Le docteur Jivago de Boris Pasternak

IV

« Pour lui, n’est-ce pas, maman est une, comment cela se dit… il est, n’est-ce pas, le… de maman. Ce sont de vilains mots, je ne veux pas les répéter. Alors pourquoi dans ce cas me regarde-t-il avec ces yeux-là ? Je suis sa fille à elle, n’est-ce pas ? »

Elle avait un peu plus de seize ans, mais c’était déjà une jeune fille entièrement formée. On lui donnait dix-huit ans et plus. Elle avait l’esprit clair et bon caractère. Elle était très jolie.

Elle et Rodia comprenaient que dans la vie ils auraient tout à conquérir à la force des poignets. A l’inverse des oisifs et de ceux dont l’existence est assurée, ils n’avaient pas le temps de se permettre des finasseries prématurées et de tâter en théorie à ce qui ne les concernait pas encore dans la pratique. Impur, seul l’est le superflu. Lara était l’être le plus pur au monde.

Le frère et la sœur connaissaient le prix des choses et savaient apprécier les résultats qu’ils atteignaient. Il fallait être bien vu pour percer. Si Lara travaillait bien en classe, ce n’était pas par une soif abstraite de connaissance, mais parce que, pour être dispensée des frais de scolarité, il fallait être une bonne élève, et qu’il était indispensable de bien travailler pour y parvenir.

Elle s’acquittait avec la même aisance de toutes ses autres tâches : elle lavait la vaisselle, aidait dans l’atelier et faisait les commissions de sa mère. Ses mouvements étaient silencieux et doux, et tout en elle, la promptitude imperceptible de ses mouvements, sa taille, sa voix, ses yeux gris et ses cheveux blonds, tout se valait et s’accordait.

C’était un dimanche, à la mi-juin. Les jours de fête, on pouvait faire la grasse matinée. Lara était couchée sur le dos, la tête posée sur ses bras rejetés en arrière.

Dans l’atelier régnait un silence inaccoutumé. La fenêtre qui donnait sur la rue était ouverte. Lara entendait le fracas d’un fiacre qui roulait au loin et qui descendait du pavé dans la rainure du rail de l’omnibus : le martèlement brutal faisait place au glissement de la roue, doux comme sur du beurre. « Il faut encore dormir un peu », pensa Lara. Le grondement de la ville assoupissait comme une berceuse.

Sa taille et sa position dans le lit, Lara les sentait en ce moment par deux points, — la saillie de son épaule gauche et le gros orteil de son pied droit. C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir.

Il faut s’endormir, pensait Lara, et elle essayait d’évoquer ce que pouvait être à cette heure le versant ensoleillé de la rue des Carrossiers avec les cours des constructeurs de voitures où d’immenses carrosses à vendre reposaient sur des planchers astiqués, avec les verres à facettes des lanternes de voitures, les ours empaillés, la grande vie. Et un peu plus bas, Lara imaginait l’exercice des dragons dans la cour des casernes du Znaménié, les simagrées des chevaux cérémonieux qui tournaient en rond, les exercices de voltige et le passage au pas, le passage au trot, le passage au galop. Et les bonnes d’enfant et les nourrices bouche bée, collées en rangs serrés à la barrière des casernes.

Et plus bas encore, pensait Lara, la rue Pétrovka, les rues adjacentes. « Allons donc, Lara ! où allez-vous chercher ça ? Tout simplement je veux vous montrer mon appartement. D’autant plus que c’est à côté. »

C’était la fête d’Olga, la petite fille de ses amis, rue des Carrossiers. A cette occasion les grandes personnes s’amusaient; soirée dansante, champagne. Il voulait y mener maman, mais maman ne pouvait pas, elle ne se sentait pas bien. Elle avait dit : « Prenez Lara. Vous me mettez toujours en garde, vous dites : « Amélie, veillez sur Lara. » Eh bien, à vous de veiller sur elle maintenant. » Et il avait veillé sur elle, rien à dire ! Ha, ha, ha !

C’est insensé, la valse ! Tournoyer, tournoyer sans penser à rien. Pendant que joue la musique, il s’écoule toute une éternité, comme la vie dans les romans. Mais dès que la musique cesse, cette sensation de scandale ! comme si l’on s’était fait arroser d’eau froide ou surprendre dévêtue. Et puis, les libertés que l’on passe aux autres, par bravade, pour montrer comme on est déjà grande.

Jamais elle n’aurait supposé qu’il dansait si bien. Que ses mains sont intelligentes, avec quelle assurance il vous prend à la taille ! Mais l’embrasser ainsi, elle ne le permettra jamais plus à personne. Elle n’aurait jamais cru qu’il pût se concentrer tant d’impudeur sur les lèvres d’autrui, lorsqu’on les presse si longuement contre les siennes.

Laisser ces bêtises. Une fois pour toutes. Ne pas jouer l’oie blanche, ne pas faire l’attendrie, ne pas baisser pudiquement les yeux. Ça pourrait mal finir un jour ou l’autre. Il y a là, tout près, une effrayante limite. Un pas de plus, et on roule dans l’abîme. Oublier la danse, ne plus y penser. Tout le mal est là. Ne pas avoir honte de refuser. Inventer que je ne sais pas danser ou que je me suis cassé une jambe.

V

En automne, il y eut des troubles au centre ferroviaire de Moscou. Les services de Moscou-Kazan se mirent en grève. Ceux de Moscou-Brest-Litovsk devaient se joindre à eux. L’ordre de grève avait été voté, mais le comité ne parvenait pas à se mettre d’accord sur la date du débrayage. Tout le monde, sur la ligne, était informé de la grève, et il ne fallait qu’un menu prétexte pour qu’elle se déclenchât spontanément.

C’était un matin maussade et froid du début d’octobre. Ce jour-là sur la ligne, on devait distribuer la paye. Des renseignements, que l’on attendait de la comptabilité, tardaient à venir. Puis un petit garçon entra dans le bureau; il portait le tableau de contrôle, l’ordre de paiement et un paquet de livrets de travail confisqués pour retenues. La paye commença. Sur l’immense terrain vague qui séparait la gare, les ateliers, le dépôt de locomotives, les entrepôts et les voies des bâtiments de bois de l’administration, s’allongea la file des conducteurs, des aiguilleurs, des ajusteurs et de leurs aides, des laveuses de planchers du parc de matériel roulant, de tous ceux qui venaient chercher leur paye.

On sentait le commencement de l’hiver urbain dans l’odeur mélangée des feuilles d’érable écrasées, de la neige fondante, de la fumée de locomotive et du pain de seigle chaud, que l’on faisait cuire dans le sous-sol du buffet de la gare et que l’on avait tiré du four à l’instant même. Des trains arrivaient, d’autres partaient. On les formait ou on les triait, on agitait des drapeaux enroulés et déroulés. Sur tous les tons, les trompettes des gardiens, les sifflets de poche des atteleurs et les voix de basse des sifflets de locomotives s’égosillaient. Des colonnes de fumée montaient vers le ciel en échelles infinies. Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, brûlant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante.

Le long de la voie allaient et venaient le chef de gare Fouflyguine, ingénieur des ponts et chaussées, et le contremaître de la section Pavel Férapontovitch Antipov. Antipov harcelait le service de réparation : il ne cessait de se plaindre du matériel qu’on lui livrait pour la remise à neuf de la superstructure. L’acier avait une résistance insuffisante. Les rails ne supportaient pas les épreuves de torsion et de fracture et, selon les prévisions d’Antipov, ils devaient se fêler au gel. L’administration faisait la sourde oreille aux récriminations de Pavel Férapontovitch. Il y avait quelqu’un, là-dessous, dont cela faisait l’affaire.

Fouflyguine portait une pelisse coûteuse ornée du galon des chemins de fer, et, sous la pelisse déboutonnée, un costume civil en cheviote tout neuf. Il marchait avec précautions sur le remblai et contemplait d’un regard satisfait la ligne d’ensemble des revers de son veston, le pli irréprochable de son pantalon et la forme distinguée de ses chaussures.

Les paroles d’Antipov entraient par une oreille pour sortir aussitôt par l’autre, Fouflyguine avait les idées ailleurs, il sortait à chaque instant sa montre et regardait l’heure; on voyait qu’il était pressé.

— Oui, oui, bien sûr, mon bon, disait-il à Antipov en l’interrompant avec impatience, mais ça ne vaut que sur les grandes lignes, ou sur une ligne droite, là où il y a beaucoup de circulation. Mais songes-y, qu’est-ce qu’il y a dans ton secteur à toi ? Des voies secondaires, des voies de garage, des bardanes et des orties, en mettant les choses au mieux le triage des wagons vides et les manœuvres du teuf-teuf. Et il n’est pas content avec ça ! Mais tu es fou, ma parole ! Des rails comme ça, ici — mais on pourrait poser des rails de bois que ça irait !

Fouflyguine regarda sa montre, en rabattit le couvercle et se mit à regarder au loin là où la route s’approchait de la voie.

Une voiture apparut au tournant. C’était la voiture particulière de Fouflyguine. Sa femme était venue le chercher. Le cocher arrêta les chevaux tout près de la voie, les retenant sans cesse et leur faisant « tprrrou » d’une petite voix de femme, comme une bonne à des bébés qui font la moue, car les chevaux s’affolaient devant le chemin de fer. Dans le coin de la calèche, renversée sur les coussins dans une pose négligente, était assise une belle dame.

— Allons, mon vieux, ça sera pour une autre fois, dit le chef de section, et il fit un geste qui voulait dire : Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, tes rails ? Il y a des choses plus importantes.

Les époux partirent.

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