Le docteur Jivago de Boris Pasternak

Quatrième partie

LES ÉCHÉANCES APPROCHENT

I

Lara était couchée dans la chambre de Félitsata Sémionovna.

Elle délirait. Autour d’elle, les Sventitski, le docteur Drokov et les domestiques parlaient à voix basse. La maison déserte des Sventitski était plongée dans l’obscurité. La longue enfilade des pièces n’était éclairée que par une lampe falote qui projetait la lumière de part et d’autre d’un petit salon, sur toute la longueur de cette galerie rectiligne.

Comme s’il était chez lui, Viktor Ippolitovitch arpentait cette suite de pièces d’un pas rageur et décidé. Tantôt il jetait un coup d’œil dans la chambre à coucher pour se tenir au courant de ce qui s’y passait, tantôt il se dirigeait vers l’autre bout de la maison et, dépassant l’arbre de Noël aux boules argentées, parvenait jusqu’à la salle à manger où la table croulait sous les plats intacts et où les flûtes vertes tintaient lorsqu’une voiture passait dans la rue ou qu’une petite souris se faufilait sur la nappe entre les assiettes.

Komarovski fulminait Il était étouffé par des sentiments contradictoires. Quel scandale ! Quelle honte ! Il écumait de rage. Sa situation était compromise. Cet incident sapait sa réputation. A n’importe quel prix, tant qu’il n’était pas trop tard, il fallait prévenir les racontars, et si la nouvelle s’était déjà répandue, il fallait couper court à tous les bruits, les étouffer dès leur apparition. En’outre, il avait éprouvé une fois de plus combien cette fille folle et désespérée était irrésistible On voyait au premier regard qu’elle n’était pas comme les autres. Il y avait toujours en elle quelque chose d’insolite. Il était clair pourtant qu’il avait mutilé sa vie à jamais. Cette façon qu’elle avait de se cabrer, de se révolter sans arrêt, anxieuse de refaire sa destinée à sa façon, de recommencer à neuf son existence !

Il faudrait lui venir en aide à tous les points de vue, peut-être lui louer une chambre, mais ne plus la toucher, en aucun cas ; au contraire, s’éloigner tout à fait pour ne plus lui porter ombrage, car autrement, c’était une fille à vous inventer Dieu sait quoi encore, on l’avait bien vu…

Que de soucis encore à l’avenir. C’est qu’une histoire de ce genre peut vous mener loin. La loi veille. Il faisait encore nuit, il n’y avait pas deux heures que cette histoire s’était passée, et la police s’était déjà présentée deux fois, et les deux fois Komarovski était allé dans la cuisine pour donner des explications au sergent et tenter de tout arranger.

Mais ce sera de plus en plus compliqué. On exigera la preuve que c’était lui, et non Kornakov, que Lara visait. Et l’affaire n’en restera pas là. Lara sera dégagée d’une partie de sa responsabilité, mais elle sera passible de poursuites judiciaires pour le reste.

Bien sûr il s’opposera à cela de toutes ses forces et, si l’affaire est instruite, il fournira les conclusions d’un examen psychiatrique certifiant l’irresponsabilité de Lara au moment de l’attentat, et obtiendra la cessation des poursuites.

A cette idée, Komarovski se calma peu à peu. La nuit était passée. Des rais de lumière furetaient à travers les chambres, jetant des coups d’œil sous les tables et les divans comme des voleurs ou des experts du mont-de-piété. Komarovski alla aux nouvelles dans la chambre à coucher et, s’assurant que Lara n’allait pas mieux, il quitta les Sventitski pour aller voir une juriste de ses connaissances, femme d’un émigré politique, Roufina Onissimovna VoïtVoïtkovski. Elle avait un appartement de huit pièces, qui maintenant était trop grand pour elle et dépassait ses moyens : elle avait mis deux chambres en location L’une d’elles était libre depuis peu. Komarovski la retint pour Lara. Quelques heures plus tard on l’y transporta dans un état fébrile proche du coma. Elle délirait.

II

Roufina Onissimovna était une femme aux idées avancées, ennemie des préjugés, qui sympathisait, selon son expression, avec tout ce qu’il y avait autour d’elle de « positif » et de « viable ».

Il y avait sur sa commode un exemplaire du programme d’Erfurt avec une dédicace de son auteur. L’une des photographies fixées au mur de sa chambre représentait son mari, « mon bon Voït », aux côtés de Plékhanov à une fête populaire, en Suisse. Ils étaient tous deux coiffés de panamas et vêtus de vestes d’alpaga.

Dès le premier coup d’œil, Roufina Onissimovna prit sa nouvelle locataire en aversion. Elle la tenait pour une simulatrice aigrie. Les crises de délire de Lara lui semblaient purement et simplement de la frime. Elle était prête à jurer que Lara jouait le rôle de Marguerite prise de démence dans sa prison.

Roufina Onissimovna exprimait à Lara son mépris par un surcroît d’agitation. Elle claquait les portes, chantait à pleine voix en se déplaçant en trombe dans la partie de l’appartement qu’elle s’était réservée, et aérait ses pièces à longueur de journée.

Son appartement se trouvait au dernier étage d’une grande maison de l’Arbat. Dès le solstice d’hiver, les fenêtres de cet appartement étaient inondées d’un ciel bleu, clair, vaste comme une rivière en crue. Pendant toute la seconde moitié de l’hiver, l’appartement était plein de signes avant-coureurs du printemps prochain.

Un vent chaud venu du sud soufflait par les vasistas ; dans les gares, les locomotives criaient comme des paons et la malade, dans son lit, s’abandonnait à loisir à ses souvenirs lointains.

Bien souvent elle revoyait ce premier soir passé à Moscou, lorsqu’ils étaient arrivés de l’Oural il y avait quelque sept-huit ans, aux jours inoubliables de son enfance. De la gare à l’hôtel, ils avaient traversé tout Moscou en voiture découverte, par de sombres ruelles. Les réverbères qui s’approchaient et s’en allaient projetaient tour à tour sur les murs des maisons l’ombre voûtée du cocher. L’ombre grandissait, grandissait, atteignait des dimensions monstrueuses, couvrait la chaussée et les toits, puis se cassait, et tout recommençait à nouveau.

Dans l’obscurité, on entendait là-haut le carillon des quarante quarantaines d’églises de Moscou, et, au ras du sol, le tintamarre des omnibus qui couraient dans tous les sens. Mais les vitrines et les lumières assourdissaient également Lara ; on aurait dit qu’elles aussi avaient un son, comme les cloches ou les roues.

Elle était restée stupéfaite devant la taille d’une gigantesque pastèque posée sur la table de la chambre d’hôtel. C’est ainsi que Komarovski leur souhaitait la bienvenue dans leur nouvelle résidence. Lara vit dans cette pastèque le symbole de la puissance et de la richesse de Komarovski. Quand Viktor Ippolitovitch fit crisser, en l’éventrant un coup de couteau, ce prodige rond, couleur vert bouteille, croquant, à la pulpe de sucre et de glace, Lara en eut le souffle coupé d’effroi, mais elle n’osa pas refuser et se força à avaler les morceaux roses et odorants que l’émotion lui coinçait dans la gorge.

Et comme elle s’était laissé intimider par les mets coûteux et par la ville nocturne, elle devait être intimidée plus tard par Komarovski et c’était là le secret principal de tout ce qui avait eu lieu par la suite. Mais maintenant, il était méconnaissable. Il n’exigeait rien, ne se rappelait pas à votre souvenir et ne s’offrait même pas à votre vue. Il se tenait à distance, et ne cessait de vous proposer son aide de la façon la plus noble.

La visite de Kologrivov fut une tout autre affaire. Lara fut très heureuse de le voir. S’il remplissait une bonne moitié de la chambre de sa personne, de la vivacité et du talent dont elle débordait, c’était moins par sa haute taille et sa corpulence que par le feu de son regard et l’intelligence de son sourire. La chambre en paraissait plus petite.

Il était assis en face du lit de Lara et se frottait les mains. Quand il était convoqué au conseil des ministres à Saint-Pétersbourg, il s’entretenait avec de vénérables vieillards comme si c’étaient des gamins du cours élémentaire. Mais celle qui était maintenant allongée devant lui faisait naguère partie de son foyer, c’était presque sa propre fille, avec elle, comme avec tous les membres de sa famille, il n’échangeait que des regards et des remarques rapides, en passant. (C’est ce qui donnait un charme particulier à leurs entretiens laconiques, tous deux le savaient bien.) Il ne pouvait traiter Lara comme une grande personne, avec pesanteur et indifférence. Il ne savait comment lui parler pour ne pas la blesser et lui disait en souriant comme à une enfant :

— Qu’avez-vous donc été inventer, ma petite amie ? A quoi bon ces mélodrames ?

Il se tut et se mit à regarder les taches d’humidité du plafond et des papiers peints. Puis il continua, en hochant la tête d’un air de reproche : « A Düsseldorf, on ouvre une exposition internationale de peinture, de sculpture et d’horticulture. Je compte y aller. Il fait plutôt humide chez vous. Et vous avez l’intention de flotter longtemps entre ciel et terre ? On ne peut pas dire qu’on se sente tellement à l’aise ici. Cette Voïtesse, entre nous soit dit, ne vaut pas cher. Je la connais. Déménagez. Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. J’ai un ami qui est peintre. Il va passer deux ans au Turkestan. Il a un atelier divisé en plusieurs pièces, un vrai petit appartement. Il semble qu’il soit prêt à le laisser entre de bonnes mains avec son ameublement. Voulez-vous que j’arrange cela ? Et puis, il y a encore une chose. Permettez- moi, en homme d’affaires, cette fois. Il y a longtemps que je voulais, c’est pour moi une obligation sacrée… Depuis que Lipa… Voici une petite somme en récompense pour ses derniers examens… Non, permettez, permettez-moi. Non, je vous en supplie, ne vous obstinez pas… Non, je vous en prie. »

Et en s’en allant, il la força, en dépit de sa résistance, de ses larmes et même d’un semblant de querelle, à accepter de sa main un chèque de dix mille roubles.

Une fois remise, Lara déménagea dans le nouveau logis tant vanté par Kologrivov. C’était tout près du marché de Smolensk. L’appartement se trouvait en haut d’une petite maison à un étage de construction ancienne. Le rez-de-chaussée était occupé par des entrepôts.

La maison était habitée par des charretiers. Les gros pavés de la cour étaient toujours jonchés d’avoine et de foin. Des pigeons allaient et venaient dans cette cour en roucoulant. Ils prenaient parfois bruyamment leur envol, mais ne s’élevaient jamais au-dessus de la fenêtre de Lara, et parfois des rats couraient en troupeau le long de l’évier de pierre de la cour.

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