VIII
— Ne touchez pas au manchon, dit-elle à Emma Ernestovna qui poussait des oh ! et des ah ! lorsque celle-ci tendit les mains pour l’aider à se défaire.
Komarovski n’était pas chez lui. Emma Ernestovna continuait à prier Lara d’entrer et d’enlever sa pelisse.
— Je ne peux pas. Je suis pressée. Où est-il ? Emma Ernestovna lui dit qu’il était invité à un arbre de Noël. L’adresse à la main, Lara descendit en courant l’escalier sombre aux écussons de couleur qui lui rappelait tout, jusqu’aux moindres détails, et se dirigea vers la cité des Minotiers, chez les Sventitski.
Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. Les rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. Les fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises.
Arrivée dans la rue des Chambellans, Lara s’arrêta.
— Je n’en peux plus, je ne tiendrai pas, s’écria-t-elle presque à haute voix. Je vais monter et tout lui raconter, pensa-t-elle en reprenant possession d’elle-même, et elle ouvrit la lourde porte d’un vestibule majestueux.
IX
Empourpré par l’effort, la langue appuyée contre sa joue, Pacha se démenait devant son miroir pour passer son col dur et pour enfiler un bouton qui se repliait sans cesse dans les boutonnières amidonnées de son plastron. Il s’apprêtait à sortir, et il était encore si pur et si candide qu’il perdit contenance lorsque Lara, qui était entrée sans frapper, le surprit dans cette tenue à peine incomplète. Il s’aperçut aussitôt de son trouble. Lara avait les jambes flageolantes. Elle entra. Ses pas fendaient les plis de sa jupe, comme l’eau d’une rivière qu’elle eût traversée à gué.
— Qu’as-tu donc ? Que t’est-il arrivé ? demanda-t-il alarmé, en courant à sa rencontre.
— Assieds-toi à côté de moi. Assieds-toi comme tu es. Sans terminer ta toilette. Je suis pressée. Je dois partir tout de suite. Ne touche pas au manchon. Attends. Retourne-toi un moment.
Il obéit. Lara était en tailleur. Elle enleva sa jaquette, l’accrocha au clou et retira le revolver de Rodia de son manchon pour le mettre dans la poche de sa jaquette. Puis, revenant s’asseoir sur le divan, elle dit :
— Tu peux regarder maintenant. Allume la bougie et éteins l’électricité.
Lara aimait à causer dans la pénombre, à la flamme de la bougie. Pacha lui en gardait toujours en réserve un paquet cacheté. Il remplaça le bout de chandelle du bougeoir par une bougie neuve, la posa sur l’appui de la fenêtre et l’alluma. Gorgée de stéarine, la flamme fut près de s’étouffer, lança à la ronde un feu roulant de petites étoiles et s’affûta en flèche. La chambre se remplit d’une douce lueur. Sur la glace qui couvrait la vitre un œil noir se mit à fondre.
— Écoute, mon petit Pacha, dit Lara. J’ai des difficultés. Il faut que tu m’aides à en sortir. Ne t’effraie pas et ne m’interroge pas, mais cesse de penser que nous sommes comme tout le monde. Ne sois jamais en repos. Je suis toujours en danger. Si tu m’aimes et si tu veux me retenir au bord de l’abîme, marions-nous sans tarder.
— Mais je n’ai jamais cessé de le désirer, l’interrompit-il. Fixe vite un jour, celui que tu voudras, je suis prêt. Mais dis-moi simplement et clairement ce que tu as, cesse de me tourmenter par des énigmes.
Mais Lara fit dévier la conversation et éluda imperceptiblement la question. Ils parlèrent encore longtemps de sujets qui n’avaient aucun rapport avec l’objet du chagrin de Lara.
C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour, la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’œil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique.
Tonia et Ioura avaient pris un traîneau de louage pour se rendre à l’arbre de Noël des Sventitski. Ils avaient vécu côte à côte pendant six ans la fin de leur enfance et le début de leur adolescence. Ils se connaissaient l’un l’autre dans les moindres détails. Ils avaient des habitudes communes, une manière qui leur était propre d’échanger de brèves pointes, et de répondre en renâclant brièvement. C’est ce qu’ils faisaient en ce moment, les lèvres serrées par le froid, entrecoupant de longs silences par de courtes remarques. Et chacun de son côté suivait le cours de ses pensées.
Ioura se souvenait que la date du concours approchait et qu’il lui fallait se hâter de finir son mémoire, et dans le charivari de la fête de l’année finissante que l’on sentait dans la rue, le fil de ses idées déviait vers d’autres sujets.
Les étudiants de la faculté des Lettres publiaient une revue polycopiée dont Gordon était le rédacteur. Depuis longtemps Ioura leur avait promis un article sur Blok. Toute la jeunesse des deux capitales raffolait de Blok, et Micha et lui plus que les autres.
Mais les pensées d’Ioura n’en restèrent pas là. Ils allaient, le menton enfoncé dans leurs cols de fourrure, ils frottaient leurs oreilles gelées et pensaient chacun à autre chose. Mais sur un point leurs pensées se rencontraient.
La scène qui s’était déroulée récemment chez Anna Ivanovna les avait régénérés l’un et l’autre. On aurait dit que leurs yeux s’étaient dessillés et qu’ils ne se voyaient plus de la même façon.
Tonia, ce vieux camarade, cette évidence toute claire qui se passait d’explications, était maintenant ce que Ioura pouvait se représenter de plus inaccessible et de plus compliqué, Tonia était une femme. Au prix d’un certain effort d’imagination, Ioura pouvait se voir parvenu au sommet de l’Ararat, héros, prophète, conquérant, tout ce qu’on veut, mais non femme.
Or, c’était cette tâche, la plus difficile et la plus haute de toutes, que Tonia avait prise sur ses frêles épaules (elle lui paraissait maintenant frêle et faible, bien qu’elle fût pleine de santé). Et il avait été submergé par cette ardente compassion et cette stupéfaction craintive qui est le début de la passion.
Les sentiments que Tonia éprouvait à l’égard de Ioura avaient subi une transformation parallèle.
Ioura pensait qu’ils avaient quand même eu tort de quitter la maison. Pourvu qu’il n’arrivât rien durant leur absence. Et un souvenir lui revint. Ayant appris que l’état d’Anna Ivanovna avait empiré, ils étaient allés la voir dans leurs vêtements de soirée et lui avaient proposé de rester. Elle n’était de nouveau insurgée avec violence et avait exigé qu’ils partissent. Ioura et Tonia étaient passés derrière le rideau, dans la niche profonde de la fenêtre, pour voir quel temps il faisait.
Lorsqu’ils en étaient sortis, les deux pièces. du rideau de tulle s’étaient attachées à l’étoffe neuve de leurs vêtements. L’étoffe légère et adhérente avait suivi Tonia pendant quelques pas, comme un voile de mariée. Tout le monde avait éclaté de rire, tant la ressemblance avait simultanément sauté aux yeux de tous ceux qui étaient dans la chambre à coucher, avant qu’un seul mot eût été prononcé.
Ioura regardait autour de lui et voyait ce qui, quelques instants plus tôt, avait frappé le regard de Lara. Le bruit que faisait le traîneau n’était pas naturel, ni l’écho prolongé qu’il éveillait sous les arbres gelés des jardins et des boulevards. Les fenêtres, éclairées de l’intérieur et givrées, ressemblaient à des écrins précieux de topaze feuilletée et fumée. Derrière elles brûlaient docilement la vie du Moscou des fêtes, les sapins de Noël flamboyaient, les invités s’assemblaient, les masques faisaient les fous, jouaient à cache-cache et au furet.
Soudain Ioura pensa que Blok, c’était l’avènement de Noël dans tous les domaines de la vie russe, à la fois dans la vie quotidienne de la ville septentrionale et dans la littérature moderne, sous le ciel étoilé de la rue contemporaine et dans le salon de ce siècle, autour du sapin illuminé. Il pensa qu’un article sur Blok était inutile, qu’il fallait simplement écrire une « adoration des mages » russe, semblable à celles de l’école hollandaise, avec de la neige et des loups, et une sombre forêt de sapins.
Ils longeaient la rue des Chambellans, Ioura remarqua un œil noir dans la couche de givre qui couvrait l’une des fenêtres. A travers cet œil luisait la flamme d’une bougie, qui paraissait jeter dans la rue un regard conscient, comme si elle surveillait les passants et guettait quelqu’un.
« Sur la table un cierge est posé… » murmurait Ioura ; c’était la naissance de quelque chose de confus, d’informe encore, et il espérait que le reste viendrait tout seul, sans contrainte. Mais cela ne venait pas.
XI
Depuis des temps immémoriaux l’arbre de Noël des Sventitski était organisé de la façon suivante : à dix heures, lorsque la marmaille se dispersait, on allumait un nouvel arbre pour la jeunesse et les adultes et on s’amusait jusqu’à l’aube. Les plus âgés passaient la nuit à jouer aux cartes dans le salon pompéien à trois murs, qui se trouvait dans le prolongement de la grande salle et qui en était séparé par un rideau épais et pesant suspendu à de grands anneaux de bronze. A l’aube tout le monde soupait.
« Pourquoi venez-vous si tard ? » leur demanda au passage un neveu des Sventitski, Georges, qui traversait l’entrée en courant pour aller chez son oncle et sa tante, dans le fond de l’appartement. Ioura et Tonia décidèrent d’y aller aussi pour saluer les maîtres de maison, et jetèrent un rapide coup d’oeil dans la salle en enlevant leurs manteaux.
Ceint de plusieurs auréoles de lumière ruisselante, le sapin paraissait exhaler un souffle brûlant. Devant lui, formant une muraille mouvante et se marchant sur les pieds, ceux qui ne dansaient pas se promenaient et bavardaient dans un frou-frou de robes.
A l’intérieur du cercle les danseurs tournoyaient avec frénésie. C’était le fils du vice-procureur, le jeune Koka Kornakov, élève du Lycée impérial, qui les faisait tourner, les groupait par couples et en chaînes. Il dirigeait les danses et criait à pleine gorge d’un bout à l’autre de la salle :
« Grand rond ! Chaîne chinoise ![18] » et tout lui obéissait, « Une valse, s’il vous plaît ! » hurlait-il au pianiste et, à la tête du premier tour, il entraînait sa danseuse, sur trois temps, sur deux temps, ralentissant et réduisant sans cesse son élan jusqu’à piétiner sur place, presque imperceptiblement, ce qui n’était plus que l’écho expirant d’une valse. Et tout le monde applaudissait, et on venait servir à cette foule mouvante, bruyante et braillarde des glaces et des boissons rafraîchissantes.
Les jeunes gens et les jeunes filles échauffés cessaient pour un instant de crier et de rire, avalaient dans une hâte avide les jus de fruits et les limonades glacées, et, prenant à peine le temps de reposer la coupe sur le plateau, recommençaient à crier et à rire avec dix fois plus d’ardeur, comme s’ils avaient absorbé un mélange hilarant.
Sans entrer dans la salle, Tonia et Ioura passèrent chez les maîtres de maison dans la partie reculée de l’appartement.
