle Jacqueline.
– Merci, monsieur Hilaire, dit la vieilledemoiselle, je viens vous demander un service de la part deMme la marquise.
– Dites vite ! fit Hilaire, qui, levisage tourné du côté de la porte, craignait de voir apparaître sonirascible épouse.
– Mme la marquise, en sepromenant le soir près du Grand Parc ou en sortant du théâtre, a euquelquefois l’occasion de rencontrer un vieillard tout courbé parles ans qui vend des olives et des cacahuètes. Elle voudrait savoirabsolument qui est ce personnage, sa condition au juste, son nom etoù il habite… et elle a songé à vous, qui lui avez toujours été sidévoué, jusqu’au moment où vous vous êtes lancé dans cette vilainepolitique.
– Halte-là ! s’exclamaM. Hilaire, Mademoiselle Jacqueline ! je ne vouspermettrai point de dire que je ne suis plus dévoué àMme la marquise. Jamais je n’oublierai qu’elle futjadis à Dieppe la marraine de notre pauvre petit, qui n’eut point,du reste, l’occasion de profiter d’une aussi haute protectionpuisqu’il attrapa la coqueluche et en mourut ! Paix à samémoire ! Je rendrai à Mme la marquise lepetit service qu’elle me demande ! Demain, après-demain auplus tard, Mme la marquise saura ce qu’elle désiresavoir ! Dites-le-lui de ma part !
Il ouvrit la porte et tous deux rentrèrentdans le magasin.
– Je vous assure, mademoiselleJacqueline, faisait tout haut M. Hilaire, je vous assure quenous ne pouvons baisser nos prix ! Il y a une telle crise surle commerce.
Ainsi conduisit-ilMlle Jacqueline jusqu’à la porte de la rue ;puis il revint vers le comptoir.
Mais Mme Hilaire ne disaitrien ; elle ne le regardait même pas et continuait à faire desadditions !
C’était le supplice qui commençait etM. Hilaire savait qu’il serait terrible.
Il poussa un soupir queMme Hilaire ne voulut pas entendre, car celaentrait dans le supplice de M. Hilaire que sa femme fûtsourde… Et ce n’était pas tout ! À sa surdité et à sonmutisme, elle ajouterait bientôt la mort par la faim ! toutsimplement…
Quand l’heure du déjeuner arriverait,Mme Hilaire déclarerait « qu’elle n’avait pasfaim »… et effectivement elle s’assiérait à table mais netoucherait à rien.
Et le soir, à dîner, elle repousseraitégalement toute nourriture, comme une suffragette en prison.
Si bien que vers les dix heures,Mme Hilaire, qui n’aurait rien pris de la journée,ce qui était vraiment excessif pour une personne habituée commeelle à ne se priver de rien… ne manquerait point de se trouver malet de s’écrouler sur le plancher.
C’est à ce moment que M. Hilaire devraitse précipiter sur sa victime en faisant entendre des cris dedésespoir qui feraient rouvrir les yeux et la bouche de son épouse.Les yeux seraient mourants, la bouche dirait d’une voixexpirante : « Porte-moi dans ma chambre ! »
La chambre était au premier étage etMme Hilaire pesait cent deux kilos !
Voilà pourquoi M. Hilaire soupirait.
Cette journée du samedi fut particulièrementinquiétante pour M. Hilaire.
Si sa femme avait été de meilleure humeur, ileût pu espérer la faire consentir à aller voir les danses dans lesétablissements du Grand Parc mais, après la scène qu’ils avaienteue, il ne fallait plus y songer !
Vers le soir, les nouvelles devinrent simauvaises et l’écho des rumeurs des faubourgs populaires simenaçant que M. Hilaire ne fut nullement étonné de voir entrerdans son magasin le citoyen Tholosée, qui tenait une feuille de ladernière heure et qui criait une fois de plus qu’il fallait sauverla République.
Il venait annoncer à M. Hilaire que tousles clubs, dans tous les districts, étaient convoqués le soir mêmeen séance exceptionnelle pour prendre des résolutions et émettredes vœux destinés à soutenir et au besoin à forcer la main augouvernement et à la commission d’enquête dans leurs poursuites« contre les assassins de Carlier et deBonchamps ! »
Ayant conseillé à M. Hilaire de se rendrede bonne heure, vers les sept heures et demie au plus tard, à sonposte de secrétaire, Tholosée, de plus en plus excité, reprit lechemin de l’Arsenal.
Mais il laissait M. Hilaire dans lajoie.
Sous prétexte de se rendre au club pour yaccomplir des devoirs « inéluctables », M. Hilairesortirait de bonne heure, et, ma foi, il ne serait pas autrementfâché de remplacer une soirée qui avait menacé d’abord d’êtreplutôt pénible, qui s’était annoncée ensuite comme exclusivementpolitique, de la remplacer, disons-nous, par une nuit de plaisir,de chants et de danses au Grand Parc. Il irait au bal, en compagniede ses braves amis Barkimel et Florent, lesquels ne le gêneraienten rien dans ses recherches.
Fort de ce que le farouche Tholosée venait dedire devant sa femme et après avoir calculé que la défaillance deMme Hilaire se produisait généralement vers leshuit heures et demie après le dîner, il s’exprima ainsi :
– Tu vois, Virginie, que je ne pourraipas dîner. Du reste, je suis comme toi, aujourd’hui je n’ai pasfaim. Je partirai pour l’Arsenal à sept heures et demie.
Mais à sept heures et demie il dut déchanterquand toutes les portes du magasin ayant été fermées, il vitMme Hilaire glisser dans sa poche la clef de ladernière ouverture basse percée dans la tôle et s’acheminer vers lasalle à manger, où la bonne venait de découvrir une soupièrefumante.
Mme Hilaire, sans paraîtreémue par les émanations du potage aux légumes, s’assit et se mit àlire le journal apporté par le citoyen Tholosée.
M. Hilaire la considéra d’un œilconsterné.
– Virginie ! lui dit-il de son tonle plus humble et le plus engageant, Virginie, as-tu bientôt finide me faire de la peine ? Tu sais que je dois être à septheures et demie au club ; pourquoi me refuses-tu la clef de laporte ? Il faut que je m’en aille !
Silence de Virginie.
– On me blâmera et on me cassera… et tuseras bien avancée… toi qui désires avoir un mari conseillermunicipal.
« Tu ne veux pas manger ? Et tout àl’heure, il arrivera ce qui arrive chaque fois ; épuisée parle besoin, vaincue par la faiblesse et victime de ton amour-propre,tu t’écrouleras sur le plancher, et je croirai une fois de plus quetu vas mourir, moi qui t’adore !
En effet, voilà soudain que Virginie laisseglisser sa tête sur son épaule, ouvre la bouche comme pour exhalerun dernier soupir et montre des yeux expirants ; puis, elles’écroule sur le plancher assez adroitement cependant pour ne pointcasser la chaise.
– Là ! qu’est-ce que je tedisais ! s’écrie M. Hilaire, hors de lui. Cette fois, ilne pousse aucun cri de désespoir, mais montre tous les signes de laplus folle exaspération.
Et comme son malheur veut qu’il ait à côté delui un baril de mélasse dans lequel trempe la pelle à servir, ilcharge cette pelle d’une abondante marchandise et envoie, à toutevolée, son cataplasme sur la figure agonisante deMme Hilaire.
Fin du silence de Virginie et résurrection dela bonne dame.
– Brigand ! hurle-t-elle !Bandit ! Cartouche ! Robert Macaire ! Balaoo !Chéri-Bibi !
– Enfin, tu parles !
Virginie s’était relevée sans l’aide depersonne et, tout en vomissant ses injures encombrées d’un siropqui lui coulait de toutes parts, elle s’était ruée sur sonmari.
Mais ce dernier n’avait point quitté la pelleà mélasse et déclarait froidement qu’il n’hésiterait point àsacrifier le reste du tonneau si Mme Hilaire neconsentait à reprendre ses esprits.
Alors, vaincue, elle se mit à pleurer.
Ce n’était point un spectacle charmeur quecelui de Mme Hilaire pleurant dans sa mélasse. Maisil apitoya ce bon M. Hilaire.
– Allons, poupée ! fit-il, plus émului-même qu’il n’eût fallu le paraître en un pareil moment pourgarder tout le bénéfice d’une telle victoire… je vois ce que c’est…Tu veux que je te porte dans ta chambre, comme les autres fois.
Et il porta Mme Hilaire dansleur chambre du premier étage, déployant une force peu commune pourson âge déjà mûr.
M. Hilaire ne redescendit de cettechambre que le lendemain matin pour l’ouverture du magasin, car ledimanche, le magasin, servi par un personnel restreint, étaitouvert jusqu’à midi.
Mme Hilaire apparut bientôt àson tour.
Elle s’en fut à son comptoir et vaqua à sesoccupations coutumières avec une mine satisfaite et une grâcenonchalante dont tout le monde fut charmé. M. Hilaire tout lepremier.
« Au fond, songea-t-il, ce n’est pas uneméchante femme. Elle est dépourvue de rancune. »
Sur ces entrefaites, survintMlle Jacqueline, son livre de messe à la main.M. Hilaire s’empressa auprès d’elle, pour lui dire toutbas :
– Je ne sais rien encore, MademoiselleJacqueline ! Il m’a été impossible de sortir hier soir… maisce soir… soyez sûre.
Et il lui jeta tout haut :
– Qu’est-ce queMlle Jacqueline désire ?
Mais tout de suite il se rendit compte que sonmanège avait manqué de légèreté et de naturel. De son côté,Mlle Jacqueline rougit. Il rougit à son tour. Ellebalbutia :
– Je désirerais des mendiants et desnoisettes avelines, monsieur Hilaire.
– À quatre francs le demi-kilo ?
– Oui.
En la servant, il risqua un coup d’œil du côtédu comptoir. Mme Hilaire faisait ses additions.Elle ne devait s’être aperçue de rien.
– Vite, filez !
Jacqueline s’en alla. M. Hilaire revintau comptoir, les mains dans les poches, avec un airdétaché :
– Ma bonne Virginie, fit-il à son exquisemoitié, si tu veux, nous irons faire un petit tour cetaprès-midi !
Silence de Virginie.
– Je t’offre une promenade envoiture !
Silence de Virginie.
– Ce soir, nous pourrions aller authéâtre !
Silence de Virginie.
– Au bal !
Silence de Virginie.
M. Hilaire n’y tint plus. Il se claqua lacuisse, croisa les bras, fit :
– Oh ! Oh ! Oh !
Et puis, en moins de temps qu’il n’en fautpour le dire, il avait bondi jusqu’à la salle à manger où, en untournemain, il s’était débarrassé de son tablier à bavette, avaitrevêtu son veston, qui pendait à une patère, et coiffé son chapeaumelon du dimanche.
Une demi-minute plus tard, il était dans larue.
Monsieur Hilaire ! clamaMme Hilaire.
Mais M. Hilaire ne répondit point à cetappel qu’il jugea trop tardif et il continua hâtivement sonchemin.
Au coin de la rue Saint-Antoine, il rencontraMM. Barkimel et Florent, qui venaient chez lui, effrayés parles nouvelles du jour.
– Nous dansons sur un volcan ! ditM. Barkimel.
– Sur ce que vous voudrez, répliquaM. Hilaire, mais dansons !
Et il les entraîna.
Ce dimanche, malgré l’heure matinale, les ruesétaient déjà animées d’une foule oisive, inquiète, prêtantl’oreille à tous les bruits, prompte à s’émouvoir et traduisant sonémotion par des cris, des proclamations, des chants.
Il y avait des mouvements de troupe. Deuxbataillons qui avaient quitté leur caserne pour venir renforcer lagarde du Palais-Bourbon où continuait de siéger la commissiond’enquête, furent acclamés.
Flottard, le gouverneur civil, qui passa àcheval, entre deux généraux, arborant un magnifique costume copiésur celui des commissaires aux armées, fut hué et acclamé tour àtour.
Un peu partout, de vigoureux horions furentéchangés.
Les éditions spéciales des journaux vinrentapporter des nouvelles de la commission d’enquête.
En dépit du secret extraordinaire dont elleentourait ses travaux, on savait qu’elle avait décidé de demander,dès le début de la séance de lundi, la suspension de l’immunité etde l’inviolabilité parlementaires pour plus de cent cinquantedéputés et sénateurs dont on donnait les noms et qu’ellerendait responsables de l’assassinat de Carlier.
En tête de liste, on lisait le nom ducommandant Jacques.
Mais revenons à nos trois promeneurs, àMM. Hilaire, Barkimel et Florent, qui, en arrivant place del’Hôtel-de-Ville, furent si brutalement bousculés qu’ils serésolurent à passer sur la rive gauche. Mais là, ils trouvèrentl’université en ébullition et, pour fuir une charge de cavalerie,ils durent se réfugier dans une cour. Ils s’aperçurent qu’ilsétaient en plein club des Francs-Archers, mais qu’ils avaient perduM. Hilaire, lequel avait soudain disparu.
Paris était encombré maintenant de ces clubsque soutenaient mystérieusement les communistes internationaux, enattendant leur tour…
Les cercles populaires avaient établi leurtyrannie dans tous les districts et leurs orateurs ne se gênaientplus pour déclarer que « la Convention française n’avait rienfait de bon tant qu’elle n’avait pas été dominée par laCommune » ! De là à prêcher un gouvernement de l’Hôtel deVille, il n’y avait plus qu’un pas !
Sans compter que les clubs se permettaientd’envoyer des délégués au gouvernement, qui était obligé de lesrecevoir !
Ils lui signifiaient des réclamations et desrésolutions, et même des dénonciations ! De la dénonciation àla mise en accusation, il n’y avait pas loin non plus !
M. Florent secouait la tête devant lesgémissements de ce pauvre M. Barkimel.
– Ils auront beau faire, ilsn’approcheront jamais de ce club des Jacobins de dictatorialemémoire, où les membres du Comité de Salut Public venaient prendrele mot d’ordre du peuple, où l’on donnait la liste des suspects,des accapareurs et des « agents de Pitt et de Cobourg »que le tribunal révolutionnaire se chargeait de son côté d’envoyerà la guillotine !
Au fond, M. Florent tremblait dans saculotte ; ce qu’il en disait, c’était pour rabaisser lasuperbe de M. Hilaire, secrétaire de l’Arsenal et pour étonnerM. Barkimel par son érudition. Mais il commençait à n’êtrepoint plus rassuré que l’ex-marchand de parapluies !
Et ce fut lui qui, le premier, demanda àquitter cette cour où un orateur de carrefour s’écriait :
– Le peuple seul, citoyens, jouit duprivilège de ne pas se tromper ! Il faut que le peuple envoiedes commissaires dans les provinces ! Il faut qu’il destituetous les généraux et qu’il les remplace par des enfants du peuplecomme le firent les Français en 93 ! Il faut que les soldatsélisent leurs officiers ! et nous n’aurons plus à compter avecl’aventure d’un commandant Jacques qui est la honte de laRépublique ! Citoyens ! Le monde a les yeux survous ! Vous faites l’admiration de l’univers ! Etc’est le club de l’Université et des Francs-Archers qui sauvera laFrance et l’Europe du dernier effort de la tyrannie !
– Sortons ! souffla M. Florenten saisissant un pan de la jaquette de M. Barkimel !
– Oui, sortons, grelottaM. Barkimel. Cet homme me fait peur… il parle comme unbolchevick !
Et ils se dirigèrent vers la sortie.
Ils avaient perdu leur sauvegarde, ce bonM. Hilaire dont ils appréciaient par-dessus tout l’amitiétutélaire et qu’ils fréquentaient avec assiduité à cause de sasituation exceptionnelle au club de l’Arsenal.
Ils le retrouvèrent sur le trottoir, regardantde droite et de gauche et paraissant fort en peine…
– Mes amis, leur dit-il, vous n’avezpoint vu un vieux bonhomme qui a des lunettes noires, qui marchetout courbé et qui a au bras un petit baril plein d’olives et decacahuètes ! Tout à l’heure, il est entré une minute dans lacour du club des Francs-Archers, le temps de dire un mot à deuxhommes qui se trouvaient à côté de vous. J’ai couru après lui, maisles deux hommes m’ont bousculé et je n’ai plus revu le marchand decacahuètes. Je me suis retourné du côté des deux hommes et je neles ai plus revus non plus !
– Et que voulez-vous faire avec votremarchand de cacahuètes ? demanda M. Florent.
– Eh ! bien, lui acheter descacahuètes, répondit M. Hilaire.
Soudain il jeta un cri et se faufila avec unerapidité surprenante parmi les groupes.
MM. Barkimel et Florent crurent l’avoirperdu encore une fois. Mais ils le rejoignirent sur le quai et toutde suite il leur fit signe de se tenir tranquilles et de setaire.
Alors ils s’aperçurent que M. Hilairesuivait deux individus d’une tenue et d’une allure singulières.
Au premier abord, ces deux individus donnaientl’impression de matelots, avec leur déhanchement, leur façon demarcher en tanguant, leur manière de rouler les mâchoires commes’ils exprimaient le jus d’une éternelle chique. Mais leur figuren’avait pas cet air bon enfant et naïf que l’on voit aux marins enbordée dans les villes. Il se dégageait de toute leur personnequelque chose de redoutable et ils étaient loin d’inspirer, àpremière vue, la confiance.
Enfin, ils parlaient le langage des piresapaches.
MM. Barkimel et Florent ne purentcomprendre l’intérêt que pouvait avoir M. Hilaire à suivreainsi ces formidables drôles. Ils firent comme lui cependant.
M. Hilaire était fort attentif à ce quise disait devant lui, bien que MM. Florent et Barkimelrestassent persuadés qu’il ne devait pas comprendre plus qu’euxcette étonnante conversation.
– Mon vieux Jean-Jean, papa n’apas l’air à la rigolade aujourd’hui. Il a déposé douzecacahuètes sur la table au frangin qui jaspinait auxFrancs-Archers !
– Douze, c’est une de moins quetreize ? répliqua Polydore.
– Et quand on en reçoit treize,m’est avis qu’on peut numéroter ses os !
– T’as vu que l’braillard a pâli !j’parie que v’là un frangin qu’a voulu écouler du Cravely plus queça ne faisait plaisir à papa !
– Possible, il n’est pas encore à lacoule ! Il vient de tirer cinq longes (cinq années) en« Centrousse ». Et à ce qu’il paraît qu’il n’a rien eu deplus pressé que de rouquiller au faubourg pour retrouver sonancienne tôle de la rue Saint-Margot. C’est là que papal’a trouvé.
– Oui, maintenant, il faudra qu’il marchedret (droit) pour le mignard (le commandant).
Tout à coup, ils se retournèrent, car il leursemblait qu’ils étaient suivis d’un peu trop près.
Ils lancèrent un tel coup d’œil àMM. Barkimel et Florent que ceux-ci n’eurent plus la force nid’avancer ni de reculer.
– Eh bien ! fit M. Hilaire,qu’est-ce qui ne va pas ?
– Est-ce que nous n’allons point bientôtquitter ces quais ? exprima en tremblant M. Barkimel.
– Je serais d’avis, dit M. Florent,que nous fassions un petit tour au bois de Boulogne avantdéjeuner !
– Ma foi ! fit tout à coupM. Hilaire, ça va ! Et, en deux bonds, il avait atteintle marchepied de l’autobus qui venait de s’arrêter et où venaientde monter justement MM. Jean-Jean et Polydore.
Les deux bourgeois suivirent et ne furent paspeu épouvantés de se retrouver sur la plate-forme côte à côte avecles deux terribles mathurins qui, cette fois, s’étaient mis à lesdévisager d’une façon farouche.
– C’est-y que t’as un faible pour les« casseroles » ? demanda Jean-Jean à Polydore.
– Pas pu que té, mon vieux ! non,pas pu que té, répondit Polydore. Et, j’vas même te raconter eunepetite histoire qui te fera ben gondoler à c’t’occas…
– J’la connais ! fit Polydore !C’est l’histoire du nommé Gésier qui n’avait qu’un œil et à qui onavait dit : filez-le, couchez-le, levez-le et ouvrezl’œil !
– Juste ! Pauv’ Gésier ! il m’afilé, il m’a couché, il m’a levé. (Ilm’a suivi le jour et la nuit.) Mais il n’ouvrira plus jamaisl’œil ! Tu te rappelles ce coup de savate !
– Quoi ? La rousse de tous les payspeut bien nous f… la paix ! On fait pas de mal ! On estses s’héros ! On a fait l’Subdamoun… l’gouvernement nous afélicités !
– Quéqu’t’en dit, Polydore ? Si onleur secouait l’médaillon ?
– Je descends, je descends !grelotta entre ses dents M. Barkimel.
– Nous descendons au prochain arrêt, fitM. Florent, qui n’en menait pas plus large.
– Alors, vous me lâchez, fit tout hautM. Hilaire. Je croyais qu’on allait faire un tour aubois ?
– Je n’en ai plus envie, déclaraM. Barkimel.
À l’arrêt suivant, M. Barkimel etM. Florent se jetèrent hors de la voiture. Ils furent rejointspar M. Hilaire qui riait de leur effroi.
– Eh bien, vous êtes rien capons, voussavez !
– Je me demande, s’écria M. Florentsitôt que l’autobus eut disparu avec fracas, je me demande quellesorte de plaisir vous pouvez bien trouver à écouter un langageaussi effroyable ?
– Écoutez, mes amis, dit M. Hilairequi semblait « avoir son idée », je vous offre à déjeunerdans un petit restaurant situé en face de la gare des Batignolleset qui a une spécialité de tête de veau dont vous me direz desnouvelles !
– J’adore la tête de veau !acquiesça M. Florent. En route donc !
Vers les midi et demi, les trois amis firentleur entrée dans un restaurant au coin de deux rues animées.
La salle était déjà à peu près pleine.
– Messieurs, fit Hilaire, qui semblaitchercher quelque chose ou quelqu’un… si vous le voulez bien,puisque cette salle est pleine, nous allons monter dans le cabinetdu premier étage.
MM. Florent et Barkimel, qui étaientarrivés en haut de l’escalier, poussèrent une sourde exclamation eteurent un mouvement de recul.
À une table, en face d’eux, contre la fenêtre,les deux formidables mathurins achevaient de déjeuner !
Et déjà, M. Barkimel entraînait àreculons M. Florent dans le trou du petit escalier entire-bouchon d’où émergeait à demi le long corps deM. Hilaire.
– Qu’avez-vous ? dit d’une voixcalme M. Hilaire. Et pourquoi tout ce tapage ?
Jean-Jean et Polydore s’étaient levés aprèsavoir jeté un billet sur la table ; ils se regardaientmaintenant en allumant leur cigare de six sous et ils avaientl’air, dans leur épais mutisme, de se concerter du coin de l’œilsur le genre d’opération qui allait les débarrasser pour toujoursde ces trois gêneurs qui les poursuivaient depuis le matin.
Leur dessein était devenu si visible et legrognement qu’ils firent subitement entendre en s’avançant droitsur le trio parut si épouvantable à MM. Barkimel et Florentque ceux-ci se mirent à pousser des cris d’écorchés.
Ils se jetèrent dans l’escalier.M. Hilaire qui les reçut dans ses bras prit aussitôt la paroleen ces termes :
– Messieurs, je vous assure que vous vousméprenez étrangement ; le hasard nous a conduits sur vospas ! Ces messieurs sont bel et bien d’inoffensifsbourgeois.
« L’un est mon ami Florent, qui a tenujadis une papeterie dans le district du Marais, l’autre est mon amiBarkimel, qui fut marchand de parapluies dans les mêmes parages. Jeles connais depuis quinze ans. Ils sont incapables, comme vous levoyez, de faire du mal à une mouche ! et il a suffi que vousles regardiez de travers pour qu’ils s’évanouissent dans mesbras !
– Et vous, qui jactez si bien, quiêtes-vous donc ? demanda M. Jean-Jean d’une voixterrible.
– Je suis M. Hilaire, directeur etpropriétaire de la Grande Épicerie moderne, fournisseur ducommandant Jacques, pour vous servir !
Cette déclaration produisit immédiatement sonpetit effet.
– Vous connaissez le commandantJacques ? demanda Jean-Jean sur un ton tout adouci.
– Si je le connais ! Nous avons faitnos premières études ensemble ! Et j’ai été longtemps auservice de Mme la marquise du Touchais !
– Vous connaissez la marquise duTouchais ? s’exclama Jean-Jean.
– Il connaît la daronne !répéta Polydore.
– Et Mlle Jacqueline, etMlle Lydie et toute la famille, et j’en suis fier,croyez-le bien ! Et si vous êtes de leurs amis, permettez-moide vous le dire : les amis de mes amis sont mes amis ! Lejour où, passant devant mon seuil, il vous plaira de venir boire àla santé du commandant, ce sera un beau jour pour la GrandeÉpicerie moderne.
– Puisqu’il en est ainsi, commençons toutde suite ! proposa Jean-Jean. Une tournée à la santé ducommandant !
Rassurés, MM. Barkimel et Florentserrèrent avec effusion les rudes mains de leurs nouveaux amis.
On appela le garçon. On but. On trinqua. Oncria : « Vive le commandant ! » et après unedernière accolade et un dernier coup d’œil sur la pendule, les deuxmathurins descendirent.
M. Hilaire se précipita à la fenêtre.
M. Barkimel dit àM. Florent :
– Commandons le déjeuner, moi, je meursde faim ! Eh bien, qu’est-ce que vous regardez là, monsieurHilaire ?
– Eh ! mais, ce sont mes deux hommesqui traversent le boulevard.
– Ces deux louches individus ont l’air devous préoccuper vraiment ! fit timidement M. Barkimel entirant la manche de M. Hilaire.
– Savez-vous bien qu’ils auraient eu biendes excuses de nous casser la figure ! ajouta M. Florent.Nous les suivons depuis ce matin !
– Sans doute, monsieur Hilaire, vous lesavez entendus parler entre eux de ce restaurant et vous nous avezfait la mauvaise farce de nous amener ici sans nousprévenir !
Mais M. Hilaire, toujours à son posted’observation, ne semblait rien entendre.
– Tenez ! les voilà qui entrent dansce bel hôtel, dit M. Barkimel qui s’était mis, lui aussi, àregarder à la fenêtre. Ma parole, ils entrent là comme chezeux !
Le garçon venait de remonter avec lescouverts. M. Hilaire se retourna vers lui et l’interrogea.
– Dites-moi, garçon ! quel est cebel hôtel, là-bas, de l’autre côté du boulevard ?
– Cet hôtel-là, répondit le garçon d’unevoix caverneuse, c’est celui de Mlle SoniaLiskinne, et le monsieur qui descend de voiture et qui entre dansl’hôtel, c’est M. Lavobourg, vice-président de la Chambre desdéputés, qu’on dit son ami et qu’est un traître à laRépublique ! Ces messieurs ont choisi ?
M. Hilaire commanda ce qu’il voulut.MM. Barkimel et Florent n’avaient plus faim.
Lavobourg s’était fait annoncer à Sonia.C’était la première fois qu’il allait la revoir depuis son terribleentretien avec le baron d’Askof.
La veille, il s’était présenté à l’hôtel versles cinq heures, mais on lui avait répondu que madame était sortieet qu’elle dînerait en ville.
Vers les onze heures, il était revenu àl’hôtel. On lui avait dit que madame s’était couchée, qu’elle avaiteu un violent mal de tête, qu’elle avait prié qu’on la laissâtreposer et qu’on avertît M. Lavobourg, s’il se présentait àl’hôtel, qu’elle comptait sur lui au déjeuner du lendemain.
Lavobourg avait passé la nuit du samedi audimanche sans fermer l’œil. Il n’avait point revu Askof, mais iln’avait cessé de penser à lui et à ce qu’il lui avait dit. Etil n’était plus sûr de rien !
Il ne doutait point qu’Askof fût très épris deSonia. Le baron avait peut-être parlé par jalousie. D’autre part,Lavobourg tenait d’Askof lui-même que celui-ci ne travaillait pourle commandant que contraint et forcé et qu’il détestaitJacques ! Askof n’avait peut-être imaginé toute cette horriblefable des amants surpris que pour le déterminer, lui, Lavobourg, àune vengeance qui aurait fait surtout son affaire, à lui,Askof !
Peut-être aussi avait-il dit lavérité ?
Lavobourg souffrait tellement de cettevérité-là qu’il était disposé de plus en plus à ne pas ycroire !
– Bonjour, Lucien !
Elle venait d’entrer. Elle avait une de cescharmantes toilettes floues d’intérieur, robe de déjeuner intime,faite de quelques chiffons, dont toute la « façon »consistait dans l’art avec lequel elle les drapait autour de sesbelles formes souples.
Rarement elle l’appelait ainsi par son petitnom.
« Lucien ! » Il la regarda.
Elle lui dit tout de suite :
– Vite que je vous rassure… tout vabien ! Il ne reste plus qu’une petite formalité dont je vousparlerai tantôt, et bientôt toutes vos transes seront finies…Voyons, racontez-moi tout ce que vous avez fait depuis que je nevous ai vu.
– Et vous ? fit-il brusquement. Laréplique était partie malgré lui.
Surprise du ton dont cela avait été lancé,elle le fixa avec audace, peut-être avec trop d’audace :
– Comment : et moi ?
– Oui, et vous ? Voilà deux joursque je me présente à votre hôtel et deux jours qu’il m’estimpossible de vous voir !
– Vous vous présentez à mon hôtel !On ne vous reçoit pas ! Vous savez bien que vous êtes chezvous, dans mon hôtel… Mais vous êtes fabuleux, mon cher ! Jedînais en ville, tout simplement… Voyons, Lucien, sérieusement,qu’est-ce que vous avez ?
– Rien ! Rien ! fit-il en luiprenant les mains et en les couvrant de petits baisers précipités…rien…
– Et puis, dit-elle, de sa belle voixgrave et richement timbrée, et puis, j’ai travaillé avecJacques !
– Ah !
– Cela vous étonne ? Pourquoidites-vous : « ah ! » de ce ton demélodrame ? Vous êtes toujours jaloux ? Vous m’amusez,vous savez, avec votre jalousie ? Ah ! mon pauvre ami, sivous saviez ce que je compte peu pour lui !
– Oui, oui, vous dites toujourscela ! Mais dois-je vous croire ? Et il lui souriaitmaintenant.
Lui, il ne croyait plus, non, il ne croyaitplus l’affreuse chose. Sonia était trop simple, trop franche et luimontrait un si honnête visage !
– Ne reparlons plus de ces enfantillages,supplia-t-il. Et causons un peu politique. Voyons ! Est-ce queje vais bientôt être mis dans le grand secret ?
– Tout de suite, mon cher, c’est-à-direaprès le déjeuner… Vous saurez tout. Et c’est moi qui suis chargéede tout vous apprendre ! Plaignez-vous ! Nous allonspasser un bel après-midi ensemble ! Voici le programme de lajournée :
« Déjeuner intime dans le petit boudoir.À ce déjeuner, il n’y aura que Jacques, que personne ne saura ici,Askof, qui viendra ostensiblement, vous et moi !
« L’après-midi, nous travaillons tous lesdeux. Le soir, nous dînons dans un restaurant du boulevard, vous,Askof et moi. Il faut que nous nous montrions, mon cher… Ensuite,nous irons au théâtre, et, à minuit et demi, au bal du Grand-Parc,où nous avons une loge.
« Quand on nous aura vus jusqu’à deuxheures du matin, faisant la fête, le gouvernement sera peut-êtrerassuré sur la grrrande conspiration !
« À deux heures, nous rentrons ici tousles deux où nous retrouvons Jacques et où nous l’aidons dans sondernier travail. Ainsi on ne se quitte plus jusqu’à ce que… jusqu’àce que nous ayons sauvé la République !
– Et il n’entre pas encore dans votrepensée que vous ayez à redouter quelque catastrophe ?
– Tout est possible, mais je ne la crainspas !
– Je vous admire !
On annonça le baron.
Elle alla au-devant de lui, lui serra la mainavec une grande cordialité et s’excusa de les laisser un instanttous les deux. Askof s’en fut tout de suite à Lavobourg :
– Eh bien ?
– Eh bien ! répéta Lavobourg enouvrant négligemment un journal… Avez-vous du nouveau ?
– Et vous ?
– Moi ? Ma foi non ! Je vousdirai que je n’ai pas ouvert une feuille depuis quarante-huitheures… et que j’ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à ce quise passe autour de moi ! J’ai essayé de faire parler Sonia.Elle a renvoyé ses confidences à une heure encore indéterminée…J’ai essayé de vous faire parler, vous ; vous avez été plusmystérieux à vous tout seul que tous les autres, réunis !
– Il me semble, fit Askof à voix basse,en regardant Lavobourg avec un certain étonnement, il me semblequ’il y, a un point sur lequel je n’ai pas été mystérieux avecvous !
– Oui, je sais… répondit brusquementLavobourg en jetant son journal ! L’histoire de Sonia et deJacques ! Eh ! bien, je vous dirai la vérité, mon cher,je n’y crois pas !
Askof recula d’un pas. Certes, il nes’attendait point à un pareil revirement.
– Alors, vous croyez que j’ai inventécette histoire ? Mais nous en reparlerons ! Chut !la voilà !
Sonia rentrait.
– Vite, mes enfants ! montons, leurjeta-t-elle joyeusement. Le commandant est arrivé !
Ils trouvèrent Jacques dans le petit boudoiroù la table avait été dressée. Ce fut tante Natacha qui servit.
Le déjeuner commença d’abord dans le plusprofond silence. Lavobourg observait Jacques et Sonia. Ils ne seregardaient même pas et paraissaient tout à fait à l’aise.
Enfin, le commandant se tourna versLavobourg :
– Mon cher Lavobourg, lui dit-il, noustouchons au but. Tout me fait croire que nous réussirons. En casd’insuccès, je prendrai tout sur moi. Sonia va vous demander tout àl’heure un petit service. Il s’agit de signatures. Si l’affairetourne mal, vous pourrez dire que ces signatures vous ont étéextorquées de force et sous menace de mort. Je ne vous contrediraipoint. En cas de succès, vous partagerez ma fortune. Nous aurons ungouvernement provisoire avec un duumvirat. Nous nous partagerons lepouvoir !
Lavobourg ne trouvait rien à répondre. Ilparaissait très occupé par son assiette et cependant les morceauxne « passaient » que très difficilement.
– Eh bien ! vous êtes sourd ?dit Sonia, impatientée.
– Non, ma chère, répondit-il… Lecommandant sait que je lui suis tout acquis et je lui souhaite lesuccès de son entreprise pour le pays. Quant aux dangers, je sauraien prendre ma part !
– Ce pauvre Lavobourg, dit en riant lecommandant, est de beaucoup le plus brave de nous tous ! Carau fond ! il est le moins rassuré et il marche quandmême ! Il est bon que vous sachiez que c’est sur mon ordre quecertains journaux ont répandu les bruits les plus sinistres,relativement aux desseins de la commission d’enquête. J’ai vouluimpressionner un peu mes troupes avant d’aller au combat, pourqu’elles sachent bien qu’il n’y aura de salut que dans la victoire.Baruch, le président du Sénat, m’a fait savoir que l’état d’espritde la Haute Assemblée était excellent et que la peur avait faittomber les dernières hésitations ! J’ai, d’autre part, de trèsbonnes nouvelles de l’armée. Elle est tout entière avec nous !Il ne tient qu’à nous d’avoir son concours. Elle nous le donnera sinous sommes la loi ! ne serait-ce qu’un quartd’heure, une demi-heure ! C’est suffisant ! Après elle nenous le retirera plus, car nous serons la force !
– Euh ! fit Askof… tout cela esttrès beau, mais j’aimerais mieux des noms de généraux…
– Avec cela que vous ne les connaissezpas ! dit Jacques. Mon cher Askof, je ne vous ai encore rienpromis. Vous nous avez été si utile, et vous vous êtes montré simerveilleusement ingénieux pour la garde de nos petits secrets etla sécurité de nos chères personnes, que je ne sais que vousoffrir. C’est bien simple, vous prendrez tout ce que vous voudrez,n’est-ce pas, Lavobourg ?
Askof avait fait un signe à Lavobourg et,après avoir pris congé, s’était éloigné, disant qu’il n’avait pasun instant à perdre. Aussitôt Lavobourg fit :
– Ah ! vous permettez ! J’ai unmot à dire à Askof !
Et il quitta la pièce, refermant la porte surJacques et sur Sonia.
Alors Askof lui fit entendre de le suivre àpas de loup dans un petit corridor obscur qui, par derrière,rejoignait le mur du boudoir.
Là, il fit glisser une étoffe et lui désignaune fente dans la cloison à laquelle Lavobourg appliquaimmédiatement un œil.
Ce qu’il vit ne fut point d’abord pourl’émouvoir :
Jacques et Sonia étaient debout tous deux.Jacques rangeait des papiers dans son portefeuille.
Puis ils échangèrent quelques motsinsignifiants.
Enfin Jacques prononça :
– Et maintenant pour sortir, il faut quej’aille me redéguiser… Au revoir, Sonia…
Et il se pencha avec une extrême politesse surla main qu’elle lui tendait. Mais comme il se relevait, elle luiprit la tête à pleines mains et lui planta sur les lèvres un baiserdont il se défendit à peine.
– Sonia, vous êtes folle ! Vous êtesfolle !
Et quand il put respirer :
– Et vous m’aviez promis d’êtreraisonnable !
– Jacques, je vous adore !
– Vous savez bien que c’estdéfendu ! pendant quarante-huit heures ! À ce soir…
Et il disparut par la petite porte derrière legrand portrait en pied.
Sonia resta quelques secondes immobile.
– Mais c’est vrai, que je suisfolle !
Et tout à coup, elle murmura :
– Je ne pense plus à Lavobourg,moi ! Où donc est-il passé ?
Elle le trouva dans le fumoir, fumant comme unsapeur.
– Quelle tabagie ! s’exclama-t-elle…je croyais que vous ne fumiez plus de cigare ! et vous prenezde l’alcool, maintenant ?
Lavobourg était étendu sur un divan et s’étaitfait servir une fine champagne.
Lavobourg stupéfia, cet après-midi-là, SoniaLiskinne par l’empressement plein de bonne humeur avec lequel il sesoumit à tous ses caprices.
Il ne s’étonna de rien et quand il sut cequ’on attendait de lui, il se mit immédiatement à la besogne etsigna tous les bulletins de convocation qu’on lui présenta.
À six heures, le valet de chambre deLavobourg, sur un coup de téléphone de son maître, vint avec unevalise l’habiller.
Sonia avait dit en riant à son ami qu’il étaitson prisonnier, qu’elle ne lui permettrait pas de faire un pas sanselle, prétextant qu’on pouvait avoir besoin de lui d’un moment àl’autre.
En secret, il glissa un pli à son valet dechambre qui reçut la commission de courir chez Hérisson. Le valetde chambre le quitta et revint le trouver presque immédiatement. Aumoment de sortir de l’hôtel, on lui avait fermé la porte au nez etdeux individus l’avaient assez grossièrement invité à venir faireune partie de cartes avec eux, dans la loge du concierge.
– C’est bien, Jean, fit Lavobourg enreprenant le pli : qu’il mit dans sa poche, allez jouer auxcartes, mon ami, et ne faites ici que ce que l’on vous permettra defaire. Vous êtes aujourd’hui aux ordres deMlle Liskinne.
Lavobourg alla trouver sa belle maîtresse etlui fit part de l’incident, sans en montrer, du reste, aucuneméchante humeur.
– Vous faites bien de ne pas vousfroisser, mon ami, lui dit Sonia. La consigne est générale. Lesecret est dans cette maison. On ne doit plus en sortir… qu’avecmoi ! Askof va venir tout à l’heure. Bien que je vousrecommande de ne rien lui dire qui ne soit absolument nécessaire,lui non plus ne nous quittera plus.
Et comme Askof entrait justement :
– Voici le baron ! Eh bien !partons ! Où allons-nous dîner ?
Ils allèrent dîner au bois, puis ils passèrentune heure dans un petit théâtre à la mode. Partout, ils firentsensation. D’abord, Sonia était très en beauté et on admirait aussi« l’abatage » de Lavobourg que quelques-uns croyaientdéjà sous les verrous.
Dès dix heures du soir, au Grand Parc, et dansles dancings, c’était une trépidation étourdissante et continue.Paris s’était mis là à virer, à tourner, à fox-trotter, àtanguer.
On jouissait de l’heure, dans la terreur dulendemain. Allait-on périr ? Allait-on être sauvé ? Enattendant, dansons !
Et les modes, comme aux pires temps duDirectoire, donnaient à cette cohue un air de mascarade.
C’étaient, dans la corbeille des loges, desFlores, des Hébés, des Grecques, des Orientales. Mais la plus belleet la plus admirée, ce soir-là, était, entre Lavobourg et le barond’Askof, qui avaient la fièvre de ce merveilleux voisinage autantque de leur vengeance prochaine, c’était la belle Sonia.
Quand elle apparut dans sa loge et qu’ellelaissa tomber son manteau, il y eut un murmure d’admiration.
Parmi ceux qui la dévisageaient avec le plusd’assiduité étaient trois personnages assis à une table à quelquespas de la loge.
C’étaient trois braves bourgeois qui nedevaient guère être habitués du lieu.
Ils paraissaient être plus offusqués par toutce qu’ils voyaient que transportés d’enthousiasme ! et latoilette de Sonia en particulier semblait exciter leurscritiques.
L’un d’eux fixait même l’artiste aveceffronterie. Elle tourna la tête et ne s’occupa plus de ces troisimbéciles qui ne savaient point rendre hommage à la beauté quandcelle-ci fait la grâce aux passants de lui montrer un peu de sesaimables secrets.
– Détourne la tête, courtisane éhontée,fit M. Barkimel à mi-voix, assez prudemment pour n’êtreentendu que de ses voisins, rougis si tu le peux encore, duscandale que tu provoques, femme indécente ! mais tu ne feraspas baisser les yeux à un honnête homme !
Mais M. Florent était d’un avisdifférent. Il ne l’envoya pas dire à M. Barkimel. Les deuxamis se chamaillèrent si bien que tout à coup M. Hilaire,visiblement agacé, se leva en priant ces messieurs de ne point sedéranger et en leur annonçant qu’il serait de retour tout de suite.Et il sortit du bal. C’était la troisième fois qu’il se livrait àce manège.
Il est incompréhensible ! exprimaM. Florent, et je me souviendrai de sa journée decongé !
Comme notre maître épicier venait de sortir,un monsieur, copieusement barbu, enveloppé d’un ample pardessus etcoiffé d’un chapeau de feutre mou qui lui descendait sur les yeux,vint s’installer sur sa chaise.
– Cette chaise est prise, déclaraM. Barkimel.
– Elle appartient à un de nos amis qui vavenir et qui ne sera pas content de trouver sa place occupée,ajouta M. Florent.
Mais les deux braves bourgeois pouvaient diretout ce qui leur plaisait, l’intrus ne paraissait même pas lesentendre.
– Enfin, monsieur, êtes-voussourd ?
– Quoi ? monsieur ? Qu’est-cequ’il y a ? Qu’est-ce que vous dites ?
– Nous vous disons que cette chaise estretenue !
– Non, messieurs, non, cette chaise n’estpas retenue. Quand une chaise est retenue, on met quelque chosedessus, mais il n’y avait rien sur cette chaise. Je la garde.
– Ah ça ! mais, monsieur, exprimaM. Florent avec une grande dignité qui fit l’admiration deM. Barkimel, ah ça ! nous prenez-vous pour desimbéciles !
Oui, messieurs ! répondit l’homme auchapeau mou.
MM. Barkimel et Florent se regardèrentavec des yeux de flamme comme s’ils se consultaient pour réduire enbouillie cet impertinent personnage ; puis, M. Florent,toujours avec la même dignité, laissa tomber ces mots :
– Du moment où vous le prenez sur ce ton,monsieur, nous n’avons plus rien à dire !
– Très bien ! fitM. Barkimel.
L’homme, avec sa chaise, s’éloignaitinsensiblement de la table, se rapprochant ainsi de la loge occupéepar la belle Sonia.
– Il a peur ! ditM. Florent.
– Tu lui as bien « rivé sonclou », dit M. Barkimel.
Sur ces entrefaites parut M. Hilaire, quis’étonna de n’avoir plus de chaise.
– C’est monsieur qui vous l’aprise ! expliqua M. Barkimel.
– Par exemple ! s’écriaM. Hilaire.
À ce moment, l’homme quitta la chaise ets’appuya de dos contre le coin de la loge de la belle Sonia etM. Hilaire courut reprendre son siège, ce qui fit sourirel’homme.
– Il n’a point « pipé »,observa M. Barkimel. Au fond, c’est un lâche.
– Sans compter qu’il a de drôles defaçons, cet olibrius, fit remarquer M. Florent. Regardez-le,comme il se glisse devant la loge, les mains derrière ledos !
– Moi, si j’étais à la place de la belleSonia, je me méfierais ! et je ne laisserais point pendrecomme ça mon réticule !
– Tenez ! voilà l’homme qui passedevant le réticule ! Il est passé ! et le réticule estparti !
– Au voleur ! s’écriaM. Hilaire d’une voix éclatante.
L’homme était déjà loin, se faufilant parmiles groupes du côté de la porte de sortie !
M. Hilaire se précipita : « Auvoleur ! Arrêtez cet homme ! » M. Hilaire futimmédiatement entouré, bousculé et même frappé.
– Quel voleur ? Quel voleur ?lui criait-on, et on le rouait de coups.
M. Hilaire, dégagé par un gardemunicipal, put enfin donner des explications :
– C’est un homme qui a volé le réticulede la belle Sonia !
Tous les regards se tournèrent vers la loge del’artiste.
– On vous a volé votre réticule ?demanda le garde.
– Moi ? répondit la belle Sonia,mais je n’avais pas de réticule !
– Mais enfin, je n’ai pas rêvé, s’écriaM. Hilaire, exaspéré… Il y avait bien là, tout à l’heure, unréticule qui pendait hors de la loge et que madame tenait à lamain !
– Cet homme est fou ! dit la belleSonia.
– Quand on a l’habitude de se divertir àce genre de plaisanterie, fit un autre, on reste dans les balsmusette !
– Monsieur n’a pas l’habitude defréquenter le beau monde, fit tout à coup une voix étrange,sourde, rauque, rocailleuse, qui semblait sortir de terre.
À cette voix, M. Hilaire tressaillit.
Il aperçut un vieillard effroyablement casséen deux par les ans qui se traînait ici et là, comme une larve,laissant derrière lui, à presque toutes les tables et sur le borddes loges, quelques-unes de ces petites cacahuètes dont il portaitun petit baril plein, à son bras tremblant.
– Ah ! voilà Papa Cacahuètes !voilà Papa Cacahuètes ! criait-on à diverses tables.
M. Hilaire avait enfin trouvé le marchandde cacahuètes qu’il cherchait. Il était tel queMlle Jacqueline le lui avait décrit. C’était bienlui qui intéressait tant la marquise du Touchais.
Alors, il oublia tout le reste pour ne pluss’occuper que de Papa Cacahuètes et il revint s’asseoir à sa tableen épiant toutes les manœuvres du singulier vieillard.
M. Hilaire, en lui-même, serépétait : « Cette voix ! Quelle est cettevoix ? J’ai déjà entendu cette voix-là quelque part,moi ! Mais quand ? Il me semble qu’il y alongtemps ! longtemps ! Bon ! le voilà qui revientpar ici ! Attention ! Il passe le long des loges !Voilà qu’on lui fait signe de la loge de la belle Sonia… Mais ils’en fiche ! Il ne se presse pas plus pour ça ! Là !Le voilà qui dépose un cornet de papier rose sur la loge. Maisqu’est-ce qu’elle a, la belle Sonia ? Eh bien ! et lemonsieur à la barbe d’or qui est à côté d’elle, il ne va pas setrouver mal ! »
De fait, dans la loge, le passage du PapaCacahuètes faisait sensation. Sonia s’était d’abord amusée de cevieillard bizarre, accueilli par les cris et les lazzis de tous.Puis elle s’était étonnée que la direction d’un établissement aussiriche permît à ce pauvre vieux de venir traîner ses loques aumilieu de tout son luxe.
– Ah ! c’est qu’il est biendifficile d’empêcher le père Cacahuètes de passer par où ilveut ! dit Askof ! Il est connu dans tous lesétablissements de nuit ! Il est l’ami de tous les fêtards, detoutes les noceuses… On dit qu’il a plus d’argent qu’il n’en al’air et qu’à force de vendre des olives et des cacahuètes, il aamassé un petit magot… Il y a beaucoup de légendes qui courent surle père Cacahuètes !
– J’ai entendu dire, émit Lavobourg,qu’il était de la police !
– C’est possible ! répliqua lebaron. Tout est possible dans cet ordre d’idées. Mais le pèreCacahuètes me paraît bien vieux, bien délabré pour qu’on attachequelque prix à ses services !
– Qu’y aurait-il de surprenant à ce quela police usât de lui pour faire parvenir certains motsd’ordre ! exprima Lavobourg à mi-voix. Nous en avons bien eul’idée, nous !
– Justement ! fit en riant le barond’Askof… j’ai eu cette idée de cacahuètes en voyant certain soir lepère Cacahuètes distribuer sa marchandise avec des airs demélodrame à ses clients ! Tenez, voilà le père Cacahuètes quirevient… faites-lui signe !
Lavobourg appela le bonhomme, Askof, au fondde la loge, le regard tranquille et le cœur en repos, regardaitvenir Papa Cacahuètes.
Le pauvre vieux s’avança sans se presser etdemanda à Sonia, de son effroyable voix rauque et sourde :
– Olives ? Cacahuètes ?
– Cacahuètes ! répondit Sonia.
– Pour combien, belle madame ?
– Pour ce que vous voudrez.
Le bonhomme prit une cuiller et s’en servitpour verser sa marchandise dans un cornet de papier qu’il ferma etqu’il déposa sur le bord de la loge.
Sonia aussitôt ne put s’empêcher de jeter unléger cri…
Le cornet était de papier rose… exactement lemême papier que celui qui contenait la fameuse liste qui avait étédérobée chez Jacques et retrouvée d’une façon si inexplicable chezelle !
– Oh ! ce papier ! dit-elle àvoix basse.
Et elle avança sa main tremblante.
– Qu’est-ce qu’il y a, belle dame ?demanda la voix rauque et sourde. C’est-y que ma marchandise nevous plaît point ?
– Si ! Si ! répondit hâtivementla belle Sonia, en finissant de développer le cornet.
Alors, sur le papier déplié, elle lut :« Vive le commandant Jacques ! »
– Ne trouvez-vous point celaextraordinaire ? murmura-t-elle en montrant le papier àLavobourg.
– J’ai des devises pour tous les goûts,moi ! Papa Cacahuètes se fiche pas mal de la politique !J’ai des devises : « Vive le commandantJacques ! » et j’en ai d’autres : « Vive legouvernement ! » Mais personne n’en veut, personne n’enveut du gouvernement ! C’est bien dommage, il va me resterpour compte.
– Ça va, ça va ! fit Lavobourgimpatienté.
– C’est bon, je m’en vais, fit PapaCacahuètes. Mais, t’nez, v’là quelques cacahuètes par-dessus lemarché ! c’est pour le monsieur qui vous accompagne, belledame ! non pas celui qui est si impatient, l’autre là-bas,celui qu’est au fond et qui ne dit rien !
Le baron tendit la main en souriant.
Le vieillard lui mit dedans un petit lot decacahuètes, mais qu’il compta au fur et à mesure.
– Une, deux, trois, quatre, cinq, six,sept, huit, neuf, dix, onze (à ce chiffre on vit le baron faire unmouvement de surprise)… douze (sa main trembla)… treize (le baronAskof s’appuya à la cloison)…
Sonia et Lavobourg le regardèrent. Il étaitdevenu effroyablement pâle.
– Qu’avez-vous ?
– Vous êtes malade ?
– Non ! oui ! unétourdissement !
– Eh bien ! partons, dit Sonia en selevant…
Elle jeta un coup d’œil sur Papa Cacahuètesqui, maintenant, bavardait avec les trois individus qui l’avaientdévisagée avec tant d’effronterie quand elle était arrivée dans saloge.
– Appuyez-vous sur mon bras, dit-elle àAskof ! vous me paraissez souffrir !
Si les légers incidents qui avaient marqué lepassage de Papa Cacahuètes dans la loge de la belle Sonia avaientému sérieusement la belle artiste, que dire de l’angoissegrandissante avec laquelle M. Hilaire écoutait maintenant lavoix du vieux !
Ah ! cette voix, ce qu’elle ressemblait àune autre voix qu’il avait bien chérie jadis ! Une voix qu’ilne pouvait jamais entendre sans tressaillir, une voix qui lui avaitinspiré toutes les peurs et tous les héroïsmes ! Certes !ce n’était pas la même ! Elle n’avait pas cet éclat horriblequi faisait trembler les entreponts aux temps prodigieux duBayardquand elle commandait le chambardement général et larévolte des forçats !
Ô souvenir ! Ô mémoire ! Ô livre dupassé qu’il avait bien pensé ne jamais rouvrir ! Tant de sangeffacé par tant d’honnêtes kilos de mélasse de la Grande Épiceriemoderne.
Pauvre M. Hilaire ! Pitoyable laFicelle ! Jadis mince comme un filin, aujourd’hui boudiné,grassouillet comme une andouille !
Voilà qu’il grelotte dans ses beaux habits dudimanche comme jadis dans les loques dont il recouvrait samisérable silhouette, au temps où il fallait tant travailler pourmériter un peu de paix dans cette vallée de larmes !
M. Hilaire, comme tout le monde, achetades cacahuètes.
– Dites donc, Papa Cacahuètes… fait-il ensurmontant l’émotion qui lui étreint la gorge… savez-vous bien quej’en vends, moi aussi, des cacahuètes ?
– Qué qu’vous voulez que ça mefasse ! répond le bonhomme fort désagréablement !…
– À vous, rien, peut-être, mais à moi, çame fait concurrence ! explique M. Hilaire qui veut êtreaimable en dépit de toutes les rebuffades du vieux.
– Monsieur est dans l’épicerie !exprime M. Florent.
– Vous n’avez pas besoin de le dire, çase voit !
– Combien je vous dois, mon bravehomme ? demande M. Hilaire, horriblement vexé.
– Il y a longtemps que Monseigneur estépicemard fit le bonhomme en empochant sa monnaie.
– Plus de quinze ans ! répondM. Barkimel.
– Quinze ans ! répéta PapaCacahuètes. La Bourse de commerce n’a plus qu’à bien setenir !
– Fichons le camp ! commandeaussitôt M. Hilaire dont la patience, cette fois, est àbout.
Mais le Papa Cacahuètes arrête un instant lebouillant M. Hilaire par les pans de son habit.
– Pardon, excuse, Monseigneur ? Maisdites-moi un peu, dans votre boutique, c’est-y qu’on vendraitde la morue ?
– Bien sûr qu’on vend de lamorue. Et puis après ?
– Mais d’la vraie, d’la bonne !D’la morue à l’espagnole ?
À ces mots, M. Hilaire chancela.Ah ! comme l’autre l’aimait, la morue àl’espagnole !
Tandis que, d’un air égaré, ses yeuxcherchaient la silhouette du marchand de cacahuètes qui avaitdisparu, ses lèvres murmuraient pour lui, pour lui tout seul et sibas que nul n’eût pu les entendre, les syllabes fatidiques quicommencent par un C et par un B.
– Ch… B… B ! Ch ! B…B… !
Dans le même moment, un grand tumulte éclatadans l’assemblée. Un homme était monté sur une table et lisait touthaut la dernière édition d’un journal du soir, le Journal desClubs, la feuille de Coudry. Et M. Hilaire, malgré lepiètre état auquel la morue à l’espagnole avait réduit son« moi », put entendre ceci :
« Club de l’Arsenal.Présidence du citoyen Tholosée. Compte rendu de la séance de nuit.Le citoyen Tholosée a mis aux voix et a réussi à faire voter parune assemblée délirante d’enthousiasme « patriote » unemotion tendant à ce que tous les clubs de la capitale demandent àla Chambre de rétablir la loi sur la peine de mort en matièrepolitique et au gouvernement de faire dresser la guillotine dupeuple sur la place de la Concorde quand cette place était digne des’appeler place de la Liberté ! En fin de séance, le citoyenTholosée a fait voter le vœu que la première tête qui tombera sousle couteau politique fût celle du commandant Jacques du Touchais,traître au pays et à la République ! »
Aussitôt, il y eut des cris, des acclamations,des injures, des horions ! On criait : « Vive lecommandant ! » et « À mort lecommandant ! » ou « À la maison de fous,Tholosée ! » « Au feu le club del’Arsenal ! » et, ce qui était plus important pourM. Hilaire : « À la rivière, le bureau del’Arsenal ! »
Aussitôt, M. Hilaire, qui s’était laissétomber défaillant sur une chaise, se trouva seul comme parenchantement. M. Barkimel et M. Florent avaientdisparu.
Puis tout à coup, il se trouve entouré d’ungroupe des plus hostiles. – Il paraît que c’est vous le secrétairede l’Arsenal ?
– Moi ! s’exclama M. Hilairequi eut un trait de génie… moi ! je ne sais paslire !
Le malheur était qu’il avait les pochesbourrées de journaux, ce dont on s’aperçut, et que ces journauxn’étaient point précisément de la nuance appréciée par les amis ducommandant !
« À l’eau ! À l’eau ! lesecrétaire du club de l’Arsenal ! » et déjà deux fortsgaillards faisaient mine de le charger sur leurs épaules.
Tout à coup, il y eut une voix rauque quiprononça :
– Voulez-vous bien laisser mon amitranquille ! vous n’allez pas lui faire du malpeut-être ! C’est un épicemard qui me donne mes cacahuètespour rien !
– Ah ! bien ! fallait le dire,Papa Cacahuètes !
Et ils lâchèrent ce pauvre M. Hilaire,qui déjà était plus mort que vif !
M. Hilaire regardait le marchand decacahuètes qui était resté près de lui, avec une émotionindicible ! Il ne pouvait dire dans sa reconnaissance que deuxmots, et encore il n’osait pas les prononcer bien haut…« Cher… Bib ! Cher ! Bib ! »soupirait-il les mains jointes, les genoux tremblants !
– Chut ! fit l’étrange vieillard enlevant un doigt sur sa bouche !
Et il lui fit le signe impératif de le suivre,tandis qu’il riait sourdement.
« Ah ! c’est bien son rire, jereconnais son rire ! On ne peut pas se tromper à un rirepareil ! Il n’y a pas deux rires au monde comme le rire de Ch…B… »
De quel pays de damnation revenait donc cerevenant ?
M. Hilaire, le physique malmené et lemoral profondément atteint, ne sachant exactement s’il devait seréjouir ou s’épouvanter d’une aussi prodigieuse rencontre,M. Hilaire traversa, derrière cette larve redoutable quirampait dans les ténèbres, le Grand Parc en tumulte.
L’histoire devait ranger cette nuit dudimanche au lundi qui précéda le plus audacieux des coups d’Étatparmi les « nuits historiques ».
Les mystérieux émissaires du commandantavaient fait savoir à ses principaux « amis » qu’ilseussent à se tenir, cette nuit-là, prêts à toute éventualité.
Au Sénat, le président Baruch avait eu unelongue conférence avec Michel, Oudard, Barclef et le grand juifSaroch. Celui-ci leur apprit qu’une tentative de corruption dirigéecontre la vertu civique et révolutionnaire de Flottard, legouverneur civil du gouvernement militaire, avait complètementéchoué.
– Nous saurons nous passer de lui !dit Baruch à Oudard qui se lamentait. Le commandant m’a promis qu’àl’heure décisive il ne serait plus permis à Flottard de sortir deson hôtel !
Baruch était un petit vieillard sec et têtuqui avait appris à aimer la République aux côtés des« purs » et qui s’était juré de l’arracher auxrévolutionnaires pour la ramener aux saines traditions des beauxjours qui avaient connu la toute-puissance du régime.
Pour cela, il n’avait pas hésité à mêler uninstant sa fortune à celle d’un soldat dont le concours lui étaitabsolument nécessaire mais il déclarait aux grands républicains quiétaient du complot et qui redoutaient l’avenir tout en déplorant leprésent que du moment qu’il était là, lui, « la Républiquen’avait rien à craindre ».
Jacques l’avait tâté pour lui demander s’ilvoulait être du gouvernement provisoire, mais, né malin, Baruchavait refusé, voulant rester à la tête de l’assemblée et réserverainsi le prochain avenir sans se brûler.
Au fond, il estimait que le règne dugouvernement provisoire serait très rapide, les travaux de révisionde la Constitution devant être menés tambour battant, après quoi,« les grands républicains », maîtres à nouveau de lasituation, seraient libres de se débarrasser de ce duumviratéphémère, avec plus ou moins d’élégance, selon l’attitude deJacques.
Cette nuit-là, que faisait Jacques ?Enfermé dans le mystérieux et élégant réduit de l’hôtel duboulevard Pereire avec Frédéric Héloni, alors que la police deCravely les croyait tous deux dans l’appartement de l’avenued’Iéna, il donnait ses derniers ordres à son fidèle lieutenant etprenait ses suprêmes dispositions.
En bas, dans la salle de Petit-Bon-Dieu, unevéritable garde, sous divers déguisements, l’attendait, arméejusqu’aux dents, garde qui devait l’accompagner à la Chambre et ledéfendre jusqu’à la mort contre toute tentative d’enlèvement, laseule qu’il redoutât avec la trahison qu’il fallait toujoursprévoir.
Mais la trahison devait venir d’un point qu’iln’avait pas prévu. Elle pénétra dans l’hôtel avec Lavobourg quirentrait en compagnie de Sonia du bal du Grand-Parc.
En chemin, l’auto avait déposé Askof à saporte. Le malheureux avait fait pitié à Sonia qui n’avait vu aucuninconvénient à s’en séparer, au contraire. Son rôle était fini, àcelui-là, pensait-elle, on n’avait plus besoin de lui. Comme depuisle soir elle n’avait cessé de se trouver entre Lavobourg et lui,elle était sûre qu’Askof ignorait encore les dispositions finalesauxquelles on s’était arrêté.
Enfin, elle avait pleine confiance enLavobourg qu’elle était heureuse de trouver si décidé à la minutedécisive.
– C’est fait ! déclaraSonia en entrant dans le boudoir. Mon réticule est parvenu àdestination. En ce moment, on distribue les bulletins deconvocation !
Jacques la remercia d’un signe de tête, puisil continua de dicter à Frédéric Héloni la proclamation quecelui-ci devait porter à l’imprimerie immédiatement après le votedes deux assemblées décrétant la révision de la Constitution et laréunion des deux Chambres en Assemblée nationale à Versailles.
Mais cette proclamation ne devait êtreaffichée et expédiée dans toute la France que sur le coup detéléphone de Versailles, du gouvernement provisoire.
À ce moment, on frappa à la petite portesecrète, derrière le portrait de Sonia.
Jacques alla lui-même ouvrir, entrebâilla laporte, reçut un pli, referma la porte et décacheta.
La lettre était écrite à la machine et n’étaitpoint signée mais elle portait un chiffre au coin de la page quifit dire tout de suite à Jacques : « C’est deMabel ».
Il lut, brûla la lettre :
– Parfait ! Mabel me dit que toutesles troupes de Versailles lui obéiront, qu’il en est absolumentsûr. Dès cinq heures et quart, Mabel se tiendra au fond d’une autoqui stationnera au coin de la place de l’Étoile et de l’avenue duBois. Il y attendra jusqu’à six heures l’ordre, signé du présidentdu Sénat, lui donnant la garde de l’Assemblée nationale. Aussitôtqu’il l’aura reçu, il partira pour Versailles.
– Qui lui portera cet ordre ?demanda Héloni.
– Moi, répondit Jacques, et je me rendraià Versailles avec lui !
– Et qui vous portera, à vous, l’ordre duprésident du Sénat ?
– Vous, Frédéric. Vous allez partir toutde suite pour le Sénat et vous mettre dès maintenant à ladisposition de Baruch. Du Sénat, quand l’heure en sera venue, vousme ferez téléphoner à la Chambre, tout ce qui se passe dans laHaute Assemblée ; enfin, vous m’apporterez l’ordre de Baruchpour Mabel aussitôt que vous l’aurez. C’est compris ?
– Oui, mon commandant !
– Eh bien, embrassez-moi, Frédéric !Car si je ne vous revois pas avec cet ordre-là, il est probable quenous ne nous reverrons pas devant le poteau d’exécution !
Les deux hommes s’embrassèrent et Frédéricpartit.
Lavobourg fumait étendu sur une chaiselongue.
– Maintenant que nous sommes seuls,dit-il, je puis bien vous dire ce que je pense de votreproclamation… je n’en pense pas grand-chose de bon !
– Que voulez-vous dire ? demandaSonia, stupéfaite.
Quant à Jacques, il s’était arrêté en face deLavobourg. Il ne comprenait pas plus que Sonia.
– Mon cher, dit-elle, en parvenant àdompter un mouvement de mauvaise humeur, vous avez eu tort de nepas vous expliquer avant le départ de Frédéric. Maintenant il esttrop tard. Que trouvez-vous donc à reprendre dans cetteproclamation ?
– Mais rien, absolument rien, je la jugeinutile, voilà tout !
– Pourquoi ! parlez !
– Je la trouve inutile parce que danscinq minutes vous m’aurez assassiné comme vous avez fait assassinerCarlier.
Jacques et Sonia se dressèrent devant lui dansun même mouvement de surprise et de défense.
– Laissez-moi finir… fit Lavobourg, sansdaigner s’apercevoir de l’émoi indescriptible dans lequel il jetaitses deux complices… Vous m’aurez assassiné ou sinon…
– Il a perdu la tête ! s’exprimaJacques.
– Lucien ! revenez à vous !Songez à la gravité de l’heure, à l’importance des minutes et nedivaguez pas ! supplia Sonia, affolée.
–… ou sinon, continua froidement Lavobourg, enfaisant tomber la cendre de sa cigarette, je serai appelé tout àl’heure à présider la Chambre, et comme je suis décidé à faire mondevoir, tout mon devoir, je vous jure que je n’ouvrirai la séanceou ne clôturerai le débat que lorsque tous les députés aurontété convoqués, avertis par mes soins, et auront pu normalementprendre part au débat ! Vous voyez, mon cher, conclut-il,que dans ces conditions votre proclamation n’a qu’une chance trèsrelative de servir à quelque chose !
En entendant ces paroles terriblement simplesoù se déroulait de la façon la plus claire le plan de trahison deLavobourg, plan qui ruinait tous leurs efforts, et qui les feraitéchouer au but, Jacques et Sonia, qui ne pouvaient plus croire à lafolie de cet homme, se regardèrent avec détresse, car ilscomprenaient, avant même que l’autre se fût expliqué, que satrahison payait la leur !
– Si vous n’êtes pas un lâche, Lavobourg,dit Jacques d’une voix sourde où il y avait moins de menace qu’uneimmense supplication, et si vous avez gardé quelque sens de votredevoir, je ne dis pas vis-à-vis de moi, mais vis-à-vis du pays quiattend de vous sa délivrance, vous viendrez à la Chambre avec moi,comme il était entendu, et vous saurez faire taire vos rancunespersonnelles, quelles que puissantes et justifiées que vouspuissiez, dans votre aberration momentanée, vous les imaginer etvous m’aiderez à sauver la République !
– Pas de grands mots, répliqua Lavobourg,vous rêvez tout simplement d’étouffer la République, eh bien !je ne vous y aiderai point et, il faut en prendre votre parti, vousn’y réussirez point ! à cause de moi ! Vouspouvez peut-être me supprimer, me délivrer d’une vie qui m’estdésormais odieuse, car vous l’avez empoisonnée et vous savez bience que je veux dire…
Mais nous ne savons rien du tout !s’écria Sonia. Mais je te jure, Lucien, que ta conduite estincompréhensible !
Il ne l’interrompit même point, il ne setourna point vers elle, il attendit simplement qu’elle eût cessé saclameur de mensonge et son hypocrite protestation.
Alors il continua :
– J’aurai eu au moins cette consolationd’avoir ruiné votre entreprise et de vous avoir perdus.
Il ricana :
– Je vous vole lavictoire ! Mais nous sommes quittes : vous m’avezbien volé ma maîtresse !
– C’est faux ! éclata Sonia en seredressant devant lui… et c’est un premier crime de ta part de lecroire ! Qui t’a raconté cette chose honteuse ?
– Oh ! madame ! fit simplementLavobourg… ayez au moins autant de pudeur que votre complice !Est-ce qu’il a protesté, lui ?
– Assez ! cette scène a trop duré,déclara brusquement Jacques, qui venait de prendre une résolutioninébranlable. Je vais vous tuer, monsieur !
Lucien, d’un bond, fut debout. Il avait parléde sa mort, mais il n’y avait point cru !
Jacques avait disparu un instant et il étaitmaintenant devant Lavobourg, deux épées à la main. Il lui en jetaune.
« Ma mort ou celle de Lavobourg »,voilà ce à quoi venait de se résoudre Jacques, « et, si je letue, je trouverai, quoi qu’il dise, un autre président…, Mais jen’ai pas un instant à perdre ! »
Ainsi arrangeait-il l’événement.
Lavobourg était de première force aux armes.Il se rua sur celle qu’on lui offrait avec d’autant plusd’enthousiasme que c’était une épée et qu’il avait redouté, uneseconde, le poignard.
Sonia suivait toutes les péripéties du combatavec une angoisse tellement aiguë qu’elle gémissait comme si elleétait transpercée elle-même par l’acier quand l’épée de Lavobourgpartait à fond dans la direction du commandant.
À un moment, sur un coup droit de Lucien quiavait l’avantage de la taille et de l’« allonge », elleput croire Jacques cloué à la muraille.
Elle était tombée à genoux encriant :
– Ne le tue pas !
Mais Jacques avait paré le coup, relevé l’épéede son adversaire et, glissant sous elle, avait servi une botteterrible à Lavobourg, qui ne l’évita qu’en faisant un bondprodigieux.
Jacques, reprenant l’offensive, ramenait lecombat au milieu de la pièce, et ce n’était pas un spectacle banalque celui de cette lutte à mort entre ces deux hommes, parmi lesmeubles renversés et suivie sur les genoux par cette femme râlantses espoirs et ses terreurs au choc des épées.
Mais Jacques était trop pressé d’en finir etLavobourg s’en aperçut. Dès lors, il changea de tactique. Il savaittrès bien que chaque minute perdue enlevait de sa force à sonadversaire en lui ôtant de son sang-froid, pour qu’il n’en profitâtpoint en jouant un jeu des plus serrés qui exciterait l’impatiencede l’autre.
C’est là qu’il l’attendait. Jacques fit unelourde faute en se découvrant audacieusement pour tenter Lavobourg,et celui-ci, par un solide coup d’arrêt sur un retirement de bras,le toucha en pleine poitrine, mais l’épée, heureusement, glissa surle sternum.
La chemise de Jacques fut immédiatement rougede sang, et Sonia se jeta entre les deux combattants avec unaffreux gémissement, mais ils la repoussèrent brutalement et elles’en fut rouler à demi évanouie sur les tapis, tandis qu’ilscontinuaient de se porter des coups désespérés.
Jacques fut touché encore deux fois, àl’avant-bras et à la figure. Chacun de ses gestes répandait unepluie de sang.
Jacques pensait à trop de choses en sebattant… Il pensait qu’on devait commencer à arriver auPalais-Bourbon et il sentit que s’il n’en finissait pas toutde suite avec Lavobourg, tout était perdu…
Le sang, coulant de son front, le gênait enl’aveuglant.
Il eut un cri de rage contre l’injustice dudestin qui avait attendu la dernière minute pour le faire ainsitrébucher sur le seuil, et il se jeta sur Lavobourg, acculé à laporte de la chambre de Sonia, avec la résolution farouche derisquer le coup fourré ; mais cette porte s’ouvrit tout à coupet quatre formidables bras enlevèrent Lavobourg comme une plume.Sonia était allée chercher elle-même ces bras-là et elle referma,haletante, sur les gardes du corps de Jacques et sur leur proie,cette porte qui n’avait encore était franchie que par l’amour etqui venait peut-être de s’ouvrir à l’assassinat !
Ce fut la première pensée de Jacques quand ileut compris ce qui venait de se passer et de quelle façon on venaitde le débarrasser d’un adversaire qu’il n’avait pas réussi à tuerde sa main.
– Ne le tuez pas ! cria-t-il ensecouant la porte que les autres avaient refermée derrière eux auverrou.
– Non ! non ! Ils ne lui ferontaucun mal ! il est notre prisonnier ! Laissez-moi vouspanser, Jacques, et partez !
– Ah ! vous ne les connaissezpas !
Et il appelait :
– Jean-Jean ! Jean-Jean !Liez-le ! Ne lui faites pas de mal ! Bâillonnez-le, maisvous me répondez de sa vie sur la vôtre !
Elle lui montra l’heure à une petite pendulede Boulle sur la cheminée… C’était peut-être le seul objet qui fûtresté debout dans le tumulte de la bataille…
– Quatre heures et demie !
Elle l’entraîna dans un cabinet de toilette,chercha la blessure sur sa poitrine ; l’épée avait glissé lelong des côtes ; beaucoup de sang répandu pour une plaie sansgravité.
Elle procéda à un rapide pansement qu’illaissa faire sans dire un mot, car il rassemblait ses idées,tendait à nouveau les cordes de son piège un instant relâchées parun incident imbécile.
La blessure du front résultait d’un coup de« fouet ». Il y colla du diachylum, ramena sa mèchedessus en bataille, ne s’occupa même pas du coup qu’il avait reçuau bras, remit son vêtement et courut à la petite porte secrète,suivi de Sonia qui lui donna le plus chaud des baisers, luicria : « triomphe ! » comme avait déjà dit laplus chaste des jeunes filles, et il disparut.
Nous n’avons pas encore pénétré dans lecharmant intérieur du baron et de la baronne d’Askof, lesquelshabitaient un vaste appartement situé en face du squareMonceau.
Le plus bel ornement de la famille étaitincontestablement Marie-Thérèse, l’amie de Lydie, une brune auteint ambré et rose, au profil très légèrement aquilin, au jeunefront de volonté et aux grands yeux sombres singulièrement beaux,mais qui manquaient de douceur.
La mère de Marie-Thérèse était jalouse de safille. Elle trouvait insupportable d’avoir à ses côtés cette belleenfant qui lui volait des hommages. C’est surtout le second mariagede la baronne qui avait rompu tout lien de tendresse entre la mèreet la fille.
Marie-Thérèse n’avait jamais pu voir Askofsans lui dire quelque chose de désagréable. Elle le trouvaitbellâtre, vaniteux, inquiétant, sournois, redoutable.
Elle ne comprenait point que sa mère se fûtlaissée influencer par une « nature » aussihostile ; elle ne lui pardonnait surtout pas la rapidité aveclaquelle la nouvelle union avait été contractée, après la morttragique du père.
Et, à propos de cet accident, Marie-Thérèseosait à peine s’avouer à elle-même que d’Askof, qui avait été dunombre des chasseurs, était capable de tout !
Cependant, il y avait eu une sorte de trêveentre la mère et la fille depuis quelques mois.
En fait, Marie-Thérèse était maintenantuniquement occupée de ses affaires à elle qui se résumaient toutesdans son amour pour Frédéric Héloni.
Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés chezdes amis communs et comme Marie-Thérèse fréquentait les mêmes coursque Lydie, les deux jeunes filles n’avaient bientôt plus eu desecrets l’une pour l’autre.
Cette nuit-là, Marie-Thérèse venait d’êtresurprise par la baronne dans le moment qu’elle répondait àFrédéric.
La dispute avait atteint aussitôt un diapasonélevé.
– Vous me dites que Frédéric n’a pas lesou, mais Askof n’était pas riche non plus quand vous avez consentià l’épouser ! Vous dites qu’il n’en veut qu’à ma fortune…Askof a pris la vôtre et peut-être un peu de la mienne !
– Je sais depuis longtemps que je n’aipas de plus cruelle ennemie que toi, mais je t’enfermerai dans uncouvent jusqu’à ta majorité !
– En vérité ! ma chère mère, je m’enéchapperai, je vous le jure, pour crier partout que votre Askof aassassiné mon père à la chasse !
Véra reçut le coup et en fut si étourdie qu’illui fut impossible d’abord de répondre. Elle jeta à sa fille unregard égaré et une teinte livide se répandit sur ses traits tout àl’heure enflammés. Enfin, elle reprit quelque force et quelquesouffle pour s’écrier :
– Malheureuse ! Commentoses-tu ?
… Mais il était trop tard ! Et sa fillene le lui envoya pas dire :
– Trop tard, maman ! Tu asavoué ! Tu le savais, tu le savais ! Mais moi, je ne lesavais pas ! Je m’en doutais tout simplement, et tu viens deme l’avouer !
– Je te jure, balbutia la mèreéperdue.
– Ne jure pas ! Papa t’entend !Papa t’entend ! Sur ta part de paradis, ne jure pas ! Tucomprends, maman, que je ne t’accuse pas ! Non !Non ! Ça non… Mais c’est lui qui l’a tué ! Tu en es sûrecomme j’en suis sûre maintenant ! Et tu… Oh ! je ne veuxplus te voir !
– Et moi, gémit la baronne, je ne teconnais plus ! J’ai une fille qui délire, qui accuse sa mère,qui accuse son beau-père… et qui ne sait que me haïr… parce qu’onla prie de réfléchir avant de donner sa main à un intrigant envérité !
– Ton Askof est un assassin et Frédéricest un honnête homme !
– Laisse-moi te dire… laisse-moi te direque tu l’épouseras demain si tu veux ! Tu feras tout ce que tuvoudras !
À ce moment on frappa à la porte de la chambrede la jeune fille et une servante polonaise appela sa maîtresse. Lebaron était rentré et demandait à voir à l’instant même labaronne.
Véra poussa un soupir, tourna vers sa filleune figure désespérée et, d’un pas traînant, elle sortit.
La porte se referma durement derrière elle.Elle eut la sensation qu’elle venait d’être jetée dehors comme unechienne.
Askof l’attendait dans sa chambre à lui.
Quand ils se virent, ils ne se reconnurentplus. Mais si elle était devenue en cinq minutes une chose laide etrépugnante, son Georges avait une telle figure d’effroi, présentaitun si pauvre visage de bête traquée à mort, que ce fut elle qui eûtle premier cri :
– Qu’est-ce que tu as ?
– Écoute, Véra, sais-tu ce quim’arrive ?
– Non ! dis vite !
– Eh bien, ma petite… J’ai reçutreize cacahuètes !
Elle le regardait d’abord comme si ellen’avait pas bien entendu… et puis elle répéta d’un airhébété : treize ? qu’est-ce que tu me dis ?Treize ?
– C’est lui-même qui me les acomptées ! fit-il en se laissant glisser à côté d’elle sur uncanapé qui reçut leur mutuelle, incroyable, extraordinaireterreur.
Maintenant, elle avait tout oublié de ce quis’était passé entre sa fille et elle, rien n’existait plus pourelle que les treize cacahuètes !
Et elle entourait son Georges de ses brastremblants.
– Qu’est-ce que tu as fait, mon pauvrepetit ? fit-elle en le regardant comme une mère peut regarderson enfant condamné à mort.
Il haussa les épaules :
– Est-ce que je sais, moi ? Il me ledira ou me le fera dire peut-être avant que je crève !
– Tais-toi ! tais-toi ! ne dispas cela ! Si tu étais sûr de cela, tu ne me le diraispas ! Tu sais bien qu’il ne peut pas se passer de toi… Tu luies trop utile ! La dernière fois, il a bien pardonné ! Ilpardonnera encore cette fois !
Askof secoua la tête. « La dernière fois,il m’a averti. Il m’a dit que c’était “la dernière fois” ! et,tu sais, quand il dit quelque chose ! Enfin… queveux-tu ? nous n’avons plus qu’à attendre !
– Mon pauvre petit ! Monpauvre petit ! Et tu n’as pas essayé de fuir ? Il eut unsourire sinistre.
– Où ? Tu sais bien que si jen’étais pas rentré chez moi, directement, il me faisait régler moncompte ! As-tu donc oublié ce qui est arrivé à Bastard ?Sitôt qu’il eut reçu les treize, il a voulu prendre del’air. Le lendemain, sa veuve allait reconnaître son cadavre audépôt mortuaire ! Non ! vois-tu, je suisrentré !
– Mais nous ne serons donc jamaisdébarrassés de cet homme ?
– Jamais !
– Mais il ne mourra donc jamais !Mais on ne le tuera donc jamais, lui !
– Le tuer ! La mort luiobéit ! Si tu savais ! je ne t’ai dit que la moitiéde ce que je sais de cet homme et moi-même je suis encore siignorant de tant de choses qui constituent sa puissance ! Tusouhaites qu’il disparaisse, malheureuse, tu souhaites par celamême notre ruine ! Car crois bien qu’il a tout prévu et qu’ilne redoute nulle trahison. Un jour, il m’a dit : « Lelendemain de ma mort, même de ma mort naturelle, vousserez perdus, vous et les vôtres…
– Quel supplice ! Ne me diras-tudonc jamais, Georges, ce que tu as fait pour être ainsi dans lamain de ce monstre ?
– Ce que j’ai fait ! Il n’a eu qu’àouvrir la main et j’y suis tombé ! Je voulais de l’or et cettemain en était pleine !
– Mais tout cet or, où leprend-il ?
– Quand on a tous les secrets dumonde, Véra, on a tout l’or du monde !Seulement, avec cet or, il m’a acheté ! et sa main m’a retenupour toujours ! À cet homme, j’ai vendu mon âme et mon corpset mon intelligence, et mon cœur… et ma haine… oui, j’aivendu jusqu’à cette chose sacrée : la haine ! ÉcouteVéra, il faut que je te dise des choses, car demain… qui sait sidemain je serai encore là pour te les dire ?
– Tais-toi, Georges ! tu ne le croispas… et si cela arrivait, je te jure que je saurais te venger,moi !
Il se dressa devant elle dans une agitationsubite.
– Le saurais-tu Véra, lesaurais-tu ?
– Je le tuerais ! Moi-même, je lefrapperais, pour qu’il sache bien que c’est toi que je venge,Askof !
– Ce que tu appelles me venger,Véra ! faire mourir un homme comme tout le monde !
– Que voudrais-tu donc ?
– Que tu le laisses vivre ! Maisquelle agonie, quelle lente agonie serait la sienne, si tu t’yprenais bien ! Écoute, je vais te dire certaines choses, etpuis tu trouveras les autres, qui constituent une partie du secretde cet homme, dans une lettre cachetée que je temontrerai !
À ce moment, on entendit un singuliersifflement dans la rue. Askof se dressa, effaré, s’avança jusqu’àla fenêtre, souleva légèrement un rideau ; il regarda dans lenoir, dans la nuit épaisse du square. D’autres coups de siffletplus éloignés se firent encore entendre, semblant se répondre lesuns aux autres.
Askof laissa retomber le rideau et revintauprès de Véra, frissonnante.
– Je suis bien gardé, dit-il… Ils sontsûrs que cette nuit, pendant qu’on fait le coup et quel’autre cambriole la République… je ne pourrai pas letrahir !
Et il ricana atrocement en pensant àLavobourg, qui devait faire cette besogne-là tout seul !
– Je suis sûre que tu as fait desbêtises ! dit Véra en essayant de le confesser. Si tu n’avaisrien fait, il ne te surveillerait pas ainsi et il n’aurait pas jouéà te terrifier avec ces treize cacahuètes !
– Oui, j’ai fait des bêtises, avoua Askofen allumant une cigarette, puis en ouvrant sa cave à liqueurs, danslaquelle il prit le flacon de « vodka »… C’est moi qui aidonné les indications grâce auxquelles la police a pu mettre lamain sur les papiers de Jacques et de Lavobourg… Tu as vu s’ils onttraîné longtemps dans la poche de Carlier, les papiers, ce qu’il aeu vite fait de les faire reprendre, le vieux, et comment !Mais quoi ! j’avais perdu la tête ! Quand je pense quel’autre va pouvoir réussir ! que tout le paysl’attend ! qu’il a pour lui les hommes, les femmes, laRépublique ! Ah ! Véra ! tu ne trouves pas çamonstrueux, toi ?
– Ce que je trouve extraordinaire,vois-tu, Georges, dans cette affaire, c’est que tu marques tant dehaine pour un homme qui ne t’a jamais fait de mal et qui, tout auplus, devrait te laisser indifférent ! Tu ne m’as jamais ditpourquoi tu le détestais ainsi !
– Si ! je te l’ai dit centfois ! Parce que tout le monde l’aime !
– Parce que Sonia Liskinne l’aime ?corrigea Véra soupçonneuse et jalouse.
Alors il éclata :
– Le moment est venu de te dire pourquoije le hais ! Je le hais parce que c’est monfrère !
– Hein ?
– Première confidence ! ce ne serapas la seule, aujourd’hui ! ajouta-t-il, d’une voix basse etinquiète, mais écoute… écoute ce qui se passe dans larue !
Et il retourna hâtivement à la fenêtre.
Trois coups de sifflet venaient de retentir ànouveau. De nouvelles ombres glissaient rapidement devant lesgrilles du jardin, semblant aller au-devant d’une petite troupe quiaccourait… Et puis Askof ne vit plus rien… Tout se perdit dans lanuit.
Il lâcha le rideau, s’en fut à unetable-bureau dont il souleva l’ébénisterie et il montra à Véra unegrande enveloppe cachetée qui était très ingénieusement dissimuléelà.
La lettre dont je t’ai parlé, dit-il dans unsouffle et il laissa aussitôt retomber sur elle la plaquette quidissimulait merveilleusement la cachette.
Véra, alors toute bouleversée del’extraordinaire confidence, reprit :
– Son frère ! Tu es donc unTouchais !
– Et le premier ! fit Askof envidant son verre plein de vodka… C’est moi qui devais porter letitre de marquis ! C’est à moi qu’il appartient, à moiseul ! Mais il me l’a volé ! Jacques m’a tout volé !Comprends-tu pourquoi je le hais ?
– Non, fit Véra en secouant la tête… non…je ne comprends pas ! je sais qu’il avait un frère aîné quiest mort en Amérique… et à moins que tu ne sois cefrère-là !
– Je le suis !
– Tu n’es donc pas un Askof ?
– Tu ne l’as jamais cru !
– J’ai cru tout ce qu’il t’a plu de medire, Georges, tu le sais bien ! Nous autres, quand nousaimons, nous ne demandons qu’une chose, c’est qu’on nous aime et lereste importe peu… Et il n’y a qu’un crime qui, compte pour nous,c’est la trahison de celui que nous aimons ! Va donc ;mon chéri, va ! raconte-moi ton histoire : n’aie peur derien ! Puisque je t’aime tel que tu as été ! Toi, lefrère de Jacques ! mais tu ne lui ressembles enrien !
– N’est-ce pas ? Je te remercie dece cri-là ! Je le crois bâtard, ma chère ! et c’est unbâtard qui m’a volé ma place, mon rang !
Et la fortune ! ajouta Véra.
– Non ! la fortune, c’est moi quil’ai mangée ! Il me fallait bien une revanche, hein ?Ah ! si tu savais ce qu’un gamin, gâté comme je l’ai été parune mère malheureuse, peut souffrir lorsque, grandelet, déjà, ilvoit tout à coup les caresses de sa mère se détourner de lui pourse répandre sur le nouveau-né, sur le petit frère inattendu, tardvenu, qui, du jour au lendemain, devient le petit roi de lamaison !
Pour en finir avec cette première période demon histoire, sache qu’un beau jour je l’ai si bien arrangé à coupsde bêche qu’il faillit en mourir !
Alors, on m’expédia, on m’exila en Angleterre.Depuis ce jour-là ma mère et mon frère ne m’ont jamais revu !Comprends-moi bien, ils ont pu apercevoir, connaître même le barond’Askof, mais, pour eux, Bernard (c’était mon nom), Bernard estmort ! D’Angleterre, j’étais allé en Amérique où là j’ai mangécarrément dans les affaires et dans certaines histoires où setrouvait engagé l’honneur de mon frère, toute la fortune ou à peuprès !
Ce que fut ma vie à cette époque, toi qui meconnais, tu peux l’imaginer ! Je ne reculais devantrien ! J’avais la joie infernale de savoir que chacune de mesnouvelles… disons de mes nouvelles imaginations… frappait lesautres, là-bas, en France, les déchirait, les ruinait et enfin parun dernier coup, à San Francisco, j’avais rêvé de déshonorer àjamais le nom des Touchais, quand, soudain, un pauvre vieillard estvenu frapper à ma porte.
Ce pauvre vieillard, tu l’as reconnu, c’étaitlui ! C’était celui que tout le monde appelle ici « PapaCacahuètes. »
– Mais son nom ! son nom !supplia Sonia.
– Ne souhaite pas de savoir jamais sonnom, Véra… tu ne le sauras que lorsque je serai mort ! Alors,tu ouvriras cette lettre que je t’ai montrée et tu y liras entoutes lettres son nom !
– Et tu t’es donné à cet homme ?
– Oui ! Et quand cet homme est sortide chez moi avec ma signature, je savais que je venais dem’asservir à l’une de ces natures infernales qui sont assezpuissantes pour peser sur le destin du monde !
– Mais à qui ? À qui t’étais-tudonné ?
– Véra, quand j’ai dû, pour la premièrefois, te parler du marchand de cacahuètes…
– C’était la première fois que je tevoyais aussi pâle, aussi défait…
– C’est que c’était la première fois quej’avais fait éclater sa colère. Et il a bien fallu que je meconfesse à toi, que je te dise que ma vie dépendait de cet homme,qu’il était le maître de mes secrets et l’instrument d’une terribleassociation politique dont j’avais consenti à faire partie un jourde détresse, et à laquelle je devais obéir aveuglément ! Or,je t’ai menti, Véra, quand je t’ai parlé d’associationpolitique ! L’homme à qui je me suis donné est le Roi duBagne !
– Qu’est-ce que tu dis ? fit, deplus en plus affolée, Véra… Qu’est-ce que c’est que cela : leRoi du Bagne ?
– Ce que c’est, quelque chose comme lemaître du crime sur la terre ! Écoute, Véra, écoute ! Ily a toujours eu à toutes les époques, et cela ne s’est pas passéseulement dans les romans – c’est de l’histoire – il y a toujourseu dans la vie des peuples un être qui s’est trouvé le chef detoute la géhenne humaine, autour duquel se sont groupés dansl’ombre tous les damnés et tous les condamnés, tous les réprouvés,tous ceux qui ont perdu le droit de tuer ou de voler au grandjour, parce qu’ils se sont fait prendre une fois… Cette troupeprodigieuse de l’ombre, dispersée et cachée, masquée sous un fauxtitre ou sous un faux nom, obéit à un roi, le Roi du Bagne !Le Dab du Pré ! comme disent les bandits dans leurargot !
« C’est lui qui tient la caisse, lui quifait parvenir l’argent là où on en a besoin, et qui le recueillequand la moisson est venue… C’est lui qui supprime ceux qui ne luiobéissent pas comme il lui plaît, au nom de l’intérêt de tous, etsans qu’il y ait possibilité du moindre recours contrelui !
« Ses troupes ne lui font jamais défaut…,ses cohortes ne s’affaiblissent pas ! Le crime lui donnechaque année de nouveaux soldats… Et c’est organisé, sonrecrutement ! Une merveille !
« Et cette armée du mal, qui ladirige ? C’est lui ! tu entends,lui ! lui qui est le seul à savoir ce que sontdevenus exactement tous ses hommes et qui continue à avoir l’œilsur eux et à percevoir l’impôt sur eux, sur leur prospérité et surleur peur ! Tour à tour, il les aide et lesterrifie !
– Mais toi, fit Véra en frissonnant, toi,qu’as-tu donc fait pour accepter d’être un rouage dans cetteépouvantable machine ?
– Oh ! le premier des rouages !Cet homme m’a offert d’être son bras droit… c’est sa puissancequ’il a étalée, Dieu sait avec quel orgueil, qui m’a séduit !Et puis, ma petite, si je n’avais pas accepté, c’était biensimple : je me rendais parfaitement compte que, après uneproposition pareille, il ne me laisserait pas longtemps jouir del’existence ! Enfin, je te l’ai dit, j’étais à une minute dela vie où tout est perdu si le diable ne s’en mêle pas. Il estvenu ! Et en réalité, de moi, il n’avait besoin que d’unechose terrible… épouvantable…
– Que veux-tu dire encore ?
– Je touche là, Véra, au mystère desmystères qui sera ma troisième et dernière confidence… Iln’a besoin de mon travail que pour le triomphe de monfrère !
– C’est cela qui estincompréhensible ! murmura Véra… Comment est-il justement alléte chercher, toi, toi, le frère de Jacques pour faire triompherJacques que tu hais ?
– Il voulait me punir de ma haine !c’est lui qui me l’a dit depuis… Il voulait me châtier d’avoirfailli le tuer, un jour, dans nos querelles d’enfants, et, envérité, il ne pouvait inventer de plus extraordinairesupplice !
– Mais qu’est-ce que Jacques est donc àcet homme ?
– Voici qu’un jour, dans une de cesheures de fureur souveraine qui font parfois de ce vieillard lachose la plus hideuse et la plus redoutable à voir, voici ce qu’ilm’a dit, c’était un jour où j’avais déclaré que je n’étais pasdevenu un Askof pour travailler plus longtemps à la gloire desTouchais… il me prit dans ses bras, tu entends, dans ses bras… cepauvre vieillard… et ce n’était pas pour m’embrasser, je te prie dele croire ! D’abord, je pensai qu’il allait m’étouffer.J’étais comme dans un étau et je redoutais que cet étau ne seresserrât jusqu’à la mort… mais tout à coup, il me rejeta dans uncoin avec la force d’une catapulte. Et il me cracha ceci :
« – Toute ta vie, tu travailleras à celaet à bien d’autres choses encore ! Toute ta vie pour avoir osétoucher à un cheveu du petit Jacques ! Toute sa vie pour avoirfait pleurer sa mère, Cécily !
« Il ne dit point “la marquise”, il ditCécily !et, si tu savais sur quel ton ! avecquelle voix que je ne lui connaissais pas ! Et le malheureuxpleurait… oui, j’ai vu les larmes du Roi du Bagne. Il s’en alla.Cette façon dont il avait parlé de Jacques et de Cécilymedonna beaucoup à réfléchir ! Je t’ai dit que la marquise duTouchais, mariée mais bonne mère, n’avait pas toujours fait bonménage avec mon père… Eh bien ! je me suis mis à étudier cettepériode de l’histoire des Touchais, je me suis documenté…
« J’ai interrogé avec quelle prudence, tupeux m’en croire ! J’ai calculé, j’ai raisonné et j’ai oséconclure… Ma mère, une Française… née Bourelier, une jeune filletrès riche, mais du commun, avait pu avoir comme on dit quelque“connaissance” dans le pays… avant le mariage… un pauvre garçon quiaurait été par exemple fou d’amour de la demoiselle de la villa dela Falaise… la demoiselle se marie, devient marquise, estmalheureuse comme les pierres… le pauvre garçon, lui, qui pendantce temps, a “eu des malheurs” revient dans le pays ! Je suissûr qu’il a revu ma mère ! Comment ? Sous quel nom ?sous quel déguisement ? Comment l’a-t-il “aimée” ? Là estle mystère, le mystère profond, insondable ! Et je ne puis,sur ce garçon-là, t’en dire plus long parce qu’alors, je touche ausecret qui se paie avec la mort ! et que tu trouveras dans malettre, si je dois mourir !
« Eh bien, Véra, c’est là que tu tiens laformidable vengeance ! Tu n’auras qu’à jeter publiquement lenom que tu trouveras dans cette lettre dans les jambes de Jacquesdu Touchais ! Il trébuchera pour ne plus se releverjamais ! Et le Papa Cacahuètes en mourra !
– Tu crois donc ?
– Je crois que Jacques est son fils… jene le crois pas, j’en suis sûr !
Et une fois encore Askof fut dressé haletant,sur ses jambes tremblantes. Dehors, un sifflet à roulettes faisaitentendre une sorte de grelottement bizarre et sinistre.
– Le sifflet de la mort !murmura-t-il dans un souffle… Il sait « quand nous pensons àle trahir » ! et il nous fait savoir par le« sifflet de la mort » ce qu’il en coûte ! Mais, aufond, il ne peut pas me tuer ! Il lui manquerait, après mamort, de me faire souffrir ! C’est son plaisir de me fairepeur ! Il ne peut pas s’en passer !
Véra réfléchissait profondément à tout cequ’elle venait d’entendre…
– Ce qu’il y a d’extraordinaire,fit-elle, c’est qu’il ne se soit trouvé personne, sinon pour ledénoncer, du moins pour le signaler à la police, ce marchand decacahuètes !
– Ma pauvre enfant ! Le dénoncer àla police ! On est venu vingt fois le dénoncer à la police… etpas seulement des gens de la bande… mais aussi des indicateursofficiels sont venus le dénoncer et aussi de braves bourgeois queles allures du père Cacahuètes inquiétaient, et encore des agentsqui trouvaient ses manières suspectes. Ces gens-là sont alléstrouver Cravely, le chef de la Sûreté, et lui ont signalé levieillard ! Cravely remerciait, faisait venir Papa Cacahuèteset lui disait :
« – Prenez garde, Cartel, vous allez êtrebrûlé… On commence à se méfier de vous !
« Mais ma pauvre Véra, Papa Cacahuètes enest de la police à Cravely ! C’est son principal indicateur.Il lui a donné assez de gages ! Il lui a donné assez d’anciensbagnards qui avaient cessé de lui plaire ! Papa Cacahuètes estle plus précieux auxiliaire de Cravely ! Sais-tu ce que PapaCacahuètes est pour Cravely ? Un forçat en rupture de ban,nommé Cartel ! Y es-tu ?
« Et crois-tu que c’est fort, hein ?un nommé Cartel, condamné à vingt ans de bagne pour escroquerie ettentative d’assassinat ! qui est venu en France, qui a offertson travail au chef de la Sûreté et qui lui a rendu immédiatementde tels services que Cravely s’en est remis au père Cacahuètes, machère, de la surveillance du commandant Jacques !
« C’est là-dessus que Papa Cacahuètes afourni au commandant Jacques deux héros qui ne le lâchent pas etqui l’avaient, du reste, accompagné au Subdamoun, les nommésJean-Jean et Polydore… Eh bien “Papa” n’a pas caché à Cravely queces deux types-là étaient eux-mêmes des évadés du bagne, et que,sous prétexte de surveiller le commandant, ils le gardaient pour lapolice dans laquelle ils rêvaient de faire une fin !
« Et c’est ce qui t’explique, ma petite,qu’on n’a pas touché aux deux mathurins en dépit de leurintervention un peu brutale au Parlement quand ils se sont ruésdans l’hémicycle pour défendre leur commandant !
– Oh ! fit Véra, vaincue, c’estgénial !
– Tu as dit le mot, ma chérie… Non !il n’y a rien à faire contre lui ! On n’a qu’à compter sestreize cacahuètes, qu’à écouter le sifflet de la mort et qu’àattendre ici le coup de foudre qui va peut-être me frapper !Le dénoncer à Cravely ! Tu penses si Cravely doit rire !Il n’y a qu’une chose qui ne le ferait pas rire, Cravely !S’il recevait, par exemple, le secret qui est écrit là ! (Etil montrait la place où il avait caché la lettre.) C’est à lui quetu le porteras, Véra !
– Pourquoi pas tout de suite ?
– Parce que nous n’aurions plus qu’àdisparaître… Attends donc que j’aie disparu ! Cette lettre nepeut pas être le salut, elle ne peut être qu’une vengeance !et encore dans la main d’une personne qui sait que, sa vengeanceaccomplie, elle doit mourir !
Ils restèrent quelques instants silencieuxpuis Véra ne put retenir un gémissement désespéré.
– Quelle nuit ! fit-elle, en sepassant la main sur sa figure ravagée, vieillie, en quelquesheures, de dix ans ! Et sais-tu ce que me disait Marie-Thérèseavant que tu n’arrives ? Que tu avais assassiné son père, à lachasse !
– Non !
– Ah ! ce qu’elle te hait !
– Dame ! répliqua Askof assezfroidement, si elle croit que je lui ai tué son père ? Maisc’est une idée qui ne me surprend guère… et que j’ai lue biensouvent dans ses mauvais yeux… Mais enfin, elle ne l’avait jamaisencore formulée ! Qu’est-ce qu’il lui a donc prisaujourd’hui ?
– Je l’ai surprise écrivant et lisant deslettres d’amour.
– À qui ? De qui ?
– Frédéric !
– Frédéric Héloni ?
– Oui, elle est férue de ce garçon, elleveut l’épouser ! Au premier mot que j’ai prononcé pour l’endissuader, elle m’a traitée avec une violence inouïe et m’areproché mon second mariage et ton crime ! C’est le mot dontelle s’est servi !
– Oui… Oui… C’est bon… Etalors ?
– Et alors, je l’ai menacée de l’enfermerdans un couvent, puis, la voyant menaçante j’ai fini par lui direqu’elle épouserait qui elle voudrait, que cela, après tout, m’étaitabsolument égal !
Le baron avait son plus méchantsourire :
– Ces petites sont folles, dit-il.Décidément, le galon leur tourne la tête !Mlle de la Morlière aime Jacques,Marie-Thérèse aime Frédéric, c’est charmant, touchant,idyllique ! Seulement, si elles savaient combien, au fond, cesbeaux officiers se moquent d’elles et qu’ils n’en veulent qu’à leurgalette !
– Tu as les preuves de cela,toi ?
– Dans ma poche ! lesvoici !
Et Askof tira de son portefeuille le coquetsachet qu’il avait ramassé sur la table du boudoir, sachet quicontenait les lettres de Jacques à Sonia Liskinne.
Il les fit passer sous les yeux de Véra qui neput cacher le plaisir qu’elle prenait à cette lecture !
– Mais il y a tout ce qu’il nous fautlà-dedans, s’exclama-t-elle… Il est impossible, en lisant ceslettres, de douter des liens qui unissent Jacques et Sonia… et, ence qui concerne Frédéric, voici trois petits mots qui sont des plusexplicites… La partie de campagne à quatre, hein ? Jacques,Sonia, Frédéric et Lucienne Drice, l’actrice, et ces mots deJacques : « Heureusement que Lucienne était fort occupéeavec Frédéric ; elle n’a pu rien entendre de notreconversation ! » Ah ! les pauvres petiteschéries !
– Véra, je vais te prêter cela ! Tuiras montrer ces lettres à Marie-Thérèse, mais il faut queMarie-Thérèse les montre aussi à Lydie ! Voici comment tu vast’y prendre ; Marie-Thérèse te demandera de lui laisserpendant quelques heures ces papiers en sa possession… elle est trèspieuse… Tu lui feras jurer sur le Christ qu’elle te rendra ceslettres après qu’elle les aura montrées àMlle de la Morlière, tu lui feras jurer aussiqu’elle ne les montrera qu’à elle. Va, Véra, jet’attends !
La baronne ne se le fit pas répéter. Elleramassa les lettres, les glissa dans le sachet et s’en alla frapperà la porte de sa fille. Marie-Thérèse lui ouvrit aussitôt.
La séance ne fut pas longue.
Sitôt que sa mère fut partie, Marie-Thérèses’habilla, ouvrit sa porte et écouta. N’ayant entendu aucun bruit,elle se glissa dans le corridor, arriva au vestibule, la clef étaitdans la serrure. Marie-Thérèse fut bientôt sur le palier.
Elle descendit, demanda le cordon et se trouvadehors. Au coin de la rue un fiacre passait à vide. Elle appela,jeta l’adresse de la marquise du Touchais et monta.
Quelques minutes plus tard elle sonnait à unpetit pavillon au coin de la cour de l’hôtel du Touchais.
Le concierge se leva, vint voir au judas dequoi il s’agissait. Il était trois heures et demie du matin.
– Il faut que je voieMlle de la Morlière tout de suite !
Et comme il restait là, stupide, essayant decomprendre, elle lui dit :
– Si vous ne voulez pas me laisserentrer, faites-la prévenir par Mlle Jacqueline,mais surtout ne réveillez pas Mme la marquise.
– Écoutez, mademoiselle, nous allons bienvoir… Entrez donc ! et il finit par entrouvrir un battant dela porte cochère, puis l’ayant refermé soigneusement :
– Mlle Jacqueline se lèvetous les jours à quatre heures pour aller à la messe de cinq heuresà Saint-Paul ; ça ne fera jamais qu’une demi-heure de prisesur son sommeil… Attendez-moi là, voulez-vous ?
Deux minutes après, il revenait et faisaitsigne à Mlle Marie-Thérèse de le suivre.
La vieille Jacqueline, les yeux encore bouffisde sommeil, enveloppée dans un long châle, l’attendait anxieuse,ahurie, sur le seuil de sa chambre.
Elle la fit entrer :
Qu’y a-t-il ?
– Laissez-moi aller trouver Lydie, toutde suite, tout de suite, ma bonne Jacqueline !
– Chut ! pas si fort. Qu’ya-t-il ? mon Dieu ! Vous ne venez pas nous apprendre unmalheur ? Qui vous pousse à une heure pareille ?
– Rassurez-vous, Jacqueline ! il nes’agit que de moi ! Je ne veux plus rentrer chez mes parents…Je veux me mettre sous la protection de la marquise et de ma chèreLydie ! Je suis si malheureuse, si vous saviez, Jacqueline…Laissez-moi voir Lydie tout de suite, voulez-vous ?
– Attendez ici, je vais laprévenir ! Quelle misère !
Elle s’enveloppa étroitement dans son châle etdisparut. Bientôt elle revenait et conduisait à son tour la jeunefille dans la chambre de Lydie ; puis elle les quitta, disantqu’elle allait s’habiller pour assister à la messe de cinqheures.
Lydie était restée assise sur son lit ;elle n’avait pu prononcer une parole à l’entrée de Marie-Thérèse.Elle regardait son amie sans comprendre, mais elle redoutaitquelque chose d’affreux.
Marie-Thérèse referma la porte au verrou. Puiselle s’en revint vers Lydie, qui put voir alors son effrayantepâleur. Elle n’eut même point la force de l’interroger, et.Marie-Thérèse dit simplement :
– Je veux mourir avec toi !
– Ils sont donc morts ?s’exclama la malheureuse enfant en portant la main à son cœur…
– Non, Lydie, non, ils ne sont pas morts,mais ils ne nous aiment plus !
– Oh ! Marie-Thérèse, c’est pour medire cela que tu es venue si tôt !
– Oui, et pour te montrer cela… Tu mediras si c’est bien là l’écriture de Jacques… Moi j’ai bien cru lareconnaître… :
– Et moi, je reconnais ce parfum…
Lydie disait cela en retournant entre sesdoigts tremblants le sachet au chiffre de Sonia que venait de luiremettre Marie-Thérèse…
Marie-Thérèse, impatiente, tira les lettres dusachet et commença de lire impitoyablement, à voix basse etoppressée… « Ma chère Sonia. »
Elle lut tout, cependant que Lydie, étenduesur son lit, fixait sur elle de grands yeux pleins de larmes… deslarmes qui pleuraient son amour détruit, sa jeune vie perdue, carc’était sûr… elle ne pourrait pas survivre à cela !
Mais c’est en vain que Marie-Thérèse voulutlui faire jeter un regard sur les lettres… elle s’y refusa.
– Je n’ai point besoin de reconnaître sonécriture, dit-elle… je reconnais ses phrases… ses mots… à moiaussi, il disait autrefois que j’étais :l’unique ! Marie-Thérèse, comment allons-nousmourir ?
– J’ai pensé, répondit doucement la fillede Véra en passant son bras sous la tête appesantie de son amie,j’ai pensé que ce serait très facile ici… Vous avez partout lechauffage au gaz, nous n’avons qu’à rester dans ta chambre… et qu’àouvrir les robinets.
– Oui, c’est une bonne idée, affirmaLydie, justement c’est Jacqueline qui va ouvrir le compteur tousles matins, pour faire chauffer son café au lait dans sa chambre…avant son départ pour la messe… quand elle reviendra de la messe…Pour peu que nous lui donnions une ou deux courses à faire, nousserons sûrement mortes !
Marie-Thérèse embrassa tendrement Lydie puis,reprenant le sachet et les lettres, elle se dirigea vers lesecrétaire-bureau qui était dans un coin de la chambre.
– Que fais-tu ? Marie-Thérèse.
– Je prépare une commission pourJacqueline ! J’ai promis, j’ai même juré à ma mère que ceslettres seraient rendues au baron d’Askof, je vais les mettre sousenveloppe, ainsi que le sachet, et Jacqueline, au sortir de lamesse, ira les porter chez moi.
– C’est ton beau-père qui a surpris cettecorrespondance ? demanda Lydie.
– Oui, c’est la première fois qu’il merend service. Ah ! tu ne sais pas ce que j’ai appris égalementcette nuit ? Que le baron avait tué mon père à lachasse ? Ma mère le savait, je le lui ai dit à elle !Elle n’a pas eu la force de nier… ou si mal ! Tu comprends sij’en ai assez de la vie ! Vivre avec une famille pareille ourisquer d’épouser un… un Frédéric Héloni !
– Ma chérie, interrompit Lydie de sa voixla plus douce, ne disons point de mal de nos fiancés ! Nousles avons tant aimés ! Moi ? je crois que j’aime toujoursJacques !
– Alors, laisse-moi mourir toute seule.Toi, tu as des amis, la famille de Jacques t’a adoptée, la marquiset’aime comme sa fille, tu peux être heureuse encore ! Moi, jen’ai plus rien et je n’aime plus Frédéric… laisse-moi mourir touteseule !
– Pourquoi parles-tu ainsi, ma bonneThérèse ? C’est justement parce que j’aime toujours Jacquesque je veux mourir !
Elle eut la force de se lever, de se traînerjusqu’au secrétaire, de prendre la place que lui cédaitMarie-Thérèse qui venait de sceller sous enveloppe le sachet et leslettres.
Elle ouvrit un tiroir, y prit une fleurdesséchée qu’elle y avait mise le soir où Jacques lui avait, pourla première fois, parlé le doux langage de l’amour, fleur qu’elleavait respirée ce soir-là, sur sa poitrine, à la boutonnière de sonsmoking, soir de lumière et de joie, où ils s’étaient juré d’êtrel’un à l’autre éternellement…
Elle se pencha sur son secrétaire.
« Jacques, vous avez cru que vousm’aimiez, mais vous n’aimiez que la gloire ; celle-ci m’a tropfait attendre, et maintenant vous m’avez oubliée !Adieu ! mon ami chéri, adieu pour toujours, je vouspardonne ! Gardez en souvenir de moi cette fleur que j’avaisconservée en souvenir de mon amour ! »
Et elle signa son nom sur lequel tomba unelarme.
Elle glissa la fleur dans la lettre, cachetaet écrivit sur l’enveloppe : « À porter avenue d’Iéna età remettre au commandant ».
– C’est fait, dit Lydie en tendant le plià Marie-Thérèse, va remettre toi-même ces enveloppes à Jacquelineet dis-lui qu’elle porte tout cela, au sortir de lamesse !
– Et si j’écrivais un mot aussi àFrédéric ! fit Marie-Thérèse subitement. Moi, je désire qu’ilsache une chose, c’est que c’est lui qui me tue et que je ne luipardonne pas !
Et elle écrivit :
« Frédéric, votre conduite et celle deJacques nous ont enlevé le goût de la vie ! Adieu donc,messieurs, et soyez heureux avec ces dames !
Un dernier conseil : ne point pénétrerdans la chambre de Lydie avec de la lumière. »
M. Hilaire suivait donc le marchand decacahuètes. Tout doucement l’autre s’était mis à remonter lesquais.
Il ne devait pas être loin de trois heures dumatin.
Des ombres singulières apparaissaient tout àcoup et disparaissaient presque aussitôt, frôlant le pèreCacahuètes qui, lui, ne paraissait s’étonner de rien, marchanttoujours cahin-caha, son petit baril au bras avec l’allure d’unevieille qui revient de faire ses provisions.
De l’autre côté de l’eau, des coups de siffletbizarres semblaient s’appeler et se répondre. La nuit étaitmenaçante de mystère. Enfin M. Hilaire regrettait de n’êtrepoint couché tranquillement à côté de Mme Hilaire,son épouse.
Et cependant il venait de retrouverChéri-Bibi !
Car c’était bien lui ! Il ne pouvait plusen douter et les dernières paroles relatives à la morue espagnoledont il régalait jadis son ami avaient définitivement éclairci sessoupçons !
Chéri-Bibi, qu’il avait tant aimé, qu’il avaittant pleuré, était vivant ! D’où venait donc que le cœur deM. Hilaire n’était point rempli d’une sublimeallégresse ?
Déchu moralement et physiquement, Chéri-Bibin’était plus qu’une ruine ! En vérité, cela, M. Hilaireosait à peine se le dire, au fond, tout au fond de son obscureconscience. N’eût-il point mieux valu pour Chéri-Bibi qu’il fûtmort, mort héroïquement, superbement, dans l’incendie de laFalaise, sous les ruines fumantes de la maison du Touchais, ou aubagne quand il y était retourné, que de ressusciter à nouveau auxyeux attristés de la Ficelle (chut ! de M. Hilaire) dansla lamentable carcasse d’un marchand de cacahuètes !
– Regardez-le, le pauvre, comme il traînela patte ! s’interpellait en douceur M. Hilaire… Si çan’est pas à pleurer ! Il doit être perclus derhumatismes ! Pourquoi n’est-il pas venu me trouver plustôt ? Sans doute parce qu’il avait honte… Je lui ferai unepetite rente sans en parler à Mme Hilaire, pauvreChéri-Bibi !
« Mais où va-t-il ? Oùva-t-il ? »
« Ah ! on entre dans le cul-de-sachistorique » Oui. M. Hilaire reconnaît le cul-de-sachistorique. C’est là que le duc d’Orléans fut assassiné au tempsdes Armagnacs. On était dans le quartier des Francs-Bourgeois, dansle quartier de M. Hilaire.
Quand M. Hilaire arriva au coin ducul-de-sac, qu’un pâle reflet de lune éclairait bien faiblement, ilallongea la tête et vit Papa Cacahuètes en grande conversation avecun petit gars à casquette et à accroche-cœur sur les tempes, dontl’aspect seul causa à M. Hilaire une répugnance que nousrenonçons à décrire.
« Voilà donc les gens qu’il fréquentemaintenant ! »
Le gars à casquette se trouvait entre lesbrancards d’une voiture à bras qui paraissait lourdement chargée dedeux sacs. Il l’avait tirée jusque-là et, sans doute, attendait-ildes ordres. C’est alors que Papa Cacahuètes lança un sifflementstrident, qui fit bondir de l’ombre M. Hilaire, comme il luiarrivait autrefois quand Chéri-Bibi l’appelait pour une besognepressée. M. Hilaire ne se rendit compte de la spontanéitétouchante de son geste que lorsqu’il fut près de Papa Cacahuètes.M. Hilaire rougit dans l’ombre et Papa Cacahuètes se mit àrire à petits coups déplaisants en grinçant entre ses dents (car illes avait conservées toutes… une mâchoire terrible) :
– Bravo ! M. Hilaire !
L’épicier eut un haut-le-corps et fit un pasde retraite… Décidément, Chéri-Bibi allait le compromettre !il eut envie de lui souffler : « Ne me nommez pas, jesuis dans mon quartier ! »
Mais, après tout ce qu’il venait de voir, ilétait inutile d’apprendre à Chéri-Bibi qu’il habitait dans cequartier-là !
« On ne s’est jamais rencontré,pensa-t-il, parce qu’il doit sortir pour aller vendre sescacahuètes à l’heure où je me couche ! »
Quand il eut fini de rire, le vieillard dit enmontrant le jeune homme à la casquette :
– Monsieur Hilaire, je vous présente lejeune Mazeppa, employé chez un cafetier où il est chargé de viderles fonds de petits verres. Entre-temps, il fait mes commissions.Il vient de m’apporter deux sacs de cacahuètes que vous aurez labonté de décharger avec moi, car Mazeppa est pressé, son patron leréclame ! Je peux compter sur vous, monsieurHilaire ?
– Oui, oui ! Mais commentdonc !
M. Hilaire ne savait plus où se mettre.Ce fut bien autre chose quand M. Mazeppa, après avoir saluérespectueusement Papa Cacahuètes, lui serra la main, à lui comme àun vrai « poteau ».
Mais déjà Chéri-Bibi le mettait à labesogne.
Il dut soulever avec lui l’un des sacs. JamaisM. Hilaire n’aurait pensé qu’un sac de cacahuètes pouvait êtreaussi lourd !
Chose extraordinaire ! Il pliait, lui,sous la charge, et Chéri-Bibi la soulevait sans effort apparent…« Tiens, tiens, pensa-t-il, il est moins déjeté que jepensais ! »
Papa Cacahuètes avait poussé la porte basse deson caveau, car c’est là qu’il habitait, et il guidaitl’expédition :
– Prends garde à te casser lamargoulette, fit-il, de sa voix rauque… C’est déjà arrivé dans letemps, à c’t’endroit-là, au dab d’Orléans ; pas la peine der’commencer l’histoire, s’pas ? Attention ! Y a dixmarches ! dix marches à descendre, et nous sommes au premierétage !
Ils étaient dans une nuit profonde !M. Hilaire, suait, soufflait.
– T’as vieilli, la Ficelle ! grognale vieillard.
– Chut !
– Te demande pardon, monsieurHilaire !
– Silence !
– Ben, comment veux-tu que jet’appelle ?
– Ne m’appelez pas !
On entendit dans l’ombre comme une sorte derugissement et M. Hilaire laissa échapper son sac qui continuade descendre sans lui !
– Remonte ! fit la voix qui avaitrugi.
M. Hilaire remonta à reculons, comme pourrepousser l’agression de l’ombre.
Cependant, il parvint au niveau du cul-de-sacsain et sauf. Mais sous la clarté lunaire, la figure terrible dumarchand de cacahuètes apparut, presque aussitôt.
Le vieillard était tremblant de fureur. Ils’en fut tout seul à la charrette qui dressait vers le ciel sesbrancards suppliants ; d’un seul effort et avec un« han » d’effroyable orgueil, Chéri-Bibi jeta sur son dosle second sac de cacahuètes : et alors, se retournant versM. Hilaire et lui montrant l’extrémité de la ruelle oùcliquetait la lueur blafarde du réverbère :
– Va-t-en ! commanda-t-il.
Et il s’enfonça dans son caveau, la chargeénorme du sac sur son épaule, et repoussant derrière lui, d’un coupde pied méprisant, la porte qui se referma, le séparant d’uncompagnon indigne.
M. Hilaire se traîna jusqu’à la porte, ilen secoua la clenche, il fit entendre les plus pitoyablesgémissements, il eut des mots d’une douceur admirable, car sonrepentir était sincère.
Oui, il comprenait la colère de Chéri-Bibi etson indignité à lui, M. Hilaire !
Et il demandait pardon !« Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi ! pardonne-moi,gémissait-il… Ouvre-moi ta porte… ouvre-moi ton cœur ! C’estmoi, la Ficelle, qui t’en supplie ! C’est votre serviteur,monsieur le marquis, qui se traîne à vos pieds ! »
Il ne put continuer ses beaux discours :l’émotion l’étouffait ; les larmes le noyaient et certainementM. Hilaire menaçait de succomber à son désespoir quand laporte basse se rouvrit, quand une main le ramassa sur le pavé où iltraînait ses soupirs et son remords et l’attira dans le trou, sousterre, dans cette nuit de cave où il se sentit tout à coup entredes bras puissants qui l’étreignaient et sur un cœur qui battaitavec rudesse au rythme de la plus sublime amitié : celle quipardonne !
– Mon bon Hilaire ! Tu m’aimes donctoujours ?
– Si je vous aime ! Ah !monsieur le marquis !
– Non ! non… dis-moi Chéri-Bibi,comme aux premiers jours ! et tutoie-moi !
–. Si je t’aime, Chéri-Bibi !C’est-à-dire que je ne t’ai jamais autant aimé ! Ma vie, monbien, tout est à toi ! tout t’appartient ! Dispose de moicomme autrefois.
– Autrefois ! Ah ! LaFicelle ! Autrefois ! Tiens, laisse-moi pleurer, mon ami…Te rappelles-tu ce jour où nous descendions ensemble pour lapremière fois la côte de Dieppe ? Nous arrivâmes au Pollet, jete montrai la boucherie où l’on m’avait mis jadis en apprentissageet où j’avais appris à donner mon premier coup decouteau…
– Si je me rappelle, monsieur lemarquis ! Avec quelle émotion vous regardiez l’étalage !Vous disiez : « Rien n’a changé ! » Jereconnais le « saigneur », je reconnais le« tinet ». Ici, il y a toujours eu de la viandecoche !
– Et quand la marquise nous attendait, mabonne et douce Cécily ? et qu’elle nous saluait de loin, sigracieusement, en agitant son mouchoir de dentelles ?
– D’une main, monsieur le marquis,car de l’autre, elle tenait votre enfant dans sesbras !
À cette évocation succéda un silence plein delarmes.
– Voyons, il faut être un peuraisonnable ! Là, laisse-moi allumer un bout de chandelle… nebouge pas ! tu pourrais te casser une patte !
Bientôt, un modeste luminaire brilla au poingde Chéri-Bibi et il fit faire à M. Hilaire le tour de sesappartements. C’était quelque chose de bien triste, de bien nu, debien moisi. Des caves ! Ce n’était pas autre chose que descaves, au mobilier d’un sommaire qui faisait pitié àM. Hilaire, lequel avait une belle chambre à coucher en acajoupur Louis-Philippe.
M. Hilaire poussa un soupir.
– Mon bon la Ficelle, tu trouves que toutest bien pauvre ici ? C’est que je ne t’ai pas tout montré.Viens ! Maintenant tu vas voir mes richesses !
Il prit un trousseau de clefs et, au bout d’unhumide couloir, il ouvrit une porte dissimulée derrière desplanches. Alors, avec sa chandelle, il alluma dix bougies…M. Hilaire recula ébloui !
Les murs de cette petite cave touteresplendissante de lumière étaient couverts des portraits d’unefemme et d’un enfant ! Mais quels portraits ! Jamais, surles murs des basiliques byzantines, tant de joyaux, tant de perles,tant de colliers n’avaient été suspendus avec plus d’amour autourd’une icône de la vierge et de l’enfant Jésus !
C’étaient là les portraits de Cécily aux joursles plus heureux de sa beauté et de sa maternité. Et c’étaient lesportraits du petit Jacques, à tous les âges, depuis le berceau.
– Ah ! mon Dieu ! exprimaM. Hilaire, touché jusqu’au fond du cœur par ce spectaclemerveilleux, je l’ai toujours dit que vous étiez un homme defamille.
– Je n’ai jamais demandé qu’à vivretranquillement entre ma femme et mon fils, en bon époux et en bonpère, répliqua le vieillard, et ce n’est pas de ma faute s’il en aété autrement !
Mais, M. Hilaire se mit à réfléchir que,si tous les joyaux qui étaient là étaient « du vrai », ily avait dans cette cave une bien jolie fortune !
– Tout ce que je gagne y passe ! fitentendre Papa Cacahuètes, qui répondait ainsi à la pensée intime deM. Hilaire.
Et M. Hilaire eut un haut-le-corps…
Il songea que ce ne pouvait être avec la ventede quelques cacahuètes que le vieillard se payait le luxe d’offrirde tels bijoux à sa femme et à son fils !
Cependant Chéri-Bibi était en extase devantles portraits.
– Je ne manque jamais, expliqua lebonhomme, de leuroffrir un petit cadeau pour leur fête,pour leur anniversaire et chaque fois que je retrouve sur lecalendrier la date d’un événement heureux de notre bonne vied’autrefois ! Ma chère femme, mon cher enfant ! Monpetit ! Tiens, la Ficelle, je vais te montrer quelquechose…
Ce disant il ouvrit un coffre puiscontinua :
– Quand j’ai su qu’il allait entrer dansl’armée, j’en ai été plus fier que l’on ne saurait dire ! À labonne heure ! Un Touchais ! Un Touchais ne pouvait êtrequ’un soldat ! un bel officier avec un beau sabre ! et jelui ai offert son premier sabre ! Tiens, voilà son premiersabre ! Maintenant, je vais te montrer autre chose !Voici la croix de la Légion d’honneur de mon fils (il l’embrassa.)Figure-toi que je la lui avais offerte bien avant que legouvernement la lui donnât ; j’envoyais cette croix bienmystérieusement à la mère en lui faisant dire qu’un admirateur deson fils serait heureux qu’elle voulût bien accepter ce présent etl’attacher elle-même sur sa poitrine ! Tu penses si je rêvaisen attendant la réponse ! Hélas ! la réponse ne se fitpas attendre…, Cécily fit retourner la croix, disant qu’elle nepouvait accepter le présent d’un inconnu… j’en ai pleuré huitjours ! Elle l’avait sans doute trouvée trop riche !Regarde donc ces diamants ! Ah ! que j’ai pleuré !Mon fils est le plus intelligent, et le plus beau, et le plusfort ! Il mettra la République dans sa poche ! Il seraroi ! Je lui fais faire une couronne en ce moment à Paris chezle premier joaillier de la rue de la Paix ! Enfin… je vais tedire encore une chose ! une chose ineffable… Je voisCécily tous les jours !
– Tu vois Cécily ! Vousvoyez Mme la marquise, tous les jours ?
– Comme je te vois, mon bonHilaire !
– Mais elle ne sort jamais !
– Ah ! tu sais cela, toi ! Ehbien ! mais c’est peut-être qu’elle me reçoit !
– Elle vous reçoit ?
– Tu vois bien que je plaisante… Maistiens ! monte avec moi sur ce banc ! regarde par cettepetite ouverture grillagée et dis-moi ce que tu vois ?
– Je vois, à la lumière de la lune, unjardin avec de vieux bancs de pierre moussue, du lierre sur lesmurs et de l’herbe dans les allées… un petit jardin bientriste.
– Il n’est point triste quandelle vient s’y promener, soupira Chéri-Bibi, et il meparaît alors plus grand que l’univers !
– C’est donc là qu’elle habite ?demanda la Ficelle… Je suis allé pourtant quelquefois chez elle,mais je ne connaissais point le côté jardin de l’hôtel de laMorlière.
– Vois-tu, mon bon La Ficelle, du momentque Dieu m’a donné ce petit soupirail, je n’ai plus rien à luirefuser !
– À qui ?
– À Dieu ! Il peut me demandertous les crimes dont il a besoin, il les a !
M. Hilaire, maintenant tout à faitrassuré sur la santé de Chéri-Bibi, commençait à avoir un peu moinsde pitié pour lui, en même temps qu’il lui rendait beaucoup de sonadmiration terrifiée d’antan ; mais il ne parvenait point,après ce qu’il venait d’entendre, à se délivrer complètement d’unecertaine inquiétude en ce qui le concernait, lui,M. Hilaire.
Aussi ce ne fut pas sans un certain émoi qu’ils’entendit interpeller, bien amicalement cependant, en ces termespourtant engageants :
– Et toi, mon bon Hilaire, voyons,qu’est-ce que tu deviens ?
Maintenant ils étaient revenus dans le taudis,entre un grabat, un vieux bureau à trois pattes et les deux sacs decacahuètes qui gisaient toujours dans un coin.
– Eh bien, mais, répondit M. Hilaireavec un sourire un peu niais… eh bien, mais ça ne va pas tropmal…
– Et ta Virginie, reprit Chéri-Bibi,a-t-elle un caractère toujours difficile ?
– Euh ! euh !
– Mais enfin, elle ne te rend plusmalheureux ? Comme c’est moi qui ai fait le mariage, je nem’en consolerais jamais ! Et puis, tu sais… tu n’aurais qu’unmot à me dire… je lui aurais bientôt fait passer le goût de lamélasse à ta Virginie !
M. Hilaire se leva, épouvanté.
– Ciel ! monsieur le marquis, netouchez pas à ma femme !
– Eh là ! je n’en ai nulleenvie…
– S’il lui arrivait jamais malheur, je laconnais, elle viendrait me tirer par les pieds toutes lesnuits ! Ah ! monsieur le marquis, ne me faites paspeur ! Qu’avez-vous donc cru ? Mais nous faisons bonménage depuis nos dernières aventures… nous sommes cités dans levoisinage comme des époux modèles… De temps en temps, nous avonsune petite discussion. Mais dans tous les ménages, n’est-ce pas, ona ses heures d’impatience ?
– Certainement !
– Et pourvu que je lui obéisse en tout etque je fasse ses quatre volontés, elle finit par mecéder !
– Cette brave Virginie !
– Oh ! elle a des qualités !Elle tient bien la caisse ! Il n’y en pas une comme elle pourla comptabilité ! Et elle m’est fidèle !
– Et toi, lui es-tu fidèle ?
– Oh ! ça, je vous le jure, monsieurle marquis ! Je n’ai jamais oublié vos principes en cettematière et j’aurais été le dernier des misérables si je n’avaispoint profité de vos leçons et de votre exemple !
– C’est bien, ami la Ficelle, réponditChéri-Bibi sur le ton le plus grave et en ne dissimulant pas sasatisfaction.
Chéri-Bibi n’avait jamais plaisanté sur lechapitre des mœurs.
– Mais je dois vous dire, continuaM. Hilaire, que ma femme est tellement tyrannique (car elleest tyrannique) qu’elle m’a fait faire de la politique malgrémoi !
Et M. Hilaire toussa.
– Eh ! mon cher ! Elle a bienfait, s’exclama Chéri-Bibi… Dans les temps troublés où nous sommes,nul n’a le droit de se désintéresser de la chose publique…
– Du moment que c’est votre avis, je suisheureux que Virginie se soit rencontrée avec vous sur ce point,soupira M. Hilaire, en essuyant quelques gouttes de sueur quilui perlaient aux tempes.
– Alors ta femme a voulu que tu fasses dela politique ? Sans doute a-t-elle de l’ambition pour toi, tafemme ?
– Oui, monsieur le marquis, réponditM. Hilaire de plus en plus embarrassé. Elle désire que je soisconseiller municipal.
– Bravo ! Bravo ! Nous t’yaiderons, ma parole ! Cela vaut mieux que de perdre son tempsau club !
« Mon Dieu ! gémit en lui-mêmeM. Hilaire, pourvu qu’il ne sache jamais que je suissecrétaire de l’Arsenal ! » et comme il se rappelasoudain la lecture du journal du soir faite au dancing du GrandParc, lecture qui lui avait appris, à lui, secrétaire du club del’Arsenal, les derniers travaux de la nuit et l’adoption de lamotion Tholosée réclamant la peine de mort contre le commandantJacques, il eut comme une sorte de défaillance.
– Eh là ! La Ficelle, tu n’es pasmalade ?
– Non ! Non ! J’ai eu comme unéblouissement… Ça m’arrive quelquefois…
– C’est la trop bonne nourriture, fitChéri-Bibi. Il faut soigner ça la Ficelle… Tu habites loin, mongarçon ?
– Non, pas très loin ! Comme quidirait à côté.
– Attends donc ! Ah ! ah !c’est donc cela ? La Grande Épicerie moderne ? C’est toi,Hilaire, qui est propriétaire de cette superbe épicerie ? etde ces superbes produits alimentaires ?
– C’est mon magasin !
– Tous mes compliments ! Tu en asfait du chemin depuis la rue Saint-Roch !
« Maintenant, mon petit la Ficelle,parlons sérieusement…, mais aide-moi d’abord à vider ces deux sacsde cacahuètes !
D’un geste, le Vieillard avait tiré à lui legrabat, découvrant ainsi une trappe dans l’antique maçonnerie decette bâtisse plusieurs fois centenaire. Il rabattit la trappe… Unefraîcheur humide et froide envahit le misérable sous-sol ; enmême temps, on entendit comme une espèce de glou-glou de sourcesouterraine…
– Surtout, n’approche pas tropprès ! Cela coule dans les profondeurs et cela se perd on nesait où, dans les catacombes… une source qui apparaît et disparaît,replonge sous la terre, emportant tout ce qu’on lui confie, ne lerendant jamais ! Donne-lui quelques cacahuètes, laFicelle !
Cet étrange langage n’était point pourrassurer M. Hilaire.
– Tiens ! prends la pouche, par uncoin, comme moi, soulève et secoue et tire en arrière ! Là… Tuvois bien que ce n’est pas difficile !
Horreur ! De la pouche, glissait, avecune grande quantité de cacahuètes, un cadavre ! EtM. Hilaire reconnut l’orateur fougueux et si plein de vie etd’ardeur anarchiste qui tempêtait le matin même sur une table duclub des Francs-Archers, M. Hilaire laissa tomber le sacvide !
Et Chéri-Bibi, du bout de son pied, fit roulerle corps jusqu’au bout de la trappe, le corps bascula, disparut…Quelques secondes plus tard, on entendit un sourd« floch »… et tout fut dit pour celui-là !
C’est en vain que Chéri-Bibi essayad’emprunter le secours de son ami la Ficelle pour le second sac… laFicelle n’était plus qu’une statue de l’épouvante… Chéri-Bibi vidadonc le second sac tout seul et, encore, parmi les cacahuètes,apparut un second cadavre ! Cette fois, M. Hilairereconnut son ami Tholosée, du club de l’Arsenal ! Iltomba à genoux en joignant les mains.
Mais Chéri-Bibi referma la trappe du pied.
Sans doute avait-il assez donné à lamort, ce jour-là !
Il considéra avec pitié la pauvre chose quihaletait dans un coin de son taudis.
– Pourquoi gémis-tu ? exprima-t-il,d’une voix effroyablement calme, qu’importent quelques vagueshumanités ? Allons, debout, la Ficelle ! Rappelle toncœur et ton courage d’autrefois ! Regarde-moi et ne te fie pasaux apparences ! Vois… je suis aussi fort et plus terrible quejamais !
Ce disant le vieillard s’était redressé, sesjambes s’étaient détendues, sa taille avait grandi, sa poitrine,ses épaules, son torse magnifique se développaient dans toute leurampleur… L’écharpe qui lui cachait le visage était tombée et,au-dessus de ce corps de Titan, apparut une tête démoniaque,illuminée par le flamboiement de forge du regard de Chéri-Bibi, duregard délivré un instant des lunettes noires…
– Pourquoi recules-tu épouvanté, demandaChéri-Bibi, se croisant les bras sur son orgueilleusepoitrine ? Autrefois, tu ne me craignais pas et ta parole amieétait la seule qui me consolât aux heures de mafatalité ! Allons, debout, l’heure sonne encore ! Ona encore besoin de moi ! Dieu, voyant un jour tout le malqu’il fallait accomplir pour faire le bien, a reculé devant unepareille responsabilité et il a créé Chéri-Bibi !
Ce fut comme une apparition monstrueuse etmagnifique du génie du mal… et soudain tout cela disparut comme parenchantement.
M. Hilaire ne vit plus devant lui que lechétif vieillard qui se tourna vers lui en disant :
– À propos, monsieur Hilaire, comment sefait-il que vous ne m’ayez pas encore parlé de vos fonctions àl’Arsenal ?
M. Hilaire ne répondit pas.M. Hilaire, qui avait déjà éprouvé tant d’émotions au cours decette nuit historique, était incapable d’articuler une syllabe. Ilétouffait.
– L’Ar… l’Arsenal ! moi, je ne suispour rien là-dedans… c’est Virginie qui l’a voulu… on m’a nommémembre du club, membre du comité, on m’a nommé secrétaire, je n’ysuis absolument pour rien !
– Et tes discours !
– Ah ! ah ! mesdiscours ! Mon Dieu ! mes discours ! fitM. Hilaire qui pâlissait, pâlissait… Ils étaient bien anodins,mes discours… bien quelconques…
– Je te demande pardon !
– Comment, monsieur le marquis, on vous aparlé de mes discours ?
– Eh ! je les ai entendus !
– Vous les…
M. Hilaire s’affaissa sur la premièremarche de l’escalier.
– Voilà que tu manques d’air,maintenant ! fit Chéri-Bibi… attends un peu ! Je vaisouvrir la porte… et puis nous allons sortir… Ça te fera du bien età moi aussi. Du reste, nous allons aller faire ensemble un petittour à la campagne ! Regarde, voici l’aurore ! la belleaurore d’un beau jour ! En route !
Et il l’entraîna, répétant les phrases deM. Hilaire qui lui étaient restées dans la mémoire.« Citoyens ! assez de vaines paroles ! desactes ! Désignons à la vindicte publique tous ceux qui aurontélevé la voix en faveur du rétablissement d’un odieuxdespotisme ! et, s’il en est besoin que l’on nous rende la loides suspects ! »
– C’est Virginie ! soufflaM. Hilaire.
– Quoi ! Virginie ! C’est ellequi t’avait écrit ton discours ! Et bien tu l’en féliciteras.Moi je trouve qu’elle a admirablement mené notreaffaire !
– Vous… vous trouvez ?
– Quand je t’ai entendu prononcer cediscours-là, je me suis dit : « Ça, c’est rudementfort ! M. Hilaire est devenu le maître de lasituation ! Le club de l’Arsenal est ànous ! »
– Ouf ! soupira M. Hilaire,voilà justement ce que je me suis dit aussi : le club del’Arsenal est à nous !
– Désormais, continua imperturbablementChéri-Bibi, il pourra, ce terrible club, décider tout ce qu’ilvoudra, il ne le fera point sans nous !
– Oh ! il ne peut rien faire sansnous, quelle consolation de se dire cela !
– Nous serons dans le secret desdieux !
– Évidemment ! acquiesçaM. Hilaire, avec un nouveau soupir.
– Et quelle force pour nous quand nousnous présenterons au nom du club de l’Arsenal !
– Rien ne nous résistera,murmura plaintivement M. Hilaire.
– Nous connaîtrons ainsi les amis et lesennemis du commandant Jacques ! car tu dois être un« subdamoun » enragé, mon bon Hilaire !
– Enragé ! monsieur lemarquis !
– Dans le cas, reprit Chéri-Bibi, oùnotre entreprise contre la République de M. Hérissonne réussirait point autant que nousdevons l’espérer, c’estta situation exceptionnelle dans ton quartier qui noussauverait ! Qui oserait te soupçonner ? Ta cavedeviendrait le sûr refuge de nos amis proscrits ! C’est làqu’ils trouveraient une sécurité momentanée dont le besoin peuttoujours se faire sentir, car, enfin, il faut toutprévoir !
– Heu ! Heu ! fitM. Hilaire qui se reprit à tousser.
– Mets ton foulard ! conseillasagement Papa Cacahuètes…
– Heu ! Heu ! bien entendu, macave ! ma… cave est toujours là !
– Sans compter queMme Hilaire, d’après ce que tu m’as dit, saurait semontrer à la hauteur des circonstances… C’est elle qui seraitchargée de ravitailler les proscrits !
– Heu ! Heu !Mme Hilaire…
– Quoi,Mme Hilaire ?
– Eh bien ! Entre nous, il vaudraitmieux ne rien dire à Mme Hilaire !
– Ne t’affole point, mon bon Hilaire,reprit d’un air bonasse l’excellent vieillard… Pour le moment, ilne s’agit que de victoire ! Et nous allons tous les deuxachever de l’organiser.
– Je croyais que nous partions pour lacampagne ?
– Oui ! à Versailles ! c’est làque nous allons achever d’organiser la victoire… mais avant deprendre le train, tu vas te munir d’une cinquantaine delaissez-passer au sceau du club de l’Arsenal.
– Grands dieux ! s’exclamaM. Hilaire.
– Que se passe-t-il encore ? demandaPapa Cacahuètes… Ta conscience répugnerait-elle à de pareilsmoyens ?
– Aucunement, aucunement ! et jesuis bien heureux, au contraire, d’avoir cette occasion de vousrendre service…
– Eh bien ! alors ?
– Eh bien ! alors, ceslaissez-passer, il faut que j’aille les chercher chez moi.
– Naturellement !
– Et si j’entre chez moi, ma femme, je lecrains, fera quelques difficultés pour me laisserressortir !
– Tu lui diras que c’est pour la grandecause, mon bon Hilaire, et elle te laissera faire tout ce que tuvoudras !
– Ah ! bon ! vous ne laconnaissez pas !
– Va, Hilaire ! Va ! Voici làta splendide boutique ! Ce n’est pas le moment de te montrerpusillanime ! Va, mon ami, je t’attends !
L’ordre était catégorique, M. Hilaire nese le fit pas répéter et c’est avec une angoisse inexprimable qu’ils’avança vers le seuil de son auguste demeure.
Il ouvrit en tremblant la petite porte bassepercée dans la tôle de la devanture et la referma derrière lui.
Chéri-Bibi attendit. D’abord, rien ne vintattirer son attention, et puis, peu à peu, il s’intéressa à uncertain murmure grossissant qui venait du premier étage. Il sefaisait là-haut un certain tumulte. Ainsi on percevait nettement lebruit de la vaisselle cassée.
Et puis tout ce bruit sembla descendre, roulerdu premier étage au rez-de-chaussée avec un fracasextraordinaire.
De grands coups sourds retentissaient entreles cloisons, comme si elles eussent été bombardées de projectiles.Une vitre se brisa, on entendit des cris, des lamentations, dessupplications.
Chéri-Bibi se dit, sans autre émotion :« C’est Mme Hilaire qui se réveille » etil commençait à plaindre sérieusement son ami la Ficelle, quand sonattention fut soudain attirée par une sorte de gémissement quisortait de terre, à ses pieds.
C’est alors qu’il vit apparaître, à unsoupirail, donnant sur les fameuses caves de la Grande Épiceriemoderne, la tête ébouriffée, affolée et fortement contusionnée dece pauvre M. Hilaire.
– Vite ! aidez-moi à sortir de là,râlait le malheureux garçon… Elle arrive ! Vite !sauvez-moi !
– Prends ma main ! fit Chéri-Bibi enallongeant son énorme patte. L’autre s’y accrocha comme le naufragés’accroche à la branche qui, seule, peut le sauver d’unecatastrophe imminente.
… « Oh ! hisse ! »…et Chéri-Bibi sortit de l’enfer et de sa cave ce pauvreM. Hilaire, que Mme Hilaire continuait àchercher partout avec des imprécations dont l’écho fit filer lesdeux compères.
– As-tu au moins les cartes duclub ? demanda Papa Cacahuètes…
– Oui, oui ! je les ai, soufflaM. Hilaire en se frottant la tête… Ah ! là !là ! quelle tempête ! quelle femme ! Non !regardez-moi comme elle m’a arrangé ! N’est-ce pashonteux ?
Chéri-Bibi considéra M. Hilaire avec uncertain apitoiement.
Non ! Non ! vraiment M. Hilairen’était pas beau à regarder au sortir de sa cave, dans le matinblême de ce jour mémorable.
Il n’avait pas de faux col, plus decravate : le plastron de sa chemise avait été arraché. Sonbeau veston du dimanche n’était plus qu’une loque ; soncouvre-chef naturellement était resté sur le champ de bataille eton aurait payé bien cher M. Hilaire pour qu’il consentît àaller le rechercher.
– Tout de même, reprit-il après quelquesinstant de silence… je ne puis courir les rues, ni même me promenerà la campagne, dans cet appareil de désordre… Je suis fait comme unvoleur… ou plutôt comme un volé !
– Je vais te dire comment tu es fait,répliqua Chéri-Bibi… Tu es fait comme un orateur de club qui arencontré des contradicteurs payés par la réaction ! Je t’enprie, monsieur Hilaire, garde tes loques !
Ils étaient arrivés au coin d’une rue.M. Hilaire mit sa main sur le bras de Papa Cacahuètes.
– Chut !Mlle Jacqueline ! Lareconnaissez-vous ?
– Sœur Sainte-Marie-des-Anges !prononça Chéri-Bibi dans un souffle, cependant qu’il s’appuyait unpeu contre son compagnon… comme elle est matinale ! reprit-ilavec un soupir… je parie qu’elle va encore prier pourmoi !
– Elle va à la messe de cinq heures, àSaint-Paul…
En arrivant au Palais-Bourbon, le commandantJacques fut entrepris tout de suite par Michel et le patrioteLespinasse.
Et, pendant que les députés pénétraient enhâte et avec toutes les marques de la plus vive inquiétude dans lasalle des séances où les huissiers, prévenus à la dernière minutepar ceux des questeurs qui étaient de l’affaire, montraient desfigures ahuries, tous trois eurent un premier entretien.
– Tout va bien, fit Michel. Ils ont unepeur de tous les diables. Si vous réussissez, ils vous en serontlongtemps reconnaissants ; mais ne faites pas un faux pas ouils vous jettent par terre. Ils sont venus presque tous ici enfaisant les étonnés. Mais quoi ! disent-ils, il n’était pas enleur pouvoir de ne pas obéir à une convocation régulière !Vous voilà prévenu ! Tout ce qui semblera régulier, ils vousl’accorderont et ainsi se ménagent-ils une porte de sortie en casd’insuccès. Le tout est de faire vite ! Ah ! ilsvoudraient bien être déjà à Versailles ! et même en êtrerevenus, et moi aussi, je ne vous le cache pas ! Ils n’ont pasoublié que le coup de brumaire a failli rater parce qu’il a falludeux jours !
– Le malheur ! dit froidement lecommandant, est que nous n’aurons pas Lavobourg !
La foudre, tombant entre les deux députésn’eût point produit un effet plus terrible.
– Quoi ? balbutièrent-ils,quoi ? pas Lavobourg ? il va arriver Lavobourg ! Ildevrait déjà être là !
– Non ! il ne viendra pas ! Ilnous lâche !
– C’est donc cela que vous êtes sipâle ! Mais qui va présider la Chambre ? gémitMichel.
Jacques n’écoutait plus Michel. Il regardaitLespinasse qui tremblait d’impatience et d’angoisse de voir que« tout fichait le camp », puisque tout reposait surLavobourg.
– Lespinasse, fit Jacques, en le brûlantde son regard… Vous avez été soldat et bon soldat ! Vous allezm’obéir comme on obéit à un chef à la guerre !
– Ordonnez ! moncommandant !
– Vous allez vous rendre chezTissier.
– Le second vice-président de la Chambre…oui, mon commandant, il habite à deux pas… ce sera vitefait !
– Mais Tissier ne veut rien savoir !s’écria Michel. Je l’ai tâté moi-même… il laissera faire… etrestera dans son lit !
– Silence, monsieur, je vous prie !(et se retournant vers Lespinasse, il lui remit un dossier). Vousmontrerez ceci à Tissier… c’est l’un des dossiers de la commissiond’enquête… Vous lui montrerez son nom sur la liste de ceux que l’ondoit aujourd’hui même décréter d’accusation !
« S’il veut être sauvé, qu’ilvienne ! Ne lui dites pas que Lavobourg nous claque dans lamain ! Dites-lui au contraire que c’est Lavobourg quipréside ! Enfin, amenez-le ! Avec ce document, ce ne serapas difficile !
– Compris ! fit Lespinasse. Il fautque je vous l’amène ici, de gré ou de force ! C’est entendu,commandant ! Dans un quart d’heure, au plus tard, nous seronsici tous les deux !
– Vous me stupéfiez, exprima Michel quisoufflait bruyamment et s’épongeait déjà la sueur qui perlait surson vaste front… Vous me stupéfiez ! Jamais je n’aurais cruque Tissier, un ami de Pagès, fût sur la liste de la commissiond’enquête !
– Il n’y était pas, répondittranquillement Jacques… c’est moi qui l’y ai mis ! Et j’aiimité pour cela l’écriture de Coudry, mon cher !
– Un faux ! oh ! s’exclamaMichel avec admiration… vous n’avez pas reculé devant unfaux ?
– Ne perdons pas de temps, réponditJacques… Rassurez les inquiets ! Annoncez-leur que Lavobourg afait dire qu’il serait là dans cinq minutes ! Moi, je coursprendre des nouvelles du Sénat.
Et il courut au téléphone où il entraimmédiatement en communication avec Frédéric.
Au Sénat tout marchait merveilleusement.Frédéric lui donna de rapides détails, le mit au courant de l’étatdes esprits.
Et ça n’avait pas été long : le présidentavait mis en discussion un projet de loi portant révision de laConstitution, projet rédigé par Oudard et Barclef. Et le projetavait été voté immédiatement, sans la moindre obstruction.
– Vous savez ce que j’attends de vous,fit Jacques à Frédéric, toujours au téléphone.
– Oui, l’ordre du président du Sénatdonnant au général Mabel, commandant les troupes de Versailles, lamission de veiller sur la sécurité de l’Assemblée nationale… Leprésident est en train de le rédiger… je vousl’apporterai !
– Je vous attends ici ! La Chambreaura fini son travail dans dix minutes ! Que tout le mondeparte pour Versailles !
– Ils ne veulent pas partir avant d’avoirreçu la nouvelle que la Chambre, elle aussi, a voté la révision dela Constitution !
– Ils vont la recevoir ! À tout àl’heure, Frédéric.
Vingt députés auprès de la cabine téléphoniqueattendaient qu’il se tournât vers eux.
Il leur dit que tout était fini au Sénat, quela révision était votée ! Alors une rumeur de joie etd’enthousiasme se répandit jusque dans la salle.
Mais, que faisait Lavobourg ? Le bruit serépandit tout à coup qu’il avait trahi ! et ce fut uneconsternation immédiate, une peur glacée qui se répandit en uneseconde sur tous les groupes qui s’agitaient dans l’hémicycle.
Mais on rapporta presque aussitôt que lecommandant l’avait fait mettre dans l’impossibilité de nuire, etchacun se regarda avec un effroi nouveau, cela sortait des moyensordinaires ! Cela devenait de« l’irrégulier » ! Ils n’aimaient pas beaucoupça ! Et puis, tout à coup, ce furent des cris, des mouvementsd’impatience, le tumulte des pupitres, un énervementextraordinaire…
« Pourquoi n’en finissait-on pas ?Tout aurait pu être terminé depuis dix minutes ! Pourquoi lesavoir dérangés à cinq heures du matin pour délibérer à sixheures ! » et certains recommençaient à faire lesinnocents : « Pourquoi nous a-t-on convoqués ? Surquoi allons-nous avoir à délibérer ? Sur la révision ?Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus ? C’est insensé, nous nesavons rien ! On ne nous dit rien ! Qu’est-ce que toutcela signifie ? » et d’autres : « Nous sommesici parce que c’est notre devoir d’être ici… mais, quoi qu’ilarrive, nous nous en lavons les mains ! »
Pendant ce temps, Jacques, fébrile, attendaitson vice-président, que devait lui amener Lespinasse.
Comme il regardait avec anxiété du côté desquais blêmes et déserts, il ne fut pas peu stupéfait de voir seranger au bord du trottoir un taxi dans lequel il reconnutJacqueline.
Celle-ci descendit. Elle avait deux plis à lamain, mais, arrêtée au seuil par les garçons en livrée, elle leurremit les lettres en leur montrant le commandant.
Jacques avait déjà fait un pas vers elle.
On lui apporta aussitôt cette correspondance.Elle lui était adressée, ainsi qu’à Frédéric Héloni, et il reconnutles deux écritures de Lydie et de Marie-Thérèse.
Or, dans le même instant, arrivait enfinLespinasse entraînant Tissier.
Dès lors, rien n’exista plus pour lui que samission. Il était sûr désormais de triompher, s’il ne perdait pasune seconde, et il remit naturellement à plus tard « lesaffaires de cœur » et la lecture de sa lettre.
Tissier était pâle comme un mort !Lespinasse avait dû lui montrer la liste des accusés sur laquelleil avait lu son nom !
– On n’attendait plus que vous poursauver la République, lui jeta le commandant.
Et il l’entraîna jusque dans la salle desséances, où leur entrée fut saluée d’une rumeur impatiente.Personne ne savait plus de quoi il s’agissait, ni ce qu’il fallaitpenser de l’absence de Lavobourg.
L’arrivée de Tissier qui avait conservé desliens d’amitié avec Pagès, malgré une politique sensiblementdifférente, fit craindre à certains que l’affaire ne fût déjàéventée et perdue.
Mais Jacques, poussant Tissier sur les degrésde la tribune présidentielle, s’écria :
– Messieurs, en l’absence de notre amiLavobourg, victime d’un odieux attentat de nos adversaires, notreami Tissier vient présider, comme c’est son devoir, cette séance oùva se décider le sort de la République !
Des bravos frénétiques éclatèrent.
– Oh ! alors, du moment que Tissieren était, on avait confiance ! Lespinasse l’assit au fauteuilet Jacques bondit à la tribune.
– Messieurs, s’écria-t-il, le Sénat,suprême gardien de toutes les libertés républicaines, vient de nousdonner l’exemple en votant la révision de la Constitution et enordonnant la réunion immédiate de l’Assemblée nationale àVersailles ! Si vous ne le suivez pas sur-le-champ dans laseule voie de salut qui nous reste, c’en est fait de la Républiqueet des républicains, je dénonce ici l’affreux complot ourdi par lesfauteurs de terrorisme contre la patrie et la liberté !
La parole rude et enflammée de Jacques n’eutpas de peine à embraser toute cette troupe qui, maintenant, enavait trop entendu pour reculer.
Au milieu des cris, des interpellations, desbravos, Jacques lisait maintenant un rapport terrible sur lesmenées des clubs et le communisme envahissant la province. Enfin,après avoir jeté l’épouvante dans les cœurs en lisant la liste dessuspects, dressée par la commission d’enquête, il terminait par unappel au courage et à l’énergie patriotique de laChambre !
Aucun de ceux qui étaient là ne réclamad’explications. Le vote fut enlevé.
On tenait désormais le pivot sur lequel toutel’opération allait tourner. Il n’y aurait plus qu’à partir pourVersailles.
Sur ces entrefaites, Frédéric Héloni arrivaavec le décret du président du Sénat, nommant le général Mabelgardien de l’Assemblée nationale.
Il fut accueilli par un véritabledélire ! Tous se croyaient sauvés, arrachés définitivement àla terreur révolutionnaire et les maîtres d’une nouvelledestinée !
Légalement, constitutionnellement, ilsallaient donner un nouveau gouvernement à la France, et sans rienrisquer personnellement, puisqu’ils avaient l’armée aveceux !
– À Versailles ! À Versailles !À Versailles !
Déjà quelques députés qui venaient d’êtreavertis de ce qui se passait par des amis désireux de lesentraîner, accouraient, les uns à pied, les autres en voiture,réclamant des explications, furieux d’avoir été tenus àl’écart.
Si l’affaire, au cours de la journée qui nefaisait que commencer, hésitait sur le succès, c’étaient ceux-làqui la précipiteraient et se montreraient les plus féroces.
Jacques et Frédéric quittèrent la Chambre lesderniers après avoir serré deux cents mains et versé du couragedans tous les cœurs.
Comme ils montaient dans une auto qui devaitles conduire à la place de l’Étoile, où les attendait le généralMabel, Jacques repensa aux lettres que lui avait remises Jacquelineet qu’il avait oubliées. Il les sortit de sa poche.
– J’ai une lettre pour vous, dit-il àFrédéric Héloni, en lui passant le pli qui lui revenait et encommençant de décacheter le sien.
– Sans doute, une attention délicate denos deux fiancées… continua-t-il, mais il n’acheva pas saphrase.
Il poussait une sourde exclamation et Frédériclui-même, qui avait lu, avait un cri de douleur.
– Chauffeur, arrêtez !
Ils se communiquèrent les lettres !
La phrase où Marie-Thérèse donnait ce dernieravis de pénétrer dans la chambre de Lydie sans lumièreétait terrible.
Héloni, qui était devenu d’une pâleur de cire,ne prononçait plus un mot.
Il savait de quel prix étaient alors lesminutes pour le succès du coup d’État où Jacques avait engagé tantde braves gens. Il attendait dans l’horrible angoisse de son cœurla décision de Jacques.
– Le plus simple, fit tout à coupJacques, d’une voix que Frédéric ne reconnut pas, serait que vousvous rendiez immédiatement chez ma mère et qu’après avoir donnél’alarme et pris des nouvelles vous me rejoigniez à Versailles,mais… mais il ne passe pas une voiture… pas une auto !
Ah ! le combat terrible et rapide dans lecœur et la conscience de Jacques ! Frédéric l’examinait avecdes yeux d’épouvante. Il lisait clairement qu’il allait donnerl’ordre au chauffeur de continuer son chemin ; oui… il lisaitcet affreux héroïsme dans les prunelles de son chef…
C’était la condamnation à mort deMarie-Thérèse et de Lydie.
Alors ne sachant plus beaucoup ce qu’ilfaisait, il tira sa montre et dit au hasard :
– Nous avons peut-être cinq minutes. Ilne nous faudrait que cinq minutes !
– Allons-y donc ! hurla Jacques avecune fureur désespérée. Il jeta au chauffeur l’ordre d’aller àl’hôtel de la Morlière.
Ah ! ils n’attendirent point que l’autose fût complètement arrêtée pour se jeter dans l’hôtel.
Le concierge vit passer les deux hommes avecd’autant plus d’effroi qu’il fut presque jeté par terre dans leurcourse.
Déjà Jacques était à la porte deLydie :
– Lydie ! Lydie ! supplia-t-il,en secouant la porte. C’est moi, Jacques !Ouvre-nous !
– Marie-Thérèse ! ouvrez-nous !râlait de même Frédéric.
Puis, soudain, les deux hommes, prenant leurélan, se jetèrent d’un même effort contre la porte qui sauta.
Alors une épouvantable odeur de gaz serépandit dans le corridor et dans tout l’hôtel. Jacques courut auxfenêtres, brisa des carreaux et revint défaillant, rejoindreFrédéric, qui déjà emportait le corps de Marie-Thérèse…
Jacques emporta Lydie… On eût pu les croiremortes toutes les deux tant elles se laissaient aller inaniméesentre leurs bras.
Jacques criait au concierge de courir chercherun médecin quand Cécily apparut.
Quel nouveau malheur venait donc frapperencore à sa porte ? Elle aimait Lydie comme sa fille… Ledestin allait-il lui prendre aussi celle-là ?
Ce fut sur le lit de Jacqueline que l’ontransporta les deux jeunes filles.
– Elles ont voulu se suicider, gémitFrédéric.
– Mais elles respirent encore !faisait Jacques avec un soupir d’espoir… Lydie ouvrit des paupièreslanguissantes et poussa un soupir.
– De l’air ! de l’air ! criaJacques.
Marie-Thérèse, à son tour, montra sesprunelles éteintes et Frédéric se laissa aller en sanglotant surson cœur…
Il avait trouvé les deux jeunes fillesétroitement enlacées sur le lit, comme si elles venaient de sedonner le chaste et dernier baiser de la mort… Et il ne comprenaitrien à ce drame épouvantable, car il n’était pas coupable,lui !
Le vrai coupable suppliait sa mère de luisauver sa fiancée.
Sur ces entrefaites le médecin arriva etpratiqua immédiatement des saignées, posa des ventouses au niveaude la base du poumon, en avant et en arrière du cou, mais il ne putdire sur-le-champ si elles étaient sauvées.
– Nous saurons cela dans quelquesminutes, fit-il.
Jacques, qui était aux genoux de Lydie, seleva alors et fit signe à Frédéric de le suivre.
– Vous n’attendez pas de savoir, leurdemanda Cécily, étonnée, si votre fiancée va vivre oumourir ?
– Non, ma mère ! Nous sommes sûrs,Frédéric et moi, que tout ce qu’il est possible de faire pour lessauver sera accompli par vos soins. Adieu, mère, nous n’avons plusle droit de rester une minute de plus ici ! Ailleurs on nousattend ! et c’est aussi une question de vie ou de mort !Quant à elles, quand elles vous entendront, dites-leur bien quenous les aimons toujours et faites-nous savoir au château deVersailles qu’elles sont sauvées.
L’auto refit la route de folie, mais quandJacques et son lieutenant arrivèrent enfin à la place de l’Étoile,c’est en vain qu’ils cherchèrent partout l’auto du général Mabel etle général Mabel lui-même. Il n’y était plus !
Jacques regarda sa montre :
– Nous sommes en retard de cinq minutéssur l’heure qu’il avait lui-même fixée comme dernière limite de sonattente. C’est nous qui sommes en faute. Nous le retrouveronspeut-être en route !
Et l’auto repartit comme une flèche. Elletraversa le bois, les villages, les campagnes…
Chemin faisant, ils cherchèrent encore àapercevoir l’auto du général Mabel ; mais celui-ci devait êtredéjà à Versailles : il avait appris certainement ce quis’était passé à la Chambre et au Sénat, peut-être même avait-ildéjà vu le président du Sénat !
Les troupes, près de dix mille hommes dont ildisposait, devaient être déjà autour du château !
Ils dépassèrent plusieurs autos danslesquelles ils reconnurent des parlementaires amis.
Le vieux comte de Chaune disait alors enmontrant Jacques à Warren, de la grande maison Warren qui mit plusde vingt de ses voitures à la disposition du Sénat :
– Ce garçon-là sera, ce soir, au-dessousde Paillasse ou au-dessus d’Épaminondas !
Ils arrivèrent à Versailles sans grand retard,mais furent stupéfaits en débouchant sur la place du château den’apercevoir aucune troupe !
Où donc étaient les soldats de Mabel ? Oùdonc était Mabel lui-même ? Et où était le bataillon duSubdamoun qui aurait dû déjà se trouver dans la cour duchâteau ?
Un désordre indescriptible semblait régnerdans la cour. L’absence de la force armée affolait tous lesparlementaires. Les groupes se ruèrent vers Jacques dès qu’ils levirent descendre d’auto.
Eh bien ? s’écria-t-on autour de lui… EtMabel ? Où est Mabel ? On l’attend ! On vousattend ! Que se passe-t-il ?
– Mabel arrive ! leur cria Jacques.Entrez tout de suite dans la salle des séances ! Où est leprésident du Sénat ?
– Mais il attend Mabel ! Il vousattend ! Nous ne pouvons rien faire sans Mabel.
En s’élançant dans le palais, Jacques seheurta à Michel qui en sortait.
– Mabel ! Mabel ! lui criaMichel.
– Je le quitte ! Mais tout le mondeen séance ! Tout le monde en séance ! criait-il dans lescorridors. Il faisait l’huissier, il était furieux de la minedéconfite, blême, avachie, de la plupart de ceux qui étaient là etqui ne croyaient plus à rien parce qu’ils ne voyaient pas lesbaïonnettes qu’on leur avait promises.
Il y avait déjà des députés qui haussaient lesépaules. D’autres qui regrettaient d’être venus. D’autres quiraillaient les préoccupations somptuaires prises par le présidentdu Sénat, qui avait voulu que l’affaire se passât dans sadécoration ordinaire et qui avait fait donner des ordres dans lanuit pour que, à l’aile gauche du château, devant l’édifice duCongrès, on dressât un dais de toile !
C’est dans le salon réservé ordinairement auxministres, les jours de congrès, que Jacques trouva le président duSénat avec les membres du bureau, et Oudard et Barclef. Il enressortait presque aussitôt.
Sur une des banquettes de velours rouge àcrépines d’or de la galerie des bustes, Jacques retrouvaFrédéric :
– Venez ! lui cria-t-il. Ces gens-làne veulent rien faire sans Mabel et nous ne savons ce qu’il estdevenu ! Nous allons essayer de tout faire sans lui !
Dans la cour, sur la place, on courut derrièrelui :
– Où allez-vous ? Oùallez-vous ?
– J’ai rendez-vous avec Mabel. Dans cinqminutes, je suis là, avec le général et les troupes !
Il se fit conduire à la caserne où gîtaitprovisoirement le bataillon du Subdamoun, commandé par desofficiers de l’armée coloniale auxquels il pouvait toutdemander.
Celui qui l’avait remplacé à la tête de cettetroupe d’élite était un camarade qui avait fait campagne avec lui,sous ses ordres, le commandant Daniel.
Il le trouva à la caserne, attendantimpatiemment l’ordre de Mabel qui allait le mettre à la dispositionde Jacques.
Il fut stupéfait de le voir pénétrer auquartier avec Frédéric et l’entraîna dans une salle.
– Que se passe-t-il ?
– Vous ne savez pas ce qu’est devenu legénéral Mabel ?
– Non !
– Moi non plus ! Mais je viens dedire à tout le monde que je le quittais à l’instant. Voici l’ordredu président de l’Assemblée nationale qui lui ordonne d’assurer lasécurité des représentants du peuple. La Chambre et le Sénat ont,usant de leurs prérogatives constitutionnelles, décidé de réviserla Constitution. Si Mabel était là, il vous dirait, car la choseétait entendue avec lui, de réunir vos hommes et de les conduiredans la cour du château pour vous mettre à la disposition duprésident de l’Assemblée nationale. Voulez-vous imaginer que vousavez vu Mabel et obéir ainsi à la loi ? Dans une demi-heure,je serai nommé chef du gouvernement provisoire et je vouscouvrirai, quoi qu’il arrive !
– Commandant, répondit Daniel, ma vievous appartient ! Les deux hommes se jetèrent dans les brasl’un de l’autre.
– Merci Daniel ! Si vous ne m’aviezpas suivi, je n’avais plus qu’à me suicider ! Faitessonner ! Et au château, rapidement.
Daniel donna des ordres.
La caserne s’emplit aussitôt d’un remue-ménageguerrier.
– Ce n’est pas tout, fit Jacques à soncamarade, si vous voulez me servir jusqu’au bout, vous téléphonerezaux chefs des différents corps que vous avez l’ordre de Mabel derallier la place d’Armes et le château et que vous êtes chargé deleur transmettre cet ordre, auquel ils doivent obéirsur-le-champ.
– Compris ! Tout ce que vousvoudrez ! Supérieurs et inférieurs sont aussi impatientsd’agir que moi ! Nous ne risquons rien avec eux, du momentqu’ils sont couverts par le décret du président de l’Assembléenationale… Ah ! pourquoi le général Mabel n’est-il paslà ?
– Pas de vaines récriminations !Agissons !
Daniel courut au téléphone. Il en revintpresque aussitôt.
– Le colonel Brasin marche ! n’ademandé aucune explication, dit qu’il n’a qu’à obéir ! Mais legénéral Lavigne, s’étonne de n’avoir pas vu Mabel et demande qu’onlui montre un ordre.
– Frédéric ! Voilà où vous alleznous être utile ! Vous allez passer chez le général Lavigne etlui montrer le décret du président de l’Assemblée nationale !et dans toutes les casernes et à tous les chefs de corps !Dites que vous faites cette tournée sur l’ordre du général Mabel.Je compte sur vous pour les emballer ! Quant au général Mabel,il est censé attendre tout le monde au château ! Il ne peutquitter en ce moment l’assemblée où il est à l’ordre duprésident !
– Entendu, commandant ! Avec cepapier-là, je les ferai marcher à fond !
– Attendez que je vous donne un dernierordre, car je ne pourrai plus m’occuper de vous ! Quand vousm’amènerez la ligne, voilà ce que vous ferez : vous disposerezun cordon de troupes à une vingtaine de mètres des murs du château.Trois passages, ouverts place d’Armes, permettront auxparlementaires et aux ayants droit d’entrer.
– C’est compris ! :
– Frédéric ! Il ne faut pas que l’onvienne nous dire plus tard que les parlementaires n’ont pas pupasser ! Hein ? Vous saisissez ?
– Certes !
– Cependant, comme nous sommes déjàde trois quarts d’heure en retard, vous vous arrangerez d’ici unedemi-heure pour que personne ne passe plus, mais sans recevoird’ordre pour cela ! Tous ceux qui nous arriveront dansune demi-heure ne vous voudront peut-être pas beaucoup de bien,Frédéric ! Je vous dis des choses que je devrais dire augénéral Mabel.
– Mon commandant ! je ferai partout,comme s’il était là ! Et je donnerai des ordres en sonnom !
– Allez et bonne chance, monami !
Cinq minutes plus tard, Jacques était acclamédans la cour de la caserne par tout le bataillon sous lesarmes !
Un enthousiasme indescriptible s’emparait deces hommes à qui il n’avait pas été nécessaire d’expliquer ce queJacques attendait.
– Camarades ! leur cria Jacques, lemoment est venu de sauver la France ! En avant ! suivezvos chefs !
Aussitôt les tambours, les clairons se firententendre et le bataillon se mit en route vers la place d’Armes oùil arriva dans le moment que le colonel Brasin survenait à la têtede son régiment.
L’effet produit fut foudroyant, Jacquesparaissait plus que jamais le vrai maître de la situation. Il avaitpromis des soldats. Il en amenait.
Quand les parlementaires aperçurent lesuniformes kakis de la coloniale d’une part et les capotes de laligne de l’autre, ils ne purent s’empêcher d’applaudir comme desenfants.
Alors, c’était vrai ? Ils avaientréussi ? Ils étaient la loi et ils étaient la force ? Etil ne dépendait plus que d’eux de débarrasser le pays une bonnefois de ces sectaires dont ils avaient la terreur ! Ils nepouvaient pas le croire !
Dans la salle du Congrès, les grandsrépublicains comme Michel, Oudard et Barclef avaient pris enfinleur parti d’aboutir au plus tôt et de risquer le coup même sans legénéral Mabel dont la disparition était aussi inquiétante et aussinéfaste que celle de Lavobourg.
Et ils avaient imaginé de remplacer le dernierau gouvernement provisoire par Tissier, un vrai républicain, ami dePagès, qui ne laisserait pas, lui, cambrioler la République, touten la sauvant. Quand Tissier apprit qu’il allait être nommé, il futstupéfait.
Au fond, il continuait à se laisser pousserpar les autres, ne comprenant toujours rien à ce qui lui arrivait,ne se compromettant par aucune parole inutile et paraissant surtoutennuyé qu’on l’eût réveillé si tôt.
Sur ces entrefaites, Jacques accourut,cria :
– J’amène cinq mille hommes qui sontprêts à mourir pour vous, mon président ! et le président fitson entrée avec un cortège dans la salle des séances.
Jacques, au moment où il en franchissaitlui-même la porte, ne fut pas peu étonné d’apercevoir, des deuxcôtés de cette porte, deux magnifiques énormes huissiers à chaînesqui le saluèrent militairement au passage.
Il avait reconnu ses deux fidèlesgardiens : Jean-Jean et Polydore. Mais, bien entendu, il nes’attarda point à leur demander des explications.
Derrière lui, on se précipita. Députés,sénateurs envahissent les gradins. Une lueur blême tombe du vitragedu plafond éclairant d’un jour sinistre tout un groupe de« douteux », de « tard venus » qui ne saventpas encore « s’ils sont de l’affaire » et qui seréservent avec des mines hostiles.
Ils n’ont encore prononcé qu’un mot devantceux qui les poussent :
– La loi ! qu’on respecte d’abord laloi ! et nous verrons après !
Or, le président, là-haut, se lève et lit letexte constitutionnel en vertu duquel l’assemblée se trouve réunieà Versailles pour réviser la Constitution !
On n’est pas plus légal ! Qu’est-ce que« les légaux » veulent de plus ?
Le commandant se précipite à la tribune.
– Messieurs ! vous êtes lesreprésentants de la nation ! et si vous êtes ici, c’est quevous avez jugé, en votre âme et conscience, que l’état de chosesdans lequel nous nous débattons ne saurait durer ! En troisans, il nous conduirait au despotisme ! Mais nous voulons laRépublique, sur les bases de l’égalité, de la morale, de la libertécivile et de la tolérance politique ! Avec une bonneadministration, tous les citoyens oublieront les factions dont onles fit membres, et il leur sera permis enfin d’êtreFrançais !
« N’est-il pas honteux de voiraujourd’hui le pays, comme aux pires heures de son histoire,terrorisé par les clubs et les sectes révolutionnaires ! Ilest temps de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance àlaquelle ils ont droit ! À entendre quelques factions, nousserions bientôt des ennemis de la République, nous qui l’avonsaffermie par nos travaux et notre courage ! Eh bien, encoreaujourd’hui, nous sommes venus pour vous sauver de l’anarchie quiest à vos portes et qui, si vous tardez, viendrait vous empêcher dedélibérer !
« La France veut la liberté pourtous !
« La nécessité qui s’impose, c’est derestaurer en France la notion du gouvernement avec l’idée de forceréglée, d’action continue et de stabilité que le mot Étatimplique !
« Assez de ce régime de châteaux decartes qui s’effondrent au moindre souffle ! Seul, ungouvernement, limité par de sérieuses garanties, mais assez fort,assez indépendant pour se soutenir autrement que par de tyranniquesviolences, peut nous pacifier à l’intérieur et àl’extérieur !
« Vous avez, messieurs, à discuter sur cepoint et à modifier la Constitution !
« Mais de tels problèmes ne se résolventpas en vingt-quatre heures ! Pour y travailler, vous avezbesoin d’une grande paix. Aussi, je vous adjure, au nom de laFrance, au nom de la République, de nommer jusqu’à la fin destravaux de l’Assemblée nationale, un gouvernement provisoire qui,sous la haute autorité du chef de l’État, dont nous laissons lapersonnalité en dehors de cette bataille, saura vous garder de vosennemis !
« Messieurs ! deux hommes suffisentà cette tâche qui, espérons-le, sera rapide :choisissez-les ! Choisissez-les vite et bien ! carj’entends déjà les rumeurs de la place publique ! et desfauteurs de discorde ! Que ces deux hommes soient forts etunis ! Choisissez un vieux républicain comme Tissier et unsoldat ! Vous en avez besoin ! Mais si vousconnaissez un soldat plus républicain que moi !prenez-le !
C’est sur ces mots qu’il descendit.
Un tonnerre d’applaudissements accueillit sapéroraison en même temps qu’un grand tumulte traversait la placed’Armes, la cour du château, la galerie des tombeaux, dite aussigalerie des bustes, et se répercutait jusque dans la salle desséances du Congrès.
C’étaient une douzaine de députés de gauche àla tête desquels on voyait Mulot et Coudry. Ils écumaient, ilstraînaient avec eux un membre hagard du gouvernement, le ministredes Travaux publics, le pauvre Taburet, le seul qu’ils avaient putrouver au cours de leur brusque ruée à Versailles. Ils avaient étémis au courant des événements par des indiscrétions inévitables etredoutaient d’arriver trop tard. Heureusement qu’il n’en étaitrien. Ils racontaient qu’Hérisson était devenu fou et qu’il avaitcouru de ministère en ministère en jurant comme un possédé. Ondisait qu’il avait jeté le ministre de la Guerre dans son auto etqu’ils étaient arrivés comme des énergumènes chez Flottard… Enfin,peu à peu, tout se savait… et on accourait à Versailles departout !
Quand il vit la horde glapissante faireirruption dans la salle du Congrès, Jacques comprit que, derrièreces douze-là, les autres allaient arriver !
Il courut à la porte et dit àJean-Jean :
– Courez tout de suite auprès deM. Frédéric et dites lui qu’il ne laisse plus passerpersonne ! Vous entendez ! plus personne !
Et il rentra dans la fournaise.
Déjà on se battait, Coudry et Mulotcriaient : « Vous êtes des voleurs, des assassins !vous avez voulu violer la Constitution ! assassiner laRépublique ! mais on ne vous laissera pas faire !Assassins ! Assassins ! »
Lespinasse s’était jeté à la gorge de Coudry,et Mulot essayait de les séparer.
Pendant ce temps, Jacques, Michel, Oudard,Barclef précipitaient les événements. Ils avaient la majorité. Ilfallait en user vite !
Le président mettait aux voix un projet de loisigné de vingt noms, notoirement républicains, nommant ungouvernement provisoire pour la durée des travaux del’Assemblée.
Un instant, certains malins avaient penséqu’il fallait prendre Jacques au mot et nommer un autre duumvir quele commandant avec Tissier, mais à la dernière minute le prodigieuxtumulte causé par l’arrivée des révolutionnaires les rejeta tousdans les bras de Jacques.
Le président sentait qu’il n’y avait plus uneminute à perdre et c’est ainsi que l’on avait catégoriquement misde côté l’idée de réunir une commission qui aurait tenu une séancede cinq minutes et qui serait revenue avec un rapport bâclé.
Il fallait aller au vote tout de suite sur leprojet et le rendre exécutoire à la minute.
L’Assemblée nationale, en son plein pouvoir,devait tout se permettre pour le salut de l’État.
Les plus trembleurs n’eussent point demandémieux que le vote fût acquis par « assis et debout »,mais le président s’y opposa. Il craignait les lâcheurs plus tardet il ne fallait point que la comédie dégénérât en farce.
Et puis, toute l’autorité du coup d’Étatviendrait de l’honnête dépouillement des bulletins et du voterégulier et public !
Encore une fois, que craignait-on ? Onn’avait qu’à laisser hurler les douze démocrates et leur dompteurCoudry et les autres n’avaient qu’à voter… Du reste, en un clind’œil, on tira les noms des trente-six scrutateurs qui seraientchargés de dépouiller le vote et de pointer les bulletins.
L’appel nominal commence ; au train dontvont les choses, tout sera fini dans trois quarts d’heurepeut-être, car on se rue à la tribune pour voter et pas une seconden’est perdue.
Ah ! il y a des manquants,heureusement ! Tous veulent du gouvernement provisoire, tousvotent pour le commandant Jacques et pour Tissier.Duumvirs !
C’est alors que Pagès, venant d’on ne savaitoù, surgit dans la salle des séances comme un diable d’une trappe.Les yeux lui sortaient de la tête, ses cheveux se tenaient droitssur son front habité par l’horreur de l’attentat qui avait étéperpétré et par la surprise de n’en avoir rien su. Il désigna toutà coup le commandant Jacques et prononça ces mots :
– Hors la loi !
Hors les grilles du château, derrière lestroupes immobiles et ne sachant encore à quel ordre elles allaientavoir à obéir, toute la ville se peuplait d’une façon biensingulière.
D’abord les habitants, réveillés dans desconditions tout à fait exceptionnelles, étaient accourus poursavoir ce qui se passait. Les bruits les plus contradictoirescouraient.
Les membres des clubs les plus avancés de laville s’étaient précipités aux renseignements avec forcedémonstrations de loyalisme révolutionnaire. De toute la banlieueparisienne des groupes de citoyens accouraient à Versailles.
Des fonctionnaires aussi débarquaient de lacapitale avec des mines bouleversées et se ruaient aux grilles où,comme les autres, ils se heurtaient aux troupes.
Aucun titre, aucun grade ne leur servait desauf-conduit.
Frédéric avait bien réglé son affaire, d’aprèsles instructions de Jacques et, une fois la première bordée dedémocrates arrivée de Paris et passée, il avait fait toutfermer.
Quand la seconde fournée survint avec Pagès,ce fut un beau chambard.
Pagès, traînant tout son monde derrière lui,demanda à parler au colonel Brasin d’abord, au général Lavigneensuite. Les deux militaires furent intraitables. Ils avaient uneconsigne. Ils étaient là pour la faire observer. Ils n’étaient làque pour la faire observer. Ils n’étaient même là que pourcela ! Et la consigne était de ne laisser passerpersonne !
– Et qui vous a donné cetteconsigne-là ?
– Le général Mabel !
– Impossible ! Le général Mabel estarrêté !
– Mabel, allons donc ! Il est dansla salle du Congrès !
– Vous l’avez vu ?
– Non ! mais on est venu noustransmettre ses ordres ! En voici assez, messieurs ! Jene suis qu’un soldat, je ne fais pas de politique… On m’a dit devenir ici avec ma troupe ; j’y suis… De ne laisser passerpersonne… personne ne passera… J’obéis !
Et il tourna le dos aux parlementaires.
– Il est fou ! fit Pagès entre sesdents. Venez ! vous autres ! Nous trouverons bien un troupour passer…
Et ils s’en allèrent, mais derrière eux lebruit commença à courir de l’arrestation de Mabel et tous lesofficiers qui étaient là et qui n’avaient pas vu leur chef en cettegrave occurrence commençaient à commenter cette extraordinairenouvelle.
Brasin et Lavigne se sentirent beaucoup moinsrassurés. S’était-on réellement moqué d’eux en leur donnant desordres au nom de Mabel ? Ils étaient maintenant tentés de lecroire.
Ils se résolurent à ne plus faire un pas sansun ordre régulier et écrit et ils regrettaient déjà de ne pas avoirexigé ces garanties dès l’abord…
« D’autant plus, pensaient-ils, que siMabel est réellement arrêté, le commandant Jacques peut faire toutce qu’il voudra, l’affaire est ratée. »
Des échos en parvenaient à la foule. Àcertaines fenêtres de la place, de braves bourgeois armés delorgnettes regardaient avec assiduité ce qui se passait dansl’immense cour du château, ils en tiraient des conclusions plus oumoins absurdes.
Enfin, ce fut tout à coup comme le déversementde la grande ville dans la petite.
Sur le « pavé », les autosbondissaient, roulaient, mugissaient. Des cars bondés encombraientles avenues pleines de patriotes ou de révolutionnaires quichantaient ou hurlaient… Çà et là, on se battait.
L’extraordinaire nouvelle du coup d’État étaitallée réveiller les Parisiens, les avait fait sauter de leur lit,les avait jetés dans tous les véhicules et les amenait àVersailles, soit en curieux, soit en acteurs.
Beaucoup de femmes du monde étaient venues enauto, et des artistes aussi, dans des toilettes rapides, sommaires.Aussi les restaurants étaient-ils envahis.
Dans un hôtel très réputé, il y avait unefoule élégante, d’autant plus compacte qu’on était là aux premièresloges pour avoir des nouvelles et qu’il était à peu près impossibled’aller plus loin.
Soudain, un homme traversa l’une des salles,un chapeau de feutre sur les yeux, le col du pardessusrelevé ; et certains, qui l’avaient reconnu, seregardèrent : « Lavobourg ! »… il n’en estdonc pas !
C’était bien Lavobourg, en effet, quidescendait rapidement dans la cour.
Là, il se heurta à une vingtaine de gars« costauds » à mine patibulaire qui se faisaient servir àdéjeuner sur le pouce en compagnie des cochers et des chauffeursd’auto.
L’office avait commencé par soulever quelquesdifficultés, étant peu désireux d’entrer en affaires avec desmessieurs qui n’étaient point de la clientèle ordinaire.
Mais alors, un certain marchand de cacahuètesqui était là avait eu une manière de dire au maîtred’hôtel :
– Monsieur est bien dégoûté d’hésiter àentrer en relations avec les premiers patriotes du club del’Arsenal ! Monsieur ne sait certainement point que ceshonnêtes citoyens sont des amis de monsieur que voilà, qui estlui-même secrétaire du comité du club de l’Arsenal !c’est-à-dire, mon petit père, que ce n’est point de la petite bièreet que, par les temps qui courent, ils est bon d’avoir des amispartout !
Le maître d’hôtel avait compris et s’étaitempressé de faire servir à ces gens tout ce qu’ils avaientvoulu.
Lavobourg parut un peu stupéfait de rencontrerce joli monde dans ce restaurant élégant, mais ces messieurss’étaient empressés de laisser le chemin libre au bourgeois« qui sans doute avait un rendez-vous d’amour » ! Ilpassa.
– Tu n’as pas besoin de te cacher !on t’a reconnu ! lui cria le marchand de cacahuètes.
Il hâta le pas. Il se rendait à un pavillonqui avait jadis été construit pour la Pompadour. Les chambres endonnaient directement, par des portes-fenêtres, sur le parc. On luiouvrit. Il y eut une sourde exclamation. La porte fut refermée.
– Il a une figure de trahison ! ditl’un.
– À ce qu’il paraît que c’est un ami ducommandant ! répondit un autre.
– À mort, le commandant !
– Vive la révolution sociale !
– Vive le club de l’Arsenal !
Il y en avait un parmi tous ces gens qui neprononçait pas une parole et qui paraissait assez mélancolique…C’était M. Hilaire ! Il ne pouvait s’empêcher de penser,bien qu’il fût entouré d’amis, aux graves inconvénients de lapolitique active qui prend des heures bien précieuses aucommerce.
Et puis, il était bien obligé de se dire quePapa Cacahuètes usait de son influence politique et de ses cartesciviques avec une extraordinaire désinvolture.
Qu’étaient donc tous ces gens-là ? Et àquoi Chéri-Bibi pouvait-il les faire servir pour le bien de laFrance, comme il le disait ?
Enfin, M. Hilaire n’ignorait plus que, àquelques pas de lui, on tentait le plus audacieux des coups d’Étatet que grâce à Chéri-Bibi il se trouvait avoir dans tout ceci uneresponsabilité qu’il lui était, du reste, impossible demesurer.
Si on ajoute à tous ces malheurs d’ordrepublic les raisons que M. Hilaire avait de ne pas se réjouirdans le particulier, après la scène conjugale qui avait apporté laperturbation dans les magasins de la Grande Épicerie moderne, oncomprendra assez facilement, la mélancolie de M. Hilaire.
Comme il levait la tête, en proie à toutes cestristes réflexions, il ne fut pas peu surpris d’apercevoir à laterrasse d’un petit café en face, les deux figures bonasses de sescompagnons de la nuit précédente, MM. Barkimel et Florent,lesquels se levèrent aussitôt et s’en allèrent comme s’ils nel’avaient point vu.
Le fait était extraordinaire. Qu’étaient-ilsdonc venus faire à Versailles ?
C’est ce que M. Barkimel était en traind’expliquer à M. Florent qui ne le savait pas encore.
M. Florent, après les émotions d’unejournée et d’une nuit particulièrement mouvementée, dormait dusommeil du juste, quand il avait été brusquement tiré du lit, à uneheure exceptionnellement matinale, par l’arrivée inopinée deM. Barkimel.
À toutes les questions que M. Florentavait posées à M. Barkimel, celui-ci n’avait consenti àrépondre que par ces mots :
– Levez-vous !
– Mais enfin, me direz-vous ?
– Levez-vous !
– Courons-nous quelque dangerpersonnel ?
– Nous avons un grand devoir àaccomplir.
– Alors, me voilà, obtempéraM. Florent, tout en tremblant d’inquiétude.
Et M. Barkimel avait entraînéM. Florent à Versailles. Il paraissait fort préoccupé etcontinuait de ne point répondre à toutes les questions de sonami.
Arrivés dans la ville, ils ne furent pas peuétonnés d’assister à un spectacle dont, cependant, M. Barkimelprétendait avoir été averti.
– Vous êtes donc dans le secret desdieux ? avait demandé M. Florent stupéfait.
– Je savais que l’on allait tenter derenverser la République, aujourd’hui, à Versailles,parfaitement ! se rengorgea M. Barkimel.
– Vous saviez tout cela et vous nousamenez dans cette dangereuse cohue ? Pourquoi faire ?
– Nous devons nous opposer à ce qu’onrenverse la République, monsieur Florent !
– Mais je vous ai toujours entendu direqu’une bonne poigne !
– Moi ? vous avez rêvé ! Et sij’ai pu dire, en effet, qu’une bonne poigne est quelquefoisnécessaire, j’ai toujours pensé qu’elle devait être au bout du brasd’un ferme républicain et non pas d’un soldat de fortune, monsieurFlorent…
– Vraiment ! vous mestupéfiez ! et comment nous opposerons-nous à ce qu’onrenverse la République ?
– En surveillant M. Hilaire, toutsimplement ! Comprenez-vous, maintenant ?
– Mais, de moins en moins !M. Hilaire a toujours été un des fervents de laRévolution.
– Monsieur Florent, taisez-vous, voicijustement M. Hilaire. Je vous dirai ce qu’il faut en pensertout à l’heure…
– Écoutez, reprit Barkimel au bout d’uninstant, voici ce qui m’est arrivé ce matin. Il pouvait être cinqheures. On frappe à ma porte à coups redoublés. Je me lève croyantqu’il y avait le feu, j’ouvre et je me trouve devant un monsieurtrès convenablement mis, habillé tout de noir, qui tenaithumblement son chapeau melon à la main et me dit :
« – M. Barkimel, s’il vous plaît,puis-je vous dire un petit mot ?
« Je lui réponds qu’on ne réveille pasles gens à une heure pareille ! Il me dit que c’est pour monbien et qu’il a quelque chose de très grave à me confier de la partd’un grand personnage qui désire, pour le moment, conserverl’anonymat. Je le fais entrer, je lui demande la permission de meremettre dans mon lit ; il s’assied près de moi et, tout àcoup, il me dit, me passant sa main sur la mienne :
« – Monsieur Barkimel, voulez-vous êtredécoré ?
En entendant ce passage inattendu du récit deM. Barkimel, M. Florent devient cramoisi, puis violet. Ondirait qu’il va étouffer ; en vérité il suffoque !
Enfin M. Florent peut placer unmot :
– C’était un fumiste ! fait-il.
C’est au tour de M. Barkimel derougir.
– Pourquoi un fumiste ?balbutia-t-il. Cet homme parlait très sérieusement et il me l’aprouvé ensuite… Pourquoi un fumiste ?
– Pour rien, toussaM. Florent ; continuez !
– Alors, je dis à cet homme, continueM. Barkimel, que mon plus grand bonheur serait d’être officierd’académie !
– Évidemment ! acquiesçaM. Florent en pâlissant.
« – Pour cela, que faut-il faire ?demandai-je à mon visiteur.
« – Être un bon républicain, répondit-il,et un fidèle ami !
« – Un fidèle ami de qui ?
« – Mais, par exemple, deM. Hilaire !
« – Ah ! bien, ce ne sera pasdifficile, m’écriai-je : j’ai toujours aimé la République etje ne quitte pas M. Hilaire.
« – Eh bien ! quittez-le de moins enmoins, conseilla le visiteur… Avec vous, je n’irai pas par quatrechemins, ajouta cet homme, car vous êtes d’une intelligenceau-dessus de la moyenne… Sachez donc que les bons républicains del’Arsenal sont bien étonnés de certains faits et gestes deM. Hilaire. Ils le trouvent tiède par moments et très bizarredans d’autres… Ils ont besoin d’être sûrs du secrétaire d’un comitéaussi influent… Or, ils n’ignorent pas que M. Hilaire esttoujours fournisseur de la maison des Touchais, rendez-vous duSubdamoun et de tous ses aristocrates… Enfin hier, il aurait dûvenir au club, où on l’attendait et où les plus graves résolutionsont été prises contre les menées dictatoriales de JacquesIer ! Nous ne l’avons pas vu ! Pourquoi ?Et voici le fait le plus mystérieux de tous ! L’un despremiers personnages du club de l’Arsenal a disparu ! n’estpas rentré de la nuit chez lui… et l’on a tout lieu de croirequelque méchant attentat ! Je vous parle du citoyen Tholoséeque vous connaissez peut-être !
« – Oui, fis-je, je connais le citoyenTholosée, c’est un brave républicain… Je l’ai vu souvent chezM. Hilaire, j’avais plaisir à lui serrer la main !
– Quelle blague ! s’écriaM. Florent, vous m’avez dit cent fois que cet énergumène vousfaisait peur !
– C’est justement parce qu’il me faisaitpeur, répliqua M. Barkimel, que je lui serrais la main avecplaisir… Il vaut mieux être bien que d’être mal avec les gens quivous font peur.
– Après, fit M. Florent, d’un tontrès sec.
– Eh bien ! après… il a donc étéentendu que je surveillerais M. Hilaire « pour sonbien » !
– C’est du propre ! s’écriaM. Florent. Vous voilà mouchard, maintenant ?
– Eh ! monsieur Florent !calmez-vous ! Je vous dis pour son bien ! Pour qu’il nelui arrive pas malheur ! Pour le faire avertir à temps s’il enest besoin… Et par-dessus le marché, on me donne les palmesacadémiques !
M. Florent n’y tint plus.
Il s’arrêta brusquement, croisa les bras surla poitrine et dit :
– Qu’en ferez-vous ? Vous ! Unancien marchand de parapluies !
– Je les mettrai à ma boutonnière…répondit M. Barkimel, et ne vous montrez point si fâché, jevous prie… J’ai encore des choses à vous dire… Ce monsieur ne s’enest pas allé tout de suite… Il m’a dit : « Vous avez unami également fort intelligent et qui est fort intime avecM. Hilaire. »
– Ah ! il vous a dit cela, fitM. Florent, déjà charmé.
– Et il m’a dit que cet ami s’appelaitM. Florent et que s’il voulait, lui aussi, servir laRépublique… il y aurait aussi une décoration pour mon amiFlorent !…
– Oh ! s’exclama Florent dont lesyeux se brouillèrent et qui serra la main de son ami.
– Cela vous fait plaisir, hein ?
– Monsieur Barkimel, cela fait toujoursplaisir à un honnête homme d’être décoré… et, comprenez-moi, quandcet homme a mérité, comme moi la décoration…
– Monsieur Florent, vous serezdécoré ! Il me l’a dit… Vous aurez le mériteagricole !
M. Florent, cette fois, chancela etdevint livide :
– M. Barkimel, fit-il la gorgesèche, gardez-le ! je ne mange pas de ce poireau-là !Non ! non ! Bon pour vous, monsieur Barkimel, de vendreun ami pour une décoration ! mais M. Florent resteM. Florent ! Adieu !
– Florent !
– Adieu ! je vousdis ! Je ne vous connais plus ! Vous êtes unmisérable ! et d’ailleurs votre République estfichue !
– La République fichue ! ce n’esttout de même pas vous qui la jetterez par terre !
– Elle est dans le sciau !Vous m’avez toujours fait rire avec votre révolution !
Et comme M. Florent était, dans lemoment, entouré par une foule sympathique, il se tourna vers elleet, lui montrant M. Barkimel, qui avait cessé d’être sonami :
– En voilà encore un, fit-il, qui croitaux clubs et aux révolutionnaires ! Aussitôt, M. Barkimelfut entrepris par un groupe hostile qui ne le lâcha que lorsqu’ileût crié : « Vive le commandant Jacques ! »
Et Florent s’éloigna en ricanantdiaboliquement. M. Barkimel s’en retourna pour surveillerM. Hilaire, la mort dans l’âme. « Ça, se disait-il, je nele lui pardonnerai jamais ! »
M. Hilaire et ses singuliers compagnonsn’avaient point quitté la cour de l’hôtel. Et la porte, qui s’étaitrefermée sur Lavobourg, ne s’était point rouverte. Nous avons ditqu’aussitôt que Lavobourg avait pénétré dans l’appartement, unesourde exclamation s’était fait entendre.
– Tu ne m’attendais pas ? ditLavobourg…
– Non ! dit Sonia. Que viens-tufaire ici ? Trahir encore ?
C’était, en effet, Sonia Liskinne quioccupait, dans cet instant critique, le pavillon de laPompadour.
Elle avait fait retenir l’appartement la nuitmême, sachant les facilités qu’il comportait pour lescommunications directes avec le château.
Mais, certes, elle n’attendait pasLavobourg !
Le prisonnier avait donc pu se défaire de sesliens ? Ou les gens de Cravely l’avaient délivré, car on avaitdû déjà perquisitionner dans son hôtel ? Elle trembla pourJacques et son entreprise…
– Qui donc a trahi la première ?demanda Lavobourg d’une voix sourde ! C’est bien à vous àparler, qui avez failli me faire assassiner ! Ah ! jesavais bien que je vous trouverais ici… dans cet appartement… Ilest si commode pour les amoureux de Versailles ! Vous vousrappelez ? ajouta-t-il avec un ricanement qui s’acheva presquedans les larmes ! Ah ! Sonia ! vous n’avez plusaucune pudeur !
– Quoi qu’il arrive, dit-elle… je vousdemande pardon.
– Vous n’avez pas à être pardonnée,fit-il, je me suis bien vengé !
– Qu’avez-vous fait encore ?s’écria-t-elle, terriblement anxieuse.
– Je ne sais pas si Jacques réussira…C’est bien possible, mais au moins j’aurai eu cette consolationd’avoir tout fait pour qu’il échoue !
Elle le dressa devant elle, le secoua. Sesyeux étaient durs, sa bouche frémissante, ses mains ledéchiraient !
– Quoi ? quoi ?
– Je suis allé prévenir Flottard, legouverneur militaire de Paris, et je crois bien être arrivé à tempspour qu’il fasse de la bonne besogne ! Avant de venir ici,j’ai eu aussi le plaisir d’apprendre que, grâce à moi, on avait pumettre la main sur le général Mabel qui s’apprêtait à quitter laplace de l’Étoile pour rentrer à Versailles se mettre à la tête deses troupes. Mabel a été arrêté, jeté à la Conciergerie comme unmalfaiteur !
Elle ne l’écoutait plus. Ceci était un coupterrible. Elle ne songeait qu’au moyen d’avertir Jacques qui,certainement, ne devait rien savoir.
À ce moment la porte de l’appartement sautacomme si elle avait été arrachée de ses gonds et une horde seprécipita.
C’était la bande de Pagès qui cherchait detous côtés une issue pour pénétrer dans le château et à qui l’onavait indiqué ce chemin-là !
Pagès salua, demanda pardon, mais tout à coupceux qui l’entouraient et lui-même reconnurent Lavobourg et SoniaLiskinne.
Cela ne pouvait faire de doute dans l’espritdes envahisseurs qu’ils étaient cachés là pour conspirer contrel’État ! De rumeur publique, ils étaient les principauxartisans du coup d’État.
Tous s’écrièrent : « Voilà nosotages ! Voilà nos prisonniers ! Ce sont les espions duSubdamoun ! »
Mais, d’autre part, la bande était pressée decourir à l’Assemblée.
Heureusement se présentèrent de bravescitoyens du club de l’Arsenal qui se proposèrent et qui furentacceptés sur présentation de leurs cartes civiques. Sonia etLavobourg furent entourés par ces gars sinistres qui parlaient unargot redoutable.
Ils paraissaient obéir à un petit vieux danslequel Sonia reconnut soudain son marchand de cacahuètes de lanuit.
Celui-ci, à la dérobée, lui fit un signe debonne entente et elle respira.
Mais un de leurs geôliers d’occasion étaitrevenu de la cour avec la nouvelle que le commandant Jacques venaitd’être assassiné, elle poussa un cri déchirant cependant que levieillard bondissait dans le parc avec des jambes de vingtans !
Revenons à Pagès qui, suivi de quelques amis,les plus farouches du parti, avait trouvé le moyen de pénétrer dansla salle du Congrès par une porte de service.
Tous répétèrent derrière lui :« Hors la loi ! Hors la loi ! » etceux de leur parti qui étaient déjà aux prises avec lescongressistes et que dirigeait l’impétueux Coudry clamèrent aussien montrant le poing au commandant Jacques : « Horsla loi ! Hors la loi ! »
Jusqu’alors la grande majorité desreprésentants avait réussi à repousser hors de l’hémicycle lesfanatiques de l’extrême-gauche et à défendre le vote qui secontinuait en toute hâte, car la prétention des nouveaux arrivantsétait ni plus ni moins de l’empêcher, de le rendre impossible.
Au milieu de cette houle, Jacques essaie dedétourner sur sa tête leur fureur.
Pendant ce temps, on vote.
Il crie. Il harangue. Il excite sesadversaires d’une voix de tonnerre qu’on ne lui soupçonnait pas etqui arrive à balancer les effets de Pagès.
– Vous êtes sur un volcan !Hâtez-vous de l’éteindre, crie-t-il aux représentants. Sauvons laliberté. Sauvons l’égalité !
– Hors la loi ! Hors la loi ! Àmort le dictateur !
– Les partisans de l’échafaud, hurleJacques, s’entourent de leurs complices et se préparent à exécuterleurs affreux desseins ! Hâtez-vous ! Moi, je ne veux quesauver la République !
– Hors la loi !
– Je crois avoir donné assez de gages demon dévouement à la patrie ! Vive la nation !
Dans un élan irrésistible, Coudry et les siensarrivent sur Jacques et ses partisans. C’est une mêlée !
– La liberté est violée ! crieJacques au président. Déclarez le voté clos et proclamez lerésultat ! Le pays n’a plus rien à faire avec cette bande deforcenés !
Mais sa voix n’est plus entendue et déjàd’autres députés, du parti adverse arrivent de Paris et pénètrentdans l’enceinte venant renforcer Pagès, Coudry et Mulot.
Le tumulte grandit. Des criseffroyables :
– À bas le dictateur ! À bas letyran ! Hors la loi !
S’il n’avait pas près de lui deux solideshuissiers qui envoient rouler à coups de poing ceux quil’approchent de trop près, Jacques serait mis en pièces.
Il est aux prises avec les plus violentscommunistes qui ont franchi les banquettes.
Sa poitrine s’oppresse, sa vue se trouble.Mais on entend un bruit d’armes dans le couloir, c’est un pelotonde la coloniale qui vient chercher son commandant en péril.
La bagarre devient effroyable, le tumulteinouï. Le vote est suspendu. Le président veut parler mais neparvient pas à se faire entendre. Il n’y a que des soldats quipuissent mettre un peu d’ordre dans cet affreux gâchis. Ilsfinissent par arracher Jacques à l’étreinte des forcenés, lui fontun rempart de leur corps. Il est entraîné au dehors.
On le voit arriver dans la cour soutenu pardeux coloniaux, affreusement pâle, les traits bouleversés, la têtepenchée sur l’épaule, presque évanoui.
À l’intérieur, les révolutionnaires, quirépètent leur cri de bataille, leurs « hors la loi »homicides se sont retournés du côté de l’estrade présidentielle, enescaladent déjà les marches ; des urnes sont renversées,brisées… des poings tendus contre le président qui n’a plusd’espoir que dans l’intervention de la force armée et quil’attend ! Il a déclaré le vote clos.
Que les soldats arrivent ! Ils peuventencore tout sauver !
Dans la cour, sur la place d’Armes, sur lepavé extérieur, sur la terrasse, on crie : « Auxarmes ! aux armes ! » Le bruit s’est répandu d’unattentat contre l’idole du jour et mille clameurs supplient l’arméede sauver la nation.
Mais cette force à qui va-t-elle obéir ?À son chef : au général Mabel ?
Mais Mabel n’est pas là et le bruit courtqu’il est emprisonné. Obéira-t-elle au président del’Assemblée ? Mais on dit que les ministres, que les chefs dugouvernement accourent et que le président va être décrétéd’accusation pour avoir violé la Constitution[1].
À Jacques ? Sa renommée, sa popularitésuffiront-elles à entraîner ces troupes qui n’ont jamais eu decontact direct avec lui !
Jacques ne peut véritablement disposer que deson bataillon !
Après un instant de faiblesse, il a reconquistoute sa force, toute son énergie. On se presse autour de lui. Ildemande un cheval. Un capitaine lui cède le sien.
Il revient alors vers ses coloniaux qui lereçoivent avec une tempête d’acclamations.
Alors il réclame le silence et dénonce lesrévolutionnaires avec des paroles furibondes :
– Ce sont des misérables ! Destraîtres à la patrie ! J’allais leur indiquer les moyens desauver la République et ils ont voulu m’assassiner !
Il est d’aspect sinistre :
– Soldats, puis-je compter survous ? s’écrie Jacques.
Cette fois, il y eut une tempêted’acclamations mais seuls les coloniaux criaient… Les autrestroupes restaient de pierre.
À ce moment, tout un groupe de représentantssortent en hurlant de la séance, portant le président qui est àmoitié assommé.
Il semble bien alors que les révolutionnaires,par leurs excès incroyables et aussi par leur courage, car ils sontencore le petit nombre, sont tout à fait devenus les maîtres duterrain parlementaire. Cependant le président trouvera la force decrier aux soldats immobiles : « Sauvez laRépublique ! Expulsez ces factieux ! Le vote estacquis ! Le duumvirat est proclamé ! »
– Vous l’avez entendu ! s’écrieJacques. Je confie à mes soldats le soin de délivrer la majoritédes représentants de la nation ! En avant, mesenfants !
Aussitôt il se met à la tête de la petitecolonne qui entre dans le château ; les tambours éclatentpuissamment et pénètrent dans la galerie des bustes et fontentendre des roulements ininterrompus pendant que les coloniauxs’avancent dans la salle du Congrès et en chassent tous ceux quis’y accrochent encore et qui parlent, tels Pagès et Coudry, demourir sur place !
C’est une besogne terrible, la vue desbaïonnettes a jeté les révolutionnaires dans le plus sombreenthousiasme.
Ils croient cette fois que tout est perdu. Ilsse fixent sur leurs sièges, les soldats sont obligés de les prendreà bras-le-corps comme on fait d’enfants indociles et les déposentdehors.
Et dehors retentissent avec une violenceinouïe des cris, des acclamations de : « Vive laRépublique ! Vive Hérisson ! Vive Flottard ! »pendant que l’on entend la voix de Pagès hurler : « Àl’Orangerie ! À l’Orangerie ! Elle peut tenir au completl’Assemblée nationale ! À l’Orangerie ! et créons uncomité de Salut public ! »
Jacques se précipite dans la cour pour voir cequi se passe. Il se passe que la partie qu’il croyait gagnée est ànouveau perdue. Il attendait Mabel et c’est Flottard, son ministrede la Guerre qui est arrivé et le président du Conseil, toutcela qui représente encore le gouvernement établi, alors qu’il nereprésente encore qu’une aventure ratée à cause d’unretard ! D’un retard de cinq minutes !
Ah ! s’il avait rejoint Mabel à l’heuredite, place de l’Étoile !
Des larmes de désespoir lui viennent aux yeux…Que peut son bataillon contre les troupes amenées par Flottard,contre les deux escadrons de gendarmerie qui se meuvent au fond dela cour devant la ligne qui n’a pas bougé, qui ne bougera pas, quine bougera jamais tant qu’un général, et un général qui en aura ledroit, ne lèvera pas son sabre !
Hérisson a déjà donné l’ordre de fermer toutesles grilles, toutes les issues.
Il veut que personne n’échappe. Il sauravenger la liberté outragée.
Et sa première victime est désignée.
Il s’agit d’arrêter le commandantJacques ! Pas facile à remplir cette besogne avec ce bataillonde coloniaux qui est prêt à mourir pour son ancien chef !
C’est le ministre de la Guerre qui s’avance.Il s’adresse à Daniel. Il lui ordonne de lui livrer le commandantJacques. Daniel répond :
– Jamais ! monsieur leministre ! Je suis un soldat ! Je ne suis pas unpolicier !
Dans la cour, tous les yeux sont fixés surcette scène tragique : le commandant Jacques, qui voit quetout est perdu, qui a croisé les bras sur sa poitrine et qui attendle dernier coup du destin, impassible et triste. Autour de lui, sescompagnons d’armes qui se pressent, qui lui jurent qu’ils nel’abandonneront pas ! qu’ils le suivront au bout dumonde !
– Daniel, dit Jacques d’une voix calme,le bout du monde pour moi maintenant, c’est le poteau ! Nousavons fait tous deux notre devoir et vous vous êtes assezcompromis, mon pauvre ami ! Votre sort, je le crains, ne seraguère meilleur que le mien ! Livrez-moi, Daniel !
– Jamais ! Écoutez les murmures demes soldats !
– La partie est perdue ! je vous enconjure, laissez-moi passer ! Que le sang ne soit pasinutilement versé à cause de moi ! Et vous ne pensez pas queje laisserais des soldats français se battre contre une troupefrançaise ! Adieu, mes amis !
Alors Daniel prit son épée et la brisa sur songenou. Et il alla la jeter aux pieds du ministre de la Guerre et deM. Flottard, gouverneur civil du gouvernement militaire deParis.
– Voici mon épée, dit-il, et voici votreprisonnier !
– Jacques s’avança. Deux gendarmes luimirent les menottes. Pendant ce temps, Pagès, Coudry et toute lamajorité extrémiste, réunis à l’Orangerie, nommaient les membresd’un comité de Salut public, et votaient le rétablissement de lapeine de mort en matière politique.
Quand la première « charrette »apparut sur le quai, sortant du guichet de la Conciergerie, portantla grappe de ses condamnés à mort, mains liées derrière le dos,cheveux coupés sur le col nu, l’immense murmure populaire quimontait des bords du fleuve depuis la première heure du jour,s’apaisa d’un seul coup. Paris fit silence.
Il était deux heures de l’après-midi. Lesoleil était écrasant. Ah ! la peine de mort ne se cachaitplus ! Elle frappait en pleine lumière et il fallait lui fairecortège jusqu’à la place de la Concorde redevenue la place de laRévolution.
Seulement, cette charrette était un camionautomobile.
Plus de haridelle : quarantechevaux-vapeur… et c’était un chauffeur qui conduisait doucement,tout doucement ce nouveau camion de la mort.
Des gardes civiques étaient montés avec lescondamnés sur la plateforme roulante et les entouraient baïonnetteau canon. D’autres gardes, mais à cheval ceux-là, précédaient etsuivaient.
Et le sang allait couler ; beaucoup desang ! Coudry l’avait dit : « La République a besoind’une saignée ou elle est fichue ! » et, malgré lesefforts de Pagès, l’Assemblée nationale, réunie à Versailles, dansl’Orangerie, avait dès sa première séance qui avait suiviimmédiatement l’arrestation du commandant Jacques et de sesprincipaux complices, proclamé la République en danger et rétablila peine de mort contre tous les ennemis de l’État !Et la guillotine en permanence au cœur de Paris.
C’est en vain que le grand orateur del’extrême-gauche s’était élevé contre une loi de sang qui allaitdevenir la loi des suspects ; c’est en vain qu’il s’étaitécrié qu’il ne fallait point « en ce beau jour, tacher la robede la victoire républicaine », Mulot lui avait répliqué quecette robe était rouge et que le sang ne s’y verrait pas !
Tout ce qu’on avait bien voulu lui accorder,c’est que les exécutions n’auraient pas lieu en masse, sous lavolée des mitrailleuses, et qu’on leur laisserait certaines formeslégales !
Pagès, qui venait de faire voter l’institutiond’un comité de Salut public dont il avait été nommé président,avait dû se taire, sous peine d’une chute immédiate.
Depuis quinze jours, travaillant jour et nuit,les débris de l’Assemblée nationale, constituée en une sorte deConvention, rendaient décrets sur décrets, qui dépassaient lespires souvenirs que nous pouvons avoir de la Commune et même denotre première révolution. On n’avait pas à s’occuper du présidentde la République, qui avait été comme oublié et qui, dès le premierjour, avait donné sa démission. Paris avait été divisé en soixantesections, livrées administrativement aux pleins pouvoirs des clubsqui avaient élu, dans chacune de leur section, douze commissairestenus quotidiennement de rendre compte de leur mandat à leursélecteurs.
Ces commissaires avaient pour principalemission de signaler les suspects au « comité desurveillance » élu par l’Assemblée de Versailles et siégeant àParis.
Ces suspects étaient envoyés, sur mandatsdélivrés par ce comité de surveillance, au tribunalrévolutionnaire.
Les membres du tribunal révolutionnaire,siégeant au Palais de justice, dans la grand-chambre de la coursuprême, étaient choisis par le comité de Salut public sur uneliste remise par les sections, chaque section présentant unmembre.
Les jugements du tribunal révolutionnaireétaient sans appel et exécutoires dans les vingt-quatre heures.
Ah ! les sections avaient beaujeu !
Elles étaient les maîtresses de Paris depuissurtout que Flottard, le gouverneur civil du gouvernement militairede Paris, leur avaient fait distribuer des armes avec missiond’exercer le plus grand nombre possible de gardes civiques duloyalisme desquels elles pouvaient répondre.
Et pendant que l’on éloignait des grandesvilles, autant que faire se pouvait, l’armée régulière et qu’on lamassait sur les frontières, après une grandiloquente proclamationde paix au monde, les commissaires départementaux, expédiés danstoutes les régions par le comité de Salut public, organisaient outâchaient d’organiser le système des sections et des gardesciviques en province.
Certaines grandes villes, dominées tout desuite par les partis extrêmes, avaient suivi Paris ; mais il yavait une forte résistance dans d’autres villes qui venaient dedéclarer qu’elles sauveraient la France de la révolution !
De ces « centres de réaction », lescommissaires du comité de Salut public se plaignaient de ne pouvoirarriver à quelque chose qu’en faisant appel aux pires éléments dela population. « On ne croit pas à votre pouvoir,écrivaient-ils à Paris, on juge votre révolution éphémère ; ilfaudrait un coup de tonnerre pour illuminer lespopulations. »
Le coup de tonnerre arriva.
Ce fut la première charrette. Et, pour arriverplace de la Révolution, on lui fait faire le tour desBoulevards.
Au coin du boulevard Haussmann prolongé, dansun salon du café Werther, où quelques puissants du jour se sontréunis pour assister, derrière un rideau soulevé, au passage de lachose et à l’effet produit, il y a une grande discussion et unecertaine inquiétude.
Coudry fulmine contre le comité de Salutpublic et surtout contre Pagès qu’il accuse de modérantisme. C’estde la faute de ce dernier si l’on n’a point chauffé Paris à blanc,si l’on n’a point organisé des manifestations nécessaires dans unpareil moment.
La colère du jeune révolutionnaire ne fit quegrandir quand Cravely, qui venait rendre compte de la situation àMulot devenu délégué à l’Intérieur, en remplacement deHérisson (il n’y avait plus de ministres) s’étendit avec béatitudesur le calme de la population. Ils furent écrasés tous lesdeux.
– Alors, vous êtes satisfaits !Certes, oui ! elle est calme la population !
Elle a disparu ! elle se cache derrièreles fenêtres ! Alors, vous croyez que c’est pour ça que noustravaillons aux comités de surveillance, dites ! pour que vousorganisiez une procession autour de laquelle ceux qui suivent ontl’air de pleurer sur les victimes du tribunalrévolutionnaire ! N. de D. ! il fallait faire galoper lepeuple derrière la charrette ! Il fallait déchaîner voshurleurs ! Mais je ne vois que des soldats, des gardes !Les boulevards devraient crever de populo !
Il rageait ! Il écumait ! Habitué àses « sorties », Mulot haussait les épaules, caressait samoustache et sirotait son petit verre.
Sur ces entrefaites, Pagès entra. Il étaittrès pâle.
– Ah ! voilà le bourgeois ! lesalua Coudry.
– Le bourgeois, c’est vous, fit Pagès,d’une voix grave, en s’asseyant et en essuyant de son mouchoir àcarreaux la sueur froide qui perlait à son front blême… c’est vousqui faites une révolution bourgeoise et qui refaites toutes lesfautes de la bourgeoisie !
– Si elle ne vous plaît pas, notrerévolution, sortez-en ! lui cria Coudry.
– Vous m’épouvantez, Coudry ! vouset vos amis, vous nous poussez dans une voie où nul ne sait quandil s’arrêtera !
– C’est le propre des révolutions, moncher, répliqua Coudry. Encore une fois, vous voulez mettre tropd’ordre dans la révolution ! C’est ce qui vous perdra !Est-ce que le Subdamoun n’aurait pas dû payer le premier ?Est-ce qu’on ne lui devait pas une première charretted’honneur ? Qu’attend-on ? Voilà ce que le peuple deParis ne comprend pas ! Vous lui donnez des complices !et vous semblez vouloir épargner l’auteur principal !
– Certes, accorda Pagès, je vousabandonne le Subdamoun et même ses principaux aides, les Lavobourget autres traîtres à la République, et ce n’est pas moi qui airetardé d’une minute l’heure de leur châtiment.
– C’est moi, déclara Mulot, et vous savezbien pourquoi ! Nous avons tout intérêt à ne les livrer aubourreau que lorsque nous n’ignorerons plus rien du complot. Ilspeuvent encore nous être utiles pour certainesconfrontations ! Du reste, tout va être bientôt fini ; dumoins, je l’espère, n’est-ce pas Cravely ?
Le chef de la Sûreté politique, qui avait étéfaire un tour sur le boulevard et qui venait de rentrer dans lecabinet de ces messieurs, répliqua :
– Celui qui nous manque, et qui nousmanque bien, c’est le baron d’Askof. Le baron d’Askof avait toutorganisé chez la belle Sonia. Or, je suis à peu près sûr que nousallons mettre la main sur le baron, aujourd’hui même ou demain auplus tard. Nous allons connaître aussi la retraite de la famille duTouchais et quarante-huit heures ne se passeront pas avant que lamarquise et sa fille adoptive, la fiancée du Subdamoun, n’aientrejoint le commandant à la Conciergerie !
Coudry demanda :
– Qu’est-ce qu’elle dit à laConciergerie, la belle Sonia ?
– Paraît qu’elle s’amuse ; oui, ellefait salon ; elle joue aux petits jeux de société.
– Sale cabotine ! fit Coudry, avecune moue de dégoût.
– On dit qu’elle a été aussi la maîtressed’Askof ! À propos d’Askof, je vais vous donner un conseil,Cravely : tâchez de nous le livrer pieds et poings liés avantvingt-quatre heures ou je ne réponds plus de vous !
– Ah ! fit Cravely, en pâlissant… Jecrois être à peu près sûr…
– Oui, ce que je vous en dis, c’est pourvotre bien ! Je vous avertis que le conseil de surveillance etle comité de sûreté générale ont décidé de demander au comité deSalut public votre renvoi et même une enquête sur votremagistrature, si vous n’avez pas arrêté Askof, demain soir au plustard. Nous sommes persuadés, au comité, que c’est lui la clef detoute l’affaire. C’est lui qui a été le truchement nécessaire entreSubdamoun et tous les autres ! Ne pas nous le livrer,c’est se faire son complice !
– Voilà huit jours que je le luidis ! appuya Mulot. Cravely a eu beau, dans la journée deVersailles, nous livrer une centaine de partisans de Subdamoun, etnon des moindres, et faire du zèle, et il a beau être mon homme,comme il a été celui de Carlier, le comité de Salut public l’auraitdéjà dégommé s’il ne nous avait promis Askof et la marquise duTouchais.
– Vous les aurez ! Vous lesaurez ! affirma Cravely, je vous jure, messieurs, que je faistout ce que je peux. J’attends ici même un agent qui doit me direquand et comment nous allons arrêter le baron qui n’a pas quittéParis.
À ce moment, trois coups de sifflet des plusaigus se firent entendre sur le boulevard. Cravely alla rejoindreCoudry à la fenêtre.
– Je crois bien que le voilà, mon agent,fit le chef de la Sûreté politique, de plus en plus ému, car cetteidée de la perte de sa place et de cette enquête sur samagistrature l’avait complètement bouleversé. Il avait rapidementécarté le rideau et fait un signe. Aussitôt un ignoble gamin jetasa casquette en l’air en regardant du côté de la fenêtre ;puis après trois autres coups de sifflet il disparut :
– C’est ce voyou, votre agent ?demanda Coudry.
– Non ! ce voyou est l’éclaireur demon agent. C’est un gamin nommé Mazeppa, une affreuse petitecrapule qui nous rend de grands services. Il vient de me fairecomprendre que j’ai un très grand intérêt à ne pas quitter ce caféet que mon agent va venir m’y retrouver incessamment.
Puis, baissant la voix, il ajouta :
– Monsieur Coudry, moi je ne demande qu’àvous faire plaisir et à vous être utile, à vous et à la nation.J’ai un service d’ordre terrible. Toutes les sections sont sous lesarmes comme vous pourrez le voir, formant la haie sur tout leparcours. C’est le peuple lui-même qui fait le serviced’ordre ; il est en quelque sorte militarisé, il ne peut doncpas manifester. Mais si vous voulez que je fasse donner mes« hurleurs », je les tiens, tout prêts, place de laRévolution.
– Vos hurleurs ! on lesconnaît ! Il n’y a pas de raison pour qu’ils interviennent,répliqua Coudry en tambourinant la vitre de ses doigts noueux, tantque la rue restera aussi calme, ou l’on nous accusera encore deprovocation ».
– Eh ! j’ai bien unecontre-manifestation qui attend les événements, à trois centsmètres d’ici. Je vais lui envoyer l’ordre de crier sur le passagede la charrette.
– Voilà mon homme ! s’écria-t-iltout à coup et il quitta rapidement le cabinet.
Coudry essayait de distinguer dans la foulequi encombrait les trottoirs, derrière la double haie des gardesciviques, celui que le chef de la Sûreté avait appelé « monhomme ! » Mais il ne vit rien de particulier qui pût lerenseigner à cet égard.
Dans le couloir, Cravely fut arrêté par l’unde ses agents qui venait lui faire un rapport. Il prit encore letemps de lui donner des ordres à porter au chef descontre-manifestants : « Dites bien qu’il fassecrier : À mort les assassins ! Vive leSubdamoun ! » et qu’il y ait bagarre jusqu’à la place oùvous ferez donner les « hurleurs ».
– Qu’est-ce qu’ils crierontceux-là ? demanda l’agent.
– « Vive le comité de l’Hôtel deVille ! »
– Compris ! fit l’homme qui savaitque son chef venait de quitter Coudry, lequel commençait à tournersa politique du côté de la Commune !
Cravely, alors descendit ; mais ilchercha en vain le personnage qui l’intéressait tant…
Il s’adressa à un gérant qui n’était ni plusni moins que l’ancien valet de chambre de Lavobourg. L’ex-larbinavait été rejeté dans la limonade par le malheur des temps. Maisl’homme ne put lui donner aucun renseignement utile.
– Je remonte au premier, lui dit Cravely.Quand vous apercevrez Papa Cacahuètes, vous lui direz où jesuis.
– Entendu, chef !
Cravely ne se gênait pas avec ce gérant quiétait « de la boîte » et qui avait échappé au sort de sonmaître, en donnant sur celui-ci tous les détails que le comité desurveillance et la Sûreté lui avaient demandés et même ceux qu’onne lui demandait pas.
Quand Cravely fut remonté, le gérant laissatomber sa serviette et, en la ramassant, dit à un client d’aspectétrange, dont la coupe de cheveux, la barbe, la casquette et toutela mise rappelaient d’assez près le type étudiant révolutionnairerusse et qui paraissait assoupi sur une table où traînaient lesrestes d’un frugal déjeuner :
– Salade !
– Hein ! fit le client entressaillant et en soulevant ses paupières appesanties derrière degrosses besicles de myope.
– Salade, répéta le gérant,« Papa » va venir ! Il a rendez-vous avec ledab de la Surtaille !
Le client fit un mouvement comme pours’enfuir.
– Restez donc ! lui dit le gérant,en débarrassant le couvert, je vous assure que monsieur n’est pasrembroquable (reconnaissable) !
– Oh ! est-ce qu’on sait jamais aveclui ? murmura l’autre. Enfin, on verra bien ! c’est uncoup à tenter ! Ah ! si seulement lablanchisseuse pouvait venir ! Qu’est-ce qu’ellefait ? Elle a plus d’une demi-heure de retard !
– Les rues sont difficiles en cemoment ! Tenez ! la voilà !
En effet, au fond du café, une porte quidonnait sur une rue de derrière venait de s’ouvrir, et une petiteouvrière blanchisseuse, coiffée d’un bonnet sur une tignasse noireadmirable, portant au bras un énorme panier, faisait son entrée ettraversait rapidement l’extrémité de la salle, pour descendre unescalier qui se perdait dans le sous-sol.
Le gérant s’était éloigné un instant ; ilrevint bientôt en disant à son client :
« On demande monsieur autéléphone. »
Le client se leva et descendit à son tour ausous-sol. Mais, sur le chemin qui conduisait aux cabinestéléphoniques, une porte s’entrouvrit, l’homme la poussa et lareferma. Il se trouvait dans une petite pièce qui servait dedébarras pour le linge et où se réglaient à l’ordinaire les comptesdes blanchisseuses. Il embrassa celle qu’il avait devantlui :
– J’ai cru que tu ne viendrais jamais,Véra !
– Sais-tu que tu es admirablementmaquillé, dit la baronne. Si tu ne m’avais pas parlé je ne t’auraisjamais reconnu !
– Tant mieux, fit Askof, Papa n’est pasloin !
– Non ! s’exclama-t-elle, déjàagitée.
Mais son mari la calma :
– Oh ! il ne m’a pas vu, il n’estpas encore arrivé ; il vient pour Cravely qui l’attend encabinet particulier, et je pense bien, comme toi, qu’il ne mereconnaîtrait pas !
– Oui, mais il me reconnaîtrait, moi, ditla femme.
– Ça n’est pas sûr ! mais ne perdonspas de temps. Ta dernière lettre me faisait espérer…
– Justement, c’estpeut-être ce soir que je vais lui porter son linge !
– Tu as donc enfin l’adresse de l’endroitoù elle se cache ?
– Non, pas encore ! Mais il faudrabien que la patronne me la donne… La marquise doit en êtreà sa dernière chemise…
– Es-tu sûre qu’il s’agit bien de lamarquise du Touchais ?
– Eh ! parbleu, oui ! « lapatronne » connaît bien son linge, peut-être… il y a desannées qu’elle la blanchit…
– Ah ! si nous connaissions saretraite ; ce serait un fameux coup, tu sais ! Si nousavions la belle Cécily entre les mains etMlle de la Morlière, nous pourrions exiger ducoup tout ce que nous voudrions de Papa Cacahuètes.
– En attendant ? demanda Véra…
– En attendant, ça ne va pas trop mal.On se détache de lui ! J’en ai, en ce moment, dixdans la main, tu entends ! Dix fameux, qui en avaient laterreur, comme moi… eh bien, je leur ai parlé ! je leur aifait comprendre que ça ne pouvait pas durer comme ça ! etqu’il fallait profiter du chambardement de tout pour nousdébarrasser de cet ogre qui nous mange. Et, ma foi, ils l’ont« plaqué » eux aussi ! Avec nos onze peurs, nousallons peut-être bien faire une force avec laquelle Papa Cacahuètesdevra bientôt compter ! d’autant plus qu’il est un peu affolé,tu sais le bonhomme, depuis son coup d’État à la manque ! Çalui a fichu un coup !
« D’abord il s’était installé avec sagarde dans la cour de l’hôtel à Versailles. Il était arrivé à fairedistribuer à ses “poteaux” des cartes de civisme qui venaient duclub de l’Arsenal. Avec ces cartes-là, il faisait ce qu’il voulait.C’est ainsi qu’il s’était fait donner la garde de la belle Sonia etde Lavobourg, par Pagès lui-même.
« Son but était évidemment de faireévader la belle Sonia et de livrer Lavobourg qui avait trahi leSubdamoun trop tard pour que les révolutionnaires lui enmontrassent beaucoup de reconnaissance !
« Or, il est arrivé que, préoccupéuniquement du sort du Subdamoun qui venait d’être arrêté, “papa”oublia de donner des ordres en conséquence à ses “poteaux”, etquand il revint retrouver ses “hurons”, comme il les appelle,ceux-ci avaient rendu à la fois la belle Sonia et Lavobourg à labande de Pagès, qui était revenue les leur chercher…
« C’est ainsi que Sonia et Lavobourg ontété envoyés tout de suite à la Conciergerie, où le Subdamoun, lui,ne fut transféré que dans la nuit… Je te dis que “papa” ne saitplus où donner de la tête !
– Nous ne viendrons jamais à bout de cemonstre ! soupira Véra.
– Allons donc ! Que le cher petitJacques éternue dans le son et il ne restera plus rien de Ch.B. !
Le baron d’Askof allait prononcer le nom, maisd’avoir seulement osé commencer à souffler la première syllabe decela… il pâlit et s’arrêta.
À ce moment, la porte s’ouvrit tout doucement,tout doucement…
Et le faux étudiant russe et la fausseblanchisseuse reculèrent épouvantés.
Le père Cacahuètes, lui-même, venait d’entreret refermait la porte aussi doucement qu’il l’avait ouverte.
– Pardon, excuse, la compagnie, fit-ild’une voix presque éteinte, mais monsieur et madame la baronne mepardonneront certainement mon indiscrétion quand ils sauront ce quim’amène…
Jamais il n’était apparu aussi misérable,aussi pitoyable. Ses épaules s’étaient encore courbées et sa tête,lamentable, pendait sur sa poitrine comme si les vertèbrescervicales avaient perdu ta force de la soutenir, ballottait, étaitagitée de droite et de gauche d’un mouvement nerveux, incessant,qui forçait à détourner le regard tant le spectacle en étaitpénible.
Véra avait reculé jusqu’à la muraille. Elle nebougea plus, hypnotisée par la mauvaise bête surgie au milieu deson chemin.
Quant à Askof, il eut un grondement, unerévolte rapide de sa solide mâchoire, une injure entre les dents,au mauvais sort qui le faisait toujours le jouet du monstre.
Enfin, le petit vieux soupira :
– Monsieur le baron ! pardonnez-moi…Il faut que je prenne le temps de me remettre… J’ai tant couru…Figurez-vous que je craignais de vous manquer… vous et madame labaronne… et comme vous m’êtes tous deux infiniment sympathiques, jene me le serais jamais pardonné…
– Trêve de plaisanterie,« papa », coupa court Askof d’une voix blanche… Commentavez-vous su que nous devions nous voir ici ? Déjà ilsoupçonnait l’ex-larbin de Lavobourg de l’avoir vendu.
– Eh ! gloussa le vieillard !eh ! eh ! nous avons la même blanchisseuse…Eh ! eh ! eh ! une petite blanchisseuse de la rueaux Phoques, mes enfants… qui blanchit tous mes amis, tous les amisdu père Cacahuètes… Maison bien tenue… n’est-ce pas, monenfant ? fit-il à Véra.
Askof eut un râle d’admiration à l’adresse dubandit-roi.
Il pensait : « Mêmeça ! »… Il avait même ça ; leur blanchisseuse !et quand, pour eux, il s’était agi de fuir après la fâcheusehistoire du coup d’État, quand ils avaient voulu échapper à la foisaux griffes du nouveau gouvernement et à celles de Chéri-Bibi,c’était la blanchisseuse de Mme la baronne,laquelle était la blanchisseuse de Chéri-Bibi (la blanchisseusede Chéri-Bibi !) qui avait offert ses bons offices, quiavait fourni un déguisement à Véra et qui avait gardé Véra chezelle comme une petite ouvrière repasseuse… en attendant des tempsmeilleurs, et… et les ordres de Chéri-Bibi !
Pendant ce temps-là, lui, le baron, dans lesfaubourgs, se faisait passer pour un communiste russe avec quelquesamis traîtres comme lui au marchand de cacahuètes… Ah !bien ! encore une association secrète dont Chéri-Bibi avaitbien dû rire… Askof aurait parié maintenant que le père Zim, lepatron du bouchon artistique plein de vieux tableaux et debric-à-brac qui les accueillait, les nourrissait et leur donnait àboire, était encore un homme de Chéri-Bibi… Mais Chéri-Bibi nes’occupait, pour le moment, que de la baronne.
– Madame la baronne, tout à l’heure vousallez rentrer au magasin, vos courses faites. Vous pénétrerez dansle bureau de la patronne ; cette chère dame vous attend dansle petit cabinet où elle range ses livres de comptes ; ellevous attend à la fenêtre… j’aime mieux vous en prévenir tout desuite pour que vous ne soyez pas trop surprise en arrivant ;elle vous attend pendue à la fenêtre !
La « petite blanchisseuse », à cemot, commença à basculer de sa chaise, mais la patte formidable deChéri-Bibi la remit en place.
– Sur son petit pupitre, la patronne alaissé une petite lettre où elle dit adieu à son petit ami… Pourtout le monde, cette chère dame sera morte d’amour ! Morted’amour à son âge… elle avait cinquante-deux ans ! mais il n’ya pas d’âge pour les braves ! ni pour les imbéciles !Nous qui sommes malins, madame, nous savons de quoi cette pauvrefemme est morte ! Il n’y a pour cela qu’à regarder sa langue.Quand vous entrerez dans le petit cabinet de la blanchisseuse,regardez la langue de la blanchisseuse pendue à la fenêtre… Cettelangue est d’une longueur ! madame la baronne,Mme la blanchisseuse, votre patronne, est morted’avoir eu la langue trop longue !
Véra était prête à s’évanouir.
Askof intervint pâle et solennel, car ilvoyait Chéri-Bibi les tuant comme des chiens tous les deux, à laseule idée que la baronne et lui pouvaient soupçonner le lieu de laretraite de Cécily ; Askof jugeait que jamais encore il n’yavait eu une minute aussi grave entre ce maudit marchand decacahuètes, la baronne et lui…
– Et maintenant, parlons de cette chosepour laquelle je, suis venu vous déranger, mon cher Askof. Vousallez m’aider à sortir le Subdamoun de sa prison !
– Et que faut-il faire pour cela ?demanda Askof en enfonçant ses ongles dans sa main tremblanted’impuissance.
– Que faudra-t-il faire pour le fairesortir de sa prison ? répéta le vieillard, en caressant sesénormes mains, eh ! bien, mais, pour cela, monsieur, il voussuffira d’y entrer !
– Comment voulez-vous que j’entre à laConciergerie ? demanda Askof.
– La tête de mon mari est mise àprix ! On le recherche partout ! gémit la blanchisseuse.On le reconnaîtra tout de suite. Vous voulez donc le perdre ?S’il en est ainsi, dites-le donc ! et assez de noustorturer !
– Comme vous l’aimez ! fitChéri-Bibi, le plus sérieusement du monde. Mais, moi aussi, jel’aime… je l’aime parce que j’ai besoin de lui. Aussi,rassurez-vous, je vous le ramènerai, mort ouvivant !
– Ah ! mon Dieu !pleura Véra.
– Enfin, je ferai ce que je pourrai, etvous savez que le père Cacahuètes peut tout ce qu’il veut !surtout quand on fait exactement ce qu’il ordonne… et si vousvoulez m’en croire, chère madame, vous allez dire tout de suite aurevoir à votre époux… et retourner rue aux Phoques, sans tourner latête ! Mais, vous m’entendez bien ? Sans tourner latête ! Quoi qu’il arrive ! Quoi que vous entendiez !et quoi que l’on vous dise ! Il n’arrivera que ce qui doitarriver, pour notre bonheur à tous, ma petitebaronne !
Chéri-Bibi entr’ouvrit la porte… Elle partitlentement avec sa corbeille de linge au bras ! Des larmescoulaient sur ses joues… Elle voulut parler… mais elle n’en eut pasla force. Du reste, la porte se refermait sur elle.
Chéri-Bibi allait reprendre sa conversationquand le bruit d’une altercation se fit entendre au fond ducouloir… il y eut un piétinement, un tumulte de voix et tout à coupun cri strident : « Ne sorspas ! »
Askof voulut se jeter sur la porte, maisChéri-Bibi lui barra le passage :
– Tu entends pourtant bien qu’elle tecrie de ne pas sortir !
– Qu’y a-t-il ? que sepasse-t-il ? fit-il haletant.
– Je vais te le dire, répliqua l’autrerudement ; mais tu vois combien il est difficile de travailleravec des femmes ! Je lui ai ordonné de passer son chemin, quoiqu’elle vît, quoi qu’elle entendît ! La première chose qu’ellefait en sortant d’ici, c’est de crier ! La sotte !
– Mais pourquoi a-t-elle crié ?
– Parce qu’elle a vu le couloir pleind’agents qui viennent te chercher !
– Hein ?
– Ne t’émeus pas ! Ils n’entrerontici que lorsque j’en sortirai ; il est entendu qu’on ne doitpas troubler notre entretien ! Comprends donc que si je suisforcé de te livrer à Cravely, il y va entièrement de ta faute etfais-en ton mea culpa !
« J’avais la confiance de Cravely,continua Chéri-Bibi, tu as tout fait pour l’ébranler, toi et tesamis… Tu lui as si bien fait dire qu’il eût à se méfier du pèreCacahuètes, qu’il hésite maintenant à marcher complètement avecmoi ! Et je n’ai jamais eu autant besoin de lui, depuis que le“petit” est en prison ! Mon cher, je ne retrouverai toutela confiance de Cravely qu’en lui faisant cadeau d’Askof !As-tu compris, mon ami ?
Oui, Askof avait compris !
– Tu me livres ! s’écria-t-il.
– C’est pour mieux te sauver, monenfant ! toi et le Subdamoun ! Tu penses bien que tu vasme servir là-bas ! et crois-tu que c’est un coup de maître,ça. Je répare en une fois, mettons tes inconséquences, je te lesfais expier et, par conséquent, je n’ai plus à te les reprocher… Jesauve le Subdamoun (et toi par-dessus le marché, ça va de soi)…enfin, je reconquiers toute la confiance de Cravely !Allons ! baron d’Askof, vous devriez me féliciter ! Etmaintenant, adieu ! et compte sur moi !
La rage et l’impuissance où il était de lasoulager livrèrent quelques secondes Askof à des mouvements aussiinconscients que désordonnés. Mais, quand il eut bien montré sur saface ravagée la haine atroce qu’il nourrissait pour Chéri-Bibi etsa fureur d’avoir à risquer sa propre tête pour sauver celle d’unfrère qu’il aurait conduit, avec joie, au supplice, il dutcependant s’incliner. C’est-à-dire qu’il s’effondra.
–… Comment communiquerons-nous à laConciergerie ? demanda-t-il dans un souffle.
– Par l’inspecteur des prisons, un amiintime, délégué du comité central de surveillance !
– Non ! grogna Askof qui necomprenait plus, l’inspecteur des prisons, délégué du comitécentral de surveillance, est ton ami, et tu as besoin de moi pourenlever Subdamoun de la Conciergerie !
– Espèce de niais ! Mon ami n’estpas encore nommé à son poste !
– Et quand le sera-t-il ?
– Cravely ne le fera nommer quelorsque je lui aurai livré le baron d’Askof ! As-tu compris,mon ami ?
… Oh ! Oh ! Oh ! C’esttout ce que put dire Askof… Décidément, le dab étaittoujours le dab ! il n’y avait pas à lutter aveclui.
– Allons ! allons ! tout ce quetu voudras ! fit-il, je suis à toi ! Fais-moi arrêterquand tu voudras !
Chéri-Bibi lança un coup de sifflet… puis,ramassant son baril, il ouvrit la porte et s’en alla.
Au fond du couloir, il y avait vingt agentsqui s’emparèrent d’Askof, lequel ne fit aucune résistance et subit,résigné, l’étreinte des menottes.
Il fut traîné au milieu de la salle.
À une porte de la rue, un taxi l’attendaitdans lequel on le jeta et qui prit aussitôt le chemin de laConciergerie…
Dans l’escalier qui conduisait aux cabinetsparticuliers du premier étage, le marchand de cacahuètes suivait unhomme radieux.
L’homme radieux ouvrit une porte et poussa lemarchand dans une petite pièce où, sur une table, se trouvait toutce qu’il fallait pour écrire. Le marchand avait une feuille à lamain :
– Il me faut signer ça tout desuite !
– Tout ce que vous voudrez, PapaCacahuètes, obtempéra Cravely… mais êtes-vous sûr que le complotsoit si redoutable ?
– Eh ! toute la Conciergerie enest ! Il s’agit pour les prisonniers d’assassiner leursgardiens… on doit leur apporter des armes !
– Et si on transférait le Subdamoun dansun autre local !
– Gardez-vous en bien ! Il ne fautrien laisser paraître… et nous aurons bientôt tout le fond dusac ! Seulement, il me faut un inspecteur des prisonsabsolument sûr !
– Vous me répondez de celui-là ?Qu’est-ce qu’il faudra que je dise à Coudry quand je lui demanderaid’appliquer le sceau du Comité sur la nomination !
– Que c’est absolument urgent ! etque l’homme est cet Hilaire, secrétaire du club de l’Arsenal, qui,avec une douzaine d’amis, a retenu prisonnier à VersaillesLavobourg et la belle Sonia, dans une salle d’hôtel.
– Ah ! très bien !parfait ! Du reste, il fera tout ce que je voudrai, quandj’irai lui annoncer la prise d’Askof !
Et Cravely signa.
On suppose bien que les honnêtes bourgeois, ences temps de troubles, se terraient comme des lapins. Mais le pluslapin de tous était bien M. Florent.
L’ex-marchand de papier à lettres était revenuà Paris après l’échec du coup d’État, en proie à une rareconsternation.
Nous devons, du reste, à la vérité deproclamer que cet accablement de M. Florent lui venait moinsdu mauvais sort de la patrie, livrée, selon sa forte expression,aux bourreaux de la démagogie, qu’à la méchante idée qu’il sefaisait de sa sécurité personnelle.
Il s’accusait avec amertume d’avoir, sans quepersonne l’y forçât, publiquement annoncé, sur une place deVersailles, que la République était « dans lesciau ».
Toutes ses manifestationsantirévolutionnaires, dans un temps où la Révolution, en dépit despronostics de M. Florent, triomphait, apparaissaient àcelui-ci comme autant de fautes incalculables.
Il habitait un petit appartement au cinquièmeétage d’un vieil immeuble du Marais ; son dessein était de s’yenfermer, bien décidé de n’en sortir que le moins souvent possibleet avec grande prudence.
Il était bien avec son concierge, le pèreTalon, un nom épatant pour un ressemeleur de bottes !
Et un brave homme, qui avait toutes les idéespolitiques de M. Florent et professait un grand mépris pourles amateurs de réunions publiques.
Ainsi M. Florent espérait-il, sans tropde peine, traverser les mauvais jours qui, dans sa pensée, devaientêtre rapides, car il continuait de croire que toute cettetragi-comédie s’effondrerait bientôt.
Cependant, il commença de trouver que leschoses tournaient au pis, quand au coin de la rue il fut jeté enplein dans une cohue qui agitait des sabres et des piques.
Cette foule hurlante sortait d’un muséemilitaire qu’elle avait dévalisé de ses armes archaïques, et commeil s’y mêlait de vociférantes figures de commères, telles qu’on envoit sur les estampes françaises datant de la prise de la Bastille,M. Florent put se croire revenu aux temps héroïques.
Il pensa en défaillir et s’écrasa sous unporche pour laisser passer cette tourbe.
Tout à coup, la rue s’emplit d’un immensepopulaire qui criait : « À mort le Subdamoun ! Vivela révolution ! » et qui portait quelques hommes du jouren triomphe. M. Florent se dit qu’on le regardait peut-être etil cria de toutes ses forces : « Les aristocrates à lalanterne ! »
Sur quoi, un monsieur très calme, M. Saw,qu’il connaissait très bien pour lui avoir loué tous les volumes desa bibliothèque circulante, au temps qu’il était dans le commerce,et dont chacun s’accordait à louer les manières réservées et lesopinions de tout repos, lui dit : « Monsieur Florent, iln’y a plus de lanternes ! »
Puis, M. Saw, sans se retourner, sautadans un autobus qui passait.
M. Florent avait rougi. Ce monsieurconnaissait ses opinions et certainement le prenait pour unlâche.
M. Florent, dégoûté de lui-même, sesauva.
Il arriva chez lui et fut frappé de l’airsournois avec lequel l’accueillit le citoyen Talon. Au fond de sonéchoppe mal éclairée, coiffé d’un ignoble bonnet et tapant sur sasemelle avec rage, le concierge de M. Florent lui produisitl’effet du savetier Simon.
Il crut adroit d’expliquer qu’il était alléfaire un petit tour à la campagne, qu’il venait de rentrer et qu’iln’était au courant de rien.
– C’est bon ! grogna Talon. Maisdemain, il faudra passer à l’Arsenal pour vous faire délivrer unecarte de civisme. Sans quoi, je serai obligé de vousdénoncer !
– Vous, monsieur Talon, vous feriezcela !
– Ah ! je me gênerais ! On estvenu du club ! On a passé dans toutes les maisons ! Parles temps qui courent et quand les bourgeois rêvent de renverser laRépublique, c’est bien le moins que le peuple se défende !Monsieur Florent, entre nous, permettez-moi de vous dire que, pourvotre sécurité personnelle, il serait grand temps de changerd’opinion !
– Eh ! répliqua M. Florent, deplus en plus inquiet, je ne demande qu’à vivre en paix, moi !Vous avez bien raison ! Et je vois que, de votre côté, vousn’avez pas hésité non plus…
– De quoi ? De quoi ?interrompit cet homme mal élevé… Taisez-vous ! Vous ne savezpas ce que vous dites, monsieur Florent ! Vous n’avez jamaisconnu mes vraies opinions, parce que je les ai toujoursdissimulées ! Mais aujourd’hui, je n’ai aucun effort à fairepour les montrer ! Puisqu’on est les maîtres, on n’a plus dechichi à faire avec personne ! Ah ! tenez, moi, jel’aime, le régime des suspects du temps de la Commune, comme ilsdisaient en France en 1871.
– Ne me parlez pas de Commune, monsieurTalon ! La Révolution a été un gouvernement ! La Terreura été un gouvernement ! Mais, la Commune, ça n’a été rien dutout. Du brigandage, oui ! du pillage et del’incendie !
M. Talon se souleva sur son escabeau ets’avança, terrible, sous le nez de M. Florent qui recula.
– La Commune n’a pas été ungouvernement !
Et il brandissait son tire-point comme unsabre. M. Florent se recula et sortit, en tremblant, un billetde vingt francs de sa bourse. Il le déposa sur la table deM. Talon.
– Vous ne pourriez pas aller retirervous-même ma carte de civisme, monsieur Talon ? Vous meconnaissez depuis longtemps… Vous pouvez répondre de moi !
– Non ! vous avez une réputation deréac dans le quartier ! Je n’ai pas envie de mecompromettre… répondit M. Talon en mettant le billet dans sapoche.
– C’est bien ! j’irai trouver monami Hilaire, qui est secrétaire du club, et qui connaît, lui, mesvéritables opinions. Sans rancune, monsieur Talon, et gardez mesvingt francs tout de même.
Et il grimpa ses cinq étages, les jambesmolles et l’esprit en désordre.
« Réputation de réac ! »… C’estlui qui l’avait voulu ! Ah ! M. Barkimel avait étéplus malin que lui ! Il ne s’était jamais moqué de la nouvellerévolution, lui ! Il ne l’avait jamais tournée enridicule ! Il avait toujours vécu dans une respectueuseterreur de l’extrême-gauche, si bien que la révolution éclatant,M. Barkimel, qui l’avait toujours prise au sérieux, s’étaittrouvé tout prêt à s’enrôler parmi ces hommes redoutables.
Jamais M. Florent n’oserait allerchercher sa carte de civisme ! Où trouverait-il les témoinsnécessaires ? Il était sûr de la haine deM. Barkimel ! Et il ne pouvait plus répondre de l’amitiéde M. Hilaire, lequel devait être fort occupé à se défendrelui-même contre les soupçons du club et les dénonciationssournoises de l’abominable Barkimel ! Ah ! ceBarkimel ! que n’aurait-il pas fait pour être nommé officierd’académie !
M. Florent finit, le lendemain matin, pars’entendre avec M. Talon, qui était venu lui apporter lesjournaux. M. Talon reçut mille francs, moyennant quoi ils’engageait « à ne pas avoir vu passerM. Florent ».
Ainsi M. Florent serait absent ! Nulne l’aurait revu ! Pendant ce temps, M. Florent vivraitsans bruit, au fond de son appartement, de conserves et d’eaufraîche… Cela durerait ce que cela durerait !
Notre homme vécut ainsi dans une sécuritérelative pendant une douzaine de jours. Nous disons« relative » parce que, s’il avait la sécurité physique,il vivait dans des transes morales effrayantes.
Le père Talon lui glissait, de temps à autre,sous sa porte, un journal, et ce qu’il y lisait le rejetait àl’effroi le plus farouche.
Les nouvelles de l’Hôtel de Ville, les décretsdu comité de Salut public, les arrêts du comité central desurveillance, les proclamations de Coudry, dans sa gazette desclubs, l’anéantissaient.
– Ce Coudry ! Mais c’estHébert ! mais c’est le père Duchesne ! murmurait lepauvre Florent ! Qu’est-ce que je disais qu’on ne recommencepas la Révolution ? Mais nous y sommes en plein !
Et son érudition quant à l’histoire de lagrande Révolution française, érudition dont il était si fier, luilaissait entrevoir mille tableaux plus angoissants les uns que lesautres.
Un matin, il lut un article qui le fit bondirde son lit. Cet article était intitulé : « Parisiens,levez-vous ! »
Et cela commençait ainsi : « Dusang ! citoyens ! du sang ! Périssent quelqueshommes ! Il faut couper les bras pour sauver lecorps ! »
Cela était signé :« SAW. ».
– Saw ! râle M. Florent,Saw ! mais c’est ce monsieur très bien qui venait à mabibliothèque et qui, l’autre jour, m’a rappelé qu’il « n’yavait plus de lanternes ». Ainsi, lui aussi ! Un articlepareil ! un client si tranquille, si comme il faut ! Maisc’est la fin du monde !
« Après tout, reprit-il, quelquesinstants plus tard, quand il eut essuyé la sueur de son angoisse,après tout, il a bien raison ! Il ne s’embarrasse pas de sesopinions passées… Il n’y a que les présentes qui comptent !puisque ce sont les seules qui sont utiles ! Il faut savoirs’adapter aux circonstances ! Il y en a qui commencent par larévolution et qui finissent par la réaction ! On peut aussibien, que diable ! commencer par la réaction et finir par larévolution ! Pourquoi serais-je plus bête que ceSaw ?
Et il imagina ceci : d’écrire, lui aussi,des articles signés d’un pseudonyme, articles qu’il enverrait à laGazette des clubs et dans lesquels il ferait preuve d’unamour farouche de la liberté, et qu’il animerait du plus pur espritde la grande Révolution française qu’il connaissait sibien !
Il avait justement gardé chez lui, de sonancienne bibliothèque circulante, une demi-douzaine de volumesallant des discours de Mirabeau aux réquisitoires deFouquier-Tinville et il s’empressa, illico, de puiser sansvergogne à cette source sacrée.
Comme disait l’ancêtre : « Del’audace, de l’audace et encore de l’audace ! ».
Il en eut au fond de son trou obscur plusqu’on ne saurait dire et il voua à l’échafaud tous ceux qui, surcommandement, ne sauraient énumérer les Droits de l’homme, cecatéchisme de tout bon citoyen de tous les pays.
Son plan était, après quelques envois de cettesorte, de se présenter à la rédaction du journal de Coudry et dedévoiler sa personnalité désormais glorieuse et à l’abri des coupsde la révolution.
Le foudroyant succès de la nouvelle politiquede M. Barkimel, qui lui fut révélé par les feuilles publiques,lui donna un prodigieux coup de fouet et il espéra surpasser sonancien compagnon par l’intransigeance de son civisme !
En vérité ! que pouvait-il avoirfait ? ce Barkimel, à l’intelligence si médiocre, pour avoirété choisi, élu, présenté par la section de l’Arsenal commemembre du tribunal révolutionnaire ?
M. Barkimel était juge,maintenant !
Et M. Hilaire, l’épicier Hilaire, était« commissaire de sa section » !
Les articles, soigneusement cachetés, étaientportés à la boîte de la place de l’Hôtel-de-Ville par le père Talonlui-même qui venait de toucher son deuxième billet de mille francset qui trouvait plus que jamais que le régime de la Terreur avaitdu bon.
Avec quelle anxiété M. Florent ouvraittous les matins la Gazette des Clubs pour y lire sa prose…Mais, hélas ! C’était en vain qu’il y cherchait sonchef-d’œuvre et sa signature : le Vieux Cordelier !
Trois articles étaient déjà portés et ilvenait de remettre le quatrième, un quart d’heure auparavant, aupère Talon, quand un grand tumulte et un grand bruit de crossesemplit la rue des Francs-Bourgeois.
Il était sept heures du soir, M. Florent,qui habitait sous les toits, se risqua à mettre le nez à salucarne.
Alors, il aperçut au-dessous de lui, le pèreTalon qu’accompagnaient des civils ceinturés de rouge et suivisd’une section en armes ! Il ne douta plus que le père Talon, àqui il avait eu l’imprudence, en lui donnant le deuxième billet demille francs, de déclarer qu’il n’avait plus le sou, il ne doutaplus que l’horrible savetier fût allé le dénoncer pour toucher uneprime !
Déjà on entendait des pas pesants dansl’escalier et les cris des officiers.
M. Florent n’hésita point à se glissercomme un chat dans les gouttières ; et, favorisé par lesombres d’un obscur et lourd crépuscule, il put parvenir de toit entoit, après avoir failli se rompre vingt fois les os, jusqu’à lafenêtre entrouverte d’une mansarde dans laquelle il se jeta àgenoux, à tout hasard.
Mais la pièce était vide.
M. Florent se releva, ouvrit la porte etdescendit l’escalier de son air le plus tranquille.
Le sort le gâta encore jusqu’aurez-de-chaussée où il se trouva dans une cour étroite, mal éclairéepar les feux d’un petit cabaret bien connu de lui et deM. Barkimel au temps où ils s’offraient l’extra d’une tripe àla mode de Caen, arrosée d’un cidre mousseux !
Pour fuir, il fallait traverser cettecour ; et la fenêtre du petit cabaret était justementouverte ! La salle était pleine de dîneurs qui trinquaientbruyamment « au triomphe de la Ville surl’Assemblée ! »
M. Florent venait d’apercevoirM. Barkimel !
Oui. M. Barkimel, triomphant, le ventreceinturé des insignes de sa fonction, M. Barkimel, trônant,mangeant, buvant, M. Barkimel traitant les principaux de sasection en grand seigneur, M. Barkimel que l’on écoutait quandil parlait !
À ce moment, il y eut dans la salle du cabaretun grand remue-ménage. On acclamait un nouvel arrivant.M. Florent reconnut M. Hilaire qui avait, lui aussi, surle ventre, une belle soie rouge à glands d’or : l’écharpe ducommissaire de la section !
– Vous ne savez pas ce quim’arrive ? s’écria M. Hilaire en suspendant d’un gesteson sabre à une patère, ainsi que son beau chapeau à plumes.
– Parlez, commissaire !
– D’abord, à votre santé, et sachez, amiBarkimel, qu’il s’agit de votre ami Florent !
– Florent n’a jamais été mon ami, s’écriaM. Barkimel, avec une indignation qui lui hérissa le poil. Jevous défends, mon cher commissaire, de donner ce doux nom d’ami àun mauvais citoyen qui s’est enfui comme le dernier des lâchesaprès avoir essayé de renverser la République avec le Subdamoun etqui a toujours été un infâme réactionnaire !
– Sachez que ce M. Florent, continuaM. Hilaire, vient de faire des siennes !
« Vous savez que nous avions réunion detous les commissaires de section à l’Hôtel de Ville. Une réuniontrès importante. Sous les auspices de Coudry, nous voulons formerl’assemblée des commissaires de la municipalité des sectionsréunies, avec pleins pouvoirs de sauver la chose publique,si le comité de l’Hôtel de Ville nous l’ordonne ! Vouscomprenez si ça peut mener loin ! Mais il faut aller jusque làsi nous ne voulons pas être bouffés par les communistes qui noustraitent de sales bourgeois. Coudry est venu à la fin de la réunionqui a été assez mouvementée, et, quand tout a été fini, il ademandé tout haut “qui était le commissaire de la section del’Arsenal” ? Je me suis avancé.
« – Citoyen commissaire, me dit-il, jevais avoir besoin de vous pour une visite domiciliaire assezimportante. Nous venons de découvrir le gîte d’un dangereuxréactionnaire, qui, sous le voile de l’anonymat, nous fait parvenirchaque jour, à la Gazette des Clubs, de hideuxréquisitoires contre notre révolution ! Ces infâmes libellessont signés : le Vieux Cordelier, et nous parviennent par laposte. Je les ai fait, du reste, « composer » pour enavoir plusieurs exemplaires qui pourront être lus, soit dans lesclubs, soit devant le tribunal révolutionnaire, comme preuve del’audace avec laquelle nos ennemis rêvent de nous faireretourner aux ténèbres du passé !
« M. Verdier, mon secrétaire derédaction, a fini par découvrir que le fameux pli du VieuxCordelier était mis à la boîte de l’Hôtel de Ville.
« Nous venons de faire surveiller cetteboîte et nous avons ainsi mis la main sur le porteur du pli, unnommé Talon, concierge, rue des Francs-Bourgeois, qui nous a révéléimmédiatement de qui il le tenait. Il s’agit d’un de ses locatairesnommé Florent. Dans ces conditions, nous avons retenu le nomméTalon et je compte sur vous, monsieur le commissaire, m’a ditCoudry, pour arrêter le nommé Florent !
Avons-nous besoin de dire qu’à l’audition despropos rapportés par M. Hilaire, M. Florent « semourait » d’horreur dans le petit réduit où il étaitréfugié ! Ses cheveux se dressaient sur sa tête ! Dequelle sombre erreur allait-il donc être victime ?
– Eh bien ! il a trouvé le moyen dese sauver, déclara M. Hilaire en remplissant son assiette et,puisque nous sommes entre nous, je vous dirai que j’aime autant quece soit un autre qui l’arrête que moi ! car, enfin, c’était unbon client et, moi, il m’amusait « avec son petit espritd’autrefois » !
– Ah ! le brave, l’honnête, le bonM. Hilaire, soupirait M. Florent.
Et il pensa tout de suite qu’il y auraitpeut-être quelque chose à faire de ce côté là.
– Moi ! On ne sait pas ce que jesuis capable de faire quand il s’agit du bien public !proclama M. Barkimel.
Et aussitôt, comme s’il était à bout de sonhéroïsme, il demanda la permission de se retirer et prit congé detous.
Du reste, il se faisait tard. Et les clubs,les sections réclamaient ces messieurs.
Par un hasard providentiel, ce futM. Hilaire qui, arrivé, il est vrai, en retard, fut le dernierà partir.
Déjà, il décrochait son sabre de la patèreavec un grand bruit d’acier guerrier, quand une ombre sautaprestement par la fenêtre de la cour, dans la salle, et s’en futpousser le verrou de la porte. M. Hilaire avait reconnuM. Florent, en dépit du fâcheux état dans lequel il seprésentait. Aussi, au lieu de faire quelque esclandre, il s’en allarapidement, de son côté, pousser la fenêtre.
– Vous, fit-il, prenez garde ! Lessectionnaires continuent de vous chercher dans le quartier, et sil’on sait jamais que je vous ai vu sans vous arrêter, je suis unhomme perdu !
Florent ne lui répondit même point. Il s’étaitlaissé tomber sur une chaise et faisait entendre des plaintesinintelligibles.
– Pauvre homme ! soupiraM. Hilaire (nous savons que M. Hilaire, élevé à l’écolede Chéri-Bibi, était plein de sentiments nobles et généreux),pauvre homme ! Dans quel état le voilà ! Buvez etmangez ! Après, nous verrons bien !
M. Florent ne se le fit pas répéter.Quand il fut un peu rassasié, il dit :
– Vous êtes un brave cœur, je sais quevous ne me livrerez point. Vous n’êtes pas un fourbe comme ceBarkimel, dont je vous engage à vous méfier !
– Nous n’avons point le temps de dire dumal de M. Barkimel, conseilla M. Hilaire, occupons-nousde vous !
– Et moi, avant que vous m’aidiez àsortir de là, je veux vous sauver en vous disant :« Barkimel est chargé de vous espionner par le club del’Arsenal ; il peut vous perdre ; prenez garde ! Ilm’avait proposé à moi-même de vous surveiller, mais je lui airépondu que « je ne mangeais pas de ce pain-là ! »D’où est venue toute notre brouille !
– Que me dites-vous-là ! réponditHilaire : c’est à lui que je dois l’admirable situation danslaquelle vous me voyez aujourd’hui !
– Comment cela ? fitM. Florent, ahuri.
– Mais c’est bien simple ; chargé eneffet par le club de m’espionner, comme vous dites, il revenait lesoir même du coup d’État à l’Arsenal, et là, faisait un rapport sienthousiaste de la façon dont je m’étais comporté dans cettejournée difficile, arrêtant, faisant prisonnier de ma mainLavobourg, la belle Sonia et leur complice, bref, me comportant sibien en véritable ami du peuple que le club ne trouva rien demieux, pour me récompenser, que de me faire nommer commissaire dela section et de m’offrir un sabre d’honneur !
« En ce qui le concernait,M. Barkimel avait su également présenter les événements avectant de faveur qu’il parut à tous, puisqu’il avait partagé,paraît-il, mes dangers et su prendre, lui aussi, sesresponsabilités, qu’il parut à tous, dis-je, avoir mérité lesfélicitations du comité, lequel devait, quelques jours plus tard,le faire nommer juge au tribunal révolutionnaire !
– Eh ! bien, elle est raide !s’exclama M. Florent qui faillit s’étrangler. Oui, elle estraide, car il ne demandait qu’à vous vendre ! Mais il a vu leparti qu’il pourrait tirer de votre amitié, et c’est ce qui,soudain, l’a fait si généreux ! Et le voilà au faîte deshonneurs ! Tandis que moi, qui n’ai rien calculé du tout enrefusant de travailler contre vous, dans l’ombre, je suisperdu !
– Non ! déclara péremptoirementM. Hilaire, vous n’êtes pas tout à fait perdu !
– Merci ! monsieur Hilaire ! Mavie est entre vos mains ! Il faut que vous me cachiez jusqu’àce que le fâcheux malentendu qui me fait poursuivre par Coudry sesoit éclairci, car je n’ai jamais écrit de libellesantirévolutionnaires, entendez-vous bien !
– Savez-vous où je vais vouscacher ?
– Chez vous !
– Jamais de la vie ! répliquaM. Hilaire avec une forte grimace… Chez moi, on va, onvient ; cent personnes passent chez moi tous lesjours !
– Et où donc, monsieur Hilaire ?
– Chez M. Barkimel !
M. Florent crut avoir mal entendu, maisM. Hilaire lui expliqua que l’affaire était tout à faitsérieuse et elle finit par lui plaire infiniment.
– Ah ! bien ! conclut-il… cesera parfait ! Elle est bien bonne ! et il l’a bienmérité ! Non ! personne n’ira me chercher chez un juge autribunal révolutionnaire ! et je connais assez son appartementpour savoir où je me dissimulerai sans qu’il puisse soupçonner maprésence !
– D’autant plus qu’il est rarement chezlui… quelques heures la nuit ! Il fait lui-même son ménage lematin et le voilà parti pour le Palais de justice !
– Alors, vous avez la clef de chezlui ? demanda M. Florent.
– Il me l’a donnée pour que j’y fasseporter un panier d’eau minérale ; je ferai la commissionmoi-même, en y joignant quelques conserves à votre intention. C’estvous qui m’ouvrirez, car, vous, vous allez filer tout de suite avecla clef, je vais partir avant vous et vous ne sortirez d’ici quelorsque j’aurai sifflé deux coups ! La maison deM. Barkimel est à dix pas ! Je parlerai au conciergependant que vous grimperez !
– Dans quel temps vivons-nous !soupira l’infortuné Florent. Mais vous êtes pour moi le bon Dieu enpersonne ! Peut-on vous demander des nouvelles deMme Hilaire ?
– Je crois, répondit M. Hilaire, ense disposant à partir et en faisant glisser son ceinturon sous sonécharpe, je crois que je n’aurai plus jamais l’occasion d’avoir desmouvements de vivacité avec Mme Hilaire !
– Mon Dieu ! gémit M. Florent,Mme Hilaire serait-elle morte ?
Mais M. Hilaire ne prit point le temps delui répondre… Il avait jugé le moment opportun de se glisser dansla rue et de commencer d’exécuter le programme qui devait rendre lasécurité à M. Florent en le conduisant chez M. Barkimel.Ainsi fut fait, et, vers les deux heures du matin, M. Florent,qui était caché dans le coin le plus reculé de la garde-robe deM. Barkimel, entendit rentrer celui-ci.
M. Barkimel n’eut pas plutôt refermé saporte que M. Florent, qui le regardait aller et venir par unpetit trou pratiqué par lui dans la cloison, le vit poser, d’ungeste las, son bougeoir sur sa table de nuit. Après quoi lemagistrat croula dans son fauteuil Voltaire avec un profondgémissement.
Ah ! ce n’était plus le beau Barkimel detout à l’heure, l’orateur du club, le juge redoutable.
M. Barkimel n’avait pas assez de ressortpour plastronner devant son armoire à glace. Il se « laissaitaller » dans sa triste intimité. Il redevenait couard etmesquin. Il retournait à son passé de timide commerçant.
Tout à coup, M. Barkimel sembla revenir àla vie : il redressa un front irrité, donna un grand coup depoint sur son guéridon Louis-Philippe et glapit, féroce :
– Est-ce ma faute, à moi, si on ne l’apas condamné à mort, ce Daniel ? J’avais prévenu le jury, jelui ai dit : « Vous verrez que si on ne lui donne pascette tête-là, Flottard ne nous le pardonnera jamais ! »Mais il n’a pas voulu m’entendre, le jury ! Il a renvoyéDaniel devant la justice militaire !
Et il se mit à crier comme un sourd :
– Tous à l’échafaud ! Tous àl’échafaud !
On devait l’entendre du haut en bas de lamaison, et les locataires, réveillés, grelottaient certainementd’effroi sous leurs couvertures.
M. Florent, lui, claquait desdents : « Ah bien ! se disait-il alors, comme on setrompe ! C’est une bête féroce ! »
Il vit M. Barkimel, qui semblait étoufferde rage et de conviction révolutionnaire, se diriger vers lafenêtre de sa chambre à coucher, l’ouvrir et crier à l’obscuritémystérieuse de la rue :
– Je n’ai jamais voulu acquitterpersonne !
Et, M. Florent, devant ce déchaînement,regrettait de plus en plus l’imagination qu’avait eueM. Hilaire de l’enfermer avec ce tigre altéré de sang.
M. Barkimel se déshabillait sans avoirrefermé sa fenêtre. Tout à son exaltation, il ne prenait pas gardeà la brise un peu fraîche qui venait du dehors, cependant que celéger courant d’air produisait un effet désastreux surM. Florent qui suait de peur. Les yeux et le nez commençaientà le piquer.
Après quelques instants de réflexion,M. Barkimel refermait sa fenêtre et s’apprêtait à se mettre aulit quand un extraordinaire éternuement, éclatant dans son dos, lefit sauter sur place et se retourner, affolé.
Les cloisons légères semblaient encorepalpiter de cet imprévu déplacement d’air ; et, l’œil hagard,M. Barkimel considérait toutes choses autour de lui comme sielles étaient prêtes à s’effondrer et à l’ensevelir sous leursdécombres.
Enfin, maîtrisant autant que faire se pouvaitune épouvante qui faisait trembler sur sa tête la mèche de sonbonnet, il râla :
– Qui que tu sois qui es caché là… tupeux te montrer si tu es un ami du peuple !
Mais personne ne se montrait et un nouveléternuement partant de sa garde-robe, M. Barkimel sauta avecdésespoir sur un revolver qu’il avait déposé dans le tiroir de satable de nuit et qu’il mania si imprudemment qu’un coup partit avecun bruit de tonnerre.
Aussitôt quelque chose roula sur le carreau,hors de la garde-robe ; c’était le corps pantelant deM. Florent que M. Barkimel reconnut avec horreur.
D’abord il crut qu’il l’avait tué et il reculajusqu’au milieu de la chambre, puis jusqu’à la porte quand il vitque le corps prenait peu à peu la position d’un homme en prière,les genoux sur le carreau et les mains jointes.
Non, M. Florent n’était pas mort !Et il réclamait le secours de M. Barkimel.
M. Barkimel ouvrit alors la porte quidonnait sur le palier et écouta longuement le mystère de la nuit,au-dessus de la cage de l’escalier.
Plus le juge au tribunal faisait de bruit chezlui, plus la maison semblait dormir ! À peine osait-ellesoupirer ? Et un coup de revolver dans la nuit n’était point,à cette époque, pour faire sortir les curieux ! Aucontraire !
M. Barkimel rentra chez lui, enredressant sa courte taille et en se frappant la poitrine.
– Monsieur ! dit-il àM. Florent, je ne vous connais pas ! Par quel miracleêtes-vous chez moi, je veux l’ignorer ! Et félicitez-vous demon manque de curiosité en un pareil moment, car si j’étaiscurieux, monsieur, je pourrais peut-être apprendre que vous vousappelez Florent et que vous êtes sous le coup des justes lois.Allez-vous-en ! monsieur ! C’est tout ce que je puisfaire pour vous !
Et d’un geste de commandement, plein d’orgueilet de dignité, M. Barkimel montrait la porte àM. Florent.
– C’est bien, dit M. Florent,vaincu, anéanti, se traînant et gagnant, sans insister, la porte,car il croyait bien qu’il n’arriverait point à attendrir ce rocrévolutionnaire… C’est Hilaire, plus généreux que toi, qui m’avaitdonné ta clef… C’est bien ! Je m’en vais… puisque tu ne veuxpas te souvenir que nous nous sommes aimés !
– Et où vas-tu ? demanda brusquementà voix basse M. Barkimel en retenant M. Florent et enrefermant la porte.
– Est-ce que je sais, moi ? Je vaisà l’échafaud.
– Oui, tous à l’échafaud beuglaM. Barkimel.
Cependant, il faisait asseoir M. Florentsur le fauteuil Voltaire et, les larmes aux yeux, lui demanda àvoix basse :
– As-tu faim, Florent ? As-tusoif ? Mon Dieu ! Quelle pauvre figure tu as ! Tu mefais de la peine ! Tu vois où t’ont mené tes opinions !Et qu’est-ce que tu veux que je fasse pour toi,maintenant ?
– Garde-moi, gémit Florent, en embrassantson vieux Barkimel. Alors, ils se mirent à sangloter tous les deux,dans les bras l’un de l’autre.
– Bien sûr que je te garde, finit pardire Barkimel, mais ça n’est pas drôle, tu sais ; si jamais onte découvre chez moi, nous sommes f… !
– Dans quel temps vivons-nous !
– Nous vivons dans un temps magnifique,s’écria avec éclat M. Barkimel, et nous n’avons encore vuque des roses ! C’est maintenant que la Terreur vavraiment commencer ! La Terreur sans laquelle la vertu estimpuissante !
– Mais tais-toi donc ! soufflaM. Florent… on va savoir que tu t’entretiens avecquelqu’un !
– Pas le moins du monde ! Ils sonthabitués à mes soliloques ! Je les épouvante avec messoliloques ! De temps en temps, je me réveille la nuit, pourles épouvanter ! Ah ! mon petit ! queltravail ! Mais il faut vivre, n’est-ce pas ! Ils m’ontfait juge au tribunal révolutionnaire ! Si je n’épouvantaispas mon quartier, c’est mon quartier qui m’épouvanterait ! Etpuis, je crains les espions… Ils en mettent partout… On doitm’« observer dans l’ombre » ; alors, je ne suisjamais aussi féroce que lorsque je suis seul ! Comme cela, ilssont renseignés sur ma vraie nature !
– Je ferai ce que tu voudras, mon braveBarkimel ! Ah ! tu n’as pas changé ! Ce sont lestemps qui ont changé !
– Chut ! Écoute ! Il m’a sembléentendre du bruit !
Et aussitôt, d’une voix éclatante :
– Moi, je leur répondrai à ces trembleursde l’Assemblée : « Messieurs ! une petitesaignée ne peut être guérie que par unegrande ! »
– Ah ! tais-toi, c’estaffreux ! quand tu parles comme ça, tu me fais mal.
– Eh bien ! et moi donc ! jem’effraie moi-même !
– Mais c’est épouvantable !
– Silence ! du bruit dans larue !
« Les crosses ! lessectionnaires ! Grand Dieu ! je parie qu’ils viennent techercher !
M. Barkimel souffla immédiatement sabougie et tous deux écoutèrent.
Des voix montaient, des appels, descommandements militaires mêlés à un remuement d’armes sonores surles pavés et à des coups de poing frappés, aux portes.
– Au nom de la loi, ouvrez !
– Non, pas à cette porte-là, protestadans la rue une voix de rogomme, mais ici ! Je vous dis qu’ildoit être ici !
– Misère de misère ! agonisaM. Florent, c’est la voix du père Talon !
– Plus haut ! Chez le juge !Chez son ami Barkimel ! je vous dis qu’il est chez son amiBarkimel !
Barkimel jeta Florent dans la garde-robe où setrouvait une sorte de double fond, puis il courut à son lit dont ildéfit la couverture. Enfin, il ouvrit sa porte en criant :
– Quoi ? quoi ? Qu’est-ce qu’ily a ?
– Allez-y ! Allez-y ! Lebonhomme ne dormait pas tout à l’heure ! Il y avait de lalumière chez lui ! C’est sûrement lui qui cache lesuspect !
– Messieurs les sectionnaires, commençaBarkimel, je suis juge au tribunal révolutionnaire ;j’apprends par vos cris que vous cherchez un nommé Florent que j’aiconnu autrefois…
– C’était votre ami ! glapit le pèreTalon.
– Possible ! mais il ne l’estplus !
– On l’a vu entrer dans votremaison !
– Ce que je puis vous affirmer, c’estqu’il n’est point chez moi !
– Nous allons bien voir !
Les officiers municipaux procédèrent alors, enordre, à la visite domiciliaire.
Ils ne trouvèrent rien, mais une sorte deharpie qui accompagnait les sectionnaires s’écria :
Je crois que je le tiens ! Il y a undouble fond.
Or, ce miracle survint qu’on ne trouva pointFlorent dans la garde-robe parce qu’il n’y était plus !
Par où était-il passé ? Où s’était-ilglissé ?
« Soudain, a raconté depuisM. Barkimel qui s’était recouché, soudain je devins plus pâleencore si possible et je m’allongeai en poussant un soupir dedétresse. Je déclarai aussitôt que j’étais très fatigué et quecette perquisition me tuait.
« Or, je venais de sentir remuer près demoi quelqu’un qui ne pouvait être que Florent ! Florents’était glissé entre mes deux matelas !
« Comment Florent pouvait-ilrespirer ? Certainement, pour peu que la visite se prolongeât,j’allais le retrouver étouffé ! Et je fus tout de suitetracassé par l’abominable idée que je ne saurais que faire de soncadavre !
« Enfin, ils déclarèrent qu’ils n’avaientplus qu’à chercher dans mon lit ! Du coup, j’ai cru quej’allais mourir ! Ils se contentèrent heureusement de toucherle haut et le pied de mon lit et de regarder ensuite dessous. Puisils défirent les coussins des sofas, dans ma chambre, la salle etle salon. Je croyais qu’ils ne s’en iraient jamais ! Enfin,ils eurent le toupet de m’engager à prendre un peu de repos et mesouhaitèrent une bonne nuit. Ils restèrent quelque temps encoredans la maison et je continuai à ne pas bouger.
« Le terrible était que Florent, nonplus, ne bougeait plus ! Était-il mort ? Étais-je assissur le cadavre de mon ami ? Pouvais-je encore le sauver ?Horrible perplexité !
« J’entendis enfin la porte de la rue serefermer et aussitôt la détestable patrouille s’éloigner dans lanuit. Alors, je sautai de mon lit et allai pousser les verrous.Puis, d’un bond, je revins au lit et en tirai Florent avec beaucoupde difficultés, parce que, depuis qu’il était là, il avait essayéde garder sa respiration autant que possible et qu’il étaitsuffoqué, sans voix et aussi trempé de sueur que s’il avait étédans son bain !
« Je l’étendis près de ma fenêtre quej’ouvris et lui fis prendre un grand verre d’eau-de-vie. À la fin,il revint à lui, m’exprima toute sa gratitude et me dit combien ilavait été effrayé et surpris de mon courage en présence de ceshommes, surtout quand ils avaient regardé dans le lit !
– Certes ! lui dis-je, il y en a peuqui auraient fait ce que j’ai fait pour toi ! Il en convint etje lui fis comprendre qu’une seconde aventure comme celle-là seraitde trop pour mes forces et qu’il ne pouvait mieux me récompenser del’avoir eu près de moi en un pareil moment qu’en me quittant leplus tôt possible !
« Son visage, en m’écoutant, marquait uneassez grande mélancolie. Toutefois il m’entendit, n’insista pas,m’embrassa et partit.
« Je refermai ma porte sur lui toutdoucement et j’eus le cœur serré en l’entendant descendre avecprécaution l’escalier. Mais, quoi ! J’étais sûr, quoi qu’ilarrivât, et même s’il était pris dans la maison, de pouvoirprétendre désormais qu’il n’était pas caché chez moi et, en vérité,j’en avais assez fait pour un homme qui avait passé son existence àn’être de mon avis sur rien et à me disputer à propos detout !
Ce n’avait pas été une tâche facile pour cepauvre M. Hilaire, obéissant aux ordres de Chéri-Bibi, quecelle de décider les hôtes de l’hôtel du Touchais à le suivre.Quand Cécily avait appris le désastre de son fils et quand Lydieconnut que son fiancé avait été fait prisonnier, elles déclarèrenttoutes deux qu’elles ne tenaient plus qu’à une chose qui étaitd’aller partager son sort dans son cachot.
Heureusement, Marie-Thérèse fut raisonnablepour trois. Soutenue par Jacqueline, elle avait vaincu lesdernières hésitations de Cécily et de Lydie, et nos quatrefugitives, ayant abandonné l’hôtel, étaient restées jusqu’à la findu jour dissimulées au fond d’une singulière échoppe dont lepatron, tout barbouillé de noir, avait métier de vendre du bois etdu charbon.
La nuit tombée, M. Hilaire avait conduitson monde sans encombre, non loin de là, dans une petite ruelle quipassait derrière ses magasins, et où il avait une réserve dans unsous-sol qui communiquait avec ses caves…
On descendait directement de la ruelle danscette réserve, par une porte basse servant ordinairement au passagedes barriques. M. Hilaire eut vite fait d’en crocheter laserrure et d’y faire descendre les quatre malheureuses. Aidé de son« bougniat » en lequel il semblait avoir une bien grandeconfiance, il les installa là, avec quelques provisions de bouche,au milieu de ses fûts, le plus confortablement qu’il put. Lebougniat avait prêté des paillasses et des draps, que l’on futétonné de trouver tout blancs en dépit de la couleur de leurpropriétaire. Enfin, M. Hilaire, après avoir fait sortir lebougniat, après avoir condamné la porte qui faisait communiquer laréserve et sa cave, et après avoir recommandé à ces dames de sebarricader à l’intérieur et de n’ouvrir la porte de la rue àpersonne, sous aucun prétexte, referma cette porte et courut à sonclub pour avoir des nouvelles.
Elles étaient bien mauvaises pour lecommandant mais elles étaient bonnes pour M. Hilaire, à qui onapporta la ceinture de commissaire de la section !
De temps en temps, M. Barkimel, qui avaitpris tant de part, comme nous le savons, à la nomination deM. Hilaire, lui disait :
– Vous ne vous déciderez donc pas àrentrer ? Mme Hilaire doit être morted’inquiétude ! Songez que voilà deux nuits que vousdécouchez !
Mais M. Hilaire n’était point pressé derentrer ! Ah ! ça ne l’inquiétait guère queMme Hilaire fût morte d’inquiétude ! C’étaitbien au contraire l’idée qu’elle ne l’était point, morted’inquiétude, qui le troublait davantage ! « Qu’est-cequ’il allait prendre en rentrant ! »
Tout à coup, il se frappa le front.
Chacun crut qu’il avait trouvé la solution del’un de ces nombreux problèmes sociaux dont la discussion agitaitsi tumultueusement les réunions du club de l’Arsenal et chacun fitgroupe autour de lui.
Et, en vérité, il s’agissait bien de quelquechose comme cela.
– Mes amis, commença M. Hilaire surle ton de la plus grave confidence, pourriez-vous me dire quel est,à l’heure actuelle, le plus grand danger de larévolution ?
Les amis de M. Hilaire se regardèrent enfronçant le sourcil comme si cette pauvre révolution était déjà àbout de souffle et comme si l’on avait pris la précaution de lesréunir tous là, à une heure aussi avancée, pour la sauver.
Mais comme, en général ils manquaientd’imagination, ils secouèrent la tête avec un sombre désespoir.
Alors M. Hilaire se décida à frapper ungrand coup :
– Le plus grand danger de la révolution,c’est la femme !
Et il attendit pour juger de l’effet produit.Ces messieurs se regardèrent, bouche bée ; les uns, quiétaient célibataires, dirent : « Peut-êtrebien ! » ; les autres, qui étaient mariés, ne direntrien du tout pour ne pas se compromettre. Ils attendaient lasuite.
– Il est certain, opina M. Barkimelqui consentait difficilement à se taire, il est certain, parexemple, que les « tricoteuses »…
– Citoyen Barkimel interrompitM. Hilaire, ne dites point de mal des tricoteuses. Ellesétaient laides, mais leur hideur même, en épouvantant les ennemisde la nation, ne faisait qu’ajouter à leur châtiment et laRévolution ne s’en est jamais plainte ! Je vise ici les femmesprivées, l’immense armée de nos femmes, à nous, hommesmariés ! Je parle des femmes de nos foyers, des mères denos enfants, des ménagères au cœur bon et tendre qui nous rendentsi doux le retour à la maison après les travaux du jour ! Cesont celles-là qui sont un danger, un perpétuel danger pour larévolution !
Il s’arrêta encore et les vit tous médusés,comme on dit, et suspendus à ses lèvres.
– En vérité ! continua-t-il avec unenouvelle énergie, combien voyons-nous de citoyens s’étonner despropositions de lois les plus anodines. Combien aussi envoyons-nous qui, partisans, la veille d’une action prompte etterrible, reviennent, le lendemain, avec des amendements destinés àfaire perdre à la loi toute son efficacité et toute saforce ?
« Pourquoi ces changements ?Pourquoi ces tremblements ? Pourquoi cette timidité qui peutperdre, je le répète, la République ?
« … Citoyens ! cherchez lafemme ! C’est un être de bonté, mais aussi de faiblesse ;et cette faiblesse, ô misère, par un étrange phénomène dont il estabsolument nécessaire de nous garder, cette faiblesse est pluspuissante que notre force ! Elle la ruine, avec deslarmes ! Elle la détruit avec un sourire. Elle l’anéantitquelquefois aussi, il faut bien le dire, avec la menace !
« Mes amis, vous m’avez compris !Vous savez maintenant pourquoi le plus grand danger de larévolution est la femme qui vit à notre côté, la vôtre,citoyens ! et, je ne fais pas le malin : la mienne !Quand Mme Hilaire me dit : “Je ne veux pascela ! Tu n’auras pas le cœur de voter cela ! Tu ne feraspas cela !” Je suis presque désarmé ! Eh bien !citoyens, il faut d’un coup nous délivrer de cette néfasteopposition domestique, plus terrible que celle que nous avons àcombattre tous les jours au sein des assemblées populaires !Dès demain, je demanderai au club de l’Arsenal de voter laproposition de loi suivante qui sera portée au bureau de lareprésentation nationale :“La femme d’un citoyenrévolutionnaire qui n’obéit point à son mari encourt la peine demort !”
M. Hilaire se tut, et ce fut untriomphe ! La salle faillit crouler sous les applaudissementsdes révolutionnaires mariés ; et, quant aux autres, ilsapprouvèrent aussi, mais avec un sourire.
– Je veux vous montrer l’exemple dès cesoir ! dit M. Hilaire en s’emparant d’un carton decalendrier périmé ; et il demanda du papier blanc, de la colleet de quoi écrire.
Cinq minutes plus tard, il avait un magnifiqueécriteau sur lequel, en lettres majuscules, était tracée cettephrase flamboyante :
« La femme d’un citoyenrévolutionnaire qui n’obéit point à son mari encourt la peine demort ! »
Il mit cet écriteau sous son bras, envoyachercher au poste voisin deux sectionnaires qui arrivèrent,baïonnette au canon, et auxquels il ordonna de l’accompagner ;après quoi, ayant serré la main de ses amis avec une émotion quifut partagée, car tous connaissaient Virginie, il prit, flanqué deses deux gardes, la direction de sa demeure, où l’attendaitimpatiemment, croyait-il, Mme Hilaire !
Cependant, elle se refusa, cette nuit-là, àlui ouvrir la porte.
En vain, tambourina-t-il avec force sur ladevanture de tôle, Mme Hilaire, retranchée àl’intérieur, déclara du haut de la fenêtre entrouverte de sachambre, « qu’elle ne descendait point pour se geler à uneheure pareille, et que M. Hilaire pouvait s’enretourner ».
La fenêtre se referma avec fracas etM. Hilaire s’en fut passer le reste de la nuit dans lescabarets.
Mais il était furieux, et, à la façon dont, lelendemain matin, vers les huit heures, il s’avança vers la portegrande ouverte, cette fois, de la Grande Épicerie moderne, à lamanière dont il portait son écriteau sous le bras et faisaitavancer ses deux gardes civiques, il était facile de voir que« ça allait gazer » !
Quand il entra, après avoir placé sesguerriers de chaque côté de la porte, Mme Hilaireétait à la caisse. Elle ne leva même pas le nez, selon sonhabitude, quand elle était à l’état de fureur concentrée.
Elle ne vit ni ne voulut voir M. Hilaire,qui avait étalé sur son gilet sa large ceinture à glands d’or etqui était l’objet de l’admiration terrifiée de tous sesgarçons.
M. Hilaire s’avança vers la caisse toutde suite, et avec le plus de courage qu’il put, ce qui, entre nous,n’était guère. Mais enfin, il réussit à attacher, malgré des mainstremblantes, son écriteau, sur le bois même de la caisse.
Mme Hilaire ne pouvait pasencore le lire, mais les garçons en épelèrent les termes et sereplongèrent dans le maniement de leurs sacs de pruneaux enfrissonnant. Qu’allait-il se passer, grands dieux !Qu’allait-il se passer ?
M. Hilaire toussa, affermit sa voix etjeta cette phrase aux échos de la Grande Épiceriemoderne :
– Est-ce que l’on a envoyé les abricotsde Californie ?
Les échos ne répondirent point. Tous les yeuxétaient tournés vers Mme Hilaire qui continuaitd’additionner, d’additionner !
– Est-ce que je parle français outurc ? interrogea encore M. Hilaire qui sentait samoutarde de Dijon lui monter au nez.
Et il répéta :
– Est-ce que l’on nous a envoyé lesabricots de Californie ?
Puis, n’osant regarder sa femme, il fixa unregard si menaçant sur le petit commis que l’enfant, en garant sonpetit derrière, prit la force de répondre :
– J’sais pas, moi, m’sieur !
– Personne ne le sait ici ? grondaM, Hilaire, cette fois, d’une voix terrible.
Alors le premier commis répondit :
– Oui, nous en avons reçu deux caisses devingt kilos, monsieur !
– A-t-il envoyé aussi le« macaroni » ? Et les quarts d’épluchures detruffes ?
M. Hilaire tournait le dos à la caisse.Il eut la sensation de la tempête qui s’élevait derrière lui. Lesouffle de l’ouragan lui apporta ces mots :
– Épluchure toi-même. Qu’est-ce que çapeut bien te faire ce qui se passe ici, quand on a une conduitepareille !
Ce fût au tour de M. Hilaire de ne pasrépondre. Il alla simplement chercher dans un tiroir de la caissela clef de la réserve et s’avança vers une trappe qui s’ouvraitdans le parquet et par laquelle on descendait à la cave.
– Qu’est-ce que tu vas faire à laréserve ? Tu n’as pas besoin d’aller à la réserve, et si tuveux y descendre, tu me feras le plaisir d’aller mettre ton tablieret ta casquette et de m’enlever cette espèce de torchon rouge quetu portes sur le ventre !
– Madame Hilaire, déclara M. Hilairesur un ton qu’il n’avait jamais encore pris en public devant sonépouse, je vous prie de mesurer vos paroles ! Elles sont plusgraves que vous ne le croyez ! Ce torchon rouge, comme vousdites, ne me quittera pas. Il est l’insigne de ma nouvelle dignité.Je suis nommé commissaire de la section de l’Arsenal !
– Beau commissaire, ma foi !Regardez-moi cette tête de commissaire !
– Et chargé, continua M. Hilaireimperturbable, de faire respecter les décrets de l’Assemblée !Lisez, madame.
En prononçant ces mots, il montrait de l’indexde la main droite l’écriteau suspendu à la caisse.
Puis il se retourna et continua son cheminvers la trappe.
C’en était trop pour Virginie.
Elle sauta plutôt qu’elle ne descendit de sontrône-comptoir et elle roula jusqu’à la trappe sur le bord delaquelle elle s’arrêta prudemment. Alors, elle se dressa devantM. Hilaire…
– Je vous défends de descendre à la cavedans cet attirail, s’écria-t-elle, mugissante.
– Cet attirail ! réponditM. Hilaire, cet attirail m’a été imposé par la nation, etdésormais ne me quittera plus !
– Tenez ! vous me faites de lapeine ! Allez vous coucher ! Vous devez en avoir besoinaprès toutes vos orgies !
Et elle se disposa à faire retomber la portede la trappe, fermant ainsi le chemin des caves à M. Hilaire.Mais voilà que celui-ci, outré et décidé aux pires extrémités, laprit par un bras et l’amena devant l’écriteau :
« La femme d’un citoyen révolutionnairequi n’obéit pas à son mari encourt la peine demort ! »
Or, au lieu de s’effondrer, cette forte dameeut le toupet de s’esclaffer et voulut porter une main sacrilègesur l’écriteau de M. Hilaire.
L’épicier-commissaire n’hésita pas pluslongtemps à appeler sa garde à son secours. Les deux gardesciviques se précipitèrent et sur l’ordre de M. Hilaire firentprisonnière Mme Hilaire !
Quand Virginie se vit entre deux baïonnettes,secouée par des lascars qui n’avaient pas l’air de plaisanter, ellechangea plusieurs fois de couleur…
Et cela, juste dans le moment que la rueretentissait d’un brouhaha farouche et que tout un cortège demauvais garçons déchargeaient en l’air leurs revolvers et,brandissant des sabres, acclamaient la première victoire de laRévolution et menaçaient d’une mort imminente tous les citoyens quine hisseraient point à leurs fenêtres le drapeau rouge !
M. Hilaire montra son écharpe et futacclamé.
C’était la révolution qui passait. JamaisMme Hilaire ne l’avait vue de si près. Elle jugeaque c’était fini de rire et pensa que l’écriteau pouvait bienn’être point de fantaisie dans un temps où les hommes« pouvaient tout se permettre » !
Alors, elle pleura, s’avouant ainsivaincue.
– Remettez madame dans sa caisse, ordonnaM. Hilaire à ses soldats. Et ils repoussèrent la bonne damejusque dans son fauteuil.
– Vous avez, jusqu’à nouvel ordre, lagarde de madame, émit l’épicier-commissaire. Vous êtes responsablede sa conduite. Si elle cesse de faire ses additions et si elles’échappe de sa caisse, vous aurez à vous expliquer, devant moi etle comité du club qui ne badine pas avec la discipline… Assez depleurer, madame, et inscrivez « cinq kilos de sucreà… »
Elle écrivait, elle écrivait en sanglotant, ense mouchant, en soupirant, en s’essuyant les yeux, la bouche, sondouble menton gonflé de désespoir.
Et, de temps en temps, quand M. Hilaireavait le dos tourné, elle examinait ce qu’il faisait, le trouvaitbeau dans sa démarche, dans ses gestes décidés comme elle ne lui enavait encore jamais vus, beau avec sa ceinture de commissaire quile faisait saluer bien bas par les clients ! Elle étaitdomptée !
Où était-il passé ? Qu’était-il alléfaire dans la salle à manger ? Un moment, elle l’entenditremuer dans la cuisine… et puis il revint avec une espèce de grandebannette sur laquelle il avait jeté un tablier, et il descenditdans la cave. Elle se demandait ce qu’il y allait faire, etpourquoi il avait pris la clef de la réserve où l’on ne pénétraitque tous les samedis, quand ils renouvelaient les stocks demarchandises où les liquides. Elle compta qu’il y resta près d’unedemi-heure !
Et il lui parut qu’il en revenait avec uneétrange figure très attristée… Quel était ce nouveaumystère ?
Après avoir donné des instructions au premiercommis, il quitta l’épicerie et ne revint qu’une heure plus tard,accompagné d’un « bougniat » qui portait un sac sur sonépaule et qui descendit avec lui à la cave. Le plus joli est queM. Hilaire remonta tout seul, laissant le« bougniat » en bas.
– C’est le nouveau charbonnier d’à côté,fit M. Hilaire en passant près de la caisse. Je lui faisranger les sacs et ramasser la poussière de charbon…
– Mais nous n’avons plus besoin decharbon avant l’hiver, mon ami… osa soupirerMme Hilaire…
– Une femme qui n’y voit pas plus loinque le bout de son nez peut s’imaginer cela, en effet, répliquaM. Hilaire, mais un homme qui prévoit d’ici peu la hausseformidable du combustible sait prendre ses précautions.
– Bien, mon ami ! bien, monami !
– Ah ! je vais te dire : j’aiinvité le « bougniat » à déjeuner ! ça se fait entrevoisins !
– Oh ! mon ami !
Elle suffoqua : il avait invité àdéjeuner ce bougniat, mais il était bien réellement fou ! Etelle se reprit à pleurer.
– Chiale pas ! commanda-t-il, c’estpas le moment, j’ai encore quatre autres invités…
Elle se moucha.
– Tu aurais dû me dire ça plus tôt,j’aurais soigné le menu et j’aurais fait un peu detoilette !
– À la bonne heure ! J’aime à tevoir raisonnable comme ça ! Mais ne te tracasse pas ! Nosinvités sont des gens tout simples qui se contenteront de ce qu’ily aura et pour lesquels il n’y a pas besoin de se mettre sur sontrente-et-un !
Elle pensa : « S’il sont tous commele charbonnier ! »
Mais elle n’imaginait pas qu’elle verraitarriver vers les midi, deux forts de la halle, couverts de farine,un horrible petit voyou chaussé d’espadrilles et un calamiteuxpetit vieillard tout courbé et tout ratatiné que M. Hilairelui présenta dans ces termes : « PapaCacahuètes ! »
Virginie comprit dans un éclair,M. Hilaire prenait des précautions avec le peuple.Quel homme ! Quel génie !
Elle dit :
– Hilaire, je te demande pardon, tu peuxdire à ces deux messieurs de s’éloigner avec leurs baïonnettes, jeferai tout ce que tu voudras !
Alors, il renvoya les deux sectionnaires auposte après les avoir régalés sur le comptoir ; et il embrassaVirginie.
– C’est fini ? lui demanda-t-il.
– Oui, Hilaire !
– Alors, va rejoindre nos invités dans lasalle à manger. Tu n’as à t’occuper de rien que d’être aimable. Tuverras comme tout va bien marcher. J’ai renvoyé la bonne…
– Tu as renvoyé la bonne !
– Oui, elle me gênait avec sesréflexions ! En temps de révolution, on n’a pas besoin debonne. Ça comprend mal ce qui se dit et on n’est jamais trahi quepar ces être-là, tu comprends !
– Tu as raison, Hilaire, tu as encoreraison ; d’autant plus que j’avais une bonne envie de luidonner ses huit jours… C’est incroyable ce que cette fille usait debrillant belge ! Mais qui est-ce qui servira ledéjeuner ?
– Toi donc !
– Et le déjeuner des commis ?
– Je les envoie déjeuner dehors, cinqfrancs à chacun ça vaut mieux.
– Mais tu nous ruines !
– Ils sont contents et ils n’écoutent pasaux portes !
– Bien, bien, obtempéra Virginie,rêveuse.
Le déjeuner se passa mieux qu’elle n’auraitcru.
Ces « pauvres gens » se conduisirentproprement et ne tenaient point de propos déplacés. Comme le« bougniat » s’était lavé les mains elle jugea qu’ilavait « les extrémités bien fines » pour un travailleurde son espèce. Les autres l’appelaient « monsieurFrédéric » et paraissaient le connaître depuis longtemps.« Monsieur Frédéric » appelait les deux forts de lahalle : Polydore et Jean-Jean, couramment.
Quant au clerc de notaire en savate,M. Mazeppa, et au marchand de cacahuètes, ils avaient l’air defaire bande à part et ne se mêlaient pas à la conversation quiroulait sur les événements du jour et sur la prise du Subdamoundont ils disaient pis que pendre…
Mme Hilaire se mettait enquatre pour contenter « tout son monde ». Voyant que PapaCacahuètes était fort triste et mangeait peu, elle lui adressa dedouces paroles :
– Ça va, monsieur, en ce moment, lecommerce des cacahuètes ?
– Mon Dieu ! madame, répondît levieillard avec une grande mélancolie, je dois vous avouer que lecommerce traverse une crise, en ce moment.
Puis il se tut. Et Mme Hilaireretomba dans ses réflexions. Quelles drôles de gens tout demême ! Quels singuliers convives ! Enfin, il était àprésumer qu’elle ne les aurait pas tous les jours à satable !
Comme son épouse en était là de ses pensées etde son ahurissement, M. Hilaire lui confia qu’il avait décidéde donner l’hospitalité aux deux forts de la halle,MM. Jean-Jean et Polydore, lesquels avaient eu le malheurd’être mis à la porte de leur domicile, le matin même, par leurpropriétaire, un bourgeois avare et imprudent qui avait laprétention qu’on lui payât son loyer en ces temps detrouble !
Mme Hilaire ne comprit rientout d’abord à ce qu’on lui disait, tant l’affaire lui apparaissaitmonstrueuse ! Enfin, quand il fut bien entendu qu’on allaitloger ces deux brutes, elle se leva.
Non ! non ! Cette fois, elle enavait assez vu et assez entendu !
– Où vas-tu, ma chérie ? demandaM. Hilaire. Elle s’en fut à la cuisine. M. Hilaire larejoignit :
– Quoi donc ? fit-il. Il y a quelquechose de cassé ?
Elle eut une expiration de soufflet de forgeet finit par dire :
– Tu ne voudras pourtant pas leur donnernotre lit ?
– Non ! répondit M. Hilaireavec tranquillité. Je les mettrai dans la cave. Là, ils ne nousgêneront pas !
– Dans la cave ! dans la cave où ily a le vin ! le jambon ! le cervelas ! lesprovisions de comestibles ! Dans la cave !
Mme Hilaire, pour ne pastomber, se raccrocha au garde-manger qui céda, et M. Hilairedut retenir le tout, ce qui fut, un moment, l’un des plus grandsefforts de sa vie.
Enfin Virginie retrouva l’équilibre.
– Je ne comprends plus rien à ce que tume dis, ni à ce que tu fais, et je crains bien de devenirfolle ! C’est peut-être déjà fait !
Alors, pitoyable, M. Hilaire embrassaMme Hilaire, qui eut envie de le mordre, mais qui,après ce qui s’était passé, trouva plus prudent de recevoir lacaresse avec un sourire :
– N’essaye pas de comprendre, maVirginie, et tu seras heureuse ! Sur quoi, il la laissa etalla s’enfermer dans la salle à manger avec ces gens qui étaient decondition si bizarre et que Mme Hilaire n’avaitjamais vus « ni d’Ève, ni d’Adam ».
Mme Hilaire, les jourssuivants, en vit bien d’autres !
La salle à manger était devenue comme la salled’une sorte de conseil de guerre où se rencontraient à toute heurece fantastique marchand de cacahuètes, ce petit voyou de Mazeppa,le « bougniat » et ces deux forbans qui ne quittaientplus guère la maison.
C’étaient ces deux-là, Polydore et Jean-Jean,qui tracassaient le plus Mme Hilaire : lessavoir, la nuit, chez elle, en train de faire ce qu’ils voulaient,cela « la dépassait » et « elle s’en mangeait lessangs » !
Le plus beau était que M. Hilairecontinuait de leur descendre lui-même ce qu’il appelait « leuren-cas pour la nuit » ! Et quel en-cas ! Du poulet,des primeurs, des fruits… enfin, tout ce qu’il y avait demieux ! Elle croyait rêver !
Enfin, elle avait reçu l’ordre de ne plusdescendre à la cave !
– Tu comprends, avait ditM. Hilaire, maintenant qu’il y a deux hommes qui l’habitent,ta place n’est pas là !
Mais il arriva un jour – le jour justement dela première charrette – que MM. Polydore et Jean-Jean furentabsents dans le même temps que M. Hilaire.
Virginie alluma aussitôt une lanterne, se fitouvrir la trappe et descendit l’escalier à pic qui menait à cesombre mystère.
Le désordre qui y régnait était inimaginable.Les caisses avaient été bousculées, certaines éventrées.
Le vin avait coulé des fûts, humectant le solà faire croire à une crue extraordinaire de la Seine. Un tonneau depetit vin d’Anjou mousseux était vide. Un baril de harengs saursrépandait à demi son contenu sur ce sol fangeux.
Des jambons fumés avaient disparu, ou plutôtles os qui en restaient disaient assez qu’en dépit des bons repasde la salle à manger et des « en-cas » nocturnes deM. Hilaire, MM. Polydore et Jean-Jean avaient satisfait sureux leur incroyable boulimie.
La lanterne, les soupirs et les sourdesexclamations d’horreur de Mme Hilaire sepoursuivaient au milieu de tout ce ravage, quand soudain unbruit de voix se fit entendre du côté de la réserve !
Mme Hilaire s’arrêta,tremblante. Qui donc avait parlé ?
Elle écouta encore, mais en vain, cette fois…Cependant, il n’y avait pas d’erreur. La chose était bien venue dufond de la cave, qu’une simple cloison de planches, fermée d’uneporte épaisse, séparait de la réserve…
Mme Hilaire dut comprimer,d’une main lourde, les battements de son cœur.
Elle se glissa, avec des précautions infinies,jusqu’au fond du mystérieux souterrain…
Contre la porte de la réserve, on avait roulédeux grosses barriques ! Pour empêcher de passer…
Chut ! de nouveaux murmures !
Un soupir qui ne part pas de la gorge deMme Hilaire !
Une voix de femme !
Vierge sainte ! M. Hilaire cache unefemme dans la réserve.
Tout s’explique !
Les « en-cas », toutes les douceursque M. Hilaire transporte dans la cave, tout cela n’estnullement destiné à Polydore et Jean-Jean qui, elle a pu leconstater, hélas ! se rattrapent par ailleurs… Non !toutes ces douceurs sont pour la femme !
Quelle femme ?
Une maîtresse de M. Hilaire ! Enferet damnation !
« Une de la haute », sans doute,puisqu’elle se cache comme une suspecte !
M. Hilaire a toujours eu du goût pour lesfemmes de la haute. Son dévouement à Mme lamarquise du Touchais a paru souvent inexplicable àMme Hilaire.
Et il faut que M. Hilaire y tienne, àcette femme, qui est dans la réserve, pour qu’il la fasse garderpar ces deux monstres, par ces deux dogues insatiables qui luicoûtent les yeux de la tête et ruinent son commerce !
Ah ! ah ! en vérité ! voilàdonc toute l’histoire ! Si Mme Hilaire nereconnaissait plus M. Hilaire, qu’y avait-il d’étonnant àcela ? C’était cette femme qui le lui avait changé !C’est pour elle que Mme Hilaire avait tantsouffert, pour elle qu’elle avait été humiliée, menacée, froissée,ridiculisée devant tous ! C’est à cause de cette femme queMme Hilaire n’était plus maîtresse chezelle !
– Eh bien ! on allaitvoir !
Résolue à se venger d’une façon éclatante etsachant que la vengeance est un plat qui se mange froid, l’épicièrese hâta de regagner, sans faire le moindre esclandre, la lumière dujour.
Tout à coup, Papa Cacahuètes fit sonentrée.
M. Hilaire n’était pas encore arrivé.Papa Cacahuètes alla saluer Mme Hilaire, et luiannonça que, passant par l’Hôtel de Ville, il avait appris avecjoie que M. Hilaire venait d’être nommé inspecteur desprisons !
– Mes félicitations, madame !ajouta-t-il. Tous les jours votre mari monte en grade, acquiert unenouvelle fonction ! La révolution rend hommage à ses grandesqualités de cœur et d’esprit !
– C’est bien parlé ! approuvaJean-Jean qui venait d’arriver et qui avait entendu. Nous fêterons,ce soir, cette bonne nouvelle ! On débouchera une ou deuxbouteilles de champagne !
– Et on videra un flacon de vieux rhum dela Martinique ! ajouta Polydore.
Mme Hilaire baissa les yeuxpour ne pas montrer tout le courroux et toute la haine dont ilsétaient pleins.
Tous ces misérables étaient les complices deson mari !
Enfin, l’épicier arriva et reçut sans tropd’étonnement la nouvelle de son élévation à une dignité aussiimportante que celle d’inspecteur des prisons dans un temps oùelles étaient pleines.
Le vaniteux commençait déjà à se faire auxhonneurs !
Une autre nouvelle, apportée par son ami« le nouveau bougniat », l’homme aux joues noires et auxmains blanches, parut le toucher davantage.
Il frissonna de tout son corps en entendant« M. Frédéric » raconter avec une émotion nullementfeinte la peine qu’il avait éprouvée en apprenant, quelques minutesavant son arrivée, que son prédécesseur, le brave« bougniat » qui lui avait si aimablement passé sonfonds : « Planches de sapin, lattes et houille »,avait été trouvé mort, le matin même, rue de Turenne, avec un grandcouteau planté dans le dos.
Ce brave homme était, depuis longtemps, un amide M. Hilaire et nous savons le service qu’il lui avait rendule jour où le commissaire de la section de l’Arsenal s’était occupéde mettre en lieu sûr la famille du Touchais.
N’était-ce point terrible de se voirrécompenser de ce service-là par un coup de couteau ?
Peut-être avait-il laissé échapper une paroleimprudente ? malgré les recommandations extraordinaires deM. Hilaire…
– Peut-être ce coup de couteaun’était-il que de précaution ? Oh ! abominable,épouvantable Chéri-Bibi !
Sur ces entrefaites survint à son tour, bienpâle et bien défait, ce pauvre M. Barkimel. Il sortait dutribunal révolutionnaire et avait rencontré en route un collègue,lequel avait assisté à la cérémonie de la place de la Révolution etlui avait raconté comment était mort Tissier, l’ex-vice-présidentde la Chambre, condamné par M. Barkimel !
– Il n’y a pas à dire ! exprimacelui-ci avec une certaine mélancolie, ça fait quelque chose de sedire qu’on a fait tomber la tête d’un homme ! Un homme qui,tout à l’heure, respirait comme vous et moi, parlait et tournait latête !
– Ah ! ah ! tournait latête ! Bravo pour tourner la tête ! Vous avez trouvéça tout seul : tourner la tête ! Évidemment, maintenant,il ne peut plus la tourner.
C’était l’horrible Mazeppa qui arrivait.
M. Barkimel, qui était cependant aucourant des nouvelles mœurs hospitalières de M. Hilaire,n’avait pas encore eu l’occasion de se trouver en face de cenouveau « pauvre ». Il recula épouvanté. Mais le pèreCacahuètes sortit soudain de son rêve pour présenter le jeuneMazeppa. « Mon secrétaire ! » ajouta-t-il avec unrire inattendu qui lui racla la gorge et qui effraya les autresautour de lui, plus que tout le reste.
Il pénétra le premier dans la salle à manger,et on l’entendait rire encore là-bas, tout seul, et de quelrire !
M. Hilaire, lui-même, en était toutpâle.
Quant à « Monsieur Frédéric », lebougniat « à la manque », il s’enfuit, après s’êtreexcusé auprès de Mme Hilaire de ne pouvoir accepterson invitation à dîner pour ce soir-là.
Mme Hilaire se disait enelle-même, tout au fond de sa malice avertie par sa récentedécouverte : « Jouez bien la comédie, mesbonshommes ! Il va falloir s’expliquer tout àl’heure ! » Et elle entra dans la salle à manger endonnant le bras à M. Barkimel et semblant ignorer tous lesautres convives.
– Je ne sais pas ce qu’aMme Hilaire, aujourd’hui, prononça la voix érailléede Chéri-Bibi, qui était déjà attablé comme un malotru, maiselle a un petit air qui lui sied à ravir !
Mme Hilaire ne broncha pas.Elle attendait son tour !
La conversation roula dès l’abord sur lanouvelle de l’arrestation du baron d’Askof, que publiait endernière heure le Journal des clubs. Et là-dessus, le pèreCacahuètes s’étonna de ce que l’on continuât à ignorer la retraiteoù se cachait la famille Touchais.
– Elle ne doit pas en mener large, labelle marquise ! exprima Virginie… Elle qui faisait tant lafière qu’on n’osait pas lui adresser la parole ! Où peut-elleêtre, maintenant ? Elle aura peut-être trouvé quelqu’uncomme tant d’autres pour la cacher dans sa cave !
À l’audition de cette phrase prononcée d’unevoix agressive, tous les appétits restèrent suspendus.
Hilaire frémit, ce qui n’échappa point àMme Hilaire, laquelle jouit de ce trouble avec uneférocité à peine dissimulée. Polydore et Jean-Jean seregardèrent.
Papa Cacahuètes pria Mazeppa d’aller lui faireune course et de ne revenir que lorsqu’il « lesifflerait ».
Puis, il toussa, leva ses lunettes noires surMme Hilaire et lui demanda d’une voix qui tremblaitun peu :
– Que voulez-vous dire ? madameHilaire. Il faudrait vous expliquer !
– M’expliquer ! repartit lamaîtresse femme, déjà rayonnante de l’effet produit, est-il besoinde m’expliquer ! M. Hilaire sait parfaitement ce que jeveux dire !
– Moi ? protesta l’innocent Hilaire…Mais j’avoue que je ne comprends même pas pourquoi « PapaCacaouettes » s’étonne de ce que tu viens de dire. Évidemment,cette dame peut être cachée dans une cave ou dans ungrenier !
– Cave ou grenier ! s’écriaMme Hilaire, ce n’est pas moi qui laplaindrai ! Et si jamais on la pince, cette pimbêche, avec samijaurée de Lydie et sa vieille hypocrite de Jacqueline, je seraila première à crier bravo !
– Vous la détestez donc bien ?demanda la voix sourde de Chéri-Bibi.
– Je vais vous expliquer ! intervintM. Hilaire.
– Chut ! gronda la voix deChéri-Bibi, chut ! monsieur Hilaire, n’interrompez pasMme Hilaire ! ça ne se fait pas dans lemonde !
– Oh ! sur ce chapitre, nous n’avonsjamais été d’accord, continua Mme Hilaire. Il abeau être maintenant tout ce qu’il voudra, M. Hilaire regrettecertainement le temps où il était le domestique de cesgens-là ! Il me l’a dit ! Il ne le niera pas ! Et çase dit républicain, révolutionnaire, et tout le tralala ! Moi,je ne suis qu’une femme du peuple et j’ai plus derancune !
– En voilà assez ! s’exclamaM. Hilaire…
Mais Virginie continua de glapir :
– Penses-tu ! Il la saluait toujoursjusqu’à terre ! On aurait dit qu’il en était amoureux, maparole ! Si ça n’était pas à vous faire suer ! Sanscompter qu’elle n’était pas meilleure qu’une autre, laCécily ! On a assez parlé d’elle à Dieppe quand elleavait ses rendez-vous, jusque dans les églises, avec le vicomte dePont-Marie !
Là-dessus il y eût un silence ! quelsilence !
D’abord, la parole deMme Hilaire semblait avoir frappé M. Hilaire àmort. Il ne remuait plus, ne donnait plus signe de vie.
Soudain une voix doucement éraillée, celle dumarchand de cacahuètes, fit entendre :
– Je vois que vous ne l’aimezpas !
– Ah ! non ! explosaVirginie ! Tenez, puisque je ne peux pas espérer qu’elle serama femme de chambre, je ne lui souhaite qu’une chose : c’estqu’elle soit prise, jugée et guillotinée !
Un bruit de vaisselle cassée souligna aussitôtl’importance d’un pareil souhait.
C’était Papa Cacahuètes qui venait dedégringoler sous la table avec son assiette.
Papa Cacahuètes avait cette habitude de mangersouvent sous la table, comme un chien. Il se trouvait ordinairementà son aise, le derrière par terre et ne se mêlant le plus souvent àla conversation que par des grognements.
Mais, cette fois, on ne l’entendit pasgrogner. M. Barkimel voulut rompre un silence redevenuinsupportable :
– Madame, vous êtes une vraie citoyenne.Je puis vous dire, à vous, une chose qui vous réjouira :« On est sur le point de découvrir la retraite de la marquisedu Touchais ! »
– Il y a donc un bon Dieu ? déclaraVirginie.
Quelque chose remua sous la table etM. Hilaire, pour prouver peut-être, lui aussi, qu’il n’étaitpoint tout à fait réellement mort, fit un geste sur sa chaise.MM. Polydore et Jean-Jean se balancèrent sur la leur.
– Oui, expliqua M. Barkimel. Lachose s’est passée en fin d’audience au tribunal révolutionnaire.On nous avait apporté à juger une petite ouvrière blanchisseuse quin’était pas plus blanchisseuse que moi et qui n’est autre que labaronne d’Askof ! la femme de l’ami du Subdamoun qui,lui-même, a été arrêté au café Werter.
« La baronne d’Askof, dont nous devionsrégler immédiatement le sort et qui avait peur, naturellement,d’être condamnée à mort et exécutée dès demain, nous a demandé sinous lui accorderions la vie sauve dans le cas où elle nousmettrait en mesure d’arrêter la marquise du Touchais, mère duSubdamoun !
« L’accusateur public prit sur lui de luipromettre ce qu’elle demandait si ces indications étaientsérieuses. Alors elle nous dit que la blanchisseuse qui l’avaitrecueillie, elle, la baronne, et cachée à tous sous cetaccoutrement était l’ancienne blanchisseuse de la marquise et quecette blanchisseuse avait reconnu une chemise de la marquise dansle linge que lui avait donné récemment une cliente !
À ces mots, M. Hilaire parut se trouvermal sur sa chaise et puis tout à coup poussa un cri perçant. Ons’inquiéta.
– Oh ! ce n’est rien, dit-il, c’estpassé ! Un pincement au cœur !
La vérité était qu’il venait d’être bel etbien mordu à la jambe par cette chose qui était sous la table.
Il mesura du coup la gaffe qu’il avait commiseen glissant dans le linge de la maison une chemise de la marquiseet il comprit aussi que si cette gaffe avait les conséquencesredoutables qu’il fallait dès maintenant prévoir, ce n’était pas safemme qui serait dévorée par cette chose qui était sous la table,mais lui-même, M. Hilaire, tout commissaire de section etinspecteur des prisons qu’il était !
M. Barkimel, qui ne s’apercevait point dudrame que ses paroles déchaînaient à ces côtés,continuait :
– L’accusée donna le nom et l’adresse dela blanchisseuse, rue aux Phoques.
– Rue aux Phoques ! s’écriaVirginie… mais c’est notre blanchisseuse !
– L’affaire fut un instant suspendue,reprit M. Barkimel, pendant qu’on envoyait là-bas lecommissaire aux délégations judiciaires. Ce magistrat revenaitbientôt nous annoncer qu’on avait trouvé la blanchisseuse de la rueaux Phoques pendue à l’espagnolette de sa fenêtre. Hein !qu’est-ce que vous dites de cela ? Croyez-vous que ça secomplique ! Il avait d’abord cru à un suicide, à cause d’unelettre d’amour trouvée près du cadavre, mais il n’avait pas eu depeine à reconstituer le crime ! Encore un coup des amis duSubdamoun qui avaient dû être avertis qu’on était sur la trace dela mère de leur idole ! Ces gens-là ne reculent devantrien !
– Et qu’est-ce que vous avez fait de labaronne d’Askof ? eut encore la force de demanderM. Hilaire, lequel s’était pris à suer à grosses gouttes.
– Eh ! bien, repritM. Barkimel, nous nous disposions à la condamner à mort,puisqu’elle ne nous avait servi de rien, quand elle s’écria qu’ellese rappelait parfaitement les initiales du linge de la pratique aumilieu duquel on avait trouvé la chemise de la marquise… Cesinitiales étaient…
Mais il ne put en dire davantage. Un fracaseffroyable éclata tout à coup dans la salle à manger. La lourdetable avait été renversée d’un seul coup avec tout ce qu’ellesupportait de vaisselle, de verrerie et de couverts, et étaitretombée sur les pieds de M. Barkimel qui se prit aussitôt àpousser des cris d’écorché.
Et de toute cette confusion sortait PapaCacahuètes, qui s’excusait auprès de Mme Hilaire des’être relevé un peu trop brusquement et d’avoir été, ainsi, lacause stupide de la catastrophe !
M. Barkimel, dégoûté décidément d’undîner où il n’avait trouvé aucun plaisir et où il s’était fait àpeu près écraser les pieds, prit congé d’une façon assez maussadeet gagna la porte de la rue, soutenu par le jeune Mazeppa qui avaitreçu l’ordre de le reconduire chez lui et « de le veillercomme son père ».
De leur côté, sur un signe de Papa Cacahuètes,MM. Polydore et Jean-Jean avaient prétexté d’une grandefatigue pour descendre sans plus tarder dans la cave, où leurcouchette les attendait.
De telle sorte qu’il ne resta plus dans lasalle à manger que Papa Cacahuètes, M. Hilaire etMme Hilaire.
Celle qui ne doutait plus de la personnalitéque l’on cachait « chez elle » paraissait prête àéclater.
La face congestionnée, la gorge furieuse, lespoings sur les hanches, elle attendait un mot qui serait, pourelle, le signe de l’explosion.
D’abord, Papa Cacahuètes dit, après avoirrefermé fort précautionneusement la porte :
– Je ne crois pas que cet imbécile deBarkimel se doute de quoi que ce soit, sans cela il ne serait pasvenu dîner ici de peur de se compromettre et il ne nous aurait pasraconté l’histoire !
– Je ne le crois pas, en effet, murmuraM. Hilaire qui tremblait de tous ses membres.
– Comment voulez-vous qu’il s’endoute ? commença d’éclater Virginie. Mais moi, je n’ai plusrien à apprendre.
– Madame Hilaire ! interrompit PapaCacahuètes en lui prenant le poignet dans l’étau de sa main de feret en la faisant reculer jusqu’au fond de la pièce, Madame Hilaire,je vous aime bien, car je ne saurais oublier que vous êtes la femmede mon ami Hilaire ! Laissez-moi donc vous donner le conseilde crier moins fort quand vous parlez de votre cave. Savez-vous quec’est un bienfait inimaginable pour M. Barkimel que sonimbécillité et l’ignorance où il est encore de ce qui se trouvedans votre cave… Ceux qui l’ont su, madame, en sont morts… Lebougniat qui a précédé « Monsieur Frédéric » en est mort…Votre blanchisseuse en est morte…
Il la lâcha, Elle tomba sur une chaise, commedégonflée tout à coup, et elle regardait le diabolique bonhommeavec des yeux hagards. Maintenant, Papa Cacahuètes reprit un peuplus tranquillement :
– Qu’est-ce que vous voulez que je fassede vous, maintenant madame… maintenant que vous savez cettechose-là ? C’est un secret dont vous n’êtes plusmaîtresse ! Un geste, un regard, peuvent nous trahir !Dans ces conditions, vous voyez bien qu’il fautdisparaître !
– Mon Dieu ! gémit M. Hilairequi n’était point méchant, mon Dieu ! ayez pitiéd’elle !
Virginie fit entendre un soupird’agonisante.
– Je vous donne la vie sauve, continua levieillard, après réflexion, mais, je vous répète… il fautdisparaître… et la meilleure façon que vous ayez de disparaître,pour moi, et pour tout le monde, est de descendre, à votre tour,dans votre cave, et de vous y enfermer avec la personne enquestion !
– Jam… mais elle n’acheva pas.Le flamboyant regard noir avait brûlé sa suprême résistance…
– Vous serez enfermée avec elle, madameHilaire, et, comme cette dame, dans le triste état où elle estmomentanément réduite, a besoin de petits soins, vous les luidonnerez ! Vous les lui prodiguerez ! Vous serez saservante ! son humble, son obéissante servante ! Et vouslui dénouerez les cordons de ses chaussures ! Je crois m’êtresuffisamment fait comprendre ; c’est tout ce que je puis fairepour vous !
Il tourna la tête et dit à Hilaire :
– Mon ami, soyez donc assez bon pourmettre dans une valise tout ce dont Mme Hilairepeut avoir besoin pour son petit voyage !
La Conciergerie servait pour lors de prisond’État et de dépôt provisoire des condamnés.
M. Florent, que la littératurerévolutionnaire avait perdu, et le baron d’Askof y avaient étéamenés, presque dans le même temps, si bien qu’ils se trouvèrent augreffe ensemble et furent envoyés ensemble dans une cellule où setrouvait déjà le fervent nationaliste qu’était le petit Cazo.
Désespéré, M. Florent l’était ! Ilavait été arrêté dans le moment que, ne sachant plus à quel saintse vouer, il était allé porter lui-même un article plus incendiaireque jamais au Journal des clubs.Il ne voyait plusdésormais de borne à son infortune et la station qu’il commençaitdans ce mauvais lieu ne lui faisait que trop prévoir la finprochaine de tout ceci, sans qu’il y comprit goutte, dureste !
Dès qu’on lui eût fait franchir ces sombresportes, il avait été désagréablement impressionné par le défilé desdétenus appelés ce jour-là au tribunal révolutionnaire où lesattendaient les nouveaux juges nommés par les soins de Coudry etdes clubs.
Déjà, on avait porté des coups terribles àl’ancienne magistrature. Toutefois, on n’avait osé toucher à unjuge intègre et consciencieux, le président des assises, Dimier,qui joue un rôle assez court dans cette histoire, mais suffisammentimportant pour que nous fixions un instant sa figure.
Une terrible affaire le mettait alors enpleine lumière : le procès des « bandits duNord » qui, après avoir mis au pillage la province,s’étaient abattus sur Paris dès qu’ils avaient appris que lacapitale était en proie à la révolution.
Une imprudence dans l’extraordinairecambriolage d’un musée fit mettre la main sur les principaux chefsde cette redoutable association. Or, certains eurent l’habileté dese dire les amis politiques de quelques gros bonnets de larévolution et de menacer de le prouver. Amitié politique étaitbeaucoup dire, mais il y avait eu certainement entre les uns et lesautres de fâcheuses compromissions…
Bref, deux accusés, Garot et Manol, s’enseraient certainement « tirés » si M. Dimier, qui neconnaissait que sa conscience, ne s’y était opposé et n’avaitmenacé le parquet d’un gros scandale.
De leur côté, voyant qu’on ne les relâchaitpas, Garot et Manol, bien que l’instruction fût close, commençaientà « manger le morceau ».
Ils avaient été transférés à la Conciergerieet demandaient à chaque instant à être entendus par le directeur dela prison, qui recevait leurs confidences et qui, en honnête hommequ’il était, lui aussi, en faisait un rapport et le transmettait àqui de droit.
On n’avait pas osé toucher à M. leconseiller Dimier, mais on avait fait sauter M. le directeurqui avait été remplacé par une fameuse crapule, un nommé MathieuTalbot.
Homme à tout faire, il avait comprisl’embarras de quelques-uns de ses anciens amis et avait laisséentendre que, sous sa direction, Garot et Manol pourraient« prendre de l’air », seul moyen d’éviter l’esclandre encour d’assises.
Quand M. Florent avait traversé la salledes gardes, il était passé devant deux petits escaliers étroits quiconduisaient chacun au premier étage de chacune des tours. Dans latour de droite se trouvait le cabinet de M. le directeur etdans l’autre, le cabinet du président des assises.
C’est dans ce dernier cabinet que venait detemps à autre, pour interroger les criminels, M. le conseillerDimier, l’honnête homme, bon juge, bon père de famille, noblecaractère, orné de toutes les vertus et fort estimé de Chéri-Bibilui-même, pour avoir, au début de sa carrière, émis cette opiniondans son livre sur les erreurs judiciaires, qu’il sepourrait fort bien que le célèbre et mondial bandit fût innocent dupremier crime pour lequel il avait été condamné !
M. Dimier méprisait M. Talbot qu’ilavait eu autrefois à juger et M. Talbot méprisaitM. Dimier de ce que celui-ci l’avait jugé… et acquitté avecdes considérants qui eussent déshonoré tout autre.
M. Talbot était persuadé qu’aprèsl’affaire des bandits « il aurait la peau » deM. Dimier ; il s’en était même vanté trop haut, un soir,dans un café. Or, ce soir même, en se déshabillant, il avait trouvédans la poche de son veston une demi-douzaine de cacahuètesenveloppées dans un cornet de papier sur lequel il putlire :
« Ne pas toucher à la peau de M. Dimier ».
M. Talbot, qui ne connaissait point lelangage des cacahuètes, n’avait rien compris à cette affaire quil’avait laissé, quelques instants, assez rêveur mais qui ne l’avaitpas empêché de dormir.
M. Talbot avait une ignoble faceboutonneuse, toujours enflammée d’érésipèle, et de petits yeux grisqui ne regardaient jamais en face.
M. Dimier avait une belle figure demarbre lisse, encadrée d’une magnifique barbe blanche. Son regardétait doux aux bons et dur aux méchants.
Chéri-Bibi, qui adorait la vertu chez lesautres, se serait fait tuer pour M. Dimier et n’aurait pashésité une seconde à descendre au tombeau le vilainM. Talbot, pour peu que son intérêt l’y contraignît ! etnous verrons que l’intérêt de Chéri-Bibi, en effet, le forçabientôt à ne point rester neutre dans cette lutte où le présidentdes assises tâchait de confondre deux criminels, où le directeur dela prison tentait de les faire évader et où Chéri-Bibi essayait des’en servir pour leur substituer, dans l’évasion, le commandantJacques et le baron d’Askof.
Sans avoir à anticiper sur les événements, ilnous est cependant permis de dévoiler tout de suite que tel étaitle plan du marchand de cacahuètes, plan pour la réussite duquel ilvenait de faire nommer M. Hilaire, comme nous l’avons vu dansles chapitres précédents, inspecteur spécial des prisons deParis.
La ruse seule pouvait permettre à Chéri-Bibid’espérer encore le salut du Subdamoun, ce fils bien-aimé pourlequel il aurait donné tout le sang de ses veines, celui de sesamis et aussi de ses ennemis…
Dans un cachot, le Subdamoun était gardé avecun luxe de précautions inouï. Il avait toujours quatre gardesciviques avec lui et il y avait un peloton de vingt-cinq autresgardes devant la porte, dans la galerie.
Tout cela, naturellement, sans préjudice d’unevéritable petite garnison que le nommé Talbot pouvait mobiliser encinq minutes et qui ne cessait, du reste, de parcourir la vieilleprison et de lui donner cet air de résurrection qui faisaitfrissonner jusque dans les moelles ce bon M. Florent, lequel,confondant de plus en plus cette révolution avec l’autre, secroyait plus jeune d’un siècle et demi !
Pauvre M. Florent ! Que ceM. d’Askof, qui avait été de la bande du Subdamoun, et que ceM. Cazo, qui voulait remettre le roi sur le trône de France,se trouvassent au fond d’un cachot, il n’y voyait rien àredire ; au contraire, il trouvait cela juste ; mais quelui, qui ne s’était mêlé à la politique qu’une seule fois, pourfaire l’éloge de l’état de choses triomphant et le panégyrique deshommes du jour, sous le pseudonyme du Vieux Cordelier, fût réduit àcette misère, cela ne dépassait-il point touteimagination ?
Ayant reconnu dans l’un des nouveauxprisonniers le baron d’Askof qu’il avait rencontré chez la belleSonia, le petit Cazo ne lui cacha pas ce qu’il pensait du héros etde son aventure, et de l’enchantement où il était, lui, de ce quel’affaire eût si mal tourné, puisqu’elle avait été tentée en dehorsde son roi.
Askof, très maussade et fort préoccupépersonnellement de sa nouvelle situation, ne lui répondit point et,s’étendant comme pour dormir, tourna le nez à la muraille.
Alors, l’enragé gamin s’en prit au pauvreM. Florent.
– Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici,vous ? lui demanda-t-il assez brutalement.
– Ma foi, je le demanderai à mes juges,répondit assez bas M. Florent, que tout ce verbiage éclatantparalysait. Je n’ai point conspiré, moi ! Je suis un amide la Liberté et des Droits de l’homme !
Alors ce sacré petit Cazo éclata de rire.
– Eh ! bien, mon vieux, lui dit-il,votre compte est bon, et vous ne l’avez pas volé !
– Qu’est-ce que je n’ai pas volé ?implora M. Florent avec un soupir. Expliquez-vous ! Votrerire m’effraie. Croyez-vous que nous ayons quelque chanced’échapper au supplice ?
– Aucune ! rugit le petit Cazo.Aucune, cher monsieur !
– Je n’ai jamais fait de mal àpersonne !
– On fait toujours du mal à quelqu’un,monsieur, quand on n’est pas royaliste.
– À qui donc ?
– À la France,monsieur !
M. Florent baissa le nez. Il ne luimanquait plus que d’être enfermé avec ce jeune forcené quiremplissait la prison de ses déclamations effroyablementcompromettantes.
Imitant l’exemple du baron d’Askof, il setourna lui aussi du côté de la muraille et fit le simulacre de selaisser aller au sommeil.
Quelques minutes plus tard, comme les geôliersapportaient une méchante soupe aux prisonniers et une cruche d’eau,le sacré petit Cazo reprit ses discours jusqu’à une heure avancéede la nuit.
M. Florent agonisait littéralement.
Et il crut que le moment de mourir étaitréellement arrivé quand la porte du cachot fut ouverte et pousséecontre le mur avec une brutalité qui le fit sursauter.
Dans cette triste nuit de la prison, à peineéclairée d’une flamme vacillante, apparut une haute et longuesilhouette toute ceinturée de rouge, à laquelle une autresilhouette épaisse et courbée donnait des « Monsieur lecommissaire inspecteur » à tour de bras. C’était le directeurTalbot qui faisait visiter sa prison à M. Hilaire, lequel,usant de ses pleins pouvoirs, avait fait lever M. le directeurpour qu’il l’accompagnât dans sa ronde nocturne.
M. Hilaire se disait averti par le comitéde l’Hôtel de Ville d’une entreprise d’évasion destinée à sauver leSubdamoun et son complice Askof, et il tenait à rassurer le comitédans la nuit même…
M. Florent grelottait comme si l’on eûtété en décembre. Il soulevait avec peine un buste fléchissant,tandis que le baron d’Askof, toujours allongé sur sa paillasse,avait tourné la tête du côté de « M. le commissaireinspecteur », lequel mâchait des cacahuètes et en laissatomber négligemment trois sur le nez du baron.
Trois cacahuètes, dans le langage du roi duBagne, cela veut dire : « Tout va bien ! »
Askof, renseigné et étonné tout de même queChéri-Bibi agît avec une pareille sûreté de moyens et une aussirapide audace, se retourna face au mur, après avoir déclaré qu’ence qui le concernait personnellement, les paroles de M. Cazone le dérangeaient nullement et qu’au contraire elles ledistrairaient d’autant plus, ajouta-t-il, « que Monsieur a lavoix extrêmement prenante ! »
M. Florent, interrogé à son tour, ne putréussir qu’à claquer des dents.
– Cet homme a la fièvre ! exprimaM. Hilaire.
À cette voix, M. Florent sursauta etretomba à genoux. Il venait de reconnaître M. le commissaireinspecteur.
Il s’accrocha à son habit comme un homme quise noie s’accroche à une branche du rivage.
– Tiens, monsieur Florent !Qu’est-ce que vous faites ici ? L’ex-marchand de papier àlettres éleva au-dessus de sa tête branlante des mainssuppliantes.
– Monsieur Hilaire ! Vous qui meconnaissez, vous savez bien que je suis incapable de rienentreprendre qui ne soit parfaitement honnête et ce n’est pointpour avoir écrit à la Gazette des clubs qu’il n’yavait de salut que dans les Droits de l’homme…
M. Florent ne put en dire davantage. Ledirecteur de la prison entraînait déjà M. Hilaire :
– C’est un fou ! disait Talbot enrefermant lui-même le cachot, ils sont quelques-uns comme çaqui ont la maladie de l’échafaud.
Après être sorti de chez Askof, le commissaireinspecteur, M. Hilaire, demanda à voir le Subdamoun.
Alors, toujours suivi de ses porte-clefs,Talbot se dirigea avec Hilaire du côté du cachot du commandantJacques.
Il fit écarter les vingt-cinq gardes civiquesqui veillaient dans le couloir, tout hérissé de nouvelles grillesénormes.
On avait mis à la disposition du Subdamoun unetable et une chaise. C’est là qu’il se tenait, les coudes sur latable, dans une attitude de méditation insondable, pendant desheures et des heures.
Il ne leva même point la tête au bruit qu’ilsfirent en entrant.
Ils restèrent, tous deux, quelques instants àcontempler cette immobilité.
À quoi cet homme pensait-il ?
Qu’attendait-il ? Espérait-ilencore ? Son esprit n’était-il point anéanti par la chuteformidable de ce qu’il avait conçu et si fragilementédifié ?
Songeait-il simplement qu’il allaitmourir ? Au cours de cette longue instruction, que l’onfaisait tramer dans le dessein d’offrir à la plèbe révolutionnaireune corbeille pleine des plus belles têtes de la réactionrépublicaine, agrarienne et nationaliste, il avait laissé tomberquelques rares paroles qui disaient son détachement de tout.
Ayant essayé une fois de disculper sescomplices et de prendre tout l’événement à sa charge et ayantconstaté que ce noble effort n’aboutissait à rien de sérieux, ilavait dit : « Dans ces conditions, prenez ma tête le plustôt possible et ne me demandez plus rien ! »
– J’ai besoin de parler au prisonnier,fit à voix basse le commissaire inspecteur à Talbot, et de n’êtreentendu de personne…
– Contraire au règlement ! déclaratout de suite M. le directeur.
M. Hilaire tendit au directeur unefeuille officielle sur laquelle celui-ci reconnut le timbre duComité et la signature de Coudry au-dessous de ces mots :« Ordre à tous fonctionnaires de l’administration des prisonsde faire ce que M. Hilaire, commissaire de la section del’Arsenal, inspecteur général des prisons, croira devoir leurprescrire pour la sûreté des prisonniers et le bien del’État ! »
Talbot réfléchit un instant et dit :
– C’est de la part du comité que vousdevez parler au prisonnier ?
– Si on vous le demande jamais,répliqua M. Hilaire, je vous conseille de répondre que vousn’en savez rien. Entre nous, comme je vous sais dévoué à cesmessieurs, je vous répondrai : oui ! Mission secrète,relative à Hérisson, qui aurait été tâté par le Subdamoun, etpeut-être Pagès ! comprenez-vous ? Je sais que nousavons les mêmes ennemis, vous et moi, et j’ai confiance envous ! Mais motus si vous tenez à votretête !
– Cependant, je ferai mon rapport demainmatin…
– Naturellement !
– Je ne puis vous laisserparler au Subdamoun sans le consigner.
– Vous le consignerez !
– Je vous avertis, continua le directeur,qui n’avait pas perdu toute méfiance, qu’il y a une consigne surlaquelle je ne puis passer, car elle est formelle celle-là et lepapier que vous me montrez ne la détruit pas.
– Laquelle ?
– Celle qui ordonne à mes hommes de nejamais perdre de vue, le jour et la nuit, le Subdamoun.
– Vous ai-je demandé de transgressercette consigne-là ? Pourvu qu’on ne m’entende pas, c’est toutce que je demande ! Gardez vos responsabilités, je prends lesmiennes !
Cette rapide conversation avait été tenue àvoix basse, sur le seuil du cachot.
Le Subdamoun, en effet, devait resterconstamment sous l’œil de ses gardiens.
Talbot fit reculer les cinq gardes civiquesjusqu’au fond du cachot et demeura là avec eux.
Il fit signe à M. Hilaire qu’il pouvaitse rapprocher du prisonnier.
Talbot, qui était bien décidé à ne pas perdreun geste des deux hommes, vit le commissaire inspecteur se penchersur le prisonnier et lui murmurer quelques mots qui semblèrentproduire un certain effet.
Le Subdamoun releva vivement la tête,dévisagea son interlocuteur, jeta un regard du côté où grouillaientles gardes et le directeur et dit tout haut ces mots qui furententendus :
– Ah ! ah ! c’est vous,monsieur Hilaire, commissaire de l’Arsenal !
– Je suis ici en qualité d’inspecteurgénéral des prisons, fit la voix claire de M. Hilaire.
– Mes compliments ! répartit leSubdamoun, la République vous réussit, à vous !
« Ils n’ont pas l’air très amis ! sedisait, pendant ce temps, le sieur Talbot… La conversation commencemal ! Voyons la suite ! Il sera bien malin s’il lui tirequelque chose ! »
Cependant, M. Hilaire n’avait pas l’airdémonté par ce premier résultat plutôt négatif… Il dit encore etM. Talbot put l’entendre :
– Depuis le commencement del’instruction, vous vous conduisez de telle sorte, monsieur, quevous vous faites le plus grand mal à vous et à vos amis !Libre à vous de vous perdre, mais songez que, si vous vous montriezplus raisonnable dans la conduite de votre affaire, des êtres quivous sont chers pourraient vous en remercier. Monsieur, je viensvous trouver de la part du comité de…
À partir de ces mots, M. Talbotn’entendit plus rien.
M. Hilaire, cependant, continuait deparler, mais très bas.
– Commandant, je suis venu pour voussauver. Les fonctions dont je suis investi, je ne les ai demandéesque pour vous servir vous et les vôtres ! On vous a faitsavoir que Mme la marquise etMlle Lydie étaient en sûreté. Elles sont en sûretéchez moi, dans ma cave !
« J’ai sur moi une lettre deMme la marquise que j’ai apportée dans l’espérancede vous la remettre moi-même. Ce soir, c’est impossible, mais cettelettre, je trouverai le moyen de vous la faire parvenir demain.Vous y verrez que Mme la marquise etMlle Lydie sont en parfaite santé et qu’elles vousconjurent d’avoir la plus grande confiance en moi et de faire toutce que je vous dirai.
« S’il en est ainsi, vous serez libreavant trois jours. Le plan qui vous fera sortir d’ici a étémûrement réfléchi. Il est simple : M. Talbot est décidé àfaire évader deux bandits de droit commun, Garot et Manol, que nousavons gagnés à notre cause et qui s’évaderont une autre fois. Vousprendrez donc la place de ces bandits et leurs effets et cesera le directeur de la prison lui-même qui vous mettradehors.
« Soyez donc prêt au moindre geste, à laplus petite indication qui vous viendra de moi !
Sans doute, le discours de M. Hilaireavait-il fini par émouvoir le Subdamoun, car M. Talbot vitsoudain le prisonnier quitter cette attitude d’inattention qu’ilavait affectée jusqu’alors, sortir sa tête pâle d’entre ses mainset ses lèvres remuer !
Le Subdamoun parlait donc !M. Hilaire avait réussi « à entrer enconversation ». C’était un résultat cela ! Le Subdamounavait répondu. Toutefois la réponse ne semblait pas du goût deM. Hilaire.
– Tout cela, monsieur, est très beau,mais je ne m’évade point !
– Que voulez-vous dire ?
– Avez-vous pensé, monsieur, à tous mesamis que j’ai entraînés à Versailles et qui m’ont suivi jusqu’ici…Pouvez-vous les sauver, eux ?
– Eh ! vous savez bien que c’estimpossible !
– Vous voyez donc bien que je ne puism’évader ! Comment avez-vous pu croire qu’après les avoirmenés à la défaite, je les lâcherais au moment de mourir !Monsieur, je vous remercie de ce que vous avez fait pour ma mère etpour ma fiancée. Continuez de les protéger. Dieu vous récompensera.Dites-leur que je penserai à elles jusqu’à la dernière minute etque je m’efforcerai de me montrer digne sur l’échafaud du nom desTouchais ! Dites tout cela à ma mère, monsieur, et à mafiancée. Elles pleureront, mais elles me comprendront et elles mepardonneront !
– Elles mourront ! réponditsimplement M. Hilaire, qui avait de grosses larmes dans sesbons yeux.
– Mourraient-elles moins si j’étais unlâche ? répliqua le Subdamoun d’une voix sourde, et, lescoudes sur la table, il se replongea la tête dans ses mains.
M. Hilaire pouvait s’en aller. Ce qu’ilfit.
– Eh bien ! lui demanda Talbot en lereconduisant jusqu’à la porte de la cour, êtes-vouscontent ?
– Ma foi, non ! avouaM. Hilaire, et je crois bien que ceux qui m’ont envoyén’auront point non plus lieu de l’être… Ce Subdamoun est plusentêté que l’on ne saurait dire.
Quand il se retrouva sur le quai de l’Horloge,M. Hilaire regarda autour de lui. La nuit était sombre etmaussade. Il pleuvait.
Il remonta vers la terrasse déserte d’un débitde vin.
Il n’y était point depuis cinq minutes qu’unpauvre vieux marchand de cacahuètes venait bien humblement luiproposer sa marchandise.
M. Hilaire, sans doute par pitié, luiacheta un cornet de quelques sous.
– Eh bien ? souffla Chéri-Bibi.
– Eh bien ! il n’y a rien defait ! Il refuse de s’évader ! Il ne veut pas qu’on letraite de lâche. Il mourra avec ses camarades. Il m’a chargé dedire cela à sa mère et à sa fiancée…
Le pauvre vieux marchand de cacahuètes devaitêtre décidément tout à fait malade, car il eut à peine tendu soncornet de papier au client de la terrasse qu’il s’affala sur letrottoir comme une masse.
Le client se précipita sur lui et le soulevaavec peine, et apparemment, non sans émotion.
Il lui murmurait à l’oreille des syllabes quifirent que le malheureux rouvrit enfin les yeux dans le momentqu’un monsieur fort bien mis et qui se garantissait de l’ondée avecun parapluie passait.
Ce monsieur s’arrêta pour demander d’une voixfort pitoyable la raison pour laquelle ce pauvre marchand decacahuètes avait glissé sur le trottoir.
– Ce doit être le besoin ! réponditM. Hilaire.
Alors le passant fouilla dans sa poche et tirade son porte-monnaie un billet de dix francs qu’il remit àM. Hilaire.
– Faites-lui prendre quelque chose dechaud et de réconfortant ! exprima le monsieur en s’enallant.
Alors Chéri-Bibi revint tout à fait à lui etlui cria :
– Merci, monsieur Dimier ! Dieuvous le rende !
L’accumulation des détenus politiques dans laConciergerie n’avait permis l’isolement que pour certains d’entreeux.
Et encore, il n’y avait que le Subdamoun quifût seul dans sa cellule.
Les autres étaient au régime commun, et, dansla journée, se rencontraient et se voyaient presque librement dansla cour, qui était, en quelque sorte, au centre des cachotspolitiques.
Cette cour impressionna singulièrementM. Florent, avec son aspect de cloître, ses murs jaunis, aupied desquels se promenaient les gardes civiques, le fusil chargésur l’épaule, baïonnette au canon… sa table de pierre et safontaine autour de laquelle, sur des chaises de paille, toute unesociété de jolies femmes, têtes nues, faisaient cercle avec desgrâces héroïques d’autrefois.
À l’époque qui nous occupe, les prisonnierspouvaient approcher ces dames librement ; hommes et femmes, àl’heure du plein air, se trouvaient ainsi mêlés ; et lesmalins qui avaient commencé par s’étonner de cette aimabletolérance, avaient fini par en conclure que c’était là unstratagème pour exciter à la conversation.
Ils étaient persuadés, en effet, qu’ils necessaient, dans leur prison, d’être surveillés et que leursmoindres propos étaient rapportés, par des espions, à l’abominableTalbot.
Pendant les premiers jours, chacun et chacunes’étaient donc tenus sur ses gardes, dévisageant les visagesinconnus, et se méfiant d’une parole même amie ; mais cettecontrainte ne tarda pas à paraître insupportable à tous et ce futla belle Sonia elle-même qui incita ses « invités etinvitées » à s’entretenir aussi librement dans son« cercle de la Conciergerie » que dans son salon duboulevard Pereire.
Quand M. Florent mit, pour la premièrefois, le pied dans cet endroit « select », il y avaitdéjà huit jours qu’il était enfermé.
Une fièvre intense l’avait retenu sur songrabat.
Askof, lui, n’y manquait jamais et rapportaità M. Florent des nouvelles qui n’étaient point bonnes.
C’était en vain que le comité de Salut public,de la présidence duquel Pagès avait donné sa démission, avait voulufaire entendre des paroles de modération au comité de surveillance,c’est en vain que ce qui restait de l’Assemblée nationale, essayantde se ressaisir et de réagir contre le torrent de cette fureurvengeresse, suppliait Coudry et ses hommes de ne point« recommencer les erreurs du passé », Coudry, acclamé partoutes les sections, était en passe de devenir le maître de Pariset Paris, déjà, se dressait contre Versailles.
Enfin, pour couronner ce sinistre tableau, lebaron avait encore glissé à l’oreille de M. Florent qu’ilétait fort possible que, pour calmer l’opinion publique,le gouvernement de l’Hôtel de Ville, comme on commençait déjà àl’appeler, imitât les fameux massacres de septembre.
– Ah ! mon Dieu ! avait soupiréM. Florent en claquant de la mâchoire, les massacres deseptembre ! est-il possible !
– Bah ! avait philosophé le baron,que l’on meure d’un coup de pique ou du couperet, c’est toujours àpeu près la même chose, allez ! L’ennuyeux est de mourir quandon tient encore à la vie !
M. Florent tenait encore à la vie, lebaron d’Askof y trouvait aussi bien des charmes, surtout depuisqu’il avait revu la belle Sonia et que son amour pour cettemagnifique créature avait pris des proportions quasi héroïques, aumilieu des circonstances dans lesquelles il se développait.
Askof était tout étonné de n’être pas encoredehors et de n’avoir pas revu l’envoyé de Chéri-Bibi, cecommissaire inspecteur qu’il avait contribué si curieusement àfaire nommer à ce poste par sa propre arrestation, à lui,Askof.
Le baron désirait ardemment d’être libre pourtravailler à la délivrance de sa belle amie qui lui avait fait, dureste, le plus tendre accueil.
Mlle Liskinne ignorait toutela part que le baron avait prise dans la catastrophe commune, maisl’eût-elle connue qu’elle lui eût pardonné quand même.
N’avait-elle point pardonné à Lavobourg quiles avait tous livrés ?
– Vous avez commis un crime, monami ! avait-elle dit à son amant, mais c’est un crimed’amour ! Baisez-moi la main !
Lavobourg s’était jeté sur cette main, avecmélancolie. Askof l’avait prise avec passion.
Quand M. Florent pénétra dans la cour, lasociété y était brillante.
Ces dames et leurs « cavaliers »jouaient à la main chaude.
La Tiffoni, Lucienne Drice, Yolande Théry,dont les amants avaient déjà passé devant le tribunalrévolutionnaire, ou allaient porter leur tête sur l’échafaud,toutes ces belles maîtresses de la République, en attendant leurtour de manifester publiquement leur courage, s’essayaient dans leparticulier à montrer une indifférence joyeuse pour le destin quiles attendait.
Dans le moment, c’était Lavobourg qui était àgenoux devant Sonia, la tête enfouie dans sa jupe, une main ouvertedans le dos.
Et cependant que ces dames s’amusaient àdonner à Lavobourg, ainsi aveuglé, de grandes claques dans la main,le baron d’Askof, penché sur le cou nu de la belle Sonia, semblaitmoins lui parler de près que l’embrasser derrière l’oreille.
La moitié des détenus étaient amoureux deMlle Liskinne, et, avant que de grimper autribunal, d’où on les voyait rarement redescendre, ils luienvoyaient des « poulets » qu’on lisait en commun et quifaisaient agréablement passer une heure ou deux.
Depuis deux jours, on s’amusait bien d’unM. Saw, qui avait été comme M. Florent incarcéré pouravoir envoyé aux journaux les plus avancés des articles extrêmementviolents ornés de toute la rhétorique des anciens Montagnards.
Comme tant d’autres, M. Saw était tombéamoureux de la belle Sonia et il ne le lui avait point caché.
– Hélas ! madame, avait-il tout desuite ajouté, car c’était un galant homme, mes amours ne sont pointdangereuses. Ayant passé toute ma vie dans les livres, elles sontpurement littéraires. Ainsi ai-je aimé Mme Roland,la belle Lucile, Thérésa et leurs compagnes, ainsi vous ai-je aimé,madame, vous qui leur ressemblez tant par le cœur et par l’espritet qui les dépassez par la beauté !
La Tiffoni, Lucienne Drice et Yolande avaientapplaudi M. Saw et celui-ci avait trouvé encore desgalanteries à leur adresse, renouvelées de ses lectures.
– Mesdames, leur avait-il dit,amusez-vous, vous ne vous amuserez jamais autant que vos aînéesfrançaises ! Ah ! si j’avais seulement ici mesMémoires de madame Elliot ! vous verriez comment ons’amusait aux Carmes, à la Conciergerie et ailleurs ! et celavous donnerait peut-être l’audace, ajouta-t-il avec quelque maliceet clignant des yeux, et vous inciterait à d’autres jeux que ceuxde la main chaude, des quatre coins et de colin-maillard !
On traita M. Saw de vieux polisson ;il n’en fallut point davantage pour qu’il fît une démarche aux finsde prêter certains livres qu’il avait chez lui àMlle Sonia Liskinne. Il demanda que son guichetierfût autorisé à aller lui-même, en une heure de loisir, les réclamerà sa femme de ménage.
Cette prière fut transmise hiérarchiquement àM. le directeur Talbot, lequel en fit part aussitôt àM. le commissaire inspecteur.
– Je trouve, déclara M. Hilaire enfronçant ses augustes sourcils, je trouve à cette demande uneallure des plus louches ! Une pareille préoccupation delecture, dans un moment où M. Saw et cette dame Liskinne vontpasser devant leurs juges, ne cacherait-elle point quelqueentreprise dont nous pourrions ne pas avoir entièrement à nousféliciter ? Je ferai la commission moi-même et je verrai biende quoi il retourne !
M. Talbot donna raison à M. Hilaire,et c’est ainsi que le lendemain, qui est le jour qui nous occupe,M. Florent vit entrer dans la cour M. le directeur etM. Hilaire lui-même qui passa tout près de son ancien ami etn’eut point l’air de l’avoir même aperçu.
Mais M. Hilaire portait sous le bras unvolume qui attira tout de suite l’attention de l’ex-papetier.
À l’aspect de cette reliure noisette usée etsale, et de certain gaufrage spécial de son invention, le sang deM. Florent, comme on dit, ne fit qu’un tour.
M. Hilaire portait maintenant le livre àla main et M. Florent allongea le cou pour voir s’iln’apercevait point sur l’une de ses faces cette étiquette rouge quiavait été sa gloire, à lui, Florent, pendant plus de vingt ans, etsur laquelle on lisait :
« CABINET LITTÉRAIRE DES FRANCS-BOURGEOIS. »
Mais cette étiquette, il ne la découvritpoint, et sans doute l’avait-on grattée !
Ah ! s’il pouvait être sûr que ce livrelui avait été dérobé, peut-être avant de mourir aurait-il laconsolation d’apprendre le nom du misérable qui avait, pendant desannées, pillé sa « bibliothèque circulante » sans qu’ilpût le soupçonner jamais, et qui avait fâcheusement empoisonné sesdernières années de commerce et de littérature !
Comme il en était là de ses angoisses et deses hésitations, M. Florent reçut un coup au cœur enapercevant M. Saw, son ancien client, qui pénétrait dans lacour en saluant ces dames.
M. Talbot appela M. Saw et lui ditque M. le commissaire inspecteur s’était rendu lui-même audomicile du prisonnier, avait visité sa bibliothèque qui était d’ungoût déplorable et digne de la confiscation. Cependant il avait eutout de même la bonté de lui rapporter l’un de ces volumes qu’ilavait parcouru et qui avait trouvé grâce devant lui. M. Sawpouvait donc prêter ce livre à ces dames, pour leurdistraction.
Pendant que M. le directeur parlait etque M. Saw l’écoutait, M. Hilaire, toujours ceinturé desa magnifique écharpe rouge, s’avançait vers la belle Sonia et,après l’avoir saluée, lui remettait le livre en disant :
– Vous voyez, madame, que nous ne sommespoint des tigres ! Amusez-vous bien pendant qu’il en est tempsencore et lisez vite ! car ni vous ni moi ne sommesmaîtres de l’heure !
– Je vous remercie de laprécaution ! répondit Sonia en souriant, et je vouspromets de ne point perdre de temps.
Aussitôt elle ouvrit le volume et lut touthaut le titre, d’une voix qu’elle essaya d’affermir, mais quitremblait un peu : « Mémoires sur la Révolutionfrançaise, par Mme Elliot, traduit del’anglais par le comte de Baillon, avec une appréciation originalede Sainte-Beuve. »
Évidemment, ce n’était point ce titre quifaisait trembler la voix de la belle Sonia, mais bien ce qu’ellepouvait lire au-dessus et qui y avait été collé :
« Lettre des comitéscontre-révolutionnaires de Lyon, de Bordeaux, de Toulouse, deMarseille, de Lille, de Nancy et de Tours au commandant Jacques duTouchais, prisonnier des ennemis de la nation. »
Nul, à l’exception de Lavobourg et du barond’Askof, ne s’était aperçu de cet émoi.
M, Hilaire avait entraîné M. Talbot etM. Saw lui-même dans le fond de la cour et là leur tenait despropos qui devaient être fort intéressants, mais que l’histoire dela seconde Terreur française n’a pas enregistrés.
Quant à M. Florent, il était moinspréoccupé par la lectrice que par la reliure.
Il avait reçu une nouvelle commotion àl’énoncé du titre et il ne doutait plus que ces Mémoiresqui avaient figuré dans sa bibliothèque ne fussent à lui !
Ah ! s’il eût pu avoir le livre en main,ne fût-ce qu’une seconde !
Tout doucement, il se glissait du côté dugroupe qui faisait cercle autour de Sonia, mais alors il arriva quele baron d’Askof se détacha de ce groupe et vint à lui avec unegrande affectation d’amitié.
Il lui serra la main.
– Vraiment ! monsieur Florent !mon cher compagnon de chaîne ! comment vous êtes-vous décidé àsortir, monsieur Florent ?
M. Florent essayait de résister au baronqui, en même temps qu’il l’étourdissait de son verbiage,l’entraînait dans une galerie. Mais Askof ne le lâchait pas.M. Florent finit par lui dire :
– Écoutez, monsieur, il ne s’agit pointde tout cela, mais du livre…
– Ah ! ah ! il s’agit dulivre ! Et de quel livre ?
– Mais du livre que M. lecommissaire inspecteur a rapporté de chez M. Saw, sur lesindications de ce peu délicat personnage…
– Vous connaissez donc M. Saw,monsieur Florent ?
– Si je le connais, il a été client de mabibliothèque circulante pendant plus de vingt ans ! et je voisbien, hélas ! que de nombreux volumes de ma bibliothèque ontcessé de circuler…
– Monsieur Florent, vous avez del’esprit !
– Je ne sais point si j’ai de l’esprit,mais je voudrais bien avoir mon livre… queMlle Liskinne me le passe seulement un moment et jesaurai bien lui prouver que ces Mémoires deMme Elliot sont à moi !
– Si vous avez vraiment de l’esprit,monsieur Florent, déclara brusquement et sur un ton étrange lebaron, vous comprendrez qu’il ne faut pas insister pour avoir celivre, monsieur Florent !
– Et pourquoi donc ? demandaM. Florent, interloqué.
– Parce que je n’aime point lesmouchards ! répliqua le baron en prenantM. Florent aux épaules et en le regardant d’une façonterrible.
Persuadé qu’il avait fait une impressionredoutable sur M. Florent, le baron se détourna alors dupauvre homme et regagna le petit cercle que Sonia et ses amiesfaisaient au centre de la cour, tandis que les autres prisonniersse promenaient autour d’eux.
Sonia parcourait rapidement les feuilletscollés de la lettre au commandant Jacques, lettre qui commençaitainsi :
« Commandant ! la France n’a plusd’espoir qu’en vous, et cependant nous venons d’apprendre que vousavez refusé d’user du seul moyen d’évasion qui pourrait voussauver ! Vous n’en avez point le droit, commandant… »
À ce moment, un certain brouhaha et unimportant murmure qui s’élevaient au fond de la cour attirèrentl’attention générale. On détourna les yeux du côté de ce tumulte etalors Sonia vit s’avancer, parmi la foule des prisonniers quiaccouraient pour le mieux voir, le Subdamoun lui-même.
Il était d’une pâleur de cire. On eût dit unLazare sortant du tombeau. Mais, dans cet aspect funèbre, il avaitconservé ces admirables lignes du visage qui sont la marque du plusferme et du plus noble caractère. Hélas ! il ne pouvait plusavoir que la volonté de cacher au profane le désespoir d’une âmeécrasée par un trop lourd destin !
C’est en vain que Talbot, l’épaule appuyée àun pilier de la galerie, qui le protégeait de son ombre, guettaitchez cette illustre victime la manifestation passagère de la pluspetite défaillance.
Dans le morceau de pain qu’il avait rompu, àson petit déjeuner du matin, le commandant Jacques avait trouvé,sur une infime parcelle de papier, la phrase qui lui avait dicté saconduite. Il ne douta point que tout ceci ne tendît à rien moinsqu’à le faire revenir sur la volonté qu’il avait de ne se prêter àaucune tentative d’évasion, mais, par respect pour sa mère, il fitce qu’elle lui demandait.
Sonia s’était levée en l’apercevant, et sonémotion était telle que la belle artiste était devenue, pour lemoins, aussi pâle que lui !
Il eut, à son intention, son premier et tristesourire. Leurs regards se croisèrent et la vie de l’amour revint,en un instant, apporter des couleurs aux belles joues de lacaptive.
Elle ne fut point maîtresse de l’élan qui lajeta vers lui et presque dans ses bras. Dans ce moment, il compritqu’il avait eu pour cette adorable femme autre chose qu’un capricecoupable.
Et il s’avoua le crime qu’il commettait enaimant Sonia. Pauvre Lydie ! N’était-elle donc plusaimée ? Qui donc eût pu le prétendre ou tout au moinsl’affirmer ?
Nous touchons là au mystère du vaste cœur deshommes, sollicités par deux objets également aimables, mais siabsolument différents qu’on peut lui trouver, à ce cœur et surtouten temps de révolution, des excuses d’apprécier pleinement la vertude l’un sans avoir le courage de rejeter la séduction del’autre.
Ils ne surent d’abord que se dire et leurtrouble eût appris leur secret à un enfant.
Heureusement que le baron d’Askof était làpour sauver la situation.
Il protesta avec une joie bruyante, du plaisirde tous à revoir le Subdamoun. Il affirma que, depuis le premierjour, il ne manquait que Jacques pour qu’on pût se croire à l’unede ces petites fêtes intimes de l’hôtel du boulevard Pereire, fêtesqui n’avaient rien perdu de leur charme pour avoir été transportéesjusque « dans l’antichambre de l’échafaud ! »
– L’échafaud ! murmura Jacques.C’est vrai ! Mes pauvres amis ! Mepardonnerez-vous ?
– Nous vous remercions ! s’écria unci-devant… Nous vous remercions, car il n’était plus possible devivre dans cette abominable époque !
– Ce n’est pas à nous à vouspardonner ! interrompit encore Sonia… et elle ajouta, àmi-voix : « Ceux qui ont besoin du pardon l’ont déjàreçu, par mes soins et en votre nom… »
Ce disant, elle lui désignait le malheureuxLavobourg qui faisait une bien pitoyable mine dans son coin.
Le Subdamoun n’hésita point. Il s’avança verslui et lui tendit la main. Lavobourg accueillit ce geste amicalsans enthousiasme, car il eût oublié facilement toute l’horreur desa propre traîtrise politique pour ne se souvenir que d’avoir ététrompé par cet homme qui lui pardonnait !
– Allons ! Lavobourg, dit Jacques,nous allons tous mourir, tous comparaître bientôt devant notre seuljuge… Pardonnez-moi comme je vous pardonne !
Lavobourg fit signe de la tête que c’était unechose entendue.
Sonia fit asseoir Jacques près d’elle, et,persuadée qu’aucune des paroles échangées n’échappait aux oreillesde la police privée de M. Talbot, elle prit soin de conteravec une coquetterie légère et négligente l’emploi de son temps, ences longues heures de captivité.
– Nous lisions les Mémoires deMme Elliot ! C’est épouvantable et charmant…Tenez, commandant ! à vous de lire ! Moi, je suisfatiguée !
Et elle lui remit le volume, en adressant auSubdamoun un coup d’œil qui le mit tout de suite en éveil.
Il comprit qu’il tenait entre ses mains lemystère qui le poursuivait depuis le matin.
Il ouvrit le livre, négligemment et sut nemarquer aucune surprise quand ces lignes lui sautèrent auxyeux :
« Commandant, la France n’a plus d’espoirqu’en vous, et cependant nous venons d’apprendre que vous avezrefusé d’user du seul moyen d’évasion qui pourrait voussauver ! Vous n’avez point le droit,commandant ! »
Il lut tout haut un passage…
– Plus loin ! fit Sonia, j’ai déjàlu cela !
Et, se penchant vers lui, lui faisant sentirsa chaude haleine, le frôlant de son bras nu, elle feuilleta lespages… et encore ces lignes passèrent sous les yeux ducommandant :
« Si vous le voulez, commandant, rienn’est perdu ! vous pouvez encore sauver laFrance ! »
Et plus loin :
« Vous n’avez pas le droit de vousrefuser ! Vous n’avez pas le droit de déserter dans lamort ! »
Plus il lisait, et plus il était troublé, plusil se sentait faiblir dans sa sinistre résolution.
À la fin, il comprit que la véritable lâchetéserait de ne point tenter le suprême combat.
Sonia fixait sur lui des yeux ardents, oùLavobourg et Askof ne virent que de l’amour.
Seulement, si Lavobourg ne s’en montraqu’accablé, Askof sentit monter en lui le flot de la haine, etd’une impitoyable jalousie. Jusque sur les marches de l’échafaud,ce frère qu’il abhorrait venait lui voler les sourires et lesregards de Sonia. Dans le moment que le baron croyait l’avoirreconquise, Jacques n’avait eu qu’à se présenter pour qu’elle luiéchappât encore.
Jacques referma le volume et le tendit à Soniaqui retint à la fois entre ses mains le livre et la main deJacques.
– Eh bien ? Qu’en pensez-vous ?lui demanda-t-elle, avec une intention certaine dans le regard.
Askof ne voyait plus que ces doigts qui sefrôlaient, que ces mains qui se prenaient et, fou de rage, ne semaîtrisant plus, il allait se jeter sur le livre et le leurarracher des mains comme une brute, quand il fut devancé dans cemouvement par l’intervention bien inattendue d’un prisonnier,auquel certainement personne ne pensait plus !
C’était M. Florent que le sentiment de lapropriété et de son juste droit avait poussé jusque-là et qui,s’étant emparé du bouquin, proclamait d’une voix rauque :« Ce livre est à moi ! je le garde ! »
Toute la compagnie, stupéfaite, et biennaturellement offusquée, s’était levée ; mais ceux qui, commeSonia et le Subdamoun, et aussi comme M. Hilaire,connaissaient tout le prix de ce livre ne purent s’empêcher detrembler d’effroi.
M. Hilaire était accouru derrièreM. Talbot, lequel ne comprenant rien à ce qui se passaitexigeait des explications immédiates.
M. Florent ne se fit point faute de luien donner.
– Monsieur le directeur, ce livre est àmoi, et je le prouve ! Il appartenait à ma bibliothèquecirculante. Je l’ai cherché pendant des années… et je comprendsmaintenant comment je le retrouve ici, puisque je vois dans cettecour mon ancien client, M. Saw !
Mais déjà M. Saw était surM. Florent et tentait de lui arracher le livre :
– J’ai acheté cet ouvrage !s’écriait M. Saw, avec toute l’indignation outrancière de lamauvaise foi… je l’ai acheté de mes deniers et je vous défends deme traiter de voleur !
– La preuve que vous êtes unvoleur ! tempêta M. Florent, je vais vous ladonner ! Il y a dans ce livre, une grande tache de café aulait que je saurai bien retrouver…
Et M. Florent allait ouvrir lesMémoires de Mme Elliot devant tout lemonde et découvrir ainsi ce que nous pouvons appeler « le potaux roses » quand M. Hilaire allongea la main à son touret prétendit, lui aussi, à s’emparer du volume.
– C’est moi qui ai apporté ici cetouvrage ; je le remporte ! fit-il, plus ému qu’il ne levoulait paraître.
Quant à Sonia, elle défaillait et il luifallut s’asseoir quand elle vit le livre échapper aux mains tenduesde M. Hilaire pour aboutir à celles deM. Talbot !
C’était M. Florent qui faisait ce beaucoup-là !
– Tenez, monsieur le directeur !tenez ! regardez vous-même si elle n’y est pas la tache decafé au lait !
Et, cette fois, il ouvrit le livre, lefeuilletant hâtivement !
M. Hilaire était blême ; leSubdamoun, prêt déjà à recevoir ce nouveau coup de la fatalité,avait croisé les bras. Askof ricanait. Les quelques personnages quiavaient pu voir ou deviner, par-dessus l’épaule du lecteur et de lalectrice, une partie du mystère avaient le cœur étreint par uneindicible angoisse…
Encore une seconde et la supercherie allaitêtre découverte !
Soudain, une porte claqua et une voix destentor résonna dans la cour : « Appel des accusés devantle tribunal révolutionnaire ! » et le premier nom jetépar cette voix terrifiante fut celui de M. Florent.
M. Florent, qui allait tourner la page,s’abattit comme une masse.
– C’est bien fait ! dit M. Saw…mais aussitôt le nom de M. Saw ayant retenti après celui deM. Florent, il chancela à son tour et dut s’agripper àM. Talbot pour ne point tomber.
M. Talbot, pour se débarrasser deM. Saw, tendit le livre à M. Hilaire qui le mit danssa poche.
Maintenant, on ne souciait plus du livre. Ledirecteur lui-même l’avait oublié ! Il s’occupait, après avoirsecoué frénétiquement M. Saw, qui ne voulait point le lâcher,de faire jeter un seau d’eau fraîche sur la figure congestionnée deM. Florent, puis de faire aligner contre le mur les malheureuxqui allaient être conduits au tribunal.
M. Florent, sous la douche, était revenuà lui. On avait fini de le relever assez brutalement et, cependantque tout ce pauvre monde, destiné au bourreau, prenait de gré ou deforce le chemin qui conduisait au tribunal, l’ancien libraires’efforçait d’expliquer aux guichetiers et aux gardes civiquesqu’il était victime de la plus déplorable erreur. On avait beau luidire de se taire, il ne voulait rien entendre. Il finissait mêmepar crier comme un sourd, malgré les coups de crosse, et cela sousprétexte qu’à cause de sa timidité, il lui serait impossible, toutà l’heure, de prononcer un mot devant les juges.
Dans la cour, Mlle Liskinne,revenue d’une forte émotion, et se sachant loin des regards deTalbot, qu’Hilaire venait d’entraîner, Sonia s’était rapprochée duSubdamoun et reprenait :
– Voyez, mon ami, votre devoir est toutindiqué, et je suis stupéfaite que vous ayez attendu jusqu’à cejour pour le comprendre.
– J’ai cru tout perdu ! murmura-t-ilet je n’ai point voulu vous quitter, vous, personnellement,après vous avoir amenée jusque-là.
– Ne vous occupez point de moi,je vous en conjure, fit-elle en lui serrant furtivement lesmains.
– Je ne m’en irai point cependant d’icisans vous ! affirma-t-il.
– Je vous prendrais pour un enfant si unetelle considération pouvait vous arrêter en chemin !
– C’est que je vous aime,Sonia !
– Mon Dieu ! gémit-elle, et elles’arrêta une seconde, car la vie semblait s’être arrêtée en elle,tant l’accent de cette voix l’avait frappée au cœur. Jamais il nelui avait dit : « Je vous aime ! »
– Taisez-vous ! murmura-t-elle,craignez de commettre un sacrilège…
– Il n’y a point de pire sacrilège que dementir à l’amour. Je vous dis la vérité, Sonia : c’estvous que j’aime !
– Ah ! le bourreau peut venir,fit-elle, en fermant les yeux…
– Le bourreau ! fit-il. Qu’il viennedonc ! et laissez-nous mourir tous les deux !
– Quittez ces lieux, lui répondit-elle,il n’est pas possible que ces choses durent et elles cesseront toutde suite si le Subdamoun le veut. Soyez libre, Jacques !promettez-le moi, jurez-le !
– Oui, fit-il, c’est promis ! jeserai libre pour vous délivrer !
M. Florent eût peut-être continué à seconduire devant le tribunal révolutionnaire d’une façon indigne desa haute infortune si, en entrant dans la vaste salle où lescrosses des sectionnaires l’avaient si brutalement poussé, iln’avait reconnu au centre de l’appareil judiciaire M. Barkimellui-même.
Oui, en vérité, le hasard ou la Providenceavait voulu que M. Barkimel présidât le tribunalrévolutionnaire, le jour même où M. Florent allait êtrejugé !
Celui-ci en conçut immédiatement un immenseespoir et c’est alors que, soutenu par cette idée que tout n’étaitpas encore perdu pour lui et mesurant la honte qu’il y aurait àétaler sa pusillanimité devant un homme qu’il avait toujoursconsidéré comme son inférieur, c’est alors, disons-nous, qu’ilparvint à se redresser en une posture qui ne manquait pointd’affecter quelque noblesse :
– Silence ! glapit tout à coup unaffreux bonhomme qui faisait fonction d’huissier et qui avait ungrand sabre sous le bras.
Du reste, dans ce singulier tribunal, tout lemonde, excepté les accusés, bien entendu, avait un sabre.
M. Barkimel lui-même, en habit gris,ceinturé d’une magnifique écharpe, avait un sabre au côté.
Il était assis devant une table sur laquelleon voyait des papiers, une écritoire, des pipes et quelquesbouteilles. À côté de lui étaient les assesseurs ; puis, unedouzaine de personnes assises ou debout qui étaient les jurés etdont deux étaient en veste et en tablier.
L’accusateur public, mal peigné et dont lalèvre féroce laissait tomber une moustache formidable, se tenaitdans le coin de droite, derrière une petite table surchargée dedossiers.
En présence du président, trois hommessurveillaient un prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans.Deux gardes civiques s’avancèrent vers M. Barkimel, demandantà présenter au président, en faveur du vieillard que l’on était entrain de juger, et qui paraissait bien peu redoutable, une pétitionde la section de Saint-Sulpice ; mais M. Barkimel, d’uneterrible voix de rogomme que M. Florent ne lui connaissaitpas, leur répondit « que ces demandes étaient inutiles, pourles traîtres ! » et il se versa un grand verre de vinqu’il vida d’une lampée, en regardant le ministère public, commes’il lui disait : « À votre santé, monsieurl’accusateur ! » Alors le prisonnier s’écria :
– C’est affreux ! Votre jugement estun assassinat !
– Vous dites tous ça ! s’écriaM. Barkimel. Vous finissez par nous ennuyer !
Mais l’honorable vieillard était secoué parune sainte colère.
– Les générations futures, s’écria-t-ilencore, se refuseront à croire que ces forfaits ont pu avoir lieuchez un peuple civilisé, en présence d’un corps législatif.
– Je m’en f… des générationsfutures ! emmenez-le, ordonna M. Barkimel, après avoirconsulté de l’œil tous les jurés qui levaient la main pour lacondamnation.
Le vieillard fut entraîné rapidement.
« Mais il est épouvantable ! se ditM. Florent. Quel juge terrible ! et comme il boit !avertissons-le tout de suite de ma présence ! »
Et M. Florent toussa.
Aussitôt M. Barkimel redressa vivement latête et aperçut M. Florent. Visiblement, il pâlit et se mit àprononcer quelques paroles sans suite qui semblèrent étonner sesassesseurs.
– Notre président boit trop, déclara l’und’eux, et il éloigna le verre et la bouteille.
L’habitude de « consommer » du vinaux audiences du tribunal révolutionnaire avait été priserécemment, à la suite des grandes chaleurs. D’abord, on avaitapporté de l’eau, car on étouffait tellement dans la salled’audience que les juges qui siégeaient pendant des heuresenduraient un véritable supplice. Et puis ce fut de la limonade.Enfin, chacun apporta ce qui lui faisait plaisir.
– À l’Assemblée, disaient ces magistratsd’un jour, les représentants du peuple ont bien coutume de soutenirla force de leurs discours avec les liqueurs et le cru de leurchoix, qui donc aurait le courage de refuser un verre de vin à unjuge qui a besoin de tout son courage pour ne point se laisserattendrir par les larmes hypocrites des ennemis de lanation !
Mais était-ce bien le vin qu’il avait bu quitournait ainsi sur le cœur de M. le président Barkimel et lefaisait si pâle… et pendant quelques secondes, sibalbutiant ?
M. l’accusateur public ne semblait pointpartager, à ce point de vue, l’erreur des juges assesseurs.
Sans doute avait-il surpris le coup d’œiléchangé entre les deux hommes ; sans doute avait-il été avertique quelque anomalie pourrait se produire ce jour-là dans le coursde la justice révolutionnaire, toujours est-il que l’homme à laterrible moustache se leva et prononça ces menaçantesparoles :
– Si monsieur le président n’y voit aucuninconvénient, nous allons maintenant juger l’accusé Florent. Commele dossier que je viens de faire passer au tribunal le démontrenettement, il a mérité, même aux yeux les plus prévenus en safaveur, dix fois la peine de mort !
Par ces mots prononcés sur le mode glacé,M. Barkimel se sentit visé au moins autant que M. Florentlui-même.
Il comprit que la minute était aussi gravepour le juge que pour l’accusé ; aussi, rassemblant toutes sesforces morales, il parvint à surmonter un émoi qui pouvait lui êtrefatal et il déclara d’une voix sourde :
– Je ne vois aucun inconvénientà ce qu’on juge immédiatement l’accusé Florent. Gardes !amenez-le devant moi !
M. Florent sentit des mains quis’appesantissaient sur ses épaules. Aussitôt, il s’écria :
– Je suis innocent ! Je suis unpartisan inéluctablede la révolution ! Vous necommettrez point le crime de vous souiller de mon sang !J’ai confiance dans mes juges !
Cette dernière phrase, dite d’une certainefaçon par M. Florent, fut trouvée horriblement compromettantepar M. Barkimel. Celui-ci répliqua aussitôt en fronçant lesourcil et sans regarder M. Florent :
– Le sang des ennemis de la nationest, pour les yeux des vrais patriotes, l’objet qui les flatte leplus !
M. Florent n’en pouvait croire sesoreilles. Était-il possible qu’une pareille phrase lui eût étéadressée, à lui, par M, Barkimel ? Il sentit que ses idéescommençaient à se brouiller dans sa tête et il redouta de manquerde sang-froid, une fois de plus, et de se perdre àjamais !
– Je suis heureux, monsieur le président,déclara l’accusateur public, de vous voir dans de pareillesdispositions à l’égard de l’accusé Florent. Des rapports secretsm’avaient donné à entendre que vous étiez son ami et que voustenteriez tout pour le sauver !
– Moi ! s’exclama M. Barkimel,en mettant la main droite sur son cœur. Moi ! sauver un ennemide la nation ! Je ferais cela, moi ! qui ai donné icimême tant de preuves de mon civisme !
Et il ajouta, toujours sans regarderM. Florent :
– Du reste cet homme n’est point monami !
M. Florent claquait des dents ! Ilne savait plus, cette fois, si M. Barkimel ne le lâchait pointtout à fait ! s’il ne le répudiait point, en vérité !
– Les rapports secrets, continuaitimperturbablement l’accusateur public, vous représentent commene pouvant vous passer l’un de l’autre !
M. Barkimel se leva. Il paraissaitlui-même l’accusé. Aussi redressa-t-il la main pour attester qu’onle calomniait. Sans doute, il connaissaitM. Florent ; mais de là à être son ami !
– J’en appelle àM. Florent… s’écria-t-il. Nous n’avons jamais pu nous entendresur rien ! Est-ce vrai, monsieur Florent ? Je m’en remetsà la bonne foi de l’accusé !
– Il est exact, répondit, comme dans unrêve, l’accusé, il est exact que nous avons eu quelques petitesdiscussions !
– Dites que nous nous disputions toute lajournée comme des chiffonniers ! Dites donc cela,monsieur ! et vous aurez dit la vérité !
M. Barkimel s’échauffait, car il était deplus en plus persuadé que l’affaire pouvait tourner aussi mal pourlui que pour M. Florent. À cette lumière, voilà que lesdiscussions d’autrefois lui apparaissaient comme autant de crimesqu’il était de son devoir de reprocher à monsieurFlorent.Il s’exalta au souvenir de querelles qui pouvaient lui être siutiles !
– L’accusé devrait rougir, s’écria-t-il,de qualifier de petites discussions de véritables polémiques où jem’efforçais toujours de défendre la révolution !
– Oseriez-vous dire que jel’attaquais ? implora le pauvre Florent d’une voix angoissée,car il voyait bien qu’il n’avait plus à compter sur son amiBarkimel et qu’il s’était trompé jusqu’à cette minute sur leshonnêtes dispositions de ce redoutable magistrat.
– Si je l’oserais ! Vous ne parliezde cette révolution, monsieur, que pour la tourner enridicule, pour la comparer à la Révolution française, à l’ancienne,à la seule, disiez-vous, à la grande, à celle qui avait connu lesgéants de 93 !
– C’est suffisant, président !déclara le farouche accusateur, qui semblait mener seul les débats…Vous pouvez vous rasseoir… Tout ce que vous dites làcorrobore absolument les faits relatés dans le dossier ! Cethomme, je parle de l’accusé, serait indigne de toute pitié, sila pitié pouvait pénétrer dans cette enceinte ! C’estvotre avis, président ?
– Oui, répondit dans un souffle rauqueM. Barkimel, c’est mon avis ! Et il se laissaretomber sur sa chaise, comme à bout de forces.
Sa main droite, qui tenait un porte-plume,tremblait à ce point qu’elle le laissa échapper. Le porte-plumeroula jusqu’aux pieds de M. Florent.
M. Florent se baissa, ramassa leporte-plume, fit deux pas en avant d’une allure ferme et dégagée etdéposa l’objet sur la table, devant M. Barkimel.
– Merci ! soupira M. Barkimelsans regarder M. Florent.
La lâcheté de M. Barkimel venait de fairede M. Florent un héros !
Dès lors, il étonna tous ceux qui assistèrentà ces moments historiques, par sa hauteur morale, la lucidité de sapensée et la tranquillité avec laquelle il essayait de défendreencore une existence si fortement compromise.
– Messieurs, dit-il, en redressant latête, je ne suis point ce que l’on me reproche. J’ai pu taquiner, àpropos, en effet, de la révolution, le citoyen président ; sic’est un crime, vous le direz, je suis prêt à l’expier. Mais j’oseespérer toutefois que vous voudrez bien m’accorder la liberté queje vous demande, et à laquelle je suis attaché par besoin etpar principe !
Ici il y eut quelques rires. On admirait ladésinvolture de M. Florent.
– La parole est à monsieur l’accusateurpublic ! râla M. Barkimel.
– Messieurs du tribunal, messieurs lesjurés, commença l’homme à la moustache, l’accusé que vous avezdevant vous n’est point un criminel ordinaire. Nous savons quec’est un ami du Subdamoun et qu’il criait : « Vive leSubdamoun ! » à Versailles pendant que les amis de lanation réduisaient les factieux ; aussi nous eût-il été facilede le comprendre dans la « fournée » que l’on vousprépare, Subdamoun en tête, et si nous ne l’avons point voulu,c’est qu’avant tout M. Florent est un Droit del’homme.
– Les Droits de l’homme !je les ai toujours défendus, interrompit le malheureux, et je neserais pas ici si la Gazette des clubs avait publié lesarticles que je lui ai envoyés !
– Les voici ! repartit l’accusateur.Les reconnaissez-vous ?
M. Florent reconnut ses articles et paruttomber de la lune quand l’accusateur continua :
– Le misérable avoue ! Ces infâmeslibelles, messieurs, faut-il vous les lire ? Ils sontl’œuvre d’un fossile qui a toujours vécu dans l’erreur de laRévolution bourgeoise ! Ils prônent la liberté dutravail ! Autant dire l’abominable tyrannie de l’offre et dela demande ! Ils chantent sur un mode vieillot la gloire deceux qui abolirent les jurandes et maîtrises, toutes ces sociétésamies du travailleur qu’avait su créer la vieille France et que lesbourgeois de 1789 supprimèrent pour livrer les citoyens de tous lespays aux accapareurs de la finance juive et cosmopolite ! D’untrait de plume, il condamne ainsi le noble effort par lequel nosadmirables syndicats ont restitué le droit d’autrefois ;c’est-à-dire le droit de la collectivité contre l’individu !contre le hideux droit de l’homme de 89 qui nous faits tous égaux,le faible et le fort, le pauvre et le riche sans donner à celui-làle moyen de se défendre contre celui-ci ! Bref, messieurs,j’accuse M. Florent ici présent d’avoir, avec un cynisme quidépasse tout ce que l’on peut imaginer, célébré les affreuxprincipes d’une révolution que la nôtre tend à étouffer à jamais etdont elle voudrait effacer même le souvenir ! Je vous ledemande, monsieur le président, je vous le demande, messieurs lesjurés, est-il à notre époque un crime pire que celui-ci ? Vousdirez le châtiment qu’il mérite !
Tous, les yeux étaient tournés vers leprésident. Alors, M. Barkimel ouvrit la bouche, et on entenditassez distinctement qu’il disait :
– La mort !
Tous les jurés répondirent : lamort !
Et M. Barkimel dit encore, en roulant desyeux de fou :
– Monsieur Florent, le tribunalrévolutionnaire, après avoir consulté le jury, vous condamne àmort !
Et il demanda du vin.
À ce moment, et comme les gardes sedisposaient à entraîner M. Florent, il y eut une bousculade aufond du prétoire et M. Florent vit s’avancer son concierge dela rue des Francs-Bourgeois, le citoyen Talon.
– Au nom du peuple, je demande laparole ! fit-il en montrant à l’assistance une face ravagéepar tous les vices. Vous avez condamné le nommé Florent à mort etvous avez bien fait ! C’est moi qui l’ai dénoncé ! maisil n’est pas ici le seul coupable. Je vous pose la question à tous.Est-ce que l’homme qui cache chez lui un pareil criminel et quitente de le faire échapper au châtiment des justes lois n’est pasau moins aussi coupable que lui ?
Aussitôt vingt voix se firententendre :
– Certainement ! certainement !il a raison ! laissez-le parler !
– Est-ce que cet homme-là ne mérite pas,comme Florent, la peine de mort ?
– Pire que la mort !répliqua l’accusateur public, car il encourage lecrime…
– Eh bien, cet homme qui a cachél’accusé, je le dénonce à la nation ! C’est leprésident ! hurla le terrible bonhomme, et il désignaitM. Barkimel d’une main ignoble et hostile.
M. Barkimel posa son verre qu’on avait eula charité de lui rendre, et il tourna vers le concierge une figurede mort.
– Moi ? fit-il…
C’est tout ce qu’il pouvait dire. Untremblement nerveux l’avait entrepris de la tête aux pieds.
– Oui, vous ! j’ai vu entrer lenommé Florent, mon locataire, chez vous ! Je l’ai dit à lagarde… On a cherché l’accusé chez vous ! On ne l’a pas trouvé,mais il y était, je le jure ! Maintenant, l’accusé qui étaitvotre ami et que vous avez eu la lâcheté de renier et que vous avezcondamné à mort, n’a plus aucune raison pour ne pas dire lavérité ! qu’il la dise ! on le croira !
L’accusateur se tourna vers M. Florent etl’incita, lui aussi, à dire si oui ou non le président du tribunallui avait offert une hospitalité criminelle !
Cette fois, M. Barkimel regardaitM. Florent ! Ah ! ce regard ! Tout ce qui luirestait de vie était passé dans ce regard-là ! Quelle muetteet lâche et terrifiée supplication dans le coup d’œil deM. Barkimel à M. Florent ! Mais, à son tour,M. Florent ne regardait pas M. Barkimel. Il leva la mainet déclara :
– Je jure que ce que dit cet homme estfaux ! Je jure que je n’ai jamais pénétré chezM. Barkimel depuis le premier jour de la révolution !
– C’est bien ! déclara l’accusateur.L’affaire est entendue. Le témoin sera arrêté pour faux témoignagetendant à faire condamner à mort un magistrat de la République.
La salle entière applaudit.
À ce moment un vieux guichetier s’avança etdit :
– Monsieur le président, c’est de laprison qu’on nous fait dire que l’autocar est paré et que si vousavez des condamnés, on pourrait en profiter pour les emmener toutde suite !
Le président n’eut pas à répondre :l’accusateur déclara aussitôt qu’on pouvait livrer M. Florentau bourreau !
Les gardes emmenèrent M. Florent…
Le soir de ce jour qui avait été si pleind’émotion pour M. Barkimel, des collègues durent ramener chezlui, en taxi, le magistrat qui avait présidé les débats du tribunalrévolutionnaire avec une si haute impartialité.
Il paraissait très souffrant. D’aucunsprétendaient « qu’il était un peu bu ».
M. Barkimel, d’une parole morne etbalbutiante, remercia, à sa porte, les amis du peuple qui avaienteu la bonté de l’accompagner.
Quand il fut seul, il essaya de monter lesdegrés de son escalier. Mais il s’arrêta bientôt et s’assit sur unemarche.
Tout tournait autour de lui…
Vers les dix heures du soir, on éteignitl’électricité dans l’escalier ; alors il poussa un profondsoupir et se leva.
Il était encore tout chancelant. Cependant ilne regagna point son appartement. Il sortit dans la rue et, frôlantles murs, il prit la direction de la Grande Épicerie moderne.
La voie était déserte, la devanture desmagasins baissée, et, quand il arriva, rien ne pouvait faire croireaux passants attardés que les habitants de cet honorable immeublene goûtaient point un repos bien gagné.
Toutefois, M. Barkimel s’arrêta devant lapetite porte basse et, à tout hasard, il frappa. Hilaire avait étéleur ami à tous deux. M. Barkimel avait un impérieuxbesoin de parler de M. Florent. Or, la porte tout doucements’ouvrit.
– Qui est là ? demanda la voix deM. Hilaire.
– C’est moi. Laissez-moi vous parler unpetit instant, supplia la voix désespérée de M. Barkimel.
Alors, il se baissa, passa sous la porte etvint s’échouer dans la boutique. Il s’assit sur un sac de noix,pendant que M. Hilaire refermait la porte.
Une petite lampe pigeon posée sur le comptoiréclairait mal la vaste pièce. Il y avait également de la lumièredans la salle à manger dont la porte à croisillons était fermée.Cependant, on entendait remuer dans cette salle.
– Vous pouvez parler, fit Hilaire. C’estMme Hilaire qui achève de « ranger ».Auriez-vous une mauvaise nouvelle à m’apprendre ?
– Oui, répondit l’autre, dans unsouffle : M. Florent est mort !
– Et c’est ce qui vous met danscet état ? répliqua M. Hilaire d’un air ma foi assezindifférent.
– Je croyais qu’il avait été votre amicomme il a été le mien ! fit M. Barkimel, en secouant latête… Mais je vois bien qu’il n’y a plus d’amis !
– En temps de révolution ! expliqual’autre, on à beaucoup de mal à les conserver !
– Je suis un maudit ! C’est moi quil’ai condamné à mort !
– Du moment que vous deviez juger votreami, vous ne pouviez que le condamner selon ses crimes ! Quelcrime avait-il donc commis ce pauvre M. Florent ?
– C’était un Droit del’homme ! Jusqu’à la dernière minute, il a soutenucourageusement ses opinions !
– Voyez-vous cela ! Un Droit del’homme ! s’exclama l’épicier. Mais le président ducomité de Salut public n’aurait pas pu le sauver !
– Mais moi, j’aurais dû lui tendre lamain ! Que son sang retombe sur ma tête !
– Ma foi, je n’ai plus rien à vous dire,exprima M. Hilaire, impatienté, et il faut aller vous coucher,monsieur Barkimel. Allons, adieu ! Mme Hilairem’attend !
Or, dans le moment, un souffle venu du dehorspassa sur la lampe pigeon, qui s’éteignit au poing deM. Hilaire. Les vitres de la salle à manger restèrent seuleséclairées, et, à la place de la silhouette deMme Hilaire, M. Barkimel aperçut distinctementla singulière et terrible silhouette du marchand de cacahuètes quiécoutait, derrière les carreaux !
– Ah ! gémit-il. Vous êtes encoreavec cet affreux homme ! Vous verrez, monsieur Hilaire, qu’ilvous portera malheur ! Il ne nous est rien arrivé de bondepuis que nous le retrouvons partout !
Mais, déjà, la porte basse se refermaitderrière lui et M. Barkimel se retrouva tout seul dans la rue.Alors il repartit à pleurer et fut pris de rage contreM. Hilaire à cause que celui-ci avait accueilli avec unehonteuse indifférence la nouvelle de la mort deM. Florent !
– Cet homme sans cœur, exprima-t-il avecforce soupirs, a beau prétendre que j’ai fait mon devoir ; jene me consolerai jamais d’avoir fait mon devoir !
Monologuant ainsi, il erra toute la nuit commeun homme ivre.
Il ne put jamais dire ce qu’il avait faitentre l’heure de son départ de chez M. Hilaire et celle àlaquelle il reparut, au tribunal révolutionnaire, les reins ceintsde l’écharpe de sa haute magistrature.
Quand il s’avança au milieu du prétoire, onétait en train de juger le concierge qui l’avait accusé laveille.
Alors, M. Barkimel demanda à être entenduet, défaisant ses insignes, les déposant sur la table d’où ilprésidait les débats, le jour précédent, il déclara qu’il donnaitsa démission de juge, attendu qu’il en était indigne, car ilreconnaissait avoir, en effet, caché dans sa maison un ennemi de lanation, ainsi que l’avait affirmé le présent accusé ! Puis, setournant vers le concierge, il ajouta :
– Qu’on laisse donc aller cet homme enpaix ! Il a dit la vérité ! Et qu’on me juge à saplace ! J’ai mérité la peine de mort et je demande qu’on m’ycondamne sans plus de pitié que je n’en ai montré pour tous lesmalheureux qui ont défilé dans cette enceinte devant moi !
Des cris furieux accueillirent cette sublimedéposition et, cinq minutes plus tard, M. Barkimel, dûmentcondamné à mort comme il l’avait désiré, était descendu au dépôtdes condamnés.
On ne pouvait point l’exécuter ce jour-là, carl’autocar de la mort était déjà parti pour la place de laRévolution, mais il fut jeté dans un cachot que le guichetiercroyait vide ; or, la veille, on avait oublié là un condamnéqui était, lui aussi, descendu trop tard du Palais pour fairepartie de la fournée.
Quand la porte du cachot fut refermée et queles pas du guichetier se furent éloignés dans le corridor, l’hommequi avait été oublié en cet endroit et dont les yeux étaient faitsaux demi-ténèbres de la prison, s’écria :
– Mais c’est toi, Barkimel !
– Florent ! Tu n’es donc pointmort ?
– Ça n’est pas de ta faute ! ditFlorent.
– Possible ! s’exclama Barkimel ense jetant dans les bras de Florent, mais c’est aussi de la miennesi je suis ici !
« J’ai eu tant de remords de mon crimeque je me suis condamné à mort aujourd’hui, comme je t’avaiscondamné hier ! Et je ne mourrai heureux que si tu mepardonnes !
– Nous mourrons donc ensemble !s’écria Florent, en le couvrant de baisers, et les générationsfutures (M. Florent ne manquait jamais une occasion de faireintervenir les générations futures) nous donneront en exemple de lavéritable amitié !
Cependant, après cet accès héroïque, ilss’étreignirent plus simplement, pleurant et s’apitoyant maintenantsur leur sort, et regrettent tout de même de mourir avant le temps,comme de braves marchands de parapluies et de papier à lettresqu’ils n’avaient jamais tout à fait cessé d’être.
Tout à coup, Paris apprit que le procès duSubdamoun et de sa bande, ou plutôt de ce qui restait de sa bande,serait pour le lendemain. C’était un coup de l’Hôtel de Villedirigé contre Versailles dont l’assemblée, s’il fallait en croireCoudry et le comité de surveillance générale, était en train detrahir la révolution et de faire le jeu de la réaction enprovince.
Tous les amis dévoués ou honteux du Subdamounétaient dans le complot. Aussi Coudry n’hésitait-il plus, sous sapropre responsabilité, à leur jeter, en défi, la tête ducommandant !
Et, dès le soir même de cette décision, deuxmille hommes vinrent se poster en armes autour de la Conciergerieet du Palais de justice. On redoutait le soulèvement de certainessections en faveur du commandant.
Il était six heures du soir lorsque lesurveillant général des prisons, Hilaire, se présenta au guichet.Il demanda aussitôt à être introduit auprès de M. ledirecteur. Talbot lui fit savoir qu’il l’attendait dans son cabinetde la Tour de l’Ouest.
M. Hilaire n’avait point bonne mine.M. le directeur le lui fit remarquer.
M. Hilaire se regarda dans une petiteglace qui était pendue au mur et soupira.
– Vous n’êtes pourtant pointmalheureux ! exprima Talbot en se carrant dans son fauteuil.Si vous étiez comme moi ! Savez-vous bien que je ne dors plusdepuis que vous m’avez dit qu’il y avait un complot pour faireéchapper le Subdamoun !
– Vous pourrez dormir ce soir ; il ya deux mille hommes dans la rue pour le garder, sans compter votrepetite garnison ! Et demain il sera condamné, exécuté !Mais ! si j’étais à votre place, ce n’est point la peur delaisser échapper le Subdamoun qui m’empêcherait de dormir, monsieurle directeur !
– Et quoi donc, s’il vousplaît ?
– Mais, repartit l’autre, en se penchantà l’oreille de Talbot, tout simplement le regret d’avoir encoredans ma prison Garot et Manol ! Voilà des gars point commodeset que tout honnête homme voudrait voir au diable ! Vous savezque le procès vient en cour d’assises au commencement de la semaineprochaine et que leurs amis du comité de surveillance n’en viventplus ! Entre nous, ils ont raison car il ne fait point dedoute que les deux bandits mangeront le morceau !
Pendant que M. Hilaire parlait, Talbotchangeait de couleur…
– Avez-vous vu Coudry ? finit pardemander Talbot.
– Oui, répondit Hilaire, il m’adit : « Votre ami Talbot est un geôlier épatant ! Cen’est pas avec lui que l’on pourra jamais craindre que Garot etManol nous échappent ! »
– Il vous a dit cela ?
– Dame, oui ! Textuellement… Il amême ajouté : « C’est un service que la Républiquen’oubliera jamais ! » Talbot sursauta… et il alla seplanter en face de M. Hilaire :
– Est-ce de ma faute à moi s’il neveulent pas s’en aller ?
– Ah ! bah ! s’étonnanaïvement M. Hilaire… Et pourquoi donc ne veulent-ils pas s’enaller ?
– Parce qu’ils trouvent que tous lesplans que je leur ai proposés sont insuffisants !
– Peste ! fit M. Hilaire. Ilssont si difficiles que ça ! Après tout vous comprenez que cesgens-là ont raison de prendre leurs précautions. Une évasionmanquée les perd à jamais !
– Ils demandent des choses impossibles.Une véritable levée d’écrou ! Quelque chose de très régulieravec ma signature ! Le timbre du directeur ! unrien !
« Mais moi, s’exclama Talbot, moi !qu’est-ce que je deviendrai après un coup pareil ! Je serailâché par tout le monde ! »
– Pourquoi ? demanda Hilaire enarrêtant subitement le balancement agaçant de ses longuesjambes.
– Comment ! Pourquoi ? Est-ceque vous vous moquez de moi ? Parce que je serai le seulresponsable !
– Vous ne serez responsable de rien dutout ! Est-ce que Coudry n’est pas tout-puissant ?
– Tatatata ! Je la connaiscelle-là ! Non ! Non ! j’ai fait dire à cesmessieurs qu’il ne fallait pas compter sur moi dans des conditionspareilles… que diable ! il y a d’autres moyens ! Un murest vite sauté ! une gouttière vite escaladée !
– Et un coup de fusil vitereçu !
– Ces bandits n’ont pas peur d’un coup defusil !
– Vous voyez bien que si… Tenez, moncher, vous me faites de la peine ! Vous, un homme, siintelligent ! Je le disais cet après-midi encore à un de leursamis : c’est incroyable qu’un homme si intelligent se laissearrêter par une bêtise pareille !
– Et qu’est-ce qu’on vous arépondu ?
– Qu’on était aussi étonné que moi !Certes, nous étions d’accord qu’il était difficile à un directeurde maison d’arrêt d’accorder de bon gré à ces deuxmisérables ce qu’ils vous demandaient, mais nous ne comprenionspoint que vous ne leur donniez point… de force !
– De force ?
– Oui, Talbot ! oui ! quand onveut bien donner quelque chose et qu’on ne veut pas le donner debon gré… on se le fait prendre de force ! Avez-vouscompris ?
– Vous êtes fou ! Commentvoulez-vous qu’ils me prennent ma signature de force ?
M. Hilaire posa solennellement une mainsur l’épaule de M. Talbot.
– Je ne suis pas fou et voilà ce qui vase passer, mon cher monsieur Talbot : ou vous ne serez plusdirecteur demain et je ne donnerais pas cher de votre précieusepeau ! À sept heures et demie, vous ferez demander dans votrecabinet Garot et Manol. Ils y viendront, accompagnés de leursgardes. Ils déclareront devant ces deux gardes qu’ils ont des aveuxà vous faire, mais qu’ils veulent les faire à vous seul, enparticulier. Vous ordonnerez aux gardes de se retirer et d’attendrevos ordres au pied de l’escalier. Quand ils seront seuls avec vous,Garot et Manol qui se seront défaits de leurs menottes se jetterontsur vous. Ils vous ligoteront, vous enfonceront un bâillon dans labouche. Sur votre bureau, il y aura tout ce qu’il faut pourécrire ! Et quand ils sortiront de votre cabinet, vousserez tous en règle ! Vous comme les deux autres ! On nepourra rien vous reprocher ! Ce n’est pas la première foisqu’une évasion se produit dans de pareilles conditions ! Elleest presque classique !
– Mais les gardes, qui seront restés à laporte, ne les laisseront jamais passer, même avec leurs papiers enrègle. Ils voudront savoir ce qui est arrivé. Ils viendrontchercher auprès de moi la confirmation d’un pareilévénement !
– Ils ne viendront rien chercher dutout ! Vos deux gardes auront été relevés par deux autres quej’aurai amenés moi-même et qui ne s’étonneront de rien, mon chermonsieur Talbot, pas plus que le guichetier, pas plus que leconcierge. Il n’y aura que moi pour m’étonner de votre séanceprolongée dans votre cabinet, à l’heure de la soupe, et c’est moiqui viendrai vous déranger !
M. Talbot toussa, prisa, regardaM. Hilaire dans les yeux.
– Vous avez parlé de tout cela àCoudry ? finit-il par demander.
– Mon Dieu ! vous savez comment ilest ! je lui en ai parlé en l’air, comme d’une chose qui peutarriver à tous les directeurs de prison ! Il asouri ! C’est plus qu’il ne nous en faut !
– Hum ! hum ! Écoutez, j’ai uneidée… pour qu’il n’y ait de surprise pour personne, exprima Talbotnon sans un certain embarras et en s’enfournant à nouveau uneénorme prise dans son énorme nez.
– Voyons votre idée ?
– Notre affaire n’est que pour septheures et demie… J’ai grandement le temps d’aller faire un petittour du côté de l’Hôtel de Ville.
– À votre aise, laissa tomberM. Hilaire.
– Comme vous me dites cela !Verriez-vous quelque inconvénient ?
– Mon Dieu ! si vous voulez monavis, je crois que notre ami ne sera point tout à faitenchanté de votre visite, à la veille d’une affaire pareille !Il y a de méchants esprits qui pourraient peut-être s’en souvenirle lendemain !
M. Hilaire disant cela refaisait, avecune grande mélancolie, le nœud de son écharpe.
– Quoi qu’il arrive, fit-il, c’estentendu, n’est-ce pas, pour sept heures et demie ?
– Écoutez ! déclara le directeur.Tout bien réfléchi, je crois qu’il vaut mieux que je laisse Coudrytranquille.
– C’est mon avis !
– Je sais dans quels termes vous êtesavec eux… J’ai confiance en vous !
– Je crois que votre confiance est bienplacée, mon cher M. Talbot… donc à sept heures et demie etpréparez tout sur votre bureau… Avez-vous un revolver ?
– Oui, dans ce tiroir ! je lesortirai pour montrer que j’étais prêt à me défendre…
– Si vous le sortez, Manol et Garot quisont peu délicats et qui sont justement démunis d’armes à feupourraient vous le prendre ! Donnez-le moi… je le déposeraiprès de vous quand je viendrai vous retrouver, une fois que vousserez ficelé et que les gars seront partis ! C’est plussûr !
– Vous pensez à tout ! fit Talbot enpassant son revolver à M. Hilaire qui le glissa dans sapoche.
– Au revoir, mon cher directeur… je vaisfaire un tour chez Garot et Manol pour m’assurer moi-même que noussommes bien d’accord !
Quand il fut parti, ce qu’avait prévuM. Hilaire arriva ; Talbot sortit de son bureau etbientôt quitta la Conciergerie. Hilaire – qui le guettait derrièreun pilier de la salle des gardes – se dirigea aussitôt vers lacellule du baron d’Askof et se la fit ouvrir.
Askof était seul. L’entretien dura dixminutes.
En sortant de chez Askof, Hilaire alla jeterun coup d’œil dans le cachot du Subdamoun où il distribua quelquescacahuètes qu’il s’amusait à éplucher au cours de son inspection.Au fond du cachot, le Subdamoun lisait. En entendant parler decacahuètes le commandant leva la tête. Hilaire le salua et luiproposa, en riant, des cacahuètes, comme aux gardes. Le Subdamountendit la main. M. Hilaire lui en compta un certain nombre etle Subdamoun dit : « Merci ! »
Puis l’inspecteur s’en fut dans la partiecellulaire de la prison qu’il visita de fond en comble, s’attardantcependant dans le cachot où Garot et Manol avaient étéenfermés.
De retour dans la salle des gardes il montal’escalier de la Tour de l’Ouest. Il frappa à la porte dudirecteur. N’entendant point de réponse, il entra et referma laporte. La pièce était vide. Il regarda l’heure à la pendule. Il dittout haut : « Talbot ne sera pas revenu de l’Hôtel deVille avant vingt minutes. »
Puis il fit le tour de cette salle, enexaminant toutes choses.
Pas de meubles, ou si peu ! Le bureau etquelques chaises, un fauteuil.
Une fenêtre lourdement grillée trouait le murformidable et prenait jour sur le quai.
Aucune surprise ne semblait pouvoir venir decette pièce toute nue dont la vaste cheminée n’était cachée paraucun écran. En cette saison, on ne faisait point de feu. Lesdalles nues étaient aussi nettes que le plancher.
M. Hilaire s’arrêta devant la cheminée,lui tournant le dos, les mains croisées à la taille. Il paraissaitsoucieux, et, de temps à autre, un profond soupir s’exhalait de lapoitrine de monsieur l’inspecteur général. Certes oui ! ilregrettait le temps où les épiciers ne se mêlaient point de dirigerles choses de l’État !
Soudain il tressaillit de la tête auxpieds : une cacahuète venait de rouler entre ses pieds.Aussitôt, il rectifia la position, et, présentant toujours le dos àla cheminée, et bien qu’il n’y eût personne de visible, ni devantlui, ni derrière, ni autour de lui, il parla à mi-voix :
– Tout est prêt ! J’ai vu Garot etManol et leur ai remis les vingt mille balles, le revolver et lascie. Ils s’enfuiront cette nuit par la cour du Dépôt. Tout àl’heure les gardes les conduiront directement au parloir desparents… j’en reviens. Rien à craindre. Il y fait noir commedans un four. J’y conduirai moi-même Askof et le Subdamoun. Jeresterai dehors avec les gardes dont j’aurai pris le commandement.J’ai remis à Askof les perruques et les fausses barbes. Ilschangeront de vêtements avec Garot et Manol dans le parloir. Toutsera fait en cinq sec ! Les gardes les conduiront ensuite,Askof et le Subdamoun, ici, chez le directeur sur mon ordre,croyant conduire les deux autres. Talbot est allé chez Coudry, ilva se faire ramasser.
M. Hilaire avait fini de parler. Il sepencha, ramassa la cacahuète et la mangea. Pendant cette opération,son regard fut soudain attiré par un pli qui se trouvait sur lebureau et sur l’enveloppe duquel on avait écrit : PourM. le directeur : urgent ! Tiens !fit-il, je connais cette écriture-là, moi ! et sans plusbalancer il décacheta, lut, poussa un cri :
– N. de D. ! Tout estperdu !
Et il s’affala.
Au cri qu’avait poussé M. Hilaire, unesorte de gnome fantastique, tombant de la cheminée, apparut dansles derniers rayons du jour qui envoyaient leurs flècheshorizontales par la petite fenêtre grillagée. Il bondit jusqu’àl’homme qui tenait encore dans sa main la lettre fatale. Il la luiarracha et lut à son tour. Un grognement sinistre suivit cettelecture. Et puis, ce gnome se rua sur M. Hilaire, qui s’étaitlaissé tombé sur une chaise… le secoua, le dressa devantlui :
– Debout, la Ficelle ! Où as-tutrouvé cela ?
La main de M. Hilaire montra le bureau deM. le directeur.
– Ouverte ?
– Non, fermée !
– C’est toi qui as décacheté ?
M. Hilaire fit signe de la tête qu’eneffet c’était lui qui avait décacheté le pli.
– Alors, rien n’est perdu ? puisquele directeur ne sait rien !
– Bah ! fit Hilaire dans uneattitude de morne désespoir, il faudra bien qu’il sache puisqueAskof trahit ! Et ses yeux ne pouvaient se détacher du papieroù il venait de lire ces lignes :
« Je supplie M. le directeur devenir m’entendre immédiatement dans ma cellule sans donner l’éveilà qui que ce soit et autant que possible sans être vu deM. l’inspecteur général Hilaire. Il s’agit de l’évasion duSubdamoun, Signé : Askof. »
– Nous nous passerons d’Askof !gronda le gnome. Allons, ressaisis-toi, et je réponds detout !
– Nous ne pouvons plus nous passerd’Askof, exprima d’une voix dolente M. Hilaire en secouant latête. Il est trop tard pour refaire un plan ! C’est un coupraté !
Tout à coup, M. Hilaire fit un bond decôté. Il avait senti le froid d’un canon de revolver sur sa tempe.Chéri-Bibi s’était dressé et il ne faisait point de doute que lemonstre allait faire passer de vie à trépas le pauvre la Ficellesi, dans cette terrible occurrence, celui-ci ne se résolvait pointà retrouver tout son sang-froid. Il le comprit :
– Je suis à vos ordres, monsieur lemarquis ! lui dit-il aussitôt, comme aux plus beaux jours.
– Bien ! écoute ! fit l’autre,en le brûlant du regard. Écoute et comprends et agis ou, sur la viede Subdamoun, tu ne vendras plus jamais de cannelle !
– Oh ! exprima lentementM. Hilaire, du jour où je vous ai revu, j’ai compris,monsieur le marquis, au milieu de la joie que j’avais de vousretrouver, qu’il me faudrait renoncer au commerce !
– C’est la dernière fois que j’ai besoinde toi, la Ficelle ! Après je te promets de te laissertranquille !
– Oh ! après celle-là, murmuraM. Hilaire, je crois bien que si monsieur le marquis n’a plusbesoin de moi, moi non plus je n’aurai plus besoin depersonne !
– Vois comme c’est simple, fit rapidementChéri-Bibi avec toute la foudroyante lucidité d’un capitaine quichange de tactique sur le champ de bataille. Talbot n’a pas eu etn’aura pas connaissance de la lettre. Il n’a pas vu Askof et il nele verra pas. Aussitôt revenu de l’Hôtel de Ville, il accourra ici.Toi alors, tu vas à ta besogne. Quand vous serez tous les cinq dansle « parloir des parents » toi, le Subdamoun, Askof, etGarot et Manol, vous vous jetez tous sur Askof et vousl’annihilez ! Tu ressors alors avec le Subdamoun tout seul quise fera la gueule de Garot et tu passes. Tu arrives chez Talbotdisant tout haut que Garot a d’abord voulu être entendu seul !et le tour est joué ! je me charge de sa réussite, la portefermée. Compris ?
– À Dieu vat ! répondit simplementM. Hilaire. Si Askof regimbe trop, j’en ferai monaffaire !
– Tu sais que tu peux le tuer !déclara Chéri-Bibi dont l’œil flamboyait de fureur à la pensée decette trahison qui compromettait tout.
– J’entends bien ! répondit laFicelle qui, depuis qu’il venait de faire le sacrifice de sa vie,comptait pour rien celle des autres.
– N’aie pas plus de pitié pour le baronque je n’en aurai pour M. le directeur ! appuya encore lemonstre. Puis il glissa vers la cheminée. Il entra dedans. Et puis,ce fut sa tête renversée qui réapparut, dans un coin, les yeuxen bas… et la bouche, en haut, s’ouvrait pour dire :« Ce Talbot est un vilain homme, je me fais une véritable joiede lui faire passer le goût du pain ! » Et puis la bouchese referma et les yeux aussi et la tête resta là comme une hideusegargouille qui eût fait partie de l’architecture de la cheminée.Soudain le directeur fit son entrée.
Il demanda de la lumière. On lui apporta unelampe. Il s’assit à son bureau. Sa figure était rayonnante.
– Ça va ! fit-il. Vous savez d’où jereviens ?
– Non !
– De l’Hôtel de Ville ! Ah ! jen’y tenais plus ! Une responsabilité pareille ! Sous unprétexte tout à fait plausible et urgent j’ai vu Coudry, et, mafoi, je n’y suis pas allé par quatre chemins, je lui ai toutdit !
– Il a dû faire une tête !
– Pas du tout ! Il m’a répondusimplement :
« – Tâchez de ne pas être soupçonné moncher Talbot, c’est tout ce que je vous souhaite ! »
– Et ça ne vous a pas faitfrémir ?
– Si, dans le moment, mais après qu’ilm’eut donné congé, j’ai réfléchi et j’ai trouvé un moyen de ne pasêtre soupçonné…
– Et qu’est-ce que vous avez donctrouvé ?
– Eh bien, voilà ! Il faut que l’onne me ménage pas !
– On essaiera ! Et M. Hilairesourit dans l’ombre de toute sa figure énigmatique.
– Entendez-moi bien ! Il ne faut pasque l’on me bouscule pour rire ! Garot et Manol ont bien àleur disposition quelque instrument tranchant.
– On leur en trouvera au besoin… mais jecrois qu’ils ont cela, en effet !
– Il faut qu’ils s’enservent !
– Vous me faites peur !
– Il faut que le sang coule ! Ilsuffira de me donner un coup de couteau à la main gauche ! Çadonnera beaucoup de sang et nul n’osera me soupçonner ! Qu’endites-vous, monsieur l’inspecteur général ?
– Eh ! Eh ! fit Hilaire… jevous trouve bien brave ! mais tranquillisez-vous, je vousrecommanderai de telle sorte à ces messieurs qu’il ne viendra àl’esprit de personne que vous avez pu être complice de leurévasion !
– Eh bien ! voilà qui estentendu ! Je m’en vais préparer les papiers nécessaires etfaire demander Garot et Manol. Veillez de votre côté à ce que rienne cloche et envoyez-moi, je vous prie, l’officier municipal deservice à qui j’ai des ordres à donner pour demain relatifs auprocès du Subdamoun…
– Ah ! fit Hilaire ! nousallons donc pouvoir un peu respirer, quand nous allons êtredélivrés de tous ces oiseaux-là !
– À qui le dites-vous ? Adieu donc,mon ami ! et souhaitons-nous bonne chance tous lesdeux !
M. le directeur regarda partirM. l’inspecteur. La porte ne s’était pas plutôt refermée qu’ilquitta son fauteuil et se mit à se frotter les mains avec unejubilation si excessive que, dans la nuit de la cheminée, lagargouille, qui était toujours penchée sur le spectacle du cabinetde M. le directeur, eut une sorte de frémissement.
Le lieutenant de service entra. C’était ungarde civique à la dévotion du comité qui s’entendait fort bien àl’ordinaire avec cette crapule de Talbot.
– Mon cher, combien avez-vous d’hommes ence moment dans la salle des gardes ?
– Une vingtaine environ, luirépondit-il.
– Eh bien ! vous allez en fairemonter ici une dizaine immédiatement et armés jusqu’aux dents,hein ? Et en silence ! Et sans queM. l’inspecteur en sache rien !
Le lieutenant partit.
M. Talbot continuait à se frotter lesmains.
Dans la cheminée, la gargouille n’était plusune hideur souriante. Elle était devenue l’image de la douleur etde l’épouvante.
Elle vit entrer dix gardes qui furent disposéspar le lieutenant, sur les indications de Talbot, contre le mur, detelle sorte que ceux qui entraient, masqués par la porte, nepouvaient les voir.
– Tout à l’heure, deux prisonniers,conduits par Hilaire et deux gardes, vont entrer ici, fit la voixde Talbot. Sur un signe de moi, vous vous jetterez sur eux. Vousmettrez dans l’impossibilité de nuire, s’ils pénètrent ici, etHilaire et le baron d’Askof. Vous ne ferez aucun mal à ce dernier.Vous massacrerez l’autre, celui que je vousdésignerai !
Et Talbot, entraînant le lieutenant au coin dela cheminée, juste devant la gargouille, prononça ces mots à voixbasse :
– Vous êtes sûr de ces hommes ?
– Comme de moi-même.
– C’est que l’autre, émitTalbot, plus bas encore, l’autre, c’est leSubdamoun !
– Mâtin ! et il faut letuer !
– Ordre de Coudry ! Par le temps quicourt, on n’est jamais sûr de rien ! Il vaut mieux profiter dela tentative d’évasion pour en finir !
– Comment avez-vous su qu’ils devaients’évader ?
– C’est Askof qui a trouvé le moyen defaire prévenir Coudry. Ils devaient se jeter sur moi, me fairesigner de force leur libération ! Je l’ai échappé belle !Mais ne ratez pas le Subdamoun,hein ?
– Sufficit ! répliqua lelieutenant.
La tête de Talbot, la gorge, le cou de Talbotétaient à la portée de la main du terrible Chéri-Bibi ;celui-ci n’avait qu’à allonger un bras et l’homme, accroché,étranglé, entraîné dans le boyau noir, eût fini d’expirer sur lapoitrine du démon !
Jamais, au cours de son extraordinairecriminelle vie, Chéri-Bibi n’avait eu une pareille poussée dedésir vers la gorge d’un homme.
Hélas ! Chéri-Bibi ne tuait que lorsqu’ilne le voulait pas.
Dans l’affreux tourbillon de ses pensées,l’idée du danger dont il fallait à tout prix sauver le Subdamounsauva Talbot. La gargouille s’en alla. Elle remonta lacheminée.
Chéri-Bibi avait une agilité de singe et deforçat.
Il calculait : « Il faut dix minutesà Hilaire, à Garot et Manol, pour qu’ils se débarrassent d’Askofdans le « parloir des parents ». En ce moment ce doitêtre fait. Le Subdamoun doit commencer à se déguiser, à se mettrela fausse barbe… Dans cinq minutes, ils seront chez Talbot etJacques est f… »
Mais il ne perdait point son temps… Comme undiable, il était sorti de sa cheminée…
La nuit, heureusement, était complètementvenue.
D’en bas montait la rumeur de la soldatesquequi causait là en attendant les événements du lendemain et l’heurede conduire le Subdamoun et sa bande, après le procès, àl’échafaud. Chéri-Bibi aperçut les feux du bivouac tandis qu’il selaissait glisser le long de la haute cheminée après avoir enroulésa corde autour d’un bras.
Tant de soldats dehors, tant de gardes dedanscontre le Subdamoun ! Toutes les forces réunies contre sonfils ! son fils qu’on allait assassiner s’il n’accomplissaitpas, dans le moment, quelque chose de prodigieux !
Au long des gouttières qui surplombaient lequai de la Seine, il filait comme un chat.
Il grimpa sur un pignon, escalada sa cheminéeavec la même rapidité qu’il avait descendu celle de la Tour del’Ouest ; il attacha sa corde, la lança dans le trou noir etdescendit à son tour, comme une flèche.
Il sauta dans une cheminée, bondit dans unepièce. Il était dans la salle qui servait de cabinet de travail auprésident des assises quand celui-ci venait, avant un procès,s’entretenir avec les accusés provisoirement enfermés à laConciergerie.
Cette pièce était entièrement semblable àcelle qui servait de bureau au directeur. Sous cette pièce, il yavait le parloir des avocats, comme sous le bureau du directeur setrouvait le greffe.
Un petit escalier faisait égalementcommuniquer le cabinet du président des assises avec la salle desgardes.
Si le Subdamoun et Hilaire montaient cetescalier-là au lieu de monter celui qui conduisait à la Tour del’Ouest, ils pouvaient encore être sauvés.
En tout cas, on essaierait, par lacheminée, par les toits !
Ce n’était plus la tranquillité du départlégal ! C’était la poursuite avec tous ses aléas, ses dangers,son tumulte ! mais enfin, Chéri-Bibi avait trouvé, dans soncerveau embrasé, qu’on pouvait encore tenter ça !
Il fallait arriver à temps et pouvoir avertirHilaire, tout était là !
Chéri-Bibi se rua sur l’énorme porte quifermait la pièce au haut de l’escalier.
Seigneur Dieu ! la porte était ouverte.Il gagnait une minute. Tout doucement il l’entrouvrit. Unedemi-obscurité propice lui permit de se glisser jusque sur lepalier du petit escalier à rampe de fer.
Il fut là à plat ventre, épaississant à peinel’ombre, et regardant ce qui se passait, sous lui, dans la salledes gardes.
Il y avait, dans le moment, un assez fortremue-ménage qui ne pouvait être que favorable aux desseins deChéri-Bibi.
Celui-ci, allongeant la tête au-dessus del’escalier, cherchait Hilaire. Il l’aperçut au-dessous de lui,devant la porte du « parloir des parents ».
Chéri-Bibi laissa tomber à ses pieds unecacahuète, dont le son fit que M. Hilaire redressaimmédiatement la tête.
– Chut ! fit au-dessus de luiChéri-Bibi, le coup est manqué dans la Tour de l’Ouest. Mais venezme rejoindre dans la Tour de l’Est.
Hilaire se baissa, ramassa le fruit, l’épluchaet le mangea, ce qui signifiait qu’il avait compris.
Jamais Chéri-Bibi n’avait été si bien servipar les circonstances. On eût dit que, dans ce besoin extrême,elles se liguaient toutes pour le sauver de l’abîme où avait tentéde le précipiter ce brigand d’Askof.
Étant sûr d’avoir été compris, Chéri-Bibi qui,pour pouvoir être entendu de M. Hilaire, était quasi sorti dela cage de l’escalier, restant suspendu presque tout entier à unbarreau, reprit son équilibre sur le palier et rentra toutdoucement, continuant de se glisser comme une couleuvre dans lecabinet du président des assises. Or, quand il y fut, il entenditune voix qui disait au fond de l’obscurité : Vousapporterez de la lumière !
Chéri-Bibi poussa un sourd blasphème etreferma la porte derrière lui.
Il venait de reconnaître la voix de Dimier, leprésident des assises.
S’il avait trouvé ouverte la porte du cabinetdu président des assises, c’est que celui-ci, en visite à laConciergerie, venait de la faire ouvrir. Et, pendant que Chéri-Bibiparlait à M. Hilaire, M. Dimier était entré dans la Tourde l’Est.
Et Chéri-Bibi, tout-à-coup, pensa quel’événement pourrait peut-êtrele servir.
Il ne pouvait douter que ce fût pour voirGarot et Manol, à la veille de leur procès, que M. Dimieravait fait ouvrir son cabinet. Donc, on ne s’étonnerait point dansla salle des gardes de voir Hilaire conduire celui que chacunprendrait pour l’un des bandits dans la Tour de l’Est et non dansla Tour de l’Ouest, puisque M. le président des assises l’yattendait.
Mais, quand le Subdamoun se trouverait en facede M. Dimier, qu’allait-il se passer ?
Il fallait, coûte que coûte, queM. Dimier se prêtât à la combinaison.
Nous savons en quelle estime Chéri-Bibi avaitM. Dimier. Il l’appréciait, en particulier, autant qu’ilméprisait, en général, pour des raisons à lui connues, lamagistrature.
Sans le connaître M. Dimier avait, dansun ouvrage sur les erreurs judiciaires, osé parler de l’innocencepremière de Chéri-Bibi. Enfin, non seulement M. Dimier étaitun magistrat intègre, mais un honnête homme qui ne pouvait qu’êtreécœuré par-dessus tout de la façon dont étaient conduites lesaffaires publiques.
Si bien que Chéri-Bibi osa penser que dès queM. Dimier serait mis, par lui, au courant de la situation, ilsaurait s’arranger pour ne point entraver l’évasion d’un homme quiétait nécessaire au rétablissement de l’ordre.
Donc, Chéri-Bibi s’avança vers M. Dimieret lui dit d’une voix qu’il voulait rendre sinon attrayante, dumoins sympathique :
– Monsieur le président, ne vous effrayezpas ! et surtout n’appelez pas ! Je vais vous dire dequoi il retourne !
M. Dimier, stupéfait et inquiet, fit unmouvement de recul ; mais, retrouvant aussitôt son habituelcourage, il se dressa devant l’ombre mystérieuse qui venait defermer la porte et dit :
– Qui êtes-vous ?
– Je suis l’innocent et je travaillepour l’innocent ! répondit très énigmatiquement la voixde l’ombre…
Cette réponse n’eut point le don de satisfaireM. Dimier qui fit un pas vers la porte.
– Inutile ! fit l’autre… Vous nepasserez pas avant de m’avoir entendu !
– Que voulez-vous ?
– Votre silence ! Vous ne meconnaissez pas. Je vous connais, moi. Vous êtes M. Dimier,président des assises et vous êtes venu ici pour interroger Garotet Manol. Un homme va entrer tout à l’heure, qui ne sera ni l’un nil’autre, un homme qui viendra ici pour s’évader. Il s’en ira avecmoi par la cheminée par laquelle je suis venu. Je vous demande unechose, une seule : de n’appeler, de ne crier, de ne vousapercevoir de sa fuite que lorsqu’il sera trop tard pourl’empêcher, c’est simple !
M. Dimier avait laissé parler l’hommedans l’ombre, sans l’interrompre. Quand il eut fini, ildit :
– Vous prétendez me connaître : sivous me connaissiez, vous ne me proposeriez point une chose qui estcontraire à mon devoir !
– Je vous propose de sauver unhomme !
– Un criminel !
– Non, monsieur le président, cet hommen’est pas un criminel, c’est le Subdamoun !
À ce nom, M. Dimier eut un mouvement quin’échappa pas à Chéri-Bibi. Chéri-Bibi se dit : « Il estsauvé ! » et il ne s’opposa nullement à ce que la portes’ouvrît pour laisser passage à l’homme qui apportait une lampe. Ilsentait, il savait que M. Dimier ne le dénoncerait pas !Il se contenta de s’aplatir dans un coin du mur, masqué par laporte et il se redressa quand la porte fut refermée.
Chéri-Bibi n’avait plus la taille du marchandde cacahuètes, mais bien celle de Chéri-Bibi, c’est-à-dire presquecelle d’un géant quand M. Dimier, levant la lampe sur lui,l’examina en silence.
– Je ne suis pas beau ! fitChéri-Bibi.
– Vous êtes atroce ! répliquaM. Dimier, sauvez-vous !
– Quoi ?
– Je vous dis : sauvez-vous !Repartez par où vous êtes venu, je ne vous ai pas vu, je ne vousdénoncerai pas ! Je ne vous connais pas… et faites en sorteque je ne vous connaisse jamais… allez !
M. Dimier avait tranquillement déposé salampe sur son bureau, s’était assis et s’était mis à feuilleter sondossier.
Chéri-Bibi restait là. Il ne comprenaitpas.
– Je vous ai dit de vous en aller !répéta l’autre, agacé.
– M’en aller, mais vous ne m’avez doncpas compris, monsieur le président ? Je suis venu pour sauverle Subdamoun !
– J’entends bien ! mais je ne doislaisser sauver personne, moi. Je suis magistrat, moi ! et mondevoir est de m’opposer à l’évasion des prisonniers, quels qu’ilssoient… Vous saisissez… quels qu’ils soient ! Vous n’êtes pasprisonnier, vous, allez-vous en !
Il y eut un silence terrible.
– Ce serait mon père, monsieur, que jem’opposerais encore à son évasion ou alors j’aurais donné madémission de magistrat !
Chéri-Bibi avait vu le moment où il allait luicrier : « Taisez-vous, c’est mon fils »… mais ilpensa, sans doute, que ce ne serait pas là une suffisanterecommandation et il garda son secret pour lui.
Il s’assit car la parole du président luiavait cassé les jambes. Le dernier coup de la destinée était troprude aussi. Si jamais il s’était attendu à cela : Alors,il allait falloir tuer M. Dimier !
Cette nécessité qui lui apparaissaitmaintenant comme inéluctable, il en lisait les termes en lettresflamboyantes sur le noble front têtu du sublime président de lacour d’assises.
Et Chéri-Bibi se mit à trembler !M. Dimier lui demanda ce qu’il avait à trembler commeça !
– Monsieur le président, je vais vousdire : le Subdamoun devait s’enfuir par la Tour de l’Ouest. LaTour de l’Ouest est habitée par Talbot. Cela m’eût été agréabled’avoir à supprimer Talbot qui est un méchant homme, mais à l’idéeque vous…
Il arrêta, M. Dimier, un peu pâle, relevala tête. Il avait compris.
Il regarda le monstre assis en face de lui etqui continuait de trembler. Les coudes de Chéri-Bibi, ses mainsétaient agités de mouvements spasmodiques. Et il se prit à claquerdes dents… Cette épouvantable mâchoire avait peur !
Et cependant, toute cette peur étaithorriblement menaçante.
– J’aurais pu vous dénoncer tout àl’heure, fit-il simplement. Et il allongea rapidement une maindécidée vers un bouton de sonnette. Chéri-Bibi arrêta cettemain.
– Vous ne saurez jamais, fit le bandit,dont la voix s’était faite la plus tendre qu’il lui était possible,ce qu’il m’en coûte de vous être désagréable, monsieurDimier, Vous avez écrit un livre que je n’oublierai jamais, vousêtes peut-être le seul homme sur la terre qui ait jamais eu pitiéde moi ! Un soir que je m’étais évanoui de faiblesse dans larue, vous vous êtes arrêté pour me faire la charité… Je vous admireet je vous aime ! Laissez-moi vous ficeler proprement, vousbâillonner gentiment…
– Assez, monsieur ! fit lemagistrat. Je n’ai plus rien à vous dire. Et puisque vous ne voulezpas partir, je vais vous dénoncer !
Il se leva, courut à la porte : d’un bondChéri-Bibi fut sur lui et le renversa.
L’autre cria.
Mais deux mains lui serrèrent la gorge… etcomme un bruit de pas se faisait entendre dans l’escalier et qu’iln’avait plus une seconde à perdre, Chéri-Bibi serra fort, trèsfort.
Chéri-Bibi se releva…
Il venait de tuer M. Dimier.
– Fatalitas !gronda-t-il.
Et il pleurait… Cependant il renifla, essuyases larmes d’un geste horrible de la manche, secoua ses épaules,s’apprêta à de nouvelles besognes, aspira l’air, fit entendre unhan prodigieux… et ouvrit la porte à Hilaire et auSubdamoun qui se précipitèrent dans la pièce.
Il était temps. Une minute de plus etM. Dimier était sauvé et le Subdamoun était perdu. Chéri-Bibiregretta son bavardage. Le corps avait roulé sous le bureau.Chéri-Bibi avait soufflé la lampe. Le Subdamoun ne vit rien. EtHilaire n’apprit le crime nécessaire que plus tard.
La porte repoussée et verrouillée les séparaitmaintenant de la horde des gardes civiques qui, conduits par Talbotet l’officier municipal, furieux d’avoir été joués, la bourraientde coups, se transformaient en catapultes et réclamaient deshaches !
Dans l’ombre, le Subdamoun, qui ne comprenaitpas grand-chose à ce qui se passait, se laissa attacher à une cordepar une sorte de géant bizarre qui, penché sur lui, le maniait avecune grande douceur.
M. Hilaire lui ordonnait de se laisserfaire.
À la lueur d’un rayon de lune, l’ombreinquiétante du géant disparut dans la vaste cheminée, grimpantcomme un chimpanzé le long de la corde.
Alors, le commandant comprit qu’arrivé sur letoit, son singulier sauveur allait le hisser par la cheminée, commeun colis.
Les coups à la porte se faisaient terriblementfurieux. La porte semblait prête à céder. En même temps que l’onentendait des clameurs de sauvages à l’adresse du commandant, descris de mort destinés à M. Hilaire s’élevaient dans unecacophonie terrifiante.
Le Subdamoun, qui était le courage etl’honneur même, trouva le moyen de compliquer encore ce momentdifficile.
Il sortit un petit couteau de sa poche, coupala corde qui le liait et déclara qu’il ne consentirait à prendre lechemin de la cheminée que lorsque l’héroïque M. Hilaire, à quiil devait la vie, aurait sauvé d’abord la sienne.
M. Hilaire, naturellement, se prit àjurer comme un païen.
– Monsieur ! exprima ensuiteM. Hilaire, onne me le pardonnerait jamais !
– Qui : on ? demanda leSubdamoun.
– L’homme qui est là-haut,répondit simplement M. Hilaire, en essayant d’attacher leSubdamoun.
Au haut de la cheminée, Chéri-Bibi halait àlui la corde. Il lui semblait entendre au pied de la tour unerumeur insolite. Sans doute était-on sorti de la Conciergerie pouravertir les gardes civiques qui se trouvaient sur le quai du dramequi se passait sur le toit.
Et soudain, des coups de feuretentirent ; des balles vinrent ricocher sur le toit enpoivrière.
La position devenait critique. Il fallait sehâter. Chéri-Bibi brassait la corde et enfin une tête, un corpsapparurent. Chéri-Bibi le saisit avec une joie sauvage.
– C’est moi ! fit la voixhaletante et assez inquiète de M. Hilaire.
Il y eut sous le ciel noir un hurlement defureur et Chéri-Bibi rejeta M. Hilaire dans lacheminée !
M. Hilaire arriva en bas avec un grandfracas et dans un assez piètre état. Il avait les mains et levisage en sang et se plaignait de maux de reins.
– Là ! qu’est-ce que je vous avaisdit ? fit-il au Subdamoun qui déplorait l’événement, cependantque la porte, sous l’assaut furieux du dehors, commençait àcéder.
Mais le commandant n’eut point le temps deplaindre M. Hilaire : il fut entraîné, emporté, ficelécomme un paquet par le démon redescendu du ciel et hissé dans lemoment que la porte sautait enfin de ses gonds.
On tira des coups de fusil dans la cheminée.Par un miracle, ils ne furent atteints ni l’homme ni lui.
Une décharge, partie des quais de la Seine,les accueillit encore à leur sortie de la cheminée. Là non plus ilsne furent point touchés ! L’homme avait pris le Subdamoun dansses bras. Il le serrait sans brutalité, presque avec tendresse. Ilglissa avec lui jusqu’à la gouttière.
– Nous sommes sauvés ! ditl’homme.
Le Subdamoun n’en crut pas un mot, mais toutde même il admira l’homme. Celui-ci l’avait poussé du côté opposéau quai, le mettant ainsi à l’abri des salves tirées par les gardesciviques et aussi des entreprises de quelques vieux gardes de laConciergerie qui se montraient aux mansardes des toits.
L’homme accrochait le grappin de sa corde àune gouttière et la laissait pendre sur des toits en contre-bas.Puis il mit cette corde entre les mains du Subdamoun. Le commandantcomprit qu’il devait se lancer dans le vide.
La corde se balançait sous le poids. Enfin leSubdamoun prit pied.
L’homme, pour ne point se séparer de sa corde,en détacha le grappin, l’enroula autour de son épaule et se laissatomber le long d’une gouttière avec une adresse surprenante.
Il fut aux côtés du Subdamoun assez à tempspour l’empêcher de faire un mauvais pas qui eût pu lui êtrefatal.
L’obscurité étant presque complète, il necomprenait point comment l’homme voyait des choses qui restaientindistinctes pour ses regards à lui, cependant exercés audanger.
On se trouvait dans un véritable chaos detoits et d’ombres. Des cheminées surgissaient tout à coup commeautant d’ennemis qui les guettaient.
Parfois le Subdamoun ne parvenait point àdissimuler un tressaillement parce qu’il avait été surpris. Alorsl’homme lui disait : « N’ayez pas peur ! » Etpuis, tout à coup, il se reprenait. Il disait : « Je vousdemande pardon ! » Il était honteux d’avoir recommandé auSubdamoun de ne pas avoir peur !
Le Subdamoun comprenait cela et il étaittouché.
Il n’avait pas vu le visage de l’homme, mêmedans l’ombre ; il était sûr de ne pas connaître sonsauveur.
Tout d’abord, il ne s’étonna point outremesure de ce dévouement anonyme. Sur les champs de bataille, ilavait été à même de juger le besoin qu’ont les humbles de sedévouer corps et âme aux chefs. Celui-là était sans doute un obscursoldat de la grande bataille civile que le Subdamoun avait menéecontre les pouvoirs établis.
Tout de même, ce qui se passa sur les toitsdevait lui donner la plus haute idée non seulement de la force,mais encore de la tranquillité d’âme avec laquelle son sauveursupprimait tout obstacle pouvant gêner leur fuite.
L’homme avait dirigé cette fuite de façon às’éloigner le plus vite possible des parages du quai, où l’oncontinuait à tirer des coups de fusil. Et, vaguement, le commandantse rendait compte qu’à travers les mille méandres de ces toits etgouttières parmi lesquels son étrange cicérone se mouvait commechez lui, tous deux tendaient à atteindre un point donné.
Un orage venait d’éclater. La pluie se prit àtomber à torrents.
L’homme défit son vêtement qui ressemblait àpeu près à une pèlerine et le jeta sur les épaules duSubdamoun.
Chose curieuse, le Subdamoun rejeta le manteauavec horreur. L’homme s’en aperçut et eut un gémissement :
« Je vous demande pardon ! »dit-il humblement.
– Je ne veux pas vous en priver, fit leSubdamoun en le ramassant et en lui tendant le vêtement. Vous enavez autant besoin que moi.
Et il était étonné lui-même del’extraordinaire mouvement de répugnance dont il n’avait pas été lemaître. L’homme n’insista pas.
Un éclair flamboya tout à coup d’une cheminéeà une autre. Cette fois le Subdamoun put voir le visage de sonsauveur. Il s’appuya à une ardoise, derrière lui, pénétréd’horreur : « Il a une gueule deforçat ! » gronda-t-il.
Heureusement, l’homme ne vit point la figuredu Subdamoun, il y eût lu un tel dégoût qu’il se fût peut-êtrelaissé tomber à la renverse, sur le pavé. Autour d’eux commençait àmonter un bruit de foule en rumeur.
– Attention, les toits se peuplent !fit la voix sourde du guide. À plat ventre !
En effet, quelques silhouettes passaient surun toit, à leur gauche ; des ombres casquées de pompiers quise laissèrent glisser ensuite entre deux pignons et que l’on ne vitplus, un instant.
L’homme s’en fut à la découverte et retrouval’ennemi entre le toit d’à côté et celui sur lequel lui et leSubdamoun étaient accrochés. Pour arriver plus vite à ce derniertoit, les pompiers jetèrent une échelle qui leur servit depasserelle.
Sur cette passerelle, ils glissèrent. LeSubdamoun, qui avait levé la tête, put les voir. Ils se détachaientcomme des ombres chinoises sur un coin de ciel éclairé par une lunede sang qui sortait d’un gros nuage.
L’homme, qui avait rampé, se redressa. Ilavait dans les mains les deux bouts de l’échelle ; et lagrappe humaine, hurlante, glissa d’un seul coup dans la cour, d’unehauteur de vingt mètres.
La lune se cacha à nouveau. Tout redevintnoir.
Le Subdamoun gémissait comme un enfant :« C’est horrible ! »
Soudain, l’homme s’arrêta. On entendait lesgalops et les cris des poursuivants derrière les toits qu’ilsescaladaient. Une mansarde. L’homme frappa à la vitre. Au bruit unetête parut.
– C’est toi, Fanor ? demandal’homme.
– Non, c’est moi, Masson, répondit latête.
L’homme s’empara de la tête et tira. Le corpssuivit en se débattant. Il fut jeté dans le vide. Le Subdamounrecula, épouvanté ; l’homme prit le Subdamoun et le déposaavec précaution dans, la chambre dont Masson venait sidramatiquement de sortir. Puis l’homme enjamba à son tour et fermala fenêtre.
– Et maintenant, silence !
– Ce que vous venez de faire là est uncrime !
– Si vous croyez que çam’amuse ! murmura la voix étouffée de l’homme, quis’attendrissait sur sa propre besogne.
Cependant, le Subdamoun, dans son coin,paraissait si affalé que l’homme crut devoir expliquer :
– Je ne connais pas Masson, moi !Ah ! si ça avait été Fanor ! Je me suis trompé demansarde, je vous demande bien pardon !
Le Subdamoun ne répondait pas.
Ils se voyaient à peine dans la nuit. Ilsétaient deux paquets d’ombre en face l’un de l’autre. Le Subdamounse demandait :
– Qui est-il ?
Et l’homme était consterné parce qu’il sentaitbien que son petit était fâché !
« Son petit »…
Il l’avait eu dans ses bras ! Chéri-Bibiavait tenu son fils dans ses bras ! Oh !respectueusement ! presque en tremblant… et sans oser leserrer sur sa poitrine ! sur son cœur !
Il se sentait absolument indigne !
La gloire de la République dans les bras de lagloire du bagne ! Il avait profané son enfant ! Il endemandait pardon à Dieu et il en remerciait le diable !
Tout à coup, le Subdamoun demanda à voixbasse :
– Je veux savoir qui vousêtes !
Chéri-Bibi tressaillit dans son ombre, de latête aux pieds.
– Votre nom ? réitéra l’autre.
Chéri-Bibi avait du mal à avaler sa salive.Enfin, le gosier débarrassé, il dit :
– Qu’est-ce que ça peut vous faire ?Je suis un agent de la Sûreté politique. Je ne dois pas avoir denom !
– Un agent de la Sûreté politique !répéta le Subdamoun qui n’en croyait pas ses oreilles.
– Oui ! Vous demanderez mon nom àM. Cravely, quand vous aurez réussi ! Jetravaille pour lui ; moi, je ne suis pour rien dans cetteaffaire-là. J’exécute une consigne. Comprenez-vous ?
Le Subdamoun n’en revenait pas.
– Mes affaires vont donc si bien que celaque Cravely est avec moi ? interrogea-t-il, sceptique.
– Très bien, si vous ne vous faites pas« poisser ». Mais le plus fort est fait. Nous n’avonsplus qu’à attendre. Seulement, auparavant, vous allez mettre lecostume de Masson.
– Qui est Masson ?
– Masson, comme son collègue Fanor, estun garçon de bureau au parquet de M. le procureur général,expliqua Chéri-Bibi ramassant, sur le lit qui se dressait dans uncoin de la mansarde, le costume et les insignes de ce malheureuxemployé et les déposant aux pieds du Subdamoun. Nous-mêmes, nousnous trouvons, en ce moment, sous les toits du parquet du procureurgénéral qui donne sur le boulevard du Palais. Nous n’aurons qu’àdescendre. Je connais les aîtres et si nous rencontrons quelquesgêneurs, vous n’aurez rien à dire. Vous me suivrez. Votre costumevous permet de passer partout. Ainsi arriverons-nous, sansencombre, à la Sûreté. Je sais un chemin qui est de tout repos.
– Mais vous ?
– Oh ! moi, on me connaît !Êtes-vous prêt ?
Cinq minutes plus tard, le Subdamoun etl’homme descendaient sans bruit les escaliers déserts du parquetgénéral : un lumignon, de-ci, de-là, éclairait les vastesespaces traversés, les parquets cirés et trop sonores au gré duSubdamoun.
Un nouveau sujet de stupéfaction pour celui-cifut une nouvelle transformation de l’homme qui en fit un misérablevieillard au dos courbé et aux jambes cagneuses.
Le Subdamoun se rappela vaguement plus tardavoir pénétré dans d’étroits et humides corridors dont le vieillardouvrait les portes avec un passe-partout.
Là, ils rencontrèrent des agents auxquels soncompagnon adressa des mots d’ordre incompréhensibles.
Puis tous deux se trouvèrent dehors, dans lanuit du boulevard. Le vieillard marchait en avant, et, laissantderrière lui tout le tumulte, il se dirigea vers le quai, enfilaune rue sombre et déserte. Au bout de la rue, une limousine, phareséteints, attendait. Le misérable vieillard s’en fut ouvrir laportière.
– Si vous voulez monter, monprince ! fit-il entendre de son abominable voix derogomme.
Jacques monta et l’autre referma la porte.
La limousine démarra. Elle n’avait point dechauffeur, on la conduisait de l’intérieur.
– Enfin, te voilà, Jacques !
– Frédéric !
Les deux compagnons d’armes avaient bien desquestions à se poser ; mais, tout de suite, le Subdamounvoulut que Frédéric lui dît quel était l’extraordinaire bonhommequi l’avait sauvé dans d’aussi prodigieuses conditions !
– C’est un grand ami d’Hilaire. Nouspouvons avoir confiance en lui.
– Je m’en suis aperçu ! acquiesça leSubdamoun en hochant la tête… Mais comment se nomme-t-il ?
– Je ne sais pas. Nous l’appelons :Le marchand de cacahuètes !
Chéri-Bibi regarda la limousine s’éloigner.Quand il ne la vit plus et ne l’entendit plus, il poussa unsoupir.
Il se mit à marcher et à penser aux devoirsqu’il avait encore à accomplir avant que de se reposer :1° le Subdamoun, même hors de prison, n’était point au bout deses peines ; 2° sa mère, la divine marquise du Touchais,attendait toujours dans la cave de M. Hilaire qu’on la vîntdélivrer ; 3° M. Hilaire lui-même était à son tourla proie des ennemis de la nation, au fond de cette Conciergerie oùun geste de mauvaise humeur de Chéri-Bibi l’avait si fâcheusementreplongé !
Chéri-Bibi allait-il abandonner le fidèle laFicelle, l’ami des mauvais jours ? Cela ne lui ressemblaitpas !
Tout à coup, il poussa un cri.
Il venait tout simplement de penser à ceci que« la véritable mission de M. l’inspecteur généralHilaire à la Conciergerie étant dévoilée, les officiers municipauxallaient faire une perquisition chez le traître et qu’ils allaienty trouver Cécily ! »
Chéri-Bibi courait comme un fou. Des genscouraient également devant lui, derrière lui, sans s’occuper delui. Une clameur montait dans le quartier. Une lueur fulguranteéclatait vers la droite comme un bouquet de feu d’artifice. Et ilentendit quelqu’un qui disait :
– C’est la Grande Épicerie modernequi brûle.
Alors il fit sa trouée, droit comme unobus.
Chéri-Bibi ne pensait plus qu’à la cave deM. Hilaire et aux dépôts d’huile et de pétrole et autresessences qu’elle contenait, tous propres à alimenter un incendie aumilieu duquel la figure divinisée de la marquise du Touchaisapparaissait, les yeux au ciel, telle Jeanne d’Arc sur sonbûcher !
Arrivé au coin de la rue, Chéri-Bibi seheurta, ou plutôt heurta le service d’ordre et de telle sorte queles gardes crurent à un fou qui courait se jeter dans lesflammes.
Deux officiers municipaux se précipitèrent,mais durent bien vite reculer devant l’ardeur du foyer.
Les pompes, cependant, faisaient leur œuvre,jetant au centre du brasier des trombes d’eau qui semblaient, parun curieux effet de brasillement affreux, alimenter le sinistre.Les pompiers, debout sur les toits, et, de-ci, de-là, dans lesencoignures de fenêtre, frappaient de la hache et aidaientcertaines poutres à se détacher.
Or, la cave dans laquelle étaient enfermés nosréfugiés se trouvait sous la Grande Épicerie moderne.
Nous avons dit, en son temps, qu’on y pouvaitdescendre par une petite porte à ras du pavé qui donnait sur uneétroite ruelle fort peu passante et qui servait à la descentedirecte des fûts dans le sous-sol. C’était à grand-peine que l’ons’approchait de cette ruelle, qu’une véritable voûte de feurecouvrait. Chéri-Bibi, bravant le danger, parvint à se glisserdans un endroit où nul n’osait plus se risquer.
À ce moment, il se rendit compte que toutesles explosions qu’il entendait ne venaient point seulement dubrasier, car il fut frappé à la main gauche par une balle qui latraversa de part en part. De la rue d’en face, on tirait sur lefeu !
Et il n’eut que le temps de se jeter dansl’encoignure d’une porte pour éviter une nouvelle salve.
Lors, voilà que la porte céda sous son poidset qu’il entendit la voix bien connue de son affreux galopin deMazeppa qui disait :
– Par ici, patron, si vous n’aimezpas les pruneaux !
Dans le même moment, il découvrait qu’il setrouvait chez le bougnat.
Dans la boutique, où l’on commençait à cuire,il y avait des corps de femme, par terre, étendus, râlants ou àdemi-asphyxiés au-dessus desquels deux êtres, noirs de l’incendiequ’ils avaient traversés, étaient penchés.
Il reconnut le lieutenant Frédéric Héloni etl’un des gardes formidables du Subdamoun, à qui il avait donné lagarde de la cave, depuis que la marquise y était enfermée avec lesfemmes : Polydore.
Il se jeta par terre, cherchant Cécily.
Il ne trouva là que deux corps, celui deMlle Lydie de la Morlière et de son amieMarie-Thérèse.
– Où est la marquise ?hurla-t-il.
– Jean-Jean l’a sauvée ! lui ditPolydore.
– C’est bien vrai ?
– Vous pouvez être tranquille… Noussortîmes arrivés à temps ! exprima rapidement Frédéric.
– Et le Subdamoun n’est pas là ?
– Non ! Il ne sait rien. Noussommes allés où l’on nous attendait. Là, j’ai trouvé Mazeppaqui venait m’avertir de ce qui se passait chez Hilaire… J’ai laisséles chefs délibérer, et je suis accouru sans rien dire aucommandant !
– Malheur à ceux quimentiront ! gronda Chéri-Bibi en agitant sa mainensanglantée. Où est la marquise ?
Polydore s’expliqua, cependant que Frédéricrecommençait à donner ses soins aux jeunes filles, qui, peu à peu,revenaient à elles.
– Pendant qu’on se carapatait du feu, onnous tirait dessus ! Moi, je portais la demoiselle Lydie,Jean-Jean avait la marquise ; on s’est séparé pour débanderles sorgues. Je l’ai vu grimper avec la marquise dans sesbras sur les toits, par-delà les Produits alimentaires ; ilétait hors de danger ; moi, j’étais arrivé trop tard derrièrelui pour passer par là. Je suis revenu par ici, le long du mur,sachant que Mazeppa m’attendait et que le bougnat, not’lieutenant,avait porté icite la demoiselle Marie-Thérèse. Ah !pouvez être content, patron, on a bien défendu ces dames !Demandez à Mazeppa. Maintenant, faudrait songer « à lesmettre », car ça commence à tourner au four de boulangerie,ici !
Mais Chéri-Bibi ne paraissait, pas s’enapercevoir. Il, demanda, ne s’occupant pas plus des jeunes fillesqui étaient étendues là et auxquelles le lieutenant prodiguait sessoins que si elles n’existaient pas :
– Il y a longtemps qu’on vous tiredessus ?
Il avait collé ce voyou de Mazeppa contre lemur et il fallut bien que le galopin lui donnât des explications,pendant que Polydor se mettait à déblayer le fond du caveau de tousles sacs qui l’encombraient, découvrant ainsi une espèce de boyausouterrain qui donnait sur une cour ordinairement déserte etpropice à la fuite.
– Ben, v’là l’affaire ! fit l’autre…Mais, por sûr, dab, on va s’brûler les tifs, ici ! L’bougnat(il désignait Frédéric Héloni) venait donc de me quitter avecmission de le rejoindre avenue d’Iéna au moindre événement quandj’aperçus des officiers municipaux et toute une bande desectionnaires, suivie d’une grosse troupe de gnafs…
– Après ? Après ? grondaChéri-Bibi qui se mordait les poings.
– Eh ! j’cavale ! Attendez unpeu, patron ! Ces messieurs venaient perquisitionner chezHilaire, du club de l’Arsenal, qui avait fait fuir le Subdamoun,qu’ils disaient ! Il n’y avait pas cinq minutes qu’ils étaientdans la bicoque qu’ils échangeaient des coups de flingots et derevolver avec Jean-Jean et Polydor, sortis de leur trappe pour lesempêcher de descendre dans la cave ! Les commis se sauvaientde tous côtés en poussant des hurlements. Je m’dis : ça va maltourner ; puisque je n’sais pas où est l’patron, j’vastoujours aller avertir le bougnat ! Dare-dare, j’me suiscarapaté à la recherche du lieutenant, qu’j’ai vu entrer par lesderrières de la tôle où on l’attendait avec le Subdamoun enpersonne ! L’bougnat m’avait vu ; il est redescendu et jesuis revenu ici, avec lui, dans l’auto ! Pensez s’il a perduson temps ! On faisait du cent vingt ; por sûr !Mais ici, il faisait déjà chaud. Furieux de ne pas pouvoirdescendre dans la cave, les officiers municipaux avaient déjà fichule feu à la boutique ! Et les bonnes femmes, en bas, quihurlaient ! J’entendais la voix de Mme Hilairequi criait au secours comme si déjà elle n’était plus qu’unebraise ! Pauvre Mme Hilaire ! il n’y aqu’elle dont on ne s’est pas occupé ! Elle n’crie plus !De profundis !
– Et la marquise ? râlaChéri-Bibi.
– Ah ! la marquise ! on nel’entendait pas ! C’est du monde qui ne crie jamais, mêmequand il y a le feu, patron !
– Était-elle blessée ?
– Est-ce que j’sais, moi, est-ce quej’pourrais vous dire ? Sûr que lorsque je l’ai vue dans lesbras de Jean-Jean, elle avait l’air plus morte que vive !
– Si elle est morte, j’vous crèvetous ! gronda Chéri-Bibi, les poings serrés.
– Mais pisqu’on vous dit que Jean-Jeanl’a sauvée ! Tenez, la v’la !
Chéri-Bibi fit un bond terrible par lafenêtre. Lui aussi venait d’apercevoir la marquise du Touchais, ouplutôt son corps pantelant dans le plus tragique décor qui se pûtconcevoir, et toujours dans les bras du fidèle Jean-Jean !Celui-ci, poursuivi sur les toits par les gardes civiques et voyantsa retraite coupée, s’était vu dans la nécessité de revenir versles murs branlants de la fournaise.
La minute était terrible.
Le dernier espoir de Jean-Jean l’avait pousséévidemment du côté de la ruelle où il savait qu’il trouverait laretraite du bougnat ! Mais cette retraite, commentl’atteindre ?
Bien que le feu, depuis quelques instants, eûtdiminué d’intensité en cet endroit, le groupe formé par Jean-Jeanet la marquise n’en paraissait pas moins fort aventuré dans le coinde cette croisée du dernier étage que venait lécher encore de tempsà autre les flammes.
Des coups de fusil avaient accueilli la sortiede Chéri-Bibi et, des deux côtés de la ruelle, les gardes civiquesse précipitèrent, en dépit de la chaleur atroce.
Mais cette double ruée sauva notre bandit. Eneffet, quand les gardes se virent en face les uns des autres, ilscessèrent le feu pour ne point s’entre-tuer. Chéri-Bibi en profitapour achever sa course et sauter dans cet enfer, où ildisparut.
Alors, quelques-uns des gardes se jetèrentvers la porte du bougnat où ils savaient que le resté de la bandes’était réfugié.
Ils n’y trouvèrent plus personne, maisdécouvrirent le couloir souterrain par lequel les trois hommess’étaient certainement échappés, emportantMlle de la Morlière et Marie-Thérèse.
Après avoir déchargé leurs armes dans cetétroit boyau, ils avancèrent à tâtons et se heurtèrent tout desuite à deux corps qui avaient roulé par terre.
Ils les tirèrent à eux jusque dans laboutique. C’était Polydore, qui avait reçu une balle dans le dos etqui paraissait à son dernier spasme. On eut toutes les peines dumonde à lui arracher le corps de la pauvre femme qu’il avait voulusauver.
Lydie, au milieu de ce carnage et de ceslueurs d’incendie, ouvrit les yeux :
– Chouette ! s’écria un officiermunicipal, voilà une bonne prise : c’est la fiancée duSubdamoun !
Satisfaits de leur besogne de ce côté, ils serejetèrent dans la ruelle qui, dès lors, fut envahie par la foule,les pompiers et les soldats. On s’y écrasait. On s’y brûlaitaussi.
Des clameurs de diverses natures se faisaiententendre, car un coup de feu venait d’atteindre l’homme qui tenaitla marquise dans ses bras ; et beaucoup de ceux qui étaient làprotestaient contre les exécuteurs d’une aussi abominableconsigne.
Jean-Jean était visiblement touché. Ils’accrochait désespérément à une barre de fer tordue par lesflammes et dont la chaleur lui avait arraché un cri suprême dedouleur.
Mais, déjà, il basculait sans qu’il eût lâchéson fardeau et l’on s’attendait à le voir s’écraser sur le pavéavec la marquise quand, dans le cadre de cette même croisée, surgitun furieux démon. Cet être extraordinaire, qui paraissait vomi parle feu comme le génie du feu même, arriva juste à temps pourarracher à Jean-Jean la pauvre douairière, dans la seconde même oùcelui-ci, victime de son dévouement au « Grand Dab »,accomplissait sa suprême pirouette : il s’abîmait au milieud’un brasier qui jeta, sous son poids, une véritable gerbe de feud’artifice.
Pendant ce temps, l’homme sorti du feu yrentrait avec sa proie. Des flammes, des coups de fusil, des ballesqui sifflent à ses oreilles, au-dessus de lui, autour de lui, unehorde qui le poursuit, un brasier à ses pieds, un ciel d’enfer sursa tête, mais Cécily sur son cœur !
Chéri-Bibi est aux anges ! Chéri-Bibi estdans le paradis !
Il remercie le ciel, au centre de cettefurieuse bataille qu’il livre aux hommes et aux éléments, de luiavoir réservé un pareil bonheur !
Certes, cela compte, une journée pareille, oùil lui était réservé, à lui, le paria de toutes les sociétés,d’entendre battre, sur sa poitrine, la vie de ces deux êtresadorés : son Jacques et sa Cécily !
Ah ! Cécily ! Cécily ! safemme ! sa femme adorée, sa femme évanouie qu’il pouvaitpresser sur son formidable, ignoble sein après tant d’années, tantd’années de misère morale passées à se dire : « Je nel’approcherai plus ! »
Il la berce dans ses bras comme une mère sonenfant qui dort. L’incendie qui les entoure est moins chaud quel’ardent charbon du cœur de Chéri-Bibi, lequel brûle, pour Cécily,éternellement, comme l’enfer, sans se consumer.
Seigneur Dieu ! l’homme a vivementprofité d’un rideau de feu pour embrasser cette femme !Ah ! les lèvres de Chéri-Bibi sur le front blanc de la sainte,dans cette cathédrale de flammes !
Chéri-Bibi hurle de joie, halète, grogne,danse de bonheur sur les briques brûlantes !
Il apparaît, disparaît, réapparaît, embrasseson fardeau, le dresse vers le ciel, le rejette sur son cœur, etsaute avec lui dans quelque trou de mansarde au-dessus duquel lesvisages effarés des poursuivants se pencheront et n’apercevrontrien !
Où est-il passé ? Seul il connaît, le Roidu Bagne, tous les chemins qui conduisent sous la terre à laretraite du cul-de-sac maudit où Chéri-Bibi a placé sesoubliettes !
…… … … … … … .
Cécily se passe la main sur le front comme ona l’accoutumée de faire quand on veut ressaisir sa pensée et quandon renaît, comme on dit, à la vie. Cécily se souvient du drame del’incendie, et puis sa pensée bondit plus haut : ces yeux quipleurent derrière des lunettes, ces pauvres yeux horribles qui fontpeine et qui font peur, elle les a déjà vus : elle saitmaintenant, elle murmure : « le marchand decacahuètes ! »
C’est le marchand de cacahuètes qui l’asauvée ! qui l’a amenée là ! C’est le marchand decacahuètes qui lui a promis de sauver son fils… Partout où il ya de la difficulté, le marchand de cacahuètes est toujourslà ! Elle frissonne ! Pourquoi ? Ah !pourquoi ?
Elle n’a jamais pu penser à ce terriblesauveur sans frissonner !
Elle l’appelle et elle le redoute.
Elle le craint sans le connaître et nesaurait pas le remercier ! Qui est-il ? Pourquoifait-il cela ? PourquoiVEILLE-T-IL ?
Il a l’air si atrocement malheureux quand illa regarde !
Qui peut-il être ?
Elle se demande s’il n’est point simplementune image de son cerveau malade.
Il n’existe peut-être pas !
Elle se soulève sur sa couche… elle glisse dugrabat… Il y a là une table couverte de fioles et de bols, de touteune pharmacie… Elle va plus loin que la table… Ah ! uncouloir, et au bout du couloir, là-bas… de la lumière !
Cette lumière ne la rassure point, mais ellel’attire.
Elle descend quelques degrés… ellemarche ! elle marche ! C’est un rai de lumière qui passesous une porte.
Tiens ! la porte n’est point fermée… Ellepousse la porte… Est-ce qu’elle sait ce qu’elle fait ?
Mais elle jette un cri de surprise…
Elle est dans une petite cave touteresplendissante de lumière… Plus de vingt bougies brûlent dans descandélabres magnifiques. Et ils éclairent les portraits d’une femmeet d’un enfant ! Mais quels portraits ! Jamais, sur lesmurs des basiliques byzantines, tant de joyaux, tant de perles,tant de colliers n’avaient été suspendus avec plus d’amour autourdes saintes icônes.
Elle s’approche davantage… Maintenant, elleles voit tout à fait bien, les portraits, et elle lesreconnaît ! Ce sont les portraits de Cécily aux jours lesplus heureux de sa beauté et de sa maternité… Et ce sont lesportraits du petit Jacques, à tous les âges, depuis leberceau !
Sur une table qui ressemble à un autel, uncoffret est ouvert. Dans ce coffret, il y a une croix, uneadmirable croix de la Légion d’honneur, toute sertie de diamants etde perles.
Cette croix aussi, Cécily la reconnaît :c’est celle qu’elle a reçue un jour d’un inconnu pour qu’elle fûtofferte à Jacques et qu’elle a réexpédiée ne voulant pas accepterun pareil cadeau sans en connaître la provenance !
Peu à peu, Cécily s’était laissée tomber surles marches de l’autel où avaient été comme déifiées sapersonnalité et celle de son fils ! Elle était plus anéantieque jamais. Plus que jamais, elle se demandait à quelle sortede dévouement elle était en proie. Une angoisse singulièrel’étouffait. Elle n’avait jamais eu si peur « d’elle ne savaitpas quoi » !
Soudain ses yeux furent attirés par unephotographie vers laquelle elle se traîna. Et alors, elle ne putretenir un cri : La villa de la falaise !C’était en effet une vue de la villa des Bourreliers, sur lafalaise de Puys, près de Dieppe, en France, la villa de sesparents, où elle avait été élevée… La vue en avait été prise dansle jardin.
Et, sur le seuil du jardin, elle sereconnut, parlant à un jeune garçon boucher qui avait un panier aubras et qui prenait certainement la « commande »de la jeune maîtresse de maison !
Elle se rappelait avoir vu cet instantanéjadis, entre les mains de la petite Jacqueline, de celle qui devaitêtre plus tard sœur Sainte-Marie-des-Anges… Cécily serappelle ! Oui ! Oui ! c’est bien cela !Jacqueline faisait de la photographie et elle avait photographiéCécile Bourrelier et Chéri-Bibi ! Oui, oui, oui ! Lepetit garçon boucher, c’était Chéri-Bibi !
« Chéri-Bibi ! »
Elle prononça tout haut ce nom et uneeffroyable lumière se fit dans son esprit.
Elle savait bien que lorsqu’elle était encorejeune fille, Chéri-Bibi l’avait aimée, bien qu’il ne lui eût jamaisparlé de cet amour… Elle lui avait vu, plus d’une fois, les yeuxpleins de larmes ! Misère de Dieu ! les yeux quipleuraient derrière les lunettes de son sauveur, c’étaient lesyeux de Chéri-Bibi !
Chéri-Bibi, le forçat, le roi ducrime !
Elle et son fils étaient protégés parChéri-Bibi !
Mme la marquise du Touchaiss’évanouit, une fois de plus. Elle croyait avoir touché le fond dumystère. Pauvre Cécily ! elle l’abordait à peine !
MM. Florent et Barkimel, qui passaientleur temps à se confesser entre eux et à se réciter mutuellement laprière des morts, furent bien étonnés en voyant la porte de leurcachot s’ouvrir et le guichetier y précipiter, fort brutalement mafoi, M. l’inspecteur des prisons lui-même.
Ils n’eurent qu’un cri : « MonsieurHilaire ! » et ils lui tendirent la main avec un sourdgémissement sur leur infortune à tous.
M. Hilaire reconnut M. Florent etM. Barkimel et loua le ciel de lui avoir permis de passer sesderniers moments avec des amis aussi distingués.
Après réflexions sur l’égalité devant la mort,M. Hilaire crut devoir apporter quelque tempérament à uneaussi sombre philosophie en avertissant ces messieurs que, quant àlui, il n’avait point perdu l’espoir que leur sort, à tous trois,s’améliorât d’ici peu.
Ayant jugé sévèrement les hommes de l’Hôtel deVille, il annonça à MM. Barkimel et Florent que les honnêtesgens se soulevaient, dans l’instant même, au fond de toutes lesprovinces pour venir les délivrer.
M. Florent ne prit point le temps de sefaire répéter cette bonne parole pour faire entendre un soupirplein d’espérance. Au contraire, M. Barkimel baissa la tête etne donna plus signe de vie, si bien que cette attitude désoléefinit par frapper M. Florent, qui en demanda la raison.
– Hélas ! répliqua M. Barkimel,M. Hilaire a parlé des « braves gens » et je saispar ce qu’il entend par là ! Après avoir rempli le triste rôlequi m’a été dévolu en ces jours néfastes, puis-je espérer décemmentcompter parmi les « braves gens » ?
– Évidemment, fit M. Hilaire, jecomprends l’embarras de M. Barkimel. Il s’estbien distingué au tribunal révolutionnaire !
– Pas plus que vous,M. Hilaire, au club de l’Arsenal ! interrompit sur un tondésolé mais ferme M. Barkimel qui n’avait pas attendu d’avoirété nommé juge pour avoir le sentiment inné de la justice. Et vousme permettez, monsieur Hilaire, de m’étonner qu’après avoirprononcé de si furieux discours contre les ennemis de larévolution, vous comptiez encore sur eux pour vous tirerd’affaire !
– C’est que vous ne savez pas, réponditavec sang-froid M. Hilaire, que, pendant que je prononçaistout haut ces affreux discours, je travaillais tout bas pour lescontre-révolutionnaires et que je leur rendais les plus signalésservices !
– Et vous vous en vantez ! C’est dupropre ! s’exclama M. Barkimel outré de tant decynisme.
– Je ne m’en vante pas, je vous dissimplement ce que j’ai fait et ce que j’ai fait n’est pas si bête.Vous, vous avez servi les révolutionnaires parce que vous avez cruque c’était votre intérêt ; moi, j’ai imaginé que deuxprécautions valent mieux qu’une et que j’aurais plus d’occasions dem’en tirer en servant à la fois les uns et les autres !
– L’histoire vous jugera ! répartitM. Barkimel en croisant les bras.
– Ne vous disputez pas pour le peu detemps qui nous reste à vivre ! supplia M. Florent.
Ces messieurs en étaient là quand la porte ducachot s’ouvrit et le garde les appela tous les trois. À cetteheure, on eût dû les laisser dormir au moins leur dernier sommeil.Que se passait-il donc ?
Tout simplement que l’évasion du Subdamounavait mis « sens dessus dessous » le gouvernement deVille et que le comité de surveillance avait décidé que le procèsdes complices aurait lieu sur l’heure de façon à ce que leurexécution, dès l’aurore, apaisât quelque peu les révolutionnairesqui étaient toujours prêts à crier à la trahison.
Dans la rage où le comité se trouvait, il n’yeut point de demi-mesure. On vida, sur l’heure, à peu près tous lescahots. C’est ainsi que M. Barkimel retournait au tribunal uneseconde fois, pour être condamné une seconde fois à lamort !
– Si j’en réchappe, faisait-il, assezmélancoliquement, j’aurai de la veine.
La grand-chambre du tribunal révolutionnairefut archi-bondée d’accusés que surveillaient de près lessectionnaires, baïonnette au canon. Ils étaient là une soixantainede victimes désignées d’avance qui attendaient le bon plaisir deleurs juges.
Cependant, le baron d’Askof « portaitbeau » : il savait de quel prix allait être payée satrahison et il s’en réjouissait d’avance en regardant SoniaLiskinne, qui ne faisait, du reste, aucune attention, aux manièresglorieuses du baron.
Elle était tout à la charitable besogne desoutenir et de consoler une malheureuse et bien belle jeune filleque l’on avait jetée, à la dernière heure dans son cachot.
Cette jeune personne n’était autre queMlle Lydie de la Morlière.
L’esprit diabolique du baron d’Askof sedivertissait plus qu’on ne saurait dire au spectacle peu banal ducouple formé par la maîtresse et la fiancée du Subdamoun !
Avec quelle joie méchante il voyait la pâleuret le désespoir de Lydie, et de quels regards de triomphe ilcaressait déjà celle qui ne pouvait plus manquer maintenant de luiappartenir !
Le procès fut mené rapidement comme uneexécution.
Tous les accusés furent condamnés, àl’exception de trois : d’abord Mlle SoniaLiskinne, qui ne put en croire ses oreilles et qui demanda sur unton éclatant ce qui pouvait bien lui valoir « un pareildéshonneur » !
Elle fut vite renseignée, en entendantacquitter ensuite le baron d’Askof !
Certes ! elle ne pouvait douter que lebaron eût trahi et que c’était à lui qu’elle devait une aussioutrageante clémence !
Le baron ricanait. Il cessa tout à coup sonrire infâme en entendant acquitter également la baronned’Askof !
Celle-ci, il n’avait point voulu lasauver ; il l’avait même complètement oubliée, et, dans sesabominables combinaisons, il n’avait eu garde de penser à safemme.
Or, c’était là une « gentillesse »de l’accusateur public, qui avait voulu être agréable à un hommequi promettait, après le procès, de faire d’extraordinairesrévélations.
La baronne, qu’on était allé chercher dans laprison et qui avait été jetée au fond du prétoire, n’avait pas étéaperçue du baron, qui ne la vit que lorsqu’elle piqua son admirablecrise de nerfs des grands jours en s’entendant acquitter. Le baronjura comme un palefrenier pendant qu’on emportait sa femme.
Il n’y eut point d’autres incidents, et tousles prisonniers furent reconduits dans leurs cachots en attendantles premières heures du jour.
Sonia continuait de prodiguer des soinstouchants à Mlle de la Morlière. Celle-cipouvait enfin laisser couler librement ses larmes, et cette crised’attendrissement sur son sort ne manqua point de la soulager.
Les deux femmes finirent par échanger, dansleur affreux malheur, les propos les plus sympathiques. À l’heurede la douleur et quand elles doutent du salut de l’objet aimé, iln’y a rien de tel pour rapprocher deux femmes que d’avoir aimé lemême homme. Alors elles tremblent dans les bras l’une de l’autre.La jalousie, devenue inutile, a fui, en cette minute suprême, et,au lieu de se déchirer, elles s’efforcent de se consoler.
Lydie, sous le coup de sa propre condamnation,n’avait point entendu que Sonia était acquittée et elle croyaitcelle-ci vouée au même destin qui la frappait. Sonia, de son côté,n’avait point la cruauté de lui apprendre la vérité. Du reste,Mlle Liskinne regrettait sincèrement le bourreau,maintenant que la présence au procès de M. Hilaire et sacondamnation attestaient que l’évasion du Subdamoun avait échoué etque l’on affirmait dans la prison que le commandant avait étéassassiné à coups de baïonnette par les gardes civiques !
Après un moment de silence, comme les larmesde Lydie coulaient toujours, Sonia lui dit :
– Pourquoi pleurez-vous ? C’estvous qu’il aimait !
Lydie tressaillit et leva vers sa compagne detristes yeux, puis elle secoua la tête :
– Non ! non ! Vous êtes tropbelle ; quand il vous a connue, il ne vous a plus quittée… et,maintenant que je suis près de vous, je le comprends !Laissez-moi pleurer !
Et ce fut une nouvelle explosion de sanglots.Sonia, éperdue, la berça :
– Mais vous êtes folle, ma chérie !C’est son ambition qui l’a conduit vers moi, mais à vous, il vousaurait sacrifié son ambition même. Nous étions des amis ! desamis de la veille destinés à ne plus se connaître le lendemain, lelendemain qui vous appartenait tout entier, Lydie !
– Hélas ! Hélas ! je mourraidonc sans avoir connu ce lendemain-là ! pleura encore Lydie…Que ne suis-je morte ce matin de misère où j’ai tenté de mesuicider !
– Ce matin-là, malheureuse enfant !reprit l’obstinée Sonia, il a tenté, lui, de sauver le pays etil n’y a point réussi parce que vous, vous avez tenté de voustuer ! Il a tout abandonné pour vous ! Et ce retardc’était la ruine de tous ses prodigieux efforts ! Et il n’apoint hésité ! Ingrate, qui l’oubliez !
– C’est vrai ! répondit la voixdouce et exténuée de la jeune fille, c’est vrai ! Ce matin-là,il est venu près de moi. Il a tout abandonné pour moi ! Etj’ai ouvert les yeux dans ses bras… dans ses bras… dans sesbras…
Elle finit par s’endormir en murmurant :dans ses bras.
Quelques instants, Sonia la garda ainsi surson sein, écoutant cette respiration et les dernières pulsations decette adorable vie, qui, si jeune, était condamnée à mourir ;puis, elle la déposa avec mille précautions sur le grabat. Onentendait des pas dans le corridor. Elle craignit que ce tumultequi se rapprochait réveillât la prisonnière. Anxieuse, elle étaitpenchée sur Lydie, mais Lydie dormait, dormait maintenant siprofondément qu’elle ne se réveilla même point quand la porte ducachot s’ouvrit et que l’officier municipal appela :« Mlle Lydie de la Morlière ! »
– C’est moi, dit Sonia, et elle allarejoindre les autres condamnés qui attendaient, entre lesbaïonnettes des sectionnaires.
La porte du cachot fut refermée.Mlle de la Morlière dormait toujours.
Par la suite, chacun crut ou put croire que letribunal, revenant sur sa décision, avait condamné la maîtresse duSubdamoun.
Ce matin-là, on fit la toilette des condamnésdans la salle des gardes. On n’entendait que le bruit des ciseauxdes guichetiers.
Mlle Liskinne eut devant elleun commis de greffe auquel elle avait eu l’occasion de donner déjàquelques pourboires et qui était doué d’une nature timide etpoétique.
Ses mains tremblaient sur le beau col nu deSonia et avaient peine à soulever le poids impressionnant de sesmagnifiques cheveux d’or.
Il hésitait à faire entrer dans l’adorabletoison ses hideux ciseaux et tâtonnait.
De sa voix la plus douce, Sonia le pria demontrer moins de pusillanimité, car elle désirait qu’autant quepossible sa chevelure ne fût point « abîmée ».
– Je veux en faire un cadeau,disait-elle, arrangez-moi cela d’une façon convenable, monsieur lecommis.
Le commis soupirait et suivait les indicationsde la victime sans pouvoir retenir ses larmes.
– Pourquoi pleurez-vous ? lui ditSonia ; suis-je tant à plaindre ?
– Madame, répondit galamment ce commis degreffe, si vous ne voulez point que l’on pleure sur vous,laissez-moi pleurer au moins sur ceux qui ne vous verrontplus !
La réponse plut beaucoup àMlle Liskinne qui n’hésita point à lui confier ledésir qu’elle avait que ses cheveux fussent portés en souvenird’elle à la prisonnière qui occupait encore le cachot qui avait étéle sien.
Le commis jura tout bas que la commissionserait faite, et il eut la précaution de mettre à l’abriimmédiatement le trésor capillaire qu’on venait de luiabandonner.
Non loin de Sonia, l’ex-président de laChambre, M. Lavobourg, penchait la tête et frissonnait aufroid des ciseaux…
Le trio Hilaire, Florent, Barkimel étaitintéressant à contempler en son genre. Ces messieurs n’avaient vudu tribunal révolutionnaire qu’une bousculade ; ils en étaientrevenus avec quelques coups de crosse qui les avaient faithorriblement souffrir dans leur amour-propre. Ils avaient voué àune destruction rapide une société qui ne sait même pas respecterses victimes et ils ne regrettaient rien tant que de ne point vivrepour assister à cette catastrophe qui eût pu les sauver.
Pendant qu’on leur faisait leur dernièretoilette, ils prêtaient l’oreille aux propos qui se chuchotaientdans la demi-obscurité de la salle gothique : des gens bieninformés auxquels on venait d’échancrer fort proprement le col dela chemise affirmaient que si le gouvernement de l’Hôtel de Villese pressait tant de les « expédier », il n’en fallaitpoint chercher la cause ailleurs que dans l’ultimatum parvenu laveille au soir de Versailles.
On disait qu’à tout hasard Coudry avait faitmasser deux cents canons place de la Révolution.
Enfin ! « il fallait se faire uneraison et tâcher de mourir, avec les autres, le plus convenablementpossible. » Ainsi s’exprimèrent les deux amis en s’étreignantmutuellement et en s’inondant le visage de leurs larmes sincères.Quand les grilles du guichet s’ouvrirent, ils se tamponnèrenthâtivement les yeux et s’occupèrent surtout de n’être point séparésl’un de l’autre.
Il y avait là, dans la cour, quatrecharrettes. On les poussa dans la première… M. Barkimel aidaM. Florent à monter. M. Florent aida ensuiteM. Hilaire. M. Hilaire paraissait distrait, ne s’occupantpoint de ses compagnons, et l’œil errant au lointain.
Il fut tiré de ses préoccupations par la voixde Mlle Liskinne laquelle, placée à côté de lui,demandait à l’ex-inspecteur des prisons s’il était vrai que leSubdamoun fût réellement mort.
M. Hilaire lui répondit qu’il espéraitencore que non et que le Subdamoun avait eu, à sa connaissance,quelque chance d’échapper à ses ennemis.
À ces mots, Sonia pâlit et l’on ne sut jamaissi c’était de bonheur ou de regret : de bonheur de pouvoirpenser que son dernier amant fût encore vivant ou de regret des’être sacrifiée avec tant d’héroïsme, dans un moment où elleaurait encore pu le rejoindre !
Sur ces entrefaites, la porte du guichetextérieur fut ouverte et la sinistre procession commença de défilersur le quai.
Quand la première charrette apparut, etc’était une véritable charrette que l’on avait réquisitionnée audernier moment, « les cars de la mort » étant pleins, ily eut contre elle un formidable hourvari d’injures et demalédictions. Elle était pleine des principaux héros de cettehistoire.
Au surplus, le désordre, le combat,l’incendie, les chants, les blasphèmes semblaient, ce matin-là,être les maîtres de la ville et ne cessèrent de faire cortège auxdernières victimes de la nouvelle révolution.
Au-delà des flammes, qui léchaient déjà surles bords du fleuve les pierres séculaires des monuments sacrés del’histoire et qu’avaient allumées des hordes déchaînées par la rageet l’impuissance d’un comité de révolte vaincu d’avance, lescondamnés entendaient le bruit sourd du canon de Versailles quivenait peut-être les délivrer !
À ce moment, M. Hilaire étaitcertainement le plus désolé de tous. Mais trois cents mètres plusloin, il sembla renaître.
– C’est lui !
En effet, c’était lui, le marchand decacahuètes qui marchait en tête de la première charrette, au milieud’une bande d’hommes de sang et de rapine.
Il paraissait en proie à un vertige insensé,et son aveugle transport amusait la hideuse cohorte quil’encourageait de ses rires. Il jetait les fruits légers de soncommerce aux uns et aux autres en leur criant :
– Mangez mes cacahuètes ! En voilàencore que les Versaillais n’auront pas !
Le cortège avait tourné sur la gauche,gagnant, comme toujours, par le boulevard Sébastopol, les grandsboulevards.
M. Hilaire ne voyait, n’entendait plusque le fantasque vieillard qui agitait son panier vide.
Certes ! il avait eu raison de ne pointdouter de Chéri-Bibi. Sans doute, celui-ci eût mieux fait de nepoint rejeter la Ficelle dans la cheminée alors qu’il en était siheureusement sorti ; mais ce geste de colère, si excusable enl’occurrence, devait être naturellement racheté par quelqueentreprise héroïque qui arracherait M. Hilaire aubourreau.
M, Hilaire, cependant, s’impatientait de voirle chemin « se raccourcir », mot affreux qui lui vint àl’esprit et lui fit faire la grimace, quand son attention futattirée par de singuliers mitrons qui vendaient des brioches.
Il y avait là, en effet, plusieursétablissements de pâtisserie. À l’époque qui nous occupe, ilsavaient acquis une grande prospérité et les temps malheureux quel’on traversait n’avaient point atteint leur commerce.
Les jours de fête, ces pâtisseries chargeaientdes mitrons extra d’écouler dans la foule leur marchandise toutechaude.
Ce matin-là, ils étaient plus nombreux que decoutume et faisaient entendre au-dessus du tumulte générald’étranges interpellations qui cessèrent, du reste, dès que lemarchand de cacahuètes eut jeté son panier vide en l’air, dans leurdirection.
Dès lors, M. Hilaire ne douta plus que lemoment utilefût arrivé.
L’endroit paraissait, du reste, bien choisi.Les charrettes passaient en contrebas d’un perron sur lequels’étageaient de vieilles rues qui n’avaient pas changé d’aspectdepuis plus de deux cents ans. Des hauteurs du perron une troupe departisans déterminés pouvait tenter, avec quelque chance de succès,de se jeter sur le cortège et d’y faire, par surprise, de la bonnebesogne.
Il voulut avertir d’un signe M. Florentmais il s’aperçut que le marchand de papier à lettre s’était affalésur l’épaule de l’ex-marchand de parapluies. M. Barkimel, lui,paraissait complètement avachi.
M. Hilaire, en faisant rapidement desyeux le tour de la voiture, aperçut la figure rayonnante de Soniaet fut frappé de l’éclat qu’elle avait mis dans son regard. Ilsuivit ce regard qui se dirigeait vers un point et il découvrit là,à une fenêtre, qui dominait l’étrange foule bruissante dansl’étroit carrefour, une physionomie dont l’aspect lui fit pousserune sourde exclamation :
– Le Subdamoun !
Il n’y avait pas à en douter : lecommandant Jacques était là, et s’il était là, il ne devait pas yêtre seul. Le renfort, en tout cas, ne pouvait être loin.
« Il y a du bon », pensaM. Hilaire qui n’avait jamais cru sérieusement qu’il pûtmourir sur l’échafaud ou, tout au moins, qui avait toujours rejetécette perspective comme lui étant particulièrement désagréable.
Et voilà que, juste dans le moment quel’espoir tenace de la délivrance renaissait en lui, le Subdamounfit un signe à la suite duquel mille clameurs s’élevèrent.
Les mitrons, qui semblaient commander à cettefoule, escaladèrent la balustrade de la haute rampe et se jetèrentsur la chaussée, suivis d’une centaine d’individus à figuresfarouches qui agitaient les armes les plus hétéroclites. Des coupsde feu partirent de tous les côtés. Des gardes civiques tombèrent.Une bataille acharnée se livra autour de la première charrette.
Sonia haletait aux péripéties de l’atrocemêlée ; elle put voir le Subdamoun, lui-même, qui, debout prèsde la rampe, maintenant, dirigeait le combat.
Les gardes, surpris, tout d’abord, durentreculer. Il y eut un flottement dans la marche du cortège. Lapremière charrette se trouva séparée des autres.
M. Hilaire cherchait déjà comment ilallait pouvoir se jeter hors de sa voiture. Le marchand decacahuètes avait disparu. Tout à coup, M. Hilaire se sentitterriblement accroché à l’épaule par une poigne formidable quivenait du dehors. Il n’eut garde de résister et se laissa emporterpar cette puissance irrésistible. Seulement, le sectionnaire quiétait dans la voiture, non loin de lui, lui allongea un grand coupde baïonnette en pleine poitrine, ou du moins qui visait lapoitrine et qui glissa sous le bras.
Comme M. Hilaire bascula, alors d’étrangefaçon, les pieds en l’air, le sectionnaire put croire que son coupavait porté et qu’il avait étripé son prisonnier dont il nes’occupa plus.
Il avait, en effet, autre chose à faire. Lescondamnés étaient devenus comme enragés et, bien qu’ils eussent lespieds et les poings liés, ils se laissaient tomber de tout leurpoids sur leurs gardes pour les empêcher de faire usage de leursarmes.
Le resserrement dans lequel tout le monde setrouvait aidait cette manœuvre et l’on entendait des sectionnaireshurler de douleur parce qu’on les mordait !
Il serait difficile de rendre compteexactement du degré de confusion qui régnait alors.
Les cris des blessés et des mourants, ceux dela foule piétinée, les cavaliers désarçonnés et ces brigands demitrons, dans lesquels un œil militaire exercé eût reconnu beaucoupd’hommes de la coloniale dévoués au Subdamoun, tout cela faisait untapage d’enfer, cependant que le massacre des sectionnaires allaitbon train.
Tout de même la troupe arriva à se reformerautour des trois derniers camions qui furent rapidement dirigésvers la place de la Révolution par un détour.
Quant à la première voiture, on put croirequ’elle était définitivement aux mains des assaillants. Elle fut àeux quelques secondes. Une roue s’étant détachée, la cargaisonhumaine roula à terre, à l’exception cependant de Sonia et deLavobourg qui, instinctivement, s’étaient raccrochés aux barreauxdu fond près desquels ils se trouvaient.
C’est ce qui les perdit.
MM. Florent et Barkimel, eux, avaientroulé avec les autres. C’est ce qui les sauva.
Ils restèrent un temps étendus sur le pavé eton ne s’occupa pas plus d’eux que s’ils étaient morts.
La première charrette était venue ainsis’échouer au coin du trottoir. Le Subdamoun, qui était descendudans la mêlée, s’apprêtait à s’élancer et déjà Sonia pouvait secroire sauvée, quand il trébucha sous la rude poussée du vieillardaux cacahuètes. Chéri-Bibi le maintint quelques secondes ainsi àterre dans l’instant même qu’une terrible décharge éclatait.
C’était un poste qui accourait, commandé parle général Flottard lui-même (il s’était fait décerner le grade, laveille).
Sans Chéri-Bibi, qui avait entravé son élan,le Subdamoun eût été littéralement passé par les armes.
Dès ce moment, il n’y eut plus moyen delutter. Des gardes civiques s’étaient rués sur les deux prisonniersqui restaient et avaient fait monter Sonia et Lavobourg dans uneauto-limousine qui était abandonnée là et sur le siège de laquellemonta Flottard qui se mit au volant.
Il jura de conduire lui-même ces illustresvictimes à la guillotine, et, entouré d’une troupe de près de deuxcents gardes à cheval, il partit à petite, mais sûre allure.
Aucun incident ne se produisit jusqu’à laplace de la Révolution.
Ainsi le destin voulait que ces deux êtres quieussent pu se haïr à cette heure suprême, fussent réunis dans lamort. Ils se regardèrent… Dans leurs yeux à tous deux, la lueur dupardon passa. Sonia dit à Lavobourg :
– Prions ! mon ami.
Et ils prièrent. Elle dit encore àLavobourg :
– Pardonnez-moi comme je vous aipardonné. Il lui répondit :
– Je vous aime, et c’est vous qui devezme pardonner.
Une clameur de rage et de malédiction lesaccueillit tous deux quand ils eurent gravi l’escalier et qu’ils setrouvèrent sur la fatale plate-forme.
Tout ce qui restait de la révolution plus qu’àdemi-vaincue s’était donné rendez-vous là, pendant que le bruit ducanon des Versaillais ne cessait de se rapprocher.
– Une heure plus tard, nous étionspeut-être… fit Lavobourg…
De toute évidence, il voulait dire :« Nous étions peut-être sauvés », mais il n’eut point letemps d’achever sa phrase, les aides du bourreau l’avaiententrepris et jeté sur la bascule.
Le couteau tomba.
Sonia détourna sa tête pâle et dorée. Lesclameurs s’étaient, une seconde, tues. Alors, Sonia entendit unsanglot quelque part dans la foule.
– Il est là ! se dit-elle.
Et elle se fit plus grande encore et plusbelle en attendant que le bourreau la fît plus petite.
Ce ne fut pas long… Sa tête alla rouler parmid’autres têtes dans l’horrible panier…
Trois semaines plus tard, la révolutionn’était plus qu’un souvenir.
Elle avait été aussi rapidement vaincuequ’elle avait mis de précipitation à tout vouloir dévorer.
Les vainqueurs prirent garde de ne se pointlivrer aux excès qui avaient suivi la ruine de l’ancienne« Commune »… Ils furent les premiers à s’opposer auxreprésailles et aux exécutions, sauvèrent la vie de quelques otageset firent restaurer les vieux monuments que les énergumènes avaientcommencé de pétroler.
On laissa filer les gens de Coudry àl’étranger et on permit à Coudry lui-même de franchir lafrontière.
En attendant que l’Assemblée eût fait place àun nouveau Parlement chargé de réviser la Constitution, laprésidence de cette Assemblée avait été donnée au Subdamounlui-même.
L’hôtel du Marais avait repris son aspectcoutumier. Jacques y avait retrouvé sa mère, qui y avait étéelle-même transportée dans des conditions qui restaient encore pourelle, comme pour tout le monde, des plus mystérieuses.
Enfin, elle était sauvée, et son fils et lafiancée de son fils également, n’était-ce point le principal ?Frédéric Héloni lui-même était venu habiter auprès de sa fiancéeMarie-Thérèse, et tout ce monde-là eût pu être bien heureux si leSubdamoun, à qui tout désormais semblait sourire, n’eût montré unefigure des plus tristes, un front qui s’assombrissait tous lesjours.
Lydie n’osait point le questionner. La jeunefille, comme la marquise et comme Frédéric lui même, pensaient quela fin tragique de Mlle Liskinne ne devait pas êtreétrangère à de si lugubres pensées.
Cependant le Subdamoun ne parlait jamais, mêmeà Frédéric, de Sonia, et il n’était même point allé faire unpèlerinage à l’hôtel du boulevard Pereire, qui était resté fermé etdevant lequel les Parisiens passaient avec respect comme devant untombeau.
Autour de l’hôtel, la vie avait repris sesaspects d’autrefois. Seul un débit restait obstinément fermé,c’était le fameux comptoir de M. Petit-Bon-Dieu fils. On nesavait ce que le patron était devenu. Depuis l’arrivée desVersaillais, on n’avait plus revu dans le quartier son inquiétantetrogne.
Cette nuit-là, il pouvait être deux heures dumatin quand deux ombres, longeant les murs, s’avancèrent l’une versl’autre. La première, qui paraissait la plus petite et touterecroquevillée sur elle-même, venait des fortifications, la secondedescendait des hauteurs de la rue de Rome et venait de traverser lepont du chemin de fer.
Elles arrivèrent presque en même temps devantla porte close du débit et s’arrêtèrent d’un même mouvement.
Les abords étaient déserts. La plus petiteombre se prit à travailler la serrure. L’autre faisait le guet.Enfin, la porte s’ouvrit ; les deux ombres se glissèrent dansla boutique, la porte fut refermée ; une lanterne sourde jetason rai de lumière et Chéri-Bibi dit :
– Assieds-toi, la Ficelle, je vais fairele tour de la cambuse.
– S’il y a quelqu’un ici, répliqua laFicelle, ils doivent être morts, car on n’a jamais fait si peu debruit.
Il entendit le pas traînant de Chéri-Bibi quigravissait l’escalier de l’arrière-boutique ; là-haut il y eutdes portes ouvertes et refermées, puis le silence, et tout à coup,Chéri-Bibi réapparut :
– J’ai fait un tour jusque dans l’hôtel.Tout est tranquille. Nous pouvons causer.
– Qu’est-ce qu’est devenuPetit-Bon-Dieu ? demanda la Ficelle.
– J’allais te le demander !
La Ficelle toussa : « Pourrais-jedemander aussi à monsieur le marquis pourquoi il a choisi cetendroit délaissé et lointain et cette heure tardive à laquelle unhonnête épicemard dort depuis longtemps pour donner rendez-vous àson serviteur ? »
– C’est pour ne point te compromettre,mon brave la Ficelle, répliqua Chéri-Bibi en s’asseyant en face deson « poteau » et en lui caressant la main d’unetape.
– Monsieur le marquis est bienbon !
– Appelle-moi donc Chéri-Bibi commeautrefois : la voix d’un ami est douce à entendre…
La Ficelle recula légèrement ; iln’aimait point beaucoup ces sortes d’attendrissement de celui qui,depuis tant d’années, n’avait jamais cessé au fond d’être sonmaître… Qu’est-ce qu’il allait encore lui demander ? Est-cequ’il n’était pas entendu que tout était fini, tout réglé ?L’autre jour, Chéri-Bibi ne lui avait-il pas dit avec un soupir,après l’avoir délivré du bourreau : « Va, maintenant, monbon la Ficelle, tu as bien gagné de vivre heureux ettranquille : nos aventures sontterminées ! »
Chéri-Bibi s’était levé en proie à unesingulière émotion ; il revint avec une bouteille et deuxverres et versa à la Ficelle un cognac de choix.
– Comment vont les affaires ?demanda-t-il de sa voix la plus sympathique.
– Mon Dieu ! fit la Ficelle, ellesreprennent tout doucement. Il n’y manque, hélas ! que cettepauvre Mme Hilaire !
– Tu n’en as toujours point denouvelles ? interrogea Chéri-Bibi sur un ton qui plaignaitsincèrement la Ficelle.
– Que si ! que si ! j’en ai desnouvelles ! et c’est bien ce qui m’afflige, expliquaM. Hilaire en soupirant. Ah ! c’est un grand malheur, iln’y a plus de doute, maintenant : elle est bienmorte !
– Mon Dieu ! est-cepossible ?
– Ah ! c’est sûr ! brûléevivante, la pauvre enfant !
– Ne pleure pas, laFicelle !
– Je n’ai plus retrouvé d’elle qu’unemoitié de bottine à demi calcinée et son chignon à peu près roussi.Le reste ne faisait plus qu’un petit tas de cendre que j’airecueilli pieusement dans un bocal et que j’ai déposé sur le marbrede ma table de nuit ! Une si honnête femme, monsieur lemarquis, et si commerçante ! C’est affreux ! Vous mecroirez si vous voulez, mais je passe mon temps à soupirer devantmon bocal !
– Tu finiras par « te miner »,exprima Chéri-Bibi en lui reversant un petit verre… Vois-tu, quandon a laissé le regret passer la porte, il a bientôt envahi lamaison ! Je serais à ta place, moi, je changeraisd’air !
« Aïe ! pensa M. Hilaire, nousy voilà ! Que va-t-il me proposer ? »
– Je suis de ton avis, la Ficelle, tafemme était une maîtresse femme, et tu ne pourras jamais laremplacer. Sans elle, tu ne manqueras point de fairefaillite !
– Eh là ! Eh là ! n’exagéronsrien ! osa prétendre la Ficelle, qui regrettait maintenantd’avoir étalé un aussi vaste désespoir conjugal… je suis un homme,que diable !
– Crois-tu ? Sans compter que dansle quartier, avec tes idées politiques du temps de la révolution,tu as dû te faire pas mal d’ennemis…
– Eh ! protesta la Ficelle, j’airendu service à tout le monde !
– Le monde est ingrat !
– Aussi je ne lui demande que ce qu’ilpeut donner. Je n’avais que deux amis : MM. Barkimel etFlorent. Ils ont disparu dans la tourmente. Je saurai m’enconsoler, bien que j’aimais à voir apparaître leur bonne figure àl’heure du petit vin blanc du matin ! Quant aux autres, ilsviendront comme par le passé, car le monde, monsieur le marquis,le monde ne résiste point à la bonne marchandise !C’est là tout le secret du commerce… ça n’est passorcier !
– Enfin, je vois qu’en dépit de ladisparition tragique de votre épouse, monsieurHilaire, vous tenez toujours à vendre vos pruneaux !
Hilaire pâlit, mais il rassembla soncourage :
– Oui, monsieur le marquis, avecvotre permission !
– C’est bien ! fit Chéri-Bibi en selevant… Je n’ai plus rien à te dire… La Ficelle était bouleversé.Il eut un mouvement de rage enfantine.
– Je ne sais pas de quel bois vous êtesfait, monsieur le marquis, mais moi, à mon âge, j’éprouve le besoinde me reposer dans un état honnête et considéré ! Je l’ai bienmérité, et si vous me permettez de vous donner mon avis, vousaussi, monsieur le marquis, vous devriez vous en tenirlà ! Prenez garde qu’un dernier coup ne vienne toutdémolir d’un si bel édifice !
– C’est la sagesse même qui parle par tabouche, grogna Chéri-Bibi, et tu jaspines avec une éloquence siétonnante que je ne m’étonne plus de tes succès au club, mais jevais te dire une chose : une seule : Si je ne faispas ce dernier coup-là, tout est perdu, et le reste n’aura servi derien !
– Monsieur le marquis se faitpeut-être des idées… ça lui est arrivé quelquefois !
– Ne dis jamais une chose pareille !glapit Chéri-Bibi en lui étreignant le poignet à le faire crier…Non ! Non ! Chéri-Bibi ne s’est jamais faitd’idées ! Chéri-Bibi n’a jamais tué que lorsque c’étaitnécessaire !
M. Hilaire recula tout pâle…
– Alors, demanda-t-il en tremblant, il yen a encore unqui vous gêne ?
– Deux !
Il y eut un gros silence entre les deuxhommes : ce fut M. Hilaire qui reprit le premier laparole :
– Ah ! là ! là que c’estembêtant ! dit-il en se claquant la cuisse.
– Tout de même, je ne vousforcerai pas, monsieur Hilaire !
– Eh, monsieur le marquis, vous voyezbien que je vous écoute… c’est embêtant, mais je vous écoute !De quoi s’agit-il, voyons ?
– Voilà ! fit Chéri-Bibi aprèss’être recueilli quelques secondes ! Le Subdamoun esttriste !
– Et pourquoi donc, grandsdieux !
– Il est triste parce qu’il a été sauvépar un homme qu’il ne connaît pas, et que cet homme, pour lesauver, a tué M. Dimier, qui était un honnête homme, etbeaucoup d’autres !
– Peuh ! un soldat ! est-cequ’il devrait même s’inquiéter de cela ? C’est del’enfantillage ! Et puis, je ne vois pas en quoi nous lerendrions moins triste en en tuant encore deux ! Çane ferait, au contraire, si je vous ai bien compris, qu’augmentersa tristesse.
– Le Subdamoun est triste, jusqu’à lamort, reprit durement Chéri-Bibi, parce que depuis dix jours deslettres le poursuivent, lettres anonymes qui vont le chercherpartout et dont j’ai surpris quelques-unes, et dans lesquelles onlui dit qu’il n’a été dans toute cette affaire que l’instrumentdu plus grand bandit du monde… qu’on lui en apportera la preuvequand il voudra et qu’on lui livrera son nom !
– Ouais ! Rien que ça !s’exclama, cette fois, M. Hilaire. Mais l’autre lui avait déjàmis la main sur la bouche.
– Tais-toi ! Les lettresprécisent les interventions et concluent que le Subdamoun,s’il ne se débarrasse pas lui-même de ce bandit, ou s’il ne ledénonce pas comme il le mérite, n’est que le complice,peut-être conscient, d’un assassin !
– Et le Subdamoun a cru cela tout desuite ?
– Non ! tout d’abord il n’a pasvoulu le croire ! Cela lui paraissait évidemmentincompréhensible ! Alors, pour comprendre, il ademandé à la Sûreté qu’on voulût bien lui envoyer le pèreCacahuètes… Mais on n’a pas trouvé le père Cacahuètes. Depuisque la révolution est terminée, on n’a revu le père Cacahuètesnulle part. « Il doit être mort », a dit Cravely. Et jecrois que Cravely a raison, ajouta Chéri-Bibi.
– Dame ! fit Hilaire, vous mel’aviez bien promis !
– Écoute ! écoute ! rien nepourra faire revivre le père Cacahuètes, mais tu penses bien queChéri-Bibi préférerait mourir lui-même plutôt que de voir leSubdamoun au courant de certaines choses !
– La personne qui écrit ces lettres saitdonc tant de choses que cela ? demanda Hilaire, qui n’enrespirait plus…
– Elle sait tout !
– C’est Askof ! s’écriaHilaire…
– Non, ce n’est pas Askof ! Askofest mort ! de ma main, pour le punir d’avoir trahi… C’est safemme… j’ai reconnu son écriture.
– La baronne ! Misère ! Commentn’est-elle pas déjà morte ?
– Parce que je ne sais pas où elleest ! C’est aussi simple que cela ! Et elle saittout ! Car son mari a dû tout lui dire ! Avant de mourir,Askof qui n’était plus qu’une chair pantelante entre mes mains quil’avaient martyrisé, Askof a trouvé encore la force de me jetermon nom : Chéri-Bibi ! et ma paternité : LeSubdamoun est le fils d’un assassin ! Tu vois, Hilaire,comme c’est simple ! Sa femme le venge… Voilà où j’ensuis…
« Rien n’est encore perdu,cependant ! Elle n’a pas tout écrit, heureusement !Elle veut être reçue, elle veut dire elle-même leprincipal ! et pour prouver que le marchand de cacahuètesest bien mêlé à l’affaire du coup d’État et a tout conduit depuisle début, elle amènera avec elle un témoin dont il sera impossiblede réfuter les allégations, tu devines qui ?Petit-Bon-Dieu ! à qui, du même coup, elle a promis de révélerle véritable nom de l’assassin de son père ! Moi aussi, je luiavais promis cette révélation-là à Petit-Bon-Dieu, mais tucomprendras, n’est-ce pas, pourquoi je n’étais pas pressé de la luifaire !
– Quelle sale histoire ! Quelle salehistoire ! Alors, il faut tuer aussi Petit-Bon-Dieu ?
– Naturellement. Mais où sont-ils ?Tu comprends, s’ils se cachent, s’ils prennent leursprécautions ! Ils doivent être terrés comme des lapins !Ils ne sortiront que pour venir dire à mon fils : Tonpère, c’est Chéri-Bibi !
Chéri-Bibi s’était levé dans l’ombre etmontrait une exaltation sans pareille.
– Oui, leur compte est bon ! exprimaM. Hilaire, de sa voix la plus douce, en essayant de calmerChéri-Bibi. Mais comment tout cela va-t-il s’arranger ?
– Oh ! de la façon la plussimple ! Ils ont obtenu un rendez-vous pour demain soir.
– Comment savez-vous cela ?
– Je ne sors plus de l’hôtel de laMorlière, Hilaire. Je vis chez Cécily et chez mon fils, à côtéd’eux, au milieu d’eux ! On me cherche partout ! Je suislà ! Il me fait chercher au fond des provinces, jel’écoute aller, venir, gémir, vivre, respirer ! Un coin derideau, un meuble, un peu de nuit, la cave et le grenier, tout cequi peut cacher quelque chose et quelqu’un est le domaine deChéri-Bibi… Je regarde ce qu’il écrit, je fouille dans les débrisde la lettre qu’il vient de recevoir, j’écoute l’ordre qu’il vientde donner ! Je suis le plus heureux et le plus malheureux deshommes ! et le plus renseigné ! Leur hôtel est mon refugeet mon repaire ! Et j’y ai préparé la besogne de demain !C’est la baronne qui a fixé l’heure fatale ! qui a exigé cerendez-vous ! Chez lui, car là, elle se croit en toutesécurité et persuadée qu’elle sera mieux gardée que partoutailleurs. Elle entrera publiquement et elle imagine qu’il faudrabien qu’elle en sorte… vengée ! ayant frappé à mort, d’un mot,à la fin, le père, la mère et le fils ! Et elle seraaccompagnée de Petit-Bon-Dieu ! Elle a dit au Subdamoun de luirépondre à des initiales, dans la correspondance d’un journal et ila répondu ! Elle aura compté sur tout le monde, excepté surmoi ! Tu vois bien, Hilaire, comme c’est simple ! Je nesais où ils sont, aujourd’hui, mais demain soir, à neuf heures, ilsseront dans le petit salon de l’hôtel du Marais où le Subdamounviendra les rejoindre !
– Oui, oui, acquiesça M. Hilaire,d’une voix sourde, c’est très simple !
– Écoute encore un mot et je n’ai plusrien à te dire. Sois chez toi, demain soir, à huit heures… Mazeppa,qui ne sait naturellement pas de quoi il retourne, viendra techercher de ma part et tu le suivras !
Ils ne dirent plus un mot, sortirent ducabaret de Petit-Bon-Dieu avec autant de mystère et de soin qu’ilsy étaient entrés et se quittèrent dans la nuit noire, après unesolide poignée de main.
M. Hilaire, tout en rentrant chez lui, necessait de se répéter : « Puisque c’est si simple quecela, pourquoi a-t-il besoin de moi ? Une baronne et unPetit-Bon-Dieu, il n’en fera qu’une bouchée ! »
Sur cette pente, son esprit glissa si bienqu’il finit par se persuader que sa présence dans cette affaire nepouvait être que gênante.
Le reste de la nuit et le commencement de lajournée suivante, la simplicité de l’affaire le tenailla encoreplus qu’on ne saurait dire. Un premier avis qu’il lut dans unjournal sur la clémence du gouvernement concernant les méfaitspassés et sur l’amnistie pleine et entière qu’il accordait auxennemis de la veille, à la condition qu’ils eussent rompudéfinitivement avec le passé, enfin l’aspect pacifique et plein desécurité de sa boutique, l’alignement de ses bocaux et de sescaisses, la quiétude de son petit monde d’employés empressés àservir une clientèle avide de nouilles et de fromage de gruyère,tout concourait à le convaincre de l’inutilité de remettre en jeuun bonheur personnel si heureusement et si récemment reconquis dansune aventure de cette simplicité.
Il choisit une belle feuille de papier àen-tête de la Grande Épicerie moderne et il écrivit à Chéri-Bibi,de sa plus belle écriture :
« Monsieur le marquis, je suis audésespoir. Un ordre de la préfecture de police m’ordonne de merendre ce soir, à huit heures et demie, au cabinet du préfet,sans faute ! Je crains d’avoir de ce côté quelquedésagrément et je préfère savoir à quoi m’en tenir tout de suite,ne serait-ce que pour vous ! Des agents, dans la rue,ne cessent de surveiller tous mes gestes. Je vous souhaitebonne chance ! »
À huit heures du soir, il sortit, après avoirglissé la lettre cachetée à son principal employé et lui avoirdonné les instructions suivantes :
– À huit heures et demie, quelqu’unviendra me demander. Vous lui direz que je ne suis pas là. Ildemandera alors cinq sous de ficelle. Vous lui donnerez saficelle et cette lettre en lui disant qu’il la porte immédiatementà son patron.
À huit heures et demie, le jeune Mazepparecevait la lettre et allait rejoindre Chéri-Bibi chez un petitmastroquet voisin.
Chéri-Bibi lut la lettre :« Décidément, tous m’abandonnent, fit-il, avec un soupir,c’est bien ! je ferai la besogne tout seul. »
Et il donna congé à Mazeppa.
On dînait à sept heures et demie à l’hôtel dela Morlière. Ce soir-là, à huit, le repas qui avait été maussadeétait achevé.
Frédéric Héloni avait profité de ce que safiancée Marie-Thérèse dînait en ville chez une amie de pension pourmettre la conversation sur les difficultés de son mariage avec unejeune fille dont il était impossible de retrouver la mère.
Le Subdamoun n’aimait point à entendre parlerdes Askof depuis qu’il savait que celui-ci l’avait trahi. Iln’ouvrit pas la bouche.
Sur quoi, Frédéric se leva, prit congé de lamarquise et de Lydie, et annonça qu’il sortait faire son tour.
Il ne serra même pas la main du Subdamoun.
Il lui tenait rancune de son étrangeprostration dans un moment où il aurait dû, selon lui, se proclamerle plus heureux des hommes.
Quand Frédéric fut parti, le Subdamoun se levaà son tour et annonça qu’il allait travailler toute la nuit.
Il avait donné des ordres pour que deuxpersonnes qu’il attendait à neuf heures fussent introduites dans lepetit salon. Il demanda à n’être point dérangé.
Il passa dans son cabinet de travail.
Aussitôt, Lydie se rapprocha de la marquise etCécily vit qu’elle pleurait.
– Lydie, mon enfant ! soupira Cécilyen l’embrassant.
– Mère, dit la jeune fille, ceci ne peutplus durer. Je suis trop malheureuse. Il est trop malheureux. Ilfaut que je lui parle. Et je ne peux plus attendre ! Il nem’aime plus. Il ne pense plus qu’à elle, il ne vit plus qu’avec sonsouvenir.
– Encore un peu de patience, Lydie…
– Je me trouve odieuse… Je n’ai point ledroit de lui cacher plus longtemps ce qu’elle a fait pour moi, jen’en ai point le droit vis-à-vis de lui et surtout vis-à-visd’elle ! Elle est morte pour moi ! Elle est morte à maplace ! Hélas ! pourquoi m’a-t-elle fait cadeau de lavie ? Ce sacrifice, je ne l’aurais jamais accepté ! Maispuisqu’il a été fait, il faut qu’il le sache !
– Il ne vous le pardonnerait peut-êtrejamais ma pauvre enfant !
La marquise regretta aussitôt d’avoir laissééchapper cette maladroite parole, qui, du reste, expliquait toutesa conduite et le soin avec lequel elle retenait les confidencestoujours prêtes à jaillir des lèvres de Lydie. En entendant cettephrase malheureuse, la jeune fille poussa un cri :
– Ah ! vous voyez bien qu’il nem’aime pas !
Et elle se leva :
– Je vais tout lui dire,annonça-t-elle.
Au ton de la phrase, Cécily comprit qu’il n’yavait plus à lutter.
– Allez donc ! fit la marquise, etrendez-le plus malheureux encore ! Lydie eut un gémissement,mais ne se retourna même pas. Elle s’en fut dans sa chambre et endescendit avec un coffret. Elle ne frappa point à la porte ducabinet du Subdamoun. Elle l’ouvrit.
Il était à son bureau, la tête enfouie dansses mains. Il ne l’entendait pas. Elle fit le tour du bureau, seplaça en face de lui, déposa le coffret sur la table, se mit àgenoux et attendit.
Il leva la tête et vit cette figure d’angeagenouillé qui pleurait.
– Lydie ! Que faites-vous ici ?lui demanda-t-il d’une voix très douce…
– Je vous apporte, lui répondit-elle dansun sanglot, la chevelure de votre amie…
Et elle ouvrit le coffret.
L’or radieux, l’or vivant des cheveux de lamorte jeta son reflet. Il se leva en chancelant. Ilbalbutiait :
– Qu’est-ce que vous dites ?Qu’est-ce que vous dites ? Et elle répéta, mourante :
– Je vous dis que je vous apporte lescheveux de Mlle Liskinne !
Il arriva assez à temps pour soutenir la jeunefille et, si faible qu’il fût lui-même, il l’empêcha de glisser,tout au long, sur le tapis. Et, quand il l’eut à demi morte sur sonbras :
– Lydie ! fit-il, comme vous êtesbonne ! Je vous adore d’avoir fait cela ! Soyez-enpersuadée, ma Lydie…
Et il déposa sur le front de la jeune fille unbaiser qui la ranima. Cependant, il ne cessait de regarder d’un œilégaré ces cheveux, et il n’osait y toucher.
– Prenez-les ! Ils sont à vous,dit-elle… Je vous les donne !
Elle avait repris un peu de force, lesacrifice accompli. Il prit dans ses mains tremblantes le funèbrecadeau… Ses mains glissèrent sur cette soie merveilleuse qu’ilavait naguère si amoureusement caressée !
– Vous permettez ? fit-il. C’étaitune amie fidèle, qui est morte pour moi ! Vouspermettez ?
Elle ne pouvait lui répondre. Elle laissaitcouler ses larmes. Et, lui aussi, en embrassant les cheveux,pleurait…
– Pauvre femme, soupira-t-il, pauvreSonia ! Oh ! Lydie, vous êtes digne du plus grand amour,vous qui me procurez un moment pareil ! Ses cheveux ! Oùavez-vous eu ses cheveux, Lydie ?
– C’est elle qui me les a donnés, avantde mourir…
– Et comment cela, Lydie ?
– Nous partagions le même cachot…
– Vous avez ces cheveux depuis silongtemps, Lydie, et c’est seulement aujourd’hui que vous me lesapportez !
– Je suis en effet coupable, biencoupable, plus encore que vous ne le croyez, mon ami, avoua Lydie,baissant la tête sous le reproche qui commençait à sortir de cettebouche adorée. Je me disais que si je vous donnais ces cheveux etsi je vous apprenais dans quelles circonstances ils me sontparvenus, je me disais que vous ne me le pardonneriez peut-êtrejamais !
– Vous m’épouvantez, Lydie…
– Surtout, Jacques, soyez assuré qu’iln’y eut point de ma faute ! Cela, je vous le jure.
– Mais qu’est-il arrivé ?demanda-t-il, haletant.
Elle lui raconta tout et s’écria, dans undernier sanglot : « Aimez-la toujours, comme toujours jeprierai pour elle… »
Et elle retomba, épuisée.
Jacques avait laissé échapper un cri sourd…mais il s’arrêta dans son immense regret superflu… Regretter quel’autre fût morte, n’était-ce point regretter que celle-ci fûtvivante !
Il vit la faible enfant qui avait tantsouffert et qui si héroïquement venait lui dire :Aimez-la ! Pleurez-la toujours ! Il se baissa sur elle,la prit dans ses bras, et lui dit :
– Lydie, vous êtes digne d’elle !C’est moi qui suis indigne de votre amour à toutes deux ! Nousla pleurerons ensemble, Lydie, voulez-vous ! Emportez cesreliques. Elles sont à vous ! Nous ne nous en sépareronsjamais !
La jeune fille reprit des mains de Jacques cegage d’un amour auquel elle ne voulait plus croire… Et comme ellese soulevait, éperdue, étourdie, ne sachant plus où diriger sespas, le Subdamoun dit à la marquise qui était entréesilencieusement et qui avait assisté à la fin de la scène…
– Il y a dans ce coffret une chose quivous sera à jamais sacrée à vous, ma mère, comme à nous tous, parceque c’est la chevelure d’une femme qui a donné sa vie pour sauverla vie de ma femme !
Et il conduisit Lydie à sa mère.
Cette scène de famille des plusattendrissantes, se fût peut-être prolongée, si un domestiquen’était entré, annonçant que les deux personnes étaient là,dans le petit salon !
– C’est bien ! fit le Subdamoun,d’une voix instantanément changée. Faites attendre !
Et il pria les deux femmes de le laisserseul…
La douce émotion de tout à l’heure avaitdisparu, faisant place à une agitation qu’il essayait vainement dedissimuler.
Comme les deux femmes restaient stupéfaites decette transformation, il leur fit un signe bref d’avoir àdisparaître et il s’assit à son bureau.
Il essayait de « sereconquérir ».
L’ennemi était dans la place, car, évidemment,c’était un ennemi qui lui apportait une révélation pareille, unennemi à mort !
Il ne voulait point, avant la partie quiallait se jouer, laisser voir son atroce inquiétude. Il devait dèsl’abord traiter l’ennemi en imposteur ! car l’impostureconstituait son seul et dernier espoir !
Oui, il voulait croire qu’on allaitmentir ! Et il devait montrer, en face d’une pareillemachination, un front calme !
Malheureusement, les réflexions qu’il avaitfaites sur certains événements de ces derniers temps lui rendaienttrès difficile le calme nécessaire.
Il eût préféré se trouver dans la brousse, enplein piège sauvage que dans ce vieil hôtel si calme, où lesdeux personnes l’attendaient dans le petit salon !
Il avait choisi ce petit salon parce qu’ilétait fort retiré, à l’extrémité d’un corridor, qui servaitsouvent, dans la journée, de chambre de repos à sa mère et où l’onpouvait causer en toute tranquillité, sans crainte d’éveiller uneoreille indiscrète.
Le Subdamoun ouvrit un tiroir et sortit unrevolver qu’il arma.
Il mit le revolver dans sa poche, et puis ilarpenta la pièce de long en large. Il s’efforçait d’arrêter unplan. Il n’y parvenait pas.
Soudain, la porte s’ouvrit. Il se trouva enface de sa mère qui paraissait aussi agitée que lui.
– Jacques ! fit-elle, qu’ya-t-il ? En passant devant le petit salon, dont la porte étaitrestée entrouverte, j’ai entendu une voix qui disait :« Va-t-il nous faire attendre encore longtemps ? »Et j’ai reconnu cette voix : c’était celle de la baronned’Askof !
Le Subdamoun, sur ses gardes, parvint à cacherun peu l’émotion que lui causait le prononcé de ce nom.
La baronne d’Askof ! C’était làl’ennemie !
Il songea à tout ce que le baron avait pufaire ou faire faire au nom du Subdamoun quand ils avaient encorepartie liée et, intérieurement, il en frémit. Au fond de quel abîmeroulait-il donc ?
La marquise insistait :
– Jacques ! pourquoi n’as-tu plusconfiance en moi ? Je suis sûre qu’un grand danger temenace !
– Vous vous trompez, ma mère,répondit-il. J’ai rendez-vous avec la baronne d’Askof parce quenous devons finir de régler certaines affaires concernant lepassé ; mais je ne cours aucun danger.
Elle ne bougeait pas. Il en marqua del’impatience :
– Vous devriez aller vous reposer. Jevous avais, du reste, demandé de me laisser recevoir ces gens… sansvous en préoccuper !
Il ne lui avait jamais parlé ainsi. Elle enfut plus épouvantée encore :
– Tu ne te vois pas, malheureuxenfant ! Depuis quelques jours, on ne te reconnaît plus !Toi, ordinairement si maître de tes sentiments, tu n’arrives pas ànous cacher ton inquiétude. Pourquoi ne te confies-tu pas àmoi ? Ces Askof, je les ai toujours considérés comme desbandits…
– Le fait est, accorda le Subdamoun, queje les crois capables de tout !
– Ah ! tu vois ! Eh bien, nereçois pas ces gens-là ! Il ne faut plus qu’ils viennent cheztoi ! Il faut rompre avec eux !
– C’est justement pour rompre qu’il fautque je les reçoive… Et puis, tu oublies que cette entrevue avec labaronne peut ne pas être inutile à la réalisation des projets deFrédéric et de Marie-Thérèse.
– Tais-toi ! Tu oses me donner unpareil prétexte ! Marie-Thérèse attendra sa majorité s’il lefaut ! Et s’il ne s’agit que de cela, j’irai recevoir labaronne moi-même… Ta figure me fait peur et j’ai peur pour toi…
Il ferma les poings. Et puis tout à coup,devant le visage douloureux de sa mère, il céda :
– Écoute, mère, puisqu’il en est ainsi etqu’il faut en finir, je vais tout te dire en deux mots :Ces gens-là viennent, paraît-il, m’apporter la preuve que jen’ai été dans toute l’affaire du coup d’État que l’instrument d’unbandit ! Oui, d’un brigand de droit commun, d’unassassin ! Et ils viennent me dire le nom de cetassassin ! Tu vois bien qu’il faut que je les reçoive…
Cécily ne répondit pas. Elle n’en avait pas laforce. Toutes ses terreurs, toutes ses appréhensions, tout cequ’elle avait redouté depuis qu’elle avait remarqué comment lecrime profitait à son fils, l’image terrible et confuse del’homme qui l’avait sauvée elle-même, le souvenir hallucinant d’unecaptivité dans un souterrain où se traînait à ses genoux un esclaveimmonde, et surtout le nom du personnage qui s’était révélé parl’image dans la petite chapelle aux reliques, le nom fatal, le nomque les petits enfants de France avaient appris à redouter commecelui de l’ogre ou du loup-garou… tout cela surgit, réapparut,l’entoura d’une ronde diabolique, anéantit son esprit, brûla sesyeux, assourdit ses oreilles… ses oreilles qui tintaient du nom auxsyllabes si tragiquement sonnantes… « Chéri-Bibi !Chéri-Bibi ! » Elle étendit les bras et cria :
– N’y va pas ! N’y va pas !
Elle s’était agrippée à lui ; il lasecouait comme une entrave quelconque, oubliant qu’elle était samère… et elle râlait sans lâcher prise.
– N’y va pas ! N’y va pas !
Affolé à l’idée que sa mère voulait l’empêcherde savoir,il se précipita, la traînant derrière elle… Etils arrivèrent ainsi à la porte du petit salon qui avait étérefermée.
Là, il s’arrêta.
Il écouta.
Elle aussi, dominant subitement soncommencement de folie, s’était dressée et écoutait.
Ils n’entendaient rien, rien que le battementaffreux de leurs cœurs.
Il se décida à ouvrir la porte brusquement etils entrèrent.
Une lumière douce, tamisée par les fleurs deverre des lampes électriques, s’épandait sur le centre de la pièce,laissant les coins dans l’ombre.
Ils s’étonnèrent. Il n’y avaitplus personne dans le petit salon !
– Partis ! s’écria leSubdamoun ; pourquoi sont-ils partis ?
Et cela l’épouvantait davantage encore qu’ilsfussent partis, quand il croyait les trouver là, à l’attendre.
Comme il avançait vers le milieu de la pièce,il glissa sur le tapis.
Il se pencha.
Sa main alla jusqu’au tapis ; puis ilregarda cette main à la lumière.
Il poussa un cri : elle étaitrouge ! Du sang ! Sa main était rouge de sang !
Alors il se jeta à genoux et regarda, regardala grande mare de sang qui coulait, glissant vers la fenêtre…
Là, près de la fenêtre, il ramassa, un chapeauun chapeau rond, en feutre, ordinaire, vulgaire, bossué… et… un peuplus loin, un sac… un sac de femme, un coquet réticule ouvert ettout maculé de sang.
Il se releva avec une figure hâve, des yeux defou :
– On a assassiné quelqu’un ici !Appelle ! Mais appelle donc ! Appelle lesdomestiques !
La marquise restait là, debout, la bouchegrande ouverte, les yeux pleins d’horreur, les mains tremblantes àses joues blêmes…
– Il les a encore tués ! Illes a encore tués !
Le Subdamoun s’arrachait les cheveux. Maisqui, il ? « Ah ! je veux savoir ! jeveux savoir ! »
Il se trouvait près de la fenêtre entrouvertequi donnait sur le jardin intérieur de l’hôtel. Cette fenêtre, sousune brise légère, fit entendre un léger grincement.
Le Subdamoun pensa aussitôt que le criminels’était enfui par là, avec ses cadavres !
D’un geste terrible, il finit d’ouvrir lafenêtre et bondit dans le jardin.
Le clair de lune lui fit voir, en face de lui,un homme penché sur un soupirail, qui poussait là quelquechose…
Au bruit que le Subdamoun avait fait ensautant, l’homme s’était retourné…
Et le Subdamoun reconnut « sonsauveur », celui qui l’avait fait fuir de la forteresse,l’homme qui avait tué M. Dimier et tant d’autres ! Ilsortit son revolver de sa poche et courut à l’homme.
Celui-ci vit bien qu’il n’aurait point letemps de se glisser par le soupirail et s’enfuit… avec une vélocitéincroyable… Il faisait des bonds insensés dans le jardin pouréchapper au Subdamoun…
Jacques criait : « Arrêtez, ou jetire ! » Mais l’homme, sans répondre, l’avait encoreévité et était revenu près de la fenêtre par laquelle le Subdamounavait pénétré dans le jardin.
L’homme sauta, par la fenêtre, dansl’hôtel.
Le petit salon était vide. Il le traversacomme une flèche, gravit un petit escalier qui conduisait aupremier étage, et trouva là, sur le palier, la marquise quiappelait en vain, d’une voix mourante, les domestiques.
Devant l’apparition épouvantable, elle tomba àgenoux.
L’homme dit :
– Cachez-moi, Cécily !
Et il entra dans la chambre de la marquise,dont il referma la porte.
« Cachez-moi,Cécily ! » La marquise poussa un cri… Cettevoix ! cette façon de dire : Cécily !Etpuis, ce suprême appel de celui qui avait, été le compagnon de sesjeux enfantins et qui, jadis, contentait ses moindres caprices de« demoiselle » et cette façon de prononcer ce mot :« Cécily ! »comme le marquis du Touchais, àson retour. Elle en frissonna jusque dans les moelles…
Quand Jacques apparut à son tour sur lepalier, elle répondit à ses questions furieuses :
– Non ! je ne l’ai pas vu !
Et elle entra dans sa chambre.
Elle ne le vit pas. Elle ne savait pas où ils’était caché. Elle dit tout haut :
– Ne bougez pas !
Les pas de Jacques s’approchèrent. LeSubdamoun ouvrit la porte de la chambre de sa mère. Il avaittoujours le revolver à la main. Sa rage et sa déconvenue lefaisaient écumer :
– Où sont les domestiques ? Il n’y apas un domestique ici ? C’est à croire que cet homme avaitpour complices tous les domestiques !
Sa mère ne lui répondait pas. Elle s’étaitmise à son prie-Dieu et priait.
Le Subdamoun ressortit, continuant sesaffolantes recherches. Il entra dans la chambre de Lydie quel’absorption d’un narcotique faisait dormir cette nuit-là plus qu’àl’ordinaire, sans doute à la suite de certaines précautions deChéri-Bibi.
Pendant l’absence du Subdamoun de la chambrede sa mère, il n’y eut entre la marquise et l’homme qui était cachélà quelque part, pas un mot d’échangé : il n’y eut entre euxque la prière qu’elle disait.
Jacques revint. Il dit :
– Cet homme est le démon et c’est cethomme qui m’a sauvé !
– Oui, fit-elle en quittant sonprie-Dieu…
– Vous doutiez-vous de cela ? mamère.
– Oui, dit-elle encore.
– Mais c’est la plus épouvantable descatastrophes ! Nous ne connaissons pas cet homme !
– Si, interrompit-elle. Moi, je leconnais !
– Vous le connaissez !
– Oui…
Il s’était levé. Il la fit asseoir de force.Il la brutalisait. Elle ne se défendit pas.
– Depuis longtemps ?
– Oui…
– Son nom ?
– Chéri-Bibi !
Il eut un sursaut. Sa raison chancelait. S’iln’y avait pas eu devant lui la figure tragique de sa mère, ilaurait dû croire qu’elle se moquait de lui ou qu’elle étaitelle-même une folle : Il était le protégé deChéri-Bibi, de Chéri-Bibi qui avait assassiné ses deuxgrands-pères ! Chéri-Bibi ! Ah ! ce nom !Il l’avait entendu autour de lui quand il était tout petit !Il avait été élevé dans un pays plein de la légende de sescrimes ! Dans une maison toute sanglante encore de sonpassage ! Il savait qu’on ne comptait plus, à cette époque, lenombre des victimes de Chéri-Bibi ! Quand il passait prèsd’une boucherie du Pollet, à Dieppe, sa miss l’arrêtait pour luiconter l’histoire du jeune garçon boucher qui avait appris derrièreces grillages à donner son premier coup decouteau !
Il se rappelait encore qu’on cessait tout àcoup de parler de Chéri-Bibi, quand la bonne, l’excellenteJacqueline, en religion sœur Sainte-Marie-des-Anges, s’approchait.Car cette sainte était la sœur de ce monstre !
Tout à coup le Subdamoun se mit à rire d’unefaçon effrayante.
– Voyons ! voyons !voyons ! Qu’est-ce que tout cela veut dire ? CeChéri-Bibi est mort depuis longtemps !
– Non !
– Mais vous croyiez vous-même qu’il étaitmort !
– Oui !
– Et depuis quand savez-vous qu’il estvivant ?
– Depuis que je sais que le marchandde cacahuètes et lui ne font qu’un !
– Et il y a longtemps de cela ?
– Non ! Il y a quelquesjours !
– Et vous ne l’avez pasdénoncé ?
– Il vous a sauvé !
– Que ne m’a-t-il tué à la place de sesvictimes ! s’écria le Subdamoun.
– Et moi aussi, hélas !gémit Cécily d’une voix étrange… Oui, vous avez raison, dix millefois raison, Jacques. Il n’y a point au monde depersonnes plus misérables que nous à cause de cemonstre ! Je ne l’ai point dénoncé, mais je le maudis.J’aurais préféré mourir de sa main que de nous savoir défendus parlui !
Le Subdamoun regardait sa mère. Elle parlaitsans le regarder, avec une singulière énergie dans son affreux étatde faiblesse. Il comprenait de moins en moins !
– Mais au nom de qui, mais au nom dequoi, s’écria-t-il, ce bandit a-t-il répandu autour de nous tant desang ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi cetteinfernale protection ? C’est cela que je voudrais que vous medisiez, ma mère !
Cécily ne baissa pas la tête. Elle parlaitcomme les voyantes qui aperçoivent des choses que les autres nevoient pas.
– J’ai eu bien des malheurs dans ma vie,Jacques, mais je viens d’apprendre que le plus grand est celuid’avoir été aimée jadis de ce petit misérable…
– Vous, ma mère !
– Oh ! il ne m’en a jamais dit unmot, mais hélas ! je le sais tout de même… Un Chéri-Bibi n’osepas parler en face à une honnête femme, mais il l’aime dansl’ombre !
– Et il lui voue ses coups decouteau !
Le Subdamoun avait jeté ce cri sauvage, puiss’était affalé sur le coin d’un canapé… Soudain il releva lefront :
– Ma mère, vous m’écrirez tout ce quevous savez de cet homme. Je ne veux plus vivre que pour une chose,et quand je l’aurai accomplie, nous disparaîtrons : je veuxretrouver Chéri-Bibi et le conduire moi-même à ses juges !
Jacques avait à peine achevé de prononcercette phrase que la porte d’un placard s’ouvrit et que l’homme seprésenta :
– Me voilà, dit-il, en croisant les bras.Je suis prêt à vous suivre ! Livrez-moi !
Le Subdamoun avait toujours son revolver à lamain ; il eut un mouvement instinctif et visa l’homme.
L’homme ajouta :
– Ou tuez-moi !
– Cela vaudrait peut-être mieux, fit leSubdamoun en repoussant la marquise qui s’était jetée sur son bras…mais pas devant ma mère !
– Où vous voudrez !
Cécily conseilla, d’une voix sourde, entre sesdents claquantes :
– Jacques, laisse partir cet homme !et que nous ne le revoyions jamais plus ! Qu’il disparaissecomme nous disparaîtrons nous-mêmes !
– Oh ! fit Jacques, monsieur et moi,nous avons quelques petits secrets à nous dire !
Et il ouvrit la porte de la chambre.
– Monsieur veut-il descendre dans moncabinet ? L’homme passa. Le Subdamoun, revolver au poing,suivait.
La marquise n’avait plus la force de sesoutenir. Elle n’essaya même pas de les suivre. Elle avait accompliun effort surhumain en essayant de cacher le monstre. Elle laissafaire le destin.
Et sa porte fut refermée. Mais elle n’étaitpas plutôt refermée qu’elle s’ouvrit à nouveau et qu’une ombre seglissait dans la pièce. Cécily était en plein cauchemar. Elle nes’étonnait plus de rien. Elle revint encore une fois à la réalitédes choses en entendant la voix de l’ombre qui disait :
– Je demande bien pardon à madame lamarquise, mais il faut que j’aie sur-le-champ un petit entretienavec madame la marquise ! Et elle reconnut l’ombre.
Mme la marquise du Touchaisavait devant elle M. Hilaire, son fournisseur habituel de laGrande Épicerie moderne.
Dans son cabinet de travail, le Subdamounécoutait Chéri-Bibi. D’abord, cela avait été un échange de proposrapides, terribles. Maintenant Jacques paraissait désarmé devantl’incroyable audace du monstre. Chéri-Bibi ricanait :
– Oui, j’ai osé cela, cher monsieur, sansvous en demander la permission. De quoi vous plaignez-vous ?Vous n’êtes responsable de rien ! Vous ne savez rien ! Etpersonne ne saura jamais rien si vous êtes assez fort pourcontinuer de l’ignorer vous-même ! Que diable, cher monsieur,vous avez fait la guerre ! En paix aussi, il y a des mortsnécessaires ! Depuis de longues années, je travaille dansl’ombre pour vous, vous évitant tout désagrément ! Mechargeant des besognes les plus répugnantes. Vous n’ayez euque le beau rôle, la gloire ! Et, depuis quelque temps,j’ai pris pour moi tous vos ducs d’Enghien !Vous, vous n’avez eu à marcher qu’au nom de la vertu et vous n’avezconnu qu’elle ! grâce à moi… Là-dessus vous me menacez de metuer. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, si j’airéussi ?
« Mais ai-je réussi ? Toute laquestion est là ! Après m’avoir tué, allez-vous me dénoncer,c’est-à-dire vous dénoncer vous-même ? N’aurai-je tanttravaillé que pour que ce pays retourne à l’anarchie d’où je l’aitiré en mettant à sa tête un homme vertueux et auquel le bedeau deNotre-Dame lui-même n’aurait rien à reprocher !Réfléchissez ! Vous n’êtes pas un enfant ! Quediable ! Vous revenez des camps ! L’aigle guerriern’engendre pas la timide colombe ! Vous me comprendrez !Vous finirez bien par me comprendre !
– Je comprends que vous êtes un assassin,exprima le Subdamoun d’une voix sèche, en essuyant d’un revers demain la sueur qui coulait de son front blême.
– Un assassin ! répéta Chéri-Bibi…Qu’est-ce qu’un assassin ? Pourriez-vous me le dire ?Oh ! je connais la formule ! C’est celui qui tue sonprochain avec préméditation… Si je vous disais, monsieur, que, moi,j’ai toujours prémédité de sauver mon prochain et qu’avec cettepréméditation-là, le plus souvent, il m’est arrivé de letuer ! Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?Autrefois, je disais : Fatalitas ! Maintenant jene dis plus rien et je crois au bon Dieu, au bon Dieu de monenfance, qui punit les méchants par ma main, voilà tout ! Jen’ai rien à y voir !
– M. Dimier était un honnête hommeet un bon magistrat ! fit le Subdamoun de plus en plus effaréde la théorie épouvantable du monstre.
– M. Dimier était monami ! J’aurais donné ma vie pour sauver la sienne… J’aipris la sienne pour sauver la vôtre ! Sachez donc, chermonsieur, que je n’ai jamais tué que lorsque je n’ai pu faireautrement. On n’est pas un assassin quand on ne tue que lorsqu’onne peut faire autrement !
– On n’a le droit de tuer que lorsqu’onest en état de légitime défense !
– Monsieur, depuis ma plus tendreenfance, je suis en état de légitime défense vis-à-vis de lasociété qui n’a cessé de m’attaquer ! Un autre aurait pu envouloir à la société ! Moi je lui ai pardonné ! J’aimieux fait que de lui pardonner ! J’ai rêvé de la réformer, detravailler à la rendre meilleure et plus habitable sous un chef demon choix ! Et qui ai-je choisi ? Vous ! Et vousavez l’air de n’en être pas flatté ! Vous faites ledégoûté ! Vous vous retournez et vous dites :« J’avais cela derrière moi ! » Mais, monpetit cher monsieur, si vous n’aviez pas eu cela derrière vous,vous n’auriez eu personne devant vous pour vous admirer, pour vousdire : « Qu’il est beau ! Qu’il est brave !C’est lui qu’il nous faut ! Tout luiréussit ! » Tout vous réussit ! Monsieur, sansmoi, vous n’auriez pas été élu à votre première élection !
– Mon concurrent a été victime d’unaccident d’automobile, déclara le Subdamoun qui tremblaitd’angoisse mais qui montra un front hautain.
– Oui, monsieur, d’un accidentnécessaire !
– Oh ! gémit Jacques enserrant la crosse de son revolver.
– Voulez-vous que nous continuions àénumérer les accidents heureux de votre brillantecarrière ? interrogea encore Chéri-Bibi qui tournait autour deJacques comme pour l’exciter par une exaspération croissante à cequ’il s’avouât vaincu ou à ce qu’il en finît tout de suite avecChéri-Bibi lui-même.
« Je les connais tous, moi ces“accidents”, parce que j’ai été à la fois votre ange gardien etvotre chef de la Sûreté, votre ministre de la Justice et votreexécuteur des hautes et basses œuvres ! Plaignez-vous !Je ne vous demande rien en échange que d’en profiter ou de metuer ! Programme net, simple, facile à exécuter ! J’aifait mon ouvrage, je disparaîtrai ! Vous ne me verrez plusjamais ! Mais si vous devez, à la suite du petit incident dece soir, donner cette démission comme un niais et abandonner lapartie gagnée, tuez-moi ! cher monsieur, tuez-moi ! Jevous en prie !
Le Subdamoun posa son revolver sur la table,s’assit, prit une feuille de papier, et écrivit.
Chéri-Bibi s’approcha.
Le Subdamoun pensa que le bandit allait luiprendre son revolver. Il ne fit pas un geste pour l’en empêcher. Ilétait au bord de l’abîme. Il ne demandait, après ce qu’il venaitd’entendre, qu’à y être précipité.
Il avait cru à la vertu ; un homme étaitvenu lui dire : « Votre vertu, c’est moncrime ! » : Lui aussi ne demandait qu’à mourir.Au fond, le Subdamoun n’était qu’un très gentil garçon, bon, braveà la guerre, mais ce n’était pas un géant conducteur depeuples.
Chéri-Bibi, par-dessus son épaule, leregardait écrire. Un instant, de sa patte énorme, il arrêta la mainde l’autre au moment de la signature :
– Vous allez signer votre démission deprésident de l’Assemblée, vous allez annoncer à la nationstupéfaite et qui n’y comprendrait rien que vous renoncez à la viepolitique, pourquoi ?…
Le Subdamoun se leva :
– Parce que je ne veux pas être lefils de vos œuvres !
– Rien ne saurait plus vous enempêcher !
– Je renie l’héritage ! et lapreuve, monsieur, c’est que vous allez mourir !
– Vous allez venger vosvictimes ? ricana Chéri-Bibi en croisant les bras et endressant vers lui son front formidablement calme…
Le Subdamoun avait repris le revolver.
– Je vais vous tuer, monsieur, toutsimplement, parce que vous avez assassiné mes deuxgrands-pères…
Mais une main s’interposa : c’était lamarquise qui arrivait avec une allure de folle et qui était si pâlequ’on l’eut dite déjà prête à descendre au tombeau :
– Ne le tue pas ! dit-elle…c’est ton père !
Chéri-Bibi eut une sourde exclamation. Lamarquise fit entendre un rire insensé.
Alors le Subdamoun se logea une balle dans latête.
Heureusement, il n’en mourut pas. Et toutel’aventure se termina mieux qu’on eût pu le croire après lestragiques événements de ces derniers chapitres.
L’adresse avec laquelle Chéri-Bibi arrangeatoutes choses contribua pour beaucoup à rendre l’existencesupportable aux membres les plus cruellement éprouvés de cetteintéressante famille.
La fameuse lettre de démission du Subdamounfut expédiée à l’assemblée par les soins héroïques du marchand decacahuètes lui-même, qui, la mort dans l’âme, avait renoncédéfinitivement à la gloire politique pour son fils. L’hôtel de laMorlière fut fermé, ce dont nul ne s’étonna, puisque le Subdamounannonçait sa résolution de se retirer de la vie publique et degoûter un repos bien gagné.
Il fut, du reste, loué plus qu’on ne sauraitdire : et à ce propos, il fit, autant que jamais, figure dehéros : sa conduite ne manqua point d’être comparée à celle deCincinnatus, célèbre pour s’en être allé labourer son champ aprèsavoir sauvé la patrie.
Mais si, à la vérité, on se réjouit de cettedisparition, c’est que la popularité de Jacques était jugéeredoutable, d’abord par ceux qui craignaient qu’il voulût toutaccaparer, ensuite par ceux qui, l’ayant plus longuement approché,l’avaient estimé à sa réelle valeur, qui n’était point, comme onavait voulu le croire, tout à fait transcendante. Un instant,celle-ci avait pu faire illusion à cause du grand courage civiqueet militaire de Jacques et de ses allures de « petitcaporal » retour d’Égypte.
Au fond, ce n’était pas « unpolitique ». Il affectait un grand mépris des contingences,mais se laissait gouverner par elles. Il voulait paraîtreinsensible et c’était un tendre. Il était fait pour emporter uneredoute et pour donner son cœur. Celui-ci, il ne sut point ledéfendre contre sa belle maîtresse et c’est ce qui le précipita,mais il eut le bon sens de le donner finalement à une honnêteépouse et c’est ce qui, bourgeoisement, le sauva.
Quand il fut guéri de la blessure qu’ils’était faite au cuir chevelu, il ne vit plus que les bras blancsde Mlle de la Morlière. Cette pauvre Cécily,qui avait failli déjà devenir folle au cours de son existencemouvementée, échappa une fois de plus à cette pénible catastropheen voyant revenir à la vie son fils qu’elle avait cru mort.
Un tel drame devait effacer le passé.
Ils se réveillèrent tous avec un ardent besoinde repos et de bonheur calme au sein de l’oubli des champs, dans uncoin de France ignoré du monde et de la politique, comme il enexiste encore au fond de quelques-unes de nos provinces les plusreculées.
*
**
Deux mois s’étaient écoulés depuis lesderniers « incidents ».
Sur la plage arrière d’un magnifiquetransatlantique qui venait de quitter le Havre pour les Antilles,dans le calme du soir, deux voyageurs étendus sur desrocking-chairs échangeaient quelques propos avant de réintégrer lescabines de luxe que Chéri-Bibi n’avait pas hésité à retenir afin derendre le voyage plus attrayant pour son ami la Ficelle.
Chéri-Bibi disait :
– Nous ne sommes plus jeunes, monHilaire… Certes, je me sens, quant à moi, tout bouillonnant encored’une vie terrible et surhumaine… et je sais que, de ton côté, tun’es pas encore manchot ; mais maintenant que nous voilà enroute pour les Amériques et que je ne crains plus d’éveiller en toides regrets qui eussent pu te retenir en France, je ne serais pointfâché de connaître les bonnes raisons qui t’ont déterminé à quitterle paradis de la Grande Épicerie pour suivre, dans quelque nouvelenfer, ton vieux Chéri-Bibi de marquis !
– Euh ! fit M. Hilaire, aprèsavoir fait entendre une légère toux destinée à cacher son embarras,il ne saurait y avoir de meilleure raison à ma conduite quel’amitié que j’ai toujours eue pour vous !
– N’empêche, releva immédiatementChéri-Bibi, que vous m’avez salement « plaqué », monsieurHilaire, en ce jour, où, pour la dernière fois, je fis le pluspressant appel à votre incommensurable dévouement !
– Je vous dirai donc encore, monsieur lemarquis, que c’est aussi le remords de mon inexcusable lâcheté ence dernier jour-là qui me fit tout abandonner pour vous ! etcourir vous rejoindre, par le souterrain, en cet hôtel de laMorlière, où j’arrivais, du reste, quand tout étaitterminé !
– Et mal terminé ! grondaChéri-Bibi. Si M. Hilaire s’était trouvé là plus tôt, j’auraispu faire disparaître assez à temps les nobles dépouilles deMme la baronne et de ce cher Petit-Bon-Dieu, pourme sauver moi-même sans être aperçu de mon Subdamoun de fils !Quand je pense que ce petit lustucru s’est payé le luxe de sebrûler la cervelle en apprenant que j’étais son père !N’est-ce point à vous dégoûter à jamais de travailler pour sesenfants !
» Ah ! j’étais encorecapable d’un bon sentiment, monsieur Hilaire, celui de lapaternité… et ça me l’a « refoulé », j’ose te ledire ! Mais par quel éclat d’en haut, par quelle révélation dela divine et cruelle Providence, Cécily a-t-elle pu deviner queChéri-Bibi et le marquis du Touchais ont pu faire jadis un seul etmême individu ? Sans cette révélation-là, j’étaiscuit !
– Oui, fit la Ficelle, puisque vous étiezassez bête, sauf le respect que je vous dois, pour laisserfaire ! C’est bien la Providence qui l’a voulu !Inclinons-nous une fois de plus devant elle, qui se plaît à dirigernos pas ! Nous ne sommes dans sa main que des fétus de paille.Je crois, moi, que Mme la marquise a pu vousreconnaître à certaines inflexions de votre voix, qui ont dû luirappeler certaines minutes inoubliables du passé !
Ainsi parlait M. Hilaire, qui se gardaitbien d’apprendre à Chéri-Bibi qu’il avait été, dans lacirconstance, le truchement unique de cette Providence dont ilavait la bouche pleine, car, pour rien au monde, il n’eût vouluconfier à Chéri-Bibi qu’il avait pénétré dans l’hôtel, juste àtemps pour le voir entrer dans le cabinet du Subdamoun, cependantque ce dernier, le revolver au poing, le suivait. M. Hilaireavait alors immédiatement compris qu’il allait se passer du« vilain » car il pensait bien que Chéri-Bibi netenterait même pas de se défendre !
Aussitôt M. Hilaire s’était résolu àrévéler à la marquise l’effroyable secret, le mystère de ladiabolique dualité et de la sainte unité du marquis et deChéri-Bibi : seul moyen d’éviter un parricide !
Chéri-Bibi avait donc été sauvé, mais comme àla suite de cette audacieuse initiative de M. Hilaire, leSubdamoun avait failli perdre la vie en se suicidant, et lamarquise perdre la raison, on comprendra que M. Hilairehésitait à s’en vanter.
Du reste, ce n’était point seulement sur cepoint qu’il dissimulait la vérité ! Quand M. Hilaireprétendait que c’était son extraordinaire amitié pour Chéri-Bibi,ainsi que le remords de lui avoir refusé ses services qui l’avaientpoussé à aller rejoindre son compagnon et son maître, ilmentait ! La véritable raison de cela, il finit par la dire,mais en dernier et sans avoir l’air d’y attacher autrementd’importance :
– Je n’oublierai jamais, quant à moi,reprit M. Hilaire après un silence, la douceur avec laquellemonsieur le marquis appelait jadis Mme la marquise.Ah ! quand monsieur le marquis avait dit dans cetemps-là : « Cécily ! » il avait toutdit. Certes, vous fûtes un ménage adorable. Je ne saurais,ajouta-t-il, en dire autant du mien. La vie y était devenue unenfer !
– Qu’est-ce que vous me racontez là,monsieur Hilaire ? Mais la dernière fois que vous m’avez parléde Mme Hilaire, c’était avec des sanglots dans lavoix. Vous ne vous consoliez point de sa disparition !
– Eh ! c’est que je la croyaisdisparue ! s’exclama M. Hilaire.
– Elle n’est donc point morte ?
– Monsieur le marquis, la vérité est quece jour que je vous parlais d’elle pour la dernière fois, jecroyais bien, en effet, ne plus jamais la revoir. La paire debottines et le chignon brûlés m’avaient fait répandre des larmessur un sort que je croyais tragique et je revenais tristement,passé neuf heures du soir, par la rue du Roi d’Italie, me dirigeantvers la Grande Épicerie moderne, quand j’aperçus, venant à moi, lamain tendue et le sourire aux lèvres, vous ne devineriez jamaisqui ? Mes bons amis : MM. Barkimel et Florent.
« – Eh ! quoi ! m’écriai-je,vous voilà, ressuscités ! Allons prendre un petit verre sur lecomptoir pour fêter ce beau jour !
« Nous nous acheminâmes donc vers mademeure, cependant qu’ils me contaient comment ils avaient échappéà la guillotine et avec quelle prudence ils s’étaient cachésjusqu’au rétablissement du calme. Soudain, M. Florent medit :
« – Notre premier soin, àM. Barkimel et à moi, en revenant dans le quartier, a été defaire un petit tour par chez vous, en dépit de l’heure tardive… Ladevanture était baissée, mais la porte était encore ouverte.Seulement, nous n’avons pas osé entrer à cause deMme Hilaire.
« – Vous êtes bien bons, déclarai-je…Évidemment, j’ai du regret de la voir trépassée, mais cela nepouvait nous empêcher de trinquer à notre santé…
« MM. Barkimel et Florent meregardèrent comme si j’étais devenu fou !
« – Ah ! bah ! vous en avez debonnes et vous aimez toujours la plaisanterie ! s’exclamaM. Florent. Jamais Mme Hilaire ne s’est mieuxportée ! Elle remplit le comptoir !
« – Hein ?
– Quoi ?
« – Je ne les écoutais plus ! Jecourus d’une traite jusqu’à l’épicerie, je jetai prudemment un coupd’œil par un coin de la porte, à l’abri de l’auvent… et j’aperçus,en effet, Mme Hilaire qui se dressait, formidable,au comptoir et qui confiait au commis de garde l’irritation qu’elleavait contre moi de ce que je n’avais point perdu mes mauvaiseshabitudes !
« – Si ce n’est pas honteux,s’écriait-elle, de n’être pas rentré à des heurespareilles !
« Mon Dieu, monsieur le marquis, c’est ceque je me suis dit à moi-même ; j’avais honte de rentrer à uneheure aussi tardive, tellement honte que je ne suis pas rentré dutout.
– Mauvais mari ! exprima Chéri-Bibiqui souriait formidablement derrière ses énormes lunettes. Mauvaismari. Je comprends tout… C’est pour fuir le devoir conjugal,monsieur Hilaire, que vous daigner m’accompagner aux antipodes.
– Si seulement je savais ce que nousallons y faire, osa demanda M. Hilaire pour détourner laconversation.
– Eh ! bien, je vais vous confierça, à vous, monsieur Hilaire, malgré tout le mépris que votreconduite matrimoniale m’inspire. Après ce qui vient de m’arriver enFrance, je commence à être dégoûté des républiques. Je sais que,là-bas, ils ont besoin d’un empereur. Qu’est-ce que vous diriez deChéri-Bibi empereur !
– Je dis, s’exclama M. Hilaireenthousiasmé, que Chéri-Bibi n’a rien à se refuser.