III
Pacha lui avait donné du fil à retordre. Tant que Lara avait été sérieusement malade, on ne l’avait pas laissé approcher d’elle. Qu’avait-il dû ressentir ? Lara avait voulu tuer un homme qui, aux yeux de Pacha, lui était indifférent, puis elle s’était trouvée sous la protection de cet homme, victime de son attentat manqué. Et tout cela, après leur conversation mémorable de la nuit de Noël, autour d’une bougie qui se consumait ! Sans cet homme, on aurait arrêté et condamné Lara. Il avait détourné d’elle le châtiment qui la menaçait. Grâce à lui, elle pourrait tranquillement poursuivre ses études. Pacha se tourmentait et ne savait que penser.
Quand elle alla mieux, Lara fit venir Pacha. Elle lui dit :
— Je suis mauvaise, tu ne me connais pas ; un jour, je te raconterai. J’ai du mal à parler, tu vois, les larmes m’étranglent, mais abandonne-moi, oublie-moi, je ne suis pas digne de toi.
Il y eut des scènes déchirantes, toutes plus pénibles les unes que les autres. Voïtkovoskaïa — car cela se passait encore à l’époque où Lara habitait chez elle sur l’Arbat Voïtkovoskaïa, quand elle voyait le visage éploré de Pacha, se précipitait dans sa chambre, tombait sur le divan et se tordait de rire en répétant : « Ah ! là là, je n’en peux plus je n’en peux plus ! Ça, on peut dire vraiment… hi, hi, hi ! Un vrai chevalier ! Hi, hi, hi ! Un vrai Erouslane Lazarévitch ![19] »
Pour délivrer Pacha d’un attachement dégradant, pour extirper le mal et mettre un terme à leurs tourments, Lara lui déclara qu’elle rompait définitivement parce qu’elle ne l’aimait pas, mais elle sanglotait tellement en prononçant cette abjuration, qu’il était impossible de la croire. Pacha la soupçonnait de tous les péchés mortels, ne croyait pas un mot de ce qu’elle disait, était prêt à la maudire et à la haïr tout en l’aimant éperdument ; il était jaloux de ses pensées intimes, de la timbale où elle buvait, de l’oreiller sur lequel elle était couchée.
Pour ne pas devenir fou, il fallait agir au plus vite et trancher net. Ils décidèrent de se marier sans délai, avant même la fin des examens. La date proposée fut celle de la semaine de Quasimodo. A la demande de Lara, on retarda encore le mariage.
On les maria le lundi de la Pentecôte, quand leur succès à l’examen final fut devenu chose certaine. Lioudmila Kapitonovna Tchépourko, la mère de Tousia Tchépourko, une camarade de classe de Lara, qui achevait ses études en même temps qu’elle, se chargea de tous les préparatifs. Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. Elle chantait bien et débordait d’imagination. Aux superstitions et aux présages courants elle en ajoutait quantité d’autres de son cru.
Il faisait en ville une chaleur effroyable, quand « on conduisit Lara sous la couronne d’or »[20], phrase qu’aimait à nasiller Lioudmila Kapitonovna de sa voix de tsigane à la Panine, en arrangeant la toilette de Lara avant son départ. Les coupoles d’or des églises et le sable frais des allées étaient d’un jaune aigu. Le feuillage empoussiéré de jeunes bouleaux taillés pour le dimanche de la Pentecôte, était accroché tristement aux murs d’enceinte du sanctuaire et les feuilles s’enroulaient sur elles-mêmes comme si une flamme les avait léchées. On avait du mal à respirer et l’éclat du soleil faisait papilloter les yeux.
Et l’on aurait pu croire qu’on célébrait des milliers de mariages alentour, car toutes les jeunes filles étaient frisées et habillées de clair comme des fiancées, et tous les jeunes gens s’étaient pommadés à l’occasion de la fête et avaient revêtu des costumes sombres serrés à la taille… Tout le monde s’agitait, tout le monde avait chaud.
Au moment où Lara mettait le pied sur le tapis de l’autel, Lagodina, la mère d’une amie, jeta à ses pieds une poignée de monnaie d’argent en gage de prospérité, tandis que, dans la même intention, Lioudmila Kapitonovna lui conseillait de ne pas allonger sa main nue pour se signer quand elle serait sous la couronne, mais de la garder à demi-couverte de tulle ou de dentelle.
Ensuite, elle dit à Lara de tenir son cierge haut, car alors ce serait elle qui dirigerait le foyer. Mais, sacrifiant son avenir à celui de Pacha, Lara baissait son cierge aussi bas que possible, toujours en vain cependant, car, en dépit de ses efforts, son cierge finissait toujours par être plus haut que celui de Pacha.
De l’église, on revint directement festoyer dans l’atelier du peintre, que les jeunes mariés inauguraient. Les invités crièrent : « C’est amer, c’est imbuvable. » On hurla en chœur de l’autre bout de la pièce : « Il faut y mettre du sucre », et les jeunes époux s’embrassèrent avec un sourire confus[21]. Lioudmila. Kapitonovna chanta en leur honneur la Vigne, en reprenant le refrain : Que Dieu vous donne amour et concorde, et la chanson Défais-toi, lourde natte, épandez-vous, blonds cheveux.
Quand tout le monde fut parti et qu’ils restèrent seuls, le silence qui venait subitement de s’établir mit Pacha mal à l’aise. Dans la cour, juste en face de la fenêtre de Lara, un réverbère brûlait sur son pilier et, de quelque manière que Lara tirât ses rideaux, une bande de lumière étroite comme une planche débitée se faufilait toujours dans l’interstice. Ce rai de lumière ne cessait de tracasser Pacha, comme si c’était quelqu’un qui l’épiait. Il découvrait avec horreur qu’il était plus préoccupé de ce réverbère que de lui-même, de Lara, de son amour pour elle.
Pendant, cette nuit, qui dura une éternité, l’étudiant d’hier, Antipov, « Stépanida », « la damoiselle », comme l’appelaient ses camarades, connut tour à tour le comble de la félicité et le fond du désespoir. Les aveux de Lara éveillaient sans cesse en lui de nouveaux soupçons. Il interrogeait et, à chaque réponse de Lara, son cœur défaillait comme s’il volait dans un précipice. Son imagination meurtrie n’arrivait pas à suivre le rythme de ses nouvelles découvertes.
Ils parlèrent jusqu’au matin. Dans la vie d’Antipov, il n’y eut pas de changement plus frappant et plus soudain que cette nuit-là. Le lendemain il était un autre homme, il s’étonnait presque de porter toujours le même nom.
IV
Dix jours plus tard, leurs amis firent en leur honneur une soirée d’adieux dans cette même chambre. Pacha et Lara avaient tous deux terminé leurs examens, tous deux de manière aussi brillante ; on leur avait proposé à tous deux la même ville de l’Oural. Ils devaient partir le lendemain matin.
De nouveau on but, on chanta, on fit du bruit, mais cette fois, il n’y avait que la jeunesse.
Derrière la cloison séparant le logement du grand atelier où étaient réunis les invités, s’entassaient les deux malles d’osier de Lara, une valise, une caisse pleine de vaisselle et quelques sacs dans un coin. Ils avaient beaucoup de bagages. La plupart devaient être expédiés le lendemain en petite vitesse. Presque tout était empaqueté, mais il restait encore à faire. Dans la caisse et les malles ouvertes, il y avait encore de la place, Lara, de temps à autre, s’apercevait d’un oubli, retournait derrière la cloison et bouchait un trou dans une malle.
Pacha était déjà là avec les invités, quand Lara, qui était allée chercher son acte de naissance et d’autres papiers au secrétariat de la Faculté, revint, accompagnée du portier, avec de la teille et une grosse pelote de forte corde pour élinguer la cargaison du lendemain. Lara congédia le portier, fit le tour des invités, donnant une poignée de main à l’un, embrassant l’autre, puis alla se changer derrière la cloison.
Quand elle revint, tous battirent des mains, poussèrent des cris, puis on prit place et le tapage recommença comme au jour du mariage. Les plus entreprenants versèrent de la vodka à leurs voisins, une multitude de mains armées de fourchettes se tendit vers le milieu de la table pour attraper du pain et choisir quelque morceau dans les plats. On pérora, on cancana en s’arrosant le gosier et on fit de l’esprit à qui mieux mieux. Certains s’enivrèrent rapidement.
— Je suis morte de fatigue, dit Lara à son mari assis à côté d’elle. Et toi, tu es arrivé à faire tout ce que tu voulais ?
— Oui.
— Et je me sens quand même merveilleusement bien. Je suis heureuse. Et toi ?
— Moi aussi. Je suis content. Mais on en reparlera. Par exception, Komarovski fut admis à souper avec les jeunes gens. A la fin de la soirée, il voulut dire qu’il serait comme un orphelin après le départ de ses jeunes amis, que Moscou deviendrait pour lui un Sahara, mais il était si ému qu’il se mit à sangloter et dut répéter en entier la phrase que l’émotion avait coupée. Il demanda aux Antipov la permission de correspondre avec eux et d’aller leur rendre visite à Iouriatine, leur nouvelle résidence, au cas où il ne supporterait pas la séparation.
— C’est tout à fait inutile, répondit Lara à voix haute et sans aucun égard, et puis tout cela est de trop, la correspondance, le Sahara, et tout le reste. Quant à aller là-bas, n’y songez pas. Avec l’aide de Dieu, vous ne mourrez pas de notre absence, nous ne sommes pas une telle rareté, n’est-ce pas, Pacha ? Vous trouverez bien quelqu’un pour remplacer vos jeunes amis.
Et, cessant de penser à son interlocuteur et à ce qu’elle lui disait, Lara se rappela tout à coup quelque chose et se leva à la hâte pour aller à la cuisine. Là, elle dévissa le hachoir à viande, en fourra les différents éléments dans la caisse à vaisselle, en les calant avec du foin, et faillit se piquer la main à un éclat de bois.
Durant cette opération, ses invités lui étaient sortis de l’esprit. Elle avait cessé de les entendre, quand un redoublement de vacarme de l’autre côté de la cloison les rappela brusquement à son souvenir, et Lara songea à l’empressement que mettent toujours les gens ivres à feindre l’ébriété, avec d’autant plus de platitude et de complaisance qu’ils sont plus ivres.
A ce moment-là, un bruit particulier, tout différent des autres, lui parvint par la fenêtre ouverte, et attira son attention. Elle écarta le rideau et passa la tête au dehors.
Dans la cour, un cheval entravé déambulait en clopinant Lara ne savait à qui il appartenait. Il s’était sans doute égaré. Il faisait déjà clair, mais on était encore loin du lever du soleil. La ville endormie, abandonnée, semblait-il, de toute vie, baignait dans la fraîcheur gris-mauve de l’heure matinale. Lara ferma les yeux. Dieu sait dans quel coin perdu, dans quel enchantement campagnard, la transporta ce bruit de sabot ferré si particulier, unique.
On sonna dans l’escalier. Lara tendit l’oreille. Quelqu’un se leva de table pour ouvrir. C’était Nadia ! Lara se jeta à la rencontre de la nouvelle venue. Nadia venait droit de la gare, fraîche, ravissante. Elle paraissait exhaler de toute sa personne le parfum des muguets de Douplianka. Les deux amies étaient debout, incapables de proférer une parole. Elles ne savaient que pleurer et s’étreindre à s’étouffer.
Nadia apportait à Lara les félicitations et les vœux de bon voyage de toute la maison avec le cadeau de ses parents, un bijou. Elle sortit de son fourre-tout une petite boîte enveloppée dans du papier, la déficela et, après en avoir fait sauter le couvercle, tendit à Lara un collier d’une rare beauté.
Les oh ! et les ah ! fusèrent. L’un des convives, déjà un peu dessaoulé, dit :
— De la hyacinthe rose, oui, oui rose, qu’est-ce que vous allez croire ? Une pierre qui vaut le diamant.
Mais Nadia soutenait que c’étaient des saphirs jaunes.
Lara avait fait asseoir son amie à côté d’elle et, tout en la servant, elle couvait du regard le collier qu’elle avait placé près de son couvert. Ramassé dans le creux du coussin violet de l’écrin, il chatoyait et jetait ses feux, il faisait penser tour à tour à un chapelet de gouttes de rosée et à une grappe de menu raisin.
Pendant ce temps-là, quelques-uns des convives avaient retrouvé l’usage de leurs sens. Ils burent encore un petit verre pour tenir compagnie à Nadia. On eut vite fait de la griser.
La maison ressembla bientôt au château de la Belle au Bois dormant. Pour pouvoir accompagner les Antipov à la gare le lendemain matin, la plupart des invités passaient la nuit chez eux. Beaucoup allongés dans les coins, ronflaient déjà depuis longtemps. Lara elle-même ne se rappelait pas comment elle avait pu échouer tout habillée sur le divan où dormait Ira Lagodina.
Elle fut réveillée par une conversation à voix haute qui se tenait juste au-dessus de son oreille. C’étaient des voix étrangères, celles des hommes entrés dans la cour pour chercher le cheval égaré. Elle ouvrit les yeux et s’étonna : « Ce Pacha est vraiment infatigable. Qu’est-ce qu’il fait là, planté comme une borne, qu’est-ce qu’il peut bien chercher encore ? »
A ce moment, celui qu’elle prenait pour Pacha se retourna et elle vit que ce n’était pas lui, mais une espèce de croque-mitaine au visage grêlé et balafré de la tempe au menton. Elle comprit alors qu’un voleur, un cambrioleur, s’était faufilé dans l’appartement, elle voulut crier, mais ne pût émettre un son. Elle se souvint tout à coup du collier et, se soulevant sur le coude, sans faire de bruit, jeta un coup d’oeil de biais sur la table du repas.
Le collier était toujours là, entre des miettes de pain et des restes de caramel, et le malfaiteur peu clairvoyant ne l’avait pas remarqué parmi les reliefs du repas ; il se contentait de fouiller le linge emballé et de mettre sens dessus dessous les bagages de Lara. Ivre et mal éveillée, Lara se rendait mal compte de la situation et regrettait surtout de voir son travail défait.
Irritée, elle voulut de nouveau crier, et de nouveau elle ne put ouvrir la bouche ni remuer les lèvres. Elle donna alors à Ira Lagodina, qui dormait à côté d’elle, un violent coup de genou dans le creux de l’estomac : celle-ci poussa un cri de douleur, et Lara se mit à crier en même temps qu’elle. Le voleur laissa choir son ballot d’objets dérobés et se rua hors de la pièce.
Quelques garçons, qui avaient fini par comprendre de quoi il retournait, sautèrent sur leurs pieds et se lancèrent à sa poursuite, mais le cambrioleur avait disparu. L’alerte et les commentaires animés qui suivirent donnèrent le signal du branle-bas général. Comme par enchantement, toute trace d’ébriété avait disparu chez Lara. Insensible aux prières de ceux qui voulaient encore rester couchés, elle secoua tous les dormeurs, leur fit rapidement du café et les renvoya tous chez eux, en attendant de les revoir une dernière fois à la gare, au départ du train.
Quand ils furent tous partis, le travail alla bon train. Lara, avec sa rapidité coutumière, courait d’un porte- couvertures à l’autre, y fourrait des coussins, serrait les courroies et ne cessait de supplier Pacha et le concierge de ne pas l’aider, pour ne pas la déranger.
Tout fut fait, et bien fait, en temps voulu. Les Antipov arrivèrent à l’heure. Le train s’ébranla doucement, comme s’il imitait le mouvement des chapeaux que leurs amis agitaient pour leur dire au revoir. Les chapeaux s’immobilisèrent, on entendit un triple hurlement, un hourra sans doute, et le train prit de la vitesse
