Le docteur Jivago de Boris Pasternak

VI

Les Antipov s’étaient établis à Iouriatine avec une facilité inespérée. On avait gardé bon souvenir des Guichard. Cela fut d’un grand secours à Lara pour surmonter les difficultés qui accompagnent toujours un emménagement.

Elle était absorbée par ses travaux et ses soucis. Elle avait à s’occuper de la maison et de leur fille Katenka, qui avait maintenant trois ans. La bonne, Marfoutka la rouquine, avait beau faire, son aide restait insuffisante. Lara partageait toutes les préoccupations de son mari. Elle- même enseignait au lycée de filles. Elle travaillait sans dételer, elle était heureuse. C’était exactement la vie dont elle rêvait. Iouriatine lui plaisait. Elle y était née. La ville se trouvait sur la Rynva, une grande rivière navigable sur son cours moyen et inférieur, et une des lignes de chemins de fer de l’Oural la traversait.

A Iouriatine, on savait que l’hiver était proche quand les barques avaient été hissées sur la berge et que leurs propriétaires les avaient emportées en ville sur des charrettes. On les déchargeait dans les cours, où elles hivernaient à ciel ouvert. Ces barques retournées qui faisaient des taches blanches au fond des cours avaient à Iouriatine la même signification qu’ailleurs l’envol des grues à l’automne ou la première chute de neige.

L’une de ces barques, sous laquelle Katenka jouait comme sous le toit renflé d’un pavillon de jardin, dressait sa coque peinte en blanc dans la cour de la maison louée par les Antipov.

Lara aimait la vie de ce coin retiré, les intellectuels de l’endroit qui prononçaient tous les « o » distinctement, comme les Russes du Nord, leurs bottes de feutre et leurs vestes douillettes en flanelle grise, leur confiance naïve. Lara était attirée par la terre et par les gens simples.

En revanche, Pacha Antipov, quoique fils de cheminot, avait la nostalgie des capitales. Il était beaucoup plus sévère que sa femme à l’égard des habitants d’Iouriatine. Leur sauvagerie et leur ignorance l’irritaient.

Il apparaissait maintenant qu’il avait à un rare degré la faculté d’acquérir et de conserver les connaissances qu’il puisait dans des lectures hâtives. Il avait déjà beaucoup lu, en partie grâce à Lara. Mais pendant ces années de solitude provinciale, son bagage de lectures ne cessa de croître ; Lara même lui paraissait n’en plus savoir assez long. Il était d’une tête au-dessus de ses collègues professeurs et se plaignait d’étouffer parmi eux. En ces temps de guerre, leur patriotisme banal, officiel et un peu chauvin ne s’accordait pas aux formes plus complexes que ce sentiment prenait chez Antipov.

Pavel Pavlovitch Antipov avait fait des études classiques. Au lycée il enseignait le latin et l’histoire ancienne. Mais la secrète passion des mathématiques, de la physique et des sciences exactes se réveilla soudain chez cet ancien élève d’un collège moderne. Par ses propres moyens, il avait acquis dans ce domaine des connaissances d’un niveau universitaire. Il rêvait de passer au plus tôt de nouveaux examens devant une commission régionale, de recommencer sa carrière comme professeur de mathématiques et d’aller s’installer avec sa famille à Saint-Pétersbourg. Des nuits de travail acharné ébranlèrent sa santé. Il se mit à souffrir d’insomnie.

Il s’entendait bien avec sa femme, mais leurs relations manquaient de simplicité. Elle l’écrasait de sa bonté et de ses attentions, et il ne se permettait pas de la critiquer. Il craignait que, dans la remarque la plus innocente, Lara ne sentît un reproche déguisé : elle pouvait avoir l’impression que le plébéien qu’il était lui reprochait ses mains blanches, ou qu’il lui en voulait d’avoir appartenu à un autre. La crainte qu’elle ne le soupçonnât de quelque sentiment injuste et blessant pour elle mettait une note de contrainte dans leur vie. Ils rivalisaient de générosité, et par là même ils compliquaient tout.

Ce jour-là, les Antipov recevaient des invités : c’étaient des collègues de Pavel Pavlovitch, la directrice de Lara, un membre d’un tribunal arbitral en compagnie duquel Pavel Pavlovitch avait une fois siégé. Aux yeux d’Antipov, ils étaient tous des idiots fieffés. Il était frappé de voir Lara si aimable avec tout le monde et ne parvenait pas à croire que dans cette société quelqu’un pût lui plaire sincèrement.

Quand les invités furent partis, Lara aéra longuement les pièces et balaya, puis fit la vaisselle à la cuisine avec Marfoutka. Puis elle s’assura que Katenka était bien couverte et que Pavel dormait, se déshabilla rapidement, éteignit la lumière et se coucha à côté de son mari avec le naturel d’un enfant que sa mère a pris avec elle dans son lit.

Antipov faisait seulement semblant de dormir. Il était en proie à l’une de ces insomnies qui le prenaient si souvent ces derniers temps. Il savait qu’il resterait encore trois ou quatre heures sans dormir. Pour faire venir le sommeil, pour ne plus sentir les dernières vapeurs du tabac fumé par les invités, il se leva tout doucement, mit son bonnet et sa pelisse par-dessus son pyjama et sortit dans la rue.

Il faisait une nuit d’automne claire et froide. De minces plaques de glace s’émiettaient en craquant sous les pieds d’Antipov. Le ciel étoilé éclairait d’un reflet bleu, mobile comme celui d’une flamme d’alcool, la terre noire et les mottes de boue gelée.

La maison habitée par les Antipov se trouvait à l’autre extrémité de la ville, à l’opposé du débarcadère. C’était la dernière de la rue. Ensuite commençaient les champs que coupait la ligne de chemin de fer. Près de la ligne, il y avait une guérite et, sur la voie, un passage à niveau.

Antipov s’assit sur la barque renversée et regarda les étoiles. Les pensées qui l’habitaient depuis ces dernières années l’assaillirent avec plus de force que jamais et l’emplirent d’inquiétude. Il vit que, tôt ou tard, il lui faudrait tirer des conclusions et que mieux valait le faire dès aujourd’hui.

Cela ne pouvait durer plus longtemps, pensa-t-il. Mais c’était couru d’avance ! Il s’en apercevait un peu tard. Pourquoi lui avait-elle permis de la couver des yeux comme il le faisait quand il était enfant, pourquoi avait-elle fait de lui ce qu’elle voulait ? Pourquoi n’avait-il pas eu le bon sens de renoncer à elle en temps voulu, quand elle-même le demandait avec insistance, pendant l’hiver qui avait précédé leur mariage ?

Il comprenait bien que ce n’était pas lui qu’elle aimait, mais la tâche généreuse qu’elle remplissait envers lui, l’incarnation de son propre sacrifice. Qu’y avait-il de commun entre cette digne et sainte mission et une véritable vie de famille ? Le pire, c’était qu’il l’aimait encore avec la même force. Elle était belle à vous faire damner. Et peut-être le sentiment qu’il éprouvait lui-même à son égard n’était-il pas de l’amour, mais un désarroi plein de gratitude devant sa beauté et sa grandeur d’âme. Ah ! comment donc s’y retrouver ? Le diable lui-même y perdrait son latin.

Alors que faire en pareil cas ? Libérer Lara et Katenka de ce mensonge ? C’était même plus important que de s’en libérer soi-même. Oui, mais comment ? Divorcer ? Se noyer ? Il s’indigna : Pouah ! Quelle bassesse ! Je sais bien que je n’irai jamais jusque-là. Alors pourquoi même évoquer ces belles attitudes ?

Il regarda les étoiles comme pour leur demander conseil. Elles scintillaient, constellées ou éparses, grosses ou petites, bleues ou irisées. Soudain quelque chose vint éclipser leur scintillement. La cour, la maison et la barque sur laquelle était assis Antipov furent illuminées par la trajectoire d’une flamme vive, comme si un homme fût accouru du champ vers la porte cochère en brandissant une torche allumée. C’était un transport de troupes allant vers l’ouest, comme il ne cessait d’en passer nuit et jour depuis un an, qui jetait dans le ciel des volutes de fumée incandescente.

Pavel Pavlovitch sourit, se leva et alla se coucher. Il avait trouvé l’issue.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer