Chapitre 1 LA FÊTE DE L’AMOUR
Roland !… Léonore !…
Venise, en cette féerique soirée du 5 juin de l’an 1509, acclame ces deux noms tant aimés.
Ces deux noms, Venise enfiévrée les exalte comme des symboles de liberté. Venise attendrie les bénit comme des talismans d’amour.
Sur la place Saint-Marc, entre les mâts qui portent l’illustre fanion de la république, tourbillonnent lentement les jeunes filles aux éclatants costumes, les barcarols, les marins – tout le peuple,tout ce qui vibre, tout ce qui souffre, tout ce qui aime.
Et il y a un défi suprême dans cette allégresse énorme qui vient battre de ses vivats le palais ducal silencieux, menaçant et sombre…
Là-haut, sur une sorte de terrasse, au sommet du vieux palais,deux ombres se penchent sur cette fête – deux hommes dardent sur toute cette joie l’effroyable regard de leur haine.
Venise laisse monter le souffle ardent de ses couples enlacés qui, parmi des bénédictions naïves et des souhaits d’éternelle félicité, répètent les noms de Léonore et de Roland.
Car demain on célébrera les fiançailles des deux amants.Roland !… le fils du doge Candiano, l’espoir desopprimés !… Roland… celui qui, dit-on, a fait trembler plusd’une fois l’assemblée des despotes, le terrible Conseil des Dix,et lui a arraché plus d’une victime !…
Léonore !… L’orgueil de Venise pour sa beauté – l’héritièrede la fameuse maison des Dandolo, toute-puissante encore malgré saruine… Léonore, qui aime tant son Roland qu’un jour, à un peintrecélèbre qui la suppliait à genoux de se laisser peindre, elle arépondu que seul son amant la posséderait en corps et enimage !…
Et Venise terrorisée par le Conseil des Dix, célèbre comme lecommencement de sa délivrance les fiançailles du fils du doge et dela fille des Dandolo.
Car ce mariage, ce sera l’union des deux familles capables derésister au despotisme effréné des Dix ! Ce mariage sera, onn’en doute pas, la prochaine élévation à la dignité dogale deRoland, l’espoir du peuple, et de Léonore, la madone despauvres !
Par intervalles, pourtant, la clameur des vivats s’affaisse toutà coup sur la place Saint-Marc, et un silence lourd d’inquiétudespèse sur la foule. C’est qu’on a vu alors quelque espions’approcher du tronc des dénonciations, y jeter à la hâte unpapier, puis s’évanouir dans les ténèbres.
Quel nom a été livré à la vengeance des Dix ?
Qui sera arrêté cette nuit ?
Puis, soudain plus violentes, plus acerbes, les acclamationsviennent heurter le morne palais ducal, au fond duquel le dogeCandiano et la dogaresse Silvia tremblent pour leur fils,épouvantés de cette popularité qui le désigne aubourreau !
Là-haut, sur la terrasse, deux hommes écoutaient ardemment.
L’un d’eux, grand, la physionomie empreinte d’un orgueilsauvage, tendit alors son poing crispé vers la foule :
« Hurle, peuple d’esclaves ! Demain, tu pleureras deslarmes de sang ! Écoute, Bembo ! Ils acclament leurRoland !
– J’entends, seigneur Altieri ! Et j’avoue que cesdeux noms de Roland et de Léonore font assez bien, accouplésensemble !
– Damnation ! Plutôt que de voir s’accomplir cemariage, Bembo, je les poignarderai de mes mains !
– Oh ! vous haïssez donc bien votre cher amiRoland ?
– Je le hais, lui, parce que je l’aime, elle !Oh ! cet amour, Bembo ! cet amour qui m’étouffe ! ÔLéonore, Léonore ! Pourquoi t’ai-je vue ! Pourquoit’ai-je aimée ! »
Et cet homme, le plus puissant d’entre les patriciens de Venise,le plus redoutable des Dix, cet Altieri qui, lorsqu’il traversaitVenise, silencieux et fatal, marchait dans une atmosphèred’épouvante, cet homme prit sa tête à deux mains et pleura.
Bembo, la figure sillonnée par un sourire de mépris et decrainte, Bembo le regardait, effroyablement pensif.
Altieri, le visage contracté, l’attitude raidie dans un effortde volonté farouche, se dirigea vers l’escalier de la terrasse.
« Où allez-vous, seigneur capitaine ? » s’écriaBembo.
Sans répondre, Altieri lui montra le poignard sur lequel sa mainse crispait.
« Plaisantez-vous, monseigneur ! murmura Bembo decette voix visqueuse, qui faisait qu’après l’avoir trouvé hideux enle regardant, on le trouvait abject en l’écoutant.Plaisantez-vous ! Quand on s’appelle Altieri, quand oncommande à vingt mille hommes d’armes, quand on peut faire déposerle doge et se coiffer de la couronne ducale, quand on peut, enlevant le doigt, faire tomber une tête, quand on tient dans sa maincette arme fulgurante et sombre qui s’appelle le Conseil des Dix,laissez-moi vous le dire, seigneur, on n’est qu’un enfant si pourse débarrasser d’un rival, on descend à le frapper ! Vous êtesdieu dans Venise et vous voulez vous faire bravo ! Allonsdonc ! Ce n’est pas d’un coup de poignard que doit mourirRoland Candiano, le fiancé de Léonore !
– Que veux-tu dire ? » grinça le capitaine.
Bembo l’entraîna à l’autre bout de la terrasse :
« Regardez ! »
À son tour, Altieri se pencha.
Ce coin de Venise était ténébreux, sinistre. Au fond,apparaissait un étroit canal sans gondoles, sans chansons, sanslumières. D’un côté se dressait le palais ducal, massif, pesant,formidable ; de l’autre côté du canal, c’était une façadeterrible : les prisons de Venise.
Et entre ces deux choses énormes, un monstrueux trait d’union,une sorte de sarcophage jeté sur l’abîme, reliant le palais de latyrannie au palais de la souffrance… C’est sur ce cercueil suspenduau-dessus des flots noirs que tombèrent les regards d’Altieri.
« Le pont des soupirs !
– Le pont de la mort ! répondit Bembo d’une voixglaciale ; quiconque passe là dit adieu à l’espérance, à lavie, à l’amour ! »
Altieri essuya son front mouillé de sueur. Et comme si saconscience se fût débattue dans une dernière convulsion :
« Un prétexte ! balbutia-t-il, oh ! un prétextepour le faire arrêter !…
– Vous voulez un prétexte ! dit Bembo en se redressantavec une joie funeste. Eh bien, suivez-moi, seigneurAltieri ! »
Bembo s’était porté sur un autre point de la terrasse :
« Regardez !… »
Cette fois, il désignait un palais dont la façade en marbre deCarrare et les colonnades de jaspe se miraient dans le GrandCanal.
« Le palais de la courtisane Imperia ! murmuraAltieri.
– Vous cherchez un prétexte, gronda-t-il. C’est là que vousle trouverez !
– Elle le hait donc ! haleta Altieri.
– Elle l’aime !… Entendez-vous, seigneur ! Lacourtisane Imperia souffre ce soir comme une damnée, commevous ! Et son amour, violent comme le vôtre, implacable commele vôtre, veille dans l’ombre ! Et cet amour lui ouvre comme àvous la porte de la vengeance… Venez, seigneur, venez chez lacourtisane Imperia !…
Les derniers bruits de la fête populaire se sont éteints. Venises’endort. Tout est fermé… Seule, la gueule du Tronc desDénonciations[1] demeure ouverte, comme une menace quijamais ne s’endort…
En la petite île d’Olivolo, derrière l’église Sainte-MarieFormose, où tous les ans se célébraient les mariages des douzevierges dotées par la république, s’étend un beau jardin.
À la cime d’un cèdre, un rossignol reprend éperdument sestrilles. Et sous le cèdre immense, parmi des massifs de roses, dansla splendeur paisible et majestueuse de ce cadre inouï de beauté,c’est un autre duo de passion qui se susurre entre deux êtresd’élection : elle et lui.
Ils forment un couple d’une radieuse harmonie qui arrache descris d’admiration au peuple vénitien poète et artiste, qui les asurnommés les « Amants de Venise » comme si, à eux deux,ils formulaient la synthèse vivante de tout ce qu’il y a delumière, de force et de prestige dans la Reine des Mers !
Minuit sonne. Ils tressaillent tous deux : c’est l’heureoù, depuis trois mois que Roland est admis dans la maison desDandolo, ils se séparent tous les soirs. Roland s’est levé.
« Encore quelques minutes, mon cher seigneur, soupireLéonore.
– Non, dit Roland avec une fermeté souriante ; lenoble Dandolo, ton père, m’a fait jurer que, tous les soirs minuitserait le terme de notre félicité, jusqu’au lendemain… et celajusqu’au jour proche où notre félicité, Léonore, ne connaîtra plusde terme, ni de limite…
– Adieu donc, mon doux amant… Demain… ah ! demainviendra-t-il jamais !…
– Demain viendra, ma pure fiancée ; demain, dans lepalais de mon père, devant tout le patriciat de Venise, nouséchangerons l’anneau symbolique ; et, ô mon âme, nous seronsunis à jamais…
– Mon bien-aimé, comme ta voix me pénètre et metransporte ! Oh ! pour être à toi, toute, pourquoifaut-il attendre encore ?… Roland, ô mon cher fiancé, mon êtrefrémit chaque soir à ce moment d’angoisse où nous nous séparons… Etce soir, plus que jamais, des pensées funèbres assiègent monâme…
– Enfant ! sourit Roland. Ne crains rien… Repose taconfiance en ton époux…
– Mon époux ! Oh ! ce mot… ce mot si doux,Roland, c’est la première fois que tu le prononces, et ilm’enivre. »
Ils sont maintenant près de la porte du jardin.
Ils se contemplent avec un naïf et sublime orgueil… ; leursbras tremblants se tendent ; leurs corps s’enlacent ;leurs lèvres s’unissent.
Léonore s’est enfuie. Roland a fermé la porte ; puis,lentement, absorbé en son bonheur, il a longé le mur extérieur dujardin, il a longé la vieille église, et se dirige vers sa gondolequi l’attend.
Et tout à coup, dans la nuit, éclate un cri déchirant :
« À moi !… On me tue !… À moi !… àmoi !… »
Roland, violemment arraché à son extase, eut le sursaut del’homme qu’on réveille. Il regarda autour de lui. À vingt pas, versle canal, un groupe informe se débattait. Il tira la lourde épéequi ne le quittait jamais, et s’élança.
En quelques instants, il fut sur le groupe et vit une femme,tombée sur ses genoux, que sept ou huit malandrins, lui parut-il,dépouillaient de ses bijoux.
« Arrière, brigands ! arrière, chiens denuit ! »
Les bandits se retournèrent, le poignard levé.
« Arrière toi-même ! » hurla l’un d’eux.
Tous ensemble, ils entourèrent le jeune homme dont l’épéecommença aussitôt un redoutable moulinet. Mais à ce moment un rayonde lune l’éclaira en plein. Les bravi reculèrent soudain.
« Roland Candiano ! murmurèrent-ils avec une sorte deterreur mélangée de respect. Roland le Fort !… Sauve quipeut !… »
Il y eut une fuite précipitée, une débandade.
Mais le colosse était resté, lui !
« Ah ! ah ! ricana-t-il, c’est toi qu’on appelleRoland le Fort !… Eh bien, moi, je me nommeScalabrino ! »
Scalabrino ! Le célèbre et formidable bandit qui, un jour,quelques années auparavant, en 1504, avait stupéfié Venise par uncoup d’audace inouïe !… Le 15 août de cette année-là, avait eulieu la cérémonie annuelle du mariage de douze vierges aux frais dela république. Selon l’antique tradition, les douze épouséesportaient une cuirasse d’argent, un collier de perles et d’autresbijoux précieux que l’on conservait dans le trésor de l’État pourservir d’année en année. Scalabrino débarqua avec cinquantecompagnons devant Sainte-Marie-Formose. Au moment où les viergescuirassées d’argent sortaient de l’église, ils fondirent surelles : il y eut une effroyable mêlée ; mais les douzejeunes femmes furent entraînées dans le bateau-corsaire deScalabrino qui, léger, admirablement gréé, prit aussitôt le largeet ne put être rejoint par les vaisseaux qui s’élancèrent à sapoursuite. Huit jours plus tard, Scalabrino renvoya à Venise lesdouze vierges dont la pudeur avait été scrupuleusementrespectée ; mais il garda les cuirasses d’argent et lescolliers de perles.
Le géant se rua sur Roland la dague haute.
Mais il n’avait pas fait un pas qu’il chancela, étourdi, aveugléde sang : Roland venait de lui assener sur le visage deux outrois coups de poing qui eussent assommé tout autre que lecolosse.
Mais, se remettant aussitôt, il saisit Roland àbras-le : corps.
La lutte dura une minute, acharnée, silencieuse.
Puis, tout à coup, le géant roula sur les dalles, et Roland, legenou appuyé sur sa vaste poitrine, leva sa dague. Scalabrinocomprit qu’il allait mourir, car selon les mœurs du temps, il n’yavait pas de quartier pour le vaincu.
« Vous êtes le plus fort. Tuez-moi ! » dit-ilsans trembler.
Roland se releva, rengaina sa dague et répondit :
« Tu n’as pas eu peur : je te fais grâce. »
Scalabrino se remit debout, stupéfait :
« Monseigneur… je vais vous dire toute la vérité.
– Va… je t’en fais grâce !
– Monseigneur !…
– Va, te dis-je ! »
Le colosse jeta sur le jeune homme un singulier regard où il yavait comme une aube d’attendrissement et de pitié. Puis,esquissant un geste d’insouciance, il s’éloigna rapidement etbientôt disparut.
Roland, alors, se pencha sur la femme qu’il venait dedélivrer.
À ce moment l’inconnue ouvrait les yeux.
« Vous ! prononça-t-elle, à la vue de Roland, d’unevoix dont chaque vibration était une chaude caresse. Ah !c’est être sauvée deux fois que de l’être par vous !…
– Madame… » fit le jeune homme, interdit.
Mais déjà, sans lui laisser le temps de continuer, elle avaitprit sa main, et murmurait :
« J’ai peur ! oh ! j’ai peur… Vous ne refuserezpas de m’escorter jusque chez moi… je vous en supplie…
– Madame, je m’appelle Roland Candiano, et je seraisindigne de l’illustre nom que je porte, si je vous refusais maprotection.
– Merci ! oh ! merci ! » dit-elle avecla même ferveur.
Elle l’entraîna. Deux cents pas plus loin, sur les bords d’uncanal, elle s’arrêta. Une somptueuse gondole attendait là. Ilsprirent place sous une tente en soie brochée d’or. Et le barcarolse mit à pousser activement la gondole.
Ils ne disaient rien – lui, repris par son rêve d’amour. Et,elle, la divine Imperia, roulant dans son sein de marbre lestumultes de sa passion.
Imperia ! La fameuse, la fastueuse courtisane romaineamenée à Venise par le noble Davila, le plus riche des Vénitiens,le plus écouté dans le Conseil des Dix !…
Imperia, si belle en effet, si adorée, qu’à son départ lesRomains lui élevèrent en reconnaissance de sa beauté un monumentpublic comme à une déesse !…
Roland ne la connaissait que de réputation. Mais lorsque lagondole s’arrêta enfin et qu’ils eurent débarqué, lorsqu’il vit lesvingt serviteurs s’empresser au-devant de sa compagne, lorsque d’uncoup d’œil il eut embrassé la façade en marbre blanc avec sesstatues, ses huit colonnes de jaspe, ses corniches fouillées commeune dentelle, alors il reconnut devant quelle demeure il setrouvait et à quelle femme il avait servi de chevalier.
« Soyez généreux jusqu’au bout en honorant cette maison devotre présence… »
La voix ardente suppliait. Le jeune homme entra !…
Imperia le conduisit dans une salle où une profusion de fleursrares, des tentures et des tapis de l’Inde, des tableaux dignes despalais princiers de Florence et de Ferrare, des glaces somptueuseset des lampadaires d’or massif révélaient le faste, le raffinementet le goût artistique de la courtisane pour laquelle l’opulentDavila avait englouti déjà les trois quarts d’une fortunecolossale.
« Ne voulez-vous pas vous asseoir ?demanda-t-elle.
– Madame, répondit Roland, vous voici chez vous, enparfaite sûreté. En demeurant plus longtemps, je vous rendraisimportun le faible service que j’ai eu la joie et l’honneur de vousrendre.
– Importun ! vous ! Ah ! monsieur, ce quevous dites là est cruel et me prouve que vous refusez de lire dansmes yeux ce qui se passe en mon pauvre cœur tourmenté !
– Nos voies sont différentes, madame. En vous disant adieu,je vous supplie de croire que j’emporte de cette rencontre une viveadmiration pour votre courage dans le danger et une sincèrereconnaissance pour la souveraine grâce de votrehospitalité. »
Elle se plaça devant lui, poussée par un de ces coups de passionqui affolent soudain les femmes aux minutes des crisesd’âme :
« Vous ne voyez donc pas que je vous aime ! Vous nevoyez donc pas que je vous offre la tendresse brûlante de mon cœuret les caresses de mon corps ! Vous ne voulez donc rienvoir ! Vous n’avez donc pas vu que depuis trois mois je voussuis pas à pas !
– Madame… de grâce, revenez à vous…
– Savez-vous pourquoi j’ai quitté Rome, mes poètes, mesartistes, tout un peuple qui m’adorait ! Savez-vous pourquoij’ai suivi Jean Davila dans Venise ? C’est que je vous avaisentrevu l’an dernier lorsque vous vîntes en ambassade auprès dupape ? Savez-vous pourquoi j’ai fait édifier ce palais sur leGrand Canal ? C’est que de là je pouvais tous les jours voirpasser votre gondole ! Savez-vous pourquoi j’ai dépensé desmillions pour orner cette demeure ? C’est que j’espérais enfaire le temple de notre amour ! Ô Roland ! Roland !quel affreux mépris je lis dans vos yeux !…
– Je ne vous méprise pas, je vous plains…
– Tu me plains ! J’aimerais mieux ton mépris encore…Mais non ! Plains-moi ! Car ce sont d’épouvantablestourments qui me rongent, lorsque je songe à celle que tu aimes, àcette Léonore, qui…
– Malheureuse ! » tonna Roland.
Il était devenu livide.
« Adieu, madame », dit-il brusquement d’une voixaltérée.
Et il s’élança au-dehors. Rugissante, ivre de passion et defureur, tragique et sublime d’impudeur, Imperia déchira les voilesqui couvraient sa splendide nudité, et sanglotante, se roula surune peau de lion en mordant ses poings pour étouffer ses cris.
Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un homme qui, les brascroisés, debout dans l’encadrement de la porte, la regardait.
« Jean Davila !… » cria-t-elle bondissante.
Puis elle interrogea haletante.
« Vous avez vu ?
– Tout !…
– Vous avez entendu ?…
– Tout !… »
Elle éclata d’un rire atroce et dément. Et lui, d’une voixglaciale, reprit :
« Vous allez mourir !… Ah ! c’est pour retrouverRoland Candiano que vous avez suivi Jean Davila dans Venise !Par le Ciel, madame, je vous glorifie de votre impudence. Etj’admire le destin qui a voulu employer à pareille besogne lepatrimoine des Davila ! Ainsi ma mère, et la mère de ma mère,et toutes mes aïeules, aussi loin que je remonte dans les âges,auront forgé à force d’économie une fortune princière pour qu’unjour il vous plût, à vous, d’élever un temple impur à vos amants depassage !
– Un temple ! rugit-elle, échevelée ; ah !tu ne crois pas si bien dire !… Viens etregarde ! »
D’un bond elle s’était ruée sur une tenture qu’elle jetait bas,ouvrait une porte secrète et se jetait dans une chambre où JeanDavila, écumant, se précipita à sa suite. Il s’arrêta stupéfait,comme devant une vision de songe fantastique.
Au fond, de trois énormes brûle-parfums, s’échappaientd’enivrantes senteurs. Et au-dessus de ces cassolettes supportéespar des trépieds d’argent, dans une sorte de gloire, encadré d’or,apparaissait le portrait de Roland Candiano.
Jean Davila, les yeux sanglants, le visage bouleversé,hurla :
« Créature d’enfer ! Descends chez les damnés pour yachever ton obscène adoration. »
Il s’élança sur elle, titubant de fureur, le poignard levé.
« Meurs ! » râla-t-il.
Prompte comme la foudre, Imperia saisit le bras au vol, le serrafurieusement, le porta à sa bouche et le mordit… Le poignard tomba…Dans le même instant, elle le ramassa, et l’enfonça jusqu’à lagarde dans la poitrine de Jean Davila…
Il tomba comme une masse, sans pousser un cri. Imperia, de sesyeux exorbités par l’horreur, contempla le cadavre sanglant, et,lentement, se mit à reculer.
À ce moment, quelqu’un la toucha à son épaule nue…
Elle se retourna épouvantée, délirante, prête à un nouveaumeurtre, et vit une figure blême qui souriait hideusement.
Le lendemain, vers 9 heures du soir, le palais ducal étaitilluminé. Sa masse pesante et sévère apparaissait alors plusgracieuse avec ses ogives, ses trèfles, sa merveilleuseloggietta – tout son aspect oriental mis en relief par leslumières accrochées à toutes les arêtes.
Venise entière était dehors, affluant en orageux tourbillonsautour du vaste monument, ses canaux hérissés de gondoles quis’entrechoquaient. Et cette foule ne chantait plus comme laveille : de sourdes rumeurs l’agitaient.
Dans le palais, à l’entrée des immenses et somptueuses salles deréception, au haut de l’escalier des Géants, le doge Candianolui-même se tenait debout, revêtu du costume guerrier, recevant leshommages de tout le patriciat de Venise et de la province accouru àla cérémonie. Près de lui, la dogaresse Silvia, très pâle, levisage empreint d’une dignité imposante accueillait les souhaitsdes invités par un sourire inquiet, et son regard semblait vouloirlire jusqu’au fond de l’âme de ces hommes le secret de leur pensée– le secret du bonheur de son fils… ou de son malheur !
Bembo était arrivé l’un des premiers en disant :
« J’ai composé pour le jour du mariage un divin épithalameque l’Arioste[2] ne désavouera point ! Il en serajaloux ! »
Et c’était étrange de voir tous les invités, revêtus de costumesde cérémonie, porter au côté non la légère épée de parade, mais lelourd estramaçon de combat. Sous les pourpoints de satin ondevinait les cottes de mailles, et sous les sourires des femmes onvoyait clairement la terreur.
Que se passait-il ?… Pourquoi des bruits de révoltepopulaire venaient-ils coïncider avec cette fête defiançailles ?
Léonore et Roland, assis l’un près de l’autre, dans la grandesalle aux plafonds enrichis de fresques inestimables, semblaientdégager un rayonnement de bonheur.
Dandolo, le noble Dandolo, descendant de ce doge qui le premierécrivit une histoire de Venise, se tenait près de sa fille, et dansses regards, à lui, éclatait la même sourde inquiétude qui agitaitles masses des invités.
Roland, la main tendue à tout nouvel arrivant, balbutiait desremerciements par quoi son bonheur cherchait à se faire jour àtravers l’angoisse de félicité qui étreignait sa gorge.
« Soyez heureux, Roland Candiano… dit un invité.
– Cher Altieri, merci ! oh ! merci… je vous aime,vous êtes un véritable ami…
– Moi aussi, je vous aime… soyez heureux !
– Et vous, mon cher Bembo ! Vous voilà doncaussi ! Ah ! nous ferons encore des barcarolles et desballades, savez-vous bien ? Vous maniez si bien lesvers !
– Monseigneur, dit Bembo courbé en deux, vous êtes tropbon… »
Et Bembo se perdit dans la foule. À ce moment, des gardes armésse postèrent soudain devant toutes les portes. Un silenced’épouvante s’appesantit sur la vaste salle de fête. Un hommeprécédé de deux hérauts s’avança et, d’une voix haute et grave,prononça :
« Moi, Foscari, grand inquisiteur d’État, je déclare qu’ily a ici un traître, rebelle et conspirateur, que je viens arrêterpour le salut de la république !… »
Le doge Candiano le regardait venir, et ses mains tremblantes,ses lèvres blanches révélaient la furieuse colère qui grondait enlui.
« Un pareil scandale ici ! En un pareil soir !Dans la salle des doges ! Quel que soit l’accusé, il est icimon hôte, entendez-vous, seigneur Foscari ! Et par les clousde la croix sanglante, il ne sera jamais dit qu’un Candiano aurafailli à l’hospitalité ! »
Foscari redressa sa taille imposante :
« Seigneur duc, je vous requiers et vous somme de dire sivous entendez résister ici, dans la salle des doges, à la loi queles doges font serment de protéger. »
Candiano jeta autour de lui un regard éperdu.
Il vit ses deux mille invités muets, courbés, immobilisés.
Le doge eut la sensation aiguë de son impuissance…
« Le nom de l’accusé ?… demanda-t-il d’une voixétranglée.
– Roland Candiano ! » répondit le grandinquisiteur.
Un double cri, déchirant, désespéré, retentit, et deux femmes,d’un mouvement instinctif, se jetèrent au-devant de Roland qui, lesyeux pleins d’éclairs, marchait sur Foscari… Silvia et Léonore, lamère et l’amante, enlacèrent le jeune homme de leurs bras, ettoutes deux eurent ce farouche mouvement de la tête quisignifiait :
« Venez donc l’arracher de là, si vousosez !… »
En même temps, le doge Candiano jetait une clameurrauque :
« Mon fils !… vous dites que mon fils conspire ettrahit !…
– La dénonciation est formelle !
– Infamie et mensonge !… »
Et tandis qu’un tumulte fait de violentes et menaçantesexclamations secouait l’assemblée, le doge tira sa lourde épée.
À ce moment même, Altieri rejoignait Roland Candiano, etrapidement, les yeux baissés, le front blême, lui murmurait cesmots :
« Les ennemis de votre père ont organisé cette scène pourle pousser au désespoir et le perdre… Rendez-vous, Roland ! Jeréponds de votre vie !… Dans une heure, tout seraarrangé ! »
Ces paroles frappèrent Sylvia et Léonore comme Roland.L’influence d’Altieri dans le Conseil des Dix était aussi sûre queson amitié pour le fils du doge. Les deux femmes eurent unmouvement dont Roland profita pour se dégager de leur étreinte.
Il saisit la main d’Altieri :
« Ami fidèle !… votre clairvoyance sauve mon père…c’est entre nous, désormais, une fraternité jusqu’à lamort ! »
Et Roland s’élança vers le doge Candiano qu’il rejoignit àl’instant où celui-ci levait son épée pour en appeler à sesinvités, dont cinq ou six à peine avaient des regards de sympathiepour lui…
« Mon père ! » cria le jeune homme.
Candiano, hagard, se retourna, vit son fils, et sa fureur sefondit en désespoir. Il ouvrit ses bras en sanglotant.
Roland, cependant, parlait bas à l’oreille de son père.
Tout à coup, on vit le doge se tourner vers le grandinquisiteur :
« Seigneur Foscari, dit-il d’une voix qu’il s’efforçaitd’apaiser, mon fils innocent exige que son innocence soit proclaméepar le Conseil. Faites donc votre besogne, comme nous faisons notredevoir. Que le tribunal se réunisse à l’instant !
– Le tribunal attend ! » dit Foscari glacial.
Le doge tressaillit. Ainsi tout avait été préparé pour lejugement !
« Seigneur Foscari, dit Roland très calme, voici mon épéeque je vous confie. Je suis prêt à répondre au tribunal. »
Sur un signe du grand inquisiteur, un officier saisit le bras dujeune homme. Mais il n’avait pas accompli ce geste qu’ils’affaissait, le front ensanglanté par un coup que Roland venait delui porter, avec une foudroyante rapidité.
« Entendons-nous, monsieur l’inquisiteur, dit Roland avecun sourire qui le faisait terrible ; vous avez devant vous unhomme libre. C’est par ma volonté que je me rends devant le suprêmeConseil. Donnez donc l’ordre à vos gardes de s’écarter… »
Foscari, d’un rapide coup d’œil, jugea la situation. Roland luiapparut ce qu’il était en réalité : capable de soulever laville. Au-dehors, des rafales d’émeutes s’élevaient.
« Soit ! dit-il, toujours glacial. Nul ne voustouchera. Suivez-moi, Roland Candiano !
– Je vous précède, dit le jeune homme.
– Roland ! » cria Léonore en tendant lesbras.
Roland se retourna et vit sa fiancée très pâle, s’appuyant à samère pour ne pas tomber. Il vit la flamme d’amour de ses beaux yeuxnoyés de douleur. Il vit sa vieille mère désespérée. Il vit sonpère sombre, entouré de seigneurs silencieux. Toute cette scène dedeuil et d’effroi resta dans ses yeux.
« Dans une heure, Léonore ! Dans une heure, mamère ! Dans une heure, mon père ! »
Il prononça ces paroles avec une étrange fermeté, et seretournant brusquement, il se mit à marcher vers la grande porte dufond.
Comme il allait disparaître, il entendit une dernière foisl’appel déchirant de sa fiancée :
« Roland ! Roland ! »
Il s’arrêta, livide, frissonnant.
Mais quoi ! Qu’avait-il à redouter ! D’un mot, ilallait confondre la calomnie – et il sauvait son père…
Il passa !… La grande et lourde porte sereferma !…
La salle du Conseil des dix se trouvait dans le palais ducal quicontenait aussi la salle des Inquisiteurs d’État – doublemenace ! Les Dix et les Inquisiteurs vivaient dans l’ombreautour des doges : deux pinces de la même tenaille toujoursouverte pour broyer. Lorsque le doge était homme de proie etd’ambition, il essayait de saisir les deux pinces, et la tenailleservait alors à broyer le peuple. Lorsque le doge était homme deliberté, lorsqu’il était suspect au patriciat, comme Candiano,c’est sur lui et les siens que se refermaient les dents de laterrible machine politique.
Foscari entra dans la salle du Conseil. Il prit place dans unestalle de bois sculpté en face des dix stalles dont une seule étaitinoccupée : celle de Davila !
Le Grand Inquisiteur était entré seul. Qu’était devenuRoland ?
Les neuf membres du Conseil des Dix, constitués en tribunalsecret, étaient à leurs places.
« Messieurs, dit Foscari, depuis longtemps vous connaissezles menées souterraines de Roland Candiano. Dans votre esprit, ilest condamné. Est-ce exact ? »
La plupart des neuf inclinèrent la tête, gravement.
« L’occasion seule nous faisait défaut. Nous avons ce soirle flagrant délit de trahison. Les hurlements de la plèbe quientoure ce palais en acclamant le traître sont la plus terrible etla plus précise des accusations. Est-ce vrai ? »
Le même signe fut répété, mais par cinq seulement des neufjuges.
« Messieurs, continua le Grand Inquisiteur, en ce moment,les minutes sont précieuses. La révolte qui menace nos privilègesdoit être étouffée dès ce soir. Roland Candiano a soulevé lesmariniers ; Roland Candiano a fomenté l’insurrection contre lepatriciat. La formalité que nous accomplissons nous sauvera àcondition d’être rapide.
– Votons ! dit Mocenigo, l’un des Dix.
– L’un des nôtres manque, observa Grimani.
– C’est vrai ! ajoutèrent deux ou trois autres. Nousne pouvons voter ! »
Altieri essuya son front couvert de sueur.
Foscari eut un sourire implacable.
« L’un des vôtres est absent, et vous allez savoirpourquoi, dit-il. Mais avant de vous expliquer comment la stalle del’illustre Davila est vide…
– Avant de vous parler de Davila, reprit le GrandInquisiteur, finissons-en avec les formalités que nous impose laloi ! »
Foscari sortit de sa stalle et alla lui-même ouvrir toute grandela porte du fond – non celle par où il était entré, mais une portequi donnait sur une salle vide. C’est là que devaient se tenir lestémoins venant déposer. Des témoins, il n’y en avait jamais… Jamaispersonne ne se présentait à l’appel de l’Inquisiteur. Mais la loiexigeait cet appel.
À haute voix, sur le seuil de la porte, Foscari parla avecsolennité :
« Que celui qui nous a dénoncé Roland Candiano pour lesalut de la république, que celui-là, s’il est ici, entre et parleselon sa conscience ! »
Il attendit un instant, puis regagna sa place.
Comme il atteignait sa stalle, il perçut qu’un frémissementagitait les juges. Il se retourna et demeura stupéfait.
Une femme était là, dans l’encadrement de la porte qu’il venaitde quitter !… Cette femme, c’était la courtisaneImperia !…
Foscari se remit aussitôt de son trouble.
« C’est vous, demanda-t-il, qui avez dénoncé RolandCandiano ?
– C’est moi ! dit Imperia.
– Parlez donc librement et sans crainte. »
– Je vais dire… toute la vérité… toute, oh !toute ! si affreuse qu’elle soit !… »murmura-t-elle.
À ce moment, la porte qui donnait du côté de la salle des dogess’ouvrit, et Léonore parut.
La parole expira sur les lèvres d’Imperia. Ses yeux se fixèrentsur la jeune fille avec une expression d’intraduisible haine.
« Qui ose pénétrer ici ? » tonna Foscari.
D’un pas rapide, Léonore s’était portée au milieu de lasalle.
Elle se tourna vers les juges et d’une voix brisée desanglots :
« Pardonnez-moi… je viens le défendre !… »
Elle était si belle, ses yeux baignés de larmes exprimaient unetelle douleur qu’une prodigieuse émotion fit palpiter ceshommes ! seul, Altieri demeura affaissé à sa place, en proie àun vertige de jalousie, se demandant s’il n’allait pas se tuer d’uncoup de poignard.
Lentement, Imperia s’était reculée.
Léonore la vit-elle seulement ? Ce n’est pas probable. Ettout de suite, elle commençait à parler.
« De quoi l’accusez-vous ?… Qu’a-t-il fait ? Ildevait être de retour au bout d’une heure, et l’heure s’écoule… Oùest-il ?… Seigneurs, chers seigneurs, je reconnais parmi vousdes hommes qui étaient ses amis… Vous, Altieri, comme il vouschérissait !… Et vous, Mocenigo, il s’est battu pourvous !… Et vous, Grimani, ne l’avez-vous pas souventaccompagné chez mon père ?… Et vous, Morosino, il a sauvévotre fils ! Vous étiez ses amis… Et vous êtes là pourl’accuser, pour le juger, le condamner ! Chers seigneurs, sivous me l’enlevez, ôtez-moi la vie, arrachez-moi l’âme, puisqu’ilest mon âme et ma vie… Vous vous étonnez ! Comme si uneDandolo ne savait pas son devoir !… Une de mes aïeules a sauvéla république… je puis bien, moi, sauver mon époux ! J’ai ledroit d’être ici ! Je veux savoir ?… De quoil’accuse-t-on ?… Qui l’accuse ?…
– Moi », dit Imperia.
Léonore eut un sursaut d’horreur, et se tournant vers lacourtisane qui s’avançait, fixa sur elle des yeux hagards.
« Vous madame !… Qui êtes-vous ?…
– Vous allez le savoir ! Je me nomme Imperia… j’exercedans Venise un métier que j’ai exercé à Rome. Je suis une pauvrefemme souillée… Je fais profession de ma beauté. Comprenez-moibien, madame, je suis une courtisane… »
Tout ce que la jalousie et la haine peuvent mettre de poisondans des paroles, Imperia le mit dans ces mots.
Léonore secoua la tête.
« C’est moi qui ai dénoncé Roland, acheva Imperia.
– C’est vous… qui dénoncez… Roland !… bégayaLéonore.
– Moi, madame. J’ai dénoncé… j’accuse Roland Candianod’avoir comploté la destruction de l’État en frappant les membresdu Conseil l’un après l’autre… »
L’accusation était si formidable que les juges en frémirentd’épouvante. Léonore, d’un geste de folie, écarta les cheveux quifrissonnaient sur son front. Aucun cri ne s’exhala de sa gorgeserrée. De la même voix basse et tremblante, ellemurmura :
« Des preuves… une telle infamie… oh ! madame…
– Des preuves ! exclama la courtisane. Despreuves ! J’ai moi-même surpris le complot, chezmoi. »
Un cri d’atroce désespoir s’exhala cette fois de la gorge deLéonore. Elle bondit vers la courtisane, saisit ses mains, plongeason regard dans les yeux d’Imperia.
« Chez vous !… Vous dites que Roland est venu chezvous !…
– Qu’y a-t-il là d’étonnant ?… Il y venait tous lessoirs… un peu après minuit… »
La jeune fille eut un tremblement de tous ses membres. Ellesentit ses yeux se voiler et ses tempes battirent violemment.
« Madame… par pitié ! ne vous jouez pas de mondésespoir… La vérité… dites-moi la vérité… dites-moi que j’ai malentendu… mal compris… que Roland ne venait pas chez vous…
– C’est chez moi que les choses se sont passées, ditfroidement Imperia. C’est chez moi que Roland Candiano a, la nuitdernière, commencé à exécuter son complot en frappant l’un desvôtres, seigneurs juges !… »
Un sourd grondement parcourut les stalles, et tous les yeux seportèrent vers la place inoccupée.
« Davila a été assassiné ! » proclamaFoscari.
Léonore avait reculé les mains à ses tempes, les yeuxinvinciblement attachés sur la courtisane. Et elle entenditl’abominable vérité que la courtisane expliquait auxjuges :
« Il me reste, seigneur, à vous dire pourquoi RolandCandiano a frappé Davila, le premier de vous tous… Le malheureuxDavila est mourant chez moi. Il est certain qu’il sera mort demain…Voici comment la chose s’est passée : Roland Candiano asurpris Davila chez moi, dans mon palais. Il l’a frappé d’un coupde poignard. Car chacun sait que, de tous mes amants, RolandCandiano était certes le plus amoureux, et le plusjaloux… »
Ce fut, sur les lèvres de Léonore, une plainte si navrante qu’untressaillement de pitié parcourut les stalles du Conseil.
Imperia penchée en avant, écoutait le gémissement, elle aussi,de toute son âme.
Inconsciente, bouleversée, Léonore se dirigeait vers la porte,avec une seule idée encore vivante :
S’en aller bien loin… fuir… et mourir, seule, loin de tout,mourir avec, sur les lèvres, cette plainte navrante qui luiéchappait sans qu’elle en eût conscience…
Elle atteignit la porte. Elle allait disparaître.
À ce moment, elle s’arrêta et se retourna soudain, commegalvanisée par un espoir insensé, foudroyant, avec une clameur dejoie impossible à traduire !… Altieri aussi se retourna, maislivide d’angoisse ! Imperia aussi se retourna, mais blanched’épouvante !
C’est qu’un huissier venait d’entrer dans la salle par l’autreporte. Et cet huissier annonçait :
« Messeigneurs les juges, voici le noble et illustre JeanDavila qui vient prendre sa place parmi vous !… »
Davila !… C’était Jean Davila qui venait !… Par quelprodige d’énergie ?… Comment ? Pourquoi ? Quevoulait-il ?
Ce qu’il voulait !… Se venger d’Imperia ! Tout cequ’il y avait encore en lui de vie, d’âme et de souffle secondensait intensément dans cette volonté farouche.
Et pour se venger d’Imperia, sauver Roland Candiano !…
Il était venu, au risque certain d’achever par ce suprême effortce que le poignard d’Imperia n’avait pas fait sur lecoup !
Indescriptible fut l’effet produit par la soudaine apparitiondes quatre laquais herculéens qui portaient un large fauteuil etentrèrent d’un pas pesant. Jean Davila était assis, livide.
Un silence de mort pesa sur ce drame poignant.
Alors, la voix de Foscari s’éleva :
« Jean Davila, cette femme accuse Roland Candiano de vousavoir frappé. Vous qui allez mourir, qu’êtes-vous venu attesterdevant vos pairs ?… »
Les neuf juges se penchèrent pour recueillir la parolesuprême…
Léonore ferma les yeux et joignit les mains… Imperia se ramassasur elle-même comme pour recevoir le coup fatal…
Jean Davila appuya ses deux mains sur les bras du fauteuil.
Et sa voix, faible pourtant comme un souffle d’outre-tombe,retentit avec une étrange sonorité :
« J’atteste… que… »
Il haleta… ses yeux se convulsèrent…
« Parlez ! dit Foscari. Parlez, juge qui allezcomparaître devant votre juge ! »
Davila se débattit une seconde dans un spasme.
« J’atteste… j’at… »
L’horreur de la mort, tout à coup, se plaqua sur sonvisage ; une mousse de sang rougit sa bouche ; ils’abattit.
Foscari se pencha, le toucha, puis se releva :
« Messieurs, votre pair Jean Davila est mort… »
Silencieusement, les juges se découvrirent.
« Mort, continua Foscari, mort en accomplissant son devoir,mort en attestant que cette femme nous a dit lavérité !… »
Un râle funèbre lui répondit… Tous se retournèrent…
Et ils la virent, aussi blanche que Davila, se traîner vers laporte, l’ouvrir de ses mains convulsivement agitées, et s’en aller,lentement, courbée, dans une douleur sans nom…
En même temps, les clameurs lointaines se rapprochèrent etretentirent avec une violence de tempête.
« Messieurs, cria Foscari, dont les yeux flamboyèrentalors, demain nous déciderons la peine qu’il convient d’appliquer àRoland Candiano. Ce soir, étouffons la révolte !… Altieri,vous avez le commandement des hommes d’armes… Messieurs, l’émeutegronde… Chacun à votre poste de bataille !… »
Altieri, d’un bond, s’élança sur les traces de Léonore.
Foscari demeura le dernier.
Au moment où, ayant regardé avec un énigmatique sourire lecadavre de Jean Davila, il allait s’éloigner, un homme parut et secourba très bas devant lui en murmurant :
« Ai-je bien travaillé pour votre gloire et votrepuissance, maître ?
– Oui, Barbo, dit Foscari ; tu as bientravaillé ; tu es un serviteur formidable. Va, nouscompterons ensemble, quand…
– Quand vous serez doge de Venise et maître de la hauteItalie, monseigneur ! »
Sur la place Saint-Marc, des arquebusades éclataient parmi deshurlements, des imprécations et des clameurs furieuses…
Dans la salle des Doges, nul ne s’était d’abord aperçu del’absence de Léonore Dandolo. Son père lui-même, absorbé par sespensées, n’avait pas vu la jeune fille s’éloigner.
Quelles pensées ?…
Dandolo était ruiné. Dernier représentant d’une familleillustre, il supportait avec une impatience irritée la médiocritéprésente. Il rêvait la restauration de son influence dans l’État.De sourdes ambitions gonflaient cette âme faible.
Cependant le temps passait. La foule des invités, qui avaitd’abord attendu en silence, paraissait maintenant nerveuse etagitée. Autour du doge Gandiano et de la dogaresse Silvia, un grandvide s’était fait lentement.
Le vieillard ne semblait pas s’apercevoir qu’il était comme unétranger dans son palais… Ses yeux demeuraient obstinément fixéssur la grande porte du fond.
Roland était sorti par là ; c’est par là qu’il devaitrentrer.
Tout à coup, cette porte s’ouvrit. Candiano se dressa toutdroit.
« Mon fils ! » cria-t-il dans un élan dejoie.
Mais il demeura stupéfait, assailli soudain de sinistrespressentiments ; ce n’était pas Roland qui venaitd’apparaître… c’était Léonore !
Léonore, blanche, les yeux hagards, chancelante…
À ce moment même, les grondements de la place Saint-Marcéclatèrent avec une intensité de tonnerre. Dans la salle des Doges,une clameur furieuse répondit à ces grondements, et plus de cinqcents seigneurs se ruèrent, l’épée haute, vers l’escalier desGéants.
« Vive Candiano ! Vive la liberté ! tonnait lepeuple.
– Mort aux rebelles ! » hurlèrent les invités dudoge.
Un formidable tourbillon enveloppa le doge à l’instant où, latête perdue, il s’élançait vers Léonore, en jetant un criterrible :
« Mon fils ! Qu’est devenu mon fils ?… »
Léonore, à bout de forces, allait s’affaisser lorsqu’un hommequi accourait derrière elle la saisit en frémissant.
C’était Altieri ! Il enleva la jeune fille évanouie etmarcha sur Dandolo qui, sombre, épouvanté, se demandait s’iln’allait pas se noyer dans le naufrage de la famille Candiano.
« Que se passe-t-il ? balbutia Dandolo. Ces cris… mafille évanouie !… Où est Roland Candiano ?… »
Altieri, avec une sauvage ivresse, pressa la jeune fille sur sonsein. Et dans ce mouvement convulsif, ce fut comme une prise depossession… la conquête violente des traîtres de jadis !
« Ce qui se passe ! dit-il sourdement. Regardez autourde vous, Dandolo ; regardez ! »
Cent hommes entouraient le vieux Candiano qui, les yeuxsanglants, échevelé, terrible, avait tiré son épée du fourreau.
« Mon fils ! rugit-il, qu’a-t-on fait de monfils ?… »
Une voix puissante domina les rumeurs qui s’entrechoquaientcomme les vagues de l’Océan en furie :
« Candiano !… Votre fils a trahi ! Votre fils estprisonnier de la république ! Candiano, vous avez trahi !Vous n’êtes plus doge ! Au nom du Conseil des Dix, Candiano,je vous arrête !… »
Et Foscari s’avança, la main tendue.
« À moi ! hurla Candiano. À moi, mes hommesd’armes ! à moi, mes amis !… Ah ! lâches !… ilsm’abandonnent !… »
Un cri déchirant retentit alors.
Une femme grande, les yeux perçants, les cheveux gris endésordre, se dressa près du vieillard : c’était la dogaresseSilvia…
« Candiano ! cria-t-elle, tu ne mourras passeul !… »
En un instant, le doge Candiano, frappé à la tête, sanglant,évanoui, fut enlevé, emporté hors de la salle. Et la dogaresseSilvia, effrayante à voir, plus effrayante à entendre, les deuxpoings tendus, clamait l’atroce désespoir de son cœur.
Toute cette scène, d’une violence indescriptible dans lesgestes, les attitudes et les voix des personnages, n’avait duré quequelques secondes.
Dandolo l’avait contemplé avec stupéfaction.
« Ce qui se passe ! reprenait alors Altieri :c’est une révolution, Dandolo ! Une révolution qui sera fataleaux suspects !… Et vous êtes suspect, vous qui donniez votrefille aux ennemis du patriciat vénitien, coalisés avec la plèbe desquais et du Lido ! »
Dandolo blêmit. Il se sentit perdu… Alors Altieri se pencha verslui, et d’une voix basse, ardente, murmura :
« J’aime votre fille, Dandolo !… »
Ce fut sinistre !… En ce moment de terreur, parmi lestumultes d’émeute, devant la jeune fille évanouie, agonisantepeut-être, cette soudaine demande en mariage !…
Dandolo garda le silence… Mais son regard éloquent parla pourlui. Ce regard de honte et de soumission, Altieri le recueillit, lecomprit !
« C’est bien, acheva-t-il, mettez votre fille en sûreté. Jeréponds de vous… répondez-moi d’elle !
– Je réponds de ma fille !… » répondit lâchementDandolo.
Altieri jeta sur Léonore un regard de triomphe et de joiedélirante. Puis, mettant l’épée à la main, il se rua au-dehors.
Ce fut à cette minute que Léonore revint à elle et ouvrit lesyeux.
« Ô mon père ! mon père, bégaya la jeune fille,emmenez-moi, oh ! emmenez-moi !
– Oui, ma fille !… Viens… fuyons !… »
Elle marchait comme une automate, avec, sur ses lèvres brûlantesde fièvre, une plainte monotone, désespérée,désespérante :
« Oh ! je souffre !… Loin d’ici, mon père. Parpitié… »
Et c’est ainsi qu’elle quittait ce palais où quelques heuresauparavant elle était entrée souriante, radieuse de sa jeunesse etde son bonheur, souverainement belle !
À ce moment, Silvia, la mère de Roland, apparut devant elle…
Silvia qui, le cœur déchiré, blessé à mort, venait d’assister àl’arrestation du doge son mari, comme elle avait assisté àl’arrestation de son fils ! Silvia avait aperçu Léonore etavait couru à elle.
« Ma fille ! cria-t-elle d’une voix rauque desanglots. Tu étais digne de lui, toi… Viens !… Viens levenger ! »
Léonore la regarda un instant, de ses yeux agrandis par ledésespoir, et toute sa douleur, comprimée jusqu’à la démence, alorsfit explosion violemment :
« Moi !… Votre fille ?… Moi !… »
La dogaresse parut ne pas avoir entendu. Ou du moins, elle necomprit pas – pauvre vieille mère convaincue que l’universsouffrait de sa souffrance et que Léonore – oh ! Léonoresurtout ! – était prête à mourir avec elle pour la délivrancede son fils !
D’une voix sèche et sifflante elle reprit :
« Viens, ma fille, viens… à nous deux nous soulevons lepeuple. Viens… dans deux heures, il ne restera pas pierre surpierre de cette maison d’infamie… nous délivrons Candiano, nousdélivrons Roland… mon fils… ton fiancé !
– Mon fiancé !… Lui !… Ah ! madame, allezdonc demander à la courtisane Imperia quelle femme aimait RolandCandiano !… »
Cette fois, la mère comprit ! Léonore abandonnaitRoland !…
Elle eut un geste d’accablement, puis ses deux mains se levèrentau ciel ; puis, toute raide, farouche, grondant des mots sanssuite, elle descendit l’escalier au bas duquel mugissait etdéferlait la houle de tempête d’un peuple en pleine émeute.
Léonore, en la voyant disparaître dans le remous de la foule,tendit ses bras vers elle et cria, sanglotante :
« Mère ! mère ! j’ai menti ! Mon cœur est àlui, toujours ! »
Elle voulut s’élancer.
Mais elle était à bout de forces : elle tomba à la renversedans les bras de son père qui la souleva, l’emporta en courant.
En sortant de la salle des Doges, escorté de l’Inquisiteur,Roland Candiano avait rapidement traversé les trois pièces désertesqui précédaient la salle du Conseil des Dix.
Foscari ouvrit une porte, et dit :
« Entrez là… vous serez appelé dans quelquesinstants. »
Roland eut une courte hésitation, puis il entra !…
Toute sa vie, il devait se rappeler cette seconde d’hésitationqui, en ce moment, lui parut étrange et qu’il se reprocha mêmecomme une faiblesse !…
Une fois qu’il fut entré, la porte se referma doucement. Cinqminutes s’écoulèrent, puis dix… puis dix autres encore… puis uneheure…
Dès les premiers moments d’impatience, Roland voulut ouvrir laporte : elle était hermétiquement fermée.
« Voyons, se dit-il, gardons tout notre sang-froid. Il a puse passer tel incident de forme qui retarde le moment où je doisparler aux juges… et puis, je m’exagère sans doute la longueur dutemps écoulé… »
Cependant, malgré sa force d’âme, Roland commençait à ne plusêtre maître de lui.
Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit, et dans une sorte delumière confuse, Roland aperçut de vagues lueurs d’aciers ;quelque chose comme une bête énorme, ou plutôt un assemblage debêtes fabuleuses, dignes d’un cauchemar, grouillant devantlui ; c’étaient des êtres vêtus d’acier, et cela se hérissaitde pointes d’acier aiguës, effilées, tranchantes,insaisissables…
En même temps, les êtres informes qu’il avait entrevus se mirenten mouvement. Et ces êtres, c’étaient vingt hommes, la tête et levisage casqués de fer, la poitrine, les bras et les jambescuirassés… des hommes d’acier qui s’avançaient d’un pas lent,uniforme, sans un mot, sans un cri !…
Et chacun d’eux croisait sa lance, une lance au bois très court,avec une immense lame d’acier emmanchée, tranchante sur les deuxcôtés, aiguë comme un poignard…
Cela formait une vision d’épouvante, un hérissement de bêteapocalyptique… et c’était silencieux.
Roland, lui aussi, se taisait… Quelle parole eût pu rendre ledélire de sa pensée ! Seulement, d’instant en instant, ilessayait de saisir l’une des piques, et à chaque fois, un nouveaujet de sang jaillissait de ses bras ; il se baissa, se jeta àplat ventre, essaya de passer par-dessous, et il sentit les piquessur son front…
Il reculait, reculait encore, écumant, haletant… il reculajusqu’au mur, et dans un éclair de lucidité que lui laissa cettelutte hideuse, il se dit qu’il allait mourir là…
Mais non !… Derrière lui, le mur se fendit, s’ouvrit ;une porte secrète béa… les piques avancèrent… Il sentit le froid del’acier sur sa gorge, il recula, s’enfonça dans un couloirsombre…
Dans le couloir, les hommes bardés d’acier, hérissés d’acier,entrèrent après lui, et continuèrent à avancer du même pas trèslent, dans le même silence… Il recula. Il descendit ainsi unescalier, puis un autre ; puis il fut poussé dans un autrecouloir et aboutit enfin à une large voûte éclairée dont la vuesoudaine lui arracha enfin une clameur d’atrocedésespoir :
« Le Pont des Soupirs !… oh ! le Pont desSoupirs !… »
Il comprenait enfin où on le poussait !
Soudain, sous les pointes placées sur sa poitrine, il fut acculéà une sorte de niche en pierre… et à peine y fut-il que deschaînes, enroulées à ses pieds, à ses bras, à sa poitrine, leréduisirent à l’impuissance…
Alors la troupe silencieuse disparut.
Hagard, presque insensé, Roland regarda devant lui…
Et devant lui, bien en face, il vit la chaise de pierre surlaquelle on faisait asseoir les condamnés pour les exécuter… nonpour les tuer… mais pour une exécution plus effroyable que lamort.
Roland eut deux minutes de répit.
Alors, du bout du pont, il vit marcher vers lui un grouped’hommes. Ils s’arrêtèrent devant la chaise de pierre – la chaisedu supplicié !…
Sur la chaise, ils attachèrent un homme que cinq ou six soldatsportaient tout ligoté ; cet homme avait la tête couverte duvoile noir des condamnés… Et quand il fut solidement attaché sur lachaise de pierre, le groupe entier s’ouvrit, s’écarta pour queRoland pût voir. Quelqu’un prononça :
« Qu’on lui ôte le voile !… »
Roland reconnut le Grand Inquisiteur Foscari – et près de lui,il reconnut le bourreau.
Le bourreau enleva le voile noir. Et un cri déchirant, un crid’abominable angoisse jaillit des lèvres de Roland :
« Mon père !… Mon père !… C’est monpère !… »
Le vieux Candiano, lui aussi, avait reconnu Roland !
Dès lors, le père et le fils ne se quittèrent plus des yeuxjusqu’à la fin de l’épouvantable scène.
Soudain, la voix de Foscari s’éleva de nouveau :
« Candiano, le tribunal vous fait grâce de la vie…
– De quel droit le tribunal m’a-t-il jugé sansm’entendre ?
– Le tribunal, répondit Foscari, s’est inspiré de l’intérêtsupérieur de la république. Il vous a jugé, il vous a condamné.Vous avez la vie sauve… Mais le Conseil a dû prendre les mesuresnécessaires pour vous mettre hors d’état de nuire à larépublique…
– Je comprends ! fit amèrement Candiano, vous vousêtes assemblés dans l’ombre comme des lâches et vous avez décidé deme jeter dans quelque cachot d’où je ne sortirai jamais.Frappez-moi pour avoir été le vigilant gardien de nos lois, pouravoir pensé et agi selon l’éternelle justice !… Mais mon fils,que vous a-t-il fait ? Un enfant de vingt ans,messieurs ! S’il vous reste un sentiment d’humanité dans lecœur ; vous l’épargnerez. Vous épargnerez la noble jeune fillequi pleure et se désespère. C’est ma suprême prière. À ce prix, jeconsens avec joie à terminer ma vie dans les puits ou sous lesplombs !…
– Candiano, dans une heure vous serezlibre !… »
Un cri de joie échappa à Roland :
« Mon père ! vous êtes libre ! Foscari, soyezbéni ! »
Un sombre sourire crispa les lèvres de l’Inquisiteur. Quant àCandiano, il avait frémi d’épouvante.
« Oh ! murmura-t-il, ils ne feront pas cela. Non… ceserait trop affreux ! »
Il avait compris, l’infortuné !
« Bourreau, dit tout à coup Foscari, fais tondevoir !
– Le bourreau ! bégaya Roland. Que vient faire là lebourreau, puisque mon père est libre !…
– Roland ! Roland ! cria le vieux Candiano dansune clameur de sublime abnégation, ne regardepas !… »
Mais Roland regardait ! Ses yeux hypnotisés ne pouvaient sedétacher de l’horrible spectacle.
Au moment où Foscari prononça l’ordre fatal, le bourreau, d’ungeste brusque, s’approcha de Candiano et lui plaqua un masque demétal sur le visage. À l’intérieur du masque, à la hauteur desyeux, il y avait deux pointes d’acier fines comme des aiguilles… Lebourreau appliqua sa main gauche sur la tête du condamné pour lamaintenir.
Et alors, tandis que Roland criait grâce et pitié, tandis que levieillard se débattait dans un spasme ultime de l’instinct, la maindroite appuyait fortement sur le masque. On entendit un râle.
Roland s’affaissait évanoui. Le vieux Candiano à qui lebourreau, d’un tour de main, enlevait son masque et les liens, selevait tout droit, les mains étendues, le visage troué de deuxcavités sanglantes…
Le bourreau venait de lui crever les yeux !
L’effrayante opération avait été si habilement accomplie que lesyeux de l’infortuné saignèrent à peine. Seulement ses paupièresconvulsées par la souffrance demeuraient largement ouvertes, etcela faisait une figure épouvantable.
Deux hommes le prirent chacun par un bras et l’entraînèrent horsdu palais ducal. À un quai, une grande barque attendait.
On fit monter l’aveugle dans la barque.
Elle s’éloigna aussitôt à force de rames et navigua longtemps. Àl’endroit où la barque toucha terre, une voiture attendait, atteléede deux vigoureux chevaux. On hissa l’aveugle dans la voiture commeon l’avait fait entrer dans la barque. Et la voiture partit augalop de ses chevaux. Elle courut pendant de longues heures ets’arrêta enfin quelque part, à l’entrée d’un village.
Alors, on fît descendre l’aveugle. Candiano sentit qu’on luifixait un sac sur l’épaule au moyen de bretelles et qu’on luiplaçait un bâton dans la main. Alors il entendit une voix qui luidisait :
« Monsieur, vous avez du pain dans votre sac, plus dix écusd’argent. Vous avez devant vous un village où vous trouverez sansdoute des âmes charitables. Allez, monsieur, allez… à la grâce deDieu ! »
Candiano, stupide d’horreur et de douleur, demeura immobile aumilieu de la route et il entendit la voiture qui l’avait amenés’éloigner rapidement. Alors l’aveugle baissa la tête et un doubleflot de larmes se mit à couler de ses yeux sans regard…
Roland s’était affaissé sur lui-même, évanoui, au moment del’atroce vision du supplice infligé à son père.
Ce ne fut qu’au bout de vingt longues minutes que Roland ouvritles yeux et regarda autour de lui avec égarement.
« Roland Candiano », appela Foscari.
Le jeune homme lui jeta un regard étonné, sans répondre.
« Roland Candiano, j’ai à vous transmettre les décisions dusuprême conseil en ce qui vous concerne.
– Voici Léonore, dit le jeune homme avec un sourire. Voyez,mon père, que de beauté, et c’est surtout le charme de sa grâceinfinie qui me transporte…
– Roland Candiano ! reprit le grand inquisiteur,l’émeute que vous avez provoquée avec la complicité de votre pèreest étouffée, grâce à Dieu et à notre énergie. Mais il est justeque vous soyez puni… Roland Candiano, le tribunal vous a fait grâcede la vie, sur les instances du noble Altieri… Roland Candiano,vous êtes condamné à la prison perpétuelle ! »
Roland ne parut pas avoir entendu ces paroles.
« Qu’on l’emmène ! dit Foscari.
– Faut-il lui laisser ses chaînes ? demanda legeôlier.
– Inutile !
– En quel cachot faut-il le mettre ?
– Mettez-le au numéro 17. »
Les hommes qui entouraient Foscari étaient des êtres de fer, descœurs de pierre… mais ils frémirent d’épouvante.
Roland fut alors détaché. Un geôlier le prit par le bras etl’entraîna. Il n’opposa aucune résistance et se laissa conduiresans prononcer une parole. Seulement, lorsque le pont eut étéfranchi, lorsque le geôlier eut pénétré dans la prison, lorsqu’ileut fait descendre à son prisonnier trois étages de degrés usés,moisis, Roland se mit à grelotter et dit très doucement :
« J’ai froid… j’ai bien froid !… »
On descendit, on s’enfonça encore. Une atmosphère fétide roulaitlourdement ses humides volutes dans ces sombres corridors.
Enfin, le geôlier s’arrêta et lâcha le bras de Roland.
Le malheureux se trouvait dans le cachot n° 17.
Il était rayé de la liste des vivants.
Sa pensée avait sombré dans le désastre de son bonheur.
Il était fou. Il était comme mort…
Le cachot n° 17 était une cellule assez vaste. Un étroitlit de camp était incrusté à l’un des panneaux de la muraille. Enface la porte, vers le plafond, un soupirail coupé de barreaux defer à pointes. Quelque part, sans qu’on pût préciser l’endroit, onentendait une sorte de clapotement monotone et sourd… c’était l’eaudu canal… Il faisait noir, il faisait froid, et à part leclapotement de l’eau glissant sur les pierres extérieures de laprison, on n’entendait rien…
Une scène rapide s’était déroulée sur la place Saint-Marc aumoment où la mère de Roland s’était jetée dans la foule, au plusépais de la mêlée. On la vit furieuse, échevelée, qui montrait lepalais en criant des choses que nul n’entendit.
D’instinct, Silvia avait couru à l’endroit où l’on criait leplus fort : « Vive Roland Candiano ! » Là, unevingtaine d’hommes déguenillés, noirs de poussière et de sueur,hurlant, se démenant, reculaient peu à peu en tenant tête auxsoldats. Parmi eux, un colosse qui semblait leur chef faisait uneterrible besogne.
Soudain, un homme qui avait rampé de groupe en groupe s’approchadu géant et lui dit :
« Inutile de continuer, Scalabrino !… Tu vois que toutest fini et que le peuple fuit de toutes parts.
– Et monseigneur Roland ? demanda-t-il.
– Sois tranquille sur son compte, Il a obtenu maintenant cequ’il voulait – grâce à toi, Scalabrino.
– Alors, il faut nous en aller ?…
– Oui, oui, tout est fini !… Ah !attends ! »
L’homme venait d’apercevoir Silvia qui s’avançait.
« Tu vois cette femme ? fit-il. Lareconnais-tu ?
– Non !
– Cent écus pour toi demain matin si elle meurt… »
Un violent remous de fuyards sépara les deux hommes.
« Cent écus ! murmura Scalabrino. Le métier estbon… »
Il s’élança sur Silvia, et au moment où celle-ci tombait à larenverse, atteinte au front, il la saisit, la souleva, l’emporta,gagna une gondole, et disparut.
Peu à peu, l’énorme agitation de la veille s’apaisa et la nuitcouvrit de ses ombres les cadavres de la place Saint-Marc.
Cette nuit-là, sur le quai des lagunes qui sont comme levestibule de l’Adriatique, une pauvre chambre d’une maison délabréeétait encore éclairée, vers trois heures du matin, c’est-à-dire àpeu près au moment où Roland descendait vers le cachotn° 17.
Dans cette chambre, sur un mauvais lit, était étendue une femmedont le front ensanglanté était bandé de linges. À la tête du lit,une jeune fille qui portait le costume clair des filles du peupleveillait, debout, et parfois humectait les lèvres brûlantes de lablessée qu’elle regardait d’un air de compassion. Dans un coin dela pièce, un homme taillé en hercule était assis, immobile etsilencieux.
La femme, c’était Silvia, la mère de Roland ; la jeunefille, c’était une pauvresse qui habitait la maison ; etl’homme, c’était le bandit Scalabrino.
Pourquoi n’avait-il pas encore tué Silvia ?
Le colosse se mit à se promener de long en large. Bien qu’il fûtpieds nus, le bruit sourd de ses pas suffit sans doute à éveillerla blessée qui ouvrit les yeux.
Elle fit signe à Scalabrino de s’approcher du lit. Le banditobéit avec une sorte de timidité qui était bien étrange chez un telhomme.
« Je vous reconnais, dit Silvia, c’est vous qui m’avezsauvée… »
Elle paraissait très calme.
Le bandit avait baissé la tête.
« Parlez, dit-elle doucement, j’ai besoin de savoir… ilfaut que je sache tout… C’est bien vous qui m’avez saisie au momentoù j’ai reçu ce coup sur le front ?…
– Oui, madame, c’est moi… Quant à dire que je vous aisauvée… par tous les diables, qu’ai-je donc depuis hier ?Enfin, bref, voici comment les choses se sont passées… Vous êtessortie du palais… Je vous vois encore… Vous étiez si terrible quej’ai eu peur, moi qui n’ai jamais eu peur !…
– Continuez…
– Par sainte Marie Formose, on dirait que jetremble !… Alors, donc, vous vous êtes jetée parmi nous, etvous avez crié des choses telles que j’en sens encore mesentrailles frémissantes… et cela s’est passé au moment où lesdécharges d’arquebusades commençaient sur le peuple, et où lespiquets et les hallebardes enveloppaient les plus enragés. Alors,voilà : les hommes d’armes se sont jetés sur vous. Et moi,avec mes bravi, j’ai foncé sur les hommes d’armes, je vous ai prisedans mes bras, et je vous ai portée ici…
– Ainsi, le peuple a été vaincu ?
– Vaincu, par l’enfer ! Une centaine de morts sur laplace Saint-Marc, autant de noyés dans le canal, trois ou quatrecents blessés et des arrestations… Ah ! c’est cela le plusterrible…
– Ainsi, le peuple n’a pu pénétrer dans le palais !reprit Silvia de cette même voix monotone et concentrée.
– Entrer dans le palais ! Autant essayer de défoncerla porte de monseigneur Satanas !… Non, madame, non… Maispourquoi penser à ces choses ?… Allons, allons, dites-moi quivous êtes…
– Mais d’où est venue la révolte ? demanda Silvia.
– La révolte, madame ! Je veux que le diable me tordele cou si je sais d’où elle vient ! Ce que je sais, moi, c’estque j’ai reçu vingt écus pour moi, et deux écus pour chacun de meshommes pour crier : « Vive Roland Candiano ! »et tirer quelques coups d’arquebuse en l’air… »
Silvia écoutait maintenant, les yeux agrandis par l’attentionprofonde et par l’horreur de ce qu’elle entrevoyait.
« Si j’avais su ! continua le bandit soudain assombri,je n’aurais pas crié d’aussi bon cœur, même pour cent écus !…Car savez-vous ce qu’on dit, madame ?…
– Que dit-on ?… Voyons, parle !
– Eh bien, on dit que, à cause de nos cris, à cause de nosarquebusades, à cause du désordre que nous avons mis dans lepeuple, Roland Candiano est en prison… Malheur !… Si cela est,jamais je ne me pardonnerai !…
– Cela est ! dit Silvia. Misérable… C’est donc toi quias fomenté la fausse révolte afin qu’il fût accusé,condamné ! »
Elle se leva, formidable de fureur.
« Mais qui êtes-vous donc ?
– Je suis sa mère ! » dit Silvia en marchant surl’homme.
Le bandit tomba à genoux, son front toucha lescarreaux :
« Sa mère ! gémit-il, sa mère !… Cela devaitarriver !… Et c’est moi qui l’ai fait arrêter !…Tuez-moi ! oh ! tuez-moi !… »
La mère de Roland s’arrêta, stupéfaite.
Le bandit leva vers elle un visage sombre et bouleversé.
« Tenez, madame, reprit-il, j’ai, dans ma vie de bravo, tuébien des gens. C’est mon métier. Eh bien, pour la première fois dema vie, j’ai l’impression d’avoir commis un crime…
– Explique-toi ! dit Silvia durement…
– Votre fils… monseigneur Roland… J’ai été payé pourl’attirer dans un guet-apens. C’est lui qui m’a vaincu. Il pouvaitme tuer, il m’a fait grâce.
– Ô mon noble enfant ! murmura la mère.
– Et puis, voyez-vous, continua Scalabrino avec une sortede rudesse sauvage, ce qui m’a bouleversé l’âme, si j’en aiune ! ce n’est pas encore qu’il m’ait laissé la vie. Lavie ! je n’y tiens pas tant que cela ! Mais si vousl’aviez entendu me dire : « Tu n’as pas eupeur ! » Il m’a parlé comme on parle à un homme, sanshaine et sans mépris… Et moi, qui suis habitué à ne voir autour demoi que haine et mépris, cela m’a remué jusqu’au fond de l’être,cela m’a changé… »
Scalabrino se releva, se mit à marcher avec agitation :
« Et moi, pour le récompenser, j’ai travaillé à sonarrestation. Je ne savais pas, c’est vrai. Mais j’aurais dûsavoir !… Oui, là est le crime de ma vie. Aussi, madame, vouspouvez me tuer, si cela vous plaît. Et puis ce n’est pas tout,poursuivit-il avec désespoir. Vous qui êtes la mère de celui quifait grâce, vous croyez que j’ai voulu vous sauver ? Sachez lavérité, la sinistre vérité… Je me suis jeté sur vous et je vous aiemportée parce qu’il m’avait promis cent écus pour voustuer !…
– Et pourquoi ne m’as-tu pas tuée ?
– Ah ! voilà ! Est-ce que je sais, moi !…Dans le canal, j’ai été dix fois sur le point de vous jeter àl’eau. Ici, dans cette chambre, j’ai tâté la pointe de mon poignarden m’approchant de vous… Et je n’ai pas pu !
– Je te plains, dit Silvia, et je te pardonne.
– Elle me plaint ! Elle me pardonne ! Je tendsmes filets contre le fils, et le fils me laisse vie sauve !J’accepte d’assassiner la mère, et la mère me plaint et mepardonne ! Et voilà pourtant les êtres que frappe lemalheur ! »
Silvia alla à lui et lui prit la main.
« Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle.
– Scalabrino…
– Eh bien, Scalabrino… veux-tu réparer le mal que tu asfait ? Veux-tu m’aider à sauver mon fils ? Veux-tu être àmoi jusqu’à ce que Roland soit libre ? Veux-tu, sur un signede moi, entreprendre l’impossible, frapper qui je te dirai defrapper, ne plus t’appartenir, être dans ma main l’arme prudente etimpitoyable dont je dirigerai les coups ? »
Le bandit étendit la main comme pour un solennel serment.
« De ce moment, dit-il, je suis à vous. Commandez, j’obéis.Je suis votre esclave. Et dès cette minute, je vous dis : Parquoi ou par qui faut-il commencer ? Qui dois-je frapper toutd’abord ?… »
Et la mère de Roland, d’une voix sourde, répondit :
« Léonore Dandolo !… »
Pendant les huit jours qui suivirent l’arrestation de Roland,Léonore, délirante de fièvre, fut suspendue sur cet abîme du néantoù il semble que le moindre choc va précipiter l’être vivant queterrasse le mal. L’heure vint cependant où la pensée de la jeunefille se dégagea des brumes de la fièvre et où son jeune corps,d’une si charmante robustesse, vainquit la mort. Son père l’avaitveillée pendant toute cette période d’angoisse.
Dandolo aimait sa fille. Il pleura sincèrement. Il souffrit dansle silence de son cœur paternel les tortures ineffables de l’hommequi voit mourir sous ses yeux la chair de sa chair. Et lorsqueLéonore fut enfin sauvée, il connut un moment la joie pure exemptede tout calcul.
Altieri, pendant ces huit jours, ne se montra pas à lui. Il secontenta de rôder, en l’île d’Olivolo, se présentant vingt fois lejour ou la nuit à la porte de la maison, pour avoir desnouvelles.
Lorsque Dandolo fut certain que sa fille était sauvée, il sentitse réveiller en lui son ambition. Il se dit que Léonore oublieraitle drame et se reprendrait à l’amour. Et il songea qu’il luifallait diriger cet amour et en faire l’instrument de safortune.
Au bout de deux mois, Léonore, en pleine convalescence, étaitassise un soir sous le grand cèdre du jardin. Elle aimait à seréfugier là et y passait des heures à rêver.
Elle ne pleurait pas. Elle renfermait en elle-même le deuil deson fiancé – le deuil de son amour, aussi ! Pourtant, lorsqueson père était devant elle, des questions se pressaient sur seslèvres, sans qu’elle eût le courage de les formuler. Ce soir-là,elle osa !
« Père, je voudrais savoir ce qu’ils sont devenus ?…il me semble que cela me sera un soulagement…
– Parle, mon enfant, je suis tout prêt à te répondre…
– Son père ?
– Parti… loin de Venise… on ne sait où…
– Ah !… Et sa mère ?…
– Disparue aussi…
– Ah !…
– Et lui ? »
À ce moment, minuit sonna.
« Minuit !… L’heure où il me quittait… l’heure où ilcourait chez celle qu’il aimait !… »
À la pâleur de sa fille, à son regard fixe et dur, à sonattitude raidie, Dandolo comprit que la minute était venue deporter un coup définitif et d’achever le plan que lui avait tracéAltieri.
« Ne pense plus à cet homme, ma fille !… Il a quittéVenise… il est parti sans te revoir, l’ingrat… sans même revoir lenoble Altieri qui s’acharna à le défendre devant le Conseil etobtint sa vie, d’abord, sa liberté ensuite !… Oublie, mafille ! Oublie cet homme et son père et sa mère ! C’estune famille maudite…
– Il est parti ! râla Léonore.
– Son coup manqué, il fut, comme tu le sais, arrêté… Troisjours après son arrestation, Altieri obtint qu’on lui rendît laliberté, sous serment solennel de ne jamais rien tenter contre larépublique. Il jura et partit… Qu’est-il devenu ? On nesait…
– Il est parti ! » répéta la jeune fille.
Impitoyable, le père acheva :
« On dit qu’il a été poussé par le caprice d’une mauvaisefemme… une Romaine venue à Venise pour y fomenter peut-être desdésordres… le malheureux jeune homme, dans sa passion…
– Taisez-vous, mon père, taisez-vous !…
– Je te dis ces choses pour l’excuser un peu. Le crimequ’il avait prémédité et commencé à exécuter en frappantl’infortuné Davila, ce crime, en somme, n’est pas à lui seul… Cettefemme…
– Par pitié ! taisez-vous !… Vous ne voyez doncpas que je meurs !… »
Léonore se renversa en arrière, les dents serrées, dans unecrise effrayante.
Lorsque, le lendemain, Léonore eut surmonté sa douleur, elleparut toute changée. Ses traits s’étaient comme immobilisés. Sesyeux agrandis paraissaient plus profonds, comme si des abîmes s’yétaient ouverts.
Jamais plus elle ne parla de Roland. Elle accueillait avec lamême indifférence polie toutes les personnes qui venaient visiterson père. Parmi ces personnes, la plus assidue, c’était Altieri,qui finit par devenir un familier de la maison.
L’entretien de Silvia et de Scalabrino s’était prolongé pendantlongtemps. La mère de Roland parlait à voix basse, et le banditécoutait attentivement.
Au bravo qui lui demandait par qui il fallait commencerl’œuvre de vengeance, nous avons entendu la vieille femme répondrece mot terrible :
« Par Léonore Dandolo ! »
À ce moment, en effet, elle la haïssait mortellement. Que Rolandeût été abandonné du Ciel et de la terre, que l’univers entier sefût acharné à sa perte, elle l’admettait. Mais que Léonore eûtparjuré son amour et lâchement fui son fiancé, cela lui semblaitune chose exorbitante.
« Va… mais ne frappe pas… C’est de ma main qu’elle doitpérir… Va, et apporte-moi bientôt des nouvelles…
– Dans deux heures, vous en aurez », ditScalabrino.
Il sortit aussitôt. Au bout de deux heures, Scalabrino n’étaitpas rentré, comme il l’avait promis. À midi, il était encoreabsent.
La journée se passa. Scalabrino ne revint pas !…
Ni le lendemain ni le surlendemain, il ne reparut.
Soignée par Juana, qui lui tenait compagnie, la mère de Rolandattendit pendant quatre jours. Alors, pendant ces heures poignantesde solitude et de désespérance, peu à peu le cœur de la vieilledogaresse se fondit, ses yeux pleurèrent, l’idée de vengeances’atténua.
Mais à mesure qu’elle songeait moins à se venger, à mesure queson orgueil de patricienne s’abattait, l’amour de son filsgrandissait dans son cœur et prenait la forme de l’idée fixe.
Le sauver !… oh ! le sauver à tout prix !…
Un matin, Juana la vit sortir.
« Où allez-vous, madame ? » demanda-t-elletimidement.
Silvia fit ce geste large qui signifie qu’on va à l’aventure, etelle s’éloigna. Une heure plus tard, elle était devant le palais deFoscari, guettant le grand inquisiteur. La journée se passa sansqu’elle l’aperçût. À la nuit, elle rentra dans la pauvre chambre duquai.
Le lendemain et les jours suivants, elle sortit encore, et allareprendre son poste devant l’entrée du palais Foscari.
Dès lors, ce fut une habitude prise. Tous les matins, Silviasortait, restait dehors toute la journée et sans manger et nerentrait qu’à la nuit. Les gens qui s’étonnaient de voir cettestatue voilée de noir devant le palais Foscari, venaient ladévisager. Mais quand ils reconnaissaient l’ancienne dogaresse deVenise, ils s’éloignaient avec terreur. Car toute marque desympathie donnée à la famille condamnée eût été considérée comme unacte de rébellion par les agents secrets qui pullulaient. Pendantquinze jours, Silvia s’astreignit à cette douloureuse faction. Lesoir du quinzième jour, comme elle allait se retirer plus morne,plus pâle, plus abattue, Foscari parut.
Silvia se dressa devant lui, et il s’arrêta, comme étonné.
« Foscari, demanda-t-elle, je viens voussupplier… »
Le Grand Inquisiteur eut un geste d’ennui.
« Écoutez la prière d’une mère, reprit-elle d’une voixtremblante, rendez-moi mon enfant… Foscari, vous n’êtes pas unméchant homme. Si vous dites un mot, mon fils sera libredemain.
– Votre fils a été condamné par le Conseil des Dix, je n’ypuis rien », dit-il sourdement.
Il fit quelques pas pour s’éloigner vers sa gondole quil’attendait.
Silvia courut après lui, sanglotante, et si douloureuse queFoscari, malgré lui, s’arrêta encore. Tout ce qu’une mère peuttrouver de supplications, de paroles capables d’attendrir, Silviale trouva.
Quand elle eut fini, Foscari se tourna vers deux ou trois gardesqui l’escortaient et dit froidement :
« Écartez cette femme, et veillez à ce que, désormais, ellene puisse approcher du palais. »
Rudement, les gardes la repoussèrent, tandis que l’Inquisiteurprenait place dans sa gondole. Elle s’éloigna alors, brisée.
Le lendemain, elle s’aperçut que ses cheveux, de gris qu’ilsétaient encore, étaient devenus tout blancs.
L’un après l’autre, elle tenta de voir tous les personnages quipouvaient user d’une influence quelconque. Les uns refusèrent del’entendre. Les autres, après l’avoir écoutée, lui conseillèrent des’éloigner de Venise. Ainsi elle porta ses supplications sur tousdes points de la ville.
Un soir, comme elle rentrait accablée, et cherchait dans sa têtequi elle pourrait essayer d’implorer le lendemain, elle serencontra avec l’homme qui, le soir de l’émeute, l’avait désignée àScalabrino.
« Bembo ! » fit-elle d’une voix étouffée.
Bembo regarda autour de lui, puis jeta un coup d’œil sur lecanal tout proche. Puis, ayant regardé attentivement la mère deRoland, il sourit et fit un geste comme pour dire :
« Après tout, ce n’est guère la peine !… »
Hélas, non ! Ce n’était plus la peine de la tuer…
Cependant, la pauvre vieille reprenait avec la touchanteobstination de son cœur sa lamentable cantilène.
Bembo prit un air apitoyé, s’essuya même les yeux.
« Vous vous étonnez que nul ne veuille réclamer la libertédu pauvre Roland, dit-il. Hélas ! il y a à cela une tristeraison. Et je m’étonne, moi, qu’on n’ait pas osé vous la dire. Maisje ne suis pas un bourreau, moi. Votre chagrin me brise le cœur,madame. Et je vais parler…
– Qu’est-ce donc ? râla-t-elle.
– Il n’est plus de liberté possible pour lesmorts ! » dit sourdement Bembo.
Silvia vacilla sur ses jambes. Son teint devint terreux. Unhorrible soupir gonfla son sein. Elle n’eut pas la force de pousserun cri et elle s’en alla, semblable à un spectre.
Dès lors, on ne la vit plus rôder autour des palais du GrandCanal ni sur la place Saint-Marc. Seule, Juana eût pu dire cequ’elle était devenue.
Il est temps d’éclairer cette sombre figure de Bembo, de savoirpourquoi Bembo haïssait Roland… Pourquoi il avait tissé la trame àlaquelle s’était pris le jeune homme… Pourquoi cet être obscur,sans influence, de par les seules ressources de l’intrigue, avaitpu, pour faire servir à sa passion des êtres forts et puissantscomme Foscari et Altieri, comme Imperia, et provoqué une révolutionpour assassiner un homme… Il nous suffit, pour savoir tout cela,d’écouter un instant le misérable.
Après le départ de Silvia, Bembo était demeuré immobile, lefront penché, les bras croisés, se parlant à lui-même :
« Alors, comme ça, M. Roland est dans le fond despuits. Son imbécile de père est au diable, les yeux crevés. Qu’iltente quelque chose maintenant, celui-là ! Et sa vieille follede mère ! L’ai-je assez écrasée, celle-là ! Ils nebougeront plus ; les voilà bien tranquilles ; le Rolandm’appartient. Et cette brute d’Altieri, qui voulait me le tuer,avec sa jalousie. Ai-je eu assez de mal à lui persuader d’obtenirsa grâce ! Sa grâce ! Je ris quand j’y songe. MonseigneurRoland Candiano, vous êtes à trente pieds sous terre, à madiscrétion. Et maintenant, nous allons nous amuser un peu et vousrendre avec usure ce que vous m’avez fait souffrir. Car j’aisouffert moi ! Que diable ! monsieur Roland ! vousaviez une façon de dire : Ce pauvre Bembo ! quiva vous coûter cher ! Je suis laid ! Je le sais. Et jegrince des dents lorsque je me compare à vous ! Et cela, vousallez le payer !… Ce pauvre Bembo ! Voyez, jeunes filleset belles dames, voyez le monstre ! Est-il assezrepoussant !… Et maintenant, tournez vos sourires versmoi !… Ce pauvre Bembo ! Nous le ferons manger à notretable pour nous égayer ! Nous lui jetterons quelquesécus ! Car nous sommes riche ! Nous sommes fils dudoge ! Tout pour moi, rien pour Bembo ! Rien que lesmiettes de mon bonheur que je lui laisserai ramasser ! Etpuis, après tout, quand il m’ennuiera, ce Bembo, je marcheraidessus comme sur un crapaud ! Halte-là, monseigneurRoland ! Vous allez le voir à l’œuvre, ce pauvre Bembo. Et parma foi, l’œuvre se présente bien jusqu’ici. Quoi ! j’ai dutalent, du génie, je sens dans ma tête tourbillonner les idées, jepuis être un prince de la terre, grand dignitaire de l’Église même,je puis gouverner un peuple et je n’aurais été que ce pauvreBembo ! Difforme, faible, impuissant, pauvre, je veux qu’on meconsidère beau, fort et riche ! Je veux cela, moi !Roland Candiano a promené sa beauté, son honneur sous le mêmesoleil qui éclairait ma honte et mon désespoir ! Et moi, dansla nuit de mon ignominie, je l’ai condamné sans rémission… À nousdeux, monseigneur !… »
Bembo eut un rire silencieux et s’enfonça dans la nuit.
Il y avait trois mois que Roland était enfermé dans le cachotn° 17. Pendant ces trois mois, sa raison demeura flottante etchaotique. En sorte qu’il ignorait où il se trouvait, et ce qui luiétait arrivé. Cette folie douce ne lui laissait d’autre impressionextérieure que celle du froid. Et encore cette impressions’atténua-t-elle peu à peu. Un jour, un geôlier qui le vitgrelotter fut pris de compassion et lui donna une couverture.
Un jour, au bout de trois mois, une faible lueur indécisecommença à éclairer soudain les ténèbres de son cerveau. Lacommotion cérébrale avait été d’une violence inouïe. Mais Rolandétait un être admirablement doué. Ses facultés sommeillèrent, voilàtout : elles ne furent pas atrophiées.
Ce jour-là, donc, Roland mangeait un morceau de pain, ce quiétait son occupation importante. Tout à coup, il s’arrêta de mangeret rejeta la bouchée qu’il avait mordue.
« Comme ce pain est mauvais ! » murmura-t-il.
Puis, dans le même instant, il regarda autour de lui, se relevabrusquement, fit trois ou quatre pas dans son cachot ets’écria :
« Ah çà ! que fais-je donc ici ?… Et oùsuis-je ?… »
Ce ne fut qu’un éclair. Presque aussitôt, il perdit la notion dece qui l’entourait et se remit à manger machinalement.
Quelques jours après ce rapide accès de clairvoyance que nousvenons de signaler, un matin le geôlier entra dans le cachotn° 17. Accoutumé à l’obscurité profonde qui régnait dans cettecellule, il chercha son prisonnier à la place où il se tenaitd’habitude, c’est-à-dire sur la dalle qui lui servait de lit, et nele vit pas.
Au même instant, son regard fut attiré par deux points lumineuxqui brillaient dans l’angle le plus obscur du cachot : on eûtdit les deux yeux de quelque bête sauvage. Puis, de ce même angle,s’éleva une sorte de grondement.
« Diable ! pensa le geôlier, le fou devientméchant ! »
Il bondit en arrière et referma la porte au moment même où leprisonnier s’élançait sur lui d’un élan terrible.
La tête de Roland heurta contre la porte, et il tomba sur lesdalles. Mais il se releva aussitôt, ses mains cherchèrent lesferrures, ses doigts s’y incrustèrent, et de toutes ses forcesdécuplées il chercha à les secouer. Voyant qu’il ne pouvait riencontre la porte, Roland essaya d’atteindre au soupirail. Mais lesoupirail était à la hauteur du plafond, et les bonds que fit lejeune homme étaient inutiles. Alors il se mit à tourner dans soncachot, se heurtant aux murs, se mordant les poings :
« Horrible ! C’est horrible !horrible ! »
Car Roland comprenait maintenant ! Il comprenaitqu’il était au fond des puits ! Il comprenait qu’il était danscette infernale prison d’où jamais personne n’était ressortivivant !
C’était horrible !… Car Roland avait recouvré laraison !
Peu à peu, les battements de son cœur et de ses tempesdiminuèrent d’intensité, sa pensée tourbillonna avec moins defurie, il put penser, il put réfléchir… le malheureux !…
Et tout d’abord, il éprouva une stupéfaction lorsqu’il regardases mains. La lutte qu’il avait soutenue contre les lances deshommes bardés d’acier était présente à sa mémoire. D’après soncompte, cela devait dater de quelques heures, de la veillepeut-être. Il se souvenait que dans sa lutte, ses mains et ses brascoupés, tailladés en plus de vingt endroits, saignaient avecabondance. Or, en regardant ses mains, en examinant ses blessures,il vit qu’elles étaient cicatrisées !… Que s’était-ilpassé ?
Alors, la solution de l’effrayant problème lui apparut dans salivide horreur. Il avait été fou !…
Cela avait duré des jours, des semaines, des moispeut-être !…
Et les détails, les preuves de ce long sommeil de sonintelligence vinrent s’accumuler : ses cheveux très longs, sabarbe poussée, ses ongles démesurés, ses vêtements usés…
Le geôlier qui entra, non sans être armé d’un solide poignard,le vit immobile et grommela :
« Tiens ! il s’est calmé ! »
Il s’approcha de lui, le contempla quelques minutes :
« Hé ! l’ami !… » appela-t-il.
Roland ne répondit pas. Il n’entendit pas, ne vit pas legeôlier. Celui-ci finit par se retirer en secouant la tête.
« Pauvre diable ! murmura-t-il. Son accès de fureurn’a fait que l’abattre un peu plus. Il vaut mieux qu’il restefou. »
Un mois se passa.
Dans cette période, Roland eut de nouveaux accès de fureurpendant lesquels il se ruait sur la porte, et, comme Samson,cherchait à ébranler les murailles. On entendait alors sesrugissements auxquels succédait tout à coup un profond silence.
Puis vint une période de profond abattement.
Un jour – il y avait six mois que Roland était enfermé – uneidée soudaine l’éclaira d’un jour aveuglant et d’un espoirinsensé.
C’est qu’on ne le conduisait pas devant le Conseil des Dix parcequ’on le croyait fou !… Mais s’il arrivait à persuader à sesgeôliers qu’il avait toute sa raison ! Il faudrait bien alorsqu’on l’entendît ! Et dès lors il était sauvé puisqu’iln’avait rien fait, sauvé puisque dans le Conseil même il comptaitdes amis dévoués comme Altieri…
Dès lors, il s’appliqua à parler au geôlier toutes les fois quecelui-ci entrouvrait le guichet par lequel on lui passait son paindepuis ses accès de fureur. Si bien que le geôlier s’apprivoisa denouveau et finit par entrer dans le cachot comme dans les premierstemps.
« Vous voilà bien tranquille à présent, lui dit-il unsoir.
– Oui, oui, vous voyez, dit Roland.
– Aussi, vous allez être récompensé… vous allez recevoirles consolations de l’Église. Un digne homme de prêtre voustémoigne de l’intérêt et a obtenu l’autorisation de vous voir, devous parler…
– Et quand viendra-t-il ?…
– Aujourd’hui même. C’est une précieuse faveur qu’on vousaccorde là. Car la plupart de mes prisonniers meurent sans s’êtreréconciliés avec Dieu… »
Le geôlier parti, le jeune homme se mit à marcher avecagitation, attendant avec impatience ce reflet de la vie extérieurequi allait venir jusqu’au fond de sa nuit.
Bientôt, en effet, la porte se rouvrit, et un prêtre parut.
Il avait la tête recouverte d’une cagoule.
Roland courut à lui et lui saisit les mains.
« Soyez béni, dit-il d’une voix ardente, vous qui n’hésitezpas à venir vers un pauvre prisonnier.
– Mon fils, dit le prêtre, ce n’est pas moi qu’il fautremercier, c’est le Seigneur…
– Le Seigneur !… Je vous en supplie, parlez-moi deceux qui me sont chers…
– Infortuné, s’écria le prêtre, avez-vous donc souffert aupoint de renier Dieu !
– Souffert ! Ah ! oui. J’ai hurlé pendant desheures dans le silence de cette tombe, j’ai heurté ma tête à sesparois, j’ai pleuré, gémi, appelé la justice des hommes, j’ai sentila folie rôder autour de moi. »
Le prêtre semblait boire ses paroles.
« Oui, dit-il, et Roland tressaillit à l’accent de sa voix,oui, je vois que vous souffrez beaucoup en effet. »
Roland se laissa tomber à genoux.
« Peut-être aurez-vous pitié de moi, dit-il en refoulantses sanglots ; vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ceque c’est de passer des jours, des semaines, des mois à retournerdans sa tête la même question sans réponse. Figurez-vous, monsieur,que votre père, votre mère, votre fiancée, tout ce que vous aimezau monde, est à quelques pas de vous, derrière des murailles et quevous savez qu’ils pleurent des larmes de sang… »
Roland, maintenant, parlait très doucement.
« Ce qu’il y a d’horrible, continua Roland, c’est qu’on m’ajeté dans cet enfer sans m’entendre… Si je pouvais être conduitdevant le Conseil… oh ! si cela pouvait être, ajouta-t-il enserrant les dents, je serais sauvé… Altieri, mon ami Altieri… etd’autres…
– Altieri ! interrompit sourdement le prêtre.
– Oui ! Le connaissez-vous ?… Oh ! monsieur,dites…
– Je ne le connais pas !
– N’importe !… Vous irez le trouver… vous lui direz ceque vous avez vu, n’est-ce pas ?… On me croit fou, monsieur…c’est pour cela sans doute qu’on ne me conduit pas devant leConseil… Mais vous, vous, monsieur, qui êtes un homme demiséricorde et de justice, vous témoignerez qu’on peutm’entendre.
– Oui, oui, tranquillisez-vous… je le dirai…
– Oh ! s’écria Roland qui se releva d’un bond etsaisit la main du prêtre… soyez deux fois béni !… »
Le prêtre fit un mouvement comme pour se retirer.
« Restez encore un peu, je vous en supplie…
– Je n’ai que quelques minutes, et elles sont écoulées.
– Oh ! c’est que je voudrais…
– Que désirez-vous, mon ami ? demanda le prêtre.
– Parlez-moi de Léonore…
– Je ne connais pas cette personne, je suis un pauvreprêtre…
– De quelle église ?
– De Sainte-Marie-Formose.
– Elle demeure à deux pas de votre église… Léonore !la fille de Dandolo !…
– J’irai la voir… je lui dirai… Mais l’heure passe…
– Quand reviendrez-vous ?… Oh ! bientôt, n’est-cepas !…
– Oui, oui… dans quelques jours au plus tard… vous saureztout ce que vous voulez savoir… »
Roland voulut balbutier quelques mots de reconnaissance. Mais sagorge serrée ne laissa passer aucun son. Il accompagna d’unéloquent regard le prêtre qui se retirait. Puis la porte sereferma.
Lorsqu’il fut dans l’escalier qui remontait vers la lumière, leprêtre laissa tomber sa cagoule pour essuyer son front inondé desueur, et la figure de Bembo apparut, balafrée d’un sourirelivide.
« J’ai entendu dire, murmura-t-il, qu’on obtient desinguliers phénomènes en dosant avec sagesse dans l’esprit descondamnés les alternatives d’espoir et de désespoir… »
Remontons de cet enfer, et jetons un coup d’œil dans le mondedes vivants où divers personnages sollicitent notre curiosité.
Trois années s’écoulèrent depuis l’émeute que les hommes d’armesdu capitaine général Altieri avaient étouffée avec tant desauvagerie.
Foscari avait été élu doge de Venise.
Il gouvernait par la terreur et mettait chaque jour en pratiquecet axiome politique qu’il vaut mieux être redouté qu’aimé dupeuple. Il avait d’ailleurs habilement partagé la puissance suprêmeavec quelques patriciens de haut vol, comme Altieri dont ilconfirma et augmenta les pouvoirs militaires.
Bembo se fit prêtre et continua à être un assidu du palais ducaloù il avait souvent de longs et secrets entretiens avec ledoge.
Imperia, après l’arrestation de Roland, avait disparu de Venise.On disait qu’elle était à Florence. Puis, un beau jour, elle revints’installer dans le palais que Davila lui avait donné, et, denouveau, elle éblouit Venise de son faste.
Seulement, dans le fond du palais, elle avait fait aménager unappartement qu’habitait une fillette d’une douzaine d’années. Cetteenfant ressemblait étrangement à Imperia, qui semblaitl’adorer.
Un soir du mois de septembre, dans la maison de l’île d’Olivo,Léonore, ayant jeté autour d’elle le dernier coup d’œil de laménagère, s’approcha de son père qui la regardait aller et venir,et lui tendit, comme chaque soir, son front, en disant :
« Bonsoir, mon père. »
Dandolo saisit les mains de sa fille, et dit :
« Reste un peu, mon enfant, je voudrais te parler… »Léonore s’assit et attendit.
Dandolo, ce soir-là, contempla avec attention sa fille engardant ses mains dans les siennes.
« Comme tu as les mains froides, mon enfant !
– Septembre est un peu froid, cette année.
– Sais-tu à quoi je pensais tout à l’heure ?
– J’attends que vous me le disiez, mon père.
– Je pensais que tu viens d’avoir vingt ans. Vingt ans,selon nos mœurs, ce n’est déjà plus la première jeunesse… Voyons,Léonore…
– Mon père, interrompit la jeune fille d’une voix ferme,vous avez déjà plusieurs fois essayé d’aborder avec moi le sujet demon mariage avec Altieri… Eh bien ! parlons-en donc, puisquevous le désirez. Je ne souhaite pas d’autre bonheur que celui devivre dans cette maison.
– Ainsi, tu ne veux pas entendre parlerd’Altieri ?
– Pas plus que d’un autre, mon père.
– Et si je te disais que mon bonheur, à moi, dépend de cemariage !…
– Je comprends, mon père ; vous êtes ruiné, vous êtesfaible, Altieri est riche et puissant. Et il vous a fait entendrequ’il est disposé, pour m’acheter, à accepter le prix que vousferez.
– Tu es dure pour ton vieux père.
– Pourquoi voulez-vous me sacrifier ? Pourquoi neconsentiriez-vous pas à vivre la vie que nous menons ? Vousêtes ambitieux, mon père.
– Il ne s’agit pas d’ambition ! dit Dandolo. Il s’agitde ma vie !
– De notre vie !
– Sache donc l’horrible vérité : depuis trois ans jesuis marqué à l’encre rouge, et on ne me laisse en liberté quegrâce aux efforts constants d’Altieri. Si tu l’épouses, je deviensinviolable, car nul, dès lors, n’osera me suspecter. Si tu nel’épouses pas, je suis perdu… Maintenant, tu tiens dans tes mainsma liberté et ma vie… Choisis !… »
Sur ces mots, il sortit, en proie à un trouble qui n’était passimulé. Léonore était demeurée sur sa chaise.
Le lendemain matin, son père la trouva à la même place, immobilestatue du désespoir.
Il s’approcha d’elle, la toucha à l’épaule et murmura :
« Léonore !… »
Elle se leva et parut surprise qu’il faisait jour. Certainement,elle ne s’était pas aperçue qu’elle avait passé la nuit sur cettechaise… Lorsqu’elle vit Dandolo, elle dit d’une voixtranquille :
« Mon père, vous pouvez annoncer à Altieri que je consens àdevenir sa femme. »
Roland attendit longtemps le retour du bon prêtre. Un jour, ildemanda au geôlier :
« Combien de temps y a-t-il que ce digne prêtre estvenu ?
– Un an à peu près », dit le geôlier.
Un an ! Il y avait un an qu’il attendait !…
Roland reprit ses cheveux à deux mains, poussa un sourdrugissement et se jeta en sanglotant sur son lit de pierre.
Après l’accès de désespoir, Roland eut un accès de fureur.
Pendant plusieurs jours, ces alternatives se succédèrent avecune violence telle que le geôlier, épouvanté, finit par ne plusentrer dans le cachot.
Alors Roland connut ce supplice de la solitude absolue et il sutalors ce qu’il y a d’effrayant dans le secret.
Il est probable, d’ailleurs, que le gardien de Roland avait reçude nouveaux ordres, car non seulement il n’entra plus jamais dansle cachot, mais encore il n’adressa plus la parole à son prisonnierà travers le guichet qui lui servait à lui passer la nourriture.Sans cesse en mouvement, dans son cachot, l’infortuné gardait unesouplesse et une vigueur qui ne firent que s’accroître. Unphénomène en engendre un autre : les sens de Roland, quieussent dû s’atrophier, s’exaspérèrent au contraire ; sa vuedevint si aiguë qu’il distinguait les moindres objets dansl’obscurité profonde ; peu à peu, il avait fini par percevoirdes bruits du dehors, et parfois le chant des barcarols arrivaitjusqu’à lui, atténué, comme un écho de choses mortes.
Il put délimiter avec assez d’exactitude la position de soncachot.
Un jour, comme il tournait de ce pas souple qu’ont les fauvesdans leurs cages, son pied heurta des débris de grès dans un coin.Il se rappela alors que, dans un de ses accès de fureur, il avaitbrisé la cruche. Le geôlier avait remplacé la cruche et avaitlaissé sur place les débris de l’ancienne.
Le débris auquel s’était heurté Roland le blessa au pied. Ilalla s’asseoir sur son lit et étancha le sang avec un pan de sacouverture. Comme il était occupé ainsi, le son lointain d’un chantle frappa soudain. Il se mit à écouter avec cette sorte d’extaseravie où il se plongeait toutes les fois qu’un bruit du dehorsvenait jusqu’à lui.
« Oh ! sortir !… sortir de cetenfer !… »
Ces paroles, bégayées cent fois, faisaient bondir son cœur etbouillonner sa pensée.
Pour la première fois, l’idée de l’évasion se présenta à sonesprit !…
S’évader !… Mais comment ?
Il était à trente pieds sous terre ; les murailles étaientformidables d’épaisseur ; la porte était en chêne toute bardéede fer ; derrière cette porte veillaient nuit et jour desgeôliers.
Et soudain, il se rua vers les débris de cruche, les rassemblaet les porta un à un sur son lit ; puis, sanglotant, il tombasur ces morceaux de grès qu’il couvrit de son corps comme le plusprécieux des trésors !
Car ces morceaux de grès, les uns aigus comme des poignards, lesautres tranchants comme des couteaux, c’étaient les instruments dela délivrance entrevue !…
*
* *
Pendant trois mois, Roland chercha la voie qu’il pourraitsuivre, combina des plans ; peu à peu, il était arrivé àdéterminer exactement la place de sa cellule dans la prison.
Le plan auquel il finit par s’arrêter était simple eténorme : la muraille du côté du canal était assez épaisse pourcontenir un puits ou mine intérieure.
Roland entreprit de creuser cette mine qui devait se diriger enmontant et en obliquant vers la droite. Une fois qu’il seraitarrivé au-dessus du niveau de l’eau, il n’aurait plus qu’à faire untrou et se laisser tomber dans le canal. Il avait calculé qu’ildevait ainsi aboutir sous le Pont des Soupirs.
Ce fut le 12 décembre de l’an 1510 que Roland commença àattaquer la pierre dans l’angle nord de son cachot, c’est-à-direplus de dix-huit mois après son arrestation.
Son seul instrument de travail était un morceau de la cruchecassée. Son procédé était d’une lenteur décourageante. Il grattaitle ciment tout autour de la pierre et le recueillait miette àmiette, puis le répandait sur le sol du cachot.
Il lui fallut quatre mois d’un travail de tous les instants pourdégager cette première pierre. Que de fois, pendant ce labeuracharné, lui arriva-t-il de s’arrêter, pris de désespoir. Puis,brusquement, par un de ces ressauts inexplicables de la pensée,l’espoir lui revenait et il se reprenait à travailler.
Lorsque enfin, de ses doigts ensanglantés, il put arracher lebloc de son alvéole, il demeura haletant, éperdu, pendant le restede la journée.
Alors il poussa la pierre sous son lit et attaqua lasuivante.
Le travail devenait plus facile.
La deuxième pierre arrachée, Roland se trouva en présence d’unecouche de terre tassée, mêlée à des cailloutis et à du mortier.
Il commença alors à creuser en montant selon une ligne obliquequi, selon ses calculs, devait d’abord aboutir au lit du canal,puis à la surface de l’eau.
Bientôt il put se tenir debout dans sa mine, qu’il commençaalors à diriger suivant la ligne oblique prévue. Au fur et à mesurequ’il laissait tomber un amas de terre en creusant au-dessus de satête, il lui fallait sortir du boyau formé par la place vide desdeux blocs qu’il avait arrachés. Il enlevait alors les débris etles répandait, les émiettait en poussière sur le sol de son cachotdont le niveau se trouva peu à peu surélevé.
Dès qu’il entendait le moindre bruit derrière la porte, Rolandsimulait par des cris et des bonds désordonnés la folie furieuse.Il savait le moment exact où on lui glissait sa nourriture, etlorsque le geôlier entrouvrait le guichet, il percevait toujours lafigure contractée et les yeux brillants de son prisonnier.
Au bout de trois ans, Roland était pour ainsi dire oublié. Onentendait bien parfois ses hurlements ou ses lamentations, mais onn’y faisait plus attention.
Un jour, en déblayant au-dessus de lui, son silex rencontra uncorps dur qui n’était ni de la terre tassée, ni du mortier… Il crutd’abord qu’il se heurtait à quelque grosse pierre, comme il enavait déjà rencontré quelques-unes, et continua à gratter. Plus ildéblayait, plus la pierre semblait s’élargir… Après plusieursheures, l’affreuse vérité lui apparut enfin très nettement :cette pierre, c’était une large dalle, et à côté de cette dalle, ily en avait d’autres. Le malheureux eut un soupir d’indicibledésespoir : son boyau avait abouti au-dessous d’un autrecachot !
Pendant deux jours, Roland demeura en face de cette idée que letravail gigantesque accompli avec la patience d’un termite quientreprendrait de percer le globe, serait inutile, que tout était àrecommencer, que des années et des années encore, il lui faudraitcreuser, incruster ses ongles dans la pierre, creuser, jusqu’à ceque ses mains lui refusassent tout service.
Puis, brusquement, l’irrésistible besoin lui vint de soulevercette dalle, d’entrer dans ce nouveau cachot, de voir une autretombe !… Et puis, qui savait ?… Peut-être, de là,trouverait-il un chemin plus sûr vers la liberté, – vers lavie !
Il courut au boyau, se hissa jusqu’au sommet et se mit àdesceller la dalle. De temps à autre, il s’arrêtait, arc-boutaitses épaules et essayait de la soulever.
À la douzième tentative, la dalle se souleva. Roland passa satête, et, du premier coup, ses yeux tombèrent sur un regard d’hommequi, effaré, se fixait sur lui ! Roland serrait dans ses dentsun long silex pointu qu’il avait peu à peu taillé en forme depoignard. D’une épaule, il continua à soulever la dalle, et de lamain droite il saisit son silex, résolu à tuer ou à êtretué !…
D’un mouvement rapide, il se dégagea, et laissant retomber ladalle, se dressa en face de l’homme qui, hébété de stupéfaction,cloué sur place, le regardait sans un mot, sans un geste.
« Qui êtes-vous ? gronda Roland d’une voix rauque.
– Un prisonnier… »
Le visage de Roland s’adoucit aussitôt. Il regarda alors aveccuriosité cet être humain qui était un prisonnier comme lui,peut-être un martyr comme lui. Et il observa qu’il était, luiaussi, à peine vêtu de loques.
« Depuis quand êtes-vous ici ? reprit-il.
– Je ne sais pas… je ne sais plus ! » dit l’hommed’une voix sombre, douce et rauque.
Roland tendit sa main d’un mouvement de sympathie et presque dejoie.
L’homme se recula, effarouché.
« Savez-vous qui je suis ? fit-il d’une voix sauvage.Il paraît que je suis un grand criminel qui fait horreur àl’humanité. J’ai volé, j’ai tué, j’ai commis bien des forfaits.Quand j’habitais la terre, tout le monde avait horreur de, moi. Onme redoutait, on me fuyait. Ici, les geôliers eux-mêmes meconsidèrent comme un tigre. Vous, vous avez peut-être quelqu’un quipleure. Moi, je n’ai ni père, ni mère, ni frère, aucune famille,pas d’amis, – rien, rien au monde. Et la main que voici est encorerouge de mon dernier forfait. Touchez-la, si vousosez ! »
Violemment, d’un geste farouche, le prisonnier tendit alors samain tremblante. Roland la saisit et la serra convulsivement.
« Comme ça, reprit celui-ci timidement, vous n’avez pashorreur de moi ?…
– Non ! dit Roland.
– Cependant, il paraît que je suis un fameux scélérat…
– Vous êtes un pauvre prisonnier comme moi. Je vousconsolerai. Vous, par votre seule présence, vous meconsolerez. »
Le prisonnier s’affaissa sur lui-même, enfouit sa tête dans sesdeux mains et se prit à sangloter. Roland le considérait avec unesorte d’envie qui était quelque chose d’atroce.
« Allons, allons, reprit-il, prenez courage… Je suis bienvenu à bout de creuser un souterrain à moi tout seul. À deux noustravaillerons mieux, et nous sortirons de cet enfer.
– Que dites-vous ? s’écria l’homme en palpitant.
– Je dis que si vous voulez m’aider, nous pouvons tous lesdeux conquérir la liberté.
– Comment cela ? »
Roland alla soulever la dalle qu’il avait laissé tomber.
« Voilà ce que j’ai fait ; regardez ! »
L’homme jeta un coup d’œil dans le sombre boyau, puis releva surRoland un regard d’admiration.
« Comment avez-vous fait ?
– Avec les morceaux d’une cruche brisée, j’ai descellé deuxblocs ; avec les cailloux que j’ai trouvés dans le mortier,j’ai gratté, creusé cette galerie. »
L’homme l’écoutait avec un inexprimable ravissement.
« Je me suis trompé, reprit Roland ; il n’y a qu’àrecommencer.
– Recommencer ! Pour aboutir où ?
– Au canal !
– Impossible !…
– Impossible ! gronda Roland. Pourquoi donc ?
– Écoutez, dit le prisonnier. Je ne suis ici que depuis peude jours.
– Et où étiez-vous avant ?
– J’étais sous les plombs. Or, la lucarne de mon cachotdonnait sur le canal. À force de travail, j’avais fini par écarterdeux barreaux, en sorte que je pouvais passer ma tête, je voyais leCanal…
– Eh bien ?
– Eh bien ! moi aussi, j’avais eu un moment l’idée dem’évader en me laissant tomber dans le canal au risque de me briserla tête ou de me rompre les os. Mais j’ai dû y renoncer…
– Pourquoi ? Pourquoi ?
– Parce que le canal est gardé !… En plein jour lasurveillance est inutile : mais vous n’auriez pas plus tôtcreusé un trou et perforé le mur que les gardes du palais s’enapercevraient, et que vous tomberiez sous les balles desarquebuses…
– Mais la nuit ! rugit Roland.
– La nuit, trois gondoles pleines d’hommes d’armes sepromènent continuellement en rasant les murs de la prison !Croyez-moi, quand on entre ici, on n’en sort plusjamais… »
Roland n’écoutait plus. Il était atterré. Il se voyait condamnéà jamais. L’impossibilité de la fuite ne lui laissait plusd’espoir, et ce fut à cette minute solennelle qu’il adopta l’idéedu suicide… l’évasion dans la mort !
Cependant le prisonnier reprenait d’une voixassombrie :
« D’ailleurs, en admettant que vous arriviez à vous sauver,vous, moi, je ne le pourrais pas !
– Pourquoi ?
– Parce que je vais être probablement condamné à mort… Maisla mort est encore préférable à l’éternelle réclusion… En cemoment, les juges délibèrent sur mon sort, et demain, tout àl’heure peut-être, on viendra me dire que le bourreaum’attend !
– Le bourreau ! s’exclama sourdement Roland.
– Oui ! le bourreau !… Il y a quinze jours, dansun accès de colère, j’ai frappé un geôlier. Il n’en est pas mort.Mais on a établi que j’avais voulu l’assassiner. Alors, on m’atransféré dans ce cachot en me disant que c’était celui descondamnés à mort !… »
Maintenant, l’homme s’était accroupi dans un coin de la cellule,et, la tête dans les deux mains, réfléchissait sans doute à cettemort si proche de lui.
Roland le contemplait.
« Courage ! dit-il. Peut-être vous laissera-t-on lavie.
– Non, non !… Cette fois, on metuera !
– Vous dites : cette fois ?
– Oui… on m’a fait grâce de la vie lorsque je fus arrêté…Pourtant, j’étais condamné à mort, et ma tête était mise àprix… »
Malgré lui, Roland s’intéressait au récit du prisonnier.
« Vous dites qu’on vous fit grâce ? reprit-il.
– Oui… j’avais rendu un grand service, paraît-il, auConseil des Dix… Un service !… oh ! quand j’y songe, jeme suis dit bien souvent que ce service-là, c’est le plus grandcrime de ma vie… Parce que, grâce à ce service, grâce à ce crime,une famille d’innocents fut frappée !
– Continuez ! dit Roland d’une voix concentrée.
– Sachez donc qu’il y avait alors une famille si heureuseque Venise en était comme éblouie. Le père, c’était ledoge… »
Roland tressaillit violemment.
« Le doge et la dogaresse avaient un fils jeune, beau,fort, aimé, admiré. Et ce jeune homme aimait jusqu’à l’adorationune noble et pure enfant qui, de son côté, le considérait comme undieu… Mais qu’avez-vous ?… Vous gémissez !…
– Continue ! fit Roland d’une voix rauque.
– Silence ! » s’exclama sourdement le prisonnier,qui se dressa et prêta l’oreille.
Roland fit un violent effort pour dominer les sentiments qui sedéchaînaient en lui. Il écouta… On venait…
« Vite ! » dit le prisonnier qui, d’un bond,courut à la dalle et la souleva.
Roland s’enfonça dans le boyau en disant avec un singulieraccent de menace :
« Je reviendrai ! »
À ce moment, la porte s’ouvrit.
Le prisonnier avait jeté sa couverture sur la dalle et s’étaitassis sur la couverture.
Une dizaine d’hommes entrèrent dans le cachot. L’un avait l’aird’un scribe ou héraut du tribunal et tenait à la main un papier.Derrière lui venait un hercule vêtu de rouge, qui portait sur sonbras une étoffe noire. Les autres étaient des geôliers armés.
« Debout, et écoutez l’arrêt du suprême Conseil », ditle scribe.
Le prisonnier se leva. Le scribe se mit à lire rapidement sonpapier, en bredouillant et le prisonnier comprit qu’il étaitcondamné à avoir la tête tranchée par le bourreau.
« Bon ! dit-il d’une voix sauvage. Et quand serai-jeexécuté ?
– Demain matin !… Bourreau, commence tonoffice ! »
L’homme vêtu de rouge s’avança vers le condamné et lui jeta surla tête l’étoffe noire qu’il portait sur le bras. C’était le sacdont on revêtait les condamnés à mort – la dernière toilette !Sous ce sac, qui descendait jusqu’aux genoux, les mains du condamnéétaient libres et l’étoffe assez mince pour qu’il pût se guider. Onne ligotait le condamné qu’au pied de l’échafaud en lui retirant lesac.
Les lèvres du prisonnier laissèrent tomber ce seul mot :« Mourir ! »
Le son de sa voix l’effara, l’épouvanta comme quelque chosed’inconnu et de terrible. L’instinct vital en révolte faisaitcourir sur sa chair les rapides frissons de l’horreur. Il grinçades dents et un atroce sanglot râla dans sa poitrine.
Le condamné s’était lentement avancé vers la porte qui venait dese refermer et tendait ses bras dans un geste de vaguesupplication.
Une main se posa sur son épaule.
Il eut une secousse violente et se retourna, hagard.
À travers l’étole du sac, il reconnut alors le prisonnier quilui était apparu, sortant de dessous terre comme du fond d’unetombe.
Il retira le sac noir que le bourreau avait jeté sur lui et lejeta dans un coin.
« Vous voyez, dit-il avec un lamentable sourire, je vaismourir demain matin !
– Tu avais commencé à me conter une histoire, dit Rolandsans répondre.
– C’est vrai ! c’est vrai !…
– Le père, n’est-ce pas, eut les yeux crevés ! Lamère, n’est-ce pas, mourut de douleur ! Le fils fut jeté dansles puits ! La fiancée !… Ah !… Et la fiancée…dis ! parle !… que devint la fiancée ?…
– Oh ! bégaya l’homme épouvanté, on dirait que voussavez déjà cette lamentable histoire !… Quiêtes-vous ?…
– Tu le sauras !… Mais parle, réponds, qui es-tutoi-même ?…
– Je suis le bandit Scalabrino ! dit l’homme.
– Scalabrino ? fit Roland en fouillant dans sessouvenirs. Scalabrino ?… Et puis, qu’importe aprèstout !… Voyons, dis-moi la vérité ! Que t’avait fait, àtoi, le doge Candiano, pour que tu aides les Dix à lefrapper ? Que t’avait fait Silvia ? Que t’avait faitLéonore ?… Et, misérable, que t’avais-je fait ?Parle ! »
Au fur et à mesure qu’il parlait, le condamné le regardait avecstupéfaction d’abord, puis avec épouvante, puis avec désespoir.
« Oh ! je vous reconnais, maintenant ! Vous êtesmon seigneur Roland !… »
Pendant quelques minutes, les plaintes du bandit prosternéemplirent le cachot.
« Relève-toi, dit doucement Roland.
– Oh ! monseigneur ! gémit le condamné, j’entendsà votre voix que vous me pardonnez encore !… Pourquoiêtes-vous si bon !… Pourquoi ne m’avez-vous pas tué sur lequai de l’île d’Olivolo, lorsque vous me teniez sous votrepoignard !… »
Brusquement, la scène évoquée par Scalabrino passa sous les yeuxde Roland. Il reconnut le colosse qu’il avait renversé, à qui ilavait fait grâce.
« Voyons, dit-il, raconte-moi tout, et surtout, ne menspas !
– Monseigneur, dit Scalabrino tristement, au moment demourir, on ne ment point. D’ailleurs, je m’étais repenti, je vousle jure ! Mon repentir était sincère. Il datait du moment oùvous m’avez dit : « Tu n’as pas eu peur, je te faisgrâce ! » Dès ce moment, voyez-vous, j’eusse voulu mourirpour vous… Rappelez-vous ! J’ai voulu vous parler… mais vous,vous avez refusé de m’entendre !
– C’est vrai, je me souviens. Et que m’aurais-tudit ?
– Je vous aurais dit, monseigneur, que cette femme… celleque vous avez délivrée…
– La courtisane ?
– Oui, c’est cela. Eh bien, elle nous avait apostés là pournous emparer de vous. Mais nous ne devions pas vous faire de mal…Cette femme voulut sans doute voir comment ses ordres seraientexécutés. Elle vint ! Mes hommes la virent. Les bijoux lestentèrent. Ils l’attaquèrent ; elle cria ! vous savez lereste… Mais ce que vous ne savez pas, monseigneur, c’est ce qui sepassa après votre départ… Le lendemain ce devait être le jour devos fiançailles… Eh bien, cette nuit-là, donc, lorsque vous fûtesparti avec la courtisane, je fus abordé par un homme qui medit : « Tu es Scalabrino ; tu es condamné ; tatête est à prix : veux-tu avoir grâce pleine et entière ?Veux-tu, par-dessus le marché, gagner beaucoup d’or ? Toutcela ne tient qu’à toi. » – « Que faut-ilfaire ? » demandai-je – « Demain soir, venir placeSaint-Marc avec le plus de monde que tu pourras, et crier àtue-tête : Vive Roland Candiano ! » –« Parbleu ! dis-je, s’il ne faut que crier Vive RolandCandiano, mon compte est bon. Je le crierai de bon cœur, même si onne me paie pas… » – « Tout va bien ! » ditalors l’homme.
– Quel était cet homme ? demanda Roland.
– Je ne l’ai jamais su, monseigneur !
– Continue…
– L’homme me paya, poursuivit Scalabrino. Mais quand ilm’eut payé, il ajouta : « Il sera bon que vous soyezarmés d’arquebuses. Si vos cris attirent les hommes d’armes etqu’ils veuillent vous empêcher d’acclamer Roland Candiano, quelquesbonnes arquebuses seront les bienvenues… » Ce fut là mon vraicrime, monseigneur. Car ce fut grâce à mes cris que la batailles’engagea entre le peuple et les hommes d’armes. Le peuple futvaincu. Et le lendemain nous apprenions votre arrestation… Mais cen’est pas tout !… Le soir de la bataille, dit Scalabrino, lemême homme qui m’avait parlé dans l’île d’Olivolo se dressa tout àcoup près de moi, me montra une femme et me dit : Enlève cettefemme, et tue-la !… J’enlevai la femme, monseigneur… mais jene la tuai pas ! Pourquoi ? Par quel miracle ? Je nesais !… Mais je ne la tuai point ! Et je pleurai de joie,je pleurai de bonheur lorsque cette femme m’eut dit qui elleétait !…
– Qui était-ce ? fit Roland, livide.
– C’était votre mère, monseigneur, qui s’était jetée sur laplace Saint-Marc pour appeler le peuple à votredélivrance ! »
Un râle déchira la gorge de Roland Pendant une demi-heure, il sedébattit contre cette douleur nouvelle. Puis, par degrés, unsentiment plus acerbe envahit son âme… C’étaient les premièresatteintes de la haine.
« Tu disais donc, reprit-il enfin, que ma mère voulut medélivrer ?
– Oui. Mais autant eût valu essayer de renverser lacathédrale d’un coup d’épaule. Le peuple fut dispersé. Votre mèrese réveilla chez moi. Elle me demanda si je voulais l’aider à voussauver, et moi je lui répondis que je me donnais à elle corps etâme… »
Roland tendit sa main au condamné.
« Tu es un homme ! » dit-il.
Scalabrino le regarda avec étonnement.
« Je sortis pour exécuter les premiers ordres de votremère. Au détour d’une petite rue, je fus assailli par une vingtainede sbires. Renversé, lié, réduit à l’impuissance, je fus jeté sousles plombs. Puis on m’apprit que j’avais la vie sauve à cause de ceque j’avais fait le soir de vos fiançailles. Puis je n’entendisplus parler de rien. Et voilà, monseigneur !… »
Un silence poignant suivit ces paroles.
Dans l’esprit de Roland se levait aussi l’aurore blafarde d’undernier effort vital. Il était résolu à mourir, à se tuer. Puisqueson travail était inutile, puisque l’évasion était impossible,puisqu’il était à jamais séparé de Léonore, de son père de sa mère,de tout ce qu’il aimait, à quoi bon vivre ?…
Sa résolution prise, activement, il chercha le moyen demourir…
À ce moment, Scalabrino dit avec un frissond’épouvante :
« Bientôt… le bourreau va venir !… »
Roland fut agité d’un profond tressaillement. Et l’idée, lafunèbre idée, l’idée tragique qui s’était levée sur ses espérances,prit corps, se dessina, se formula !
Il se pencha vers Scalabrino, et, souriant, il dit :
« Rassure-toi… Tu ne mourras pas ! »
Scalabrino leva vers celui qui parlait ainsi un regard destupéfaction sans bornes.
« Je ne mourrai point ? balbutia-t-il.
– Non, dit Roland. Lève-toi, et suis-moi… »
Scalabrino obéit et suivit Roland, en vacillant sur sesjambes.
Roland alla à la dalle qui recouvrait sa galerie, et la soulevaen disant :
« À toi cette mine ; à moi le voile noir dubourreau. »
Scalabrino recula en joignant les mains et en secouant latête.
Roland se méprit au sens de ce mouvement :
« Il se passera peut-être plusieurs années avant qu’onaperçoive cette galerie ; quant à mon cachot, on n’y entrejamais. En tout cas, le jour où on s’apercevra que c’est moi qu’ona exécuté à ta place, on te fera sûrement grâce de la vie.
– Monseigneur, la vie à ce prix ! Tenez, monseigneur,je viens d’avoir une heure d’épouvante. Une autre heure pareille merendrait fou. Mais j’aimerais mieux souffrir ainsi autant de moisqu’il y a eu de minutes dans le moment terrible qui vient des’écouler, plutôt que de consentir une telle abomination !
– Et moi, gronda Roland, je te dis que je veux mourir… Tuas dit jadis à ma mère que tu te donnais à elle corps et âme !Ce que tu as offert à la mère, le refuses-tu au fils ?
– Monseigneur ! s’écria le bandit en se tordant lesmains, si j’ai parlé ainsi à votre mère, ce fut par amour pourvous !
– Mais tu ne vois donc pas, tu ne comprends donc pas que lamort me délivre, et que si tu me refuses le suprême service que jete demande, je vais être obligé de souffrir encore à la recherched’un suicide possible ! »
Le bandit eut un cri de douleur. Dans ce cerveau inculte, lavérité descendit pour un instant.
« Oh ! murmura-t-il éperdu, cela estatroce !…
– Obéis, par l’enfer !… Va !… vadonc ! »
Il le poussait violemment vers la galerie béante.
Livide, sans forces, Scalabrino s’enfonçait dans le trou. Unedernière fois ses mains se tendirent vers Roland dans un geste desupplication affolée, puis il disparut… Roland laissa retomber ladalle ! Puis, quand il fut bien certain que Scalabrino avaitcompris, qu’il n’essaierait pas de revenir, il alla ramasser le sacd’étoffe noire, s’en couvrit, et attendit…
À ce moment, un grondement sourd roula dans le lointain.
Roland ne l’entendit pas.
Il était tout à sa pensée d’agonie. L’image de son père et cellede sa mère passèrent un instant devant ses yeux. Il essaya aussi dedéchiffrer l’effrayant mystère de son martyre et de mettre un nomsur les visages des inconnus qui l’avaient plongé dans cet abîme dedouleurs. Mais bientôt, toute cette intime méditation se résumadans un seul nom qu’il prononça avec passion :
« Léonore !… »
Le sourd grondement se fit entendre à nouveau, suivi d’un fracasqui secoua l’énorme prison jusque dans ses assises.
Cette fois, Roland entendit et comprit… Cette voix, C’était lavoix du tonnerre… Au-dehors se déchaînait sans doute quelqu’un deces effroyables orages, comme il s’en forme parfois dans le ciel deVenise et qui ont toute la violence des cyclones.
Tout à coup Roland se leva d’un bond, et le cou tendu, les yeuxhagards, se rapprocha de la porte. Derrière cette porte, un bruitde ferrures, un bruit de pas… puis elle s’ouvrit… À travers sonvoile, Roland, comme dans un rêve noir, entrevit des geôliersarmés, des soldats… un homme rouge… le bourreau !…
« Es-tu prêt ? dit une voix.
– Je le suis ! » dit Roland, dont la voix futcouverte par un grondement furieux des éléments déchaînés.
Les gardes l’entourèrent. Près de lui, un prêtre murmurait desparoles confuses. Devant lui marchait l’homme rouge.
Roland avait franchi le seuil du cachot. Au bout de quelquespas, il se trouva au pied d’un escalier que toute l’escortecommença à monter, tandis que le prodigieux mugissement de latempête s’accentuait encore.
À ce moment, dans l’angle du cachot d’où le dernier geôliervenait de sortir, la dalle se souleva. Une tête blafardeapparut.
Et Scalabrino, muet d’horreur, les cheveux hérissés, fixa sesyeux mornes sur cette porte que Roland venait de franchir pouraller à l’échafaud.
Et cette porte !…
Ah ! quel rugissement monta aux lèvres du spectre qui sedressait au-dessus de la dalle ! De quel flamboiement ses yeuxs’emplirent soudain !… Cette porte !…
Cette porte… on avait dédaigné de la refermer, puisque lecondamné n’y était plus ! Cette porte, elle était restéentrouverte !…
Il était environ sept heures du matin, c’est-à-dire qu’il auraitdû faire grand jour. Mais le ciel était noir, et le peu de lumièreépandue dans les airs ne jetait qu’un éclat livide. Seulement,d’instant en instant, ce ciel noir s’ouvrait, comme éventré parquelque gigantesque faucille de feu, et Venise apparaissait uneseconde dans la clarté bleuâtre de l’éclair…
La plupart des exécutions avaient lieu dans la prison même.Quelquefois on exécutait le condamné sur la chaise de pierre duPont des Soupirs. D’autres fois enfin, et quand on voulait frapperl’esprit populaire, on dressait un échafaud sur la placeSaint-Marc.
Pour se rendre à l’échafaud, le condamné devait alors traverserle Pont des Soupirs. Ce pont avait la forme d’un sarcophage, nousl’avons dit. Il unissait les prisons au palais ducal. Il étaitrecouvert d’une voûte en maçonnerie légère. En sorte que le Pontsemblait n’être que la continuation d’un des couloirs de la prison.Sur le côté qui était tourné vers la mer, on avait aménagé unesorte de fenêtre garnie de barreaux. Devant cette fenêtre, onpermettait au condamné de s’arrêter un instant, afin qu’au momentde mourir, il pût emplir ses yeux d’une dernière vision deVenise.
Lorsqu’on eut monté un étage, le prêtre dit :
« Mon fils, vous allez entendre la sainte messe etcommunier… »
Roland frémit. Pour communier, il faudrait qu’on lui retirât levoile noir. Et alors on le reconnaîtrait !
L’huissier qui marchait en tête se retourna :
« Vénérable père, dit-il, si nous ne hâtons pas le pas,l’exécution sera impossible ; la cérémonie de la chapelleempêchera la cérémonie de la place Saint-Marc. »
Comme pour lui donner raison, un violent coup de tonnerre vintrépercuter ses échos puissants le long des corridors.
Le prêtre pâlit.
« Marchons donc ! dit-il ; je remplacerai lamesse par une prière et la communion par un Deprofundis ! »
Le bourreau approuva de la tête ; le cortège se remit enmarche ; Roland respira : cette fois, il était sûr demourir !
Arrivé en haut des escaliers, le cortège s’avança sur le Pontdes Soupirs et, selon l’usage, on montra au condamné la fenêtregrillée, pour qu’il s’y arrêtât un instant. À ce moment, un largeéclair déchira l’obscurité du pont : Roland fut enveloppéd’une violente lumière, et une voix, dominant les grondements dutonnerre, s’écria :
« Cet homme n’est pas le banditScalabrino !… »
Une imprécation de désespoir éclata sur les lèvres de Roland,lui-même déchira l’étoffe légère ; il apparut étincelant,formidable, baigné de lumière.
L’imprévu de cette scène tragique, l’éblouissement livide deséclairs, les détonations répétées du tonnerre glacèrent de terreurles gardes, leurs chefs, et jusqu’au bourreau.
Qui était cet homme si hâve et si terrible ?…
Nul ne le reconnaissait !
De cette seconde de suprême répit, Roland profita pour, d’unbond, renverser les gardes qu’il avait sur sa gauche et s’acculercontre la paroi de la voûte, près de la fenêtre…
Mourir… Oui, il mourrait !… Mais ce ne serait pas surl’échafaud !… Ce serait dans une bataille dernière, dans unelutte forcenée… Mais il ne redescendrait pas vivant dans satombe !
« Saisissez-le ! gronda la même voix que tout àl’heure. Saisissez-le sans le tuer ! »
Mais cette voix fut couverte par un effroyable coup de tonnerre.Le pont vacilla. La paroi de la voûte se lézarda. Une violenteodeur de soufre emplit la voûte, une fumée âcre déroula sesvolutes…
« Sauve qui peut ! hurlèrent des voix affolées tandisque retentissait le rire puissant du condamné. Sauve quipeut ! La foudre est sur le pont ! Le pont est enfeu ! »
À ce moment précis, un spectacle inouï acheva d’épouvantergardes, prêtre et bourreau !
Au bout du pont, à l’entrée des prisons, un homme apparut, uncolosse velu, avec les bras nus, la poitrine nue, le visage livide,les muscles saillants, comme prêts à crever la peau. Il étaitfantastique, fabuleux. Et c’était quelque chose d’énorme qu’ilportait sur sa tête, une pierre monstrueuse, une dalle géante…
Cet homme, cet être cyclopéen, poussa droit devant lui comme unetempête qui se fût mêlée à la tempête du ciel. Le bloc qu’ilportait sur la tête renversa sept, ou huit gardes, qui roulèrent,le front fendu. Et dans le boyau du pont fuligineux, dans letumulte des coups de tonnerre, dans l’épouvante des spectateurs, ilbondit, s’arrêta devant la fenêtre grillée… On vit un instant ladalle se balancer au bout de ses deux bras de titan, puis cettedalle lancée comme une catapulte vola, heurta formidablement lesbarreaux de la fenêtre, passa, tomba dans le canal avec cinq ou sixgrosses pierres arrachées, déchirées par le choc…
En même temps, Scalabrino saisit Roland, et par le trou béant,sauta dans le vide…
Des coups d’arquebuse retentirent… mais l’instant d’après, lesgardes massés dans le boyau du pont reculèrent, aveuglés, asphyxiéspar l’épaisse fumée… Le pont brûlait… le feu se communiquait aupalais ducal !
Roland se sentit d’abord entraîné au fond de l’eau et son piedtoucha le lit du canal. Il était dans cet état de surexcitationnerveuse où on accomplit des prodiges. Il se mit à nager entre deuxeaux, cherchant à gagner le plus possible à chaque brasse, ens’éloignant du Pont des Soupirs. Près d’une demi-minute s’écoulaainsi. À ce moment, Roland sentit qu’il lui fallait à tout prixrespirer. Alors, d’un vigoureux coup de talon, il remonta, etémergea entre deux gondoles serrées l’une contre l’autre. Cramponnéaux flancs de deux barques, Roland aspira avec volupté l’air purque balayaient des souffles d’ouragan, l’air de laliberté !…
À ce moment, près de sa tête, surgit de l’eau une autretête.
Scalabrino apparut, s’ébroua fortement. Ils ne se direntrien.
Bientôt Roland replongea, suivi de son compagnon.
Ils recommencèrent la même manœuvre, et lorsqu’ils revinrentrespirer, ils étaient à plus de cent brasses du pont. Autour d’eux,les quais étaient déserts. Maintenant une pluie de déluges’abattait sur Venise.
Deux fois encore, ils nagèrent entre deux eaux. À la dernièrefois qu’ils revinrent à la surface, ils avaient tourné l’angle ducanal, et le Pont des Soupirs, le palais ducal, les prisons avaientdisparu.
Scalabrino, cette fois, se hissa dans une barque amarrée à unpieu. Roland le rejoignit et s’étendit, pantelant, sous la tentedont son compagnon referma les rideaux de cuir. À l’arrière de labarque, Scalabrino trouva le large caban du gondolier et le jetasur ses épaules. Puis il détacha la gondole et, s’emparant de larame, il se mit à pousser activement l’embarcation.
Roland, étendu sous la tente, la face tournée vers le ciel enfeu, sous la pluie diluvienne qui semblait voguer dans les airs parlarges rafales, les yeux grands ouverts, regardait, écoutait,aspirait, pour ainsi dire, de la vie.
Et comme au moment de mourir, à cette minute, où il revenait àla vie, le même nom fut murmuré par ses lèvres, toutdoucement :
« Léonore ! »
Et déjà il bâtissait un plan. Il irait à l’île d’Olivolo, seferait reconnaître de Dandolo, puis il se montrerait à Léonore.Ensemble, ils partiraient de Venise, Il retrouverait sa mère, ilretrouverait son père, et soit à Milan, soit à Florence, ilrecommencerait pour lui et les siens une vie qu’il se sentaitcapable de leur faire assez belle pour que l’horrible aventure fûtà jamais oubliée.
Ses ennemis, il les ignorait. Il se croyait encore victime dequelque fausse dénonciation. Seulement, quand il évoquait lesupplice infligé à son père, toutes ces obscurités s’illuminaientd’un éclair pareil à ceux qui déchiraient le ciel, et à tout sonrêve d’amour se mêlait un seul projet de vengeance : avant dequitter Venise, il tuerait Foscari qui avait présidé au supplice duvieux Candiano.
« Monseigneur, dit tout à coup Scalabrino, nous sommesarrivés. »
Dix minutes plus tard, Scalabrino entrait dans une maisondélabrée, montait tout en haut par un escalier de bois très raideet toquait à une porte. Une jeune femme vint ouvrir.
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?murmura-t-elle.
– Juana ! dit Scalabrino. Je suis donc bienchangé ?… »
La femme le considéra un instant avec des yeux agrandis parl’effroi et la stupéfaction.
« Jésus, Marie ! fit-elle enfin. Est-il possible quece soit toi !…
– Entrons maintenant », fit Scalabrino.
Roland pénétra dans le logis. Tout y était pauvre, mais nondépourvu d’une certaine coquetterie. Juana était demeurée immobile,toute pâle, et sa main désignait sur une table un morceau deparchemin cloué sur une planchette.
Roland suivit la direction de la main, aperçut le parchemin ets’en approcha. Il entendit alors Juana qui bégayait :
« Je l’ai arraché hier à la porte basse de Notre-Dame de laSalute… »
Ce parchemin, c’était une des tablettes qui annonçaient aupeuple l’exécution publique du bandit Scalabrino.
Il était daté du 4 juillet de l’an 1515.
Cette date fulgura devant les yeux de Roland.
« Six ans !… »
Le premier moment fut un étonnement inexprimable chez Roland.Si, la veille, on lui eût brusquement demandé depuis combien detemps il était enfermé, il eût répondu :
« Deux ou trois ans, peut-être… »
Au-dessus de la table, il y avait un miroir.
Il se regarda et fut épouvanté de ne pas se reconnaître. Deuxplis verticaux très durs, très profonds barraient son front, seslèvres s’étaient comme pétrifiées ; ses traits devenus durss’étaient creusés.
Il détourna son regard qui, machinalement, retomba sur latablette.
– DANDOLO, Grand Inquisiteur d’État.
– FOSCARI, doge.
– ALTIERI, capitaine général.
Au-dessous des trois noms, l’évêque de Venise demandait aupeuple une prière pour l’âme du condamné.
Et ces dernières lignes étaient signées :
– BEMBO, par la grâce de Dieu évêque deVenise.
Roland, sans un mot, attira à lui une chaise. Il s’assit, plaçases deux coudes sur la table, mit sa tête dans ses deux mains.
Et alors, d’une voix étrange, il assembla ces quatre noms qui,sur la tablette du condamné, se détachaient en lettres defeu :
« Dandolo ! Foscari ! Altieri !Bembo !… »
Et il lui sembla que le nom du condamné, ce n’était pasScalabrino, mais Roland Candiano !…
Scalabrino, lui aussi, avait vu la tablette que lui montraitJuana. Mais il ne lui avait accordé qu’un coup d’œil indifférent.La première émotion passée, il saisit la jeune femme dans ses deuxbras, l’enleva et l’embrassa sur les joues en disant :
« Tu ne t’attendais pas à me voir ce matin, dis ?…
– Je priais ! répondit la pauvre Juana qui éclata enlarmes.
– Tu ne m’avais donc pas oublié, toi ?
– T’oublier ! N’est-ce pas toi qui as pris soin de monenfance ? Pour moi, tu fus toujours le bon frère…
– C’est vrai ! dit Scalabrino attendri.
– Mais, reprit-elle, ils t’ont donc fait grâce ?
– Grâce ! fit Scalabrino. C’est moi qui me suis faitgrâce !
– Que veux-tu dire ?
– Que je me suis évadé ; que si le bourreau ou lessbires des Dix apprenaient que je suis ici, dans une heure ma têteroulerait sur les dalles de la place Saint-Marc !
– Tu t’es évadé ! Le matin où tu allais être…Oh ! je tremble quand j’y songe !… Comment as-tu pu…
– Comment ? Je ne sais plus moi-même !…
– Et lui ? fit Juana à voix basse en désignantRoland.
– Lui ! murmura le colosse, dont les yeux sevoilèrent.
– Qui est-ce ?…
– Tais-toi… Laisse-le !… Viens, donne-moi àmanger… »
Le logis se composait de deux pièces. Celle dans laquelle setrouvait Roland servait de chambre à coucher. L’autre, plus petite,dans laquelle Juana entraîna Scalabrino, était une cuisine oùmangeait la jeune femme. Elle improvisa un repas sommaire queScalabrino dévora avec volupté.
Lorsque l’appétit du colosse fut à peu près satisfait, il se mità regarder Juana avec un certain étonnement.
« Te voilà belle, dit-il… et même, on dirait… plus coquetteque jadis… un ruban rouge dans tes cheveux ? un collier à toncou ? »
Juana baissa la tête. Scalabrino la considéra avecattention :
« Tu as un amoureux ?
– Non !…
– Alors ?… Voyons, dis-moi… »
Elle pâlit davantage encore et se mit à pleurer.
« Oh ! je comprends ! dit sourdement Scalabrino.Pauvre petite ! Pauvre Juana !… Tu as donc souffert de lamisère en mon absence, pour en être réduite à ce terriblemétier !…
– Ainsi, tu ne me méprises pas ? demanda la pauvrefille.
– Moi, te mépriser !… Eh ! que suis-je donc pouravoir le droit de mépriser quelqu’un !
– Tu es bon, frère, dit Juana essuyant ses yeux.
– Allons, console-toi. Je suis là, maintenant, et par laMadone tu redeviendras ce que tu étais…
– Tout mon mal, continua-t-elle, est venu du jour où lasainte qui partageait mon logis…
– De qui veux-tu parler ? fit-il, haletant.
– Souviens-toi. Celle que tu apportas ici par cette nuitd’émeute et de bataille… celle devant qui, pour la première fois,je te vis pleurer… C’était la femme du doge Candiano, la mère decet infortuné jeune homme arrêté au moment de ses fiançailles…
– Qu’est-elle devenue ?…
– Elle est morte.
– Morte ! » exclama Scalabrino en pâlissant.
À ce moment, la porte qui faisait communiquer les deux piècess’ouvrit, et Roland apparut. Il était livide. D’une voix douce etqui ne tremblait pas, il dit : « Raconte-moi comment mamère est morte…
– Votre mère ! exclama Juana. Vous êtes donc…
– Je suis Roland Candiano. Et puisque tu as vu mourir mamère, je désire que tu me dises comment elle est morte.
– D’où faut-il prendre les choses, monseigneur ?
– Du moment où Scalabrino sortit d’ici pour ne plusrevenir…
– Soit, donc, puisque vous le voulez… Donc,Mme Silvia attendit en vain le retour deScalabrino. Qu’était-il devenu ? J’appris un mois plus tardqu’il avait été arrêté. Je pleurai… Mais que pouvaient meslarmes ?
– Pauvre petite Juana ! dit le colosse.
– Mme Silvia, elle, ne pleura pas. Maiscette douleur muette me déchirait vraiment le cœur. Tous les jours,elle sortait de bonne heure et ne rentrait que le soir à la nuit.Je la suivais de loin, pour lui porter secours, car il m’avaitsemblé voir qu’on la regardait de travers. On eût dit qu’ellefaisait peur aux gens.
– Ainsi, demanda Roland, nul n’eut pitié de mamère ?
– Du moins, murmura-t-elle, ceux qui eurent pitié n’osèrentle montrer ! murmura Juana baissant la tête.
– Et que faisait-elle dehors ?…
– Elle rôda longtemps autour des palais qu’habitaient lesprincipaux chefs de l’État.
– Oh ! je comprends ! râla avec un sanglotintérieur Roland, elle demandait ma grâce !…
– Un jour, elle put approcher le seigneur Foscari, continuaJuana ; mais il la fit repousser par ses gardes. Un soir,comme je l’avais suivie de près, je vis un homme qui l’abordait etqui lui parla. Que lui dit-il ?… Je ne sais. Mais lorsqueMme Silvia eut regagné le logis, je vis qu’elleétait d’une pâleur de cire. Toute la nuit, malgré mes prières, elledemeura sur une chaise. Ce ne fut qu’à la pointe du jour qu’elle selaissa soulever dans mes bras. Je la couchai. Elle tourna la têtecontre la muraille. Je crus qu’elle allait s’endormir. Maislorsque, sur la pointe des pieds, je revenais la voir, jeremarquais que ses yeux étaient grands ouverts et qu’elle murmuraitconstamment ces mots : « Mort ! il estmort ! Tout est fini ! »
Roland essuya son front couvert de sueur et fit quelques pasdans la petite pièce.
« Et cet homme qui avait parlé à ma mère, leconnais-tu ?…
– Oui, monseigneur !
– Son nom ?
– Il s’appelait Bembo et est devenu évêque de Venise…
– Continue !
– C’est le plus triste qu’il me reste à vous raconter,monseigneur, dit alors Juana. Je parcourais les rues vendant desoranges et des citrons, ou des roses et des œillets, selon lessaisons. Lorsque j’eus Mme Silvia à la maison, jecherchai à augmenter ma vente. Mais loin d’augmenter, ellediminuait de jour en jour. Je ne pouvais deviner la cause de monmalheur, mais de plus en plus, les clients s’écartaient de moi, etles fleurs que j’achetais pour les revendre se fanaient dans monpanier. Enfin, un jour, j’eus l’explication que je cherchais envain. Une femme que je ne connaissais pas me dit, en regardantautour d’elle avec effroi, que tous ceux qui m’achetaient desfleurs étaient dénoncés… « Mais pourquoi ? balbutiai-je,interdite. – « Pourquoi, enfant ? Pourquoi recueilles-tuchez toi la mère du rebelle condamné par le puissantConseil… » Je demeurai étourdie, indignée.
– Et l’idée ne te vint pas de te séparer de cette vieillefemme qui causait ton malheur ?
– Non, monseigneur, répondit ingénument Juana. Je m’étaisattachée à Mme Silvia, et je l’aimais comme unemère.
– Que fis-tu donc ? » demanda Roland.
Juana baissa la tête et, de ses deux mains, couvrit son frontdevenu pourpre.
« Monseigneur, fit-elle à voix basse, ne me le demandezpas… Bientôt je manquai d’argent. Et pourtant, il fallait uncertain vin vieux pour la pauvre vieille qui m’avait appelé safille…
– Tu dis que ma mère t’appela sa fille ?
– Oui, monseigneur !… Mais peut-être n’étais-je pasdigne de ce beau titre… car je ne sus pas résister… Un soir, jevoyais bien que les forces de Mme Silvias’épuisaient… il eût fallu acheter un cordial… je me désespérais,et elle, cependant, me souriait. Alors, je perdis la tête… Jedescendis… il faisait nuit… un homme m’aborda… un jeune seigneur…Quand je remontai, j’avais le cordial, j’avais des vivres…Ah ! monseigneur, pardonnez-moi d’avoir employé de l’argentimpur à nourrir votre mère !… »
Roland fit un pas et se laissa tomber à deux genoux, et ilsaisit les mains de Juana sur lesquelles, pieusement, il déposa unbaiser, tandis que des sanglots lui secouaient les épaules.
« Que faites-vous, monseigneur ? s’écria Juana.
– Ce que je fais ! sanglota Roland. Je te révère et tebénis, et je te dis : « Juana, ma sœur, tu m’essacrée.
– Tonnerre de Dieu, j’étouffe ! » grondaScalabrino en ouvrant violemment la fenêtre.
Roland se releva, ses traits bouleverséss’immobilisèrent :
« Achève, mon enfant… dit-il.
– Je n’ai plus que peu de mots à vous dire, poursuivitJuana avec une sorte de timidité. Les forces de votre pauvre mèredéclinèrent rapidement… Je fis ce que je pus pour qu’elle n’eût pasà souffrir. Quand je n’avais plus d’argent, je savais maintenant oùen trouver… Un soir, c’était le 10 juin de l’an 1510, un an jourpour jour après votre arrestation, elle s’éteignit dans mes bras,en murmurant votre nom. Je mis un rameau de buis entre ses mainspâles, et je l’ensevelis dans un drap blanc. Et le lendemain, quandon l’eut enlevée, quand je me retrouvai toute seule en ce monde, jepleurai amèrement… C’est tout monseigneur !… »
Longtemps, Roland garda le silence.
Un dernier grondement de la tempête qui s’apaisait au-dehors lefit tressaillir, le réveilla de cette tragique rêverie.
« Juana, dit-il doucement, à partir de ce jour, tu n’esplus seule en ce monde. Tu as un frère. Va Juana, va, ma sœur… Vaaussi, Scalabrino… Laissez-moi seul… »
Juana et Scalabrino, ayant jeté sur Roland un regard où il yavait presque de l’effroi, obéirent…
Ce fut vers le soir seulement que Roland rejoignit Juana etScalabrino. Il prit alors sa part du repas que la jeune femmeprépara en toute hâte et s’ingénia à causer. Mais des événementsqui le touchaient directement il ne dit pas un mot.
La nuit vint. Onze heures sonnèrent à un clocher. Roland setourna vers Scalabrino :
« Je vais sortir, dit-il ; tu m’attendras ici.
– Je vous accompagne, monseigneur.
– Non pas. Il faut que je sois seul dans la visite que jevais faire.
– Pourtant, vous ne pouvez sortir ainsi, dit Juana. Vous neferiez pas cent pas sans être reconnu et suivi par quelqueespion. »
Roland prit place sur l’escabeau que lui approchait Juana. Enquelques coups de ciseaux, celle-ci eut fait tomber la barbe deRoland ; puis elle peigna soigneusement ses cheveux, qu’ilavait fins comme des cheveux de femme. En dix minutes, Roland setrouva transformé.
« Des habits, maintenant ! » fit Juana qui courutouvrir un grand coffre.
Bientôt, Roland eut revêtu le costume de marinier que luiprésenta Juana. Ainsi transformé, il était méconnaissable.
Alors, il sortit après avoir fait un geste affectueux àJuana.
Tout en marchant, Roland se posait ces questions :
« Comment et pourquoi Dandolo est-il devenu grandinquisiteur d’État ? Quand et pourquoi le père de Léonorea-t-il remplacé Foscari dans cette terrible fonction ? Etsurtout, puisque le père de Léonore est grand inquisiteur d’État,pourquoi n’a-t-il pas employé son pouvoir à madélivrance ? »
Et les sourdes angoisses qui lui étreignaient la gorges’évanouissaient devant cette solution à laquelle il seraccrochait.
« Léonore, d’un mot, va tout m’expliquer. »
Lorsqu’il eut enfin traversé un dernier pont et qu’il se trouvadans l’île d’Olivolo, son cœur se mit à battre plus fort. Ilcontinua à s’avancer. Il se trouva tout à coup en présence du murqui entourait le jardin Dandolo. Il vit la petite porte.
Deux secondes plus tard, il était dans le jardin.
Il s’arrêta pour respirer, pour refouler l’émotion des souvenirsréveillés en foule, et il regarda autour de lui.
Le jardin était désert. Il paraissait abandonné. Une herbeépaisse avait envahi les allées. Les massifs de fleursdisparaissaient sous l’invasion des arbustes sauvages.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? » bégayaRoland.
Il marcha droit à la maison, oubliant toutes précautions, etfrappa rudement.
« Qui va là ? demanda une voix.
– Quelqu’un qui apporte une nouvelle importante. »
La porte s’entrebâilla, maintenue par une chaîne. Une lumièreparut. Et dans le limbe de cette lumière, une tête que Rolandreconnut aussitôt. C’était un vieux serviteur de Dandolo.« Qui êtes-vous ? demanda-t-il. Comment êtes-vous entrédans le jardin à pareille heure ?
– Monsieur, dit Roland en joignant les mains, ne me chassezpas. Je suis un proscrit. Je suis entré, il est vrai, dans cejardin ; mais je ne pouvais faire autrement que j’ai fait sansrisquer d’être reconnu. N’aurez-vous pas pitié d’unproscrit ? »
Le serviteur regarda cet homme qui parlait ainsi d’une voix sidouce. Et il vit tant de souffrance sur son visage, une telleloyauté dans ses yeux, qu’il retira la chaîne et ouvrit.
Roland entra et regarda autour de lui avec émotion.
« Vous tremblez ! reprit le vieillard, et vous êtestout pâle. »
Roland remercia d’un signe de tête. Ses dents claquaient.
Il se trouvait dans la salle à manger de Dandolo.
Là, rien n’avait été changé, et il en reconnaissait les moindresdétails. Il revoyait des scènes de son passé. Il étouffait. Il sesentait mourir.
« Asseyez-vous, dit le vieux Philippe, et remettez-vous.Par la vraie croix, nul n’aura l’idée de venir vous chercher encette maison, je vous le jure. »
Roland s’assit.
Le serviteur lui versa un verre de vin qu’il avala d’untrait.
« Monsieur, je vous remercie de votre bon accueil. Je vaisvous dire la vérité. Proscrit, je suis rentré secrètement à Venisepour parler au grand inquisiteur ; on m’a dit que cette maisonétait la sienne, j’ai attendu la nuit et je suis entré…
– Mais vous vous êtes trompé ! s’écria leserviteur.
– Comment ! Cette maison ne serait-elle pas celle deDandolo ?…
– Si fait. Cette maison lui appartient. Mais il ne l’habiteplus. Et même il n’y vient jamais. Je suis seul ici. Quant auseigneur Dandolo, il habite son palais du Grand-Canal… »
Roland respira. Dandolo n’habitait plus l’île d’Olivolo. Touts’expliquait ! Il eut un cri de joie et reprit :
« Ah ! c’est donc cela que le jardin m’a paruabandonné !… Et depuis quand Dandolo habite-t-il son nouveaupalais ?
– Il y a eu deux ans à la Saint-Jean.
– Et… sans doute… sa famille habite avec lui…
– Sa famille ?… Quelle famille ?…
– On m’avait assuré… qu’il avait… une fille…
– Ah ! vous voulez parler de la signoraLéonore ?…
– Oui… elle est donc… morte ?…
– Morte ? s’écria le vieillard. À Dieu neplaise ! elle est pleine de vie et debeauté !… »
Roland se mordit les lèvres jusqu’au sang pour étouffer lerugissement de joie infinie qui montait du fond de son cœur.
À cet instant, le vieillard, d’une voix indifférente,ajouta :
« La signora Léonore, naturellement, habite le palais deson illustre époux… Holà ! holà ! qu’avez-vousdonc ?… »
Roland s’était relevé d’un bond. Livide, échevelé, flamboyant,il avait saisi le vieux serviteur par les deux épaules et lesecouait frénétiquement. Il rugissait :
« Tu dis que Léonore est mariée !…
– Oui !…
– Depuis quand ?
– Depuis deux ans !
– Le nom du mari ?
– Altieri !… »
Roland leva vers le ciel ses poings crispés et ses yeuxconvulsés. Puis, avec un long gémissement, il s’en alla comme unchêne foudroyé s’en va au gré du torrent qui l’emporte.
Pendant quelques minutes, le vieillard tremblant entendit cethorrible gémissement qui s’éloignait et finit par s’éteindre.
Que devint Roland dans le cours de cette nuit ?
Qui eût pu le dire ?
Il entra au matin dans le logis de Juana.
En le voyant, Scalabrino avait poussé un cri de joie.
Il avait passé la nuit dans une mortelle inquiétude.
Il avait mis d’ailleurs à profit une partie de la nuit.
Accablé de fatigue, il avait dormi trois heures sur une chaise,dans la cuisine, la tête sur la table, tandis que Juana luiraccommodait activement un costume. Puis il avait coupé sescheveux, taillé sa barbe, et enfin procédé à une toilette quil’avait entièrement transformé.
En entrant, Roland but coup sur coup deux verres d’eau.
Puis se tournant vers Scalabrino, il dit :
« N’est-ce pas aujourd’hui dimanche ?
– Oui, monseigneur.
– Ne serais-tu pas bien aise d’entendre la messe àSaint-Marc ? »
Scalabrino le regarda avec étonnement. Il ne connaissait pas cessentiments religieux à Roland, et pour son compte il ne croyait nià Dieu ni à diable. Et puis la question était bizarre.
Il se contenta donc d’un grognement qui pouvait à la rigueurpasser pour une approbation. Juana joignit les mains.
« Si on allait vous reconnaître ! fit-elle.
– On ne nous reconnaîtra pas », dit Roland avec unetelle assurance que la jeune femme, l’ayant regardé,murmura :
« En effet, c’est à peine si je le reconnaismoi-même ! Qu’a-t-il pu se passer cettenuit ?… »
« C’est donc entendu, acheva Roland, nous assisterons à lagrand-messe de midi. En attendant, viens avec moi. »
Ils sortirent tous deux…
Au moment de son arrestation, le soir des fiançailles, Rolandportait sur lui plusieurs bijoux de grand prix, selon la mode dutemps. D’abord, une chaîne d’or autour du cou. Puis une ceintureenrichie de pierreries. Puis une épée dont la poignée était garniede rubis et de diamants. Enfin une bague à l’un de ses doigts.
Chaîne, épée et ceinture avaient disparu, soit au moment del’arrestation, soit au moment de la lutte quand on l’avait poussévers les puits. Mais la bague était restée à son doigt.
Pendant les six ans qu’il avait passés au fond des puits, cettebague, cadeau de Léonore, lui avait été une sorte de féticheprotecteur, et bien souvent, à contempler le diamant, il s’étaitfiguré que Léonore le regardait.
Cette bague était l’unique richesse de Roland. Elle était,d’ailleurs, d’une grande valeur et portait un magnifiquesolitaire.
Roland, en sortant de la maison de Juana, se dirigea vers leRialto et entra sans hésiter dans la boutique d’un marchand chezqui, jadis, au temps de son adolescence un peu fiévreuse, il avaitfait maint achat. Le marchand le regarda. Roland supporta cetexamen sans sourciller ; il arracha de son doigt la bague deLéonore – presque la bague des fiançailles.
Le marchand la prit, en extirpa délicatement la pierre, la pesa,l’examina à la loupe, parut se consulter, fit la grimace, jouaenfin la comédie que jouent tous les marchands de toute éternité,et offrit deux cents écus d’or. Elle en valait cinq cents.
Roland, sans un mot, prit les deux cents écus d’or et les remità Scalabrino. Scalabrino demeura un instant étourdi. Quelque chosecomme une flamme d’orgueil parut dans ses yeux, puis ses yeux sereportèrent sur celui qu’il appelait son maître avec unereconnaissance profonde. Ainsi, on lui confiait une grosse somme, àlui aussi.… Ce simple geste de Roland fut peut-être dans l’âme deScalabrino plus considérable, ce fut une chose plus énorme que lagrâce du quai d’Olivolo et l’entretien dans le cachot à la minutede l’exécution.
Chez un fripier, Roland choisit deux costumes complets decavaliers étrangers.
« Nous allons donc voyager à cheval ? demandaScalabrino.
– Peut-être ! Emporte le paquet et viens me rejoindreau pied du Lion. »
Scalabrino s’éloigna rapidement. Roland gagna la placeSaint-Marc et s’arrêta au pied de la colonne qui portait le Lionallégorique aux ailes déployées. Là, il y avait un rassemblementassez considérable. Et ce rassemblement était occupé à lire et àcommenter une tablette qui dénonçait l’évasion du bandit Scalabrinoet, disait l’affiche, « d’un autre bandit plus dangereuxencore ».
Suivait un signalement détaillé des deux fugitifs et l’annonced’une récompense de cent écus à qui donnerait un indice. Rolands’approcha à son tour de la tablette, et la lut attentivement.
« Avec un pareil signalement, les deux bandits n’iront pasloin, lui dit un bourgeois.
– En effet, monsieur », répondit Roland.
Et il songeait :
« Pourquoi la tablette ne donne-t-elle pas monnom ? »
Quelques instants plus tard, il fut rejoint par Scalabrino. Ilsentrèrent tous deux dans la vaste église, et à travers la foule, sefrayèrent un chemin jusqu’à quelques pas du maître-autel.
L’office était commencé. Roland avait les yeux fixés surl’officiant. Celui-ci se retourna un instant vers la foule, lesbras ouverts, puis se dirigea vers l’Évangile, dont il se mit àtourner les pages.
Un imperceptible tressaillement avait agité Roland, et si maîtrede lui qu’il fût devenu depuis quelques heures, il dut se faireviolence pour étouffer le rugissement qui montait à sa gorge.
Car cet officiant, c’était Mgr Bembo, par la grâce de Dieuévêque de Venise.
Roland l’avait deviné dès qu’il l’avait aperçu. Maintenant, ilétait bien sûr que ce Bembo, évêque, était bien le Bembo ami de sonheureuse jeunesse – le Bembo qui avait glissé dans l’oreille de samère ces paroles mystérieuses qui l’avaient tuée !…
Alors, Roland saisit la main de Scalabrino.
« Regarde bien l’évêque ! »
Et quand ils furent dehors :
« Eh bien, Scalabrino, on dirait que la vue de l’évêque t’aaffecté ?…
– Oui, monseigneur ! fit l’hercule d’une voix sombre.C’est l’homme qui m’a payé pour me faire crier « Vive RolandCandiano » le soir de vos fiançailles ! C’est l’hommequi, au moment de l’émeute, m’a désigné votre mère àtuer !… »
Un livide sourire glissa sur les lèvres de Roland, quimurmura :
« Je ne m’étais pas trompé !… »
En rentrant au logis de Juana, Roland prit quelques heures desommeil. Sur le soir, il sortit en recommandant à Scalabrino de nepas s’inquiéter s’il ne rentrait pas de quelques jours.
En effet, il fut absent pendant huit jours.
Le soir du huitième, il reparut, et sans parler de ce qu’ilavait fait pendant ce temps, se contenta de dire à Juana :
« Nous allons partir ; dans trois ou quatre jours,Scalabrino viendra te chercher, Juana. Consentiras-tu à lesuivre ?
– Pour aller où, monseigneur ?
– Pour me rejoindre.
– Je serai prête, dit Juana.
– Bien. Voilà quelque argent pour subvenir à tes besoinspendant mon absence.
– Monseigneur…
– Ne t’ai-je pas dit, Juana, que je me chargeais de tonexistence ? »
Roland et Scalabrino revêtirent alors les costumes de cavaliersachetés chez le fripier du Rialto et, ayant fait leurs adieux à lajeune femme, s’éloignèrent.
Au quai Roland sauta dans une grande barque, et s’allongeantsous la tente, ferma les yeux, tandis que Scalabrino s’installait àl’avant. Le barcarol attendait et était prévenu ; sa gondoletraversa Venise de l’est à l’ouest. Une fois hors la ville, ilhissa une voile, et la barque se mit à glisser, légère et rapide,sur la grande lagune qui sépare Venise de la terre ferme.
Lorsqu’on aborda, il faisait nuit noire.
Roland marcha une partie de la nuit et parvint à la petite villede Mestre, qui était comme l’avant-garde de Venise en terre ferme.Il coucha dans une auberge, et au soleil levant, s’enquit à l’hôtede deux chevaux qu’il voulait acheter. L’hôte répondit :
« Il y a justement dans mon hôtellerie un seigneur quidésire vendre plusieurs chevaux dont il n’a plus que faire,puisqu’il va s’installer à Venise. »
Roland suivit l’aubergiste qui, le bonnet à la main, leconduisit à la plus belle chambre de son hôtellerie.
Au moment d’entrer, l’hôtelier se tourna vers Roland et luidit :
« Ne vous étonnez pas des façons de ce seigneur ; ilest très riche et aime peut-être un peu trop ses aises. »
Sur ce, le patron du Soleil d’Argent – tel était le nomde l’hôtellerie – frappa, et sur une réponse faite de l’intérieurpar une voix tonitruante, il entra, suivi de Roland.
« Illustre Seigneurie, dit-il en se courbant, voicijustement quelqu’un qui désire acheter des chevaux.
– Eh ! maraud ! répondit l’homme, ne pouvais-tut’adresser à l’un de mes secrétaires ?…
– J’ai cru bien faire, monseigneur, balbutia l’hôte.
– C’est bien, va-t-en. Monsieur, ajouta l’homme ens’adressant à Roland, tandis que l’hôtelier disparaissait, veuillezpardonner à ma juste colère… Car n’est-ce pas un crime de dérangerun homme tel que moi, à l’instant même où il va avoir untête-à-tête avec Bacchus et Vénus !… S’il vous plaît noustenir compagnie…
– Excusez-moi, monsieur, dit Roland, je suis assez pressé.Dites-moi simplement s’il vous convient de me vendre deux de voschevaux, et le prix que vous en désirez.
– Le prix ! le prix ! maugréa l’inconnu. C’est àvoir ! Car, malgré les apparences, je tire le diable par laqueue, moi ! »
Ce disant, il s’installa devant une table qui, malgré l’heurematinale, était déjà chargée de tous les éléments d’un plantureuxdéjeuner. Près de lui prirent place deux jeunes femmes qui avaienttoute l’apparence de courtisanes.
« Monsieur, reprit l’inconnu, tout compte fait, je vousvendrai mes deux meilleurs chevaux. Neptune et Pluton. Bref, jevais honorer de ma présence l’illustre Venise à qui cette dernièreillustration manquait. J’y suis appelé par mon digne ami Bembo etpar d’autres seigneuries notables, entre autres le grand, lemagnifique et sublime Foscari lui-même, qui n’est autre que le dogede Venise. »
Roland tressaillit. Mais il ne fit pas un geste. Le bavardinconnu, étonné de n’avoir pas produit plus d’effet, se renversadans son fauteuil et, décidé à écraser son interlocuteur, ilajouta :
« Monsieur, je m’aperçois que nous ne nous sommes pas ditqui nous sommes. Pour réparer cet oubli, je vous annoncerai doncque je m’appelle Pierre Arétin… »
L’homme attendit en dévisageant Roland.
« Monsieur, je suis un passant qui désire acheter deuxchevaux. Vous convient-il de me vendre les vôtres ?
– Je vous vends Neptune et Pluton. Mais c’est la premièrefois qu’il m’arrive de voir un mortel accueillir avec indifférencele nom à jamais fameux de Pierre Arétin !… Peut-être êtes-vousétranger ?
– Je le suis.
– Tout s’explique ! Mais ma renommée a franchi lesbornes de l’Italie. Il faut que vous veniez de bienloin ?…
– De très loin.
– S’il en est ainsi, votre ignorance est excusable. Maispuisque vous êtes pressé, je vous déclare que je vous céderaiNeptune et Pluton pour cinquante ducats. »
Roland tira les cinquante pièces d’or de sa bourse et les plaçasur la table devant celui qui s’était appelé Pierre Arétin.
Puis, ayant salué d’un léger signe de tête, il se retira. Commeil allait atteindre la porte, Roland se retourna à demi :
« Vous dites que vous êtes l’ami du doge Foscari ?dit-il.
– Certes ! Et des plus illustres seigneurs deVenise…
– L’évêque Bembo, par exemple ?
– Oui-da. Et si vous avez besoin d’une recommandation venezhardiment me trouver à Venise. Je serais content de vous êtreutile, car vous avez une façon de payer sans marchander qui m’afort touché. »
Cette fois, Roland disparut.
Un quart d’heure plus tard, Roland et Scalabrino prenaient laroute de Trévise. Il se trouva que Neptune et Pluton étaient, eneffet, deux bêtes solides. Vers deux heures de l’après-midi, ilsentraient dans Trévise où Scalabrino et les deux chevaux mangèrentde bon appétit et où Roland but un verre de vin.
Puis ils se remirent en route, vers le Nord. Comme le soleil secouchait à l’horizon, ils arrivèrent en vue d’un village.
« Reconnais-tu ce village ? demanda Roland.
– Oui, monseigneur ; j’y suis venu autrefois.
– Ah ! Et comment s’appelle-t-il ?
– Nervesa.
– Nervesa ! » exclama sourdement Roland.
Il arrêta net son cheval et ses yeux flamboyants se fixèrent surune agglomération de maisons basses, placées au pied d’un monticuleau bas duquel coulait l’eau rapide d’un fleuve. Scalabrino, étonné,respectait le silence de celui qu’il appelait son maître. Enfin,Roland mit pied à terre, et indiquant d’un geste à Scalabrino qu’ildevait l’attendre à cet endroit, s’avança à pied vers levillage.
Devant la première maison, assise sur un banc de pierre, unevieille femme filait sa quenouille. Roland la vit et se dirigeavers elle, puis, brusquement, s’arrêta et passa sa main sur sonfront.
« J’ai cherché ma mère… et ma mère est morte d’horreur…J’ai cherché ma fiancée, et ma fiancée s’était donnée au plus lâchede ceux qui m’avaient condamné… Que vais-je apprendre, maintenantque je cherche mon père ? »
À ce moment, un bruit confus de cris aigres, comme une clameurd’enfants qui jouent, se fit entendre. Des chiens aboyèrent. Rolandentendit des éclats de rire enfantins.
« Qu’est-ce que cela ? » gronda-t-il enfrissonnant.
Tout à coup, d’une ruelle latérale, à cinquante pas de lui,déboucha sur la grande route une bande joyeuse qui scandait unefaçon de ritournelle enfantine, parmi des cris et de grands riresclairs. La bande entourait quelque chose ou quelqu’un qui devaitmarcher lentement et que Roland ne distinguait pas bien. Le cœurdéfaillant, il s’avança à grands pas et Roland aperçut un vieillardà longue barbe blanche, mal vêtu, maigre, qui marchait courbé, surun bâton ; le vieillard venait de faire un geste de menace… oude supplication… de là, les cris plus joyeux et les rires plusféroces… Un enfant ramassa une pierre et la jeta au vieux qui, deses mains tremblantes, essuya son visage ensanglanté… Sa pierrejetée, l’enfant se sentit saisi, soulevé en l’air par deux mainsqui s’incrustaient dans ses bras. Une seconde Roland balançal’enfant au-dessus de sa tête comme pour le broyer contre le murd’une maison proche.
Comment ne tua-t-il pas le misérable gamin ?
Brusquement, il déposa sur le sol l’enfant blême de terreur, etlivide lui-même, il dit doucement :
« Va, mon enfant, dépêche-toi, sauve-toi, dans une secondeje ne serai plus maître de moi… Va… »
En deux secondes, il n’y eut plus sur la grande route que levieillard qui s’essuyait le visage, et Roland qui le regardaithaletant, éperdu.
À ce moment, un homme s’approcha de lui et lui dit :
« Est-ce que, par hasard, vous connaissez leFou ?
– Quel fou ? » rugit Roland, hagard.
L’homme, du doigt, lui montra le vieillard, le doge Candiano…son père ! Roland tomba évanoui dans la poussière de laroute.
*
* *
Lorsque Roland revint à lui, quelques minutes plus tard, il vitqu’on l’avait transporté dans une maison, et qu’il était assis dansun fauteuil. Devant lui, l’homme qui lui avait parlé sur la routele regardait avec étonnement.
« Monsieur, dit l’homme, je suis le magistrat de cevillage, et, voyant que vous vous intéressiez à l’aveugle, je l’aifait entrer chez moi…
– Monsieur, êtes-vous un homme ?… Avez-vous dans lecœur un peu de pitié ?… Si oui… laissez-moi seul avec…lui !… »
Le magistrat eut un geste vague, s’inclina, et sortit.
Roland, alors, fit un violent effort et s’avança vers levieillard.
« Mon père ! » appela-t-il à voix basse.
L’aveugle fit un mouvement comme pour mieux écouter, mais sonvisage demeura fermé.
« Mon père ! répéta Roland.
– Ces enfants, dit le vieillard, sont bien méchants. Je nepuis donc sortir respirer un peu sans risquer d’êtrefrappé ?…
– Mon père ! répéta Roland d’une voix brisée.
– Il n’y a plus de justice en ce monde, prononça levieillard.
– Il y a une justice, puisque je suis là !… Mon père…écoutez… votre fils… Roland ! Ce nom ne vous dit-ilrien ? Roland !
– Je n’ai pas de fils… Je n’ai jamais eud’enfants… »
Roland tomba à genoux.
« Mon père, ô mon père, vous ne reconnaissez pas mavoix !
– Votre voix ! Qui êtes-vous donc ?…
– Je suis ton fils… Roland… Écoute-moi, père, écoute mavoix…
– Je n’ai jamais eu de fils, dit le vieux Candiano.
– Vous êtes bon, monsieur… qui que vous soyez, je vousbénis… vous me caressez… vous essuyez mon visage… Jamais personnene m’a caressé… oui, vous devez être bon… »
Roland s’était relevé.
Il avait entouré de ses bras la tête blanche du vieillard, etmaintenant il lui parlait d’une voix douce et plaintive, il luiracontait ses longues tortures et la trahison de Léonore, illaissait déborder son cœur avec ses larmes, comme si son père l’eûtcompris, comme s’il en eût attendu une consolation.
Cette douleur parut se tarir presque soudainement.
Les traits de Roland se figèrent. Il redevint cette statue demarbre qui avait effrayé Juana et Scalabrino.
Alors, il alla ouvrir la porte par laquelle avait disparu lemagistrat, et il l’appela.
« Monsieur, dit-il, de cette voix rauque et brève qui étaitmaintenant sa voix ordinaire, monsieur, je vais emmener avec moi…ce… vieillard. Y voyez-vous un obstacle ?
– Aucun, répondit le magistrat après une légère hésitation.Mais, sans doute, vous avez le droit de faire ce que vous voulezfaire ?… Et vous pouvez m’en donner la preuve ?…
– Monsieur, je ne puis vous en donner aucune preuve, ditRoland avec une irritation contenue. Mais je vous affirme que j’aile droit de l’emmener, et cette affirmation vous suffira…
– Faites ce que vous voudrez ! s’écria le magistrat.Après tout, nous ne connaissons pas cet homme !
– Bien ! fit Roland. Maintenant, dites-moi comment avécu pendant six ans l’hôte qu’une catastrophe déposait à la portede votre village et confiait à votre humanité.
– De la charité publique », monsieur, répondit lemagistrat de ce ton de suffisance et de politesse féroce aveclequel tous les magistrats de la création ont toujours émis leursénormités.
Un rugissement souleva la poitrine de Roland.
Il alla à son père et lui prit la main.
« Voulez-vous venir avec moi ? demanda-t-il avec unetelle douceur que, pour la première fois, le magistrat s’avisa quecet inconnu avait dû beaucoup souffrir.
– Partons ! partons tout de suite… »
Roland passa son bras sous le bras du vieillard.
« Appuyez-vous, dit-il, je suis fort… »
Il sortit de la maison, doucement, au petit pas.
Devant la maison, une vingtaine de paysans et de commères, misen éveil par les récits des gamins, faisaient demi-cercle.
Roland apparut, soutenant l’aveugle… le Fou.
Il ne les vit pas, tout attentif à guider son père. Ilss’écartèrent en silence, et devinant que quelque chose de trèsgrand passait devant eux, ils demeurèrent sur place, étonnés etfrissonnants.
Lorsque Roland arriva à l’endroit où il avait laissé Scalabrino,il faisait nuit. Roland défit son manteau et en couvrit les épaulesde son père. Puis, non sans peine, il le hissa sur son cheval etl’assujettit sur la selle. Puis il dit :
« En route ! »
Alors Roland, à pied, la main sur la bride du cheval, penché enavant, s’enfonça dans la nuit et dans le vent.
*
* *
À Trévise, Roland dit quelques mots à Scalabrino qui s’éloignarapidement dans la direction de Mestre et de Venise. Quant à lui,il s’arrêta dans une auberge de modeste apparence, acheta desvêtements pour remplacer les haillons que portait son père,commanda un repas substantiel et servit lui-même le vieillard àtable. Après le repas, le vieux Candiano s’endormit de cet airheureux et confiant des enfants qui s’endorment sous la protectionde la mère éveillée. Roland le laissa dormir jusque dansl’après-midi ; puis, pour quelques pièces d’argent, acheta unepetite carriole à laquelle il attela son cheval. Dans le fond de lacarriole, il plaça la selle. Sur le banc, il fit asseoir son père,s’assit lui-même auprès de lui, et prit la route de Mestre. Il yarriva fort tard dans la nuit et descendit dans une pauvre auberge,située en face du Soleil d’Argent.
Trois jours s’écoulèrent. Pendant ces trois jours, Roland nequitta pas une minute le vieux Candiano.
Le soir du troisième jour, un homme et une femme arrivèrent dansl’auberge. C’étaient Scalabrino et Juana. Alors Roland sortit eterra par la ville. Dans un faubourg, presque au bout de la petitecité, il trouva une petite maison, entourée d’un jardin, qui étaità louer.
Il fit aussitôt marché et paya six mois d’avance. Puis il allachercher son père et Juana et les conduisit dans la maison qu’ilvenait de louer. Scalabrino, lui, était resté à l’auberge.
« Juana, dit Roland, reconnais-tu cethomme ? »
Juana secoua la tête.
« C’est mon père, dit simplement Roland.
– Monseigneur Candiano, doge de Venise !murmura-t-elle.
– Non, Juana ! Candiano l’aveugle ! Candiano lefou ! Candiano le proscrit ! Candiano le père de Rolandle bandit, qui vient de s’évader des puits de Venise. Juana, je teconfie mon père. Cet homme à qui on a crevé les yeux devant moi,qui a vécu six ans de mendicité, dont le désespoir a tué la raison,cet homme c’est mon père… et je te le confie… à toi, Juana, parceque tu es le seul être en ce monde à qui je voudrais confier cetrésor qui porte en lui tout mon amour et toute ma haine. Mecomprends-tu, Juana ?
– Par la mémoire sacrée de celle qui m’appela sa fille, àchaque instant de jour et de nuit, je veillerai sur lui, et moivivante, il ne lui arrivera plus de pleurer, sinon dejoie ! »
Cette dernière nuit, Roland la passa près de son père.
Au point du jour, il sortit de la chambre de son père, fit sesadieux à Juana, rentra à l’auberge, se jeta sur un lit et dormittrois heures d’un sommeil pesant. Puis il monta à cheval avecScalabrino et reprit la route de Trévise.
Comme à son premier passage, il traversa Trévise et marcha dansla direction de la Piave. Seulement, au moment où le village deNervesa fut en vue, il se jeta à gauche sur un chemin de traverse,s’enfonça dans une forêt de pins et commença à monter les flancs dela montagne.
« Reconnais-tu cette route ? demanda Roland, au momentoù il sortait de la forêt.
– Oui, monseigneur, j’y suis venu jadis.
– Où conduit-elle ?…
– Aux gorges de la Piave, monseigneur. »
Roland mit pied à terre et invita Scalabrino à en faire autant.Les deux chevaux furent attachés au tronc d’un pin. Alors, Rolands’assit sur le revers du sentier. Scalabrino regardait autour delui, prêtait l’oreille, donnait des signes manifestes d’uneinquiétude grandissante. Enfin, il n’y put tenir ets’écria :
« Tenez, maître, si vous m’en croyez, rebroussonschemin.
– Et pourquoi donc ? J’ai envie de voir les gorges dela Piave.
– Les gorges de la Piave ! fit Scalabrino entressaillant.
– Mais oui, j’en ai fort entendu parler ; et l’autrejour, même, le seigneur à qui j’ai acheté ces deux chevaux medisait qu’il les voulait visiter. On dit que le site est d’unebeauté grandiose.
– Je ne sais pas si les gorges sont belles, mais toujoursest-il qu’elles sont dangereuses.
– Raconte-moi donc ce que j’ai à craindre… Tu m’as l’air detrès bien connaître ce pays, et je m’en rapporte à toi du soin dem’instruire…
– Monseigneur, ce que vous devez redouter, ce sont mesanciens amis, dit Scalabrino à voix basse.
– Oui, tu étais un bandit… Pourquoi baisses-tu latête ? Le métier que tu faisais était tout aussi honorable quecelui de doge ou de grand inquisiteur. Crois-moi, Scalabrino, cen’est pas dans les gorges de la Piave qu’on trouve les plusredoutables bandits. Continue ton récit, dit-il doucement.
– Je vous disais, monseigneur, reprit l’ancien bandit, quej’étais le chef d’une bande qui opérait dans ce vaste triangle dontla base va de Trévise à Padoue, et dont le sommet est à Venise.C’est là, dans les gorges de cette montagne, que nous avions établinotre quartier général…
– Ah ! çà, mais tu étais un véritable chefd’armée.
– Comme vous dites, monseigneur ; c’était unevéritable armée qui comprenait près de mille hommes. Moi, jen’étais que chef de bande, c’est-à-dire que je commandais à unecinquantaine d’hommes.
– Il y avait donc un chef général pour guider toutes lesbandes pareilles à la tienne ?
– Non, monseigneur ; mais nous nous prêtionsmutuellement aide et assistance. Nous partagions les prises ;les marins qui nous transportaient, soit, à l’aller, soit auretour, avaient leur part. Bref, nous vivions en bonneintelligence.
– Et ta bande se cachait dans les gorges de laPiave ?
– Elle ne s’y cachait pas, monseigneur. Nous y avions notreantre de rendez-vous, voilà tout. À part cela, chacun vivait danssa ville. À Venise, nous étions une quinzaine.
– Eh bien, mais dans tout cela, je ne vois pas ce que jepuis avoir à redouter, moi, en visitant les gorges…
– Je vous dirai donc qu’il y avait dans ma bande un hommeque nous appelions Sandrigo, parce qu’il était né dans le villagequi porte ce nom. Il était brave, audacieux et presque aussi fortque moi. Nous vivions en bons termes, bien que parfois il mesemblât deviner en lui une sorte d’impatience de ne pas être lechef. Or, un jour, il m’arriva une chose extraordinaire. Cesévénements remontent à treize ans à peu près, c’est-à-dire qu’ilsse passèrent environ sept ans avant le jour où je fus arrêté… Unmatin, j’attendais le retour d’une expédition que j’avais confiée àce Sandrigo, lorsque tout à coup je le vis revenir avec ses hommes.Au milieu d’eux marchait une femme d’une extrême jeunesse et d’uneéclatante beauté. J’avoue que je fus ébloui, moi qui ne m’étaisjamais bien préoccupé de la beauté des femmes. Elle ne semblaitnullement intimidée et prenait son aventure en riant. Nousemmenâmes dans une de nos grottes la femme et ses deux domestiquesplus morts que vifs. Arrivée là, elle demanda à parler au chef.
« – C’est moi, madame, lui dis-je. Ne craignezrien.
« – Je n’ai pas peur, dit-elle en me regardant.
« Et son regard étrangement hardi me bouleversa. Ellecontinua :
« – Je vous donnerai tout ce que j’ai de précieux surmoi à condition que vous me laissiez dès aujourd’hui poursuivre monchemin ; car je suis pressée d’arriver à Rome.
« – Tout de suite, si vous le désirez !m’écriai-je.
« – Non ; je suis fatiguée et désire me reposerune heure.
« Cette femme me causait un trouble extraordinaire. Etj’eusse voulu la laisser venir sans rien lui prendre. Maisd’elle-même et tout en riant, elle défit ses bracelets, son collieret les jeta à mes pieds.
« Je me reculai et je dis à Sandrigo :
« – À toi, ami. Moi je ne toucherai pas à cesbijoux.
« Mais Sandrigo lui-même secoua la tête. D’un signe ilmontra les bijoux à nos hommes qui se jetèrent sur eux pour se lespartager. Alors Sandrigo fit un pas et dit :
« – Je ne veux pas des bijoux, mais je veux lafemme !
« – Sandrigo, cela ne sera pas. Tu connais noslois.
« – Pour aujourd’hui, s’écria violemment Sandrigo, jene connais de loi que celle de ma passion.
« Un flot de sang me monta au visage, et je tirai monpoignard.
« – Je vois bien qu’il faut que j’appartienne à l’unde vous aujourd’hui !… Eh bien, j’accepte !… Seulement,je mets une condition à ma bonne volonté.
« – Nous l’acceptons d’avance ! s’écrièrent noscompagnons.
« – Eh bien, je prétends choisir moi-même mon amant.Acceptez-vous ?
« – Oui, oui !…
« Sandrigo fit signe qu’il acceptait aussi. L’inconnue fit,des yeux, le tour des hommes qui l’entouraient. Ces beaux yeuxs’arrêtèrent un instant sur Sandrigo, et je sentis que jepâlissais. Mais elle passa !… Elle vint enfin à moi, me pritla main et dit :
« – Voici celui que je veux… » Ah !monseigneur, poursuivit Scalabrino, cette minute-là contint une desplus fortes émotions de ma vie. Sandrigo avait poussé un cri derage et s’était élancé au-dehors. Quant à moi, haletant, éperdu dece bonheur imprévu qui me tombait du ciel, je saisis dans mes brasla magnifique créature et je l’emportai en courant au fond d’unegrotte. L’heure qui suivit, monseigneur, je m’en souviendrais dessiècles, si je vivais des siècles. Elle partit.
– Tu ne l’as jamais revue ?
– Un soir, pendant une seconde, à Venise, il me sembla lareconnaître… Mais non !… Ce ne pouvait être elle…
– Cette femme que tu as cru reconnaître, c’était donc…
– La courtisane qui m’avait payé pour vousenlever !…
– C’est bien, fit Roland pensif. Continue.
– C’est tout, monseigneur. Je voulais en venir à vous direque ce Sandrigo, de ce jour-là, me voua une haine sourde. Maisdepuis mon arrestation, Sandrigo est sans doute devenu le chef. Or,si nous tombons entre ses mains, s’il voit que je vous suis dévoué,il fera retomber sur vous la vieille haine encore inassouvie. Ceque Sandrigo n’osa tenter alors, il l’accomplira aujourd’hui…
– Et ce Sandrigo était-il à Venise… le soir… del’émeute ?
– Oui, monseigneur. Et maintenant que j’y pense… J’ai que…oh ! le misérable !… J’ai, monseigneur, qu’au moment oùje fus arrêté, il me sembla voir Sandrigo parmi lessbires !
– Et quel fut son rôle dans la comédie organisée par… monami… mon excellent ami Bembo ?…
– Eh bien, le soir où Bembo vint me trouver, ce futSandrigo qui le conduisit à moi… Ah ! je commence à voir clairdans toute cette sombre histoire !… Je devine ce que je nevois pas !… Il me semble voir le misérable Sandrigo complotantavec Bembo. Ils échangeaient nos deux vies, monseigneur !Sandrigo vous vendait à Bembo, et troc pour troc, Bembo me vendaità Sandrigo !…
– Eh bien, Scalabrino, me conseilles-tu encore dereculer ?
– Non, monseigneur. Marchons et puissions-nous rencontrerSandrigo dans les gorges de la Piave !… »
À ce moment, un cri lointain se fit entendre.
Roland et son compagnon prêtèrent l’oreille.
« C’est du côté de la Grotte Noire, dit Scalabrino.
– Allons à la Grotte Noire !
– Et les chevaux ?
– Nous les retrouverons ici », dit Roland.
Scalabrino s’élança, suivi de Roland. Ils escaladèrent parmi desrochers superposés, un sentier qui grimpait à travers des touffesde lentisques et d’arbousiers sauvages.
Au bout de cinq minutes de marche précipitée, Scalabrinos’arrêta, et faisant signe à Roland de garder le silence, écartadoucement un rideau d’arbustes, et d’un geste montra la scèneétrange qui se déroulait dans ce désert.
D’un coup d’œil Roland embrassa cette scène. À sa gauche, encontrebas, il entrevit l’ouverture sombre d’une caverne qui devaitêtre sans doute la Grotte Noire. À sa droite, les rochersfinissaient brusquement sur une ligne au-delà de laquelle ildevinait un grand trou béant – quelque gouffre au fond duquel ilentendait mugir le fleuve. Entre la grotte et l’abîme, c’était unesorte de plate-forme qui n’avait pas plus d’une trentaine de toisesen largeur.
À l’entrée de la grotte, un homme était attaché au tronc d’unpin sauvage poussé dans une fente de rocher. Devant lui, un autrehomme était assis et paraissait continuer un interrogatoire déjàcommencé. Derrière cet interrogateur, une douzaine de gaillardssolides, armés jusqu’aux dents.
En apercevant l’homme attaché, Roland avait tressailli.
Et en apercevant l’homme qui interrogeait, Scalabrino avaitserré ses poings formidables. Le premier avait reconnu le bavardqui, à Mestre, lui avait vendu deux chevaux. Le second avaitreconnu son ennemi Sandrigo.
« Voyons, seigneur, disait Sandrigo, la vie d’un homme telque vous vaut bien trois mille écus, que diable !
– Seigneur bandit, où voulez-vous que je prenne ces troismille écus ?… Je suis perdu !
– Seigneur poète, reprit le bandit en ricanant, dans lagrotte il y a une table ; sur cette table, de l’encre, dupapier, des plumes. Vous allez écrire – en prose ou en vers, àvotre choix. »
Un éclat de rire général accueillit ce trait d’esprit.
« Silence ! fit Sandrigo, vous écrivez. Un descavaliers que voici porte votre lettre. Il faut deux jours pouraller à Venise, autant pour en revenir ; cela fait quatre.Soyons bon prince et mettons-en quatre pour donner à vos amis letemps de faire la somme. Cela fait huit jours. Il est maintenant 9heures du soir, et nous sommes à jeudi. Si jeudi à 9 heures dusoir, les 3 000 écus ne sont pas ici, j’aurai le regret devous poignarder moi-même. »
Au même instant, les ronces qui formaient une barrière autour dela plate-forme s’écartèrent et Roland apparut.
D’un bond, il se trouva en présence de Sandrigo. En même temps,Scalabrino s’était jeté au-devant des bandits ets’écriait :
« On s’amuse donc sans moi, par ici !… Il paraît qu’onne m’attendait plus !
« Scalabrino ! Scalabrino ! » vociférèrentles bandits.
Sandrigo, à l’aspect de Roland, avait bondi et se trouvaitdebout, le poignard à la main. Au nom de Scalabrino joyeusementcrié par ses compagnons, il se retourna et voulut s’élancer sur lecolosse. Il n’en eut pas le temps. Il s’arrêta avec un hurlement dedouleur : Roland venait de se jeter sur lui, et lui broyaitles deux poignets dans ses mains de fer. Sandrigo laissa échapperson poignard, se tordit un instant et tomba à genoux. Les banditsqui, d’abord, avaient poussé un cri de joie en reconnaissantScalabrino, firent un mouvement pour entourer Roland.
« Laissez faire ! » rugit Scalabrino.
Les bandits reculèrent, domptés.
Pierre Arétin, toujours attaché, les bandits tenus en respectpar Scalabrino, regardaient avec effarement ce nouveau venu, cetinconnu si fort aux pieds duquel se tordait Sandrigo.
Et lorsque enfin il saisit Sandrigo par le cou, lorsqu’il letraîna jusqu’au bord du précipice, lorsqu’il le tint suspendu aubout de son bras au-dessus de l’abîme, un murmure d’admirationstupéfiée indiqua que les bandits étaient domptés.
Scalabrino les connaissait ; il cessa dès lors de s’occuperd’eux. Sandrigo suspendu au-dessus du précipice cria :grâce !
Roland le ramena, le déposa à terre et lui dit :
« Délie le prisonnier ! »
Sandrigo jeta autour de lui un regard sanglant. Un instant, ilessaya de tenir tête à Roland et le fixa, les yeux dans les yeux…Puis, dompté encore, vaincu, il délia le prisonnier qui seprécipita vers son sauveur. Roland l’arrêta d’un geste.
« Monsieur, dit-il, nous avons à causer. Veuillez entrerdans cette grotte, s’il vous plaît, et m’y attendre quelquesminutes. »
Roland se tourna vers les bandits :
« Vous avez vu ce que je puis faire. Quels sont ceux devous qui me veulent pour chef ?…
– Tous ! Tous !
– Quels sont ceux de vous qui en ont assez de l’existenceprécaire et misérable que vous menez ? Quels sont ceux qui,avec moi, veulent accomplir de grandes choses ?
– Tous ! Tous !
– C’est bien. Je vous donne rendez-vous ici à minuit.Dispersez-vous. Amenez ceux de vos compagnons qui sont absents.Dites-leur qu’un homme est venu qui veut les mener à la conquêtedes grandes richesses, et faire un grand seigneur de chacun despauvres hères que vous êtes. Allez, et soyez ici àminuit. »
Les bandits, enthousiasmés, poussèrent un vivat, puis sedispersèrent dans la montagne.
Sandrigo avait voulu s’éloigner aussi.
Mais sur un signe de Roland, Scalabrino lui mit la main àl’épaule et lui dit :
« Reste. Le maître veut te parler. »
À ce mot de maître, Sandrigo releva la tête ; puis, sedégageant brusquement, il se rua vers le précipice dans lequel ildisparut.
Scalabrino, d’abord stupéfait, se pencha et vit son ennemi qui,avec une audace et une agilité extraordinaires, descendait dansl’abîme en s’accrochant aux aspérités et aux touffesd’arbustes.
« Oh ! avoir une bonne arquebuse dans lesmains ! » murmura Scalabrino.
Un éclat de rire monta jusqu’à lui, et la silhouette confuse deSandrigo s’évanouit.
« Voilà qui ne me dit rien de bon », ditScalabrino.
Roland semblait n’avoir pas vu ce qui venait de se passer. Latête penchée, les bras croisés, il méditait. Bientôt il se repritet pénétra dans la grotte où Scalabrino alluma une torche.
Le prisonnier, en apercevant Roland, poussa un cri desurprise :
« Mais je ne me trompe pas ! C’est bien vous, seigneurétranger, que j’ai vu il y a quelques jours à Mestre, et à qui jevendis mes deux meilleurs chevaux ? »
Roland fit un signe de tête affirmatif.
« Ah ! reprit l’Arétin, funeste idée que j’ai eue devisiter les gorges de la Piave ! Mon bagage est pillé, messecrétaires se sont enfuis, et moi-même j’ai failli périr…Heureusement, vous êtes intervenu, pareil aux paladins dejadis…
– Ainsi, dit Roland, vous pensez que je vais vousrelâcher ?
– Ne serait-ce pas là votre intention ? Que mevoulez-vous donc ?
– Je veux, dit Roland en appuyant sur les mots, vousproposer un traité d’alliance. »
Le prisonnier releva vivement la tête. Rolandpoursuivit :
« Je crois deviner en vous quelque chose, de mieux et deplus terrible que votre aspect premier ne laisse supposer. Mesuis-je trompé ? Sur ce front bas et têtu, sur ces sourcilsmobiles, sur cette mâchoire de carnassier, sur cette tête de loupenfin, je lis les formidables appétits de jouissances qui sedéchaînent en vous. Maître Pierre Arétin, si vous êtes seulement unpoète ou un faiseur de vers – à votre choix – si vous êtes l’hommeque vous dites, partez, vous êtes libre. Mais si vous êtes celuique je crois deviner, si vous êtes vraiment le loup qui se rue surle monde, restez, nous causerons. Maintenant, Pierre Arétin,répondez : partez-vous ? Restez-vous ? »
Pierre Arétin répondit :
« Je reste. »
Dans la Grotte Noire, aux sombres lueurs de la torche qu’avaitallumée Scalabrino, la silhouette de Pierre Arétin se détachait envigueur. Sa physionomie était celle d’un audacieux aventurier quis’est rendu compte une fois pour toutes que le monde appartient àceux qui savent jouer des coudes.
Roland l’examinait avec une attention profonde.
« Monsieur, dit Pierre Arétin abandonnant ce langagemaniéré qu’il affectait d’habitude, je vous estime pour avoircompris qu’il y a en moi autre chose qu’un faiseur de vers. À montour, je vous dirai que, dès notre première entrevue à Mestre,votre aspect m’avait inquiété. Vous portez en vous quelque chose deformidable que je ne connais pas. Mais vous m’inspirez uneconfiance illimitée. Je vais vous dire ce que je suis et ce que jeveux être… Ce que je suis ? Un homme sans nom, puisque jeporte le nom de la petite cité où je suis né ; sans fortune,puisque je n’ai pas un écu vaillant ; je n’ai pas depère ; ma mère est morte à l’hôpital ; quant à moi, j’aiexercé divers métiers, notamment celui de domestique ; oui,moi, j’ai sur mon dos la brûlure de la livrée. Voilà qui je suis.Voici maintenant ce que je veux être. Je me sens dévoré d’appétitsénormes. Une vaste intelligence bouillonne sous mon front. Et jeveux ma place au soleil. Je veux être fort, je veux être riche. Lesgrands ! Je me hausserai à leur taille. Je veux faire tremblerles princes et les rois. Et pour mener à bien ce plan gigantesque,je n’ai qu’une arme faible et dérisoire en d’autres mains,puissante et mortelle dans les miennes – la voici : »
En disant ces mots, Pierre Arétin saisit une plume sur la table.Il la serrait dans son poing.
« Avec ceci, reprit-il, j’ai déjà brisé bien des orgueilset fait ployer bien des puissances. Je tue avec le ridicule, commed’autres tuent avec la dague. Je trempe cette plume dans l’encrier,et ce n’est pas l’encre qu’elle va distiller, c’est du poison.L’injure imprimée, la calomnie qui parcourt le monde, voilà,monsieur, de redoutables auxiliaires, voilà des forces auxquellesnul ne résiste ! Je n’ai pas de haine contre les hommes. Maisj’ai pour moi-même un immense amour. Je veux le bonheur de cet êtrespécial qui est moi. Je n’admire nul au monde que moi-même.Lorsqu’un homme me frappe, je me demande si je puis le faire servirà mon bonheur, et si cela est, je deviens son ami. Lorsqu’un hommem’accable de sa bonté, je me demande s’il peut un jour nuire à monbonheur, et si cela est, je deviens son ennemi. Voilà ce que jesuis, monsieur. Et vous ? »
Roland ne répondit pas tout de suite. Il demanda :
« Pourquoi mettez-vous ainsi votre âme à nu devant unétranger ? C’est une faute, cela, dans votre plan. »
L’Arétin sourit.
« Monsieur, dit-il, je suis extrêmement paresseux. Letravail est une déchéance, monsieur ; avoir le droit de nerien faire, c’est une gloire. Et c’est pourquoi les hommesénergiques, forts et subtils font travailler les faibles. Mais siparesseux que je sois, j’ai dû me créer des outils perfectionnéspour édifier ma fortune. J’ai donc dû travailler. Je l’ai fait avecacharnement, avec rage, pendant dix ans. Maintenant mes deux outils– car je n’en ai que deux – sont prêts. Le premier, c’est lascience du verbe, la connaissance des paroles qui caressent et desparoles qui empoisonnent. La deuxième c’est la science du visagehumain, la connaissance de l’âme de ceux à qui je parle ; lepremier, c’est donc l’écriture, et le deuxième, la lecture… dans celivre qui s’appelle une physionomie.
– Et ma physionomie vous indique que vous pouvez avoirconfiance en moi ?
– Oui, monsieur. Votre visage porte le stigmate indélébiled’une loyauté absolue…
– Le stigmate ?…
– Oui ! Car je considère la loyauté comme unefaiblesse, une tare, une plaie. Vous voyez à quel point j’aiconfiance en vous, puisque je vous suppose capable de ne pas memépriser après de telles paroles.
– Maître Arétin, dit alors Roland, vous avez bien desqualités pour réaliser le plan que vous vous êtes tracé. Mais moiqui suis physionomiste à mes heures, je vais vous donner confiancepour confiance, et vous dire que parmi tant de qualités qui vousétaient nécessaires, il vous en manque une qui estindispensable…
– Laquelle, monsieur ? fit Arétin avec étonnement.
– Le courage.
– Le courage !… s’écria Pierre Arétin enpâlissant.
– Oui… Vous êtes lâche. Et cela peut contrarier vosdesseins.
– Ah ! monsieur, vous êtes grand et vous êtesterrible. Vous venez, du premier coup, de toucher le fond de monâme, et vous m’en voyez confondu… Oui, je suis lâche ; oui,j’ai peur. J’ai tout fait, tout entrepris pour me guérir de cettemaladie. »
Roland le toucha à l’épaule, et lui dit doucement :
« Croyez-vous que je sois brave, moi ?…
– Oui… d’une bravoure étrange. Tenez, vous avez le couraged’un homme qui considérerait la mort comme un bienfait…
– Donc, dit-il, vous savez que je suis brave. Eh bien,dites-moi, n’avez-vous jamais conçu cette pensée que vous pourriezauprès de votre lâcheté, placer une bravoureprotectrice ?…
– Que voulez-vous dire ?… Je n’ose vouscomprendre…
– Ceci : Vous allez aller à Venise. Selon ce quej’entrevois de vous et ce que vous m’avez confié, vous ne tarderezpas à vous attirer des haines formidables. Alors, où sera cebonheur matériel après lequel vous courez ? À quoi bon tenterd’être heureux, puisque vous aurez trop peur pour jouir du bonheurpéniblement conquis ?
– Par les saints, monsieur, vous m’épouvantez !
– Mais si quelqu’un, près de vous, veille nuit et jour survotre vie ! Si ce quelqu’un se charge de frapper ceux quidoivent vous frapper, si dans l’orbite de votre existence évoluaitun autre vous-même, un deuxième Arétin qui se chargerait d’êtrebrave, fort et vigilant à votre place !…
– Ah ! s’écria l’Arétin dont les yeux étincelèrent.Quel rêve magnifique vous me faites entrevoir. Ah ! si celaétait !…
– Eh bien, c’est cela que je vous offre !
– Prenez garde de me laisser trop espérer ! s’écriaPierre Arétin.
– Puisque vous avez étudié l’art de lire sur lesphysionomies, lisez sur la mienne que je ne parle jamaisinutilement.
– Oui ! oui ! Vous êtes grand, je m’abandonne àvous…
– Donc, à partir de ce moment, cessez de redouter quoi quece soit au monde. Allez à Venise. Accomplissez-y votre destinée, etne craignez plus : je veillerai sur vous et votre maison.
– Mais que me demandez-vous, à moi, en échange ? Rienau monde ne saurait payer une telle protection. Je puis récompenserle roi de France par un sonnet ; je puis offrir à l’empereurune ballade. Mais vous, vous, monsieur : Vous que je sens, queje devine plus grand que l’empereur et le roi, que vousoffrirai-je ?…
– Pour me payer de la protection que je vous accorde, jevous demande de devenir l’ami intime de quatre hommes… mais,entendez-moi bien, leur ami indispensable, l’ami de leur cœur, deleurs pensées, l’ami de tous les instants, celui à qui on doittout, devant qui on rit et on pleure.
– J’accepte ! répondit l’Arétin. Maintenant, le nom deces quatre amis ?
– Le Grand Inquisiteur Dandolo, dit Roland qui devintlivide en prononçant ce nom. L’évêque Bembo. Le capitaine généralAltieri. Le doge de Venise, Foscari. »
Nous revenons maintenant à Venise, et nous reprenons le fil desévénements à cette nuit où se déchaînait le grand orage.
Dans le palais Dandolo, cette nuit-là, tout semblait dormir.Cependant un homme veillait encore vers quatre heures du matin.
C’était le Grand Inquisiteur. Il avait fort vieilli.
« Hurle, tempête ! murmurait Dandolo, lorsqu’un coupplus violent semblait ébranler les assises de la maison. Siffle,vente, foudroie !… Tu n’arriveras pas à étouffer ce qui hurleen moi ! Encore une nuit ! Une nuit d’insomnie ajoutée àtant d’autres ! Je vais, je marche, je tâche à ne pas entendrece qui est en moi, et je n’y parviens pas, puisque les gémissementsque j’entends ne sont même pas couverts par la voix du tonnerre…Oh ! ces gémissements !… Ils viennent de là-bas, du fondde la sinistre prison où se désespère l’infortuné… Six ans !Six ans que ce malheureux expie le crime d’avoir été aimé par lafille d’un ambitieux… ma fille !… »
Il jeta des yeux hagards autour de lui.
Des bruits se faisaient entendre. Les domestiques de la maisonreprenaient leurs occupations : il faisait jour.
Alors, il revint à la salle d’honneur, alla soulever les rideauxde l’une des fenêtres et regarda au dehors.
Au loin, sur la droite, une lueur rouge fusait dans le cielnoir. Les yeux de Dandolo s’attachèrent sur cette lueur sinistre.Soudain il devint blême.
« Oh ! bégaya-t-il, ce n’est pas possible !… Jedeviens fou !… »
Le spectacle qui le frappait devait être terrible, car iltremblait et se soutenait à la lourde étoffe du rideau.
Là, dans le grand canal, deux têtes venaient d’émerger à lasurface des flots !… Deux hommes se montraient ! Ces deuxhommes se hissaient dans une gondole… Et la gondole, vigoureusementpoussée par l’un d’eux, s’enfuyait dans la tempête !
Dandolo jeta un cri d’épouvante, murmura un nom et tomba à larenverse, évanoui.
*
* *
Lorsqu’il revint à lui, Dandolo se vit entouré de quelques-unsde ses serviteurs qui l’avaient porté sur un lit.
« Ne vous inquiétez pas, dit-il. C’est un simple vertige.Qu’on me laisse seul. »
Les domestiques se hâtèrent d’obéir. Dandolo s’assit à unetable, mit sa tête dans ses deux mains et murmura :
« Que dois-je faire ?… à lui !… Que va-t-ilfaire !… »
Dandolo avait reconnu Roland.
S’il ne l’arrêtait pas, il se sentait perdu…
Un serviteur qui entra soudain l’arracha à cette angoisse.
« Monseigneur, dit cet homme, Son Excellence le capitainegénéral Altieri est là qui demande à être introduit. »
Dandolo fit un geste. Quelques instants plus tard, Altieri étaitdevant lui.
« Je viens vous apprendre une nouvelle importante, ditAltieri. La voici : Roland Candiano vient des’évader. »
Dandolo mit toute sa science à feindre une violentesurprise.
« Évadé ! Vous êtes fou ! On ne s’évade pas desprisons de Venise.
– Cela est pourtant ! fit Altieri de cette voix sombrequi lui était habituelle. On devait ce matin exécuter le banditScalabrino. Ils se sont évadés ensemble. On a constaté que RolandCandiano avait creusé une mine allant de son cachot à celui deScalabrino. Ils se sont concertés sans doute ; en arrivant surle Pont des Soupirs, le chef des gardes s’est aperçu que l’hommeque l’on conduisait à l’échafaud n’était pas Scalabrino. En effet,c’était Roland ! Ce qui s’est passé alors est effrayant.Scalabrino est apparu soudain portant sur la tête une dalle quedeux hommes ordinaires eussent eu de la peine à soulever. Aveccette dalle, profitant de la stupeur des gardes et de la terreurque leur causait la foudre tombée sur le pont, il a défoncé lafenêtre du dernier soupir. Roland est libre !… Qu’allez-vousfaire ? »
Dandolo tressaillit violemment.
Encore cette question qui se posait devant lui !…
Un homme était là qui la lui posait ouvertement. Quelhomme ?… Altieri !… Le mari de Léonore !… Le maîtrede sa fille… de la fiancée de Roland Candiano !…
« La nouvelle est si stupéfiante que, venant d’un autre quevous, elle me semblerait absurde.
– Oui, fit Altieri d’une voix sombre. Il y a quelque chosed’absurde dans tout cela. Cela m’apprendra à jouer la générosité.Il fallait, pendant que nous tenions Roland Candiano… »
Un geste violent acheva la pensée d’Altieri.
« Enfin ! reprit-il. Le mal est fait. Il s’agit de leréparer. Et cela vous regarde. Faites fouiller Venise. Qu’on fermele Lido. Qu’on surveille toute embarcation qui s’éloignera. Enfinprenez les mesures nécessaires. Car, ajouta-t-il, si je ne metrompe, c’est un duel à mort qui commence entre nous et RolandCandiano. Agissez, monsieur le Grand Inquisiteur, et agissezvite ! »
Sur ces mots, Altieri se leva, demeura quelques instants plongédans ses réflexions, puis, il prit congé de Dandolo.
Celui-ci passa une heure à refréner les sentiments quisoulevaient sa pensée comme la tempête du dehors soulevait lesvagues. Puis, étant arrivé à se composer un visage et un maintien,il passa dans son cabinet de travail et ordonna qu’on envoyâtchercher le chef de là police.
« Il est là », lui dit son secrétaire.
Le chef de la police fut introduit.
« Monsieur, lui dit le Grand Inquisiteur, vous savez ce quise passe ?
– Oui, monseigneur, deux prisonniers se sont évadés.
– Racontez-moi la chose en détail. »
Et tandis que le policier faisait un récit de l’évasion, leGrand Inquisiteur songeait :
« Il faut que ce soit moi qui le fasse arrêter !…Oh ! ces deux têtes que j’ai vues émergeant de l’eau ! Letemps s’écoule… Qui sait s’ils ne sont pas hors deVenise !… »
Le silence qui régnait autour de lui l’étonna soudain.
« Monseigneur veut-il me donner carte blanche ? dittout à coup le policier.
– Oui, à condition toutefois que vous me fassiez prévenird’heure en heure de ce qui se passera. Les faits sontgraves. »
Le chef de la police s’élança, persuadé qu’il tenait safortune.
Les trois journées qui s’écoulèrent furent terribles pourDandolo. Presque à chaque heure, il recevait la visite d’un agent,d’un sbire qui venait lui apporter un rapport soit écrit soit oral.À chaque visite, Dandolo sentait une sueur froide perler à sonfront.
Dans ces trois jours, un travail énorme se fit en lui. L’idéed’arrêter Roland lui devint insupportable, à tel point qu’il l’eûtconduit lui-même hors de Venise, s’il eût su où le trouver.
Cependant, les policiers fouillaient la ville sans trouver tracedes fugitifs. L’avis général était qu’ils s’étaient noyés et queleurs cadavres avaient été poussés jusque dans le port où sansdoute ils avaient été dévorés.
Au bout de quelques jours, cette croyance était partagée parAltieri lui-même.
Une nuit, le Grand Inquisiteur veillait comme cela lui arrivaitsi souvent depuis quelques années. Chose étrange : la mortprobable de Roland avait ramené un peu de calme dans cette âmefaible. Ce que redoutait le Grand Inquisiteur, c’était lasouffrance de Roland enfermé au fond des puits. Rolandmort ne souffrait plus. Dandolo cherchait en lui-même desarrangements avec sa conscience. En somme, il n’avait rien fait,lui. Il avait laissé faire. Et même, au moment de l’évasion, ils’était déchargé sur le chef de police du soin de faire lesrecherches.
Cette nuit-là, son valet de chambre lui annonça la visite d’unagent. Il donna tranquillement l’ordre de le faire entrer.
Le sbire s’inclina et dit :
« Monseigneur, je tiens Scalabrino et Roland Candiano.
– Raconte ! dit-il d’une voix rauque.
– Voilà, monseigneur. Seulement, avant de parler, je désirevous adresser humblement une requête. C’est de supplier VotreExcellence de vouloir bien se souvenir que, seul, j’ai trouvé ceque la police de Venise cherche en vain.
– Je m’en souviendrai ! dit Dandolo avec un accent quieût dû épouvanter le sbire et qui le combla de joie.
– C’est bien simple, monseigneur. Je me suis souvenu tout àcoup que Scalabrino fréquentait jadis une jeune fille, une nomméeJuana. Dans la soirée, je me suis donc transporté dans la maisonqu’habite cette fille. Je me suis introduit dans la pièce voisine.J’ai fait un trou à la cloison. J’ai écouté et j’ai vu.
– Et… l’autre ? bégaya le Grand Inquisiteur.
– Absent, monseigneur ! Mais d’après la conversationque j’ai surprise, il ne doit pas tarder à revenir. Dès lors,l’opération est facile ; nous nous emparons de Scalabrino etde la fille. Nous nous installons dans le logis. Et lorsque RolandCandiano se présente, nous lui mettons la main au collet.
– Très simple, en effet ! fit Dandolomachinalement.
– N’est-ce pas, monseigneur ? fit le sbire en seredressant. Mais si simple que soit ce plan, il fallait le trouver…Et c’est moi !
– Je ne l’oublie pas ! fit Dandolo. J’espère que tu asprévenu ton chef, et que la maison est cernée ?
– Monseigneur, un pauvre homme comme moi a trop rarementl’occasion de faire fortune en rendant à l’État un service signalépour que j’aie pu consentir à révéler mon secret. Si j’en avaisparlé au chef, le chef m’eût poignardé, jeté aux poissons, et c’estlui qui, en ce moment, serait ici.
– Ainsi, tu n’as ni prévenu ton chef ?… Ni aucun detes camarades ? Tu es donc seul à savoir la chose ?
– Seul… avec vous, monseigneur !
– Viens me montrer la maison.
– À vos ordres, monseigneur », dit le policier.
Dandolo s’enveloppa d’un manteau et, suivi du sbire, sortit deson palais.
Il entra dans l’une de ses gondoles et dit aupolicier :
« Rame ! »
Avec la hâte d’un homme qui court à la fortune, le policier semit à pousser la gondole.
« Tu iras jusqu’au Lido, fit tout à coup Dandolo.
– Mais, monseigneur, ce n’est pas par là !
– N’importe. Va. J’ai quelque chose à y voir. »
Le barcarol improvisé obéit. Dandolo s’était assis à l’arrière,près du policier qui manœuvrait sa rame avec l’adresse d’un hommebon à tout faire. Le Grand Inquisiteur méditait.
« Nous voici au port, monseigneur, fit le policier.
– Va plus loin ! » dit Dandolo.
La gondole se fraya un passage parmi les tartanes, les bricks etles vaisseaux d’État, et s’éloigna vers le centre de ce lacresserré qu’est le port du Lido. Bientôt, elle fut hors de vue detous les navires du quai.
« Arrête », dit alors Dandolo.
Le policier suspendit sa rame.
« Assieds-toi là près de moi. Écoute, fit le GrandInquisiteur, tu es bien sûr que tu es seul à savoir où se trouveRoland Candiano ?
– Tout à fait sûr, monseigneur !
– C’est parfait. Écoute-moi bien, maintenant. Si je tedemandais d’oublier ce que tu as vu !…
– Que voulez-vous dire, monseigneur ?
– Je te demande d’oublier que tu as vu Scalabrino, que tuconnais la maison où Roland Candiano doit revenir !
– Quelle sera ma récompense, monseigneur ?
– Cette question-là, au moins est raisonnable. Voici :tu quitteras Venise. Tu iras à Rome où j’ai de grandes influences.Tu retrouveras là-bas un emploi supérieur à celui que tu occupaisici, et pour te dédommager de ton départ, tu recevras cinquanteécus en t’embarquant demain matin. »
Tandis que Dandolo parlait, le sbire préparait un coup demaître.
« Monseigneur, dit-il brusquement, je ne veux quitterVenise à aucun prix. D’autre part, ce que vous me demandez estgrave, et je désire réfléchir.
– Jusqu’à quand ? demanda Dandolo.
– Jusqu’à demain ; est-ce trop d’un jour pourréfléchir d’un acte qui, si je ne me trompe, peut avoir d’immensesconséquences ?… »
Dandolo sourit et dit :
« Non seulement ce n’est pas trop, mais ce n’est pas assez.Réfléchis donc toute l’éternité, misérable ! »
En même temps, le Grand Inquisiteur, d’un geste foudroyant,enfonça dans la poitrine du sbire un poignard qu’il tenait sous sonmanteau. Le sbire s’affaissa, sans un cri. Alors, Dandolo soulevale corps, et, doucement le laissa glisser dans l’eau.
Puis il prit la rame et se mit à pousser sa gondole.
Lorsqu’il entra dans son palais et qu’il se fut jeté sur sonlit, le Grand Inquisiteur murmura :
« Maintenant, j’ai payé ma dette à Roland Candiano.Maintenant peut-être pourrai-je dormir enfin !… »
Le palais Altieri était situé à deux cents pas du palaisDandolo, sur le même alignement. Notons, en passant, qu’entre cesdeux maisons seigneuriales, et sur l’autre bord, s’élevait lamaison plus seigneuriale encore et plus somptueuse qu’habitait lacourtisane Imperia.
Altieri, le matin où il était venu voir Dandolo pour luiannoncer la fuite de Roland, n’avait donc eu que quelques pas àfaire pour regagner son palais. Bien que l’heure fût matinale, ilse fit annoncer chez Léonore qui vivait enfermée dans une aile dupalais, s’occupant uniquement de l’administration intérieure.
L’évasion de Roland le bouleversait et faisait bourdonner en luides sentiments que l’accoutumance avait fini par assouplir.
Léonore reçut aussitôt son mari, comme toutes les fois qu’il seprésentait. Dans tous ses actes extérieurs, elle s’était imposé dese montrer toujours épouse fidèle et soumise. Lorsque le capitainegénéral entra, il la vit qui présidait au rangement d’une grandearmoire à linge. Deux servantes dépliaient les piles d’étoffe,qu’elle examinait attentivement. Altieri considéra quelquesinstants ce tableau domestique et poussa un soupir. Puis, d’unsigne, il montra les deux servantes qu’elle renvoya aussitôt.
Alors il dit brusquement :
« Votre père m’a donné une ménagère accomplie, alors quej’espérais qu’il me donnait une femme. Léonore, écoutez-moi.
– Qu’avez-vous à me reprocher ? Venise ignore notresituation…
– C’est juste. De quoi me plaindrais-je, puisque le maldont je souffre est ignoré !
– J’assiste à toutes les fêtes que vous donnez ; j’aisoin de votre intérieur ; je me montre en public auprès devous assez souvent pour qu’on ne devine rien de nos conventionsintimes. Lorsque je vous ai épousé, la veille de notre mariage,loyalement, je vous ai dit que je ne serais jamais votre femme quede nom. Je vous ai demandé si, dans ces conditions, vous consentiezà ne pas persécuter mon père. Vous avez accepté. Que voulez-vousaujourd’hui ?
– Je veux que vous soyez ma femme ! dit-ilsourdement.
– Allons donc, monsieur ! Vous savez de quoi estcapable une Dandolo. Jadis, une aïeule sauva la république enpoignardant le capitaine d’armes qui marchait sur le palais desdoges. Ce qu’une Dandolo a fait pour la liberté de tous, je puis lefaire pour ma liberté à moi.
– Ce qui veut dire que si j’avais recours à la violence,vous me tueriez ?
– Sans hésiter.
– Et si je m’attaquais à votre père ?
– Je laisserais faire. J’ai fait à mon père le derniersacrifice. Brisez sa situation, si vous voulez : mon pèren’est plus mon père du jour où il a voulu mon mariage avecvous.
– Voilà la deuxième fois, Léonore, que je vous demande dedevenir ma femme. Aujourd’hui, un événement considérable m’a poussévers vous.
– Un événement ? demanda-t-elle en tressaillant.
– Un événement qui vous intéresse quelque peu, je suppose.Je vais vous apprendre une chose qui, peut-être, changera un jourvotre conduite. Car si je comprends jusqu’à un certain point qu’unefemme demeure fidèle à un vivant…
– Eh bien ? balbutia-t-elle voyant qu’Altieris’arrêtait.
– Eh bien, nous venons de recevoir la nouvelle que RolandCandiano est mort… »
Léonore demeura debout, toute raidie. À peine pâlit-elle. Rolandl’avait abandonnée. Roland mourait ; le deuil demeurait lemême dans son âme.
Quant à Altieri, il se retira en murmurant :
« Je n’ai menti qu’à moitié. De deux choses l’une : ouRoland s’est noyé, ou il est vivant. Dans le premier cas, manouvelle est vraie. Dans le deuxième cas, je me charge de la rendrevraie. Ce n’est qu’une question d’heures… »
Demeurée seule, Léonore tomba sur ses genoux, et longuement ellepleura, comme elle n’avait pas pleuré depuis six ans.
Deux mois se sont écoulés depuis ces événements. Noustransportons maintenant le lecteur dans le palais de Pierre Arétin.Comme ceux de Dandolo, d’Altieri et d’Imperia, ce palais setrouvait sur le Grand Canal. Bien qu’il ne fût à Venise que depuisune vingtaine de jours, l’Arétin y était déjà célèbre.
Un soir deux hommes débarquèrent en face de la tenture de soierayée rouge et bleu qui entretenait la fraîcheur dans le vestibule.Ces deux hommes montèrent le vaste escalier de marbre quiconduisait à l’antichambre. Celui des deux qui paraissait le plusjeune marchait en avant. Il était vêtu modestement et portait lecostume florentin. Il avait les cheveux blonds. Son compagnon eûtparu d’une stature de colosse, s’il n’eût marché courbé. Il étaittout gris.
Le Florentin paraissait âgé d’une trentaine d’années.
Il entra dans l’antichambre où attendaient de nombreuxvisiteurs. Là, il attendit patiemment son tour d’audience.
Enfin, un domestique le fit entrer, ainsi que son compagnon,dans une pièce où deux femmes habillées avec une élégance impudiquejouaient de la guitare. Là, nouvelle station.
Parfois, une porte au fond s’ouvrait, et on entendait des éclatsde voix. Cette porte fut franchie par le jeune Florentin.
L’homme aux cheveux gris demeura sur place.
Dans la salle nouvelle où on l’introduisit, l’inconnu se trouvaen présence de plusieurs hommes et de trois ou quatre femmes. Lesfemmes versaient à boire aux hommes.
« Que voulez-vous ? dit d’une voix forte l’un deshommes qui était à demi couché sur un vaste canapé.
– Je désire voir le célèbre poète qui habite ce palais.
– Eh bien, mon ami, parlez ! Vous êtes devantl’Arétin ! Que désirez-vous ?
– J’arrive de Florence tout exprès pour vous présenter letribut de mon admiration.
– Chiara ! Margherita ! s’écria l’Arétin,qu’attendez-vous, coquines, pour offrir un siège à ce jeune hommeet lui verser à boire. Attendez, drôlesses, je vais vous apprendreà mériter le nom d’Aretines que je vous ai donné,c’est-à-dire de déesses de l’hospitalité gracieuse etpoétique… »
En parlant ainsi, Pierre Arétin fixait la bourse que leFlorentin portait attachée à sa ceinture. Et cette bourse lui ayantparu d’une amplitude convenable, cria :
« Tête et ventre, mon gentilhomme ! Vous me plaisez,et veux incontinent vous gratifier d’un sonnet de ma façon…
– Maître, répondit alors le Florentin, je vais d’abord vousapprendre deux choses : la première, c’est que je n’ai passoif ; la deuxième, c’est que je ne suis pointgentilhomme…
– Qu’êtes-vous donc, alors ?
– Je suis poète, ou, du moins, je tâche à l’être.
– Bah ! la plume vaut l’épée… Au surplus, à quoipuis-je vous être utile ?
– Je suis venu à Venise dans l’espoir de devenir votresecrétaire.
– Oh ! oh ! s’écria Pierre Arétin, voilà bien del’ambition, monsieur ! Qu’avez-vous écrit ? Avez-vousfait vos preuves ?…
– Je puis les faire devant vous en improvisant uneballade. »
Ayant dit, le Florentin parut attendre avec modestie la décisiondu poète. L’Arétin considéra l’étranger de la tête aux pieds, puisse tournant vers ses invités que cette scène semblait amuserfort :
« Si Leurs Seigneuries n’y voient pas d’inconvénient…
– Nos Seigneuries seront enchantées, dit un homme que leFlorentin n’avait pas aperçu, au fond de la pièce.
– Du moment que tu le désires, mon cher Bembo ! ditl’Arétin. Mais que diraient tes fidèles s’ils te voyaient ici,occupé de sonnets et de ballades qui n’ont rien de commun avec lesSaints Évangiles !… Commencez, jeune homme.
– Le sujet de ma ballade se passe non loin de Trévise, dansles gorges de la Piave. En voici le titre : Le poète et lebandit. »
L’Arétin s’était levé.
« Monsieur, dit-il, excusez-moi. J’avais oublié unrendez-vous important. Si vous voulez revenir demain, j’écouteraivotre ballade avec un vif plaisir. À demain donc, àdemain… »
Il ouvrit une porte et glissa ce mot dans l’oreille duFlorentin :
« Attendez-moi ici… »
Puis, revenant à ses invités :
« Au diable les rendez-vous ! Je suis excédé, maparole ! Depuis huit jours, je n’ai pas encore eu le temps decomposer un sonnet que me demande le duc de Ferrare, et un conteque je veux envoyer à Sa Majesté l’empereur Charles.
– Te voilà bien à plaindre, mon cher Pierre, dit l’hommequi était assis au fond.
– Eh ! il faut que je gagne ma vie ! Ce n’est pascomme toi que ta prébende de nouveau cardinal suffirait à fairevivre largement.
– Cardinal par la grâce de l’Arétin ! dit Bembo.
– Il est vrai que j’ai quelque influence auprès duSaint-Père », dit l’Arétin.
Les invités de l’Arétin, cependant, avaient pris congé.
Bembo à son tour se retira. Alors, Pierre Arétin se dirigearapidement vers la porte par où il avait fait passer leFlorentin.
« Venez, lui dit-il en l’entraînant sur le fond du palaisjusqu’à une pièce exiguë et très simplement meublée. Ici,ajouta-t-il alors, je ne crains pas les oreilles indiscrètes etvous pouvez parler. »
Le Florentin, d’un geste, se débarrassa de la chevelure blondeet la mâle figure de Roland apparut à l’Arétin.
« Vous ! s’écria celui-ci.
– Moi, qui joue mon rôle comme j’espère que vous jouerez levôtre. Et pour commencer…
– Parlez, maître ! dit l’Arétin, à qui ce mot vintsans effort.
– Eh bien, tout d’abord, il faut que je sois votresecrétaire pour quelque temps. Ensuite, je veux venir avec vous àla fête à laquelle vous devez assister après-demain.
– Chez la courtisane Imperia ?
– Oui. À propos, comment vit cette femme ? Il mesemble avoir entendu dire qu’elle a un enfant. Est-ceexact ?
– C’est exact, Imperia a une fille, Bianca, qui a douze ouquatorze ans.
– Bien. Vous vous arrangerez au cours de cette fête pourque je puisse voir la jeune Bianca et pour que la courtisaneImperia ait confiance en votre secrétaire.
– Est-ce tout, maître ?
– Tout pour le moment. J’oubliais. L’homme qui m’accompagneet qui est resté dans une de vos antichambres devient votredomestique. Il vous accompagnera également au palaisd’Imperia. »
L’Arétin, tout pâle, reconduisit Roland jusqu’à une portedérobée qui s’ouvrait sur le derrière du palais. Le faux Florentins’éloigna rapidement. Alors, Pierre Arétin revint lentement vers lapièce où attendait l’homme aux cheveux gris. Il aperçut le colossequi attendait paisiblement sur une banquette.
« C’est vous, mon ami, qui désirez entrer à monservice ? lui demanda-t-il.
– Oui, et même le plus tôt possible.
– À l’instant même, si vous le désirez.
– En ce cas, faites-moi faire une livrée. Il faut que jel’aie, au plus tard, après-demain. Ah ! autre chose… Je désirene pas coucher avec les autres domestiques.
– Vous aurez votre chambre.
– Il sera bon qu’elle donne sur le Grand Canal.
– Venez, je vais vous la montrer et vous me direz si sasituation vous convient. »
Quelques instants plus tard, Scalabrino, que l’Arétin nereconnut pas, était installé dans une chambre sur le canal.
Le lendemain, l’Arétin présentait à ses deux secrétaires unnouveau compagnon qui, désormais, dit-il, ferait partie de sonexistence : c’était un secrétaire qu’il affirma lui avoir étéadressé par son grand ami Jean de Médicis.
Le surlendemain, vers neuf heures du soir, l’Arétin montait dansla belle gondole à tente pourpre qui stationnait devant son palais.Il emmenait avec lui son nouveau secrétaire et trois domestiquesvêtus d’une éclatante livrée parmi lesquels se trouvait le colosseaux cheveux gris et au dos voûté.
La gondole glissa le long du Grand Canal. Dix minutes plus tard,elle s’arrêtait en face du somptueux palais d’Imperia.
En passant derrière l’Arétin, Scalabrino fit à un curieux unsigne imperceptible auquel il fut répondu par un signe pareil.
L’Arétin monta les degrés du palais, et entra dans la grandesalle où circulait une foule élégante.
Imperia, magnifique statue, accueillait ses invités par unsourire et une parole de bienvenue. Elle était radieuse. La superbecourtisane était là dans son élément.
À son entrée, l’Arétin avait marché droit à Imperia, Rolandfaisant signe à Scalabrino de le suivre, s’était perdu vers le fondde la salle.
Pierre Arétin et Imperia se voyaient pour la première fois.
Ces deux êtres échangèrent un sourire qui était un poème.
Tout de suite, ils se comprirent merveilleusement.
L’Arétin s’assit près d’Imperia, et la conversation devint untournoi de phrases alambiquées.
« Et qui vous a attiré à Venise ?
– D’abord le désir de vous voir, madame, ensuite une lettrede mon ami Bembo.
– Ah ! fit-elle, vous connaissez le nouveaucardinal ?
– C’est moi-même qui lui ai apporté sa nomination, madame.Mais vous-même, le connaissez-vous donc ?
– C’est un de mes amis », dit Imperia avec uneexpression de haine et presque de terreur.
Et comme si la pensée qui traversait à ce moment son esprit eneût emmené une autre, elle fit signe à un valet.
« Allez me chercher dame Maria », dit-elle.
Puis reprenant :
« Votre intention est donc de vous installer àVenise ? On parle d’un beau palais que vous avez loué etmeublé magnifiquement.
– Magnificence qui ne vaudra jamais la vôtre, madame, bienque Titien lui-même ait présidé à sa décoration. C’est vrai, jem’installe à Venise, et pour longtemps, j’espère.
– On y est en sûreté, fit tout à coup Imperia. C’est unesorte de forteresse d’où on peut impunément braver les plusforts…
– Vous lisez admirablement dans la pensée des gens, ditl’Arétin à voix basse ; et si vous voulez, à nous deux, nousdominerons Venise… et nous y serons inexpugnables.
– J’accepte l’alliance. Mais, dites-moi, quel est cet hommequi marchait près de vous lorsque vous êtes entré ?
– Vous voulez parler de mon secrétaire Paolo ?
– Ah ! c’est votre secrétaire », fit Imperiapensive.
À ce moment, une femme d’âge s’arrêta devant elle etdit :
« Vous m’avez fait demander, madame ?
– Oui, Maria… Que fait Bianca ?…
– Mlle Bianca dort comme un ange, bien quedans le commencement de la soirée, elle ait paru un peuindisposée.
– Indisposée ! s’écria Imperia et vous ne me l’avezpas dit…
– Je n’ai pas osé, madame… à cause de la fête…
– Et que m’importe la fête ! Je suis sûre que Biancaest souffrante encore ; voyons, parlez…
– Madame, il est vrai que la signorina souffre un peu… maisce n’est rien…
– Excusez-moi, dit Imperia à l’Arétin d’une voixtremblante, je reviens à l’instant.
– Madame, dit l’Arétin, si j’en crois ce que je viensd’entendre, la santé de cette demoiselle vous est précieuse…
– Elle est ma fille, fit Imperia avec un naïf orgueil.
– Ah !… vous avez donc aimé ! dit l’Arétin,puisque vous aimez tant cette enfant.
– J’ai aimé une fois dans ma vie, une seule fois et celam’a valu tous les tourments de l’enfer. Cette enfant n’est pourrien dans cet amour. Je l’aime pour elle-même…
– Quoi qu’il en soit, vous ne seriez peut-être pas fâchéed’avoir un bon médecin sous la main ? J’en ai un à vousoffrir. C’est ce secrétaire dont vous me parliez tout àl’heure.
– Soit ! Venez avec moi. »
Elle traversa la salle de fête en souriant. Accompagnée del’Arétin, elle parvint dans une petite pièce déserte.
« Attendez-moi, dit-elle alors ; si Bianca estsouffrante, je viendrai vous appeler…
– Pendant ce temps, je vais chercher monsecrétaire. »
Imperia demeura absente quelques minutes. Lorsqu’elle revint,elle trouva l’Arétin en compagnie de son secrétaire et de son valetcolossal. La courtisane paraissait agitée. Elle courut ausecrétaire.
« Monsieur Paolo, dit-elle, vous êtes médecin ?
– Je le suis, madame, à vos ordres.
– Venez », dit-elle.
Elle entraîna celui que l’Arétin avait appelé Paolo, dans unechambre où une fillette d’une douzaine d’années, étendue touthabillée sur un canapé, gémissait doucement.
Paolo – laissons ce nom au secrétaire de l’Arétin – Paolon’était pas médecin. Mais il n’eut pas de peine à se convaincre quel’enfant n’était nullement malade. Imperia, cependant, avait saisidans ses bras Bianca qu’elle couvrait de baisers.
« Où souffres-tu mon enfant ? demanda-t-elle. Tu vois,ce monsieur est un grand médecin qui vient pour te guérir.
– Mais je ne souffre pas, petite mère, je tejure. »
Pourtant des gémissements nerveux lui échappaient.
« Tu ne souffres pas de l’estomac, dis, machérie ?
– Non, petite mère…
– Ni du ventre ? Dis-le bien…
– Non, je te jure ! »
Paolo considérait avec attention la mère et la fille. Il attiraImperia dans un coin de la chambre, et lui demanda :
« Vous redoutez donc qu’on n’empoisonne votrefille ? »
Imperia jeta un léger cri d’effroi. Mais elle ne nia pas.
« Monsieur, fit-elle en joignant les mains, voyez si monenfant est malade, par pitié !
– Rassurez-vous, dit Paolo. Avez-vous confiance enmoi ?
– Oui, oui…
– Eh bien ! veuillez vous retirer et faire sortir lesservantes. »
Imperia fit un geste de terreur.
Elle fit un signe. Et deux ou trois servantes qui s’empressaientautour de Bianca se retirèrent. Elle sortit à son tour, tandis quele médecin lui disait :
« Veuillez faire savoir au valet du seigneur Arétin qu’ildemeure dans la pièce voisine, à portée de ma voix. Si j’ai besoinde quoi que ce soit, il est habitué à mes ordres… »
Paolo, demeuré seul, examina un instant Bianca.
Au moment où sa mère sortait, l’enfant l’avait regardée avec desyeux noirs de colère, et avait murmuré :
« Va !… Retourne dans ta fête !… Retourne avectous ces hommes !… et laisse ta fille touteseule ! »
Paolo sourit : il connaissait maintenant le mal dontsouffrait Bianca. Il s’approcha, s’assit tout près d’elle, et luiprit la main :
« Voulez-vous que nous causions un peu, monenfant ?
– Je veux être seule. Je ne suis pas malade.
– Je sais bien que vous n’êtes pas malade. Ce n’est pasvotre corps qui souffre, pauvre petite innocente. C’est votre cœur,n’est-ce pas ?… Dites-le-moi. Confiez-vous à moi. Je suis unami. Vous avez un gros chagrin, n’est-il pas vrai ? »
Bianca leva sur l’homme qui lui parlait ainsi sa tête qu’elleavait jusque-là tenue cachée dans les plis d’un coussin. Roland futfrappé de l’extraordinaire beauté de cette tête d’enfant.
Elle avait été soigneusement élevée, avait reçu des maîtres àlire, à écrire, à compter ; elle jouait del’arpicordo – sorte de guitare – avec infinimentd’expression. Pendant longtemps, sa mère l’avait tenue éloignéed’elle, par un sentiment de pudeur qui n’avait rien de surprenantchez une femme de la valeur d’Imperia. Puis tout à coup, soitcaprice, soit que son amour maternel n’eût pu résister davantage àla séparation, la courtisane était partie chercher sa fille,l’avait ramenée avec elle, et l’avait installée au fond de sonpalais. Presque tous les soirs à la nuit tombante, Imperiamodestement vêtue et voilée comme une veuve sortait avec Bianca.Alors elles faisaient de longues promenades soit à pied, soit engondole. Mais, le jour, Bianca ne sortait jamais. Imperia veillaitavec un soin jaloux à ce que sa fille ne fût aperçue par aucunhomme, et peu de gens savaient qu’elle eût une fille. Dans cettemaison impure, c’était le coin de pureté où Imperia n’entrait qu’entremblant. Peut-être, malgré toutes ces précautions, la beauté deBianca avait-elle déjà excité des convoitises…
Pendant une longue minute, Bianca examina Roland.
« Oui, dit-elle enfin, je crois que je puis vous traiter enami. Vous ne ressemblez pas aux autres hommes qui viennent chez mamère.
– Ainsi, vous n’avez aucune envie de vous mêler à ces fêtesqui se donnent dans ce palais ?
– Elles me font horreur. Hier encore, j’ai supplié ma mèred’y renoncer. Elle n’a pas voulu. »
Bianca éclata en sanglots.
« Pourtant, reprit-il alors, vous aimez bien votremère ?
– Oui, je l’aime… Et je la plains. Car souvent, il m’asemblé comprendre qu’elle non plus n’est pas heureuse. Il me sembleque je ferais mieux de m’en aller d’ici…
– Mais pourquoi, puisque vous aimez votre mère et que, deson côté, elle a une véritable adoration pour vous, pourquoi vousen iriez-vous ?
– Je ne sais pas. J’étouffe ici. Ah ! monsieur, sivous pouviez décider ma mère à quitter Venise avant d’être ici,j’étais heureuse…
– Où étiez-vous donc ?
– Chez des paysans, près de Mantoue. Ma mère venait me voirdeux fois par an, et nous étions alors si heureuses ! Nouscourions ensemble comme des sœurs. Je voudrai recommencer cettevie-là. Si vous pouviez décider ma mère.
– Dès que je pourrai. Je lui parlerai.
– Vous êtes bon, monsieur. Vous êtes vraiment bon. Et je nevous ai pas tout dit… Il le faut, cependant… Un homme… un de ceuxqui viennent ici parfois…
– Eh bien ?…
– Un jour, par extraordinaire, ma mère m’avait conduite enplein jour jusqu’au Lido. Cet homme nous rencontra. Il reconnut mamère, bien qu’elle fût voilée ; il s’approcha de nous et jesentis un froid mortel me gagner sous son regard.
– Pourriez-vous me dépeindre cet homme ?
– Il est d’une laideur repoussante. Ce jour-là, il portaitle manteau d’abbé, mais avec des bas violets…
– Bembo ! murmura sourdement Roland.
– Un mois plus tard, continua Bianca, je vis cette portes’ouvrir. L’homme parut. Il avait le visage enflammé. Je jetai ungrand cri. Mes femmes accoururent, et l’homme se retira ens’excusant sur ce qu’il s’était trompé…
– Et que dit votre mère, quand elle sut ?
– Je n’ai pas osé lui raconter cette aventure.
– Rassurez-vous, dit Roland d’une voix si sombre que lajeune fille pâlit ; je vous protégerai contre cet homme.Adieu, mon enfant. Ne craignez plus rien, et bénissez le hasard quifait que je vous ai vue, que je vous ai parlé. À partir de cemoment vous êtes sous ma protection. »
Roland avait ouvert la porte et fait signe au valet colossal des’approcher. Il lui parla à l’oreille :
« Scalabrino, regarde bien cette jeune fille. Pénètre-toibien de sa physionomie, de façon à emporter son souvenir exact.
– Je la reconnaîtrai entre mille.
– C’est bien, dit enfin Roland à haute voix lorsqu’il pensaque Scalabrino avait étudié à fond le visage de Bianca ; c’estbien, allez me procurer ces objets au plus tôt. »
Le valet s’inclina et partit.
« Eh bien, s’écria Imperia avec angoisse.
– Il n’y a nul danger, madame. Si vous voulez vous enrendre compte, vous verrez que votre enfant est en parfaitesanté. »
Imperia se précipita dans l’appartement de sa fille.
Le faux secrétaire Paolo s’approcha alors de l’Arétin, qui avaitattendu auprès d’Imperia, et lui dit à voix basse :
« Invitez donc votre ami Bembo à une soirée intime chezvous. À cette soirée, il n’y aura que lui, vous et moi. »
Et Paolo parut s’enfoncer dans une méditation que Pierre Arétinrespecta.
« Étrange chose, pensait Roland, que la destinée del’homme ! Voici une femme, une vile courtisane dont le capriced’une heure qu’elle éprouva pour moi fut peut-être la causeinitiale de tous mes malheurs. À coup sûr, elle a trempé dans ladénonciation. À coup sûr, elle a servi les intérêts de Foscari, deBembo et d’Altieri, du formidable trio de forbans ligués pour meplonger dans la nuit des désespoirs sans fin. Bon. J’apprendsqu’elle a une fille, et qu’elle aime cette fille. Voilà, me dis-je,l’instrument de ma vengeance. Et lorsque je viens pour combiner lechâtiment de la drôlesse, voilà la pitié qui entre dans moncœur ! Je vois la fille, et il se trouve que c’est un angedigne de la miséricorde et de l’admiration des hommes ! Jeviens pour la frapper, et je m’en vais avec la résolution de lasauver. Pourquoi, puisque j’avais résolu de me venger, n’ai-je pascommencé par arracher de ma poitrine ce cœur tropfaible ! »
Imperia rentra, rayonnante, et saisit les mains de Roland.
« Ah ! maître Paolo, s’écria-t-elle, vous êtesvraiment un grand médecin. Jamais je n’ai vu ma fille aussi bienportante. »
Au contact des mains d’Imperia, Roland avait eu un frisson dedégoût et de haine qu’il réprima aussitôt :
« Vous êtes donc rassurée ? fit-il.
– Comment ne le serais-je pas ?
– Et si je vous disais que cette apparence de santé esttrompeuse ? Si je vous disais que votre enfant est réellementmalade ?
– Vous m’épouvantez, s’écria la courtisane.
– Voulez-vous, madame, m’accorder un entretien ?Demain…
– C’est trop loin ! Je suis maintenant dans unemortelle inquiétude. Écoutez, revenez à minuit. D’ici là, j’auraitrouvé quelque moyen de renvoyer tout mon monde.
– À minuit, soit ! »
Roland s’éloigna, tandis qu’Imperia songeait :
« Où ai-je entendu cette voix que me faitfrissonner ?… »
Escortée de Pierre Arétin, Imperia rentra dans la salle de fête,et avec cette habileté, cet art suprême qui la rendait vraimentsupérieure, commença à préparer peu à peu la foule de ses invités àun départ qui n’eût dû se faire que fort avant dans la nuit.
Vers minuit, comme elle l’avait dit, le palais était désert.
Bientôt apparut celui qu’elle appelait maître Paolo. Elle leprit par la main et l’entraîna dans une petite pièce écartée.
Imperia s’assit et désigna un siège au secrétaire-médecin dePierre Arétin. Roland obéit machinalement.
« Parlez-moi de ma fille, dit doucement Imperia.
– Que redoutez-vous pour elle ? demanda-t-il enfaisant un effort pour chasser les pensées nées du passé.
– Que sais-je ?… J’aime tellement cette enfant !Elle est ma vie, monsieur… la moindre apparence de mal me met horsde moi… Oh ! si je la perdais !
– Il est impossible que ce soit seulement cela que vousredoutez…
– Que voulez-vous dire ? fit Imperia entressaillant.
– Bianca est d’une santé robuste. Mais elle est bien belle…trop belle, peut-être ! N’est-ce pas, madame que vous aimeriezmieux que votre fille n’eût jamais attiré les regards d’aucunhomme ?
– Il faudra pourtant qu’elle se marie !
– Ce n’est pas cela que vous craignez. Si un homme seprésentait, jeune, loyal, dévoué, offrant sa vie avec l’amour quelui aurait inspiré Bianca, vous n’hésiteriez pas !… Maispeut-être votre fille a-t-elle été vue par quelqu’un de cesmonstres à visage humain dont le seul regard est une mortelleinsulte… Si cela est, madame, acheva Roland, malheur à votrefille ! Le vampire est là qui la guette dans l’ombre de cepalais. Il a soif de ce jeune sang. Il rôde sans hâte. Il sait quesa proie ne peut lui échapper. Il prend ses dispositions, etbientôt peut-être il sera trop tard pour sauverl’enfant. »
Imperia jeta un cri d’épouvante.
« Qu’avez-vous, madame, dit Roland. Tout cela n’est qu’unesupposition sans doute. Et d’ailleurs, vous êtes là pour veillersur Bianca. Car qui donc oserait attaquer la fille devant la mère.À moins pourtant que la mère ne soit unie au malfaiteur par quelquepacte secret ! À moins que la mère, à jamais liée par quelquecrime ténébreux à son complice, ne soit impuissante lorsque cecomplice se dresse et lui dit : Je veux ta fille !
– Qui vous a appris tout cela ? Quelle infernalepuissance vous a révélé le pacte qui me lie au cardinal ?…
– Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit Roland. Jecherche, voilà tout. Il paraît que, sans le vouloir, j’ai dit lavérité.
– Ainsi, vous ne savez rien ?
– Je ne sais rien, mais il faut que je sache tout, si vousvoulez que votre fille soit sauvée. Il me vient une idée que jeveux vous soumettre. C’est que si Bianca est menacée, il y aquelqu’un dans le monde qui est tout désigné pour la défendre enmême temps que vous.
– Qui donc ? fit Imperia étonnée.
– Son père, dit Roland avec bonhomie.
– Son père !
– Qu’y a-t-il qui vous étonne ?… Je suis sûr que cethomme, si on lui exposait la situation, volerait au secours de sonenfant. Permettez-moi, madame, de parler en toute franchise, afinque nous nous comprenions bien. Vous êtes ce que dans le monde onappelle une courtisane. Mais je sais aussi que le père de Bianca nepeut être quelque rustre ignoré… Sans doute il occupe quelque hautemploi et jouit d’une grande influence…
– Je ne connais pas le père de Bianca.
– Je vous plains, madame… Ne pas connaître l’homme qu’on aaimé une heure, un jour ou un an, l’homme dont l’image renaîtpeut-être dans une enfant adorée, ce doit être pour une femme decœur et d’intelligence comme vous un supplice cruel… C’est du moinsce que voulut bien me dire une femme… une malheureuse que jerencontrai un jour, il y a deux ans environ, non loin de Trévise,dans un village appelé, je crois, Nervesa. »
Imperia bondit et fixa des yeux hagards sur Roland.
« Cette femme, continua Roland impassible, s’était égaréedans les gorges de la Piave. Je la rassurai. Nous causâmes. Elleétait comme vous, d’une éclatante beauté. Et elle me conta sonhistoire. La voici. Un jour, il y avait de cela bien longtemps,cette femme se rendait à Rome. Elle fut entourée tout à coup parune troupe de bandits et emmenée dans un lieu désert et sauvage quis’appelle la Grotte Noire. Là, un caprice bizarre passa tout à couppar la tête de cette femme. Elle résolut de se donner à l’un de cesbandits, un homme dont la structure herculéenne avait peut-êtreséduit sa folle imagination… »
Imperia jeta un cri que Roland ne parut pas avoir entendu, caril poursuivit :
« Eh bien, madame, par une ironie du sort, cette femme quieût pu avoir des enfants fils de princes et de cardinaux, et quiavait toujours été stérile, eut un enfant du bandit… unefille !
– N’allez pas plus loin, dit tout à coup Imperia avec unesombre expression. Votre rencontre avec une femme dans les gorgesde la Piave est imaginée. C’est de moi que vous voulezparler !
– De vous madame ! Vous m’étonnez…
– C’est mon histoire que vous venez de raconter. Commentl’avez-vous sue ? Pourquoi me la dites-vous ? Je nesais…
– Vous vous trompez, madame. S’il vous est arrivé uneaventure de ce genre, aventure pareille ne peut-elle être arrivée àune autre ?
– Vous vouliez savoir qui était le père de Bianca, vous lesavez maintenant ! C’est un bandit… mais ce bandit, j’enignore le nom, et je n’ai jamais voulu le savoir, et c’est à peinesi je pourrais le reconnaître.
– Renonçons donc, dit Roland d’une voix très naturelle, àespérer une aide de ce côté pour protéger cette malheureuse enfantcontre la hideuse passion du hideux Bembo. »
Cette fois, ce fut une exclamation de désespoir que jetaImperia.
« Bembo ! Bembo ! Qui vous a parlé deBembo ?
– Mais vous-même, madame !… Vous n’avez pas prononcéce nom, mais tout à l’heure, vous avez crié que celui auquel vousêtes liée par un pacte, c’est le cardinal… J’ai compris qu’ils’agissait du cardinal évêque de Venise ; me suis-jetrompé ?
– Eh bien, oui, monsieur, c’est le Cardinal Bembo que jeredoute. C’est lui qui a vu Bianca ! C’est lui qu’une horriblepassion fait rôder autour de ce palais ! Et c’est à lui que melie le pacte qu’avec votre prodigieuse divination vous avezévoqué ! »
Un léger frémissement agita Roland. Il comprit qu’il tenait lacourtisane en son pouvoir.
« Quel est ce pacte ? demanda-t-il d’une voixbrève.
– En 1509, dit Imperia, j’aimai un homme, le seul que j’aiejamais aimé. Et lorsque je m’interroge, je sens que je l’aimeencore. »
« Je l’aime et je le hais !… Écoutez : cet homme,je m’offris à lui. Je voulus me donner tout entière, non seulementavec mon corps, qui était impur, mais avec mon cœur qui étaitvierge. Lui, me méprisa, me bafoua… Il aimait une jeune fille…
– Comment s’appelait cet homme ?
– Roland Candiano.
– Et la jeune fille ?
– Léonore Dandolo.
– C’est bien. Continuez, dit Roland, gardant sonsang-froid.
– J’avais un amant qui s’appelait Davila… Cet amant surpritmon amour pour Roland Candiano : je le tuai. Et comme jedemeurais stupide d’horreur devant le cadavre, continua Imperia, unhomme surgit près de moi. Il avait tout vu. C’était Bembo. Ilm’entraîna dans une des salles de ce palais, et je vis un autrehomme : Altieri, capitaine des archers alors, aujourd’huicapitaine général de l’armée de Venise… Ils me firent asseoir. EtBembo me dit : « Madame, vous venez de tuer un membre duConseil des Dix. Vous allez être pendue ou bien on vous trancheracette belle tête qui va si bien à vos épaules de marbre. »J’eus un frisson d’horreur et je songeai à ma petite fille, à maBianca que je faisais élever au loin… À la pensée de l’échafaud,une sueur froide m’envahit et je me mis à grelotter sous le froidde la mort. Alors, Bembo me dit : « Il y a un moyen devous sauver, un seul. C’est de dénoncer quelqu’un comme ayant tuéDavila ! Au besoin, nous témoignerons que vous dites lavérité !
« – Mais qui ? m’écriai-je. Qui ?
« – Roland Candiano !
« – Jamais !
« – Soit ! Vous irez à l’échafaud et il épouserasa « Léonore… »
« À ces derniers mots, reprit Imperia, une rage soudaines’empara de moi. L’idée que Léonore Dandolo serait heureuse merendait folle. Je criai que j’étais prête… Altieri dicta ladénonciation, j’écrivis, et le billet fut jeté par Bembo dans letronc de la place Saint-Marc… Ce fut horrible, n’est-cepas ?
– Oui, dit Roland, horrible. Vous étiez poussée par lajalousie. Mais Bembo, pourquoi en voulait-il à RolandCandiano ?
– Je ne sais… autre genre de jalousie, peut-être.
– Et Altieri ?
– Il aimait Léonore ! »
Roland étouffa le rugissement qui montait à ses lèvres.
« Et Roland Candiano, que lui fit-on ?demanda-t-il.
– On le jeta dans les puits.
– Où il est encore, sans doute ?
– Non. Il est mort.
– Comment le savez-vous ?
– Il a voulu s’évader avec un autre condamné. Ils se sontnoyés dans le canal… Il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Au moins,il ne souffre plus…
– Oui, cela vaut mieux ainsi !…
– Ensuite… vous comprenez maintenant que Bembo est monmaître. Vous comprenez que depuis six ans, je lui obéis comme uneesclave ; que, toutes les fois que je veux me révolter, il memenace, et que j’ai peur… Oh ! j’ai peur de le voir une nuitse dresser devant moi et de me dire de sa voix glaciale :« Ta fille dans mon lit, ou ta tête aubourreau ! »
Imperia éclata en sanglots. Roland réfléchissait :
« Voilà élucidé le rôle d’Imperia, de Bembo et d’Altieri.Mais Dandolo ? qui l’a poussé ? Foscari ? que luiavais-je fait ? Oh ! patience !patience !… »
Et il éleva la voix :
« Ne pleurez plus, madame, dit-il. Je sauverai votrefille.
– Je vous crois, je vous crois ! »
Roland fit un signe d’adieu et s’élança rapidement au-dehors,laissant la courtisane en proie à un trouble extraordinaire, à lafois heureuse et irritée, rassurée et prise de terreurs folles.
Dehors, sur le quai, Roland regarda autour de lui et entrevitune ombre qui se dissimulait derrière un pilier. Il marcha droit àcette ombre.
« Est-ce toi ? demanda-t-il.
– C’est moi, monseigneur », dit Scalabrino quiapparut.
Il avait quitté la belle livrée de l’Arétin et était vêtu commeun bon bourgeois de Venise.
« Et nos compagnons ?
– Ils sont presque tous arrivés et attendent vosordres.
– Bien ; quand ils seront tous là, tu mepréviendras… »
Roland détacha une gondole et sauta sur le frêle esquif.
« Dois-je vous accompagner, maître ? demandaScalabrino.
– Si tu veux. Une promenade sur l’eau nous fera dubien.
– Où voulez-vous aller, maître ?
– Mais au Lido ; on n’a pas à y redouter lesindiscrétions. »
Lorsqu’ils furent arrivés dans le port, Roland se redressa etfit un signe à son compagnon qui cessa de ramer.
« Alors, tu disais que tu n’as jamais revu cettefemme ? fit tout à coup Roland. Celle dont tu m’as racontél’étrange aventure… celle qui t’a préféré à Sandrigo, dans laGrotte Noire…
– Non, monseigneur, je ne l’ai jamais revue.
– As-tu bien regardé cette jeune fille, tout à l’heure,dans le palais d’Imperia ?
– Oui, maître.
– Elle s’appelle Bianca.
– Je retiendrai ce nom : Bianca.
– Au fait, j’oubliais un détail intéressant. Cette enfant aune mère qui s’appelle Imperia.
– La courtisane du palais ?
– Oui : la courtisane qui fut la cause première de monarrestation. Mais laissons cela. Donc Bianca a pour mère Imperia.Mais sais-tu comment s’appelle son père ?…
– Non, maître, je ne le sais pas !
– Eh bien, le père de Bianca s’appelleScalabrino. »
Scalabrino fit un tel mouvement que la barque faillit chavirer.Le géant tremblait sur ses jambes.
« Bianca est ta fille, dit gravement Roland.
– Quoi ! cette enfant si belle, avec ses yeux bleus siprofonds…
– C’est ta fille, Scalabrino.
– Cet ange… ma fille !… Oh ! monseigneur,pardonnez, c’est plus fort que moi. »
Scalabrino se prit à sangloter doucement.
Roland se leva, saisit la rame et poussa vivement la gondolevers le quai. Scalabrino redressa la tête au moment où la gondoletouchait. Il vit la terre, sauta sur le quai, s’enfuit avec cebesoin impérieux de solitude qu’on a dans les grandes douleurs etles grandes joies.
Roland regarda avec mélancolie la silhouette du colosses’effacer dans la nuit.
« Pauvre être ! murmura-t-il. Tant d’années de misèreet une seule minute de joie sans mélange !… Pleure, oui,raconte à la nuit ton bonheur !… Demain, tu souffrirasencore ! »
Alors, il sauta légèrement à terre, se dirigea vers les palaisdu Grand Canal. À mesure qu’il avançait, sa marche se faisait plushésitante. Il s’arrêta enfin près d’un palais où tout était sombreet silencieux.
Et avec un long frisson, il leva la tête vers les fenêtrescloses… Ce palais, c’était celui du capitaine général Altieri.
« Que suis-je venu faire ici ? murmura-t-il. Eh bien,es-tu content, pauvre cœur ulcéré ! Tu bats violemment parceque tu te trouves si près de son cœur à elle, ou parce qu’il tesemble qu’il en est ainsi… Quand je pense que depuis six ans il nes’est pas écoulé une minute où son image n’ait été présente à mamémoire !… Et elle, que pouvait-elle bien penser ?…Bah ! ce que pensent les femmes… Hélas ! hélas !… Sije pouvais donc, moi aussi, oublier, dormir ! »
Cette nuit-là eut une influence décisive sur sa vie. Ce fut danscette nuit, nous l’avons vu, qu’il prit contact avec Imperia. Cefut dans cette nuit que sa conjonction soudaine avec Bianca le fitdévier du chemin qu’il s’était d’abord tracé. Enfin, ce fut danscette nuit qu’une nouvelle rencontre vint préciser son plan debataille.
Roland, en s’éloignant du palais Altieri, se dirigea vers lepalais ducal et les prisons.
Il détacha une gondole et s’avança vers le palais ducal.
Bientôt, la sombre masse de la prison lui fut visible.
Il poussa sa barque jusque sous le Pont des Soupirs. Alors ilvit une chose que, de loin, il n’avait pu remarquer. C’est que lepont était soutenu par des échafaudages de madriers croisés.
« On répare le dégât de la foudre et le dégât deScalabrino, deux ouragans qui ont ébranlé le pont ! »pensa-t-il en souriant.
Il attacha sa gondole à l’un des madriers qui plongeaient dansl’eau, puis, se hissant de traverse en traverse, en quelquesminutes, il atteignit le pont à l’endroit où Scalabrino avait lancéson formidable coup de catapulte. Pour la nuit, les ouvriers quitravaillaient au pont bouchaient simplement l’ouverture avec desplanches. Ces planches, Roland n’eut aucun mal à les écarter assezpour qu’il pût passer, et l’instant d’après il se trouvait sur lePont des Soupirs.
Roland possédait une force d’énergie exceptionnelle.
Mais en mettant le pied sur le pont, il frissonna de la tête auxpieds et une sueur d’angoisse perla à son front. En quelquessecondes, il revécut l’abominable scène de son arrestation… Puis,subitement, ses yeux cherchèrent dans l’obscurité la chaise depierre : il la vit à quelques pas. Lentement, en proie à unesorte d’hallucination, il se dirigea vers elle, se laissa tomber àgenoux, posa son front brûlant sur le granit poli, et là, sansdoute, il se fit à lui-même quelque terrible serment, car lorsqu’ilse releva, il murmura :
« Soyez tranquille, mon père !… »
Puis lentement, il recula vers l’ouverture par où il étaitentré.
À ce moment, du côté de la prison, des pas se firententendre.
On montait vers le pont. Une lueur pâle apparut…
Roland se blottit vivement derrière un amas de planches, et,pétrifié, la main crispée sur la garde de sa dague, attendit…
À l’entrée du pont, deux hommes apparurent.
Roland les reconnut immédiatement.
L’un d’eux était Foscari, et l’autre Bembo.
Le doge Foscari s’était arrêté devant la chaise de pierre,méditatif. Roland voyait en plein son visage que la lanterne deBembo éclairait. Foscari avait à peine vieilli. Seulement, sonregard était plus sombre qu’autrefois.
« Pourquoi ne l’avons-nous pas attaché, lui aussi, surcette pierre ! Pourquoi ne l’avons-nous pas aveuglé comme sonpère, ou plutôt, pourquoi le bourreau, alors, ne fit-il pas tombercette tête !… Ah ! Bembo, ce fut une lourdefaute !
– Monseigneur, dit Bembo, ce sont là d’inutilesinquiétudes. Roland Candiano est mort.
– On n’a pas retrouvé le corps. Pourtant j’ai fait draguerle canal. J’ai passé quinze mortelles journées à attendre qu’onvînt m’annoncer qu’il était retrouvé…
– Vous savez, monseigneur, que le canal entraîne jusqu’auLido les corps qu’il engloutit. Là, les poissons voraces se sontchargés de l’ensevelissement suprême, n’en doutez pas…
– Crois-moi, Bembo, un homme comme lui ne se noie pas. J’aivoulu visiter son cachot. J’ai voulu voir de mes yeux cette galeriequ’il a creusée en six ans. C’est un prodigieux travail. Non, il nes’est pas noyé, ajouta le doge d’une voix plus sombre… il atrop de choses à faire pour mourir ainsi au moment de laliberté.
– En admettant qu’il soit vivant, balbutia Bembo, ilfaudrait qu’il sache… »
Foscari haussa les épaules. Puis, comme s’il eût voulubrusquement changer le cours de ses idées, il reprit :
« Cet homme, cet ami de Jean de Médicis que tu devais fairevenir ?…
– Pierre Arétin ?… Il est arrivé, monseigneur.
– Et tu crois qu’il remplira avec intelligence et fidélitécette ambassade auprès de Jean de Médicis ?
– Il est remarquablement intelligent, monseigneur, et,quant au dévouement, il ne s’agit que d’y mettre un bon prix.
– Tu me l’amèneras au plus tôt… »
Le doge Foscari, pensif, le front penché, passa à un pas deRoland, accompagné de Bembo, qui ouvrit la porte massive. Uninstant plus tard, Foscari et Bembo avaient disparu.
Alors, Roland se redressa. Il regagna l’ouverture, descenditjusqu’à sa gondole, la conduisit à la place où il l’avait prise, larattacha, sauta sur le quai et se dirigea vivement vers la placeSaint-Marc.
Que venait-il chercher là ? Qu’attendait-il, embusqué aupied de l’une des colonnes qui portaient le fanion de larépublique ?… Bientôt, d’une porte du palais ducal, une ombrese détacha et se mit à marcher lentement en suivant la ligne duGrand Canal.
Sans doute, c’était cet homme qu’attendait Roland, car il se mità le suivre…
« Bembo ! » avait-il murmuré.
C’était Bembo en effet. Roland le suivait sans intention fixe.Il suivait Bembo avidement, prêt à le tuer, peut-être, ousimplement par une sorte de curiosité nerveuse.
Bembo s’arrêta enfin. Il se trouvait devant le palaisd’Imperia.
Roland comprit tout ! Le monstre amoureux venait payer sontribut à l’amour ! Lui aussi aimait ! Lui aussi venaitrêver près de la maison où dormait celle qu’il aimait ! Bemboallait à Bianca comme Roland aurait été à Léonore !… Cerapprochement amena un sourire d’amertume sur les lèvres deRoland.
Cependant, cessant de se dissimuler, il se mit à marcher versBembo. Celui-ci l’entendit tout à coup, au moment où Roland n’étaitplus qu’à quelques pas de lui.
« Tiens ! s’écria Roland d’une voix railleuse, ilparaît que je ne suis pas le seul à soupirer sous les fenêtres desjeunes beautés qui habitent ce palais !…
– Au diable l’importun ! gronda Bembo.
– Seriez-vous par hasard amoureux deMme Imperia ? reprit Roland. Je croyais qu’iln’y avait que les poètes comme mon maître, et les apprentis poètescomme moi pour chercher à la clarté des étoiles un reflet del’objet aimé ! »
« C’est le secrétaire d’Arétin ! » murmuraBembo.
Et à haute voix, il ajouta :
« Passez votre chemin, monsieur, s’il vous plaît.
– Voilà qui est bientôt dit ! Mais moi qui ai composéune ballade en l’honneur de la divine Bianca, je tiens à la dire,heureux d’avoir un auditeur, à défaut de celle qui devraitl’écouter… »
Au nom de Bianca, Bembo tressaillit violemment. Il s’avança versRoland et voulut lui saisir le bras. Roland le repoussarudement.
« Ne me touchez pas ! » gronda-t-il d’une voix sirauque et si furieuse qu’il en fut comme surpris.
« Cette voix ! » murmura sourdement Bembo enreculant.
Mais déjà Roland reprenait sur ce ton léger qu’il avaitadopté :
« Sais-je si vous n’avez pas quelque mauvaise intentioncontre un pauvre poète !…
– Vous avez prononcé un nom… fit Bembo.
– Celui de Bianca.
– Oui ! dit Bembo en grinçant des dents, Bianca. D’oùvient que vous en parlez avec une telle familiarité ?…Savez-vous qui je suis ?
– Parfaitement. Vous êtes le cardinal-évêque deVenise. »
Bembo jeta une exclamation de surprise et presque d’effroi.
« Tenez, mon maître, reprit tout à coup Roland, au lieu deme rudoyer ou d’essayer de m’intimider, vous feriez mieux de causeravec moi. Je pourrais peut-être vous dire des choses intéressantesau sujet de Bianca ; n’est-ce pas le sujet qui vous touche leplus au cœur ?
– Soit. Dites-moi en ce cas comment vous êtes si bienrenseigné sur mon compte ?
– Simplement parce que je vous ai suivi, épié…
– Soit encore. Mais pourquoi m’avez-vous parlé de Biancaet… de ce que je pense d’elle. Voilà une chose qui étaitsecrète.
– Vous avez été épié, heureusement pour vous, par quelqu’unqui veut vous aider.
– M’aider ! fit sourdement Bembo. Pourquoim’aider !
– Que vous importe ! Ne puis-je avoir un intérêtquelconque à voir la fille d’Imperia devenir votremaîtresse ? »
Bembo tressaillit de joie.
Si cet homme était poussé par la haine !… Tout s’éclairaitdès lors. Lui qui comprenait si bien la haine, lui qui avait faitde la haine le grand levier de sa vie et de sa fortune, pouvaitalors s’entendre avec cet inconnu.
« Voyons donc comment vous pourrez m’aider ? dit-il enreprenant tout son sang-froid. Et voyons aussi ce que vous allez medemander pour m’aider ?
– Je vais vous répondre sur les deux points, mais enintervertissant l’ordre des questions. Je ne vous demanderai rien.Soyez tranquille, je suis payé d’autre part. Il ne reste donc plusque la question de savoir en quoi je puis vous être utile…
– J’attends…
– Eh bien, je puis enlever la jeune Bianca et vous laremettre.
– Oh ! si vous faisiez cela ! bégaya Bembo.Demandez, exigez alors ce que vous voudrez !
– Je vous dis que je suis payé d’autre part… Acceptez-vousce que je vous propose ?
– Je l’accepte ! haleta Bembo.
– Bien. Trouvez-vous donc dès demain soir, vers neufheures, devant le palais d’Imperia. Soyez au rendez-vous. Sansquoi, cette occasion ne se renouvellerait peut-être plus !
– Qui me prouve que vous ne me tendez pas unpiège ?
– Un piège ? Pour quoi faire ? Si j’avais vouluvous tuer, depuis une heure, j’aurais pu cent fois vousfrapper.
– C’est juste ! murmura Bembo.
– Ainsi, vous serez au rendez-vous ?
– J’y serai. »
Sur ce mot prononcé avec une fermeté qui ne laissait aucun doutesur ses intentions, Bembo s’éloigna rapidement. Roland le suivitquelques instants du regard. Puis, à son tour, il s’éloigna dans ladirection du port. Arrivé là, il monta dans une maison de pauvreapparence et frappa à une porte qui s’ouvrit aussitôt.
L’homme qui venait d’ouvrir, c’était Scalabrino.
« Maître, dit-il avec un soupir, pardonnez-moi de vousavoir ainsi quitté tout à l’heure. J’étais fou… ce que vous m’avezdit m’avait bouleversé… je me suis, pendant quelques minutes, créédes idées impossibles… mais c’est fini.
– Qu’as-tu donc rêvé de si absurde ?… Voyons… Tu asrêvé que tu emmenais ta fille loin de Venise, que tu la mettais àl’abri des tigres qui rôdent dans l’ombre en quête de sang jeune,n’est-ce pas ? À l’abri aussi de cette mère qui tôt ou tard,par calcul, par faiblesse, par terreur ou par tout autre sentiment,finira par la livrer ! Est-ce bien cela ? »
Scalabrino joignit ses mains énormes et fit oui de la tête.
« Tu as rêvé que peu à peu, à force de tendresse, tufinissais par te faire aimer de Bianca qui alors t’eût dit unjour : Pourquoi n’êtes-vous pas mon père !… Et alors,toi, tu te serais écrié : Ma fille, mon enfant chérie, je suisréellement ton père !
– C’est vrai, monseigneur, j’ai fait ce rêve-là.
– Demain, à onze heures du soir, nous enlevons Bianca.
– Oh ! murmura le géant, vous m’ouvrez leciel !
– Tous nos compagnons sont-ils à Venise ?
– Presque tous, dit Scalabrino dont la voix tremblait. Ceuxqui ne sont pas là encore arriveront sûrement demain.
– Eh bien, donne-leur rendez-vous au palais d’Imperia. Àdix heures, j’irai leur donner les instructions nécessaires.
– Je serai là, maître ? s’écria le colosse.
– Non…
– Quoi ! je ne serai pas là pour emporter mafille ?
– Il le faut ! tu te tiendras dans une bonne barqueavec deux bons rameurs ! je te remettrai ta fille, et vousfilerez vers la tartane qui vous attend dans le port. Une foisBianca à bord de la tartane, ne t’inquiète plus du reste, et viensme retrouver. J’espère que tu as assez confiance en moi pour t’enrapporter à ce que j’aurai combiné pour le bonheur de ta fille.
– J’ai confiance en vous, maître, comme j’avais confianceen Dieu quand j’étais enfant », répondit Scalabrino.
*
* *
Bembo était entré dans le palais qu’il occupait non loin deSaint-Marc. Il était environ trois heures du matin. D’un gestebrusque, le cardinal renvoya le valet de chambre qui se présentaitpour le déshabiller. Il ouvrit toute grande la fenêtre du cabinetoù il était entré, et se mit à se promener lentement.
On trouvera peut-être étonnant qu’une nature pareille ait puéprouver ce sentiment d’amour qui semble plutôt fait d’abnégation.À cela nous répondrons d’abord que le cardinal Bembo avoue lui-mêmecette grande passion dans ses lettres. Et ensuite, que cet amourétait surtout une passion sensuelle.
Bembo n’avait jamais été aimé. Il n’avait jamais aimé.
Il avait eu, il est vrai, quelques liaisons passagères quin’avaient laissé aucune trace dans sa vie. Du jour où il vitBianca, il sut ce que c’est qu’une passion forte et sincère. Dansles premiers moments, il s’imagina qu’il aurait bon marché deBianca et d’Imperia. La résistance désespérée qu’il trouva chezcette dernière l’amena rapidement à un état de surexcitationnerveuse ; en même temps, il se disait qu’il était préférablede renoncer à Bianca. Mais tout en s’affirmant qu’il y renonçait,il pensait de plus en plus à cette enfant entrevue, et bientôt,elle fut vivante dans toutes ses pensées.
Le soir où il rencontra Roland, Bembo, désespéré, cherchait dansson esprit quelque plan audacieux dont l’exécution lui livreraitBianca. Son entretien avec Roland précisa ce plan qui demeuraittrès vague dans la pensée.
Bembo allait et venait dans son cabinet, et toutes ses pensées,maintenant, convergeaient vers cette rencontre qu’il venait defaire devant le palais d’Imperia.
Et voici ce qu’il pensait à ce moment :
« Il est nécessaire que je tue cet homme. Servons-nous delui, d’abord. Et puis tuons-le. Cherchons le moyen… Voyons, ce soiril me livre Bianca. Donc, je dois avoir pour lui unegrande reconnaissance. Pour la lui témoigner, pour le remercieravec toute la cordialité que comporte un tel service, je le prie àdîner, ici, dans mon palais épiscopal. Il viendra, c’est sûr. Maisvoudra-t-il manger à ma table ?… Oui, si je lui inspire pourun jour, une suffisante confiance. Et cela est mon affaire. Oui, ilviendra, il se mettra à ma table… Le reste va de soi. Voilà lemeilleur moyen, le plus expéditif. »
Soulagé, à peu près certain de se débarrasser de l’inconnu enl’empoisonnant, Bembo se livra dès lors à toute la joie puissantede réaliser d’avance en imagination l’enlèvement de Bianca etl’assouvissement de sa passion.
Alors, il combina la nouvelle existence qu’il allait falloirorganiser.
Il appela son intendant, et lui ordonna de préparer unappartement pour une personne qui, pour quelques jours, devraitloger au palais, et il ajouta :
« Cette personne est une femme. »
Un regard fixe fit comprendre à l’intendant de quoi ils’agissait. Cet intendant était admirablement dressé et comprenaitson maître à demi-mot et exécutait aveuglément.
« Il faudra, reprit Bembo, t’occuper de me trouver d’icipeu de jours une maison bien située, c’est-à-dire assez isolée etfacile à surveiller. Tu t’y installeras.
– Bien, monseigneur, j’ai votre affaire. »
L’intendant disparut : il en savait assez…
Une heure plus tard, comme la ville était maintenant éveillée,il se fit habiller du costume qu’il portait généralement par laville, c’est-à-dire d’un manteau d’abbé couvrant les insignesépiscopaux ; sur la tête, il portait la barrette rouge.
Bembo monta dans une chaise à porteurs et se fit conduire chezl’Arétin.
Celui-ci, assis à une petite table de bois blanc, dans une pièceexiguë et mal meublée qu’il appelait son laboratoire,écrivait :
« Tu vois ! s’écria-t-il en apercevant Bembo, je gagnema vie.
– Que fais-tu ?
– Un conte pour le roi de France.
– Dont tu espères ?
– Un bon millier d’écus pour le moins, car je le menace,cette fois, sans rémission.
– Et de quoi, juste Ciel ! fit Bembo qui affecta derire.
– De publier le conte que je lui envoie !…
– Et que raconte ton conte ?
– Une histoire qui dut être vraie, puisque aucun témoin nepeut affirmer le contraire : que la mère du roi a eu jadis desamours avec un fort bel homme très digne d’être aimé… Mais le fortbel homme en question était palefrenier de son état. Tu vois d’icila pierre dans la mare à grenouilles : le roi, fils d’unpalefrenier !…
– Pas mal ! dit Bembo. Mais tu as donc bien besoind’argent ?
– J’en ai soif ; j’en ai une faim d’enragé.
– Pauvre ami !… »
L’Arétin se rapprocha rapidement de Bembo.
« Tu peux me procurer quelque argent ?
– Quatre mille écus.
– Quand ?…
– Dès aujourd’hui, si tu veux, la moitié…
– Si je veux !
– Viens donc ! Habille-toi. Je t’emmène dans machaise. »
L’Arétin se précipita. Quelques minutes plus tard, il reparuttransformé. Alors tous descendirent et montèrent dans la chaise àporteurs dont Bembo tira soigneusement les rideaux.
Bientôt la chaise s’arrêta devant le palais ducal.
« Qui allons-nous voir ?
– Le doge !… »
Le doge Foscari avait pris toutes les allures d’un monarque.Simple magistrat représentatif d’après les lois de la république,il s’était peu à peu entouré d’un cérémonial et d’un appareil depuissance qui d’abord parurent inoffensifs à l’ombrageux patriciatde Venise. Un beau jour, ces apparences de pouvoir étaient devenuesdes réalités, alors qu’il était trop tard pour s’opposer àl’ambition du doge.
Son ambition était vaste. Et pour la faire aboutir, il avait eusoin tout d’abord de s’imposer un plan dont il avait enfin réaliséla première partie. C’est-à-dire qu’avant de se lancer dans lesgrandes entreprises qu’il méditait, il avait commencé par se forgerdes armes ; il avait en main les deux armes qu’un despoteintelligent cherche toujours à perfectionner : l’armée,l’Église.
Altieri lui donnait l’armée. Bembo lui donnait l’Église.
Telle avait été la première partie du plan de Foscari : ilavait mis six ans à l’exécuter. Il pouvait maintenant manier sesdeux outils pour l’édification de sa gloire.
Bembo et Pierre Arétin avaient traversé une salle où une foulede patriciens, de notables citoyens et d’officiers causaient pargroupes. Aux salutations respectueuses qui accueillirent Bembo surson passage, Pierre Arétin put se rendre compte de l’influence dontjouissait le cardinal.
« Peste ! pensa-t-il, mon compère a fait du chemindepuis le temps où, dans un galetas de Florence, nous avions unoignon cru à nous partager pour tout potage. Il paraît que Bembo atrouvé la bonne voie. Que ne me suis-je faitabbé !… »
Le cardinal entra dans une pièce de dimensions moindres où desarchers montaient la garde, et enfin dans une sorte de grandcabinet où travaillaient des secrétaires auxquels il fit un signefamilier. Puis il s’assit dans un fauteuil près d’une fenêtre, etinvita Pierre Arétin à prendre place près de lui.
– Le doge nous recevra tout à l’heure, dit-il à voix assezbasse pour ne pas être entendu des scribes. Il nous attend. D’icilà nous avons le temps de causer. Je voudrais t’interroger surquelqu’un que tu dois connaître. Cet homme, ce Florentin qui t’avoulu réciter une ballade et qui voulait devenir tonsecrétaire…
– Ah ! Eh bien, son ambition est satisfaite. Il tourneassez bien le vers, et je l’ai pris. Est-ce que tu t’intéresses àlui ?
– Beaucoup.
– En ce cas, mon cher, je le pousserai.
– Quel homme est-ce ?
– J’attends que tu me le dises, puisque tu lui veux dubien. Moi, je ne le connais pas, sinon par une lettred’introduction que lui a donnée Jean de Médicis.
– Ainsi, tu ne le connais pas ? ».
L’Arétin se contenta de secouer la tête.
« Eh bien ! dit Bembo, il faudra savoir qui il est,d’où il vient, ce qu’il veut.
– Bon. J’interrogeai adroitement notre homme, et il faudraque les vers que je veux lui tirer du nez soient bienrécalcitrants… »
À ce moment, un huissier fit un signe à Bembo qui se levaaussitôt, et suivi de Pierre Arétin, pénétra dans un grand cabinetsobrement meublé.
Le doge Foscari était assis dans un immense fauteuil en boissculpté. Bembo et Pierre Arétin s’assirent, sur un geste du dogedont les yeux se fixèrent longuement sur le poète. L’Arétin soutintce regard avec cette hardiesse faite un peu d’imprudence, un peu depeur déguisée.
« Vous êtes un ami de Jean de Médicis ? demandabrusquement le doge.
– J’ai en effet cet honneur, dit l’Arétin. Ce grand hommem’honore de son amitié au point qu’il n’a consenti qu’à grand-peineà se séparer de moi.
– Et pourquoi, en ce cas, l’avez-vous quitté ? Il mesemble que, pour un homme tel que vous, la protection d’un Jean deMédicis vaut la faveur de tous les monarques de l’Europe.
– Oui, monseigneur, excepté la vôtre.
– Mais je ne suis pas un monarque, moi !
– Monseigneur, j’ai entendu le peuple de Venise parler deFoscari avec un respect qui m’a ému, moi que rien n’émeut. J’ai vucet immense palais qui, avec ses archers et ses arquebusiers, atout l’air d’une de ces forteresses comme le Louvre royal que j’aivu à Paris, comme le château Saint-Ange que j’ai vu à Rome. Je suisentré dans le palais, je n’y ai vu que magnificence et faste dignesde la cour de Madrid que j’ai traversée. Enfin, je vous vois,monseigneur, et je me demande si ce peuple n’est pas le peuple d’unempereur redouté, si ce palais n’est pas le château fort d’unmonarque, si l’homme qui m’admet devant lui n’est pas un roitout-puissant…
– Il n’y a pas de roi à Venise, monsieur. Il n’y en aurajamais. Mais pour en revenir à l’illustre Jean de Médicis, jesuppose que vous avez dû avoir quelque autre raison de lequitter ?
– La raison m’est toute personnelle, monseigneur ; monnoble maître vivait au camp beaucoup plus qu’à la ville. Il esttoujours par monts et par vaux. On respire autour de lui uneatmosphère de poudre. On est entouré de gens fort estimables quandil s’agit de bombardes, de canonnades et d’arquebusades et depistolets, mais très ennuyeux quand il est question des muses quisont mon ordinaire sujet de causerie.
– Ainsi donc, si je vous proposais de retourner auprès deJean de Médicis, vous y éprouveriez quelque répugnance ?
– Oui, monseigneur, si je dois quitter à tout jamais cettecharmante cité d’artistes, de poètes et de grands seigneurs qu’onappelle Venise ; non, s’il ne s’agit que d’une missiontemporaire. En ce cas, je considérerais comme un grand honneur dedevenir l’ambassadeur du doge Foscari auprès de Jean deMédicis. »
Le doge jeta un coup d’œil à Bembo qui répondit par un signe detête. Il réfléchit quelques instants, puis reprit :
« En somme, qu’êtes-vous venu chercher à Venise ?
– La société, monseigneur, la société brillante etpolie…
– C’est tout ?…
– Et la fortune ! répondit l’Arétin.
– Je puis vous aider dans cette partie de votre programme,dit le doge qui semblait n’avoir attendu que ce mot.
– La partie la plus intéressante, dit alors Bembo se mêlantpour la première fois à l’entretien. Permettez-moi, monseigneur, devous dire ce que mon ami Pierre Arétin, par modestie, n’a pu vousdire de lui-même. C’est qu’il n’est pas seulement le poète dont larenommée a pénétré jusqu’ici et que vous avez désiré voir de siprès… Il est aussi un penseur subtil, capable de tout comprendre àdemi-mot, capable de transmettre fidèlement une pensée sans qu’ilsoit besoin de ces écrits qui peuvent s’égarer. Enfin, il possèdel’art de persuader et de parler à chacun selon son tempérament.
– Je sais ! fit le doge. Aussi n’hésité-je pas à luidonner une preuve de confiance que je n’eusse voulu donner qu’àvous, mon cher Bembo, si vous n’étiez retenu à Venise par des soinsimportants.
– Monseigneur, dit l’Arétin avec cet air de franchise quiétait une de ses forces, considérez-moi comme une lettre quivoyage, mais une lettre intelligente et que nul ne peut ouvrir.
– Il ne s’agit donc plus, fit le doge en souriant, que deconnaître le prix du transport.
– Monseigneur, dit alors Bembo, l’Arétin est trop poètepour s’inquiéter de pareilles misères ; il connaît tout leprix de la glorieuse mission que vous lui confiez, et l’honneur dela mener à bien lui suffit : l’argent n’est rien pour lui…Mais, reprit Bembo, s’il ne songe guère aux nécessités matériellesde la vie, j’ai dû y songer pour lui, moi qui suis son ami. J’aidonc pensé que deux mille écus ne seraient pas de trop pour ledéfrayer pendant sa mission, et que même somme pourrait, à sonretour, lui être comptée en dédommagement. »
Le doge approuva d’un signe de tête, saisit une feuille depapier, y écrivit quelques mots et la tendit à l’Arétin :
« Voici un bon de deux mille cinq cents écus ; à votreretour, un bon pareil vous sera remis.
– Ah ! monseigneur, s’écria l’Arétin rayonnant, unepareille magnificence est digne de vous et de moi. Rien qu’unsonnet richement ciselé et sans tache pourra enchâsser mareconnaissance.
– J’aurai grand plaisir à le lire, dit gravement le doge.Maintenant, écoutez-moi. Vous allez trouver Jean de Médicis. Vousferez diligence.
– Je voyagerai nuit et jour.
– Bien. Quelles forces le Grand-Diable a-t-il autour delui ?
– Environ quinze mille archers et arquebusiers, quatremille cavaliers bien armés, plus dix canons.
– Bon ! Vous lui direz donc ceci de la part deFoscari, doge de Venise. Il use inutilement son armée et son génieguerrier dans des entreprises de faible envergure. Je lui offre monalliance, je lui offre vingt mille hommes de troupes, ce quidoublera son armée. Dites-lui qu’avec de pareillesforces… »
Il hésita.
« Avec de pareilles forces, monseigneur, dit l’Arétin, vousêtes maîtres de l’Italie… est-ce cela ? Devrai-je ajouter queRovigo, Mantoue, Crémone, Florence, en lutte l’une contre l’autre,sont incapables de résister à un choc sérieux ?…
– Vous êtes d’une rare intelligence, maître Arétin. Oui,dites-lui cela. Et encore ceci : que j’ai fait un rêve… Vousavez toute ma pensée, Bembo ; vous allez l’avoir aussi,Arétin ! Ce rêve immense, colossal, digne d’un grand capitainecomme Médicis, digne de hanter mes nuits sans sommeil, c’est defaire de la haute Italie un seul…
– Un seul royaume ! s’écria l’Arétin avec un accentd’enthousiasme. Ah ! monseigneur, cette pensée, si elle seréalise, bouleversera le monde.
– Venise, reprit Foscari, est la clef de l’Italie. SansVenise, on ne peut rien. Je suis las de mettre nos vaisseaux à lasolde des rois étrangers. C’est pour nous-mêmes désormais que nousdevons combattre. Reine des mers, Venise peut et doit devenir reinede l’Italie et arracher à Rome son antique domination. Qu’est-ceque Rome ? Le passé ! Un passé brillant qui s’éteint dansle crépuscule. Qu’est-ce que Venise ? L’avenir !… Parelle, les guerres intestines peuvent cesser. Par elle, la hauteItalie d’abord, puis l’Italie entière peut se dresser en face despotentats étrangers. Que le Français, l’Allemand aillent chercherailleurs une proie. L’Italie se défend et se suffit à elle-même…Voilà mon rêve !
– Rêve sublime, monseigneur ! Rêve qui devraitsoulever l’Italie entière !
– Oui : mais il y a les princes !… Pour enfanterun tel rêve, il fallait une pensée comme la mienne. Pour laréaliser, la mener à bien à tout jamais, j’ai tout prévu, et celame regarde, mais pour renverser l’obstacle, c’est-à-dire lesprinces, il faut un guerrier : ce sera le rôle de Jean deMédicis.
– Et que devrai-je lui promettre, monseigneur ?
– Le partage, après la victoire. Le duumvirat. Lui maître àRome, moi maître à Venise ; à lui le Midi ; à moi leNord ; et entre nous deux, le pape… »
Foscari se tut, pensif. Puis il reprit :
« Maintenant, maître Arétin, voilà le projet dans lesgrandes lignes. Quant aux détails, nous verrons plus tard. Il fautavant tout savoir si Jean de Médicis est homme à accepterl’alliance que je lui propose.
– Monseigneur, dit l’Arétin, je vous réponds du succès. Jeconnais Jean de Médicis.
– Partez donc au plus tôt, maître. Et songez que vousportez avec vous la fortune de l’Italie. »
« La tienne ! et la mienne ! » songeal’Arétin en s’inclinant très bas.
Il sortit, accompagné de Bembo.
« Eh bien, s’écria celui-ci quand ils furent hors dupalais, que dis-tu de l’aventure ?
– Je dis qu’un pareil secret vaut plus de cinq milleécus !
– Patience, patience ! Tu n’es qu’au commencement.
– J’y compte bien, par la mitre de saint Pierre, monpatron ! »
Bembo rentra dans son palais. Il ne prêta aucune attention àdeux hommes mal vêtus qui l’avaient suivi jusqu’au palais ducal etqui l’accompagnèrent alors jusqu’à sa porte. Un homme vêtu enbarcarol les rejoignit et causa un instant avec eux.
« Eh bien ? demanda-t-il.
– Il est sorti pour aller au palais ducal, accompagné dufaiseur de contes. Il vient de rentrer seul.
– Ne le perdez pas de vue, et ce soir à onze heures,n’oubliez pas le signal. La barque ?
– Est amarrée devant le palais de la courtisane. »
Le barcarol fit un geste de satisfaction et s’éloigna.
La journée se passa pour Bembo sans incident. Son esprit setendait vers une pensée unique : Bianca. Le soir vint. À huitheures, Bembo s’habilla d’un costume à demi militaire, à demicivil. Il passa un pistolet à sa ceinture. Il plaça une dague àforte lame dans sa manche, et ainsi pourvu, sortit du palais ens’enveloppant d’un manteau. Lorsqu’il arriva devant le palaisd’Imperia, il n’était encore que huit heures et demie. Bembo sautadans une gondole et dit au barcarol :
« Conduis-moi où tu voudras, et sois ici vers neufheures. »
Il se coucha au fond de la tente, se laissant bercer par lesmouvements moelleux de la barque. Il avait la tête en feu. Ilfrémissait d’impatience. Enfin, n’y tenant plus, au bout de vingtminutes, il jeta cet ordre :
« Ramène-moi où tu m’as pris. »
Lorsque la gondole accosta, neuf heures venaient de sonner.
Bembo paya le gondolier et sauta à terre.
« Pourquoi, songeait-il, cet homme a-t-il désiré que jesois là dès neuf heures ? Comment vais-je passer les deuxheures qui me séparent du moment… »
*
* *
Vers neuf heures et demi, la courtisane Imperia causait avec lesecrétaire de l’Arétin. Celui-ci l’avait entraînée vers une fenêtredonnant sur le canal.
« Voyez ! dit-il en lui désignant une ombre qui allaitet venait sur le quai.
– C’est lui ! murmura la courtisane enfrissonnant.
– Oui, lui ! Lui qui rôde autour de votre fille, tousles soirs, et qui guette le moment propice…
– Oh ! vous m’avez promis de sauver mafille !…
– Dès demain, j’agirai.
– Sauvez ma fille, murmura Imperia.
– Je vous le répète, madame ; dès demain, votre fillesera sauvée. »
Il appuya étrangement sur ce mot, puis ajouta :
« J’espère qu’il n’est pas trop tard ! Avec un pareilhomme, il faut toujours s’attendre aux coups les plusimprévus… »
Dix heures sonnèrent.
Le secrétaire d’Arétin prit congé d’Imperia. Dix minutes plustard, sous la tente d’une gondole, Roland reprenait le costume debarcarol qu’il avait endossé pour promener Bembo.
Après le départ de celui qu’on appelait maître Paolo, Imperiaétait revenue à cette fenêtre qui donnait sur le quai.
« Il est toujours là ! » murmura-t-elle.
Elle prit un flambeau et se dirigea vers cette partie du palaisqu’habitait Bianca. La jeune fille n’était pas couchée.
En apercevant sa mère, elle courut à elle.
« J’attendais votre visite comme tous les soirs, mamère.
– Tu ne m’en veux donc plus ? Tu n’es donc plustriste ?
– Est-ce que je puis vous en vouloir longtemps,mère ?… Ah ! si vous vouliez m’écouter, comme vite nousnous en irions d’ici !…
– Oui, oui… bientôt, mon enfant ! »
À ce moment, la fenêtre craqua, les vitraux volèrent en éclats,deux hommes sautèrent dans la chambre, puis deux autres, etd’autres encore. Imperia, avec un cri d’épouvante, avait saisi safille dans ses bras et bondi vers la porte en hurlant les noms deses serviteurs qu’elle appelait au secours ; mais elles’arrêta, saisie d’horreur : la porte était fermée endehors !
Alors elle se retourna furieuse, un poignard à la main. Mais aumême instant, elle fut saisie par des bras vigoureux, ligotée etbâillonnée.
« À moi, mère, à moi ! » cria Bianca.
Alors, une épouvantable vision passa devant les yeux de lacourtisane. Des hommes masqués s’emparaient de sa fille. Ilsjetaient sur sa tête une écharpe qu’ils nouaient autour de sabouche, puis ils l’enlevaient et se dirigeaient vers la fenêtrefracassée. Imperia poussa un sourd gémissement et s’évanouit.Lorsqu’elle revint à elle, au bout de quelques instants, elle vitles servantes de sa fille qui l’avaient déliée et s’empressaientautour d’elle.
« Ma fille ! Ma fille ! » hurla Imperia.
Elle bondit vers la fenêtre, vit l’échelle par laquelle lesravisseurs étaient montés.
« Bembo ! » cria-t-elle avec haine.
Et elle s’affaissa de nouveau, sans vie.
*
* *
Au pied de l’échelle, Roland, portant dans ses bras Bianca follede terreur, murmura :
« Ne craignez rien, mon enfant. Je vous avais promis devous sauver : je vous sauve… »
Bianca reconnut la voix tendre et consolatrice qui luiparlait.
« Et ma mère ?… »
Roland tressaillit.
« Ayez confiance en moi, se contenta-t-il de dire. Necraignez rien ni pour votre mère ni pour vous. »
Il avait déposé la jeune fille à terre. Il la fit monter dansune gondole et l’installa sous la tente.
« À bientôt ! dit-il. Nous nous reverrons bientôt. Enattendant, je vous confie à cet homme que vous voyez. Ayezconfiance en lui comme en moi-même… mieux qu’en moi… comme vousauriez confiance en votre père…
– Mon père ! » murmura Bianca.
Et à la lueur d’une lanterne qui éclairait la tente, son regardse fixa sur un colosse qui la regardait avec des yeux extasiés.
À ce moment, la gondole se mit en route, rapidement.
Roland avait sauté dans une barque voisine. Sur un geste de lui,cette barque se mit à filer sur les traces de la gondole quiemportait Bianca. Les quais demeurèrent déserts : lescompagnons de Roland s’étaient évanouis dans la nuit. Au détour ducanal, Roland entendit de grands cris désespérés, puis un nom hurlécomme par une folle : le nom de Bembo.
Il eut un sourire effrayant et ses yeux cherchèrent au fond dela barque un homme qui y était étendu, lié, bâillonné. Cet hommeavait, lui aussi, entendu son nom, et il frissonna de terreur.
C’était Bembo en effet !
La barque filait le long des canaux. Bientôt, elle atteignit leport du Lido et alla accoster une grande tartane qui venait delever l’ancre et dont les voiles commençaient à se tendre au ventde la nuit. Cinq minutes plus tard, Roland, Bembo, Bianca etScalabrino étaient à bord.
« Tu vas retourner à Venise, dit Roland à Scalabrino. Tuiras trouver Pierre Arétin et tu lui diras que, quoi qu’il arrive,il m’attende trois jours. »
Scalabrino jeta un dernier regard sur Bianca et, redescendantdans sa barque, s’éloigna.
Bembo avait été jeté tout ligoté dans une sorte de cabine. Ilavait fermé les yeux et ne donnait plus signe de vie. Il paraissaitévanoui. En réalité, il méditait profondément.
Roland conduisit Bianca dans la chambrette du patron de latartane, où une installation sommaire avait été préparée.
« Mon enfant, dit-il en lui prenant la main, j’ai dûemployer ce moyen violent pour vous arracher au grand péril quivous menaçait. Ce danger est maintenant écarté…
– L’homme que j’ai rencontré ? demanda timidementBianca.
– Vous voyez que vous lui échappez. Cet homme esttout-puissant, et il fallait, pour vous mettre à l’abri de sesatteintes, vous faire sortir de Venise sans que personne au mondesût ce que vous êtes devenue…
– Pas même ma mère ?…
– Pas même votre mère ! » dit Roland avecfermeté.
Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
Roland était sorti en lui faisant un signe amical.
Il se mit à se promener avec agitation sur le pont de latartane.
« Ainsi, songea Roland, cette enfant adore sa mère !…Ai-je le droit, moi, pour atteindre Imperia de faire souffrir cettepetite ?… Ai-je le droit de séparer la fille de la mère, parceque la mère fut criminelle ?… A-t-on eu pitié de moi !continua-t-il dans un rugissement de révolte. Lorsqu’on m’a pris,lorsqu’on m’a arraché à la vie pour me plonger dans une tombe,lorsqu’on a voulu me faire pleurer, Imperia s’est-elle inquiétée desavoir si d’autres pleureraient ? Se sont-ils demandé, tous,si en me frappant, on ne frappait pas en même temps mon père et mamère ?… »
Il ajouta plus sourdement :
« Je ne parle pas de l’autre… puisqu’elle estconsolée !… »
Un sanglot déchira sa gorge.
Au moment où l’aube commençait à blanchir à l’horizon, latartane cingla alors directement sur la côte. Une demi-heure plustard l’ancre fut jetée et les voiles amenées.
« Devrai-je vous attendre ici ? demanda le patron àRoland.
– Non ; tu regagneras Venise sans attendre. »
Le canot fut mis à l’eau. Bembo, toujours ligoté, y futdescendu. Il était livide, mais il gardait les yeux obstinémentfermés. Le canot gagna rapidement la terre. Là, une voiture ferméeattendait. Bembo y fut jeté et la voiture s’éloigna au galop.
Alors le canot retourna à bord. Et ce fut au tour de Biancad’être déposée à terre. Roland avait pris place près d’elle. Unedeuxième voiture, découverte celle-ci, attendait. Roland et lajeune fille y prirent place. La voiture partit rapidement, ets’arrêta vers neuf heures du matin devant une maison isolée.
Cette maison, c’était celle où Roland avait installé son père etJuana. Roland y séjourna environ deux heures. Lorsqu’il en sortit,il était seul ; désormais, autour du vieux Candiano, il yavait deux femmes, c’est-à-dire deux dévouements.
Roland prit, à cheval, la route de Trévise, puis de Nervesa. Ilarriva aux gorges de la Piaye.
Il mit enfin pied à terre devant la Grotte Noire où il pénétraaussitôt.
À l’entrée veillait un jeune paysan armé d’une arquebuse.
« L’homme est arrivé ? lui demanda Roland.
– Oui, maître.
– On l’a mis dans la salle que j’avais indiquée ?
– Oui, maître.
– Rien de nouveau dans les environs ?
– Sandrigo est revenu rôder par ici. Mais il nous a échappéencore. »
Roland passa outre et s’enfonça dans les profondeurs de lagrotte. Évidemment des travaux considérables avaient été exécutés.La caverne s’était transformée.
Roland longea une sorte de couloir, descendit un escalier ets’arrêta enfin devant une porte massive. Là encore veillait unhomme qu’éclairait une lanterne accrochée à la muraille.
« Les chefs sont-ils là ? » demandaRoland.
L’homme répondit par un signe de tête affirmatif.
« Bien. Dis-leur de venir. »
L’homme s’éloigna. Roland prit la lanterne d’une main, s’assurade l’autre que son poignard fonctionnait dans sa gaine, puis ilouvrit la porte devant laquelle il s’était arrêté et entra.
La salle dans laquelle il se trouva était une sorte de cachot oùl’air pénétrait par une cheminée d’appel qui s’ouvrait en haut dela muraille et allait aboutir dans la grotte.
Roland examina le cachot et eut un sourire inquiétant.
« C’est parfait, murmura-t-il. Ici la porte, comme là-bas,avec les mêmes ferrures… Et voici le guichet pour la nourriture… lepain et la cruche d’eau… Et voici le lit de pierre, les dalles, lesmêmes murs !… Tout y est bien ! »
Il frissonna devant cette évocation de ses années passées dansles puits de Venise. En effet, cette salle de la Grotte Noire, cecachot presque sans air et tout à fait sans lumière, c’était lareconstitution exacte du cachot qu’il avait si longtempshabité !…
Cependant six hommes étaient entrés dans le cachot.
« Amenez le prisonnier ! » dit Roland.
Quelques instants plus tard deux hommes entrèrent, qui entraînaient un troisième par les bras. Ils l’assirent sur le lit depierre.
« Que me voulez-vous ? gronda-t-il d’une voixrauque.
– Vous allez le savoir, Bembo ! dit une voix.
– Le secrétaire de l’Arétin ! murmura Bembo terrifié.Ah ! je savais bien que cet homme me seraitfatal ! »
Et, machinalement, il leva les yeux vers celui qui venait deparler et qui, s’avançant d’un pas, s’était placé de manière que lalumière de la lanterne éclairât son visage. Bembo poussa un crid’horreur et se mit à trembler de tous ses membres :
« Lui ! lui !…
– Détachez-le, » dit Roland.
Les cordes des jambes et des mains furent déliées. Bembo, dèsqu’il fut libre, se réfugia en titubant dans un angle ducachot.
« Tu me reconnais, Bembo ! dit Roland.
– Roland Candiano ! »
Il se laissa lourdement tomber à genoux, et, dans un gesteinstinctif, tendit ses bras suppliants.
« Oui, dit Roland, je vois que tu me reconnaismaintenant.
– Grâce ! balbutia Bembo.
– Tu te reconnais donc coupable ?
– Oui ! oui !… J’ai été coupable ! Je fuscriminel !… Mais vous ! vous qui étiez l’incarnation dela générosité, vous me ferez grâce !…
– Nous allons voir ! » dit Roland d’une voixrauque.
Les souvenirs que Bembo venait d’éveiller soulevaient en lui unefurieuse colère. Il fit un effort, se domina, et se tourna vers leschefs. Et il dit :
« Mes bons compagnons, je vous ai assemblés afin que voussoyez juges et témoins des résolutions que je vais prendrevis-à-vis de cet homme. Cet homme a lutté, poussé par la haine,pour asservir d’autres hommes. Un des vôtres, un homme d’une largebonté de cœur, un brave, redoutable à la société ennemie, pitoyableaux faibles, impitoyable aux méchants, votre compagnon Scalabrino,vint un jour à Venise. Il eut foi dans les paroles de l’être quevous voyez là ! Il a payé de six ans de torture cettefaiblesse. »
Bembo jeta un faible gémissement.
« À cette époque, reprit Roland, je connaissais Bembo.J’étais riche et puissant. Je le voyais pauvre, déshérité. J’en fismon ami. Je cherchai à relever dans son cœur l’espoir dans la vieet le bonheur. Il fut le compagnon de mes plaisirs et le confidentde mes joies. Il vivait comme un paria. Du jour où je le connus etoù j’eus pitié de lui, il vécut comme un homme. Voici comment ilm’a récompensé ; par lui, mon père est devenu fou après avoirsubi le supplice de l’aveuglement ; par lui, ma mère est mortede désespoir ; par lui, je suis demeuré six ans dans unetombe ; par lui, ma fiancée m’a abandonnée ; par lui,d’heureux que j’étais, je suis devenu si malheureux qu’à peineosé-je contempler face à face mon malheur. Je suis sorti de monenfer. J’ai su par preuves certaines, le rôle de cet homme. Je l’aisaisi au moment où il allait commettre un nouveau crime, briser unenouvelle existence. Que dois-je lui faire ?…
– Grâce ! grâce ! gémit Bembo.
– Qu’il meure ! » dit l’un des chefs.
Les autres approuvèrent.
« Qu’il meure, oui ! reprit Roland. Mais qu’il meuredamné comme je le suis ! qu’il meure souffrant ce que j’aisouffert, pleurant et suppliant dans le cachot même où il m’avaitfait descendre ! »
Roland fit un pas :
« Bembo, je te fais grâce de la vie, comme autrefois on mefit grâce de la vie. Bembo, je te condamne à vivre perpétuellementdans ce cachot, comme tu me fis condamner, moi, à vivreéternellement dans les puits…
– Mais c’est injuste ! hurla Bembo. Je ne fus passeul !… »
Roland devint livide.
« Prends patience, Bembo, ajouta-t-il. Tes complicesFoscari, Altieri et Dandolo auront leur tour !
– Grâce ! se lamenta le cardinal. Grâce !Laissez-moi espérer ! »
Les chefs, sur un signe de Roland, étaient sortis. Lui-même jetaun dernier regard sur Bembo qui se roulait sur le sol enmeurtrissant son front, puis, à son tour, il sortit et ferma lalourde porte.
Roland s’éloigna rapidement. Il entra dans une partie de lagrotte qui se trouvait à l’opposé du cachot. C’était une pièceétroite dans laquelle les six chefs de bande venaient de seréunir.
« Il faut que je retourne sur-le-champ à Venise, ditRoland. Vous viendrez m’y rejoindre, et nous causerons là-bas.Combien avons-nous de la dernière campagne ? »
Le compte fait pour les six chefs, il y avait quarante-deuxmille écus.
« Vous m’apporterez là-bas vingt mille écus, dit Roland. Ilsuffira qu’ils soient à bord de la tartane… »
Roland s’entretint un quart d’heure avec les chefs. Les paroles,les attitudes et les regards de ces hommes révélaient l’affectionadmirative qu’ils avaient pour celui qu’ils appelaient tous lemaître. Puis il sauta à cheval et prit le chemin de Mestre, où ilarriva à la nuit tombante.
À cinq ou six cents mètres par-derrière lui, trottait un autrecavalier qui ne le perdait pas de vue. Lorsque Roland s’arrêta, cethomme s’arrêta aussi, mit pied à terre, attacha son cheval, serapprocha de la maison où était entré Roland.
Toute la nuit, l’homme demeura en surveillance.
Au point du jour, il vit Roland sortir de la maison, accompagnéd’une femme à laquelle il parla quelques instants puis, montant àcheval, s’éloigner dans la direction des lagunes.
« Juana ! » murmura Sandrigo.
Ce cavalier inconnu était en effet le bandit. À deux ou troisreprises, déjà, il avait essayé de suivre Roland à la piste, maisil avait toujours perdu ses traces.
Cette fois, il laissa Roland s’éloigner sans le suivre.
« Il va à Venise ! fit-il en tressaillant de joie.Voyons d’abord ce que Juana peut bien faire à Mestre dans cettemaison écartée. »
Pendant toute la journée, Sandrigo rôda autour de la maison. Lesoir, il prit à son tour la route des lagunes et de Venise.
*
* *
Nous transporterons nos lecteurs dans le palais du grandinquisiteur Dandolo. Il était dix heures du soir, et le GrandInquisiteur s’apprêtait à se coucher lorsqu’on vint lui dire qu’unhomme demandait à lui parler pour une affaire urgente. Dandolodonna l’ordre de le faire entrer dans son cabinet.
« Qui êtes-vous ? demanda Dandolo.
L’homme jeta son poignard et son pistolet sur une table, etdit :
« Monseigneur, je suis le bandit Sandrigo, et je viens merendre à vous… mais à certaines conditions.
– Vous parlez de conditions !… vous !…
– Qu’y a-t-il là de surprenant, monseigneur ? Je nesuis pas un captif, je suis un prisonnier volontaire. Etd’ailleurs, entendons-nous : Je me rends ! Cela veut direque je quitte la montagne et que je veux redevenir un honnêtehomme. D’ailleurs, si vous me faisiez arrêter, vous ne sauriez riende ce que je suis venu vous dire.
– Soit ! je consens à traiter avec vous. Votre arrivéespontanée dans ma maison me prouve que vous n’avez pas renoncé àtout bon sentiment. Causons donc. Voici vos armes.Reprenez-les. »
D’un geste, le Grand Inquisiteur repoussa le poignard et lepistolet que Sandrigo avait jetés sur la table.
« Maintenant, dit-il, je vois que nous sommes en effetd’homme à homme. Cette générosité vous sera comptée,monseigneur. »
Dandolo fit un geste hautain.
« Voyons les conditions, dit-il d’une voix brève.
– D’abord la vie et la liberté assurée par votreserment.
– Sur le Christ, votre vie et votre liberté serontrespectées. Ensuite ?
– Ensuite ?… Ici, monseigneur, il faut que je parle.Je ne suis qu’un bandit réduit à l’impuissance. En effet, meshommes se sont révoltés contre moi. Mais moi, Sandrigo, chef sanstroupe, bandit désarmé, roi découronné, je puis rendre à larépublique un service que ni vous, ni le doge, ni personne dansVenise ne pourrait lui rendre en ce moment. Pour ce serviceimmense, inappréciable, je demanderai une récompense.
– Parle ! que veux-tu !… Del’or ? »
Sandrigo secoua dédaigneusement la tête.
« Je vous ai dit que mes hommes s’étaient révoltés contremoi. Ils ont choisi un autre chef. Mais ce chef, devenu maître dema bande, n’est lui-même qu’un comparse. Il obéit à un autre hommeauquel obéissent en ce moment tous les chefs et toutes les bandesde la montagne et de la plaine. La domination effective de cethomme s’est étendue en peu de temps et il entoure Venise d’un vastedemi-cercle qui va en se rétrécissant de plus en plus. Je ne croispas me tromper en évaluant à deux mille le nombre des bandits quiobéissent aujourd’hui à cet homme.
– Une véritable armée ? s’écria le GrandInquisiteur.
– C’est le mot. Le grand chef – le maître, comme ilsl’appellent tous, – est un véritable général d’armée qui est arrivéà discipliner ces hommes indisciplinés. Il lui a fallu trois moispour arriver à ce résultat !…
– Trois mois !… Il dispose donc d’une arme bienterrible !…
– Oui, monseigneur : la parole ! Cet homme parle,et les plus rudes natures sont conquises.
– Son nom !… Le nom de cet homme, Sandrigo !…
– Tout à l’heure, monseigneur. Voici maintenant le plan dece chef. Ce plan, je l’ai surpris en écoutant, en réfléchissant, encomparant… Il ne s’agit plus, monseigneur, d’une association debrigandages. Les opérations sont réglées. Le chef taxe tel prince,tel duc, à tant de milliers d’écus ; une bande marche,rapporte la somme indiquée sans une baïoque de plus ou de moins. Ily a un fond de trésor dont je n’ai pu découvrir la place… Aveccette armée, avec le navire dont il dispose, avec les sommes quis’accumulent, que pensez-vous que cet homme veuillefaire ?… »
Dandolo frémit.
« Il veut s’emparer de Venise, monseigneur ! Garde àvous ! Si vous ne prenez pas cet homme, c’est lui qui vousprendra !…
– Son nom ! son nom !…
– Patience ! D’abord le nom de l’homme qui est devenule chef de ma bande, à moi…
– Eh bien ?
– Scalabrino, monseigneur ! »
Dandolo devint très pâle.
« Et le grand chef, acheva Sandrigo, c’est RolandCandiano.
– Fatalité ! » murmura le Grand Inquisiteur.
Ainsi, Roland Candiano ne s’était pas à tout jamais éloigné deVenise, comme il l’avait espéré depuis la nuit où il avaitpoignardé et jeté à la mer l’agent secret qui venait lui dénoncerla retraite du fugitif ! Ainsi, ce meurtre était inutile.
« Tu viens de rendre à la république et à moi-même un graveservice, lui dit Dandolo. Il te reste à exposer la récompense àlaquelle tu prétends, puisque tu ne veux pas d’or !
– Monseigneur, dit Sandrigo, vous allez sans doute envoyerquelques compagnies pour vous emparer de Roland Candiano et deScalabrino ?
– Sans doute, dit vaguement Dandolo.
– Eh bien, pour Roland Candiano, c’est inutile.
– Pourquoi ?
– Parce que Roland Candiano est à Venise : il n’y aqu’à l’arrêter.
– Où est-il ? demanda le Grand Inquisiteur avecdésespoir.
– Cela, je l’ignore. Mais, ajouta Sandrigo avec un sourire,je connais assez les agents de votre police pour être sûr qu’avanttrois jours cet homme sera dans vos mains. »
Dandolo respira. Il avait au moins quelques heures pourréfléchir et prendre une décision.
« Quant à ma récompense, reprit le bandit, vous allez voirqu’elle ne vous causera pas un grand dommage. Lorsque RolandCandiano sera retrouvé, je demande à diriger et à conduire les genschargés de l’arrestation.
– C’est tout ?…
– C’est tout, monseigneur. Mais il reste Scalabrino.
– Que demandes-tu pour Scalabrino ? Voyons !
– Je demande à être placé près du bourreau et à lui servird’aide, le jour où Scalabrino sera exécuté. J’ai à lui direcertaines choses qui n’auront toute leur valeur que sur unéchafaud.
– Ce que tu demandes sera fait. Maintenant, où teretrouverai-je, si j’ai besoin de toi ?
– Monseigneur, vous n’aurez qu’à vous mettre à votrefenêtre qui donne sur le canal. Un homme, un barcarol sera là enpermanence. Vous n’aurez qu’à appeler cet homme et lui dire monnom. Un quart d’heure plus tard, je serai devant vous…
– C’est bien, tu peux t’en aller. »
Sandrigo fit un signe de tête, ramassa son pistolet et seretira, droit et ferme, sans regarder derrière lui.
Ainsi que Sandrigo l’avait prévu et annoncé au GrandInquisiteur, Roland était entré à Venise, où Scalabrino l’attendaitavec une impatience bien rare chez lui. Mais tel était le respectet pour ainsi dire la vénération du colosse que, lorsqu’il vitenfin son maître, il n’osa l’interroger. Roland lui donnadifférents ordres pour être transmis à ceux des compagnons quiétaient demeurés à Venise. Tout en parlant, il arrangeait sa têtedevant un miroir. Il avait rapidement acquis une habiletéextraordinaire dans l’art du déguisement. Lorsque son travail futterminé et qu’il se retourna vers Scalabrino, celui-ci ne lereconnut pas.
« Eh bien, dit Roland, tu ne me demandes pas de nouvellesdu voyage que je viens de faire ?
– Que voulez-vous dire, monseigneur ?
– Depuis une heure que je suis là, tu attends la minute oùje te parlerai de Bianca. Tu aimes donc bien ta fille ! C’està peine si tu l’as entrevue… Il est vrai qu’elle est assez bellepour qu’il soit impossible de l’oublier quand une fois on l’avue.
– Ainsi, monseigneur, elle est maintenant ensûreté ?
– Ta fille est auprès de mon père et de Juana. Toutes lesfois qu’il te plaira d’aller la voir, tu partiras… et cela jusqu’aujour où nous n’aurons plus rien à faire à Venise et où plus rien nevous séparera… »
Scalabrino jeta un cri de joie, et Roland, lui faisant un signeamical, sortit. Une demi-heure plus tard, il se trouvait dans l’îled’Olivolo et marcha droit à la maison Dandolo.
Un vieillard s’avança à sa rencontre et salua l’élégant seigneurétranger dont Roland avait revêtu la physionomie et le costume.
Le visiteur reconnut le vieux Philippe, ce serviteur qui luiavait ouvert la porte la nuit, – la terrible nuit où il étaitvenu.
« Vous êtes, demanda-t-il, le maître de cettemaison ?…
– Non, monsieur, répondit le vieillard, je n’en suis que legardien. Mais, s’il vous convient de vous y arrêter un moment, monnoble maître, le seigneur Dandolo, sera heureux que j’aie exercé àvotre égard les lois de l’hospitalité. »
Roland fit un signe d’acquiescement, entra et s’assit.
« Belle maison ! reprit Roland. Et entourée d’unjardin, ce qui est rare à Venise…
– Très rare, monsieur. Il n’y a guère que deux ou troisjardins dans la ville, et celui-ci est le plus beau.
– Pourquoi ne le soignez-vous pas mieux, en cecas ?…
– Tels sont les ordres de mon maître, ou plutôt ceux de safille, la signora Altieri… Elle a voulu que tout demeurât dansl’état du jour où elle a quitté la maison pour aller habiter celledu capitaine général qu’elle a épousé. Elle vient parfois s’assurerque je n’ai touché à rien, ni dans le jardin ni dans lamaison ! »
Les poings de Roland se crispèrent. Un râle déchira sagorge.
« Comment ! cette noble dame ne veut même pas que voustouchiez à la maison ?
– Non, monsieur. Les moindres objets doivent rester à lamême place où ils étaient jadis… quand elle était heureuse.
– Tout ce que vous me dites est fort ennuyeux pour moi, carmon intention était de louer cette maison…
– Non seulement vous pouvez la louer, mais encore,l’acheter, s’écria le vieux Philippe.
– Ah ! ah !… Voilà qui ne se concilie guère avecce que vous me disiez des ordres que vous avez reçus…
– Monsieur, la maison appartient au seigneur Dandolo, et jesuis bien obligé d’exécuter sa pensée. Or, autant sa fille, lasignora Altieri, paraît désireuse de ne rien changer à la maison,autant le seigneur Dandolo est désireux de s’en défaire. Il s’estpassé entre le père et la fille des choses qui les font penser dedifférente manière sur cette maison…
– Eh bien, reprit alors Roland, tout ce que vous venez dem’apprendre m’intéresse au plus haut point. Cette maison, quim’était en somme assez indifférente, m’apparaît maintenant commeune chose respectable… Oui, malgré moi, je prends parti pour lasignora… comment avez-vous dit ?…
– La signora Léonore Altieri…
– Justement. Eh bien, il me déplairait que cette maison fûtdémolie contre son gré. Vous direz donc à votre maître que vousavez trouvé un acquéreur qui achète la maison et le jardin, telsqu’ils sont, c’est-à-dire avec tous les meubles que peut contenirla maison. Et d’autre part, vous direz à la signora que je netoucherai à rien. C’est un caprice, mais il me plaît de me passerce caprice. Donc, je laisserai tout en l’état. Vous ajouterez queje compte habiter Venise une quinzaine de jours à peine, et que jem’en irai alors, peut-être pour ne plus jamais revenir. Elle seradonc libre de venir ici toutes les fois que cela lui fera plaisir,sans risque d’être dérangée. Enfin, je vous dirai à vous que sivous voulez continuer à être le gardien de la maison, vous yresterez aux mêmes conditions avec cette seule différence que jedoublerai vos gages. Le marché vous convient-il ?
– Ah ! monseigneur ! s’écria le vieillard, s’ilm’avait fallu quitter cette maison, j’en serai mort !
– Vous acceptez donc ?
– Si j’accepte, Jésus Maria !… Mais quant aux gages,ceux que j’ai maintenant me suffisent…
– Nous verrons. C’est bien, vous êtes un brave homme.Maintenant, je ne mets à tout cela qu’une seule condition… c’estque la vente me soit faite le plus tôt possible…
– Dès aujourd’hui !… Il n’y a aucun empêchement. Cesoir, je puis vous remettre les clefs.
– Bien ! ce soir, je serai donc ici avec l’argent.Combien ?…
– Le seigneur Dandolo m’a dit de demander dix mille écus…mais…
– Ce soir, je serai ici avec les dix mille écus. Faitespréparer l’acte qui me rendra propriétaire.
– Il est tout prêt, et il n’y a que votre nom à ymettre.
– Ah oui, j’oubliais de vous dire mon nom. Le voici »,dit Roland, en écrivant un mot sur un papier qu’il remit auvieillard.
Quand il fut parti, Philippe s’empressa de lire lepapier :
« Jean di Lorenzo, de Mantoue. »
Roland regagna le quai et sauta dans une gondole endisant :
« Au Grand Canal. »
Devant le palais d’Imperia, il fit arrêter son embarcation.Quelques instants plus tard, il pénétrait dans le palais et disaitau valet qui gardait l’antichambre :
« Veuillez dire à la signora Imperia qu’un étranger désirela saluer.
– La signora est malade et ne reçoit personne.
– Insistez et dites que je lui apporte des nouvelles d’unepersonne qui lui est chère. »
Le valet s’inclina et, sans quitter l’antichambre, dit quelquesmots à un autre domestique qui s’éloigna. Dix minutes s’écoulèrent.Au bout de ce temps, le domestique revint en disant :
« La signora est prête à recevoir le seigneurétranger. »
Roland se trouva enfin en présence de la courtisane. Elleconsidéra d’un œil ardent l’étranger qui s’inclinait devant elle,et dit :
« Asseyez-vous, monsieur. On m’a dit que vous vouliez medonner des nouvelles d’une personne qui m’est chère. Il n’y aqu’une personne au monde qui me soit chère…
– Votre fille, n’est-ce pas, madame ?… »
Imperia se redressa, plus pâle encore, avec un cri étouffé.
« Monsieur, balbutia la courtisane, si vous savez quoi quece soit, parlez vite !… »
« Elle souffre vraiment ! » songea Roland.
Il faut noter que Roland, habile à transformer son visage, nel’était pas moins à déguiser sa voix. En langue italienne, c’estd’ailleurs chose assez facile, les dialectes variant de contrée encontrée. Il avait adopté l’idiome mantouan qui, alors surtout,différait sensiblement du dialecte vénitien. « Madame, dit-il,ce que je sais suffira, je l’espère, pour adoucir la douleur que jevois sur votre figure. Je puis tout d’abord vous affirmer que votrefille Bianca est saine et sauve.
– Soyez béni. Ce que vous me dites me sauve. Je me sensrenaître. Mais comment avez-vous su… Pardonnez ces questions,monsieur… qui a pu vous dire ? Qui êtes-vous enfin ? Jene vous ai jamais vu à Venise…
– Madame, vos questions me semblent toutes naturelles et jen’ai point à les pardonner. Je me nomme Jean di Lorenzo et je suisde Mantoue. J’ai entrepris récemment un voyage vers l’Allemagne etje me proposais de passer par Trévise lorsque non loin de Mestre,hier, je rencontrai sur la route un de mes amis… Vous n’êtes passans avoir entendu parler du fameux Arétin ?
– Je le connais… poursuivez ! dit Imperiahaletante.
– Eh bien, il a un secrétaire, homme de beaucoup d’espritet d’humeur bizarre… figurez-vous que ce digne Paolo, qui pourraitvivre heureux et paisible, s’est donné une sorte de mission dans cemonde ; c’est de rechercher autour de lui ceux qui ont unsujet de douleur et de les arracher à cette douleur, autant dumoins qu’il est permis à un homme de le faire.
– Mission sublime ! dit Imperia. J’ai vu maître Paolo,je lui ai parlé, et j’ai deviné en lui un noble et grandcaractère.
– Hum !… Il ne faut pas se fier aux apparences…
– Que voulez-vous dire ?…
– Vous allez le comprendre, et saisir du même coup tout cequ’il y a de bizarre dans ce caractère que vous exaltez…
– Parlez, monsieur, s’écria la courtisane avec une angoissecroissante. Me serais-je trompée ?…
– Non, madame ; je puis vous affirmer que mon amiPaolo est digne de toute confiance ; seulement, il a unemanière de comprendre les choses qui n’est peut-être pas celle detout le monde. Enfin, bref, je le rencontrai donc, et, après quenous nous fûmes embrassés, il me désigna dans sa voiture une jeunefille d’une éclatante beauté…
– Bianca !…
– C’est en effet le nom de cette jeune fille. Alors voicice qu’il me raconta. Cette enfant vivait à Venise avec sa mère… Lamère était assez aveuglée par son amour maternel – sa seuleexcuse ! – pour ne pas voir quelle inconvenance, quel dangeril y avait à garder dans sa maison cette pureté angélique etimmaculée qui s’appelle Bianca… Me saisissez-vous,madame ?
– Hélas ! gémit Imperia en joignant les mains.
– Le redoutable danger que courait Bianca près de sa mèrese précisa un jour. Un homme, un monstre, vit cette enfant etconçut pour elle une de ces effroyables passions qui ne reculentdevant aucun crime. Mon ami résolut de sauver la jeune fille.Malheureusement, lorsqu’il voulut agir, il était déjà troptard : Bembo avait tendu ses filets. Bianca fut enlevée. Paoloassista à l’enlèvement, suivit Bembo pas à pas, le provoqua et letua.
– Bembo est mort ! s’écria Imperia en frémissant dejoie.
– Oui, vous et Bianca, vous êtes à jamais délivrées de cethomme.
– Mais alors, reprit Imperia d’une voix, tremblante,pourquoi votre ami ne m’a-t-il pas ramené ma fille ?…Qu’attend-il ?… »
Roland garda un instant le silence. Peut-être un dernier combatse livrait-il en lui !
« Mon ami a jugé qu’après avoir sauvé Bianca de Bembo, ilfallait la sauver de vous-même !
– De moi !… de moi ! sa mère !
– Je vous ai dit le caractère bizarre de Paolo. Il m’aassuré qu’en vous arrachant Bianca…
– Il m’arrache ma fille !… Ah çà ! est-ce qu’ilcompte la garder ?…
– Oui, madame !
– Et je ne la verrai plus ?…
– Peut-être !
– Votre ami est fou, monsieur ! Et vous-même vous êtesfou, vous qui venez annoncer à une mère qu’elle ne reverra plus safille. Voilà bien nos gens vertueux ! Par pudeur, substituantleur pensée à la mienne, ils veulent mettre ma fille àl’abri !… Ah ! les misérables !… Ils veulent sauverla fille et tuent la mère !… Mais vous ne savez pas de quoi jesuis capable ! Je bouleverserai le monde, je le retrouverai,votre Paolo… et alors, malheur à lui !
– Laissez-moi achever, madame, dit alors Roland. Mon ami ajugé que non seulement il fallait sauver votre fille, mais qu’ilfallait vous punir, vous…
– Me punir… moi !…
– Oui ! Il paraît que vous auriez autrefois commis uncrime que vous lui avez confessé…
– Et de quel droit s’érige-t-il en juge ? De queldroit, après avoir surpris le secret de ma vie, prétend-il s’enservir pour me frapper ? »
Roland se leva…
« Vous invoquez le droit ! dit-il d’une voix basse etsifflante. Parlons-en donc. Lorsqu’un homme a été arraché au mondedes vivants pour être enfermé six ans dans une basse fosse où il afailli devenir fou où il a pu se croire abandonné du monde et jetédans une nuit éternelle, lorsque cet homme, revenu parmi lesvivants, apprend qu’il a tout perdu, père, mère, amante, – je neparle pas de la fortune, de la haute situation qu’il occupait,lorsqu’il retrouve les êtres d’enfer qui ont voulu, agencé, combinéfroidement son malheur, croyez-vous qu’il ait le droit de sedresser devant des misérables et de leur dire : « À votretour vous souffrirez dans votre chair et dans votre cœur, commej’ai souffert dans mon cœur et ma chair ; à votre tour vouspleurerez, vous sangloterez, et puisque aucun de vous ne m’a faitgrâce, n’attendez de moi ni grâce ni pitié !… »
Imperia regardait cet homme qui parlait ainsi, avec des yeuxagrandis par la terreur.
« Qui êtes-vous ? oh ! quiêtes-vous ? » bégaya-t-elle.
Roland reprit soudain tout son sang-froid.
« Il ne s’agit pas de moi, madame, mais de mon ami Paolo…Madame, je considère ma mission comme terminée, je me contente derésumer votre situation et celle de mon digne ami… Paolo a étéassez heureux pour sauver Bianca des mains de Bembo ; mais ilcroit nécessaire de ne pas vous la rendre.
– Infamie ! infamie !… Et vous êtes infâme, vous,monsieur l’honnête homme qui vous prêtez à de tellescombinaisons ! »
Roland se leva, s’inclina pour prendre congé, etajouta :
« Je crois pouvoir vous dire, madame, que mon ami se feraun devoir de vous faire tenir des nouvelles de votre fille… mais jele sais obstiné…
– Je ne verrai donc plus ma Bianca !… Soyez mauditstous deux ! Et que soit maudit aussi ce Roland Candiano quej’ai aimé ! Car c’est pour son compte que vous agissez !C’est lui qui vous envoie ! C’est lui qui m’arrache monenfant, qui m’arrache mon cœur ! »
À ces mots, à ce nom soudainement jeté dans cet étrangeentretien, la physionomie de Roland fut bouleversée ; ilsaisit les poignets d’Imperia, pencha sur elle un visageflamboyant, et d’une voix rauque, presque féroce, ilgronda :
« Vous maudissez Roland Candiano ! Il a suffi de votrecontact impur pour qu’il fût à jamais maudit ! Rappelez-vous…Rappelle-toi ce que tes complices et toi vous avez fait de cethomme ! Oui, peu à peu, mon cœur s’ouvrait à la pitié… Lapitié !… alors que si tu pouvais, tu m’étranglerais de tesmains ! La pitié !… »
Il éclata d’un rire sauvage :
« Souffre donc, pleure et désespère !… Jamais tu nereverras ta fille… Jamais ! »
Imperia s’était écroulée à genoux. Ses yeux exorbitésdemeuraient fixés sur cet homme avec épouvante. Elle eût voulucrier, supplier… aucun son ne sortait de sa gorge serrée.
Elle revint à elle enfin… Alors, elle se releva d’un bond, ets’élança, écumante, à travers son palais, en rugissant :
« Arrêtez cet homme !… C’est RolandCandiano !… »
Roland descendait à ce moment les degrés de marbre du palais. Ilmarcha sans hâte jusqu’à la gondole qui l’attendait et quis’éloigna rapidement. Lorsque les serviteurs d’Imperia seprécipitèrent sur le quai, il avait disparu…
Imperia rentra dans son appartement où, pendant une heure, elledemeura prostrée. Puis tout à coup elle appela ses femmes et se fithabiller.
Bientôt sa gondole la déposa devant le palais de Dandolo, etquelques instants plus tard, elle était en présence du GrandInquisiteur.
« Je ne sais si vous me reconnaissez, monseigneur,dit-elle : nous ne nous sommes vus qu’une seule fois, il yaura bientôt sept ans… dans une circonstance…
– Inoubliable, répondit sourdement Dandolo ; et jevous reconnais, madame… La première fois que nous nous sommes vus,c’était dans votre palais où Altieri m’avait entraîné. Il y avaitencore avec nous Foscari, aujourd’hui doge, et Bembo, maintenantcardinal-évêque. C’était vers minuit. Roland Candiano venait d’êtrearrêté, et nous y discutâmes ce que nous devions faire de lui, deson père et de sa mère. Est-ce bien cela, madame ? Un mêmepacte nous unit !… Et puisque vous voilà, je devine que c’estde ce pacte que vous venez me parler…
– Oui, monseigneur. Et voici ce que je viens vousdire : Un de ceux qui assistaient à la scène que vous évoquezn’est plus. Il vient d’être tué. »
Dandolo n’eut pas un geste d’étonnement. Il s’attendait à toutdepuis qu’il avait vu Sandrigo.
« Lequel ?… Qui de nous a été frappé le premier parRoland Candiano ?
– Celui qui est tombé, c’est Bembo.
– Comment le savez-vous ?
– Par Roland Candiano. Il sort de chez moi. »
Un soupir de découragement gonfla la poitrine du GrandInquisiteur. Alors Imperia, en quelques mots, raconta la passion deBembo pour Bianca, l’intervention du secrétaire de l’Arétin,l’enlèvement de la jeune fille, et finalement l’entretien qu’elleavait eu avec l’homme qui s’appelait Jean di Lorenzo.
« Et maintenant, ajouta-t-elle en terminant, j’ai laconviction que Paolo, secrétaire du poète, Jean di Lorenzo etRoland Candiano sont le même personnage. »
Dandolo réfléchissait profondément. Il cherchait un jour dansces ténèbres, un fil pour l’aider à sortir du labyrinthe.
Cependant Imperia continuait :
« Voilà le début de Roland : Bembo tué ; ma filledisparue pour toujours, cela, c’est le coup de poignard qu’il medestinait à moi !… Malheureux ! ajouta-t-elle dans unparoxysme de désespoir qui fit frissonner le Grand Inquisiteur.Pourquoi ne m’a-t-il pas tuée aussi ? Mère, j’avais ma raisond’être ! Séparée de mon enfant, il ne me reste qu’à vieillirdans un coin et à me laisser mourir dans le regret et les larmes.Oh ! cet homme est vraiment fort, monsieur, puisqu’il a supénétrer mon cœur, puisque parmi tant de châtiments, il a choisipour moi celui qui me frappait jusqu’à l’âme ! Roland Candianon’est pas mort comme on l’a cru, il est lancé sur nous…
– Je savais tout cela !
– Vous le saviez et vous ne m’avez pas prévenue…
– Soyez tranquille. Toute la police de Venise est sur pied,Roland Candiano sera dans nos mains avant trois jours…
– Trois jours ! C’est bien long !…
– Voyons, puisque vous venez de le voir, donnez-moi unedescription exacte du déguisement qu’il a adopté. Vous dites qu’ilse fait appeler Jean di Lorenzo ?…
– Oui. Et voici son signalement. »
Imperia, l’esprit tendu, la voix rauque, se mit à dicter, tandisque Dandolo écrivait. Lorsque ce fut fini, la courtisane se leva etse retira. Dans le vestibule, elle se croisa avec un vieillard qui,joyeusement, disait à un valet :
« Prévenez notre maître que j’ai trouvé un acquéreur pourla maison, et qu’il faut que je lui parle au plus tôt. »
Imperia, parvenue à sa gondole, donna l’ordre de la ramener chezelle. Puis, comme la gondole se mettait en marche, elle jeta unregard chargé de soupçons sur la maison Dandolo, et changeant toutà coup d’avis, cria :
« Non ! au palais Altieri !… »
Avant de suivre Imperia dans la nouvelle démarche qu’elletentait, revenons un instant dans le cabinet du GrandInquisiteur.
Il s’était affaissé dans son fauteuil, et méditait :
« L’inéluctable s’accomplit donc !… Le cercle seresserre autour de moi… L’arrestation de Roland n’est plus qu’uneaffaire de quelques heures !… Oh ! Léonore se dressantdevant moi et me demandant compte de mes trahisons et de mesmensonges !… C’est horrible. »
À ce moment, on vint lui annoncer que le vieux Philippe, legardien de la maison d’Olivolo, demandait à lui parler et qu’ilavait trouvé un acquéreur.
« Eh bien, dit-il presque joyeusement, tu as donc fini partrouver ?…
– Oui, monseigneur.
– Eh bien, il faut vendre au plus tôt… Qui estl’acquéreur ?
– Un seigneur étranger qui m’a engagé comme gardien pourcontinuer dans Olivolo les fonctions que j’y avais.
– Bon ! il n’y a donc qu’à faire cette vente au plustôt.
– Monseigneur, c’est pour aujourd’hui même. Ce soir, ceseigneur m’apportera la somme qui, une heure plus tard, sera chezvous.
– Bien. Tu garderas deux cents écus pour toi.
– Monseigneur est trop généreux. Voici, j’ai apportél’acte ; monseigneur n’a plus qu’à y apposer sasignature. »
Philippe plaça devant le Grand Inquisiteur un parchemin quecelui-ci signa aussitôt.
« Je ne vois pas le nom de l’acquéreur, dit-il.
– Je n’ai pas voulu l’écrire, ayant la main plus habile aurâteau et à la bêche qu’à la plume. Mais j’ai apporté un papier oùle seigneur étranger a donné son nom que monseigneur n’aura qu’àtranscrire. Ce papier, le voici. »
Dandolo prit le papier et y jeta un coup d’œil.
« Lui ! murmura-t-il, glacé. Lui !… Oh ! lafatalité !… »
Et il demeura écrasé, pantelant, les yeux hypnotisés par ce boutde papier qui ne contenait que ce nom :
« Jean di Lorenzo… »
Jean di Lorenzo !… Roland Candiano !… C’était RolandCandiano le mystérieux acquéreur de la maison Dandolo !… LeGrand Inquisiteur leva sur le vieux Philippe stupéfait un morneregard. Puis, se rendant compte de ce que son attitude pouvaitavoir d’étrange aux yeux de son serviteur, il balbutia :
« À quelle heure cet homme doit-il venir ?…
– Ce soir, monseigneur, vers sept ou huit heures.
– Bien. Laisse-moi cet acte. Tu reviendras le chercher dansdeux heures. »
Le vieux Philippe s’inclina et se retira…
Il faut maintenant que nous suivions la courtisane Imperia qui,on l’a vu, avait donné l’ordre à son gondolier de la déposer aupalais du capitaine général.
Elle se trouva tout à coup en présence d’Altieri qui, sombre,hautain, lui désigna un siège, alla s’assurer que nul n’écoutaitaux portes, puis s’écria :
« Il faut, madame, qu’un grave événement se soit accompli,pour que vous n’hésitiez pas à venir ici en plein jour… Nous avionsconvenu que nous ne nous reverrions jamais, depuis la nuit… Degrâce, madame, hâtez-vous de m’exposer le motif de cetteentrevue. »
Elle le regarda en face :
« Roland Candiano est à Venise », dit-ellelentement.
À ce moment, derrière une tenture, une sorte de gémissementétouffé se fit entendre – un cri où il y avait de l’horreur, del’épouvante, un étonnement immense. Mais ce cri, Imperia toutentière à sa pensée de haine ne l’entendit pas ! Altieri,écrasé de stupeur, ne l’entendit pas !
Le capitaine général avait blêmi.
« Il faut… courir… chez le Grand Inquisiteur, bégayaAltieri livide… le prévenir…
– C’est fait !
– Toute la police sur pied…
– Ce doit être fait à l’heure qu’il est…
– Prévenir le doge…
– C’est votre affaire !
– Prévenir le cardinal Bembo…
– Il est mort !
– Mort !… Bembo !…
– Tué, assassiné par celui qui vient ! »
Altieri se leva, alla décrocher deux pistolets, les amorça, lesplaça tout armés sur une table, devant lui. Puis il essuya sonfront blême, et, d’une voix rauque, brève, prononça :
« Dites-moi tout, n’oubliez rien !… ou, par le Ciel,nous sommes perdus. Je connais Roland. Si nous ne le tuons pas, savengeance sera affreuse.
– Affreuse, c’est le mot ! dit Imperia en hochant latête avec désespoir. Il a déjà frappé Bembo et moi…
– Vous !… Comment ?
– En m’arrachant ma fille !
– Voyons, voyons ! dit Altieri. Faites-moi un récitexact et détaillé de ce que vous savez. »
La courtisane, avec lenteur, avec précision, recommença le récitqu’elle avait fait au Grand Inquisiteur.
Quand elle eut fini, il médita longuement, et sa première parolefut celle-ci :
« Pourquoi, ayant déjà prévenu le Grand Inquisiteur,êtes-vous venue me prévenir, moi ?
– Parce que je me défie de Dandolo. C’est un homme faible,une figure énigmatique. Peut-être me suis-je trompée, mais il m’asemblé hésitant… Vous, je sais, que vous n’hésiterezpas ! »
Altieri se rappela l’étrange attitude qu’avait eue Dandolo lejour où il avait couru lui annoncer l’évasion de Roland.
« Plus de doute ! songea-t-il, Dandolo recule !…Mais je saurai bien, moi, le faire marcher ! »
Et tout haut il répondit :
« Non, non, je n’hésiterai pas ! Soyez tranquille,madame. Il y en a un de nous deux qui est de trop. L’un de nousdoit mourir. Et je vous jure que ce sera lui.
– Oui, dit Imperia. Mais avant que Roland meure, il fautque je sache où il a entraîné ma fille ! Songez à cela !…Et dites-vous bien que si vous ne me rendez mon enfant, vous,Dandolo et Foscari, je vous tiens pour responsables. »
La courtisane avait prononcé ces mots sur un ton de si faroucherésolution que le capitaine général en eut un frisson. Il s’inclinaen signe d’adhésion formelle et accompagna Imperia qui seretirait.
Altieri referma la porte, et il eut un sourire tragique encaressant la pointe de son poignard.
« Lui d’abord, murmura-t-il, elle ensuite. »
Et en toute hâte, il se rendit chez Dandolo. Il arriva jusqu’aucabinet du Grand Inquisiteur, dont il ouvrit la porte sans se faireannoncer par l’huissier de service.
Après le départ du vieux Philippe, Dandolo était demeuré penchésur ce parchemin où il devait lui-même inscrire le nom de Jean diLorenzo – c’est-à-dire de Roland Candiano.
Machinalement, il avait fini par écrire le nom à l’endroitlaissé en blanc sur l’acte de vente.
Tout à coup, Altieri entra, referma la porte, et dit :
« Monsieur le Grand Inquisiteur, je viens vous informer queRoland Candiano est à Venise où il se cache sous le nom de Jean diLorenzo. Que comptez-vous faire, cette fois ?… »
Dandolo était demeuré frappé de stupeur, les yeux invinciblementrivés sur l’acte que, par un mouvement convulsif, il avait essayéde cacher et sur lequel sa main se crispait.
Altieri aperçut le parchemin. Il vit l’attitude terrifiée deDandolo.
Il comprit que ce papier sur lequel s’appuyait la main tordue duGrand Inquisiteur donnait la clef d’une énigme, il comprit qu’ildevait le lire ; sa main à lui s’avança et se posa sur leparchemin.
« Monsieur ! voulut protester Dandolo en essayant dese ressaisir.
– Vous vouliez cacher ce papier ?…
– C’est mon droit !
– Je veux le lire…
– Ce que vous faites est inimaginable !
– Et je le lis ! » acheva Altieri, livide de cechoc soudain imprévu, avec le père de sa femme.
Violemment, il se saisit du parchemin et le parcourut. Au nom deJean di Lorenzo, il jeta un cri sourd. En cette seconde, Dandolopassa de l’extrême irrésolution à l’extrême audace.
« Altieri, dit-il, vous venez, par violence de m’arracherun secret d’État. Je suis arrivé à tendre un piège à RolandCandiano. Ce soir, il doit venir dans ma maison d’Olivolo. Lamaison sera cernée. L’homme tombera en mon pouvoir. Mais songezqu’un seul mot, une seule indiscrétion peut toutperdre ! »
Altieri s’était assis, pensif.
« Pardonnez-moi ma violence, dit-il. J’étais si troublé parcette nouvelle extraordinaire !
– Je vous pardonne, fit Dandolo en tendant la main àAltieri – et en même temps ils échangèrent un regard de haine et deméfiance. – Puis-je d’ailleurs garder rancune au mari deLéonore ?… Mais puisque vous savez…
– J’ai été prévenu par Imperia…
– Oui, je sais. Elle sort d’ici, croyant m’avoir appris lanouvelle, alors que depuis cinq mois je suis pas à pas RolandCandiano, alors que c’est moi qui l’ai attiré à Venise, moi enfinqui ai eu la pensée de le pousser peu à peu vers cette maison où jesupposais que… d’anciens souvenirs devaient infailliblement lefaire venir… Mais vous ne savez pas tout ! Candiano est à latête d’une véritable armée. Il commande à deux mille bandits armés.Il a des navires. Vous voyez, mon cher ami, que c’est véritablementun secret d’État.
– Et sans aucun doute, dit alors Altieri d’une voixmordante, le doge est prévenu…
– Le doge n’est pas prévenu. Il sera temps de le mettre aucourant, si Candiano m’échappe.
– Bien. Ainsi, toutes vos mesures sont prises pour cesoir ?
– Pour ce soir, oui.
– En ce cas, vous ne voyez pas d’inconvénients à ce quej’assiste à l’opération ?
– Votre aide, Altieri, ne pourra que nous êtreprécieuse.
– Ainsi, à ce soir !… Quelle heure ?
– Neuf heures précises. »
Altieri serra de nouveau la main du père de Léonore et seretira.
Tandis que cela se passait chez le Grand Inquisiteur, une autrescène se déroulait dans le palais d’Altieri.
Sur les indications du capitaine général, Imperia s’étaitengagée dans un obscur couloir au bout duquel se trouvait en effetun escalier de quelques marches qui aboutissait à une petite portepratiquée sur l’un des côtés du palais. Comme elle allait atteindrecet escalier, une main la toucha au bras.
Elle se retourna et se vit en présence d’une femme voilée.
« Venez ! » dit cette femme d’une voixfaible.
Imperia hésita un instant, mais déjà l’inconnue l’entraînait etla faisait entrer dans une pièce retirée.
Là, elle retira son voile.
« Léonore ! » murmura sourdement lacourtisane.
Oui ! c’était Léonore !…
Comment se trouvait-elle sur le passage d’Imperia ?… Quevoulait-elle ?… Léonore avait passé la matinée comme ellepassait toutes ses matinées, toutes ses journées : en travauxd’intérieur. Ce matin-là, elle se trouvait dans la lingerie situéeau deuxième étage du palais.
À un moment, elle se dirigea vers une fenêtre et s’efforça des’intéresser à la vie de Venise qui palpitait, rutilante et doréesous les caresses du soleil.
Un vol de colombes passa dans l’air pur et léger. Il décrivit ungrand cercle, puis soudain se dispersa, par un caprice de ces hôtescharmants de la cité des Eaux. Léonore avait machinalement suivides yeux le manège de ces oiseaux familiers qui sont à Venise ceque nos adorables moineaux effrontés, hardis et amis, sont àParis.
Et voici qu’une gondole s’approchait, s’arrêtait devant lepalais, une femme en descendait, traversait le quai étroit etentrait. Cette femme, malgré ses voiles, Léonore lareconnut !…
Elle descendit alors au rez-de-chaussée, entra dans une pièce oùjamais elle ne pénétrait.
Et elle entendit une voix de femme qui disait :
« Roland Candiano est à Venise ! »
Le coup était rude. Léonore jeta un faible cri qui ressemblait àun gémissement et s’affaissa évanouie. Lorsqu’elle revint à elle,tout ce qu’elle avait d’énergie et de volonté, elle l’employa àécouter de toutes ses forces. Elle entendit une porte qui s’ouvraitet se refermait. Elle comprit qu’Imperia s’en allait !… Entoute hâte, elle jeta un voile sur sa tête, et rejoignit lacourtisane.
Maintenant, les deux femmes étaient face à face.
Elles ne s’étaient pas revues depuis la terrible nuit del’arrestation – près de sept ans écoulés !
« Que me voulez-vous ? demanda Imperia.
– Je veux de vous la vérité ! dit Léonore.
– Quelle vérité ?
– Tout ce que savez sur Roland. Voici ce qu’on m’a dit, àmoi : gracié, il a fui de Venise, puis il est mort. Mensonge,tout cela. La vérité ! Parle !
– Et si je ne parle pas !
– Tu meurs ! »
Lentement, Léonore tira un stylet de son sein.
Imperia était forte. Elle était grande, vigoureuse, avec unbuste bien développé ; Léonore était mince, élancée, flexiblecomme un jonc.
D’un geste brusque, la courtisane se débarrassa du manteau quicouvrait ses épaules. En même temps, elle arracha le corsage quicouvrait son sein dur, et en tira un fort poignard.
Alors, elle haussa les épaules et dit :
« Vous me faites pitié, madame, de vous imaginer qu’Imperiapuisse venir désarmée dans la maison des Altieri… Allons,place ! ou c’est vous qui êtes morte… »
Pour toute réponse, Léonore tendit en arrière son bras et poussaun fort verrou sur la porte.
Alors, les deux femmes, pareilles à deux duellistes, semesurèrent.
Elles firent un pas l’une vers l’autre.
Soudain, la courtisane eut un geste foudroyant. Son bras seleva, l’arme siffla, s’abattit. Au même instant, sa main se trouvaemprisonnée comme dans un étau. Léonore avait vu venir le coup et,dédaignant de parer, avait saisi le poignet.
En quel paroxysme de haine et de désespoir trouva-t-elle laforce prodigieuse qu’elle déploya à ce moment ?… Ce poignet,elle le garda dans ses mains fines et délicates, elle le serra, lepressa, le pétrit… Imperia jeta une clameur de souffrance, l’armelui échappa et, pantelante, livide, elle recula, tandis que Léonorelui plaçait son stylet sur la gorge…
Tout à coup, Imperia trébucha, s’abattit sur ses genoux.
Léonore fut sur elle au même moment, et la pointe de son styletpénétra dans la chair… la gorge de marbre se tacha d’une goutterouge qui, comme un rubis liquide, jaillit et coula…
Râlante, désarmée, démente de terreur, Imperia étaitétendue.
Léonore, un genou sur elle, la maintenait d’une main et del’autre enfonçait le poignard…
« Grâce ! rugit la courtisane.
– Parleras-tu ? dit Léonore.
– Oui ! » râla Imperia.
Le stylet s’arrêta.
« Parle donc !… Où est Roland ?
– À Venise… sous le nom… de Jean di Lorenzo…
– Depuis quand ?
– Sans doute depuis son évasion…
– Évasion ?… D’où cela ?…
– Des puits de Venise ! répondit Imperia.
– Il était dans les puits ?
– Oui !
– Depuis quand ?
– Depuis la nuit de l’arrestation.
– Évadé quand ?
– Il y a six mois environ.
– Qu’es-tu venue faire ici ?
– Prévenir Altieri…
– Qui as-tu prévenu encore ?
– Dandolo.
– Mon père… Bon ! Qu’ont-ils résolu ?
– Son arrestation.
– Pour quand ?
– Au plus tôt.
– C’est tout ce que tu sais ?
– Oui !… tout !… »
Imperia était à bout. La rage, la honte, la terreur avaientdésorganisé cette forte nature : elle s’évanouit.
Léonore se releva, regarda autour d’elle et se dirigea vers unetenture murale relevée par des cordons de soie ; avec sonstylet, elle trancha les cordons ; puis elle revint à Imperia,lui lia les pieds et les mains : avec une écharpe, elle labâillonna ; alors elle la saisit par les deux épaules et latraîna dans un cabinet, ferma la porte du cabinet à double tour etmonta dans son appartement, s’habilla sans hâte, redescendit etquitta le palais.
Revenons un instant dans le cabinet du Grand Inquisiteur.
Après le départ d’Altieri, Dandolo avait passé une heureterrible.
Les projets insensés se succédaient dans son imagination. Ilpensa au suicide ! Il pensa à tuer sa fille. Oui cette fillequ’il adorait ! Nous devons dire qu’il écarta cette penséeavec horreur.
Tout à coup, il se calma : la véritable solution luiapparut brusquement. Ce n’est pas lui, ce n’est pas Léonore quidevait mourir… C’était Roland !
Il fallait que le meurtre fût rapide.
Et un nom se présenta à l’esprit du Grand Inquisiteur :Sandrigo.
Il alla à la fenêtre qui donnait sur le quai, vit une sorte debarcarol, qui, étendu dans la gondole, la tête tournée vers lepalais, paraissait dormir. Le Grand Inquisiteur fit un signe. Lebarcarol se leva aussitôt et s’approcha jusque sous la fenêtre.
Dandolo se pencha et prononça :
« Sandrigo. »
L’homme indiqua qu’il avait compris et s’éloigna. Vingt minutesplus tard, le bandit était en présence du Grand Inquisiteur.
« Tu vois que je tiens parole, fit Dandolo.
– Vous avez donc la piste de Roland Candiano ?
– Oui, dit le Grand Inquisiteur d’une voix sombre.
– Pour quand est-ce ?
– Pour ce soir. Trouve-toi à dix heures à l’îled’Olivolo.
– À quel endroit ?
– Près de l’église.
– Et vous me laisserez conduire l’arrestation ?
– Puisque c’est convenu ! je te dis que je tiensparole. »
Sandrigo se retira ; le Grand Inquisiteur l’accompagnajusqu’à la porte de son cabinet. Au moment où le bandit allaitdisparaître, il lui mit la main à l’épaule.
« Ah çà, j’espère que tu n’iras pas plus loin qu’il nefaut ?
– Que voulez-vous dire ? gronda Sandrigo.
– Ceci : que nous avons intérêt à prendre Candianovivant. Promets-moi donc de ne pas te laisser emporter par lahaine. »
En même temps il fixait sur le bandit un regard ardent.
Sandrigo paraissait irrésolu.
« Tu entends ? reprit Dandolo. Jure-moi de ne pasoutrepasser les droits de ta haine ? »
À cette demande étrange, Sandrigo tressaillit, regarda à sontour le Grand Inquisiteur.
« Je vous jure, monseigneur, de ne pas dépasser les droitsde ma haine », répondit-il enfin.
Et il s’éloigna rapidement.
« Ce soir, murmura Dandolo, Roland Candiano seramort ! »
*
* *
En sortant de chez Imperia, Roland s’était fait conduire aupalais de l’Arétin.
« Je vous attendais avec impatience, maître ! dit lepoète.
– Vous avez été au palais ducal ? demanda Roland.
– Oui, avec Bembo que je suis étonné de n’avoir pas revudepuis.
– Racontez-moi donc votre visite au palais ducal.
– Visite de peu d’intérêt, commença-t-il.
– Bah !… Et moi qui croyais au contraire qu’il s’étaitdit entre le doge et vous des choses extrêmement sérieuses !…Voyez comme on se trompe !
– Vous savez que j’ai vu le doge ! s’écrial’Arétin.
– Vous le voyez bien !
– Vous savez donc tout ! Vous êtes doncsorcier !…
– Nullement, et vous allez voir combien ma science estfacile en cette occasion. Vous vous demandiez tout à l’heure cequ’est devenu votre cher ami Bembo ?
– Oui ! Et à ce propos, je devais vous faire dîneravec lui ?
– Inutile ! J’ai invité Bembo à passer quelque tempsdans une charmante villa que j’ai aux environs de Venise. En cemoment même il est chez moi. Et c’est lui qui m’a dit que le dogeFoscari vous avait accueilli.
– Accueil flatteur. Le doge m’a honoré de sa confiance aupoint de m’instruire de sa pensée et de me nommer sonambassadeur.
– Ambassadeur ! Peste !… Tous mes compliments. Etauprès de qui cette ambassade ?
– Auprès de Jean de Médicis. Je suis chargé de transmettrecertaines propositions que j’ai juré de tenir secrètes.
– Pour tout le monde, excepté pour moi ! »
L’Arétin, pâle et irrésolu, s’écria alors :
« Tenez, maître ! Demandez-moi tout ce que vousvoudrez, excepté de trahir la mission qui m’a été confiée.
– Très bien. Je vous demande votre vie, alors !
– Ma vie ! bégaya l’Arétin tremblant.
– Dame ! Je vous ai arraché à de braves bandits pourqui vous représentiez une forte somme. Je me repens du tort quej’ai fait à ces malheureux. Je vais donc simplement vous fairesaisir, lier, bâillonner et emporter à l’endroit même où je vous aipris, et vous rendre à ceux à qui je vous ai volé. »
Roland fit trois pas.
« Arrêtez maître ! s’écria l’Arétin hors de lui.
– Vous êtes décidé à parler ?
– Tout ce que vous voudrez, maître !
– Voyons, combien devez-vous toucher pour votremission ?
– Cinq mille écus en tout. J’en ai déjà la moitié.
– Bon. Ce soir, les cinq mille écus seront chez vous. Ceque vous avez déjà sera un petit supplément. Et maintenant, ditgravement Roland, parlez. Et songez une autre fois que je ne seraispeut-être pas toujours disposé à autant de patience qu’aujourd’hui.Nous avons conclu un pacte. Je tiens rigoureusement mesengagements. Tenez les vôtres. Je vous jure que depuis dix minutesvotre vie n’a tenu qu’à un fil. »
L’Arétin, livide, fit signe qu’il se soumettait.
« Je vous écoute… » dit Roland d’une voix brève.
L’Arétin se mit alors à raconter mot pour mot son entrevue avecle doge Foscari. Il développa le côté politique de sa mission aprèsen avoir exposé les termes, et Roland ne pût s’empêcher d’admirerla subtile intelligence de cet homme.
Cependant l’Arétin, ayant terminé sa narration, attendaitcurieusement ce que Roland déciderait et songeait :
« Décidément, je m’attache à la fortune de cet homme. Je nesais qui il est, ni ce qu’il veut, mais que m’importe, aufond ! Il m’a sauvé la vie et vient de me donner cinq milleécus. Je le devine plus grand et plus fort que le doge. Oui, voilàmon maître. »
Et tout haut, il dit :
« Eh bien, maître, que décidez-vous ? Dois-je ou nonremplir la mission du doge ? »
Cette question qui révélait la soumission définitive et complètede l’Arétin amena un pâle sourire sur les lèvres de Roland.
« Foscari se trompe, dit gravement celui-ci. Venise doitrester Venise. Bâtie hors l’Italie, simplement amarrée aux portesdu monde, elle doit demeurer la ville des eaux. De la mer lui vientsa gloire ; c’est vers la mer, non vers la terre, qu’elle doitse tourner. Venise, c’est l’Athènes de l’Italie ; sesdestinées la conduisent à un avenir d’art, de poésie, de scienceaimable ; les Vénitiens sont un peuple d’esprit léger,sceptique, mais capable de grandes choses pour la liberté. Athènessuccomba du jour où elle voulut asservir la Grèce. Venise entreradans le néant lorsqu’elle cessera d’être la ville de la mer,intelligente, amie des arts et aspirant à un mode de société oùtous les citoyens vivront d’une même vie entièrement consacrée aucommerce et aux arts. Oui, Venise peut donner au monde un grandexemple. »
Il se tut soudain, frémissant, puis reprit froidement :
« Maître Arétin, la mission que vous devez remplir après deJean de Médicis, je l’accomplirai moi-même. Pendant ce temps, vousvous tiendrez caché dans votre palais, et à mon retour, je vousdonnerai sa réponse au doge Foscari. »
Ému, ébloui par le peu qu’il venait d’entrevoir, l’Arétins’inclina devant Roland qui, sûr désormais de l’obéissance del’Arétin, se retira et rentra dans cette vieille maison du port oùjadis avait demeuré Juana, où était morte sa mère !
Il songea que bientôt l’heure arriverait de se rendre à l’îled’Olivolo ; dans un sac, les dix mille écus de l’achatattendaient. Roland avait résolu de passer la nuit dans la maisonDandolo. Il attendait cette épreuve avec une fébrileimpatience.
« Bembo est puni, murmura-t-il ; Imperia estpunie ; Foscari, Altieri et Dandolo vont connaître bientôtquelle main s’abattra sur eux au moment où ils se croient bienforts et heureux ; mais elle !… ô Léonore, c’estde toi que je souffre le plus ! C’est toi qui fus la pluscoupable, puisque c’est en toi que j’avais mis toute mafoi !… »
Une fois de plus, il écarta de son esprit la nécessité d’unerésolution à prendre.
Vers huit heures et demie, comme la nuit était tout à faitvenue, il se couvrit d’un manteau, prit le sac d’écus et se dirigeapar les rues vers l’île d’Olivolo. Il entra dans le jardin etmarcha droit à la maison, dont le rez-de-chaussée étaitéclairé.
Le vieux Philippe l’attendait dans cette salle à manger queRoland connaissait bien. À la vue de son nouveau maître, levieillard se leva, salua et dit :
« Voici l’acte, et voici les clefs.
– Voilà l’argent, répondit Roland, veuillez lecompter. »
Le serviteur empila les écus avec méthode, tandis que Roland sepromenait lentement dans la pièce, paraissant réfléchir.
L’opération demanda une demi-heure. Lorsque Roland jeta les yeuxsur Philippe, celui-ci achevait de ficeler le sac et se levait endisant : « Je vais vous faire visiter la maison…
– Inutile, dit Roland.
– Vous la connaissez donc ?
– Non, mais j’aurai le plaisir de la découvrir moi-même. Jetiens même, pour cette première nuit que je passe dans ma maison, àêtre seul. Vous avez congé jusqu’à demain, maître Philippe.
– Bien, monseigneur, dit le vieillard. Je passerai donc lanuit au palais Dandolo. »
Puis il s’inclina respectueusement devant son nouveau maître etsortit. Roland alla alors jusqu’à la porte du jardin qu’il fermasoigneusement, puis, lentement, revint vers la maison.
Il éteignit les lumières.
Alors, presque sans tâtonner, il prit les clefs et parcourutcette maison qu’il connaissait tout entière pour l’avoir si souventparcourue avec Léonore. Arrivé devant la chambre qu’avait habitéela jeune fille, Roland s’arrêta. Jamais il n’était entré dans cettechambre.
Non !… il n’entrerait pas là !… Ou du moins, pasencore. Il ne se sentait pas assez fort.
Lentement il redescendit dans le jardin. Et presque d’instinct,sans que sa volonté l’y poussât, il marcha droit au cèdre.
« Là j’étais heureux ! » murmura-t-il.
Il lui parut que c’était d’hier qu’il avait quitté ce jardin, etqu’il y revenait comme tous les soirs, fidèle au cherrendez-vous.
Mais bientôt, là aussi, il faiblit devant les souvenirs, ilrecula devant l’ombre de son bonheur. Il s’enfuit avec unsanglot…
Il s’en alla jusqu’au fond du jardin, avec l’intentiond’escalader le mur, de fuir, de ne plus jamais revenir… Arrivé aupied du mur, il prit son élan, et l’instant d’après, il se trouvaassis sur la crête et se prépara à sauter. Comme il allaits’élancer, il s’arrêta soudain.
Dans la nuit, des ombres confuses apparaissaient immobiles… desgens qui se dissimulaient, des sbires.
Doucement, sans bruit, il s’aplatit sur le mur, et chercha àcompter les sbires. Ils étaient nombreux, et placés sur une lignequi se perdait dans l’obscurité à droite et à gauche. Roland selaissa retomber dans le jardin.
Il le coupa diagonalement et, retrouvant le mur d’enceinte, sehissa à la force du poignet, ne laissant dépasser que sa tête. Uncoup d’œil lui suffit pour se convaincre que ce côté-là aussi étaitgardé. Il renouvela l’expérience sur un troisième point, et lesmêmes ombres lui apparurent, silencieuses, immobiles.
Le jardin était cerné de toutes parts !… Roland compritalors.
À cet instant, il retrouva tout son sang-froid. Les visionsdisparurent ; les songes s’effacèrent. Il n’y eut plus en luide vivant que l’instinct de la bête traquée qui veut fuir.
Songeur, très calme, il marcha vers le centre du jardin, vers lecèdre.
*
* *
Mais au moment où il se mettait en marche, il entendit derrièrelui un léger bruit. Il se retourna et vit une tête qui dépassait lacrête du mur ; l’instant d’après, une autre apparut, puis uneautre, de place en place. Les ombres de tout à l’heure s’étaientmises en mouvement et elles escaladaient le mur.
Tout autour de lui, Roland vit la crête du mur se hérisser dechoses mouvantes et silencieuses ; il y eut des glissementsmous, puis tout à coup plus rien : les sbires, sans bruit,étaient retombés vers le jardin.
La pensée de Roland, à cette minute, fut :
« Qui a pu leur faire savoir… medénoncer ?… »
Il eut un sourire et murmura :
« Imperia !… »
Il atteignit le cèdre. Son ombrage de feuilles, que l’hivern’arrache pas, faisait là, une nuit plus épaisse. Roland s’arrêta.Il vit les ombres qui maintenant rampaient, formant un large cercleinfranchissable. Les sbires guettaient.
Quelques minutes encore et ils seraient sur lui.
Roland tira son poignard et s’apprêta à mourir.
Mourir ! Là !… Sous ce cèdre où il avait tantaimé !…
À ce moment, minuit sonna…
Et comme le dernier coup tintait dans la nuit, Roland, de savoix extasiée de mourant, répéta :
« Léonore ! Léonore !…
– Me voici, Roland ! » dit une voix faible commeun souffle.
Roland demeura sur place, figé par la surprise.
Léonore était là, aimante, fiancée de son âme !
Et comme hier, elle allait lui dire :
« Minuit, mon cher seigneur… quittons-nous jusqu’àdemain !… »
Elle allait, comme hier, prendre sa main et l’accompagnerjusqu’à la porte du jardin !… Et il frissonna éperdu, flottantsur les vertigineux abîmes où sombre la raison, lorsqu’il vitLéonore habillée telle que jadis, de ses vêtements de jeune fille,belle, plus belle encore, belle comme un rêve d’amour, svelte etharmonieuse… Seulement, le sourire n’était plus sur ses lèvresfigées !… oui, il vit Léonore, comme hier, luiprendre la main, et elle l’entraîna !
Il se laissa conduire, épouvanté seulement d’une délicieuseépouvante, à cette sensation inouïe que la main moite et parfuméequi était dans sa main fût vraiment la main de Léonore !
Tout à coup, il se trouva dans la maison Dandolo, devant cetteporte que tout à l’heure il n’avait pas ouverte. La chambre queLéonore, jeune fille, avait occupée…
La nuit était profonde.
Mais il continuait à la voir comme en plein jour. Il luisemblait qu’elle dégageait une lumière radieuse…
Il la vit qui ouvrait la chambre et qui faisait un signe…
Il entra… la porte se referma… Léonore disparut…
Alors il tomba à genoux, ses bras se tendirent et les sanglotsfurieux roulèrent dans sa poitrine et montèrent à sa gorgeoppressée. Léonore était descendue au rez-de-chaussée.
Avec la morbide tranquillité d’une personne en état desomnambulisme, elle alluma un flambeau et attendit !…
Après sa lutte avec Imperia, Léonore avait quitté sans hâte lepalais Altieri. Dehors, l’air vif et léger rafraîchit son frontbrûlant, serré comme dans un étau. Elle put réfléchir. Elle sedirigeait instinctivement vers le palais Dandolo. Mais lorsqu’ellefut devant la maison qu’habitait son père, une répugnance lui vintà se trouver en présence du Grand Inquisiteur qui, sans aucundoute, à ce même instant, prenait ses dispositions pour arrêterRoland.
Couverte d’un voile, sûre de n’être pas reconnue, elle s’assitsur un des bancs de pierre disposés autour du palais et oùattendaient ordinairement ceux qui venaient implorer une audiencedu Grand Inquisiteur.
Léonore n’avait aucune idée précise de ce qu’elle devait faire.Son cerveau était tout entier occupé par une joie etl’épouvante : la joie de savoir que Roland ne l’avait pasfuie, puisque ces années passées loin d’elle s’étaient écoulées enprison ; l’épouvante de savoir qu’on allait l’arrêter. Sonesprit se tendait vers un but suprême : sauver Roland.
Comme elle songeait ainsi, elle vit tout à coup Philippe quisortait du palais Dandolo. La présence du vieillard chez son pèrene lui parut pas étrange. Mais dans l’état d’esprit où elle setrouvait, le vieux serviteur lui apparut comme une aide possibledans ce qu’elle entreprendrait.
Elle le suivit donc et arriva à la maison de l’îled’Olivolo.
Philippe avait déposé sur un meuble l’acte de vente que Dandolovenait de signer.
En apercevant Léonore, le vieillard jeta un cri de joie.
« Une bonne nouvelle, signora ! commença Philippe,jamais la maison ne sera détruite comme le voulait monseigneurvotre père.
– Pourquoi ? demanda-t-elle.
– Parce que la maison est vendue !
– Ah !…
– Oui, mais attendez, signora. Celui qui achète la maisons’engage à n’y rien changer. Et il y a mieux encore. Il m’a annoncéqu’il n’habiterait ici que quelques jours.
– Étrange acheteur ! fit Léonore.
– C’est fini, reprit le vieillard. Voici l’acte de ventesigné de monseigneur Dandolo. Ce soir, le seigneur étranger seraici… »
Et il tendit l’acte à Léonore qui le lut machinalement.
Elle eut tout à coup un violent tressaillement.
« Jean di Lorenzo ! murmura-t-elle livide.
– Qu’avez-vous, signora ! Vous paraissezbouleversée !
– Rien, mon bon Philippe, une vapeur… Mais dis-moi, ajoutaLéonore d’une voix indifférente, le nom qui se trouve sur cet acteest celui de l’homme qui achète cette maison ?
– Oui, signora.
– Et mon père a signé cet acte ! »
Le vieillard se trompa au sens de cette exclamation.
« Voilà donc ce qui vous bouleverse, signora ! C’estla vente…
– Oui, oui !…
– Il est vrai ! Monseigneur Dandolo consent la vente,puisqu’il a signé. Mais je vous le répète, rien ne sera changé à lamaison et, dans peu de jours, vous y pourrez revenir comme par lepassé, puisqu’il n’y aura que moi ici. »
Léonore hocha la tête en signe de satisfaction. Elleréfléchissait. Elle reconstituait la pensée de son père. Latrahison de Dandolo lui apparut nettement. Elle comprit alorspourquoi, le soir des fiançailles, il n’avait pas paru s’émouvoirde l’arrestation de Roland et pourquoi plus tard, il avait étéélevé à la dignité de Grand Inquisiteur. Elle comprit l’abominablemarché qui s’était discuté entre Dandolo et Altieri, et qu’elleavait été vendue par son père !
Un amer dégoût souleva son cœur à l’idée de tant de lâcheté.
Mais ces sentiments, elle les refoula !
Il ne s’agissait pas du passé, mais du présent. Il ne s’agissaitpas d’elle, mais de Roland.
« Cet homme, demanda-t-elle en levant les yeux surPhilippe, quand doit-il venir ici ?…
– Vers huit heures, signora.
– Et mon père le sait ?
– Il le sait », dit paisiblement le vieillard.
En ce même instant où elle comprit que Roland était perdu,Léonore prit la résolution suprême :
Se trouver près de lui, le sauver ou mourir avec lui.
Et du même coup, son plan se trouva précisé.
Elle posa au vieux Philippe quelques questions indifférentes,puis se retira et rentra au palais Altieri. Elle y constata unmouvement étrange, des allées et venues, et elle conclut, songeantà Altieri :
« Il assistera à l’arrestation. »
Au soir, vers huit heures, elle quitta le palais, revint à l’îled’Olivolo, entra dans le jardin par une petite porte dont elleavait une clef, profita d’un moment où le vieux Philippe sortaitpour s’introduire dans la maison et monta dans la chambre qu’elleavait occupée avant son mariage. Par un douloureux sentiment d’uneétrange délicatesse, elle ne voulut reparaître devant Roland quetelle qu’elle était alors qu’elle était sa fiancée.
Cependant Altieri et Dandolo agissaient.
À huit heures, l’île entière d’Olivolo fut secrètement occupée.Une cinquantaine de sbires ou agents de la police vénitienne furentplacés dans l’église de Sainte-Marie, tandis que les agents secretsformaient autour du jardin un cercle déjà infranchissable.
À dix heures, Dandolo arriva dans l’île, escorté d’Altieri quisurveillait tous ses mouvements.
« Pourquoi ne pas le prendre tout de suite ? avaitdemandé Altieri.
– Je connais Roland, répondit le Grand Inquisiteur. Ilpassera la nuit dans cette maison où il vint si souvent, qui luiétait familière et qui est pour ainsi dire le seul endroit où ilpuisse éveiller ses souvenirs… Attendons donc l’heure favorable.D’ailleurs le jardin est cerné. Il ne peut plus sortir. »
Altieri garda un moment le silence.
« Avez-vous songé, demanda-t-il brusquement, à ce que nousen ferons quand nous le tiendrons ?
– Mais, répondit naturellement Dandolo, lui faire sonprocès. Il y a évasion, rébellion, conspiration contre l’État,armement de rebelles. C’est sûrement la condamnation àmort !
– Est-ce qu’on sait ! » fit sourdementAltieri.
À ce moment, ils arrivaient devant le portail de l’église. Uneombre s’en détacha et vint droit à Dandolo.
« Sandrigo ! fit le Grand Inquisiteur.
– Moi-même, Excellence ! dit le bandit. J’ai assisté àtoutes les opérations de votre police. Tout va bien. L’homme est àmoi… »
Sandrigo serra le manche de son poignard.
Altieri vit le geste. Il se pencha vers Dandolo :
« Qu’est-ce que cet homme-là ? murmura-t-il.
– Cet homme est celui qui rendra le procèsinutile. »
Le père et le mari de Léonore échangèrent un sombre regard.Alors, ils firent le tour du jardin, s’assurant que chacun était àson poste.
« Minuit ! » fit tout à coup Dandolo.
Et il donna le signal. Les sbires commencèrent de toutes parts àescalader le mur, sautèrent dans le jardin, et chacun d’eux sedirigea vers la maison.
Dandolo, Altieri et Sandrigo étaient entrés par la petite porteet marchèrent également sur la maison.
Lorsqu’ils n’en furent plus qu’à vingt pas, ils virent tout àcoup une pièce du rez-de-chaussée s’éclairer.
Dandolo et Altieri s’arrêtèrent tout pâles. Et la pensée quileur vint à tous deux fut formulée par Dandolo quimurmura :
« Que jamais Léonore ne sache !… oh !jamais !…
– Marchons ! » répondit Altieri, les dentsserrées.
L’instant d’après, ils étaient devant la porte de la maison etla trouvèrent entrouverte. D’un même geste ils sortirent leurspoignards de leur gaine. Ils entrèrent. Et Léonore, un flambeau àla main, Léonore, habillée de ses vêtements de jeune fille,Léonore, pâle comme un spectre, leur apparut, disant :
« Entrez, je vous attendais. »
Dandolo demeura sur place, les cheveux hérissés, les yeuxexorbités, comme foudroyé. Altieri, livide, le visage bouleversépar une tempête de jalousie furieuse, s’avança seul, et d’une voixchargée de haine et de désespoir, il bégaya :
« Que faites-vous ici ?…
– Je vais vous le dire. Mais entrez d’abord… Entrez, monpère… il est inutile que toute la police de Venise, rassemblée ici,soit mise au courant de nos affaires de famille. »
Dandolo fit quelques pas en vacillant et se laissa tomberlourdement sur un fauteuil en murmurant :
« L’inéluctable est accompli… Elle saittout !… »
Quant à Altieri, il se tint debout, frémissant, dévorant duregard cette jeune femme qui était si belle, qui lui paraissaitdivinisée, aux pieds de laquelle il eût voulu se traîner tandisqu’il se demandait s’il n’allait pas la tuer.
Léonore, cependant, avait été à la porte.
À haute voix, dans la nuit, elle prononça :
« L’homme que vous cherchez n’est plus ici. Retirez-vous decette maison qui est celle de mon père et que vous souillez devotre présence. Hors d’ici, sbires !… »
Un homme poussa les volets de la fenêtre et passa sa tête àl’intérieur. Son regard s’arrêta sur le Grand Inquisiteur.
« Dois-je obéir, monseigneur ? » demanda-t-ilavec fermeté.
Cet homme était le chef de la police de Venise.
« Obéissez ! » répondit Dandolo d’une voixétranglée.
On entendit dans le jardin des glissements souples, comme lafuite d’une nichée de reptiles ; puis un grand silence se fit.Léonore, d’un geste de reine, montra un siège à Altieri. Subjugué,fou de passion et de fureur, le capitaine général obéit.
Alors elle parla. Sa voix était nette, ferme, sans éclat,incisive, comme si elle eût voulu que chaque mot s’enfonçât dans lacervelle des deux hommes qui l’écoutaient.
Et elle dit, tournée vers Dandolo :
« Vous d’abord, monsieur. Vous comprenez, n’est-ce pas, queje ne suis plus votre fille ? Vous comprenez aussi, je pense,que je sais la hideuse vérité ? Pour un titre, vous m’avezvendue. Pour un titre, vous avez égorgé mon amour et tué mon âme…Je sais, vous dis-je !… Je sais qu’il est resté six ans dansles puits, et que vous avez commis le plus lâche des mensonges… Ilétait ici tout à l’heure. Je l’ai prévenu. Je l’ai fait partir. Levoilà sauvé. Or, écoutez-moi. Entre vous et moi, plus jamais unmot, plus jamais un regard. À ce prix, je consens à ne pasrassembler toutes les femmes de Venise pour vous faire lapider.Acceptez-vous la grâce que je vous fais ?… Ne parlez pas…votre voix me ferait trop de mal… Si vous acceptez, manifestez-leseulement, en vous levant et en vous retirant d’ici… »
Elle se tut. Dandolo avait écouté, en hochant la tête. Quandelle cessa de parler, il eut un long tressaillement.
Puis, par un effort vraiment considérable, il se leva, et,courbé, titubant, se glissant de côté, toujours pour éviter leregard de Léonore, il s’en alla, sans un mot, sans un soupir.
Quand il fut dehors seulement, une sorte de rauque gémissementfit explosion sur ses lèvres. Altieri, frappé d’horreur, écouta cegémissement qui s’éloignait au fond des ténèbres.
Alors il se tourna vers Léonore et gronda :
« Et moi !… Qu’allez-vous me dire à moi, votremari !…
– Je dis que vous me faites pitié… Vous, mon mari !Vous vous vantez, monsieur ; depuis dix minutes vous cherchezà vous donner assez de courage pour me tuer. Et vous n’y arrivezpas. Je dis que si Dandolo fut lâche, vous fûtes plus vil encore…vous qui avez trahi l’ami le plus fidèle… vous qui trahissezencore ! Regardez autour de vous, et prenezgarde ! »
Altieri n’écoutait pas. Ces derniers mots qui eussent dû lefrapper, il ne les entendit pas.
Il ne songeait qu’à une chose : Léonore avait vu Roland.Elle l’avouait, le proclamait. Qu’elle l’eût fait partir à temps,cela importait peu ! Ce qui importait, c’était ce qui s’étaitdit entre eux… Ah ! des paroles d’amour, sansdoute !…
Presque dément de fureur jalouse, il fit deux pas versLéonore :
« Ainsi, vous l’avez vu !… demanda-t-il.
– Je vous l’ai dit.
– Et sans aucun doute, grinça-t-il, ce n’était pas lapremière fois… parlez… je veux savoir, dussé-je mourir de jalousieà vos pieds ! Vous parlez de trahison ! et vous, qui doncavez-vous trahi ? Est-ce lui ou moi ? Est-ce l’amant oule mari ?… Car enfin, vous étiez sa fiancée, et la peur a étéplus forte en vous que l’amour !… Vous l’avez abandonné, alorsqu’il était malheureux, et pourquoi ? pour assurer à votrepère, c’est-à-dire, au fond, à vous-même, une satisfactiond’ambition !… Première trahison ; et cela ne me regardepas, après tout. Mais ce qui me regarde, c’est que vous metrahissez à mon tour, rugit-il en s’exaspérant. Et cela, je vous endemande compte. C’est mon droit. »
Il était tout contre elle. Sa main se crispait sur sonpoignard.
Léonore comprit que l’instant de sa mort était arrivé. Dans unepensée qui eut la durée d’un éclair, elle se dit que c’était mieux,ainsi et que tout serait fini ; puis, instantanément, lesouvenir de Roland enfermé là-haut, la terreur de songer qu’ilallait être pris, amenèrent un revirement en elle. Elle voulutvivre au moins quelques heures. Et elle répondit :
« Altieri, vous vous trompez : je ne relève pas devotre justice.
– Que voulez-vous dire ? bégaya-t-il.
– Je veux dire que si demain matin, on ne me voit pas, unepersonne amie et sûre déposera dans le tronc des dénonciations, lapreuve que le capitaine général conspire avec ses officiers contrele doge et le Conseil des Dix. Maintenant,frappez ! »
Le poignard qui se levait échappa de la main d’Altieri.
Le mari de Léonore recula de quelques pas et s’abattit sur unfauteuil, comme foudroyé… Il jeta un regard de terreur indiciblesur Léonore, muette, impassible, immobile, comme s’il n’eût pas étélà. Cet homme qui, l’instant d’avant, était exaspéré d’amour et dejalousie se demandait maintenant comment il avait pu songer à ceschoses. Léonore lui devenait étrangère. Il ne voyait plus en elleque la femme qui savait son secret.
Quel secret ! celui d’une trahison qui l’enverrait àl’échafaud !
Il se rapprocha d’elle, et, d’une voix très basse, ildemanda :
« Comment savez-vous ?…
– Que vous importe ! Je sais. Depuis deux ans, je suispas à pas votre conspiration. Je vous laissais faire parce qu’ilm’est indifférent que Foscari soit ou ne soit pas doge. Mais sivous menacez, je menace. Si vous invoquez des droits que je ne veuxpas connaître, je vous anéantis. Maintenant, voici ce que jevoulais vous dire, à vous ! Ma vie est finie. Pour moi, nonpour vous, pour la pureté de mon nom, rien de changé dans notreexistence apparente. Mais jamais un mot des sentiments qui peuventvous agiter. Je ne veux pas savoir ce que vous pensez. Cela vousconvient-il ?
– Oui ! souffla Altieri.
– Retirez-vous donc comme s’est retiré mon père. »
Altieri sortit à reculons, fixant ses yeux sur cette femme quitenait sa destinée dans ses mains.
Lorsqu’elle se vit seule, Léonore eut un profond soupir. Ellerassembla ses dernières forces et monta au premier étage. Elleouvrit la porte, et dit simplement :
« Roland, tu es libre. »
Roland la regarda avidement. Elle était à peine changée. Sabeauté s’était seulement comme mûrie, achevée.
Des flots de pensées amères tourbillonnèrent dans la tête deRoland. Cette femme qu’il adorait et qui demeurait si impassibledevant lui, cette femme dont il attendait un mot pour se jeter àses genoux, cette femme l’avait trahi !…
À quoi bon parler !… Des reproches ?… Se rapetisser,se diminuer par des cris de colère ou des gémissements ? Pourla torturer ! Elle !… Elle, qu’en ce moment même, il eûtvoulu faire à jamais heureuse au prix de son désespoir éternel, àlui !
Rien ! pas un mot ne pouvait être dit du passé !
Aussi raide, aussi impassible qu’elle était elle-même, il passadevant elle, s’inclina, courba son front, et d’une voix calme enapparence, prononça :
« Adieu, Léonore !… »
Et lentement, il descendit, s’enfonça dans l’obscurité, disparutau fond du jardin.
Pour Léonore, brisée, triste d’une infinie tristesse, elledescendit à son tour, gagna en se traînant le palais Altieri etpénétra dans le cabinet où elle avait traîné Imperia.
« Allez… » dit-elle seulement en coupant lesliens.
Imperia jeta sur Léonore un long regard chargé de menaces, etsortit sans prononcer une parole.
Alors Léonore, à grand-peine, regagna sa chambre. Comme,péniblement, elle se traînait vers son lit, elle tomba à larenverse sur le tapis du plancher, décomposée, secouée de terriblessanglots.
Et dans cette minute, sa suprême pensée fut :
« Il ne me pardonne pas !… Il a cessé dem’aimer !… Malheureuse ! Malheureuse !… »
*
* *
Roland, caché dans un bouquet d’arbustes du jardin, avaitassisté au départ de Léonore. Au moment où elle franchit la porte,il eut un mouvement instinctif comme pour s’élancer.
Mais il s’arrêta.
À quoi bon !… Ce qu’il n’avait pas voulu dire tout àl’heure, il ne le dirait pas davantage maintenant ! Oui !À quoi bon !… Elle était morte pour lui ! Et ce qu’ilvenait de voir n’était qu’une apparition qui s’évanouissait àjamais.
Près d’une heure, il demeura là, pantelant, écrasé, sansforces…
Puis, la pensée d’Altieri lui revint et le galvanisa.
Il se secoua, s’éloigna.
Comme il arrivait à la porte et qu’il allait la franchir, uneombre se dressa devant lui. Une voix ricana, menaçante :
« Au revoir, seigneur Candiano, à bientôt ! »
Roland ne fit ni un geste ni un pas pour s’emparer de l’hommequi venait de parler ainsi et qui disparut dans la nuit. Tout luiétait indifférent, en cette abominable minute où il avait lasensation d’avoir creusé encore plus profondément le fossé qui leséparait de Léonore. Il erra à l’aventure le reste de la nuit. Aujour, il rentra dans la vieille maison du port.
Scalabrino l’attendait là.
« Maître, dit-il, nos hommes ont rendez-vous pour ce soirdans la maison de l’île d’Olivolo, comme vous m’en avez donnél’ordre.
– Ce rendez-vous n’aura pas lieu, dit Roland. La maisonn’est pas sûre, je crois. Nous nous reverrons à la Grotte Noire.Va, mon ami. Dis à nos compagnons que dans huit jours je serai à laGrotte Noire. D’ici là, tu es libre. »
Scalabrino ne discutait jamais, ne cherchait jamais àapprofondir, il exécutait aveuglément, voilà tout.
« Je pourrai donc passer ces huit jours à Mestre ?demanda-t-il d’une voix tremblante.
– Oui, mon bon compagnon. Tu vas porter quelques ordreslà-bas, puis tu pourras aller à Mestre voir ta fille. Tu partiraspar la tartane, reprit Roland. Tu iras aux gorges de la Piave, turemettras aux chefs les lettres que je vais te donner. »
Roland se mit à écrire en effet cinq ou six lettres courtes, etles remit à Scalabrino.
« Dans deux jours au plus tard, dit celui-ci, elles serontarrivées à leurs destinations.
– Ce qui veut dire, fit Roland avec un souriremélancolique, que dans trois jours, tu seras heureux,toi ! »
Les yeux de Scalabrino étincelèrent ; il tressaillit dejoie. Deux heures plus tard, il s’embarquait à bord de latartane.
L’inconnu qui avait jeté un adieu menaçant à Roland lorsquecelui-ci quitta le jardin d’Olivolo, s’était rapidement éloignédans la direction du port. Il alla frapper à une porte basse qui,après quelques pourparlers, finit par s’ouvrir. L’homme entra alorsdans un cabaret borgne. Il alla droit à un vieux barcarol quiparaissait somnoler, et le toucha à l’épaule.
« Sandrigo ! » murmura le marin.
Les deux hommes sortirent.
« Et maintenant ? demanda le vieux barcarol.
– Il faut me faire traverser les lagunes à toutevitesse.
– Bon ! La barque est parée. »
Dix minutes plus tard, Sandrigo était installé à bord d’unegrande barque qui, sous la double poussée de ses rameurs et de savoile, se mettait à filer rapidement.
Au moment où, dans le jardin d’Olivolo, les sbires avaientmarché sur la maison, Sandrigo s’était placé près d’Altieri et deDandolo. Il tenait son poignard à la main, et si Roland fût apparuà ce moment, il eût frappé.
La porte s’ouvrit. Ce ne fut pas Roland qui se montra, ce futLéonore. La stupéfaction du bandit fut grande.
Au cri sourd que poussèrent Altieri et Dandolo, il comprit quedes choses extraordinaires allaient se passer. Il se reculapromptement, se dissimula dans un massif d’arbustes et attendit. Ilentendit Léonore jeter aux sbires cet ordre hautain dont le chef depolice avait demandé la confirmation au Grand Inquisiteur, etlorsqu’il vit les policiers battre en retraite, il eut un geste derage.
« Il n’est plus là ! gronda-t-il. Au diable soit lafemme ! »
Mais il ne s’en alla pas. Au contraire, il se rapprochadoucement de la fenêtre demeurée entrouverte et assista, invisible,à l’étrange scène qui se passa entre Léonore, Dandolo etAltieri.
Or, à mesure que Léonore parlait, les idées du bandit semodifiaient.
« L’homme est toujours là ! » pensa-t-il.
Et il résolut de l’attendre, de sauter sur lui au moment où ilsortirait, et de le poignarder.
Puis, cette résolution elle-même se modifia.
Lorsqu’il surprit le secret de la conspiration d’Altieri contrele doge, le secret lamentable de la haine qui divisait maintenantLéonore et son père, il se dit que Roland vivant pourrait lui êtreutile, et qu’il le tuerait seulement après avoir assuré la fortunequ’il entrevoyait maintenant.
La barque sortit de Venise, traversa la lagune, et Sandrigosauta à terre au moment où le soleil se levait.
« Tu m’attendras ici », dit-il au vieux marin.
Il prit aussitôt le chemin de Mestre, et marcha sans hésitationà cette maison isolée où il avait surpris la présence de Juana.
Au bout d’un quart d’heure, il savait que les hôtes de la maisonétaient toujours là. Ces hôtes c’étaient, outre Juana :
Le vieux Candiano – le père de Roland.
Bianca – la fille d’Imperia.
Une fois assurée de ce fait, Sandrigo alla s’installer dans unemauvaise auberge, mangea de bon appétit. Puis il s’enquit auprès dupatron d’une voiture, d’une carriole quelconque.
– J’ai ma carriole, dit l’aubergiste, avec un mulet quivaut le meilleur cheval.
– Cela fera mon affaire, si vous voulez me les louer.
– Oui, mais je n’ai personne pour vous conduire.
– En ce cas, j’achète le tout ! » ditSandrigo.
Le marché fut débattu et conclu.
La journée se passa. La nuit vint. Sandrigo attela lui-même lemulet à sa carriole, sauta sur le siège, et, devant l’aubergiste,il prit ostensiblement la route de Trévise.
Au bout de cinq cents pas, il fit demi-tour, revint au pas, etvint s’arrêter à cent pas de la maison où Juana vivait.
Le moment est donc venu de jeter un coup d’œil sur cet intérieurde calme et de pureté où rayonne la sublime et lumineuse figure decette humble jeune fille du peuple : Juana. Elle entourait levieux Candiano d’une tendresse charmante ; maintenant, le fousouriait lorsqu’il entendait sa voix, et parfois, déjà des lueursde raison fulguraient dans les ténèbres de son intelligence.D’instinct, Juana lui parlait le plus souvent de Venise et deRoland ; et peu à peu, le nom de son fils répété finissait paréveiller dans l’esprit de l’aveugle des souvenirs qui se levaientlentement.
Le soir où Sandrigo s’arrêtait non loin de la maison, Juana etBianca avaient vaqué à leurs occupations coutumières. Elles avaientdesservi la table, lavé et rangé la vaisselle, balayé leurintérieur en bavardant.
Puis Juana avait conduit l’aveugle dans la chambre qu’iloccupait, lui avait souhaité une bonne nuit, l’avait finalementembrassé et était revenue auprès de Bianca. La porte et les voletsdes fenêtres solidement fermés, les deux jeunes femmes, assises àune table, dans la lumière d’un flambeau, s’occupèrent deraccommodages.
L’heure vint enfin où Bianca se retira aussi dans sachambre.
Juana demeura seule.
Tout à coup on heurta la porte au-dehors.
Juana se dressa toute droite et écouta.
Elle n’avait pas peur pour elle. Habituée au danger elle neredoutait pas une attaque et elle se sentait de force à sedéfendre. Mais les instructions qu’elle avait reçues de Roland etqu’elle avait juré d’observer étaient formelles : N’ouvrir àpersonne.
On frappa encore, mais sans rudesse, avec une sorte detimidité.
Et, à voix basse, celui qui heurtait appela :
« Juana !… »
À cette voix, à son nom ainsi prononcé, la jeune femmetressaillit et pâlit.
« Lui ! murmura-t-elle avec agitation. Luiici !…
– Juana ! répéta la voix, je sais que tu es là !Je suis poursuivi, traqué… tu me laisseras doncprendre !… »
Juana jeta un regard d’angoisse sur la porte par où Bianca et levieux Candiano avaient disparu ; elle ferma cette porte à clefet mit la clef dans son corsage.
« Par pitié, sinon pour un autre sentiment, supplia lavoix, cache-moi quelques minutes, Juana !… Hélas ! dansun instant il sera trop tard !… »
Juana alla à la porte, et, tremblante, demanda :
« Est-ce toi, Sandrigo ? »
– Oui, oui, c’est moi ! Ne reconnais-tu donc plus mavoix !… »
Juana ouvrit…
« Par tous les diables d’enfer, ricana Sandrigo en entrant,j’ai cru que tu me laisserais sécher à ta porte comme un vieux cepde vigne qui ne donne plus de raisin ! »
Juana étouffa un cri de terreur. Ce ton imprévu, l’alluresinistre de Sandrigo, le rapide regard investigateur qu’il jetaautour de lui, tout prouvait à la jeune femme que le bandit venaitavec des intentions malfaisantes.
« Tu as menti ! dit-elle. Tu n’es paspoursuivi !
– C’est vrai, Juana ! dit-il en riant.
– Que veux-tu !
– Ce que je veux ! Te voir ! Il me semble quejadis, je ne te faisais pas peur ! »
Sandrigo se rapprocha d’elle et, d’une voix ardentemurmura :
« As-tu donc oublié, Juana, que je t’ai aimée… que tum’aimais, toi aussi, et que tu m’aimes encore, je le sens, je levois. »
Juana, peu à peu, reprenait toute sa présence d’esprit.
« Oui, Sandrigo, je t’ai aimé. Autrefois, dans mes rêves dejeune fille, je me voyais ta femme, je te conservais ma foi, et jesongeais à toi comme l’homme près de qui je serais heureuse devivre… Mais ce rêve n’était qu’un rêve, Sandrigo !… Unévénement s’est accompli qui nous sépare à jamais…
– Je comprends ! Tu en aimes unautre ! »
Elle secoua la tête :
« Sandrigo, murmura-t-elle, je ne suis plus digne de toi…Va-t-en… ne songe plus à moi !
– Quelle est cette chanson ! ricana le bandit. Il estvrai que je t’ai toujours connu des idées étranges. Je ne tecomprends pas. Je reviens décidé à t’épouser, à t’offrir cette vieà deux que tu rêvais…
– Impossible ! Impossible ! » dit-elle entordant ses mains.
Sandrigo s’assit tranquillement.
« Or çà, dit-il, puisque tu ne veux pas entendre parlerd’amour, parlons d’autre chose. Comment se fait-il que je teretrouve ici après t’avoir vainement cherchée à Venise ? Tuétais pauvre ; je te vois dans une maison bien installée. Enquelle qualité ?… »
Juana se taisait, palpitante.
« Oh ! je comprends, s’écria tout à coup le bandit,voilà donc pourquoi tu n’es plus digne de moi !… Tu es icichez ton amant ! »
Juana eut un douloureux tressaillement. Elle commença un gestede protestation violente. Elle voulut crier :
« Non, Sandrigo, je n’ai pas d’amant, et je n’aime quetoi ! »
Mais les paroles ne jaillirent pas de ses lèvres.
La singulière attitude de Sandrigo, son sourire, l’étrangeregard qu’il lui jetait lui furent une soudaine révélation. Elleeut conscience que les êtres commis à sa garde couraient un morteldanger.
« Ose donc dire que ce n’est pas vrai ! » ricanale bandit.
Et Juana répondit avec un accent de morne désespoir :
« Eh bien, oui, c’est vrai ! J’ai un amant. Je suisici chez lui. Il est absent. Il va revenir. S’il te voit ici, jesuis perdue, et toi aussi. »
*
* *
Un soir d’hiver, dans le pauvre logis du port de Venise, commeJuana raccommodait quelques hardes de Scalabrino et que celui-cis’occupait à nettoyer un pistolet, on heurta d’une certaine façon àla porte.
« C’est un ami », dit Scalabrino.
Il ouvrit. Un jeune homme d’une belle prestance, d’une mâlebeauté entra.
« Sandrigo ! s’exclama Scalabrino. Que sepasse-t-il ?
– Pas grand-chose, sinon que j’ai été serré d’un peuprès.
– Entre, frère. Juana, vois si tu peux donner à manger àSandrigo. »
Juana s’empressa. Sandrigo but, mangea, se roula dans unecouverture, et fatigué, s’endormit bientôt. Lorsque la petite Juanase retira dans le taudis qu’elle habitait sur le même palier, ellejeta un dernier regard sur Sandrigo endormi.
Cette nuit-là, pour la première fois, la jeune fille dormitmal.
Sandrigo demeura huit jours dans la maison. Il passait sessoirées à raconter ses prouesses, et Juana admira sa hardiesse etsa bravoure comme elle avait admiré sa force et sa beauté.
La veille de son départ, Sandrigo et Juana se trouvèrent seuls,Scalabrino étant sorti. Le bandit parlait comme à son habitude deses courses dans la montagne.
Il s’interrompit tout à coup pour s’écrier :
« Sais-tu que tu es jolie ?… »
Juana baissa la tête. C’était une petite sauvageonne qui nesavait rien. Elle rougit beaucoup ; puis elle pâlit lorsqueSandrigo lui prit la main et lui dit en souriant :
« Veux-tu être ma femme ? Je t’emmènerai dans lamontagne, tu vivras parmi les fleurs sauvages, parmi les myrtes etles lentisques qui sentent si bon. »
Alors elle le regarda dans les yeux et répondit :
« Je veux bien être ta femme ; car je ne connaispersonne de plus beau que toi. Allons donc trouver un prêtre quinous unira, et je te suivrai partout où tu iras… »
Sandrigo voulut serrer la jeune fille dans ses bras. Mais ellese dégagea et courut s’enfermer dans son logis.
Le lendemain, Sandrigo partit. Mais Juana avait produit sur luiune forte impression, car il revint souvent. À chacun de sesvoyages, il devenait plus pressant, plus entreprenant. Mais Juanasecouait la tête, lui échappait toujours et répétait :
« Je te suivrai, fidèle et soumise, lorsque nous seronsunis. »
Puis survinrent les événements que nous avons racontés. Sandrigodisparut après l’arrestation de Scalabrino. Peut-être finit-il paroublier Juana. Mais Juana ne l’oublia jamais !…
Tel fut le roman d’amour de la pauvre Juana.
Et lorsque, après de longues années, elle revoyait celui qu’elleaimait toujours, quel dut être son désespoir en répondant àSandrigo :
« Oui, j’ai un amant !… Et je suis ici chezlui ! »
*
* *
À ces derniers mots, Sandrigo se leva soudain. Sa figure devintmenaçante.
« Juana, gronda-t-il, tu mens. Tu n’as pas d’amant. Tu visici avec l’ancien doge de Venise Candiano et la fille de lacourtisane Imperia. »
Juana étouffa une exclamation de terreur et regarda autourd’elle cherchant une arme, décidée à tuer l’homme qu’elle aimait.Sandrigo surprit ce regard. Il haussa les épaules.
« Écoute, reprit-il, il y a deux hommes qui m’ont offensémortellement. Entre eux et moi, c’est une lutte sans pitié. Tu lesconnais. Je n’ai pas besoin de te les nommer. Maintenant, j’aibesoin, moi, de la petite Bianca, qui se trouve sous ta garde. Jene veux lui faire aucun mal. Loin de là, je veux simplement laramener à sa mère. Cela est utile à mes projets. Es-tu avec moicontre mes ennemis,… Si oui, viens : un prêtre nous unira, tuseras ma femme pour toujours. Tu vas donc venir avec moi àVenise ; tu raconteras tout ce qui s’est passé ici ; puisde là, nous irons trouver un prêtre qui nous unira. Eh bien, quedis-tu, Juana ?…
– Je dis que, moi vivante, Bianca ne sortira pasd’ici !
– Ainsi, reprit le bandit, tu es contre moi ?
– Oui !
– Tant pis, rugit Sandrigo, c’est toi qui l’aurasvoulu ! »
En parlant ainsi, il se jeta sur la jeune femme qu’il renversa.Entre eux, la lutte ne pouvait être longue. En quelques instants,Juana se trouva bâillonnée et liée. Sandrigo leva son poignard.Mais peut-être une lueur de pitié vint-elle éclairer cette scèneobscure, car le bras levé pour frapper retomba.
« Au fait, murmura-t-il, c’est inutile. Et puis, je ne suispas fâché qu’elle leur raconte. Ils verront à quel homme ils ontaffaire ! »
En renversant Juana, il avait touché la clef cachée dans lecorsage de la jeune fille. Il prit cette clef, ouvrit la porte quiconduisait à Bianca.
Il entra et se trouva dans une pièce vide. Il alla plus loin,pénétra dans une autre pièce ; c’était celle où dormait levieux Candiano.
Le bandit s’approcha doucement du lit du vieillard.
« Cela ne vaut pas un coup de poignard ! »finit-il par murmurer.
Il recula lentement, et sans bruit referma la porte.
Il s’arrêta devant une autre porte. Il l’ouvrit avec précaution,passa la tête dans l’entrebâillement et sourit.
« C’est là », murmura-t-il.
C’était là, en effet. Bianca dormait d’un sommeil paisibled’heureuse enfant. Le bandit ne put retenir une sourdeexclamation.
« Par les saints, qu’elle est belle ! »songea-t-il.
Bianca ne s’était pas réveillée.
Sandrigo toucha du bout du doigt l’épaule nue de la jeunefille.
La jeune fille se réveilla, ouvrit des yeux épouvantés, et eutun brusque recul d’horreur en même temps qu’elle s’enveloppait deses couvertures et jetait un cri terrible :
« Juana ! Juana !… »
Un sourd gémissement lui répondit.
« Rassurez-vous, signorina, dit Sandrigo ; je ne vousveux aucun mal. Écoutez-moi je vous prie, et prenez note de mesparoles, car nous n’avons pas de temps à perdre. Je vous jurequ’aucun mal d’aucune sorte ne vous sera fait. Il est d’ailleursinutile d’appeler Juana. Elle n’est plus ici. Voici ce que j’ai àvous dire. Je viens de la part de votre mère.
– Ma mère ! s’exclama Bianca.
– Oui : la signora Imperia. C’est elle qui m’envoie,et pour preuve que je vous dis la vérité, je vais vous raconter cequi vous est arrivé. Vous avez été enlevée de la maison de votremère, malgré elle, sinon malgré vous. La signora Imperia estdésespérée. Elle s’est adressée à moi pour vous retrouver. Mecroyez-vous ?
– Continuez…
– Votre mère, la signora Imperia, m’a donc supplié de memettre à votre recherche. J’ai accepté, j’ai entrepris de vousretrouver et j’ai été assez heureux pour aboutir à cette maison oùvous êtes séquestrée par votre ravisseur… Oh ! ne protestezpas, c’est inutile… Or, voici maintenant ce que je viens vous dire.Je vais me retirer dans la pièce voisine où j’attendrai dixminutes. Vous mettrez ces dix minutes à profit pour vous habilleret être prête à me suivre…
– Vous suivre ! s’écria la jeune fille qui reprenaitpeu à peu toute son énergie. Jamais ! Qui me prouve que vousvenez de chez ma mère ?
– Vous me suivrez volontairement, je l’espère, ditSandrigo. Je viens si bien de la part de la signora Imperia qu’ellem’a donné des instructions formelles et m’a enjoint d’employer laviolence, si, par impossible, vous étiez assez dénaturée pour vousrefuser à venir consoler une mère qui pleure et souffre. »
En disant ces mots, Sandrigo s’assura par un rapide regard quela chambre ne comportait ni porte et fenêtre par où la jeune fillepût s’évader. Alors, il s’inclina froidement et sortit.
Bianca, terrorisée, s’habilla en toute hâte.
Elle ne manquait pas de courage et était résolue à se défendresi cet homme avait menti. Elle glissa dans son sein un petitpoignard, et lorsque Sandrigo ouvrit la porte au bout de dixminutes, il trouva Bianca habillée complètement.
« Êtes-vous prête à me suivre ? demanda-t-il.
– Je suis prête, monsieur.
– À la bonne heure ! fit rondement le bandit.Eh ! par la Vierge Marie, faut-il tant de façons à une honnêtefille comme vous pour aller retrouver une mère en larmes !
– Marchez, je vous suis !… »
Sandrigo saisit la jeune fille par le bras et l’entraînarapidement. Il traversa la maison à grands pas, franchit le jardin,et quelques minutes plus tard, arrivait à la carriole dont il avaitattaché le mulet à un arbre du chemin.
« Montez, signorina ! » dit-il.
Bianca monta dans la carriole. D’un bond, Sandrigo prit placeprès d’elle, fouetta son mulet ; la carriole partit.
Deux heures de course rapide amenèrent Sandrigo aux lagunes. Ils’arrêta au point où il avait laissé la barque. Le vieux marin quil’avait amené était là.
« Embarque ! dit-il. Je commençais à ne plust’attendre ! »
Sandrigo sans répondre sauta à terre. Il se retourna vers Biancaet s’aperçut alors que la jeune fille s’était évanouie.
« Tant mieux ! fit-il entre les dents, cela simplifieles choses. »
Il déposa la jeune fille sous la tente de la barque et lacouvrit soigneusement d’un manteau de marin.
« Qu’allons-nous faire de cette carriole et de cemulet ?
– Je te les donne ! dit Sandrigo. Ce sera le prix deta course.
– Peste ! fit le marin, tu deviens grandseigneur ! »
Sandrigo fit un geste d’impatience.
« Dépêchons-nous », dit-il d’une voix brève.
Le marin avait appelé son mousse.
« Tu vas, dit-il, conduire cette carriole à Mestre, où tusais, chez notre… ami. Tu l’y laisseras et tu reviendras à Venisecomme tu pourras, au plus tôt. Tu diras que c’est uneprise. »
Bianca revint à elle au moment où l’embarcation touchait lequai, à l’endroit où Sandrigo s’était embarqué, c’est-à-direpresque en face de ce cabaret louche où il était entré pour trouverle vieux marin.
La jeune fille marchait, les idées en déroute. Elle vit qu’onl’entraînait dans une maison de sordide apparence, qu’on luifaisait monter un escalier gluant, qu’on la poussait dans unechambre dont elle entendit la porte se refermer à triple tour.Cette fois, Sandrigo avait jugé inutile de lui donner la moindreexplication.
La jeune fille, folle d’épouvante, se laissa tomber sur un siègeet se prit à sangloter.
Sans perdre un moment, Sandrigo se dirigea en toute hâte vers lepalais d’Imperia. Après des pourparlers avec les valets de lacourtisane, il fut enfin admis en sa présence.
« Signora, lui dit-il brusquement, votre fille vous a étéenlevée récemment.
– Comment le savez-vous ?
– Il suffit que je le sache, signora, fit Sandrigo avec unsourire. Donc, votre fille Bianca vous a été enlevée par un hommequi vous veut beaucoup de mal…
– Un homme que je tuerai ! gronda-t-elle.
– À moins qu’il ne meure de ma main… Mais nous traiteronscette question-là plus tard. Pour le moment, je viens simplementvous dire que je puis vous faire retrouver votre enfant.
– Où est-elle ? Parlez… !
– Je vous le dirai quand nous aurons convenu de certaineschoses.
– Lesquelles ? Parlez ! oh ! parlezvite !… Tout ce que vous voudrez !… Mais vous avez doncvu ma fille ! ma Bianca ! oh ! si vous avez un cœur,dites-moi seulement qu’elle n’a pas souffert, qu’elle n’est pas endanger !
– Rassurez-vous, signora, dit le bandit presque ému. Votrefille n’a nullement souffert et aucun péril ne la menace. Dans uneheure, si vous voulez, elle sera près de vous.
– Dans une heure !…
– Il suffit, madame, que nous nous entendions.
– Combien voulez-vous ?… Parlez vite !
– De l’argent ?… Ah ! madame !…
– Que voulez-vous donc ? fit la courtisaneétonnée.
– Regardez-moi bien, madame. J’ai exercé jusqu’à ce jour lanoble profession de bandit. Je m’appelle Sandrigo. On me redoute àvingt lieues autour de Venise. Je puis, si je veux, reformer unebande qui terrorisera ce pays… Mais j’ai maintenant d’autresvisées. J’ai rendu à la république d’importants services. Le moinsque l’on puisse faire, c’est de me donner un grade important dansl’armée du capitaine général. Vienne une occasion, une guerre, etje puis moi-même devenir capitaine général. Je suis brave, je suisfort, je sais l’art de la guerre. En somme, vous voyez en moi uncavalier de belle prestance, soutenu par l’ambition et capable debien des choses. Trouverez-vous à Venise ou ailleurs un mari plusdigne de la signorina Bianca ?…
– Vous ! le mari de Bianca !… »
Il y avait dans ce cri une sorte de mépris sauvage.
Sandrigo n’en parut pas humilié.
« J’aime votre fille, reprit-il simplement. Et je sens quela passion qu’elle m’a inspirée n’est pas un de ces vulgairesamours qui s’éteignent avec le temps. Je vais vous en donner unepreuve qui m’étonne moi-même. J’ai tenu Bianca en mon pouvoir. Elleétait dans mes bras, sans secours possible…
– Eh bien ? murmura la courtisane frémissante.
– Eh bien, elle est pure, madame ! Et c’est lapremière fois qu’une jeune fille sera sortie vierge des bras deSandrigo ! »
Un éclair de passion farouche jaillit de son regard.
« Réfléchissez, madame. Je vous offre la paix etl’alliance. Je dis l’alliance, car vous avez à combattre unterrible ennemi…
– Que voulez-vous dire ? balbutia la courtisane.
– Je veux parler de Roland Candiano !
– Il sera arrêté avant deux jours…
– Lui ! Vous ne le connaissez pas, madame. Je ne l’aivu que peu d’instants, et je vous affirme que s’il le veut, iltiendra tête à l’armée de Venise tout entière. Je vous laisseréfléchir jusqu’à demain… Demain, madame, je deviendrai votre alliéet votre fils, ou votre irréconciliable ennemi, à votrechoix. »
Imperia voulut jeter un cri, retenir le bandit…
Mais déjà Sandrigo s’éloignait rapidement et disparaissait…
La courtisane s’effondra sur un siège, plus désespérée peut-êtreque le jour où Bianca avait été enlevée.
En deux jours, Scalabrino avait vu les chefs auxquels il devaitremettre des lettres accompagnées d’instructions verbales. Lesbandes étaient dispersées sur un front de trente lieues. Scalabrinopassa les deux journées et la nuit à cheval, mangeant à peine,galopant, ne sentant pas la fatigue. Lorsque sa mission futremplie, il remplaça son cheval épuisé et prit à toute bride lechemin de Mestre, où il arriva en pleine nuit. Il laissa son chevalà l’auberge et se glissa vers la maison. Elle était silencieuse etobscure.
Scalabrino s’arrêta. Un trouble extraordinaire agitait cetterude nature. Scalabrino en était encore à la joie de savoir qu’ilavait une fille. Cela suffisait à son bonheur.
« Un instant ! grommela-t-il. Il ne faut pas que jetombe là comme un insensé. D’abord, je ne dois pas lui dire que jesuis son père. Ça m’est défendu pour le moment… Oui, mais je laverrai. Je lui parlerai. Six jours !… »
Palpitant, de ses grosses mains tremblantes, il ouvrit la portedu jardin avec une clef que lui avait remise Roland ; ils’avança vers la porte de la maison ; il frappa d’une façonconvenue.
Presque aussitôt la porte s’ouvrit, et il vit Juana.
Elle était pâle.
« C’est toi ! fit-elle à voix basse. Enfin !…c’est toi !…
– Un malheur est arrivé ! gronda Scalabrino enentrant.
– Bianca a été enlevée, dit Juana tremblante.
– Bianca enlevée ! » murmura-t-il.
Deux grosses larmes jaillirent des yeux de Scalabrino.
« C’est un malheur, reprit Juana. Mais dis-moi, cetévénement t’affecte d’étrange façon, il me semble… »
Scalabrino jeta un profond regard sur Juana.
« C’est ma fille ! dit-il simplement.
– Ta fille !
– Oui, Juana. C’est une histoire. Tu la sauras plustard.
– Ta fille ! » répéta Juana atterrée par cetterévélation.
Cependant, Scalabrino se secouait comme un chien battu.
« Maintenant, raconte-moi comment la chose s’est passée. Etd’abord, connais-tu l’homme ? » demanda-t-il.
Juana devint livide. Prononcer le nom de Sandrigo, c’était ledésigner au poignard de Scalabrino.
Y avait-il donc encore de l’amour dans le cœur de Juana pour lebandit ? Même après la scène violente, après les sarcasmes,après l’enlèvement de Bianca, lui pardonnait-elle ?… Enquelques instants, elle eut pris son parti.
« Eh bien ? reprit Scalabrino, as-tu reconnul’homme.
– Je le connais, dit Juana.
– Son nom ?
– Sandrigo. »
Le colosse bondit, ses poings énormes se serrèrent violemment,son visage décomposé donna tous les signes de cette colère furieusequi le faisait si redoutable.
« Lui ! gronda-t-il. Eh bien, tant mieux ! Levieux compte que nous avons à régler ensemble va se liquider d’uncoup. Quand la chose s’est-elle passée ?
– Il y a deux jours, dans la nuit.
– Il a donc forcé les portes ? Elles sont solides,pourtant !
– C’est moi qui lui ai ouvert. Écoute… Il est venu, il afrappé, j’ai reconnu sa voix, j’ai cru qu’il était poursuivi ;alors j’ai eu peur, et tout a disparu dans ma pensée, sinon que jene voulais pas que Sandrigo fût arrêté. »
Scalabrino, d’abord étonné, l’observait attentivement. Tout àcoup il comprit. Il alla à Juana, lui prit la main, etmurmura :
« Ma pauvre Juana… J’avais oublié cela, moi !… C’estsi vieux ! Et je vois que c’est toujours jeune dans toncœur !… Tais-toi, Juana, tais-toi ; ne me dis plus rien…Je comprends bien des choses que je n’eusse comprises avant d’avoirrencontré l’homme qui a fait de moi un homme. »
Il s’assit tout pensif, hochant la tête, tandis que Juana,maintenant, laissait tomber ses larmes.
« Ne crois pas au moins qu’il y a eu de ma faute en toutcela. Je me suis débattue, défendue. Il a fallu qu’il me lie et mebâillonne pour m’empêcher de défendre la jeune fille.
– C’est bon ; n’en parlons plus. Je repars. Sais-tuquelle direction il a pu prendre ?
– Comment le saurai-je ? J’étais liée. C’est levieillard qui a coupé les cordes hier matin. »
Scalabrino voulut se lever pour partir. Mais il s’aperçut alorsqu’une immense fatigue le paralysait. Il s’accota à la table, etpresque aussitôt s’endormit profondément.
Vers cinq heures du matin, il se réveilla tout à coup.
« Je crois que j’ai dormi, dit-il. J’étais sifatigué ! »
En toute hâte, il dévora un repas sommaire que lui prépara lajeune femme. Puis il l’embrassa tendrement et prit congé d’elle enlui disant :
« Dans ce malheur, Juana, c’est peut-être toi qui es laplus frappée. Quoi qu’il arrive, souviens-toi que je suis ton frèreet que pour toi je ferai bien des choses. Mais écoute… écoute bien,ma sœur : cet homme, ce misérable qui te vole ton pauvre cœurdont il est indigne, eh bien, si je me trouve en sa présence, je tejure de ne pas frapper le premier ! »
Juana eut un tressaillement de joie profonde.
« Ah ! frère, balbutia-t-elle, tu es vraiment mon bonfrère !… »
Scalabrino regagna l’auberge où il avait laissé son cheval.
Il s’assit à une table et commanda qu’on lui donnât à boire.
Le coude sur la table, la tête dans la main, il réfléchissait,ballotté par ses pensées, les yeux vaguement fixés sur une petitecour qu’il apercevait par la fenêtre entrouverte près de laquelleil s’était assis. Tout à coup, il aperçut dans cette cour un visagequi le fit tressaillir.
« Que fait ici Gianetto ? » murmura-t-il.
Ce Gianetto n’était autre que le marin de la barque qui avaitemmené Sandrigo et qui avait été chargé de ramener la carriole.
Le marin causait avec le patron de l’auberge. Puis il le salua,et s’en alla, sifflotant une barcarolle entre les dents.
Quelques instants plus tard, Scalabrino, ayant payé sa dépense,monta à cheval et prit au trot la route qu’avait priseGianetto.
Il ne tarda pas à l’apercevoir à cent pas devant lui, et, dèslors, régla son allure pour maintenir la distance qui le séparaitdu marin.
Celui-ci marchait d’un bon pas dans la direction deslagunes.
C’était un jeune homme de vingt-deux ans.
Scalabrino l’avait connu jadis, alors que Gianetto, mousse,servait déjà la mystérieuse association qui s’était faite entre lesbandits de la montagne et les marins du port de Venise.
Il l’avait revu incidemment depuis qu’il s’était évadé.
Lorsqu’on fut loin de Mestre, en pleine campagne, Scalabrinorejoignit le marin.
« Eh bien, Gianetto, que diable fais-tu par ici ?
– Scalabrino ? s’écria le marin. Ma foi, je ne tereconnaissais pas sous ton costume de cavalier. Je viens de faireune commission à Mestre et m’en retourne à Venise.
– Moi aussi.
– Nous ferons donc route ensemble ! dit Gianetto.
– Soit ! dit Scalabrino. Faisons route ensemble etcausons. »
Et le colosse, qui avait mis pied à terre, se mit à marcher prèsde Gianetto, en conduisant son cheval par la bride.
Ce fut Gianetto qui lui fournit le prétexte à des questions.
« Comment se fait-il, demanda le jeune marin, qu’on ne tevoie plus parmi nous et que je te retrouve sur la route de Trévise,montant un beau cheval ?…
– Et toi-même, Gianetto, que fais-tu donc parici ?
– Moi, c’est autre chose. C’est une commission que j’aifaite à un aubergiste… de nos amis.
– Moi, reprit Scalabrino, c’est encore plus simple… Je mepromène, voilà tout. Et pour qui était-ce cettecommission ?
– Pour le patron de la Maria. Tu ne connais pas laMaria ? La première barque du port, à la voile ou àla rame.
– Et tu t’en retournes, maintenant ?
– À l’Ancre d’Or. »
Scalabrino tressaillit. Ce nom lui fut un trait de lumière. Ilse souvint qu’en deux ou trois circonstances, il avait été, luiaussi, à l’Ancre d’Or, et que c’était là un desrendez-vous les plus sûrs pour les bandits que le hasard ou uneaffaire amenaient à Venise.
L’Ancre d’Or, c’était ce cabaret louche, cette tavernenocturne où Sandrigo était venu.
« J’ai presque envie de t’y accompagner, repritScalabrino.
– Viens ! tu seras le bienvenu.
– Oui, mais j’ai quelque sujet de me défier des sbires.
– Bah ! tu sais que jamais un sbire n’a mis les piedsà l’Ancre d’Or… Si… un seul, il y a six mois, il a tentél’aventure, mais… il n’en est plus sorti ! dit Gianetto enéclatant de rire.
– Bah ! et comment cela ?
– Tu connais l’auberge, tu te rappelles la trappe qui estdans le fond de l’arrière-boutique ?
– Oui : c’est la trappe de la cave. Une fameusecave !
– Plus fameuse que tu ne crois…
– Raconte-moi un peu cela. Tu m’intéresses…
– Eh bien, lorsque, par hasard, l’Ancre d’Orreçoit une visite désagréable, le patron, maître Bartolo, offre auvisiteur déplaisant un gobelet de son meilleur vin, puis un autre,puis un troisième. Lorsque le visiteur en est à son sixièmegobelet, il n’a plus les idées très nettes et il a de plus en plussoif. Comprends-tu ? Alors, maître Bartolo invite le visiteurà venir boire avec lui d’un vin qui est meilleur encore, mais qu’ilfaut boire sur place, dans la cave. Alors, le visiteur se lève entrébuchant, et maître Bartolo l’invite à le suivre. Il ouvre latrappe et le prie de descendre. Le visiteur descend. Lorsque, parhasard, il témoigne quelque répugnance à cette descente, on en estquitte pour l’aider un peu. Car il y a toujours à l’Ancred’Or cinq ou six gaillards toujours prêts à rendre service auxbraves gens qui veulent visiter la fameuse cave. Enfin, bref,lorsque le visiteur, de gré ou de force, est descendu, maîtreBartolo referme tranquillement sa trappe.
– Diable ! En sorte que le visiteur qui descend làpour boire finit par y mourir de soif ?
– De soif ! s’écria Gianetto. Allons donc !… Àpeine est-il enfermé dans la cave que maître Bartolo s’en va droitau canal, et par une petite manœuvre connue de lui seul et dequelques rares amis, fait basculer une plaque de fer qui se trouve,dit-on, au-dessous du niveau de l’eau du canal. Cette plaque de fermasque un trou. Et ce trou, c’est la fenêtre de la cave… Alorsl’eau se précipite. En quelques minutes, la cave est pleine d’eau…Tu vois que le visiteur n’y meurt pas de soif !
– En effet, dit Scalabrino, pensif et frissonnant. Et tudis qu’on a fait subir ce supplice à un sbire ?
– Le seul qui se soit aventuré à l’Ancre d’Or.Mais la cave a servi pour d’autres aussi.
– Pour qui ?
– Pour les traîtres. Et pour ceux qui sont désignés àmaître Bartolo par le grand chef.
– Bon ! Et qui est ce grand chef auquel obéit si bienle digne Bartolo ?
– L’homme à qui obéit maître Bartolo et qui est notre chefà tous en ce moment, c’est Sandrigo. »
Si maître de lui que fût Scalabrino, il ne put retenir uneexclamation de joie furieuse.
« Qu’as-tu donc ? fit le marin déjà inquiet.
– Rien ! dit Scalabrino en reprenant son sang-froid.Je suis content que ce soit Sandrigo, voilà.
– Tu le connais donc ?
– Oui, nous avons été de la même bande jadis. »
Scalabrino marcha une centaine de pas en silence. Puiss’arrêtant tout à coup :
« Gianetto, dit-il froidement, il faut que tu mesuives.
– Où cela ? demanda le marin étonné.
– Tu le sauras quand nous serons arrivés. Écoute bien, ilne te sera fait aucun mal. Au contraire, tu as tout intérêt à mesuivre. J’ai besoin d’arriver à l’Ancre d’Or sans que j’yaie été annoncé. Et comme malgré tous les serments que tu pourraisme faire, tu n’aurais rien de plus pressé que de raconterl’entretien que nous venons d’avoir, chose qui me serait des pluspernicieuses, je te donne à choisir entre me suivre ou rester ici.Seulement, je te préviens que si tu préfères rester, il faudra quequatre hommes viennent te ramasser pour que tu t’enailles ! »
Il tira son poignard. Gianetto devint livide.
« Scalabrino, fit-il d’une voix tremblante, oseras-tu temettre un tel crime sur la conscience ?
– Non, si tu consens à me suivre de bonne volonté, et je terépète que tu n’auras pas lieu de t’en repentir.
– Eh ! par tous les diables, je te suivrai au bout dumonde.
– Viens donc, et tâchons de marcher vite. »
Après une heure de marche silencieuse, les deux hommes étaientde retour à Mestre.
Là, Scalabrino se procura un deuxième cheval, pour Gianetto.Dans la même journée, ils atteignirent les gorges de la Piave.
Scalabrino confia son compagnon à trois ou quatre bergers quisemblaient se reposer à l’entrée de la Grotte Noire. En lesregardant de près, Gianetto s’aperçut que ces bergers étaient armésde solides poignards et de pistolets.
Scalabrino ayant dit quelques mots aux braves bergers, sans mêmedescendre de sa monture, fit demi-tour et s’éloigna à fond de traindans la direction de Trévise et de Mestre.
Le cœur du géant bondissait dans sa poitrine.
« Pourvu que le misérable soit là, gronda-t-il. Pourvu quej’arrive à temps ! »
*
* *
Le lendemain du jour où cette scène se passait, vers neuf heuresdu soir, il y avait une vingtaine de matelots et de barcarols dansla salle de la taverne de l’Ancre d’Or.
« Allons, dehors ! cria tout à coup le patron de lataverne, le digne Bartolo en personne. Il est l’heure de fermer, etje ne tiens pas à m’attirer une visite de messieurs les archers degarde ! »
La plupart des buveurs payèrent leur écot et s’en allèrent.
Bientôt, il ne resta plus dans la salle que cinq ou sixbuveurs.
Mais maître Bartolo ne les expulsa pas comme les autres. Ilferma la devanture de sa taverne et rentra dans la salle.
Bartolo était un homme d’une cinquantaine d’années, d’une forceherculéenne. Il fermait tous les soirs sa devanture à l’heure ducouvre-feu et n’avait jamais maille à partir avec les archers degarde qui faisaient des rondes incessantes dans les quartiers malfamés. Mais, pour les affiliés, la porte s’ouvrait toute la nuit.Là se préparaient les actes de brigandage qui, à cette époque,désolaient Venise la Belle.
Ce soir-là, en rentrant dans la salle commune, Bartolo jeta unrapide regard sur les cinq ou six buveurs qui étaient restés aprèsla fermeture. Il les reconnut tous, sauf un qui semblait s’êtreendormi.
Bartolo s’approcha de lui et le secoua brutalement.
« Hé ! l’ami, fit-il, que faites-vous là ?
Le dormeur parut s’éveiller tout à coup et fit de la main ungeste mystérieux. Bartolo s’assit et murmura d’une voixsoupçonneuse :
« Qui es-tu toi ?… Tu connais nos signes dereconnaissance, et cependant je veux aller au diable si je merappelle avoir jamais vu ta figure ! »
En parlant ainsi, il cherchait à dévisager l’inconnu, et ilremarqua alors que cet homme était taillé en hercule.
« Que t’importe mon nom ! fit l’inconnu.
– Que veux-tu alors ?
– Voir Sandrigo. Est-il ici ?
– Non.
– Doit-il venir ?
– Peut-être.
– Parleras-tu, Bartolo du diable ! »
Le patron de l’Ancre d’Or tressaillit et eut unsourire.
« Bon ! pensa-t-il, j’y suismaintenant ! »
Et il se hâta de reprendre :
« Eh bien, Sandrigo est à Venise, et je pense qu’il seraici vers minuit.
– Bien. Dès qu’il sera arrivé, préviens-le qu’un ami veutlui parler. D’ici là, laisse-moi dormir. »
L’inconnu s’accouda en effet de façon que son visage demeurâtdans l’ombre, et parut reprendre son somme interrompu.
Bartolo se leva, parut s’occuper pendant dix minutes des soinsde son cabaret, puis sortit par la porte qui donnait sur l’alléelatérale. Un instant plus tard, Bartolo se trouvait dansl’arrière-salle avec un homme.
Il fit manœuvrer une sorte de judas qui demeurait invisible pourles buveurs de la salle commune et murmura :
« Regarde, Sandrigo ! Tu vois ce colosse quidort ?
– Je le vois…
– Eh bien, c’est Scalabrino. »
Le bandit étouffa un formidable juron de joie.
« Ce n’est pas tout. Il veut te voir !
– Eh bien ! il me verra ! répondit Sandrigo d’unevoix sinistre. La porte du dehors est fermée ?
– Verrouillée.
– La porte de l’allée ?
– Cadenassée. Il ne s’en ira que si tu le veux.
– Bien… La trappe ? »
Bartolo se précipita et souleva le couvercle de la trappe.
« Laisse-la ouverte ! dit Sandrigo. Bon. Maintenant,va me chercher tout ce qu’il y a de monde ici. »
Bartolo rentra dans la salle commune. Il jeta un coup d’œil surScalabrino, qui paraissait toujours dormir. Il ne restait plus dansla salle que cinq buveurs attablés. Bartolo fit le tour des tableset esquissa un signe rapide en passant devant chacun.
Puis il alla s’asseoir près de Scalabrino et murmura :
« Sandrigo ne va pas tarder à arriver. Je vais faire placenette pour que vous puissiez causer à votre aise.
– Voilà bien des attentions, maître Bartolo ! fitScalabrino en ouvrant un œil soupçonneux.
– Dame, je suppose que si vous voulez parler à Sandrigo,c’est pour affaire importante !
– C’est vrai ! dit Scalabrino rassuré. Affaireimportante…
– Et pour vous ! » ricana le patron del’Ancre d’Or.
Il se leva et se mit à gronder :
« Allons, les retardataires, dehors ! Pas une minutede plus, ou sans ça, je n’ouvre pas demain ! »
Comme s’ils eussent été effrayés par cette menace, les cinqbuveurs se hâtèrent de vider leurs gobelets et sortirent par laporte de l’allée. Seulement, au lieu de tourner vers la rue, ilstournèrent vers l’arrière-salle où se trouvait Sandrigo.
Bartolo poussa à grand fracas des verrous, grommela, gronda,puis revint dans la salle commune en disant :
« Nous voilà complètement seuls. Tu n’as plus besoin defaire semblant de dormir, Scalabrino.
– Ah ! fit tranquillement le colosse, tu m’asreconnu ? Penses-tu que Sandrigo tardera longtemps ?
– Il est là, et si tu veux lui parler, tu n’as qu’à mesuivre.
– Où cela ?… Pourquoi ne vient-il pas ici ?
– Écoute, je ne sais pas, moi ! Il m’a dit qu’ilt’attend, voilà tout. Maintenant, si tu ne veux pas, si tu n’asrien à lui dire, tu peux rester ici ou t’en aller à taguise. »
Scalabrino songea à ce que lui avait raconté Gianetto. Enimagination, il vit la trappe, et il eut l’intuition rapide quec’est là qu’on cherchait à l’entraîner. Mais Scalabrino était d’unebravoure de fataliste. Il avait en sa force herculéenne uneconfiance sans bornes. Il hésita une minute, puis sourit.
« Ils ne sont que deux, songea-t-il. C’est trop peu pourmoi ! »
« Allons ! » dit-il en se levant.
Scalabrino suivit le patron de la taverne et entra résolumentdans l’arrière-salle. Un rapide regard circulaire acheva de lerassurer. Il n’y avait, dans cette pièce, qu’un seul homme, Bartolos’étant discrètement retiré. Et cet homme c’était Sandrigo.
Il était assis à une table sur laquelle brûlait un flambeau etattendaient deux gobelets près d’un broc.
Il était tourné vers la trappe demeurée ouverte.
La table se trouvait à trois pas de la trappe.
En sorte que Scalabrino, en s’asseyant en face de Sandrigo,devait se trouver à deux pas du trou auquel il eût tourné ledos.
Scalabrino vit-il la trappe ? Eut-il conscience de cettesorte de mise en scène ? Fut-ce chez lui une bravadetéméraire !… Il vint s’asseoir, très calme en apparence, à laplace qui semblait lui avoir été réservée, en disant :
« Salut, Sandrigo. Voilà longtemps que nous ne nous sommesvus.
– Salut, Scalabrino, répondit gravement le bandit. Je suiscontent de revoir un vieux camarade. »
Scalabrino paraissait très calme. En réalité, il faisait uneffort considérable pour ne pas sauter à la gorge de l’homme quil’avait trahi, de l’homme qui venait d’enlever sa fille.
« J’ai juré à Juana de ne pas frapper lepremier ! »
Il y eut entre les deux hommes une minute de silencetragique.
Enfin, Scalabrino parla.
« J’ai voulu te voir, dit-il, avant de décider si je doiste considérer comme un homme ou si je dois te tuer comme unchien. »
Sandrigo ne broncha pas. Il se contenta de répondre :
« Moi, j’attends que tu aies parlé pour prendre la mêmedécision.
– Voici ce que je suis venu te dire, Sandrigo. La haine estnée dans ton cœur bien que je t’aie toujours traité en ami. Cettehaine t’a poussé à un crime que les lois de la montagne punissentde mort : tu m’as dénoncé. C’est toi qui m’as faitarrêter.
– C’est moi.
– Bien, dit Scalabrino qui frissonna. J’ai passé dans lespuits six mortelles années. Et quel que soit ton forfait, je nevoudrais pas avoir sur la conscience d’avoir aidé à te fairefranchir le Pont des Soupirs. Je me suis évadé. Alors, je t’airencontré dans la montagne…
– Oui, le jour où tu m’as volé ma bande, dit Sandrigo enserrant les poings ; le jour où Roland Candiano m’a forcé decrier grâce devant nos compagnons… Après ?
– Après !… Il y a au monde une femme qui est le plusnoble cœur ; je l’aime comme une sœur vénérée. Cette femme tula connais : elle s’appelle Juana. Il y a un grand malheur.C’est que Juana t’aime. Pourquoi ? Je ne sais. Mais qu’ellet’aime, voilà ce qui est sûr. Sans quoi, Sandrigo, je t’aurais déjàtué.
– Après ?…
– Attends. Juana avait reçu en garde une jeune fille…
– Bianca. Je l’ai enlevée, c’est vrai. »
Scalabrino se sentit vaciller.
« Tu peux racheter tes crimes, dit-il sourdement. Rends-moicette jeune fille, Sandrigo ; Juana t’aime ; elle sera tafemme ; et toi je me charge de t’enrichir, de te faire uneexistence heureuse.
– J’accepterais volontiers, mais il y a deux puissantsmotifs qui s’y opposent.
– Lesquels ?
– Le premier, c’est que si Juana m’aime, je ne l’aime pas,moi. Ensuite, c’est que cette jeune fille que tu me redemandes, ehbien, je l’aime ! »
Scalabrino se leva. Il était si terrible, avec sa figure blancheet ses yeux rouges, que Sandrigo trembla.
« Tu dis que tu aimes Bianca ?
– À moi ! » hurla Sandrigo sans répondre.
En même temps, il poussait avec violence la table qu’il avaitdevant lui. À cet instant où Scalabrino rugissant levait sonpoignard, six hommes apparurent dans la pièce et se ruèrent surScalabrino. Celui-ci recula pour s’acculer à un coin.
Comme il reculait, il se sentit tomber dans le vide.
Ses deux bras s’étendirent. Ses mains se raccrochèrent auplancher. Sandrigo leva l’escabeau sur lequel il était assis.L’escabeau retomba lourdement sur la tête du colosse. Les mainslâchèrent prise. Il tomba. Bartolo abaissa aussitôt le couvercle dela trappe.
Scalabrino, étourdi par le coup qu’il venait de recevoir, tombadans le noir.
Sa tête porta encore sur l’une des marches de l’escalier raidepar où on descendait dans cette fosse. Il demeura évanoui.
Une impression de fraîcheur le réveilla soudain.
Au-dessus de sa tête, quelque part, il entendait une sorte degrondement sourd, mêlé de sifflements aigus. En même temps,l’impression de vive fraîcheur montait le long de ses jambes.
Une rauque exclamation de désespoir lui échappa :
« Le canal !… La plaque de fer !… L’eau quimonte !… »
Elle montait en effet, assez lentement… mais ellemontait !
Le grondement venait de l’eau du canal qui tombait dans la cave.Le sifflement venait de l’air refoulé qui s’échappait par un étroittuyau pratiqué au plafond.
Pendant quelques minutes, Scalabrino demeura frappé de stupeur,écoutant vaguement le clapotis de l’eau qui formait de petitesvagues. Puis une sorte de rage s’empara de lui. À tâtons, ilchercha l’escalier, refoulant l’eau autour de lui, et il se mit àmonter. Sa tête heurta la trappe. Il y arc-bouta ses puissantesépaules de cariatide, mais il ne parvint pas à ébranler lesformidables ferrures de la trappe. Longtemps, il s’épuisa enefforts inutiles. Et quand il eut bien constaté son impuissance, ils’assit sur une marche, mit sa tête dans ses deux mains etpleura.
Cependant, l’eau montait toujours.
Cet effroyable supplice dura deux heures. Scalabrino sentitalors l’eau qui atteignit ses pieds.
Alors, la pensée de mourir ainsi lentement, d’attendre que l’eaugagnât sa poitrine, puis sa bouche, cette pensée lui causa uneinsurmontable horreur. Il préféra en finir d’un coup.
Sa pensée évoqua une dernière fois les images de Bianca et deRoland, puis il se laissa glisser dans l’eau noire.
*
* *
Scalabrino était un nageur de première force.
À peine fut-il plongé dans l’eau que l’instinct de la vie, plusfort que le désespoir et l’horreur, se réveilla en lui. Aprèss’être laissé couler à fond, il remonta à la surface d’un vigoureuxcoup de talon, et se mit à nager, tournant autour de la cave,repris d’un espoir insensé.
Et tout à coup ses mains s’accrochèrent à des barreaux épais quidéfendaient un trou, une sorte de soupirail ou de fenêtre.
C’est par là que l’eau du canal arrivait dans la cave !
*
* *
En haut, aussitôt après la courte lutte qui s’était terminée parla chute de Scalabrino, Sandrigo avait renvoyé tout son monde etn’avait gardé près de lui que Bartolo.
Les deux bandits achevèrent de consolider fortement le couverclede la trappe.
« Voilà qui vaut mieux que les puits des prisons, ricanaalors Bartolo. On ne s’évade pas d’ici !
– Il ne remue pas ! prononça Sandrigo à voixbasse.
– Attends une minute, répondit Bartolo, et tuentendras ! »
Le patron de l’Ancre d’Or sortit rapidement. Sandrigodemeura seul. Il s’allongea tout de son long sur la trappe, et pesade tout son poids, comme s’il eût voulu se prouver à lui-même quec’était bien vrai, que son ennemi était bien là, que cet homme àqui il avait voué une haine que les années avaient cimentée dansson cœur était bien dans cette tombe effroyable…
Une indicible expression de joie sauvage bouleversait les traitsdu bandit.
Tout à coup, il entendit au fond de la cave un bruit sourd. Ilsourit. À ce moment Bartolo rentra et dit :
« Scalabrino a maintenant de quoi boire !
– Combien de temps cela dure-t-il ?
– Il faut deux heures et demie pour remplir lacave. »
Sandrigo demeura couché sur la trappe, écoutant.
Bartolo s’était assis et le regardait.
Enfin, vers trois heures du matin, Sandrigo se leva.
Tout bruit avait cessé.
Bartolo écouta à son tour et, se relevant tout pâle,prononça :
« C’est fini ! »
Et Sandrigo pensif répéta :
« Oui, c’est fini !… »
Sandrigo sortit par une porte du fond et monta un escalieraboutissant à l’unique étage qui s’élevait au-dessus du bouge deBartolo. Ce premier étage était divisé en plusieurs chambres dontles portes donnaient toutes sur le même palier. Il pénétra dans unechambre et se jeta tout habillé sur un lit, où presque aussitôt ils’endormit d’un pesant sommeil.
Il faisait grand jour lorsque Sandrigo se réveilla. Ilsongea :
« L’affaire de cette nuit m’a fatigué plus qu’une journéede bataille… »
Il secoua violemment la tête, tout pâle. Puis sautant hors deson lit, il commença une toilette méticuleuse, s’habillant de sesvêtements les plus riches, s’ornant de bijoux, et ceignant enfinune épée.
À mesure qu’il se livrait à cette occupation, ses idéesprenaient un autre cours, mais gardaient la même violence.Lorsqu’il fut habillé, il parut tel qu’un riche Vénitien del’époque. Il ne manquait pas d’élégance naturelle, et en dépit desnaïves exagérations de son costume, il pouvait passer pour un beaucavalier.
Une demi-heure plus tard il pénétrait au palais ducal.
Il remit une lettre à un huissier et, s’asseyant sur unebanquette en bois, il attendit. L’attente dura deux heures, au boutdesquelles le même huissier vint le chercher et l’introduisit dansce cabinet où nous avons vu entrer l’Arétin et Bembo.
Le doge Foscari jeta sur son visiteur un regard presqueindifférent.
« Monsieur, dit-il, vous m’avez fait remettre une lettre denotre Grand Inquisiteur Dandolo qui vous recommande à notrebienveillance. Mais, cette lettre oublie…
– Mon nom, n’est-ce pas, monseigneur ?
– En effet, dit le doge étonné. Et je dois dire que sansl’affection que j’ai pour notre Grand Inquisiteur, je ne vous eussepas reçu. »
Foscari ne disait pas qu’au contraire cette omission qu’il avaitdevinée volontaire avait excité sa curiosité.
« C’est moi-même, reprit Sandrigo, qui ai prié monseigneurDandolo de ne pas dire mon nom. Permettez-moi donc de me nommermoi-même. Un des premiers actes de votre haute magistrature a étéde mettre ma tête à prix : je suis Sandrigo. Et je suppose quece nom me dispense d’une longue présentation. »
Foscari ne donna aucun signe extérieur des pensées quil’agitaient. Il réfléchit que si le Grand Inquisiteur lui envoyaitSandrigo, c’est qu’il y avait sans doute utilité à ménager lebandit.
Il se contenta donc de dire :
« Vous êtes ici mon hôte, maître Sandrigo. Je veux oublierle reste pour un instant.
– Eh bien, monseigneur, c’est justement ce reste que jesuis venu vous prier d’oublier non pour un instant, mais pourtoujours.
– Vous parlez bien audacieusement, l’ami !
– J’en ai peut-être le droit, monseigneur, dit le bandit,qui comprenait parfaitement qu’il jouait sa tête et que l’audaceseule pouvait lui donner la victoire. J’ai rendu un grand service àla république. Je puis lui en rendre un autre plus grand encore etj’ajoute que, seul, je puis apporter ce que j’apporterai…
– Quoi donc ? interrogea le doge.
– La tête de Roland Candiano ! » répondit lebandit.
Foscari ne broncha pas. Il s’exerçait depuis des années àconserver un visage impassible comme si son âme eût été au-dessusdes sentiments qui agitent les autres hommes.
En réalité, il éprouva une joie profonde.
Sandrigo, cependant, continuait :
« Pour preuve de ce que j’avance, monseigneur, je commencepar vous dire que j’ai tué Scalabrino… Cet homme ne m’avait rienfait, à moi. Mais il était pour vous un redoutable danger.
– Et en quoi ce bandit pouvait-il être un danger ?
– En ce qu’il était le bras droit de Roland Candiano…Roland pensait, Scalabrino exécutait. À eux deux, ils étaient trèsforts. Roland tout seul est déjà plus faible, bien quetout-puissant encore.
– Tout-puissant !…
– Oui, monseigneur. Votre Grand Inquisiteur vous a dit queRoland Candiano est à la tête d’une véritable armée de bandits. Cequ’il peut entreprendre, vous devez le supposer. Quant au butvéritable qu’il poursuit, cela ne me regarde pas. Il suffit que jevous répète que, seul, je puis atteindre Roland, parce que seul jesais où il est et comment il faut le prendre… J’ai commencé partuer Scalabrino sans intérêt personnel et c’est comme si j’avaisarraché le poignard des mains de Roland. Maintenant voulez-vous mepermettre une question ?
– Parlez.
– Savez-vous où est l’évêque de Venise ?
– Le cardinal Bembo ! s’écria Foscari avec uneagitation dont il ne fut pas maître.
– Oui ! Le cardinal Bembo ! il est au pouvoir deRoland Candiano qui a sans doute quelque vieille haine à assouvircontre lui… je ne sais laquelle, ce n’est pas monaffaire. »
Foscari devint pâle sous le regard fixe du bandit.
Il ne la savait que trop, lui, cette haine !
Et puisque Roland avait atteint Bembo, sans doute il sauraitatteindre Dandolo, Altieri, et lui, Foscari !…
Dès lors, il déposa le masque. Le bandit triompha.
« Ce n’est pas le tout, reprit-il, que de savoir où setrouve le cardinal-évêque. L’essentiel est de le délivrer et de leramener à Venise. Je m’en charge. Dès demain, monseigneur, l’évêquesera assis à cette place où je suis… si vous le voulez. Et puisensuite… toujours si vous le voulez, je vous amène Roland pieds etpoings liés.
– Que faut-il pour cela ? demanda sourdement ledoge.
– Eh bien, maintenant que j’ai dit ce que j’apporte, jevais dire ce que je demande. Je suis las, monseigneur, de vivrehors la société. Je sens que je n’étais pas fait pour la vieerrante, toujours sur le qui-vive, et que mes dons personnels nepeuvent se déployer à l’aise que dans une société privée… Bref,monseigneur, je désire désormais vivre dans Venise…
– Vous avez grâce pleine et entière, dit le doge.
– Je l’ai déjà, monseigneur, fit-il. Votre GrandInquisiteur m’a octroyé la grâce que vous m’accordez. Vous ne medonnez donc rien, vous ?…
– Que vous faut-il donc ?
– Un grade honorable dans l’armée du capitaine général,quelque chose comme une lieutenance dans une compagnie d’archers oud’arquebusiers. »
Et voyant que le doge demeurait pensif, le banditajouta :
« Il m’est impossible d’agir et de m’emparer de Roland sije ne puis user d’une certaine autorité. »
Foscari était l’homme des promptes décisions.
Il venait d’étudier Sandrigo. Il se disait que cet homme pouvaitlui rendre de grands services et qu’enfin, pour le moment, il lesauvait en lui livrant Roland Candiano.
« Et puis, ajouta-t-il en lui-même, nous verrons plus tard.Qu’il m’apporte, comme il dit, la tête de Roland, et je medébarrasserai ensuite de lui. »
Sandrigo se taisait et attendait.
« Ce que vous me demandez, dit enfin le doge, esténorme…
– Je le sais, monseigneur. Mais la tête de Roland et la viedu cardinal Bembo valent bien un grade. Demain, lorsque votreami (il appuya sur ce mot) sera ici devant vous, vousdéciderez ensemble si je mérite ma lieutenance. »
Foscari prit un parchemin et le remplit de sa main.
Au moment de signer, il eut une dernière hésitation. Puis,brusquement, il signa, apposa un cachet et tendit le parchemin àSandrigo qui, réellement ému, se courba en deux.
« Monseigneur, dit-il, je suis entré en simple négociateur,j’en sors profondément dévoué à votre personne.
– Soyez surtout dévoué aux intérêts de la république, ditFoscari en reprenant son rôle. Ainsi, demain, avez-vousdit ?
– Demain, le cardinal-évêque de Venise sera ici et vousdira lui-même quel rude adversaire c’est que Roland Candiano !Quant à Roland lui-même, dans un mois il sera en votre pouvoir.
– Bien ! Allez, monsieur lelieutenant… »
Sandrigo tressaillit de joie et courut au palais d’Imperia.
Celle-ci l’attendait, depuis l’avant-veille, dans une mortelleimpatience. En effet le bandit, malgré sa promesse, avait laissés’écouler la journée de la veille sans se présenter.
Aussi, lorsqu’il arriva, fut-il introduit séance tenante.
« Eh bien, madame, avez-vous réfléchi ? demandaSandrigo.
– Je vous attendais, voilà tout ! Je ne sais à quoim’arrêter. Ma fille est en votre pouvoir… vous êtes plus fort…
– Mais vous hésitez à la donner en mariage à unbandit ! Ne craignez pas de dire ce que vous pensez.D’ailleurs vous ne m’avez pas caché votre répugnance. Etvoulez-vous que je vous dise une chose ?… C’est que votrerépugnance me paraît des plus naturelles. Si j’étais à votre place,je penserais et j’agirais comme vous.
– Que voulez-vous dire ? balbutia la courtisane.
– Pas autre chose que ce que je vous dis là… Bianca est unepersonne trop accomplie, trop belle et trop pure pour devenir lafemme d’un bandit. »
Imperia, palpitante et angoissée, attendait, persuadée queSandrigo jouait avec quelque terrible jeu d’ironie.
Mais le bandit avait pris une physionomie de gravité quistupéfiait la courtisane. Il continua :
« Donneriez-vous votre fille à un homme qui occuperait unesituation officielle et honorable dans la société vénitienne ?Par exemple, quelqu’un qui aurait un grade dans l’armée deVenise.
– Oui, vous m’avez déjà parlé de cela ; mais c’est làune hypothèse irréalisable.
– Que penseriez-vous de moi si je parvenais, à force decourage, d’audace et de ruse, à réaliser cette hypothèse ?
– Je penserais que vous avez accompli une chose étonnante.Car tout s’oppose à ce que vous deveniez l’homme que vousdites.
– C’est vrai, fit Sandrigo avec un sombre sourire ;tout s’y oppose, ma tête est à prix. Pour arriver au but que je mesuis proposé, il me faudrait rendre à l’État quelque serviceéclatant. Et encore peut-être serait-ce insuffisant. Il me faudraitpeut-être sauver de la mort quelque personnage haut placé… quedis-je ! le doge lui-même !… »
Sandrigo, en parlant ainsi, s’animait.
Et tout à coup, sortant le parchemin de son pourpoint, il lejeta devant Imperia, se leva et prononça :
« Eh bien, madame, c’est fait. Voyez !lisez ! »
Imperia s’empara du parchemin et le parcourut. Elle ne fit aucungeste de surprise. Elle n’eut aucune exclamation.
Depuis quelques instants, Sandrigo lui apparaissait capabled’entreprises plus grandes.
Elle avait comparé Sandrigo à Roland Candiano.
Et elle le jugeait plus fort. Ses yeux flamboyaient.
« Vous voilà donc officier, dit-elle d’une voix tremblante.C’est beau, c’est grand et vous ferez plus encore. Ce que vousdisiez, vous l’avez fait, je le sens, j’en suis sûre… Vous avezsauvé la République… vous avez sauvé le doge… Comment ? peuimporte !… Comme vous devez être fort, et comme les autreshommes doivent trembler devant vous ! Comme vous deviez êtreterrible à la tête de votre bande déchaînée ! Pourquoin’est-ce pas vous que j’ai rencontré jadis dans les gorges de laPiave ! »
Sandrigo tressaillit et regarda Imperia avec une attentionétonnée.
« Mais il me semble vous voir, continua Imperia dontl’esprit s’égarait. Et c’est tel que je vous vois que je vous eusseaimé : terrible, impitoyable ! Et c’eût été une grandechose que l’amour de la courtisane Imperia pour le banditSandrigo !… »
Elle s’était rapprochée de lui et avait jeté ses deux brasautour de son cou ; ses lèvres pâlies s’offraient, sa gorgepalpitait.
Une indicible émotion s’empara du bandit qui, à cette minute oùcette magnifique créature, superbe d’impudeur, s’offrait à lui,oublia Bianca, le doge, Roland, le monde entier.
Ils roulèrent sur le tapis, et ce fut pendant deux heuresl’étreinte sauvage et puissante de ces deux êtres violents etindomptés.
Sandrigo revint à lui le premier.
Il songea à Bembo qu’il devait ramener au doge.
Il songea à Bianca. Par un rapide effort de volonté, il sereconquit, et froidement demanda :
« Vous n’avez pas encore répondu à la question que je vousposais, madame.
– Laquelle ? balbutia Imperia.
– Êtes-vous décidée à donner votre fille à Sandrigo,officier ?… Si oui, dans une heure, Bianca vous serarendue… »
Imperia jeta ses bras autour du cou du bandit, colla ses lèvresà ses lèvres et murmura :
« Oui, Sandrigo, à toi ma fille ! Car toi seul en esdigne ! »
*
* *
Bianca avait passé ces trois journées dans une mortelleangoisse.
Une servante sourde et muette, à en juger par le mutisme absoluqu’elle opposait à toute question, entrait dans cette chambre deuxfois par jour et lui servait un repas sinon raffiné du moinsconvenable, auquel elle touchait à peine.
Bianca pleura beaucoup dans ses heures de solitude. Sonimagination allait jusqu’à supposer une éternelle séquestrationdans ce réduit où elle étouffait, lorsque la porte s’ouvrit etSandrigo entra.
Bianca l’avait à peine entrevu dans la nuit de l’enlèvement.
Mais elle le reconnut aussitôt et ne put s’empêcher de reculer,avec un geste de crainte. Sandrigo vit ces signes évidents de larépulsion qu’il inspirait à la jeune fille, et sourit, en homme sûrde triompher quand même.
« Signorina, dit-il en cherchant à adoucir le plus qu’ilpouvait sa voix rauque et dure, voilà vos peines finies et, si vousvoulez me suivre, je vais vous conduire auprès de votre mère.Venez, signorina, venez sans crainte. Une gondole vous attend, etdans peu de minutes vous serez dans les bras de celle qui vous aimeplus que tout au monde. »
Une demi-heure plus tard, Bianca se jetait dans les bras de samère. Lorsque les premières effusions de joie se furent calmées,Imperia prit Sandrigo par la main, et avec un étrangefrémissement :
« Mon enfant, dit la courtisane, voici le seigneurSandrigo, brillant officier de Venise, lieutenant des archers.C’est un ami bien cher à qui je dois de te revoir saine et sauve.Aime-le, Bianca, car il mérite d’être aimé de toi autant que demoi… »
Bianca se sentit pâlir. Son regard alla de sa mère àSandrigo.
Elle eut peur de sa mère autant que de Sandrigo.
« Ô Juana ! murmura-t-elle, douce et bonne compagne,où es-tu ?… Et vous mon noble protecteur inconnu, dont un seulregard m’apaisait et me calmait, où êtes-vous ? »
Sandrigo, en sortant du palais Imperia, ivre de joie etd’orgueil, avait quitté Venise et pris en toute hâte le chemin desgorges de la Piave. Il arriva vers neuf heures du soir au villagede Nervesa et entra dans l’une des dernières maisons.
Là, une douzaine d’hommes étaient assemblés.
Sandrigo regarda ces hommes qu’il avait péniblement recrutésdepuis quatre mois ; c’était tout ce qui lui restait de sesanciennes forces dans la montagne.
Mais on a vu que, loin d’être abattu, le bandit avait reformédans Venise même une bande plus redoutable peut-être.
« Tout le monde est là ? dit-il. Bien. Combiensont-ils là-haut ?
– Six en tout, répondit l’un des hommes qui semblait êtrele second de Sandrigo. Quatre aux abords de la grotte ; deuxdevant la grotte du prisonnier.
– Il faut agir vite.
– Oui, Scalabrino a rôdé par ici pendant deux jours, et ilpourrait bien revenir.
– Scalabrino ne reviendra plus ! dit le chef. Le vieuxcompte est réglé. »
Les bandits frémirent.
« N’oubliez pas ce que je vous ai promis, reprit Sandrigo.Le trésor est dans la grotte. Vous la fouillerez de fond en comble.Et quand vous aurez trouvé, il y a moitié pour vous. Enroute ! »
En quelques instants, les bandits furent dehors et sedispersèrent par des sentiers différents. Sans doute chacun d’euxavait reçu des ordres antérieurs et savait ce qu’il avait àfaire.
Sandrigo sortit le dernier, et, pensif, prit lentement le cheminde la Grotte Noire. Arrivé à mille pas environ de la grotte, ils’étendit derrière une grosse touffe d’arbustes et attendit.
L’attente dura une heure environ.
Au bout de ce temps, un sifflement prolongé traversa lanuit.
« C’est fait ! » murmura le bandit.
Il se leva alors et, sans plus prendre de précautions, s’avançarapidement vers la grotte où il entra.
L’intérieur de la grotte était éclairé par une torche.
Quatre hommes ligotés solidement étaient assis dans un coin,côte à côte, le dos à la muraille de granit.
« Il a fallu en tuer deux », dit le lieutenant deSandrigo.
Sandrigo fit un geste d’indifférence.
Et jetant un regard sur les prisonniers, il dit :
« Déliez-les. »
En un instant, les quatre prisonniers furent détachés.
« Écoutez bien, dit Sandrigo. Vous étiez de ma bande. Vousvous êtes révoltés contre moi pour obéir à un intrigant, un hommequi n’est pas, qui ne sera jamais des nôtres. Bien plus, je viensde Venise. J’ai pu approcher de près des personnages à qui j’aiarraché la vérité sur cet homme qui est venu porter le trouble dansnotre organisation. Savez-vous qui est celui que vous avezaveuglément adopté pour chef ? C’est un des principaux agentsdu Conseil des Dix. Son plan est bien simple : inspirerconfiance à toutes les bandes de la montagne, les amener à Veniseet les capturer d’un seul coup.
– Tu mens ! » dit l’un des prisonniers.
Sandrigo se leva, posa le canon de son pistolet sur le front decelui qui avait ainsi parlé et dit :
« Es-tu bien sûr que je mens ?
– Tu mens ! » répéta le prisonnier d’une voixferme.
Une détonation retentit.
Le malheureux s’affaissa, la tête fracassée, et un murmure decraintive admiration parcourut les bandits. Froidement, Sandrigo serassit sur l’escabeau qu’il avait pris en entrant.
« Je continue, dit-il. Voulez-vous être des nôtres ?Voulez-vous répéter à nos compagnons égarés ce que je viens de vousdire et les prévenir de l’effroyable danger qu’ils encourent ?Si vous êtes de vrais bandits, vous accepterez, et vous sauverezvos frères. Quant à moi, j’oublierai le passé, et vous admettrai aupartage des trésors qui sont ici. Décidez-vous sur l’heure.
– J’accepte ! fit l’un des prisonniers.
– J’accepte aussi, dit le second.
– Et toi ? fit Sandrigo, s’adressant au troisième.
– Moi, je dis comme le pauvre Luigi : tumens !
– Tu es donc prêt à rejoindre Luigi ? grondaSandrigo.
– Oui, plutôt que de trahir. Et vous deux, vous paierez tôtou tard votre lâcheté… Frappe, Sand… »
Sandrigo, d’un geste foudroyant, avait levé son poignard. L’armes’enfonça tout entière dans la poitrine.
Les deux traîtres détournèrent la tête, un peu pâles.
« Vous êtes pardonnés, leur dit Sandrigo. Vous êtesdésormais des nôtres comme si rien ne s’était jamaispassé. »
Ils baissèrent la tête en balbutiant un remerciement.
« Surveille-moi ces deux gaillards, murmura Sandrigo àl’oreille de son second, et au premier signe… pas depitié ! »
Puis, à haute voix :
« Maintenant, que l’on commence lesfouilles ! »
Sandrigo s’était dirigé vers le fond de la grotte, une torche àla main. Il parvint à une porte solidement verrouillée, et sepencha pour écouter. Aucun bruit ne lui parvint.
« Est-ce que l’homme serait mort ? »pensa-t-il.
Alors il ouvrit et entra. La lueur de la torche éclaira lecachot.
Dans l’angle le plus lointain et le plus sombre se tenait unhomme accroupi, les vêtements en lambeaux, maigre, hâve, les yeuxbrillant d’un étrange éclat. C’était Bembo.
À la vue de cet inconnu qui entrait, une torche à la main, lepoignard nu à la ceinture – la lame toute rouge encore ! –Bembo se mit à grelotter et se rencogna dans son angle.
« Vous venez me tuer ! bégaya-t-il. Oh ! je levois !… L’impitoyable Roland trouve sa vengeance incomplète…il me fait tuer !… »
Le cardinal se traînait à genoux, Sangrino le regardait avec unétonnement plein de mépris. Et tout haut, d’un ton rude, ildit :
« Allons, messire cardinal, debout ! Vous êtes princede l’Église, que diable ! Et c’est devant vous qu’on doits’agenouiller, alors que vous vous traînez à mes pieds. Debout,vous êtes libre ! »
Bembo demeura à genoux, pétrifié.
« Libre ! bégaya-t-il.
– Faut-il vous le répéter ? Libre de sortir d’ici,libre de retourner à Venise, libre de reprendre votre rang dans lasociété et l’Église, et dans le palais ducal où le doge vousattend.
– Libre ! répéta Bembo, Roland me fait doncgrâce ! Je l’avais donc bien jugé ! Il est donc bienl’homme de toutes les générosités ! Oh ! que bénisoit-il ! »
Un torrent de larmes s’échappa alors de ses yeux.
Il voulut se relever, mais il retomba.
« Seigneur ! hurla-t-il. Si ce n’était pas vrai !Si c’était un tourment pareil à celui que je voulais lui infligerquand je descendis dans son enfer !… »
Sandrigo se baissa, saisit le cardinal, le remit debout et lesecoua.
« Or çà, gronda-t-il, il faut que vous soyez devenufou ! Vous êtes libre, vous dis-je ! Et ce n’estnullement une grâce de Roland Candiano qui vous délivre. C’est moi,moi Sandrigo !… Allons, venez ! »
Il l’entraîna, lui fit traverser la grotte pleine d’un bruit depioches frappant le granit avec fureur.
Lorsque le cardinal fut dehors, lorsqu’il respira l’air pur etembaumé de la montagne, lorsque ses yeux, en se levant, aperçurentles étoiles dont le fourmillement scintillait au ciel, il demeuraquelques minutes comme frappé de stupeur.
Sandrigo le fit asseoir et lui présenta un gobelet de vin, queBembo avala d’un trait. Alors, ses idées devinrent plus nettes.
Il regarda autour de lui et commença à comprendre ce qui sepassait.
« Qui êtes-vous ? dit-il à Sandrigo. Dites-moi votrenom, ô vous qui me délivrez, afin que je puisse le répéter dans mesprières jusqu’à la fin de ma vie…
– Décidément, ce n’est plus qu’une loque ! murmura lebandit. Je m’appelle Sandrigo, ajouta-t-il à haute voix. Mais sivous m’en croyez, vous aurez mieux à faire que d’offrir vos prièresà Dieu qui ne s’en portera pas plus mal…
– Sandrigo ! répéta le cardinal.
– Oui, et je suis lieutenant des archers de Venise.
– Ah ! vous avez donc été envoyé pour medélivrer ?
– Je vous délivre parce que ça me plaît, réponditSandrigo.
– Qu’importe ! Soyez béni, mon fils ! »
Bembo saisit les mains du bandit et les pressa fortement.
Tout à coup, il s’élança et disparut dans la nuit.
Ses forces, avec l’exercice, lui revenaient rapidement. Ilbondissait, franchissait les crevasses, sautait par-dessus desrochers, poussait des exclamations, bégayait des paroles sanssuite.
Cette course folle dura plusieurs heures, et le soleil se levaitlorsque Bembo revint à la grotte.
Sans doute il avait longuement réfléchi, sans doute bien deschoses qui s’obscurcissaient dans sa mémoire étaient revenues enpleine clarté, car lorsqu’il reparut devant Sandrigo, celui-cireconnut à peine cette physionomie dure et implacable qu’ilvoyait.
« À la bonne heure ! gronda le bandit, je vous aimemieux ainsi.
– Vous ne m’avez pas suivi ? interrogea Bembo.
– Pour quoi faire ? Je savais bien que vousreviendriez.
– Bien. Je suis donc réellement libre ?
– Vous en avez maintenant la preuve.
– C’est vrai. Où allez-vous me conduire ?
– À Venise, où vous êtes attendu.
– Bien. Partons donc à l’instant.
– Restaurez-vous d’abord, messire cardinal, puis changez devêtements, car vous êtes à faire peur. »
Sandrigo indiqua au cardinal une sorte de salle ménagée dans lagrotte ; une table s’y dressait, chargée de venaison et debouteilles ; sur un escabeau, un costume complet de cavalierattendait.
Bembo s’habilla en toute hâte et se mit à dévorer le repas quiavait été préparé pour lui.
« Partons ! dit-il à Sandrigo, quand il sortit de lasalle, transformé, plein de forces.
– À l’instant », dit le bandit.
Deux chevaux tout sellés étaient tenus en main par un homme.
Sandrigo sauta sur l’un, Bembo enfourcha l’autre avec unedextérité qui prouvait qu’il avait acquis l’habitude del’équitation.
Alors, Sandrigo appela le bandit qui lui servait de lieutenantet lui donna quelques instructions à voix basse. Puis ilajouta :
« Et ces fouilles ?
– Aucun résultat.
– Il faut continuer. »
Le second secoua la tête avec un évident découragement.
« Par l’enfer ! gronda Sandrigo, fais plutôt sauter lamontagne. »
Il fit un geste énergique et s’élança pour rejoindre le cardinalqui déjà descendait les flancs de la montagne.
Tant qu’ils furent sur les pentes, ils gardèrent le silence. Ilstraversèrent ainsi le village de Nervesa, et prirent en plaine labelle route de Trévise pour gagner Mestre et les lagunes deVenise.
« Monsieur le lieutenant, dit alors Bembo, je vousrenouvelle l’offre d’une éternelle reconnaissance.
– Je l’accepte, fit narquoisement le bandit, bien qu’il n’yait rien d’éternel en ce monde, pas même la reconnaissance desprinces de l’Église !
– Cette nuit, reprit Bembo sans relever cette ironie,lorsque vous m’êtes apparu comme un sauveur, j’ai dû vous dire deschoses dont je n’ai pas conservé un souvenir bien net. Il me semblepourtant vous avoir parlé de Roland Candiano.
– Oui ! vous me demandiez s’il vous faisait enfingrâce. »
Bembo eut un frémissement de rage. Il se contint etreprit :
« Roland Candiano serait-il de vos amis ?
– Je hais cet homme de toutes les puissances de mon être,et si je n’avais supposé en vous une haine semblable à la mienne,je vous eusse laissé pourrir dans le cachot où il vous avait jeté.Excusez ma franchise, messire !
– Parlez, parlez ! s’écria Bembo. Nulles paroles nepouvaient m’être aussi agréables que celles que vous venez deprononcer.
– Eh bien ! parlons donc net : vous ne me devezaucune gratitude. En venant vous délivrer, je n’éprouvais aucunintérêt pour vous et je cherchais en vous une arme nouvelle contreCandiano. Je lui ai déjà porté quelques coups sensibles, ajouta lebandit avec un sombre sourire, j’ai pensé que vous m’aideriez à luiporter le dernier coup, le bon… celui dont on ne revientpas !
– Comptez sur moi, dit Bembo avec une force qui ne laissaitaucun doute sur ses intentions. Mais j’ai besoin de savoir avec quije fais alliance. Vous savez qui je suis, je ne sais pas qui vousêtes.
– Je vous l’ai dit : je suis lieutenant aux archers ducapitaine général Altieri. Mais je ne le suis que depuis peu…depuis quelques heures à peine. Avant d’occuper cette fonction,j’étais bandit. »
Bembo regarda Sandrigo avec stupeur.
« Oui, cela vous étonne, fit Sandrigo ; mais il y aquelqu’un qui vous dira sur moi tout ce que vous désirez savoir, etce quelqu’un-là, vous devez avoir en lui pleine confiance : ledoge Foscari.
– Soit ! J’attendrai d’être à Venise pour savoir àquoi m’en tenir sur votre compte. En attendant, dites-moi ce quevous attendez de moi. »
Sandrigo parut réfléchir quelques moments, puis ildit :
« J’attends de vous deux choses ; la première, je vousl’ai dite, c’est de m’aider de tout votre pouvoir contreCandiano.
– Cela est convenu ; voyons la deuxième chose.
– Eh bien, messire cardinal, si étrange que cela vousparaisse, j’ai été bandit avant d’être archer, et même banditnotable… Or j’aime… depuis peu, il est vrai, mais je suis l’hommedes décisions rapides. J’aime donc une jeune fille…
– Et vous voulez que je vous aide à l’obtenir ?
– Non. C’est fait. Ce sont là des besognes que je ne confieà personne.
– Alors ?
– Écoutez-moi. Bandit hier, lieutenant aujourd’hui, j’aibesoin de m’imposer par un coup d’éclat à la société italienne, etde lui imposer en même temps celle qui deviendra ma femme.
– Pourquoi cela ?
– Parce que cette jeune fille, pour certaines raisons quevous comprendrez plus tard, risque de n’être accueillie qu’avecfroideur. Or je veux que le lieutenant Sandrigo et sa femmepuissent entrer partout la tête haute.
– Je comprends. Que faut-il pour cela ?
– Il faut que de hauts personnages assistent l’ancienbandit au jour de son mariage. Cela, je m’en charge encore. Il fautencore que la cérémonie soit éclatante, magnifique, et que labénédiction nuptiale soit donnée par le plus haut personnageecclésiastique de Venise, c’est-à-dire par le cardinal-évêque enpersonne !
– Voilà donc pourquoi vous m’avez délivré ! s’écriaBembo.
– Non ; je vous ai tiré de la Grotte Noire parce quenous ne serons pas trop de deux hommes tels que nous pour abattreRoland Candiano.
– Je suis de votre avis, dit Bembo. Hâtons-nous donc !Tant que nous serons dans ces parages, je ne me croirai pas ensûreté. »
Les deux cavaliers reprirent le galop qu’ils avaient interrompupour converser. Vers deux heures de l’après-midi, Bembo était dansson palais, au grand ébahissement de ses serviteurs qui lecroyaient à jamais disparu. Une heure plus tard, accompagné deSandrigo, il entrait dans le cabinet du doge Foscari.
« Vous voyez, monseigneur, que je tiens parole », ditSandrigo.
Le doge remercia Sandrigo d’un geste, et examina Bembo.
Il fut réellement effrayé du changement qui s’était opéré dansle visage du cardinal. Ces quelques jours passés dans la GrotteNoire avaient bouleversé Bembo plus que les six ans passés au fonddes puits n’avaient bouleversé Roland.
La peur est peut-être en effet l’agent le plus actif et le pluspuissant de désorganisation.
Or, Bembo avait eu peur au-delà de toute expression.
« Mon pauvre ami ! fit le doge en lui serrant lesmains.
– Oui, je suis changé, n’est-ce pas, monseigneur ? Etpourtant, il n’y a guère que quelques jours que je souffre. Maischacune de ces journées a été un siècle. »
Il baissa la voix :
« Il faut que je vous parle au plus tôt.
– Dès ce soir.
– Où ?
– Notre rendez-vous ordinaire : le Pont desSoupirs.
– Bien… Roland est vivant.
– Je le sais.
– Il est déchaîné contre nous. La vengeance de cet hommesera affreuse, si j’en juge par ce que je viens de voir. »
Le doge était brave autant que Bembo était lâche.
Mais il ne put s’empêcher de frissonner.
Et s’adressant à Sandrigo, il dit :
« Monsieur le lieutenant, dit-il, je vous rends grâce. Lecardinal est un de nos amis les plus chers, un des plus fermessoutiens de l’État. Soyez donc remercié pour nous l’avoir ramené sipromptement. À ce que vous venez de faire, je puis mesurer ce quevous êtes capable de faire. Continuez à nous servir… à servir larépublique, et soyez assuré que le grade que nous vous avonsoctroyé n’est qu’un acheminement à d’autres plus dignes de votrevaleur. »
Ivre de joie, sûr désormais de sa fortune, Sandrigo s’inclina etdéjà il entrevoyait à son côté l’épée dorée du capitainegénéral.
Bembo et lui prirent congé du doge et rentrèrent ensemble aupalais du cardinal.
« Mon cher ami, dit alors Bembo, vous voilà sur le chemindes honneurs et de la fortune. Foscari a l’habitude de mesurer sesparoles et de ne promettre que ce qu’il peut tenir. Soyez sûr que,de mon côté, je vous pousserai autant qu’il sera en monpouvoir.
– J’y compte, par tous les diables ! réponditSandrigo.
– Venez me voir demain. Ce soir, je dois m’entendre avecune personne qu’il est nécessaire que je consulte. Demain nouspourrons donc causer utilement.
– D’ici là, je vais commencer à agir, fit Sandrigo en selevant pour se retirer. Mais vous pouvez dès maintenant me donnerune réponse à ce que je vous demandais sur la route deslagunes.
– Que me demandiez-vous donc, mon cher ?
– Je veux que mon mariage soit béni en présence de toutVenise, dans la cathédrale de Saint-Marc, par lecardinal-évêque !
– Honneur rare et réservé aux grands dignitaires. Mais jene puis rien vous refuser : il sera fait comme vous dites. Àpropos, comment se nomme la jeune fille ?
– Vous allez comprendre la nécessité d’imposer une femme àla société vénitienne. Celle que j’épouse s’appelle Bianca, etc’est la fille de la courtisane Imperia. »
Sandrigo, en disant ces mots, s’était incliné, et il se retira.Bembo était demeuré immobile, comme frappé d’un coup de foudre.
Ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu’il put reprendre sesesprits, et alors il murmura :
« Bianca ! Il épouse Bianca !… Et c’est moi quivais bénir leur union ? L’aventure estplaisante ! »
Il éclata d’un rire terrible. Puis, appelant son valet dechambre, il se fit habiller de ce costume à demi cavalier qu’ilportait en dehors de ses fonctions ecclésiastiques.
Bientôt, il sautait dans sa gondole, et dit quelques mots aubarcarol. Un quart d’heure plus tard, la gondole de Bembos’arrêtait devant le palais d’Imperia.
Bembo, en débarquant, marcha droit sur le magnifique escalier dupalais. Il redressait sa taille courte et ramassée. Une sombreexpression de menace violente convulsait son visage, et sa main secrispait sur le manche de son poignard. Ainsi dépouillé – en cetteminute où la passion l’exorbitait – de ce masque d’hypocrisie quile rendait hideux, emporté comme vers un rêve d’amour et de sang,la démarche fatale, Bembo paraissait un autre homme. Il étaitpresque insupportable à voir. Il entra en grondant :
« Les tuer toutes deux, plutôt que cela ! »
À l’instant même où le cardinal entrait dans le palais, uneautre gondole légère et rapide s’approchait de la demeured’Imperia.
Et l’homme qui en débarquait bientôt, c’étaitSandrigo !
Pendant que Sandrigo et Bembo entraient dans cette nouvellephase de leur destinée, pendant que Roland accomplissait au loin lamission inconnue qu’il avait entreprise et que Scalabrino tombaitdans le traquenard de Bartolo, le patron de l’Ancre d’Or,enfin pendant que Juana continuait à veiller sur le vieux Candianoessayant vainement de se soustraire à ses tristes pensées, encherchant un refuge dans le dévouement, trois personnages de cerécit évoluaient de leur côté dans l’orbe inexorable dumalheur ; nous voulons parler de Léonore, d’Altieri et deDandolo.
Nous reprenons donc le simple exposé de leurs faits et gestes àcette nuit où Roland Candiano fut sauvé dans la maison de l’îled’Olivolo par Léonore.
La jeune femme, on l’a vu, avait péniblement regagné le palaisd’Altieri, délivré Imperia, et était tombée dans sa chambre, à boutde forces, presque mourante. Tout de suite, une fièvre ardentes’était déclarée. Ses femmes qui la trouvèrent délirante, ladéshabillèrent, la couchèrent dans son lit et prévinrent aussitôtle capitaine général. Altieri ne s’était pas couché.
Après la scène d’Olivolo, il était rentré chez lui, très calmeen apparence, mais bouleversé en réalité par une double terreur.D’abord Roland Candiano lui échappait.
Il tenait pour très exact le récit de Léonore et était convaincuqu’elle l’avait prévenu assez à temps pour qu’il pût s’éloigner. Oùétait-il maintenant ? Que méditait-il ?
Ah ! qu’il fût loin ou près de lui, il n’y avait pasd’existence possible pour Altieri tant que Roland vivrait.
Dans le trajet de l’île d’Olivolo à son palais, Altieri nesongea qu’à ce duel à mort où il pressentait vaguement qu’il neserait pas le plus fort. Vingt fois il s’arrêta frissonnant,s’attendant à voir l’ennemi surgir de l’ombre et le frapper du coupmortel. Il sondait les ténèbres et s’avançait ramassé sur lui-même,le pistolet chargé à la main. Quand il fut enfin dans sa chambre,il respira.
Il essuya la sueur froide qui coulait de son front et résuma lasituation : Roland était fort sans doute, mais lui ! Lui,Altieri qui commandait à toute une armée, qui donc oseraitl’attaquer dans ce palais toujours plein, nuit et jour, d’officierset d’hommes d’armes qui montaient la garde ?
Mais dès qu’il fut parvenu à se rassurer, l’autre terreurs’empara de lui plus violemment encore. Altiericonspirait !…
Depuis des temps lointains déjà, il avait entrevu lamagistrature suprême comme le couronnement de sa vie d’ambitieux.Lorsque le doge Candiano fut renversé par la foudroyante etsoudaine révolution au palais sur laquelle s’ouvre ce récit,Altieri s’aperçut un peu tard qu’il avait surtout travaillé pour leGrand Inquisiteur Foscari. En effet, à cette époque, Altierin’avait pour lui que quelques officiers et un certain nombre depatriciens, Foscari tenait le conseil des Dix, le tribunal desinquisiteurs, les Conseils, toutes les forces légales deVenise.
Un moment, dans cette terrible nuit où le vieux Candiano futaveuglé et où son fils fut jeté dans les puits, Altieri eut lapensée de lutter contre Foscari. Il l’eût entrepris – et peut-êtreavec succès – si toute son énergie vitale ne s’était concentrée surun but unique : Obtenir Léonore !
Foscari, devenu doge, lui avait d’ailleurs offert de bellescompensations : le commandement suprême de l’armée, qui,légalement, devait rester dans les mains du doge, avait été confiéà Altieri.
Après son mariage avec Léonore, lorsqu’il fut bien convaincu quela fille de Dandolo ne serait jamais sa femme que de nom, Altieris’était rejeté sur l’ambition. Être doge !…
Et pour être doge, il fallait renverser Foscari, soncomplice !
Lentement, avec des précautions qui révélaient un esprit subtilet prévoyant, Altieri prépara sa conspiration. Il entrevoyait déjàla certitude du succès ; il avait pour lui les principauxchefs de l’armée et la foule de patriciens, toujours ombrageux etmécontents ; il allait enfin tenter un grand coup, lorsqu’ilapprit soudain l’évasion de Roland, puis son arrivée dansVenise.
Il fallait tout d’abord se débarrasser d’un pareiladversaire.
Le nom de Candiano était populaire.
Roland était aimé des barcarols, des marins du port, du peuplequi pouvait le porter au palais ducal dans un de ces irrésistiblesmouvements dont il avait déjà donné des exemples. Altieri prit avecDandolo des mesures qui aboutirent au résultat que l’on a vu.
Mais si Altieri conspirait contre le doge Foscari pour mettresur sa tête la couronne ducale, il était du moins assuré que lesecret était rigoureusement gardé. Quelques hommes seulementétaient au courant de l’entreprise, et le capitaine général étaitsûr de ces hommes. Chacun d’eux, en effet, eût risqué sa tête dansune trahison. Et c’est à ce moment-là que Léonore lui révélaitqu’elle savait tout !…
Il n’y avait qu’une personne au monde qui fût en situation derévéler la conspiration sans danger pour elle : c’étaitLéonore.
Il frémit d’épouvante et d’horreur.
S’il tuait Léonore, il comprenait que son existence étaitdésormais vide et sans but. S’il ne la tuait pas, il était à lamerci d’un mot échappé, d’un mouvement de colère…
Le dilemme fut très clair et effroyable :
Vivre sans Léonore, ou mourir par elle !
Comme il en était là de ses pensées, on vint lui dire queLéonore en proie à une fièvre violente délirait dans son lit où onl’avait couchée. Tout disparut à l’instant de l’espritd’Altieri ; comme autrefois, chez Dandolo il n’y eut plus chezlui que la pensée de sauver d’abord celle qu’il aimait – il verraitensuite.
Pâle, mais calme en apparence, il pénétra pour la première foisdans la chambre de sa femme. Il vit Léonore dans son lit, le visagetrès rouge, plaqué de taches livides. Elle était immobile, ses yeuxétaient fermés, ses lèvres fortement serrées s’ouvraient seulementpar intervalles pour une respiration sifflante.
« Qu’on prévienne notre médecin, ordonna Altieri.
– C’est fait, monseigneur », répondit la femme dechambre de Léonore.
Il fit un signe de tête, s’assit et prit dans sa main la main deLéonore qui pendait par-dessus les couvertures.
Il tressaillit – peut-être de joie, peut-être de douleur.
C’était la première fois qu’il serrait cette main fine etdélicate, et c’était la mort proche qui la mettait dans lasienne !
Un silence lugubre pesait sur cette scène.
Tout à coup, ce silence fut interrompu par quelques paroles trèsdistinctes que prononçait Léonore. Le délire la reprenait.
Dès lors, elle se mit à parler longuement, tantôt à son père,tantôt à Roland… Altieri frémissait de rage. Elle demandait pardon,jurait que son amour était demeuré pur, fidèle, comme au jourlointain du premier regard de tendresse !
Et brusquement, elle cessa de parler à Roland.
Ce fut à lui-même, Altieri, qu’elle s’adressa dans sondélire.
Des noms lui échappèrent… c’était tout le secret de laconspiration qui allait sortir de ses lèvres…
Livide, terrible, Altieri se tourna vers les femmes etrugit :
« Que faites-vous là, vous autres ? Dehors ! Vousla troublez ! Vous êtes cause que son délire augmente !Dehors, vous dis-je !… »
Les femmes, terrifiées par cet incompréhensible accès de fureur,étaient déjà sorties, qu’il continuait de crier pour couvrir lesparoles de Léonore. Quand il se vit seul avec elle, il eut autourde lui un regard farouche, puis il alla s’assurer que nul nes’était arrêté dans la pièce voisine.
Alors, il revint s’asseoir près de Léonore, et, hagard, ilécouta.
Oui ! elle parlait de la conspiration, elle en disait lesdétails, les précisait et, à chaque instant, revenait le nomd’Altieri.
Puis, avec la même soudaineté, elle se tut, s’affaissa dans unesorte de prostration. À ce moment, on heurta à la porte.
« Qui est là ? gronda Altieri en sursautant.
– Le médecin ! » répondit une voix du dehors.
Altieri respira. Le médecin, vieillard compassé, entra en secourbant devant le redoutable seigneur.
« Maître, dit Altieri, une chute qu’a faite la signora aprovoqué en elle une forte fièvre.
– Bien, bien, nous allons voir, monseigneur. »
Le vieux s’approcha du lit, examina longuement la malade, penchésur elle, grommelant des mots sans suite, invoquant le divinHippocrate, et finalement, il se releva vers le capitainegénéral.
Le vieillard demeura tout blême, le visage décomposé par laterreur.
Altieri était penché sur lui, le poignard nu à lamain !
Que Léonore eût dit un mot, et c’en était fait dumalheureux.
« Monseigneur, balbutia-t-il… je ne comprendspas… »
Altieri éclata de rire :
« Ne faites pas attention, maître ! Je crois en véritéque j’ai le délire moi-même. Mais venez… venezdonc !… »
Il avait rengainé son poignard et, violemment, entraînait dansla pièce voisine le vieillard encore tout ébahi et épouvanté.
« Excusez-moi, fit Altieri. On a de ces moments de folielorsque le cœur est plein d’une mortelle angoisse. Mais veuillez medire ce que vous pensez… »
Le vieillard commença par donner quelques conseils touchant laprécieuse santé de monseigneur.’
Puis, lentement, il expliqua la situation de la signora.
Elle était en danger de mort et devait être veillée nuit etjour.
« Bien ! Je la veillerai, moi.
– Admirable dévouement, monseigneur ! »
Le brave émule d’Hippocrate indiqua alors les remèdes qui luiparurent les plus efficaces en cette circonstance et finit par seretirer en disant qu’il reviendrait dans la matinée.
« Vous ferez mieux, maître ! dit Altieri. Vous vousinstallerez dans ce palais, et je vais vous faire préparer unappartement. »
Le vieillard s’inclina, très flatté en apparence.
Mais il ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet sur lepoignard qu’Altieri avait remis à sa ceinture.
Cependant, le capitaine général était rentré dans la chambre deLéonore où il s’était enfermé. Mais, avant, il avait fait venir sonintendant, sorte de majordome à demi domestique, à demi soldat, etlui avait dit :
« Tu as vu le maître chirurgien que j’ai installéici ?
– Oui monseigneur.
– Eh bien, si cet homme sort du palais avant que j’en aiedonné l’ordre, tu es mort. »
Le valet savait parfaitement que le seigneur capitaine généralplaisantait rarement. Il prit donc la menace fort au sérieux, etplaça des sentinelles devant la porte du pauvre médecin. Il demeurad’ailleurs convaincu que son maître voulait simplement être sûrd’avoir le médecin à portée, et comme tout le monde, il admira ledévouement d’Altieri qui ne quittait plus le chevet de lamalade.
Il ne permettait à personne d’entrer dans la chambre etadministrait lui-même les médicaments.
Cela dura cinq jours et autant de nuits.
Assis dans un fauteuil, à deux pas du lit, Altieri guettaitanxieusement les paroles qui s’échappaient des lèvres de safemme ; une sorte de régularité s’était établie dans lamaladie ; le délire violent pendant lequel elle parlait àhaute voix survenait en général le soir vers huit heures ets’apaisait environ deux heures plus tard ; alors, il y avaitune accalmie jusque vers les quatre heures du matin ; Altieriverrouillait alors la porte et dormait dans son fauteuil d’unsommeil aussi agité que celui de la malade.
Léonore revint au sentiment de la vie le matin du sixième jour,c’est-à-dire qu’elle eut conscience de souffrir atrocement dans soncorps et dans son âme.
Immobile, toute raide, dans le grand silence lourd que le seulbruit imperceptible de sa respiration faisait plus lourd encore,elle espérait vaguement que ses yeux ne se rouvriraient plus, queplus un geste, plus un mot n’émanerait d’elle, et qu’elle allaits’endormir pour ne plus jamais se réveiller. Alors, elle compulsale drame de sa vie, établit le bilan de son désastre.
Son crime – nous employons ici les termes qui durent se formulerdans cette pauvre pensée affolée – son crime avait duré plus de sixans et s’était traduit par des actes définitifs.
Le crime, c’était de ne pas avoir aimé Roland autant qu’elle enétait aimée. Roland était demeuré fidèle. Elle avait trahi.
Elle ne l’avait pas aimé de tout amour, puisqu’elle avait doutéde lui ! puisqu’elle avait pu écouter l’accusation de lacourtisane !
Dans la nuit des fiançailles, lorsque devant le Conseil des Dix,Imperia affirma que Roland était son amant et qu’il avait tuéDavila par jalousie, elle aurait dû penser et crier :
« Tu mens, Roland est à moi tout entier, comme je suis àlui tout entière. »
Lorsque la vieille dogaresse Silvia avait voulu l’entraîner versl’escalier des Géants pour soulever le peuple, elle aurait dûcrier :
« Courons, mourons avec lui ! Car lui et moi nous nesommes qu’un seul être et rien ne peut nous désunir. »
Lorsque son père lui avait juré que Roland gracié s’était enfuide Venise, elle aurait dû crier :
« Tu mens ! Car Roland libre ne chercherait de refugenulle part ailleurs que près de moi. »
Lorsque son père, encore, lui avait annoncé la mort de Roland,elle aurait dû crier :
« Tu mens ! Car Roland aurait eu la force de setraîner jusqu’ici pour mourir avec moi, dans mes bras. »
Et lorsqu’elle avait marché à l’église de Sainte-Marie, àl’église consacrée aux vierges fidèles, elle aurait dûcrier :
« Je n’épouse pas Altieri, puisque je suis l’épouse deRoland. Et ne pouvant être à lui, j’épouse lamort ! »
Oui ! voilà ce qu’elle aurait dû crier, en se poignardantau pied de l’autel des vierges pures, des vierges qui savaientaimer d’amour.
Il est nécessaire que nous le répétions ici : cet admirablelamento d’amour n’est pas de notre création ; nous enavons retrouvé les motifs dans une longue lettre que Léonoreécrivit peu après et qui était une sorte de confession.
Ainsi donc, voilà quelles étaient les formes visibles qu’avaitpris son crime. Et ce crime, qui avait été le doute, la négation del’amour, s’était perpétré six ans – jusqu’à cette minute oùl’aveuglante vérité l’avait éblouie.
Roland n’était pas mort.
Roland était demeuré six ans dans les puits.
Et elle, misérable – pour nous pauvre martyre ! – avaittrahi, avait terni à jamais la pureté de son amour en acceptant ladéchéance d’un mariage.
En vain avait-elle sauvegardé, par une dernière résistance, parun dernier effort de fidélité, la pureté de son corps ; envain avait-elle mis entre elle et celui qu’elle avait accepté pourmari d’infranchissables barrières, elle n’en était pas moinsdéchue.
Et c’est cela qu’avait dû penser Roland, puisque dans cettetragique entrevue de l’île d’Olivolo, il était demeuré devant ellemuet et glacé. C’était donc fini !
Alors, la mort seule, la mort libératrice devenait un refugepossible. Voilà ce que pensa Léonore dans cette heure de désolationoù, le délire l’ayant quittée, la vie se reprenait à sourdre danssa robuste nature.
Et comme elle demeurait ainsi prostrée dans un anéantissement detout espoir, comme elle fermait plus violemment les yeux pourappeler plus vite la nuit éternelle, un murmure de voix, tout prèsd’elle, la frappa soudain. Elle écouta, et pour la première foisdepuis qu’elle pouvait penser, songea à s’étonner d’être là, dansson lit.
Elle se rappela tout à coup qu’elle était tombée au milieu de lachambre. Sans doute ses femmes l’avaient couchée. Mais quel tempss’était écoulé ? Une heure ? Un jour ?
Elle écouta. Les voix étaient basses mais très distinctes.
Ce n’étaient pas des voix de femmes comme elle avait imaginé aupremier instant : c’étaient des voix d’hommes.
Elle les reconnut presque aussitôt et employa tout ce qu’elleavait encore de forces à ne faire aucun geste, à contenir l’horreurqui voulait exploser sur ses lèvres.
Ces voix qu’elle venait de reconnaître, c’étaient cellesd’Altieri et de Dandolo – de son mari et de son père !…
« Cinq jours que cela dure !… disait Altieri. Cinqmortelles journées d’angoisses et de terreur…
– Ainsi elle a parlé ! reprenait Dandolo.
– Elle a parlé… elle va parler encore… dès que le délirelui revient, elle expose toute la conspiration et prononce desnoms…
– Le mien ! haleta Dandolo.
– Non ; tous excepté le vôtre. »
Il y eut une minute de silence.
Léonore entendit un rauque soupir. C’était son père qui si prèsd’elle, respirait fortement à se sentir rassuré.
Elle comprit tout !
Elle avait eu le délire, elle avait dit ce qu’elle savait, etAltieri s’était installé chez elle pour la surveiller !… Etmaintenant, il en appelait à Dandolo, le père de la mourante, pourprendre sans doute quelque terrible résolution.
« Peut-être, continuait Altieri, ne sait-elle pas que vousêtes des nôtres ; ou peut-être même, dans son délire, l’idéede ne pas vous dénoncer, vous, son père, demeure-t-ellevivante…
– Ainsi, elle dit tout !… tout, excepté monnom !
– Tout excepté cela !
– Mais si on l’entendait !… oh ! si onl’entendait !…
– Il est certain que si nous étions arrêtés, vous le seriezfatalement ! »
Encore un silence.
Léonore percevait le frémissement des deux hommes prèsd’elle.
Altieri reprit :
« Le délire lui vient le soir, et dans la nuit ;maintenant, elle dort tranquille… Oh ! ces nuits…Quelques-unes encore semblables à celles que j’ai passées làécoutant aux portes, le poignard à la main, prêt à tuer quiconqueaurait entendu, tressaillant au craquement d’un meuble, inondé desueur au bruit d’une porte qui s’ouvre… oui, encore quelques nuitspareilles, et je sens que je deviendrai fou… Je n’en puis plus, etje vous ai fait venir… vous, son père…
– Je vous relèverai, dit vivement Dandolo. Reposez-vous, jeveillerai à votre place… »
Altieri secoua tragiquement la tête.
« Il n’est pas question de repos, dit-il sourdement.
– De quoi est-il question ? » demanda alorsDandolo d’une voix où Léonore surprit la profonde angoisse del’être qui se débat devant quelque catastrophe prochaine.
Et tout à coup Altieri prononça :
« Il ne faut pas qu’on l’entende !… Et pour cela iln’y a qu’un moyen… un seul…
– Un moyen ? balbutia le père dont les cheveux sehérissèrent d’horreur.
– Oui : il ne faut plus qu’elle parle !… Écoutez…vous savez si j’ai aimé votre fille, et si je l’aime encore…
– Taisez-vous ! oh ! c’est affreux…
– Je l’aime, vous le savez bien, par l’enfer ! Jel’aime et c’est ce qui cause mon désespoir. Elle me hait, meméprise, me maudit. Et moi, je l’aime… Et je n’en puis plus. Ilfaut que je meure – ou qu’elle meure !
– Taisez-vous ! gronda le père.
– Je ne me tairai pas ! Car je vous ai fait venir àbout de forces, pour vous dire cela, pour que vous preniez votrepart de la fatalité qui m’accable. C’est vous qui me l’avez donnée…Donnée ! Dérision ! Vous ne savez pas que depuis le jourde notre mariage, nous vivons étrangers l’un à l’autre ! Millefois j’ai été sur le point de la tuer ! Mille fois je me suisapproché d’elle pour en finir avec une telle torture, en faisantdisparaître la cause même de la torture ! C’en est assez, vousentendez ! Je ne puis plus ! Je n’irai pas plus loin… Jel’aime, j’en deviens insensé… et depuis cinq jours, j’ai souffertplus qu’en cinq ans. Je l’ai entendue appeler son fiancé, lesupplier, lui demander pardon, lui crier son amour, et chacune deses paroles a été un coup de poignard pour moi… Et voici que pourcomble, elle devient une menace de mort… C’en est assez, vousdis-je ! Voulez-vous vivre désormais dans une perpétuelleterreur, être à la merci d’un caprice de femme, d’un mouvement devengeance ! Dites… voulez-vous finir, vous aussi, surl’échafaud ?…
– Ma fille ! ô ma fille !… » murmuraDandolo.
Et la terreur, une fois de plus, l’emporta dans l’âme misérablede ce père. Seulement, pour sauver sa fille, il essaya d’une faibletentative.
« Peut-être, bégaya-t-il, ne parlera-t-elle jamais plus deces choses !… Peut-être, quand elle sera guérie,obtiendrez-vous d’elle l’assurance d’un silence absolu… Oh !grâce… attendez… je suis sûr que ma fille se taira… »
À cet instant, Léonore fit un mouvement.
Les deux hommes, pantelants, se turent et la regardèrent.
Elle se tourna vers eux, ouvrit les yeux… non plus des yeuxtroublés par le délire, mais des yeux clairs, implacables…
Les deux hommes virent ce regard où brillait la flamme del’intelligence, où les vapeurs froides du délire s’étaientdissipées.
Tous deux eurent le même frisson glacial.
Ils comprirent que Léonore avait tout entendu.
Elle se souleva, rassembla toutes ses forces pour rendre sa voixplus ferme, et prononça :
« Vous vous trompez, mon père, je ne me tairai pas… jeparlerai… Dès que je serai debout, je vous livrerai tous lesdeux. »
Et comme ils se taisaient, frappés de stupeur, elleajouta :
« Vous avez rompu le pacte que nous avions conclu dansl’île d’Olivolo ; en profanant cette retraite de votreprésence détestée, vous me déliez du silence que jem’imposais ; je parlerai donc. »
Altieri se trouvait le plus près du lit.
Il pencha sur Léonore un visage convulsé par la terreur. À cemoment, la passion qui jusqu’à ce jour avait été le grand mobile deses actes et de ses pensées s’effondra d’un coup. La minuted’avant, il désirait passionnément Léonore ; la minute après,il la haïssait aussi profondément que s’il l’eût haïe depuistoujours.
Il voulut prononcer quelques mots – probablement une insultesuprême. La voix expira dans sa gorge. Alors, lentement, il leva lebras, cherchant la place pour frapper, pour tuer d’un seulcoup.
Léonore, avec un indicible sourire de délivrance, fixa lepoignard qui jeta un reflet dans le demi-jour. Le bras, soudain,s’abattit.
Mais sous une brusque et violente poussée, l’arme dévia, laboural’oreiller, à deux pouces du visage de Léonore, et Altieri, souscette même poussée furieuse, chancela, fut éloigné du lit de troispas.
Et Dandolo se plaça devant sa fille, sombre, livide,tragique.
« Je ne veux pas que ma fille meure ! gronda-t-il.
– C’est toi qui m’as repoussé ? demanda Altieri,presque insensé, sachant à peine ce qu’il disait et ce qu’ilfaisait.
– Oui, c’est moi.
– Tu veux donc mourir aussi ?
– Tout, plutôt que de permettre que tu latouches. »
Altieri souffla fortement, se ramassa. L’instinct de sauvegardequi dominait la violence déchaînée lui fit comprendre qu’il devaitopérer sans bruit.
Il regarda Dandolo. Jamais il ne l’avait vu tel.
Cet homme faible, hésitant, facile à effrayer, venait de setransformer. Il était terrible. L’âme ancestrale des héroïquesDandolo, des vieux doges qui avaient fait la grandeur et lapuissance de Venise, se réveillait en lui.
Il était plus encore, il était mieux : il était lepère.
Altieri descendait aux abîmes de la terreur à mesure que Dandolos’élevait. Il bégaya :
« Misérable, tu veux donc que nous portions notre tête aubourreau ! Insensé, tu as donc appétit del’échafaud !
– Ah ! éclata Dandolo dans un sanglot terrible, lamort, le bourreau, l’échafaud, l’infamie, la prison, tout, tout,plutôt que cette suprême lâcheté ! Lâche ! Je l’aiété ! Toute ma vie, je me suis débattu contre la lâcheté. Jet’ai vendu ma fille, je t’eusse vendu mon âme ! eh bien !je me reprends, voilà tout ! Le titre que tu m’as donné, jen’en veux pas ; la gloire, la puissance, le vieux palais emplide richesses, reprends tout ! Moi, je me reprends et jereprends ma fille. »
Altieri fit un pas. Dandolo tira son poignard et dit :
« Je te conseille de ne pas approcher de ma fille, si tu neveux que je devance la besogne du bourreau.
– Mort pour mort, rugit Altieri, j’aime mieux en finirici ! »
Et il se jeta sur Dandolo écumant. La lutte fut rapide etsilencieuse. Il y eut quelques grondements, quelques chocsd’acier.
Puis soudain, Altieri s’affaissa, l’épaule droite traversée depart en part. Il roula au pied du lit et essaya encore de saisir lamain de Léonore. Mais le père, d’une poussée, l’envoya rouler plusloin… La blessure était sérieuse, non mortelle.
Altieri ne perdit pas connaissance.
Les yeux agrandis par la terreur, la face décomposée par la rageautant que par la souffrance, il regarda ce qui allait sepasser.
Dandolo, une fois Altieri repoussé, s’était tourné versLéonore.
Il ne dit pas un mot. Mais il s’agenouilla, prit la main de safille, y appuya son front brûlant et éclata en sanglots.
Léonore se pencha vers lui et murmura :
« Mon père !
– Pardonné ! cria Dandolo dans une indicible explosionde joie.
– Reconquis, mon père ! » répondit Léonore tandisqu’une expression de fierté illuminait son visage.
*
* *
Dandolo s’était relevé.
« Tu ne resteras pas ici, dit-il d’une voix quitremblait ; je vais te faire emporter, là-bas, dans notremaison de l’île d’Olivolo… c’est moi qui te guérirai, je tel’assure, va, j’en suis sûr maintenant. Nous reprendrons notre viede jadis, tous deux seuls, rendus l’un à l’autre… Attends… je vaisappeler, donner des ordres… heureusement, il n’y a rien de changé ànotre maison… »
Léonore secoua la tête.
« Mon père, dit-elle, vous oubliez qu’Olivolo n’est plus ànous… »
Dandolo demeura atterré…
Il avait oublié cela ! Il avait oublié Roland ! Ilmurmura :
« La maison est vendue !
– À un étranger ! fit vivement Léonore.
– Eh bien ! peu importe ! reprit Dandolo. Nouslouerons une maison…
– Mon père, dit Léonore avec fermeté, vous oubliez qu’unefille des Dandolo n’a jamais quitté la maison du mari qu’elle avaitaccepté… Ne craignez rien pour moi. Tout à l’heure je voulaismourir. Maintenant il faut que je vive… pour vous, mon père… sinonpour d’autres. Le seigneur Altieri comprend sans doute ma pensée…Il sait que jamais un mot ne sortira de ma bouche qui puisse trahirson secret. Il sait que s’il trompait à nouveau notre pacte, s’ilentrait encore ici les conséquences en seraient terribles pour lui…Il sait que si un malheur m’arrivait, l’échafaud se dresserait pourlui, car vous seriez là pour le dénoncer… N’est-ce pas, seigneurAltieri, que vous acceptez ainsi les choses ?…
– J’accepte ! dit sourdement le capitaine général.
– J’ajoute, reprit Léonore, que mon père sera libred’entrer ici à toute heure de jour et de nuit…
– Cela est inutile, dit alors Dandolo ; puisque tu neveux pas sortir d’ici, ma fille, j’y reste. La pièce voisine seramon appartement ; et nul n’entrera dans cette chambre qu’en mepassant sur le corps… »
D’un signe de tête, Altieri indiqua qu’il approuvait cetarrangement. Alors, d’un effort qu’une nature aussi énergique quela sienne pouvait seule accomplir, il se leva, et sans tourner latête vers Léonore et Dandolo, d’un pas presque ferme, il gagna laporte, tira les verrous et disparut.
Il faut que nous revenions maintenant à Roland Candiano. On a vuqu’après son étrange rencontre avec Léonore, il avait chargéScalabrino de quelques ordres aux chefs de la montagne et de laplaine, et qu’il s’était aussitôt éloigné de Venise.
Roland se donnait à lui-même ce prétexte, qu’il fallait voir auplus tôt Jean de Médicis et empêcher à tout prix sa conjonctionavec le doge Foscari.
En réalité, il fuyait Venise, parce que Venise lui étaitinsupportable, parce qu’il avait peur d’une nouvelle rencontre avecLéonore, peur de lui-même, peur de son amour !
« Quoi ! se disait-il tout en chevauchant le long desroutes ombragées de cyprès monstres, de cèdres et de sycomoresgéants, quoi ! je l’aime donc encore à ce point !Quoi ! j’ai souffert une éternité de douleur, son nom ameurtri mes lèvres à chaque seconde, chaque pulsation de mon cœur aété un soupir d’amour et elle m’a trahi odieusement, comme ladernière des malheureuses du port n’eût pas trahi son barcarolpréféré ! Quoi ! elle a profité de ce que j’étais dans uncachot pour se donner à un autre ! Elle savait que je pleuraisdes larmes de sang et courait à l’autel !… Et je l’aimeencore !… De quelle boue est donc fait mon cœur !… Cettenuit, froide, impassible, tandis que je mordais ma langue pourarrêter le cri d’amour qui montait à mes lèvres, a-t-elle euseulement un mot de regret !… Elle m’a fait l’aumône de metirer du guet-apens, elle m’a fait la charité d’un peu de liberté.Elle a fait cela comme elle l’eût fait pour tout autreproscrit… »
Roland enfonçait alors ses éperons dans les flancs de sa montureet se lançait dans un galop furieux, comme s’il eût espéré que lecheval fou de douleur l’entraînerait dans quelque précipice…
Puis, peu à peu, les pensées de vengeance se substituèrent auxpensées d’amour et de désespoir. Roland songea à ce Foscari quiétait une des causes les plus directes de son malheur. Il évoquafortement la terrible scène de l’aveuglement de son père.
« Il ne s’est rien passé de nouveau, murmura-t-il. Léonoren’existait plus pour moi. Elle n’existe pas davantage maintenant.Mais ce qui existe, c’est l’infernal Foscari ; c’est sonambition ; et si je le laisse faire, l’homme qui a suppliciémon père deviendra le maître de l’Italie… Mais je suis là… et quantaux autres, nous verrons, ensuite ! »
Dès lors, il concentra toute sa force de raisonnement sur lamission qu’il entreprenait : empêcher par tous les moyens,même par la violence, une entente entre le doge Foscari et Jean deMédicis.
Il avait pris ses renseignements.
Et d’ailleurs, les faits et gestes du célèbre capitaine étaientanxieusement suivis ; le bruit de ses démarches etcontre-démarches se répandait rapidement dans toute l’Italie.
À ce moment, Jean de Médicis assiégeait la forteresse deGovernolo.
Il avait avec lui une armée disparate, gens de sac et de corde,qui professaient pour leur chef une admiration fanatique.
Quelques historiens l’ont appelé un « aimableguerrier ».
Cet « aimable guerrier » était redouté comme un fléau.Il avait relevé avec une sorte d’insolence le titre que lui avaientdonné ses soldats et se faisait une gloire de justifier cesobriquet de Grand-Diable qu’il avait accepté.
Il lui arrivait de faire tranquillement passer un ou deuxmilliers de citoyens au fil de l’épée ; mais il aimait àrire.
Et c’est sans doute en riant qu’il donnait l’ordre de piller etd’incendier les villes qui tombaient en son pouvoir.
Roland arriva la nuit près de Governolo, au camp duGrand-Diable. Jean de Médicis, qui voulait lancer bientôt sessoudards à l’assaut de la place, leur avait accordé une nuit delicence. La joie était au camp, dit Philareste Chasles, et la nuitse passait en fête. Mille et mille cris de : Vive leGrand-Diable (Eviva il Grand-Diavolo !)retentissaient de toutes parts.
Il faisait froid. Une bise aigre sifflait à travers les arbreset les tentes. On avait allumé de grands feux. Une joie énormemontait de ce camp où étaient accourues « les beautésfaciles » des environs.
Et sous les grands chênes qui, malgré les froids, conservaienten partie leur feuillage épais, à la lumière sombre des torches oudans l’embrasement rouge des feux, apparaissaient des groupes desoudards qui mangeaient, buvaient, chantaient et enlaçaient desfemmes. C’était la débauche qui précède les batailles.
Des jurons, de rauques chansons, des vociférations de joueurs,des hurlements sauvages de soldats se disputant une femme, voilà ceque vit et entendit Roland qui traversa cette cohue de reîtres lecœur soulevé de dégoût.
Il demanda à être conduit auprès du chef.
Le Grand-Diable était sous sa tente, au milieu du camp, entouréde quelques-uns de ses lieutenants préférés. La tente étaitvaste ; un grand feu brûlait devant l’ouverture, et en avantdu feu, douze cavaliers immobiles, l’escopette au poing, montaientla garde. Une grande table avait été dressée. Jean de Médicis etses officiers y avaient pris place, tandis que des joueurs de luthet de flûtes essayaient vainement de couvrir la voix énorme de laripaille et de la débauche qui montait du camp dans un grandsouffle rauque. Jean de Médicis buvait, mangeait, riait à gorgedéployée, et n’eût été son costume, on l’eût pris pour un de cesreîtres que Roland avait aperçus sous les chênes, dans la lueur desbrasiers.
Lorsque Roland parut devant lui, il fronça le sourcil :
« Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
– Je viens de Venise, dit Roland, et j’ai à vous parler ensecret ! je suis Roland Candiano, fils du doge Candiano,lâchement surpris en pleine fête, et aveuglé dans sonpalais. »
Un sourd frémissement accueillit ces paroles prononcées d’un toncalme.
L’effrayante histoire des Candiano était connue ; elleétait presque passée à l’état de légende de terreur, et quant à latragique aventure de Roland Candiano, arrêté, jeté dans les puitsau moment de ses fiançailles, elle était devenue légende d’amour etde pitié.
« Je croyais, dit Jean de Médicis, que vous étiez enprison ?
– On sort d’une prison, même quand cette prison s’appelleles puits de Venise.
– Vous voulez donc me parler ?
– Si cela vous agrée.
– Soyez le bienvenu à ma table et dans ma tente, dit alorsle Grand-Diable. J’ai connu Candiano ; c’était un homme tropbon et qui connaissait mal le moyen de gouverner en paix ;mais enfin, c’était un homme qui dans l’occasion savait rendreservice, et je m’en trouvais bien, il y a quelque dix ans. Que sonfils soit donc le bienvenu parmi nous… »
En disant ces mots, Jean de Médicis désigna à Roland une placeprès de lui. Roland s’assit et choqua contre le verre duGrand-Diable le verre qu’on venait de remplir devant lui. Cet actede politesse accompli, il ne toucha ni aux mets ni aux vins.
Les rires et les conversations bruyantes fusaient de nouveau etemplissaient de tumulte la vaste tente. Jean de Médicis examinait àla dérobée son invité, et admirait sa mâle beauté, la force et lasouplesse qui paraissaient évidentes à chacun de sesmouvements.
« S’il compte sûr moi pour l’aider à reprendre la couronnedu vieux Candiano, il se trompe fort, songeait-il. Par tous lesdiables, Foscari est un rude jouteur et je ne me soucie pas del’avoir contre moi. Mais s’il veut accepter de commander une partiede mon armée, j’aurai fait cette nuit une bonneacquisition. »
Tout en monologuant ainsi en lui-même, le Grand-Diable nelaissait pas que d’interroger Roland sur son séjour au fond despuits, sur la manière dont il avait été arrêté, comment il s’étaitévadé… Roland lui répondait sobrement, en quelques mots.
Mais chacune de ses réponses donnait de lui une plus haute idée.Lorsque le Grand-Diable annonça enfin à ses officiers qu’il étaittemps de se retirer, il était résolu à faire des propositions àRoland pour prendre du service auprès de lui, et à lui confier ungrade important.
Les officiers, les serviteurs, les joueurs de luth se retirèrentavec une rapidité qui prouvait que la discipline relâchée enapparence dans ce camp de la débauche était très puissante enréalité !
« Nous voilà seuls, dit alors le Grand-Diable ;parlez ! Qu’avez-vous à me dire ?… Laissez-moi vousprévenir tout d’abord que je suis empêtré dans des opérations deguerre qui dureront longtemps, s’il plaît au diable, monpatron ; je ne pourrais, donc, à mon regret, tenter pour vousle moindre mouvement du côté de Venise. »
Roland secoua la tête et sourit dédaigneusement.
« Rassurez-vous, dit-il, je fais mes affaires moi-même, etlorsque je rentrerai dans le palais ducal, ce sera parce que jel’aurai voulu, et non parce qu’on m’y aura conduit.
– Par le Ciel ! vous me plaisez ainsi… et je ne vouscache pas que j’ai conçu de vous la plus haute estime, s’il vousagrée de commander sous mes ordres…
– Je n’obéis qu’à moi-même, dit Roland ; mais je vousremercie de l’offre que vous me faites et de la pensée généreusequi l’inspire.
– Que voulez-vous donc ? » fit Jean de Médicisétonné.
Roland se recueillit un instant.
« Jean de Médicis, dit-il, vous êtes un homme de guerre, etnon un homme de diplomatie ; vous êtes redouté parce que vousavez une armée qui vous suit aveuglément et que vos faits d’armespassés donnent la mesure de ce que vous pouvez entreprendre ;mais vous devez rester le grand guerrier que vous êtes ; sivous vous mêlez d’intrigues, vous y perdrez votre prestige.
– Et qui vous dit que je veuille intriguer ?
– C’est là pourtant ce qu’on veut vous proposer.
– Qui cela ?
– Le doge Foscari.
– Ah ! ah ! fit Jean de Médicis qui devintsongeur.
– Il y a, reprit Roland, une lutte à mort entre Foscari etmoi ; Jean de Médicis, je viens vous demander de demeurerneutre entre nous deux.
– Expliquez-vous, dit froidement le Grand-Diable.
– Foscari a fait subir à mon père un supplicehorrible ; Foscari m’a jeté dans les puits de Venise où j’aipassé six ans ; Foscari doit être puni, lui et sescomplices… »
Roland prononça ces mots avec un tel accent de haine que Jean deMédicis tressaillit.
« Tous ceux qui aideront nos ennemis seront mes ennemis,continua Roland. J’ai entrepris contre Foscari et ses complices uneguerre sans merci. J’y mourrai ou ils mourront, pas de milieu. Or,pendant que dans le port, dans le peuple de Venise, je sapeactivement la puissance de Foscari, lui songe à se créer des alliéspour de vastes entreprises qui le mettraient, s’il réussissait,hors de ma portée… Et le premier de ces alliés auxquels il songe,c’est vous, Jean de Médicis…
– Comment le savez-vous ?…
– Foscari vous a envoyé un ambassadeur, un homme que vousconnaissez…
– Qui donc ?
– Pierre Arétin.
– Pietro ! Ce bon Pietro !… Je serai ravi de lerevoir…
– Vous ne le reverrez pas ; j’ai saisi Pierre Arétin,j’ai su le secret de l’ambassade dont il était chargé, je l’ai misen lieu sûr et je viens à sa place.
– Vous avez fait cela, vous !
– Oui, Jean de Médicis, je l’ai fait.
– Et c’est à moi que vous venez le dire ! Parbleu,vous ne manquez pas d’audace, je l’avoue !
– Jean de Médicis, dit Roland, l’audace est ma dernièrerichesse.
– Et vous dites que vous savez ce que Pierre Arétin étaitchargé de me dire ?
– Je vais vous répéter les paroles mêmes que l’Arétindevait vous transmettre de la part de Foscari. Seulement je lesrésume et les dépouille de tous les artifices dont il n’eût pasmanqué de les envelopper. Foscari veut s’emparer de l’Italie et enfaire un royaume unique. Il vous propose de joindre à votre arméel’armée de Venise augmentée de sa flotte qui servirait à déposerdes troupes sur les côtes et à éloigner les étrangers quivoudraient s’opposer à la combinaison[3] . Une foisl’Italie soumise, vous régneriez tous les deux, lui au nord avecVenise ou Milan comme capitale, vous au midi avec Rome ou Naplespour capitale. Voilà le plan dans sa simplicité. Telle estl’alliance que vous propose Foscari. Qu’en pensez-vous ?
– Et si je vous dis ce que j’en pense, vous chargerez-vousde faire tenir ma réponse à Foscari comme vous m’avez apporté sesoffres ?
– Sans nul doute, quelle que soit cette réponse. Rien nem’était plus facile que de vous laisser ignorer les propositions dudoge.
– Étonné de mon silence, il m’eût envoyé un autredéputé.
– Peut-être ! quoi qu’il en soit, je serai aussi loyalau retour que je le suis ici. Vous pouvez donc parlerfranchement.
– Soit. Le plan de Foscari dans son ensemble me paraîtgrandiose ; c’est une idée de génie et il serait dommage qu’unhomme comme moi n’aidât pas à sa réussite. En principe, donc,j’accepte l’alliance proposée. Voilà ce que vous aurez à dire àFoscari.
– C’est tout ?
– C’est tout pour le moment. Pour une entente définitive,il faut une entrevue entre le doge et moi. Cette entrevue, le lieu,le jour, je les lui indiquerai par un courrier que j’enverrai àVenise. Et ce, dans trois ou quatre jours au plus tard. Dès demainmatin, je veux aller étudier le point faible de Governolo etcombiner l’assaut qui aura lieu après-demain. Un jour pour lepillage… Puis-je faire partir mon courrier que vous précéderezseulement de trois ou quatre levers de soleil ? »
Le Grand-Diable, en prononçant ces derniers mots, avait pris unton narquois qui n’échappa pas à Roland. Celui-ci comprit que leterrible guerrier méditait quelque guet-apens. Mais il demeuracalme et grave, sans qu’un pli de sa physionomie décelât en lui uneinquiétude quelconque.
La proposition de Foscari enthousiasmait, en effet, Jean deMédicis. Il répéta à diverses reprises entre ses dents :
« Superbe !… Idée superbe !… Digne demoi !… »
Cependant ; il s’était renversé sur le dossier de sonsiège, et, les yeux à demi fermés, il étudiait Roland, d’un regardironique.
« Ainsi, reprit Roland, vous acceptez ?… Sansréflexion, sans hésitation, du premier coup, vousacceptez ?
– Qu’est-il besoin de tant de réflexion ! s’écria leGrand-Diable. L’idée est superbe, vous dis-je, et je l’accepte.
– Il me reste à vous faire quelques objections.
– Venant d’un homme aussi hardi et aussi mesuré que vous,elles seront les bienvenues, Candiano.
– Voici donc la première, dit Roland toujours aussi calme.Elle vous concerne personnellement. Vous êtes, à mon avis, homme deguerre avant tout. Je crois réellement que la diplomatie vousperdra. Vous pouvez certes, en unissant votre armée et vos effortsà ceux de Foscari, vous emparer de l’Italie, bien que l’entrepriseen elle-même comporte plus de difficultés que vous n’en supposez.Milan, Florence, Pise, Mantoue sont des républiques puissantes quiformeront une redoutable ligue. Mais supposons qu’après dix ans etplus peut-être de guerres sanglantes vous ayez réussi, supposonsl’Italie vaincue prête à vous accepter pour maître. Supposons mêmeune chose impossible : le pape consentant votre royauté,l’Europe ne se levant pas à son appel… Admettons tout cela. Vousvoilà en présence de Foscari. Votre rôle est terminé. Le siencommence. Le guerrier s’efface, le diplomate entre sur cette scènerouge de sang que vous avez préparée… Que se passe-t-il alors, àvotre avis ? »
Jean de Médicis avait suivi très attentivement les paroles deRoland. Le pli ironique de ses lèvres avait disparu.
Cet air de confiance illimitée que reflétait son visage deguerrier heureux s’était évanoui. Roland constata l’effet qu’ilvenait de produire et se hâta de continuer :
« Je ne parle pas de la résistance certaine et peut-êtrevictorieuse de Venise elle-même. Venise que ses destinéesconduisent à un avenir de liberté, Venise qui regarde vers la meret non vers la terre, Venise qui aspire à la paix, au commerce, àla gloire des arts, sera sans doute la première à se révolter. Maisje reviens à ma question. Vainqueur, que ferez-vous ?
– Par le diable, mon patron, je régnerai à Naples, sinon àRome même ! Qui donc saurait alors m’en empêcher ?
– Qui ? Votre associé, Jean de Médicis ! Je neveux pas dire votre complice. Je connais Foscari. Je l’ai percé àjour. Quand vous aurez conquis l’Italie, il y aura un roi unique,et ce roi…
– Ce sera moi ! » gronda Jean de Médicis enassenant sur la table un coup de poing qui fit trembler les verresdont elle était chargée.
Mais se reprenant aussitôt, comme s’il eût craint d’avoirdévoilé sa pensée :
« Foscari sera loyal. Il le sera de force, s’il ne veutl’être de bon gré.
– Soit, dit Roland, j’en ai donc fini avec les objectionsqui vous concernent. Il me reste à vous exposer celles qui me sontpersonnelles. Je vous ai dit les motifs de haine que j’ai contreFoscari. Si vous devenez son associé, vous faites obstacle à ce quej’ai résolu de faire. Jean de Médicis, je vous jure sur ma mèremorte de souffrance et de douleur, sur la tête de mon pèresupplicié, je vous jure que rien au monde ne peut sauver Foscari,du moment que je supprimerai tout obstacle qui se dressera entre ledoge et le châtiment que je porte dans ma pensée. »
Roland se leva, et dit :
« Réfléchissez, Jean de Médicis.
– Je crois que vous me menacez ! fit le Grand-Diableen se levant de son côté.
– Je vous préviens, voilà tout. Foscari, c’est lecrime ; moi, je suis la vengeance. Choisissez,Médicis !
– Mon choix est fait ! rugit le Grand-Diable.Holà ! à moi ! »
Une douzaine d’officiers se ruèrent dans la tente.
« Qu’on s’empare de cet homme ! ordonna Jean deMédicis. Et qu’on le garde à vue jusqu’à ce que j’aiestatué. »
Roland fut aussitôt entouré. Il demeura aussi impassible qu’ill’avait été depuis son entrée dans la tente.
« Médicis, dit-il froidement, je vous ai donné à choisirentre le Crime et la Justice ! Prenez garde ! Il estencore temps…
– Qu’on l’emmène ! répondit le Grand-Diable.
– C’est donc vous qui l’aurez voulu !… »
Roland jeta ce mot sans colère apparente.
Il parlait encore que les deux officiers les plus rapprochés delui lui mirent la main à l’épaule.
On connaît la force herculéenne de Roland.
Au moment même où il jetait au Grand-Diable une dernière menace,il se ramassa sur lui-même ; sa physionomie si froidejusqu’alors, se transformant, devint terrible, flamboyante.
Il écarta les deux bras d’un geste foudroyant.
Les deux officiers roulèrent comme assommés.
D’un bond, Roland se jeta alors vers la porte de la tente.
« Arrête ! Arrête ! hurla le Grand-Diable.
– Trahison ! Arrête ! Arrête ! »hurlèrent à leur tour les huit ou dix officiers restants quiformèrent entre Roland et la porte une barrière hérissée depoignards.
En même temps, une troupe nombreuse de soldats, attirés par lescris, s’avançaient vers la tente, tandis que les cavaliers de gardeformaient un demi-cercle et levaient leurs pistolets. Roland avaittiré la lourde épée de combat qui ne le quittait jamais.
Il était acculé à un coin de la tente, et d’un effort de géant,avait attiré à lui la vaste table qui lui forma un rempart.
« Arrête ! Arrête ! hurlait le Grand-Diable,tandis qu’un tumulte de prise d’armes se déchaînait dans lecamp.
– Médicis ! rugit Roland, souviens-toi que tu asrepoussé ma justice et que ma justice tecondamne !… »
Au fond du palais d’Imperia, dans cet appartement qui étaitréservé à Bianca et que la courtisane avait paré avec une virginaleélégance… La mère et la fille, assises l’une près de l’autre,causaient, les mains dans les mains. Bianca venait de raconter à samère les péripéties de son voyage à Mestre, son séjour auprès deJuana, la soudaine arrivée de Sandrigo.
Elle avait à peine parlé de Roland, mais dans le peu de motsqu’elle avait dits, Imperia avait senti un respect passionné, uneadmiration et une confiance sans bornes. Elle avait écouté lesparoles de sa fille avec une sombre inquiétude.
« Enfin, dit-elle, nous voilà unies, mon enfant ; tevoilà hors de tout danger, grâce au courage de ce brave officier…le seigneur Sandrigo.
– Mais, ma mère, dit Bianca, je n’étais pas en dangerauprès de Juana… Le danger était ici… le danger c’était cet hommequi m’enlevait… cet être hideux que je n’ai fait qu’entrevoir, maisdont les traits demeurent gravés dans ma mémoire… »
Bianca parlait de Bembo. Elle frissonna.
« Ne crains plus rien de cet homme », dit sourdementImperia.
Bianca hocha la tête.
« Qui sait s’il ne reviendra pas ! murmura-t-elle.
– Il est mort ! » dit sourdement Imperia.
Et elle se perdit dans une songerie sombre. Oui, Bembo étaitmort, frappé par Roland. Lui-même le lui avait annoncé. Et quisavait maintenant où s’arrêterait la vengeance deCandiano ?
Elle avait su que Roland, traqué dans la maison de l’îled’Olivolo, était parvenu à fuir. Mais il reviendrait ! Elle enétait sûre !
Elle ignorait d’ailleurs le rôle de Léonore. Mais ce rôle, ellele soupçonnait. Sa lutte avec Léonore se retraça vivement à sonesprit. Elle avait été vaincue !
Elle avait dû livrer le secret de l’évasion de Roland !…Sans doute, à ce moment, Léonore songeait au moyen de rejoindrecelui qu’elle aimait ! Peut-être lui avait-elleparlé ?
Et maintenant, elle enveloppait dans la même haine LéonoreDandolo et Roland Candiano, ceux qu’autrefois on appelait lesamants de Venise ! Oui, elle les haïssait tous les deux,farouchement. Elle n’aurait de paix qu’au jour heureux où elleserait sûre que la pierre d’une tombe était à jamais scellée surles amants…
À ce moment, la femme de chambre favorite d’Imperia entra dansla pièce où se tenaient la fille et la mère.
« Signora, dit cette femme, quelqu’un est là qui veut vousparler…
– Qui est ce quelqu’un ? demanda Imperia.
– Il ne dit pas son nom, signora.
– Mais est-ce quelqu’un qui soit déjà venu ici ?
– Je n’ai pu voir son visage qu’il tient à demi caché dansles plis de son manteau. »
Ce mystère et ces précautions amenèrent à l’instant même un nomet une image dans l’esprit de la courtisane.
Roland Candiano !…
Seul Roland avait intérêt à se cacher ainsi pour entrer chezelle.
Aussitôt, elle fut debout, pâle, agitée, son regard dans ungrand miroir. Machinalement, du bout de ses doigts, elle arrangeases cheveux, elle chercha à se faire plus coquette.
Pour qui ? Pour Roland ?… Ne le haïssait-elle donc pasde toutes ses forces depuis que – de toutes ses forces – elleaimait Sandrigo, lieutenant des archers de Venise ?…
« Si c’est lui, et ce ne peut être que lui, murmura-t-elle,il ne sortira pas d’ici vivant. »
Et en parlant ainsi, elle saisissait un écrin d’argent,l’ouvrait, y puisait un crayon dont, avec une activité fébrile etune parfaite sûreté de main, elle rehaussait d’une ligne noirel’éclat de ses yeux et d’un léger trait rouge la fleur rouge de seslèvres.
Elle avait oublié sa fille.
Bianca, elle aussi, se demandait qui pouvait être cet inconnuqui voulait parler à sa mère. La pauvre petite tremblait.
Ce n’était pas la figure de Roland qu’elle évoquait.
Ce qu’elle entrevoyait, c’était la redoutable figure, la hideusephysionomie qui hantait ses nuits de mauvais rêves.
Et tout à coup, elle le vit dans l’entrebâillement de la porte,derrière la femme de chambre. Ses yeux louches et ardents sefixaient sur elle et dardaient d’âpres convoitises. Il souriait, etce sourire glaçait la malheureuse enfant. Éperdue, folle deterreur, Bianca se rejeta en arrière en poussant un cri deterreur.
Imperia se ressaisit et vit l’homme.
« Bembo ! » exclama-t-elle presque aussiépouvantée que sa fille.
Bembo voulut s’avancer.
Il saluait, s’inclinait, cherchait à se faire gracieux.
« Je m’ennuyais d’attendre… j’avais une si grande hâte derevoir la signora… et vous aussi… vous surtout, signorina »,ajouta-t-il en s’adressant directement à Bianca.
Surmontant sa terreur superstitieuse, trop certaine que Bemboétait bien devant elle en chair et en os, Imperia s’élança, saisitle cardinal par la main, et ordonnant d’un signe à la servante deveiller sur Bianca, referma la porte.
Quelques instants plus tard, la courtisane et le prêtre setrouvaient dans cette petite pièce où Imperia recevait sesintimes.
« Pourquoi ne pas être restés là-bas ? bégayaBembo.
– Pourquoi ? Une fois, déjà, vous vous êtes avancéjusqu’à l’appartement de ma fille… Cette attitude, je doisl’avouer, me paraît étrange. »
Bembo prit place sur un fauteuil.
Son sang-froid lui revenait. L’émotion violente qu’il avaitressentie à la vue de Bianca faisait place à cette subtile présenced’esprit qui l’abandonnait bien rarement.
« Je vois, dit-il, que nous avons à causer une bonne foisde nos affaires. Veuillez donc m’écouter, madame. »
*
* *
On n’a pas oublié sans doute la scène dans laquelle Sandrigoavait annoncé au cardinal Bembo son proche mariage avec Bianca etlui avait demandé de bénir lui-même leur union dans une imposantecérémonie qui aurait lieu dans la cathédrale même.
Bembo était demeuré d’abord comme frappé de la foudre.
Puis il s’était dirigé vers le palais d’Imperia, bouleversé,sachant à peine ce qu’il voulait faire ou dire.
Mais lorsque sa gondole l’avait déposé devant les degrés demarbre de la somptueuse demeure, il avait déjà combiné un plan.
On a vu qu’il avait évité de se faire reconnaître.
Bembo avait depuis longtemps étudié l’intérieur du palais etsavait exactement par où il fallait passer pour arriver jusqu’àBianca. À peine se trouva-t-il dans la pièce où on venait del’introduire qu’il fut pris de l’irrésistible désir de revoir lajeune fille, dût-il être encore accueilli par un gested’horreur.
Il s’élança donc à travers les couloirs, et parvint jusqu’àl’appartement de Bianca presque en même temps que la femme dechambre… Il vit Bianca.
Elle lui apparut plus belle, plus désirable que jamais.
Ce fut à ce moment que Bianca l’aperçut.
L’idée de Bembo était d’entrer coûte que coûte et de parlerdevant la jeune fille. Mais la passion l’avait bouleversé à un telpoint que, lorsque Imperia saisit sa main et l’entraîna, il selaissa faire sans résistance.
La courtisane, maintenant, le regardait avec stupéfaction.
C’était Bembo qui était là devant elle !…
Mais alors, Roland Candiano s’était donc vanté ?
Il était donc moins redoutable qu’il ne le paraissait, puisqu’ilavait été obligé de mentir, puisque Bembo était vivant.
« Vous avez été blessé ? demanda-t-elle sans répondreaux dernières paroles du cardinal.
– Moi ? Pas le moins du monde… Croyez-vous que l’on meblesse aussi facilement ?… Ah ! madame, ajouta-t-il enjouant sur le mot, il faut, en effet, que je sois assez difficile àblesser, puisque je ne m’émeus pas de l’accueil qu’on me faitici !
– Mais votre absence…
– Un voyage, madame, un petit voyage aux environs deVenise.
– Quoi ! vous n’avez même pas été blessé le soir oùvous avez tenté d’enlever ma fille !… Quoi ! RolandCandiano ne vous a pas arraché Bianca !…
– Qui vous a fait ce beau conte ?
– Candiano lui-même !
– Vous l’avez donc vu, vous aussi ! s’écria Bembod’une voix sombre.
– Ah ! vous voyez bien que vous l’avez vuvous-même !
– Eh bien ! oui, c’est vrai. Je l’ai vu, et je puisvous dire, madame, que notre vie à tous est en danger.
– Je le sais ! dit Imperia frissonnante.
– Plus que jamais nous devons veiller, plus que jamais nousdevons rester unis. Si je lui ai échappé cette fois, c’est par uneévidente protection du Ciel. Mais peut-être une autre foisserais-je moins heureux… Pour moi encore, pour Foscari, pourAltieri, la lutte est facile ; nous sommes des hommes, etRoland Candiano si redoutable qu’il soit n’est qu’un homme. Maisvous, madame, vous, une femme, faible, isolée dans Venise, qui vousprotégera, qui vous défendra, sinon nous, sinon moisurtout !… »
Il étudia l’effet de ces paroles sur Imperia… À sa grandesurprise, elle ne témoigna pas l’épouvante qu’il espérait.
Imperia songeait en effet qu’elle avait un protecteur dont elleconnaissait la force et l’audace. C’était Sandrigo.
« D’où lui vient une pareille tranquillité ? »songea Bembo.
Et changeant aussitôt ses batteries, il reprit :
« Tout, d’ailleurs, madame, vous oblige à demeurer monalliée fidèle.
– J’y suis résolue, croyez-le, dit froidement Imperia.
– Frappons le grand coup », murmura entre ses dentsBembo exaspéré.
Il leva vers la courtisane un visage implacable, et de cettevoix douceâtre qui ressemblait à un glissement dereptile :
« Vous ignorez peut-être, madame, de quoi je suis capablesi le malheur voulait que nous devenions ennemis…
– Pourquoi deviendrions-nous ennemis ? balbutia lacourtisane.
– À Dieu ne plaise, madame ! Mais enfin si de péniblescirconstances m’obligeaient à vous considérer comme mon ennemie,j’aurais à prendre aussitôt telles mesures de défense que je croisdevoir vous exposer…
– Je vous écoute…
– Mon premier soin serait de jeter au Tronc desDénonciations un billet qui est tout préparé et que je portetoujours sur moi… J’en connais les termes par cœur. Je vais vousles dire. Je dois d’ailleurs vous prévenir qu’un ami sûr est chargéde déposer la même dénonciation au cas où je viendrais àdisparaître plus d’un mois. Cela dit, madame, vous n’ignorez pasque les Candiano ont toujours eu des amis dans le Conseil des Dix.Vous devez vous rappeler que si le vieux Candiano fut condamné danscette nuit dont je n’ai pas besoin de vous retracer les péripéties,c’est qu’il fut prouvé que Roland Candiano avait assassinéDavila, votre amant. Vous me suivez bien, n’est-ce pas ?…
– Je vous suis, dit Imperia dont les dentss’entrechoquaient.
– Parfait. Il ne me reste plus qu’à vous réciter le textede ma petite dénonciation. Elle est d’ailleurs en termes mesurés,et digne d’un bon citoyen désireux d’assurer le libre cours de lajustice. Le voici :
« Le soussigné a l’honneur de prévenir le très haut et trèspuissant Conseil des Dix que sa vigilance et sa justice ont ététrompées dans la nuit du 6 juin de l’an 1509. L’assassin du nobleet regretté Davila n’était pas Roland Candiano. C’était une femmedu nom d’Imperia, qui habite encore Venise, en son palais du GrandCanal. »
Bembo garda une minute le silence.
Le visage d’Imperia était décomposé par la terreur.
Elle grelottait comme par un grand froid.
« Je termine, continua Bembo. Ce billet, je le signe.Appelé devant le tribunal suprême, je maintiendrai les termes de madénonciation à laquelle mon caractère de prêtre, mon autorité decardinal-évêque donneraient tout le poids nécessaire. Vous êtes,madame, beaucoup trop intelligente pour ne pas imaginer les suitesfatales du procès qui vous serait fait…
– Que voulez-vous donc ?… »
Bembo se leva, se pencha sur Imperia :
« Je ne veux pas que tu donnes ta fille à Sandrigo, car tafille m’appartient !… »
Imperia s’écroula dans son fauteuil, le visage dans les deuxmains.
Lorsqu’elle releva la tête, Bembo avait disparu.
Le cardinal s’était éloigné silencieusement.
« Qu’elle reste trois jours sous cette impression,gronda-t-il, que la terreur accomplisse son œuvre dissolvante danscette âme !… Dans trois jours je reviendrai, et Bianca sera àmoi ! »
Il avait ouvert une porte, et un valet se présentait à lui pourl’escorter. Au moment où il entrait dans le vaste salon qu’il luifallait franchir pour sortir du palais et où on faisait attendreles visiteurs, il aperçut un homme qui franchissait une des portesconduisant à l’intérieur.
Il le reconnut aussitôt : c’était Sandrigo.
« Mon ami, dit-il tranquillement au valet qui l’escortait,prends ces dix écus et réponds-moi. »
Le valet saisit l’argent et s’inclina en homme tout dévoué.
« Mon ami, reprit Bembo, l’homme qui vient de franchircette porte, là… qui est-ce ?
– Je l’ignore, monseigneur. Je sais seulement que c’est unvisiteur qui attendait pour être conduit auprès de la signora.
– Et il est en ce moment près d’elle ?
– Sans aucun doute.
– Cinquante doubles ducats pour toi, si je peux entendre ceque cet homme et la signora vont se dire…
– Cinquante doubles ducats !
– Oui ! me reconnais-tu ?
– Oui, monseigneur.
– Ce soir, en mon palais, tu toucheras la somme.
– Venez ! »
Le valet entraîna Bembo. Quelques instants plus tard, celui-cise trouvait dans une étroite pièce, et le valet, mettant un doigtsur sa bouche, lui désignait d’un coup d’œil une tenture derrièrelaquelle on entendait un murmure de voix.
Le domestique s’inclina en murmurant :
« Quand vous voudrez vous retirer, vous ouvrirez cetteporte ; je serai là et vous conduirai sans que vous soyezvu. »
Puis il disparut silencieusement.
Bembo, étouffant le bruit de ses pas sur le tapis épais duparquet, s’approcha lentement de la tenture, s’assit et écouta.L’homme qui parlait en ce moment à Imperia était en effetSandrigo.
« J’avais hâte de vous revoir, disait-il.
– Et moi, je vous attendais », répondit Imperia decette voix enveloppante qui était déjà une promesse de plus suavestendresses.
Mais Sandrigo, faisant effort pour échapper à l’ensorcellement,reprit :
« Je me suis préoccupé de chercher un prêtre pour bénir monunion avec Bianca. »
La courtisane pâlit légèrement.
Et si, en ce moment, elle fût descendue au fond de son cœur,peut-être eût-elle été épouvantée d’y trouver l’aube livide d’unsentiment qui devait être de la haine…
Oui, elle était jalouse, maintenant… jalouse de sa fille.
« Un prêtre ! fit-elle. Et qu’importe le prêtre quiprononcera les paroles du rite ! Et puis, pourquoi tant sepresser ?…
– La question du prêtre avait pour moi de l’importance, ditfermement Sandrigo en évitant de relever les derniers motsd’Imperia. Ou plutôt la question de la cérémonie. Je suis inconnu àVenise ; les rares personnes qui me connaissent sont des chefsde sbires et ils ne connaissent en moi que le bandit. Je veux doncune belle cérémonie, au grand jour, dans la plus belle église, etje veux un prêtre qui jouisse du respect universel.
– Et qui est ce prêtre ?
– Le cardinal-évêque en personne. Il consent à officierpour unir le lieutenant Sandrigo à la fille d’Imperia.
– Bembo ?
– Lui-même. »
Et Sandrigo eut un sourire de triomphe.
« Cela vous étonne, n’est-ce pas ? On fera pour moi cequ’on ferait pour un fils de doge. Voyez-vous Saint-Marc pavoisé,illuminé de mille cierges, tout le clergé réuni, les chanoines, lesdiacres, et la haute société de Venise accourue, le capitainegénéral, le Grand Inquisiteur, peut-être le doge lui-même ! Etau maître-autel, entouré de ses dignitaires, l’évêque de Venise, lecardinal Bembo !… Qu’en dites-vous ?…
– Il vous a promis ?
– Ce matin même.
– Et il sait le nom de la fiancée ?
– Il le sait. »
Imperia passa ses deux mains sur son front.
L’étonnement qu’elle éprouvait tenait du cauchemar.
Il n’y avait pas dix minutes que Bembo était là, penché surelle, le visage convulsé, menaçant, lui disant :
« Je ne veux pas que Bianca soit la femme de Sandrigo,Bianca m’appartient ! »
Et maintenant, Sandrigo, remplaçant l’atroce figure du cardinal,lui disait :
« Bembo consent à bénir mon union avec Bianca. »
Il y avait là quelque terrible mystère, et sa première penséefut que l’évêque avait donné sa promesse à Sandrigo pour ne paséveiller ses soupçons…
« La chose, continuait Sandrigo, est en effet assezsurprenante. Mais elle cessera de vous étonner quand je vous auraidit que Bembo me doit la vie. »
Et, en peu de mots, il raconta son expédition aux gorges de laPiave.
Dès lors, il fut évident pour Imperia que Bembo avait promistout ce que le bandit avait pu demander en feignant une vivereconnaissance, mais qu’il s’apprêtait à se débarrasser de lui.
Devait-elle prévenir Sandrigo ?
Oui, certes !… Tout lui dire, le mettre en garde, unirleurs deux efforts, leurs deux énergies contre Bembo.
Mais l’inévitable conclusion en cas de victoire, c’était lemariage de Sandrigo et de Bianca !
Elle ne trouva d’autre solution que de gagner quelques heures,pendant lesquelles elle pût réfléchir, prendre unedétermination.
Avec l’instantanéité de son fougueux tempérament, elle écartaalors toute pensée, toute préoccupation pour se livrer entière àVénus qui grondait en elle. Ces troubles profonds, ces terreurssuccessives avaient surexcité ses nerfs.
Pâle d’amour, languissante, elle se leva, se jeta sur les genouxde Sandrigo, l’enveloppa de ses bras et murmura :
« Qu’importe le prêtre qui t’unira à une autre.…Moi, je n’ai pas besoin de prêtre pour me donner àtoi !… »
Lorsque Sandrigo s’éloigna, ivre de volupté, il se demandalaquelle maintenant tenait la plus grande place dans ses penséessurexcitées :
La mère ou la fille !…
Bembo, derrière sa tenture, avait assisté à tout cet entretienqui s’était terminé par une scène d’amour effréné, par une sauvageétreinte de deux impudeurs déchaînées.
Et il résolut de porter un grand coup.
Au moment où Imperia brisée, languissante, achevait de rajusterses vêtements en désordre, il souleva la tenture et apparut.
Imperia fut si stupéfaite, si bouleversée de terreur qu’elle neput faire un geste, prononcer un mot.
Déjà Bembo s’inclinait devant elle et disait :
« Madame, j’ai votre secret, maintenant. Vous aimezSandrigo. Vous êtes la rivale de votre fille, et dans votre âme quela passion domine, une seule question domine toutes lesautres : comment faire pour que Sandrigo n’aime plus Bianca,pour que votre amant soit à vous seule, tout entier !… Est-cevrai, madame ?
– C’est vrai ! gronda Imperia parvenue à ces limitesd’exaspération où la dissimulation est impossible.
– Eh bien, dit alors Bembo, la solution, je vous l’apporte,moi !…
– Vous !…
– Tenons pour nul et non avenu tout ce que nous avons dittout à l’heure. Oubliez vos menaces. Soyons amis. Soyons alliés.Voulez-vous ?
– Je le veux…
– Eh bien, à vous Sandrigo… à moi Bianca. Je vous laissel’un, je vous jure qu’il ne lui sera fait aucun mal… Donnez-moil’autre ! Voulez-vous ? »
La mère frémissante, la courtisane déchaînée répondit :
« Je le veux !
– Bien ! Cessez donc de vous inquiéter. Sous peu,Bianca ne s’élèvera plus entre vous et votre amour. Est-ceconclu ? »
Imperia eut un tressaillement profond : peut-être undernier soubresaut de son amour maternel. Bembo la dévorait duregard.
Elle dit enfin, audacieuse, frénétique :
« Conclu !… »
Et Bembo s’éloigna, ivre d’espoir, comme Sandrigo s’étaitéloigné ivre de volupté…
Roland, ayant tiré la vaste table à laquelle, quelques instantsauparavant, il était assis auprès de Jean de Médicis, s’étaitacculé à un coin de la tente.
Autour de lui, de l’autre côté de la table, les officiers duGrand-Diable, hurlant et gesticulant, se pressaient, se gênaientl’un l’autre. Au-dehors, le camp était en rumeur.
« Trahison ! Aux armes ! »
Ces cris éclataient de toutes parts.
Tout cela s’était passé en quelques secondes.
Roland, de sa main droite, tenait la lourde épée de bataille.Cette épée qui semblait légère comme une plume à sa main nerveuse,tourbillonnait, et déjà trois des vaillants qui avaient escaladé latable étaient tombés en inondant de sang les planches que le vinavait tachées de rouge.
Cependant sa main gauche, derrière son dos, fourrageaitfurieusement dans la toile de la tente.
Il y eut soudain une poussée plus violente.
Des cris féroces éclatèrent.
Et la voix du Grand-Diable domina le tumulte :
« Tuez ! Tuez !… »
D’un bond, une vingtaine d’officiers et de soldats avaient sautésur la table et se ruaient sur Roland. Vingt épées se dirigèrentsur lui, de haut en bas…
Soudain, il disparut.
« Il est tombé ! vociférèrent les assaillants.
– Il a son compte, rugit un officier.
– Il se sauve ! hurla le Grand-Diable. Arrête !tue !… »
Et blanc de fureur, de la main il désignait une large fente quibéait sur les flancs de la tente.
Pendant qu’il tenait ses adversaires en respect, Roland, de sonpoignard incrusté à sa main gauche, avait déchiré la toile, et aumoment où il allait être atteint, s’était évanoui par la déchirurequ’il venait de pratiquer dans toute sa hauteur, d’un effortfurieux.
La tente se vida en un instant.
Des centaines de soldats se mirent à battre les épais bouquetsde chênes… Toute recherche fut inutile : Roland avaitdisparu.
La colère de Jean de Médicis fut terrible. Tout ce qu’ilconnaissait de jurons et d’imprécations, il le vociféra.
Mais comme il était homme de méthode, comme d’ailleurs il avaitbu plus que de raison et qu’il se sentait les paupières lourdes, ilremit à plus tard sa vengeance contre le fugitif, et se jetant surson lit de camp, s’endormit d’un profond sommeil.
À l’aube selon les ordres qu’il avait donnés, il futréveillé.
Il monta aussitôt à cheval, avec quelques officiers, et suivid’une centaine de cavaliers seulement, se dirigea vers Governolodont les remparts se dressaient à une demi-lieue du camp.
Il s’enquit tout d’abord de savoir si on avait retrouvé lefugitif, et comme on lui répondait qu’aucune trace n’en avait ététrouvée, il secoua la tête en grommelant :
« Roland Candiano m’a menacé, il m’a mortellement offensé.Je le retrouverai. Et ce jour-là, il subira le même supplice queson père. »
Là-dessus, il piqua droit vers les remparts.
Jean de Médicis avait résolu de donner assaut à la forteresse deGovernolo le lendemain ou le surlendemain. L’aventure de la nuitprécipita sa décision. Il prit le parti de marcher le jourmême.
En effet, la conversation qu’il avait eue avec Roland Candianolui avait ouvert de nouveaux horizons. Les propositions de Foscaril’enthousiasmaient. Et il voulait agir vite afin d’envoyer aussitôtaprès la prise de la forteresse un émissaire au doge de Venise.
L’émissaire devait d’abord dire à Foscari que Jean de Médicisacceptait en principe le projet d’alliance, et lui indiquer un jouret un lieu de rendez-vous.
Puis il devait aussi lui recommander de se défier de Roland, des’emparer de lui et de le livrer au Grand-Diable.
Ces divers projets arrêtés dans son esprit, Jean de Médicis nesongea plus qu’à assurer le succès de l’assaut.
Pour cela, il voulait étudier une dernière fois les abords de laforteresse et trouver son point faible, afin de concentrer sur unseul côté tous ses efforts.
C’était une tactique qui jusqu’ici lui avait toujoursréussi : il lançait toutes ses troupes sur un point unique,faisait la brèche ou jetait des échelles et entrait.
Un temps de galop d’un quart d’heure l’amena à une portée demousquet des remparts.
Alors, il fit faire halte à sa troupe et s’avança suiviseulement de deux de ses lieutenants à qui il voulait donner desinstructions précises.
Il allait au pas, étudiait la situation avec ce soin qui étaitune des principales causes de ses succès antérieurs.
Sur les remparts de Governolo, il y avait peu de monde.
Des soldats en sentinelle suivaient des yeux la manœuvre de Jeande Médicis. Ils le saluèrent de quelques coups d’arquebuse, et leGrand-Diable, tout en continuant sa route, se contenta de se mettrehors de portée.
Il s’arrêta enfin à l’ouest de la forteresse.
Là, les remparts étaient évidemment en mauvais état ;quelques coups de bombarde devaient facilement pratiquer unebrèche.
Les assiégés, surpris par la brusque arrivée de l’armée deMédicis, n’avaient pas eu le temps de réparer ce côté et s’étaientcontentés de boucher avec des pièces de bois les trous de lamuraille, plutôt pour essayer d’en masquer le délabrement que dansl’espoir de les renforcer.
En outre le fossé, qui était partout à pic, était de ce côtéd’une descente praticable. Sans doute les habitants avaient prisl’habitude de descendre à cet endroit dans le fossé, des sentierss’étaient peu à peu établis, des terres avaient déboulé.
Le Grand-Diable, ayant fait ces remarques, tressaillit dejoie.
« Governolo est à nous », dit-il.
Comme il disait ces mots, deux coups de feu retentirentsuccessivement.
Les deux officiers qui accompagnaient Jean de Médicis tombèrent,l’un tué sur le coup, l’autre grièvement blessé à l’épaule.
Le cheval du Grand-Diable se cabra.
Mais son cavalier le maintint en place.
Jean de Médicis était d’une bravoure physique à touteépreuve ; sa témérité était proverbiale. Au lieu de rendre lamain au cheval effrayé qui voulait fuir, il le tint dans les rêneset regarda autour de lui. En avant des remparts, d’une touffe deronces, un homme s’était levé. C’était évidemment celui qui venaitde faire feu sur les deux officiers.
Jean de Médicis constata avec stupeur que cet homme était seul,et que loin de s’enfuir, il paraissait vouloir attirer sonattention.
À ce moment, l’homme lui cria :
« Jean de Médicis, j’ai encore un pistolet chargé et monpoignard. Tu as tes pistolets et ton épée. Je t’offre lecombat.
– Roland Candiano ! gronda le Grand-Diable ;c’est mon digne patron qui me l’envoie. »
En même temps, il tira de ses fontes ses deux pistolets, prit sabride entre les dents, et ainsi armé, piqua sur Roland.
À dix pas, il fit feu coup sur coup.
Un troisième coup de feu éclata.
Jean de Médicis roula de son cheval. Roland jeta le pistoletfumant qu’il tenait à la main et s’avança vers le blessé.
Le Grand-Diable avait les yeux fermés.
Il était livide, de cette lividité spéciale dont la mort prochemasque les visages qui se tournent vers le néant éternel.
Il était sur le dos, les bras en croix. Roland, les lèvrescrispées par un sombre sourire, le contempla un instant.
« Il n’est pas mort, pensa-t-il, mais dans peu d’heures, cesera fini. »
Il se pencha alors.
À ce moment, Jean de Médicis ouvrit les yeux.
« Puis-je quelque chose pour vous ? demandaRoland.
– Va-t’en au diable !
– Jean de Médicis, vous vous êtes fait mon ennemi, alorsque je venais loyal et confiant, vers vous. Je vous apportais lapreuve de ma loyauté et de ma confiance. Vous m’avez considérécomme un ennemi. Je vous ai donné à choisir entre le crime et lajustice. Vous avez choisi le crime. Je vous ai alors condamné. Jeande Médicis, ainsi seront frappés les amis de mes ennemis.
– Et que feras-tu donc à tes ennemiseux-mêmes ? » râla Jean de Médicis.
Roland eut un effrayant sourire.
« Oh ! ceux-là, je ne veux pas les frapper… »
Il y eut un instant de silence lugubre. Roland reprit :
« Jean de Médicis, je vous ai frappé sans haine ; j’aisimplement supprimé un obstacle. Aussi je vous répète maquestion : puis-je quelque chose pour vous ? Quoi quevous me demandiez, je vous jure de l’exécuterfidèlement… »
Le Grand-Diable regarda Roland de ses yeux troubles où nageaientdéjà les vapeurs de la mort.
Il eut un rire sauvage, ses poings se crispèrent, ses yeux seconvulsèrent ; il se tint immobile, tout raide…
Roland poussa un profond soupir, et s’éloignant, sans tourner latête, descendit dans le fossé où il disparut.
Cependant, le Grand-Diable n’était pas mort encore.
Une vingtaine de soldats de Governolo avaient assisté du hautdes remparts à la scène rapide que nous venons de retracer.
Ils descendirent, s’approchèrent du blessé, en qui l’un d’euxreconnut Jean de Médicis.
Aussitôt, ils organisèrent un brancard.
Un quart d’heure plus tard, des vivats retentissaient dansGovernolo, les cloches sonnaient à toute volée…
Et le brancard, sur lequel était étendu Jean de Médicis mourant,traversait les ruelles au milieu d’une joie terrible.
Ce fut ainsi que le Grand-Diable fit son entrée dans laforteresse de Governolo.
À Venise, au palais ducal, dans le cabinet particulier des dogesque Titien a, vers cette époque, enrichi de fresques admirables,Bembo et Foscari étaient seuls et causaient à voix basse.
« Voilà douze jours écoulés, disait le doge, continuantsans doute une conversation commencée déjà, et Pierre Arétin nerevient pas.
– Je passe régulièrement chez lui tous les jours, répondaitle cardinal ; on n’y a reçu encore aucune nouvelle. »
Il y eut un long silence.
Le doge fixait un sombre regard sur le feu qui crépitait.
« Bembo, dit-il tout à coup, regarde ce bois embrasé. Nedirait-on pas une place forte avec des tours formidables ?…Voici des créneaux, des ponts-levis, tout un hérissement de chosesterribles, et cela forme une place invincible… Bon ! touts’écroule !… Il n’y a plus qu’une ville ruinée, des décombres,des murs jetés bas… Que s’est-il passé ? Quel mystérieuxtravail a miné la puissance orgueilleuse des tours qui s’élevaienttout à l’heure ?… Il a suffi d’un rien…
– Chassez ces images, monseigneur, dit Bembo, votrepuissance n’est pas menacée. »
Le doge se leva, alla lentement à une fenêtre et fit signe àBembo de s’en approcher.
Il souleva le lourd rideau de brocart.
« Que vois-tu ? demanda-t-il.
– Je vois, dit Bembo, une ville superbe et majestueuse avecses dômes, ses flèches hardies, ses mille canaux couverts degondoles. Je vois un peuple affairé sous un ciel pur que traversentdes vols de colombes. Et je me dis, monseigneur, que tout cela està vous ! Je me dis que si vous êtes aujourd’hui le chef decette république, vous en serez le maître quand il vous plaira.Voilà ce que je vois, monseigneur !
– Et moi, dit Foscari, voici ce que jevois ! »
En faisant faire un quart de tour à Bembo, du doigt il luidésigna la sombre masse du sarcophage de pierre qui unissait lepalais aux prisons.
« Le Pont des Soupirs ! » murmura Bembo enpâlissant.
Le doge, avec la même lenteur, revint prendre sa place auprès dufeu.
« Je m’approche rarement de cette fenêtre, dit-il alors,car mes yeux sont invinciblement attirés vers le pont maudit quetant de doges avant moi ont franchi en hurlant d’épouvante.
– Monseigneur…
– Bembo, je te dis que le sang appelle le sang ! Je tedis que le fils de Candiano rôde autour de moi !… Je te disqu’il est de par le monde d’inéluctables et mystérieuses justices,et que le justicier approche. »
Bembo se mit à ricaner :
« Roland Candiano, monseigneur, ne tardera pas à tomberdans nos mains… et alors !…
– En attendant, il est libre !… Tiens, Bembo, depuisquelque temps, il me semble que je suis condamné. J’ai surprisautour de moi, dans les yeux de certains officiers, des regards quim’ont épouvanté…
– Que ne faites-vous saisir ces hommes ?
– Je te dis que dans les fêtes mêmes que je donne, despatriciens semblent échanger des paroles que je n’entends pas, maisqui résonnent sourdement dans ma pensée…
– Pourquoi ces gens sont-ils encore libres etvivants ?…
– Patience, Bembo ! fit le doge en posant sa main surune feuille de papier qui était devant lui. Voici la liste. Elles’allonge tous les jours. »
Bembo jeta un regard sur le papier et vit qu’une centaine denoms y étaient déjà inscrits.
« Patience ! reprit le doge ; je frapperai uncoup si terrible que, de vingt ans, Venise n’osera lever la tête…Mais, pour cela, il faut d’abord deux choses. D’abord que Candianosoit pris. Tant que cet homme sera libre, tant qu’il sera à la têtedes bandes qu’il a organisées, j’ai tout à redouter, et il faut queVenise n’ait pas peur de moi !… Puis il faut aussi, il fautsurtout que Jean de Médicis accepte l’alliance. Comprends-tu maforce alors ! Comprends-tu la terreur qui frappera ceux quiconspirent lorsqu’ils sauront que l’armée du Grand-Diable est à madisposition !… Alors, vraiment, je serai le maître… alors jepourrai agir…
– J’admire votre génie ! dit Bembo avec un accent desincérité réelle.
– Comprends-tu ? continua le doge en s’animant.Comprends-tu maintenant pourquoi j’ai songé à Jean deMédicis ? Comprends-tu que j’attende le retour de PierreArétin avec l’impatience frénétique du condamné au moment où lesjuges ont prononcé leur arrêt ?
À ce moment, le serviteur qui entretenait le feu et qui était levalet de confiance de Foscari entra.
Il présenta au doge une lettre sur un plateau d’argent, etdit :
« Messire Pierre Arétin fait apporter cette missive àMonseigneur et le supplie de l’excuser : malade, au lit, il nepeut venir lui-même. »
Le doge avait saisi la lettre.
Le valet, s’étant incliné, avait disparu.
Foscari ouvrit la large enveloppe et lut les premièreslignes.
Il devint livide et la lettre lui tomba des mains.
Bembo la saisit et, à son tour, parcourut les premièreslignes.
Elles étaient ainsi conçues :
« Au très puissant et très illustre seigneur doge de lasublime république de Venise.
Monseigneur,
Daigne Votre Haute Excellence me pardonner ; ce quej’ai à dire est si affreux que le courage me manque, en même tempsque les forces. Si triste est la nouvelle dont je suis le désolémessager que tout à l’heure, en arrivant, j’ai dû prendre le lit,malgré les soins empressés de mes serviteurs, malgré une excellentetisane que me fit avaler Périna, l’une de mes servantes.
En un mot, voici cette nouvelle terrible que j’écris entremblant :
L’illustre Jean de Médicis est mort…
« Mort ! Le Grand-Diable est mort ! »exclama sourdement Bembo.
Foscari garda le silence.
De tragiques pensées évoluèrent en ce moment dans le cerveau decet homme. Il voyait d’un coup s’effondrer son rêve de puissancecomme il avait vu s’effondrer les tours de feu qui s’élevaient dansle brasier de la cheminée.
Il voyait déjà triomphantes les conspirations qu’il devinaitautour de lui.
« C’est le coup fatal ! » murmura-t-il enfin.
Et ils échangèrent un long regard plein d’angoisse.
Puis, lentement, le doge reprit la lettre qui s’étalait sur latable.
Maintenant, il voulait être sûr du malheur, il était avide d’enconnaître les détails… Il tendit le papier à Bembo et luidit :
« Lis… lis tout… Je veux savoir… »
Et Bembo, d’une voix basse comme s’il eût récité quelquerequiem monotone, se mit à lire :
L’illustre Jean de Médicis est mort… Ce cher seigneur, objetde ma profonde affection et de mon admiration sans bornes, a expirépour ainsi dire dans mes bras, ou tout au moins sous mesyeux[4] . Il a été frappé d’un coup de fauconneauà la jambe mardi matin en approchant des remparts de Governolo– d’autres disent d’un coup de pistolet. Avec son ordinairetémérité, il s’était avancé presque seul, accompagné pour touteescorte de deux officiers. Ses deux compagnons tombèrent lespremiers. Il fut frappé, lui troisième, par un homme qui n’étaitpas de Governolo, que nul ne connaît. Pourtant, plusieurs affirmentque cet homme est Vénitien, et certains vont même jusqu’à jurerqu’ils auraient reconnu en lui le fils de l’un des anciensdoges de Venise…
« Roland Candiano ! murmura Foscari avec un sourirelivide.
– Fatalité ! gronda Bembo.
– Continue ! continue !… »
Bembo reprit sa lecture :
À peine avait-il reçu le coup fatal, toute l’armée futfrappée de mélancolie et de terreur. Adieu à l’audace et à lajoie ! Chacun s’oubliant soi-même se plaignait du sort quimenaçait ce noble duc au commencement de ses nouveaux exploits. Onparlait de son âge à peine mûr, de ses vastes desseins, de ce qu’ilaurait pu accomplir, et de son intrépidité sans égale, et de saprévoyance, et de sa fureur guerrière, et de son astuce admirable.Enfin, la neige tombait sous l’ardeur de ses plaintesuniverselles[5] .
Porté dans Governolo, il est ensuite rendu à ses valeureuxsoldats qui viennent le chercher en pleurant et l’emportent aucamp. Alors Jean de Médicis demanda à être transporté dans Mantoueauprès de Frédéric de Gonzague qui, bien que son ennemi, voulut lerecevoir.
Nous nous mîmes en route, tout pleurant, et bientôt nousentrâmes dans Mantoue ; la civière fut portée au palais etJean fut mis au lit. Il faisait nuit. Alors, je m’approchai de luien lui disant :
Je ferais injure à votre grande âme si je vous parlais de lapeur de la mort et si je voulais vous persuader ce que vous savezdéjà. Le plus grand bien de la vie c’est d’agir librement ;que ce soit donc de votre gré et par une résolution toutepersonnelle que vous vous laissiez opérer. En huit joursvous serez guéri. Vous porterez la béquille sans doute, mais cesera pour vous une marque d’honneur. – Eh bien !qu’on en finisse, s’écria-t-il.
Les vomissements le prirent presque aussitôt. Ildit : « Voici les grands symptômes, ce n’estplus à la vie qu’il faut penser. » Puis, joignant lesmains : « Je fais vœu d’aller àCompostelle. » Et ils ordonnèrent qu’on cherchât huitou dix hommes pour tenir le patient. Il se mit àsourire : « Vingt hommes ne m’effraieraientpas », dit-il.
Se levant d’un air assuré, il prit lui-même le flambeau etle tint pendant qu’on lui coupait la jambe. Je m’enfuis en mebouchant les oreilles. Cependant, j’entendis qu’ilm’appelait ; je revins. « Je suisguéri ! » s’écria-t-il.
Il se fit apporter sa jambe coupée et se mit à jouer avecelle et à se moquer de nous.
Mais deux heures après, les douleurs reparurent. Comme jel’entendais se démener dans sa chambre, je me rhabillai, carj’étais couché, et j’accourus. Il avait le délire et répéta àdiverses reprises une phrase que j’ai retenue :
– Pourquoi, disait-il, ai-je choisi le crime et non lajustice ?… Seigneur ! Seigneur ! Voici le justicierqui vient !… »
Bembo s’arrêta, haletant.
« Le justicier qui vient ! répéta Foscari hagard.
– C’est dans la lettre, monseigneur.
– Continue ! continue !… »
Le cardinal poursuivit d’une voix étranglée :
Au lever du jour, sa raison lui revint. Mais le mal avaitempiré. Il fit son testament, distribua beaucoup de cadeaux à sesamis, et voyant le confesseur arriver : « MonPère, dit-il, mon métier est celui des armes, j’ai vécu comme unsoldat. J’aurais vécu comme un moine si j’avais porté votre habit.Je n’ai rien à confesser… et cependant… cependant… oui, je crois…que j’aurais dû écouter… celui qui est venu… »
Il fut alors évident que sa raison l’abandonnait ànouveau. Bientôt la mort qui l’appelait sous la terre annonça sonapproche. Parents et domestiques vinrent sans ordre et en fouleassiéger son lit. Lui, appelait ses soldats. Mais le seigneur deGonzague ne leur avait pas permis d’entrer dans Mantoue. Il essayade parler de la guerre. Puis, tout à coup, il ferma les yeux enprononçant un nom que nul n’entendit. Et il expira tandis que tousles assistants éclataient en larmes.
Tels ont été, seigneur Doge, les derniers moments de cethomme d’une vigueur d’âme extraordinaire, dont toutes les parolesétaient des actions. L’Italie saura bientôt ce qu’elle aperdu.
Quant à moi, je perds une illustre amitié, et ma douleurserait consolable si je n’avais eu au moins cette dernière joiebien triste et bien amère de le revoir à l’heure de sa mort et delui montrer combien je lui étais attaché.
Cette joie, monseigneur, si douloureuse, n’en est pas moinsune joie dans un cœur où l’amitié exerce des droits souverains. Etc’est à vous que je la dois. Je vous en aurai toute la vie unereconnaissance digne de vous et de moi, digne aussi de celui qui avoulu que je fusse envoyé par vous à Jean de Médicis en un telmoment.
Pardonnez-moi de ne pouvoir moi-même vous apporter, aveccette triste nouvelle, l’hommage de l’affection et de l’admirationque vous m’avez inspirées. Les larmes qui ne cessent de couler demes yeux m’eussent sans doute empêché de parler.
Je suis, monseigneur, de votre illustre Excellence, le trèsfidèle et très obéissant serviteur.
PIERRE D’AREZZO.
Bembo, ayant achevé la lecture de cette lettre, regardasilencieusement le doge. Foscari semblait abattu. Cet homme si fortqui, depuis de longues années, suivait avec une implacable rigueurla ligne ascendante que s’était tracée son ambition, qui ne s’étaitjusqu’alors laissé terrasser par la mauvaise fortune ni étourdirpar la bonne, murmura avec un visible accablement :
« Cela est un terrible malheur.
– Un revers tout au plus, dit Bembo.
– Un revers qui peut être le commencement d’undésastre.
– Monseigneur, je vous ai vu plus calme dans descirconstances plus périlleuses.
– C’est qu’alors les circonstances seules menaçaient.
– Que voulez-vous dire, monseigneur ? »
Le doge se leva, saisit la lettre de l’Arétin, la parcourutcomme pour bien se convaincre qu’il n’y avait plus d’espoirpossible.
Son doigt se posa sur cette ligne qui, relatant l’agonie duGrand-Diable, répétait les mystérieuses paroles échappées à sondélire.
Bembo tressaillit.
« C’est le Justicier qui vient ! murmura-t-il enlisant.
– Oui, Bembo, dit le doge, ne vois-tu pas quelque chosed’extraordinaire dans ce fait que Jean de Médicis a succombé sousles coups de Roland Candiano ?
– Il n’est pas prouvé que ce soit lui !
– Allons donc ! C’est lui, te dis-je ! C’estlui !
– Candiano n’a jamais eu la moindre relation avec Jean deMédicis. Candiano était à Venise il y a une dizaine de jours. Ilest poursuivi, traqué. Quelle apparence qu’il ait été trouver Jeande Médicis dans son camp ? Et même, si cela était, pourquoil’aurait-il tué ?…
– Pourquoi ? gronda sourdement le doge,pourquoi ?… Ne vois-tu pas que cet homme a su mes intentions.Comment ? Je ne sais. Mais il a su ! Je vois clair dansce sinistre événement. Roland Candiano a vu Jean de Médicis, parceque Jean de Médicis pouvait et devait me sauver !
– Il faut savoir l’exacte vérité ! s’écria Bembo quise leva en frémissant. Je vais de ce pas chez l’Arétin. Dans uneheure je saurai…
– Va, mon ami, va et reviens vite… » Bembo sortit entoute hâte.
L’abattement du doge le gagnait ; mais, chez lui, cetabattement prenait la forme de l’épouvante.
*
* *
Trois heures avant que la lettre fût remise au doge, un hommeétait entré dans le palais de l’Arétin.
« Le seigneur Arétin est en voyage, dit le serviteur auquels’adressa cet homme, et on ne sait quand il sera de retour.
– C’est bien, mon ami : allez dire à votre maître, quevous trouverez dans son cabinet de travail, que je viens de la partdu Grand-Diable. »
Le valet regarda avec effarement celui qui parlait ainsi. Maisil obéit et quelques instants plus tard revint chercher l’inconnuqu’il conduisit aussitôt auprès de l’Arétin en lui prodiguant lesmarques de respect.
« Vous enfin ! s’écria Arétin en apercevant Roland. Jevous avoue par ma foi que je commençais à m’ennuyer.
– Nul ne s’est douté que vous étiez resté àVenise ?
– J’en réponds. La consigne était formelle. Vous avez dûvous en apercevoir.
– Vous n’êtes pas sorti une seule fois ?
– Ni jour ni nuit.
– Les gens de la maison ?
– Croient que je suis parti ; jusqu’à mes pauvresArétines que j’entends parfois se désoler de l’absence de leurmaître ! Seul le valet qui vous a reçu savait.
– C’est bien, maître Arétin. »
Roland s’assit, pensif.
« Oserai-je vous interroger ? fit Pierre.
– Faites.
– Vous avez vu Jean de Médicis ?
– Je l’ai vu.
– Vous lui avez parlé ?
– Je lui ai parlé.
– De ma mission ?
– De votre mission.
– Ah ! Ah !… Et qu’a-t-il dit ?… Qu’a-t-ilfait ?… Et vous-même ?… Pardon, je me laisse emporterpeut-être ?
– Nullement. Il n’y a rien de caché entre nous deux, etvotre curiosité va être satisfaite… Vous voici justement devantvotre table, vous allez écrire…
– À qui ?
– Au doge Foscari.
– Au doge ?
– Cela vous étonne ? Ne faut-il pas que vous rendiezun compte exact de votre ambassade ?
– Pourquoi n’irais-je pas le trouver ?
– Parce que vous êtes malade, couché dans votre lit, etqu’il vous est impossible de sortir.
– Je ne comprends pas, fit l’Arétin ébahi.
– Vous allez comprendre. Mais d’abord, pour vos gens, vousêtes rentré secrètement cette nuit. Tout à l’heure, vos larmes etvos lamentations vont les attirer.
– Mes larmes ! mes lamentations !
– Oui, Écrivez. Bien entendu, je ne vous donne que leséléments essentiels de votre lettre. Vous la transcrirez ensuite enl’ornant de ces belles phrases que vous savez trouver. »
L’Arétin s’inclina, ne sachant s’il devait être flatté ouinquiet de ce compliment auquel Roland ne l’avait pas habitué.
« Je tiens seulement, reprit Roland, à ce que vousrespectiez tout le passage qui sera relatif à l’homme qui a tirésur le Grand-Diable et aux paroles d’agonie prononcées par Jean deMédicis. »
L’Arétin bondit.
Il devint très pâle.
« Que dites-vous ? balbutia-t-il.
– Je dis que Jean de Médicis a été tué.
– Jean de Médicis !… Tué !… J’entends mal,n’est-ce pas ?… Tué !…
– Par moi ! » dit tranquillement Roland.
L’Arétin fondit en larmes.
Roland vit que cette douleur était sincère et la porta à l’actifdu poète. Il comprit quelle amitié véritable avait pu unir lesoudard violent, sanguinaire, rué, l’escopette au poing, à laconquête du monde, et le faiseur de phébus et de pathos, poltron,mais rué, lui aussi, avec la même violence d’appétits, à laconquête des jouissances. Seulement l’escopette de l’Arétin étaitune plume.
Nous laissons à penser quelle était la plus redoutable de cesdeux armes. L’Arétin pleura donc le Grand-Diable. Roland le regardapleurer avec une sorte de pitié non exempte d’ironie.
Cependant, il n’est douleur si vraie qui ne s’apaise.
L’Arétin finit par essuyer sa barbe et ses yeux etmurmura :
« J’attends que vous dictiez, maître. »
Roland se mit à dicter, tandis que l’Arétin prenait des notes enjetant parfois une sourde exclamation et en faisant une grimace dedouleur.
« Je vois la scène comme si j’y étais ! dit-il, quandRoland eut terminé le récit de l’agonie dans le palais des ducs deMantoue.
– Écrivez-la donc comme si vous y aviez assisté vous-mêmeen la complétant de détails qui vous seraientpersonnels. »
L’Arétin prit son front dans sa main gauche, tandis que de ladroite il agitait sa plume.
Tout à coup il se mit à écrire.
Il écrivait tout d’un jet, consultant à peine les notes qu’ilavait sous les yeux et dont tous les termes étaient dans samémoire. En moins d’une heure, la lettre se trouva terminée.
L’Arétin la relut à voix basse.
Il s’était levé.
D’un geste machinal il caressait sa barbe qu’il avait fortbelle. Il accompagnait sa lecture de gestes arrondis, répéta pardeux fois les périodes qui lui paraissaient les mieux venues,s’interrompant parfois pour se dire à lui-même :
« Parfait !… admirable !… »
À mesure qu’il lisait, sa voix s’enflait, il déclamait, lagrimace de douleur s’évanouissait sur son visage, un sourire desatisfaction et d’heureuse vanité tendait sa bouche.
« Hein ! Que dites-vous de ce petitchef-d’œuvre ? s’écria-t-il, oubliant que les principauxépisodes de la lettre étaient textuellement pris sur les notesdictées par Roland.
– Je pense, dit celui-ci, qu’il faut l’expédier à l’instantau palais ducal, puis vous mettre au lit, parce que la douleur vousa rendu malade.
– C’est vrai, dit l’Arétin, j’oubliais madouleur. »
Et il se reprit à pleurer.
À son appel, le valet de confiance qui avait introduit Roland seprésenta.
L’Arétin lui remit la lettre en disant :
« Pour Mgr le doge… vite ! »
Le domestique disparu, l’Arétin, suivi de Roland, passa dans sachambre à coucher et commença à se déshabiller, tout en poussantforce soupirs.
« Il est très probable, dit Roland, que le doge va vousenvoyer un exprès pour se renseigner.
– Croyez-vous ?
– À moins qu’il ne vienne lui-même.
– Diavolo ! Vous faites bien de me dire cela. Je vaisme coucher dans la chambre d’honneur. »
Il se précipita dans une pièce voisine qui, en effet, étaitsomptueusement meublée.
« Que faudra-t-il que je dise au doge ?demanda-t-il.
– Mais ce que vous dites dans votre lettre. Vous pouvezajouter que la veille de la mort, plusieurs officiers ont vuarriver au camp un homme dont vous avez entendu parler.
– Qui ?
– Roland Candiano. »
On se rappelle que Roland ne s’était jamais révélé àl’Arétin.
« Ce Roland Candiano, continua-t-il, serait venu au camp,aurait été reçu dans la tente du Grand-Diable, et l’aurait provoquéà une sorte de duel à mort, sans qu’on sache les motifs de cetteprovocation. Voilà ce que vous direz au doge ou à son envoyé.Maintenant, comme il est possible que cette entrevue soitintéressante pour moi, je désire y assister sans être vu.
– Entrez là, dit l’Arétin en ouvrant une porte. Lorsquevous voudrez voir et entendre, vous n’aurez qu’à pousser ceguichet.
– Très bien. »
L’Arétin se mit au lit. Il n’y fut pas plutôt, que sesvociférations éclatèrent.
« Margherita ! Marietta ! Chiara !Paolina ! Franceschina ! Angela ! Perina[6] !… Gueuses, coquines, melaisserez-vous mourir ! Sera-t-il dit que pas une ne sera làpour essuyer ma barbe ruisselante de larmes ou me faire unetisane ! Car la douleur fait mal au ventre, damnées mégères,dignes d’épouser Satanas ! Holà, friponnes ! Elles sonttoutes dans un coin à user du miroir, à peigner leurs tignasses età admirer leurs tétons. Attendez, guenons, attendez ! Si j’enavais la force, je viendrais vous peigner à coups de matraque,moi ! Et vous débarbouiller à grands soufflets, moi !Arétines, assassines !… Chiara ! puisse la fièvre malignet’enlever en deux heures ! Paolina, puisses-tu te rompre lecou en descendant mon escalier de marbre !… Marietta, que lafoudre te consume ! Angela, que la gangrène te ronge lesos ! Par la Madone, par le Christ, par le diable, par leventre, par les tripes, par le… »
Essoufflé, l’Arétin lança un dernier et intraduisible juron, ets’affaissa sur ses oreillers de dentelle en murmurant : Jesuis mort ! tandis que les sept ou huit servantes, accouruesdepuis quelques instants, et dès les premières vociférations,s’empressaient, caquetaient, se bousculaient à qui embrasserait lapremière maître Pierre Arétin, telle une nichée de pintadesempressées autour du seigneur et maître de la basse-cour.
« Eh quoi, cher seigneur, vous pleurez ! s’écriait laMargherita.
– Oui, Pocofila[7] !Va-t-en à la cuisine et travaille.
– Quelle douleur ! disait la Chiara. Je veux essuyerses yeux avec mes cheveux noirs.
– Ah ! le pauvre cher !
– Que lui est-il arrivé ?…
– Quand est-il rentré ?
– Quoi, sans nous prévenir, le méchant !
– Silence ! tonitrua l’Arétin. Je suis rentré cettenuit, et j’étais si malheureux que j’ai eu peur de vous effrayer.J’ai perdu mon ami le plus cher, celui qui m’envoyait mille ducatsrégulièrement à chaque hiver pour que je n’eusse pas froid.
– Nous vous réchaufferons de notre amour, cherseigneur.
– Silence ! L’ami le plus tendre et le plus fidèleavec qui j’ai vidé je ne sais plus combien de flacons, un homme sibon, si brave, si loyal ! Ah ! J’en mourraipeut-être ! »
Il sanglotait. Toutes, autour de lui, le dorlotaient, l’unebordant les couvertures, l’autre arrangeant les oreillers, uneautre lui présentant une tasse de tisane.
Un valet qui entra mit fin à cette scène en disant :
« Monseigneur le cardinal-évêque est là qui attend.
– Disparaissez toutes ! » dit l’Arétin.
Cet ordre fut exécuté avec promptitude et toute la nichées’envola, effarouchée par l’arrivée du sinistre personnage qu’ellesredoutaient.
Bembo entra.
Roland avait entendu le valet, et, avec un frémissement, avaitpoussé le judas invisible que lui avait signalé Pierre Arétin.
Il reconnut Bembo.
Ses lèvres pâlirent légèrement. Ce fut le seul indice de lacolère qui se déchaîna en lui. Une foule de questions assaillirentson esprit. Que s’était-il passé ? Pourquoi Bembo, qu’il avaitlaissé enfermé au fond de la Grotte Noire, était-il à Venise, chezl’Arétin ?…
Cependant, Bembo s’était assis près du lit.
« J’étais au palais ducal tout à l’heure, dit-il ; ledoge m’a prié de venir te demander quelques explications au sujetde ta lettre.
– Hélas ! fit l’Arétin d’une voix violente, tu vois,mon ami, j’en suis malade.
– Ainsi, c’est vrai ?
– Trop vrai !
– Tu as vu toi-même mourir le Grand-Diable ?
– Comment l’aurais-je écrit sans cela !
– C’est un terrible malheur…
– Pour moi, dit l’Arétin.
– Pour tous ! »
Bembo garda quelques instants un sombre silence. Ce quil’épouvantait réellement, ce n’était pas que Jean de Médicis fûtmort, mais que ce coup qui les frappait, lui et le doge, eût étéporté par Roland Candiano.
« Voyons, dit-il, donne-moi des détails. »
L’Arétin se lança dans une brillante narration qui faisaithonneur à son imagination ; il broda sur la lettre qui luiavait été dictée, et les détails que lui suggéra sa féconditéd’invention furent pathétiques au point qu’ils lui arrachèrent deslarmes nouvelles.
Il fut dès lors bien évident aux yeux de Bembo que Pierre Arétinavait réellement assisté à la mort du Grand-Diable.
Il avait écouté ce récit avec un intérêt que l’Arétin prit pourune sorte d’hommage muet décerné à son talent littéraire.
Pourtant il ajouta :
« Ce n’était pas le récit de l’agonie que je te demandais,ta lettre est assez prolixe sur ce chapitre. Mais il y a dans toutcela deux ou trois points qu’il faut que j’éclaircisse.
– Précise ! dit l’Arétin.
– Procédons avec ordre : d’abord, as-tu échangé avecJean de Médicis quelques paroles au sujet de ta mission ?
– Je n’en ai pas eu le temps.
– Ainsi, le Grand-Diable est mort sans savoir ce que tuvenais faire à son camp ?
– Justement.
– Il en résulte que lui-même, avant de mourir, n’a puparler à personne des intentions de Foscari ?
– J’en réponds.
– Bien, passons à une autre question, dit Bembo hésitant.Celui qui a tiré sur le Grand-Diable…
– Eh bien ?…
– C’est sans doute un soldat ennemi ?
– Nullement. J’ai écrit et je répète que le meurtrier étaitinconnu au camp et dans Governolo. Plusieurs ont dit que c’était lefils d’un doge.
– A-t-on prononcé un nom ? balbutia Bembo.
– Oui, quelques officiers m’ont assuré que le meurtrier nepouvait être que l’homme reçu dans la nuit par Jean de Médicis etavec qui il avait eu une altercation violente.
– Le nom de cet homme ?
– Roland Candiano. »
Bembo tressaillit violemment comme s’il n’eût pas dû s’attendreà ce nom. Il se leva, et regarda autour de lui avec terreur. À cemoment, il se disait que Roland allait peut-être apparaître, lesaisir, l’entraîner à nouveau dans sa formidable caverne. Il vitl’Arétin qui, dans son lit, le regardait avec étonnement. Il euthonte de cette terreur irréfléchie et se rassit endemandant :
« Voyons, avant de partir, n’as-tu parlé à personne decette mission ?…
– À personne au monde », dit l’Arétin après une légèrehésitation.
Mais si courte qu’eût été cette hésitation, Bembo l’avaitremarquée.
« Misérable, gronda-t-il en s’approchant du lit, tu asparlé !
– Non, je le jure !
– Sais-tu, reprit Bembo en secouant violemment la main del’Arétin, sais-tu qui était ton secrétaire ?…
– Quel secrétaire ? Deviens-tu fou ?…
– Le mystérieux secrétaire sur lequel je t’ai vainementinterrogé et dont tu ignorais tout, jusqu’à son nom ! Sais-tuqui il était ?
– Non, par les cheveux de Chiara !
– Où est-il ? Qu’est-il devenu ?
– Il a disparu la veille de mon départ. Que le diable letienne en sa digne garde !
– Eh bien ! triple fou, c’était RolandCandiano !
– Bah !…
– C’était lui, te dis-je !
– Eh bien ! Qu’y a-t-il là de si étrange ? Et queveux-tu que cela me fasse ? En quoi les faits et gestes deM. Roland Candiano me regardent-ils, après tout ?… Il estparti, bon voyage ! Il ne reviendra pas, ou reviendra, à sonaise ! »
Ces derniers mots firent tressaillir Bembo. Une flamme d’espoirterrible brilla soudain dans ses yeux.
« S’il allait revenir ! »songea-t-il. »« Ce que je vois de plus en plus clair entout cela, continuait l’Arétin, c’est que je perds, moi, outrel’amitié de Jean de Médicis, deux mille cinq cents bons écus que jedevais toucher en rentrant, une fois ma mission terminée.
– Écoute, fit Bembo. Veux-tu toucher la somme tout demême ?
– Si je le veux ! s’écria l’Arétin qui s’arrêtasoudain de pleurer.
– Veux-tu en toucher le double, le triple, tout ce que tuvoudras ?
– Parle, ami Bembo, tu parles d’or. Que faut-ilfaire ?
– Presque rien. Ton secrétaire…
– Le fameux Roland Candiano ?
– Oui. Eh bien… tu as dit qu’il reviendraitpeut-être. ?
– C’est lui-même qui me l’a fait dire.
– Bon. Eh bien ! quand il reviendra, il s’agit de luifaire bon visage, de le retenir, coûte que coûte, auprès de toi,une heure ou deux…
– Ce n’est pas difficile.
– Et, tout aussitôt, de me faire prévenir.
– Ah ! ah !
– Hésiterais-tu ? gronda Bembo.
– Non pas, mort diable ! Je ne connais pas cet homme,ni ne veux le connaître. Peu m’importe, ce qui peut luiarriver ! C’est dit, Bembo ! S’il revient, je t’envoieprévenir tout courant.
– Et dès le jour même tu touches dix mille écus.
– Dont j’aurais le plus grand besoin. Ces coquines, pendantmon absence, ont fait d’étranges dépenses. Je les ai retrouvéesavec des robes de soie brochée et des écharpes de prix. Outre quej’ai moi-même fortement écorné pendant mon voyage…
– Présente-toi au Trésor. Tu y toucheras mille écus. Onsera prévenu.
– Diavolo ! tu tiens donc les clefs de lacaisse ?
– Oui, Pierre, et songe que cette caisse, je l’ouvriraipour toi autant que tu voudras si tu nous rends ce service.
– C’est dit, et tu peux compter sur moi ! »
Bembo partit en toute hâte et revint au palais ducal où le dogeFoscari l’attendait avec impatience, se promenant tout agité dansson cabinet où ce jour-là il ne voulut donner aucune audience àpersonne.
« Eh bien ? fit le doge empressé en apercevant Bembo,as-tu quelque nouvelle positive ? sais-tu le nom du meurtrierdu Grand-Diable ?
– Monseigneur, dit Bembo, vous ne vous étiez pastrompé.
– C’est donc bien Roland Candiano ! exclama Foscari enpâlissant.
– C’est bien lui, monseigneur. Mais en apprenant cettemauvaise nouvelle chez l’Arétin, j’en ai une autre qui corrigequelque peu la première.
– Parle vite, Bembo ; car je te jure qu’en ce momentje ne vois autour de moi que malheurs et catastrophes.
– Eh bien, monseigneur, je crois que sous peu, RolandCandiano sera dans nos mains.
– Comment cela ?
– Candiano est en relations avec l’Arétin.
– Lui ! Que pouvait-il donc espérer de ce faiseur devers ?
– Je ne sais ; toujours est-il que Roland s’est mis enrelations suivies avec l’Arétin et qu’il est infiniment probablequ’il reviendra chez lui.
– Et alors ?
– Alors, Roland Candiano sera pris. »
Foscari secoua la tête. Le coup l’avait découragé.
« Non, Bembo, non ; Candiano ne tombera pas en notrepouvoir. Je me sens pris moi-même dans quelque formidableengrenage. La fatalité est sur moi. En vain, je me débats. La mortdu Grand-Diable survenant en un tel moment est un irréparabledésastre, voilà ce qu’il y a de plus terrible.
– Monseigneur, dit Bembo d’une voix calme, vous êtes perdu,en effet, parce que vous consentez à la perte. Résistez et vousserez sauvé. Vous parlez de fatalité. Il y a des concours decirconstances que la volonté puissante des hommes réellement fortsagrège ou désagrège. La situation est simple, après tout. Si vousattendez, vous serez frappé. Si vous frappez le premier, le dangers’évanouit. »
Bembo, en parlant ainsi, avait redressé sa taille.
Il apparaissait en ce moment ce qu’il était réellement :l’inspirateur de Foscari, l’âme damnée du terrible doge, le mauvaisgénie de Venise.
« Que faire, Bembo ? Que faire ? Conseille-moi…Je n’ai confiance qu’en toi ! Toi seul m’as jusqu’iciguidé…
– Parce que ma fortune, monseigneur, est indissolublementliée à la vôtre ; si vous succombez, je succombe. Si vousmontez vers les sommets des hautes puissances, vous m’entraînezdans votre ascension. Un autre vous parlerait d’amitié fidèle, dereconnaissance… Moi je vous dis seulement que votre grandeur est lagarantie de la mienne. Moi je ne crois pas à l’amitié, moi je necrois qu’à la force de la volonté. Et c’est pourquoi, monseigneur,vous avez confiance en moi ; vous avez en moi la mêmeconfiance que j’ai en vous. C’est pourquoi, aussi, à nous deux,nous formons une force. Je crois sincèrement que seul, c’est-à-diresans moi, vous seriez en danger. Je crois que sans vous je retombemisérablement dans cette situation d’ignominie dont vous m’aveztiré. Restons donc unis ; soyons-nous l’un à l’autre un appuisûr et infaillible. Que, dans un moment de désolation, vous ayez lacertitude que quelqu’un est là, près de vous, qui pense, combinepour vous, qui est prêt, sur un signe de vous, à tout oser, toutentreprendre… Songez à ce que nous pouvons en de pareillesconditions…
– Oui, Bembo, je sais et j’ai confiance en toi. »
La tirade du cardinal, modérée dans la forme, profondémentsubtile et habile dans les pensées qu’elle exprimait, avait produitune impression violente sur l’esprit du doge.
Il répéta.
« Que faire, Bembo ? conseille-moi… »
Mais ce fut sur un ton plus ferme et qui annonçait la volontéd’agir.
« Que faire, monseigneur ? dit Bembo. C’estfacile. »
Il se leva, s’approcha de la table et, lourdement, comme s’ileût assené un coup, posa sa main sur la feuille que le doge luiavait montrée et qui contenait déjà une centaine de noms :
La liste de proscription !
Le doge comprit.
« C’est toute une révolution, dit-il.
– Je le sais, monseigneur. Aussi faut-il vous entourer desprécautions nécessaires. Pouvez-vous compter sur lessoldats ?
– Altieri m’est tout dévoué.
– Oui, celui-là est inébranlable dans sa fidélité parce quecelui-là aussi a attaché sa fortune à la vôtre. Altieri fera dessoldats ce qu’il voudra. Il les a fanatisés. C’est une grandeforce. Voici donc ce qu’il faut faire : il faut dèsaujourd’hui faire venir Altieri et prendre avec lui les mesuresnécessaires à l’arrestation des suspects. Il sera bon que Dandolosoit au courant de ce qui se prépare afin qu’il sonde le Conseildes Dix. Si, dans le Conseil, il y avait des hésitants, c’est pareux qu’il faudrait commencer. »
Déjà le doge écrivait deux lettres.
Une pour Altieri, l’autre pour Dandolo.
Les lettres qui appelaient le capitaine général et le GrandInquisiteur au palais ducal furent aussitôt envoyées.
Bembo se retira. Au moment où il allait disparaître le doge luisaisit la main.
« Et Candiano ? demanda-t-il.
– Je m’en charge ! » répondit Bembo.
Bembo venait de donner un effort grave en parlant au doge commeil venait de le faire. Il connaissait Foscari, et avait essayé dele mettre dans la situation d’esprit qui lui semblaitindispensable.
Il s’en allait méditant, répondant d’un geste distrait auxprofondes salutations qui l’accueillaient au passage – les unesréellement respectueuses, les autres recouvrant des hainesfurieuses sous le vernis du respect.
Sur la place, une femme entourée d’enfants s’avança vers lui ets’agenouilla, les mains jointes, le front courbé.
Les enfants s’étaient agenouillés aussi.
« Que veux-tu, femme ? demanda le cardinal.
– Monseigneur l’évêque, mon mari, le père de mes enfants, aété arrêté cette nuit. Nous allons mourir de misère.
– Qu’avait fait ton mari ? fit durement lecardinal.
– Qui le sait, monseigneur ! Rien, sans doute, rien,je vous le jure ! Il ne songeait à rien qu’à son travail, etson seul bonheur était de rentrer le soir parmi nous. Monseigneurl’évêque, un mot de vous peut nous sauver. Je demandegrâce. »
Bembo, en maintes occasions, avait été supplié par quelquefemme, sœur ou épouse d’un malheureux que la dénonciation d’unsbire avait fait jeter sous les plombs ou au fond des puits.
Cette fois, comme les autres, il fut sur le point de passeroutre en haussant les épaules. C’est ce qu’il faisaitgénéralement.
Il regarda autour de lui et vit qu’une vingtaine d’hommes et defemmes du peuple faisaient cercle autour de ce spectacle, àdistance respectueuse.
Une idée soudaine traversa son esprit.
La femme pleurait, et, ayant conté son malheur, ne trouvait plusrien à dire que ce mot qu’elle bégayait parmi dessanglots :
« Grâce, monseigneur l’évêque !…
– Pauvre femme ! Pauvres enfants ! » ditBembo à haute voix.
Et sa physionomie prit une expression de miséricorde.
« Me jures-tu, continua-t-il, que ton mari n’est réellementpas coupable ?
– Je le jure, monseigneur, je le jure sur ma part deparadis !
– Relève-toi, femme, dit Bembo, Dieu a entendu ton humbleprière. Nous vivons sous un doge ami de la pitié. Le nom de Foscariveut dire Justice. Relève-toi et va en paix. Ton mari te sera rendudès aujourd’hui.
– Monseigneur ! Monseigneur ! balbutia lamalheureuse, ivre de joie.
– Vivat ! Vivat ! cria la foule qui s’étaitassemblée. Vive Foscari ! Vive l’évêque !… »
Bembo étendit la main et bénit le peuple qui se jeta àgenoux.
« Foscari, songea-t-il, je viens de travailler pourtoi !… Mais comme les peuples sont faciles à conduire !Cent arrestations sont oubliées parce qu’une grâce estpromise !… Peuple imbécile ! comme tu mérites bien leschaînes dont nous te chargeons !… »
Un sourire de mépris plissa ses lèvres.
Puis il reprit sa méditation :
« Foscari est un homme faible lorsqu’il se persuade que sachute est proche. Mais il devient fort, invincible et formidablelorsqu’il croit au succès de ses entreprises. C’est dans cettesituation d’esprit qu’il osa arrêter l’évêque et qu’il fomenta lachute de Candiano. Toute la question est de maintenir Foscari enforme de volonté et de décision. »
Il rentra dans son palais, songeant à ces choses, écrivitquelques lettres, et, sur le soir, s’étant revêtu d’un costumecavalier, sortit.
Il voulait aller chez Imperia.
Les images de la courtisane et de Bianca évoluaient dans soncerveau avec les images de Sandrigo et de Roland.
Bembo évita le chemin du canal, soit qu’il ne voulût pas êtreremarqué, soit qu’il voulût, en marchant, se donner encore le tempsde réfléchir.
Comme il pénétrait dans une ruelle, il aperçut à vingt pasdevant lui un homme qui marchait sans hâte.
Il tressaillit.
La tournure de cet homme, sa taille, sa manière de marcherformaient un ensemble qu’il connaissait, ou qu’il crutreconnaître.
Il s’enveloppa de son manteau, couvrit à demi son visage et hâtale pas. En passant près de l’homme, il le dévisagea.
« Ce n’est pas lui ! » murmura-t-il.
Et de nouveau, il se laissa dépasser par l’homme qui semblait nepas l’avoir remarqué. Mais alors, il fut repris de doute, etmachinalement se mit à le suivre.
« Voilà qui est étrange, songea-t-il. Cet homme, vu d’ici,c’est Roland Candiano. C’est sûrement lui ! C’est sadémarche, » c’est sa taille… C’est lui, j’en suiscertain ! Et pourtant, ce n’est pas son visage !… Non, cen’est pas son visage, mais était-ce son visage lorsque RolandCandiano m’est apparu sous les traits du secrétaire del’Arétin ? L’ai-je reconnu lorsque j’ai été entraîné dans lenavire ? L’ai-je reconnu avant la grotte ?… S’il a prisalors un déguisement, ne peut-il en avoir pris un autremaintenant ?… C’est lui… oui, c’est lui !… »
Le cœur de Bembo battait violemment.
Il commençait à faire nuit.
Au détour d’une ruelle, deux hommes étaient arrêtés, immobilessous l’auvent d’un cabaret.
Bembo reconnut deux sbires secrets.
Ils écoutaient ce qui se disait dans le cabaret où des ouvriersbuvaient et parlaient haut.
« Le Tronc des Dénonciations attendra », murmuraBembo.
Il alla droit aux deux sbires, se fit reconnaître d’eux et leurdit quelques mots à voix basse. Les sbires s’inclinèrent ;l’un d’eux disparut en, courant, l’autre se mit à suivre Bembo.
Cependant l’homme – que ce fût ou non Roland Candiano –continuait à marcher tranquillement.
Se doutait-il qu’il était suivi ?
Il traversa des ruelles, des ponts, et arriva enfin devant unemaison du port. Là, il s’arrêta un instant et regarda autour delui.
N’ayant sans doute rien vu de suspect il entra.
Bembo ne l’avait pas perdu de vue. Dès que l’homme fut entré, ilsortit de l’encoignure où il était tapi.
Maintenant, il avait près de lui quatre sbires.
Ils étaient tous solidement armés.
Bembo comprit qu’il était à une de ces minutes où se décide lavie d’un homme. Il tremblait de terreur et se disait que c’était dela folie que d’attaquer Roland avec les quatre hommes seulementqu’il avait ramassés en chemin. Celui qu’il avait envoyé pourchercher des renforts sérieux ne revenait pas.
Mais, d’autre part, l’occasion était unique.
Tenir là Roland Candiano et le laisser échapper !
« Il faut agir ! gronda-t-il, fût-ce au risque de lavie !… »
Bembo se tourna vers les sbires :
« Vingt écus d’or à chacun de vous si vous capturez l’hommequi vient d’entrer ici. »
Les sbires eurent un frémissement et leurs yeux brillèrent dansla nuit avec un éclat métallique. Vingt ducats d’or, pour ces gens,représentaient une petite fortune.
« Faut-il que l’homme soit pris vivant ? demanda l’und’eux.
– Vivant ou mort, peu importe ! » dit Bembo lesdents serrées.
Il ne s’agissait plus, déjà, de faire souffrir Roland. Ils’agissait de se débarrasser de lui coûte que coûte.
« Là n’est pas la question, continua Bembo. Qu’il soitpris, c’est tout ce qu’il faut. Maintenant, voici ce que je voulaisvous dire : l’homme va sûrement se défendre. Il est possibleque quelqu’un de vous soit frappé.
– C’est le risque de notre métier…
– Bon. Je vous ai promis vingt ducats d’or à chacun. Vousêtes quatre. Cela fait quatre-vingts ducats, quel que soit lenombre des survivants ; vous comprenez ?
– Marchons ! » reprirent-ils.
Ils s’enfoncèrent dans une allée noire au bout de laquelle setrouvait un escalier de bois.
Ils commencèrent à le monter.
On n’entendait aucun bruit. À eux quatre, ils ne donnaient pasun frémissement ; il n’y avait pas un craquement dans le bois.Ils montaient comme des chats-tigres.
La maison n’avait que deux étages.
Au premier, ils s’arrêtèrent, hésitants.
Il y avait deux portes.
Ils écoutèrent à chaque porte. Aucun bruit ne leur parvint.Leurs mains en se frôlant, échangèrent un signal.
Ils continuèrent à monter.
En haut, il y avait une porte.
Là, ils s’arrêtèrent net.
Ils percevaient derrière la porte le bruit lent et cadencé dupas d’un homme qui se promène.
L’homme était là…
En bas, dans une encoignure en face de la porte d’entrée, Bemboattendait, ramassé sur lui-même, haletant.
Ses yeux lentement, s’étaient levés le long de la façade de lamaison.
On eût dit qu’il suivait pas à pas l’ascension des sbires.
En effet, en même temps, qu’ils s’arrêtaient devant la porte,les yeux de Bembo se fixaient sur une fenêtre de la façade, laseule qui fût éclairée, semblable à un regard pensif dans un visageque la nuit faisait indéchiffrable…
Brusquement, cette lumière s’éteignit.
Alertes, rapides, silencieux, les sbires s’étaientconcertés.
L’un d’eux alluma une lanterne sourde.
Un deuxième, d’un geste souple et discret, fit glisser sonpoignard dans la jointure.
Les deux autres appuyèrent leurs épaules à la porte etpoussèrent.
L’homme qu’avait suivi Bembo était bien Roland.
S’était-il aperçu qu’il était suivi ? C’est peu probable.Il était absorbé par ses pensées qui toutes, à ce moment, seconcentraient sur Léonore.
Son retour dans Venise avait ravivé les souffrances quis’étaient apaisées pendant ces quelques jours de route.
Lorsqu’il avait vu Bembo, il avait eu un moment de fureur. Maisil s’était calmé. Il n’entrait pas dans son plan de tuer cet hommesur-le-champ.
Bembo ayant quitté l’Arétin, comme on a vu, Roland était sortide la pièce où il s’était caché.
« Ai-je parlé selon vos intentions, maître ? avaitdemandé l’Arétin.
– Oui.
– Et quant à la proposition que m’a faite Bembo de leprévenir si vous reveniez chez moi, que faudra-t-ilfaire ?
– Eh bien ! mais il faudra le prévenir. Je ne vois paspourquoi je vous priverais de la forte somme qui vous estpromise. »
L’Arétin avait ouvert de grands yeux ébahis.
« Seulement, avait ajouté Roland, je me réserve de vousindiquer le jour où il sera bon que vous préveniez votre excellentami. D’ici là, silence. »
Là-dessus, Roland était sorti à son tour.
Son intention était de retrouver Scalabrino et de couriraussitôt à la Grotte Noire.
Il se rendit donc à la maison du port.
Mais Scalabrino ne s’y trouvait pas.
« Pourtant, songea Roland, les huit jours sont écoulés. Quese passe-t-il !… Bembo délivré… Scalabrino absent, tué,peut-être !… Allons à la Grotte Noire. »
Il s’habilla, se fit un nouveau visage, sortit et gagna le GrandCanal.
Un grand trouble agitait ses pensées.
Si près du palais Altieri, si près de Léonore, il ne pouvait serésoudre à quitter encore Venise. Ce vague espoir qui conduit lespassionnés lorsque l’amour se trouve surexcité en eux le retenaithésitant sur les bords du canal.
Il eut un geste de découragement, s’en alla rôder pendantquelques heures dans l’île d’Olivolo, puis il se retrouva auxabords du palais Altieri sans qu’il eût décidé quoi que ce soit depositif.
Maintenant, il en venait à douter de la nécessité d’unevengeance.
« À quoi bon, puisque jamais plus il ne reverraitLéonore ! Ou du moins, s’il la revoyait, ce serait de loin, etpour souffrir encore. »
Oui ! à quoi bon se venger ! à quoi bon agir ! àquoi bon vivre !
Et il eut cette étrange sensation que la vie pesait sur lui d’unpoids formidable et que ce qui pouvait lui arriver de mieux,c’était de mourir !… Renoncer !… Oublier tout dans lamort !
Il était dans cette situation d’esprit lorsqu’il s’aperçut quela nuit venait peu à peu : il s’éloigna, marcha au hasard,passa non loin du palais d’Imperia, puis, las d’une immenselassitude, se dirigea vers la maison du port comme vers une sortede refuge où il cherchait un peu de repos pour le corps, un peu decalme pour l’esprit.
Arrivé dans cette chambre où était morte sa mère, où rienn’avait été changé depuis des années, il retrouva en effet un peude calme.
Toute son exaspération de la journée, toute sa douleur se fonditet quelques larmes brûlantes glissèrent sur ses joues.
Il se mit à se promener lentement, songeant parfois à ce Foscarià qui il venait de porter un si rude coup, tantôt à ce Bembo quilui échappait.
Tout à coup, il perçut un léger craquement à la porte ets’arrêta court.
Presque au même instant, un deuxième craquement retentit, maisplus fort ; il y eut un violent déchirement, la porte s’ouvrittoute grande, et les quatre sbires firent irruption dans lachambre.
D’un coup de poing, Roland renversa le flambeau qui éclairait lachambre, et, sans un mot, s’accula d’un bond dans l’angle le pluslointain de la porte, c’est-à-dire près de la fenêtre.
Les quatre sbires s’avancèrent de front, le poignard à lamain.
L’un d’eux gronda :
« Rends-toi, allons ! »
Roland assura dans sa main le large poignard qu’il avait tiré.Dans l’ombre, il compta les sbires. Ils étaient quatre.
Leurs attitudes ramassées, leur démarche ferme et prudente, leurmanœuvre, tout prouva à Roland qu’il avait affaire à des hommesdéterminés.
Il comprit qu’il était perdu.
En effet, il pouvait bien porter deux ou trois coups décisifs,mais il était certain qu’il serait atteint lui-même.
Ces quatre sbires qui, en plein air, eussent été une forceinsignifiante pour Roland, devenaient, dans cet espace resserré,une véritable machine prête à le broyer.
Il s’apprêta à mourir en se défendant jusqu’au bout.
« Te rends-tu ? » grondèrent les policiers.
Pour toute réponse, il détendit violemment le bras. L’un dessbires recula avec un hurlement. Les trois autres se ruèrent,silencieux, formidables.
Mais à peine avaient-ils esquissé ce mouvement, à peine Rolandavait-il levé le bras que des clameurs d’épouvante retentirent, uneterrible bousculade renversa les sbires l’un sur l’autre, et Rolanddemeura le bras levé, dans une attitude de stupéfaction. Quelquechose comme une trombe venait de faire irruption dans lachambre ; une sorte de colosse hirsute dont les formesherculéennes paraissaient, dans la nuit, plus gigantesques encore,se précipita, rugissant des jurons ; son bras énorme selevait, sifflait dans l’air, pareil à une massue, et s’abattait surles policiers. Puis le colosse, sans se donner la peine d’ouvrir lafenêtre, la défonçait, la faisait voler en éclats ; alors, ilempoignait le premier sbire qui lui tombait sous la main, et, àtoute volée, l’envoyait dans l’espace ; le bruit sourd ducorps qui se brisait sur les dalles du quai retentit.
« Et d’un ! » hurla le colosse.
Puis d’instant en instant, il continua sa terriblebesogne :
« Deux !… Trois !… Quatre !… Il n’y en aplus ?… À qui le tour ?… »
Les quatre sbires s’étaient écrasés l’un près de l’autre sur lesdalles, dans une large mare de sang…
« Scalabrino ! Scalabrino ! rugit Roland.
– Moi-même, monseigneur ! Il paraît que j’arrive àtemps !… Mais vite… fuyons !… »
Tous les deux s’élancèrent.
Au moment où ils atteignaient l’allée du bas et où ils allaientse jeter dehors, un tumulte de pas nombreux retentit au dehors etune voix – la voix de Bembo – clama :
« Cernez la maison ! Fouillez ! Entrez !Tuez tout !
– Enfer ! gronda Scalabrino.
– Fonçons ! dit Roland.
– Non, monseigneur, remontons… Suivez-moi… »
Roland et Scalabrino avaient remonté l’escalier au moment mêmeoù les premiers archers pénétraient dans l’allée. En quelquesinstants, ils regagnèrent l’ancien logis de Juana et entassèrentdevant la porte défoncée le lit, une armoire, la table, tout cequ’ils trouvèrent de meubles.
« Nous avons trois minutes à nous, dit Roland.
– Venez, monseigneur, venez ! » réponditScalabrino en entraînant son compagnon dans la deuxième pièce,sorte de petite cuisine, on s’en souvient.
La porte de communication fut elle-même barricadée.
Déjà on entendait des coups sourds à la première ported’entrée.
Scalabrino s’était mis à genoux devant la cheminée.
Roland, deux pistolets aux mains, s’était planté devant laporte, sans s’occuper de ce que faisait Scalabrino, se disant quelà allait se livrer la suprême bataille.
Scalabrino, cependant, de son poignard, labourait l’un des côtésde la cheminée. En quelques secondes, il eut descellé plusieursbriques.
La porte de communication commençait à céder sous les coups.
« Tenez bon, monseigneur ! » cria Scalabrino,continuant à travailler avec rage.
Une grande clameur retentit : une déchirure venait de seproduire dans la porte et les assaillants criaient victoire.
Un coup de feu éclata, et l’un des sbires tomba, frappé à mort.Il y eut un recul, un silence, puis tout à coup, des cris sauvagesse ruèrent ensemble.
Un deuxième coup de feu…
Un homme encore tomba.
Roland jeta son deuxième pistolet et mit le poignard à lamain.
Un craquement terrible…
C’était la fin…
« Le passage ! rugit Scalabrino. Le passage estouvert ! »
Roland se tourna vers son compagnon. Sur l’un des flancs de lacheminée, un large trou béant.
Scalabrino le lui montra, et, haletant, prononça :
« À vous, monseigneur !
– Passe ! » répondit Roland.
Scalabrino comprit que Roland ne céderait pas. Il n’y avait pasune seconde à perdre ; il s’enfonça dans le trou.
Roland le suivit.
Au même moment, la porte céda, la petite pièce fut pleine desbires hurlant et gesticulant. Ils virent le passage. Il n’y avaitplace que pour un homme à la fois… L’un d’eux, brave ou plusfurieux, s’y engagea… les autres demeurèrent silencieux, haletants,penchés sur le trou… Deux secondes s’écoulèrent puis ilsentendirent un râle sourd…
Roland, en suivant Scalabrino, s’était trouvé dans un étroitboyau. Il rampa l’espace de quelques pas, puis, à grand-peine, seretourna vers l’ouverture par laquelle il venait de passer. Àgenoux, le poignard à la main, il attendit.
Scalabrino s’arrêta aussi, comprenant l’intention de Roland.
L’attente ne fut pas longue !
Roland vit le sbire qui rampait vers lui.
Son bras, d’un geste foudroyant, se détendit, et c’est alors quel’on entendit ce râle sourd de l’homme qui expire.
Alors, pâle mais calme, Roland se tourna vers Scalabrino etdit :
« Maintenant, le boyau est bouché !…
– En route ! » répondit Scalabrino.
Ils s’avancèrent alors en rampant ; cela dura une minuteenviron. Derrière eux, ils entendaient les hurlements de rage dessbires.
Tout à coup, Scalabrino se dressa debout. Le boyau montait droitvers les toits.
Scalabrino se mit à monter en s’accrochant à des crampons de ferqui avaient été disposés jadis le long des parois de cette sorte depuits. Bientôt tous les deux se trouvèrent sur le toit de la maisonvoisine. Ils s’avancèrent à plat ventre le long de la bordure. Enpenchant sa tête dans le vide, Roland vit une foule sur le quai.Cette foule grondait et quelques cris de « Mort auxarchers ! » montèrent jusqu’à lui.
Tout à coup, Scalabrino disparut : il venait de s’enfoncerpar une lucarne dans un grenier. Roland l’y suivit.
Scalabrino ouvrit une porte, descendit rapidement un escalier,et cinq minutes plus tard, ils se trouvaient tous les deux dans uneruelle écartée, silencieuse, déserte et noire.
Alors Scalabrino eut un gros rire de satisfaction.
« Lorsque j’ai songé à établir ce passage pour m’assurerune fuite à tout hasard, il y a plus de dix ans de cela, je nesongeais guère qu’il devait un jour servir au fils du doge alorsrégnant…
– Ce qui prouve, Scalabrino, que tu es un homme d’ordre etde méthode.
– Bah ! monseigneur, je fais comme j’ai vu faire auxrenards de la montagne, voilà tout. Ils se terrent dans un trou,mais ils ont toujours soin de s’ouvrir une porte de derrière.
– Partons… et chemin faisant, raconte-moi ce qui t’estarrivé et comment tu t’es trouvé à point nommé pour me montrerl’issue de ce terrier. »
On nous permettra de nous substituer à Scalabrino dans ce récitqui, nous osons espérer, est attendu par le lecteur avec la mêmecuriosité que par Roland. En effet, si le bon géant a su inspirerquelque sympathie, on n’aura peut-être pas oublié que nous avionsdû le laisser dans une situation fort critique.
Pendant que le patron de l’auberge de l’Ancre d’Or etSandrigo se penchaient sur le couvercle de la trappe poursurprendre le dernier cri d’agonie du malheureux précipité dans lacave inondée, Scalabrino, repoussé peu à peu par l’eau qui montait,s’était réfugié jusque sur la dernière marche de l’escalier.
Il avait d’abord résolu d’en finir en se laissant couler à fondet s’était jeté à l’eau.
Alors l’instinct de vivre avait amené un soudain revirement dansson esprit, et il s’était mis à nager autour de la cave.
L’eau était montée presque jusqu’au plafond.
En sorte que Scalabrino, en rasant la muraille, finit par setrouver au niveau de l’ouverture grillée par où l’eau seprécipitait et il s’était cramponné aux barreaux.
La secousse qu’il imprima au fer lui fit pousser un rugissementd’espoir fou. En effet, il avait senti que les barreaux tremblaientdans leurs crampons. Ces barreaux étaient vieux, usés, limés par larouille.
Scalabrino s’arc-bouta sur ses genoux et commença à tirer sur lefer. Sa force herculéenne, décuplée par l’imminence du danger,entreprit la besogne impossible.
Ce fut, pendant quelques minutes, une lutte tragique de cethomme cramponné aux barreaux qu’il attirait, ployait, brisait pardes secousses frénétiques.
L’un des barreaux céda.
Scalabrino essaya de passer.
Il passa !
Mais ce qu’il allait tenter était effroyable.
L’ouverture communiquait directement avec le canal.
Une fois levée, la plaque de fer que manœuvrait le Borgne,c’était le canal lui-même qui se précipitait dans la cave.
Scalabrino, en passant, se trouva donc au fond du canal, ayant àremonter une sorte de courant ou de tourbillons qui faisaittrombe.
Il s’élança d’un effort de tout son être, en retenant sarespiration.
Il lui sembla que quelque démon le tirait par les pieds, tandisqu’il s’efforçait de remonter.
Combien de temps cela dura-t-il ?
Par quel effort surhumain Scalabrino parvint-il à échapper à laformidable étreinte du tourbillon ?
Lui-même n’eût pu le dire.
Il se trouva tout à coup dans une eau plus tranquille, et uncoup de talon le fit remonter à la surface du canal.
Il était sauvé !
Une demi-heure plus tard, il était dans la maison du port, etchangeait de vêtements.
La tentative avait donc avorté.
Il avait cherché à s’emparer de Sandrigo pour sauver Bianca.L’aventure qui venait de lui arriver lui prouvait que Sandrigoavait à Venise des appuis contre lesquels il faudrait lutter.
Tel fut le récit que Scalabrino fit à Roland.
« Mais que diable avais-tu été chercher à l’Ancred’Or ? demanda celui-ci lorsque le colosse eutachevé.
– Voilà, monseigneur. C’est le plus dur qui me reste à vousdire. »
Scalabrino devint sombre.
Quelque chose comme une grosse larme brilla un instant dans sesyeux.
Tout en causant, ils avaient marché. Ils se trouvaientmaintenant dans l’île d’Olivolo.
Roland s’approcha de la maison Dandolo.
« Monseigneur, observa Scalabrino, ne m’avez-vous pas ditau moment de votre départ que cette maison étaitsuspecte ?
– Oui, à ce moment-là. Mais on a dû cesser de lasurveiller. D’ailleurs nous allons voir. »
Suivi de son compagnon, Roland escalada le mur et marcha droit àla maison.
Il frappa à la porte.
« Qui va là ? » demanda une voix au bout dequelques minutes.
Et le vieux Philippe, une lanterne à la main, apparut,entrebâillant la porte.
« Ne reconnais-tu pas Jean di Lorenzo, ton nouveaumaître ? fit Roland.
– Pardon, monseigneur », dit le serviteur enouvrant.
Il s’empressa d’allumer des flambeaux.
Roland remarqua que les mains du vieillard tremblaientlégèrement et qu’il lui jetait parfois un singulier regard.
« Tu ne me reconnais pas ? demanda-t-il.
– Monseigneur, je vous ai reconnu à votre voix, et vousreconnais encore, bien que votre visage ne soit plus celui duseigneur di Lorenzo.
– Oui, c’est une fantaisie que j’ai quelquefois de changerma figure. »
Le vieillard secoua la tête.
« Que veux-tu dire ? » fit Roland.
Philippe désigna Scalabrino d’un coup d’œil.
« Tu peux parler devant lui.
– En ce cas, je vous dirai, monseigneur, que votre visagede maintenant n’est pas plus le vôtre que celui de Jean diLorenzo… »
Scalabrino pâlit. Ses poings se crispèrent.
« Paix, Scalabrino, dit Roland. Je connais de longue datele vieux Philippe, et je sais qu’il est incapable d’une trahison.Il doit avoir une raison sérieuse pour parler comme il vient de lefaire, et, cette raison, il va nous la dire.
– Oui, monseigneur Roland !… » s’écria levieillard.
À ce nom ainsi brusquement jeté, Roland ne put s’empêcher detressaillir.
Le vieillard était courbé, accentuant encore son attitude derespect.
« Parle, dit Roland.
– J’ai vu hier la signora Léonore. »
Philippe ne disait plus « la signora Altieri ».
Roland étouffa une exclamation et, sous ses fards, devint trèspâle.
« Elle est revenue ici ? demanda-t-il d’une voixrauque.
– Non, monseigneur. Elle m’a appelé près d’elle, au palaisAltieri. Et là, dans le secret, seul à seule, elle m’a tout dit,monseigneur. Je sais le véritable nom de Jean di Lorenzo, je saisce que vous avez souffert… et maintenant, je me demande comment jene vous ai pas reconnu du premier coup lors de votre premièrevisite. »
Roland se taisait, agité de sentiments tumultueux.
« La signora, continua Philippe, m’a affirmé que vousreviendriez sûrement ici.
– Ah ! elle a dit cela ! fit Roland d’une voixétouffée.
– Oui, monseigneur, et elle m’a commandé de veiller quandvous seriez là. Je veillerai donc. Voilà ce que j’avais à vousdire. J’ajouterai seulement que vous êtes aussi en sûreté danscette maison qu’au temps où libre, heureux, vous y veniez enfiancé, non en proscrit… En ces années de soudaines révolutions etde bouleversements, j’avais songé à préparer pour le seigneurDandolo et sa fille une retraite sûre et introuvable. Cetteretraite, j’en ai gardé jusqu’ici le secret… Vienne donc le danger,monseigneur, et il passera à côté de vous, je le jure. Tel estaussi le serment que j’ai fait à la signora Léonore. »
Roland, silencieusement, tendit sa main au vieillard qui laserra avec une sorte d’effroi respectueux.
« Monseigneur, dit-il, voulez-vous, à tout hasard, voir laretraite dont je vous parle ?
– Allons », dit Roland.
Accompagné de Scalabrino, il suivit le vieux Philippe.
Celui-ci se dirigea vers le cèdre.
Cet arbre, nous l’avons répété, était énorme. Son tronc noueuxet tordu offrait, en outre, une particularité singulière : ilétait composé de neuf troncs différents, issus tous des mêmesracines et formant un cercle de neuf colonnes.
Les troncs différents, qui, à l’origine avaient dû pousserisolément, avaient fini par se réunir et n’en formaient plusqu’un.
Seulement, le cercle intérieur demeurait vide, et il y avait làune sorte de puits circulaire dont les parois naturelles étaientles neuf troncs cimentés l’un à l’autre par le lent travail de lanature[8] .
Les branches du cèdre, pesantes, s’allongeaient, s’inclinaientvers le sol.
Philippe saisit l’une de ces branches et, avec plus d’agilitéqu’on n’eût pu lui en supposer, s’enleva. Bientôt il atteignait lenœud du tronc central. Roland et Scalabrino suivirent le mêmechemin.
Le vieillard déblaya alors quelques branchages et des roncesparasites entremêlées de lierres et d’épines. L’ouverture d’unesorte de puits apparut. Philippe projeta dans ce puits la lumièrede sa lanterne.
« Voilà, dit-il. Il n’y a qu’à se laisser tomber au fond.Hier, j’ai descendu là un siège, une petite table que vous voyezcouverte de vivres. Au besoin, on demeurerait là deux ou troisjours. Il y a deux bonnes couvertures… j’ai découvert cela il y aune quinzaine d’années en voulant dénicher les merles.
– Excellent ! » dit Scalabrino.
Les trois hommes redescendirent et se dirigèrent vers la maisonoù Roland et Scalabrino restèrent seuls, tandis que Philippedemeurait dans le jardin, en sentinelle.
Roland était pensif et sombre.
« Monseigneur, dit Scalabrino, voulez-vous que je remette àdemain la suite de mon récit ? »
Roland tressaillit, violemment ramené par ces paroles à lasituation présente.
« Non, non, dit-il, parle, mon bon Scalabrino.
– J’allais donc vous expliquer pourquoi j’avais eu l’idéede me rendre dans cette damnée auberge de l’Ancre d’Or oùj’ai failli boire pour la dernière fois. Il faut que vous sachiez,monseigneur, qu’après votre départ, je me rendis à la Grotte Noireoù je trouvai tout en bon ordre. Je transmis vos ordres aux chefs.Puis, tout galopant, je me rendis à Mestre. Une douloureusesurprise m’y attendait. »
Cette altération que Roland avait déjà remarquée chez Scalabrinose produisit dans sa voix et sa physionomie.
« Mon père ! s’écria Roland qui frémit de terreur.
– Non, non, monseigneur, ne craignez rien. Le vieux dogeest toujours à Mestre, sous la garde de Juana.
– Alors ?…
– Bianca, monseigneur !
– Eh bien ?
– Enlevée !
– Par qui ?… Le sais-tu ?
– Juana m’a tout dit. Enlevée par Sandrigo…
– Ce bandit qui est devenu ton ennemi ?
– Oui, monseigneur, et qui doit avoir contre vous une haineterrible, car c’est vous qu’il a voulu certainement frapper enenlevant Bianca.
– Moi ! comment cela ?
– Que sais-je ? Il a peut-être supposé que vous aimiezcette enfant…
– Et pourquoi m’en voudrait-il ?
– Ne l’avez-vous pas vaincu, humilié devant seshommes ? »
Roland devint pensif :
« Ainsi, cet homme, pour me frapper, s’en est pris à Biancaet a épargné mon père…
– Il a pensé que la blessure serait ainsi plusprofonde.
– Mais Juana ?
– Juana, monseigneur ! Ah ! la pauvrepetite ! Ce que je vais vous dire va bien vous surprendre, etpourtant cela est ! Juana aime Sandrigo. »
Roland tressaillit.
« Elle aime cet homme depuis bien longtemps, elle atoujours espéré devenir sa femme, et pourtant elle a bien défenduBianca, elle s’est battue comme une lionne. C’est alors que je suisvenu à Venise. Je voulais voir Sandrigo, Je voulais la sauver,savoir s’il y avait en lui quelque sentiment que je puisse fairevibrer. Vous savez comment Sandrigo m’a répondu.
– Le drame qui doit se passer dans le cœur de Juana estvraiment effrayant, murmura Roland.
– Mais ce n’est pas tout, monseigneur. Après m’être évadéde la cave de l’Ancre d’Or, comme vous savez, je n’eusplus qu’une pensée : vous retrouver. Pendant les jours quisuivirent, espérant que vous étiez revenu, je vous cherchai danstous nos rendez-vous. Je passai par Mestre où je revis Juana etvotre père. J’aboutis enfin à la Grotte Noire où j’ai trouvé touten désordre : par surcroît, Bembo a disparu.
– Cela, je le sais. Continue…
– C’est tout, monseigneur. Ne vous ayant trouvé nulle part,je suis revenu à Venise, j’ai attendu la nuit et je suis arrivé auport. Devant la maison stationnait un homme que j’ai pris pour unsbire. Alors je me suis élancé dans l’escalier. Vous savez lereste… »
Scalabrino garda un sombre silence.
Le cœur de ce colosse était né à la vie du jour où cetteprofonde, respectueuse et admirative affection qu’il avait conçuepour Roland était entrée en lui…
Ce jour-là, une aube de lumière s’était levée dans cette âmeobscure.
Puis, la pleine clarté l’avait inondé avec cetterévélation :
Il avait une fille !
Un être vivant, issu de lui, quelque chose comme une partie deson cœur…
Dès lors, Scalabrino avait aimé et, par conséquent,souffert.
Que Bianca eût été enlevée, qu’elle l’eût été justement parSandrigo et que ce Sandrigo lui eût dit brutalement sa passion pourla jeune fille, c’était là une catastrophe qui l’hébétait, ne luilaissant même plus la force de combiner une défense.
Dans cette situation d’esprit, Roland devenait pour lui unesorte de dieu qui allait le sauver.
Sa confiance était sans bornes dans celui qui avait fait de luiun homme.
Il le regardait aller et venir avec cette patience tranquillesous laquelle couvait le désespoir.
Roland lui jetait parfois un coup d’œil à la dérobée et suivaitpas à pas sa pensée.
Et sans doute ces regards qu’ils échangeaient leur suffisaientpour se comprendre, car tout à coup Roland s’arrêta devant lecolosse et, paisiblement, lui dit :
« Rassure-toi, c’est elle que nous sauverons la première.Je te demande seulement un jour pour m’assurer que mon père est àl’abri.
– Je vous accompagne, monseigneur, dit Scalabrino d’unevoix frémissante.
– Partons donc à l’instant. »
Roland, comme on a pu le voir, avait depuis longtemps organisé àVenise une sorte de service occulte destiné à assurer ses allées etvenues.
Outre la grande tartane sur laquelle nous l’avons vu prendrebord, il avait dans le Lido trois autres navires de grande taillequi pouvaient débarquer ensemble, à un moment donné, trois centscombattants.
Ces navires, que rien ne pouvait faire soupçonner, se livraientau cabotage régulier, mais ne s’éloignaient jamais bien loin. Leursabsences étaient courtes : au contraire, lorsqu’ils revenaientchargés de marchandises, le débarquement s’opérait avec une lenteurcalculée. Il n’y avait jamais plus d’un navire absent sur lesquatre, en sorte que Roland en avait continuellement trois à sadisposition.
Sur différents points de la ville, des gondoles à marche rapidel’attendaient en permanence pour lui faire, au besoin, traverser lagrande lagune qui séparait Venise de la terre ferme.
En terre ferme, trois relais de chevaux étaient disposés depuisla lagune jusqu’aux gorges de la Piave.
Grâce à ces arrangements, Roland ou l’un de ses émissairespouvait, en quelques heures, gagner la Grotte Noire et enrevenir.
Ce fut vers l’une de ces gondoles que Roland et Scalabrino sedirigèrent. Celle-ci était amarrée au Grand Canal, non loin dupalais Altieri.
Les deux hommes, après avoir échangé un signe de reconnaissanceavec le patron de la gondole, embarquèrent, et les rameurs semirent aussitôt à manœuvrer avec l’adresse et l’agilité quidistinguaient les marins de cette époque où l’homme n’avait pas àcompter sur la force des machines.
Roland s’était jeté sous la tente.
Comme à son habitude, Scalabrino s’était assis à l’arrière.
L’embarcation passa devant le palais Altieri.
Roland ne souleva pas les rideaux de la tente. Il ferma les yeuxcomme s’il eût craint d’apercevoir le palais par une échappée.
Si ses yeux se fussent fixés à ce moment sur le sombre palais,ils eussent pu voir une fenêtre éclairée.
C’était celle de la chambre de Léonore.
Dans cette chambre, Léonore, couchée, pâle, faible, les yeuxgrands ouverts, songeait, tandis que son père, à quelques pas,assis dans son fauteuil, montait sa faction.
Léonore songeait… À quoi ?…
Hélas !… Son bonheur perdu, sa vie brisée étaientmaintenant l’unique sujet de ses méditations, et ses penséesévoluaient autour de Roland.
Pourtant, elle tressaillit.
Dans le grand silence de la nuit, le bruit cadencé des ramesavait frappé son oreille. Elle souleva sa tête, écouta.
Dandolo ne la perdait pas de vue. Il vit le mouvement, l’effortqu’elle faisait, alla à la fenêtre, souleva le rideau.
« Ce n’est rien, ma fille, dit-il… tranquillise-toi…
– J’ai entendu, murmura Léonore.
– Je vois une grande gondole qui passe dans l’ombre… Jevois son fanal rouge…
– Ah !…
– Elle va vite… elle disparaît… »
La tête de Léonore retomba sur les oreillers et Dandolo revintprendre sa place dans son fauteuil.
« Tu vois, dit-il, tu as tort de t’inquiéter ainsi aumoindre bruit. D’ailleurs, je suis là, ne crains rien. »
Elle fit un léger signe, comme pour dire qu’elle avaitconfiance, et ferma les yeux.
La gondole avait passé, légère et rapide comme un oiseau de mer,sous les fenêtres du palais Altieri ; bientôt elle fut dans lalagune.
Il faisait nuit encore lorsqu’elle toucha terre.
Roland et Scalabrino sautèrent aussitôt à cheval, et à la pointedu jour, ils mettaient pied à terre devant la petite maison deMestre.
« Mon père ? interrogea Roland au moment où Juana vintlui ouvrir.
– Sain et sauf, monseigneur, mais Bianca… »
Roland entra. Scalabrino, d’un signe, indiqua à la jeune femmeque Roland était au courant de la disparition de Bianca.
Roland, en entrant, vit son père assis dans la grande salle durez-de-chaussée, près d’un bon feu.
Il alla au vieillard, et le serra tendrement dans ses bras.
« Qui m’embrasse ainsi ? demanda l’aveugle.
– Moi, fit Roland d’une voix étouffée, moi… votre fils…
– Mon fils ?…
– Hélas ! Ne reconnaissez-vous donc pas encore mavoix ? »
Le fou garda le silence.
Scalabrino et Juana contemplaient avec une indicible émotioncette scène poignante dans sa simplicité.
Cependant le vieux Candiano, de ses mains que la vieillessefaisait tremblantes, cherchait à attirer à lui Roland.
Son fils s’agenouilla.
Il y eut dans ce mouvement une sorte d’angoisse terrible.
« Père ! père ! » appela le fils deCandiano.
Le vieillard avait saisi la tête de Roland, il la touchait, lapalpait comme font les aveugles qui, selon une admirable expressiondu peuple, cherchent à y voir clair avec leurs doigts.
« Oui, murmura-t-il, voilà certainement la tête d’un hommeintelligent et bon. Si j’avais un fils, je voudrais qu’il fûttel.
– Ton fils est devant toi ! Ton fils est à tespieds !
– Je me rappelle… oui, je crois me rappeler… J’ai dû avoirun fils autrefois… mais c’est là un rêve de fou peut-être… Quand jeregarde en moi-même, quand je descends dans la nuit éternelle de macécité, quand j’évoque dans mon cœur des images lointaines, commedisparues, il me semble, en effet, que j’ai dû, jadis, il y a trèslongtemps, vivre comme les autres hommes, et que mes yeux, alors,se reposaient avec délices sur des êtres qui m’étaient chers… Quiêtes-vous ?… Pourquoi dites-vous que vous êtes monfils ?… Et si j’en ai eu un, il est mort sans doute comme sontmortes les choses auxquelles il m’arrive de penser… Je n’ai plus defils… »
Doucement, le fou repoussa la tête de Roland qu’il tenait dansses mains. Son fils se releva. Un long soupir gonfla sa poitrine.Déjà le vieux Candiano ne s’occupait plus que de chauffer ses mainsà la flamme du foyer.
Cependant, il ajouta :
« Juana, mon enfant, tâche de recevoir convenablement cenoble étranger ; malgré la folie qui le pousse à se dire monfils, il doit être bien traité. Il me semble que jadis je n’avaisqu’un signe à faire, et des nuées de serviteurs s’empressaientautour des étrangers qui me venaient visiter. Où est cetemps ? Et ce temps a-t-il jamais existé ? »
Roland secoua la tête.
Il lui parut évident que son père ne reviendrait jamais à laraison.
Il se tourna vers Juana comme pour lui demander son avis.
« Et pourtant, murmura celle-ci, il a, par deux fois,appelé son fils et maudit Foscari.
– Ainsi, tu penses ?
– Que des éclairs de raison illuminent parfois sadémence.
– Et c’est tout ?
– C’est tout ce que j’ai pu comprendre,monseigneur. »
Roland fit quelques pas silencieusement.
Puis, revenant à Juana :
« Il ne peut plus rester ici, dit-il.
– Je le crois aussi, dit Juana en pâlissant.
– Dis toute ta pensée, mon enfant, reprit Roland d’une voixtrès douce et en fixant son regard sur les yeux de Juana.
– Celui qui est venu peut revenir, dit-elle en baissant latête.
– Et alors ?…
– Peut-être, alors, s’en prendrait-il au doge comme il s’enest pris une première fois à la jeune fille…
– Mais tu serais là pour le défendre…
– Monseigneur !…
– Je suis sûr que tu frapperais cet homme du coup mortels’il avait l’audace de revenir ici…
– Monseigneur !…
– Eh bien ?…
– Je le frapperais, car j’ai juré de vous rendre votre pèresain et sauf, mais je me frapperais ensuite. Demandez à Scalabrinopourquoi je parle ainsi… »
Juana prononça ces derniers mots d’une voix défaillante et secouvrit le visage. Elle ne pleurait pas. Mais de rapides frissonsl’agitaient.
« Pauvre Juana ! pauvre petite Juana ! »songea Roland en fixant sur la jeune femme un regard d’infiniecompassion.
Il lui prit les mains.
« Tu aimes donc bien cet homme !… murmura-t-il.Sais-tu qu’il a voulu tuer Scalabrino ? »
Elle ne répondit pas.
Un tressaillement plus fort indiqua seul les déchirements de soncœur.
« C’est un grand malheur », songea Roland.
Il reprit :
« Je vais conduire mon père en lieu sûr. Tu y serastoi-même à l’abri, mon enfant… Ma sœur bien-aimée, je respecte tadouleur et ton amour… Mais laisse-moi te guider… pars avec monpère… »
Juana le regarda en face.
Une douloureuse résolution se lisait sur son visage. Roland futfrappé de la pâleur et de l’amaigrissement de cette figure.
« Monseigneur, dit Juana d’une voix calme et comme si cequ’elle allait dire eût été arrêté depuis longtemps dans sonesprit, monseigneur, pardonnez-moi… j’attendais votre retour… pourvous dire…
– Parle, ma sœur bien-aimée, parle sans crainte… ose toutme dire, car, quoi que tu me dises, je te garde une reconnaissancequi ne finira qu’avec ma vie.
– Monseigneur, je ne puis rester auprès de votre père…monseigneur, pardonnez-moi, il faut que j’aille à Venise…
– Voilà ce que je redoutais », murmura Roland.
Et à haute voix, il continua :
« À Venise !… Eh bien, soit, tu y viendras avec moi…avec Scalabrino… avec tes deux frères qui t’aiment… qui tedéfendront, te protégeront… »
Juana secoua la tête.
« Il faut que j’aille seule à Venise, dit-elle.
– Pour le revoir, n’est-ce pas ? demanda trèsdoucement Roland.
– Pour le défendre, monseigneur.
– Contre moi ? contre Scalabrino ? »
Elle tordit ses mains dans un geste d’angoisse confinant à lafolie.
Et sanglotante, éperdue, elle balbutia :
« Puissé-je mourir de mille morts plutôt que de porter lamain sur vous deux… sur vous, qui êtes tout ce que j’aime et vénèreau monde. Puissé-je être foudroyée si une pensée criminelle m’animejamais contre vous !… Mais il est, lui, le cœur de mon cœur,la pensée d’amour qui m’a fait palpiter depuis que ce cœur estcapable d’aimer… Je pressens, je vois de sinistres événements…Ah ! vous êtes grand et fort, monseigneur. Dans votre âme,vous avez déjà pardonné à Sandrigo. Vous avez résolu de l’épargner…pour m’épargner moi-même. Je le vois dans vos yeux. Sandrigon’aurait rien à redouter de vous… mais…
– Achève, Juana… parle… car mon cœur est en harmonie avectoutes tes paroles. »
Juana fit un effort, sécha les larmes qui brûlaient sesyeux.
« Oui, continua-t-elle, tandis qu’un frisson convulsifl’agitait, il faut que je répande toute ma pensée à vos pieds.Oh ! j’ai longuement réfléchi pendant les dix mortellesjournées qui viennent de s’écouler. Je vois ce qui va arriver commesi déjà était accompli le drame que je redoute… Vous épargnerezSandrigo, monseigneur, vous ferez cela pour l’amour de moi, je lesais. Mais lui ne vous épargnera pas. Fatalement arrivera l’heureoù vous serez forcé de l’immoler. C’est cela que je veux empêcher…oh ! à tout prix… La seule pensée que Sandrigo et vous seriezen présence me glace et m’épouvante.
– Ainsi, tu veux aller à Venise ? Rien ne pourrait tefaire changer d’idée ?
– Rien, monseigneur… J’irai. »
Ses doux yeux bruns s’éclairaient d’une étrange flamme.
À coup sûr, à ce moment, elle était dans l’état d’âme despremières martyres qui, loin de redouter le supplice, allaient à lamort avec une sorte d’ardeur enthousiaste.
« Pauvre victime ! murmura Roland. Soit, ajouta-t-il,tu es libre, Juana. Mais tu te souviendras toujours que tes deuxfrères songent à toi. Et si tu as besoin d’un sacrifice, si l’heurevient où, blessée en ton cœur, ne sachant plus où reposer ta têtemeurtrie, tu sens le désespoir t’envahir, tu te rappelleras quec’est sur mon sein fraternel que tu pourras chercher unrefuge… »
Les dents serrées pour ne pas éclater en sanglots, Juana fit unsigne de tête.
« Tu connais la maison Dandolo, en l’île d’Olivolo ?reprit Roland.
– Oui…
– C’est là qu’à toute heure, de jour ou de nuit, tu pourrasnous retrouver. Ou du moins il y aura toujours là quelqu’un pournous prévenir. Tu m’as bien compris, ma sœur ?
– Oui, monseigneur.
– Bien… Maintenant, quand veux-tu partir ?
– Tout de suite.
– Tout de suite ! Comment ! Laisse-moi au moinste préparer…
– J’ai tout prévu, monseigneur. Il y a trois jours,qu’après de longues discussions avec moi-même, j’ai arrêté monprojet. Et il y a trois jours qu’une voiture m’attend à laprochaine auberge pour me transporter au bord de la lagune. Là, jem’embarquerai dans la gondole publique qui fait le service deVenise. Oh ! ajouta-t-elle fébrilement, il n’y a pas un momentà perdre. Peut-être y en a-t-il trop de perdus… Adieu,monseigneur ; adieu, Scalabrino. »
Le géant étreignit Juana en grondant de sourdesimprécations.
Roland la serra à son tour dans ses bras.
Alors Juana se dirigea lentement vers le vieux Candiano.
Elle s’agenouilla et murmura :
« Vous que j’aimais, vous qu’aima jadis la morte que moncœur révère, pardonnez-moi de m’éloigner de vous. L’âme de cellequi m’appela sa fille en me bénissant, si elle palpite autour denous, comprend mon âme et sait quels déchirements j’ai souffertspour me décider… »
Fût-ce un geste volontaire ?
Fût-ce quelque vague expression d’une pensée de fou ?
Les bras du vieillard s’étendirent et ses mains maigres seposèrent sur la tête de Juana comme pour une bénédiction.
Alors, elle se releva et s’éloigna, en faisant un dernier signeà Roland et à Scalabrino.
Un instant plus tard, elle avait franchi le jardin etdisparaissait sur la route. Pendant de longues minutes, les deuxhommes demeurèrent silencieux.
Un mouvement que fit l’aveugle rappela l’attention de sonfils.
Roland se tourna vers lui.
Au même moment Scalabrino lui désignait d’un geste le vieillardcomme pour lui demander à quelle résolution il s’arrêtait.
« Monseigneur, dit-il, si vous le voulez, je me charge deconduire le vieux doge à la Grotte Noire. »
Roland secoua la tête.
« Monseigneur, fit Scalabrino, se méprenant sur lasignification de ce geste, je vous affirme que votre père sera enparfaite sûreté à la Grotte Noire. Ce qui est arrivé pourl’enlèvement de Bembo a mis les chefs en garde. Nous avonstoujours, maintenant, une réserve d’hommes à la Grotte, et voussavez combien elle est facile à défendre.
– Mon père viendra à Venise, dit Roland.
– À Venise !…
– Prépare-toi. Frète dans Mestre une voiture quelconquepour nous transporter tous les trois.
– Et nos chevaux ?
– Tu les laisseras au relais. Nous partirons de façon àrentrer dans Venise à la nuit tombante. »
Scalabrino s’éloigna rapidement.
Une heure après, il revenait avec une sorte de carriole queconduisait un paysan.
Roland calcula l’heure du départ sur le moment indiqué pourarriver à Venise. Quand cette heure fut venue, il fit monter sonpère dans la voiture.
Le vieillard n’opposa aucune résistance. Il se contenta dedemander :
« Où me conduit-on ? »
Roland eut une lueur d’espoir et répondit :
« À Venise, père ! À Venise, entendez-vous ? ÀVenise où vous avez régné, où vous avez habité le palais ducal avecvotre femme Silvia et votre fils Roland. »
Mais le vieillard esquissa un geste indifférent.
« Venise ! dit-il. J’ai entendu dire que c’est unebelle cité…
– Hélas ! hélas ! » murmura Roland.
Il prit place près de son père avec Scalabrino, retrouva sagondole où il l’avait laissée et rentra dans Venise deux heuresaprès le coucher du soleil, c’est-à-dire à la nuit noire.
Ce fut dans la maison d’Olivolo que Roland installa sonpère.
Qui sait si quelque secret espoir ne l’avait pas poussé à cettedétermination ?…
Nous avons laissé Bembo sur le quai du port, attendant lerésultat de la fouille opérée par la nuée de sbires qui s’étaitabattue sur la maison.
Ce résultat, il le connut bientôt, lorsque les assaillantsredescendirent en désordre.
« Encore trois hommes tués, lui dit le chef de la troupe.Avec les quatre qui ont été précipités par la fenêtre, cela faitsept. Il ne faudrait pas beaucoup de nuits pareilles à celle-ci,monseigneur, pour que la police de Venise se trouve décimée.
– Et lui ! lui ! gronda Bembo.
– Celui que nous venions arrêter ? Envolé, disparu,réduit en fumée, c’est le cas de le dire !
– Que signifie ?
– Cela signifie que l’homme et son compagnon, car ilsétaient deux, ont pris le chemin que prend ordinairement la fuméepour s’envoler au ciel…
– Ils ont fui par la cheminée ?
– Tout juste. »
Bembo étouffa un juron, donna l’ordre de fouiller tout lequartier et de laisser dans la maison des hommes ensurveillance.
Puis il se retira, plus pâle peut-être de terreur que decolère.
Rentré dans son palais, Bembo fit fermer soigneusement toutesles portes, ordonna de n’ouvrir à qui que ce fût, sous aucunprétexte, avant le retour du jour, et alla s’enfermer dans soncabinet après s’y être fait servir près d’un bon feu ce qu’onappelait alors un en-cas.
Cet en-cas se composait d’un poulet froid, d’un pâté d’anguilleset d’un flacon de vieux vin de Bourgogne dont le cardinal avait uneprovision et qu’il affectionnait particulièrement.
Le poulet englouti, le pâté dévoré, le cardinal se versa unedernière et forte rasade, se renversa sur le dossier de sonfauteuil, allongea les pieds vers le feu, et, levant son verre à lahauteur de ses yeux, en fit miroiter les rubis fondus devantl’incendie rouge du foyer.
« Voyons, dit-il en faisant tomber d’une chiquenaude desmiettes de pain arrêtées au pli de son pourpoint de cavalier,envisageons froidement la situation… Il existe dans nos montagnesune race de mouflon, armés de cornes solides, puissantes… Lemouflon, traqué par le chasseur, commence par fuir ; puis,acculé, il tient tête, et ses cornes lui servent à éventrer leschiens imprudents qui se hasardent trop près de lui. Enfin, s’ildevine qu’il va être vaincu, que fait le mouflon ? Il se jettedans quelque précipice, la tête en bas. Or, s’il tombe sur sescornes dans un terrain dur et rocailleux, il se brise la tête.C’est fini. Un point, c’est tout. Oui, mais s’il tombe sur unterrain mou, les cornes s’enfoncent, le mouflon n’est pas tué, ilse dépêtre comme il peut et s’en va, riant du chasseur et deschiens arrêtés là-haut, sur les bords du précipice… Pourquoi neferais-je pas comme le mouflon ? Je suis traqué par RolandCandiano. S’il m’atteint, il me fera piller par ses chiens. J’aitenu tête comme j’ai pu. Il ne me reste plus qu’à tenter le coup duprécipice[9] … Voyons en quel précipice pourrai-jebien me jeter tête basse ? »
Il se mit à méditer longuement :
« Rome !… Rome avec sa cour pontificale, avec sestraquenards, ses rochers et ses terrains mous, ses cardinaux armésde poignards et de poison, ses postes et ses prébendes offerts auplus habile, à celui qui sait le mieux tomber, Rome, voilà le beauprécipice où je dois me jeter !… Une fois là, si j’ai sutomber juste, et mon instinct est là pour guider ma chute, une foisperdu dans cette foule d’évêques, de cardinaux, de dignitaires,broussaille humaine, je me ris de Roland et de seschiens… »
Bembo se leva, fit le tour de son cabinet en fredonnant un airde danse.
Tout à coup il tressaillit, retomba en pâlissant dans sonfauteuil, et murmura :
« Bianca !… »
Il avait oublié sa passion. Il avait combiné, pensé, parlé,comme si une chaîne plus forte que les chaînes de la peur ne l’eûtattaché sur ce rocher de Prométhée où le vautour – l’amour – luirongeait la poitrine.
Bianca !… s’en aller, fuir à Rome, sans Bianca, vivre sanselle, vivre avec cette odieuse pensée qu’un autre la possédait,qu’un autre l’enlaçait de ses bras et la dévorait de sesbaisers !…
Dès lors, l’image de Sandrigo remplaça l’image de Roland dansles évolutions de ses pensées. L’autre face du problème de sa viel’absorba tout entier, et il se mit à préciser le plan qu’il avaitébauché depuis quelques jours pour que Bianca fût à lui.
C’est ce plan que nous allons voir se développer.
Bembo finit par se coucher plus calme, plus sûr de lui.
Le lendemain matin, vers dix heures, il courut au palais del’Arétin.
Ce matin-là, maître Pierre Arétin s’était levé de bonne heure ets’était rendu au palais ducal où il s’était présenté pour toucherles mille écus que le cardinal lui avait promis.
À son grand étonnement, à peine eut-il dit son nom au trésorierque celui-ci, avec un sourire empressé, lui compta les mille écus.L’Arétin s’en retourna tout joyeux.
« C’est tout de même vrai, grogna-t-il en comptant sur unetable les pièces blanches. Voilà bien les mille écus, pas un demoins… pas un de plus, dois-je ajouter pour être juste. Ce Bemboest un grand homme. Aurait-il vraiment la clef des trésors ?En ce cas, les neuf mille que je dois toucher encore seront bientôtdans mes coffres. »
Et se tournant vers les Arétines, qui, essaim de papillons,étaient accourues autour des piles d’écus comme autour d’unelumière :
« Vous autres, écoutez-moi bien. Lorsque Mgr Bembo mefera l’honneur de me rendre visite, j’entends que vous lui fassiezbon visage, comme à un digne et généreux seigneur qu’il est. Grâceà lui, je suis plus d’à moitié consolé de la mort de mon illustreami Jean de Médicis, que Dieu ait pitié de sa belle âme ! Etje ne doute pas qu’avant peu le restant de la consolation ne vienneme trouver. Donc, lorsque ce cher cardinal paraîtra en ces lieux,qu’on sourie, qu’on prenne les guitares, qu’on revête les plusbelles écharpes, qu’on se rue en cuisine, car le cher homme nedéteste pas plus que moi les fins morceaux, quelque belle langoustefemelle, quelque tranche de venaison à point. Je pense que vousm’avez entendu, toutes ! Si j’en prends encore une à détournerla tête avec dégoût, je l’étrangle avec ses propres cheveux. Partous les diables, qu’a donc Bembo, après tout, à exciter ces airsde pies déplumées qu’il vous plaît de prendre en sa présence ?À peine l’annonce-t-on que vous fuyez, telle une couvée depintades. Il me paraît beau à moi, et je veux qu’on le trouve beau,qu’on le cajole et qu’il entre ici parmi vos sourires, comme Phébuslui-même parmi des rayons joyeux.
– Cher seigneur, répondit Margherita, j’aime mieux faire marisette aux pourceaux que l’on conduit au marché.
– Oui, Pocofila, tonna Pierre, chacun sait que tes goûtsvont aux groins qui grouinent plutôt qu’aux bouches qui parlentd’or.
– Bembo ne parle pas d’or, observa Chiara ; sa voixseule me donne la colique.
– Puisses-tu en avoir une colique telle qu’il faillet’ouvrir le ventre pour te l’extirper avec des tenailles rougies aufeu !
– Il est laid comme un singe ! dit Paola.
– Tais-toi, guenon. N’injurie pas ton portrait.
– Il me fait peur, susurra Perina de sa voix douce.
– C’est toi qui fais peur aux miroirs, avec tes yeux vertsde chatte enragée ! »
Inutile de dire que chacune des ripostes de l’Arétin ramenait unjoli cri d’horreur aussitôt suivi d’un déluge de larmes.
« Ohimé ! tonitrua l’Arétin. L’infernalemusique ! ô saints du paradis ! ô diables rouges demessire Satanas ! Qui me délivrera de ces misérables coquinesqui vont me changer tout mon sang en bile ? Silence,pendardes ! silence, ou je vous conduis toutes ensemble àl’église, et vous condamne à vous confesser àBembo ! »
La menace produisit son effet. Il y eut un silence général.
Pierre Arétin en profita pour continuer :
« À quoi êtes-vous bonnes, pendardes, si vous ne m’aidez àgagner honnêtement ma vie et la vôtre en recevant avec honneur lesdignes amis qui m’assurent la pitance pendant les mauvaisjours ! Par la vertu de ma mère, tout va de mal en pis. J’aiinsulté le roi de France, et il ne m’a fait tenir qu’une pauvrechaîne, valant tout au plus deux cents ducats. J’ai couvertd’éloges Charles-Quint et j’attends encore sa réponse. Les tempssont durs, vous dis-je ! Ma garde-robe est en piteux état.J’en passai la revue ce matin au saut du lit. Savez-vous ce quej’ai vu ? Dites ! Parlez, fainéantes, savez-vous ce quej’ai vu ? De mes six pourpoints, l’un n’a plus d’aiguillettes,l’autre est déchiré aux jointures des crevés, un autre n’a plus debroderies ; il y a une grande tache d’huile à mon pourpoint desatin vert ; l’hermine de mon manteau d’hiver est toutedévorée ; mes hauts-de-chausses sont en piteux état. Et lesplumes de mes toques, qu’en avez-vous fait ? Et mes troisjustaucorps de laine qui ont des trous à y fourrer le poing !Et mes huit jaquettes qui sont fripées comme si vous aviez dansédessus ! Ah ! brigandes, vous me mettrez sur lapaille ; je n’aurai bientôt plus un seul vêtement avec quoij’ose me montrer en public. Jusqu’à mes chemises qui sont devenuesde vraies loques ! Mais à quoi passez-vous le temps ?Dites-le un peu, osez le dire !… C’est bien, prenezgarde ! Et pour commencer, je jette par la fenêtre le premiermaure marchand de bijoux que vous aurez appelé. Je mets à la brochela première Égyptienne marchande d’écharpes à qui vous aurez faitsigne. Je…
– Bravo, Arétin ! ricana une voix. Bravo ! c’estainsi que doit parler un maître, sage administrateur de sesdeniers. »
L’Arétin et les Arétines se retournèrent vivement et aperçurentBembo qui, s’étant fait conduire par un valet, venait d’apparaîtresans bruit.
« Toi ! s’écria Pierre, dont le visage se dérida.
– Moi qui viens m’inviter à ton déjeuner si tu veux bien demoi.
– Par les saints ! Si je veux de toi ! Vous avezentendu, vous autres ! »
Les Arétines firent à Bembo leur plus belle révérence et seprécipitèrent vers les cuisines.
« Qu’ont-elles donc aujourd’hui ? fit Bembo. Ellesdaignent me saluer.
– Laissons cela et viens dans mon cabinet, nous y serons àl’aise pour causer. Quant aux Arétines, je t’assure qu’elles ontpour toi plus d’affection que tu ne penses, mais viens…
– Tu sais, insista ironiquement Bembo, que tes antichambressont pleines…
– Des solliciteurs ! qu’ils aillent audiable !
– Non pas. J’ai vu deux envoyés du Grand Turc.
– Qu’ils attendent !
– Une douzaine de jeunes seigneurs qui ont sans doutequelque sonnet à te soumettre.
– Je n’y suis pas, tant que tu es là !
– De plus, il m’a semblé reconnaître les armes del’empereur sur le pourpoint d’une sorte de laquais.
– Diavolo !… La réponse de Charles-Quint !…
– Va voir.
– Tu consens ? »
Et l’Arétin se précipita. Dix minutes plus tard, Bembo entenditses hurlements de fureur. L’Arétin rentra en faisant violemmentclaquer les portes.
« Qu’y a-t-il ? fit le cardinal.
– Le misérable ! se jouer de moi à ce point !Ah ! il verra de quel bois je me chauffe et que roi de poésievaut bien empereur des Allemagnes ! Quelle insulte ! Jen’en dormirai pas tant que je ne me serai vengé…
– Mais, enfin, explique-moi…
– J’ai écrit à Charles-Quint, moi Pierre Arétin, pour luidire que je l’admirais. Sais-tu ce qu’il me répond ? Tiens,lis ! »
D’une main tremblante d’indignation, l’Arétin tendit à Bembo lalettre que, depuis quelques minutes, il froissait dans sesmains.
Bembo, froidement, défripa le parchemin et lut :
Au seigneur poète Pierred’Arezzo,
L’empereur mon maître m’ordonne de vous écrire qu’il a reçuet daigné lire la poésie que vous lui avez adressée. L’empereur monmaître, dans sa haute magnanimité, a bien voulu m’ordonner de vousremercier, ce que je fais par la présente. En vous envoyant cetémoignage de la satisfaction de mon maître, j’ose ajouter,seigneur poète, l’assurance de l’estime en laquelle je vous tiensmoi-même.
SCHWETZER,
Valet de chambre de S.M. l’Empereur et Roi.
Bembo éclata de rire.
« Eh bien ! fit-il, je ne vois rien là que de trèshonorable.
– Me faire écrire par son valet de chambre !…
– Personnage plus influent qu’un premier ministre.
– Pas un liard ! Pas une baïoque !
– Honneur passe richesse. L’impériale satisfaction…
– J’aimerais mieux un plat de saucisses !Vraiment ! l’impériale satisfaction ! Est-ce lasatisfaction, si impériale qu’elle soit, qui me nourrira et quinourrira ces coquines ! Tu n’as pas idée de ce qu’ellesdévorent, avec leur air de faire la bouche en cul de poule. Il m’enfaut de l’argent ! Ah oui ! Mais Charles verra ce qu’ilen coûte de se moquer de moi. Par Satan, je veux lui faire suer del’or ou des larmes. Je connais un secret tel que, si je ledivulgue, il en sera atterré, tué, anéanti, et qu’il en sera réduità se cacher, à fuir sous terre, à s’enterrer, vivant[10] .
– Tu dis donc, reprit Bembo, qu’il te faut del’argent ?
– Sans les mille écus que j’ai touchés grâce à toi, je medemande ce que je deviendrais… »
Bembo jeta un regard oblique vers un coffre devant lequel Pierrese plaça aussitôt.
« Tu regardes mon coffre ? demanda-t-il avecinquiétude. Je te jure qu’il est vide. »
Il mentait effrontément, Roland ayant fait porter chez lui lesdix mille écus convenus au moment du départ pour le camp duGrand-Diable.
« S’il est vide, il faut le remplir, dit Bembo.
– Je sais bien qu’il me reste neuf mille écus à toucher autrésor ducal, insinua l’Arétin.
– Oui, fit le cardinal. Mais tu sais aussi à quellecondition ?
– Je ne l’oublie pas, dit l’Arétin en faisant une grimacede désappointement. Il faut, pour cela, que je livre RolandCandiano.
– Cette condition a l’air de te déplaire ?
– Non pas, diavolo ! s’écria l’Arétin avecempressement. Mais si ce Roland ne revient jamais ici ?… Quedeviennent mes pauvres neuf mille écus ?
– Sois tranquille, dit Bembo d’une voix sombre, ilreviendra.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr… Cependant, il est un autre moyen pour toide t’assurer chez le trésorier ducal l’accueil que tu rêves…
– Ah ! ah !… Je savais bien que nous dirions cematin des choses intéressantes ! Voyons le moyen, Bembo de moncœur ?
– Tu veux dire « de ton coffre » !
– C’est la même chose. Parle donc. Mes oreilles s’ouvrent,telles des escarcelles avides de s’emplir. »
À ce moment, un valet en grande livrée entra, ouvrit toutegrande une porte à deux battants qui donnait sur la salle à mangerdu palais et prononça gravement :
« Les viandes du seigneur d’Arezzo sont sur la table.
– Monseigneur, dit l’Arétin en reprenant ce ton de respectqu’il affectait en public pour Bembo, tout indigne qu’elle soitd’un vénérable prince de l’Église, ma table sera infiniment honoréesi vous consentez à prendre place devant elle.
– J’accepte votre invitation, mon cher poète, dit Bembo.Encore que la bonne chère ne soit pas mon péché habituel, et j’enrends grâces au Ciel, le plaisir que j’éprouve en votre société mefait un devoir de m’asseoir à votre table. »
Ayant échangé ces phrases alambiquées, comme avaient d’ailleursl’habitude d’en échanger les seigneurs de l’époque, les deuxcompères entrèrent dans la salle à manger.
Une table y était magnifiquement dressée. Elle supportait en degrands plats d’argent deux langoustes, un cuissot de chevreuilentouré d’alouettes rôties, un pâté à la croûte dorée, et unevéritable collection de pâtisseries variées que la Margherita et laChiara excellaient à préparer.
Plusieurs flacons au ventre arrondi et au mince goulot que l’onbrisait d’un coup sec offrirent à l’œil expert de l’Arétin lesrubis du bordeaux ou du bourgogne, les topazes des vins du Rhin, etl’or fondu des xérès.
L’Arétin faisait servir ses convives par ses Arétines,admirables servantes, maîtresses dressées à l’art de plaire etd’enivrer, toutes dignes du pinceau d’un génial artiste, puisqueTitien les prit pour modèles, toutes expertes aux sourires quienchantent, aux regards qui brûlent, aux attitudes innocemmentperverses qui grisent, en sorte que, généralement, les convivesprinciers que le maître poète admettait à sa table s’en allaientravis, en extase, préoccupés du présent qui serait digne derécompenser ces enchantements.
Chacune des Arétines avait sa fonction bien précise.
La Margherita découpait les viandes.
La Franceschina versait les vins rouges.
La Marietta versait les vins blancs.
La Périna offrait des tranches de pain dans une corbeilled’osier doré.
La Paolina et l’Angela servaient dans les assiettes les mets quela Margherita avait découpés.
La Chiara était préposée aux sauces, condiments, conserves,fruits et pâtisseries.
Toutes ensemble, dès que le xérès qui couronnait le repas avaitété versé, prenaient leurs guitares et chantaient des poésies de lafaçon de leur maître.
Il va sans dire que, pour ces solennités gastronomiques, lesArétines revêtaient des costumes dont la somptuosité voilait àpeine la légèreté.
« Peste ! s’écria Bembo en s’asseyant et en jetant uncoup d’œil sur la table, je vois, mon cher poète, que vous avezfait des folies de victuailles.
– Je vous en demande pardon, monseigneur, dit l’Arétin,cette table est au contraire pauvrement servie et l’on ne vousattendait pas.
– Je vous fais compliment d’une telle pauvreté.
– C’est que tous les jours l’Arétin dîne chez l’Arétin.Mais attaquons ces langoustes de Corse qui sont, comme vous lesavez, les plus savoureuses de la Méditerranée. »
Autour de la salle à manger, des valets en grande livrée,immobiles, solennels.
« Allez dire aux antichambres que je ne reçois pasaujourd’hui », dit l’Arétin.
L’un des valets se détacha et bientôt on entendit savoix :
« Les audiences du seigneur Arétin sont terminées pour cejour.
– On ne fait pas mieux au palais ducal, dit Bembo.
– Eh ! monseigneur, l’Arétinal ne vaut-il pas le Ducalà mes yeux, lorsque vous l’honorez de votre présence ?
– Bravo pour l’Arétinal ! »
Pierre s’inclina modestement.
Le reste du repas fut ainsi un échange de complimentsalambiqués.
L’Arétin récita ensuite des vers. Bembo, qui se piquait depoésie, lui soumit un sonnet que le compère déclara sublime,glorieux comme le soleil et tendre comme la lune.
Enfin, sur un signe imperceptible de Bembo, l’Arétin ordonna auxvalets et aux Arétines de se retirer.
Alors, le cardinal rapprocha son siège du feu, et l’Arétin vints’asseoir près de lui.
La physionomie de Bembo était redevenue sombre.
« Par tous les diables, s’écria le poète, viens-tu de faireQuatre-temps ? As-tu déjeuné d’une sardine et d’un oignoncomme jadis ? Était-ce de l’eau de puits qui ruisselait de cesflacons ? As-tu été servi par des guenons d’auberge puant lamauvaise cuisine ? Enfin, de quoi te plains-tu, avec ta minede carême ?
– Pierre, dit Bembo, ton Arétinal est la plus magnifiqueauberge qui se puisse concevoir pour héberger un roi. Donne-moi uneplume, de l’encre, du papier… Il faut que je paye mon écotroyalement.
– Voici ! » fit l’Arétin en apportant avecempressement les objets demandés qu’il prit sur un dressoir.
Car, dans toutes les pièces du palais, l’Arétin voulait toujoursavoir sous la main ce qu’il appelait ses armes de bataille.
Bembo écrivit :
De par Son Excellence le doge, plaise au trésorier ducal depayer à Pierre d’Arezzo, poète et scribe, quatre mille écus àvaloir sur le crédit qui m’est ouvert à moi, Bembo, cardinal-évêquede Venise.
Il signa et tendit le papier à l’Arétin qui ouvrit des yeuxébahis.
« Or çà, tu as donc vraiment un crédit sur la caisseducale ?
– Il y paraît. »
L’Arétin serra dans son pourpoint le précieux papier, etmurmura :
« Reste à cinq mille.
– Que tu toucheras quand tu auras gagné ces quatre. Je paietoujours d’avance, moi.
– Per bacco, ce n’est pas comme moi ! Mais voyons, quedois-je faire pour avoir honnêtement gagné la rutilantesignature ?
– Je vais te le dire.
– Il ne s’agit pas de ton Roland Candiano, n’est-cepas ?
– Non, il s’agit de tes Arétines.
– Ah ! ah !… Est-ce que tu me les achètes ?s’écria Pierre, non sans inquiétude.
– Au contraire. Je veux que tu les conserves.
– Tu me rassures. C’est que, vois-tu, je ne les céderais nipour or ni pour argent. Elles sont dressées. Elles comprennent monpetit doigt qui remue, mes yeux s’ils s’ouvrent ou seferment ; ma façon de marcher leur indique ce que je veux, etun seul de mes jurons est pour elles tout un discours à laCicéron.
– Et, dis-moi, sont-elles farouches, tesArétines ? »
L’Arétin ouvrit de grands yeux.
« Que veux-tu dire ?
– Ceci : puisque tu les as si bien dressées, tu as dûleur apprendre à tout entendre et à tout comprendre ?
– Elles entendent tout sans faire semblant de rougir, c’estvrai. Ce ne sont pas de ces bégueules qui, au moindre mot, secouvrent le visage.
– Très bien. Supposons maintenant… combiensont-elles ?
– Sept. Je veux aller jusqu’à neuf, et alors je donnerai àchacune le nom de l’une des muses… Clio, Terpsichore…
– Fais-moi grâce du reste… Je disais donc : supposonsque tu leur amènes une nouvelle compagne…
– Cela m’en ferait huit, et il n’en resterait plus qu’une àtrouver… la neuvième muse.
– Écoute-moi bien, Pierre. Il s’agit d’une jeune fille purecomme les lis, immaculée comme le nuage blanc qui traverse l’azur,farouche comme une gazelle qui n’a jamais vu le chasseur.
– Et belle ?
– Belle à ravir les démons en extase.
– Quel feu ! Quel enthousiasme ! Quellesmétaphores ! » s’écria l’Arétin réellement étonné del’ardeur de Bembo.
Le cardinal, en effet, se livrait. Il éprouvait, comme tous ceuxqui aiment, le besoin irrésistible, absolu de dire sa passion,d’entendre lui-même parler de la femme aimée.
Un charme puissant l’emportait.
L’Arétin se tut, examinant avec curiosité la physionomiebouleversée de Bembo. Il comprenait qu’un mot pouvait rompre lecharme, arrêter l’élan, et il voulait savoir, flairant vaguementdans cette passion qu’il découvrait au cardinal un moyen assuréd’augmenter ses revenus.
« Tu me demandes si elle est belle, continua Bembo. Tousceux qui ont pu seulement l’apercevoir un instant la comparent auxmadones les plus accomplies de l’Urbin, et aux Vénitiennes les pluslangoureuses du Titien. Pour moi, j’ignore si elle est belle.Qu’est-ce que la beauté, d’ailleurs ? Est-ce pour l’ovale deson visage que je l’aime ? Est-ce pour la pureté de son frontou pour la splendeur de sa chevelure ? Est-ce pour les refletsmagnétiques de ses yeux qui m’attirent, et dont un regard me renditfou ? Est-ce pour le subtil parfum qu’elle dégage d’elle, pourla grâce infinie de ses mouvements ? Je ne sais pas, Pierre.Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir ! Je sais seulementque je l’aime, moi qui jamais n’aimai, que mes sens, monimagination, mon corps tressaillent et vibrent douloureusement à laseule évocation de cette fille… »
Bembo s’arrêta haletant.
Il remplit un verre de xérès et l’avala d’un trait.
La pâleur louche de ses joues se plaqua de tons rouges.
« Comprends-tu cela ? reprit-il en ricanant. Moi quime croyais fort parmi les forts, moi qui voulais n’avoir d’autrepassion que la noble ambition de dominer et d’écraser des peuples,je suis arrêté par cette fille. Ah ! Pierre, tu ne sais pas,toi, heureux homme, tu ne sais pas ce que c’est que l’amour…
– Moi ! Par Vénus, tu profères là un blasphèmeabominable !
– Tu ne sais pas, continua Bembo sans releverl’interruption, peut-être sans l’avoir entendue, laisse-moi tedire, laisse-moi rire et pleurer. Laisse-moi devant toi lacérer mapoitrine… Tu ne sais pas, te dis-je. C’est un feu, une lavedévorante, et je te jure que cela me brûle réellement. Une fièvrecontinuelle, une exaspération de tout ce qu’il y a en moi de senset de sentiment. Une torture qui n’est comparable à aucune autre.J’ai souffert de la faim et de la soif ; j’ai souffert duchaud et du froid, j’ai subi des humiliations qui me lacéraientl’âme comme des coups de fouet lacèrent le dos nu du condamné. Toutcela n’est rien, tout cela c’était de la joie en comparaison de ceque je souffre maintenant. »
En parlant ainsi, Bembo pleurait réellement, versait de grosseslarmes qu’il ne songeait pas à essuyer.
« Est-ce que je te parais ridicule ? demanda-t-ilbrusquement.
– Jamais tu ne m’as paru plus digne de mon amitié, ditsincèrement Pierre Arétin, ou, si tu aimes mieux, de ma pitié.
– Oui, Pierre, je suis à plaindre. Je le sais. Jamais tu neme plaindras autant que je me plains moi-même.
– Ah çà ! pourtant, je ne vois pas dans tout cela cequ’il y a de si terrible ! Tu aimes cette fille ; elleest belle, je veux bien, autant que toutes les Arétines ensemble.Mais pourquoi diable pleurnicher ? »
Bembo jeta un regard d’indicible désolation sur l’Arétin.
« Suppose que toutes tes Arétines se réunissent pour tecracher au visage…
– Je les fouetterais, les coquines !
– Suppose que la femme que tu as le plus aimée dans ta viet’ait dit qu’elle préférait rencontrer un crapaud que de tevoir…
– Je lui eusse envoyé cent crapauds dans un sac et j’eneusse cherché une autre.
– Tu vois bien que tu n’as jamais aimé ! Moi je seraisheureux qu’elle me crache au visage ! Moi, elle ne m’a mêmepas dit qu’elle me trouvait plus laid que le crapaud. Ce n’est pasde l’effroi qu’elle témoigne lorsqu’elle me voit. Ce n’est pas dumépris. C’est quelque chose de plus bas encore et de plus triste…C’est du dégoût !
– Eh ! mort-diable, prends-la par la force ! Jet’assure qu’après cela quand tu lui auras prouvé que tu esredoutable, elle te trouvera aimable.
– J’ai essayé…
– Eh bien ?
– J’ai été vaincu.
– Diavolo, cela se complique.
– Ce n’est pas tout, Pierre. J’ai un rival.
– Aimé ?…
– Je ne sais pas, je ne crois pas… non… je ne puis croireque Bianca aime ce Sandrigo.
– Bianca, dis-tu ?
– Tel est son nom.
– La fille d’Imperia ?
– Elle-même ! La connaîtrais-tu d’aventure ?
– Non, mais je sais qu’Imperia a une fille et que cettefille s’appelle Bianca. Mais tu disais donc que tu as unrival ?
– Un rival dont je ne puis, pour le moment, me débarrasser,un rival qui nous est utile… comprends-tu ? Eh bien !c’est moi qui vais être forcé de bénir leur union !…
– Pourquoi ce rival est-il utile ?
– Parce que je compte sur lui pour prendre Candiano s’il nevient ici.
– Cornes du diable ! Choisis entre l’amour et lahaine…
– Je ne veux pas choisir. Je veux que ma haine et mon amourreçoivent la même satisfaction, que Candiano meure et que Biancasoit à moi. Je veux ces deux choses. C’est toute ma vie qui tientlà… Pour Candiano, je compte sur Sandrigo.
– Ton rival ?
– Oui. Et pour Bianca je compte sur toi.
– Tu sais combien je te suis dévoué…
– Oui, mon cher Pierre. Je vais donc maintenant te dire ceque j’attends de toi… Le mariage de Bianca et de Sandrigo doitavoir lieu. Il faut qu’il se fasse…
– Quand ?
– Je ne sais. Cela dépend de Sandrigo. Mais aussitôt aprèsla cérémonie, Bianca disparaîtra.
– Comment ?
– C’est mon affaire. Donc j’aurai donné pleine satisfactionà Sandrigo, mais du mariage rien ne s’accomplira que lacérémonie.
– Que deviendra Bianca ?
– C’est toi qui lui donneras l’hospitalité.
– Ah ! ah !
– Tu commences à comprendre ?
– Je t’admire, Bembo. J’ai toujours songé que si le sortt’eût fait naître près du trône, tu eusses escamoté le trône à tonprofit.
– Es-tu résolu à m’aider ?
– Oui, en cela, complètement. »
Bembo tressaillit. Une lueur de défiance s’alluma dans ses yeuxd’un gris pâle.
« Pourquoi dis-tu « en cela ». Y a-t-il doncquelque chose en quoi tu ne puisses m’aider complètement ?As-tu des engagements ? Parle…
– Compère ! s’exclama l’Arétin épouvanté del’imprudence qu’il venait de commettre, tu es trop habile à tetourmenter pour rien. »
Bembo passa une main sur son front.
« C’est vrai, balbutia-t-il.
– Au surplus, si tu te défies de moi,adieu ! »
Et l’Arétin se leva, se promena à grands pas, donna deux outrois coups de poing sur la table.
« Dévouez-vous donc, grommela-t-il. N’ayez qu’un ami aumonde, et cet ami un beau jour vient vous insulter !
– Allons, la paix !
– Ah ! Bembo, c’est très mal, très mal…
– Reviens t’asseoir, et qu’il n’en soit plus question.
– Tu disais donc, fit l’Arétin en revenant prendre placeauprès de Bembo, que les cinq mille écus me seraient versés du jouroù Bianca entrerait ici ? »
Ce fut au tour du cardinal de jeter sur son compère un regardd’admiration.
« Soit ! dit-il enfin, mais ton amitié, en cetteoccasion, m’aura coûté cher.
– De quoi te plains-tu ? C’est le trésor de larépublique qui paie ! Allons, la paix, comme tu disais. Etachève de me révéler ton plan.
– Tu donneras donc l’hospitalité à Bianca. Tu laprésenteras à tes Arétines comme une nouvelle compagne que tu leuramènes.
– Il y aura des pleurs et des hurlements de rage.
– Tu sais l’art de sécher les uns et de faire taire lesautres. Bianca une fois installée chez toi, me réponds-tu que nul,hormis les Arétines, ne la verra ni ne l’approchera ?
– Je t’en réponds.
– Bien, c’est en somme la partie la plus facile del’opération. Reste une deuxième partie plus délicate…
– Explique nettement, et quant à la délicatesse, ne t’eninquiète pas.
– Voici donc ce que je veux. As-tu, parmi tes Arétines, uneou deux filles intelligentes, dévouées, capables de tout comprendreet de tout entreprendre pour te complaire ?
– Elles sont toutes ainsi ! fit l’Arétin, non sans unnaïf orgueil.
– Sont-elles capables d’entreprendre la destruction lented’une vertu jusqu’ici impossible à entamer ?
– J’en réponds.
– Tu penses donc qu’au bout d’un mois…
– Au bout de quinze jours, ta farouche Bianca ne sera plusreconnaissable.
– Tu penses donc qu’une quinzaine parmi tes Arétines…
– Je pense que la vertu est un mot, la résolution desfemmes une plume qui tourne au vent. Le tout est que le ventsouffle du bon côté. Je pense qu’une jeune fille qui doit avoir enelle des ardeurs ignorées d’elle-même prend son ignorance pour dela fermeté. Toi-même tu t’y es trompé. Qu’est-ce que Bianca ?Une fille de l’amour. Crois-moi, sous cette neige immaculée couvele feu que lui a transmis sa mère. Il ne faut que faire fondre laglace, et ce sera l’œuvre de mes petites Arétines, filles expertes,non seulement savantes, mais capables d’enseigner leur science.Amène-nous ton élève : les maîtresses d’amour l’attendent.
– Ce n’est pas tout, dit alors Bembo.
– Diable ! tu as l’amitié tyrannique.
– Nous ferons le compte de ton amitié et de ma tyrannie, etsi l’une des deux balances l’emporte, eh bien ! je rétablirail’équilibre à poids d’or.
– Voilà, s’écria l’Arétin, la comparaison la plus poétique,la plus magnifique qui ait jamais été brodée. Ni l’Arioste, ni leTasse, je dirai plus, ni moi-même… »
Bembo calma d’un geste impatient l’enthousiasme de PierreArétin.
« Écoute-moi, compère, est-ce que tu ne t’ennuies pas àVenise ?
– Moi ! m’ennuyer dans cette ville du rire, de l’amouret des arts !
– Eh bien, cher ami, je m’y ennuie, moi.
– Voyage !
– C’est justement ce que j’ai l’intention de faire.Seulement, si je voyageais seul, je m’ennuierais encore plus.
– Ah ! ah ! tu veux donc que jet’accompagne ?
– Tu l’as deviné.
– C’est facile. Il n’est rien que je ne fasse pour toi.
– Oui, mais toi-même, je suis sûr que tu ne voudrais paslaisser ici tes Arétines pendant que tu serais au loin ?
– Je l’ai fait pour aller accomplir une mission auprès duGrand-Diable. Je puis le refaire encore.
– Crois-moi ; cette fois, il faudra que tu voyagesavec les Arétines.
– Bon ; j’ai compris. Tu veux que je fasse sortirBianca de Venise et pour que nul ne s’en doute, elle passeraitparmi mes servantes ?
– C’est cela même.
– Où faudra-t-il la conduire ?
– Je te le dirai quand le moment sera venu. Jerésume : tu as touché mille écus ; je viens de teremettre un bon de quatre mille. Total, cinq mille.
– Tu calcules admirablement.
– Il te reste donc cinq mille écus à toucher. Je teremettrai le bon hors de Venise.
– Donnant donnant. C’est parfait.
– Ainsi, tu acceptes toutes mes propositions ?
– Toutes. Ne suis-je pas ton véritableami ? »
Les deux compères se serrèrent la main. Puis Bembo se retira,escorté par l’Arétin, qui lui prodigua ses marques de respectdevant les valets qui s’inclinaient.
Bembo rentra à son palais, content de sa journée.
Il trouva Sandrigo qui l’attendait.
Le cardinal prit son air le plus riant, entraîna l’ancien banditdans son cabinet et lui demanda :
« Eh bien, mon cher lieutenant, à quand cemariage ? »
Sandrigo regarda fixement le cardinal et répondit :
« Cela dépend de vous, monseigneur.
– Comment votre mariage dépend-il de moi ? fit Bemboen pâlissant. Le drôle se douterait-il de quelque chose ?acheva-t-il mentalement.
– Voici, monseigneur, dit Sandrigo. Je sors de chez lasignora Imperia. Et comme je la pressais de me fixer elle-même ladate de mon bonheur, elle a fini par me répondretextuellement : « Allez demander conseil au cardinalBembo avant que nous arrêtions rien de définitif. » Je suisdonc venu, je vous ai attendu, et sans vouloir vous rappeler nosconventions…
– Que je n’ai pas oubliées, croyez-le bien, cher ami.
– J’en suis sûr, fit Sandrigo avec un sourire narquois.Donc, sans vouloir vous rappeler ce que vous m’avez promis et quevous me devez la vie en somme…
– Vous ne voulez pas me le rappeler, interrompit encoreBembo en souriant avec contrainte, mais vous ne faites pas faute deme répéter ce que je vous dois…
– Que voulez-vous, monseigneur ! Je ne crois guère àla reconnaissance, moi, et j’estime que celui qui a rendu servicedoit, en bon comptable, tenir note de ce qu’on lui doit encore. Jepoursuis en vous priant de fixer vous-même la date de lacérémonie.
– Eh bien…, répondit Bembo sans hésitation, mais le plustôt possible ! »
La physionomie de Sandrigo s’éclaira.
« Rude jouteur, pensa le cardinal, autrement redoutable quece brave Arétin. »
Tout psychologue qu’il fut, le cardinal se trompait.
Sandrigo parlait en brute.
L’Arétin pliait comme le roseau pour se redresser après labourrasque.
« Le plus tôt possible ! s’écria l’ancien bandit.Ah ! voilà enfin une parole raisonnable. Mais qu’est-ceexactement que ce plus tôt ?
– À mon tour, cher ami, de vous rappeler nosconventions.
– Faites.
– Vous avez juré de nous amener Roland Candiano mort ouvif.
– Ainsi ferai-je. Mais c’est donnant donnant. Qu’on medonne Bianca et moi je donne Candiano. Quinze jours après lacérémonie publique de mon mariage, Roland sera ici pieds et poingsliés – à moins que je ne sois forcé de le tuer, auquel cas je vousapporterais sa tête. »
Ces effroyables paroles furent prononcées avec une simplicitésinistre. Bembo les écouta sans étonnement.
« Et aucun obstacle ne pourra vousarrêter ? »
Sandrigo sourit dédaigneusement.
« Aucun événement ne pourra vous empêcher de tenirparole ? insista Bembo.
– Aucun, rien au monde.
– Il faut tout prévoir, lieutenant.
– J’ai tout prévu, monseigneur.
– Même… il faut tout prévoir, vous dis-je, même la mort devotre fiancée ?
– La mort même de Bianca ne m’arrêterait pas, dit Sandrigoqui cependant ne put réprimer un tressaillement.
– Je vois que vous êtes réellement décidé, mon cher. Jeretiens donc votre parole. Dans la quinzaine qui suivra lacérémonie, Candiano sera à nous. Dans ces conditions, notre intérêtest de hâter votre mariage. Prenons jour, si vous voulez. Noussommes aujourd’hui mardi. Voulez-vous samedi ?
– Samedi me convient… Je compte donc sur vous pour leverles dernières hésitations de la signora Imperia.
– Cela me regarde, soyez tranquille.
– Et aussi pour décider Bianca.
– Diavolo, mon cher, mais je ne la connais pas…
– Vraiment ? fit Sandrigo en dardant un regard aigusur le cardinal.
– Je ne puis me charger de cette partie de la combinaison,affirma Bembo.
– Soit, fit Sandrigo qui parut soulagé d’on ne sait quelgrave soupçon. Ne vous occupez donc que de la mère. Et àsamedi !
– À samedi, heureux triomphateur ! »
Sandrigo sourit, serra la main que lui tendait le cardinal ets’éloigna, pleinement rassuré.
Dès qu’il fut parti, la figure de Bembo se décomposa.
« J’ai plus souffert en ces quelques minutes, gronda-t-il,que pendant les journées et les nuits funèbres où j’attendais lamort dans mon cachot de la Grotte Noire. Donne-moi Roland Candiano,misérable bandit ! Et je me charge de toi !… De bonneschaînes au fond des puits… ou plutôt non, la chaise de pierre duPont des Soupirs !… Toi, l’époux de Bianca !… »
Bembo éclata d’un rire terrible, tandis qu’un frisson convulsifl’agitait.
Peu à peu, cependant, il se calma.
Il se rendit chez Imperia.
Et son premier mot fut celui-ci :
« Samedi, nous marions notre ami Sandrigo et votre chèreBianca.
– Samedi ! s’écria la courtisane en pâlissant.
– Ce sera votre rôle que de décider votre fille à cemariage.
– Est-ce vous qui parlez ? » fit-elle avecstupéfaction.
Bembo se pencha vers la courtisane.
« Bianca est à moi, murmura-t-il, Sandrigo à vous. Ce sontbien là nos conventions, n’est-ce pas ? »
Elle fit un signe de tête affirmatif.
« Ne vous inquiétez donc de rien, reprit-il. La cérémonieaura lieu samedi, si vous décidez votre fille… et il faut que vousla décidiez. Seulement, après la cérémonie, Bianca s’en ira d’uncôté, Sandrigo de l’autre. Vers qui s’en ira Bianca ? C’estmon affaire. Vers qui s’en ira Sandrigo ? Faites-en votreaffaire à vous !… »
Imperia muette d’étonnement, frappée de cette terreur quis’emparait d’elle dès qu’elle se trouvait en présence de Bembo,n’eut que la force d’esquisser un geste de soumission.
Déjà Bembo avait disparu[11] …